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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:24 -0700 |
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Les assises rouges + +Author: Jules Lermina + +Release Date: March 21, 2006 [EBook #18034] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LES LOUPS DE PARIS + +PAR + +JULES LERMINA + +(WILLIAM COBB) + +II + +DEUXIÈME PARTIE + +LES ASSISES ROUGES + +PARIS + +E. DENTU, ÉDITEUR + +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES + +PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS + +1876 + + + + +I + +PLANS D'AVENIR + + +--Le loch de M. le marquis?... Nom de nom! En v'là un tas de feignants! + +--Voilà! voilà!... Pas la peine de crier, tu vas le réveiller, c't +homme! + +--Parbleu! il est tout réveillé, puisqu'il demande à boire.... + +--Et la nuit, comment ça s'est-il passé? + +--Un vrai sucre... il a l'âme chevillée dans le corps.... + +--Tant mieux! c'est un bon _zigue!_ + +Ce dialogue, émaillé de mots bizarres, était échangé entre deux +personnages dont l'un, à demi caché par une porte entr'ouverte, ne +laissait passer que la tête, tandis que l'autre, debout sur la pointe +des pieds, présentait une tasse dont il remuait soigneusement le +contenu, au moyen d'une cuiller d'argent. + +Le premier--celui qui avait réclamé le loch de façon si énergique--avait +retiré sa tête, et, refermant doucement la porte, était revenu, +étouffant son pas, vers un lit soigneusement enveloppé de rideaux épais. + +--Êtes-vous là, mon ami? demanda une voix faible. + +--Certainement, monsieur le marquis!... Que la foudre écrase Muflier +s'il manquait à son service! + +--Pas si haut! mon ami, pas si haut!... Donne-moi à boire.... + +--Voilà l'objet.... + +Et Muflier--car c'était lui, toujours lui, le beau, l'ineffable +Muflier--tendit à Archibald de Thomerville la tasse dans laquelle, par +une délicatesse toute maternelle, il avait trempé ses lèvres à la +dérobée pour s'assurer que le breuvage n'était pas trop chaud. + +Ah! qu'il était vraiment beau, Muflier, les reins ceints d'un long +tablier de toile blanche, qui dessinait ses formes d'Antinoüs. + +Quelques jours auparavant, on avait rapporté à l'hôtel le corps inanimé +d'Archibald. Armand de Bernaye avait aussitôt mis en oeuvre tous les +moyens que suggère la science pour rappeler à la vie les noyés. Il avait +placé le corps légèrement incliné, la tête en bas. Puis il avait +insufflé, lèvre à lèvre, de l'air dans les poumons. Bref, au bout d'une +heure, quelques symptômes favorables s'étant manifestés, Armand avait +continué ses énergiques frictions. + +Or, Muflier, qui ne dormait que d'un oeil à l'étage supérieur, avait +entendu vaguement le bruit d'un continuel va-et-vient. Le brave Loup +était naturellement curieux: et puis il était hanté par des visions de +gendarmerie qui troublaient sa quiétude. + +Il s'était levé sur la pointe du pied, dédaignant d'ailleurs de se +vêtir. Il avait posé la main sur la serrure. La porte n'était pas +fermée. + +Cette confiance l'eût touché, s'il ne s'était souvenu qu'Archibald lui +avait recommandé, et avec raison, de ne pas sortir, s'il ne voulait +avoir maille à partir avec les protecteurs de la sécurité publique. +Avant d'enfreindre la consigne, il eut un scrupule, et s'approchant du +lit où Goniglu se laissait entraîner à ses rêves paradisiaques, il lui +mit la main sur l'épaule: + +--Hein! fit Goniglu en tressaillant... le gendarme.... + +--Non, ton ami Muflier. + +--Pourquoi me réveilles-tu? + +--Il y a du grabuge dans la maison... j'ai envie d'aller voir. + +--Pas d'imprudence! Tu vas te faire _piger_.... + +--J'ai confiance en la parole d'un gentilhomme. + +--Hum! nous savons ce que c'est qu'une parole... Nous en avons tant +donné! + +--N'insulte pas notre hôte, qui m'a l'air d'un bonhomme très-réussi... +Moi, je dis qu'il lui arrive peut-être quelque chose... On ne sait +pas... Il a peut-être besoin d'un coup de main... Ma foi, tant pis! j'y +vais. + +--Muflier! cria encore Goniglu. + +Mais Muflier était de ces natures généreuses que la réflexion enhardit. +Il descendit donc à pas de loup, et apercevant sous une porte un filet +de lumière, il se pencha tout simplement pour regarder par le trou de +la serrure. Or, que vit-il? + +Armand de Bernaye, qui se livrait sur le corps d'Archibald aux frictions +que nous avons dites. + +Muflier haussa les épaules. + +--Pas de nerf! murmura-t-il. Mais haïe donc! va donc, marche donc!... Ah +çà! il est noyé, le marquis!... Bigre!... encore un tour de cette +canaille de Biscarre!... + +Et il continuait à mi-voix ses objurgations à l'adresse d'Armand. + +Tout à coup ce dernier, sans se détourner, adressa quelques mots à un +des laquais qui se trouvaient là et qui, se hâtant pour exécuter l'ordre +reçu, ouvrit brusquement la porte. + +Hélas! cette porte ouvrait en dehors! La tête de Muflier était juste à +hauteur de la serrure.... + +La porte entraîna la serrure, naturellement, et la serrure, non moins +naturellement, cogna en plein le nez majestueux de Muflier, qui, +brusquement lancé en arrière, tomba, toujours naturellement, en arrière, +les quatre fers en l'air, comme on dit. + +Or, il était, n'en déplaise au lecteur, + + Dans le simple appareil + D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. + +D'où l'originalité du tableau. + +--Quel est cet homme? cria Armand. + +Déjà deux laquais avaient remis Muflier sur sa base. + +Se drapant dans sa dignité:--Monsieur, dit Muflier, mon apparition et +surtout mon costume peuvent vous paraître étranges... Qui je suis? Un +ami, un hôte de M. le marquis, et je prends la liberté de vous +remercier du dévouement dont vous faites preuve en ce moment. + +Il était superbe, Muflier. Armand le regardait. Tout à coup un souvenir +traversa son cerveau. + +--Ah! vous êtes un des deux.... + +--Gentilshommes,--interrompit Muflier, qui prévoyait une épithète +désagréable;--gentilshommes auxquels M. le marquis a bien voulu offrir +une courtoise hospitalité.... + +--C'est bien. Mais que venez-vous faire ici? + +--Mon Dieu, monsieur, si je ne craignais de vous froisser, je me +permettrais de vous dire que mon concours peut vous être utile. + +--En quoi, je vous prie? + +--Mon Dieu, je vous le répète, ne vous _épatez_ pas, mais, vrai de vrai, +vous frottez mal. + +--En vérité.... + +--Vous manquez de zinc, et si vous voulez me permettre, avec ces +bras-là, je ferai de la _meilleure_ ouvrage. + +Il mit à nu ses bras velus comme les pattes d'un ours. + +--Vous savez comment se font ces frictions?... + +--Oh! oui! + +Le fait est que dans ces temps heureux, il était un commerce spécial que +nous rappellerons au lecteur et qui pendant longtemps avait servi de +ressource au doux Muflier. + +L'autorité donnait une prime à qui repêchait un noyé: 15 francs pour un +vivant, _25 francs pour un mort_. C'est bizarre, mais c'était ainsi. + +Alors Muflier se promenait tranquillement au bord de l'eau: il poussait +un passant dans la Seine ou le canal, lui laissait le temps moral pour +que l'asphyxie fût complète, puis se jetait lui-même à l'eau et ramenait +le corps sur la berge. + +Alors il le portait au poste le plus voisin: on envoyait chercher un +médecin, et Muflier regardait. + +Sa position était délicate: si la vie était ramenée dans ce corps +inanimé, _primo_, il perdait 10 francs; _secundo_, le noyé pouvait se +plaindre de l'indélicatesse dont Muflier avait fait preuve à son égard. + +Ce qui explique avec quel soin Muflier suivait les progrès du +traitement, dont il étudiait toutes les phases, prêt à s'esquiver si la +science triomphait de la mort. + +Donc les frictions, fumigations, insufflations n'avaient pas de secret +pour lui. + +Il est bien entendu qu'il négligea--et pour cause--de donner à M. de +Bernaye ces délicates explications. + +Armand vit ces bras vigoureux, et chez lui le médecin triompha de +l'hésitation de l'homme. D'ailleurs n'était-il pas là? + +--Essayez, dit-il. Seulement, n'oubliez pas que je ne vous perds pas de +vue. + +Muflier eut un sourire: il jeta sur les laquais un regard dédaigneux, +comme pour railler leur débilité, et il s'approcha du lit. + +Oh! alors commença un travail épique! Il frictionnait! il frictionnait! +avec quelle force et en même temps avec quelle entente de la situation! +Et son bras ne se fatiguait pas. On eût dit le mouvement d'une machine, +tant c'était régulier et net. + +Un quart d'heure s'était à peine écoulé que la circulation renaissait +dans le corps d'Archibald. + +--C'te pauvre vieille! laissa échapper Muflier; il paraît que c'était un +rude bain! + +Puis se tournant vers Armand: + +--Qu'est-ce que vous diriez d'une bonne bouffarde? + +--Hein? demanda de Bernaye. + +--Eh oui! j'ai vu ça. Quand ils commencent à revenir, on leur souffle du +tabac dans le nez; ça excite, et ça va comme un gant. + +--Faites, dit Armand, qui avait reconnu un expert en ces matières. + +Muflier revint à la porte, et plaçant ses deux mains devant sa bouche en +manière de porte-voix: + +--Hé! Goniglu! cria-t-il. + +--Qu'est-ce qu'il y a? + +--Descends Joséphine toute bourrée. + +Puis, avec un sourire, à Armand: + +--Joséphine, c'est ma pipe! + +Goniglu, sans comprendre, mais sans discuter, se hâta d'obéir au désir +de Muflier. + +Si bien que dans la chambre de ce moribond, nos deux héros, en costume +plus que léger, auraient fait singulière figure sans la solennité du +moment. + +Quoi qu'il en soit, Armand n'hésitait plus à profiter du bon vouloir des +deux gredins, subitement transformés en infirmiers. + +Et de fait, ils s'acquittèrent de leur tâche avec une dextérité +exemplaire. Les fumigations, en titillant les organes olfactifs et +respiratoires de l'asphyxié, déterminèrent des contractions spasmodiques +dont le résultat fut, au bout de peu de temps, le rétablissement de la +respiration régulière. + +Seulement il se produisit ce fait curieux qu'Archibald, rouvrant les +yeux, vit devant lui la figure patibulaire des deux Loups: son cerveau +enfiévré lui montra, dans une vision délirante, la bande acharnée à sa +poursuite, et, sous un effort violent, son bras se détendit avec la +vigueur d'un ressort mis soudain en jeu. + +Or, au bout du bras il y avait une main, et cette main était fermée, +faisant poing, et ledit poing s'abattit avec un floc! mat sur le nez de +Muflier, qui se releva brusquement. Le crâne de Muflier vint heurter le +menton de Goniglu, dont la langue, à demi sortie en signe d'attention, +faillit être séparée en deux. + +Mais Muflier fut plein de dignité. + +Saisissant, entre le pouce et l'index, comme pour un examen sommaire, +son nez rouge de sang, il dit à Armand: + +--Quand je vous disais qu'il en reviendrait. + +Seulement c'était une crise terrible qui se préparait. Le visage, +d'ordinaire si pâle de Thomerville, était maintenant congestionné. + +Armand dut faire appel à tout son sang-froid. Il éprouvait pour +Archibald l'affection d'un frère, et on sait que, pour les savants, la +cure des amis et des proches est la plus difficile. + +Plusieurs jours se passèrent dans des angoisses terribles. C'était un +dévouement de tous les instants, des terreurs de chaque minute. Le +délire dura plusieurs nuits, faisant craindre pour la vie du malade. + +Muflier, qui, après avoir compris l'effet produit par sa présence, +s'était d'abord discrètement retiré, avait de nouveau offert ses +services à Armand, qui les avait d'abord refusés. + +Mais les deux camarades avaient tant insisté que de Bernaye avait fini +par se laisser fléchir. + +Du reste, les raisons alléguées par Muflier étaient péremptoires. + +La première, c'est que privé--pour cause majeure et pour obéir à M. de +Thomerville--du plaisir de la promenade, il s'ennuyait et tenait à +occuper son temps, l'oisiveté étant la mère de tous les vices. + +La seconde, c'est qu'il éprouvait--chose bizarre--une profonde sympathie +pour M. le marquis, sympathie que partageait de tous points messire +Goniglu. + +Il en était une troisième qu'il avait prudemment passée sous silence. +Ils étaient naturellement sans nouvelles de Biscarre, et l'accident +arrivé à Archibald paraissait prouver que le roi des Loups avait, cette +fois encore, triomphé de ses ennemis. + +Or, Biscarre--ils le devinaient--n'était pas assez niais pour n'avoir +pas compris d'où était venue l'attaque dirigée contre lui: si bien que +les deux acolytes se sentaient mal à l'aise et n'étaient pas fâchés de +se ménager des défenseurs pour l'avenir. + +En tout état de cause et quel que fût le mobile de leur conduite, +Muflier et Goniglu étaient devenus d'admirables gardes-malades. + +Les ordres d'Armand étaient exécutés avec une ponctualité remarquable. + +Rien n'était plus comique que d'entendre Muflier adoucir sa voix pour +faire accepter à Archibald les prescriptions du docteur. + +Le premier--ou plutôt le second mouvement d'Archibald, lorsque la raison +lui était revenue et qu'il avait aperçu la tête bizarre de ses +infirmiers, avait été un sourire presque joyeux. + +Muflier, la main sur son coeur, avait protesté de son inaltérable +dévouement: Armand avait, en deux mots, patronné les deux amis en +rappelant les services déjà rendus. Si bien qu'Archibald les avait +parfaitement admis auprès de lui. + +Il eût voulu même les interroger: mais la consigne du silence était +absolue, et pour un empire--ou même pour mieux que cela--Muflier n'eût +pas répondu. + +Voilà comment nous trouvons Muflier agitant avec soin un loch destiné au +marquis de Thomerville. + +Celui-ci entrait en pleine convalescence. Son organisme vigoureux avait +résisté à cette épouvantable secousse. Muflier, ce matin-là, était +radieux. + +Il savait que le docteur allait lever la consigne du silence, ce qui lui +causait dans la glotte d'agréables chatouillements. + +Vers sept heures, Armand arriva. + +--Eh bien! mon brave, demanda-t-il à Goniglu, comment va notre malade? + +--De mieux en mieux. + +--Décidément, dit Armand en riant, voici, pour l'avenir, une profession +toute trouvée. + +Goniglu esquissa un geste plein de modestie, puis, s'effaçant, il laissa +passer Armand, qui pénétra dans la chambre de Thomerville. + +Muflier se mit au port d'armes. + +Armand s'approcha du lit. Archibald lui tendit la main. + +--Vous m'avez sauvé! dit-il. + +Sa voix était ferme, pleine. C'était bien la santé qui revenait à grands +pas. + +--Mon ami, fit Archibald se tournant vers Muflier, laisse-nous; si j'ai +besoin de toi, je t'appellerai. + +--Je suis aux ordres de monsieur le marquis. + +Et s'inclinant avec cette désinvolture qui lui était naturelle, Muflier +alla rejoindre Goniglu. + +--Et maintenant, dit Archibald à Armand, j'espère que vous allez mettre +fin à l'horrible supplice que vous m'avez imposé, à ce silence qui me +pèse et me torture. + +--Attendez, fit Armand. + +Il alla à la fenêtre, écarta les rideaux, qui laissèrent pénétrer la +vive lumière du matin; puis revenant au lit, il examina longuement le +visage du convalescent. + +--Me promettez-vous, dit-il, de parler sans animation, de conserver en +toutes choses votre calme et votre sang-froid? + +--Je crois que je n'aurais pas la force de m'exaspérer, fit Archibald en +riant. + +--C'est pour cela qu'il ne faut pas abuser de cette première vigueur qui +vous revient. Sous les réserves que j'ai dites, je vous autorise à +parler. + +--J'ai d'abord de nombreuses questions à vous adresser. + +--Faites. + +--Vous n'avez pas encore prononcé le nom de sir Lionel. Est-il vivant? + +Une ombre de tristesse passa sur le visage d'Armand. + +--Sir Lionel est vivant; mais peut-être eût-il mieux valu pour lui qu'il +eût succombé. + +--Que voulez-vous dire? + +--J'ignore comment vous avez échappé à l'incendie de la maison de +Biscarre; j'ignore par quelles horribles péripéties vous avez dû passer +avant que vos deux corps vinssent flotter dans la Seine; mais ce que je +n'ai que trop réellement constaté, c'est que la raison de sir Lionel +n'a pu résister à ces secousses. + +--Fou! Sir Lionel est fou! + +Armand baissa la tête en signe d'affirmation. + +Archibald plaça ses deux mains sur son visage. Il y eut un long et +pénible silence. Puis de grosses larmes roulèrent entre ses doigts. + +--Mieux valait la mort, dit-il enfin. Pauvre Lionel! + +--Vous comprenez maintenant pourquoi jusqu'ici j'avais refusé de vous +répondre: je voulais que vous fussiez assez fort pour entendre cette +révélation, car je savais bien que cette question serait la première que +vous m'adresseriez. + +--Mais vous, vous dont la science est supérieure à celle des autres +hommes, désespérez-vous donc de lui? + +--La folie de Lionel est de celles qui semblent défier la science. Elle +se caractérise par un calme profond, une impassibilité terrible que rien +ne peut briser. Sir Lionel semble un cadavre qui vit et qui marche. En +face de cette absence de tout effet extérieur, la lutte contre le mal +est plus difficile, presque impossible.... + +--Vous tenterez tous les moyens, n'est-ce pas? + +--Certes, vous n'en doutez pas. Mais il faut avant tout laisser agir le +temps. Une crise peut se déclarer, et c'est alors seulement que je +pourrai utilement tenter la guérison de notre cher ami Lionel. + +--J'ai foi en vous, dit Archibald. Vous le sauverez.... + +Armand secoua la tête. Il doutait de lui-même. Archibald passa sa main +sur son front, puis il reprit: + +--Qu'est devenu le misérable que nous poursuivions? + +Armand raconta succinctement à Archibald ce qui s'était passé. + +Aussitôt qu'il avait vu enlever son frère, Droite avait couru chez +Armand. Celui-ci connaissait l'expédition tentée par Archibald et Lionel +au quai de Gèvres. Il ne douta pas que ce ne fût dans ce repaire que +Gauche avait été entraîné. Il avait couru à la maison sinistre et +n'avait pas tardé à découvrir l'issue par laquelle il était possible d'y +pénétrer par derrière. On sait le reste. + +--Maintenant, ajouta Armand, qu'est devenu Biscarre? Je ne saurais le +dire. Voici les renseignements qui ont été publiés le lendemain dans un +des journaux qui se sont occupés de cette affaire.... + +--Lisez, dit Archibald. + +--Nos renseignements spéciaux, dit encore Armand, tandis qu'il tirait de +sa poche un journal dont la date remontait déjà à plusieurs jours, ne +nous ont rien appris de plus. Voici la note la plus complète que j'aie +encore lue: + +«Depuis longtemps déjà, la police était sur la trace d'une association +occulte et criminelle dont les affiliés portaient le sobriquet de Loups +de Paris. On soupçonnait d'en faire partie un recéleur du quai de +Gèvres, connu sous le nom du vieux Blasias. Des mesures avaient été +prises pour s'emparer de lui et on espérait d'un seul coup de filet se +saisir des principaux affiliés de la bande. + +»Mais, sans doute, M. le préfet, trop préoccupé de protéger le trône et +les bases de l'ordre social (inutile de dire que le journal où se +trouvaient ces lignes appartenait à l'opposition), a cru devoir trop +longtemps surseoir à l'expédition projetée. + +»La nuit dernière, un incendie a dévoré la masure qui servait de refuge +au vieux Blasias, qui, selon toute apparence, était le chef de +l'association. Ce misérable est parvenu à s'enfuir, mais d'après toutes +les probabilités, il a trouvé la mort dans la Seine, qu'il avait +tenté--on ne sait pourquoi--de traverser à la nage. Ce qui donne à cette +hypothèse une certaine vraisemblance, c'est que des mariniers ont retiré +de l'eau des vêtements qui ont été reconnus pour lui appartenir et dont +sans doute il s'était débarrassé afin de garder la liberté de ses +mouvements. Jusqu'ici le cadavre n'a pas été retrouvé. + +»On croit que ce Blasias n'était autre qu'un nommé Biscarre, ancien +forçat évadé. Nous espérons que la police, faisant trêve à ses soucis +politiques, mettra tout en oeuvre pour s'emparer de ses complices. +Est-ce donc être trop exigeant?» + +--Rien de plus? demanda Archibald. + +--Voyez vous-même. + +Et Armand lui tendit le journal. Archibald parcourut de nouveau +l'article indiqué comme pour y découvrir quelques détails qui lui +eussent échappé à première audition. + +Tout à coup il poussa un cri de surprise. + +--Qu'avez-vous donc? demanda Armand. + +--N'avez-vous pas lu l'entrefilet qui se trouve un peu plus bas? + +--Qu'est-ce donc? + +--Voyez vous-même. + +Ce second article était ainsi conçu: + +«Encore un désastre financier! L'exemple qui vient de haut est mis à +profit par les spéculateurs de toutes les classes. Une de ces maisons +interlopes qui s'arrogent le titre usurpé de banque, vient de +s'effondrer dans des conditions assez bizarres. + +»Pendant la journée d'hier, aucun des employés de la maison Mancal, +dont le siége se trouvait rue Louis-le-Grand, n'a paru aux bureaux de la +Société. Les garçons de bureau eux-mêmes n'ont pas ouvert les portes à +l'heure ordinaire, et les nombreux clients qui venaient apporter ou +retirer des dépôts n'ont pu y pénétrer. + +»Immédiatement averti et devinant un de ces sinistres auxquels l'esprit +de spéculation qui inspire le pouvoir donne de trop fréquents prétextes, +le commissaire de police a fait ouvrir les portes. + +»Les bureaux étaient complétement vides: tous les papiers avaient été +enlevés clandestinement. Inutile de dire que la caisse ne contenait plus +aucune valeur. + +»Une enquête a été commencée à l'effet de rechercher les causes et +l'étendue du désastre; on se préoccupe au parquet de connaître quels +étaient les antécédents du sieur Mancal, qui, grâce à des connivences +dont la nature reste encore un mystère, avait su pénétrer dans la +société et y acquérir une sorte de confiance imméritée. + +»Nous nous permettrons de trouver qu'il est un peu tard, mais nous nous +en tiendrons au proverbe: Mieux vaut tard que jamais.» + +--Eh bien? demanda Armand. + +--Mon cher ami, reprit Archibald, vous n'ignorez pas que la maladie, en +affaiblissant le corps, donne souvent à l'esprit une lucidité nouvelle; +c'est comme une sorte de divination, qui par malheur ne dure pas alors +que la santé est rétablie.... + +--Je ne vous comprends pas.... + +--Eh bien, traitez-moi de visionnaire si vous voulez, mais je ne sais +quel instinct me dit qu'il y a corrélation entre ces deux faits.... + +--Entre la disparition de Biscarre.... + +--Et celle de Mancal. Mais je vais plus loin: je ne joue pas au devin. +Maintenant que mes souvenirs me reviennent, je comprends pourquoi cette +singulière pensée m'est venue, et vous allez le comprendre comme moi... +Veuillez, je vous prie, appeler mes deux singuliers gardes-malades.... + +--Je vous obéis. Mais, à ce propos, n'est-il pas étrange que de +semblables bandits aient montré pour vous soigner un dévouement qui +faisait envie même à vos amis? + +--Que voulez-vous? fit Archibald en riant, je les ai ensorcelés. + +--En ce cas, dit Armand, s'il vous convient de les garder à votre +service, je vous donnerai un conseil.... + +--Lequel? + +--C'est de les engager à changer de nom. + +--Et pourquoi? + +--Ce nom de Muflier, surtout. + +--Ah! mon cher ami! fit Archibald, permettez-moi de vous dire que je ne +reconnais point votre coup d'oeil ordinaire. Effacer le nom de Muflier, +mais ce serait plus qu'une faute, ce serait un crime... Muflier +s'appelant Jean ou Martin ne serait plus lui-même. Muflier il est, +Muflier il restera, c'est-à-dire le gredin poseur, qui joue à l'homme +sensible, capable de tout, même d'une bonne action. Ce nom de Muflier +est sa force et la mienne. J'y tiens, et je le garderai tel. + +--A votre aise. Certes, vous les connaissez mieux que moi.... + +--Appelez-les donc... et par leur nom, bien entendu. + +--Muflier!... Goniglu!... demanda Armand. + +Nos deux amis étaient aux aguets, non par indiscrétion--car d'honneur +c'était à ne plus les reconnaître--mais pour être prêts au premier +appel. + +--Me voici! dirent-ils, chacun avec son accent spécial. + +--Mon cher monsieur Muflier, dit Archibald, et vous aussi, monsieur +Goniglu, permettez-moi tout d'abord de vous témoigner ma +reconnaissance.... + +--Oh! marquis! + +--Je vous demande en même temps pardon, car il me semble me souvenir que +parfois je vous ai tutoyés.... + +--C'était un honneur pour nous.... + +--Point! j'avais tort et je m'en accuse. Je veux vous rendre désormais +les égards qui vous sont dus, et tout d'abord veuillez vous débarrasser +de ces tabliers indignes de vous. + +Muflier regarda Goniglu, qui regarda Muflier. + +Leur visage s'allongeait de piteuse façon. + +--Écoutez, monsieur le marquis, dit Goniglu, si vous avez à vous +plaindre de nous, il vaut mieux le dire tout de suite.... + +--Me plaindre de vous! non pas. Mais en quoi ce tablier.... + +--Ce tablier prouve que vous voulez bien continuer à accepter nos +soins... Tenez, je vais vous dire la vérité. Nous sommes des gredins... +mais vous nous allez, et vous nous désolerez en nous renvoyant.... + +--Mais on ne vous renvoie pas, interrompit Armand, que cette naïveté +touchait malgré lui. + +Comme l'avait dit Archibald, c'était une véritable joie pour lui que les +airs ahuris des deux coquins. + +--Eh bien, n'en parlons plus!... reprit-il avec une gravité comique; +cependant, comme ce n'est pas aux infirmiers, mais aux gentlemen que je +viens m'adresser... j'aurais préféré.... + +--Laissez-nous le tablier! répéta Goniglu. + +--Gardez-le donc, fit Archibald en soupirant. Maintenant, mes braves, +causons de nos petites affaires... et de votre ami Biscarre.... + +--Biscarre! s'écrièrent les deux hommes avec une terreur réelle. Où +est-il?... + +--Nous n'en savons rien... Cependant nous avons certaines raisons de +croire qu'il est mort.... + +Muflier et Goniglu se levèrent brusquement: + +--Si vous avez vu son cadavre, si vous l'avez touché, si vous l'avez +enterré de vos propres mains... oui, le Bisco a _dévissé son billard_... +mais sans ça, pas vrai!... faut pas vous monter le coup... il n'y a que +les bons chiens qui crèvent.... Avez-vous une preuve?... + +--Non, tenez, lisez ceci. + +Armand remit à Muflier le journal. + +Celui-ci lut lentement, avec soin. Goniglu suivait les lignes par-dessus +son épaule. + +--Eh bien? demanda Armand. + +--Le Bisco est vivant, articula nettement Muflier. + +--Cependant, il est tombé à l'eau et n'a pas reparu. + +--On ne l'a pas vu reparaître, ça n'est pas la même chose. + +--Mais ses vêtements? + +--C'est une frime. + +Il y eut un silence. Au fond, Archibald et Armand partageaient l'opinion +de Muflier. + +--Dites-moi maintenant, reprit Archibald, si mes souvenirs ne me +trompent pas. Ne m'avez-vous pas parlé de certaine maison de banque dans +laquelle vous aviez vu plus d'une fois pénétrer le Bisco? + +--Ça, c'est vrai. + +--Dans quelle rue? + +--Rue Louis-le-Grand. + +--Et vous ne l'avez jamais vu ressortir? + +--Jamais. + +--Alors, qu'est-ce que vous supposez? + +--Dame! c'est difficile!... Voyez-vous, si vous connaissiez le Bisco, +vous sauriez que le diable est un imbécile auprès de lui... Il passe à +travers l'eau ou le feu sans se mouiller ni se brûler... à travers les +murs sans faire de trou. Ah! c'est un fameux matou! et si nous tombons +sous sa griffe, nous ne sommes pas blancs. + +--Étiez-vous entrés quelquefois dans cette maison de banque? + +--Non! fit Muflier en levant les bras au ciel. Est-ce que nous avons des +valeurs, nous? est-ce que nous jouons à la Bourse? + +Archibald et Armand échangèrent un regard. Leurs soupçons étaient +justifiés. Biscarre et Mancal n'étaient évidemment qu'un seul et même +personnage. + +Quant au bon vouloir des deux anciens complices de Biscarre, il ne +pouvait être mis en doute, et le meilleur garant de leur sincérité était +la terreur que leur inspirait le roi des Loups. + +--Ainsi, dit Armand, vous ne connaissez point, au sujet de Biscarre, +d'autres renseignements que ceux précédemment donnés? + +Muflier se leva et prit une pose de tragédie, la main étendue à la façon +d'un Horace de pendule: + +--Je vous fiche mon billet, dit-il d'une voix profonde, que si je +pouvais tirer la corde qui le pendra, je me ferais un plaisir de ne pas +le rater.... + +--Vous êtes donc devenu son ennemi? + +--Oh! il y a longtemps que ça grainait. Je ne fais pas la petite bouche. +Comme gueux, il m'allait, mais comme homme, il ne m'appréciait pas ce +que je vaux. + +--Grand tort et preuve évidente de mauvais goût, fit Archibald. + +--Et puis, voulez-vous que je vous dise? ajouta Muflier, eh bien! vous +me bottez considérablement, vous deux! Je vois bien que vous vous f... +de moi, mais je ne vous en veux pas. Vous avez l'air de bons zigues, et +j'ai un _béguin_ pour vous... Pas vrai, Goniglu? + +Goniglu était ému. Il tourna la tête et murmura: + +--Ils me vont comme un gant.... + +--Eh bien! voilà qui est convenu, mes braves. Si vous mordez au bien, on +tâchera de faire quelque chose de vous. + +Goniglu regarda Archibald avec ahurissement: + +--Faudra donc faire de bonnes actions? + +--Peut-être. + +--C'est que... l'expérience nous manquera. + +--Bah! un apprentissage à faire!... Maintenant, mes amis, sans vouloir +vous êtes désagréable, bien entendu, je vous prierai de me laisser seul +avec mon ami.... + +--Compris! fit Muflier. Allons! Goniglu! haut le pied!... + +Ils saluèrent et se dirigèrent vers la porte. + +Mais avant de la franchir, ils se retournèrent encore. + +--Vous savez, dit Muflier, faut pas vous gêner avec nous... et s'il y a +quelque coup de torchon à donner pour votre service, allez-y!... + +--Merci, fit encore Archibald. + +La porte se referma. + +--Singuliers alliés! dit Armand. + +--Eh! mon Dieu! des gredins convertis valent souvent mieux que des +hypocrites.... + +--Vous avez raison, nous ne pouvons nous dissimuler que la lutte est +loin d'être terminée. + +--Vous pensez aussi que Biscarre est vivant? + +--J'en ai la presque certitude. Je dirai plus, je le désire.... + +--Et pourquoi?... + +--Vous oubliez donc que cet homme tient en sa possession le secret de la +marquise de Favereye... et que lui mort, elle perd tout espoir de +retrouver son enfant?... + +--C'est vrai.... + +--Ah! si comme moi vous aviez vu son désespoir, lorsqu'elle a cru à la +disparition de ce misérable!... Était-ce là, d'ailleurs, ce que nous lui +avions promis?... + +--Tout ce que vous dites est juste... Il faudra pourtant que cet homme +soit puni.... + +--Certes... seulement il faudra qu'il parle... Mais je dois vous +quitter. Je remarque sur votre visage des traces de fatigue. Je ne vous +adresserai plus qu'une question... mais c'est par nécessité. Je désire +savoir comment vous vous êtes échappés de la prison où vous retenait +Biscarre... Peut-être ces détails me mettront-ils sur la voie du +traitement qui peut sauver sir Lionel.... + +--Le récit n'est pas long, fit Archibald en souriant tristement. +Niaisement nous avions été battus par ce bandit... Une trappe s'était +ouverte sous nos pas et nous étions tombés d'une hauteur de plusieurs +mètres dans une sorte de caveau où l'obscurité était profonde. Cette +chute subite nous avait étourdis, mais cependant nous ne tardâmes pas à +revenir à nous. Les ténèbres ne nous permettaient pas d'examiner le lieu +où nous nous trouvions; nous nous serrions les mains, et, parlant à +voix basse, nous échangions nos premières impressions. En vérité, nous +nous croyions perdus. Pour moi, je ne croyais pas qu'il nous fût +possible de sortir de ce tombeau; mais sir Lionel fit preuve le premier +d'une énergie qui me rassura. + +«De deux choses l'une, dit-il, ou cet _in pace_ est sans issue, et nous +sommes condamnés à périr de faim, ou le misérable Biscarre va nous +achever tout à l'heure, avec quelques-uns de ses complices. Donc, la +position paraît de toute façon désespérée. Cependant nous sommes +vivants, nous avons toute notre vigueur, et nous ne devons attendre ni +l'épuisement ni le massacre. Cherchons et étudions l'endroit où nous +nous trouvons. + +»--Sans lumière?... + +»--Allons donc! ne suis-je pas un fumeur? + +»Un instant après, une allumette éclatait, et nous pouvions regarder +autour de nous. C'était une cave à voussure de maçonnerie. Au premier +coup d'oeil, il semblait qu'elle n'eût d'autre issue que la trappe par +laquelle nous y avions été précipités. + +»La lueur s'éteignit, et nous fûmes de nouveau plongés dans l'obscurité. +Nous ne parlions plus: nous réfléchissions; et je dois avouer que pour +ma part, je ne doutais pas que notre mort fût certaine. Tout à coup sir +Lionel posa sa main sur mon bras.--Écoutez, fit-il.--Je tendis l'oreille +et je perçus un bruit faible, quelque chose comme un frottement lent et +régulier, un va-et-vient dont il m'était impossible de discerner la +nature. + +»--Qu'est-ce que cela? demandai-je.--C'est le remous de l'eau, dit +simplement Lionel.--De l'eau? + +--Lionel avait enflammé une seconde allumette, et rapidement il fit le +tour du caveau, qui mesurait environ cinq à six mètres carrés. + +»--Je ne me trompe pas, dit-il. Approchez-vous. Voyez cette portion de +la muraille, elle suinte, et en y portant la main on sent une humidité +glaciale.--Quelle conclusion en tirez-vous?--Que cette cave dépend de +quelque ancien égout muré depuis longtemps; la voûte existe de l'autre +côté de cette muraille, et le flot de la Seine s'y engouffre. C'est là +le bruit que vous entendez. + +»--Alors, nous risquons d'être noyés, si par hasard la muraille cède... +Ceci est pour nous une nouvelle chance de mort.--Ou de salut!...--Je ne +vous comprends pas.--Mon cher Archibald, reprit Lionel, dont la voix +était aussi calme que s'il eût causé dans un salon, celui qui +s'abandonne n'est pas digne de son titre d'homme. Dans le péril où nous +nous trouvons, tenter l'impossible, risquer une folie devient un devoir, +et il n'est pas de plan si insensé qu'il ne soit bon et juste de s'y +arrêter. Mort pour mort, je préfère périr en luttant. Je ne suis pas de +la race des agneaux qui tendent le cou, ni des condamnés qui sourient +sur l'échafaud pour faire croire à leur courage. Sous le couteau, je +lutterais encore, je lutterais toujours... Cela dit, ce que je vais vous +proposer vous paraîtra sans doute ridicule... raison de plus pour +l'adopter.... + +»--Parlez! m'écriai-je, votre confiance me gagne, et soyez certain que +vous n'aurez pas à rougir de moi.... + +--Écoutez-moi donc. Tout en parlant, comme il convient de ne pas perdre +de temps, j'ai étudié la nature de cette muraille; elle est faite de +moellons, joints par un ciment que l'humidité a fortement attaqué, et +je suis certain qu'au moindre effort nous parviendrons à disjoindre les +pierres.... + +»--Mais l'eau se précipitera ici: nous périrons asphyxiés...--C'est +vraisemblable, et pourtant ce n'est pas absolument certain. Voici comme: +la voûte est haute, nous attaquerons la muraille à son sommet. Dès que +nous serons parvenus à faire une ouverture, l'eau pénétrera dans le +caveau, et en même temps sa force nous aidera singulièrement à agrandir +l'issue. Tout le plan est celui-ci: que l'ouverture soit assez grande +pour nous laisser passer avant que l'eau ait complétement rempli le +caveau. Le flot nous saisira et nous entraînera au dehors, et si nous ne +sommes pas brisés, broyés, cent fois tués, noyés et asphyxiés, nous +reverrons nos amis... sinon advienne que pourra.... + +»Son accent était empreint d'une telle philosophie que, bien que je ne +comprisse pas très-clairement sur quelles chances il pouvait réellement +compter, je lui répondis que j'étais prêt à tout. + +»Aussitôt nous nous rapprochâmes du mur. L'un de nous, à tour de rôle, +tenait une allumette enflammée, et, pendant les quelques minutes de +clarté que nous donnait la cire jusqu'à sa complète combustion, l'autre +s'efforçait, à l'aide d'une forte lame de canif, de disjoindre les +pierres. Je craignais d'abord d'user trop rapidement les allumettes; +mais sir Lionel, qui ne perdait pas un seul instant son sang-froid, me +rappela très-justement qu'en tout état de choses, elles nous seraient +inutiles à l'avenir. + +»Tout à coup Lionel poussa une exclamation de joie, bientôt coupée par +un cri de surprise et d'effroi. Au même moment, je me sentis frapper en +plein visage par une colonne d'eau, lancée avec force. Je chancelai, +mais, me raidissant, je parvins à me tenir debout. + +»--Eh bien? demandai-je à Lionel. + +»--Voilà la crise, fit-il. L'eau entre. Mais jusqu'ici l'ouverture est +trop étroite pour nous. Voici que l'eau emplit la cave: je la sens qui +touche déjà mes chevilles, et bientôt elle sera aux genoux; si elle +atteint les épaules et la tête avant que nous puissions nous jeter dans +le chenal, l'affaire est entendue. + +»Je me tenais auprès de lui: ses mains crispées s'accrochaient aux +pierres et s'efforçaient de les attirer en avant. Mais par un hasard +fatal, l'assise inférieure était formée de pierres lourdes et qu'il +semblait impossible d'ébranler.... + +»L'eau tombait toujours avec un mugissement sourd: la nappe montait en +tourbillonnant et nous enserrait à la ceinture. Le remons était si fort +que nous avions peine à conserver notre équilibre. + +»--Encore deux minutes et tout sera fini, dit Lionel. Je crois qu'il +faut prendre son parti. En somme, ce n'est pas une mort plus désagréable +qu'une autre. + +»A peine avait-il prononcé ces paroles, que, levant la tête, je poussai +un cri à mon tour. A travers les fentes de la trappe qui s'était ouverte +sous nos pieds, j'apercevais une lueur rouge, intense, sanglante.--Le +feu! m'écriai-je.--Où cela?--Dans la maison du bandit... au-dessus de +notre tête.... + +»--Bon! fit Lionel en riant, c'est la méthode _contraria contrariis_; +seulement, comme si nous avions tous les allopathes du monde à nos +trousses, nous sommes bien morts. + +»Au même instant, il se fit auprès de nous un écroulement. Où? Comment? +Par quel miracle? Je ne puis rien dire. Je me sentis saisi par le flot, +entraîné dans une sorte de gouffre où mon corps jouait comme une +épave... la nuit... un épouvantable fracas... mes membres se heurtaient +à des corps durs qui me faisaient mal... Je comprends maintenant: la +muraille s'était abîmée sous les efforts de Lionel. Par quel étrange +bonheur avons-nous été entraînés vers la rivière? je ne le sais... je +perdis connaissance... C'est alors que vous nous avez repêchés, Lionel +et moi... J'en ai été quitte pour une fluxion de poitrine. Quant à mon +cher et pauvre ami, je suis désespéré de ce que vous m'avez appris. +C'est lui qui nous a sauvés!... C'est à vous de le sauver +maintenant!...» + +Archibald avait mis dans son récit une animation qui l'avait épuisé. Des +gouttelettes de sueur perlaient sur son front. + +--Écoutez-moi, mon ami, reprit Armand. Votre guérison est certaine, et +avant une semaine vous serez prêt à recommencer la lutte. Il ne faut pas +nous le dissimuler, elle sera terrible. Le misérable Biscarre n'a +disparu que pour mieux pouvoir dresser ses batteries. Attendons-nous à +quelque coup de tonnerre éclatant tout à coup. Lionel nous manque; mais +nous avons une nouvelle recrue, sur laquelle je compte beaucoup. + +--De qui voulez-vous parler? + +--De ce jeune homme que les frères Martin ont sauvé du suicide, de +Martial. C'est une âme dévouée et un coeur énergique. Et je crois +d'autant plus en lui que j'ai acquis une conviction... Martial est le +fils d'un homme que j'ai trouvé assassiné au Cambodge, dans un de mes +derniers voyages. Et je suis persuadé--ceci peut vous paraître +étrange--qu'à ce meurtre n'est pas étranger certain personnage que nous +connaissons et qui joue à Paris un rôle mystérieux.... + +--Quel est ce personnage? + +--M. de Belen. + +--Ah! cette sorte de métis portugais... serait un assassin! + +--Les preuves me manquent... un seul homme peut me les donner. + +--Et cet homme.... + +--C'est Soëra, c'est l'être bizarre que j'ai recueilli le jour même où +le père de Martial avait été assassiné. + +--Mais quel rapport avec M. de Belen? + +--Il y a quelques jours, lors du bal donné par le duc, Soëra, qui était +venu me chercher pour me rendre au club, a entendu la voix de Belen et +n'a pu réprimer son agitation. + +--Vous l'avez interrogé? + +--Certes; mais cet homme appartient à une race bizarre, soumise à des +rites inconnus; depuis le soir où cette révélation soudaine a éclaté--du +moins à ce que je suppose--Soëra s'est renfermé dans un mutisme absolu; +il passe les journées et les nuits prosterné dans l'attitude de la +prière, immobile comme un fakir indien... Et force m'est d'attendre que +l'heure ait sonné où le dieu qu'il invoque lui aura permis de parler.... + +--N'avez-vous pas mis Martial en face de Soëra? + +--Je vous comprends. Vous vous souvenez qu'à la vue de Martial, j'ai été +frappé d'une ressemblance que je n'ai pu m'expliquer. En effet, ce jeune +homme est le portrait vivant de son père, de ce vieillard que j'ai +trouvé horriblement mutilé, expirant dans d'épouvantables tortures. Oui, +le jour viendra où, si mes prévisions se réalisent, Soëra dira au fils +toute la vérité; mais il règne dans cette aventure de profondes +obscurités, que je cherche à percer. Par bonheur, mes études sur les +langues asiatiques me fournissent quelques lueurs qui servent à me +guider. Quoi qu'il en soit, je sens que le Club des Morts aura à punir +en M. de Belen--et peut-être en un autre, que je ne vous nommerai pas +encore--deux criminels... Ce jour-là, Archibald, si j'ai besoin de +vous.... + +--Comme toujours, vous me trouverez prêt.... + +--Donc, prudence! attendez l'apparition de Biscarre... ne perdons pas de +vue Belen, et notre oeuvre s'accomplira.... + +Un instant après, Armand, reconduit par Muflier, qui se confondait en +salutations, sortait de l'hôtel d'Archibald. + + + + +II + +SITUATION + + +La disparition de Mancal, outre l'émotion qu'elle avait causée dans le +monde des capitalistes, plus ou moins compromis dans le sinistre, +n'avait pas laissé que d'inquiéter certains de nos personnages, ou tout +au moins de leur causer une impression profonde. + +Seuls, Silvereal et la duchesse de Torrès le connaissaient sous son +incarnation de Blasias; et de ce côté, les nouvelles colportées par les +journaux avaient été un véritable soulagement. + +En effet, ni l'un ni l'autre ne doutait que Mancal-Blasias ne fût mort. + +Silvereal voyait disparaître un complice qui, un jour ou l'autre, +pouvait devenir compromettant ou dangereux; mais ce complice lui avait +laissé un conseil dont il entendait bien faire usage à l'occasion. Les +dernières paroles du vieux Blasias étaient restées gravées dans sa +mémoire, et la dernière scène qui s'était passée dans la chambre de +Mathilde n'avait fait que rendre plus violent en lui le désir de +vengeance et de liberté. + +Se venger? Pourquoi songeait-il donc à se venger de Mathilde, et quel +crime cette femme avait-elle commis? + +Lorsque M. de Mauvillers avait contraint sa fille d'épouser le baron de +Silvereal, ce dernier avait eu conscience, sinon de l'aversion, tout au +moins de l'indifférence qu'il inspirait à celle qui devenait, par la +volonté paternelle, la compagne de sa vie. Il savait en outre que +Mathilde, pour obéir aux ordres de celui qui regardait ses enfants comme +l'instrument de sa fortune, sacrifiait un amour honnête et profond. + +Donc il l'avait haïe, dès que les premières heures de la passion brutale +avaient été passées. Cette résignation dissimulée lui semblait une +insulte. Et cependant, pendant les premières années de cette triste +union, pas un mot, pas un geste de la baronne n'avait dévoilé nettement +l'état de son âme. + +Mathilde subissait son mari, mais alors qu'elle lui souriait, il se +sentait indigne de cette affection et imputait à crime à Mathilde sa +propre impuissance à se faire aimer. + +Maintenant, il avait trouvé prétexte à sa haine, et il n'attendait plus +qu'une occasion de punir ce qu'il osait appeler la faute de Mathilde, et +(c'est là une des plus bizarres étrangetés des caractères criminels) +tout en étant absolument convaincu de son innocence. + +Restait à trouver le moyen de parvenir à son but. Blasias était mort, et +Silvereal se trouvait réduit aux seules suggestions de sa propre +intelligence. Mais la haine est clairvoyante, et déjà il apercevait +dans un vague lointain le moyen qu'il emploierait pour attirer Mathilde +et Armand dans un piége. Qu'il parvînt à les réunir accidentellement, et +alors la loi ne donnait-elle pas au mari outragé le droit de faire +justice?... + +Voilà nettement expliquée la situation du baron. + +Celle de la Torrès était plus complexe. + +Malgré le dédain qu'elle avait affiché jusque-là pour les conseils de +Mancal, malgré la maligne satisfaction qu'elle avait éprouvée à le +railler, alors qu'elle lui laissait croire qu'il avait été victime +lui-même de l'empoisonnement dont il lui avait remis les éléments, le +Ténia n'avait pu, sans frissonner, constater l'étrange puissance dont +disposait cet homme, alors que Silvereal, succombant à l'ivresse, +avouait un crime horrible. + +Certes, elle n'avait pu comprendre exactement à quelles circonstances se +rattachait ce meurtre, compliqué de tortures: la scène s'était passée +dans un pays qui lui était inconnu; les noms de Cambodge, de roi des +Khmers étaient pour elle lettre morte. + +Mais ce qui l'avait frappée, terrifiée, c'est que, par ambition, pour +obéir à des sentiments d'orgueil, elle avait failli s'unir à cet homme +dont les mains étaient teintes de sang. Et cependant était-elle +innocente elle-même? N'avait-elle pas empoisonné son premier mari?... +L'âme humaine est ainsi faite que, forte devant ses propres infamies, +elle se sent révoltée par les crimes d'autrui. D'ailleurs, le caractère +de la Torrès n'était que contradictions. + +Jetée dans la vie au hasard, sans connaître son père, élevée par une +mère sans principes et sans honneur, qui avait roulé dans toutes les +impudeurs, Isabelle avait été vendue à un vieillard qui avait payé à +cette mère les prémices de la beauté de sa fille. + +Lorsque cet homme était mort, il laissait à Isabelle le plus terrible +héritage qu'elle pût recevoir: la conviction que sa beauté la pouvait +sacrer reine, et avec cette conviction, le mépris des hommes, le dédain +de toutes convenances sociales, la haine de tous et de soi-même.... + +C'était d'ailleurs une des plus étonnantes singularités de cette +existence que les enseignements reçus. Le vieillard dont nous parlons se +nommait le duc de D.... + +Quand il s'était senti mourir, il avait renvoyé ses serviteurs et appelé +Isabelle auprès de lui. + +Sur ce visage émacié, usé encore plus par la débauche que par la +maladie, régnait une étrange expression d'ironie: + +--Approche-toi, ma perle, lui avait-il dit (c'était de ce nom qu'il +avait coutume de l'appeler). Je vais mourir... Oh! ne t'émeus pas, ou tu +me ferais douter de toi. Tu ne peux ni m'aimer ni m'estimer... et tu es +dans le vrai. Je ne t'ai jamais aimée moi-même; je t'ai prise comme un +jouet acheté à beaux deniers comptants, et je m'en suis amusé. Il est +dans le monde grand nombre de gens qui me méprisent; ils ont raison, et +tu seras dans ton droit en les imitant. Je n'ai jamais songé qu'à mes +satisfactions égoïstes, estimant que jouir de la vie était ma seule +mission ici-bas. Je t'ai pervertie à mon gré, j'ai éteint en toi tout +sentiment et toute pudeur... tu es mon oeuvre et je suis fier de toi, à +supposer que l'orgueil soit une satisfaction, ce que je nie. + +Il s'arrêta un instant, puis reprit: + +--Si tu es ma digne élève, tu dois attendre avec impatience le moment où +je serai mort. + +Elle protesta d'un geste. + +--Ne t'en défends pas: tu me ferais de la peine, parce que ce serait me +prouver que je n'ai pas suffisamment réussi à te corrompre. Donc, en ce +moment, regardant ma mine de parchemin, tu te dis: Est-ce qu'il ne va +pas bientôt finir de m'ennuyer, ce vieux-là?--et tu es dans le vrai. +Seulement--il y a un seulement--tu as d'autant plus de hâte de me voir +aux mains des croque-morts, que tu supposes, avoue-le, trouver dans mon +testament un agréable souvenir de moi. + +Elle ne put réprimer un regard brillant de convoitise. + +--Eh bien, ma belle, tu te trompes. Je ne te laisse pas un écu, pas un +rouge liard. Qui sait? si grâce à moi tu te trouvais dans un état de +modeste aisance, la Vertu, qui te guette, s'emparerait à nouveau de +toi... Tu es jeune, et les illusions du bien sont tenaces... Je suis là, +moi qui ai mis soixante ans à extirper cette mauvaise herbe. Or, je t'ai +trop bien donnée au vice pour que j'aie la niaiserie de t'aider à en +sortir. Au contraire, ce m'est, à la mort, une douce satisfaction que de +songer au mal que tu feras.... + +Un hoquet convulsif l'interrompit un moment. On eût dit que la Mort lui +posait sur la bouche ses doigts décharnés pour le contraindre au +silence. + +Mais il se roidit contre l'agonie, et continua: + +--Je ne te laisse rien, t'ai-je dit, de telle sorte que, sortant de +l'appartement luxueux où tu as passé des heures joyeuses, tu tombes dans +un bouge où tu souffres toutes les angoisses.... A peine aura-t-on +rejeté le drap sur mon visage, que mes parents--des gens sévères, +froids, des héritiers, pour tout dire--se présenteront ici.... Alors, +si tu t'y trouves encore, ils te chasseront avec moins d'égards qu'ils +n'en mettraient pour le dernier de mes laquais. Cela me plaît, et je +veux qu'il en soit ainsi. + +La malheureuse, que ce cynisme torturait, non-seulement dans ses +espérances déçues, mais encore dans les fibres les plus secrètes de son +âme, se laissa entraîner cette fois à un mouvement de colère: + +--Vous êtes un misérable! s'écria-t-elle, et ce que vous faites est +infâme! + +Il ricana: + +--Très-bien! voilà qui me complète mon Isabelle... Insulte-moi, +frappe-moi, soufflette-moi. Ce sera mieux. La mort ne t'effraye pas... +tu es plus forte que je ne l'espérais... Une autre aurait pleuré... tu +t'irrites, je préfère cela, et je me sens plus fort pour achever... Je +ne t'ai pas encore tout dit. Donc, chassée d'ici avec des paroles de +mépris telles que tu n'en as jamais entendues, tu sortiras à demi folle, +la tête perdue... On ne te laissera même pas emporter ce qui, d'après +toi, t'appartient; on te dira: «Vile courtisane! rien d'ici n'est à +vous!...» Alors tu songeras à mourir, tu courras vers les ponts... C'est +toujours ainsi que cela se joue... Tu t'accouderas sur le parapet, tu +regarderas passer l'eau noire qui fait tourbillon en se heurtant contre +les arches et tu te pencheras.... + +Elle laissa échapper un cri de terreur: + +--Bon! laisse donc! Tu ne te tueras pas... parce que des profondeurs de +l'eau s'élèvera une voix qui te dira: Folie! Quand on est jeune comme +toi, quand on possède cette beauté sans rivale, ce corps devant lequel +se fussent agenouillés les artistes de la Grèce, on se roidit contre la +fatalité... on va droit devant soi, sans honte, sans peur, avec cette +résolution implacable de ne jamais aimer et de ne faire de sa beauté +qu'un instrument de satisfaction personnelle. Par la beauté, le monde +est dirigé. L'homme s'agite et l'amour le mène. Sache cela, mon enfant. +Que te laisserais-je, une dizaine de mille livres de rente? Folie! Comme +femme honnête, tu ne les vaux plus. Comme courtisane, tu vaux des +millions... Pas de milieu! je te jette dans la fange pour que tu en +ressortes diamant... Méprise et hais les hommes, car pas un ne te dira +franchement comme moi ce qu'il pense tout bas... L'homme ne voit dans la +femme qu'un plaisir; toutes affaires de coeur sont mensonges et +âneries... Presse ces convoitises pour en faire jaillir le suc, qui est +l'argent; sur les passions des hommes élève ta fortune comme un +impérissable monument; et quand, le jour venu, tu seras devenue la femme +forte et grande, tu répéteras tout bas mes paroles, et tu te diras: Au +fond, c'est encore le seul qui valût quelque chose... Maintenant, +laisse-moi mourir... Va-t'en! Ah! en passant, prends dans ma +bibliothèque le volume des _Courtisanes célèbres_... Il y a de bonnes +choses... Je te le donne. + +Et le hideux vieillard était mort. + +La pauvre fille n'avait pu croire à cet épouvantable cynisme. Elle était +restée dans cette maison qu'elle s'était habituée à regarder comme +sienne. + +Mais promptement les sinistres prophéties du vieux libertin s'étaient +réalisées. + +Il est un moment où les familles, dans leur dureté, vengent la morale +insultée par un homme que l'âge mettait au-dessus, ou plutôt au-dessous +de toute attaque directe. L'amant d'Isabelle--s'il est permis de +profaner ce mot--s'était vautré dans toutes les fanges. Ceux qui +portaient son nom ne se hasardèrent dans cette maison qu'avec les mêmes +précautions qu'on prend pour pénétrer dans un lieu infecté. Son fils +aîné--car ce misérable avait des enfants--ouvrit les portes toutes +grandes pour renouveler l'air souillé, et, ayant vu Isabelle, il lui dit +sans même fixer ses regards sur elle: + +--Vous trouverez mille louis chez notre notaire.... Allez les prendre. + +Il y eut un tel mépris dans son intonation, dans son geste, qu'elle ne +songea même pas à répliquer. C'était moins et plus qu'elle n'attendait. +A la violence elle eût répondu par la violence. Ce calme la brisa. + +Comme le lui avait dit le moribond, elle baissa la tête et sortit. +Seulement, le vieillard s'était trompé à demi. Elle ne songea pas au +suicide, et son coeur était gonflé non de désespoir, mais de haine et de +colère. + +Mille louis! ce n'était pas la misère prévue. Isabelle avait le temps de +la réflexion. Voici ce qu'elle fit: elle alla droit chez le notaire, qui +était un gros homme encore frais. Quand il vit entrer cette jeune +pécheresse de seize ans qui avait le regard d'une vierge, il se sentit +saisi d'une pitié tout anacréontique, et, les portes étant bien fermées, +il lui donna quelques conseils paternels. + +«Qu'allait-elle devenir, jetée si jeune dans le tourbillon du monde? La +première vertu, en ce monde, c'est l'ordre et l'économie. Puisque la +Providence permettait qu'elle eût un petit pécule, il lui fallait le +ménager, se garder de toute imprudence, se réserver cette ressource pour +l'avenir.» + +Elle lui répondit simplement: + +--Je suivrai votre avis; placez mon argent. + +Il lui acheta un millier de francs de rente, et comme les vingt mille +francs étaient insuffisants, il ajouta de sa propre bourse les quelques +louis qui manquaient pour parfaire le chiffre. + +Seulement, comme il jugea utile qu'Isabelle revînt plusieurs fois +réclamer ses conseils, et qu'il était très-sanguin, il mourut +d'apoplexie au bout de quelques mois. + +Pendant cette nouvelle période, Isabelle avait beaucoup étudié la vie, +et quand son second bienfaiteur eut disparu, elle se trouva cuirassée +contre tous les entraînements. + +Elle avait compris l'immense pouvoir de sa beauté, et les paroles du +duc: L'homme s'agite et l'amour le mène!--lui apparaissaient dans toute +leur profonde netteté. Quant à ce mot d'amour, elle ne le comprenait +pas, malgré son expérience; mais, avide de s'instruire, elle songea à +demander à la jeunesse le mot de l'énigme. + +Ce fut alors qu'elle alla, avec sa rente, s'installer dans le quartier +des artistes. On sait ce qui se passa, comment elle profita de +l'admiration qu'excitait sa beauté exceptionnelle pour en faire une +sorte d'enseigne d'amour, comment elle crut trouver en Martial l'homme +qui pouvait le plus utilement mettre son génie au service de son +avenir... comment enfin elle s'échappa de l'atelier pour aller habiter +l'hôtel de sir Lionel Storigan.... + +Martial lui avait donné la révélation de l'amour insensé, furieux; non +qu'elle l'eût éprouvé elle-même, mais parce qu'elle avait pu en suivre +en lui les phases, les développements, les abnégations et les +désespoirs. + +Maintenant elle connaissait sa puissance; elle n'avait plus qu'à diriger +cette force qui résidait en elle. + +Avoir brisé le coeur de Martial n'était rien; ruiner Storigan valait +mieux. Elle eut le dépit de n'y point parvenir: il était trop riche. +Elle se vengea en le désespérant; il tenta de se briser la tête d'un +coup de pistolet. + +Il semblait qu'elle marchât dans la vie précédée de la mort qui lui +ouvrait passage. + +Dès lors, elle était déjà riche, ayant mis à profit les conseils du +vieux notaire, qui était avare. + +Chose étrange! cette fille, devenue femme, n'avait pas encore senti une +seule fois battre son coeur. Chacun de ses actes était le résultat d'un +raisonnement, et tandis que la passion souffrait et criait auprès +d'elle, elle écoutait froidement les clameurs désespérées, tout entière +au seul but qu'elle se fût fixé: être riche. + +Seulement elle commit une imprudence. + +N'ayant aucune notion des obligations que la société impose, elle ne fut +pas assez hypocrite. Possédée par la passion de lucre qui s'était +emparée d'elle, elle se laissa afficher par ses amants, pourvu qu'ils +payassent largement ses faveurs, et, en quelques années, elle mérita le +surnom hideux qui devait s'attacher à elle comme un stigmate. + +Le Ténia! Est-il plus monstrueux symbole de ces êtres qui se rivent aux +entrailles de l'humanité, qui dévorent l'être émacié, qui rongent et qui +tuent!... + +Qui l'aimait mourait. + +Elle passait à travers la foule en marchant sur des cadavres, comme ces +idoles indiennes dont le char écrase les fanatiques prosternés.... + +Elle voulut être duchesse: un grand d'Espagne, le duc de Torrès, mit à +ses pieds son titre et sa fortune princière; seulement il l'ennuya: elle +voulut être veuve, et ne recula pas devant un crime. + +Pourquoi le commit-elle?... C'était encore une expérience qu'elle +tentait sur elle-même. Elle voulait savoir si elle aurait la force +d'aller jusqu'aux dernières limites du mal. Blasias aidant, elle vit que +tout lui était possible.... + +Et cette âme, qui se gangrenait de plus en plus, restait toujours +froide; sa poitrine était comme un sépulcre où gisait un mort, qui était +son coeur. Mort? non, il n'avait pas vécu. + +Une seule fois, elle avait senti tout à coup une vibration étrange: on +se souvient de cette aventure qui l'avait placée en face d'Armand de +Bernaye. + +C'était au moment où, dégoûtée de tout et d'elle-même, elle songeait par +lassitude à devenir baronne de Silvereal et à s'ouvrir, par la mort de +Mathilde--tant le crime lui semblait maintenant chose logique et +facile--les portes de ces salons qui, malgré sa richesse, se fermaient +devant le Ténia, veuve du duc de Torrès. + +Donc elle vit Armand, qui l'écrasa de son mépris. + +Elle sentit sourdre en elle une colère folle, et prit cette rage pour de +l'amour. En vérité, elle se croyait de bonne foi lorsque, parlant à +Mancal, elle lui répétait qu'elle aimait Armand. + +Elle se trompait. Cependant, c'était un premier éveil. La lumière allait +bientôt se faire dans cette âme obscure et, circonstance singulière, +c'était de Mancal que devait lui venir la première clarté. + +Lui montrant Jacques de Cherlux, il lui avait dit: + +--Je veux que vous soyez aimée de cet homme! + +Tout d'abord la Torrès avait souri. Qu'était-ce, après tout, qu'une +victime de plus? Pour prix de sa complicité dans une oeuvre de haine et +de vengeance, Mancal lui offrait des trésors immenses. L'enjeu était +tentant, et Mancal semblait n'avoir pas menti, puisque des lèvres même +de Silvereal s'était échappé l'aveu qui prouvait l'existence de ces +mystérieuses richesses. + +Mais d'où venait pourtant que la Torrès restait songeuse? D'où venait +qu'elle ne semblait écouter maintenant que d'une oreille distraite les +suggestions de son conseiller? + +Puis voici que tout à coup Mancal--c'est-à-dire l'empoisonneur +Blasias--disparaissait violemment. + +La duchesse, sans y prendre garde, respira largement, comme si un poids +eût été enlevé à sa poitrine; en vérité, elle ne songeait plus ni à +Silvereal, ni aux trésors des rois indiens. + +Pour la première fois de sa vie, dans sa solitude égoïste, un nom errait +sur ses lèvres. + +Et ce nom était celui de Jacques de Cherlux. + +Voyons maintenant comment de Belen avait tenu à l'égard de ce jeune +homme la promesse par lui faite à Mancal dans le souterrain de la rue de +Seine. + +On n'a pas oublié que c'était muni d'une lettre de la duchesse de Torrès +que Jacques s'était présenté chez celui qui devait être son protecteur +et l'initier aux mystères de ce monde dans lequel il était appelé à +prendre place. + +Le comte Jacques de Cherlux avait été accueilli par M. de Belen avec une +bienveillance qui, pour manquer de sincérité, n'en avait que mieux les +dehors. + +Le jeune homme était trop novice dans la vie pour distinguer cette +nuance; puis, en réalité, il lui semblait marcher dans un rêve. C'était +un étourdissement inconscient qui lui ôtait la conception nette de ce +qui l'entourait. Parfois il lui semblait qu'il allait se réveiller, +retomber dans cette existence humble où tout jusque-là lui avait été +douloureux; alors il restait immobile, les yeux fixés devant lui, +attendant cette transformation subite qui le replongerait dans le néant. +Mais les minutes passaient, et il se disait: + +--C'est donc bien vrai. Je suis riche, je suis noble... Le passé est +bien mort, et devant moi s'ouvre l'avenir brillant.... + +Et, au milieu de ces mirages, apparaissait, dans un rayonnement vague, +la forme d'une créature admirable qui lui souriait et lui tendait la +main. + +Car il aimait la duchesse de Torrès. Était-ce bien de l'amour? C'était +surtout un irrésistible désir qui l'entraînait vers cette femme, en qui +se résumaient à ses yeux toutes les fascinations de la beauté, du luxe, +de la richesse. Cette passion tenait de la surprise: elle se compliquait +d'éblouissement. Il n'espérait rien, il n'osait pas même réfléchir; mais +lorsque ce nom, tout bas répété, retentissait dans son cerveau, il en +frissonnait tout entier et son coeur battait à rompre sa poitrine. + +M. de Belen, obéissant aux instructions de Biscarre, plutôt par une +sorte de curiosité que par soumission réelle, s'était mis tout entier à +la disposition du jeune homme. + +Au premier coup d'oeil, Jacques lui avait plu. + +Aux questions du duc, il avait répondu avec une simplicité naïve dont +l'autre avait souri intérieurement. Jacques ne dissimulait rien; il +disait avec franchise ses surprises et ses hésitations timides. Et +c'était avec la plus complète bonne foi qu'il racontait cet incroyable +roman de sa vie qui, du pauvre ouvrier de la veille, faisait le +gentilhomme d'aujourd'hui. Tout lui était matière à admiration, car il +exprimait ses enchantements sans cesse nouveaux avec une verve qui +amusait de Belen. + +Jacques, d'ailleurs, par une sorte de révélation, s'était aussitôt senti +à l'aise dans cette atmosphère, si différente cependant de celle où il +avait vécu. Son intelligence naturelle, l'élégance dont la nature +l'avait doué, tout le rendait apte à prendre sa place dans ce monde qui +lui était ouvert tout à coup, comme par la baguette d'une fée. + +De Belen avait cru tout d'abord que le récit débité par Mancal n'était +qu'une fable, et que ce prétendu novice n'était qu'un aventurier jouant +un rôle. Mais, en l'interrogeant soigneusement, il ne pouvait trouver la +clef de cette énigme. Les titres qui établissaient ses droits au nom de +Cherlux étaient d'une régularité indiscutable. + +Cette aventure n'en était que plus mystérieuse pour le duc. + +Quel pouvait être le but de l'homme d'affaires? Dans la conversation que +le duc avait eue avec le faux Germandret, celui-ci lui avait promis, en +échange du service réclamé, que lui, de Belen, deviendrait enfin l'époux +de Lucie de Favereye. Quelle relation existait entre ces deux faits? + +Après tout, ce service ne présentait aucun caractère criminel. De Belen +avait pris au sérieux son rôle de Mentor, et son élève devait en peu de +temps faire excellente figure dans la société. Le duc, malgré son +égoïsme, ne pouvait se défendre d'un certain intérêt pour cette nature +au coeur vivace, à l'esprit actif, et il se sentait presque touché par +les élans de la reconnaissance dont Jacques lui donnait sans cesse de +nouveaux témoignages. + +Telle était leur situation le jour où de Belen apprit, avec tout Paris, +la disparition de Mancal. + +C'était un coup imprévu et qui ne laissait pas de lui être pénible. En +somme, il avait fait un marché de dupe, car il avait accueilli, piloté, +présenté comme son protégé un homme qu'il ne connaissait pas... et la +compensation qui lui avait été offerte devenait nulle. + +De Belen, quelle que fût la sympathie passagère que lui avait inspirée +Jacques de Cherlux, ne se sentait aucun goût pour le rôle de saint +Vincent de Paul. Ce n'était point son affaire que de recueillir des +enfants sans père.... + +Aussi à peine eut-il jeté les yeux sur le journal qui lui annonçait le +sinistre de la maison Mancal, que, sans perdre une minute, il voulut +vérifier par lui-même si le fait était exact. + +Il courut à la boutique du faux Germandret; on se souvient que c'était +le nom sous lequel s'était présenté le bandit, lorsqu'il avait surpris +de Belen dans le souterrain de la rue de Seine. + +Il y avait déjà plusieurs jours que le pseudo-bibliomane avait vendu ses +livres et quitté la maison. + +De Belen se fit conduire à la rue Louis-le-Grand. Les faits annoncés par +le journal étaient absolument exacts. Il se mêla aux groupes qui +stationnaient sur le trottoir. + +C'étaient des imprécations, des cris de fureur. Les volés maudissaient +celui qui les ruinait. Mais rien de plus. Pas un seul mot qui mît de +Belen sur la piste. + +Mais, encore une fois, à quel mobile pouvait avoir obéi cet homme? + +--Je suis un enfant et un niais! murmura de Belen en revenant à son +hôtel. Ma première idée était juste. Ce M. de Cherlux est un de ces +aventuriers précoces qui trompent même les vieux renards comme moi... Il +est temps de mettre un terme à cette mystification. + +En attendant que Jacques eût trouvé une installation qui lui convînt, le +duc avait mis obligeamment à sa disposition un appartement voisin du +sien. + +Dans cet étroit espace était réuni tout ce qui pouvait flatter la +fantaisie la plus exigeante: c'était en quelque sorte un boudoir d'homme +du monde. + +Et Jacques trouvait une sorte de plaisir enfantin à rester quelquefois +pendant des heures entières immobile, comme si tout ce qui l'entourait +n'eût été qu'une vision que le moindre mouvement, le moindre souffle +pouvait emporter. + +Ce matin-là, Jacques s'était éveillé de bonne heure; mais il s'était +plongé dans cette vague extase qui donne aux pensées un charme magique. + +Les yeux à demi fermés, il poursuivait en imagination une forme +vaporeuse et tout adorable qui s'enfuyait devant lui; puis, quand il +l'appelait, elle s'arrêtait et se tournait vers lui en lui tendant les +bras. + +Celle à qui il pensait ainsi, c'était la duchesse de Torrès. + +--Monsieur de Belen! annonça tout à coup le valet de chambre attaché au +service de Jacques. + +Le duc, pour lequel, on le comprend, cette introduction n'était qu'une +formalité, était entré derrière le valet. + +--Ah! mon cher ami, dit Jacques en riant, en vérité, j'ai honte de me +trouver encore au lit... quand vous avez peut-être déjà brassé plus +d'affaires, étudié plus de questions que je n'en connaîtrai dans toute +ma vie... mais je suis un enfant... vous le savez... et je suis +convaincu d'avance que vous ne me gronderez pas trop. + +De Belen ne répondit pas tout d'abord: les yeux fixés devant lui, sans +regarder Jacques, il étirait, par un mouvement nerveux qui lui était +habituel, ses favoris qui accentuaient sa ressemblance avec le souverain +régnant. + +--Voyons! voyons!... pardonnez-moi! fit encore Jacques. Parbleu! je n'ai +pas comme vous l'habitude du sybaritisme et je ne suis point blasé... +Dites-moi vite quelle bonne circonstance vous a guidé ici... et si, +d'aventure, il ne me serait pas donné, à moi indigne, de vous rendre +quelque service.... + +De Belen releva brusquement la tête. + +--Cher monsieur, dit-il en accentuant ironiquement chaque mot prononcé, +je viens vous demander la faveur d'un entretien.... + +--Je suis à vos ordres, fit Jacques, qui croyait à une plaisanterie. + +--J'espère que vous daignerez répondre franchement à mes questions... +maintenant.... + +--Maintenant?... + +Ce mot et la façon dont il était prononcé avaient surpris Jacques. + +--Ai-je donc jamais manqué de franchise envers vous?... + +--Oh! trève de protestations, je vous prie... je connais assez bien +Mancal pour comprendre toutes les roueries chez un de ses élèves.... + +Jacques s'était soulevé: et les yeux grands ouverts, le rouge au visage, +il examinait curieusement de Belen. + +En vérité, il croyait encore que tout cela n'était qu'un jeu; seulement +il commençait à trouver qu'il se prolongeait trop. + +--Décidément... c'est une forte réprimande, reprit-il en souriant +encore, et je vois que j'ai commis quelque grand crime... Je suis tout +prêt à accepter les pénitences qu'il vous plaira de m'imposer.... + +De Belen haussa les épaules avec impatience. + +--Décidément, répéta-t-il presque brutalement, je vois que, pour vous +contraindre à jeter votre masque, il faut vous parler franc... Monsieur +Jacques de Cherlux,--comte ou non,--je sais tout... votre ami et +protecteur, M. Mancal, est un misérable voleur... sinon pis... et il ne +me convient pas d'être plus longtemps sa dupe... ni la vôtre.... + +Il s'interrompit. + +Un cri de colère s'était échappé de la poitrine du jeune homme. + +--Ah! ah! il paraît que vous vous réveillez enfin, reprit de Belen en +ricanant, et il ne sera pas nécessaire d'avoir recours à de grands +moyens pour vous forcer à parler... Mal joué! monsieur le chevalier +d'industrie!... + +Il se trouvait auprès du lit. + +La main de Jacques s'abattit sur son poignet, et par un mouvement +brusque l'attira, de telle sorte que son visage touchait presque celui +de M. de Belen. + +--Monsieur, dit Jacques haletant de colère, livide, hors de lui, je ne +sais ce qui me retient de vous souffleter comme vous le méritez. + +--Des violences! Faudra-t-il que j'appelle mes laquais! + +Jacques lui lâcha le poignet et le repoussa: + +--Non!... en somme, je suis votre hôte... veuillez passer dans le petit +salon... je vous rejoins dans quelques minutes... et puisque vous +désirez des explications, nous verrons si vous pouvez vous-même me +donner celles que j'exigerai de vous. + +Sa voix était si nette et si ferme, son oeil lançait un éclair si +étincelant, que, malgré toute sa hardiesse, de Belen se sentit troublé, +presque intimidé. + +--Vous m'avez entendu, reprit Jacques. Allez! + +--Vraiment! s'écria de Belen, il vous appartient bien de parler avec ce +ton d'autorité!... + +--Monsieur, je ne suis pas ce que vous appelez un homme du monde... +Seulement je vous ferai remarquer que voici deux fois que vous me +reprochez d'avoir accepté votre hospitalité.... + +--C'est bien, fit le duc subitement rappelé au calme, je vous attendrai +dans la pièce à côté; seulement ne tardez pas, je vous prie!... + +--Oh! soyez tranquille!... il me tarde de connaître le fond de votre +pensée.... + +--A cet égard, je vous jure que vous serez satisfait. + +De Belen sortit. Au moment où il pénétrait dans le petit salon, un +laquais se présenta: + +--Une lettre qu'on vient d'apporter pour monsieur le duc. + +--C'est bien. + +De Belen prit le pli qui lui était remis et, absorbé dans ses +réflexions, il le mit dans sa poche sans le lire. Puis il se promena de +long en large avec impatience. + +--Ou c'est un coquin, ou c'est un imbécile, murmurait-il. Mais je +pourrais douter, si cet ennemi,--c'en est un, je le sens,--n'avait été +introduit dans la place par ce Mancal.... + +Il s'arrêta brusquement et frappa du pied avec colère: + +--Ce Mancal connaît tous mes secrets. N'a-t-il pas surpris ma +conversation avec Silvereal? Ce niais de baron a la manie de rappeler +sans cesse le passé, comme si nous ne le connaissions pas... Si bien que +je suis au pouvoir de ce Mancal... et aussi en celui de ce Cherlux, qui +doit être Cherlux comme je suis Belen! + +Il se laissa tomber sur un fauteuil. + +--Est-il bien prudent d'engager la lutte? et les hostilités ne me +seront-elles pas plus préjudiciables qu'une alliance? + +Il réfléchissait profondément. + +--J'ai commis peut-être une imprudence. Je me suis laissé trop vite +entraîner, et puis ce jeune aventurier est d'une vivacité!... Le diable +m'emporte!... n'a-t-il pas parlé de me souffleter?... Il est vrai que +j'ai été dur, beaucoup trop dur... La véritable force consiste à tenir +compte des circonstances... Je ne l'oublierai plus. + +Au même instant la porte s'ouvrit, et Jacques parut. + +Le jeune homme était pâle: une teinte mate s'était répandue sur son beau +et mâle visage. Il y avait dans son attitude tant de distinction, tant +de noblesse, pour tout dire, que de Belen se leva avec une nuance +involontaire de respect. + +Froidement, sans forfanterie, Jacques s'approcha de lui: + +--Monsieur, lui dit-il de sa voix qui tremblait un peu, mais qui se +raffermissait par l'effort de sa volonté, nous avons échangé tout à +l'heure de graves et cruelles paroles: je me suis laissé entraîner à des +menaces que je regrette, et maintenant, plus calme, sûr de moi, je viens +réclamer de vous les explications que vous m'avez promises. + +Chose bizarre, cet exorde plein de dignité eut un effet absolument +contraire à celui qu'en eût attendu tout homme qui aurait assisté à +cette scène. + +De Belen pensa: + +--Très-fort! très-malin!... A nous deux!... + +Et s'inclinant devant Jacques: + +--J'oublie volontiers, dit-il, les paroles violentes qui vous sont +échappées, car je reconnais que le premier tort m'appartient... j'ai agi +comme un enfant!... + +--Que voulez-vous dire? fit Jacques inquiet. + +--Eh! mon Dieu! c'est bien simple!... dans mon irritation première j'ai +oublié que depuis longtemps vous deviez être préparé à cette scène et +que votre thème était fait d'avance. + +Jacques se mordit si violemment les lèvres qu'elles se rougirent de +sang. + +--Je vous jure, monsieur le duc, que je ne vous comprends pas. + +--Aussi suis-je tout prêt à m'expliquer.... Asseyez-vous là, en face de +moi, et causons sérieusement... je puis être à votre gré ami ou ennemi. +Ceci dépendra de votre franchise. + +--Je ne sache pas avoir rien à cacher... et je vous ai fait connaître +par le détail toutes les circonstances de ma vie.... + +--Ah! oui, l'oncle Jean... sa soeur!... puis la découverte miraculeuse +de M. de Cherlux... je m'en souviens parfaitement. Mais, voyons!... je +suis un homme, je connais la vie... j'ai étudié les sommets de la +société aussi bien que ses bas-fonds.... A moi on peut tout dire... +Depuis combien de temps êtes-vous l'ami de M. Mancal.... + +--Monsieur, tout à l'heure, en parlant de M. Mancal, vous avez prononcé +les mots de misérable et de... voleur!... C'est donc presque m'insulter +que de supposer que j'aie été son ami. + +--Il esquive habilement les difficultés en jouant sur les mots, se dit +de Belen; décidément, très-fort!... Mon Dieu! reprit-il tout haut, je +regrette ces épithètes... Seulement j'avoue que j'ai été si +désagréablement surpris de sa disparition. + +--M. Mancal a disparu? + +--Comme le plus vulgaire des caissiers. + +--Mais a-t-il donc laissé quelque déficit? + +De Belen éclata de rire. + +--Déficit est joli! déficit est un bijou! Quelques millions tout au +plus. + +Jacques poussa un cri. + +--Des millions!... qui ne lui appartenaient pas? + +A cette nouvelle naïveté--jouée, selon lui--de Belen se laissa aller à +un nouvel accès d'hilarité. + +--Ravissant, ma parole d'honneur! Savez-vous bien, mon petit, que vous +avez beaucoup d'esprit, ou de mémoire, si c'est un rôle que vous +récitez! + +--Encore! s'écria Jacques. Une dernière fois, monsieur le duc, je vous +somme de vous expliquer. D'aventure, me croyez-vous complice de ce +misérable? Quel rôle m'accusez-vous de jouer? Par votre honneur, je vous +adjure, monsieur, de ne rien me cacher. L'insulte, si grande qu'elle +soit, me sera moins cruelle que ces insinuations. + +--Au fait, répondit de Belen, il faut en finir. Eh bien, mon cher +monsieur, Mancal, en quittant la scène, a voulu lancer un successeur, +chargé sans doute d'une mission plus ou moins délicate; c'est à vous +qu'il a donné cette marque de confiance, ce qui me prouve une fois de +plus son intelligence... Il m'a joué ce tour excellent de m'amener à me +donner pour votre chaperon... Tout cela est au mieux, et je ne +récriminerai pas... mais où l'adresse lui a manqué, c'est en démasquant +si rapidement ses batteries. Donc je sais maintenant à peu près dans +quel but il vous a introduit chez moi... il y a là-dessous une bonne +petite histoire de chantage. Eh bien, je ne suis pas homme à crier trop +fort parce qu'on m'écorche un peu... faites-moi vos conditions, et nous +nous arrangerons... car je suis meilleur diable que je n'en ai l'air... +Vous ne répondez pas?... + +Affaissé sur lui-même, dans l'attitude d'un homme que vient de frapper +la foudre, Jacques ne parlait pas... il écoutait encore après que de +Belen s'était tu. Il entendait résonner de nouveau, comme dans un +sinistre écho, chacune de ces paroles que lui martelaient le crâne. +Ainsi, c'était bien vrai! à peine entrait-il dans la vie qu'une honteuse +accusation le frappait!... D'infâmes soupçons le frappaient en pleine +conscience!... Cette même fatalité qui lui avait rendu intolérable le +séjour des ateliers, le poursuivait donc encore?... + +De Belen lui posa la main sur le bras comme pour le rappeler à la +réalité. Cette attitude le surprenait au plus haut degré. En provoquant +des aveux cyniques, il avait supposé que l'aventurier--comme il +persistait à appeler Jacques--se dévoilerait nettement. + +Point. Quand Jacques releva son visage, de Belen vit qu'il était couvert +de larmes. + +--Comment! vous pleurez! Ah çà! qu'est-ce que tout cela signifie? +s'écria le duc. + +Jacques le regarda en face: + +--Monsieur, oui, cela est vrai, je pleure!... mais ce n'est pas de +honte!... Je pleure d'avoir été soupçonné, moi qui n'ai au coeur que +d'honnêtes pensées et de probes aspirations. Je m'étais révolté tout +d'abord, maintenant je me sens brisé. Comment puis-je me défendre? +Comment vous convaincre? + +--Voyons! voyons! fit de Belen, qui se sentait ému malgré lui, répondez +à la première question que je vous ai adressée: Depuis quand +connaissez-vous Mancal? + +--Depuis quelques jours à peine. Je ne l'avais jamais vu avant le jour +maudit où l'oncle Jean m'a adressé à lui. + +--C'est bien vrai, cela? + +--Je vous le jure. + +De Belen resta pensif. L'obscurité s'épaississait autour de lui. + +--Mais cet oncle Jean?... + +--Oh! c'est un brave homme... un peu dur... d'aucuns disent brutal... +mais bon au fond... Il m'a élevé, il m'a nourri... sans lui je serais +mort de faim et de misère... car j'étais seul au monde!... Vous +connaissez mon histoire... ma pauvre mère est morte, délaissée.... + +--Par de Cherlux, j'ai connu votre père.... + +--Vous l'avez connu? Il ne vous avait jamais parlé de moi? + +De Belen se souvenait d'avoir souvent rencontré ce Cherlux au temps de +sa première splendeur; il l'avait vu rouler ensuite dans la ruine qui +attend les débauchés, puis surgir de nouveau avec quelques centaines de +mille francs: c'était tout. + +--Mon père était-il estimé, respecté?... + +--Il était riche, répondit de Belen, qui devenait philosophe. + +--Vous voyez bien, monsieur, que je suis maudit... Partout, autour de +moi, la honte, le mépris... Jusqu'à cet homme, ce Mancal, qui en tout +ceci n'a été qu'un intermédiaire et dont l'infamie retombe sur moi.... + +De Belen était fort embarrassé. Malgré tout, il n'était pas convaincu. +Il savait par expérience jusqu'où certains hommes peuvent pousser l'art +de la comédie. Si celui-là était sincère, pourtant! Il y eut un silence, +après lequel Jacques, s'étant levé, reprit: + +--Monsieur, maintenant que vous m'avez expliqué le motif de votre +conduite envers moi, je vous pardonne les amères paroles que vous m'avez +adressées... En fait, je les méritais en partie... Trop promptement je +me suis laissé entraîner au mirage qui tout à coup s'était levé devant +moi... Oui, je le comprends maintenant... j'ai été ébloui, enivré... et +peut-être ai-je accepté trop tôt, sans l'avoir examiné avec assez de +scrupules, cet étonnant changement de situation... Voici que vous +m'apprenez la disparition et la fuite de celui qui a servi +d'intermédiaire en cette étrange aventure... Vous supposez donc que +j'étais son complice dans quelque ténébreuse machination dont vous +craignez d'être la victime. Je ne puis vous répondre. Seulement je vous +dis: Monsieur le duc, regardez-moi en face, les yeux dans les yeux, et +répondez-moi franchement. Croyez-vous que je sois un malhonnête homme? + +De Belen protesta vivement: + +--Non! je ne le crois pas.... + +--Voici déjà qui me rend un peu de courage, et je vous jure que j'en ai +besoin.... + +--Que comptez-vous faire? + +--Vous le demandez... je veux interroger celui qui, le premier, m'a +révélé le secret de ma naissance... je veux apprendre de lui tous les +détails de cette affaire.... + +--Vous voulez parler de l'oncle Jean... de celui qui vous a élevé?... + +--C'est un brave ouvrier... un entrepreneur, qui gagne sa vie par son +travail.... + +--Vous ne le supposez pas complice de ce Mancal... donc, il aura été +trompé comme vous... et ne saura rien de plus.... + +--Ne dites pas cela. Ne m'ôtez pas l'espoir... que dis-je!... à nous +deux, nous retrouverons ce Mancal.... + +--Oh! un banquier en fuite! vous voulez tenter l'impossible! + +--Que m'importe! je veux prouver ma probité à tous, à vous surtout, qui +m'avez accueilli avec tant de bienveillance.... + +A ces derniers mots prononcés d'un accent frémissant qui prouvait--pour +le sceptique le plus endurci--la sincérité du jeune homme, de Belen se +sentit saisi malgré lui d'une émotion qui ne lui était certes pas +habituelle. + +--Écoutez-moi! dit-il brusquement. Oui, je crois en vous... et je vous +adresse toutes mes excuses.... + +--Vous excuser!... Ah! si vous saviez la joie que vous me donnez? + +--Je ne veux pas que vous me quittiez! + +--Ah! je vous en supplie, laissez-moi partir, sinon je croirais toujours +sentir ce terrible soupçon entre nous.... + +--Je vous répète que vous ne me quitterez pas, et que cependant vous +saurez la vérité.... + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire que, jeune et novice comme vous l'êtes, vous êtes insensé +d'espérer porter la lumière dans ces ténèbres.... A chaque pas, je le +pressens, vous vous heurteriez à une nouvelle énigme... le découragement +vous prendrait... l'insuccès vous tuerait peut-être... Je ne veux pas de +cela. C'est à moi de réparer le mal que je vous ai fait.... + +--Je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, de grâce! + +--Dès aujourd'hui, nous chercherons ensemble... Qu'ai-je à vous +reprocher? d'avoir accepté trop légèrement, comme vous le dites +vous-même, cette fortune inespérée qui vous tombait du ciel ou montait +vers vous des profondeurs de l'enfer... Il nous faut savoir--vous voyez, +je dis nous--si en tout ceci vous n'êtes pas--à votre insu--l'agent de +quelque complot misérable; si vous n'êtes pas menacé vous-même de +quelque explosion que vous seriez, dans votre ignorance, impuissant à +prévenir. Je prends cette affaire en main... et nous verrons bien, +mordieu! si mon expérience sera mise en défaut... par des bandits de +vingtième ordre comme ce Mancal.... Ah! il a voulu jouer au plus fin +avec nous! Nous verrons! nous verrons! + +Le meilleur en ceci, c'est que l'exaspération de l'honnête Belen--qui +n'était, ne l'oublions pas, qu'un ignoble voleur doublé du plus féroce +des assassins--était absolument sincère. Être joué, lui!... quelle +infamie!... + + Rien que la mort n'était capable + D'expier ce forfait... + +Jacques l'écoutait avec ravissement. Quoi! en ce protecteur il trouvait +un ami, un guide! Oh! comme il lui pardonnait maintenant ses +accusations, qui n'étaient, après tout, que le témoignage indéniable +d'une probité ombrageuse. + +--Vous me sauverez l'honneur! s'écria-t-il, j'ai foi en vous. Si cette +fortune m'appartient légitimement, si les titres qui me les confèrent +sont à l'abri de toute discussion, si, enfin, l'enquête à laquelle nous +allons nous livrer établit de façon indiscutable mon honnêteté, alors je +resterai près de vous... et vous aurez en moi mieux qu'un ami, mieux +qu'un allié, un esclave dévoué et toujours prêt... Si j'ai été trompé, +alors, ajouta-t-il avec un geste de résolution, alors je reprendrai la +blouse de l'ouvrier... et il faudra bien qu'à force de bras et d'énergie +la société me laisse prendre ma place!... + +Pendant qu'il parlait, de Belen s'était levé, pensif; puis, à pas +saccadés, il marchait à travers la pièce. + +Par un mouvement machinal, il avait plongé sa main dans sa poche; tout à +coup il sentit sous ses doigts la lettre qui lui avait été remise au +moment où il sortait de la chambre de Jacques. + +Il la retira, et, sans songer à ce qu'il faisait, il regarda +l'enveloppe. + +Or, voici quelle était la suscription: + + _A M. le duc de Belen, + Avec prière de remettre à M. le comte de Cherlux._ + +Son premier mouvement fut de la remettre à Jacques, mais tout à coup une +pensée surgit en lui. + +--Qui donc pouvait écrire à Jacques? De Belen croyait se rappeler +vaguement avoir déjà vu cette écriture. Où? dans quelles +circonstances?... + +Jacques, après avoir parlé, s'était plongé dans ses réflexions, +cherchant à découvrir un fil conducteur dans le dédale où il se perdait. + +Une idée sinistre traversa le cerveau de Belen. Si encore une fois +Jacques n'était qu'un habile comédien!... Certes, ce n'étaient pas les +scrupules qui pouvaient arrêter de Belen, l'assassin du père de Martial. +Il regarda Jacques, dont les regards n'étaient pas tournés de son côté. +Après tout, de Belen pouvait, si cette lettre n'indiquait rien de grave, +la lui remettre en rejetant son indiscrétion sur sa préoccupation. Il +rompit résolument le cachet. + +Un cri rauque s'échappa de sa poitrine, et s'élançant vers Jacques: + +--Misérable! cria-t-il, nierez-vous encore votre infamie? + +--Quoi? Que voulez-vous dire? fit Jacques, arraché subitement à ses +rêveries et se dressant comme sous la détente d'un ressort. + +--Il y a, monsieur l'habile homme, que vous auriez dû au moins avertir +vos complices d'être moins imprudents.... + +--Mes complices!... + +--Et de ne pas avoir l'audace de vous adresser ici même, sous mon +couvert, les lettres qui me devaient servir à vous démasquer.... + +--Mais, monsieur, c'est de la démence!... Que se passe-t-il? Vous si +bon, si indulgent tout à l'heure!... + +--Si bête, dites donc le mot!... Ce qui se passe, c'est que M. Mancal, +dont la disparition vous étonne si fort, a pris soin, du moins, de vous +laisser des instructions.... + +--Mancal! quoi! vous savez où nous pourrons le retrouver! + +--Assez d'hypocrisie! ou, d'honneur, je vous livre moi-même à la +justice!... Mais non, en vérité, vous êtes, avec toute votre habileté, +un sot et un niais dont je me moque et que je défie. + +--Monsieur, me direz-vous enfin ce qui vous donne le droit de m'adresser +ces insultes? + +--Vous voulez le savoir? Écoutez donc. Voici une lettre qui vous est +adressée et dont je vais vous donner lecture. + +--Une lettre, à moi! Et vous l'avez ouverte!... + +--Parbleu! N'avais-je pas reconnu l'écriture de M. Mancal, qui n'a même +pas pris le soin vulgaire de la déguiser?... + +--Cette lettre devait être ma justification. + +--Jugez-en.... + +Il lut, de sa voix qui sifflait entre ses dents serrées: + +«--Mon cher Cherlux (un joli nom, n'est-ce pas), n'oubliez pas mes +recommandations. Je pars pour quelques jours. _Nos affaires_ (ces deux +mots sont soulignés, interrompit de Belen) exigent une disparition +momentanée... _empaumez_ bien le Belen. Qu'il vous _gobe_ à fond... +Puis, le jour venu, nous saurons bien, grâce à vous, fourrer le nez dans +ses petites opérations... Le _sac_ est bon, nous le viderons. Confiance +et prudence. A vous, Mancal!» + +--Qu'en dites-vous? ajouta de Belen. + +Jacques porta les mains à son front avec le geste d'un fou. + +--Mais c'est horrible! je ne comprends pas! Est-ce que ma raison +m'abandonne!... + +--Je vous l'ai dit, reprit de Belen, je pourrais d'un mot vous livrer au +parquet: je ne le ferai pas.... + +Le fait est que mons de Belen se souciait peu d'initier la police à ses +affaires intimes. Il s'approcha de la cheminée et sonna deux coups. Deux +laquais se présentèrent. + +De la main, de Belen leur désigna Jacques, qui, pâle comme un cadavre, +fixait devant lui un regard stupéfié. + +--Jetez cet homme dehors, dit-il. + +Les laquais s'approchèrent. L'un d'eux mit la main sur l'épaule de +Jacques, qui tressaillit: + +--Ne me touchez pas! cria-t-il. + +--Allons, obéissez, fit de Belen, chassez ce misérable.... + +--Me chasser, moi!... + +De Belen fit un pas vers lui: + +--Ne résistez pas! ou... vous coucherez ce soir à la préfecture.... + +--Moi! vous mentez! cria Jacques hors de lui. + +Sur un signe de Belen, les domestiques s'emparèrent de lui. + +Alors commença une lutte horrible. Jacques, n'ayant plus conscience de +ses actes, se débattait comme dans un cauchemar. On l'entraîna. + +--Dites bien à vos amis, proféra de Belen, que je traiterai ainsi +quiconque s'attaquera à moi!... + +Un instant après, la porte se refermait sur Jacques; il se trouvait +seul, haletant, épouvanté, à demi fou de rage et de désespoir. + + + + +III + +VISIONS ET FOLIES + + +Que faire? Où aller? Que tenter? + +Il semblait au malheureux jeune homme qu'un coup de massue lui fût tout +à coup tombé sur le crâne. Il chancelait comme un homme ivre. + +Était-ce donc la continuation de ce rêve qui, depuis quelques jours, +l'entraînait à travers la folie et l'illusion, et le songe charmant +s'était-il tout à coup transformé en un hideux cauchemar? + +L'hôtel de Belen était situé, on ne l'a pas oublié, dans la rue de +Seine. + +Sans conscience de ses actes, Jacques marchait devant lui, titubant et +parfois s'arrêtant pour s'appuyer au mur. + +--En voilà un qui est rien _paf_! cria la voix glapissante d'un gamin. + +Puis un autre: + +--Eh! ma vieille _branche_! t'as donc perdu ton chapeau?... + +--Et la tête avec? + +Un passant s'approcha de lui: + +--Monsieur, êtes-vous indisposé? + +Il ne répondait pas. + +--Vous est-il arrivé quelque chose? demanda un autre. + +Cependant l'air froid le saisit au front. Il releva la tête et regarda. + +Un groupe s'était formé autour de lui. Par une secousse subite, la +pensée lui revint. Il eut peur d'être obligé de donner des explications. + +Peut-être tous ces gens croyaient-ils qu'il était un voleur. + +Par une singulière coïncidence, née des accusations qui avaient été +proférées tout à l'heure par de Belen, il se rappela tout à coup les +renseignements que jadis l'oncle Jean lui donnait à mots couverts, alors +qu'hypocritement il s'efforçait de pervertir son âme et de l'entraîner +vers le mal. + +--Vois-tu, mon gars, lui avait-il dit, quand on a fait un mauvais coup +et qu'on veut sortir de la mélasse, il faut avoir un toupet d'enfer, +jouer au grand seigneur... On jette au nez de la foule le premier nom +venu, pourvu qu'il soit avec un _de_... On fait l'offensé... Et il y a +cent à parier que les niais s'excusent et vous laissent passer.... + +--Je suis le comte de Cherlux, dit-il tout haut. + +La foule a de ces niaiseries si bien comprises par Biscarre. Ce _comte_ +sans chapeau, hagard, livide, aurait dû être purement et simplement +conduit au poste comme un vulgaire malfaiteur. + +Mais un comte! un _de_! et une mise irréprochable!... + +--C'est un original! dit quelqu'un. + +--Un camarade de lord Seymour. + +--Laissons-le faire. + +Jacques avait repris son sang-froid, ou du moins toutes ses facultés +s'étaient tendues sur un seul point: se soustraire à cette curiosité. Il +entendit ces explications, tira froidement sa montre et dit: + +--Messieurs, je vous prie de constater qu'il est dix heures. + +--En effet, répondit un brave bourgeois, deux minutes de plus. + +--Alors, j'ai gagné mon pari, reprit Jacques. Seriez-vous assez bon pour +m'indiquer le chapelier le plus voisin? + +Un murmure joyeux passa dans le groupe. C'était donc cela? Un pari? Se +promener sans chapeau! Et les commentaires d'aller leur train. + +Cependant un bon imbécile, fier de rendre service à un de ces Parisiens +légendaires dont les exploits défrayèrent si longtemps la chronique +parisienne, lui indiqua poliment la boutique qu'il désirait. En un +instant, la porte se refermait sur Jacques. + +Quelques minutes après, les derniers curieux s'étant éloignés, il +ressortait, cette fois dans une tenue régulière. Le plus curieux, c'est +que tout ceci s'était en quelque sorte accompli sans le concours de sa +propre volonté. Il avait obéi à je ne sais quelle intuition machinale; +c'était comme une éclosion inattendue de germes mauvais, jadis déposés +en lui par celui qui avait dit à sa mère: + +--Votre fils mourra au bagne ou sur l'échafaud! + +Et, de fait, jamais criminel émérite ne se fût tiré de pareille passe +avec plus de désinvolture. + +Quand il fut rendu à lui-même, marchant d'un pas plus calme sur le quai, +ayant au visage le vent d'hiver, voyant dans le lointain le paysage +grandiose de Notre-Dame, dont les tours semblent les mâts de ce +gigantesque vaisseau qui s'appelle la Cité, embrassant d'un regard le +ciel large et la ville énorme, Jacques frissonna tout à coup. C'était +chose singulière: il avait peur de lui-même. Oui, maintenant il +comprenait. L'audace dont il venait de faire preuve le surprenait et +l'effrayait à la fois. En vérité, il lui avait semblé un instant qu'il +méritât les épithètes brutalement insultantes dont de Belen l'avait +accablé, et il avait agi comme s'il eût été le bandit que l'on +chassait.... + +Peu à peu, il ralentit le pas: la fièvre qui le tenait au cerveau +s'apaisa, et la notion de la situation présente lui revint plus nette et +plus frappante. + +Il avait été chassé. Ceci était clair. Était-il sans ressources +immédiates? Il se souvint que tout à l'heure il était entré dans un +magasin et que, pour payer, il avait tiré de sa poche quelques pièces +d'or. + +Il voulut vérifier si ce n'était pas une hallucination. + +C'était vrai: il possédait une quinzaine de louis. Pour le comte de +Cherlux, ce n'était rien. Pour Jacques sans nom, c'était un trésor. Il +eut un sourire et se dit: + +--Maintenant je ne crains plus rien ni personne. Je saurai bien prendre +par force la place qu'on me refuse au grand soleil. + +Seulement il se sentait brisé. Effet naturel. Les grandes commotions +cérébrales produisent la lassitude. + +--Je ne puis penser, murmura-t-il. Il faut que je me repose. + +Il avait marché dans la direction du pont Royal. Il y avait un café au +coin de la rue du Bac. Il y entra: + +--Que faut-il servir à monsieur? demanda le garçon. + +A cela, Jacques n'avait pas pensé. Il fallait consommer. + +--De la chartreuse, dit-il. + +--Jaune ou verte? + +--Verte, répéta-t-il comme un écho. + +Le garçon le regarda. L'heure était singulière pour absorber cette +liqueur excitante. + +Quant à Jacques, il essayait de ressaisir le fil brisé de ses pensées. +Il voyait au delà du cercle étroit du présent. Quand le flacon fut +devant lui--c'était alors l'usage de servir la fiole, et non pas de +verser, comme aujourd'hui, une portion congrue dans un dé a coudre--il +remplit son verre et but. + +La saveur âpre et balsamique lui arracha un tressaillement. L'alcool lui +brûla l'estomac. Cette souffrance lui parut bonne. Il prit un second +verre, puis un troisième. + +Ensuite, il eut quelques minutes d'immobilité songeuse. Mais +l'excitation de l'alcool monta promptement à son cerveau. Il y eut en +lui comme le déchirement d'un voile. + +--Misérable! voleur! + +Il lui sembla que ces mots étaient de nouveau prononcés à son oreille. +Il poussa une exclamation rauque, aussitôt étouffée, puis il porta +désespérément la main à son front. Il se souvenait. Ce fut comme une +révolte contre cette révélation de sa mémoire. Il n'était pas possible +qu'il eût subi pareils outrages!... et pour s'arracher à ce hideux +lancinement du cauchemar, il but encore.... + +Cette fois, l'idée surgit nette, lucide. Tout était vrai. Les moindres +circonstances, les détails infiniment petits, la scène précédente dans +ses nuances multiples, les intonations de voix de Belen, tout revenait, +se répétait, ressuscitait... Et quelques mots s'échappèrent de ses +lèvres bleuies: + +--Cet homme en a menti! + +Puis, un instant après: + +--Je le lui prouverai et je me vengerai!... + +Il accompagna ces paroles d'un violent coup de poing assené sur la +table. + +Le garçon qui les avait entendues s'approcha de lui: + +--_J'observerai_ à monsieur, dit-il d'un ton paterne, qu'il trouble les +personnes qui déjeunent. + +En effet, il y avait, attablés à quelque distance, des officiers de la +caserne d'Orsay qui regardaient ce singulier personnage et se poussaient +du coude en disant: + +--Voilà un _pékin_ qui a trop bien soupé! + +--C'est bien, dit Jacques. Payez-vous! + +Il jeta un louis sur la table et se leva pour sortir. + +--Votre monnaie? dit le garçon. + +--Gardez-la. + +L'officieux se précipita pour lui ouvrir la porte; seulement, quand il +revint, il dit au capitaine de la troisième du deux avec lequel il avait +quelque familiarité: + +--On me dirait que celui-là va tuer quelqu'un que je ne dirais pas le +contraire.... + +Cependant Jacques avait pris une résolution. + +A tout prix, il voulait connaître le mot de l'énigme. Or, qui pouvait le +lui révéler? D'abord l'oncle Jean, puis Dioulou, la Baleine, ou bien la +Brûleuse. Par ces divers personnages, qu'il se faisait fort d'interroger +adroitement, il saurait exactement la vérité sur son passé. Puis, cela +fait, il se mettrait à la recherche de Mancal. + +C'était un plan clair, et, pour l'exécuter, il était certain que +l'énergie ne lui manquerait pas. Il se sentait au coeur une énergie +nouvelle, ne comprenant pas qu'il y avait dans ses fibres nerveuses +l'excitation malsaine de l'alcool. Quoi qu'il en fût, son but était +fixé. Arriver par tous les moyens à la vérité, contraindre chacun à +avouer ce qu'il pouvait savoir. + +Ce Mancal! quel pouvait-il être? Que signifiait cette lettre bizarre et +dont le sens réel lui échappait? On eût dit d'une complicité dans +quelque oeuvre ténébreuse, quand, dans toute sa vie, il l'avait vu deux +fois, d'abord rue Louis-le-Grand, ensuite chez la duchesse de Torrès. + +Quand ce nom traversa sa pensée, il eut un frisson. + +--Ah! ce n'était pas elle qui l'aurait entraîné dans ce gouffre où il se +débattait. Le monde entier manquât-il sous ses pas, elle lui resterait +comme l'ange de l'espoir. + +Donc, tout d'abord chez l'oncle Jean. Il était singulier, d'ailleurs, +qu'il ne l'eût pas revu depuis qu'il avait été introduit dans ce monde +nouveau. Mais n'avait-il pas lui-même des reproches à s'adresser? + +Dans les premiers jours de sa situation inespérée, il avait presque +oublié l'homme qui l'avait élevé. Si l'oncle Jean n'était pas venu à +l'hôtel de Belen, n'était-ce pas par discrétion? N'avait-il pas craint +que la blouse du maçon ne fît tache au milieu de ce luxe? + +Réfléchissant, Jacques, dont l'exaltation se calmait peu à peu, +envisageait plus froidement sa situation. Il croyait comprendre qu'il +était la victime d'un terrible malentendu, et l'énergie lui revenant, il +se disait qu'il se devait à lui-même d'employer tous les moyens pour +découvrir le mot de cette énigme. + +Sa première pensée fut de se rendre au cabaret de l'_Ours vert_. Là, du +moins, il verrait Diouloufait, qui pourrait le renseigner sur l'endroit +où travaillait son oncle. + +Il se sentait presque rassuré déjà en sentant qu'il allait retrouver ses +anciens protecteurs. Ceux-là évidemment sauraient bien le défendre. Et +puis, avant tout, ne pas être seul, c'est renaître à l'espérance. Mais +cette première illusion devait être de courte durée. + +Le cabaret avait complétement changé d'allures; quand Jacques arriva +devant la maison, des ouvriers étaient occupés à recrépir la façade. La +fameuse enseigne de l'_Ours_ avait été décrochée et gisait sur le pavé. +L'intérieur était encombré de maraîchers, de cultivateurs dont les +allures ne rappelaient en rien celles des habitués de ce bouge. + +Derrière le comptoir, dont le zinc brillait d'un éclat inconnu, un brave +débitant, les bras retroussés, le tablier aux flancs, versait le vin +blanc avec entrain. + +Jacques hésita un instant. + +Puis, se décidant, il s'approcha du comptoir: + +--Monsieur, demanda-t-il poliment en soulevant son chapeau, est-ce que +le cabaret a changé de propriétaire? + +L'homme releva vivement la tête. + +--Cabaret! cabaret! + +Le mot avait mal sonné à son oreille. Cependant, voyant le jeune homme +dont la mise indiquait un homme du monde: + +--C'est moi qui suis le patron, dit-il d'un ton plus doux. + +--Il n'y a pas longtemps? + +--Quelques jours seulement. + +--Ah! fit Jacques d'un ton de surprise. Mais celui auquel vous avez +succédé?... + +Le débitant le regarda. Puis il sembla qu'une idée traversait tout à +coup son cerveau. Il appela son garçon occupé dans le fond à rincer des +bouteilles et le mit à sa place. + +Puis, s'approchant de Jacques, il lui dit en clignant de l'oeil et à +voix basse: + +--Compris!... venez causer!... + +Et sans attendre la réponse de Jacques, il l'introduisit dans un petit +cabinet vitré dont la porte se referma sur eux. + +--Alors vous en êtes? demanda-t-il à Jacques. + +--J'en suis?... de quoi? + +--Eh! parbleu! est-ce qu'on me met dedans, moi?... Oh! j'ai un oeil pour +ça. + +Quoique ne devinant pas où cet homme en voulait venir, Jacques fit de la +tête un signe approbatif. + +--Et surtout ne croyez pas que je vous méprise pour ça... sacrédié!... +Les gens comme vous, c'est la sauvegarde des honnêtes gens!... et on +devrait vous remercier à bouche que veux-tu de vouloir bien faire votre +métier.... + +Jacques avait peine à conserver son sang-froid. Pour qui donc cet homme +le prenait-il? + +--Enfin, dit-il, vous voudrez bien me donner quelques renseignements.... + +--Je crois bien! Je vais vous dire tout ce que je sais... et il y a un +peu de nouveau depuis deux jours.... + +--Du nouveau!... + +--Oh! avec une bonne souricière, on les _pigera_... c'est sûr... Mais +vous me permettrez bien de vous offrir quelque chose.... + +Il quitta le cabinet, vint au comptoir, où il prit un flacon de liqueur +et deux verres; puis, se penchant vers un de ses clients: + +--C'est de la _rousse_; vous savez, dans le métier, faut se mettre bien +avec ces oiseaux-là! + +--Voyons, vous m'avez dit, reprit Jacques, que vous aviez du nouveau. +Vous savez sans doute où Diouloufait s'est établi? + +--Établi! fit l'autre en riant. Tiens! vous avez des mots rigolos! +Établi à la Force ou à la Conciergerie! pas vrai? avec pignon sur cour! + +--Que voulez-vous dire? + +--Faites donc pas l'innocent! Ça ne fait rien, quand on le tiendra, ce +Diouloufait, il paraît qu'on aura mis la main sur une rude canaille! + +Jacques était décidé à ne plus s'étonner: il y avait là un quiproquo +dont il ne discernait pas bien l'objet. Mais, du moins, il pourrait +peut-être apprendre ce qu'il avait tant d'intérêt à savoir. + +--Il n'est pas pris, dit-il. Je le cherche... et si vous pouvez m'aider +à le trouver... je vous récompenserai largement.... + +L'homme fronça le sourcil: + +--Ah! minute!... sans vous offenser, moi, je ne mange pas de ce +pain-là... je travaille pour vivre... enfin, suffit!... Si je pouvais +vous aider à le pincer, je le ferais... mais gratis... et surtout +n'offrez pas d'argent, monsieur le quart-d'oeil! acheva l'homme qui +s'irritait malgré lui. + +Quart-d'oeil!... Jacques connaissait le mot. + +On le prenait pour un agent de police: loin de protester, il jugea que +le plus sûr moyen d'arriver à son but était d'accepter le malentendu: + +--Ne vous fâchez pas, mon brave; c'est que je désire si vivement trouver +ce Diouloufait!... + +--Ça vous ferait avoir de l'avancement? je comprends ça. Eh bien!... +malgré ce que vous m'avez dit tout à l'heure, je ne vous en veux pas... +et je vais vous le prouver... D'abord, faut vous dire qu'il vient à tous +moments rôder par ici un tas de gars qui ont des têtes... oh! mais là... +du vrai gibier de potence... Les premiers jours, ils ont cru... je ne +sais pas trop pourquoi... que j'étais de leur bande... il y en a même un +qui est venu me tendre la main en me disant un drôle de mot.... + +--Et ce mot? + +--Un nom de bête. Il m'offrait sa sale patte en me disant: Loup!... +Quoi? loup! que j'ai fait... veux-tu bien aller te cacher, animal!... +Alors il m'a regardé d'un drôle d'air, et puis il est sorti. Je suis +allé sur la porte, et je l'ai vu qui allait retrouver d'autres camarades +de son acabit et qui leur disait un tas de choses, en montrant la +maison... puis ils sont partis. + +--Que supposez-vous? + +--D'abord je n'ai rien supposé du tout; mais j'ai vu dans la journée un +de vos collègues... vous savez bien, un petit brun qui est futé comme +tout.... + +--Oui, oui, je sais, fit Jacques, qui, naturellement, ne connaissait +pas du tout ce collègue. Et que vous a-t-il dit? + +--Qu'on cherchait partout des gredins qui faisaient partie d'une bande +de gueux fieffés, et qui s'appelaient les Loups de Paris.... A ce qu'il +paraît que le chef s'est noyé. Ces bandits-là étaient toujours fourrés +ici, parce que le Diouloufait... eh bien? c'en était un!... + +--Un quoi? + +--Eh! un loup, parbleu!... On dirait que je vous parle hébreu; est-ce +que vous ne comprenez pas le français? + +--Si! je comprends très-bien, fit Jacques, dont les idées se +troublaient. Alors c'était ici le rendez-vous des... Loups de Paris? + +--Vous le savez bien, puisque c'est pour ça que vous êtes là. + +--Et Diouloufait en était?... + +--Parbleu! oui... comme le Bisco. Ils venaient faire des ribottes à tout +casser, que le quartier en avait la chair de poule. + +--Diouloufait... s'est sauvé? + +--Dame... il s'est tiré des pattes, cet homme, quand il a su que ça +allait chauffer... Mais, fit l'homme s'arrêtant tout à coup, on dirait +que vous ne savez rien de rien, ou bien que vous voulez me faire poser. + +--Par exemple! + +Jacques trinqua pour se donner une contenance et but d'un trait la +liqueur versée. A ce moment, il se fit en lui comme une révélation. Il +se souvint de la scène odieuse à laquelle il avait assisté, dans le +cabaret même, alors que les prétendus ouvriers de l'oncle Jean s'étaient +rués sur Diouloufait.... + +--Enfin, pouvez-vous me donner quelque moyen de retrouver la trace de +Diouloufait? fit-il vivement. + +--Ah! voilà que l'amour du métier vous reprend... Eh bien, écoutez. Vous +savez qu'il n'était pas seul ici... Il y avait une grosse femme, une +espèce de monstre, qu'on appelait la Brûleuse.... + +--Oui, je sais cela.... + +--Eh bien, voilà ce qui s'est passé: + +«Hier soir, il était à peu près onze heures... C'est bien ça... J'allais +fermer... Je venais de renvoyer les consommateurs... Quand cette mégère +s'est dressée devant moi... Oh! un colosse!... Elle était soûle à ne pas +tenir debout... Voilà qu'elle m'interpelle avec de gros mots: «Veux-tu +bien f... le camp d'ici! vieux ci, vieux là!...» Moi, je lui réponds: +«Qu'est-ce que vous me voulez? Je suis chez moi... Laissez-moi la +paix.--Chez toi!... t'en as menti!...» Puis, comme si elle se ravisait: +«Tiens! c'est vrai! C'est toi qu'es le _mannezingue_, maintenant. Eh +bien... donne-moi un petit verre! J'ai des ronds, je _casque_...» Et +avant que j'eusse pu m'y opposer, elle avait pénétré dans la boutique. +Ma foi! j'ai pensé que le plus court pour s'en débarrasser, c'était de +lui céder, d'autant plus que l'idée m'était venue de causer un peu avec +elle et de l'amadouer, pour lui tirer les vers du nez...» + +--Bonne idée! fit Jacques. + +--Mais vous croyez peut-être qu'elle était disposée comme cela à parler +tout de suite.... Ah! ben oui! boire, boire et encore boire!... C'était +une vraie éponge que cette femme-là.... + +--Enfin?... + +Jacques commençait à s'impatienter. + +--Ah! vous savez, je raconte ce qui est. Si vous êtes pressé.... + +--Pressé? non; mais impatient de savoir ce qu'elle peut vous avoir +raconté.... + +--En somme, pas grand'chose. Elle disait: «Comprends-tu, mon petit, cet +imbécile de vieille Baleine, qui voulait m'empêcher de revenir... Oh! il +me l'a défendu, bien vrai!... mais moi, j'ai voulu voir par mes yeux, +parce que les hommes, c'est tous farceurs...» + +--Vous ne lui avez pas demandé où était Diouloufait, c'est-à-dire la +Baleine.... + +--Si fait. Je ne suis pas un imbécile. Mais elle m'a répondu par un +vilain geste... et elle m'a dit: «Il est dans sa peau et il n'en change +que tous les six mois!» Comme renseignement, ça n'était pas suffisant. +Seulement, comme en somme je n'en tirais rien de rien, j'ai voulu la +mettre à la porte. Alors il s'est passé une drôle de chose.... + +--Quoi donc? Achevez! + +--Je la poussais tout doucement vers la rue, et elle rechignait en +demandant toujours à boire. Entre nous, elle n'avait pas payé ce qu'elle +avait consommé; mais je lui en faisais grâce... Mais voilà qu'au moment +où elle arrive sur le trottoir, comme elle était effroyablement ivre, +elle trébuche et manque de s'étaler... elle se rattrape au volet, et +enfonce un carreau. Je me fâche et je crie: «Espèce de louve, est-ce que +tu vas démolir la baraque?» Dame! vous comprenez, j'étais en colère... +Mais à peine avais-je dit cela, que je reçois le plus beau coup de +poing... Oh! mais là! entre les deux yeux... J'y vois trente-six +chandelles... mais cependant j'étais pas assez assommé pour ne pas voir +un homme... une espèce de diable qui vous empoigne la grosse femme comme +il aurait fait d'un paquet de linge, qui la jette sur ses épaules, et +qui, sans avoir l'air de plus s'en soucier que d'un fétu de paille, se +met à courir du côté du quai. + +--Vous l'avez suivi?... + +--Tiens! vous croyez cela! vous!... non, j'avais mon compte et j'avais +tout simplement envie d'aller me coucher. + +--Mais alors quel renseignement?... + +--Attendez donc! j'y arrive... Pas plus tard que le lendemain matin... +savez-vous ce que j'apprends?... c'est qu'il y a eu le feu dans une +maison au coin de la rue des Arcis... un feu sérieux... il y a presque +un étage de brûlé... et qu'est-ce qui avait mis le feu... c'était la +Brûleuse! ni plus ni moins!... je ne dis pas qu'elle l'avait fait +exprès... mais dame! elle était ronde comme une grive... elle ne savait +rien de ce qu'elle faisait... et puis elle m'avait demandé des +allumettes pour fumer sa pipe... Vous voyez cela d'ici.... + +Jacques s'était vivement levé: + +--Elle n'a pas péri dans cet incendie?... + +--Non! Seulement on m'a dit qu'elle était rudement abîmée... et puis, +qu'elle était devenue comme qui dirait folle.... Au fond, ç'a n'est pas +mes affaires.... + +--Merci! dit Jacques. Je vais aller trouver cette femme, et par elle.... + +--Si vous en tirez quelque chose, vous aurez de la veine.... + +--J'essayerai. En tous cas, je vous suis très-reconnaissant des +renseignements que vous avez bien voulu me donner... J'espère que nous +nous reverrons, et que si j'ai besoin de vous.... + +--Tout à votre disposition. Seulement, à votre tour, vous me rendrez +bien un petit service?... + +--Volontiers... lequel? + +--Vous savez, aux Halles, il y a des débits qui restent ouverts toute la +nuit.... + +--Eh bien? + +--Je voudrais avoir l'autorisation.... + +--Mais je n'y puis rien! s'écria Jacques emporté par la vérité. + +--Laissez donc! vous avez des relations... là... dans les bureaux de la +rue de Jérusalem, et un petit coup d'épaule.... + +--Vous avez raison... Je verrai... je tâcherai.... + +--Il y aurait quelque chose de mieux à faire.... + +--Quoi? + +--Ce serait de remettre ma demande vous-même... Oh! elle est toute +prête... Ce n'est pas difficile, ça. Hein? vous voulez bien!... Allons, +vous êtes un bon garçon. + +Et le cabaretier, qui avait tiré une feuille de papier de sa poche, la +remettait presque de force aux mains de Jacques. + +Que faire? Refuser, c'était avouer qu'il s'était laissé appliquer une +qualification qui ne lui appartenait pas. L'important, c'était de sortir +de là au plus vite. + +--Je m'en charge, dit le jeune homme avec aplomb. + +--Allons! encore un verre! + +--Merci! Vous dites que la maison brûlée.... + +--Fait le coin de la rue des Arcis et du quai... c'est bien simple. + +Jacques voulut payer ce qu'il avait bu, mais le débitant n'entendait pas +de cette oreille. Il avait offert, et ce serait lui faire affront.... + +Bref, Jacques, pour couper court, sortit après avoir essuyé, de la part +du cabaretier, une vigoureuse poignée de main. + +--Eh! va donc, sale mouchard! fit le débitant au moment où la porte se +refermait sur lui. Ça fait des manières... et ça n'est bon à rien! + +Cependant, Jacques sa hâtait vers la rue des Arcis. + +En vérité, il ne savait pas pourquoi il se rattachait avec énergie à +cette planche de salut. Il espérait trouver Diouloufait, dont la +sympathie ne s'était jamais démentie, et par lui remonter jusqu'à +l'oncle Jean. + +Au moment où il déboucha sur le quai, un désolant spectacle frappa ses +regards. + +Le lecteur connaît déjà cette maison de la rue des Arcis: c'est là que +nous avons vu les Loups partager leur butin et attendre le prix de la +vente consentie au vieux Blasias. Mais de cette maison qui, à l'état +normal, titubait sur ses poutres vermoulues, sur ses murailles +lézardées, il ne restait plus maintenant qu'un amoncellement de ruines, +des pans déchiquetés, des plafonds effondrés; et de tout cela montait +vers le ciel une fumée noire et d'une odeur âcre... Cet asile du crime +et de la misère avait été détruit en quelques heures. + +Mais ce qu'il y avait de plus atroce, c'est que quelques maisons +voisines avaient été atteintes. + +Celles-là étaient habitées par de braves ouvriers, cherchant à loger au +meilleur marché possible leur ménage et leurs quelques meubles. Et voilà +qu'une nuit un horrible sinistre venait détruire ce qu'ils avaient eu +tant de peine à amasser pièce à pièce. Rien n'est plus navrant que ces +mobiliers misérables, quand, à demi disloqués, déjà mordus par la +flamme, ils sont là, gisant dans la rue, comme les épaves d'un naufrage. +On a jeté les matelas par la fenêtre, et ils se sont crevés en heurtant +les balcons de fer, et de leurs flancs déchirés s'échappe le varech mêlé +à la mauvaise laine. + +Devant tout cela, des hommes, les bras croisés, sombres, se demandant +comment ils recommenceront leur vie... comment ils nourriront la femme +qui s'est laissé tomber sur un matelas, et pleure en serrant dans ses +bras l'enfant qui crie. Où les recevra-t-on, sans meubles? Il faudra +donc coucher dans la rue! être ramassés, peut-être... car la police ne +reconnaît que le vagabondage, et l'administration ne peut pas loger tout +le monde... Tant pis pour vous! Ce sera déjà beaucoup que de ne point +vous faire passer en police correctionnelle! + +Si les outils étaient sauvés, encore! Mais point. L'homme n'a pu penser +qu'à ceux qu'il aimait. + +Grand tort, dira un philanthrope: avant de sauver sa femme et ses +enfants, il fallait se préoccuper de ce qui pouvait assurer leur +subsistance. + +En ces douloureux sinistres, le peuple est bon, car seul il comprend +tout ce qu'il y a de douleurs sous ce désastre, que les journaux +qualifieront le lendemain de pertes matérielles sans importance. + +Il sait ce que vaut pour lui cette épargne accumulée qui vient de +disparaître: alors les femmes viennent aux femmes, les ouvriers à leurs +frères; on s'aide, on apporte du bouillon, du lait. Ah! les braves +gens!... et comme cela console des bureaux de l'assistance publique! + +Au moment où Jacques arrivait, un groupe s'était formé devant une des +maisons voisines: des hommes et des femmes causaient avec animation. Le +jeune homme s'approcha. + +--Ils vont l'emmener! criait une femme, et ce sera bien fait... puisque +cette gueuse-là a mis le feu. + +--Mais elle s'est brûlée elle-même! On dit qu'elle se meurt! + +--Qu'est-ce que ça nous fait? Elle mourra tout aussi bien en prison +qu'ici. + +--En prison! glapit une voix furieuse. Dites donc qu'on devrait +l'empêcher de mourir de sa belle mort, pour pouvoir l'envoyer à +l'échafaud! + +--Une mendiante qui m'a ruiné! + +--En prison, la brûleuse! + +Et les exclamations, les imprécations se croisaient, à chaque minute +plus violentes. + +Mais tout à coup le silence se fit. + +De la maison sortait un commissaire de police, accompagné d'un juge +d'instruction. Deux gendarmes les précédaient en écartant la foule. + +--Cette femme n'appartient plus à la justice, dit la voix grave du +magistrat. Elle appartient à Dieu, qui la jugera.... + +Un murmure de désappointement passa dans la foule. + +--Elle est morte!... elle a de la chance!... + +Jacques s'était approché du commissaire de police. + +--Cette femme est morte, monsieur? demanda-t-il, mettant le chapeau à la +main. + +Le magistrat le regarda avec quelque surprise: quel intérêt un homme de +sa condition pouvait-il porter à cette misérable? + +--Vous êtes médecin? demanda-t-il à son tour. + +--En effet, répondit Jacques avec audace. + +--Et bien, monsieur, la vérité est, ajouta le commissaire en baissant la +voix, que cette malheureuse est en proie à de telles souffrances que +l'humanité seule s'oppose à son arrestation... Je suis convaincu qu'elle +a quelques heures à peine à vivre. Cependant, je la fais surveiller, et +au cas où mes prévisions ne se réaliseraient pas, je ferais mon devoir. + +--Ne pourrais-je pénétrer jusqu'à elle? insista Jacques. + +--J'y consens, dit le magistrat, d'autant plus que votre titre me +commande toute confiance. Si même il vous était possible de lui procurer +quelque soulagement, vous rendriez à la justice un service signalé. Car +j'ai la conviction que cette femme est affiliée à la bande de +malfaiteurs qui déjoue en ce moment toutes nos recherches. + +Il fit un signe à l'un des gendarmes: + +--Laissez entrer le docteur auprès de la mourante, dit-il. + +Puis il ajouta, en se tournant vers Jacques: + +--Au cas où cette femme retrouverait une heure de raison et pourrait +fournir quelques renseignements, veuillez me faire immédiatement +prévenir. + +Jacques salua et se dirigea vers la maison. + +Le gendarme lui indiqua l'escalier et lui dit: + +--Au second étage, monsieur. + +Il monta. Son coeur battait à rompre sa poitrine, et cependant l'espoir +qu'il avait conçu d'obtenir de cette femme quelques indications sur la +demeure actuelle de Diouloufait ou de l'oncle Jean s'évanouissait +rapidement. + +Il poussa une porte entr'ouverte et pénétra dans la chambre où avait été +transportée la malheureuse. + +Ah! quel que fût le crime commis par cette misérable, que la punition +qui l'avait frappée était épouvantable! + +Engourdie par l'ivresse, elle était tombée des bras du personnage +inconnu qui l'avait enlevée sur le grabat qui lui servait de lit. +Avait-elle, par quelque imprudence, ou dans un paroxysme de folie, mis +le feu à sa paillasse, ou l'incendie s'était-il déclaré par toute autre +cause? + +Par quel miracle avait-elle été arrachée à ce foyer dans lequel elle ne +se débattait même plus? Des hommes courageux avaient pénétré jusqu'à +elle. + +Et maintenant elle était là... vivante encore, si du moins on pouvait +appeler vivante cette masse informe devant laquelle la mort elle-même +semblait reculer.... + +Elle avait été étendue sur un épais lit d'ouate, puis recouverte tout +entière. Seul, par un singulier hasard, le visage avait échappé à cette +destruction. Quoique tuméfié, il avait encore apparence humaine. Mais +les paupières gonflées paraissaient ne pouvoir plus s'ouvrir, les lèvres +violettes proéminaient. C'était hideux. + +La regardant, Jacques frissonna, et il fut obligé de s'appuyer au mur +pour ne pas tomber. + +Cependant, surmontant le douloureux dégoût qui le prenait à la gorge, +impression sinistre, qui s'augmentait encore par cette odeur _sui +generis_ qui s'échappe de la chair brûlée, il se pencha vers la femme. + +Elle ne l'entendit pas. Elle ne le vit pas. + +Il prononça un nom, celui de Dioulou. + +Elle resta immobile. Seulement, sa respiration rauque s'accentua dans un +râle plus fort. + +A ce moment, Jacques entendit des pas dans l'escalier. + +Puis, un instant après, la porte tourna sur ses gonds. + +Un gendarme entra, précédant trois personnes. + +Trois femmes. + +L'une, c'était la marquise de Favereye, toujours vêtue de noir, avec son +beau visage pâli qui semblait taillé dans le marbre; avec elle, deux +jeunes filles: l'une, aux cheveux blonds lissés en bandeaux, qui +rendaient plus doux encore son regard chaste et charmant; l'autre, brune +aux yeux noirs. + +C'était Lucie de Favereye et une de ses amies d'enfance, Pauline de +Saussay, orpheline, pour laquelle la marquise était une seconde mère. + +Comment la marquise se trouvait-elle là? + +Déshéritée de toute joie, portant toujours dans son coeur la terrible +douleur que Biscarre lui avait infligée, la marquise cherchait à +endormir ses tortures en faisant le bien, en se dévouant sans cesse à +ceux qui souffraient. + +Déjà nous l'avons vue organisant une association dont le but était de +combattre le mal et le crime. + +Mais ce n'était pas tout. Jamais soeur de charité n'eût été plus active, +plus habile à consoler ceux qui pleuraient, à réparer, autant que le +peut faire la richesse, les désastres qui si souvent viennent frapper +les pauvres. + +Dès qu'elle avait appris l'incendie de la rue des Arcis, elle s'était +hâtée de s'y rendre, accompagnée des deux jeunes filles. Déjà elle avait +distribué des secours, du linge, de l'argent, et c'était sur son passage +des bénédictions sans nombre. + +Enfin, elle venait vers cette malheureuse, espérant qu'elle pourrait lui +apporter, sinon un soulagement, tout au moins quelques suprêmes +consolations. + +Jacques avait tressailli, en proie à une émotion dont il ne comprenait +pas la nature. + +Madame de Favereye s'était arrêtée sur le seuil, regardant ce jeune +homme, aux traits mâles et nobles et au front duquel la souffrance +semblait avoir déjà posé son stigmate. + +--C'est le médecin, madame, dit le gendarme. + +La marquise s'inclina légèrement, répondant au salut que Jacques lui +adressait. + +Le jeune homme, s'entendant donner ce titre de médecin, qu'il avait +usurpé, n'avait pu se défendre d'un sentiment de honte. Maintenant ce +mensonge lui pesait; il aurait voulu partir, avouer qu'il avait trompé +la justice... il n'osait pas. + +Cependant la marquise s'était approchée de la Brûleuse et s'était +agenouillée auprès d'elle. Elle la considéra pendant quelques instants +en silence, puis se tournant vers Jacques: + +--Il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle de sa voix pleine et douce. + +Leurs yeux se rencontrèrent. Et, chose bizarre, un même frisson +parcourut leurs deux êtres. + +Est-ce donc un mensonge que cette voix du sang, dont les sceptiques +nient l'existence? Non. La physiologie elle-même tend à prouver qu'entre +deux êtres, unis l'un à l'autre par les liens intimes de la naissance, +il s'établit une sorte de courant qui les attire et les rapproche. + +Et pourtant ils ignoraient... ils ne s'expliquaient pas la singulière +émotion qui s'imposait à eux. + +C'était un trouble passager. Mais pas une voix ne leur criait: A +Jacques: C'est ta mère! c'est Marie de Mauvillers! A la marquise: C'est +le fils de Jacques de Costebelle! + +--Il n'y a pas d'espoir, répondit Jacques en balbutiant. + +La marquise ajouta: + +--Mais cette pauvre femme n'a-t-elle pas un mari, des enfants? + +--Je l'ignore, fit Jacques, qui n'osait prononcer le nom de Diouloufait. + +--Vois donc, mère! s'écria Lucie, on dirait qu'elle revient à la vie! + +En effet, le visage de la Brûleuse semblait animé de contractions +involontaires. Était-ce donc un dernier effort de la vie? + +--M'entendez-vous? demanda Marie de Favereye. Voulez-vous quelque +chose?... Regardez-moi... parlez-moi!... + +C'était en vérité un tableau à la fois singulier et sublime que celui de +ces trois jeunes femmes, si belles, si élégantes dans leur simplicité, +courbées au pied de ce grabat sur lequel agonisait une criminelle. +Jacques les regardait. C'était étrange. Voyant Lucie, il se sentait +entraîné vers elle comme tout à l'heure vers la marquise. Quelles +étaient donc ces deux femmes, dont la vue troublait ainsi son coeur? + +Et Pauline! quelle adorable enfant! Elle était pâle, s'efforçant de +dominer l'impression pénible que lui causait un spectacle aussi +poignant. Ses yeux pleins de larmes avaient une douceur angélique... et +comme la Brûleuse gémissait, Pauline tourna ses regards vers Jacques, +vers le médecin prétendu, comme pour adresser à sa science un suprême +appel. + +Honteux de son impuissance, il baissa les yeux en même temps qu'un flot +de sang empourprait son visage. + +Tout à coup, un cri plus rauque s'échappa de la poitrine de la +martyrisée. + +En même temps, comme si elle eût été secouée tout à coup par une +convulsion galvanique, ses yeux s'ouvrirent, ses lèvres se convulsèrent, +et un mot s'échappa de sa bouche que souillait une écume blanchâtre. + +--Grâce! criait-elle, grâce!... + +--Que voulez-vous dire? fit la marquise en approchant son visage de la +malheureuse, comme pour mieux l'entendre. + +Elle se tordit encore. + +--Le Bisco! fit-elle. Non! non! je n'ai pas trahi!... non! ne me brûle +pas!... Grâce! au secours!... à moi, Dioulou!... + +Jacques, arraché à ses méditations par ce nom prononcé d'une voix +éclatante, s'était vivement approché; le jour donnait en plein sur son +visage, et il se trouvait justement placé en face de la Brûleuse. + +Elle le vit, et tout ce corps, déchiré par la flamme, tressauta comme +s'il eût voulu s'élancer; en même temps, hurlante, furieuse, elle cria: + +--Ah! c'est toi! le neveu de l'assassin!... c'est toi! lâche bandit!... +tu viens voir si je suis morte!... + +--Mon Dieu! fit Jacques, qui chancelait, que signifient ces horribles +paroles?... + +--La douleur l'affole, dit madame de Favereye en se tournant vers le +jeune homme; sans doute, elle croit voir devant elle quelqu'un des +hommes qu'elle a connus. + +Mais la vieille éclata de rire, et ce rire était si strident, si âpre, +que ceux qui l'entendirent se sentirent frémir jusqu'au plus profond de +leur être. + +Et elle criait encore: + +--Non! non! je ne me trompe pas... c'est lui! le petit à l'oncle Jean! + +--L'oncle Jean! + +Quelle lueur éclatait tout à coup au milieu de ces ténèbres. + +--Oui, l'oncle Jean... c'est lui qui m'a assassinée, brûlée... Oh! que +j'ai mal! Il m'a attachée sur mon lit, et puis il a mis le feu!... C'est +lui, ton oncle Jean!... c'est le Bisco! c'est le Loup! le Loup!... + +Et elle répétait ce mot: le Loup! avec des hoquets effrayants. Jacques +se sentait devenir fou. Quoi! là encore il entendait accoler le nom de +l'oncle Jean à celui de misérables bandits! + +--Et il t'a envoyé pour voir s'il m'avait bien tuée... Lâche! lâche! tu +es content de me voir souffrir! Oh! je brûle! + +Elle regarda la marquise: + +--Prenez garde, madame!... Vous avez l'air bon, vous, et puis les +petites. Prenez garde à lui! c'est Jacquot... Jacquot qui a volé dans +les ateliers! Jacquot qui a été chassé de partout!... qui tuera, qui +assassinera!... Prenez garde!... Au Loup! au Loup! + +Les deux jeunes filles--Lucie et Pauline--s'étaient redressées +brusquement par un mouvement de terreur involontaire. + +La marquise fixait sur Jacques son regard pénétrant. Qu'était-ce donc +que cette sympathie qui tout à l'heure l'avait entraînée vers cet homme! +Quoi! il ne répondait pas! Atterré, frappé d'une prostration +inexplicable, il courbait la tête, livide, désespéré! + +C'est qu'en vérité Jacques chancelait sous ce dernier coup. Ces +accusations, dans lesquelles se mêlait le vrai et le faux, c'était bien +à lui qu'elles s'adressaient. Cet oncle Jean, pourquoi le nommait-elle +le Bisco? Quel rapport entre les Loups de Paris et le maçon qu'il avait +cru toujours un honnête travailleur? + +Et encore une fois passait dans son imagination cette scène hideuse dont +il avait été témoin à l'_Ours vert_. Donc, il n'était pas assez ivre +pour s'être trompé. Donc, il n'avait pas rêvé. L'oncle Jean était au +milieu de ces bandits!... Plus encore, il semblait être leur chef!... + +Devant ces problèmes insolubles qui lui semblaient une machine +monstrueuse, dont les engrenages allaient le saisir, il devenait fou!... +Répondre, c'était discuter; c'était accepter une partie de ce que disait +la Brûleuse. Avouer qu'il connaissait l'oncle Jean, au moment où elle +l'accusait d'assassinat... où elle le nommait bourreau!... + +--Cette femme est folle, vous avez raison! articula-t-il péniblement. + +Madame de Favereye ne le quittait pas des yeux. Je ne sais quel souvenir +lointain lui revenait au coeur. Non! c'était impossible! cet homme ne +pouvait être un de ces criminels qu'on appelait les Loups de Paris!... + +--Mais qui êtes-vous donc? s'écria-t-elle tout à coup, comme entraînée +par une force plus grande que sa volonté. + +Il se roidit contre la faiblesse qui pouvait le perdre, et répondit: + +--Je suis le comte de Cherlux!... + +A son tour, Lucie poussa un cri. Elle savait que le comte de Cherlux +était l'ami du duc de Belen, de celui qu'elle méprisait et qui +prétendait à sa main... Elle s'était jetée dans les bras de Pauline et +lui avait glissé quelques mots à voix basse. + +Et Pauline de Saussay avait à son tour jeté sur Jacques un regard de +dédain et de terreur. + +--Comment vous trouvez-vous ici? demanda sévèrement la marquise; ne vous +êtes-vous pas dit médecin? + +Jacques releva la tête. + +--Je ne puis répondre, dit-il, car aussi bien je ne sais pas mentir! +Non, je ne suis pas médecin. Je passais; la curiosité, la pitié m'ont +amené ici, rien de plus. + +--La pitié! ça n'est pas vrai! criait la vieille; il est venu pour +m'achever! Mais touche-moi donc!... Madame, envoyez chercher les +gendarmes; qu'on le prenne, qu'on le _fauche_... c'est un voleur, c'est +un assassin! c'est Jacquot, le Loup!... + +--Monsieur, dit froidement madame de Favereye, je ne sais si cette femme +qui va mourir a le courage de mentir. Quoi qu'il en soit, il ne +m'appartient pas de chercher en ce moment à pénétrer ce mystère: vous +êtes libre de vous retirer. + +--Ainsi, madame, s'écria Jacques en faisant un pas en avant, vous croyez +à ces terribles et folles imputations? + +--Je ne crois rien; mais votre présence torture cette malheureuse. Vous +parliez d'humanité, de pitié! c'est au nom de l'humanité que je vous +supplie de partir! + +Jacques porta les mains à son front avec un geste de désespoir. Il jeta +un regard autour de lui, comme s'il eût espéré que quelque main +secourable se tendrait vers lui. La marquise et les deux jeunes filles +s'étaient agenouillées de nouveau auprès du grabat. + +Mais la Brûleuse... pourquoi l'accusait-elle? Il eût voulu lui parler, +l'interroger. En proie au délire de l'agonie, elle se débattait contre +des fantômes horribles: + +--Jacquot... assassin! Du sang!... A l'échafaud! Au Loup! + +Jacques recula lentement vers la porte, puis il s'écria: + +--Adieu! je suis maudit! + +Et d'un bond il s'élança sur l'escalier. + +Le gendarme le laissa passer; mais, tout en obéissant aux ordres reçus, +il dit en s'adressant à son collègue: + +--C'est drôle! voilà un médecin qui a une singulière façon de soigner +les gens! + +L'autre cligna de l'oeil. + +--C'est moi qui l'empoignerais, fit-il, sans la consigne! + +Jacques n'avait pas entendu: il fuyait sans comprendre ce que sa +précipitation présentait d'étrange. + +Mais c'est qu'aussi le trouble profond qui déjà s'était emparé de lui +lors de la scène terrible qui s'était passée entre lui et M. de Belen, +avait repris toute son intensité. + +C'était maintenant comme une sorte d'ivresse. Il en était arrivé en +quelque sorte à douter de lui-même. Partout, à l'hôtel de la rue de +Seine, au cabaret de l'_Ours vert_, dans cette chambre de la rue des +Arcis, partout l'injure, partout cette accusation qui se renouvelait et +qui le souffletait en plein visage! + +Et pourtant, qu'avait-il donc fait? Quel crime avait-il commis? +Qu'était-ce donc que ces bandits auxquels on l'accusait sans cesse +d'être affilié et dont le nom inspirait à tous le dégoût et la terreur? + +Sur ces deux visages de femme, il avait vu se traduire une horreur +indéniable!... Et cela lui était plus douloureux encore que les insultes +de M. de Belen, que les familiarités méprisantes du cabaretier. + +--Il faut en finir! se répéta-t-il encore une fois. Il faut que je +retrouve l'oncle Jean. + +Cependant quand ce nom traversait sa pensée, il frémissait. + +Quand il était ouvrier, il occupait une petite chambre à l'entrée de la +rue Saint-Jacques, dans un de ces garnis borgnes où s'entassent les +misères. L'oncle Jean y logeait aussi, bien qu'il parût rarement chez +lui. + +Du moins, le logeur pourrait peut-être lui donner les moyens de +retrouver la trace qu'il cherchait. + +Il suivit le quai et traversa le pont. + +Mais au moment où il allait s'engager dans la rue du Petit-Pont, un +homme qui marchait rapidement en sens inverse, vêtu d'une blouse +déguenillée, coiffé d'une casquette dont la visière retombait sur ses +yeux, s'arrêta brusquement et lui dit: + +--Où vas-tu?... + +Il le regarda: un souvenir vague lui revint à l'esprit. Où avait-il vu +cette face patibulaire? + +--Est-ce à moi que vous parlez? demanda-t-il. + +--Parbleu! à toi... Jacquot! + +Or, c'était celui des Loups qu'on connaissait sous le pseudonyme de +Douze-Francs.... + +Jacques s'écria: + +--Vous me connaissez?... + +--Tiens! c'te bêtise! le filliot au Bisco! + +Encore ce nom! + +--Le Bisco? Quel est cet homme? + +--Ah çà! voyons, fit Douze-Francs avec colère, est-ce que tu te f... de +moi? + +--Mais l'oncle Jean! où est-il? qu'est-il devenu? + +--Pas loin de Bisco! s'écria le Loup en riant. T'as raison! faut mieux +dire l'autre nom! Mais tu sais, pas le temps de causer! Où que tu vas? + +--Rue Saint-Jacques, au garni! + +--Justement! je m'en doutais! Eh bien! petit, c'est une rude chance pour +toi que je t'aie rencontré... tu étais _paumé_ comme une mauviette... il +y a une souricière! + +Jacques connaissait le mot. Une surveillance était organisée par la +police. + +--Mais où retrouver l'oncle Jean? s'écria-t-il encore. + +--Pour ça, tu peux te fouiller! D'abord, il est peut-être mort. + +--Mort? + +--Dame! il paraît qu'il a fait un rude plongeon! + +--Mais les travaux qu'il avait entrepris? + +Douze-Francs éclata de rire. Ce mot de «travaux» lui paraissait vraiment +comique; il est vrai que, suivant toujours le quiproquo qu'il ne +comprenait pas, Jacques s'obstinait à ne voir dans l'oncle Jean qu'un +entrepreneur de maçonnerie. + +--Les travaux! s'écria Douze-Francs. Bah! ça se retrouvera! et puis, +entre nous, ajouta-t-il en baissant la voix, moi, je ne crois pas qu'il +ait _cassé sa pipe_, c'est un vieux malin! Ça ne _claque_ pas comme ça! + +A ce moment, quelques personnes débouchaient à l'entrée du pont. + +--Oh! oh! fit Douze-Francs, assez jacassé!... Je t'ai donné un bon avis, +petiot. Faut pas aller à la baraque, parce que tu te ferais _piger_... +Et maintenant tirons-nous des pattes chacun de notre côté. Bonsoir, mon +petit loup!... + +Et, sans ajouter un mot, Douze-Francs s'éloigna de toute la vitesse de +ses longues jambes.... + +Décidément le cercle se resserrait autour de Jacques; son dernier +espoir venait de lui échapper. Ce qui lui était le plus pénible, c'est +qu'il ne pouvait plus se faire d'illusion. Évidemment l'oncle Jean +faisait partie d'une association mystérieuse, dont sans doute ce Mancal +était le lieutenant et dont lui-même, Jacques, était en ce moment la +victime.... + +Tout manquait à la fois à Jacques. Ceux-là même sur lesquels il avait +cru pouvoir compter en toute circonstance fuyaient devant lui. Chassé du +monde où il s'était un instant introduit, délaissé par ses anciens +compagnons, il était seul désormais, sans conseiller, sans aide. + +Il se dit qu'il avait eu tort de ne point suivre Douze-Francs. Du moins +celui-là le connaissait. Mais il se disait traqué par la police... Ce +mot donna le frisson au jeune homme. Il lui semblait apercevoir dans le +lointain une main qui s'étendait vers lui pour le saisir. + +Il s'était accoudé sur le parapet du pont, et là, inconscient, perdu +dans sa douloureuse rêverie, il regardait l'eau noirâtre qui clapotait +sur les piles. Les lenteurs du courant irritaient son regard et +communiquaient à son cerveau une sorte d'étourdissement. + +Puis, le froid, qu'il ne sentait pas, le pénétrait jusqu'au fond de +l'être, en même temps que le flot exerçait sur lui cette attraction +hypnotique à laquelle succombent tant de malheureux. C'était comme un +vertige; devant ses yeux, il y avait maintenant un tournoiement vague de +lueurs et d'ombres... et de ces hallucinations une idée se dégagea, qui +éclata tout à coup dans son cerveau. + +Cette idée, c'était la mort. + +A quoi bon vivre? Quel pouvait être maintenant son avenir? Il ignorait +tout de sa propre existence, et chaque fois qu'il tentait de plonger +ses yeux dans le passé, il n'y voyait que les ténèbres d'un gouffre +effrayant. + +--C'est cela, murmura-t-il. Je vais me tuer. + +Il regarda la Seine, cette fois, d'un oeil plus calme. + +--Pas ainsi, murmura-t-il. C'est la mort des lâches.... + +Il s'écarta et se remit à marcher. Allant devant lui au hasard, il +parlait à mi-voix. + +--Si tout à l'heure, dans cette chambre où râlait cette malheureuse, un +mot, un regard de sympathie eussent échappé à ces trois adorables +créatures, il me semble que j'aurais eu le courage de vivre et de +lutter. Et voilà que l'on m'a chassé!... L'une d'elles, dont la voix +chaude et vibrante ébranlait toutes les fibres de mon coeur, m'avait +cependant singulièrement ému... C'est singulier!... il me semble que +déjà, dans mes rêves d'autrefois, alors que je voyais une forme vague et +charmante se pencher sur mon berceau, il me semble que celle qui se +courbait vers moi, comme une mère, avait ce visage pur et noble!... +Folie!... je rêvais!... et voici la réalité!... + +Il marchait encore, puis il reprenait: + +--Une mère!... oui; il y a des enfants qui s'endorment aux bras de leur +mère et qui se réveillent sous ses baisers... moi, je suis seul, jeté +sur la terre par le hasard... Une sorte de grand seigneur débauché a +daigné un jour se souvenir que j'existais... Il a cru que cette +reconnaissance tardive l'absoudrait de sa faute... il m'a jeté son nom, +sa fortune comme une aumône.... Ah! ce titre, cet argent, comme tout +cela me paraît aujourd'hui mesquin et ridicule!... C'est bizarre +cependant que cette volonté de suicide ne me soit venue que justement au +jour qui m'a fait riche!... + +Il avait suivi les quais et se trouvait en face du jardin des Tuileries. +Par la grille largement ouverte entraient à chaque instant des mères +tenant par la main des enfants qui sautillaient en poussant de petits +cris joyeux. Il s'appuya contre le soubassement pour les voir passer. + +Il y avait aussi des jeunes filles, fraîches et roses, qui baissaient +les yeux lorsque quelque élégant les fixait d'un regard admirateur. + +Et Jacques songeait à ces deux jeunes filles qu'il avait rencontrées +tout à l'heure en si étranges circonstances. Comme elles étaient +jolies!... L'une d'elles l'avait surtout frappé. C'était Pauline de +Saussay. Songeant à elle, il sentait son coeur battre plus vite.... + +--Ce sera en mourant mon dernier souvenir! dit-il. + +En mourant! Il s'interrogea encore une fois et se dit qu'il était bien +décidé. Il fallait avant tout se procurer une arme. Il alla dans la rue +Royale et acheta une paire de pistolets, qu'il fit charger devant lui. +Il donna son nom: le comte de Cherlux! Il éprouvait je ne sais quelle +satisfaction ironique à répéter ce nom qui allait tout à l'heure +disparaître avec lui.... + +Puis, glissant les armes dans ses poches, il se dirigea vers le bois de +Boulogne: c'était alors le rendez-vous légendaire des suicidés. Des +massifs épais et sauvages n'avaient pas encore été percés à jour par les +avenues rectes des embellisseurs. C'était encore la nature, avec son +imprévu et sa solitude. On y était bien pour se battre ou pour mourir. +Pas un des bruits de Paris n'arrivait jusqu'à vous. En face du ciel, au +bruissement des branches qui craquaient sous le vent, on appuyait le +doigt sur la détente... et le lendemain, un garde ramassait le cadavre. +Tout était dit. + +Aujourd'hui, qui veut se tuer n'a plus ses aises. Les allures du +désespéré sont soigneusement notées par les sergents de ville qui le +voient passer; un garde suit à distance quiconque est pâle et jette +devant soi ce regard vague qui cherche à deviner la mort à travers les +dernières sensations de la vie... et le bras qui dirige l'arme contre la +poitrine ou le crâne est souvent arrêté avant que l'oeuvre soit +accomplie. + +Et puis, il faut suivre l'homme de la loi chez le commissaire de police, +donner son nom, des explications, entendre les admonestations du +magistrat qui vous adjure de renoncer à votre projet. Il ne vous laisse +partir qu'après vous avoir arraché la promesse de ne plus attenter à vos +jours. + +C'est à dégoûter du suicide. + +La civilisation traque l'homme dans sa vie. Au sommet des colonnes, elle +élève des grilles qui arrêtent l'élan; sur le fleuve, les mariniers se +jettent à la nage au premier choc de l'eau qui rebondit sous votre +corps.... + +Où se tuer? A domicile? Mais dans les maisons à cinquante locataires, +tout vous dénonce, l'odeur du charbon, le soupçon de votre concierge. La +bienveillance veille sur vous et interrompt trop souvent l'oeuvre +achevée.... + +A l'époque où se passe notre récit, on était mieux maître de soi-même. + +A partir du rond-point des Champs-Élysées, les passants étaient rares. +Comme c'était l'hiver, ils passaient vite, bien enveloppés dans leurs +paletots, et se souciaient fort peu d'examiner la physionomie de ceux +qui montaient vers le bois. + +A peine quelques voitures, lancées au grand trot des chevaux, +sillonnaient l'avenue. + +Jacques se plaisait à cette solitude. C'était bien ainsi qu'il voulait +sortir de la vie. Sans que nul ne prît garde à lui, il arriva à la porte +Maillot, et, tournant à droite, se trouva en face d'une sorte de café +champêtre qui se trouvait là. + +Comme il n'avait rien mangé depuis le matin, il se sentait faible. Il se +dit qu'au moment décisif la force pouvait lui faire défaut. Quoiqu'il +n'éprouvât aucune hésitation, il éprouvait une peur enfantine. Il +craignait que l'arme appuyée contre sa tempe ne déviât, par manque de +sûreté dans la main; il voulait mourir, mais non point être défiguré. + +Il entra et demanda un léger repas. Comme il insista pour être servi en +plein air, le garçon comprit ce dont il s'agissait. Il avait vu tant de +ces aventures! Il hésita: car on n'était pas toujours sûr que le +_client_ payât sa note. Mais les allures de Jacques donnaient confiance. +Ce devait être un désespoir d'amour... On pouvait attendre le dessert +pour présenter l'addition. + +Quand il eut achevé, Jacques paya son compte et remit un louis de +pourboire au garçon. + +Celui-ci crut devoir lui donner un renseignement: + +--Si monsieur veut être bien tranquille, dit-il, monsieur suivra ce +petit sentier pendant un petit quart d'heure, puis il tournera à gauche. + +--Merci, dit Jacques. + +Et il s'enfonça dans le bois par la route indiquée. + +Mais il n'avait pas suffisamment pris garde aux paroles de l'obligeant +personnage. Il marcha trop longtemps, tourna à droite, et finalement +déboucha sur une route. + +Il recula, effrayé de se retrouver en pleine lumière. + +Une voiture arrivait du côté de Courbevoie, sorte de coupé élégant +qu'emportait un pur sang de la meilleure race. + +Encore une minute et il allait passer devant Jacques. + +Le jeune nomme ne voulait plus voir de visage humain; il se rejeta dans +le bois, et là, se croyant caché par les branches, il tira de sa poche +un de ses pistolets, examina rapidement la batterie, plaça la +capsule.... + +Puis levant le bras, il posa le canon de l'arme sur sa tempe.... + +Mais au moment où il allait tirer, les branches craquèrent violemment, +une forme se dressa auprès de lui, deux bras se jetèrent autour de son +cou.... + +Et une voix lui cria: + +--Tu veux mourir! toi!... non! non! je t'aime! + + + + +IV + +DEUX IVRESSES + + +Le jeune homme avait poussé un cri de surprise et l'arme de mort s'était +échappée de ses mains.... + +Et la duchesse de Torrès, car c'était elle, le serrait dans ses bras, en +ajoutant: + +--Je ne veux pas que tu meures!... + +Cette voix résonnait à son oreille comme un chant d'espérance et +d'amour,--il lui semblait qu'il était le jouet d'une illusion. + +Mais non! c'était bien elle, plus belle que jamais elle n'était apparue +au milieu des splendeurs du luxe et de la richesse. + +Elle était là, la tête rejetée en arrière, les yeux pleins de larmes. +Son teint ordinairement pâle et mat s'était coloré et le sang courait, +rapide, sous cette peau fine et veloutée comme celle d'une jeune fille. + +Et plongeant son regard dans ces yeux voilés par l'émotion, sentant +contre sa poitrine ce corps souple qui avait des ondulations +serpentines, Jacques chancela.... + +--Vous! vous! murmura-t-il. Ah! pourquoi êtes-vous venue?... Vous me +rendez lâche!... + +Mais sans répondre, la duchesse l'avait saisi par la main et +l'entraînait vers la route. Il ne résistait pas. Il n'avait plus de +volonté: toute son énergie désespérée s'était brisée. Il était plus +faible qu'un enfant!... + +Un instant après, sans savoir comment il y était venu, il se trouvait +dans la voiture de cette femme, auprès d'elle, et les chevaux +l'emportaient de leur trot rapide dans la direction de Paris.... + +--Lâche! répétait-il. Je n'ai même pas su mourir!... + +--Tais-toi, fit-elle, en lui pesant doucement les mains sur les lèvres, +tu as la fièvre... je ne veux plus que tu parles de mourir. Ne suis-je +pas là maintenant? + +Il releva la tête et la regarda. + +En vérité, il se demandait si tout cela n'était pas un rêve. Quoi! cette +créature si belle qu'il avait entrevue pendant quelques minutes à peine, +à laquelle il songeait dans la solitude de ses insomnies, cette femme +qui réalisait pour lui le type le plus achevé de la beauté humaine, +cette femme l'avait arraché à la mort! + +Et il l'avait bien entendu; elle lui avait dit: + +--Je t'aime! + +Aimé! lui! est-ce que cela était possible?... Il eut un frémissement +terrible. Oui, c'était bien cela! C'était la folie qui hantait son +cerveau! Sa raison lui échappait! + +Elle respectait sa rêverie. Penchée vers lui, serrant ses mains dans les +siennes, elle l'enveloppait de son regard chargé de voluptueuses +effluves. Et sous ce magnétisme enivrant, il lui semblait qu'un être +surnaturel prenait possession de lui-même. + +Il ne parlait plus. Il se laissait emporter dans une sorte de tourbillon +vague comme ceux qui parfois vous enlèvent dans l'air, pendant le +sommeil.... + +La voiture s'arrêta. + +Puis il descendit, appuyé au bras de la duchesse, qui le soutenait comme +elle eût fait d'un enfant. + +Seulement, à ce moment, il se passa une étrange circonstance.... + +Devant la grande porte, un mendiant accroupi semblait dormir sur le banc +de pierre qui touchait à la grille. Au moment où la duchesse et Jacques +passaient devant lui, le mendiant releva la tête. + +C'était un être farouche, avec ses cheveux gris en broussailles qui lui +tombaient jusqu'aux yeux, avec sa barbe hirsute et ses yeux creusés. + +Il fixa sur eux son regard dur; puis, quand la porte se referma, on +l'entendit qui jetait dans l'air un éclat de rire strident, infernal. + +Jacques frissonna, et son coeur se contracta sous un spasme d'effroi. + +Il s'arrêta brusquement. + +--Viens, lui dit le Ténia. + +Il eut un moment d'hésitation involontaire. Je ne sais quel sinistre +pressentiment étreignit son cerveau. Mais la main si douce serra sa +main, le sourire de la duchesse se fit plus charmant et plus +encourageant... Il entra. + +Mais quand il se trouva dans le boudoir des fourrures, où pour la +première fois il avait pénétré sous le nom de comte de Cherlux, il se +laissa tomber sur le sofa, et cacha son front entre ses deux mains. + +Et tandis que, pendant quelques minutes, il était resté seul, il revit, +par une intuition de l'âme, ces trois adorables femmes qui tout à +l'heure étaient courbées au grabat d'un moribond, et il lui sembla que +l'une d'elles lui criait: + +--Jacques! Jacques! sors d'ici!... Va-t'en! Il en est temps encore!... + +Mais en même temps, dans son souvenir, éclata la voix de la Brûleuse qui +hurlait: + +--Au loup! Bandit! Assassin!... + +Il laissa échapper un cri de terreur... et se dressa comme s'il voulait +fuir, mais il resta immobile, frémissant de tout son être. + +La porte venait de s'ouvrir et la duchesse lui était apparue. + +Quelques minutes lui avaient suffi pour rejeter le costume qu'elle +portait. Maintenant elle était revêtue d'une robe de soie bleue et +argent, dont les plis, collés au corps, moulaient ses formes admirables +et que serrait à la taille une cordelière d'argent. + +Sur ses cheveux, qu'elle avait dénoués et qui retombant sur ses épaules +lui faisaient comme un manteau, elle avait jeté une résille d'argent +dont l'éclat mat faisait mieux ressortir encore la teinte bleue de ses +tresses splendides. + +Le cou se dégageait, ferme, admirablement moulé, tandis que les manches, +largement fendues, laissaient voir les bras, qu'un statuaire eût moulés, +jusqu'à la naissance du coude. + +Les lèvres étaient rouges, l'oeil noir brillait d'un éclat radieux.... + +Elle s'approcha de Jacques, le repoussa doucement vers le sofa, sur +lequel elle le contraignit de reprendre sa place, et s'agenouillant +devant lui, elle dit tout bas: + +--Dis, me trouves-tu belle ainsi?... + +--Oui, murmura-t-il, belle comme un rêve.... + +Il sentait monter à son cerveau un parfum enivrant, et de ce regard fixé +sur lui s'échappait un rayonnement qui l'éblouissait. + +--N'est-ce pas! tu ne mourras pas? dit-elle encore. Je ne le veux +pas!... Je veux que tu vives... entends-tu bien... que tu vives pour +moi, pour moi seule! + +Puis l'attirant à elle, dans un élan plein d'une charmante violence, +elle posa ses lèvres sur les siennes.... + +--Je t'aime! lui dit-elle dans un long baiser. + +Il ne pensait plus, il ne raisonnait plus. + +--Je t'aime! répétait-il comme un écho de folie. + +Et comme il l'avait saisie dans ses bras, elle se dégagea, se laissa +glisser à ses pieds. + +--Ne parle pas, fit-elle. Je ne veux rien savoir encore... plus tard tu +me diras tout... Je sais que tu souffres, je devine en toi d'horribles +tortures... oublie tout!... Si le monde s'est montré cruel pour toi, si +on t'a abandonné, je te reste... moi qui t'aime! moi qui me dévoue à ton +bonheur! Que nous importent les autres!... ne serons-nous pas l'un à +l'autre un univers et un paradis?... + +Il l'écoutait, et la fièvre qui le brûlait se transformait: l'amour +violent, insensé, s'emparait de lui... Oui, il oubliait tout pour la +regarder, pour l'admirer, pour l'adorer.... + +Il voulut encore l'enlacer de ses bras. + +--Chut! fit-elle doucement et en souriant. + +Elle se releva avec la souplesse d'un félin, et courant à la cheminée, +elle sonna. + +Sans que personne parût, un panneau tourna sur ses gonds et un guéridon +de laque parut; elle l'attira auprès du sofa. Puis s'asseyant auprès de +Jacques: + +--Soyez sage, lui dit-elle en découvrant les perles de sa bouche, et +pour retrouver tout votre calme, partagez, je vous prie, mon modeste +souper.... + +Elle versa dans une coupe de cristal quelques gouttes d'un vin d'Italie, +jaune comme de l'or, brillant comme un rayon de soleil; elle y trempa +ses lèvres, puis le lui présentant d'un geste adorable: + +--Prenez, dit-elle, et sachez ma pensée!... + +Il but, les yeux fixés sur elle. Et en même temps que la liqueur chaude +et vivifiante réchauffait sa poitrine, il buvait le regard, la beauté, +le charme de cette femme en qui se résumaient toutes les séductions des +courtisanes antiques.... + +Et comme elle se faisait complaisante! + +Elle le servait, le forçait de lui obéir: elle buvait à son tour, et il +fallait qu'il l'imitât, sinon elle avait une de ces moues boudeuses qui +brisent les résistances les plus endurcies. + +Peu à peu, sur ce cerveau ébranlé par tant de commotions, les vins +capiteux agirent. Ce n'était pas l'ivresse, c'était une sorte de +résurrection. + +Jacques se sentait fort, il retrouvait son énergie. + +Son teint pâle se colorait de nouveau, ses yeux brillaient. Il lui +semblait que ses muscles reprenaient leur vigueur en même temps que ses +nerfs, douloureusement crispés, se détendaient. + +Mais en même temps une pensée désolante traversa son cerveau. + +La duchesse de Torrès l'avait sauvé, l'avait accueilli, elle lui avait +avoué qu'elle l'aimait. + +Mais, sans doute, elle ne savait rien! elle ignorait sous quelle +accusation infâme il avait dû courber la tête!... elle ne pouvait +supposer que le matin même, de Belen l'eût chassé, lui, Jacques, comte +de Cherlux, l'eût fait jeter à la porte par ses laquais!... + +Un rugissement s'échappa de sa gorge, et il posa si violemment sur la +table le verre qu'il tenait à la main que le cristal vola en éclats. + +Elle emplit un autre verre, et dit à Jacques en le lui tendant: + +--J'ai vu M. le duc de Belen, et je sais tout!... + +--Vous! s'écria-t-il. Mais alors vous me méprisez! vous me tenez pour un +misérable!... + +Elle lui prit la main et répondit: + +--Je sais tout... et je vous aime! + +--C'est impossible! il ne vous a pas dit.... + +Elle l'interrompit d'un geste: + +--J'ai appris de sa propre bouche les détails de la scène odieuse qui +s'est passée ce matin.... + +--Et vous ne me chassez pas! + +Elle se leva, vint derrière le jeune homme, lui prit la tête entre les +deux mains et l'embrassa au front. + +C'était, en vérité, une scène singulière. + +Les bougies de cire rose, dont la lumière était tamisée par des écrans +de mica, éclairaient les fourrures zébrées de roux et de blanc dont les +pointes semblaient chargées d'étincelles. + +Des cassolettes de cuivre ciselé s'échappaient des parfums qui +embaumaient l'atmosphère et troublaient à la fois la raison et les +sens.... + +Les tentures, élégamment drapées, semblaient frissonner sous un souffle +voluptueux.... + +Jacques sentit les bras d'Isabelle autour de son cou, et, par un +mouvement sensuel, rejeta sa tête en arrière. + +Ainsi posé, il voyait à plein l'adorable visage de la pécheresse qui +rayonnait d'amour et d'ardeur mal contenue. + +Ce fut un éblouissement. + +Il avait oublié jusqu'à ce souvenir qui, un instant auparavant, avait +contracté son coeur et torturé son cerveau, jusqu'à cette question à +laquelle point de réponse n'avait été faite. + +De toute cette femme, ainsi penchée, s'exhalaient des effluves de +volupté qui l'étourdissaient.... + +Depuis le matin, il avait tant souffert, que son organisme ébranlé +éprouvait maintenant je ne sais quelle sédation suprême. Il était enlacé +dans les séductions infinies de cette femme qui commandait l'adoration. + +--Tais-toi! murmura-t-elle d'une voix à peine perceptible. + +--Ton nom! dit-il. + +--Je m'appelle l'oubli! + +Et il lui sembla que les lumières pâlissaient. Une harmonie vague et +ineffable bruit dans l'air... celle de deux voix qui s'unissaient en +échangeant des mots d'amour. + +L'une disait: + +--Jacques! mon Jacques! + +Et l'autre répétait: + +--Je t'aime! + + + + +V + +CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ + + +Comment tout à coup Isabelle de Torrès s'était-elle trouvée sur la +route? Comment avait-elle pu arrêter le bras de Jacques, alors que +l'arme de mort s'appuyait sur son front? + +C'est ce que nous allons rapidement expliquer: + +Après avoir obéi au mouvement de fureur qui l'avait emporté, le duc de +Belen, resté seul, s'était pris à réfléchir. Il tenait encore entre ses +mains la lettre de Mancal, et il cherchait à deviner quel pouvait être +le plan des misérables qui s'étaient introduits dans son hôtel, et dont +Jacques lui paraissait à la fois le complice et l'instrument. + +Nous avons déjà insisté sur ce fait très-curieux, l'indignation réelle +de M. le duc de Belen. Nous raconterons bientôt toute son histoire, et +l'on saura alors quel droit il avait à s'irriter si fort lorsque des +malfaiteurs songeaient à s'attaquer à sa fortune. + +Mais les gredins sont ainsi faits. + +Quand on les touche, ils sont tout prêts à appeler à leur propre défense +les arguments honnêtes dont ils ont fait tant de fois bon marché, alors +qu'il s'agissait d'autrui. + +De Belen, se promenant de long en large dans le petit salon d'où il +avait chassé Jacques, murmura avec un accent de profond navrement: + +--En vérité, c'est à ne plus croire à rien... Un jeune homme qui avait +l'air si naïf! Vrai, je l'avais cru honnête! Et puis, après tout, il est +exact que le comte de Cherlux, un vieux camarade, en somme, l'a reconnu +pour son fils et lui a laissé ce qu'il possédait.... + +Il s'arrêta. + +--Que pouvait bien posséder de Cherlux?... Hum! en y réfléchissant de +plus près, ce vieux viveur ne devait plus être grandement en fonds. Quel +rôle peut avoir joué ce Mancal en tout ceci? J'ai été bien fou de ne pas +deviner immédiatement que cet homme était un bandit de première espèce! +J'avais cru à l'habileté d'un chevalier d'industrie, qui emploie tous +moyens pour voler et exploiter les secrets d'autrui. C'est mieux que +cela... Il faudra que je sache tout!... + +A ce moment, on frappa à la porte, puis un laquais dit à de Belen: + +--M. le baron de Silvereal demande si monsieur le duc est visible. + +--Silvereal! pensa de Belen. Pardieu! celui-là aussi doit connaître +Mancal... qui sait s'il ne pourrait pas me fournir quelque utile +renseignement.... + +Un instant après, il se trouvait avec le baron dans le cabinet oriental +où nous les avons déjà entendus causant du passé et de l'avenir. + +Il est bon de dire qu'après avoir rencontré Germandret-Mancal dans le +souterrain, de Belen avait fait combler le puits où s'engageait +l'escalier et fermer la trappe qui communiquait avec la serre. + +De cette façon, il était, ou du moins se croyait à l'abri de toute +indiscrétion. + +Silvereal n'avait pas reparu à l'hôtel de Belen depuis cette dernière +entrevue où il avait extorqué au duc une somme de cinquante mille +francs... somme, hélas! qui avait déjà disparu en babioles coûteuses que +l'amoureux baron avait envoyées à l'hôtel de Torrès, pour se faire +pardonner sans doute l'impolitesse qu'il avait involontairement commise +en s'endormant dans le boudoir de celle à laquelle il offrait son nom et +sa main. + +Silvereal était soucieux, et ce pour plusieurs raisons qu'il importe de +connaître. + +La première, c'est que l'hôtel de Torrès lui était impitoyablement fermé +depuis quelques jours, et même il s'était produit un fait plus étrange +et plus grave. + +Son dernier présent: une agrafe de diamants qu'il avait obtenue à crédit +d'un des premiers bijoutiers de la rue de la Paix, lui avait été +renvoyée sans que l'écrin eût même été ouvert. + +Ceci pouvait être significatif, et tout personnage moins infatué de +lui-même ou moins enfiévré d'amour eût deviné, de la part de l'avide +duchesse, un congé non dissimulé. + +Mais ce n'était pas là ce qu'avait compris le baron. Pour lui, le +consentement de la duchesse à ses désirs de mariage ne faisait point +doute. Seulement, tant que Mathilde serait vivante, ces promesses, ces +offres seraient illusoires. Ce refus n'était qu'une invitation à agir. + +C'est ce qu'avait immédiatement tenté Silvereal, impatient d'avoir +reconquis sa liberté. + +On n'a pas oublié que le vieux Blasias lui avait remis un flacon qui ne +contenait, en somme, qu'un breuvage complétement inoffensif. + +Mais Silvereal, ne doutant pas qu'il ne tînt en son pouvoir la vie de la +baronne, avait résolu d'en finir... et, au risque d'éveiller les +soupçons, il avait trouvé moyen de faire prendre à sa femme le contenu +total du flacon. + +On devine ce qui s'était passé. + +Ç'avait été une triste journée pour le baron. Vingt fois il s'était +présenté à l'hôtel, espérant trouver la domesticité au désespoir, tout +prêt à accueillir avec le masque d'une douleur de bonne compagnie la +nouvelle d'une épouvantable catastrophe. + +Point. Tout était calme. A quelques questions habilement posées, il +avait été répondu que jamais la santé de madame de Silvereal n'avait été +meilleure. L'honnête mari n'en pouvait croire ses oreilles, et, +finalement, il avait sollicité et obtenu l'autorisation de se rendre +dans l'appartement de la baronne. + +Elle l'avait reçu avec sa hauteur ordinaire. Et tout en causant de +banalités, il avait pu constater que jamais sa beauté n'avait été plus +vivace, que jamais ses yeux n'avaient été plus brillants, sa voix plus +calme. + +C'était à en perdre la tête. + +Il avait couru au club, afin de tenter la fortune et d'oublier, dans la +fièvre du jeu, les soucis qui le tourmentaient. + +Là il avait été en butte à quelques railleries, ménagées d'ailleurs avec +un goût exquis. Mais on lui parlait de M. le comte Jacques de Cherlux, +charmant jeune homme qui avait été accueilli par le duc de Belen sur la +recommandation de la duchesse de Torrès, et en qui on lui faisait +deviner un rival. + +Était-ce donc là l'explication de l'exil qui le frappait? + +Avec ses inquiétudes s'étaient surexcités tous ses mauvais instincts. Il +n'avait pu tuer sa femme, il se devinait maintenant chassé par celle +qu'il aimait... et de Belen était le complice de la duchesse... Il +prêtait les mains à une intrigue qui le pouvait réduire au désespoir, +lui, Silvereal, un ancien ami... mieux que cela... un complice qui +pouvait un jour ou l'autre devenir dangereux. + +Il fallait élucider cette question, et c'était dans ce but que le baron +se présentait chez le duc de Belen; seulement il avait appris à ses +dépens que dans une discussion violente avec le duc, il était rare que +le dernier mot lui restât. Aussi avait-il résolu d'employer cette fois +un tout autre moyen. + +--Eh! bonjour, mon cher duc! fit-il dès qu'il aperçut de Belen, et en +s'avançant vers lui les mains tendues en avant. + +--Je suis heureux de vous voir, fit de Belen, qui répondait à ses +propres pensées. + +Puis, regardant attentivement Silvereal, dont le visage était +admirablement composé: + +--Mais, en vérité, mon cher baron, vous semblez tout joyeux.... +Avez-vous donc quelque raison de vous réjouir? + +--Le mot est peut-être trop fort, fit Silvereal en souriant et en +découvrant ses dents longues et aiguës; cependant je déclare que, sauf +détails sans importance, j'ai tout lieu de me déclarer satisfait. + +--Tant mieux pour vous. Peut-être n'en est-il pas de même pour moi! + +--En vérité! s'exclama le baron avec les marques du plus profond +intérêt. Serait-il survenu dans votre existence quelque embarras subit? + +--Peut-être! + +--Impossible. La fortune vous sourit avec une persistance à laquelle la +capricieuse ne nous a guère habitués. Vous êtes honoré, vous êtes +riche... et, enfin, vous allez être dans peu de temps l'heureux époux +d'une des plus jolies et des plus riches héritières de Paris. + +De Belen ne put réprimer un tressaillement. Cette allusion à ses +desseins sur Lucie de Favereye le touchait en plein coeur... à supposer +que le mot--coeur--pût s'appliquer au viscère qui opérait son mouvement +régulier dans la poitrine du duc. + +Il se souvint tout à coup de l'engagement pris quelques jours auparavant +par Silvereal. + +--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il involontairement. Avez-vous donc +obtenu de la baronne.... + +--Qu'elle parlât pour vous? C'est aller un peu vite en besogne. +Cependant.... + +Il s'arrêta. Il voyait bien que dans cet assaut de faussetés, il avait +l'avantage, et il tenait à en profiter le plus longtemps possible. + +--Parlez donc! s'écria de Belen. + +--Si j'hésite, mon cher duc, c'est par un sentiment de superstition +qu'il me faut avouer. Je n'aime pas, lorsque je tente l'exécution d'un +plan mûrement combiné, expliquer par le menu les moyens dont je prétends +me servir... Cette indiscrétion vis-à-vis de soi-même porte souvent +malheur.... + +--Alors, que venez-vous me parler de mon prochain mariage?... + +--Je vous prouve que je ne vous oublie pas... Depuis notre dernière +entrevue où vous vous êtes laissé entraîner à me dire quelques duretés, +que vous regrettez, j'en ai la conviction, j'ai beaucoup réfléchi... et +le premier mouvement d'irritation passé, je me suis dit qu'après tout, +vous étiez mon meilleur... disons mieux, mon seul ami, et que ce m'était +un devoir de me mettre à votre service comme vous étiez au mien.... + +--Que de phrases, bon Dieu! s'écria de Belen avec impatience. + +--J'arrive au fait. Je vous ai promis de vous aider à vaincre +l'opposition que ma femme mettait à votre mariage avec Lucie de +Favereye... et j'ai déjà, j'en suis certain, obtenu dans cette voie +d'excellents résultats... Pardonnez-moi de ne pas m'expliquer +davantage.... + +De Belen le regarda avec une défiance non dissimulée. + +--Et c'est pour me dire cela que vous avez pris la peine de passer à mon +hôtel? + +--Certes!... N'est-ce pas le fait d'un véritable ami que de venir vous +répéter: Prenez patience! tout va bien!... Je comprends vos angoisses, +vos inquiétudes, et je tiens à les adoucir autant qu'il est en moi. + +Après tout, de Belen méprisait assez l'intelligence de Silvereal pour +admettre que cette niaiserie n'était pas jouée. + +--Je vous remercie, reprit-il brusquement. Mais lorsque je vous +déclarais tout à l'heure que j'étais heureux de vous voir, c'est que +vous pouvez m'être utile. + +Cette franchise n'avait rien de flatteur pour le baron. Mais Silvereal +n'était pas homme à se fâcher pour si peu. + +--Tout à votre disposition, dit-il. + +--Vous connaissez un certain homme d'affaires nommé Mancal? + +Silvereal fit la grimace. Ce nom avait décidément le privilége d'exciter +peu de sympathie de la part de ceux qui l'entendaient. + +On sait que souvent Mancal avait servi d'intermédiaire entre la duchesse +et le baron lequel, de plus, n'ignorait pas que Mancal et le vieux +Blasias étaient une seule et même incarnation.... + +Enfin Mancal lui avait souvent prêté, à grosse usure, des sommes dont il +eût été certes bien impuissant à se libérer envers lui. + +--Mancal! vous avez dit Mancal! fit le baron en hésitant et en regardant +au plafond comme s'il eût éprouvé une grande difficulté à se remettre +cette physionomie en mémoire. + +--Parbleu! ne jouez donc pas ainsi la comédie! s'écria le duc, dont la +longanimité s'épuisait. Pouvez-vous, oui ou non, me fournir des +renseignements sur cet homme? + +--Des renseignements!... non, en vérité. Ne vous fâchez pas, mon ami. Je +le connaissais très-peu... il est mort!... + +--Mort! s'écria le baron. Quelle est cette folie? + +Silvereal se mordit les lèvres. Il avait trop parlé. Il supposait bien +que Blasias était mort. + +Mais le duc ignorait sans doute l'identité de ce personnage et du +banquier de la rue Louis-le-Grand. + +--Je veux dire, reprit-il, qu'il a disparu... comme font tous ces +banquiers de mauvais aloi. + +--Mancal était un faux banquier. + +--Hein? + +--Mancal est tout simplement le chef d'une bande de bandits qui +exploitent les honnêtes gens. + +--Alors, nous n'avons rien à craindre, interrompit naïvement Silvereal. + +--Vous vous trompez! car Mancal possède nos secrets. + +--Quels secrets? + +--Il sait que le baron de Silvereal et le duc de Belen sont deux +assassins!... + +Silvereal se dressa sur ses pieds. En vérité, il y a des gens qui ont la +manie d'évoquer des souvenirs désagréables... Il était blême, et ses +dents claquaient. + +--Bon! voilà que vous perdez tout votre sang-froid, reprit de Belen avec +calme. Mon cher, quand on a, comme nous, risqué sa tête pour arriver au +but poursuivi, on doit s'attendre à ce qu'à toute heure l'innocence se +dresse devant soi et qu'il faille lutter sans trêve ni merci. + +Silvereal l'interrompit. + +--Mais je vous dis qu'il est mort! + +--Qui? Mancal... Folie!... + +--Mancal, oui! c'est-à-dire Blasias.... + +--Quel Blasias?... + +--Un vieillard... c'est-à-dire non, Mancal déguisé... qui, au quai de +Gèvres, faisait métier de recéleur et d'empoisonneur.... + +--Quoi! cet homme que la police traquait... et dont la masure s'est +abîmée dans l'incendie.... + +--C'était Mancal. + +--Ah bah! fit de Belen, qui réfléchissait. + +Il y eut un instant de silence. Puis le duc, fouillant dans sa poche, en +tira la lettre qu'il avait reçue tout à l'heure. + +Elle ne portait pas de date; de plus, elle devait avoir été apportée, +car sur l'enveloppe ne se trouvait pas le timbre de la poste. + +Il sonna vivement. + +--Qui a apporté cette lettre? demanda-t-il au laquais qui se présenta. + +--Monsieur le duc, c'est une sorte de mendiant déguenillé. + +--Qu'a-t-il dit? + +--Rien, sinon que cette lettre devait être remise immédiatement à +monsieur le duc. + +--Il n'a prononcé aucun autre nom que le mien?... + +--Aucun. + +--C'est bien, allez!... + +--Mais qu'est-ce donc que cette lettre? s'écria Silvereal, au comble de +la curiosité. + +--Je vais vous le dire. Car, au fait, mieux vaut que nous nous montrions +quelque franchise réciproque. Cette lettre a été adressée par Mancal à +l'homme que j'avais accueilli dans ma maison, et dont je m'étais porté +garant, à ce Jacques de Cherlux. + +--Lui! s'écria à son tour Silvereal. Montrez-moi cette lettre! + +De Belen la lui tendit. Le baron la lut rapidement. + +On se souvient que dans ses termes elle prouvait, à n'en point douter, +la complicité de Jacques et de Mancal dans quelque oeuvre ténébreuse et +encore inexécutée. + +--Ah! mon ami! s'écria Silvereal, moi qui doutais de vous! + +--Que voulez-vous dire? + +--Je croyais que le jeune homme vous avait été recommandé par la +duchesse de Torrès.... + +De Belen tressaillit à son tour. + +Il avait oublié ce détail. Il n'avait songé qu'à Mancal. Il était +cependant exact que Jacques s'était présenté, pour la première fois, +muni d'une lettre du Ténia. + +--Vous ne vous trompez pas, reprit-il lentement. C'est bien à la requête +de la duchesse que je l'avais reçu et que je lui avais promis ma +protection. + +--Vous voyez bien! fit Silvereal avec désespoir. Et moi qui croyais en +vous comme en mon meilleur ami. + +--Eh bien? + +--Mais ce jeune homme est l'amant de la duchesse, que j'aime et qui m'a +fermé sa porte! + +Il avait, en prononçant ces paroles, une mine si piteuse, que de Belen +ne put réprimer un éclat de rire. + +--Ah! il est bien en ce moment question d'amour et de passion +ridicule.... + +--Ridicule! Vous en parlez bien à votre aise. + +--Je vous dis qu'il s'agit de notre honneur, de notre fortune, qui sait? +de notre vie, peut-être! + +--Que m'importe! s'écria Silvereal, sans cette femme, fortune, +existence, je ne tiens plus à rien! + +--Passe pour vous. Mais moi, je tiens à tout. Raisonnons, et quittez ces +airs navrés, qui sont grotesques. Songeons à nous défendre, que diable! +et examinons le danger froidement et en hommes habitués au péril. + +--Je vous écoute, fit Silvereal, qui n'écoutait guère, absorbé qu'il +était dans ses pensées désespérées. + +--C'est évidemment à la prière de Mancal que la duchesse a remis cette +lettre à ce Jacques... Dites-moi, ce Mancal était son homme d'affaires, +n'est-il pas vrai? + +--Elle fait, en effet, quelques petites opérations de Bourse. + +--Donc, elle a confiance dans cet homme... et elle n'a pu lui refuser ce +léger service... Il lui aura présenté son protégé avec les formes +mielleuses dont il avait le secret, et la duchesse est si bonne.... + +--Oui, elle est bonne et belle, interrompit Silvereal. + +De Belen se contenta de hausser les épaules et continua: + +--Vous ne paraissez rien comprendre. Il est ridicule qu'un homme tel que +vous, qui êtes presque un vieillard.... + +Silvereal protesta d'un geste. + +--J'ai dit un vieillard, insista de Belen. Parbleu! il fait beau voir +qu'à votre âge, vous vous obstinez à roucouler comme un Roméo de vingt +ans... Cela est fini, mon cher. Nous aimons où et quand nous pouvons!... + +--Pardon! s'écria Silvereal, poussé à bout. N'êtes-vous pas amoureux +vous-même de Lucie de Favereye, une pure et chaste enfant qui pourrait +être votre fille?... + +De Belen pâlit. Le coup était direct. Mais, se mordant les lèvres, il +reprit avec sang-froid: + +--Tout d'abord, mon cher baron, remarquez qu'entre une chaste et pure +enfant comme Lucie, je répète vos expressions, et cet être vicieux, +corrompu, presque effrayant, qui s'appelle le Ténia et pour vous la +duchesse de Torrès, toute comparaison serait un crime!... + +--Belen! prenez garde! fit Silvereal, qui blêmissait. + +--Prendre garde? à quoi? à votre colère!... Laissez donc aux auteurs de +drame ces grands airs de bravache... nous sommes ici pour raisonner et +nous dire nos vérités... tant pis si elles nous froissent! Donc, s'il +vous plaît, étudions nettement, et une fois pour toutes, notre situation +respective. + +De Belen se plaça devant Silvereal, les bras croisés, la tête haute; +puis, d'une voix sèche, et en accentuant chaque parole avec la vibration +brutale d'un marteau qui tombe: + +--Nous sommes deux chevaliers d'industrie, disons le mot, deux voleurs; +vous, monsieur de Silvereal, descendant d'une des plus grandes familles +de France, vous vous êtes vautré dans toutes les fanges... Vous étiez +perdu, quand votre bonne étoile vous a conduit sur mes pas; j'ai reconnu +en vous l'étoffe d'un franc coquin... un peu mou, un peu flasque, mais +utilisable à l'occasion; je vous ai mis de moitié dans mes opérations! + +--Oh! de moitié! objecta Silvereal, que parut toucher ce seul point de +l'argumentation. + +--De moitié quant à votre valeur propre. Vous êtes un gredin, mais un +gredin lâche. Moi, j'ai le courage. Je suis lion et je prends la plus +grosse part, _quia nominor leo_. Ceci est indiscutable. Donc avec moi +vous avez volé, avec moi vous avez tué!... et quand je torturais au +Cambodge ce Français que Dieu damne! vous vous pâmiez comme une vieille +femme, mais vous ne songiez nullement à le défendre. + +--Oh! proféra longuement le digne baron en se cachant la tête entre les +deux mains. + +--Évanouissez-vous, si vous voulez. J'ai le temps d'attendre. Vous +revenez à vous?... tant mieux. Alors je continue. Muni de quelques +milliers de francs, vous êtes revenu en France; et grâce à votre nom, à +votre habileté, à l'absence de tout scrupule qui est votre point +caractéristique, vous avez su persuader à M. de Mauvillers que, s'il +vous donnait sa fille, vous le feriez nommer pair de France.... + +--J'en avais le pouvoir.... + +--Taisez-vous donc! vous mentez comme un arracheur de dents, soit dit +sans offenser votre purisme... Grâce à un laquais du ministère dont vous +aviez acheté la complicité, vous aviez appris la nomination prochaine +dudit Mauvillers,--encore un aimable bandit, entre nous, et digne d'être +votre beau-père,--vous êtes allé le trouver et vous lui avez dit: +Donnez-moi votre fille, et demain votre nomination sera au _Moniteur_... +Oh! il n'a pas hésité... Sa fille vous méprisait, comme tout le monde, +du reste... Elle en aimait un autre... il l'a menacée de sa malédiction, +et la pauvrette, qui croyait encore à la malédiction d'un père alors +même qu'il s'appelle M. de Mauvillers, dix fois renégat, contempteur de +toute probité, de toute justice, magistrat prévaricateur et +fonctionnaire concussionnaire, la pauvrette, dis-je, a obéi et vous a +épousé, vous! vous, mon complice, vous un assassin!... + +--Monsieur de Belen! mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi vous +évoquez ces souvenirs... exagérés.... + +--Exagérés, est un chef-d'oeuvre. Silvereal, vous étiez né pour le +parlementarisme. Pourquoi j'évoque ces souvenirs? mon Dieu, il est +utile, entre braves gens comme nous, de se rafraîchir de temps en temps +la mémoire. De plus, je reviens par un détour--un peu long, mais +nécessaire--au point principal de notre entretien, et je veux vous +prouver que si je suis un fou d'aimer Lucie de Favereye et de la vouloir +pour femme, vous êtes, vous, un imbécile d'offrir votre nom à la +duchesse de Torrès. + +Silvereal eut un beau mouvement de dignité: il se leva, se mit de trois +quarts comme l'immortel Crevel des _Parents pauvres_, et, posant sa main +sur la portion de gilet qui chez tout autre aurait pu recouvrir un +coeur: + +--Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de côté +toute personnalité à l'adresse de la duchesse. + +De Belen éclata de rire. + +--Très-beau! Vous êtes un type! Je continue. Et vous allez voir que je +vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez, +très-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de +Bordeaux, qui a floué les fonds de ses commettants et qui s'est embarqué +pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile +de vous faire connaître, puisque vous ne les savez pas et que votre +médiocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,--lui, +roturier,--duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer +d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la tête... C'est mon but, et +j'y touche. Or, je sais que je suis discuté par certaines +gens:--Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? Où sont ses +titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que +j'épouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de +Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et +dûment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus à contester son titre. +Est-ce votre avis? + +Silvereal se contenta d'incliner la tête. + +--Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime +le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des +effarouchements qui me séduisent... Passons!... tout cela vient +admirablement à l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage +d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'intérêt; +mais, sachez-le bien, l'intérêt prime l'amour... Je veux être le mari de +cette fille, et cela sera. + +--Mais je ne vous en empêche pas! s'exclama le baron d'une voix dolente. + +--C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse +devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se +retrouvera. J'ai exposé ma situation, je passe à la vôtre. + +--La mienne! + +--Vous, vous êtes un vrai Silvereal. Par vous-même, par votre femme, +vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous à larges battants... +Vous avez vos entrées à la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous +appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux +Corneille... vous aspirez à descendre. Vous voulez tuer votre femme pour +devenir l'époux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer à la +société... dont le nom est méprisé, que toute femme honnête refusera +d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez déchoir. Qui, +en cela, représente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez +franc et répondez. + +Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la tête, dit d'un +ton pleurard et grotesque: + +--Je l'aime!... + +--Eh bien! aimez-la! et donnez-moi la paix! Je vous parle de choses +graves: je vous dis que Mancal, un bandit, avait placé chez moi un +misérable dont le rôle était de m'épier, de me trahir, de me +dépouiller... qui sait? de m'assassiner, peut-être; et quand je vous +rappelle que ce Jacques de Cherlux a été introduit chez moi par le +Ténia, vous me répondez avec des larmes dans la voix: Elle est bonne et +belle!... Vous tombez en enfance!... + +--Mais enfin, cria Silvereal, vous avez admis vous-même qu'elle pouvait +avoir été trompée par ce Mancal.... + +De Belen s'approcha de Silvereal, et, lui plaçant les mains sur les +épaules, plongea ses yeux dans les siens: + +--Silvereal, mon ami, quelque chose me dit que vous jouez gros jeu... +Cette femme est plus forte que vous... elle vous raille et vous mettra à +la porte au premier jour. + +--Vous me torturez, fit piteusement Silvereal. + +--Cela m'est absolument égal. Je parle affaires. De deux choses l'une: +ou la duchesse a donné, sur la prière de Mancal, une lettre banale, et +dans ce cas, vous restez le futur de cette intéressante créature; ou, au +contraire, par une raison de haine contre moi, que je devine sans la +définir, elle a prêté les mains au piége qui m'était tendu. Voilà ce +qu'il convient de savoir, et sur l'heure.... + +--Oui! oui! vous avez raison! s'écria Silvereal. Ah! si elle m'a +trompé!... + +--Si elle vous a trompé, c'est vous qui lui demanderez pardon. Je vous +connais, donc n'insistons pas sur ce détail. Ce dont il s'agit est +infiniment plus important, et voilà ce que je vais faire: je vais faire +demander madame de Torrès.... + +--Vous! elle ne viendra pas! + +--Si fait, ou du moins si elle ne vient pas, c'est qu'elle se sent +inattaquable, ce que je ne suppose pas... Tenez, mon cher baron; je vous +fais un pari.... + +--Vous plaisantez toujours! + +--Point, jamais je n'ai été plus sérieux, car j'ai un pressentiment que +la partie engagée est des plus graves... Je répète donc que je vous fais +un pari... Je vais partir pour ma maison de Courbevoie... en même temps +que mon laquais va porter à la duchesse un billet qui l'invitera à venir +chez moi... là-bas.... + +--Elle refusera de s'y rendre.... + +--Nous verrons bien! Si je choisis Courbevoie, c'est parce qu'ici elle +serait trop en vue en se présentant à mon hôtel... cela serait +compromettant et nous perdrions du temps en pourparlers... Là-bas, elle +peut venir sans que nul le sache, et je suis sûr, mon cher baron, que +lorsque je la tiendrai en face de moi, il faudra bien qu'elle se +confesse.... + +Silvereal tressaillit. En vérité, de Belen parlait de la bien-aimée avec +une désinvolture insolente qui le navrait. + +--J'espère, dit-il les dents serrées, que vous vous souviendrez à quel +monde vous appartenez tous deux.... + +--Oh! elle me vaut... nous sommes de force! soyez tranquille. Mais, mon +cher Silvereal, supposez un instant--et cela sans vous enfoncer les +ongles dans la poitrine--que ledit Jacques de Cherlux soit son amant, +n'avez vous pas intérêt à le savoir?... + +Il avait touché le point sensible. + +--Agissez comme vous l'entendez. + +--Merci de l'autorisation, dont d'ailleurs je me serais absolument +passé. + +De Belen s'assit devant un petit bureau. + +--Écoutez, dit-il, j'écris. + +Et, en même temps que sa plume courait sur le papier, il disait à haute +voix: + +«Chère duchesse, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai dû chasser +comme un laquais le jeune et intéressant comte de Cherlux, que vous avez +eu l'obligeance de me présenter et qui est tout simplement un bandit de +la pire espèce. + +»Croyez que je n'ai pas pris cette grave résolution sans avoir mûrement +réfléchi au déplaisir qu'elle vous causerait. Et comme je ne désire rien +tant que de vous complaire en toutes choses, je suis prêt à vous donner +les explications que vous pourrez désirer, si vous me venez les demander +en ma petite maison de Courbevoie, rue du Bois. + +»Vous trouverez à la petite porte du parc un valet qui vous introduira, +sans que vous soyez vue. + +»Votre dévoué ami, + + »Duc de Belen.» + +--Mais... mais... mais... fit par trois fois Silvereal, que cette +rédaction éminemment cavalière blessait au plus vif de ses sentiments +intimes, on dirait, en vérité, que la duchesse de Torrès connaît la +petite porte du parc.... + +Le duc prit la lettre, et, caressant doucement la joue du baron avec le +papier satiné: + +--Vous serez toujours un grand enfant, dit-il. + +Il sonna. + +--Cette lettre à son adresse... immédiatement. Puis, qu'on attelle. + +--Vous sortez? demanda Silvereal. + +--N'avez-vous pas lu la teneur de ma lettre? + +--Vous allez à Courbevoie? + +--Attendre la charmante duchesse de Torrès. + +--Que prétendez-vous donc? + +Le visage de Belen reprit sa rigidité sérieuse. + +--J'entends confesser le Ténia... J'entends apprendre d'elle quelles +relations existaient entre elle et ce Mancal maudit... et enfin à quel +titre elle s'était faite la protectrice de ce Cherlux dont je me défie +autant et plus que vous.... + +--Ne pourrais-je assister à votre entretien? demanda timidement +Silvereal. + +A ce moment, on vint annoncer à de Belen que sa voiture l'attendait. + +De Belen regarda Silvereal en riant: + +--Vous n'y songez pas, mon cher maître, dit-il en prenant son chapeau; +si je vous permettais de prendre part à notre entrevue, vous troubleriez +la duchesse par vos regards passionnés... et je tiens au contraire à ce +qu'elle conserve tout son sang-froid!... + +Silvereal eut presque une velléité de révolte: + +--Et cependant... si ce tête-à-tête me déplaisait.... + +De Belen, qui était déjà auprès de la porte, revint vivement vers lui et +lui saisissant le poignet: + +--Écoutez-moi bien, ajouta-t-il. De deux choses l'une: ou la duchesse +est une amie, et en ce cas, je m'engage à plaider votre cause... ou bien +elle est complice de ce Mancal dans quelque ténébreuse machination... et +alors notre tête, vous entendez, notre tête, est en jeu! Si cela est, +cette femme est condamnée... et vous savez, vous mieux que personne, que +je n'ai jamais menacé en vain, et que je brise tout obstacle qui se +dresse devant moi!... + +De Belen s'était étudié à se faire, pour le monde, une tête placide, +plus finaude que méchante, et il est juste de dire qu'il y avait +parfaitement réussi, grâce à la coupe de son visage, large du bas, et à +ses favoris, taillés à la Louis-Philippe, qui lui donnaient une +physionomie des plus rassurantes. + +Mais en ce moment, alors qu'il proférait ces menaces, il semblait qu'il +s'opérât sur ses traits une métamorphose subite: le teint se faisait +livide, les yeux brillants, la lèvre contractée. + +Silvereal reconnut son ancien complice, tel qu'il l'avait vu naguère +torturant un malheureux vieillard pour lui arracher son secret, et il se +tut, frissonnant malgré lui. + +--Patience donc, reprit de Belen. Avant ce soir, vous saurez la vérité +sur tout cet imbroglio. + +Lui parti, Silvereal resta quelque temps immobile, pensif; puis il se +décida à sortir à son tour en murmurant: + +--Il faut en finir... il faut que la duchesse soit ma femme.... + +Et disant cela, il songeait à Mathilde et aux derniers conseils du vieux +Blasias. + +Mais comment attirer la baronne dans un piége avec Armand de Bernaye? +Laissons Silvereal à ses réflexions, et venons auprès de la duchesse de +Torrès, à l'heure où lui parvenait l'étrange lettre du duc de Belen. + +Elle était seule, rêveuse. + +Depuis la scène terrible dans laquelle Silvereal avait avoué le crime +commis par lui de complicité avec de Belen, il semblait qu'une +transformation inconsciente se fît dans l'âme de cette femme. + +Ses pensées n'avaient plus leur lucidité cruelle. Ses ambitions étaient +oubliées, et alors même qu'enfermée dans le boudoir des diamants, elle +égrenait entre ses doigts les pierres étincelantes, son regard n'avait +plus cet éclat fauve qui semblait un rayonnement d'or. + +Elle se prenait à frissonner, sans savoir pourquoi. La mort de Mancal +l'avait épouvantée. Et quelque soulagement qu'elle éprouvât à la +disparition de son complice, cependant une voix sourde lui criait que le +crime triomphant a ses revers et ses catastrophes; elle pensait à cet +homme qu'elle avait vu naguère encore si fort, si sûr de lui-même, +bronzé d'énergie et de cynisme... et devant son imagination passait le +cadavre que l'eau emportait impuissant, livide, jouet du flot qui +l'entraînait.... + +Alors s'imposait à elle une terreur vague. Elle regardait autour d'elle, +comme si un ennemi inconnu, un vengeur peut-être, allait surgir pour la +saisir, pour la punir à son tour... et elle cachait son visage entre ses +mains, pour écarter la vision sinistre.... + +Puis elle se souvenait de celui qu'elle avait à peine entrevu... Jacques +de Cherlux. Et c'était comme un rayon de lumière dans des ténèbres +sombres.... + +Ce qui l'avait frappée en lui, c'était ce regard clair, brillant +d'honnêteté et de franchise, ces yeux étincelants d'admiration naïve et +de passion inassouvie, derrière lesquels elle avait deviné une âme. Elle +avait ri d'abord. L'admirer, qu'était-ce donc que cela? N'était-elle +point blasée sur les hommages? L'amour! elle l'avait toujours raillé. + +Quand Martial, désespéré, se tordait à ses pieds en demandant grâce, +quand il lui sacrifiait sa vie, son honneur, sa mère, elle avait aux +lèvres un rictus railleur et lui répondait ce mot atroce que Martial +n'avait pas oublié: + +--Tu es si lâche que parfois je crois t'aimer! + +Quand sir Lionel, brisé, atterré, après avoir tout employé pour la +dompter, colère et menace, prières et brutalités, lui criait: + +--Je me tuerai! + +Elle souriait encore, d'un air de défi. + +Ç'avait été une scène atroce. + +Le dernier soir, sir Lionel était venu auprès d'elle. Il était pâle +comme un cadavre. + +--Écoutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir à me torturer... +que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais +vous êtes de ces êtres effrayants qui se complaisent à la souffrance des +autres!... Vous êtes la Locuste qui torturait des esclaves par le +poison, étudiant curieusement sur leur face convulsée les affres de +l'agonie... Êtes-vous une femme? êtes-vous un démon?... De quelle fange +sanglante avez-vous été pétrie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai été +lâche... et je le suis encore... Moi qui ai affronté tous les périls, +raillé tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis +cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le +bien, du fond de mon âme et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour +viendra où, pleurant et enfonçant vos ongles dans votre poitrine... vous +vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous +parle en ce moment surgira de ma tombe mal fermée et vous criera: Soyez +maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous +enfermer dans votre égoïsme dédaigneux, mais toujours la voix sinistre +vous poursuivra et répétera: Soyez maudite!... + +Elle l'avait interrompu par un éclat de rire en disant: + +--Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinquième acte!... + +Mais elle n'avait pas achevé... une détonation avait retenti, et sir +Lionel Storigan, le crâne brisé, était tombé à ses pieds, tandis qu'un +flot de sang inondait sa robe.... + +Elle s'était dressée, pâle. Puis, comme ses gens accouraient au bruit, +elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots: + +--Faites transporter sir Lionel chez lui! + +Et elle était rentrée dans son boudoir.... + +Maintenant tout cela lui revenait en mémoire. Il lui semblait que cette +voix murmurait encore sa malédiction terrible.... + +--Je suis folle! murmura-t-elle tout à coup en rejetant en arrière son +admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe +le passé? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir +m'appartient. + +Un laquais frappa à la porte et lui présenta sur un plateau de vermeil +la lettre du duc de Belen. + +Elle la prit insoucieusement et la jeta sur un guéridon. Elle la lirait +plus tard. Mais voici que, regardant l'enveloppe, elle reconnut +l'écriture du duc. Elle avait à peine entendu ce que lui avait dit le +laquais tout à l'heure. + +Le duc de Belen!... ah! celui-là aussi l'avait aimée. Seulement, c'était +un esprit froid et positif. Il avait rapidement compris que le Ténia ne +lâchait plus la proie qu'on lui abandonnait, et un jour il avait dit à +la duchesse: + +--Je ne veux pas être votre amant!... Je serai votre ami! + +Elle l'avait admiré pour cette force qui n'était, en somme, que de +l'habileté raisonnée. + +D'ailleurs, elle se souciait peu de lui. + +Pourquoi lui écrivait-il? + +Tout à coup un nom monta à ses lèvres: Jacques! + +Et, d'une main fébrile, elle déchira l'enveloppe. Elle lut les lignes +tracées et poussa un cri terrible. + +C'était comme une révélation. A l'annonce du malheur qui frappait +Jacques, une sorte de déchirement se faisait en elle. Chassé! il l'avait +chassé! Lui, ce misérable! cet assassin! il s'était arrogé sur un autre +le droit de haute justice! et sur qui? sur le seul homme qu'elle, +Isabelle la courtisane, eût regardé avec une émotion involontaire! + +--Ah! tu as chassé Jacques! cria-t-elle. Eh bien! à nous deux, monsieur +de Belen! + +Et quelques instants après, sans qu'elle eût hésité, sa voiture +l'entraînait sur la route de Courbevoie. + +La maison habitée par de Belen était en réalité un hôtel ou plutôt une +sorte de château. Le parc s'étendait autour du bâtiment et se +prolongeait jusqu'à la Seine. + +La petite porte à laquelle sa lettre faisait allusion et qui était +réservée aux visites intimes, donnait accès dans une serre d'hiver, tout +encombrée d'arbustes exotiques. + +Là, le duc se promenait avec agitation, l'oeil fixé sur cette porte qui +ne s'ouvrait pas. La courtisane aurait-elle donc refusé de venir? +Était-il vrai qu'elle ne portât aucun intérêt à ce Jacques et qu'elle +n'eût été aux mains de Mancal qu'un instrument inconscient? Sans cesse +il se rapprochait de cette porte, tendant l'oreille pour saisir le bruit +de la voiture qu'il attendait. + +--Madame la duchesse de Torrès attend monsieur le duc au salon, dit une +voix. + +De Belen se retourna surpris. + +C'était un valet qui avait parlé. + +--C'est bien, je me rends auprès d'elle, dit-il brusquement. + +Mais, en suivant les galeries vitrées qui, par une route couverte et +ininterrompue, conduisaient jusqu'aux appartements, de Belen +réfléchissait. C'était la première fois que la duchesse entrait ainsi +chez lui, au grand jour, sans se cacher, passant devant ses gens. + +Ceci avait un vague parfum de défi. + +Quand il entra dans le salon, la duchesse, vêtue simplement, était +debout, le visage couvert d'un voile. + +Il s'approcha et la salua. + +Elle releva son voile et il reconnut alors qu'elle était d'une pâleur +livide: ses grands yeux brillaient d'un reflet métallique. + +--Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai demandé de +venir ici. + +Elle avait aux lèvres une crispation ironique qui le troublait. + +--Trêve de politesse! fit-elle à son tour. Vous m'avez appelée. Je suis +venue, et me voici prête à vous entendre. Seulement je vous prierai +d'être bref, j'ai peu de temps à vous donner. + +Sans répondre immédiatement, il la regarda. + +Elle avait bien l'attitude d'un adversaire préparé pour la lutte. + +D'un geste, il l'invita à s'asseoir et il prit lui-même un siége. + +--Madame la duchesse, reprit-il, je devine à vos regards que vous êtes +irritée contre moi.... + +Il attendit une protestation polie. Elle resta immobile. Elle attendait, +comme ces habiles bretteurs qui laissent l'attaque à l'ennemi jusqu'à ce +qu'il se découvre. + +Il dut parler: + +--En vous écrivant, dit-il, j'ai obéi à un mouvement de colère qui +peut-être m'a entraîné plus loin que je ne l'aurais voulu... mais il est +dans la vie des circonstances où l'homme le plus calme n'est pas maître +de lui. J'ai été indignement trompé. J'irai plus loin. Vous avez été +vous-même victime d'une odieuse machination, et, sans le savoir, vous +avez accueilli, patronné, introduit chez moi un homme qui n'est, en +réalité, que le complice d'un bandit. + +Elle appuya son coude sur le sofa, soutenant son menton de sa main +finement gantée et considérant toujours de Belen avec une attention +soutenue. + +Ce sang-froid commençait à irriter le duc: + +--Je veux parler, dit-il d'une voix qui tremblait un peu sous l'action +d'une agitation intérieure, de celui qu'on appelle le comte Jacques de +Cherlux et de son protecteur et ami, M. Mancal... Mais en vérité, +madame, fit-il tout à coup avec un geste emporté, il semblerait que vous +ne me comprenez pas... Oui ou non, est-ce sur une lettre de vous que +j'ai reçu chez moi M. Jacques de Cherlux? Oui ou non, avez-vous engagé +jusqu'à un certain point votre responsabilité?... Voilà ce que je vous +demande... avec calme, avec politesse... et je m'étonne que jusqu'ici +vous n'ayez pas daigné répondre, fût-ce par un seul mot, aux paroles +conciliantes que je vous ai adressées.... + +--Je suis venue, dit la duchesse froidement et sans quitter son attitude +dédaigneuse, donc je suis prête à subir l'interrogatoire qu'il vous +plaira m'adresser.... + +--Un interrogatoire?... non, certes. + +--Je pensais que vous vous érigiez en magistrat, dit-elle encore avec un +sourire. Le cas serait original... et d'autant plus intéressant. + +De Belen ne comprit pas l'ironie contenue dans ces dernières paroles, +et, tout entier à ses pensées, il continua: + +--Ne jouons pas sur les mots. Vous n'êtes pas mon ennemie; quant à moi, +vous savez quels furent autrefois les sentiments que vous m'avez +inspirés, et il ne m'a fallu rien moins qu'un violent effort de volonté +pour résister à l'influence que vous preniez sur moi; donc, aucun de +nous ne peut avoir l'intention de nuire à l'autre. Soyez donc assez +bonne pour me répondre franchement. + +Elle inclina la tête en signe d'assentiment. + +--Vous connaissez Mancal depuis longtemps? + +--Depuis que tous ceux qui composent votre honorable société l'ont admis +dans une sorte d'intimité. Il m'a été présenté par un de vos amis, ou +plutôt de vos associés, le banquier Colombet. + +--Il était votre agent d'affaires? + +--Vous l'avez dit. + +--Ne prenez pas ma question en mauvaise part: il ne vous a jamais +proposé de vous associer à quelque opération particulière, dirigée +contre moi, contre mon crédit? + +Un éclair rapide passa dans les yeux du Ténia. + +--Non, fit-elle. + +--C'est étrange, reprit de Belen. Et pourtant il est certain--et j'ai +pour en être convaincu les raisons les plus graves--il est certain, +dis-je, que ce Mancal est ou était mon ennemi. + +--Ceci est une appréciation dont il m'est impossible de reconnaître ou +de nier l'exactitude. + +--Vous me le jurez! + +--Est-ce que nous jurons, entre nous? Quand même nous mentons, ne +sommes-nous pas prêts à prêter tout serment qui nous est utile? J'en +appelle à vous, monsieur le duc de Belen! + +Elle ripostait avec une netteté dont le duc se sentait troublé. + +--Mais ce Jacques, s'écria-t-il, ce vagabond! + +--Mancal, qui m'a rendu quelques services, en a réclamé un de moi à son +tour; il voulait une lettre de recommandation pour son protégé. Pourquoi +la lui aurais-je refusée? + +--Certes, et pourtant cet homme, ce prétendu comte de Cherlux, est un +bandit! + +--Pourquoi paraissez-vous douter de la réalité de son titre? ne vous +a-t-il pas fait connaître son histoire? + +--Oui, ce roman ridicule, où tout doit être mensonge et fausseté! + +--N'avez-vous pas eu entre les mains les pièces qui établissent ses +droits? + +--Ces pièces peuvent être fausses.... + +--Oh! monsieur de Belen, croyez-vous donc qu'il y ait réellement des +faussaires?... Vous me paraissez peu porté à l'indulgence pour la nature +humaine. + +De Belen frappa du pied avec colère: + +--Allons! fit-il, Silvereal ne s'était pas trompé. + +La duchesse le regarda avec surprise. + +--A quel titre l'honorable baron intervient-il en tout ceci? + +--Il m'a dit que ce Jacques était votre amant! fit-il brutalement. + +Elle se leva droite, frémissante, plus pâle encore. + +--Et quand cela serait, ne suis-je pas libre? + +--Libre?... certes, libre de vous perdre à jamais, en étant la maîtresse +d'un criminel. + +--Qui vous donne le droit d'accuser ce jeune homme? + +--Qui vous donne le droit de le défendre? + +Il y eut un silence. Les armes étaient engagées. + +De Belen prit dans sa poche la lettre de Mancal, et la présentant à la +duchesse: + +--Lisez, lui dit-il. + +Elle obéit. + +On se souvient des termes de cette lettre dont chacun était habilement +calculé. + +«Mon cher Cherlux, disait Mancal, n'oubliez pas mes recommandations. Je +pars pour quelques jours. _Nos affaires_ exigent cette disparition +momentanée... _Empaumez_ bien le Belen. Le jour venu, nous saurons bien +fourrer le nez dans ses petites opérations... Le sac est bon, nous le +viderons...» + +Lisant ces lignes odieuses, la duchesse réfléchissait. Et alors elle se +rappelait aussi les paroles proférées par Mancal, alors qu'il lui +proposait de s'associer à lui dans une oeuvre de mystérieuse vengeance. + +«Je poursuis une oeuvre de haine, avait-il dit. Je veux que cet homme +vous aime et que vous le haïssiez comme moi.» + +Ainsi, ce plan qu'elle ne connaissait pas et auquel elle s'était prêtée +tout d'abord recevait déjà un commencement d'exécution. Elle comprenait +quel sens infâme se cachait sous la lettre de Mancal; elle devinait que +le seul but du bandit était de dénoncer faussement Jacques, de le +compromettre, de le perdre. + +Elle eut froid au coeur, en même temps que tout son sang affluait à son +cerveau. + +Ainsi c'était bien vrai. Jacques allait être saisi par l'engrenage +menaçant. Jacques!... perdu!... et par elle!... + +Dans cette nature glacée par la corruption, c'était le réveil d'un feu +mal éteint... c'était une explosion passionnée dont elle n'était plus +maîtresse.... + +Et tandis que son front brûlait, tandis que son sang courait dans ses +veines comme un métal en fusion, elle fit appel à ce sang-froid qui +jusque-là avait été dans les choses du mal son arme la plus terrible, et +elle reprit, sans que sa voix tremblât, cachant la flamme de son regard +sous ses longs cils baissés: + +--Qu'avez-vous fait? + +--Ce que j'ai fait! J'ai prouvé à ce misérable que je n'étais pas +l'adversaire ridicule dont il croyait avoir si bon marché... Je lui ai +craché son infamie à la face... et je l'ai chassé.... + +--Vous l'avez chassé? fit lentement la duchesse. + +--Et ce soir tout Paris saura ce qu'était M. de Cherlux, un aventurier, +qui doit être replongé dans la fange d'où il avait osé sortir. Ah! ce +Mancal a disparut!... d'autres disent qu'il est mort! Peu m'importe! +S'il est vivant, je le défie... comme je méprise ce Jacques... Mais une +dernière fois, duchesse, dites-moi, en me regardant en face, si vous +aimez cet homme... Si vous êtes sa complice, à lui comme à ce Mancal... +si, enfin, vous êtes mon ennemie! Et ceci posé, je jure Dieu que je vous +briserai tous, eux et vous, madame la duchesse de Torrès.... + +Elle fit un pas vers lui: + +--Monsieur de Belen, dit-elle de sa voix qui résonnait sourdement, vous +avez tort de menacer... Je vous ai écouté, écoutez-moi à mon tour... +Non, je n'ai pas prêté les mains à je ne sais quelle machination que je +devine sans la comprendre... Non, je n'étais pas votre ennemie... Mais +je vous défends... je vous défends, entendez-vous? de toucher à M. +Jacques de Cherlux.... + +--Vous l'aimez? + +--Oui. + +--Vous! Ah! la chose est follement plaisante! + +Et de Belen laissa échapper un éclat de rire faux. + +--Après tout! continua-t-il, cela est mieux ainsi! Tous vos amants +meurent par le crime ou le suicide! Vous le tuerez, et justice sera +faite.... + +La main de la duchesse se posa sur son bras, et dans ces doigts frêles, +il sentit une force surhumaine. + +--Justice sera faite! Oui, il le faut, lui dit-elle. Si vous tentez de +perdre Jacques... Jacques, que j'aime... eh bien! monsieur le duc de +Belen, il est des cadavres qui se lèveront de leurs tombes pour vous +punir... Celui de l'homme que vous avez assassiné... jadis... dans +l'Inde! celui de l'enfant que vous avez jeté dans un gouffre! celui du +vieillard que vous avez torturé pour lui arracher un secret.... + +De Belen bondit dans un accès de rage folle. + +--Misérable! fit-il. + +Il y avait là, suspendue à la muraille, une magnifique panoplie. + +Il saisit un poignard et courut à la duchesse. + +Mais, d'un mouvement plus rapide, elle s'était élancée vers la porte et +avait crié: + +--Faites avancer ma voiture! + +Les valets s'étaient approchés. + +De Belen laissa échapper l'arme, qui tomba sur le tapis. + +--Au revoir, monsieur le duc, dit la duchesse, et souvenez-vous.... + +Et tandis que sa voiture l'entraînait sur la route de Paris, elle vit, +errant à travers le bois, une ombre qui se cachait. Un pressentiment +sinistre lui serra le coeur. + +On sait le reste. Elle était arrivée à temps.... + +Jacques était sauvé! Jacques lui appartenait! + + + + +VI + +LA RIVIÈRE MORTE + + +La nuit était épaisse. + +Des rafales de vent couraient sur Paris, mêlant leur voix sinistre au +murmure sourd qui monte, dans les ténèbres, de la grande ville endormie. + +Minuit venait de sonner. + +Il est--aujourd'hui encore--sur la rive gauche de la Seine, au delà de +la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Geneviève, un lieu étrange, +sauvage, qui ressemble à ces vastes espaces de l'Asie, que l'imagination +de nos ancêtres croyait avoir été désolés par quelque cataclysme +vengeur, à ces terres maudites sur lesquelles se serait abattu, au jour +de la colère divine, le feu du ciel irrité. + +Qu'on ne prenne pas ces quelques lignes pour une de ces hyperboles +familières au romancier; les faits qui se dérouleront dans les chapitres +qui suivent ont pour théâtre des lieux inconnus des Parisiens, trop +affairés ou trop insouciants pour quitter le centre de leurs +occupations. + +A l'époque où se déroule le drame que nous racontons, Paris était encore +enserré dans une ceinture de murs noirâtres, coupés par les barrières +monumentales dont quelques spécimens sont encore debout--aux docks de la +Villette ou à la barrière d'Italie. La ville étouffait sous la pression +de ce carcan, et cependant à peine osait-on franchir ces portes +s'ouvrant sur la banlieue dont le renom avait un caractère effrayant, +comme tout ce qui est inconnu. Au delà des quelques guinguettes, des +restaurants à bon marché qui venaient s'établir aux dernières limites de +l'octroi, ce n'étaient plus--surtout sur la rive gauche--que masures, +ruelles boueuses, cités de misère et de crime. La banlieue était un +refuge, nous allions dire un lieu d'asile. + +L'action de la police y était difficile, la surveillance presque +nulle.... + +La Butte-aux-Cailles--notamment--était le repaire de milliers +d'individus chassés de la vie sociale, se cachant comme des fauves, sans +cesse guettant l'occasion de se jeter sur la ville, qui excitait +d'autant plus leur envie criminelle qu'ils en étaient plus éloignés. + +Cette Butte-aux-Cailles existe encore--assainie relativement, il est +vrai--mais toujours étrange. La colline monte avec une pente rapide, +puis tout à coup elle tombe presque à pic, et, du sommet du monticule, à +l'extrémité des dernières ruelles qui serpentent jusqu'à la cime, on +voit se déroulant une vaste plaine sans végétation, sans maisons, sur +laquelle quelques baraques délabrées font à peine une tache sombre.... + +Plus loin encore. Descendons. + +Le sol de la plaine est creusé de cloaques, crevassé de fondrières dans +lesquelles dort une eau bourbeuse et corrompue. Une odeur âcre vous +saisit, c'est comme un étourdissement. De ces sentines infectes s'élève +un brouillard jaunâtre dans lequel tourbillonnent des milliers +d'insectes immondes.... + +Plus loin encore, le premier bras de la Bièvre, qui roule son eau brune +et glauque. Quelques bâtiments se dressent sur la rive sèche: hangars à +poutres mal équarries, auvents soutenus sur des montants taillés à coups +de hache et qui semblent les membres de quelque animal singulier; +tanneries, teintureries, lavoirs, largement espacés et qui semblent +moisis comme s'ils étaient inexploités, tandis qu'au lointain se profile +la silhouette de Bicêtre. + +Puis, sur l'autre bord, la plaine recommence, irrégulière, brutale dans +ses accidents. Ici, c'est une sorte d'îlot. Car la Bièvre s'est divisée +en deux bras. Le sol est encore plus aride, plus triste! Enfin, nous +voici à ce second ruisseau formé par la Bièvre. Qui lui a donné ce nom +effrayant: la Rivière morte? + +Jamais appellation sinistre ne fut mieux justifiée. On y respire comme +une odeur cadavérique. C'est silencieux et morne. Plus de fabriques. Il +y a paralysie de la nature et de l'homme. Regardant la Rivière morte, on +croirait qu'elle ne coule pas; elle a des reflets d'acier et semble une +de ces plaques métalliques sur lesquelles le feu a laissé la trace de +ses morsures. + +Cette nuit-là--nous l'avons dit--le temps était sec. Un vent aride +pompait les dernières humidités du sol. Le ciel, chargé de nuages, ne +laissait pas filtrer un seul rayon de lumière. + +Sur les bords de la Rivière morte, il y eut jadis des tanneries; mais +les bâtiments ont disparu. Seules, quelques fosses subsistent, comblées +peu à peu par les détritus de toutes sortes dont les déchargeurs +viennent remplir les excavations du sol. + +Dans une de ces fosses, transformée en terrier humain, trois hommes +étaient réunis, accroupis sur un monceau de débris animaux ou végétaux, +et éclairés faiblement par une lanterne qui jette un reflet jaunâtre. + +Ces hommes, nous les connaissons. + +L'un était grand, fort, aux formes athlétiques: c'était Diouloufait, +l'ancien compagnon, le complice de Biscarre, l'évadé de Toulon. Les deux +autres ont déjà paru au cabaret de l'_Ours vert_, dans cette matinée où +Jacques, ivre de liqueurs, se croyait le jouet d'un songe. + +C'est Bibet, dit la Curée, et Truard. + +--Ça ne peut durer, dit tout à coup Bibet. Et pour moi, j'aimerais mieux +moisir au bagne que de crever de faim ici.... + +--C'est vrai qu'il fait faim, dit Truard. + +--Eh bien! et toi, la Baleine, fit Bibet, tu ne dis rien, est-ce que tu +rigoles, toi? + +Diouloufait ne répondit pas tout d'abord. A demi étendu, il soutenait +sur ses deux mains sa tête énorme et paraissait insensible à tout ce qui +se passait autour de lui. + +--Eh! laisse-le donc! dit Truard en poussant Bibet du coude; tu sais +bien qu'il est à moitié idiot.... + +--Ça c'est vrai!... Une fêlure soignée!... + +--Et ça parce que la Brûleuse a passé l'arme à gauche. + +--Brûleuse, brûlée... ça devait finir comme ça. + +Diouloufait leva la tête. Évidemment le nom de la Brûleuse avait frappé +son oreille. + +De sa tête énorme sortaient deux gros yeux à fleur de tête, mais ces +yeux étaient ternes comme ceux d'un cadavre. + +Il regarda les deux hommes, ses lèvres s'agitèrent comme s'il voulait +parler, puis sa tête retomba et il reprit son immobilité. + +--Avec ça que c'était un joli morceau! fit Bibet à voix basse. + +--Écoute! vaut mieux ne pas en parler, reprit Truard. Puisqu'il y +tenait, c't homme, c'est son affaire. Et puis, tu sais, on dit un tas de +drôles de choses. + +--Sur quoi? + +--Sur sa mort.... + +--Elle était soûle... Elle s'a brûlée sans le vouloir.... + +--Possible oui... possible non.... + +--Tu crois donc aux histoires de revenants?... + +--J'en sais rien... Pas moins vrai qu'avant de passer tout à fait elle a +fait venir le commissaire et lui a dit que c'était Biscarre qui l'avait +tuée.... + +--D'abord c'était pas propre... puisque c'était manger le morceau... +Ensuite, elle mentait comme une gueuse qu'elle était... puisque Biscarre +est mort.... + +--Mort! Tu crois ça, toi?... + +--Dame! tous les Loups le disent... sans ça, est-ce qu'il nous +laisserait comme ça dans la mélasse?... + +--Oh! ça ne prouve rien!... Tu sais bien que Biscarre, au fond, se +fichait de nous comme pas un.... + +--Pas moins vrai qu'il a bu un coup dans la Seine et qu'il en a crevé. + +Truard se pencha vers son digne compagnon. + +--Eh bien! veux-tu que je te dise?... + +--Quoi? + +--Sais-tu pourquoi Dioulou à l'air abruti comme ça? + +--Oui... parce que la Brûleuse.... + +--Prononce donc pas ce nom-là, il l'entend toujours, la vieille +drogue... mais moi je te dis que c'est pas seulement la mort de cette +carogne qui embête Dioulou. + +--Quoi donc, alors? + +--C'est qu'il sait très-bien que Biscarre est vivant... qu'il sait aussi +que c'est lui qui a tué sa femme... et qu'il rumine une vengeance. + +--T'es fou! Il sait peut-être bien aussi où est le Bisco? + +--Si je te disais que je le crois. + +--C'est pas possible! + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il lui aurait demandé de nous tirer d'ici. + +Truard ne parut pas convaincu. Il secoua la tête d'un air de doute. + +--T'en reviens toujours à ton idée... comme si le Bisco n'était pas _ad +patres_. + +--En as-tu une preuve? + +--Eh! oui, que je te dis. Voyons, le Bisco était-il, oui ou non, le roi +des Loups?... + +--Ça, c'est sûr... et un vrai malin. + +--Eh bien! voilà les Loups traqués par la rousse comme des bêtes... La +rue de Jérusalem a mis tous ses chiens sur pattes... et on nous aboie +après que c'en est répugnant... Pourquoi sommes-nous ici, dans un trou, +sans manger, sans boire... que nous serons peut-être crevés demain?... +c'est parce que le Bisco est mort... Sans ça, il nous aurait sortis de +là.... + +--A moins qu'il ne soit pas fâché d'être débarrassé de nous. + +--Oh! si je le croyais!... fit Truard en brandissant dans le vide son +poing fermé. + +--Quoi que tu ferais?... + +--J'irais trouver les _roussins_ moi-même, et je leur z'y dirais: Je +vais chercher avec vous... Je connais les trous où il se terre, et ce +serait bien le diable si je ne fichais pas la griffe dessus. + +Truard avait prononcé ces dernières paroles à voix haute. + +Encore une fois Dioulou releva la tête, et dans ses yeux mornes passa +comme la lueur d'un éclair. + +--Le Bisco est mort, dit-il d'une voix sourde. + +--Tu crois ça, vieille bête? fit Bibet exaspéré.... + +Dioulou ne répondit pas à l'injure et répéta: + +--Le Bisco est mort! + +--Tenez! s'écria Bibet, voulez-vous que je vous dise, vous êtes tous un +tas de poules mouillées. J'en ai assez, moi, de me ronger le corps et +l'âme et de ne rien avoir à me ficher sous la dent... Si vous êtes des +hommes, des vrais Loups comme autrefois... je dis que nous pourrions +sortir d'ici... et trouver quelque chose à _croquer_.... + +--Mais tu sais bien, s'écria Truard, que la rousse rôde par ici... +puisque c'est pour ça que Maloigne fait sentinelle. + +--Et il n'a rien vu?... + +Bibet frappa sur l'épaule de Dioulou. + +--Toi! mon vieux, t'as de la poigne! t'as du chien... tu veux manger, +pas vrai? Viens avec moi... Nous irons nous poster sur la route... en +face la barrière. Voilà l'heure où il va passer des maraîchers, un tas +de feignants qui viennent gruger le pauvre monde à Paris... ils viennent +vendre... ils viennent acheter... ils ont tous une sacoche plus ou moins +lourde... mais à c't' heure-ci faut pas être regardant... nous en +pigerons un... et bing! pendant que tu le tiendras, je lui enverrai un +joli coup de surin dans le dos... et en avant la noce! Ça te va-t-il? + +--Non, fit Dioulou. + +Bibet laissa échapper un juron énergique. + +Et sans doute il allait chercher dans son honnête conscience de nouveaux +arguments pour ébranler la résistance de Dioulou, quand tout à coup, à +travers le sifflement du vent, un bruit rauque, semblable au hurlement +d'un hibou, parvint jusqu'à la fosse. + +Truard et Bibet se dressèrent. + +--As-tu entendu? fit Truard. + +--Parbleu! + +--C'est Maloigne qui avertit. + +--Alors il y a quelque chose.... + +--Faut détaler.... + +--Oui, mais de quel côté?... + +Le même bruit se renouvela cette fois plus rapproché et modulé avec une +sorte de précipitation grandissante. + +--Ça chauffe! fit Bibet, tendant l'oreille. + +A ce moment, sur le bord de la fosse, une ombre se pencha, écartant +vivement les maigres broussailles qui obstruaient l'entrée. + +--Hé! les Loups! cria une voix. + +--Quoi? + +--Nous sommes pigés!... la rousse fait des battues avec de la troupe... +ou nous cerne.... + +--N... de D..., hurla Bibet, ça va chauffer!... + +--Haut les _surins_! cria Truard en brandissant un énorme couteau.... + +--Et par où faut-il se cavaler?... + +--J'en sais rien! fit Maloigne. On se rapproche un peu de partout.... + +--Si on restait dans le trou?... + +--Pas possible! on en a déjà fouillé une flotte. + +--Alors... dehors, firent les deux hommes. + +Et d'un bond, s'accrochant au rebord de la fosse, ils se trouvèrent sur +le sol. C'étaient d'épouvantables bandits, couverte de haillons, hâves +de faim et de rage... véritables types de Loups forcés dans leur dernier +repaire.... + +Ils prêtèrent l'oreille. + +On n'entendait rien que le vent, passant avec sa monotonie sinistre à +travers ces désolations désertes. + +--Tu t'es fichu dedans, fit Bibet. + +--Ouiche! écoute encore. + +Nouveau silence. Cette fois il n'y avait plus à douter. Sur divers +points de la plaine, on percevait le retentissement sourd de pas qui +s'approchaient. + +--Ça y est! fit Truard. C'est la fin des fins. + +--Pas vrai! j'en découdrai quelques-uns avant d'y passer. + +--Le mieux, dit Maloigne, c'est de nous tirer les pattes chacun de notre +côté. Celui qui sera pris, tant pis pour lui!... Bien entendu qu'il ne +vendra pas les camaros. + +--Parbleu! c'te bêtise!... Loups... pas renards! + +--Eh bien! bonne chance, les vieux, et jouons des guiboles! + +Maloigne disparut en courant si légèrement qu'on n'entendait pas le +bruit de ses pas. + +--Qué qu' t'en dis? fit Bibet. + +--Filons.... + +--Ensemble?... + +--Ça vaut mieux.... + +--Oui, mais l'autre?... + +--La Baleine? Cré nom! il sera pincé! + +--Au fond, qué qu'ça fait? + +--Ça fait... qu'il nous dénoncera! + +--Tu crois?... + +--J'en ai le trac.... + +--Alors faut l'emmener.... + +--Oui, s'il veut.... + +--Essayons. + +Les deux hommes revinrent à la fosse. Ceux qui avaient organisé la +battue parcouraient la plaine en suivant un plan méthodique, resserrant +sans cesse l'espace laissé aux fugitifs... on avait encore le temps.... + +Bibet se mit à plat ventre. + +--Hé! Dioulou! + +Pas de réponse. + +--Dioulou! mon vieux! faut jouer des guiboles! V'là la rousse! + +Une sorte de grognement sourd sortit de la fosse. + +--Tu souffles, vieille baleine! mais ça ne suffit pas; tu vas te faire +harponner.... + +--La Curée, fit Truard en saisissant Bibet par le bras, assez comme ça, +écoute. + +Le bruit des pas et le murmure des voix se rapprochaient de plus en +plus, et cependant l'obscurité était telle qu'il était impossible de +distinguer les formes humaines. + +Bibet eut un dernier élan de pitié. + +Il se laissa glisser dans la fosse. Dioulou était toujours dans la même +position. Bibet lui mit la main sur l'épaule et dit rapidement: + +--Dioulou! je te dis que v'là la rousse... tu seras pris si tu ne te +sauves pas.... + +--Ah! fit Dioulou simplement en relevant la tête. + +--Et si tu es pigé! qu'est-ce qui vengera la Brûleuse? + +--La Brûleuse? + +Dioulou, d'un bond, s'était mis sur ses pieds. + +--Allons! haut! et plus vite que ça! acheva Bibet. Maintenant te v'là +averti. Tire-toi de là. Bonsoir! + +Et, s'élançant au dehors, il rejoignit Truard. Les deux hommes se jetant +sur le sol, commencèrent à ramper dans la direction de la Rivière morte. + +La battue organisée par la police était composée d'une trentaine +d'hommes; des soldais avaient été requis, et, divisés par groupes de +six, l'arme en avant, le doigt sur la détente, ils avançaient lentement. + +Les renseignements recueillis à la rue de Jérusalem étaient précis. On +savait que quelques fugitifs de la bande des Loups hantaient les bords +de la Bièvre. + +Celui qui conduisait l'expédition était un des plus habiles et des plus +énergiques agents de l'administration. Mais les ténèbres rendaient +l'oeuvre difficile, sinon impossible. Et déjà le découragement les +prenait. Il était trop aisé aux bandits de s'échapper sans être vus.... + +--Tonnerre! fit le policier, est-ce que nous n'en pincerons pas un +seul?... + +La chose était vraisemblable, car les recherches touchaient à leur fin, +et les hommes allaient se trouver réunis comme au point de départ. + +--Alerte! cria tout à coup une voix. + +Le policier s'élança. + +Ils étaient alors sur le bord de la rivière dont le flot se détachait +plus noir encore sur la terre sombre. + +--Il y en a un dans le trou! reprit la voix. + +Quelques lanternes sourdes furent démasquées, et, se penchant sur la +fosse, le policier dirigea le rayon lumineux dans la profondeur.... + +C'était vrai. Dioulou était là, debout, appuyé contre le remblai, +immobile, les yeux fixes, regardant.... + +--Rends-toi! cria le policier en dirigeant deux pistolets sur lui, ou je +te casse la tête. + +Dioulou parut n'avoir pas entendu. Il regardait toujours et ne faisait +pas un mouvement. + +--Veux-tu sortir de là, gibier de potence? fit l'autre, ou nous te +tirerons de là par morceaux.... + +Même silence, même immobilité. + +--Ah çà! es-tu sourd ou idiot? reprit l'homme. Allons! vous autres, les +cordes en main et sautez-moi là dedans. Vous, les camarades, ajouta-t-il +en s'adressant aux soldats, s'il cherche à s'échapper, quittez dessus... +et raide! + +Trois agents, des plus robustes et des plus courageux, avancèrent à +l'ordre. Du regard ils mesurèrent la profondeur de la fosse. L'un d'eux, +d'un seul élan, se jeta dans le trou et saisit Dioulou au cou. + +Mais au même instant, par un mouvement brusque, pareil à celui que fait +un sanglier quand il secoue les chiens suspendus à ses flancs, Dioulou +se redressa, et empoignant l'homme à la ceinture, il le lança hors de +la fosse comme il eût fait d'une balle de laine. Le malheureux poussa un +cri et resta sur le sol, comme une masse. Il était blessé. + +--Malédiction! cria le chef. + +Et, dans sa rage, il déchargea un de ses pistolets sur Dioulou. + +Le colosse ne broncha pas. Il n'était pas touché. + +--Allons! les autres! faut-il que j'y aille moi-même! + +Les deux agents obéirent, mais l'un roula au fond, le crâne brisé par le +poing formidable du colosse, tandis que l'autre râlait, la poitrine +ouverte d'un coup de pied. + +--Feu! tuez-le!... s'écria le policier hors de lui. + +Mais, s'arc-boutant sur ses jarrets de fer, Dioulou avait sauté hors de +la fosse, et, se ruant à travers le groupe qui le cernait, il avait fait +une trouée. + +Dix coups de feu partirent. + +--Mort ou vif, il nous le faut, hurla l'agent. + +Et, entraînant les soldats à sa suite, il courut sur les traces de +Dioulou. + +La Baleine était-il sauvé? Non, car une balle l'avait atteint à l'épaule +et son sang coulait. + +Le misérable courait et murmurait dans un râle: + +--Non, je ne veux pas. + +Et il ajoutait entre ses dents serrées ces mots mystérieux: + +--Je ne veux pas être tenté. + +Mais la lutte était impossible... le sang qu'il perdait épuisait ses +forces. Il avait quelques pas d'avance... c'était tout.... + +Il se sentit saisi.... + +Il était alors sur la rive du ruisseau fétide... d'un heurt d'épaule il +se dégagea, et un corps roula dans l'eau.... + +Il fut libre encore une fois... Un petit pont de bois traversait la +Rivière morte, menant à un moulin dont la roue énorme, immobile comme un +animal fantastique, se profilait dans les ténèbres.... + +Dioulou bondit sur le pont, suivi par la meute ardente et furieuse... Il +atteignit la plate-forme du moulin... puis se retournant, il se baissa, +saisit une planche entre ses doigts énormes.... + +La planche craqua. Il eut un accès de fureur folle... il s'acharna dans +un effort surhumain... tout se brisa... les planches tombèrent dans +l'eau... la communication était coupée.... + +Les autres avaient reculé avec terreur... une chute dans la Rivière +morte, avec cette nuit au-dessus et cette ombre noire au-dessous, +semblait effroyable.... + +Communication coupée! oui, mais coupée aussi toute retraite... Dioulou +était acculé à la roue du moulin, fixée par ses écrous. Il eut l'idée de +gravir, en s'aidant de ses poings et de ses dents, l'espèce d'escalier +vertical que formaient les aubes... mais ses poings glissaient sur la +mousse verdâtre.... + +Et tout à coup, les bras étendus, il tomba en arrière.... + +Son corps frappa une des poutres qui servaient de support au bâtiment. +Il y eut un bruit sourd et atroce. + +Dioulou disparut dans l'eau... Où était-il? Était-il passé sous la +roue?... + +Haletants, le cou tendu, les policiers cherchaient à percer les +ténèbres.... + +--Le voilà! cria l'agent. Cette fois! nous le tenons!... + +L'homme avait émergé du flot. A bout de forces, il avait saisi un des +appuis du barrage. On distinguait la forme sombre qui se dressait +lentement, avec des soubresauts convulsifs.... + +Encore une fois, un pistolet fut dirigé sur lui... un éclair brilla, une +détonation retentit.... + +Un cri rauque perça la nuit. + +Et le corps resta suspendu, inerte, à la carcasse du moulin.... + +--Par ici! cria un des soldats, qui avait découvert un autre pont. + +Les hommes s'élancèrent... Un instant après, parvenus à l'autre rive, +ils s'aventuraient sur le bâtis du moulin.... + +Dioulou était là, affaissé, immobile et mort peut-être. + +Non... vivant!... mais brisé, vaincu.... + +--Empoignez-moi ça, dit le policier; s'il en réchappe, ça fera un fameux +déjeuner de guillotine. + + + + +VII + +LE GUILLEDOU + + +Cette même nuit, et environ à la même heure, une scène d'un tout autre +genre se passait dans une des chambres de l'hôtel de Thomerville. + +Là aussi les ténèbres étaient épaisses. Mais on n'entendait pas le +sifflement du vent, amorti par les volets bien fermés et les lourds +rideaux garnissant les fenêtres. + +Si, à l'intérieur, nul bruit ne pénétrait, par contre, un ronronnement +sonore roulait par intermittences dans l'air de la chambre, répondant +avec une régularité automatique au tic tac de la pendule. + +Ce n'était pas tout. + +A l'heure où nous prêtons l'oreille, quelques soupirs longs et bruyants +faisaient écho depuis quelques instants au ronron en question; de plus, +on percevait des craquements brusques suivis de gémissements et de +murmures qui, à tout prendre, pouvaient passer pour des plaintes. + +--Nom de nom de nom! disait la voix grondeuse, faut qu' ça finisse!... +et ronfle-t-il assez, cet animal! + +L'animal devait être l'autre personnage qui continuait ses gloussements +cadencés. + +Tout à coup on entendit un frottement sur le mur, puis un léger +éclatement, et une flamme brilla. + +La flamme éclaira une main qui sortait d'une chemise de nuit, +entr'ouverte sur une poitrine velue comme un dessus de malle, ainsi +qu'on disait avant l'invention des malles de cuir lisse. Au-dessus du +col, rabattu et chiffonné, un cou puissant, à muscles en corde, et +soutenant une tête énergique, coupée en deux par d'énormes moustaches. + +Sur le front, un bonnet de coton dont la pointe rabattue donnait une +vague idée de découragement et de faiblesse. + +En un mot, sous ce bonnet de coton, il y avait Muflier. + +Muflier, qui avait cherché le sommeil dû aux consciences pures, et qui +écoutait avec une fureur non contenue les ronflements de Goniglu, plongé +sans doute dans les rêves les plus ravissants. + +Après un moment de réflexion, et sentant sans doute que la flamme +commençait à lui brûler les doigts, Muflier se décida à allumer une +bougie. + +Puis, se dressant sur son séant, il regarda Goniglu dont le nez seul +émergeait du fond de son oreiller de plume. + +Évidemment, Muflier se demandait s'il aurait le courage de troubler la +placidité benoîte de son compagnon. Mais ses scrupules ne tinrent pas +contre certaine pensée qui le hantait, et, de sa basse profonde, il +articula ces mots: + +--Hé! Goniglu! le gendarme! + +Oh! il n'en fallut pas plus. Goniglu tressauta avec une telle force que +sa tête cogna le bois de lit et rendit le bruit sec que fait, sous le +bâton de Polichinelle, la tête de Guignol. + +Et il poussa un cri épique: + +--Ça n'est pas moi! + +--Eh! tu l'as bien gobé, mon bichon! s'écria la grosse voix de Muflier, +appuyée d'un formidable éclat de rire. + +--Comment! c'est toi! Quelle fade plaisanterie! + +--Es-tu réveillé? + +--Parbleu! avec ta trompette du jugement dernier, tu réveillerais des +morts... Et moi qui faisais de si beaux rêves! + +--Ah! tu dors, toi! fit Muflier avec un soufflement qui traduisait au +mieux le célèbre proverbe: + + Coeur qui soupire + N'a pas ce qu'il désire! + +--Et pourquoi ne dormirais-je pas? fit Goniglu. + +--Pour la même raison qui chasse le sommeil loin de mes paupières. + +--Cette raison, dis-la-moi! Dépêche-toi, que je me rendorme.... + +--Ingrat ami! je t'éveille pour partager avec toi les pensées qui +inondent mon pauvre coeur... et tu ne songes qu'au repos.... + +--Parbleu! il est l'heure de dormir.... + +--De dormir! Hélas! Goniglu! pour moi, mon idée est tout autre.... + +--Quelle est ton idée? + +--Goniglu! pour moi, c'est l'heure d'aimer! + +Goniglu, avec une sorte de rugissement, se replongea sous ses +couvertures.... + +--Je me soucie bien de cela! maugréa-t-il. + +--Ame sans poésie! j'ai toujours pensé que ton ami Muflier était un être +incompris de la société... Comment me comprendrait-elle, la société, +quand toi-même tu ne m'apprécies pas? + +Goniglu prit une résolution désespérée, et de nouveau il dit d'un ton +sec: + +--Écoute, Muflier: encore une fois, j'ai envie de dormir... Fiche-moi la +paix. + +Muflier lança un coup de poing sur la table de nuit, qui bondit, +contenant et contenu: + +--Eh bien! non, je ne te ficherai pas la paix!... + +--Malheur! gémit Goniglu. + +--En vérité, Goniglu, tu me fais honte... et je veux que tu m'écoutes... +Je le veux, et cela sera. + +--Mais, si je ne veux pas.... + +Muflier saisit une carafe pleine d'eau qui se trouvait à portée de sa +main, et la brandit du côté de Goniglu. + +Celui-ci frissonna de terreur et s'écria: + +--Je t'écoute. + +--C'est bien! Sapristi! on n'a qu'un ami, la moitié de son âme, comme +disait un poëte ancien, dont le nom m'échappe, et on ne peut pas lui +faire entendre raison. + +--Mais, puisque je suis tout oreilles. + +--A regret!... à regret!... et cela me peine, Goniglu, reprit Muflier, +dont la voix se mouilla de larmes mal contenues; je veux que tu +m'écoutes avec recueillement, avec sympathie... J'ai si grand besoin de +sympathie.... + +Goniglu haussa les épaules en signe de suprême protestation. + +Puis, s'aidant des reins et des mains, il s'assit sur son lit, prit sa +pipe sur son chevet et alluma silencieusement son fourneau. A la +troisième bouffée: + +--Quand tu voudras, fit-il d'un ton résigné. + +Muflier avait laissé tomber sa tête dans ses deux mains. Il songeait.... +A quoi donc songeait Muflier? + +--Ami, dit-il enfin, as-tu un coeur? + +--A cette heure-ci! cria Goniglu. C'est pour savoir si j'ai un coeur que +tu me réveilles?... + +--Oui ou non, as-tu un coeur? + +--Eh bien! oui, là, es-tu satisfait? + +--Non, car je ne te crois pas; je doute de ta parole, Goniglu... Car, si +tu avais un coeur pareil au mien, comme moi tu ne dormirais pas, comme +moi tu souffrirais.... + +--Où diable veux-tu en venir? + +Goniglu était patient: soit. Il respectait et admirait Muflier, qui le +méritait bien, d'accord; mais il eût bien voulu se rendormir. + +--Je vais t'expliquer ces mystères de la nature humaine, reprit +l'impitoyable Muflier. Voici quelques semaines déjà que nous sommes +hébergés, choyés, nourris et abreuvés dans cet hôtel, qui est, en +quelque sorte, devenu nôtre.... + +--On y est très-bien... les lits sont excellents, hasarda Goniglu, +revenant par un retour ingénieux à son idée fixe. + +--Les lits, la table, les égards ne laissent rien à désirer... Le +marquis nous a appréciés à notre juste valeur, et nous n'avons qu'à nous +louer de lui.... + +Interrompu par un bâillement étouffé de Goniglu, Muflier haussa les +épaules avec impatience. + +--Mais nous sommes prisonniers! fit-il avec colère. Nous sommes privés +de ce qui constitue la dignité humaine... de cet héritage sacré que nous +ont laissé nos pères... en un mot de la liberté.... + +--Le marquis ne nous empêche pas de sortir.... + +--Ça, c'est vrai. Seulement nous nous abstenons pour deux raisons... La +première, c'est que la voie publique est encombrée d'un tas de +personnages inquiétants, indiscrets, qui pourraient bien mettre des +obstacles à notre circulation... la seconde.... + +--Tu ne crois pas à la mort de Bisco? + +--Brrr! ne prononce donc pas ce nom-là! ça porte malheur. + +--Donc, si nous ne sortons pas, c'est que nous pourrions rencontrer ce +satané démon aux griffes de qui nous ne nous soucions pas de tomber.... + +Goniglu s'agitait fiévreusement sur sa couche. + +--Tout ça est convenu... archi-convenu.... + +--Oui! convenu!... mais j'ai un coeur, moi! c'est-à-dire que je songe à +celle qui m'a tant aimé... Je songe à ses cheveux noirs, luisant d'une +pommade odorante... à ce sourire enchanteur... C'est vrai qu'il lui +manque deux dents sur le devant, mais elle n'en est que plus piquante. +Je songe à elle, enfin, ami Goniglu, à elle, à elle! + +Goniglu soupira: + +--Et moi donc! fit-il. + +--Ah! toi aussi!... tu as compris que des natures semblables aux nôtres +avaient besoin d'amour... Goniglu! tu me croiras si tu veux, mais ton +ami Muflier est comme une fleur sans soleil; il s'étiole... parole +d'honneur! il s'étiole.... + +--Et moi donc! répéta encore Goniglu. + +--Tu t'étioles aussi!... je n'en attendais pas moins de toi!... Eh bien! +avec l'étiolement, c'est la mort... Si ton ami Muflier n'aime plus, s'il +n'est plus aimé, il mourra.... + +Il y eut un silence éloquent. + +Les deux camarades, plongés dans leurs réflexions, évoquaient les +souvenirs du passé... Oh! les beaux repas au cabaret!... la rangée de +litres vides! le pousse-café... la houri rougissante acceptant la +rincette et la rincinette.... + +Où était tout cela?... + +D'un geste désespéré, Muflier arracha le bonnet de coton qui enserrait +son front de penseur, et le lançant sur le parquet.... + +--Je veux vivre, moi! s'écria-t-il d'un accent tragique. Je suis prêt à +tout pour reconquérir, fût-ce pour une heure, ces joies d'amour qui sont +à mon être ce qu'est la rosée à la plante... Écoute, Goniglu!... + +--Muflier!... + +--Sais-tu l'heure? + +--Minuit vient de sonner. + +--Entends-tu quelque bruit? + +--Non, tout dort dans l'hôtel... le marquis est encore faible et se +repose de bonne heure. + +--Va regarder le temps qu'il fait. + +Il semblait que les souvenirs évoqués par Muflier eussent subitement +dissipé les velléités sommeillantes de Goniglu, car, à l'appel de son +compagnon, il se hâta d'extraire du lit ses jambes longues et maigres +et de sauter sur le tapis. + +Il alla à la fenêtre et souleva les rideaux. + +--Temps sombre! + +--Parfait. Pluie? + +--Non!... du vent.... + +--Pas de lune? + +--Pas le bout de son nez.... + +--Alors j'écoute la voix de mon coeur... et je file.... + +--Hein? s'écria Goniglu en tressaillant. Qu'as-tu dit? + +--Je dis que la nuit tous les chats sont gris, et les loups sont +noirs... Je me moque de la rousse qui ne nous verra pas... je me moque +du Bisco, qui ne fait pas le pied de grue à nous attendre... à supposer +qu'il soit vivant, ce dont à cette heure et dans mes dispositions, je +doute beaucoup... Passe-moi mes chaussettes! + +--Muflier! je t'en prie! pas d'imprudence.... + +--Je crois t'avoir demandé mes chaussettes! + +--Les voilà!... Mais si tu n'allais pas revenir!... + +Muflier, qui commençait à enfiler une botte rebelle, lâcha les tiges +pour mieux considérer Goniglu. + +--Monsieur, dit-il d'un ton grave, je crois avoir mal entendu.... + +Il appuya sur ces mots: + +--Si... j'allais... ne... pas... revenir!... + +--Je ne m'en consolerais jamais. + +--Ah bah! vous supposez donc, monsieur Goniglu, que j'ai l'intention de +sortir seul, moi, Muflier?... + +--Je croyais... je pensais.... + +--Vous pensez mal... Oui, je rêve l'amour... mais je veux aussi +l'amitié.... + +Il s'attendrit tout à coup: + +--Quoi! Goniglu, tu m'aurais abandonné?... + +--Pas précisément, mais... les gendarmes? + +--Il n'y a pas de gendarmes dehors, à pareille heure. + +--Mais... le Bisco? + +--Ah! le Bisco! Eh bien! je lui conseille de ne pas tomber sous ma +patte. + +Et pour accentuer sa résolution énergique, Muflier donna à ses bretelles +un cran vigoureux. + +--Donc, Goniglu, aie fiance en moi, passe tes frusques, et en avant la +rigolade! + +--De l'argent? + +--J'en ai, près de quarante francs. + +--Toi! où as-tu trouvé cela? + +Muflier eut un large sourire. + +--Ces marquis, ça manque d'ordre. Ça laisse traîner les choses les plus +importantes... heureusement que je suis là! + +--T'as grinchi le patron? + +--Je lui ai sauvé des pertes considérables, en transformant ma poche en +caisse d'épargne. Qui sait? la fortune est changeante, et un jour +viendra peut-être où il sera enchanté de me savoir son débiteur pour +cette bagatelle. + +Tout en devisant, Muflier complétait son équipement de combat. + +Il avait endossé les vêtements neufs que la complaisance d'Archibald +avait mis à sa disposition: chemise blanche avec haute cravate de soie +six fois serrée autour de son cou et formant carcan, le pantalon large, +bouffant sur les hanches, la redingote forme polonaise, et, par-dessus +tout, le chapeau allant en s'évasant par le faîte, sorte de monument à +poils longs, que Muflier inclinait résolûment sur l'oreille. + +Enfin, à la main, et pour compléter l'ensemble, une canne qui pouvait +servir à la fois d'objet d'agrément et d'engin de défense. + +Goniglu, faisant contre fortune bon visage, et craignant d'ailleurs de +contrarier trop vivement son acolyte, avait endossé son paletot noir +formant sac, et se moulant sur ses os maigres en saillie. + +Il n'avait pas l'allure triomphante de Muflier: sa mise était plus +modeste: ce qui lui faisait défaut, avant tout, c'était cette maëstria +toute spéciale à l'autre. Il était plus bourgeois, moins vainqueur.... + +Quand ils furent prêts, ils s'examinèrent à la lueur de la bougie, et +poussèrent deux petits cris de satisfaction. + +--Çà, dit Muflier, comment allons-nous sortir d'ici? + +--Dame, par la porte, je suppose.... + +--Hum! les laquais. + +--Ils ne nous empêcheront pas de passer. + +--Goniglu! suis mon raisonnement... Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. +Mais la passion qui m'anime ne m'empêche pas de réfléchir. Si le marquis +sait que nous avons contrevenu à ses ordres, qui sait si au retour,--car +j'ai la volonté du retour,--si, dis-je, nous ne trouverions pas la porte +close? Or, pour ma part, je regretterais profondément cette hospitalité +qui a le double avantage d'être plantureuse et économique; de plus, nous +avons donné notre parole de ne point quitter ce toit, et si nous y +voulons bien manquer, notre conscience nous impose l'obligation de +dissimuler cette félonie... excusable. + +--Alors, filons par la fenêtre. + +--Tu l'as dit, ô Goniglu! à quel étage sommes-nous? + +--Au premier. + +--La fenêtre donne dans le jardin, il y a un mur... nous franchissons le +mur... et en rase campagne! Est-ce dit? + +--Ça y est? + +--A l'oeuvre donc... mais laisse-moi faire... j'ai ma manière à moi +d'ouvrir les fenêtres sans bruit. + +En effet, la manoeuvre réussit si complétement que les deux battants de +la fenêtre s'écartèrent sans le moindre grincement. + +--Ce n'est pas haut! fit-il en se penchant. De trois à quatre mètres, +mettons cinq pour faire bonne mesure. Allons-y! + +Il enjamba la balustrade, se laissa glisser, se trouva bientôt suspendu +par les poignets... puis tomba sur le sable, si légèrement «qu'une +feuille de rose n'eût pas plié,» comme il le dit lui-même à Goniglu, +quand celui-ci l'eut rejoint. + +Ils restèrent un moment immobiles. Rien ne bougeait dans l'hôtel. Pas +une lumière. Pas un bruit. + +Goniglu eut cependant une hésitation suprême. + +--Je ne sais, murmura-t-il à l'oreille de Muflier, ça me fait tout de +même quelque chose. S'il nous arrivait malheur? + +--Ne crains rien, avec moi tout est sauf. + +Ils étaient arrivés au mur. C'étaient gens rompus à la gymnastique de +l'effraction et de l'escalade. + +Un mur de trois mètres ne les arrêtait pas plus qu'une serrure +d'armoire. + +--Ouf! fit Muflier quand il se trouva dans la rue. Voilà qui est fait. + +--Enlevé! dit Goniglu. + +L'oeuvre était accomplie. Nos amis avaient reconquis leur liberté. + +--Ah çà! où sommes-nous? demanda Goniglu. + +--Attends que je m'oriente... Voyons ça! Tiens, c'est un quartier +très-chic, raison de plus pour que je me reconnaisse. J'ai tant vu le +monde! + +Muflier, se faisant un abat-jour de la main, considérait attentivement +la rue et les maisons qui faisaient face au jardin. + +Mais comme son examen se prolongeait, Goniglu, moins rêveur, avait pris +un moyen plus expéditif et avait fait quelques pas jusqu'à un coin qu'il +avait avisé. Là, à la lueur d'un bec de gaz, il trouva un écriteau.... + +--Rue Saint-Honoré, dit-il en revenant vers Muflier. + +--C'est cela! je croyais en effet reconnaître. De fait, nous avons été +amenés ici dans de si singulières conditions qu'il était permis +d'hésiter. Donc, notre ami le marquis demeure rue de la Paix, avec +jardin faisant retour sur la rue Saint-Honoré. Nous retrouverons cela, +le numéro de la maison qui fait face est 125; voilà qui est complet. + +--Où allons-nous? demanda Goniglu. + +--Le sais-je? droit devant nous. Qui sait si la fortune et l'amour ne +nous attendent pas à quelques pas d'ici? Allons au hasard, et fions-nous +à la Providence. + +Ils marchèrent du côté de la rue Royale. + +--Ça manque de marchands de vins, dit Goniglu. + +--Tiens! c'est vrai! Que veux-tu? La haute noblesse se couche de bonne +heure, et les débits n'auraient plus de clients. Mais, si tu m'en crois; +je sais, à l'entrée de la rue du Rocher, certain mastroquet de premier +ordre. + +--C'est peut-être dangereux... Si nous sommes connus. + +--Bah! au contraire. Nous aurons peut-être des renseignements sur le +Bisco. + +--Oui, seulement prenons garde. + +--L'avenir est aux audacieux. Et puis, te le dirai-je, Goniglu, c'est +là... que j'ai rencontré Hermance pour la première fois. + +Goniglu eut un petit frissonnement de plaisir. Hermance et Paméla +étaient inséparables. + +Et bravement, à travers les ruelles qui faisaient alors du quartier +Saint-Lazare un véritable labyrinthe, les deux amis se dirigèrent vers +la rue du Rocher. + +D'honneur, leur désinvolture était charmante: Muflier portait haut la +tête, et faisait tournoyer sa canne comme un tambour-major émérite; +Goniglu allait à longs pas et respirait largement. Que leur importait le +froid? que leur souciait le vent? ils étaient libres! + +--Nous approchons, dit Muflier. Le coeur me bat. + +--Et j'ai des picotements dans la gorge. + +--Quel joli punch au kirsch, hein! j'en ai l'eau à la bouche. + +--Tu es sûr de retrouver le bazar? + +--Parbleu! + +Ils étaient parvenus au pied de l'étroite montée, serpentant sur +elle-même, qui, longeant le quartier Laborde, gravissait péniblement la +colline de Monceaux. + +Quelques boutiques borgnes, véritables échoppes, laissaient encore +filtrer, à travers leurs volets mal joints, un rayon de lumière jaune. + +Alors Muflier s'arrêta. C'était au coin d'une impasse, depuis longtemps +disparue, et qui portait le nom oublié de rue Quarteron. Le sol +disparaissait sous les immondices au milieu desquelles grouillait un +ignoble ruisseau. + +De lumière point: l'édilité ne connaissait pas ce repaire. + +Muflier s'y engagea, suivi de Goniglu, qui aspirait avec délices cette +atmosphère fétide. + +Arrivé au bout, Muflier s'arrêta brusquement. + +--Hein! fit-il, est-ce que la cassine serait démolie? + +--C'était là? + +--Oui. Voici la maison (une masure aux murs lézardés), voici la porte... +mais je n'entends ni ne vois rien. Est-ce que tout le monde est mort là +dedans? + +--Si tu frappais? + +--Voyons. + +Et, discrètement, retenant ses doigts trop brusques, Muflier exécuta +contre le volet un roulement discret. + +Rien. Nouvelle tentative, infructueuse comme la première. + +Cependant, voici qu'au-dessus des deux camarades, hors de leur vue, +s'entr'ouvrit lentement une sorte de lucarne ronde, et tandis qu'ils +s'étaient courbés pour regarder de plus près si rien ne s'agitait à +l'intérieur, une tête d'homme parut. On les considérait avec attention, +autant du moins que le pouvait permettre l'obscurité. + +--C'est désolant! fit Muflier à mi-voix, désolant! désolant! Oh! +Goniglu! l'amour n'aurait-il pas été un guide sérieux? + +--Ça m'en a tout l'air, mon vieux Muflier.... + +--Muflier! Goniglu! fit une voix qui partait de la lucarne. + +--Ah! il y a du monde! s'écria Muflier avec un accent de joie réelle. +Eh! ouvre-nous, l'Enflammé! nous sommes des camarades! + +On ne répondit pas directement, mais une espèce de ricanement se fit +entendre. + +--Eh! fit Goniglu, on dirait qu'on se fiche de nous. + +--Non. On vient.... + +En effet, derrière le volet de bois, on percevait maintenant un bruit de +pas, puis une clef fit grincer les ressorts de la serrure. + +--Enfin! firent les deux amis. + +Ils n'en dirent pas plus; car au même instant, la porte s'étant +brusquement ouverte, deux coups, habilement dirigés, et avec une force +peu commune, tombèrent d'aplomb sur le crâne des deux hommes, qui, +poussant un gémissement sourd, s'affaissèrent sur le sol. + +L'instrument qui les avait frappés était une sorte de fléau de fer. Du +premier choc ils avaient été complétement étourdis. + +--Maintenant, dit une voix, enlevons ça... Nous réglerons leur compte +plus tard.... + +Et plusieurs hommes, sortant du bouge, saisirent les camarades, qui, +portés à force de bras, disparurent dans l'intérieur. + +Pauvre Muflier! pauvre Goniglu!... Il sera donc toujours vrai que +l'amour perd l'homme le plus sûr de lui.... + +Aux mains de qui étaient-ils tombés? Quel sort leur était réservé? C'est +ce que nous ne tarderons pas à savoir. + + + + +VIII + +CHAT ET SOURIS. + + +Nous avons laissé Diouloufait au moment où, frappé par la balle du +policier, il était tombé aux mains des agents lancés à la poursuite des +Loups de Paris. + +Le colosse, malgré ses blessures, avait encore une fois tenté de +résister, et une lutte suprême s'était engagée entre lui et ses robustes +adversaires. + +Mais son sang coulait: les forces lui manquèrent. Et enfin Dioulou, +dompté, avait compris que toute résistance était inutile. Alors, accablé +par le désespoir, épuisé, meurtri, Dioulou avait baissé la tête et +c'était, en quelque sorte, une masse insensible et inerte que les agents +avaient jetée dans le fourgon, que deux chevaux vigoureux entraînèrent +au grand trot vers la Préfecture de police. + +Truard, Bibet et Maloigne s'étaient échappés. Ce n'était pour la police +qu'un succès relatif. Mais on n'ignorait pas que, de longue date, +Dioulou avait été l'inséparable compagnon du Bisco. Donc, par lui, on +pouvait espérer s'emparer de toute la bande, et surtout du chef +redoutable, vainement poursuivi. + +Dioulou avait été immédiatement transporté à la Force, et là, on avait +dû le placer à l'infirmerie, pour le premier pansement de ses blessures. + +Une première balle lui avait déchiré l'épaule, mais sans entamer +profondément les chairs. L'autre, au contraire, avait pénétré dans le +dos, et c'était miracle qu'il n'eût pas été tué sur le coup. Cependant +aucun organe essentiel n'avait été atteint, et le chirurgien déclara +que, à moins d'accident ou d'imprudence, il répondait de la vie du +malade. + +Les projectiles furent extraits, et quelques jours s'étaient à peine +écoulés que la robuste constitution de l'ancien forçat avait accéléré sa +guérison, au point de permettre sa comparution devant le juge +d'instruction. + +Dioulou avait paru jusque-là insensible à tout ce qui se passait autour +de lui: tandis que le scalpel du chirurgien fouillait ses chairs, pas un +muscle de son visage n'avait tressailli. + +Il n'est pas sans intérêt de rappeler le portrait que nous tracions du +complice de Biscarre, au commencement de ce récit, alors qu'il attendait +le Roi des Loups dans les gorges d'Ollioules. + +C'était un colosse, disions-nous. Tout en lui était énorme. Les traits +boursouflés n'avaient point pour ainsi dire de galbe propre. Le nez +épaté, les yeux gros, la bouche lippue et largement fendue, les oreilles +rouges et s'écartant du crâne en conques disproportionnées, tout +contribuait à donner au premier coup d'oeil la sensation de la +brutalité poussée à ses dernières limites. + +Mais, hélas! qui eût reconnu maintenant cette nature exubérante de force +sauvage? Le masque s'était affaissé, et les chairs flasques faisaient +penser à un sac vide. La bouche s'était amincie, et un pli profond +s'était creusé à la commissure des lèvres pâlies. L'oeil s'était creusé, +et sous l'arcade chenue des sourcils grisonnants, le regard s'éteignait, +sans éclat ni chaleur. + +Tandis que, dans l'organisme encore vigoureux, la vie reprenait son +cours, il semblait que la raison, que la volonté se fussent à jamais +atrophiées. Dioulou ne parlait pas: aux questions qui lui étaient +adressées, il ne répondait que par un geste à peine perceptible. Pendant +de longues heures, il restait immobile, les yeux à demi fermés. + +Un matin, des hommes entourèrent son lit: le chirurgien était présent. + +--Cet homme peut-il supporter un interrogatoire? demanda l'un d'eux. + +Un observateur attentif aurait pu surprendre sur le visage de Dioulou +une contraction rapide. + +Le chirurgien lui prit le bras, consulta le pouls, puis plaçant son +oreille sur la poitrine, écouta longuement le bruit de la respiration. + +--Il le peut, répondit-il enfin. + +Puis se tournant vers un interne: + +--Vous visiterez soigneusement, reprit-il, l'appareil posé sur la +blessure du malade: il est de toute importance qu'il ne se dérange pas. +Vous m'entendez, continua-t-il en s'adressant à Dioulou, évitez tout +mouvement brusque; une imprudence pourrait vous coûter la vie. + +Dioulou inclina la tête pour indiquer qu'il avait compris. + +--Vous êtes décidé à ne tenter aucune résistance? demanda encore le +chirurgien. + +Un sourire navrant effleura les lèvres du malade; et, tirant des draps +ses bras amaigris, il les considéra longuement. + +Évidemment il exprimait le découragement profond qui s'était emparé de +lui... il n'avait plus confiance dans sa force... la résistance!... il +n'y songeait plus. + +--A quelle heure part le malade? dit l'interne. + +--Dans quelques minutes... le panier à salade est en bas, répondit un de +ceux qui se trouvaient là. + +A ce mot: _le panier à salade_! qui le replongeait dans les angoisses de +la réalité, le misérable Diouloufait ne put réprimer un frisson. C'était +la lutte qui commençait, ce combat du criminel contre la société, où le +coupable est toujours brisé. + +Dioulou se souleva sur ses poignets, et regarda la salle de +l'infirmerie. Quel calme!... les murs, blanchis à la chaux, semblaient +appartenir à un cloître, et les rideaux blancs tombaient avec des plis +calmes. Il s'était habitué à ce repos, qui était un apaisement. Et +maintenant il avait compris. Il n'était plus l'homme dont la science +défend la vie; il redevenait le bandit que la société avait le droit de +tuer. + +Un singulier nuage passa devant ses yeux: il revit cette scène terrible +dans laquelle il avait perdu son père, alors que le vieux pêcheur +s'était sacrifié pour sauver son enfant. + +Maintenant il était seul; nul ne pouvait ni ne voulait le tirer de là. +Bah! à quoi bon, d'ailleurs? fini, fini.... + +Il se tourna vers le chirurgien et lui dit: + +--Monsieur, vous avez été bon pour moi, je vous remercie... Je vous +obéirai.... + +Un instant après, au bureau de l'infirmerie, on donnait reçu du +prisonnier, et soutenu par les agents, qui lui avaient passé les +menottes, il descendit l'escalier. + +La porte s'ouvrit: une bouffée d'air frais le saisit au visage; mais il +vit devant lui la porte sombre de la voiture. On le poussa, et il tomba +sur le banc. Puis le panneau retomba avec un bruit de ferraille. La +voiture s'ébranla. + +Dioulou eut pour la première fois le sentiment exact de sa situation. Il +n'avait pas, depuis de longs jours, songé à ceci, c'est qu'il allait +comparaître devant un magistrat, qu'il serait interrogé et qu'il lui +faudrait répondre. + +Quelles accusations allaient être portées contre lui? Est-ce qu'on +savait tout?... Tout!... Il frémit de tout son être. Il avait volé, il +avait tué! oui, tué!... il éprouva une terreur subite. Déjà il sentait +qu'il n'aurait pas le courage de nier. + +Il se roidit contre cette impression. Il tenta de ressaisir son énergie. +Après tout, il savait de longue date que cette heure pouvait venir. Il +n'était pas un enfant. + +Pourquoi avait-il peur? Il avait bien eu le courage de frapper!... + +Assassin! Ce mot lui vint aux lèvres, et ses mains furent agitées d'un +tremblement convulsif. Il les regarda, comme s'il se fût demandé si +réellement c'était bien ces mains-là qui s'étaient ensanglantées de sang +innocent.... + +--Descendez! dit une voix rude. + +Il obéit. Puis il se trouva dans un couloir, entre des murs hauts et +lisses. Un gendarme marchait devant lui, le tenant au poignet par une +chaînette de fer. + +Il le suivait machinalement, gravissant les marches d'un étroit escalier +de pierre. Enfin, ce fut une grande salle, autour de laquelle +s'ouvraient des portes. Le gendarme marcha encore: il alla, et entra +dans un cabinet spacieux, éclairé par de grandes fenêtres. + +Derrière un bureau, un homme était assis, qui ne leva même pas la tête, +occupé qu'il était à compulser des dossiers. C'était M. Varnay, juge +d'instruction. A côté, devant une petite table, un greffier, qui +examinait l'accusé avec attention. + +Le gendarme déposa sur le bureau l'ordre d'instruction et se remit au +port d'armes. + +--C'est bien, fit le juge sans regarder. Gendarme, vous pouvez vous +retirer. + +Dioulou resta seul, debout.... + +--Asseyez-vous, dit encore le juge qui feuilletait toujours ses papiers. + +Dioulou obéit. + +Il se passa ainsi quelques minutes. Dioulou ne pensait plus: il était +saisi par l'engrenage terrible de la justice. + +Il se sentait étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur la tête. + +Ce silence lui pesait: il aurait voulu que le juge lui parlât. A mesure +que tardait l'interrogatoire, sa présence d'esprit l'abandonnait. Il +avait préparé quelques réponses, il les oubliait. + +Enfin, le juge repoussa de la main le dossier qu'il examinait. + +Il assujettit du doigt ses lunettes à verre fumé qui ne laissaient pas +apercevoir la couleur de ses yeux. + +--Comment vous nommez-vous? demanda-t-il d'une voix basse. + +Dioulou tressaillit. + +M. Varnay répéta sa question: + +--Diouloufait, dit l'autre. + +--Votre prénom? + +--Bartholomé. + +--Quel âge? + +--Cinquante-deux ans. + +--Né à...? + +--Toulon. + +--Vous portez un surnom... on vous appelle la Baleine? + +--Oui! fit Diouloufait, c'était parce que j'étais gros... autrefois.... + +Nouveau silence. + +Puis la voix du juge reprit, calme, monotone: + +--Vous savez sans doute que votre situation est grave... Dans votre +intérêt, je vous avertis que, seule, une franchise absolue peut vous +concilier la bienveillance de vos juges.... + +Dioulou voulut répondre, le magistrat l'arrêta d'un geste: + +--Ne vous hâtez pas de parler, dit-il. Vous n'êtes pas en face d'un +ennemi; le juge d'instruction est un confesseur, vous pouvez tout lui +dire... Réfléchissez donc que tout mensonge serait compromettant, tandis +que les aveux vous seront comptés.... + +En somme, il se mettait en frais d'éloquence bien inutiles. Dioulou ne +songeait guère en ce moment-là à ce qui pouvait ou non le compromettre. +Sa poitrine était serrée comme dans un étau. + +--Voyons, reprit le juge, je commence. Prenez votre temps, répondez à +votre aise; nous avons le temps. Vous faites partie, n'est-il pas vrai, +d'une bande qui porte le nom de Loups de Paris? Ceci est indéniable, je +passe donc. C'est exact, n'est-ce pas, vous êtes un affilié de cette +bande? + +--Oui, fit Diouloufait. + +--En vous regardant, continua le juge, je ne trouve pas sur votre visage +les caractères de la grande criminalité, et je ne serais pas éloigné de +croire que vous avez été souvent entraîné plus loin que vous ne le +vouliez. + +La voix du juge avait des inflexions presque câlines. Dioulou--nature à +la fois brutale et naïve--devait s'y laisser prendre; aussi +s'écria-t-il: + +--Ah! ça, c'est bien vrai! + +--Vous êtes faible.... Ah! la faiblesse mène bien loin... Et déjà, j'en +suis sûr, vous êtes touché par le repentir. + +Si bornée que fût l'intelligence de Diouloufait, cette exagération de +bienveillance commençait à le surprendre. Pourquoi ne venait-on pas +directement au fait?... Ce mot de repentir sonnait faux à son oreille. +En somme, il n'avait pas prononcé une seule parole qui indiquât de sa +part une si complète contrition. + +Le juge maintenant ne le quittait plus du regard. Évidemment il +cherchait à lire sur cette face bestiale l'effet produit par cette +première escarmouche. + +--Vous avez été très-coupable, Diouloufait, reprit-il, et le soin même +que vous avez mis à vous soustraire aux recherches de la justice prouve +que vous avez la pleine conscience de la responsabilité énorme qui pèse +sur vous.... + +--Parbleu! grogna Diouloufait, que gagnait peu à peu une sourde +irritation, fallait peut-être venir donner moi-même la patte aux +gendarmes.... + +--Ne parlez pas ainsi. Jusqu'ici, votre attitude a été convenable; ne me +forcez pas à revenir sur la bonne impression qu'elle m'a faite. Voyons, +mon ami, continua le magistrat avec une intonation de bonhomie +charmante, _nous savons_ bien ce qu'est l'entraînement. Vous êtes entré +dans la vie par la mauvaise porte, et il n'est pas douteux que des +conseils criminels vous ont précipité dans l'abîme où vous tombez +aujourd'hui. Racontez-moi les premières années de votre vie.... + +--J'ai souffert, dit brusquement Diouloufait, j'ai souffert quand +j'étais petit, j'ai souffert plus tard, et maintenant je souffre +encore... V'là ma vie, elle est bien simple.... + +--C'est profondément triste, reprit M. Varnay; mais, dites-moi, +n'avez-vous jamais eu la tentation de revenir au bien? + +--Le bien! qu'est-ce que c'est que ça? Je ne connais que le bagne ou les +bouges des grandes villes. Est-ce le chemin pour y arriver, à ce que +vous appelez le bien? + +--La première chose utile eût été de renoncer aux mauvaises +connaissances qui vous entraînaient. + +--Chacun a ses amis; je les ai pris où je les ai trouvés.... + +--D'accord. Mais pouvez-vous donner le nom d'amis à des hommes qui, +comme Biscarre, par exemple, vous ont fait tant de mal? + +Le nom de Biscarre avait sonné aux oreilles de Dioulou comme un coup de +clairon. + +Il releva la tête et son regard se croisa avec celui du juge. + +--Biscarre est mort! dit-il nettement. + +--Vous croyez? fit le juge en feuilletant de nouveau le dossier qu'il +avait abandonné tout à l'heure. Êtes-vous bien certain de ce que vous +affirmez là? + +--Biscarre est mort! répéta Dioulou en appuyant sur les mots. + +M. Varnay laissa échapper un soupir. + +--En ce cas, il est inutile que je vous fasse connaître certains faits +qui me semblaient de nature à vous intéresser... mais qui sont +évidemment basés sur des calomnies.... + +--Des faits... intéressants pour moi? + +--Mon Dieu!... en y réfléchissant... je veux vous en parler... Peut-être +après avoir entendu la lecture d'une pièce importante, que j'ai là sous +les yeux, serez-vous moins affirmatif au sujet de la mort de ce +Biscarre. + +Chaque fois que le juge prononçait ce nom, un éclair rapide passait dans +les yeux de Dioulou. Mais il les fermait à demi comme pour l'éteindre. + +--Voulez-vous m'écouter? demanda M. Varnay. + +--Est-ce que je suis libre? + +Le juge parut ne pas entendre cette phrase logique, et reprit: + +--Vous aviez une concubine... une femme qu'on appelait la Brûleuse. + +Une pâleur livide se répandit sur le visage de Dioulou, en même temps +que ses mains crispées se convulsaient sur ses genoux. + +--Oui, fit-il d'un signe de tête. + +--Vous savez qu'elle est morte? + +Dioulou répéta son geste. Seulement il mordait ses lèvres à pleines +dents, avec tant de force qu'une trace sanglante paraissait sur la chair +épaisse. + +--Morte dans d'épouvantables tortures, continua le juge. Mais ce que +vous ignorez sans doute, c'est qu'avant de succomber, elle a eu quelques +moments de lucidité... et qu'elle a raconté de quelle façon était +arrivé... l'accident qui lui coûtait la vie.... + +Dioulou ne bougea pas. + +--J'ai dit accident... le mot est inexact. Car cette femme a été la +victime d'un crime horrible, si épouvantable que, malgré les fautes de +cette misérable créature, on se sent pris, malgré soi, d'une profonde +pitié... On m'a dit que vous l'aimiez beaucoup? + +--C'est vrai, fit Dioulou dans une sorte de râle. + +--Écoutez donc ceci: c'est un procès-verbal dressé par un magistrat, +relatant sa dernière déclaration.... + +Et il fit signe au greffier de donner lecture d'une pièce qu'il lui +remit. Le greffier, de sa voix monotone et nasillarde, commença sa +lecture: + +«Cejourd'hui, nous, N..., substitut de M. le procureur du roi, nous nous +sommes transporté dans une maison de la rue des Arcis. Là, dans une +chambre du premier étage, nous avons trouvé, étendue sur un grabat, une +femme en proie à d'atroces souffrances, par suite de blessures reçues +dans un incendie. + +»Trois personnes charitables entouraient cette femme, et c'était l'une +d'elles, la marquise de F..., qui nous avait envoyé un exprès, à l'effet +de nous appeler pour recueillir les dernières déclarations de cette +femme. + +»Nous nous sommes approché de ce grabat, et ayant fait connaître à la +moribonde nos titres et qualités, nous avons procédé à son +interrogatoire comme suit: + +»D. Comment vous nommez-vous? + +»R. Je n'ai plus de nom. On m'appelait la Brûleuse... je suis la brûlée. + +»D. Avez-vous quelque déclaration à faire? + +»R. Oui: je veux qu'on tue, qu'on brûle l'assassin.... + +»D. Qui nommez-vous l'assassin? + +»R. Le Loup!... + +»Les réponses de cette femme étaient entrecoupées de cris déchirants, et +c'était avec peine que nous percevions le sens exact de ses paroles. + +»D. Qui désignez-vous sous le nom du Loup? + +»R. Lui... le bandit! le Bisco! + +»D. De quel assassinat voulez-vous parler? + +»R. Du mien... Je me moque bien des autres... Il m'a tuée... il m'a +tuée... il m'a brûlée... je veux qu'on le brûle! + +»D. Justice sera faite. Mais il faut que vous nous fassiez exactement +connaître ce qui s'est passé. + +»R. Hier... j'ai rencontré le Bisco.... + +»D. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée?... Celui que vous nommez +le Bisco... et qui n'est autre qu'un nommé Blasias ou Biscarre... est +mort il y a trois jours.... + +»Là, elle poussa un bruyant éclat de rire. + +»R. Mort! ça n'est pas vrai!... ce n'était pas un revenant!... Est-ce +que les revenants parlent? Est-ce qu'ils ont des dents pour mordre et +des griffes pour déchirer?... C'était lui... je vous dis que c'était +lui! Vous croyez que je mens!... demandez à mon vieux Dioulou... puisque +c'est lui qui l'aide à se cacher.» + +A ce passage, le juge interrompit la lecture. + +La physionomie de Diouloufait était horrible à voir... De grosses +gouttes de sueur coulaient sur le visage du misérable, qui avait pris +une teinte plâtreuse. + +--Ce récit vous cause une douloureuse impression, dit M. Varnay. +Peut-être êtes-vous trop faible pour l'entendre jusqu'au bout.... + +Dioulou grinça des dents: + +--Allez-y, dit-il. + +Puis il ajouta plus bas: + +--Je vois votre jeu.... + +Le juge fit un signe au greffier, qui reprit: + +«D. J'admets que ce fût bien le Bisco; que vous a-t-il dit? + +»R. Nous nous sommes disputés... J'avais un peu bu... Je ne sais pas +trop ce qui s'est dit... Je lui reprochais de perdre Dioulou... Je ne +voulais pas qu'il le fît pincer... Je l'ai appelé tout haut par son +nom... Il m'a défendu de le répéter... Il m'a menacée, en me disant que +s'il pouvait me croire capable de le trahir... il me hacherait... il me +déchirerait... il me pilerait dans un mortier... Je lui ai ri au nez... +et je me suis sauvée. + +»D. Vous a-t-il poursuivie? + +»R. Non. + +»D. Où se passait cette scène? + +»R. Aux Innocents... auprès de la Halle. + +»D. Qu'avez-vous fait alors? + +»R. J'étais tout _esbrouffée_ au fond. J'ai voulu me remettre. Je suis +allée à l'ancien mastroquet de mon pauvre Dioulou. J'y ai trouvé un +_zigue_ que je ne connaissais pas. J'avais la tête à l'envers. V'là que +j'ai voulu sortir, le Bisco, qui me guettait, s'est jeté sur moi. Il m'a +emportée au bazar des Arcis, il m'a jetée sur le lit, il a fermé la +porte, et puis il est revenu auprès de moi... J'étais _pocharde_, que je +ne voyais plus rien... Il m'a attachée; moi, je riais, je ne savais +plus, je ne devinais pas... Il a pris des tas de papiers, de chiffons, +et il en a mis sur le lit, dessous, tout autour de moi; il m'avait +bouché la g... avec un tampon; il a allumé des allumettes, et puis il +m'a dit: «B... de gueuse, tu finirais par nous faire _piger_; tu vas +rôtir comme un vieux poulet.» Il a mis le feu, et puis il s'est sauvé. + +»D. C'est Biscarre qui a allumé l'incendie? + +»R. C'est lui... il m'a brûlée vivante.... Au Loup! C'est un gueux! faut +le refroidir!... + +»A ce moment, elle a eu une crise horrible dans laquelle elle a poussé +de nouveaux cris, au milieu desquels je distinguais encore les mots au +Loup! au feu le Bisco!... Mais elle était dès lors incapable de +prononcer des paroles suivies... Cependant j'ai encore entendu ceci: +Dioulou! venge-moi! livre le Bisco! va le voir raccourcir!... + +»Elle est morte à huit heures cinquante minutes. + +»En foi de quoi, j'ai rédigé le présent procès-verbal pour servir ce que +de droit...» + +Le greffier s'arrêta. + +Il y eut un long silence. La tête de Dioulou était tombée sur sa +poitrine, d'où s'échappait un grondement sourd. + +--Vous avez entendu, reprit le juge, Biscarre n'est pas mort, puisque +c'est lui qui a commis le crime épouvantable qui ferait horreur à un +bourreau... il a tué la femme qui vous appelait à son secours, et qui, +dans les dernières convulsions de l'agonie, prononçait encore votre +nom... Il vous reste à accomplir le dernier voeu de cette malheureuse, +en faisant connaître à la justice la retraite de Biscarre.... + +Dioulou se dressa d'un bond: + +--C'est donc ça! cria-t-il. Vous voulez que je mange le morceau! Moi, +Dioulou! vous voulez que je livre Biscarre! + +--L'assassin de la Brûleuse.... + +--Biscarre est mort! + +--Alors cette femme a menti. C'est impossible! Au moment de mourir, elle +a dit la vérité.... + +--Non! + +Dioulou, debout, avait saisi à deux mains sa chevelure, qu'il arrachait +à poignées.... + +La vérité, la voici. + +Oui, Dioulou connaissait la retraite de Biscarre, qui était vivant, bien +vivant! Oui, tout son être était torturé par cette pensée que sa vieille +compagne avait été assassinée, brûlée par le roi des Loups! et pourtant +il ne voulait pas parler. + +Cette brute aimait son ancien complice, son maître, d'une affection +bestiale, féroce, irraisonnée. + +Et pourtant... il avait tué la Brûleuse! + +Le juge insistait: + +--Songez bien à ce que vous faites, disait-il. De tous les crimes de +Biscarre, le plus atroce est le meurtre cruel qu'il a commis sur cette +femme, que vous aimiez. C'était votre ami, votre compagnon, et il a +torturé celle à laquelle vous aviez donné votre affection. Torturé... +vous entendez bien. C'est par lui que cette malheureuse a souffert les +plus effroyables angoisses qu'il puisse être donné à la nature humaine +de subir. + +--Taisez-vous! criait Dioulou.... + +--Quand elle se tordait dans les affres de la mort, elle vous adjurait +de punir son bourreau.... + +--Mais taisez-vous donc! + +--Avez-vous bien entendu tous les détails de cette scène atroce? Il +l'attache sur son lit, il la bâillonne, il lui fait un bûcher de toutes +les matières inflammables qui tombent sous sa main, puis, après y avoir +mis le feu, il s'enfuit lâchement, tandis que derrière lui l'incendie +fait son oeuvre, que la flamme mord et ronge la chair de cette créature +humaine. + +Les coups tombaient redoublés, terribles, sans relâche, sur le coeur de +Diouloufait, sur son cerveau. + +Il se sentait devenir fou. + +C'était en lui une horrible lutte. Devant ses yeux passaient des lueurs +sanglantes: il lui semblait entendre la Brûleuse qui râlait: + +--Dioulou! venge-moi!... + +Oui, elle avait ordonné!... il lui fallait obéir. Après tout, Biscarre +était infâme.... + +--Où est Biscarre? demanda le juge. + +Dioulou le regarda, ses lèvres s'agitèrent, sa bouche s'ouvrit, il +allait parler... mais tout à coup: + +--Non! non! s'écria-t-il, Biscarre est mort! + +Il ajouta: + +--Et je ne parlerai pas! j'aime mieux mourir! + +Et comme si, pour garder le silence, il voulait que sa bouche fût muette +à jamais, se souvenant des recommandations du chirurgien, d'un geste +rapide il arracha l'appareil de ses blessures, un flot de sang +jaillit.... + +Dioulou chancela... étendit les bras et tomba comme une masse sur le +parquet.... + +Il n'avait pas trahi Biscarre.... + + + + +IX + +??? + + +Certes, on reçoit tous les jours des coups de barre de fer sur la tête, +et on ne s'en trouve pas plus mal pour cela. Cependant, à vrai dire, le +premier moment cause une impression désagréable, ce qu'eussent été +d'ailleurs fort embarrassés d'expliquer nos deux amis Muflier et +Goniglu, puisque, sous cette secousse un peu trop vive, ils étaient +tombés nez contre terre, à l'état de vieux troncs sapés par la hache du +bûcheron. + +Est-ce à dire que ces nobles existences eussent été tout à coup +tranchées dans leur fleur virginale? Ces belles âmes s'étaient-elles à +jamais envolées? Ces grands coeurs avaient-ils pour toujours cessé de +battre? + +Non, par bonheur... pour eux. + +C'est ce que constata tout d'abord l'aimable Muflier quand, après un +nombre d'heures qu'il lui eût été difficile de calculer, il sentit peu +à peu le sentiment renaître en lui. + +Le réveil n'avait pas été brusque. Il avait eu en premier lieu la notion +d'un lourd engourdissement qui le tenait aux tempes, d'un murmure sourd +qui bouillonnait dans son cerveau: puis de vifs picotements dans les +narines avaient annoncé et précédé un éternuement, ou mieux une tentative +sternutatoire, qui s'était perdue en un sifflement nasal de peu +d'importance. Muflier avait ouvert un oeil. Mais comme il n'avait rien +vu, il avait eu cette vague pensée que peut-être il était aveugle, ce +qui lui fit passer dans l'épine dorsale un frisson nerveux. + +Ces sensations multiples n'étaient que l'avant-coureur d'une +résurrection complète. Le raisonnement, qui n'avait jamais fait défaut à +notre ami, retrouvait sa lucidité. + +Et son premier acte compréhensif fut celui-ci: S'il n'y voyait goutte, +c'était pour une raison des plus simples, à savoir: qu'il faisait nuit, +ou que tout au moins le lieu où se trouvait Muflier était plongé dans la +plus profonde obscurité. + +Quel était ce lieu? + +Il voulut passer ses mains sur son front afin de chasser les dernières +ombres qui obscurcissaient sa pensée. Mais il eut la douloureuse +surprise de constater que ses bras étaient solidement attachés au long +de son corps; il tenta de remuer les jambes: vains efforts. + +Décidément, c'était une vocation chez Muflier que d'être ensaucissonné +comme un simple produit d'Arles ou de Lyon. + +--Eh mais! eh mais! se dit notre homme, voilà qui est clair: je suis +retombé aux mains du marquis. + +Et, dans l'ombre, on eût pu voir un gracieux sourire se dessiner sous sa +moustache hirsute. + +Évidemment... c'était cela!... le marquis n'avait pu se passer de lui. +La surveillance de l'hôtel était encore plus complète qu'il ne se +l'était imaginé. Il avait été épié... suivi... il était pris à nouveau. +Bah! il en serait quitte pour renoncer provisoirement à l'amour, au +guilledou, et à reprendre cette douce existence tout émaillée de blancs +de volaille et de bouteilles respectables par l'âge.... + +Il s'arrêtait complaisamment à cette idée. Et pourtant!... + +Bien des points restaient obscurs. Maintenant que le souvenir lui +revenait, il revoyait l'impasse ignoble dans laquelle il s'était engagé, +la masure sinistre, la porte entr'ouverte... il sentait sur son crâne un +poids énorme qui tombait avec un craquement sec.... + +Était-ce bien le marquis, le gentilhomme qui se trouvait embusqué dans +ce bouge? Hum! voilà qui sortait quelque peu de la vraisemblance! + +Et Goniglu? Qu'était devenu Goniglu? + +Enfin, question déjà formulée et encore répétée: + +Où se trouvait-il, lui, Muflier, impuissant à se mouvoir, prisonnier, +pour tout dire? + +Il remua les épaules: ceci était possible, et c'était un moyen de +reconnaître la nature du sol sur lequel il était étendu. + +Or, il y eut une sorte de clapotement, et en même temps le dos de +Muflier ressentit une vive fraîcheur. + +C'était le moment de multiplier les point d'interrogation. + +Sous son corps étendu, il y avait de l'eau, ceci était acquis au débat. +Et cependant il n'était pas _dans_ l'eau, puisque, d'une part, il y +avait des intermittences d'humidité, et que, de l'autre, il sentait +très-nettement la résistance d'un corps dur. + +D'où cette pensée qu'il se trouvait sur un plancher à travers lequel +filtrait le liquide en question. + +Il avait ouvert l'autre oeil et s'habituait insensiblement à +l'obscurité. Ce qui ne signifie pas d'ailleurs qu'il vît quelque chose. + +Tout était noir, sombre, funèbre. Une vague odeur titilla les nerfs +olfactifs de Muflier, qui médita pour lui donner un nom. + +Ce nom fut complexe: cela tenait du goudron et de la moisissure. + +Mais à ce moment notre ami eut la perception d'une sensation à laquelle +il n'avait pas pris garde tout d'abord; c'était la sensation d'un +glissement lent, prolongé, avec balancement régulier. Muflier était +doucement bercé, ce qui, sans lui être positivement désagréable, +agissait de façon bizarre sur son estomac creux. + +S'étant recueilli et ayant tendu tous les ressorts de son intellect, il +reconnut enfin, à n'en pouvoir plus douter. + +1° Qu'il devait être enfermé à fond de cale dans quelque bâtiment, +barque, nacelle ou chaland, au choix; + +2° Que, conformément aux principes connus, ce bateau allait sur l'eau; + +3° Que cette certitude n'avait rien de rassurant et qu'en somme, pour +être connue dans quelques-uns de ses détails, la situation n'en restait +pas moins critique et mystérieuse. + +Évidemment la chose marchait. Maintenant Muflier percevait jusqu'au +clapotement de l'eau contre la carcasse. + +Notre ami--complétant ses déductions--se dit qu'un bâtiment ne voguait +pas sans quelque impulsion, et écoutant encore, il saisit le bruit des +rames frappant l'eau avec une régularité parfaite. Autre point. Le +roulis était doux, le tangage insignifiant, d'où cette nouvelle +conclusion: + +Ce n'était pas la mer. + +Donc--admirez la force de la logique--c'était un fleuve ou une rivière. +Pourquoi pas la Seine? Va pour la Seine. + +A ce moment, il y eut un choc violent. Muflier roula sur lui-même et se +trouva le nez dans une flaque d'eau. Il crut d'abord qu'on atterrissait: +point. Il y eut un raclement le long des parois; puis plus rien que le +clapotement déjà reconnu. + +--Ça, c'est un pont! pensa Muflier, qui décidément eût fait un Zadig de +première force. + +Seine... Pont... Paris, termes corrélatifs et qui s'appelaient l'un +l'autre. + +Tout à coup, un bruit sec, strident, pareil à celui d'un marteau de fer +frappant une enclume, retentit dans le silence et l'obscurité. + +Muflier ne put réprimer une exclamation de surprise et de joie. + +Ce bruit, il le connaissait. Oui, c'était bien l'éternuement sonore et +crépitant de l'ami, du compagnon, en un mot, de.... + +--Goniglu! cria Muflier. + +--Toi! répondit Goniglu. + +--Où es-tu? + +--Je n'en sais rien. Et toi? + +--Je l'ignore... à peu près.... + +--Es-tu libre? + +--Je suis attaché. + +--Comme moi! + +--J'ai le dos et les épaules trempés. + +--Comme moi! + +--Oh! Muflier! + +--Oh! Goniglu! + +Il y eut un long silence. + +--Comment vas-tu? demanda Goniglu. + +--Pas mal... et toi? Quand je dis pas mal... j'ai la tête qui me +cuit.... + +--Moi, j'ai le crâne en compote.... + +--Que s'est-il passé?... + +--On nous a cogné dessus.... + +--C'est ça... et après? + +Avant que Goniglu eût répondu, une voix sonore retentit dans la cavité +ténébreuse. + +--Vous savez! vous! si vous n'éteignez pas votre grelot, on va vous +nettoyer!... + +--Nous ne sommes pas au pouvoir du marquis, pensa Muflier. Ce +gentilhomme nous témoignerait plus d'égards. + +Décidément, le plus important était de ne pas attirer l'attention des +inconnus qui les tenaient en leur pouvoir. + +Ce fut donc dans un susurrement à peine saisissante que Muflier reprit: + +--Ainsi, Goniglu, voilà où j'en suis resté... un renfoncement sur la +tête... puis plus rien, jusqu'au moment actuel, où je commence à +reprendre connaissance. Si de ton côté tu sais quelque chose de plus, +hâte-toi de m'en instruire... après quoi, je me ferai un devoir de +t'expliquer mes dernières observations. + +--Voici, répondit Goniglu sur le même ton. Peu d'heures s'étaient +écoulées depuis le renfoncement en question, lorsque je suis revenu à +moi. Où étais-je?... je ne l'aurais certes pas pu deviner. Cependant, +comme tu le comprendras tout à l'heure, nous n'avons pas changé de +local. Où on nous avait offert si gracieusement l'hospitalité, nous +étions restés.... + +--A l'impasse de la rue du Rocher.... + +--Chut donc! pas si haut!... puisqu'on ne veut pas que nous +jaspinions.... + +--Veux-tu que je te dise mon idée? fit tout à coup Muflier. + +--Vas-y de ton idée.... + +--Eh bien! nous sommes entre les mains du Bisco. + +Goniglu se sentit frissonner jusqu'aux moelles. + +--Nous sommes f... lambés... articula nettement Goniglu. + +--Qui sait? fit Muflier, qui croyait en son étoile, comme plus tard un +des plus puissants souverains de l'Europe. Mais ce n'est pas de cela +qu'il s'agit. Achève ton histoire. + +--Donc, quand j'ai ouvert un oeil, j'étais seul, ou à peu près. Tu étais +dans le coin, ronflant abominablement, pas un ronflement de sommeil, +non, autre chose, comme qui dirait un râle.... + +--Brrr! fit Muflier, désagréablement impressionné. + +--Je me suis dit tout de suite que la place n'était pas bonne, que nous +étions mal vus dans l'établissement, et qu'il était prudent de ne pas +attirer l'attention. Alors, je n'ai pas bougé et j'ai fait le mort. +Voilà qu'au bout d'un certain temps, dame! je n'avais pas de montre, on +est entré dans la pièce. + +--Qui ça? + +--Va-t'en voir s'ils viennent! Des bonshommes qui avaient la figure +noircie... J'avais les yeux fermés... et je glissais à peine un tout +petit regard de temps en temps. L'un d'eux s'est approché de moi et m'a +secoué... Je n'ai pas fait ouf. «Est-ce qu'il est nettoyé?» a demandé +une voix que je ne connaissais pas. «Non!» a répondu l'autre. «On a +mesuré le coup.»--«Il faut les attacher.»--«Parbleu!» alors on m'a passé +des cordes aux bras et aux jambes. Et c'était fait. Ah! cré coquin! +quelle jolie science! + +--J'en sais quelque chose! murmura Muflier, qui se trémoussait +inutilement dans les liens. + +--Quand j'ai été ficelé comme une véritable andouillette de Troyes, on a +refermé la porte; j'ai toujours pas remué, et ça a duré encore +longtemps, et puis on est revenu, on m'a pris par la tête et par les +pieds, toi aussi, du reste; mais tu ronflais toujours, et on m'a mis un +sac sur la tête. Seulement, quoique je ne pusse rien voir, j'ai compris +d'abord qu'on descendait un escalier, qu'on ouvrait des portes, et puis, +finalement, qu'on était à l'air libre. On allait très-vite et on me +secouait, nom de nom! C'était un vrai panier à salade! Il faisait noir, +était-ce à cause du sac? Oui, d'abord. Mais on n'entendait presque pas +de bruit, à peine de temps en temps une voiture qui roulait; c'était la +nuit, car c'est pas des ouvrages à faire en plein jour que de trimbaler +un camarade comme ça. Enfin, on est arrivé quelque part, et ce quelque +part-là, c'était le bord de l'eau. + +--Ah! fit Muflier, tu en sais autant que moi. + +--J'ai de bonnes oreilles... on s'est fichu souvent de moi parce +qu'elles étaient grandes; mais ça sert... à preuve. + +--On nous a fourrés dans un bateau. + +--Comme tu dis; mais comment sais-tu ça? Et depuis combien de temps +voguons-nous sur l'humide élément? + +--Je te dis que je n'ai pas de montre. + +--Mais, à peu près? + +--Une heure ou deux... peut-être plus, peut-être moins. + +--Est-ce tout ce que tu as à me dire? + +--Non. Il y a encore quelque chose. + +--Dis vite! + +--Eh bien! au moment où on nous fichait ça, il y en a un qui a dit: +«Quand ils seront aux Cagnards, il faudra bien qu'ils parlent.» + +--Aux Cagnards? Qu'est-ce que ça veut dire? + +--Sais pas. «Tu crois donc qu'ils savent quelque chose?» a demandé une +voix. «Parbleu! puisqu'ils mouchardaient pour le compte d'un marquis!» + +--Bigre! fit Muflier. Nous sommes compromis! + +--Je te crois... à preuve que le premier a répliqué: «S'ils ne veulent +rien dire, on leur tortillera rien la vis!» + +--La vis! soupira Muflier. + +Si bas que parlaient nos deux amis, il paraît qu'ils n'étaient pas +parvenus à éteindre complétement le son de leur voix, car voici que de +nouveau retentit celle qui avait déjà parlé tout à l'heure. + +--Et on vous la tortillera, tas de gueux! dit-elle avec une aménité +charmante. Allons, haut! et dans le trou! + +--Dans le trou! hurla Muflier oubliant tout. Sacré-dié! mais c'est un +assassinat! + +Il eût pu, d'ailleurs, protester contre les lois divines et humaines, +c'eût été la même chose. + +La scène que venait de lui raconter Goniglu se reproduisit. On les +empoigna tous deux par les épaules et par les jambes; encore une fois, +ils se trouvèrent à l'air. + +On avait négligé d'emprisonner leur tête. + +Dans une pénombre fantastique, une voûte noirâtre, suintante... puis une +grille qui ressemblait à un gril gigantesque... puis l'eau ténébreuse +qui houlait et gémissait. + +On les emporta. Ils pénétrèrent--par l'intermédiaire de leurs +porteurs--sur une planche qui chancelait. Il y eut un grincement de +gonds rouillés; puis, comme des paquets inutiles, on les jeta sur un sol +détrempé où leurs membres clapotèrent comme une vieille guenille. + +--Oh! mon avenir! murmura Muflier. + + + + +X + +MORT OU VIVANT + + +Nous avons laissé Diouloufait au moment où, pour résister aux +incitations du magistrat, il avait préféré mourir plutôt que de trahir +Biscarre. + +Ainsi nous est expliqué le mot prononcé par lui lorsque, caché dans le +trou de la Rivière morte, il avait appris que la police était à sa +poursuite. + +--Je ne veux pas être tenté! avait-il dit. + +C'est qu'il connaissait déjà tous les détails que venait de lui rappeler +avec une implacable prolixité le procès-verbal lu par le greffier. Oui, +il savait que c'était Biscarre qui avait torturé, assassiné, brûlé la +malheureuse femme dont il avait fait sa compagne. + +Singulière nature que celle de ce bandit: coupable de toutes les +violences, il avait en lui je ne sais quel besoin instinctif, +inconscient, d'être bon, de se dévouer. Nul ne l'avait jamais aimé, et +sa faiblesse même n'avait pu lui concilier d'affection durable. Mais +cet homme avait voué à Biscarre une amitié que, jusqu'ici, rien n'avait +pu briser. + +Était-ce donc que le roi des Loups eût tenté quelque effort pour la +mériter, pour se créer quelques titres à la reconnaissance de +Diouloufait? Non. A ses dévouements il répondait par la brutalité; à ses +soumissions, par la violence. Et pourtant Dioulou l'admirait, l'aimait. +On eût dit qu'il était rivé à cet homme corps et âme. + +Peut-être aussi savait-il que ce Biscarre, au coeur de granit, à la +volonté impitoyable, souffrait d'épouvantables tortures, à la façon de +ces monomanes dont le crâne est par intermittence le siége de +convulsions atroces. + +Il avait peur de Biscarre: d'un mot, le roi des Loups le réduisait au +silence. Sa force le terrifiait, cette énergie indomptable le frappait +d'une admiration épouvantée. + +Un jour, Diouloufait avait rencontré la Brûleuse. + +Pourquoi ces deux êtres s'étaient-ils réunis? D'où venait la sympathie +profonde que cette créature, laide et brutale, avait inspirée à Dioulou? +Ce sont là des mystères qu'il eût été lui-même impuissant à expliquer. + +Toujours est-il qu'il avait voué à cette femme une affection qui tenait +de celle qu'il portait à Biscarre. Même soumission, même abandon de +soi-même. + +Et voici que Biscarre l'avait tuée! Pour la première fois, Dioulou avait +senti en lui un mouvement de rage folle contre le roi des Loups! Ah! +s'il l'avait tenu en ce moment-là! peut-être se serait-il vengé d'un +seul coup. + +Mais on lui demandait de le livrer... à qui? à la justice. Cette action +lui paraissait le dernier terme de la bassesse humaine. Et, cependant, +n'était-ce pas la vengeance, sûre, complète, cette vengeance que la +misérable avait réclamée dans un dernier cri d'agonie? + +Combat terrible!... et quand Dioulou s'était senti faiblir, quand il +avait compris que, peut-être, il allait trahir le compagnon de toute sa +vie, le maître dont il était l'esclave, alors il avait arraché +l'appareil qui couvrait ses blessures, un flot de sang s'était échappé +de leurs lèvres béantes... l'homme était tombé.... + +Le juge d'instruction n'avait pas compris. Pouvait-il lire dans cette +âme étrange où les sentiments n'appartiennent pas à la commune nature +des hommes? + +Le médecin de la Préfecture avait été mandé aussitôt. + +--Cet homme est en danger de mort, dit-il. + +--Peut-on le transporter à la prison?... + +--Non, reprit le praticien, le trajet serait trop long. Je vais donner +ordre qu'on le reçoive à l'Hôtel-Dieu.... + +--Espérez-vous sa guérison? + +--C'est une nature d'une vigueur exceptionnelle. Mais on ne pourra être +fixé que lorsque l'hémorrhagie se sera arrêtée. + +Il avait été fait comme le médecin avait dit. + +Étendu sur une civière, Dioulou avait été transporté à l'Hôtel-Dieu. Il +était dans un état complet d'insensibilité; son visage s'était marbré de +teintes livides, comme si les doigts de la mort se fussent imprimés sur +sa face. + +Il existait alors à l'Hôtel-Dieu une chambre spéciale destinée aux +personnages se trouvant dans une situation exceptionnelle. Elle était +placée au premier étage, donnant sur la rivière, à peu de distance de la +passerelle qui unit les deux rives. Au-dessous, on voyait s'ouvrir une +large baie garnie d'une grille énorme. C'était une des ouvertures qui +donnaient accès dans les anciens souterrains, que jamais d'ailleurs nul +ne visitait, et qu'on disait complétement envahis par les eaux. + +Cette chambre, dont les murs étaient blanchis à la chaux, ressemblait à +une cellule de prison; et pour compléter l'illusion, de forts barreaux +de fer étaient scellés dans le cadre de la haute fenêtre. + +Le plancher était formé de larges dalles, à carrés blancs et noirs, +recouverts d'une natte de corde. + +C'était là que nous devions retrouver Diouloufait. + +Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis celui où il avait commis cette +sorte de suicide. + +Pendant près de cinquante heures, on avait désespéré de le sauver. + +L'hémorrhagie avait déterminé--outre l'affaiblissement--une fièvre +délirante dont le résultat aurait pu être mortel. + +Le malheureux, dans un accès de folie, avait lutté contre ses gardiens, +et on avait été contraint d'employer, pour le dompter, la camisole de +force. + +Mais, après cette crise, l'abattement complet était venu, suivi d'une +amélioration sensible. + +Il n'était plus douteux, maintenant, qu'on ne l'arrachât à la mort. + +La première parole de Dioulou, revenant à lui, avait été celle-ci: + +--Est-ce que j'ai parlé?... + +--Que voulez-vous dire? avait demandé l'interne de service. + +--Rien, avait répliqué Dioulou. + +Pendant de longues heures, il avait tenté de reconstituer dans sa +mémoire la scène qui s'était passée dans le cabinet du juge +d'instruction, et quand il avait acquis la certitude que pas une parole +compromettante ne s'était échappée de sa poitrine, il avait poussé un +soupir de soulagement. + +Maintenant, il ne ressentait même plus cette hésitation qui, un moment, +avait failli lui arracher son secret. Il chassait violemment de sa +mémoire le fantôme de la Brûleuse; il n'écoutait plus cette voix qui +s'élevait encore de la tombe mal fermée pour réclamer la punition de son +assassin. + +De nouveau, Biscarre, quoique absent, avait repris complète possession +de Dioulou, qui frissonnait en songeant qu'un instant il avait été assez +infâme pour penser à une dénonciation. + +C'était fini. + +Tous les juges d'instruction de la terre pouvaient tenter de le +confesser, il se tairait. + +Or, ce matin-là, il se passa dans le cabinet du directeur de l'hôpital +un fait assez insignifiant en lui-même, mais sur lequel il convient que +nous nous arrêtions. + +Une voiture s'était arrêtée devant l'Hôtel-Dieu, et un homme en était +descendu, puis se présentant à la grille, avait demandé à parler au +directeur. + +Sur le vu de sa carte, il avait été immédiatement introduit. + +Or, voici ce que portait cette carte: + +--James Wolf, _physician and surgeon_, Glascow. + +James Wolf, médecin et chirurgien. + +C'était un Anglais, de type parfait, avec les cheveux rougeâtres, +dominant en broussailles un front haut et rougeaud; des favoris +rondement coupés entouraient un visage large et rubicond. La mâchoire +avait ce prognathisme qui caractérise les enfants d'Albion. + +Après les premières salutations d'usage, le directeur de l'Hôtel-Dieu +avait demandé à quelle heureuse circonstance il devait la visite de son +confrère étranger. + +L'autre avait répondu, avec un fort accent, mais dans un français +très-intelligible, qu'il prenait la liberté, sur la recommandation d'une +des lumières de la science anglaise (ici il produisit une lettre), de +solliciter de M. le directeur l'autorisation de visiter l'Hôtel-Dieu. + +Naturellement sa requête n'était pas de celles qu'on repousse, en France +surtout, où l'hospitalité, pour être beaucoup moins proverbiale qu'en +Écosse, est de fait beaucoup plus sérieuse. + +Le directeur s'était mis à sa disposition avec une gracieuse obligeance, +et la tournée avait commencé dans le vaste hôpital. + +En vérité, le docteur Wolf était un homme de haute science et d'agréable +commerce. Il dispensait les éloges sans restriction, s'émerveillait des +choses les plus simples, et plaçait à propos cette phrase flatteuse: + +--Ah! monsieur le directeur, les Anglais ont beaucoup à apprendre de +vous. + +Le directeur souriait et passait sa main sur son crâne chauve, tout en +répondant: + +--Vous nous flattez, parole d'honneur! + +--Non, je vous jure, reprenait l'autre; jamais hospice ne m'a paru aussi +bien tenu, aussi habilement organisé. Je suis ravi, _upon my word_, tout +à fait ravi! + +Et la promenade se poursuivait entre les rangées de lits blancs dans +lesquels se dressaient, pour les voir passer, des spectres maigres, à +dents longues et jaunes. + +Le directeur expliquait avec bienveillance que le 36 était vide parce +que le malade avait trépassé le matin même, et que le 39 ne battait plus +que d'une aile. + +L'Anglais hochait la tête en disant: + +--Parfait! parfait! + +Puis on s'arrêtait auprès d'un lit, dans lequel se tordait un malheureux +en criant à l'aide. + +--Calmez-vous, mon ami, disait le directeur. Vous aurez beau crier, cela +ne vous soulagera pas. + +Sir James Wolf dodelinait de la tête avec une satisfaction béate, tant +cette parole lui paraissait frappée au coin du bon sens et de la +véritable logique. + +Il ne faisait grâce d'aucune question, goûtait le bouillon et le +déclarait savoureux, humait quelques gouttes du vin destiné aux +convalescents et faisait claquer sa langue en murmurant: + +--Les gaillards! ont-ils du bonheur d'être Français! + +Cependant il n'est si bonne chose qui ne prenne fin, et le moment +arrivait où les deux praticiens devaient se séparer, quand un infirmier +s'approcha du directeur et lui dit quelques mots à voix basse: + +--Non, non, répondit vivement celui-ci. Je m'y oppose formellement. Je +suis responsable de l'exécution des ordres donnés par le médecin de +service. Il a interdit toute secousse au malade, avant quatre ou cinq +jours au moins... Dites à l'envoyé de M. le juge d'instruction qu'il y a +là une question d'humanité qui prime jusqu'aux droits sacrés de la +justice.... + +La physionomie de l'Anglais exprima une curiosité de bonne compagnie. + +Quand l'infirmier se fut éloigné: + +--Comprenez-vous cela? fit le docteur. Il y a ici un pauvre diable--je +ne sais quoi, un forçat en rupture de ban ou peut-être même évadé--qui a +failli mourir dans le cabinet du juge instructeur. Et voici qu'il +prétend me le reprendre avant qu'il soit radicalement guéri. + +--Ce serait de l'inhumanité, dit sir James, mais je ne comprends pas, +vous avez dit un forçat? c'est ce que nous appelons un convict.... + +--Exactement. + +--Comment un pareil homme se trouve-t-il ici? + +--Comme blessé... il a été frappé de plusieurs balles pendant qu'il +cherchait à s'échapper.... + +Sir James paraissait de plus en plus intrigué. + +--Son affaire était donc bien grave?... + +Ils étaient descendus dans une cour intérieure et se dirigeaient vers la +sortie. + +Le directeur baissa la voix: + +--Très-grave, reprit-il. Il fait partie, à ce qu'il paraît, d'une bande +de malfaiteurs qui a désolé Paris par ses attentats de toutes sortes!... + +--Quelque chose comme nos _Burkers_.... + +--Oui, et ils ont un nom caractéristique.... + +--Et ce nom? + +--On les appelle les Loups de Paris. + +--En effet, fit sir James, qui tenait le directeur par un des boutons de +sa redingote et l'avait arrêté sur place, j'ai entendu parler de ces +misérables; leur chef est mort. + +--On dit qu'il est vivant. + +--En vérité. Tenez, monsieur le directeur, si ce n'était pas abuser de +votre bonté, je vous adresserais encore une requête. + +--Tout à votre service, mon cher confrère. + +--Je m'occupe beaucoup de médecine légale, et souvent, on a bien voulu +avoir recours à mes faibles lumières dans des instructions criminelles; +je serais très-curieux de voir ce grand coupable; qui sait si la +phrénologie, une grande et belle science, mon cher directeur, ne +recueillerait pas là quelque fait nouveau, quelque observation de haute +importance?... + +Le directeur paraissait fortement embarrassé. + +--Mon cher confrère, vous ne sauriez croire à quel point votre demande +me chagrine.... + +--Eh! pourquoi? + +--Parce qu'il m'est impossible de vous satisfaire. + +--Impossible? Vous me surprenez beaucoup... beaucoup. + +--Vous allez me comprendre. Lorsqu'un criminel entre à l'hôpital, il est +confié à notre responsabilité. Et il nous est interdit--de la façon la +plus formelle--de le laisser communiquer avec personne. + +--Sans exception? + +--Sans exception. Nos instructions sont précises, et je ne saurais y +contrevenir sans compromettre ma situation... et sans encourir des +reproches qu'il est de ma dignité d'éviter. + +--Oh! yes! très-juste! très-juste!... Je n'insiste plus... le devoir +avant tout.... Ah! vous autres Français, vous ne transigez jamais... +Tenez, en Angleterre, j'aurais pu pénétrer jusqu'à votre prisonnier. + +--Ah! en Angleterre!... + +--Certainement... On se serait dit: Les instructions en question +s'opposent à ce que le prisonnier communique avec un étranger... ou même +avec un de ses parents, avec un ami... mais sir James n'est ni un parent +ni un ami... C'est un médecin!... Les médecins sont de tout temps admis +auprès des malades, quels qu'ils soient... Voilà ce qu'on dirait en +Angleterre... Mais ici, vous êtes les esclaves de la règle... C'est +bien! c'est très-bien! Quel peuple!... + +Malgré l'admiration béate exprimée par le visage de l'Anglais, M. le +directeur se demandait si par hasard l'honorable insulaire ne gouaillait +pas... au moins un peu. + +Cependant sir James avait lâché résolûment le bouton du Français, et se +dirigeait maintenant d'un pas rapide vers la porte. + +Je ne sais quelle bouffée d'orgueil patriotique monta au cerveau du +fonctionnaire. + +--Docteur! fit-il. + +L'Anglais s'arrêta et se retourna. + +--Vous m'appelez? + +--J'ai réfléchi.... + +--Que voulez-vous dire? + +--Je pense à mes instructions. + +--Elles sont formelles. + +--Certes. Mais j'ai le droit d'interprétation.... + +--Ah! vous avez.... + +--Et je prétends qu'un médecin... un confrère, a le droit de pénétrer +auprès de tout malade. + +--Ne dites pas cela... vous allez vous compromettre. + +--Croyez-vous donc que, lorsque la logique est de mon côté, je me plie +devant des exigences judaïques? + +--Ah! si vous croyez que la logique soit de votre côté... Réfléchissez +encore... Malgré tout mon désir d'étudier un cas intéressant, je me +ferais un scrupule de vous causer quelques embarras. + +--Venez, dit simplement le directeur, qui, avec un héroïsme superbe, se +dirigea vers la chambre de Dioulou. + +Si pourtant il s'était retourné, peut-être eût-il saisi dans le regard +de l'Anglais un éclair de triomphe. + +Mais il était sans défiance. L'Europe avait l'oeil sur lui. Il +s'agissait de prouver à l'univers entier que la France n'était pas à la +remorque des autres nations.... + +--Entrez, fit le directeur en s'effaçant. + +Et les médecins pénétrèrent dans la chambre du prisonnier; elle portait +le n° 36. + +Dioulou s'était assoupi. + +Il n'entendit même pas le bruit de la porte tournant sur ses gonds. + +Dans ce moment de repos, de sédation complète de l'être tout entier, le +visage du forçat avait repris son calme. Sa respiration était régulière, +et une coloration légère avait remplacé la pâleur qui d'ordinaire +blanchissait ses traits. + +--Vous me dites, reprit sir James, que c'est un grand criminel.... + +--Tout le prouve, répondit le docteur. + +Et il ajouta à voix basse: + +--On dit même qu'il y va pour lui de la peine capitale. + +--C'est singulier, fit l'Anglais, qui semblait plongé dans de profondes +réflexions. Rien dans sa physionomie ne révèle les instincts d'un âme +criminelle.... + +A moins, continua sir James, que le crâne ne présente certaines +protubérances.... + +Il avança la main vers la tête du dormeur. + +En même temps, il adressait au directeur un regard interrogateur, comme +pour solliciter l'autorisation de se livrer à une vérification +scientifique. + +Le directeur, d'un geste, l'invita à agir. + +L'Anglais sourit avec la satisfaction d'un homme qui va se livrer à une +expérience longtemps désirée. + +Sa main s'étendit, et lentement il se mit à palper la tête de +Diouloufait, et cela avec une telle légèreté de doigts que le dormeur ne +parut pas sentir leur contact. Un instant même, ils touchèrent son +visage, ses yeux, ses lèvres. Pas un tressaillement n'indiqua qu'il +éprouvait la moindre sensation. + +Puis sir James se tourna de nouveau vers le docteur. + +--Quelle admirable science que la phrénologie!... + +--Quoi! vous avez découvert.... + +--La protubérance de la _contraction_ présente un développement anormal. + +--Vraiment. + +--Qui dit contraction dit réactivité musculaire, force de cohésion... +d'où esprit de querelle, de combat. + +Disant cela, l'Anglais avait ressaisi le bouton directorial, mais cette +fois pour l'entraîner au dehors. + +--Puis nous avons prédominance des muscles... impatience... +destructivité... Voyez-vous, c'est là au-dessus de l'oreille. + +Et il passait maintenant ses doigts sur l'oreille du fonctionnaire, qui +paraissait d'autant plus intéressé qu'il ne comprenait pas un seul mot +de toutes ces théories. + +--Et vous concluez? demanda-t-il. + +--Que cet homme est un bandit de la pire espèce. + +--C'est incroyable! C'est tout à fait exact! + +--Maintenant, mon cher directeur, il me reste à vous remercier de votre +complaisance toute française. Vous m'avez rendu un de ces services qui +ne s'oublient pas. + +Et ce fut avec un échange d'affables protestations et de poignées de +main vigoureuses que sir James regagna la porte, toujours accompagné du +directeur, qui se répandit en félicitations et souhaits de bon voyage, +etc., etc. + +Sir James sauta dans sa voiture, et le directeur, lui ayant adressé un +dernier salut de la main, rentra dans l'hôpital qu'il était fier de +gouverner. + +Peut-être sa fierté eût-elle reçu un rude échec s'il avait entendu le +court dialogue échangé entre sir James Wolf et son cocher. + +--Eh bien? avait fait l'automédon en se penchant en arrière. + +--Ça y est... enfoncé le _pantre_! + +--Et l'autre? + +--Affaire faite. + +--Le directeur a coupé dans le pont. + +--Un _sinve_ de premier choix! + +Pendant ce temps, l'honorable directeur, plongé dans son fauteuil de +cuir, lisait les rapports que lui adressaient chaque jour les employés +de l'hôpital. Il s'arrêta avec complaisance sur la note qui concernait +Dioulou. + +«Guérison rapide, disait le rapport. Pourra sortir dans trois jours. +Régime fortifiant. Viande et vin de Bordeaux.» + +Et le directeur répétait tout bas: + +--Réactivité, destructivité, cohésion! Que c'est beau, la science! + +Tout alla bien jusqu'à trois heures de l'après-midi. Mais voici qu'à ce +moment la porte du cabinet s'ouvrit. + +--Qu'y a-t-il? s'écria le directeur. + +--Monsieur, le 36!... + +--Ah! oui! réactivité... destructi.... + +--Il est mort! + +--Hein? + +--Un accès d'épilepsie... de _delirium tremens_... de tétanos! + +--Impossible! il se portait si bien ce matin! + +Le directeur répétait sans y songer des mots de Robert Macaire parlant +de «ce bon M. Cerfeuil» qu'il a lui-même assassiné et dont le décès +paraît vivement le surprendre. + +Il avait bondi sur ses pieds. + +Il courut au n° 36. + +Le fait était réel, Dioulou était mort. + +Sapristi! la chose était délicate! et la justice! et la responsabilité! +Si on venait à savoir que le directeur avait introduit un étranger! Bah! +après tout, ce n'était pas cela qui l'avait tué!... et puis, qui +parlerait? On se préoccupait bien de cela! + +Le fâcheux en ceci, c'est que c'était une mauvaise note pour +l'Hôtel-Dieu! La mort de Diouloufait allait faire quelque bruit. On +clabauderait encore contre l'insalubrité de l'hôpital. On accuserait +l'administration, l'économat, la direction. + +C'était à en perdre la tête. + +Et cependant, il n'y avait pas à contredire l'évidence. Mais comment, de +quoi Diouloufait était-il mort? Son visage révélait une complète +placidité. Il était passé de vie à trépas sans secousse, sans agonie. +Les infirmiers déclaraient qu'il n'avait pas sonné, appelé à son aide. + +Le service médical tout entier était réuni autour de son lit et on +examinait le cadavre avec un soin minutieux. Les blessures étaient +complétement cicatrisées. Il ne pouvait être question d'épanchement +sanguin. + +Le médecin en chef déclara que l'autopsie était indispensable. Le corps +ne présentait aucun des caractères qui révèlent la congestion. + +Le directeur, après avoir espéré vainement que la science ranimerait le +pauvre Dioulou, n'eut plus qu'une pensée: prévenir de la part de la +justice toute enquête qui lui porterait tort. + +Le plus simple était d'aller de soi-même au-devant du danger. + +Donc, il courut chez le juge d'instruction, auquel il révéla le fatal +événement. Par bonheur pour lui, M. Varnay était très-préoccupé +actuellement d'une affaire des plus délicates et qui absorbait toute son +attention. + +Il reçut donc la nouvelle avec une parfaite indifférence, et sans +l'insistance du directeur, il eût très-probablement négligé de signer +l'ordre d'autopsie: + +--Croyez-vous donc qu'on l'ait empoisonné? demanda-t-il en riant. + +Le directeur balbutia quelques phrases au nom de la science, puis sortit +du cabinet pour se rendre à la préfecture où tout fut régularisé. + +L'autopsie devait avoir lieu le lendemain matin. + +Voilà qui était réglé. La poitrine directoriale se trouvait soulagée +d'un grand poids. + +Dès que l'excellent fonctionnaire fut de retour, il donna l'ordre +d'enlever le cadavre et de le descendre à la salle de dissection. + +Puis, tranquillisé, il alla dîner en famille. Ouf! il l'avait échappé +belle. Mais ce M. Varnay était, en vérité, un homme charmant. + +Les ordres avaient été immédiatement exécutés. + +Ici quelques renseignements sont nécessaires. + +A l'époque où se passaient ces faits, la salle de dissection se +trouvait dans un des anciens _cagnards_ de l'Hôtel-Dieu, c'est-à-dire +dans le vaste sous-sol où étaient établis jadis le service du +_charnage_, la tuerie et les étables où les bestiaux arrivaient par la +rivière, la chandellerie, la buanderie, les cuisines. Dès longtemps la +salle des morts occupait l'angle qui touche au Petit-Pont. + +Sous François Ier, il existait encore, dans les basses-oeuvres, des +salles affectées aux femmes en couches. Semblables à des celliers, elles +furent désignées sous le nom de _cagnards_ (de l'italien _cagna_, +chienne). En temps de crue, l'eau arrivait presque au bas des fenêtres, +de sorte que les lits étaient à peine à deux pieds au-dessus du niveau +du fleuve. En 1426, une inondation subite avait noyé un grand nombre de +ces malheureuses. + +Au seul cagnard qui existe encore aujourd'hui et qui, avons-nous dit, +servait, il y a trente ans, aux dissections, on voit encore l'entrée du +passage qui communiquait avec le petit Châtelet, lorsque Louis XIV eut +fait don (1684) de la vieille forteresse à l'Hôtel-Dieu. + +Cette salle, basse mais spacieuse, avait été soigneusement recrépie; +deux larges dalles de pierre, formant tables, s'étendaient blanches et +sinistres devant la large baie d'où tombait la lumière. + +C'est sur une de ces deux dalles que le cadavre de Dioulou fut placé. Il +était nu, et les garçons de service n'avaient pu se défendre d'une +certaine admiration pour cette énorme charpente qui, au dire de l'un +d'eux, aurait résisté pendant des siècles. + +--Ce que c'est que de nous! soupirait-on. + +Voici maintenant que le corps est recouvert d'une sorte de boîte qui le +cache tout entier, et qui ne sera plus soulevée qu'au matin, lorsque +arriveront les chirurgiens avec leurs instruments d'acier. + +Pauvre Dioulou! car il est donc bien vrai que tout soit fini! Triste +existence, en vérité, que la tienne! Ta mère folle t'a enseigné le mal +et la haine... Puis voici que, dès ton adolescence, tu as été saisi par +l'engrenage de la pénalité. Le bagne a achevé l'oeuvre de corruption. +Biscarre s'est emparé de toi, qui, peut-être, n'étais pas vraiment +méchant. Tu as glissé dans toutes les fanges, fidèle à ton maître comme +un chien, le suivant dans tous les cloaques où il lui a plu de te +conduire... et cela sans jamais rien exiger, te contentant d'une sorte +de misère, ne rêvant, ne désirant rien, sinon quelquefois une bonne +parole de ce démon auquel tu t'étais donné. Tu n'as eu qu'une seule +affection dans le monde, celle de cette réprouvée, qui était une brute +comme toi... On te l'a tuée... Et maintenant, te voilà étendu, nu comme +l'animal qu'on jette à la voirie. Pas une pensée, pas un regret ne +t'accompagnent. Sous le rayon blafard qui filtre à travers les grilles, +on voit à peine la place où tu gis, et encore ce n'est pas l'heure du +repos. + +Car tu appartiens à la science, et ta chair gémira sous le scalpel avant +que la dernière pelletée de terre te couvre à jamais.... + +La nuit vient, sombre, sinistre. + +La salle des morts s'emplit d'ombre. Par la baie, on entend le flot qui +passe en clapotant. + +C'est tout. Les bruits de la ville s'éteignent un à un. + +Seule la lourde voix des horloges tinte, tinte au lointain, solennelle +et lugubre... On dirait qu'un souffle de malédiction passe et +tourbillonne autour du cadavre maudit.... + +L'heure s'écoule. Voici dix... onze... douze, c'est minuit. Plus +épaisses sont les ténèbres, plus lugubre le sifflement du vent qui +glisse sur la rivière.... + +Mais que se passe-t-il donc? + +Quel mouvement a agité cette immobilité? quelle vie a remué dans ce +sépulcre? quelle lueur éclaire cette obscurité? + +Au centre de la salle des morts, une dalle s'est soulevée... puis une +ombre a paru, éclairée par le reflet jaunâtre d'une lanterne. + +La lanterne est déposée sur le sol. L'homme, dont le visage est noirci, +regarde autour de lui, tend l'oreille et écoute. Puis, rassuré sans +doute par le silence, il se penche vers l'ouverture béante et fait un +signe. + +Deux autres ombres paraissent à leur tour.... + +Dès qu'elles ont touché le sol du cagnard, elles se dirigent vers la +dalle sur laquelle Dioulou est étendu.... + +Pas un mot n'est prononcé. + +La boîte est soulevée. Le cadavre est mis à nu.... + +Puis on le saisit. Chargés de leur fardeau, les deux hommes reviennent +vers le trou. Le premier descend soutenant le corps par les genoux, +l'autre le suit tenant les épaules. + +Le dernier s'engage à son tour dans l'ouverture.... + +La lanterne disparaît... La dalle se referme. + +Et, dans la salle des morts, tout redevient obscur et silencieux. + + + + +XI + +LES ASSISES ROUGES + + +Dans le chapitre précédent, nous avons décrit rapidement certains locaux +dépendant de l'Hôtel-Dieu. Mais depuis trente ans, de grandes +modifications ont été accomplies. + +Les fosses de _charnage_ ne sont plus à l'Hôtel-Dieu, les cuisines ont +été montées au rez-de-chaussée, la buanderie a été transférée à la +Salpêtrière; les basses-oeuvres de l'édifice ont été complétement +abandonnées par les hommes. + +Quelque latitude que le lecteur laisse à l'imagination du romancier, +cependant il importe de se bien persuader que, dans la plupart des cas, +cette imagination est grandement servie par les faits eux-mêmes. + +Les documents que nous avons consultés pour reconstituer le drame dont +les Loups de Paris furent les sinistres acteurs, décrivent +minutieusement les souterrains qui, de temps immémorial, s'étendaient +sous le vieil hôpital, et qui, passant sous le fleuve, reliaient +l'Hôtel-Dieu aux Châtelets. + +Mais pour qu'aucun doute ne subsiste, nous demandons la permission +d'invoquer le témoignage d'un chercheur et d'un érudit, M. Louft, qui, +dans son _Paris historique_ (1874), a raconté en ces termes une visite +faite par lui dans ce que nous appellerons les catacombes de +l'Hôtel-Dieu. + +Ces catacombes étaient ou plutôt sont situées au-dessous des cagnards +dont nous avons parlé. + +«Après avoir descendu à tâtons l'unique escalier qui n'ait pas été +condamné, dit M. Louft, escalier noir, glissant, aux murailles +mucilagineuses, on arrive sous des arcades qui furent, dans la pénombre, +éclairées çà et là par les glauques lueurs de baies ouvertes à fleur +d'eau. + +»En pénétrant sous ces arceaux, où je n'avance qu'avec des précautions +extrêmes, je suis tout surpris de les trouver tendus d'un bout à l'autre +d'épaisses guipures qui pendent jusqu'à terre: on dirait des filets de +pêcheurs qu'on a mis sécher là. Ce sont des toiles de millions +d'araignées qui me barrent le chemin, et je suis réduit à me frayer avec +ma canne une route à travers ces tapis de haute lisse. + +»Je pénètre donc au milieu de voiles déchirés, de haillons flottants, +qui bientôt s'accrochent à mes vêtements, m'enveloppent comme un suaire; +je traîne après moi l'oeuvre de plusieurs générations d'arachnides.... + +»Tandis que d'estoc et de taille, je me fraye un passage à travers ces +innombrables résilles, des nuées de rats me passent par escadrons dans +les jambes, bondissent et se précipitent les uns vers leurs terriers, +les autres vers les issues extérieures, d'où ils se précipitent dans la +rivière, car rats et rats d'eau vivent ici côte à côte; c'était un +indescriptible sauve-qui-peut! Mais une fois l'émotion passée, la +curiosité reprend le dessus chez les troglodytes; ils veulent voir +l'intrus qui pénètre dans leur domaine, une foule de museaux se pressent +à leur orifice, et, malgré la clarté douteuse, de tous les terriers, +trous et cachettes, je vois des milliers d'yeux scintiller comme des +escarboucles. + +»Malgré les transformations qu'elles ont subies sous Henri IV, et les +modifications qu'on y a faites depuis, les basses-oeuvres de cet hôpital +ont conservé un grand caractère: ces galeries aux voûtes robustes, ces +baies percées à fleur d'eau et bardées de fer, rappellent les prisons du +château des Sept-Tours à Constantinople, et la grande porte d'eau +ressemble à l'embarcadère de certains palais vénitiens du Grand-Canal. + +»Cette porte, avec son arcade majuscule, ses énormes grilles et le large +escalier qui descend jusque dans le fleuve, a, du reste, servi bien +souvent d'embarcadère, mais d'embarcadère pour l'éternité. + +»A certaines époques, quand le nombre des pensionnaires de l'Hôtel-Dieu +était si considérable qu'on était obligé d'en mettre dix ou douze dans +le même lit; quand malades, moribonds et morts étaient entassés +pêle-mêle sur la même couche; lorsque enfin aller à l'hôpital était +synonyme d'aller à la mort, chaque nuit, sur des barques, qui venaient à +la sourdine s'amarrer sous cette voûte, on chargeait les cadavres des +malheureux décédés la veille, et la funèbre flottille allait déposer son +chargement au delà de Saint-Victor, à proximité du bourg Saint-Marceau, +où était le cimetière de Clamart.... + +»Des cryptes de la Cité, passons dans celles des bâtiments de l'autre +rive. + +»Ici, les basses-oeuvres sont contemporaines des constructions qu'elles +supportent; elles sont donc beaucoup plus modernes que celles d'en face; +pourtant elles comptent deux cent vingt ans d'existence. + +»Outre le caractère que leur donne cette antiquité déjà respectable, +elles empruntent à leur destination une physionomie lugubre qui +impressionne. C'est là qu'est relégué tout ce qui se rattache au service +des morts. Que de myriades de cadavres ont passé là pendant ces deux +siècles!... + +»Les dessous se prolongent d'un bout à l'autre de l'édifice. Ces +sous-sols, dont la plus grande partie reste sans emploi, forment +plusieurs divisions s'ouvrant toutes sur une longue galerie munie de +soupiraux. Ces ouvertures, percées sur la rue de la Bûcherie, devaient, +dans le principe, beaucoup atténuer les ténèbres de ce passage; mais le +jour y est maintenant intercepté par des grilles et des treillis de fer; +on s'est vu forcé de prendre ces précautions, afin de couper court à un +trafic clandestin qui se pratiquait jadis. + +»C'est par là, en effet, que les bas employés de l'établissement +passaient les dents et les cheveux dont ils dépouillaient les morts pour +les vendre à des industriels: les dentistes d'autrefois et les +perruquiers du quai des Morfondus venaient en marchandises, la nuit, +dans la rue de la Bûcherie. + +»Une porte bâtarde, percée sous le soubassement de l'édifice, du côté de +la rue de la Bûcherie, est affectée à la sortie des morts. C'est là qu'à +certaines heures les corbillards viennent attendre leur chargement. + +»Jusque sous le règne de Louis-Philippe, les bâtiments que l'Hôtel-Dieu +possède sur la rive gauche plongeaient à pic dans la rivière, et les +souterrains avaient, comme ceux d'en face, des ouvertures sur le fleuve; +mais, en 1840, toutes ces constructions ayant été soumises à un recul +pour laisser passer le quai de Montebello, les basses-oeuvres en furent +également rétrécies et par conséquent défigurées. + +»Quand on sort de ces lieux funèbres, lorsqu'on se retrouve sur nos +voies bruyantes, que l'air semble frais, que les caresses du soleil font +plaisir!» + +Ainsi s'exprime un des écrivains les plus sérieux, les moins +susceptibles d'entraînement imaginatif. + +Si nous avons donné à cette citation une extension aussi importante, +c'est que nous voulions apporter au lecteur cette conviction que la +vérité est bien souvent au-dessus de ce que peut imaginer la fantaisie +la plus libre. + +Avant de le faire pénétrer dans les souterrains de l'Hôtel-Dieu, nous +avons tenu à lui prouver que ce n'était pas là une création de toutes +pièces, et nous nous sommes appuyé sur un témoignage impartial que les +plus sceptiques ne sauraient récuser. + +Mais la partie qu'il a été donné à l'archéologue de visiter ne comporte, +il faut bien le reconnaître, qu'une portion très-restreinte de ces +cryptes immenses qui se reliaient, aux temps passés, aux catacombes, aux +souterrains de la tour de Nesle et aux anciennes oubliettes du vieux +Louvre. + +Depuis que le sous-sol de Paris a été fouillé dans tous les sens pour +l'installation des eaux et du gaz, ces réduits mystérieux ont été +comblés; mais à l'époque où se passe notre drame, c'est à peine si on en +soupçonnait l'existence. + +Nous avons sous les yeux un plan qui fait partie du dossier des Loups de +Paris, et qui prouve que derrière les cryptes visitées par M. Louft, +s'étendaient de vastes souterrains, dont l'ouverture extérieure avait +été murée. + +C'est là que nous invitons le lecteur à nous suivre, et quelle que soit +sa répugnance à pénétrer avec nous dans ces lieux de ténèbres et +d'horreur, nous sommes convaincu qu'il n'hésitera plus en entendant la +voix de deux anciennes connaissances: + +--Aïe! faisait l'une. + +--Sapristi! criait l'autre. + +--Écoute, Goniglu, ça devient intolérable!... Voilà que les rats ont +presque achevé de manger ma botte... et maintenant ils s'attaquent à mon +pied.... + +--Ki! ki! ki! répondaient des voix qui n'avaient rien d'humain. + +--Aïe! reprenait Goniglu. + +--Sapristi! criait encore Muflier. + +A vrai dire, la situation ne paraissait pas s'être améliorée. Le lieu où +ils se trouvaient était plongé dans la plus profonde obscurité. Le sol +détrempé formait une boue immonde, et c'était sur cette couche plus +humide que toute la paille de tous les cachots réunis que les deux amis +gisaient étendus. + +Et l'on entendait des frottements sans nombre. Puis des ki! ki! qui +étaient un signal d'attaque. En vain Goniglu et Muflier, dégagés de +leurs liens, lançaient des coups de pied à droite et à gauche; en vain +leurs talons écrasaient parfois un imprudent, les hordes innombrables se +reformaient en phalange macédonienne. + +Le ki! ki! devenait plus strident; c'était comme un appel de clairon. A +l'assaut! et voilà qu'aux mollets, aux genoux, aux cuisses, au torse, +aux bras, aux épaules, les rats, turcos enragés, grimpaient, agiles et +féroces. + +La lutte prenait alors des proportions épiques. Muflier se secouait avec +fureur; de ses mains crispées il arrachait les bêtes aux dents aiguës, +et ses vêtements se déchiraient, ouvrant à leur voracité des échappées +radieuses. + +Goniglu se roulait à terre, écrasant les animaux sous son poids, comme +ces larges roues de fonte qui servent aujourd'hui à aplanir les routes. + +Puis tout à coup: ki! ki!... on sonnait la retraite. Pourquoi? Quel +stratégiste inconnu jetait dans l'air ce signal nouveau? Mystère! Mais, +sans hésiter, les assaillants, se reformant en colonnes, s'enfuyaient ou +plutôt se repliaient en bon ordre, selon l'immortelle expression du +général Trochu. + +Et voilà plusieurs jours que durait ce supplice! + +Oh! que bien loin s'étaient envolées les joies de l'hôtel de +Thomerville! Où étaient les chauds-froids de volaille et les suprêmes +d'ananas? Où les Saint-Émilion première et les Clos-Vougeot de 1847? Où +les draps fins et les meubles du bon atelier?... où le bonheur? où le +repos? + +Maintenant hâves, grelottants, Muflier comme Goniglu, et Goniglu comme +Muflier se comparaient _in petto_ à ces malheureux que la justice, ou +plutôt l'injustice féodale précipitait dans les _in pace_. + +Goniglu avait été beau, disons le mot, sublime. Pas une fois il n'avait +reproché à Muflier les titillations passionnées qui l'avaient arraché à +sa couche et l'avaient déterminé à courir la pretantaine. + +Goniglu se révélait comme fataliste. Cela était parce que cela devait +être. + +Cela! mais quoi? voilà bien ce qu'il y avait de plus terrible. + +Être torturé, écartelé, pendu, ce n'est pas toujours agréable. Mais ne +pas savoir ce qui vous menace, sentir l'épée suspendue au-dessus de sa +tête, et ignorer si c'est un espadon, un sabre, un cimeterre ou une +dague! Voilà qui est sinistre! + +Or, en vain les deux amis avaient mis leur esprit à la torture. Certes +le premier nom qui leur était venu à l'esprit était celui de Biscarre; +mais ils le connaissaient. + +Le roi des Loups avait toutes les brutalités, toutes les violences. Il +n'était pas homme à résister à sa colère. S'ils eussent été en son +pouvoir, il se fût déjà présenté pour leur jeter leur crime à la face, +il les aurait déjà tués! + +Mais «qui? qui?» s'écriaient-ils, faisant concurrence aux rats. + +Ce n'était pas qu'ils n'eussent tenté quelque chose pour obtenir des +renseignements. Mais ce quelque chose était bien peu. + +Chaque jour--le matin ou le soir--il leur eût été bien difficile de le +dire, car, selon le mot du poëte, + + C'est toujours la nuit dans le tombeau, + +chaque jour, disons-nous, un certain bruit se faisait entendre: quelque +chose s'ouvrait; alors, dans l'ombre à laquelle leurs yeux s'habituaient +comme les prunelles des félins, Muflier et Goniglu voyaient apparaître +dans l'air une ligne noire qui se balançait. + +C'était un bâton flexible au bout duquel était fiché un pain noir. + +Provende de la journée. + +Alors ils avaient crié, appelé, interrogé. + +Un bâton ne vient pas tout seul. Il suppose une main, donc un bras, donc +une tête, donc une bouche. + +Mais la bouche restait muette à leurs supplications, et le bras se +retirait. Et dans les ténèbres, collés l'un contre l'autre, désolants et +désolés, les deux camarades se partageaient le pain du malheur. + +Muflier avait des révoltes. Alors c'étaient des fureurs à ébranler les +tours Notre-Dame. Mais les voûtes qui les enserraient étaient solides. + +Pourtant ils ne voulaient pas mourir. + +Ils se sentaient encore pleins de vitalité: ils étaient décidés à +résister jusqu'au bout.... + +Quand viendrait ce bout? + +Pour toute distraction, ils avaient le combat des rats. A la fin, cela +devenait monotone, d'autant plus que toutes les fois qu'ils +s'assoupissaient, ces bêtes, lâches et sournoises, profitaient de leur +impuissance pour grignoter leurs vêtements, assaisonnés d'un tantinet de +chair fraîche. + +A l'heure où nous retrouvons nos amis, le découragement commence à +s'emparer d'eux. Leurs âmes blindées ont reçu des secousses trop vives. +Ils ne se voient pas, mais ils se regardent, et leur conversation ne se +compose que de soupirs entrecoupés d'interjections: + +--Oh! ma vie pour un verre de vieille! murmure Muflier. + +Richard III disait aussi: + +--Mon royaume pour un cheval! + +--Écoute... fait tout à coup Goniglu. + +--On marche dans le mur.... + +--Les rats.... + +--Non, des hommes!... + +--Pourtant on a apporté la ration.... + +--On approche!... + +--C'est peut-être la fin.... + +--Bah! ça vaut mieux.... + +--Serre-moi la main, Muflier. + +--Embrasse-moi, Goniglu. + +Et dans cette suprême étreinte, les deux amis rappellent Eudore et +Cymodocée (voir les _Martyrs_ de M. de Chateaubriand), prêts à marcher +au cirque romain. + +Cependant une lueur éclaire le souterrain.... + +Une large ouverture s'est faite dans la muraille, et six hommes ont +paru. + +Encore cette fois, ils ont le visage noirci. + +--Allons! haut! et marchons droit, dit une voix rauque. + +Muflier se dresse, Goniglu l'imite. Mais il ne peut atteindre à cette +suprême dignité dont Muflier fait preuve en cambrant le torse et en +rejetant la tête en arrière. + +--Vos mains! reprend la voix. + +Ils tendent les poignets. + +Alors on leur passe aux pouces ces petits instruments de précaution que +les gendarmes tiennent en réserve pour les récalcitrants. + +On tire un peu en avant. Ils marchent. + +La scène a quelque chose de théâtral. + +Ils passent au milieu d'une haie formée d'hommes qui tiennent des +torches. Le problème se corse. Mais la solution doit être proche. + +On avance assez vite, tantôt sur le sol glissant, tantôt sur des dalles +où le pied a peine à tenir. + +Puis, devant eux, une large porte s'ouvre.... + +La clarté de torches nombreuses les inonde et les aveugle. + +Muflier et Goniglu font inconsciemment un pas en arrière. Mais le petit +instrument ci-dessus désigné les rappelle à la soumission. + +Un cri rauque s'échappe de leur poitrine. + +Et Muflier prononce ces mots: + +--N.d.D.! cette fois-ci, ça y est!... + +Où sont-ils donc?... + +C'était une haute salle, dont le plafond se perdait dans l'ombre. Des +arêtes de pierre couraient le long des voûtes, se réunissant à une clef +pendante. + +Cela tenait de l'église et du cloître. + +Mais cela n'était pas le plus surprenant. + +Au fond, était établi un tribunal élevé de trois pieds environ au-dessus +de terre; à gauche, une chaise, à droite un banc enfermé d'une +balustrade. + +Devant le tribunal une table recouverte d'un drap noir. + +Plus en avant, quelques bancs. + +Enfin, derrière une nouvelle balustrade courant d'un côté à l'autre de +la salle et la séparant à peu près en deux, une foule pressée, +bavarde.... + +Ceci avait tout l'air d'une cour d'assises. + +On avait poussé les deux amis vers le banc de droite, c'est-à-dire celui +des accusés. Et, interloqués, stupéfaits, ils s'étaient laissés tomber. + +Ceux qui les avaient conduits s'étaient placés derrière eux, et après +les avoir délivrés de leurs entraves, avaient tiré d'une gaîne un long +poignard qu'ils tenaient à la main, prêts à frapper, si les hommes +eussent manifesté la moindre velléité de résistance, ce qui d'ailleurs +était loin de leur pensée. + +Le tribunal était vide, ainsi que la chaire qui en une cour régulière +eût été destinée au procureur. + +Au-dessus du tribunal, à la place où d'ordinaire est suspendu le christ +en face duquel les serments sont prêtés, il y avait un appareil de forme +bizarre, attaché à la muraille. + +Depuis leur entrée, Muflier et Goniglu n'avaient pu détacher leurs yeux +de ce simulacre bizarre qui, mal éclairé par la lueur des torches, +présentait des ombres singulières. + +Tout à coup ils frissonnèrent jusqu'au plus profond de leurs moelles. Ce +qu'il y avait là, c'était la silhouette d'une guillotine, tracée en +rouge éclatant sur la muraille noire, et surmontée d'une énorme tête de +loup. + +A ce moment une certaine agitation se manifesta dans la foule. + +--La Cour, messieurs! crie une voix. + +Était-ce une hallucination?... + +Voici que trois personnages prennent place au tribunal. Ils sont vêtus +de longues robes noires, le visage noirci comme celui de tous les hommes +qui sont là.... + +Mais ils portent au cou un ruban rouge, collé contre la chair, qui donne +l'illusion de la trace laissée par un coup de hache, à supposer qu'après +une exécution la tête ait été rapprochée du tronc. + +Derrière eux entrent douze hommes qui se rangent sur un banc un peu plus +élevé que leurs siéges. + +Ils portent au cou le même insigne rouge, ainsi que celui qui est venu +prendre place à la chaire de procureur. + +Un murmure a parcouru les rangs de la foule, et quelques +applaudissements, aussitôt réprimés, se sont fait entendre. Il est +évident que c'étaient là des félicitations adressées aux personnages +qui venaient de paraître. + +Douze hommes! cela ressemblait furieusement à des jurés. Outre la +cravate rouge, ils portaient à l'épaule une sorte d'épaulette taillée +dans une tête de loup. + +Devant la table qui se trouvait au pied du tribunal, un homme, sorte de +greffier, s'était assis. + +Puis deux autres, debout, les épaules couvertes d'une pèlerine de peau +de loup, remplissaient l'office d'huissiers. + +--Silence! messieurs! fit l'un d'eux d'une voix glapissante. + +Le silence se rétablit immédiatement. + +Le président se leva: + +--Greffier, dit-il, donnez lecture de l'acte d'accusation et de l'acte +de renvoi. + +Muflier et Goniglu étaient verts. + +Ils commençaient à comprendre. + +Ils se trouvaient devant le tribunal des Loups. Souvent au bagne, ils +avaient entendu parler à voix basse de ce tribunal qu'on désignait sous +le nom des Assises rouges. + +Par une odieuse contrefaçon des lois régulières, ce tribunal était +constitué selon les règles de la procédure normale. Un président assisté +de deux juges dirigeait les débats. Ces siéges ne pouvaient être +occupés, non plus que celui d'accusateur public, que par des condamnés à +mort, contumaces ou évadés. + +Parmi les premiers dignitaires de la bande étaient choisis douze jurés, +statuant en secret et faisant connaître leur déclaration. + +Il n'était pas admis de circonstances atténuantes. + +Un code spécial réglait l'application des peines, qui se résumaient en +général par ce seul mot: La mort. + +Cependant la mutilation, l'aveuglement et d'autres supplices étaient +réservés à certains coupables. Les règles étaient fixes et immuables, et +il n'existait pas de recours contre les décisions prises, qui étaient +immédiatement exécutées. + +Quant à la foule, elle se composait de Loups-maîtres, c'est-à-dire admis +à un grade supérieur qui les initiait aux secrets de l'association. + +Muflier et Goniglu ne faisaient partie, il faut le dire, que de la plèbe +des Loups. C'étaient des affiliés, moins que cela, des instruments. + +Ce tribunal effroyable tenait ses assises rouges dans les cryptes de +l'Hôtel-Dieu, dans ces souterrains depuis longtemps murés et dont à +Paris nul ne soupçonnait l'existence. + +--Accusés Muflier et Goniglu, levez-vous, dit le président, et écoutez. + +Ce président n'était pas Biscarre. + +C'était une autre célébrité des bagnes qu'on appelait Pierre le Cruel. + +Les deux hommes obéirent. + +Le greffier commença sa lecture: c'était un document rédigé dans la +forme judiciaire et dans lequel--détail des plus curieux--étaient visés +les articles du Code d'instruction criminelle. A vrai dire, ce n'était +pas une parodie de la procédure régulière. Ses agissements étaient +suivis pas à pas, et eût-on fermé les yeux pour écouter qu'on se fût cru +transporté dans une de ces audiences solennelles où la société se défend +contre le crime. + +Nous ne reproduisons pas cette pièce, qui, en somme, ne reposait que +sur des faits exacts et visait des détails déjà connus des lecteurs. + +Rien ne pouvait mieux prouver l'habileté de la police que la direction +supérieure des Loups de Paris avait à sa disposition. + +Tout était relaté: l'enlèvement des deux amis, leur séjour à l'hôtel de +Thomerville, leur trahison. + +On comprend facilement quelle était la teneur de l'accusation dirigée +contre les deux Loups réfractaires. + +Ils avaient livré à des ennemis le secret de la retraite de Biscarre. +C'était grâce aux renseignements fournis par eux que le chef des Loups +avait failli être surpris, sous le déguisement du vieux Blasias, dans la +maison du quai de Gesvres. + +Du reste, l'interrogatoire des coupables rappelait nettement les +imputations dont ils étaient l'objet. + +Muflier et Goniglu, stupides dans le sens latin du mot, qui vient de +_stupeo_ et signifie au propre complétement abruti, avaient écouté, sans +hasarder un seul mot d'interruption, ce factum accablant. + +Hélas! où était cette belle assurance dont le plus beau des Mufliers +présents, passés et futurs prétendait ne jamais se départir? Ses +moustaches, se conformant à sa triste pensée, pendaient languissantes au +coin de ses lèvres décolorées. + +Le président prit la parole. + +--Accusé Muflier, reconnaissez-vous l'exactitude des faits relatés dans +l'acte d'accusation? + +Muflier fit un effort surhumain et parvint à décoller sa langue, qui, +avec un entêtement diabolique, se cramponnait à son palais. + +--Y a une nuance, fit-il, y a une nuance. + +--Expliquez-vous. La défense est libre et vous avez le droit de dire +tout ce que vous pensez nécessaire à votre justification. + +Il y eut un silence. Muflier cherchait et, dans son cerveau fertile, +rien ne germait. + +Le président, toujours calme, reprit: + +--Je vais vous interroger sur les détails. Est-il vrai que vous soyez +tombés au pouvoir des deux saltimbanques connus sous le nom de Droite et +Gauche? + +--Ça, c'est vrai!... glapit Goniglu. Même que nous avons reçu une de ces +piles.... + +Muflier l'interrompit d'un geste. + +Le vieux Romain reparaissait, la dignité reprenait son empire. + +--Voyons, dit-il, c'est pas tout ça, faut causer. On est des Loups, on +n'est pas des tigres. Qu'est-ce que vous nous reprochez? D'avoir mangé +le morceau pour le Bisco, pas vrai? + +--Vous avez tenté de livrer le chef des Loups à la justice? + +Muflier donna un grand coup de poing sur la barre du tribunal. + +--Pas vrai!... Il n'est pas question de _rousse_ là dedans! J'ai causé, +bien! c'est entendu... mais avec qui?... avec la _raille_? avec des +_mouches_? Je répète, pas vrai!... J'ai jaspiné avec un gentilhomme de +nos amis, un brave gars qui nous a hébergés, nourris, dorlotés comme des +poupards... Il voulait savoir où était le Bisco, cet homme! Pourquoi +donc ne le lui aurais-je pas dit?... Un homme en vaut un autre... Voilà! + +Un murmure violent s'éleva dans l'auditoire. + +Le président se leva. + +--Je rappellerai que toute marque d'approbation ou d'improbation est +interdite. Nous ne sommes pas ici à la cour d'assises... Je regretterais +de me voir contraint de faire évacuer la salle.... + +Impossible de rendre le ton d'autorité avec lequel étaient débitées ces +observations. + +Le silence se rétablit comme par enchantement. + +Le président se tourna vers les accusés. + +--Goniglu, acceptez-vous les explications données par l'accusé +Muflier?... + +--Tiens! c'te bêtise! s'écria Goniglu. Il dit la vérité, pourquoi donc +que je dirais le contraire?... + +--Messieurs les jurés apprécieront, reprit Pierre le Cruel. Je continue +l'interrogatoire. Quelle excuse avez-vous à faire valoir pour expliquer +le mobile qui vous poussait à livrer le chef des Loups à ses ennemis? + +--Oh! ça, je vais vous le dire, s'écria Muflier. Vous savez, moi, franc +comme l'or! il y a longtemps que j'en avais assez du Bisco!... et pas +moi seulement, mais tous les camarades... demandez à Maloigne, à Truard, +à Bobet, à Douze-Francs; ils vous diront comme moi: Il n'était plus +tolérable, ce matou-là! + +Goniglu, qui buvait les paroles de Muflier, eut un élan soudain. + +--Il a raison! s'écria-t-il. Nous voulions nous débarrasser du Bisco. Ça +ne touche pas aux Loups, ça. Est-ce que nous avons trahi les camarades? +Non! lui, lui seul! + +--Et d'où vous venait cette haine pour Biscarre? + +--Il ne nous fichait rien à faire... il nous laissait nous rouiller! +Vrai! on marchait sur ses tiges... l'homme est fait pour travailler, pas +vrai? Eh bien! rien de rien! pas une pauvre petite effraction à se +mettre sous la dent... Si on se permettait une _cambriolade_ ou un +_poivrier_, monsieur miaulait... eh bien! alors, il fallait nous +occuper!... + +Goniglu parlait trop. Muflier estima que sa réputation d'orateur était +compromise. + +--Goniglu, tais-toi, fit-il en arrondissant un geste à la Frédérick. Tu +fatigues ces messieurs.... + +Il fit un profond salut au président. + +--Messieurs les juges, dit-il, certes, si moi et mon honorable ami +Goniglu, nous nous sentions coupables, je serais le premier à vous +demander de me fournir des cendres pour m'en couvrir la tête... mais je +déclare ici, devant.... + +Il hésita. Il allait dire: Devant Dieu et devant les hommes, quand ses +regards tombèrent sur le sinistre emblème suspendu au-dessus du +tribunal. + +--Devant... ce qu'il y a là, continua-t-il, je jure que s'il y a un +coupable en tout ça, c'est Biscarre. Vous l'appelez le chef des Loups! +mais un chef, ça commande, ça dirige! ça s'occupe de ses soldats! Ça ne +passe pas son temps à manigancer un tas de tripotages dans le grand +monde, que le diable n'y verrait goutte. + +Il se redressa de toute la hauteur de sa taille. + +--Et moi, accusé, et Goniglu, ici présent, nous accusons Biscarre +d'avoir trahi les Loups, d'avoir manqué aux devoirs que lui imposait son +titre de chef! Voilà!... J'aurais voulu lui tordre le cou, j'ai pas pu, +puisque j'étais au clou chez le marquis, j'ai voulu le faire par +procuration, et il n'y a pas un Loup, un vrai Loup, un bon des bons, un +_rupin_ qui n'en aurait fait autant. + +Muflier était superbe. Ses moustaches s'étaient fièrement redressées. Il +y avait en lui du Mirabeau et du Danton. + +Un frémissement courut dans la salle. + +Le président se pencha vers les deux juges, et quelques mots furent +échangés à voix basse. + +Goniglu, absolument _épaté_, considérait Muflier avec une admiration non +dissimulée. Il est vrai que le coup était hardi. + +--Muflier, dit le président, vos explications, si étranges qu'elles +puissent paraître, se rattachent à un ordre de faits tout spécial. Nous +croyons devoir surseoir à votre interrogatoire. Nous le reprendrons tout +à l'heure. Restez à votre banc, et ne vous mêlez en aucune façon aux +débats qui vont avoir lieu. A ce prix, vous vous concilierez la +bienveillance du tribunal et de MM. les jurés.... + +--Alors, je ne peux pas encore m'en aller? demanda Muflier, qui avait +son idée fixe. + +--Si vous prononcez une seule parole, reprit le président, je me verrai +dans la nécessité de vous faire reconduire en prison.... + +Muflier entendit bruire à ses oreilles le ki! ki! des rats, et une sueur +froide le glaça tout entier. + +Il retomba sur son banc, inerte et silencieux. + +Goniglu l'imita. + +--Qu'on introduise Diouloufait, dit le président. + +Il se fit un mouvement. + +Évidemment, l'interrogatoire de Muflier et de Goniglu n'était que le +préambule de la grave affaire qui avait motivé la réunion des assises +des Loups. + +Les deux amis constituaient à peine un lever de rideau. + +Les rangs de la foule s'écartèrent.... + +Et au fond de la salle on vit apparaître Diouloufait, debout. + +Deux hommes le tenaient aux épaules. + +Était-ce bien Diouloufait? En vérité, on en eût douté. + +C'était bien l'homme qui avait passé par la tombe. Le sépulcre lui avait +imprimé au front un stigmate indélébile. Un grand cadavre! pas d'autres +mots n'auraient pu caractériser cette pâleur qui, sur ce large visage, +s'étendait en masque sinistre. + +Il marchait--ce colosse--sans conscience de lui-même, allant où on le +poussait. Pour ces natures brutales, le mystère est une sorte +d'assommoir. On eût dit qu'il avait reçu sur le crâne un coup terrible. + +Il ressemblait à ces hémiplégiques qui--selon le mot de Monselet--ont +oublié leurs membres dans leur lit. + +Il se traînait plutôt qu'il n'avançait. + +On le poussait doucement. Sa tête énorme vacillait sur ses épaules. Ses +yeux à demi fermés semblaient ne rien voir.... + +Muflier et Goniglu le regardaient. + +--Dis donc, vieux, murmura Goniglu, pourquoi donc qu'on amène celui-là? + +--Dame, je n'en sais rien. Peut-être qu'il va manger sur notre compte? + +--Casser du sucre, lui! pas vrai! c'est un brave! + +--Brave ou non! il croit au Bisco, et il nous démolira pour lui.... + +--Mais le Bisco est mort! + +--Eh! va donc! mort, comme toi-z-et moi! proféra Muflier, qui s'oublia +jusqu'à faire un cuir. + +Le président était debout, attendant que Dioulou fût parvenu jusqu'au +tribunal. + +Un silence profond s'était établi. + +Tous connaissaient Diouloufait. + +Dans l'auditoire, il en était plus d'un que le géant avait sauvé au +péril de sa vie.... + +Car il est temps de faire connaître au lecteur la vérité sur Dioulou. + +Oui, c'était un criminel, c'était le complice de Biscarre, c'était un +Loup, c'est-à-dire un affilié de cette bande terrible qui mettait la +police aux abois.... + +Oui, Diouloufait avait volé, il avait tué.... + +Mais.... + +Ce _mais_! constitue une des étrangetés les plus singulières de ce monde +de bandits. Il faut que nous l'expliquions. + +Jamais, jamais Diouloufait n'avait volé pour lui. Quand il faisait +partie d'une expédition, quand lui passaient par les mains les produits +de la rapine, Dioulou trouvait toujours le moyen--au moment du +partage--d'être sorti. + +Nous connaissons dans le monde parisien ce procédé, qui consiste à +prétexter une affaire importante à l'instant de régler une addition. +Nous appelons cela... s'absenter... à l'anglaise.... + +Dioulou obéissait aux ordres du maître, Dioulou faisait le guet, la +courte échelle, il enfonçait les portes, escaladait les murs, prêtait à +tous l'appui de sa force énorme et de son courage à toute épreuve. En +cas de résistance imprévue, il luttait, ne reculait devant aucune +extrémité pour le salut de tous.... + +Mais à peine l'oeuvre criminelle était-elle accomplie, à peine tout +danger avait-il disparu, que Dioulou se séparait brusquement de la +bande, ne se souciant ni des remercîments pour les services rendus, ni +de la part qui devait lui revenir, conformément aux règles de +l'association. + +Cet homme, dont les hasards de la vie avaient fait un bandit, avait le +sens intime, le désir continuel du repos et de la placidité. Il n'avait +été véritablement heureux qu'au cabaret de l'_Ours vert_. Sauf les rares +visites des Loups, il vivait là, en somme, comme le premier débitant +venu, et il pouvait se faire parfois cette illusion, qu'il appartenait +comme tout le monde à la vie normale. + +Certes, dira-t-on, il aurait pu s'amender, rentrer dans la voie droite. +S'il était vrai qu'il éprouvât le dégoût de sa vie nomade et périlleuse, +Dioulou considérait comme un point d'honneur--singulier, mais réel--de +ne pas abandonner ceux auxquels il avait donné de longue date sa parole, +et surtout Biscarre, pour lequel, nous l'avons dit, il avait une +affection brutale, irraisonnée. + +Dioulou était un paria: paria il avait vécu, paria il devait mourir. Le +monde était trop loin de lui. Loup, il vivait sur la lisière de la +société, happant ce qui passait à sa portée, et parfois, sur un ordre +donné, s'élançant à travers les hommes, comme ces fauves qui, chassés +par la neige, se ruent sur les villages épouvantés. Il n'avait pas +d'autre notion: si certaines hésitations troublaient son âme, elles +n'avaient point pour mobile le sentiment du droit ou du devoir. C'était +comme un instinct: on eût dit qu'il avait, dans une existence +antérieure, connu les satisfactions de la conscience pure, et de temps à +autre, à travers lui, passaient comme des ressouvenirs. + +Non vicieux, et pourtant rivé au vice; non criminel, mais coupable; non +avide, mais voleur, tel était Dioulou.... + +Il allait devant lui, à la façon des bêtes aveuglées qui suivent la main +qui les entraîne et qui cependant ont un frémissement subit à l'approche +du danger, et cela sans le voir.... + +Et maintenant, il lui semblait qu'il marchait dans un rêve épouvantable. +La nuit du tombeau pesait encore sur lui. Il avait au cerveau cette +ivresse qui est la mort. + +L'ébranlement subi par son organisme était tel, qu'il n'avait pas encore +repris possession de lui-même. + +Que s'était-il passé? Il était dans l'état d'un homme qui a passé de +longues heures dans la tombe, et qui tout à coup se trouve inondé de la +lumière du soleil. + +Il y avait éblouissement de l'intelligence et des sens. + +Quand il cherchait dans sa mémoire, il revoyait la salle de +l'Hôtel-Dieu, avec ses murs jaunes, avec le lit aux draps blancs, avec +les infirmiers glissant comme des ombres. + +Puis une étrange sensation! il éprouvait à la tête d'intolérables +douleurs. Son sang se glaçait, un tressaut général. Plus rien. +Bourdonnement, tourbillon, immobilité, silence.... + +Et quand il s'était réveillé, tout autour l'obscurité, les ténèbres +opaques. + +On l'avait saisi. Quelques mots avaient été prononcés qu'il n'avait pas +compris. On l'avait poussé en avant. + +Voilà. Maintenant, il se trouvait dans la grande salle que nous avons +décrite et qu'éclairaient lugubrement les torches vacillantes. + +Devant lui, le tribunal. + +Des mains à ses épaules, des liens à ses bras. + +Où était-il? Stupide, il regardait et ne voyait pas. + +On le poussa encore, et il se trouva seul, au centre du demi-cercle que +formaient le tribunal, le banc des assises et la chaire de l'accusateur. +Il chancela et pressa ses mains sur son front. C'était l'affaissement de +l'être tout entier. + +Tout à coup, il entendit une voix qui venait jusqu'à lui, comme si on +lui eût parlé à travers une épaisse muraille. Et pourtant, deux mètres à +peine le séparaient du juge. + +--Diouloufait, disait la voix, êtes-vous prêt à répondre aux questions +qui vous seront adressées? + +Il leva la tête. Il vit les hommes sinistres au visage noirci, à la +cravate rouge simulant une ligne de sang.... + +Et tout entier il frissonna. + +En même temps, la raison, la pensée lui revinrent, et il s'écria: + +--Qui êtes-vous? Et pourquoi m'a-t-on conduit ici? + +Sa première sensation était la terreur. + +--Diouloufait, reprit le président, souvenez-vous du serment que vous +avez prêté! + +Il se tut. + +--Ce serment, je vais vous le rappeler. + +Le président ouvrit un registre qui se trouvait à portée de sa main, et +lut à haute voix: + +«Moi, Bartholomé Diouloufait, évadé du bagne de Toulon, je m'engage à +obéir en toutes circonstances aux lois qui régissent l'association des +Loups de Paris, offrant ma vie en garantie de ma parole.» + +--Diouloufait, dit encore Pierre le Cruel, as-tu prêté ce serment? + +Dioulou, les yeux fixes, répondit: + +--Oui, j'ai prêté ce serment.... + +--Donc, tu es Loup! donc, tu dois obéir aux règles de l'association... +Mais as-tu oublié les articles de notre Code rouge? + +--Oublié... oui, je ne sais pas.... + +Le malheureux balbutiait. + +--Je vais te les rappeler, dit le président. L'article 7 dit: Le Loup +doit à l'association franchise absolue: il lui est enjoint de livrer +sans hésitation tout renseignement qui lui est demandé, alors même que +les informations réclamées de lui compromettraient un parent, fût-ce son +père ou sa mère, un ami, si intime qu'il lui fût, dût enfin sa vie +propre être mise en péril par ses aveux... Diouloufait, quand tu as +prêté serment, le maître t'a-t-il donné lecture de cet article?... + +--Oui! oui! je me souviens!... j'ai juré.... + +Dioulou semblait faire des efforts surhumains pour reprendre possession +de ses facultés. + +Maintenant il savait où il se trouvait. + +Il connaissait ce tribunal sinistre, parodie sanglante de la justice +humaine. Il se souvenait d'exécutions mystérieuses qui avaient suivi ses +arrêts. + +Devant cette Sainte-Vehme du crime, Dioulou reprenait peu à peu toute +son énergie. + +Comment était-il tombé entre les mains des Loups? Il l'ignorait encore. +Mais que lui importait? Ne savait-il pas que la terrible association des +forçats et des bandits possédait, pour arriver à un but fixé d'avance, +des moyens qui le plus souvent déjouaient toutes les précautions prises +par ceux qui auraient tenté de lui échapper? + +On l'a déjà compris: l'homme qui s'était présenté à l'Hôtel-Dieu sous +le nom de James Wolf n'était autre qu'un des plus habiles affiliés des +Loups. C'était celui qui maintenant siégeait au fauteuil présidentiel. + +Pendant les courts instants qu'il avait passés auprès du lit de Dioulou, +et sous prétexte d'examiner la conformation de son crâne, il l'avait +soumis à une intoxication rapide dont le résultat avait été une +léthargie semblable à la mort. + +Les Loups savaient que le corps serait transporté au cagnard d'autopsie, +et cette salle communiquait, par un puits secret, avec les souterrains +qui leur servaient de repaire. + +On sait le reste. + +--Diouloufait, il te sera adressé tout à l'heure des questions +auxquelles tu devras répondre en toute franchise... Tu vas d'ailleurs +connaître les motifs qui nous obligent à recourir à toi... Écoute avec +attention, et ta vie répondra de ta franchise. + +Dioulou se tenait debout, les bras croisés, la tête haute. + +Le colosse, émacié, le visage pâle, était presque beau maintenant. Il y +avait dans son oeil comme un rayonnement. + +Celui qui occupait le poste de procureur parlait. + +Dioulou écouta. + +Voici quelle était la teneur du factum dont il était donné lecture: + +«Dans sa séance en date du... le conseil suprême des Loups a confirmé à +Biscarre, dit Le Bisco, le titre de roi des Loups que lui avaient donné +ses compagnons de chaîne... Sur le poignard et l'instrument de mort, +Biscarre a juré d'obéir aux règles de l'association, et d'incliner le +pouvoir suprême dont il était revêtu devant les principes immuables qui +président à l'existence même de notre société. + +»Entre autres articles du Code rouge, il en est dont l'importance est +exceptionnelle et dont il est utile de rappeler le texte. + +»Art. 27.--Le roi des Loups, dépositaire des secrets de l'association, +s'engage à ne point user de ces secrets dans un but d'intérêt personnel. + +»Art. 28.--Le roi des Loups, dépositaire des fonds de l'association, +s'engage à ne point user de ces fonds dans un but d'intérêt personnel. + +»Art. 40.--Au moment où le roi des Loups accepte le titre qui lui est +décerné, il fait abandon à l'association de tous ses biens ou +possessions, de quelque nature qu'ils soient, s'engageant à n'en pas +revendiquer la partie la plus minime. + +»Art. 41.--Toute fausse déclaration relative aux biens qu'il possède est +punie de la déposition et de la mort. + +»Art. 42.--Le roi des Loups s'engage à faire connaître au conseil +suprême, dans les quinze jours qui précèdent l'exécution d'un plan conçu +par lui, nécessitant le concours de plus de vingt des associés, les +moyens d'action dont il dispose et le but qu'il se propose. Le conseil +suprême autorise, s'il y a lieu, l'expédition proposée. + +»Art. 50.--Il est interdit au roi des Loups, sous les peines les plus +sévères, de changer de domicile et de disparaître pendant un délai de +plus de deux semaines, sans donner avis au conseil suprême du lieu de sa +résidence. + +»Art. 51.--Le conseil suprême assigne le roi des Loups à paraître devant +lui, par avis secret inséré dans les journaux choisis d'avance et d'un +commun accord. + +»Art. 52.--En cas de non-comparution, et après trois avis successifs, le +roi des Loups est recherché par les moyens dont dispose le conseil +suprême, qui peut, s'il le juge convenable, le frapper de mort au lieu +même où il sera trouvé.» + +Le forçat qui faisait l'office de procureur avait lu ces divers articles +d'une voix nette et sonore. + +Diouloufait, insensible en apparence à ce qui se passait autour de lui, +attendait qu'il continuât. + +Après un silence, l'homme reprit: + +«Or, nous, chargé d'une enquête à la suite de dénonciations visant +Biscarre, le roi des Loups, nous avons constaté les faits suivants: + +»1° Biscarre a fait usage, dans un but d'intérêt personnel, des secrets +qui lui ont été révélés, comme roi des Loups et chef de l'association; + +»2° Biscarre, dépositaire de la caisse sociale, a fait usage, dans un +but d'intérêt personnel, des sommes à lui confiées et les a dilapidées +sans bénéfice aucun pour l'association; + +»3° Négligeant les affaires de la Société, laissant sans emploi les +forces vives qu'elle possède, Biscarre a employé l'influence dont il +dispose pour poursuivre des plans qui lui appartiennent en propre et qui +ne conviennent pas à l'intérêt général; + +»4° Biscarre, après avoir déclaré à plusieurs reprises qu'il préparait +les éléments d'une opération considérable et avoir réclamé le concours +d'associés au nombre de plus de vingt, a gardé ses projets cachés, et +n'en a point fait part au conseil suprême, ainsi qu'il s'y était +engagé; + +»5° Biscarre, surpris par des poursuites que son imprudence lui avait +attirées, a disparu depuis plus de trois semaines sans faire connaître +sa résidence actuelle; + +»6° Assignation à comparaître a été adressée à Biscarre par le conseil +suprême dans les formes convenues. Trois fois avis lui a été laissé +d'avoir à se présenter devant le conseil, et par lui aucune réponse n'a +été faite; + +»En conséquence, nous, membre du conseil suprême, nous déclarons +Biscarre coupable d'avoir contrevenu aux lois qui régissent +l'association des Loups de Paris; + +»Disons que tous moyens seront employés pour découvrir le lieu où il se +dérobe aux recherches; + +»Disons, en outre, que les Assises rouges seront appelées à statuer sur +les faits, à recueillir tous témoignages de nature à faire connaître la +vérité, et finalement à prononcer contre Biscarre les peines qu'il a +encourues. + +»Fait à Paris, en la cité des Loups, le... 184...» + +Le procureur salua le tribunal et s'assit. + +Diouloufait était toujours immobile. + +Le président prit la parole. + +--Diouloufait, dit-il, vous avez entendu. Le tribunal est requis de +recueillir, par tous les moyens possibles, les renseignements qui +paraîtront nécessaires à son édification. Êtes-vous prêt à répondre aux +questions qui vous seront adressées? + +--J'attends, dit le colosse. Interrogez-moi! + +--Diouloufait, vous êtes le compagnon inséparable de Biscarre, et votre +intimité vous donne droit à toute sa confiance. Mais au-dessus de +l'amitié qui vous unit à lui, il y a les lois de l'association qui +garantissent la sécurité de tous et de chacun. Donc, votre devoir n'est +pas douteux: nous vous ordonnons de répondre en toute franchise. Où se +trouve Biscarre? + +--Je n'en sais rien, dit nettement Diouloufait. + +--Attendez!... peut-être regretterez-vous tout à l'heure de vous être +laissé entraîner dans la voie des mensonges. Il faut d'abord que vous +sachiez tout. Nous n'ignorons pas que lors de votre comparution devant +le juge d'instruction, vous avez affirmé tout d'abord que Biscarre était +mort. C'était votre devoir, et nous ne pouvons vous blâmer d'avoir +refusé toute dénonciation. Mais ici ce système ne saurait prévaloir. +Mentir à la justice est utile; ici, vous devez déclarer la vérité. Or, +vous savez si bien que Biscarre est vivant, que vous n'ignorez pas les +circonstances de la mort de la Brûleuse, tuée par le roi des Loups. Je +répète donc ma question et je vous demande où se trouve Biscarre. + +--Au juge d'instruction, dit Diouloufait d'une voix lente, je devais +mentir et j'ai menti. A vous je dirai la vérité.... + +Un murmure de curiosité parcourut la foule. + +--Je sais où est Biscarre, reprit Diouloufait, mais je refuse de la +façon la plus formelle de vous révéler ce que je sais.... + +Devant cette déclaration si nette, si audacieuse, les membres du +tribunal s'étaient levés. En vérité, c'était chose presque incroyable +qu'on osât les braver, eux qui n'avaient qu'un mot à dire pour que +Diouloufait tombât sous les coups des affiliés.... + +--Ceci vous étonne, dit encore Diouloufait, et déjà vous vous demandez +quelles tortures vous pourriez m'infliger pour me contraindre à parler. +Mais, sachez-le bien, j'ai donné ma parole à Biscarre... et cette +parole, je la tiendrai, nulle force humaine ne me contraindra à +parler... Ne comprenez-vous pas que si j'ai pu résister à cette horrible +torture de savoir que Biscarre avait tué la pauvre créature que +j'aimais, je serai plus fort encore devant vos menaces ou vos mauvais +traitements? Biscarre est votre roi, à vous, mais, pour moi, il est plus +encore, c'est un maître que j'aime malgré tout, malgré le mal qu'il m'a +fait. Seul de tous, je le connais, je sais tout ce qu'il a souffert, +tout ce qu'il souffre encore. Il a eu foi en moi, et je ne tromperai pas +sa confiance. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez. + +Un grondement menaçant sortit de toutes les poitrines. + +--Vous avez compris, reprit le président, ce que signifient ces mots +inscrits dans nos statuts: Obtenir par tous moyens les renseignements +qui nous sont nécessaires.... + +--Je sais que ma vie vous appartient... parbleu! prenez-la... je vous la +donne. + +Et Dioulou avait aux lèvres un singulier sourire de résignation.... + +Les juges se consultèrent. + +Puis le président étendit la main: + +--Au nom de la sécurité de tous, compromise par les agissements de +Biscarre, roi des Loups, nous décidons que Diouloufait, traître au +serment qu'il a prêté, sera contraint par la force de livrer au tribunal +le secret qu'il refuse de faire connaître volontairement. + +Un long silence suivit cet arrêt. + +Muflier et Goniglu se poussaient du coude: ils étaient livides. +Peut-être cette première exécution n'était-elle qu'un prélude... De +fait, ils avaient peur. + +Tout, dans cette sinistre procédure, leur rappelait la terrible +responsabilité qu'ils avaient encourue. Si Diouloufait était menacé de +mort pour refuser de livrer un secret, quel ne serait pas leur +châtiment, à eux qui avaient trahi! + +Cependant le président avait fait un signe. Et deux hommes étaient venus +se placer aux côtés de Diouloufait. + +Il regardait devant lui, les yeux fixes, sans prononcer une parole. + +Une porte latérale s'ouvrit, et deux autres hommes parurent. Ils +supportaient une sorte de _brasero_ rempli de charbons incandescents. + +Un frémissement de curiosité sauvage courut dans la foule des maudits. +Les Loups sentaient qu'un homme allait souffrir, et leurs instincts de +fauves se réveillaient. + +Le brasero fut déposé aux pieds de Diouloufait. + +Le colosse ne tressaillit pas. + +--Diouloufait, reprit le président, il est encore temps, parle! Révèle +où se trouve Biscarre! + +--Non. + +--Agissez donc. + +D'un mouvement violent, les deux Loups qui se trouvaient aux côtés du +malheureux le renversèrent en arrière. + +--Je ne résiste pas, dit-il. + +Une sorte de lit de camp, fait de chêne, avait été placé derrière lui. + +Sa tête était appuyée au sommet, sur un rouleau de bois, tandis qu'un +cercle de fer, mobile, le saisissait au cou, à la façon du garrot +espagnol. + +Une autre chaîne l'attachait aux flancs, des bracelets retenaient ses +bras. Ainsi il était dans l'impossibilité de faire un seul mouvement. + +Tout son sang affluait à sa tête. Ses veines se gonflaient à éclater. +Malgré son impassibilité apparente, il y avait en lui cette angoisse +physique qui convulse le corps à l'approche de la douleur. + +Ses jambes dépassaient le lit de camp, et pendaient. Mais il eût été +impossible de les relever, retenues qu'elles étaient par un appareil de +forme bizarre qui clouait ses genoux à l'angle du bois. + +Chose horrible! on voyait sur cette partie du lit de torture des trous +noirs. Déjà le feu avait rongé le bois. Déjà cet infâme instrument avait +enserré plus d'un supplicié dans ses tenailles de fer. + +Le brasier fut placé sous ses jambes, qu'on avait mises à nu jusqu'aux +cuisses. + +Il était monté sur une sorte de trépied, formé de deux parties dont +l'une, supérieure, était mise en mouvement par une crémaillère dont l'un +des tortionnaires tenait la poignée, de telle sorte que le brasier pût à +volonté être rapproché ou éloigné des pieds du patient. + +Sur les charbons rouges, couraient de petites langues bleuâtres. + +En ce moment, le réchaud se trouvait environ à dix pouces de +Diouloufait. + +Il avait fermé les yeux: on voyait sous les bracelets ses poings qui se +crispaient, comme s'il eût cherché un point d'appui contre la souffrance +attendue. + +--Diouloufait, au nom de ton serment, veux-tu parler? + +Il ne répondit pas. + +Le président leva le bras. + +Alors on entendit un craquement. C'était l'engrenage de la crémaillère +qui agissait. + +Lentement le brasier montait. + +Les pieds du malheureux s'éclairèrent d'un reflet ardent: déjà la +chaleur devait être intolérable. Mais dans cet organisme contracté, +replié sur lui-même en quelque sorte, il n'y eut pas un frémissement. + +Le brasier monta encore. + +Encore une fois, le président réitéra sa question. + +Cette fois, d'une voix tonnante qui semblait sortir d'un sépulcre, +Dioulou cria: + +--Non! cent fois non!... + +Et les aigrettes de feu léchèrent la chair. + +La crémaillère craqua. + +Cette fois, les pieds étaient posés à plat sur les charbons. + +Il y eut un grillement odieux... une odeur de chair brûlée se répandit +dans la salle. + +Les traits du supplicié se tordaient. Les yeux roulaient dans leurs +orbites. Une sorte de grondement, semblable au souffle puissant qu'on +entend aux forges, râlait dans sa poitrine. + +Et pourtant il ne criait pas. + +Tout à coup, du fond de la salle, un homme bondit jusqu'au tribunal. +D'un seul effort, si rapide, si vigoureux, que c'était à douter qu'un +être humain pût opérer un pareil prodige, il se jeta vers le lit de +torture, et de ses mains, saisissant le carcan de fer qui enserrait les +genoux du supplicié, il le brisa comme s'il eût été de verre, tandis que +d'un coup de pied il renversait le brasier, dont les charbons roulaient +sur le sol détrempé. + +--Misérables! hurla-t-il. + +Et tous se dressèrent: les juges sur leurs siéges, le procureur dans sa +chaire, Muflier et Goniglu sur leur banc. + +Dans la foule un cri roula, dans un tressaillement de terreur: + +--Biscarre! le roi des Loups! + +C'était lui, c'était le maître. + +Et lui, sans se préoccuper de ce cri, brisait de ses doigts crispés les +chaînes et les tenons de fer; puis, saisissant Dioulou dans ses bras, +comme il eût fait d'un enfant, il l'étendit sur le sol, lui soutenant la +tête dans ses deux mains. + +Dioulou le regardait. Ah! je vous jure qu'il ne souffrait plus et qu'il +se souciait bien peu de ses pieds tuméfiés et déjà rongés par la flamme. + +Biscarre lui prit les épaules et l'embrassa... puis, reposant sa tête +sur un des blocs de bois, il se redressa, et fièrement, le front haut, +il regarda autour de lui. + +Tous se taisaient. On admirait déjà la force surhumaine, on était +épouvanté de cette audace. + +Puis, Biscarre offrait un aspect si étrange!... + +Biscarre portait le costume des galériens, la casaque de laine rouge, le +pantalon de laine jaune, les souliers à caboches... au front le bonnet +vert.... + +Il arracha son bonnet d'un geste violent et le lança sur la terre. On +vit alors sa tête rasée.... + +Il était à l'ordonnance du bagne.... + +Son visage, aux traits accentués, était livide de colère; et de ses +yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, s'échappaient des lueurs +fauves.... + +--Misérables! répéta-t-il encore. + +Il alla droit au président: + +--Toi, Pierre le Cruel, dit-il brusquement, descends de ce siége où tu +n'avais pas le droit de monter... car ici il n'y a pas d'autre coupable +que toi.... + +--Mensonge! répondit le forçat qui s'efforçait de conserver son +assurance. + +--Ah! tu veux que je parle, tortionnaire!... lâche bourreau!... eh +bien!... écoutez-moi tous!... Cet homme a dit m'avoir adressé l'avis +convenu entre nous... il a menti! Cet homme a dit que mon absence et ma +disparition avaient dépassé les limites fixées par nos statuts!... il a +menti!... Cet homme a dit que je négligeais les intérêts de +l'association pour ne me préoccuper que de mes intérêts personnels... il +a menti!... + +Pierre le Cruel balbutiait: il essayait de se défendre. + +Biscarre était devant lui, fier, implacable: + +--Ose donc, devant moi, prétendre que tu m'as adressé le signe +convenu!... + +--Je l'ai fait.... + +--Prouve-le!... Ici nous ne nous payons pas de mots.... + +Le président se courba sur les papiers qui encombraient son bureau, +feignant sans doute d'y chercher une pièce absente. + +--Eh bien!... cette preuve? répéta Biscarre. + +L'autre, pâle, le front inondé d'une sueur froide, se laissa tomber sur +son siége. + +Biscarre monta jusqu'au tribunal, et de sa main vigoureuse il saisit +l'homme par sa cravate rouge, et, le soulevant, le poussa sur les +gradins.... + +Un cri de rage s'échappa de sa poitrine... il chancela comme un homme +ivre. + +--Et vous, continua Biscarre, en s'adressant aux juges, vous qui vous +targuez de ce titre de membres du conseil suprême, vous êtes ses +complices et vous avez menti comme lui!... Ah! mes maîtres! vous étiez +bien courageux tout à l'heure pour torturer ce malheureux, coupable +d'avoir tenu la parole donnée, et qui, au milieu de nous tous, bandits +et criminels, a, seul peut-être, droit au titre d'honnête homme!... Le +moyen était habile, et votre victoire était sûre... son obstination même +à se taire était une arme contre moi... vous étiez certains de la +victoire. Le roi des Loups était condamné!... Vous lanciez quelque +assassin qui l'eût surpris lâchement et qui, vous n'en doutez pas, +aurait eu aisément raison de lui... Biscarre mort, un autre prenait sa +place, et cet autre, c'était celui-là qui avait dirigé toute cette +grotesque intrigue... Pierre le Cruel!... + +Il éclata de rire. + +--Voyez-vous cet homme... votre roi! Regardez-le donc! voyez cette +physionomie blafarde sous le charbon qui lui noircit le visage!... + +Pierre eut un mouvement de rage; il voulut s'élancer sur Biscarre. Mais +soudain, vingt bras le saisirent. Biscarre, par sa soudaine apparition, +par son audacieuse défense, avait déjà recouvré toutes les sympathies de +ces misérables.... + +Il reprit la parole: + +--Il ne nous appartient pas de faire justice de ce coupable... C'est au +jury à décider, à ce jury qu'il a convoqué lui-même... Cette question +doit lui être posée: + +«Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir employé des moyens frauduleux, +dans le but de s'emparer du titre et du pouvoir de roi des Loups? + +»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir requis la torture contre un +membre de l'association dont il connaissait l'innocence? + +»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir, par ses mensonges intéressés, +compromis la sécurité de l'association?» + +--Messieurs les jurés, continua Biscarre, veuillez entrer en +délibération. + +Les douze hommes se levèrent et disparurent par une porte s'ouvrant +derrière le tribunal. + +L'audience fut, pendant quelque temps, suspendue de fait. + +Mais nos amis? mais Muflier? mais Goniglu? est-ce qu'on les avait +oubliés? Ils passaient par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et +Muflier chantonnait involontairement entre ses dents: + +--Nous sommes fichus!... fichus!... fichus!... + +Goniglu, impassible, s'abstenait du moindre mouvement. Il ne tenait pas +à se faire remarquer.... + +D'autres s'empressaient à panser les plaies de Dioulou. Les chairs +n'avaient été attaquées que superficiellement; et, bien qu'il lui fût +impossible de se tenir debout, il éprouvait déjà un immense soulagement. + +Biscarre, appuyé sur la table du tribunal, la tête dans les mains, +réfléchissait profondément. + +La foule causait à voix basse; une terreur indicible pesait sur +l'assemblée. + +Tout à coup, il se fit un grand silence. + +Les jurés rentraient en séance. + +L'un d'eux s'avança vers la barre du tribunal; là, il se tourna vers +l'emblème effrayant que nous avons décrit et qui représentait +l'instrument de mort. Il étendit la main: + +--De par les lois qui nous régissent, parlant comme si nous nous +trouvions en péril de mort, nous faisons connaître la réponse du +jury.... + +«Sur toutes les questions: + +«Oui, à l'unanimité.» + +On entendit un cri furieux. C'était Pierre le Cruel qui se débattait aux +mains de ceux qui le retenaient.... + +Biscarre dit à son tour: + +--Au nom des Loups, nous, Roi, en vertu des articles de notre statut, +ordonnons que Pierre le Cruel soit mis à mort.... + +A peine avait-il prononcé ces paroles que le misérable fut entraîné... +il disparut dans les profondeurs d'une des cryptes qui sembla s'ouvrir +pour lui livrer passage... Un coup sourd retentit, et ceux qui avaient +rempli l'office de bourreaux reparurent... L'un d'eux tenait aux cheveux +la tête du condamné.... + +Si cruels que fussent les assistants, cette scène terrible, cette +prompte expiation qui avait frappé le coupable comme un coup de foudre +avait serré toutes les poitrines. + +La mort avait passé par là. Les plus hardis étaient pâles, les plus +audacieux se sentaient frissonner. + +Seul, Biscarre, debout, l'oeil fixe, dominait la foule de l'ascendant de +son énergie et de son pouvoir. + +--Justice est faite, dit-il d'une voix grave. Mais il reste encore +d'autres coupables. + +Disant cela, il se tourna vers le banc des accusés. + +Goniglu s'affaissa sur Muflier, qui, loin de le soutenir, s'affaissa à +son tour sur le banc qui lui servait d'appui. + +C'était le moment fatal. + +--Grâce! articula Goniglu. + +--Grâce! grogna Muflier. + +Biscarre les considéra avec ironie. + +--En vérité, dit-il, ces hommes valent à peine le coup de hache qui les +tuera! + +--Un coup de hache! s'écria Goniglu. + +Muflier se contenta de passer sa main sur sa nuque, comme s'il eût voulu +constater que sa tête tenait encore sur ses épaules. + +--Enlevez ces hommes! dit Biscarre. + +Les exécuteurs s'approchèrent d'eux. + +Réellement, il n'y avait aucune résistance à craindre; nos deux amis se +laissaient aller comme de simples torchons mouillés. On entendait un +râle sous les moustaches éplorées de Muflier, et du nez de Goniglu +sortait un sifflement qui rappelait à s'y méprendre le grincement des +trompettes de bois, la joie des enfants et la tranquillité des parents. + +Biscarre appela un des hommes et prononça quelques mots à son oreille. + +Goniglu s'était accroché de ses ongles, de ses mains, à Muflier. Lierre +contre chêne. + +Mais le chêne était déraciné! + +Voici que les deux amis furent violemment séparés. + +Quelques secondes se passèrent; on entendit le choc lourd et sinistre +qui avait annoncé la mort de Pierre le Cruel. + +--Ho! fit Goniglu, qui n'était plus ni vert, ni bleu, ni blanc. + +--A l'autre! dit Biscarre. + +Et quand il eut disparu, le même son se renouvela. + +C'en était fait de ces deux braves. + +O Hermance! ô Paméla! où étiez-vous à cette heure fatale? Viendrez-vous +donc, comme la reine Margot et sa compagne, baiser au front ces deux +victimes, ces nouveaux Coconnas et La Mole? + +Cette double expédition avait, on le comprend, jeté un nouveau froid +dans la foule des Loups.... + +Biscarre avait affirmé assez violemment son autorité pour qu'elle fût de +nouveau assise sur des bases inébranlables.... + +--Maintenant, dit-il, écoutez-moi tous. Loin d'avoir négligé les +intérêts de l'association, j'ai, au contraire, organisé une de ces +entreprises que jamais nul d'entre vous n'aurait osé rêver.... Assez de +luttes! assez de misères! je veux que les Loups, déshérités de tout +repos, de tout bien-être, aujourd'hui poursuivis, traqués, ne dépensent +plus en vain leurs forces dans des opérations mesquines et +dangereuses... Étant roi, je veux que les Loups aient un royaume... je +veux que ces énergies violentes soient dirigées vers un but unique et +grandiose... en un mot, je vous veux tout-puissants, tous riches.... + +Un tonnerre d'acclamations accueillit les paroles du Bisco. + +--Si je n'ai point parlé plus tôt, c'est que mes plans n'étaient pas +encore complets. Aujourd'hui, je tiens tous les fils dans ma main... et +l'heure de la révélation a sonné... Mais, conformément à nos statuts, il +m'est interdit de dévoiler mes projets devant l'assemblée générale. + +Il y eut naturellement un murmure de désappointement. + +Mais, sans paraître s'en préoccuper, Biscarre continua: + +--Je parlerai aux douze membres du conseil suprême qui siégent ici, et +vous leur adjoindrez douze délégués que vous allez choisir +immédiatement dans vos rangs.... A ces vingt-quatre mandataires, je +dirai tout... Telle est notre loi, et nous n'avons pas le droit de la +transgresser.... + +Celui qui remplissait les fonctions de chef du jury se leva: + +--Vous avez entendu, Loups de Paris: que le sort désigne douze d'entre +vous; qu'il soit fait selon la loi.... + +Pendant que, groupés au fond du souterrain, les Loups procédaient au +tirage des douze noms réclamés, Biscarre descendit du tribunal et +s'approcha de Diouloufait.... + +Pendant toute cette scène, Dioulou était immobile, les yeux à demi +fermés. + +Biscarre lui posa la main sur l'épaule. Le colosse tressaillit. + +--Ah! c'est toi? fit-il. + +--Tu as tenu ta parole, dit Biscarre; c'est bien. + +Chose étrange, on eût dit que Biscarre était ému. Ce dévouement brutal, +énergique jusqu'à la torture, jusqu'à la mort, avait-il donc ébranlé +cette âme de bronze? + +--J'ai fait mon devoir, dit Dioulou. Maintenant, Biscarre, écoute-moi. +Je t'ai tout donné, mon sang et ma vie. On m'aurait tué sans m'arracher +un mot... Mais tout est fini entre nous. + +--Que veux-tu dire? + +--J'ai beaucoup réfléchi, vois-tu. Mais quand je me souviens que tu as +tué la Brûleuse.... + +--Elle nous eût trahis! + +Dioulou fit un geste. + +--Laisse-moi donc parler! Tu as tué cette pauvre femme que j'aimais... +et ça, je ne peux pas l'oublier. Si tu m'as fait du bien, je te l'ai +rendu; nous sommes quittes. Cela me fait de la peine de me séparer de +toi, mais il le faut, parce que je sens que de temps en temps il me +viendrait de mauvaises pensées, des tentations... J'ai résisté, tu le +vois bien! tu es sain et sauf, tu es plus puissant que jamais. Ne +t'occupe plus de moi! je m'en irai n'importe où, comme un pauvre chien, +avec mes regrets, traînant la plaie que tu m'as faite... vois-tu, ça +vaut mieux! donne-moi la main et adieu!... + +Biscarre était pâle. + +--Ça vaut mieux, te dis-je! Voyons, ta main! + +Biscarre hésita! puis, prenant les doigts de Dioulou il les serra +longuement. + +--Fais ce que tu voudras! dit-il. + +--Merci, fit Dioulou. Oh! tu n'es pas méchant peut-être au fond. Mais, +je le sais bien, moi... il y a des moments où tu as besoin de tuer... +pour oublier.... + +--Tais-toi! s'écria Biscarre. + +--Voici les noms des douze délégués, dit une voix. + +--Adieu, Dioulou! fit le roi des Loups. + +Puis se tournant vers l'assemblée: + +--Vous tous, à bientôt!... Je vous l'ai dit... vous serez riches... et +vous vous lancerez sur le monde comme une tourbe furieuse.... + +Tout bas, il murmura: + +--Et je serai vengé... enfin! + + + + +XII + +D'OU VENAIT BISCARRE? + + +Biscarre venait du bagne de Rochefort. + +Ceci demande explication et nous oblige à raconter certaine histoire +qui, à première vue, semble étrangère à notre récit, mais qui, ainsi +qu'on va le voir, s'y rattache d'une façon aussi directe que possible. + +Dix ans avant l'époque où se passe le drame que nous racontons, +existait, au quartier Latin, un personnage singulier et qui excitait +l'étonnement de tous ceux qui le voyaient ou entendaient parler de lui. + +Avait-il un nom? Peu ou prou. On ne le connaissait que sous cette +rubrique: M. Exupère. + +Exupère qui? Exupère quoi? A vrai dire, on s'en préoccupait peu. Ce +n'était pas là un de ces hommes sur l'origine desquels pâlissent les +biographes. + +Quel Michaud, Vapereau ou Hoefer prendrait la peine de noter sur leurs +tablettes, préfaces de la postérité, un individu qui logerait au +sixième, ou plutôt au-dessus du sixième étage de la rue des Grès? + +Non pas la rue des Grès que vous connaissez, qui, à l'heure présente, +montre au passant des maisons presque blanches et des locaux +habitables.... + +Mais la rue des Grès de nos pères, sombre, noire, étroite, avec maisons +penchées qui, d'un côté à l'autre, semblent Roméo et Juliette cherchant +à se donner un baiser. + +Au-dessus du sixième, avons-nous dit. + +Voici comme: + +Dans ladite maison, Exupère, qui, depuis son arrivée à Paris, habitait +le quartier sous des combles aussi inaccessibles que possible, découvrit +un grenier... Oh! mais, pardon! ne confondons pas, il ne s'agit pas ici +du grenier dans lequel, dit le poëte, on est bien à vingt ans,--ce qui +n'implique pas le moins du monde qu'on ne soit pas mieux ailleurs. En +somme, le faux grenier chanté par les gens qui logent au rez-de-chaussée +avait souvent une petite fenêtre, d'où Rigolette et Gilbert découvraient +cet océan de toits qui s'appelle Paris, admiraient les levers du soleil, +sur lesquels, radieux, se découpaient les dômes; la fenêtre avec son +toit en saillie, où poussaient la pervenche et le pois d'Espagne.... + +Vous croyez peut-être que là eût été le rêve d'Exupère.... + +On voit bien que vous ne l'avez jamais vu.... + +Aussi vais-je m'empresser de vous le présenter.... + +Exupère avait six pieds, pas un pouce, pas une ligne de moins. A seize +ans, il était parvenu à cette taille. Et sans dire: + +--J'y suis, j'y reste, il y était resté. + +C'était un enfant trouvé, qui avait été recueilli par un vieux prêtre, +philosophe parce qu'il savait beaucoup et qui appelait ses ouailles: Mes +frères!... et, ne se contentant pas du mot, les traitait comme tels, +leur donnant ce qu'il pouvait et ne leur demandant, en échange de ses +conseils, qu'une seule chose... le repos. + +On le croyait un peu nécromant. Et les vieilles bonnes gens--dites +bonnes parce qu'elles passent leur vie à dire du mal +d'autrui--prétendaient qu'il avait commerce avec le démon, et se +signaient hypocritement en le nommant, ce qui ne les empêchait pas +d'aller tendre la main à son presbytère, où cela sentait souvent non pas +le soufre, mais la bonne soupe aux légumes, préparée pour les pauvres. + +L'un de ces fidèles, gavé et ayant pris peut-être une indigestion à ses +dépens, le dénonça à l'évêque, qui, pour ne pas manquer à la tradition, +accueillit la délation et envoya chercher le brave homme. + +Il se nommait le curé Desmadot. + +On en avait fait le père Dos-à-Dos, naturellement. + +Il alla à l'évêché, obéissant avant tout. + +On le reçut dans une pièce sévère. La mine du dignitaire cadrait avec la +pièce. + +--Vous ne vous occupez pas de vos devoirs religieux! + +--Je demande pardon à monseigneur; je remplis régulièrement les +obligations que m'imposent les services du culte. + +--Au dehors, soit. Extérieurement, je le concède. Mais, lorsque vous +êtes rentré au presbytère, vous ne priez pas... la prière est le pain du +chrétien, etc.... + +--Je demande pardon à monseigneur, reprit le patient, je crois que peu +de membres du clergé prient autant que moi.... + +--Je serais curieux de savoir quelles sont vos oraisons de prédilection. + +--Je vais le dire à monseigneur. Je prie, car je travaille sans +cesse.... + +Le haut dignitaire fit un bond sur son fauteuil. + +--Vous travaillez!... Et c'est là ce que vous appelez prier? + +Le vieillard--il avait soixante ans, était petit et maigre et avait le +visage d'un ascète--se redressa autant qu'il le put faire: + +--Monseigneur, depuis quarante ans que j'ai l'honneur d'appartenir au +clergé, j'ai appris le grec.... + +--En vérité.... + +--L'hébreu.... + +--Vous dites!... + +--Le sanscrit, le pali.... + +--Vous m'épouvantez.... + +--Le pracrit, l'hindoustani.... + +--Assez!... + +--J'ai étudié le chinois et la langue du Mogol. + +L'évêque n'y tenait plus. Cet homme, tout petit, lui semblait plus haut +que la plus haute des pyramides. Le latin, bien!... le grec, passe +encore!... mais le sanscrit, le pr...! Comment dites-vous?... + +--Écoutez-moi, mon ami, dit l'évêque, je crois que vos intentions ne +sont pas mauvaises... je crois que vous suivez la voie du Seigneur... +mais priez... priez.... + +Il y eut un moment d'arrêt. + +--A propos, je vous serais obligé de m'adresser un petit travail, vous +savez? une bribe... un rien... sur le quatrième livre du Pentateuque... +Vous vous rappelez le deuxième chapitre. + +Impassible, le père Dos-à-Dos récita en hébreu les premières lignes du +chapitre indiqué.... + +--C'est cela, fit l'évêque, qui n'y avait absolument rien compris. Eh +bien! il me semble que la Vulgate n'a pas suffisamment rendu compte de +l'idée-mère. + +--J'adresserai une dissertation détachée à monseigneur. + +--C'est cela! pour moi seul! vous comprenez! Ne parlez de cela à +personne! + +Le curé avait déjà compris; il s'inclina bas, très-bas, pour dissimuler +un sourire. + +Et, remontant sur son petit bidet, le petit homme reprit le chemin du +village. + +Or, la nuit venait, il pleuvait à torrents. Dosmadot grelottait sous sa +soutane mince, qui était pourtant la plus neuve qu'il possédât. + +Il est vrai de dire qu'il n'en avait qu'une. + +Il se hâtait donc, se plongeant à nouveau dans les spéculations de la +philologie, lorsqu'un cri, un aboiement, un grognement, quelque chose +d'innommé dans la série des sons, frappa son oreille. + +Il s'arrêta brusquement et tendit le cou. + +Le même bruit se renouvela. + +En même temps, la pluie redoublait. + +Mais Dosmadot avait l'oreille fine; en somme, le bruit avait quelque +chose d'humain.... + +Donc, il descendit de cheval. Or, sur le bord de la route, il y avait un +fossé d'ailleurs peu profond. Le digne homme s'étant accroupi sur le sol +détrempé, étendit le bras et sentit au bout de ses doigts une forme +grouillante... Doucement il saisit l'objet. + +Ce qui était là, clapotant, clabaudant, vagissant, c'était simplement un +enfant qui vivait et gigottait de toute l'ardeur exaspérée de ses petits +membres grêles. Le curé, sans hésiter, se dépouilla de sa soutane et y +enveloppa l'enfant; puis, remontant à cheval, les épaules fouettées par +le vent, les bras garantis seulement par la chemise de grosse toile que +la pluie perçait, il revint au presbytère. + +Si ce furent des cris poussés par la gouvernante, on le devine; mais le +curé n'y prit point garde, il savait de longue date que c'étaient des +orages passagers. Et cela était si vrai, qu'une heure après le petit +bonhomme, lavé, consolé, réchauffé, dormait du meilleur sommeil auprès +du foyer devant lequel le bon curé le berçait. + +Un enfant peut-il être jamais laid? Si les coeurs les plus sensibles se +refusent à cette concession, en vérité il leur eût fallu une forte dose +de bon vouloir pour conserver leur indulgence en face du nouveau venu. + +Il avait ou devait avoir un an: nulle comparaison ne saurait mieux +rendre son apparence que ce simple mot: une araignée! Il avait une +grosse tête, de longs bras qui semblaient des allumettes cassées en +deux, des jambes qui n'en finissaient pas, ou plutôt, si fait... elles +se terminaient par deux pieds longs, larges, qui, certainement, ne +révélaient pas une origine des plus aristocratiques. + +Bah! tel le curé l'avait trouvé, tel il le garda. D'où venait-il? Qui +avait jeté aux hasards du chemin cette pauvre créature qui ne demandait +qu'à vivre? Il y avait là-dessous quelque douloureuse histoire de +fille-mère. Un accident n'était rien moins que vraisemblable. + +Cependant le curé fit crier à son de trompe aux environs la découverte +qu'il avait faite, espérant que la mère accourrait reprendre son trésor +perdu. Mais les jours, les semaines passèrent, et personne ne vint. + +Le curé fit les déclarations régulières, puis il dit tout simplement que +l'enfant resterait avec lui et qu'il se chargeait de son éducation. Et +voyez que nul n'est parfait sur la terre... Dosmadot avait, faisant +cela, une préoccupation ambitieuse... le village n'avait pas +d'instituteur... eh bien! il élèverait le petit, et celui-ci rendrait +plus tard aux petits enfants de la commune le service qu'il aurait reçu +lui-même. + +Comme de raison, l'enfant fut baptisé: ayant été trouvé le 28 septembre, +il reçut le nom du saint que l'Eglise fête ce jour-là, Exupère, dont +saint Jérôme dit le plus grand bien. + +Nous passons rapidement sur les premières années d'Exupère, qui ne +grandissait pas, mais s'étirait en longueur, s'amincissant comme si les +années eussent été un laminoir sous lequel ses membres eussent subi une +régulière compression. + +Le bon Dosmadot faisait son éducation: et quelle éducation! A dix ans, +Exupère, qui n'aimait rien tant que de rester à la maison, eût rendu des +points à Pic de la Mirandole. Son maître déclarait qu'il n'avait +commencé réellement à apprendre que depuis qu'il avait cet enfant à +instruire. En somme, sur les cinq cents idiomes dans lesquels un certain +Adelung a traduit l'Oraison dominicale, il n'en était peut-être pas un +qui ne lui eût livré son secret. + +Exupère, stylé par lui, s'était fait un monde à part. Pour lui, +l'univers se concentrait tout entier dans la linguistique. Il avait +d'abord su cinq langues, puis dix, puis cinquante... et le _et cætera_ +était formidable. + +A chaque dialecte, à la découverte de chaque nouveau jargon, il lui +semblait entrer dans un monde inconnu. Ce petit village, avec son +clocher pointu d'où tombaient les ardoises à chaque orage, et son choeur +où il pleuvait, lui semblait le centre d'une immense circonférence dans +laquelle se mouvaient des milliers d'êtres, à formes bizarres, qui +s'appelaient des lettres d'alphabet. + +A seize ans, nous l'avons dit, il atteignit ses six pieds... le curé +l'accompagna à la grande ville la plus voisine, et le fit recevoir +bachelier, puis licencié, puis docteur... toutes les économies du prêtre +y avaient passé. + +Mais il était fier de son oeuvre et s'y admirait. + +Par malheur, un beau ou plutôt un laid matin, qu'il était allé faire +chez les pauvres sa tournée quotidienne, il glissa sur la glace et se +cassa la jambe. + +On le rapporta à la maison. Un _rebouteux_ le tourmenta, le tortionna si +bien qu'au bout du cinquième jour, il mourut... non sans avoir cependant +pris toutes ses précautions. + +Exupère était institué son légataire universel. C'est-à-dire qu'il lui +léguait une bibliothèque énorme, des liasses de notes qui, au poids +seul, valaient plusieurs centaines de francs, un manuscrit de son +travail sur le Pentateuque, que l'évêque avait bravement publié sous son +nom. + +Et avec cela? + +Cent sept francs et de bons conseils. + +Je me trompe, il y avait encore dans la cour une petite charrette à +bras. + +Son dernier mot avait été: + +--Va à Paris! + +Le vieux prêtre était mort sur la roche où il était attaché; mais dans +ses heures d'ambition, il s'était souvent répété cette phrase fatidique: + +--Ah! si j'étais à Paris! + +Exupère qui, jeté subitement, seul, dans une île de la Polynésie, eût +entamé une conversation des plus intéressantes avec le premier naturel +qui eût bien voulu causer avec lui, avant de le manger, ignorait +absolument où était Paris.... + +Il prit ses renseignements, n'ayant point d'autre pensée que celle +d'obéir à la dernière volonté de son bienfaiteur. Il sut alors qu'une +distance de quatre-vingts lieues le séparait de la capitale. + +Il ne songea même pas à s'étonner.... + +Il entassa un premier lot de livres dans la charrette, s'y attela et se +mit en route. En quinze jours, il fit la route, ayant dépensé dix +francs. + +On l'arrêta aux barrières. Naturellement le gouvernement crut que cet +amas de livres devait cacher quelque machine infernale ou tout au moins +des pamphlets prohibés... Les employés ou gabelous ouvraient les +bouquins et reculaient épouvantés. On en référa au ministère de +l'intérieur. Grand émoi dans les bureaux. La charrette et son contenu +furent envoyés en fourrière, et un employé de la sûreté pria poliment +Exupère de l'accompagner au ministère. + +L'audience fut comique. Le quiproquo était complet. Exupère ne supposait +même pas que la France eût le bonheur d'être gouvernée par le roi +Louis-Philippe, et quand on lui demanda quelles étaient ses opinions, il +répondit que Willkins et Crawford avaient du bon, quoique trop +méthodiques, étant Anglais, mais que la supériorité de Bopp et +d'Eichborn, Allemands, ne les défendait pas d'une certaine rêvasserie +incompatible avec les sains principes de la glossologie et de +l'idiomographie. + +Peu s'en fallut qu'on ne le crût fou, qu'on ne provoquât son internement +pour cause de sécurité publique. + +Par bonheur, ou plutôt peut-être par malheur (réticence qui sera +pleinement expliquée par la suite), passa par là un membre de +l'Institut, professeur à l'École des langues orientales et titulaire de +plusieurs chaires à dénominations plus bizarres les unes que les autres. + +Voulant taire son vrai nom (car l'affaire fit scandale en son temps), +nous l'appellerons M. Lemoine; ceci n'a rien de compromettant. + +Or, M. Lemoine était le type du savant qui ne sait rien, mais qui +possède une habileté toute spéciale pour presser le cerveau d'autrui +comme la plus poreuse de toutes les éponges. + +Toujours rose, rond, rasé de frais, ayant un crâne chauve et poli qui +semblait un genou de femme, M. Lemoine portait allégrement ses +soixante-cinq ans et les dignités multiples sous lesquelles tout autre +eût été accablé. Sa poitrine bombée et sur laquelle se dessinaient des +protubérances vacillantes disparaissait, aux jours de réception, sous +les croix qui lui étaient tombées de toutes les parties du globe. + +C'était l'homme des mémoires, machines in-quarto d'une quarantaine de +pages dans lesquelles il discutait gravement un point de philologie +comparée, aplatissant ses adversaires de son dédain. Chaque mémoire, +chaque demi-douzaine... de distinctions.... + +Or, c'était un malin. Les impolis auraient dit un roublard. Il avait +l'oeil sagace. Il écouta Exupère et tout son gros être tressauta... +_ecce homo_! Voilà celui qu'il cherchait depuis si longtemps.... + +Il n'avait pas été sans entendre parler de Bopp et de Crawford. Il lui +arrivait même quelquefois de lire ses propres opuscules, ce qui lui +donnait une légère teinture de la science des autres. + +Il pria le secrétaire général du ministre de l'autoriser à adresser +quelques mots à Exupère, et, demandant cela, il clignait de l'oeil, +comme pour dire: + +--Vous allez voir quel homme je suis!... + +Et il interrogea bravement Exupère sur les langues sémitiques. Exupère +fut d'abord enchanté. Le secrétaire lui avait fait comprendre que +c'était là une épreuve décisive, et l'avait averti qu'il se trouvait en +face d'une des lumières de la science... dans la crainte sans doute +qu'il ne fût subitement aveuglé. + +Exupère écouta de toutes ses oreilles, qu'il avait fort longues.... + +L'autre parlait lentement, mâchonnant des paroles incohérentes qu'il +voulait faire passer pour des citations des Védas.... + +Exupère eut un éblouissement. + +Quel était ce galimatias? Pourtant, pouvait-il supposer que ce vieillard +souriant, et qui avait une magnifique chaîne de montre, se plût à le +railler? + +Mais l'autre avait parlé d'abord pour le personnage officiel, imitant le +médecin de Molière qui dit: + +--Savez-vous le latin? Ah! vous ne savez pas le latin? Attendez!... + +Et débite le latin macaronique le plus fou. + +Quand il eut produit son effet sur le fonctionnaire, qui dodelinait de +la tête en tournant ses pouces d'un air béat, ce qui équivalait à cette +exclamation: + +--Quel homme! bonté divine! quel homme! + +M. Lemoine passa à un autre exercice. + +--Pouvez-vous m'analyser le premier livre du Ramayana? demanda-t-il. + +Exupère sourit avec un certain dédain. + +Puis, posément, il se mit à réciter le texte du livre hindou, le +traduisant par membre de phrase, élucidant les expressions obscures. + +M. Lemoine éternua, ce qui était sa façon de cacher son trouble. + +--Eh bien? demanda le secrétaire. + +--Il y aurait beaucoup à dire, répondit M. Lemoine, qui, bien entendu, +n'avait pas compris un seul mot, mais avait reconnu les sonorités de la +langue sacrée; cependant, quoique ce garçon n'en soit encore qu'aux +rudiments de la science, il est prouvé maintenant qu'il dit vrai. Son +savoir est chaotique, si j'ose employer cette expression. + +Un geste du secrétaire lui prouva qu'il pouvait oser. + +--Mais il y a de bons éléments, des principes.... + +--Avant de décider sur le cas qui nous est soumis, reprit le +fonctionnaire, seriez-vous assez-bon pour jeter un coup d'oeil sur ces +quelques in-folios.... + +Il y avait là une pile de livres qu'on avait transportés dans les +bureaux, où, sans l'intervention de M. Lemoine, ils se fussent +promptement transformés en cornets ou autres menus objets. + +Le savant mit des lunettes, qui lui étaient absolument inutiles--car sa +vue était excellente--mais qui complétaient sa tenue. + +Il ouvrit un des in-folio, secoua la tête d'un air entendu et dit: + +--C'est parfait! je ne connais que cela! + +--Mais vous regardez à l'envers! cria Exupère. + +M. Lemoine eut un sourire dédaigneux. + +--Enfant! fit-il. + +Immédiatement, ordre fut donné d'admettre en toute franchise Exupère et +ses trésors. + +Il plia sa longue échine et sortit enchanté. + +Le savant trottinait sur ses pas. + +Il mit la main sur l'épaule d'Exupère: + +--Alors vous savez lire là dedans?... + +--Tiens! c'te bêtise, fit le paysan, comme tout le monde, parbleu! + +M. Lemoine éternua de nouveau. + +--Eh bien! mon ami, dès que vous serez installé, venez me voir. Voici ma +carte. + +--Oh! ça ne sera pas tout de suite! J'ai encore deux voyages à faire.... +Ça fait bien un bon mois.... + +--D'où venez-vous? + +--Du village de N..., à quatre-vingts lieues. + +--Et vous faites le voyage à pied? + +--C'est moi le cheval... je tire ma charrette.... + +M. Lemoine le considéra avec stupéfaction. Il eut d'abord l'idée de lui +offrir de l'argent. Mais se souvenant de la théorie de M. de Talleyrand +sur le premier mouvement, il s'abstint, préférant attendre.... + +Quelques paroles conciliantes convainquirent Exupère de son bon vouloir. +En somme, c'était un bonheur que pareille rencontre. + +Exupère chercha à se caser, lui et son bagage scientifique. Au bout de +deux heures de recherches, il découvrit sous les toits, rue des Grès, un +vaste grenier où pullulaient les rats et les araignées. + +Quarante francs par an, payables par trimestre, et point d'avance. + +C'était un rêve. Il est vrai qu'en ce temps-là, on ne songeait pas +encore à baptiser les boulevards du nom d'Haussmann. + +Des âmes compatissantes prêtèrent trois chats à Exupère et la lutte +commença. Elle dura trois jours, comme toutes les glorieuses. La +victoire resta aux chats, les rats déguerpirent. + +L'installation eut lieu. + +Avec dix francs de vieilles planches, des clous et de l'énergie, Exupère +installa des rayons, et un mois ne s'était pas écoulé que les livres du +vieux Dosmadot étalaient gravement en rangs serrés leurs dos de +parchemin. + +Exupère compta son argent. + +Sur cent sept francs, il lui en restait trente-trois. + +Il se souvint alors de M. Lemoine et se présenta chez lui. + +Le savant l'attendait. Oh! il ne l'avait pas perdu de vue pendant ces +trente jours. Moyennant une somme de quarante sous, une fois payée, la +portière d'Exupère l'avait tenu au courant des faits et gestes de son +futur protégé. + +On devine le reste. + +L'exploitation régulière commença. + +Exupère, qui avait traîné une charrette, dut s'atteler à la gloire de M. +Lemoine. Il ne se doutait pas le moins du monde que le _Sic vos non +vobis_... fût la devise de l'académicien. Exupère se mit à la besogne +avec une énergie qui se doublait d'une certaine ambition personnelle. + +Il n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'ignorance complète dudit +Lemoine. Mais comme il touchait cent francs par mois, ci trois francs +trente-trois centimes par jour, il travaillait de bon coeur pour les +gagner, faisant la correspondance du savant, qui maintenant recevait des +lettres de tous les points du globe, dans les langues les plus étranges, +écrites avec les caractères les plus baroques.... + +M. Lemoine avait toujours les poches bourrées d'autographes de sauvages, +et il était admirable de désinvolture lorsque tirant son mouchoir il +laissait tomber une épître qui lui arrivait en droite ligne de +Shang-Haï, d'Aden ou de Tombouctou. Il la ramassait, l'ouvrait et riait +en disant: + +--Ah! si vous pouviez comprendre! Ces gens-là ont une façon de tourner +une phrase.... + +On prenait la lettre, on faisait une tête désappointée, Lemoine +remettait sa lettre dans sa poche et entendait le murmure qui venait +agréablement chatouiller son ouïe: + +--Un puits de science! + +Or, tout en travaillant pour le compte de l'académicien, Exupère, +enchanté de l'existence, préparait un grand ouvrage dont le titre +importe peu, mais qui touchait aux questions les plus ardues de la +linguistique. + +A vrai dire, il élevait un monument. + +Si j'en disais le titre, on pourrait vérifier, car le livre a paru, +ainsi qu'on va le voir.... + +M. Lemoine avait flairé la chair fraîche, et, un beau jour, il +interrogea celui qu'il appelait son élève sur ses travaux. + +--Oh! vous ne comprendrez pas! répondit naïvement Exupère. + +--J'essayerai, fit le savant, qui avait un excellent caractère. + +--Eh bien! dans quinze jours, je vous apporterai mon manuscrit. + +Il tint sa promesse. + +M. Lemoine prit le manuscrit et l'emporta pour le communiquer, +disait-il, à quelques confrères.... + +--Plus savants que moi, ajouta-t-il avec un sourire. + +Et il accabla Exupère de besogne, sans doute pour l'empêcher de +s'ennuyer. + +Cependant le temps passait et le manuscrit ne rentrait pas au bercail. + +M. Lemoine donnait mille prétextes. + +Il étudiait, il commençait à saisir. Et il accablait Exupère des +louanges les plus hyperboliques. + +Les jours furent des semaines et les semaines des mois. + +Pas de manuscrit. + +Un jour, passant devant un des rares libraires orientalistes qui +existent à Paris, Exupère aperçut un livre dont le titre le fit +tressaillir.... + +Sous ce titre il y avait un nom.... + +Et ce nom était celui de Marie-Népomucène Lemoine, membre de l'Institut, +officier de la Légion d'honneur, etc. + +Exupère trembla de tous ses membres. + +C'était un homme de la nature. Ses rages étaient folles. + +Il entra et marchanda le livre. + +Cela coûtait quarante francs. + +Il jeta presque ces deux pièces d'or au nez du libraire et s'enfuit, +emportant le livre comme s'il l'eût volé. + +Il alla s'enfermer dans son grenier. + +Malédiction! c'était son ouvrage! pas un mot n'était changé! Si fait! +il y avait quelques sottises typographiques que l'imbécile Lemoine +n'avait même pas su corriger. + +Exupère grinçait des dents... Il ferma le livre avec furie, le mit sous +son bras et courut chez l'académicien. + +Celui-ci, le voyant blême, blêmit et comprit tout. + +--C'est vous qui avez fait cela? lui cria Exupère. + +--Mon ami! commença le professeur. + +--Voleur! hurla Exupère. + +Il y avait là un atlas de bronze supportant une mappemonde sur ses +épaules.... + +Exupère le saisit, le souleva comme une masse et le laissa retomber sur +le crâne du savantasse.... + +Situation que le langage moderne traduirait comme suit: + +--Il était allé peut-être un peu loin.... + +Si loin d'ailleurs que maître Lemoine avait la tête fendue, ni plus ni +moins. Ce crâne vide--gonflé de vanité--n'avait pas fait résistance. Il +s'était crevé comme un oeuf vide.... + +L'homme était tombé sur le parquet et le bloc avec lui. + +Double sonorité qui avait appelé les laquais. + +On était accouru. Plusieurs mains avaient saisi Exupère, qui s'était +défendu avec une énergie de sauvage. + +Il était vigoureux, mais que pouvait-il contre le nombre? Il fut +immédiatement arrêté. + +Le cas était flagrant. D'ailleurs, Exupère ne niait rien. Son affaire +était de celles qui ne valent pas la discussion. Il était en route pour +l'échafaud et allait bon train. + +Par malheur pour l'académicien d'abord, et pour Exupère ensuite, le +crâne en question était de ces objets dont on peut dire que les morceaux +sont encore bons. + +Un praticien émérite--membre de l'Institut,--raccommoda lesdits +morceaux, fit quelques sutures, et comme on sait que ces objets cassés +et recollés sont plus solides qu'au temps où ils étaient neufs, le +savant se trouva de nouveau en possession d'un crâne de première +qualité. + +Ceci améliorait la situation d'Exupère, comme bien on s'en doute. + +Le jour vint où il comparut devant les assises. + +La démolition de ce crâne officiel avait vivement préoccupé l'opinion. + +Il ne faut pas oublier que le savant était vénéré, adoré, choyé comme +une des gloires de la France. Il était le seul que dans les revues à +gros format on osât faire entrer en lice contre les érudits +d'outre-Rhin. + +Le ban et l'arrière-ban du monde académique s'étaient donné rendez-vous +pour assister au jugement de l'assassin. + +Nous lisons ces quelques lignes dans un journal du temps: + +«Quand le meurtrier parut, un murmure d'horreur passa dans toute la +salle. Ce monstre à face humaine est un des criminels les plus +repoussants qu'il nous ait été donné de voir figurer sur le banc abject +des accusés. + +»Ce personnage, d'une taille colossale, d'une maigreur effrayante, a +véritablement le profil d'un oiseau de proie. Ses yeux noirs et enfoncés +sous l'orbite semblent lancer des éclairs, et ses longues mains, qui se +crispent sur le banc, figurent les griffes d'un fauve.» + +Ce qui prouve qu'en certaine occasion, il ne fait pas bon être maigre. + +Du reste, il faut reconnaître que l'aspect d'Exupère n'avait rien de +sympathique. Cet homme, qui avait toujours vécu en dehors du monde, +semblait appartenir à une race spéciale. C'était en quelque sorte la +première fois qu'il paraissait en public, et dans quelles circonstances, +bon Dieu! + +Si du moins il eût témoigné quelque repentir! + +Mais point. Cette nature brute ne connaissait, ne comprenait que la +vérité.... + +Et quand l'académicien, de son ton patelin, et tout en sollicitant +l'indulgence du tribunal pour le coupable, raconta, les larmes aux yeux, +comment il avait nourri aux mamelles de la science et du lait de son +inépuisable bienveillance l'ingrat qui l'avait si peu payé de retour.... + +Exupère se leva furieux et lui montrant le poing: + +--Vous êtes un menteur et un voleur! cria-t-il. + +Scandale regrettable à tous les points de vue. + +Certes, le savant se contenta d'opposer le dédain de la pitié à des +accusations aussi insensées. + +Mais la foule n'avait pas son indulgence... non plus le tribunal... non +plus le ministère public.... + +En vain le président, dans son interrogatoire, dont l'impartialité fut +très-remarquée, adjura-t-il Exupère de revenir à des sentiments humains. + +--Vous êtes un grand coupable, lui dit-il, et vous êtes un de ces êtres +qui sont la honte de l'humanité. Mais tout sentiment ne peut être mort +en vous. Quoi! vous accusez le savant dont la France s'honore et que +l'univers entier nous envie, de vous avoir dérobé le fruit de vos +veilles!... Croyez-moi, n'ajoutez pas cet outrage au crime commis! +rétractez-vous, je vous en conjure, au nom de la conscience publique.... + +--Monsieur le président, dit Exupère, au nom de la conscience publique, +je déclare qu'il n'est pas de plus grande infamie que celle commise par +cet homme: il m'a volé la chair de ma chair et le sang de mon sang. + +--Accusé, si vous persistez dans vos scandaleuses affirmations, je me +verrai contraint d'user contre vous des droits rigoureux que la loi me +confère.... + +--Ah! eh bien! alors, pourquoi m'interrogez-vous, si c'est vous seul qui +avez raison? + +Cette impudence et ce cynisme faisaient bondir la magistrature assise +sur ses fauteuils professionnels. + +La magistrature debout avait peine à se contenir. + +Le réquisitoire fut foudroyant. + +Il eut toutes les colères et tous les anathèmes. + +Pas une formule ne manqua. + +On reculait épouvanté; il fallait un exemple; il appartenait à MM. les +jurés de venger la société, la science, la France!... + +--Quoi! s'écria le magistrat qui, au fond, se souciait du sanscrit, du +pracrit, de l'annamite comme de ça, notre pays a cette gloire immense de +posséder l'homme _qui_, le premier, a pénétré les arcanes mystérieux de +ces sciences admirables _qui_ sont la clef de l'histoire merveilleuse de +l'humanité _dont_ les annales sont aujourd'hui livrées à l'étude de tous +ceux _qui_ cherchent dans le passé les germes de l'avenir... L'avenir, +messieurs, voilà le grand mot! Qui sait quels trésors de science, +d'érudition, de dévouement gisent encore à l'état latent dans +l'intelligence de celui que nous avons failli perdre!... Et ces trésors, +cet homme, qu'il a recueilli, alors qu'il était seul, nourri, alors +qu'il était sans pain, habillé, alors qu'il était nu.... + +--Éclairé et blanchi, pendant que vous y êtes! s'écria Exupère hors de +lui. + +L'indignation ne connaissait plus de bornes. + +Les gendarmes eux-mêmes avaient honte de leur accusé. + +--Vous nous compromettez, murmura l'un d'eux à l'oreille d'Exupère. + +Il faut le reconnaître, le sauvage manquait absolument de tenue. + +Il n'avait pas choisi d'avocat. On le défendit d'office. + +On plaida la folie. + +--Regardez, messieurs les jurés, regardez ce crâne oblong, ce front +proéminent, ce prognathisme qui rappelle celui des races imparfaites, +et, après cet examen, descendez au fond de votre conscience... vous +reconnaîtrez que cet homme n'est pas responsable de ses actes. Vous avez +devant vous une de ces énigmes physiologiques qui sont du domaine de la +science des aliénistes. + +Et ainsi pendant sept quarts d'heure. + +--Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? demanda le +président à Exupère. + +Celui-ci se leva plus calme. + +--Pardon, monsieur le président... pensez-vous qu'il existe en France +quelqu'un qui sache le sanscrit? + +--Certes, la France est riche en érudits qui... Mais pourquoi cette +question? + +--Parce que je demande ceci. Qu'on fasse venir ici un de ces érudits +dont vous parlez. Je réciterai quelques vers de Ramayana, pris au +hasard, et nous demanderons à l'honorable M. Lemoine d'en donner la +signification. Je parie ma tête qu'il se déclarera incompétent, attendu +qu'il n'a jamais su un seul mot des langues orientales, qu'il connaît à +peine de vue. Et ceci fait, vous comprendrez, vous, monsieur le +président, vous, monsieur le procureur, et vous, messieurs les jurés, +que jamais de sa vie cet homme n'a été en état d'écrire une seule ligne +du livre qu'il a eu l'impudence de signer. + +Ces paroles avaient été prononcées avec une certaine dignité qui +contrastait avec l'attitude générale de l'accusé. + +Il y eut un moment de silence. + +L'académicien fit un mouvement, et, se levant à demi, dit ceci: + +--Bouddha a dit: Courbe la tête sous l'injure de ton ennemi et attends +que le ciel s'ouvre, pour que la voix de vérité descende sur la terre... +_Bahamava pricoun Gazman a belidjar_! + +--Ça! s'écria Exupère en éclatant de rire, ce n'est même pas de +l'auvergnat. + +Puis, montrant le poing au savant, qui avait fait du sanscrit à sa façon +et avait prêté à Bouddha un boniment dont il était parfaitement +innocent: + +--Canaille! va! lui cria l'accusé. + +--Les débats sont clos, prononça le président. + +La délibération du jury fut courte. + +La réponse fut affirmative sur toutes les questions, avec admission de +circonstances atténuantes. + +Exupère fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. + +--Les travaux forcés! fit-il en haussant les épaules. Allons! rien de +changé! + +Il y avait six ans que ce jugement avait été rendu. + +Exupère était au bagne de Rochefort.... + +Chose bizarre. Une fois séparé du monde et enseveli sous la casaque du +forçat, ce malheureux avait retrouvé sa douceur des anciens jours. + +Taciturne et silencieux, il s'était renfermé dans son mutisme, comme +dans un sépulcre. + +Pendant les quelques heures de loisirs que lui laissaient les travaux du +bagne, il avait repris, seul, sans livre, aidé seulement de son +admirable mémoire, ses travaux de linguistique. + +Parfois, lorsque des étrangers se présentaient, il remplissait les +fonctions d'interprète, toujours impassible, paraissant ne pas entendre +les exclamations de surprise qu'arrachait aux visiteurs son immense +érudition. + +Sa santé allait s'affaiblissant. Il était évident que la douleur muette +l'entraînait rapidement vers la tombe. + +C'était pour parler à Exupère que Biscarre avait pénétré dans le bagne +de Rochefort.... + +Ne pas supposer un seul instant que le pauvre philologue fût affilié aux +Loups de Paris. + +De sa sinistre aventure, il ne lui était resté au coeur qu'un sentiment +unique, indéracinable, un mépris profond pour l'humanité. + +Il se sentait presque heureux d'être au bagne, c'est-à-dire à jamais +séparé de cette société où on volait les travaux de linguistique +comparée. S'il eût voulu cependant, il eût obtenu sa grâce. + +L'honorable académicien, que sa première _flouerie_ (première avec +Exupère) avait mis en goût, brûlait du désir de publier un livre +nouveau, quelques-unes de ces pages qui font se pâmer d'aise les +patentés de la science officielle. Il avait cherché à remplacer +Exupère. Mais la devise des académies est pareille à celle de Nicolet: + +«De plus fort en plus fort!» + +Après le travail mirifique de l'élève du curé Dosmadot, il fallait +reculer jusqu'à l'impossible les limites de la science sacrée. + +Mais qui en était capable? Point lui à coup sûr. Il avait eu la +délicatesse de chercher longtemps, très-longtemps un nouveau secrétaire. +Mais les amateurs de ces sortes d'études abondent peu. Et le savantasse +avait dû s'avouer que les Exupère étaient aussi difficiles à trouver +qu'une idée neuve. Alors il s'était rendu dans le cabinet du ministère. +Et là, le vieux crocodile avait versé quelques pleurs sur son +ex-confident. + +Quelle belle âme! On avait été ému?... Des renseignements avaient été +pris au bagne. La conduite d'Exupère autorisait pleinement une mesure de +clémence. Alors l'académicien avait fait savoir au forçat que, s'il +consentait à entrer de nouveau à son service particulier, en s'engageant +à mettre à sa disposition les trésors d'érudition qu'il possédait, il +pourrait recouvrer sa liberté. + +Et savez-vous comment Exupère avait accueilli ces effusions d'un coeur +généreux? + +Il avait répondu à l'envoyé d'un savant altéré de gloire, qu'il +préférait manger les _gourganes_ toute sa vie, porter double chaîne, +tomber sous le bâton des gardes-chiourmes, plutôt que de prêter les +mains et le cerveau à cette infamie. + +Incorrigible! c'était le mot.... + +Il resta au bagne. + +Sa plus grande souffrance, la seule, à vrai dire, tant il était +philosophe, c'était la privation de livres. Il avait la nostalgie du +sanscrit. C'était un tantalisme poussé à l'état aigu. Il eût donné un +bras pour un manuscrit indien, une jambe pour dix caractères +cunéiformes, ses oreilles pour une inscription rhunique.... + +Or, un soir qu'il rêvait, assis au bord de la mer, ce qui lui était +souvent permis, grâce à la protection du médecin, qui avait obtenu pour +lui, en raison de sa faiblesse, quelques heures de repos par jour, un +homme, un forçat, s'approcha de lui. + +Ce forçat portait un bonnet vert. C'était un condamné à vie. + +Costume semblable d'ailleurs à celui d'Exupère. + +Certes, si quelque gardien eût passé par là en ce moment; si, curieux de +regarder le visage de ce forçat, il se fût détourné pour le voir, il eût +poussé un cri de surprise. + +Ce forçat était inconnu à Rochefort, il n'était pas immatriculé sur le +livre d'écrou. + +Mais ce personnage était bien gardé. A quelque distance, on eût pu +apercevoir un groupe de forçats qui semblaient avoir organisé autour de +lui un cordon sanitaire, quelque chose comme une garde d'honneur. + +C'était Biscarre. + +Pour entrer au bagne, il avait dû déployer autant d'habileté, de +prudence, que tant d'autres en déploient pour s'évader. + +Et de fait, l'invention était des plus originales. + +Il faut bien comprendre que l'entrée du bagne était gardée d'une façon +toute spéciale. + +Pour empêcher les forçats de s'évader, les gardes-chiourmes se fiaient, +à l'intérieur, sur leur nombre et sur le soin continuel qu'ils +apportaient aux rondes de surveillance. + +Pour eux, le grand danger, le seul contre lequel ils eussent à lutter +continuellement, venait de l'extérieur. + +Le forçat livré à lui-même entre les murailles du bagne doit faire appel +à une ingéniosité qui est des plus rares et qui a fait la réputation +légendaire des Collet et des Fanfan. + +Comme un nouveau Robinson, il doit tirer de son propre fonds tout +l'arsenal nécessaire à l'oeuvre de liberté, ce qui suppose une tension +d'esprit, une habileté de mains, une persévérance véritablement +exceptionnelles. + +Mais c'est de l'extérieur que viennent les instruments microscopiques, +les ressorts de montre, les _bastringues_, grâce auxquels le forçat +pourra scier les barreaux, les vêtements qui le déguisent, les perruques +et les faux cheveux qui le rendent méconnaissable. + +Aussi la surveillance organisée à la porte est-elle si minutieuse que +sans un ordre d'écrou ou une permission ministérielle, il est impossible +de pénétrer dans ce lieu, qui rappelle l'_hadès_ des anciens. + +Biscarre n'était pas assez novice pour se livrer de façon ridicule. + +Or, voici ce qui s'était passé: + +Il se trouvait à cette époque au bagne de Rochefort un forçat qui avait +eu le tort d'enfumer dans une métairie sa mère et son frère, dont il +prétendait hériter. + +Pour ce il avait mis le feu à la bâtisse: seulement le hasard s'était +déclaré contre lui, une poutre l'avait frappé à la tête alors qu'il +cherchait à fuir. + +Conclusion: il était borgne, et son visage, affreusement couturé par la +flamme, ayant conservé une teinte sanguinolente entreillissée de blanc, +était la chose la plus épouvantable qu'il fût donné de regarder. + +A vrai dire, ses traits n'avalent plus forme humaine; on se détournait +quand on le rencontrait, et les gardes-chiourmes eux-mêmes, quoique +rompus à toutes les émotions, évitaient de le regarder en face. Il +paraissait d'ailleurs résigné à son sort et nul ne se fût imaginé qu'il +aspirât à rentrer dans la société, d'où l'eût chassé sa monstrueuse +laideur. + +Cependant un soir--le soir même qui précédait les scènes qui vont +suivre--le misérable manqua à l'appel. + +En vérité, c'était trop d'audace. + +Tenter de s'évader, lorsqu'au premier pas on était certain d'être +reconnu, lorsque le signalement était de ceux sur lesquels on ne peut se +méprendre, c'était folie. + +Aussitôt qu'on s'était aperçu de sa disparition, le canon du fort avait +jeté aux échos les trois coups réglementaires invitant les paysans à +courir sus à la bête fauve. + +Puis les renseignements indispensables avaient été immédiatement +affichés. + +Le directeur du bagne pouvait dormir tranquille; la matinée ne devait +pas s'écouler sans que la brebis galeuse ne fût réintégrée de force au +bercail. + +C'était justement raisonné. + +Et la preuve, c'est que, trois heures après le lever du soleil, deux +paysans, fiers de leur exploit, ramenaient, en le tenant au collet, un +individu d'une laideur effroyable, au visage rongé par le feu, à l'oeil +fermé et bordé de paupières rouges et boursouflées. + +On tenait l'évadé. + +Restait à déterminer la peine qu'il devait encourir. + +Il ne fut pas un instant question de le traduire devant un tribunal. Il +suffisait de lui appliquer un châtiment administratif, d'autant plus que +le simple raisonnement devait suffire à le convaincre de l'inanité de +toute tentative ultérieure. + +Ce que d'ailleurs l'autorité lui expliqua, en détaillant, avec des +ricanements, les monstruosités physiques qui constituaient son +signalement: + +--En vérité, c'est à n'y pas croire; mais, misérable, regardez-vous dans +un miroir! Vous osiez prétendre à l'évasion!... Regardez donc cet oeil +suintant, ce front crevassé, cette lèvre tordue.... + +Le malheureux ne répondait pas; à peine s'il poussait quelques +grognements inarticulés. + +--Plus idiot que je ne le supposais! fit un des personnages. + +--Bah! une cinquantaine de coups de bâton.... + +--Cela suffira. + +L'homme ne bougea pas. Il entendait cependant. + +--Le plus tôt sera le mieux... Finissons-en.... + +--D'autant que voici l'heure du dîner.... + +--Et que nous tenons à dégager notre responsabilité.... Allons. + +On entraîna le coupable. Entraîner n'est pas le mot propre, car il +suppose résistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'eût été qu'une +masse inerte.... + +Les forçats avaient été convoqués, selon l'usage, pour assister au +châtiment... à l'expiation.... + +L'évadé fut dépouillé jusqu'à la ceinture.... + +Un condamné à vie s'avança tenant à la main l'instrument du supplice. En +cette année-là, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise, le +_cat-o'-nine-tails_, touffe de neuf lanières, garnies de petites balles +de plomb. + +L'exécuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec +comme un coup de feu. + +Le condamné resta immobile, les poignets appuyés sur le billot de bois. + +Il faut dire que chaque coup du _cat-o'-nine-tails_ était compté pour +dix coups ordinaires. C'était donc cinq rasades seulement, terme +consacré, que le patient devait recevoir. + +Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge. + +Il ne remua pas. + +Deux! Il y eut du sang. + +Même immobilité. + +--Diable! fit un des assistants, voilà une forte nature. Qui se serait +attendu à cela? Ordinairement, on tombe au troisième. Bah! ce sera pour +le quatrième. + +Mais le troisième tomba net sur les épaules de l'homme.... + +Le quatrième enleva quelques lambeaux de chair.... + +L'autorité n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas +les conditions du programme.... + +--Cinq! + +C'était fait. Le condamné se redressa. Il y avait là un baquet rempli +d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel marin. + +--Vous permettez? demanda-t-il. + +Et sans attendre de réponse, il plongea dans l'eau la toile grossière +qui servait d'éponge, et le liquide ruissela sur ses épaules.... + +Il ne frémissait même pas. Et cependant, à voir la chair écrasée, la +douleur devait être atroce.... + +Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs, à sa +place, alla se mettre dans le groupe des forçats, endossant la casaque +dont on l'avait dépouillé.... + +--C'est une mystification, dit un surveillant. + +De fait, ils étaient tous consternés. + +--Il y a un autre condamné, fit un garde-chiourme. On pourrait essayer. + +--Soit.... + +La condamnation était moins grave. Vingt coups, ce qui se résolvait en +deux coups du fouet de nouvelle invention.... + +--C'est l'exécuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un. + +Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet à la +main: + +--J'offre de frapper le patient!... + +--Tu n'auras pas la force.... + +--Essayez. + +--Soit. + +Le forçat qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille +d'insubordination, était un énorme colosse dont les épaules, le torse, +le _râble_ semblaient taillés en plein bronze.... + +Il se posa, arrogant, défiant du regard le poignet fin et sans doute +faible de cet exécuteur de hasard. + +--Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-là me démolit.... + +Il n'acheva pas. + +On entendit un cri, un râle. + +L'homme était par terre, crispant ses ongles au sol. + +Un seul coup du _cat-o'-nine-tails_ l'avait abattu. + +Le médecin s'approcha... une sorte de gloussement sortait de sa +poitrine, tandis qu'une écume rougeâtre souillait ses lèvres. + +--Il ne résisterait pas au second coup, dit le médecin. Bien heureux +s'il réchappe de cette première alerte.... + +C'était fait. + +Les gardes-chiourmes appelèrent les hommes à la grande fatigue. + +C'était le soir de ce même jour qu'un forçat s'approchait d'Exupère. + +Nous l'avons dit, c'était Biscarre. + +Oui, c'était Biscarre qui était là, méconnaissable, le visage coupé par +les fissures que la flamme semblait y avoir tracées. + +L'autre condamné, l'incendiaire, était bien loin. + +C'était Biscarre qui s'était fait reprendre à sa place. + +C'était Biscarre qui avait subi l'horrible fustigation, c'était lui qui +avait porté le coup effrayant. + +Et maintenant, calme, maître de lui, il parlait à Exupère, tandis que +les forçats, ayant reconnu le roi des Loups, le protégeaient contre +toute intervention indiscrète. + +Exupère avait levé la tête et le regardait. + +--C'est à vous que je veux parler, dit Biscarre. + +--A moi! et pourquoi? Laissez-moi en repos. + +Biscarre tira de sa poche un papier plié et, l'ayant ouvert, le mit sous +les yeux d'Exupère. + +Celui-ci poussa un cri. + +--Qu'est-ce que cela? cria-t-il. + +--Je vous le demande. + +Déjà le forçat--l'ancien élève du curé Dosmadot--avait saisi le papier +et l'étudiait, les yeux brillants, la poitrine haletante. + +C'est que sur cette feuille des caractères étaient tracés.... + +Caractères étranges, hiéroglyphes incompréhensibles pour tous, +croisement de lignes bizarres. + +En une seconde, Exupère retrouvait tout son passé, toutes ses études qui +avaient fait son bonheur et son orgueil... Nous l'avons dit: le +malheureux avait la nostalgie du travail. + +Voici que, dans la main d'un forçat, il voyait un trésor que nulle +richesse au monde ne pouvait payer. + +Car, il n'y avait pas à douter, c'était bien une de ces écritures +indiennes remontant aux siècles les plus éloignés, intraduisibles pour +tous. + +Pour tous... excepté pour lui, Exupère. + +--Comprenez-vous ce qui est écrit sur ce papier? demanda Biscarre, qui +suivait avec anxiété les expressions multiples qui se traduisaient sur +ce visage transfiguré. + +--Si je comprends! + +Exupère eut un rire dédaigneux, auquel répondit un cri de joie de +Biscarre. + +--Tu peux me traduire cette inscription? + +--Oui.... + +--Si tu le fais, tu seras libre. + +--Libre! + +Exupère baissa la tête et murmura: + +--A quoi bon? + +Biscarre se mordit les lèvres. + +Il ne comprenait pas qu'aucune promesse n'était nécessaire. En cet +homme, sevré depuis si longtemps de tout ce qui était sa joie, il y +avait une puissance plus forte que tout espoir de récompense: c'était +l'orgueil. + +Exupère se sentait en présence d'un de ces problèmes que nul ne pouvait +résoudre, nul, sinon lui, lui qu'on avait volé, qu'un misérable, gavé +de tous les honneurs de la terre, avait dépouillé de ce qui était la +chair de sa chair, le sang de son sang. + +Tout à coup, une pensée sinistre traversa son cerveau: + +--Qui vous envoie? demanda-t-il d'une voix étranglée. + +--Que t'importe! dit Biscarre, qui ne devinait pas le sentiment qui +avait dicté cette question. + +--Ah! c'est lui! + +Biscarre se souvint. Dans sa pensée, le travail venait de s'opérer +rapide. Maintenant il savait. Exupère se croyait en butte encore une +fois à l'une des obsessions dont l'académicien l'avait si longtemps +poursuivi. + +Exupère parlait: + +--Ainsi, vous m'avez cru assez niais pour fournir à ce misérable ignare +l'occasion d'un triomphe... parbleu! c'est clair!... Cette inscription +est tombée entre ses mains, le diable sait comment!... et il s'est dit: +Il n'y a qu'un homme au monde qui puisse me la traduire, c'est cet +imbécile d'Exupère... Ha! ha! je suis muet!... + +Biscarre lui prit la main. + +--Écoutez-moi: je suis un forçat, un malheureux comme vous. Croirez-vous +à ma parole? + +--C'est selon. + +--Je sais maintenant ce que vous voulez dire... Je ne viens pas au nom +de M. Lemoine. + +--Ne prononcez pas ce nom! + +--Et je puis vous en donner la preuve. + +--Ah! + +--Cet homme est mort! + +--Mort! + +Exupère se dressa sur ses pieds. + +--Voyez ces quelques lignes extraites d'un journal, dit Biscarre. + +Ah! ce ne fut pas long! Oui, Exupère lisait. Ce Lemoine était mort, mort +paralysé, dans un état d'idiotie complète. On pleurait la mort de ce +grand homme, de cette lumière.... + +Exupère releva la tête: + +--Vous m'avez dit que si je vous traduisais cette inscription, je serais +libre.... + +--Je vous l'ai dit... et je le répète... mais vous refusiez tout à +l'heure? + +--Parce que je reculais devant la tentation. Libre, tandis que cet homme +vivait, moi! mais j'aurais couru à sa maison, j'aurais pénétré dans son +cabinet, j'aurais saisi de nouveau l'atlas de bronze, et j'aurais écrasé +le crâne de ce voleur! Oh! cette fois, je ne l'aurais pas manqué... et +je ne voulais pas devenir un véritable assassin! C'est pour cela que je +refusais... Mais maintenant! tenez, je me fie à vous!... Si vous me +donnez la liberté, je l'accepterai... Mais, dussiez-vous me tromper, je +lirai cette inscription. Ah! vous ne pouvez comprendre cela, vous!... +Depuis si longtemps, je suis privé d'étude et de travail! + +Il y avait de grosses larmes dans ses yeux. + +--Hâtez-vous! dit Biscarre, on pourrait nous surprendre! + +--Vous avez raison. Avez-vous un crayon? + +--Voici. + +Exupère se courba sur les caractères bizarres. + +Pour ne pas tenir le lecteur en suspens, disons que cette inscription +avait été prise par Biscarre chez le duc de Belen. Les caractères +avaient été moulés par lui sur les deux fragments de statue +cambodgienne que le duc avait arrachés à la terre.... + +Exupère resta quelque temps silencieux.... + +Parfois il s'arrêtait en levant les yeux, il semblait chercher: + +--C'est une langue perdue! dit-il. + +--La langue des Khmers, fit Biscarre. + +--Oui!... taisez-vous!... + +Biscarre, immobile, attendait avec anxiété. + +Exupère écrivait. + +--Voici l'inscription, dit-il enfin, mais elle est tronquée et ne +présente qu'un sens incomplet.... + +Puis il continua, se parlant à lui-même: + +--Statue du roi lépreux!... ceci est certain... mais un fragment au +moins manque... oui, c'est cela... ici, place pour trois mots... ici +cinq... il faudrait reconstituer le sens... il s'agit d'un trésor.... + +--Donnez-moi l'inscription... peut-être comprendrai-je.... + +Exupère eut un sourire quelque peu dédaigneux. + +Mais il remit le papier à Biscarre. + +Voici ce qu'il avait tracé: + + TROISIÈME ORIENT + YACKSA COLOSSE... NAGA + DOIGT DE PRÉA PUT... + DEUX LIS... DOIGT DU ROI... +OMBRE CROISÉE, LA EST LE TRÉSOR DES KHMERS + A ANGKOR WAT + +--Le trésor! enfin! cria Biscarre. + +Puis, s'adressant à Exupère: + +--Écoute-moi! je t'ai promis la liberté!... voici encore ce que je puis +t'offrir: veux-tu venir avec moi au merveilleux pays où cette langue +était jadis parlée? + +--Oui, je le veux. + +--Eh bien! avant un mois, tu seras libre, je te le jure. + +--J'attendrai, fit Exupère. + +Un signal partit du groupe des forçats. Biscarre s'éloigna rapidement. + +Le lendemain, trois coups de canon annonçaient une évasion. + +C'était--paraît-il--l'incorrigible incendiaire qui s'était enfui.... + +--Oh! nous sommes tranquilles! dit le commandant du bagne. + +Inutile de dire que cette sécurité devait être trompée. + +Il y avait longtemps que le véritable incendiaire, que le personnage à +la face hideuse avait atteint un refuge introuvable. + +Quant à Biscarre, qui, avec une incroyable habileté, avait su pénétrer +dans le bagne à sa place, on sait qu'il avait pu arriver à temps pour +déjouer les intrigues ourdies contre lui et ressaisir plus +vigoureusement que jamais l'autorité dont on avait prétendu le +dépouiller. + + + + +XIII + +BISCARRE S'EXPLIQUE + + +En ce moment, Biscarre se trouvait dans une des salles souterraines, +exposant son plan au Conseil suprême des Loups et aux douze délégués +désignés par le sort. + +On l'avait écouté avec une admiration croissante, et plusieurs fois des +murmures approbateurs l'avaient interrompu. + +--Ainsi que vous l'avez compris, continuait-il, l'inscription qui révèle +le lieu où sont enfouis les trésors de Khmers est incomplète. Exupère +m'a tout expliqué. Là-bas, dans ce pays du soleil, existent des temples +immenses, dédales dans lesquels nul profane ne saurait se diriger. C'est +dans une de ces pagodes, la plus vaste, celle d'Angkor Wat, que le +dernier roi des Khmers a enfoui jadis les richesses inépuisables qu'il +avait prétendu soustraire à la rapacité des conquérants. + +»Depuis longtemps déjà l'existence de ces trésors était soupçonnée. +Plusieurs tentatives avaient été faites pour les découvrir. Mais le +secret gardé religieusement depuis plusieurs siècles a déjoué toutes les +recherches. Cependant des Européens sont parvenus à apprendre qu'un +personnage bizarre, dernier descendant de la race des anciens rois, +était préposé à la garde de ces richesses, destinées, à certaine date +fixée d'avance par la légende, à reconstituer l'empire détruit. Ces +Européens--dont je vous dirai le nom tout à l'heure--se sont mis à la +recherche de ce personnage, qui se nomme dans le pays l'Eni, le Roi du +Feu... c'est, paraît-il, une sorte de solitaire, dont seuls quelques +fidèles connaissent la mission, mais qui est vénéré par tous à l'égal +des plus grands princes.... + +»Ces Européens surprirent cet homme et le tuèrent; ils espéraient soit +trouver facilement la trace des trésors recherchés, soit tout au moins +obtenir par ce meurtre des indications précises. + +»L'événement déjoua ces espérances. + +»Seulement, un Français qui, pour des raisons que j'ignore, se trouvait +auprès du Roi du Feu, fut saisi par eux, mis à la torture, mutilé, et +enfin assassiné. + +»En le dépouillant, nos Européens trouvèrent un papier sur lequel +quelques notes étaient inscrites en français. + +»Ces notes donnaient des indications qui semblaient se rapporter au +trésor. + +»Chose bizarre, ces indications visaient, non le pays des Khmers, mais +la France, mais Paris. + +»Il semblait évident qu'une partie tout au moins du trésor avait été +transportée en France et enfouie sans doute dans quelque recoin de +Paris. Nos Européens n'hésitèrent pas. Ils se croyaient sûrs, sinon +d'obtenir un succès complet, en somme d'être rémunérés de leurs peines +et payés de leur crime. + +»Ils revinrent à Paris, et les recherches commencèrent. + +»Mais là où ils comptaient trouver des coffres remplis d'or et de +pierreries, ils ne rencontrèrent que des blocs de pierre informes et +qui, pour eux, en raison de leur ignorance, n'avaient aucune valeur. + +»Vous savez tous, continua Biscarre, avec quelle persévérance j'ai +organisé à Paris une police occulte qui surprend les secrets les mieux +cachés, et je vous le demande, Loups de Paris, quand tout à l'heure vous +écoutiez les accusations ridicules et intéressées dirigées contre moi, +oubliiez-vous donc les sommes énormes que j'ai fait tomber dans la +caisse du bagne, et en est-il un seul de vous qui n'ait eu sa part de ce +gâteau royal?» + +Biscarre s'interrompit, et promena sur ceux qui l'écoutaient son regard +dur et puissant. + +Il paraît que, dans le monde des bagnes, les choses se passent de la +même façon que dans la société régulière. + +Les affiliés qui écoutaient Biscarre, membres du conseil suprême ou +simples délégués, appartenaient à ce que nous appellerions, si nous +l'osions, l'aristocratie des forçats. Tout au moins, c'en était +l'oligarchie. + +Et tandis que la vile plèbe, les Muflier, les Goniglu (paix à leur +cendre), le Truard et autres se plaignaient de rester sans un écu en +poche, l'aristocratie en question menait vie large et satisfaite. + +La preuve de cette observation fut clairement accusée par l'assentiment +que tous donnèrent aux paroles du roi des Loups. + +Il reprit: + +--Cette police que je dirige seul et dont seul j'ai la responsabilité, +m'avait mis sur la trace d'opérations mystérieuses auxquelles se livrait +certain grand personnage étranger, de fouilles opérées dans les +sous-sols de Paris. + +»Je devinai que le mystère dont s'entourait cet homme devait cacher +quelque bonne aubaine pour l'association. Je ne m'étendrai pas sur les +moyens dont j'usai.... + +»Bref, une nuit, je le surpris.... + +»Ah! cet homme croyait son secret bien gardé. Mon apparition subite le +frappa comme un coup de foudre, et je ris encore au souvenir de sa mine +piteuse... Je dois avouer cependant que c'est une nature énergique et +qu'il tenta de me tuer... Inutile de dire qu'il ne parvint même pas à me +faire une égratignure... j'étais maître de lui.... + +»Le plus curieux en ceci, c'est que mon homme était désespéré. Toujours +espérant découvrir des caisses d'or ou de pierreries, il rencontrait +pour la deuxième fois un fragment de pierre qu'il estimait sans +valeur.... + +»Quand je le quittai, j'avais moulé, sans qu'il s'en aperçût, +l'empreinte des caractères tracés sur le bloc de pierre, comme déjà je +possédais la copie exacte de ceux qui constellaient le premier bloc de +granit qu'il avait déterré naguère et qu'il avait relégué +dédaigneusement dans un coin de son cabinet.... + +»Après avoir pris certaines mesures indispensables à la réussite de mes +projets, je me mis en quête d'un homme qui pût traduire les inscriptions +tracées en caractères incompréhensibles pour nous.... + +»La recherche fut difficile. Car, en vérité, ajouta Biscarre en +ricanant, j'ai constaté combien le niveau des sciences philologiques +s'est abaissé en France. + +»Ce fut alors que j'appris l'existence d'Exupère. Je parvins à pénétrer +au bagne de Rochefort, où la malheureux est retenu depuis six années.... + +»Sur ma demande, il a traduit les signes gravés sur les fragments de +statue et m'a donné, avec une incroyable érudition, les détails les plus +complets sur le peuple auquel appartenait l'empire dont aujourd'hui ne +subsistent plus que des ruines colossales.... + +»Oui, ces trésors énormes existent!... Oui, ces richesses sont enfouies +dans une des cryptes souterraines d'une pagode immense... Eh bien! ces +trésors, je veux qu'ils appartiennent aux Loups de Paris!» + +Et comme tous, silencieux, tenaient leurs yeux fixés sur Biscarre, dont +la parole brève, énergique, avait fait passer en eux la conviction dont +il était rempli lui-même: + +--Je vous l'ai dit, reprit-il, je ne veux plus que les Loups soient +traqués dans cette vieille société où ils étouffent. A nous le monde! à +nous la force que donne la richesse! Avec les trésors du roi des Kmers, +nous érigerons là-bas, par delà les mers, un royaume étrange, dont la +puissance sera si grande que nul ne pourra se mesurer avec nous; royaume +des criminels, des forçats! De là, nous nous répandrons sur toute la +terre, non plus hypocritement, non plus en nous cachant dans l'ombre +comme des réprouvés, mais comme des conquérants. Nous serons l'armée du +mal, le peuple du crime! + +»Guerre aux hommes! Guerre aux possédants!... Nous serons la nation +vengeresse qui fera expier à l'humanité ses fausses vertus et ses +réprobations hypocrites!... + +»Comprenez-vous, mes maîtres, moi, Biscarre, votre roi, je vous créerai +un asile inattaquable d'où vous vous jetterez sur le monde pour le +dévaster... Nous aurons nos mercenaires, nos flottes, nos arsenaux! Avec +notre or, nous défierons les plus forts, nous achèterons les +consciences, nous soulèverons les fils contre leurs pères, les +déshérités contre les repus!... Guerre de fureur et d'extermination!... + +»Nous appellerons à nous tous les bandits qui, poursuivis comme des +bêtes fauves, jettent à la société qui les poursuit des menaces +impuissantes, et tombent épuisés sous la hache qui les frappe... Qu'ils +viennent à nous, et nous leur donnerons des armes! + +»Je veux que le royaume du mal soit en épouvante à tous les peuples! Cet +enfer--que leur imagination a créé--je veux le réaliser, moi, sur la +terre!... + +»Vous tous qui m'écoutez, m'avez-vous compris?... Voulez-vous m'aider à +remplir cette tâche gigantesque et d'une horreur sublime?... Dites! +êtes-vous prêts?...» + +Tous, debout, frémissants, s'écrièrent: + +--Oui! oui! nous sommes prêts! Vive Biscarre!... vive le roi du mal!... + +--Bien! mes fidèles!... oh! je ne doutais pas de vous!... vous croyez en +moi, et c'est justice!... mais je ne vous ai pas encore tout dit!... + +Il y eut un redoublement d'attention. + +--Avant tout, il faut nous emparer de ces trésors... J'ai besoin de +vous... Il faudra tuer!... L'homme qui a découvert les deux fragments de +statue est en possession d'un papier important, je dirai plus, +indispensable; c'est celui où sont tracées les indications qui +permettront de retrouver le troisième bloc de pierre... Exupère m'a +affirmé que ces fragments ne devaient être qu'au nombre de trois. + +--Si vous avez saisi le sens renfermé dans l'inscription incomplète déjà +traduite, continua Biscarre, vous avez vu que c'est la statue elle-même +qui, placée dans certaine position, doit, par la projection de son +ombre, désigner la place exacte où les trésors sont enfouis... donc il +nous faut le troisième morceau qui la complète... Seul, le papier dont +je viens de parler nous en donnera le pouvoir... il faut l'arracher à +celui qui le détient... il faut l'assassiner.... + +--Nous le tuerons, dit un des Loups. + +--Quel est son nom? reprit un autre. + +--Je vous le dirai quand l'heure sera venue... il faut que je prenne mes +dernières dispositions... car je veux, en frappant cet homme dont la vie +m'importe peu, achever une autre oeuvre depuis longtemps entreprise... +Vous connaissez l'existence du Club des Morts, association mystérieuse +qui a montré la prétention de lutter contre nous. Je veux l'abattre, +avant que nous quittions la France pour marcher à la conquête des +trésors.... + +--Quoi que tu veuilles, quoi que tu ordonnes, dit un des membres du +conseil, nous t'appartenons et nous te suivrons. + +--Merci! Maintenant, vous connaissez nos projets, je vous ordonne la +prudence! la moindre indiscrétion pourrait compromettre notre oeuvre. + +--Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras. + +--Jusque-là, silence! Cachez-vous dans vos tanières comme des fauves, +prêts à bondir au premier signal; ne cherchez pas à savoir où je suis +avant que vous receviez mes ordres. Allez, maintenant, et n'oubliez pas +que le roi des Loups veille et travaille pour vous tous! + +Un dernier cri de: Vive Biscarre! ébranla les voûtes antiques des +souterrains de l'Hôtel-Dieu. + +Quelques instants après, l'obscurité reprenait possession de ces cryptes +sombres et l'on n'entendait plus que le clapotement de l'eau, heurtant +les grilles rouillées des larges baies. + + + + +XIV + +PARADIS OU ENFER + + +Laissons pendant quelque temps le roi des Loups à ses ténébreuses +machinations et revenons à celui qui, menacé par sa haine, oubliait dans +les joies d'un amour insensé les désespoirs de sa vie passée. + +Nous voulons parler de Jacques de Cherlux. + +Depuis que, pour la première fois, Isabelle de Torrès, belle à damner un +saint, comme disaient alors les romantiques, avait prononcé ces mots +passionnés:--Jacques, je t'aime!... le jeune homme croyait vivre dans un +rêve. + +Et, de fait, ses sensations procédaient à la fois de l'engourdissement +et de l'ivresse. + +Si parfois il s'éveillait de cette torpeur sensuelle, c'était dans une +sorte de sursaut convulsif; les plaisirs violents et âcres l'arrachaient +à cette demi-somnolence. + +C'est qu'en vérité cette femme possédait, pour les choses d'amour, une +puissance infernale. Son souffle était à la fois capiteux et enivrant; +ses baisers tuaient l'âme et le corps, comme ces poisons des Borgia qui +éteignaient en l'homme qui les avait bus jusqu'au sentiment de lui-même. + +Et Jacques ne résistait ni ne tentait de résister. + +Où il était, où il allait, il ne le savait plus. La pente était +glissante; le vertige le prenait, et il tombait plus vite, toujours plus +vite, sans voir le gouffre d'infamie qui s'ouvrait béant au-dessous de +lui. + +Sa conscience s'était endormie, son intelligence sommeillait. + +Il ne comprenait plus. Il se laissait vivre, sans même savoir ce +qu'était cette vie. C'était l'effarement cérébral de l'homme saisi par +un engrenage et dont le corps, lancé par le levier de fer, tourne dans +le vide avant d'être broyé entre les cylindres qui le tueront.... + +D'ailleurs, Isabelle l'isolait du monde. + +Jacques était sa proie. Elle l'avait pris. Il était à elle. + +Elle disait, elle croyait l'aimer. Cette adoration toute physique lui +semblait une sorte de révélation. + +Comme toutes les courtisanes--qui bien avant les poëtes et les +romanciers, ont inventé la théorie de la réhabilitation--le Ténia avait +oublié son passé. L'empoisonneuse du duc de Torrès prétendait découvrir +en son âme toutes les délicatesses et toutes les innocences; celle qui +avait surexcité la passion sénile de Silvereal jouait naïvement toutes +les pudeurs. + +Plus n'était question--fût-ce au plus profond du souvenir--de Martial, +dont elle avait exploité le talent et en qui elle avait engourdi, sinon +tué, tout sentiment qui ne se rapportât pas à elle-même... de sir +Lionel, qui s'était brûlé la cervelle à ses genoux et dont elle avait +dédaigneusement repoussé le corps de sa petite mule bleue. + +En vérité, ce cynisme d'oubli était admirable. Et, pour elle, passé, +présent, avenir, se résumaient en un mot: Amour! en un seul nom: +Jacques!... + +Elle avait des chatteries adorables et avait retrouvé toute la +_félinité_ de sa nature première. Dominatrice, elle s'était faite +humble. Violente, elle était devenue soumise. Elle avait des terreurs +d'enfant, si, par aventure, sortant de sa torpeur, le jeune homme avait +quelque réveil d'énergie. + +Pensait-il, elle supposait qu'il l'aimait moins. + +Alors elle l'enveloppait dans le réseau de ces enchantements que la +Mythologie prête à Circé. + +Parfois elle se prenait à craindre qu'on ne le lui enlevât. + +Certes, il l'aimait, lui aussi, si toutefois on peut donner le nom +d'amour à cette dépravation cérébrale qui ne demande à la femme que la +satisfaction des sens. + +Jamais, pour conserver jalousement Rosine, Bartholo ne déploya plus +d'habileté ingénieuse que ne le faisais le Ténia. + +Quoique clos comme une prison, enseveli dans les arbres, qui jetaient +sur lui leur ombre lourde et opaque, l'hôtel de la rue de la +Tour-des-Dames ne lui avait plus paru assez sûr. + +Elle avait acheté--en secret--une charmante petite maison auprès de la +porte Maillot, au bois de Boulogne. + +Habile à se cacher, elle s'était échappée sans que Jacques soupçonnât +même son absence, et en quelques jours, par la puissante magie de +l'argent, elle avait transformé cette maison en un nid d'amour. + +Elle n'était plus avare, ou du moins son avarice avait changé de forme. +Ce qu'elle voulait conserver maintenant, ce qui constituait maintenant +le trésor sur lequel elle veillait avidement, c'était son amant, c'était +Jacques.... + +Un jour, elle l'avait emmené sans lui dire où. + +Sa voiture, toute douilletée de satin, les avait entraînés à travers les +rues. Il s'étonnait, il questionnait. + +Elle refusait de répondre. + +Puis la portière s'était ouverte, et Jacques avait poussé un cri de +surprise. En vérité, c'était à se croire transporté dans le pays inconnu +des féeries splendides. + +Un vaste jardin d'hiver, recouvert d'un dôme de cristal, enchevêtrait en +une vaste voûte verdoyante les plantes tropicales les plus rares et les +plus brillantes. Ce n'étaient que fleurs éclatantes aux parfums +enivrants; quand on suivait le long sentier qui courait à travers les +tiges souples, les larges feuilles se baissaient comme pour caresser. + +Puis un perron de marbre blanc donnait accès dans la demeure, où était +entassé--avec une profusion royale, mais avec un goût parfait--tout ce +que l'art moderne a imaginé de plus délicat et de plus admirable à la +fois. + +Les statues, aux profils voluptueux--nudités sublimes qu'Isabelle +semblait défier--se blottissaient à tous les angles... les fenêtres à +vitraux orientaux jetaient sur les sofas de soie leurs teintes douces et +chatoyantes. + +Jacques! Jacques! révolte-toi donc!... Quoi!... tu entres dans cet +enfer et tu crois pénétrer dans un Eden! Interroge-toi, relève la +tête!... pense! qui donc a payé tout cela?... De quelles débauches, de +quels mensonges d'amour ont été soldées ces richesses?... N'as-tu donc +même plus ce sentiment, que conserve le plus sceptique, la jalousie du +passé?... Et le rouge ne te monte pas au front, lorsque tu suis +docilement cette courtisane qui t'entraîne en te prenant la main! + +Mais non. Tu n'entends même pas cette voix de probité qui murmure à ton +oreille. Tes yeux ne voient plus, tes oreilles ne perçoivent plus aucun +son, parce que tu sens frémir dans ta main les doigts chaudement +voluptueux de cette femme... parce que tu aspires le parfum qui +s'échappe de tout son être... parce que tu lui appartiens... et qu'une +fois de plus le Ténia, rongeant ton coeur, accomplit son oeuvre +mortelle. + +Jacques marchait comme font les somnambules. Il y avait un brouillard +devant ses yeux et sa pensée. + +Pour lui aussi le passé était mort. + +Bien loin, s'étaient envolées les résolutions honnêtes de l'ouvrier, les +résistances du calomnié, les indignations qui l'avaient fait bondir sous +l'injure. Se souvenait-il seulement de son nom? Pourquoi l'appelait-on +le comte de Cherlux? et Mancal? et les Loups? et la Brûleuse? et +Diouloufait? Tout cela n'était plus qu'ombres enfouies dans les +ténèbres. + +Sa vie se résumait tout entière en un sourire d'Isabelle, son avenir en +un baiser. + +Et les jours passaient dans cette demi-somnolence du vice qui brise les +nerfs et atrophie le cerveau.... + +Jacques avait des rires de vieillard, des divagations de fou. + +Son visage pâli semblait s'être encore affiné. Ses yeux brillaient d'un +éclat fiévreux, et aux plis de ses lèvres on remarquait déjà cette +contraction qui reste à la bouche des vieux viveurs comme un indélébile +stigmate. + +Il ne songeait pas à sortir. Pour lui l'existence tout entière se +renfermait dans cette maison, tout imprégnée d'une atmosphère d'ivresse. + +Parfois il s'étendait sur un sofa, devant une des fenêtres d'où l'oeil +se perdait à travers l'avenue. Les yeux fixes, il ne regardait pas; il +ne rêvait pas. + +Alors, doucement, le Ténia s'approchait derrière lui, sur la pointe des +pieds. Étendant ses bras nus, plus blancs que le marbre, elle posait ses +deux mains sur sa tête, et, se penchant, le baisait au front.... + +Il tressaillait, comme si, pour son cerveau, cette douce pression eût +été une douleur... Puis, se retournant, il la saisissait dans ses +bras.... + +Un jour--midi venait de sonner--Isabelle était sortie. Il n'avait même +pas songea lui demander où elle allait. N'était-elle pas maîtresse +absolue dans cette maison? Puis son absence n'était-elle pas--sans qu'il +se l'avouât--une sorte de soulagement pour lui? + +Ce jour-là, il se sentait plus faible, plus absorbé que de coutume. + +Etendu à la place qu'il choisissait d'ordinaire, il laissait son regard +errer dans le vide.... + +Déjà on touchait au printemps. + +Et les premiers soleils jetaient sur la route leur clarté blanche et +lumineuse. Le chemin s'étendait comme un long ruban de soie. + +Tout à coup, loin, bien loin, deux points noirs se détachèrent sur cette +matité. + +Jacques, insouciant, les suivait du regard avec l'indifférence d'un +enfant. + +Bientôt les points grandirent, prirent forme. + +C'étaient deux chevaux, ardents, vivaces, rapidement lancés. + +Deux jeunes filles, dont il ne pouvait encore distinguer le visage, les +excitaient de la cravache, gracieusement imprudentes. + +Mais voici que l'un des chevaux se cabre, tourne sur lui-même. En vain +celle qui le montait s'efforce de le maîtriser. + +L'animal cherche à désarçonner sa cavalière qui lui scie la bouche avec +le mors. + +Le cheval alors s'élance, droit devant lui, les jarrets tendus, et d'un +galop furieux, il s'emporte. + +La jeune fille chancelle... Si elle tombe, c'est la mort pour elle. + +Que s'est-il passé dans l'âme de Jacques? + +D'un seul geste, il a ouvert la fenêtre... et a bondi dans le jardin... +Un élan le porte sur la route. + +Le cheval va passer... il est encore à une vingtaine de mètres.... + +Résolûment, Jacques se jette à sa rencontre... et au moment où l'animal, +martelant le sol de ses sabots enfiévrés, passe à sa portée, il se rue +au poitrail et le saisit par les naseaux. + +La jeune fille jette un cri terrible.... + +Jacques est renversé... mais ses mains, accrochées au mors, n'ont pas +lâché prise. + +L'animal le traîne... l'homme le tient encore. + +Le cheval se secoue en hennissant de rage... Jacques se sent faiblir... +mais voici que l'animal, dompté, s'arrête... brusquement... de ses +quatre pieds qui semblent rivés à la terre.... + +Jacques est debout, pâle, une sueur froide au front.... + +Une voix lui crie: + +--Ah! monsieur! merci!... je vous dois la vie. + +Il voit la jeune fille qui chancelle, qui tombe. + +Il la reçoit dans ses bras... et pousse un cri: + +Il a reconnu celle qui naguère se trouvait auprès du grabat sur lequel +expirait la misérable Brûleuse. + +Celle qu'il vient de sauver au péril de sa vie, c'est Pauline de +Saussay. + +Il ne l'a vue qu'un seul moment, alors que fou de douleur, il baissait +la tête sous les insultes que lui jetait à la face celle qui se tordait +dans les angoisses de l'agonie. + +Mais c'était à cause d'elle surtout qu'il s'était enfui, devant elle +qu'il n'avait pas voulu rougir, expliquer que parmi tous ces noms +prononcés, noms de bandits et d'assassins, il en était qui se trouvaient +fatalement liés à sa vie. + +Et voici que maintenant, tandis que, docile, le cheval restait immobile, +voici que Pauline de Saussay appuyait sur sa poitrine sa tête +languissante. Il voyait ce visage pâle et doux, à l'ovale angélique, ces +grands yeux bleus à demi fermés qui semblaient noyés dans les larmes.... + +Jacques sentit son coeur se serrer sous une étreinte convulsive.... + +Qu'elle lui semblait belle!... Oui, c'était bien un parfum de pureté et +de bonheur qui s'échappait de toute sa personne. Le frémissement de +terreur qui l'agitait encore faisait vibrer les fibres les plus intimes +du coeur de Jacques.... + +La seconde jeune fille arrivait au galop, accompagnée du domestique, qui +l'avait enfin rejointe.... + +C'était Louise de Favereye. + +Jacques la reconnut, elle aussi. Et, involontairement, il baissa les +yeux. Maintenant ses souvenirs lui revenaient en foule.... + +--Blessée! Pauline est blessée! cria Lucie. + +En effet, des goutelettes de sang coulaient sur son front blanc, où pas +un pli n'était tracé. + +--Rassurez-vous, mademoiselle, dit Jacques, mademoiselle n'est pas +blessée... ce sang est le mien. + +En effet, dans l'effort, il s'était martelé le front, son sang coulait. + +Il eut un sourire. + +--Ce n'est rien, fit-il. Qu'est-ce que quelques gouttes de sang, quand +il s'agit de sauver une existence?... + +Lucie le regarda. + +Elle aussi le reconnut. Elle se souvint de la scène étrange dont elle +avait été témoin. Elle hésitait à parler. + +--Que votre domestique se mette en quête d'une voiture, dit Jacques, +car, en raison de sa faiblesse, votre amie serait incapable de monter à +cheval. + +Lucie confirma l'ordre formulé par Jacques. + +Pauline avait été étendue, toujours évanouie, sur un des côtés de la +route. Lucie soutenait maintenant sa tête sur ses genoux, et, embrassant +ses cheveux, cherchait à la ranimer en lui prodiguant les plus douces +caresses. + +Enfin ses yeux s'ouvrirent... elle poussa un profond soupir et regarda +autour d'elle. Elle vit Jacques, une exclamation lui échappa, en même +temps qu'une vive rougeur empourprait son visage. + +--C'est vous qui m'avez sauvée! dit-elle d'une voix faible. Encore une +fois merci!... + +--Je bénis le hasard qui m'a placé sur votre route, dit Jacques. + +En ce moment le laquais revenait avec une voiture qu'il avait rapidement +découverte dans une rue voisine. + +Lucie parla à son tour. + +--Monsieur, dit-elle à Jacques, nous ne savons comment vous exprimer +toute notre reconnaissance.... + +--Mademoiselle, interrompit Jacques, je ne vous adresserai qu'une +prière. + +--Laquelle? + +--J'ai compris à vos regards, à votre surprise, que vous m'avez reconnu +et que vous n'aviez pas perdu le souvenir d'une aventure bizarre à +laquelle je me suis trouvé mêle. + +Lucie protesta d'un geste. + +--Laissez-moi vous parler. Vous avez entendu une moribonde professer +contre moi les plus odieuses accusations, et vous vous êtes étonnée de +ne pas entendre sortir de mes lèvres un seul mot de justification. Eh +bien! quelles que fussent les apparences, si étrange que vous ait paru +ma conduite, je vous jure... tenez, par la vie de mademoiselle que j'ai +eu le bonheur de sauver, par ce sang que j'ai versé pour elle, je jure +que je suis un honnête homme et que j'ai droit à votre estime. + +Pauline cacha son visage dans le sein de Lucie, et tout bas elle +murmurait: + +--Oh! je n'ai jamais douté, moi! + +Lucie tendit la main au jeune homme. + +--Je vous crois, dit-elle. + +--Et mademoiselle? insista Jacques en s'adressant à Pauline. + +Pauline ne répondait pas, mais sa main, se dégageant doucement, toucha +en frissonnant la main du jeune homme. + +--Ne voudriez-vous pas, reprit Jacques, me faire connaître votre nom? + +Les deux jeunes filles se nommèrent. + +--Et vous, monsieur, demanda Lucie, ne nous donnerez-vous pas le +vôtre... afin que nous le conservions dans notre souvenir? + +Jacques hésita. Puis: + +--Je me nomme Jacques, dit-il. + +--Est-ce tout? + +--Oui... Jacques... qui veut oublier tout autre titre et tout autre nom, +qu'il n'a pas gagnés, pour mériter d'être appelé désormais Jacques +l'honnête homme.... + +Pauline s'appuya sur son bras pour gagner la voiture. + +Puis le cocher lança les chevaux... Les deux jeunes filles lui sourirent +encore une fois. + +A ce moment, un coupé débouchant sur l'avenue croisa la voiture qui +emportait Lucie et Pauline, puis roula rapidement vers le jeune homme. + +--Jacques! cria une voix. + +C'était Isabelle, c'était le Ténia. + +Elle était sortie vivement de la voiture. + +--Toi! mon Jacques! que fais-tu là? Mais tu es blessé! mon Dieu! c'est +du sang! Que s'est-il passé? parle! parle! + +--Ce n'est rien, fit le jeune homme avec une certaine impatience, j'ai +arrêté un cheval qui s'emportait. + +Isabelle le regarda. Le ton dont il avait prononcé ces paroles l'avait +frappée en plein coeur comme un coup de poignard. + +Les femmes qui aiment ont des intuitions subites. + +--Tu as sauvé une jeune fille? + +--Oui. + +--L'une de celles que je viens de voir, dans cette voiture? + +--En effet, mais rentrons! je me sens faible et j'ai besoin de repos. + +Et pour couper court à une conversation pénible, il se dirigea vers la +maison. + +Isabelle marchait auprès de lui et le regardait à la dérobée. + +Au moment d'entrer, Jacques eut comme un mouvement de recul. + +--Qu'as-tu donc? demanda Isabelle. + +--Rien! fit Jacques. + +Et la porte se referma sur eux. + +Le jeune homme était pensif. + +Et Isabelle la courtisane se disait: + +--Que se passe-t-il donc? j'ai peur! + +Puis avec un frisson, elle disait: + +--Ah! s'il ne m'aimait plus!... + + + + +XV + +LE BIEN ET LE MAL + + +Dans le long récit que nous avons entrepris de raconter, il est +nécessairement un certain nombre de personnages que nous sommes forcé +d'abandonner pendant quelque temps, sauf à y revenir en temps utile. + +Maintenant qu'on connaît, en partie du moins, les projets de Biscarre, +cette entreprise grandiose, presque sublime à force d'audace criminelle, +qui était venue s'enter en quelque sorte sur ses premières résolutions, +il nous faut revenir à l'hôtel de Favereye, dans lequel jusqu'ici nous +n'avons pas conduit le lecteur. + +Cet hôtel qui, depuis plusieurs siècles, appartenait à une des plus +honorables familles de la noblesse de robe, était situé à l'entrée du +faubourg Saint-Honoré, à peu de distance de l'emplacement où se trouve +aujourd'hui l'ambassade d'Angleterre. + +Il était occupé maintenant par M. de Favereye, magistrat à la cour de +cassation, dont l'intégrité était proverbiale. Plusieurs fois il avait +résisté à des ordres venus de haut, et devant sa probité, qui rappelait +celle de cet honnête homme qui rendait «des arrêts et non des services,» +les plus éhontés corrupteurs de cette époque féconde avaient dû battre +en retraite. + +La marquise de Favereye, née Marie de Mauvillers, sa femme, occupait +avec sa fille Lucie le premier étage de l'hôtel, ainsi que Pauline de +Saussay, orpheline, avons-nous dit, que sa mère mourante avait léguée à +la marquise. + +Au moment où nous pénétrons dans cette demeure, la marquise et sa soeur +Mathilde, assises l'une auprès de l'autre, les mains dans les mains, +causent avec animation: + +--Patience! patience! répète Marie, si triste que soit ta situation, +n'oublie pas que tu as des devoirs sacrés et que nulle puissance au +monde ne peut briser le lien qui t'attache à M. de Silvereal. + +--Eh bien! ma soeur, reprend Mathilde dont les yeux brillent d'une +exaltation fébrile, je n'ai donc plus d'autre refuge que la mort! + +--Soeur! soeur! je t'en conjure! ne parle pas ainsi... ton animation +m'épouvante!... Tu parles de mourir!... Mais, sans que je veuille +diminuer le fardeau de douleurs que tu as à supporter, ne te souviens-tu +pas des angoisses qui, depuis si longtemps, pèsent sur ma vie!... As-tu +oublié ces larmes que je verse sans cesse, désespérant maintenant de +retrouver jamais celui que j'ai perdu, de l'arracher à ce misérable qui +en fait son jouet et sa proie! Mathilde! est-ce que je suis tuée, moi! + +--Tu es forte et je suis faible! + +--Non! ce n'est pas de la force! Le suicide est une lâcheté! Qui se tue, +déserte! + +--Mais tu ne comprends donc pas que ma situation est plus horrible +chaque jour?... Voici que maintenant M. de Silvereal est privé de cette +illusion malsaine qu'entretenait en lui le faux amour de la Torrès... +Elle a disparu, pour aller se cacher avec un nouvel amant dans quelque +retraite où il n'a pas su la découvrir... D'hypocrite qu'il était, le +désespoir l'a rendu cyniquement cruel. Les tortures qu'éprouve son âme +jalouse, c'est à moi qu'il veut les faire expier!... Il m'insulte, il me +brave sans cesse, il répète le nom d'Armand de Bernaye, le nom que je +conserve comme un écho de douloureuse joie au fond de mon coeur et que +ses lèvres profanent... Parfois je surprends dans ses yeux des lueurs +qui m'effrayent... Il s'est réconcilié avec le duc de Belen, et ces deux +hommes, jetés dans notre vie pour le mal, complotent, j'en ai la +conviction, quelque infernale machination... eh bien!... il y a trop +longtemps que je lutte! + +--Mathilde! + +--Souvent, la nuit, seule, désolée, pressant entre mes mains mes tempes +prêtes à éclater, je songe à fuir... oui, en vérité!... je veux courir +chez Armand, et lui crier: «Prends-moi!... emmène-moi!... arrache-moi de +cet enfer où je me débats!» Puis, j'ai peur de moi-même, j'ai peur de +perdre Armand sans me sauver... et toujours devant moi se dresse ce +fantôme de haine basse et vile qui ose s'appeler mon mari!... Tu vois +bien, soeur, que c'est à désespérer! + +La douleur de Mathilde était poignante. + +Et, par malheur, elle ne faisait que dire la vérité. + +Depuis que le Ténia avait entraîné Jacques loin de la rue de la +Tour-des-Dames, Silvereal se sentait devenir fou. + +Cet amour de vieillard--passion d'autant plus violente qu'elle restait +inassouvie--avait dégénéré en une sorte d'aliénation mentale. Pendant +des journées entières, il errait autour de l'hôtel abandonné de la +Torrès. + +En vain il avait questionné, en vain il avait tenté de corrompre à prix +d'or les quelques serviteurs laissés dans la maison. Bouches et portes +étaient restées closes. + +Il ne savait rien. Il ignorait jusqu'au nom de l'homme qui l'avait +supplanté. Depuis l'heure où Isabelle avait enlevé Jacques, le +rencontrant par hasard au bois de Boulogne, le jeune homme n'avait plus +reparu dans la société. + +De Belen supposait qu'irrité, et surtout humilié de l'affront qu'il +avait reçu en pleine visage, le jeune homme était allé cacher sa honte +dans quelque retraite ignorée. + +Aussi, quand Silvereal vint à lui pour le supplier de l'aider dans ses +recherches, le duc n'eut-il pas un seul instant la pensée que le rival +du baron fût son ancien commensal. + +Et chaque jour, rentrant à son hôtel après une nouvelle déconvenue, +Silvereal faisait retomber sur la baronne le poids de son cynique +désespoir. Ne pouvant être aimé, il voulait être craint, être haï même. + +Les scènes les plus odieuses se succédaient: oubliant ce qu'il devait à +son éducation et à son rang, le vieillard ne reculait pas devant les +expressions les plus outrageantes. Ah! si du moins il eût tenu dans ses +mains une preuve qui lui permît de tuer l'un des deux amants! + +Certes, il aurait pu se rendre chez Armand, le provoquer, le contraindre +à se battre.... + +Silvereal était lâche: ce n'était pas l'homme du combat loyal, face à +face. Il était de ceux qui s'embusquent au détour d'un chemin, abrités +derrière les broussailles, et qui frappent leur ennemi par derrière.... + +Et tel était l'homme auquel Mathilde, aimante, honnête, pleine d'ardeur +et de vitalité, se trouvait unie par un lien indissoluble. + +Elle pleurait dans le sein de sa soeur, qui cherchait en vain des mots +consolateurs. Il est des désespoirs que rien ne peut adoucir, surtout +quand devant toutes les espérances, se dresse un mur infranchissable. + +On frappa à la porte. + +La femme de chambre entra et remit une carte à Marie de Favereye. + +Elle y jeta les yeux. Puis: + +--Faites entrer, dit-elle. + +Et se tournant vers sa soeur: + +--Écoute-moi, et prends courage... je consulterai le Club des Morts. Et +peut-être trouverons-nous quelque moyen d'adoucir ta triste destinée. + +--Hélas! je ne l'espère pas. + +A ce moment, un jeune homme entra, et, s'arrêtant à quelques pas des +deux dames, salua profondément. + +C'était Martial, le fils du savant, l'ancien amant de la Torrès, celui +qui, sauvé par les frères Droite et Gauche, avait juré de consacrer sa +vie tout entière à l'oeuvre du bien entreprise par le Club des Morts. + +Et combien maintenant il était différent de lui-même! + +Ce n'était plus ce visage pâle, creusé par les insomnies et les +remords, cet oeil enfiévré d'une passion malsaine. + +Il avait repris toute sa jeunesse, toute sa maturité. + +Martial avait la beauté mâle, énergique, vigoureuse de l'artiste qui +croit en lui et s'est créé un magnifique idéal. + +Déjà il avait repris ses études, et plusieurs succès étaient venus le +récompenser de ses efforts. Mais il sentait lui-même qu'il n'avait pas +encore donné la mesure de toute sa valeur; depuis quelque temps surtout, +il redoublait de travail et d'activité. + +On eût dit qu'un but nouveau s'était imposé à lui. + +En ce moment, il venait rendre compte à Marie de plusieurs actes de +bienfaisance dont il avait été chargé par elle. + +Tous les matins, dès l'aube, le jeune homme se rendait dans les +quartiers misérables: il surprenait les douleurs inconnues, les +désespoirs qui se cachent, et éprouvait une indicible joie à soulager +les pauvres et les déshérités. + +--Je vous laisse, dit Mathilde. + +Elle attira sa soeur contre sa poitrine. + +--Ah! toi, du moins, murmura-t-elle à son oreille, tu as su te créer une +vie nouvelle.... + +--Pourquoi ne pas m'imiter? + +--Le courage me manque! Plus tard! qui sait? aujourd'hui le chagrin +m'enlève jusqu'à la liberté de mon esprit! + +Marie l'embrassa encore une fois, en lui répétant: «Courage!» puis elle +revint auprès de Martial: + +--Eh bien! mon ami, lui demanda-t-elle, la matinée a-t-elle été bonne? + +--Madame la marquise jugera par elle-même; voici la liste des malheureux +que j'ai visités. + +Il remit à madame de Favereye un carnet qu'elle examina attentivement. +Parfois des exclamations lui échappaient: + +--Pauvre femme! veuve et six enfants!... des secours ne suffiront pas, +il faudra placer les enfants... car dans ces misères, c'est surtout à +l'avenir de ces chères créatures qu'il convient de songer. + +Puis: + +--Un ouvrier, qui a été blessé pendant son travail... ceux qui tombent à +ce champ de bataille ont droit à toute notre estime. Veuillez vous +enquérir de ce qu'il sait faire, et nous tâcherons de lui donner des +travaux à surveiller, à diriger.... + +Et ainsi à chaque nom qui passait sous ses yeux, Marie de Favereye +trouvait à formuler quelques observations qui prouvaient un sens droit +et un inaltérable sentiment de justice et d'humanité. + +Quand elle eut achevé, elle donna quelques instructions à Martial, puis +l'entretint de ses travaux, lui prodigua les encouragements, enfin se +leva comme pour l'inviter à prendre congé. + +Mais Martial, immobile, le visage couvert d'une rougeur qui s'augmentait +à chaque instant, semblait hésiter à se retirer. + +--Avez-vous quelque chose de plus à me dire, mon ami? demanda doucement +madame de Favereye. + +--Moi, madame, en vérité, je n'ose. + +--Et pourquoi? Ne me connaissez-vous pas assez pour savoir que je suis +avant tout votre amie? Avez-vous donc quelque confidence à me faire? + +--Peut-être. + +Le front de Marie se couvrit d'une ombre légère. + +--Une confidence ou une confession? demanda-t-elle. + +--Une confession! que voulez-vous dire? + +--Ne vous ai-je pas affirmé que je remplacerais auprès de vous la mère +que vous avez perdue, et qui était tout bonté et tout indulgence.... A +elle vous auriez tout avoué, jusqu'à vos fautes. C'est cette même +confiance que je réclame de vous. + +--Mais je vous jure!... + +--Voyons!... ne tremblez pas ainsi!... Hélas! j'ai une douloureuse +expérience du coeur humain... il est telles passions qui laissent dans +l'âme des sillons que rien ne peut effacer... N'auriez-vous pas +d'aventure revu... cette femme, cette Isabelle? + +--Oh! madame! je vous en supplie, ne prononcez pas ce nom! en ce moment +surtout! Vous ne savez pas tout le mal que vous me faites! + +--Pardonnez-moi! + +--Oui, j'ai été coupable autrefois! oui, cette misérable a possédé mon +coeur, mon être tout entier, et avait engourdi en moi tout sentiment de +probité et d'honneur; mais aujourd'hui, tout ce passé s'est évanoui +comme un mauvais rêve, je marche la voie droite, tête haute, coeur +ouvert! Non, ne parlez plus de cette femme! ou je croirai que ma mère ne +m'a pas encore pardonné! + +Disant cela, Martial s'était levé. + +Ses yeux brillaient d'une noble indignation. + +--Encore une fois, dit Marie, pardonnez-moi si j'ai réveillé ce poignant +souvenir... J'ai eu tort, car je crois en vous! et c'est une mauvaise +action que de soupçonner de faiblesse ceux qui se repentent +sincèrement; mais parlez, je suis prête à vous entendre.... + +Martial baissa les yeux, puis: + +--Eh bien! madame, fit-il d'une voix contenue, je vais parler.... Aussi +bien je sais qu'il est de mon devoir d'honnête homme de ne pas contenir +plus longtemps en moi-même un secret qui se pourrait trahir, sans que je +le susse moi-même.... + +--Un secret! je ne vous comprends pas! + +--Le soir même où, désespéré, je m'étais décidé à chercher un refuge +dans la mort,--ce qui était une mauvaise action, vous me l'avez +prouvé,--quelques minutes avant que j'eusse franchi le seuil de cette +maison où je croyais ne plus rentrer, une apparition, charmante et pure, +s'était montrée à moi comme une protestation vivante contre l'acte que +j'allais accomplir... C'était une jeune fille! Son regard était si doux, +sa beauté si calme, qu'un instant je restai immobile... Il me sembla +que, sans me voir, elle se plaçait sur mon chemin comme un bon +conseil... Mais le désespoir l'emporta... je courus à la mort... et les +vôtres me sauvèrent. + +--Après? demanda la marquise, qui se sentait émue aux vibrations de +cette voix si jeune et si fraîche. + +--Vous n'avez pas oublié par quels miracles d'indulgence, de justice, de +bonté vous m'avez rappelé à moi-même... Vous m'imposâtes une épreuve... +et lorsque, courbé sur la tombe de ma mère, je lui demandai de me +pardonner, j'entendis en moi comme une voix qui criait: «Marche, enfant, +marche dans le juste chemin. Jusqu'ici tu n'as pas été maître de ta +propre conscience, maître de ton propre coeur. Tu as cru rencontrer +l'amour, ce n'en était que le fantôme! Relève-toi, et va toute ta vie +les yeux fixés sur l'honneur et la vérité.» Je me relevai, fort, presque +heureux, et je revins vous dire: «Me voici, je vous appartiens! disposez +de moi. Je veux être un soldat du bien!» + +--Et, depuis ce jour, interrompit madame de Favereye, vous avez rempli +noblement, religieusement l'engagement que vous aviez librement +contracté... Continuez, mon ami. + +--Certes, c'est à l'élan de ma conscience, c'est à vos conseils, à ceux +de ma mère que j'obéissais et que j'obéis encore... Mais je vous ai +promis de tout vous avouer... il me semblait encore que j'étais suivi, +dans ma voie nouvelle, par le regard de cette apparition qui s'était +révélée à moi dans une heure terrible. Je ne sais quel espoir me tenait +au coeur. Bien que je ne l'eusse pas revue, il me semblait qu'un jour +viendrait où elle me remercierait d'être redevenu un homme de coeur. Et +si quelque mauvaise pensée tendait de nouveau à troubler mon âme, je +pensais à elle... et tout s'évanouissait comme un mauvais songe. + +--Et vous l'avez revue? + +--Oui, madame. C'est pourquoi je parle. Je ne veux pas que l'ombre même +d'un soupçon puisse peser sur moi. La première condition des règles que +vous m'avez imposées est une entière franchise; je veux m'y conformer. + +--Et cette jeune fille? + +--Elle m'est apparue de nouveau, plus belle, plus douce, plus rayonnante +de grâce pudique et de bonté. + +--Son nom? + +Martial baissa la tête et murmura: + +--C'est mademoiselle de Favereye, votre fille. + +La marquise tressaillit. Une pâleur rapide s'étendit sur son visage. + +--Ma fille!... fit-elle. + +--Oh! mais, par grâce, ne supposez pas un seul instant que j'aie abusé +de votre confiance au point de laisser soupçonner, si faiblement que ce +fût, les sentiments qui emplissaient mon coeur... J'ai su lui imposer +silence. Jamais je n'ai levé les yeux jusqu'à mademoiselle de Favereye, +et si je vous ai dit cela, c'est qu'il est de mon devoir de ne vous rien +laisser ignorer. A vous, je l'avoue dans toute la sincérité de mon âme, +j'aime mademoiselle de Favereye, je l'aime de cet amour saint et pur qui +régénère toute une existence. Mais quelle que soit votre décision, je +suis prêt à vous obéir. Il ne convient pas que je sois reçu chez vous en +ami, en fils, sans que vous connaissiez mon âme tout entière. Je vous +l'ai dévoilée. Maintenant, madame, à vous de me dicter vos ordres. Si +vous l'exigez, je m'éloignerai. Jamais un mot ne sortira de mes lèvres +qui trahisse cet amour condamné. + +La marquise semblait en proie à une vive émotion. Réfléchissant, le +front dans sa main, elle se taisait. + +--Ah! je vous comprends! s'écria Martial d'un accent douloureux, mon +audace vous blesse, et, indulgente, vous hésitez à me condamner... Oui, +je vous devine!... vous n'avez pas foi en moi... n'ai-je donc pas fait +ce qu'il fallait pour mériter votre confiance?... + +Le jeune homme, profondément ému, avait peine à articuler ses mots: + +--Ecoutez-moi! reprit vivement la marquise, et ne vous méprenez pas sur +le sens de mes paroles... Je ne puis vous répondre encore... il m'est +impossible, pour des raisons que vous ne pouvez comprendre, de vous +autoriser à la recherche de la main de Lucie... non que je ne vous +connaisse pas digne d'elle... les épreuves que vous avez supportées vous +ont purifié du passé... et je crois en vous... mais dans cette famille +où vous voulez entrer, il est des secrets terribles que vous ignorez et +qui ne m'appartiennent pas, à moi seule. + +--Quoi! madame, vous me permettez d'espérer?... + +--Je serais heureuse de vous nommer mon fils... Mais, ajouta-t-elle +vivement, en réprimant d'un geste l'élan enthousiaste du jeune homme, je +crains que cette union ne soit impossible.... + +--Je ne vous comprends pas! En vérité, vous m'épouvantez! Mais c'est +toute ma vie qui se joue en ce moment.... + +--Souvent déjà je vous ai dit que le mot suprême de l'existence est +celui-ci: Patience! Ne vous laissez donc entraîner ni par une exaltation +ni par un désespoir que rien ne justifie... Je ne puis vous répondre, +vous dis-je.... Attendez quelques semaines... quelques jours +peut-être... et alors je vous dirai toute la vérité. + +--Oui, j'attendrai... l'espoir au coeur! car maintenant je me sens plus +fort, puisque vous ne m'avez pas repoussé. + +--Mais, dites-moi, Martial, vous m'affirmez que jamais un mot de vous +n'a pu faire deviner à Lucie les sentiments cachés au fond de votre +âme?... + +--Je vous le jure.... + +--Croyez-vous, cependant, qu'elle vous aime? + +--Il ne m'appartient pas de répondre... et cependant, il m'a semblé +parfois qu'une invincible sympathie nous attirait l'un à l'autre.... + +--C'est bien. Je saurai, j'observerai... Maintenant, mon ami, +laissez-moi seule... j'ai besoin de réfléchir.... + +Martial s'inclina. Marie de Favereye lui tendit la main et il la porta +respectueusement à ses lèvres.... + +Marie resta seule. + +--Hélas! murmura-t-elle, Jacques de Costebelle, toi que j'ai tant aimé, +toi qui es toute ma vie, inspire-moi. Cet homme est-il digne de cette +jeune fille? et ne serait-ce pas un crime, s'ils s'aiment, de les +arracher l'un à l'autre? + +A ce moment, le roulement d'une voiture se fit entendre. + +La marquise s'approcha de la fenêtre. + +C'étaient Lucie et Pauline qui revenaient. + +Un instant après, elles étaient auprès de madame de Favereye qui, +surprise, ne pouvait comprendre comment les deux jeunes filles, parties +à cheval, rentraient en voiture de louage. + +Bientôt elle eut appris toutes les circonstances de l'accident qui avait +failli coûter la vie à Pauline de Saussay. + +--Méchante enfant! lui disait-elle, en la serrant contre sa poitrine, +seras-tu donc toujours imprudente! + +--Toujours! s'écria Lucie. Elle suppose qu'il surgira ainsi, à chaque +folie, quelque chevalier errant qui l'arrachera au danger. + +--Lucie! fit Pauline en rougissant. + +La marquise regarda les deux jeunes filles. + +--En effet... vous m'avez parlé d'un sauveur, d'un courageux jeune homme +qui s'est jeté à la tête du cheval, au péril de sa vie. Quel est-il? + +Pauline rougit plus fort. Lucie garda le silence. + +--Mes enfants, je ne puis supposer que vous ne lui ayez pas témoigné +toute la reconnaissance qu'il méritait... Vous lui avez demandé son +nom. + +--En effet! + +--Eh bien! vous ne répondez pas!... Est-ce que je le connais? + +--Oui, ma mère, dit Lucie. + +--Il appartient à notre monde? + +--Je le crois. + +--Mais enfin!... pourquoi ces hésitations?... J'ai le droit de savoir, +ce me semble. + +--Parle, fit Pauline en se tournant vers Lucie, moi, je n'oserai jamais. + +--Eh bien! mère, dit Lucie, tu n'as pas oublié le jour où nous sommes +allées avec toi dans une maison de la rue des Arcis, où une malheureuse +femme était mourante de blessures reçues dans un incendie. + +Madame de Favereye tressaillit. + +C'était rappeler l'une des plus douloureuses circonstances de sa vie: +car, ce jour-là, l'existence de Biscarre lui avait été révélée d'une +façon indéniable; elle avait pu espérer un instant qu'il tomberait au +pouvoir du Club des Morts, qu'elle saurait ce qu'était devenu le cher +enfant qui lui avait été si cruellement arraché... mais, hélas! tous les +efforts de ses courageux amis avaient échoué, et, depuis cette heure, le +désespoir s'était appesanti plus lourd sur son âme désolée.... + +--Je me souviens parfaitement, murmura-t-elle. Continue.... + +--Auprès de ce grabat de douleur, se tenait un jeune homme.... + +--Oui... et la mourante, dans les dernières convulsions de son agonie, +l'accusait d'être cause ou tout au moins complice de sa mort.... + +--C'est cela. Et, sans se défendre, sans répondre à cette épouvantable +accusation qui l'assimilait à des bandits, ce jeune homme s'est +enfui.... + +La marquise réfléchissait. Ce qu'elle n'avait pas non plus oublié, +c'était le singulier sentiment qui s'était imposé à elle quand les +traits de ce jeune homme avaient frappé ses regards. + +Elle aussi, elle aurait voulu qu'il se défendît, qu'il se disculpât, et +quand il s'était élancé hors de cette chambre maudite, sans détourner la +tête, il s'était fait en son coeur comme un déchirement. + +--Eh bien! ce jeune homme?... + +--C'est lui qui a sauvé Pauline!... + +--Lui! le comte de Cherlux! l'ami, le commensal de M. de Belen!... + +--Lui-même.... + +--Mais comment se trouvait-il là?... Il m'avait été dit qu'il avait +quitté Paris, qu'il avait rompu toute relation avec le duc. + +--Je ne sais... mais je l'ai bien reconnu... ainsi que toi, n'est-ce +pas, Pauline? + +--C'est bien lui! fit mademoiselle de Saussay. + +--Seulement... quand il nous a dit son nom, il a paru éviter avec +intention de parler de son titre... Il nous a dit qu'il s'appelait +Jacques.... + +--Jacques! s'écria la marquise. + +Elle pressa son front entre ses mains: + +--Oh! murmura-t-elle, je deviens folle!... C'est une idée insensée qui +vient de traverser mon cerveau.... + +--Et il a ajouté, reprit Pauline, qu'il nous suppliait d'oublier un +titre qu'il n'avait pas gagné... et qu'il n'avait plus maintenant +d'autre ambition que de mériter le titre d'honnête homme! + +--C'est bien, cela! s'écria la marquise avec un élan de joie +inexpliquée. + +Puis elle dit à voix basse: + +--Encore une âme qui se repent!... Je parlerai de lui à nos amis.... + +Elle reprit haut: + +--Maintenant, mes enfants, après d'aussi vives émotions, vous avez +besoin de repos. + +--Tu nous renvoies déjà... fit Lucie. + +--Je vous assure que je suis tout à fait remise, insista Pauline. + +--Soit, donc. Je vous donne encore quelques instants; je ne suis +heureuse qu'auprès de vous. + +Elle attira contre elle les deux jeunes filles. + +A ce moment, la femme de chambre frappa à la porte: + +--Madame, dit-elle, deux messieurs réclament l'honneur d'être introduits +auprès de vous. + +--Quels sont-ils? + +--Voici leurs cartes. + +La marquise jeta un cri: + +--Le duc de Belen!... M. de Silvereal! Ici tous deux!... + +Lucie et Pauline s'étaient redressées vivement, comme deux biches +effarouchées. + +--Allez, mes enfants, dit la marquise. Vous ne tenez pas, je suppose, à +assister à cette entrevue. + +--Oh! ce Belen! je le déteste! s'écria Lucie. + +--Faites entrer ces messieurs, dit madame de Favereye. Et vous, mes +chères filles, embrassez-moi encore une fois. + +Elle resta seule un instant. + +--Ces deux hommes chez moi! murmura-t-elle. Quel peut être leur but? + +On annonça: + +M. le duc de Belen, M. le baron de Silvereal. + +Silvereal était plus verdâtre que jamais. Depuis qu'il subissait les +tortures de la jalousie, son teint s'était plombé, son oeil était devenu +vitreux. + +Quant à de Belen, au contraire, jamais il n'avait paru plus alerte ni +plus vivace. Sur son front rayonnant, on lisait une audace et un +contentement de soi-même plus grands encore qu'à l'ordinaire. + +Les deux hommes saluèrent profondément la marquise, qui de la main leur +désigna deux siéges. + +--A quelle circonstance, messieurs, dit-elle de sa voix calme et grave, +dois-je l'honneur de votre visite? + +--Mais, ma chère belle-soeur, fit Silvereal, de son accent rauque et +cassant, n'est-il pas naturel que nous venions vous présenter nos +hommages? + +De Belen confirma d'un sourire satisfait les paroles prononcées par son +digne ami. + +--Je vous suis reconnaissante de votre intérêt, reprit la marquise, et +suis toujours prête à vous recevoir. Cependant je suppose que quelque +motif spécial a dicté aujourd'hui votre démarche. + +--Et, en effet, madame la marquise, dit le duc, votre supposition est +fondée... Vous le savez, moi, je suis la franchise même... et, puisque +vous me faites l'honneur de m'interroger, je vous réponds qu'en réalité +un intérêt des plus graves, qui touche au bonheur de ma vie entière, m'a +conduit ici, et m'a engagé à prier mon ami Silvereal de m'accompagner. + +Cette fois, ce fut au tour du baron à opiner de la tête. + +Ces deux hommes s'entendaient parfaitement. + +La marquise n'était pas femme à se laisser tromper par les feintes +affirmations de franchise de M. de Belen. + +Elle se contenta de s'incliner, en disant: + +--Je vous écoute, monsieur. + +--Madame, c'est par le baron de Silvereal que j'ai eu l'honneur de vous +être présenté... et ce m'est une précieuse recommandation auprès de +vous, je n'en puis douter. + +Silvereal sourit. La marquise se tut. + +--Je possède un grand nom, madame. Les _de Belen_, dont le nom, entre +parenthèses, rappelle le saint Sauveur de Bethléem, remontent au temps +de la conquête des Maures... et il y eut un de Belen parmi les +compagnons du Cid Campeador. + +La marquise ne put réprimer un sourire. Cet étalage de noblesse ne la +touchait que fort médiocrement. + +--De plus, continua le duc, je possède d'ores et déjà une grande fortune +qui, j'en ai la conviction, doit s'accroître, dans un délai peu éloigné, +de merveilleuse façon. + +Merveilleuse était le mot propre, si de Belen comptait encore sur le +trésor des Kmers. + +--Mais, monsieur, fit la marquise, je ne vois pas en quoi ces +détails.... + +--Vous allez me comprendre. Il est dans la vie des hommes un âge où la +solitude devient un fardeau pesant; où, quel que soit le luxe qui vous +environne, on se sent mal à l'aise si on n'a pas auprès de soi un être +qui prenne sa part de ces joies et de ces splendeurs.... + +--D'accord.... + +--Si bien, madame, que désirant associer une compagne à mon existence, +j'ai jeté les yeux autour de moi.... + +Cette fois, madame de Favereye comprenait et se tenait prête à recevoir +le choc. + +--Et j'ai rencontré la jeune fille la plus charmante qu'un époux pût +rêver d'attacher à son sort.... + +--Et cette jeune fille?... + +--Possède tout le charme dont sa mère est si largement douée, acheva M. +de Belen, car elle se nomme mademoiselle de Favereye. + +Silvereal n'avait pas quitté sa belle-soeur du regard. Il s'attendait à +la voir tressaillir, car il ne se dissimulait pas le peu de sympathie +que le duc inspirait à la marquise. + +Mais celle-ci, parfaitement calme, dit seulement: + +--Ah! il s'agit de mademoiselle de Favereye? + +--Je serais heureux, madame, d'entrer dans une famille honorable à tous +égards... J'ai donc l'honneur de vous demander la main de mademoiselle +de Favereye.... + +La marquise garda un instant le silence: + +--Sans doute, reprit-elle, M. le baron de Silvereal est depuis longtemps +au fait de vos intentions? + +--En effet, fit le baron. Et j'ai cru pouvoir et devoir encourager M. le +duc dans cette recherche, qui me comble de joie, j'ose le dire. + +--Ma soeur Mathilde est-elle instruite de votre démarche? + +--Point précisément... Cependant j'ai tout lieu de croire que la baronne +connaît le désir de M. le duc et qu'elle y est de tous points +favorable.... + +--Vous croyez?... En vérité, je m'étonne qu'elle ne m'ait pas fait +part... de ces projets, ne fût-ce que pour m'assurer de l'intérêt +qu'elle prend à M. le duc de Belen.... + +Il y avait dans la voix de la marquise une nuance ironique qui ne +pouvait échapper aux deux hommes. + +De Belen n'était pas fort patient de sa nature, et il avait la mauvaise +habitude de brûler ses vaisseaux avec une facilité exemplaire. + +Cependant ses habitudes d'homme du monde lui permirent de se contenir. + +--Enfin, madame, dit-il assez sèchement, j'ai pensé que c'était à vous, +mère de mademoiselle de Favereye, qu'il convenait tout d'abord +d'adresser ma requête. Oserais-je espérer que vous ne la repousserez +pas? + +--Est-ce donc dès aujourd'hui une demande officielle? + +--Certes, madame. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que je vous +suppliais... de vouloir m'accorder la main de mademoiselle Lucie de +Favereye.... + +La marquise se leva: + +--A demande positive, dit-elle froidement, il faut réponse non moins +catégorique: monsieur le duc de Belen, je ne mets pas en doute que vos +aïeux n'aient combattu sous la bannière du Cid Campeador, je ne discute +ni le chiffre de votre fortune, ni celui de vos espérances, mais j'ai le +regret de vous déclarer que... je vous refuse la main de mademoiselle +Lucie de Favereye.... + +Un double cri lui répondit. + +Cri de rage de M. de Belen, cri de stupéfaction de Silvereal. + +L'audace de la marquise épouvanta le baron. + +De Belen, par un violent effort de volonté, reprit le premier son +sang-froid. + +--Madame, entre gens du monde, on adoucit d'ordinaire les formules, et +je m'étonne que votre refus, puisque refus il y a, affecte des formes +que je pourrais, ne vinssent-elles pas d'une femme, considérer comme une +insulte.... + +Il tenait fixés sur la marquise ses yeux, qui étincelaient de fureur mal +contenue. + +Mais madame de Favereye ne baissait pas les yeux. + +--J'ai dit, répondit-elle. Vous avez dû me comprendre, et c'est +assez!... + +--Mais, madame, on ne rejette pas ainsi la requête d'un galant homme.... + +--D'un galant homme, dit froidement la marquise, vous avez raison.... + +--Ah! mon ami, mon cher de Belen, excusez ma belle-soeur, je vous en +supplie! En vérité, je crois qu'elle n'a pas en ce moment toute sa +raison.... + +--Monsieur de Silvereal, reprit madame de Favereye, faites-moi grâce, je +vous prie, de votre protection... M. le duc et moi, nous n'avons nul +besoin d'intermédiaires, si honorables soient-ils. + +Elle appuya sur ce mot, ce qui fit tressaillir le baron. + +De Belen s'était levé à son tour: + +--Madame, reprit-il, j'aurais le droit, convenez-en, d'exiger de vous +l'explication des motifs qui vous portent à m'éconduire de façon aussi +singulière... Mais ce n'est point à vous que je compte m'adresser. + +--Et à qui donc, je vous prie? + +--A M. le marquis de Favereye.... + +--En vérité... vous demanderez raison à un vieillard? + +De Belen fit un pas vers la marquise: + +--Non, madame, je ne suis pas si fou. J'irai à M. de Favereye... et +savez-vous ce que je lui dirai? + +--Votre ton me paraît bien menaçant, monsieur le duc... n'oubliez pas +que vous êtes ici chez moi, sinon je me verrai obligée de vous +contraindre à vous en souvenir. + +--Oh! je n'oublie rien, madame, et je vais vous le prouver... Oui, +j'irai à M. de Favereye. + +Il baissa la voix et dit sourdement, les dents serrées: + +--Et je lui dirai que madame la marquise de Favereye, qui porte si haut +la tête, n'a apporté dans la maison de son mari que la honte et +l'infamie. + +La marquise resta impassible. + +--Je vous écoute, monsieur le duc. + +--Ah! vous voulez que j'aille jusqu'au bout? Eh bien! madame, je sais +qu'il y a vingt ans une jeune fille se cachait dans les gorges +d'Ollioules, et que là elle mettait au monde un enfant illégitime. Je +sais que cet enfant a disparu mystérieusement, assassiné peut-être par +celle qui avait trahi la confiance de son père. Voilà ce que je dirai à +M. le marquis de Favereye. + +Madame de Favereye était pâle comme une morte. + +Mais sans frémir, sans trembler, elle porta la main à la sonnette, qui +retentit: + +--Prenez garde, madame, s'écria le duc, ne me poussez pas à bout. + +Il croyait que la marquise allait le faire jeter dehors. + +Silvereal n'avait pas entendu les paroles de de Belen, murmurées plutôt +que prononcées. Il ne comprenait pas; il attendait anxieux. + +Un valet entra. + +--M. le marquis est-il à l'hôtel? demanda la marquise. + +--Il rentre à l'instant même. + +--Priez-le de se rendre ici, chez moi, sans une minute de retard. + +--Madame! cria de Belen. Cette provocation!... + +--Il y a longtemps que je l'attendais, monsieur le duc de Belen!... +Est-ce que la lâcheté n'est pas l'arme favorite de celui qui, à +Bordeaux, s'appelait le banquier Estremoy, et que les tribunaux ont +flétri comme un voleur?... + +--Malédiction! cria de Belen, qui fit un mouvement comme pour s'élancer. + +Mais à ce moment, M. de Favereye parut. + +Si jamais le type du magistrat, honnête, consciencieux, ne demandant +qu'à sa conscience la formule de vérité, fut jamais réalisé, c'était +bien en M. de Favereye. + +De haute taille, le front élevé, l'oeil large et intelligent, les +cheveux blancs tombant jusque sur ses épaules, M. de Favereye, vêtu de +noir, semblait la vivante incarnation de la justice. + +Il vit les deux hommes, et un nuage rapide assombrit sa physionomie. + +Il ne s'inclina pas. + +--Vous m'avez fait demander, madame, dit-il à la marquise, je me rends à +vos ordres. + +Belen, interdit, dominé par cette apparition solennelle, balbutiait des +mots sans suite. Silvereal adressait au ciel des voeux fervents pour que +la terre voulût bien l'engloutir.... + +--Monsieur de Favereye, dit la marquise, M. le duc de Belen est venu +ici afin de demander la main de mademoiselle de Favereye. + +Le marquis regarda le pseudo-duc: + +--Et cet homme est encore ici! dit-il lentement. C'est donc à moi qu'il +appartient de le chasser. + +--Monsieur! cria de Belen. + +--Et comme je lui adressais la seule réponse qu'il méritât, c'est-à-dire +un refus méprisant, savez-vous ce qu'il a osé me dire? + +--Cet homme a toutes les audaces. + +--Il a osé me menacer d'aller à vous, monsieur de Favereye, et de me +dénoncer, moi, comme fille coupable et femme déshonorée!... il m'a +accusée d'avoir tué l'enfant, né de mes entrailles, dans une nuit +d'angoisses, aux gorges d'Ollioules!... + +--Et j'ai dit vrai! hurla de Belen, qui ne se possédait plus. Ah! +honnêtes gens! inattaquables et inattaqués! je saurai bien faire plier +votre orgueil.... + +Il n'acheva pas. La sonnette avait retenti de nouveau. Deux laquais, +solidement bâtis, étaient entrés au signal. + +--Jetez cet homme dehors, dit le magistrat. + +--Moi!... S'ils osent mettre la main sur moi!... + +--Obéissez! dit M. de Favereye. + +Les mains robustes s'abattirent sur de Belen. En vain il tentait de se +débattre, il était maîtrisé. + +Silvereal s'était esquivé. + +--Et si jamais, monsieur le duc de Belen, vous osez reparaître devant +moi, si jamais un mot de votre bouche attente à l'honneur de madame la +marquise, la plus honnête femme qu'il y ait au monde, c'est aux agents +de la force publique que je confierai le soin de vous châtier.... + +Écumant, livide, de Belen ne résistait plus. + +--Lâchez-moi! dit-il aux laquais. + +Sur un signe du magistrat, ils le laissèrent libre. + +De Belen enfonça son chapeau sur sa tête: + +--Au revoir, monsieur de Favereye! au revoir, marquise!... vous saurez +ce qu'il en coûte de m'avoir outragé! + +Le marquis lui montra la porte d'un geste de dégoût. + +Il sortit. + +Ce fut en chancelant qu'il gagna la rue. + +Là, Silvereal l'attendait, penaud, sentant qu'en somme il avait montré +peu de hardiesse pour défendre son ami. + +--Viens! Silvereal, lui dit de Belen en l'entraînant, je veux me venger! +Il faut que le déshonneur frappe toute cette famille et la jette, +suppliante, à mes pieds. Viens, et tout d'abord, humilier dans sa soeur, +baronne de Silvereal, l'orgueilleuse marquise de Favereye. + +Le marquis et sa femme étaient restés seuls. + +--Monsieur, dit madame de Favereye, il faut que je vous parle.... + +--Je suis à vos ordres, chère et noble femme, dit le magistrat. + +Et, la précédant, il la conduisit jusqu'à son cabinet de travail, dont +la porte se referma sur eux.... + + + + +XVI + +L'ÉPÉE DE DAMOCLÈS + + +Au moment où Martial avait fait à madame de Favereye l'aveu de son amour +pour Lucie, la marquise avait tressailli. Cette affection vraie, +profonde, dont l'accent ne pouvait la tromper, avait fait vibrer les +fibres les plus secrètes de son coeur. + +Et si elle n'avait pas répondu immédiatement, si elle n'avait pas donné +au jeune homme les espérances qui pouvaient combler ses désirs, c'est +que, dans sa vie, dans celle de Lucie, dans celle enfin de M. de +Favereye, il y avait un mystère qui, ainsi qu'elle l'avait déclaré, ne +lui appartenait pas à elle seule. + +Certes, il se trouvait dans l'existence de la marquise une certaine +anomalie, et pour qui connaissait son amour pour Jacques de Costebelle, +les horribles circonstances de sa mort et de l'enlèvement de son enfant, +il pouvait paraître singulier qu'elle n'eût point passé sa vie dans la +solitude et qu'elle eût en quelque sorte trahi, par une nouvelle union, +la mémoire du mort. + +Or, ce que nul ne savait, ne pouvait deviner, c'est qu'en réalité Lucie +de Favereye n'était pas sa fille. + +Et ce qui est le plus bizarre, c'est que Lucie n'était pas non plus la +fille de M. de Favereye. + +Voici ce qui s'était passé: + +Au moment où Jacques de Costebelle, contraint par la parole donnée +d'aller présenter sa poitrine aux balles de ses bourreaux, fuyait la +masure des gorges d'Ollioules, peut-être se souvient-on qu'il avait +remis à Marie de Mauvillers une enveloppe cachetée qu'il lui avait +enjoint de n'ouvrir que lorsqu'une année entière se serait écoulée. + +Quand Marie de Mauvillers, déjà folle de terreur, en raison de la +disparition de son enfant, avait appris la mort de Costebelle, elle +avait été en proie à une fièvre délirante qui, pendant de longs mois, +avait fait craindre pour sa raison. + +Par bonheur pour elle, M. de Mauvillers était trop absorbé par le mandat +de répression que lui avait confié le gouvernement de Louis XVIII, pour +se préoccuper de l'état de sa fille. + +Il avait, en vérité, bien d'autres pensées en tête que les soucis de +famille. Il faisait partie de ces commissions extraordinaires qui, +parcourant tout le royaume, jugeaient ou plutôt condamnaient les +courageux citoyens qui s'efforçaient d'arracher la France au joug +clérical de la Restauration. + +Son absence, c'était le salut pour les siens. Mathilde fut admirable +pour sa soeur, et, peu à peu, Marie de Mauvillers revint à la santé. Son +cerveau, ébranlé par tant et de si terribles secousses, reprit enfin sa +lucidité, et elle put jeter un regard sur l'avenir. + +Certes, elle avait songé à mourir. Veuve de Jacques de Costebelle, +violemment séparée de son enfant, elle était désormais isolée dans son +désespoir. Mais une voix lui criait qu'elle n'avait pas le droit +d'abandonner la lutte. + +L'infâme Biscarre l'avait dit: il ne tuerait pas Jacques. Sa vengeance +pour être plus criminelle épargnait du moins la vie de l'enfant. Marie +de Mauvillers résolut de donner toute son existence à la recherche de +cette créature, que le sort avait frappée dès sa naissance et que +menaçaient pour l'avenir les périls les plus effrayants. + +Mais que faire?... que pouvait-elle, faible, désarmée, ne pouvant +réclamer l'appui de son père contre le misérable qui lui avait juré une +haine implacable? + +Ce fut alors qu'elle se souvint du testament--car c'était bien un +testament, hélas! que lui avait remis Jacques. + +Respectant la volonté du martyr, elle attendit que l'année entière fût +révolue, puis elle brisa le cachet. + +Jacques lui donnait des conseils pour leur enfant, il la suppliait de +vivre pour lui. + +Et il ajoutait: + +«En ce monde de fausseté et de violence, il faut, ma douce Marie, que tu +puisses trouver un ami sûr et qui vous défende tous deux contre les +périls de la vie. + +»Il est un homme en qui j'ai, pour des raisons graves, la confiance la +plus absolue: c'est à lui que je te lègue, toi, ma femme; je lui lègue +aussi mon enfant. + +»J'ai eu le bonheur de lui sauver la vie en des circonstances telles +que nos coeurs sont unis à jamais, et que l'amitié la plus profonde lie +nos deux âmes.... + +»Il se nomme le marquis de Favereye. C'est à lui que je t'envoie. Seul +en ce monde, il connaît mon secret: il sait que ma vie tout entière +t'appartenait et que tu étais la compagne sainte de celui qui va payer +de sa vie sa fidélité à ses convictions. + +»Rends-toi auprès de lui, suis ses conseils, quels qu'ils soient. Il +sera le père de notre enfant. C'est une âme noble et belle, ouverte à +toutes les délicatesses. Il te comprendra. + +»Au moment de mourir, je t'adjure de m'obéir, et pour toi et pour celui +que je n'aurai même pas embrassé.» + +Tel était le testament de Jacques. + +Marie n'avait pas hésité. Elle devait obéir. + +Elle se rendit auprès de M. de Favereye. + +Le marquis occupait dès cette époque un rang élevé dans la magistrature. +Quand Marie lui remit la lettre écrite par Jacques, il laissa tomber sa +tête dans ses mains et pleura. + +Oui, il aimait Jacques comme un fils. Et sa mort lui avait porté un coup +terrible. + +--Marie de Mauvillers, dit-il, Jacques a bien agi en ne doutant pas de +moi... Son enfant sera le mien. + +Mais Marie l'avait interrompu et lui avait raconté en sanglotant +l'horrible scène dans laquelle Biscarre avait arraché de ses bras +l'innocente créature, vouée désormais au malheur, et peut-être à +l'infamie. + +Et cependant, quand elle le quitta, elle se sentait plus forte. Elle +retrouva en M. de Favereye l'austère probité, l'ardent amour de justice +et de vérité qu'elle avait admirés en celui qu'elle avait perdu. + +Mais un nouveau danger la menaçait. + +M. de Mauvillers avait donné au régime de la Restauration des gages +assez nombreux pour que désormais il pût aspirer aux plus hautes +dignités. Il considérait que l'heure du payement avait sonné, et il +présentait aux Tuileries la liste des assassinats juridiques qu'il avait +commis, réclamant la récompense due à son cynisme. + +La bienveillance royale ne lui fit pas défaut. Il fut compris dans une +promotion à la pairie; et le roi, s'étant enquis de sa famille, daigna +lui promettre de se préoccuper de l'avenir de mademoiselle de +Mauvillers. + +Peu de temps après, un des plus zélés courtisans des Tuileries +sollicitait la main de Marie. + +Certes, M. de Mauvillers n'était pas homme à hésiter. Le prétendant +était, à vrai dire, une sorte de favori du roi. On disait même qu'il +était fort bien aussi dans les papiers de certaine dame qui occupait à +la cour un rang spécial, non officiel, mais qui n'en était que plus +puissante. + +Cette dernière raison était décisive pour l'honnête Mauvillers. Du +bonheur de Marie, il se préoccupait fort peu. Et il lui notifia sa +volonté. Elle résista tout d'abord, pleura, supplia, demandant à se +retirer dans un couvent. + +M. de Mauvillers fut naturellement inflexible. + +Le désespoir de la jeune fille était tel que, sans souci de son honneur, +ne songeant qu'à se conserver pure à la mémoire de Jacques, elle allait +peut-être tout avouer à son père. + +Hélas! cette résolution extrême à laquelle son désespoir l'entraînait, +l'eût-elle sauvée? Il est permis d'en douter. M. de Mauvillers n'avait +point de ces scrupules, non plus sans doute que celui qu'il lui +destinait pour époux. + +Ce fut alors qu'intervint M. de Favereye. + +Le marquis était lui-même dans une de ces crises douloureuses qui +blanchissent en une nuit les cheveux, courbent le front et brisent toute +une existence. + +M. de Favereye, veuf, était resté seul avec une fille, qui était alors +âgée de quinze ans. Certes, il n'avait pas à s'adresser le reproche que +méritait M. de Mauvillers. Sa sollicitude ne s'était pas démentie un +seul instant, son affection inquiète n'avait pas un seul instant été en +défaut. Et pourtant le malheur était entré dans sa maison. + +La jeune fille était une de ces natures ardentes qui semblent plutôt +relever de la science que de la morale. Par quelle anomalie, née d'un +père honnête, d'une mère chaste, cachait-elle en son coeur les instincts +les plus pervers? c'est ce que seule sans doute la physiologie aurait pu +expliquer. + +Elle avait commis une faute inexplicable, inexpliquée, car l'homme +auquel elle s'était abandonnée était de ceux que ne recommandent ni +l'intelligence, ni la probité, ni même ces avantages extérieurs qui +parfois troublent la tête des jeunes filles. + +M. de Favereye avait découvert cette intrigue: il avait contraint le +misérable à se battre, et il l'avait tué. + +Quand elle avait appris sa mort, la fille de M. de Favereye avait ri. + +Et cependant elle allait être mère. + +Avant de la condamner, il faut tout savoir. + +M. de Favereye, qui avait soigneusement caché les causes du duel dans +lequel le séducteur avait péri, avait ensuite conduit sa fille dans une +de ses terres. Nul ne soupçonnait ce qui s'était passé. Pendant sa +grossesse, sa fille fut en proie à des accès de folie qui prouvèrent son +irresponsabilité. + +Il était évident qu'elle ne résisterait pas aux douleurs de +l'enfantement; le médecin, qui seul avait reçu les confidences de M. de +Favereye, lui affirma que la mort de sa fille était inévitable, mais en +même temps il s'engageait à sauver l'enfant qui naîtrait d'elle. + +C'était à ce moment que M. de Mauvillers prétendait contraindre sa fille +à une union détestée. + +M. de Favereye vint à elle. + +Il lui révéla ce qui s'était passé dans sa propre famille. + +Puis il ajouta: + +--Jacques de Costebelle vous a léguée à moi. Voici ce que je vous +propose: Je suis riche, je possède plusieurs millions. Je connais et +votre père et l'homme qu'il vous destine pour époux. Sur ces deux âmes, +l'or est tout-puissant. L'un et l'autre renonceront facilement à leurs +projets... et cela en ma faveur. Voulez-vous devenir la mère de l'enfant +qui va naître, comme moi-même je deviendrai son père?... Vous serez la +compagne respectée de ma vie; les secrets de notre passé seront à jamais +ensevelis dans nos âmes. + +Marie de Mauvillers avait accepté. + +M. de Favereye n'avait pas trop préjugé de la bassesse de ceux dont il +prétendait acheter le consentement. + +Le favori du roi, moyennant un demi-million, avait décliné l'honneur que +voulait lui faire son souverain en apposant sa signature à son contrat. + +M. de Mauvillers avait coûté plus cher. + +M. de Favereye, quoique dans une situation élevée, n'était pas d'aussi +utile concours que le mari par lui rêvé. Ce caractère indépendant, se +refusant à mendier les faveurs royales, cadrait mal avec ses ambitions. +Ceci valait un million. + +M. de Mauvillers le reçut, et en même temps réfléchit qu'il était +parfois avantageux de se ménager un refuge dans le parti libéral, au cas +où le vent politique viendrait à tourner. + +D'ailleurs, il lui restait Mathilde, déjà recherchée par M. de +Silvereal, et qu'il saurait bien forcer à un mariage qui remplissait, à +ses yeux, toutes les conditions désirables.... A moins, bien entendu, +qu'un autre million ne vînt modifier ses intentions. + +Mademoiselle de Mauvillers devint la marquise de Favereye. + +La fille de M. de Favereye mourut en donnant le jour à une fille qui, +inscrite avec désignation de parents inconnus, fut ensuite reconnue par +le marquis. + +Comme ils avaient passé les premières années de leur mariage au fond de +leurs propriétés de province, nul ne douta, au retour de la marquise, +que Lucie ne fût sa fille. + +Longtemps on avait redouté que la jeune Lucie ne portât en elle le germe +de la terrible affection à laquelle avait succombé sa mère. + +Mais les soins incessants de la marquise, l'affection dont elle avait +entouré la pauvre enfant avaient conjuré le danger, et Lucie de Favereye +était devenue l'adorable jeune fille que Martial aimait et dont le sort +allait se décider. + +Telle était donc la situation du marquis de Favereye et de sa femme, +alors que nous les retrouvons dans le cabinet du magistrat: + +--Ainsi, disait le marquis, cet homme a osé vous insulter!... Mais +comment a-t-il pu connaître les faits qui se sont passés jadis aux +gorges d'Ollioules? + +La marquise ne pouvait répondre. + +Comment aurait-elle pu deviner ce qui s'était passé, c'est-à-dire que le +matin même, de Belen avait reçu un billet anonyme, émanant de Biscarre, +et qui était ainsi conçu: + +«Si monsieur le duc de Belen veut devenir l'époux de la belle Lucie de +Favereye, qu'il demande à sa mère ce qu'est devenu l'enfant, né d'elle, +aux gorges d'Ollioules, dans la nuit du 15 janvier 1822.» + +L'honnête duc n'avait pas hésité à employer le moyen qui lui était +offert. On sait comment le marquis l'avait chassé. + +Le danger n'en subsistait pas moins. + +Le misérable pouvait faire usage de ce secret: il pouvait provoquer un +scandale. Certes, il était facile de prouver son identité avec le +banquier Estremoz, et de le renverser du piédestal d'infamie sur lequel +il se dressait fièrement. + +Mais l'intervention même de la justice était un danger. + +Ne se défendrait-il pas en insultant un des noms les plus vénérés de la +magistrature française?... Reculerait-il devant ce nouveau crime?... +Non. + +C'était le déshonneur d'une famille qu'il haïssait. Ce déshonneur +rejaillirait sur Lucie de Favereye. Si une fois la médisance et la +calomnie s'attachaient aux Favereye, qui sait jusqu'où elle irait? + +Le marquis tenait les mains de sa femme serrées dans les siennes, et il +murmurait: + +--Et pourtant j'ai promis à Jacques de vous sauver!... + +Puis ils parlaient de Martial. + +Le marquis connaissait l'existence du jeune homme; il savait par quels +honorables efforts il s'était relevé. Certes, aucun motif ne s'opposait +à ce que sa requête fût accueillie, dût-on prolonger de quelque temps +encore l'épreuve qui lui avait été imposée. + +Mais, avant de lui ouvrir toutes grandes les portes de cette maison, ne +faudrait-il pas lui en livrer les secrets, lui faire connaître les +mystères de la naissance de Lucie, l'initier au passé de celle qu'il +allait appeler sa mère?... + +Et cela, au moment où de Belen déclarait à la marquise une guerre +acharnée.... + +L'embarras était grave. + +La marquise se sentait environnée de dangers. Le silence qui s'était +fait autour de Biscarre l'épouvantait plus encore... Elle prévoyait une +catastrophe prochaine.... + +A ce moment, un laquais frappa à la porte. + +Il apportait un billet à la marquise. + +Elle déchira vivement l'enveloppe. + +--D'Armand de Bernaye, fit-elle. + +Puis, l'ayant parcouru rapidement: + +--Mon Dieu! s'écria-t-elle, s'il disait vrai! C'est peut-être le salut! + +--Qu'est-ce donc? demanda le marquis. + +--Lisez.... + +Elle lui remit le billet. Voici ce qu'il contenait: + +«Dans trois jours, nous connaîtrons le nom des assassins du père de +Martial. Soëra parlera. Donc, dans trois jours, à minuit, le Club des +Morts devra se réunir chez moi... Vous savez que je soupçonne le duc de +Belen d'être complice de ce crime...» + +--Dans trois jours! dit le marquis. Cette fois mon devoir est tout +tracé... Je veux connaître toute la vérité... J'irai avec vous chez M. +de Bernaye.... + + + + +XVII + +LE CERCLE SE RESSERRE + + +Revenons à la petite maison de la Porte-Maillot. + +Là encore une crise s'opérait, crise pénible, fiévreuse, et qui puisait +son intensité dans l'âpreté des sentiments en jeu. + +Jacques était rentré avec Isabelle, après l'incident qui l'avait mis en +présence des deux jeunes filles, Lucie de Favereye et Pauline de +Saussay. + +Le Ténia était trop expert aux choses d'amour pour n'avoir pas deviné +que, dans ce fait, il y avait autre chose qu'un simple service rendu par +un gentilhomme à une femme en péril. + +Quand la porte s'était refermée derrière elle, il lui avait semblé +ressentir au coeur une sorte de morsure. Elle connaissait trop bien +Jacques pour ne pas deviner une émotion qu'il s'efforçait en vain de +dissimuler, mais dont il n'était pas le maître. + +Toute attaque de sa part n'eût fait que donner à la situation une +importance que peut-être elle ne comportait pas encore. + +La Torrès eut recours à ses plus savantes séductions: souriant, cachant +sous une gaieté languissante et sans affectation les pensées de crainte +et de colère qui commençaient à sourdre en elle, la courtisane +questionna légèrement Jacques sur ce qui s'était passé. Spirituellement, +elle le railla de son _don quichottisme_, disant: + +--Mon beau chevalier errant, ne savez-vous pas que c'est là une +profession pleine de dangers? Votre réputation de sauveur va s'étendre +sur toute la terre, et un jour viendra où notre petite maison sera le +rendez-vous de toutes les dames éplorées qui viendront réclamer le +secours de votre bras. Alors, il vous faudra chaque jour endosser la +cuirasse, coiffer l'armet de Mambrin et courir sus aux moulins. + +Puis elle s'approchait de lui, et, lui prenant la main, elle plongeait +ses regards dans ses yeux: + +--Tu es bon, mon Jacques, et je t'aime pour le bien que tu as fait.... + +Lui s'efforçait aussi de sourire. Mais une tristesse invincible l'avait +envahi. + +Sans se rendre jusqu'ici un compte exact de ce qu'il ressentait, +Jacques, regardant autour de lui, éprouvait je ne sais quel dégoût qui +le prenait à la gorge. + +Il écoutait cette femme, qui, ronronnante comme une chatte, murmurait +tout bas des mots d'amour. Et cette voix si douce, toute modulée d'art +et de recherche, lui semblait fausse comme la vibration d'un instrument +sans accord, et, se repliant en lui-même, il cherchait à ressaisir +l'écho d'une autre voix, franche, vibrante de vérité et d'émotion +vraie. + +Ces yeux languissants lui paraissaient sans rayon, et il revoyait en +imagination ce regard à la fois effrayé et confiant qui tout à l'heure +s'était posé sur lui. + +Et le Ténia devinait ce combat. + +Elle avait à peine entrevu la jeune fille que Jacques avait arrachée à +la mort. Elle ne la connaissait pas, n'ayant jamais été admise dans le +monde où elle eût pu rencontrer Pauline et Lucie. + +Mais elle la devinait belle, pure et chaste. + +Et c'était en elle, à cette pensée, un frissonnement qui la secouait +tout entière. + +--Jacques! mon Jacques, parle-moi! regarde-moi! disait-elle. Vois! c'est +pour toi, pour toi seul que je me suis faite si belle... Pourquoi cette +mélancolie?... N'es-tu pas heureux auprès de moi?... Est-il quelqu'un de +tes désirs que je n'aie pas satisfait?... + +Mais en vain elle lui prodiguait ses caresses, ses baisers. En vain elle +faisait appel à tout ce que l'expérience lui avait appris. Jacques ne la +repoussait pas... il faisait pis!... A ses élans passionnés, il +répondait avec une indifférence qu'il tentait en vain de cacher. Le +marbre ne s'échauffait pas, ses sens ne vibraient plus comme autrefois. + +Il fallait pourtant briser cette glace: après tout, peut-être se +trompait-elle! Il n'était pas possible que le premier regard d'une autre +femme l'eût à ce point, en une seconde, métamorphosé.... + +Car elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir que, sous cette +hébétude dans laquelle elle avait tenté d'étouffer toutes ses facultés +pensantes, toutes les notions de sa conscience, couvait, latent, un +foyer d'honneur et de vitalité dont, par bouffées, la chaleur lui +montait au coeur.... + +Elle croyait qu'il s'était laissé troubler par le caractère romanesque +de l'aventure. Voilà tout. + +Jacques, en ce moment, avait peur de lui-même. Il entendait, résonnant +au plus profond de son être, une voix qui lui criait que jusqu'ici il +avait marché dans le mauvais chemin.... + +Il est des moments où la lucidité de la conscience est telle que les +faits mêmes, acceptés de longue date avec une insouciance irraisonnée, +prennent subitement leur véritable caractère. + +Et cette voix mystérieuse répétait à Jacques: + +--Qui es-tu? que fais-tu dans cette maison où rien ne t'appartient? Ce +luxe qui t'environne, est-ce toi qui l'as payé? N'es-tu pas l'esclave +d'une femme qui te méprise, et pour qui tu n'es qu'un jouet? Oublies-tu +donc que le mépris des honnêtes gens s'attache à qui comme toi ne sait +pas, par son travail, conquérir dans la société une place honorable et +honorée?... + +Cette pensée s'imposa à lui, si terrible, si poignante, qu'il eût voulu +écarter une épouvantable vision.... + +Et dans ce mouvement, comme Isabelle se trouvait auprès de lui, il la +repoussa si vivement qu'elle recula, chancelante... puis, portant tout à +coup ses mains à son front, elle tomba de toute sa hauteur sur le tapis +en poussant un cri.... + +Ah! l'habile comédienne! il l'avait à peine effleurée! mais elle +n'ignorait aucune des roueries de son rôle de courtisane. + +Et comme elle était là, inanimée, pâle--car elle savait jouer jusqu'à la +pâleur--Jacques fut épouvanté de ce qu'il avait fait... il se jeta à +genoux auprès d'elle, cherchant à la secourir, oubliant tout, sinon que +cette petite femme l'aimait et qu'il s'était montré dur et brutal. + +--Isabelle! cria-t-il. Pardonne-moi! je t'aime! + +Il avait tous les enfantillages des consciences dévoyées. + +Maintenant il la voyait plus belle que jamais, plus adorable, plus +adorée. Elle l'écoutait, les yeux fermés: elle entendait sa voix chaude, +que faisaient trembler des larmes mal contenues. + +--Isabelle, je t'aime! répétait-il. + +Alors, comme si ce mot eût réchauffé en elle les sources mêmes de la +vie, en se suspendant à son cou, ses lèvres touchèrent ses lèvres. + +Et toutes les résolutions viriles, tous les remords s'enfuyaient. + +Elle l'avait ressaisi. Il lui appartenait encore, à elle, à elle seule. + +Qui donc aurait pu lutter contre la courtisane? + +La douce figure de Pauline de Saussay disparut comme dans un brouillard. + +La nuit vint, fiévreuse, avec ses ivresses malsaines et ses folles +exaltations. + +Jacques était de nouveau rivé à sa chaîne, plus forte, plus puissante, +par l'effort qu'il avait fait pour la briser. L'étourdissement l'avait +repris au cerveau, plus lourd, plus enivrant. + +La journée du lendemain se passa sans incident. Isabelle s'était juré de +ne plus quitter son amant d'une heure. Du reste, étant retombé sous son +empire, il ne cherchait même plus à s'évader de sa honteuse prison. On +eût dit que la pierre d'une tombe se fût abaissée sur lui. + +Quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis le moment où Jacques +avait sauvé Pauline de Saussay. Il avait repris son attitude morne; il +était environné de nouveau par cette atmosphère apathique qui +l'étouffait. + +Isabelle, étendue sur un sofa, somnolente, laissait errer sa pensée sans +but. + +Tout à coup la porte s'ouvrit violemment.... + +Et deux hommes parurent sur le seuil. + +L'un était le baron de Silvereal, l'autre le duc de Belen. + +Par quel miracle se trouvaient-ils dans cette maison? Comment Silvereal +avait-il enfin découvert la retraite des deux amants? + +Une lettre anonyme de Biscarre avait révélé ce secret au baron. Quant à +pénétrer dans la maison, quelques pièces d'or avaient opéré ce prodige. + +Isabelle avait bondi sur ses pieds. + +Jacques était debout, surpris, interdit, ne faisant pas un pas en avant. + +--En vérité! s'écria le baron dans un accès de fureur folle, voilà donc +le grand mystère dévoilé! Bravo! les beaux amoureux!... Vous ne +m'attendiez pas! Hein! eh bien! c'est moi... et je jure Dieu que ce qui +va se passer ici ne sera pas de votre goût. + +--Monsieur, vous oubliez que vous êtes chez moi! s'écria Jacques qui +cherchait à secouer la torpeur qui l'accablait. + +--Chez vous! vraiment! Ah! le mot est joli! Ainsi, c'est vous qui avez +acheté ces tentures... Parbleu! je vous en félicite! Cela a dû vous +coûter bon!... Après tout, vous êtes si riche!... + +--Insolent! je vais vous châtier! + +Mais comme Jacques s'élançait, déjà Isabelle s'était jetée entre lui et +les deux hommes. + +--Que voulez-vous, messieurs, et que venez-vous faire ici?... +Croyez-vous donc que je ne vous ferai pas chasser par mes laquais? + +--Vos laquais! mais, ma chère belle, ils sont de chair et d'os comme +nous tous, et j'ai eu facilement raison de leur dévouement. + +--Misérable! qui osez insulter une femme! + +--Une femme! allons donc! Ténia! est-ce que tu es une femme? Monsieur le +comte de Cherlux, vous avez hâte de la défendre, n'est-il pas vrai, et +il faut qu'elle s'attache à votre cou de ses deux mains, pour que vous +ne m'ayez pas encore sauté à la gorge. Écoutez-moi quelques instants +seulement. Cette femme est une vile courtisane qui s'est traînée dans +toutes les hontes, qui a été la maîtresse d'un vieillard, qui l'a +corrompu, puis de Martial, le peintre, qui a poussé Lionel Storigan au +suicide, qui a volé le nom et le titre du duc de Torrès et l'a +empoisonné. Cette femme, monsieur de Cherlux, a voulu devenir baronne de +Silvereal et m'a conseillé de me débarrasser de ma femme par le poison. +Voilà ce qu'est Isabelle de Torrès, monsieur. Non, ce n'est pas une +femme, c'est un de ces êtres hideux que l'on écrase du pied comme un +reptile! + +--Il ment!... ne crois pas, Jacques, je t'en supplie!... Je t'aime... je +n'ai jamais aimé que toi!... + +Jacques était foudroyé. Ces révélations effrayantes tombaient sur son +cerveau comme un coup de massue.... + +--Ah! tu oses m'accuser de mensonge! s'écria Silvereal, qui semblait +atteint de délire furieux. Ces diamants qui scintillent dans tes +cheveux, c'est sir Lionel qui te les a donnés pour un baiser... Ces +bracelets, ruisselants d'émeraudes, tu les as achetés d'un prix +infâme!... Ce collier... tiens, ce collier de perles qui tressaute sur +ton sein, c'est moi qui l'y ai attaché de ma propre main.... + +Avec un geste de dégoût, Isabelle arracha la parure, la lança sur le +tapis et écrasa sous ses pieds les perles qui craquèrent.... + +C'était presque un aveu. Jacques était livide. + +--Vous ne parlez plus de me châtier, monsieur de Cherlux! cria encore +Silvereal. + +--Bah! fit de Belen, qui n'avait pas encore parlé, l'associé du voleur +Mancal n'a point tant de délicatesse!... + +Jacques tressaillit comme si tout son corps eût été traversé par une +commotion électrique. Il releva la tête et regarda de Belen en face. + +Celui-ci continua en ricanant: + +--Venez, Silvereal; il est inutile de cracher plus longtemps l'injure à +la face de ces misérables... dignes l'un de l'autre... L'une est une +courtisane, l'autre est un.... + +Il n'acheva pas. Bondissant, Jacques s'était rué vers lui, et sa main, +avec un bruit mat, s'était abattue sur son visage. + +De Belen rugit, et, sous l'impulsion, fit deux pas en arrière. + +--Infâme! râlait Jacques. Ah! je te tuerai comme un chien! + +Silvereal s'était élancé auprès de Belen, et, le serrant dans ses bras, +il le retenait. + +--Oui! c'est cela!... nous nous battrons! hurlait de Belen. Ah! vous +m'avez frappé au visage!... Voleur! fils de voleur!... + +Jacques, subitement, avait repris son calme. + +--Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il. + +--Venez, de Belen, venez! fit Silvereal, qui redoutait de voir cette +scène dégénérer en lutte corps à corps. + +De Belen, la gorge serrée, les yeux injectés de sang, ne pouvait plus +proférer une seule parole. + +Tout à coup, il éclata de rire: + +--Un duel! je suis fou!... Monsieur Jacques de Cherlux, c'est au +procureur du roi que vous porterez votre cartel! et pour témoins, je +prendrai deux gardes chiourmes du bagne. + +Et, saisissant la main de Silvereal, il l'entraîna au dehors. + +Un instant après, la grille se refermait sur eux. + +Jacques et le Ténia étaient seuls. + +Isabelle était tombée à genoux, les bras étendus vers son amant. + +Lui passa la main sur son front, il se sentait devenir fou. + +--Jacques, fit-elle, écoute-moi. + +Il la regarda, puis, par un geste menaçant, il leva les deux poings +comme s'il eût voulu l'écraser. + +Elle poussa un cri de terreur. Mais les bras du jeune homme ne +s'abattirent pas. + +--Ainsi, murmura-t-il, ce qu'ont dit ces hommes est vrai? Ainsi, je suis +doublement déshonoré? Et l'amour de cette femme m'a souillé plus encore +que les calomnies dont j'étais la victime... Oui, j'étais un innocent... +elle a fait de moi un coupable et un infâme!... + +--Jacques, ils ont menti, je t'aime!... + +Il se baissa vers elle, et, lui saisissant les poignets, il approcha +son visage du sien, si près qu'elle sentait son haleine qui la brûlait +comme une flamme. + +--Moi! je te hais!... Je sens monter à mes lèvres un mépris qui +m'étouffe!... Courtisane! ah! ils te l'ont jetée, cette accusation que +tu n'as pas osé nier!... et tu ne m'as même pas assez respecté, moi que +tu disais aimer, pour m'empêcher de piétiner dans cette boue où tu étais +tombée!... + +--Jacques, ne m'insulte pas! toi, du moins, je t'ai aimé, je t'aime! + +--Ne répète pas ce mot, qui est un sacrilége! Est-ce que tu aimes? +est-ce que tes pareilles savent ce que signifie ce mot? Je te hais, te +dis-je, toi qui m'as perdu, toi qui as étouffé en moi les derniers +éveils de ma conscience, toi qui m'as rabaissé au niveau des plus +déshonorés et des plus infâmes... Je te hais! + +--Non! non! ne dis pas cela!... + +Et elle s'attachait à lui, se traînant sur les genoux, désespérée, +criant, sanglotant.... + +Il la repoussa violemment... puis, s'élançant vers la porte: + +--Courtisane, cria-t-il, sois maudite!... + +Et il bondit dehors. + +Le cercle que Biscarre traçait autour de lui se resserrait de plus en +plus. + +L'heure de la vengeance était proche: une habileté infernale réunissait +peu à peu tous les fils de cette effroyable machination.... + +Et Biscarre, tapi dans l'ombre, n'attendait plus que l'heure propice +pour bondir sur sa proie.... + + + + +XVIII + +CATASTROPHE + + +Le Club des Morts avait été exact au rendez-vous indiqué par Armand de +Bernaye. Le savant occupait un petit hôtel, enclos de murs et isolé des +habitations voisines, à une courte distance du bois de Monceaux; à cette +époque, ce quartier présentait une physionomie toute différente de celle +que le quartier Friedland et le boulevard Courcelles offrent maintenant +à l'admiration des étrangers. Les déserts des boulevards extérieurs ne +s'animaient qu'aux jours fériés et restaient, pendant la semaine, le +rendez-vous des incorrigibles rôdeurs que la police était impuissante à +traquer dans leurs repaires. + +Cependant quelques propriétés particulières existaient en deçà du mur +d'enceinte, occupées par des amoureux de solitude ou d'infatigables +travailleurs tels que M. de Bernaye. + +Des trois corps de bâtiment qui composaient son habitation, l'un était +destiné à un laboratoire de chimie; et bien souvent, la nuit, les rares +passants avaient vu des lueurs étranges éclairer tout à coup les hautes +fenêtres. + +Le second renfermait la bibliothèque, disposée en longue galerie; enfin, +le troisième était réservé à son habitation particulière. + +C'était dans la bibliothèque que s'étaient réunis les membres du Club +des Morts. + +Un lustre aux branches de cuivre laissait tomber sur eux la lumière de +ses nombreuses bougies. + +Il y avait là Archibald de Thomerville, complétement remis de la +violente secousse qui l'avait mis aux portes du tombeau, Martial, les +deux frères Droite et Gauche. + +Pierre Lamalou introduisait un à un les arrivants. + +Un instant, un murmure de douloureuse pitié partit de toutes les +poitrines. L'ancien geôlier de Toulon venait d'introduire sir Lionel +Storigan. + +L'Anglais était d'une pâleur livide: son visage, qu'une tentative de +suicide avait défiguré, s'était émacié de façon effrayante. + +Ses grands yeux gris n'avaient pas de rayons: on eût dit que la vie +avait à jamais quitté ce regard, et que l'organisme tout entier ne se +mouvait plus que par une action purement mécanique. + +A la suite des terribles dangers courus lors de l'incendie de la maison +Blasias, sir Lionel, ainsi que l'avait dit Armand à M. de Thomerville, +était devenu fou. + +Mais d'une folie calme, impassible, étrange, qui n'en était que plus +profonde. C'était un cadavre qui marchait.... + +Sir Lionel entra, sans regarder autour de lui, sans incliner la tête, +et, froidement, il vint prendre place au siége qui lui était réservé. + +Armand s'approcha de lui et lui tendit la main. + +Lionel le vit, mais il ne fit pas un geste. + +Et cependant, chose bizarre, il s'était rendu à l'appel d'Armand. +Mystère impénétrable de la folie! le billet qui lui était parvenu, il +l'avait compris, puisqu'il était venu; mais il semblait que cette +obéissance aux ordres du Club fût de sa part un acte inconscient. + +On attendait la marquise de Favereye. L'heure fixée allait sonner, et +Armand commençait à s'inquiéter, quand madame de Favereye parut. + +Mais elle n'était pas seule. + +Le marquis, fidèle à sa parole, l'avait accompagnée. + +Bien que M. de Favereye fût depuis longtemps initié aux travaux du Club +des Morts, jamais il n'avait assisté à ses séances. + +Tous se levèrent dans l'attitude du respect. + +Armand vint au-devant du vieillard. + +--Nous sommes heureux, lui dit-il, que vous ayez bien voulu vous +arracher à vos occupations pour vous rendre auprès de nous. + +--J'accomplis un devoir sacré, dit le magistrat. Madame de Favereye a +besoin de mon concours. + +Armand regarda le marquis. Il ignorait la démarche faite par M. de Belen +à l'hôtel de Favereye et les menaces qu'il avait proférées. + +Ce secret lui avait été caché sur les conseils de M. de Favereye, afin +que le Club pût conserver toute son impartialité dans le cas où les +révélations attendues auraient trait au duc. + +Le silence était profond: chacun sentait qu'il s'agissait d'intérêts +graves. + +--Messieurs, dit Armand, vous n'ignorez pas que la lutte engagée par +nous contre ceux qui prennent le nom de Loups de Paris n'a pas réussi, +comme nous l'espérions: le chef de cette terrible association nous a +échappé, la dernière catastrophe a failli coûter la vie à deux des +nôtres et encore avons-nous le regret de constater que la santé de sir +Lionel Storigan a éprouvé une secousse dont peut-être les résultats se +feront sentir longtemps encore. + +»Cependant, nous avons maintenant la certitude que ce chef n'est autre +qu'un certain Biscarre, déjà mêlé à la vie de plusieurs d'entre nous, et +qui, sous le nom de Mancal, était parvenu à s'introduire dans la +société. De plus, tout nous porte à croire que cet homme est encore +vivant et que le jour n'est pas loin où son influence se fera sentir +plus violente que jamais.... + +»Pour l'atteindre, nous avons pensé que le moyen le plus sûr était de +surveiller ceux que tout désignait pour être ses complices. Et au +premier rang de ceux-là, nous avons noté un prétendu gentilhomme +étranger, dont les allures suspectes nous avaient déjà frappés.... + +»Je veux parler de M. le duc de Belen. + +»Une étroite surveillance a été organisée autour de lui: nous avons +fouillé dans son passé, nous nous sommes efforcés de reconstruire pièce +à pièce la vie de cet homme, et c'est le résultat de cette étude, suivie +avec une infatigable persistance, que nous venons vous présenter +aujourd'hui.... + +»M. de Belen est en réalité d'origine portugaise. Son véritable nom est +José Estremoz. Après des aventures de jeunesse sur lesquelles manquent +les détails, mais qui indiquent dès lors un esprit aventureux, sans +scrupules, doué d'une énergie implacable, José Estremoz vint en France, +où il établit à Bordeaux un comptoir dont les opérations, régulières en +apparence, s'étendaient jusqu'à l'Inde orientale. + +»Il y a quelques années de cela, Estremoz disparut, et sa maison +s'effondra dans une catastrophe subite. Il avait emporté avec lui des +sommes relativement considérables, jetant dans la misère les familles +qui avaient eu confiance en lui...» + +A ces dernières paroles, Martial s'était levé, pâle: + +--Ainsi, s'écria-t-il, l'homme qui avait ruiné ma mère, l'homme qui a +été la cause directe de sa mort.... + +--C'est celui qui, à Paris, est connu sous le nom de duc de Belen! + +--Le misérable! et je l'ai rencontré cent fois dans le monde!... et une +voix ne s'est pas élevée dans mon coeur pour me crier: Cet homme est +l'assassin de ta mère! + +--Martial, dit gravement Armand de Bernaye, au nom de votre mère, je +vous supplie d'être calme... Faites appel à votre courage... car les +révélations qui vous restent à entendre sont plus terribles encore. +Estremoz a été le mauvais génie de votre existence tout entière! + +--Que voulez-vous dire? vous m'épouvantez.... + +--Écoutez, et, encore une fois, je vous en conjure, conservez votre +sang-froid... Je continue. Qu'était devenu le banquier Estremoz? c'est +ce que personne ne savait, quand parvint à Bordeaux la nouvelle de sa +mort, en même temps qu'un acte authentique prouvait, ou du moins +semblait prouver la réalité de cet événement. Or, il faut savoir que +l'acte de décès avait été dressé par le consul de Macao, où, paraît-il, +Estremoz était décédé. + +La marquise de Favereye s'était dressée à son tour. + +--Qui donc, s'écria-t-elle, était consul de Macao à l'époque où ce faux +a été commis? + +--C'était, en effet, un faux en écriture publique, reprit Armand sans +répondre directement à la question de la marquise. Quant à l'acte en +lui-même, j'en possède une copie authentique. + +--Et quelle signature porte ce document? demanda M. de Favereye à son +tour. + +--Messieurs, dit Armand, vous savez que nos règlements s'opposent à ce +que cette pièce soit communiquée à l'un des membres du Club des Morts +sans que les autres en prennent également connaissance... De cette +règle, nous ne nous sommes jamais départis... Cependant, au cas présent, +je viens vous demander de déroger à cette obligation... et de +communiquer à M. le marquis de Favereye l'acte de décès du banquier +Estremoz.... + +Les membres du Club inclinèrent de la tête en signe d'assentiment. + +Armand ouvrit un large portefeuille placé devant lui et en tira une +feuille qu'il déplia. + +--Lisez, monsieur de Favereye. + +Le vieillard s'était approché. + +Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui présentait. Une légère contraction +passa sur son visage. Mais relevant la tête avec énergie: + +--Messieurs, dit-il à son tour, je comprends mieux que tout autre +l'exquis sentiment de délicatesse auquel a obéi M. de Bernaye en +réclamant de vous l'autorisation que vous lui avez si généreusement +accordée; mais il ne m'appartient pas, à moi surtout qui crois en la +justice, en l'égalité absolue des hommes devant les règles austères du +droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me prévaloir du droit que vous +avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette réunion, où tous +tendent vers un même but, but de charité pour les faibles et de +châtiment pour les coupables, il importe que les coupables soient tous +connus, afin que vous preniez à leur égard telle décision que vous +jugerez convenable... Oui, il a existé dans la diplomatie française un +misérable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a mésusé des +droits que la patrie lui avait conférés... qui, sans doute pour aider à +quelque opération criminelle, s'est déshonoré sciemment... Cet homme, +c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-frère!... + +La marquise avait poussé un cri. + +Ainsi l'homme qui était uni à sa soeur, non content de se vautrer dans +toutes les fanges, non content de torturer lâchement celle que la +volonté d'un père sans entrailles avait sacrifiée à son ambition, cet +homme était un faussaire.... + +L'émotion avait saisi à la gorge tous ceux qui assistaient à cette +scène. + +M. de Favereye remit à Armand l'acte qui lui avait été confié. + +--Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions +tout; si profond que soit l'abîme d'infamie dans lequel ces hommes sont +tombés, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Après +quoi nous ferons justice. + +Armand réclama le silence d'un geste: + +--S'il subsistait le moindre doute sur l'identité du pseudo-duc de Belen +et du banquier Estremoz, nous pourrions hésiter encore à accuser M. de +Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements +les plus positifs ont établi le fait. Et alors, contre M. de Silvereal, +en admettant qu'il prétendît affirmer que sa bonne foi a été surprise, +s'élève cette charge nouvelle qu'il est resté le compagnon, l'ami, je +n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un +nom et d'un titre volés. Quant au véritable duc de Belen, il a été +assassiné dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu +établir. Mais votre conscience a déjà répondu. Celui-là seul avait +intérêt à le frapper qui voulait substituer à sa propre personnalité +celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitté l'Europe +depuis de longues années et sous le nom duquel il était facile de +reparaître... Une association s'était donc formée entre Estremoz, devenu +duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons +ignoré jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin +révélé. + +Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas +le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait être parlé de son +père. + +--Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai été chargé, il y a quelques +années, d'une mission scientifique par une des sociétés les plus +justement honorées de notre pays. Déjà des voyageurs, qui avaient +parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parlé vaguement d'un +pays étrange, inexploré, renfermant des richesses architecturales telles +que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas +là quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu +d'imagination. + +»Il était parlé de villes entières, de murailles gigantesques, de tours +colossales, dont les ruines, défiant le temps, se dressaient +orgueilleuses au milieu de forêts où l'homme semblait n'avoir jamais +pénétré. Là, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de +patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses +immenses... il semblait qu'un peuple de géants eût jadis habité cette +terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se fût abattu sur cet +empire et l'eût dépeuplé. C'était à l'extrémité du Cambodge, avec lequel +la France commençait à entretenir des relations commerciales. Ce fut +dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai +d'ailleurs publié, vous le savez, des notes détaillées sur cette région, +dont la description réclamerait la plume de nos plus grands poëtes. +J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des +Khmers, dont la puissance a dû, aux siècles passés, faire pâlir celle de +toutes les nations environnantes. + +»J'avais achevé une première exploration, et je me disposais à revenir +en France, pour préparer les éléments d'une seconde expédition. Je +revenais seul, me trouvant à peu de distance des villages cambodgiens, +et ayant renvoyé mon escorte par une route plus directe. + +»Je suivais le cours d'une rivière dont j'avais le dessein d'étudier +soigneusement la flore splendide, quand tout à coup j'entendis des cris +plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque à des vagissements, +me frappèrent de surprise, et je hâtai le pas vers le lieu d'où ils me +semblaient partir. + +»Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes +tresses des lianes qui s'entrelaçaient, pendaient du sommet des arbres +jusqu'à balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard +dans les profondeurs mystérieuses de ces bois où peut-être--je le +croyais alors--nul être humain n'avait pénétré--quand un horrible +spectacle me frappa. + +»Dans une sorte de clairière, un corps humain était étendu. Un cadavre +sans doute. Je me courbai: c'était le corps d'un homme vêtu d'un costume +mi-indien, mi-européen; un vieillard dont les traits maigres, +ascétiques, révélaient l'origine européenne, française même. Mais--chose +épouvantable!--le corps semblait n'être plus qu'une énorme plaie. Il +semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharnés après cet +être faible et sans défense. Des pieux de bois le clouaient au sol par +les pieds et les mains; ses vêtements brûlés laissaient voir sur ses +membres les traces de profondes blessures. Les chairs étaient fouillées +à coups de poignard. Les mains écrasées, déchiquetées, n'avaient plus de +forme. Enfin, quand je songe à tout cela, j'ai peur de parler; les yeux +crevés ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.» + +Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines. + +«Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!... +mais, en vérité, ce n'était pas lui qui avait crié.... + +»Car la voix qui avait déjà frappé mon oreille retentissait de +nouveau... En proie à une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis à +travers les lianes et les broussailles... et je vis qu'à cet endroit la +rivière, transformée en torrent, s'engouffrait dans une excavation +profonde de plus de dix mètres, et à quelques pieds du gouffre, un être +humain, un enfant, les mains crispées à une branche qui pliait, +poussait les cris qui avaient attiré mon attention.... + +»Oh! je n'hésitai pas!... M'accrochant aux saxifrages, sentant mon +énergie décuplée, je descendis dans le gouffre!... A l'enfant qui +faiblissait je criais: Courage!... Il ne comprenait pas... mais le son +de la voix humaine est déjà une consolation... Enfin, je parvins jusqu'à +lui. Le petit être se cramponna à mon bras, à mon épaule, et, lentement, +m'efforçant d'éviter les secousses, plus prudent qu'au moment de la +descente, je parvins à regagner la rive. + +»Mais quand je déposai l'enfant à terre, je vis qu'il était tombé dans +un état de prostration semblable à la mort. C'était horrible de voir ce +petit corps inanimé, dans la clairière, à côté de ces restes humains, +déchirés par la fureur d'assassins inconnus. + +»J'avais couru de nouveau vers le vieillard, et certes un moment j'avais +éprouvé une folle espérance. + +»Le coeur battait encore... résistance inouïe de l'être vivant. + +»Mais quelques secondes après, les pulsations s'arrêtaient... Le +vieillard était mort.... + +»Je ne pouvais rien... Mais l'enfant! oh! celui-là était vivant... En un +instant, je l'avais porté au bord de la rivière, et quelques aspersions +d'eau avaient suffi à lui rendre le sentiment. Il devait être âgé de six +à sept ans, tout au plus. Les quelques mots qu'il prononça tout d'abord +ne présentèrent à mon oreille aucun sens, et cependant je connaissais +déjà à cette époque la plupart des dialectes en usage dans les pays +indo-orientaux. Mon embarras était grand. J'étais éloigné de plus de +quatre milles de toute habitation humaine, et cependant cet enfant avait +besoin de rapides secours. Tout retard pouvait lui coûter la vie. La +pauvre créature s'attachait à moi, comme si elle m'eût supplié de la +défendre contre un danger qu'elle pressentait. Peut-être avait-elle +quelque ressouvenir de la scène atroce dont sans doute elle avait été le +témoin. + +»Je l'enlevai dans mes bras et me mis à courir dans la direction des +huttes cambodgiennes. Je ne ressentais pas la fatigue, et une heure +s'était à peine écoulée que je rencontrais un convoi annamite, dont je +connaissais le chef. Il me reconnut et se mit obligeamment à ma +disposition. + +»Mais quand il eut considéré l'enfant que j'avais recueilli, il me parut +frappé d'une indéfinissable émotion. L'enfant avait repris connaissance. +Il lui adressa quelques mots en cette même langue qu'avait déjà employée +l'enfant, et dont le sens m'échappait. Le petit être répondit; alors +l'Annamite, comme frappé de désespoir, se laissa tomber sur le sol, +arrachant ses vêtements et se couvrant le visage et la tête de +poussière. + +»Surpris, inquiet même, je lui demandai ce que signifiait sa conduite, +et après une longue hésitation, il me répondit: + +»--La colère du ciel s'est appesantie sur le roi des Khmers! + +»--Le roi des Khmers! m'écriai-je. + +»Mais en vain je réiterai ma question, je ne pus obtenir aucune +explication précise. + +»J'appris seulement que dans les ruines d'Ang-Kor-Wat un homme vivait +qui portait le titre d'Eni--textuellement, roi du feu--qu'il était mort, +et que l'enfant que j'avais sauvé était son fils!» + +Encore une fois, Martial, le visage couvert d'une pâleur livide, +s'était dressé sur ses pieds, comme si une commotion électrique eût +frappé tout son être. + +--Le Roi du Feu, s'écria-t-il. Ainsi se nommait l'homme qui vint jadis +chez mon père.... + +--Je le sais, dit Armand; mais laissez-moi achever. L'Annamite semblait +craindre que, par quelque nouvelle catastrophe, le fils de l'Eni ne fût +frappé comme lui, et il me supplia de m'éloigner au plus vite avec +l'enfant. Il était en proie à une exaltation épouvantée qui semblait +tenir à quelque mystère religieux. Il mit un cheval à ma disposition, et +je parvins à regagner la capitale. L'enfant était malade, une fièvre +nerveuse mettait ses jours en danger. A ce moment, des lettres reçues de +France me contraignirent à hâter mon départ; je ne voulus pas abandonner +celui que j'avais miraculeusement sauvé. Il était pris pour moi d'une +affection en quelque sorte farouche, et dans les moments de lucidité que +lui laissait la fièvre qui le consumait, il se débattait contre des +ennemis imaginaires. Je me décidai à l'emmener en France. Vous le +connaissez tous, c'est l'homme dont le dévouement à mon égard ne s'est +jamais démenti, c'est Soëra!» + +--Mais ce vieillard assassiné, torturé! criait Martial en se tordant les +mains avec angoisse. + +--Nous allons savoir qui il était, dit Armand d'une voix grave. Martial, +l'épreuve que nous allons tenter est terrible! Je crois que la +révélation que je prévois va vous frapper au plus profond du coeur. +Souvenez-vous que vous êtes homme et que vous avez besoin de votre +énergie. Jurez-moi de rester calme. Archibald, et vous tous, mes amis, +je vous supplie de veiller sur lui.... + +Thomerville vint à Martial, et, saisissant sa main entre les siennes: + +--Courage! lui dit-il, et quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous nous +appartenez et que votre cause est la nôtre!... + +--Mais c'était donc lui? s'écria Martial, répondant à la pensée intime +qu'il n'avait pas osé formuler. + +--Attendez! fit Armand en levant la main. + +Puis il marcha vers une porte et l'ouvrit. + +Soëra parut. + +Le lecteur n'a pas oublié ce personnage étrange qui a paru déjà une fois +comme une apparition fantastique, dans ce récit. + +Rappelons cependant son portrait: + +La face, d'un brun verdâtre, était maigre et présentait des saillies +osseuses qui semblaient les angles d'un masque. Le nez écrasé s'épatait +au-dessus d'une bouche large, dont les lèvres relevées laissaient voir +des dents presque noires, et s'effilant en pointes comme celles d'un +animal sauvage. + +Sur le front, des lignes, tatouage singulier, se croisaient dans tous +les sens, formant un enchevêtrement bizarre. + +Le costume de Soëra n'était pas cependant celui qu'il portait lors de sa +venue chez le duc de Belen. + +Il était vêtu maintenant d'une tunique longue, tombant aux chevilles, +rayée de lignes multiples et de couleurs variées. + +Cette tunique était serrée à la taille par une ceinture de drap d'or +recouverte elle-même d'une large tresse noire, sur laquelle +scintillaient des diamants. + +Aux pieds, des espèces de sandales dépassant les doigts d'un pouce +environ et saillant en pointe. + +Enfin de ses manches sortaient ses bras maigres, qu'un bracelet d'or, +large de deux pouces, serrait au-dessus du coude. + +Soëra, sur un signe d'Armand, entra dans la salle. + +Les yeux, ouverts autant que le leur permettaient les paupières bridées +aux tempes, étincelaient d'un reflet éclatant. + +Il fit quelques pas, se prosterna devant Armand, prit sa main et la +baisa. + +--Martial, dit Armand de Bernaye, regardez cet homme, le +reconnaissez-vous? + +Mais déjà Martial s'était élancé, criant: + +--C'est lui! c'est le Roi du Feu! c'est l'homme qui jadis est venu dans +la maison de mon père! + +En même temps, Soëra, se tournant vers Martial, avait poussé un cri de +surprise et de joie: + +--L'ami de l'Eni! l'ami de mon père! + +--Vous n'êtes ni l'un ni l'autre celui que vous croyez reconnaître, dit +Armand. Martial, ce costume vous trompe. Cet homme est Soëra, le fils de +celui qui fut l'ami de votre père... et toi, Soëra, cet homme est le +fils de celui qui est resté fidèle à l'Eni, ton père, jusqu'au jour où +tous deux ont perdu la vie. + +Puis il reprit: + +--Martial, cette épreuve est décisive. Depuis le jour où, pour la +première fois, vous avez comparu devant nous, vos traits m'avaient +frappé... car ils étaient gravés dans ma mémoire, depuis l'heure +terrible où avait expiré sous mes yeux le vieillard martyrisé. Soëra +vient de me prouver que je n'étais pas le jouet d'une illusion. Martial! +l'homme que des misérables ont tué, après l'avoir torturé, hélas! il n'y +a plus à en douter, c'était votre père! + +Martial poussa un cri terrible; portant les mains à son front, il +chancela, comme si la foudre l'eût frappé. + +Il serait tombé, si Annibal ne l'eût soutenu dans ses bras. + +Mais, se redressant tout à coup: + +--Ses assassins! cria-t-il, je veux les connaître!... Je veux savoir le +nom de ces misérables tortionnaires... Mon père! mon pauvre père!... + +Il sanglotait. Cette douleur déchirante était à navrer. + +--Ainsi, murmurait-il dans ses sanglots, il s'est trouvé des êtres assez +infâmes pour ne pas reculer devant cette lâcheté de déchirer les membres +d'un pauvre vieillard!... lui si bon!... si dévoué à la grande cause de +l'humanité! Mais, ces bêtes féroces, je les découvrirai, et je leur +ferai payer leur crime par des tourments effroyables! + +Armand ne protestait pas contre ces paroles insensées; cette exaltation +était justifiée. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le +retour à la raison. + +--Leurs noms! s'écriait Martial, vous savez leurs noms! + +--Soëra, dit Armand, c'est à toi de parler... tu t'es imposé une longue +épreuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a +longtemps déjà que Soëra était sur la piste des assassins de son père... +il voulait frapper!... j'ai arrêté son bras et il m'a obéi, car Soëra +est de ceux qui respectent l'homme à qui ils doivent la vie... Depuis le +jour où une terrible révélation s'est faite à lui, il s'est renfermé +dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses pères +d'éclairer sa conscience... demandant--ce sont ses propres +expressions--au mort le droit de parler... Il y a trois jours, Soëra est +venu à moi et m'a tout révélé... J'ai vérifié ses affirmations... elles +étaient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, à +ajourner ses projets de vengeance. + +--Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas? +s'écria Martial saisissant la main de Soëra. + +Le fils de l'Eni le regarda; un sourire éclaira son visage, sourire +effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son étreinte: + +--Frère, la mort attend... elle viendra à notre appel! + +--Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts connût dans +tous ses détails cette lamentable aventure. Ce que vous déciderez, +messieurs, sera exécuté. Soëra, parle maintenant. + +C'était un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner +où allait se déchirer le voile qui recouvrait tant de mystères. + +Soëra, ayant échangé une dernière étreinte avec Martial, s'était venu +placer au milieu de la large salle, où se trouvaient réunis les membres +du Club des Morts. + +Là, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en +étendant les bras vers l'Orient. + +Puis, dans cette langue française que de Bernaye lui avait apprise et +qu'il prononçait avec un accent guttural des plus singuliers, il +commença. + +Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'était +comme une mélopée qui donnait à notre langue la bizarre mélopée des +idiomes asiatiques.... + +(Le lecteur comprendra que nous écartions ou tout au moins que nous +atténuions dans ce récit les étrangetés de forme qui, quoique donnant à +la parole de Soëra une couleur étrange et exotique, n'en fatigueraient +pas moins à la longue son attention.) + +«Que le grand Giang protége son serviteur, dit Soëra, que l'arme sacrée, +le beurdao[1] frappe Soëra, si de sa bouche un seul mot trahit la +vérité! + + [Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des + rois Khmers vénèrent comme une relique: _Giang_ + signifie _esprit_, _génie_.] + +»Soëra s'appelle le Vengeur; Soëra a vu son père tomber sous l'arme +rouge des assassins; il n'était alors qu'un enfant, et comme il criait +au secours, qui n'arrivait pas.... + +»Ces hommes l'ont saisi et précipité dans le gouffre.... + +»Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauvé l'enfant; +l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu'à lui +donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...» + +Disant cela, Soëra regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea. + +Une émotion indéfinissable serrait toutes les poitrines. + +Soëra reprit: + +«Aux temps qui sont tombés dans la nuit--ensevelis dans le passé--mes +pères étaient puissants--ils s'appelaient les Khmers--et l'immense +royaume était Kmerdom. + +--Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers--par milliers +les géants d'or qui veillaient--aux portes des villes colossales--par +milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha--dont les +trente-deux beautés éclatent comme un rayonnement. + +--Les nagas (serpents) étaient domptés--tous tremblaient devant l'épée +dont nul n'avait triomphé--et sur les hautes montagnes les pagodes +gigantesques--portaient au séjour de Vichnou--les prières du peuple +innombrable. + +--Le roi Lépreux fut coupable--parce qu'il manqua à sa parole--ayant +promis la vie à un brahmane--savant entre tous--il le tua. + +--La terre trembla--des colonnes de soufre ardent sortirent des +entrailles du sol.--La grande statue de Bouddha roula de son socle dans +le lac profond--et les ennemis des Khmers--pour venger le dieu--se +jetèrent sur Ang-Kor la puissante. + +--Qui chancela sur sa base énorme.--L'univers s'acharna contre +Ang-Kor.--Les astres tombèrent et leurs flammes jetèrent l'incendie--les +fleuves sortirent de leur lit--prenant colonnes et tours, corps à +corps--et les renversant--comme un géant renverse un enfant qui l'a +insulté. + +--Les montagnes s'écroulèrent--et sous leurs masses des milliers de +cadavres furent ensevelis--dont pas un n'eut la face tournée vers +l'Orient--ce qui était le châtiment terrible. + +--Le vent dispersa les peuples--comme les feuilles des arbres--ils +tourbillonnèrent en rhombes d'épouvante--et le frère ne retrouva plus +son frère--ni la mère son enfant. + +--Seule, la mort les frappait--sans qu'un bras se levât pour les +défendre--et, comme des chiens furieux,--les peuples voisins--qui +avaient tremblé devant eux--les mordirent quand ils passaient--frappés +déjà par les Giangs--ministres de la colère de Bouddha. + +--Il se fit un orage étincelant--qui dura pendant un siècle--et pendant +lequel la foudre ne cessa pas de rugir--ni l'éclair de briller--puis la +nuit se fit profonde,--le soleil s'étant voilé--pour ne pas voir +l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre. + +--Et quand il osa regarder--les Khmers n'étaient plus qu'une poussière +impalpable--que balayait un souffle--les tours, les palais, les villes, +les statues colossales, n'étaient plus--que des ruines sur lesquelles +couraient les reptiles. + +--Les reptiles immondes--transformation dernière des ennemis des +Khmers--que Bouddha avait frappés à son tour--parce que--pour avoir +écrasé les Khmers--ils s'étaient crus aussi puissants que lui...» + +Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singulière des poëmes +indous, Soëra racontait, d'après la légende transmise de siècle en +siècle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succombé cet immense +empire, qui s'étendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont +jusqu'ici les savants les plus érudits, les plus infatigables, n'ont pu +retracer l'histoire. + +Les ruines énormes, magnifiques et sublimes que, dans ces dernières +années, ont étudiées les Mouhot, les Lagrée, les Grandière, ne +chantent-elles pas plus haut que les poëmes homériques la gloire et la +puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une +admiration épouvantée les hardis explorateurs qui ont pénétré jusqu'aux +ruines d'Ang-Kor-Wat. + +Le fait auquel Soëra faisait allusion, en parlant de l'improbité du roi +Lépreux, était celui-ci: + +Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait guérir, s'était adressé en +vain à tous les savants de son empire. + +Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir, +osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de +l'hydropathie, mais il préférait que le liquide fût à l'état +d'ébullition, et proposa à son client royal de la plonger dans un bain +bouillant. + +Le roi exprima le désir de voir l'expérience s'accomplir tout d'abord +sur un autre personnage que lui-même; mais comme nul ne consentait à se +prêter à cette épreuve--dangereuse, il faut en convenir--le +roi--contraignit le fakir à l'expérimenter lui-même. + +--J'y consens, répliqua le brahmane, si Votre Majesté veut me promettre +solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui +laisser. + +Le roi promit, et le fakir entra dans la chaudière brûlante. Mais le roi +Lépreux, qui était jaloux de la science du brahmane, fit enlever la +chaudière et la fit jeter, avec celui qu'elle contenait, dans le fleuve. + +C'est, dit-on, cette trahison qui a amené sur la ville la décadence et +la ruine. + +La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui était la +gloire du temple, fut retrouvée par les Siamois, flottant à la surface +du lac, entourée de lotus et portée par un yack ou boeuf thibétin. + +A l'endroit où cette statue avait été trouvée, les Siamois élevèrent +leur capitale. + +Soëra s'était interrompu un instant, comme écrasé par ses souvenirs. + +Armand l'engagea doucement à reprendre son récit. + +Soëra obéit: + +«Les années passèrent longues et nombreuses--les Khmers n'étaient +plus,--et les derniers enfants de l'empire--errant comme des tigres +poursuivis--tombaient un à un dans la mort. + +--Seule, une famille protégée par Bouddha--réservée aux grandes +destinées de l'avenir--vivait solitaire dans les forêts--la famille +d'Eni, Roi du Feu--auquel la puissance divine avait promis que les +ruines se relèveraient--et que, puissantes, les cités des +Khmers--dresseraient encore vers le ciel--leurs cimes puissantes. + +--Eni possédait le dernier secret de la grandeur des Khmers--le secret +des trésors immenses cachés--dans les entrailles profondes--des géants +de granit qui veillent--silencieux, sur Ang-Kor endormie. + +--Eni était un homme et Eni mourait--mais il transmettait à son +successeur le secret qu'il avait gardé.--Les derniers Khmers lui étaient +soumis--et, des extrémités de la terre--ils obéissaient à ses +ordres--et, devant lui--les souverains de Siam s'inclinaient--lui +envoyant chaque année des tributs. + +--Eni succédait à Eni gardant le trésor--et le sabre sacré--que doit +ceindre un jour le roi des Khmers--alors que Bouddha--d'un signe de sa +tête--lui aura donné l'ordre de marcher en avant. + +--Le dernier Eni était mon père.--Il vivait seul dans les forêts--et, +silencieux--il attendait l'ordre de Bouddha. + +--Par sa science divine--il sut que des entreprises +criminelles--s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.--Il traversa les +mers--et vint en France pour parler au roi de la science.--Il resta +longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard +l'accompagnait. + +--Mon père! s'écria Martial. + +--Oui, c'était ton père, reprit Soëra--car les traits de son visage +étaient--malgré l'âge--semblables aux tiens.--Eni me dit: Fils, j'ai +confié à la terre française le secret éternel de la puissance des +Khmers.--Au jour de ma mort--je te dirai tout, et tu continueras mon +oeuvre. + +--Lui et le vieillard s'aimaient--longtemps je les ai vus tous +deux--marchant solennels à travers les ruines, qu'ils interrogeaient et +qui leur répondaient--mais à eux seuls--car nulle voix ne parvenait +jusqu'à nous. + +--Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de +feuillage--il se fit un grand bruit--et des hommes se jetèrent sur mon +père--mon père fut frappé le premier--une balle lui traversa le +coeur--et sans un cri--sans avoir pu prononcer un seul mot--il roula sur +la terre rougie. + +--Puis les deux assassins--saisirent le vieillard et le +torturèrent--voulant qu'il trahit le secret des Khmers.--Horrible! le +vieillard poussait des hurlements de douleur--mais il ne parlait pas. + +--Enfant, j'essayai de le défendre--j'étais faible et ne pouvais +rien--un des hommes me saisit--et me précipita dans le gouffre--croyant +que j'allais mourir. + +--Les cris du vieillard s'éteignirent dans un râle effrayant--et moi, +accroché aux lianes--je regardais le flot--qui tourbillonnait autour de +moi. Je ne voulais pas mourir.--Je luttai longtemps, si longtemps, que +le soleil monta à l'horizon!... + +--Je gémissais et j'appelais.--Un homme vint qui entendit mes cris de +désespoir--et me sauva.--Mais j'étais épuisé--le génie de la souffrance +s'accroupit sur ma poitrine--et sur mon front...--Je dormis longtemps +sur le bord de la mort. + +--Quand je revins à moi--j'étais sur un navire.--L'homme généreux qui +m'avait sauvé--m'emmenait dans son pays.--Depuis, je ne l'ai plus +quitté.--Mais le jour de la vengeance est venu--parce que j'ai retrouvé +les assassins de mon père--et que celui qui est mort--crie vers moi qui +suis son fils. + +--Et que le vieillard t'appelle--toi aussi, pour que tu punisses--ceux +qui ont brisé son corps--brûlé ses membres, et qui l'ont tué!...--Frère, +donne-moi ta main, et--reçois mon serment.--Vengeance! vengeance!...» + +En prononçant ces derniers mots, Soëra s'était dressé, et, livide, il +semblait une de ces créations étranges qui veillent à l'entrée des +pagodes indiennes. + +Tous étaient haletants. + +--Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste à vous dire quels +furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le +baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel +traître les avait lancés sur cette piste! je l'ignore, et sans doute +nous ne le saurons jamais. Un jour, Soëra a entendu la voix du +duc;--c'était à ce dernier bal où le baron de Silvereal avait conduit sa +femme et Lucie de Favereye--il voulait s'élancer, frapper. Je pus +m'opposer à son dessein; mais, en m'obéissant, Soëra refusa tout d'abord +de parler. Il voulait demander à ses dieux s'il pouvait me confier le +secret de cette épouvantable tragédie. Il passa quarante jours et les +nuits dans la prière. Il y a trois jours, il est venu à moi et m'a tout +dit. Ensemble, nous sommes allés épier de Belen. Il l'a vu, et, cette +fois, le doute n'a plus subsisté. Puis il a vu Silvereal et me l'a +désigné comme complice du crime. + +»Voilà ce que j'avais à vous dire. Un grand forfait a été commis, il +faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une décision. Soëra +s'est engagé à nous obéir.» + +Soëra s'était agenouillé devant Armand et lui avait pris la main. + +--Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras, +je le ferai. + +--A mon tour de parler! s'écria Martial. Car c'est mon père qui a été +frappé. C'est le pauvre vieillard, qui portait dans son cerveau l'avenir +de la science et de l'humanité, qui a été assassiné lâchement, au milieu +des plus épouvantables tortures; pas de pitié pour ces infâmes! Et si le +bras de Soëra faiblit, c'est moi qui serai le vengeur! + +Martial frémissait. Livide, les yeux étincelants, il était en proie à +une effrayante surexcitation. + +Archibald prit la parole: + +--Plus que tout autre, dit-il, je comprends la douleur, la colère de ces +deux hommes qu'un crime odieux a faits orphelins. Mais il nous faut +d'abord comprendre que si les faits sont prouvés à nos yeux, la justice +ne se pourrait contenter de ces témoignages. + +--Eh! qui parle de la justice des hommes! s'écria Martial. Est-ce donc +aux tribunaux que j'entends demander ma vengeance! Ces hommes ne +sont-ils pas en dehors de l'humanité? + +--Un mot, dit M. de Favereye. + +Il se leva à son tour, et, devant cette physionomie empreinte de la +solennité majestueuse de la justice, tous se turent. + +--Il faut que ces hommes soient punis, dit-il. Mais ainsi qui vient de +le dire M. de Thomerville, ce n'est pas en les traduisant devant les +tribunaux que nous parviendrons à notre but. Où sont les preuves? où +sont les témoins? Ces scènes effroyables se sont passées si loin de nous +que toute enquête est impossible. Est-ce à dire qu'ils doivent jouir +paisiblement du bénéfice de leurs crimes? Non. Le rôle du Club des Morts +commence; il faut que dès aujourd'hui ils soient enserrés dans un cercle +dont ils ne puissent plus s'échapper. Le duc de Belen n'est autre +qu'Estremoz le voleur; Silvereal est l'ancien consul qui a forfait à son +mandat. Ces deux faits sont clairs, faciles à établir. Qu'ils soient +poursuivis, et le bagne s'ouvrira devant eux. C'est là ce que peut, +contre ces bandits, la justice humaine; rien de plus. + +Martial se tordait les mains. + +Soëra, immobile, tourmentait de sa main crispée le manche du kriss passé +à sa ceinture. + +Tout à coup sir Lionel poussa un cri. + +Sir Lionel, le fou! avait-il donc compris ce qui venait de se passer? +Allait-il donc, lui aussi, émettre son opinion? + +Armand s'était élancé vers lui, croyant à quelque crise soudaine. + +Mais du geste Lionel l'écarta. + +--Voyez, dit-il, le bras étendu, voyez ce sang qui coule!... +Entendez-vous ces râles de désespoir! + +Dressant la tête, il semblait regarder dans le vide, écouter un bruit +qui parvenait à son oreille. + +--De Belen! Silvereal! Ce sont bien ces noms que vous avez prononcés! Ce +sont bien les hommes que vous prétendez châtier! Il est trop tard! le +châtiment est venu. Il est trop tard. + +--Folie! s'écria Martial. + +--Attendez! fit Armand. Parfois, ce que vous appelez folie n'est qu'une +transformation des facultés... qui acquièrent en acuité ce qu'elles ont +perdu en netteté. + +Puis, se tournant vers Lionel, étendant les deux mains au-dessus de sa +tête: + +--Parlez! dit-il d'une voix forte. Sir Lionel Storigan, que voyez-vous? +Qu'entendez-vous? + +--Du sang, vous dis-je! s'écria Lionel. De Belen est frappé! Silvereal +tombe... C'est la mort! Ah! comme ils se débattent! comme ils se +tordent! Courez! courez vers eux! Mais non! c'est inutile! vous arrivez +trop tard!... La mort passe par là... Du sang! du sang! + +Et Lionel semblait se débattre contre une épouvantable vision. + +Tous s'étaient levés, cherchant à deviner le sens mystérieux caché sous +ces paroles arrachées par la folie. + +Seul Armand conservait son sang-froid. + +La science lui disait que dans cette crise physiologique il y avait le +retentissement de faits vrais.... + +--Martial, dit-il, je crois--vous m'entendez--je crois fermement que sir +Lionel, étranger aujourd'hui à la vie ordinaire, voit et entend ce que +nous ne pouvons ni voir ni entendre... Je dis qu'il se passe à l'hôtel +de Belen des événements étranges, dont sir Lionel, dans sa folie, a le +pressentiment inconscient.... + +--Je vois, je vois! criait l'Anglais. Ils sont morts! morts!... + +--Venez donc, Martial, reprit Armand. Thomerville, accompagnez-nous; il +faut que nous sachions la vérité. + +--Mais que croyez-vous donc? s'écria Archibald. + +--Je crois que sir Lionel a dit vrai, et qu'un nouveau crime vient +d'ensanglanter l'hôtel de Belen.... + +Puis, se penchant à l'oreille de M. de Favereye, Armand ajouta: + +--Appuyez-moi... N'est-ce pas, en tout cas, gagner du temps... et +permettre à la fureur de Martial de se calmer. + +--Vous avez raison, dit le magistrat. + +Et s'adressant aux autres: + +--Avant tout, il faut savoir ce que cache ce mystère, que MM. de +Bernaye, Martial et Thomerville se rendent à l'hôtel de Belen. + +--Qu'ils se hâtent! cria sir Lionel. + +Il y avait dans cette scène singulière une telle solennité, que Martial, +troublé, n'avait plus la force de résister. + +Puis, après tout, n'était-ce pas le moyen d'être plus tôt en face de +l'assassin? + +--A l'hôtel de Belen! cria-t-il. + +--Je suis à vos ordres, ajouta Thomerville. + +Martial s'approcha de Soëra, et lui prenant la main: + +--Tu m'as appelé ton frère, lui dit-il d'une voix sourde, aie +confiance!... + +--Ne le frappe pas seul! + +--Je te le jure. + +Madame de Favereye n'avait pas pris part à cette dernière scène. + +Maintenant elle pensait à sa soeur, liée au misérable Silvereal, et elle +frémissait en songeant aux douleurs qui lui étaient réservées. + +Armand vint à elle: + +--Ayez courage, lui dit-il. Et cachez encore à Mathilde ces horribles +révélations. + +--J'attendrai, dit la marquise. + +Un instant après, une voiture entraînait vers l'hôtel de Belen Armand, +Martial et Archibald. + +Martial, sombre, gardait le silence. De Thomerville, flegmatique, était +prêt à tout événement. Armand rêvait à sir Lionel et cherchait à +expliquer les singulières paroles qui s'étaient échappées de ses +lèvres.... + +Les chevaux allaient rapidement. Le jour venait de se lever, et la +teinte blafarde de l'aube s'étendait sur Paris qui s'éveillait. + +De Courcelles à la rue de Seine, le trajet était long; mais ces trois +hommes, absorbés par leurs pensées, n'avaient pas la notion du temps. + +Enfin ils arrivèrent à la Seine, et la voiture franchit le pont. + +Ils entrèrent dans la rue de Seine. + +Là, la voiture s'arrêta brusquement. + +--Qu'y a-t-il? demanda de Bernaye, subitement arraché à ses réflexions. + +--La rue est encombrée de monde, dit le cocher. Je vois des soldats... +et des agents de police. + +D'un bond, les trois hommes sautèrent sur la chaussée. + +Malgré l'heure matinale, la foule formait un groupe compacte depuis la +jonction de la rue Mazarine, se pressant dans la rue de Seine, houleuse +et agitée. + +--Que se passe-t-il donc? demanda Armand. + +--Ah! monsieur, c'est horrible! on parle de dix assassinats... une +boucherie! toute une maison massacrée. + +Tout en faisant la part de l'exagération, il devenait évident qu'un +crime avait été commis. + +--Savez-vous à quel numéro se sont passés les faits? demanda Archibald. + +--Le numéro? non. Mais c'est à la grande maison... à un hôtel... occupé +par un duc. + +Martial poussa un cri. + +--Ne perdons pas une minute, dit-il, il faut savoir.... + +Et aussitôt les trois amis, se jetant à travers la foule, jouant du +coude pour faire trouée, parvinrent jusqu'au cordon des agents de +police. + +Là, ils furent naturellement arrêtés. Et malgré leur impatience, ils +risquaient de ne pas obtenir les renseignements qu'ils désiraient, quand +un personnage qui donnait des ordres aperçut M. de Bernaye et s'écria: + +--Ah! vous voici? Si c'est le hasard qui vous amène, vous allez nous +rendre un bien grand service. + +C'était un commissaire de police qui connaissait Armand de longue date +comme médecin. + +--Je désire passer monsieur, dit le magistrat. + +--Il faut que ceux qui m'accompagnent passent avec moi. + +--Très-volontiers. Aussi bien ils doivent appartenir sans doute, comme +vous, au monde dont faisaient partie les victimes. + +--Les victimes? mais qui donc a été frappé? + +--Dites tailladé, massacré, haché... c'est le duc de Belen et le baron +de Silvereal! + +Un triple cri lui répondit. + +Armand saisit la main de Martial: + +--Silence, lui dit-il à voix basse; si ces criminels ont expié leur +crime, prenez garde, en les flétrissant, de faire retomber sur des +innocents la peine de leur infamie. + +Martial se souvint tout à coup des liens qui unissaient Silvereal à +madame de Favereye, c'est-à-dire à Lucie; il obéit et refoula en lui les +sentiments prêts à déborder. + +C'était en effet vers l'hôtel de M. de Belen que le commissaire de +police--qui se nommait Duval--conduisait nos trois personnages. La porte +de l'hôtel était gardée par une escouade de soldats requis au poste +voisin. + +Rappelons rapidement au lecteur les principales dispositions de cet +hôtel, dans lequel nous l'avons déjà plusieurs fois introduit depuis le +début de ce récit. + +Les appartements du duc occupaient tout le vaste premier étage de +l'hôtel. + +Les salons de réception attenaient à une large et magnifique galerie, à +l'extrémité de laquelle s'ouvrait le cabinet particulier du duc, pièce +de moyenne dimension, encombrée de curiosités de toutes sortes +empruntées aux civilisations orientales. + +Enfin, derrière ce cabinet, une vaste serre, formant jardin d'hiver +donnant sur les jardins, et faisant face au pavillon qu'avait occupé +Jacques pendant quelque temps. + +Chose étrange, Martial se souvenait maintenant que c'était dans cette +maison qu'il avait tant souffert, alors que seul, dans une mansarde du +dernier étage, il méditait son suicide. + +Et il n'avait rien deviné! Sous le même toit que lui vivait l'assassin +de son père, et un secret instinct ne l'avait pas guidé! + +Le commissaire marchait en avant. Des agents étaient installés dans la +galerie que nous avons vue resplendissante de lumières, résonnant des +échos de l'orchestre--et qui maintenant, morne et sombre, semblait un +immense sépulcre. + +Les domestiques de M. de Belen, libres et cependant gardés à vue, +s'étaient groupés au coin, parlant à voix basse. + +M. Duval ouvrit enfin la porte du cabinet du duc, et précédant les trois +amis: + +--Entrez, dit-il. + +Au moment où ils franchissaient le seuil, un cri de surprise et +d'horreur s'échappa de leur poitrine. + +Sur un sofa, aux nuances écarlates, gisait, à demi plié, le corps de M. +de Belen. La tête relevée laissait voir au cou une plaie béante d'où +s'échappaient encore quelques gouttes d'un sang noirâtre qui se +coagulait. + +Puis, étendu sur un fauteuil, Silvereal, livide, les yeux fermés... un +médecin était auprès de lui, cherchant à panser une énorme entaille qui +descendait du cou au milieu de la poitrine. Il était évident que le coup +avait été porté par derrière et que l'arme, après avoir glissé d'abord +sur les côtes, avait pénétré profondément dans les chairs.... + +--Eh bien! docteur, demanda le magistrat, conservez-vous quelque espoir? + +--Le blessé respire encore, dit le médecin, mais j'attends sa mort à +chaque instant. + +Disant cela, il regardait les nouveaux venus. + +Il reconnut M. de Bernaye. + +--Ah! cher confrère, dit-il, vous arrivez à propos... je serais heureux +que vous voulussiez bien examiner ce malheureux. + +Martial et Archibald s'écartèrent. + +Armand vint auprès de Silvereal. + +Ainsi c'était l'homme qui lui avait volé tout son bonheur, celui qui +avait spéculé sur l'ambition de M. de Mauvillers pour le contraindre à +lui donner la main de sa fille Mathilde; c'était Silvereal qui était là, +gisant, moribond. + +Mais Armand n'était pas de ces hommes qui transigent avec le devoir. On +faisait appel à ses lumières, le médecin reparaissait, dût sa science +prolonger le supplice que l'existence du baron infligeait à sa femme.... + +Il se pencha sur le corps inerte, et soulevant les paupières, il examina +longuement les pupilles contractées. + +--La mort est proche, dit-il. Vous avez sondé la plaie?... + +--Le poignard--car c'est avec un poignard long et flexible que M. le +baron a été frappé--a atteint le poumon... l'hémorragie interne continue +lentement... ce n'est qu'une question de minutes.... + +Une sorte de râle sourd sortait de la poitrine du moribond.... + +--Et celui-ci? demanda Armand en désignant M. de Belen. + +--La carotide a été tranchée d'un seul coup; la mort a dû être +instantanée.... + +--Mais qui a commis ce double crime? demanda Archibald en s'approchant. + +--Je crois que le coupable est entre nos mains... car nous avons saisi +un misérable qui cherchait à s'échapper... et il est gardé à vue dans la +serre.... + +--Son nom?... + +--Je ne le connais pas... Mais j'y songe, si je vous ai priés de monter +ici, c'est que vous pourrez sans doute fournir sur la vie et les +habitudes des deux victimes des renseignements utiles à la justice... de +plus, vous connaissez peut-être l'assassin... ou tout au moins celui que +j'ai tout lieu de présumer coupable. + +Disant cela, le commissaire entr'ouvrit doucement la porte de la serre, +et fit un signe aux trois agents qui s'y trouvaient et qui +s'écartèrent. + +Affaissé sur une chaise, la tête dans ses deux mains, un jeune homme +était là, immobile comme une statue. + +Au bruit de la porte, il tressaillit et releva la tête. + +--Jacques, comte de Cherlux! s'écria Armand. + + + + +XIX + +PRIS DANS LA TOILE.... + + +Les magistrats, immédiatement avertis, arrivèrent bientôt à l'hôtel de +Belen. + +C'étaient un juge d'instruction, M. Varnay, qui, on s'en souvient +peut-être, avait naguère procédé à l'interrogatoire de Diouloufait, et +un substitut du procureur du roi, qui n'est pas non plus tout à fait +inconnu du lecteur, ainsi qu'on le verra tout à l'heure. + +Les premières constatations légales fournirent peu de renseignements. Il +était évident que le crime avait eu le vol pour mobile, car un grand +désordre régnait dans le cabinet du duc. Les objets précieux avaient été +jetés à terre et brisés, sans doute pour hâter les recherches. Enfin, un +meuble avait été fracturé et des papiers gisaient sur le plancher. + +Armand et l'autre médecin continuaient à donner des soins à Silvereal, +dont l'agonie se prolongeait. + +Peu à peu même il semblait qu'une nouvelle force lui revint, et il avait +déjà essayé de parler.... + +Ce n'était d'ailleurs, selon toute évidence, que le dernier effort de la +nature, résistant à la mort. + +--Avant d'interroger le jeune homme arrêté, dit M. Varnay, il serait bon +d'entendre les premiers témoins... Quels sont-ils?... + +--Monsieur le juge, répondit le commissaire, c'est d'abord le valet de +chambre de M. de Belen qui couche dans une pièce voisine... puis le +portier de l'hôtel, nommé Benoît.... + +--Appelez ces deux hommes. Quant à vous, messieurs, ajouta le magistrat +en s'adressant à Archibald et à Martial, je vous prie de ne pas vous +éloigner. + +Les deux hommes s'inclinèrent. + +Ils étaient impatients de connaître les détails de cette étrange +tragédie, qui venait, dans des circonstances si imprévues, dénouer une +situation terrible. + +M. Benoît était, si l'on s'en souvient, le suisse bienveillant qui avait +défendu la mansarde de Martial contre les prétentions envahissantes de +M. de Belen, propriétaire de l'immeuble. + +C'était un gros homme, tout rond, confit en dignité, et qui, étant +portier, considérait sa situation comme un sacerdoce. + +Or son attitude même prouva, dès le début, que sa dignité avait reçu une +forte atteinte. + +Il s'avança, tête basse, rougeur au front. On avait assassiné son +maître, et sa responsabilité lui paraissait d'autant plus engagée qu'il +n'admettait pas qu'on pût s'introduire dans l'hôtel par une autre issue +que la porte cochère. + +--Que savez-vous? lui demanda M. Varnay. Je vous engage à être aussi +bref et aussi clair que possible dans votre déposition et à éviter les +détails inutiles. + +M. Benoît fut froissé, mais il dissimula. + +Il était d'ailleurs sous le coup d'une surprise réelle. La présence de +Martial l'étonnait au plus haut point. La disparition du jeune homme +«sentait mauvais,» ainsi qu'il avait souvent répété à l'épicier d'en +face. Et ce n'était pas une mince stupéfaction que de le retrouver en +pareille circonstance, admis par le juge d'instruction à faire partie +d'une sorte de jury d'enquête. + +Quoi qu'il en soit, M. Benoît ayant toussé et étant parvenu à placer +commodément deux doigts entre les boutons de son gilet, commença ainsi: + +--Pour lors donc, monsieur le juge, je m'étais endormi vers les onze +heures du soir. M. le duc, selon son habitude, était rentré dans son +appartement. Je dois vous dire que le plus souvent M. le duc passait la +nuit ici, étendu sur un fauteuil; ça peut paraître drôle, mais ça ne me +regardait pas, vu ma situation subalterne. + +--Continuez, dit le juge, qui craignait une dissertation sur la +différence des conditions sociales. + +M. Benoît réprima un mouvement d'impatience et reprit: + +--Avant de m'endormir, j'avais eu l'honneur de dire à madame Benoît--mon +épouse légitime, monsieur le juge, depuis vingt-deux ans--et qui le sera +jusqu'à sa mort--de lui dire, dis-je, que je tenais à me lever de bonne +heure, ayant à me livrer à divers travaux d'intérieur. + +«Donc je sommeillais, lorsque vers deux heures--deux heures un quart, je +ne saurais préciser, n'ayant pas eu la pensée de consulter ma +répétition, dans la crainte de réveiller madame Benoît--j'entendis un +coup de sonnette. Mon devoir m'étant dicté par ma conscience, je me +glissai hors du lit, et, entendant des pas sous le vestibule, je +demandai qui était là. Une voix me répondit: Baron de Silvereal. + +»Pour tout autre visiteur, à une heure aussi indue, j'aurais sonné le +valet de chambre. Mais M. le duc m'avait ordonné plusieurs fois de +laisser pénétrer chez lui M. de Silvereal, à quelque heure que ce +_soye_. + +Ne connaissant que ma consigne, je le laissai passer et retournai auprès +de madame Benoît. + +»J'ose dire que je me rendormis assez promptement, quand, à cinq heures +du matin, je fus éveillé en sursaut--en sursaut, c'est le vrai mot--par +des cris partant de l'appartement de M. le duc; j'hésitai un moment; je +me disais qu'il n'était pas possible que des cris partissent de.... + +--Faites-nous grâce de vos réflexions, interrompit M. Varnay. + +--Je respecte la justice française, dit M. Benoît avec une nuance de +dépit, donc je fais grâce. Je sautai hors de mon lit, et, sans tenir +compte des avis de madame Benoît, qui m'exhortait à la prudence, je +m'élançai, oui, monsieur le juge, j'ose employer cette expression, je +m'élançai vers l'appartement de M. le duc. Au moment où j'allais +franchir la porte, oh! monsieur le juge! je vivrais cent ans, que +dis-je! un siècle, que jamais je n'oublierai le spectacle qui frappa mes +regards! Tenez, je vous demande pardon, mais à ce seul souvenir je sens +que je m'en vais. + +De fait, M. Benoît, pâle sous son masque trognonnant, paraissait prêt à +s'évanouir. + +En semblable occurrence, les révulsifs sont d'effet souverain. + +--Continuez, sinon je croirai que vous avez intérêt à tirer l'affaire en +longueur, dit brusquement le procureur du roi. + +L'effet fut immédiat. M. Benoît réagit contre l'effet nerveux, et +enfonçant son cou dans sa cravate, sans doute pour rendre l'aplomb à son +cerveau qui perdait l'équilibre, s'écria: + +--Monsieur, dans la galerie il y avait quatre, six, dix hommes, je ne +sais pas au juste!... Pourquoi ne le sais-je pas? c'est bien simple. +Primo, j'ai reçu un formidable coup de poing sur la tête; secundo, il y +avait en tout une bougie allumée... Les quatre, six, dix hommes ont +disparu à mes yeux comme un vain brouillard du matin.... + +--Pas de poésie, fit M. Varnay. + +--Je n'ai rien dit de mal, je crois; en tout cas, je le retire. Les +hommes se sont enfuis, évanouis, _effumaillés_... Cependant, j'en ai vu +un qui portait sur ses bras un morceau de pierre que j'ai reconnu: +c'était une espèce de tesson de statue qui se trouvait à côté du bureau +de M. le duc, tenez... à la place où est monsieur.... + +Il désignait le procureur du roi, assis au pied d'une console vide. + +--Ayant reçu un coup de poing entre les deux yeux, j'ai pu seulement +crier comme cela: Ah! ah!... j'ai fermé les yeux un moment, je m'en +excuse!... et je l'avoue!... Quand je les ai rouverts, la galerie était +vide... j'ai couru au cabinet de M. le duc... et comme j'ouvrais la +porte... j'ai vu debout... pâle... couvert de sang... un jeune homme... +Oh! celui-là, je l'ai reconnu tout de suite... Je l'ai appelé +«Canaille!» et je lui ai sauté à la gorge.... + +--C'est celui qui a été arrêté.... + +--Par moi; oui, monsieur. Par moi et par le valet de chambre, qui avait +aussi entendu le grabuge et qui était entré derrière moi... Oui, +monsieur, je l'ai appréhendé!... Car je le connais bien!... C'est un +mirliflor que monsieur a nourri, hébergé, dorloté comme pas un, et qui +l'a payé en le massacrant... lui, et le bon M. de Silvereal, deux crânes +hommes qui payaient rubis sur l'ongle... Monsieur le juge, je ne suis +qu'un portier, mais je trouve cela pas bien!... + +--Quelle a été l'attitude de ce jeune homme lorsque vous vous êtes jetés +sur lui? + +--Son attitude? Monsieur le juge veut dire quoi qu'il a fait! Eh bien! +il avait l'air d'un abasourdi... comme qui dirait, sauf vot' respect, +d'un homme qui avait bu! Dame! dans le premier moment, je n'ai pu me +contenir, et je l'ai appelé assassin!... Il m'a regardé comme s'il ne me +comprenait pas, et il a marché en avant; il voulait s'en aller... oh! +ça, c'était clair. Mais je lui ai dit--moi et le valet de chambre: +«Minute, mon bonhomme! quand le sang est tiré, faut le boire!» Et nous +avons appelé les laquais. On a collé, mis l'assassin dans la serre. On +est allé chercher la garde, qui est venue tout de suite. Je suis heureux +de lui rendre cet hommage, et voilà! je ne sais rien de plus. + +Et voulant juger de l'effet produit, M. Benoît jeta autour de lui un +regard parabolique. + +--Faites entrer le valet de chambre, dit M. Varnay. + +Le nouveau témoin confirma les détails déjà fournis par M. Benoît. Pour +lui, le jeune homme qu'ils avaient arrêté lui avait fait l'effet d'un +individu jouant la stupeur, presque la folie, pour s'évader plus +facilement. Seulement, il n'avait pas donné dans le _godant_, parce +qu'il le connaissait. + +--Quel est ce jeune homme? interrogea le substitut. + +--A ce qu'il paraît, reprit le témoin, que c'était une espèce de +va-nu-pieds qui avait été jadis recommandé à M. le duc. Comme M. le duc +était--révérence parler--la bête du bon Dieu, il lui avait donné asile +ici, d'autant plus qu'il devait appartenir à une excellente famille, et +s'appeler le comte de Cherlux.... + +--Le comte de Cherlux! répéta le juge qui cherchait dans sa mémoire. + +--Oh! le vieux comte était un gentilhomme de roche! déclara le laquais. +Toutes les fois qu'il venait chez M. le duc, il donnait un louis pour la +garde de son paletot.... + +--Il est mort, je crois. + +--Oui, monsieur le juge, il y a cinq ou six mois. Il avait eu des hauts, +des bas... mais il s'était remplumé. Le jeune homme disait qu'il était +son fils. Ça, je n'en sais rien, mais c'est possible, parce que M. de +Cherlux était porté pour le sexe.... + +--Avez-vous vu aussi les hommes dont parle M. Benoît?... + +--Au moment où j'entrais dans la galerie, ils s'en allaient... Oui, je +les ai vus approximativement, à preuve que je suis sûr qu'ils avaient la +figure noircie.... + +--Par quelle issue se seraient-ils échappés? + +--Ça, monsieur le juge, je ne pourrais pas dire. Seulement, je suis sûr +que ce n'était pas par la porte, puisque j'étais devant. + +--Examinons cette galerie, dit M. Varnay en s'adressant au procureur du +roi. + +Les deux magistrats se levèrent. + +Dans ce moment, il se produisit le fait suivant: + +Le substitut avait posé auprès de lui sa serviette, large portefeuille +rempli de papiers. Le portefeuille tomba à terre et s'ouvrit. Quelques +lettres s'en échappèrent. + +M. Benoît se précipita pour les ramasser, et, les ayant prises en main, +il poussa un cri. + +--Qu'avez-vous? demanda le juge. + +--Monsieur, cette lettre! balbutia-t-il. + +--Eh bien? + +--C'est l'écriture de M. le duc.... + +Le substitut la prit vivement. + +--De M. le duc de Belen? + +--Oui, monsieur. Oh! je reconnais bien son écriture. + +Le valet de chambre s'était approché à son tour. + +--Et c'est moi-même qui ai porté cette lettre hier soir au parquet. + +Les deux magistrats échangèrent un regard. A voix basse, le substitut +expliqua à M. Varnay que les papiers lui avaient été apportés dans la +soirée par un employé du parquet, mais qu'absorbé par d'autres +occupations, il n'avait pas eu le temps de les ouvrir. + +Du geste, M. Varnay écarta les deux serviteurs. + +Le substitut avait brisé le cachet et parcouru rapidement la lettre. + +Voici ce qu'elle contenait: + + «Monsieur le procureur du roi, + +»Ayant été grossièrement insulté par un personnage que j'ai jadis +accueilli chez moi, je crois devoir vous faire part des soupçons qu'il +m'inspire. Il porte depuis quelque temps le nom de comte de Cherlux. +Mais j'ai tout lieu de supposer que ce nom et ce titre ne lui +appartiennent pas. En effet, après l'avoir accueilli, j'ai dû le +chasser, car il a reçu chez moi le billet que je joins à cette lettre et +sur lequel j'appelle votre attention. + +»Ce prétendu comte de Cherlux--qui vit aux dépens d'une femme perdue, la +duchesse de Torrès--appartient, selon toute apparence, à la bande +célèbre que la police poursuit depuis si longtemps, la bande des Loups +de Paris. + +»Le nom de Mancal qui se trouve au bas du billet ci-joint n'est, +m'a-t-on affirmé, qu'un des nombreux pseudonymes du bandit Biscarre. + +»Je me tiens d'ailleurs à la disposition de M. le procureur du roi, pour +lui fournir à ce sujet toutes explications qu'il jugera convenable de +requérir.» + +Cette lettre était signée du duc de Belen. + +--Voilà qui éclaircit singulièrement cette triste affaire, dit M. +Varnay. Ce prétendu comte de Cherlux a voulu empêcher ces révélations, +et avec l'aide des bandits auxquels il est affilié, il a assassiné M. de +Belen. + +A ce moment, Armand s'approcha: + +--Messieurs, dit-il, l'agonie de M. de Silvereal touche à son terme. +Cependant tout indique que quelques minutes avant la mort, le blessé +retrouvera une lueur de raison, dont peut-être vous pourriez profiter +pour obtenir de lui quelque renseignement. + +--Vous avez raison, répondit M. Varnay. Le plus important, c'est la +confrontation. + +Puis, s'adressant aux agents: + +--Amenez ici l'homme arrêté. + +Il se fit un grand silence. Puis la porte s'ouvrit, et Jacques parut. + +En vérité, Jacques était effrayant à voir. Les yeux hagards, la bouche +convulsée, il semblait un fou qu'on tire de son cabanon. Il marchait +d'un pas automatique et sans paraître avoir conscience de ce qui se +passait autour de lui. + +--Approchez, dit le magistrat. + +Jacques releva la tête et le regarda. + +Des plaques de sang souillaient son visage et ses vêtements. Il passa +ses deux mains sur son front et on vit que ses mains étaient rouges. + +Le substitut se pencha à l'oreille du juge. + +--Je connais cet homme, lui dit-il à voix basse. + +--En vérité.... + +--Je l'ai déjà vu dans une circonstance singulière... Il s'est fait +passer pour médecin, afin de pénétrer auprès d'une femme, dite la +Brûleuse. + +--Je sais... cette femme qui a été assassinée par Biscarre, le chef des +Loups.... + +--Ce jeune homme, grâce à son mensonge, est entré dans la maison. + +--Sans doute envoyé par les bandits... Ce renseignement est précieux. +Nous en reparlerons. + +Le juge s'approcha de M. de Silvereal: + +--Monsieur le baron, dit-il, m'entendez-vous? + +Le baron eut un tressaillement et se tordit sur le fauteuil où il était +affaissé. + +Armand lui tourna doucement la tête vers le jeune homme, et du doigt +toucha ses paupières. Il se produisit une contraction et les yeux +s'ouvrirent. + +Une lueur sombre passa dans son regard: tout son corps s'agita comme +s'il eût été touché par une étincelle électrique; son bras s'étendit +dans la direction de Jacques. Un cri rauque s'échappa de sa poitrine: + +--Assassin! râla-t-il. + +Et il retomba, inerte, insensible... Il était mort!... + +Jacques avait entendu; une épouvantable crispation agita sa face livide. + +--Assassin! répéta-t-il. Qui donc?... + +--C'est vous qui avez frappé cet homme? lui dit nettement le juge. + +--Moi! moi! + +Et sous cette accusation directe, brutale, il sembla qu'un déchirement +se fit en lui. Il se redressa et regarda autour de lui. + +--Où suis-je? s'écria-t-il. + +Il vit ses mains teintes de sang et les secoua instinctivement. + +--Ce sang!... quel est ce sang?... + +--C'est le sang de vos victimes, interrompit M. Varnay. + +Et le saisissant par le bras, il l'entraîna jusqu'aux deux cadavres. + +Jacques poussa un cri terrible, il se dressa sur ses pieds, étendit les +bras en avant et tomba de toute sa hauteur sur le plancher. + +Armand s'était élancé vers lui. + +--C'est un habile comédien, dit le juge. Cet évanouissement est simulé. + +--Non pas! dit Armand, qui avait entr'ouvert les vêtements du jeune +homme, la syncope est réelle, mais elle ne présente aucun danger.... + +--L'assassin sera placé à l'infirmerie. Il faut avant tout maintenant +que la justice ait son cours. + +Sur l'ordre du juge d'instruction, les agents relevèrent le corps de +Jacques, et avec les précautions nécessaires, le descendirent jusqu'à +une voiture, où il fut placé, toujours évanoui.... + +Au moment où ils avaient paru, les imprécations furieuses avaient +éclaté, maudissant l'assassin. Peu s'en était fallu que la foule ne +rompît le cercle des soldats. Une nombreuse escorte entoura la voiture, +qui s'éloigna au pas.... + +Biscarre avait tenu son serment... Le fils de Jacques de Costebelle, +dont sa mère ignorait encore le véritable nom, était accusé +d'assassinat, l'échafaud l'attendait... La hideuse araignée avait tendu +sa toile. La mouche était prise. + +FIN DES LOUPS DE PARIS + +La suite des _Loups de Paris_ a pour titre: Le Roi du mal. + + + + + +TABLE + +I. Plans d'avenir +II. Situation +III. Visions et folies +IV. Deux ivresses. +V. Ce qui s'était passé +VI. La Rivière morte +VII. Le Guilledou.. +VIII. Chat et souris +IX. ??? +X. Mort ou vivant +XI. Les Assises rouges +XII. D'où venait Biscarre? +XIII. Biscarre s'explique +XIV. Paradis en enfer +XV. Le bien et le mal +XVI. L'épée de Damoclès +XVII. Le cercle se resserre +XVIII. Catastrophe +XIX. Pris dans la toile. + +FIN DE LA TABLE DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + + + +DU MÊME AUTEUR + +LA SUCCESSION + +TRICOCHE ET CACOLET + +2 vol. grand in-18 jésus. Prix: 6 francs. + + +________________________________ +F. Aureau.--Imprimerie de Lagny. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS *** + +***** This file should be named 18034-8.txt or 18034-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/3/18034/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les loups de Paris + II. Les assises rouges + +Author: Jules Lermina + +Release Date: March 21, 2006 [EBook #18034] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>LES LOUPS DE PARIS</h1> + +<h2>PAR</h2> + +<h1>JULES LERMINA</h1> + +<h2>(WILLIAM COBB)</h2> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>II</h2> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h2>LES ASSISES ROUGES</h2> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>E. DENTU, ÉDITEUR</h3> + +<h3>LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</h3> + +<h3>PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS</h3> + +<h3>1876</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<b> TABLE</b><br /><br /> +<a href="#I"><b>I.—Plans d'avenir</b></a><br /> +<a href="#II"><b>II.—Situation</b></a><br /> +<a href="#III"><b>III.—Visions et folies</b></a><br /> +<a href="#IV"><b>IV.—Deux ivresses.</b></a><br /> +<a href="#V"><b>V.—Ce qui s'était passé</b></a><br /> +<a href="#VI"><b>VI.—La Rivière morte</b></a><br /> +<a href="#VII"><b>VII.—Le Guilledou..</b></a><br /> +<a href="#VIII"><b>VIII.—Chat et souris</b></a><br /> +<a href="#IX"><b>IX.—???</b></a><br /> +<a href="#X"><b>X.—Mort ou vivant</b></a><br /> +<a href="#XI"><b>XI.—Les Assises rouges</b></a><br /> +<a href="#XII"><b>XII.—D'où venait Biscarre?</b></a><br /> +<a href="#XIII"><b>XIII.—Biscarre s'explique</b></a><br /> +<a href="#XIV"><b>XIV.—Paradis en enfer</b></a><br /> +<a href="#XV"><b>XV.—Le bien et le mal</b></a><br /> +<a href="#XVI"><b>XVI.—L'épée de Damoclès</b></a><br /> +<a href="#XVII"><b>XVII.—Le cercle se resserre</b></a><br /> +<a href="#XVIII"><b>XVIII.—Catastrophe</b></a><br /> +<a href="#XIX"><b>XIX.—Pris dans la toile</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">PLANS D'AVENIR</a></h3> + + +<p>—Le loch de M. le marquis?... Nom de nom! En v'là un tas de feignants!</p> + +<p>—Voilà! voilà!... Pas la peine de crier, tu vas le réveiller, c't +homme!</p> + +<p>—Parbleu! il est tout réveillé, puisqu'il demande à boire....</p> + +<p>—Et la nuit, comment ça s'est-il passé?</p> + +<p>—Un vrai sucre... il a l'âme chevillée dans le corps....</p> + +<p>—Tant mieux! c'est un bon <i>zigue!</i></p> + +<p>Ce dialogue, émaillé de mots bizarres, était échangé entre deux +personnages dont l'un, à demi caché par une porte entr'ouverte, ne +laissait passer que la tête, tandis que l'autre, debout sur la pointe +des pieds, présentait une tasse dont il remuait soigneusement le +contenu, au moyen d'une cuiller d'argent.</p> + +<p>Le premier—celui qui avait réclamé le loch de façon si énergique—avait +retiré sa tête, et, refermant doucement la porte, était revenu, +étouffant son pas, vers un lit soigneusement enveloppé de rideaux épais.</p> + +<p>—Êtes-vous là, mon ami? demanda une voix faible.</p> + +<p>—Certainement, monsieur le marquis!... Que la foudre écrase Muflier +s'il manquait à son service!</p> + +<p>—Pas si haut! mon ami, pas si haut!... Donne-moi à boire....</p> + +<p>—Voilà l'objet....</p> + +<p>Et Muflier—car c'était lui, toujours lui, le beau, l'ineffable +Muflier—tendit à Archibald de Thomerville la tasse dans laquelle, par +une délicatesse toute maternelle, il avait trempé ses lèvres à la +dérobée pour s'assurer que le breuvage n'était pas trop chaud.</p> + +<p>Ah! qu'il était vraiment beau, Muflier, les reins ceints d'un long +tablier de toile blanche, qui dessinait ses formes d'Antinoüs.</p> + +<p>Quelques jours auparavant, on avait rapporté à l'hôtel le corps inanimé +d'Archibald. Armand de Bernaye avait aussitôt mis en oeuvre tous les +moyens que suggère la science pour rappeler à la vie les noyés. Il avait +placé le corps légèrement incliné, la tête en bas. Puis il avait +insufflé, lèvre à lèvre, de l'air dans les poumons. Bref, au bout d'une +heure, quelques symptômes favorables s'étant manifestés, Armand avait +continué ses énergiques frictions.</p> + +<p>Or, Muflier, qui ne dormait que d'un oeil à l'étage supérieur, avait +entendu vaguement le bruit d'un continuel va-et-vient. Le brave Loup +était naturellement curieux: et puis il était hanté par des visions de +gendarmerie qui troublaient sa quiétude.</p> + +<p>Il s'était levé sur la pointe du pied, dédaignant d'ailleurs de se +vêtir. Il avait posé la main sur la serrure. La porte n'était pas +fermée.</p> + +<p>Cette confiance l'eût touché, s'il ne s'était souvenu qu'Archibald lui +avait recommandé, et avec raison, de ne pas sortir, s'il ne voulait +avoir maille à partir avec les protecteurs de la sécurité publique. +Avant d'enfreindre la consigne, il eut un scrupule, et s'approchant du +lit où Goniglu se laissait entraîner à ses rêves paradisiaques, il lui +mit la main sur l'épaule:</p> + +<p>—Hein! fit Goniglu en tressaillant... le gendarme....</p> + +<p>—Non, ton ami Muflier.</p> + +<p>—Pourquoi me réveilles-tu?</p> + +<p>—Il y a du grabuge dans la maison... j'ai envie d'aller voir.</p> + +<p>—Pas d'imprudence! Tu vas te faire <i>piger</i>....</p> + +<p>—J'ai confiance en la parole d'un gentilhomme.</p> + +<p>—Hum! nous savons ce que c'est qu'une parole... Nous en avons tant +donné!</p> + +<p>—N'insulte pas notre hôte, qui m'a l'air d'un bonhomme très-réussi... +Moi, je dis qu'il lui arrive peut-être quelque chose... On ne sait +pas... Il a peut-être besoin d'un coup de main... Ma foi, tant pis! j'y +vais.</p> + +<p>—Muflier! cria encore Goniglu.</p> + +<p>Mais Muflier était de ces natures généreuses que la réflexion enhardit. +Il descendit donc à pas de loup, et apercevant sous une porte un filet +de lumière, il se pencha tout simplement pour regarder par le trou de +la serrure. Or, que vit-il?</p> + +<p>Armand de Bernaye, qui se livrait sur le corps d'Archibald aux frictions +que nous avons dites.</p> + +<p>Muflier haussa les épaules.</p> + +<p>—Pas de nerf! murmura-t-il. Mais haïe donc! va donc, marche donc!... Ah +çà! il est noyé, le marquis!... Bigre!... encore un tour de cette +canaille de Biscarre!...</p> + +<p>Et il continuait à mi-voix ses objurgations à l'adresse d'Armand.</p> + +<p>Tout à coup ce dernier, sans se détourner, adressa quelques mots à un +des laquais qui se trouvaient là et qui, se hâtant pour exécuter l'ordre +reçu, ouvrit brusquement la porte.</p> + +<p>Hélas! cette porte ouvrait en dehors! La tête de Muflier était juste à +hauteur de la serrure....</p> + +<p>La porte entraîna la serrure, naturellement, et la serrure, non moins +naturellement, cogna en plein le nez majestueux de Muflier, qui, +brusquement lancé en arrière, tomba, toujours naturellement, en arrière, +les quatre fers en l'air, comme on dit.</p> + +<p>Or, il était, n'en déplaise au lecteur,</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">Dans le simple appareil</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.</span><br /> +</p> + +<p>D'où l'originalité du tableau.</p> + +<p>—Quel est cet homme? cria Armand.</p> + +<p>Déjà deux laquais avaient remis Muflier sur sa base.</p> + +<p>Se drapant dans sa dignité:—Monsieur, dit Muflier, mon apparition et +surtout mon costume peuvent vous paraître étranges... Qui je suis? Un +ami, un hôte de M. le marquis, et je prends la liberté de vous +remercier du dévouement dont vous faites preuve en ce moment.</p> + +<p>Il était superbe, Muflier. Armand le regardait. Tout à coup un souvenir +traversa son cerveau.</p> + +<p>—Ah! vous êtes un des deux....</p> + +<p>—Gentilshommes,—interrompit Muflier, qui prévoyait une épithète +désagréable;—gentilshommes auxquels M. le marquis a bien voulu offrir +une courtoise hospitalité....</p> + +<p>—C'est bien. Mais que venez-vous faire ici?</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur, si je ne craignais de vous froisser, je me +permettrais de vous dire que mon concours peut vous être utile.</p> + +<p>—En quoi, je vous prie?</p> + +<p>—Mon Dieu, je vous le répète, ne vous <i>épatez</i> pas, mais, vrai de vrai, +vous frottez mal.</p> + +<p>—En vérité....</p> + +<p>—Vous manquez de zinc, et si vous voulez me permettre, avec ces +bras-là, je ferai de la <i>meilleure</i> ouvrage.</p> + +<p>Il mit à nu ses bras velus comme les pattes d'un ours.</p> + +<p>—Vous savez comment se font ces frictions?...</p> + +<p>—Oh! oui!</p> + +<p>Le fait est que dans ces temps heureux, il était un commerce spécial que +nous rappellerons au lecteur et qui pendant longtemps avait servi de +ressource au doux Muflier.</p> + +<p>L'autorité donnait une prime à qui repêchait un noyé: 15 francs pour un +vivant, <i>25 francs pour un mort</i>. C'est bizarre, mais c'était ainsi.</p> + +<p>Alors Muflier se promenait tranquillement au bord de l'eau: il poussait +un passant dans la Seine ou le canal, lui laissait le temps moral pour +que l'asphyxie fût complète, puis se jetait lui-même à l'eau et ramenait +le corps sur la berge.</p> + +<p>Alors il le portait au poste le plus voisin: on envoyait chercher un +médecin, et Muflier regardait.</p> + +<p>Sa position était délicate: si la vie était ramenée dans ce corps +inanimé, <i>primo</i>, il perdait 10 francs; <i>secundo</i>, le noyé pouvait se +plaindre de l'indélicatesse dont Muflier avait fait preuve à son égard.</p> + +<p>Ce qui explique avec quel soin Muflier suivait les progrès du +traitement, dont il étudiait toutes les phases, prêt à s'esquiver si la +science triomphait de la mort.</p> + +<p>Donc les frictions, fumigations, insufflations n'avaient pas de secret +pour lui.</p> + +<p>Il est bien entendu qu'il négligea—et pour cause—de donner à M. de +Bernaye ces délicates explications.</p> + +<p>Armand vit ces bras vigoureux, et chez lui le médecin triompha de +l'hésitation de l'homme. D'ailleurs n'était-il pas là?</p> + +<p>—Essayez, dit-il. Seulement, n'oubliez pas que je ne vous perds pas de +vue.</p> + +<p>Muflier eut un sourire: il jeta sur les laquais un regard dédaigneux, +comme pour railler leur débilité, et il s'approcha du lit.</p> + +<p>Oh! alors commença un travail épique! Il frictionnait! il frictionnait! +avec quelle force et en même temps avec quelle entente de la situation! +Et son bras ne se fatiguait pas. On eût dit le mouvement d'une machine, +tant c'était régulier et net.</p> + +<p>Un quart d'heure s'était à peine écoulé que la circulation renaissait +dans le corps d'Archibald.</p> + +<p>—C'te pauvre vieille! laissa échapper Muflier; il paraît que c'était un +rude bain!</p> + +<p>Puis se tournant vers Armand:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous diriez d'une bonne bouffarde?</p> + +<p>—Hein? demanda de Bernaye.</p> + +<p>—Eh oui! j'ai vu ça. Quand ils commencent à revenir, on leur souffle du +tabac dans le nez; ça excite, et ça va comme un gant.</p> + +<p>—Faites, dit Armand, qui avait reconnu un expert en ces matières.</p> + +<p>Muflier revint à la porte, et plaçant ses deux mains devant sa bouche en +manière de porte-voix:</p> + +<p>—Hé! Goniglu! cria-t-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>—Descends Joséphine toute bourrée.</p> + +<p>Puis, avec un sourire, à Armand:</p> + +<p>—Joséphine, c'est ma pipe!</p> + +<p>Goniglu, sans comprendre, mais sans discuter, se hâta d'obéir au désir +de Muflier.</p> + +<p>Si bien que dans la chambre de ce moribond, nos deux héros, en costume +plus que léger, auraient fait singulière figure sans la solennité du +moment.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, Armand n'hésitait plus à profiter du bon vouloir des +deux gredins, subitement transformés en infirmiers.</p> + +<p>Et de fait, ils s'acquittèrent de leur tâche avec une dextérité +exemplaire. Les fumigations, en titillant les organes olfactifs et +respiratoires de l'asphyxié, déterminèrent des contractions spasmodiques +dont le résultat fut, au bout de peu de temps, le rétablissement de la +respiration régulière.</p> + +<p>Seulement il se produisit ce fait curieux qu'Archibald, rouvrant les +yeux, vit devant lui la figure patibulaire des deux Loups: son cerveau +enfiévré lui montra, dans une vision délirante, la bande acharnée à sa +poursuite, et, sous un effort violent, son bras se détendit avec la +vigueur d'un ressort mis soudain en jeu.</p> + +<p>Or, au bout du bras il y avait une main, et cette main était fermée, +faisant poing, et ledit poing s'abattit avec un floc! mat sur le nez de +Muflier, qui se releva brusquement. Le crâne de Muflier vint heurter le +menton de Goniglu, dont la langue, à demi sortie en signe d'attention, +faillit être séparée en deux.</p> + +<p>Mais Muflier fut plein de dignité.</p> + +<p>Saisissant, entre le pouce et l'index, comme pour un examen sommaire, +son nez rouge de sang, il dit à Armand:</p> + +<p>—Quand je vous disais qu'il en reviendrait.</p> + +<p>Seulement c'était une crise terrible qui se préparait. Le visage, +d'ordinaire si pâle de Thomerville, était maintenant congestionné.</p> + +<p>Armand dut faire appel à tout son sang-froid. Il éprouvait pour +Archibald l'affection d'un frère, et on sait que, pour les savants, la +cure des amis et des proches est la plus difficile.</p> + +<p>Plusieurs jours se passèrent dans des angoisses terribles. C'était un +dévouement de tous les instants, des terreurs de chaque minute. Le +délire dura plusieurs nuits, faisant craindre pour la vie du malade.</p> + +<p>Muflier, qui, après avoir compris l'effet produit par sa présence, +s'était d'abord discrètement retiré, avait de nouveau offert ses +services à Armand, qui les avait d'abord refusés.</p> + +<p>Mais les deux camarades avaient tant insisté que de Bernaye avait fini +par se laisser fléchir.</p> + +<p>Du reste, les raisons alléguées par Muflier étaient péremptoires.</p> + +<p>La première, c'est que privé—pour cause majeure et pour obéir à M. de +Thomerville—du plaisir de la promenade, il s'ennuyait et tenait à +occuper son temps, l'oisiveté étant la mère de tous les vices.</p> + +<p>La seconde, c'est qu'il éprouvait—chose bizarre—une profonde sympathie +pour M. le marquis, sympathie que partageait de tous points messire +Goniglu.</p> + +<p>Il en était une troisième qu'il avait prudemment passée sous silence. +Ils étaient naturellement sans nouvelles de Biscarre, et l'accident +arrivé à Archibald paraissait prouver que le roi des Loups avait, cette +fois encore, triomphé de ses ennemis.</p> + +<p>Or, Biscarre—ils le devinaient—n'était pas assez niais pour n'avoir +pas compris d'où était venue l'attaque dirigée contre lui: si bien que +les deux acolytes se sentaient mal à l'aise et n'étaient pas fâchés de +se ménager des défenseurs pour l'avenir.</p> + +<p>En tout état de cause et quel que fût le mobile de leur conduite, +Muflier et Goniglu étaient devenus d'admirables gardes-malades.</p> + +<p>Les ordres d'Armand étaient exécutés avec une ponctualité remarquable.</p> + +<p>Rien n'était plus comique que d'entendre Muflier adoucir sa voix pour +faire accepter à Archibald les prescriptions du docteur.</p> + +<p>Le premier—ou plutôt le second mouvement d'Archibald, lorsque la raison +lui était revenue et qu'il avait aperçu la tête bizarre de ses +infirmiers, avait été un sourire presque joyeux.</p> + +<p>Muflier, la main sur son coeur, avait protesté de son inaltérable +dévouement: Armand avait, en deux mots, patronné les deux amis en +rappelant les services déjà rendus. Si bien qu'Archibald les avait +parfaitement admis auprès de lui.</p> + +<p>Il eût voulu même les interroger: mais la consigne du silence était +absolue, et pour un empire—ou même pour mieux que cela—Muflier n'eût +pas répondu.</p> + +<p>Voilà comment nous trouvons Muflier agitant avec soin un loch destiné au +marquis de Thomerville.</p> + +<p>Celui-ci entrait en pleine convalescence. Son organisme vigoureux avait +résisté à cette épouvantable secousse. Muflier, ce matin-là, était +radieux.</p> + +<p>Il savait que le docteur allait lever la consigne du silence, ce qui lui +causait dans la glotte d'agréables chatouillements.</p> + +<p>Vers sept heures, Armand arriva.</p> + +<p>—Eh bien! mon brave, demanda-t-il à Goniglu, comment va notre malade?</p> + +<p>—De mieux en mieux.</p> + +<p>—Décidément, dit Armand en riant, voici, pour l'avenir, une profession +toute trouvée.</p> + +<p>Goniglu esquissa un geste plein de modestie, puis, s'effaçant, il laissa +passer Armand, qui pénétra dans la chambre de Thomerville.</p> + +<p>Muflier se mit au port d'armes.</p> + +<p>Armand s'approcha du lit. Archibald lui tendit la main.</p> + +<p>—Vous m'avez sauvé! dit-il.</p> + +<p>Sa voix était ferme, pleine. C'était bien la santé qui revenait à grands +pas.</p> + +<p>—Mon ami, fit Archibald se tournant vers Muflier, laisse-nous; si j'ai +besoin de toi, je t'appellerai.</p> + +<p>—Je suis aux ordres de monsieur le marquis.</p> + +<p>Et s'inclinant avec cette désinvolture qui lui était naturelle, Muflier +alla rejoindre Goniglu.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Archibald à Armand, j'espère que vous allez mettre +fin à l'horrible supplice que vous m'avez imposé, à ce silence qui me +pèse et me torture.</p> + +<p>—Attendez, fit Armand.</p> + +<p>Il alla à la fenêtre, écarta les rideaux, qui laissèrent pénétrer la +vive lumière du matin; puis revenant au lit, il examina longuement le +visage du convalescent.</p> + +<p>—Me promettez-vous, dit-il, de parler sans animation, de conserver en +toutes choses votre calme et votre sang-froid?</p> + +<p>—Je crois que je n'aurais pas la force de m'exaspérer, fit Archibald en +riant.</p> + +<p>—C'est pour cela qu'il ne faut pas abuser de cette première vigueur qui +vous revient. Sous les réserves que j'ai dites, je vous autorise à +parler.</p> + +<p>—J'ai d'abord de nombreuses questions à vous adresser.</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—Vous n'avez pas encore prononcé le nom de sir Lionel. Est-il vivant?</p> + +<p>Une ombre de tristesse passa sur le visage d'Armand.</p> + +<p>—Sir Lionel est vivant; mais peut-être eût-il mieux valu pour lui qu'il +eût succombé.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—J'ignore comment vous avez échappé à l'incendie de la maison de +Biscarre; j'ignore par quelles horribles péripéties vous avez dû passer +avant que vos deux corps vinssent flotter dans la Seine; mais ce que je +n'ai que trop réellement constaté, c'est que la raison de sir Lionel +n'a pu résister à ces secousses.</p> + +<p>—Fou! Sir Lionel est fou!</p> + +<p>Armand baissa la tête en signe d'affirmation.</p> + +<p>Archibald plaça ses deux mains sur son visage. Il y eut un long et +pénible silence. Puis de grosses larmes roulèrent entre ses doigts.</p> + +<p>—Mieux valait la mort, dit-il enfin. Pauvre Lionel!</p> + +<p>—Vous comprenez maintenant pourquoi jusqu'ici j'avais refusé de vous +répondre: je voulais que vous fussiez assez fort pour entendre cette +révélation, car je savais bien que cette question serait la première que +vous m'adresseriez.</p> + +<p>—Mais vous, vous dont la science est supérieure à celle des autres +hommes, désespérez-vous donc de lui?</p> + +<p>—La folie de Lionel est de celles qui semblent défier la science. Elle +se caractérise par un calme profond, une impassibilité terrible que rien +ne peut briser. Sir Lionel semble un cadavre qui vit et qui marche. En +face de cette absence de tout effet extérieur, la lutte contre le mal +est plus difficile, presque impossible....</p> + +<p>—Vous tenterez tous les moyens, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Certes, vous n'en doutez pas. Mais il faut avant tout laisser agir le +temps. Une crise peut se déclarer, et c'est alors seulement que je +pourrai utilement tenter la guérison de notre cher ami Lionel.</p> + +<p>—J'ai foi en vous, dit Archibald. Vous le sauverez....</p> + +<p>Armand secoua la tête. Il doutait de lui-même. Archibald passa sa main +sur son front, puis il reprit:</p> + +<p>—Qu'est devenu le misérable que nous poursuivions?</p> + +<p>Armand raconta succinctement à Archibald ce qui s'était passé.</p> + +<p>Aussitôt qu'il avait vu enlever son frère, Droite avait couru chez +Armand. Celui-ci connaissait l'expédition tentée par Archibald et Lionel +au quai de Gèvres. Il ne douta pas que ce ne fût dans ce repaire que +Gauche avait été entraîné. Il avait couru à la maison sinistre et +n'avait pas tardé à découvrir l'issue par laquelle il était possible d'y +pénétrer par derrière. On sait le reste.</p> + +<p>—Maintenant, ajouta Armand, qu'est devenu Biscarre? Je ne saurais le +dire. Voici les renseignements qui ont été publiés le lendemain dans un +des journaux qui se sont occupés de cette affaire....</p> + +<p>—Lisez, dit Archibald.</p> + +<p>—Nos renseignements spéciaux, dit encore Armand, tandis qu'il tirait de +sa poche un journal dont la date remontait déjà à plusieurs jours, ne +nous ont rien appris de plus. Voici la note la plus complète que j'aie +encore lue:</p> + +<p>«Depuis longtemps déjà, la police était sur la trace d'une association +occulte et criminelle dont les affiliés portaient le sobriquet de Loups +de Paris. On soupçonnait d'en faire partie un recéleur du quai de +Gèvres, connu sous le nom du vieux Blasias. Des mesures avaient été +prises pour s'emparer de lui et on espérait d'un seul coup de filet se +saisir des principaux affiliés de la bande.</p> + +<p>»Mais, sans doute, M. le préfet, trop préoccupé de protéger le trône et +les bases de l'ordre social (inutile de dire que le journal où se +trouvaient ces lignes appartenait à l'opposition), a cru devoir trop +longtemps surseoir à l'expédition projetée.</p> + +<p>»La nuit dernière, un incendie a dévoré la masure qui servait de refuge +au vieux Blasias, qui, selon toute apparence, était le chef de +l'association. Ce misérable est parvenu à s'enfuir, mais d'après toutes +les probabilités, il a trouvé la mort dans la Seine, qu'il avait +tenté—on ne sait pourquoi—de traverser à la nage. Ce qui donne à cette +hypothèse une certaine vraisemblance, c'est que des mariniers ont retiré +de l'eau des vêtements qui ont été reconnus pour lui appartenir et dont +sans doute il s'était débarrassé afin de garder la liberté de ses +mouvements. Jusqu'ici le cadavre n'a pas été retrouvé.</p> + +<p>»On croit que ce Blasias n'était autre qu'un nommé Biscarre, ancien +forçat évadé. Nous espérons que la police, faisant trêve à ses soucis +politiques, mettra tout en oeuvre pour s'emparer de ses complices. +Est-ce donc être trop exigeant?»</p> + +<p>—Rien de plus? demanda Archibald.</p> + +<p>—Voyez vous-même.</p> + +<p>Et Armand lui tendit le journal. Archibald parcourut de nouveau +l'article indiqué comme pour y découvrir quelques détails qui lui +eussent échappé à première audition.</p> + +<p>Tout à coup il poussa un cri de surprise.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc? demanda Armand.</p> + +<p>—N'avez-vous pas lu l'entrefilet qui se trouve un peu plus bas?</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Voyez vous-même.</p> + +<p>Ce second article était ainsi conçu:</p> + +<p>«Encore un désastre financier! L'exemple qui vient de haut est mis à +profit par les spéculateurs de toutes les classes. Une de ces maisons +interlopes qui s'arrogent le titre usurpé de banque, vient de +s'effondrer dans des conditions assez bizarres.</p> + +<p>»Pendant la journée d'hier, aucun des employés de la maison Mancal, +dont le siége se trouvait rue Louis-le-Grand, n'a paru aux bureaux de la +Société. Les garçons de bureau eux-mêmes n'ont pas ouvert les portes à +l'heure ordinaire, et les nombreux clients qui venaient apporter ou +retirer des dépôts n'ont pu y pénétrer.</p> + +<p>»Immédiatement averti et devinant un de ces sinistres auxquels l'esprit +de spéculation qui inspire le pouvoir donne de trop fréquents prétextes, +le commissaire de police a fait ouvrir les portes.</p> + +<p>»Les bureaux étaient complétement vides: tous les papiers avaient été +enlevés clandestinement. Inutile de dire que la caisse ne contenait plus +aucune valeur.</p> + +<p>»Une enquête a été commencée à l'effet de rechercher les causes et +l'étendue du désastre; on se préoccupe au parquet de connaître quels +étaient les antécédents du sieur Mancal, qui, grâce à des connivences +dont la nature reste encore un mystère, avait su pénétrer dans la +société et y acquérir une sorte de confiance imméritée.</p> + +<p>»Nous nous permettrons de trouver qu'il est un peu tard, mais nous nous +en tiendrons au proverbe: Mieux vaut tard que jamais.»</p> + +<p>—Eh bien? demanda Armand.</p> + +<p>—Mon cher ami, reprit Archibald, vous n'ignorez pas que la maladie, en +affaiblissant le corps, donne souvent à l'esprit une lucidité nouvelle; +c'est comme une sorte de divination, qui par malheur ne dure pas alors +que la santé est rétablie....</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas....</p> + +<p>—Eh bien, traitez-moi de visionnaire si vous voulez, mais je ne sais +quel instinct me dit qu'il y a corrélation entre ces deux faits....</p> + +<p>—Entre la disparition de Biscarre....</p> + +<p>—Et celle de Mancal. Mais je vais plus loin: je ne joue pas au devin. +Maintenant que mes souvenirs me reviennent, je comprends pourquoi cette +singulière pensée m'est venue, et vous allez le comprendre comme moi... +Veuillez, je vous prie, appeler mes deux singuliers gardes-malades....</p> + +<p>—Je vous obéis. Mais, à ce propos, n'est-il pas étrange que de +semblables bandits aient montré pour vous soigner un dévouement qui +faisait envie même à vos amis?</p> + +<p>—Que voulez-vous? fit Archibald en riant, je les ai ensorcelés.</p> + +<p>—En ce cas, dit Armand, s'il vous convient de les garder à votre +service, je vous donnerai un conseil....</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C'est de les engager à changer de nom.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Ce nom de Muflier, surtout.</p> + +<p>—Ah! mon cher ami! fit Archibald, permettez-moi de vous dire que je ne +reconnais point votre coup d'oeil ordinaire. Effacer le nom de Muflier, +mais ce serait plus qu'une faute, ce serait un crime... Muflier +s'appelant Jean ou Martin ne serait plus lui-même. Muflier il est, +Muflier il restera, c'est-à-dire le gredin poseur, qui joue à l'homme +sensible, capable de tout, même d'une bonne action. Ce nom de Muflier +est sa force et la mienne. J'y tiens, et je le garderai tel.</p> + +<p>—A votre aise. Certes, vous les connaissez mieux que moi....</p> + +<p>—Appelez-les donc... et par leur nom, bien entendu.</p> + +<p>—Muflier!... Goniglu!... demanda Armand.</p> + +<p>Nos deux amis étaient aux aguets, non par indiscrétion—car d'honneur +c'était à ne plus les reconnaître—mais pour être prêts au premier +appel.</p> + +<p>—Me voici! dirent-ils, chacun avec son accent spécial.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Muflier, dit Archibald, et vous aussi, monsieur +Goniglu, permettez-moi tout d'abord de vous témoigner ma +reconnaissance....</p> + +<p>—Oh! marquis!</p> + +<p>—Je vous demande en même temps pardon, car il me semble me souvenir que +parfois je vous ai tutoyés....</p> + +<p>—C'était un honneur pour nous....</p> + +<p>—Point! j'avais tort et je m'en accuse. Je veux vous rendre désormais +les égards qui vous sont dus, et tout d'abord veuillez vous débarrasser +de ces tabliers indignes de vous.</p> + +<p>Muflier regarda Goniglu, qui regarda Muflier.</p> + +<p>Leur visage s'allongeait de piteuse façon.</p> + +<p>—Écoutez, monsieur le marquis, dit Goniglu, si vous avez à vous +plaindre de nous, il vaut mieux le dire tout de suite....</p> + +<p>—Me plaindre de vous! non pas. Mais en quoi ce tablier....</p> + +<p>—Ce tablier prouve que vous voulez bien continuer à accepter nos +soins... Tenez, je vais vous dire la vérité. Nous sommes des gredins... +mais vous nous allez, et vous nous désolerez en nous renvoyant....</p> + +<p>—Mais on ne vous renvoie pas, interrompit Armand, que cette naïveté +touchait malgré lui.</p> + +<p>Comme l'avait dit Archibald, c'était une véritable joie pour lui que les +airs ahuris des deux coquins.</p> + +<p>—Eh bien, n'en parlons plus!... reprit-il avec une gravité comique; +cependant, comme ce n'est pas aux infirmiers, mais aux gentlemen que je +viens m'adresser... j'aurais préféré....</p> + +<p>—Laissez-nous le tablier! répéta Goniglu.</p> + +<p>—Gardez-le donc, fit Archibald en soupirant. Maintenant, mes braves, +causons de nos petites affaires... et de votre ami Biscarre....</p> + +<p>—Biscarre! s'écrièrent les deux hommes avec une terreur réelle. Où +est-il?...</p> + +<p>—Nous n'en savons rien... Cependant nous avons certaines raisons de +croire qu'il est mort....</p> + +<p>Muflier et Goniglu se levèrent brusquement:</p> + +<p>—Si vous avez vu son cadavre, si vous l'avez touché, si vous l'avez +enterré de vos propres mains... oui, le Bisco a <i>dévissé son billard</i>... +mais sans ça, pas vrai!... faut pas vous monter le coup... il n'y a que +les bons chiens qui crèvent.... Avez-vous une preuve?...</p> + +<p>—Non, tenez, lisez ceci.</p> + +<p>Armand remit à Muflier le journal.</p> + +<p>Celui-ci lut lentement, avec soin. Goniglu suivait les lignes par-dessus +son épaule.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Armand.</p> + +<p>—Le Bisco est vivant, articula nettement Muflier.</p> + +<p>—Cependant, il est tombé à l'eau et n'a pas reparu.</p> + +<p>—On ne l'a pas vu reparaître, ça n'est pas la même chose.</p> + +<p>—Mais ses vêtements?</p> + +<p>—C'est une frime.</p> + +<p>Il y eut un silence. Au fond, Archibald et Armand partageaient l'opinion +de Muflier.</p> + +<p>—Dites-moi maintenant, reprit Archibald, si mes souvenirs ne me +trompent pas. Ne m'avez-vous pas parlé de certaine maison de banque dans +laquelle vous aviez vu plus d'une fois pénétrer le Bisco?</p> + +<p>—Ça, c'est vrai.</p> + +<p>—Dans quelle rue?</p> + +<p>—Rue Louis-le-Grand.</p> + +<p>—Et vous ne l'avez jamais vu ressortir?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce que vous supposez?</p> + +<p>—Dame! c'est difficile!... Voyez-vous, si vous connaissiez le Bisco, +vous sauriez que le diable est un imbécile auprès de lui... Il passe à +travers l'eau ou le feu sans se mouiller ni se brûler... à travers les +murs sans faire de trou. Ah! c'est un fameux matou! et si nous tombons +sous sa griffe, nous ne sommes pas blancs.</p> + +<p>—Étiez-vous entrés quelquefois dans cette maison de banque?</p> + +<p>—Non! fit Muflier en levant les bras au ciel. Est-ce que nous avons des +valeurs, nous? est-ce que nous jouons à la Bourse?</p> + +<p>Archibald et Armand échangèrent un regard. Leurs soupçons étaient +justifiés. Biscarre et Mancal n'étaient évidemment qu'un seul et même +personnage.</p> + +<p>Quant au bon vouloir des deux anciens complices de Biscarre, il ne +pouvait être mis en doute, et le meilleur garant de leur sincérité était +la terreur que leur inspirait le roi des Loups.</p> + +<p>—Ainsi, dit Armand, vous ne connaissez point, au sujet de Biscarre, +d'autres renseignements que ceux précédemment donnés?</p> + +<p>Muflier se leva et prit une pose de tragédie, la main étendue à la façon +d'un Horace de pendule:</p> + +<p>—Je vous fiche mon billet, dit-il d'une voix profonde, que si je +pouvais tirer la corde qui le pendra, je me ferais un plaisir de ne pas +le rater....</p> + +<p>—Vous êtes donc devenu son ennemi?</p> + +<p>—Oh! il y a longtemps que ça grainait. Je ne fais pas la petite bouche. +Comme gueux, il m'allait, mais comme homme, il ne m'appréciait pas ce +que je vaux.</p> + +<p>—Grand tort et preuve évidente de mauvais goût, fit Archibald.</p> + +<p>—Et puis, voulez-vous que je vous dise? ajouta Muflier, eh bien! vous +me bottez considérablement, vous deux! Je vois bien que vous vous f... +de moi, mais je ne vous en veux pas. Vous avez l'air de bons zigues, et +j'ai un <i>béguin</i> pour vous... Pas vrai, Goniglu?</p> + +<p>Goniglu était ému. Il tourna la tête et murmura:</p> + +<p>—Ils me vont comme un gant....</p> + +<p>—Eh bien! voilà qui est convenu, mes braves. Si vous mordez au bien, on +tâchera de faire quelque chose de vous.</p> + +<p>Goniglu regarda Archibald avec ahurissement:</p> + +<p>—Faudra donc faire de bonnes actions?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—C'est que... l'expérience nous manquera.</p> + +<p>—Bah! un apprentissage à faire!... Maintenant, mes amis, sans vouloir +vous êtes désagréable, bien entendu, je vous prierai de me laisser seul +avec mon ami....</p> + +<p>—Compris! fit Muflier. Allons! Goniglu! haut le pied!...</p> + +<p>Ils saluèrent et se dirigèrent vers la porte.</p> + +<p>Mais avant de la franchir, ils se retournèrent encore.</p> + +<p>—Vous savez, dit Muflier, faut pas vous gêner avec nous... et s'il y a +quelque coup de torchon à donner pour votre service, allez-y!...</p> + +<p>—Merci, fit encore Archibald.</p> + +<p>La porte se referma.</p> + +<p>—Singuliers alliés! dit Armand.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! des gredins convertis valent souvent mieux que des +hypocrites....</p> + +<p>—Vous avez raison, nous ne pouvons nous dissimuler que la lutte est +loin d'être terminée.</p> + +<p>—Vous pensez aussi que Biscarre est vivant?</p> + +<p>—J'en ai la presque certitude. Je dirai plus, je le désire....</p> + +<p>—Et pourquoi?...</p> + +<p>—Vous oubliez donc que cet homme tient en sa possession le secret de la +marquise de Favereye... et que lui mort, elle perd tout espoir de +retrouver son enfant?...</p> + +<p>—C'est vrai....</p> + +<p>—Ah! si comme moi vous aviez vu son désespoir, lorsqu'elle a cru à la +disparition de ce misérable!... Était-ce là, d'ailleurs, ce que nous lui +avions promis?...</p> + +<p>—Tout ce que vous dites est juste... Il faudra pourtant que cet homme +soit puni....</p> + +<p>—Certes... seulement il faudra qu'il parle... Mais je dois vous +quitter. Je remarque sur votre visage des traces de fatigue. Je ne vous +adresserai plus qu'une question... mais c'est par nécessité. Je désire +savoir comment vous vous êtes échappés de la prison où vous retenait +Biscarre... Peut-être ces détails me mettront-ils sur la voie du +traitement qui peut sauver sir Lionel....</p> + +<p>—Le récit n'est pas long, fit Archibald en souriant tristement. +Niaisement nous avions été battus par ce bandit... Une trappe s'était +ouverte sous nos pas et nous étions tombés d'une hauteur de plusieurs +mètres dans une sorte de caveau où l'obscurité était profonde. Cette +chute subite nous avait étourdis, mais cependant nous ne tardâmes pas à +revenir à nous. Les ténèbres ne nous permettaient pas d'examiner le lieu +où nous nous trouvions; nous nous serrions les mains, et, parlant à +voix basse, nous échangions nos premières impressions. En vérité, nous +nous croyions perdus. Pour moi, je ne croyais pas qu'il nous fût +possible de sortir de ce tombeau; mais sir Lionel fit preuve le premier +d'une énergie qui me rassura.</p> + +<p>«De deux choses l'une, dit-il, ou cet <i>in pace</i> est sans issue, et nous +sommes condamnés à périr de faim, ou le misérable Biscarre va nous +achever tout à l'heure, avec quelques-uns de ses complices. Donc, la +position paraît de toute façon désespérée. Cependant nous sommes +vivants, nous avons toute notre vigueur, et nous ne devons attendre ni +l'épuisement ni le massacre. Cherchons et étudions l'endroit où nous +nous trouvons.</p> + +<p>»—Sans lumière?...</p> + +<p>»—Allons donc! ne suis-je pas un fumeur?</p> + +<p>»Un instant après, une allumette éclatait, et nous pouvions regarder +autour de nous. C'était une cave à voussure de maçonnerie. Au premier +coup d'oeil, il semblait qu'elle n'eût d'autre issue que la trappe par +laquelle nous y avions été précipités.</p> + +<p>»La lueur s'éteignit, et nous fûmes de nouveau plongés dans l'obscurité. +Nous ne parlions plus: nous réfléchissions; et je dois avouer que pour +ma part, je ne doutais pas que notre mort fût certaine. Tout à coup sir +Lionel posa sa main sur mon bras.—Écoutez, fit-il.—Je tendis l'oreille +et je perçus un bruit faible, quelque chose comme un frottement lent et +régulier, un va-et-vient dont il m'était impossible de discerner la +nature.</p> + +<p>»—Qu'est-ce que cela? demandai-je.—C'est le remous de l'eau, dit +simplement Lionel.—De l'eau?</p> + +<p>—Lionel avait enflammé une seconde allumette, et rapidement il fit le +tour du caveau, qui mesurait environ cinq à six mètres carrés.</p> + +<p>»—Je ne me trompe pas, dit-il. Approchez-vous. Voyez cette portion de +la muraille, elle suinte, et en y portant la main on sent une humidité +glaciale.—Quelle conclusion en tirez-vous?—Que cette cave dépend de +quelque ancien égout muré depuis longtemps; la voûte existe de l'autre +côté de cette muraille, et le flot de la Seine s'y engouffre. C'est là +le bruit que vous entendez.</p> + +<p>»—Alors, nous risquons d'être noyés, si par hasard la muraille cède... +Ceci est pour nous une nouvelle chance de mort.—Ou de salut!...—Je ne +vous comprends pas.—Mon cher Archibald, reprit Lionel, dont la voix +était aussi calme que s'il eût causé dans un salon, celui qui +s'abandonne n'est pas digne de son titre d'homme. Dans le péril où nous +nous trouvons, tenter l'impossible, risquer une folie devient un devoir, +et il n'est pas de plan si insensé qu'il ne soit bon et juste de s'y +arrêter. Mort pour mort, je préfère périr en luttant. Je ne suis pas de +la race des agneaux qui tendent le cou, ni des condamnés qui sourient +sur l'échafaud pour faire croire à leur courage. Sous le couteau, je +lutterais encore, je lutterais toujours... Cela dit, ce que je vais vous +proposer vous paraîtra sans doute ridicule... raison de plus pour +l'adopter....</p> + +<p>»—Parlez! m'écriai-je, votre confiance me gagne, et soyez certain que +vous n'aurez pas à rougir de moi....</p> + +<p>—Écoutez-moi donc. Tout en parlant, comme il convient de ne pas perdre +de temps, j'ai étudié la nature de cette muraille; elle est faite de +moellons, joints par un ciment que l'humidité a fortement attaqué, et +je suis certain qu'au moindre effort nous parviendrons à disjoindre les +pierres....</p> + +<p>»—Mais l'eau se précipitera ici: nous périrons asphyxiés...—C'est +vraisemblable, et pourtant ce n'est pas absolument certain. Voici comme: +la voûte est haute, nous attaquerons la muraille à son sommet. Dès que +nous serons parvenus à faire une ouverture, l'eau pénétrera dans le +caveau, et en même temps sa force nous aidera singulièrement à agrandir +l'issue. Tout le plan est celui-ci: que l'ouverture soit assez grande +pour nous laisser passer avant que l'eau ait complétement rempli le +caveau. Le flot nous saisira et nous entraînera au dehors, et si nous ne +sommes pas brisés, broyés, cent fois tués, noyés et asphyxiés, nous +reverrons nos amis... sinon advienne que pourra....</p> + +<p>»Son accent était empreint d'une telle philosophie que, bien que je ne +comprisse pas très-clairement sur quelles chances il pouvait réellement +compter, je lui répondis que j'étais prêt à tout.</p> + +<p>»Aussitôt nous nous rapprochâmes du mur. L'un de nous, à tour de rôle, +tenait une allumette enflammée, et, pendant les quelques minutes de +clarté que nous donnait la cire jusqu'à sa complète combustion, l'autre +s'efforçait, à l'aide d'une forte lame de canif, de disjoindre les +pierres. Je craignais d'abord d'user trop rapidement les allumettes; +mais sir Lionel, qui ne perdait pas un seul instant son sang-froid, me +rappela très-justement qu'en tout état de choses, elles nous seraient +inutiles à l'avenir.</p> + +<p>»Tout à coup Lionel poussa une exclamation de joie, bientôt coupée par +un cri de surprise et d'effroi. Au même moment, je me sentis frapper en +plein visage par une colonne d'eau, lancée avec force. Je chancelai, +mais, me raidissant, je parvins à me tenir debout.</p> + +<p>»—Eh bien? demandai-je à Lionel.</p> + +<p>»—Voilà la crise, fit-il. L'eau entre. Mais jusqu'ici l'ouverture est +trop étroite pour nous. Voici que l'eau emplit la cave: je la sens qui +touche déjà mes chevilles, et bientôt elle sera aux genoux; si elle +atteint les épaules et la tête avant que nous puissions nous jeter dans +le chenal, l'affaire est entendue.</p> + +<p>»Je me tenais auprès de lui: ses mains crispées s'accrochaient aux +pierres et s'efforçaient de les attirer en avant. Mais par un hasard +fatal, l'assise inférieure était formée de pierres lourdes et qu'il +semblait impossible d'ébranler....</p> + +<p>»L'eau tombait toujours avec un mugissement sourd: la nappe montait en +tourbillonnant et nous enserrait à la ceinture. Le remons était si fort +que nous avions peine à conserver notre équilibre.</p> + +<p>»—Encore deux minutes et tout sera fini, dit Lionel. Je crois qu'il +faut prendre son parti. En somme, ce n'est pas une mort plus désagréable +qu'une autre.</p> + +<p>»A peine avait-il prononcé ces paroles, que, levant la tête, je poussai +un cri à mon tour. A travers les fentes de la trappe qui s'était ouverte +sous nos pieds, j'apercevais une lueur rouge, intense, sanglante.—Le +feu! m'écriai-je.—Où cela?—Dans la maison du bandit... au-dessus de +notre tête....</p> + +<p>»—Bon! fit Lionel en riant, c'est la méthode <i>contraria contrariis</i>; +seulement, comme si nous avions tous les allopathes du monde à nos +trousses, nous sommes bien morts.</p> + +<p>»Au même instant, il se fit auprès de nous un écroulement. Où? Comment? +Par quel miracle? Je ne puis rien dire. Je me sentis saisi par le flot, +entraîné dans une sorte de gouffre où mon corps jouait comme une +épave... la nuit... un épouvantable fracas... mes membres se heurtaient +à des corps durs qui me faisaient mal... Je comprends maintenant: la +muraille s'était abîmée sous les efforts de Lionel. Par quel étrange +bonheur avons-nous été entraînés vers la rivière? je ne le sais... je +perdis connaissance... C'est alors que vous nous avez repêchés, Lionel +et moi... J'en ai été quitte pour une fluxion de poitrine. Quant à mon +cher et pauvre ami, je suis désespéré de ce que vous m'avez appris. +C'est lui qui nous a sauvés!... C'est à vous de le sauver +maintenant!...»</p> + +<p>Archibald avait mis dans son récit une animation qui l'avait épuisé. Des +gouttelettes de sueur perlaient sur son front.</p> + +<p>—Écoutez-moi, mon ami, reprit Armand. Votre guérison est certaine, et +avant une semaine vous serez prêt à recommencer la lutte. Il ne faut pas +nous le dissimuler, elle sera terrible. Le misérable Biscarre n'a +disparu que pour mieux pouvoir dresser ses batteries. Attendons-nous à +quelque coup de tonnerre éclatant tout à coup. Lionel nous manque; mais +nous avons une nouvelle recrue, sur laquelle je compte beaucoup.</p> + +<p>—De qui voulez-vous parler?</p> + +<p>—De ce jeune homme que les frères Martin ont sauvé du suicide, de +Martial. C'est une âme dévouée et un coeur énergique. Et je crois +d'autant plus en lui que j'ai acquis une conviction... Martial est le +fils d'un homme que j'ai trouvé assassiné au Cambodge, dans un de mes +derniers voyages. Et je suis persuadé—ceci peut vous paraître +étrange—qu'à ce meurtre n'est pas étranger certain personnage que nous +connaissons et qui joue à Paris un rôle mystérieux....</p> + +<p>—Quel est ce personnage?</p> + +<p>—M. de Belen.</p> + +<p>—Ah! cette sorte de métis portugais... serait un assassin!</p> + +<p>—Les preuves me manquent... un seul homme peut me les donner.</p> + +<p>—Et cet homme....</p> + +<p>—C'est Soëra, c'est l'être bizarre que j'ai recueilli le jour même où +le père de Martial avait été assassiné.</p> + +<p>—Mais quel rapport avec M. de Belen?</p> + +<p>—Il y a quelques jours, lors du bal donné par le duc, Soëra, qui était +venu me chercher pour me rendre au club, a entendu la voix de Belen et +n'a pu réprimer son agitation.</p> + +<p>—Vous l'avez interrogé?</p> + +<p>—Certes; mais cet homme appartient à une race bizarre, soumise à des +rites inconnus; depuis le soir où cette révélation soudaine a éclaté—du +moins à ce que je suppose—Soëra s'est renfermé dans un mutisme absolu; +il passe les journées et les nuits prosterné dans l'attitude de la +prière, immobile comme un fakir indien... Et force m'est d'attendre que +l'heure ait sonné où le dieu qu'il invoque lui aura permis de parler....</p> + +<p>—N'avez-vous pas mis Martial en face de Soëra?</p> + +<p>—Je vous comprends. Vous vous souvenez qu'à la vue de Martial, j'ai été +frappé d'une ressemblance que je n'ai pu m'expliquer. En effet, ce jeune +homme est le portrait vivant de son père, de ce vieillard que j'ai +trouvé horriblement mutilé, expirant dans d'épouvantables tortures. Oui, +le jour viendra où, si mes prévisions se réalisent, Soëra dira au fils +toute la vérité; mais il règne dans cette aventure de profondes +obscurités, que je cherche à percer. Par bonheur, mes études sur les +langues asiatiques me fournissent quelques lueurs qui servent à me +guider. Quoi qu'il en soit, je sens que le Club des Morts aura à punir +en M. de Belen—et peut-être en un autre, que je ne vous nommerai pas +encore—deux criminels... Ce jour-là, Archibald, si j'ai besoin de +vous....</p> + +<p>—Comme toujours, vous me trouverez prêt....</p> + +<p>—Donc, prudence! attendez l'apparition de Biscarre... ne perdons pas de +vue Belen, et notre oeuvre s'accomplira....</p> + +<p>Un instant après, Armand, reconduit par Muflier, qui se confondait en +salutations, sortait de l'hôtel d'Archibald.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table">SITUATION</a></h3> + + +<p>La disparition de Mancal, outre l'émotion qu'elle avait causée dans le +monde des capitalistes, plus ou moins compromis dans le sinistre, +n'avait pas laissé que d'inquiéter certains de nos personnages, ou tout +au moins de leur causer une impression profonde.</p> + +<p>Seuls, Silvereal et la duchesse de Torrès le connaissaient sous son +incarnation de Blasias; et de ce côté, les nouvelles colportées par les +journaux avaient été un véritable soulagement.</p> + +<p>En effet, ni l'un ni l'autre ne doutait que Mancal-Blasias ne fût mort.</p> + +<p>Silvereal voyait disparaître un complice qui, un jour ou l'autre, +pouvait devenir compromettant ou dangereux; mais ce complice lui avait +laissé un conseil dont il entendait bien faire usage à l'occasion. Les +dernières paroles du vieux Blasias étaient restées gravées dans sa +mémoire, et la dernière scène qui s'était passée dans la chambre de +Mathilde n'avait fait que rendre plus violent en lui le désir de +vengeance et de liberté.</p> + +<p>Se venger? Pourquoi songeait-il donc à se venger de Mathilde, et quel +crime cette femme avait-elle commis?</p> + +<p>Lorsque M. de Mauvillers avait contraint sa fille d'épouser le baron de +Silvereal, ce dernier avait eu conscience, sinon de l'aversion, tout au +moins de l'indifférence qu'il inspirait à celle qui devenait, par la +volonté paternelle, la compagne de sa vie. Il savait en outre que +Mathilde, pour obéir aux ordres de celui qui regardait ses enfants comme +l'instrument de sa fortune, sacrifiait un amour honnête et profond.</p> + +<p>Donc il l'avait haïe, dès que les premières heures de la passion brutale +avaient été passées. Cette résignation dissimulée lui semblait une +insulte. Et cependant, pendant les premières années de cette triste +union, pas un mot, pas un geste de la baronne n'avait dévoilé nettement +l'état de son âme.</p> + +<p>Mathilde subissait son mari, mais alors qu'elle lui souriait, il se +sentait indigne de cette affection et imputait à crime à Mathilde sa +propre impuissance à se faire aimer.</p> + +<p>Maintenant, il avait trouvé prétexte à sa haine, et il n'attendait plus +qu'une occasion de punir ce qu'il osait appeler la faute de Mathilde, et +(c'est là une des plus bizarres étrangetés des caractères criminels) +tout en étant absolument convaincu de son innocence.</p> + +<p>Restait à trouver le moyen de parvenir à son but. Blasias était mort, et +Silvereal se trouvait réduit aux seules suggestions de sa propre +intelligence. Mais la haine est clairvoyante, et déjà il apercevait +dans un vague lointain le moyen qu'il emploierait pour attirer Mathilde +et Armand dans un piége. Qu'il parvînt à les réunir accidentellement, et +alors la loi ne donnait-elle pas au mari outragé le droit de faire +justice?...</p> + +<p>Voilà nettement expliquée la situation du baron.</p> + +<p>Celle de la Torrès était plus complexe.</p> + +<p>Malgré le dédain qu'elle avait affiché jusque-là pour les conseils de +Mancal, malgré la maligne satisfaction qu'elle avait éprouvée à le +railler, alors qu'elle lui laissait croire qu'il avait été victime +lui-même de l'empoisonnement dont il lui avait remis les éléments, le +Ténia n'avait pu, sans frissonner, constater l'étrange puissance dont +disposait cet homme, alors que Silvereal, succombant à l'ivresse, +avouait un crime horrible.</p> + +<p>Certes, elle n'avait pu comprendre exactement à quelles circonstances se +rattachait ce meurtre, compliqué de tortures: la scène s'était passée +dans un pays qui lui était inconnu; les noms de Cambodge, de roi des +Khmers étaient pour elle lettre morte.</p> + +<p>Mais ce qui l'avait frappée, terrifiée, c'est que, par ambition, pour +obéir à des sentiments d'orgueil, elle avait failli s'unir à cet homme +dont les mains étaient teintes de sang. Et cependant était-elle +innocente elle-même? N'avait-elle pas empoisonné son premier mari?... +L'âme humaine est ainsi faite que, forte devant ses propres infamies, +elle se sent révoltée par les crimes d'autrui. D'ailleurs, le caractère +de la Torrès n'était que contradictions.</p> + +<p>Jetée dans la vie au hasard, sans connaître son père, élevée par une +mère sans principes et sans honneur, qui avait roulé dans toutes les +impudeurs, Isabelle avait été vendue à un vieillard qui avait payé à +cette mère les prémices de la beauté de sa fille.</p> + +<p>Lorsque cet homme était mort, il laissait à Isabelle le plus terrible +héritage qu'elle pût recevoir: la conviction que sa beauté la pouvait +sacrer reine, et avec cette conviction, le mépris des hommes, le dédain +de toutes convenances sociales, la haine de tous et de soi-même....</p> + +<p>C'était d'ailleurs une des plus étonnantes singularités de cette +existence que les enseignements reçus. Le vieillard dont nous parlons se +nommait le duc de D....</p> + +<p>Quand il s'était senti mourir, il avait renvoyé ses serviteurs et appelé +Isabelle auprès de lui.</p> + +<p>Sur ce visage émacié, usé encore plus par la débauche que par la +maladie, régnait une étrange expression d'ironie:</p> + +<p>—Approche-toi, ma perle, lui avait-il dit (c'était de ce nom qu'il +avait coutume de l'appeler). Je vais mourir... Oh! ne t'émeus pas, ou tu +me ferais douter de toi. Tu ne peux ni m'aimer ni m'estimer... et tu es +dans le vrai. Je ne t'ai jamais aimée moi-même; je t'ai prise comme un +jouet acheté à beaux deniers comptants, et je m'en suis amusé. Il est +dans le monde grand nombre de gens qui me méprisent; ils ont raison, et +tu seras dans ton droit en les imitant. Je n'ai jamais songé qu'à mes +satisfactions égoïstes, estimant que jouir de la vie était ma seule +mission ici-bas. Je t'ai pervertie à mon gré, j'ai éteint en toi tout +sentiment et toute pudeur... tu es mon oeuvre et je suis fier de toi, à +supposer que l'orgueil soit une satisfaction, ce que je nie.</p> + +<p>Il s'arrêta un instant, puis reprit:</p> + +<p>—Si tu es ma digne élève, tu dois attendre avec impatience le moment où +je serai mort.</p> + +<p>Elle protesta d'un geste.</p> + +<p>—Ne t'en défends pas: tu me ferais de la peine, parce que ce serait me +prouver que je n'ai pas suffisamment réussi à te corrompre. Donc, en ce +moment, regardant ma mine de parchemin, tu te dis: Est-ce qu'il ne va +pas bientôt finir de m'ennuyer, ce vieux-là?—et tu es dans le vrai. +Seulement—il y a un seulement—tu as d'autant plus de hâte de me voir +aux mains des croque-morts, que tu supposes, avoue-le, trouver dans mon +testament un agréable souvenir de moi.</p> + +<p>Elle ne put réprimer un regard brillant de convoitise.</p> + +<p>—Eh bien, ma belle, tu te trompes. Je ne te laisse pas un écu, pas un +rouge liard. Qui sait? si grâce à moi tu te trouvais dans un état de +modeste aisance, la Vertu, qui te guette, s'emparerait à nouveau de +toi... Tu es jeune, et les illusions du bien sont tenaces... Je suis là, +moi qui ai mis soixante ans à extirper cette mauvaise herbe. Or, je t'ai +trop bien donnée au vice pour que j'aie la niaiserie de t'aider à en +sortir. Au contraire, ce m'est, à la mort, une douce satisfaction que de +songer au mal que tu feras....</p> + +<p>Un hoquet convulsif l'interrompit un moment. On eût dit que la Mort lui +posait sur la bouche ses doigts décharnés pour le contraindre au +silence.</p> + +<p>Mais il se roidit contre l'agonie, et continua:</p> + +<p>—Je ne te laisse rien, t'ai-je dit, de telle sorte que, sortant de +l'appartement luxueux où tu as passé des heures joyeuses, tu tombes dans +un bouge où tu souffres toutes les angoisses.... A peine aura-t-on +rejeté le drap sur mon visage, que mes parents—des gens sévères, +froids, des héritiers, pour tout dire—se présenteront ici.... Alors, +si tu t'y trouves encore, ils te chasseront avec moins d'égards qu'ils +n'en mettraient pour le dernier de mes laquais. Cela me plaît, et je +veux qu'il en soit ainsi.</p> + +<p>La malheureuse, que ce cynisme torturait, non-seulement dans ses +espérances déçues, mais encore dans les fibres les plus secrètes de son +âme, se laissa entraîner cette fois à un mouvement de colère:</p> + +<p>—Vous êtes un misérable! s'écria-t-elle, et ce que vous faites est +infâme!</p> + +<p>Il ricana:</p> + +<p>—Très-bien! voilà qui me complète mon Isabelle... Insulte-moi, +frappe-moi, soufflette-moi. Ce sera mieux. La mort ne t'effraye pas... +tu es plus forte que je ne l'espérais... Une autre aurait pleuré... tu +t'irrites, je préfère cela, et je me sens plus fort pour achever... Je +ne t'ai pas encore tout dit. Donc, chassée d'ici avec des paroles de +mépris telles que tu n'en as jamais entendues, tu sortiras à demi folle, +la tête perdue... On ne te laissera même pas emporter ce qui, d'après +toi, t'appartient; on te dira: «Vile courtisane! rien d'ici n'est à +vous!...» Alors tu songeras à mourir, tu courras vers les ponts... C'est +toujours ainsi que cela se joue... Tu t'accouderas sur le parapet, tu +regarderas passer l'eau noire qui fait tourbillon en se heurtant contre +les arches et tu te pencheras....</p> + +<p>Elle laissa échapper un cri de terreur:</p> + +<p>—Bon! laisse donc! Tu ne te tueras pas... parce que des profondeurs de +l'eau s'élèvera une voix qui te dira: Folie! Quand on est jeune comme +toi, quand on possède cette beauté sans rivale, ce corps devant lequel +se fussent agenouillés les artistes de la Grèce, on se roidit contre la +fatalité... on va droit devant soi, sans honte, sans peur, avec cette +résolution implacable de ne jamais aimer et de ne faire de sa beauté +qu'un instrument de satisfaction personnelle. Par la beauté, le monde +est dirigé. L'homme s'agite et l'amour le mène. Sache cela, mon enfant. +Que te laisserais-je, une dizaine de mille livres de rente? Folie! Comme +femme honnête, tu ne les vaux plus. Comme courtisane, tu vaux des +millions... Pas de milieu! je te jette dans la fange pour que tu en +ressortes diamant... Méprise et hais les hommes, car pas un ne te dira +franchement comme moi ce qu'il pense tout bas... L'homme ne voit dans la +femme qu'un plaisir; toutes affaires de coeur sont mensonges et +âneries... Presse ces convoitises pour en faire jaillir le suc, qui est +l'argent; sur les passions des hommes élève ta fortune comme un +impérissable monument; et quand, le jour venu, tu seras devenue la femme +forte et grande, tu répéteras tout bas mes paroles, et tu te diras: Au +fond, c'est encore le seul qui valût quelque chose... Maintenant, +laisse-moi mourir... Va-t'en! Ah! en passant, prends dans ma +bibliothèque le volume des <i>Courtisanes célèbres</i>... Il y a de bonnes +choses... Je te le donne.</p> + +<p>Et le hideux vieillard était mort.</p> + +<p>La pauvre fille n'avait pu croire à cet épouvantable cynisme. Elle était +restée dans cette maison qu'elle s'était habituée à regarder comme +sienne.</p> + +<p>Mais promptement les sinistres prophéties du vieux libertin s'étaient +réalisées.</p> + +<p>Il est un moment où les familles, dans leur dureté, vengent la morale +insultée par un homme que l'âge mettait au-dessus, ou plutôt au-dessous +de toute attaque directe. L'amant d'Isabelle—s'il est permis de +profaner ce mot—s'était vautré dans toutes les fanges. Ceux qui +portaient son nom ne se hasardèrent dans cette maison qu'avec les mêmes +précautions qu'on prend pour pénétrer dans un lieu infecté. Son fils +aîné—car ce misérable avait des enfants—ouvrit les portes toutes +grandes pour renouveler l'air souillé, et, ayant vu Isabelle, il lui dit +sans même fixer ses regards sur elle:</p> + +<p>—Vous trouverez mille louis chez notre notaire.... Allez les prendre.</p> + +<p>Il y eut un tel mépris dans son intonation, dans son geste, qu'elle ne +songea même pas à répliquer. C'était moins et plus qu'elle n'attendait. +A la violence elle eût répondu par la violence. Ce calme la brisa.</p> + +<p>Comme le lui avait dit le moribond, elle baissa la tête et sortit. +Seulement, le vieillard s'était trompé à demi. Elle ne songea pas au +suicide, et son coeur était gonflé non de désespoir, mais de haine et de +colère.</p> + +<p>Mille louis! ce n'était pas la misère prévue. Isabelle avait le temps de +la réflexion. Voici ce qu'elle fit: elle alla droit chez le notaire, qui +était un gros homme encore frais. Quand il vit entrer cette jeune +pécheresse de seize ans qui avait le regard d'une vierge, il se sentit +saisi d'une pitié tout anacréontique, et, les portes étant bien fermées, +il lui donna quelques conseils paternels.</p> + +<p>«Qu'allait-elle devenir, jetée si jeune dans le tourbillon du monde? La +première vertu, en ce monde, c'est l'ordre et l'économie. Puisque la +Providence permettait qu'elle eût un petit pécule, il lui fallait le +ménager, se garder de toute imprudence, se réserver cette ressource pour +l'avenir.»</p> + +<p>Elle lui répondit simplement:</p> + +<p>—Je suivrai votre avis; placez mon argent.</p> + +<p>Il lui acheta un millier de francs de rente, et comme les vingt mille +francs étaient insuffisants, il ajouta de sa propre bourse les quelques +louis qui manquaient pour parfaire le chiffre.</p> + +<p>Seulement, comme il jugea utile qu'Isabelle revînt plusieurs fois +réclamer ses conseils, et qu'il était très-sanguin, il mourut +d'apoplexie au bout de quelques mois.</p> + +<p>Pendant cette nouvelle période, Isabelle avait beaucoup étudié la vie, +et quand son second bienfaiteur eut disparu, elle se trouva cuirassée +contre tous les entraînements.</p> + +<p>Elle avait compris l'immense pouvoir de sa beauté, et les paroles du +duc: L'homme s'agite et l'amour le mène!—lui apparaissaient dans toute +leur profonde netteté. Quant à ce mot d'amour, elle ne le comprenait +pas, malgré son expérience; mais, avide de s'instruire, elle songea à +demander à la jeunesse le mot de l'énigme.</p> + +<p>Ce fut alors qu'elle alla, avec sa rente, s'installer dans le quartier +des artistes. On sait ce qui se passa, comment elle profita de +l'admiration qu'excitait sa beauté exceptionnelle pour en faire une +sorte d'enseigne d'amour, comment elle crut trouver en Martial l'homme +qui pouvait le plus utilement mettre son génie au service de son +avenir... comment enfin elle s'échappa de l'atelier pour aller habiter +l'hôtel de sir Lionel Storigan....</p> + +<p>Martial lui avait donné la révélation de l'amour insensé, furieux; non +qu'elle l'eût éprouvé elle-même, mais parce qu'elle avait pu en suivre +en lui les phases, les développements, les abnégations et les +désespoirs.</p> + +<p>Maintenant elle connaissait sa puissance; elle n'avait plus qu'à diriger +cette force qui résidait en elle.</p> + +<p>Avoir brisé le coeur de Martial n'était rien; ruiner Storigan valait +mieux. Elle eut le dépit de n'y point parvenir: il était trop riche. +Elle se vengea en le désespérant; il tenta de se briser la tête d'un +coup de pistolet.</p> + +<p>Il semblait qu'elle marchât dans la vie précédée de la mort qui lui +ouvrait passage.</p> + +<p>Dès lors, elle était déjà riche, ayant mis à profit les conseils du +vieux notaire, qui était avare.</p> + +<p>Chose étrange! cette fille, devenue femme, n'avait pas encore senti une +seule fois battre son coeur. Chacun de ses actes était le résultat d'un +raisonnement, et tandis que la passion souffrait et criait auprès +d'elle, elle écoutait froidement les clameurs désespérées, tout entière +au seul but qu'elle se fût fixé: être riche.</p> + +<p>Seulement elle commit une imprudence.</p> + +<p>N'ayant aucune notion des obligations que la société impose, elle ne fut +pas assez hypocrite. Possédée par la passion de lucre qui s'était +emparée d'elle, elle se laissa afficher par ses amants, pourvu qu'ils +payassent largement ses faveurs, et, en quelques années, elle mérita le +surnom hideux qui devait s'attacher à elle comme un stigmate.</p> + +<p>Le Ténia! Est-il plus monstrueux symbole de ces êtres qui se rivent aux +entrailles de l'humanité, qui dévorent l'être émacié, qui rongent et qui +tuent!...</p> + +<p>Qui l'aimait mourait.</p> + +<p>Elle passait à travers la foule en marchant sur des cadavres, comme ces +idoles indiennes dont le char écrase les fanatiques prosternés....</p> + +<p>Elle voulut être duchesse: un grand d'Espagne, le duc de Torrès, mit à +ses pieds son titre et sa fortune princière; seulement il l'ennuya: elle +voulut être veuve, et ne recula pas devant un crime.</p> + +<p>Pourquoi le commit-elle?... C'était encore une expérience qu'elle +tentait sur elle-même. Elle voulait savoir si elle aurait la force +d'aller jusqu'aux dernières limites du mal. Blasias aidant, elle vit que +tout lui était possible....</p> + +<p>Et cette âme, qui se gangrenait de plus en plus, restait toujours +froide; sa poitrine était comme un sépulcre où gisait un mort, qui était +son coeur. Mort? non, il n'avait pas vécu.</p> + +<p>Une seule fois, elle avait senti tout à coup une vibration étrange: on +se souvient de cette aventure qui l'avait placée en face d'Armand de +Bernaye.</p> + +<p>C'était au moment où, dégoûtée de tout et d'elle-même, elle songeait par +lassitude à devenir baronne de Silvereal et à s'ouvrir, par la mort de +Mathilde—tant le crime lui semblait maintenant chose logique et +facile—les portes de ces salons qui, malgré sa richesse, se fermaient +devant le Ténia, veuve du duc de Torrès.</p> + +<p>Donc elle vit Armand, qui l'écrasa de son mépris.</p> + +<p>Elle sentit sourdre en elle une colère folle, et prit cette rage pour de +l'amour. En vérité, elle se croyait de bonne foi lorsque, parlant à +Mancal, elle lui répétait qu'elle aimait Armand.</p> + +<p>Elle se trompait. Cependant, c'était un premier éveil. La lumière allait +bientôt se faire dans cette âme obscure et, circonstance singulière, +c'était de Mancal que devait lui venir la première clarté.</p> + +<p>Lui montrant Jacques de Cherlux, il lui avait dit:</p> + +<p>—Je veux que vous soyez aimée de cet homme!</p> + +<p>Tout d'abord la Torrès avait souri. Qu'était-ce, après tout, qu'une +victime de plus? Pour prix de sa complicité dans une oeuvre de haine et +de vengeance, Mancal lui offrait des trésors immenses. L'enjeu était +tentant, et Mancal semblait n'avoir pas menti, puisque des lèvres même +de Silvereal s'était échappé l'aveu qui prouvait l'existence de ces +mystérieuses richesses.</p> + +<p>Mais d'où venait pourtant que la Torrès restait songeuse? D'où venait +qu'elle ne semblait écouter maintenant que d'une oreille distraite les +suggestions de son conseiller?</p> + +<p>Puis voici que tout à coup Mancal—c'est-à-dire l'empoisonneur +Blasias—disparaissait violemment.</p> + +<p>La duchesse, sans y prendre garde, respira largement, comme si un poids +eût été enlevé à sa poitrine; en vérité, elle ne songeait plus ni à +Silvereal, ni aux trésors des rois indiens.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, dans sa solitude égoïste, un nom errait +sur ses lèvres.</p> + +<p>Et ce nom était celui de Jacques de Cherlux.</p> + +<p>Voyons maintenant comment de Belen avait tenu à l'égard de ce jeune +homme la promesse par lui faite à Mancal dans le souterrain de la rue de +Seine.</p> + +<p>On n'a pas oublié que c'était muni d'une lettre de la duchesse de Torrès +que Jacques s'était présenté chez celui qui devait être son protecteur +et l'initier aux mystères de ce monde dans lequel il était appelé à +prendre place.</p> + +<p>Le comte Jacques de Cherlux avait été accueilli par M. de Belen avec une +bienveillance qui, pour manquer de sincérité, n'en avait que mieux les +dehors.</p> + +<p>Le jeune homme était trop novice dans la vie pour distinguer cette +nuance; puis, en réalité, il lui semblait marcher dans un rêve. C'était +un étourdissement inconscient qui lui ôtait la conception nette de ce +qui l'entourait. Parfois il lui semblait qu'il allait se réveiller, +retomber dans cette existence humble où tout jusque-là lui avait été +douloureux; alors il restait immobile, les yeux fixés devant lui, +attendant cette transformation subite qui le replongerait dans le néant. +Mais les minutes passaient, et il se disait:</p> + +<p>—C'est donc bien vrai. Je suis riche, je suis noble... Le passé est +bien mort, et devant moi s'ouvre l'avenir brillant....</p> + +<p>Et, au milieu de ces mirages, apparaissait, dans un rayonnement vague, +la forme d'une créature admirable qui lui souriait et lui tendait la +main.</p> + +<p>Car il aimait la duchesse de Torrès. Était-ce bien de l'amour? C'était +surtout un irrésistible désir qui l'entraînait vers cette femme, en qui +se résumaient à ses yeux toutes les fascinations de la beauté, du luxe, +de la richesse. Cette passion tenait de la surprise: elle se compliquait +d'éblouissement. Il n'espérait rien, il n'osait pas même réfléchir; mais +lorsque ce nom, tout bas répété, retentissait dans son cerveau, il en +frissonnait tout entier et son coeur battait à rompre sa poitrine.</p> + +<p>M. de Belen, obéissant aux instructions de Biscarre, plutôt par une +sorte de curiosité que par soumission réelle, s'était mis tout entier à +la disposition du jeune homme.</p> + +<p>Au premier coup d'oeil, Jacques lui avait plu.</p> + +<p>Aux questions du duc, il avait répondu avec une simplicité naïve dont +l'autre avait souri intérieurement. Jacques ne dissimulait rien; il +disait avec franchise ses surprises et ses hésitations timides. Et +c'était avec la plus complète bonne foi qu'il racontait cet incroyable +roman de sa vie qui, du pauvre ouvrier de la veille, faisait le +gentilhomme d'aujourd'hui. Tout lui était matière à admiration, car il +exprimait ses enchantements sans cesse nouveaux avec une verve qui +amusait de Belen.</p> + +<p>Jacques, d'ailleurs, par une sorte de révélation, s'était aussitôt senti +à l'aise dans cette atmosphère, si différente cependant de celle où il +avait vécu. Son intelligence naturelle, l'élégance dont la nature +l'avait doué, tout le rendait apte à prendre sa place dans ce monde qui +lui était ouvert tout à coup, comme par la baguette d'une fée.</p> + +<p>De Belen avait cru tout d'abord que le récit débité par Mancal n'était +qu'une fable, et que ce prétendu novice n'était qu'un aventurier jouant +un rôle. Mais, en l'interrogeant soigneusement, il ne pouvait trouver la +clef de cette énigme. Les titres qui établissaient ses droits au nom de +Cherlux étaient d'une régularité indiscutable.</p> + +<p>Cette aventure n'en était que plus mystérieuse pour le duc.</p> + +<p>Quel pouvait être le but de l'homme d'affaires? Dans la conversation que +le duc avait eue avec le faux Germandret, celui-ci lui avait promis, en +échange du service réclamé, que lui, de Belen, deviendrait enfin l'époux +de Lucie de Favereye. Quelle relation existait entre ces deux faits?</p> + +<p>Après tout, ce service ne présentait aucun caractère criminel. De Belen +avait pris au sérieux son rôle de Mentor, et son élève devait en peu de +temps faire excellente figure dans la société. Le duc, malgré son +égoïsme, ne pouvait se défendre d'un certain intérêt pour cette nature +au coeur vivace, à l'esprit actif, et il se sentait presque touché par +les élans de la reconnaissance dont Jacques lui donnait sans cesse de +nouveaux témoignages.</p> + +<p>Telle était leur situation le jour où de Belen apprit, avec tout Paris, +la disparition de Mancal.</p> + +<p>C'était un coup imprévu et qui ne laissait pas de lui être pénible. En +somme, il avait fait un marché de dupe, car il avait accueilli, piloté, +présenté comme son protégé un homme qu'il ne connaissait pas... et la +compensation qui lui avait été offerte devenait nulle.</p> + +<p>De Belen, quelle que fût la sympathie passagère que lui avait inspirée +Jacques de Cherlux, ne se sentait aucun goût pour le rôle de saint +Vincent de Paul. Ce n'était point son affaire que de recueillir des +enfants sans père....</p> + +<p>Aussi à peine eut-il jeté les yeux sur le journal qui lui annonçait le +sinistre de la maison Mancal, que, sans perdre une minute, il voulut +vérifier par lui-même si le fait était exact.</p> + +<p>Il courut à la boutique du faux Germandret; on se souvient que c'était +le nom sous lequel s'était présenté le bandit, lorsqu'il avait surpris +de Belen dans le souterrain de la rue de Seine.</p> + +<p>Il y avait déjà plusieurs jours que le pseudo-bibliomane avait vendu ses +livres et quitté la maison.</p> + +<p>De Belen se fit conduire à la rue Louis-le-Grand. Les faits annoncés par +le journal étaient absolument exacts. Il se mêla aux groupes qui +stationnaient sur le trottoir.</p> + +<p>C'étaient des imprécations, des cris de fureur. Les volés maudissaient +celui qui les ruinait. Mais rien de plus. Pas un seul mot qui mît de +Belen sur la piste.</p> + +<p>Mais, encore une fois, à quel mobile pouvait avoir obéi cet homme?</p> + +<p>—Je suis un enfant et un niais! murmura de Belen en revenant à son +hôtel. Ma première idée était juste. Ce M. de Cherlux est un de ces +aventuriers précoces qui trompent même les vieux renards comme moi... Il +est temps de mettre un terme à cette mystification.</p> + +<p>En attendant que Jacques eût trouvé une installation qui lui convînt, le +duc avait mis obligeamment à sa disposition un appartement voisin du +sien.</p> + +<p>Dans cet étroit espace était réuni tout ce qui pouvait flatter la +fantaisie la plus exigeante: c'était en quelque sorte un boudoir d'homme +du monde.</p> + +<p>Et Jacques trouvait une sorte de plaisir enfantin à rester quelquefois +pendant des heures entières immobile, comme si tout ce qui l'entourait +n'eût été qu'une vision que le moindre mouvement, le moindre souffle +pouvait emporter.</p> + +<p>Ce matin-là, Jacques s'était éveillé de bonne heure; mais il s'était +plongé dans cette vague extase qui donne aux pensées un charme magique.</p> + +<p>Les yeux à demi fermés, il poursuivait en imagination une forme +vaporeuse et tout adorable qui s'enfuyait devant lui; puis, quand il +l'appelait, elle s'arrêtait et se tournait vers lui en lui tendant les +bras.</p> + +<p>Celle à qui il pensait ainsi, c'était la duchesse de Torrès.</p> + +<p>—Monsieur de Belen! annonça tout à coup le valet de chambre attaché au +service de Jacques.</p> + +<p>Le duc, pour lequel, on le comprend, cette introduction n'était qu'une +formalité, était entré derrière le valet.</p> + +<p>—Ah! mon cher ami, dit Jacques en riant, en vérité, j'ai honte de me +trouver encore au lit... quand vous avez peut-être déjà brassé plus +d'affaires, étudié plus de questions que je n'en connaîtrai dans toute +ma vie... mais je suis un enfant... vous le savez... et je suis +convaincu d'avance que vous ne me gronderez pas trop.</p> + +<p>De Belen ne répondit pas tout d'abord: les yeux fixés devant lui, sans +regarder Jacques, il étirait, par un mouvement nerveux qui lui était +habituel, ses favoris qui accentuaient sa ressemblance avec le souverain +régnant.</p> + +<p>—Voyons! voyons!... pardonnez-moi! fit encore Jacques. Parbleu! je n'ai +pas comme vous l'habitude du sybaritisme et je ne suis point blasé... +Dites-moi vite quelle bonne circonstance vous a guidé ici... et si, +d'aventure, il ne me serait pas donné, à moi indigne, de vous rendre +quelque service....</p> + +<p>De Belen releva brusquement la tête.</p> + +<p>—Cher monsieur, dit-il en accentuant ironiquement chaque mot prononcé, +je viens vous demander la faveur d'un entretien....</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, fit Jacques, qui croyait à une plaisanterie.</p> + +<p>—J'espère que vous daignerez répondre franchement à mes questions... +maintenant....</p> + +<p>—Maintenant?...</p> + +<p>Ce mot et la façon dont il était prononcé avaient surpris Jacques.</p> + +<p>—Ai-je donc jamais manqué de franchise envers vous?...</p> + +<p>—Oh! trève de protestations, je vous prie... je connais assez bien +Mancal pour comprendre toutes les roueries chez un de ses élèves....</p> + +<p>Jacques s'était soulevé: et les yeux grands ouverts, le rouge au visage, +il examinait curieusement de Belen.</p> + +<p>En vérité, il croyait encore que tout cela n'était qu'un jeu; seulement +il commençait à trouver qu'il se prolongeait trop.</p> + +<p>—Décidément... c'est une forte réprimande, reprit-il en souriant +encore, et je vois que j'ai commis quelque grand crime... Je suis tout +prêt à accepter les pénitences qu'il vous plaira de m'imposer....</p> + +<p>De Belen haussa les épaules avec impatience.</p> + +<p>—Décidément, répéta-t-il presque brutalement, je vois que, pour vous +contraindre à jeter votre masque, il faut vous parler franc... Monsieur +Jacques de Cherlux,—comte ou non,—je sais tout... votre ami et +protecteur, M. Mancal, est un misérable voleur... sinon pis... et il ne +me convient pas d'être plus longtemps sa dupe... ni la vôtre....</p> + +<p>Il s'interrompit.</p> + +<p>Un cri de colère s'était échappé de la poitrine du jeune homme.</p> + +<p>—Ah! ah! il paraît que vous vous réveillez enfin, reprit de Belen en +ricanant, et il ne sera pas nécessaire d'avoir recours à de grands +moyens pour vous forcer à parler... Mal joué! monsieur le chevalier +d'industrie!...</p> + +<p>Il se trouvait auprès du lit.</p> + +<p>La main de Jacques s'abattit sur son poignet, et par un mouvement +brusque l'attira, de telle sorte que son visage touchait presque celui +de M. de Belen.</p> + +<p>—Monsieur, dit Jacques haletant de colère, livide, hors de lui, je ne +sais ce qui me retient de vous souffleter comme vous le méritez.</p> + +<p>—Des violences! Faudra-t-il que j'appelle mes laquais!</p> + +<p>Jacques lui lâcha le poignet et le repoussa:</p> + +<p>—Non!... en somme, je suis votre hôte... veuillez passer dans le petit +salon... je vous rejoins dans quelques minutes... et puisque vous +désirez des explications, nous verrons si vous pouvez vous-même me +donner celles que j'exigerai de vous.</p> + +<p>Sa voix était si nette et si ferme, son oeil lançait un éclair si +étincelant, que, malgré toute sa hardiesse, de Belen se sentit troublé, +presque intimidé.</p> + +<p>—Vous m'avez entendu, reprit Jacques. Allez!</p> + +<p>—Vraiment! s'écria de Belen, il vous appartient bien de parler avec ce +ton d'autorité!...</p> + +<p>—Monsieur, je ne suis pas ce que vous appelez un homme du monde... +Seulement je vous ferai remarquer que voici deux fois que vous me +reprochez d'avoir accepté votre hospitalité....</p> + +<p>—C'est bien, fit le duc subitement rappelé au calme, je vous attendrai +dans la pièce à côté; seulement ne tardez pas, je vous prie!...</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille!... il me tarde de connaître le fond de votre +pensée....</p> + +<p>—A cet égard, je vous jure que vous serez satisfait.</p> + +<p>De Belen sortit. Au moment où il pénétrait dans le petit salon, un +laquais se présenta:</p> + +<p>—Une lettre qu'on vient d'apporter pour monsieur le duc.</p> + +<p>—C'est bien.</p> + +<p>De Belen prit le pli qui lui était remis et, absorbé dans ses +réflexions, il le mit dans sa poche sans le lire. Puis il se promena de +long en large avec impatience.</p> + +<p>—Ou c'est un coquin, ou c'est un imbécile, murmurait-il. Mais je +pourrais douter, si cet ennemi,—c'en est un, je le sens,—n'avait été +introduit dans la place par ce Mancal....</p> + +<p>Il s'arrêta brusquement et frappa du pied avec colère:</p> + +<p>—Ce Mancal connaît tous mes secrets. N'a-t-il pas surpris ma +conversation avec Silvereal? Ce niais de baron a la manie de rappeler +sans cesse le passé, comme si nous ne le connaissions pas... Si bien que +je suis au pouvoir de ce Mancal... et aussi en celui de ce Cherlux, qui +doit être Cherlux comme je suis Belen!</p> + +<p>Il se laissa tomber sur un fauteuil.</p> + +<p>—Est-il bien prudent d'engager la lutte? et les hostilités ne me +seront-elles pas plus préjudiciables qu'une alliance?</p> + +<p>Il réfléchissait profondément.</p> + +<p>—J'ai commis peut-être une imprudence. Je me suis laissé trop vite +entraîner, et puis ce jeune aventurier est d'une vivacité!... Le diable +m'emporte!... n'a-t-il pas parlé de me souffleter?... Il est vrai que +j'ai été dur, beaucoup trop dur... La véritable force consiste à tenir +compte des circonstances... Je ne l'oublierai plus.</p> + +<p>Au même instant la porte s'ouvrit, et Jacques parut.</p> + +<p>Le jeune homme était pâle: une teinte mate s'était répandue sur son beau +et mâle visage. Il y avait dans son attitude tant de distinction, tant +de noblesse, pour tout dire, que de Belen se leva avec une nuance +involontaire de respect.</p> + +<p>Froidement, sans forfanterie, Jacques s'approcha de lui:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il de sa voix qui tremblait un peu, mais qui se +raffermissait par l'effort de sa volonté, nous avons échangé tout à +l'heure de graves et cruelles paroles: je me suis laissé entraîner à des +menaces que je regrette, et maintenant, plus calme, sûr de moi, je viens +réclamer de vous les explications que vous m'avez promises.</p> + +<p>Chose bizarre, cet exorde plein de dignité eut un effet absolument +contraire à celui qu'en eût attendu tout homme qui aurait assisté à +cette scène.</p> + +<p>De Belen pensa:</p> + +<p>—Très-fort! très-malin!... A nous deux!...</p> + +<p>Et s'inclinant devant Jacques:</p> + +<p>—J'oublie volontiers, dit-il, les paroles violentes qui vous sont +échappées, car je reconnais que le premier tort m'appartient... j'ai agi +comme un enfant!...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? fit Jacques inquiet.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! c'est bien simple!... dans mon irritation première j'ai +oublié que depuis longtemps vous deviez être préparé à cette scène et +que votre thème était fait d'avance.</p> + +<p>Jacques se mordit si violemment les lèvres qu'elles se rougirent de +sang.</p> + +<p>—Je vous jure, monsieur le duc, que je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Aussi suis-je tout prêt à m'expliquer.... Asseyez-vous là, en face de +moi, et causons sérieusement... je puis être à votre gré ami ou ennemi. +Ceci dépendra de votre franchise.</p> + +<p>—Je ne sache pas avoir rien à cacher... et je vous ai fait connaître +par le détail toutes les circonstances de ma vie....</p> + +<p>—Ah! oui, l'oncle Jean... sa soeur!... puis la découverte miraculeuse +de M. de Cherlux... je m'en souviens parfaitement. Mais, voyons!... je +suis un homme, je connais la vie... j'ai étudié les sommets de la +société aussi bien que ses bas-fonds.... A moi on peut tout dire... +Depuis combien de temps êtes-vous l'ami de M. Mancal....</p> + +<p>—Monsieur, tout à l'heure, en parlant de M. Mancal, vous avez prononcé +les mots de misérable et de... voleur!... C'est donc presque m'insulter +que de supposer que j'aie été son ami.</p> + +<p>—Il esquive habilement les difficultés en jouant sur les mots, se dit +de Belen; décidément, très-fort!... Mon Dieu! reprit-il tout haut, je +regrette ces épithètes... Seulement j'avoue que j'ai été si +désagréablement surpris de sa disparition.</p> + +<p>—M. Mancal a disparu?</p> + +<p>—Comme le plus vulgaire des caissiers.</p> + +<p>—Mais a-t-il donc laissé quelque déficit?</p> + +<p>De Belen éclata de rire.</p> + +<p>—Déficit est joli! déficit est un bijou! Quelques millions tout au +plus.</p> + +<p>Jacques poussa un cri.</p> + +<p>—Des millions!... qui ne lui appartenaient pas?</p> + +<p>A cette nouvelle naïveté—jouée, selon lui—de Belen se laissa aller à +un nouvel accès d'hilarité.</p> + +<p>—Ravissant, ma parole d'honneur! Savez-vous bien, mon petit, que vous +avez beaucoup d'esprit, ou de mémoire, si c'est un rôle que vous +récitez!</p> + +<p>—Encore! s'écria Jacques. Une dernière fois, monsieur le duc, je vous +somme de vous expliquer. D'aventure, me croyez-vous complice de ce +misérable? Quel rôle m'accusez-vous de jouer? Par votre honneur, je vous +adjure, monsieur, de ne rien me cacher. L'insulte, si grande qu'elle +soit, me sera moins cruelle que ces insinuations.</p> + +<p>—Au fait, répondit de Belen, il faut en finir. Eh bien, mon cher +monsieur, Mancal, en quittant la scène, a voulu lancer un successeur, +chargé sans doute d'une mission plus ou moins délicate; c'est à vous +qu'il a donné cette marque de confiance, ce qui me prouve une fois de +plus son intelligence... Il m'a joué ce tour excellent de m'amener à me +donner pour votre chaperon... Tout cela est au mieux, et je ne +récriminerai pas... mais où l'adresse lui a manqué, c'est en démasquant +si rapidement ses batteries. Donc je sais maintenant à peu près dans +quel but il vous a introduit chez moi... il y a là-dessous une bonne +petite histoire de chantage. Eh bien, je ne suis pas homme à crier trop +fort parce qu'on m'écorche un peu... faites-moi vos conditions, et nous +nous arrangerons... car je suis meilleur diable que je n'en ai l'air... +Vous ne répondez pas?...</p> + +<p>Affaissé sur lui-même, dans l'attitude d'un homme que vient de frapper +la foudre, Jacques ne parlait pas... il écoutait encore après que de +Belen s'était tu. Il entendait résonner de nouveau, comme dans un +sinistre écho, chacune de ces paroles que lui martelaient le crâne. +Ainsi, c'était bien vrai! à peine entrait-il dans la vie qu'une honteuse +accusation le frappait!... D'infâmes soupçons le frappaient en pleine +conscience!... Cette même fatalité qui lui avait rendu intolérable le +séjour des ateliers, le poursuivait donc encore?...</p> + +<p>De Belen lui posa la main sur le bras comme pour le rappeler à la +réalité. Cette attitude le surprenait au plus haut degré. En provoquant +des aveux cyniques, il avait supposé que l'aventurier—comme il +persistait à appeler Jacques—se dévoilerait nettement.</p> + +<p>Point. Quand Jacques releva son visage, de Belen vit qu'il était couvert +de larmes.</p> + +<p>—Comment! vous pleurez! Ah çà! qu'est-ce que tout cela signifie? +s'écria le duc.</p> + +<p>Jacques le regarda en face:</p> + +<p>—Monsieur, oui, cela est vrai, je pleure!... mais ce n'est pas de +honte!... Je pleure d'avoir été soupçonné, moi qui n'ai au coeur que +d'honnêtes pensées et de probes aspirations. Je m'étais révolté tout +d'abord, maintenant je me sens brisé. Comment puis-je me défendre? +Comment vous convaincre?</p> + +<p>—Voyons! voyons! fit de Belen, qui se sentait ému malgré lui, répondez +à la première question que je vous ai adressée: Depuis quand +connaissez-vous Mancal?</p> + +<p>—Depuis quelques jours à peine. Je ne l'avais jamais vu avant le jour +maudit où l'oncle Jean m'a adressé à lui.</p> + +<p>—C'est bien vrai, cela?</p> + +<p>—Je vous le jure.</p> + +<p>De Belen resta pensif. L'obscurité s'épaississait autour de lui.</p> + +<p>—Mais cet oncle Jean?...</p> + +<p>—Oh! c'est un brave homme... un peu dur... d'aucuns disent brutal... +mais bon au fond... Il m'a élevé, il m'a nourri... sans lui je serais +mort de faim et de misère... car j'étais seul au monde!... Vous +connaissez mon histoire... ma pauvre mère est morte, délaissée....</p> + +<p>—Par de Cherlux, j'ai connu votre père....</p> + +<p>—Vous l'avez connu? Il ne vous avait jamais parlé de moi?</p> + +<p>De Belen se souvenait d'avoir souvent rencontré ce Cherlux au temps de +sa première splendeur; il l'avait vu rouler ensuite dans la ruine qui +attend les débauchés, puis surgir de nouveau avec quelques centaines de +mille francs: c'était tout.</p> + +<p>—Mon père était-il estimé, respecté?...</p> + +<p>—Il était riche, répondit de Belen, qui devenait philosophe.</p> + +<p>—Vous voyez bien, monsieur, que je suis maudit... Partout, autour de +moi, la honte, le mépris... Jusqu'à cet homme, ce Mancal, qui en tout +ceci n'a été qu'un intermédiaire et dont l'infamie retombe sur moi....</p> + +<p>De Belen était fort embarrassé. Malgré tout, il n'était pas convaincu. +Il savait par expérience jusqu'où certains hommes peuvent pousser l'art +de la comédie. Si celui-là était sincère, pourtant! Il y eut un silence, +après lequel Jacques, s'étant levé, reprit:</p> + +<p>—Monsieur, maintenant que vous m'avez expliqué le motif de votre +conduite envers moi, je vous pardonne les amères paroles que vous m'avez +adressées... En fait, je les méritais en partie... Trop promptement je +me suis laissé entraîner au mirage qui tout à coup s'était levé devant +moi... Oui, je le comprends maintenant... j'ai été ébloui, enivré... et +peut-être ai-je accepté trop tôt, sans l'avoir examiné avec assez de +scrupules, cet étonnant changement de situation... Voici que vous +m'apprenez la disparition et la fuite de celui qui a servi +d'intermédiaire en cette étrange aventure... Vous supposez donc que +j'étais son complice dans quelque ténébreuse machination dont vous +craignez d'être la victime. Je ne puis vous répondre. Seulement je vous +dis: Monsieur le duc, regardez-moi en face, les yeux dans les yeux, et +répondez-moi franchement. Croyez-vous que je sois un malhonnête homme?</p> + +<p>De Belen protesta vivement:</p> + +<p>—Non! je ne le crois pas....</p> + +<p>—Voici déjà qui me rend un peu de courage, et je vous jure que j'en ai +besoin....</p> + +<p>—Que comptez-vous faire?</p> + +<p>—Vous le demandez... je veux interroger celui qui, le premier, m'a +révélé le secret de ma naissance... je veux apprendre de lui tous les +détails de cette affaire....</p> + +<p>—Vous voulez parler de l'oncle Jean... de celui qui vous a élevé?...</p> + +<p>—C'est un brave ouvrier... un entrepreneur, qui gagne sa vie par son +travail....</p> + +<p>—Vous ne le supposez pas complice de ce Mancal... donc, il aura été +trompé comme vous... et ne saura rien de plus....</p> + +<p>—Ne dites pas cela. Ne m'ôtez pas l'espoir... que dis-je!... à nous +deux, nous retrouverons ce Mancal....</p> + +<p>—Oh! un banquier en fuite! vous voulez tenter l'impossible!</p> + +<p>—Que m'importe! je veux prouver ma probité à tous, à vous surtout, qui +m'avez accueilli avec tant de bienveillance....</p> + +<p>A ces derniers mots prononcés d'un accent frémissant qui prouvait—pour +le sceptique le plus endurci—la sincérité du jeune homme, de Belen se +sentit saisi malgré lui d'une émotion qui ne lui était certes pas +habituelle.</p> + +<p>—Écoutez-moi! dit-il brusquement. Oui, je crois en vous... et je vous +adresse toutes mes excuses....</p> + +<p>—Vous excuser!... Ah! si vous saviez la joie que vous me donnez?</p> + +<p>—Je ne veux pas que vous me quittiez!</p> + +<p>—Ah! je vous en supplie, laissez-moi partir, sinon je croirais toujours +sentir ce terrible soupçon entre nous....</p> + +<p>—Je vous répète que vous ne me quitterez pas, et que cependant vous +saurez la vérité....</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire que, jeune et novice comme vous l'êtes, vous êtes insensé +d'espérer porter la lumière dans ces ténèbres.... A chaque pas, je le +pressens, vous vous heurteriez à une nouvelle énigme... le découragement +vous prendrait... l'insuccès vous tuerait peut-être... Je ne veux pas de +cela. C'est à moi de réparer le mal que je vous ai fait....</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, de grâce!</p> + +<p>—Dès aujourd'hui, nous chercherons ensemble... Qu'ai-je à vous +reprocher? d'avoir accepté trop légèrement, comme vous le dites +vous-même, cette fortune inespérée qui vous tombait du ciel ou montait +vers vous des profondeurs de l'enfer... Il nous faut savoir—vous voyez, +je dis nous—si en tout ceci vous n'êtes pas—à votre insu—l'agent de +quelque complot misérable; si vous n'êtes pas menacé vous-même de +quelque explosion que vous seriez, dans votre ignorance, impuissant à +prévenir. Je prends cette affaire en main... et nous verrons bien, +mordieu! si mon expérience sera mise en défaut... par des bandits de +vingtième ordre comme ce Mancal.... Ah! il a voulu jouer au plus fin +avec nous! Nous verrons! nous verrons!</p> + +<p>Le meilleur en ceci, c'est que l'exaspération de l'honnête Belen—qui +n'était, ne l'oublions pas, qu'un ignoble voleur doublé du plus féroce +des assassins—était absolument sincère. Être joué, lui!... quelle +infamie!...</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Rien que la mort n'était capable</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">D'expier ce forfait...</span><br /> +</p> + +<p>Jacques l'écoutait avec ravissement. Quoi! en ce protecteur il trouvait +un ami, un guide! Oh! comme il lui pardonnait maintenant ses +accusations, qui n'étaient, après tout, que le témoignage indéniable +d'une probité ombrageuse.</p> + +<p>—Vous me sauverez l'honneur! s'écria-t-il, j'ai foi en vous. Si cette +fortune m'appartient légitimement, si les titres qui me les confèrent +sont à l'abri de toute discussion, si, enfin, l'enquête à laquelle nous +allons nous livrer établit de façon indiscutable mon honnêteté, alors je +resterai près de vous... et vous aurez en moi mieux qu'un ami, mieux +qu'un allié, un esclave dévoué et toujours prêt... Si j'ai été trompé, +alors, ajouta-t-il avec un geste de résolution, alors je reprendrai la +blouse de l'ouvrier... et il faudra bien qu'à force de bras et d'énergie +la société me laisse prendre ma place!...</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, de Belen s'était levé, pensif; puis, à pas +saccadés, il marchait à travers la pièce.</p> + +<p>Par un mouvement machinal, il avait plongé sa main dans sa poche; tout à +coup il sentit sous ses doigts la lettre qui lui avait été remise au +moment où il sortait de la chambre de Jacques.</p> + +<p>Il la retira, et, sans songer à ce qu'il faisait, il regarda +l'enveloppe.</p> + +<p>Or, voici quelle était la suscription:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 8em;"><i>A M. le duc de Belen</i>,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Avec prière de remettre à M. le comte de Cherlux.</i></span><br /> +</p> + +<p>Son premier mouvement fut de la remettre à Jacques, mais tout à coup une +pensée surgit en lui.</p> + +<p>—Qui donc pouvait écrire à Jacques? De Belen croyait se rappeler +vaguement avoir déjà vu cette écriture. Où? dans quelles +circonstances?...</p> + +<p>Jacques, après avoir parlé, s'était plongé dans ses réflexions, +cherchant à découvrir un fil conducteur dans le dédale où il se perdait.</p> + +<p>Une idée sinistre traversa le cerveau de Belen. Si encore une fois +Jacques n'était qu'un habile comédien!... Certes, ce n'étaient pas les +scrupules qui pouvaient arrêter de Belen, l'assassin du père de Martial. +Il regarda Jacques, dont les regards n'étaient pas tournés de son côté. +Après tout, de Belen pouvait, si cette lettre n'indiquait rien de grave, +la lui remettre en rejetant son indiscrétion sur sa préoccupation. Il +rompit résolument le cachet.</p> + +<p>Un cri rauque s'échappa de sa poitrine, et s'élançant vers Jacques:</p> + +<p>—Misérable! cria-t-il, nierez-vous encore votre infamie?</p> + +<p>—Quoi? Que voulez-vous dire? fit Jacques, arraché subitement à ses +rêveries et se dressant comme sous la détente d'un ressort.</p> + +<p>—Il y a, monsieur l'habile homme, que vous auriez dû au moins avertir +vos complices d'être moins imprudents....</p> + +<p>—Mes complices!...</p> + +<p>—Et de ne pas avoir l'audace de vous adresser ici même, sous mon +couvert, les lettres qui me devaient servir à vous démasquer....</p> + +<p>—Mais, monsieur, c'est de la démence!... Que se passe-t-il? Vous si +bon, si indulgent tout à l'heure!...</p> + +<p>—Si bête, dites donc le mot!... Ce qui se passe, c'est que M. Mancal, +dont la disparition vous étonne si fort, a pris soin, du moins, de vous +laisser des instructions....</p> + +<p>—Mancal! quoi! vous savez où nous pourrons le retrouver!</p> + +<p>—Assez d'hypocrisie! ou, d'honneur, je vous livre moi-même à la +justice!... Mais non, en vérité, vous êtes, avec toute votre habileté, +un sot et un niais dont je me moque et que je défie.</p> + +<p>—Monsieur, me direz-vous enfin ce qui vous donne le droit de m'adresser +ces insultes?</p> + +<p>—Vous voulez le savoir? Écoutez donc. Voici une lettre qui vous est +adressée et dont je vais vous donner lecture.</p> + +<p>—Une lettre, à moi! Et vous l'avez ouverte!...</p> + +<p>—Parbleu! N'avais-je pas reconnu l'écriture de M. Mancal, qui n'a même +pas pris le soin vulgaire de la déguiser?...</p> + +<p>—Cette lettre devait être ma justification.</p> + +<p>—Jugez-en....</p> + +<p>Il lut, de sa voix qui sifflait entre ses dents serrées:</p> + +<p>«—Mon cher Cherlux (un joli nom, n'est-ce pas), n'oubliez pas mes +recommandations. Je pars pour quelques jours. <i>Nos affaires</i> (ces deux +mots sont soulignés, interrompit de Belen) exigent une disparition +momentanée... <i>empaumez</i> bien le Belen. Qu'il vous <i>gobe</i> à fond... +Puis, le jour venu, nous saurons bien, grâce à vous, fourrer le nez dans +ses petites opérations... Le <i>sac</i> est bon, nous le viderons. Confiance +et prudence. A vous, Mancal!»</p> + +<p>—Qu'en dites-vous? ajouta de Belen.</p> + +<p>Jacques porta les mains à son front avec le geste d'un fou.</p> + +<p>—Mais c'est horrible! je ne comprends pas! Est-ce que ma raison +m'abandonne!...</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, reprit de Belen, je pourrais d'un mot vous livrer au +parquet: je ne le ferai pas....</p> + +<p>Le fait est que mons de Belen se souciait peu d'initier la police à ses +affaires intimes. Il s'approcha de la cheminée et sonna deux coups. Deux +laquais se présentèrent.</p> + +<p>De la main, de Belen leur désigna Jacques, qui, pâle comme un cadavre, +fixait devant lui un regard stupéfié.</p> + +<p>—Jetez cet homme dehors, dit-il.</p> + +<p>Les laquais s'approchèrent. L'un d'eux mit la main sur l'épaule de +Jacques, qui tressaillit:</p> + +<p>—Ne me touchez pas! cria-t-il.</p> + +<p>—Allons, obéissez, fit de Belen, chassez ce misérable....</p> + +<p>—Me chasser, moi!...</p> + +<p>De Belen fit un pas vers lui:</p> + +<p>—Ne résistez pas! ou... vous coucherez ce soir à la préfecture....</p> + +<p>—Moi! vous mentez! cria Jacques hors de lui.</p> + +<p>Sur un signe de Belen, les domestiques s'emparèrent de lui.</p> + +<p>Alors commença une lutte horrible. Jacques, n'ayant plus conscience de +ses actes, se débattait comme dans un cauchemar. On l'entraîna.</p> + +<p>—Dites bien à vos amis, proféra de Belen, que je traiterai ainsi +quiconque s'attaquera à moi!...</p> + +<p>Un instant après, la porte se refermait sur Jacques; il se trouvait +seul, haletant, épouvanté, à demi fou de rage et de désespoir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">VISIONS ET FOLIES</a></h3> + + +<p>Que faire? Où aller? Que tenter?</p> + +<p>Il semblait au malheureux jeune homme qu'un coup de massue lui fût tout +à coup tombé sur le crâne. Il chancelait comme un homme ivre.</p> + +<p>Était-ce donc la continuation de ce rêve qui, depuis quelques jours, +l'entraînait à travers la folie et l'illusion, et le songe charmant +s'était-il tout à coup transformé en un hideux cauchemar?</p> + +<p>L'hôtel de Belen était situé, on ne l'a pas oublié, dans la rue de +Seine.</p> + +<p>Sans conscience de ses actes, Jacques marchait devant lui, titubant et +parfois s'arrêtant pour s'appuyer au mur.</p> + +<p>—En voilà un qui est rien <i>paf</i>! cria la voix glapissante d'un gamin.</p> + +<p>Puis un autre:</p> + +<p>—Eh! ma vieille <i>branche</i>! t'as donc perdu ton chapeau?...</p> + +<p>—Et la tête avec?</p> + +<p>Un passant s'approcha de lui:</p> + +<p>—Monsieur, êtes-vous indisposé?</p> + +<p>Il ne répondait pas.</p> + +<p>—Vous est-il arrivé quelque chose? demanda un autre.</p> + +<p>Cependant l'air froid le saisit au front. Il releva la tête et regarda.</p> + +<p>Un groupe s'était formé autour de lui. Par une secousse subite, la +pensée lui revint. Il eut peur d'être obligé de donner des explications.</p> + +<p>Peut-être tous ces gens croyaient-ils qu'il était un voleur.</p> + +<p>Par une singulière coïncidence, née des accusations qui avaient été +proférées tout à l'heure par de Belen, il se rappela tout à coup les +renseignements que jadis l'oncle Jean lui donnait à mots couverts, alors +qu'hypocritement il s'efforçait de pervertir son âme et de l'entraîner +vers le mal.</p> + +<p>—Vois-tu, mon gars, lui avait-il dit, quand on a fait un mauvais coup +et qu'on veut sortir de la mélasse, il faut avoir un toupet d'enfer, +jouer au grand seigneur... On jette au nez de la foule le premier nom +venu, pourvu qu'il soit avec un <i>de</i>... On fait l'offensé... Et il y a +cent à parier que les niais s'excusent et vous laissent passer....</p> + +<p>—Je suis le comte de Cherlux, dit-il tout haut.</p> + +<p>La foule a de ces niaiseries si bien comprises par Biscarre. Ce <i>comte</i> +sans chapeau, hagard, livide, aurait dû être purement et simplement +conduit au poste comme un vulgaire malfaiteur.</p> + +<p>Mais un comte! un <i>de</i>! et une mise irréprochable!...</p> + +<p>—C'est un original! dit quelqu'un.</p> + +<p>—Un camarade de lord Seymour.</p> + +<p>—Laissons-le faire.</p> + +<p>Jacques avait repris son sang-froid, ou du moins toutes ses facultés +s'étaient tendues sur un seul point: se soustraire à cette curiosité. Il +entendit ces explications, tira froidement sa montre et dit:</p> + +<p>—Messieurs, je vous prie de constater qu'il est dix heures.</p> + +<p>—En effet, répondit un brave bourgeois, deux minutes de plus.</p> + +<p>—Alors, j'ai gagné mon pari, reprit Jacques. Seriez-vous assez bon pour +m'indiquer le chapelier le plus voisin?</p> + +<p>Un murmure joyeux passa dans le groupe. C'était donc cela? Un pari? Se +promener sans chapeau! Et les commentaires d'aller leur train.</p> + +<p>Cependant un bon imbécile, fier de rendre service à un de ces Parisiens +légendaires dont les exploits défrayèrent si longtemps la chronique +parisienne, lui indiqua poliment la boutique qu'il désirait. En un +instant, la porte se refermait sur Jacques.</p> + +<p>Quelques minutes après, les derniers curieux s'étant éloignés, il +ressortait, cette fois dans une tenue régulière. Le plus curieux, c'est +que tout ceci s'était en quelque sorte accompli sans le concours de sa +propre volonté. Il avait obéi à je ne sais quelle intuition machinale; +c'était comme une éclosion inattendue de germes mauvais, jadis déposés +en lui par celui qui avait dit à sa mère:</p> + +<p>—Votre fils mourra au bagne ou sur l'échafaud!</p> + +<p>Et, de fait, jamais criminel émérite ne se fût tiré de pareille passe +avec plus de désinvolture.</p> + +<p>Quand il fut rendu à lui-même, marchant d'un pas plus calme sur le quai, +ayant au visage le vent d'hiver, voyant dans le lointain le paysage +grandiose de Notre-Dame, dont les tours semblent les mâts de ce +gigantesque vaisseau qui s'appelle la Cité, embrassant d'un regard le +ciel large et la ville énorme, Jacques frissonna tout à coup. C'était +chose singulière: il avait peur de lui-même. Oui, maintenant il +comprenait. L'audace dont il venait de faire preuve le surprenait et +l'effrayait à la fois. En vérité, il lui avait semblé un instant qu'il +méritât les épithètes brutalement insultantes dont de Belen l'avait +accablé, et il avait agi comme s'il eût été le bandit que l'on +chassait....</p> + +<p>Peu à peu, il ralentit le pas: la fièvre qui le tenait au cerveau +s'apaisa, et la notion de la situation présente lui revint plus nette et +plus frappante.</p> + +<p>Il avait été chassé. Ceci était clair. Était-il sans ressources +immédiates? Il se souvint que tout à l'heure il était entré dans un +magasin et que, pour payer, il avait tiré de sa poche quelques pièces +d'or.</p> + +<p>Il voulut vérifier si ce n'était pas une hallucination.</p> + +<p>C'était vrai: il possédait une quinzaine de louis. Pour le comte de +Cherlux, ce n'était rien. Pour Jacques sans nom, c'était un trésor. Il +eut un sourire et se dit:</p> + +<p>—Maintenant je ne crains plus rien ni personne. Je saurai bien prendre +par force la place qu'on me refuse au grand soleil.</p> + +<p>Seulement il se sentait brisé. Effet naturel. Les grandes commotions +cérébrales produisent la lassitude.</p> + +<p>—Je ne puis penser, murmura-t-il. Il faut que je me repose.</p> + +<p>Il avait marché dans la direction du pont Royal. Il y avait un café au +coin de la rue du Bac. Il y entra:</p> + +<p>—Que faut-il servir à monsieur? demanda le garçon.</p> + +<p>A cela, Jacques n'avait pas pensé. Il fallait consommer.</p> + +<p>—De la chartreuse, dit-il.</p> + +<p>—Jaune ou verte?</p> + +<p>—Verte, répéta-t-il comme un écho.</p> + +<p>Le garçon le regarda. L'heure était singulière pour absorber cette +liqueur excitante.</p> + +<p>Quant à Jacques, il essayait de ressaisir le fil brisé de ses pensées. +Il voyait au delà du cercle étroit du présent. Quand le flacon fut +devant lui—c'était alors l'usage de servir la fiole, et non pas de +verser, comme aujourd'hui, une portion congrue dans un dé a coudre—il +remplit son verre et but.</p> + +<p>La saveur âpre et balsamique lui arracha un tressaillement. L'alcool lui +brûla l'estomac. Cette souffrance lui parut bonne. Il prit un second +verre, puis un troisième.</p> + +<p>Ensuite, il eut quelques minutes d'immobilité songeuse. Mais +l'excitation de l'alcool monta promptement à son cerveau. Il y eut en +lui comme le déchirement d'un voile.</p> + +<p>—Misérable! voleur!</p> + +<p>Il lui sembla que ces mots étaient de nouveau prononcés à son oreille. +Il poussa une exclamation rauque, aussitôt étouffée, puis il porta +désespérément la main à son front. Il se souvenait. Ce fut comme une +révolte contre cette révélation de sa mémoire. Il n'était pas possible +qu'il eût subi pareils outrages!... et pour s'arracher à ce hideux +lancinement du cauchemar, il but encore....</p> + +<p>Cette fois, l'idée surgit nette, lucide. Tout était vrai. Les moindres +circonstances, les détails infiniment petits, la scène précédente dans +ses nuances multiples, les intonations de voix de Belen, tout revenait, +se répétait, ressuscitait... Et quelques mots s'échappèrent de ses +lèvres bleuies:</p> + +<p>—Cet homme en a menti!</p> + +<p>Puis, un instant après:</p> + +<p>—Je le lui prouverai et je me vengerai!...</p> + +<p>Il accompagna ces paroles d'un violent coup de poing assené sur la +table.</p> + +<p>Le garçon qui les avait entendues s'approcha de lui:</p> + +<p>—<i>J'observerai</i> à monsieur, dit-il d'un ton paterne, qu'il trouble les +personnes qui déjeunent.</p> + +<p>En effet, il y avait, attablés à quelque distance, des officiers de la +caserne d'Orsay qui regardaient ce singulier personnage et se poussaient +du coude en disant:</p> + +<p>—Voilà un <i>pékin</i> qui a trop bien soupé!</p> + +<p>—C'est bien, dit Jacques. Payez-vous!</p> + +<p>Il jeta un louis sur la table et se leva pour sortir.</p> + +<p>—Votre monnaie? dit le garçon.</p> + +<p>—Gardez-la.</p> + +<p>L'officieux se précipita pour lui ouvrir la porte; seulement, quand il +revint, il dit au capitaine de la troisième du deux avec lequel il avait +quelque familiarité:</p> + +<p>—On me dirait que celui-là va tuer quelqu'un que je ne dirais pas le +contraire....</p> + +<p>Cependant Jacques avait pris une résolution.</p> + +<p>A tout prix, il voulait connaître le mot de l'énigme. Or, qui pouvait le +lui révéler? D'abord l'oncle Jean, puis Dioulou, la Baleine, ou bien la +Brûleuse. Par ces divers personnages, qu'il se faisait fort d'interroger +adroitement, il saurait exactement la vérité sur son passé. Puis, cela +fait, il se mettrait à la recherche de Mancal.</p> + +<p>C'était un plan clair, et, pour l'exécuter, il était certain que +l'énergie ne lui manquerait pas. Il se sentait au coeur une énergie +nouvelle, ne comprenant pas qu'il y avait dans ses fibres nerveuses +l'excitation malsaine de l'alcool. Quoi qu'il en fût, son but était +fixé. Arriver par tous les moyens à la vérité, contraindre chacun à +avouer ce qu'il pouvait savoir.</p> + +<p>Ce Mancal! quel pouvait-il être? Que signifiait cette lettre bizarre et +dont le sens réel lui échappait? On eût dit d'une complicité dans +quelque oeuvre ténébreuse, quand, dans toute sa vie, il l'avait vu deux +fois, d'abord rue Louis-le-Grand, ensuite chez la duchesse de Torrès.</p> + +<p>Quand ce nom traversa sa pensée, il eut un frisson.</p> + +<p>—Ah! ce n'était pas elle qui l'aurait entraîné dans ce gouffre où il se +débattait. Le monde entier manquât-il sous ses pas, elle lui resterait +comme l'ange de l'espoir.</p> + +<p>Donc, tout d'abord chez l'oncle Jean. Il était singulier, d'ailleurs, +qu'il ne l'eût pas revu depuis qu'il avait été introduit dans ce monde +nouveau. Mais n'avait-il pas lui-même des reproches à s'adresser?</p> + +<p>Dans les premiers jours de sa situation inespérée, il avait presque +oublié l'homme qui l'avait élevé. Si l'oncle Jean n'était pas venu à +l'hôtel de Belen, n'était-ce pas par discrétion? N'avait-il pas craint +que la blouse du maçon ne fît tache au milieu de ce luxe?</p> + +<p>Réfléchissant, Jacques, dont l'exaltation se calmait peu à peu, +envisageait plus froidement sa situation. Il croyait comprendre qu'il +était la victime d'un terrible malentendu, et l'énergie lui revenant, il +se disait qu'il se devait à lui-même d'employer tous les moyens pour +découvrir le mot de cette énigme.</p> + +<p>Sa première pensée fut de se rendre au cabaret de l'<i>Ours vert</i>. Là, du +moins, il verrait Diouloufait, qui pourrait le renseigner sur l'endroit +où travaillait son oncle.</p> + +<p>Il se sentait presque rassuré déjà en sentant qu'il allait retrouver ses +anciens protecteurs. Ceux-là évidemment sauraient bien le défendre. Et +puis, avant tout, ne pas être seul, c'est renaître à l'espérance. Mais +cette première illusion devait être de courte durée.</p> + +<p>Le cabaret avait complétement changé d'allures; quand Jacques arriva +devant la maison, des ouvriers étaient occupés à recrépir la façade. La +fameuse enseigne de l'<i>Ours</i> avait été décrochée et gisait sur le pavé. +L'intérieur était encombré de maraîchers, de cultivateurs dont les +allures ne rappelaient en rien celles des habitués de ce bouge.</p> + +<p>Derrière le comptoir, dont le zinc brillait d'un éclat inconnu, un brave +débitant, les bras retroussés, le tablier aux flancs, versait le vin +blanc avec entrain.</p> + +<p>Jacques hésita un instant.</p> + +<p>Puis, se décidant, il s'approcha du comptoir:</p> + +<p>—Monsieur, demanda-t-il poliment en soulevant son chapeau, est-ce que +le cabaret a changé de propriétaire?</p> + +<p>L'homme releva vivement la tête.</p> + +<p>—Cabaret! cabaret!</p> + +<p>Le mot avait mal sonné à son oreille. Cependant, voyant le jeune homme +dont la mise indiquait un homme du monde:</p> + +<p>—C'est moi qui suis le patron, dit-il d'un ton plus doux.</p> + +<p>—Il n'y a pas longtemps?</p> + +<p>—Quelques jours seulement.</p> + +<p>—Ah! fit Jacques d'un ton de surprise. Mais celui auquel vous avez +succédé?...</p> + +<p>Le débitant le regarda. Puis il sembla qu'une idée traversait tout à +coup son cerveau. Il appela son garçon occupé dans le fond à rincer des +bouteilles et le mit à sa place.</p> + +<p>Puis, s'approchant de Jacques, il lui dit en clignant de l'oeil et à +voix basse:</p> + +<p>—Compris!... venez causer!...</p> + +<p>Et sans attendre la réponse de Jacques, il l'introduisit dans un petit +cabinet vitré dont la porte se referma sur eux.</p> + +<p>—Alors vous en êtes? demanda-t-il à Jacques.</p> + +<p>—J'en suis?... de quoi?</p> + +<p>—Eh! parbleu! est-ce qu'on me met dedans, moi?... Oh! j'ai un oeil pour +ça.</p> + +<p>Quoique ne devinant pas où cet homme en voulait venir, Jacques fit de la +tête un signe approbatif.</p> + +<p>—Et surtout ne croyez pas que je vous méprise pour ça... sacrédié!... +Les gens comme vous, c'est la sauvegarde des honnêtes gens!... et on +devrait vous remercier à bouche que veux-tu de vouloir bien faire votre +métier....</p> + +<p>Jacques avait peine à conserver son sang-froid. Pour qui donc cet homme +le prenait-il?</p> + +<p>—Enfin, dit-il, vous voudrez bien me donner quelques renseignements....</p> + +<p>—Je crois bien! Je vais vous dire tout ce que je sais... et il y a un +peu de nouveau depuis deux jours....</p> + +<p>—Du nouveau!...</p> + +<p>—Oh! avec une bonne souricière, on les <i>pigera</i>... c'est sûr... Mais +vous me permettrez bien de vous offrir quelque chose....</p> + +<p>Il quitta le cabinet, vint au comptoir, où il prit un flacon de liqueur +et deux verres; puis, se penchant vers un de ses clients:</p> + +<p>—C'est de la <i>rousse</i>; vous savez, dans le métier, faut se mettre bien +avec ces oiseaux-là!</p> + +<p>—Voyons, vous m'avez dit, reprit Jacques, que vous aviez du nouveau. +Vous savez sans doute où Diouloufait s'est établi?</p> + +<p>—Établi! fit l'autre en riant. Tiens! vous avez des mots rigolos! +Établi à la Force ou à la Conciergerie! pas vrai? avec pignon sur cour!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Faites donc pas l'innocent! Ça ne fait rien, quand on le tiendra, ce +Diouloufait, il paraît qu'on aura mis la main sur une rude canaille!</p> + +<p>Jacques était décidé à ne plus s'étonner: il y avait là un quiproquo +dont il ne discernait pas bien l'objet. Mais, du moins, il pourrait +peut-être apprendre ce qu'il avait tant d'intérêt à savoir.</p> + +<p>—Il n'est pas pris, dit-il. Je le cherche... et si vous pouvez m'aider +à le trouver... je vous récompenserai largement....</p> + +<p>L'homme fronça le sourcil:</p> + +<p>—Ah! minute!... sans vous offenser, moi, je ne mange pas de ce +pain-là... je travaille pour vivre... enfin, suffit!... Si je pouvais +vous aider à le pincer, je le ferais... mais gratis... et surtout +n'offrez pas d'argent, monsieur le quart-d'oeil! acheva l'homme qui +s'irritait malgré lui.</p> + +<p>Quart-d'oeil!... Jacques connaissait le mot.</p> + +<p>On le prenait pour un agent de police: loin de protester, il jugea que +le plus sûr moyen d'arriver à son but était d'accepter le malentendu:</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas, mon brave; c'est que je désire si vivement trouver +ce Diouloufait!...</p> + +<p>—Ça vous ferait avoir de l'avancement? je comprends ça. Eh bien!... +malgré ce que vous m'avez dit tout à l'heure, je ne vous en veux pas... +et je vais vous le prouver... D'abord, faut vous dire qu'il vient à tous +moments rôder par ici un tas de gars qui ont des têtes... oh! mais là... +du vrai gibier de potence... Les premiers jours, ils ont cru... je ne +sais pas trop pourquoi... que j'étais de leur bande... il y en a même un +qui est venu me tendre la main en me disant un drôle de mot....</p> + +<p>—Et ce mot?</p> + +<p>—Un nom de bête. Il m'offrait sa sale patte en me disant: Loup!... +Quoi? loup! que j'ai fait... veux-tu bien aller te cacher, animal!... +Alors il m'a regardé d'un drôle d'air, et puis il est sorti. Je suis +allé sur la porte, et je l'ai vu qui allait retrouver d'autres camarades +de son acabit et qui leur disait un tas de choses, en montrant la +maison... puis ils sont partis.</p> + +<p>—Que supposez-vous?</p> + +<p>—D'abord je n'ai rien supposé du tout; mais j'ai vu dans la journée un +de vos collègues... vous savez bien, un petit brun qui est futé comme +tout....</p> + +<p>—Oui, oui, je sais, fit Jacques, qui, naturellement, ne connaissait +pas du tout ce collègue. Et que vous a-t-il dit?</p> + +<p>—Qu'on cherchait partout des gredins qui faisaient partie d'une bande +de gueux fieffés, et qui s'appelaient les Loups de Paris.... A ce qu'il +paraît que le chef s'est noyé. Ces bandits-là étaient toujours fourrés +ici, parce que le Diouloufait... eh bien? c'en était un!...</p> + +<p>—Un quoi?</p> + +<p>—Eh! un loup, parbleu!... On dirait que je vous parle hébreu; est-ce +que vous ne comprenez pas le français?</p> + +<p>—Si! je comprends très-bien, fit Jacques, dont les idées se +troublaient. Alors c'était ici le rendez-vous des... Loups de Paris?</p> + +<p>—Vous le savez bien, puisque c'est pour ça que vous êtes là.</p> + +<p>—Et Diouloufait en était?...</p> + +<p>—Parbleu! oui... comme le Bisco. Ils venaient faire des ribottes à tout +casser, que le quartier en avait la chair de poule.</p> + +<p>—Diouloufait... s'est sauvé?</p> + +<p>—Dame... il s'est tiré des pattes, cet homme, quand il a su que ça +allait chauffer... Mais, fit l'homme s'arrêtant tout à coup, on dirait +que vous ne savez rien de rien, ou bien que vous voulez me faire poser.</p> + +<p>—Par exemple!</p> + +<p>Jacques trinqua pour se donner une contenance et but d'un trait la +liqueur versée. A ce moment, il se fit en lui comme une révélation. Il +se souvint de la scène odieuse à laquelle il avait assisté, dans le +cabaret même, alors que les prétendus ouvriers de l'oncle Jean s'étaient +rués sur Diouloufait....</p> + +<p>—Enfin, pouvez-vous me donner quelque moyen de retrouver la trace de +Diouloufait? fit-il vivement.</p> + +<p>—Ah! voilà que l'amour du métier vous reprend... Eh bien, écoutez. Vous +savez qu'il n'était pas seul ici... Il y avait une grosse femme, une +espèce de monstre, qu'on appelait la Brûleuse....</p> + +<p>—Oui, je sais cela....</p> + +<p>—Eh bien, voilà ce qui s'est passé:</p> + +<p>«Hier soir, il était à peu près onze heures... C'est bien ça... J'allais +fermer... Je venais de renvoyer les consommateurs... Quand cette mégère +s'est dressée devant moi... Oh! un colosse!... Elle était soûle à ne pas +tenir debout... Voilà qu'elle m'interpelle avec de gros mots: «Veux-tu +bien f... le camp d'ici! vieux ci, vieux là!...» Moi, je lui réponds: +«Qu'est-ce que vous me voulez? Je suis chez moi... Laissez-moi la +paix.—Chez toi!... t'en as menti!...» Puis, comme si elle se ravisait: +«Tiens! c'est vrai! C'est toi qu'es le <i>mannezingue</i>, maintenant. Eh +bien... donne-moi un petit verre! J'ai des ronds, je <i>casque</i>...» Et +avant que j'eusse pu m'y opposer, elle avait pénétré dans la boutique. +Ma foi! j'ai pensé que le plus court pour s'en débarrasser, c'était de +lui céder, d'autant plus que l'idée m'était venue de causer un peu avec +elle et de l'amadouer, pour lui tirer les vers du nez...»</p> + +<p>—Bonne idée! fit Jacques.</p> + +<p>—Mais vous croyez peut-être qu'elle était disposée comme cela à parler +tout de suite.... Ah! ben oui! boire, boire et encore boire!... C'était +une vraie éponge que cette femme-là....</p> + +<p>—Enfin?...</p> + +<p>Jacques commençait à s'impatienter.</p> + +<p>—Ah! vous savez, je raconte ce qui est. Si vous êtes pressé....</p> + +<p>—Pressé? non; mais impatient de savoir ce qu'elle peut vous avoir +raconté....</p> + +<p>—En somme, pas grand'chose. Elle disait: «Comprends-tu, mon petit, cet +imbécile de vieille Baleine, qui voulait m'empêcher de revenir... Oh! il +me l'a défendu, bien vrai!... mais moi, j'ai voulu voir par mes yeux, +parce que les hommes, c'est tous farceurs...»</p> + +<p>—Vous ne lui avez pas demandé où était Diouloufait, c'est-à-dire la +Baleine....</p> + +<p>—Si fait. Je ne suis pas un imbécile. Mais elle m'a répondu par un +vilain geste... et elle m'a dit: «Il est dans sa peau et il n'en change +que tous les six mois!» Comme renseignement, ça n'était pas suffisant. +Seulement, comme en somme je n'en tirais rien de rien, j'ai voulu la +mettre à la porte. Alors il s'est passé une drôle de chose....</p> + +<p>—Quoi donc? Achevez!</p> + +<p>—Je la poussais tout doucement vers la rue, et elle rechignait en +demandant toujours à boire. Entre nous, elle n'avait pas payé ce qu'elle +avait consommé; mais je lui en faisais grâce... Mais voilà qu'au moment +où elle arrive sur le trottoir, comme elle était effroyablement ivre, +elle trébuche et manque de s'étaler... elle se rattrape au volet, et +enfonce un carreau. Je me fâche et je crie: «Espèce de louve, est-ce que +tu vas démolir la baraque?» Dame! vous comprenez, j'étais en colère... +Mais à peine avais-je dit cela, que je reçois le plus beau coup de +poing... Oh! mais là! entre les deux yeux... J'y vois trente-six +chandelles... mais cependant j'étais pas assez assommé pour ne pas voir +un homme... une espèce de diable qui vous empoigne la grosse femme comme +il aurait fait d'un paquet de linge, qui la jette sur ses épaules, et +qui, sans avoir l'air de plus s'en soucier que d'un fétu de paille, se +met à courir du côté du quai.</p> + +<p>—Vous l'avez suivi?...</p> + +<p>—Tiens! vous croyez cela! vous!... non, j'avais mon compte et j'avais +tout simplement envie d'aller me coucher.</p> + +<p>—Mais alors quel renseignement?...</p> + +<p>—Attendez donc! j'y arrive... Pas plus tard que le lendemain matin... +savez-vous ce que j'apprends?... c'est qu'il y a eu le feu dans une +maison au coin de la rue des Arcis... un feu sérieux... il y a presque +un étage de brûlé... et qu'est-ce qui avait mis le feu... c'était la +Brûleuse! ni plus ni moins!... je ne dis pas qu'elle l'avait fait +exprès... mais dame! elle était ronde comme une grive... elle ne savait +rien de ce qu'elle faisait... et puis elle m'avait demandé des +allumettes pour fumer sa pipe... Vous voyez cela d'ici....</p> + +<p>Jacques s'était vivement levé:</p> + +<p>—Elle n'a pas péri dans cet incendie?...</p> + +<p>—Non! Seulement on m'a dit qu'elle était rudement abîmée... et puis, +qu'elle était devenue comme qui dirait folle.... Au fond, ç'a n'est pas +mes affaires....</p> + +<p>—Merci! dit Jacques. Je vais aller trouver cette femme, et par elle....</p> + +<p>—Si vous en tirez quelque chose, vous aurez de la veine....</p> + +<p>—J'essayerai. En tous cas, je vous suis très-reconnaissant des +renseignements que vous avez bien voulu me donner... J'espère que nous +nous reverrons, et que si j'ai besoin de vous....</p> + +<p>—Tout à votre disposition. Seulement, à votre tour, vous me rendrez +bien un petit service?...</p> + +<p>—Volontiers... lequel?</p> + +<p>—Vous savez, aux Halles, il y a des débits qui restent ouverts toute la +nuit....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je voudrais avoir l'autorisation....</p> + +<p>—Mais je n'y puis rien! s'écria Jacques emporté par la vérité.</p> + +<p>—Laissez donc! vous avez des relations... là... dans les bureaux de la +rue de Jérusalem, et un petit coup d'épaule....</p> + +<p>—Vous avez raison... Je verrai... je tâcherai....</p> + +<p>—Il y aurait quelque chose de mieux à faire....</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Ce serait de remettre ma demande vous-même... Oh! elle est toute +prête... Ce n'est pas difficile, ça. Hein? vous voulez bien!... Allons, +vous êtes un bon garçon.</p> + +<p>Et le cabaretier, qui avait tiré une feuille de papier de sa poche, la +remettait presque de force aux mains de Jacques.</p> + +<p>Que faire? Refuser, c'était avouer qu'il s'était laissé appliquer une +qualification qui ne lui appartenait pas. L'important, c'était de sortir +de là au plus vite.</p> + +<p>—Je m'en charge, dit le jeune homme avec aplomb.</p> + +<p>—Allons! encore un verre!</p> + +<p>—Merci! Vous dites que la maison brûlée....</p> + +<p>—Fait le coin de la rue des Arcis et du quai... c'est bien simple.</p> + +<p>Jacques voulut payer ce qu'il avait bu, mais le débitant n'entendait pas +de cette oreille. Il avait offert, et ce serait lui faire affront....</p> + +<p>Bref, Jacques, pour couper court, sortit après avoir essuyé, de la part +du cabaretier, une vigoureuse poignée de main.</p> + +<p>—Eh! va donc, sale mouchard! fit le débitant au moment où la porte se +refermait sur lui. Ça fait des manières... et ça n'est bon à rien!</p> + +<p>Cependant, Jacques sa hâtait vers la rue des Arcis.</p> + +<p>En vérité, il ne savait pas pourquoi il se rattachait avec énergie à +cette planche de salut. Il espérait trouver Diouloufait, dont la +sympathie ne s'était jamais démentie, et par lui remonter jusqu'à +l'oncle Jean.</p> + +<p>Au moment où il déboucha sur le quai, un désolant spectacle frappa ses +regards.</p> + +<p>Le lecteur connaît déjà cette maison de la rue des Arcis: c'est là que +nous avons vu les Loups partager leur butin et attendre le prix de la +vente consentie au vieux Blasias. Mais de cette maison qui, à l'état +normal, titubait sur ses poutres vermoulues, sur ses murailles +lézardées, il ne restait plus maintenant qu'un amoncellement de ruines, +des pans déchiquetés, des plafonds effondrés; et de tout cela montait +vers le ciel une fumée noire et d'une odeur âcre... Cet asile du crime +et de la misère avait été détruit en quelques heures.</p> + +<p>Mais ce qu'il y avait de plus atroce, c'est que quelques maisons +voisines avaient été atteintes.</p> + +<p>Celles-là étaient habitées par de braves ouvriers, cherchant à loger au +meilleur marché possible leur ménage et leurs quelques meubles. Et voilà +qu'une nuit un horrible sinistre venait détruire ce qu'ils avaient eu +tant de peine à amasser pièce à pièce. Rien n'est plus navrant que ces +mobiliers misérables, quand, à demi disloqués, déjà mordus par la +flamme, ils sont là, gisant dans la rue, comme les épaves d'un naufrage. +On a jeté les matelas par la fenêtre, et ils se sont crevés en heurtant +les balcons de fer, et de leurs flancs déchirés s'échappe le varech mêlé +à la mauvaise laine.</p> + +<p>Devant tout cela, des hommes, les bras croisés, sombres, se demandant +comment ils recommenceront leur vie... comment ils nourriront la femme +qui s'est laissé tomber sur un matelas, et pleure en serrant dans ses +bras l'enfant qui crie. Où les recevra-t-on, sans meubles? Il faudra +donc coucher dans la rue! être ramassés, peut-être... car la police ne +reconnaît que le vagabondage, et l'administration ne peut pas loger tout +le monde... Tant pis pour vous! Ce sera déjà beaucoup que de ne point +vous faire passer en police correctionnelle!</p> + +<p>Si les outils étaient sauvés, encore! Mais point. L'homme n'a pu penser +qu'à ceux qu'il aimait.</p> + +<p>Grand tort, dira un philanthrope: avant de sauver sa femme et ses +enfants, il fallait se préoccuper de ce qui pouvait assurer leur +subsistance.</p> + +<p>En ces douloureux sinistres, le peuple est bon, car seul il comprend +tout ce qu'il y a de douleurs sous ce désastre, que les journaux +qualifieront le lendemain de pertes matérielles sans importance.</p> + +<p>Il sait ce que vaut pour lui cette épargne accumulée qui vient de +disparaître: alors les femmes viennent aux femmes, les ouvriers à leurs +frères; on s'aide, on apporte du bouillon, du lait. Ah! les braves +gens!... et comme cela console des bureaux de l'assistance publique!</p> + +<p>Au moment où Jacques arrivait, un groupe s'était formé devant une des +maisons voisines: des hommes et des femmes causaient avec animation. Le +jeune homme s'approcha.</p> + +<p>—Ils vont l'emmener! criait une femme, et ce sera bien fait... puisque +cette gueuse-là a mis le feu.</p> + +<p>—Mais elle s'est brûlée elle-même! On dit qu'elle se meurt!</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça nous fait? Elle mourra tout aussi bien en prison +qu'ici.</p> + +<p>—En prison! glapit une voix furieuse. Dites donc qu'on devrait +l'empêcher de mourir de sa belle mort, pour pouvoir l'envoyer à +l'échafaud!</p> + +<p>—Une mendiante qui m'a ruiné!</p> + +<p>—En prison, la brûleuse!</p> + +<p>Et les exclamations, les imprécations se croisaient, à chaque minute +plus violentes.</p> + +<p>Mais tout à coup le silence se fit.</p> + +<p>De la maison sortait un commissaire de police, accompagné d'un juge +d'instruction. Deux gendarmes les précédaient en écartant la foule.</p> + +<p>—Cette femme n'appartient plus à la justice, dit la voix grave du +magistrat. Elle appartient à Dieu, qui la jugera....</p> + +<p>Un murmure de désappointement passa dans la foule.</p> + +<p>—Elle est morte!... elle a de la chance!...</p> + +<p>Jacques s'était approché du commissaire de police.</p> + +<p>—Cette femme est morte, monsieur? demanda-t-il, mettant le chapeau à la +main.</p> + +<p>Le magistrat le regarda avec quelque surprise: quel intérêt un homme de +sa condition pouvait-il porter à cette misérable?</p> + +<p>—Vous êtes médecin? demanda-t-il à son tour.</p> + +<p>—En effet, répondit Jacques avec audace.</p> + +<p>—Et bien, monsieur, la vérité est, ajouta le commissaire en baissant la +voix, que cette malheureuse est en proie à de telles souffrances que +l'humanité seule s'oppose à son arrestation... Je suis convaincu qu'elle +a quelques heures à peine à vivre. Cependant, je la fais surveiller, et +au cas où mes prévisions ne se réaliseraient pas, je ferais mon devoir.</p> + +<p>—Ne pourrais-je pénétrer jusqu'à elle? insista Jacques.</p> + +<p>—J'y consens, dit le magistrat, d'autant plus que votre titre me +commande toute confiance. Si même il vous était possible de lui procurer +quelque soulagement, vous rendriez à la justice un service signalé. Car +j'ai la conviction que cette femme est affiliée à la bande de +malfaiteurs qui déjoue en ce moment toutes nos recherches.</p> + +<p>Il fit un signe à l'un des gendarmes:</p> + +<p>—Laissez entrer le docteur auprès de la mourante, dit-il.</p> + +<p>Puis il ajouta, en se tournant vers Jacques:</p> + +<p>—Au cas où cette femme retrouverait une heure de raison et pourrait +fournir quelques renseignements, veuillez me faire immédiatement +prévenir.</p> + +<p>Jacques salua et se dirigea vers la maison.</p> + +<p>Le gendarme lui indiqua l'escalier et lui dit:</p> + +<p>—Au second étage, monsieur.</p> + +<p>Il monta. Son coeur battait à rompre sa poitrine, et cependant l'espoir +qu'il avait conçu d'obtenir de cette femme quelques indications sur la +demeure actuelle de Diouloufait ou de l'oncle Jean s'évanouissait +rapidement.</p> + +<p>Il poussa une porte entr'ouverte et pénétra dans la chambre où avait été +transportée la malheureuse.</p> + +<p>Ah! quel que fût le crime commis par cette misérable, que la punition +qui l'avait frappée était épouvantable!</p> + +<p>Engourdie par l'ivresse, elle était tombée des bras du personnage +inconnu qui l'avait enlevée sur le grabat qui lui servait de lit. +Avait-elle, par quelque imprudence, ou dans un paroxysme de folie, mis +le feu à sa paillasse, ou l'incendie s'était-il déclaré par toute autre +cause?</p> + +<p>Par quel miracle avait-elle été arrachée à ce foyer dans lequel elle ne +se débattait même plus? Des hommes courageux avaient pénétré jusqu'à +elle.</p> + +<p>Et maintenant elle était là... vivante encore, si du moins on pouvait +appeler vivante cette masse informe devant laquelle la mort elle-même +semblait reculer....</p> + +<p>Elle avait été étendue sur un épais lit d'ouate, puis recouverte tout +entière. Seul, par un singulier hasard, le visage avait échappé à cette +destruction. Quoique tuméfié, il avait encore apparence humaine. Mais +les paupières gonflées paraissaient ne pouvoir plus s'ouvrir, les lèvres +violettes proéminaient. C'était hideux.</p> + +<p>La regardant, Jacques frissonna, et il fut obligé de s'appuyer au mur +pour ne pas tomber.</p> + +<p>Cependant, surmontant le douloureux dégoût qui le prenait à la gorge, +impression sinistre, qui s'augmentait encore par cette odeur <i>sui +generis</i> qui s'échappe de la chair brûlée, il se pencha vers la femme.</p> + +<p>Elle ne l'entendit pas. Elle ne le vit pas.</p> + +<p>Il prononça un nom, celui de Dioulou.</p> + +<p>Elle resta immobile. Seulement, sa respiration rauque s'accentua dans un +râle plus fort.</p> + +<p>A ce moment, Jacques entendit des pas dans l'escalier.</p> + +<p>Puis, un instant après, la porte tourna sur ses gonds.</p> + +<p>Un gendarme entra, précédant trois personnes.</p> + +<p>Trois femmes.</p> + +<p>L'une, c'était la marquise de Favereye, toujours vêtue de noir, avec son +beau visage pâli qui semblait taillé dans le marbre; avec elle, deux +jeunes filles: l'une, aux cheveux blonds lissés en bandeaux, qui +rendaient plus doux encore son regard chaste et charmant; l'autre, brune +aux yeux noirs.</p> + +<p>C'était Lucie de Favereye et une de ses amies d'enfance, Pauline de +Saussay, orpheline, pour laquelle la marquise était une seconde mère.</p> + +<p>Comment la marquise se trouvait-elle là?</p> + +<p>Déshéritée de toute joie, portant toujours dans son coeur la terrible +douleur que Biscarre lui avait infligée, la marquise cherchait à +endormir ses tortures en faisant le bien, en se dévouant sans cesse à +ceux qui souffraient.</p> + +<p>Déjà nous l'avons vue organisant une association dont le but était de +combattre le mal et le crime.</p> + +<p>Mais ce n'était pas tout. Jamais soeur de charité n'eût été plus active, +plus habile à consoler ceux qui pleuraient, à réparer, autant que le +peut faire la richesse, les désastres qui si souvent viennent frapper +les pauvres.</p> + +<p>Dès qu'elle avait appris l'incendie de la rue des Arcis, elle s'était +hâtée de s'y rendre, accompagnée des deux jeunes filles. Déjà elle avait +distribué des secours, du linge, de l'argent, et c'était sur son passage +des bénédictions sans nombre.</p> + +<p>Enfin, elle venait vers cette malheureuse, espérant qu'elle pourrait lui +apporter, sinon un soulagement, tout au moins quelques suprêmes +consolations.</p> + +<p>Jacques avait tressailli, en proie à une émotion dont il ne comprenait +pas la nature.</p> + +<p>Madame de Favereye s'était arrêtée sur le seuil, regardant ce jeune +homme, aux traits mâles et nobles et au front duquel la souffrance +semblait avoir déjà posé son stigmate.</p> + +<p>—C'est le médecin, madame, dit le gendarme.</p> + +<p>La marquise s'inclina légèrement, répondant au salut que Jacques lui +adressait.</p> + +<p>Le jeune homme, s'entendant donner ce titre de médecin, qu'il avait +usurpé, n'avait pu se défendre d'un sentiment de honte. Maintenant ce +mensonge lui pesait; il aurait voulu partir, avouer qu'il avait trompé +la justice... il n'osait pas.</p> + +<p>Cependant la marquise s'était approchée de la Brûleuse et s'était +agenouillée auprès d'elle. Elle la considéra pendant quelques instants +en silence, puis se tournant vers Jacques:</p> + +<p>—Il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle de sa voix pleine et douce.</p> + +<p>Leurs yeux se rencontrèrent. Et, chose bizarre, un même frisson +parcourut leurs deux êtres.</p> + +<p>Est-ce donc un mensonge que cette voix du sang, dont les sceptiques +nient l'existence? Non. La physiologie elle-même tend à prouver qu'entre +deux êtres, unis l'un à l'autre par les liens intimes de la naissance, +il s'établit une sorte de courant qui les attire et les rapproche.</p> + +<p>Et pourtant ils ignoraient... ils ne s'expliquaient pas la singulière +émotion qui s'imposait à eux.</p> + +<p>C'était un trouble passager. Mais pas une voix ne leur criait: A +Jacques: C'est ta mère! c'est Marie de Mauvillers! A la marquise: C'est +le fils de Jacques de Costebelle!</p> + +<p>—Il n'y a pas d'espoir, répondit Jacques en balbutiant.</p> + +<p>La marquise ajouta:</p> + +<p>—Mais cette pauvre femme n'a-t-elle pas un mari, des enfants?</p> + +<p>—Je l'ignore, fit Jacques, qui n'osait prononcer le nom de Diouloufait.</p> + +<p>—Vois donc, mère! s'écria Lucie, on dirait qu'elle revient à la vie!</p> + +<p>En effet, le visage de la Brûleuse semblait animé de contractions +involontaires. Était-ce donc un dernier effort de la vie?</p> + +<p>—M'entendez-vous? demanda Marie de Favereye. Voulez-vous quelque +chose?... Regardez-moi... parlez-moi!...</p> + +<p>C'était en vérité un tableau à la fois singulier et sublime que celui de +ces trois jeunes femmes, si belles, si élégantes dans leur simplicité, +courbées au pied de ce grabat sur lequel agonisait une criminelle. +Jacques les regardait. C'était étrange. Voyant Lucie, il se sentait +entraîné vers elle comme tout à l'heure vers la marquise. Quelles +étaient donc ces deux femmes, dont la vue troublait ainsi son coeur?</p> + +<p>Et Pauline! quelle adorable enfant! Elle était pâle, s'efforçant de +dominer l'impression pénible que lui causait un spectacle aussi +poignant. Ses yeux pleins de larmes avaient une douceur angélique... et +comme la Brûleuse gémissait, Pauline tourna ses regards vers Jacques, +vers le médecin prétendu, comme pour adresser à sa science un suprême +appel.</p> + +<p>Honteux de son impuissance, il baissa les yeux en même temps qu'un flot +de sang empourprait son visage.</p> + +<p>Tout à coup, un cri plus rauque s'échappa de la poitrine de la +martyrisée.</p> + +<p>En même temps, comme si elle eût été secouée tout à coup par une +convulsion galvanique, ses yeux s'ouvrirent, ses lèvres se convulsèrent, +et un mot s'échappa de sa bouche que souillait une écume blanchâtre.</p> + +<p>—Grâce! criait-elle, grâce!...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? fit la marquise en approchant son visage de la +malheureuse, comme pour mieux l'entendre.</p> + +<p>Elle se tordit encore.</p> + +<p>—Le Bisco! fit-elle. Non! non! je n'ai pas trahi!... non! ne me brûle +pas!... Grâce! au secours!... à moi, Dioulou!...</p> + +<p>Jacques, arraché à ses méditations par ce nom prononcé d'une voix +éclatante, s'était vivement approché; le jour donnait en plein sur son +visage, et il se trouvait justement placé en face de la Brûleuse.</p> + +<p>Elle le vit, et tout ce corps, déchiré par la flamme, tressauta comme +s'il eût voulu s'élancer; en même temps, hurlante, furieuse, elle cria:</p> + +<p>—Ah! c'est toi! le neveu de l'assassin!... c'est toi! lâche bandit!... +tu viens voir si je suis morte!...</p> + +<p>—Mon Dieu! fit Jacques, qui chancelait, que signifient ces horribles +paroles?...</p> + +<p>—La douleur l'affole, dit madame de Favereye en se tournant vers le +jeune homme; sans doute, elle croit voir devant elle quelqu'un des +hommes qu'elle a connus.</p> + +<p>Mais la vieille éclata de rire, et ce rire était si strident, si âpre, +que ceux qui l'entendirent se sentirent frémir jusqu'au plus profond de +leur être.</p> + +<p>Et elle criait encore:</p> + +<p>—Non! non! je ne me trompe pas... c'est lui! le petit à l'oncle Jean!</p> + +<p>—L'oncle Jean!</p> + +<p>Quelle lueur éclatait tout à coup au milieu de ces ténèbres.</p> + +<p>—Oui, l'oncle Jean... c'est lui qui m'a assassinée, brûlée... Oh! que +j'ai mal! Il m'a attachée sur mon lit, et puis il a mis le feu!... C'est +lui, ton oncle Jean!... c'est le Bisco! c'est le Loup! le Loup!...</p> + +<p>Et elle répétait ce mot: le Loup! avec des hoquets effrayants. Jacques +se sentait devenir fou. Quoi! là encore il entendait accoler le nom de +l'oncle Jean à celui de misérables bandits!</p> + +<p>—Et il t'a envoyé pour voir s'il m'avait bien tuée... Lâche! lâche! tu +es content de me voir souffrir! Oh! je brûle!</p> + +<p>Elle regarda la marquise:</p> + +<p>—Prenez garde, madame!... Vous avez l'air bon, vous, et puis les +petites. Prenez garde à lui! c'est Jacquot... Jacquot qui a volé dans +les ateliers! Jacquot qui a été chassé de partout!... qui tuera, qui +assassinera!... Prenez garde!... Au Loup! au Loup!</p> + +<p>Les deux jeunes filles—Lucie et Pauline—s'étaient redressées +brusquement par un mouvement de terreur involontaire.</p> + +<p>La marquise fixait sur Jacques son regard pénétrant. Qu'était-ce donc +que cette sympathie qui tout à l'heure l'avait entraînée vers cet homme! +Quoi! il ne répondait pas! Atterré, frappé d'une prostration +inexplicable, il courbait la tête, livide, désespéré!</p> + +<p>C'est qu'en vérité Jacques chancelait sous ce dernier coup. Ces +accusations, dans lesquelles se mêlait le vrai et le faux, c'était bien +à lui qu'elles s'adressaient. Cet oncle Jean, pourquoi le nommait-elle +le Bisco? Quel rapport entre les Loups de Paris et le maçon qu'il avait +cru toujours un honnête travailleur?</p> + +<p>Et encore une fois passait dans son imagination cette scène hideuse dont +il avait été témoin à l'<i>Ours vert</i>. Donc, il n'était pas assez ivre +pour s'être trompé. Donc, il n'avait pas rêvé. L'oncle Jean était au +milieu de ces bandits!... Plus encore, il semblait être leur chef!...</p> + +<p>Devant ces problèmes insolubles qui lui semblaient une machine +monstrueuse, dont les engrenages allaient le saisir, il devenait fou!... +Répondre, c'était discuter; c'était accepter une partie de ce que disait +la Brûleuse. Avouer qu'il connaissait l'oncle Jean, au moment où elle +l'accusait d'assassinat... où elle le nommait bourreau!...</p> + +<p>—Cette femme est folle, vous avez raison! articula-t-il péniblement.</p> + +<p>Madame de Favereye ne le quittait pas des yeux. Je ne sais quel souvenir +lointain lui revenait au coeur. Non! c'était impossible! cet homme ne +pouvait être un de ces criminels qu'on appelait les Loups de Paris!...</p> + +<p>—Mais qui êtes-vous donc? s'écria-t-elle tout à coup, comme entraînée +par une force plus grande que sa volonté.</p> + +<p>Il se roidit contre la faiblesse qui pouvait le perdre, et répondit:</p> + +<p>—Je suis le comte de Cherlux!...</p> + +<p>A son tour, Lucie poussa un cri. Elle savait que le comte de Cherlux +était l'ami du duc de Belen, de celui qu'elle méprisait et qui +prétendait à sa main... Elle s'était jetée dans les bras de Pauline et +lui avait glissé quelques mots à voix basse.</p> + +<p>Et Pauline de Saussay avait à son tour jeté sur Jacques un regard de +dédain et de terreur.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous ici? demanda sévèrement la marquise; ne vous +êtes-vous pas dit médecin?</p> + +<p>Jacques releva la tête.</p> + +<p>—Je ne puis répondre, dit-il, car aussi bien je ne sais pas mentir! +Non, je ne suis pas médecin. Je passais; la curiosité, la pitié m'ont +amené ici, rien de plus.</p> + +<p>—La pitié! ça n'est pas vrai! criait la vieille; il est venu pour +m'achever! Mais touche-moi donc!... Madame, envoyez chercher les +gendarmes; qu'on le prenne, qu'on le <i>fauche</i>... c'est un voleur, c'est +un assassin! c'est Jacquot, le Loup!...</p> + +<p>—Monsieur, dit froidement madame de Favereye, je ne sais si cette femme +qui va mourir a le courage de mentir. Quoi qu'il en soit, il ne +m'appartient pas de chercher en ce moment à pénétrer ce mystère: vous +êtes libre de vous retirer.</p> + +<p>—Ainsi, madame, s'écria Jacques en faisant un pas en avant, vous croyez +à ces terribles et folles imputations?</p> + +<p>—Je ne crois rien; mais votre présence torture cette malheureuse. Vous +parliez d'humanité, de pitié! c'est au nom de l'humanité que je vous +supplie de partir!</p> + +<p>Jacques porta les mains à son front avec un geste de désespoir. Il jeta +un regard autour de lui, comme s'il eût espéré que quelque main +secourable se tendrait vers lui. La marquise et les deux jeunes filles +s'étaient agenouillées de nouveau auprès du grabat.</p> + +<p>Mais la Brûleuse... pourquoi l'accusait-elle? Il eût voulu lui parler, +l'interroger. En proie au délire de l'agonie, elle se débattait contre +des fantômes horribles:</p> + +<p>—Jacquot... assassin! Du sang!... A l'échafaud! Au Loup!</p> + +<p>Jacques recula lentement vers la porte, puis il s'écria:</p> + +<p>—Adieu! je suis maudit!</p> + +<p>Et d'un bond il s'élança sur l'escalier.</p> + +<p>Le gendarme le laissa passer; mais, tout en obéissant aux ordres reçus, +il dit en s'adressant à son collègue:</p> + +<p>—C'est drôle! voilà un médecin qui a une singulière façon de soigner +les gens!</p> + +<p>L'autre cligna de l'oeil.</p> + +<p>—C'est moi qui l'empoignerais, fit-il, sans la consigne!</p> + +<p>Jacques n'avait pas entendu: il fuyait sans comprendre ce que sa +précipitation présentait d'étrange.</p> + +<p>Mais c'est qu'aussi le trouble profond qui déjà s'était emparé de lui +lors de la scène terrible qui s'était passée entre lui et M. de Belen, +avait repris toute son intensité.</p> + +<p>C'était maintenant comme une sorte d'ivresse. Il en était arrivé en +quelque sorte à douter de lui-même. Partout, à l'hôtel de la rue de +Seine, au cabaret de l'<i>Ours vert</i>, dans cette chambre de la rue des +Arcis, partout l'injure, partout cette accusation qui se renouvelait et +qui le souffletait en plein visage!</p> + +<p>Et pourtant, qu'avait-il donc fait? Quel crime avait-il commis? +Qu'était-ce donc que ces bandits auxquels on l'accusait sans cesse +d'être affilié et dont le nom inspirait à tous le dégoût et la terreur?</p> + +<p>Sur ces deux visages de femme, il avait vu se traduire une horreur +indéniable!... Et cela lui était plus douloureux encore que les insultes +de M. de Belen, que les familiarités méprisantes du cabaretier.</p> + +<p>—Il faut en finir! se répéta-t-il encore une fois. Il faut que je +retrouve l'oncle Jean.</p> + +<p>Cependant quand ce nom traversait sa pensée, il frémissait.</p> + +<p>Quand il était ouvrier, il occupait une petite chambre à l'entrée de la +rue Saint-Jacques, dans un de ces garnis borgnes où s'entassent les +misères. L'oncle Jean y logeait aussi, bien qu'il parût rarement chez +lui.</p> + +<p>Du moins, le logeur pourrait peut-être lui donner les moyens de +retrouver la trace qu'il cherchait.</p> + +<p>Il suivit le quai et traversa le pont.</p> + +<p>Mais au moment où il allait s'engager dans la rue du Petit-Pont, un +homme qui marchait rapidement en sens inverse, vêtu d'une blouse +déguenillée, coiffé d'une casquette dont la visière retombait sur ses +yeux, s'arrêta brusquement et lui dit:</p> + +<p>—Où vas-tu?...</p> + +<p>Il le regarda: un souvenir vague lui revint à l'esprit. Où avait-il vu +cette face patibulaire?</p> + +<p>—Est-ce à moi que vous parlez? demanda-t-il.</p> + +<p>—Parbleu! à toi... Jacquot!</p> + +<p>Or, c'était celui des Loups qu'on connaissait sous le pseudonyme de +Douze-Francs....</p> + +<p>Jacques s'écria:</p> + +<p>—Vous me connaissez?...</p> + +<p>—Tiens! c'te bêtise! le filliot au Bisco!</p> + +<p>Encore ce nom!</p> + +<p>—Le Bisco? Quel est cet homme?</p> + +<p>—Ah çà! voyons, fit Douze-Francs avec colère, est-ce que tu te f... de +moi?</p> + +<p>—Mais l'oncle Jean! où est-il? qu'est-il devenu?</p> + +<p>—Pas loin de Bisco! s'écria le Loup en riant. T'as raison! faut mieux +dire l'autre nom! Mais tu sais, pas le temps de causer! Où que tu vas?</p> + +<p>—Rue Saint-Jacques, au garni!</p> + +<p>—Justement! je m'en doutais! Eh bien! petit, c'est une rude chance pour +toi que je t'aie rencontré... tu étais <i>paumé</i> comme une mauviette... il +y a une souricière!</p> + +<p>Jacques connaissait le mot. Une surveillance était organisée par la +police.</p> + +<p>—Mais où retrouver l'oncle Jean? s'écria-t-il encore.</p> + +<p>—Pour ça, tu peux te fouiller! D'abord, il est peut-être mort.</p> + +<p>—Mort?</p> + +<p>—Dame! il paraît qu'il a fait un rude plongeon!</p> + +<p>—Mais les travaux qu'il avait entrepris?</p> + +<p>Douze-Francs éclata de rire. Ce mot de «travaux» lui paraissait vraiment +comique; il est vrai que, suivant toujours le quiproquo qu'il ne +comprenait pas, Jacques s'obstinait à ne voir dans l'oncle Jean qu'un +entrepreneur de maçonnerie.</p> + +<p>—Les travaux! s'écria Douze-Francs. Bah! ça se retrouvera! et puis, +entre nous, ajouta-t-il en baissant la voix, moi, je ne crois pas qu'il +ait <i>cassé sa pipe</i>, c'est un vieux malin! Ça ne <i>claque</i> pas comme ça!</p> + +<p>A ce moment, quelques personnes débouchaient à l'entrée du pont.</p> + +<p>—Oh! oh! fit Douze-Francs, assez jacassé!... Je t'ai donné un bon avis, +petiot. Faut pas aller à la baraque, parce que tu te ferais <i>piger</i>... +Et maintenant tirons-nous des pattes chacun de notre côté. Bonsoir, mon +petit loup!...</p> + +<p>Et, sans ajouter un mot, Douze-Francs s'éloigna de toute la vitesse de +ses longues jambes....</p> + +<p>Décidément le cercle se resserrait autour de Jacques; son dernier +espoir venait de lui échapper. Ce qui lui était le plus pénible, c'est +qu'il ne pouvait plus se faire d'illusion. Évidemment l'oncle Jean +faisait partie d'une association mystérieuse, dont sans doute ce Mancal +était le lieutenant et dont lui-même, Jacques, était en ce moment la +victime....</p> + +<p>Tout manquait à la fois à Jacques. Ceux-là même sur lesquels il avait +cru pouvoir compter en toute circonstance fuyaient devant lui. Chassé du +monde où il s'était un instant introduit, délaissé par ses anciens +compagnons, il était seul désormais, sans conseiller, sans aide.</p> + +<p>Il se dit qu'il avait eu tort de ne point suivre Douze-Francs. Du moins +celui-là le connaissait. Mais il se disait traqué par la police... Ce +mot donna le frisson au jeune homme. Il lui semblait apercevoir dans le +lointain une main qui s'étendait vers lui pour le saisir.</p> + +<p>Il s'était accoudé sur le parapet du pont, et là, inconscient, perdu +dans sa douloureuse rêverie, il regardait l'eau noirâtre qui clapotait +sur les piles. Les lenteurs du courant irritaient son regard et +communiquaient à son cerveau une sorte d'étourdissement.</p> + +<p>Puis, le froid, qu'il ne sentait pas, le pénétrait jusqu'au fond de +l'être, en même temps que le flot exerçait sur lui cette attraction +hypnotique à laquelle succombent tant de malheureux. C'était comme un +vertige; devant ses yeux, il y avait maintenant un tournoiement vague de +lueurs et d'ombres... et de ces hallucinations une idée se dégagea, qui +éclata tout à coup dans son cerveau.</p> + +<p>Cette idée, c'était la mort.</p> + +<p>A quoi bon vivre? Quel pouvait être maintenant son avenir? Il ignorait +tout de sa propre existence, et chaque fois qu'il tentait de plonger +ses yeux dans le passé, il n'y voyait que les ténèbres d'un gouffre +effrayant.</p> + +<p>—C'est cela, murmura-t-il. Je vais me tuer.</p> + +<p>Il regarda la Seine, cette fois, d'un oeil plus calme.</p> + +<p>—Pas ainsi, murmura-t-il. C'est la mort des lâches....</p> + +<p>Il s'écarta et se remit à marcher. Allant devant lui au hasard, il +parlait à mi-voix.</p> + +<p>—Si tout à l'heure, dans cette chambre où râlait cette malheureuse, un +mot, un regard de sympathie eussent échappé à ces trois adorables +créatures, il me semble que j'aurais eu le courage de vivre et de +lutter. Et voilà que l'on m'a chassé!... L'une d'elles, dont la voix +chaude et vibrante ébranlait toutes les fibres de mon coeur, m'avait +cependant singulièrement ému... C'est singulier!... il me semble que +déjà, dans mes rêves d'autrefois, alors que je voyais une forme vague et +charmante se pencher sur mon berceau, il me semble que celle qui se +courbait vers moi, comme une mère, avait ce visage pur et noble!... +Folie!... je rêvais!... et voici la réalité!...</p> + +<p>Il marchait encore, puis il reprenait:</p> + +<p>—Une mère!... oui; il y a des enfants qui s'endorment aux bras de leur +mère et qui se réveillent sous ses baisers... moi, je suis seul, jeté +sur la terre par le hasard... Une sorte de grand seigneur débauché a +daigné un jour se souvenir que j'existais... Il a cru que cette +reconnaissance tardive l'absoudrait de sa faute... il m'a jeté son nom, +sa fortune comme une aumône.... Ah! ce titre, cet argent, comme tout +cela me paraît aujourd'hui mesquin et ridicule!... C'est bizarre +cependant que cette volonté de suicide ne me soit venue que justement au +jour qui m'a fait riche!...</p> + +<p>Il avait suivi les quais et se trouvait en face du jardin des Tuileries. +Par la grille largement ouverte entraient à chaque instant des mères +tenant par la main des enfants qui sautillaient en poussant de petits +cris joyeux. Il s'appuya contre le soubassement pour les voir passer.</p> + +<p>Il y avait aussi des jeunes filles, fraîches et roses, qui baissaient +les yeux lorsque quelque élégant les fixait d'un regard admirateur.</p> + +<p>Et Jacques songeait à ces deux jeunes filles qu'il avait rencontrées +tout à l'heure en si étranges circonstances. Comme elles étaient +jolies!... L'une d'elles l'avait surtout frappé. C'était Pauline de +Saussay. Songeant à elle, il sentait son coeur battre plus vite....</p> + +<p>—Ce sera en mourant mon dernier souvenir! dit-il.</p> + +<p>En mourant! Il s'interrogea encore une fois et se dit qu'il était bien +décidé. Il fallait avant tout se procurer une arme. Il alla dans la rue +Royale et acheta une paire de pistolets, qu'il fit charger devant lui. +Il donna son nom: le comte de Cherlux! Il éprouvait je ne sais quelle +satisfaction ironique à répéter ce nom qui allait tout à l'heure +disparaître avec lui....</p> + +<p>Puis, glissant les armes dans ses poches, il se dirigea vers le bois de +Boulogne: c'était alors le rendez-vous légendaire des suicidés. Des +massifs épais et sauvages n'avaient pas encore été percés à jour par les +avenues rectes des embellisseurs. C'était encore la nature, avec son +imprévu et sa solitude. On y était bien pour se battre ou pour mourir. +Pas un des bruits de Paris n'arrivait jusqu'à vous. En face du ciel, au +bruissement des branches qui craquaient sous le vent, on appuyait le +doigt sur la détente... et le lendemain, un garde ramassait le cadavre. +Tout était dit.</p> + +<p>Aujourd'hui, qui veut se tuer n'a plus ses aises. Les allures du +désespéré sont soigneusement notées par les sergents de ville qui le +voient passer; un garde suit à distance quiconque est pâle et jette +devant soi ce regard vague qui cherche à deviner la mort à travers les +dernières sensations de la vie... et le bras qui dirige l'arme contre la +poitrine ou le crâne est souvent arrêté avant que l'oeuvre soit +accomplie.</p> + +<p>Et puis, il faut suivre l'homme de la loi chez le commissaire de police, +donner son nom, des explications, entendre les admonestations du +magistrat qui vous adjure de renoncer à votre projet. Il ne vous laisse +partir qu'après vous avoir arraché la promesse de ne plus attenter à vos +jours.</p> + +<p>C'est à dégoûter du suicide.</p> + +<p>La civilisation traque l'homme dans sa vie. Au sommet des colonnes, elle +élève des grilles qui arrêtent l'élan; sur le fleuve, les mariniers se +jettent à la nage au premier choc de l'eau qui rebondit sous votre +corps....</p> + +<p>Où se tuer? A domicile? Mais dans les maisons à cinquante locataires, +tout vous dénonce, l'odeur du charbon, le soupçon de votre concierge. La +bienveillance veille sur vous et interrompt trop souvent l'oeuvre +achevée....</p> + +<p>A l'époque où se passe notre récit, on était mieux maître de soi-même.</p> + +<p>A partir du rond-point des Champs-Élysées, les passants étaient rares. +Comme c'était l'hiver, ils passaient vite, bien enveloppés dans leurs +paletots, et se souciaient fort peu d'examiner la physionomie de ceux +qui montaient vers le bois.</p> + +<p>A peine quelques voitures, lancées au grand trot des chevaux, +sillonnaient l'avenue.</p> + +<p>Jacques se plaisait à cette solitude. C'était bien ainsi qu'il voulait +sortir de la vie. Sans que nul ne prît garde à lui, il arriva à la porte +Maillot, et, tournant à droite, se trouva en face d'une sorte de café +champêtre qui se trouvait là.</p> + +<p>Comme il n'avait rien mangé depuis le matin, il se sentait faible. Il se +dit qu'au moment décisif la force pouvait lui faire défaut. Quoiqu'il +n'éprouvât aucune hésitation, il éprouvait une peur enfantine. Il +craignait que l'arme appuyée contre sa tempe ne déviât, par manque de +sûreté dans la main; il voulait mourir, mais non point être défiguré.</p> + +<p>Il entra et demanda un léger repas. Comme il insista pour être servi en +plein air, le garçon comprit ce dont il s'agissait. Il avait vu tant de +ces aventures! Il hésita: car on n'était pas toujours sûr que le +<i>client</i> payât sa note. Mais les allures de Jacques donnaient confiance. +Ce devait être un désespoir d'amour... On pouvait attendre le dessert +pour présenter l'addition.</p> + +<p>Quand il eut achevé, Jacques paya son compte et remit un louis de +pourboire au garçon.</p> + +<p>Celui-ci crut devoir lui donner un renseignement:</p> + +<p>—Si monsieur veut être bien tranquille, dit-il, monsieur suivra ce +petit sentier pendant un petit quart d'heure, puis il tournera à gauche.</p> + +<p>—Merci, dit Jacques.</p> + +<p>Et il s'enfonça dans le bois par la route indiquée.</p> + +<p>Mais il n'avait pas suffisamment pris garde aux paroles de l'obligeant +personnage. Il marcha trop longtemps, tourna à droite, et finalement +déboucha sur une route.</p> + +<p>Il recula, effrayé de se retrouver en pleine lumière.</p> + +<p>Une voiture arrivait du côté de Courbevoie, sorte de coupé élégant +qu'emportait un pur sang de la meilleure race.</p> + +<p>Encore une minute et il allait passer devant Jacques.</p> + +<p>Le jeune nomme ne voulait plus voir de visage humain; il se rejeta dans +le bois, et là, se croyant caché par les branches, il tira de sa poche +un de ses pistolets, examina rapidement la batterie, plaça la +capsule....</p> + +<p>Puis levant le bras, il posa le canon de l'arme sur sa tempe....</p> + +<p>Mais au moment où il allait tirer, les branches craquèrent violemment, +une forme se dressa auprès de lui, deux bras se jetèrent autour de son +cou....</p> + +<p>Et une voix lui cria:</p> + +<p>—Tu veux mourir! toi!... non! non! je t'aime!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3><a href="#table">DEUX IVRESSES</a></h3> + + +<p>Le jeune homme avait poussé un cri de surprise et l'arme de mort s'était +échappée de ses mains....</p> + +<p>Et la duchesse de Torrès, car c'était elle, le serrait dans ses bras, en +ajoutant:</p> + +<p>—Je ne veux pas que tu meures!...</p> + +<p>Cette voix résonnait à son oreille comme un chant d'espérance et +d'amour,—il lui semblait qu'il était le jouet d'une illusion.</p> + +<p>Mais non! c'était bien elle, plus belle que jamais elle n'était apparue +au milieu des splendeurs du luxe et de la richesse.</p> + +<p>Elle était là, la tête rejetée en arrière, les yeux pleins de larmes. +Son teint ordinairement pâle et mat s'était coloré et le sang courait, +rapide, sous cette peau fine et veloutée comme celle d'une jeune fille.</p> + +<p>Et plongeant son regard dans ces yeux voilés par l'émotion, sentant +contre sa poitrine ce corps souple qui avait des ondulations +serpentines, Jacques chancela....</p> + +<p>—Vous! vous! murmura-t-il. Ah! pourquoi êtes-vous venue?... Vous me +rendez lâche!...</p> + +<p>Mais sans répondre, la duchesse l'avait saisi par la main et +l'entraînait vers la route. Il ne résistait pas. Il n'avait plus de +volonté: toute son énergie désespérée s'était brisée. Il était plus +faible qu'un enfant!...</p> + +<p>Un instant après, sans savoir comment il y était venu, il se trouvait +dans la voiture de cette femme, auprès d'elle, et les chevaux +l'emportaient de leur trot rapide dans la direction de Paris....</p> + +<p>—Lâche! répétait-il. Je n'ai même pas su mourir!...</p> + +<p>—Tais-toi, fit-elle, en lui pesant doucement les mains sur les lèvres, +tu as la fièvre... je ne veux plus que tu parles de mourir. Ne suis-je +pas là maintenant?</p> + +<p>Il releva la tête et la regarda.</p> + +<p>En vérité, il se demandait si tout cela n'était pas un rêve. Quoi! cette +créature si belle qu'il avait entrevue pendant quelques minutes à peine, +à laquelle il songeait dans la solitude de ses insomnies, cette femme +qui réalisait pour lui le type le plus achevé de la beauté humaine, +cette femme l'avait arraché à la mort!</p> + +<p>Et il l'avait bien entendu; elle lui avait dit:</p> + +<p>—Je t'aime!</p> + +<p>Aimé! lui! est-ce que cela était possible?... Il eut un frémissement +terrible. Oui, c'était bien cela! C'était la folie qui hantait son +cerveau! Sa raison lui échappait!</p> + +<p>Elle respectait sa rêverie. Penchée vers lui, serrant ses mains dans les +siennes, elle l'enveloppait de son regard chargé de voluptueuses +effluves. Et sous ce magnétisme enivrant, il lui semblait qu'un être +surnaturel prenait possession de lui-même.</p> + +<p>Il ne parlait plus. Il se laissait emporter dans une sorte de tourbillon +vague comme ceux qui parfois vous enlèvent dans l'air, pendant le +sommeil....</p> + +<p>La voiture s'arrêta.</p> + +<p>Puis il descendit, appuyé au bras de la duchesse, qui le soutenait comme +elle eût fait d'un enfant.</p> + +<p>Seulement, à ce moment, il se passa une étrange circonstance....</p> + +<p>Devant la grande porte, un mendiant accroupi semblait dormir sur le banc +de pierre qui touchait à la grille. Au moment où la duchesse et Jacques +passaient devant lui, le mendiant releva la tête.</p> + +<p>C'était un être farouche, avec ses cheveux gris en broussailles qui lui +tombaient jusqu'aux yeux, avec sa barbe hirsute et ses yeux creusés.</p> + +<p>Il fixa sur eux son regard dur; puis, quand la porte se referma, on +l'entendit qui jetait dans l'air un éclat de rire strident, infernal.</p> + +<p>Jacques frissonna, et son coeur se contracta sous un spasme d'effroi.</p> + +<p>Il s'arrêta brusquement.</p> + +<p>—Viens, lui dit le Ténia.</p> + +<p>Il eut un moment d'hésitation involontaire. Je ne sais quel sinistre +pressentiment étreignit son cerveau. Mais la main si douce serra sa +main, le sourire de la duchesse se fit plus charmant et plus +encourageant... Il entra.</p> + +<p>Mais quand il se trouva dans le boudoir des fourrures, où pour la +première fois il avait pénétré sous le nom de comte de Cherlux, il se +laissa tomber sur le sofa, et cacha son front entre ses deux mains.</p> + +<p>Et tandis que, pendant quelques minutes, il était resté seul, il revit, +par une intuition de l'âme, ces trois adorables femmes qui tout à +l'heure étaient courbées au grabat d'un moribond, et il lui sembla que +l'une d'elles lui criait:</p> + +<p>—Jacques! Jacques! sors d'ici!... Va-t'en! Il en est temps encore!...</p> + +<p>Mais en même temps, dans son souvenir, éclata la voix de la Brûleuse qui +hurlait:</p> + +<p>—Au loup! Bandit! Assassin!...</p> + +<p>Il laissa échapper un cri de terreur... et se dressa comme s'il voulait +fuir, mais il resta immobile, frémissant de tout son être.</p> + +<p>La porte venait de s'ouvrir et la duchesse lui était apparue.</p> + +<p>Quelques minutes lui avaient suffi pour rejeter le costume qu'elle +portait. Maintenant elle était revêtue d'une robe de soie bleue et +argent, dont les plis, collés au corps, moulaient ses formes admirables +et que serrait à la taille une cordelière d'argent.</p> + +<p>Sur ses cheveux, qu'elle avait dénoués et qui retombant sur ses épaules +lui faisaient comme un manteau, elle avait jeté une résille d'argent +dont l'éclat mat faisait mieux ressortir encore la teinte bleue de ses +tresses splendides.</p> + +<p>Le cou se dégageait, ferme, admirablement moulé, tandis que les manches, +largement fendues, laissaient voir les bras, qu'un statuaire eût moulés, +jusqu'à la naissance du coude.</p> + +<p>Les lèvres étaient rouges, l'oeil noir brillait d'un éclat radieux....</p> + +<p>Elle s'approcha de Jacques, le repoussa doucement vers le sofa, sur +lequel elle le contraignit de reprendre sa place, et s'agenouillant +devant lui, elle dit tout bas:</p> + +<p>—Dis, me trouves-tu belle ainsi?...</p> + +<p>—Oui, murmura-t-il, belle comme un rêve....</p> + +<p>Il sentait monter à son cerveau un parfum enivrant, et de ce regard fixé +sur lui s'échappait un rayonnement qui l'éblouissait.</p> + +<p>—N'est-ce pas! tu ne mourras pas? dit-elle encore. Je ne le veux +pas!... Je veux que tu vives... entends-tu bien... que tu vives pour +moi, pour moi seule!</p> + +<p>Puis l'attirant à elle, dans un élan plein d'une charmante violence, +elle posa ses lèvres sur les siennes....</p> + +<p>—Je t'aime! lui dit-elle dans un long baiser.</p> + +<p>Il ne pensait plus, il ne raisonnait plus.</p> + +<p>—Je t'aime! répétait-il comme un écho de folie.</p> + +<p>Et comme il l'avait saisie dans ses bras, elle se dégagea, se laissa +glisser à ses pieds.</p> + +<p>—Ne parle pas, fit-elle. Je ne veux rien savoir encore... plus tard tu +me diras tout... Je sais que tu souffres, je devine en toi d'horribles +tortures... oublie tout!... Si le monde s'est montré cruel pour toi, si +on t'a abandonné, je te reste... moi qui t'aime! moi qui me dévoue à ton +bonheur! Que nous importent les autres!... ne serons-nous pas l'un à +l'autre un univers et un paradis?...</p> + +<p>Il l'écoutait, et la fièvre qui le brûlait se transformait: l'amour +violent, insensé, s'emparait de lui... Oui, il oubliait tout pour la +regarder, pour l'admirer, pour l'adorer....</p> + +<p>Il voulut encore l'enlacer de ses bras.</p> + +<p>—Chut! fit-elle doucement et en souriant.</p> + +<p>Elle se releva avec la souplesse d'un félin, et courant à la cheminée, +elle sonna.</p> + +<p>Sans que personne parût, un panneau tourna sur ses gonds et un guéridon +de laque parut; elle l'attira auprès du sofa. Puis s'asseyant auprès de +Jacques:</p> + +<p>—Soyez sage, lui dit-elle en découvrant les perles de sa bouche, et +pour retrouver tout votre calme, partagez, je vous prie, mon modeste +souper....</p> + +<p>Elle versa dans une coupe de cristal quelques gouttes d'un vin d'Italie, +jaune comme de l'or, brillant comme un rayon de soleil; elle y trempa +ses lèvres, puis le lui présentant d'un geste adorable:</p> + +<p>—Prenez, dit-elle, et sachez ma pensée!...</p> + +<p>Il but, les yeux fixés sur elle. Et en même temps que la liqueur chaude +et vivifiante réchauffait sa poitrine, il buvait le regard, la beauté, +le charme de cette femme en qui se résumaient toutes les séductions des +courtisanes antiques....</p> + +<p>Et comme elle se faisait complaisante!</p> + +<p>Elle le servait, le forçait de lui obéir: elle buvait à son tour, et il +fallait qu'il l'imitât, sinon elle avait une de ces moues boudeuses qui +brisent les résistances les plus endurcies.</p> + +<p>Peu à peu, sur ce cerveau ébranlé par tant de commotions, les vins +capiteux agirent. Ce n'était pas l'ivresse, c'était une sorte de +résurrection.</p> + +<p>Jacques se sentait fort, il retrouvait son énergie.</p> + +<p>Son teint pâle se colorait de nouveau, ses yeux brillaient. Il lui +semblait que ses muscles reprenaient leur vigueur en même temps que ses +nerfs, douloureusement crispés, se détendaient.</p> + +<p>Mais en même temps une pensée désolante traversa son cerveau.</p> + +<p>La duchesse de Torrès l'avait sauvé, l'avait accueilli, elle lui avait +avoué qu'elle l'aimait.</p> + +<p>Mais, sans doute, elle ne savait rien! elle ignorait sous quelle +accusation infâme il avait dû courber la tête!... elle ne pouvait +supposer que le matin même, de Belen l'eût chassé, lui, Jacques, comte +de Cherlux, l'eût fait jeter à la porte par ses laquais!...</p> + +<p>Un rugissement s'échappa de sa gorge, et il posa si violemment sur la +table le verre qu'il tenait à la main que le cristal vola en éclats.</p> + +<p>Elle emplit un autre verre, et dit à Jacques en le lui tendant:</p> + +<p>—J'ai vu M. le duc de Belen, et je sais tout!...</p> + +<p>—Vous! s'écria-t-il. Mais alors vous me méprisez! vous me tenez pour un +misérable!...</p> + +<p>Elle lui prit la main et répondit:</p> + +<p>—Je sais tout... et je vous aime!</p> + +<p>—C'est impossible! il ne vous a pas dit....</p> + +<p>Elle l'interrompit d'un geste:</p> + +<p>—J'ai appris de sa propre bouche les détails de la scène odieuse qui +s'est passée ce matin....</p> + +<p>—Et vous ne me chassez pas!</p> + +<p>Elle se leva, vint derrière le jeune homme, lui prit la tête entre les +deux mains et l'embrassa au front.</p> + +<p>C'était, en vérité, une scène singulière.</p> + +<p>Les bougies de cire rose, dont la lumière était tamisée par des écrans +de mica, éclairaient les fourrures zébrées de roux et de blanc dont les +pointes semblaient chargées d'étincelles.</p> + +<p>Des cassolettes de cuivre ciselé s'échappaient des parfums qui +embaumaient l'atmosphère et troublaient à la fois la raison et les +sens....</p> + +<p>Les tentures, élégamment drapées, semblaient frissonner sous un souffle +voluptueux....</p> + +<p>Jacques sentit les bras d'Isabelle autour de son cou, et, par un +mouvement sensuel, rejeta sa tête en arrière.</p> + +<p>Ainsi posé, il voyait à plein l'adorable visage de la pécheresse qui +rayonnait d'amour et d'ardeur mal contenue.</p> + +<p>Ce fut un éblouissement.</p> + +<p>Il avait oublié jusqu'à ce souvenir qui, un instant auparavant, avait +contracté son coeur et torturé son cerveau, jusqu'à cette question à +laquelle point de réponse n'avait été faite.</p> + +<p>De toute cette femme, ainsi penchée, s'exhalaient des effluves de +volupté qui l'étourdissaient....</p> + +<p>Depuis le matin, il avait tant souffert, que son organisme ébranlé +éprouvait maintenant je ne sais quelle sédation suprême. Il était enlacé +dans les séductions infinies de cette femme qui commandait l'adoration.</p> + +<p>—Tais-toi! murmura-t-elle d'une voix à peine perceptible.</p> + +<p>—Ton nom! dit-il.</p> + +<p>—Je m'appelle l'oubli!</p> + +<p>Et il lui sembla que les lumières pâlissaient. Une harmonie vague et +ineffable bruit dans l'air... celle de deux voix qui s'unissaient en +échangeant des mots d'amour.</p> + +<p>L'une disait:</p> + +<p>—Jacques! mon Jacques!</p> + +<p>Et l'autre répétait:</p> + +<p>—Je t'aime!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + +<h3><a href="#table">CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ</a></h3> + + +<p>Comment tout à coup Isabelle de Torrès s'était-elle trouvée sur la +route? Comment avait-elle pu arrêter le bras de Jacques, alors que +l'arme de mort s'appuyait sur son front?</p> + +<p>C'est ce que nous allons rapidement expliquer:</p> + +<p>Après avoir obéi au mouvement de fureur qui l'avait emporté, le duc de +Belen, resté seul, s'était pris à réfléchir. Il tenait encore entre ses +mains la lettre de Mancal, et il cherchait à deviner quel pouvait être +le plan des misérables qui s'étaient introduits dans son hôtel, et dont +Jacques lui paraissait à la fois le complice et l'instrument.</p> + +<p>Nous avons déjà insisté sur ce fait très-curieux, l'indignation réelle +de M. le duc de Belen. Nous raconterons bientôt toute son histoire, et +l'on saura alors quel droit il avait à s'irriter si fort lorsque des +malfaiteurs songeaient à s'attaquer à sa fortune.</p> + +<p>Mais les gredins sont ainsi faits.</p> + +<p>Quand on les touche, ils sont tout prêts à appeler à leur propre défense +les arguments honnêtes dont ils ont fait tant de fois bon marché, alors +qu'il s'agissait d'autrui.</p> + +<p>De Belen, se promenant de long en large dans le petit salon d'où il +avait chassé Jacques, murmura avec un accent de profond navrement:</p> + +<p>—En vérité, c'est à ne plus croire à rien... Un jeune homme qui avait +l'air si naïf! Vrai, je l'avais cru honnête! Et puis, après tout, il est +exact que le comte de Cherlux, un vieux camarade, en somme, l'a reconnu +pour son fils et lui a laissé ce qu'il possédait....</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>—Que pouvait bien posséder de Cherlux?... Hum! en y réfléchissant de +plus près, ce vieux viveur ne devait plus être grandement en fonds. Quel +rôle peut avoir joué ce Mancal en tout ceci? J'ai été bien fou de ne pas +deviner immédiatement que cet homme était un bandit de première espèce! +J'avais cru à l'habileté d'un chevalier d'industrie, qui emploie tous +moyens pour voler et exploiter les secrets d'autrui. C'est mieux que +cela... Il faudra que je sache tout!...</p> + +<p>A ce moment, on frappa à la porte, puis un laquais dit à de Belen:</p> + +<p>—M. le baron de Silvereal demande si monsieur le duc est visible.</p> + +<p>—Silvereal! pensa de Belen. Pardieu! celui-là aussi doit connaître +Mancal... qui sait s'il ne pourrait pas me fournir quelque utile +renseignement....</p> + +<p>Un instant après, il se trouvait avec le baron dans le cabinet oriental +où nous les avons déjà entendus causant du passé et de l'avenir.</p> + +<p>Il est bon de dire qu'après avoir rencontré Germandret-Mancal dans le +souterrain, de Belen avait fait combler le puits où s'engageait +l'escalier et fermer la trappe qui communiquait avec la serre.</p> + +<p>De cette façon, il était, ou du moins se croyait à l'abri de toute +indiscrétion.</p> + +<p>Silvereal n'avait pas reparu à l'hôtel de Belen depuis cette dernière +entrevue où il avait extorqué au duc une somme de cinquante mille +francs... somme, hélas! qui avait déjà disparu en babioles coûteuses que +l'amoureux baron avait envoyées à l'hôtel de Torrès, pour se faire +pardonner sans doute l'impolitesse qu'il avait involontairement commise +en s'endormant dans le boudoir de celle à laquelle il offrait son nom et +sa main.</p> + +<p>Silvereal était soucieux, et ce pour plusieurs raisons qu'il importe de +connaître.</p> + +<p>La première, c'est que l'hôtel de Torrès lui était impitoyablement fermé +depuis quelques jours, et même il s'était produit un fait plus étrange +et plus grave.</p> + +<p>Son dernier présent: une agrafe de diamants qu'il avait obtenue à crédit +d'un des premiers bijoutiers de la rue de la Paix, lui avait été +renvoyée sans que l'écrin eût même été ouvert.</p> + +<p>Ceci pouvait être significatif, et tout personnage moins infatué de +lui-même ou moins enfiévré d'amour eût deviné, de la part de l'avide +duchesse, un congé non dissimulé.</p> + +<p>Mais ce n'était pas là ce qu'avait compris le baron. Pour lui, le +consentement de la duchesse à ses désirs de mariage ne faisait point +doute. Seulement, tant que Mathilde serait vivante, ces promesses, ces +offres seraient illusoires. Ce refus n'était qu'une invitation à agir.</p> + +<p>C'est ce qu'avait immédiatement tenté Silvereal, impatient d'avoir +reconquis sa liberté.</p> + +<p>On n'a pas oublié que le vieux Blasias lui avait remis un flacon qui ne +contenait, en somme, qu'un breuvage complétement inoffensif.</p> + +<p>Mais Silvereal, ne doutant pas qu'il ne tînt en son pouvoir la vie de la +baronne, avait résolu d'en finir... et, au risque d'éveiller les +soupçons, il avait trouvé moyen de faire prendre à sa femme le contenu +total du flacon.</p> + +<p>On devine ce qui s'était passé.</p> + +<p>Ç'avait été une triste journée pour le baron. Vingt fois il s'était +présenté à l'hôtel, espérant trouver la domesticité au désespoir, tout +prêt à accueillir avec le masque d'une douleur de bonne compagnie la +nouvelle d'une épouvantable catastrophe.</p> + +<p>Point. Tout était calme. A quelques questions habilement posées, il +avait été répondu que jamais la santé de madame de Silvereal n'avait été +meilleure. L'honnête mari n'en pouvait croire ses oreilles, et, +finalement, il avait sollicité et obtenu l'autorisation de se rendre +dans l'appartement de la baronne.</p> + +<p>Elle l'avait reçu avec sa hauteur ordinaire. Et tout en causant de +banalités, il avait pu constater que jamais sa beauté n'avait été plus +vivace, que jamais ses yeux n'avaient été plus brillants, sa voix plus +calme.</p> + +<p>C'était à en perdre la tête.</p> + +<p>Il avait couru au club, afin de tenter la fortune et d'oublier, dans la +fièvre du jeu, les soucis qui le tourmentaient.</p> + +<p>Là il avait été en butte à quelques railleries, ménagées d'ailleurs avec +un goût exquis. Mais on lui parlait de M. le comte Jacques de Cherlux, +charmant jeune homme qui avait été accueilli par le duc de Belen sur la +recommandation de la duchesse de Torrès, et en qui on lui faisait +deviner un rival.</p> + +<p>Était-ce donc là l'explication de l'exil qui le frappait?</p> + +<p>Avec ses inquiétudes s'étaient surexcités tous ses mauvais instincts. Il +n'avait pu tuer sa femme, il se devinait maintenant chassé par celle +qu'il aimait... et de Belen était le complice de la duchesse... Il +prêtait les mains à une intrigue qui le pouvait réduire au désespoir, +lui, Silvereal, un ancien ami... mieux que cela... un complice qui +pouvait un jour ou l'autre devenir dangereux.</p> + +<p>Il fallait élucider cette question, et c'était dans ce but que le baron +se présentait chez le duc de Belen; seulement il avait appris à ses +dépens que dans une discussion violente avec le duc, il était rare que +le dernier mot lui restât. Aussi avait-il résolu d'employer cette fois +un tout autre moyen.</p> + +<p>—Eh! bonjour, mon cher duc! fit-il dès qu'il aperçut de Belen, et en +s'avançant vers lui les mains tendues en avant.</p> + +<p>—Je suis heureux de vous voir, fit de Belen, qui répondait à ses +propres pensées.</p> + +<p>Puis, regardant attentivement Silvereal, dont le visage était +admirablement composé:</p> + +<p>—Mais, en vérité, mon cher baron, vous semblez tout joyeux.... +Avez-vous donc quelque raison de vous réjouir?</p> + +<p>—Le mot est peut-être trop fort, fit Silvereal en souriant et en +découvrant ses dents longues et aiguës; cependant je déclare que, sauf +détails sans importance, j'ai tout lieu de me déclarer satisfait.</p> + +<p>—Tant mieux pour vous. Peut-être n'en est-il pas de même pour moi!</p> + +<p>—En vérité! s'exclama le baron avec les marques du plus profond +intérêt. Serait-il survenu dans votre existence quelque embarras subit?</p> + +<p>—Peut-être!</p> + +<p>—Impossible. La fortune vous sourit avec une persistance à laquelle la +capricieuse ne nous a guère habitués. Vous êtes honoré, vous êtes +riche... et, enfin, vous allez être dans peu de temps l'heureux époux +d'une des plus jolies et des plus riches héritières de Paris.</p> + +<p>De Belen ne put réprimer un tressaillement. Cette allusion à ses +desseins sur Lucie de Favereye le touchait en plein coeur... à supposer +que le mot—coeur—pût s'appliquer au viscère qui opérait son mouvement +régulier dans la poitrine du duc.</p> + +<p>Il se souvint tout à coup de l'engagement pris quelques jours auparavant +par Silvereal.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? s'écria-t-il involontairement. Avez-vous donc +obtenu de la baronne....</p> + +<p>—Qu'elle parlât pour vous? C'est aller un peu vite en besogne. +Cependant....</p> + +<p>Il s'arrêta. Il voyait bien que dans cet assaut de faussetés, il avait +l'avantage, et il tenait à en profiter le plus longtemps possible.</p> + +<p>—Parlez donc! s'écria de Belen.</p> + +<p>—Si j'hésite, mon cher duc, c'est par un sentiment de superstition +qu'il me faut avouer. Je n'aime pas, lorsque je tente l'exécution d'un +plan mûrement combiné, expliquer par le menu les moyens dont je prétends +me servir... Cette indiscrétion vis-à-vis de soi-même porte souvent +malheur....</p> + +<p>—Alors, que venez-vous me parler de mon prochain mariage?...</p> + +<p>—Je vous prouve que je ne vous oublie pas... Depuis notre dernière +entrevue où vous vous êtes laissé entraîner à me dire quelques duretés, +que vous regrettez, j'en ai la conviction, j'ai beaucoup réfléchi... et +le premier mouvement d'irritation passé, je me suis dit qu'après tout, +vous étiez mon meilleur... disons mieux, mon seul ami, et que ce m'était +un devoir de me mettre à votre service comme vous étiez au mien....</p> + +<p>—Que de phrases, bon Dieu! s'écria de Belen avec impatience.</p> + +<p>—J'arrive au fait. Je vous ai promis de vous aider à vaincre +l'opposition que ma femme mettait à votre mariage avec Lucie de +Favereye... et j'ai déjà, j'en suis certain, obtenu dans cette voie +d'excellents résultats... Pardonnez-moi de ne pas m'expliquer +davantage....</p> + +<p>De Belen le regarda avec une défiance non dissimulée.</p> + +<p>—Et c'est pour me dire cela que vous avez pris la peine de passer à mon +hôtel?</p> + +<p>—Certes!... N'est-ce pas le fait d'un véritable ami que de venir vous +répéter: Prenez patience! tout va bien!... Je comprends vos angoisses, +vos inquiétudes, et je tiens à les adoucir autant qu'il est en moi.</p> + +<p>Après tout, de Belen méprisait assez l'intelligence de Silvereal pour +admettre que cette niaiserie n'était pas jouée.</p> + +<p>—Je vous remercie, reprit-il brusquement. Mais lorsque je vous +déclarais tout à l'heure que j'étais heureux de vous voir, c'est que +vous pouvez m'être utile.</p> + +<p>Cette franchise n'avait rien de flatteur pour le baron. Mais Silvereal +n'était pas homme à se fâcher pour si peu.</p> + +<p>—Tout à votre disposition, dit-il.</p> + +<p>—Vous connaissez un certain homme d'affaires nommé Mancal?</p> + +<p>Silvereal fit la grimace. Ce nom avait décidément le privilége d'exciter +peu de sympathie de la part de ceux qui l'entendaient.</p> + +<p>On sait que souvent Mancal avait servi d'intermédiaire entre la duchesse +et le baron lequel, de plus, n'ignorait pas que Mancal et le vieux +Blasias étaient une seule et même incarnation....</p> + +<p>Enfin Mancal lui avait souvent prêté, à grosse usure, des sommes dont il +eût été certes bien impuissant à se libérer envers lui.</p> + +<p>—Mancal! vous avez dit Mancal! fit le baron en hésitant et en regardant +au plafond comme s'il eût éprouvé une grande difficulté à se remettre +cette physionomie en mémoire.</p> + +<p>—Parbleu! ne jouez donc pas ainsi la comédie! s'écria le duc, dont la +longanimité s'épuisait. Pouvez-vous, oui ou non, me fournir des +renseignements sur cet homme?</p> + +<p>—Des renseignements!... non, en vérité. Ne vous fâchez pas, mon ami. Je +le connaissais très-peu... il est mort!...</p> + +<p>—Mort! s'écria le baron. Quelle est cette folie?</p> + +<p>Silvereal se mordit les lèvres. Il avait trop parlé. Il supposait bien +que Blasias était mort.</p> + +<p>Mais le duc ignorait sans doute l'identité de ce personnage et du +banquier de la rue Louis-le-Grand.</p> + +<p>—Je veux dire, reprit-il, qu'il a disparu... comme font tous ces +banquiers de mauvais aloi.</p> + +<p>—Mancal était un faux banquier.</p> + +<p>—Hein?</p> + +<p>—Mancal est tout simplement le chef d'une bande de bandits qui +exploitent les honnêtes gens.</p> + +<p>—Alors, nous n'avons rien à craindre, interrompit naïvement Silvereal.</p> + +<p>—Vous vous trompez! car Mancal possède nos secrets.</p> + +<p>—Quels secrets?</p> + +<p>—Il sait que le baron de Silvereal et le duc de Belen sont deux +assassins!...</p> + +<p>Silvereal se dressa sur ses pieds. En vérité, il y a des gens qui ont la +manie d'évoquer des souvenirs désagréables... Il était blême, et ses +dents claquaient.</p> + +<p>—Bon! voilà que vous perdez tout votre sang-froid, reprit de Belen avec +calme. Mon cher, quand on a, comme nous, risqué sa tête pour arriver au +but poursuivi, on doit s'attendre à ce qu'à toute heure l'innocence se +dresse devant soi et qu'il faille lutter sans trêve ni merci.</p> + +<p>Silvereal l'interrompit.</p> + +<p>—Mais je vous dis qu'il est mort!</p> + +<p>—Qui? Mancal... Folie!...</p> + +<p>—Mancal, oui! c'est-à-dire Blasias....</p> + +<p>—Quel Blasias?...</p> + +<p>—Un vieillard... c'est-à-dire non, Mancal déguisé... qui, au quai de +Gèvres, faisait métier de recéleur et d'empoisonneur....</p> + +<p>—Quoi! cet homme que la police traquait... et dont la masure s'est +abîmée dans l'incendie....</p> + +<p>—C'était Mancal.</p> + +<p>—Ah bah! fit de Belen, qui réfléchissait.</p> + +<p>Il y eut un instant de silence. Puis le duc, fouillant dans sa poche, en +tira la lettre qu'il avait reçue tout à l'heure.</p> + +<p>Elle ne portait pas de date; de plus, elle devait avoir été apportée, +car sur l'enveloppe ne se trouvait pas le timbre de la poste.</p> + +<p>Il sonna vivement.</p> + +<p>—Qui a apporté cette lettre? demanda-t-il au laquais qui se présenta.</p> + +<p>—Monsieur le duc, c'est une sorte de mendiant déguenillé.</p> + +<p>—Qu'a-t-il dit?</p> + +<p>—Rien, sinon que cette lettre devait être remise immédiatement à +monsieur le duc.</p> + +<p>—Il n'a prononcé aucun autre nom que le mien?...</p> + +<p>—Aucun.</p> + +<p>—C'est bien, allez!...</p> + +<p>—Mais qu'est-ce donc que cette lettre? s'écria Silvereal, au comble de +la curiosité.</p> + +<p>—Je vais vous le dire. Car, au fait, mieux vaut que nous nous montrions +quelque franchise réciproque. Cette lettre a été adressée par Mancal à +l'homme que j'avais accueilli dans ma maison, et dont je m'étais porté +garant, à ce Jacques de Cherlux.</p> + +<p>—Lui! s'écria à son tour Silvereal. Montrez-moi cette lettre!</p> + +<p>De Belen la lui tendit. Le baron la lut rapidement.</p> + +<p>On se souvient que dans ses termes elle prouvait, à n'en point douter, +la complicité de Jacques et de Mancal dans quelque oeuvre ténébreuse et +encore inexécutée.</p> + +<p>—Ah! mon ami! s'écria Silvereal, moi qui doutais de vous!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je croyais que le jeune homme vous avait été recommandé par la +duchesse de Torrès....</p> + +<p>De Belen tressaillit à son tour.</p> + +<p>Il avait oublié ce détail. Il n'avait songé qu'à Mancal. Il était +cependant exact que Jacques s'était présenté, pour la première fois, +muni d'une lettre du Ténia.</p> + +<p>—Vous ne vous trompez pas, reprit-il lentement. C'est bien à la requête +de la duchesse que je l'avais reçu et que je lui avais promis ma +protection.</p> + +<p>—Vous voyez bien! fit Silvereal avec désespoir. Et moi qui croyais en +vous comme en mon meilleur ami.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Mais ce jeune homme est l'amant de la duchesse, que j'aime et qui m'a +fermé sa porte!</p> + +<p>Il avait, en prononçant ces paroles, une mine si piteuse, que de Belen +ne put réprimer un éclat de rire.</p> + +<p>—Ah! il est bien en ce moment question d'amour et de passion +ridicule....</p> + +<p>—Ridicule! Vous en parlez bien à votre aise.</p> + +<p>—Je vous dis qu'il s'agit de notre honneur, de notre fortune, qui sait? +de notre vie, peut-être!</p> + +<p>—Que m'importe! s'écria Silvereal, sans cette femme, fortune, +existence, je ne tiens plus à rien!</p> + +<p>—Passe pour vous. Mais moi, je tiens à tout. Raisonnons, et quittez ces +airs navrés, qui sont grotesques. Songeons à nous défendre, que diable! +et examinons le danger froidement et en hommes habitués au péril.</p> + +<p>—Je vous écoute, fit Silvereal, qui n'écoutait guère, absorbé qu'il +était dans ses pensées désespérées.</p> + +<p>—C'est évidemment à la prière de Mancal que la duchesse a remis cette +lettre à ce Jacques... Dites-moi, ce Mancal était son homme d'affaires, +n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—Elle fait, en effet, quelques petites opérations de Bourse.</p> + +<p>—Donc, elle a confiance dans cet homme... et elle n'a pu lui refuser ce +léger service... Il lui aura présenté son protégé avec les formes +mielleuses dont il avait le secret, et la duchesse est si bonne....</p> + +<p>—Oui, elle est bonne et belle, interrompit Silvereal.</p> + +<p>De Belen se contenta de hausser les épaules et continua:</p> + +<p>—Vous ne paraissez rien comprendre. Il est ridicule qu'un homme tel que +vous, qui êtes presque un vieillard....</p> + +<p>Silvereal protesta d'un geste.</p> + +<p>—J'ai dit un vieillard, insista de Belen. Parbleu! il fait beau voir +qu'à votre âge, vous vous obstinez à roucouler comme un Roméo de vingt +ans... Cela est fini, mon cher. Nous aimons où et quand nous pouvons!...</p> + +<p>—Pardon! s'écria Silvereal, poussé à bout. N'êtes-vous pas amoureux +vous-même de Lucie de Favereye, une pure et chaste enfant qui pourrait +être votre fille?...</p> + +<p>De Belen pâlit. Le coup était direct. Mais, se mordant les lèvres, il +reprit avec sang-froid:</p> + +<p>—Tout d'abord, mon cher baron, remarquez qu'entre une chaste et pure +enfant comme Lucie, je répète vos expressions, et cet être vicieux, +corrompu, presque effrayant, qui s'appelle le Ténia et pour vous la +duchesse de Torrès, toute comparaison serait un crime!...</p> + +<p>—Belen! prenez garde! fit Silvereal, qui blémissait.</p> + +<p>—Prendre garde? à quoi? à votre colère!... Laissez donc aux auteurs de +drame ces grands airs de bravache... nous sommes ici pour raisonner et +nous dire nos vérités... tant pis si elles nous froissent! Donc, s'il +vous plaît, étudions nettement, et une fois pour toutes, notre situation +respective.</p> + +<p>De Belen se plaça devant Silvereal, les bras croisés, la tête haute; +puis, d'une voix sèche, et en accentuant chaque parole avec la vibration +brutale d'un marteau qui tombe:</p> + +<p>—Nous sommes deux chevaliers d'industrie, disons le mot, deux voleurs; +vous, monsieur de Silvereal, descendant d'une des plus grandes familles +de France, vous vous êtes vautré dans toutes les fanges... Vous étiez +perdu, quand votre bonne étoile vous a conduit sur mes pas; j'ai reconnu +en vous l'étoffe d'un franc coquin... un peu mou, un peu flasque, mais +utilisable à l'occasion; je vous ai mis de moitié dans mes opérations!</p> + +<p>—Oh! de moitié! objecta Silvereal, que parut toucher ce seul point de +l'argumentation.</p> + +<p>—De moitié quant à votre valeur propre. Vous êtes un gredin, mais un +gredin lâche. Moi, j'ai le courage. Je suis lion et je prends la plus +grosse part, <i>quia nominor leo</i>. Ceci est indiscutable. Donc avec moi +vous avez volé, avec moi vous avez tué!... et quand je torturais au +Cambodge ce Français que Dieu damne! vous vous pâmiez comme une vieille +femme, mais vous ne songiez nullement à le défendre.</p> + +<p>—Oh! proféra longuement le digne baron en se cachant la tête entre les +deux mains.</p> + +<p>—Évanouissez-vous, si vous voulez. J'ai le temps d'attendre. Vous +revenez à vous?... tant mieux. Alors je continue. Muni de quelques +milliers de francs, vous êtes revenu en France; et grâce à votre nom, à +votre habileté, à l'absence de tout scrupule qui est votre point +caractéristique, vous avez su persuader à M. de Mauvillers que, s'il +vous donnait sa fille, vous le feriez nommer pair de France....</p> + +<p>—J'en avais le pouvoir....</p> + +<p>—Taisez-vous donc! vous mentez comme un arracheur de dents, soit dit +sans offenser votre purisme... Grâce à un laquais du ministère dont vous +aviez acheté la complicité, vous aviez appris la nomination prochaine +dudit Mauvillers,—encore un aimable bandit, entre nous, et digne d'être +votre beau-père,—vous êtes allé le trouver et vous lui avez dit: +Donnez-moi votre fille, et demain votre nomination sera au <i>Moniteur</i>... +Oh! il n'a pas hésité... Sa fille vous méprisait, comme tout le monde, +du reste... Elle en aimait un autre... il l'a menacée de sa malédiction, +et la pauvrette, qui croyait encore à la malédiction d'un père alors +même qu'il s'appelle M. de Mauvillers, dix fois renégat, contempteur de +toute probité, de toute justice, magistrat prévaricateur et +fonctionnaire concussionnaire, la pauvrette, dis-je, a obéi et vous a +épousé, vous! vous, mon complice, vous un assassin!...</p> + +<p>—Monsieur de Belen! mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi vous +évoquez ces souvenirs... exagérés....</p> + +<p>—Exagérés, est un chef-d'oeuvre. Silvereal, vous étiez né pour le +parlementarisme. Pourquoi j'évoque ces souvenirs? mon Dieu, il est +utile, entre braves gens comme nous, de se rafraîchir de temps en temps +la mémoire. De plus, je reviens par un détour—un peu long, mais +nécessaire—au point principal de notre entretien, et je veux vous +prouver que si je suis un fou d'aimer Lucie de Favereye et de la vouloir +pour femme, vous êtes, vous, un imbécile d'offrir votre nom à la +duchesse de Torrès.</p> + +<p>Silvereal eut un beau mouvement de dignité: il se leva, se mit de trois +quarts comme l'immortel Crevel des <i>Parents pauvres</i>, et, posant sa main +sur la portion de gilet qui chez tout autre aurait pu recouvrir un +coeur:</p> + +<p>—Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de côté +toute personnalité à l'adresse de la duchesse.</p> + +<p>De Belen éclata de rire.</p> + +<p>—Très-beau! Vous êtes un type! Je continue. Et vous allez voir que je +vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez, +très-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de +Bordeaux, qui a floué les fonds de ses commettants et qui s'est embarqué +pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile +de vous faire connaître, puisque vous ne les savez pas et que votre +médiocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,—lui, +roturier,—duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer +d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la tête... C'est mon but, et +j'y touche. Or, je sais que je suis discuté par certaines +gens:—Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? Où sont ses +titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que +j'épouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de +Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et +dûment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus à contester son titre. +Est-ce votre avis?</p> + +<p>Silvereal se contenta d'incliner la tête.</p> + +<p>—Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime +le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des +effarouchements qui me séduisent... Passons!... tout cela vient +admirablement à l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage +d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'intérêt; +mais, sachez-le bien, l'intérêt prime l'amour... Je veux être le mari de +cette fille, et cela sera.</p> + +<p>—Mais je ne vous en empêche pas! s'exclama le baron d'une voix dolente.</p> + +<p>—C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse +devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se +retrouvera. J'ai exposé ma situation, je passe à la vôtre.</p> + +<p>—La mienne!</p> + +<p>—Vous, vous êtes un vrai Silvereal. Par vous-même, par votre femme, +vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous à larges battants... +Vous avez vos entrées à la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous +appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux +Corneille... vous aspirez à descendre. Vous voulez tuer votre femme pour +devenir l'époux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer à la +société... dont le nom est méprisé, que toute femme honnête refusera +d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez déchoir. Qui, +en cela, représente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez +franc et répondez.</p> + +<p>Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la tête, dit d'un +ton pleurard et grotesque:</p> + +<p>—Je l'aime!...</p> + +<p>—Eh bien! aimez-la! et donnez-moi la paix! Je vous parle de choses +graves: je vous dis que Mancal, un bandit, avait placé chez moi un +misérable dont le rôle était de m'épier, de me trahir, de me +dépouiller... qui sait? de m'assassiner, peut-être; et quand je vous +rappelle que ce Jacques de Cherlux a été introduit chez moi par le +Ténia, vous me répondez avec des larmes dans la voix: Elle est bonne et +belle!... Vous tombez en enfance!...</p> + +<p>—Mais enfin, cria Silvereal, vous avez admis vous-même qu'elle pouvait +avoir été trompée par ce Mancal....</p> + +<p>De Belen s'approcha de Silvereal, et, lui plaçant les mains sur les +épaules, plongea ses yeux dans les siens:</p> + +<p>—Silvereal, mon ami, quelque chose me dit que vous jouez gros jeu... +Cette femme est plus forte que vous... elle vous raille et vous mettra à +la porte au premier jour.</p> + +<p>—Vous me torturez, fit piteusement Silvereal.</p> + +<p>—Cela m'est absolument égal. Je parle affaires. De deux choses l'une: +ou la duchesse a donné, sur la prière de Mancal, une lettre banale, et +dans ce cas, vous restez le futur de cette intéressante créature; ou, au +contraire, par une raison de haine contre moi, que je devine sans la +définir, elle a prêté les mains au piége qui m'était tendu. Voilà ce +qu'il convient de savoir, et sur l'heure....</p> + +<p>—Oui! oui! vous avez raison! s'écria Silvereal. Ah! si elle m'a +trompé!...</p> + +<p>—Si elle vous a trompé, c'est vous qui lui demanderez pardon. Je vous +connais, donc n'insistons pas sur ce détail. Ce dont il s'agit est +infiniment plus important, et voilà ce que je vais faire: je vais faire +demander madame de Torrès....</p> + +<p>—Vous! elle ne viendra pas!</p> + +<p>—Si fait, ou du moins si elle ne vient pas, c'est qu'elle se sent +inattaquable, ce que je ne suppose pas... Tenez, mon cher baron; je vous +fais un pari....</p> + +<p>—Vous plaisantez toujours!</p> + +<p>—Point, jamais je n'ai été plus sérieux, car j'ai un pressentiment que +la partie engagée est des plus graves... Je répète donc que je vous fais +un pari... Je vais partir pour ma maison de Courbevoie... en même temps +que mon laquais va porter à la duchesse un billet qui l'invitera à venir +chez moi... là-bas....</p> + +<p>—Elle refusera de s'y rendre....</p> + +<p>—Nous verrons bien! Si je choisis Courbevoie, c'est parce qu'ici elle +serait trop en vue en se présentant à mon hôtel... cela serait +compromettant et nous perdrions du temps en pourparlers... Là-bas, elle +peut venir sans que nul le sache, et je suis sûr, mon cher baron, que +lorsque je la tiendrai en face de moi, il faudra bien qu'elle se +confesse....</p> + +<p>Silvereal tressaillit. En vérité, de Belen parlait de la bien-aimée avec +une désinvolture insolente qui le navrait.</p> + +<p>—J'espère, dit-il les dents serrées, que vous vous souviendrez à quel +monde vous appartenez tous deux....</p> + +<p>—Oh! elle me vaut... nous sommes de force! soyez tranquille. Mais, mon +cher Silvereal, supposez un instant—et cela sans vous enfoncer les +ongles dans la poitrine—que ledit Jacques de Cherlux soit son amant, +n'avez vous pas intérêt à le savoir?...</p> + +<p>Il avait touché le point sensible.</p> + +<p>—Agissez comme vous l'entendez.</p> + +<p>—Merci de l'autorisation, dont d'ailleurs je me serais absolument +passé.</p> + +<p>De Belen s'assit devant un petit bureau.</p> + +<p>—Écoutez, dit-il, j'écris.</p> + +<p>Et, en même temps que sa plume courait sur le papier, il disait à haute +voix:</p> + +<p>«Chère duchesse, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai dû chasser +comme un laquais le jeune et intéressant comte de Cherlux, que vous avez +eu l'obligeance de me présenter et qui est tout simplement un bandit de +la pire espèce.</p> + +<p>»Croyez que je n'ai pas pris cette grave résolution sans avoir mûrement +réfléchi au déplaisir qu'elle vous causerait. Et comme je ne désire rien +tant que de vous complaire en toutes choses, je suis prêt à vous donner +les explications que vous pourrez désirer, si vous me venez les demander +en ma petite maison de Courbevoie, rue du Bois.</p> + +<p>»Vous trouverez à la petite porte du parc un valet qui vous introduira, +sans que vous soyez vue.</p> + +<p>»Votre dévoué ami,</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 7.5em;">»Duc de Belen.»</span><br /> +</p> + +<p>—Mais... mais... mais... fit par trois fois Silvereal, que cette +rédaction éminemment cavalière blessait au plus vif de ses sentiments +intimes, on dirait, en vérité, que la duchesse de Torrès connaît la +petite porte du parc....</p> + +<p>Le duc prit la lettre, et, caressant doucement la joue du baron avec le +papier satiné:</p> + +<p>—Vous serez toujours un grand enfant, dit-il.</p> + +<p>Il sonna.</p> + +<p>—Cette lettre à son adresse... immédiatement. Puis, qu'on attelle.</p> + +<p>—Vous sortez? demanda Silvereal.</p> + +<p>—N'avez-vous pas lu la teneur de ma lettre?</p> + +<p>—Vous allez à Courbevoie?</p> + +<p>—Attendre la charmante duchesse de Torrès.</p> + +<p>—Que prétendez-vous donc?</p> + +<p>Le visage de Belen reprit sa rigidité sérieuse.</p> + +<p>—J'entends confesser le Ténia... J'entends apprendre d'elle quelles +relations existaient entre elle et ce Mancal maudit... et enfin à quel +titre elle s'était faite la protectrice de ce Cherlux dont je me défie +autant et plus que vous....</p> + +<p>—Ne pourrais-je assister à votre entretien? demanda timidement +Silvereal.</p> + +<p>A ce moment, on vint annoncer à de Belen que sa voiture l'attendait.</p> + +<p>De Belen regarda Silvereal en riant:</p> + +<p>—Vous n'y songez pas, mon cher maître, dit-il en prenant son chapeau; +si je vous permettais de prendre part à notre entrevue, vous troubleriez +la duchesse par vos regards passionnés... et je tiens au contraire à ce +qu'elle conserve tout son sang-froid!...</p> + +<p>Silvereal eut presque une velléité de révolte:</p> + +<p>—Et cependant... si ce tête-à-tête me déplaisait....</p> + +<p>De Belen, qui était déjà auprès de la porte, revint vivement vers lui et +lui saisissant le poignet:</p> + +<p>—Écoutez-moi bien, ajouta-t-il. De deux choses l'une: ou la duchesse +est une amie, et en ce cas, je m'engage à plaider votre cause... ou bien +elle est complice de ce Mancal dans quelque ténébreuse machination... et +alors notre tête, vous entendez, notre tête, est en jeu! Si cela est, +cette femme est condamnée... et vous savez, vous mieux que personne, que +je n'ai jamais menacé en vain, et que je brise tout obstacle qui se +dresse devant moi!...</p> + +<p>De Belen s'était étudié à se faire, pour le monde, une tête placide, +plus finaude que méchante, et il est juste de dire qu'il y avait +parfaitement réussi, grâce à la coupe de son visage, large du bas, et à +ses favoris, taillés à la Louis-Philippe, qui lui donnaient une +physionomie des plus rassurantes.</p> + +<p>Mais en ce moment, alors qu'il proférait ces menaces, il semblait qu'il +s'opérât sur ses traits une métamorphose subite: le teint se faisait +livide, les yeux brillants, la lèvre contractée.</p> + +<p>Silvereal reconnut son ancien complice, tel qu'il l'avait vu naguère +torturant un malheureux vieillard pour lui arracher son secret, et il se +tut, frissonnant malgré lui.</p> + +<p>—Patience donc, reprit de Belen. Avant ce soir, vous saurez la vérité +sur tout cet imbroglio.</p> + +<p>Lui parti, Silvereal resta quelque temps immobile, pensif; puis il se +décida à sortir à son tour en murmurant:</p> + +<p>—Il faut en finir... il faut que la duchesse soit ma femme....</p> + +<p>Et disant cela, il songeait à Mathilde et aux derniers conseils du vieux +Blasias.</p> + +<p>Mais comment attirer la baronne dans un piége avec Armand de Bernaye? +Laissons Silvereal à ses réflexions, et venons auprès de la duchesse de +Torrès, à l'heure où lui parvenait l'étrange lettre du duc de Belen.</p> + +<p>Elle était seule, rêveuse.</p> + +<p>Depuis la scène terrible dans laquelle Silvereal avait avoué le crime +commis par lui de complicité avec de Belen, il semblait qu'une +transformation inconsciente se fît dans l'âme de cette femme.</p> + +<p>Ses pensées n'avaient plus leur lucidité cruelle. Ses ambitions étaient +oubliées, et alors même qu'enfermée dans le boudoir des diamants, elle +égrenait entre ses doigts les pierres étincelantes, son regard n'avait +plus cet éclat fauve qui semblait un rayonnement d'or.</p> + +<p>Elle se prenait à frissonner, sans savoir pourquoi. La mort de Mancal +l'avait épouvantée. Et quelque soulagement qu'elle éprouvât à la +disparition de son complice, cependant une voix sourde lui criait que le +crime triomphant a ses revers et ses catastrophes; elle pensait à cet +homme qu'elle avait vu naguère encore si fort, si sûr de lui-même, +bronzé d'énergie et de cynisme... et devant son imagination passait le +cadavre que l'eau emportait impuissant, livide, jouet du flot qui +l'entraînait....</p> + +<p>Alors s'imposait à elle une terreur vague. Elle regardait autour d'elle, +comme si un ennemi inconnu, un vengeur peut-être, allait surgir pour la +saisir, pour la punir à son tour... et elle cachait son visage entre ses +mains, pour écarter la vision sinistre....</p> + +<p>Puis elle se souvenait de celui qu'elle avait à peine entrevu... Jacques +de Cherlux. Et c'était comme un rayon de lumière dans des ténèbres +sombres....</p> + +<p>Ce qui l'avait frappée en lui, c'était ce regard clair, brillant +d'honnêteté et de franchise, ces yeux étincelants d'admiration naïve et +de passion inassouvie, derrière lesquels elle avait deviné une âme. Elle +avait ri d'abord. L'admirer, qu'était-ce donc que cela? N'était-elle +point blasée sur les hommages? L'amour! elle l'avait toujours raillé.</p> + +<p>Quand Martial, désespéré, se tordait à ses pieds en demandant grâce, +quand il lui sacrifiait sa vie, son honneur, sa mère, elle avait aux +lèvres un rictus railleur et lui répondait ce mot atroce que Martial +n'avait pas oublié:</p> + +<p>—Tu es si lâche que parfois je crois t'aimer!</p> + +<p>Quand sir Lionel, brisé, atterré, après avoir tout employé pour la +dompter, colère et menace, prières et brutalités, lui criait:</p> + +<p>—Je me tuerai!</p> + +<p>Elle souriait encore, d'un air de défi.</p> + +<p>Ç'avait été une scène atroce.</p> + +<p>Le dernier soir, sir Lionel était venu auprès d'elle. Il était pâle +comme un cadavre.</p> + +<p>—Écoutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir à me torturer... +que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais +vous êtes de ces êtres effrayants qui se complaisent à la souffrance des +autres!... Vous êtes la Locuste qui torturait des esclaves par le +poison, étudiant curieusement sur leur face convulsée les affres de +l'agonie... Êtes-vous une femme? êtes-vous un démon?... De quelle fange +sanglante avez-vous été pétrie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai été +lâche... et je le suis encore... Moi qui ai affronté tous les périls, +raillé tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis +cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le +bien, du fond de mon âme et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour +viendra où, pleurant et enfonçant vos ongles dans votre poitrine... vous +vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous +parle en ce moment surgira de ma tombe mal fermée et vous criera: Soyez +maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous +enfermer dans votre égoïsme dédaigneux, mais toujours la voix sinistre +vous poursuivra et répétera: Soyez maudite!...</p> + +<p>Elle l'avait interrompu par un éclat de rire en disant:</p> + +<p>—Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinquième acte!...</p> + +<p>Mais elle n'avait pas achevé... une détonation avait retenti, et sir +Lionel Storigan, le crâne brisé, était tombé à ses pieds, tandis qu'un +flot de sang inondait sa robe....</p> + +<p>Elle s'était dressée, pâle. Puis, comme ses gens accouraient au bruit, +elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots:</p> + +<p>—Faites transporter sir Lionel chez lui!</p> + +<p>Et elle était rentrée dans son boudoir....</p> + +<p>Maintenant tout cela lui revenait en mémoire. Il lui semblait que cette +voix murmurait encore sa malédiction terrible....</p> + +<p>—Je suis folle! murmura-t-elle tout à coup en rejetant en arrière son +admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe +le passé? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir +m'appartient.</p> + +<p>Un laquais frappa à la porte et lui présenta sur un plateau de vermeil +la lettre du duc de Belen.</p> + +<p>Elle la prit insoucieusement et la jeta sur un guéridon. Elle la lirait +plus tard. Mais voici que, regardant l'enveloppe, elle reconnut +l'écriture du duc. Elle avait à peine entendu ce que lui avait dit le +laquais tout à l'heure.</p> + +<p>Le duc de Belen!... ah! celui-là aussi l'avait aimée. Seulement, c'était +un esprit froid et positif. Il avait rapidement compris que le Ténia ne +lâchait plus la proie qu'on lui abandonnait, et un jour il avait dit à +la duchesse:</p> + +<p>—Je ne veux pas être votre amant!... Je serai votre ami!</p> + +<p>Elle l'avait admiré pour cette force qui n'était, en somme, que de +l'habileté raisonnée.</p> + +<p>D'ailleurs, elle se souciait peu de lui.</p> + +<p>Pourquoi lui écrivait-il?</p> + +<p>Tout à coup un nom monta à ses lèvres: Jacques!</p> + +<p>Et, d'une main fébrile, elle déchira l'enveloppe. Elle lut les lignes +tracées et poussa un cri terrible.</p> + +<p>C'était comme une révélation. A l'annonce du malheur qui frappait +Jacques, une sorte de déchirement se faisait en elle. Chassé! il l'avait +chassé! Lui, ce misérable! cet assassin! il s'était arrogé sur un autre +le droit de haute justice! et sur qui? sur le seul homme qu'elle, +Isabelle la courtisane, eût regardé avec une émotion involontaire!</p> + +<p>—Ah! tu as chassé Jacques! cria-t-elle. Eh bien! à nous deux, monsieur +de Belen!</p> + +<p>Et quelques instants après, sans qu'elle eût hésité, sa voiture +l'entraînait sur la route de Courbevoie.</p> + +<p>La maison habitée par de Belen était en réalité un hôtel ou plutôt une +sorte de château. Le parc s'étendait autour du bâtiment et se +prolongeait jusqu'à la Seine.</p> + +<p>La petite porte à laquelle sa lettre faisait allusion et qui était +réservée aux visites intimes, donnait accès dans une serre d'hiver, tout +encombrée d'arbustes exotiques.</p> + +<p>Là, le duc se promenait avec agitation, l'oeil fixé sur cette porte qui +ne s'ouvrait pas. La courtisane aurait-elle donc refusé de venir? +Était-il vrai qu'elle ne portât aucun intérêt à ce Jacques et qu'elle +n'eût été aux mains de Mancal qu'un instrument inconscient? Sans cesse +il se rapprochait de cette porte, tendant l'oreille pour saisir le bruit +de la voiture qu'il attendait.</p> + +<p>—Madame la duchesse de Torrès attend monsieur le duc au salon, dit une +voix.</p> + +<p>De Belen se retourna surpris.</p> + +<p>C'était un valet qui avait parlé.</p> + +<p>—C'est bien, je me rends auprès d'elle, dit-il brusquement.</p> + +<p>Mais, en suivant les galeries vitrées qui, par une route couverte et +ininterrompue, conduisaient jusqu'aux appartements, de Belen +réfléchissait. C'était la première fois que la duchesse entrait ainsi +chez lui, au grand jour, sans se cacher, passant devant ses gens.</p> + +<p>Ceci avait un vague parfum de défi.</p> + +<p>Quand il entra dans le salon, la duchesse, vêtue simplement, était +debout, le visage couvert d'un voile.</p> + +<p>Il s'approcha et la salua.</p> + +<p>Elle releva son voile et il reconnut alors qu'elle était d'une pâleur +livide: ses grands yeux brillaient d'un reflet métallique.</p> + +<p>—Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai demandé de +venir ici.</p> + +<p>Elle avait aux lèvres une crispation ironique qui le troublait.</p> + +<p>—Trêve de politesse! fit-elle à son tour. Vous m'avez appelée. Je suis +venue, et me voici prête à vous entendre. Seulement je vous prierai +d'être bref, j'ai peu de temps à vous donner.</p> + +<p>Sans répondre immédiatement, il la regarda.</p> + +<p>Elle avait bien l'attitude d'un adversaire préparé pour la lutte.</p> + +<p>D'un geste, il l'invita à s'asseoir et il prit lui-même un siége.</p> + +<p>—Madame la duchesse, reprit-il, je devine à vos regards que vous êtes +irritée contre moi....</p> + +<p>Il attendit une protestation polie. Elle resta immobile. Elle attendait, +comme ces habiles bretteurs qui laissent l'attaque à l'ennemi jusqu'à ce +qu'il se découvre.</p> + +<p>Il dut parler:</p> + +<p>—En vous écrivant, dit-il, j'ai obéi à un mouvement de colère qui +peut-être m'a entraîné plus loin que je ne l'aurais voulu... mais il est +dans la vie des circonstances où l'homme le plus calme n'est pas maître +de lui. J'ai été indignement trompé. J'irai plus loin. Vous avez été +vous-même victime d'une odieuse machination, et, sans le savoir, vous +avez accueilli, patronné, introduit chez moi un homme qui n'est, en +réalité, que le complice d'un bandit.</p> + +<p>Elle appuya son coude sur le sofa, soutenant son menton de sa main +finement gantée et considérant toujours de Belen avec une attention +soutenue.</p> + +<p>Ce sang-froid commençait à irriter le duc:</p> + +<p>—Je veux parler, dit-il d'une voix qui tremblait un peu sous l'action +d'une agitation intérieure, de celui qu'on appelle le comte Jacques de +Cherlux et de son protecteur et ami, M. Mancal... Mais en vérité, +madame, fit-il tout à coup avec un geste emporté, il semblerait que vous +ne me comprenez pas... Oui ou non, est-ce sur une lettre de vous que +j'ai reçu chez moi M. Jacques de Cherlux? Oui ou non, avez-vous engagé +jusqu'à un certain point votre responsabilité?... Voilà ce que je vous +demande... avec calme, avec politesse... et je m'étonne que jusqu'ici +vous n'ayez pas daigné répondre, fût-ce par un seul mot, aux paroles +conciliantes que je vous ai adressées....</p> + +<p>—Je suis venue, dit la duchesse froidement et sans quitter son attitude +dédaigneuse, donc je suis prête à subir l'interrogatoire qu'il vous +plaira m'adresser....</p> + +<p>—Un interrogatoire?... non, certes.</p> + +<p>—Je pensais que vous vous érigiez en magistrat, dit-elle encore avec un +sourire. Le cas serait original... et d'autant plus intéressant.</p> + +<p>De Belen ne comprit pas l'ironie contenue dans ces dernières paroles, +et, tout entier à ses pensées, il continua:</p> + +<p>—Ne jouons pas sur les mots. Vous n'êtes pas mon ennemie; quant à moi, +vous savez quels furent autrefois les sentiments que vous m'avez +inspirés, et il ne m'a fallu rien moins qu'un violent effort de volonté +pour résister à l'influence que vous preniez sur moi; donc, aucun de +nous ne peut avoir l'intention de nuire à l'autre. Soyez donc assez +bonne pour me répondre franchement.</p> + +<p>Elle inclina la tête en signe d'assentiment.</p> + +<p>—Vous connaissez Mancal depuis longtemps?</p> + +<p>—Depuis que tous ceux qui composent votre honorable société l'ont admis +dans une sorte d'intimité. Il m'a été présenté par un de vos amis, ou +plutôt de vos associés, le banquier Colombet.</p> + +<p>—Il était votre agent d'affaires?</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—Ne prenez pas ma question en mauvaise part: il ne vous a jamais +proposé de vous associer à quelque opération particulière, dirigée +contre moi, contre mon crédit?</p> + +<p>Un éclair rapide passa dans les yeux du Ténia.</p> + +<p>—Non, fit-elle.</p> + +<p>—C'est étrange, reprit de Belen. Et pourtant il est certain—et j'ai +pour en être convaincu les raisons les plus graves—il est certain, +dis-je, que ce Mancal est ou était mon ennemi.</p> + +<p>—Ceci est une appréciation dont il m'est impossible de reconnaître ou +de nier l'exactitude.</p> + +<p>—Vous me le jurez!</p> + +<p>—Est-ce que nous jurons, entre nous? Quand même nous mentons, ne +sommes-nous pas prêts à prêter tout serment qui nous est utile? J'en +appelle à vous, monsieur le duc de Belen!</p> + +<p>Elle ripostait avec une netteté dont le duc se sentait troublé.</p> + +<p>—Mais ce Jacques, s'écria-t-il, ce vagabond!</p> + +<p>—Mancal, qui m'a rendu quelques services, en a réclamé un de moi à son +tour; il voulait une lettre de recommandation pour son protégé. Pourquoi +la lui aurais-je refusée?</p> + +<p>—Certes, et pourtant cet homme, ce prétendu comte de Cherlux, est un +bandit!</p> + +<p>—Pourquoi paraissez-vous douter de la réalité de son titre? ne vous +a-t-il pas fait connaître son histoire?</p> + +<p>—Oui, ce roman ridicule, où tout doit être mensonge et fausseté!</p> + +<p>—N'avez-vous pas eu entre les mains les pièces qui établissent ses +droits?</p> + +<p>—Ces pièces peuvent être fausses....</p> + +<p>—Oh! monsieur de Belen, croyez-vous donc qu'il y ait réellement des +faussaires?... Vous me paraissez peu porté à l'indulgence pour la nature +humaine.</p> + +<p>De Belen frappa du pied avec colère:</p> + +<p>—Allons! fit-il, Silvereal ne s'était pas trompé.</p> + +<p>La duchesse le regarda avec surprise.</p> + +<p>—A quel titre l'honorable baron intervient-il en tout ceci?</p> + +<p>—Il m'a dit que ce Jacques était votre amant! fit-il brutalement.</p> + +<p>Elle se leva droite, frémissante, plus pâle encore.</p> + +<p>—Et quand cela serait, ne suis-je pas libre?</p> + +<p>—Libre?... certes, libre de vous perdre à jamais, en étant la maîtresse +d'un criminel.</p> + +<p>—Qui vous donne le droit d'accuser ce jeune homme?</p> + +<p>—Qui vous donne le droit de le défendre?</p> + +<p>Il y eut un silence. Les armes étaient engagées.</p> + +<p>De Belen prit dans sa poche la lettre de Mancal, et la présentant à la +duchesse:</p> + +<p>—Lisez, lui dit-il.</p> + +<p>Elle obéit.</p> + +<p>On se souvient des termes de cette lettre dont chacun était habilement +calculé.</p> + +<p>«Mon cher Cherlux, disait Mancal, n'oubliez pas mes recommandations. Je +pars pour quelques jours. <i>Nos affaires</i> exigent cette disparition +momentanée... <i>Empaumez</i> bien le Belen. Le jour venu, nous saurons bien +fourrer le nez dans ses petites opérations... Le sac est bon, nous le +viderons...»</p> + +<p>Lisant ces lignes odieuses, la duchesse réfléchissait. Et alors elle se +rappelait aussi les paroles proférées par Mancal, alors qu'il lui +proposait de s'associer à lui dans une oeuvre de mystérieuse vengeance.</p> + +<p>«Je poursuis une oeuvre de haine, avait-il dit. Je veux que cet homme +vous aime et que vous le haïssiez comme moi.»</p> + +<p>Ainsi, ce plan qu'elle ne connaissait pas et auquel elle s'était prêtée +tout d'abord recevait déjà un commencement d'exécution. Elle comprenait +quel sens infâme se cachait sous la lettre de Mancal; elle devinait que +le seul but du bandit était de dénoncer faussement Jacques, de le +compromettre, de le perdre.</p> + +<p>Elle eut froid au coeur, en même temps que tout son sang affluait à son +cerveau.</p> + +<p>Ainsi c'était bien vrai. Jacques allait être saisi par l'engrenage +menaçant. Jacques!... perdu!... et par elle!...</p> + +<p>Dans cette nature glacée par la corruption, c'était le réveil d'un feu +mal éteint... c'était une explosion passionnée dont elle n'était plus +maîtresse....</p> + +<p>Et tandis que son front brûlait, tandis que son sang courait dans ses +veines comme un métal en fusion, elle fit appel à ce sang-froid qui +jusque-là avait été dans les choses du mal son arme la plus terrible, et +elle reprit, sans que sa voix tremblât, cachant la flamme de son regard +sous ses longs cils baissés:</p> + +<p>—Qu'avez-vous fait?</p> + +<p>—Ce que j'ai fait! J'ai prouvé à ce misérable que je n'étais pas +l'adversaire ridicule dont il croyait avoir si bon marché... Je lui ai +craché son infamie à la face... et je l'ai chassé....</p> + +<p>—Vous l'avez chassé? fit lentement la duchesse.</p> + +<p>—Et ce soir tout Paris saura ce qu'était M. de Cherlux, un aventurier, +qui doit être replongé dans la fange d'où il avait osé sortir. Ah! ce +Mancal a disparut!... d'autres disent qu'il est mort! Peu m'importe! +S'il est vivant, je le défie... comme je méprise ce Jacques... Mais une +dernière fois, duchesse, dites-moi, en me regardant en face, si vous +aimez cet homme... Si vous êtes sa complice, à lui comme à ce Mancal... +si, enfin, vous êtes mon ennemie! Et ceci posé, je jure Dieu que je vous +briserai tous, eux et vous, madame la duchesse de Torrès....</p> + +<p>Elle fit un pas vers lui:</p> + +<p>—Monsieur de Belen, dit-elle de sa voix qui résonnait sourdement, vous +avez tort de menacer... Je vous ai écouté, écoutez-moi à mon tour... +Non, je n'ai pas prêté les mains à je ne sais quelle machination que je +devine sans la comprendre... Non, je n'étais pas votre ennemie... Mais +je vous défends... je vous défends, entendez-vous? de toucher à M. +Jacques de Cherlux....</p> + +<p>—Vous l'aimez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous! Ah! la chose est follement plaisante!</p> + +<p>Et de Belen laissa échapper un éclat de rire faux.</p> + +<p>—Après tout! continua-t-il, cela est mieux ainsi! Tous vos amants +meurent par le crime ou le suicide! Vous le tuerez, et justice sera +faite....</p> + +<p>La main de la duchesse se posa sur son bras, et dans ces doigts frêles, +il sentit une force surhumaine.</p> + +<p>—Justice sera faite! Oui, il le faut, lui dit-elle. Si vous tentez de +perdre Jacques... Jacques, que j'aime... eh bien! monsieur le duc de +Belen, il est des cadavres qui se lèveront de leurs tombes pour vous +punir... Celui de l'homme que vous avez assassiné... jadis... dans +l'Inde! celui de l'enfant que vous avez jeté dans un gouffre! celui du +vieillard que vous avez torturé pour lui arracher un secret....</p> + +<p>De Belen bondit dans un accès de rage folle.</p> + +<p>—Misérable! fit-il.</p> + +<p>Il y avait là, suspendue à la muraille, une magnifique panoplie.</p> + +<p>Il saisit un poignard et courut à la duchesse.</p> + +<p>Mais, d'un mouvement plus rapide, elle s'était élancée vers la porte et +avait crié:</p> + +<p>—Faites avancer ma voiture!</p> + +<p>Les valets s'étaient approchés.</p> + +<p>De Belen laissa échapper l'arme, qui tomba sur le tapis.</p> + +<p>—Au revoir, monsieur le duc, dit la duchesse, et souvenez-vous....</p> + +<p>Et tandis que sa voiture l'entraînait sur la route de Paris, elle vit, +errant à travers le bois, une ombre qui se cachait. Un pressentiment +sinistre lui serra le coeur.</p> + +<p>On sait le reste. Elle était arrivée à temps....</p> + +<p>Jacques était sauvé! Jacques lui appartenait!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA RIVIÈRE MORTE</a></h3> + + +<p>La nuit était épaisse.</p> + +<p>Des rafales de vent couraient sur Paris, mêlant leur voix sinistre au +murmure sourd qui monte, dans les ténèbres, de la grande ville endormie.</p> + +<p>Minuit venait de sonner.</p> + +<p>Il est—aujourd'hui encore—sur la rive gauche de la Seine, au delà de +la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Geneviève, un lieu étrange, +sauvage, qui ressemble à ces vastes espaces de l'Asie, que l'imagination +de nos ancêtres croyait avoir été désolés par quelque cataclysme +vengeur, à ces terres maudites sur lesquelles se serait abattu, au jour +de la colère divine, le feu du ciel irrité.</p> + +<p>Qu'on ne prenne pas ces quelques lignes pour une de ces hyperboles +familières au romancier; les faits qui se dérouleront dans les chapitres +qui suivent ont pour théâtre des lieux inconnus des Parisiens, trop +affairés ou trop insouciants pour quitter le centre de leurs +occupations.</p> + +<p>A l'époque où se déroule le drame que nous racontons, Paris était encore +enserré dans une ceinture de murs noirâtres, coupés par les barrières +monumentales dont quelques spécimens sont encore debout—aux docks de la +Villette ou à la barrière d'Italie. La ville étouffait sous la pression +de ce carcan, et cependant à peine osait-on franchir ces portes +s'ouvrant sur la banlieue dont le renom avait un caractère effrayant, +comme tout ce qui est inconnu. Au delà des quelques guinguettes, des +restaurants à bon marché qui venaient s'établir aux dernières limites de +l'octroi, ce n'étaient plus—surtout sur la rive gauche—que masures, +ruelles boueuses, cités de misère et de crime. La banlieue était un +refuge, nous allions dire un lieu d'asile.</p> + +<p>L'action de la police y était difficile, la surveillance presque +nulle....</p> + +<p>La Butte-aux-Cailles—notamment—était le repaire de milliers +d'individus chassés de la vie sociale, se cachant comme des fauves, sans +cesse guettant l'occasion de se jeter sur la ville, qui excitait +d'autant plus leur envie criminelle qu'ils en étaient plus éloignés.</p> + +<p>Cette Butte-aux-Cailles existe encore—assainie relativement, il est +vrai—mais toujours étrange. La colline monte avec une pente rapide, +puis tout à coup elle tombe presque à pic, et, du sommet du monticule, à +l'extrémité des dernières ruelles qui serpentent jusqu'à la cime, on +voit se déroulant une vaste plaine sans végétation, sans maisons, sur +laquelle quelques baraques délabrées font à peine une tache sombre....</p> + +<p>Plus loin encore. Descendons.</p> + +<p>Le sol de la plaine est creusé de cloaques, crevassé de fondrières dans +lesquelles dort une eau bourbeuse et corrompue. Une odeur âcre vous +saisit, c'est comme un étourdissement. De ces sentines infectes s'élève +un brouillard jaunâtre dans lequel tourbillonnent des milliers +d'insectes immondes....</p> + +<p>Plus loin encore, le premier bras de la Bièvre, qui roule son eau brune +et glauque. Quelques bâtiments se dressent sur la rive sèche: hangars à +poutres mal équarries, auvents soutenus sur des montants taillés à coups +de hache et qui semblent les membres de quelque animal singulier; +tanneries, teintureries, lavoirs, largement espacés et qui semblent +moisis comme s'ils étaient inexploités, tandis qu'au lointain se profile +la silhouette de Bicêtre.</p> + +<p>Puis, sur l'autre bord, la plaine recommence, irrégulière, brutale dans +ses accidents. Ici, c'est une sorte d'ilôt. Car la Bièvre s'est divisée +en deux bras. Le sol est encore plus aride, plus triste! Enfin, nous +voici à ce second ruisseau formé par la Bièvre. Qui lui a donné ce nom +effrayant: la Rivière morte?</p> + +<p>Jamais appellation sinistre ne fut mieux justifiée. On y respire comme +une odeur cadavérique. C'est silencieux et morne. Plus de fabriques. Il +y a paralysie de la nature et de l'homme. Regardant la Rivière morte, on +croirait qu'elle ne coule pas; elle a des reflets d'acier et semble une +de ces plaques métalliques sur lesquelles le feu a laissé la trace de +ses morsures.</p> + +<p>Cette nuit-là—nous l'avons dit—le temps était sec. Un vent aride +pompait les dernières humidités du sol. Le ciel, chargé de nuages, ne +laissait pas filtrer un seul rayon de lumière.</p> + +<p>Sur les bords de la Rivière morte, il y eut jadis des tanneries; mais +les bâtiments ont disparu. Seules, quelques fosses subsistent, comblées +peu à peu par les détritus de toutes sortes dont les déchargeurs +viennent remplir les excavations du sol.</p> + +<p>Dans une de ces fosses, transformée en terrier humain, trois hommes +étaient réunis, accroupis sur un monceau de débris animaux ou végétaux, +et éclairés faiblement par une lanterne qui jette un reflet jaunâtre.</p> + +<p>Ces hommes, nous les connaissons.</p> + +<p>L'un était grand, fort, aux formes athlétiques: c'était Diouloufait, +l'ancien compagnon, le complice de Biscarre, l'évadé de Toulon. Les deux +autres ont déjà paru au cabaret de l'<i>Ours vert</i>, dans cette matinée où +Jacques, ivre de liqueurs, se croyait le jouet d'un songe.</p> + +<p>C'est Bibet, dit la Curée, et Truard.</p> + +<p>—Ça ne peut durer, dit tout à coup Bibet. Et pour moi, j'aimerais mieux +moisir au bagne que de crever de faim ici....</p> + +<p>—C'est vrai qu'il fait faim, dit Truard.</p> + +<p>—Eh bien! et toi, la Baleine, fit Bibet, tu ne dis rien, est-ce que tu +rigoles, toi?</p> + +<p>Diouloufait ne répondit pas tout d'abord. A demi étendu, il soutenait +sur ses deux mains sa tête énorme et paraissait insensible à tout ce qui +se passait autour de lui.</p> + +<p>—Eh! laisse-le donc! dit Truard en poussant Bibet du coude; tu sais +bien qu'il est à moitié idiot....</p> + +<p>—Ça c'est vrai!... Une fêlure soignée!...</p> + +<p>—Et ça parce que la Brûleuse a passé l'arme à gauche.</p> + +<p>—Brûleuse, brûlée... ça devait finir comme ça.</p> + +<p>Diouloufait leva la tête. Évidemment le nom de la Brûleuse avait frappé +son oreille.</p> + +<p>De sa tête énorme sortaient deux gros yeux à fleur de tête, mais ces +yeux étaient ternes comme ceux d'un cadavre.</p> + +<p>Il regarda les deux hommes, ses lèvres s'agitèrent comme s'il voulait +parler, puis sa tête retomba et il reprit son immobilité.</p> + +<p>—Avec ça que c'était un joli morceau! fit Bibet à voix basse.</p> + +<p>—Écoute! vaut mieux ne pas en parler, reprit Truard. Puisqu'il y +tenait, c't homme, c'est son affaire. Et puis, tu sais, on dit un tas de +drôles de choses.</p> + +<p>—Sur quoi?</p> + +<p>—Sur sa mort....</p> + +<p>—Elle était soûle... Elle s'a brûlée sans le vouloir....</p> + +<p>—Possible oui... possible non....</p> + +<p>—Tu crois donc aux histoires de revenants?...</p> + +<p>—J'en sais rien... Pas moins vrai qu'avant de passer tout à fait elle a +fait venir le commissaire et lui a dit que c'était Biscarre qui l'avait +tuée....</p> + +<p>—D'abord c'était pas propre... puisque c'était manger le morceau... +Ensuite, elle mentait comme une gueuse qu'elle était... puisque Biscarre +est mort....</p> + +<p>—Mort! Tu crois ça, toi?...</p> + +<p>—Dame! tous les Loups le disent... sans ça, est-ce qu'il nous +laisserait comme ça dans la mélasse?...</p> + +<p>—Oh! ça ne prouve rien!... Tu sais bien que Biscarre, au fond, se +fichait de nous comme pas un....</p> + +<p>—Pas moins vrai qu'il a bu un coup dans la Seine et qu'il en a crevé.</p> + +<p>Truard se pencha vers son digne compagnon.</p> + +<p>—Eh bien! veux-tu que je te dise?...</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Sais-tu pourquoi Dioulou à l'air abruti comme ça?</p> + +<p>—Oui... parce que la Brûleuse....</p> + +<p>—Prononce donc pas ce nom-là, il l'entend toujours, la vieille +drogue... mais moi je te dis que c'est pas seulement la mort de cette +carogne qui embête Dioulou.</p> + +<p>—Quoi donc, alors?</p> + +<p>—C'est qu'il sait très-bien que Biscarre est vivant... qu'il sait aussi +que c'est lui qui a tué sa femme... et qu'il rumine une vengeance.</p> + +<p>—T'es fou! Il sait peut-être bien aussi où est le Bisco?</p> + +<p>—Si je te disais que je le crois.</p> + +<p>—C'est pas possible!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il lui aurait demandé de nous tirer d'ici.</p> + +<p>Truard ne parut pas convaincu. Il secoua la tête d'un air de doute.</p> + +<p>—T'en reviens toujours à ton idée... comme si le Bisco n'était pas <i>ad +patres</i>.</p> + +<p>—En as-tu une preuve?</p> + +<p>—Eh! oui, que je te dis. Voyons, le Bisco était-il, oui ou non, le roi +des Loups?...</p> + +<p>—Ça, c'est sûr... et un vrai malin.</p> + +<p>—Eh bien! voilà les Loups traqués par la rousse comme des bêtes... La +rue de Jérusalem a mis tous ses chiens sur pattes... et on nous aboie +après que c'en est répugnant... Pourquoi sommes-nous ici, dans un trou, +sans manger, sans boire... que nous serons peut-être crevés demain?... +c'est parce que le Bisco est mort... Sans ça, il nous aurait sortis de +là....</p> + +<p>—A moins qu'il ne soit pas fâché d'être débarrassé de nous.</p> + +<p>—Oh! si je le croyais!... fit Truard en brandissant dans le vide son +poing fermé.</p> + +<p>—Quoi que tu ferais?...</p> + +<p>—J'irais trouver les <i>roussins</i> moi-même, et je leur z'y dirais: Je +vais chercher avec vous... Je connais les trous où il se terre, et ce +serait bien le diable si je ne fichais pas la griffe dessus.</p> + +<p>Truard avait prononcé ces dernières paroles à voix haute.</p> + +<p>Encore une fois Dioulou releva la tête, et dans ses yeux mornes passa +comme la lueur d'un éclair.</p> + +<p>—Le Bisco est mort, dit-il d'une voix sourde.</p> + +<p>—Tu crois ça, vieille bête? fit Bibet exaspéré....</p> + +<p>Dioulou ne répondit pas à l'injure et répéta:</p> + +<p>—Le Bisco est mort!</p> + +<p>—Tenez! s'écria Bibet, voulez-vous que je vous dise, vous êtes tous un +tas de poules mouillées. J'en ai assez, moi, de me ronger le corps et +l'âme et de ne rien avoir à me ficher sous la dent... Si vous êtes des +hommes, des vrais Loups comme autrefois... je dis que nous pourrions +sortir d'ici... et trouver quelque chose à <i>croquer</i>....</p> + +<p>—Mais tu sais bien, s'écria Truard, que la rousse rôde par ici... +puisque c'est pour ça que Maloigne fait sentinelle.</p> + +<p>—Et il n'a rien vu?...</p> + +<p>Bibet frappa sur l'épaule de Dioulou.</p> + +<p>—Toi! mon vieux, t'as de la poigne! t'as du chien... tu veux manger, +pas vrai? Viens avec moi... Nous irons nous poster sur la route... en +face la barrière. Voilà l'heure où il va passer des maraîchers, un tas +de feignants qui viennent gruger le pauvre monde à Paris... ils viennent +vendre... ils viennent acheter... ils ont tous une sacoche plus ou moins +lourde... mais à c't' heure-ci faut pas être regardant... nous en +pigerons un... et bing! pendant que tu le tiendras, je lui enverrai un +joli coup de surin dans le dos... et en avant la noce! Ça te va-t-il?</p> + +<p>—Non, fit Dioulou.</p> + +<p>Bibet laissa échapper un juron énergique.</p> + +<p>Et sans doute il allait chercher dans son honnête conscience de nouveaux +arguments pour ébranler la résistance de Dioulou, quand tout à coup, à +travers le sifflement du vent, un bruit rauque, semblable au hurlement +d'un hibou, parvint jusqu'à la fosse.</p> + +<p>Truard et Bibet se dressèrent.</p> + +<p>—As-tu entendu? fit Truard.</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—C'est Maloigne qui avertit.</p> + +<p>—Alors il y a quelque chose....</p> + +<p>—Faut détaler....</p> + +<p>—Oui, mais de quel côté?...</p> + +<p>Le même bruit se renouvela cette fois plus rapproché et modulé avec une +sorte de précipitation grandissante.</p> + +<p>—Ça chauffe! fit Bibet, tendant l'oreille.</p> + +<p>A ce moment, sur le bord de la fosse, une ombre se pencha, écartant +vivement les maigres broussailles qui obstruaient l'entrée.</p> + +<p>—Hé! les Loups! cria une voix.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Nous sommes pigés!... la rousse fait des battues avec de la troupe... +ou nous cerne....</p> + +<p>—N... de D..., hurla Bibet, ça va chauffer!...</p> + +<p>—Haut les <i>surins</i>! cria Truard en brandissant un énorme couteau....</p> + +<p>—Et par où faut-il se cavaler?...</p> + +<p>—J'en sais rien! fit Maloigne. On se rapproche un peu de partout....</p> + +<p>—Si on restait dans le trou?...</p> + +<p>—Pas possible! on en a déjà fouillé une flotte.</p> + +<p>—Alors... dehors, firent les deux hommes.</p> + +<p>Et d'un bond, s'accrochant au rebord de la fosse, ils se trouvèrent sur +le sol. C'étaient d'épouvantables bandits, couverte de haillons, hâves +de faim et de rage... véritables types de Loups forcés dans leur dernier +repaire....</p> + +<p>Ils prêtèrent l'oreille.</p> + +<p>On n'entendait rien que le vent, passant avec sa monotonie sinistre à +travers ces désolations désertes.</p> + +<p>—Tu t'es fichu dedans, fit Bibet.</p> + +<p>—Ouiche! écoute encore.</p> + +<p>Nouveau silence. Cette fois il n'y avait plus à douter. Sur divers +points de la plaine, on percevait le retentissement sourd de pas qui +s'approchaient.</p> + +<p>—Ça y est! fit Truard. C'est la fin des fins.</p> + +<p>—Pas vrai! j'en découdrai quelques-uns avant d'y passer.</p> + +<p>—Le mieux, dit Maloigne, c'est de nous tirer les pattes chacun de notre +côté. Celui qui sera pris, tant pis pour lui!... Bien entendu qu'il ne +vendra pas les camaros.</p> + +<p>—Parbleu! c'te bêtise!... Loups... pas renards!</p> + +<p>—Eh bien! bonne chance, les vieux, et jouons des guiboles!</p> + +<p>Maloigne disparut en courant si légèrement qu'on n'entendait pas le +bruit de ses pas.</p> + +<p>—Qué qu' t'en dis? fit Bibet.</p> + +<p>—Filons....</p> + +<p>—Ensemble?...</p> + +<p>—Ça vaut mieux....</p> + +<p>—Oui, mais l'autre?...</p> + +<p>—La Baleine? Cré nom! il sera pincé!</p> + +<p>—Au fond, qué qu'ça fait?</p> + +<p>—Ça fait... qu'il nous dénoncera!</p> + +<p>—Tu crois?...</p> + +<p>—J'en ai le trac....</p> + +<p>—Alors faut l'emmener....</p> + +<p>—Oui, s'il veut....</p> + +<p>—Essayons.</p> + +<p>Les deux hommes revinrent à la fosse. Ceux qui avaient organisé la +battue parcouraient la plaine en suivant un plan méthodique, resserrant +sans cesse l'espace laissé aux fugitifs... on avait encore le temps....</p> + +<p>Bibet se mit à plat ventre.</p> + +<p>—Hé! Dioulou!</p> + +<p>Pas de réponse.</p> + +<p>—Dioulou! mon vieux! faut jouer des guiboles! V'là la rousse!</p> + +<p>Une sorte de grognement sourd sortit de la fosse.</p> + +<p>—Tu souffles, vieille baleine! mais ça ne suffit pas; tu vas te faire +harponner....</p> + +<p>—La Curée, fit Truard en saisissant Bibet par le bras, assez comme ça, +écoute.</p> + +<p>Le bruit des pas et le murmure des voix se rapprochaient de plus en +plus, et cependant l'obscurité était telle qu'il était impossible de +distinguer les formes humaines.</p> + +<p>Bibet eut un dernier élan de pitié.</p> + +<p>Il se laissa glisser dans la fosse. Dioulou était toujours dans la même +position. Bibet lui mit la main sur l'épaule et dit rapidement:</p> + +<p>—Dioulou! je te dis que v'là la rousse... tu seras pris si tu ne te +sauves pas....</p> + +<p>—Ah! fit Dioulou simplement en relevant la tête.</p> + +<p>—Et si tu es pigé! qu'est-ce qui vengera la Brûleuse?</p> + +<p>—La Brûleuse?</p> + +<p>Dioulou, d'un bond, s'était mis sur ses pieds.</p> + +<p>—Allons! haut! et plus vite que ça! acheva Bibet. Maintenant te v'là +averti. Tire-toi de là. Bonsoir!</p> + +<p>Et, s'élançant au dehors, il rejoignit Truard. Les deux hommes se jetant +sur le sol, commencèrent à ramper dans la direction de la Rivière morte.</p> + +<p>La battue organisée par la police était composée d'une trentaine +d'hommes; des soldais avaient été requis, et, divisés par groupes de +six, l'arme en avant, le doigt sur la détente, ils avançaient lentement.</p> + +<p>Les renseignements recueillis à la rue de Jérusalem étaient précis. On +savait que quelques fugitifs de la bande des Loups hantaient les bords +de la Bièvre.</p> + +<p>Celui qui conduisait l'expédition était un des plus habiles et des plus +énergiques agents de l'administration. Mais les ténèbres rendaient +l'oeuvre difficile, sinon impossible. Et déjà le découragement les +prenait. Il était trop aisé aux bandits de s'échapper sans être vus....</p> + +<p>—Tonnerre! fit le policier, est-ce que nous n'en pincerons pas un +seul?...</p> + +<p>La chose était vraisemblable, car les recherches touchaient à leur fin, +et les hommes allaient se trouver réunis comme au point de départ.</p> + +<p>—Alerte! cria tout à coup une voix.</p> + +<p>Le policier s'élança.</p> + +<p>Ils étaient alors sur le bord de la rivière dont le flot se détachait +plus noir encore sur la terre sombre.</p> + +<p>—Il y en a un dans le trou! reprit la voix.</p> + +<p>Quelques lanternes sourdes furent démasquées, et, se penchant sur la +fosse, le policier dirigea le rayon lumineux dans la profondeur....</p> + +<p>C'était vrai. Dioulou était là, debout, appuyé contre le remblai, +immobile, les yeux fixes, regardant....</p> + +<p>—Rends-toi! cria le policier en dirigeant deux pistolets sur lui, ou je +te casse la tête.</p> + +<p>Dioulou parut n'avoir pas entendu. Il regardait toujours et ne faisait +pas un mouvement.</p> + +<p>—Veux-tu sortir de là, gibier de potence? fit l'autre, ou nous te +tirerons de là par morceaux....</p> + +<p>Même silence, même immobilité.</p> + +<p>—Ah çà! es-tu sourd ou idiot? reprit l'homme. Allons! vous autres, les +cordes en main et sautez-moi là dedans. Vous, les camarades, ajouta-t-il +en s'adressant aux soldats, s'il cherche à s'échapper, quittez dessus... +et raide!</p> + +<p>Trois agents, des plus robustes et des plus courageux, avancèrent à +l'ordre. Du regard ils mesurèrent la profondeur de la fosse. L'un d'eux, +d'un seul élan, se jeta dans le trou et saisit Dioulou au cou.</p> + +<p>Mais au même instant, par un mouvement brusque, pareil à celui que fait +un sanglier quand il secoue les chiens suspendus à ses flancs, Dioulou +se redressa, et empoignant l'homme à la ceinture, il le lança hors de +la fosse comme il eût fait d'une balle de laine. Le malheureux poussa un +cri et resta sur le sol, comme une masse. Il était blessé.</p> + +<p>—Malédiction! cria le chef.</p> + +<p>Et, dans sa rage, il déchargea un de ses pistolets sur Dioulou.</p> + +<p>Le colosse ne broncha pas. Il n'était pas touché.</p> + +<p>—Allons! les autres! faut-il que j'y aille moi-même!</p> + +<p>Les deux agents obéirent, mais l'un roula au fond, le crâne brisé par le +poing formidable du colosse, tandis que l'autre râlait, la poitrine +ouverte d'un coup de pied.</p> + +<p>—Feu! tuez-le!... s'écria le policier hors de lui.</p> + +<p>Mais, s'arc-boutant sur ses jarrets de fer, Dioulou avait sauté hors de +la fosse, et, se ruant à travers le groupe qui le cernait, il avait fait +une trouée.</p> + +<p>Dix coups de feu partirent.</p> + +<p>—Mort ou vif, il nous le faut, hurla l'agent.</p> + +<p>Et, entraînant les soldats à sa suite, il courut sur les traces de +Dioulou.</p> + +<p>La Baleine était-il sauvé? Non, car une balle l'avait atteint à l'épaule +et son sang coulait.</p> + +<p>Le misérable courait et murmurait dans un râle:</p> + +<p>—Non, je ne veux pas.</p> + +<p>Et il ajoutait entre ses dents serrées ces mots mystérieux:</p> + +<p>—Je ne veux pas être tenté.</p> + +<p>Mais la lutte était impossible... le sang qu'il perdait épuisait ses +forces. Il avait quelques pas d'avance... c'était tout....</p> + +<p>Il se sentit saisi....</p> + +<p>Il était alors sur la rive du ruisseau fétide... d'un heurt d'épaule il +se dégagea, et un corps roula dans l'eau....</p> + +<p>Il fut libre encore une fois... Un petit pont de bois traversait la +Rivière morte, menant à un moulin dont la roue énorme, immobile comme un +animal fantastique, se profilait dans les ténèbres....</p> + +<p>Dioulou bondit sur le pont, suivi par la meute ardente et furieuse... Il +atteignit la plate-forme du moulin... puis se retournant, il se baissa, +saisit une planche entre ses doigts énormes....</p> + +<p>La planche craqua. Il eut un accès de fureur folle... il s'acharna dans +un effort surhumain... tout se brisa... les planches tombèrent dans +l'eau... la communication était coupée....</p> + +<p>Les autres avaient reculé avec terreur... une chute dans la Rivière +morte, avec cette nuit au-dessus et cette ombre noire au-dessous, +semblait effroyable....</p> + +<p>Communication coupée! oui, mais coupée aussi toute retraite... Dioulou +était acculé à la roue du moulin, fixée par ses écrous. Il eut l'idée de +gravir, en s'aidant de ses poings et de ses dents, l'espèce d'escalier +vertical que formaient les aubes... mais ses poings glissaient sur la +mousse verdâtre....</p> + +<p>Et tout à coup, les bras étendus, il tomba en arrière....</p> + +<p>Son corps frappa une des poutres qui servaient de support au bâtiment. +Il y eut un bruit sourd et atroce.</p> + +<p>Dioulou disparut dans l'eau... Où était-il? Était-il passé sous la +roue?...</p> + +<p>Haletants, le cou tendu, les policiers cherchaient à percer les +ténèbres....</p> + +<p>—Le voilà! cria l'agent. Cette fois! nous le tenons!...</p> + +<p>L'homme avait émergé du flot. A bout de forces, il avait saisi un des +appuis du barrage. On distinguait la forme sombre qui se dressait +lentement, avec des soubresauts convulsifs....</p> + +<p>Encore une fois, un pistolet fut dirigé sur lui... un éclair brilla, une +détonation retentit....</p> + +<p>Un cri rauque perça la nuit.</p> + +<p>Et le corps resta suspendu, inerte, à la carcasse du moulin....</p> + +<p>—Par ici! cria un des soldats, qui avait découvert un autre pont.</p> + +<p>Les hommes s'élancèrent... Un instant après, parvenus à l'autre rive, +ils s'aventuraient sur le bâtis du moulin....</p> + +<p>Dioulou était là, affaissé, immobile et mort peut-être.</p> + +<p>Non... vivant!... mais brisé, vaincu....</p> + +<p>—Empoignez-moi ça, dit le policier; s'il en réchappe, ça fera un fameux +déjeuner de guillotine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE GUILLEDOU</a></h3> + + +<p>Cette même nuit, et environ à la même heure, une scène d'un tout autre +genre se passait dans une des chambres de l'hôtel de Thomerville.</p> + +<p>Là aussi les ténèbres étaient épaisses. Mais on n'entendait pas le +sifflement du vent, amorti par les volets bien fermés et les lourds +rideaux garnissant les fenêtres.</p> + +<p>Si, à l'intérieur, nul bruit ne pénétrait, par contre, un ronronnement +sonore roulait par intermittences dans l'air de la chambre, répondant +avec une régularité automatique au tic tac de la pendule.</p> + +<p>Ce n'était pas tout.</p> + +<p>A l'heure où nous prêtons l'oreille, quelques soupirs longs et bruyants +faisaient écho depuis quelques instants au ronron en question; de plus, +on percevait des craquements brusques suivis de gémissements et de +murmures qui, à tout prendre, pouvaient passer pour des plaintes.</p> + +<p>—Nom de nom de nom! disait la voix grondeuse, faut qu' ça finisse!... +et ronfle-t-il assez, cet animal!</p> + +<p>L'animal devait être l'autre personnage qui continuait ses gloussements +cadencés.</p> + +<p>Tout à coup on entendit un frottement sur le mur, puis un léger +éclatement, et une flamme brilla.</p> + +<p>La flamme éclaira une main qui sortait d'une chemise de nuit, +entr'ouverte sur une poitrine velue comme un dessus de malle, ainsi +qu'on disait avant l'invention des malles de cuir lisse. Au-dessus du +col, rabattu et chiffonné, un cou puissant, à muscles en corde, et +soutenant une tête énergique, coupée en deux par d'énormes moustaches.</p> + +<p>Sur le front, un bonnet de coton dont la pointe rabattue donnait une +vague idée de découragement et de faiblesse.</p> + +<p>En un mot, sous ce bonnet de coton, il y avait Muflier.</p> + +<p>Muflier, qui avait cherché le sommeil dû aux consciences pures, et qui +écoutait avec une fureur non contenue les ronflements de Goniglu, plongé +sans doute dans les rêves les plus ravissants.</p> + +<p>Après un moment de réflexion, et sentant sans doute que la flamme +commençait à lui brûler les doigts, Muflier se décida à allumer une +bougie.</p> + +<p>Puis, se dressant sur son séant, il regarda Goniglu dont le nez seul +émergeait du fond de son oreiller de plume.</p> + +<p>Évidemment, Muflier se demandait s'il aurait le courage de troubler la +placidité benoîte de son compagnon. Mais ses scrupules ne tinrent pas +contre certaine pensée qui le hantait, et, de sa basse profonde, il +articula ces mots:</p> + +<p>—Hé! Goniglu! le gendarme!</p> + +<p>Oh! il n'en fallut pas plus. Goniglu tressauta avec une telle force que +sa tête cogna le bois de lit et rendit le bruit sec que fait, sous le +bâton de Polichinelle, la tête de Guignol.</p> + +<p>Et il poussa un cri épique:</p> + +<p>—Ça n'est pas moi!</p> + +<p>—Eh! tu l'as bien gobé, mon bichon! s'écria la grosse voix de Muflier, +appuyée d'un formidable éclat de rire.</p> + +<p>—Comment! c'est toi! Quelle fade plaisanterie!</p> + +<p>—Es-tu réveillé?</p> + +<p>—Parbleu! avec ta trompette du jugement dernier, tu réveillerais des +morts... Et moi qui faisais de si beaux rêves!</p> + +<p>—Ah! tu dors, toi! fit Muflier avec un soufflement qui traduisait au +mieux le célèbre proverbe:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 8em;">Coeur qui soupire</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">N'a pas ce qu'il désire!</span><br /> +</p> + +<p>—Et pourquoi ne dormirais-je pas? fit Goniglu.</p> + +<p>—Pour la même raison qui chasse le sommeil loin de mes paupières.</p> + +<p>—Cette raison, dis-la-moi! Dépêche-toi, que je me rendorme....</p> + +<p>—Ingrat ami! je t'éveille pour partager avec toi les pensées qui +inondent mon pauvre coeur... et tu ne songes qu'au repos....</p> + +<p>—Parbleu! il est l'heure de dormir....</p> + +<p>—De dormir! Hélas! Goniglu! pour moi, mon idée est tout autre....</p> + +<p>—Quelle est ton idée?</p> + +<p>—Goniglu! pour moi, c'est l'heure d'aimer!</p> + +<p>Goniglu, avec une sorte de rugissement, se replongea sous ses +couvertures....</p> + +<p>—Je me soucie bien de cela! maugréa-t-il.</p> + +<p>—Ame sans poésie! j'ai toujours pensé que ton ami Muflier était un être +incompris de la société... Comment me comprendrait-elle, la société, +quand toi-même tu ne m'apprécies pas?</p> + +<p>Goniglu prit une résolution désespérée, et de nouveau il dit d'un ton +sec:</p> + +<p>—Écoute, Muflier: encore une fois, j'ai envie de dormir... Fiche-moi la +paix.</p> + +<p>Muflier lança un coup de poing sur la table de nuit, qui bondit, +contenant et contenu:</p> + +<p>—Eh bien! non, je ne te ficherai pas la paix!...</p> + +<p>—Malheur! gémit Goniglu.</p> + +<p>—En vérité, Goniglu, tu me fais honte... et je veux que tu m'écoutes... +Je le veux, et cela sera.</p> + +<p>—Mais, si je ne veux pas....</p> + +<p>Muflier saisit une carafe pleine d'eau qui se trouvait à portée de sa +main, et la brandit du côté de Goniglu.</p> + +<p>Celui-ci frissonna de terreur et s'écria:</p> + +<p>—Je t'écoute.</p> + +<p>—C'est bien! Sapristi! on n'a qu'un ami, la moitié de son âme, comme +disait un poëte ancien, dont le nom m'échappe, et on ne peut pas lui +faire entendre raison.</p> + +<p>—Mais, puisque je suis tout oreilles.</p> + +<p>—A regret!... à regret!... et cela me peine, Goniglu, reprit Muflier, +dont la voix se mouilla de larmes mal contenues; je veux que tu +m'écoutes avec recueillement, avec sympathie... J'ai si grand besoin de +sympathie....</p> + +<p>Goniglu haussa les épaules en signe de suprême protestation.</p> + +<p>Puis, s'aidant des reins et des mains, il s'assit sur son lit, prit sa +pipe sur son chevet et alluma silencieusement son fourneau. A la +troisième bouffée:</p> + +<p>—Quand tu voudras, fit-il d'un ton résigné.</p> + +<p>Muflier avait laissé tomber sa tête dans ses deux mains. Il songeait.... +A quoi donc songeait Muflier?</p> + +<p>—Ami, dit-il enfin, as-tu un coeur?</p> + +<p>—A cette heure-ci! cria Goniglu. C'est pour savoir si j'ai un coeur que +tu me réveilles?...</p> + +<p>—Oui ou non, as-tu un coeur?</p> + +<p>—Eh bien! oui, là, es-tu satisfait?</p> + +<p>—Non, car je ne te crois pas; je doute de ta parole, Goniglu... Car, si +tu avais un coeur pareil au mien, comme moi tu ne dormirais pas, comme +moi tu souffrirais....</p> + +<p>—Où diable veux-tu en venir?</p> + +<p>Goniglu était patient: soit. Il respectait et admirait Muflier, qui le +méritait bien, d'accord; mais il eût bien voulu se rendormir.</p> + +<p>—Je vais t'expliquer ces mystères de la nature humaine, reprit +l'impitoyable Muflier. Voici quelques semaines déjà que nous sommes +hébergés, choyés, nourris et abreuvés dans cet hôtel, qui est, en +quelque sorte, devenu nôtre....</p> + +<p>—On y est très-bien... les lits sont excellents, hasarda Goniglu, +revenant par un retour ingénieux à son idée fixe.</p> + +<p>—Les lits, la table, les égards ne laissent rien à désirer... Le +marquis nous a appréciés à notre juste valeur, et nous n'avons qu'à nous +louer de lui....</p> + +<p>Interrompu par un bâillement étouffé de Goniglu, Muflier haussa les +épaules avec impatience.</p> + +<p>—Mais nous sommes prisonniers! fit-il avec colère. Nous sommes privés +de ce qui constitue la dignité humaine... de cet héritage sacré que nous +ont laissé nos pères... en un mot de la liberté....</p> + +<p>—Le marquis ne nous empêche pas de sortir....</p> + +<p>—Ça, c'est vrai. Seulement nous nous abstenons pour deux raisons... La +première, c'est que la voie publique est encombrée d'un tas de +personnages inquiétants, indiscrets, qui pourraient bien mettre des +obstacles à notre circulation... la seconde....</p> + +<p>—Tu ne crois pas à la mort de Bisco?</p> + +<p>—Brrr! ne prononce donc pas ce nom-là! ça porte malheur.</p> + +<p>—Donc, si nous ne sortons pas, c'est que nous pourrions rencontrer ce +satané démon aux griffes de qui nous ne nous soucions pas de tomber....</p> + +<p>Goniglu s'agitait fiévreusement sur sa couche.</p> + +<p>—Tout ça est convenu... archi-convenu....</p> + +<p>—Oui! convenu!... mais j'ai un coeur, moi! c'est-à-dire que je songe à +celle qui m'a tant aimé... Je songe à ses cheveux noirs, luisant d'une +pommade odorante... à ce sourire enchanteur... C'est vrai qu'il lui +manque deux dents sur le devant, mais elle n'en est que plus piquante. +Je songe à elle, enfin, ami Goniglu, à elle, à elle!</p> + +<p>Goniglu soupira:</p> + +<p>—Et moi donc! fit-il.</p> + +<p>—Ah! toi aussi!... tu as compris que des natures semblables aux nôtres +avaient besoin d'amour... Goniglu! tu me croiras si tu veux, mais ton +ami Muflier est comme une fleur sans soleil; il s'étiole... parole +d'honneur! il s'étiole....</p> + +<p>—Et moi donc! répéta encore Goniglu.</p> + +<p>—Tu t'étioles aussi!... je n'en attendais pas moins de toi!... Eh bien! +avec l'étiolement, c'est la mort... Si ton ami Muflier n'aime plus, s'il +n'est plus aimé, il mourra....</p> + +<p>Il y eut un silence éloquent.</p> + +<p>Les deux camarades, plongés dans leurs réflexions, évoquaient les +souvenirs du passé... Oh! les beaux repas au cabaret!... la rangée de +litres vides! le pousse-café... la houri rougissante acceptant la +rincette et la rincinette....</p> + +<p>Où était tout cela?...</p> + +<p>D'un geste désespéré, Muflier arracha le bonnet de coton qui enserrait +son front de penseur, et le lançant sur le parquet....</p> + +<p>—Je veux vivre, moi! s'écria-t-il d'un accent tragique. Je suis prêt à +tout pour reconquérir, fût-ce pour une heure, ces joies d'amour qui sont +à mon être ce qu'est la rosée à la plante... Écoute, Goniglu!...</p> + +<p>—Muflier!...</p> + +<p>—Sais-tu l'heure?</p> + +<p>—Minuit vient de sonner.</p> + +<p>—Entends-tu quelque bruit?</p> + +<p>—Non, tout dort dans l'hôtel... le marquis est encore faible et se +repose de bonne heure.</p> + +<p>—Va regarder le temps qu'il fait.</p> + +<p>Il semblait que les souvenirs évoqués par Muflier eussent subitement +dissipé les velléités sommeillantes de Goniglu, car, à l'appel de son +compagnon, il se hâta d'extraire du lit ses jambes longues et maigres +et de sauter sur le tapis.</p> + +<p>Il alla à la fenêtre et souleva les rideaux.</p> + +<p>—Temps sombre!</p> + +<p>—Parfait. Pluie?</p> + +<p>—Non!... du vent....</p> + +<p>—Pas de lune?</p> + +<p>—Pas le bout de son nez....</p> + +<p>—Alors j'écoute la voix de mon coeur... et je file....</p> + +<p>—Hein? s'écria Goniglu en tressaillant. Qu'as-tu dit?</p> + +<p>—Je dis que la nuit tous les chats sont gris, et les loups sont +noirs... Je me moque de la rousse qui ne nous verra pas... je me moque +du Bisco, qui ne fait pas le pied de grue à nous attendre... à supposer +qu'il soit vivant, ce dont à cette heure et dans mes dispositions, je +doute beaucoup... Passe-moi mes chaussettes!</p> + +<p>—Muflier! je t'en prie! pas d'imprudence....</p> + +<p>—Je crois t'avoir demandé mes chaussettes!</p> + +<p>—Les voilà!... Mais si tu n'allais pas revenir!...</p> + +<p>Muflier, qui commençait à enfiler une botte rebelle, lâcha les tiges +pour mieux considérer Goniglu.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il d'un ton grave, je crois avoir mal entendu....</p> + +<p>Il appuya sur ces mots:</p> + +<p>—Si... j'allais... ne... pas... revenir!...</p> + +<p>—Je ne m'en consolerais jamais.</p> + +<p>—Ah bah! vous supposez donc, monsieur Goniglu, que j'ai l'intention de +sortir seul, moi, Muflier?...</p> + +<p>—Je croyais... je pensais....</p> + +<p>—Vous pensez mal... Oui, je rêve l'amour... mais je veux aussi +l'amitié....</p> + +<p>Il s'attendrit tout à coup:</p> + +<p>—Quoi! Goniglu, tu m'aurais abandonné?...</p> + +<p>—Pas précisément, mais... les gendarmes?</p> + +<p>—Il n'y a pas de gendarmes dehors, à pareille heure.</p> + +<p>—Mais... le Bisco?</p> + +<p>—Ah! le Bisco! Eh bien! je lui conseille de ne pas tomber sous ma +patte.</p> + +<p>Et pour accentuer sa résolution énergique, Muflier donna à ses bretelles +un cran vigoureux.</p> + +<p>—Donc, Goniglu, aie fiance en moi, passe tes frusques, et en avant la +rigolade!</p> + +<p>—De l'argent?</p> + +<p>—J'en ai, près de quarante francs.</p> + +<p>—Toi! où as-tu trouvé cela?</p> + +<p>Muflier eut un large sourire.</p> + +<p>—Ces marquis, ça manque d'ordre. Ça laisse traîner les choses les plus +importantes... heureusement que je suis là!</p> + +<p>—T'as grinchi le patron?</p> + +<p>—Je lui ai sauvé des pertes considérables, en transformant ma poche en +caisse d'épargne. Qui sait? la fortune est changeante, et un jour +viendra peut-être où il sera enchanté de me savoir son débiteur pour +cette bagatelle.</p> + +<p>Tout en devisant, Muflier complétait son équipement de combat.</p> + +<p>Il avait endossé les vêtements neufs que la complaisance d'Archibald +avait mis à sa disposition: chemise blanche avec haute cravate de soie +six fois serrée autour de son cou et formant carcan, le pantalon large, +bouffant sur les hanches, la redingote forme polonaise, et, par-dessus +tout, le chapeau allant en s'évasant par le faîte, sorte de monument à +poils longs, que Muflier inclinait résolûment sur l'oreille.</p> + +<p>Enfin, à la main, et pour compléter l'ensemble, une canne qui pouvait +servir à la fois d'objet d'agrément et d'engin de défense.</p> + +<p>Goniglu, faisant contre fortune bon visage, et craignant d'ailleurs de +contrarier trop vivement son acolyte, avait endossé son paletot noir +formant sac, et se moulant sur ses os maigres en saillie.</p> + +<p>Il n'avait pas l'allure triomphante de Muflier: sa mise était plus +modeste: ce qui lui faisait défaut, avant tout, c'était cette maëstria +toute spéciale à l'autre. Il était plus bourgeois, moins vainqueur....</p> + +<p>Quand ils furent prêts, ils s'examinèrent à la lueur de la bougie, et +poussèrent deux petits cris de satisfaction.</p> + +<p>—Çà, dit Muflier, comment allons-nous sortir d'ici?</p> + +<p>—Dame, par la porte, je suppose....</p> + +<p>—Hum! les laquais.</p> + +<p>—Ils ne nous empêcheront pas de passer.</p> + +<p>—Goniglu! suis mon raisonnement... Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. +Mais la passion qui m'anime ne m'empêche pas de réfléchir. Si le marquis +sait que nous avons contrevenu à ses ordres, qui sait si au retour,—car +j'ai la volonté du retour,—si, dis-je, nous ne trouverions pas la porte +close? Or, pour ma part, je regretterais profondément cette hospitalité +qui a le double avantage d'être plantureuse et économique; de plus, nous +avons donné notre parole de ne point quitter ce toit, et si nous y +voulons bien manquer, notre conscience nous impose l'obligation de +dissimuler cette félonie... excusable.</p> + +<p>—Alors, filons par la fenêtre.</p> + +<p>—Tu l'as dit, ô Goniglu! à quel étage sommes-nous?</p> + +<p>—Au premier.</p> + +<p>—La fenêtre donne dans le jardin, il y a un mur... nous franchissons le +mur... et en rase campagne! Est-ce dit?</p> + +<p>—Ça y est?</p> + +<p>—A l'oeuvre donc... mais laisse-moi faire... j'ai ma manière à moi +d'ouvrir les fenêtres sans bruit.</p> + +<p>En effet, la manoeuvre réussit si complétement que les deux battants de +la fenêtre s'écartèrent sans le moindre grincement.</p> + +<p>—Ce n'est pas haut! fit-il en se penchant. De trois à quatre mètres, +mettons cinq pour faire bonne mesure. Allons-y!</p> + +<p>Il enjamba la balustrade, se laissa glisser, se trouva bientôt suspendu +par les poignets... puis tomba sur le sable, si légèrement «qu'une +feuille de rose n'eût pas plié,» comme il le dit lui-même à Goniglu, +quand celui-ci l'eut rejoint.</p> + +<p>Ils restèrent un moment immobiles. Rien ne bougeait dans l'hôtel. Pas +une lumière. Pas un bruit.</p> + +<p>Goniglu eut cependant une hésitation suprême.</p> + +<p>—Je ne sais, murmura-t-il à l'oreille de Muflier, ça me fait tout de +même quelque chose. S'il nous arrivait malheur?</p> + +<p>—Ne crains rien, avec moi tout est sauf.</p> + +<p>Ils étaient arrivés au mur. C'étaient gens rompus à la gymnastique de +l'effraction et de l'escalade.</p> + +<p>Un mur de trois mètres ne les arrêtait pas plus qu'une serrure +d'armoire.</p> + +<p>—Ouf! fit Muflier quand il se trouva dans la rue. Voilà qui est fait.</p> + +<p>—Enlevé! dit Goniglu.</p> + +<p>L'oeuvre était accomplie. Nos amis avaient reconquis leur liberté.</p> + +<p>—Ah çà! où sommes-nous? demanda Goniglu.</p> + +<p>—Attends que je m'oriente... Voyons ça! Tiens, c'est un quartier +très-chic, raison de plus pour que je me reconnaisse. J'ai tant vu le +monde!</p> + +<p>Muflier, se faisant un abat-jour de la main, considérait attentivement +la rue et les maisons qui faisaient face au jardin.</p> + +<p>Mais comme son examen se prolongeait, Goniglu, moins rêveur, avait pris +un moyen plus expéditif et avait fait quelques pas jusqu'à un coin qu'il +avait avisé. Là, à la lueur d'un bec de gaz, il trouva un écriteau....</p> + +<p>—Rue Saint-Honoré, dit-il en revenant vers Muflier.</p> + +<p>—C'est cela! je croyais en effet reconnaître. De fait, nous avons été +amenés ici dans de si singulières conditions qu'il était permis +d'hésiter. Donc, notre ami le marquis demeure rue de la Paix, avec +jardin faisant retour sur la rue Saint-Honoré. Nous retrouverons cela, +le numéro de la maison qui fait face est 125; voilà qui est complet.</p> + +<p>—Où allons-nous? demanda Goniglu.</p> + +<p>—Le sais-je? droit devant nous. Qui sait si la fortune et l'amour ne +nous attendent pas à quelques pas d'ici? Allons au hasard, et fions-nous +à la Providence.</p> + +<p>Ils marchèrent du côté de la rue Royale.</p> + +<p>—Ça manque de marchands de vins, dit Goniglu.</p> + +<p>—Tiens! c'est vrai! Que veux-tu? La haute noblesse se couche de bonne +heure, et les débits n'auraient plus de clients. Mais, si tu m'en crois; +je sais, à l'entrée de la rue du Rocher, certain mastroquet de premier +ordre.</p> + +<p>—C'est peut-être dangereux... Si nous sommes connus.</p> + +<p>—Bah! au contraire. Nous aurons peut-être des renseignements sur le +Bisco.</p> + +<p>—Oui, seulement prenons garde.</p> + +<p>—L'avenir est aux audacieux. Et puis, te le dirai-je, Goniglu, c'est +là... que j'ai rencontré Hermance pour la première fois.</p> + +<p>Goniglu eut un petit frissonnement de plaisir. Hermance et Paméla +étaient inséparables.</p> + +<p>Et bravement, à travers les ruelles qui faisaient alors du quartier +Saint-Lazare un véritable labyrinthe, les deux amis se dirigèrent vers +la rue du Rocher.</p> + +<p>D'honneur, leur désinvolture était charmante: Muflier portait haut la +tête, et faisait tournoyer sa canne comme un tambour-major émérite; +Goniglu allait à longs pas et respirait largement. Que leur importait le +froid? que leur souciait le vent? ils étaient libres!</p> + +<p>—Nous approchons, dit Muflier. Le coeur me bat.</p> + +<p>—Et j'ai des picotements dans la gorge.</p> + +<p>—Quel joli punch au kirsch, hein! j'en ai l'eau à la bouche.</p> + +<p>—Tu es sûr de retrouver le bazar?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>Ils étaient parvenus au pied de l'étroite montée, serpentant sur +elle-même, qui, longeant le quartier Laborde, gravissait péniblement la +colline de Monceaux.</p> + +<p>Quelques boutiques borgnes, véritables échoppes, laissaient encore +filtrer, à travers leurs volets mal joints, un rayon de lumière jaune.</p> + +<p>Alors Muflier s'arrêta. C'était au coin d'une impasse, depuis longtemps +disparue, et qui portait le nom oublié de rue Quarteron. Le sol +disparaissait sous les immondices au milieu desquelles grouillait un +ignoble ruisseau.</p> + +<p>De lumière point: l'édilité ne connaissait pas ce repaire.</p> + +<p>Muflier s'y engagea, suivi de Goniglu, qui aspirait avec délices cette +atmosphère fétide.</p> + +<p>Arrivé au bout, Muflier s'arrêta brusquement.</p> + +<p>—Hein! fit-il, est-ce que la cassine serait démolie?</p> + +<p>—C'était là?</p> + +<p>—Oui. Voici la maison (une masure aux murs lézardés), voici la porte... +mais je n'entends ni ne vois rien. Est-ce que tout le monde est mort là +dedans?</p> + +<p>—Si tu frappais?</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>Et, discrètement, retenant ses doigts trop brusques, Muflier exécuta +contre le volet un roulement discret.</p> + +<p>Rien. Nouvelle tentative, infructueuse comme la première.</p> + +<p>Cependant, voici qu'au-dessus des deux camarades, hors de leur vue, +s'entr'ouvrit lentement une sorte de lucarne ronde, et tandis qu'ils +s'étaient courbés pour regarder de plus près si rien ne s'agitait à +l'intérieur, une tête d'homme parut. On les considérait avec attention, +autant du moins que le pouvait permettre l'obscurité.</p> + +<p>—C'est désolant! fit Muflier à mi-voix, désolant! désolant! Oh! +Goniglu! l'amour n'aurait-il pas été un guide sérieux?</p> + +<p>—Ça m'en a tout l'air, mon vieux Muflier....</p> + +<p>—Muflier! Goniglu! fit une voix qui partait de la lucarne.</p> + +<p>—Ah! il y a du monde! s'écria Muflier avec un accent de joie réelle. +Eh! ouvre-nous, l'Enflammé! nous sommes des camarades!</p> + +<p>On ne répondit pas directement, mais une espèce de ricanement se fit +entendre.</p> + +<p>—Eh! fit Goniglu, on dirait qu'on se fiche de nous.</p> + +<p>—Non. On vient....</p> + +<p>En effet, derrière le volet de bois, on percevait maintenant un bruit de +pas, puis une clef fit grincer les ressorts de la serrure.</p> + +<p>—Enfin! firent les deux amis.</p> + +<p>Ils n'en dirent pas plus; car au même instant, la porte s'étant +brusquement ouverte, deux coups, habilement dirigés, et avec une force +peu commune, tombèrent d'aplomb sur le crâne des deux hommes, qui, +poussant un gémissement sourd, s'affaissèrent sur le sol.</p> + +<p>L'instrument qui les avait frappés était une sorte de fléau de fer. Du +premier choc ils avaient été complétement étourdis.</p> + +<p>—Maintenant, dit une voix, enlevons ça... Nous réglerons leur compte +plus tard....</p> + +<p>Et plusieurs hommes, sortant du bouge, saisirent les camarades, qui, +portés à force de bras, disparurent dans l'intérieur.</p> + +<p>Pauvre Muflier! pauvre Goniglu!... Il sera donc toujours vrai que +l'amour perd l'homme le plus sûr de lui....</p> + +<p>Aux mains de qui étaient-ils tombés? Quel sort leur était réservé? C'est +ce que nous ne tarderons pas à savoir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">CHAT ET SOURIS.</a></h3> + + +<p>Nous avons laissé Diouloufait au moment où, frappé par la balle du +policier, il était tombé aux mains des agents lancés à la poursuite des +Loups de Paris.</p> + +<p>Le colosse, malgré ses blessures, avait encore une fois tenté de +résister, et une lutte suprême s'était engagée entre lui et ses robustes +adversaires.</p> + +<p>Mais son sang coulait: les forces lui manquèrent. Et enfin Dioulou, +dompté, avait compris que toute résistance était inutile. Alors, accablé +par le désespoir, épuisé, meurtri, Dioulou avait baissé la tête et +c'était, en quelque sorte, une masse insensible et inerte que les agents +avaient jetée dans le fourgon, que deux chevaux vigoureux entraînèrent +au grand trot vers la Préfecture de police.</p> + +<p>Truard, Bibet et Maloigne s'étaient échappés. Ce n'était pour la police +qu'un succès relatif. Mais on n'ignorait pas que, de longue date, +Dioulou avait été l'inséparable compagnon du Bisco. Donc, par lui, on +pouvait espérer s'emparer de toute la bande, et surtout du chef +redoutable, vainement poursuivi.</p> + +<p>Dioulou avait été immédiatement transporté à la Force, et là, on avait +dû le placer à l'infirmerie, pour le premier pansement de ses blessures.</p> + +<p>Une première balle lui avait déchiré l'épaule, mais sans entamer +profondément les chairs. L'autre, au contraire, avait pénétré dans le +dos, et c'était miracle qu'il n'eût pas été tué sur le coup. Cependant +aucun organe essentiel n'avait été atteint, et le chirurgien déclara +que, à moins d'accident ou d'imprudence, il répondait de la vie du +malade.</p> + +<p>Les projectiles furent extraits, et quelques jours s'étaient à peine +écoulés que la robuste constitution de l'ancien forçat avait accéléré sa +guérison, au point de permettre sa comparution devant le juge +d'instruction.</p> + +<p>Dioulou avait paru jusque-là insensible à tout ce qui se passait autour +de lui: tandis que le scalpel du chirurgien fouillait ses chairs, pas un +muscle de son visage n'avait tressailli.</p> + +<p>Il n'est pas sans intérêt de rappeler le portrait que nous tracions du +complice de Biscarre, au commencement de ce récit, alors qu'il attendait +le Roi des Loups dans les gorges d'Ollioules.</p> + +<p>C'était un colosse, disions-nous. Tout en lui était énorme. Les traits +boursouflés n'avaient point pour ainsi dire de galbe propre. Le nez +épaté, les yeux gros, la bouche lippue et largement fendue, les oreilles +rouges et s'écartant du crâne en conques disproportionnées, tout +contribuait à donner au premier coup d'oeil la sensation de la +brutalité poussée à ses dernières limites.</p> + +<p>Mais, hélas! qui eût reconnu maintenant cette nature exubérante de force +sauvage? Le masque s'était affaissé, et les chairs flasques faisaient +penser à un sac vide. La bouche s'était amincie, et un pli profond +s'était creusé à la commissure des lèvres pâlies. L'oeil s'était creusé, +et sous l'arcade chenue des sourcils grisonnants, le regard s'éteignait, +sans éclat ni chaleur.</p> + +<p>Tandis que, dans l'organisme encore vigoureux, la vie reprenait son +cours, il semblait que la raison, que la volonté se fussent à jamais +atrophiées. Dioulou ne parlait pas: aux questions qui lui étaient +adressées, il ne répondait que par un geste à peine perceptible. Pendant +de longues heures, il restait immobile, les yeux à demi fermés.</p> + +<p>Un matin, des hommes entourèrent son lit: le chirurgien était présent.</p> + +<p>—Cet homme peut-il supporter un interrogatoire? demanda l'un d'eux.</p> + +<p>Un observateur attentif aurait pu surprendre sur le visage de Dioulou +une contraction rapide.</p> + +<p>Le chirurgien lui prit le bras, consulta le pouls, puis plaçant son +oreille sur la poitrine, écouta longuement le bruit de la respiration.</p> + +<p>—Il le peut, répondit-il enfin.</p> + +<p>Puis se tournant vers un interne:</p> + +<p>—Vous visiterez soigneusement, reprit-il, l'appareil posé sur la +blessure du malade: il est de toute importance qu'il ne se dérange pas. +Vous m'entendez, continua-t-il en s'adressant à Dioulou, évitez tout +mouvement brusque; une imprudence pourrait vous coûter la vie.</p> + +<p>Dioulou inclina la tête pour indiquer qu'il avait compris.</p> + +<p>—Vous êtes décidé à ne tenter aucune résistance? demanda encore le +chirurgien.</p> + +<p>Un sourire navrant effleura les lèvres du malade; et, tirant des draps +ses bras amaigris, il les considéra longuement.</p> + +<p>Évidemment il exprimait le découragement profond qui s'était emparé de +lui... il n'avait plus confiance dans sa force... la résistance!... il +n'y songeait plus.</p> + +<p>—A quelle heure part le malade? dit l'interne.</p> + +<p>—Dans quelques minutes... le panier à salade est en bas, répondit un de +ceux qui se trouvaient là.</p> + +<p>A ce mot: <i>le panier à salade</i>! qui le replongeait dans les angoisses de +la réalité, le misérable Diouloufait ne put réprimer un frisson. C'était +la lutte qui commençait, ce combat du criminel contre la société, où le +coupable est toujours brisé.</p> + +<p>Dioulou se souleva sur ses poignets, et regarda la salle de +l'infirmerie. Quel calme!... les murs, blanchis à la chaux, semblaient +appartenir à un cloître, et les rideaux blancs tombaient avec des plis +calmes. Il s'était habitué à ce repos, qui était un apaisement. Et +maintenant il avait compris. Il n'était plus l'homme dont la science +défend la vie; il redevenait le bandit que la société avait le droit de +tuer.</p> + +<p>Un singulier nuage passa devant ses yeux: il revit cette scène terrible +dans laquelle il avait perdu son père, alors que le vieux pêcheur +s'était sacrifié pour sauver son enfant.</p> + +<p>Maintenant il était seul; nul ne pouvait ni ne voulait le tirer de là. +Bah! à quoi bon, d'ailleurs? fini, fini....</p> + +<p>Il se tourna vers le chirurgien et lui dit:</p> + +<p>—Monsieur, vous avez été bon pour moi, je vous remercie... Je vous +obéirai....</p> + +<p>Un instant après, au bureau de l'infirmerie, on donnait reçu du +prisonnier, et soutenu par les agents, qui lui avaient passé les +menottes, il descendit l'escalier.</p> + +<p>La porte s'ouvrit: une bouffée d'air frais le saisit au visage; mais il +vit devant lui la porte sombre de la voiture. On le poussa, et il tomba +sur le banc. Puis le panneau retomba avec un bruit de ferraille. La +voiture s'ébranla.</p> + +<p>Dioulou eut pour la première fois le sentiment exact de sa situation. Il +n'avait pas, depuis de longs jours, songé à ceci, c'est qu'il allait +comparaître devant un magistrat, qu'il serait interrogé et qu'il lui +faudrait répondre.</p> + +<p>Quelles accusations allaient être portées contre lui? Est-ce qu'on +savait tout?... Tout!... Il frémit de tout son être. Il avait volé, il +avait tué! oui, tué!... il éprouva une terreur subite. Déjà il sentait +qu'il n'aurait pas le courage de nier.</p> + +<p>Il se roidit contre cette impression. Il tenta de ressaisir son énergie. +Après tout, il savait de longue date que cette heure pouvait venir. Il +n'était pas un enfant.</p> + +<p>Pourquoi avait-il peur? Il avait bien eu le courage de frapper!...</p> + +<p>Assassin! Ce mot lui vint aux lèvres, et ses mains furent agitées d'un +tremblement convulsif. Il les regarda, comme s'il se fût demandé si +réellement c'était bien ces mains-là qui s'étaient ensanglantées de sang +innocent....</p> + +<p>—Descendez! dit une voix rude.</p> + +<p>Il obéit. Puis il se trouva dans un couloir, entre des murs hauts et +lisses. Un gendarme marchait devant lui, le tenant au poignet par une +chaînette de fer.</p> + +<p>Il le suivait machinalement, gravissant les marches d'un étroit escalier +de pierre. Enfin, ce fut une grande salle, autour de laquelle +s'ouvraient des portes. Le gendarme marcha encore: il alla, et entra +dans un cabinet spacieux, éclairé par de grandes fenêtres.</p> + +<p>Derrière un bureau, un homme était assis, qui ne leva même pas la tête, +occupé qu'il était à compulser des dossiers. C'était M. Varnay, juge +d'instruction. A côté, devant une petite table, un greffier, qui +examinait l'accusé avec attention.</p> + +<p>Le gendarme déposa sur le bureau l'ordre d'instruction et se remit au +port d'armes.</p> + +<p>—C'est bien, fit le juge sans regarder. Gendarme, vous pouvez vous +retirer.</p> + +<p>Dioulou resta seul, debout....</p> + +<p>—Asseyez-vous, dit encore le juge qui feuilletait toujours ses papiers.</p> + +<p>Dioulou obéit.</p> + +<p>Il se passa ainsi quelques minutes. Dioulou ne pensait plus: il était +saisi par l'engrenage terrible de la justice.</p> + +<p>Il se sentait étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur la tête.</p> + +<p>Ce silence lui pesait: il aurait voulu que le juge lui parlât. A mesure +que tardait l'interrogatoire, sa présence d'esprit l'abandonnait. Il +avait préparé quelques réponses, il les oubliait.</p> + +<p>Enfin, le juge repoussa de la main le dossier qu'il examinait.</p> + +<p>Il assujettit du doigt ses lunettes à verre fumé qui ne laissaient pas +apercevoir la couleur de ses yeux.</p> + +<p>—Comment vous nommez-vous? demanda-t-il d'une voix basse.</p> + +<p>Dioulou tressaillit.</p> + +<p>M. Varnay répéta sa question:</p> + +<p>—Diouloufait, dit l'autre.</p> + +<p>—Votre prénom?</p> + +<p>—Bartholomé.</p> + +<p>—Quel âge?</p> + +<p>—Cinquante-deux ans.</p> + +<p>—Né à...?</p> + +<p>—Toulon.</p> + +<p>—Vous portez un surnom... on vous appelle la Baleine?</p> + +<p>—Oui! fit Diouloufait, c'était parce que j'étais gros... autrefois....</p> + +<p>Nouveau silence.</p> + +<p>Puis la voix du juge reprit, calme, monotone:</p> + +<p>—Vous savez sans doute que votre situation est grave... Dans votre +intérêt, je vous avertis que, seule, une franchise absolue peut vous +concilier la bienveillance de vos juges....</p> + +<p>Dioulou voulut répondre, le magistrat l'arrêta d'un geste:</p> + +<p>—Ne vous hâtez pas de parler, dit-il. Vous n'êtes pas en face d'un +ennemi; le juge d'instruction est un confesseur, vous pouvez tout lui +dire... Réfléchissez donc que tout mensonge serait compromettant, tandis +que les aveux vous seront comptés....</p> + +<p>En somme, il se mettait en frais d'éloquence bien inutiles. Dioulou ne +songeait guère en ce moment-là à ce qui pouvait ou non le compromettre. +Sa poitrine était serrée comme dans un étau.</p> + +<p>—Voyons, reprit le juge, je commence. Prenez votre temps, répondez à +votre aise; nous avons le temps. Vous faites partie, n'est-il pas vrai, +d'une bande qui porte le nom de Loups de Paris? Ceci est indéniable, je +passe donc. C'est exact, n'est-ce pas, vous êtes un affilié de cette +bande?</p> + +<p>—Oui, fit Diouloufait.</p> + +<p>—En vous regardant, continua le juge, je ne trouve pas sur votre visage +les caractères de la grande criminalité, et je ne serais pas éloigné de +croire que vous avez été souvent entraîné plus loin que vous ne le +vouliez.</p> + +<p>La voix du juge avait des inflexions presque câlines. Dioulou—nature à +la fois brutale et naïve—devait s'y laisser prendre; aussi +s'écria-t-il:</p> + +<p>—Ah! ça, c'est bien vrai!</p> + +<p>—Vous êtes faible.... Ah! la faiblesse mène bien loin... Et déjà, j'en +suis sûr, vous êtes touché par le repentir.</p> + +<p>Si bornée que fût l'intelligence de Diouloufait, cette exagération de +bienveillance commençait à le surprendre. Pourquoi ne venait-on pas +directement au fait?... Ce mot de repentir sonnait faux à son oreille. +En somme, il n'avait pas prononcé une seule parole qui indiquât de sa +part une si complète contrition.</p> + +<p>Le juge maintenant ne le quittait plus du regard. Évidemment il +cherchait à lire sur cette face bestiale l'effet produit par cette +première escarmouche.</p> + +<p>—Vous avez été très-coupable, Diouloufait, reprit-il, et le soin même +que vous avez mis à vous soustraire aux recherches de la justice prouve +que vous avez la pleine conscience de la responsabilité énorme qui pèse +sur vous....</p> + +<p>—Parbleu! grogna Diouloufait, que gagnait peu à peu une sourde +irritation, fallait peut-être venir donner moi-même la patte aux +gendarmes....</p> + +<p>—Ne parlez pas ainsi. Jusqu'ici, votre attitude a été convenable; ne me +forcez pas à revenir sur la bonne impression qu'elle m'a faite. Voyons, +mon ami, continua le magistrat avec une intonation de bonhomie +charmante, <i>nous savons</i> bien ce qu'est l'entraînement. Vous êtes entré +dans la vie par la mauvaise porte, et il n'est pas douteux que des +conseils criminels vous ont précipité dans l'abîme où vous tombez +aujourd'hui. Racontez-moi les premières années de votre vie....</p> + +<p>—J'ai souffert, dit brusquement Diouloufait, j'ai souffert quand +j'étais petit, j'ai souffert plus tard, et maintenant je souffre +encore... V'là ma vie, elle est bien simple....</p> + +<p>—C'est profondément triste, reprit M. Varnay; mais, dites-moi, +n'avez-vous jamais eu la tentation de revenir au bien?</p> + +<p>—Le bien! qu'est-ce que c'est que ça? Je ne connais que le bagne ou les +bouges des grandes villes. Est-ce le chemin pour y arriver, à ce que +vous appelez le bien?</p> + +<p>—La première chose utile eût été de renoncer aux mauvaises +connaissances qui vous entraînaient.</p> + +<p>—Chacun a ses amis; je les ai pris où je les ai trouvés....</p> + +<p>—D'accord. Mais pouvez-vous donner le nom d'amis à des hommes qui, +comme Biscarre, par exemple, vous ont fait tant de mal?</p> + +<p>Le nom de Biscarre avait sonné aux oreilles de Dioulou comme un coup de +clairon.</p> + +<p>Il releva la tête et son regard se croisa avec celui du juge.</p> + +<p>—Biscarre est mort! dit-il nettement.</p> + +<p>—Vous croyez? fit le juge en feuilletant de nouveau le dossier qu'il +avait abandonné tout à l'heure. Êtes-vous bien certain de ce que vous +affirmez là?</p> + +<p>—Biscarre est mort! répéta Dioulou en appuyant sur les mots.</p> + +<p>M. Varnay laissa échapper un soupir.</p> + +<p>—En ce cas, il est inutile que je vous fasse connaître certains faits +qui me semblaient de nature à vous intéresser... mais qui sont +évidemment basés sur des calomnies....</p> + +<p>—Des faits... intéressants pour moi?</p> + +<p>—Mon Dieu!... en y réfléchissant... je veux vous en parler... Peut-être +après avoir entendu la lecture d'une pièce importante, que j'ai là sous +les yeux, serez-vous moins affirmatif au sujet de la mort de ce +Biscarre.</p> + +<p>Chaque fois que le juge prononçait ce nom, un éclair rapide passait dans +les yeux de Dioulou. Mais il les fermait à demi comme pour l'éteindre.</p> + +<p>—Voulez-vous m'écouter? demanda M. Varnay.</p> + +<p>—Est-ce que je suis libre?</p> + +<p>Le juge parut ne pas entendre cette phrase logique, et reprit:</p> + +<p>—Vous aviez une concubine... une femme qu'on appelait la Brûleuse.</p> + +<p>Une pâleur livide se répandit sur le visage de Dioulou, en même temps +que ses mains crispées se convulsaient sur ses genoux.</p> + +<p>—Oui, fit-il d'un signe de tête.</p> + +<p>—Vous savez qu'elle est morte?</p> + +<p>Dioulou répéta son geste. Seulement il mordait ses lèvres à pleines +dents, avec tant de force qu'une trace sanglante paraissait sur la chair +épaisse.</p> + +<p>—Morte dans d'épouvantables tortures, continua le juge. Mais ce que +vous ignorez sans doute, c'est qu'avant de succomber, elle a eu quelques +moments de lucidité... et qu'elle a raconté de quelle façon était +arrivé... l'accident qui lui coûtait la vie....</p> + +<p>Dioulou ne bougea pas.</p> + +<p>—J'ai dit accident... le mot est inexact. Car cette femme a été la +victime d'un crime horrible, si épouvantable que, malgré les fautes de +cette misérable créature, on se sent pris, malgré soi, d'une profonde +pitié... On m'a dit que vous l'aimiez beaucoup?</p> + +<p>—C'est vrai, fit Dioulou dans une sorte de râle.</p> + +<p>—Ecoutez donc ceci: c'est un procès-verbal dressé par un magistrat, +relatant sa dernière déclaration....</p> + +<p>Et il fit signe au greffier de donner lecture d'une pièce qu'il lui +remit. Le greffier, de sa voix monotone et nasillarde, commença sa +lecture:</p> + +<p>«Cejourd'hui, nous, N..., substitut de M. le procureur du roi, nous nous +sommes transporté dans une maison de la rue des Arcis. Là, dans une +chambre du premier étage, nous avons trouvé, étendue sur un grabat, une +femme en proie à d'atroces souffrances, par suite de blessures reçues +dans un incendie.</p> + +<p>»Trois personnes charitables entouraient cette femme, et c'était l'une +d'elles, la marquise de F..., qui nous avait envoyé un exprès, à l'effet +de nous appeler pour recueillir les dernières déclarations de cette +femme.</p> + +<p>»Nous nous sommes approché de ce grabat, et ayant fait connaître à la +moribonde nos titres et qualités, nous avons procédé à son +interrogatoire comme suit:</p> + +<p>»D. Comment vous nommez-vous?</p> + +<p>»R. Je n'ai plus de nom. On m'appelait la Brûleuse... je suis la brûlée.</p> + +<p>»D. Avez-vous quelque déclaration à faire?</p> + +<p>»R. Oui: je veux qu'on tue, qu'on brûle l'assassin....</p> + +<p>»D. Qui nommez-vous l'assassin?</p> + +<p>»R. Le Loup!...</p> + +<p>»Les réponses de cette femme étaient entrecoupées de cris déchirants, et +c'était avec peine que nous percevions le sens exact de ses paroles.</p> + +<p>»D. Qui désignez-vous sous le nom du Loup?</p> + +<p>»R. Lui... le bandit! le Bisco!</p> + +<p>»D. De quel assassinat voulez-vous parler?</p> + +<p>»R. Du mien... Je me moque bien des autres... Il m'a tuée... il m'a +tuée... il m'a brûlée... je veux qu'on le brûle!</p> + +<p>»D. Justice sera faite. Mais il faut que vous nous fassiez exactement +connaître ce qui s'est passé.</p> + +<p>»R. Hier... j'ai rencontré le Bisco....</p> + +<p>»D. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée?... Celui que vous nommez +le Bisco... et qui n'est autre qu'un nommé Blasias ou Biscarre... est +mort il y a trois jours....</p> + +<p>»Là, elle poussa un bruyant éclat de rire.</p> + +<p>»R. Mort! ça n'est pas vrai!... ce n'était pas un revenant!... Est-ce +que les revenants parlent? Est-ce qu'ils ont des dents pour mordre et +des griffes pour déchirer?... C'était lui... je vous dis que c'était +lui! Vous croyez que je mens!... demandez à mon vieux Dioulou... puisque +c'est lui qui l'aide à se cacher.»</p> + +<p>A ce passage, le juge interrompit la lecture.</p> + +<p>La physionomie de Diouloufait était horrible à voir... De grosses +gouttes de sueur coulaient sur le visage du misérable, qui avait pris +une teinte plâtreuse.</p> + +<p>—Ce récit vous cause une douloureuse impression, dit M. Varnay. +Peut-être êtes-vous trop faible pour l'entendre jusqu'au bout....</p> + +<p>Dioulou grinça des dents:</p> + +<p>—Allez-y, dit-il.</p> + +<p>Puis il ajouta plus bas:</p> + +<p>—Je vois votre jeu....</p> + +<p>Le juge fit un signe au greffier, qui reprit:</p> + +<p>«D. J'admets que ce fût bien le Bisco; que vous a-t-il dit?</p> + +<p>»R. Nous nous sommes disputés... J'avais un peu bu... Je ne sais pas +trop ce qui s'est dit... Je lui reprochais de perdre Dioulou... Je ne +voulais pas qu'il le fît pincer... Je l'ai appelé tout haut par son +nom... Il m'a défendu de le répéter... Il m'a menacée, en me disant que +s'il pouvait me croire capable de le trahir... il me hacherait... il me +déchirerait... il me pilerait dans un mortier... Je lui ai ri au nez... +et je me suis sauvée.</p> + +<p>»D. Vous a-t-il poursuivie?</p> + +<p>»R. Non.</p> + +<p>»D. Où se passait cette scène?</p> + +<p>»R. Aux Innocents... auprès de la Halle.</p> + +<p>»D. Qu'avez-vous fait alors?</p> + +<p>»R. J'étais tout <i>esbrouffée</i> au fond. J'ai voulu me remettre. Je suis +allée à l'ancien mastroquet de mon pauvre Dioulou. J'y ai trouvé un +<i>zigue</i> que je ne connaissais pas. J'avais la tête à l'envers. V'là que +j'ai voulu sortir, le Bisco, qui me guettait, s'est jeté sur moi. Il m'a +emportée au bazar des Arcis, il m'a jetée sur le lit, il a fermé la +porte, et puis il est revenu auprès de moi... J'étais <i>pocharde</i>, que je +ne voyais plus rien... Il m'a attachée; moi, je riais, je ne savais +plus, je ne devinais pas... Il a pris des tas de papiers, de chiffons, +et il en a mis sur le lit, dessous, tout autour de moi; il m'avait +bouché la g... avec un tampon; il a allumé des allumettes, et puis il +m'a dit: «B... de gueuse, tu finirais par nous faire <i>piger</i>; tu vas +rôtir comme un vieux poulet.» Il a mis le feu, et puis il s'est sauvé.</p> + +<p>»D. C'est Biscarre qui a allumé l'incendie?</p> + +<p>»R. C'est lui... il m'a brûlée vivante.... Au Loup! C'est un gueux! faut +le refroidir!...</p> + +<p>»A ce moment, elle a eu une crise horrible dans laquelle elle a poussé +de nouveaux cris, au milieu desquels je distinguais encore les mots au +Loup! au feu le Bisco!... Mais elle était dès lors incapable de +prononcer des paroles suivies... Cependant j'ai encore entendu ceci: +Dioulou! venge-moi! livre le Bisco! va le voir raccourcir!...</p> + +<p>»Elle est morte à huit heures cinquante minutes.</p> + +<p>»En foi de quoi, j'ai rédigé le présent procès-verbal pour servir ce que +de droit...»</p> + +<p>Le greffier s'arrêta.</p> + +<p>Il y eut un long silence. La tête de Dioulou était tombée sur sa +poitrine, d'où s'échappait un grondement sourd.</p> + +<p>—Vous avez entendu, reprit le juge, Biscarre n'est pas mort, puisque +c'est lui qui a commis le crime épouvantable qui ferait horreur à un +bourreau... il a tué la femme qui vous appelait à son secours, et qui, +dans les dernières convulsions de l'agonie, prononçait encore votre +nom... Il vous reste à accomplir le dernier voeu de cette malheureuse, +en faisant connaître à la justice la retraite de Biscarre....</p> + +<p>Dioulou se dressa d'un bond:</p> + +<p>—C'est donc ça! cria-t-il. Vous voulez que je mange le morceau! Moi, +Dioulou! vous voulez que je livre Biscarre!</p> + +<p>—L'assassin de la Brûleuse....</p> + +<p>—Biscarre est mort!</p> + +<p>—Alors cette femme a menti. C'est impossible! Au moment de mourir, elle +a dit la vérité....</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>Dioulou, debout, avait saisi à deux mains sa chevelure, qu'il arrachait +à poignées....</p> + +<p>La vérité, la voici.</p> + +<p>Oui, Dioulou connaissait la retraite de Biscarre, qui était vivant, bien +vivant! Oui, tout son être était torturé par cette pensée que sa vieille +compagne avait été assassinée, brûlée par le roi des Loups! et pourtant +il ne voulait pas parler.</p> + +<p>Cette brute aimait son ancien complice, son maître, d'une affection +bestiale, féroce, irraisonnée.</p> + +<p>Et pourtant... il avait tué la Brûleuse!</p> + +<p>Le juge insistait:</p> + +<p>—Songez bien à ce que vous faites, disait-il. De tous les crimes de +Biscarre, le plus atroce est le meurtre cruel qu'il a commis sur cette +femme, que vous aimiez. C'était votre ami, votre compagnon, et il a +torturé celle à laquelle vous aviez donné votre affection. Torturé... +vous entendez bien. C'est par lui que cette malheureuse a souffert les +plus effroyables angoisses qu'il puisse être donné à la nature humaine +de subir.</p> + +<p>—Taisez-vous! criait Dioulou....</p> + +<p>—Quand elle se tordait dans les affres de la mort, elle vous adjurait +de punir son bourreau....</p> + +<p>—Mais taisez-vous donc!</p> + +<p>—Avez-vous bien entendu tous les détails de cette scène atroce? Il +l'attache sur son lit, il la bâillonne, il lui fait un bûcher de toutes +les matières inflammables qui tombent sous sa main, puis, après y avoir +mis le feu, il s'enfuit lâchement, tandis que derrière lui l'incendie +fait son oeuvre, que la flamme mord et ronge la chair de cette créature +humaine.</p> + +<p>Les coups tombaient redoublés, terribles, sans relâche, sur le coeur de +Diouloufait, sur son cerveau.</p> + +<p>Il se sentait devenir fou.</p> + +<p>C'était en lui une horrible lutte. Devant ses yeux passaient des lueurs +sanglantes: il lui semblait entendre la Brûleuse qui râlait:</p> + +<p>—Dioulou! venge-moi!...</p> + +<p>Oui, elle avait ordonné!... il lui fallait obéir. Après tout, Biscarre +était infâme....</p> + +<p>—Où est Biscarre? demanda le juge.</p> + +<p>Dioulou le regarda, ses lèvres s'agitèrent, sa bouche s'ouvrit, il +allait parler... mais tout à coup:</p> + +<p>—Non! non! s'écria-t-il, Biscarre est mort!</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>—Et je ne parlerai pas! j'aime mieux mourir!</p> + +<p>Et comme si, pour garder le silence, il voulait que sa bouche fût muette +à jamais, se souvenant des recommandations du chirurgien, d'un geste +rapide il arracha l'appareil de ses blessures, un flot de sang +jaillit....</p> + +<p>Dioulou chancela... étendit les bras et tomba comme une masse sur le +parquet....</p> + +<p>Il n'avait pas trahi Biscarre....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + +<h3><a href="#table">???</a></h3> + + +<p>Certes, on reçoit tous les jours des coups de barre de fer sur la tête, +et on ne s'en trouve pas plus mal pour cela. Cependant, à vrai dire, le +premier moment cause une impression désagréable, ce qu'eussent été +d'ailleurs fort embarrassés d'expliquer nos deux amis Muflier et +Goniglu, puisque, sous cette secousse un peu trop vive, ils étaient +tombés nez contre terre, à l'état de vieux troncs sapés par la hache du +bûcheron.</p> + +<p>Est-ce à dire que ces nobles existences eussent été tout à coup +tranchées dans leur fleur virginale? Ces belles âmes s'étaient-elles à +jamais envolées? Ces grands coeurs avaient-ils pour toujours cessé de +battre?</p> + +<p>Non, par bonheur... pour eux.</p> + +<p>C'est ce que constata tout d'abord l'aimable Muflier quand, après un +nombre d'heures qu'il lui eût été difficile de calculer, il sentit peu +à peu le sentiment renaître en lui.</p> + +<p>Le réveil n'avait pas été brusque. Il avait eu en premier lieu la notion +d'un lourd engourdissement qui le tenait aux tempes, d'un murmure sourd +qui bouillonnait dans son cerveau: puis de vifs picotements dans les +narines avaient annoncé et précédé un éternument, ou mieux une tentative +sternutatoire, qui s'était perdue en un sifflement nasal de peu +d'importance. Muflier avait ouvert un oeil. Mais comme il n'avait rien +vu, il avait eu cette vague pensée que peut-être il était aveugle, ce +qui lui fit passer dans l'épine dorsale un frisson nerveux.</p> + +<p>Ces sensations multiples n'étaient que l'avant-coureur d'une +résurrection complète. Le raisonnement, qui n'avait jamais fait défaut à +notre ami, retrouvait sa lucidité.</p> + +<p>Et son premier acte compréhensif fut celui-ci: S'il n'y voyait goutte, +c'était pour une raison des plus simples, à savoir: qu'il faisait nuit, +ou que tout au moins le lieu où se trouvait Muflier était plongé dans la +plus profonde obscurité.</p> + +<p>Quel était ce lieu?</p> + +<p>Il voulut passer ses mains sur son front afin de chasser les dernières +ombres qui obscurcissaient sa pensée. Mais il eut la douloureuse +surprise de constater que ses bras étaient solidement attachés au long +de son corps; il tenta de remuer les jambes: vains efforts.</p> + +<p>Décidément, c'était une vocation chez Muflier que d'être ensaucissonné +comme un simple produit d'Arles ou de Lyon.</p> + +<p>—Eh mais! eh mais! se dit notre homme, voilà qui est clair: je suis +retombé aux mains du marquis.</p> + +<p>Et, dans l'ombre, on eût pu voir un gracieux sourire se dessiner sous sa +moustache hirsute.</p> + +<p>Évidemment... c'était cela!... le marquis n'avait pu se passer de lui. +La surveillance de l'hôtel était encore plus complète qu'il ne se +l'était imaginé. Il avait été épié... suivi... il était pris à nouveau. +Bah! il en serait quitte pour renoncer provisoirement à l'amour, au +guilledou, et à reprendre cette douce existence tout émaillée de blancs +de volaille et de bouteilles respectables par l'âge....</p> + +<p>Il s'arrêtait complaisamment à cette idée. Et pourtant!...</p> + +<p>Bien des points restaient obscurs. Maintenant que le souvenir lui +revenait, il revoyait l'impasse ignoble dans laquelle il s'était engagé, +la masure sinistre, la porte entr'ouverte... il sentait sur son crâne un +poids énorme qui tombait avec un craquement sec....</p> + +<p>Était-ce bien le marquis, le gentilhomme qui se trouvait embusqué dans +ce bouge? Hum! voilà qui sortait quelque peu de la vraisemblance!</p> + +<p>Et Goniglu? Qu'était devenu Goniglu?</p> + +<p>Enfin, question déjà formulée et encore répétée:</p> + +<p>Où se trouvait-il, lui, Muflier, impuissant à se mouvoir, prisonnier, +pour tout dire?</p> + +<p>Il remua les épaules: ceci était possible, et c'était un moyen de +reconnaître la nature du sol sur lequel il était étendu.</p> + +<p>Or, il y eut une sorte de clapotement, et en même temps le dos de +Muflier ressentit une vive fraîcheur.</p> + +<p>C'était le moment de multiplier les point d'interrogation.</p> + +<p>Sous son corps étendu, il y avait de l'eau, ceci était acquis au débat. +Et cependant il n'était pas <i>dans</i> l'eau, puisque, d'une part, il y +avait des intermittences d'humidité, et que, de l'autre, il sentait +très-nettement la résistance d'un corps dur.</p> + +<p>D'où cette pensée qu'il se trouvait sur un plancher à travers lequel +filtrait le liquide en question.</p> + +<p>Il avait ouvert l'autre oeil et s'habituait insensiblement à +l'obscurité. Ce qui ne signifie pas d'ailleurs qu'il vît quelque chose.</p> + +<p>Tout était noir, sombre, funèbre. Une vague odeur titilla les nerfs +olfactifs de Muflier, qui médita pour lui donner un nom.</p> + +<p>Ce nom fut complexe: cela tenait du goudron et de la moisissure.</p> + +<p>Mais à ce moment notre ami eut la perception d'une sensation à laquelle +il n'avait pas pris garde tout d'abord; c'était la sensation d'un +glissement lent, prolongé, avec balancement régulier. Muflier était +doucement bercé, ce qui, sans lui être positivement désagréable, +agissait de façon bizarre sur son estomac creux.</p> + +<p>S'étant recueilli et ayant tendu tous les ressorts de son intellect, il +reconnut enfin, à n'en pouvoir plus douter.</p> + +<p>1° Qu'il devait être enfermé à fond de cale dans quelque bâtiment, +barque, nacelle ou chaland, au choix;</p> + +<p>2° Que, conformément aux principes connus, ce bateau allait sur l'eau;</p> + +<p>3° Que cette certitude n'avait rien de rassurant et qu'en somme, pour +être connue dans quelques-uns de ses détails, la situation n'en restait +pas moins critique et mystérieuse.</p> + +<p>Évidemment la chose marchait. Maintenant Muflier percevait jusqu'au +clapotement de l'eau contre la carcasse.</p> + +<p>Notre ami—complétant ses déductions—se dit qu'un bâtiment ne voguait +pas sans quelque impulsion, et écoutant encore, il saisit le bruit des +rames frappant l'eau avec une régularité parfaite. Autre point. Le +roulis était doux, le tangage insignifiant, d'où cette nouvelle +conclusion:</p> + +<p>Ce n'était pas la mer.</p> + +<p>Donc—admirez la force de la logique—c'était un fleuve ou une rivière. +Pourquoi pas la Seine? Va pour la Seine.</p> + +<p>A ce moment, il y eut un choc violent. Muflier roula sur lui-même et se +trouva le nez dans une flaque d'eau. Il crut d'abord qu'on atterrissait: +point. Il y eut un râclement le long des parois; puis plus rien que le +clapotement déjà reconnu.</p> + +<p>—Ça, c'est un pont! pensa Muflier, qui décidément eût fait un Zadig de +première force.</p> + +<p>Seine... Pont... Paris, termes corrélatifs et qui s'appelaient l'un +l'autre.</p> + +<p>Tout à coup, un bruit sec, strident, pareil à celui d'un marteau de fer +frappant une enclume, retentit dans le silence et l'obscurité.</p> + +<p>Muflier ne put réprimer une exclamation de surprise et de joie.</p> + +<p>Ce bruit, il le connaissait. Oui, c'était bien l'éternument sonore et +crépitant de l'ami, du compagnon, en un mot, de....</p> + +<p>—Goniglu! cria Muflier.</p> + +<p>—Toi! répondit Goniglu.</p> + +<p>—Où es-tu?</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Et toi?</p> + +<p>—Je l'ignore... à peu près....</p> + +<p>—Es-tu libre?</p> + +<p>—Je suis attaché.</p> + +<p>—Comme moi!</p> + +<p>—J'ai le dos et les épaules trempés.</p> + +<p>—Comme moi!</p> + +<p>—Oh! Muflier!</p> + +<p>—Oh! Goniglu!</p> + +<p>Il y eut un long silence.</p> + +<p>—Comment vas-tu? demanda Goniglu.</p> + +<p>—Pas mal... et toi? Quand je dis pas mal... j'ai la tête qui me +cuit....</p> + +<p>—Moi, j'ai le crâne en compote....</p> + +<p>—Que s'est-il passé?...</p> + +<p>—On nous a cogné dessus....</p> + +<p>—C'est ça... et après?</p> + +<p>Avant que Goniglu eût répondu, une voix sonore retentit dans la cavité +ténébreuse.</p> + +<p>—Vous savez! vous! si vous n'éteignez pas votre grelot, on va vous +nettoyer!...</p> + +<p>—Nous ne sommes pas au pouvoir du marquis, pensa Muflier. Ce +gentilhomme nous témoignerait plus d'égards.</p> + +<p>Décidément, le plus important était de ne pas attirer l'attention des +inconnus qui les tenaient en leur pouvoir.</p> + +<p>Ce fut donc dans un susurrement à peine saisissante que Muflier reprit:</p> + +<p>—Ainsi, Goniglu, voilà où j'en suis resté... un renfoncement sur la +tête... puis plus rien, jusqu'au moment actuel, où je commence à +reprendre connaissance. Si de ton côté tu sais quelque chose de plus, +hâte-toi de m'en instruire... après quoi, je me ferai un devoir de +t'expliquer mes dernières observations.</p> + +<p>—Voici, répondit Goniglu sur le même ton. Peu d'heures s'étaient +écoulées depuis le renfoncement en question, lorsque je suis revenu à +moi. Où étais-je?... je ne l'aurais certes pas pu deviner. Cependant, +comme tu le comprendras tout à l'heure, nous n'avons pas changé de +local. Où on nous avait offert si gracieusement l'hospitalité, nous +étions restés....</p> + +<p>—A l'impasse de la rue du Rocher....</p> + +<p>—Chut donc! pas si haut!... puisqu'on ne veut pas que nous +jaspinions....</p> + +<p>—Veux-tu que je te dise mon idée? fit tout à coup Muflier.</p> + +<p>—Vas-y de ton idée....</p> + +<p>—Eh bien! nous sommes entre les mains du Bisco.</p> + +<p>Goniglu se sentit frissonner jusqu'aux moelles.</p> + +<p>—Nous sommes f... lambés... articula nettement Goniglu.</p> + +<p>—Qui sait? fit Muflier, qui croyait en son étoile, comme plus tard un +des plus puissants souverains de l'Europe. Mais ce n'est pas de cela +qu'il s'agit. Achève ton histoire.</p> + +<p>—Donc, quand j'ai ouvert un oeil, j'étais seul, ou à peu près. Tu étais +dans le coin, ronflant abominablement, pas un ronflement de sommeil, +non, autre chose, comme qui dirait un râle....</p> + +<p>—Brrr! fit Muflier, désagréablement impressionné.</p> + +<p>—Je me suis dit tout de suite que la place n'était pas bonne, que nous +étions mal vus dans l'établissement, et qu'il était prudent de ne pas +attirer l'attention. Alors, je n'ai pas bougé et j'ai fait le mort. +Voilà qu'au bout d'un certain temps, dame! je n'avais pas de montre, on +est entré dans la pièce.</p> + +<p>—Qui ça?</p> + +<p>—Va-t'en voir s'ils viennent! Des bonshommes qui avaient la figure +noircie... J'avais les yeux fermés... et je glissais à peine un tout +petit regard de temps en temps. L'un d'eux s'est approché de moi et m'a +secoué... Je n'ai pas fait ouf. «Est-ce qu'il est nettoyé?» a demandé +une voix que je ne connaissais pas. «Non!» a répondu l'autre. «On a +mesuré le coup.»—«Il faut les attacher.»—«Parbleu!» alors on m'a passé +des cordes aux bras et aux jambes. Et c'était fait. Ah! cré coquin! +quelle jolie science!</p> + +<p>—J'en sais quelque chose! murmura Muflier, qui se trémoussait +inutilement dans les liens.</p> + +<p>—Quand j'ai été ficelé comme une véritable andouillette de Troyes, on a +refermé la porte; j'ai toujours pas remué, et ça a duré encore +longtemps, et puis on est revenu, on m'a pris par la tête et par les +pieds, toi aussi, du reste; mais tu ronflais toujours, et on m'a mis un +sac sur la tête. Seulement, quoique je ne pusse rien voir, j'ai compris +d'abord qu'on descendait un escalier, qu'on ouvrait des portes, et puis, +finalement, qu'on était à l'air libre. On allait très-vite et on me +secouait, nom de nom! C'était un vrai panier à salade! Il faisait noir, +était-ce à cause du sac? Oui, d'abord. Mais on n'entendait presque pas +de bruit, à peine de temps en temps une voiture qui roulait; c'était la +nuit, car c'est pas des ouvrages à faire en plein jour que de trimbaler +un camarade comme ça. Enfin, on est arrivé quelque part, et ce quelque +part-là, c'était le bord de l'eau.</p> + +<p>—Ah! fit Muflier, tu en sais autant que moi.</p> + +<p>—J'ai de bonnes oreilles... on s'est fichu souvent de moi parce +qu'elles étaient grandes; mais ça sert... à preuve.</p> + +<p>—On nous a fourrés dans un bateau.</p> + +<p>—Comme tu dis; mais comment sais-tu ça? Et depuis combien de temps +voguons-nous sur l'humide élément?</p> + +<p>—Je te dis que je n'ai pas de montre.</p> + +<p>—Mais, à peu près?</p> + +<p>—Une heure ou deux... peut-être plus, peut-être moins.</p> + +<p>—Est-ce tout ce que tu as à me dire?</p> + +<p>—Non. Il y a encore quelque chose.</p> + +<p>—Dis vite!</p> + +<p>—Eh bien! au moment où on nous fichait ça, il y en a un qui a dit: +«Quand ils seront aux Cagnards, il faudra bien qu'ils parlent.»</p> + +<p>—Aux Cagnards? Qu'est-ce que ça veut dire?</p> + +<p>—Sais pas. «Tu crois donc qu'ils savent quelque chose?» a demandé une +voix. «Parbleu! puisqu'ils mouchardaient pour le compte d'un marquis!»</p> + +<p>—Bigre! fit Muflier. Nous sommes compromis!</p> + +<p>—Je te crois... à preuve que le premier a répliqué: «S'ils ne veulent +rien dire, on leur tortillera rien la vis!»</p> + +<p>—La vis! soupira Muflier.</p> + +<p>Si bas que parlaient nos deux amis, il paraît qu'ils n'étaient pas +parvenus à éteindre complétement le son de leur voix, car voici que de +nouveau retentit celle qui avait déjà parlé tout à l'heure.</p> + +<p>—Et on vous la tortillera, tas de gueux! dit-elle avec une aménité +charmante. Allons, haut! et dans le trou!</p> + +<p>—Dans le trou! hurla Muflier oubliant tout. Sacré-dié! mais c'est un +assassinat!</p> + +<p>Il eût pu, d'ailleurs, protester contre les lois divines et humaines, +c'eût été la même chose.</p> + +<p>La scène que venait de lui raconter Goniglu se reproduisit. On les +empoigna tous deux par les épaules et par les jambes; encore une fois, +ils se trouvèrent à l'air.</p> + +<p>On avait négligé d'emprisonner leur tête.</p> + +<p>Dans une pénombre fantastique, une voûte noirâtre, suintante... puis une +grille qui ressemblait à un gril gigantesque... puis l'eau ténébreuse +qui houlait et gémissait.</p> + +<p>On les emporta. Ils pénétrèrent—par l'intermédiaire de leurs +porteurs—sur une planche qui chancelait. Il y eut un grincement de +gonds rouillés; puis, comme des paquets inutiles, on les jeta sur un sol +détrempé où leurs membres clapotèrent comme une vieille guenille.</p> + +<p>—Oh! mon avenir! murmura Muflier.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + +<h3><a href="#table">MORT OU VIVANT</a></h3> + + +<p>Nous avons laissé Diouloufait au moment où, pour résister aux +incitations du magistrat, il avait préféré mourir plutôt que de trahir +Biscarre.</p> + +<p>Ainsi nous est expliqué le mot prononcé par lui lorsque, caché dans le +trou de la Rivière morte, il avait appris que la police était à sa +poursuite.</p> + +<p>—Je ne veux pas être tenté! avait-il dit.</p> + +<p>C'est qu'il connaissait déjà tous les détails que venait de lui rappeler +avec une implacable prolixité le procès-verbal lu par le greffier. Oui, +il savait que c'était Biscarre qui avait torturé, assassiné, brûlé la +malheureuse femme dont il avait fait sa compagne.</p> + +<p>Singulière nature que celle de ce bandit: coupable de toutes les +violences, il avait en lui je ne sais quel besoin instinctif, +inconscient, d'être bon, de se dévouer. Nul ne l'avait jamais aimé, et +sa faiblesse même n'avait pu lui concilier d'affection durable. Mais +cet homme avait voué à Biscarre une amitié que, jusqu'ici, rien n'avait +pu briser.</p> + +<p>Était-ce donc que le roi des Loups eût tenté quelque effort pour la +mériter, pour se créer quelques titres à la reconnaissance de +Diouloufait? Non. A ses dévouements il répondait par la brutalité; à ses +soumissions, par la violence. Et pourtant Dioulou l'admirait, l'aimait. +On eût dit qu'il était rivé à cet homme corps et âme.</p> + +<p>Peut-être aussi savait-il que ce Biscarre, au coeur de granit, à la +volonté impitoyable, souffrait d'épouvantables tortures, à la façon de +ces monomanes dont le crâne est par intermittence le siége de +convulsions atroces.</p> + +<p>Il avait peur de Biscarre: d'un mot, le roi des Loups le réduisait au +silence. Sa force le terrifiait, cette énergie indomptable le frappait +d'une admiration épouvantée.</p> + +<p>Un jour, Diouloufait avait rencontré la Brûleuse.</p> + +<p>Pourquoi ces deux êtres s'étaient-ils réunis? D'où venait la sympathie +profonde que cette créature, laide et brutale, avait inspirée à Dioulou? +Ce sont là des mystères qu'il eût été lui-même impuissant à expliquer.</p> + +<p>Toujours est-il qu'il avait voué à cette femme une affection qui tenait +de celle qu'il portait à Biscarre. Même soumission, même abandon de +soi-même.</p> + +<p>Et voici que Biscarre l'avait tuée! Pour la première fois, Dioulou avait +senti en lui un mouvement de rage folle contre le roi des Loups! Ah! +s'il l'avait tenu en ce moment-là! peut-être se serait-il vengé d'un +seul coup.</p> + +<p>Mais on lui demandait de le livrer... à qui? à la justice. Cette action +lui paraissait le dernier terme de la bassesse humaine. Et, cependant, +n'était-ce pas la vengeance, sûre, complète, cette vengeance que la +misérable avait réclamée dans un dernier cri d'agonie?</p> + +<p>Combat terrible!... et quand Dioulou s'était senti faiblir, quand il +avait compris que, peut-être, il allait trahir le compagnon de toute sa +vie, le maître dont il était l'esclave, alors il avait arraché +l'appareil qui couvrait ses blessures, un flot de sang s'était échappé +de leurs lèvres béantes... l'homme était tombé....</p> + +<p>Le juge d'instruction n'avait pas compris. Pouvait-il lire dans cette +âme étrange où les sentiments n'appartiennent pas à la commune nature +des hommes?</p> + +<p>Le médecin de la Préfecture avait été mandé aussitôt.</p> + +<p>—Cet homme est en danger de mort, dit-il.</p> + +<p>—Peut-on le transporter à la prison?...</p> + +<p>—Non, reprit le praticien, le trajet serait trop long. Je vais donner +ordre qu'on le reçoive à l'Hôtel-Dieu....</p> + +<p>—Espérez-vous sa guérison?</p> + +<p>—C'est une nature d'une vigueur exceptionnelle. Mais on ne pourra être +fixé que lorsque l'hémorrhagie se sera arrêtée.</p> + +<p>Il avait été fait comme le médecin avait dit.</p> + +<p>Étendu sur une civière, Dioulou avait été transporté à l'Hôtel-Dieu. Il +était dans un état complet d'insensibilité; son visage s'était marbré de +teintes livides, comme si les doigts de la mort se fussent imprimés sur +sa face.</p> + +<p>Il existait alors à l'Hôtel-Dieu une chambre spéciale destinée aux +personnages se trouvant dans une situation exceptionnelle. Elle était +placée au premier étage, donnant sur la rivière, à peu de distance de la +passerelle qui unit les deux rives. Au-dessous, on voyait s'ouvrir une +large baie garnie d'une grille énorme. C'était une des ouvertures qui +donnaient accès dans les anciens souterrains, que jamais d'ailleurs nul +ne visitait, et qu'on disait complétement envahis par les eaux.</p> + +<p>Cette chambre, dont les murs étaient blanchis à la chaux, ressemblait à +une cellule de prison; et pour compléter l'illusion, de forts barreaux +de fer étaient scellés dans le cadre de la haute fenêtre.</p> + +<p>Le plancher était formé de larges dalles, à carrés blancs et noirs, +recouverts d'une natte de corde.</p> + +<p>C'était là que nous devions retrouver Diouloufait.</p> + +<p>Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis celui où il avait commis cette +sorte de suicide.</p> + +<p>Pendant près de cinquante heures, on avait désespéré de le sauver.</p> + +<p>L'hémorrhagie avait déterminé—outre l'affaiblissement—une fièvre +délirante dont le résultat aurait pu être mortel.</p> + +<p>Le malheureux, dans un accès de folie, avait lutté contre ses gardiens, +et on avait été contraint d'employer, pour le dompter, la camisole de +force.</p> + +<p>Mais, après cette crise, l'abattement complet était venu, suivi d'une +amélioration sensible.</p> + +<p>Il n'était plus douteux, maintenant, qu'on ne l'arrachât à la mort.</p> + +<p>La première parole de Dioulou, revenant à lui, avait été celle-ci:</p> + +<p>—Est-ce que j'ai parlé?...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? avait demandé l'interne de service.</p> + +<p>—Rien, avait répliqué Dioulou.</p> + +<p>Pendant de longues heures, il avait tenté de reconstituer dans sa +mémoire la scène qui s'était passée dans le cabinet du juge +d'instruction, et quand il avait acquis la certitude que pas une parole +compromettante ne s'était échappée de sa poitrine, il avait poussé un +soupir de soulagement.</p> + +<p>Maintenant, il ne ressentait même plus cette hésitation qui, un moment, +avait failli lui arracher son secret. Il chassait violemment de sa +mémoire le fantôme de la Brûleuse; il n'écoutait plus cette voix qui +s'élevait encore de la tombe mal fermée pour réclamer la punition de son +assassin.</p> + +<p>De nouveau, Biscarre, quoique absent, avait repris complète possession +de Dioulou, qui frissonnait en songeant qu'un instant il avait été assez +infâme pour penser à une dénonciation.</p> + +<p>C'était fini.</p> + +<p>Tous les juges d'instruction de la terre pouvaient tenter de le +confesser, il se tairait.</p> + +<p>Or, ce matin-là, il se passa dans le cabinet du directeur de l'hôpital +un fait assez insignifiant en lui-même, mais sur lequel il convient que +nous nous arrêtions.</p> + +<p>Une voiture s'était arrêtée devant l'Hôtel-Dieu, et un homme en était +descendu, puis se présentant à la grille, avait demandé à parler au +directeur.</p> + +<p>Sur le vu de sa carte, il avait été immédiatement introduit.</p> + +<p>Or, voici ce que portait cette carte:</p> + +<p>—James Wolf, <i>physician and surgeon</i>, Glascow.</p> + +<p>James Wolf, médecin et chirurgien.</p> + +<p>C'était un Anglais, de type parfait, avec les cheveux rougeâtres, +dominant en broussailles un front haut et rougeaud; des favoris +rondement coupés entouraient un visage large et rubicond. La mâchoire +avait ce prognathisme qui caractérise les enfants d'Albion.</p> + +<p>Après les premières salutations d'usage, le directeur de l'Hôtel-Dieu +avait demandé à quelle heureuse circonstance il devait la visite de son +confrère étranger.</p> + +<p>L'autre avait répondu, avec un fort accent, mais dans un français +très-intelligible, qu'il prenait la liberté, sur la recommandation d'une +des lumières de la science anglaise (ici il produisit une lettre), de +solliciter de M. le directeur l'autorisation de visiter l'Hôtel-Dieu.</p> + +<p>Naturellement sa requête n'était pas de celles qu'on repousse, en France +surtout, où l'hospitalité, pour être beaucoup moins proverbiale qu'en +Écosse, est de fait beaucoup plus sérieuse.</p> + +<p>Le directeur s'était mis à sa disposition avec une gracieuse obligeance, +et la tournée avait commencé dans le vaste hôpital.</p> + +<p>En vérité, le docteur Wolf était un homme de haute science et d'agréable +commerce. Il dispensait les éloges sans restriction, s'émerveillait des +choses les plus simples, et plaçait à propos cette phrase flatteuse:</p> + +<p>—Ah! monsieur le directeur, les Anglais ont beaucoup à apprendre de +vous.</p> + +<p>Le directeur souriait et passait sa main sur son crâne chauve, tout en +répondant:</p> + +<p>—Vous nous flattez, parole d'honneur!</p> + +<p>—Non, je vous jure, reprenait l'autre; jamais hospice ne m'a paru aussi +bien tenu, aussi habilement organisé. Je suis ravi, <i>upon my word</i>, tout +à fait ravi!</p> + +<p>Et la promenade se poursuivait entre les rangées de lits blancs dans +lesquels se dressaient, pour les voir passer, des spectres maigres, à +dents longues et jaunes.</p> + +<p>Le directeur expliquait avec bienveillance que le 36 était vide parce +que le malade avait trépassé le matin même, et que le 39 ne battait plus +que d'une aile.</p> + +<p>L'Anglais hochait la tête en disant:</p> + +<p>—Parfait! parfait!</p> + +<p>Puis on s'arrêtait auprès d'un lit, dans lequel se tordait un malheureux +en criant à l'aide.</p> + +<p>—Calmez-vous, mon ami, disait le directeur. Vous aurez beau crier, cela +ne vous soulagera pas.</p> + +<p>Sir James Wolf dodelinait de la tête avec une satisfaction béate, tant +cette parole lui paraissait frappée au coin du bon sens et de la +véritable logique.</p> + +<p>Il ne faisait grâce d'aucune question, goûtait le bouillon et le +déclarait savoureux, humait quelques gouttes du vin destiné aux +convalescents et faisait claquer sa langue en murmurant:</p> + +<p>—Les gaillards! ont-ils du bonheur d'être Français!</p> + +<p>Cependant il n'est si bonne chose qui ne prenne fin, et le moment +arrivait où les deux praticiens devaient se séparer, quand un infirmier +s'approcha du directeur et lui dit quelques mots à voix basse:</p> + +<p>—Non, non, répondit vivement celui-ci. Je m'y oppose formellement. Je +suis responsable de l'exécution des ordres donnés par le médecin de +service. Il a interdit toute secousse au malade, avant quatre ou cinq +jours au moins... Dites à l'envoyé de M. le juge d'instruction qu'il y a +là une question d'humanité qui prime jusqu'aux droits sacrés de la +justice....</p> + +<p>La physionomie de l'Anglais exprima une curiosité de bonne compagnie.</p> + +<p>Quand l'infirmier se fut éloigné:</p> + +<p>—Comprenez-vous cela? fit le docteur. Il y a ici un pauvre diable—je +ne sais quoi, un forçat en rupture de ban ou peut-être même évadé—qui a +failli mourir dans le cabinet du juge instructeur. Et voici qu'il +prétend me le reprendre avant qu'il soit radicalement guéri.</p> + +<p>—Ce serait de l'inhumanité, dit sir James, mais je ne comprends pas, +vous avez dit un forçat? c'est ce que nous appelons un convict....</p> + +<p>—Exactement.</p> + +<p>—Comment un pareil homme se trouve-t-il ici?</p> + +<p>—Comme blessé... il a été frappé de plusieurs balles pendant qu'il +cherchait à s'échapper....</p> + +<p>Sir James paraissait de plus en plus intrigué.</p> + +<p>—Son affaire était donc bien grave?...</p> + +<p>Ils étaient descendus dans une cour intérieure et se dirigeaient vers la +sortie.</p> + +<p>Le directeur baissa la voix:</p> + +<p>—Très-grave, reprit-il. Il fait partie, à ce qu'il paraît, d'une bande +de malfaiteurs qui a désolé Paris par ses attentats de toutes sortes!...</p> + +<p>—Quelque chose comme nos <i>Burkers</i>....</p> + +<p>—Oui, et ils ont un nom caractéristique....</p> + +<p>—Et ce nom?</p> + +<p>—On les appelle les Loups de Paris.</p> + +<p>—En effet, fit sir James, qui tenait le directeur par un des boutons de +sa redingote et l'avait arrêté sur place, j'ai entendu parler de ces +misérables; leur chef est mort.</p> + +<p>—On dit qu'il est vivant.</p> + +<p>—En vérité. Tenez, monsieur le directeur, si ce n'était pas abuser de +votre bonté, je vous adresserais encore une requête.</p> + +<p>—Tout à votre service, mon cher confrère.</p> + +<p>—Je m'occupe beaucoup de médecine légale, et souvent, on a bien voulu +avoir recours à mes faibles lumières dans des instructions criminelles; +je serais très-curieux de voir ce grand coupable; qui sait si la +phrénologie, une grande et belle science, mon cher directeur, ne +recueillerait pas là quelque fait nouveau, quelque observation de haute +importance?...</p> + +<p>Le directeur paraissait fortement embarrassé.</p> + +<p>—Mon cher confrère, vous ne sauriez croire à quel point votre demande +me chagrine....</p> + +<p>—Eh! pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il m'est impossible de vous satisfaire.</p> + +<p>—Impossible? Vous me surprenez beaucoup... beaucoup.</p> + +<p>—Vous allez me comprendre. Lorsqu'un criminel entre à l'hôpital, il est +confié à notre responsabilité. Et il nous est interdit—de la façon la +plus formelle—de le laisser communiquer avec personne.</p> + +<p>—Sans exception?</p> + +<p>—Sans exception. Nos instructions sont précises, et je ne saurais y +contrevenir sans compromettre ma situation... et sans encourir des +reproches qu'il est de ma dignité d'éviter.</p> + +<p>—Oh! yes! très-juste! très-juste!... Je n'insiste plus... le devoir +avant tout.... Ah! vous autres Français, vous ne transigez jamais... +Tenez, en Angleterre, j'aurais pu pénétrer jusqu'à votre prisonnier.</p> + +<p>—Ah! en Angleterre!...</p> + +<p>—Certainement... On se serait dit: Les instructions en question +s'opposent à ce que le prisonnier communique avec un étranger... ou même +avec un de ses parents, avec un ami... mais sir James n'est ni un parent +ni un ami... C'est un médecin!... Les médecins sont de tout temps admis +auprès des malades, quels qu'ils soient... Voilà ce qu'on dirait en +Angleterre... Mais ici, vous êtes les esclaves de la règle... C'est +bien! c'est très-bien! Quel peuple!...</p> + +<p>Malgré l'admiration béate exprimée par le visage de l'Anglais, M. le +directeur se demandait si par hasard l'honorable insulaire ne gouaillait +pas... au moins un peu.</p> + +<p>Cependant sir James avait lâché résolûment le bouton du Français, et se +dirigeait maintenant d'un pas rapide vers la porte.</p> + +<p>Je ne sais quelle bouffée d'orgueil patriotique monta au cerveau du +fonctionnaire.</p> + +<p>—Docteur! fit-il.</p> + +<p>L'Anglais s'arrêta et se retourna.</p> + +<p>—Vous m'appelez?</p> + +<p>—J'ai réfléchi....</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je pense à mes instructions.</p> + +<p>—Elles sont formelles.</p> + +<p>—Certes. Mais j'ai le droit d'interprétation....</p> + +<p>—Ah! vous avez....</p> + +<p>—Et je prétends qu'un médecin... un confrère, a le droit de pénétrer +auprès de tout malade.</p> + +<p>—Ne dites pas cela... vous allez vous compromettre.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que, lorsque la logique est de mon côté, je me plie +devant des exigences judaïques?</p> + +<p>—Ah! si vous croyez que la logique soit de votre côté... Réfléchissez +encore... Malgré tout mon désir d'étudier un cas intéressant, je me +ferais un scrupule de vous causer quelques embarras.</p> + +<p>—Venez, dit simplement le directeur, qui, avec un héroïsme superbe, se +dirigea vers la chambre de Dioulou.</p> + +<p>Si pourtant il s'était retourné, peut-être eût-il saisi dans le regard +de l'Anglais un éclair de triomphe.</p> + +<p>Mais il était sans défiance. L'Europe avait l'oeil sur lui. Il +s'agissait de prouver à l'univers entier que la France n'était pas à la +remorque des autres nations....</p> + +<p>—Entrez, fit le directeur en s'effaçant.</p> + +<p>Et les médecins pénétrèrent dans la chambre du prisonnier; elle portait +le n° 36.</p> + +<p>Dioulou s'était assoupi.</p> + +<p>Il n'entendit même pas le bruit de la porte tournant sur ses gonds.</p> + +<p>Dans ce moment de repos, de sédation complète de l'être tout entier, le +visage du forçat avait repris son calme. Sa respiration était régulière, +et une coloration légère avait remplacé la pâleur qui d'ordinaire +blanchissait ses traits.</p> + +<p>—Vous me dites, reprit sir James, que c'est un grand criminel....</p> + +<p>—Tout le prouve, répondit le docteur.</p> + +<p>Et il ajouta à voix basse:</p> + +<p>—On dit même qu'il y va pour lui de la peine capitale.</p> + +<p>—C'est singulier, fit l'Anglais, qui semblait plongé dans de profondes +réflexions. Rien dans sa physionomie ne révèle les instincts d'un âme +criminelle....</p> + +<p>A moins, continua sir James, que le crâne ne présente certaines +protubérances....</p> + +<p>Il avança la main vers la tête du dormeur.</p> + +<p>En même temps, il adressait au directeur un regard interrogateur, comme +pour solliciter l'autorisation de se livrer à une vérification +scientifique.</p> + +<p>Le directeur, d'un geste, l'invita à agir.</p> + +<p>L'Anglais sourit avec la satisfaction d'un homme qui va se livrer à une +expérience longtemps désirée.</p> + +<p>Sa main s'étendit, et lentement il se mit à palper la tête de +Diouloufait, et cela avec une telle légèreté de doigts que le dormeur ne +parut pas sentir leur contact. Un instant même, ils touchèrent son +visage, ses yeux, ses lèvres. Pas un tressaillement n'indiqua qu'il +éprouvait la moindre sensation.</p> + +<p>Puis sir James se tourna de nouveau vers le docteur.</p> + +<p>—Quelle admirable science que la phrénologie!...</p> + +<p>—Quoi! vous avez découvert....</p> + +<p>—La protubérance de la <i>contraction</i> présente un développement anormal.</p> + +<p>—Vraiment.</p> + +<p>—Qui dit contraction dit réactivité musculaire, force de cohésion... +d'où esprit de querelle, de combat.</p> + +<p>Disant cela, l'Anglais avait ressaisi le bouton directorial, mais cette +fois pour l'entraîner au dehors.</p> + +<p>—Puis nous avons prédominance des muscles... impatience... +destructivité... Voyez-vous, c'est là au-dessus de l'oreille.</p> + +<p>Et il passait maintenant ses doigts sur l'oreille du fonctionnaire, qui +paraissait d'autant plus intéressé qu'il ne comprenait pas un seul mot +de toutes ces théories.</p> + +<p>—Et vous concluez? demanda-t-il.</p> + +<p>—Que cet homme est un bandit de la pire espèce.</p> + +<p>—C'est incroyable! C'est tout à fait exact!</p> + +<p>—Maintenant, mon cher directeur, il me reste à vous remercier de votre +complaisance toute française. Vous m'avez rendu un de ces services qui +ne s'oublient pas.</p> + +<p>Et ce fut avec un échange d'affables protestations et de poignées de +main vigoureuses que sir James regagna la porte, toujours accompagné du +directeur, qui se répandit en félicitations et souhaits de bon voyage, +etc., etc.</p> + +<p>Sir James sauta dans sa voiture, et le directeur, lui ayant adressé un +dernier salut de la main, rentra dans l'hôpital qu'il était fier de +gouverner.</p> + +<p>Peut-être sa fierté eût-elle reçu un rude échec s'il avait entendu le +court dialogue échangé entre sir James Wolf et son cocher.</p> + +<p>—Eh bien? avait fait l'automédon en se penchant en arrière.</p> + +<p>—Ça y est... enfoncé le <i>pantre</i>!</p> + +<p>—Et l'autre?</p> + +<p>—Affaire faite.</p> + +<p>—Le directeur a coupé dans le pont.</p> + +<p>—Un <i>sinve</i> de premier choix!</p> + +<p>Pendant ce temps, l'honorable directeur, plongé dans son fauteuil de +cuir, lisait les rapports que lui adressaient chaque jour les employés +de l'hôpital. Il s'arrêta avec complaisance sur la note qui concernait +Dioulou.</p> + +<p>«Guérison rapide, disait le rapport. Pourra sortir dans trois jours. +Régime fortifiant. Viande et vin de Bordeaux.»</p> + +<p>Et le directeur répétait tout bas:</p> + +<p>—Réactivité, destructivité, cohésion! Que c'est beau, la science!</p> + +<p>Tout alla bien jusqu'à trois heures de l'après-midi. Mais voici qu'à ce +moment la porte du cabinet s'ouvrit.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? s'écria le directeur.</p> + +<p>—Monsieur, le 36!...</p> + +<p>—Ah! oui! réactivité... destructi....</p> + +<p>—Il est mort!</p> + +<p>—Hein?</p> + +<p>—Un accès d'épilepsie... de <i>delirium tremens</i>... de tétanos!</p> + +<p>—Impossible! il se portait si bien ce matin!</p> + +<p>Le directeur répétait sans y songer des mots de Robert Macaire parlant +de «ce bon M. Cerfeuil» qu'il a lui-même assassiné et dont le décès +paraît vivement le surprendre.</p> + +<p>Il avait bondi sur ses pieds.</p> + +<p>Il courut au n° 36.</p> + +<p>Le fait était réel, Dioulou était mort.</p> + +<p>Sapristi! la chose était délicate! et la justice! et la responsabilité! +Si on venait à savoir que le directeur avait introduit un étranger! Bah! +après tout, ce n'était pas cela qui l'avait tué!... et puis, qui +parlerait? On se préoccupait bien de cela!</p> + +<p>Le fâcheux en ceci, c'est que c'était une mauvaise note pour +l'Hôtel-Dieu! La mort de Diouloufait allait faire quelque bruit. On +clabauderait encore contre l'insalubrité de l'hôpital. On accuserait +l'administration, l'économat, la direction.</p> + +<p>C'était à en perdre la tête.</p> + +<p>Et cependant, il n'y avait pas à contredire l'évidence. Mais comment, de +quoi Diouloufait était-il mort? Son visage révélait une complète +placidité. Il était passé de vie à trépas sans secousse, sans agonie. +Les infirmiers déclaraient qu'il n'avait pas sonné, appelé à son aide.</p> + +<p>Le service médical tout entier était réuni autour de son lit et on +examinait le cadavre avec un soin minutieux. Les blessures étaient +complétement cicatrisées. Il ne pouvait être question d'épanchement +sanguin.</p> + +<p>Le médecin en chef déclara que l'autopsie était indispensable. Le corps +ne présentait aucun des caractères qui révèlent la congestion.</p> + +<p>Le directeur, après avoir espéré vainement que la science ranimerait le +pauvre Dioulou, n'eut plus qu'une pensée: prévenir de la part de la +justice toute enquête qui lui porterait tort.</p> + +<p>Le plus simple était d'aller de soi-même au-devant du danger.</p> + +<p>Donc, il courut chez le juge d'instruction, auquel il révéla le fatal +événement. Par bonheur pour lui, M. Varnay était très-préoccupé +actuellement d'une affaire des plus délicates et qui absorbait toute son +attention.</p> + +<p>Il reçut donc la nouvelle avec une parfaite indifférence, et sans +l'insistance du directeur, il eût très-probablement négligé de signer +l'ordre d'autopsie:</p> + +<p>—Croyez-vous donc qu'on l'ait empoisonné? demanda-t-il en riant.</p> + +<p>Le directeur balbutia quelques phrases au nom de la science, puis sortit +du cabinet pour se rendre à la préfecture où tout fut régularisé.</p> + +<p>L'autopsie devait avoir lieu le lendemain matin.</p> + +<p>Voilà qui était réglé. La poitrine directoriale se trouvait soulagée +d'un grand poids.</p> + +<p>Dès que l'excellent fonctionnaire fut de retour, il donna l'ordre +d'enlever le cadavre et de le descendre à la salle de dissection.</p> + +<p>Puis, tranquillisé, il alla dîner en famille. Ouf! il l'avait échappé +belle. Mais ce M. Varnay était, en vérité, un homme charmant.</p> + +<p>Les ordres avaient été immédiatement exécutés.</p> + +<p>Ici quelques renseignements sont nécessaires.</p> + +<p>A l'époque où se passaient ces faits, la salle de dissection se +trouvait dans un des anciens <i>cagnards</i> de l'Hôtel-Dieu, c'est-à-dire +dans le vaste sous-sol où étaient établis jadis le service du +<i>charnage</i>, la tuerie et les étables où les bestiaux arrivaient par la +rivière, la chandellerie, la buanderie, les cuisines. Dès longtemps la +salle des morts occupait l'angle qui touche au Petit-Pont.</p> + +<p>Sous François I<sup>er</sup>, il existait encore, dans les basses-oeuvres, des +salles affectées aux femmes en couches. Semblables à des celliers, elles +furent désignées sous le nom de <i>cagnards</i> (de l'italien <i>cagna</i>, +chienne). En temps de crue, l'eau arrivait presque au bas des fenêtres, +de sorte que les lits étaient à peine à deux pieds au-dessus du niveau +du fleuve. En 1426, une inondation subite avait noyé un grand nombre de +ces malheureuses.</p> + +<p>Au seul cagnard qui existe encore aujourd'hui et qui, avons-nous dit, +servait, il y a trente ans, aux dissections, on voit encore l'entrée du +passage qui communiquait avec le petit Châtelet, lorsque Louis XIV eut +fait don (1684) de la vieille forteresse à l'Hôtel-Dieu.</p> + +<p>Cette salle, basse mais spacieuse, avait été soigneusement recrépie; +deux larges dalles de pierre, formant tables, s'étendaient blanches et +sinistres devant la large baie d'où tombait la lumière.</p> + +<p>C'est sur une de ces deux dalles que le cadavre de Dioulou fut placé. Il +était nu, et les garçons de service n'avaient pu se défendre d'une +certaine admiration pour cette énorme charpente qui, au dire de l'un +d'eux, aurait résisté pendant des siècles.</p> + +<p>—Ce que c'est que de nous! soupirait-on.</p> + +<p>Voici maintenant que le corps est recouvert d'une sorte de boîte qui le +cache tout entier, et qui ne sera plus soulevée qu'au matin, lorsque +arriveront les chirurgiens avec leurs instruments d'acier.</p> + +<p>Pauvre Dioulou! car il est donc bien vrai que tout soit fini! Triste +existence, en vérité, que la tienne! Ta mère folle t'a enseigné le mal +et la haine... Puis voici que, dès ton adolescence, tu as été saisi par +l'engrenage de la pénalité. Le bagne a achevé l'oeuvre de corruption. +Biscarre s'est emparé de toi, qui, peut-être, n'étais pas vraiment +méchant. Tu as glissé dans toutes les fanges, fidèle à ton maître comme +un chien, le suivant dans tous les cloaques où il lui a plu de te +conduire... et cela sans jamais rien exiger, te contentant d'une sorte +de misère, ne rêvant, ne désirant rien, sinon quelquefois une bonne +parole de ce démon auquel tu t'étais donné. Tu n'as eu qu'une seule +affection dans le monde, celle de cette réprouvée, qui était une brute +comme toi... On te l'a tuée... Et maintenant, te voilà étendu, nu comme +l'animal qu'on jette à la voirie. Pas une pensée, pas un regret ne +t'accompagnent. Sous le rayon blafard qui filtre à travers les grilles, +on voit à peine la place où tu gis, et encore ce n'est pas l'heure du +repos.</p> + +<p>Car tu appartiens à la science, et ta chair gémira sous le scalpel avant +que la dernière pelletée de terre te couvre à jamais....</p> + +<p>La nuit vient, sombre, sinistre.</p> + +<p>La salle des morts s'emplit d'ombre. Par la baie, on entend le flot qui +passe en clapotant.</p> + +<p>C'est tout. Les bruits de la ville s'éteignent un à un.</p> + +<p>Seule la lourde voix des horloges tinte, tinte au lointain, solennelle +et lugubre... On dirait qu'un souffle de malédiction passe et +tourbillonne autour du cadavre maudit....</p> + +<p>L'heure s'écoule. Voici dix... onze... douze, c'est minuit. Plus +épaisses sont les ténèbres, plus lugubre le sifflement du vent qui +glisse sur la rivière....</p> + +<p>Mais que se passe-t-il donc?</p> + +<p>Quel mouvement a agité cette immobilité? quelle vie a remué dans ce +sépulcre? quelle lueur éclaire cette obscurité?</p> + +<p>Au centre de la salle des morts, une dalle s'est soulevée... puis une +ombre a paru, éclairée par le reflet jaunâtre d'une lanterne.</p> + +<p>La lanterne est déposée sur le sol. L'homme, dont le visage est noirci, +regarde autour de lui, tend l'oreille et écoute. Puis, rassuré sans +doute par le silence, il se penche vers l'ouverture béante et fait un +signe.</p> + +<p>Deux autres ombres paraissent à leur tour....</p> + +<p>Dès qu'elles ont touché le sol du cagnard, elles se dirigent vers la +dalle sur laquelle Dioulou est étendu....</p> + +<p>Pas un mot n'est prononcé.</p> + +<p>La boîte est soulevée. Le cadavre est mis à nu....</p> + +<p>Puis on le saisit. Chargés de leur fardeau, les deux hommes reviennent +vers le trou. Le premier descend soutenant le corps par les genoux, +l'autre le suit tenant les épaules.</p> + +<p>Le dernier s'engage à son tour dans l'ouverture....</p> + +<p>La lanterne disparaît... La dalle se referme.</p> + +<p>Et, dans la salle des morts, tout redevient obscur et silencieux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + +<h3><a href="#table">LES ASSISES ROUGES</a></h3> + + +<p>Dans le chapitre précédent, nous avons décrit rapidement certains locaux +dépendant de l'Hôtel-Dieu. Mais depuis trente ans, de grandes +modifications ont été accomplies.</p> + +<p>Les fosses de <i>charnage</i> ne sont plus à l'Hôtel-Dieu, les cuisines ont +été montées au rez-de-chaussée, la buanderie a été transférée à la +Salpêtrière; les basses-oeuvres de l'édifice ont été complétement +abandonnées par les hommes.</p> + +<p>Quelque latitude que le lecteur laisse à l'imagination du romancier, +cependant il importe de se bien persuader que, dans la plupart des cas, +cette imagination est grandement servie par les faits eux-mêmes.</p> + +<p>Les documents que nous avons consultés pour reconstituer le drame dont +les Loups de Paris furent les sinistres acteurs, décrivent +minutieusement les souterrains qui, de temps immémorial, s'étendaient +sous le vieil hôpital, et qui, passant sous le fleuve, reliaient +l'Hôtel-Dieu aux Châtelets.</p> + +<p>Mais pour qu'aucun doute ne subsiste, nous demandons la permission +d'invoquer le témoignage d'un chercheur et d'un érudit, M. Louft, qui, +dans son <i>Paris historique</i> (1874), a raconté en ces termes une visite +faite par lui dans ce que nous appellerons les catacombes de +l'Hôtel-Dieu.</p> + +<p>Ces catacombes étaient ou plutôt sont situées au-dessous des cagnards +dont nous avons parlé.</p> + +<p>«Après avoir descendu à tâtons l'unique escalier qui n'ait pas été +condamné, dit M. Louft, escalier noir, glissant, aux murailles +mucilagineuses, on arrive sous des arcades qui furent, dans la pénombre, +éclairées çà et là par les glauques lueurs de baies ouvertes à fleur +d'eau.</p> + +<p>»En pénétrant sous ces arceaux, où je n'avance qu'avec des précautions +extrêmes, je suis tout surpris de les trouver tendus d'un bout à l'autre +d'épaisses guipures qui pendent jusqu'à terre: on dirait des filets de +pêcheurs qu'on a mis sécher là. Ce sont des toiles de millions +d'araignées qui me barrent le chemin, et je suis réduit à me frayer avec +ma canne une route à travers ces tapis de haute lisse.</p> + +<p>»Je pénètre donc au milieu de voiles déchirés, de haillons flottants, +qui bientôt s'accrochent à mes vêtements, m'enveloppent comme un suaire; +je traîne après moi l'oeuvre de plusieurs générations d'arachnides....</p> + +<p>»Tandis que d'estoc et de taille, je me fraye un passage à travers ces +innombrables résilles, des nuées de rats me passent par escadrons dans +les jambes, bondissent et se précipitent les uns vers leurs terriers, +les autres vers les issues extérieures, d'où ils se précipitent dans la +rivière, car rats et rats d'eau vivent ici côte à côte; c'était un +indescriptible sauve-qui-peut! Mais une fois l'émotion passée, la +curiosité reprend le dessus chez les troglodytes; ils veulent voir +l'intrus qui pénètre dans leur domaine, une foule de museaux se pressent +à leur orifice, et, malgré la clarté douteuse, de tous les terriers, +trous et cachettes, je vois des milliers d'yeux scintiller comme des +escarboucles.</p> + +<p>»Malgré les transformations qu'elles ont subies sous Henri IV, et les +modifications qu'on y a faites depuis, les basses-oeuvres de cet hôpital +ont conservé un grand caractère: ces galeries aux voûtes robustes, ces +baies percées à fleur d'eau et bardées de fer, rappellent les prisons du +château des Sept-Tours à Constantinople, et la grande porte d'eau +ressemble à l'embarcadère de certains palais vénitiens du Grand-Canal.</p> + +<p>»Cette porte, avec son arcade majuscule, ses énormes grilles et le large +escalier qui descend jusque dans le fleuve, a, du reste, servi bien +souvent d'embarcadère, mais d'embarcadère pour l'éternité.</p> + +<p>»A certaines époques, quand le nombre des pensionnaires de l'Hôtel-Dieu +était si considérable qu'on était obligé d'en mettre dix ou douze dans +le même lit; quand malades, moribonds et morts étaient entassés +pêle-mêle sur la même couche; lorsque enfin aller à l'hôpital était +synonyme d'aller à la mort, chaque nuit, sur des barques, qui venaient à +la sourdine s'amarrer sous cette voûte, on chargeait les cadavres des +malheureux décédés la veille, et la funèbre flottille allait déposer son +chargement au delà de Saint-Victor, à proximité du bourg Saint-Marceau, +où était le cimetière de Clamart....</p> + +<p>»Des cryptes de la Cité, passons dans celles des bâtiments de l'autre +rive.</p> + +<p>»Ici, les basses-oeuvres sont contemporaines des constructions qu'elles +supportent; elles sont donc beaucoup plus modernes que celles d'en face; +pourtant elles comptent deux cent vingt ans d'existence.</p> + +<p>»Outre le caractère que leur donne cette antiquité déjà respectable, +elles empruntent à leur destination une physionomie lugubre qui +impressionne. C'est là qu'est relégué tout ce qui se rattache au service +des morts. Que de myriades de cadavres ont passé là pendant ces deux +siècles!...</p> + +<p>»Les dessous se prolongent d'un bout à l'autre de l'édifice. Ces +sous-sols, dont la plus grande partie reste sans emploi, forment +plusieurs divisions s'ouvrant toutes sur une longue galerie munie de +soupiraux. Ces ouvertures, percées sur la rue de la Bûcherie, devaient, +dans le principe, beaucoup atténuer les ténèbres de ce passage; mais le +jour y est maintenant intercepté par des grilles et des treillis de fer; +on s'est vu forcé de prendre ces précautions, afin de couper court à un +trafic clandestin qui se pratiquait jadis.</p> + +<p>»C'est par là, en effet, que les bas employés de l'établissement +passaient les dents et les cheveux dont ils dépouillaient les morts pour +les vendre à des industriels: les dentistes d'autrefois et les +perruquiers du quai des Morfondus venaient en marchandises, la nuit, +dans la rue de la Bûcherie.</p> + +<p>»Une porte bâtarde, percée sous le soubassement de l'édifice, du côté de +la rue de la Bûcherie, est affectée à la sortie des morts. C'est là qu'à +certaines heures les corbillards viennent attendre leur chargement.</p> + +<p>»Jusque sous le règne de Louis-Philippe, les bâtiments que l'Hôtel-Dieu +possède sur la rive gauche plongeaient à pic dans la rivière, et les +souterrains avaient, comme ceux d'en face, des ouvertures sur le fleuve; +mais, en 1840, toutes ces constructions ayant été soumises à un recul +pour laisser passer le quai de Montebello, les basses-oeuvres en furent +également rétrécies et par conséquent défigurées.</p> + +<p>»Quand on sort de ces lieux funèbres, lorsqu'on se retrouve sur nos +voies bruyantes, que l'air semble frais, que les caresses du soleil font +plaisir!»</p> + +<p>Ainsi s'exprime un des écrivains les plus sérieux, les moins +susceptibles d'entraînement imaginatif.</p> + +<p>Si nous avons donné à cette citation une extension aussi importante, +c'est que nous voulions apporter au lecteur cette conviction que la +vérité est bien souvent au-dessus de ce que peut imaginer la fantaisie +la plus libre.</p> + +<p>Avant de le faire pénétrer dans les souterrains de l'Hôtel-Dieu, nous +avons tenu à lui prouver que ce n'était pas là une création de toutes +pièces, et nous nous sommes appuyé sur un témoignage impartial que les +plus sceptiques ne sauraient récuser.</p> + +<p>Mais la partie qu'il a été donné à l'archéologue de visiter ne comporte, +il faut bien le reconnaître, qu'une portion très-restreinte de ces +cryptes immenses qui se reliaient, aux temps passés, aux catacombes, aux +souterrains de la tour de Nesle et aux anciennes oubliettes du vieux +Louvre.</p> + +<p>Depuis que le sous-sol de Paris a été fouillé dans tous les sens pour +l'installation des eaux et du gaz, ces réduits mystérieux ont été +comblés; mais à l'époque où se passe notre drame, c'est à peine si on en +soupçonnait l'existence.</p> + +<p>Nous avons sous les yeux un plan qui fait partie du dossier des Loups de +Paris, et qui prouve que derrière les cryptes visitées par M. Louft, +s'étendaient de vastes souterrains, dont l'ouverture extérieure avait +été murée.</p> + +<p>C'est là que nous invitons le lecteur à nous suivre, et quelle que soit +sa répugnance à pénétrer avec nous dans ces lieux de ténèbres et +d'horreur, nous sommes convaincu qu'il n'hésitera plus en entendant la +voix de deux anciennes connaissances:</p> + +<p>—Aïe! faisait l'une.</p> + +<p>—Sapristi! criait l'autre.</p> + +<p>—Écoute, Goniglu, ça devient intolérable!... Voilà que les rats ont +presque achevé de manger ma botte... et maintenant ils s'attaquent à mon +pied....</p> + +<p>—Ki! ki! ki! répondaient des voix qui n'avaient rien d'humain.</p> + +<p>—Aïe! reprenait Goniglu.</p> + +<p>—Sapristi! criait encore Muflier.</p> + +<p>A vrai dire, la situation ne paraissait pas s'être améliorée. Le lieu où +ils se trouvaient était plongé dans la plus profonde obscurité. Le sol +détrempé formait une boue immonde, et c'était sur cette couche plus +humide que toute la paille de tous les cachots réunis que les deux amis +gisaient étendus.</p> + +<p>Et l'on entendait des frottements sans nombre. Puis des ki! ki! qui +étaient un signal d'attaque. En vain Goniglu et Muflier, dégagés de +leurs liens, lançaient des coups de pied à droite et à gauche; en vain +leurs talons écrasaient parfois un imprudent, les hordes innombrables se +reformaient en phalange macédonienne.</p> + +<p>Le ki! ki! devenait plus strident; c'était comme un appel de clairon. A +l'assaut! et voilà qu'aux mollets, aux genoux, aux cuisses, au torse, +aux bras, aux épaules, les rats, turcos enragés, grimpaient, agiles et +féroces.</p> + +<p>La lutte prenait alors des proportions épiques. Muflier se secouait avec +fureur; de ses mains crispées il arrachait les bêtes aux dents aiguës, +et ses vêtements se déchiraient, ouvrant à leur voracité des échappées +radieuses.</p> + +<p>Goniglu se roulait à terre, écrasant les animaux sous son poids, comme +ces larges roues de fonte qui servent aujourd'hui à aplanir les routes.</p> + +<p>Puis tout à coup: ki! ki!... on sonnait la retraite. Pourquoi? Quel +stratégiste inconnu jetait dans l'air ce signal nouveau? Mystère! Mais, +sans hésiter, les assaillants, se reformant en colonnes, s'enfuyaient ou +plutôt se repliaient en bon ordre, selon l'immortelle expression du +général Trochu.</p> + +<p>Et voilà plusieurs jours que durait ce supplice!</p> + +<p>Oh! que bien loin s'étaient envolées les joies de l'hôtel de +Thomerville! Où étaient les chauds-froids de volaille et les suprêmes +d'ananas? Où les Saint-Émilion première et les Clos-Vougeot de 1847? Où +les draps fins et les meubles du bon atelier?... où le bonheur? où le +repos?</p> + +<p>Maintenant hâves, grelottants, Muflier comme Goniglu, et Goniglu comme +Muflier se comparaient <i>in petto</i> à ces malheureux que la justice, ou +plutôt l'injustice féodale précipitait dans les <i>in pace</i>.</p> + +<p>Goniglu avait été beau, disons le mot, sublime. Pas une fois il n'avait +reproché à Muflier les titillations passionnées qui l'avaient arraché à +sa couche et l'avaient déterminé à courir la pretantaine.</p> + +<p>Goniglu se révélait comme fataliste. Cela était parce que cela devait +être.</p> + +<p>Cela! mais quoi? voilà bien ce qu'il y avait de plus terrible.</p> + +<p>Être torturé, écartelé, pendu, ce n'est pas toujours agréable. Mais ne +pas savoir ce qui vous menace, sentir l'épée suspendue au-dessus de sa +tête, et ignorer si c'est un espadon, un sabre, un cimeterre ou une +dague! Voilà qui est sinistre!</p> + +<p>Or, en vain les deux amis avaient mis leur esprit à la torture. Certes +le premier nom qui leur était venu à l'esprit était celui de Biscarre; +mais ils le connaissaient.</p> + +<p>Le roi des Loups avait toutes les brutalités, toutes les violences. Il +n'était pas homme à résister à sa colère. S'ils eussent été en son +pouvoir, il se fût déjà présenté pour leur jeter leur crime à la face, +il les aurait déjà tués!</p> + +<p>Mais «qui? qui?» s'écriaient-ils, faisant concurrence aux rats.</p> + +<p>Ce n'était pas qu'ils n'eussent tenté quelque chose pour obtenir des +renseignements. Mais ce quelque chose était bien peu.</p> + +<p>Chaque jour—le matin ou le soir—il leur eût été bien difficile de le +dire, car, selon le mot du poëte,</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 8em;">C'est toujours la nuit dans le tombeau,</span><br /> +</p> + +<p>chaque jour, disons-nous, un certain bruit se faisait entendre: quelque +chose s'ouvrait; alors, dans l'ombre à laquelle leurs yeux s'habituaient +comme les prunelles des félins, Muflier et Goniglu voyaient apparaître +dans l'air une ligne noire qui se balançait.</p> + +<p>C'était un bâton flexible au bout duquel était fiché un pain noir.</p> + +<p>Provende de la journée.</p> + +<p>Alors ils avaient crié, appelé, interrogé.</p> + +<p>Un bâton ne vient pas tout seul. Il suppose une main, donc un bras, donc +une tête, donc une bouche.</p> + +<p>Mais la bouche restait muette à leurs supplications, et le bras se +retirait. Et dans les ténèbres, collés l'un contre l'autre, désolants et +désolés, les deux camarades se partageaient le pain du malheur.</p> + +<p>Muflier avait des révoltes. Alors c'étaient des fureurs à ébranler les +tours Notre-Dame. Mais les voûtes qui les enserraient étaient solides.</p> + +<p>Pourtant ils ne voulaient pas mourir.</p> + +<p>Ils se sentaient encore pleins de vitalité: ils étaient décidés à +résister jusqu'au bout....</p> + +<p>Quand viendrait ce bout?</p> + +<p>Pour toute distraction, ils avaient le combat des rats. A la fin, cela +devenait monotone, d'autant plus que toutes les fois qu'ils +s'assoupissaient, ces bêtes, lâches et sournoises, profitaient de leur +impuissance pour grignoter leurs vêtements, assaisonnés d'un tantinet de +chair fraîche.</p> + +<p>A l'heure où nous retrouvons nos amis, le découragement commence à +s'emparer d'eux. Leurs âmes blindées ont reçu des secousses trop vives. +Ils ne se voient pas, mais ils se regardent, et leur conversation ne se +compose que de soupirs entrecoupés d'interjections:</p> + +<p>—Oh! ma vie pour un verre de vieille! murmure Muflier.</p> + +<p>Richard III disait aussi:</p> + +<p>—Mon royaume pour un cheval!</p> + +<p>—Écoute... fait tout à coup Goniglu.</p> + +<p>—On marche dans le mur....</p> + +<p>—Les rats....</p> + +<p>—Non, des hommes!...</p> + +<p>—Pourtant on a apporté la ration....</p> + +<p>—On approche!...</p> + +<p>—C'est peut-être la fin....</p> + +<p>—Bah! ça vaut mieux....</p> + +<p>—Serre-moi la main, Muflier.</p> + +<p>—Embrasse-moi, Goniglu.</p> + +<p>Et dans cette suprême étreinte, les deux amis rappellent Eudore et +Cymodocée (voir les <i>Martyrs</i> de M. de Chateaubriand), prêts à marcher +au cirque romain.</p> + +<p>Cependant une lueur éclaire le souterrain....</p> + +<p>Une large ouverture s'est faite dans la muraille, et six hommes ont +paru.</p> + +<p>Encore cette fois, ils ont le visage noirci.</p> + +<p>—Allons! haut! et marchons droit, dit une voix rauque.</p> + +<p>Muflier se dresse, Goniglu l'imite. Mais il ne peut atteindre à cette +suprême dignité dont Muflier fait preuve en cambrant le torse et en +rejetant la tête en arrière.</p> + +<p>—Vos mains! reprend la voix.</p> + +<p>Ils tendent les poignets.</p> + +<p>Alors on leur passe aux pouces ces petits instruments de précaution que +les gendarmes tiennent en réserve pour les récalcitrants.</p> + +<p>On tire un peu en avant. Ils marchent.</p> + +<p>La scène a quelque chose de théâtral.</p> + +<p>Ils passent au milieu d'une haie formée d'hommes qui tiennent des +torches. Le problème se corse. Mais la solution doit être proche.</p> + +<p>On avance assez vite, tantôt sur le sol glissant, tantôt sur des dalles +où le pied a peine à tenir.</p> + +<p>Puis, devant eux, une large porte s'ouvre....</p> + +<p>La clarté de torches nombreuses les inonde et les aveugle.</p> + +<p>Muflier et Goniglu font inconsciemment un pas en arrière. Mais le petit +instrument ci-dessus désigné les rappelle à la soumission.</p> + +<p>Un cri rauque s'échappe de leur poitrine.</p> + +<p>Et Muflier prononce ces mots:</p> + +<p>—N.d.D.! cette fois-ci, ça y est!...</p> + +<p>Où sont-ils donc?...</p> + +<p>C'était une haute salle, dont le plafond se perdait dans l'ombre. Des +arêtes de pierre couraient le long des voûtes, se réunissant à une clef +pendante.</p> + +<p>Cela tenait de l'église et du cloître.</p> + +<p>Mais cela n'était pas le plus surprenant.</p> + +<p>Au fond, était établi un tribunal élevé de trois pieds environ au-dessus +de terre; à gauche, une chaise, à droite un banc enfermé d'une +balustrade.</p> + +<p>Devant le tribunal une table recouverte d'un drap noir.</p> + +<p>Plus en avant, quelques bancs.</p> + +<p>Enfin, derrière une nouvelle balustrade courant d'un côté à l'autre de +la salle et la séparant à peu près en deux, une foule pressée, +bavarde....</p> + +<p>Ceci avait tout l'air d'une cour d'assises.</p> + +<p>On avait poussé les deux amis vers le banc de droite, c'est-à-dire celui +des accusés. Et, interloqués, stupéfaits, ils s'étaient laissés tomber.</p> + +<p>Ceux qui les avaient conduits s'étaient placés derrière eux, et après +les avoir délivrés de leurs entraves, avaient tiré d'une gaîne un long +poignard qu'ils tenaient à la main, prêts à frapper, si les hommes +eussent manifesté la moindre velléité de résistance, ce qui d'ailleurs +était loin de leur pensée.</p> + +<p>Le tribunal était vide, ainsi que la chaire qui en une cour régulière +eût été destinée au procureur.</p> + +<p>Au-dessus du tribunal, à la place où d'ordinaire est suspendu le christ +en face duquel les serments sont prêtés, il y avait un appareil de forme +bizarre, attaché à la muraille.</p> + +<p>Depuis leur entrée, Muflier et Goniglu n'avaient pu détacher leurs yeux +de ce simulacre bizarre qui, mal éclairé par la lueur des torches, +présentait des ombres singulières.</p> + +<p>Tout à coup ils frissonnèrent jusqu'au plus profond de leurs moelles. Ce +qu'il y avait là, c'était la silhouette d'une guillotine, tracée en +rouge éclatant sur la muraille noire, et surmontée d'une énorme tête de +loup.</p> + +<p>A ce moment une certaine agitation se manifesta dans la foule.</p> + +<p>—La Cour, messieurs! crie une voix.</p> + +<p>Était-ce une hallucination?...</p> + +<p>Voici que trois personnages prennent place au tribunal. Ils sont vêtus +de longues robes noires, le visage noirci comme celui de tous les hommes +qui sont là....</p> + +<p>Mais ils portent au cou un ruban rouge, collé contre la chair, qui donne +l'illusion de la trace laissée par un coup de hache, à supposer qu'après +une exécution la tête ait été rapprochée du tronc.</p> + +<p>Derrière eux entrent douze hommes qui se rangent sur un banc un peu plus +élevé que leurs siéges.</p> + +<p>Ils portent au cou le même insigne rouge, ainsi que celui qui est venu +prendre place à la chaire de procureur.</p> + +<p>Un murmure a parcouru les rangs de la foule, et quelques +applaudissements, aussitôt réprimés, se sont fait entendre. Il est +évident que c'étaient là des félicitations adressées aux personnages +qui venaient de paraître.</p> + +<p>Douze hommes! cela ressemblait furieusement à des jurés. Outre la +cravate rouge, ils portaient à l'épaule une sorte d'épaulette taillée +dans une tête de loup.</p> + +<p>Devant la table qui se trouvait au pied du tribunal, un homme, sorte de +greffier, s'était assis.</p> + +<p>Puis deux autres, debout, les épaules couvertes d'une pèlerine de peau +de loup, remplissaient l'office d'huissiers.</p> + +<p>—Silence! messieurs! fit l'un d'eux d'une voix glapissante.</p> + +<p>Le silence se rétablit immédiatement.</p> + +<p>Le président se leva:</p> + +<p>—Greffier, dit-il, donnez lecture de l'acte d'accusation et de l'acte +de renvoi.</p> + +<p>Muflier et Goniglu étaient verts.</p> + +<p>Ils commençaient à comprendre.</p> + +<p>Ils se trouvaient devant le tribunal des Loups. Souvent au bagne, ils +avaient entendu parler à voix basse de ce tribunal qu'on désignait sous +le nom des Assises rouges.</p> + +<p>Par une odieuse contrefaçon des lois régulières, ce tribunal était +constitué selon les règles de la procédure normale. Un président assisté +de deux juges dirigeait les débats. Ces siéges ne pouvaient être +occupés, non plus que celui d'accusateur public, que par des condamnés à +mort, contumaces ou évadés.</p> + +<p>Parmi les premiers dignitaires de la bande étaient choisis douze jurés, +statuant en secret et faisant connaître leur déclaration.</p> + +<p>Il n'était pas admis de circonstances atténuantes.</p> + +<p>Un code spécial réglait l'application des peines, qui se résumaient en +général par ce seul mot: La mort.</p> + +<p>Cependant la mutilation, l'aveuglement et d'autres supplices étaient +réservés à certains coupables. Les règles étaient fixes et immuables, et +il n'existait pas de recours contre les décisions prises, qui étaient +immédiatement exécutées.</p> + +<p>Quant à la foule, elle se composait de Loups-maîtres, c'est-à-dire admis +à un grade supérieur qui les initiait aux secrets de l'association.</p> + +<p>Muflier et Goniglu ne faisaient partie, il faut le dire, que de la plèbe +des Loups. C'étaient des affiliés, moins que cela, des instruments.</p> + +<p>Ce tribunal effroyable tenait ses assises rouges dans les cryptes de +l'Hôtel-Dieu, dans ces souterrains depuis longtemps murés et dont à +Paris nul ne soupçonnait l'existence.</p> + +<p>—Accusés Muflier et Goniglu, levez-vous, dit le président, et écoutez.</p> + +<p>Ce président n'était pas Biscarre.</p> + +<p>C'était une autre célébrité des bagnes qu'on appelait Pierre le Cruel.</p> + +<p>Les deux hommes obéirent.</p> + +<p>Le greffier commença sa lecture: c'était un document rédigé dans la +forme judiciaire et dans lequel—détail des plus curieux—étaient visés +les articles du Code d'instruction criminelle. A vrai dire, ce n'était +pas une parodie de la procédure régulière. Ses agissements étaient +suivis pas à pas, et eût-on fermé les yeux pour écouter qu'on se fût cru +transporté dans une de ces audiences solennelles où la société se défend +contre le crime.</p> + +<p>Nous ne reproduisons pas cette pièce, qui, en somme, ne reposait que +sur des faits exacts et visait des détails déjà connus des lecteurs.</p> + +<p>Rien ne pouvait mieux prouver l'habileté de la police que la direction +supérieure des Loups de Paris avait à sa disposition.</p> + +<p>Tout était relaté: l'enlèvement des deux amis, leur séjour à l'hôtel de +Thomerville, leur trahison.</p> + +<p>On comprend facilement quelle était la teneur de l'accusation dirigée +contre les deux Loups réfractaires.</p> + +<p>Ils avaient livré à des ennemis le secret de la retraite de Biscarre. +C'était grâce aux renseignements fournis par eux que le chef des Loups +avait failli être surpris, sous le déguisement du vieux Blasias, dans la +maison du quai de Gesvres.</p> + +<p>Du reste, l'interrogatoire des coupables rappelait nettement les +imputations dont ils étaient l'objet.</p> + +<p>Muflier et Goniglu, stupides dans le sens latin du mot, qui vient de +<i>stupeo</i> et signifie au propre complétement abruti, avaient écouté, sans +hasarder un seul mot d'interruption, ce factum accablant.</p> + +<p>Hélas! où était cette belle assurance dont le plus beau des Mufliers +présents, passés et futurs prétendait ne jamais se départir? Ses +moustaches, se conformant à sa triste pensée, pendaient languissantes au +coin de ses lèvres décolorées.</p> + +<p>Le président prit la parole.</p> + +<p>—Accusé Muflier, reconnaissez-vous l'exactitude des faits relatés dans +l'acte d'accusation?</p> + +<p>Muflier fit un effort surhumain et parvint à décoller sa langue, qui, +avec un entêtement diabolique, se cramponnait à son palais.</p> + +<p>—Y a une nuance, fit-il, y a une nuance.</p> + +<p>—Expliquez-vous. La défense est libre et vous avez le droit de dire +tout ce que vous pensez nécessaire à votre justification.</p> + +<p>Il y eut un silence. Muflier cherchait et, dans son cerveau fertile, +rien ne germait.</p> + +<p>Le président, toujours calme, reprit:</p> + +<p>—Je vais vous interroger sur les détails. Est-il vrai que vous soyez +tombés au pouvoir des deux saltimbanques connus sous le nom de Droite et +Gauche?</p> + +<p>—Ça, c'est vrai!... glapit Goniglu. Même que nous avons reçu une de ces +piles....</p> + +<p>Muflier l'interrompit d'un geste.</p> + +<p>Le vieux Romain reparaissait, la dignité reprenait son empire.</p> + +<p>—Voyons, dit-il, c'est pas tout ça, faut causer. On est des Loups, on +n'est pas des tigres. Qu'est-ce que vous nous reprochez? D'avoir mangé +le morceau pour le Bisco, pas vrai?</p> + +<p>—Vous avez tenté de livrer le chef des Loups à la justice?</p> + +<p>Muflier donna un grand coup de poing sur la barre du tribunal.</p> + +<p>—Pas vrai!... Il n'est pas question de <i>rousse</i> là dedans! J'ai causé, +bien! c'est entendu... mais avec qui?... avec la <i>raille</i>? avec des +<i>mouches</i>? Je répète, pas vrai!... J'ai jaspiné avec un gentilhomme de +nos amis, un brave gars qui nous a hébergés, nourris, dorlotés comme des +poupards... Il voulait savoir où était le Bisco, cet homme! Pourquoi +donc ne le lui aurais-je pas dit?... Un homme en vaut un autre... Voilà!</p> + +<p>Un murmure violent s'éleva dans l'auditoire.</p> + +<p>Le président se leva.</p> + +<p>—Je rappellerai que toute marque d'approbation ou d'improbation est +interdite. Nous ne sommes pas ici à la cour d'assises... Je regretterais +de me voir contraint de faire évacuer la salle....</p> + +<p>Impossible de rendre le ton d'autorité avec lequel étaient débitées ces +observations.</p> + +<p>Le silence se rétablit comme par enchantement.</p> + +<p>Le président se tourna vers les accusés.</p> + +<p>—Goniglu, acceptez-vous les explications données par l'accusé +Muflier?...</p> + +<p>—Tiens! c'te bêtise! s'écria Goniglu. Il dit la vérité, pourquoi donc +que je dirais le contraire?...</p> + +<p>—Messieurs les jurés apprécieront, reprit Pierre le Cruel. Je continue +l'interrogatoire. Quelle excuse avez-vous à faire valoir pour expliquer +le mobile qui vous poussait à livrer le chef des Loups à ses ennemis?</p> + +<p>—Oh! ça, je vais vous le dire, s'écria Muflier. Vous savez, moi, franc +comme l'or! il y a longtemps que j'en avais assez du Bisco!... et pas +moi seulement, mais tous les camarades... demandez à Maloigne, à Truard, +à Bobet, à Douze-Francs; ils vous diront comme moi: Il n'était plus +tolérable, ce matou-là!</p> + +<p>Goniglu, qui buvait les paroles de Muflier, eut un élan soudain.</p> + +<p>—Il a raison! s'écria-t-il. Nous voulions nous débarrasser du Bisco. Ça +ne touche pas aux Loups, ça. Est-ce que nous avons trahi les camarades? +Non! lui, lui seul!</p> + +<p>—Et d'où vous venait cette haine pour Biscarre?</p> + +<p>—Il ne nous fichait rien à faire... il nous laissait nous rouiller! +Vrai! on marchait sur ses tiges... l'homme est fait pour travailler, pas +vrai? Eh bien! rien de rien! pas une pauvre petite effraction à se +mettre sous la dent... Si on se permettait une <i>cambriolade</i> ou un +<i>poivrier</i>, monsieur miaulait... eh bien! alors, il fallait nous +occuper!...</p> + +<p>Goniglu parlait trop. Muflier estima que sa réputation d'orateur était +compromise.</p> + +<p>—Goniglu, tais-toi, fit-il en arrondissant un geste à la Frédérick. Tu +fatigues ces messieurs....</p> + +<p>Il fit un profond salut au président.</p> + +<p>—Messieurs les juges, dit-il, certes, si moi et mon honorable ami +Goniglu, nous nous sentions coupables, je serais le premier à vous +demander de me fournir des cendres pour m'en couvrir la tête... mais je +déclare ici, devant....</p> + +<p>Il hésita. Il allait dire: Devant Dieu et devant les hommes, quand ses +regards tombèrent sur le sinistre emblème suspendu au-dessus du +tribunal.</p> + +<p>—Devant... ce qu'il y a là, continua-t-il, je jure que s'il y a un +coupable en tout ça, c'est Biscarre. Vous l'appelez le chef des Loups! +mais un chef, ça commande, ça dirige! ça s'occupe de ses soldats! Ça ne +passe pas son temps à manigancer un tas de tripotages dans le grand +monde, que le diable n'y verrait goutte.</p> + +<p>Il se redressa de toute la hauteur de sa taille.</p> + +<p>—Et moi, accusé, et Goniglu, ici présent, nous accusons Biscarre +d'avoir trahi les Loups, d'avoir manqué aux devoirs que lui imposait son +titre de chef! Voilà!... J'aurais voulu lui tordre le cou, j'ai pas pu, +puisque j'étais au clou chez le marquis, j'ai voulu le faire par +procuration, et il n'y a pas un Loup, un vrai Loup, un bon des bons, un +<i>rupin</i> qui n'en aurait fait autant.</p> + +<p>Muflier était superbe. Ses moustaches s'étaient fièrement redressées. Il +y avait en lui du Mirabeau et du Danton.</p> + +<p>Un frémissement courut dans la salle.</p> + +<p>Le président se pencha vers les deux juges, et quelques mots furent +échangés à voix basse.</p> + +<p>Goniglu, absolument <i>épaté</i>, considérait Muflier avec une admiration non +dissimulée. Il est vrai que le coup était hardi.</p> + +<p>—Muflier, dit le président, vos explications, si étranges qu'elles +puissent paraître, se rattachent à un ordre de faits tout spécial. Nous +croyons devoir surseoir à votre interrogatoire. Nous le reprendrons tout +à l'heure. Restez à votre banc, et ne vous mêlez en aucune façon aux +débats qui vont avoir lieu. A ce prix, vous vous concilierez la +bienveillance du tribunal et de MM. les jurés....</p> + +<p>—Alors, je ne peux pas encore m'en aller? demanda Muflier, qui avait +son idée fixe.</p> + +<p>—Si vous prononcez une seule parole, reprit le président, je me verrai +dans la nécessité de vous faire reconduire en prison....</p> + +<p>Muflier entendit bruire à ses oreilles le ki! ki! des rats, et une sueur +froide le glaça tout entier.</p> + +<p>Il retomba sur son banc, inerte et silencieux.</p> + +<p>Goniglu l'imita.</p> + +<p>—Qu'on introduise Diouloufait, dit le président.</p> + +<p>Il se fit un mouvement.</p> + +<p>Évidemment, l'interrogatoire de Muflier et de Goniglu n'était que le +préambule de la grave affaire qui avait motivé la réunion des assises +des Loups.</p> + +<p>Les deux amis constituaient à peine un lever de rideau.</p> + +<p>Les rangs de la foule s'écartèrent....</p> + +<p>Et au fond de la salle on vit apparaître Diouloufait, debout.</p> + +<p>Deux hommes le tenaient aux épaules.</p> + +<p>Était-ce bien Diouloufait? En vérité, on en eût douté.</p> + +<p>C'était bien l'homme qui avait passé par la tombe. Le sépulcre lui avait +imprimé au front un stigmate indélébile. Un grand cadavre! pas d'autres +mots n'auraient pu caractériser cette pâleur qui, sur ce large visage, +s'étendait en masque sinistre.</p> + +<p>Il marchait—ce colosse—sans conscience de lui-même, allant où on le +poussait. Pour ces natures brutales, le mystère est une sorte +d'assommoir. On eût dit qu'il avait reçu sur le crâne un coup terrible.</p> + +<p>Il ressemblait à ces hémiplégiques qui—selon le mot de Monselet—ont +oublié leurs membres dans leur lit.</p> + +<p>Il se traînait plutôt qu'il n'avançait.</p> + +<p>On le poussait doucement. Sa tête énorme vacillait sur ses épaules. Ses +yeux à demi fermés semblaient ne rien voir....</p> + +<p>Muflier et Goniglu le regardaient.</p> + +<p>—Dis donc, vieux, murmura Goniglu, pourquoi donc qu'on amène celui-là?</p> + +<p>—Dame, je n'en sais rien. Peut-être qu'il va manger sur notre compte?</p> + +<p>—Casser du sucre, lui! pas vrai! c'est un brave!</p> + +<p>—Brave ou non! il croit au Bisco, et il nous démolira pour lui....</p> + +<p>—Mais le Bisco est mort!</p> + +<p>—Eh! va donc! mort, comme toi-z-et moi! proféra Muflier, qui s'oublia +jusqu'à faire un cuir.</p> + +<p>Le président était debout, attendant que Dioulou fût parvenu jusqu'au +tribunal.</p> + +<p>Un silence profond s'était établi.</p> + +<p>Tous connaissaient Diouloufait.</p> + +<p>Dans l'auditoire, il en était plus d'un que le géant avait sauvé au +péril de sa vie....</p> + +<p>Car il est temps de faire connaître au lecteur la vérité sur Dioulou.</p> + +<p>Oui, c'était un criminel, c'était le complice de Biscarre, c'était un +Loup, c'est-à-dire un affilié de cette bande terrible qui mettait la +police aux abois....</p> + +<p>Oui, Diouloufait avait volé, il avait tué....</p> + +<p>Mais....</p> + +<p>Ce <i>mais</i>! constitue une des étrangetés les plus singulières de ce monde +de bandits. Il faut que nous l'expliquions.</p> + +<p>Jamais, jamais Diouloufait n'avait volé pour lui. Quand il faisait +partie d'une expédition, quand lui passaient par les mains les produits +de la rapine, Dioulou trouvait toujours le moyen—au moment du +partage—d'être sorti.</p> + +<p>Nous connaissons dans le monde parisien ce procédé, qui consiste à +prétexter une affaire importante à l'instant de régler une addition. +Nous appelons cela... s'absenter... à l'anglaise....</p> + +<p>Dioulou obéissait aux ordres du maître, Dioulou faisait le guet, la +courte échelle, il enfonçait les portes, escaladait les murs, prêtait à +tous l'appui de sa force énorme et de son courage à toute épreuve. En +cas de résistance imprévue, il luttait, ne reculait devant aucune +extrémité pour le salut de tous....</p> + +<p>Mais à peine l'oeuvre criminelle était-elle accomplie, à peine tout +danger avait-il disparu, que Dioulou se séparait brusquement de la +bande, ne se souciant ni des remercîments pour les services rendus, ni +de la part qui devait lui revenir, conformément aux règles de +l'association.</p> + +<p>Cet homme, dont les hasards de la vie avaient fait un bandit, avait le +sens intime, le désir continuel du repos et de la placidité. Il n'avait +été véritablement heureux qu'au cabaret de l'<i>Ours vert</i>. Sauf les rares +visites des Loups, il vivait là, en somme, comme le premier débitant +venu, et il pouvait se faire parfois cette illusion, qu'il appartenait +comme tout le monde à la vie normale.</p> + +<p>Certes, dira-t-on, il aurait pu s'amender, rentrer dans la voie droite. +S'il était vrai qu'il éprouvât le dégoût de sa vie nomade et périlleuse, +Dioulou considérait comme un point d'honneur—singulier, mais réel—de +ne pas abandonner ceux auxquels il avait donné de longue date sa parole, +et surtout Biscarre, pour lequel, nous l'avons dit, il avait une +affection brutale, irraisonnée.</p> + +<p>Dioulou était un paria: paria il avait vécu, paria il devait mourir. Le +monde était trop loin de lui. Loup, il vivait sur la lisière de la +société, happant ce qui passait à sa portée, et parfois, sur un ordre +donné, s'élançant à travers les hommes, comme ces fauves qui, chassés +par la neige, se ruent sur les villages épouvantés. Il n'avait pas +d'autre notion: si certaines hésitations troublaient son âme, elles +n'avaient point pour mobile le sentiment du droit ou du devoir. C'était +comme un instinct: on eût dit qu'il avait, dans une existence +antérieure, connu les satisfactions de la conscience pure, et de temps à +autre, à travers lui, passaient comme des ressouvenirs.</p> + +<p>Non vicieux, et pourtant rivé au vice; non criminel, mais coupable; non +avide, mais voleur, tel était Dioulou....</p> + +<p>Il allait devant lui, à la façon des bêtes aveuglées qui suivent la main +qui les entraîne et qui cependant ont un frémissement subit à l'approche +du danger, et cela sans le voir....</p> + +<p>Et maintenant, il lui semblait qu'il marchait dans un rêve épouvantable. +La nuit du tombeau pesait encore sur lui. Il avait au cerveau cette +ivresse qui est la mort.</p> + +<p>L'ébranlement subi par son organisme était tel, qu'il n'avait pas encore +repris possession de lui-même.</p> + +<p>Que s'était-il passé? Il était dans l'état d'un homme qui a passé de +longues heures dans la tombe, et qui tout à coup se trouve inondé de la +lumière du soleil.</p> + +<p>Il y avait éblouissement de l'intelligence et des sens.</p> + +<p>Quand il cherchait dans sa mémoire, il revoyait la salle de +l'Hôtel-Dieu, avec ses murs jaunes, avec le lit aux draps blancs, avec +les infirmiers glissant comme des ombres.</p> + +<p>Puis une étrange sensation! il éprouvait à la tête d'intolérables +douleurs. Son sang se glaçait, un tressaut général. Plus rien. +Bourdonnement, tourbillon, immobilité, silence....</p> + +<p>Et quand il s'était réveillé, tout autour l'obscurité, les ténèbres +opaques.</p> + +<p>On l'avait saisi. Quelques mots avaient été prononcés qu'il n'avait pas +compris. On l'avait poussé en avant.</p> + +<p>Voilà. Maintenant, il se trouvait dans la grande salle que nous avons +décrite et qu'éclairaient lugubrement les torches vacillantes.</p> + +<p>Devant lui, le tribunal.</p> + +<p>Des mains à ses épaules, des liens à ses bras.</p> + +<p>Où était-il? Stupide, il regardait et ne voyait pas.</p> + +<p>On le poussa encore, et il se trouva seul, au centre du demi-cercle que +formaient le tribunal, le banc des assises et la chaire de l'accusateur. +Il chancela et pressa ses mains sur son front. C'était l'affaissement de +l'être tout entier.</p> + +<p>Tout à coup, il entendit une voix qui venait jusqu'à lui, comme si on +lui eût parlé à travers une épaisse muraille. Et pourtant, deux mètres à +peine le séparaient du juge.</p> + +<p>—Diouloufait, disait la voix, êtes-vous prêt à répondre aux questions +qui vous seront adressées?</p> + +<p>Il leva la tête. Il vit les hommes sinistres au visage noirci, à la +cravate rouge simulant une ligne de sang....</p> + +<p>Et tout entier il frissonna.</p> + +<p>En même temps, la raison, la pensée lui revinrent, et il s'écria:</p> + +<p>—Qui êtes-vous? Et pourquoi m'a-t-on conduit ici?</p> + +<p>Sa première sensation était la terreur.</p> + +<p>—Diouloufait, reprit le président, souvenez-vous du serment que vous +avez prêté!</p> + +<p>Il se tut.</p> + +<p>—Ce serment, je vais vous le rappeler.</p> + +<p>Le président ouvrit un registre qui se trouvait à portée de sa main, et +lut à haute voix:</p> + +<p>«Moi, Bartholomé Diouloufait, évadé du bagne de Toulon, je m'engage à +obéir en toutes circonstances aux lois qui régissent l'association des +Loups de Paris, offrant ma vie en garantie de ma parole.»</p> + +<p>—Diouloufait, dit encore Pierre le Cruel, as-tu prêté ce serment?</p> + +<p>Dioulou, les yeux fixes, répondit:</p> + +<p>—Oui, j'ai prêté ce serment....</p> + +<p>—Donc, tu es Loup! donc, tu dois obéir aux règles de l'association... +Mais as-tu oublié les articles de notre Code rouge?</p> + +<p>—Oublié... oui, je ne sais pas....</p> + +<p>Le malheureux balbutiait.</p> + +<p>—Je vais te les rappeler, dit le président. L'article 7 dit: Le Loup +doit à l'association franchise absolue: il lui est enjoint de livrer +sans hésitation tout renseignement qui lui est demandé, alors même que +les informations réclamées de lui compromettraient un parent, fût-ce son +père ou sa mère, un ami, si intime qu'il lui fût, dût enfin sa vie +propre être mise en péril par ses aveux... Diouloufait, quand tu as +prêté serment, le maître t'a-t-il donné lecture de cet article?...</p> + +<p>—Oui! oui! je me souviens!... j'ai juré....</p> + +<p>Dioulou semblait faire des efforts surhumains pour reprendre possession +de ses facultés.</p> + +<p>Maintenant il savait où il se trouvait.</p> + +<p>Il connaissait ce tribunal sinistre, parodie sanglante de la justice +humaine. Il se souvenait d'exécutions mystérieuses qui avaient suivi ses +arrêts.</p> + +<p>Devant cette Sainte-Vehme du crime, Dioulou reprenait peu à peu toute +son énergie.</p> + +<p>Comment était-il tombé entre les mains des Loups? Il l'ignorait encore. +Mais que lui importait? Ne savait-il pas que la terrible association des +forçats et des bandits possédait, pour arriver à un but fixé d'avance, +des moyens qui le plus souvent déjouaient toutes les précautions prises +par ceux qui auraient tenté de lui échapper?</p> + +<p>On l'a déjà compris: l'homme qui s'était présenté à l'Hôtel-Dieu sous +le nom de James Wolf n'était autre qu'un des plus habiles affiliés des +Loups. C'était celui qui maintenant siégeait au fauteuil présidentiel.</p> + +<p>Pendant les courts instants qu'il avait passés auprès du lit de Dioulou, +et sous prétexte d'examiner la conformation de son crâne, il l'avait +soumis à une intoxication rapide dont le résultat avait été une +léthargie semblable à la mort.</p> + +<p>Les Loups savaient que le corps serait transporté au cagnard d'autopsie, +et cette salle communiquait, par un puits secret, avec les souterrains +qui leur servaient de repaire.</p> + +<p>On sait le reste.</p> + +<p>—Diouloufait, il te sera adressé tout à l'heure des questions +auxquelles tu devras répondre en toute franchise... Tu vas d'ailleurs +connaître les motifs qui nous obligent à recourir à toi... Écoute avec +attention, et ta vie répondra de ta franchise.</p> + +<p>Dioulou se tenait debout, les bras croisés, la tête haute.</p> + +<p>Le colosse, émacié, le visage pâle, était presque beau maintenant. Il y +avait dans son oeil comme un rayonnement.</p> + +<p>Celui qui occupait le poste de procureur parlait.</p> + +<p>Dioulou écouta.</p> + +<p>Voici quelle était la teneur du factum dont il était donné lecture:</p> + +<p>«Dans sa séance en date du... le conseil suprême des Loups a confirmé à +Biscarre, dit Le Bisco, le titre de roi des Loups que lui avaient donné +ses compagnons de chaîne... Sur le poignard et l'instrument de mort, +Biscarre a juré d'obéir aux règles de l'association, et d'incliner le +pouvoir suprême dont il était revêtu devant les principes immuables qui +président à l'existence même de notre société.</p> + +<p>»Entre autres articles du Code rouge, il en est dont l'importance est +exceptionnelle et dont il est utile de rappeler le texte.</p> + +<p>»Art. 27.—Le roi des Loups, dépositaire des secrets de l'association, +s'engage à ne point user de ces secrets dans un but d'intérêt personnel.</p> + +<p>»Art. 28.—Le roi des Loups, dépositaire des fonds de l'association, +s'engage à ne point user de ces fonds dans un but d'intérêt personnel.</p> + +<p>»Art. 40.—Au moment où le roi des Loups accepte le titre qui lui est +décerné, il fait abandon à l'association de tous ses biens ou +possessions, de quelque nature qu'ils soient, s'engageant à n'en pas +revendiquer la partie la plus minime.</p> + +<p>»Art. 41.—Toute fausse déclaration relative aux biens qu'il possède est +punie de la déposition et de la mort.</p> + +<p>»Art. 42.—Le roi des Loups s'engage à faire connaître au conseil +suprême, dans les quinze jours qui précèdent l'exécution d'un plan conçu +par lui, nécessitant le concours de plus de vingt des associés, les +moyens d'action dont il dispose et le but qu'il se propose. Le conseil +suprême autorise, s'il y a lieu, l'expédition proposée.</p> + +<p>»Art. 50.—Il est interdit au roi des Loups, sous les peines les plus +sévères, de changer de domicile et de disparaître pendant un délai de +plus de deux semaines, sans donner avis au conseil suprême du lieu de sa +résidence.</p> + +<p>»Art. 51.—Le conseil suprême assigne le roi des Loups à paraître devant +lui, par avis secret inséré dans les journaux choisis d'avance et d'un +commun accord.</p> + +<p>»Art. 52.—En cas de non-comparution, et après trois avis successifs, le +roi des Loups est recherché par les moyens dont dispose le conseil +suprême, qui peut, s'il le juge convenable, le frapper de mort au lieu +même où il sera trouvé.»</p> + +<p>Le forçat qui faisait l'office de procureur avait lu ces divers articles +d'une voix nette et sonore.</p> + +<p>Diouloufait, insensible en apparence à ce qui se passait autour de lui, +attendait qu'il continuât.</p> + +<p>Après un silence, l'homme reprit:</p> + +<p>«Or, nous, chargé d'une enquête à la suite de dénonciations visant +Biscarre, le roi des Loups, nous avons constaté les faits suivants:</p> + +<p>»1° Biscarre a fait usage, dans un but d'intérêt personnel, des secrets +qui lui ont été révélés, comme roi des Loups et chef de l'association;</p> + +<p>»2° Biscarre, dépositaire de la caisse sociale, a fait usage, dans un +but d'intérêt personnel, des sommes à lui confiées et les a dilapidées +sans bénéfice aucun pour l'association;</p> + +<p>»3° Négligeant les affaires de la Société, laissant sans emploi les +forces vives qu'elle possède, Biscarre a employé l'influence dont il +dispose pour poursuivre des plans qui lui appartiennent en propre et qui +ne conviennent pas à l'intérêt général;</p> + +<p>»4° Biscarre, après avoir déclaré à plusieurs reprises qu'il préparait +les éléments d'une opération considérable et avoir réclamé le concours +d'associés au nombre de plus de vingt, a gardé ses projets cachés, et +n'en a point fait part au conseil suprême, ainsi qu'il s'y était +engagé;</p> + +<p>»5° Biscarre, surpris par des poursuites que son imprudence lui avait +attirées, a disparu depuis plus de trois semaines sans faire connaître +sa résidence actuelle;</p> + +<p>»6° Assignation à comparaître a été adressée à Biscarre par le conseil +suprême dans les formes convenues. Trois fois avis lui a été laissé +d'avoir à se présenter devant le conseil, et par lui aucune réponse n'a +été faite;</p> + +<p>»En conséquence, nous, membre du conseil suprême, nous déclarons +Biscarre coupable d'avoir contrevenu aux lois qui régissent +l'association des Loups de Paris;</p> + +<p>»Disons que tous moyens seront employés pour découvrir le lieu où il se +dérobe aux recherches;</p> + +<p>»Disons, en outre, que les Assises rouges seront appelées à statuer sur +les faits, à recueillir tous témoignages de nature à faire connaître la +vérité, et finalement à prononcer contre Biscarre les peines qu'il a +encourues.</p> + +<p>»Fait à Paris, en la cité des Loups, le... 184...»</p> + +<p>Le procureur salua le tribunal et s'assit.</p> + +<p>Diouloufait était toujours immobile.</p> + +<p>Le président prit la parole.</p> + +<p>—Diouloufait, dit-il, vous avez entendu. Le tribunal est requis de +recueillir, par tous les moyens possibles, les renseignements qui +paraîtront nécessaires à son édification. Êtes-vous prêt à répondre aux +questions qui vous seront adressées?</p> + +<p>—J'attends, dit le colosse. Interrogez-moi!</p> + +<p>—Diouloufait, vous êtes le compagnon inséparable de Biscarre, et votre +intimité vous donne droit à toute sa confiance. Mais au-dessus de +l'amitié qui vous unit à lui, il y a les lois de l'association qui +garantissent la sécurité de tous et de chacun. Donc, votre devoir n'est +pas douteux: nous vous ordonnons de répondre en toute franchise. Où se +trouve Biscarre?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, dit nettement Diouloufait.</p> + +<p>—Attendez!... peut-être regretterez-vous tout à l'heure de vous être +laissé entraîner dans la voie des mensonges. Il faut d'abord que vous +sachiez tout. Nous n'ignorons pas que lors de votre comparution devant +le juge d'instruction, vous avez affirmé tout d'abord que Biscarre était +mort. C'était votre devoir, et nous ne pouvons vous blâmer d'avoir +refusé toute dénonciation. Mais ici ce système ne saurait prévaloir. +Mentir à la justice est utile; ici, vous devez déclarer la vérité. Or, +vous savez si bien que Biscarre est vivant, que vous n'ignorez pas les +circonstances de la mort de la Brûleuse, tuée par le roi des Loups. Je +répète donc ma question et je vous demande où se trouve Biscarre.</p> + +<p>—Au juge d'instruction, dit Diouloufait d'une voix lente, je devais +mentir et j'ai menti. A vous je dirai la vérité....</p> + +<p>Un murmure de curiosité parcourut la foule.</p> + +<p>—Je sais où est Biscarre, reprit Diouloufait, mais je refuse de la +façon la plus formelle de vous révéler ce que je sais....</p> + +<p>Devant cette déclaration si nette, si audacieuse, les membres du +tribunal s'étaient levés. En vérité, c'était chose presque incroyable +qu'on osât les braver, eux qui n'avaient qu'un mot à dire pour que +Diouloufait tombât sous les coups des affiliés....</p> + +<p>—Ceci vous étonne, dit encore Diouloufait, et déjà vous vous demandez +quelles tortures vous pourriez m'infliger pour me contraindre à parler. +Mais, sachez-le bien, j'ai donné ma parole à Biscarre... et cette +parole, je la tiendrai, nulle force humaine ne me contraindra à +parler... Ne comprenez-vous pas que si j'ai pu résister à cette horrible +torture de savoir que Biscarre avait tué la pauvre créature que +j'aimais, je serai plus fort encore devant vos menaces ou vos mauvais +traitements? Biscarre est votre roi, à vous, mais, pour moi, il est plus +encore, c'est un maître que j'aime malgré tout, malgré le mal qu'il m'a +fait. Seul de tous, je le connais, je sais tout ce qu'il a souffert, +tout ce qu'il souffre encore. Il a eu foi en moi, et je ne tromperai pas +sa confiance. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez.</p> + +<p>Un grondement menaçant sortit de toutes les poitrines.</p> + +<p>—Vous avez compris, reprit le président, ce que signifient ces mots +inscrits dans nos statuts: Obtenir par tous moyens les renseignements +qui nous sont nécessaires....</p> + +<p>—Je sais que ma vie vous appartient... parbleu! prenez-la... je vous la +donne.</p> + +<p>Et Dioulou avait aux lèvres un singulier sourire de résignation....</p> + +<p>Les juges se consultèrent.</p> + +<p>Puis le président étendit la main:</p> + +<p>—Au nom de la sécurité de tous, compromise par les agissements de +Biscarre, roi des Loups, nous décidons que Diouloufait, traître au +serment qu'il a prêté, sera contraint par la force de livrer au tribunal +le secret qu'il refuse de faire connaître volontairement.</p> + +<p>Un long silence suivit cet arrêt.</p> + +<p>Muflier et Goniglu se poussaient du coude: ils étaient livides. +Peut-être cette première exécution n'était-elle qu'un prélude... De +fait, ils avaient peur.</p> + +<p>Tout, dans cette sinistre procédure, leur rappelait la terrible +responsabilité qu'ils avaient encourue. Si Diouloufait était menacé de +mort pour refuser de livrer un secret, quel ne serait pas leur +châtiment, à eux qui avaient trahi!</p> + +<p>Cependant le président avait fait un signe. Et deux hommes étaient venus +se placer aux côtés de Diouloufait.</p> + +<p>Il regardait devant lui, les yeux fixes, sans prononcer une parole.</p> + +<p>Une porte latérale s'ouvrit, et deux autres hommes parurent. Ils +supportaient une sorte de <i>brasero</i> rempli de charbons incandescents.</p> + +<p>Un frémissement de curiosité sauvage courut dans la foule des maudits. +Les Loups sentaient qu'un homme allait souffrir, et leurs instincts de +fauves se réveillaient.</p> + +<p>Le brasero fut déposé aux pieds de Diouloufait.</p> + +<p>Le colosse ne tressaillit pas.</p> + +<p>—Diouloufait, reprit le président, il est encore temps, parle! Révèle +où se trouve Biscarre!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Agissez donc.</p> + +<p>D'un mouvement violent, les deux Loups qui se trouvaient aux côtés du +malheureux le renversèrent en arrière.</p> + +<p>—Je ne résiste pas, dit-il.</p> + +<p>Une sorte de lit de camp, fait de chêne, avait été placé derrière lui.</p> + +<p>Sa tête était appuyée au sommet, sur un rouleau de bois, tandis qu'un +cercle de fer, mobile, le saisissait au cou, à la façon du garrot +espagnol.</p> + +<p>Une autre chaîne l'attachait aux flancs, des bracelets retenaient ses +bras. Ainsi il était dans l'impossibilité de faire un seul mouvement.</p> + +<p>Tout son sang affluait à sa tête. Ses veines se gonflaient à éclater. +Malgré son impassibilité apparente, il y avait en lui cette angoisse +physique qui convulse le corps à l'approche de la douleur.</p> + +<p>Ses jambes dépassaient le lit de camp, et pendaient. Mais il eût été +impossible de les relever, retenues qu'elles étaient par un appareil de +forme bizarre qui clouait ses genoux à l'angle du bois.</p> + +<p>Chose horrible! on voyait sur cette partie du lit de torture des trous +noirs. Déjà le feu avait rongé le bois. Déjà cet infâme instrument avait +enserré plus d'un supplicié dans ses tenailles de fer.</p> + +<p>Le brasier fut placé sous ses jambes, qu'on avait mises à nu jusqu'aux +cuisses.</p> + +<p>Il était monté sur une sorte de trépied, formé de deux parties dont +l'une, supérieure, était mise en mouvement par une crémaillère dont l'un +des tortionnaires tenait la poignée, de telle sorte que le brasier pût à +volonté être rapproché ou éloigné des pieds du patient.</p> + +<p>Sur les charbons rouges, couraient de petites langues bleuâtres.</p> + +<p>En ce moment, le réchaud se trouvait environ à dix pouces de +Diouloufait.</p> + +<p>Il avait fermé les yeux: on voyait sous les bracelets ses poings qui se +crispaient, comme s'il eût cherché un point d'appui contre la souffrance +attendue.</p> + +<p>—Diouloufait, au nom de ton serment, veux-tu parler?</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>Le président leva le bras.</p> + +<p>Alors on entendit un craquement. C'était l'engrenage de la crémaillère +qui agissait.</p> + +<p>Lentement le brasier montait.</p> + +<p>Les pieds du malheureux s'éclairèrent d'un reflet ardent: déjà la +chaleur devait être intolérable. Mais dans cet organisme contracté, +replié sur lui-même en quelque sorte, il n'y eut pas un frémissement.</p> + +<p>Le brasier monta encore.</p> + +<p>Encore une fois, le président réitéra sa question.</p> + +<p>Cette fois, d'une voix tonnante qui semblait sortir d'un sépulcre, +Dioulou cria:</p> + +<p>—Non! cent fois non!...</p> + +<p>Et les aigrettes de feu léchèrent la chair.</p> + +<p>La crémaillère craqua.</p> + +<p>Cette fois, les pieds étaient posés à plat sur les charbons.</p> + +<p>Il y eut un grillement odieux... une odeur de chair brûlée se répandit +dans la salle.</p> + +<p>Les traits du supplicié se tordaient. Les yeux roulaient dans leurs +orbites. Une sorte de grondement, semblable au souffle puissant qu'on +entend aux forges, râlait dans sa poitrine.</p> + +<p>Et pourtant il ne criait pas.</p> + +<p>Tout à coup, du fond de la salle, un homme bondit jusqu'au tribunal. +D'un seul effort, si rapide, si vigoureux, que c'était à douter qu'un +être humain pût opérer un pareil prodige, il se jeta vers le lit de +torture, et de ses mains, saisissant le carcan de fer qui enserrait les +genoux du supplicié, il le brisa comme s'il eût été de verre, tandis que +d'un coup de pied il renversait le brasier, dont les charbons roulaient +sur le sol détrempé.</p> + +<p>—Misérables! hurla-t-il.</p> + +<p>Et tous se dressèrent: les juges sur leurs siéges, le procureur dans sa +chaire, Muflier et Goniglu sur leur banc.</p> + +<p>Dans la foule un cri roula, dans un tressaillement de terreur:</p> + +<p>—Biscarre! le roi des Loups!</p> + +<p>C'était lui, c'était le maître.</p> + +<p>Et lui, sans se préoccuper de ce cri, brisait de ses doigts crispés les +chaînes et les tenons de fer; puis, saisissant Dioulou dans ses bras, +comme il eût fait d'un enfant, il l'étendit sur le sol, lui soutenant la +tête dans ses deux mains.</p> + +<p>Dioulou le regardait. Ah! je vous jure qu'il ne souffrait plus et qu'il +se souciait bien peu de ses pieds tuméfiés et déjà rongés par la flamme.</p> + +<p>Biscarre lui prit les épaules et l'embrassa... puis, reposant sa tête +sur un des blocs de bois, il se redressa, et fièrement, le front haut, +il regarda autour de lui.</p> + +<p>Tous se taisaient. On admirait déjà la force surhumaine, on était +épouvanté de cette audace.</p> + +<p>Puis, Biscarre offrait un aspect si étrange!...</p> + +<p>Biscarre portait le costume des galériens, la casaque de laine rouge, le +pantalon de laine jaune, les souliers à caboches... au front le bonnet +vert....</p> + +<p>Il arracha son bonnet d'un geste violent et le lança sur la terre. On +vit alors sa tête rasée....</p> + +<p>Il était à l'ordonnance du bagne....</p> + +<p>Son visage, aux traits accentués, était livide de colère; et de ses +yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, s'échappaient des lueurs +fauves....</p> + +<p>—Misérables! répéta-t-il encore.</p> + +<p>Il alla droit au président:</p> + +<p>—Toi, Pierre le Cruel, dit-il brusquement, descends de ce siége où tu +n'avais pas le droit de monter... car ici il n'y a pas d'autre coupable +que toi....</p> + +<p>—Mensonge! répondit le forçat qui s'efforçait de conserver son +assurance.</p> + +<p>—Ah! tu veux que je parle, tortionnaire!... lâche bourreau!... eh +bien!... écoutez-moi tous!... Cet homme a dit m'avoir adressé l'avis +convenu entre nous... il a menti! Cet homme a dit que mon absence et ma +disparition avaient dépassé les limites fixées par nos statuts!... il a +menti!... Cet homme a dit que je négligeais les intérêts de +l'association pour ne me préoccuper que de mes intérêts personnels... il +a menti!...</p> + +<p>Pierre le Cruel balbutiait: il essayait de se défendre.</p> + +<p>Biscarre était devant lui, fier, implacable:</p> + +<p>—Ose donc, devant moi, prétendre que tu m'as adressé le signe +convenu!...</p> + +<p>—Je l'ai fait....</p> + +<p>—Prouve-le!... Ici nous ne nous payons pas de mots....</p> + +<p>Le président se courba sur les papiers qui encombraient son bureau, +feignant sans doute d'y chercher une pièce absente.</p> + +<p>—Eh bien!... cette preuve? répéta Biscarre.</p> + +<p>L'autre, pâle, le front inondé d'une sueur froide, se laissa tomber sur +son siége.</p> + +<p>Biscarre monta jusqu'au tribunal, et de sa main vigoureuse il saisit +l'homme par sa cravate rouge, et, le soulevant, le poussa sur les +gradins....</p> + +<p>Un cri de rage s'échappa de sa poitrine... il chancela comme un homme +ivre.</p> + +<p>—Et vous, continua Biscarre, en s'adressant aux juges, vous qui vous +targuez de ce titre de membres du conseil suprême, vous êtes ses +complices et vous avez menti comme lui!... Ah! mes maîtres! vous étiez +bien courageux tout à l'heure pour torturer ce malheureux, coupable +d'avoir tenu la parole donnée, et qui, au milieu de nous tous, bandits +et criminels, a, seul peut-être, droit au titre d'honnête homme!... Le +moyen était habile, et votre victoire était sûre... son obstination même +à se taire était une arme contre moi... vous étiez certains de la +victoire. Le roi des Loups était condamné!... Vous lanciez quelque +assassin qui l'eût surpris lâchement et qui, vous n'en doutez pas, +aurait eu aisément raison de lui... Biscarre mort, un autre prenait sa +place, et cet autre, c'était celui-là qui avait dirigé toute cette +grotesque intrigue... Pierre le Cruel!...</p> + +<p>Il éclata de rire.</p> + +<p>—Voyez-vous cet homme... votre roi! Regardez-le donc! voyez cette +physionomie blafarde sous le charbon qui lui noircit le visage!...</p> + +<p>Pierre eut un mouvement de rage; il voulut s'élancer sur Biscarre. Mais +soudain, vingt bras le saisirent. Biscarre, par sa soudaine apparition, +par son audacieuse défense, avait déjà recouvré toutes les sympathies de +ces misérables....</p> + +<p>Il reprit la parole:</p> + +<p>—Il ne nous appartient pas de faire justice de ce coupable... C'est au +jury à décider, à ce jury qu'il a convoqué lui-même... Cette question +doit lui être posée:</p> + +<p>«Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir employé des moyens frauduleux, +dans le but de s'emparer du titre et du pouvoir de roi des Loups?</p> + +<p>»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir requis la torture contre un +membre de l'association dont il connaissait l'innocence?</p> + +<p>»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir, par ses mensonges intéressés, +compromis la sécurité de l'association?»</p> + +<p>—Messieurs les jurés, continua Biscarre, veuillez entrer en +délibération.</p> + +<p>Les douze hommes se levèrent et disparurent par une porte s'ouvrant +derrière le tribunal.</p> + +<p>L'audience fut, pendant quelque temps, suspendue de fait.</p> + +<p>Mais nos amis? mais Muflier? mais Goniglu? est-ce qu'on les avait +oubliés? Ils passaient par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et +Muflier chantonnait involontairement entre ses dents:</p> + +<p>—Nous sommes fichus!... fichus!... fichus!...</p> + +<p>Goniglu, impassible, s'abstenait du moindre mouvement. Il ne tenait pas +à se faire remarquer....</p> + +<p>D'autres s'empressaient à panser les plaies de Dioulou. Les chairs +n'avaient été attaquées que superficiellement; et, bien qu'il lui fût +impossible de se tenir debout, il éprouvait déjà un immense soulagement.</p> + +<p>Biscarre, appuyé sur la table du tribunal, la tête dans les mains, +réfléchissait profondément.</p> + +<p>La foule causait à voix basse; une terreur indicible pesait sur +l'assemblée.</p> + +<p>Tout à coup, il se fit un grand silence.</p> + +<p>Les jurés rentraient en séance.</p> + +<p>L'un d'eux s'avança vers la barre du tribunal; là, il se tourna vers +l'emblème effrayant que nous avons décrit et qui représentait +l'instrument de mort. Il étendit la main:</p> + +<p>—De par les lois qui nous régissent, parlant comme si nous nous +trouvions en péril de mort, nous faisons connaître la réponse du +jury....</p> + +<p>«Sur toutes les questions:</p> + +<p>«Oui, à l'unanimité.»</p> + +<p>On entendit un cri furieux. C'était Pierre le Cruel qui se débattait aux +mains de ceux qui le retenaient....</p> + +<p>Biscarre dit à son tour:</p> + +<p>—Au nom des Loups, nous, Roi, en vertu des articles de notre statut, +ordonnons que Pierre le Cruel soit mis à mort....</p> + +<p>A peine avait-il prononcé ces paroles que le misérable fut entraîné... +il disparut dans les profondeurs d'une des cryptes qui sembla s'ouvrir +pour lui livrer passage... Un coup sourd retentit, et ceux qui avaient +rempli l'office de bourreaux reparurent... L'un d'eux tenait aux cheveux +la tête du condamné....</p> + +<p>Si cruels que fussent les assistants, cette scène terrible, cette +prompte expiation qui avait frappé le coupable comme un coup de foudre +avait serré toutes les poitrines.</p> + +<p>La mort avait passé par là. Les plus hardis étaient pâles, les plus +audacieux se sentaient frissonner.</p> + +<p>Seul, Biscarre, debout, l'oeil fixe, dominait la foule de l'ascendant de +son énergie et de son pouvoir.</p> + +<p>—Justice est faite, dit-il d'une voix grave. Mais il reste encore +d'autres coupables.</p> + +<p>Disant cela, il se tourna vers le banc des accusés.</p> + +<p>Goniglu s'affaissa sur Muflier, qui, loin de le soutenir, s'affaissa à +son tour sur le banc qui lui servait d'appui.</p> + +<p>C'était le moment fatal.</p> + +<p>—Grâce! articula Goniglu.</p> + +<p>—Grâce! grogna Muflier.</p> + +<p>Biscarre les considéra avec ironie.</p> + +<p>—En vérité, dit-il, ces hommes valent à peine le coup de hache qui les +tuera!</p> + +<p>—Un coup de hache! s'écria Goniglu.</p> + +<p>Muflier se contenta de passer sa main sur sa nuque, comme s'il eût voulu +constater que sa tête tenait encore sur ses épaules.</p> + +<p>—Enlevez ces hommes! dit Biscarre.</p> + +<p>Les exécuteurs s'approchèrent d'eux.</p> + +<p>Réellement, il n'y avait aucune résistance à craindre; nos deux amis se +laissaient aller comme de simples torchons mouillés. On entendait un +râle sous les moustaches éplorées de Muflier, et du nez de Goniglu +sortait un sifflement qui rappelait à s'y méprendre le grincement des +trompettes de bois, la joie des enfants et la tranquillité des parents.</p> + +<p>Biscarre appela un des hommes et prononça quelques mots à son oreille.</p> + +<p>Goniglu s'était accroché de ses ongles, de ses mains, à Muflier. Lierre +contre chêne.</p> + +<p>Mais le chêne était déraciné!</p> + +<p>Voici que les deux amis furent violemment séparés.</p> + +<p>Quelques secondes se passèrent; on entendit le choc lourd et sinistre +qui avait annoncé la mort de Pierre le Cruel.</p> + +<p>—Ho! fit Goniglu, qui n'était plus ni vert, ni bleu, ni blanc.</p> + +<p>—A l'autre! dit Biscarre.</p> + +<p>Et quand il eut disparu, le même son se renouvela.</p> + +<p>C'en était fait de ces deux braves.</p> + +<p>O Hermance! ô Paméla! où étiez-vous à cette heure fatale? Viendrez-vous +donc, comme la reine Margot et sa compagne, baiser au front ces deux +victimes, ces nouveaux Coconnas et La Mole?</p> + +<p>Cette double expédition avait, on le comprend, jeté un nouveau froid +dans la foule des Loups....</p> + +<p>Biscarre avait affirmé assez violemment son autorité pour qu'elle fût de +nouveau assise sur des bases inébranlables....</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, écoutez-moi tous. Loin d'avoir négligé les +intérêts de l'association, j'ai, au contraire, organisé une de ces +entreprises que jamais nul d'entre vous n'aurait osé rêver.... Assez de +luttes! assez de misères! je veux que les Loups, déshérités de tout +repos, de tout bien-être, aujourd'hui poursuivis, traqués, ne dépensent +plus en vain leurs forces dans des opérations mesquines et +dangereuses... Étant roi, je veux que les Loups aient un royaume... je +veux que ces énergies violentes soient dirigées vers un but unique et +grandiose... en un mot, je vous veux tout-puissants, tous riches....</p> + +<p>Un tonnerre d'acclamations accueillit les paroles du Bisco.</p> + +<p>—Si je n'ai point parlé plus tôt, c'est que mes plans n'étaient pas +encore complets. Aujourd'hui, je tiens tous les fils dans ma main... et +l'heure de la révélation a sonné... Mais, conformément à nos statuts, il +m'est interdit de dévoiler mes projets devant l'assemblée générale.</p> + +<p>Il y eut naturellement un murmure de désappointement.</p> + +<p>Mais, sans paraître s'en préoccuper, Biscarre continua:</p> + +<p>—Je parlerai aux douze membres du conseil suprême qui siégent ici, et +vous leur adjoindrez douze délégués que vous allez choisir +immédiatement dans vos rangs.... A ces vingt-quatre mandataires, je +dirai tout... Telle est notre loi, et nous n'avons pas le droit de la +transgresser....</p> + +<p>Celui qui remplissait les fonctions de chef du jury se leva:</p> + +<p>—Vous avez entendu, Loups de Paris: que le sort désigne douze d'entre +vous; qu'il soit fait selon la loi....</p> + +<p>Pendant que, groupés au fond du souterrain, les Loups procédaient au +tirage des douze noms réclamés, Biscarre descendit du tribunal et +s'approcha de Diouloufait....</p> + +<p>Pendant toute cette scène, Dioulou était immobile, les yeux à demi +fermés.</p> + +<p>Biscarre lui posa la main sur l'épaule. Le colosse tressaillit.</p> + +<p>—Ah! c'est toi? fit-il.</p> + +<p>—Tu as tenu ta parole, dit Biscarre; c'est bien.</p> + +<p>Chose étrange, on eût dit que Biscarre était ému. Ce dévouement brutal, +énergique jusqu'à la torture, jusqu'à la mort, avait-il donc ébranlé +cette âme de bronze?</p> + +<p>—J'ai fait mon devoir, dit Dioulou. Maintenant, Biscarre, écoute-moi. +Je t'ai tout donné, mon sang et ma vie. On m'aurait tué sans m'arracher +un mot... Mais tout est fini entre nous.</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—J'ai beaucoup réfléchi, vois-tu. Mais quand je me souviens que tu as +tué la Brûleuse....</p> + +<p>—Elle nous eût trahis!</p> + +<p>Dioulou fit un geste.</p> + +<p>—Laisse-moi donc parler! Tu as tué cette pauvre femme que j'aimais... +et ça, je ne peux pas l'oublier. Si tu m'as fait du bien, je te l'ai +rendu; nous sommes quittes. Cela me fait de la peine de me séparer de +toi, mais il le faut, parce que je sens que de temps en temps il me +viendrait de mauvaises pensées, des tentations... J'ai résisté, tu le +vois bien! tu es sain et sauf, tu es plus puissant que jamais. Ne +t'occupe plus de moi! je m'en irai n'importe où, comme un pauvre chien, +avec mes regrets, traînant la plaie que tu m'as faite... vois-tu, ça +vaut mieux! donne-moi la main et adieu!...</p> + +<p>Biscarre était pâle.</p> + +<p>—Ça vaut mieux, te dis-je! Voyons, ta main!</p> + +<p>Biscarre hésita! puis, prenant les doigts de Dioulou il les serra +longuement.</p> + +<p>—Fais ce que tu voudras! dit-il.</p> + +<p>—Merci, fit Dioulou. Oh! tu n'es pas méchant peut-être au fond. Mais, +je le sais bien, moi... il y a des moments où tu as besoin de tuer... +pour oublier....</p> + +<p>—Tais-toi! s'écria Biscarre.</p> + +<p>—Voici les noms des douze délégués, dit une voix.</p> + +<p>—Adieu, Dioulou! fit le roi des Loups.</p> + +<p>Puis se tournant vers l'assemblée:</p> + +<p>—Vous tous, à bientôt!... Je vous l'ai dit... vous serez riches... et +vous vous lancerez sur le monde comme une tourbe furieuse....</p> + +<p>Tout bas, il murmura:</p> + +<p>—Et je serai vengé... enfin!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + +<h3><a href="#table">D'OU VENAIT BISCARRE?</a></h3> + + +<p>Biscarre venait du bagne de Rochefort.</p> + +<p>Ceci demande explication et nous oblige à raconter certaine histoire +qui, à première vue, semble étrangère à notre récit, mais qui, ainsi +qu'on va le voir, s'y rattache d'une façon aussi directe que possible.</p> + +<p>Dix ans avant l'époque où se passe le drame que nous racontons, +existait, au quartier Latin, un personnage singulier et qui excitait +l'étonnement de tous ceux qui le voyaient ou entendaient parler de lui.</p> + +<p>Avait-il un nom? Peu ou prou. On ne le connaissait que sous cette +rubrique: M. Exupère.</p> + +<p>Exupère qui? Exupère quoi? A vrai dire, on s'en préoccupait peu. Ce +n'était pas là un de ces hommes sur l'origine desquels pâlissent les +biographes.</p> + +<p>Quel Michaud, Vapereau ou Hoefer prendrait la peine de noter sur leurs +tablettes, préfaces de la postérité, un individu qui logerait au +sixième, ou plutôt au-dessus du sixième étage de la rue des Grès?</p> + +<p>Non pas la rue des Grès que vous connaissez, qui, à l'heure présente, +montre au passant des maisons presque blanches et des locaux +habitables....</p> + +<p>Mais la rue des Grès de nos pères, sombre, noire, étroite, avec maisons +penchées qui, d'un côté à l'autre, semblent Roméo et Juliette cherchant +à se donner un baiser.</p> + +<p>Au-dessus du sixième, avons-nous dit.</p> + +<p>Voici comme:</p> + +<p>Dans ladite maison, Exupère, qui, depuis son arrivée à Paris, habitait +le quartier sous des combles aussi inaccessibles que possible, découvrit +un grenier... Oh! mais, pardon! ne confondons pas, il ne s'agit pas ici +du grenier dans lequel, dit le poëte, on est bien à vingt ans,—ce qui +n'implique pas le moins du monde qu'on ne soit pas mieux ailleurs. En +somme, le faux grenier chanté par les gens qui logent au rez-de-chaussée +avait souvent une petite fenêtre, d'où Rigolette et Gilbert découvraient +cet océan de toits qui s'appelle Paris, admiraient les levers du soleil, +sur lesquels, radieux, se découpaient les dômes; la fenêtre avec son +toit en saillie, où poussaient la pervenche et le pois d'Espagne....</p> + +<p>Vous croyez peut-être que là eût été le rêve d'Exupère....</p> + +<p>On voit bien que vous ne l'avez jamais vu....</p> + +<p>Aussi vais-je m'empresser de vous le présenter....</p> + +<p>Exupère avait six pieds, pas un pouce, pas une ligne de moins. A seize +ans, il était parvenu à cette taille. Et sans dire:</p> + +<p>—J'y suis, j'y reste, il y était resté.</p> + +<p>C'était un enfant trouvé, qui avait été recueilli par un vieux prêtre, +philosophe parce qu'il savait beaucoup et qui appelait ses ouailles: Mes +frères!... et, ne se contentant pas du mot, les traitait comme tels, +leur donnant ce qu'il pouvait et ne leur demandant, en échange de ses +conseils, qu'une seule chose... le repos.</p> + +<p>On le croyait un peu nécromant. Et les vieilles bonnes gens—dites +bonnes parce qu'elles passent leur vie à dire du mal +d'autrui—prétendaient qu'il avait commerce avec le démon, et se +signaient hypocritement en le nommant, ce qui ne les empêchait pas +d'aller tendre la main à son presbytère, où cela sentait souvent non pas +le soufre, mais la bonne soupe aux légumes, préparée pour les pauvres.</p> + +<p>L'un de ces fidèles, gavé et ayant pris peut-être une indigestion à ses +dépens, le dénonça à l'évêque, qui, pour ne pas manquer à la tradition, +accueillit la délation et envoya chercher le brave homme.</p> + +<p>Il se nommait le curé Desmadot.</p> + +<p>On en avait fait le père Dos-à-Dos, naturellement.</p> + +<p>Il alla à l'évêché, obéissant avant tout.</p> + +<p>On le reçut dans une pièce sévère. La mine du dignitaire cadrait avec la +pièce.</p> + +<p>—Vous ne vous occupez pas de vos devoirs religieux!</p> + +<p>—Je demande pardon à monseigneur; je remplis régulièrement les +obligations que m'imposent les services du culte.</p> + +<p>—Au dehors, soit. Extérieurement, je le concède. Mais, lorsque vous +êtes rentré au presbytère, vous ne priez pas... la prière est le pain du +chrétien, etc....</p> + +<p>—Je demande pardon à monseigneur, reprit le patient, je crois que peu +de membres du clergé prient autant que moi....</p> + +<p>—Je serais curieux de savoir quelles sont vos oraisons de prédilection.</p> + +<p>—Je vais le dire à monseigneur. Je prie, car je travaille sans +cesse....</p> + +<p>Le haut dignitaire fit un bond sur son fauteuil.</p> + +<p>—Vous travaillez!... Et c'est là ce que vous appelez prier?</p> + +<p>Le vieillard—il avait soixante ans, était petit et maigre et avait le +visage d'un ascète—se redressa autant qu'il le put faire:</p> + +<p>—Monseigneur, depuis quarante ans que j'ai l'honneur d'appartenir au +clergé, j'ai appris le grec....</p> + +<p>—En vérité....</p> + +<p>—L'hébreu....</p> + +<p>—Vous dites!...</p> + +<p>—Le sanscrit, le pali....</p> + +<p>—Vous m'épouvantez....</p> + +<p>—Le pracrit, l'hindoustani....</p> + +<p>—Assez!...</p> + +<p>—J'ai étudié le chinois et la langue du Mogol.</p> + +<p>L'évêque n'y tenait plus. Cet homme, tout petit, lui semblait plus haut +que la plus haute des pyramides. Le latin, bien!... le grec, passe +encore!... mais le sanscrit, le pr...! Comment dites-vous?...</p> + +<p>—Écoutez-moi, mon ami, dit l'évêque, je crois que vos intentions ne +sont pas mauvaises... je crois que vous suivez la voie du Seigneur... +mais priez... priez....</p> + +<p>Il y eut un moment d'arrêt.</p> + +<p>—A propos, je vous serais obligé de m'adresser un petit travail, vous +savez? une bribe... un rien... sur le quatrième livre du Pentateuque... +Vous vous rappelez le deuxième chapitre.</p> + +<p>Impassible, le père Dos-à-Dos récita en hébreu les premières lignes du +chapitre indiqué....</p> + +<p>—C'est cela, fit l'évêque, qui n'y avait absolument rien compris. Eh +bien! il me semble que la Vulgate n'a pas suffisamment rendu compte de +l'idée-mère.</p> + +<p>—J'adresserai une dissertation détachée à monseigneur.</p> + +<p>—C'est cela! pour moi seul! vous comprenez! Ne parlez de cela à +personne!</p> + +<p>Le curé avait déjà compris; il s'inclina bas, très-bas, pour dissimuler +un sourire.</p> + +<p>Et, remontant sur son petit bidet, le petit homme reprit le chemin du +village.</p> + +<p>Or, la nuit venait, il pleuvait à torrents. Dosmadot grelottait sous sa +soutane mince, qui était pourtant la plus neuve qu'il possédât.</p> + +<p>Il est vrai de dire qu'il n'en avait qu'une.</p> + +<p>Il se hâtait donc, se plongeant à nouveau dans les spéculations de la +philologie, lorsqu'un cri, un aboiement, un grognement, quelque chose +d'innommé dans la série des sons, frappa son oreille.</p> + +<p>Il s'arrêta brusquement et tendit le cou.</p> + +<p>Le même bruit se renouvela.</p> + +<p>En même temps, la pluie redoublait.</p> + +<p>Mais Dosmadot avait l'oreille fine; en somme, le bruit avait quelque +chose d'humain....</p> + +<p>Donc, il descendit de cheval. Or, sur le bord de la route, il y avait un +fossé d'ailleurs peu profond. Le digne homme s'étant accroupi sur le sol +détrempé, étendit le bras et sentit au bout de ses doigts une forme +grouillante... Doucement il saisit l'objet.</p> + +<p>Ce qui était là, clapotant, clabaudant, vagissant, c'était simplement un +enfant qui vivait et gigottait de toute l'ardeur exaspérée de ses petits +membres grêles. Le curé, sans hésiter, se dépouilla de sa soutane et y +enveloppa l'enfant; puis, remontant à cheval, les épaules fouettées par +le vent, les bras garantis seulement par la chemise de grosse toile que +la pluie perçait, il revint au presbytère.</p> + +<p>Si ce furent des cris poussés par la gouvernante, on le devine; mais le +curé n'y prit point garde, il savait de longue date que c'étaient des +orages passagers. Et cela était si vrai, qu'une heure après le petit +bonhomme, lavé, consolé, réchauffé, dormait du meilleur sommeil auprès +du foyer devant lequel le bon curé le berçait.</p> + +<p>Un enfant peut-il être jamais laid? Si les coeurs les plus sensibles se +refusent à cette concession, en vérité il leur eût fallu une forte dose +de bon vouloir pour conserver leur indulgence en face du nouveau venu.</p> + +<p>Il avait ou devait avoir un an: nulle comparaison ne saurait mieux +rendre son apparence que ce simple mot: une araignée! Il avait une +grosse tête, de longs bras qui semblaient des allumettes cassées en +deux, des jambes qui n'en finissaient pas, ou plutôt, si fait... elles +se terminaient par deux pieds longs, larges, qui, certainement, ne +révélaient pas une origine des plus aristocratiques.</p> + +<p>Bah! tel le curé l'avait trouvé, tel il le garda. D'où venait-il? Qui +avait jeté aux hasards du chemin cette pauvre créature qui ne demandait +qu'à vivre? Il y avait là-dessous quelque douloureuse histoire de +fille-mère. Un accident n'était rien moins que vraisemblable.</p> + +<p>Cependant le curé fit crier à son de trompe aux environs la découverte +qu'il avait faite, espérant que la mère accourrait reprendre son trésor +perdu. Mais les jours, les semaines passèrent, et personne ne vint.</p> + +<p>Le curé fit les déclarations régulières, puis il dit tout simplement que +l'enfant resterait avec lui et qu'il se chargeait de son éducation. Et +voyez que nul n'est parfait sur la terre... Dosmadot avait, faisant +cela, une préoccupation ambitieuse... le village n'avait pas +d'instituteur... eh bien! il élèverait le petit, et celui-ci rendrait +plus tard aux petits enfants de la commune le service qu'il aurait reçu +lui-même.</p> + +<p>Comme de raison, l'enfant fut baptisé: ayant été trouvé le 28 septembre, +il reçut le nom du saint que l'Eglise fête ce jour-là, Exupère, dont +saint Jérôme dit le plus grand bien.</p> + +<p>Nous passons rapidement sur les premières années d'Exupère, qui ne +grandissait pas, mais s'étirait en longueur, s'amincissant comme si les +années eussent été un laminoir sous lequel ses membres eussent subi une +régulière compression.</p> + +<p>Le bon Dosmadot faisait son éducation: et quelle éducation! A dix ans, +Exupère, qui n'aimait rien tant que de rester à la maison, eût rendu des +points à Pic de la Mirandole. Son maître déclarait qu'il n'avait +commencé réellement à apprendre que depuis qu'il avait cet enfant à +instruire. En somme, sur les cinq cents idiomes dans lesquels un certain +Adelung a traduit l'Oraison dominicale, il n'en était peut-être pas un +qui ne lui eût livré son secret.</p> + +<p>Exupère, stylé par lui, s'était fait un monde à part. Pour lui, +l'univers se concentrait tout entier dans la linguistique. Il avait +d'abord su cinq langues, puis dix, puis cinquante... et le <i>et cætera</i> +était formidable.</p> + +<p>A chaque dialecte, à la découverte de chaque nouveau jargon, il lui +semblait entrer dans un monde inconnu. Ce petit village, avec son +clocher pointu d'où tombaient les ardoises à chaque orage, et son choeur +où il pleuvait, lui semblait le centre d'une immense circonférence dans +laquelle se mouvaient des milliers d'êtres, à formes bizarres, qui +s'appelaient des lettres d'alphabet.</p> + +<p>A seize ans, nous l'avons dit, il atteignit ses six pieds... le curé +l'accompagna à la grande ville la plus voisine, et le fit recevoir +bachelier, puis licencié, puis docteur... toutes les économies du prêtre +y avaient passé.</p> + +<p>Mais il était fier de son oeuvre et s'y admirait.</p> + +<p>Par malheur, un beau ou plutôt un laid matin, qu'il était allé faire +chez les pauvres sa tournée quotidienne, il glissa sur la glace et se +cassa la jambe.</p> + +<p>On le rapporta à la maison. Un <i>rebouteux</i> le tourmenta, le tortionna si +bien qu'au bout du cinquième jour, il mourut... non sans avoir cependant +pris toutes ses précautions.</p> + +<p>Exupère était institué son légataire universel. C'est-à-dire qu'il lui +léguait une bibliothèque énorme, des liasses de notes qui, au poids +seul, valaient plusieurs centaines de francs, un manuscrit de son +travail sur le Pentateuque, que l'évêque avait bravement publié sous son +nom.</p> + +<p>Et avec cela?</p> + +<p>Cent sept francs et de bons conseils.</p> + +<p>Je me trompe, il y avait encore dans la cour une petite charrette à +bras.</p> + +<p>Son dernier mot avait été:</p> + +<p>—Va à Paris!</p> + +<p>Le vieux prêtre était mort sur la roche où il était attaché; mais dans +ses heures d'ambition, il s'était souvent répété cette phrase fatidique:</p> + +<p>—Ah! si j'étais à Paris!</p> + +<p>Exupère qui, jeté subitement, seul, dans une île de la Polynésie, eût +entamé une conversation des plus intéressantes avec le premier naturel +qui eût bien voulu causer avec lui, avant de le manger, ignorait +absolument où était Paris....</p> + +<p>Il prit ses renseignements, n'ayant point d'autre pensée que celle +d'obéir à la dernière volonté de son bienfaiteur. Il sut alors qu'une +distance de quatre-vingts lieues le séparait de la capitale.</p> + +<p>Il ne songea même pas à s'étonner....</p> + +<p>Il entassa un premier lot de livres dans la charrette, s'y attela et se +mit en route. En quinze jours, il fit la route, ayant dépensé dix +francs.</p> + +<p>On l'arrêta aux barrières. Naturellement le gouvernement crut que cet +amas de livres devait cacher quelque machine infernale ou tout au moins +des pamphlets prohibés... Les employés ou gabelous ouvraient les +bouquins et reculaient épouvantés. On en référa au ministère de +l'intérieur. Grand émoi dans les bureaux. La charrette et son contenu +furent envoyés en fourrière, et un employé de la sûreté pria poliment +Exupère de l'accompagner au ministère.</p> + +<p>L'audience fut comique. Le quiproquo était complet. Exupère ne supposait +même pas que la France eût le bonheur d'être gouvernée par le roi +Louis-Philippe, et quand on lui demanda quelles étaient ses opinions, il +répondit que Willkins et Crawford avaient du bon, quoique trop +méthodiques, étant Anglais, mais que la supériorité de Bopp et +d'Eichborn, Allemands, ne les défendait pas d'une certaine rêvasserie +incompatible avec les sains principes de la glossologie et de +l'idiomographie.</p> + +<p>Peu s'en fallut qu'on ne le crût fou, qu'on ne provoquât son internement +pour cause de sécurité publique.</p> + +<p>Par bonheur, ou plutôt peut-être par malheur (réticence qui sera +pleinement expliquée par la suite), passa par là un membre de +l'Institut, professeur à l'Ecole des langues orientales et titulaire de +plusieurs chaires à dénominations plus bizarres les unes que les autres.</p> + +<p>Voulant taire son vrai nom (car l'affaire fit scandale en son temps), +nous l'appellerons M. Lemoine; ceci n'a rien de compromettant.</p> + +<p>Or, M. Lemoine était le type du savant qui ne sait rien, mais qui +possède une habileté toute spéciale pour presser le cerveau d'autrui +comme la plus poreuse de toutes les éponges.</p> + +<p>Toujours rose, rond, rasé de frais, ayant un crâne chauve et poli qui +semblait un genou de femme, M. Lemoine portait allégrement ses +soixante-cinq ans et les dignités multiples sous lesquelles tout autre +eût été accablé. Sa poitrine bombée et sur laquelle se dessinaient des +protubérances vacillantes disparaissait, aux jours de réception, sous +les croix qui lui étaient tombées de toutes les parties du globe.</p> + +<p>C'était l'homme des mémoires, machines in-quarto d'une quarantaine de +pages dans lesquelles il discutait gravement un point de philologie +comparée, aplatissant ses adversaires de son dédain. Chaque mémoire, +chaque demi-douzaine... de distinctions....</p> + +<p>Or, c'était un malin. Les impolis auraient dit un roublard. Il avait +l'oeil sagace. Il écouta Exupère et tout son gros être tressauta... +<i>ecce homo</i>! Voilà celui qu'il cherchait depuis si longtemps....</p> + +<p>Il n'avait pas été sans entendre parler de Bopp et de Crawford. Il lui +arrivait même quelquefois de lire ses propres opuscules, ce qui lui +donnait une légère teinture de la science des autres.</p> + +<p>Il pria le secrétaire général du ministre de l'autoriser à adresser +quelques mots à Exupère, et, demandant cela, il clignait de l'oeil, +comme pour dire:</p> + +<p>—Vous allez voir quel homme je suis!...</p> + +<p>Et il interrogea bravement Exupère sur les langues sémitiques. Exupère +fut d'abord enchanté. Le secrétaire lui avait fait comprendre que +c'était là une épreuve décisive, et l'avait averti qu'il se trouvait en +face d'une des lumières de la science... dans la crainte sans doute +qu'il ne fût subitement aveuglé.</p> + +<p>Exupère écouta de toutes ses oreilles, qu'il avait fort longues....</p> + +<p>L'autre parlait lentement, mâchonnant des paroles incohérentes qu'il +voulait faire passer pour des citations des Védas....</p> + +<p>Exupère eut un éblouissement.</p> + +<p>Quel était ce galimatias? Pourtant, pouvait-il supposer que ce vieillard +souriant, et qui avait une magnifique chaîne de montre, se plût à le +railler?</p> + +<p>Mais l'autre avait parlé d'abord pour le personnage officiel, imitant le +médecin de Molière qui dit:</p> + +<p>—Savez-vous le latin? Ah! vous ne savez pas le latin? Attendez!...</p> + +<p>Et débite le latin macaronique le plus fou.</p> + +<p>Quand il eut produit son effet sur le fonctionnaire, qui dodelinait de +la tête en tournant ses pouces d'un air béat, ce qui équivalait à cette +exclamation:</p> + +<p>—Quel homme! bonté divine! quel homme!</p> + +<p>M. Lemoine passa à un autre exercice.</p> + +<p>—Pouvez-vous m'analyser le premier livre du Ramayana? demanda-t-il.</p> + +<p>Exupère sourit avec un certain dédain.</p> + +<p>Puis, posément, il se mit à réciter le texte du livre hindou, le +traduisant par membre de phrase, élucidant les expressions obscures.</p> + +<p>M. Lemoine éternua, ce qui était sa façon de cacher son trouble.</p> + +<p>—Eh bien? demanda le secrétaire.</p> + +<p>—Il y aurait beaucoup à dire, répondit M. Lemoine, qui, bien entendu, +n'avait pas compris un seul mot, mais avait reconnu les sonorités de la +langue sacrée; cependant, quoique ce garçon n'en soit encore qu'aux +rudiments de la science, il est prouvé maintenant qu'il dit vrai. Son +savoir est chaotique, si j'ose employer cette expression.</p> + +<p>Un geste du secrétaire lui prouva qu'il pouvait oser.</p> + +<p>—Mais il y a de bons éléments, des principes....</p> + +<p>—Avant de décider sur le cas qui nous est soumis, reprit le +fonctionnaire, seriez-vous assez-bon pour jeter un coup d'oeil sur ces +quelques in-folios....</p> + +<p>Il y avait là une pile de livres qu'on avait transportés dans les +bureaux, où, sans l'intervention de M. Lemoine, ils se fussent +promptement transformés en cornets ou autres menus objets.</p> + +<p>Le savant mit des lunettes, qui lui étaient absolument inutiles—car sa +vue était excellente—mais qui complétaient sa tenue.</p> + +<p>Il ouvrit un des in-folio, secoua la tête d'un air entendu et dit:</p> + +<p>—C'est parfait! je ne connais que cela!</p> + +<p>—Mais vous regardez à l'envers! cria Exupère.</p> + +<p>M. Lemoine eut un sourire dédaigneux.</p> + +<p>—Enfant! fit-il.</p> + +<p>Immédiatement, ordre fut donné d'admettre en toute franchise Exupère et +ses trésors.</p> + +<p>Il plia sa longue échine et sortit enchanté.</p> + +<p>Le savant trottinait sur ses pas.</p> + +<p>Il mit la main sur l'épaule d'Exupère:</p> + +<p>—Alors vous savez lire là dedans?...</p> + +<p>—Tiens! c'te bêtise, fit le paysan, comme tout le monde, parbleu!</p> + +<p>M. Lemoine éternua de nouveau.</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, dès que vous serez installé, venez me voir. Voici ma +carte.</p> + +<p>—Oh! ça ne sera pas tout de suite! J'ai encore deux voyages à faire.... +Ça fait bien un bon mois....</p> + +<p>—D'où venez-vous?</p> + +<p>—Du village de N..., à quatre-vingts lieues.</p> + +<p>—Et vous faites le voyage à pied?</p> + +<p>—C'est moi le cheval... je tire ma charrette....</p> + +<p>M. Lemoine le considéra avec stupéfaction. Il eut d'abord l'idée de lui +offrir de l'argent. Mais se souvenant de la théorie de M. de Talleyrand +sur le premier mouvement, il s'abstint, préférant attendre....</p> + +<p>Quelques paroles conciliantes convainquirent Exupère de son bon vouloir. +En somme, c'était un bonheur que pareille rencontre.</p> + +<p>Exupère chercha à se caser, lui et son bagage scientifique. Au bout de +deux heures de recherches, il découvrit sous les toits, rue des Grès, un +vaste grenier où pullulaient les rats et les araignées.</p> + +<p>Quarante francs par an, payables par trimestre, et point d'avance.</p> + +<p>C'était un rêve. Il est vrai qu'en ce temps-là, on ne songeait pas +encore à baptiser les boulevards du nom d'Haussmann.</p> + +<p>Des âmes compatissantes prêtèrent trois chats à Exupère et la lutte +commença. Elle dura trois jours, comme toutes les glorieuses. La +victoire resta aux chats, les rats déguerpirent.</p> + +<p>L'installation eut lieu.</p> + +<p>Avec dix francs de vieilles planches, des clous et de l'énergie, Exupère +installa des rayons, et un mois ne s'était pas écoulé que les livres du +vieux Dosmadot étalaient gravement en rangs serrés leurs dos de +parchemin.</p> + +<p>Exupère compta son argent.</p> + +<p>Sur cent sept francs, il lui en restait trente-trois.</p> + +<p>Il se souvint alors de M. Lemoine et se présenta chez lui.</p> + +<p>Le savant l'attendait. Oh! il ne l'avait pas perdu de vue pendant ces +trente jours. Moyennant une somme de quarante sous, une fois payée, la +portière d'Exupère l'avait tenu au courant des faits et gestes de son +futur protégé.</p> + +<p>On devine le reste.</p> + +<p>L'exploitation régulière commença.</p> + +<p>Exupère, qui avait traîné une charrette, dut s'atteler à la gloire de M. +Lemoine. Il ne se doutait pas le moins du monde que le <i>Sic vos non +vobis</i>... fût la devise de l'académicien. Exupère se mit à la besogne +avec une énergie qui se doublait d'une certaine ambition personnelle.</p> + +<p>Il n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'ignorance complète dudit +Lemoine. Mais comme il touchait cent francs par mois, ci trois francs +trente-trois centimes par jour, il travaillait de bon coeur pour les +gagner, faisant la correspondance du savant, qui maintenant recevait des +lettres de tous les points du globe, dans les langues les plus étranges, +écrites avec les caractères les plus baroques....</p> + +<p>M. Lemoine avait toujours les poches bourrées d'autographes de sauvages, +et il était admirable de désinvolture lorsque tirant son mouchoir il +laissait tomber une épître qui lui arrivait en droite ligne de +Shang-Haï, d'Aden ou de Tombouctou. Il la ramassait, l'ouvrait et riait +en disant:</p> + +<p>—Ah! si vous pouviez comprendre! Ces gens-là ont une façon de tourner +une phrase....</p> + +<p>On prenait la lettre, on faisait une tête désappointée, Lemoine +remettait sa lettre dans sa poche et entendait le murmure qui venait +agréablement chatouiller son ouïe:</p> + +<p>—Un puits de science!</p> + +<p>Or, tout en travaillant pour le compte de l'académicien, Exupère, +enchanté de l'existence, préparait un grand ouvrage dont le titre +importe peu, mais qui touchait aux questions les plus ardues de la +linguistique.</p> + +<p>A vrai dire, il élevait un monument.</p> + +<p>Si j'en disais le titre, on pourrait vérifier, car le livre a paru, +ainsi qu'on va le voir....</p> + +<p>M. Lemoine avait flairé la chair fraîche, et, un beau jour, il +interrogea celui qu'il appelait son élève sur ses travaux.</p> + +<p>—Oh! vous ne comprendrez pas! répondit naïvement Exupère.</p> + +<p>—J'essayerai, fit le savant, qui avait un excellent caractère.</p> + +<p>—Eh bien! dans quinze jours, je vous apporterai mon manuscrit.</p> + +<p>Il tint sa promesse.</p> + +<p>M. Lemoine prit le manuscrit et l'emporta pour le communiquer, +disait-il, à quelques confrères....</p> + +<p>—Plus savants que moi, ajouta-t-il avec un sourire.</p> + +<p>Et il accabla Exupère de besogne, sans doute pour l'empêcher de +s'ennuyer.</p> + +<p>Cependant le temps passait et le manuscrit ne rentrait pas au bercail.</p> + +<p>M. Lemoine donnait mille prétextes.</p> + +<p>Il étudiait, il commençait à saisir. Et il accablait Exupère des +louanges les plus hyperboliques.</p> + +<p>Les jours furent des semaines et les semaines des mois.</p> + +<p>Pas de manuscrit.</p> + +<p>Un jour, passant devant un des rares libraires orientalistes qui +existent à Paris, Exupère aperçut un livre dont le titre le fit +tressaillir....</p> + +<p>Sous ce titre il y avait un nom....</p> + +<p>Et ce nom était celui de Marie-Népomucène Lemoine, membre de l'Institut, +officier de la Légion d'honneur, etc.</p> + +<p>Exupère trembla de tous ses membres.</p> + +<p>C'était un homme de la nature. Ses rages étaient folles.</p> + +<p>Il entra et marchanda le livre.</p> + +<p>Cela coûtait quarante francs.</p> + +<p>Il jeta presque ces deux pièces d'or au nez du libraire et s'enfuit, +emportant le livre comme s'il l'eût volé.</p> + +<p>Il alla s'enfermer dans son grenier.</p> + +<p>Malédiction! c'était son ouvrage! pas un mot n'était changé! Si fait! +il y avait quelques sottises typographiques que l'imbécile Lemoine +n'avait même pas su corriger.</p> + +<p>Exupère grinçait des dents... Il ferma le livre avec furie, le mit sous +son bras et courut chez l'académicien.</p> + +<p>Celui-ci, le voyant blême, blêmit et comprit tout.</p> + +<p>—C'est vous qui avez fait cela? lui cria Exupère.</p> + +<p>—Mon ami! commença le professeur.</p> + +<p>—Voleur! hurla Exupère.</p> + +<p>Il y avait là un atlas de bronze supportant une mappemonde sur ses +épaules....</p> + +<p>Exupère le saisit, le souleva comme une masse et le laissa retomber sur +le crâne du savantasse....</p> + +<p>Situation que le langage moderne traduirait comme suit:</p> + +<p>—Il était allé peut-être un peu loin....</p> + +<p>Si loin d'ailleurs que maître Lemoine avait la tête fendue, ni plus ni +moins. Ce crâne vide—gonflé de vanité—n'avait pas fait résistance. Il +s'était crevé comme un oeuf vide....</p> + +<p>L'homme était tombé sur le parquet et le bloc avec lui.</p> + +<p>Double sonorité qui avait appelé les laquais.</p> + +<p>On était accouru. Plusieurs mains avaient saisi Exupère, qui s'était +défendu avec une énergie de sauvage.</p> + +<p>Il était vigoureux, mais que pouvait-il contre le nombre? Il fut +immédiatement arrêté.</p> + +<p>Le cas était flagrant. D'ailleurs, Exupère ne niait rien. Son affaire +était de celles qui ne valent pas la discussion. Il était en route pour +l'échafaud et allait bon train.</p> + +<p>Par malheur pour l'académicien d'abord, et pour Exupère ensuite, le +crâne en question était de ces objets dont on peut dire que les morceaux +sont encore bons.</p> + +<p>Un praticien émérite—membre de l'Institut,—raccommoda lesdits +morceaux, fit quelques sutures, et comme on sait que ces objets cassés +et recollés sont plus solides qu'au temps où ils étaient neufs, le +savant se trouva de nouveau en possession d'un crâne de première +qualité.</p> + +<p>Ceci améliorait la situation d'Exupère, comme bien on s'en doute.</p> + +<p>Le jour vint où il comparut devant les assises.</p> + +<p>La démolition de ce crâne officiel avait vivement préoccupé l'opinion.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier que le savant était vénéré, adoré, choyé comme +une des gloires de la France. Il était le seul que dans les revues à +gros format on osât faire entrer en lice contre les érudits +d'outre-Rhin.</p> + +<p>Le ban et l'arrière-ban du monde académique s'étaient donné rendez-vous +pour assister au jugement de l'assassin.</p> + +<p>Nous lisons ces quelques lignes dans un journal du temps:</p> + +<p>«Quand le meurtrier parut, un murmure d'horreur passa dans toute la +salle. Ce monstre à face humaine est un des criminels les plus +repoussants qu'il nous ait été donné de voir figurer sur le banc abject +des accusés.</p> + +<p>»Ce personnage, d'une taille colossale, d'une maigreur effrayante, a +véritablement le profil d'un oiseau de proie. Ses yeux noirs et enfoncés +sous l'orbite semblent lancer des éclairs, et ses longues mains, qui se +crispent sur le banc, figurent les griffes d'un fauve.»</p> + +<p>Ce qui prouve qu'en certaine occasion, il ne fait pas bon être maigre.</p> + +<p>Du reste, il faut reconnaître que l'aspect d'Exupère n'avait rien de +sympathique. Cet homme, qui avait toujours vécu en dehors du monde, +semblait appartenir à une race spéciale. C'était en quelque sorte la +première fois qu'il paraissait en public, et dans quelles circonstances, +bon Dieu!</p> + +<p>Si du moins il eût témoigné quelque repentir!</p> + +<p>Mais point. Cette nature brute ne connaissait, ne comprenait que la +vérité....</p> + +<p>Et quand l'académicien, de son ton patelin, et tout en sollicitant +l'indulgence du tribunal pour le coupable, raconta, les larmes aux yeux, +comment il avait nourri aux mamelles de la science et du lait de son +inépuisable bienveillance l'ingrat qui l'avait si peu payé de retour....</p> + +<p>Exupère se leva furieux et lui montrant le poing:</p> + +<p>—Vous êtes un menteur et un voleur! cria-t-il.</p> + +<p>Scandale regrettable à tous les points de vue.</p> + +<p>Certes, le savant se contenta d'opposer le dédain de la pitié à des +accusations aussi insensées.</p> + +<p>Mais la foule n'avait pas son indulgence... non plus le tribunal... non +plus le ministère public....</p> + +<p>En vain le président, dans son interrogatoire, dont l'impartialité fut +très-remarquée, adjura-t-il Exupère de revenir à des sentiments humains.</p> + +<p>—Vous êtes un grand coupable, lui dit-il, et vous êtes un de ces êtres +qui sont la honte de l'humanité. Mais tout sentiment ne peut être mort +en vous. Quoi! vous accusez le savant dont la France s'honore et que +l'univers entier nous envie, de vous avoir dérobé le fruit de vos +veilles!... Croyez-moi, n'ajoutez pas cet outrage au crime commis! +rétractez-vous, je vous en conjure, au nom de la conscience publique....</p> + +<p>—Monsieur le président, dit Exupère, au nom de la conscience publique, +je déclare qu'il n'est pas de plus grande infamie que celle commise par +cet homme: il m'a volé la chair de ma chair et le sang de mon sang.</p> + +<p>—Accusé, si vous persistez dans vos scandaleuses affirmations, je me +verrai contraint d'user contre vous des droits rigoureux que la loi me +confère....</p> + +<p>—Ah! eh bien! alors, pourquoi m'interrogez-vous, si c'est vous seul qui +avez raison?</p> + +<p>Cette impudence et ce cynisme faisaient bondir la magistrature assise +sur ses fauteuils professionnels.</p> + +<p>La magistrature debout avait peine à se contenir.</p> + +<p>Le réquisitoire fut foudroyant.</p> + +<p>Il eut toutes les colères et tous les anathèmes.</p> + +<p>Pas une formule ne manqua.</p> + +<p>On reculait épouvanté; il fallait un exemple; il appartenait à MM. les +jurés de venger la société, la science, la France!...</p> + +<p>—Quoi! s'écria le magistrat qui, au fond, se souciait du sanscrit, du +pracrit, de l'annamite comme de ça, notre pays a cette gloire immense de +posséder l'homme <i>qui</i>, le premier, a pénétré les arcanes mystérieux de +ces sciences admirables <i>qui</i> sont la clef de l'histoire merveilleuse de +l'humanité <i>dont</i> les annales sont aujourd'hui livrées à l'étude de tous +ceux <i>qui</i> cherchent dans le passé les germes de l'avenir... L'avenir, +messieurs, voilà le grand mot! Qui sait quels trésors de science, +d'érudition, de dévouement gisent encore à l'état latent dans +l'intelligence de celui que nous avons failli perdre!... Et ces trésors, +cet homme, qu'il a recueilli, alors qu'il était seul, nourri, alors +qu'il était sans pain, habillé, alors qu'il était nu....</p> + +<p>—Eclairé et blanchi, pendant que vous y êtes! s'écria Exupère hors de +lui.</p> + +<p>L'indignation ne connaissait plus de bornes.</p> + +<p>Les gendarmes eux-mêmes avaient honte de leur accusé.</p> + +<p>—Vous nous compromettez, murmura l'un d'eux à l'oreille d'Exupère.</p> + +<p>Il faut le reconnaître, le sauvage manquait absolument de tenue.</p> + +<p>Il n'avait pas choisi d'avocat. On le défendit d'office.</p> + +<p>On plaida la folie.</p> + +<p>—Regardez, messieurs les jurés, regardez ce crâne oblong, ce front +proéminent, ce prognathisme qui rappelle celui des races imparfaites, +et, après cet examen, descendez au fond de votre conscience... vous +reconnaîtrez que cet homme n'est pas responsable de ses actes. Vous avez +devant vous une de ces énigmes physiologiques qui sont du domaine de la +science des aliénistes.</p> + +<p>Et ainsi pendant sept quarts d'heure.</p> + +<p>—Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? demanda le +président à Exupère.</p> + +<p>Celui-ci se leva plus calme.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le président... pensez-vous qu'il existe en France +quelqu'un qui sache le sanscrit?</p> + +<p>—Certes, la France est riche en érudits qui... Mais pourquoi cette +question?</p> + +<p>—Parce que je demande ceci. Qu'on fasse venir ici un de ces érudits +dont vous parlez. Je réciterai quelques vers de Ramayana, pris au +hasard, et nous demanderons à l'honorable M. Lemoine d'en donner la +signification. Je parie ma tête qu'il se déclarera incompétent, attendu +qu'il n'a jamais su un seul mot des langues orientales, qu'il connaît à +peine de vue. Et ceci fait, vous comprendrez, vous, monsieur le +président, vous, monsieur le procureur, et vous, messieurs les jurés, +que jamais de sa vie cet homme n'a été en état d'écrire une seule ligne +du livre qu'il a eu l'impudence de signer.</p> + +<p>Ces paroles avaient été prononcées avec une certaine dignité qui +contrastait avec l'attitude générale de l'accusé.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>L'académicien fit un mouvement, et, se levant à demi, dit ceci:</p> + +<p>—Bouddha a dit: Courbe la tête sous l'injure de ton ennemi et attends +que le ciel s'ouvre, pour que la voix de vérité descende sur la terre... +<i>Bahamava pricoun Gazman a belidjar</i>!</p> + +<p>—Ça! s'écria Exupère en éclatant de rire, ce n'est même pas de +l'auvergnat.</p> + +<p>Puis, montrant le poing au savant, qui avait fait du sanscrit à sa façon +et avait prêté à Bouddha un boniment dont il était parfaitement +innocent:</p> + +<p>—Canaille! va! lui cria l'accusé.</p> + +<p>—Les débats sont clos, prononça le président.</p> + +<p>La délibération du jury fut courte.</p> + +<p>La réponse fut affirmative sur toutes les questions, avec admission de +circonstances atténuantes.</p> + +<p>Exupère fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.</p> + +<p>—Les travaux forcés! fit-il en haussant les épaules. Allons! rien de +changé!</p> + +<p>Il y avait six ans que ce jugement avait été rendu.</p> + +<p>Exupère était au bagne de Rochefort....</p> + +<p>Chose bizarre. Une fois séparé du monde et enseveli sous la casaque du +forçat, ce malheureux avait retrouvé sa douceur des anciens jours.</p> + +<p>Taciturne et silencieux, il s'était renfermé dans son mutisme, comme +dans un sépulcre.</p> + +<p>Pendant les quelques heures de loisirs que lui laissaient les travaux du +bagne, il avait repris, seul, sans livre, aidé seulement de son +admirable mémoire, ses travaux de linguistique.</p> + +<p>Parfois, lorsque des étrangers se présentaient, il remplissait les +fonctions d'interprète, toujours impassible, paraissant ne pas entendre +les exclamations de surprise qu'arrachait aux visiteurs son immense +érudition.</p> + +<p>Sa santé allait s'affaiblissant. Il était évident que la douleur muette +l'entraînait rapidement vers la tombe.</p> + +<p>C'était pour parler à Exupère que Biscarre avait pénétré dans le bagne +de Rochefort....</p> + +<p>Ne pas supposer un seul instant que le pauvre philologue fût affilié aux +Loups de Paris.</p> + +<p>De sa sinistre aventure, il ne lui était resté au coeur qu'un sentiment +unique, indéracinable, un mépris profond pour l'humanité.</p> + +<p>Il se sentait presque heureux d'être au bagne, c'est-à-dire à jamais +séparé de cette société où on volait les travaux de linguistique +comparée. S'il eût voulu cependant, il eût obtenu sa grâce.</p> + +<p>L'honorable académicien, que sa première <i>flouerie</i> (première avec +Exupère) avait mis en goût, brûlait du désir de publier un livre +nouveau, quelques-unes de ces pages qui font se pâmer d'aise les +patentés de la science officielle. Il avait cherché à remplacer +Exupère. Mais la devise des académies est pareille à celle de Nicolet:</p> + +<p>«De plus fort en plus fort!»</p> + +<p>Après le travail mirifique de l'élève du curé Dosmadot, il fallait +reculer jusqu'à l'impossible les limites de la science sacrée.</p> + +<p>Mais qui en était capable? Point lui à coup sûr. Il avait eu la +délicatesse de chercher longtemps, très-longtemps un nouveau secrétaire. +Mais les amateurs de ces sortes d'études abondent peu. Et le savantasse +avait dû s'avouer que les Exupère étaient aussi difficiles à trouver +qu'une idée neuve. Alors il s'était rendu dans le cabinet du ministère. +Et là, le vieux crocodile avait versé quelques pleurs sur son +ex-confident.</p> + +<p>Quelle belle âme! On avait été ému?... Des renseignements avaient été +pris au bagne. La conduite d'Exupère autorisait pleinement une mesure de +clémence. Alors l'académicien avait fait savoir au forçat que, s'il +consentait à entrer de nouveau à son service particulier, en s'engageant +à mettre à sa disposition les trésors d'érudition qu'il possédait, il +pourrait recouvrer sa liberté.</p> + +<p>Et savez-vous comment Exupère avait accueilli ces effusions d'un coeur +généreux?</p> + +<p>Il avait répondu à l'envoyé d'un savant altéré de gloire, qu'il +préférait manger les <i>gourganes</i> toute sa vie, porter double chaîne, +tomber sous le bâton des gardes-chiourmes, plutôt que de prêter les +mains et le cerveau à cette infamie.</p> + +<p>Incorrigible! c'était le mot....</p> + +<p>Il resta au bagne.</p> + +<p>Sa plus grande souffrance, la seule, à vrai dire, tant il était +philosophe, c'était la privation de livres. Il avait la nostalgie du +sanscrit. C'était un tantalisme poussé à l'état aigu. Il eût donné un +bras pour un manuscrit indien, une jambe pour dix caractères +cunéiformes, ses oreilles pour une inscription rhunique....</p> + +<p>Or, un soir qu'il rêvait, assis au bord de la mer, ce qui lui était +souvent permis, grâce à la protection du médecin, qui avait obtenu pour +lui, en raison de sa faiblesse, quelques heures de repos par jour, un +homme, un forçat, s'approcha de lui.</p> + +<p>Ce forçat portait un bonnet vert. C'était un condamné à vie.</p> + +<p>Costume semblable d'ailleurs à celui d'Exupère.</p> + +<p>Certes, si quelque gardien eût passé par là en ce moment; si, curieux de +regarder le visage de ce forçat, il se fût détourné pour le voir, il eût +poussé un cri de surprise.</p> + +<p>Ce forçat était inconnu à Rochefort, il n'était pas immatriculé sur le +livre d'écrou.</p> + +<p>Mais ce personnage était bien gardé. A quelque distance, on eût pu +apercevoir un groupe de forçats qui semblaient avoir organisé autour de +lui un cordon sanitaire, quelque chose comme une garde d'honneur.</p> + +<p>C'était Biscarre.</p> + +<p>Pour entrer au bagne, il avait dû déployer autant d'habileté, de +prudence, que tant d'autres en déploient pour s'évader.</p> + +<p>Et de fait, l'invention était des plus originales.</p> + +<p>Il faut bien comprendre que l'entrée du bagne était gardée d'une façon +toute spéciale.</p> + +<p>Pour empêcher les forçats de s'évader, les gardes-chiourmes se fiaient, +à l'intérieur, sur leur nombre et sur le soin continuel qu'ils +apportaient aux rondes de surveillance.</p> + +<p>Pour eux, le grand danger, le seul contre lequel ils eussent à lutter +continuellement, venait de l'extérieur.</p> + +<p>Le forçat livré à lui-même entre les murailles du bagne doit faire appel +à une ingéniosité qui est des plus rares et qui a fait la réputation +légendaire des Collet et des Fanfan.</p> + +<p>Comme un nouveau Robinson, il doit tirer de son propre fonds tout +l'arsenal nécessaire à l'oeuvre de liberté, ce qui suppose une tension +d'esprit, une habileté de mains, une persévérance véritablement +exceptionnelles.</p> + +<p>Mais c'est de l'extérieur que viennent les instruments microscopiques, +les ressorts de montre, les <i>bastringues</i>, grâce auxquels le forçat +pourra scier les barreaux, les vêtements qui le déguisent, les perruques +et les faux cheveux qui le rendent méconnaissable.</p> + +<p>Aussi la surveillance organisée à la porte est-elle si minutieuse que +sans un ordre d'écrou ou une permission ministérielle, il est impossible +de pénétrer dans ce lieu, qui rappelle l'<i>hadès</i> des anciens.</p> + +<p>Biscarre n'était pas assez novice pour se livrer de façon ridicule.</p> + +<p>Or, voici ce qui s'était passé:</p> + +<p>Il se trouvait à cette époque au bagne de Rochefort un forçat qui avait +eu le tort d'enfumer dans une métairie sa mère et son frère, dont il +prétendait hériter.</p> + +<p>Pour ce il avait mis le feu à la bâtisse: seulement le hasard s'était +déclaré contre lui, une poutre l'avait frappé à la tête alors qu'il +cherchait à fuir.</p> + +<p>Conclusion: il était borgne, et son visage, affreusement couturé par la +flamme, ayant conservé une teinte sanguinolente entreillissée de blanc, +était la chose la plus épouvantable qu'il fût donné de regarder.</p> + +<p>A vrai dire, ses traits n'avalent plus forme humaine; on se détournait +quand on le rencontrait, et les gardes-chiourmes eux-mêmes, quoique +rompus à toutes les émotions, évitaient de le regarder en face. Il +paraissait d'ailleurs résigné à son sort et nul ne se fût imaginé qu'il +aspirât à rentrer dans la société, d'où l'eût chassé sa monstrueuse +laideur.</p> + +<p>Cependant un soir—le soir même qui précédait les scènes qui vont +suivre—le misérable manqua à l'appel.</p> + +<p>En vérité, c'était trop d'audace.</p> + +<p>Tenter de s'évader, lorsqu'au premier pas on était certain d'être +reconnu, lorsque le signalement était de ceux sur lesquels on ne peut se +méprendre, c'était folie.</p> + +<p>Aussitôt qu'on s'était aperçu de sa disparition, le canon du fort avait +jeté aux échos les trois coups réglementaires invitant les paysans à +courir sus à la bête fauve.</p> + +<p>Puis les renseignements indispensables avaient été immédiatement +affichés.</p> + +<p>Le directeur du bagne pouvait dormir tranquille; la matinée ne devait +pas s'écouler sans que la brebis galeuse ne fût réintégrée de force au +bercail.</p> + +<p>C'était justement raisonné.</p> + +<p>Et la preuve, c'est que, trois heures après le lever du soleil, deux +paysans, fiers de leur exploit, ramenaient, en le tenant au collet, un +individu d'une laideur effroyable, au visage rongé par le feu, à l'oeil +fermé et bordé de paupières rouges et boursouflées.</p> + +<p>On tenait l'évadé.</p> + +<p>Restait à déterminer la peine qu'il devait encourir.</p> + +<p>Il ne fut pas un instant question de le traduire devant un tribunal. Il +suffisait de lui appliquer un châtiment administratif, d'autant plus que +le simple raisonnement devait suffire à le convaincre de l'inanité de +toute tentative ultérieure.</p> + +<p>Ce que d'ailleurs l'autorité lui expliqua, en détaillant, avec des +ricanements, les monstruosités physiques qui constituaient son +signalement:</p> + +<p>—En vérité, c'est à n'y pas croire; mais, misérable, regardez-vous dans +un miroir! Vous osiez prétendre à l'évasion!... Regardez donc cet oeil +suintant, ce front crevassé, cette lèvre tordue....</p> + +<p>Le malheureux ne répondait pas; à peine s'il poussait quelques +grognements inarticulés.</p> + +<p>—Plus idiot que je ne le supposais! fit un des personnages.</p> + +<p>—Bah! une cinquantaine de coups de bâton....</p> + +<p>—Cela suffira.</p> + +<p>L'homme ne bougea pas. Il entendait cependant.</p> + +<p>—Le plus tôt sera le mieux... Finissons-en....</p> + +<p>—D'autant que voici l'heure du dîner....</p> + +<p>—Et que nous tenons à dégager notre responsabilité.... Allons.</p> + +<p>On entraîna le coupable. Entraîner n'est pas le mot propre, car il +suppose résistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'eût été qu'une +masse inerte....</p> + +<p>Les forçats avaient été convoqués, selon l'usage, pour assister au +châtiment... à l'expiation....</p> + +<p>L'évadé fut dépouillé jusqu'à la ceinture....</p> + +<p>Un condamné à vie s'avança tenant à la main l'instrument du supplice. En +cette année-là, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise, le +<i>cat-o'-nine-tails</i>, touffe de neuf lanières, garnies de petites balles +de plomb.</p> + +<p>L'exécuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec +comme un coup de feu.</p> + +<p>Le condamné resta immobile, les poignets appuyés sur le billot de bois.</p> + +<p>Il faut dire que chaque coup du <i>cat-o'-nine-tails</i> était compté pour +dix coups ordinaires. C'était donc cinq rasades seulement, terme +consacré, que le patient devait recevoir.</p> + +<p>Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge.</p> + +<p>Il ne remua pas.</p> + +<p>Deux! Il y eut du sang.</p> + +<p>Même immobilité.</p> + +<p>—Diable! fit un des assistants, voilà une forte nature. Qui se serait +attendu à cela? Ordinairement, on tombe au troisième. Bah! ce sera pour +le quatrième.</p> + +<p>Mais le troisième tomba net sur les épaules de l'homme....</p> + +<p>Le quatrième enleva quelques lambeaux de chair....</p> + +<p>L'autorité n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas +les conditions du programme....</p> + +<p>—Cinq!</p> + +<p>C'était fait. Le condamné se redressa. Il y avait là un baquet rempli +d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel marin.</p> + +<p>—Vous permettez? demanda-t-il.</p> + +<p>Et sans attendre de réponse, il plongea dans l'eau la toile grossière +qui servait d'éponge, et le liquide ruissela sur ses épaules....</p> + +<p>Il ne frémissait même pas. Et cependant, à voir la chair écrasée, la +douleur devait être atroce....</p> + +<p>Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs, à sa +place, alla se mettre dans le groupe des forçats, endossant la casaque +dont on l'avait dépouillé....</p> + +<p>—C'est une mystification, dit un surveillant.</p> + +<p>De fait, ils étaient tous consternés.</p> + +<p>—Il y a un autre condamné, fit un garde-chiourme. On pourrait essayer.</p> + +<p>—Soit....</p> + +<p>La condamnation était moins grave. Vingt coups, ce qui se résolvait en +deux coups du fouet de nouvelle invention....</p> + +<p>—C'est l'exécuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un.</p> + +<p>Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet à la +main:</p> + +<p>—J'offre de frapper le patient!...</p> + +<p>—Tu n'auras pas la force....</p> + +<p>—Essayez.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>Le forçat qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille +d'insubordination, était un énorme colosse dont les épaules, le torse, +le <i>râble</i> semblaient taillés en plein bronze....</p> + +<p>Il se posa, arrogant, défiant du regard le poignet fin et sans doute +faible de cet exécuteur de hasard.</p> + +<p>—Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-là me démolit....</p> + +<p>Il n'acheva pas.</p> + +<p>On entendit un cri, un râle.</p> + +<p>L'homme était par terre, crispant ses ongles au sol.</p> + +<p>Un seul coup du <i>cat-o'-nine-tails</i> l'avait abattu.</p> + +<p>Le médecin s'approcha... une sorte de gloussement sortait de sa +poitrine, tandis qu'une écume rougeâtre souillait ses lèvres.</p> + +<p>—Il ne résisterait pas au second coup, dit le médecin. Bien heureux +s'il réchappe de cette première alerte....</p> + +<p>C'était fait.</p> + +<p>Les gardes-chiourmes appelèrent les hommes à la grande fatigue.</p> + +<p>C'était le soir de ce même jour qu'un forçat s'approchait d'Exupère.</p> + +<p>Nous l'avons dit, c'était Biscarre.</p> + +<p>Oui, c'était Biscarre qui était là, méconnaissable, le visage coupé par +les fissures que la flamme semblait y avoir tracées.</p> + +<p>L'autre condamné, l'incendiaire, était bien loin.</p> + +<p>C'était Biscarre qui s'était fait reprendre à sa place.</p> + +<p>C'était Biscarre qui avait subi l'horrible fustigation, c'était lui qui +avait porté le coup effrayant.</p> + +<p>Et maintenant, calme, maître de lui, il parlait à Exupère, tandis que +les forçats, ayant reconnu le roi des Loups, le protégeaient contre +toute intervention indiscrète.</p> + +<p>Exupère avait levé la tête et le regardait.</p> + +<p>—C'est à vous que je veux parler, dit Biscarre.</p> + +<p>—A moi! et pourquoi? Laissez-moi en repos.</p> + +<p>Biscarre tira de sa poche un papier plié et, l'ayant ouvert, le mit sous +les yeux d'Exupère.</p> + +<p>Celui-ci poussa un cri.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? cria-t-il.</p> + +<p>—Je vous le demande.</p> + +<p>Déjà le forçat—l'ancien élève du curé Dosmadot—avait saisi le papier +et l'étudiait, les yeux brillants, la poitrine haletante.</p> + +<p>C'est que sur cette feuille des caractères étaient tracés....</p> + +<p>Caractères étranges, hiéroglyphes incompréhensibles pour tous, +croisement de lignes bizarres.</p> + +<p>En une seconde, Exupère retrouvait tout son passé, toutes ses études qui +avaient fait son bonheur et son orgueil... Nous l'avons dit: le +malheureux avait la nostalgie du travail.</p> + +<p>Voici que, dans la main d'un forçat, il voyait un trésor que nulle +richesse au monde ne pouvait payer.</p> + +<p>Car, il n'y avait pas à douter, c'était bien une de ces écritures +indiennes remontant aux siècles les plus éloignés, intraduisibles pour +tous.</p> + +<p>Pour tous... excepté pour lui, Exupère.</p> + +<p>—Comprenez-vous ce qui est écrit sur ce papier? demanda Biscarre, qui +suivait avec anxiété les expressions multiples qui se traduisaient sur +ce visage transfiguré.</p> + +<p>—Si je comprends!</p> + +<p>Exupère eut un rire dédaigneux, auquel répondit un cri de joie de +Biscarre.</p> + +<p>—Tu peux me traduire cette inscription?</p> + +<p>—Oui....</p> + +<p>—Si tu le fais, tu seras libre.</p> + +<p>—Libre!</p> + +<p>Exupère baissa la tête et murmura:</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>Biscarre se mordit les lèvres.</p> + +<p>Il ne comprenait pas qu'aucune promesse n'était nécessaire. En cet +homme, sevré depuis si longtemps de tout ce qui était sa joie, il y +avait une puissance plus forte que tout espoir de récompense: c'était +l'orgueil.</p> + +<p>Exupère se sentait en présence d'un de ces problèmes que nul ne pouvait +résoudre, nul, sinon lui, lui qu'on avait volé, qu'un misérable, gavé +de tous les honneurs de la terre, avait dépouillé de ce qui était la +chair de sa chair, le sang de son sang.</p> + +<p>Tout à coup, une pensée sinistre traversa son cerveau:</p> + +<p>—Qui vous envoie? demanda-t-il d'une voix étranglée.</p> + +<p>—Que t'importe! dit Biscarre, qui ne devinait pas le sentiment qui +avait dicté cette question.</p> + +<p>—Ah! c'est lui!</p> + +<p>Biscarre se souvint. Dans sa pensée, le travail venait de s'opérer +rapide. Maintenant il savait. Exupère se croyait en butte encore une +fois à l'une des obsessions dont l'académicien l'avait si longtemps +poursuivi.</p> + +<p>Exupère parlait:</p> + +<p>—Ainsi, vous m'avez cru assez niais pour fournir à ce misérable ignare +l'occasion d'un triomphe... parbleu! c'est clair!... Cette inscription +est tombée entre ses mains, le diable sait comment!... et il s'est dit: +Il n'y a qu'un homme au monde qui puisse me la traduire, c'est cet +imbécile d'Exupère... Ha! ha! je suis muet!...</p> + +<p>Biscarre lui prit la main.</p> + +<p>—Écoutez-moi: je suis un forçat, un malheureux comme vous. Croirez-vous +à ma parole?</p> + +<p>—C'est selon.</p> + +<p>—Je sais maintenant ce que vous voulez dire... Je ne viens pas au nom +de M. Lemoine.</p> + +<p>—Ne prononcez pas ce nom!</p> + +<p>—Et je puis vous en donner la preuve.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Cet homme est mort!</p> + +<p>—Mort!</p> + +<p>Exupère se dressa sur ses pieds.</p> + +<p>—Voyez ces quelques lignes extraites d'un journal, dit Biscarre.</p> + +<p>Ah! ce ne fut pas long! Oui, Exupère lisait. Ce Lemoine était mort, mort +paralysé, dans un état d'idiotie complète. On pleurait la mort de ce +grand homme, de cette lumière....</p> + +<p>Exupère releva la tête:</p> + +<p>—Vous m'avez dit que si je vous traduisais cette inscription, je serais +libre....</p> + +<p>—Je vous l'ai dit... et je le répète... mais vous refusiez tout à +l'heure?</p> + +<p>—Parce que je reculais devant la tentation. Libre, tandis que cet homme +vivait, moi! mais j'aurais couru à sa maison, j'aurais pénétré dans son +cabinet, j'aurais saisi de nouveau l'atlas de bronze, et j'aurais écrasé +le crâne de ce voleur! Oh! cette fois, je ne l'aurais pas manqué... et +je ne voulais pas devenir un véritable assassin! C'est pour cela que je +refusais... Mais maintenant! tenez, je me fie à vous!... Si vous me +donnez la liberté, je l'accepterai... Mais, dussiez-vous me tromper, je +lirai cette inscription. Ah! vous ne pouvez comprendre cela, vous!... +Depuis si longtemps, je suis privé d'étude et de travail!</p> + +<p>Il y avait de grosses larmes dans ses yeux.</p> + +<p>—Hâtez-vous! dit Biscarre, on pourrait nous surprendre!</p> + +<p>—Vous avez raison. Avez-vous un crayon?</p> + +<p>—Voici.</p> + +<p>Exupère se courba sur les caractères bizarres.</p> + +<p>Pour ne pas tenir le lecteur en suspens, disons que cette inscription +avait été prise par Biscarre chez le duc de Belen. Les caractères +avaient été moulés par lui sur les deux fragments de statue +cambodgienne que le duc avait arrachés à la terre....</p> + +<p>Exupère resta quelque temps silencieux....</p> + +<p>Parfois il s'arrêtait en levant les yeux, il semblait chercher:</p> + +<p>—C'est une langue perdue! dit-il.</p> + +<p>—La langue des Khmers, fit Biscarre.</p> + +<p>—Oui!... taisez-vous!...</p> + +<p>Biscarre, immobile, attendait avec anxiété.</p> + +<p>Exupère écrivait.</p> + +<p>—Voici l'inscription, dit-il enfin, mais elle est tronquée et ne +présente qu'un sens incomplet....</p> + +<p>Puis il continua, se parlant à lui-même:</p> + +<p>—Statue du roi lépreux!... ceci est certain... mais un fragment au +moins manque... oui, c'est cela... ici, place pour trois mots... ici +cinq... il faudrait reconstituer le sens... il s'agit d'un trésor....</p> + +<p>—Donnez-moi l'inscription... peut-être comprendrai-je....</p> + +<p>Exupère eut un sourire quelque peu dédaigneux.</p> + +<p>Mais il remit le papier à Biscarre.</p> + +<p>Voici ce qu'il avait tracé:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6.5em;"><b>TROISIÈME ORIENT</b></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><b>YACKSA COLOSSE... NAGA</b></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><b>DOIGT DE PRÉA PUT...</b></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><b>DEUX LIS... DOIGT DU ROI...</b></span><br /> +<b>OMBRE CROISÉE, LA EST LE TRÉSOR DES KHMERS</b><br /> +<span style="margin-left: 7em;"><b>A ANGKOR WAT</b></span><br /> +</p> + +<p>—Le trésor! enfin! cria Biscarre.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Exupère:</p> + +<p>—Écoute-moi! je t'ai promis la liberté!... voici encore ce que je puis +t'offrir: veux-tu venir avec moi au merveilleux pays où cette langue +était jadis parlée?</p> + +<p>—Oui, je le veux.</p> + +<p>—Eh bien! avant un mois, tu seras libre, je te le jure.</p> + +<p>—J'attendrai, fit Exupère.</p> + +<p>Un signal partit du groupe des forçats. Biscarre s'éloigna rapidement.</p> + +<p>Le lendemain, trois coups de canon annonçaient une évasion.</p> + +<p>C'était—paraît-il—l'incorrigible incendiaire qui s'était enfui....</p> + +<p>—Oh! nous sommes tranquilles! dit le commandant du bagne.</p> + +<p>Inutile de dire que cette sécurité devait être trompée.</p> + +<p>Il y avait longtemps que le véritable incendiaire, que le personnage à +la face hideuse avait atteint un refuge introuvable.</p> + +<p>Quant à Biscarre, qui, avec une incroyable habileté, avait su pénétrer +dans le bagne à sa place, on sait qu'il avait pu arriver à temps pour +déjouer les intrigues ourdies contre lui et ressaisir plus +vigoureusement que jamais l'autorité dont on avait prétendu le +dépouiller.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">BISCARRE S'EXPLIQUE</a></h3> + + +<p>En ce moment, Biscarre se trouvait dans une des salles souterraines, +exposant son plan au Conseil suprême des Loups et aux douze délégués +désignés par le sort.</p> + +<p>On l'avait écouté avec une admiration croissante, et plusieurs fois des +murmures approbateurs l'avaient interrompu.</p> + +<p>—Ainsi que vous l'avez compris, continuait-il, l'inscription qui révèle +le lieu où sont enfouis les trésors de Khmers est incomplète. Exupère +m'a tout expliqué. Là-bas, dans ce pays du soleil, existent des temples +immenses, dédales dans lesquels nul profane ne saurait se diriger. C'est +dans une de ces pagodes, la plus vaste, celle d'Angkor Wat, que le +dernier roi des Khmers a enfoui jadis les richesses inépuisables qu'il +avait prétendu soustraire à la rapacité des conquérants.</p> + +<p>»Depuis longtemps déjà l'existence de ces trésors était soupçonnée. +Plusieurs tentatives avaient été faites pour les découvrir. Mais le +secret gardé religieusement depuis plusieurs siècles a déjoué toutes les +recherches. Cependant des Européens sont parvenus à apprendre qu'un +personnage bizarre, dernier descendant de la race des anciens rois, +était préposé à la garde de ces richesses, destinées, à certaine date +fixée d'avance par la légende, à reconstituer l'empire détruit. Ces +Européens—dont je vous dirai le nom tout à l'heure—se sont mis à la +recherche de ce personnage, qui se nomme dans le pays l'Eni, le Roi du +Feu... c'est, paraît-il, une sorte de solitaire, dont seuls quelques +fidèles connaissent la mission, mais qui est vénéré par tous à l'égal +des plus grands princes....</p> + +<p>»Ces Européens surprirent cet homme et le tuèrent; ils espéraient soit +trouver facilement la trace des trésors recherchés, soit tout au moins +obtenir par ce meurtre des indications précises.</p> + +<p>»L'événement déjoua ces espérances.</p> + +<p>»Seulement, un Français qui, pour des raisons que j'ignore, se trouvait +auprès du Roi du Feu, fut saisi par eux, mis à la torture, mutilé, et +enfin assassiné.</p> + +<p>»En le dépouillant, nos Européens trouvèrent un papier sur lequel +quelques notes étaient inscrites en français.</p> + +<p>»Ces notes donnaient des indications qui semblaient se rapporter au +trésor.</p> + +<p>»Chose bizarre, ces indications visaient, non le pays des Khmers, mais +la France, mais Paris.</p> + +<p>»Il semblait évident qu'une partie tout au moins du trésor avait été +transportée en France et enfouie sans doute dans quelque recoin de +Paris. Nos Européens n'hésitèrent pas. Ils se croyaient sûrs, sinon +d'obtenir un succès complet, en somme d'être rémunérés de leurs peines +et payés de leur crime.</p> + +<p>»Ils revinrent à Paris, et les recherches commencèrent.</p> + +<p>»Mais là où ils comptaient trouver des coffres remplis d'or et de +pierreries, ils ne rencontrèrent que des blocs de pierre informes et +qui, pour eux, en raison de leur ignorance, n'avaient aucune valeur.</p> + +<p>»Vous savez tous, continua Biscarre, avec quelle persévérance j'ai +organisé à Paris une police occulte qui surprend les secrets les mieux +cachés, et je vous le demande, Loups de Paris, quand tout à l'heure vous +écoutiez les accusations ridicules et intéressées dirigées contre moi, +oubliiez-vous donc les sommes énormes que j'ai fait tomber dans la +caisse du bagne, et en est-il un seul de vous qui n'ait eu sa part de ce +gâteau royal?»</p> + +<p>Biscarre s'interrompit, et promena sur ceux qui l'écoutaient son regard +dur et puissant.</p> + +<p>Il paraît que, dans le monde des bagnes, les choses se passent de la +même façon que dans la société régulière.</p> + +<p>Les affiliés qui écoutaient Biscarre, membres du conseil suprême ou +simples délégués, appartenaient à ce que nous appellerions, si nous +l'osions, l'aristocratie des forçats. Tout au moins, c'en était +l'oligarchie.</p> + +<p>Et tandis que la vile plèbe, les Muflier, les Goniglu (paix à leur +cendre), le Truard et autres se plaignaient de rester sans un écu en +poche, l'aristocratie en question menait vie large et satisfaite.</p> + +<p>La preuve de cette observation fut clairement accusée par l'assentiment +que tous donnèrent aux paroles du roi des Loups.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Cette police que je dirige seul et dont seul j'ai la responsabilité, +m'avait mis sur la trace d'opérations mystérieuses auxquelles se livrait +certain grand personnage étranger, de fouilles opérées dans les +sous-sols de Paris.</p> + +<p>»Je devinai que le mystère dont s'entourait cet homme devait cacher +quelque bonne aubaine pour l'association. Je ne m'étendrai pas sur les +moyens dont j'usai....</p> + +<p>»Bref, une nuit, je le surpris....</p> + +<p>»Ah! cet homme croyait son secret bien gardé. Mon apparition subite le +frappa comme un coup de foudre, et je ris encore au souvenir de sa mine +piteuse... Je dois avouer cependant que c'est une nature énergique et +qu'il tenta de me tuer... Inutile de dire qu'il ne parvint même pas à me +faire une égratignure... j'étais maître de lui....</p> + +<p>»Le plus curieux en ceci, c'est que mon homme était désespéré. Toujours +espérant découvrir des caisses d'or ou de pierreries, il rencontrait +pour la deuxième fois un fragment de pierre qu'il estimait sans +valeur....</p> + +<p>»Quand je le quittai, j'avais moulé, sans qu'il s'en aperçût, +l'empreinte des caractères tracés sur le bloc de pierre, comme déjà je +possédais la copie exacte de ceux qui constellaient le premier bloc de +granit qu'il avait déterré naguère et qu'il avait relégué +dédaigneusement dans un coin de son cabinet....</p> + +<p>»Après avoir pris certaines mesures indispensables à la réussite de mes +projets, je me mis en quête d'un homme qui pût traduire les inscriptions +tracées en caractères incompréhensibles pour nous....</p> + +<p>»La recherche fut difficile. Car, en vérité, ajouta Biscarre en +ricanant, j'ai constaté combien le niveau des sciences philologiques +s'est abaissé en France.</p> + +<p>»Ce fut alors que j'appris l'existence d'Exupère. Je parvins à pénétrer +au bagne de Rochefort, où la malheureux est retenu depuis six années....</p> + +<p>»Sur ma demande, il a traduit les signes gravés sur les fragments de +statue et m'a donné, avec une incroyable érudition, les détails les plus +complets sur le peuple auquel appartenait l'empire dont aujourd'hui ne +subsistent plus que des ruines colossales....</p> + +<p>»Oui, ces trésors énormes existent!... Oui, ces richesses sont enfouies +dans une des cryptes souterraines d'une pagode immense... Eh bien! ces +trésors, je veux qu'ils appartiennent aux Loups de Paris!»</p> + +<p>Et comme tous, silencieux, tenaient leurs yeux fixés sur Biscarre, dont +la parole brève, énergique, avait fait passer en eux la conviction dont +il était rempli lui-même:</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, reprit-il, je ne veux plus que les Loups soient +traqués dans cette vieille société où ils étouffent. A nous le monde! à +nous la force que donne la richesse! Avec les trésors du roi des Kmers, +nous érigerons là-bas, par delà les mers, un royaume étrange, dont la +puissance sera si grande que nul ne pourra se mesurer avec nous; royaume +des criminels, des forçats! De là, nous nous répandrons sur toute la +terre, non plus hypocritement, non plus en nous cachant dans l'ombre +comme des réprouvés, mais comme des conquérants. Nous serons l'armée du +mal, le peuple du crime!</p> + +<p>»Guerre aux hommes! Guerre aux possédants!... Nous serons la nation +vengeresse qui fera expier à l'humanité ses fausses vertus et ses +réprobations hypocrites!...</p> + +<p>»Comprenez-vous, mes maîtres, moi, Biscarre, votre roi, je vous créerai +un asile inattaquable d'où vous vous jetterez sur le monde pour le +dévaster... Nous aurons nos mercenaires, nos flottes, nos arsenaux! Avec +notre or, nous défierons les plus forts, nous achèterons les +consciences, nous soulèverons les fils contre leurs pères, les +déshérités contre les repus!... Guerre de fureur et d'extermination!...</p> + +<p>»Nous appellerons à nous tous les bandits qui, poursuivis comme des +bêtes fauves, jettent à la société qui les poursuit des menaces +impuissantes, et tombent épuisés sous la hache qui les frappe... Qu'ils +viennent à nous, et nous leur donnerons des armes!</p> + +<p>»Je veux que le royaume du mal soit en épouvante à tous les peuples! Cet +enfer—que leur imagination a créé—je veux le réaliser, moi, sur la +terre!...</p> + +<p>»Vous tous qui m'écoutez, m'avez-vous compris?... Voulez-vous m'aider à +remplir cette tâche gigantesque et d'une horreur sublime?... Dites! +êtes-vous prêts?...»</p> + +<p>Tous, debout, frémissants, s'écrièrent:</p> + +<p>—Oui! oui! nous sommes prêts! Vive Biscarre!... vive le roi du mal!...</p> + +<p>—Bien! mes fidèles!... oh! je ne doutais pas de vous!... vous croyez en +moi, et c'est justice!... mais je ne vous ai pas encore tout dit!...</p> + +<p>Il y eut un redoublement d'attention.</p> + +<p>—Avant tout, il faut nous emparer de ces trésors... J'ai besoin de +vous... Il faudra tuer!... L'homme qui a découvert les deux fragments de +statue est en possession d'un papier important, je dirai plus, +indispensable; c'est celui où sont tracées les indications qui +permettront de retrouver le troisième bloc de pierre... Exupère m'a +affirmé que ces fragments ne devaient être qu'au nombre de trois.</p> + +<p>—Si vous avez saisi le sens renfermé dans l'inscription incomplète déjà +traduite, continua Biscarre, vous avez vu que c'est la statue elle-même +qui, placée dans certaine position, doit, par la projection de son +ombre, désigner la place exacte où les trésors sont enfouis... donc il +nous faut le troisième morceau qui la complète... Seul, le papier dont +je viens de parler nous en donnera le pouvoir... il faut l'arracher à +celui qui le détient... il faut l'assassiner....</p> + +<p>—Nous le tuerons, dit un des Loups.</p> + +<p>—Quel est son nom? reprit un autre.</p> + +<p>—Je vous le dirai quand l'heure sera venue... il faut que je prenne mes +dernières dispositions... car je veux, en frappant cet homme dont la vie +m'importe peu, achever une autre oeuvre depuis longtemps entreprise... +Vous connaissez l'existence du Club des Morts, association mystérieuse +qui a montré la prétention de lutter contre nous. Je veux l'abattre, +avant que nous quittions la France pour marcher à la conquête des +trésors....</p> + +<p>—Quoi que tu veuilles, quoi que tu ordonnes, dit un des membres du +conseil, nous t'appartenons et nous te suivrons.</p> + +<p>—Merci! Maintenant, vous connaissez nos projets, je vous ordonne la +prudence! la moindre indiscrétion pourrait compromettre notre oeuvre.</p> + +<p>—Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras.</p> + +<p>—Jusque-là, silence! Cachez-vous dans vos tanières comme des fauves, +prêts à bondir au premier signal; ne cherchez pas à savoir où je suis +avant que vous receviez mes ordres. Allez, maintenant, et n'oubliez pas +que le roi des Loups veille et travaille pour vous tous!</p> + +<p>Un dernier cri de: Vive Biscarre! ébranla les voûtes antiques des +souterrains de l'Hôtel-Dieu.</p> + +<p>Quelques instants après, l'obscurité reprenait possession de ces cryptes +sombres et l'on n'entendait plus que le clapotement de l'eau, heurtant +les grilles rouillées des larges baies.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">PARADIS OU ENFER</a></h3> + + +<p>Laissons pendant quelque temps le roi des Loups à ses ténébreuses +machinations et revenons à celui qui, menacé par sa haine, oubliait dans +les joies d'un amour insensé les désespoirs de sa vie passée.</p> + +<p>Nous voulons parler de Jacques de Cherlux.</p> + +<p>Depuis que, pour la première fois, Isabelle de Torrès, belle à damner un +saint, comme disaient alors les romantiques, avait prononcé ces mots +passionnés:—Jacques, je t'aime!... le jeune homme croyait vivre dans un +rêve.</p> + +<p>Et, de fait, ses sensations procédaient à la fois de l'engourdissement +et de l'ivresse.</p> + +<p>Si parfois il s'éveillait de cette torpeur sensuelle, c'était dans une +sorte de sursaut convulsif; les plaisirs violents et âcres l'arrachaient +à cette demi-somnolence.</p> + +<p>C'est qu'en vérité cette femme possédait, pour les choses d'amour, une +puissance infernale. Son souffle était à la fois capiteux et enivrant; +ses baisers tuaient l'âme et le corps, comme ces poisons des Borgia qui +éteignaient en l'homme qui les avait bus jusqu'au sentiment de lui-même.</p> + +<p>Et Jacques ne résistait ni ne tentait de résister.</p> + +<p>Où il était, où il allait, il ne le savait plus. La pente était +glissante; le vertige le prenait, et il tombait plus vite, toujours plus +vite, sans voir le gouffre d'infamie qui s'ouvrait béant au-dessous de +lui.</p> + +<p>Sa conscience s'était endormie, son intelligence sommeillait.</p> + +<p>Il ne comprenait plus. Il se laissait vivre, sans même savoir ce +qu'était cette vie. C'était l'effarement cérébral de l'homme saisi par +un engrenage et dont le corps, lancé par le levier de fer, tourne dans +le vide avant d'être broyé entre les cylindres qui le tueront....</p> + +<p>D'ailleurs, Isabelle l'isolait du monde.</p> + +<p>Jacques était sa proie. Elle l'avait pris. Il était à elle.</p> + +<p>Elle disait, elle croyait l'aimer. Cette adoration toute physique lui +semblait une sorte de révélation.</p> + +<p>Comme toutes les courtisanes—qui bien avant les poëtes et les +romanciers, ont inventé la théorie de la réhabilitation—le Ténia avait +oublié son passé. L'empoisonneuse du duc de Torrès prétendait découvrir +en son âme toutes les délicatesses et toutes les innocences; celle qui +avait surexcité la passion sénile de Silvereal jouait naïvement toutes +les pudeurs.</p> + +<p>Plus n'était question—fût-ce au plus profond du souvenir—de Martial, +dont elle avait exploité le talent et en qui elle avait engourdi, sinon +tué, tout sentiment qui ne se rapportât pas à elle-même... de sir +Lionel, qui s'était brûlé la cervelle à ses genoux et dont elle avait +dédaigneusement repoussé le corps de sa petite mule bleue.</p> + +<p>En vérité, ce cynisme d'oubli était admirable. Et, pour elle, passé, +présent, avenir, se résumaient en un mot: Amour! en un seul nom: +Jacques!...</p> + +<p>Elle avait des chatteries adorables et avait retrouvé toute la +<i>félinité</i> de sa nature première. Dominatrice, elle s'était faite +humble. Violente, elle était devenue soumise. Elle avait des terreurs +d'enfant, si, par aventure, sortant de sa torpeur, le jeune homme avait +quelque réveil d'énergie.</p> + +<p>Pensait-il, elle supposait qu'il l'aimait moins.</p> + +<p>Alors elle l'enveloppait dans le réseau de ces enchantements que la +Mythologie prête à Circé.</p> + +<p>Parfois elle se prenait à craindre qu'on ne le lui enlevât.</p> + +<p>Certes, il l'aimait, lui aussi, si toutefois on peut donner le nom +d'amour à cette dépravation cérébrale qui ne demande à la femme que la +satisfaction des sens.</p> + +<p>Jamais, pour conserver jalousement Rosine, Bartholo ne déploya plus +d'habileté ingénieuse que ne le faisais le Ténia.</p> + +<p>Quoique clos comme une prison, enseveli dans les arbres, qui jetaient +sur lui leur ombre lourde et opaque, l'hôtel de la rue de la +Tour-des-Dames ne lui avait plus paru assez sûr.</p> + +<p>Elle avait acheté—en secret—une charmante petite maison auprès de la +porte Maillot, au bois de Boulogne.</p> + +<p>Habile à se cacher, elle s'était échappée sans que Jacques soupçonnât +même son absence, et en quelques jours, par la puissante magie de +l'argent, elle avait transformé cette maison en un nid d'amour.</p> + +<p>Elle n'était plus avare, ou du moins son avarice avait changé de forme. +Ce qu'elle voulait conserver maintenant, ce qui constituait maintenant +le trésor sur lequel elle veillait avidement, c'était son amant, c'était +Jacques....</p> + +<p>Un jour, elle l'avait emmené sans lui dire où.</p> + +<p>Sa voiture, toute douilletée de satin, les avait entraînés à travers les +rues. Il s'étonnait, il questionnait.</p> + +<p>Elle refusait de répondre.</p> + +<p>Puis la portière s'était ouverte, et Jacques avait poussé un cri de +surprise. En vérité, c'était à se croire transporté dans le pays inconnu +des féeries splendides.</p> + +<p>Un vaste jardin d'hiver, recouvert d'un dôme de cristal, enchevêtrait en +une vaste voûte verdoyante les plantes tropicales les plus rares et les +plus brillantes. Ce n'étaient que fleurs éclatantes aux parfums +enivrants; quand on suivait le long sentier qui courait à travers les +tiges souples, les larges feuilles se baissaient comme pour caresser.</p> + +<p>Puis un perron de marbre blanc donnait accès dans la demeure, où était +entassé—avec une profusion royale, mais avec un goût parfait—tout ce +que l'art moderne a imaginé de plus délicat et de plus admirable à la +fois.</p> + +<p>Les statues, aux profils voluptueux—nudités sublimes qu'Isabelle +semblait défier—se blottissaient à tous les angles... les fenêtres à +vitraux orientaux jetaient sur les sofas de soie leurs teintes douces et +chatoyantes.</p> + +<p>Jacques! Jacques! révolte-toi donc!... Quoi!... tu entres dans cet +enfer et tu crois pénétrer dans un Eden! Interroge-toi, relève la +tête!... pense! qui donc a payé tout cela?... De quelles débauches, de +quels mensonges d'amour ont été soldées ces richesses?... N'as-tu donc +même plus ce sentiment, que conserve le plus sceptique, la jalousie du +passé?... Et le rouge ne te monte pas au front, lorsque tu suis +docilement cette courtisane qui t'entraîne en te prenant la main!</p> + +<p>Mais non. Tu n'entends même pas cette voix de probité qui murmure à ton +oreille. Tes yeux ne voient plus, tes oreilles ne perçoivent plus aucun +son, parce que tu sens frémir dans ta main les doigts chaudement +voluptueux de cette femme... parce que tu aspires le parfum qui +s'échappe de tout son être... parce que tu lui appartiens... et qu'une +fois de plus le Ténia, rongeant ton coeur, accomplit son oeuvre +mortelle.</p> + +<p>Jacques marchait comme font les somnambules. Il y avait un brouillard +devant ses yeux et sa pensée.</p> + +<p>Pour lui aussi le passé était mort.</p> + +<p>Bien loin, s'étaient envolées les résolutions honnêtes de l'ouvrier, les +résistances du calomnié, les indignations qui l'avaient fait bondir sous +l'injure. Se souvenait-il seulement de son nom? Pourquoi l'appelait-on +le comte de Cherlux? et Mancal? et les Loups? et la Brûleuse? et +Diouloufait? Tout cela n'était plus qu'ombres enfouies dans les +ténèbres.</p> + +<p>Sa vie se résumait tout entière en un sourire d'Isabelle, son avenir en +un baiser.</p> + +<p>Et les jours passaient dans cette demi-somnolence du vice qui brise les +nerfs et atrophie le cerveau....</p> + +<p>Jacques avait des rires de vieillard, des divagations de fou.</p> + +<p>Son visage pâli semblait s'être encore affiné. Ses yeux brillaient d'un +éclat fiévreux, et aux plis de ses lèvres on remarquait déjà cette +contraction qui reste à la bouche des vieux viveurs comme un indélébile +stigmate.</p> + +<p>Il ne songeait pas à sortir. Pour lui l'existence tout entière se +renfermait dans cette maison, tout imprégnée d'une atmosphère d'ivresse.</p> + +<p>Parfois il s'étendait sur un sofa, devant une des fenêtres d'où l'oeil +se perdait à travers l'avenue. Les yeux fixes, il ne regardait pas; il +ne rêvait pas.</p> + +<p>Alors, doucement, le Ténia s'approchait derrière lui, sur la pointe des +pieds. Étendant ses bras nus, plus blancs que le marbre, elle posait ses +deux mains sur sa tête, et, se penchant, le baisait au front....</p> + +<p>Il tressaillait, comme si, pour son cerveau, cette douce pression eût +été une douleur... Puis, se retournant, il la saisissait dans ses +bras....</p> + +<p>Un jour—midi venait de sonner—Isabelle était sortie. Il n'avait même +pas songea lui demander où elle allait. N'était-elle pas maîtresse +absolue dans cette maison? Puis son absence n'était-elle pas—sans qu'il +se l'avouât—une sorte de soulagement pour lui?</p> + +<p>Ce jour-là, il se sentait plus faible, plus absorbé que de coutume.</p> + +<p>Étendu à la place qu'il choisissait d'ordinaire, il laissait son regard +errer dans le vide....</p> + +<p>Déjà on touchait au printemps.</p> + +<p>Et les premiers soleils jetaient sur la route leur clarté blanche et +lumineuse. Le chemin s'étendait comme un long ruban de soie.</p> + +<p>Tout à coup, loin, bien loin, deux points noirs se détachèrent sur cette +matité.</p> + +<p>Jacques, insouciant, les suivait du regard avec l'indifférence d'un +enfant.</p> + +<p>Bientôt les points grandirent, prirent forme.</p> + +<p>C'étaient deux chevaux, ardents, vivaces, rapidement lancés.</p> + +<p>Deux jeunes filles, dont il ne pouvait encore distinguer le visage, les +excitaient de la cravache, gracieusement imprudentes.</p> + +<p>Mais voici que l'un des chevaux se cabre, tourne sur lui-même. En vain +celle qui le montait s'efforce de le maîtriser.</p> + +<p>L'animal cherche à désarçonner sa cavalière qui lui scie la bouche avec +le mors.</p> + +<p>Le cheval alors s'élance, droit devant lui, les jarrets tendus, et d'un +galop furieux, il s'emporte.</p> + +<p>La jeune fille chancelle... Si elle tombe, c'est la mort pour elle.</p> + +<p>Que s'est-il passé dans l'âme de Jacques?</p> + +<p>D'un seul geste, il a ouvert la fenêtre... et a bondi dans le jardin... +Un élan le porte sur la route.</p> + +<p>Le cheval va passer... il est encore à une vingtaine de mètres....</p> + +<p>Résolûment, Jacques se jette à sa rencontre... et au moment où l'animal, +martelant le sol de ses sabots enfiévrés, passe à sa portée, il se rue +au poitrail et le saisit par les naseaux.</p> + +<p>La jeune fille jette un cri terrible....</p> + +<p>Jacques est renversé... mais ses mains, accrochées au mors, n'ont pas +lâché prise.</p> + +<p>L'animal le traîne... l'homme le tient encore.</p> + +<p>Le cheval se secoue en hennissant de rage... Jacques se sent faiblir... +mais voici que l'animal, dompté, s'arrête... brusquement... de ses +quatre pieds qui semblent rivés à la terre....</p> + +<p>Jacques est debout, pâle, une sueur froide au front....</p> + +<p>Une voix lui crie:</p> + +<p>—Ah! monsieur! merci!... je vous dois la vie.</p> + +<p>Il voit la jeune fille qui chancelle, qui tombe.</p> + +<p>Il la reçoit dans ses bras... et pousse un cri:</p> + +<p>Il a reconnu celle qui naguère se trouvait auprès du grabat sur lequel +expirait la misérable Brûleuse.</p> + +<p>Celle qu'il vient de sauver au péril de sa vie, c'est Pauline de +Saussay.</p> + +<p>Il ne l'a vue qu'un seul moment, alors que fou de douleur, il baissait +la tête sous les insultes que lui jetait à la face celle qui se tordait +dans les angoisses de l'agonie.</p> + +<p>Mais c'était à cause d'elle surtout qu'il s'était enfui, devant elle +qu'il n'avait pas voulu rougir, expliquer que parmi tous ces noms +prononcés, noms de bandits et d'assassins, il en était qui se trouvaient +fatalement liés à sa vie.</p> + +<p>Et voici que maintenant, tandis que, docile, le cheval restait immobile, +voici que Pauline de Saussay appuyait sur sa poitrine sa tête +languissante. Il voyait ce visage pâle et doux, à l'ovale angélique, ces +grands yeux bleus à demi fermés qui semblaient noyés dans les larmes....</p> + +<p>Jacques sentit son coeur se serrer sous une étreinte convulsive....</p> + +<p>Qu'elle lui semblait belle!... Oui, c'était bien un parfum de pureté et +de bonheur qui s'échappait de toute sa personne. Le frémissement de +terreur qui l'agitait encore faisait vibrer les fibres les plus intimes +du coeur de Jacques....</p> + +<p>La seconde jeune fille arrivait au galop, accompagnée du domestique, qui +l'avait enfin rejointe....</p> + +<p>C'était Louise de Favereye.</p> + +<p>Jacques la reconnut, elle aussi. Et, involontairement, il baissa les +yeux. Maintenant ses souvenirs lui revenaient en foule....</p> + +<p>—Blessée! Pauline est blessée! cria Lucie.</p> + +<p>En effet, des goutelettes de sang coulaient sur son front blanc, où pas +un pli n'était tracé.</p> + +<p>—Rassurez-vous, mademoiselle, dit Jacques, mademoiselle n'est pas +blessée... ce sang est le mien.</p> + +<p>En effet, dans l'effort, il s'était martelé le front, son sang coulait.</p> + +<p>Il eut un sourire.</p> + +<p>—Ce n'est rien, fit-il. Qu'est-ce que quelques gouttes de sang, quand +il s'agit de sauver une existence?...</p> + +<p>Lucie le regarda.</p> + +<p>Elle aussi le reconnut. Elle se souvint de la scène étrange dont elle +avait été témoin. Elle hésitait à parler.</p> + +<p>—Que votre domestique se mette en quête d'une voiture, dit Jacques, +car, en raison de sa faiblesse, votre amie serait incapable de monter à +cheval.</p> + +<p>Lucie confirma l'ordre formulé par Jacques.</p> + +<p>Pauline avait été étendue, toujours évanouie, sur un des côtés de la +route. Lucie soutenait maintenant sa tête sur ses genoux, et, embrassant +ses cheveux, cherchait à la ranimer en lui prodiguant les plus douces +caresses.</p> + +<p>Enfin ses yeux s'ouvrirent... elle poussa un profond soupir et regarda +autour d'elle. Elle vit Jacques, une exclamation lui échappa, en même +temps qu'une vive rougeur empourprait son visage.</p> + +<p>—C'est vous qui m'avez sauvée! dit-elle d'une voix faible. Encore une +fois merci!...</p> + +<p>—Je bénis le hasard qui m'a placé sur votre route, dit Jacques.</p> + +<p>En ce moment le laquais revenait avec une voiture qu'il avait rapidement +découverte dans une rue voisine.</p> + +<p>Lucie parla à son tour.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle à Jacques, nous ne savons comment vous exprimer +toute notre reconnaissance....</p> + +<p>—Mademoiselle, interrompit Jacques, je ne vous adresserai qu'une +prière.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—J'ai compris à vos regards, à votre surprise, que vous m'avez reconnu +et que vous n'aviez pas perdu le souvenir d'une aventure bizarre à +laquelle je me suis trouvé mêle.</p> + +<p>Lucie protesta d'un geste.</p> + +<p>—Laissez-moi vous parler. Vous avez entendu une moribonde professer +contre moi les plus odieuses accusations, et vous vous êtes étonnée de +ne pas entendre sortir de mes lèvres un seul mot de justification. Eh +bien! quelles que fussent les apparences, si étrange que vous ait paru +ma conduite, je vous jure... tenez, par la vie de mademoiselle que j'ai +eu le bonheur de sauver, par ce sang que j'ai versé pour elle, je jure +que je suis un honnête homme et que j'ai droit à votre estime.</p> + +<p>Pauline cacha son visage dans le sein de Lucie, et tout bas elle +murmurait:</p> + +<p>—Oh! je n'ai jamais douté, moi!</p> + +<p>Lucie tendit la main au jeune homme.</p> + +<p>—Je vous crois, dit-elle.</p> + +<p>—Et mademoiselle? insista Jacques en s'adressant à Pauline.</p> + +<p>Pauline ne répondait pas, mais sa main, se dégageant doucement, toucha +en frissonnant la main du jeune homme.</p> + +<p>—Ne voudriez-vous pas, reprit Jacques, me faire connaître votre nom?</p> + +<p>Les deux jeunes filles se nommèrent.</p> + +<p>—Et vous, monsieur, demanda Lucie, ne nous donnerez-vous pas le +vôtre... afin que nous le conservions dans notre souvenir?</p> + +<p>Jacques hésita. Puis:</p> + +<p>—Je me nomme Jacques, dit-il.</p> + +<p>—Est-ce tout?</p> + +<p>—Oui... Jacques... qui veut oublier tout autre titre et tout autre nom, +qu'il n'a pas gagnés, pour mériter d'être appelé désormais Jacques +l'honnête homme....</p> + +<p>Pauline s'appuya sur son bras pour gagner la voiture.</p> + +<p>Puis le cocher lança les chevaux... Les deux jeunes filles lui sourirent +encore une fois.</p> + +<p>A ce moment, un coupé débouchant sur l'avenue croisa la voiture qui +emportait Lucie et Pauline, puis roula rapidement vers le jeune homme.</p> + +<p>—Jacques! cria une voix.</p> + +<p>C'était Isabelle, c'était le Ténia.</p> + +<p>Elle était sortie vivement de la voiture.</p> + +<p>—Toi! mon Jacques! que fais-tu là? Mais tu es blessé! mon Dieu! c'est +du sang! Que s'est-il passé? parle! parle!</p> + +<p>—Ce n'est rien, fit le jeune homme avec une certaine impatience, j'ai +arrêté un cheval qui s'emportait.</p> + +<p>Isabelle le regarda. Le ton dont il avait prononcé ces paroles l'avait +frappée en plein coeur comme un coup de poignard.</p> + +<p>Les femmes qui aiment ont des intuitions subites.</p> + +<p>—Tu as sauvé une jeune fille?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—L'une de celles que je viens de voir, dans cette voiture?</p> + +<p>—En effet, mais rentrons! je me sens faible et j'ai besoin de repos.</p> + +<p>Et pour couper court à une conversation pénible, il se dirigea vers la +maison.</p> + +<p>Isabelle marchait auprès de lui et le regardait à la dérobée.</p> + +<p>Au moment d'entrer, Jacques eut comme un mouvement de recul.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? demanda Isabelle.</p> + +<p>—Rien! fit Jacques.</p> + +<p>Et la porte se referma sur eux.</p> + +<p>Le jeune homme était pensif.</p> + +<p>Et Isabelle la courtisane se disait:</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc? j'ai peur!</p> + +<p>Puis avec un frisson, elle disait:</p> + +<p>—Ah! s'il ne m'aimait plus!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE BIEN ET LE MAL</a></h3> + + +<p>Dans le long récit que nous avons entrepris de raconter, il est +nécessairement un certain nombre de personnages que nous sommes forcé +d'abandonner pendant quelque temps, sauf à y revenir en temps utile.</p> + +<p>Maintenant qu'on connaît, en partie du moins, les projets de Biscarre, +cette entreprise grandiose, presque sublime à force d'audace criminelle, +qui était venue s'enter en quelque sorte sur ses premières résolutions, +il nous faut revenir à l'hôtel de Favereye, dans lequel jusqu'ici nous +n'avons pas conduit le lecteur.</p> + +<p>Cet hôtel qui, depuis plusieurs siècles, appartenait à une des plus +honorables familles de la noblesse de robe, était situé à l'entrée du +faubourg Saint-Honoré, à peu de distance de l'emplacement où se trouve +aujourd'hui l'ambassade d'Angleterre.</p> + +<p>Il était occupé maintenant par M. de Favereye, magistrat à la cour de +cassation, dont l'intégrité était proverbiale. Plusieurs fois il avait +résisté à des ordres venus de haut, et devant sa probité, qui rappelait +celle de cet honnête homme qui rendait «des arrêts et non des services,» +les plus éhontés corrupteurs de cette époque féconde avaient dû battre +en retraite.</p> + +<p>La marquise de Favereye, née Marie de Mauvillers, sa femme, occupait +avec sa fille Lucie le premier étage de l'hôtel, ainsi que Pauline de +Saussay, orpheline, avons-nous dit, que sa mère mourante avait léguée à +la marquise.</p> + +<p>Au moment où nous pénétrons dans cette demeure, la marquise et sa soeur +Mathilde, assises l'une auprès de l'autre, les mains dans les mains, +causent avec animation:</p> + +<p>—Patience! patience! répète Marie, si triste que soit ta situation, +n'oublie pas que tu as des devoirs sacrés et que nulle puissance au +monde ne peut briser le lien qui t'attache à M. de Silvereal.</p> + +<p>—Eh bien! ma soeur, reprend Mathilde dont les yeux brillent d'une +exaltation fébrile, je n'ai donc plus d'autre refuge que la mort!</p> + +<p>—Soeur! soeur! je t'en conjure! ne parle pas ainsi... ton animation +m'épouvante!... Tu parles de mourir!... Mais, sans que je veuille +diminuer le fardeau de douleurs que tu as à supporter, ne te souviens-tu +pas des angoisses qui, depuis si longtemps, pèsent sur ma vie!... As-tu +oublié ces larmes que je verse sans cesse, désespérant maintenant de +retrouver jamais celui que j'ai perdu, de l'arracher à ce misérable qui +en fait son jouet et sa proie! Mathilde! est-ce que je suis tuée, moi!</p> + +<p>—Tu es forte et je suis faible!</p> + +<p>—Non! ce n'est pas de la force! Le suicide est une lâcheté! Qui se tue, +déserte!</p> + +<p>—Mais tu ne comprends donc pas que ma situation est plus horrible +chaque jour?... Voici que maintenant M. de Silvereal est privé de cette +illusion malsaine qu'entretenait en lui le faux amour de la Torrès... +Elle a disparu, pour aller se cacher avec un nouvel amant dans quelque +retraite où il n'a pas su la découvrir... D'hypocrite qu'il était, le +désespoir l'a rendu cyniquement cruel. Les tortures qu'éprouve son âme +jalouse, c'est à moi qu'il veut les faire expier!... Il m'insulte, il me +brave sans cesse, il répète le nom d'Armand de Bernaye, le nom que je +conserve comme un écho de douloureuse joie au fond de mon coeur et que +ses lèvres profanent... Parfois je surprends dans ses yeux des lueurs +qui m'effrayent... Il s'est réconcilié avec le duc de Belen, et ces deux +hommes, jetés dans notre vie pour le mal, complotent, j'en ai la +conviction, quelque infernale machination... eh bien!... il y a trop +longtemps que je lutte!</p> + +<p>—Mathilde!</p> + +<p>—Souvent, la nuit, seule, désolée, pressant entre mes mains mes tempes +prêtes à éclater, je songe à fuir... oui, en vérité!... je veux courir +chez Armand, et lui crier: «Prends-moi!... emmène-moi!... arrache-moi de +cet enfer où je me débats!» Puis, j'ai peur de moi-même, j'ai peur de +perdre Armand sans me sauver... et toujours devant moi se dresse ce +fantôme de haine basse et vile qui ose s'appeler mon mari!... Tu vois +bien, soeur, que c'est à désespérer!</p> + +<p>La douleur de Mathilde était poignante.</p> + +<p>Et, par malheur, elle ne faisait que dire la vérité.</p> + +<p>Depuis que le Ténia avait entraîné Jacques loin de la rue de la +Tour-des-Dames, Silvereal se sentait devenir fou.</p> + +<p>Cet amour de vieillard—passion d'autant plus violente qu'elle restait +inassouvie—avait dégénéré en une sorte d'aliénation mentale. Pendant +des journées entières, il errait autour de l'hôtel abandonné de la +Torrès.</p> + +<p>En vain il avait questionné, en vain il avait tenté de corrompre à prix +d'or les quelques serviteurs laissés dans la maison. Bouches et portes +étaient restées closes.</p> + +<p>Il ne savait rien. Il ignorait jusqu'au nom de l'homme qui l'avait +supplanté. Depuis l'heure où Isabelle avait enlevé Jacques, le +rencontrant par hasard au bois de Boulogne, le jeune homme n'avait plus +reparu dans la société.</p> + +<p>De Belen supposait qu'irrité, et surtout humilié de l'affront qu'il +avait reçu en pleine visage, le jeune homme était allé cacher sa honte +dans quelque retraite ignorée.</p> + +<p>Aussi, quand Silvereal vint à lui pour le supplier de l'aider dans ses +recherches, le duc n'eut-il pas un seul instant la pensée que le rival +du baron fût son ancien commensal.</p> + +<p>Et chaque jour, rentrant à son hôtel après une nouvelle déconvenue, +Silvereal faisait retomber sur la baronne le poids de son cynique +désespoir. Ne pouvant être aimé, il voulait être craint, être haï même.</p> + +<p>Les scènes les plus odieuses se succédaient: oubliant ce qu'il devait à +son éducation et à son rang, le vieillard ne reculait pas devant les +expressions les plus outrageantes. Ah! si du moins il eût tenu dans ses +mains une preuve qui lui permît de tuer l'un des deux amants!</p> + +<p>Certes, il aurait pu se rendre chez Armand, le provoquer, le contraindre +à se battre....</p> + +<p>Silvereal était lâche: ce n'était pas l'homme du combat loyal, face à +face. Il était de ceux qui s'embusquent au détour d'un chemin, abrités +derrière les broussailles, et qui frappent leur ennemi par derrière....</p> + +<p>Et tel était l'homme auquel Mathilde, aimante, honnête, pleine d'ardeur +et de vitalité, se trouvait unie par un lien indissoluble.</p> + +<p>Elle pleurait dans le sein de sa soeur, qui cherchait en vain des mots +consolateurs. Il est des désespoirs que rien ne peut adoucir, surtout +quand devant toutes les espérances, se dresse un mur infranchissable.</p> + +<p>On frappa à la porte.</p> + +<p>La femme de chambre entra et remit une carte à Marie de Favereye.</p> + +<p>Elle y jeta les yeux. Puis:</p> + +<p>—Faites entrer, dit-elle.</p> + +<p>Et se tournant vers sa soeur:</p> + +<p>—Écoute-moi, et prends courage... je consulterai le Club des Morts. Et +peut-être trouverons-nous quelque moyen d'adoucir ta triste destinée.</p> + +<p>—Hélas! je ne l'espère pas.</p> + +<p>A ce moment, un jeune homme entra, et, s'arrêtant à quelques pas des +deux dames, salua profondément.</p> + +<p>C'était Martial, le fils du savant, l'ancien amant de la Torrès, celui +qui, sauvé par les frères Droite et Gauche, avait juré de consacrer sa +vie tout entière à l'oeuvre du bien entreprise par le Club des Morts.</p> + +<p>Et combien maintenant il était différent de lui-même!</p> + +<p>Ce n'était plus ce visage pâle, creusé par les insomnies et les +remords, cet oeil enfiévré d'une passion malsaine.</p> + +<p>Il avait repris toute sa jeunesse, toute sa maturité.</p> + +<p>Martial avait la beauté mâle, énergique, vigoureuse de l'artiste qui +croit en lui et s'est créé un magnifique idéal.</p> + +<p>Déjà il avait repris ses études, et plusieurs succès étaient venus le +récompenser de ses efforts. Mais il sentait lui-même qu'il n'avait pas +encore donné la mesure de toute sa valeur; depuis quelque temps surtout, +il redoublait de travail et d'activité.</p> + +<p>On eût dit qu'un but nouveau s'était imposé à lui.</p> + +<p>En ce moment, il venait rendre compte à Marie de plusieurs actes de +bienfaisance dont il avait été chargé par elle.</p> + +<p>Tous les matins, dès l'aube, le jeune homme se rendait dans les +quartiers misérables: il surprenait les douleurs inconnues, les +désespoirs qui se cachent, et éprouvait une indicible joie à soulager +les pauvres et les déshérités.</p> + +<p>—Je vous laisse, dit Mathilde.</p> + +<p>Elle attira sa soeur contre sa poitrine.</p> + +<p>—Ah! toi, du moins, murmura-t-elle à son oreille, tu as su te créer une +vie nouvelle....</p> + +<p>—Pourquoi ne pas m'imiter?</p> + +<p>—Le courage me manque! Plus tard! qui sait? aujourd'hui le chagrin +m'enlève jusqu'à la liberté de mon esprit!</p> + +<p>Marie l'embrassa encore une fois, en lui répétant: «Courage!» puis elle +revint auprès de Martial:</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, lui demanda-t-elle, la matinée a-t-elle été bonne?</p> + +<p>—Madame la marquise jugera par elle-même; voici la liste des malheureux +que j'ai visités.</p> + +<p>Il remit à madame de Favereye un carnet qu'elle examina attentivement. +Parfois des exclamations lui échappaient:</p> + +<p>—Pauvre femme! veuve et six enfants!... des secours ne suffiront pas, +il faudra placer les enfants... car dans ces misères, c'est surtout à +l'avenir de ces chères créatures qu'il convient de songer.</p> + +<p>Puis:</p> + +<p>—Un ouvrier, qui a été blessé pendant son travail... ceux qui tombent à +ce champ de bataille ont droit à toute notre estime. Veuillez vous +enquérir de ce qu'il sait faire, et nous tâcherons de lui donner des +travaux à surveiller, à diriger....</p> + +<p>Et ainsi à chaque nom qui passait sous ses yeux, Marie de Favereye +trouvait à formuler quelques observations qui prouvaient un sens droit +et un inaltérable sentiment de justice et d'humanité.</p> + +<p>Quand elle eut achevé, elle donna quelques instructions à Martial, puis +l'entretint de ses travaux, lui prodigua les encouragements, enfin se +leva comme pour l'inviter à prendre congé.</p> + +<p>Mais Martial, immobile, le visage couvert d'une rougeur qui s'augmentait +à chaque instant, semblait hésiter à se retirer.</p> + +<p>—Avez-vous quelque chose de plus à me dire, mon ami? demanda doucement +madame de Favereye.</p> + +<p>—Moi, madame, en vérité, je n'ose.</p> + +<p>—Et pourquoi? Ne me connaissez-vous pas assez pour savoir que je suis +avant tout votre amie? Avez-vous donc quelque confidence à me faire?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>Le front de Marie se couvrit d'une ombre légère.</p> + +<p>—Une confidence ou une confession? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Une confession! que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Ne vous ai-je pas affirmé que je remplacerais auprès de vous la mère +que vous avez perdue, et qui était tout bonté et tout indulgence.... A +elle vous auriez tout avoué, jusqu'à vos fautes. C'est cette même +confiance que je réclame de vous.</p> + +<p>—Mais je vous jure!...</p> + +<p>—Voyons!... ne tremblez pas ainsi!... Hélas! j'ai une douloureuse +expérience du coeur humain... il est telles passions qui laissent dans +l'âme des sillons que rien ne peut effacer... N'auriez-vous pas +d'aventure revu... cette femme, cette Isabelle?</p> + +<p>—Oh! madame! je vous en supplie, ne prononcez pas ce nom! en ce moment +surtout! Vous ne savez pas tout le mal que vous me faites!</p> + +<p>—Pardonnez-moi!</p> + +<p>—Oui, j'ai été coupable autrefois! oui, cette misérable a possédé mon +coeur, mon être tout entier, et avait engourdi en moi tout sentiment de +probité et d'honneur; mais aujourd'hui, tout ce passé s'est évanoui +comme un mauvais rêve, je marche la voie droite, tête haute, coeur +ouvert! Non, ne parlez plus de cette femme! ou je croirai que ma mère ne +m'a pas encore pardonné!</p> + +<p>Disant cela, Martial s'était levé.</p> + +<p>Ses yeux brillaient d'une noble indignation.</p> + +<p>—Encore une fois, dit Marie, pardonnez-moi si j'ai réveillé ce poignant +souvenir... J'ai eu tort, car je crois en vous! et c'est une mauvaise +action que de soupçonner de faiblesse ceux qui se repentent +sincèrement; mais parlez, je suis prête à vous entendre....</p> + +<p>Martial baissa les yeux, puis:</p> + +<p>—Eh bien! madame, fit-il d'une voix contenue, je vais parler.... Aussi +bien je sais qu'il est de mon devoir d'honnête homme de ne pas contenir +plus longtemps en moi-même un secret qui se pourrait trahir, sans que je +le susse moi-même....</p> + +<p>—Un secret! je ne vous comprends pas!</p> + +<p>—Le soir même où, désespéré, je m'étais décidé à chercher un refuge +dans la mort,—ce qui était une mauvaise action, vous me l'avez +prouvé,—quelques minutes avant que j'eusse franchi le seuil de cette +maison où je croyais ne plus rentrer, une apparition, charmante et pure, +s'était montrée à moi comme une protestation vivante contre l'acte que +j'allais accomplir... C'était une jeune fille! Son regard était si doux, +sa beauté si calme, qu'un instant je restai immobile... Il me sembla +que, sans me voir, elle se plaçait sur mon chemin comme un bon +conseil... Mais le désespoir l'emporta... je courus à la mort... et les +vôtres me sauvèrent.</p> + +<p>—Après? demanda la marquise, qui se sentait émue aux vibrations de +cette voix si jeune et si fraîche.</p> + +<p>—Vous n'avez pas oublié par quels miracles d'indulgence, de justice, de +bonté vous m'avez rappelé à moi-même... Vous m'imposâtes une épreuve... +et lorsque, courbé sur la tombe de ma mère, je lui demandai de me +pardonner, j'entendis en moi comme une voix qui criait: «Marche, enfant, +marche dans le juste chemin. Jusqu'ici tu n'as pas été maître de ta +propre conscience, maître de ton propre coeur. Tu as cru rencontrer +l'amour, ce n'en était que le fantôme! Relève-toi, et va toute ta vie +les yeux fixés sur l'honneur et la vérité.» Je me relevai, fort, presque +heureux, et je revins vous dire: «Me voici, je vous appartiens! disposez +de moi. Je veux être un soldat du bien!»</p> + +<p>—Et, depuis ce jour, interrompit madame de Favereye, vous avez rempli +noblement, religieusement l'engagement que vous aviez librement +contracté... Continuez, mon ami.</p> + +<p>—Certes, c'est à l'élan de ma conscience, c'est à vos conseils, à ceux +de ma mère que j'obéissais et que j'obéis encore... Mais je vous ai +promis de tout vous avouer... il me semblait encore que j'étais suivi, +dans ma voie nouvelle, par le regard de cette apparition qui s'était +révélée à moi dans une heure terrible. Je ne sais quel espoir me tenait +au coeur. Bien que je ne l'eusse pas revue, il me semblait qu'un jour +viendrait où elle me remercierait d'être redevenu un homme de coeur. Et +si quelque mauvaise pensée tendait de nouveau à troubler mon âme, je +pensais à elle... et tout s'évanouissait comme un mauvais songe.</p> + +<p>—Et vous l'avez revue?</p> + +<p>—Oui, madame. C'est pourquoi je parle. Je ne veux pas que l'ombre même +d'un soupçon puisse peser sur moi. La première condition des règles que +vous m'avez imposées est une entière franchise; je veux m'y conformer.</p> + +<p>—Et cette jeune fille?</p> + +<p>—Elle m'est apparue de nouveau, plus belle, plus douce, plus rayonnante +de grâce pudique et de bonté.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>Martial baissa la tête et murmura:</p> + +<p>—C'est mademoiselle de Favereye, votre fille.</p> + +<p>La marquise tressaillit. Une pâleur rapide s'étendit sur son visage.</p> + +<p>—Ma fille!... fit-elle.</p> + +<p>—Oh! mais, par grâce, ne supposez pas un seul instant que j'aie abusé +de votre confiance au point de laisser soupçonner, si faiblement que ce +fût, les sentiments qui emplissaient mon coeur... J'ai su lui imposer +silence. Jamais je n'ai levé les yeux jusqu'à mademoiselle de Favereye, +et si je vous ai dit cela, c'est qu'il est de mon devoir de ne vous rien +laisser ignorer. A vous, je l'avoue dans toute la sincérité de mon âme, +j'aime mademoiselle de Favereye, je l'aime de cet amour saint et pur qui +régénère toute une existence. Mais quelle que soit votre décision, je +suis prêt à vous obéir. Il ne convient pas que je sois reçu chez vous en +ami, en fils, sans que vous connaissiez mon âme tout entière. Je vous +l'ai dévoilée. Maintenant, madame, à vous de me dicter vos ordres. Si +vous l'exigez, je m'éloignerai. Jamais un mot ne sortira de mes lèvres +qui trahisse cet amour condamné.</p> + +<p>La marquise semblait en proie à une vive émotion. Réfléchissant, le +front dans sa main, elle se taisait.</p> + +<p>—Ah! je vous comprends! s'écria Martial d'un accent douloureux, mon +audace vous blesse, et, indulgente, vous hésitez à me condamner... Oui, +je vous devine!... vous n'avez pas foi en moi... n'ai-je donc pas fait +ce qu'il fallait pour mériter votre confiance?...</p> + +<p>Le jeune homme, profondément ému, avait peine à articuler ses mots:</p> + +<p>—Écoutez-moi! reprit vivement la marquise, et ne vous méprenez pas sur +le sens de mes paroles... Je ne puis vous répondre encore... il m'est +impossible, pour des raisons que vous ne pouvez comprendre, de vous +autoriser à la recherche de la main de Lucie... non que je ne vous +connaisse pas digne d'elle... les épreuves que vous avez supportées vous +ont purifié du passé... et je crois en vous... mais dans cette famille +où vous voulez entrer, il est des secrets terribles que vous ignorez et +qui ne m'appartiennent pas, à moi seule.</p> + +<p>—Quoi! madame, vous me permettez d'espérer?...</p> + +<p>—Je serais heureuse de vous nommer mon fils... Mais, ajouta-t-elle +vivement, en réprimant d'un geste l'élan enthousiaste du jeune homme, je +crains que cette union ne soit impossible....</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas! En vérité, vous m'épouvantez! Mais c'est +toute ma vie qui se joue en ce moment....</p> + +<p>—Souvent déjà je vous ai dit que le mot suprême de l'existence est +celui-ci: Patience! Ne vous laissez donc entraîner ni par une exaltation +ni par un désespoir que rien ne justifie... Je ne puis vous répondre, +vous dis-je.... Attendez quelques semaines... quelques jours +peut-être... et alors je vous dirai toute la vérité.</p> + +<p>—Oui, j'attendrai... l'espoir au coeur! car maintenant je me sens plus +fort, puisque vous ne m'avez pas repoussé.</p> + +<p>—Mais, dites-moi, Martial, vous m'affirmez que jamais un mot de vous +n'a pu faire deviner à Lucie les sentiments cachés au fond de votre +âme?...</p> + +<p>—Je vous le jure....</p> + +<p>—Croyez-vous, cependant, qu'elle vous aime?</p> + +<p>—Il ne m'appartient pas de répondre... et cependant, il m'a semblé +parfois qu'une invincible sympathie nous attirait l'un à l'autre....</p> + +<p>—C'est bien. Je saurai, j'observerai... Maintenant, mon ami, +laissez-moi seule... j'ai besoin de réfléchir....</p> + +<p>Martial s'inclina. Marie de Favereye lui tendit la main et il la porta +respectueusement à ses lèvres....</p> + +<p>Marie resta seule.</p> + +<p>—Hélas! murmura-t-elle, Jacques de Costebelle, toi que j'ai tant aimé, +toi qui es toute ma vie, inspire-moi. Cet homme est-il digne de cette +jeune fille? et ne serait-ce pas un crime, s'ils s'aiment, de les +arracher l'un à l'autre?</p> + +<p>A ce moment, le roulement d'une voiture se fit entendre.</p> + +<p>La marquise s'approcha de la fenêtre.</p> + +<p>C'étaient Lucie et Pauline qui revenaient.</p> + +<p>Un instant après, elles étaient auprès de madame de Favereye qui, +surprise, ne pouvait comprendre comment les deux jeunes filles, parties +à cheval, rentraient en voiture de louage.</p> + +<p>Bientôt elle eut appris toutes les circonstances de l'accident qui avait +failli coûter la vie à Pauline de Saussay.</p> + +<p>—Méchante enfant! lui disait-elle, en la serrant contre sa poitrine, +seras-tu donc toujours imprudente!</p> + +<p>—Toujours! s'écria Lucie. Elle suppose qu'il surgira ainsi, à chaque +folie, quelque chevalier errant qui l'arrachera au danger.</p> + +<p>—Lucie! fit Pauline en rougissant.</p> + +<p>La marquise regarda les deux jeunes filles.</p> + +<p>—En effet... vous m'avez parlé d'un sauveur, d'un courageux jeune homme +qui s'est jeté à la tête du cheval, au péril de sa vie. Quel est-il?</p> + +<p>Pauline rougit plus fort. Lucie garda le silence.</p> + +<p>—Mes enfants, je ne puis supposer que vous ne lui ayez pas témoigné +toute la reconnaissance qu'il méritait... Vous lui avez demandé son +nom.</p> + +<p>—En effet!</p> + +<p>—Eh bien! vous ne répondez pas!... Est-ce que je le connais?</p> + +<p>—Oui, ma mère, dit Lucie.</p> + +<p>—Il appartient à notre monde?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Mais enfin!... pourquoi ces hésitations?... J'ai le droit de savoir, +ce me semble.</p> + +<p>—Parle, fit Pauline en se tournant vers Lucie, moi, je n'oserai jamais.</p> + +<p>—Eh bien! mère, dit Lucie, tu n'as pas oublié le jour où nous sommes +allées avec toi dans une maison de la rue des Arcis, où une malheureuse +femme était mourante de blessures reçues dans un incendie.</p> + +<p>Madame de Favereye tressaillit.</p> + +<p>C'était rappeler l'une des plus douloureuses circonstances de sa vie: +car, ce jour-là, l'existence de Biscarre lui avait été révélée d'une +façon indéniable; elle avait pu espérer un instant qu'il tomberait au +pouvoir du Club des Morts, qu'elle saurait ce qu'était devenu le cher +enfant qui lui avait été si cruellement arraché... mais, hélas! tous les +efforts de ses courageux amis avaient échoué, et, depuis cette heure, le +désespoir s'était appesanti plus lourd sur son âme désolée....</p> + +<p>—Je me souviens parfaitement, murmura-t-elle. Continue....</p> + +<p>—Auprès de ce grabat de douleur, se tenait un jeune homme....</p> + +<p>—Oui... et la mourante, dans les dernières convulsions de son agonie, +l'accusait d'être cause ou tout au moins complice de sa mort....</p> + +<p>—C'est cela. Et, sans se défendre, sans répondre à cette épouvantable +accusation qui l'assimilait à des bandits, ce jeune homme s'est +enfui....</p> + +<p>La marquise réfléchissait. Ce qu'elle n'avait pas non plus oublié, +c'était le singulier sentiment qui s'était imposé à elle quand les +traits de ce jeune homme avaient frappé ses regards.</p> + +<p>Elle aussi, elle aurait voulu qu'il se défendît, qu'il se disculpât, et +quand il s'était élancé hors de cette chambre maudite, sans détourner la +tête, il s'était fait en son coeur comme un déchirement.</p> + +<p>—Eh bien! ce jeune homme?...</p> + +<p>—C'est lui qui a sauvé Pauline!...</p> + +<p>—Lui! le comte de Cherlux! l'ami, le commensal de M. de Belen!...</p> + +<p>—Lui-même....</p> + +<p>—Mais comment se trouvait-il là?... Il m'avait été dit qu'il avait +quitté Paris, qu'il avait rompu toute relation avec le duc.</p> + +<p>—Je ne sais... mais je l'ai bien reconnu... ainsi que toi, n'est-ce +pas, Pauline?</p> + +<p>—C'est bien lui! fit mademoiselle de Saussay.</p> + +<p>—Seulement... quand il nous a dit son nom, il a paru éviter avec +intention de parler de son titre... Il nous a dit qu'il s'appelait +Jacques....</p> + +<p>—Jacques! s'écria la marquise.</p> + +<p>Elle pressa son front entre ses mains:</p> + +<p>—Oh! murmura-t-elle, je deviens folle!... C'est une idée insensée qui +vient de traverser mon cerveau....</p> + +<p>—Et il a ajouté, reprit Pauline, qu'il nous suppliait d'oublier un +titre qu'il n'avait pas gagné... et qu'il n'avait plus maintenant +d'autre ambition que de mériter le titre d'honnête homme!</p> + +<p>—C'est bien, cela! s'écria la marquise avec un élan de joie +inexpliquée.</p> + +<p>Puis elle dit à voix basse:</p> + +<p>—Encore une âme qui se repent!... Je parlerai de lui à nos amis....</p> + +<p>Elle reprit haut:</p> + +<p>—Maintenant, mes enfants, après d'aussi vives émotions, vous avez +besoin de repos.</p> + +<p>—Tu nous renvoies déjà... fit Lucie.</p> + +<p>—Je vous assure que je suis tout à fait remise, insista Pauline.</p> + +<p>—Soit, donc. Je vous donne encore quelques instants; je ne suis +heureuse qu'auprès de vous.</p> + +<p>Elle attira contre elle les deux jeunes filles.</p> + +<p>A ce moment, la femme de chambre frappa à la porte:</p> + +<p>—Madame, dit-elle, deux messieurs réclament l'honneur d'être introduits +auprès de vous.</p> + +<p>—Quels sont-ils?</p> + +<p>—Voici leurs cartes.</p> + +<p>La marquise jeta un cri:</p> + +<p>—Le duc de Belen!... M. de Silvereal! Ici tous deux!...</p> + +<p>Lucie et Pauline s'étaient redressées vivement, comme deux biches +effarouchées.</p> + +<p>—Allez, mes enfants, dit la marquise. Vous ne tenez pas, je suppose, à +assister à cette entrevue.</p> + +<p>—Oh! ce Belen! je le déteste! s'écria Lucie.</p> + +<p>—Faites entrer ces messieurs, dit madame de Favereye. Et vous, mes +chères filles, embrassez-moi encore une fois.</p> + +<p>Elle resta seule un instant.</p> + +<p>—Ces deux hommes chez moi! murmura-t-elle. Quel peut être leur but?</p> + +<p>On annonça:</p> + +<p>M. le duc de Belen, M. le baron de Silvereal.</p> + +<p>Silvereal était plus verdâtre que jamais. Depuis qu'il subissait les +tortures de la jalousie, son teint s'était plombé, son oeil était devenu +vitreux.</p> + +<p>Quant à de Belen, au contraire, jamais il n'avait paru plus alerte ni +plus vivace. Sur son front rayonnant, on lisait une audace et un +contentement de soi-même plus grands encore qu'à l'ordinaire.</p> + +<p>Les deux hommes saluèrent profondément la marquise, qui de la main leur +désigna deux siéges.</p> + +<p>—A quelle circonstance, messieurs, dit-elle de sa voix calme et grave, +dois-je l'honneur de votre visite?</p> + +<p>—Mais, ma chère belle-soeur, fit Silvereal, de son accent rauque et +cassant, n'est-il pas naturel que nous venions vous présenter nos +hommages?</p> + +<p>De Belen confirma d'un sourire satisfait les paroles prononcées par son +digne ami.</p> + +<p>—Je vous suis reconnaissante de votre intérêt, reprit la marquise, et +suis toujours prête à vous recevoir. Cependant je suppose que quelque +motif spécial a dicté aujourd'hui votre démarche.</p> + +<p>—Et, en effet, madame la marquise, dit le duc, votre supposition est +fondée... Vous le savez, moi, je suis la franchise même... et, puisque +vous me faites l'honneur de m'interroger, je vous réponds qu'en réalité +un intérêt des plus graves, qui touche au bonheur de ma vie entière, m'a +conduit ici, et m'a engagé à prier mon ami Silvereal de m'accompagner.</p> + +<p>Cette fois, ce fut au tour du baron à opiner de la tête.</p> + +<p>Ces deux hommes s'entendaient parfaitement.</p> + +<p>La marquise n'était pas femme à se laisser tromper par les feintes +affirmations de franchise de M. de Belen.</p> + +<p>Elle se contenta de s'incliner, en disant:</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur.</p> + +<p>—Madame, c'est par le baron de Silvereal que j'ai eu l'honneur de vous +être présenté... et ce m'est une précieuse recommandation auprès de +vous, je n'en puis douter.</p> + +<p>Silvereal sourit. La marquise se tut.</p> + +<p>—Je possède un grand nom, madame. Les <i>de Belen</i>, dont le nom, entre +parenthèses, rappelle le saint Sauveur de Bethléem, remontent au temps +de la conquête des Maures... et il y eut un de Belen parmi les +compagnons du Cid Campeador.</p> + +<p>La marquise ne put réprimer un sourire. Cet étalage de noblesse ne la +touchait que fort médiocrement.</p> + +<p>—De plus, continua le duc, je possède d'ores et déjà une grande fortune +qui, j'en ai la conviction, doit s'accroître, dans un délai peu éloigné, +de merveilleuse façon.</p> + +<p>Merveilleuse était le mot propre, si de Belen comptait encore sur le +trésor des Kmers.</p> + +<p>—Mais, monsieur, fit la marquise, je ne vois pas en quoi ces +détails....</p> + +<p>—Vous allez me comprendre. Il est dans la vie des hommes un âge où la +solitude devient un fardeau pesant; où, quel que soit le luxe qui vous +environne, on se sent mal à l'aise si on n'a pas auprès de soi un être +qui prenne sa part de ces joies et de ces splendeurs....</p> + +<p>—D'accord....</p> + +<p>—Si bien, madame, que désirant associer une compagne à mon existence, +j'ai jeté les yeux autour de moi....</p> + +<p>Cette fois, madame de Favereye comprenait et se tenait prête à recevoir +le choc.</p> + +<p>—Et j'ai rencontré la jeune fille la plus charmante qu'un époux pût +rêver d'attacher à son sort....</p> + +<p>—Et cette jeune fille?...</p> + +<p>—Possède tout le charme dont sa mère est si largement douée, acheva M. +de Belen, car elle se nomme mademoiselle de Favereye.</p> + +<p>Silvereal n'avait pas quitté sa belle-soeur du regard. Il s'attendait à +la voir tressaillir, car il ne se dissimulait pas le peu de sympathie +que le duc inspirait à la marquise.</p> + +<p>Mais celle-ci, parfaitement calme, dit seulement:</p> + +<p>—Ah! il s'agit de mademoiselle de Favereye?</p> + +<p>—Je serais heureux, madame, d'entrer dans une famille honorable à tous +égards... J'ai donc l'honneur de vous demander la main de mademoiselle +de Favereye....</p> + +<p>La marquise garda un instant le silence:</p> + +<p>—Sans doute, reprit-elle, M. le baron de Silvereal est depuis longtemps +au fait de vos intentions?</p> + +<p>—En effet, fit le baron. Et j'ai cru pouvoir et devoir encourager M. le +duc dans cette recherche, qui me comble de joie, j'ose le dire.</p> + +<p>—Ma soeur Mathilde est-elle instruite de votre démarche?</p> + +<p>—Point précisément... Cependant j'ai tout lieu de croire que la baronne +connaît le désir de M. le duc et qu'elle y est de tous points +favorable....</p> + +<p>—Vous croyez?... En vérité, je m'étonne qu'elle ne m'ait pas fait +part... de ces projets, ne fût-ce que pour m'assurer de l'intérêt +qu'elle prend à M. le duc de Belen....</p> + +<p>Il y avait dans la voix de la marquise une nuance ironique qui ne +pouvait échapper aux deux hommes.</p> + +<p>De Belen n'était pas fort patient de sa nature, et il avait la mauvaise +habitude de brûler ses vaisseaux avec une facilité exemplaire.</p> + +<p>Cependant ses habitudes d'homme du monde lui permirent de se contenir.</p> + +<p>—Enfin, madame, dit-il assez sèchement, j'ai pensé que c'était à vous, +mère de mademoiselle de Favereye, qu'il convenait tout d'abord +d'adresser ma requête. Oserais-je espérer que vous ne la repousserez +pas?</p> + +<p>—Est-ce donc dès aujourd'hui une demande officielle?</p> + +<p>—Certes, madame. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que je vous +suppliais... de vouloir m'accorder la main de mademoiselle Lucie de +Favereye....</p> + +<p>La marquise se leva:</p> + +<p>—A demande positive, dit-elle froidement, il faut réponse non moins +catégorique: monsieur le duc de Belen, je ne mets pas en doute que vos +aïeux n'aient combattu sous la bannière du Cid Campeador, je ne discute +ni le chiffre de votre fortune, ni celui de vos espérances, mais j'ai le +regret de vous déclarer que... je vous refuse la main de mademoiselle +Lucie de Favereye....</p> + +<p>Un double cri lui répondit.</p> + +<p>Cri de rage de M. de Belen, cri de stupéfaction de Silvereal.</p> + +<p>L'audace de la marquise épouvanta le baron.</p> + +<p>De Belen, par un violent effort de volonté, reprit le premier son +sang-froid.</p> + +<p>—Madame, entre gens du monde, on adoucit d'ordinaire les formules, et +je m'étonne que votre refus, puisque refus il y a, affecte des formes +que je pourrais, ne vinssent-elles pas d'une femme, considérer comme une +insulte....</p> + +<p>Il tenait fixés sur la marquise ses yeux, qui étincelaient de fureur mal +contenue.</p> + +<p>Mais madame de Favereye ne baissait pas les yeux.</p> + +<p>—J'ai dit, répondit-elle. Vous avez dû me comprendre, et c'est +assez!...</p> + +<p>—Mais, madame, on ne rejette pas ainsi la requête d'un galant homme....</p> + +<p>—D'un galant homme, dit froidement la marquise, vous avez raison....</p> + +<p>—Ah! mon ami, mon cher de Belen, excusez ma belle-soeur, je vous en +supplie! En vérité, je crois qu'elle n'a pas en ce moment toute sa +raison....</p> + +<p>—Monsieur de Silvereal, reprit madame de Favereye, faites-moi grâce, je +vous prie, de votre protection... M. le duc et moi, nous n'avons nul +besoin d'intermédiaires, si honorables soient-ils.</p> + +<p>Elle appuya sur ce mot, ce qui fit tressaillir le baron.</p> + +<p>De Belen s'était levé à son tour:</p> + +<p>—Madame, reprit-il, j'aurais le droit, convenez-en, d'exiger de vous +l'explication des motifs qui vous portent à m'éconduire de façon aussi +singulière... Mais ce n'est point à vous que je compte m'adresser.</p> + +<p>—Et à qui donc, je vous prie?</p> + +<p>—A M. le marquis de Favereye....</p> + +<p>—En vérité... vous demanderez raison à un vieillard?</p> + +<p>De Belen fit un pas vers la marquise:</p> + +<p>—Non, madame, je ne suis pas si fou. J'irai à M. de Favereye... et +savez-vous ce que je lui dirai?</p> + +<p>—Votre ton me paraît bien menaçant, monsieur le duc... n'oubliez pas +que vous êtes ici chez moi, sinon je me verrai obligée de vous +contraindre à vous en souvenir.</p> + +<p>—Oh! je n'oublie rien, madame, et je vais vous le prouver... Oui, +j'irai à M. de Favereye.</p> + +<p>Il baissa la voix et dit sourdement, les dents serrées:</p> + +<p>—Et je lui dirai que madame la marquise de Favereye, qui porte si haut +la tête, n'a apporté dans la maison de son mari que la honte et +l'infamie.</p> + +<p>La marquise resta impassible.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur le duc.</p> + +<p>—Ah! vous voulez que j'aille jusqu'au bout? Eh bien! madame, je sais +qu'il y a vingt ans une jeune fille se cachait dans les gorges +d'Ollioules, et que là elle mettait au monde un enfant illégitime. Je +sais que cet enfant a disparu mystérieusement, assassiné peut-être par +celle qui avait trahi la confiance de son père. Voilà ce que je dirai à +M. le marquis de Favereye.</p> + +<p>Madame de Favereye était pâle comme une morte.</p> + +<p>Mais sans frémir, sans trembler, elle porta la main à la sonnette, qui +retentit:</p> + +<p>—Prenez garde, madame, s'écria le duc, ne me poussez pas à bout.</p> + +<p>Il croyait que la marquise allait le faire jeter dehors.</p> + +<p>Silvereal n'avait pas entendu les paroles de de Belen, murmurées plutôt +que prononcées. Il ne comprenait pas; il attendait anxieux.</p> + +<p>Un valet entra.</p> + +<p>—M. le marquis est-il à l'hôtel? demanda la marquise.</p> + +<p>—Il rentre à l'instant même.</p> + +<p>—Priez-le de se rendre ici, chez moi, sans une minute de retard.</p> + +<p>—Madame! cria de Belen. Cette provocation!...</p> + +<p>—Il y a longtemps que je l'attendais, monsieur le duc de Belen!... +Est-ce que la lâcheté n'est pas l'arme favorite de celui qui, à +Bordeaux, s'appelait le banquier Estremoy, et que les tribunaux ont +flétri comme un voleur?...</p> + +<p>—Malédiction! cria de Belen, qui fit un mouvement comme pour s'élancer.</p> + +<p>Mais à ce moment, M. de Favereye parut.</p> + +<p>Si jamais le type du magistrat, honnête, consciencieux, ne demandant +qu'à sa conscience la formule de vérité, fut jamais réalisé, c'était +bien en M. de Favereye.</p> + +<p>De haute taille, le front élevé, l'oeil large et intelligent, les +cheveux blancs tombant jusque sur ses épaules, M. de Favereye, vêtu de +noir, semblait la vivante incarnation de la justice.</p> + +<p>Il vit les deux hommes, et un nuage rapide assombrit sa physionomie.</p> + +<p>Il ne s'inclina pas.</p> + +<p>—Vous m'avez fait demander, madame, dit-il à la marquise, je me rends à +vos ordres.</p> + +<p>Belen, interdit, dominé par cette apparition solennelle, balbutiait des +mots sans suite. Silvereal adressait au ciel des voeux fervents pour que +la terre voulût bien l'engloutir....</p> + +<p>—Monsieur de Favereye, dit la marquise, M. le duc de Belen est venu +ici afin de demander la main de mademoiselle de Favereye.</p> + +<p>Le marquis regarda le pseudo-duc:</p> + +<p>—Et cet homme est encore ici! dit-il lentement. C'est donc à moi qu'il +appartient de le chasser.</p> + +<p>—Monsieur! cria de Belen.</p> + +<p>—Et comme je lui adressais la seule réponse qu'il méritât, c'est-à-dire +un refus méprisant, savez-vous ce qu'il a osé me dire?</p> + +<p>—Cet homme a toutes les audaces.</p> + +<p>—Il a osé me menacer d'aller à vous, monsieur de Favereye, et de me +dénoncer, moi, comme fille coupable et femme déshonorée!... il m'a +accusée d'avoir tué l'enfant, né de mes entrailles, dans une nuit +d'angoisses, aux gorges d'Ollioules!...</p> + +<p>—Et j'ai dit vrai! hurla de Belen, qui ne se possédait plus. Ah! +honnêtes gens! inattaquables et inattaqués! je saurai bien faire plier +votre orgueil....</p> + +<p>Il n'acheva pas. La sonnette avait retenti de nouveau. Deux laquais, +solidement bâtis, étaient entrés au signal.</p> + +<p>—Jetez cet homme dehors, dit le magistrat.</p> + +<p>—Moi!... S'ils osent mettre la main sur moi!...</p> + +<p>—Obéissez! dit M. de Favereye.</p> + +<p>Les mains robustes s'abattirent sur de Belen. En vain il tentait de se +débattre, il était maîtrisé.</p> + +<p>Silvereal s'était esquivé.</p> + +<p>—Et si jamais, monsieur le duc de Belen, vous osez reparaître devant +moi, si jamais un mot de votre bouche attente à l'honneur de madame la +marquise, la plus honnête femme qu'il y ait au monde, c'est aux agents +de la force publique que je confierai le soin de vous châtier....</p> + +<p>Écumant, livide, de Belen ne résistait plus.</p> + +<p>—Lâchez-moi! dit-il aux laquais.</p> + +<p>Sur un signe du magistrat, ils le laissèrent libre.</p> + +<p>De Belen enfonça son chapeau sur sa tête:</p> + +<p>—Au revoir, monsieur de Favereye! au revoir, marquise!... vous saurez +ce qu'il en coûte de m'avoir outragé!</p> + +<p>Le marquis lui montra la porte d'un geste de dégoût.</p> + +<p>Il sortit.</p> + +<p>Ce fut en chancelant qu'il gagna la rue.</p> + +<p>Là, Silvereal l'attendait, penaud, sentant qu'en somme il avait montré +peu de hardiesse pour défendre son ami.</p> + +<p>—Viens! Silvereal, lui dit de Belen en l'entraînant, je veux me venger! +Il faut que le déshonneur frappe toute cette famille et la jette, +suppliante, à mes pieds. Viens, et tout d'abord, humilier dans sa soeur, +baronne de Silvereal, l'orgueilleuse marquise de Favereye.</p> + +<p>Le marquis et sa femme étaient restés seuls.</p> + +<p>—Monsieur, dit madame de Favereye, il faut que je vous parle....</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, chère et noble femme, dit le magistrat.</p> + +<p>Et, la précédant, il la conduisit jusqu'à son cabinet de travail, dont +la porte se referma sur eux....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'ÉPÉE DE DAMOCLÈS</a></h3> + + +<p>Au moment où Martial avait fait à madame de Favereye l'aveu de son amour +pour Lucie, la marquise avait tressailli. Cette affection vraie, +profonde, dont l'accent ne pouvait la tromper, avait fait vibrer les +fibres les plus secrètes de son coeur.</p> + +<p>Et si elle n'avait pas répondu immédiatement, si elle n'avait pas donné +au jeune homme les espérances qui pouvaient combler ses désirs, c'est +que, dans sa vie, dans celle de Lucie, dans celle enfin de M. de +Favereye, il y avait un mystère qui, ainsi qu'elle l'avait déclaré, ne +lui appartenait pas à elle seule.</p> + +<p>Certes, il se trouvait dans l'existence de la marquise une certaine +anomalie, et pour qui connaissait son amour pour Jacques de Costebelle, +les horribles circonstances de sa mort et de l'enlèvement de son enfant, +il pouvait paraître singulier qu'elle n'eût point passé sa vie dans la +solitude et qu'elle eût en quelque sorte trahi, par une nouvelle union, +la mémoire du mort.</p> + +<p>Or, ce que nul ne savait, ne pouvait deviner, c'est qu'en réalité Lucie +de Favereye n'était pas sa fille.</p> + +<p>Et ce qui est le plus bizarre, c'est que Lucie n'était pas non plus la +fille de M. de Favereye.</p> + +<p>Voici ce qui s'était passé:</p> + +<p>Au moment où Jacques de Costebelle, contraint par la parole donnée +d'aller présenter sa poitrine aux balles de ses bourreaux, fuyait la +masure des gorges d'Ollioules, peut-être se souvient-on qu'il avait +remis à Marie de Mauvillers une enveloppe cachetée qu'il lui avait +enjoint de n'ouvrir que lorsqu'une année entière se serait écoulée.</p> + +<p>Quand Marie de Mauvillers, déjà folle de terreur, en raison de la +disparition de son enfant, avait appris la mort de Costebelle, elle +avait été en proie à une fièvre délirante qui, pendant de longs mois, +avait fait craindre pour sa raison.</p> + +<p>Par bonheur pour elle, M. de Mauvillers était trop absorbé par le mandat +de répression que lui avait confié le gouvernement de Louis XVIII, pour +se préoccuper de l'état de sa fille.</p> + +<p>Il avait, en vérité, bien d'autres pensées en tête que les soucis de +famille. Il faisait partie de ces commissions extraordinaires qui, +parcourant tout le royaume, jugeaient ou plutôt condamnaient les +courageux citoyens qui s'efforçaient d'arracher la France au joug +clérical de la Restauration.</p> + +<p>Son absence, c'était le salut pour les siens. Mathilde fut admirable +pour sa soeur, et, peu à peu, Marie de Mauvillers revint à la santé. Son +cerveau, ébranlé par tant et de si terribles secousses, reprit enfin sa +lucidité, et elle put jeter un regard sur l'avenir.</p> + +<p>Certes, elle avait songé à mourir. Veuve de Jacques de Costebelle, +violemment séparée de son enfant, elle était désormais isolée dans son +désespoir. Mais une voix lui criait qu'elle n'avait pas le droit +d'abandonner la lutte.</p> + +<p>L'infâme Biscarre l'avait dit: il ne tuerait pas Jacques. Sa vengeance +pour être plus criminelle épargnait du moins la vie de l'enfant. Marie +de Mauvillers résolut de donner toute son existence à la recherche de +cette créature, que le sort avait frappée dès sa naissance et que +menaçaient pour l'avenir les périls les plus effrayants.</p> + +<p>Mais que faire?... que pouvait-elle, faible, désarmée, ne pouvant +réclamer l'appui de son père contre le misérable qui lui avait juré une +haine implacable?</p> + +<p>Ce fut alors qu'elle se souvint du testament—car c'était bien un +testament, hélas! que lui avait remis Jacques.</p> + +<p>Respectant la volonté du martyr, elle attendit que l'année entière fût +révolue, puis elle brisa le cachet.</p> + +<p>Jacques lui donnait des conseils pour leur enfant, il la suppliait de +vivre pour lui.</p> + +<p>Et il ajoutait:</p> + +<p>«En ce monde de fausseté et de violence, il faut, ma douce Marie, que tu +puisses trouver un ami sûr et qui vous défende tous deux contre les +périls de la vie.</p> + +<p>»Il est un homme en qui j'ai, pour des raisons graves, la confiance la +plus absolue: c'est à lui que je te lègue, toi, ma femme; je lui lègue +aussi mon enfant.</p> + +<p>»J'ai eu le bonheur de lui sauver la vie en des circonstances telles +que nos coeurs sont unis à jamais, et que l'amitié la plus profonde lie +nos deux âmes....</p> + +<p>»Il se nomme le marquis de Favereye. C'est à lui que je t'envoie. Seul +en ce monde, il connaît mon secret: il sait que ma vie tout entière +t'appartenait et que tu étais la compagne sainte de celui qui va payer +de sa vie sa fidélité à ses convictions.</p> + +<p>»Rends-toi auprès de lui, suis ses conseils, quels qu'ils soient. Il +sera le père de notre enfant. C'est une âme noble et belle, ouverte à +toutes les délicatesses. Il te comprendra.</p> + +<p>»Au moment de mourir, je t'adjure de m'obéir, et pour toi et pour celui +que je n'aurai même pas embrassé.»</p> + +<p>Tel était le testament de Jacques.</p> + +<p>Marie n'avait pas hésité. Elle devait obéir.</p> + +<p>Elle se rendit auprès de M. de Favereye.</p> + +<p>Le marquis occupait dès cette époque un rang élevé dans la magistrature. +Quand Marie lui remit la lettre écrite par Jacques, il laissa tomber sa +tête dans ses mains et pleura.</p> + +<p>Oui, il aimait Jacques comme un fils. Et sa mort lui avait porté un coup +terrible.</p> + +<p>—Marie de Mauvillers, dit-il, Jacques a bien agi en ne doutant pas de +moi... Son enfant sera le mien.</p> + +<p>Mais Marie l'avait interrompu et lui avait raconté en sanglotant +l'horrible scène dans laquelle Biscarre avait arraché de ses bras +l'innocente créature, vouée désormais au malheur, et peut-être à +l'infamie.</p> + +<p>Et cependant, quand elle le quitta, elle se sentait plus forte. Elle +retrouva en M. de Favereye l'austère probité, l'ardent amour de justice +et de vérité qu'elle avait admirés en celui qu'elle avait perdu.</p> + +<p>Mais un nouveau danger la menaçait.</p> + +<p>M. de Mauvillers avait donné au régime de la Restauration des gages +assez nombreux pour que désormais il pût aspirer aux plus hautes +dignités. Il considérait que l'heure du payement avait sonné, et il +présentait aux Tuileries la liste des assassinats juridiques qu'il avait +commis, réclamant la récompense due à son cynisme.</p> + +<p>La bienveillance royale ne lui fit pas défaut. Il fut compris dans une +promotion à la pairie; et le roi, s'étant enquis de sa famille, daigna +lui promettre de se préoccuper de l'avenir de mademoiselle de +Mauvillers.</p> + +<p>Peu de temps après, un des plus zélés courtisans des Tuileries +sollicitait la main de Marie.</p> + +<p>Certes, M. de Mauvillers n'était pas homme à hésiter. Le prétendant +était, à vrai dire, une sorte de favori du roi. On disait même qu'il +était fort bien aussi dans les papiers de certaine dame qui occupait à +la cour un rang spécial, non officiel, mais qui n'en était que plus +puissante.</p> + +<p>Cette dernière raison était décisive pour l'honnête Mauvillers. Du +bonheur de Marie, il se préoccupait fort peu. Et il lui notifia sa +volonté. Elle résista tout d'abord, pleura, supplia, demandant à se +retirer dans un couvent.</p> + +<p>M. de Mauvillers fut naturellement inflexible.</p> + +<p>Le désespoir de la jeune fille était tel que, sans souci de son honneur, +ne songeant qu'à se conserver pure à la mémoire de Jacques, elle allait +peut-être tout avouer à son père.</p> + +<p>Hélas! cette résolution extrême à laquelle son désespoir l'entraînait, +l'eût-elle sauvée? Il est permis d'en douter. M. de Mauvillers n'avait +point de ces scrupules, non plus sans doute que celui qu'il lui +destinait pour époux.</p> + +<p>Ce fut alors qu'intervint M. de Favereye.</p> + +<p>Le marquis était lui-même dans une de ces crises douloureuses qui +blanchissent en une nuit les cheveux, courbent le front et brisent toute +une existence.</p> + +<p>M. de Favereye, veuf, était resté seul avec une fille, qui était alors +âgée de quinze ans. Certes, il n'avait pas à s'adresser le reproche que +méritait M. de Mauvillers. Sa sollicitude ne s'était pas démentie un +seul instant, son affection inquiète n'avait pas un seul instant été en +défaut. Et pourtant le malheur était entré dans sa maison.</p> + +<p>La jeune fille était une de ces natures ardentes qui semblent plutôt +relever de la science que de la morale. Par quelle anomalie, née d'un +père honnête, d'une mère chaste, cachait-elle en son coeur les instincts +les plus pervers? c'est ce que seule sans doute la physiologie aurait pu +expliquer.</p> + +<p>Elle avait commis une faute inexplicable, inexpliquée, car l'homme +auquel elle s'était abandonnée était de ceux que ne recommandent ni +l'intelligence, ni la probité, ni même ces avantages extérieurs qui +parfois troublent la tête des jeunes filles.</p> + +<p>M. de Favereye avait découvert cette intrigue: il avait contraint le +misérable à se battre, et il l'avait tué.</p> + +<p>Quand elle avait appris sa mort, la fille de M. de Favereye avait ri.</p> + +<p>Et cependant elle allait être mère.</p> + +<p>Avant de la condamner, il faut tout savoir.</p> + +<p>M. de Favereye, qui avait soigneusement caché les causes du duel dans +lequel le séducteur avait péri, avait ensuite conduit sa fille dans une +de ses terres. Nul ne soupçonnait ce qui s'était passé. Pendant sa +grossesse, sa fille fut en proie à des accès de folie qui prouvèrent son +irresponsabilité.</p> + +<p>Il était évident qu'elle ne résisterait pas aux douleurs de +l'enfantement; le médecin, qui seul avait reçu les confidences de M. de +Favereye, lui affirma que la mort de sa fille était inévitable, mais en +même temps il s'engageait à sauver l'enfant qui naîtrait d'elle.</p> + +<p>C'était à ce moment que M. de Mauvillers prétendait contraindre sa fille +à une union détestée.</p> + +<p>M. de Favereye vint à elle.</p> + +<p>Il lui révéla ce qui s'était passé dans sa propre famille.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>—Jacques de Costebelle vous a léguée à moi. Voici ce que je vous +propose: Je suis riche, je possède plusieurs millions. Je connais et +votre père et l'homme qu'il vous destine pour époux. Sur ces deux âmes, +l'or est tout-puissant. L'un et l'autre renonceront facilement à leurs +projets... et cela en ma faveur. Voulez-vous devenir la mère de l'enfant +qui va naître, comme moi-même je deviendrai son père?... Vous serez la +compagne respectée de ma vie; les secrets de notre passé seront à jamais +ensevelis dans nos âmes.</p> + +<p>Marie de Mauvillers avait accepté.</p> + +<p>M. de Favereye n'avait pas trop préjugé de la bassesse de ceux dont il +prétendait acheter le consentement.</p> + +<p>Le favori du roi, moyennant un demi-million, avait décliné l'honneur que +voulait lui faire son souverain en apposant sa signature à son contrat.</p> + +<p>M. de Mauvillers avait coûté plus cher.</p> + +<p>M. de Favereye, quoique dans une situation élevée, n'était pas d'aussi +utile concours que le mari par lui rêvé. Ce caractère indépendant, se +refusant à mendier les faveurs royales, cadrait mal avec ses ambitions. +Ceci valait un million.</p> + +<p>M. de Mauvillers le reçut, et en même temps réfléchit qu'il était +parfois avantageux de se ménager un refuge dans le parti libéral, au cas +où le vent politique viendrait à tourner.</p> + +<p>D'ailleurs, il lui restait Mathilde, déjà recherchée par M. de +Silvereal, et qu'il saurait bien forcer à un mariage qui remplissait, à +ses yeux, toutes les conditions désirables.... A moins, bien entendu, +qu'un autre million ne vînt modifier ses intentions.</p> + +<p>Mademoiselle de Mauvillers devint la marquise de Favereye.</p> + +<p>La fille de M. de Favereye mourut en donnant le jour à une fille qui, +inscrite avec désignation de parents inconnus, fut ensuite reconnue par +le marquis.</p> + +<p>Comme ils avaient passé les premières années de leur mariage au fond de +leurs propriétés de province, nul ne douta, au retour de la marquise, +que Lucie ne fût sa fille.</p> + +<p>Longtemps on avait redouté que la jeune Lucie ne portât en elle le germe +de la terrible affection à laquelle avait succombé sa mère.</p> + +<p>Mais les soins incessants de la marquise, l'affection dont elle avait +entouré la pauvre enfant avaient conjuré le danger, et Lucie de Favereye +était devenue l'adorable jeune fille que Martial aimait et dont le sort +allait se décider.</p> + +<p>Telle était donc la situation du marquis de Favereye et de sa femme, +alors que nous les retrouvons dans le cabinet du magistrat:</p> + +<p>—Ainsi, disait le marquis, cet homme a osé vous insulter!... Mais +comment a-t-il pu connaître les faits qui se sont passés jadis aux +gorges d'Ollioules?</p> + +<p>La marquise ne pouvait répondre.</p> + +<p>Comment aurait-elle pu deviner ce qui s'était passé, c'est-à-dire que le +matin même, de Belen avait reçu un billet anonyme, émanant de Biscarre, +et qui était ainsi conçu:</p> + +<p>«Si monsieur le duc de Belen veut devenir l'époux de la belle Lucie de +Favereye, qu'il demande à sa mère ce qu'est devenu l'enfant, né d'elle, +aux gorges d'Ollioules, dans la nuit du 15 janvier 1822.»</p> + +<p>L'honnête duc n'avait pas hésité à employer le moyen qui lui était +offert. On sait comment le marquis l'avait chassé.</p> + +<p>Le danger n'en subsistait pas moins.</p> + +<p>Le misérable pouvait faire usage de ce secret: il pouvait provoquer un +scandale. Certes, il était facile de prouver son identité avec le +banquier Estremoz, et de le renverser du piédestal d'infamie sur lequel +il se dressait fièrement.</p> + +<p>Mais l'intervention même de la justice était un danger.</p> + +<p>Ne se défendrait-il pas en insultant un des noms les plus vénérés de la +magistrature française?... Reculerait-il devant ce nouveau crime?... +Non.</p> + +<p>C'était le déshonneur d'une famille qu'il haïssait. Ce déshonneur +rejaillirait sur Lucie de Favereye. Si une fois la médisance et la +calomnie s'attachaient aux Favereye, qui sait jusqu'où elle irait?</p> + +<p>Le marquis tenait les mains de sa femme serrées dans les siennes, et il +murmurait:</p> + +<p>—Et pourtant j'ai promis à Jacques de vous sauver!...</p> + +<p>Puis ils parlaient de Martial.</p> + +<p>Le marquis connaissait l'existence du jeune homme; il savait par quels +honorables efforts il s'était relevé. Certes, aucun motif ne s'opposait +à ce que sa requête fût accueillie, dût-on prolonger de quelque temps +encore l'épreuve qui lui avait été imposée.</p> + +<p>Mais, avant de lui ouvrir toutes grandes les portes de cette maison, ne +faudrait-il pas lui en livrer les secrets, lui faire connaître les +mystères de la naissance de Lucie, l'initier au passé de celle qu'il +allait appeler sa mère?...</p> + +<p>Et cela, au moment où de Belen déclarait à la marquise une guerre +acharnée....</p> + +<p>L'embarras était grave.</p> + +<p>La marquise se sentait environnée de dangers. Le silence qui s'était +fait autour de Biscarre l'épouvantait plus encore... Elle prévoyait une +catastrophe prochaine....</p> + +<p>A ce moment, un laquais frappa à la porte.</p> + +<p>Il apportait un billet à la marquise.</p> + +<p>Elle déchira vivement l'enveloppe.</p> + +<p>—D'Armand de Bernaye, fit-elle.</p> + +<p>Puis, l'ayant parcouru rapidement:</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-elle, s'il disait vrai! C'est peut-être le salut!</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda le marquis.</p> + +<p>—Lisez....</p> + +<p>Elle lui remit le billet. Voici ce qu'il contenait:</p> + +<p>«Dans trois jours, nous connaîtrons le nom des assassins du père de +Martial. Soëra parlera. Donc, dans trois jours, à minuit, le Club des +Morts devra se réunir chez moi... Vous savez que je soupçonne le duc de +Belen d'être complice de ce crime...»</p> + +<p>—Dans trois jours! dit le marquis. Cette fois mon devoir est tout +tracé... Je veux connaître toute la vérité... J'irai avec vous chez M. +de Bernaye....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE CERCLE SE RESSERRE</a></h3> + + +<p>Revenons à la petite maison de la Porte-Maillot.</p> + +<p>Là encore une crise s'opérait, crise pénible, fiévreuse, et qui puisait +son intensité dans l'âpreté des sentiments en jeu.</p> + +<p>Jacques était rentré avec Isabelle, après l'incident qui l'avait mis en +présence des deux jeunes filles, Lucie de Favereye et Pauline de +Saussay.</p> + +<p>Le Ténia était trop expert aux choses d'amour pour n'avoir pas deviné +que, dans ce fait, il y avait autre chose qu'un simple service rendu par +un gentilhomme à une femme en péril.</p> + +<p>Quand la porte s'était refermée derrière elle, il lui avait semblé +ressentir au coeur une sorte de morsure. Elle connaissait trop bien +Jacques pour ne pas deviner une émotion qu'il s'efforçait en vain de +dissimuler, mais dont il n'était pas le maître.</p> + +<p>Toute attaque de sa part n'eût fait que donner à la situation une +importance que peut-être elle ne comportait pas encore.</p> + +<p>La Torrès eut recours à ses plus savantes séductions: souriant, cachant +sous une gaieté languissante et sans affectation les pensées de crainte +et de colère qui commençaient à sourdre en elle, la courtisane +questionna légèrement Jacques sur ce qui s'était passé. Spirituellement, +elle le railla de son <i>don quichottisme</i>, disant:</p> + +<p>—Mon beau chevalier errant, ne savez-vous pas que c'est là une +profession pleine de dangers? Votre réputation de sauveur va s'étendre +sur toute la terre, et un jour viendra où notre petite maison sera le +rendez-vous de toutes les dames éplorées qui viendront réclamer le +secours de votre bras. Alors, il vous faudra chaque jour endosser la +cuirasse, coiffer l'armet de Mambrin et courir sus aux moulins.</p> + +<p>Puis elle s'approchait de lui, et, lui prenant la main, elle plongeait +ses regards dans ses yeux:</p> + +<p>—Tu es bon, mon Jacques, et je t'aime pour le bien que tu as fait....</p> + +<p>Lui s'efforçait aussi de sourire. Mais une tristesse invincible l'avait +envahi.</p> + +<p>Sans se rendre jusqu'ici un compte exact de ce qu'il ressentait, +Jacques, regardant autour de lui, éprouvait je ne sais quel dégoût qui +le prenait à la gorge.</p> + +<p>Il écoutait cette femme, qui, ronronnante comme une chatte, murmurait +tout bas des mots d'amour. Et cette voix si douce, toute modulée d'art +et de recherche, lui semblait fausse comme la vibration d'un instrument +sans accord, et, se repliant en lui-même, il cherchait à ressaisir +l'écho d'une autre voix, franche, vibrante de vérité et d'émotion +vraie.</p> + +<p>Ces yeux languissants lui paraissaient sans rayon, et il revoyait en +imagination ce regard à la fois effrayé et confiant qui tout à l'heure +s'était posé sur lui.</p> + +<p>Et le Ténia devinait ce combat.</p> + +<p>Elle avait à peine entrevu la jeune fille que Jacques avait arrachée à +la mort. Elle ne la connaissait pas, n'ayant jamais été admise dans le +monde où elle eût pu rencontrer Pauline et Lucie.</p> + +<p>Mais elle la devinait belle, pure et chaste.</p> + +<p>Et c'était en elle, à cette pensée, un frissonnement qui la secouait +tout entière.</p> + +<p>—Jacques! mon Jacques, parle-moi! regarde-moi! disait-elle. Vois! c'est +pour toi, pour toi seul que je me suis faite si belle... Pourquoi cette +mélancolie?... N'es-tu pas heureux auprès de moi?... Est-il quelqu'un de +tes désirs que je n'aie pas satisfait?...</p> + +<p>Mais en vain elle lui prodiguait ses caresses, ses baisers. En vain elle +faisait appel à tout ce que l'expérience lui avait appris. Jacques ne la +repoussait pas... il faisait pis!... A ses élans passionnés, il +répondait avec une indifférence qu'il tentait en vain de cacher. Le +marbre ne s'échauffait pas, ses sens ne vibraient plus comme autrefois.</p> + +<p>Il fallait pourtant briser cette glace: après tout, peut-être se +trompait-elle! Il n'était pas possible que le premier regard d'une autre +femme l'eût à ce point, en une seconde, métamorphosé....</p> + +<p>Car elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir que, sous cette +hébétude dans laquelle elle avait tenté d'étouffer toutes ses facultés +pensantes, toutes les notions de sa conscience, couvait, latent, un +foyer d'honneur et de vitalité dont, par bouffées, la chaleur lui +montait au coeur....</p> + +<p>Elle croyait qu'il s'était laissé troubler par le caractère romanesque +de l'aventure. Voilà tout.</p> + +<p>Jacques, en ce moment, avait peur de lui-même. Il entendait, résonnant +au plus profond de son être, une voix qui lui criait que jusqu'ici il +avait marché dans le mauvais chemin....</p> + +<p>Il est des moments où la lucidité de la conscience est telle que les +faits mêmes, acceptés de longue date avec une insouciance irraisonnée, +prennent subitement leur véritable caractère.</p> + +<p>Et cette voix mystérieuse répétait à Jacques:</p> + +<p>—Qui es-tu? que fais-tu dans cette maison où rien ne t'appartient? Ce +luxe qui t'environne, est-ce toi qui l'as payé? N'es-tu pas l'esclave +d'une femme qui te méprise, et pour qui tu n'es qu'un jouet? Oublies-tu +donc que le mépris des honnêtes gens s'attache à qui comme toi ne sait +pas, par son travail, conquérir dans la société une place honorable et +honorée?...</p> + +<p>Cette pensée s'imposa à lui, si terrible, si poignante, qu'il eût voulu +écarter une épouvantable vision....</p> + +<p>Et dans ce mouvement, comme Isabelle se trouvait auprès de lui, il la +repoussa si vivement qu'elle recula, chancelante... puis, portant tout à +coup ses mains à son front, elle tomba de toute sa hauteur sur le tapis +en poussant un cri....</p> + +<p>Ah! l'habile comédienne! il l'avait à peine effleurée! mais elle +n'ignorait aucune des roueries de son rôle de courtisane.</p> + +<p>Et comme elle était là, inanimée, pâle—car elle savait jouer jusqu'à la +pâleur—Jacques fut épouvanté de ce qu'il avait fait... il se jeta à +genoux auprès d'elle, cherchant à la secourir, oubliant tout, sinon que +cette petite femme l'aimait et qu'il s'était montré dur et brutal.</p> + +<p>—Isabelle! cria-t-il. Pardonne-moi! je t'aime!</p> + +<p>Il avait tous les enfantillages des consciences dévoyées.</p> + +<p>Maintenant il la voyait plus belle que jamais, plus adorable, plus +adorée. Elle l'écoutait, les yeux fermés: elle entendait sa voix chaude, +que faisaient trembler des larmes mal contenues.</p> + +<p>—Isabelle, je t'aime! répétait-il.</p> + +<p>Alors, comme si ce mot eût réchauffé en elle les sources mêmes de la +vie, en se suspendant à son cou, ses lèvres touchèrent ses lèvres.</p> + +<p>Et toutes les résolutions viriles, tous les remords s'enfuyaient.</p> + +<p>Elle l'avait ressaisi. Il lui appartenait encore, à elle, à elle seule.</p> + +<p>Qui donc aurait pu lutter contre la courtisane?</p> + +<p>La douce figure de Pauline de Saussay disparut comme dans un brouillard.</p> + +<p>La nuit vint, fiévreuse, avec ses ivresses malsaines et ses folles +exaltations.</p> + +<p>Jacques était de nouveau rivé à sa chaîne, plus forte, plus puissante, +par l'effort qu'il avait fait pour la briser. L'étourdissement l'avait +repris au cerveau, plus lourd, plus enivrant.</p> + +<p>La journée du lendemain se passa sans incident. Isabelle s'était juré de +ne plus quitter son amant d'une heure. Du reste, étant retombé sous son +empire, il ne cherchait même plus à s'évader de sa honteuse prison. On +eût dit que la pierre d'une tombe se fût abaissée sur lui.</p> + +<p>Quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis le moment où Jacques +avait sauvé Pauline de Saussay. Il avait repris son attitude morne; il +était environné de nouveau par cette atmosphère apathique qui +l'étouffait.</p> + +<p>Isabelle, étendue sur un sofa, somnolente, laissait errer sa pensée sans +but.</p> + +<p>Tout à coup la porte s'ouvrit violemment....</p> + +<p>Et deux hommes parurent sur le seuil.</p> + +<p>L'un était le baron de Silvereal, l'autre le duc de Belen.</p> + +<p>Par quel miracle se trouvaient-ils dans cette maison? Comment Silvereal +avait-il enfin découvert la retraite des deux amants?</p> + +<p>Une lettre anonyme de Biscarre avait révélé ce secret au baron. Quant à +pénétrer dans la maison, quelques pièces d'or avaient opéré ce prodige.</p> + +<p>Isabelle avait bondi sur ses pieds.</p> + +<p>Jacques était debout, surpris, interdit, ne faisant pas un pas en avant.</p> + +<p>—En vérité! s'écria le baron dans un accès de fureur folle, voilà donc +le grand mystère dévoilé! Bravo! les beaux amoureux!... Vous ne +m'attendiez pas! Hein! eh bien! c'est moi... et je jure Dieu que ce qui +va se passer ici ne sera pas de votre goût.</p> + +<p>—Monsieur, vous oubliez que vous êtes chez moi! s'écria Jacques qui +cherchait à secouer la torpeur qui l'accablait.</p> + +<p>—Chez vous! vraiment! Ah! le mot est joli! Ainsi, c'est vous qui avez +acheté ces tentures... Parbleu! je vous en félicite! Cela a dû vous +coûter bon!... Après tout, vous êtes si riche!...</p> + +<p>—Insolent! je vais vous châtier!</p> + +<p>Mais comme Jacques s'élançait, déjà Isabelle s'était jetée entre lui et +les deux hommes.</p> + +<p>—Que voulez-vous, messieurs, et que venez-vous faire ici?... +Croyez-vous donc que je ne vous ferai pas chasser par mes laquais?</p> + +<p>—Vos laquais! mais, ma chère belle, ils sont de chair et d'os comme +nous tous, et j'ai eu facilement raison de leur dévouement.</p> + +<p>—Misérable! qui osez insulter une femme!</p> + +<p>—Une femme! allons donc! Ténia! est-ce que tu es une femme? Monsieur le +comte de Cherlux, vous avez hâte de la défendre, n'est-il pas vrai, et +il faut qu'elle s'attache à votre cou de ses deux mains, pour que vous +ne m'ayez pas encore sauté à la gorge. Écoutez-moi quelques instants +seulement. Cette femme est une vile courtisane qui s'est traînée dans +toutes les hontes, qui a été la maîtresse d'un vieillard, qui l'a +corrompu, puis de Martial, le peintre, qui a poussé Lionel Storigan au +suicide, qui a volé le nom et le titre du duc de Torrès et l'a +empoisonné. Cette femme, monsieur de Cherlux, a voulu devenir baronne de +Silvereal et m'a conseillé de me débarrasser de ma femme par le poison. +Voilà ce qu'est Isabelle de Torrès, monsieur. Non, ce n'est pas une +femme, c'est un de ces êtres hideux que l'on écrase du pied comme un +reptile!</p> + +<p>—Il ment!... ne crois pas, Jacques, je t'en supplie!... Je t'aime... je +n'ai jamais aimé que toi!...</p> + +<p>Jacques était foudroyé. Ces révélations effrayantes tombaient sur son +cerveau comme un coup de massue....</p> + +<p>—Ah! tu oses m'accuser de mensonge! s'écria Silvereal, qui semblait +atteint de délire furieux. Ces diamants qui scintillent dans tes +cheveux, c'est sir Lionel qui te les a donnés pour un baiser... Ces +bracelets, ruisselants d'émeraudes, tu les as achetés d'un prix +infâme!... Ce collier... tiens, ce collier de perles qui tressaute sur +ton sein, c'est moi qui l'y ai attaché de ma propre main....</p> + +<p>Avec un geste de dégoût, Isabelle arracha la parure, la lança sur le +tapis et écrasa sous ses pieds les perles qui craquèrent....</p> + +<p>C'était presque un aveu. Jacques était livide.</p> + +<p>—Vous ne parlez plus de me châtier, monsieur de Cherlux! cria encore +Silvereal.</p> + +<p>—Bah! fit de Belen, qui n'avait pas encore parlé, l'associé du voleur +Mancal n'a point tant de délicatesse!...</p> + +<p>Jacques tressaillit comme si tout son corps eût été traversé par une +commotion électrique. Il releva la tête et regarda de Belen en face.</p> + +<p>Celui-ci continua en ricanant:</p> + +<p>—Venez, Silvereal; il est inutile de cracher plus longtemps l'injure à +la face de ces misérables... dignes l'un de l'autre... L'une est une +courtisane, l'autre est un....</p> + +<p>Il n'acheva pas. Bondissant, Jacques s'était rué vers lui, et sa main, +avec un bruit mat, s'était abattue sur son visage.</p> + +<p>De Belen rugit, et, sous l'impulsion, fit deux pas en arrière.</p> + +<p>—Infâme! râlait Jacques. Ah! je te tuerai comme un chien!</p> + +<p>Silvereal s'était élancé auprès de Belen, et, le serrant dans ses bras, +il le retenait.</p> + +<p>—Oui! c'est cela!... nous nous battrons! hurlait de Belen. Ah! vous +m'avez frappé au visage!... Voleur! fils de voleur!...</p> + +<p>Jacques, subitement, avait repris son calme.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il.</p> + +<p>—Venez, de Belen, venez! fit Silvereal, qui redoutait de voir cette +scène dégénérer en lutte corps à corps.</p> + +<p>De Belen, la gorge serrée, les yeux injectés de sang, ne pouvait plus +proférer une seule parole.</p> + +<p>Tout à coup, il éclata de rire:</p> + +<p>—Un duel! je suis fou!... Monsieur Jacques de Cherlux, c'est au +procureur du roi que vous porterez votre cartel! et pour témoins, je +prendrai deux gardes chiourmes du bagne.</p> + +<p>Et, saisissant la main de Silvereal, il l'entraîna au dehors.</p> + +<p>Un instant après, la grille se refermait sur eux.</p> + +<p>Jacques et le Ténia étaient seuls.</p> + +<p>Isabelle était tombée à genoux, les bras étendus vers son amant.</p> + +<p>Lui passa la main sur son front, il se sentait devenir fou.</p> + +<p>—Jacques, fit-elle, écoute-moi.</p> + +<p>Il la regarda, puis, par un geste menaçant, il leva les deux poings +comme s'il eût voulu l'écraser.</p> + +<p>Elle poussa un cri de terreur. Mais les bras du jeune homme ne +s'abattirent pas.</p> + +<p>—Ainsi, murmura-t-il, ce qu'ont dit ces hommes est vrai? Ainsi, je suis +doublement déshonoré? Et l'amour de cette femme m'a souillé plus encore +que les calomnies dont j'étais la victime... Oui, j'étais un innocent... +elle a fait de moi un coupable et un infâme!...</p> + +<p>—Jacques, ils ont menti, je t'aime!...</p> + +<p>Il se baissa vers elle, et, lui saisissant les poignets, il approcha +son visage du sien, si près qu'elle sentait son haleine qui la brûlait +comme une flamme.</p> + +<p>—Moi! je te hais!... Je sens monter à mes lèvres un mépris qui +m'étouffe!... Courtisane! ah! ils te l'ont jetée, cette accusation que +tu n'as pas osé nier!... et tu ne m'as même pas assez respecté, moi que +tu disais aimer, pour m'empêcher de piétiner dans cette boue où tu étais +tombée!...</p> + +<p>—Jacques, ne m'insulte pas! toi, du moins, je t'ai aimé, je t'aime!</p> + +<p>—Ne répète pas ce mot, qui est un sacrilége! Est-ce que tu aimes? +est-ce que tes pareilles savent ce que signifie ce mot? Je te hais, te +dis-je, toi qui m'as perdu, toi qui as étouffé en moi les derniers +éveils de ma conscience, toi qui m'as rabaissé au niveau des plus +déshonorés et des plus infâmes... Je te hais!</p> + +<p>—Non! non! ne dis pas cela!...</p> + +<p>Et elle s'attachait à lui, se traînant sur les genoux, désespérée, +criant, sanglotant....</p> + +<p>Il la repoussa violemment... puis, s'élançant vers la porte:</p> + +<p>—Courtisane, cria-t-il, sois maudite!...</p> + +<p>Et il bondit dehors.</p> + +<p>Le cercle que Biscarre traçait autour de lui se resserrait de plus en +plus.</p> + +<p>L'heure de la vengeance était proche: une habileté infernale réunissait +peu à peu tous les fils de cette effroyable machination....</p> + +<p>Et Biscarre, tapi dans l'ombre, n'attendait plus que l'heure propice +pour bondir sur sa proie....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">CATASTROPHE</a></h3> + + +<p>Le Club des Morts avait été exact au rendez-vous indiqué par Armand de +Bernaye. Le savant occupait un petit hôtel, enclos de murs et isolé des +habitations voisines, à une courte distance du bois de Monceaux; à cette +époque, ce quartier présentait une physionomie toute différente de celle +que le quartier Friedland et le boulevard Courcelles offrent maintenant +à l'admiration des étrangers. Les déserts des boulevards extérieurs ne +s'animaient qu'aux jours fériés et restaient, pendant la semaine, le +rendez-vous des incorrigibles rôdeurs que la police était impuissante à +traquer dans leurs repaires.</p> + +<p>Cependant quelques propriétés particulières existaient en deçà du mur +d'enceinte, occupées par des amoureux de solitude ou d'infatigables +travailleurs tels que M. de Bernaye.</p> + +<p>Des trois corps de bâtiment qui composaient son habitation, l'un était +destiné à un laboratoire de chimie; et bien souvent, la nuit, les rares +passants avaient vu des lueurs étranges éclairer tout à coup les hautes +fenêtres.</p> + +<p>Le second renfermait la bibliothèque, disposée en longue galerie; enfin, +le troisième était réservé à son habitation particulière.</p> + +<p>C'était dans la bibliothèque que s'étaient réunis les membres du Club +des Morts.</p> + +<p>Un lustre aux branches de cuivre laissait tomber sur eux la lumière de +ses nombreuses bougies.</p> + +<p>Il y avait là Archibald de Thomerville, complétement remis de la +violente secousse qui l'avait mis aux portes du tombeau, Martial, les +deux frères Droite et Gauche.</p> + +<p>Pierre Lamalou introduisait un à un les arrivants.</p> + +<p>Un instant, un murmure de douloureuse pitié partit de toutes les +poitrines. L'ancien geôlier de Toulon venait d'introduire sir Lionel +Storigan.</p> + +<p>L'Anglais était d'une pâleur livide: son visage, qu'une tentative de +suicide avait défiguré, s'était émacié de façon effrayante.</p> + +<p>Ses grands yeux gris n'avaient pas de rayons: on eût dit que la vie +avait à jamais quitté ce regard, et que l'organisme tout entier ne se +mouvait plus que par une action purement mécanique.</p> + +<p>A la suite des terribles dangers courus lors de l'incendie de la maison +Blasias, sir Lionel, ainsi que l'avait dit Armand à M. de Thomerville, +était devenu fou.</p> + +<p>Mais d'une folie calme, impassible, étrange, qui n'en était que plus +profonde. C'était un cadavre qui marchait....</p> + +<p>Sir Lionel entra, sans regarder autour de lui, sans incliner la tête, +et, froidement, il vint prendre place au siége qui lui était réservé.</p> + +<p>Armand s'approcha de lui et lui tendit la main.</p> + +<p>Lionel le vit, mais il ne fit pas un geste.</p> + +<p>Et cependant, chose bizarre, il s'était rendu à l'appel d'Armand. +Mystère impénétrable de la folie! le billet qui lui était parvenu, il +l'avait compris, puisqu'il était venu; mais il semblait que cette +obéissance aux ordres du Club fût de sa part un acte inconscient.</p> + +<p>On attendait la marquise de Favereye. L'heure fixée allait sonner, et +Armand commençait à s'inquiéter, quand madame de Favereye parut.</p> + +<p>Mais elle n'était pas seule.</p> + +<p>Le marquis, fidèle à sa parole, l'avait accompagnée.</p> + +<p>Bien que M. de Favereye fût depuis longtemps initié aux travaux du Club +des Morts, jamais il n'avait assisté à ses séances.</p> + +<p>Tous se levèrent dans l'attitude du respect.</p> + +<p>Armand vint au-devant du vieillard.</p> + +<p>—Nous sommes heureux, lui dit-il, que vous ayez bien voulu vous +arracher à vos occupations pour vous rendre auprès de nous.</p> + +<p>—J'accomplis un devoir sacré, dit le magistrat. Madame de Favereye a +besoin de mon concours.</p> + +<p>Armand regarda le marquis. Il ignorait la démarche faite par M. de Belen +à l'hôtel de Favereye et les menaces qu'il avait proférées.</p> + +<p>Ce secret lui avait été caché sur les conseils de M. de Favereye, afin +que le Club pût conserver toute son impartialité dans le cas où les +révélations attendues auraient trait au duc.</p> + +<p>Le silence était profond: chacun sentait qu'il s'agissait d'intérêts +graves.</p> + +<p>—Messieurs, dit Armand, vous n'ignorez pas que la lutte engagée par +nous contre ceux qui prennent le nom de Loups de Paris n'a pas réussi, +comme nous l'espérions: le chef de cette terrible association nous a +échappé, la dernière catastrophe a failli coûter la vie à deux des +nôtres et encore avons-nous le regret de constater que la santé de sir +Lionel Storigan a éprouvé une secousse dont peut-être les résultats se +feront sentir longtemps encore.</p> + +<p>»Cependant, nous avons maintenant la certitude que ce chef n'est autre +qu'un certain Biscarre, déjà mêlé à la vie de plusieurs d'entre nous, et +qui, sous le nom de Mancal, était parvenu à s'introduire dans la +société. De plus, tout nous porte à croire que cet homme est encore +vivant et que le jour n'est pas loin où son influence se fera sentir +plus violente que jamais....</p> + +<p>»Pour l'atteindre, nous avons pensé que le moyen le plus sûr était de +surveiller ceux que tout désignait pour être ses complices. Et au +premier rang de ceux-là, nous avons noté un prétendu gentilhomme +étranger, dont les allures suspectes nous avaient déjà frappés....</p> + +<p>»Je veux parler de M. le duc de Belen.</p> + +<p>»Une étroite surveillance a été organisée autour de lui: nous avons +fouillé dans son passé, nous nous sommes efforcés de reconstruire pièce +à pièce la vie de cet homme, et c'est le résultat de cette étude, suivie +avec une infatigable persistance, que nous venons vous présenter +aujourd'hui....</p> + +<p>»M. de Belen est en réalité d'origine portugaise. Son véritable nom est +José Estremoz. Après des aventures de jeunesse sur lesquelles manquent +les détails, mais qui indiquent dès lors un esprit aventureux, sans +scrupules, doué d'une énergie implacable, José Estremoz vint en France, +où il établit à Bordeaux un comptoir dont les opérations, régulières en +apparence, s'étendaient jusqu'à l'Inde orientale.</p> + +<p>»Il y a quelques années de cela, Estremoz disparut, et sa maison +s'effondra dans une catastrophe subite. Il avait emporté avec lui des +sommes relativement considérables, jetant dans la misère les familles +qui avaient eu confiance en lui...»</p> + +<p>A ces dernières paroles, Martial s'était levé, pâle:</p> + +<p>—Ainsi, s'écria-t-il, l'homme qui avait ruiné ma mère, l'homme qui a +été la cause directe de sa mort....</p> + +<p>—C'est celui qui, à Paris, est connu sous le nom de duc de Belen!</p> + +<p>—Le misérable! et je l'ai rencontré cent fois dans le monde!... et une +voix ne s'est pas élevée dans mon coeur pour me crier: Cet homme est +l'assassin de ta mère!</p> + +<p>—Martial, dit gravement Armand de Bernaye, au nom de votre mère, je +vous supplie d'être calme... Faites appel à votre courage... car les +révélations qui vous restent à entendre sont plus terribles encore. +Estremoz a été le mauvais génie de votre existence tout entière!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? vous m'épouvantez....</p> + +<p>—Écoutez, et, encore une fois, je vous en conjure, conservez votre +sang-froid... Je continue. Qu'était devenu le banquier Estremoz? c'est +ce que personne ne savait, quand parvint à Bordeaux la nouvelle de sa +mort, en même temps qu'un acte authentique prouvait, ou du moins +semblait prouver la réalité de cet événement. Or, il faut savoir que +l'acte de décès avait été dressé par le consul de Macao, où, paraît-il, +Estremoz était décédé.</p> + +<p>La marquise de Favereye s'était dressée à son tour.</p> + +<p>—Qui donc, s'écria-t-elle, était consul de Macao à l'époque où ce faux +a été commis?</p> + +<p>—C'était, en effet, un faux en écriture publique, reprit Armand sans +répondre directement à la question de la marquise. Quant à l'acte en +lui-même, j'en possède une copie authentique.</p> + +<p>—Et quelle signature porte ce document? demanda M. de Favereye à son +tour.</p> + +<p>—Messieurs, dit Armand, vous savez que nos règlements s'opposent à ce +que cette pièce soit communiquée à l'un des membres du Club des Morts +sans que les autres en prennent également connaissance... De cette +règle, nous ne nous sommes jamais départis... Cependant, au cas présent, +je viens vous demander de déroger à cette obligation... et de +communiquer à M. le marquis de Favereye l'acte de décès du banquier +Estremoz....</p> + +<p>Les membres du Club inclinèrent de la tête en signe d'assentiment.</p> + +<p>Armand ouvrit un large portefeuille placé devant lui et en tira une +feuille qu'il déplia.</p> + +<p>—Lisez, monsieur de Favereye.</p> + +<p>Le vieillard s'était approché.</p> + +<p>Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui présentait. Une légère contraction +passa sur son visage. Mais relevant la tête avec énergie:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il à son tour, je comprends mieux que tout autre +l'exquis sentiment de délicatesse auquel a obéi M. de Bernaye en +réclamant de vous l'autorisation que vous lui avez si généreusement +accordée; mais il ne m'appartient pas, à moi surtout qui crois en la +justice, en l'égalité absolue des hommes devant les règles austères du +droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me prévaloir du droit que vous +avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette réunion, où tous +tendent vers un même but, but de charité pour les faibles et de +châtiment pour les coupables, il importe que les coupables soient tous +connus, afin que vous preniez à leur égard telle décision que vous +jugerez convenable... Oui, il a existé dans la diplomatie française un +misérable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a mésusé des +droits que la patrie lui avait conférés... qui, sans doute pour aider à +quelque opération criminelle, s'est déshonoré sciemment... Cet homme, +c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-frère!...</p> + +<p>La marquise avait poussé un cri.</p> + +<p>Ainsi l'homme qui était uni à sa soeur, non content de se vautrer dans +toutes les fanges, non content de torturer lâchement celle que la +volonté d'un père sans entrailles avait sacrifiée à son ambition, cet +homme était un faussaire....</p> + +<p>L'émotion avait saisi à la gorge tous ceux qui assistaient à cette +scène.</p> + +<p>M. de Favereye remit à Armand l'acte qui lui avait été confié.</p> + +<p>—Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions +tout; si profond que soit l'abîme d'infamie dans lequel ces hommes sont +tombés, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Après +quoi nous ferons justice.</p> + +<p>Armand réclama le silence d'un geste:</p> + +<p>—S'il subsistait le moindre doute sur l'identité du pseudo-duc de Belen +et du banquier Estremoz, nous pourrions hésiter encore à accuser M. de +Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements +les plus positifs ont établi le fait. Et alors, contre M. de Silvereal, +en admettant qu'il prétendît affirmer que sa bonne foi a été surprise, +s'élève cette charge nouvelle qu'il est resté le compagnon, l'ami, je +n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un +nom et d'un titre volés. Quant au véritable duc de Belen, il a été +assassiné dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu +établir. Mais votre conscience a déjà répondu. Celui-là seul avait +intérêt à le frapper qui voulait substituer à sa propre personnalité +celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitté l'Europe +depuis de longues années et sous le nom duquel il était facile de +reparaître... Une association s'était donc formée entre Estremoz, devenu +duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons +ignoré jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin +révélé.</p> + +<p>Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas +le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait être parlé de son +père.</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai été chargé, il y a quelques +années, d'une mission scientifique par une des sociétés les plus +justement honorées de notre pays. Déjà des voyageurs, qui avaient +parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parlé vaguement d'un +pays étrange, inexploré, renfermant des richesses architecturales telles +que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas +là quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu +d'imagination.</p> + +<p>»Il était parlé de villes entières, de murailles gigantesques, de tours +colossales, dont les ruines, défiant le temps, se dressaient +orgueilleuses au milieu de forêts où l'homme semblait n'avoir jamais +pénétré. Là, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de +patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses +immenses... il semblait qu'un peuple de géants eût jadis habité cette +terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se fût abattu sur cet +empire et l'eût dépeuplé. C'était à l'extrémité du Cambodge, avec lequel +la France commençait à entretenir des relations commerciales. Ce fut +dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai +d'ailleurs publié, vous le savez, des notes détaillées sur cette région, +dont la description réclamerait la plume de nos plus grands poëtes. +J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des +Khmers, dont la puissance a dû, aux siècles passés, faire pâlir celle de +toutes les nations environnantes.</p> + +<p>»J'avais achevé une première exploration, et je me disposais à revenir +en France, pour préparer les éléments d'une seconde expédition. Je +revenais seul, me trouvant à peu de distance des villages cambodgiens, +et ayant renvoyé mon escorte par une route plus directe.</p> + +<p>»Je suivais le cours d'une rivière dont j'avais le dessein d'étudier +soigneusement la flore splendide, quand tout à coup j'entendis des cris +plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque à des vagissements, +me frappèrent de surprise, et je hâtai le pas vers le lieu d'où ils me +semblaient partir.</p> + +<p>»Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes +tresses des lianes qui s'entrelaçaient, pendaient du sommet des arbres +jusqu'à balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard +dans les profondeurs mystérieuses de ces bois où peut-être—je le +croyais alors—nul être humain n'avait pénétré—quand un horrible +spectacle me frappa.</p> + +<p>»Dans une sorte de clairière, un corps humain était étendu. Un cadavre +sans doute. Je me courbai: c'était le corps d'un homme vêtu d'un costume +mi-indien, mi-européen; un vieillard dont les traits maigres, +ascétiques, révélaient l'origine européenne, française même. Mais—chose +épouvantable!—le corps semblait n'être plus qu'une énorme plaie. Il +semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharnés après cet +être faible et sans défense. Des pieux de bois le clouaient au sol par +les pieds et les mains; ses vêtements brûlés laissaient voir sur ses +membres les traces de profondes blessures. Les chairs étaient fouillées +à coups de poignard. Les mains écrasées, déchiquetées, n'avaient plus de +forme. Enfin, quand je songe à tout cela, j'ai peur de parler; les yeux +crevés ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.»</p> + +<p>Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines.</p> + +<p>«Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!... +mais, en vérité, ce n'était pas lui qui avait crié....</p> + +<p>»Car la voix qui avait déjà frappé mon oreille retentissait de +nouveau... En proie à une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis à +travers les lianes et les broussailles... et je vis qu'à cet endroit la +rivière, transformée en torrent, s'engouffrait dans une excavation +profonde de plus de dix mètres, et à quelques pieds du gouffre, un être +humain, un enfant, les mains crispées à une branche qui pliait, +poussait les cris qui avaient attiré mon attention....</p> + +<p>»Oh! je n'hésitai pas!... M'accrochant aux saxifrages, sentant mon +énergie décuplée, je descendis dans le gouffre!... A l'enfant qui +faiblissait je criais: Courage!... Il ne comprenait pas... mais le son +de la voix humaine est déjà une consolation... Enfin, je parvins jusqu'à +lui. Le petit être se cramponna à mon bras, à mon épaule, et, lentement, +m'efforçant d'éviter les secousses, plus prudent qu'au moment de la +descente, je parvins à regagner la rive.</p> + +<p>»Mais quand je déposai l'enfant à terre, je vis qu'il était tombé dans +un état de prostration semblable à la mort. C'était horrible de voir ce +petit corps inanimé, dans la clairière, à côté de ces restes humains, +déchirés par la fureur d'assassins inconnus.</p> + +<p>»J'avais couru de nouveau vers le vieillard, et certes un moment j'avais +éprouvé une folle espérance.</p> + +<p>»Le coeur battait encore... résistance inouïe de l'être vivant.</p> + +<p>»Mais quelques secondes après, les pulsations s'arrêtaient... Le +vieillard était mort....</p> + +<p>»Je ne pouvais rien... Mais l'enfant! oh! celui-là était vivant... En un +instant, je l'avais porté au bord de la rivière, et quelques aspersions +d'eau avaient suffi à lui rendre le sentiment. Il devait être âgé de six +à sept ans, tout au plus. Les quelques mots qu'il prononça tout d'abord +ne présentèrent à mon oreille aucun sens, et cependant je connaissais +déjà à cette époque la plupart des dialectes en usage dans les pays +indo-orientaux. Mon embarras était grand. J'étais éloigné de plus de +quatre milles de toute habitation humaine, et cependant cet enfant avait +besoin de rapides secours. Tout retard pouvait lui coûter la vie. La +pauvre créature s'attachait à moi, comme si elle m'eût supplié de la +défendre contre un danger qu'elle pressentait. Peut-être avait-elle +quelque ressouvenir de la scène atroce dont sans doute elle avait été le +témoin.</p> + +<p>»Je l'enlevai dans mes bras et me mis à courir dans la direction des +huttes cambodgiennes. Je ne ressentais pas la fatigue, et une heure +s'était à peine écoulée que je rencontrais un convoi annamite, dont je +connaissais le chef. Il me reconnut et se mit obligeamment à ma +disposition.</p> + +<p>»Mais quand il eut considéré l'enfant que j'avais recueilli, il me parut +frappé d'une indéfinissable émotion. L'enfant avait repris connaissance. +Il lui adressa quelques mots en cette même langue qu'avait déjà employée +l'enfant, et dont le sens m'échappait. Le petit être répondit; alors +l'Annamite, comme frappé de désespoir, se laissa tomber sur le sol, +arrachant ses vêtements et se couvrant le visage et la tête de +poussière.</p> + +<p>»Surpris, inquiet même, je lui demandai ce que signifiait sa conduite, +et après une longue hésitation, il me répondit:</p> + +<p>»—La colère du ciel s'est appesantie sur le roi des Khmers!</p> + +<p>»—Le roi des Khmers! m'écriai-je.</p> + +<p>»Mais en vain je réiterai ma question, je ne pus obtenir aucune +explication précise.</p> + +<p>»J'appris seulement que dans les ruines d'Ang-Kor-Wat un homme vivait +qui portait le titre d'Eni—textuellement, roi du feu—qu'il était mort, +et que l'enfant que j'avais sauvé était son fils!»</p> + +<p>Encore une fois, Martial, le visage couvert d'une pâleur livide, +s'était dressé sur ses pieds, comme si une commotion électrique eût +frappé tout son être.</p> + +<p>—Le Roi du Feu, s'écria-t-il. Ainsi se nommait l'homme qui vint jadis +chez mon père....</p> + +<p>—Je le sais, dit Armand; mais laissez-moi achever. L'Annamite semblait +craindre que, par quelque nouvelle catastrophe, le fils de l'Eni ne fût +frappé comme lui, et il me supplia de m'éloigner au plus vite avec +l'enfant. Il était en proie à une exaltation épouvantée qui semblait +tenir à quelque mystère religieux. Il mit un cheval à ma disposition, et +je parvins à regagner la capitale. L'enfant était malade, une fièvre +nerveuse mettait ses jours en danger. A ce moment, des lettres reçues de +France me contraignirent à hâter mon départ; je ne voulus pas abandonner +celui que j'avais miraculeusement sauvé. Il était pris pour moi d'une +affection en quelque sorte farouche, et dans les moments de lucidité que +lui laissait la fièvre qui le consumait, il se débattait contre des +ennemis imaginaires. Je me décidai à l'emmener en France. Vous le +connaissez tous, c'est l'homme dont le dévouement à mon égard ne s'est +jamais démenti, c'est Soëra!»</p> + +<p>—Mais ce vieillard assassiné, torturé! criait Martial en se tordant les +mains avec angoisse.</p> + +<p>—Nous allons savoir qui il était, dit Armand d'une voix grave. Martial, +l'épreuve que nous allons tenter est terrible! Je crois que la +révélation que je prévois va vous frapper au plus profond du coeur. +Souvenez-vous que vous êtes homme et que vous avez besoin de votre +énergie. Jurez-moi de rester calme. Archibald, et vous tous, mes amis, +je vous supplie de veiller sur lui....</p> + +<p>Thomerville vint à Martial, et, saisissant sa main entre les siennes:</p> + +<p>—Courage! lui dit-il, et quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous nous +appartenez et que votre cause est la nôtre!...</p> + +<p>—Mais c'était donc lui? s'écria Martial, répondant à la pensée intime +qu'il n'avait pas osé formuler.</p> + +<p>—Attendez! fit Armand en levant la main.</p> + +<p>Puis il marcha vers une porte et l'ouvrit.</p> + +<p>Soëra parut.</p> + +<p>Le lecteur n'a pas oublié ce personnage étrange qui a paru déjà une fois +comme une apparition fantastique, dans ce récit.</p> + +<p>Rappelons cependant son portrait:</p> + +<p>La face, d'un brun verdâtre, était maigre et présentait des saillies +osseuses qui semblaient les angles d'un masque. Le nez écrasé s'épatait +au-dessus d'une bouche large, dont les lèvres relevées laissaient voir +des dents presque noires, et s'effilant en pointes comme celles d'un +animal sauvage.</p> + +<p>Sur le front, des lignes, tatouage singulier, se croisaient dans tous +les sens, formant un enchevêtrement bizarre.</p> + +<p>Le costume de Soëra n'était pas cependant celui qu'il portait lors de sa +venue chez le duc de Belen.</p> + +<p>Il était vêtu maintenant d'une tunique longue, tombant aux chevilles, +rayée de lignes multiples et de couleurs variées.</p> + +<p>Cette tunique était serrée à la taille par une ceinture de drap d'or +recouverte elle-même d'une large tresse noire, sur laquelle +scintillaient des diamants.</p> + +<p>Aux pieds, des espèces de sandales dépassant les doigts d'un pouce +environ et saillant en pointe.</p> + +<p>Enfin de ses manches sortaient ses bras maigres, qu'un bracelet d'or, +large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.</p> + +<p>Soëra, sur un signe d'Armand, entra dans la salle.</p> + +<p>Les yeux, ouverts autant que le leur permettaient les paupières bridées +aux tempes, étincelaient d'un reflet éclatant.</p> + +<p>Il fit quelques pas, se prosterna devant Armand, prit sa main et la +baisa.</p> + +<p>—Martial, dit Armand de Bernaye, regardez cet homme, le +reconnaissez-vous?</p> + +<p>Mais déjà Martial s'était élancé, criant:</p> + +<p>—C'est lui! c'est le Roi du Feu! c'est l'homme qui jadis est venu dans +la maison de mon père!</p> + +<p>En même temps, Soëra, se tournant vers Martial, avait poussé un cri de +surprise et de joie:</p> + +<p>—L'ami de l'Eni! l'ami de mon père!</p> + +<p>—Vous n'êtes ni l'un ni l'autre celui que vous croyez reconnaître, dit +Armand. Martial, ce costume vous trompe. Cet homme est Soëra, le fils de +celui qui fut l'ami de votre père... et toi, Soëra, cet homme est le +fils de celui qui est resté fidèle à l'Eni, ton père, jusqu'au jour où +tous deux ont perdu la vie.</p> + +<p>Puis il reprit:</p> + +<p>—Martial, cette épreuve est décisive. Depuis le jour où, pour la +première fois, vous avez comparu devant nous, vos traits m'avaient +frappé... car ils étaient gravés dans ma mémoire, depuis l'heure +terrible où avait expiré sous mes yeux le vieillard martyrisé. Soëra +vient de me prouver que je n'étais pas le jouet d'une illusion. Martial! +l'homme que des misérables ont tué, après l'avoir torturé, hélas! il n'y +a plus à en douter, c'était votre père!</p> + +<p>Martial poussa un cri terrible; portant les mains à son front, il +chancela, comme si la foudre l'eût frappé.</p> + +<p>Il serait tombé, si Annibal ne l'eût soutenu dans ses bras.</p> + +<p>Mais, se redressant tout à coup:</p> + +<p>—Ses assassins! cria-t-il, je veux les connaître!... Je veux savoir le +nom de ces misérables tortionnaires... Mon père! mon pauvre père!...</p> + +<p>Il sanglotait. Cette douleur déchirante était à navrer.</p> + +<p>—Ainsi, murmurait-il dans ses sanglots, il s'est trouvé des êtres assez +infâmes pour ne pas reculer devant cette lâcheté de déchirer les membres +d'un pauvre vieillard!... lui si bon!... si dévoué à la grande cause de +l'humanité! Mais, ces bêtes féroces, je les découvrirai, et je leur +ferai payer leur crime par des tourments effroyables!</p> + +<p>Armand ne protestait pas contre ces paroles insensées; cette exaltation +était justifiée. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le +retour à la raison.</p> + +<p>—Leurs noms! s'écriait Martial, vous savez leurs noms!</p> + +<p>—Soëra, dit Armand, c'est à toi de parler... tu t'es imposé une longue +épreuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a +longtemps déjà que Soëra était sur la piste des assassins de son père... +il voulait frapper!... j'ai arrêté son bras et il m'a obéi, car Soëra +est de ceux qui respectent l'homme à qui ils doivent la vie... Depuis le +jour où une terrible révélation s'est faite à lui, il s'est renfermé +dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses pères +d'éclairer sa conscience... demandant—ce sont ses propres +expressions—au mort le droit de parler... Il y a trois jours, Soëra est +venu à moi et m'a tout révélé... J'ai vérifié ses affirmations... elles +étaient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, à +ajourner ses projets de vengeance.</p> + +<p>—Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas? +s'écria Martial saisissant la main de Soëra.</p> + +<p>Le fils de l'Eni le regarda; un sourire éclaira son visage, sourire +effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son étreinte:</p> + +<p>—Frère, la mort attend... elle viendra à notre appel!</p> + +<p>—Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts connût dans +tous ses détails cette lamentable aventure. Ce que vous déciderez, +messieurs, sera exécuté. Soëra, parle maintenant.</p> + +<p>C'était un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner +où allait se déchirer le voile qui recouvrait tant de mystères.</p> + +<p>Soëra, ayant échangé une dernière étreinte avec Martial, s'était venu +placer au milieu de la large salle, où se trouvaient réunis les membres +du Club des Morts.</p> + +<p>Là, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en +étendant les bras vers l'Orient.</p> + +<p>Puis, dans cette langue française que de Bernaye lui avait apprise et +qu'il prononçait avec un accent guttural des plus singuliers, il +commença.</p> + +<p>Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'était +comme une mélopée qui donnait à notre langue la bizarre mélopée des +idiomes asiatiques....</p> + +<p>(Le lecteur comprendra que nous écartions ou tout au moins que nous +atténuions dans ce récit les étrangetés de forme qui, quoique donnant à +la parole de Soëra une couleur étrange et exotique, n'en fatigueraient +pas moins à la longue son attention.)</p> + +<p>«Que le grand Giang protége son serviteur, dit Soëra, que l'arme sacrée, +le beurdao[1] frappe Soëra, si de sa bouche un seul mot trahit la +vérité!</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">[Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des rois</span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;">Khmers vénèrent comme une relique: <i>Giang</i> signifie +<i>esprit</i>, <i>génie</i>.]</span><br /> +</p> + +<p>»Soëra s'appelle le Vengeur; Soëra a vu son père tomber sous l'arme +rouge des assassins; il n'était alors qu'un enfant, et comme il criait +au secours, qui n'arrivait pas....</p> + +<p>»Ces hommes l'ont saisi et précipité dans le gouffre....</p> + +<p>»Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauvé l'enfant; +l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu'à lui +donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...»</p> + +<p>Disant cela, Soëra regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea.</p> + +<p>Une émotion indéfinissable serrait toutes les poitrines.</p> + +<p>Soëra reprit:</p> + +<p>«Aux temps qui sont tombés dans la nuit—ensevelis dans le passé—mes +pères étaient puissants—ils s'appelaient les Khmers—et l'immense +royaume était Kmerdom.</p> + +<p>—Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers—par milliers +les géants d'or qui veillaient—aux portes des villes colossales—par +milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha—dont les +trente-deux beautés éclatent comme un rayonnement.</p> + +<p>—Les nagas (serpents) étaient domptés—tous tremblaient devant l'épée +dont nul n'avait triomphé—et sur les hautes montagnes les pagodes +gigantesques—portaient au séjour de Vichnou—les prières du peuple +innombrable.</p> + +<p>—Le roi Lépreux fut coupable—parce qu'il manqua à sa parole—ayant +promis la vie à un brahmane—savant entre tous—il le tua.</p> + +<p>—La terre trembla—des colonnes de soufre ardent sortirent des +entrailles du sol.—La grande statue de Bouddha roula de son socle dans +le lac profond—et les ennemis des Khmers—pour venger le dieu—se +jetèrent sur Ang-Kor la puissante.</p> + +<p>—Qui chancela sur sa base énorme.—L'univers s'acharna contre +Ang-Kor.—Les astres tombèrent et leurs flammes jetèrent l'incendie—les +fleuves sortirent de leur lit—prenant colonnes et tours, corps à +corps—et les renversant—comme un géant renverse un enfant qui l'a +insulté.</p> + +<p>—Les montagnes s'écroulèrent—et sous leurs masses des milliers de +cadavres furent ensevelis—dont pas un n'eut la face tournée vers +l'Orient—ce qui était le châtiment terrible.</p> + +<p>—Le vent dispersa les peuples—comme les feuilles des arbres—ils +tourbillonnèrent en rhombes d'épouvante—et le frère ne retrouva plus +son frère—ni la mère son enfant.</p> + +<p>—Seule, la mort les frappait—sans qu'un bras se levât pour les +défendre—et, comme des chiens furieux,—les peuples voisins—qui +avaient tremblé devant eux—les mordirent quand ils passaient—frappés +déjà par les Giangs—ministres de la colère de Bouddha.</p> + +<p>—Il se fit un orage étincelant—qui dura pendant un siècle—et pendant +lequel la foudre ne cessa pas de rugir—ni l'éclair de briller—puis la +nuit se fit profonde,—le soleil s'étant voilé—pour ne pas voir +l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre.</p> + +<p>—Et quand il osa regarder—les Khmers n'étaient plus qu'une poussière +impalpable—que balayait un souffle—les tours, les palais, les villes, +les statues colossales, n'étaient plus—que des ruines sur lesquelles +couraient les reptiles.</p> + +<p>—Les reptiles immondes—transformation dernière des ennemis des +Khmers—que Bouddha avait frappés à son tour—parce que—pour avoir +écrasé les Khmers—ils s'étaient crus aussi puissants que lui...»</p> + +<p>Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singulière des poëmes +indous, Soëra racontait, d'après la légende transmise de siècle en +siècle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succombé cet immense +empire, qui s'étendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont +jusqu'ici les savants les plus érudits, les plus infatigables, n'ont pu +retracer l'histoire.</p> + +<p>Les ruines énormes, magnifiques et sublimes que, dans ces dernières +années, ont étudiées les Mouhot, les Lagrée, les Grandière, ne +chantent-elles pas plus haut que les poëmes homériques la gloire et la +puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une +admiration épouvantée les hardis explorateurs qui ont pénétré jusqu'aux +ruines d'Ang-Kor-Wat.</p> + +<p>Le fait auquel Soëra faisait allusion, en parlant de l'improbité du roi +Lépreux, était celui-ci:</p> + +<p>Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait guérir, s'était adressé en +vain à tous les savants de son empire.</p> + +<p>Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir, +osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de +l'hydropathie, mais il préférait que le liquide fût à l'état +d'ébullition, et proposa à son client royal de la plonger dans un bain +bouillant.</p> + +<p>Le roi exprima le désir de voir l'expérience s'accomplir tout d'abord +sur un autre personnage que lui-même; mais comme nul ne consentait à se +prêter à cette épreuve—dangereuse, il faut en convenir—le +roi—contraignit le fakir à l'expérimenter lui-même.</p> + +<p>—J'y consens, répliqua le brahmane, si Votre Majesté veut me promettre +solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui +laisser.</p> + +<p>Le roi promit, et le fakir entra dans la chaudière brûlante. Mais le roi +Lépreux, qui était jaloux de la science du brahmane, fit enlever la +chaudière et la fit jeter, avec celui qu'elle contenait, dans le fleuve.</p> + +<p>C'est, dit-on, cette trahison qui a amené sur la ville la décadence et +la ruine.</p> + +<p>La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui était la +gloire du temple, fut retrouvée par les Siamois, flottant à la surface +du lac, entourée de lotus et portée par un yack ou boeuf thibétin.</p> + +<p>A l'endroit où cette statue avait été trouvée, les Siamois élevèrent +leur capitale.</p> + +<p>Soëra s'était interrompu un instant, comme écrasé par ses souvenirs.</p> + +<p>Armand l'engagea doucement à reprendre son récit.</p> + +<p>Soëra obéit:</p> + +<p>«Les années passèrent longues et nombreuses—les Khmers n'étaient +plus,—et les derniers enfants de l'empire—errant comme des tigres +poursuivis—tombaient un à un dans la mort.</p> + +<p>—Seule, une famille protégée par Bouddha—réservée aux grandes +destinées de l'avenir—vivait solitaire dans les forêts—la famille +d'Eni, Roi du Feu—auquel la puissance divine avait promis que les +ruines se relèveraient—et que, puissantes, les cités des +Khmers—dresseraient encore vers le ciel—leurs cimes puissantes.</p> + +<p>—Eni possédait le dernier secret de la grandeur des Khmers—le secret +des trésors immenses cachés—dans les entrailles profondes—des géants +de granit qui veillent—silencieux, sur Ang-Kor endormie.</p> + +<p>—Eni était un homme et Eni mourait—mais il transmettait à son +successeur le secret qu'il avait gardé.—Les derniers Khmers lui étaient +soumis—et, des extrémités de la terre—ils obéissaient à ses +ordres—et, devant lui—les souverains de Siam s'inclinaient—lui +envoyant chaque année des tributs.</p> + +<p>—Eni succédait à Eni gardant le trésor—et le sabre sacré—que doit +ceindre un jour le roi des Khmers—alors que Bouddha—d'un signe de sa +tête—lui aura donné l'ordre de marcher en avant.</p> + +<p>—Le dernier Eni était mon père.—Il vivait seul dans les forêts—et, +silencieux—il attendait l'ordre de Bouddha.</p> + +<p>—Par sa science divine—il sut que des entreprises +criminelles—s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.—Il traversa les +mers—et vint en France pour parler au roi de la science.—Il resta +longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard +l'accompagnait.</p> + +<p>—Mon père! s'écria Martial.</p> + +<p>—Oui, c'était ton père, reprit Soëra—car les traits de son visage +étaient—malgré l'âge—semblables aux tiens.—Eni me dit: Fils, j'ai +confié à la terre française le secret éternel de la puissance des +Khmers.—Au jour de ma mort—je te dirai tout, et tu continueras mon +oeuvre.</p> + +<p>—Lui et le vieillard s'aimaient—longtemps je les ai vus tous +deux—marchant solennels à travers les ruines, qu'ils interrogeaient et +qui leur répondaient—mais à eux seuls—car nulle voix ne parvenait +jusqu'à nous.</p> + +<p>—Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de +feuillage—il se fit un grand bruit—et des hommes se jetèrent sur mon +père—mon père fut frappé le premier—une balle lui traversa le +coeur—et sans un cri—sans avoir pu prononcer un seul mot—il roula sur +la terre rougie.</p> + +<p>—Puis les deux assassins—saisirent le vieillard et le +torturèrent—voulant qu'il trahit le secret des Khmers.—Horrible! le +vieillard poussait des hurlements de douleur—mais il ne parlait pas.</p> + +<p>—Enfant, j'essayai de le défendre—j'étais faible et ne pouvais +rien—un des hommes me saisit—et me précipita dans le gouffre—croyant +que j'allais mourir.</p> + +<p>—Les cris du vieillard s'éteignirent dans un râle effrayant—et moi, +accroché aux lianes—je regardais le flot—qui tourbillonnait autour de +moi. Je ne voulais pas mourir.—Je luttai longtemps, si longtemps, que +le soleil monta à l'horizon!...</p> + +<p>—Je gémissais et j'appelais.—Un homme vint qui entendit mes cris de +désespoir—et me sauva.—Mais j'étais épuisé—le génie de la souffrance +s'accroupit sur ma poitrine—et sur mon front...—Je dormis longtemps +sur le bord de la mort.</p> + +<p>—Quand je revins à moi—j'étais sur un navire.—L'homme généreux qui +m'avait sauvé—m'emmenait dans son pays.—Depuis, je ne l'ai plus +quitté.—Mais le jour de la vengeance est venu—parce que j'ai retrouvé +les assassins de mon père—et que celui qui est mort—crie vers moi qui +suis son fils.</p> + +<p>—Et que le vieillard t'appelle—toi aussi, pour que tu punisses—ceux +qui ont brisé son corps—brûlé ses membres, et qui l'ont tué!...—Frère, +donne-moi ta main, et—reçois mon serment.—Vengeance! vengeance!...»</p> + +<p>En prononçant ces derniers mots, Soëra s'était dressé, et, livide, il +semblait une de ces créations étranges qui veillent à l'entrée des +pagodes indiennes.</p> + +<p>Tous étaient haletants.</p> + +<p>—Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste à vous dire quels +furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le +baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel +traître les avait lancés sur cette piste! je l'ignore, et sans doute +nous ne le saurons jamais. Un jour, Soëra a entendu la voix du +duc;—c'était à ce dernier bal où le baron de Silvereal avait conduit sa +femme et Lucie de Favereye—il voulait s'élancer, frapper. Je pus +m'opposer à son dessein; mais, en m'obéissant, Soëra refusa tout d'abord +de parler. Il voulait demander à ses dieux s'il pouvait me confier le +secret de cette épouvantable tragédie. Il passa quarante jours et les +nuits dans la prière. Il y a trois jours, il est venu à moi et m'a tout +dit. Ensemble, nous sommes allés épier de Belen. Il l'a vu, et, cette +fois, le doute n'a plus subsisté. Puis il a vu Silvereal et me l'a +désigné comme complice du crime.</p> + +<p>»Voilà ce que j'avais à vous dire. Un grand forfait a été commis, il +faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une décision. Soëra +s'est engagé à nous obéir.»</p> + +<p>Soëra s'était agenouillé devant Armand et lui avait pris la main.</p> + +<p>—Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras, +je le ferai.</p> + +<p>—A mon tour de parler! s'écria Martial. Car c'est mon père qui a été +frappé. C'est le pauvre vieillard, qui portait dans son cerveau l'avenir +de la science et de l'humanité, qui a été assassiné lâchement, au milieu +des plus épouvantables tortures; pas de pitié pour ces infâmes! Et si le +bras de Soëra faiblit, c'est moi qui serai le vengeur!</p> + +<p>Martial frémissait. Livide, les yeux étincelants, il était en proie à +une effrayante surexcitation.</p> + +<p>Archibald prit la parole:</p> + +<p>—Plus que tout autre, dit-il, je comprends la douleur, la colère de ces +deux hommes qu'un crime odieux a faits orphelins. Mais il nous faut +d'abord comprendre que si les faits sont prouvés à nos yeux, la justice +ne se pourrait contenter de ces témoignages.</p> + +<p>—Eh! qui parle de la justice des hommes! s'écria Martial. Est-ce donc +aux tribunaux que j'entends demander ma vengeance! Ces hommes ne +sont-ils pas en dehors de l'humanité?</p> + +<p>—Un mot, dit M. de Favereye.</p> + +<p>Il se leva à son tour, et, devant cette physionomie empreinte de la +solennité majestueuse de la justice, tous se turent.</p> + +<p>—Il faut que ces hommes soient punis, dit-il. Mais ainsi qui vient de +le dire M. de Thomerville, ce n'est pas en les traduisant devant les +tribunaux que nous parviendrons à notre but. Où sont les preuves? où +sont les témoins? Ces scènes effroyables se sont passées si loin de nous +que toute enquête est impossible. Est-ce à dire qu'ils doivent jouir +paisiblement du bénéfice de leurs crimes? Non. Le rôle du Club des Morts +commence; il faut que dès aujourd'hui ils soient enserrés dans un cercle +dont ils ne puissent plus s'échapper. Le duc de Belen n'est autre +qu'Estremoz le voleur; Silvereal est l'ancien consul qui a forfait à son +mandat. Ces deux faits sont clairs, faciles à établir. Qu'ils soient +poursuivis, et le bagne s'ouvrira devant eux. C'est là ce que peut, +contre ces bandits, la justice humaine; rien de plus.</p> + +<p>Martial se tordait les mains.</p> + +<p>Soëra, immobile, tourmentait de sa main crispée le manche du kriss passé +à sa ceinture.</p> + +<p>Tout à coup sir Lionel poussa un cri.</p> + +<p>Sir Lionel, le fou! avait-il donc compris ce qui venait de se passer? +Allait-il donc, lui aussi, émettre son opinion?</p> + +<p>Armand s'était élancé vers lui, croyant à quelque crise soudaine.</p> + +<p>Mais du geste Lionel l'écarta.</p> + +<p>—Voyez, dit-il, le bras étendu, voyez ce sang qui coule!... +Entendez-vous ces râles de désespoir!</p> + +<p>Dressant la tête, il semblait regarder dans le vide, écouter un bruit +qui parvenait à son oreille.</p> + +<p>—De Belen! Silvereal! Ce sont bien ces noms que vous avez prononcés! Ce +sont bien les hommes que vous prétendez châtier! Il est trop tard! le +châtiment est venu. Il est trop tard.</p> + +<p>—Folie! s'écria Martial.</p> + +<p>—Attendez! fit Armand. Parfois, ce que vous appelez folie n'est qu'une +transformation des facultés... qui acquièrent en acuité ce qu'elles ont +perdu en netteté.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Lionel, étendant les deux mains au-dessus de sa +tête:</p> + +<p>—Parlez! dit-il d'une voix forte. Sir Lionel Storigan, que voyez-vous? +Qu'entendez-vous?</p> + +<p>—Du sang, vous dis-je! s'écria Lionel. De Belen est frappé! Silvereal +tombe... C'est la mort! Ah! comme ils se débattent! comme ils se +tordent! Courez! courez vers eux! Mais non! c'est inutile! vous arrivez +trop tard!... La mort passe par là... Du sang! du sang!</p> + +<p>Et Lionel semblait se débattre contre une épouvantable vision.</p> + +<p>Tous s'étaient levés, cherchant à deviner le sens mystérieux caché sous +ces paroles arrachées par la folie.</p> + +<p>Seul Armand conservait son sang-froid.</p> + +<p>La science lui disait que dans cette crise physiologique il y avait le +retentissement de faits vrais....</p> + +<p>—Martial, dit-il, je crois—vous m'entendez—je crois fermement que sir +Lionel, étranger aujourd'hui à la vie ordinaire, voit et entend ce que +nous ne pouvons ni voir ni entendre... Je dis qu'il se passe à l'hôtel +de Belen des événements étranges, dont sir Lionel, dans sa folie, a le +pressentiment inconscient....</p> + +<p>—Je vois, je vois! criait l'Anglais. Ils sont morts! morts!...</p> + +<p>—Venez donc, Martial, reprit Armand. Thomerville, accompagnez-nous; il +faut que nous sachions la vérité.</p> + +<p>—Mais que croyez-vous donc? s'écria Archibald.</p> + +<p>—Je crois que sir Lionel a dit vrai, et qu'un nouveau crime vient +d'ensanglanter l'hôtel de Belen....</p> + +<p>Puis, se penchant à l'oreille de M. de Favereye, Armand ajouta:</p> + +<p>—Appuyez-moi... N'est-ce pas, en tout cas, gagner du temps... et +permettre à la fureur de Martial de se calmer.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit le magistrat.</p> + +<p>Et s'adressant aux autres:</p> + +<p>—Avant tout, il faut savoir ce que cache ce mystère, que MM. de +Bernaye, Martial et Thomerville se rendent à l'hôtel de Belen.</p> + +<p>—Qu'ils se hâtent! cria sir Lionel.</p> + +<p>Il y avait dans cette scène singulière une telle solennité, que Martial, +troublé, n'avait plus la force de résister.</p> + +<p>Puis, après tout, n'était-ce pas le moyen d'être plus tôt en face de +l'assassin?</p> + +<p>—A l'hôtel de Belen! cria-t-il.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, ajouta Thomerville.</p> + +<p>Martial s'approcha de Soëra, et lui prenant la main:</p> + +<p>—Tu m'as appelé ton frère, lui dit-il d'une voix sourde, aie +confiance!...</p> + +<p>—Ne le frappe pas seul!</p> + +<p>—Je te le jure.</p> + +<p>Madame de Favereye n'avait pas pris part à cette dernière scène.</p> + +<p>Maintenant elle pensait à sa soeur, liée au misérable Silvereal, et elle +frémissait en songeant aux douleurs qui lui étaient réservées.</p> + +<p>Armand vint à elle:</p> + +<p>—Ayez courage, lui dit-il. Et cachez encore à Mathilde ces horribles +révélations.</p> + +<p>—J'attendrai, dit la marquise.</p> + +<p>Un instant après, une voiture entraînait vers l'hôtel de Belen Armand, +Martial et Archibald.</p> + +<p>Martial, sombre, gardait le silence. De Thomerville, flegmatique, était +prêt à tout événement. Armand rêvait à sir Lionel et cherchait à +expliquer les singulières paroles qui s'étaient échappées de ses +lèvres....</p> + +<p>Les chevaux allaient rapidement. Le jour venait de se lever, et la +teinte blafarde de l'aube s'étendait sur Paris qui s'éveillait.</p> + +<p>De Courcelles à la rue de Seine, le trajet était long; mais ces trois +hommes, absorbés par leurs pensées, n'avaient pas la notion du temps.</p> + +<p>Enfin ils arrivèrent à la Seine, et la voiture franchit le pont.</p> + +<p>Ils entrèrent dans la rue de Seine.</p> + +<p>Là, la voiture s'arrêta brusquement.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda de Bernaye, subitement arraché à ses réflexions.</p> + +<p>—La rue est encombrée de monde, dit le cocher. Je vois des soldats... +et des agents de police.</p> + +<p>D'un bond, les trois hommes sautèrent sur la chaussée.</p> + +<p>Malgré l'heure matinale, la foule formait un groupe compacte depuis la +jonction de la rue Mazarine, se pressant dans la rue de Seine, houleuse +et agitée.</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc? demanda Armand.</p> + +<p>—Ah! monsieur, c'est horrible! on parle de dix assassinats... une +boucherie! toute une maison massacrée.</p> + +<p>Tout en faisant la part de l'exagération, il devenait évident qu'un +crime avait été commis.</p> + +<p>—Savez-vous à quel numéro se sont passés les faits? demanda Archibald.</p> + +<p>—Le numéro? non. Mais c'est à la grande maison... à un hôtel... occupé +par un duc.</p> + +<p>Martial poussa un cri.</p> + +<p>—Ne perdons pas une minute, dit-il, il faut savoir....</p> + +<p>Et aussitôt les trois amis, se jetant à travers la foule, jouant du +coude pour faire trouée, parvinrent jusqu'au cordon des agents de +police.</p> + +<p>Là, ils furent naturellement arrêtés. Et malgré leur impatience, ils +risquaient de ne pas obtenir les renseignements qu'ils désiraient, quand +un personnage qui donnait des ordres aperçut M. de Bernaye et s'écria:</p> + +<p>—Ah! vous voici? Si c'est le hasard qui vous amène, vous allez nous +rendre un bien grand service.</p> + +<p>C'était un commissaire de police qui connaissait Armand de longue date +comme médecin.</p> + +<p>—Je désire passer monsieur, dit le magistrat.</p> + +<p>—Il faut que ceux qui m'accompagnent passent avec moi.</p> + +<p>—Très-volontiers. Aussi bien ils doivent appartenir sans doute, comme +vous, au monde dont faisaient partie les victimes.</p> + +<p>—Les victimes? mais qui donc a été frappé?</p> + +<p>—Dites tailladé, massacré, haché... c'est le duc de Belen et le baron +de Silvereal!</p> + +<p>Un triple cri lui répondit.</p> + +<p>Armand saisit la main de Martial:</p> + +<p>—Silence, lui dit-il à voix basse; si ces criminels ont expié leur +crime, prenez garde, en les flétrissant, de faire retomber sur des +innocents la peine de leur infamie.</p> + +<p>Martial se souvint tout à coup des liens qui unissaient Silvereal à +madame de Favereye, c'est-à-dire à Lucie; il obéit et refoula en lui les +sentiments prêts à déborder.</p> + +<p>C'était en effet vers l'hôtel de M. de Belen que le commissaire de +police—qui se nommait Duval—conduisait nos trois personnages. La porte +de l'hôtel était gardée par une escouade de soldats requis au poste +voisin.</p> + +<p>Rappelons rapidement au lecteur les principales dispositions de cet +hôtel, dans lequel nous l'avons déjà plusieurs fois introduit depuis le +début de ce récit.</p> + +<p>Les appartements du duc occupaient tout le vaste premier étage de +l'hôtel.</p> + +<p>Les salons de réception attenaient à une large et magnifique galerie, à +l'extrémité de laquelle s'ouvrait le cabinet particulier du duc, pièce +de moyenne dimension, encombrée de curiosités de toutes sortes +empruntées aux civilisations orientales.</p> + +<p>Enfin, derrière ce cabinet, une vaste serre, formant jardin d'hiver +donnant sur les jardins, et faisant face au pavillon qu'avait occupé +Jacques pendant quelque temps.</p> + +<p>Chose étrange, Martial se souvenait maintenant que c'était dans cette +maison qu'il avait tant souffert, alors que seul, dans une mansarde du +dernier étage, il méditait son suicide.</p> + +<p>Et il n'avait rien deviné! Sous le même toit que lui vivait l'assassin +de son père, et un secret instinct ne l'avait pas guidé!</p> + +<p>Le commissaire marchait en avant. Des agents étaient installés dans la +galerie que nous avons vue resplendissante de lumières, résonnant des +échos de l'orchestre—et qui maintenant, morne et sombre, semblait un +immense sépulcre.</p> + +<p>Les domestiques de M. de Belen, libres et cependant gardés à vue, +s'étaient groupés au coin, parlant à voix basse.</p> + +<p>M. Duval ouvrit enfin la porte du cabinet du duc, et précédant les trois +amis:</p> + +<p>—Entrez, dit-il.</p> + +<p>Au moment où ils franchissaient le seuil, un cri de surprise et +d'horreur s'échappa de leur poitrine.</p> + +<p>Sur un sofa, aux nuances écarlates, gisait, à demi plié, le corps de M. +de Belen. La tête relevée laissait voir au cou une plaie béante d'où +s'échappaient encore quelques gouttes d'un sang noirâtre qui se +coagulait.</p> + +<p>Puis, étendu sur un fauteuil, Silvereal, livide, les yeux fermés... un +médecin était auprès de lui, cherchant à panser une énorme entaille qui +descendait du cou au milieu de la poitrine. Il était évident que le coup +avait été porté par derrière et que l'arme, après avoir glissé d'abord +sur les côtes, avait pénétré profondément dans les chairs....</p> + +<p>—Eh bien! docteur, demanda le magistrat, conservez-vous quelque espoir?</p> + +<p>—Le blessé respire encore, dit le médecin, mais j'attends sa mort à +chaque instant.</p> + +<p>Disant cela, il regardait les nouveaux venus.</p> + +<p>Il reconnut M. de Bernaye.</p> + +<p>—Ah! cher confrère, dit-il, vous arrivez à propos... je serais heureux +que vous voulussiez bien examiner ce malheureux.</p> + +<p>Martial et Archibald s'écartèrent.</p> + +<p>Armand vint auprès de Silvereal.</p> + +<p>Ainsi c'était l'homme qui lui avait volé tout son bonheur, celui qui +avait spéculé sur l'ambition de M. de Mauvillers pour le contraindre à +lui donner la main de sa fille Mathilde; c'était Silvereal qui était là, +gisant, moribond.</p> + +<p>Mais Armand n'était pas de ces hommes qui transigent avec le devoir. On +faisait appel à ses lumières, le médecin reparaissait, dût sa science +prolonger le supplice que l'existence du baron infligeait à sa femme....</p> + +<p>Il se pencha sur le corps inerte, et soulevant les paupières, il examina +longuement les pupilles contractées.</p> + +<p>—La mort est proche, dit-il. Vous avez sondé la plaie?...</p> + +<p>—Le poignard—car c'est avec un poignard long et flexible que M. le +baron a été frappé—a atteint le poumon... l'hémorragie interne continue +lentement... ce n'est qu'une question de minutes....</p> + +<p>Une sorte de râle sourd sortait de la poitrine du moribond....</p> + +<p>—Et celui-ci? demanda Armand en désignant M. de Belen.</p> + +<p>—La carotide a été tranchée d'un seul coup; la mort a dû être +instantanée....</p> + +<p>—Mais qui a commis ce double crime? demanda Archibald en s'approchant.</p> + +<p>—Je crois que le coupable est entre nos mains... car nous avons saisi +un misérable qui cherchait à s'échapper... et il est gardé à vue dans la +serre....</p> + +<p>—Son nom?...</p> + +<p>—Je ne le connais pas... Mais j'y songe, si je vous ai priés de monter +ici, c'est que vous pourrez sans doute fournir sur la vie et les +habitudes des deux victimes des renseignements utiles à la justice... de +plus, vous connaissez peut-être l'assassin... ou tout au moins celui que +j'ai tout lieu de présumer coupable.</p> + +<p>Disant cela, le commissaire entr'ouvrit doucement la porte de la serre, +et fit un signe aux trois agents qui s'y trouvaient et qui +s'écartèrent.</p> + +<p>Affaissé sur une chaise, la tête dans ses deux mains, un jeune homme +était là, immobile comme une statue.</p> + +<p>Au bruit de la porte, il tressaillit et releva la tête.</p> + +<p>—Jacques, comte de Cherlux! s'écria Armand.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">PRIS DANS LA TOILE....</a></h3> + + +<p>Les magistrats, immédiatement avertis, arrivèrent bientôt à l'hôtel de +Belen.</p> + +<p>C'étaient un juge d'instruction, M. Varnay, qui, on s'en souvient +peut-être, avait naguère procédé à l'interrogatoire de Diouloufait, et +un substitut du procureur du roi, qui n'est pas non plus tout à fait +inconnu du lecteur, ainsi qu'on le verra tout à l'heure.</p> + +<p>Les premières constatations légales fournirent peu de renseignements. Il +était évident que le crime avait eu le vol pour mobile, car un grand +désordre régnait dans le cabinet du duc. Les objets précieux avaient été +jetés à terre et brisés, sans doute pour hâter les recherches. Enfin, un +meuble avait été fracturé et des papiers gisaient sur le plancher.</p> + +<p>Armand et l'autre médecin continuaient à donner des soins à Silvereal, +dont l'agonie se prolongeait.</p> + +<p>Peu à peu même il semblait qu'une nouvelle force lui revint, et il avait +déjà essayé de parler....</p> + +<p>Ce n'était d'ailleurs, selon toute évidence, que le dernier effort de la +nature, résistant à la mort.</p> + +<p>—Avant d'interroger le jeune homme arrêté, dit M. Varnay, il serait bon +d'entendre les premiers témoins... Quels sont-ils?...</p> + +<p>—Monsieur le juge, répondit le commissaire, c'est d'abord le valet de +chambre de M. de Belen qui couche dans une pièce voisine... puis le +portier de l'hôtel, nommé Benoît....</p> + +<p>—Appelez ces deux hommes. Quant à vous, messieurs, ajouta le magistrat +en s'adressant à Archibald et à Martial, je vous prie de ne pas vous +éloigner.</p> + +<p>Les deux hommes s'inclinèrent.</p> + +<p>Ils étaient impatients de connaître les détails de cette étrange +tragédie, qui venait, dans des circonstances si imprévues, dénouer une +situation terrible.</p> + +<p>M. Benoît était, si l'on s'en souvient, le suisse bienveillant qui avait +défendu la mansarde de Martial contre les prétentions envahissantes de +M. de Belen, propriétaire de l'immeuble.</p> + +<p>C'était un gros homme, tout rond, confit en dignité, et qui, étant +portier, considérait sa situation comme un sacerdoce.</p> + +<p>Or son attitude même prouva, dès le début, que sa dignité avait reçu une +forte atteinte.</p> + +<p>Il s'avança, tête basse, rougeur au front. On avait assassiné son +maître, et sa responsabilité lui paraissait d'autant plus engagée qu'il +n'admettait pas qu'on pût s'introduire dans l'hôtel par une autre issue +que la porte cochère.</p> + +<p>—Que savez-vous? lui demanda M. Varnay. Je vous engage à être aussi +bref et aussi clair que possible dans votre déposition et à éviter les +détails inutiles.</p> + +<p>M. Benoît fut froissé, mais il dissimula.</p> + +<p>Il était d'ailleurs sous le coup d'une surprise réelle. La présence de +Martial l'étonnait au plus haut point. La disparition du jeune homme +«sentait mauvais,» ainsi qu'il avait souvent répété à l'épicier d'en +face. Et ce n'était pas une mince stupéfaction que de le retrouver en +pareille circonstance, admis par le juge d'instruction à faire partie +d'une sorte de jury d'enquête.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, M. Benoît ayant toussé et étant parvenu à placer +commodément deux doigts entre les boutons de son gilet, commença ainsi:</p> + +<p>—Pour lors donc, monsieur le juge, je m'étais endormi vers les onze +heures du soir. M. le duc, selon son habitude, était rentré dans son +appartement. Je dois vous dire que le plus souvent M. le duc passait la +nuit ici, étendu sur un fauteuil; ça peut paraître drôle, mais ça ne me +regardait pas, vu ma situation subalterne.</p> + +<p>—Continuez, dit le juge, qui craignait une dissertation sur la +différence des conditions sociales.</p> + +<p>M. Benoît réprima un mouvement d'impatience et reprit:</p> + +<p>—Avant de m'endormir, j'avais eu l'honneur de dire à madame Benoît—mon +épouse légitime, monsieur le juge, depuis vingt-deux ans—et qui le sera +jusqu'à sa mort—de lui dire, dis-je, que je tenais à me lever de bonne +heure, ayant à me livrer à divers travaux d'intérieur.</p> + +<p>«Donc je sommeillais, lorsque vers deux heures—deux heures un quart, je +ne saurais préciser, n'ayant pas eu la pensée de consulter ma +répétition, dans la crainte de réveiller madame Benoît—j'entendis un +coup de sonnette. Mon devoir m'étant dicté par ma conscience, je me +glissai hors du lit, et, entendant des pas sous le vestibule, je +demandai qui était là. Une voix me répondit: Baron de Silvereal.</p> + +<p>»Pour tout autre visiteur, à une heure aussi indue, j'aurais sonné le +valet de chambre. Mais M. le duc m'avait ordonné plusieurs fois de +laisser pénétrer chez lui M. de Silvereal, à quelque heure que ce +<i>soye</i>.</p> + +<p>Ne connaissant que ma consigne, je le laissai passer et retournai auprès +de madame Benoît.</p> + +<p>»J'ose dire que je me rendormis assez promptement, quand, à cinq heures +du matin, je fus éveillé en sursaut—en sursaut, c'est le vrai mot—par +des cris partant de l'appartement de M. le duc; j'hésitai un moment; je +me disais qu'il n'était pas possible que des cris partissent de....</p> + +<p>—Faites-nous grâce de vos réflexions, interrompit M. Varnay.</p> + +<p>—Je respecte la justice française, dit M. Benoît avec une nuance de +dépit, donc je fais grâce. Je sautai hors de mon lit, et, sans tenir +compte des avis de madame Benoît, qui m'exhortait à la prudence, je +m'élançai, oui, monsieur le juge, j'ose employer cette expression, je +m'élançai vers l'appartement de M. le duc. Au moment où j'allais +franchir la porte, oh! monsieur le juge! je vivrais cent ans, que +dis-je! un siècle, que jamais je n'oublierai le spectacle qui frappa mes +regards! Tenez, je vous demande pardon, mais à ce seul souvenir je sens +que je m'en vais.</p> + +<p>De fait, M. Benoît, pâle sous son masque trognonnant, paraissait prêt à +s'évanouir.</p> + +<p>En semblable occurrence, les révulsifs sont d'effet souverain.</p> + +<p>—Continuez, sinon je croirai que vous avez intérêt à tirer l'affaire en +longueur, dit brusquement le procureur du roi.</p> + +<p>L'effet fut immédiat. M. Benoît réagit contre l'effet nerveux, et +enfonçant son cou dans sa cravate, sans doute pour rendre l'aplomb à son +cerveau qui perdait l'équilibre, s'écria:</p> + +<p>—Monsieur, dans la galerie il y avait quatre, six, dix hommes, je ne +sais pas au juste!... Pourquoi ne le sais-je pas? c'est bien simple. +Primo, j'ai reçu un formidable coup de poing sur la tête; secundo, il y +avait en tout une bougie allumée... Les quatre, six, dix hommes ont +disparu à mes yeux comme un vain brouillard du matin....</p> + +<p>—Pas de poésie, fit M. Varnay.</p> + +<p>—Je n'ai rien dit de mal, je crois; en tout cas, je le retire. Les +hommes se sont enfuis, évanouis, <i>effumaillés</i>... Cependant, j'en ai vu +un qui portait sur ses bras un morceau de pierre que j'ai reconnu: +c'était une espèce de tesson de statue qui se trouvait à côté du bureau +de M. le duc, tenez... à la place où est monsieur....</p> + +<p>Il désignait le procureur du roi, assis au pied d'une console vide.</p> + +<p>—Ayant reçu un coup de poing entre les deux yeux, j'ai pu seulement +crier comme cela: Ah! ah!... j'ai fermé les yeux un moment, je m'en +excuse!... et je l'avoue!... Quand je les ai rouverts, la galerie était +vide... j'ai couru au cabinet de M. le duc... et comme j'ouvrais la +porte... j'ai vu debout... pâle... couvert de sang... un jeune homme... +Oh! celui-là, je l'ai reconnu tout de suite... Je l'ai appelé +«Canaille!» et je lui ai sauté à la gorge....</p> + +<p>—C'est celui qui a été arrêté....</p> + +<p>—Par moi; oui, monsieur. Par moi et par le valet de chambre, qui avait +aussi entendu le grabuge et qui était entré derrière moi... Oui, +monsieur, je l'ai appréhendé!... Car je le connais bien!... C'est un +mirliflor que monsieur a nourri, hébergé, dorloté comme pas un, et qui +l'a payé en le massacrant... lui, et le bon M. de Silvereal, deux crânes +hommes qui payaient rubis sur l'ongle... Monsieur le juge, je ne suis +qu'un portier, mais je trouve cela pas bien!...</p> + +<p>—Quelle a été l'attitude de ce jeune homme lorsque vous vous êtes jetés +sur lui?</p> + +<p>—Son attitude? Monsieur le juge veut dire quoi qu'il a fait! Eh bien! +il avait l'air d'un abasourdi... comme qui dirait, sauf vot' respect, +d'un homme qui avait bu! Dame! dans le premier moment, je n'ai pu me +contenir, et je l'ai appelé assassin!... Il m'a regardé comme s'il ne me +comprenait pas, et il a marché en avant; il voulait s'en aller... oh! +ça, c'était clair. Mais je lui ai dit—moi et le valet de chambre: +«Minute, mon bonhomme! quand le sang est tiré, faut le boire!» Et nous +avons appelé les laquais. On a collé, mis l'assassin dans la serre. On +est allé chercher la garde, qui est venue tout de suite. Je suis heureux +de lui rendre cet hommage, et voilà! je ne sais rien de plus.</p> + +<p>Et voulant juger de l'effet produit, M. Benoît jeta autour de lui un +regard parabolique.</p> + +<p>—Faites entrer le valet de chambre, dit M. Varnay.</p> + +<p>Le nouveau témoin confirma les détails déjà fournis par M. Benoît. Pour +lui, le jeune homme qu'ils avaient arrêté lui avait fait l'effet d'un +individu jouant la stupeur, presque la folie, pour s'évader plus +facilement. Seulement, il n'avait pas donné dans le <i>godant</i>, parce +qu'il le connaissait.</p> + +<p>—Quel est ce jeune homme? interrogea le substitut.</p> + +<p>—A ce qu'il paraît, reprit le témoin, que c'était une espèce de +va-nu-pieds qui avait été jadis recommandé à M. le duc. Comme M. le duc +était—révérence parler—la bête du bon Dieu, il lui avait donné asile +ici, d'autant plus qu'il devait appartenir à une excellente famille, et +s'appeler le comte de Cherlux....</p> + +<p>—Le comte de Cherlux! répéta le juge qui cherchait dans sa mémoire.</p> + +<p>—Oh! le vieux comte était un gentilhomme de roche! déclara le laquais. +Toutes les fois qu'il venait chez M. le duc, il donnait un louis pour la +garde de son paletot....</p> + +<p>—Il est mort, je crois.</p> + +<p>—Oui, monsieur le juge, il y a cinq ou six mois. Il avait eu des hauts, +des bas... mais il s'était remplumé. Le jeune homme disait qu'il était +son fils. Ça, je n'en sais rien, mais c'est possible, parce que M. de +Cherlux était porté pour le sexe....</p> + +<p>—Avez-vous vu aussi les hommes dont parle M. Benoît?...</p> + +<p>—Au moment où j'entrais dans la galerie, ils s'en allaient... Oui, je +les ai vus approximativement, à preuve que je suis sûr qu'ils avaient la +figure noircie....</p> + +<p>—Par quelle issue se seraient-ils échappés?</p> + +<p>—Ça, monsieur le juge, je ne pourrais pas dire. Seulement, je suis sûr +que ce n'était pas par la porte, puisque j'étais devant.</p> + +<p>—Examinons cette galerie, dit M. Varnay en s'adressant au procureur du +roi.</p> + +<p>Les deux magistrats se levèrent.</p> + +<p>Dans ce moment, il se produisit le fait suivant:</p> + +<p>Le substitut avait posé auprès de lui sa serviette, large portefeuille +rempli de papiers. Le portefeuille tomba à terre et s'ouvrit. Quelques +lettres s'en échappèrent.</p> + +<p>M. Benoît se précipita pour les ramasser, et, les ayant prises en main, +il poussa un cri.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? demanda le juge.</p> + +<p>—Monsieur, cette lettre! balbutia-t-il.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—C'est l'écriture de M. le duc....</p> + +<p>Le substitut la prit vivement.</p> + +<p>—De M. le duc de Belen?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Oh! je reconnais bien son écriture.</p> + +<p>Le valet de chambre s'était approché à son tour.</p> + +<p>—Et c'est moi-même qui ai porté cette lettre hier soir au parquet.</p> + +<p>Les deux magistrats échangèrent un regard. A voix basse, le substitut +expliqua à M. Varnay que les papiers lui avaient été apportés dans la +soirée par un employé du parquet, mais qu'absorbé par d'autres +occupations, il n'avait pas eu le temps de les ouvrir.</p> + +<p>Du geste, M. Varnay écarta les deux serviteurs.</p> + +<p>Le substitut avait brisé le cachet et parcouru rapidement la lettre.</p> + +<p>Voici ce qu'elle contenait:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">«Monsieur le procureur du roi,</span><br /> +</p> + +<p>»Ayant été grossièrement insulté par un personnage que j'ai jadis +accueilli chez moi, je crois devoir vous faire part des soupçons qu'il +m'inspire. Il porte depuis quelque temps le nom de comte de Cherlux. +Mais j'ai tout lieu de supposer que ce nom et ce titre ne lui +appartiennent pas. En effet, après l'avoir accueilli, j'ai dû le +chasser, car il a reçu chez moi le billet que je joins à cette lettre et +sur lequel j'appelle votre attention.</p> + +<p>»Ce prétendu comte de Cherlux—qui vit aux dépens d'une femme perdue, la +duchesse de Torrès—appartient, selon toute apparence, à la bande +célèbre que la police poursuit depuis si longtemps, la bande des Loups +de Paris.</p> + +<p>»Le nom de Mancal qui se trouve au bas du billet ci-joint n'est, +m'a-t-on affirmé, qu'un des nombreux pseudonymes du bandit Biscarre.</p> + +<p>»Je me tiens d'ailleurs à la disposition de M. le procureur du roi, pour +lui fournir à ce sujet toutes explications qu'il jugera convenable de +requérir.»</p> + +<p>Cette lettre était signée du duc de Belen.</p> + +<p>—Voilà qui éclaircit singulièrement cette triste affaire, dit M. +Varnay. Ce prétendu comte de Cherlux a voulu empêcher ces révélations, +et avec l'aide des bandits auxquels il est affilié, il a assassiné M. de +Belen.</p> + +<p>A ce moment, Armand s'approcha:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, l'agonie de M. de Silvereal touche à son terme. +Cependant tout indique que quelques minutes avant la mort, le blessé +retrouvera une lueur de raison, dont peut-être vous pourriez profiter +pour obtenir de lui quelque renseignement.</p> + +<p>—Vous avez raison, répondit M. Varnay. Le plus important, c'est la +confrontation.</p> + +<p>Puis, s'adressant aux agents:</p> + +<p>—Amenez ici l'homme arrêté.</p> + +<p>Il se fit un grand silence. Puis la porte s'ouvrit, et Jacques parut.</p> + +<p>En vérité, Jacques était effrayant à voir. Les yeux hagards, la bouche +convulsée, il semblait un fou qu'on tire de son cabanon. Il marchait +d'un pas automatique et sans paraître avoir conscience de ce qui se +passait autour de lui.</p> + +<p>—Approchez, dit le magistrat.</p> + +<p>Jacques releva la tête et le regarda.</p> + +<p>Des plaques de sang souillaient son visage et ses vêtements. Il passa +ses deux mains sur son front et on vit que ses mains étaient rouges.</p> + +<p>Le substitut se pencha à l'oreille du juge.</p> + +<p>—Je connais cet homme, lui dit-il à voix basse.</p> + +<p>—En vérité....</p> + +<p>—Je l'ai déjà vu dans une circonstance singulière... Il s'est fait +passer pour médecin, afin de pénétrer auprès d'une femme, dite la +Brûleuse.</p> + +<p>—Je sais... cette femme qui a été assassinée par Biscarre, le chef des +Loups....</p> + +<p>—Ce jeune homme, grâce à son mensonge, est entré dans la maison.</p> + +<p>—Sans doute envoyé par les bandits... Ce renseignement est précieux. +Nous en reparlerons.</p> + +<p>Le juge s'approcha de M. de Silvereal:</p> + +<p>—Monsieur le baron, dit-il, m'entendez-vous?</p> + +<p>Le baron eut un tressaillement et se tordit sur le fauteuil où il était +affaissé.</p> + +<p>Armand lui tourna doucement la tête vers le jeune homme, et du doigt +toucha ses paupières. Il se produisit une contraction et les yeux +s'ouvrirent.</p> + +<p>Une lueur sombre passa dans son regard: tout son corps s'agita comme +s'il eût été touché par une étincelle électrique; son bras s'étendit +dans la direction de Jacques. Un cri rauque s'échappa de sa poitrine:</p> + +<p>—Assassin! râla-t-il.</p> + +<p>Et il retomba, inerte, insensible... Il était mort!...</p> + +<p>Jacques avait entendu; une épouvantable crispation agita sa face livide.</p> + +<p>—Assassin! répéta-t-il. Qui donc?...</p> + +<p>—C'est vous qui avez frappé cet homme? lui dit nettement le juge.</p> + +<p>—Moi! moi!</p> + +<p>Et sous cette accusation directe, brutale, il sembla qu'un déchirement +se fit en lui. Il se redressa et regarda autour de lui.</p> + +<p>—Où suis-je? s'écria-t-il.</p> + +<p>Il vit ses mains teintes de sang et les secoua instinctivement.</p> + +<p>—Ce sang!... quel est ce sang?...</p> + +<p>—C'est le sang de vos victimes, interrompit M. Varnay.</p> + +<p>Et le saisissant par le bras, il l'entraîna jusqu'aux deux cadavres.</p> + +<p>Jacques poussa un cri terrible, il se dressa sur ses pieds, étendit les +bras en avant et tomba de toute sa hauteur sur le plancher.</p> + +<p>Armand s'était élancé vers lui.</p> + +<p>—C'est un habile comédien, dit le juge. Cet évanouissement est simulé.</p> + +<p>—Non pas! dit Armand, qui avait entr'ouvert les vêtements du jeune +homme, la syncope est réelle, mais elle ne présente aucun danger....</p> + +<p>—L'assassin sera placé à l'infirmerie. Il faut avant tout maintenant +que la justice ait son cours.</p> + +<p>Sur l'ordre du juge d'instruction, les agents relevèrent le corps de +Jacques, et avec les précautions nécessaires, le descendirent jusqu'à +une voiture, où il fut placé, toujours évanoui....</p> + +<p>Au moment où ils avaient paru, les imprécations furieuses avaient +éclaté, maudissant l'assassin. Peu s'en était fallu que la foule ne +rompît le cercle des soldats. Une nombreuse escorte entoura la voiture, +qui s'éloigna au pas....</p> + +<p>Biscarre avait tenu son serment... Le fils de Jacques de Costebelle, +dont sa mère ignorait encore le véritable nom, était accusé +d'assassinat, l'échafaud l'attendait... La hideuse araignée avait tendu +sa toile. La mouche était prise.</p> + +<h3>FIN DES LOUPS DE PARIS</h3> + +<h3>La suite des <i>Loups de Paris</i> a pour titre: Le Roi du mal.</h3> + +<p>DU MÊME AUTEUR</p> + +<p>LA SUCCESSION</p> + +<p>TRICOCHE ET CACOLET</p> + +<p>2 vol. grand in-18 jésus. Prix: 6 francs</p> + +<p>F. Aureau.—Imprimerie de Lagny.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS *** + +***** This file should be named 18034-h.htm or 18034-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/3/18034/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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