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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:24 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les loups de Paris
+ II. Les assises rouges
+
+Author: Jules Lermina
+
+Release Date: March 21, 2006 [EBook #18034]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
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+
+
+
+
+
+LES LOUPS DE PARIS
+
+PAR
+
+JULES LERMINA
+
+(WILLIAM COBB)
+
+II
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LES ASSISES ROUGES
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+
+PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS
+
+1876
+
+
+
+
+I
+
+PLANS D'AVENIR
+
+
+--Le loch de M. le marquis?... Nom de nom! En v'là un tas de feignants!
+
+--Voilà! voilà!... Pas la peine de crier, tu vas le réveiller, c't
+homme!
+
+--Parbleu! il est tout réveillé, puisqu'il demande à boire....
+
+--Et la nuit, comment ça s'est-il passé?
+
+--Un vrai sucre... il a l'âme chevillée dans le corps....
+
+--Tant mieux! c'est un bon _zigue!_
+
+Ce dialogue, émaillé de mots bizarres, était échangé entre deux
+personnages dont l'un, à demi caché par une porte entr'ouverte, ne
+laissait passer que la tête, tandis que l'autre, debout sur la pointe
+des pieds, présentait une tasse dont il remuait soigneusement le
+contenu, au moyen d'une cuiller d'argent.
+
+Le premier--celui qui avait réclamé le loch de façon si énergique--avait
+retiré sa tête, et, refermant doucement la porte, était revenu,
+étouffant son pas, vers un lit soigneusement enveloppé de rideaux épais.
+
+--Êtes-vous là, mon ami? demanda une voix faible.
+
+--Certainement, monsieur le marquis!... Que la foudre écrase Muflier
+s'il manquait à son service!
+
+--Pas si haut! mon ami, pas si haut!... Donne-moi à boire....
+
+--Voilà l'objet....
+
+Et Muflier--car c'était lui, toujours lui, le beau, l'ineffable
+Muflier--tendit à Archibald de Thomerville la tasse dans laquelle, par
+une délicatesse toute maternelle, il avait trempé ses lèvres à la
+dérobée pour s'assurer que le breuvage n'était pas trop chaud.
+
+Ah! qu'il était vraiment beau, Muflier, les reins ceints d'un long
+tablier de toile blanche, qui dessinait ses formes d'Antinoüs.
+
+Quelques jours auparavant, on avait rapporté à l'hôtel le corps inanimé
+d'Archibald. Armand de Bernaye avait aussitôt mis en oeuvre tous les
+moyens que suggère la science pour rappeler à la vie les noyés. Il avait
+placé le corps légèrement incliné, la tête en bas. Puis il avait
+insufflé, lèvre à lèvre, de l'air dans les poumons. Bref, au bout d'une
+heure, quelques symptômes favorables s'étant manifestés, Armand avait
+continué ses énergiques frictions.
+
+Or, Muflier, qui ne dormait que d'un oeil à l'étage supérieur, avait
+entendu vaguement le bruit d'un continuel va-et-vient. Le brave Loup
+était naturellement curieux: et puis il était hanté par des visions de
+gendarmerie qui troublaient sa quiétude.
+
+Il s'était levé sur la pointe du pied, dédaignant d'ailleurs de se
+vêtir. Il avait posé la main sur la serrure. La porte n'était pas
+fermée.
+
+Cette confiance l'eût touché, s'il ne s'était souvenu qu'Archibald lui
+avait recommandé, et avec raison, de ne pas sortir, s'il ne voulait
+avoir maille à partir avec les protecteurs de la sécurité publique.
+Avant d'enfreindre la consigne, il eut un scrupule, et s'approchant du
+lit où Goniglu se laissait entraîner à ses rêves paradisiaques, il lui
+mit la main sur l'épaule:
+
+--Hein! fit Goniglu en tressaillant... le gendarme....
+
+--Non, ton ami Muflier.
+
+--Pourquoi me réveilles-tu?
+
+--Il y a du grabuge dans la maison... j'ai envie d'aller voir.
+
+--Pas d'imprudence! Tu vas te faire _piger_....
+
+--J'ai confiance en la parole d'un gentilhomme.
+
+--Hum! nous savons ce que c'est qu'une parole... Nous en avons tant
+donné!
+
+--N'insulte pas notre hôte, qui m'a l'air d'un bonhomme très-réussi...
+Moi, je dis qu'il lui arrive peut-être quelque chose... On ne sait
+pas... Il a peut-être besoin d'un coup de main... Ma foi, tant pis! j'y
+vais.
+
+--Muflier! cria encore Goniglu.
+
+Mais Muflier était de ces natures généreuses que la réflexion enhardit.
+Il descendit donc à pas de loup, et apercevant sous une porte un filet
+de lumière, il se pencha tout simplement pour regarder par le trou de
+la serrure. Or, que vit-il?
+
+Armand de Bernaye, qui se livrait sur le corps d'Archibald aux frictions
+que nous avons dites.
+
+Muflier haussa les épaules.
+
+--Pas de nerf! murmura-t-il. Mais haïe donc! va donc, marche donc!... Ah
+çà! il est noyé, le marquis!... Bigre!... encore un tour de cette
+canaille de Biscarre!...
+
+Et il continuait à mi-voix ses objurgations à l'adresse d'Armand.
+
+Tout à coup ce dernier, sans se détourner, adressa quelques mots à un
+des laquais qui se trouvaient là et qui, se hâtant pour exécuter l'ordre
+reçu, ouvrit brusquement la porte.
+
+Hélas! cette porte ouvrait en dehors! La tête de Muflier était juste à
+hauteur de la serrure....
+
+La porte entraîna la serrure, naturellement, et la serrure, non moins
+naturellement, cogna en plein le nez majestueux de Muflier, qui,
+brusquement lancé en arrière, tomba, toujours naturellement, en arrière,
+les quatre fers en l'air, comme on dit.
+
+Or, il était, n'en déplaise au lecteur,
+
+ Dans le simple appareil
+ D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
+
+D'où l'originalité du tableau.
+
+--Quel est cet homme? cria Armand.
+
+Déjà deux laquais avaient remis Muflier sur sa base.
+
+Se drapant dans sa dignité:--Monsieur, dit Muflier, mon apparition et
+surtout mon costume peuvent vous paraître étranges... Qui je suis? Un
+ami, un hôte de M. le marquis, et je prends la liberté de vous
+remercier du dévouement dont vous faites preuve en ce moment.
+
+Il était superbe, Muflier. Armand le regardait. Tout à coup un souvenir
+traversa son cerveau.
+
+--Ah! vous êtes un des deux....
+
+--Gentilshommes,--interrompit Muflier, qui prévoyait une épithète
+désagréable;--gentilshommes auxquels M. le marquis a bien voulu offrir
+une courtoise hospitalité....
+
+--C'est bien. Mais que venez-vous faire ici?
+
+--Mon Dieu, monsieur, si je ne craignais de vous froisser, je me
+permettrais de vous dire que mon concours peut vous être utile.
+
+--En quoi, je vous prie?
+
+--Mon Dieu, je vous le répète, ne vous _épatez_ pas, mais, vrai de vrai,
+vous frottez mal.
+
+--En vérité....
+
+--Vous manquez de zinc, et si vous voulez me permettre, avec ces
+bras-là, je ferai de la _meilleure_ ouvrage.
+
+Il mit à nu ses bras velus comme les pattes d'un ours.
+
+--Vous savez comment se font ces frictions?...
+
+--Oh! oui!
+
+Le fait est que dans ces temps heureux, il était un commerce spécial que
+nous rappellerons au lecteur et qui pendant longtemps avait servi de
+ressource au doux Muflier.
+
+L'autorité donnait une prime à qui repêchait un noyé: 15 francs pour un
+vivant, _25 francs pour un mort_. C'est bizarre, mais c'était ainsi.
+
+Alors Muflier se promenait tranquillement au bord de l'eau: il poussait
+un passant dans la Seine ou le canal, lui laissait le temps moral pour
+que l'asphyxie fût complète, puis se jetait lui-même à l'eau et ramenait
+le corps sur la berge.
+
+Alors il le portait au poste le plus voisin: on envoyait chercher un
+médecin, et Muflier regardait.
+
+Sa position était délicate: si la vie était ramenée dans ce corps
+inanimé, _primo_, il perdait 10 francs; _secundo_, le noyé pouvait se
+plaindre de l'indélicatesse dont Muflier avait fait preuve à son égard.
+
+Ce qui explique avec quel soin Muflier suivait les progrès du
+traitement, dont il étudiait toutes les phases, prêt à s'esquiver si la
+science triomphait de la mort.
+
+Donc les frictions, fumigations, insufflations n'avaient pas de secret
+pour lui.
+
+Il est bien entendu qu'il négligea--et pour cause--de donner à M. de
+Bernaye ces délicates explications.
+
+Armand vit ces bras vigoureux, et chez lui le médecin triompha de
+l'hésitation de l'homme. D'ailleurs n'était-il pas là?
+
+--Essayez, dit-il. Seulement, n'oubliez pas que je ne vous perds pas de
+vue.
+
+Muflier eut un sourire: il jeta sur les laquais un regard dédaigneux,
+comme pour railler leur débilité, et il s'approcha du lit.
+
+Oh! alors commença un travail épique! Il frictionnait! il frictionnait!
+avec quelle force et en même temps avec quelle entente de la situation!
+Et son bras ne se fatiguait pas. On eût dit le mouvement d'une machine,
+tant c'était régulier et net.
+
+Un quart d'heure s'était à peine écoulé que la circulation renaissait
+dans le corps d'Archibald.
+
+--C'te pauvre vieille! laissa échapper Muflier; il paraît que c'était un
+rude bain!
+
+Puis se tournant vers Armand:
+
+--Qu'est-ce que vous diriez d'une bonne bouffarde?
+
+--Hein? demanda de Bernaye.
+
+--Eh oui! j'ai vu ça. Quand ils commencent à revenir, on leur souffle du
+tabac dans le nez; ça excite, et ça va comme un gant.
+
+--Faites, dit Armand, qui avait reconnu un expert en ces matières.
+
+Muflier revint à la porte, et plaçant ses deux mains devant sa bouche en
+manière de porte-voix:
+
+--Hé! Goniglu! cria-t-il.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Descends Joséphine toute bourrée.
+
+Puis, avec un sourire, à Armand:
+
+--Joséphine, c'est ma pipe!
+
+Goniglu, sans comprendre, mais sans discuter, se hâta d'obéir au désir
+de Muflier.
+
+Si bien que dans la chambre de ce moribond, nos deux héros, en costume
+plus que léger, auraient fait singulière figure sans la solennité du
+moment.
+
+Quoi qu'il en soit, Armand n'hésitait plus à profiter du bon vouloir des
+deux gredins, subitement transformés en infirmiers.
+
+Et de fait, ils s'acquittèrent de leur tâche avec une dextérité
+exemplaire. Les fumigations, en titillant les organes olfactifs et
+respiratoires de l'asphyxié, déterminèrent des contractions spasmodiques
+dont le résultat fut, au bout de peu de temps, le rétablissement de la
+respiration régulière.
+
+Seulement il se produisit ce fait curieux qu'Archibald, rouvrant les
+yeux, vit devant lui la figure patibulaire des deux Loups: son cerveau
+enfiévré lui montra, dans une vision délirante, la bande acharnée à sa
+poursuite, et, sous un effort violent, son bras se détendit avec la
+vigueur d'un ressort mis soudain en jeu.
+
+Or, au bout du bras il y avait une main, et cette main était fermée,
+faisant poing, et ledit poing s'abattit avec un floc! mat sur le nez de
+Muflier, qui se releva brusquement. Le crâne de Muflier vint heurter le
+menton de Goniglu, dont la langue, à demi sortie en signe d'attention,
+faillit être séparée en deux.
+
+Mais Muflier fut plein de dignité.
+
+Saisissant, entre le pouce et l'index, comme pour un examen sommaire,
+son nez rouge de sang, il dit à Armand:
+
+--Quand je vous disais qu'il en reviendrait.
+
+Seulement c'était une crise terrible qui se préparait. Le visage,
+d'ordinaire si pâle de Thomerville, était maintenant congestionné.
+
+Armand dut faire appel à tout son sang-froid. Il éprouvait pour
+Archibald l'affection d'un frère, et on sait que, pour les savants, la
+cure des amis et des proches est la plus difficile.
+
+Plusieurs jours se passèrent dans des angoisses terribles. C'était un
+dévouement de tous les instants, des terreurs de chaque minute. Le
+délire dura plusieurs nuits, faisant craindre pour la vie du malade.
+
+Muflier, qui, après avoir compris l'effet produit par sa présence,
+s'était d'abord discrètement retiré, avait de nouveau offert ses
+services à Armand, qui les avait d'abord refusés.
+
+Mais les deux camarades avaient tant insisté que de Bernaye avait fini
+par se laisser fléchir.
+
+Du reste, les raisons alléguées par Muflier étaient péremptoires.
+
+La première, c'est que privé--pour cause majeure et pour obéir à M. de
+Thomerville--du plaisir de la promenade, il s'ennuyait et tenait à
+occuper son temps, l'oisiveté étant la mère de tous les vices.
+
+La seconde, c'est qu'il éprouvait--chose bizarre--une profonde sympathie
+pour M. le marquis, sympathie que partageait de tous points messire
+Goniglu.
+
+Il en était une troisième qu'il avait prudemment passée sous silence.
+Ils étaient naturellement sans nouvelles de Biscarre, et l'accident
+arrivé à Archibald paraissait prouver que le roi des Loups avait, cette
+fois encore, triomphé de ses ennemis.
+
+Or, Biscarre--ils le devinaient--n'était pas assez niais pour n'avoir
+pas compris d'où était venue l'attaque dirigée contre lui: si bien que
+les deux acolytes se sentaient mal à l'aise et n'étaient pas fâchés de
+se ménager des défenseurs pour l'avenir.
+
+En tout état de cause et quel que fût le mobile de leur conduite,
+Muflier et Goniglu étaient devenus d'admirables gardes-malades.
+
+Les ordres d'Armand étaient exécutés avec une ponctualité remarquable.
+
+Rien n'était plus comique que d'entendre Muflier adoucir sa voix pour
+faire accepter à Archibald les prescriptions du docteur.
+
+Le premier--ou plutôt le second mouvement d'Archibald, lorsque la raison
+lui était revenue et qu'il avait aperçu la tête bizarre de ses
+infirmiers, avait été un sourire presque joyeux.
+
+Muflier, la main sur son coeur, avait protesté de son inaltérable
+dévouement: Armand avait, en deux mots, patronné les deux amis en
+rappelant les services déjà rendus. Si bien qu'Archibald les avait
+parfaitement admis auprès de lui.
+
+Il eût voulu même les interroger: mais la consigne du silence était
+absolue, et pour un empire--ou même pour mieux que cela--Muflier n'eût
+pas répondu.
+
+Voilà comment nous trouvons Muflier agitant avec soin un loch destiné au
+marquis de Thomerville.
+
+Celui-ci entrait en pleine convalescence. Son organisme vigoureux avait
+résisté à cette épouvantable secousse. Muflier, ce matin-là, était
+radieux.
+
+Il savait que le docteur allait lever la consigne du silence, ce qui lui
+causait dans la glotte d'agréables chatouillements.
+
+Vers sept heures, Armand arriva.
+
+--Eh bien! mon brave, demanda-t-il à Goniglu, comment va notre malade?
+
+--De mieux en mieux.
+
+--Décidément, dit Armand en riant, voici, pour l'avenir, une profession
+toute trouvée.
+
+Goniglu esquissa un geste plein de modestie, puis, s'effaçant, il laissa
+passer Armand, qui pénétra dans la chambre de Thomerville.
+
+Muflier se mit au port d'armes.
+
+Armand s'approcha du lit. Archibald lui tendit la main.
+
+--Vous m'avez sauvé! dit-il.
+
+Sa voix était ferme, pleine. C'était bien la santé qui revenait à grands
+pas.
+
+--Mon ami, fit Archibald se tournant vers Muflier, laisse-nous; si j'ai
+besoin de toi, je t'appellerai.
+
+--Je suis aux ordres de monsieur le marquis.
+
+Et s'inclinant avec cette désinvolture qui lui était naturelle, Muflier
+alla rejoindre Goniglu.
+
+--Et maintenant, dit Archibald à Armand, j'espère que vous allez mettre
+fin à l'horrible supplice que vous m'avez imposé, à ce silence qui me
+pèse et me torture.
+
+--Attendez, fit Armand.
+
+Il alla à la fenêtre, écarta les rideaux, qui laissèrent pénétrer la
+vive lumière du matin; puis revenant au lit, il examina longuement le
+visage du convalescent.
+
+--Me promettez-vous, dit-il, de parler sans animation, de conserver en
+toutes choses votre calme et votre sang-froid?
+
+--Je crois que je n'aurais pas la force de m'exaspérer, fit Archibald en
+riant.
+
+--C'est pour cela qu'il ne faut pas abuser de cette première vigueur qui
+vous revient. Sous les réserves que j'ai dites, je vous autorise à
+parler.
+
+--J'ai d'abord de nombreuses questions à vous adresser.
+
+--Faites.
+
+--Vous n'avez pas encore prononcé le nom de sir Lionel. Est-il vivant?
+
+Une ombre de tristesse passa sur le visage d'Armand.
+
+--Sir Lionel est vivant; mais peut-être eût-il mieux valu pour lui qu'il
+eût succombé.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--J'ignore comment vous avez échappé à l'incendie de la maison de
+Biscarre; j'ignore par quelles horribles péripéties vous avez dû passer
+avant que vos deux corps vinssent flotter dans la Seine; mais ce que je
+n'ai que trop réellement constaté, c'est que la raison de sir Lionel
+n'a pu résister à ces secousses.
+
+--Fou! Sir Lionel est fou!
+
+Armand baissa la tête en signe d'affirmation.
+
+Archibald plaça ses deux mains sur son visage. Il y eut un long et
+pénible silence. Puis de grosses larmes roulèrent entre ses doigts.
+
+--Mieux valait la mort, dit-il enfin. Pauvre Lionel!
+
+--Vous comprenez maintenant pourquoi jusqu'ici j'avais refusé de vous
+répondre: je voulais que vous fussiez assez fort pour entendre cette
+révélation, car je savais bien que cette question serait la première que
+vous m'adresseriez.
+
+--Mais vous, vous dont la science est supérieure à celle des autres
+hommes, désespérez-vous donc de lui?
+
+--La folie de Lionel est de celles qui semblent défier la science. Elle
+se caractérise par un calme profond, une impassibilité terrible que rien
+ne peut briser. Sir Lionel semble un cadavre qui vit et qui marche. En
+face de cette absence de tout effet extérieur, la lutte contre le mal
+est plus difficile, presque impossible....
+
+--Vous tenterez tous les moyens, n'est-ce pas?
+
+--Certes, vous n'en doutez pas. Mais il faut avant tout laisser agir le
+temps. Une crise peut se déclarer, et c'est alors seulement que je
+pourrai utilement tenter la guérison de notre cher ami Lionel.
+
+--J'ai foi en vous, dit Archibald. Vous le sauverez....
+
+Armand secoua la tête. Il doutait de lui-même. Archibald passa sa main
+sur son front, puis il reprit:
+
+--Qu'est devenu le misérable que nous poursuivions?
+
+Armand raconta succinctement à Archibald ce qui s'était passé.
+
+Aussitôt qu'il avait vu enlever son frère, Droite avait couru chez
+Armand. Celui-ci connaissait l'expédition tentée par Archibald et Lionel
+au quai de Gèvres. Il ne douta pas que ce ne fût dans ce repaire que
+Gauche avait été entraîné. Il avait couru à la maison sinistre et
+n'avait pas tardé à découvrir l'issue par laquelle il était possible d'y
+pénétrer par derrière. On sait le reste.
+
+--Maintenant, ajouta Armand, qu'est devenu Biscarre? Je ne saurais le
+dire. Voici les renseignements qui ont été publiés le lendemain dans un
+des journaux qui se sont occupés de cette affaire....
+
+--Lisez, dit Archibald.
+
+--Nos renseignements spéciaux, dit encore Armand, tandis qu'il tirait de
+sa poche un journal dont la date remontait déjà à plusieurs jours, ne
+nous ont rien appris de plus. Voici la note la plus complète que j'aie
+encore lue:
+
+«Depuis longtemps déjà, la police était sur la trace d'une association
+occulte et criminelle dont les affiliés portaient le sobriquet de Loups
+de Paris. On soupçonnait d'en faire partie un recéleur du quai de
+Gèvres, connu sous le nom du vieux Blasias. Des mesures avaient été
+prises pour s'emparer de lui et on espérait d'un seul coup de filet se
+saisir des principaux affiliés de la bande.
+
+»Mais, sans doute, M. le préfet, trop préoccupé de protéger le trône et
+les bases de l'ordre social (inutile de dire que le journal où se
+trouvaient ces lignes appartenait à l'opposition), a cru devoir trop
+longtemps surseoir à l'expédition projetée.
+
+»La nuit dernière, un incendie a dévoré la masure qui servait de refuge
+au vieux Blasias, qui, selon toute apparence, était le chef de
+l'association. Ce misérable est parvenu à s'enfuir, mais d'après toutes
+les probabilités, il a trouvé la mort dans la Seine, qu'il avait
+tenté--on ne sait pourquoi--de traverser à la nage. Ce qui donne à cette
+hypothèse une certaine vraisemblance, c'est que des mariniers ont retiré
+de l'eau des vêtements qui ont été reconnus pour lui appartenir et dont
+sans doute il s'était débarrassé afin de garder la liberté de ses
+mouvements. Jusqu'ici le cadavre n'a pas été retrouvé.
+
+»On croit que ce Blasias n'était autre qu'un nommé Biscarre, ancien
+forçat évadé. Nous espérons que la police, faisant trêve à ses soucis
+politiques, mettra tout en oeuvre pour s'emparer de ses complices.
+Est-ce donc être trop exigeant?»
+
+--Rien de plus? demanda Archibald.
+
+--Voyez vous-même.
+
+Et Armand lui tendit le journal. Archibald parcourut de nouveau
+l'article indiqué comme pour y découvrir quelques détails qui lui
+eussent échappé à première audition.
+
+Tout à coup il poussa un cri de surprise.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda Armand.
+
+--N'avez-vous pas lu l'entrefilet qui se trouve un peu plus bas?
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Voyez vous-même.
+
+Ce second article était ainsi conçu:
+
+«Encore un désastre financier! L'exemple qui vient de haut est mis à
+profit par les spéculateurs de toutes les classes. Une de ces maisons
+interlopes qui s'arrogent le titre usurpé de banque, vient de
+s'effondrer dans des conditions assez bizarres.
+
+»Pendant la journée d'hier, aucun des employés de la maison Mancal,
+dont le siége se trouvait rue Louis-le-Grand, n'a paru aux bureaux de la
+Société. Les garçons de bureau eux-mêmes n'ont pas ouvert les portes à
+l'heure ordinaire, et les nombreux clients qui venaient apporter ou
+retirer des dépôts n'ont pu y pénétrer.
+
+»Immédiatement averti et devinant un de ces sinistres auxquels l'esprit
+de spéculation qui inspire le pouvoir donne de trop fréquents prétextes,
+le commissaire de police a fait ouvrir les portes.
+
+»Les bureaux étaient complétement vides: tous les papiers avaient été
+enlevés clandestinement. Inutile de dire que la caisse ne contenait plus
+aucune valeur.
+
+»Une enquête a été commencée à l'effet de rechercher les causes et
+l'étendue du désastre; on se préoccupe au parquet de connaître quels
+étaient les antécédents du sieur Mancal, qui, grâce à des connivences
+dont la nature reste encore un mystère, avait su pénétrer dans la
+société et y acquérir une sorte de confiance imméritée.
+
+»Nous nous permettrons de trouver qu'il est un peu tard, mais nous nous
+en tiendrons au proverbe: Mieux vaut tard que jamais.»
+
+--Eh bien? demanda Armand.
+
+--Mon cher ami, reprit Archibald, vous n'ignorez pas que la maladie, en
+affaiblissant le corps, donne souvent à l'esprit une lucidité nouvelle;
+c'est comme une sorte de divination, qui par malheur ne dure pas alors
+que la santé est rétablie....
+
+--Je ne vous comprends pas....
+
+--Eh bien, traitez-moi de visionnaire si vous voulez, mais je ne sais
+quel instinct me dit qu'il y a corrélation entre ces deux faits....
+
+--Entre la disparition de Biscarre....
+
+--Et celle de Mancal. Mais je vais plus loin: je ne joue pas au devin.
+Maintenant que mes souvenirs me reviennent, je comprends pourquoi cette
+singulière pensée m'est venue, et vous allez le comprendre comme moi...
+Veuillez, je vous prie, appeler mes deux singuliers gardes-malades....
+
+--Je vous obéis. Mais, à ce propos, n'est-il pas étrange que de
+semblables bandits aient montré pour vous soigner un dévouement qui
+faisait envie même à vos amis?
+
+--Que voulez-vous? fit Archibald en riant, je les ai ensorcelés.
+
+--En ce cas, dit Armand, s'il vous convient de les garder à votre
+service, je vous donnerai un conseil....
+
+--Lequel?
+
+--C'est de les engager à changer de nom.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ce nom de Muflier, surtout.
+
+--Ah! mon cher ami! fit Archibald, permettez-moi de vous dire que je ne
+reconnais point votre coup d'oeil ordinaire. Effacer le nom de Muflier,
+mais ce serait plus qu'une faute, ce serait un crime... Muflier
+s'appelant Jean ou Martin ne serait plus lui-même. Muflier il est,
+Muflier il restera, c'est-à-dire le gredin poseur, qui joue à l'homme
+sensible, capable de tout, même d'une bonne action. Ce nom de Muflier
+est sa force et la mienne. J'y tiens, et je le garderai tel.
+
+--A votre aise. Certes, vous les connaissez mieux que moi....
+
+--Appelez-les donc... et par leur nom, bien entendu.
+
+--Muflier!... Goniglu!... demanda Armand.
+
+Nos deux amis étaient aux aguets, non par indiscrétion--car d'honneur
+c'était à ne plus les reconnaître--mais pour être prêts au premier
+appel.
+
+--Me voici! dirent-ils, chacun avec son accent spécial.
+
+--Mon cher monsieur Muflier, dit Archibald, et vous aussi, monsieur
+Goniglu, permettez-moi tout d'abord de vous témoigner ma
+reconnaissance....
+
+--Oh! marquis!
+
+--Je vous demande en même temps pardon, car il me semble me souvenir que
+parfois je vous ai tutoyés....
+
+--C'était un honneur pour nous....
+
+--Point! j'avais tort et je m'en accuse. Je veux vous rendre désormais
+les égards qui vous sont dus, et tout d'abord veuillez vous débarrasser
+de ces tabliers indignes de vous.
+
+Muflier regarda Goniglu, qui regarda Muflier.
+
+Leur visage s'allongeait de piteuse façon.
+
+--Écoutez, monsieur le marquis, dit Goniglu, si vous avez à vous
+plaindre de nous, il vaut mieux le dire tout de suite....
+
+--Me plaindre de vous! non pas. Mais en quoi ce tablier....
+
+--Ce tablier prouve que vous voulez bien continuer à accepter nos
+soins... Tenez, je vais vous dire la vérité. Nous sommes des gredins...
+mais vous nous allez, et vous nous désolerez en nous renvoyant....
+
+--Mais on ne vous renvoie pas, interrompit Armand, que cette naïveté
+touchait malgré lui.
+
+Comme l'avait dit Archibald, c'était une véritable joie pour lui que les
+airs ahuris des deux coquins.
+
+--Eh bien, n'en parlons plus!... reprit-il avec une gravité comique;
+cependant, comme ce n'est pas aux infirmiers, mais aux gentlemen que je
+viens m'adresser... j'aurais préféré....
+
+--Laissez-nous le tablier! répéta Goniglu.
+
+--Gardez-le donc, fit Archibald en soupirant. Maintenant, mes braves,
+causons de nos petites affaires... et de votre ami Biscarre....
+
+--Biscarre! s'écrièrent les deux hommes avec une terreur réelle. Où
+est-il?...
+
+--Nous n'en savons rien... Cependant nous avons certaines raisons de
+croire qu'il est mort....
+
+Muflier et Goniglu se levèrent brusquement:
+
+--Si vous avez vu son cadavre, si vous l'avez touché, si vous l'avez
+enterré de vos propres mains... oui, le Bisco a _dévissé son billard_...
+mais sans ça, pas vrai!... faut pas vous monter le coup... il n'y a que
+les bons chiens qui crèvent.... Avez-vous une preuve?...
+
+--Non, tenez, lisez ceci.
+
+Armand remit à Muflier le journal.
+
+Celui-ci lut lentement, avec soin. Goniglu suivait les lignes par-dessus
+son épaule.
+
+--Eh bien? demanda Armand.
+
+--Le Bisco est vivant, articula nettement Muflier.
+
+--Cependant, il est tombé à l'eau et n'a pas reparu.
+
+--On ne l'a pas vu reparaître, ça n'est pas la même chose.
+
+--Mais ses vêtements?
+
+--C'est une frime.
+
+Il y eut un silence. Au fond, Archibald et Armand partageaient l'opinion
+de Muflier.
+
+--Dites-moi maintenant, reprit Archibald, si mes souvenirs ne me
+trompent pas. Ne m'avez-vous pas parlé de certaine maison de banque dans
+laquelle vous aviez vu plus d'une fois pénétrer le Bisco?
+
+--Ça, c'est vrai.
+
+--Dans quelle rue?
+
+--Rue Louis-le-Grand.
+
+--Et vous ne l'avez jamais vu ressortir?
+
+--Jamais.
+
+--Alors, qu'est-ce que vous supposez?
+
+--Dame! c'est difficile!... Voyez-vous, si vous connaissiez le Bisco,
+vous sauriez que le diable est un imbécile auprès de lui... Il passe à
+travers l'eau ou le feu sans se mouiller ni se brûler... à travers les
+murs sans faire de trou. Ah! c'est un fameux matou! et si nous tombons
+sous sa griffe, nous ne sommes pas blancs.
+
+--Étiez-vous entrés quelquefois dans cette maison de banque?
+
+--Non! fit Muflier en levant les bras au ciel. Est-ce que nous avons des
+valeurs, nous? est-ce que nous jouons à la Bourse?
+
+Archibald et Armand échangèrent un regard. Leurs soupçons étaient
+justifiés. Biscarre et Mancal n'étaient évidemment qu'un seul et même
+personnage.
+
+Quant au bon vouloir des deux anciens complices de Biscarre, il ne
+pouvait être mis en doute, et le meilleur garant de leur sincérité était
+la terreur que leur inspirait le roi des Loups.
+
+--Ainsi, dit Armand, vous ne connaissez point, au sujet de Biscarre,
+d'autres renseignements que ceux précédemment donnés?
+
+Muflier se leva et prit une pose de tragédie, la main étendue à la façon
+d'un Horace de pendule:
+
+--Je vous fiche mon billet, dit-il d'une voix profonde, que si je
+pouvais tirer la corde qui le pendra, je me ferais un plaisir de ne pas
+le rater....
+
+--Vous êtes donc devenu son ennemi?
+
+--Oh! il y a longtemps que ça grainait. Je ne fais pas la petite bouche.
+Comme gueux, il m'allait, mais comme homme, il ne m'appréciait pas ce
+que je vaux.
+
+--Grand tort et preuve évidente de mauvais goût, fit Archibald.
+
+--Et puis, voulez-vous que je vous dise? ajouta Muflier, eh bien! vous
+me bottez considérablement, vous deux! Je vois bien que vous vous f...
+de moi, mais je ne vous en veux pas. Vous avez l'air de bons zigues, et
+j'ai un _béguin_ pour vous... Pas vrai, Goniglu?
+
+Goniglu était ému. Il tourna la tête et murmura:
+
+--Ils me vont comme un gant....
+
+--Eh bien! voilà qui est convenu, mes braves. Si vous mordez au bien, on
+tâchera de faire quelque chose de vous.
+
+Goniglu regarda Archibald avec ahurissement:
+
+--Faudra donc faire de bonnes actions?
+
+--Peut-être.
+
+--C'est que... l'expérience nous manquera.
+
+--Bah! un apprentissage à faire!... Maintenant, mes amis, sans vouloir
+vous êtes désagréable, bien entendu, je vous prierai de me laisser seul
+avec mon ami....
+
+--Compris! fit Muflier. Allons! Goniglu! haut le pied!...
+
+Ils saluèrent et se dirigèrent vers la porte.
+
+Mais avant de la franchir, ils se retournèrent encore.
+
+--Vous savez, dit Muflier, faut pas vous gêner avec nous... et s'il y a
+quelque coup de torchon à donner pour votre service, allez-y!...
+
+--Merci, fit encore Archibald.
+
+La porte se referma.
+
+--Singuliers alliés! dit Armand.
+
+--Eh! mon Dieu! des gredins convertis valent souvent mieux que des
+hypocrites....
+
+--Vous avez raison, nous ne pouvons nous dissimuler que la lutte est
+loin d'être terminée.
+
+--Vous pensez aussi que Biscarre est vivant?
+
+--J'en ai la presque certitude. Je dirai plus, je le désire....
+
+--Et pourquoi?...
+
+--Vous oubliez donc que cet homme tient en sa possession le secret de la
+marquise de Favereye... et que lui mort, elle perd tout espoir de
+retrouver son enfant?...
+
+--C'est vrai....
+
+--Ah! si comme moi vous aviez vu son désespoir, lorsqu'elle a cru à la
+disparition de ce misérable!... Était-ce là, d'ailleurs, ce que nous lui
+avions promis?...
+
+--Tout ce que vous dites est juste... Il faudra pourtant que cet homme
+soit puni....
+
+--Certes... seulement il faudra qu'il parle... Mais je dois vous
+quitter. Je remarque sur votre visage des traces de fatigue. Je ne vous
+adresserai plus qu'une question... mais c'est par nécessité. Je désire
+savoir comment vous vous êtes échappés de la prison où vous retenait
+Biscarre... Peut-être ces détails me mettront-ils sur la voie du
+traitement qui peut sauver sir Lionel....
+
+--Le récit n'est pas long, fit Archibald en souriant tristement.
+Niaisement nous avions été battus par ce bandit... Une trappe s'était
+ouverte sous nos pas et nous étions tombés d'une hauteur de plusieurs
+mètres dans une sorte de caveau où l'obscurité était profonde. Cette
+chute subite nous avait étourdis, mais cependant nous ne tardâmes pas à
+revenir à nous. Les ténèbres ne nous permettaient pas d'examiner le lieu
+où nous nous trouvions; nous nous serrions les mains, et, parlant à
+voix basse, nous échangions nos premières impressions. En vérité, nous
+nous croyions perdus. Pour moi, je ne croyais pas qu'il nous fût
+possible de sortir de ce tombeau; mais sir Lionel fit preuve le premier
+d'une énergie qui me rassura.
+
+«De deux choses l'une, dit-il, ou cet _in pace_ est sans issue, et nous
+sommes condamnés à périr de faim, ou le misérable Biscarre va nous
+achever tout à l'heure, avec quelques-uns de ses complices. Donc, la
+position paraît de toute façon désespérée. Cependant nous sommes
+vivants, nous avons toute notre vigueur, et nous ne devons attendre ni
+l'épuisement ni le massacre. Cherchons et étudions l'endroit où nous
+nous trouvons.
+
+»--Sans lumière?...
+
+»--Allons donc! ne suis-je pas un fumeur?
+
+»Un instant après, une allumette éclatait, et nous pouvions regarder
+autour de nous. C'était une cave à voussure de maçonnerie. Au premier
+coup d'oeil, il semblait qu'elle n'eût d'autre issue que la trappe par
+laquelle nous y avions été précipités.
+
+»La lueur s'éteignit, et nous fûmes de nouveau plongés dans l'obscurité.
+Nous ne parlions plus: nous réfléchissions; et je dois avouer que pour
+ma part, je ne doutais pas que notre mort fût certaine. Tout à coup sir
+Lionel posa sa main sur mon bras.--Écoutez, fit-il.--Je tendis l'oreille
+et je perçus un bruit faible, quelque chose comme un frottement lent et
+régulier, un va-et-vient dont il m'était impossible de discerner la
+nature.
+
+»--Qu'est-ce que cela? demandai-je.--C'est le remous de l'eau, dit
+simplement Lionel.--De l'eau?
+
+--Lionel avait enflammé une seconde allumette, et rapidement il fit le
+tour du caveau, qui mesurait environ cinq à six mètres carrés.
+
+»--Je ne me trompe pas, dit-il. Approchez-vous. Voyez cette portion de
+la muraille, elle suinte, et en y portant la main on sent une humidité
+glaciale.--Quelle conclusion en tirez-vous?--Que cette cave dépend de
+quelque ancien égout muré depuis longtemps; la voûte existe de l'autre
+côté de cette muraille, et le flot de la Seine s'y engouffre. C'est là
+le bruit que vous entendez.
+
+»--Alors, nous risquons d'être noyés, si par hasard la muraille cède...
+Ceci est pour nous une nouvelle chance de mort.--Ou de salut!...--Je ne
+vous comprends pas.--Mon cher Archibald, reprit Lionel, dont la voix
+était aussi calme que s'il eût causé dans un salon, celui qui
+s'abandonne n'est pas digne de son titre d'homme. Dans le péril où nous
+nous trouvons, tenter l'impossible, risquer une folie devient un devoir,
+et il n'est pas de plan si insensé qu'il ne soit bon et juste de s'y
+arrêter. Mort pour mort, je préfère périr en luttant. Je ne suis pas de
+la race des agneaux qui tendent le cou, ni des condamnés qui sourient
+sur l'échafaud pour faire croire à leur courage. Sous le couteau, je
+lutterais encore, je lutterais toujours... Cela dit, ce que je vais vous
+proposer vous paraîtra sans doute ridicule... raison de plus pour
+l'adopter....
+
+»--Parlez! m'écriai-je, votre confiance me gagne, et soyez certain que
+vous n'aurez pas à rougir de moi....
+
+--Écoutez-moi donc. Tout en parlant, comme il convient de ne pas perdre
+de temps, j'ai étudié la nature de cette muraille; elle est faite de
+moellons, joints par un ciment que l'humidité a fortement attaqué, et
+je suis certain qu'au moindre effort nous parviendrons à disjoindre les
+pierres....
+
+»--Mais l'eau se précipitera ici: nous périrons asphyxiés...--C'est
+vraisemblable, et pourtant ce n'est pas absolument certain. Voici comme:
+la voûte est haute, nous attaquerons la muraille à son sommet. Dès que
+nous serons parvenus à faire une ouverture, l'eau pénétrera dans le
+caveau, et en même temps sa force nous aidera singulièrement à agrandir
+l'issue. Tout le plan est celui-ci: que l'ouverture soit assez grande
+pour nous laisser passer avant que l'eau ait complétement rempli le
+caveau. Le flot nous saisira et nous entraînera au dehors, et si nous ne
+sommes pas brisés, broyés, cent fois tués, noyés et asphyxiés, nous
+reverrons nos amis... sinon advienne que pourra....
+
+»Son accent était empreint d'une telle philosophie que, bien que je ne
+comprisse pas très-clairement sur quelles chances il pouvait réellement
+compter, je lui répondis que j'étais prêt à tout.
+
+»Aussitôt nous nous rapprochâmes du mur. L'un de nous, à tour de rôle,
+tenait une allumette enflammée, et, pendant les quelques minutes de
+clarté que nous donnait la cire jusqu'à sa complète combustion, l'autre
+s'efforçait, à l'aide d'une forte lame de canif, de disjoindre les
+pierres. Je craignais d'abord d'user trop rapidement les allumettes;
+mais sir Lionel, qui ne perdait pas un seul instant son sang-froid, me
+rappela très-justement qu'en tout état de choses, elles nous seraient
+inutiles à l'avenir.
+
+»Tout à coup Lionel poussa une exclamation de joie, bientôt coupée par
+un cri de surprise et d'effroi. Au même moment, je me sentis frapper en
+plein visage par une colonne d'eau, lancée avec force. Je chancelai,
+mais, me raidissant, je parvins à me tenir debout.
+
+»--Eh bien? demandai-je à Lionel.
+
+»--Voilà la crise, fit-il. L'eau entre. Mais jusqu'ici l'ouverture est
+trop étroite pour nous. Voici que l'eau emplit la cave: je la sens qui
+touche déjà mes chevilles, et bientôt elle sera aux genoux; si elle
+atteint les épaules et la tête avant que nous puissions nous jeter dans
+le chenal, l'affaire est entendue.
+
+»Je me tenais auprès de lui: ses mains crispées s'accrochaient aux
+pierres et s'efforçaient de les attirer en avant. Mais par un hasard
+fatal, l'assise inférieure était formée de pierres lourdes et qu'il
+semblait impossible d'ébranler....
+
+»L'eau tombait toujours avec un mugissement sourd: la nappe montait en
+tourbillonnant et nous enserrait à la ceinture. Le remons était si fort
+que nous avions peine à conserver notre équilibre.
+
+»--Encore deux minutes et tout sera fini, dit Lionel. Je crois qu'il
+faut prendre son parti. En somme, ce n'est pas une mort plus désagréable
+qu'une autre.
+
+»A peine avait-il prononcé ces paroles, que, levant la tête, je poussai
+un cri à mon tour. A travers les fentes de la trappe qui s'était ouverte
+sous nos pieds, j'apercevais une lueur rouge, intense, sanglante.--Le
+feu! m'écriai-je.--Où cela?--Dans la maison du bandit... au-dessus de
+notre tête....
+
+»--Bon! fit Lionel en riant, c'est la méthode _contraria contrariis_;
+seulement, comme si nous avions tous les allopathes du monde à nos
+trousses, nous sommes bien morts.
+
+»Au même instant, il se fit auprès de nous un écroulement. Où? Comment?
+Par quel miracle? Je ne puis rien dire. Je me sentis saisi par le flot,
+entraîné dans une sorte de gouffre où mon corps jouait comme une
+épave... la nuit... un épouvantable fracas... mes membres se heurtaient
+à des corps durs qui me faisaient mal... Je comprends maintenant: la
+muraille s'était abîmée sous les efforts de Lionel. Par quel étrange
+bonheur avons-nous été entraînés vers la rivière? je ne le sais... je
+perdis connaissance... C'est alors que vous nous avez repêchés, Lionel
+et moi... J'en ai été quitte pour une fluxion de poitrine. Quant à mon
+cher et pauvre ami, je suis désespéré de ce que vous m'avez appris.
+C'est lui qui nous a sauvés!... C'est à vous de le sauver
+maintenant!...»
+
+Archibald avait mis dans son récit une animation qui l'avait épuisé. Des
+gouttelettes de sueur perlaient sur son front.
+
+--Écoutez-moi, mon ami, reprit Armand. Votre guérison est certaine, et
+avant une semaine vous serez prêt à recommencer la lutte. Il ne faut pas
+nous le dissimuler, elle sera terrible. Le misérable Biscarre n'a
+disparu que pour mieux pouvoir dresser ses batteries. Attendons-nous à
+quelque coup de tonnerre éclatant tout à coup. Lionel nous manque; mais
+nous avons une nouvelle recrue, sur laquelle je compte beaucoup.
+
+--De qui voulez-vous parler?
+
+--De ce jeune homme que les frères Martin ont sauvé du suicide, de
+Martial. C'est une âme dévouée et un coeur énergique. Et je crois
+d'autant plus en lui que j'ai acquis une conviction... Martial est le
+fils d'un homme que j'ai trouvé assassiné au Cambodge, dans un de mes
+derniers voyages. Et je suis persuadé--ceci peut vous paraître
+étrange--qu'à ce meurtre n'est pas étranger certain personnage que nous
+connaissons et qui joue à Paris un rôle mystérieux....
+
+--Quel est ce personnage?
+
+--M. de Belen.
+
+--Ah! cette sorte de métis portugais... serait un assassin!
+
+--Les preuves me manquent... un seul homme peut me les donner.
+
+--Et cet homme....
+
+--C'est Soëra, c'est l'être bizarre que j'ai recueilli le jour même où
+le père de Martial avait été assassiné.
+
+--Mais quel rapport avec M. de Belen?
+
+--Il y a quelques jours, lors du bal donné par le duc, Soëra, qui était
+venu me chercher pour me rendre au club, a entendu la voix de Belen et
+n'a pu réprimer son agitation.
+
+--Vous l'avez interrogé?
+
+--Certes; mais cet homme appartient à une race bizarre, soumise à des
+rites inconnus; depuis le soir où cette révélation soudaine a éclaté--du
+moins à ce que je suppose--Soëra s'est renfermé dans un mutisme absolu;
+il passe les journées et les nuits prosterné dans l'attitude de la
+prière, immobile comme un fakir indien... Et force m'est d'attendre que
+l'heure ait sonné où le dieu qu'il invoque lui aura permis de parler....
+
+--N'avez-vous pas mis Martial en face de Soëra?
+
+--Je vous comprends. Vous vous souvenez qu'à la vue de Martial, j'ai été
+frappé d'une ressemblance que je n'ai pu m'expliquer. En effet, ce jeune
+homme est le portrait vivant de son père, de ce vieillard que j'ai
+trouvé horriblement mutilé, expirant dans d'épouvantables tortures. Oui,
+le jour viendra où, si mes prévisions se réalisent, Soëra dira au fils
+toute la vérité; mais il règne dans cette aventure de profondes
+obscurités, que je cherche à percer. Par bonheur, mes études sur les
+langues asiatiques me fournissent quelques lueurs qui servent à me
+guider. Quoi qu'il en soit, je sens que le Club des Morts aura à punir
+en M. de Belen--et peut-être en un autre, que je ne vous nommerai pas
+encore--deux criminels... Ce jour-là, Archibald, si j'ai besoin de
+vous....
+
+--Comme toujours, vous me trouverez prêt....
+
+--Donc, prudence! attendez l'apparition de Biscarre... ne perdons pas de
+vue Belen, et notre oeuvre s'accomplira....
+
+Un instant après, Armand, reconduit par Muflier, qui se confondait en
+salutations, sortait de l'hôtel d'Archibald.
+
+
+
+
+II
+
+SITUATION
+
+
+La disparition de Mancal, outre l'émotion qu'elle avait causée dans le
+monde des capitalistes, plus ou moins compromis dans le sinistre,
+n'avait pas laissé que d'inquiéter certains de nos personnages, ou tout
+au moins de leur causer une impression profonde.
+
+Seuls, Silvereal et la duchesse de Torrès le connaissaient sous son
+incarnation de Blasias; et de ce côté, les nouvelles colportées par les
+journaux avaient été un véritable soulagement.
+
+En effet, ni l'un ni l'autre ne doutait que Mancal-Blasias ne fût mort.
+
+Silvereal voyait disparaître un complice qui, un jour ou l'autre,
+pouvait devenir compromettant ou dangereux; mais ce complice lui avait
+laissé un conseil dont il entendait bien faire usage à l'occasion. Les
+dernières paroles du vieux Blasias étaient restées gravées dans sa
+mémoire, et la dernière scène qui s'était passée dans la chambre de
+Mathilde n'avait fait que rendre plus violent en lui le désir de
+vengeance et de liberté.
+
+Se venger? Pourquoi songeait-il donc à se venger de Mathilde, et quel
+crime cette femme avait-elle commis?
+
+Lorsque M. de Mauvillers avait contraint sa fille d'épouser le baron de
+Silvereal, ce dernier avait eu conscience, sinon de l'aversion, tout au
+moins de l'indifférence qu'il inspirait à celle qui devenait, par la
+volonté paternelle, la compagne de sa vie. Il savait en outre que
+Mathilde, pour obéir aux ordres de celui qui regardait ses enfants comme
+l'instrument de sa fortune, sacrifiait un amour honnête et profond.
+
+Donc il l'avait haïe, dès que les premières heures de la passion brutale
+avaient été passées. Cette résignation dissimulée lui semblait une
+insulte. Et cependant, pendant les premières années de cette triste
+union, pas un mot, pas un geste de la baronne n'avait dévoilé nettement
+l'état de son âme.
+
+Mathilde subissait son mari, mais alors qu'elle lui souriait, il se
+sentait indigne de cette affection et imputait à crime à Mathilde sa
+propre impuissance à se faire aimer.
+
+Maintenant, il avait trouvé prétexte à sa haine, et il n'attendait plus
+qu'une occasion de punir ce qu'il osait appeler la faute de Mathilde, et
+(c'est là une des plus bizarres étrangetés des caractères criminels)
+tout en étant absolument convaincu de son innocence.
+
+Restait à trouver le moyen de parvenir à son but. Blasias était mort, et
+Silvereal se trouvait réduit aux seules suggestions de sa propre
+intelligence. Mais la haine est clairvoyante, et déjà il apercevait
+dans un vague lointain le moyen qu'il emploierait pour attirer Mathilde
+et Armand dans un piége. Qu'il parvînt à les réunir accidentellement, et
+alors la loi ne donnait-elle pas au mari outragé le droit de faire
+justice?...
+
+Voilà nettement expliquée la situation du baron.
+
+Celle de la Torrès était plus complexe.
+
+Malgré le dédain qu'elle avait affiché jusque-là pour les conseils de
+Mancal, malgré la maligne satisfaction qu'elle avait éprouvée à le
+railler, alors qu'elle lui laissait croire qu'il avait été victime
+lui-même de l'empoisonnement dont il lui avait remis les éléments, le
+Ténia n'avait pu, sans frissonner, constater l'étrange puissance dont
+disposait cet homme, alors que Silvereal, succombant à l'ivresse,
+avouait un crime horrible.
+
+Certes, elle n'avait pu comprendre exactement à quelles circonstances se
+rattachait ce meurtre, compliqué de tortures: la scène s'était passée
+dans un pays qui lui était inconnu; les noms de Cambodge, de roi des
+Khmers étaient pour elle lettre morte.
+
+Mais ce qui l'avait frappée, terrifiée, c'est que, par ambition, pour
+obéir à des sentiments d'orgueil, elle avait failli s'unir à cet homme
+dont les mains étaient teintes de sang. Et cependant était-elle
+innocente elle-même? N'avait-elle pas empoisonné son premier mari?...
+L'âme humaine est ainsi faite que, forte devant ses propres infamies,
+elle se sent révoltée par les crimes d'autrui. D'ailleurs, le caractère
+de la Torrès n'était que contradictions.
+
+Jetée dans la vie au hasard, sans connaître son père, élevée par une
+mère sans principes et sans honneur, qui avait roulé dans toutes les
+impudeurs, Isabelle avait été vendue à un vieillard qui avait payé à
+cette mère les prémices de la beauté de sa fille.
+
+Lorsque cet homme était mort, il laissait à Isabelle le plus terrible
+héritage qu'elle pût recevoir: la conviction que sa beauté la pouvait
+sacrer reine, et avec cette conviction, le mépris des hommes, le dédain
+de toutes convenances sociales, la haine de tous et de soi-même....
+
+C'était d'ailleurs une des plus étonnantes singularités de cette
+existence que les enseignements reçus. Le vieillard dont nous parlons se
+nommait le duc de D....
+
+Quand il s'était senti mourir, il avait renvoyé ses serviteurs et appelé
+Isabelle auprès de lui.
+
+Sur ce visage émacié, usé encore plus par la débauche que par la
+maladie, régnait une étrange expression d'ironie:
+
+--Approche-toi, ma perle, lui avait-il dit (c'était de ce nom qu'il
+avait coutume de l'appeler). Je vais mourir... Oh! ne t'émeus pas, ou tu
+me ferais douter de toi. Tu ne peux ni m'aimer ni m'estimer... et tu es
+dans le vrai. Je ne t'ai jamais aimée moi-même; je t'ai prise comme un
+jouet acheté à beaux deniers comptants, et je m'en suis amusé. Il est
+dans le monde grand nombre de gens qui me méprisent; ils ont raison, et
+tu seras dans ton droit en les imitant. Je n'ai jamais songé qu'à mes
+satisfactions égoïstes, estimant que jouir de la vie était ma seule
+mission ici-bas. Je t'ai pervertie à mon gré, j'ai éteint en toi tout
+sentiment et toute pudeur... tu es mon oeuvre et je suis fier de toi, à
+supposer que l'orgueil soit une satisfaction, ce que je nie.
+
+Il s'arrêta un instant, puis reprit:
+
+--Si tu es ma digne élève, tu dois attendre avec impatience le moment où
+je serai mort.
+
+Elle protesta d'un geste.
+
+--Ne t'en défends pas: tu me ferais de la peine, parce que ce serait me
+prouver que je n'ai pas suffisamment réussi à te corrompre. Donc, en ce
+moment, regardant ma mine de parchemin, tu te dis: Est-ce qu'il ne va
+pas bientôt finir de m'ennuyer, ce vieux-là?--et tu es dans le vrai.
+Seulement--il y a un seulement--tu as d'autant plus de hâte de me voir
+aux mains des croque-morts, que tu supposes, avoue-le, trouver dans mon
+testament un agréable souvenir de moi.
+
+Elle ne put réprimer un regard brillant de convoitise.
+
+--Eh bien, ma belle, tu te trompes. Je ne te laisse pas un écu, pas un
+rouge liard. Qui sait? si grâce à moi tu te trouvais dans un état de
+modeste aisance, la Vertu, qui te guette, s'emparerait à nouveau de
+toi... Tu es jeune, et les illusions du bien sont tenaces... Je suis là,
+moi qui ai mis soixante ans à extirper cette mauvaise herbe. Or, je t'ai
+trop bien donnée au vice pour que j'aie la niaiserie de t'aider à en
+sortir. Au contraire, ce m'est, à la mort, une douce satisfaction que de
+songer au mal que tu feras....
+
+Un hoquet convulsif l'interrompit un moment. On eût dit que la Mort lui
+posait sur la bouche ses doigts décharnés pour le contraindre au
+silence.
+
+Mais il se roidit contre l'agonie, et continua:
+
+--Je ne te laisse rien, t'ai-je dit, de telle sorte que, sortant de
+l'appartement luxueux où tu as passé des heures joyeuses, tu tombes dans
+un bouge où tu souffres toutes les angoisses.... A peine aura-t-on
+rejeté le drap sur mon visage, que mes parents--des gens sévères,
+froids, des héritiers, pour tout dire--se présenteront ici.... Alors,
+si tu t'y trouves encore, ils te chasseront avec moins d'égards qu'ils
+n'en mettraient pour le dernier de mes laquais. Cela me plaît, et je
+veux qu'il en soit ainsi.
+
+La malheureuse, que ce cynisme torturait, non-seulement dans ses
+espérances déçues, mais encore dans les fibres les plus secrètes de son
+âme, se laissa entraîner cette fois à un mouvement de colère:
+
+--Vous êtes un misérable! s'écria-t-elle, et ce que vous faites est
+infâme!
+
+Il ricana:
+
+--Très-bien! voilà qui me complète mon Isabelle... Insulte-moi,
+frappe-moi, soufflette-moi. Ce sera mieux. La mort ne t'effraye pas...
+tu es plus forte que je ne l'espérais... Une autre aurait pleuré... tu
+t'irrites, je préfère cela, et je me sens plus fort pour achever... Je
+ne t'ai pas encore tout dit. Donc, chassée d'ici avec des paroles de
+mépris telles que tu n'en as jamais entendues, tu sortiras à demi folle,
+la tête perdue... On ne te laissera même pas emporter ce qui, d'après
+toi, t'appartient; on te dira: «Vile courtisane! rien d'ici n'est à
+vous!...» Alors tu songeras à mourir, tu courras vers les ponts... C'est
+toujours ainsi que cela se joue... Tu t'accouderas sur le parapet, tu
+regarderas passer l'eau noire qui fait tourbillon en se heurtant contre
+les arches et tu te pencheras....
+
+Elle laissa échapper un cri de terreur:
+
+--Bon! laisse donc! Tu ne te tueras pas... parce que des profondeurs de
+l'eau s'élèvera une voix qui te dira: Folie! Quand on est jeune comme
+toi, quand on possède cette beauté sans rivale, ce corps devant lequel
+se fussent agenouillés les artistes de la Grèce, on se roidit contre la
+fatalité... on va droit devant soi, sans honte, sans peur, avec cette
+résolution implacable de ne jamais aimer et de ne faire de sa beauté
+qu'un instrument de satisfaction personnelle. Par la beauté, le monde
+est dirigé. L'homme s'agite et l'amour le mène. Sache cela, mon enfant.
+Que te laisserais-je, une dizaine de mille livres de rente? Folie! Comme
+femme honnête, tu ne les vaux plus. Comme courtisane, tu vaux des
+millions... Pas de milieu! je te jette dans la fange pour que tu en
+ressortes diamant... Méprise et hais les hommes, car pas un ne te dira
+franchement comme moi ce qu'il pense tout bas... L'homme ne voit dans la
+femme qu'un plaisir; toutes affaires de coeur sont mensonges et
+âneries... Presse ces convoitises pour en faire jaillir le suc, qui est
+l'argent; sur les passions des hommes élève ta fortune comme un
+impérissable monument; et quand, le jour venu, tu seras devenue la femme
+forte et grande, tu répéteras tout bas mes paroles, et tu te diras: Au
+fond, c'est encore le seul qui valût quelque chose... Maintenant,
+laisse-moi mourir... Va-t'en! Ah! en passant, prends dans ma
+bibliothèque le volume des _Courtisanes célèbres_... Il y a de bonnes
+choses... Je te le donne.
+
+Et le hideux vieillard était mort.
+
+La pauvre fille n'avait pu croire à cet épouvantable cynisme. Elle était
+restée dans cette maison qu'elle s'était habituée à regarder comme
+sienne.
+
+Mais promptement les sinistres prophéties du vieux libertin s'étaient
+réalisées.
+
+Il est un moment où les familles, dans leur dureté, vengent la morale
+insultée par un homme que l'âge mettait au-dessus, ou plutôt au-dessous
+de toute attaque directe. L'amant d'Isabelle--s'il est permis de
+profaner ce mot--s'était vautré dans toutes les fanges. Ceux qui
+portaient son nom ne se hasardèrent dans cette maison qu'avec les mêmes
+précautions qu'on prend pour pénétrer dans un lieu infecté. Son fils
+aîné--car ce misérable avait des enfants--ouvrit les portes toutes
+grandes pour renouveler l'air souillé, et, ayant vu Isabelle, il lui dit
+sans même fixer ses regards sur elle:
+
+--Vous trouverez mille louis chez notre notaire.... Allez les prendre.
+
+Il y eut un tel mépris dans son intonation, dans son geste, qu'elle ne
+songea même pas à répliquer. C'était moins et plus qu'elle n'attendait.
+A la violence elle eût répondu par la violence. Ce calme la brisa.
+
+Comme le lui avait dit le moribond, elle baissa la tête et sortit.
+Seulement, le vieillard s'était trompé à demi. Elle ne songea pas au
+suicide, et son coeur était gonflé non de désespoir, mais de haine et de
+colère.
+
+Mille louis! ce n'était pas la misère prévue. Isabelle avait le temps de
+la réflexion. Voici ce qu'elle fit: elle alla droit chez le notaire, qui
+était un gros homme encore frais. Quand il vit entrer cette jeune
+pécheresse de seize ans qui avait le regard d'une vierge, il se sentit
+saisi d'une pitié tout anacréontique, et, les portes étant bien fermées,
+il lui donna quelques conseils paternels.
+
+«Qu'allait-elle devenir, jetée si jeune dans le tourbillon du monde? La
+première vertu, en ce monde, c'est l'ordre et l'économie. Puisque la
+Providence permettait qu'elle eût un petit pécule, il lui fallait le
+ménager, se garder de toute imprudence, se réserver cette ressource pour
+l'avenir.»
+
+Elle lui répondit simplement:
+
+--Je suivrai votre avis; placez mon argent.
+
+Il lui acheta un millier de francs de rente, et comme les vingt mille
+francs étaient insuffisants, il ajouta de sa propre bourse les quelques
+louis qui manquaient pour parfaire le chiffre.
+
+Seulement, comme il jugea utile qu'Isabelle revînt plusieurs fois
+réclamer ses conseils, et qu'il était très-sanguin, il mourut
+d'apoplexie au bout de quelques mois.
+
+Pendant cette nouvelle période, Isabelle avait beaucoup étudié la vie,
+et quand son second bienfaiteur eut disparu, elle se trouva cuirassée
+contre tous les entraînements.
+
+Elle avait compris l'immense pouvoir de sa beauté, et les paroles du
+duc: L'homme s'agite et l'amour le mène!--lui apparaissaient dans toute
+leur profonde netteté. Quant à ce mot d'amour, elle ne le comprenait
+pas, malgré son expérience; mais, avide de s'instruire, elle songea à
+demander à la jeunesse le mot de l'énigme.
+
+Ce fut alors qu'elle alla, avec sa rente, s'installer dans le quartier
+des artistes. On sait ce qui se passa, comment elle profita de
+l'admiration qu'excitait sa beauté exceptionnelle pour en faire une
+sorte d'enseigne d'amour, comment elle crut trouver en Martial l'homme
+qui pouvait le plus utilement mettre son génie au service de son
+avenir... comment enfin elle s'échappa de l'atelier pour aller habiter
+l'hôtel de sir Lionel Storigan....
+
+Martial lui avait donné la révélation de l'amour insensé, furieux; non
+qu'elle l'eût éprouvé elle-même, mais parce qu'elle avait pu en suivre
+en lui les phases, les développements, les abnégations et les
+désespoirs.
+
+Maintenant elle connaissait sa puissance; elle n'avait plus qu'à diriger
+cette force qui résidait en elle.
+
+Avoir brisé le coeur de Martial n'était rien; ruiner Storigan valait
+mieux. Elle eut le dépit de n'y point parvenir: il était trop riche.
+Elle se vengea en le désespérant; il tenta de se briser la tête d'un
+coup de pistolet.
+
+Il semblait qu'elle marchât dans la vie précédée de la mort qui lui
+ouvrait passage.
+
+Dès lors, elle était déjà riche, ayant mis à profit les conseils du
+vieux notaire, qui était avare.
+
+Chose étrange! cette fille, devenue femme, n'avait pas encore senti une
+seule fois battre son coeur. Chacun de ses actes était le résultat d'un
+raisonnement, et tandis que la passion souffrait et criait auprès
+d'elle, elle écoutait froidement les clameurs désespérées, tout entière
+au seul but qu'elle se fût fixé: être riche.
+
+Seulement elle commit une imprudence.
+
+N'ayant aucune notion des obligations que la société impose, elle ne fut
+pas assez hypocrite. Possédée par la passion de lucre qui s'était
+emparée d'elle, elle se laissa afficher par ses amants, pourvu qu'ils
+payassent largement ses faveurs, et, en quelques années, elle mérita le
+surnom hideux qui devait s'attacher à elle comme un stigmate.
+
+Le Ténia! Est-il plus monstrueux symbole de ces êtres qui se rivent aux
+entrailles de l'humanité, qui dévorent l'être émacié, qui rongent et qui
+tuent!...
+
+Qui l'aimait mourait.
+
+Elle passait à travers la foule en marchant sur des cadavres, comme ces
+idoles indiennes dont le char écrase les fanatiques prosternés....
+
+Elle voulut être duchesse: un grand d'Espagne, le duc de Torrès, mit à
+ses pieds son titre et sa fortune princière; seulement il l'ennuya: elle
+voulut être veuve, et ne recula pas devant un crime.
+
+Pourquoi le commit-elle?... C'était encore une expérience qu'elle
+tentait sur elle-même. Elle voulait savoir si elle aurait la force
+d'aller jusqu'aux dernières limites du mal. Blasias aidant, elle vit que
+tout lui était possible....
+
+Et cette âme, qui se gangrenait de plus en plus, restait toujours
+froide; sa poitrine était comme un sépulcre où gisait un mort, qui était
+son coeur. Mort? non, il n'avait pas vécu.
+
+Une seule fois, elle avait senti tout à coup une vibration étrange: on
+se souvient de cette aventure qui l'avait placée en face d'Armand de
+Bernaye.
+
+C'était au moment où, dégoûtée de tout et d'elle-même, elle songeait par
+lassitude à devenir baronne de Silvereal et à s'ouvrir, par la mort de
+Mathilde--tant le crime lui semblait maintenant chose logique et
+facile--les portes de ces salons qui, malgré sa richesse, se fermaient
+devant le Ténia, veuve du duc de Torrès.
+
+Donc elle vit Armand, qui l'écrasa de son mépris.
+
+Elle sentit sourdre en elle une colère folle, et prit cette rage pour de
+l'amour. En vérité, elle se croyait de bonne foi lorsque, parlant à
+Mancal, elle lui répétait qu'elle aimait Armand.
+
+Elle se trompait. Cependant, c'était un premier éveil. La lumière allait
+bientôt se faire dans cette âme obscure et, circonstance singulière,
+c'était de Mancal que devait lui venir la première clarté.
+
+Lui montrant Jacques de Cherlux, il lui avait dit:
+
+--Je veux que vous soyez aimée de cet homme!
+
+Tout d'abord la Torrès avait souri. Qu'était-ce, après tout, qu'une
+victime de plus? Pour prix de sa complicité dans une oeuvre de haine et
+de vengeance, Mancal lui offrait des trésors immenses. L'enjeu était
+tentant, et Mancal semblait n'avoir pas menti, puisque des lèvres même
+de Silvereal s'était échappé l'aveu qui prouvait l'existence de ces
+mystérieuses richesses.
+
+Mais d'où venait pourtant que la Torrès restait songeuse? D'où venait
+qu'elle ne semblait écouter maintenant que d'une oreille distraite les
+suggestions de son conseiller?
+
+Puis voici que tout à coup Mancal--c'est-à-dire l'empoisonneur
+Blasias--disparaissait violemment.
+
+La duchesse, sans y prendre garde, respira largement, comme si un poids
+eût été enlevé à sa poitrine; en vérité, elle ne songeait plus ni à
+Silvereal, ni aux trésors des rois indiens.
+
+Pour la première fois de sa vie, dans sa solitude égoïste, un nom errait
+sur ses lèvres.
+
+Et ce nom était celui de Jacques de Cherlux.
+
+Voyons maintenant comment de Belen avait tenu à l'égard de ce jeune
+homme la promesse par lui faite à Mancal dans le souterrain de la rue de
+Seine.
+
+On n'a pas oublié que c'était muni d'une lettre de la duchesse de Torrès
+que Jacques s'était présenté chez celui qui devait être son protecteur
+et l'initier aux mystères de ce monde dans lequel il était appelé à
+prendre place.
+
+Le comte Jacques de Cherlux avait été accueilli par M. de Belen avec une
+bienveillance qui, pour manquer de sincérité, n'en avait que mieux les
+dehors.
+
+Le jeune homme était trop novice dans la vie pour distinguer cette
+nuance; puis, en réalité, il lui semblait marcher dans un rêve. C'était
+un étourdissement inconscient qui lui ôtait la conception nette de ce
+qui l'entourait. Parfois il lui semblait qu'il allait se réveiller,
+retomber dans cette existence humble où tout jusque-là lui avait été
+douloureux; alors il restait immobile, les yeux fixés devant lui,
+attendant cette transformation subite qui le replongerait dans le néant.
+Mais les minutes passaient, et il se disait:
+
+--C'est donc bien vrai. Je suis riche, je suis noble... Le passé est
+bien mort, et devant moi s'ouvre l'avenir brillant....
+
+Et, au milieu de ces mirages, apparaissait, dans un rayonnement vague,
+la forme d'une créature admirable qui lui souriait et lui tendait la
+main.
+
+Car il aimait la duchesse de Torrès. Était-ce bien de l'amour? C'était
+surtout un irrésistible désir qui l'entraînait vers cette femme, en qui
+se résumaient à ses yeux toutes les fascinations de la beauté, du luxe,
+de la richesse. Cette passion tenait de la surprise: elle se compliquait
+d'éblouissement. Il n'espérait rien, il n'osait pas même réfléchir; mais
+lorsque ce nom, tout bas répété, retentissait dans son cerveau, il en
+frissonnait tout entier et son coeur battait à rompre sa poitrine.
+
+M. de Belen, obéissant aux instructions de Biscarre, plutôt par une
+sorte de curiosité que par soumission réelle, s'était mis tout entier à
+la disposition du jeune homme.
+
+Au premier coup d'oeil, Jacques lui avait plu.
+
+Aux questions du duc, il avait répondu avec une simplicité naïve dont
+l'autre avait souri intérieurement. Jacques ne dissimulait rien; il
+disait avec franchise ses surprises et ses hésitations timides. Et
+c'était avec la plus complète bonne foi qu'il racontait cet incroyable
+roman de sa vie qui, du pauvre ouvrier de la veille, faisait le
+gentilhomme d'aujourd'hui. Tout lui était matière à admiration, car il
+exprimait ses enchantements sans cesse nouveaux avec une verve qui
+amusait de Belen.
+
+Jacques, d'ailleurs, par une sorte de révélation, s'était aussitôt senti
+à l'aise dans cette atmosphère, si différente cependant de celle où il
+avait vécu. Son intelligence naturelle, l'élégance dont la nature
+l'avait doué, tout le rendait apte à prendre sa place dans ce monde qui
+lui était ouvert tout à coup, comme par la baguette d'une fée.
+
+De Belen avait cru tout d'abord que le récit débité par Mancal n'était
+qu'une fable, et que ce prétendu novice n'était qu'un aventurier jouant
+un rôle. Mais, en l'interrogeant soigneusement, il ne pouvait trouver la
+clef de cette énigme. Les titres qui établissaient ses droits au nom de
+Cherlux étaient d'une régularité indiscutable.
+
+Cette aventure n'en était que plus mystérieuse pour le duc.
+
+Quel pouvait être le but de l'homme d'affaires? Dans la conversation que
+le duc avait eue avec le faux Germandret, celui-ci lui avait promis, en
+échange du service réclamé, que lui, de Belen, deviendrait enfin l'époux
+de Lucie de Favereye. Quelle relation existait entre ces deux faits?
+
+Après tout, ce service ne présentait aucun caractère criminel. De Belen
+avait pris au sérieux son rôle de Mentor, et son élève devait en peu de
+temps faire excellente figure dans la société. Le duc, malgré son
+égoïsme, ne pouvait se défendre d'un certain intérêt pour cette nature
+au coeur vivace, à l'esprit actif, et il se sentait presque touché par
+les élans de la reconnaissance dont Jacques lui donnait sans cesse de
+nouveaux témoignages.
+
+Telle était leur situation le jour où de Belen apprit, avec tout Paris,
+la disparition de Mancal.
+
+C'était un coup imprévu et qui ne laissait pas de lui être pénible. En
+somme, il avait fait un marché de dupe, car il avait accueilli, piloté,
+présenté comme son protégé un homme qu'il ne connaissait pas... et la
+compensation qui lui avait été offerte devenait nulle.
+
+De Belen, quelle que fût la sympathie passagère que lui avait inspirée
+Jacques de Cherlux, ne se sentait aucun goût pour le rôle de saint
+Vincent de Paul. Ce n'était point son affaire que de recueillir des
+enfants sans père....
+
+Aussi à peine eut-il jeté les yeux sur le journal qui lui annonçait le
+sinistre de la maison Mancal, que, sans perdre une minute, il voulut
+vérifier par lui-même si le fait était exact.
+
+Il courut à la boutique du faux Germandret; on se souvient que c'était
+le nom sous lequel s'était présenté le bandit, lorsqu'il avait surpris
+de Belen dans le souterrain de la rue de Seine.
+
+Il y avait déjà plusieurs jours que le pseudo-bibliomane avait vendu ses
+livres et quitté la maison.
+
+De Belen se fit conduire à la rue Louis-le-Grand. Les faits annoncés par
+le journal étaient absolument exacts. Il se mêla aux groupes qui
+stationnaient sur le trottoir.
+
+C'étaient des imprécations, des cris de fureur. Les volés maudissaient
+celui qui les ruinait. Mais rien de plus. Pas un seul mot qui mît de
+Belen sur la piste.
+
+Mais, encore une fois, à quel mobile pouvait avoir obéi cet homme?
+
+--Je suis un enfant et un niais! murmura de Belen en revenant à son
+hôtel. Ma première idée était juste. Ce M. de Cherlux est un de ces
+aventuriers précoces qui trompent même les vieux renards comme moi... Il
+est temps de mettre un terme à cette mystification.
+
+En attendant que Jacques eût trouvé une installation qui lui convînt, le
+duc avait mis obligeamment à sa disposition un appartement voisin du
+sien.
+
+Dans cet étroit espace était réuni tout ce qui pouvait flatter la
+fantaisie la plus exigeante: c'était en quelque sorte un boudoir d'homme
+du monde.
+
+Et Jacques trouvait une sorte de plaisir enfantin à rester quelquefois
+pendant des heures entières immobile, comme si tout ce qui l'entourait
+n'eût été qu'une vision que le moindre mouvement, le moindre souffle
+pouvait emporter.
+
+Ce matin-là, Jacques s'était éveillé de bonne heure; mais il s'était
+plongé dans cette vague extase qui donne aux pensées un charme magique.
+
+Les yeux à demi fermés, il poursuivait en imagination une forme
+vaporeuse et tout adorable qui s'enfuyait devant lui; puis, quand il
+l'appelait, elle s'arrêtait et se tournait vers lui en lui tendant les
+bras.
+
+Celle à qui il pensait ainsi, c'était la duchesse de Torrès.
+
+--Monsieur de Belen! annonça tout à coup le valet de chambre attaché au
+service de Jacques.
+
+Le duc, pour lequel, on le comprend, cette introduction n'était qu'une
+formalité, était entré derrière le valet.
+
+--Ah! mon cher ami, dit Jacques en riant, en vérité, j'ai honte de me
+trouver encore au lit... quand vous avez peut-être déjà brassé plus
+d'affaires, étudié plus de questions que je n'en connaîtrai dans toute
+ma vie... mais je suis un enfant... vous le savez... et je suis
+convaincu d'avance que vous ne me gronderez pas trop.
+
+De Belen ne répondit pas tout d'abord: les yeux fixés devant lui, sans
+regarder Jacques, il étirait, par un mouvement nerveux qui lui était
+habituel, ses favoris qui accentuaient sa ressemblance avec le souverain
+régnant.
+
+--Voyons! voyons!... pardonnez-moi! fit encore Jacques. Parbleu! je n'ai
+pas comme vous l'habitude du sybaritisme et je ne suis point blasé...
+Dites-moi vite quelle bonne circonstance vous a guidé ici... et si,
+d'aventure, il ne me serait pas donné, à moi indigne, de vous rendre
+quelque service....
+
+De Belen releva brusquement la tête.
+
+--Cher monsieur, dit-il en accentuant ironiquement chaque mot prononcé,
+je viens vous demander la faveur d'un entretien....
+
+--Je suis à vos ordres, fit Jacques, qui croyait à une plaisanterie.
+
+--J'espère que vous daignerez répondre franchement à mes questions...
+maintenant....
+
+--Maintenant?...
+
+Ce mot et la façon dont il était prononcé avaient surpris Jacques.
+
+--Ai-je donc jamais manqué de franchise envers vous?...
+
+--Oh! trève de protestations, je vous prie... je connais assez bien
+Mancal pour comprendre toutes les roueries chez un de ses élèves....
+
+Jacques s'était soulevé: et les yeux grands ouverts, le rouge au visage,
+il examinait curieusement de Belen.
+
+En vérité, il croyait encore que tout cela n'était qu'un jeu; seulement
+il commençait à trouver qu'il se prolongeait trop.
+
+--Décidément... c'est une forte réprimande, reprit-il en souriant
+encore, et je vois que j'ai commis quelque grand crime... Je suis tout
+prêt à accepter les pénitences qu'il vous plaira de m'imposer....
+
+De Belen haussa les épaules avec impatience.
+
+--Décidément, répéta-t-il presque brutalement, je vois que, pour vous
+contraindre à jeter votre masque, il faut vous parler franc... Monsieur
+Jacques de Cherlux,--comte ou non,--je sais tout... votre ami et
+protecteur, M. Mancal, est un misérable voleur... sinon pis... et il ne
+me convient pas d'être plus longtemps sa dupe... ni la vôtre....
+
+Il s'interrompit.
+
+Un cri de colère s'était échappé de la poitrine du jeune homme.
+
+--Ah! ah! il paraît que vous vous réveillez enfin, reprit de Belen en
+ricanant, et il ne sera pas nécessaire d'avoir recours à de grands
+moyens pour vous forcer à parler... Mal joué! monsieur le chevalier
+d'industrie!...
+
+Il se trouvait auprès du lit.
+
+La main de Jacques s'abattit sur son poignet, et par un mouvement
+brusque l'attira, de telle sorte que son visage touchait presque celui
+de M. de Belen.
+
+--Monsieur, dit Jacques haletant de colère, livide, hors de lui, je ne
+sais ce qui me retient de vous souffleter comme vous le méritez.
+
+--Des violences! Faudra-t-il que j'appelle mes laquais!
+
+Jacques lui lâcha le poignet et le repoussa:
+
+--Non!... en somme, je suis votre hôte... veuillez passer dans le petit
+salon... je vous rejoins dans quelques minutes... et puisque vous
+désirez des explications, nous verrons si vous pouvez vous-même me
+donner celles que j'exigerai de vous.
+
+Sa voix était si nette et si ferme, son oeil lançait un éclair si
+étincelant, que, malgré toute sa hardiesse, de Belen se sentit troublé,
+presque intimidé.
+
+--Vous m'avez entendu, reprit Jacques. Allez!
+
+--Vraiment! s'écria de Belen, il vous appartient bien de parler avec ce
+ton d'autorité!...
+
+--Monsieur, je ne suis pas ce que vous appelez un homme du monde...
+Seulement je vous ferai remarquer que voici deux fois que vous me
+reprochez d'avoir accepté votre hospitalité....
+
+--C'est bien, fit le duc subitement rappelé au calme, je vous attendrai
+dans la pièce à côté; seulement ne tardez pas, je vous prie!...
+
+--Oh! soyez tranquille!... il me tarde de connaître le fond de votre
+pensée....
+
+--A cet égard, je vous jure que vous serez satisfait.
+
+De Belen sortit. Au moment où il pénétrait dans le petit salon, un
+laquais se présenta:
+
+--Une lettre qu'on vient d'apporter pour monsieur le duc.
+
+--C'est bien.
+
+De Belen prit le pli qui lui était remis et, absorbé dans ses
+réflexions, il le mit dans sa poche sans le lire. Puis il se promena de
+long en large avec impatience.
+
+--Ou c'est un coquin, ou c'est un imbécile, murmurait-il. Mais je
+pourrais douter, si cet ennemi,--c'en est un, je le sens,--n'avait été
+introduit dans la place par ce Mancal....
+
+Il s'arrêta brusquement et frappa du pied avec colère:
+
+--Ce Mancal connaît tous mes secrets. N'a-t-il pas surpris ma
+conversation avec Silvereal? Ce niais de baron a la manie de rappeler
+sans cesse le passé, comme si nous ne le connaissions pas... Si bien que
+je suis au pouvoir de ce Mancal... et aussi en celui de ce Cherlux, qui
+doit être Cherlux comme je suis Belen!
+
+Il se laissa tomber sur un fauteuil.
+
+--Est-il bien prudent d'engager la lutte? et les hostilités ne me
+seront-elles pas plus préjudiciables qu'une alliance?
+
+Il réfléchissait profondément.
+
+--J'ai commis peut-être une imprudence. Je me suis laissé trop vite
+entraîner, et puis ce jeune aventurier est d'une vivacité!... Le diable
+m'emporte!... n'a-t-il pas parlé de me souffleter?... Il est vrai que
+j'ai été dur, beaucoup trop dur... La véritable force consiste à tenir
+compte des circonstances... Je ne l'oublierai plus.
+
+Au même instant la porte s'ouvrit, et Jacques parut.
+
+Le jeune homme était pâle: une teinte mate s'était répandue sur son beau
+et mâle visage. Il y avait dans son attitude tant de distinction, tant
+de noblesse, pour tout dire, que de Belen se leva avec une nuance
+involontaire de respect.
+
+Froidement, sans forfanterie, Jacques s'approcha de lui:
+
+--Monsieur, lui dit-il de sa voix qui tremblait un peu, mais qui se
+raffermissait par l'effort de sa volonté, nous avons échangé tout à
+l'heure de graves et cruelles paroles: je me suis laissé entraîner à des
+menaces que je regrette, et maintenant, plus calme, sûr de moi, je viens
+réclamer de vous les explications que vous m'avez promises.
+
+Chose bizarre, cet exorde plein de dignité eut un effet absolument
+contraire à celui qu'en eût attendu tout homme qui aurait assisté à
+cette scène.
+
+De Belen pensa:
+
+--Très-fort! très-malin!... A nous deux!...
+
+Et s'inclinant devant Jacques:
+
+--J'oublie volontiers, dit-il, les paroles violentes qui vous sont
+échappées, car je reconnais que le premier tort m'appartient... j'ai agi
+comme un enfant!...
+
+--Que voulez-vous dire? fit Jacques inquiet.
+
+--Eh! mon Dieu! c'est bien simple!... dans mon irritation première j'ai
+oublié que depuis longtemps vous deviez être préparé à cette scène et
+que votre thème était fait d'avance.
+
+Jacques se mordit si violemment les lèvres qu'elles se rougirent de
+sang.
+
+--Je vous jure, monsieur le duc, que je ne vous comprends pas.
+
+--Aussi suis-je tout prêt à m'expliquer.... Asseyez-vous là, en face de
+moi, et causons sérieusement... je puis être à votre gré ami ou ennemi.
+Ceci dépendra de votre franchise.
+
+--Je ne sache pas avoir rien à cacher... et je vous ai fait connaître
+par le détail toutes les circonstances de ma vie....
+
+--Ah! oui, l'oncle Jean... sa soeur!... puis la découverte miraculeuse
+de M. de Cherlux... je m'en souviens parfaitement. Mais, voyons!... je
+suis un homme, je connais la vie... j'ai étudié les sommets de la
+société aussi bien que ses bas-fonds.... A moi on peut tout dire...
+Depuis combien de temps êtes-vous l'ami de M. Mancal....
+
+--Monsieur, tout à l'heure, en parlant de M. Mancal, vous avez prononcé
+les mots de misérable et de... voleur!... C'est donc presque m'insulter
+que de supposer que j'aie été son ami.
+
+--Il esquive habilement les difficultés en jouant sur les mots, se dit
+de Belen; décidément, très-fort!... Mon Dieu! reprit-il tout haut, je
+regrette ces épithètes... Seulement j'avoue que j'ai été si
+désagréablement surpris de sa disparition.
+
+--M. Mancal a disparu?
+
+--Comme le plus vulgaire des caissiers.
+
+--Mais a-t-il donc laissé quelque déficit?
+
+De Belen éclata de rire.
+
+--Déficit est joli! déficit est un bijou! Quelques millions tout au
+plus.
+
+Jacques poussa un cri.
+
+--Des millions!... qui ne lui appartenaient pas?
+
+A cette nouvelle naïveté--jouée, selon lui--de Belen se laissa aller à
+un nouvel accès d'hilarité.
+
+--Ravissant, ma parole d'honneur! Savez-vous bien, mon petit, que vous
+avez beaucoup d'esprit, ou de mémoire, si c'est un rôle que vous
+récitez!
+
+--Encore! s'écria Jacques. Une dernière fois, monsieur le duc, je vous
+somme de vous expliquer. D'aventure, me croyez-vous complice de ce
+misérable? Quel rôle m'accusez-vous de jouer? Par votre honneur, je vous
+adjure, monsieur, de ne rien me cacher. L'insulte, si grande qu'elle
+soit, me sera moins cruelle que ces insinuations.
+
+--Au fait, répondit de Belen, il faut en finir. Eh bien, mon cher
+monsieur, Mancal, en quittant la scène, a voulu lancer un successeur,
+chargé sans doute d'une mission plus ou moins délicate; c'est à vous
+qu'il a donné cette marque de confiance, ce qui me prouve une fois de
+plus son intelligence... Il m'a joué ce tour excellent de m'amener à me
+donner pour votre chaperon... Tout cela est au mieux, et je ne
+récriminerai pas... mais où l'adresse lui a manqué, c'est en démasquant
+si rapidement ses batteries. Donc je sais maintenant à peu près dans
+quel but il vous a introduit chez moi... il y a là-dessous une bonne
+petite histoire de chantage. Eh bien, je ne suis pas homme à crier trop
+fort parce qu'on m'écorche un peu... faites-moi vos conditions, et nous
+nous arrangerons... car je suis meilleur diable que je n'en ai l'air...
+Vous ne répondez pas?...
+
+Affaissé sur lui-même, dans l'attitude d'un homme que vient de frapper
+la foudre, Jacques ne parlait pas... il écoutait encore après que de
+Belen s'était tu. Il entendait résonner de nouveau, comme dans un
+sinistre écho, chacune de ces paroles que lui martelaient le crâne.
+Ainsi, c'était bien vrai! à peine entrait-il dans la vie qu'une honteuse
+accusation le frappait!... D'infâmes soupçons le frappaient en pleine
+conscience!... Cette même fatalité qui lui avait rendu intolérable le
+séjour des ateliers, le poursuivait donc encore?...
+
+De Belen lui posa la main sur le bras comme pour le rappeler à la
+réalité. Cette attitude le surprenait au plus haut degré. En provoquant
+des aveux cyniques, il avait supposé que l'aventurier--comme il
+persistait à appeler Jacques--se dévoilerait nettement.
+
+Point. Quand Jacques releva son visage, de Belen vit qu'il était couvert
+de larmes.
+
+--Comment! vous pleurez! Ah çà! qu'est-ce que tout cela signifie?
+s'écria le duc.
+
+Jacques le regarda en face:
+
+--Monsieur, oui, cela est vrai, je pleure!... mais ce n'est pas de
+honte!... Je pleure d'avoir été soupçonné, moi qui n'ai au coeur que
+d'honnêtes pensées et de probes aspirations. Je m'étais révolté tout
+d'abord, maintenant je me sens brisé. Comment puis-je me défendre?
+Comment vous convaincre?
+
+--Voyons! voyons! fit de Belen, qui se sentait ému malgré lui, répondez
+à la première question que je vous ai adressée: Depuis quand
+connaissez-vous Mancal?
+
+--Depuis quelques jours à peine. Je ne l'avais jamais vu avant le jour
+maudit où l'oncle Jean m'a adressé à lui.
+
+--C'est bien vrai, cela?
+
+--Je vous le jure.
+
+De Belen resta pensif. L'obscurité s'épaississait autour de lui.
+
+--Mais cet oncle Jean?...
+
+--Oh! c'est un brave homme... un peu dur... d'aucuns disent brutal...
+mais bon au fond... Il m'a élevé, il m'a nourri... sans lui je serais
+mort de faim et de misère... car j'étais seul au monde!... Vous
+connaissez mon histoire... ma pauvre mère est morte, délaissée....
+
+--Par de Cherlux, j'ai connu votre père....
+
+--Vous l'avez connu? Il ne vous avait jamais parlé de moi?
+
+De Belen se souvenait d'avoir souvent rencontré ce Cherlux au temps de
+sa première splendeur; il l'avait vu rouler ensuite dans la ruine qui
+attend les débauchés, puis surgir de nouveau avec quelques centaines de
+mille francs: c'était tout.
+
+--Mon père était-il estimé, respecté?...
+
+--Il était riche, répondit de Belen, qui devenait philosophe.
+
+--Vous voyez bien, monsieur, que je suis maudit... Partout, autour de
+moi, la honte, le mépris... Jusqu'à cet homme, ce Mancal, qui en tout
+ceci n'a été qu'un intermédiaire et dont l'infamie retombe sur moi....
+
+De Belen était fort embarrassé. Malgré tout, il n'était pas convaincu.
+Il savait par expérience jusqu'où certains hommes peuvent pousser l'art
+de la comédie. Si celui-là était sincère, pourtant! Il y eut un silence,
+après lequel Jacques, s'étant levé, reprit:
+
+--Monsieur, maintenant que vous m'avez expliqué le motif de votre
+conduite envers moi, je vous pardonne les amères paroles que vous m'avez
+adressées... En fait, je les méritais en partie... Trop promptement je
+me suis laissé entraîner au mirage qui tout à coup s'était levé devant
+moi... Oui, je le comprends maintenant... j'ai été ébloui, enivré... et
+peut-être ai-je accepté trop tôt, sans l'avoir examiné avec assez de
+scrupules, cet étonnant changement de situation... Voici que vous
+m'apprenez la disparition et la fuite de celui qui a servi
+d'intermédiaire en cette étrange aventure... Vous supposez donc que
+j'étais son complice dans quelque ténébreuse machination dont vous
+craignez d'être la victime. Je ne puis vous répondre. Seulement je vous
+dis: Monsieur le duc, regardez-moi en face, les yeux dans les yeux, et
+répondez-moi franchement. Croyez-vous que je sois un malhonnête homme?
+
+De Belen protesta vivement:
+
+--Non! je ne le crois pas....
+
+--Voici déjà qui me rend un peu de courage, et je vous jure que j'en ai
+besoin....
+
+--Que comptez-vous faire?
+
+--Vous le demandez... je veux interroger celui qui, le premier, m'a
+révélé le secret de ma naissance... je veux apprendre de lui tous les
+détails de cette affaire....
+
+--Vous voulez parler de l'oncle Jean... de celui qui vous a élevé?...
+
+--C'est un brave ouvrier... un entrepreneur, qui gagne sa vie par son
+travail....
+
+--Vous ne le supposez pas complice de ce Mancal... donc, il aura été
+trompé comme vous... et ne saura rien de plus....
+
+--Ne dites pas cela. Ne m'ôtez pas l'espoir... que dis-je!... à nous
+deux, nous retrouverons ce Mancal....
+
+--Oh! un banquier en fuite! vous voulez tenter l'impossible!
+
+--Que m'importe! je veux prouver ma probité à tous, à vous surtout, qui
+m'avez accueilli avec tant de bienveillance....
+
+A ces derniers mots prononcés d'un accent frémissant qui prouvait--pour
+le sceptique le plus endurci--la sincérité du jeune homme, de Belen se
+sentit saisi malgré lui d'une émotion qui ne lui était certes pas
+habituelle.
+
+--Écoutez-moi! dit-il brusquement. Oui, je crois en vous... et je vous
+adresse toutes mes excuses....
+
+--Vous excuser!... Ah! si vous saviez la joie que vous me donnez?
+
+--Je ne veux pas que vous me quittiez!
+
+--Ah! je vous en supplie, laissez-moi partir, sinon je croirais toujours
+sentir ce terrible soupçon entre nous....
+
+--Je vous répète que vous ne me quitterez pas, et que cependant vous
+saurez la vérité....
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que, jeune et novice comme vous l'êtes, vous êtes insensé
+d'espérer porter la lumière dans ces ténèbres.... A chaque pas, je le
+pressens, vous vous heurteriez à une nouvelle énigme... le découragement
+vous prendrait... l'insuccès vous tuerait peut-être... Je ne veux pas de
+cela. C'est à moi de réparer le mal que je vous ai fait....
+
+--Je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, de grâce!
+
+--Dès aujourd'hui, nous chercherons ensemble... Qu'ai-je à vous
+reprocher? d'avoir accepté trop légèrement, comme vous le dites
+vous-même, cette fortune inespérée qui vous tombait du ciel ou montait
+vers vous des profondeurs de l'enfer... Il nous faut savoir--vous voyez,
+je dis nous--si en tout ceci vous n'êtes pas--à votre insu--l'agent de
+quelque complot misérable; si vous n'êtes pas menacé vous-même de
+quelque explosion que vous seriez, dans votre ignorance, impuissant à
+prévenir. Je prends cette affaire en main... et nous verrons bien,
+mordieu! si mon expérience sera mise en défaut... par des bandits de
+vingtième ordre comme ce Mancal.... Ah! il a voulu jouer au plus fin
+avec nous! Nous verrons! nous verrons!
+
+Le meilleur en ceci, c'est que l'exaspération de l'honnête Belen--qui
+n'était, ne l'oublions pas, qu'un ignoble voleur doublé du plus féroce
+des assassins--était absolument sincère. Être joué, lui!... quelle
+infamie!...
+
+ Rien que la mort n'était capable
+ D'expier ce forfait...
+
+Jacques l'écoutait avec ravissement. Quoi! en ce protecteur il trouvait
+un ami, un guide! Oh! comme il lui pardonnait maintenant ses
+accusations, qui n'étaient, après tout, que le témoignage indéniable
+d'une probité ombrageuse.
+
+--Vous me sauverez l'honneur! s'écria-t-il, j'ai foi en vous. Si cette
+fortune m'appartient légitimement, si les titres qui me les confèrent
+sont à l'abri de toute discussion, si, enfin, l'enquête à laquelle nous
+allons nous livrer établit de façon indiscutable mon honnêteté, alors je
+resterai près de vous... et vous aurez en moi mieux qu'un ami, mieux
+qu'un allié, un esclave dévoué et toujours prêt... Si j'ai été trompé,
+alors, ajouta-t-il avec un geste de résolution, alors je reprendrai la
+blouse de l'ouvrier... et il faudra bien qu'à force de bras et d'énergie
+la société me laisse prendre ma place!...
+
+Pendant qu'il parlait, de Belen s'était levé, pensif; puis, à pas
+saccadés, il marchait à travers la pièce.
+
+Par un mouvement machinal, il avait plongé sa main dans sa poche; tout à
+coup il sentit sous ses doigts la lettre qui lui avait été remise au
+moment où il sortait de la chambre de Jacques.
+
+Il la retira, et, sans songer à ce qu'il faisait, il regarda
+l'enveloppe.
+
+Or, voici quelle était la suscription:
+
+ _A M. le duc de Belen,
+ Avec prière de remettre à M. le comte de Cherlux._
+
+Son premier mouvement fut de la remettre à Jacques, mais tout à coup une
+pensée surgit en lui.
+
+--Qui donc pouvait écrire à Jacques? De Belen croyait se rappeler
+vaguement avoir déjà vu cette écriture. Où? dans quelles
+circonstances?...
+
+Jacques, après avoir parlé, s'était plongé dans ses réflexions,
+cherchant à découvrir un fil conducteur dans le dédale où il se perdait.
+
+Une idée sinistre traversa le cerveau de Belen. Si encore une fois
+Jacques n'était qu'un habile comédien!... Certes, ce n'étaient pas les
+scrupules qui pouvaient arrêter de Belen, l'assassin du père de Martial.
+Il regarda Jacques, dont les regards n'étaient pas tournés de son côté.
+Après tout, de Belen pouvait, si cette lettre n'indiquait rien de grave,
+la lui remettre en rejetant son indiscrétion sur sa préoccupation. Il
+rompit résolument le cachet.
+
+Un cri rauque s'échappa de sa poitrine, et s'élançant vers Jacques:
+
+--Misérable! cria-t-il, nierez-vous encore votre infamie?
+
+--Quoi? Que voulez-vous dire? fit Jacques, arraché subitement à ses
+rêveries et se dressant comme sous la détente d'un ressort.
+
+--Il y a, monsieur l'habile homme, que vous auriez dû au moins avertir
+vos complices d'être moins imprudents....
+
+--Mes complices!...
+
+--Et de ne pas avoir l'audace de vous adresser ici même, sous mon
+couvert, les lettres qui me devaient servir à vous démasquer....
+
+--Mais, monsieur, c'est de la démence!... Que se passe-t-il? Vous si
+bon, si indulgent tout à l'heure!...
+
+--Si bête, dites donc le mot!... Ce qui se passe, c'est que M. Mancal,
+dont la disparition vous étonne si fort, a pris soin, du moins, de vous
+laisser des instructions....
+
+--Mancal! quoi! vous savez où nous pourrons le retrouver!
+
+--Assez d'hypocrisie! ou, d'honneur, je vous livre moi-même à la
+justice!... Mais non, en vérité, vous êtes, avec toute votre habileté,
+un sot et un niais dont je me moque et que je défie.
+
+--Monsieur, me direz-vous enfin ce qui vous donne le droit de m'adresser
+ces insultes?
+
+--Vous voulez le savoir? Écoutez donc. Voici une lettre qui vous est
+adressée et dont je vais vous donner lecture.
+
+--Une lettre, à moi! Et vous l'avez ouverte!...
+
+--Parbleu! N'avais-je pas reconnu l'écriture de M. Mancal, qui n'a même
+pas pris le soin vulgaire de la déguiser?...
+
+--Cette lettre devait être ma justification.
+
+--Jugez-en....
+
+Il lut, de sa voix qui sifflait entre ses dents serrées:
+
+«--Mon cher Cherlux (un joli nom, n'est-ce pas), n'oubliez pas mes
+recommandations. Je pars pour quelques jours. _Nos affaires_ (ces deux
+mots sont soulignés, interrompit de Belen) exigent une disparition
+momentanée... _empaumez_ bien le Belen. Qu'il vous _gobe_ à fond...
+Puis, le jour venu, nous saurons bien, grâce à vous, fourrer le nez dans
+ses petites opérations... Le _sac_ est bon, nous le viderons. Confiance
+et prudence. A vous, Mancal!»
+
+--Qu'en dites-vous? ajouta de Belen.
+
+Jacques porta les mains à son front avec le geste d'un fou.
+
+--Mais c'est horrible! je ne comprends pas! Est-ce que ma raison
+m'abandonne!...
+
+--Je vous l'ai dit, reprit de Belen, je pourrais d'un mot vous livrer au
+parquet: je ne le ferai pas....
+
+Le fait est que mons de Belen se souciait peu d'initier la police à ses
+affaires intimes. Il s'approcha de la cheminée et sonna deux coups. Deux
+laquais se présentèrent.
+
+De la main, de Belen leur désigna Jacques, qui, pâle comme un cadavre,
+fixait devant lui un regard stupéfié.
+
+--Jetez cet homme dehors, dit-il.
+
+Les laquais s'approchèrent. L'un d'eux mit la main sur l'épaule de
+Jacques, qui tressaillit:
+
+--Ne me touchez pas! cria-t-il.
+
+--Allons, obéissez, fit de Belen, chassez ce misérable....
+
+--Me chasser, moi!...
+
+De Belen fit un pas vers lui:
+
+--Ne résistez pas! ou... vous coucherez ce soir à la préfecture....
+
+--Moi! vous mentez! cria Jacques hors de lui.
+
+Sur un signe de Belen, les domestiques s'emparèrent de lui.
+
+Alors commença une lutte horrible. Jacques, n'ayant plus conscience de
+ses actes, se débattait comme dans un cauchemar. On l'entraîna.
+
+--Dites bien à vos amis, proféra de Belen, que je traiterai ainsi
+quiconque s'attaquera à moi!...
+
+Un instant après, la porte se refermait sur Jacques; il se trouvait
+seul, haletant, épouvanté, à demi fou de rage et de désespoir.
+
+
+
+
+III
+
+VISIONS ET FOLIES
+
+
+Que faire? Où aller? Que tenter?
+
+Il semblait au malheureux jeune homme qu'un coup de massue lui fût tout
+à coup tombé sur le crâne. Il chancelait comme un homme ivre.
+
+Était-ce donc la continuation de ce rêve qui, depuis quelques jours,
+l'entraînait à travers la folie et l'illusion, et le songe charmant
+s'était-il tout à coup transformé en un hideux cauchemar?
+
+L'hôtel de Belen était situé, on ne l'a pas oublié, dans la rue de
+Seine.
+
+Sans conscience de ses actes, Jacques marchait devant lui, titubant et
+parfois s'arrêtant pour s'appuyer au mur.
+
+--En voilà un qui est rien _paf_! cria la voix glapissante d'un gamin.
+
+Puis un autre:
+
+--Eh! ma vieille _branche_! t'as donc perdu ton chapeau?...
+
+--Et la tête avec?
+
+Un passant s'approcha de lui:
+
+--Monsieur, êtes-vous indisposé?
+
+Il ne répondait pas.
+
+--Vous est-il arrivé quelque chose? demanda un autre.
+
+Cependant l'air froid le saisit au front. Il releva la tête et regarda.
+
+Un groupe s'était formé autour de lui. Par une secousse subite, la
+pensée lui revint. Il eut peur d'être obligé de donner des explications.
+
+Peut-être tous ces gens croyaient-ils qu'il était un voleur.
+
+Par une singulière coïncidence, née des accusations qui avaient été
+proférées tout à l'heure par de Belen, il se rappela tout à coup les
+renseignements que jadis l'oncle Jean lui donnait à mots couverts, alors
+qu'hypocritement il s'efforçait de pervertir son âme et de l'entraîner
+vers le mal.
+
+--Vois-tu, mon gars, lui avait-il dit, quand on a fait un mauvais coup
+et qu'on veut sortir de la mélasse, il faut avoir un toupet d'enfer,
+jouer au grand seigneur... On jette au nez de la foule le premier nom
+venu, pourvu qu'il soit avec un _de_... On fait l'offensé... Et il y a
+cent à parier que les niais s'excusent et vous laissent passer....
+
+--Je suis le comte de Cherlux, dit-il tout haut.
+
+La foule a de ces niaiseries si bien comprises par Biscarre. Ce _comte_
+sans chapeau, hagard, livide, aurait dû être purement et simplement
+conduit au poste comme un vulgaire malfaiteur.
+
+Mais un comte! un _de_! et une mise irréprochable!...
+
+--C'est un original! dit quelqu'un.
+
+--Un camarade de lord Seymour.
+
+--Laissons-le faire.
+
+Jacques avait repris son sang-froid, ou du moins toutes ses facultés
+s'étaient tendues sur un seul point: se soustraire à cette curiosité. Il
+entendit ces explications, tira froidement sa montre et dit:
+
+--Messieurs, je vous prie de constater qu'il est dix heures.
+
+--En effet, répondit un brave bourgeois, deux minutes de plus.
+
+--Alors, j'ai gagné mon pari, reprit Jacques. Seriez-vous assez bon pour
+m'indiquer le chapelier le plus voisin?
+
+Un murmure joyeux passa dans le groupe. C'était donc cela? Un pari? Se
+promener sans chapeau! Et les commentaires d'aller leur train.
+
+Cependant un bon imbécile, fier de rendre service à un de ces Parisiens
+légendaires dont les exploits défrayèrent si longtemps la chronique
+parisienne, lui indiqua poliment la boutique qu'il désirait. En un
+instant, la porte se refermait sur Jacques.
+
+Quelques minutes après, les derniers curieux s'étant éloignés, il
+ressortait, cette fois dans une tenue régulière. Le plus curieux, c'est
+que tout ceci s'était en quelque sorte accompli sans le concours de sa
+propre volonté. Il avait obéi à je ne sais quelle intuition machinale;
+c'était comme une éclosion inattendue de germes mauvais, jadis déposés
+en lui par celui qui avait dit à sa mère:
+
+--Votre fils mourra au bagne ou sur l'échafaud!
+
+Et, de fait, jamais criminel émérite ne se fût tiré de pareille passe
+avec plus de désinvolture.
+
+Quand il fut rendu à lui-même, marchant d'un pas plus calme sur le quai,
+ayant au visage le vent d'hiver, voyant dans le lointain le paysage
+grandiose de Notre-Dame, dont les tours semblent les mâts de ce
+gigantesque vaisseau qui s'appelle la Cité, embrassant d'un regard le
+ciel large et la ville énorme, Jacques frissonna tout à coup. C'était
+chose singulière: il avait peur de lui-même. Oui, maintenant il
+comprenait. L'audace dont il venait de faire preuve le surprenait et
+l'effrayait à la fois. En vérité, il lui avait semblé un instant qu'il
+méritât les épithètes brutalement insultantes dont de Belen l'avait
+accablé, et il avait agi comme s'il eût été le bandit que l'on
+chassait....
+
+Peu à peu, il ralentit le pas: la fièvre qui le tenait au cerveau
+s'apaisa, et la notion de la situation présente lui revint plus nette et
+plus frappante.
+
+Il avait été chassé. Ceci était clair. Était-il sans ressources
+immédiates? Il se souvint que tout à l'heure il était entré dans un
+magasin et que, pour payer, il avait tiré de sa poche quelques pièces
+d'or.
+
+Il voulut vérifier si ce n'était pas une hallucination.
+
+C'était vrai: il possédait une quinzaine de louis. Pour le comte de
+Cherlux, ce n'était rien. Pour Jacques sans nom, c'était un trésor. Il
+eut un sourire et se dit:
+
+--Maintenant je ne crains plus rien ni personne. Je saurai bien prendre
+par force la place qu'on me refuse au grand soleil.
+
+Seulement il se sentait brisé. Effet naturel. Les grandes commotions
+cérébrales produisent la lassitude.
+
+--Je ne puis penser, murmura-t-il. Il faut que je me repose.
+
+Il avait marché dans la direction du pont Royal. Il y avait un café au
+coin de la rue du Bac. Il y entra:
+
+--Que faut-il servir à monsieur? demanda le garçon.
+
+A cela, Jacques n'avait pas pensé. Il fallait consommer.
+
+--De la chartreuse, dit-il.
+
+--Jaune ou verte?
+
+--Verte, répéta-t-il comme un écho.
+
+Le garçon le regarda. L'heure était singulière pour absorber cette
+liqueur excitante.
+
+Quant à Jacques, il essayait de ressaisir le fil brisé de ses pensées.
+Il voyait au delà du cercle étroit du présent. Quand le flacon fut
+devant lui--c'était alors l'usage de servir la fiole, et non pas de
+verser, comme aujourd'hui, une portion congrue dans un dé a coudre--il
+remplit son verre et but.
+
+La saveur âpre et balsamique lui arracha un tressaillement. L'alcool lui
+brûla l'estomac. Cette souffrance lui parut bonne. Il prit un second
+verre, puis un troisième.
+
+Ensuite, il eut quelques minutes d'immobilité songeuse. Mais
+l'excitation de l'alcool monta promptement à son cerveau. Il y eut en
+lui comme le déchirement d'un voile.
+
+--Misérable! voleur!
+
+Il lui sembla que ces mots étaient de nouveau prononcés à son oreille.
+Il poussa une exclamation rauque, aussitôt étouffée, puis il porta
+désespérément la main à son front. Il se souvenait. Ce fut comme une
+révolte contre cette révélation de sa mémoire. Il n'était pas possible
+qu'il eût subi pareils outrages!... et pour s'arracher à ce hideux
+lancinement du cauchemar, il but encore....
+
+Cette fois, l'idée surgit nette, lucide. Tout était vrai. Les moindres
+circonstances, les détails infiniment petits, la scène précédente dans
+ses nuances multiples, les intonations de voix de Belen, tout revenait,
+se répétait, ressuscitait... Et quelques mots s'échappèrent de ses
+lèvres bleuies:
+
+--Cet homme en a menti!
+
+Puis, un instant après:
+
+--Je le lui prouverai et je me vengerai!...
+
+Il accompagna ces paroles d'un violent coup de poing assené sur la
+table.
+
+Le garçon qui les avait entendues s'approcha de lui:
+
+--_J'observerai_ à monsieur, dit-il d'un ton paterne, qu'il trouble les
+personnes qui déjeunent.
+
+En effet, il y avait, attablés à quelque distance, des officiers de la
+caserne d'Orsay qui regardaient ce singulier personnage et se poussaient
+du coude en disant:
+
+--Voilà un _pékin_ qui a trop bien soupé!
+
+--C'est bien, dit Jacques. Payez-vous!
+
+Il jeta un louis sur la table et se leva pour sortir.
+
+--Votre monnaie? dit le garçon.
+
+--Gardez-la.
+
+L'officieux se précipita pour lui ouvrir la porte; seulement, quand il
+revint, il dit au capitaine de la troisième du deux avec lequel il avait
+quelque familiarité:
+
+--On me dirait que celui-là va tuer quelqu'un que je ne dirais pas le
+contraire....
+
+Cependant Jacques avait pris une résolution.
+
+A tout prix, il voulait connaître le mot de l'énigme. Or, qui pouvait le
+lui révéler? D'abord l'oncle Jean, puis Dioulou, la Baleine, ou bien la
+Brûleuse. Par ces divers personnages, qu'il se faisait fort d'interroger
+adroitement, il saurait exactement la vérité sur son passé. Puis, cela
+fait, il se mettrait à la recherche de Mancal.
+
+C'était un plan clair, et, pour l'exécuter, il était certain que
+l'énergie ne lui manquerait pas. Il se sentait au coeur une énergie
+nouvelle, ne comprenant pas qu'il y avait dans ses fibres nerveuses
+l'excitation malsaine de l'alcool. Quoi qu'il en fût, son but était
+fixé. Arriver par tous les moyens à la vérité, contraindre chacun à
+avouer ce qu'il pouvait savoir.
+
+Ce Mancal! quel pouvait-il être? Que signifiait cette lettre bizarre et
+dont le sens réel lui échappait? On eût dit d'une complicité dans
+quelque oeuvre ténébreuse, quand, dans toute sa vie, il l'avait vu deux
+fois, d'abord rue Louis-le-Grand, ensuite chez la duchesse de Torrès.
+
+Quand ce nom traversa sa pensée, il eut un frisson.
+
+--Ah! ce n'était pas elle qui l'aurait entraîné dans ce gouffre où il se
+débattait. Le monde entier manquât-il sous ses pas, elle lui resterait
+comme l'ange de l'espoir.
+
+Donc, tout d'abord chez l'oncle Jean. Il était singulier, d'ailleurs,
+qu'il ne l'eût pas revu depuis qu'il avait été introduit dans ce monde
+nouveau. Mais n'avait-il pas lui-même des reproches à s'adresser?
+
+Dans les premiers jours de sa situation inespérée, il avait presque
+oublié l'homme qui l'avait élevé. Si l'oncle Jean n'était pas venu à
+l'hôtel de Belen, n'était-ce pas par discrétion? N'avait-il pas craint
+que la blouse du maçon ne fît tache au milieu de ce luxe?
+
+Réfléchissant, Jacques, dont l'exaltation se calmait peu à peu,
+envisageait plus froidement sa situation. Il croyait comprendre qu'il
+était la victime d'un terrible malentendu, et l'énergie lui revenant, il
+se disait qu'il se devait à lui-même d'employer tous les moyens pour
+découvrir le mot de cette énigme.
+
+Sa première pensée fut de se rendre au cabaret de l'_Ours vert_. Là, du
+moins, il verrait Diouloufait, qui pourrait le renseigner sur l'endroit
+où travaillait son oncle.
+
+Il se sentait presque rassuré déjà en sentant qu'il allait retrouver ses
+anciens protecteurs. Ceux-là évidemment sauraient bien le défendre. Et
+puis, avant tout, ne pas être seul, c'est renaître à l'espérance. Mais
+cette première illusion devait être de courte durée.
+
+Le cabaret avait complétement changé d'allures; quand Jacques arriva
+devant la maison, des ouvriers étaient occupés à recrépir la façade. La
+fameuse enseigne de l'_Ours_ avait été décrochée et gisait sur le pavé.
+L'intérieur était encombré de maraîchers, de cultivateurs dont les
+allures ne rappelaient en rien celles des habitués de ce bouge.
+
+Derrière le comptoir, dont le zinc brillait d'un éclat inconnu, un brave
+débitant, les bras retroussés, le tablier aux flancs, versait le vin
+blanc avec entrain.
+
+Jacques hésita un instant.
+
+Puis, se décidant, il s'approcha du comptoir:
+
+--Monsieur, demanda-t-il poliment en soulevant son chapeau, est-ce que
+le cabaret a changé de propriétaire?
+
+L'homme releva vivement la tête.
+
+--Cabaret! cabaret!
+
+Le mot avait mal sonné à son oreille. Cependant, voyant le jeune homme
+dont la mise indiquait un homme du monde:
+
+--C'est moi qui suis le patron, dit-il d'un ton plus doux.
+
+--Il n'y a pas longtemps?
+
+--Quelques jours seulement.
+
+--Ah! fit Jacques d'un ton de surprise. Mais celui auquel vous avez
+succédé?...
+
+Le débitant le regarda. Puis il sembla qu'une idée traversait tout à
+coup son cerveau. Il appela son garçon occupé dans le fond à rincer des
+bouteilles et le mit à sa place.
+
+Puis, s'approchant de Jacques, il lui dit en clignant de l'oeil et à
+voix basse:
+
+--Compris!... venez causer!...
+
+Et sans attendre la réponse de Jacques, il l'introduisit dans un petit
+cabinet vitré dont la porte se referma sur eux.
+
+--Alors vous en êtes? demanda-t-il à Jacques.
+
+--J'en suis?... de quoi?
+
+--Eh! parbleu! est-ce qu'on me met dedans, moi?... Oh! j'ai un oeil pour
+ça.
+
+Quoique ne devinant pas où cet homme en voulait venir, Jacques fit de la
+tête un signe approbatif.
+
+--Et surtout ne croyez pas que je vous méprise pour ça... sacrédié!...
+Les gens comme vous, c'est la sauvegarde des honnêtes gens!... et on
+devrait vous remercier à bouche que veux-tu de vouloir bien faire votre
+métier....
+
+Jacques avait peine à conserver son sang-froid. Pour qui donc cet homme
+le prenait-il?
+
+--Enfin, dit-il, vous voudrez bien me donner quelques renseignements....
+
+--Je crois bien! Je vais vous dire tout ce que je sais... et il y a un
+peu de nouveau depuis deux jours....
+
+--Du nouveau!...
+
+--Oh! avec une bonne souricière, on les _pigera_... c'est sûr... Mais
+vous me permettrez bien de vous offrir quelque chose....
+
+Il quitta le cabinet, vint au comptoir, où il prit un flacon de liqueur
+et deux verres; puis, se penchant vers un de ses clients:
+
+--C'est de la _rousse_; vous savez, dans le métier, faut se mettre bien
+avec ces oiseaux-là!
+
+--Voyons, vous m'avez dit, reprit Jacques, que vous aviez du nouveau.
+Vous savez sans doute où Diouloufait s'est établi?
+
+--Établi! fit l'autre en riant. Tiens! vous avez des mots rigolos!
+Établi à la Force ou à la Conciergerie! pas vrai? avec pignon sur cour!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Faites donc pas l'innocent! Ça ne fait rien, quand on le tiendra, ce
+Diouloufait, il paraît qu'on aura mis la main sur une rude canaille!
+
+Jacques était décidé à ne plus s'étonner: il y avait là un quiproquo
+dont il ne discernait pas bien l'objet. Mais, du moins, il pourrait
+peut-être apprendre ce qu'il avait tant d'intérêt à savoir.
+
+--Il n'est pas pris, dit-il. Je le cherche... et si vous pouvez m'aider
+à le trouver... je vous récompenserai largement....
+
+L'homme fronça le sourcil:
+
+--Ah! minute!... sans vous offenser, moi, je ne mange pas de ce
+pain-là... je travaille pour vivre... enfin, suffit!... Si je pouvais
+vous aider à le pincer, je le ferais... mais gratis... et surtout
+n'offrez pas d'argent, monsieur le quart-d'oeil! acheva l'homme qui
+s'irritait malgré lui.
+
+Quart-d'oeil!... Jacques connaissait le mot.
+
+On le prenait pour un agent de police: loin de protester, il jugea que
+le plus sûr moyen d'arriver à son but était d'accepter le malentendu:
+
+--Ne vous fâchez pas, mon brave; c'est que je désire si vivement trouver
+ce Diouloufait!...
+
+--Ça vous ferait avoir de l'avancement? je comprends ça. Eh bien!...
+malgré ce que vous m'avez dit tout à l'heure, je ne vous en veux pas...
+et je vais vous le prouver... D'abord, faut vous dire qu'il vient à tous
+moments rôder par ici un tas de gars qui ont des têtes... oh! mais là...
+du vrai gibier de potence... Les premiers jours, ils ont cru... je ne
+sais pas trop pourquoi... que j'étais de leur bande... il y en a même un
+qui est venu me tendre la main en me disant un drôle de mot....
+
+--Et ce mot?
+
+--Un nom de bête. Il m'offrait sa sale patte en me disant: Loup!...
+Quoi? loup! que j'ai fait... veux-tu bien aller te cacher, animal!...
+Alors il m'a regardé d'un drôle d'air, et puis il est sorti. Je suis
+allé sur la porte, et je l'ai vu qui allait retrouver d'autres camarades
+de son acabit et qui leur disait un tas de choses, en montrant la
+maison... puis ils sont partis.
+
+--Que supposez-vous?
+
+--D'abord je n'ai rien supposé du tout; mais j'ai vu dans la journée un
+de vos collègues... vous savez bien, un petit brun qui est futé comme
+tout....
+
+--Oui, oui, je sais, fit Jacques, qui, naturellement, ne connaissait
+pas du tout ce collègue. Et que vous a-t-il dit?
+
+--Qu'on cherchait partout des gredins qui faisaient partie d'une bande
+de gueux fieffés, et qui s'appelaient les Loups de Paris.... A ce qu'il
+paraît que le chef s'est noyé. Ces bandits-là étaient toujours fourrés
+ici, parce que le Diouloufait... eh bien? c'en était un!...
+
+--Un quoi?
+
+--Eh! un loup, parbleu!... On dirait que je vous parle hébreu; est-ce
+que vous ne comprenez pas le français?
+
+--Si! je comprends très-bien, fit Jacques, dont les idées se
+troublaient. Alors c'était ici le rendez-vous des... Loups de Paris?
+
+--Vous le savez bien, puisque c'est pour ça que vous êtes là.
+
+--Et Diouloufait en était?...
+
+--Parbleu! oui... comme le Bisco. Ils venaient faire des ribottes à tout
+casser, que le quartier en avait la chair de poule.
+
+--Diouloufait... s'est sauvé?
+
+--Dame... il s'est tiré des pattes, cet homme, quand il a su que ça
+allait chauffer... Mais, fit l'homme s'arrêtant tout à coup, on dirait
+que vous ne savez rien de rien, ou bien que vous voulez me faire poser.
+
+--Par exemple!
+
+Jacques trinqua pour se donner une contenance et but d'un trait la
+liqueur versée. A ce moment, il se fit en lui comme une révélation. Il
+se souvint de la scène odieuse à laquelle il avait assisté, dans le
+cabaret même, alors que les prétendus ouvriers de l'oncle Jean s'étaient
+rués sur Diouloufait....
+
+--Enfin, pouvez-vous me donner quelque moyen de retrouver la trace de
+Diouloufait? fit-il vivement.
+
+--Ah! voilà que l'amour du métier vous reprend... Eh bien, écoutez. Vous
+savez qu'il n'était pas seul ici... Il y avait une grosse femme, une
+espèce de monstre, qu'on appelait la Brûleuse....
+
+--Oui, je sais cela....
+
+--Eh bien, voilà ce qui s'est passé:
+
+«Hier soir, il était à peu près onze heures... C'est bien ça... J'allais
+fermer... Je venais de renvoyer les consommateurs... Quand cette mégère
+s'est dressée devant moi... Oh! un colosse!... Elle était soûle à ne pas
+tenir debout... Voilà qu'elle m'interpelle avec de gros mots: «Veux-tu
+bien f... le camp d'ici! vieux ci, vieux là!...» Moi, je lui réponds:
+«Qu'est-ce que vous me voulez? Je suis chez moi... Laissez-moi la
+paix.--Chez toi!... t'en as menti!...» Puis, comme si elle se ravisait:
+«Tiens! c'est vrai! C'est toi qu'es le _mannezingue_, maintenant. Eh
+bien... donne-moi un petit verre! J'ai des ronds, je _casque_...» Et
+avant que j'eusse pu m'y opposer, elle avait pénétré dans la boutique.
+Ma foi! j'ai pensé que le plus court pour s'en débarrasser, c'était de
+lui céder, d'autant plus que l'idée m'était venue de causer un peu avec
+elle et de l'amadouer, pour lui tirer les vers du nez...»
+
+--Bonne idée! fit Jacques.
+
+--Mais vous croyez peut-être qu'elle était disposée comme cela à parler
+tout de suite.... Ah! ben oui! boire, boire et encore boire!... C'était
+une vraie éponge que cette femme-là....
+
+--Enfin?...
+
+Jacques commençait à s'impatienter.
+
+--Ah! vous savez, je raconte ce qui est. Si vous êtes pressé....
+
+--Pressé? non; mais impatient de savoir ce qu'elle peut vous avoir
+raconté....
+
+--En somme, pas grand'chose. Elle disait: «Comprends-tu, mon petit, cet
+imbécile de vieille Baleine, qui voulait m'empêcher de revenir... Oh! il
+me l'a défendu, bien vrai!... mais moi, j'ai voulu voir par mes yeux,
+parce que les hommes, c'est tous farceurs...»
+
+--Vous ne lui avez pas demandé où était Diouloufait, c'est-à-dire la
+Baleine....
+
+--Si fait. Je ne suis pas un imbécile. Mais elle m'a répondu par un
+vilain geste... et elle m'a dit: «Il est dans sa peau et il n'en change
+que tous les six mois!» Comme renseignement, ça n'était pas suffisant.
+Seulement, comme en somme je n'en tirais rien de rien, j'ai voulu la
+mettre à la porte. Alors il s'est passé une drôle de chose....
+
+--Quoi donc? Achevez!
+
+--Je la poussais tout doucement vers la rue, et elle rechignait en
+demandant toujours à boire. Entre nous, elle n'avait pas payé ce qu'elle
+avait consommé; mais je lui en faisais grâce... Mais voilà qu'au moment
+où elle arrive sur le trottoir, comme elle était effroyablement ivre,
+elle trébuche et manque de s'étaler... elle se rattrape au volet, et
+enfonce un carreau. Je me fâche et je crie: «Espèce de louve, est-ce que
+tu vas démolir la baraque?» Dame! vous comprenez, j'étais en colère...
+Mais à peine avais-je dit cela, que je reçois le plus beau coup de
+poing... Oh! mais là! entre les deux yeux... J'y vois trente-six
+chandelles... mais cependant j'étais pas assez assommé pour ne pas voir
+un homme... une espèce de diable qui vous empoigne la grosse femme comme
+il aurait fait d'un paquet de linge, qui la jette sur ses épaules, et
+qui, sans avoir l'air de plus s'en soucier que d'un fétu de paille, se
+met à courir du côté du quai.
+
+--Vous l'avez suivi?...
+
+--Tiens! vous croyez cela! vous!... non, j'avais mon compte et j'avais
+tout simplement envie d'aller me coucher.
+
+--Mais alors quel renseignement?...
+
+--Attendez donc! j'y arrive... Pas plus tard que le lendemain matin...
+savez-vous ce que j'apprends?... c'est qu'il y a eu le feu dans une
+maison au coin de la rue des Arcis... un feu sérieux... il y a presque
+un étage de brûlé... et qu'est-ce qui avait mis le feu... c'était la
+Brûleuse! ni plus ni moins!... je ne dis pas qu'elle l'avait fait
+exprès... mais dame! elle était ronde comme une grive... elle ne savait
+rien de ce qu'elle faisait... et puis elle m'avait demandé des
+allumettes pour fumer sa pipe... Vous voyez cela d'ici....
+
+Jacques s'était vivement levé:
+
+--Elle n'a pas péri dans cet incendie?...
+
+--Non! Seulement on m'a dit qu'elle était rudement abîmée... et puis,
+qu'elle était devenue comme qui dirait folle.... Au fond, ç'a n'est pas
+mes affaires....
+
+--Merci! dit Jacques. Je vais aller trouver cette femme, et par elle....
+
+--Si vous en tirez quelque chose, vous aurez de la veine....
+
+--J'essayerai. En tous cas, je vous suis très-reconnaissant des
+renseignements que vous avez bien voulu me donner... J'espère que nous
+nous reverrons, et que si j'ai besoin de vous....
+
+--Tout à votre disposition. Seulement, à votre tour, vous me rendrez
+bien un petit service?...
+
+--Volontiers... lequel?
+
+--Vous savez, aux Halles, il y a des débits qui restent ouverts toute la
+nuit....
+
+--Eh bien?
+
+--Je voudrais avoir l'autorisation....
+
+--Mais je n'y puis rien! s'écria Jacques emporté par la vérité.
+
+--Laissez donc! vous avez des relations... là... dans les bureaux de la
+rue de Jérusalem, et un petit coup d'épaule....
+
+--Vous avez raison... Je verrai... je tâcherai....
+
+--Il y aurait quelque chose de mieux à faire....
+
+--Quoi?
+
+--Ce serait de remettre ma demande vous-même... Oh! elle est toute
+prête... Ce n'est pas difficile, ça. Hein? vous voulez bien!... Allons,
+vous êtes un bon garçon.
+
+Et le cabaretier, qui avait tiré une feuille de papier de sa poche, la
+remettait presque de force aux mains de Jacques.
+
+Que faire? Refuser, c'était avouer qu'il s'était laissé appliquer une
+qualification qui ne lui appartenait pas. L'important, c'était de sortir
+de là au plus vite.
+
+--Je m'en charge, dit le jeune homme avec aplomb.
+
+--Allons! encore un verre!
+
+--Merci! Vous dites que la maison brûlée....
+
+--Fait le coin de la rue des Arcis et du quai... c'est bien simple.
+
+Jacques voulut payer ce qu'il avait bu, mais le débitant n'entendait pas
+de cette oreille. Il avait offert, et ce serait lui faire affront....
+
+Bref, Jacques, pour couper court, sortit après avoir essuyé, de la part
+du cabaretier, une vigoureuse poignée de main.
+
+--Eh! va donc, sale mouchard! fit le débitant au moment où la porte se
+refermait sur lui. Ça fait des manières... et ça n'est bon à rien!
+
+Cependant, Jacques sa hâtait vers la rue des Arcis.
+
+En vérité, il ne savait pas pourquoi il se rattachait avec énergie à
+cette planche de salut. Il espérait trouver Diouloufait, dont la
+sympathie ne s'était jamais démentie, et par lui remonter jusqu'à
+l'oncle Jean.
+
+Au moment où il déboucha sur le quai, un désolant spectacle frappa ses
+regards.
+
+Le lecteur connaît déjà cette maison de la rue des Arcis: c'est là que
+nous avons vu les Loups partager leur butin et attendre le prix de la
+vente consentie au vieux Blasias. Mais de cette maison qui, à l'état
+normal, titubait sur ses poutres vermoulues, sur ses murailles
+lézardées, il ne restait plus maintenant qu'un amoncellement de ruines,
+des pans déchiquetés, des plafonds effondrés; et de tout cela montait
+vers le ciel une fumée noire et d'une odeur âcre... Cet asile du crime
+et de la misère avait été détruit en quelques heures.
+
+Mais ce qu'il y avait de plus atroce, c'est que quelques maisons
+voisines avaient été atteintes.
+
+Celles-là étaient habitées par de braves ouvriers, cherchant à loger au
+meilleur marché possible leur ménage et leurs quelques meubles. Et voilà
+qu'une nuit un horrible sinistre venait détruire ce qu'ils avaient eu
+tant de peine à amasser pièce à pièce. Rien n'est plus navrant que ces
+mobiliers misérables, quand, à demi disloqués, déjà mordus par la
+flamme, ils sont là, gisant dans la rue, comme les épaves d'un naufrage.
+On a jeté les matelas par la fenêtre, et ils se sont crevés en heurtant
+les balcons de fer, et de leurs flancs déchirés s'échappe le varech mêlé
+à la mauvaise laine.
+
+Devant tout cela, des hommes, les bras croisés, sombres, se demandant
+comment ils recommenceront leur vie... comment ils nourriront la femme
+qui s'est laissé tomber sur un matelas, et pleure en serrant dans ses
+bras l'enfant qui crie. Où les recevra-t-on, sans meubles? Il faudra
+donc coucher dans la rue! être ramassés, peut-être... car la police ne
+reconnaît que le vagabondage, et l'administration ne peut pas loger tout
+le monde... Tant pis pour vous! Ce sera déjà beaucoup que de ne point
+vous faire passer en police correctionnelle!
+
+Si les outils étaient sauvés, encore! Mais point. L'homme n'a pu penser
+qu'à ceux qu'il aimait.
+
+Grand tort, dira un philanthrope: avant de sauver sa femme et ses
+enfants, il fallait se préoccuper de ce qui pouvait assurer leur
+subsistance.
+
+En ces douloureux sinistres, le peuple est bon, car seul il comprend
+tout ce qu'il y a de douleurs sous ce désastre, que les journaux
+qualifieront le lendemain de pertes matérielles sans importance.
+
+Il sait ce que vaut pour lui cette épargne accumulée qui vient de
+disparaître: alors les femmes viennent aux femmes, les ouvriers à leurs
+frères; on s'aide, on apporte du bouillon, du lait. Ah! les braves
+gens!... et comme cela console des bureaux de l'assistance publique!
+
+Au moment où Jacques arrivait, un groupe s'était formé devant une des
+maisons voisines: des hommes et des femmes causaient avec animation. Le
+jeune homme s'approcha.
+
+--Ils vont l'emmener! criait une femme, et ce sera bien fait... puisque
+cette gueuse-là a mis le feu.
+
+--Mais elle s'est brûlée elle-même! On dit qu'elle se meurt!
+
+--Qu'est-ce que ça nous fait? Elle mourra tout aussi bien en prison
+qu'ici.
+
+--En prison! glapit une voix furieuse. Dites donc qu'on devrait
+l'empêcher de mourir de sa belle mort, pour pouvoir l'envoyer à
+l'échafaud!
+
+--Une mendiante qui m'a ruiné!
+
+--En prison, la brûleuse!
+
+Et les exclamations, les imprécations se croisaient, à chaque minute
+plus violentes.
+
+Mais tout à coup le silence se fit.
+
+De la maison sortait un commissaire de police, accompagné d'un juge
+d'instruction. Deux gendarmes les précédaient en écartant la foule.
+
+--Cette femme n'appartient plus à la justice, dit la voix grave du
+magistrat. Elle appartient à Dieu, qui la jugera....
+
+Un murmure de désappointement passa dans la foule.
+
+--Elle est morte!... elle a de la chance!...
+
+Jacques s'était approché du commissaire de police.
+
+--Cette femme est morte, monsieur? demanda-t-il, mettant le chapeau à la
+main.
+
+Le magistrat le regarda avec quelque surprise: quel intérêt un homme de
+sa condition pouvait-il porter à cette misérable?
+
+--Vous êtes médecin? demanda-t-il à son tour.
+
+--En effet, répondit Jacques avec audace.
+
+--Et bien, monsieur, la vérité est, ajouta le commissaire en baissant la
+voix, que cette malheureuse est en proie à de telles souffrances que
+l'humanité seule s'oppose à son arrestation... Je suis convaincu qu'elle
+a quelques heures à peine à vivre. Cependant, je la fais surveiller, et
+au cas où mes prévisions ne se réaliseraient pas, je ferais mon devoir.
+
+--Ne pourrais-je pénétrer jusqu'à elle? insista Jacques.
+
+--J'y consens, dit le magistrat, d'autant plus que votre titre me
+commande toute confiance. Si même il vous était possible de lui procurer
+quelque soulagement, vous rendriez à la justice un service signalé. Car
+j'ai la conviction que cette femme est affiliée à la bande de
+malfaiteurs qui déjoue en ce moment toutes nos recherches.
+
+Il fit un signe à l'un des gendarmes:
+
+--Laissez entrer le docteur auprès de la mourante, dit-il.
+
+Puis il ajouta, en se tournant vers Jacques:
+
+--Au cas où cette femme retrouverait une heure de raison et pourrait
+fournir quelques renseignements, veuillez me faire immédiatement
+prévenir.
+
+Jacques salua et se dirigea vers la maison.
+
+Le gendarme lui indiqua l'escalier et lui dit:
+
+--Au second étage, monsieur.
+
+Il monta. Son coeur battait à rompre sa poitrine, et cependant l'espoir
+qu'il avait conçu d'obtenir de cette femme quelques indications sur la
+demeure actuelle de Diouloufait ou de l'oncle Jean s'évanouissait
+rapidement.
+
+Il poussa une porte entr'ouverte et pénétra dans la chambre où avait été
+transportée la malheureuse.
+
+Ah! quel que fût le crime commis par cette misérable, que la punition
+qui l'avait frappée était épouvantable!
+
+Engourdie par l'ivresse, elle était tombée des bras du personnage
+inconnu qui l'avait enlevée sur le grabat qui lui servait de lit.
+Avait-elle, par quelque imprudence, ou dans un paroxysme de folie, mis
+le feu à sa paillasse, ou l'incendie s'était-il déclaré par toute autre
+cause?
+
+Par quel miracle avait-elle été arrachée à ce foyer dans lequel elle ne
+se débattait même plus? Des hommes courageux avaient pénétré jusqu'à
+elle.
+
+Et maintenant elle était là... vivante encore, si du moins on pouvait
+appeler vivante cette masse informe devant laquelle la mort elle-même
+semblait reculer....
+
+Elle avait été étendue sur un épais lit d'ouate, puis recouverte tout
+entière. Seul, par un singulier hasard, le visage avait échappé à cette
+destruction. Quoique tuméfié, il avait encore apparence humaine. Mais
+les paupières gonflées paraissaient ne pouvoir plus s'ouvrir, les lèvres
+violettes proéminaient. C'était hideux.
+
+La regardant, Jacques frissonna, et il fut obligé de s'appuyer au mur
+pour ne pas tomber.
+
+Cependant, surmontant le douloureux dégoût qui le prenait à la gorge,
+impression sinistre, qui s'augmentait encore par cette odeur _sui
+generis_ qui s'échappe de la chair brûlée, il se pencha vers la femme.
+
+Elle ne l'entendit pas. Elle ne le vit pas.
+
+Il prononça un nom, celui de Dioulou.
+
+Elle resta immobile. Seulement, sa respiration rauque s'accentua dans un
+râle plus fort.
+
+A ce moment, Jacques entendit des pas dans l'escalier.
+
+Puis, un instant après, la porte tourna sur ses gonds.
+
+Un gendarme entra, précédant trois personnes.
+
+Trois femmes.
+
+L'une, c'était la marquise de Favereye, toujours vêtue de noir, avec son
+beau visage pâli qui semblait taillé dans le marbre; avec elle, deux
+jeunes filles: l'une, aux cheveux blonds lissés en bandeaux, qui
+rendaient plus doux encore son regard chaste et charmant; l'autre, brune
+aux yeux noirs.
+
+C'était Lucie de Favereye et une de ses amies d'enfance, Pauline de
+Saussay, orpheline, pour laquelle la marquise était une seconde mère.
+
+Comment la marquise se trouvait-elle là?
+
+Déshéritée de toute joie, portant toujours dans son coeur la terrible
+douleur que Biscarre lui avait infligée, la marquise cherchait à
+endormir ses tortures en faisant le bien, en se dévouant sans cesse à
+ceux qui souffraient.
+
+Déjà nous l'avons vue organisant une association dont le but était de
+combattre le mal et le crime.
+
+Mais ce n'était pas tout. Jamais soeur de charité n'eût été plus active,
+plus habile à consoler ceux qui pleuraient, à réparer, autant que le
+peut faire la richesse, les désastres qui si souvent viennent frapper
+les pauvres.
+
+Dès qu'elle avait appris l'incendie de la rue des Arcis, elle s'était
+hâtée de s'y rendre, accompagnée des deux jeunes filles. Déjà elle avait
+distribué des secours, du linge, de l'argent, et c'était sur son passage
+des bénédictions sans nombre.
+
+Enfin, elle venait vers cette malheureuse, espérant qu'elle pourrait lui
+apporter, sinon un soulagement, tout au moins quelques suprêmes
+consolations.
+
+Jacques avait tressailli, en proie à une émotion dont il ne comprenait
+pas la nature.
+
+Madame de Favereye s'était arrêtée sur le seuil, regardant ce jeune
+homme, aux traits mâles et nobles et au front duquel la souffrance
+semblait avoir déjà posé son stigmate.
+
+--C'est le médecin, madame, dit le gendarme.
+
+La marquise s'inclina légèrement, répondant au salut que Jacques lui
+adressait.
+
+Le jeune homme, s'entendant donner ce titre de médecin, qu'il avait
+usurpé, n'avait pu se défendre d'un sentiment de honte. Maintenant ce
+mensonge lui pesait; il aurait voulu partir, avouer qu'il avait trompé
+la justice... il n'osait pas.
+
+Cependant la marquise s'était approchée de la Brûleuse et s'était
+agenouillée auprès d'elle. Elle la considéra pendant quelques instants
+en silence, puis se tournant vers Jacques:
+
+--Il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle de sa voix pleine et douce.
+
+Leurs yeux se rencontrèrent. Et, chose bizarre, un même frisson
+parcourut leurs deux êtres.
+
+Est-ce donc un mensonge que cette voix du sang, dont les sceptiques
+nient l'existence? Non. La physiologie elle-même tend à prouver qu'entre
+deux êtres, unis l'un à l'autre par les liens intimes de la naissance,
+il s'établit une sorte de courant qui les attire et les rapproche.
+
+Et pourtant ils ignoraient... ils ne s'expliquaient pas la singulière
+émotion qui s'imposait à eux.
+
+C'était un trouble passager. Mais pas une voix ne leur criait: A
+Jacques: C'est ta mère! c'est Marie de Mauvillers! A la marquise: C'est
+le fils de Jacques de Costebelle!
+
+--Il n'y a pas d'espoir, répondit Jacques en balbutiant.
+
+La marquise ajouta:
+
+--Mais cette pauvre femme n'a-t-elle pas un mari, des enfants?
+
+--Je l'ignore, fit Jacques, qui n'osait prononcer le nom de Diouloufait.
+
+--Vois donc, mère! s'écria Lucie, on dirait qu'elle revient à la vie!
+
+En effet, le visage de la Brûleuse semblait animé de contractions
+involontaires. Était-ce donc un dernier effort de la vie?
+
+--M'entendez-vous? demanda Marie de Favereye. Voulez-vous quelque
+chose?... Regardez-moi... parlez-moi!...
+
+C'était en vérité un tableau à la fois singulier et sublime que celui de
+ces trois jeunes femmes, si belles, si élégantes dans leur simplicité,
+courbées au pied de ce grabat sur lequel agonisait une criminelle.
+Jacques les regardait. C'était étrange. Voyant Lucie, il se sentait
+entraîné vers elle comme tout à l'heure vers la marquise. Quelles
+étaient donc ces deux femmes, dont la vue troublait ainsi son coeur?
+
+Et Pauline! quelle adorable enfant! Elle était pâle, s'efforçant de
+dominer l'impression pénible que lui causait un spectacle aussi
+poignant. Ses yeux pleins de larmes avaient une douceur angélique... et
+comme la Brûleuse gémissait, Pauline tourna ses regards vers Jacques,
+vers le médecin prétendu, comme pour adresser à sa science un suprême
+appel.
+
+Honteux de son impuissance, il baissa les yeux en même temps qu'un flot
+de sang empourprait son visage.
+
+Tout à coup, un cri plus rauque s'échappa de la poitrine de la
+martyrisée.
+
+En même temps, comme si elle eût été secouée tout à coup par une
+convulsion galvanique, ses yeux s'ouvrirent, ses lèvres se convulsèrent,
+et un mot s'échappa de sa bouche que souillait une écume blanchâtre.
+
+--Grâce! criait-elle, grâce!...
+
+--Que voulez-vous dire? fit la marquise en approchant son visage de la
+malheureuse, comme pour mieux l'entendre.
+
+Elle se tordit encore.
+
+--Le Bisco! fit-elle. Non! non! je n'ai pas trahi!... non! ne me brûle
+pas!... Grâce! au secours!... à moi, Dioulou!...
+
+Jacques, arraché à ses méditations par ce nom prononcé d'une voix
+éclatante, s'était vivement approché; le jour donnait en plein sur son
+visage, et il se trouvait justement placé en face de la Brûleuse.
+
+Elle le vit, et tout ce corps, déchiré par la flamme, tressauta comme
+s'il eût voulu s'élancer; en même temps, hurlante, furieuse, elle cria:
+
+--Ah! c'est toi! le neveu de l'assassin!... c'est toi! lâche bandit!...
+tu viens voir si je suis morte!...
+
+--Mon Dieu! fit Jacques, qui chancelait, que signifient ces horribles
+paroles?...
+
+--La douleur l'affole, dit madame de Favereye en se tournant vers le
+jeune homme; sans doute, elle croit voir devant elle quelqu'un des
+hommes qu'elle a connus.
+
+Mais la vieille éclata de rire, et ce rire était si strident, si âpre,
+que ceux qui l'entendirent se sentirent frémir jusqu'au plus profond de
+leur être.
+
+Et elle criait encore:
+
+--Non! non! je ne me trompe pas... c'est lui! le petit à l'oncle Jean!
+
+--L'oncle Jean!
+
+Quelle lueur éclatait tout à coup au milieu de ces ténèbres.
+
+--Oui, l'oncle Jean... c'est lui qui m'a assassinée, brûlée... Oh! que
+j'ai mal! Il m'a attachée sur mon lit, et puis il a mis le feu!... C'est
+lui, ton oncle Jean!... c'est le Bisco! c'est le Loup! le Loup!...
+
+Et elle répétait ce mot: le Loup! avec des hoquets effrayants. Jacques
+se sentait devenir fou. Quoi! là encore il entendait accoler le nom de
+l'oncle Jean à celui de misérables bandits!
+
+--Et il t'a envoyé pour voir s'il m'avait bien tuée... Lâche! lâche! tu
+es content de me voir souffrir! Oh! je brûle!
+
+Elle regarda la marquise:
+
+--Prenez garde, madame!... Vous avez l'air bon, vous, et puis les
+petites. Prenez garde à lui! c'est Jacquot... Jacquot qui a volé dans
+les ateliers! Jacquot qui a été chassé de partout!... qui tuera, qui
+assassinera!... Prenez garde!... Au Loup! au Loup!
+
+Les deux jeunes filles--Lucie et Pauline--s'étaient redressées
+brusquement par un mouvement de terreur involontaire.
+
+La marquise fixait sur Jacques son regard pénétrant. Qu'était-ce donc
+que cette sympathie qui tout à l'heure l'avait entraînée vers cet homme!
+Quoi! il ne répondait pas! Atterré, frappé d'une prostration
+inexplicable, il courbait la tête, livide, désespéré!
+
+C'est qu'en vérité Jacques chancelait sous ce dernier coup. Ces
+accusations, dans lesquelles se mêlait le vrai et le faux, c'était bien
+à lui qu'elles s'adressaient. Cet oncle Jean, pourquoi le nommait-elle
+le Bisco? Quel rapport entre les Loups de Paris et le maçon qu'il avait
+cru toujours un honnête travailleur?
+
+Et encore une fois passait dans son imagination cette scène hideuse dont
+il avait été témoin à l'_Ours vert_. Donc, il n'était pas assez ivre
+pour s'être trompé. Donc, il n'avait pas rêvé. L'oncle Jean était au
+milieu de ces bandits!... Plus encore, il semblait être leur chef!...
+
+Devant ces problèmes insolubles qui lui semblaient une machine
+monstrueuse, dont les engrenages allaient le saisir, il devenait fou!...
+Répondre, c'était discuter; c'était accepter une partie de ce que disait
+la Brûleuse. Avouer qu'il connaissait l'oncle Jean, au moment où elle
+l'accusait d'assassinat... où elle le nommait bourreau!...
+
+--Cette femme est folle, vous avez raison! articula-t-il péniblement.
+
+Madame de Favereye ne le quittait pas des yeux. Je ne sais quel souvenir
+lointain lui revenait au coeur. Non! c'était impossible! cet homme ne
+pouvait être un de ces criminels qu'on appelait les Loups de Paris!...
+
+--Mais qui êtes-vous donc? s'écria-t-elle tout à coup, comme entraînée
+par une force plus grande que sa volonté.
+
+Il se roidit contre la faiblesse qui pouvait le perdre, et répondit:
+
+--Je suis le comte de Cherlux!...
+
+A son tour, Lucie poussa un cri. Elle savait que le comte de Cherlux
+était l'ami du duc de Belen, de celui qu'elle méprisait et qui
+prétendait à sa main... Elle s'était jetée dans les bras de Pauline et
+lui avait glissé quelques mots à voix basse.
+
+Et Pauline de Saussay avait à son tour jeté sur Jacques un regard de
+dédain et de terreur.
+
+--Comment vous trouvez-vous ici? demanda sévèrement la marquise; ne vous
+êtes-vous pas dit médecin?
+
+Jacques releva la tête.
+
+--Je ne puis répondre, dit-il, car aussi bien je ne sais pas mentir!
+Non, je ne suis pas médecin. Je passais; la curiosité, la pitié m'ont
+amené ici, rien de plus.
+
+--La pitié! ça n'est pas vrai! criait la vieille; il est venu pour
+m'achever! Mais touche-moi donc!... Madame, envoyez chercher les
+gendarmes; qu'on le prenne, qu'on le _fauche_... c'est un voleur, c'est
+un assassin! c'est Jacquot, le Loup!...
+
+--Monsieur, dit froidement madame de Favereye, je ne sais si cette femme
+qui va mourir a le courage de mentir. Quoi qu'il en soit, il ne
+m'appartient pas de chercher en ce moment à pénétrer ce mystère: vous
+êtes libre de vous retirer.
+
+--Ainsi, madame, s'écria Jacques en faisant un pas en avant, vous croyez
+à ces terribles et folles imputations?
+
+--Je ne crois rien; mais votre présence torture cette malheureuse. Vous
+parliez d'humanité, de pitié! c'est au nom de l'humanité que je vous
+supplie de partir!
+
+Jacques porta les mains à son front avec un geste de désespoir. Il jeta
+un regard autour de lui, comme s'il eût espéré que quelque main
+secourable se tendrait vers lui. La marquise et les deux jeunes filles
+s'étaient agenouillées de nouveau auprès du grabat.
+
+Mais la Brûleuse... pourquoi l'accusait-elle? Il eût voulu lui parler,
+l'interroger. En proie au délire de l'agonie, elle se débattait contre
+des fantômes horribles:
+
+--Jacquot... assassin! Du sang!... A l'échafaud! Au Loup!
+
+Jacques recula lentement vers la porte, puis il s'écria:
+
+--Adieu! je suis maudit!
+
+Et d'un bond il s'élança sur l'escalier.
+
+Le gendarme le laissa passer; mais, tout en obéissant aux ordres reçus,
+il dit en s'adressant à son collègue:
+
+--C'est drôle! voilà un médecin qui a une singulière façon de soigner
+les gens!
+
+L'autre cligna de l'oeil.
+
+--C'est moi qui l'empoignerais, fit-il, sans la consigne!
+
+Jacques n'avait pas entendu: il fuyait sans comprendre ce que sa
+précipitation présentait d'étrange.
+
+Mais c'est qu'aussi le trouble profond qui déjà s'était emparé de lui
+lors de la scène terrible qui s'était passée entre lui et M. de Belen,
+avait repris toute son intensité.
+
+C'était maintenant comme une sorte d'ivresse. Il en était arrivé en
+quelque sorte à douter de lui-même. Partout, à l'hôtel de la rue de
+Seine, au cabaret de l'_Ours vert_, dans cette chambre de la rue des
+Arcis, partout l'injure, partout cette accusation qui se renouvelait et
+qui le souffletait en plein visage!
+
+Et pourtant, qu'avait-il donc fait? Quel crime avait-il commis?
+Qu'était-ce donc que ces bandits auxquels on l'accusait sans cesse
+d'être affilié et dont le nom inspirait à tous le dégoût et la terreur?
+
+Sur ces deux visages de femme, il avait vu se traduire une horreur
+indéniable!... Et cela lui était plus douloureux encore que les insultes
+de M. de Belen, que les familiarités méprisantes du cabaretier.
+
+--Il faut en finir! se répéta-t-il encore une fois. Il faut que je
+retrouve l'oncle Jean.
+
+Cependant quand ce nom traversait sa pensée, il frémissait.
+
+Quand il était ouvrier, il occupait une petite chambre à l'entrée de la
+rue Saint-Jacques, dans un de ces garnis borgnes où s'entassent les
+misères. L'oncle Jean y logeait aussi, bien qu'il parût rarement chez
+lui.
+
+Du moins, le logeur pourrait peut-être lui donner les moyens de
+retrouver la trace qu'il cherchait.
+
+Il suivit le quai et traversa le pont.
+
+Mais au moment où il allait s'engager dans la rue du Petit-Pont, un
+homme qui marchait rapidement en sens inverse, vêtu d'une blouse
+déguenillée, coiffé d'une casquette dont la visière retombait sur ses
+yeux, s'arrêta brusquement et lui dit:
+
+--Où vas-tu?...
+
+Il le regarda: un souvenir vague lui revint à l'esprit. Où avait-il vu
+cette face patibulaire?
+
+--Est-ce à moi que vous parlez? demanda-t-il.
+
+--Parbleu! à toi... Jacquot!
+
+Or, c'était celui des Loups qu'on connaissait sous le pseudonyme de
+Douze-Francs....
+
+Jacques s'écria:
+
+--Vous me connaissez?...
+
+--Tiens! c'te bêtise! le filliot au Bisco!
+
+Encore ce nom!
+
+--Le Bisco? Quel est cet homme?
+
+--Ah çà! voyons, fit Douze-Francs avec colère, est-ce que tu te f... de
+moi?
+
+--Mais l'oncle Jean! où est-il? qu'est-il devenu?
+
+--Pas loin de Bisco! s'écria le Loup en riant. T'as raison! faut mieux
+dire l'autre nom! Mais tu sais, pas le temps de causer! Où que tu vas?
+
+--Rue Saint-Jacques, au garni!
+
+--Justement! je m'en doutais! Eh bien! petit, c'est une rude chance pour
+toi que je t'aie rencontré... tu étais _paumé_ comme une mauviette... il
+y a une souricière!
+
+Jacques connaissait le mot. Une surveillance était organisée par la
+police.
+
+--Mais où retrouver l'oncle Jean? s'écria-t-il encore.
+
+--Pour ça, tu peux te fouiller! D'abord, il est peut-être mort.
+
+--Mort?
+
+--Dame! il paraît qu'il a fait un rude plongeon!
+
+--Mais les travaux qu'il avait entrepris?
+
+Douze-Francs éclata de rire. Ce mot de «travaux» lui paraissait vraiment
+comique; il est vrai que, suivant toujours le quiproquo qu'il ne
+comprenait pas, Jacques s'obstinait à ne voir dans l'oncle Jean qu'un
+entrepreneur de maçonnerie.
+
+--Les travaux! s'écria Douze-Francs. Bah! ça se retrouvera! et puis,
+entre nous, ajouta-t-il en baissant la voix, moi, je ne crois pas qu'il
+ait _cassé sa pipe_, c'est un vieux malin! Ça ne _claque_ pas comme ça!
+
+A ce moment, quelques personnes débouchaient à l'entrée du pont.
+
+--Oh! oh! fit Douze-Francs, assez jacassé!... Je t'ai donné un bon avis,
+petiot. Faut pas aller à la baraque, parce que tu te ferais _piger_...
+Et maintenant tirons-nous des pattes chacun de notre côté. Bonsoir, mon
+petit loup!...
+
+Et, sans ajouter un mot, Douze-Francs s'éloigna de toute la vitesse de
+ses longues jambes....
+
+Décidément le cercle se resserrait autour de Jacques; son dernier
+espoir venait de lui échapper. Ce qui lui était le plus pénible, c'est
+qu'il ne pouvait plus se faire d'illusion. Évidemment l'oncle Jean
+faisait partie d'une association mystérieuse, dont sans doute ce Mancal
+était le lieutenant et dont lui-même, Jacques, était en ce moment la
+victime....
+
+Tout manquait à la fois à Jacques. Ceux-là même sur lesquels il avait
+cru pouvoir compter en toute circonstance fuyaient devant lui. Chassé du
+monde où il s'était un instant introduit, délaissé par ses anciens
+compagnons, il était seul désormais, sans conseiller, sans aide.
+
+Il se dit qu'il avait eu tort de ne point suivre Douze-Francs. Du moins
+celui-là le connaissait. Mais il se disait traqué par la police... Ce
+mot donna le frisson au jeune homme. Il lui semblait apercevoir dans le
+lointain une main qui s'étendait vers lui pour le saisir.
+
+Il s'était accoudé sur le parapet du pont, et là, inconscient, perdu
+dans sa douloureuse rêverie, il regardait l'eau noirâtre qui clapotait
+sur les piles. Les lenteurs du courant irritaient son regard et
+communiquaient à son cerveau une sorte d'étourdissement.
+
+Puis, le froid, qu'il ne sentait pas, le pénétrait jusqu'au fond de
+l'être, en même temps que le flot exerçait sur lui cette attraction
+hypnotique à laquelle succombent tant de malheureux. C'était comme un
+vertige; devant ses yeux, il y avait maintenant un tournoiement vague de
+lueurs et d'ombres... et de ces hallucinations une idée se dégagea, qui
+éclata tout à coup dans son cerveau.
+
+Cette idée, c'était la mort.
+
+A quoi bon vivre? Quel pouvait être maintenant son avenir? Il ignorait
+tout de sa propre existence, et chaque fois qu'il tentait de plonger
+ses yeux dans le passé, il n'y voyait que les ténèbres d'un gouffre
+effrayant.
+
+--C'est cela, murmura-t-il. Je vais me tuer.
+
+Il regarda la Seine, cette fois, d'un oeil plus calme.
+
+--Pas ainsi, murmura-t-il. C'est la mort des lâches....
+
+Il s'écarta et se remit à marcher. Allant devant lui au hasard, il
+parlait à mi-voix.
+
+--Si tout à l'heure, dans cette chambre où râlait cette malheureuse, un
+mot, un regard de sympathie eussent échappé à ces trois adorables
+créatures, il me semble que j'aurais eu le courage de vivre et de
+lutter. Et voilà que l'on m'a chassé!... L'une d'elles, dont la voix
+chaude et vibrante ébranlait toutes les fibres de mon coeur, m'avait
+cependant singulièrement ému... C'est singulier!... il me semble que
+déjà, dans mes rêves d'autrefois, alors que je voyais une forme vague et
+charmante se pencher sur mon berceau, il me semble que celle qui se
+courbait vers moi, comme une mère, avait ce visage pur et noble!...
+Folie!... je rêvais!... et voici la réalité!...
+
+Il marchait encore, puis il reprenait:
+
+--Une mère!... oui; il y a des enfants qui s'endorment aux bras de leur
+mère et qui se réveillent sous ses baisers... moi, je suis seul, jeté
+sur la terre par le hasard... Une sorte de grand seigneur débauché a
+daigné un jour se souvenir que j'existais... Il a cru que cette
+reconnaissance tardive l'absoudrait de sa faute... il m'a jeté son nom,
+sa fortune comme une aumône.... Ah! ce titre, cet argent, comme tout
+cela me paraît aujourd'hui mesquin et ridicule!... C'est bizarre
+cependant que cette volonté de suicide ne me soit venue que justement au
+jour qui m'a fait riche!...
+
+Il avait suivi les quais et se trouvait en face du jardin des Tuileries.
+Par la grille largement ouverte entraient à chaque instant des mères
+tenant par la main des enfants qui sautillaient en poussant de petits
+cris joyeux. Il s'appuya contre le soubassement pour les voir passer.
+
+Il y avait aussi des jeunes filles, fraîches et roses, qui baissaient
+les yeux lorsque quelque élégant les fixait d'un regard admirateur.
+
+Et Jacques songeait à ces deux jeunes filles qu'il avait rencontrées
+tout à l'heure en si étranges circonstances. Comme elles étaient
+jolies!... L'une d'elles l'avait surtout frappé. C'était Pauline de
+Saussay. Songeant à elle, il sentait son coeur battre plus vite....
+
+--Ce sera en mourant mon dernier souvenir! dit-il.
+
+En mourant! Il s'interrogea encore une fois et se dit qu'il était bien
+décidé. Il fallait avant tout se procurer une arme. Il alla dans la rue
+Royale et acheta une paire de pistolets, qu'il fit charger devant lui.
+Il donna son nom: le comte de Cherlux! Il éprouvait je ne sais quelle
+satisfaction ironique à répéter ce nom qui allait tout à l'heure
+disparaître avec lui....
+
+Puis, glissant les armes dans ses poches, il se dirigea vers le bois de
+Boulogne: c'était alors le rendez-vous légendaire des suicidés. Des
+massifs épais et sauvages n'avaient pas encore été percés à jour par les
+avenues rectes des embellisseurs. C'était encore la nature, avec son
+imprévu et sa solitude. On y était bien pour se battre ou pour mourir.
+Pas un des bruits de Paris n'arrivait jusqu'à vous. En face du ciel, au
+bruissement des branches qui craquaient sous le vent, on appuyait le
+doigt sur la détente... et le lendemain, un garde ramassait le cadavre.
+Tout était dit.
+
+Aujourd'hui, qui veut se tuer n'a plus ses aises. Les allures du
+désespéré sont soigneusement notées par les sergents de ville qui le
+voient passer; un garde suit à distance quiconque est pâle et jette
+devant soi ce regard vague qui cherche à deviner la mort à travers les
+dernières sensations de la vie... et le bras qui dirige l'arme contre la
+poitrine ou le crâne est souvent arrêté avant que l'oeuvre soit
+accomplie.
+
+Et puis, il faut suivre l'homme de la loi chez le commissaire de police,
+donner son nom, des explications, entendre les admonestations du
+magistrat qui vous adjure de renoncer à votre projet. Il ne vous laisse
+partir qu'après vous avoir arraché la promesse de ne plus attenter à vos
+jours.
+
+C'est à dégoûter du suicide.
+
+La civilisation traque l'homme dans sa vie. Au sommet des colonnes, elle
+élève des grilles qui arrêtent l'élan; sur le fleuve, les mariniers se
+jettent à la nage au premier choc de l'eau qui rebondit sous votre
+corps....
+
+Où se tuer? A domicile? Mais dans les maisons à cinquante locataires,
+tout vous dénonce, l'odeur du charbon, le soupçon de votre concierge. La
+bienveillance veille sur vous et interrompt trop souvent l'oeuvre
+achevée....
+
+A l'époque où se passe notre récit, on était mieux maître de soi-même.
+
+A partir du rond-point des Champs-Élysées, les passants étaient rares.
+Comme c'était l'hiver, ils passaient vite, bien enveloppés dans leurs
+paletots, et se souciaient fort peu d'examiner la physionomie de ceux
+qui montaient vers le bois.
+
+A peine quelques voitures, lancées au grand trot des chevaux,
+sillonnaient l'avenue.
+
+Jacques se plaisait à cette solitude. C'était bien ainsi qu'il voulait
+sortir de la vie. Sans que nul ne prît garde à lui, il arriva à la porte
+Maillot, et, tournant à droite, se trouva en face d'une sorte de café
+champêtre qui se trouvait là.
+
+Comme il n'avait rien mangé depuis le matin, il se sentait faible. Il se
+dit qu'au moment décisif la force pouvait lui faire défaut. Quoiqu'il
+n'éprouvât aucune hésitation, il éprouvait une peur enfantine. Il
+craignait que l'arme appuyée contre sa tempe ne déviât, par manque de
+sûreté dans la main; il voulait mourir, mais non point être défiguré.
+
+Il entra et demanda un léger repas. Comme il insista pour être servi en
+plein air, le garçon comprit ce dont il s'agissait. Il avait vu tant de
+ces aventures! Il hésita: car on n'était pas toujours sûr que le
+_client_ payât sa note. Mais les allures de Jacques donnaient confiance.
+Ce devait être un désespoir d'amour... On pouvait attendre le dessert
+pour présenter l'addition.
+
+Quand il eut achevé, Jacques paya son compte et remit un louis de
+pourboire au garçon.
+
+Celui-ci crut devoir lui donner un renseignement:
+
+--Si monsieur veut être bien tranquille, dit-il, monsieur suivra ce
+petit sentier pendant un petit quart d'heure, puis il tournera à gauche.
+
+--Merci, dit Jacques.
+
+Et il s'enfonça dans le bois par la route indiquée.
+
+Mais il n'avait pas suffisamment pris garde aux paroles de l'obligeant
+personnage. Il marcha trop longtemps, tourna à droite, et finalement
+déboucha sur une route.
+
+Il recula, effrayé de se retrouver en pleine lumière.
+
+Une voiture arrivait du côté de Courbevoie, sorte de coupé élégant
+qu'emportait un pur sang de la meilleure race.
+
+Encore une minute et il allait passer devant Jacques.
+
+Le jeune nomme ne voulait plus voir de visage humain; il se rejeta dans
+le bois, et là, se croyant caché par les branches, il tira de sa poche
+un de ses pistolets, examina rapidement la batterie, plaça la
+capsule....
+
+Puis levant le bras, il posa le canon de l'arme sur sa tempe....
+
+Mais au moment où il allait tirer, les branches craquèrent violemment,
+une forme se dressa auprès de lui, deux bras se jetèrent autour de son
+cou....
+
+Et une voix lui cria:
+
+--Tu veux mourir! toi!... non! non! je t'aime!
+
+
+
+
+IV
+
+DEUX IVRESSES
+
+
+Le jeune homme avait poussé un cri de surprise et l'arme de mort s'était
+échappée de ses mains....
+
+Et la duchesse de Torrès, car c'était elle, le serrait dans ses bras, en
+ajoutant:
+
+--Je ne veux pas que tu meures!...
+
+Cette voix résonnait à son oreille comme un chant d'espérance et
+d'amour,--il lui semblait qu'il était le jouet d'une illusion.
+
+Mais non! c'était bien elle, plus belle que jamais elle n'était apparue
+au milieu des splendeurs du luxe et de la richesse.
+
+Elle était là, la tête rejetée en arrière, les yeux pleins de larmes.
+Son teint ordinairement pâle et mat s'était coloré et le sang courait,
+rapide, sous cette peau fine et veloutée comme celle d'une jeune fille.
+
+Et plongeant son regard dans ces yeux voilés par l'émotion, sentant
+contre sa poitrine ce corps souple qui avait des ondulations
+serpentines, Jacques chancela....
+
+--Vous! vous! murmura-t-il. Ah! pourquoi êtes-vous venue?... Vous me
+rendez lâche!...
+
+Mais sans répondre, la duchesse l'avait saisi par la main et
+l'entraînait vers la route. Il ne résistait pas. Il n'avait plus de
+volonté: toute son énergie désespérée s'était brisée. Il était plus
+faible qu'un enfant!...
+
+Un instant après, sans savoir comment il y était venu, il se trouvait
+dans la voiture de cette femme, auprès d'elle, et les chevaux
+l'emportaient de leur trot rapide dans la direction de Paris....
+
+--Lâche! répétait-il. Je n'ai même pas su mourir!...
+
+--Tais-toi, fit-elle, en lui pesant doucement les mains sur les lèvres,
+tu as la fièvre... je ne veux plus que tu parles de mourir. Ne suis-je
+pas là maintenant?
+
+Il releva la tête et la regarda.
+
+En vérité, il se demandait si tout cela n'était pas un rêve. Quoi! cette
+créature si belle qu'il avait entrevue pendant quelques minutes à peine,
+à laquelle il songeait dans la solitude de ses insomnies, cette femme
+qui réalisait pour lui le type le plus achevé de la beauté humaine,
+cette femme l'avait arraché à la mort!
+
+Et il l'avait bien entendu; elle lui avait dit:
+
+--Je t'aime!
+
+Aimé! lui! est-ce que cela était possible?... Il eut un frémissement
+terrible. Oui, c'était bien cela! C'était la folie qui hantait son
+cerveau! Sa raison lui échappait!
+
+Elle respectait sa rêverie. Penchée vers lui, serrant ses mains dans les
+siennes, elle l'enveloppait de son regard chargé de voluptueuses
+effluves. Et sous ce magnétisme enivrant, il lui semblait qu'un être
+surnaturel prenait possession de lui-même.
+
+Il ne parlait plus. Il se laissait emporter dans une sorte de tourbillon
+vague comme ceux qui parfois vous enlèvent dans l'air, pendant le
+sommeil....
+
+La voiture s'arrêta.
+
+Puis il descendit, appuyé au bras de la duchesse, qui le soutenait comme
+elle eût fait d'un enfant.
+
+Seulement, à ce moment, il se passa une étrange circonstance....
+
+Devant la grande porte, un mendiant accroupi semblait dormir sur le banc
+de pierre qui touchait à la grille. Au moment où la duchesse et Jacques
+passaient devant lui, le mendiant releva la tête.
+
+C'était un être farouche, avec ses cheveux gris en broussailles qui lui
+tombaient jusqu'aux yeux, avec sa barbe hirsute et ses yeux creusés.
+
+Il fixa sur eux son regard dur; puis, quand la porte se referma, on
+l'entendit qui jetait dans l'air un éclat de rire strident, infernal.
+
+Jacques frissonna, et son coeur se contracta sous un spasme d'effroi.
+
+Il s'arrêta brusquement.
+
+--Viens, lui dit le Ténia.
+
+Il eut un moment d'hésitation involontaire. Je ne sais quel sinistre
+pressentiment étreignit son cerveau. Mais la main si douce serra sa
+main, le sourire de la duchesse se fit plus charmant et plus
+encourageant... Il entra.
+
+Mais quand il se trouva dans le boudoir des fourrures, où pour la
+première fois il avait pénétré sous le nom de comte de Cherlux, il se
+laissa tomber sur le sofa, et cacha son front entre ses deux mains.
+
+Et tandis que, pendant quelques minutes, il était resté seul, il revit,
+par une intuition de l'âme, ces trois adorables femmes qui tout à
+l'heure étaient courbées au grabat d'un moribond, et il lui sembla que
+l'une d'elles lui criait:
+
+--Jacques! Jacques! sors d'ici!... Va-t'en! Il en est temps encore!...
+
+Mais en même temps, dans son souvenir, éclata la voix de la Brûleuse qui
+hurlait:
+
+--Au loup! Bandit! Assassin!...
+
+Il laissa échapper un cri de terreur... et se dressa comme s'il voulait
+fuir, mais il resta immobile, frémissant de tout son être.
+
+La porte venait de s'ouvrir et la duchesse lui était apparue.
+
+Quelques minutes lui avaient suffi pour rejeter le costume qu'elle
+portait. Maintenant elle était revêtue d'une robe de soie bleue et
+argent, dont les plis, collés au corps, moulaient ses formes admirables
+et que serrait à la taille une cordelière d'argent.
+
+Sur ses cheveux, qu'elle avait dénoués et qui retombant sur ses épaules
+lui faisaient comme un manteau, elle avait jeté une résille d'argent
+dont l'éclat mat faisait mieux ressortir encore la teinte bleue de ses
+tresses splendides.
+
+Le cou se dégageait, ferme, admirablement moulé, tandis que les manches,
+largement fendues, laissaient voir les bras, qu'un statuaire eût moulés,
+jusqu'à la naissance du coude.
+
+Les lèvres étaient rouges, l'oeil noir brillait d'un éclat radieux....
+
+Elle s'approcha de Jacques, le repoussa doucement vers le sofa, sur
+lequel elle le contraignit de reprendre sa place, et s'agenouillant
+devant lui, elle dit tout bas:
+
+--Dis, me trouves-tu belle ainsi?...
+
+--Oui, murmura-t-il, belle comme un rêve....
+
+Il sentait monter à son cerveau un parfum enivrant, et de ce regard fixé
+sur lui s'échappait un rayonnement qui l'éblouissait.
+
+--N'est-ce pas! tu ne mourras pas? dit-elle encore. Je ne le veux
+pas!... Je veux que tu vives... entends-tu bien... que tu vives pour
+moi, pour moi seule!
+
+Puis l'attirant à elle, dans un élan plein d'une charmante violence,
+elle posa ses lèvres sur les siennes....
+
+--Je t'aime! lui dit-elle dans un long baiser.
+
+Il ne pensait plus, il ne raisonnait plus.
+
+--Je t'aime! répétait-il comme un écho de folie.
+
+Et comme il l'avait saisie dans ses bras, elle se dégagea, se laissa
+glisser à ses pieds.
+
+--Ne parle pas, fit-elle. Je ne veux rien savoir encore... plus tard tu
+me diras tout... Je sais que tu souffres, je devine en toi d'horribles
+tortures... oublie tout!... Si le monde s'est montré cruel pour toi, si
+on t'a abandonné, je te reste... moi qui t'aime! moi qui me dévoue à ton
+bonheur! Que nous importent les autres!... ne serons-nous pas l'un à
+l'autre un univers et un paradis?...
+
+Il l'écoutait, et la fièvre qui le brûlait se transformait: l'amour
+violent, insensé, s'emparait de lui... Oui, il oubliait tout pour la
+regarder, pour l'admirer, pour l'adorer....
+
+Il voulut encore l'enlacer de ses bras.
+
+--Chut! fit-elle doucement et en souriant.
+
+Elle se releva avec la souplesse d'un félin, et courant à la cheminée,
+elle sonna.
+
+Sans que personne parût, un panneau tourna sur ses gonds et un guéridon
+de laque parut; elle l'attira auprès du sofa. Puis s'asseyant auprès de
+Jacques:
+
+--Soyez sage, lui dit-elle en découvrant les perles de sa bouche, et
+pour retrouver tout votre calme, partagez, je vous prie, mon modeste
+souper....
+
+Elle versa dans une coupe de cristal quelques gouttes d'un vin d'Italie,
+jaune comme de l'or, brillant comme un rayon de soleil; elle y trempa
+ses lèvres, puis le lui présentant d'un geste adorable:
+
+--Prenez, dit-elle, et sachez ma pensée!...
+
+Il but, les yeux fixés sur elle. Et en même temps que la liqueur chaude
+et vivifiante réchauffait sa poitrine, il buvait le regard, la beauté,
+le charme de cette femme en qui se résumaient toutes les séductions des
+courtisanes antiques....
+
+Et comme elle se faisait complaisante!
+
+Elle le servait, le forçait de lui obéir: elle buvait à son tour, et il
+fallait qu'il l'imitât, sinon elle avait une de ces moues boudeuses qui
+brisent les résistances les plus endurcies.
+
+Peu à peu, sur ce cerveau ébranlé par tant de commotions, les vins
+capiteux agirent. Ce n'était pas l'ivresse, c'était une sorte de
+résurrection.
+
+Jacques se sentait fort, il retrouvait son énergie.
+
+Son teint pâle se colorait de nouveau, ses yeux brillaient. Il lui
+semblait que ses muscles reprenaient leur vigueur en même temps que ses
+nerfs, douloureusement crispés, se détendaient.
+
+Mais en même temps une pensée désolante traversa son cerveau.
+
+La duchesse de Torrès l'avait sauvé, l'avait accueilli, elle lui avait
+avoué qu'elle l'aimait.
+
+Mais, sans doute, elle ne savait rien! elle ignorait sous quelle
+accusation infâme il avait dû courber la tête!... elle ne pouvait
+supposer que le matin même, de Belen l'eût chassé, lui, Jacques, comte
+de Cherlux, l'eût fait jeter à la porte par ses laquais!...
+
+Un rugissement s'échappa de sa gorge, et il posa si violemment sur la
+table le verre qu'il tenait à la main que le cristal vola en éclats.
+
+Elle emplit un autre verre, et dit à Jacques en le lui tendant:
+
+--J'ai vu M. le duc de Belen, et je sais tout!...
+
+--Vous! s'écria-t-il. Mais alors vous me méprisez! vous me tenez pour un
+misérable!...
+
+Elle lui prit la main et répondit:
+
+--Je sais tout... et je vous aime!
+
+--C'est impossible! il ne vous a pas dit....
+
+Elle l'interrompit d'un geste:
+
+--J'ai appris de sa propre bouche les détails de la scène odieuse qui
+s'est passée ce matin....
+
+--Et vous ne me chassez pas!
+
+Elle se leva, vint derrière le jeune homme, lui prit la tête entre les
+deux mains et l'embrassa au front.
+
+C'était, en vérité, une scène singulière.
+
+Les bougies de cire rose, dont la lumière était tamisée par des écrans
+de mica, éclairaient les fourrures zébrées de roux et de blanc dont les
+pointes semblaient chargées d'étincelles.
+
+Des cassolettes de cuivre ciselé s'échappaient des parfums qui
+embaumaient l'atmosphère et troublaient à la fois la raison et les
+sens....
+
+Les tentures, élégamment drapées, semblaient frissonner sous un souffle
+voluptueux....
+
+Jacques sentit les bras d'Isabelle autour de son cou, et, par un
+mouvement sensuel, rejeta sa tête en arrière.
+
+Ainsi posé, il voyait à plein l'adorable visage de la pécheresse qui
+rayonnait d'amour et d'ardeur mal contenue.
+
+Ce fut un éblouissement.
+
+Il avait oublié jusqu'à ce souvenir qui, un instant auparavant, avait
+contracté son coeur et torturé son cerveau, jusqu'à cette question à
+laquelle point de réponse n'avait été faite.
+
+De toute cette femme, ainsi penchée, s'exhalaient des effluves de
+volupté qui l'étourdissaient....
+
+Depuis le matin, il avait tant souffert, que son organisme ébranlé
+éprouvait maintenant je ne sais quelle sédation suprême. Il était enlacé
+dans les séductions infinies de cette femme qui commandait l'adoration.
+
+--Tais-toi! murmura-t-elle d'une voix à peine perceptible.
+
+--Ton nom! dit-il.
+
+--Je m'appelle l'oubli!
+
+Et il lui sembla que les lumières pâlissaient. Une harmonie vague et
+ineffable bruit dans l'air... celle de deux voix qui s'unissaient en
+échangeant des mots d'amour.
+
+L'une disait:
+
+--Jacques! mon Jacques!
+
+Et l'autre répétait:
+
+--Je t'aime!
+
+
+
+
+V
+
+CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ
+
+
+Comment tout à coup Isabelle de Torrès s'était-elle trouvée sur la
+route? Comment avait-elle pu arrêter le bras de Jacques, alors que
+l'arme de mort s'appuyait sur son front?
+
+C'est ce que nous allons rapidement expliquer:
+
+Après avoir obéi au mouvement de fureur qui l'avait emporté, le duc de
+Belen, resté seul, s'était pris à réfléchir. Il tenait encore entre ses
+mains la lettre de Mancal, et il cherchait à deviner quel pouvait être
+le plan des misérables qui s'étaient introduits dans son hôtel, et dont
+Jacques lui paraissait à la fois le complice et l'instrument.
+
+Nous avons déjà insisté sur ce fait très-curieux, l'indignation réelle
+de M. le duc de Belen. Nous raconterons bientôt toute son histoire, et
+l'on saura alors quel droit il avait à s'irriter si fort lorsque des
+malfaiteurs songeaient à s'attaquer à sa fortune.
+
+Mais les gredins sont ainsi faits.
+
+Quand on les touche, ils sont tout prêts à appeler à leur propre défense
+les arguments honnêtes dont ils ont fait tant de fois bon marché, alors
+qu'il s'agissait d'autrui.
+
+De Belen, se promenant de long en large dans le petit salon d'où il
+avait chassé Jacques, murmura avec un accent de profond navrement:
+
+--En vérité, c'est à ne plus croire à rien... Un jeune homme qui avait
+l'air si naïf! Vrai, je l'avais cru honnête! Et puis, après tout, il est
+exact que le comte de Cherlux, un vieux camarade, en somme, l'a reconnu
+pour son fils et lui a laissé ce qu'il possédait....
+
+Il s'arrêta.
+
+--Que pouvait bien posséder de Cherlux?... Hum! en y réfléchissant de
+plus près, ce vieux viveur ne devait plus être grandement en fonds. Quel
+rôle peut avoir joué ce Mancal en tout ceci? J'ai été bien fou de ne pas
+deviner immédiatement que cet homme était un bandit de première espèce!
+J'avais cru à l'habileté d'un chevalier d'industrie, qui emploie tous
+moyens pour voler et exploiter les secrets d'autrui. C'est mieux que
+cela... Il faudra que je sache tout!...
+
+A ce moment, on frappa à la porte, puis un laquais dit à de Belen:
+
+--M. le baron de Silvereal demande si monsieur le duc est visible.
+
+--Silvereal! pensa de Belen. Pardieu! celui-là aussi doit connaître
+Mancal... qui sait s'il ne pourrait pas me fournir quelque utile
+renseignement....
+
+Un instant après, il se trouvait avec le baron dans le cabinet oriental
+où nous les avons déjà entendus causant du passé et de l'avenir.
+
+Il est bon de dire qu'après avoir rencontré Germandret-Mancal dans le
+souterrain, de Belen avait fait combler le puits où s'engageait
+l'escalier et fermer la trappe qui communiquait avec la serre.
+
+De cette façon, il était, ou du moins se croyait à l'abri de toute
+indiscrétion.
+
+Silvereal n'avait pas reparu à l'hôtel de Belen depuis cette dernière
+entrevue où il avait extorqué au duc une somme de cinquante mille
+francs... somme, hélas! qui avait déjà disparu en babioles coûteuses que
+l'amoureux baron avait envoyées à l'hôtel de Torrès, pour se faire
+pardonner sans doute l'impolitesse qu'il avait involontairement commise
+en s'endormant dans le boudoir de celle à laquelle il offrait son nom et
+sa main.
+
+Silvereal était soucieux, et ce pour plusieurs raisons qu'il importe de
+connaître.
+
+La première, c'est que l'hôtel de Torrès lui était impitoyablement fermé
+depuis quelques jours, et même il s'était produit un fait plus étrange
+et plus grave.
+
+Son dernier présent: une agrafe de diamants qu'il avait obtenue à crédit
+d'un des premiers bijoutiers de la rue de la Paix, lui avait été
+renvoyée sans que l'écrin eût même été ouvert.
+
+Ceci pouvait être significatif, et tout personnage moins infatué de
+lui-même ou moins enfiévré d'amour eût deviné, de la part de l'avide
+duchesse, un congé non dissimulé.
+
+Mais ce n'était pas là ce qu'avait compris le baron. Pour lui, le
+consentement de la duchesse à ses désirs de mariage ne faisait point
+doute. Seulement, tant que Mathilde serait vivante, ces promesses, ces
+offres seraient illusoires. Ce refus n'était qu'une invitation à agir.
+
+C'est ce qu'avait immédiatement tenté Silvereal, impatient d'avoir
+reconquis sa liberté.
+
+On n'a pas oublié que le vieux Blasias lui avait remis un flacon qui ne
+contenait, en somme, qu'un breuvage complétement inoffensif.
+
+Mais Silvereal, ne doutant pas qu'il ne tînt en son pouvoir la vie de la
+baronne, avait résolu d'en finir... et, au risque d'éveiller les
+soupçons, il avait trouvé moyen de faire prendre à sa femme le contenu
+total du flacon.
+
+On devine ce qui s'était passé.
+
+Ç'avait été une triste journée pour le baron. Vingt fois il s'était
+présenté à l'hôtel, espérant trouver la domesticité au désespoir, tout
+prêt à accueillir avec le masque d'une douleur de bonne compagnie la
+nouvelle d'une épouvantable catastrophe.
+
+Point. Tout était calme. A quelques questions habilement posées, il
+avait été répondu que jamais la santé de madame de Silvereal n'avait été
+meilleure. L'honnête mari n'en pouvait croire ses oreilles, et,
+finalement, il avait sollicité et obtenu l'autorisation de se rendre
+dans l'appartement de la baronne.
+
+Elle l'avait reçu avec sa hauteur ordinaire. Et tout en causant de
+banalités, il avait pu constater que jamais sa beauté n'avait été plus
+vivace, que jamais ses yeux n'avaient été plus brillants, sa voix plus
+calme.
+
+C'était à en perdre la tête.
+
+Il avait couru au club, afin de tenter la fortune et d'oublier, dans la
+fièvre du jeu, les soucis qui le tourmentaient.
+
+Là il avait été en butte à quelques railleries, ménagées d'ailleurs avec
+un goût exquis. Mais on lui parlait de M. le comte Jacques de Cherlux,
+charmant jeune homme qui avait été accueilli par le duc de Belen sur la
+recommandation de la duchesse de Torrès, et en qui on lui faisait
+deviner un rival.
+
+Était-ce donc là l'explication de l'exil qui le frappait?
+
+Avec ses inquiétudes s'étaient surexcités tous ses mauvais instincts. Il
+n'avait pu tuer sa femme, il se devinait maintenant chassé par celle
+qu'il aimait... et de Belen était le complice de la duchesse... Il
+prêtait les mains à une intrigue qui le pouvait réduire au désespoir,
+lui, Silvereal, un ancien ami... mieux que cela... un complice qui
+pouvait un jour ou l'autre devenir dangereux.
+
+Il fallait élucider cette question, et c'était dans ce but que le baron
+se présentait chez le duc de Belen; seulement il avait appris à ses
+dépens que dans une discussion violente avec le duc, il était rare que
+le dernier mot lui restât. Aussi avait-il résolu d'employer cette fois
+un tout autre moyen.
+
+--Eh! bonjour, mon cher duc! fit-il dès qu'il aperçut de Belen, et en
+s'avançant vers lui les mains tendues en avant.
+
+--Je suis heureux de vous voir, fit de Belen, qui répondait à ses
+propres pensées.
+
+Puis, regardant attentivement Silvereal, dont le visage était
+admirablement composé:
+
+--Mais, en vérité, mon cher baron, vous semblez tout joyeux....
+Avez-vous donc quelque raison de vous réjouir?
+
+--Le mot est peut-être trop fort, fit Silvereal en souriant et en
+découvrant ses dents longues et aiguës; cependant je déclare que, sauf
+détails sans importance, j'ai tout lieu de me déclarer satisfait.
+
+--Tant mieux pour vous. Peut-être n'en est-il pas de même pour moi!
+
+--En vérité! s'exclama le baron avec les marques du plus profond
+intérêt. Serait-il survenu dans votre existence quelque embarras subit?
+
+--Peut-être!
+
+--Impossible. La fortune vous sourit avec une persistance à laquelle la
+capricieuse ne nous a guère habitués. Vous êtes honoré, vous êtes
+riche... et, enfin, vous allez être dans peu de temps l'heureux époux
+d'une des plus jolies et des plus riches héritières de Paris.
+
+De Belen ne put réprimer un tressaillement. Cette allusion à ses
+desseins sur Lucie de Favereye le touchait en plein coeur... à supposer
+que le mot--coeur--pût s'appliquer au viscère qui opérait son mouvement
+régulier dans la poitrine du duc.
+
+Il se souvint tout à coup de l'engagement pris quelques jours auparavant
+par Silvereal.
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il involontairement. Avez-vous donc
+obtenu de la baronne....
+
+--Qu'elle parlât pour vous? C'est aller un peu vite en besogne.
+Cependant....
+
+Il s'arrêta. Il voyait bien que dans cet assaut de faussetés, il avait
+l'avantage, et il tenait à en profiter le plus longtemps possible.
+
+--Parlez donc! s'écria de Belen.
+
+--Si j'hésite, mon cher duc, c'est par un sentiment de superstition
+qu'il me faut avouer. Je n'aime pas, lorsque je tente l'exécution d'un
+plan mûrement combiné, expliquer par le menu les moyens dont je prétends
+me servir... Cette indiscrétion vis-à-vis de soi-même porte souvent
+malheur....
+
+--Alors, que venez-vous me parler de mon prochain mariage?...
+
+--Je vous prouve que je ne vous oublie pas... Depuis notre dernière
+entrevue où vous vous êtes laissé entraîner à me dire quelques duretés,
+que vous regrettez, j'en ai la conviction, j'ai beaucoup réfléchi... et
+le premier mouvement d'irritation passé, je me suis dit qu'après tout,
+vous étiez mon meilleur... disons mieux, mon seul ami, et que ce m'était
+un devoir de me mettre à votre service comme vous étiez au mien....
+
+--Que de phrases, bon Dieu! s'écria de Belen avec impatience.
+
+--J'arrive au fait. Je vous ai promis de vous aider à vaincre
+l'opposition que ma femme mettait à votre mariage avec Lucie de
+Favereye... et j'ai déjà, j'en suis certain, obtenu dans cette voie
+d'excellents résultats... Pardonnez-moi de ne pas m'expliquer
+davantage....
+
+De Belen le regarda avec une défiance non dissimulée.
+
+--Et c'est pour me dire cela que vous avez pris la peine de passer à mon
+hôtel?
+
+--Certes!... N'est-ce pas le fait d'un véritable ami que de venir vous
+répéter: Prenez patience! tout va bien!... Je comprends vos angoisses,
+vos inquiétudes, et je tiens à les adoucir autant qu'il est en moi.
+
+Après tout, de Belen méprisait assez l'intelligence de Silvereal pour
+admettre que cette niaiserie n'était pas jouée.
+
+--Je vous remercie, reprit-il brusquement. Mais lorsque je vous
+déclarais tout à l'heure que j'étais heureux de vous voir, c'est que
+vous pouvez m'être utile.
+
+Cette franchise n'avait rien de flatteur pour le baron. Mais Silvereal
+n'était pas homme à se fâcher pour si peu.
+
+--Tout à votre disposition, dit-il.
+
+--Vous connaissez un certain homme d'affaires nommé Mancal?
+
+Silvereal fit la grimace. Ce nom avait décidément le privilége d'exciter
+peu de sympathie de la part de ceux qui l'entendaient.
+
+On sait que souvent Mancal avait servi d'intermédiaire entre la duchesse
+et le baron lequel, de plus, n'ignorait pas que Mancal et le vieux
+Blasias étaient une seule et même incarnation....
+
+Enfin Mancal lui avait souvent prêté, à grosse usure, des sommes dont il
+eût été certes bien impuissant à se libérer envers lui.
+
+--Mancal! vous avez dit Mancal! fit le baron en hésitant et en regardant
+au plafond comme s'il eût éprouvé une grande difficulté à se remettre
+cette physionomie en mémoire.
+
+--Parbleu! ne jouez donc pas ainsi la comédie! s'écria le duc, dont la
+longanimité s'épuisait. Pouvez-vous, oui ou non, me fournir des
+renseignements sur cet homme?
+
+--Des renseignements!... non, en vérité. Ne vous fâchez pas, mon ami. Je
+le connaissais très-peu... il est mort!...
+
+--Mort! s'écria le baron. Quelle est cette folie?
+
+Silvereal se mordit les lèvres. Il avait trop parlé. Il supposait bien
+que Blasias était mort.
+
+Mais le duc ignorait sans doute l'identité de ce personnage et du
+banquier de la rue Louis-le-Grand.
+
+--Je veux dire, reprit-il, qu'il a disparu... comme font tous ces
+banquiers de mauvais aloi.
+
+--Mancal était un faux banquier.
+
+--Hein?
+
+--Mancal est tout simplement le chef d'une bande de bandits qui
+exploitent les honnêtes gens.
+
+--Alors, nous n'avons rien à craindre, interrompit naïvement Silvereal.
+
+--Vous vous trompez! car Mancal possède nos secrets.
+
+--Quels secrets?
+
+--Il sait que le baron de Silvereal et le duc de Belen sont deux
+assassins!...
+
+Silvereal se dressa sur ses pieds. En vérité, il y a des gens qui ont la
+manie d'évoquer des souvenirs désagréables... Il était blême, et ses
+dents claquaient.
+
+--Bon! voilà que vous perdez tout votre sang-froid, reprit de Belen avec
+calme. Mon cher, quand on a, comme nous, risqué sa tête pour arriver au
+but poursuivi, on doit s'attendre à ce qu'à toute heure l'innocence se
+dresse devant soi et qu'il faille lutter sans trêve ni merci.
+
+Silvereal l'interrompit.
+
+--Mais je vous dis qu'il est mort!
+
+--Qui? Mancal... Folie!...
+
+--Mancal, oui! c'est-à-dire Blasias....
+
+--Quel Blasias?...
+
+--Un vieillard... c'est-à-dire non, Mancal déguisé... qui, au quai de
+Gèvres, faisait métier de recéleur et d'empoisonneur....
+
+--Quoi! cet homme que la police traquait... et dont la masure s'est
+abîmée dans l'incendie....
+
+--C'était Mancal.
+
+--Ah bah! fit de Belen, qui réfléchissait.
+
+Il y eut un instant de silence. Puis le duc, fouillant dans sa poche, en
+tira la lettre qu'il avait reçue tout à l'heure.
+
+Elle ne portait pas de date; de plus, elle devait avoir été apportée,
+car sur l'enveloppe ne se trouvait pas le timbre de la poste.
+
+Il sonna vivement.
+
+--Qui a apporté cette lettre? demanda-t-il au laquais qui se présenta.
+
+--Monsieur le duc, c'est une sorte de mendiant déguenillé.
+
+--Qu'a-t-il dit?
+
+--Rien, sinon que cette lettre devait être remise immédiatement à
+monsieur le duc.
+
+--Il n'a prononcé aucun autre nom que le mien?...
+
+--Aucun.
+
+--C'est bien, allez!...
+
+--Mais qu'est-ce donc que cette lettre? s'écria Silvereal, au comble de
+la curiosité.
+
+--Je vais vous le dire. Car, au fait, mieux vaut que nous nous montrions
+quelque franchise réciproque. Cette lettre a été adressée par Mancal à
+l'homme que j'avais accueilli dans ma maison, et dont je m'étais porté
+garant, à ce Jacques de Cherlux.
+
+--Lui! s'écria à son tour Silvereal. Montrez-moi cette lettre!
+
+De Belen la lui tendit. Le baron la lut rapidement.
+
+On se souvient que dans ses termes elle prouvait, à n'en point douter,
+la complicité de Jacques et de Mancal dans quelque oeuvre ténébreuse et
+encore inexécutée.
+
+--Ah! mon ami! s'écria Silvereal, moi qui doutais de vous!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je croyais que le jeune homme vous avait été recommandé par la
+duchesse de Torrès....
+
+De Belen tressaillit à son tour.
+
+Il avait oublié ce détail. Il n'avait songé qu'à Mancal. Il était
+cependant exact que Jacques s'était présenté, pour la première fois,
+muni d'une lettre du Ténia.
+
+--Vous ne vous trompez pas, reprit-il lentement. C'est bien à la requête
+de la duchesse que je l'avais reçu et que je lui avais promis ma
+protection.
+
+--Vous voyez bien! fit Silvereal avec désespoir. Et moi qui croyais en
+vous comme en mon meilleur ami.
+
+--Eh bien?
+
+--Mais ce jeune homme est l'amant de la duchesse, que j'aime et qui m'a
+fermé sa porte!
+
+Il avait, en prononçant ces paroles, une mine si piteuse, que de Belen
+ne put réprimer un éclat de rire.
+
+--Ah! il est bien en ce moment question d'amour et de passion
+ridicule....
+
+--Ridicule! Vous en parlez bien à votre aise.
+
+--Je vous dis qu'il s'agit de notre honneur, de notre fortune, qui sait?
+de notre vie, peut-être!
+
+--Que m'importe! s'écria Silvereal, sans cette femme, fortune,
+existence, je ne tiens plus à rien!
+
+--Passe pour vous. Mais moi, je tiens à tout. Raisonnons, et quittez ces
+airs navrés, qui sont grotesques. Songeons à nous défendre, que diable!
+et examinons le danger froidement et en hommes habitués au péril.
+
+--Je vous écoute, fit Silvereal, qui n'écoutait guère, absorbé qu'il
+était dans ses pensées désespérées.
+
+--C'est évidemment à la prière de Mancal que la duchesse a remis cette
+lettre à ce Jacques... Dites-moi, ce Mancal était son homme d'affaires,
+n'est-il pas vrai?
+
+--Elle fait, en effet, quelques petites opérations de Bourse.
+
+--Donc, elle a confiance dans cet homme... et elle n'a pu lui refuser ce
+léger service... Il lui aura présenté son protégé avec les formes
+mielleuses dont il avait le secret, et la duchesse est si bonne....
+
+--Oui, elle est bonne et belle, interrompit Silvereal.
+
+De Belen se contenta de hausser les épaules et continua:
+
+--Vous ne paraissez rien comprendre. Il est ridicule qu'un homme tel que
+vous, qui êtes presque un vieillard....
+
+Silvereal protesta d'un geste.
+
+--J'ai dit un vieillard, insista de Belen. Parbleu! il fait beau voir
+qu'à votre âge, vous vous obstinez à roucouler comme un Roméo de vingt
+ans... Cela est fini, mon cher. Nous aimons où et quand nous pouvons!...
+
+--Pardon! s'écria Silvereal, poussé à bout. N'êtes-vous pas amoureux
+vous-même de Lucie de Favereye, une pure et chaste enfant qui pourrait
+être votre fille?...
+
+De Belen pâlit. Le coup était direct. Mais, se mordant les lèvres, il
+reprit avec sang-froid:
+
+--Tout d'abord, mon cher baron, remarquez qu'entre une chaste et pure
+enfant comme Lucie, je répète vos expressions, et cet être vicieux,
+corrompu, presque effrayant, qui s'appelle le Ténia et pour vous la
+duchesse de Torrès, toute comparaison serait un crime!...
+
+--Belen! prenez garde! fit Silvereal, qui blêmissait.
+
+--Prendre garde? à quoi? à votre colère!... Laissez donc aux auteurs de
+drame ces grands airs de bravache... nous sommes ici pour raisonner et
+nous dire nos vérités... tant pis si elles nous froissent! Donc, s'il
+vous plaît, étudions nettement, et une fois pour toutes, notre situation
+respective.
+
+De Belen se plaça devant Silvereal, les bras croisés, la tête haute;
+puis, d'une voix sèche, et en accentuant chaque parole avec la vibration
+brutale d'un marteau qui tombe:
+
+--Nous sommes deux chevaliers d'industrie, disons le mot, deux voleurs;
+vous, monsieur de Silvereal, descendant d'une des plus grandes familles
+de France, vous vous êtes vautré dans toutes les fanges... Vous étiez
+perdu, quand votre bonne étoile vous a conduit sur mes pas; j'ai reconnu
+en vous l'étoffe d'un franc coquin... un peu mou, un peu flasque, mais
+utilisable à l'occasion; je vous ai mis de moitié dans mes opérations!
+
+--Oh! de moitié! objecta Silvereal, que parut toucher ce seul point de
+l'argumentation.
+
+--De moitié quant à votre valeur propre. Vous êtes un gredin, mais un
+gredin lâche. Moi, j'ai le courage. Je suis lion et je prends la plus
+grosse part, _quia nominor leo_. Ceci est indiscutable. Donc avec moi
+vous avez volé, avec moi vous avez tué!... et quand je torturais au
+Cambodge ce Français que Dieu damne! vous vous pâmiez comme une vieille
+femme, mais vous ne songiez nullement à le défendre.
+
+--Oh! proféra longuement le digne baron en se cachant la tête entre les
+deux mains.
+
+--Évanouissez-vous, si vous voulez. J'ai le temps d'attendre. Vous
+revenez à vous?... tant mieux. Alors je continue. Muni de quelques
+milliers de francs, vous êtes revenu en France; et grâce à votre nom, à
+votre habileté, à l'absence de tout scrupule qui est votre point
+caractéristique, vous avez su persuader à M. de Mauvillers que, s'il
+vous donnait sa fille, vous le feriez nommer pair de France....
+
+--J'en avais le pouvoir....
+
+--Taisez-vous donc! vous mentez comme un arracheur de dents, soit dit
+sans offenser votre purisme... Grâce à un laquais du ministère dont vous
+aviez acheté la complicité, vous aviez appris la nomination prochaine
+dudit Mauvillers,--encore un aimable bandit, entre nous, et digne d'être
+votre beau-père,--vous êtes allé le trouver et vous lui avez dit:
+Donnez-moi votre fille, et demain votre nomination sera au _Moniteur_...
+Oh! il n'a pas hésité... Sa fille vous méprisait, comme tout le monde,
+du reste... Elle en aimait un autre... il l'a menacée de sa malédiction,
+et la pauvrette, qui croyait encore à la malédiction d'un père alors
+même qu'il s'appelle M. de Mauvillers, dix fois renégat, contempteur de
+toute probité, de toute justice, magistrat prévaricateur et
+fonctionnaire concussionnaire, la pauvrette, dis-je, a obéi et vous a
+épousé, vous! vous, mon complice, vous un assassin!...
+
+--Monsieur de Belen! mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi vous
+évoquez ces souvenirs... exagérés....
+
+--Exagérés, est un chef-d'oeuvre. Silvereal, vous étiez né pour le
+parlementarisme. Pourquoi j'évoque ces souvenirs? mon Dieu, il est
+utile, entre braves gens comme nous, de se rafraîchir de temps en temps
+la mémoire. De plus, je reviens par un détour--un peu long, mais
+nécessaire--au point principal de notre entretien, et je veux vous
+prouver que si je suis un fou d'aimer Lucie de Favereye et de la vouloir
+pour femme, vous êtes, vous, un imbécile d'offrir votre nom à la
+duchesse de Torrès.
+
+Silvereal eut un beau mouvement de dignité: il se leva, se mit de trois
+quarts comme l'immortel Crevel des _Parents pauvres_, et, posant sa main
+sur la portion de gilet qui chez tout autre aurait pu recouvrir un
+coeur:
+
+--Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de côté
+toute personnalité à l'adresse de la duchesse.
+
+De Belen éclata de rire.
+
+--Très-beau! Vous êtes un type! Je continue. Et vous allez voir que je
+vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez,
+très-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de
+Bordeaux, qui a floué les fonds de ses commettants et qui s'est embarqué
+pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile
+de vous faire connaître, puisque vous ne les savez pas et que votre
+médiocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,--lui,
+roturier,--duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer
+d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la tête... C'est mon but, et
+j'y touche. Or, je sais que je suis discuté par certaines
+gens:--Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? Où sont ses
+titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que
+j'épouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de
+Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et
+dûment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus à contester son titre.
+Est-ce votre avis?
+
+Silvereal se contenta d'incliner la tête.
+
+--Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime
+le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des
+effarouchements qui me séduisent... Passons!... tout cela vient
+admirablement à l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage
+d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'intérêt;
+mais, sachez-le bien, l'intérêt prime l'amour... Je veux être le mari de
+cette fille, et cela sera.
+
+--Mais je ne vous en empêche pas! s'exclama le baron d'une voix dolente.
+
+--C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse
+devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se
+retrouvera. J'ai exposé ma situation, je passe à la vôtre.
+
+--La mienne!
+
+--Vous, vous êtes un vrai Silvereal. Par vous-même, par votre femme,
+vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous à larges battants...
+Vous avez vos entrées à la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous
+appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux
+Corneille... vous aspirez à descendre. Vous voulez tuer votre femme pour
+devenir l'époux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer à la
+société... dont le nom est méprisé, que toute femme honnête refusera
+d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez déchoir. Qui,
+en cela, représente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez
+franc et répondez.
+
+Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la tête, dit d'un
+ton pleurard et grotesque:
+
+--Je l'aime!...
+
+--Eh bien! aimez-la! et donnez-moi la paix! Je vous parle de choses
+graves: je vous dis que Mancal, un bandit, avait placé chez moi un
+misérable dont le rôle était de m'épier, de me trahir, de me
+dépouiller... qui sait? de m'assassiner, peut-être; et quand je vous
+rappelle que ce Jacques de Cherlux a été introduit chez moi par le
+Ténia, vous me répondez avec des larmes dans la voix: Elle est bonne et
+belle!... Vous tombez en enfance!...
+
+--Mais enfin, cria Silvereal, vous avez admis vous-même qu'elle pouvait
+avoir été trompée par ce Mancal....
+
+De Belen s'approcha de Silvereal, et, lui plaçant les mains sur les
+épaules, plongea ses yeux dans les siens:
+
+--Silvereal, mon ami, quelque chose me dit que vous jouez gros jeu...
+Cette femme est plus forte que vous... elle vous raille et vous mettra à
+la porte au premier jour.
+
+--Vous me torturez, fit piteusement Silvereal.
+
+--Cela m'est absolument égal. Je parle affaires. De deux choses l'une:
+ou la duchesse a donné, sur la prière de Mancal, une lettre banale, et
+dans ce cas, vous restez le futur de cette intéressante créature; ou, au
+contraire, par une raison de haine contre moi, que je devine sans la
+définir, elle a prêté les mains au piége qui m'était tendu. Voilà ce
+qu'il convient de savoir, et sur l'heure....
+
+--Oui! oui! vous avez raison! s'écria Silvereal. Ah! si elle m'a
+trompé!...
+
+--Si elle vous a trompé, c'est vous qui lui demanderez pardon. Je vous
+connais, donc n'insistons pas sur ce détail. Ce dont il s'agit est
+infiniment plus important, et voilà ce que je vais faire: je vais faire
+demander madame de Torrès....
+
+--Vous! elle ne viendra pas!
+
+--Si fait, ou du moins si elle ne vient pas, c'est qu'elle se sent
+inattaquable, ce que je ne suppose pas... Tenez, mon cher baron; je vous
+fais un pari....
+
+--Vous plaisantez toujours!
+
+--Point, jamais je n'ai été plus sérieux, car j'ai un pressentiment que
+la partie engagée est des plus graves... Je répète donc que je vous fais
+un pari... Je vais partir pour ma maison de Courbevoie... en même temps
+que mon laquais va porter à la duchesse un billet qui l'invitera à venir
+chez moi... là-bas....
+
+--Elle refusera de s'y rendre....
+
+--Nous verrons bien! Si je choisis Courbevoie, c'est parce qu'ici elle
+serait trop en vue en se présentant à mon hôtel... cela serait
+compromettant et nous perdrions du temps en pourparlers... Là-bas, elle
+peut venir sans que nul le sache, et je suis sûr, mon cher baron, que
+lorsque je la tiendrai en face de moi, il faudra bien qu'elle se
+confesse....
+
+Silvereal tressaillit. En vérité, de Belen parlait de la bien-aimée avec
+une désinvolture insolente qui le navrait.
+
+--J'espère, dit-il les dents serrées, que vous vous souviendrez à quel
+monde vous appartenez tous deux....
+
+--Oh! elle me vaut... nous sommes de force! soyez tranquille. Mais, mon
+cher Silvereal, supposez un instant--et cela sans vous enfoncer les
+ongles dans la poitrine--que ledit Jacques de Cherlux soit son amant,
+n'avez vous pas intérêt à le savoir?...
+
+Il avait touché le point sensible.
+
+--Agissez comme vous l'entendez.
+
+--Merci de l'autorisation, dont d'ailleurs je me serais absolument
+passé.
+
+De Belen s'assit devant un petit bureau.
+
+--Écoutez, dit-il, j'écris.
+
+Et, en même temps que sa plume courait sur le papier, il disait à haute
+voix:
+
+«Chère duchesse, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai dû chasser
+comme un laquais le jeune et intéressant comte de Cherlux, que vous avez
+eu l'obligeance de me présenter et qui est tout simplement un bandit de
+la pire espèce.
+
+»Croyez que je n'ai pas pris cette grave résolution sans avoir mûrement
+réfléchi au déplaisir qu'elle vous causerait. Et comme je ne désire rien
+tant que de vous complaire en toutes choses, je suis prêt à vous donner
+les explications que vous pourrez désirer, si vous me venez les demander
+en ma petite maison de Courbevoie, rue du Bois.
+
+»Vous trouverez à la petite porte du parc un valet qui vous introduira,
+sans que vous soyez vue.
+
+»Votre dévoué ami,
+
+ »Duc de Belen.»
+
+--Mais... mais... mais... fit par trois fois Silvereal, que cette
+rédaction éminemment cavalière blessait au plus vif de ses sentiments
+intimes, on dirait, en vérité, que la duchesse de Torrès connaît la
+petite porte du parc....
+
+Le duc prit la lettre, et, caressant doucement la joue du baron avec le
+papier satiné:
+
+--Vous serez toujours un grand enfant, dit-il.
+
+Il sonna.
+
+--Cette lettre à son adresse... immédiatement. Puis, qu'on attelle.
+
+--Vous sortez? demanda Silvereal.
+
+--N'avez-vous pas lu la teneur de ma lettre?
+
+--Vous allez à Courbevoie?
+
+--Attendre la charmante duchesse de Torrès.
+
+--Que prétendez-vous donc?
+
+Le visage de Belen reprit sa rigidité sérieuse.
+
+--J'entends confesser le Ténia... J'entends apprendre d'elle quelles
+relations existaient entre elle et ce Mancal maudit... et enfin à quel
+titre elle s'était faite la protectrice de ce Cherlux dont je me défie
+autant et plus que vous....
+
+--Ne pourrais-je assister à votre entretien? demanda timidement
+Silvereal.
+
+A ce moment, on vint annoncer à de Belen que sa voiture l'attendait.
+
+De Belen regarda Silvereal en riant:
+
+--Vous n'y songez pas, mon cher maître, dit-il en prenant son chapeau;
+si je vous permettais de prendre part à notre entrevue, vous troubleriez
+la duchesse par vos regards passionnés... et je tiens au contraire à ce
+qu'elle conserve tout son sang-froid!...
+
+Silvereal eut presque une velléité de révolte:
+
+--Et cependant... si ce tête-à-tête me déplaisait....
+
+De Belen, qui était déjà auprès de la porte, revint vivement vers lui et
+lui saisissant le poignet:
+
+--Écoutez-moi bien, ajouta-t-il. De deux choses l'une: ou la duchesse
+est une amie, et en ce cas, je m'engage à plaider votre cause... ou bien
+elle est complice de ce Mancal dans quelque ténébreuse machination... et
+alors notre tête, vous entendez, notre tête, est en jeu! Si cela est,
+cette femme est condamnée... et vous savez, vous mieux que personne, que
+je n'ai jamais menacé en vain, et que je brise tout obstacle qui se
+dresse devant moi!...
+
+De Belen s'était étudié à se faire, pour le monde, une tête placide,
+plus finaude que méchante, et il est juste de dire qu'il y avait
+parfaitement réussi, grâce à la coupe de son visage, large du bas, et à
+ses favoris, taillés à la Louis-Philippe, qui lui donnaient une
+physionomie des plus rassurantes.
+
+Mais en ce moment, alors qu'il proférait ces menaces, il semblait qu'il
+s'opérât sur ses traits une métamorphose subite: le teint se faisait
+livide, les yeux brillants, la lèvre contractée.
+
+Silvereal reconnut son ancien complice, tel qu'il l'avait vu naguère
+torturant un malheureux vieillard pour lui arracher son secret, et il se
+tut, frissonnant malgré lui.
+
+--Patience donc, reprit de Belen. Avant ce soir, vous saurez la vérité
+sur tout cet imbroglio.
+
+Lui parti, Silvereal resta quelque temps immobile, pensif; puis il se
+décida à sortir à son tour en murmurant:
+
+--Il faut en finir... il faut que la duchesse soit ma femme....
+
+Et disant cela, il songeait à Mathilde et aux derniers conseils du vieux
+Blasias.
+
+Mais comment attirer la baronne dans un piége avec Armand de Bernaye?
+Laissons Silvereal à ses réflexions, et venons auprès de la duchesse de
+Torrès, à l'heure où lui parvenait l'étrange lettre du duc de Belen.
+
+Elle était seule, rêveuse.
+
+Depuis la scène terrible dans laquelle Silvereal avait avoué le crime
+commis par lui de complicité avec de Belen, il semblait qu'une
+transformation inconsciente se fît dans l'âme de cette femme.
+
+Ses pensées n'avaient plus leur lucidité cruelle. Ses ambitions étaient
+oubliées, et alors même qu'enfermée dans le boudoir des diamants, elle
+égrenait entre ses doigts les pierres étincelantes, son regard n'avait
+plus cet éclat fauve qui semblait un rayonnement d'or.
+
+Elle se prenait à frissonner, sans savoir pourquoi. La mort de Mancal
+l'avait épouvantée. Et quelque soulagement qu'elle éprouvât à la
+disparition de son complice, cependant une voix sourde lui criait que le
+crime triomphant a ses revers et ses catastrophes; elle pensait à cet
+homme qu'elle avait vu naguère encore si fort, si sûr de lui-même,
+bronzé d'énergie et de cynisme... et devant son imagination passait le
+cadavre que l'eau emportait impuissant, livide, jouet du flot qui
+l'entraînait....
+
+Alors s'imposait à elle une terreur vague. Elle regardait autour d'elle,
+comme si un ennemi inconnu, un vengeur peut-être, allait surgir pour la
+saisir, pour la punir à son tour... et elle cachait son visage entre ses
+mains, pour écarter la vision sinistre....
+
+Puis elle se souvenait de celui qu'elle avait à peine entrevu... Jacques
+de Cherlux. Et c'était comme un rayon de lumière dans des ténèbres
+sombres....
+
+Ce qui l'avait frappée en lui, c'était ce regard clair, brillant
+d'honnêteté et de franchise, ces yeux étincelants d'admiration naïve et
+de passion inassouvie, derrière lesquels elle avait deviné une âme. Elle
+avait ri d'abord. L'admirer, qu'était-ce donc que cela? N'était-elle
+point blasée sur les hommages? L'amour! elle l'avait toujours raillé.
+
+Quand Martial, désespéré, se tordait à ses pieds en demandant grâce,
+quand il lui sacrifiait sa vie, son honneur, sa mère, elle avait aux
+lèvres un rictus railleur et lui répondait ce mot atroce que Martial
+n'avait pas oublié:
+
+--Tu es si lâche que parfois je crois t'aimer!
+
+Quand sir Lionel, brisé, atterré, après avoir tout employé pour la
+dompter, colère et menace, prières et brutalités, lui criait:
+
+--Je me tuerai!
+
+Elle souriait encore, d'un air de défi.
+
+Ç'avait été une scène atroce.
+
+Le dernier soir, sir Lionel était venu auprès d'elle. Il était pâle
+comme un cadavre.
+
+--Écoutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir à me torturer...
+que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais
+vous êtes de ces êtres effrayants qui se complaisent à la souffrance des
+autres!... Vous êtes la Locuste qui torturait des esclaves par le
+poison, étudiant curieusement sur leur face convulsée les affres de
+l'agonie... Êtes-vous une femme? êtes-vous un démon?... De quelle fange
+sanglante avez-vous été pétrie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai été
+lâche... et je le suis encore... Moi qui ai affronté tous les périls,
+raillé tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis
+cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le
+bien, du fond de mon âme et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour
+viendra où, pleurant et enfonçant vos ongles dans votre poitrine... vous
+vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous
+parle en ce moment surgira de ma tombe mal fermée et vous criera: Soyez
+maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous
+enfermer dans votre égoïsme dédaigneux, mais toujours la voix sinistre
+vous poursuivra et répétera: Soyez maudite!...
+
+Elle l'avait interrompu par un éclat de rire en disant:
+
+--Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinquième acte!...
+
+Mais elle n'avait pas achevé... une détonation avait retenti, et sir
+Lionel Storigan, le crâne brisé, était tombé à ses pieds, tandis qu'un
+flot de sang inondait sa robe....
+
+Elle s'était dressée, pâle. Puis, comme ses gens accouraient au bruit,
+elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots:
+
+--Faites transporter sir Lionel chez lui!
+
+Et elle était rentrée dans son boudoir....
+
+Maintenant tout cela lui revenait en mémoire. Il lui semblait que cette
+voix murmurait encore sa malédiction terrible....
+
+--Je suis folle! murmura-t-elle tout à coup en rejetant en arrière son
+admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe
+le passé? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir
+m'appartient.
+
+Un laquais frappa à la porte et lui présenta sur un plateau de vermeil
+la lettre du duc de Belen.
+
+Elle la prit insoucieusement et la jeta sur un guéridon. Elle la lirait
+plus tard. Mais voici que, regardant l'enveloppe, elle reconnut
+l'écriture du duc. Elle avait à peine entendu ce que lui avait dit le
+laquais tout à l'heure.
+
+Le duc de Belen!... ah! celui-là aussi l'avait aimée. Seulement, c'était
+un esprit froid et positif. Il avait rapidement compris que le Ténia ne
+lâchait plus la proie qu'on lui abandonnait, et un jour il avait dit à
+la duchesse:
+
+--Je ne veux pas être votre amant!... Je serai votre ami!
+
+Elle l'avait admiré pour cette force qui n'était, en somme, que de
+l'habileté raisonnée.
+
+D'ailleurs, elle se souciait peu de lui.
+
+Pourquoi lui écrivait-il?
+
+Tout à coup un nom monta à ses lèvres: Jacques!
+
+Et, d'une main fébrile, elle déchira l'enveloppe. Elle lut les lignes
+tracées et poussa un cri terrible.
+
+C'était comme une révélation. A l'annonce du malheur qui frappait
+Jacques, une sorte de déchirement se faisait en elle. Chassé! il l'avait
+chassé! Lui, ce misérable! cet assassin! il s'était arrogé sur un autre
+le droit de haute justice! et sur qui? sur le seul homme qu'elle,
+Isabelle la courtisane, eût regardé avec une émotion involontaire!
+
+--Ah! tu as chassé Jacques! cria-t-elle. Eh bien! à nous deux, monsieur
+de Belen!
+
+Et quelques instants après, sans qu'elle eût hésité, sa voiture
+l'entraînait sur la route de Courbevoie.
+
+La maison habitée par de Belen était en réalité un hôtel ou plutôt une
+sorte de château. Le parc s'étendait autour du bâtiment et se
+prolongeait jusqu'à la Seine.
+
+La petite porte à laquelle sa lettre faisait allusion et qui était
+réservée aux visites intimes, donnait accès dans une serre d'hiver, tout
+encombrée d'arbustes exotiques.
+
+Là, le duc se promenait avec agitation, l'oeil fixé sur cette porte qui
+ne s'ouvrait pas. La courtisane aurait-elle donc refusé de venir?
+Était-il vrai qu'elle ne portât aucun intérêt à ce Jacques et qu'elle
+n'eût été aux mains de Mancal qu'un instrument inconscient? Sans cesse
+il se rapprochait de cette porte, tendant l'oreille pour saisir le bruit
+de la voiture qu'il attendait.
+
+--Madame la duchesse de Torrès attend monsieur le duc au salon, dit une
+voix.
+
+De Belen se retourna surpris.
+
+C'était un valet qui avait parlé.
+
+--C'est bien, je me rends auprès d'elle, dit-il brusquement.
+
+Mais, en suivant les galeries vitrées qui, par une route couverte et
+ininterrompue, conduisaient jusqu'aux appartements, de Belen
+réfléchissait. C'était la première fois que la duchesse entrait ainsi
+chez lui, au grand jour, sans se cacher, passant devant ses gens.
+
+Ceci avait un vague parfum de défi.
+
+Quand il entra dans le salon, la duchesse, vêtue simplement, était
+debout, le visage couvert d'un voile.
+
+Il s'approcha et la salua.
+
+Elle releva son voile et il reconnut alors qu'elle était d'une pâleur
+livide: ses grands yeux brillaient d'un reflet métallique.
+
+--Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai demandé de
+venir ici.
+
+Elle avait aux lèvres une crispation ironique qui le troublait.
+
+--Trêve de politesse! fit-elle à son tour. Vous m'avez appelée. Je suis
+venue, et me voici prête à vous entendre. Seulement je vous prierai
+d'être bref, j'ai peu de temps à vous donner.
+
+Sans répondre immédiatement, il la regarda.
+
+Elle avait bien l'attitude d'un adversaire préparé pour la lutte.
+
+D'un geste, il l'invita à s'asseoir et il prit lui-même un siége.
+
+--Madame la duchesse, reprit-il, je devine à vos regards que vous êtes
+irritée contre moi....
+
+Il attendit une protestation polie. Elle resta immobile. Elle attendait,
+comme ces habiles bretteurs qui laissent l'attaque à l'ennemi jusqu'à ce
+qu'il se découvre.
+
+Il dut parler:
+
+--En vous écrivant, dit-il, j'ai obéi à un mouvement de colère qui
+peut-être m'a entraîné plus loin que je ne l'aurais voulu... mais il est
+dans la vie des circonstances où l'homme le plus calme n'est pas maître
+de lui. J'ai été indignement trompé. J'irai plus loin. Vous avez été
+vous-même victime d'une odieuse machination, et, sans le savoir, vous
+avez accueilli, patronné, introduit chez moi un homme qui n'est, en
+réalité, que le complice d'un bandit.
+
+Elle appuya son coude sur le sofa, soutenant son menton de sa main
+finement gantée et considérant toujours de Belen avec une attention
+soutenue.
+
+Ce sang-froid commençait à irriter le duc:
+
+--Je veux parler, dit-il d'une voix qui tremblait un peu sous l'action
+d'une agitation intérieure, de celui qu'on appelle le comte Jacques de
+Cherlux et de son protecteur et ami, M. Mancal... Mais en vérité,
+madame, fit-il tout à coup avec un geste emporté, il semblerait que vous
+ne me comprenez pas... Oui ou non, est-ce sur une lettre de vous que
+j'ai reçu chez moi M. Jacques de Cherlux? Oui ou non, avez-vous engagé
+jusqu'à un certain point votre responsabilité?... Voilà ce que je vous
+demande... avec calme, avec politesse... et je m'étonne que jusqu'ici
+vous n'ayez pas daigné répondre, fût-ce par un seul mot, aux paroles
+conciliantes que je vous ai adressées....
+
+--Je suis venue, dit la duchesse froidement et sans quitter son attitude
+dédaigneuse, donc je suis prête à subir l'interrogatoire qu'il vous
+plaira m'adresser....
+
+--Un interrogatoire?... non, certes.
+
+--Je pensais que vous vous érigiez en magistrat, dit-elle encore avec un
+sourire. Le cas serait original... et d'autant plus intéressant.
+
+De Belen ne comprit pas l'ironie contenue dans ces dernières paroles,
+et, tout entier à ses pensées, il continua:
+
+--Ne jouons pas sur les mots. Vous n'êtes pas mon ennemie; quant à moi,
+vous savez quels furent autrefois les sentiments que vous m'avez
+inspirés, et il ne m'a fallu rien moins qu'un violent effort de volonté
+pour résister à l'influence que vous preniez sur moi; donc, aucun de
+nous ne peut avoir l'intention de nuire à l'autre. Soyez donc assez
+bonne pour me répondre franchement.
+
+Elle inclina la tête en signe d'assentiment.
+
+--Vous connaissez Mancal depuis longtemps?
+
+--Depuis que tous ceux qui composent votre honorable société l'ont admis
+dans une sorte d'intimité. Il m'a été présenté par un de vos amis, ou
+plutôt de vos associés, le banquier Colombet.
+
+--Il était votre agent d'affaires?
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--Ne prenez pas ma question en mauvaise part: il ne vous a jamais
+proposé de vous associer à quelque opération particulière, dirigée
+contre moi, contre mon crédit?
+
+Un éclair rapide passa dans les yeux du Ténia.
+
+--Non, fit-elle.
+
+--C'est étrange, reprit de Belen. Et pourtant il est certain--et j'ai
+pour en être convaincu les raisons les plus graves--il est certain,
+dis-je, que ce Mancal est ou était mon ennemi.
+
+--Ceci est une appréciation dont il m'est impossible de reconnaître ou
+de nier l'exactitude.
+
+--Vous me le jurez!
+
+--Est-ce que nous jurons, entre nous? Quand même nous mentons, ne
+sommes-nous pas prêts à prêter tout serment qui nous est utile? J'en
+appelle à vous, monsieur le duc de Belen!
+
+Elle ripostait avec une netteté dont le duc se sentait troublé.
+
+--Mais ce Jacques, s'écria-t-il, ce vagabond!
+
+--Mancal, qui m'a rendu quelques services, en a réclamé un de moi à son
+tour; il voulait une lettre de recommandation pour son protégé. Pourquoi
+la lui aurais-je refusée?
+
+--Certes, et pourtant cet homme, ce prétendu comte de Cherlux, est un
+bandit!
+
+--Pourquoi paraissez-vous douter de la réalité de son titre? ne vous
+a-t-il pas fait connaître son histoire?
+
+--Oui, ce roman ridicule, où tout doit être mensonge et fausseté!
+
+--N'avez-vous pas eu entre les mains les pièces qui établissent ses
+droits?
+
+--Ces pièces peuvent être fausses....
+
+--Oh! monsieur de Belen, croyez-vous donc qu'il y ait réellement des
+faussaires?... Vous me paraissez peu porté à l'indulgence pour la nature
+humaine.
+
+De Belen frappa du pied avec colère:
+
+--Allons! fit-il, Silvereal ne s'était pas trompé.
+
+La duchesse le regarda avec surprise.
+
+--A quel titre l'honorable baron intervient-il en tout ceci?
+
+--Il m'a dit que ce Jacques était votre amant! fit-il brutalement.
+
+Elle se leva droite, frémissante, plus pâle encore.
+
+--Et quand cela serait, ne suis-je pas libre?
+
+--Libre?... certes, libre de vous perdre à jamais, en étant la maîtresse
+d'un criminel.
+
+--Qui vous donne le droit d'accuser ce jeune homme?
+
+--Qui vous donne le droit de le défendre?
+
+Il y eut un silence. Les armes étaient engagées.
+
+De Belen prit dans sa poche la lettre de Mancal, et la présentant à la
+duchesse:
+
+--Lisez, lui dit-il.
+
+Elle obéit.
+
+On se souvient des termes de cette lettre dont chacun était habilement
+calculé.
+
+«Mon cher Cherlux, disait Mancal, n'oubliez pas mes recommandations. Je
+pars pour quelques jours. _Nos affaires_ exigent cette disparition
+momentanée... _Empaumez_ bien le Belen. Le jour venu, nous saurons bien
+fourrer le nez dans ses petites opérations... Le sac est bon, nous le
+viderons...»
+
+Lisant ces lignes odieuses, la duchesse réfléchissait. Et alors elle se
+rappelait aussi les paroles proférées par Mancal, alors qu'il lui
+proposait de s'associer à lui dans une oeuvre de mystérieuse vengeance.
+
+«Je poursuis une oeuvre de haine, avait-il dit. Je veux que cet homme
+vous aime et que vous le haïssiez comme moi.»
+
+Ainsi, ce plan qu'elle ne connaissait pas et auquel elle s'était prêtée
+tout d'abord recevait déjà un commencement d'exécution. Elle comprenait
+quel sens infâme se cachait sous la lettre de Mancal; elle devinait que
+le seul but du bandit était de dénoncer faussement Jacques, de le
+compromettre, de le perdre.
+
+Elle eut froid au coeur, en même temps que tout son sang affluait à son
+cerveau.
+
+Ainsi c'était bien vrai. Jacques allait être saisi par l'engrenage
+menaçant. Jacques!... perdu!... et par elle!...
+
+Dans cette nature glacée par la corruption, c'était le réveil d'un feu
+mal éteint... c'était une explosion passionnée dont elle n'était plus
+maîtresse....
+
+Et tandis que son front brûlait, tandis que son sang courait dans ses
+veines comme un métal en fusion, elle fit appel à ce sang-froid qui
+jusque-là avait été dans les choses du mal son arme la plus terrible, et
+elle reprit, sans que sa voix tremblât, cachant la flamme de son regard
+sous ses longs cils baissés:
+
+--Qu'avez-vous fait?
+
+--Ce que j'ai fait! J'ai prouvé à ce misérable que je n'étais pas
+l'adversaire ridicule dont il croyait avoir si bon marché... Je lui ai
+craché son infamie à la face... et je l'ai chassé....
+
+--Vous l'avez chassé? fit lentement la duchesse.
+
+--Et ce soir tout Paris saura ce qu'était M. de Cherlux, un aventurier,
+qui doit être replongé dans la fange d'où il avait osé sortir. Ah! ce
+Mancal a disparut!... d'autres disent qu'il est mort! Peu m'importe!
+S'il est vivant, je le défie... comme je méprise ce Jacques... Mais une
+dernière fois, duchesse, dites-moi, en me regardant en face, si vous
+aimez cet homme... Si vous êtes sa complice, à lui comme à ce Mancal...
+si, enfin, vous êtes mon ennemie! Et ceci posé, je jure Dieu que je vous
+briserai tous, eux et vous, madame la duchesse de Torrès....
+
+Elle fit un pas vers lui:
+
+--Monsieur de Belen, dit-elle de sa voix qui résonnait sourdement, vous
+avez tort de menacer... Je vous ai écouté, écoutez-moi à mon tour...
+Non, je n'ai pas prêté les mains à je ne sais quelle machination que je
+devine sans la comprendre... Non, je n'étais pas votre ennemie... Mais
+je vous défends... je vous défends, entendez-vous? de toucher à M.
+Jacques de Cherlux....
+
+--Vous l'aimez?
+
+--Oui.
+
+--Vous! Ah! la chose est follement plaisante!
+
+Et de Belen laissa échapper un éclat de rire faux.
+
+--Après tout! continua-t-il, cela est mieux ainsi! Tous vos amants
+meurent par le crime ou le suicide! Vous le tuerez, et justice sera
+faite....
+
+La main de la duchesse se posa sur son bras, et dans ces doigts frêles,
+il sentit une force surhumaine.
+
+--Justice sera faite! Oui, il le faut, lui dit-elle. Si vous tentez de
+perdre Jacques... Jacques, que j'aime... eh bien! monsieur le duc de
+Belen, il est des cadavres qui se lèveront de leurs tombes pour vous
+punir... Celui de l'homme que vous avez assassiné... jadis... dans
+l'Inde! celui de l'enfant que vous avez jeté dans un gouffre! celui du
+vieillard que vous avez torturé pour lui arracher un secret....
+
+De Belen bondit dans un accès de rage folle.
+
+--Misérable! fit-il.
+
+Il y avait là, suspendue à la muraille, une magnifique panoplie.
+
+Il saisit un poignard et courut à la duchesse.
+
+Mais, d'un mouvement plus rapide, elle s'était élancée vers la porte et
+avait crié:
+
+--Faites avancer ma voiture!
+
+Les valets s'étaient approchés.
+
+De Belen laissa échapper l'arme, qui tomba sur le tapis.
+
+--Au revoir, monsieur le duc, dit la duchesse, et souvenez-vous....
+
+Et tandis que sa voiture l'entraînait sur la route de Paris, elle vit,
+errant à travers le bois, une ombre qui se cachait. Un pressentiment
+sinistre lui serra le coeur.
+
+On sait le reste. Elle était arrivée à temps....
+
+Jacques était sauvé! Jacques lui appartenait!
+
+
+
+
+VI
+
+LA RIVIÈRE MORTE
+
+
+La nuit était épaisse.
+
+Des rafales de vent couraient sur Paris, mêlant leur voix sinistre au
+murmure sourd qui monte, dans les ténèbres, de la grande ville endormie.
+
+Minuit venait de sonner.
+
+Il est--aujourd'hui encore--sur la rive gauche de la Seine, au delà de
+la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Geneviève, un lieu étrange,
+sauvage, qui ressemble à ces vastes espaces de l'Asie, que l'imagination
+de nos ancêtres croyait avoir été désolés par quelque cataclysme
+vengeur, à ces terres maudites sur lesquelles se serait abattu, au jour
+de la colère divine, le feu du ciel irrité.
+
+Qu'on ne prenne pas ces quelques lignes pour une de ces hyperboles
+familières au romancier; les faits qui se dérouleront dans les chapitres
+qui suivent ont pour théâtre des lieux inconnus des Parisiens, trop
+affairés ou trop insouciants pour quitter le centre de leurs
+occupations.
+
+A l'époque où se déroule le drame que nous racontons, Paris était encore
+enserré dans une ceinture de murs noirâtres, coupés par les barrières
+monumentales dont quelques spécimens sont encore debout--aux docks de la
+Villette ou à la barrière d'Italie. La ville étouffait sous la pression
+de ce carcan, et cependant à peine osait-on franchir ces portes
+s'ouvrant sur la banlieue dont le renom avait un caractère effrayant,
+comme tout ce qui est inconnu. Au delà des quelques guinguettes, des
+restaurants à bon marché qui venaient s'établir aux dernières limites de
+l'octroi, ce n'étaient plus--surtout sur la rive gauche--que masures,
+ruelles boueuses, cités de misère et de crime. La banlieue était un
+refuge, nous allions dire un lieu d'asile.
+
+L'action de la police y était difficile, la surveillance presque
+nulle....
+
+La Butte-aux-Cailles--notamment--était le repaire de milliers
+d'individus chassés de la vie sociale, se cachant comme des fauves, sans
+cesse guettant l'occasion de se jeter sur la ville, qui excitait
+d'autant plus leur envie criminelle qu'ils en étaient plus éloignés.
+
+Cette Butte-aux-Cailles existe encore--assainie relativement, il est
+vrai--mais toujours étrange. La colline monte avec une pente rapide,
+puis tout à coup elle tombe presque à pic, et, du sommet du monticule, à
+l'extrémité des dernières ruelles qui serpentent jusqu'à la cime, on
+voit se déroulant une vaste plaine sans végétation, sans maisons, sur
+laquelle quelques baraques délabrées font à peine une tache sombre....
+
+Plus loin encore. Descendons.
+
+Le sol de la plaine est creusé de cloaques, crevassé de fondrières dans
+lesquelles dort une eau bourbeuse et corrompue. Une odeur âcre vous
+saisit, c'est comme un étourdissement. De ces sentines infectes s'élève
+un brouillard jaunâtre dans lequel tourbillonnent des milliers
+d'insectes immondes....
+
+Plus loin encore, le premier bras de la Bièvre, qui roule son eau brune
+et glauque. Quelques bâtiments se dressent sur la rive sèche: hangars à
+poutres mal équarries, auvents soutenus sur des montants taillés à coups
+de hache et qui semblent les membres de quelque animal singulier;
+tanneries, teintureries, lavoirs, largement espacés et qui semblent
+moisis comme s'ils étaient inexploités, tandis qu'au lointain se profile
+la silhouette de Bicêtre.
+
+Puis, sur l'autre bord, la plaine recommence, irrégulière, brutale dans
+ses accidents. Ici, c'est une sorte d'îlot. Car la Bièvre s'est divisée
+en deux bras. Le sol est encore plus aride, plus triste! Enfin, nous
+voici à ce second ruisseau formé par la Bièvre. Qui lui a donné ce nom
+effrayant: la Rivière morte?
+
+Jamais appellation sinistre ne fut mieux justifiée. On y respire comme
+une odeur cadavérique. C'est silencieux et morne. Plus de fabriques. Il
+y a paralysie de la nature et de l'homme. Regardant la Rivière morte, on
+croirait qu'elle ne coule pas; elle a des reflets d'acier et semble une
+de ces plaques métalliques sur lesquelles le feu a laissé la trace de
+ses morsures.
+
+Cette nuit-là--nous l'avons dit--le temps était sec. Un vent aride
+pompait les dernières humidités du sol. Le ciel, chargé de nuages, ne
+laissait pas filtrer un seul rayon de lumière.
+
+Sur les bords de la Rivière morte, il y eut jadis des tanneries; mais
+les bâtiments ont disparu. Seules, quelques fosses subsistent, comblées
+peu à peu par les détritus de toutes sortes dont les déchargeurs
+viennent remplir les excavations du sol.
+
+Dans une de ces fosses, transformée en terrier humain, trois hommes
+étaient réunis, accroupis sur un monceau de débris animaux ou végétaux,
+et éclairés faiblement par une lanterne qui jette un reflet jaunâtre.
+
+Ces hommes, nous les connaissons.
+
+L'un était grand, fort, aux formes athlétiques: c'était Diouloufait,
+l'ancien compagnon, le complice de Biscarre, l'évadé de Toulon. Les deux
+autres ont déjà paru au cabaret de l'_Ours vert_, dans cette matinée où
+Jacques, ivre de liqueurs, se croyait le jouet d'un songe.
+
+C'est Bibet, dit la Curée, et Truard.
+
+--Ça ne peut durer, dit tout à coup Bibet. Et pour moi, j'aimerais mieux
+moisir au bagne que de crever de faim ici....
+
+--C'est vrai qu'il fait faim, dit Truard.
+
+--Eh bien! et toi, la Baleine, fit Bibet, tu ne dis rien, est-ce que tu
+rigoles, toi?
+
+Diouloufait ne répondit pas tout d'abord. A demi étendu, il soutenait
+sur ses deux mains sa tête énorme et paraissait insensible à tout ce qui
+se passait autour de lui.
+
+--Eh! laisse-le donc! dit Truard en poussant Bibet du coude; tu sais
+bien qu'il est à moitié idiot....
+
+--Ça c'est vrai!... Une fêlure soignée!...
+
+--Et ça parce que la Brûleuse a passé l'arme à gauche.
+
+--Brûleuse, brûlée... ça devait finir comme ça.
+
+Diouloufait leva la tête. Évidemment le nom de la Brûleuse avait frappé
+son oreille.
+
+De sa tête énorme sortaient deux gros yeux à fleur de tête, mais ces
+yeux étaient ternes comme ceux d'un cadavre.
+
+Il regarda les deux hommes, ses lèvres s'agitèrent comme s'il voulait
+parler, puis sa tête retomba et il reprit son immobilité.
+
+--Avec ça que c'était un joli morceau! fit Bibet à voix basse.
+
+--Écoute! vaut mieux ne pas en parler, reprit Truard. Puisqu'il y
+tenait, c't homme, c'est son affaire. Et puis, tu sais, on dit un tas de
+drôles de choses.
+
+--Sur quoi?
+
+--Sur sa mort....
+
+--Elle était soûle... Elle s'a brûlée sans le vouloir....
+
+--Possible oui... possible non....
+
+--Tu crois donc aux histoires de revenants?...
+
+--J'en sais rien... Pas moins vrai qu'avant de passer tout à fait elle a
+fait venir le commissaire et lui a dit que c'était Biscarre qui l'avait
+tuée....
+
+--D'abord c'était pas propre... puisque c'était manger le morceau...
+Ensuite, elle mentait comme une gueuse qu'elle était... puisque Biscarre
+est mort....
+
+--Mort! Tu crois ça, toi?...
+
+--Dame! tous les Loups le disent... sans ça, est-ce qu'il nous
+laisserait comme ça dans la mélasse?...
+
+--Oh! ça ne prouve rien!... Tu sais bien que Biscarre, au fond, se
+fichait de nous comme pas un....
+
+--Pas moins vrai qu'il a bu un coup dans la Seine et qu'il en a crevé.
+
+Truard se pencha vers son digne compagnon.
+
+--Eh bien! veux-tu que je te dise?...
+
+--Quoi?
+
+--Sais-tu pourquoi Dioulou à l'air abruti comme ça?
+
+--Oui... parce que la Brûleuse....
+
+--Prononce donc pas ce nom-là, il l'entend toujours, la vieille
+drogue... mais moi je te dis que c'est pas seulement la mort de cette
+carogne qui embête Dioulou.
+
+--Quoi donc, alors?
+
+--C'est qu'il sait très-bien que Biscarre est vivant... qu'il sait aussi
+que c'est lui qui a tué sa femme... et qu'il rumine une vengeance.
+
+--T'es fou! Il sait peut-être bien aussi où est le Bisco?
+
+--Si je te disais que je le crois.
+
+--C'est pas possible!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il lui aurait demandé de nous tirer d'ici.
+
+Truard ne parut pas convaincu. Il secoua la tête d'un air de doute.
+
+--T'en reviens toujours à ton idée... comme si le Bisco n'était pas _ad
+patres_.
+
+--En as-tu une preuve?
+
+--Eh! oui, que je te dis. Voyons, le Bisco était-il, oui ou non, le roi
+des Loups?...
+
+--Ça, c'est sûr... et un vrai malin.
+
+--Eh bien! voilà les Loups traqués par la rousse comme des bêtes... La
+rue de Jérusalem a mis tous ses chiens sur pattes... et on nous aboie
+après que c'en est répugnant... Pourquoi sommes-nous ici, dans un trou,
+sans manger, sans boire... que nous serons peut-être crevés demain?...
+c'est parce que le Bisco est mort... Sans ça, il nous aurait sortis de
+là....
+
+--A moins qu'il ne soit pas fâché d'être débarrassé de nous.
+
+--Oh! si je le croyais!... fit Truard en brandissant dans le vide son
+poing fermé.
+
+--Quoi que tu ferais?...
+
+--J'irais trouver les _roussins_ moi-même, et je leur z'y dirais: Je
+vais chercher avec vous... Je connais les trous où il se terre, et ce
+serait bien le diable si je ne fichais pas la griffe dessus.
+
+Truard avait prononcé ces dernières paroles à voix haute.
+
+Encore une fois Dioulou releva la tête, et dans ses yeux mornes passa
+comme la lueur d'un éclair.
+
+--Le Bisco est mort, dit-il d'une voix sourde.
+
+--Tu crois ça, vieille bête? fit Bibet exaspéré....
+
+Dioulou ne répondit pas à l'injure et répéta:
+
+--Le Bisco est mort!
+
+--Tenez! s'écria Bibet, voulez-vous que je vous dise, vous êtes tous un
+tas de poules mouillées. J'en ai assez, moi, de me ronger le corps et
+l'âme et de ne rien avoir à me ficher sous la dent... Si vous êtes des
+hommes, des vrais Loups comme autrefois... je dis que nous pourrions
+sortir d'ici... et trouver quelque chose à _croquer_....
+
+--Mais tu sais bien, s'écria Truard, que la rousse rôde par ici...
+puisque c'est pour ça que Maloigne fait sentinelle.
+
+--Et il n'a rien vu?...
+
+Bibet frappa sur l'épaule de Dioulou.
+
+--Toi! mon vieux, t'as de la poigne! t'as du chien... tu veux manger,
+pas vrai? Viens avec moi... Nous irons nous poster sur la route... en
+face la barrière. Voilà l'heure où il va passer des maraîchers, un tas
+de feignants qui viennent gruger le pauvre monde à Paris... ils viennent
+vendre... ils viennent acheter... ils ont tous une sacoche plus ou moins
+lourde... mais à c't' heure-ci faut pas être regardant... nous en
+pigerons un... et bing! pendant que tu le tiendras, je lui enverrai un
+joli coup de surin dans le dos... et en avant la noce! Ça te va-t-il?
+
+--Non, fit Dioulou.
+
+Bibet laissa échapper un juron énergique.
+
+Et sans doute il allait chercher dans son honnête conscience de nouveaux
+arguments pour ébranler la résistance de Dioulou, quand tout à coup, à
+travers le sifflement du vent, un bruit rauque, semblable au hurlement
+d'un hibou, parvint jusqu'à la fosse.
+
+Truard et Bibet se dressèrent.
+
+--As-tu entendu? fit Truard.
+
+--Parbleu!
+
+--C'est Maloigne qui avertit.
+
+--Alors il y a quelque chose....
+
+--Faut détaler....
+
+--Oui, mais de quel côté?...
+
+Le même bruit se renouvela cette fois plus rapproché et modulé avec une
+sorte de précipitation grandissante.
+
+--Ça chauffe! fit Bibet, tendant l'oreille.
+
+A ce moment, sur le bord de la fosse, une ombre se pencha, écartant
+vivement les maigres broussailles qui obstruaient l'entrée.
+
+--Hé! les Loups! cria une voix.
+
+--Quoi?
+
+--Nous sommes pigés!... la rousse fait des battues avec de la troupe...
+ou nous cerne....
+
+--N... de D..., hurla Bibet, ça va chauffer!...
+
+--Haut les _surins_! cria Truard en brandissant un énorme couteau....
+
+--Et par où faut-il se cavaler?...
+
+--J'en sais rien! fit Maloigne. On se rapproche un peu de partout....
+
+--Si on restait dans le trou?...
+
+--Pas possible! on en a déjà fouillé une flotte.
+
+--Alors... dehors, firent les deux hommes.
+
+Et d'un bond, s'accrochant au rebord de la fosse, ils se trouvèrent sur
+le sol. C'étaient d'épouvantables bandits, couverte de haillons, hâves
+de faim et de rage... véritables types de Loups forcés dans leur dernier
+repaire....
+
+Ils prêtèrent l'oreille.
+
+On n'entendait rien que le vent, passant avec sa monotonie sinistre à
+travers ces désolations désertes.
+
+--Tu t'es fichu dedans, fit Bibet.
+
+--Ouiche! écoute encore.
+
+Nouveau silence. Cette fois il n'y avait plus à douter. Sur divers
+points de la plaine, on percevait le retentissement sourd de pas qui
+s'approchaient.
+
+--Ça y est! fit Truard. C'est la fin des fins.
+
+--Pas vrai! j'en découdrai quelques-uns avant d'y passer.
+
+--Le mieux, dit Maloigne, c'est de nous tirer les pattes chacun de notre
+côté. Celui qui sera pris, tant pis pour lui!... Bien entendu qu'il ne
+vendra pas les camaros.
+
+--Parbleu! c'te bêtise!... Loups... pas renards!
+
+--Eh bien! bonne chance, les vieux, et jouons des guiboles!
+
+Maloigne disparut en courant si légèrement qu'on n'entendait pas le
+bruit de ses pas.
+
+--Qué qu' t'en dis? fit Bibet.
+
+--Filons....
+
+--Ensemble?...
+
+--Ça vaut mieux....
+
+--Oui, mais l'autre?...
+
+--La Baleine? Cré nom! il sera pincé!
+
+--Au fond, qué qu'ça fait?
+
+--Ça fait... qu'il nous dénoncera!
+
+--Tu crois?...
+
+--J'en ai le trac....
+
+--Alors faut l'emmener....
+
+--Oui, s'il veut....
+
+--Essayons.
+
+Les deux hommes revinrent à la fosse. Ceux qui avaient organisé la
+battue parcouraient la plaine en suivant un plan méthodique, resserrant
+sans cesse l'espace laissé aux fugitifs... on avait encore le temps....
+
+Bibet se mit à plat ventre.
+
+--Hé! Dioulou!
+
+Pas de réponse.
+
+--Dioulou! mon vieux! faut jouer des guiboles! V'là la rousse!
+
+Une sorte de grognement sourd sortit de la fosse.
+
+--Tu souffles, vieille baleine! mais ça ne suffit pas; tu vas te faire
+harponner....
+
+--La Curée, fit Truard en saisissant Bibet par le bras, assez comme ça,
+écoute.
+
+Le bruit des pas et le murmure des voix se rapprochaient de plus en
+plus, et cependant l'obscurité était telle qu'il était impossible de
+distinguer les formes humaines.
+
+Bibet eut un dernier élan de pitié.
+
+Il se laissa glisser dans la fosse. Dioulou était toujours dans la même
+position. Bibet lui mit la main sur l'épaule et dit rapidement:
+
+--Dioulou! je te dis que v'là la rousse... tu seras pris si tu ne te
+sauves pas....
+
+--Ah! fit Dioulou simplement en relevant la tête.
+
+--Et si tu es pigé! qu'est-ce qui vengera la Brûleuse?
+
+--La Brûleuse?
+
+Dioulou, d'un bond, s'était mis sur ses pieds.
+
+--Allons! haut! et plus vite que ça! acheva Bibet. Maintenant te v'là
+averti. Tire-toi de là. Bonsoir!
+
+Et, s'élançant au dehors, il rejoignit Truard. Les deux hommes se jetant
+sur le sol, commencèrent à ramper dans la direction de la Rivière morte.
+
+La battue organisée par la police était composée d'une trentaine
+d'hommes; des soldais avaient été requis, et, divisés par groupes de
+six, l'arme en avant, le doigt sur la détente, ils avançaient lentement.
+
+Les renseignements recueillis à la rue de Jérusalem étaient précis. On
+savait que quelques fugitifs de la bande des Loups hantaient les bords
+de la Bièvre.
+
+Celui qui conduisait l'expédition était un des plus habiles et des plus
+énergiques agents de l'administration. Mais les ténèbres rendaient
+l'oeuvre difficile, sinon impossible. Et déjà le découragement les
+prenait. Il était trop aisé aux bandits de s'échapper sans être vus....
+
+--Tonnerre! fit le policier, est-ce que nous n'en pincerons pas un
+seul?...
+
+La chose était vraisemblable, car les recherches touchaient à leur fin,
+et les hommes allaient se trouver réunis comme au point de départ.
+
+--Alerte! cria tout à coup une voix.
+
+Le policier s'élança.
+
+Ils étaient alors sur le bord de la rivière dont le flot se détachait
+plus noir encore sur la terre sombre.
+
+--Il y en a un dans le trou! reprit la voix.
+
+Quelques lanternes sourdes furent démasquées, et, se penchant sur la
+fosse, le policier dirigea le rayon lumineux dans la profondeur....
+
+C'était vrai. Dioulou était là, debout, appuyé contre le remblai,
+immobile, les yeux fixes, regardant....
+
+--Rends-toi! cria le policier en dirigeant deux pistolets sur lui, ou je
+te casse la tête.
+
+Dioulou parut n'avoir pas entendu. Il regardait toujours et ne faisait
+pas un mouvement.
+
+--Veux-tu sortir de là, gibier de potence? fit l'autre, ou nous te
+tirerons de là par morceaux....
+
+Même silence, même immobilité.
+
+--Ah çà! es-tu sourd ou idiot? reprit l'homme. Allons! vous autres, les
+cordes en main et sautez-moi là dedans. Vous, les camarades, ajouta-t-il
+en s'adressant aux soldats, s'il cherche à s'échapper, quittez dessus...
+et raide!
+
+Trois agents, des plus robustes et des plus courageux, avancèrent à
+l'ordre. Du regard ils mesurèrent la profondeur de la fosse. L'un d'eux,
+d'un seul élan, se jeta dans le trou et saisit Dioulou au cou.
+
+Mais au même instant, par un mouvement brusque, pareil à celui que fait
+un sanglier quand il secoue les chiens suspendus à ses flancs, Dioulou
+se redressa, et empoignant l'homme à la ceinture, il le lança hors de
+la fosse comme il eût fait d'une balle de laine. Le malheureux poussa un
+cri et resta sur le sol, comme une masse. Il était blessé.
+
+--Malédiction! cria le chef.
+
+Et, dans sa rage, il déchargea un de ses pistolets sur Dioulou.
+
+Le colosse ne broncha pas. Il n'était pas touché.
+
+--Allons! les autres! faut-il que j'y aille moi-même!
+
+Les deux agents obéirent, mais l'un roula au fond, le crâne brisé par le
+poing formidable du colosse, tandis que l'autre râlait, la poitrine
+ouverte d'un coup de pied.
+
+--Feu! tuez-le!... s'écria le policier hors de lui.
+
+Mais, s'arc-boutant sur ses jarrets de fer, Dioulou avait sauté hors de
+la fosse, et, se ruant à travers le groupe qui le cernait, il avait fait
+une trouée.
+
+Dix coups de feu partirent.
+
+--Mort ou vif, il nous le faut, hurla l'agent.
+
+Et, entraînant les soldats à sa suite, il courut sur les traces de
+Dioulou.
+
+La Baleine était-il sauvé? Non, car une balle l'avait atteint à l'épaule
+et son sang coulait.
+
+Le misérable courait et murmurait dans un râle:
+
+--Non, je ne veux pas.
+
+Et il ajoutait entre ses dents serrées ces mots mystérieux:
+
+--Je ne veux pas être tenté.
+
+Mais la lutte était impossible... le sang qu'il perdait épuisait ses
+forces. Il avait quelques pas d'avance... c'était tout....
+
+Il se sentit saisi....
+
+Il était alors sur la rive du ruisseau fétide... d'un heurt d'épaule il
+se dégagea, et un corps roula dans l'eau....
+
+Il fut libre encore une fois... Un petit pont de bois traversait la
+Rivière morte, menant à un moulin dont la roue énorme, immobile comme un
+animal fantastique, se profilait dans les ténèbres....
+
+Dioulou bondit sur le pont, suivi par la meute ardente et furieuse... Il
+atteignit la plate-forme du moulin... puis se retournant, il se baissa,
+saisit une planche entre ses doigts énormes....
+
+La planche craqua. Il eut un accès de fureur folle... il s'acharna dans
+un effort surhumain... tout se brisa... les planches tombèrent dans
+l'eau... la communication était coupée....
+
+Les autres avaient reculé avec terreur... une chute dans la Rivière
+morte, avec cette nuit au-dessus et cette ombre noire au-dessous,
+semblait effroyable....
+
+Communication coupée! oui, mais coupée aussi toute retraite... Dioulou
+était acculé à la roue du moulin, fixée par ses écrous. Il eut l'idée de
+gravir, en s'aidant de ses poings et de ses dents, l'espèce d'escalier
+vertical que formaient les aubes... mais ses poings glissaient sur la
+mousse verdâtre....
+
+Et tout à coup, les bras étendus, il tomba en arrière....
+
+Son corps frappa une des poutres qui servaient de support au bâtiment.
+Il y eut un bruit sourd et atroce.
+
+Dioulou disparut dans l'eau... Où était-il? Était-il passé sous la
+roue?...
+
+Haletants, le cou tendu, les policiers cherchaient à percer les
+ténèbres....
+
+--Le voilà! cria l'agent. Cette fois! nous le tenons!...
+
+L'homme avait émergé du flot. A bout de forces, il avait saisi un des
+appuis du barrage. On distinguait la forme sombre qui se dressait
+lentement, avec des soubresauts convulsifs....
+
+Encore une fois, un pistolet fut dirigé sur lui... un éclair brilla, une
+détonation retentit....
+
+Un cri rauque perça la nuit.
+
+Et le corps resta suspendu, inerte, à la carcasse du moulin....
+
+--Par ici! cria un des soldats, qui avait découvert un autre pont.
+
+Les hommes s'élancèrent... Un instant après, parvenus à l'autre rive,
+ils s'aventuraient sur le bâtis du moulin....
+
+Dioulou était là, affaissé, immobile et mort peut-être.
+
+Non... vivant!... mais brisé, vaincu....
+
+--Empoignez-moi ça, dit le policier; s'il en réchappe, ça fera un fameux
+déjeuner de guillotine.
+
+
+
+
+VII
+
+LE GUILLEDOU
+
+
+Cette même nuit, et environ à la même heure, une scène d'un tout autre
+genre se passait dans une des chambres de l'hôtel de Thomerville.
+
+Là aussi les ténèbres étaient épaisses. Mais on n'entendait pas le
+sifflement du vent, amorti par les volets bien fermés et les lourds
+rideaux garnissant les fenêtres.
+
+Si, à l'intérieur, nul bruit ne pénétrait, par contre, un ronronnement
+sonore roulait par intermittences dans l'air de la chambre, répondant
+avec une régularité automatique au tic tac de la pendule.
+
+Ce n'était pas tout.
+
+A l'heure où nous prêtons l'oreille, quelques soupirs longs et bruyants
+faisaient écho depuis quelques instants au ronron en question; de plus,
+on percevait des craquements brusques suivis de gémissements et de
+murmures qui, à tout prendre, pouvaient passer pour des plaintes.
+
+--Nom de nom de nom! disait la voix grondeuse, faut qu' ça finisse!...
+et ronfle-t-il assez, cet animal!
+
+L'animal devait être l'autre personnage qui continuait ses gloussements
+cadencés.
+
+Tout à coup on entendit un frottement sur le mur, puis un léger
+éclatement, et une flamme brilla.
+
+La flamme éclaira une main qui sortait d'une chemise de nuit,
+entr'ouverte sur une poitrine velue comme un dessus de malle, ainsi
+qu'on disait avant l'invention des malles de cuir lisse. Au-dessus du
+col, rabattu et chiffonné, un cou puissant, à muscles en corde, et
+soutenant une tête énergique, coupée en deux par d'énormes moustaches.
+
+Sur le front, un bonnet de coton dont la pointe rabattue donnait une
+vague idée de découragement et de faiblesse.
+
+En un mot, sous ce bonnet de coton, il y avait Muflier.
+
+Muflier, qui avait cherché le sommeil dû aux consciences pures, et qui
+écoutait avec une fureur non contenue les ronflements de Goniglu, plongé
+sans doute dans les rêves les plus ravissants.
+
+Après un moment de réflexion, et sentant sans doute que la flamme
+commençait à lui brûler les doigts, Muflier se décida à allumer une
+bougie.
+
+Puis, se dressant sur son séant, il regarda Goniglu dont le nez seul
+émergeait du fond de son oreiller de plume.
+
+Évidemment, Muflier se demandait s'il aurait le courage de troubler la
+placidité benoîte de son compagnon. Mais ses scrupules ne tinrent pas
+contre certaine pensée qui le hantait, et, de sa basse profonde, il
+articula ces mots:
+
+--Hé! Goniglu! le gendarme!
+
+Oh! il n'en fallut pas plus. Goniglu tressauta avec une telle force que
+sa tête cogna le bois de lit et rendit le bruit sec que fait, sous le
+bâton de Polichinelle, la tête de Guignol.
+
+Et il poussa un cri épique:
+
+--Ça n'est pas moi!
+
+--Eh! tu l'as bien gobé, mon bichon! s'écria la grosse voix de Muflier,
+appuyée d'un formidable éclat de rire.
+
+--Comment! c'est toi! Quelle fade plaisanterie!
+
+--Es-tu réveillé?
+
+--Parbleu! avec ta trompette du jugement dernier, tu réveillerais des
+morts... Et moi qui faisais de si beaux rêves!
+
+--Ah! tu dors, toi! fit Muflier avec un soufflement qui traduisait au
+mieux le célèbre proverbe:
+
+ Coeur qui soupire
+ N'a pas ce qu'il désire!
+
+--Et pourquoi ne dormirais-je pas? fit Goniglu.
+
+--Pour la même raison qui chasse le sommeil loin de mes paupières.
+
+--Cette raison, dis-la-moi! Dépêche-toi, que je me rendorme....
+
+--Ingrat ami! je t'éveille pour partager avec toi les pensées qui
+inondent mon pauvre coeur... et tu ne songes qu'au repos....
+
+--Parbleu! il est l'heure de dormir....
+
+--De dormir! Hélas! Goniglu! pour moi, mon idée est tout autre....
+
+--Quelle est ton idée?
+
+--Goniglu! pour moi, c'est l'heure d'aimer!
+
+Goniglu, avec une sorte de rugissement, se replongea sous ses
+couvertures....
+
+--Je me soucie bien de cela! maugréa-t-il.
+
+--Ame sans poésie! j'ai toujours pensé que ton ami Muflier était un être
+incompris de la société... Comment me comprendrait-elle, la société,
+quand toi-même tu ne m'apprécies pas?
+
+Goniglu prit une résolution désespérée, et de nouveau il dit d'un ton
+sec:
+
+--Écoute, Muflier: encore une fois, j'ai envie de dormir... Fiche-moi la
+paix.
+
+Muflier lança un coup de poing sur la table de nuit, qui bondit,
+contenant et contenu:
+
+--Eh bien! non, je ne te ficherai pas la paix!...
+
+--Malheur! gémit Goniglu.
+
+--En vérité, Goniglu, tu me fais honte... et je veux que tu m'écoutes...
+Je le veux, et cela sera.
+
+--Mais, si je ne veux pas....
+
+Muflier saisit une carafe pleine d'eau qui se trouvait à portée de sa
+main, et la brandit du côté de Goniglu.
+
+Celui-ci frissonna de terreur et s'écria:
+
+--Je t'écoute.
+
+--C'est bien! Sapristi! on n'a qu'un ami, la moitié de son âme, comme
+disait un poëte ancien, dont le nom m'échappe, et on ne peut pas lui
+faire entendre raison.
+
+--Mais, puisque je suis tout oreilles.
+
+--A regret!... à regret!... et cela me peine, Goniglu, reprit Muflier,
+dont la voix se mouilla de larmes mal contenues; je veux que tu
+m'écoutes avec recueillement, avec sympathie... J'ai si grand besoin de
+sympathie....
+
+Goniglu haussa les épaules en signe de suprême protestation.
+
+Puis, s'aidant des reins et des mains, il s'assit sur son lit, prit sa
+pipe sur son chevet et alluma silencieusement son fourneau. A la
+troisième bouffée:
+
+--Quand tu voudras, fit-il d'un ton résigné.
+
+Muflier avait laissé tomber sa tête dans ses deux mains. Il songeait....
+A quoi donc songeait Muflier?
+
+--Ami, dit-il enfin, as-tu un coeur?
+
+--A cette heure-ci! cria Goniglu. C'est pour savoir si j'ai un coeur que
+tu me réveilles?...
+
+--Oui ou non, as-tu un coeur?
+
+--Eh bien! oui, là, es-tu satisfait?
+
+--Non, car je ne te crois pas; je doute de ta parole, Goniglu... Car, si
+tu avais un coeur pareil au mien, comme moi tu ne dormirais pas, comme
+moi tu souffrirais....
+
+--Où diable veux-tu en venir?
+
+Goniglu était patient: soit. Il respectait et admirait Muflier, qui le
+méritait bien, d'accord; mais il eût bien voulu se rendormir.
+
+--Je vais t'expliquer ces mystères de la nature humaine, reprit
+l'impitoyable Muflier. Voici quelques semaines déjà que nous sommes
+hébergés, choyés, nourris et abreuvés dans cet hôtel, qui est, en
+quelque sorte, devenu nôtre....
+
+--On y est très-bien... les lits sont excellents, hasarda Goniglu,
+revenant par un retour ingénieux à son idée fixe.
+
+--Les lits, la table, les égards ne laissent rien à désirer... Le
+marquis nous a appréciés à notre juste valeur, et nous n'avons qu'à nous
+louer de lui....
+
+Interrompu par un bâillement étouffé de Goniglu, Muflier haussa les
+épaules avec impatience.
+
+--Mais nous sommes prisonniers! fit-il avec colère. Nous sommes privés
+de ce qui constitue la dignité humaine... de cet héritage sacré que nous
+ont laissé nos pères... en un mot de la liberté....
+
+--Le marquis ne nous empêche pas de sortir....
+
+--Ça, c'est vrai. Seulement nous nous abstenons pour deux raisons... La
+première, c'est que la voie publique est encombrée d'un tas de
+personnages inquiétants, indiscrets, qui pourraient bien mettre des
+obstacles à notre circulation... la seconde....
+
+--Tu ne crois pas à la mort de Bisco?
+
+--Brrr! ne prononce donc pas ce nom-là! ça porte malheur.
+
+--Donc, si nous ne sortons pas, c'est que nous pourrions rencontrer ce
+satané démon aux griffes de qui nous ne nous soucions pas de tomber....
+
+Goniglu s'agitait fiévreusement sur sa couche.
+
+--Tout ça est convenu... archi-convenu....
+
+--Oui! convenu!... mais j'ai un coeur, moi! c'est-à-dire que je songe à
+celle qui m'a tant aimé... Je songe à ses cheveux noirs, luisant d'une
+pommade odorante... à ce sourire enchanteur... C'est vrai qu'il lui
+manque deux dents sur le devant, mais elle n'en est que plus piquante.
+Je songe à elle, enfin, ami Goniglu, à elle, à elle!
+
+Goniglu soupira:
+
+--Et moi donc! fit-il.
+
+--Ah! toi aussi!... tu as compris que des natures semblables aux nôtres
+avaient besoin d'amour... Goniglu! tu me croiras si tu veux, mais ton
+ami Muflier est comme une fleur sans soleil; il s'étiole... parole
+d'honneur! il s'étiole....
+
+--Et moi donc! répéta encore Goniglu.
+
+--Tu t'étioles aussi!... je n'en attendais pas moins de toi!... Eh bien!
+avec l'étiolement, c'est la mort... Si ton ami Muflier n'aime plus, s'il
+n'est plus aimé, il mourra....
+
+Il y eut un silence éloquent.
+
+Les deux camarades, plongés dans leurs réflexions, évoquaient les
+souvenirs du passé... Oh! les beaux repas au cabaret!... la rangée de
+litres vides! le pousse-café... la houri rougissante acceptant la
+rincette et la rincinette....
+
+Où était tout cela?...
+
+D'un geste désespéré, Muflier arracha le bonnet de coton qui enserrait
+son front de penseur, et le lançant sur le parquet....
+
+--Je veux vivre, moi! s'écria-t-il d'un accent tragique. Je suis prêt à
+tout pour reconquérir, fût-ce pour une heure, ces joies d'amour qui sont
+à mon être ce qu'est la rosée à la plante... Écoute, Goniglu!...
+
+--Muflier!...
+
+--Sais-tu l'heure?
+
+--Minuit vient de sonner.
+
+--Entends-tu quelque bruit?
+
+--Non, tout dort dans l'hôtel... le marquis est encore faible et se
+repose de bonne heure.
+
+--Va regarder le temps qu'il fait.
+
+Il semblait que les souvenirs évoqués par Muflier eussent subitement
+dissipé les velléités sommeillantes de Goniglu, car, à l'appel de son
+compagnon, il se hâta d'extraire du lit ses jambes longues et maigres
+et de sauter sur le tapis.
+
+Il alla à la fenêtre et souleva les rideaux.
+
+--Temps sombre!
+
+--Parfait. Pluie?
+
+--Non!... du vent....
+
+--Pas de lune?
+
+--Pas le bout de son nez....
+
+--Alors j'écoute la voix de mon coeur... et je file....
+
+--Hein? s'écria Goniglu en tressaillant. Qu'as-tu dit?
+
+--Je dis que la nuit tous les chats sont gris, et les loups sont
+noirs... Je me moque de la rousse qui ne nous verra pas... je me moque
+du Bisco, qui ne fait pas le pied de grue à nous attendre... à supposer
+qu'il soit vivant, ce dont à cette heure et dans mes dispositions, je
+doute beaucoup... Passe-moi mes chaussettes!
+
+--Muflier! je t'en prie! pas d'imprudence....
+
+--Je crois t'avoir demandé mes chaussettes!
+
+--Les voilà!... Mais si tu n'allais pas revenir!...
+
+Muflier, qui commençait à enfiler une botte rebelle, lâcha les tiges
+pour mieux considérer Goniglu.
+
+--Monsieur, dit-il d'un ton grave, je crois avoir mal entendu....
+
+Il appuya sur ces mots:
+
+--Si... j'allais... ne... pas... revenir!...
+
+--Je ne m'en consolerais jamais.
+
+--Ah bah! vous supposez donc, monsieur Goniglu, que j'ai l'intention de
+sortir seul, moi, Muflier?...
+
+--Je croyais... je pensais....
+
+--Vous pensez mal... Oui, je rêve l'amour... mais je veux aussi
+l'amitié....
+
+Il s'attendrit tout à coup:
+
+--Quoi! Goniglu, tu m'aurais abandonné?...
+
+--Pas précisément, mais... les gendarmes?
+
+--Il n'y a pas de gendarmes dehors, à pareille heure.
+
+--Mais... le Bisco?
+
+--Ah! le Bisco! Eh bien! je lui conseille de ne pas tomber sous ma
+patte.
+
+Et pour accentuer sa résolution énergique, Muflier donna à ses bretelles
+un cran vigoureux.
+
+--Donc, Goniglu, aie fiance en moi, passe tes frusques, et en avant la
+rigolade!
+
+--De l'argent?
+
+--J'en ai, près de quarante francs.
+
+--Toi! où as-tu trouvé cela?
+
+Muflier eut un large sourire.
+
+--Ces marquis, ça manque d'ordre. Ça laisse traîner les choses les plus
+importantes... heureusement que je suis là!
+
+--T'as grinchi le patron?
+
+--Je lui ai sauvé des pertes considérables, en transformant ma poche en
+caisse d'épargne. Qui sait? la fortune est changeante, et un jour
+viendra peut-être où il sera enchanté de me savoir son débiteur pour
+cette bagatelle.
+
+Tout en devisant, Muflier complétait son équipement de combat.
+
+Il avait endossé les vêtements neufs que la complaisance d'Archibald
+avait mis à sa disposition: chemise blanche avec haute cravate de soie
+six fois serrée autour de son cou et formant carcan, le pantalon large,
+bouffant sur les hanches, la redingote forme polonaise, et, par-dessus
+tout, le chapeau allant en s'évasant par le faîte, sorte de monument à
+poils longs, que Muflier inclinait résolûment sur l'oreille.
+
+Enfin, à la main, et pour compléter l'ensemble, une canne qui pouvait
+servir à la fois d'objet d'agrément et d'engin de défense.
+
+Goniglu, faisant contre fortune bon visage, et craignant d'ailleurs de
+contrarier trop vivement son acolyte, avait endossé son paletot noir
+formant sac, et se moulant sur ses os maigres en saillie.
+
+Il n'avait pas l'allure triomphante de Muflier: sa mise était plus
+modeste: ce qui lui faisait défaut, avant tout, c'était cette maëstria
+toute spéciale à l'autre. Il était plus bourgeois, moins vainqueur....
+
+Quand ils furent prêts, ils s'examinèrent à la lueur de la bougie, et
+poussèrent deux petits cris de satisfaction.
+
+--Çà, dit Muflier, comment allons-nous sortir d'ici?
+
+--Dame, par la porte, je suppose....
+
+--Hum! les laquais.
+
+--Ils ne nous empêcheront pas de passer.
+
+--Goniglu! suis mon raisonnement... Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
+Mais la passion qui m'anime ne m'empêche pas de réfléchir. Si le marquis
+sait que nous avons contrevenu à ses ordres, qui sait si au retour,--car
+j'ai la volonté du retour,--si, dis-je, nous ne trouverions pas la porte
+close? Or, pour ma part, je regretterais profondément cette hospitalité
+qui a le double avantage d'être plantureuse et économique; de plus, nous
+avons donné notre parole de ne point quitter ce toit, et si nous y
+voulons bien manquer, notre conscience nous impose l'obligation de
+dissimuler cette félonie... excusable.
+
+--Alors, filons par la fenêtre.
+
+--Tu l'as dit, ô Goniglu! à quel étage sommes-nous?
+
+--Au premier.
+
+--La fenêtre donne dans le jardin, il y a un mur... nous franchissons le
+mur... et en rase campagne! Est-ce dit?
+
+--Ça y est?
+
+--A l'oeuvre donc... mais laisse-moi faire... j'ai ma manière à moi
+d'ouvrir les fenêtres sans bruit.
+
+En effet, la manoeuvre réussit si complétement que les deux battants de
+la fenêtre s'écartèrent sans le moindre grincement.
+
+--Ce n'est pas haut! fit-il en se penchant. De trois à quatre mètres,
+mettons cinq pour faire bonne mesure. Allons-y!
+
+Il enjamba la balustrade, se laissa glisser, se trouva bientôt suspendu
+par les poignets... puis tomba sur le sable, si légèrement «qu'une
+feuille de rose n'eût pas plié,» comme il le dit lui-même à Goniglu,
+quand celui-ci l'eut rejoint.
+
+Ils restèrent un moment immobiles. Rien ne bougeait dans l'hôtel. Pas
+une lumière. Pas un bruit.
+
+Goniglu eut cependant une hésitation suprême.
+
+--Je ne sais, murmura-t-il à l'oreille de Muflier, ça me fait tout de
+même quelque chose. S'il nous arrivait malheur?
+
+--Ne crains rien, avec moi tout est sauf.
+
+Ils étaient arrivés au mur. C'étaient gens rompus à la gymnastique de
+l'effraction et de l'escalade.
+
+Un mur de trois mètres ne les arrêtait pas plus qu'une serrure
+d'armoire.
+
+--Ouf! fit Muflier quand il se trouva dans la rue. Voilà qui est fait.
+
+--Enlevé! dit Goniglu.
+
+L'oeuvre était accomplie. Nos amis avaient reconquis leur liberté.
+
+--Ah çà! où sommes-nous? demanda Goniglu.
+
+--Attends que je m'oriente... Voyons ça! Tiens, c'est un quartier
+très-chic, raison de plus pour que je me reconnaisse. J'ai tant vu le
+monde!
+
+Muflier, se faisant un abat-jour de la main, considérait attentivement
+la rue et les maisons qui faisaient face au jardin.
+
+Mais comme son examen se prolongeait, Goniglu, moins rêveur, avait pris
+un moyen plus expéditif et avait fait quelques pas jusqu'à un coin qu'il
+avait avisé. Là, à la lueur d'un bec de gaz, il trouva un écriteau....
+
+--Rue Saint-Honoré, dit-il en revenant vers Muflier.
+
+--C'est cela! je croyais en effet reconnaître. De fait, nous avons été
+amenés ici dans de si singulières conditions qu'il était permis
+d'hésiter. Donc, notre ami le marquis demeure rue de la Paix, avec
+jardin faisant retour sur la rue Saint-Honoré. Nous retrouverons cela,
+le numéro de la maison qui fait face est 125; voilà qui est complet.
+
+--Où allons-nous? demanda Goniglu.
+
+--Le sais-je? droit devant nous. Qui sait si la fortune et l'amour ne
+nous attendent pas à quelques pas d'ici? Allons au hasard, et fions-nous
+à la Providence.
+
+Ils marchèrent du côté de la rue Royale.
+
+--Ça manque de marchands de vins, dit Goniglu.
+
+--Tiens! c'est vrai! Que veux-tu? La haute noblesse se couche de bonne
+heure, et les débits n'auraient plus de clients. Mais, si tu m'en crois;
+je sais, à l'entrée de la rue du Rocher, certain mastroquet de premier
+ordre.
+
+--C'est peut-être dangereux... Si nous sommes connus.
+
+--Bah! au contraire. Nous aurons peut-être des renseignements sur le
+Bisco.
+
+--Oui, seulement prenons garde.
+
+--L'avenir est aux audacieux. Et puis, te le dirai-je, Goniglu, c'est
+là... que j'ai rencontré Hermance pour la première fois.
+
+Goniglu eut un petit frissonnement de plaisir. Hermance et Paméla
+étaient inséparables.
+
+Et bravement, à travers les ruelles qui faisaient alors du quartier
+Saint-Lazare un véritable labyrinthe, les deux amis se dirigèrent vers
+la rue du Rocher.
+
+D'honneur, leur désinvolture était charmante: Muflier portait haut la
+tête, et faisait tournoyer sa canne comme un tambour-major émérite;
+Goniglu allait à longs pas et respirait largement. Que leur importait le
+froid? que leur souciait le vent? ils étaient libres!
+
+--Nous approchons, dit Muflier. Le coeur me bat.
+
+--Et j'ai des picotements dans la gorge.
+
+--Quel joli punch au kirsch, hein! j'en ai l'eau à la bouche.
+
+--Tu es sûr de retrouver le bazar?
+
+--Parbleu!
+
+Ils étaient parvenus au pied de l'étroite montée, serpentant sur
+elle-même, qui, longeant le quartier Laborde, gravissait péniblement la
+colline de Monceaux.
+
+Quelques boutiques borgnes, véritables échoppes, laissaient encore
+filtrer, à travers leurs volets mal joints, un rayon de lumière jaune.
+
+Alors Muflier s'arrêta. C'était au coin d'une impasse, depuis longtemps
+disparue, et qui portait le nom oublié de rue Quarteron. Le sol
+disparaissait sous les immondices au milieu desquelles grouillait un
+ignoble ruisseau.
+
+De lumière point: l'édilité ne connaissait pas ce repaire.
+
+Muflier s'y engagea, suivi de Goniglu, qui aspirait avec délices cette
+atmosphère fétide.
+
+Arrivé au bout, Muflier s'arrêta brusquement.
+
+--Hein! fit-il, est-ce que la cassine serait démolie?
+
+--C'était là?
+
+--Oui. Voici la maison (une masure aux murs lézardés), voici la porte...
+mais je n'entends ni ne vois rien. Est-ce que tout le monde est mort là
+dedans?
+
+--Si tu frappais?
+
+--Voyons.
+
+Et, discrètement, retenant ses doigts trop brusques, Muflier exécuta
+contre le volet un roulement discret.
+
+Rien. Nouvelle tentative, infructueuse comme la première.
+
+Cependant, voici qu'au-dessus des deux camarades, hors de leur vue,
+s'entr'ouvrit lentement une sorte de lucarne ronde, et tandis qu'ils
+s'étaient courbés pour regarder de plus près si rien ne s'agitait à
+l'intérieur, une tête d'homme parut. On les considérait avec attention,
+autant du moins que le pouvait permettre l'obscurité.
+
+--C'est désolant! fit Muflier à mi-voix, désolant! désolant! Oh!
+Goniglu! l'amour n'aurait-il pas été un guide sérieux?
+
+--Ça m'en a tout l'air, mon vieux Muflier....
+
+--Muflier! Goniglu! fit une voix qui partait de la lucarne.
+
+--Ah! il y a du monde! s'écria Muflier avec un accent de joie réelle.
+Eh! ouvre-nous, l'Enflammé! nous sommes des camarades!
+
+On ne répondit pas directement, mais une espèce de ricanement se fit
+entendre.
+
+--Eh! fit Goniglu, on dirait qu'on se fiche de nous.
+
+--Non. On vient....
+
+En effet, derrière le volet de bois, on percevait maintenant un bruit de
+pas, puis une clef fit grincer les ressorts de la serrure.
+
+--Enfin! firent les deux amis.
+
+Ils n'en dirent pas plus; car au même instant, la porte s'étant
+brusquement ouverte, deux coups, habilement dirigés, et avec une force
+peu commune, tombèrent d'aplomb sur le crâne des deux hommes, qui,
+poussant un gémissement sourd, s'affaissèrent sur le sol.
+
+L'instrument qui les avait frappés était une sorte de fléau de fer. Du
+premier choc ils avaient été complétement étourdis.
+
+--Maintenant, dit une voix, enlevons ça... Nous réglerons leur compte
+plus tard....
+
+Et plusieurs hommes, sortant du bouge, saisirent les camarades, qui,
+portés à force de bras, disparurent dans l'intérieur.
+
+Pauvre Muflier! pauvre Goniglu!... Il sera donc toujours vrai que
+l'amour perd l'homme le plus sûr de lui....
+
+Aux mains de qui étaient-ils tombés? Quel sort leur était réservé? C'est
+ce que nous ne tarderons pas à savoir.
+
+
+
+
+VIII
+
+CHAT ET SOURIS.
+
+
+Nous avons laissé Diouloufait au moment où, frappé par la balle du
+policier, il était tombé aux mains des agents lancés à la poursuite des
+Loups de Paris.
+
+Le colosse, malgré ses blessures, avait encore une fois tenté de
+résister, et une lutte suprême s'était engagée entre lui et ses robustes
+adversaires.
+
+Mais son sang coulait: les forces lui manquèrent. Et enfin Dioulou,
+dompté, avait compris que toute résistance était inutile. Alors, accablé
+par le désespoir, épuisé, meurtri, Dioulou avait baissé la tête et
+c'était, en quelque sorte, une masse insensible et inerte que les agents
+avaient jetée dans le fourgon, que deux chevaux vigoureux entraînèrent
+au grand trot vers la Préfecture de police.
+
+Truard, Bibet et Maloigne s'étaient échappés. Ce n'était pour la police
+qu'un succès relatif. Mais on n'ignorait pas que, de longue date,
+Dioulou avait été l'inséparable compagnon du Bisco. Donc, par lui, on
+pouvait espérer s'emparer de toute la bande, et surtout du chef
+redoutable, vainement poursuivi.
+
+Dioulou avait été immédiatement transporté à la Force, et là, on avait
+dû le placer à l'infirmerie, pour le premier pansement de ses blessures.
+
+Une première balle lui avait déchiré l'épaule, mais sans entamer
+profondément les chairs. L'autre, au contraire, avait pénétré dans le
+dos, et c'était miracle qu'il n'eût pas été tué sur le coup. Cependant
+aucun organe essentiel n'avait été atteint, et le chirurgien déclara
+que, à moins d'accident ou d'imprudence, il répondait de la vie du
+malade.
+
+Les projectiles furent extraits, et quelques jours s'étaient à peine
+écoulés que la robuste constitution de l'ancien forçat avait accéléré sa
+guérison, au point de permettre sa comparution devant le juge
+d'instruction.
+
+Dioulou avait paru jusque-là insensible à tout ce qui se passait autour
+de lui: tandis que le scalpel du chirurgien fouillait ses chairs, pas un
+muscle de son visage n'avait tressailli.
+
+Il n'est pas sans intérêt de rappeler le portrait que nous tracions du
+complice de Biscarre, au commencement de ce récit, alors qu'il attendait
+le Roi des Loups dans les gorges d'Ollioules.
+
+C'était un colosse, disions-nous. Tout en lui était énorme. Les traits
+boursouflés n'avaient point pour ainsi dire de galbe propre. Le nez
+épaté, les yeux gros, la bouche lippue et largement fendue, les oreilles
+rouges et s'écartant du crâne en conques disproportionnées, tout
+contribuait à donner au premier coup d'oeil la sensation de la
+brutalité poussée à ses dernières limites.
+
+Mais, hélas! qui eût reconnu maintenant cette nature exubérante de force
+sauvage? Le masque s'était affaissé, et les chairs flasques faisaient
+penser à un sac vide. La bouche s'était amincie, et un pli profond
+s'était creusé à la commissure des lèvres pâlies. L'oeil s'était creusé,
+et sous l'arcade chenue des sourcils grisonnants, le regard s'éteignait,
+sans éclat ni chaleur.
+
+Tandis que, dans l'organisme encore vigoureux, la vie reprenait son
+cours, il semblait que la raison, que la volonté se fussent à jamais
+atrophiées. Dioulou ne parlait pas: aux questions qui lui étaient
+adressées, il ne répondait que par un geste à peine perceptible. Pendant
+de longues heures, il restait immobile, les yeux à demi fermés.
+
+Un matin, des hommes entourèrent son lit: le chirurgien était présent.
+
+--Cet homme peut-il supporter un interrogatoire? demanda l'un d'eux.
+
+Un observateur attentif aurait pu surprendre sur le visage de Dioulou
+une contraction rapide.
+
+Le chirurgien lui prit le bras, consulta le pouls, puis plaçant son
+oreille sur la poitrine, écouta longuement le bruit de la respiration.
+
+--Il le peut, répondit-il enfin.
+
+Puis se tournant vers un interne:
+
+--Vous visiterez soigneusement, reprit-il, l'appareil posé sur la
+blessure du malade: il est de toute importance qu'il ne se dérange pas.
+Vous m'entendez, continua-t-il en s'adressant à Dioulou, évitez tout
+mouvement brusque; une imprudence pourrait vous coûter la vie.
+
+Dioulou inclina la tête pour indiquer qu'il avait compris.
+
+--Vous êtes décidé à ne tenter aucune résistance? demanda encore le
+chirurgien.
+
+Un sourire navrant effleura les lèvres du malade; et, tirant des draps
+ses bras amaigris, il les considéra longuement.
+
+Évidemment il exprimait le découragement profond qui s'était emparé de
+lui... il n'avait plus confiance dans sa force... la résistance!... il
+n'y songeait plus.
+
+--A quelle heure part le malade? dit l'interne.
+
+--Dans quelques minutes... le panier à salade est en bas, répondit un de
+ceux qui se trouvaient là.
+
+A ce mot: _le panier à salade_! qui le replongeait dans les angoisses de
+la réalité, le misérable Diouloufait ne put réprimer un frisson. C'était
+la lutte qui commençait, ce combat du criminel contre la société, où le
+coupable est toujours brisé.
+
+Dioulou se souleva sur ses poignets, et regarda la salle de
+l'infirmerie. Quel calme!... les murs, blanchis à la chaux, semblaient
+appartenir à un cloître, et les rideaux blancs tombaient avec des plis
+calmes. Il s'était habitué à ce repos, qui était un apaisement. Et
+maintenant il avait compris. Il n'était plus l'homme dont la science
+défend la vie; il redevenait le bandit que la société avait le droit de
+tuer.
+
+Un singulier nuage passa devant ses yeux: il revit cette scène terrible
+dans laquelle il avait perdu son père, alors que le vieux pêcheur
+s'était sacrifié pour sauver son enfant.
+
+Maintenant il était seul; nul ne pouvait ni ne voulait le tirer de là.
+Bah! à quoi bon, d'ailleurs? fini, fini....
+
+Il se tourna vers le chirurgien et lui dit:
+
+--Monsieur, vous avez été bon pour moi, je vous remercie... Je vous
+obéirai....
+
+Un instant après, au bureau de l'infirmerie, on donnait reçu du
+prisonnier, et soutenu par les agents, qui lui avaient passé les
+menottes, il descendit l'escalier.
+
+La porte s'ouvrit: une bouffée d'air frais le saisit au visage; mais il
+vit devant lui la porte sombre de la voiture. On le poussa, et il tomba
+sur le banc. Puis le panneau retomba avec un bruit de ferraille. La
+voiture s'ébranla.
+
+Dioulou eut pour la première fois le sentiment exact de sa situation. Il
+n'avait pas, depuis de longs jours, songé à ceci, c'est qu'il allait
+comparaître devant un magistrat, qu'il serait interrogé et qu'il lui
+faudrait répondre.
+
+Quelles accusations allaient être portées contre lui? Est-ce qu'on
+savait tout?... Tout!... Il frémit de tout son être. Il avait volé, il
+avait tué! oui, tué!... il éprouva une terreur subite. Déjà il sentait
+qu'il n'aurait pas le courage de nier.
+
+Il se roidit contre cette impression. Il tenta de ressaisir son énergie.
+Après tout, il savait de longue date que cette heure pouvait venir. Il
+n'était pas un enfant.
+
+Pourquoi avait-il peur? Il avait bien eu le courage de frapper!...
+
+Assassin! Ce mot lui vint aux lèvres, et ses mains furent agitées d'un
+tremblement convulsif. Il les regarda, comme s'il se fût demandé si
+réellement c'était bien ces mains-là qui s'étaient ensanglantées de sang
+innocent....
+
+--Descendez! dit une voix rude.
+
+Il obéit. Puis il se trouva dans un couloir, entre des murs hauts et
+lisses. Un gendarme marchait devant lui, le tenant au poignet par une
+chaînette de fer.
+
+Il le suivait machinalement, gravissant les marches d'un étroit escalier
+de pierre. Enfin, ce fut une grande salle, autour de laquelle
+s'ouvraient des portes. Le gendarme marcha encore: il alla, et entra
+dans un cabinet spacieux, éclairé par de grandes fenêtres.
+
+Derrière un bureau, un homme était assis, qui ne leva même pas la tête,
+occupé qu'il était à compulser des dossiers. C'était M. Varnay, juge
+d'instruction. A côté, devant une petite table, un greffier, qui
+examinait l'accusé avec attention.
+
+Le gendarme déposa sur le bureau l'ordre d'instruction et se remit au
+port d'armes.
+
+--C'est bien, fit le juge sans regarder. Gendarme, vous pouvez vous
+retirer.
+
+Dioulou resta seul, debout....
+
+--Asseyez-vous, dit encore le juge qui feuilletait toujours ses papiers.
+
+Dioulou obéit.
+
+Il se passa ainsi quelques minutes. Dioulou ne pensait plus: il était
+saisi par l'engrenage terrible de la justice.
+
+Il se sentait étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur la tête.
+
+Ce silence lui pesait: il aurait voulu que le juge lui parlât. A mesure
+que tardait l'interrogatoire, sa présence d'esprit l'abandonnait. Il
+avait préparé quelques réponses, il les oubliait.
+
+Enfin, le juge repoussa de la main le dossier qu'il examinait.
+
+Il assujettit du doigt ses lunettes à verre fumé qui ne laissaient pas
+apercevoir la couleur de ses yeux.
+
+--Comment vous nommez-vous? demanda-t-il d'une voix basse.
+
+Dioulou tressaillit.
+
+M. Varnay répéta sa question:
+
+--Diouloufait, dit l'autre.
+
+--Votre prénom?
+
+--Bartholomé.
+
+--Quel âge?
+
+--Cinquante-deux ans.
+
+--Né à...?
+
+--Toulon.
+
+--Vous portez un surnom... on vous appelle la Baleine?
+
+--Oui! fit Diouloufait, c'était parce que j'étais gros... autrefois....
+
+Nouveau silence.
+
+Puis la voix du juge reprit, calme, monotone:
+
+--Vous savez sans doute que votre situation est grave... Dans votre
+intérêt, je vous avertis que, seule, une franchise absolue peut vous
+concilier la bienveillance de vos juges....
+
+Dioulou voulut répondre, le magistrat l'arrêta d'un geste:
+
+--Ne vous hâtez pas de parler, dit-il. Vous n'êtes pas en face d'un
+ennemi; le juge d'instruction est un confesseur, vous pouvez tout lui
+dire... Réfléchissez donc que tout mensonge serait compromettant, tandis
+que les aveux vous seront comptés....
+
+En somme, il se mettait en frais d'éloquence bien inutiles. Dioulou ne
+songeait guère en ce moment-là à ce qui pouvait ou non le compromettre.
+Sa poitrine était serrée comme dans un étau.
+
+--Voyons, reprit le juge, je commence. Prenez votre temps, répondez à
+votre aise; nous avons le temps. Vous faites partie, n'est-il pas vrai,
+d'une bande qui porte le nom de Loups de Paris? Ceci est indéniable, je
+passe donc. C'est exact, n'est-ce pas, vous êtes un affilié de cette
+bande?
+
+--Oui, fit Diouloufait.
+
+--En vous regardant, continua le juge, je ne trouve pas sur votre visage
+les caractères de la grande criminalité, et je ne serais pas éloigné de
+croire que vous avez été souvent entraîné plus loin que vous ne le
+vouliez.
+
+La voix du juge avait des inflexions presque câlines. Dioulou--nature à
+la fois brutale et naïve--devait s'y laisser prendre; aussi
+s'écria-t-il:
+
+--Ah! ça, c'est bien vrai!
+
+--Vous êtes faible.... Ah! la faiblesse mène bien loin... Et déjà, j'en
+suis sûr, vous êtes touché par le repentir.
+
+Si bornée que fût l'intelligence de Diouloufait, cette exagération de
+bienveillance commençait à le surprendre. Pourquoi ne venait-on pas
+directement au fait?... Ce mot de repentir sonnait faux à son oreille.
+En somme, il n'avait pas prononcé une seule parole qui indiquât de sa
+part une si complète contrition.
+
+Le juge maintenant ne le quittait plus du regard. Évidemment il
+cherchait à lire sur cette face bestiale l'effet produit par cette
+première escarmouche.
+
+--Vous avez été très-coupable, Diouloufait, reprit-il, et le soin même
+que vous avez mis à vous soustraire aux recherches de la justice prouve
+que vous avez la pleine conscience de la responsabilité énorme qui pèse
+sur vous....
+
+--Parbleu! grogna Diouloufait, que gagnait peu à peu une sourde
+irritation, fallait peut-être venir donner moi-même la patte aux
+gendarmes....
+
+--Ne parlez pas ainsi. Jusqu'ici, votre attitude a été convenable; ne me
+forcez pas à revenir sur la bonne impression qu'elle m'a faite. Voyons,
+mon ami, continua le magistrat avec une intonation de bonhomie
+charmante, _nous savons_ bien ce qu'est l'entraînement. Vous êtes entré
+dans la vie par la mauvaise porte, et il n'est pas douteux que des
+conseils criminels vous ont précipité dans l'abîme où vous tombez
+aujourd'hui. Racontez-moi les premières années de votre vie....
+
+--J'ai souffert, dit brusquement Diouloufait, j'ai souffert quand
+j'étais petit, j'ai souffert plus tard, et maintenant je souffre
+encore... V'là ma vie, elle est bien simple....
+
+--C'est profondément triste, reprit M. Varnay; mais, dites-moi,
+n'avez-vous jamais eu la tentation de revenir au bien?
+
+--Le bien! qu'est-ce que c'est que ça? Je ne connais que le bagne ou les
+bouges des grandes villes. Est-ce le chemin pour y arriver, à ce que
+vous appelez le bien?
+
+--La première chose utile eût été de renoncer aux mauvaises
+connaissances qui vous entraînaient.
+
+--Chacun a ses amis; je les ai pris où je les ai trouvés....
+
+--D'accord. Mais pouvez-vous donner le nom d'amis à des hommes qui,
+comme Biscarre, par exemple, vous ont fait tant de mal?
+
+Le nom de Biscarre avait sonné aux oreilles de Dioulou comme un coup de
+clairon.
+
+Il releva la tête et son regard se croisa avec celui du juge.
+
+--Biscarre est mort! dit-il nettement.
+
+--Vous croyez? fit le juge en feuilletant de nouveau le dossier qu'il
+avait abandonné tout à l'heure. Êtes-vous bien certain de ce que vous
+affirmez là?
+
+--Biscarre est mort! répéta Dioulou en appuyant sur les mots.
+
+M. Varnay laissa échapper un soupir.
+
+--En ce cas, il est inutile que je vous fasse connaître certains faits
+qui me semblaient de nature à vous intéresser... mais qui sont
+évidemment basés sur des calomnies....
+
+--Des faits... intéressants pour moi?
+
+--Mon Dieu!... en y réfléchissant... je veux vous en parler... Peut-être
+après avoir entendu la lecture d'une pièce importante, que j'ai là sous
+les yeux, serez-vous moins affirmatif au sujet de la mort de ce
+Biscarre.
+
+Chaque fois que le juge prononçait ce nom, un éclair rapide passait dans
+les yeux de Dioulou. Mais il les fermait à demi comme pour l'éteindre.
+
+--Voulez-vous m'écouter? demanda M. Varnay.
+
+--Est-ce que je suis libre?
+
+Le juge parut ne pas entendre cette phrase logique, et reprit:
+
+--Vous aviez une concubine... une femme qu'on appelait la Brûleuse.
+
+Une pâleur livide se répandit sur le visage de Dioulou, en même temps
+que ses mains crispées se convulsaient sur ses genoux.
+
+--Oui, fit-il d'un signe de tête.
+
+--Vous savez qu'elle est morte?
+
+Dioulou répéta son geste. Seulement il mordait ses lèvres à pleines
+dents, avec tant de force qu'une trace sanglante paraissait sur la chair
+épaisse.
+
+--Morte dans d'épouvantables tortures, continua le juge. Mais ce que
+vous ignorez sans doute, c'est qu'avant de succomber, elle a eu quelques
+moments de lucidité... et qu'elle a raconté de quelle façon était
+arrivé... l'accident qui lui coûtait la vie....
+
+Dioulou ne bougea pas.
+
+--J'ai dit accident... le mot est inexact. Car cette femme a été la
+victime d'un crime horrible, si épouvantable que, malgré les fautes de
+cette misérable créature, on se sent pris, malgré soi, d'une profonde
+pitié... On m'a dit que vous l'aimiez beaucoup?
+
+--C'est vrai, fit Dioulou dans une sorte de râle.
+
+--Écoutez donc ceci: c'est un procès-verbal dressé par un magistrat,
+relatant sa dernière déclaration....
+
+Et il fit signe au greffier de donner lecture d'une pièce qu'il lui
+remit. Le greffier, de sa voix monotone et nasillarde, commença sa
+lecture:
+
+«Cejourd'hui, nous, N..., substitut de M. le procureur du roi, nous nous
+sommes transporté dans une maison de la rue des Arcis. Là, dans une
+chambre du premier étage, nous avons trouvé, étendue sur un grabat, une
+femme en proie à d'atroces souffrances, par suite de blessures reçues
+dans un incendie.
+
+»Trois personnes charitables entouraient cette femme, et c'était l'une
+d'elles, la marquise de F..., qui nous avait envoyé un exprès, à l'effet
+de nous appeler pour recueillir les dernières déclarations de cette
+femme.
+
+»Nous nous sommes approché de ce grabat, et ayant fait connaître à la
+moribonde nos titres et qualités, nous avons procédé à son
+interrogatoire comme suit:
+
+»D. Comment vous nommez-vous?
+
+»R. Je n'ai plus de nom. On m'appelait la Brûleuse... je suis la brûlée.
+
+»D. Avez-vous quelque déclaration à faire?
+
+»R. Oui: je veux qu'on tue, qu'on brûle l'assassin....
+
+»D. Qui nommez-vous l'assassin?
+
+»R. Le Loup!...
+
+»Les réponses de cette femme étaient entrecoupées de cris déchirants, et
+c'était avec peine que nous percevions le sens exact de ses paroles.
+
+»D. Qui désignez-vous sous le nom du Loup?
+
+»R. Lui... le bandit! le Bisco!
+
+»D. De quel assassinat voulez-vous parler?
+
+»R. Du mien... Je me moque bien des autres... Il m'a tuée... il m'a
+tuée... il m'a brûlée... je veux qu'on le brûle!
+
+»D. Justice sera faite. Mais il faut que vous nous fassiez exactement
+connaître ce qui s'est passé.
+
+»R. Hier... j'ai rencontré le Bisco....
+
+»D. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée?... Celui que vous nommez
+le Bisco... et qui n'est autre qu'un nommé Blasias ou Biscarre... est
+mort il y a trois jours....
+
+»Là, elle poussa un bruyant éclat de rire.
+
+»R. Mort! ça n'est pas vrai!... ce n'était pas un revenant!... Est-ce
+que les revenants parlent? Est-ce qu'ils ont des dents pour mordre et
+des griffes pour déchirer?... C'était lui... je vous dis que c'était
+lui! Vous croyez que je mens!... demandez à mon vieux Dioulou... puisque
+c'est lui qui l'aide à se cacher.»
+
+A ce passage, le juge interrompit la lecture.
+
+La physionomie de Diouloufait était horrible à voir... De grosses
+gouttes de sueur coulaient sur le visage du misérable, qui avait pris
+une teinte plâtreuse.
+
+--Ce récit vous cause une douloureuse impression, dit M. Varnay.
+Peut-être êtes-vous trop faible pour l'entendre jusqu'au bout....
+
+Dioulou grinça des dents:
+
+--Allez-y, dit-il.
+
+Puis il ajouta plus bas:
+
+--Je vois votre jeu....
+
+Le juge fit un signe au greffier, qui reprit:
+
+«D. J'admets que ce fût bien le Bisco; que vous a-t-il dit?
+
+»R. Nous nous sommes disputés... J'avais un peu bu... Je ne sais pas
+trop ce qui s'est dit... Je lui reprochais de perdre Dioulou... Je ne
+voulais pas qu'il le fît pincer... Je l'ai appelé tout haut par son
+nom... Il m'a défendu de le répéter... Il m'a menacée, en me disant que
+s'il pouvait me croire capable de le trahir... il me hacherait... il me
+déchirerait... il me pilerait dans un mortier... Je lui ai ri au nez...
+et je me suis sauvée.
+
+»D. Vous a-t-il poursuivie?
+
+»R. Non.
+
+»D. Où se passait cette scène?
+
+»R. Aux Innocents... auprès de la Halle.
+
+»D. Qu'avez-vous fait alors?
+
+»R. J'étais tout _esbrouffée_ au fond. J'ai voulu me remettre. Je suis
+allée à l'ancien mastroquet de mon pauvre Dioulou. J'y ai trouvé un
+_zigue_ que je ne connaissais pas. J'avais la tête à l'envers. V'là que
+j'ai voulu sortir, le Bisco, qui me guettait, s'est jeté sur moi. Il m'a
+emportée au bazar des Arcis, il m'a jetée sur le lit, il a fermé la
+porte, et puis il est revenu auprès de moi... J'étais _pocharde_, que je
+ne voyais plus rien... Il m'a attachée; moi, je riais, je ne savais
+plus, je ne devinais pas... Il a pris des tas de papiers, de chiffons,
+et il en a mis sur le lit, dessous, tout autour de moi; il m'avait
+bouché la g... avec un tampon; il a allumé des allumettes, et puis il
+m'a dit: «B... de gueuse, tu finirais par nous faire _piger_; tu vas
+rôtir comme un vieux poulet.» Il a mis le feu, et puis il s'est sauvé.
+
+»D. C'est Biscarre qui a allumé l'incendie?
+
+»R. C'est lui... il m'a brûlée vivante.... Au Loup! C'est un gueux! faut
+le refroidir!...
+
+»A ce moment, elle a eu une crise horrible dans laquelle elle a poussé
+de nouveaux cris, au milieu desquels je distinguais encore les mots au
+Loup! au feu le Bisco!... Mais elle était dès lors incapable de
+prononcer des paroles suivies... Cependant j'ai encore entendu ceci:
+Dioulou! venge-moi! livre le Bisco! va le voir raccourcir!...
+
+»Elle est morte à huit heures cinquante minutes.
+
+»En foi de quoi, j'ai rédigé le présent procès-verbal pour servir ce que
+de droit...»
+
+Le greffier s'arrêta.
+
+Il y eut un long silence. La tête de Dioulou était tombée sur sa
+poitrine, d'où s'échappait un grondement sourd.
+
+--Vous avez entendu, reprit le juge, Biscarre n'est pas mort, puisque
+c'est lui qui a commis le crime épouvantable qui ferait horreur à un
+bourreau... il a tué la femme qui vous appelait à son secours, et qui,
+dans les dernières convulsions de l'agonie, prononçait encore votre
+nom... Il vous reste à accomplir le dernier voeu de cette malheureuse,
+en faisant connaître à la justice la retraite de Biscarre....
+
+Dioulou se dressa d'un bond:
+
+--C'est donc ça! cria-t-il. Vous voulez que je mange le morceau! Moi,
+Dioulou! vous voulez que je livre Biscarre!
+
+--L'assassin de la Brûleuse....
+
+--Biscarre est mort!
+
+--Alors cette femme a menti. C'est impossible! Au moment de mourir, elle
+a dit la vérité....
+
+--Non!
+
+Dioulou, debout, avait saisi à deux mains sa chevelure, qu'il arrachait
+à poignées....
+
+La vérité, la voici.
+
+Oui, Dioulou connaissait la retraite de Biscarre, qui était vivant, bien
+vivant! Oui, tout son être était torturé par cette pensée que sa vieille
+compagne avait été assassinée, brûlée par le roi des Loups! et pourtant
+il ne voulait pas parler.
+
+Cette brute aimait son ancien complice, son maître, d'une affection
+bestiale, féroce, irraisonnée.
+
+Et pourtant... il avait tué la Brûleuse!
+
+Le juge insistait:
+
+--Songez bien à ce que vous faites, disait-il. De tous les crimes de
+Biscarre, le plus atroce est le meurtre cruel qu'il a commis sur cette
+femme, que vous aimiez. C'était votre ami, votre compagnon, et il a
+torturé celle à laquelle vous aviez donné votre affection. Torturé...
+vous entendez bien. C'est par lui que cette malheureuse a souffert les
+plus effroyables angoisses qu'il puisse être donné à la nature humaine
+de subir.
+
+--Taisez-vous! criait Dioulou....
+
+--Quand elle se tordait dans les affres de la mort, elle vous adjurait
+de punir son bourreau....
+
+--Mais taisez-vous donc!
+
+--Avez-vous bien entendu tous les détails de cette scène atroce? Il
+l'attache sur son lit, il la bâillonne, il lui fait un bûcher de toutes
+les matières inflammables qui tombent sous sa main, puis, après y avoir
+mis le feu, il s'enfuit lâchement, tandis que derrière lui l'incendie
+fait son oeuvre, que la flamme mord et ronge la chair de cette créature
+humaine.
+
+Les coups tombaient redoublés, terribles, sans relâche, sur le coeur de
+Diouloufait, sur son cerveau.
+
+Il se sentait devenir fou.
+
+C'était en lui une horrible lutte. Devant ses yeux passaient des lueurs
+sanglantes: il lui semblait entendre la Brûleuse qui râlait:
+
+--Dioulou! venge-moi!...
+
+Oui, elle avait ordonné!... il lui fallait obéir. Après tout, Biscarre
+était infâme....
+
+--Où est Biscarre? demanda le juge.
+
+Dioulou le regarda, ses lèvres s'agitèrent, sa bouche s'ouvrit, il
+allait parler... mais tout à coup:
+
+--Non! non! s'écria-t-il, Biscarre est mort!
+
+Il ajouta:
+
+--Et je ne parlerai pas! j'aime mieux mourir!
+
+Et comme si, pour garder le silence, il voulait que sa bouche fût muette
+à jamais, se souvenant des recommandations du chirurgien, d'un geste
+rapide il arracha l'appareil de ses blessures, un flot de sang
+jaillit....
+
+Dioulou chancela... étendit les bras et tomba comme une masse sur le
+parquet....
+
+Il n'avait pas trahi Biscarre....
+
+
+
+
+IX
+
+???
+
+
+Certes, on reçoit tous les jours des coups de barre de fer sur la tête,
+et on ne s'en trouve pas plus mal pour cela. Cependant, à vrai dire, le
+premier moment cause une impression désagréable, ce qu'eussent été
+d'ailleurs fort embarrassés d'expliquer nos deux amis Muflier et
+Goniglu, puisque, sous cette secousse un peu trop vive, ils étaient
+tombés nez contre terre, à l'état de vieux troncs sapés par la hache du
+bûcheron.
+
+Est-ce à dire que ces nobles existences eussent été tout à coup
+tranchées dans leur fleur virginale? Ces belles âmes s'étaient-elles à
+jamais envolées? Ces grands coeurs avaient-ils pour toujours cessé de
+battre?
+
+Non, par bonheur... pour eux.
+
+C'est ce que constata tout d'abord l'aimable Muflier quand, après un
+nombre d'heures qu'il lui eût été difficile de calculer, il sentit peu
+à peu le sentiment renaître en lui.
+
+Le réveil n'avait pas été brusque. Il avait eu en premier lieu la notion
+d'un lourd engourdissement qui le tenait aux tempes, d'un murmure sourd
+qui bouillonnait dans son cerveau: puis de vifs picotements dans les
+narines avaient annoncé et précédé un éternuement, ou mieux une tentative
+sternutatoire, qui s'était perdue en un sifflement nasal de peu
+d'importance. Muflier avait ouvert un oeil. Mais comme il n'avait rien
+vu, il avait eu cette vague pensée que peut-être il était aveugle, ce
+qui lui fit passer dans l'épine dorsale un frisson nerveux.
+
+Ces sensations multiples n'étaient que l'avant-coureur d'une
+résurrection complète. Le raisonnement, qui n'avait jamais fait défaut à
+notre ami, retrouvait sa lucidité.
+
+Et son premier acte compréhensif fut celui-ci: S'il n'y voyait goutte,
+c'était pour une raison des plus simples, à savoir: qu'il faisait nuit,
+ou que tout au moins le lieu où se trouvait Muflier était plongé dans la
+plus profonde obscurité.
+
+Quel était ce lieu?
+
+Il voulut passer ses mains sur son front afin de chasser les dernières
+ombres qui obscurcissaient sa pensée. Mais il eut la douloureuse
+surprise de constater que ses bras étaient solidement attachés au long
+de son corps; il tenta de remuer les jambes: vains efforts.
+
+Décidément, c'était une vocation chez Muflier que d'être ensaucissonné
+comme un simple produit d'Arles ou de Lyon.
+
+--Eh mais! eh mais! se dit notre homme, voilà qui est clair: je suis
+retombé aux mains du marquis.
+
+Et, dans l'ombre, on eût pu voir un gracieux sourire se dessiner sous sa
+moustache hirsute.
+
+Évidemment... c'était cela!... le marquis n'avait pu se passer de lui.
+La surveillance de l'hôtel était encore plus complète qu'il ne se
+l'était imaginé. Il avait été épié... suivi... il était pris à nouveau.
+Bah! il en serait quitte pour renoncer provisoirement à l'amour, au
+guilledou, et à reprendre cette douce existence tout émaillée de blancs
+de volaille et de bouteilles respectables par l'âge....
+
+Il s'arrêtait complaisamment à cette idée. Et pourtant!...
+
+Bien des points restaient obscurs. Maintenant que le souvenir lui
+revenait, il revoyait l'impasse ignoble dans laquelle il s'était engagé,
+la masure sinistre, la porte entr'ouverte... il sentait sur son crâne un
+poids énorme qui tombait avec un craquement sec....
+
+Était-ce bien le marquis, le gentilhomme qui se trouvait embusqué dans
+ce bouge? Hum! voilà qui sortait quelque peu de la vraisemblance!
+
+Et Goniglu? Qu'était devenu Goniglu?
+
+Enfin, question déjà formulée et encore répétée:
+
+Où se trouvait-il, lui, Muflier, impuissant à se mouvoir, prisonnier,
+pour tout dire?
+
+Il remua les épaules: ceci était possible, et c'était un moyen de
+reconnaître la nature du sol sur lequel il était étendu.
+
+Or, il y eut une sorte de clapotement, et en même temps le dos de
+Muflier ressentit une vive fraîcheur.
+
+C'était le moment de multiplier les point d'interrogation.
+
+Sous son corps étendu, il y avait de l'eau, ceci était acquis au débat.
+Et cependant il n'était pas _dans_ l'eau, puisque, d'une part, il y
+avait des intermittences d'humidité, et que, de l'autre, il sentait
+très-nettement la résistance d'un corps dur.
+
+D'où cette pensée qu'il se trouvait sur un plancher à travers lequel
+filtrait le liquide en question.
+
+Il avait ouvert l'autre oeil et s'habituait insensiblement à
+l'obscurité. Ce qui ne signifie pas d'ailleurs qu'il vît quelque chose.
+
+Tout était noir, sombre, funèbre. Une vague odeur titilla les nerfs
+olfactifs de Muflier, qui médita pour lui donner un nom.
+
+Ce nom fut complexe: cela tenait du goudron et de la moisissure.
+
+Mais à ce moment notre ami eut la perception d'une sensation à laquelle
+il n'avait pas pris garde tout d'abord; c'était la sensation d'un
+glissement lent, prolongé, avec balancement régulier. Muflier était
+doucement bercé, ce qui, sans lui être positivement désagréable,
+agissait de façon bizarre sur son estomac creux.
+
+S'étant recueilli et ayant tendu tous les ressorts de son intellect, il
+reconnut enfin, à n'en pouvoir plus douter.
+
+1° Qu'il devait être enfermé à fond de cale dans quelque bâtiment,
+barque, nacelle ou chaland, au choix;
+
+2° Que, conformément aux principes connus, ce bateau allait sur l'eau;
+
+3° Que cette certitude n'avait rien de rassurant et qu'en somme, pour
+être connue dans quelques-uns de ses détails, la situation n'en restait
+pas moins critique et mystérieuse.
+
+Évidemment la chose marchait. Maintenant Muflier percevait jusqu'au
+clapotement de l'eau contre la carcasse.
+
+Notre ami--complétant ses déductions--se dit qu'un bâtiment ne voguait
+pas sans quelque impulsion, et écoutant encore, il saisit le bruit des
+rames frappant l'eau avec une régularité parfaite. Autre point. Le
+roulis était doux, le tangage insignifiant, d'où cette nouvelle
+conclusion:
+
+Ce n'était pas la mer.
+
+Donc--admirez la force de la logique--c'était un fleuve ou une rivière.
+Pourquoi pas la Seine? Va pour la Seine.
+
+A ce moment, il y eut un choc violent. Muflier roula sur lui-même et se
+trouva le nez dans une flaque d'eau. Il crut d'abord qu'on atterrissait:
+point. Il y eut un raclement le long des parois; puis plus rien que le
+clapotement déjà reconnu.
+
+--Ça, c'est un pont! pensa Muflier, qui décidément eût fait un Zadig de
+première force.
+
+Seine... Pont... Paris, termes corrélatifs et qui s'appelaient l'un
+l'autre.
+
+Tout à coup, un bruit sec, strident, pareil à celui d'un marteau de fer
+frappant une enclume, retentit dans le silence et l'obscurité.
+
+Muflier ne put réprimer une exclamation de surprise et de joie.
+
+Ce bruit, il le connaissait. Oui, c'était bien l'éternuement sonore et
+crépitant de l'ami, du compagnon, en un mot, de....
+
+--Goniglu! cria Muflier.
+
+--Toi! répondit Goniglu.
+
+--Où es-tu?
+
+--Je n'en sais rien. Et toi?
+
+--Je l'ignore... à peu près....
+
+--Es-tu libre?
+
+--Je suis attaché.
+
+--Comme moi!
+
+--J'ai le dos et les épaules trempés.
+
+--Comme moi!
+
+--Oh! Muflier!
+
+--Oh! Goniglu!
+
+Il y eut un long silence.
+
+--Comment vas-tu? demanda Goniglu.
+
+--Pas mal... et toi? Quand je dis pas mal... j'ai la tête qui me
+cuit....
+
+--Moi, j'ai le crâne en compote....
+
+--Que s'est-il passé?...
+
+--On nous a cogné dessus....
+
+--C'est ça... et après?
+
+Avant que Goniglu eût répondu, une voix sonore retentit dans la cavité
+ténébreuse.
+
+--Vous savez! vous! si vous n'éteignez pas votre grelot, on va vous
+nettoyer!...
+
+--Nous ne sommes pas au pouvoir du marquis, pensa Muflier. Ce
+gentilhomme nous témoignerait plus d'égards.
+
+Décidément, le plus important était de ne pas attirer l'attention des
+inconnus qui les tenaient en leur pouvoir.
+
+Ce fut donc dans un susurrement à peine saisissante que Muflier reprit:
+
+--Ainsi, Goniglu, voilà où j'en suis resté... un renfoncement sur la
+tête... puis plus rien, jusqu'au moment actuel, où je commence à
+reprendre connaissance. Si de ton côté tu sais quelque chose de plus,
+hâte-toi de m'en instruire... après quoi, je me ferai un devoir de
+t'expliquer mes dernières observations.
+
+--Voici, répondit Goniglu sur le même ton. Peu d'heures s'étaient
+écoulées depuis le renfoncement en question, lorsque je suis revenu à
+moi. Où étais-je?... je ne l'aurais certes pas pu deviner. Cependant,
+comme tu le comprendras tout à l'heure, nous n'avons pas changé de
+local. Où on nous avait offert si gracieusement l'hospitalité, nous
+étions restés....
+
+--A l'impasse de la rue du Rocher....
+
+--Chut donc! pas si haut!... puisqu'on ne veut pas que nous
+jaspinions....
+
+--Veux-tu que je te dise mon idée? fit tout à coup Muflier.
+
+--Vas-y de ton idée....
+
+--Eh bien! nous sommes entre les mains du Bisco.
+
+Goniglu se sentit frissonner jusqu'aux moelles.
+
+--Nous sommes f... lambés... articula nettement Goniglu.
+
+--Qui sait? fit Muflier, qui croyait en son étoile, comme plus tard un
+des plus puissants souverains de l'Europe. Mais ce n'est pas de cela
+qu'il s'agit. Achève ton histoire.
+
+--Donc, quand j'ai ouvert un oeil, j'étais seul, ou à peu près. Tu étais
+dans le coin, ronflant abominablement, pas un ronflement de sommeil,
+non, autre chose, comme qui dirait un râle....
+
+--Brrr! fit Muflier, désagréablement impressionné.
+
+--Je me suis dit tout de suite que la place n'était pas bonne, que nous
+étions mal vus dans l'établissement, et qu'il était prudent de ne pas
+attirer l'attention. Alors, je n'ai pas bougé et j'ai fait le mort.
+Voilà qu'au bout d'un certain temps, dame! je n'avais pas de montre, on
+est entré dans la pièce.
+
+--Qui ça?
+
+--Va-t'en voir s'ils viennent! Des bonshommes qui avaient la figure
+noircie... J'avais les yeux fermés... et je glissais à peine un tout
+petit regard de temps en temps. L'un d'eux s'est approché de moi et m'a
+secoué... Je n'ai pas fait ouf. «Est-ce qu'il est nettoyé?» a demandé
+une voix que je ne connaissais pas. «Non!» a répondu l'autre. «On a
+mesuré le coup.»--«Il faut les attacher.»--«Parbleu!» alors on m'a passé
+des cordes aux bras et aux jambes. Et c'était fait. Ah! cré coquin!
+quelle jolie science!
+
+--J'en sais quelque chose! murmura Muflier, qui se trémoussait
+inutilement dans les liens.
+
+--Quand j'ai été ficelé comme une véritable andouillette de Troyes, on a
+refermé la porte; j'ai toujours pas remué, et ça a duré encore
+longtemps, et puis on est revenu, on m'a pris par la tête et par les
+pieds, toi aussi, du reste; mais tu ronflais toujours, et on m'a mis un
+sac sur la tête. Seulement, quoique je ne pusse rien voir, j'ai compris
+d'abord qu'on descendait un escalier, qu'on ouvrait des portes, et puis,
+finalement, qu'on était à l'air libre. On allait très-vite et on me
+secouait, nom de nom! C'était un vrai panier à salade! Il faisait noir,
+était-ce à cause du sac? Oui, d'abord. Mais on n'entendait presque pas
+de bruit, à peine de temps en temps une voiture qui roulait; c'était la
+nuit, car c'est pas des ouvrages à faire en plein jour que de trimbaler
+un camarade comme ça. Enfin, on est arrivé quelque part, et ce quelque
+part-là, c'était le bord de l'eau.
+
+--Ah! fit Muflier, tu en sais autant que moi.
+
+--J'ai de bonnes oreilles... on s'est fichu souvent de moi parce
+qu'elles étaient grandes; mais ça sert... à preuve.
+
+--On nous a fourrés dans un bateau.
+
+--Comme tu dis; mais comment sais-tu ça? Et depuis combien de temps
+voguons-nous sur l'humide élément?
+
+--Je te dis que je n'ai pas de montre.
+
+--Mais, à peu près?
+
+--Une heure ou deux... peut-être plus, peut-être moins.
+
+--Est-ce tout ce que tu as à me dire?
+
+--Non. Il y a encore quelque chose.
+
+--Dis vite!
+
+--Eh bien! au moment où on nous fichait ça, il y en a un qui a dit:
+«Quand ils seront aux Cagnards, il faudra bien qu'ils parlent.»
+
+--Aux Cagnards? Qu'est-ce que ça veut dire?
+
+--Sais pas. «Tu crois donc qu'ils savent quelque chose?» a demandé une
+voix. «Parbleu! puisqu'ils mouchardaient pour le compte d'un marquis!»
+
+--Bigre! fit Muflier. Nous sommes compromis!
+
+--Je te crois... à preuve que le premier a répliqué: «S'ils ne veulent
+rien dire, on leur tortillera rien la vis!»
+
+--La vis! soupira Muflier.
+
+Si bas que parlaient nos deux amis, il paraît qu'ils n'étaient pas
+parvenus à éteindre complétement le son de leur voix, car voici que de
+nouveau retentit celle qui avait déjà parlé tout à l'heure.
+
+--Et on vous la tortillera, tas de gueux! dit-elle avec une aménité
+charmante. Allons, haut! et dans le trou!
+
+--Dans le trou! hurla Muflier oubliant tout. Sacré-dié! mais c'est un
+assassinat!
+
+Il eût pu, d'ailleurs, protester contre les lois divines et humaines,
+c'eût été la même chose.
+
+La scène que venait de lui raconter Goniglu se reproduisit. On les
+empoigna tous deux par les épaules et par les jambes; encore une fois,
+ils se trouvèrent à l'air.
+
+On avait négligé d'emprisonner leur tête.
+
+Dans une pénombre fantastique, une voûte noirâtre, suintante... puis une
+grille qui ressemblait à un gril gigantesque... puis l'eau ténébreuse
+qui houlait et gémissait.
+
+On les emporta. Ils pénétrèrent--par l'intermédiaire de leurs
+porteurs--sur une planche qui chancelait. Il y eut un grincement de
+gonds rouillés; puis, comme des paquets inutiles, on les jeta sur un sol
+détrempé où leurs membres clapotèrent comme une vieille guenille.
+
+--Oh! mon avenir! murmura Muflier.
+
+
+
+
+X
+
+MORT OU VIVANT
+
+
+Nous avons laissé Diouloufait au moment où, pour résister aux
+incitations du magistrat, il avait préféré mourir plutôt que de trahir
+Biscarre.
+
+Ainsi nous est expliqué le mot prononcé par lui lorsque, caché dans le
+trou de la Rivière morte, il avait appris que la police était à sa
+poursuite.
+
+--Je ne veux pas être tenté! avait-il dit.
+
+C'est qu'il connaissait déjà tous les détails que venait de lui rappeler
+avec une implacable prolixité le procès-verbal lu par le greffier. Oui,
+il savait que c'était Biscarre qui avait torturé, assassiné, brûlé la
+malheureuse femme dont il avait fait sa compagne.
+
+Singulière nature que celle de ce bandit: coupable de toutes les
+violences, il avait en lui je ne sais quel besoin instinctif,
+inconscient, d'être bon, de se dévouer. Nul ne l'avait jamais aimé, et
+sa faiblesse même n'avait pu lui concilier d'affection durable. Mais
+cet homme avait voué à Biscarre une amitié que, jusqu'ici, rien n'avait
+pu briser.
+
+Était-ce donc que le roi des Loups eût tenté quelque effort pour la
+mériter, pour se créer quelques titres à la reconnaissance de
+Diouloufait? Non. A ses dévouements il répondait par la brutalité; à ses
+soumissions, par la violence. Et pourtant Dioulou l'admirait, l'aimait.
+On eût dit qu'il était rivé à cet homme corps et âme.
+
+Peut-être aussi savait-il que ce Biscarre, au coeur de granit, à la
+volonté impitoyable, souffrait d'épouvantables tortures, à la façon de
+ces monomanes dont le crâne est par intermittence le siége de
+convulsions atroces.
+
+Il avait peur de Biscarre: d'un mot, le roi des Loups le réduisait au
+silence. Sa force le terrifiait, cette énergie indomptable le frappait
+d'une admiration épouvantée.
+
+Un jour, Diouloufait avait rencontré la Brûleuse.
+
+Pourquoi ces deux êtres s'étaient-ils réunis? D'où venait la sympathie
+profonde que cette créature, laide et brutale, avait inspirée à Dioulou?
+Ce sont là des mystères qu'il eût été lui-même impuissant à expliquer.
+
+Toujours est-il qu'il avait voué à cette femme une affection qui tenait
+de celle qu'il portait à Biscarre. Même soumission, même abandon de
+soi-même.
+
+Et voici que Biscarre l'avait tuée! Pour la première fois, Dioulou avait
+senti en lui un mouvement de rage folle contre le roi des Loups! Ah!
+s'il l'avait tenu en ce moment-là! peut-être se serait-il vengé d'un
+seul coup.
+
+Mais on lui demandait de le livrer... à qui? à la justice. Cette action
+lui paraissait le dernier terme de la bassesse humaine. Et, cependant,
+n'était-ce pas la vengeance, sûre, complète, cette vengeance que la
+misérable avait réclamée dans un dernier cri d'agonie?
+
+Combat terrible!... et quand Dioulou s'était senti faiblir, quand il
+avait compris que, peut-être, il allait trahir le compagnon de toute sa
+vie, le maître dont il était l'esclave, alors il avait arraché
+l'appareil qui couvrait ses blessures, un flot de sang s'était échappé
+de leurs lèvres béantes... l'homme était tombé....
+
+Le juge d'instruction n'avait pas compris. Pouvait-il lire dans cette
+âme étrange où les sentiments n'appartiennent pas à la commune nature
+des hommes?
+
+Le médecin de la Préfecture avait été mandé aussitôt.
+
+--Cet homme est en danger de mort, dit-il.
+
+--Peut-on le transporter à la prison?...
+
+--Non, reprit le praticien, le trajet serait trop long. Je vais donner
+ordre qu'on le reçoive à l'Hôtel-Dieu....
+
+--Espérez-vous sa guérison?
+
+--C'est une nature d'une vigueur exceptionnelle. Mais on ne pourra être
+fixé que lorsque l'hémorrhagie se sera arrêtée.
+
+Il avait été fait comme le médecin avait dit.
+
+Étendu sur une civière, Dioulou avait été transporté à l'Hôtel-Dieu. Il
+était dans un état complet d'insensibilité; son visage s'était marbré de
+teintes livides, comme si les doigts de la mort se fussent imprimés sur
+sa face.
+
+Il existait alors à l'Hôtel-Dieu une chambre spéciale destinée aux
+personnages se trouvant dans une situation exceptionnelle. Elle était
+placée au premier étage, donnant sur la rivière, à peu de distance de la
+passerelle qui unit les deux rives. Au-dessous, on voyait s'ouvrir une
+large baie garnie d'une grille énorme. C'était une des ouvertures qui
+donnaient accès dans les anciens souterrains, que jamais d'ailleurs nul
+ne visitait, et qu'on disait complétement envahis par les eaux.
+
+Cette chambre, dont les murs étaient blanchis à la chaux, ressemblait à
+une cellule de prison; et pour compléter l'illusion, de forts barreaux
+de fer étaient scellés dans le cadre de la haute fenêtre.
+
+Le plancher était formé de larges dalles, à carrés blancs et noirs,
+recouverts d'une natte de corde.
+
+C'était là que nous devions retrouver Diouloufait.
+
+Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis celui où il avait commis cette
+sorte de suicide.
+
+Pendant près de cinquante heures, on avait désespéré de le sauver.
+
+L'hémorrhagie avait déterminé--outre l'affaiblissement--une fièvre
+délirante dont le résultat aurait pu être mortel.
+
+Le malheureux, dans un accès de folie, avait lutté contre ses gardiens,
+et on avait été contraint d'employer, pour le dompter, la camisole de
+force.
+
+Mais, après cette crise, l'abattement complet était venu, suivi d'une
+amélioration sensible.
+
+Il n'était plus douteux, maintenant, qu'on ne l'arrachât à la mort.
+
+La première parole de Dioulou, revenant à lui, avait été celle-ci:
+
+--Est-ce que j'ai parlé?...
+
+--Que voulez-vous dire? avait demandé l'interne de service.
+
+--Rien, avait répliqué Dioulou.
+
+Pendant de longues heures, il avait tenté de reconstituer dans sa
+mémoire la scène qui s'était passée dans le cabinet du juge
+d'instruction, et quand il avait acquis la certitude que pas une parole
+compromettante ne s'était échappée de sa poitrine, il avait poussé un
+soupir de soulagement.
+
+Maintenant, il ne ressentait même plus cette hésitation qui, un moment,
+avait failli lui arracher son secret. Il chassait violemment de sa
+mémoire le fantôme de la Brûleuse; il n'écoutait plus cette voix qui
+s'élevait encore de la tombe mal fermée pour réclamer la punition de son
+assassin.
+
+De nouveau, Biscarre, quoique absent, avait repris complète possession
+de Dioulou, qui frissonnait en songeant qu'un instant il avait été assez
+infâme pour penser à une dénonciation.
+
+C'était fini.
+
+Tous les juges d'instruction de la terre pouvaient tenter de le
+confesser, il se tairait.
+
+Or, ce matin-là, il se passa dans le cabinet du directeur de l'hôpital
+un fait assez insignifiant en lui-même, mais sur lequel il convient que
+nous nous arrêtions.
+
+Une voiture s'était arrêtée devant l'Hôtel-Dieu, et un homme en était
+descendu, puis se présentant à la grille, avait demandé à parler au
+directeur.
+
+Sur le vu de sa carte, il avait été immédiatement introduit.
+
+Or, voici ce que portait cette carte:
+
+--James Wolf, _physician and surgeon_, Glascow.
+
+James Wolf, médecin et chirurgien.
+
+C'était un Anglais, de type parfait, avec les cheveux rougeâtres,
+dominant en broussailles un front haut et rougeaud; des favoris
+rondement coupés entouraient un visage large et rubicond. La mâchoire
+avait ce prognathisme qui caractérise les enfants d'Albion.
+
+Après les premières salutations d'usage, le directeur de l'Hôtel-Dieu
+avait demandé à quelle heureuse circonstance il devait la visite de son
+confrère étranger.
+
+L'autre avait répondu, avec un fort accent, mais dans un français
+très-intelligible, qu'il prenait la liberté, sur la recommandation d'une
+des lumières de la science anglaise (ici il produisit une lettre), de
+solliciter de M. le directeur l'autorisation de visiter l'Hôtel-Dieu.
+
+Naturellement sa requête n'était pas de celles qu'on repousse, en France
+surtout, où l'hospitalité, pour être beaucoup moins proverbiale qu'en
+Écosse, est de fait beaucoup plus sérieuse.
+
+Le directeur s'était mis à sa disposition avec une gracieuse obligeance,
+et la tournée avait commencé dans le vaste hôpital.
+
+En vérité, le docteur Wolf était un homme de haute science et d'agréable
+commerce. Il dispensait les éloges sans restriction, s'émerveillait des
+choses les plus simples, et plaçait à propos cette phrase flatteuse:
+
+--Ah! monsieur le directeur, les Anglais ont beaucoup à apprendre de
+vous.
+
+Le directeur souriait et passait sa main sur son crâne chauve, tout en
+répondant:
+
+--Vous nous flattez, parole d'honneur!
+
+--Non, je vous jure, reprenait l'autre; jamais hospice ne m'a paru aussi
+bien tenu, aussi habilement organisé. Je suis ravi, _upon my word_, tout
+à fait ravi!
+
+Et la promenade se poursuivait entre les rangées de lits blancs dans
+lesquels se dressaient, pour les voir passer, des spectres maigres, à
+dents longues et jaunes.
+
+Le directeur expliquait avec bienveillance que le 36 était vide parce
+que le malade avait trépassé le matin même, et que le 39 ne battait plus
+que d'une aile.
+
+L'Anglais hochait la tête en disant:
+
+--Parfait! parfait!
+
+Puis on s'arrêtait auprès d'un lit, dans lequel se tordait un malheureux
+en criant à l'aide.
+
+--Calmez-vous, mon ami, disait le directeur. Vous aurez beau crier, cela
+ne vous soulagera pas.
+
+Sir James Wolf dodelinait de la tête avec une satisfaction béate, tant
+cette parole lui paraissait frappée au coin du bon sens et de la
+véritable logique.
+
+Il ne faisait grâce d'aucune question, goûtait le bouillon et le
+déclarait savoureux, humait quelques gouttes du vin destiné aux
+convalescents et faisait claquer sa langue en murmurant:
+
+--Les gaillards! ont-ils du bonheur d'être Français!
+
+Cependant il n'est si bonne chose qui ne prenne fin, et le moment
+arrivait où les deux praticiens devaient se séparer, quand un infirmier
+s'approcha du directeur et lui dit quelques mots à voix basse:
+
+--Non, non, répondit vivement celui-ci. Je m'y oppose formellement. Je
+suis responsable de l'exécution des ordres donnés par le médecin de
+service. Il a interdit toute secousse au malade, avant quatre ou cinq
+jours au moins... Dites à l'envoyé de M. le juge d'instruction qu'il y a
+là une question d'humanité qui prime jusqu'aux droits sacrés de la
+justice....
+
+La physionomie de l'Anglais exprima une curiosité de bonne compagnie.
+
+Quand l'infirmier se fut éloigné:
+
+--Comprenez-vous cela? fit le docteur. Il y a ici un pauvre diable--je
+ne sais quoi, un forçat en rupture de ban ou peut-être même évadé--qui a
+failli mourir dans le cabinet du juge instructeur. Et voici qu'il
+prétend me le reprendre avant qu'il soit radicalement guéri.
+
+--Ce serait de l'inhumanité, dit sir James, mais je ne comprends pas,
+vous avez dit un forçat? c'est ce que nous appelons un convict....
+
+--Exactement.
+
+--Comment un pareil homme se trouve-t-il ici?
+
+--Comme blessé... il a été frappé de plusieurs balles pendant qu'il
+cherchait à s'échapper....
+
+Sir James paraissait de plus en plus intrigué.
+
+--Son affaire était donc bien grave?...
+
+Ils étaient descendus dans une cour intérieure et se dirigeaient vers la
+sortie.
+
+Le directeur baissa la voix:
+
+--Très-grave, reprit-il. Il fait partie, à ce qu'il paraît, d'une bande
+de malfaiteurs qui a désolé Paris par ses attentats de toutes sortes!...
+
+--Quelque chose comme nos _Burkers_....
+
+--Oui, et ils ont un nom caractéristique....
+
+--Et ce nom?
+
+--On les appelle les Loups de Paris.
+
+--En effet, fit sir James, qui tenait le directeur par un des boutons de
+sa redingote et l'avait arrêté sur place, j'ai entendu parler de ces
+misérables; leur chef est mort.
+
+--On dit qu'il est vivant.
+
+--En vérité. Tenez, monsieur le directeur, si ce n'était pas abuser de
+votre bonté, je vous adresserais encore une requête.
+
+--Tout à votre service, mon cher confrère.
+
+--Je m'occupe beaucoup de médecine légale, et souvent, on a bien voulu
+avoir recours à mes faibles lumières dans des instructions criminelles;
+je serais très-curieux de voir ce grand coupable; qui sait si la
+phrénologie, une grande et belle science, mon cher directeur, ne
+recueillerait pas là quelque fait nouveau, quelque observation de haute
+importance?...
+
+Le directeur paraissait fortement embarrassé.
+
+--Mon cher confrère, vous ne sauriez croire à quel point votre demande
+me chagrine....
+
+--Eh! pourquoi?
+
+--Parce qu'il m'est impossible de vous satisfaire.
+
+--Impossible? Vous me surprenez beaucoup... beaucoup.
+
+--Vous allez me comprendre. Lorsqu'un criminel entre à l'hôpital, il est
+confié à notre responsabilité. Et il nous est interdit--de la façon la
+plus formelle--de le laisser communiquer avec personne.
+
+--Sans exception?
+
+--Sans exception. Nos instructions sont précises, et je ne saurais y
+contrevenir sans compromettre ma situation... et sans encourir des
+reproches qu'il est de ma dignité d'éviter.
+
+--Oh! yes! très-juste! très-juste!... Je n'insiste plus... le devoir
+avant tout.... Ah! vous autres Français, vous ne transigez jamais...
+Tenez, en Angleterre, j'aurais pu pénétrer jusqu'à votre prisonnier.
+
+--Ah! en Angleterre!...
+
+--Certainement... On se serait dit: Les instructions en question
+s'opposent à ce que le prisonnier communique avec un étranger... ou même
+avec un de ses parents, avec un ami... mais sir James n'est ni un parent
+ni un ami... C'est un médecin!... Les médecins sont de tout temps admis
+auprès des malades, quels qu'ils soient... Voilà ce qu'on dirait en
+Angleterre... Mais ici, vous êtes les esclaves de la règle... C'est
+bien! c'est très-bien! Quel peuple!...
+
+Malgré l'admiration béate exprimée par le visage de l'Anglais, M. le
+directeur se demandait si par hasard l'honorable insulaire ne gouaillait
+pas... au moins un peu.
+
+Cependant sir James avait lâché résolûment le bouton du Français, et se
+dirigeait maintenant d'un pas rapide vers la porte.
+
+Je ne sais quelle bouffée d'orgueil patriotique monta au cerveau du
+fonctionnaire.
+
+--Docteur! fit-il.
+
+L'Anglais s'arrêta et se retourna.
+
+--Vous m'appelez?
+
+--J'ai réfléchi....
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je pense à mes instructions.
+
+--Elles sont formelles.
+
+--Certes. Mais j'ai le droit d'interprétation....
+
+--Ah! vous avez....
+
+--Et je prétends qu'un médecin... un confrère, a le droit de pénétrer
+auprès de tout malade.
+
+--Ne dites pas cela... vous allez vous compromettre.
+
+--Croyez-vous donc que, lorsque la logique est de mon côté, je me plie
+devant des exigences judaïques?
+
+--Ah! si vous croyez que la logique soit de votre côté... Réfléchissez
+encore... Malgré tout mon désir d'étudier un cas intéressant, je me
+ferais un scrupule de vous causer quelques embarras.
+
+--Venez, dit simplement le directeur, qui, avec un héroïsme superbe, se
+dirigea vers la chambre de Dioulou.
+
+Si pourtant il s'était retourné, peut-être eût-il saisi dans le regard
+de l'Anglais un éclair de triomphe.
+
+Mais il était sans défiance. L'Europe avait l'oeil sur lui. Il
+s'agissait de prouver à l'univers entier que la France n'était pas à la
+remorque des autres nations....
+
+--Entrez, fit le directeur en s'effaçant.
+
+Et les médecins pénétrèrent dans la chambre du prisonnier; elle portait
+le n° 36.
+
+Dioulou s'était assoupi.
+
+Il n'entendit même pas le bruit de la porte tournant sur ses gonds.
+
+Dans ce moment de repos, de sédation complète de l'être tout entier, le
+visage du forçat avait repris son calme. Sa respiration était régulière,
+et une coloration légère avait remplacé la pâleur qui d'ordinaire
+blanchissait ses traits.
+
+--Vous me dites, reprit sir James, que c'est un grand criminel....
+
+--Tout le prouve, répondit le docteur.
+
+Et il ajouta à voix basse:
+
+--On dit même qu'il y va pour lui de la peine capitale.
+
+--C'est singulier, fit l'Anglais, qui semblait plongé dans de profondes
+réflexions. Rien dans sa physionomie ne révèle les instincts d'un âme
+criminelle....
+
+A moins, continua sir James, que le crâne ne présente certaines
+protubérances....
+
+Il avança la main vers la tête du dormeur.
+
+En même temps, il adressait au directeur un regard interrogateur, comme
+pour solliciter l'autorisation de se livrer à une vérification
+scientifique.
+
+Le directeur, d'un geste, l'invita à agir.
+
+L'Anglais sourit avec la satisfaction d'un homme qui va se livrer à une
+expérience longtemps désirée.
+
+Sa main s'étendit, et lentement il se mit à palper la tête de
+Diouloufait, et cela avec une telle légèreté de doigts que le dormeur ne
+parut pas sentir leur contact. Un instant même, ils touchèrent son
+visage, ses yeux, ses lèvres. Pas un tressaillement n'indiqua qu'il
+éprouvait la moindre sensation.
+
+Puis sir James se tourna de nouveau vers le docteur.
+
+--Quelle admirable science que la phrénologie!...
+
+--Quoi! vous avez découvert....
+
+--La protubérance de la _contraction_ présente un développement anormal.
+
+--Vraiment.
+
+--Qui dit contraction dit réactivité musculaire, force de cohésion...
+d'où esprit de querelle, de combat.
+
+Disant cela, l'Anglais avait ressaisi le bouton directorial, mais cette
+fois pour l'entraîner au dehors.
+
+--Puis nous avons prédominance des muscles... impatience...
+destructivité... Voyez-vous, c'est là au-dessus de l'oreille.
+
+Et il passait maintenant ses doigts sur l'oreille du fonctionnaire, qui
+paraissait d'autant plus intéressé qu'il ne comprenait pas un seul mot
+de toutes ces théories.
+
+--Et vous concluez? demanda-t-il.
+
+--Que cet homme est un bandit de la pire espèce.
+
+--C'est incroyable! C'est tout à fait exact!
+
+--Maintenant, mon cher directeur, il me reste à vous remercier de votre
+complaisance toute française. Vous m'avez rendu un de ces services qui
+ne s'oublient pas.
+
+Et ce fut avec un échange d'affables protestations et de poignées de
+main vigoureuses que sir James regagna la porte, toujours accompagné du
+directeur, qui se répandit en félicitations et souhaits de bon voyage,
+etc., etc.
+
+Sir James sauta dans sa voiture, et le directeur, lui ayant adressé un
+dernier salut de la main, rentra dans l'hôpital qu'il était fier de
+gouverner.
+
+Peut-être sa fierté eût-elle reçu un rude échec s'il avait entendu le
+court dialogue échangé entre sir James Wolf et son cocher.
+
+--Eh bien? avait fait l'automédon en se penchant en arrière.
+
+--Ça y est... enfoncé le _pantre_!
+
+--Et l'autre?
+
+--Affaire faite.
+
+--Le directeur a coupé dans le pont.
+
+--Un _sinve_ de premier choix!
+
+Pendant ce temps, l'honorable directeur, plongé dans son fauteuil de
+cuir, lisait les rapports que lui adressaient chaque jour les employés
+de l'hôpital. Il s'arrêta avec complaisance sur la note qui concernait
+Dioulou.
+
+«Guérison rapide, disait le rapport. Pourra sortir dans trois jours.
+Régime fortifiant. Viande et vin de Bordeaux.»
+
+Et le directeur répétait tout bas:
+
+--Réactivité, destructivité, cohésion! Que c'est beau, la science!
+
+Tout alla bien jusqu'à trois heures de l'après-midi. Mais voici qu'à ce
+moment la porte du cabinet s'ouvrit.
+
+--Qu'y a-t-il? s'écria le directeur.
+
+--Monsieur, le 36!...
+
+--Ah! oui! réactivité... destructi....
+
+--Il est mort!
+
+--Hein?
+
+--Un accès d'épilepsie... de _delirium tremens_... de tétanos!
+
+--Impossible! il se portait si bien ce matin!
+
+Le directeur répétait sans y songer des mots de Robert Macaire parlant
+de «ce bon M. Cerfeuil» qu'il a lui-même assassiné et dont le décès
+paraît vivement le surprendre.
+
+Il avait bondi sur ses pieds.
+
+Il courut au n° 36.
+
+Le fait était réel, Dioulou était mort.
+
+Sapristi! la chose était délicate! et la justice! et la responsabilité!
+Si on venait à savoir que le directeur avait introduit un étranger! Bah!
+après tout, ce n'était pas cela qui l'avait tué!... et puis, qui
+parlerait? On se préoccupait bien de cela!
+
+Le fâcheux en ceci, c'est que c'était une mauvaise note pour
+l'Hôtel-Dieu! La mort de Diouloufait allait faire quelque bruit. On
+clabauderait encore contre l'insalubrité de l'hôpital. On accuserait
+l'administration, l'économat, la direction.
+
+C'était à en perdre la tête.
+
+Et cependant, il n'y avait pas à contredire l'évidence. Mais comment, de
+quoi Diouloufait était-il mort? Son visage révélait une complète
+placidité. Il était passé de vie à trépas sans secousse, sans agonie.
+Les infirmiers déclaraient qu'il n'avait pas sonné, appelé à son aide.
+
+Le service médical tout entier était réuni autour de son lit et on
+examinait le cadavre avec un soin minutieux. Les blessures étaient
+complétement cicatrisées. Il ne pouvait être question d'épanchement
+sanguin.
+
+Le médecin en chef déclara que l'autopsie était indispensable. Le corps
+ne présentait aucun des caractères qui révèlent la congestion.
+
+Le directeur, après avoir espéré vainement que la science ranimerait le
+pauvre Dioulou, n'eut plus qu'une pensée: prévenir de la part de la
+justice toute enquête qui lui porterait tort.
+
+Le plus simple était d'aller de soi-même au-devant du danger.
+
+Donc, il courut chez le juge d'instruction, auquel il révéla le fatal
+événement. Par bonheur pour lui, M. Varnay était très-préoccupé
+actuellement d'une affaire des plus délicates et qui absorbait toute son
+attention.
+
+Il reçut donc la nouvelle avec une parfaite indifférence, et sans
+l'insistance du directeur, il eût très-probablement négligé de signer
+l'ordre d'autopsie:
+
+--Croyez-vous donc qu'on l'ait empoisonné? demanda-t-il en riant.
+
+Le directeur balbutia quelques phrases au nom de la science, puis sortit
+du cabinet pour se rendre à la préfecture où tout fut régularisé.
+
+L'autopsie devait avoir lieu le lendemain matin.
+
+Voilà qui était réglé. La poitrine directoriale se trouvait soulagée
+d'un grand poids.
+
+Dès que l'excellent fonctionnaire fut de retour, il donna l'ordre
+d'enlever le cadavre et de le descendre à la salle de dissection.
+
+Puis, tranquillisé, il alla dîner en famille. Ouf! il l'avait échappé
+belle. Mais ce M. Varnay était, en vérité, un homme charmant.
+
+Les ordres avaient été immédiatement exécutés.
+
+Ici quelques renseignements sont nécessaires.
+
+A l'époque où se passaient ces faits, la salle de dissection se
+trouvait dans un des anciens _cagnards_ de l'Hôtel-Dieu, c'est-à-dire
+dans le vaste sous-sol où étaient établis jadis le service du
+_charnage_, la tuerie et les étables où les bestiaux arrivaient par la
+rivière, la chandellerie, la buanderie, les cuisines. Dès longtemps la
+salle des morts occupait l'angle qui touche au Petit-Pont.
+
+Sous François Ier, il existait encore, dans les basses-oeuvres, des
+salles affectées aux femmes en couches. Semblables à des celliers, elles
+furent désignées sous le nom de _cagnards_ (de l'italien _cagna_,
+chienne). En temps de crue, l'eau arrivait presque au bas des fenêtres,
+de sorte que les lits étaient à peine à deux pieds au-dessus du niveau
+du fleuve. En 1426, une inondation subite avait noyé un grand nombre de
+ces malheureuses.
+
+Au seul cagnard qui existe encore aujourd'hui et qui, avons-nous dit,
+servait, il y a trente ans, aux dissections, on voit encore l'entrée du
+passage qui communiquait avec le petit Châtelet, lorsque Louis XIV eut
+fait don (1684) de la vieille forteresse à l'Hôtel-Dieu.
+
+Cette salle, basse mais spacieuse, avait été soigneusement recrépie;
+deux larges dalles de pierre, formant tables, s'étendaient blanches et
+sinistres devant la large baie d'où tombait la lumière.
+
+C'est sur une de ces deux dalles que le cadavre de Dioulou fut placé. Il
+était nu, et les garçons de service n'avaient pu se défendre d'une
+certaine admiration pour cette énorme charpente qui, au dire de l'un
+d'eux, aurait résisté pendant des siècles.
+
+--Ce que c'est que de nous! soupirait-on.
+
+Voici maintenant que le corps est recouvert d'une sorte de boîte qui le
+cache tout entier, et qui ne sera plus soulevée qu'au matin, lorsque
+arriveront les chirurgiens avec leurs instruments d'acier.
+
+Pauvre Dioulou! car il est donc bien vrai que tout soit fini! Triste
+existence, en vérité, que la tienne! Ta mère folle t'a enseigné le mal
+et la haine... Puis voici que, dès ton adolescence, tu as été saisi par
+l'engrenage de la pénalité. Le bagne a achevé l'oeuvre de corruption.
+Biscarre s'est emparé de toi, qui, peut-être, n'étais pas vraiment
+méchant. Tu as glissé dans toutes les fanges, fidèle à ton maître comme
+un chien, le suivant dans tous les cloaques où il lui a plu de te
+conduire... et cela sans jamais rien exiger, te contentant d'une sorte
+de misère, ne rêvant, ne désirant rien, sinon quelquefois une bonne
+parole de ce démon auquel tu t'étais donné. Tu n'as eu qu'une seule
+affection dans le monde, celle de cette réprouvée, qui était une brute
+comme toi... On te l'a tuée... Et maintenant, te voilà étendu, nu comme
+l'animal qu'on jette à la voirie. Pas une pensée, pas un regret ne
+t'accompagnent. Sous le rayon blafard qui filtre à travers les grilles,
+on voit à peine la place où tu gis, et encore ce n'est pas l'heure du
+repos.
+
+Car tu appartiens à la science, et ta chair gémira sous le scalpel avant
+que la dernière pelletée de terre te couvre à jamais....
+
+La nuit vient, sombre, sinistre.
+
+La salle des morts s'emplit d'ombre. Par la baie, on entend le flot qui
+passe en clapotant.
+
+C'est tout. Les bruits de la ville s'éteignent un à un.
+
+Seule la lourde voix des horloges tinte, tinte au lointain, solennelle
+et lugubre... On dirait qu'un souffle de malédiction passe et
+tourbillonne autour du cadavre maudit....
+
+L'heure s'écoule. Voici dix... onze... douze, c'est minuit. Plus
+épaisses sont les ténèbres, plus lugubre le sifflement du vent qui
+glisse sur la rivière....
+
+Mais que se passe-t-il donc?
+
+Quel mouvement a agité cette immobilité? quelle vie a remué dans ce
+sépulcre? quelle lueur éclaire cette obscurité?
+
+Au centre de la salle des morts, une dalle s'est soulevée... puis une
+ombre a paru, éclairée par le reflet jaunâtre d'une lanterne.
+
+La lanterne est déposée sur le sol. L'homme, dont le visage est noirci,
+regarde autour de lui, tend l'oreille et écoute. Puis, rassuré sans
+doute par le silence, il se penche vers l'ouverture béante et fait un
+signe.
+
+Deux autres ombres paraissent à leur tour....
+
+Dès qu'elles ont touché le sol du cagnard, elles se dirigent vers la
+dalle sur laquelle Dioulou est étendu....
+
+Pas un mot n'est prononcé.
+
+La boîte est soulevée. Le cadavre est mis à nu....
+
+Puis on le saisit. Chargés de leur fardeau, les deux hommes reviennent
+vers le trou. Le premier descend soutenant le corps par les genoux,
+l'autre le suit tenant les épaules.
+
+Le dernier s'engage à son tour dans l'ouverture....
+
+La lanterne disparaît... La dalle se referme.
+
+Et, dans la salle des morts, tout redevient obscur et silencieux.
+
+
+
+
+XI
+
+LES ASSISES ROUGES
+
+
+Dans le chapitre précédent, nous avons décrit rapidement certains locaux
+dépendant de l'Hôtel-Dieu. Mais depuis trente ans, de grandes
+modifications ont été accomplies.
+
+Les fosses de _charnage_ ne sont plus à l'Hôtel-Dieu, les cuisines ont
+été montées au rez-de-chaussée, la buanderie a été transférée à la
+Salpêtrière; les basses-oeuvres de l'édifice ont été complétement
+abandonnées par les hommes.
+
+Quelque latitude que le lecteur laisse à l'imagination du romancier,
+cependant il importe de se bien persuader que, dans la plupart des cas,
+cette imagination est grandement servie par les faits eux-mêmes.
+
+Les documents que nous avons consultés pour reconstituer le drame dont
+les Loups de Paris furent les sinistres acteurs, décrivent
+minutieusement les souterrains qui, de temps immémorial, s'étendaient
+sous le vieil hôpital, et qui, passant sous le fleuve, reliaient
+l'Hôtel-Dieu aux Châtelets.
+
+Mais pour qu'aucun doute ne subsiste, nous demandons la permission
+d'invoquer le témoignage d'un chercheur et d'un érudit, M. Louft, qui,
+dans son _Paris historique_ (1874), a raconté en ces termes une visite
+faite par lui dans ce que nous appellerons les catacombes de
+l'Hôtel-Dieu.
+
+Ces catacombes étaient ou plutôt sont situées au-dessous des cagnards
+dont nous avons parlé.
+
+«Après avoir descendu à tâtons l'unique escalier qui n'ait pas été
+condamné, dit M. Louft, escalier noir, glissant, aux murailles
+mucilagineuses, on arrive sous des arcades qui furent, dans la pénombre,
+éclairées çà et là par les glauques lueurs de baies ouvertes à fleur
+d'eau.
+
+»En pénétrant sous ces arceaux, où je n'avance qu'avec des précautions
+extrêmes, je suis tout surpris de les trouver tendus d'un bout à l'autre
+d'épaisses guipures qui pendent jusqu'à terre: on dirait des filets de
+pêcheurs qu'on a mis sécher là. Ce sont des toiles de millions
+d'araignées qui me barrent le chemin, et je suis réduit à me frayer avec
+ma canne une route à travers ces tapis de haute lisse.
+
+»Je pénètre donc au milieu de voiles déchirés, de haillons flottants,
+qui bientôt s'accrochent à mes vêtements, m'enveloppent comme un suaire;
+je traîne après moi l'oeuvre de plusieurs générations d'arachnides....
+
+»Tandis que d'estoc et de taille, je me fraye un passage à travers ces
+innombrables résilles, des nuées de rats me passent par escadrons dans
+les jambes, bondissent et se précipitent les uns vers leurs terriers,
+les autres vers les issues extérieures, d'où ils se précipitent dans la
+rivière, car rats et rats d'eau vivent ici côte à côte; c'était un
+indescriptible sauve-qui-peut! Mais une fois l'émotion passée, la
+curiosité reprend le dessus chez les troglodytes; ils veulent voir
+l'intrus qui pénètre dans leur domaine, une foule de museaux se pressent
+à leur orifice, et, malgré la clarté douteuse, de tous les terriers,
+trous et cachettes, je vois des milliers d'yeux scintiller comme des
+escarboucles.
+
+»Malgré les transformations qu'elles ont subies sous Henri IV, et les
+modifications qu'on y a faites depuis, les basses-oeuvres de cet hôpital
+ont conservé un grand caractère: ces galeries aux voûtes robustes, ces
+baies percées à fleur d'eau et bardées de fer, rappellent les prisons du
+château des Sept-Tours à Constantinople, et la grande porte d'eau
+ressemble à l'embarcadère de certains palais vénitiens du Grand-Canal.
+
+»Cette porte, avec son arcade majuscule, ses énormes grilles et le large
+escalier qui descend jusque dans le fleuve, a, du reste, servi bien
+souvent d'embarcadère, mais d'embarcadère pour l'éternité.
+
+»A certaines époques, quand le nombre des pensionnaires de l'Hôtel-Dieu
+était si considérable qu'on était obligé d'en mettre dix ou douze dans
+le même lit; quand malades, moribonds et morts étaient entassés
+pêle-mêle sur la même couche; lorsque enfin aller à l'hôpital était
+synonyme d'aller à la mort, chaque nuit, sur des barques, qui venaient à
+la sourdine s'amarrer sous cette voûte, on chargeait les cadavres des
+malheureux décédés la veille, et la funèbre flottille allait déposer son
+chargement au delà de Saint-Victor, à proximité du bourg Saint-Marceau,
+où était le cimetière de Clamart....
+
+»Des cryptes de la Cité, passons dans celles des bâtiments de l'autre
+rive.
+
+»Ici, les basses-oeuvres sont contemporaines des constructions qu'elles
+supportent; elles sont donc beaucoup plus modernes que celles d'en face;
+pourtant elles comptent deux cent vingt ans d'existence.
+
+»Outre le caractère que leur donne cette antiquité déjà respectable,
+elles empruntent à leur destination une physionomie lugubre qui
+impressionne. C'est là qu'est relégué tout ce qui se rattache au service
+des morts. Que de myriades de cadavres ont passé là pendant ces deux
+siècles!...
+
+»Les dessous se prolongent d'un bout à l'autre de l'édifice. Ces
+sous-sols, dont la plus grande partie reste sans emploi, forment
+plusieurs divisions s'ouvrant toutes sur une longue galerie munie de
+soupiraux. Ces ouvertures, percées sur la rue de la Bûcherie, devaient,
+dans le principe, beaucoup atténuer les ténèbres de ce passage; mais le
+jour y est maintenant intercepté par des grilles et des treillis de fer;
+on s'est vu forcé de prendre ces précautions, afin de couper court à un
+trafic clandestin qui se pratiquait jadis.
+
+»C'est par là, en effet, que les bas employés de l'établissement
+passaient les dents et les cheveux dont ils dépouillaient les morts pour
+les vendre à des industriels: les dentistes d'autrefois et les
+perruquiers du quai des Morfondus venaient en marchandises, la nuit,
+dans la rue de la Bûcherie.
+
+»Une porte bâtarde, percée sous le soubassement de l'édifice, du côté de
+la rue de la Bûcherie, est affectée à la sortie des morts. C'est là qu'à
+certaines heures les corbillards viennent attendre leur chargement.
+
+»Jusque sous le règne de Louis-Philippe, les bâtiments que l'Hôtel-Dieu
+possède sur la rive gauche plongeaient à pic dans la rivière, et les
+souterrains avaient, comme ceux d'en face, des ouvertures sur le fleuve;
+mais, en 1840, toutes ces constructions ayant été soumises à un recul
+pour laisser passer le quai de Montebello, les basses-oeuvres en furent
+également rétrécies et par conséquent défigurées.
+
+»Quand on sort de ces lieux funèbres, lorsqu'on se retrouve sur nos
+voies bruyantes, que l'air semble frais, que les caresses du soleil font
+plaisir!»
+
+Ainsi s'exprime un des écrivains les plus sérieux, les moins
+susceptibles d'entraînement imaginatif.
+
+Si nous avons donné à cette citation une extension aussi importante,
+c'est que nous voulions apporter au lecteur cette conviction que la
+vérité est bien souvent au-dessus de ce que peut imaginer la fantaisie
+la plus libre.
+
+Avant de le faire pénétrer dans les souterrains de l'Hôtel-Dieu, nous
+avons tenu à lui prouver que ce n'était pas là une création de toutes
+pièces, et nous nous sommes appuyé sur un témoignage impartial que les
+plus sceptiques ne sauraient récuser.
+
+Mais la partie qu'il a été donné à l'archéologue de visiter ne comporte,
+il faut bien le reconnaître, qu'une portion très-restreinte de ces
+cryptes immenses qui se reliaient, aux temps passés, aux catacombes, aux
+souterrains de la tour de Nesle et aux anciennes oubliettes du vieux
+Louvre.
+
+Depuis que le sous-sol de Paris a été fouillé dans tous les sens pour
+l'installation des eaux et du gaz, ces réduits mystérieux ont été
+comblés; mais à l'époque où se passe notre drame, c'est à peine si on en
+soupçonnait l'existence.
+
+Nous avons sous les yeux un plan qui fait partie du dossier des Loups de
+Paris, et qui prouve que derrière les cryptes visitées par M. Louft,
+s'étendaient de vastes souterrains, dont l'ouverture extérieure avait
+été murée.
+
+C'est là que nous invitons le lecteur à nous suivre, et quelle que soit
+sa répugnance à pénétrer avec nous dans ces lieux de ténèbres et
+d'horreur, nous sommes convaincu qu'il n'hésitera plus en entendant la
+voix de deux anciennes connaissances:
+
+--Aïe! faisait l'une.
+
+--Sapristi! criait l'autre.
+
+--Écoute, Goniglu, ça devient intolérable!... Voilà que les rats ont
+presque achevé de manger ma botte... et maintenant ils s'attaquent à mon
+pied....
+
+--Ki! ki! ki! répondaient des voix qui n'avaient rien d'humain.
+
+--Aïe! reprenait Goniglu.
+
+--Sapristi! criait encore Muflier.
+
+A vrai dire, la situation ne paraissait pas s'être améliorée. Le lieu où
+ils se trouvaient était plongé dans la plus profonde obscurité. Le sol
+détrempé formait une boue immonde, et c'était sur cette couche plus
+humide que toute la paille de tous les cachots réunis que les deux amis
+gisaient étendus.
+
+Et l'on entendait des frottements sans nombre. Puis des ki! ki! qui
+étaient un signal d'attaque. En vain Goniglu et Muflier, dégagés de
+leurs liens, lançaient des coups de pied à droite et à gauche; en vain
+leurs talons écrasaient parfois un imprudent, les hordes innombrables se
+reformaient en phalange macédonienne.
+
+Le ki! ki! devenait plus strident; c'était comme un appel de clairon. A
+l'assaut! et voilà qu'aux mollets, aux genoux, aux cuisses, au torse,
+aux bras, aux épaules, les rats, turcos enragés, grimpaient, agiles et
+féroces.
+
+La lutte prenait alors des proportions épiques. Muflier se secouait avec
+fureur; de ses mains crispées il arrachait les bêtes aux dents aiguës,
+et ses vêtements se déchiraient, ouvrant à leur voracité des échappées
+radieuses.
+
+Goniglu se roulait à terre, écrasant les animaux sous son poids, comme
+ces larges roues de fonte qui servent aujourd'hui à aplanir les routes.
+
+Puis tout à coup: ki! ki!... on sonnait la retraite. Pourquoi? Quel
+stratégiste inconnu jetait dans l'air ce signal nouveau? Mystère! Mais,
+sans hésiter, les assaillants, se reformant en colonnes, s'enfuyaient ou
+plutôt se repliaient en bon ordre, selon l'immortelle expression du
+général Trochu.
+
+Et voilà plusieurs jours que durait ce supplice!
+
+Oh! que bien loin s'étaient envolées les joies de l'hôtel de
+Thomerville! Où étaient les chauds-froids de volaille et les suprêmes
+d'ananas? Où les Saint-Émilion première et les Clos-Vougeot de 1847? Où
+les draps fins et les meubles du bon atelier?... où le bonheur? où le
+repos?
+
+Maintenant hâves, grelottants, Muflier comme Goniglu, et Goniglu comme
+Muflier se comparaient _in petto_ à ces malheureux que la justice, ou
+plutôt l'injustice féodale précipitait dans les _in pace_.
+
+Goniglu avait été beau, disons le mot, sublime. Pas une fois il n'avait
+reproché à Muflier les titillations passionnées qui l'avaient arraché à
+sa couche et l'avaient déterminé à courir la pretantaine.
+
+Goniglu se révélait comme fataliste. Cela était parce que cela devait
+être.
+
+Cela! mais quoi? voilà bien ce qu'il y avait de plus terrible.
+
+Être torturé, écartelé, pendu, ce n'est pas toujours agréable. Mais ne
+pas savoir ce qui vous menace, sentir l'épée suspendue au-dessus de sa
+tête, et ignorer si c'est un espadon, un sabre, un cimeterre ou une
+dague! Voilà qui est sinistre!
+
+Or, en vain les deux amis avaient mis leur esprit à la torture. Certes
+le premier nom qui leur était venu à l'esprit était celui de Biscarre;
+mais ils le connaissaient.
+
+Le roi des Loups avait toutes les brutalités, toutes les violences. Il
+n'était pas homme à résister à sa colère. S'ils eussent été en son
+pouvoir, il se fût déjà présenté pour leur jeter leur crime à la face,
+il les aurait déjà tués!
+
+Mais «qui? qui?» s'écriaient-ils, faisant concurrence aux rats.
+
+Ce n'était pas qu'ils n'eussent tenté quelque chose pour obtenir des
+renseignements. Mais ce quelque chose était bien peu.
+
+Chaque jour--le matin ou le soir--il leur eût été bien difficile de le
+dire, car, selon le mot du poëte,
+
+ C'est toujours la nuit dans le tombeau,
+
+chaque jour, disons-nous, un certain bruit se faisait entendre: quelque
+chose s'ouvrait; alors, dans l'ombre à laquelle leurs yeux s'habituaient
+comme les prunelles des félins, Muflier et Goniglu voyaient apparaître
+dans l'air une ligne noire qui se balançait.
+
+C'était un bâton flexible au bout duquel était fiché un pain noir.
+
+Provende de la journée.
+
+Alors ils avaient crié, appelé, interrogé.
+
+Un bâton ne vient pas tout seul. Il suppose une main, donc un bras, donc
+une tête, donc une bouche.
+
+Mais la bouche restait muette à leurs supplications, et le bras se
+retirait. Et dans les ténèbres, collés l'un contre l'autre, désolants et
+désolés, les deux camarades se partageaient le pain du malheur.
+
+Muflier avait des révoltes. Alors c'étaient des fureurs à ébranler les
+tours Notre-Dame. Mais les voûtes qui les enserraient étaient solides.
+
+Pourtant ils ne voulaient pas mourir.
+
+Ils se sentaient encore pleins de vitalité: ils étaient décidés à
+résister jusqu'au bout....
+
+Quand viendrait ce bout?
+
+Pour toute distraction, ils avaient le combat des rats. A la fin, cela
+devenait monotone, d'autant plus que toutes les fois qu'ils
+s'assoupissaient, ces bêtes, lâches et sournoises, profitaient de leur
+impuissance pour grignoter leurs vêtements, assaisonnés d'un tantinet de
+chair fraîche.
+
+A l'heure où nous retrouvons nos amis, le découragement commence à
+s'emparer d'eux. Leurs âmes blindées ont reçu des secousses trop vives.
+Ils ne se voient pas, mais ils se regardent, et leur conversation ne se
+compose que de soupirs entrecoupés d'interjections:
+
+--Oh! ma vie pour un verre de vieille! murmure Muflier.
+
+Richard III disait aussi:
+
+--Mon royaume pour un cheval!
+
+--Écoute... fait tout à coup Goniglu.
+
+--On marche dans le mur....
+
+--Les rats....
+
+--Non, des hommes!...
+
+--Pourtant on a apporté la ration....
+
+--On approche!...
+
+--C'est peut-être la fin....
+
+--Bah! ça vaut mieux....
+
+--Serre-moi la main, Muflier.
+
+--Embrasse-moi, Goniglu.
+
+Et dans cette suprême étreinte, les deux amis rappellent Eudore et
+Cymodocée (voir les _Martyrs_ de M. de Chateaubriand), prêts à marcher
+au cirque romain.
+
+Cependant une lueur éclaire le souterrain....
+
+Une large ouverture s'est faite dans la muraille, et six hommes ont
+paru.
+
+Encore cette fois, ils ont le visage noirci.
+
+--Allons! haut! et marchons droit, dit une voix rauque.
+
+Muflier se dresse, Goniglu l'imite. Mais il ne peut atteindre à cette
+suprême dignité dont Muflier fait preuve en cambrant le torse et en
+rejetant la tête en arrière.
+
+--Vos mains! reprend la voix.
+
+Ils tendent les poignets.
+
+Alors on leur passe aux pouces ces petits instruments de précaution que
+les gendarmes tiennent en réserve pour les récalcitrants.
+
+On tire un peu en avant. Ils marchent.
+
+La scène a quelque chose de théâtral.
+
+Ils passent au milieu d'une haie formée d'hommes qui tiennent des
+torches. Le problème se corse. Mais la solution doit être proche.
+
+On avance assez vite, tantôt sur le sol glissant, tantôt sur des dalles
+où le pied a peine à tenir.
+
+Puis, devant eux, une large porte s'ouvre....
+
+La clarté de torches nombreuses les inonde et les aveugle.
+
+Muflier et Goniglu font inconsciemment un pas en arrière. Mais le petit
+instrument ci-dessus désigné les rappelle à la soumission.
+
+Un cri rauque s'échappe de leur poitrine.
+
+Et Muflier prononce ces mots:
+
+--N.d.D.! cette fois-ci, ça y est!...
+
+Où sont-ils donc?...
+
+C'était une haute salle, dont le plafond se perdait dans l'ombre. Des
+arêtes de pierre couraient le long des voûtes, se réunissant à une clef
+pendante.
+
+Cela tenait de l'église et du cloître.
+
+Mais cela n'était pas le plus surprenant.
+
+Au fond, était établi un tribunal élevé de trois pieds environ au-dessus
+de terre; à gauche, une chaise, à droite un banc enfermé d'une
+balustrade.
+
+Devant le tribunal une table recouverte d'un drap noir.
+
+Plus en avant, quelques bancs.
+
+Enfin, derrière une nouvelle balustrade courant d'un côté à l'autre de
+la salle et la séparant à peu près en deux, une foule pressée,
+bavarde....
+
+Ceci avait tout l'air d'une cour d'assises.
+
+On avait poussé les deux amis vers le banc de droite, c'est-à-dire celui
+des accusés. Et, interloqués, stupéfaits, ils s'étaient laissés tomber.
+
+Ceux qui les avaient conduits s'étaient placés derrière eux, et après
+les avoir délivrés de leurs entraves, avaient tiré d'une gaîne un long
+poignard qu'ils tenaient à la main, prêts à frapper, si les hommes
+eussent manifesté la moindre velléité de résistance, ce qui d'ailleurs
+était loin de leur pensée.
+
+Le tribunal était vide, ainsi que la chaire qui en une cour régulière
+eût été destinée au procureur.
+
+Au-dessus du tribunal, à la place où d'ordinaire est suspendu le christ
+en face duquel les serments sont prêtés, il y avait un appareil de forme
+bizarre, attaché à la muraille.
+
+Depuis leur entrée, Muflier et Goniglu n'avaient pu détacher leurs yeux
+de ce simulacre bizarre qui, mal éclairé par la lueur des torches,
+présentait des ombres singulières.
+
+Tout à coup ils frissonnèrent jusqu'au plus profond de leurs moelles. Ce
+qu'il y avait là, c'était la silhouette d'une guillotine, tracée en
+rouge éclatant sur la muraille noire, et surmontée d'une énorme tête de
+loup.
+
+A ce moment une certaine agitation se manifesta dans la foule.
+
+--La Cour, messieurs! crie une voix.
+
+Était-ce une hallucination?...
+
+Voici que trois personnages prennent place au tribunal. Ils sont vêtus
+de longues robes noires, le visage noirci comme celui de tous les hommes
+qui sont là....
+
+Mais ils portent au cou un ruban rouge, collé contre la chair, qui donne
+l'illusion de la trace laissée par un coup de hache, à supposer qu'après
+une exécution la tête ait été rapprochée du tronc.
+
+Derrière eux entrent douze hommes qui se rangent sur un banc un peu plus
+élevé que leurs siéges.
+
+Ils portent au cou le même insigne rouge, ainsi que celui qui est venu
+prendre place à la chaire de procureur.
+
+Un murmure a parcouru les rangs de la foule, et quelques
+applaudissements, aussitôt réprimés, se sont fait entendre. Il est
+évident que c'étaient là des félicitations adressées aux personnages
+qui venaient de paraître.
+
+Douze hommes! cela ressemblait furieusement à des jurés. Outre la
+cravate rouge, ils portaient à l'épaule une sorte d'épaulette taillée
+dans une tête de loup.
+
+Devant la table qui se trouvait au pied du tribunal, un homme, sorte de
+greffier, s'était assis.
+
+Puis deux autres, debout, les épaules couvertes d'une pèlerine de peau
+de loup, remplissaient l'office d'huissiers.
+
+--Silence! messieurs! fit l'un d'eux d'une voix glapissante.
+
+Le silence se rétablit immédiatement.
+
+Le président se leva:
+
+--Greffier, dit-il, donnez lecture de l'acte d'accusation et de l'acte
+de renvoi.
+
+Muflier et Goniglu étaient verts.
+
+Ils commençaient à comprendre.
+
+Ils se trouvaient devant le tribunal des Loups. Souvent au bagne, ils
+avaient entendu parler à voix basse de ce tribunal qu'on désignait sous
+le nom des Assises rouges.
+
+Par une odieuse contrefaçon des lois régulières, ce tribunal était
+constitué selon les règles de la procédure normale. Un président assisté
+de deux juges dirigeait les débats. Ces siéges ne pouvaient être
+occupés, non plus que celui d'accusateur public, que par des condamnés à
+mort, contumaces ou évadés.
+
+Parmi les premiers dignitaires de la bande étaient choisis douze jurés,
+statuant en secret et faisant connaître leur déclaration.
+
+Il n'était pas admis de circonstances atténuantes.
+
+Un code spécial réglait l'application des peines, qui se résumaient en
+général par ce seul mot: La mort.
+
+Cependant la mutilation, l'aveuglement et d'autres supplices étaient
+réservés à certains coupables. Les règles étaient fixes et immuables, et
+il n'existait pas de recours contre les décisions prises, qui étaient
+immédiatement exécutées.
+
+Quant à la foule, elle se composait de Loups-maîtres, c'est-à-dire admis
+à un grade supérieur qui les initiait aux secrets de l'association.
+
+Muflier et Goniglu ne faisaient partie, il faut le dire, que de la plèbe
+des Loups. C'étaient des affiliés, moins que cela, des instruments.
+
+Ce tribunal effroyable tenait ses assises rouges dans les cryptes de
+l'Hôtel-Dieu, dans ces souterrains depuis longtemps murés et dont à
+Paris nul ne soupçonnait l'existence.
+
+--Accusés Muflier et Goniglu, levez-vous, dit le président, et écoutez.
+
+Ce président n'était pas Biscarre.
+
+C'était une autre célébrité des bagnes qu'on appelait Pierre le Cruel.
+
+Les deux hommes obéirent.
+
+Le greffier commença sa lecture: c'était un document rédigé dans la
+forme judiciaire et dans lequel--détail des plus curieux--étaient visés
+les articles du Code d'instruction criminelle. A vrai dire, ce n'était
+pas une parodie de la procédure régulière. Ses agissements étaient
+suivis pas à pas, et eût-on fermé les yeux pour écouter qu'on se fût cru
+transporté dans une de ces audiences solennelles où la société se défend
+contre le crime.
+
+Nous ne reproduisons pas cette pièce, qui, en somme, ne reposait que
+sur des faits exacts et visait des détails déjà connus des lecteurs.
+
+Rien ne pouvait mieux prouver l'habileté de la police que la direction
+supérieure des Loups de Paris avait à sa disposition.
+
+Tout était relaté: l'enlèvement des deux amis, leur séjour à l'hôtel de
+Thomerville, leur trahison.
+
+On comprend facilement quelle était la teneur de l'accusation dirigée
+contre les deux Loups réfractaires.
+
+Ils avaient livré à des ennemis le secret de la retraite de Biscarre.
+C'était grâce aux renseignements fournis par eux que le chef des Loups
+avait failli être surpris, sous le déguisement du vieux Blasias, dans la
+maison du quai de Gesvres.
+
+Du reste, l'interrogatoire des coupables rappelait nettement les
+imputations dont ils étaient l'objet.
+
+Muflier et Goniglu, stupides dans le sens latin du mot, qui vient de
+_stupeo_ et signifie au propre complétement abruti, avaient écouté, sans
+hasarder un seul mot d'interruption, ce factum accablant.
+
+Hélas! où était cette belle assurance dont le plus beau des Mufliers
+présents, passés et futurs prétendait ne jamais se départir? Ses
+moustaches, se conformant à sa triste pensée, pendaient languissantes au
+coin de ses lèvres décolorées.
+
+Le président prit la parole.
+
+--Accusé Muflier, reconnaissez-vous l'exactitude des faits relatés dans
+l'acte d'accusation?
+
+Muflier fit un effort surhumain et parvint à décoller sa langue, qui,
+avec un entêtement diabolique, se cramponnait à son palais.
+
+--Y a une nuance, fit-il, y a une nuance.
+
+--Expliquez-vous. La défense est libre et vous avez le droit de dire
+tout ce que vous pensez nécessaire à votre justification.
+
+Il y eut un silence. Muflier cherchait et, dans son cerveau fertile,
+rien ne germait.
+
+Le président, toujours calme, reprit:
+
+--Je vais vous interroger sur les détails. Est-il vrai que vous soyez
+tombés au pouvoir des deux saltimbanques connus sous le nom de Droite et
+Gauche?
+
+--Ça, c'est vrai!... glapit Goniglu. Même que nous avons reçu une de ces
+piles....
+
+Muflier l'interrompit d'un geste.
+
+Le vieux Romain reparaissait, la dignité reprenait son empire.
+
+--Voyons, dit-il, c'est pas tout ça, faut causer. On est des Loups, on
+n'est pas des tigres. Qu'est-ce que vous nous reprochez? D'avoir mangé
+le morceau pour le Bisco, pas vrai?
+
+--Vous avez tenté de livrer le chef des Loups à la justice?
+
+Muflier donna un grand coup de poing sur la barre du tribunal.
+
+--Pas vrai!... Il n'est pas question de _rousse_ là dedans! J'ai causé,
+bien! c'est entendu... mais avec qui?... avec la _raille_? avec des
+_mouches_? Je répète, pas vrai!... J'ai jaspiné avec un gentilhomme de
+nos amis, un brave gars qui nous a hébergés, nourris, dorlotés comme des
+poupards... Il voulait savoir où était le Bisco, cet homme! Pourquoi
+donc ne le lui aurais-je pas dit?... Un homme en vaut un autre... Voilà!
+
+Un murmure violent s'éleva dans l'auditoire.
+
+Le président se leva.
+
+--Je rappellerai que toute marque d'approbation ou d'improbation est
+interdite. Nous ne sommes pas ici à la cour d'assises... Je regretterais
+de me voir contraint de faire évacuer la salle....
+
+Impossible de rendre le ton d'autorité avec lequel étaient débitées ces
+observations.
+
+Le silence se rétablit comme par enchantement.
+
+Le président se tourna vers les accusés.
+
+--Goniglu, acceptez-vous les explications données par l'accusé
+Muflier?...
+
+--Tiens! c'te bêtise! s'écria Goniglu. Il dit la vérité, pourquoi donc
+que je dirais le contraire?...
+
+--Messieurs les jurés apprécieront, reprit Pierre le Cruel. Je continue
+l'interrogatoire. Quelle excuse avez-vous à faire valoir pour expliquer
+le mobile qui vous poussait à livrer le chef des Loups à ses ennemis?
+
+--Oh! ça, je vais vous le dire, s'écria Muflier. Vous savez, moi, franc
+comme l'or! il y a longtemps que j'en avais assez du Bisco!... et pas
+moi seulement, mais tous les camarades... demandez à Maloigne, à Truard,
+à Bobet, à Douze-Francs; ils vous diront comme moi: Il n'était plus
+tolérable, ce matou-là!
+
+Goniglu, qui buvait les paroles de Muflier, eut un élan soudain.
+
+--Il a raison! s'écria-t-il. Nous voulions nous débarrasser du Bisco. Ça
+ne touche pas aux Loups, ça. Est-ce que nous avons trahi les camarades?
+Non! lui, lui seul!
+
+--Et d'où vous venait cette haine pour Biscarre?
+
+--Il ne nous fichait rien à faire... il nous laissait nous rouiller!
+Vrai! on marchait sur ses tiges... l'homme est fait pour travailler, pas
+vrai? Eh bien! rien de rien! pas une pauvre petite effraction à se
+mettre sous la dent... Si on se permettait une _cambriolade_ ou un
+_poivrier_, monsieur miaulait... eh bien! alors, il fallait nous
+occuper!...
+
+Goniglu parlait trop. Muflier estima que sa réputation d'orateur était
+compromise.
+
+--Goniglu, tais-toi, fit-il en arrondissant un geste à la Frédérick. Tu
+fatigues ces messieurs....
+
+Il fit un profond salut au président.
+
+--Messieurs les juges, dit-il, certes, si moi et mon honorable ami
+Goniglu, nous nous sentions coupables, je serais le premier à vous
+demander de me fournir des cendres pour m'en couvrir la tête... mais je
+déclare ici, devant....
+
+Il hésita. Il allait dire: Devant Dieu et devant les hommes, quand ses
+regards tombèrent sur le sinistre emblème suspendu au-dessus du
+tribunal.
+
+--Devant... ce qu'il y a là, continua-t-il, je jure que s'il y a un
+coupable en tout ça, c'est Biscarre. Vous l'appelez le chef des Loups!
+mais un chef, ça commande, ça dirige! ça s'occupe de ses soldats! Ça ne
+passe pas son temps à manigancer un tas de tripotages dans le grand
+monde, que le diable n'y verrait goutte.
+
+Il se redressa de toute la hauteur de sa taille.
+
+--Et moi, accusé, et Goniglu, ici présent, nous accusons Biscarre
+d'avoir trahi les Loups, d'avoir manqué aux devoirs que lui imposait son
+titre de chef! Voilà!... J'aurais voulu lui tordre le cou, j'ai pas pu,
+puisque j'étais au clou chez le marquis, j'ai voulu le faire par
+procuration, et il n'y a pas un Loup, un vrai Loup, un bon des bons, un
+_rupin_ qui n'en aurait fait autant.
+
+Muflier était superbe. Ses moustaches s'étaient fièrement redressées. Il
+y avait en lui du Mirabeau et du Danton.
+
+Un frémissement courut dans la salle.
+
+Le président se pencha vers les deux juges, et quelques mots furent
+échangés à voix basse.
+
+Goniglu, absolument _épaté_, considérait Muflier avec une admiration non
+dissimulée. Il est vrai que le coup était hardi.
+
+--Muflier, dit le président, vos explications, si étranges qu'elles
+puissent paraître, se rattachent à un ordre de faits tout spécial. Nous
+croyons devoir surseoir à votre interrogatoire. Nous le reprendrons tout
+à l'heure. Restez à votre banc, et ne vous mêlez en aucune façon aux
+débats qui vont avoir lieu. A ce prix, vous vous concilierez la
+bienveillance du tribunal et de MM. les jurés....
+
+--Alors, je ne peux pas encore m'en aller? demanda Muflier, qui avait
+son idée fixe.
+
+--Si vous prononcez une seule parole, reprit le président, je me verrai
+dans la nécessité de vous faire reconduire en prison....
+
+Muflier entendit bruire à ses oreilles le ki! ki! des rats, et une sueur
+froide le glaça tout entier.
+
+Il retomba sur son banc, inerte et silencieux.
+
+Goniglu l'imita.
+
+--Qu'on introduise Diouloufait, dit le président.
+
+Il se fit un mouvement.
+
+Évidemment, l'interrogatoire de Muflier et de Goniglu n'était que le
+préambule de la grave affaire qui avait motivé la réunion des assises
+des Loups.
+
+Les deux amis constituaient à peine un lever de rideau.
+
+Les rangs de la foule s'écartèrent....
+
+Et au fond de la salle on vit apparaître Diouloufait, debout.
+
+Deux hommes le tenaient aux épaules.
+
+Était-ce bien Diouloufait? En vérité, on en eût douté.
+
+C'était bien l'homme qui avait passé par la tombe. Le sépulcre lui avait
+imprimé au front un stigmate indélébile. Un grand cadavre! pas d'autres
+mots n'auraient pu caractériser cette pâleur qui, sur ce large visage,
+s'étendait en masque sinistre.
+
+Il marchait--ce colosse--sans conscience de lui-même, allant où on le
+poussait. Pour ces natures brutales, le mystère est une sorte
+d'assommoir. On eût dit qu'il avait reçu sur le crâne un coup terrible.
+
+Il ressemblait à ces hémiplégiques qui--selon le mot de Monselet--ont
+oublié leurs membres dans leur lit.
+
+Il se traînait plutôt qu'il n'avançait.
+
+On le poussait doucement. Sa tête énorme vacillait sur ses épaules. Ses
+yeux à demi fermés semblaient ne rien voir....
+
+Muflier et Goniglu le regardaient.
+
+--Dis donc, vieux, murmura Goniglu, pourquoi donc qu'on amène celui-là?
+
+--Dame, je n'en sais rien. Peut-être qu'il va manger sur notre compte?
+
+--Casser du sucre, lui! pas vrai! c'est un brave!
+
+--Brave ou non! il croit au Bisco, et il nous démolira pour lui....
+
+--Mais le Bisco est mort!
+
+--Eh! va donc! mort, comme toi-z-et moi! proféra Muflier, qui s'oublia
+jusqu'à faire un cuir.
+
+Le président était debout, attendant que Dioulou fût parvenu jusqu'au
+tribunal.
+
+Un silence profond s'était établi.
+
+Tous connaissaient Diouloufait.
+
+Dans l'auditoire, il en était plus d'un que le géant avait sauvé au
+péril de sa vie....
+
+Car il est temps de faire connaître au lecteur la vérité sur Dioulou.
+
+Oui, c'était un criminel, c'était le complice de Biscarre, c'était un
+Loup, c'est-à-dire un affilié de cette bande terrible qui mettait la
+police aux abois....
+
+Oui, Diouloufait avait volé, il avait tué....
+
+Mais....
+
+Ce _mais_! constitue une des étrangetés les plus singulières de ce monde
+de bandits. Il faut que nous l'expliquions.
+
+Jamais, jamais Diouloufait n'avait volé pour lui. Quand il faisait
+partie d'une expédition, quand lui passaient par les mains les produits
+de la rapine, Dioulou trouvait toujours le moyen--au moment du
+partage--d'être sorti.
+
+Nous connaissons dans le monde parisien ce procédé, qui consiste à
+prétexter une affaire importante à l'instant de régler une addition.
+Nous appelons cela... s'absenter... à l'anglaise....
+
+Dioulou obéissait aux ordres du maître, Dioulou faisait le guet, la
+courte échelle, il enfonçait les portes, escaladait les murs, prêtait à
+tous l'appui de sa force énorme et de son courage à toute épreuve. En
+cas de résistance imprévue, il luttait, ne reculait devant aucune
+extrémité pour le salut de tous....
+
+Mais à peine l'oeuvre criminelle était-elle accomplie, à peine tout
+danger avait-il disparu, que Dioulou se séparait brusquement de la
+bande, ne se souciant ni des remercîments pour les services rendus, ni
+de la part qui devait lui revenir, conformément aux règles de
+l'association.
+
+Cet homme, dont les hasards de la vie avaient fait un bandit, avait le
+sens intime, le désir continuel du repos et de la placidité. Il n'avait
+été véritablement heureux qu'au cabaret de l'_Ours vert_. Sauf les rares
+visites des Loups, il vivait là, en somme, comme le premier débitant
+venu, et il pouvait se faire parfois cette illusion, qu'il appartenait
+comme tout le monde à la vie normale.
+
+Certes, dira-t-on, il aurait pu s'amender, rentrer dans la voie droite.
+S'il était vrai qu'il éprouvât le dégoût de sa vie nomade et périlleuse,
+Dioulou considérait comme un point d'honneur--singulier, mais réel--de
+ne pas abandonner ceux auxquels il avait donné de longue date sa parole,
+et surtout Biscarre, pour lequel, nous l'avons dit, il avait une
+affection brutale, irraisonnée.
+
+Dioulou était un paria: paria il avait vécu, paria il devait mourir. Le
+monde était trop loin de lui. Loup, il vivait sur la lisière de la
+société, happant ce qui passait à sa portée, et parfois, sur un ordre
+donné, s'élançant à travers les hommes, comme ces fauves qui, chassés
+par la neige, se ruent sur les villages épouvantés. Il n'avait pas
+d'autre notion: si certaines hésitations troublaient son âme, elles
+n'avaient point pour mobile le sentiment du droit ou du devoir. C'était
+comme un instinct: on eût dit qu'il avait, dans une existence
+antérieure, connu les satisfactions de la conscience pure, et de temps à
+autre, à travers lui, passaient comme des ressouvenirs.
+
+Non vicieux, et pourtant rivé au vice; non criminel, mais coupable; non
+avide, mais voleur, tel était Dioulou....
+
+Il allait devant lui, à la façon des bêtes aveuglées qui suivent la main
+qui les entraîne et qui cependant ont un frémissement subit à l'approche
+du danger, et cela sans le voir....
+
+Et maintenant, il lui semblait qu'il marchait dans un rêve épouvantable.
+La nuit du tombeau pesait encore sur lui. Il avait au cerveau cette
+ivresse qui est la mort.
+
+L'ébranlement subi par son organisme était tel, qu'il n'avait pas encore
+repris possession de lui-même.
+
+Que s'était-il passé? Il était dans l'état d'un homme qui a passé de
+longues heures dans la tombe, et qui tout à coup se trouve inondé de la
+lumière du soleil.
+
+Il y avait éblouissement de l'intelligence et des sens.
+
+Quand il cherchait dans sa mémoire, il revoyait la salle de
+l'Hôtel-Dieu, avec ses murs jaunes, avec le lit aux draps blancs, avec
+les infirmiers glissant comme des ombres.
+
+Puis une étrange sensation! il éprouvait à la tête d'intolérables
+douleurs. Son sang se glaçait, un tressaut général. Plus rien.
+Bourdonnement, tourbillon, immobilité, silence....
+
+Et quand il s'était réveillé, tout autour l'obscurité, les ténèbres
+opaques.
+
+On l'avait saisi. Quelques mots avaient été prononcés qu'il n'avait pas
+compris. On l'avait poussé en avant.
+
+Voilà. Maintenant, il se trouvait dans la grande salle que nous avons
+décrite et qu'éclairaient lugubrement les torches vacillantes.
+
+Devant lui, le tribunal.
+
+Des mains à ses épaules, des liens à ses bras.
+
+Où était-il? Stupide, il regardait et ne voyait pas.
+
+On le poussa encore, et il se trouva seul, au centre du demi-cercle que
+formaient le tribunal, le banc des assises et la chaire de l'accusateur.
+Il chancela et pressa ses mains sur son front. C'était l'affaissement de
+l'être tout entier.
+
+Tout à coup, il entendit une voix qui venait jusqu'à lui, comme si on
+lui eût parlé à travers une épaisse muraille. Et pourtant, deux mètres à
+peine le séparaient du juge.
+
+--Diouloufait, disait la voix, êtes-vous prêt à répondre aux questions
+qui vous seront adressées?
+
+Il leva la tête. Il vit les hommes sinistres au visage noirci, à la
+cravate rouge simulant une ligne de sang....
+
+Et tout entier il frissonna.
+
+En même temps, la raison, la pensée lui revinrent, et il s'écria:
+
+--Qui êtes-vous? Et pourquoi m'a-t-on conduit ici?
+
+Sa première sensation était la terreur.
+
+--Diouloufait, reprit le président, souvenez-vous du serment que vous
+avez prêté!
+
+Il se tut.
+
+--Ce serment, je vais vous le rappeler.
+
+Le président ouvrit un registre qui se trouvait à portée de sa main, et
+lut à haute voix:
+
+«Moi, Bartholomé Diouloufait, évadé du bagne de Toulon, je m'engage à
+obéir en toutes circonstances aux lois qui régissent l'association des
+Loups de Paris, offrant ma vie en garantie de ma parole.»
+
+--Diouloufait, dit encore Pierre le Cruel, as-tu prêté ce serment?
+
+Dioulou, les yeux fixes, répondit:
+
+--Oui, j'ai prêté ce serment....
+
+--Donc, tu es Loup! donc, tu dois obéir aux règles de l'association...
+Mais as-tu oublié les articles de notre Code rouge?
+
+--Oublié... oui, je ne sais pas....
+
+Le malheureux balbutiait.
+
+--Je vais te les rappeler, dit le président. L'article 7 dit: Le Loup
+doit à l'association franchise absolue: il lui est enjoint de livrer
+sans hésitation tout renseignement qui lui est demandé, alors même que
+les informations réclamées de lui compromettraient un parent, fût-ce son
+père ou sa mère, un ami, si intime qu'il lui fût, dût enfin sa vie
+propre être mise en péril par ses aveux... Diouloufait, quand tu as
+prêté serment, le maître t'a-t-il donné lecture de cet article?...
+
+--Oui! oui! je me souviens!... j'ai juré....
+
+Dioulou semblait faire des efforts surhumains pour reprendre possession
+de ses facultés.
+
+Maintenant il savait où il se trouvait.
+
+Il connaissait ce tribunal sinistre, parodie sanglante de la justice
+humaine. Il se souvenait d'exécutions mystérieuses qui avaient suivi ses
+arrêts.
+
+Devant cette Sainte-Vehme du crime, Dioulou reprenait peu à peu toute
+son énergie.
+
+Comment était-il tombé entre les mains des Loups? Il l'ignorait encore.
+Mais que lui importait? Ne savait-il pas que la terrible association des
+forçats et des bandits possédait, pour arriver à un but fixé d'avance,
+des moyens qui le plus souvent déjouaient toutes les précautions prises
+par ceux qui auraient tenté de lui échapper?
+
+On l'a déjà compris: l'homme qui s'était présenté à l'Hôtel-Dieu sous
+le nom de James Wolf n'était autre qu'un des plus habiles affiliés des
+Loups. C'était celui qui maintenant siégeait au fauteuil présidentiel.
+
+Pendant les courts instants qu'il avait passés auprès du lit de Dioulou,
+et sous prétexte d'examiner la conformation de son crâne, il l'avait
+soumis à une intoxication rapide dont le résultat avait été une
+léthargie semblable à la mort.
+
+Les Loups savaient que le corps serait transporté au cagnard d'autopsie,
+et cette salle communiquait, par un puits secret, avec les souterrains
+qui leur servaient de repaire.
+
+On sait le reste.
+
+--Diouloufait, il te sera adressé tout à l'heure des questions
+auxquelles tu devras répondre en toute franchise... Tu vas d'ailleurs
+connaître les motifs qui nous obligent à recourir à toi... Écoute avec
+attention, et ta vie répondra de ta franchise.
+
+Dioulou se tenait debout, les bras croisés, la tête haute.
+
+Le colosse, émacié, le visage pâle, était presque beau maintenant. Il y
+avait dans son oeil comme un rayonnement.
+
+Celui qui occupait le poste de procureur parlait.
+
+Dioulou écouta.
+
+Voici quelle était la teneur du factum dont il était donné lecture:
+
+«Dans sa séance en date du... le conseil suprême des Loups a confirmé à
+Biscarre, dit Le Bisco, le titre de roi des Loups que lui avaient donné
+ses compagnons de chaîne... Sur le poignard et l'instrument de mort,
+Biscarre a juré d'obéir aux règles de l'association, et d'incliner le
+pouvoir suprême dont il était revêtu devant les principes immuables qui
+président à l'existence même de notre société.
+
+»Entre autres articles du Code rouge, il en est dont l'importance est
+exceptionnelle et dont il est utile de rappeler le texte.
+
+»Art. 27.--Le roi des Loups, dépositaire des secrets de l'association,
+s'engage à ne point user de ces secrets dans un but d'intérêt personnel.
+
+»Art. 28.--Le roi des Loups, dépositaire des fonds de l'association,
+s'engage à ne point user de ces fonds dans un but d'intérêt personnel.
+
+»Art. 40.--Au moment où le roi des Loups accepte le titre qui lui est
+décerné, il fait abandon à l'association de tous ses biens ou
+possessions, de quelque nature qu'ils soient, s'engageant à n'en pas
+revendiquer la partie la plus minime.
+
+»Art. 41.--Toute fausse déclaration relative aux biens qu'il possède est
+punie de la déposition et de la mort.
+
+»Art. 42.--Le roi des Loups s'engage à faire connaître au conseil
+suprême, dans les quinze jours qui précèdent l'exécution d'un plan conçu
+par lui, nécessitant le concours de plus de vingt des associés, les
+moyens d'action dont il dispose et le but qu'il se propose. Le conseil
+suprême autorise, s'il y a lieu, l'expédition proposée.
+
+»Art. 50.--Il est interdit au roi des Loups, sous les peines les plus
+sévères, de changer de domicile et de disparaître pendant un délai de
+plus de deux semaines, sans donner avis au conseil suprême du lieu de sa
+résidence.
+
+»Art. 51.--Le conseil suprême assigne le roi des Loups à paraître devant
+lui, par avis secret inséré dans les journaux choisis d'avance et d'un
+commun accord.
+
+»Art. 52.--En cas de non-comparution, et après trois avis successifs, le
+roi des Loups est recherché par les moyens dont dispose le conseil
+suprême, qui peut, s'il le juge convenable, le frapper de mort au lieu
+même où il sera trouvé.»
+
+Le forçat qui faisait l'office de procureur avait lu ces divers articles
+d'une voix nette et sonore.
+
+Diouloufait, insensible en apparence à ce qui se passait autour de lui,
+attendait qu'il continuât.
+
+Après un silence, l'homme reprit:
+
+«Or, nous, chargé d'une enquête à la suite de dénonciations visant
+Biscarre, le roi des Loups, nous avons constaté les faits suivants:
+
+»1° Biscarre a fait usage, dans un but d'intérêt personnel, des secrets
+qui lui ont été révélés, comme roi des Loups et chef de l'association;
+
+»2° Biscarre, dépositaire de la caisse sociale, a fait usage, dans un
+but d'intérêt personnel, des sommes à lui confiées et les a dilapidées
+sans bénéfice aucun pour l'association;
+
+»3° Négligeant les affaires de la Société, laissant sans emploi les
+forces vives qu'elle possède, Biscarre a employé l'influence dont il
+dispose pour poursuivre des plans qui lui appartiennent en propre et qui
+ne conviennent pas à l'intérêt général;
+
+»4° Biscarre, après avoir déclaré à plusieurs reprises qu'il préparait
+les éléments d'une opération considérable et avoir réclamé le concours
+d'associés au nombre de plus de vingt, a gardé ses projets cachés, et
+n'en a point fait part au conseil suprême, ainsi qu'il s'y était
+engagé;
+
+»5° Biscarre, surpris par des poursuites que son imprudence lui avait
+attirées, a disparu depuis plus de trois semaines sans faire connaître
+sa résidence actuelle;
+
+»6° Assignation à comparaître a été adressée à Biscarre par le conseil
+suprême dans les formes convenues. Trois fois avis lui a été laissé
+d'avoir à se présenter devant le conseil, et par lui aucune réponse n'a
+été faite;
+
+»En conséquence, nous, membre du conseil suprême, nous déclarons
+Biscarre coupable d'avoir contrevenu aux lois qui régissent
+l'association des Loups de Paris;
+
+»Disons que tous moyens seront employés pour découvrir le lieu où il se
+dérobe aux recherches;
+
+»Disons, en outre, que les Assises rouges seront appelées à statuer sur
+les faits, à recueillir tous témoignages de nature à faire connaître la
+vérité, et finalement à prononcer contre Biscarre les peines qu'il a
+encourues.
+
+»Fait à Paris, en la cité des Loups, le... 184...»
+
+Le procureur salua le tribunal et s'assit.
+
+Diouloufait était toujours immobile.
+
+Le président prit la parole.
+
+--Diouloufait, dit-il, vous avez entendu. Le tribunal est requis de
+recueillir, par tous les moyens possibles, les renseignements qui
+paraîtront nécessaires à son édification. Êtes-vous prêt à répondre aux
+questions qui vous seront adressées?
+
+--J'attends, dit le colosse. Interrogez-moi!
+
+--Diouloufait, vous êtes le compagnon inséparable de Biscarre, et votre
+intimité vous donne droit à toute sa confiance. Mais au-dessus de
+l'amitié qui vous unit à lui, il y a les lois de l'association qui
+garantissent la sécurité de tous et de chacun. Donc, votre devoir n'est
+pas douteux: nous vous ordonnons de répondre en toute franchise. Où se
+trouve Biscarre?
+
+--Je n'en sais rien, dit nettement Diouloufait.
+
+--Attendez!... peut-être regretterez-vous tout à l'heure de vous être
+laissé entraîner dans la voie des mensonges. Il faut d'abord que vous
+sachiez tout. Nous n'ignorons pas que lors de votre comparution devant
+le juge d'instruction, vous avez affirmé tout d'abord que Biscarre était
+mort. C'était votre devoir, et nous ne pouvons vous blâmer d'avoir
+refusé toute dénonciation. Mais ici ce système ne saurait prévaloir.
+Mentir à la justice est utile; ici, vous devez déclarer la vérité. Or,
+vous savez si bien que Biscarre est vivant, que vous n'ignorez pas les
+circonstances de la mort de la Brûleuse, tuée par le roi des Loups. Je
+répète donc ma question et je vous demande où se trouve Biscarre.
+
+--Au juge d'instruction, dit Diouloufait d'une voix lente, je devais
+mentir et j'ai menti. A vous je dirai la vérité....
+
+Un murmure de curiosité parcourut la foule.
+
+--Je sais où est Biscarre, reprit Diouloufait, mais je refuse de la
+façon la plus formelle de vous révéler ce que je sais....
+
+Devant cette déclaration si nette, si audacieuse, les membres du
+tribunal s'étaient levés. En vérité, c'était chose presque incroyable
+qu'on osât les braver, eux qui n'avaient qu'un mot à dire pour que
+Diouloufait tombât sous les coups des affiliés....
+
+--Ceci vous étonne, dit encore Diouloufait, et déjà vous vous demandez
+quelles tortures vous pourriez m'infliger pour me contraindre à parler.
+Mais, sachez-le bien, j'ai donné ma parole à Biscarre... et cette
+parole, je la tiendrai, nulle force humaine ne me contraindra à
+parler... Ne comprenez-vous pas que si j'ai pu résister à cette horrible
+torture de savoir que Biscarre avait tué la pauvre créature que
+j'aimais, je serai plus fort encore devant vos menaces ou vos mauvais
+traitements? Biscarre est votre roi, à vous, mais, pour moi, il est plus
+encore, c'est un maître que j'aime malgré tout, malgré le mal qu'il m'a
+fait. Seul de tous, je le connais, je sais tout ce qu'il a souffert,
+tout ce qu'il souffre encore. Il a eu foi en moi, et je ne tromperai pas
+sa confiance. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez.
+
+Un grondement menaçant sortit de toutes les poitrines.
+
+--Vous avez compris, reprit le président, ce que signifient ces mots
+inscrits dans nos statuts: Obtenir par tous moyens les renseignements
+qui nous sont nécessaires....
+
+--Je sais que ma vie vous appartient... parbleu! prenez-la... je vous la
+donne.
+
+Et Dioulou avait aux lèvres un singulier sourire de résignation....
+
+Les juges se consultèrent.
+
+Puis le président étendit la main:
+
+--Au nom de la sécurité de tous, compromise par les agissements de
+Biscarre, roi des Loups, nous décidons que Diouloufait, traître au
+serment qu'il a prêté, sera contraint par la force de livrer au tribunal
+le secret qu'il refuse de faire connaître volontairement.
+
+Un long silence suivit cet arrêt.
+
+Muflier et Goniglu se poussaient du coude: ils étaient livides.
+Peut-être cette première exécution n'était-elle qu'un prélude... De
+fait, ils avaient peur.
+
+Tout, dans cette sinistre procédure, leur rappelait la terrible
+responsabilité qu'ils avaient encourue. Si Diouloufait était menacé de
+mort pour refuser de livrer un secret, quel ne serait pas leur
+châtiment, à eux qui avaient trahi!
+
+Cependant le président avait fait un signe. Et deux hommes étaient venus
+se placer aux côtés de Diouloufait.
+
+Il regardait devant lui, les yeux fixes, sans prononcer une parole.
+
+Une porte latérale s'ouvrit, et deux autres hommes parurent. Ils
+supportaient une sorte de _brasero_ rempli de charbons incandescents.
+
+Un frémissement de curiosité sauvage courut dans la foule des maudits.
+Les Loups sentaient qu'un homme allait souffrir, et leurs instincts de
+fauves se réveillaient.
+
+Le brasero fut déposé aux pieds de Diouloufait.
+
+Le colosse ne tressaillit pas.
+
+--Diouloufait, reprit le président, il est encore temps, parle! Révèle
+où se trouve Biscarre!
+
+--Non.
+
+--Agissez donc.
+
+D'un mouvement violent, les deux Loups qui se trouvaient aux côtés du
+malheureux le renversèrent en arrière.
+
+--Je ne résiste pas, dit-il.
+
+Une sorte de lit de camp, fait de chêne, avait été placé derrière lui.
+
+Sa tête était appuyée au sommet, sur un rouleau de bois, tandis qu'un
+cercle de fer, mobile, le saisissait au cou, à la façon du garrot
+espagnol.
+
+Une autre chaîne l'attachait aux flancs, des bracelets retenaient ses
+bras. Ainsi il était dans l'impossibilité de faire un seul mouvement.
+
+Tout son sang affluait à sa tête. Ses veines se gonflaient à éclater.
+Malgré son impassibilité apparente, il y avait en lui cette angoisse
+physique qui convulse le corps à l'approche de la douleur.
+
+Ses jambes dépassaient le lit de camp, et pendaient. Mais il eût été
+impossible de les relever, retenues qu'elles étaient par un appareil de
+forme bizarre qui clouait ses genoux à l'angle du bois.
+
+Chose horrible! on voyait sur cette partie du lit de torture des trous
+noirs. Déjà le feu avait rongé le bois. Déjà cet infâme instrument avait
+enserré plus d'un supplicié dans ses tenailles de fer.
+
+Le brasier fut placé sous ses jambes, qu'on avait mises à nu jusqu'aux
+cuisses.
+
+Il était monté sur une sorte de trépied, formé de deux parties dont
+l'une, supérieure, était mise en mouvement par une crémaillère dont l'un
+des tortionnaires tenait la poignée, de telle sorte que le brasier pût à
+volonté être rapproché ou éloigné des pieds du patient.
+
+Sur les charbons rouges, couraient de petites langues bleuâtres.
+
+En ce moment, le réchaud se trouvait environ à dix pouces de
+Diouloufait.
+
+Il avait fermé les yeux: on voyait sous les bracelets ses poings qui se
+crispaient, comme s'il eût cherché un point d'appui contre la souffrance
+attendue.
+
+--Diouloufait, au nom de ton serment, veux-tu parler?
+
+Il ne répondit pas.
+
+Le président leva le bras.
+
+Alors on entendit un craquement. C'était l'engrenage de la crémaillère
+qui agissait.
+
+Lentement le brasier montait.
+
+Les pieds du malheureux s'éclairèrent d'un reflet ardent: déjà la
+chaleur devait être intolérable. Mais dans cet organisme contracté,
+replié sur lui-même en quelque sorte, il n'y eut pas un frémissement.
+
+Le brasier monta encore.
+
+Encore une fois, le président réitéra sa question.
+
+Cette fois, d'une voix tonnante qui semblait sortir d'un sépulcre,
+Dioulou cria:
+
+--Non! cent fois non!...
+
+Et les aigrettes de feu léchèrent la chair.
+
+La crémaillère craqua.
+
+Cette fois, les pieds étaient posés à plat sur les charbons.
+
+Il y eut un grillement odieux... une odeur de chair brûlée se répandit
+dans la salle.
+
+Les traits du supplicié se tordaient. Les yeux roulaient dans leurs
+orbites. Une sorte de grondement, semblable au souffle puissant qu'on
+entend aux forges, râlait dans sa poitrine.
+
+Et pourtant il ne criait pas.
+
+Tout à coup, du fond de la salle, un homme bondit jusqu'au tribunal.
+D'un seul effort, si rapide, si vigoureux, que c'était à douter qu'un
+être humain pût opérer un pareil prodige, il se jeta vers le lit de
+torture, et de ses mains, saisissant le carcan de fer qui enserrait les
+genoux du supplicié, il le brisa comme s'il eût été de verre, tandis que
+d'un coup de pied il renversait le brasier, dont les charbons roulaient
+sur le sol détrempé.
+
+--Misérables! hurla-t-il.
+
+Et tous se dressèrent: les juges sur leurs siéges, le procureur dans sa
+chaire, Muflier et Goniglu sur leur banc.
+
+Dans la foule un cri roula, dans un tressaillement de terreur:
+
+--Biscarre! le roi des Loups!
+
+C'était lui, c'était le maître.
+
+Et lui, sans se préoccuper de ce cri, brisait de ses doigts crispés les
+chaînes et les tenons de fer; puis, saisissant Dioulou dans ses bras,
+comme il eût fait d'un enfant, il l'étendit sur le sol, lui soutenant la
+tête dans ses deux mains.
+
+Dioulou le regardait. Ah! je vous jure qu'il ne souffrait plus et qu'il
+se souciait bien peu de ses pieds tuméfiés et déjà rongés par la flamme.
+
+Biscarre lui prit les épaules et l'embrassa... puis, reposant sa tête
+sur un des blocs de bois, il se redressa, et fièrement, le front haut,
+il regarda autour de lui.
+
+Tous se taisaient. On admirait déjà la force surhumaine, on était
+épouvanté de cette audace.
+
+Puis, Biscarre offrait un aspect si étrange!...
+
+Biscarre portait le costume des galériens, la casaque de laine rouge, le
+pantalon de laine jaune, les souliers à caboches... au front le bonnet
+vert....
+
+Il arracha son bonnet d'un geste violent et le lança sur la terre. On
+vit alors sa tête rasée....
+
+Il était à l'ordonnance du bagne....
+
+Son visage, aux traits accentués, était livide de colère; et de ses
+yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, s'échappaient des lueurs
+fauves....
+
+--Misérables! répéta-t-il encore.
+
+Il alla droit au président:
+
+--Toi, Pierre le Cruel, dit-il brusquement, descends de ce siége où tu
+n'avais pas le droit de monter... car ici il n'y a pas d'autre coupable
+que toi....
+
+--Mensonge! répondit le forçat qui s'efforçait de conserver son
+assurance.
+
+--Ah! tu veux que je parle, tortionnaire!... lâche bourreau!... eh
+bien!... écoutez-moi tous!... Cet homme a dit m'avoir adressé l'avis
+convenu entre nous... il a menti! Cet homme a dit que mon absence et ma
+disparition avaient dépassé les limites fixées par nos statuts!... il a
+menti!... Cet homme a dit que je négligeais les intérêts de
+l'association pour ne me préoccuper que de mes intérêts personnels... il
+a menti!...
+
+Pierre le Cruel balbutiait: il essayait de se défendre.
+
+Biscarre était devant lui, fier, implacable:
+
+--Ose donc, devant moi, prétendre que tu m'as adressé le signe
+convenu!...
+
+--Je l'ai fait....
+
+--Prouve-le!... Ici nous ne nous payons pas de mots....
+
+Le président se courba sur les papiers qui encombraient son bureau,
+feignant sans doute d'y chercher une pièce absente.
+
+--Eh bien!... cette preuve? répéta Biscarre.
+
+L'autre, pâle, le front inondé d'une sueur froide, se laissa tomber sur
+son siége.
+
+Biscarre monta jusqu'au tribunal, et de sa main vigoureuse il saisit
+l'homme par sa cravate rouge, et, le soulevant, le poussa sur les
+gradins....
+
+Un cri de rage s'échappa de sa poitrine... il chancela comme un homme
+ivre.
+
+--Et vous, continua Biscarre, en s'adressant aux juges, vous qui vous
+targuez de ce titre de membres du conseil suprême, vous êtes ses
+complices et vous avez menti comme lui!... Ah! mes maîtres! vous étiez
+bien courageux tout à l'heure pour torturer ce malheureux, coupable
+d'avoir tenu la parole donnée, et qui, au milieu de nous tous, bandits
+et criminels, a, seul peut-être, droit au titre d'honnête homme!... Le
+moyen était habile, et votre victoire était sûre... son obstination même
+à se taire était une arme contre moi... vous étiez certains de la
+victoire. Le roi des Loups était condamné!... Vous lanciez quelque
+assassin qui l'eût surpris lâchement et qui, vous n'en doutez pas,
+aurait eu aisément raison de lui... Biscarre mort, un autre prenait sa
+place, et cet autre, c'était celui-là qui avait dirigé toute cette
+grotesque intrigue... Pierre le Cruel!...
+
+Il éclata de rire.
+
+--Voyez-vous cet homme... votre roi! Regardez-le donc! voyez cette
+physionomie blafarde sous le charbon qui lui noircit le visage!...
+
+Pierre eut un mouvement de rage; il voulut s'élancer sur Biscarre. Mais
+soudain, vingt bras le saisirent. Biscarre, par sa soudaine apparition,
+par son audacieuse défense, avait déjà recouvré toutes les sympathies de
+ces misérables....
+
+Il reprit la parole:
+
+--Il ne nous appartient pas de faire justice de ce coupable... C'est au
+jury à décider, à ce jury qu'il a convoqué lui-même... Cette question
+doit lui être posée:
+
+«Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir employé des moyens frauduleux,
+dans le but de s'emparer du titre et du pouvoir de roi des Loups?
+
+»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir requis la torture contre un
+membre de l'association dont il connaissait l'innocence?
+
+»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir, par ses mensonges intéressés,
+compromis la sécurité de l'association?»
+
+--Messieurs les jurés, continua Biscarre, veuillez entrer en
+délibération.
+
+Les douze hommes se levèrent et disparurent par une porte s'ouvrant
+derrière le tribunal.
+
+L'audience fut, pendant quelque temps, suspendue de fait.
+
+Mais nos amis? mais Muflier? mais Goniglu? est-ce qu'on les avait
+oubliés? Ils passaient par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et
+Muflier chantonnait involontairement entre ses dents:
+
+--Nous sommes fichus!... fichus!... fichus!...
+
+Goniglu, impassible, s'abstenait du moindre mouvement. Il ne tenait pas
+à se faire remarquer....
+
+D'autres s'empressaient à panser les plaies de Dioulou. Les chairs
+n'avaient été attaquées que superficiellement; et, bien qu'il lui fût
+impossible de se tenir debout, il éprouvait déjà un immense soulagement.
+
+Biscarre, appuyé sur la table du tribunal, la tête dans les mains,
+réfléchissait profondément.
+
+La foule causait à voix basse; une terreur indicible pesait sur
+l'assemblée.
+
+Tout à coup, il se fit un grand silence.
+
+Les jurés rentraient en séance.
+
+L'un d'eux s'avança vers la barre du tribunal; là, il se tourna vers
+l'emblème effrayant que nous avons décrit et qui représentait
+l'instrument de mort. Il étendit la main:
+
+--De par les lois qui nous régissent, parlant comme si nous nous
+trouvions en péril de mort, nous faisons connaître la réponse du
+jury....
+
+«Sur toutes les questions:
+
+«Oui, à l'unanimité.»
+
+On entendit un cri furieux. C'était Pierre le Cruel qui se débattait aux
+mains de ceux qui le retenaient....
+
+Biscarre dit à son tour:
+
+--Au nom des Loups, nous, Roi, en vertu des articles de notre statut,
+ordonnons que Pierre le Cruel soit mis à mort....
+
+A peine avait-il prononcé ces paroles que le misérable fut entraîné...
+il disparut dans les profondeurs d'une des cryptes qui sembla s'ouvrir
+pour lui livrer passage... Un coup sourd retentit, et ceux qui avaient
+rempli l'office de bourreaux reparurent... L'un d'eux tenait aux cheveux
+la tête du condamné....
+
+Si cruels que fussent les assistants, cette scène terrible, cette
+prompte expiation qui avait frappé le coupable comme un coup de foudre
+avait serré toutes les poitrines.
+
+La mort avait passé par là. Les plus hardis étaient pâles, les plus
+audacieux se sentaient frissonner.
+
+Seul, Biscarre, debout, l'oeil fixe, dominait la foule de l'ascendant de
+son énergie et de son pouvoir.
+
+--Justice est faite, dit-il d'une voix grave. Mais il reste encore
+d'autres coupables.
+
+Disant cela, il se tourna vers le banc des accusés.
+
+Goniglu s'affaissa sur Muflier, qui, loin de le soutenir, s'affaissa à
+son tour sur le banc qui lui servait d'appui.
+
+C'était le moment fatal.
+
+--Grâce! articula Goniglu.
+
+--Grâce! grogna Muflier.
+
+Biscarre les considéra avec ironie.
+
+--En vérité, dit-il, ces hommes valent à peine le coup de hache qui les
+tuera!
+
+--Un coup de hache! s'écria Goniglu.
+
+Muflier se contenta de passer sa main sur sa nuque, comme s'il eût voulu
+constater que sa tête tenait encore sur ses épaules.
+
+--Enlevez ces hommes! dit Biscarre.
+
+Les exécuteurs s'approchèrent d'eux.
+
+Réellement, il n'y avait aucune résistance à craindre; nos deux amis se
+laissaient aller comme de simples torchons mouillés. On entendait un
+râle sous les moustaches éplorées de Muflier, et du nez de Goniglu
+sortait un sifflement qui rappelait à s'y méprendre le grincement des
+trompettes de bois, la joie des enfants et la tranquillité des parents.
+
+Biscarre appela un des hommes et prononça quelques mots à son oreille.
+
+Goniglu s'était accroché de ses ongles, de ses mains, à Muflier. Lierre
+contre chêne.
+
+Mais le chêne était déraciné!
+
+Voici que les deux amis furent violemment séparés.
+
+Quelques secondes se passèrent; on entendit le choc lourd et sinistre
+qui avait annoncé la mort de Pierre le Cruel.
+
+--Ho! fit Goniglu, qui n'était plus ni vert, ni bleu, ni blanc.
+
+--A l'autre! dit Biscarre.
+
+Et quand il eut disparu, le même son se renouvela.
+
+C'en était fait de ces deux braves.
+
+O Hermance! ô Paméla! où étiez-vous à cette heure fatale? Viendrez-vous
+donc, comme la reine Margot et sa compagne, baiser au front ces deux
+victimes, ces nouveaux Coconnas et La Mole?
+
+Cette double expédition avait, on le comprend, jeté un nouveau froid
+dans la foule des Loups....
+
+Biscarre avait affirmé assez violemment son autorité pour qu'elle fût de
+nouveau assise sur des bases inébranlables....
+
+--Maintenant, dit-il, écoutez-moi tous. Loin d'avoir négligé les
+intérêts de l'association, j'ai, au contraire, organisé une de ces
+entreprises que jamais nul d'entre vous n'aurait osé rêver.... Assez de
+luttes! assez de misères! je veux que les Loups, déshérités de tout
+repos, de tout bien-être, aujourd'hui poursuivis, traqués, ne dépensent
+plus en vain leurs forces dans des opérations mesquines et
+dangereuses... Étant roi, je veux que les Loups aient un royaume... je
+veux que ces énergies violentes soient dirigées vers un but unique et
+grandiose... en un mot, je vous veux tout-puissants, tous riches....
+
+Un tonnerre d'acclamations accueillit les paroles du Bisco.
+
+--Si je n'ai point parlé plus tôt, c'est que mes plans n'étaient pas
+encore complets. Aujourd'hui, je tiens tous les fils dans ma main... et
+l'heure de la révélation a sonné... Mais, conformément à nos statuts, il
+m'est interdit de dévoiler mes projets devant l'assemblée générale.
+
+Il y eut naturellement un murmure de désappointement.
+
+Mais, sans paraître s'en préoccuper, Biscarre continua:
+
+--Je parlerai aux douze membres du conseil suprême qui siégent ici, et
+vous leur adjoindrez douze délégués que vous allez choisir
+immédiatement dans vos rangs.... A ces vingt-quatre mandataires, je
+dirai tout... Telle est notre loi, et nous n'avons pas le droit de la
+transgresser....
+
+Celui qui remplissait les fonctions de chef du jury se leva:
+
+--Vous avez entendu, Loups de Paris: que le sort désigne douze d'entre
+vous; qu'il soit fait selon la loi....
+
+Pendant que, groupés au fond du souterrain, les Loups procédaient au
+tirage des douze noms réclamés, Biscarre descendit du tribunal et
+s'approcha de Diouloufait....
+
+Pendant toute cette scène, Dioulou était immobile, les yeux à demi
+fermés.
+
+Biscarre lui posa la main sur l'épaule. Le colosse tressaillit.
+
+--Ah! c'est toi? fit-il.
+
+--Tu as tenu ta parole, dit Biscarre; c'est bien.
+
+Chose étrange, on eût dit que Biscarre était ému. Ce dévouement brutal,
+énergique jusqu'à la torture, jusqu'à la mort, avait-il donc ébranlé
+cette âme de bronze?
+
+--J'ai fait mon devoir, dit Dioulou. Maintenant, Biscarre, écoute-moi.
+Je t'ai tout donné, mon sang et ma vie. On m'aurait tué sans m'arracher
+un mot... Mais tout est fini entre nous.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--J'ai beaucoup réfléchi, vois-tu. Mais quand je me souviens que tu as
+tué la Brûleuse....
+
+--Elle nous eût trahis!
+
+Dioulou fit un geste.
+
+--Laisse-moi donc parler! Tu as tué cette pauvre femme que j'aimais...
+et ça, je ne peux pas l'oublier. Si tu m'as fait du bien, je te l'ai
+rendu; nous sommes quittes. Cela me fait de la peine de me séparer de
+toi, mais il le faut, parce que je sens que de temps en temps il me
+viendrait de mauvaises pensées, des tentations... J'ai résisté, tu le
+vois bien! tu es sain et sauf, tu es plus puissant que jamais. Ne
+t'occupe plus de moi! je m'en irai n'importe où, comme un pauvre chien,
+avec mes regrets, traînant la plaie que tu m'as faite... vois-tu, ça
+vaut mieux! donne-moi la main et adieu!...
+
+Biscarre était pâle.
+
+--Ça vaut mieux, te dis-je! Voyons, ta main!
+
+Biscarre hésita! puis, prenant les doigts de Dioulou il les serra
+longuement.
+
+--Fais ce que tu voudras! dit-il.
+
+--Merci, fit Dioulou. Oh! tu n'es pas méchant peut-être au fond. Mais,
+je le sais bien, moi... il y a des moments où tu as besoin de tuer...
+pour oublier....
+
+--Tais-toi! s'écria Biscarre.
+
+--Voici les noms des douze délégués, dit une voix.
+
+--Adieu, Dioulou! fit le roi des Loups.
+
+Puis se tournant vers l'assemblée:
+
+--Vous tous, à bientôt!... Je vous l'ai dit... vous serez riches... et
+vous vous lancerez sur le monde comme une tourbe furieuse....
+
+Tout bas, il murmura:
+
+--Et je serai vengé... enfin!
+
+
+
+
+XII
+
+D'OU VENAIT BISCARRE?
+
+
+Biscarre venait du bagne de Rochefort.
+
+Ceci demande explication et nous oblige à raconter certaine histoire
+qui, à première vue, semble étrangère à notre récit, mais qui, ainsi
+qu'on va le voir, s'y rattache d'une façon aussi directe que possible.
+
+Dix ans avant l'époque où se passe le drame que nous racontons,
+existait, au quartier Latin, un personnage singulier et qui excitait
+l'étonnement de tous ceux qui le voyaient ou entendaient parler de lui.
+
+Avait-il un nom? Peu ou prou. On ne le connaissait que sous cette
+rubrique: M. Exupère.
+
+Exupère qui? Exupère quoi? A vrai dire, on s'en préoccupait peu. Ce
+n'était pas là un de ces hommes sur l'origine desquels pâlissent les
+biographes.
+
+Quel Michaud, Vapereau ou Hoefer prendrait la peine de noter sur leurs
+tablettes, préfaces de la postérité, un individu qui logerait au
+sixième, ou plutôt au-dessus du sixième étage de la rue des Grès?
+
+Non pas la rue des Grès que vous connaissez, qui, à l'heure présente,
+montre au passant des maisons presque blanches et des locaux
+habitables....
+
+Mais la rue des Grès de nos pères, sombre, noire, étroite, avec maisons
+penchées qui, d'un côté à l'autre, semblent Roméo et Juliette cherchant
+à se donner un baiser.
+
+Au-dessus du sixième, avons-nous dit.
+
+Voici comme:
+
+Dans ladite maison, Exupère, qui, depuis son arrivée à Paris, habitait
+le quartier sous des combles aussi inaccessibles que possible, découvrit
+un grenier... Oh! mais, pardon! ne confondons pas, il ne s'agit pas ici
+du grenier dans lequel, dit le poëte, on est bien à vingt ans,--ce qui
+n'implique pas le moins du monde qu'on ne soit pas mieux ailleurs. En
+somme, le faux grenier chanté par les gens qui logent au rez-de-chaussée
+avait souvent une petite fenêtre, d'où Rigolette et Gilbert découvraient
+cet océan de toits qui s'appelle Paris, admiraient les levers du soleil,
+sur lesquels, radieux, se découpaient les dômes; la fenêtre avec son
+toit en saillie, où poussaient la pervenche et le pois d'Espagne....
+
+Vous croyez peut-être que là eût été le rêve d'Exupère....
+
+On voit bien que vous ne l'avez jamais vu....
+
+Aussi vais-je m'empresser de vous le présenter....
+
+Exupère avait six pieds, pas un pouce, pas une ligne de moins. A seize
+ans, il était parvenu à cette taille. Et sans dire:
+
+--J'y suis, j'y reste, il y était resté.
+
+C'était un enfant trouvé, qui avait été recueilli par un vieux prêtre,
+philosophe parce qu'il savait beaucoup et qui appelait ses ouailles: Mes
+frères!... et, ne se contentant pas du mot, les traitait comme tels,
+leur donnant ce qu'il pouvait et ne leur demandant, en échange de ses
+conseils, qu'une seule chose... le repos.
+
+On le croyait un peu nécromant. Et les vieilles bonnes gens--dites
+bonnes parce qu'elles passent leur vie à dire du mal
+d'autrui--prétendaient qu'il avait commerce avec le démon, et se
+signaient hypocritement en le nommant, ce qui ne les empêchait pas
+d'aller tendre la main à son presbytère, où cela sentait souvent non pas
+le soufre, mais la bonne soupe aux légumes, préparée pour les pauvres.
+
+L'un de ces fidèles, gavé et ayant pris peut-être une indigestion à ses
+dépens, le dénonça à l'évêque, qui, pour ne pas manquer à la tradition,
+accueillit la délation et envoya chercher le brave homme.
+
+Il se nommait le curé Desmadot.
+
+On en avait fait le père Dos-à-Dos, naturellement.
+
+Il alla à l'évêché, obéissant avant tout.
+
+On le reçut dans une pièce sévère. La mine du dignitaire cadrait avec la
+pièce.
+
+--Vous ne vous occupez pas de vos devoirs religieux!
+
+--Je demande pardon à monseigneur; je remplis régulièrement les
+obligations que m'imposent les services du culte.
+
+--Au dehors, soit. Extérieurement, je le concède. Mais, lorsque vous
+êtes rentré au presbytère, vous ne priez pas... la prière est le pain du
+chrétien, etc....
+
+--Je demande pardon à monseigneur, reprit le patient, je crois que peu
+de membres du clergé prient autant que moi....
+
+--Je serais curieux de savoir quelles sont vos oraisons de prédilection.
+
+--Je vais le dire à monseigneur. Je prie, car je travaille sans
+cesse....
+
+Le haut dignitaire fit un bond sur son fauteuil.
+
+--Vous travaillez!... Et c'est là ce que vous appelez prier?
+
+Le vieillard--il avait soixante ans, était petit et maigre et avait le
+visage d'un ascète--se redressa autant qu'il le put faire:
+
+--Monseigneur, depuis quarante ans que j'ai l'honneur d'appartenir au
+clergé, j'ai appris le grec....
+
+--En vérité....
+
+--L'hébreu....
+
+--Vous dites!...
+
+--Le sanscrit, le pali....
+
+--Vous m'épouvantez....
+
+--Le pracrit, l'hindoustani....
+
+--Assez!...
+
+--J'ai étudié le chinois et la langue du Mogol.
+
+L'évêque n'y tenait plus. Cet homme, tout petit, lui semblait plus haut
+que la plus haute des pyramides. Le latin, bien!... le grec, passe
+encore!... mais le sanscrit, le pr...! Comment dites-vous?...
+
+--Écoutez-moi, mon ami, dit l'évêque, je crois que vos intentions ne
+sont pas mauvaises... je crois que vous suivez la voie du Seigneur...
+mais priez... priez....
+
+Il y eut un moment d'arrêt.
+
+--A propos, je vous serais obligé de m'adresser un petit travail, vous
+savez? une bribe... un rien... sur le quatrième livre du Pentateuque...
+Vous vous rappelez le deuxième chapitre.
+
+Impassible, le père Dos-à-Dos récita en hébreu les premières lignes du
+chapitre indiqué....
+
+--C'est cela, fit l'évêque, qui n'y avait absolument rien compris. Eh
+bien! il me semble que la Vulgate n'a pas suffisamment rendu compte de
+l'idée-mère.
+
+--J'adresserai une dissertation détachée à monseigneur.
+
+--C'est cela! pour moi seul! vous comprenez! Ne parlez de cela à
+personne!
+
+Le curé avait déjà compris; il s'inclina bas, très-bas, pour dissimuler
+un sourire.
+
+Et, remontant sur son petit bidet, le petit homme reprit le chemin du
+village.
+
+Or, la nuit venait, il pleuvait à torrents. Dosmadot grelottait sous sa
+soutane mince, qui était pourtant la plus neuve qu'il possédât.
+
+Il est vrai de dire qu'il n'en avait qu'une.
+
+Il se hâtait donc, se plongeant à nouveau dans les spéculations de la
+philologie, lorsqu'un cri, un aboiement, un grognement, quelque chose
+d'innommé dans la série des sons, frappa son oreille.
+
+Il s'arrêta brusquement et tendit le cou.
+
+Le même bruit se renouvela.
+
+En même temps, la pluie redoublait.
+
+Mais Dosmadot avait l'oreille fine; en somme, le bruit avait quelque
+chose d'humain....
+
+Donc, il descendit de cheval. Or, sur le bord de la route, il y avait un
+fossé d'ailleurs peu profond. Le digne homme s'étant accroupi sur le sol
+détrempé, étendit le bras et sentit au bout de ses doigts une forme
+grouillante... Doucement il saisit l'objet.
+
+Ce qui était là, clapotant, clabaudant, vagissant, c'était simplement un
+enfant qui vivait et gigottait de toute l'ardeur exaspérée de ses petits
+membres grêles. Le curé, sans hésiter, se dépouilla de sa soutane et y
+enveloppa l'enfant; puis, remontant à cheval, les épaules fouettées par
+le vent, les bras garantis seulement par la chemise de grosse toile que
+la pluie perçait, il revint au presbytère.
+
+Si ce furent des cris poussés par la gouvernante, on le devine; mais le
+curé n'y prit point garde, il savait de longue date que c'étaient des
+orages passagers. Et cela était si vrai, qu'une heure après le petit
+bonhomme, lavé, consolé, réchauffé, dormait du meilleur sommeil auprès
+du foyer devant lequel le bon curé le berçait.
+
+Un enfant peut-il être jamais laid? Si les coeurs les plus sensibles se
+refusent à cette concession, en vérité il leur eût fallu une forte dose
+de bon vouloir pour conserver leur indulgence en face du nouveau venu.
+
+Il avait ou devait avoir un an: nulle comparaison ne saurait mieux
+rendre son apparence que ce simple mot: une araignée! Il avait une
+grosse tête, de longs bras qui semblaient des allumettes cassées en
+deux, des jambes qui n'en finissaient pas, ou plutôt, si fait... elles
+se terminaient par deux pieds longs, larges, qui, certainement, ne
+révélaient pas une origine des plus aristocratiques.
+
+Bah! tel le curé l'avait trouvé, tel il le garda. D'où venait-il? Qui
+avait jeté aux hasards du chemin cette pauvre créature qui ne demandait
+qu'à vivre? Il y avait là-dessous quelque douloureuse histoire de
+fille-mère. Un accident n'était rien moins que vraisemblable.
+
+Cependant le curé fit crier à son de trompe aux environs la découverte
+qu'il avait faite, espérant que la mère accourrait reprendre son trésor
+perdu. Mais les jours, les semaines passèrent, et personne ne vint.
+
+Le curé fit les déclarations régulières, puis il dit tout simplement que
+l'enfant resterait avec lui et qu'il se chargeait de son éducation. Et
+voyez que nul n'est parfait sur la terre... Dosmadot avait, faisant
+cela, une préoccupation ambitieuse... le village n'avait pas
+d'instituteur... eh bien! il élèverait le petit, et celui-ci rendrait
+plus tard aux petits enfants de la commune le service qu'il aurait reçu
+lui-même.
+
+Comme de raison, l'enfant fut baptisé: ayant été trouvé le 28 septembre,
+il reçut le nom du saint que l'Eglise fête ce jour-là, Exupère, dont
+saint Jérôme dit le plus grand bien.
+
+Nous passons rapidement sur les premières années d'Exupère, qui ne
+grandissait pas, mais s'étirait en longueur, s'amincissant comme si les
+années eussent été un laminoir sous lequel ses membres eussent subi une
+régulière compression.
+
+Le bon Dosmadot faisait son éducation: et quelle éducation! A dix ans,
+Exupère, qui n'aimait rien tant que de rester à la maison, eût rendu des
+points à Pic de la Mirandole. Son maître déclarait qu'il n'avait
+commencé réellement à apprendre que depuis qu'il avait cet enfant à
+instruire. En somme, sur les cinq cents idiomes dans lesquels un certain
+Adelung a traduit l'Oraison dominicale, il n'en était peut-être pas un
+qui ne lui eût livré son secret.
+
+Exupère, stylé par lui, s'était fait un monde à part. Pour lui,
+l'univers se concentrait tout entier dans la linguistique. Il avait
+d'abord su cinq langues, puis dix, puis cinquante... et le _et cætera_
+était formidable.
+
+A chaque dialecte, à la découverte de chaque nouveau jargon, il lui
+semblait entrer dans un monde inconnu. Ce petit village, avec son
+clocher pointu d'où tombaient les ardoises à chaque orage, et son choeur
+où il pleuvait, lui semblait le centre d'une immense circonférence dans
+laquelle se mouvaient des milliers d'êtres, à formes bizarres, qui
+s'appelaient des lettres d'alphabet.
+
+A seize ans, nous l'avons dit, il atteignit ses six pieds... le curé
+l'accompagna à la grande ville la plus voisine, et le fit recevoir
+bachelier, puis licencié, puis docteur... toutes les économies du prêtre
+y avaient passé.
+
+Mais il était fier de son oeuvre et s'y admirait.
+
+Par malheur, un beau ou plutôt un laid matin, qu'il était allé faire
+chez les pauvres sa tournée quotidienne, il glissa sur la glace et se
+cassa la jambe.
+
+On le rapporta à la maison. Un _rebouteux_ le tourmenta, le tortionna si
+bien qu'au bout du cinquième jour, il mourut... non sans avoir cependant
+pris toutes ses précautions.
+
+Exupère était institué son légataire universel. C'est-à-dire qu'il lui
+léguait une bibliothèque énorme, des liasses de notes qui, au poids
+seul, valaient plusieurs centaines de francs, un manuscrit de son
+travail sur le Pentateuque, que l'évêque avait bravement publié sous son
+nom.
+
+Et avec cela?
+
+Cent sept francs et de bons conseils.
+
+Je me trompe, il y avait encore dans la cour une petite charrette à
+bras.
+
+Son dernier mot avait été:
+
+--Va à Paris!
+
+Le vieux prêtre était mort sur la roche où il était attaché; mais dans
+ses heures d'ambition, il s'était souvent répété cette phrase fatidique:
+
+--Ah! si j'étais à Paris!
+
+Exupère qui, jeté subitement, seul, dans une île de la Polynésie, eût
+entamé une conversation des plus intéressantes avec le premier naturel
+qui eût bien voulu causer avec lui, avant de le manger, ignorait
+absolument où était Paris....
+
+Il prit ses renseignements, n'ayant point d'autre pensée que celle
+d'obéir à la dernière volonté de son bienfaiteur. Il sut alors qu'une
+distance de quatre-vingts lieues le séparait de la capitale.
+
+Il ne songea même pas à s'étonner....
+
+Il entassa un premier lot de livres dans la charrette, s'y attela et se
+mit en route. En quinze jours, il fit la route, ayant dépensé dix
+francs.
+
+On l'arrêta aux barrières. Naturellement le gouvernement crut que cet
+amas de livres devait cacher quelque machine infernale ou tout au moins
+des pamphlets prohibés... Les employés ou gabelous ouvraient les
+bouquins et reculaient épouvantés. On en référa au ministère de
+l'intérieur. Grand émoi dans les bureaux. La charrette et son contenu
+furent envoyés en fourrière, et un employé de la sûreté pria poliment
+Exupère de l'accompagner au ministère.
+
+L'audience fut comique. Le quiproquo était complet. Exupère ne supposait
+même pas que la France eût le bonheur d'être gouvernée par le roi
+Louis-Philippe, et quand on lui demanda quelles étaient ses opinions, il
+répondit que Willkins et Crawford avaient du bon, quoique trop
+méthodiques, étant Anglais, mais que la supériorité de Bopp et
+d'Eichborn, Allemands, ne les défendait pas d'une certaine rêvasserie
+incompatible avec les sains principes de la glossologie et de
+l'idiomographie.
+
+Peu s'en fallut qu'on ne le crût fou, qu'on ne provoquât son internement
+pour cause de sécurité publique.
+
+Par bonheur, ou plutôt peut-être par malheur (réticence qui sera
+pleinement expliquée par la suite), passa par là un membre de
+l'Institut, professeur à l'École des langues orientales et titulaire de
+plusieurs chaires à dénominations plus bizarres les unes que les autres.
+
+Voulant taire son vrai nom (car l'affaire fit scandale en son temps),
+nous l'appellerons M. Lemoine; ceci n'a rien de compromettant.
+
+Or, M. Lemoine était le type du savant qui ne sait rien, mais qui
+possède une habileté toute spéciale pour presser le cerveau d'autrui
+comme la plus poreuse de toutes les éponges.
+
+Toujours rose, rond, rasé de frais, ayant un crâne chauve et poli qui
+semblait un genou de femme, M. Lemoine portait allégrement ses
+soixante-cinq ans et les dignités multiples sous lesquelles tout autre
+eût été accablé. Sa poitrine bombée et sur laquelle se dessinaient des
+protubérances vacillantes disparaissait, aux jours de réception, sous
+les croix qui lui étaient tombées de toutes les parties du globe.
+
+C'était l'homme des mémoires, machines in-quarto d'une quarantaine de
+pages dans lesquelles il discutait gravement un point de philologie
+comparée, aplatissant ses adversaires de son dédain. Chaque mémoire,
+chaque demi-douzaine... de distinctions....
+
+Or, c'était un malin. Les impolis auraient dit un roublard. Il avait
+l'oeil sagace. Il écouta Exupère et tout son gros être tressauta...
+_ecce homo_! Voilà celui qu'il cherchait depuis si longtemps....
+
+Il n'avait pas été sans entendre parler de Bopp et de Crawford. Il lui
+arrivait même quelquefois de lire ses propres opuscules, ce qui lui
+donnait une légère teinture de la science des autres.
+
+Il pria le secrétaire général du ministre de l'autoriser à adresser
+quelques mots à Exupère, et, demandant cela, il clignait de l'oeil,
+comme pour dire:
+
+--Vous allez voir quel homme je suis!...
+
+Et il interrogea bravement Exupère sur les langues sémitiques. Exupère
+fut d'abord enchanté. Le secrétaire lui avait fait comprendre que
+c'était là une épreuve décisive, et l'avait averti qu'il se trouvait en
+face d'une des lumières de la science... dans la crainte sans doute
+qu'il ne fût subitement aveuglé.
+
+Exupère écouta de toutes ses oreilles, qu'il avait fort longues....
+
+L'autre parlait lentement, mâchonnant des paroles incohérentes qu'il
+voulait faire passer pour des citations des Védas....
+
+Exupère eut un éblouissement.
+
+Quel était ce galimatias? Pourtant, pouvait-il supposer que ce vieillard
+souriant, et qui avait une magnifique chaîne de montre, se plût à le
+railler?
+
+Mais l'autre avait parlé d'abord pour le personnage officiel, imitant le
+médecin de Molière qui dit:
+
+--Savez-vous le latin? Ah! vous ne savez pas le latin? Attendez!...
+
+Et débite le latin macaronique le plus fou.
+
+Quand il eut produit son effet sur le fonctionnaire, qui dodelinait de
+la tête en tournant ses pouces d'un air béat, ce qui équivalait à cette
+exclamation:
+
+--Quel homme! bonté divine! quel homme!
+
+M. Lemoine passa à un autre exercice.
+
+--Pouvez-vous m'analyser le premier livre du Ramayana? demanda-t-il.
+
+Exupère sourit avec un certain dédain.
+
+Puis, posément, il se mit à réciter le texte du livre hindou, le
+traduisant par membre de phrase, élucidant les expressions obscures.
+
+M. Lemoine éternua, ce qui était sa façon de cacher son trouble.
+
+--Eh bien? demanda le secrétaire.
+
+--Il y aurait beaucoup à dire, répondit M. Lemoine, qui, bien entendu,
+n'avait pas compris un seul mot, mais avait reconnu les sonorités de la
+langue sacrée; cependant, quoique ce garçon n'en soit encore qu'aux
+rudiments de la science, il est prouvé maintenant qu'il dit vrai. Son
+savoir est chaotique, si j'ose employer cette expression.
+
+Un geste du secrétaire lui prouva qu'il pouvait oser.
+
+--Mais il y a de bons éléments, des principes....
+
+--Avant de décider sur le cas qui nous est soumis, reprit le
+fonctionnaire, seriez-vous assez-bon pour jeter un coup d'oeil sur ces
+quelques in-folios....
+
+Il y avait là une pile de livres qu'on avait transportés dans les
+bureaux, où, sans l'intervention de M. Lemoine, ils se fussent
+promptement transformés en cornets ou autres menus objets.
+
+Le savant mit des lunettes, qui lui étaient absolument inutiles--car sa
+vue était excellente--mais qui complétaient sa tenue.
+
+Il ouvrit un des in-folio, secoua la tête d'un air entendu et dit:
+
+--C'est parfait! je ne connais que cela!
+
+--Mais vous regardez à l'envers! cria Exupère.
+
+M. Lemoine eut un sourire dédaigneux.
+
+--Enfant! fit-il.
+
+Immédiatement, ordre fut donné d'admettre en toute franchise Exupère et
+ses trésors.
+
+Il plia sa longue échine et sortit enchanté.
+
+Le savant trottinait sur ses pas.
+
+Il mit la main sur l'épaule d'Exupère:
+
+--Alors vous savez lire là dedans?...
+
+--Tiens! c'te bêtise, fit le paysan, comme tout le monde, parbleu!
+
+M. Lemoine éternua de nouveau.
+
+--Eh bien! mon ami, dès que vous serez installé, venez me voir. Voici ma
+carte.
+
+--Oh! ça ne sera pas tout de suite! J'ai encore deux voyages à faire....
+Ça fait bien un bon mois....
+
+--D'où venez-vous?
+
+--Du village de N..., à quatre-vingts lieues.
+
+--Et vous faites le voyage à pied?
+
+--C'est moi le cheval... je tire ma charrette....
+
+M. Lemoine le considéra avec stupéfaction. Il eut d'abord l'idée de lui
+offrir de l'argent. Mais se souvenant de la théorie de M. de Talleyrand
+sur le premier mouvement, il s'abstint, préférant attendre....
+
+Quelques paroles conciliantes convainquirent Exupère de son bon vouloir.
+En somme, c'était un bonheur que pareille rencontre.
+
+Exupère chercha à se caser, lui et son bagage scientifique. Au bout de
+deux heures de recherches, il découvrit sous les toits, rue des Grès, un
+vaste grenier où pullulaient les rats et les araignées.
+
+Quarante francs par an, payables par trimestre, et point d'avance.
+
+C'était un rêve. Il est vrai qu'en ce temps-là, on ne songeait pas
+encore à baptiser les boulevards du nom d'Haussmann.
+
+Des âmes compatissantes prêtèrent trois chats à Exupère et la lutte
+commença. Elle dura trois jours, comme toutes les glorieuses. La
+victoire resta aux chats, les rats déguerpirent.
+
+L'installation eut lieu.
+
+Avec dix francs de vieilles planches, des clous et de l'énergie, Exupère
+installa des rayons, et un mois ne s'était pas écoulé que les livres du
+vieux Dosmadot étalaient gravement en rangs serrés leurs dos de
+parchemin.
+
+Exupère compta son argent.
+
+Sur cent sept francs, il lui en restait trente-trois.
+
+Il se souvint alors de M. Lemoine et se présenta chez lui.
+
+Le savant l'attendait. Oh! il ne l'avait pas perdu de vue pendant ces
+trente jours. Moyennant une somme de quarante sous, une fois payée, la
+portière d'Exupère l'avait tenu au courant des faits et gestes de son
+futur protégé.
+
+On devine le reste.
+
+L'exploitation régulière commença.
+
+Exupère, qui avait traîné une charrette, dut s'atteler à la gloire de M.
+Lemoine. Il ne se doutait pas le moins du monde que le _Sic vos non
+vobis_... fût la devise de l'académicien. Exupère se mit à la besogne
+avec une énergie qui se doublait d'une certaine ambition personnelle.
+
+Il n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'ignorance complète dudit
+Lemoine. Mais comme il touchait cent francs par mois, ci trois francs
+trente-trois centimes par jour, il travaillait de bon coeur pour les
+gagner, faisant la correspondance du savant, qui maintenant recevait des
+lettres de tous les points du globe, dans les langues les plus étranges,
+écrites avec les caractères les plus baroques....
+
+M. Lemoine avait toujours les poches bourrées d'autographes de sauvages,
+et il était admirable de désinvolture lorsque tirant son mouchoir il
+laissait tomber une épître qui lui arrivait en droite ligne de
+Shang-Haï, d'Aden ou de Tombouctou. Il la ramassait, l'ouvrait et riait
+en disant:
+
+--Ah! si vous pouviez comprendre! Ces gens-là ont une façon de tourner
+une phrase....
+
+On prenait la lettre, on faisait une tête désappointée, Lemoine
+remettait sa lettre dans sa poche et entendait le murmure qui venait
+agréablement chatouiller son ouïe:
+
+--Un puits de science!
+
+Or, tout en travaillant pour le compte de l'académicien, Exupère,
+enchanté de l'existence, préparait un grand ouvrage dont le titre
+importe peu, mais qui touchait aux questions les plus ardues de la
+linguistique.
+
+A vrai dire, il élevait un monument.
+
+Si j'en disais le titre, on pourrait vérifier, car le livre a paru,
+ainsi qu'on va le voir....
+
+M. Lemoine avait flairé la chair fraîche, et, un beau jour, il
+interrogea celui qu'il appelait son élève sur ses travaux.
+
+--Oh! vous ne comprendrez pas! répondit naïvement Exupère.
+
+--J'essayerai, fit le savant, qui avait un excellent caractère.
+
+--Eh bien! dans quinze jours, je vous apporterai mon manuscrit.
+
+Il tint sa promesse.
+
+M. Lemoine prit le manuscrit et l'emporta pour le communiquer,
+disait-il, à quelques confrères....
+
+--Plus savants que moi, ajouta-t-il avec un sourire.
+
+Et il accabla Exupère de besogne, sans doute pour l'empêcher de
+s'ennuyer.
+
+Cependant le temps passait et le manuscrit ne rentrait pas au bercail.
+
+M. Lemoine donnait mille prétextes.
+
+Il étudiait, il commençait à saisir. Et il accablait Exupère des
+louanges les plus hyperboliques.
+
+Les jours furent des semaines et les semaines des mois.
+
+Pas de manuscrit.
+
+Un jour, passant devant un des rares libraires orientalistes qui
+existent à Paris, Exupère aperçut un livre dont le titre le fit
+tressaillir....
+
+Sous ce titre il y avait un nom....
+
+Et ce nom était celui de Marie-Népomucène Lemoine, membre de l'Institut,
+officier de la Légion d'honneur, etc.
+
+Exupère trembla de tous ses membres.
+
+C'était un homme de la nature. Ses rages étaient folles.
+
+Il entra et marchanda le livre.
+
+Cela coûtait quarante francs.
+
+Il jeta presque ces deux pièces d'or au nez du libraire et s'enfuit,
+emportant le livre comme s'il l'eût volé.
+
+Il alla s'enfermer dans son grenier.
+
+Malédiction! c'était son ouvrage! pas un mot n'était changé! Si fait!
+il y avait quelques sottises typographiques que l'imbécile Lemoine
+n'avait même pas su corriger.
+
+Exupère grinçait des dents... Il ferma le livre avec furie, le mit sous
+son bras et courut chez l'académicien.
+
+Celui-ci, le voyant blême, blêmit et comprit tout.
+
+--C'est vous qui avez fait cela? lui cria Exupère.
+
+--Mon ami! commença le professeur.
+
+--Voleur! hurla Exupère.
+
+Il y avait là un atlas de bronze supportant une mappemonde sur ses
+épaules....
+
+Exupère le saisit, le souleva comme une masse et le laissa retomber sur
+le crâne du savantasse....
+
+Situation que le langage moderne traduirait comme suit:
+
+--Il était allé peut-être un peu loin....
+
+Si loin d'ailleurs que maître Lemoine avait la tête fendue, ni plus ni
+moins. Ce crâne vide--gonflé de vanité--n'avait pas fait résistance. Il
+s'était crevé comme un oeuf vide....
+
+L'homme était tombé sur le parquet et le bloc avec lui.
+
+Double sonorité qui avait appelé les laquais.
+
+On était accouru. Plusieurs mains avaient saisi Exupère, qui s'était
+défendu avec une énergie de sauvage.
+
+Il était vigoureux, mais que pouvait-il contre le nombre? Il fut
+immédiatement arrêté.
+
+Le cas était flagrant. D'ailleurs, Exupère ne niait rien. Son affaire
+était de celles qui ne valent pas la discussion. Il était en route pour
+l'échafaud et allait bon train.
+
+Par malheur pour l'académicien d'abord, et pour Exupère ensuite, le
+crâne en question était de ces objets dont on peut dire que les morceaux
+sont encore bons.
+
+Un praticien émérite--membre de l'Institut,--raccommoda lesdits
+morceaux, fit quelques sutures, et comme on sait que ces objets cassés
+et recollés sont plus solides qu'au temps où ils étaient neufs, le
+savant se trouva de nouveau en possession d'un crâne de première
+qualité.
+
+Ceci améliorait la situation d'Exupère, comme bien on s'en doute.
+
+Le jour vint où il comparut devant les assises.
+
+La démolition de ce crâne officiel avait vivement préoccupé l'opinion.
+
+Il ne faut pas oublier que le savant était vénéré, adoré, choyé comme
+une des gloires de la France. Il était le seul que dans les revues à
+gros format on osât faire entrer en lice contre les érudits
+d'outre-Rhin.
+
+Le ban et l'arrière-ban du monde académique s'étaient donné rendez-vous
+pour assister au jugement de l'assassin.
+
+Nous lisons ces quelques lignes dans un journal du temps:
+
+«Quand le meurtrier parut, un murmure d'horreur passa dans toute la
+salle. Ce monstre à face humaine est un des criminels les plus
+repoussants qu'il nous ait été donné de voir figurer sur le banc abject
+des accusés.
+
+»Ce personnage, d'une taille colossale, d'une maigreur effrayante, a
+véritablement le profil d'un oiseau de proie. Ses yeux noirs et enfoncés
+sous l'orbite semblent lancer des éclairs, et ses longues mains, qui se
+crispent sur le banc, figurent les griffes d'un fauve.»
+
+Ce qui prouve qu'en certaine occasion, il ne fait pas bon être maigre.
+
+Du reste, il faut reconnaître que l'aspect d'Exupère n'avait rien de
+sympathique. Cet homme, qui avait toujours vécu en dehors du monde,
+semblait appartenir à une race spéciale. C'était en quelque sorte la
+première fois qu'il paraissait en public, et dans quelles circonstances,
+bon Dieu!
+
+Si du moins il eût témoigné quelque repentir!
+
+Mais point. Cette nature brute ne connaissait, ne comprenait que la
+vérité....
+
+Et quand l'académicien, de son ton patelin, et tout en sollicitant
+l'indulgence du tribunal pour le coupable, raconta, les larmes aux yeux,
+comment il avait nourri aux mamelles de la science et du lait de son
+inépuisable bienveillance l'ingrat qui l'avait si peu payé de retour....
+
+Exupère se leva furieux et lui montrant le poing:
+
+--Vous êtes un menteur et un voleur! cria-t-il.
+
+Scandale regrettable à tous les points de vue.
+
+Certes, le savant se contenta d'opposer le dédain de la pitié à des
+accusations aussi insensées.
+
+Mais la foule n'avait pas son indulgence... non plus le tribunal... non
+plus le ministère public....
+
+En vain le président, dans son interrogatoire, dont l'impartialité fut
+très-remarquée, adjura-t-il Exupère de revenir à des sentiments humains.
+
+--Vous êtes un grand coupable, lui dit-il, et vous êtes un de ces êtres
+qui sont la honte de l'humanité. Mais tout sentiment ne peut être mort
+en vous. Quoi! vous accusez le savant dont la France s'honore et que
+l'univers entier nous envie, de vous avoir dérobé le fruit de vos
+veilles!... Croyez-moi, n'ajoutez pas cet outrage au crime commis!
+rétractez-vous, je vous en conjure, au nom de la conscience publique....
+
+--Monsieur le président, dit Exupère, au nom de la conscience publique,
+je déclare qu'il n'est pas de plus grande infamie que celle commise par
+cet homme: il m'a volé la chair de ma chair et le sang de mon sang.
+
+--Accusé, si vous persistez dans vos scandaleuses affirmations, je me
+verrai contraint d'user contre vous des droits rigoureux que la loi me
+confère....
+
+--Ah! eh bien! alors, pourquoi m'interrogez-vous, si c'est vous seul qui
+avez raison?
+
+Cette impudence et ce cynisme faisaient bondir la magistrature assise
+sur ses fauteuils professionnels.
+
+La magistrature debout avait peine à se contenir.
+
+Le réquisitoire fut foudroyant.
+
+Il eut toutes les colères et tous les anathèmes.
+
+Pas une formule ne manqua.
+
+On reculait épouvanté; il fallait un exemple; il appartenait à MM. les
+jurés de venger la société, la science, la France!...
+
+--Quoi! s'écria le magistrat qui, au fond, se souciait du sanscrit, du
+pracrit, de l'annamite comme de ça, notre pays a cette gloire immense de
+posséder l'homme _qui_, le premier, a pénétré les arcanes mystérieux de
+ces sciences admirables _qui_ sont la clef de l'histoire merveilleuse de
+l'humanité _dont_ les annales sont aujourd'hui livrées à l'étude de tous
+ceux _qui_ cherchent dans le passé les germes de l'avenir... L'avenir,
+messieurs, voilà le grand mot! Qui sait quels trésors de science,
+d'érudition, de dévouement gisent encore à l'état latent dans
+l'intelligence de celui que nous avons failli perdre!... Et ces trésors,
+cet homme, qu'il a recueilli, alors qu'il était seul, nourri, alors
+qu'il était sans pain, habillé, alors qu'il était nu....
+
+--Éclairé et blanchi, pendant que vous y êtes! s'écria Exupère hors de
+lui.
+
+L'indignation ne connaissait plus de bornes.
+
+Les gendarmes eux-mêmes avaient honte de leur accusé.
+
+--Vous nous compromettez, murmura l'un d'eux à l'oreille d'Exupère.
+
+Il faut le reconnaître, le sauvage manquait absolument de tenue.
+
+Il n'avait pas choisi d'avocat. On le défendit d'office.
+
+On plaida la folie.
+
+--Regardez, messieurs les jurés, regardez ce crâne oblong, ce front
+proéminent, ce prognathisme qui rappelle celui des races imparfaites,
+et, après cet examen, descendez au fond de votre conscience... vous
+reconnaîtrez que cet homme n'est pas responsable de ses actes. Vous avez
+devant vous une de ces énigmes physiologiques qui sont du domaine de la
+science des aliénistes.
+
+Et ainsi pendant sept quarts d'heure.
+
+--Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? demanda le
+président à Exupère.
+
+Celui-ci se leva plus calme.
+
+--Pardon, monsieur le président... pensez-vous qu'il existe en France
+quelqu'un qui sache le sanscrit?
+
+--Certes, la France est riche en érudits qui... Mais pourquoi cette
+question?
+
+--Parce que je demande ceci. Qu'on fasse venir ici un de ces érudits
+dont vous parlez. Je réciterai quelques vers de Ramayana, pris au
+hasard, et nous demanderons à l'honorable M. Lemoine d'en donner la
+signification. Je parie ma tête qu'il se déclarera incompétent, attendu
+qu'il n'a jamais su un seul mot des langues orientales, qu'il connaît à
+peine de vue. Et ceci fait, vous comprendrez, vous, monsieur le
+président, vous, monsieur le procureur, et vous, messieurs les jurés,
+que jamais de sa vie cet homme n'a été en état d'écrire une seule ligne
+du livre qu'il a eu l'impudence de signer.
+
+Ces paroles avaient été prononcées avec une certaine dignité qui
+contrastait avec l'attitude générale de l'accusé.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+L'académicien fit un mouvement, et, se levant à demi, dit ceci:
+
+--Bouddha a dit: Courbe la tête sous l'injure de ton ennemi et attends
+que le ciel s'ouvre, pour que la voix de vérité descende sur la terre...
+_Bahamava pricoun Gazman a belidjar_!
+
+--Ça! s'écria Exupère en éclatant de rire, ce n'est même pas de
+l'auvergnat.
+
+Puis, montrant le poing au savant, qui avait fait du sanscrit à sa façon
+et avait prêté à Bouddha un boniment dont il était parfaitement
+innocent:
+
+--Canaille! va! lui cria l'accusé.
+
+--Les débats sont clos, prononça le président.
+
+La délibération du jury fut courte.
+
+La réponse fut affirmative sur toutes les questions, avec admission de
+circonstances atténuantes.
+
+Exupère fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
+
+--Les travaux forcés! fit-il en haussant les épaules. Allons! rien de
+changé!
+
+Il y avait six ans que ce jugement avait été rendu.
+
+Exupère était au bagne de Rochefort....
+
+Chose bizarre. Une fois séparé du monde et enseveli sous la casaque du
+forçat, ce malheureux avait retrouvé sa douceur des anciens jours.
+
+Taciturne et silencieux, il s'était renfermé dans son mutisme, comme
+dans un sépulcre.
+
+Pendant les quelques heures de loisirs que lui laissaient les travaux du
+bagne, il avait repris, seul, sans livre, aidé seulement de son
+admirable mémoire, ses travaux de linguistique.
+
+Parfois, lorsque des étrangers se présentaient, il remplissait les
+fonctions d'interprète, toujours impassible, paraissant ne pas entendre
+les exclamations de surprise qu'arrachait aux visiteurs son immense
+érudition.
+
+Sa santé allait s'affaiblissant. Il était évident que la douleur muette
+l'entraînait rapidement vers la tombe.
+
+C'était pour parler à Exupère que Biscarre avait pénétré dans le bagne
+de Rochefort....
+
+Ne pas supposer un seul instant que le pauvre philologue fût affilié aux
+Loups de Paris.
+
+De sa sinistre aventure, il ne lui était resté au coeur qu'un sentiment
+unique, indéracinable, un mépris profond pour l'humanité.
+
+Il se sentait presque heureux d'être au bagne, c'est-à-dire à jamais
+séparé de cette société où on volait les travaux de linguistique
+comparée. S'il eût voulu cependant, il eût obtenu sa grâce.
+
+L'honorable académicien, que sa première _flouerie_ (première avec
+Exupère) avait mis en goût, brûlait du désir de publier un livre
+nouveau, quelques-unes de ces pages qui font se pâmer d'aise les
+patentés de la science officielle. Il avait cherché à remplacer
+Exupère. Mais la devise des académies est pareille à celle de Nicolet:
+
+«De plus fort en plus fort!»
+
+Après le travail mirifique de l'élève du curé Dosmadot, il fallait
+reculer jusqu'à l'impossible les limites de la science sacrée.
+
+Mais qui en était capable? Point lui à coup sûr. Il avait eu la
+délicatesse de chercher longtemps, très-longtemps un nouveau secrétaire.
+Mais les amateurs de ces sortes d'études abondent peu. Et le savantasse
+avait dû s'avouer que les Exupère étaient aussi difficiles à trouver
+qu'une idée neuve. Alors il s'était rendu dans le cabinet du ministère.
+Et là, le vieux crocodile avait versé quelques pleurs sur son
+ex-confident.
+
+Quelle belle âme! On avait été ému?... Des renseignements avaient été
+pris au bagne. La conduite d'Exupère autorisait pleinement une mesure de
+clémence. Alors l'académicien avait fait savoir au forçat que, s'il
+consentait à entrer de nouveau à son service particulier, en s'engageant
+à mettre à sa disposition les trésors d'érudition qu'il possédait, il
+pourrait recouvrer sa liberté.
+
+Et savez-vous comment Exupère avait accueilli ces effusions d'un coeur
+généreux?
+
+Il avait répondu à l'envoyé d'un savant altéré de gloire, qu'il
+préférait manger les _gourganes_ toute sa vie, porter double chaîne,
+tomber sous le bâton des gardes-chiourmes, plutôt que de prêter les
+mains et le cerveau à cette infamie.
+
+Incorrigible! c'était le mot....
+
+Il resta au bagne.
+
+Sa plus grande souffrance, la seule, à vrai dire, tant il était
+philosophe, c'était la privation de livres. Il avait la nostalgie du
+sanscrit. C'était un tantalisme poussé à l'état aigu. Il eût donné un
+bras pour un manuscrit indien, une jambe pour dix caractères
+cunéiformes, ses oreilles pour une inscription rhunique....
+
+Or, un soir qu'il rêvait, assis au bord de la mer, ce qui lui était
+souvent permis, grâce à la protection du médecin, qui avait obtenu pour
+lui, en raison de sa faiblesse, quelques heures de repos par jour, un
+homme, un forçat, s'approcha de lui.
+
+Ce forçat portait un bonnet vert. C'était un condamné à vie.
+
+Costume semblable d'ailleurs à celui d'Exupère.
+
+Certes, si quelque gardien eût passé par là en ce moment; si, curieux de
+regarder le visage de ce forçat, il se fût détourné pour le voir, il eût
+poussé un cri de surprise.
+
+Ce forçat était inconnu à Rochefort, il n'était pas immatriculé sur le
+livre d'écrou.
+
+Mais ce personnage était bien gardé. A quelque distance, on eût pu
+apercevoir un groupe de forçats qui semblaient avoir organisé autour de
+lui un cordon sanitaire, quelque chose comme une garde d'honneur.
+
+C'était Biscarre.
+
+Pour entrer au bagne, il avait dû déployer autant d'habileté, de
+prudence, que tant d'autres en déploient pour s'évader.
+
+Et de fait, l'invention était des plus originales.
+
+Il faut bien comprendre que l'entrée du bagne était gardée d'une façon
+toute spéciale.
+
+Pour empêcher les forçats de s'évader, les gardes-chiourmes se fiaient,
+à l'intérieur, sur leur nombre et sur le soin continuel qu'ils
+apportaient aux rondes de surveillance.
+
+Pour eux, le grand danger, le seul contre lequel ils eussent à lutter
+continuellement, venait de l'extérieur.
+
+Le forçat livré à lui-même entre les murailles du bagne doit faire appel
+à une ingéniosité qui est des plus rares et qui a fait la réputation
+légendaire des Collet et des Fanfan.
+
+Comme un nouveau Robinson, il doit tirer de son propre fonds tout
+l'arsenal nécessaire à l'oeuvre de liberté, ce qui suppose une tension
+d'esprit, une habileté de mains, une persévérance véritablement
+exceptionnelles.
+
+Mais c'est de l'extérieur que viennent les instruments microscopiques,
+les ressorts de montre, les _bastringues_, grâce auxquels le forçat
+pourra scier les barreaux, les vêtements qui le déguisent, les perruques
+et les faux cheveux qui le rendent méconnaissable.
+
+Aussi la surveillance organisée à la porte est-elle si minutieuse que
+sans un ordre d'écrou ou une permission ministérielle, il est impossible
+de pénétrer dans ce lieu, qui rappelle l'_hadès_ des anciens.
+
+Biscarre n'était pas assez novice pour se livrer de façon ridicule.
+
+Or, voici ce qui s'était passé:
+
+Il se trouvait à cette époque au bagne de Rochefort un forçat qui avait
+eu le tort d'enfumer dans une métairie sa mère et son frère, dont il
+prétendait hériter.
+
+Pour ce il avait mis le feu à la bâtisse: seulement le hasard s'était
+déclaré contre lui, une poutre l'avait frappé à la tête alors qu'il
+cherchait à fuir.
+
+Conclusion: il était borgne, et son visage, affreusement couturé par la
+flamme, ayant conservé une teinte sanguinolente entreillissée de blanc,
+était la chose la plus épouvantable qu'il fût donné de regarder.
+
+A vrai dire, ses traits n'avalent plus forme humaine; on se détournait
+quand on le rencontrait, et les gardes-chiourmes eux-mêmes, quoique
+rompus à toutes les émotions, évitaient de le regarder en face. Il
+paraissait d'ailleurs résigné à son sort et nul ne se fût imaginé qu'il
+aspirât à rentrer dans la société, d'où l'eût chassé sa monstrueuse
+laideur.
+
+Cependant un soir--le soir même qui précédait les scènes qui vont
+suivre--le misérable manqua à l'appel.
+
+En vérité, c'était trop d'audace.
+
+Tenter de s'évader, lorsqu'au premier pas on était certain d'être
+reconnu, lorsque le signalement était de ceux sur lesquels on ne peut se
+méprendre, c'était folie.
+
+Aussitôt qu'on s'était aperçu de sa disparition, le canon du fort avait
+jeté aux échos les trois coups réglementaires invitant les paysans à
+courir sus à la bête fauve.
+
+Puis les renseignements indispensables avaient été immédiatement
+affichés.
+
+Le directeur du bagne pouvait dormir tranquille; la matinée ne devait
+pas s'écouler sans que la brebis galeuse ne fût réintégrée de force au
+bercail.
+
+C'était justement raisonné.
+
+Et la preuve, c'est que, trois heures après le lever du soleil, deux
+paysans, fiers de leur exploit, ramenaient, en le tenant au collet, un
+individu d'une laideur effroyable, au visage rongé par le feu, à l'oeil
+fermé et bordé de paupières rouges et boursouflées.
+
+On tenait l'évadé.
+
+Restait à déterminer la peine qu'il devait encourir.
+
+Il ne fut pas un instant question de le traduire devant un tribunal. Il
+suffisait de lui appliquer un châtiment administratif, d'autant plus que
+le simple raisonnement devait suffire à le convaincre de l'inanité de
+toute tentative ultérieure.
+
+Ce que d'ailleurs l'autorité lui expliqua, en détaillant, avec des
+ricanements, les monstruosités physiques qui constituaient son
+signalement:
+
+--En vérité, c'est à n'y pas croire; mais, misérable, regardez-vous dans
+un miroir! Vous osiez prétendre à l'évasion!... Regardez donc cet oeil
+suintant, ce front crevassé, cette lèvre tordue....
+
+Le malheureux ne répondait pas; à peine s'il poussait quelques
+grognements inarticulés.
+
+--Plus idiot que je ne le supposais! fit un des personnages.
+
+--Bah! une cinquantaine de coups de bâton....
+
+--Cela suffira.
+
+L'homme ne bougea pas. Il entendait cependant.
+
+--Le plus tôt sera le mieux... Finissons-en....
+
+--D'autant que voici l'heure du dîner....
+
+--Et que nous tenons à dégager notre responsabilité.... Allons.
+
+On entraîna le coupable. Entraîner n'est pas le mot propre, car il
+suppose résistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'eût été qu'une
+masse inerte....
+
+Les forçats avaient été convoqués, selon l'usage, pour assister au
+châtiment... à l'expiation....
+
+L'évadé fut dépouillé jusqu'à la ceinture....
+
+Un condamné à vie s'avança tenant à la main l'instrument du supplice. En
+cette année-là, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise, le
+_cat-o'-nine-tails_, touffe de neuf lanières, garnies de petites balles
+de plomb.
+
+L'exécuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec
+comme un coup de feu.
+
+Le condamné resta immobile, les poignets appuyés sur le billot de bois.
+
+Il faut dire que chaque coup du _cat-o'-nine-tails_ était compté pour
+dix coups ordinaires. C'était donc cinq rasades seulement, terme
+consacré, que le patient devait recevoir.
+
+Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge.
+
+Il ne remua pas.
+
+Deux! Il y eut du sang.
+
+Même immobilité.
+
+--Diable! fit un des assistants, voilà une forte nature. Qui se serait
+attendu à cela? Ordinairement, on tombe au troisième. Bah! ce sera pour
+le quatrième.
+
+Mais le troisième tomba net sur les épaules de l'homme....
+
+Le quatrième enleva quelques lambeaux de chair....
+
+L'autorité n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas
+les conditions du programme....
+
+--Cinq!
+
+C'était fait. Le condamné se redressa. Il y avait là un baquet rempli
+d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel marin.
+
+--Vous permettez? demanda-t-il.
+
+Et sans attendre de réponse, il plongea dans l'eau la toile grossière
+qui servait d'éponge, et le liquide ruissela sur ses épaules....
+
+Il ne frémissait même pas. Et cependant, à voir la chair écrasée, la
+douleur devait être atroce....
+
+Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs, à sa
+place, alla se mettre dans le groupe des forçats, endossant la casaque
+dont on l'avait dépouillé....
+
+--C'est une mystification, dit un surveillant.
+
+De fait, ils étaient tous consternés.
+
+--Il y a un autre condamné, fit un garde-chiourme. On pourrait essayer.
+
+--Soit....
+
+La condamnation était moins grave. Vingt coups, ce qui se résolvait en
+deux coups du fouet de nouvelle invention....
+
+--C'est l'exécuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un.
+
+Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet à la
+main:
+
+--J'offre de frapper le patient!...
+
+--Tu n'auras pas la force....
+
+--Essayez.
+
+--Soit.
+
+Le forçat qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille
+d'insubordination, était un énorme colosse dont les épaules, le torse,
+le _râble_ semblaient taillés en plein bronze....
+
+Il se posa, arrogant, défiant du regard le poignet fin et sans doute
+faible de cet exécuteur de hasard.
+
+--Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-là me démolit....
+
+Il n'acheva pas.
+
+On entendit un cri, un râle.
+
+L'homme était par terre, crispant ses ongles au sol.
+
+Un seul coup du _cat-o'-nine-tails_ l'avait abattu.
+
+Le médecin s'approcha... une sorte de gloussement sortait de sa
+poitrine, tandis qu'une écume rougeâtre souillait ses lèvres.
+
+--Il ne résisterait pas au second coup, dit le médecin. Bien heureux
+s'il réchappe de cette première alerte....
+
+C'était fait.
+
+Les gardes-chiourmes appelèrent les hommes à la grande fatigue.
+
+C'était le soir de ce même jour qu'un forçat s'approchait d'Exupère.
+
+Nous l'avons dit, c'était Biscarre.
+
+Oui, c'était Biscarre qui était là, méconnaissable, le visage coupé par
+les fissures que la flamme semblait y avoir tracées.
+
+L'autre condamné, l'incendiaire, était bien loin.
+
+C'était Biscarre qui s'était fait reprendre à sa place.
+
+C'était Biscarre qui avait subi l'horrible fustigation, c'était lui qui
+avait porté le coup effrayant.
+
+Et maintenant, calme, maître de lui, il parlait à Exupère, tandis que
+les forçats, ayant reconnu le roi des Loups, le protégeaient contre
+toute intervention indiscrète.
+
+Exupère avait levé la tête et le regardait.
+
+--C'est à vous que je veux parler, dit Biscarre.
+
+--A moi! et pourquoi? Laissez-moi en repos.
+
+Biscarre tira de sa poche un papier plié et, l'ayant ouvert, le mit sous
+les yeux d'Exupère.
+
+Celui-ci poussa un cri.
+
+--Qu'est-ce que cela? cria-t-il.
+
+--Je vous le demande.
+
+Déjà le forçat--l'ancien élève du curé Dosmadot--avait saisi le papier
+et l'étudiait, les yeux brillants, la poitrine haletante.
+
+C'est que sur cette feuille des caractères étaient tracés....
+
+Caractères étranges, hiéroglyphes incompréhensibles pour tous,
+croisement de lignes bizarres.
+
+En une seconde, Exupère retrouvait tout son passé, toutes ses études qui
+avaient fait son bonheur et son orgueil... Nous l'avons dit: le
+malheureux avait la nostalgie du travail.
+
+Voici que, dans la main d'un forçat, il voyait un trésor que nulle
+richesse au monde ne pouvait payer.
+
+Car, il n'y avait pas à douter, c'était bien une de ces écritures
+indiennes remontant aux siècles les plus éloignés, intraduisibles pour
+tous.
+
+Pour tous... excepté pour lui, Exupère.
+
+--Comprenez-vous ce qui est écrit sur ce papier? demanda Biscarre, qui
+suivait avec anxiété les expressions multiples qui se traduisaient sur
+ce visage transfiguré.
+
+--Si je comprends!
+
+Exupère eut un rire dédaigneux, auquel répondit un cri de joie de
+Biscarre.
+
+--Tu peux me traduire cette inscription?
+
+--Oui....
+
+--Si tu le fais, tu seras libre.
+
+--Libre!
+
+Exupère baissa la tête et murmura:
+
+--A quoi bon?
+
+Biscarre se mordit les lèvres.
+
+Il ne comprenait pas qu'aucune promesse n'était nécessaire. En cet
+homme, sevré depuis si longtemps de tout ce qui était sa joie, il y
+avait une puissance plus forte que tout espoir de récompense: c'était
+l'orgueil.
+
+Exupère se sentait en présence d'un de ces problèmes que nul ne pouvait
+résoudre, nul, sinon lui, lui qu'on avait volé, qu'un misérable, gavé
+de tous les honneurs de la terre, avait dépouillé de ce qui était la
+chair de sa chair, le sang de son sang.
+
+Tout à coup, une pensée sinistre traversa son cerveau:
+
+--Qui vous envoie? demanda-t-il d'une voix étranglée.
+
+--Que t'importe! dit Biscarre, qui ne devinait pas le sentiment qui
+avait dicté cette question.
+
+--Ah! c'est lui!
+
+Biscarre se souvint. Dans sa pensée, le travail venait de s'opérer
+rapide. Maintenant il savait. Exupère se croyait en butte encore une
+fois à l'une des obsessions dont l'académicien l'avait si longtemps
+poursuivi.
+
+Exupère parlait:
+
+--Ainsi, vous m'avez cru assez niais pour fournir à ce misérable ignare
+l'occasion d'un triomphe... parbleu! c'est clair!... Cette inscription
+est tombée entre ses mains, le diable sait comment!... et il s'est dit:
+Il n'y a qu'un homme au monde qui puisse me la traduire, c'est cet
+imbécile d'Exupère... Ha! ha! je suis muet!...
+
+Biscarre lui prit la main.
+
+--Écoutez-moi: je suis un forçat, un malheureux comme vous. Croirez-vous
+à ma parole?
+
+--C'est selon.
+
+--Je sais maintenant ce que vous voulez dire... Je ne viens pas au nom
+de M. Lemoine.
+
+--Ne prononcez pas ce nom!
+
+--Et je puis vous en donner la preuve.
+
+--Ah!
+
+--Cet homme est mort!
+
+--Mort!
+
+Exupère se dressa sur ses pieds.
+
+--Voyez ces quelques lignes extraites d'un journal, dit Biscarre.
+
+Ah! ce ne fut pas long! Oui, Exupère lisait. Ce Lemoine était mort, mort
+paralysé, dans un état d'idiotie complète. On pleurait la mort de ce
+grand homme, de cette lumière....
+
+Exupère releva la tête:
+
+--Vous m'avez dit que si je vous traduisais cette inscription, je serais
+libre....
+
+--Je vous l'ai dit... et je le répète... mais vous refusiez tout à
+l'heure?
+
+--Parce que je reculais devant la tentation. Libre, tandis que cet homme
+vivait, moi! mais j'aurais couru à sa maison, j'aurais pénétré dans son
+cabinet, j'aurais saisi de nouveau l'atlas de bronze, et j'aurais écrasé
+le crâne de ce voleur! Oh! cette fois, je ne l'aurais pas manqué... et
+je ne voulais pas devenir un véritable assassin! C'est pour cela que je
+refusais... Mais maintenant! tenez, je me fie à vous!... Si vous me
+donnez la liberté, je l'accepterai... Mais, dussiez-vous me tromper, je
+lirai cette inscription. Ah! vous ne pouvez comprendre cela, vous!...
+Depuis si longtemps, je suis privé d'étude et de travail!
+
+Il y avait de grosses larmes dans ses yeux.
+
+--Hâtez-vous! dit Biscarre, on pourrait nous surprendre!
+
+--Vous avez raison. Avez-vous un crayon?
+
+--Voici.
+
+Exupère se courba sur les caractères bizarres.
+
+Pour ne pas tenir le lecteur en suspens, disons que cette inscription
+avait été prise par Biscarre chez le duc de Belen. Les caractères
+avaient été moulés par lui sur les deux fragments de statue
+cambodgienne que le duc avait arrachés à la terre....
+
+Exupère resta quelque temps silencieux....
+
+Parfois il s'arrêtait en levant les yeux, il semblait chercher:
+
+--C'est une langue perdue! dit-il.
+
+--La langue des Khmers, fit Biscarre.
+
+--Oui!... taisez-vous!...
+
+Biscarre, immobile, attendait avec anxiété.
+
+Exupère écrivait.
+
+--Voici l'inscription, dit-il enfin, mais elle est tronquée et ne
+présente qu'un sens incomplet....
+
+Puis il continua, se parlant à lui-même:
+
+--Statue du roi lépreux!... ceci est certain... mais un fragment au
+moins manque... oui, c'est cela... ici, place pour trois mots... ici
+cinq... il faudrait reconstituer le sens... il s'agit d'un trésor....
+
+--Donnez-moi l'inscription... peut-être comprendrai-je....
+
+Exupère eut un sourire quelque peu dédaigneux.
+
+Mais il remit le papier à Biscarre.
+
+Voici ce qu'il avait tracé:
+
+ TROISIÈME ORIENT
+ YACKSA COLOSSE... NAGA
+ DOIGT DE PRÉA PUT...
+ DEUX LIS... DOIGT DU ROI...
+OMBRE CROISÉE, LA EST LE TRÉSOR DES KHMERS
+ A ANGKOR WAT
+
+--Le trésor! enfin! cria Biscarre.
+
+Puis, s'adressant à Exupère:
+
+--Écoute-moi! je t'ai promis la liberté!... voici encore ce que je puis
+t'offrir: veux-tu venir avec moi au merveilleux pays où cette langue
+était jadis parlée?
+
+--Oui, je le veux.
+
+--Eh bien! avant un mois, tu seras libre, je te le jure.
+
+--J'attendrai, fit Exupère.
+
+Un signal partit du groupe des forçats. Biscarre s'éloigna rapidement.
+
+Le lendemain, trois coups de canon annonçaient une évasion.
+
+C'était--paraît-il--l'incorrigible incendiaire qui s'était enfui....
+
+--Oh! nous sommes tranquilles! dit le commandant du bagne.
+
+Inutile de dire que cette sécurité devait être trompée.
+
+Il y avait longtemps que le véritable incendiaire, que le personnage à
+la face hideuse avait atteint un refuge introuvable.
+
+Quant à Biscarre, qui, avec une incroyable habileté, avait su pénétrer
+dans le bagne à sa place, on sait qu'il avait pu arriver à temps pour
+déjouer les intrigues ourdies contre lui et ressaisir plus
+vigoureusement que jamais l'autorité dont on avait prétendu le
+dépouiller.
+
+
+
+
+XIII
+
+BISCARRE S'EXPLIQUE
+
+
+En ce moment, Biscarre se trouvait dans une des salles souterraines,
+exposant son plan au Conseil suprême des Loups et aux douze délégués
+désignés par le sort.
+
+On l'avait écouté avec une admiration croissante, et plusieurs fois des
+murmures approbateurs l'avaient interrompu.
+
+--Ainsi que vous l'avez compris, continuait-il, l'inscription qui révèle
+le lieu où sont enfouis les trésors de Khmers est incomplète. Exupère
+m'a tout expliqué. Là-bas, dans ce pays du soleil, existent des temples
+immenses, dédales dans lesquels nul profane ne saurait se diriger. C'est
+dans une de ces pagodes, la plus vaste, celle d'Angkor Wat, que le
+dernier roi des Khmers a enfoui jadis les richesses inépuisables qu'il
+avait prétendu soustraire à la rapacité des conquérants.
+
+»Depuis longtemps déjà l'existence de ces trésors était soupçonnée.
+Plusieurs tentatives avaient été faites pour les découvrir. Mais le
+secret gardé religieusement depuis plusieurs siècles a déjoué toutes les
+recherches. Cependant des Européens sont parvenus à apprendre qu'un
+personnage bizarre, dernier descendant de la race des anciens rois,
+était préposé à la garde de ces richesses, destinées, à certaine date
+fixée d'avance par la légende, à reconstituer l'empire détruit. Ces
+Européens--dont je vous dirai le nom tout à l'heure--se sont mis à la
+recherche de ce personnage, qui se nomme dans le pays l'Eni, le Roi du
+Feu... c'est, paraît-il, une sorte de solitaire, dont seuls quelques
+fidèles connaissent la mission, mais qui est vénéré par tous à l'égal
+des plus grands princes....
+
+»Ces Européens surprirent cet homme et le tuèrent; ils espéraient soit
+trouver facilement la trace des trésors recherchés, soit tout au moins
+obtenir par ce meurtre des indications précises.
+
+»L'événement déjoua ces espérances.
+
+»Seulement, un Français qui, pour des raisons que j'ignore, se trouvait
+auprès du Roi du Feu, fut saisi par eux, mis à la torture, mutilé, et
+enfin assassiné.
+
+»En le dépouillant, nos Européens trouvèrent un papier sur lequel
+quelques notes étaient inscrites en français.
+
+»Ces notes donnaient des indications qui semblaient se rapporter au
+trésor.
+
+»Chose bizarre, ces indications visaient, non le pays des Khmers, mais
+la France, mais Paris.
+
+»Il semblait évident qu'une partie tout au moins du trésor avait été
+transportée en France et enfouie sans doute dans quelque recoin de
+Paris. Nos Européens n'hésitèrent pas. Ils se croyaient sûrs, sinon
+d'obtenir un succès complet, en somme d'être rémunérés de leurs peines
+et payés de leur crime.
+
+»Ils revinrent à Paris, et les recherches commencèrent.
+
+»Mais là où ils comptaient trouver des coffres remplis d'or et de
+pierreries, ils ne rencontrèrent que des blocs de pierre informes et
+qui, pour eux, en raison de leur ignorance, n'avaient aucune valeur.
+
+»Vous savez tous, continua Biscarre, avec quelle persévérance j'ai
+organisé à Paris une police occulte qui surprend les secrets les mieux
+cachés, et je vous le demande, Loups de Paris, quand tout à l'heure vous
+écoutiez les accusations ridicules et intéressées dirigées contre moi,
+oubliiez-vous donc les sommes énormes que j'ai fait tomber dans la
+caisse du bagne, et en est-il un seul de vous qui n'ait eu sa part de ce
+gâteau royal?»
+
+Biscarre s'interrompit, et promena sur ceux qui l'écoutaient son regard
+dur et puissant.
+
+Il paraît que, dans le monde des bagnes, les choses se passent de la
+même façon que dans la société régulière.
+
+Les affiliés qui écoutaient Biscarre, membres du conseil suprême ou
+simples délégués, appartenaient à ce que nous appellerions, si nous
+l'osions, l'aristocratie des forçats. Tout au moins, c'en était
+l'oligarchie.
+
+Et tandis que la vile plèbe, les Muflier, les Goniglu (paix à leur
+cendre), le Truard et autres se plaignaient de rester sans un écu en
+poche, l'aristocratie en question menait vie large et satisfaite.
+
+La preuve de cette observation fut clairement accusée par l'assentiment
+que tous donnèrent aux paroles du roi des Loups.
+
+Il reprit:
+
+--Cette police que je dirige seul et dont seul j'ai la responsabilité,
+m'avait mis sur la trace d'opérations mystérieuses auxquelles se livrait
+certain grand personnage étranger, de fouilles opérées dans les
+sous-sols de Paris.
+
+»Je devinai que le mystère dont s'entourait cet homme devait cacher
+quelque bonne aubaine pour l'association. Je ne m'étendrai pas sur les
+moyens dont j'usai....
+
+»Bref, une nuit, je le surpris....
+
+»Ah! cet homme croyait son secret bien gardé. Mon apparition subite le
+frappa comme un coup de foudre, et je ris encore au souvenir de sa mine
+piteuse... Je dois avouer cependant que c'est une nature énergique et
+qu'il tenta de me tuer... Inutile de dire qu'il ne parvint même pas à me
+faire une égratignure... j'étais maître de lui....
+
+»Le plus curieux en ceci, c'est que mon homme était désespéré. Toujours
+espérant découvrir des caisses d'or ou de pierreries, il rencontrait
+pour la deuxième fois un fragment de pierre qu'il estimait sans
+valeur....
+
+»Quand je le quittai, j'avais moulé, sans qu'il s'en aperçût,
+l'empreinte des caractères tracés sur le bloc de pierre, comme déjà je
+possédais la copie exacte de ceux qui constellaient le premier bloc de
+granit qu'il avait déterré naguère et qu'il avait relégué
+dédaigneusement dans un coin de son cabinet....
+
+»Après avoir pris certaines mesures indispensables à la réussite de mes
+projets, je me mis en quête d'un homme qui pût traduire les inscriptions
+tracées en caractères incompréhensibles pour nous....
+
+»La recherche fut difficile. Car, en vérité, ajouta Biscarre en
+ricanant, j'ai constaté combien le niveau des sciences philologiques
+s'est abaissé en France.
+
+»Ce fut alors que j'appris l'existence d'Exupère. Je parvins à pénétrer
+au bagne de Rochefort, où la malheureux est retenu depuis six années....
+
+»Sur ma demande, il a traduit les signes gravés sur les fragments de
+statue et m'a donné, avec une incroyable érudition, les détails les plus
+complets sur le peuple auquel appartenait l'empire dont aujourd'hui ne
+subsistent plus que des ruines colossales....
+
+»Oui, ces trésors énormes existent!... Oui, ces richesses sont enfouies
+dans une des cryptes souterraines d'une pagode immense... Eh bien! ces
+trésors, je veux qu'ils appartiennent aux Loups de Paris!»
+
+Et comme tous, silencieux, tenaient leurs yeux fixés sur Biscarre, dont
+la parole brève, énergique, avait fait passer en eux la conviction dont
+il était rempli lui-même:
+
+--Je vous l'ai dit, reprit-il, je ne veux plus que les Loups soient
+traqués dans cette vieille société où ils étouffent. A nous le monde! à
+nous la force que donne la richesse! Avec les trésors du roi des Kmers,
+nous érigerons là-bas, par delà les mers, un royaume étrange, dont la
+puissance sera si grande que nul ne pourra se mesurer avec nous; royaume
+des criminels, des forçats! De là, nous nous répandrons sur toute la
+terre, non plus hypocritement, non plus en nous cachant dans l'ombre
+comme des réprouvés, mais comme des conquérants. Nous serons l'armée du
+mal, le peuple du crime!
+
+»Guerre aux hommes! Guerre aux possédants!... Nous serons la nation
+vengeresse qui fera expier à l'humanité ses fausses vertus et ses
+réprobations hypocrites!...
+
+»Comprenez-vous, mes maîtres, moi, Biscarre, votre roi, je vous créerai
+un asile inattaquable d'où vous vous jetterez sur le monde pour le
+dévaster... Nous aurons nos mercenaires, nos flottes, nos arsenaux! Avec
+notre or, nous défierons les plus forts, nous achèterons les
+consciences, nous soulèverons les fils contre leurs pères, les
+déshérités contre les repus!... Guerre de fureur et d'extermination!...
+
+»Nous appellerons à nous tous les bandits qui, poursuivis comme des
+bêtes fauves, jettent à la société qui les poursuit des menaces
+impuissantes, et tombent épuisés sous la hache qui les frappe... Qu'ils
+viennent à nous, et nous leur donnerons des armes!
+
+»Je veux que le royaume du mal soit en épouvante à tous les peuples! Cet
+enfer--que leur imagination a créé--je veux le réaliser, moi, sur la
+terre!...
+
+»Vous tous qui m'écoutez, m'avez-vous compris?... Voulez-vous m'aider à
+remplir cette tâche gigantesque et d'une horreur sublime?... Dites!
+êtes-vous prêts?...»
+
+Tous, debout, frémissants, s'écrièrent:
+
+--Oui! oui! nous sommes prêts! Vive Biscarre!... vive le roi du mal!...
+
+--Bien! mes fidèles!... oh! je ne doutais pas de vous!... vous croyez en
+moi, et c'est justice!... mais je ne vous ai pas encore tout dit!...
+
+Il y eut un redoublement d'attention.
+
+--Avant tout, il faut nous emparer de ces trésors... J'ai besoin de
+vous... Il faudra tuer!... L'homme qui a découvert les deux fragments de
+statue est en possession d'un papier important, je dirai plus,
+indispensable; c'est celui où sont tracées les indications qui
+permettront de retrouver le troisième bloc de pierre... Exupère m'a
+affirmé que ces fragments ne devaient être qu'au nombre de trois.
+
+--Si vous avez saisi le sens renfermé dans l'inscription incomplète déjà
+traduite, continua Biscarre, vous avez vu que c'est la statue elle-même
+qui, placée dans certaine position, doit, par la projection de son
+ombre, désigner la place exacte où les trésors sont enfouis... donc il
+nous faut le troisième morceau qui la complète... Seul, le papier dont
+je viens de parler nous en donnera le pouvoir... il faut l'arracher à
+celui qui le détient... il faut l'assassiner....
+
+--Nous le tuerons, dit un des Loups.
+
+--Quel est son nom? reprit un autre.
+
+--Je vous le dirai quand l'heure sera venue... il faut que je prenne mes
+dernières dispositions... car je veux, en frappant cet homme dont la vie
+m'importe peu, achever une autre oeuvre depuis longtemps entreprise...
+Vous connaissez l'existence du Club des Morts, association mystérieuse
+qui a montré la prétention de lutter contre nous. Je veux l'abattre,
+avant que nous quittions la France pour marcher à la conquête des
+trésors....
+
+--Quoi que tu veuilles, quoi que tu ordonnes, dit un des membres du
+conseil, nous t'appartenons et nous te suivrons.
+
+--Merci! Maintenant, vous connaissez nos projets, je vous ordonne la
+prudence! la moindre indiscrétion pourrait compromettre notre oeuvre.
+
+--Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras.
+
+--Jusque-là, silence! Cachez-vous dans vos tanières comme des fauves,
+prêts à bondir au premier signal; ne cherchez pas à savoir où je suis
+avant que vous receviez mes ordres. Allez, maintenant, et n'oubliez pas
+que le roi des Loups veille et travaille pour vous tous!
+
+Un dernier cri de: Vive Biscarre! ébranla les voûtes antiques des
+souterrains de l'Hôtel-Dieu.
+
+Quelques instants après, l'obscurité reprenait possession de ces cryptes
+sombres et l'on n'entendait plus que le clapotement de l'eau, heurtant
+les grilles rouillées des larges baies.
+
+
+
+
+XIV
+
+PARADIS OU ENFER
+
+
+Laissons pendant quelque temps le roi des Loups à ses ténébreuses
+machinations et revenons à celui qui, menacé par sa haine, oubliait dans
+les joies d'un amour insensé les désespoirs de sa vie passée.
+
+Nous voulons parler de Jacques de Cherlux.
+
+Depuis que, pour la première fois, Isabelle de Torrès, belle à damner un
+saint, comme disaient alors les romantiques, avait prononcé ces mots
+passionnés:--Jacques, je t'aime!... le jeune homme croyait vivre dans un
+rêve.
+
+Et, de fait, ses sensations procédaient à la fois de l'engourdissement
+et de l'ivresse.
+
+Si parfois il s'éveillait de cette torpeur sensuelle, c'était dans une
+sorte de sursaut convulsif; les plaisirs violents et âcres l'arrachaient
+à cette demi-somnolence.
+
+C'est qu'en vérité cette femme possédait, pour les choses d'amour, une
+puissance infernale. Son souffle était à la fois capiteux et enivrant;
+ses baisers tuaient l'âme et le corps, comme ces poisons des Borgia qui
+éteignaient en l'homme qui les avait bus jusqu'au sentiment de lui-même.
+
+Et Jacques ne résistait ni ne tentait de résister.
+
+Où il était, où il allait, il ne le savait plus. La pente était
+glissante; le vertige le prenait, et il tombait plus vite, toujours plus
+vite, sans voir le gouffre d'infamie qui s'ouvrait béant au-dessous de
+lui.
+
+Sa conscience s'était endormie, son intelligence sommeillait.
+
+Il ne comprenait plus. Il se laissait vivre, sans même savoir ce
+qu'était cette vie. C'était l'effarement cérébral de l'homme saisi par
+un engrenage et dont le corps, lancé par le levier de fer, tourne dans
+le vide avant d'être broyé entre les cylindres qui le tueront....
+
+D'ailleurs, Isabelle l'isolait du monde.
+
+Jacques était sa proie. Elle l'avait pris. Il était à elle.
+
+Elle disait, elle croyait l'aimer. Cette adoration toute physique lui
+semblait une sorte de révélation.
+
+Comme toutes les courtisanes--qui bien avant les poëtes et les
+romanciers, ont inventé la théorie de la réhabilitation--le Ténia avait
+oublié son passé. L'empoisonneuse du duc de Torrès prétendait découvrir
+en son âme toutes les délicatesses et toutes les innocences; celle qui
+avait surexcité la passion sénile de Silvereal jouait naïvement toutes
+les pudeurs.
+
+Plus n'était question--fût-ce au plus profond du souvenir--de Martial,
+dont elle avait exploité le talent et en qui elle avait engourdi, sinon
+tué, tout sentiment qui ne se rapportât pas à elle-même... de sir
+Lionel, qui s'était brûlé la cervelle à ses genoux et dont elle avait
+dédaigneusement repoussé le corps de sa petite mule bleue.
+
+En vérité, ce cynisme d'oubli était admirable. Et, pour elle, passé,
+présent, avenir, se résumaient en un mot: Amour! en un seul nom:
+Jacques!...
+
+Elle avait des chatteries adorables et avait retrouvé toute la
+_félinité_ de sa nature première. Dominatrice, elle s'était faite
+humble. Violente, elle était devenue soumise. Elle avait des terreurs
+d'enfant, si, par aventure, sortant de sa torpeur, le jeune homme avait
+quelque réveil d'énergie.
+
+Pensait-il, elle supposait qu'il l'aimait moins.
+
+Alors elle l'enveloppait dans le réseau de ces enchantements que la
+Mythologie prête à Circé.
+
+Parfois elle se prenait à craindre qu'on ne le lui enlevât.
+
+Certes, il l'aimait, lui aussi, si toutefois on peut donner le nom
+d'amour à cette dépravation cérébrale qui ne demande à la femme que la
+satisfaction des sens.
+
+Jamais, pour conserver jalousement Rosine, Bartholo ne déploya plus
+d'habileté ingénieuse que ne le faisais le Ténia.
+
+Quoique clos comme une prison, enseveli dans les arbres, qui jetaient
+sur lui leur ombre lourde et opaque, l'hôtel de la rue de la
+Tour-des-Dames ne lui avait plus paru assez sûr.
+
+Elle avait acheté--en secret--une charmante petite maison auprès de la
+porte Maillot, au bois de Boulogne.
+
+Habile à se cacher, elle s'était échappée sans que Jacques soupçonnât
+même son absence, et en quelques jours, par la puissante magie de
+l'argent, elle avait transformé cette maison en un nid d'amour.
+
+Elle n'était plus avare, ou du moins son avarice avait changé de forme.
+Ce qu'elle voulait conserver maintenant, ce qui constituait maintenant
+le trésor sur lequel elle veillait avidement, c'était son amant, c'était
+Jacques....
+
+Un jour, elle l'avait emmené sans lui dire où.
+
+Sa voiture, toute douilletée de satin, les avait entraînés à travers les
+rues. Il s'étonnait, il questionnait.
+
+Elle refusait de répondre.
+
+Puis la portière s'était ouverte, et Jacques avait poussé un cri de
+surprise. En vérité, c'était à se croire transporté dans le pays inconnu
+des féeries splendides.
+
+Un vaste jardin d'hiver, recouvert d'un dôme de cristal, enchevêtrait en
+une vaste voûte verdoyante les plantes tropicales les plus rares et les
+plus brillantes. Ce n'étaient que fleurs éclatantes aux parfums
+enivrants; quand on suivait le long sentier qui courait à travers les
+tiges souples, les larges feuilles se baissaient comme pour caresser.
+
+Puis un perron de marbre blanc donnait accès dans la demeure, où était
+entassé--avec une profusion royale, mais avec un goût parfait--tout ce
+que l'art moderne a imaginé de plus délicat et de plus admirable à la
+fois.
+
+Les statues, aux profils voluptueux--nudités sublimes qu'Isabelle
+semblait défier--se blottissaient à tous les angles... les fenêtres à
+vitraux orientaux jetaient sur les sofas de soie leurs teintes douces et
+chatoyantes.
+
+Jacques! Jacques! révolte-toi donc!... Quoi!... tu entres dans cet
+enfer et tu crois pénétrer dans un Eden! Interroge-toi, relève la
+tête!... pense! qui donc a payé tout cela?... De quelles débauches, de
+quels mensonges d'amour ont été soldées ces richesses?... N'as-tu donc
+même plus ce sentiment, que conserve le plus sceptique, la jalousie du
+passé?... Et le rouge ne te monte pas au front, lorsque tu suis
+docilement cette courtisane qui t'entraîne en te prenant la main!
+
+Mais non. Tu n'entends même pas cette voix de probité qui murmure à ton
+oreille. Tes yeux ne voient plus, tes oreilles ne perçoivent plus aucun
+son, parce que tu sens frémir dans ta main les doigts chaudement
+voluptueux de cette femme... parce que tu aspires le parfum qui
+s'échappe de tout son être... parce que tu lui appartiens... et qu'une
+fois de plus le Ténia, rongeant ton coeur, accomplit son oeuvre
+mortelle.
+
+Jacques marchait comme font les somnambules. Il y avait un brouillard
+devant ses yeux et sa pensée.
+
+Pour lui aussi le passé était mort.
+
+Bien loin, s'étaient envolées les résolutions honnêtes de l'ouvrier, les
+résistances du calomnié, les indignations qui l'avaient fait bondir sous
+l'injure. Se souvenait-il seulement de son nom? Pourquoi l'appelait-on
+le comte de Cherlux? et Mancal? et les Loups? et la Brûleuse? et
+Diouloufait? Tout cela n'était plus qu'ombres enfouies dans les
+ténèbres.
+
+Sa vie se résumait tout entière en un sourire d'Isabelle, son avenir en
+un baiser.
+
+Et les jours passaient dans cette demi-somnolence du vice qui brise les
+nerfs et atrophie le cerveau....
+
+Jacques avait des rires de vieillard, des divagations de fou.
+
+Son visage pâli semblait s'être encore affiné. Ses yeux brillaient d'un
+éclat fiévreux, et aux plis de ses lèvres on remarquait déjà cette
+contraction qui reste à la bouche des vieux viveurs comme un indélébile
+stigmate.
+
+Il ne songeait pas à sortir. Pour lui l'existence tout entière se
+renfermait dans cette maison, tout imprégnée d'une atmosphère d'ivresse.
+
+Parfois il s'étendait sur un sofa, devant une des fenêtres d'où l'oeil
+se perdait à travers l'avenue. Les yeux fixes, il ne regardait pas; il
+ne rêvait pas.
+
+Alors, doucement, le Ténia s'approchait derrière lui, sur la pointe des
+pieds. Étendant ses bras nus, plus blancs que le marbre, elle posait ses
+deux mains sur sa tête, et, se penchant, le baisait au front....
+
+Il tressaillait, comme si, pour son cerveau, cette douce pression eût
+été une douleur... Puis, se retournant, il la saisissait dans ses
+bras....
+
+Un jour--midi venait de sonner--Isabelle était sortie. Il n'avait même
+pas songea lui demander où elle allait. N'était-elle pas maîtresse
+absolue dans cette maison? Puis son absence n'était-elle pas--sans qu'il
+se l'avouât--une sorte de soulagement pour lui?
+
+Ce jour-là, il se sentait plus faible, plus absorbé que de coutume.
+
+Etendu à la place qu'il choisissait d'ordinaire, il laissait son regard
+errer dans le vide....
+
+Déjà on touchait au printemps.
+
+Et les premiers soleils jetaient sur la route leur clarté blanche et
+lumineuse. Le chemin s'étendait comme un long ruban de soie.
+
+Tout à coup, loin, bien loin, deux points noirs se détachèrent sur cette
+matité.
+
+Jacques, insouciant, les suivait du regard avec l'indifférence d'un
+enfant.
+
+Bientôt les points grandirent, prirent forme.
+
+C'étaient deux chevaux, ardents, vivaces, rapidement lancés.
+
+Deux jeunes filles, dont il ne pouvait encore distinguer le visage, les
+excitaient de la cravache, gracieusement imprudentes.
+
+Mais voici que l'un des chevaux se cabre, tourne sur lui-même. En vain
+celle qui le montait s'efforce de le maîtriser.
+
+L'animal cherche à désarçonner sa cavalière qui lui scie la bouche avec
+le mors.
+
+Le cheval alors s'élance, droit devant lui, les jarrets tendus, et d'un
+galop furieux, il s'emporte.
+
+La jeune fille chancelle... Si elle tombe, c'est la mort pour elle.
+
+Que s'est-il passé dans l'âme de Jacques?
+
+D'un seul geste, il a ouvert la fenêtre... et a bondi dans le jardin...
+Un élan le porte sur la route.
+
+Le cheval va passer... il est encore à une vingtaine de mètres....
+
+Résolûment, Jacques se jette à sa rencontre... et au moment où l'animal,
+martelant le sol de ses sabots enfiévrés, passe à sa portée, il se rue
+au poitrail et le saisit par les naseaux.
+
+La jeune fille jette un cri terrible....
+
+Jacques est renversé... mais ses mains, accrochées au mors, n'ont pas
+lâché prise.
+
+L'animal le traîne... l'homme le tient encore.
+
+Le cheval se secoue en hennissant de rage... Jacques se sent faiblir...
+mais voici que l'animal, dompté, s'arrête... brusquement... de ses
+quatre pieds qui semblent rivés à la terre....
+
+Jacques est debout, pâle, une sueur froide au front....
+
+Une voix lui crie:
+
+--Ah! monsieur! merci!... je vous dois la vie.
+
+Il voit la jeune fille qui chancelle, qui tombe.
+
+Il la reçoit dans ses bras... et pousse un cri:
+
+Il a reconnu celle qui naguère se trouvait auprès du grabat sur lequel
+expirait la misérable Brûleuse.
+
+Celle qu'il vient de sauver au péril de sa vie, c'est Pauline de
+Saussay.
+
+Il ne l'a vue qu'un seul moment, alors que fou de douleur, il baissait
+la tête sous les insultes que lui jetait à la face celle qui se tordait
+dans les angoisses de l'agonie.
+
+Mais c'était à cause d'elle surtout qu'il s'était enfui, devant elle
+qu'il n'avait pas voulu rougir, expliquer que parmi tous ces noms
+prononcés, noms de bandits et d'assassins, il en était qui se trouvaient
+fatalement liés à sa vie.
+
+Et voici que maintenant, tandis que, docile, le cheval restait immobile,
+voici que Pauline de Saussay appuyait sur sa poitrine sa tête
+languissante. Il voyait ce visage pâle et doux, à l'ovale angélique, ces
+grands yeux bleus à demi fermés qui semblaient noyés dans les larmes....
+
+Jacques sentit son coeur se serrer sous une étreinte convulsive....
+
+Qu'elle lui semblait belle!... Oui, c'était bien un parfum de pureté et
+de bonheur qui s'échappait de toute sa personne. Le frémissement de
+terreur qui l'agitait encore faisait vibrer les fibres les plus intimes
+du coeur de Jacques....
+
+La seconde jeune fille arrivait au galop, accompagnée du domestique, qui
+l'avait enfin rejointe....
+
+C'était Louise de Favereye.
+
+Jacques la reconnut, elle aussi. Et, involontairement, il baissa les
+yeux. Maintenant ses souvenirs lui revenaient en foule....
+
+--Blessée! Pauline est blessée! cria Lucie.
+
+En effet, des goutelettes de sang coulaient sur son front blanc, où pas
+un pli n'était tracé.
+
+--Rassurez-vous, mademoiselle, dit Jacques, mademoiselle n'est pas
+blessée... ce sang est le mien.
+
+En effet, dans l'effort, il s'était martelé le front, son sang coulait.
+
+Il eut un sourire.
+
+--Ce n'est rien, fit-il. Qu'est-ce que quelques gouttes de sang, quand
+il s'agit de sauver une existence?...
+
+Lucie le regarda.
+
+Elle aussi le reconnut. Elle se souvint de la scène étrange dont elle
+avait été témoin. Elle hésitait à parler.
+
+--Que votre domestique se mette en quête d'une voiture, dit Jacques,
+car, en raison de sa faiblesse, votre amie serait incapable de monter à
+cheval.
+
+Lucie confirma l'ordre formulé par Jacques.
+
+Pauline avait été étendue, toujours évanouie, sur un des côtés de la
+route. Lucie soutenait maintenant sa tête sur ses genoux, et, embrassant
+ses cheveux, cherchait à la ranimer en lui prodiguant les plus douces
+caresses.
+
+Enfin ses yeux s'ouvrirent... elle poussa un profond soupir et regarda
+autour d'elle. Elle vit Jacques, une exclamation lui échappa, en même
+temps qu'une vive rougeur empourprait son visage.
+
+--C'est vous qui m'avez sauvée! dit-elle d'une voix faible. Encore une
+fois merci!...
+
+--Je bénis le hasard qui m'a placé sur votre route, dit Jacques.
+
+En ce moment le laquais revenait avec une voiture qu'il avait rapidement
+découverte dans une rue voisine.
+
+Lucie parla à son tour.
+
+--Monsieur, dit-elle à Jacques, nous ne savons comment vous exprimer
+toute notre reconnaissance....
+
+--Mademoiselle, interrompit Jacques, je ne vous adresserai qu'une
+prière.
+
+--Laquelle?
+
+--J'ai compris à vos regards, à votre surprise, que vous m'avez reconnu
+et que vous n'aviez pas perdu le souvenir d'une aventure bizarre à
+laquelle je me suis trouvé mêle.
+
+Lucie protesta d'un geste.
+
+--Laissez-moi vous parler. Vous avez entendu une moribonde professer
+contre moi les plus odieuses accusations, et vous vous êtes étonnée de
+ne pas entendre sortir de mes lèvres un seul mot de justification. Eh
+bien! quelles que fussent les apparences, si étrange que vous ait paru
+ma conduite, je vous jure... tenez, par la vie de mademoiselle que j'ai
+eu le bonheur de sauver, par ce sang que j'ai versé pour elle, je jure
+que je suis un honnête homme et que j'ai droit à votre estime.
+
+Pauline cacha son visage dans le sein de Lucie, et tout bas elle
+murmurait:
+
+--Oh! je n'ai jamais douté, moi!
+
+Lucie tendit la main au jeune homme.
+
+--Je vous crois, dit-elle.
+
+--Et mademoiselle? insista Jacques en s'adressant à Pauline.
+
+Pauline ne répondait pas, mais sa main, se dégageant doucement, toucha
+en frissonnant la main du jeune homme.
+
+--Ne voudriez-vous pas, reprit Jacques, me faire connaître votre nom?
+
+Les deux jeunes filles se nommèrent.
+
+--Et vous, monsieur, demanda Lucie, ne nous donnerez-vous pas le
+vôtre... afin que nous le conservions dans notre souvenir?
+
+Jacques hésita. Puis:
+
+--Je me nomme Jacques, dit-il.
+
+--Est-ce tout?
+
+--Oui... Jacques... qui veut oublier tout autre titre et tout autre nom,
+qu'il n'a pas gagnés, pour mériter d'être appelé désormais Jacques
+l'honnête homme....
+
+Pauline s'appuya sur son bras pour gagner la voiture.
+
+Puis le cocher lança les chevaux... Les deux jeunes filles lui sourirent
+encore une fois.
+
+A ce moment, un coupé débouchant sur l'avenue croisa la voiture qui
+emportait Lucie et Pauline, puis roula rapidement vers le jeune homme.
+
+--Jacques! cria une voix.
+
+C'était Isabelle, c'était le Ténia.
+
+Elle était sortie vivement de la voiture.
+
+--Toi! mon Jacques! que fais-tu là? Mais tu es blessé! mon Dieu! c'est
+du sang! Que s'est-il passé? parle! parle!
+
+--Ce n'est rien, fit le jeune homme avec une certaine impatience, j'ai
+arrêté un cheval qui s'emportait.
+
+Isabelle le regarda. Le ton dont il avait prononcé ces paroles l'avait
+frappée en plein coeur comme un coup de poignard.
+
+Les femmes qui aiment ont des intuitions subites.
+
+--Tu as sauvé une jeune fille?
+
+--Oui.
+
+--L'une de celles que je viens de voir, dans cette voiture?
+
+--En effet, mais rentrons! je me sens faible et j'ai besoin de repos.
+
+Et pour couper court à une conversation pénible, il se dirigea vers la
+maison.
+
+Isabelle marchait auprès de lui et le regardait à la dérobée.
+
+Au moment d'entrer, Jacques eut comme un mouvement de recul.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda Isabelle.
+
+--Rien! fit Jacques.
+
+Et la porte se referma sur eux.
+
+Le jeune homme était pensif.
+
+Et Isabelle la courtisane se disait:
+
+--Que se passe-t-il donc? j'ai peur!
+
+Puis avec un frisson, elle disait:
+
+--Ah! s'il ne m'aimait plus!...
+
+
+
+
+XV
+
+LE BIEN ET LE MAL
+
+
+Dans le long récit que nous avons entrepris de raconter, il est
+nécessairement un certain nombre de personnages que nous sommes forcé
+d'abandonner pendant quelque temps, sauf à y revenir en temps utile.
+
+Maintenant qu'on connaît, en partie du moins, les projets de Biscarre,
+cette entreprise grandiose, presque sublime à force d'audace criminelle,
+qui était venue s'enter en quelque sorte sur ses premières résolutions,
+il nous faut revenir à l'hôtel de Favereye, dans lequel jusqu'ici nous
+n'avons pas conduit le lecteur.
+
+Cet hôtel qui, depuis plusieurs siècles, appartenait à une des plus
+honorables familles de la noblesse de robe, était situé à l'entrée du
+faubourg Saint-Honoré, à peu de distance de l'emplacement où se trouve
+aujourd'hui l'ambassade d'Angleterre.
+
+Il était occupé maintenant par M. de Favereye, magistrat à la cour de
+cassation, dont l'intégrité était proverbiale. Plusieurs fois il avait
+résisté à des ordres venus de haut, et devant sa probité, qui rappelait
+celle de cet honnête homme qui rendait «des arrêts et non des services,»
+les plus éhontés corrupteurs de cette époque féconde avaient dû battre
+en retraite.
+
+La marquise de Favereye, née Marie de Mauvillers, sa femme, occupait
+avec sa fille Lucie le premier étage de l'hôtel, ainsi que Pauline de
+Saussay, orpheline, avons-nous dit, que sa mère mourante avait léguée à
+la marquise.
+
+Au moment où nous pénétrons dans cette demeure, la marquise et sa soeur
+Mathilde, assises l'une auprès de l'autre, les mains dans les mains,
+causent avec animation:
+
+--Patience! patience! répète Marie, si triste que soit ta situation,
+n'oublie pas que tu as des devoirs sacrés et que nulle puissance au
+monde ne peut briser le lien qui t'attache à M. de Silvereal.
+
+--Eh bien! ma soeur, reprend Mathilde dont les yeux brillent d'une
+exaltation fébrile, je n'ai donc plus d'autre refuge que la mort!
+
+--Soeur! soeur! je t'en conjure! ne parle pas ainsi... ton animation
+m'épouvante!... Tu parles de mourir!... Mais, sans que je veuille
+diminuer le fardeau de douleurs que tu as à supporter, ne te souviens-tu
+pas des angoisses qui, depuis si longtemps, pèsent sur ma vie!... As-tu
+oublié ces larmes que je verse sans cesse, désespérant maintenant de
+retrouver jamais celui que j'ai perdu, de l'arracher à ce misérable qui
+en fait son jouet et sa proie! Mathilde! est-ce que je suis tuée, moi!
+
+--Tu es forte et je suis faible!
+
+--Non! ce n'est pas de la force! Le suicide est une lâcheté! Qui se tue,
+déserte!
+
+--Mais tu ne comprends donc pas que ma situation est plus horrible
+chaque jour?... Voici que maintenant M. de Silvereal est privé de cette
+illusion malsaine qu'entretenait en lui le faux amour de la Torrès...
+Elle a disparu, pour aller se cacher avec un nouvel amant dans quelque
+retraite où il n'a pas su la découvrir... D'hypocrite qu'il était, le
+désespoir l'a rendu cyniquement cruel. Les tortures qu'éprouve son âme
+jalouse, c'est à moi qu'il veut les faire expier!... Il m'insulte, il me
+brave sans cesse, il répète le nom d'Armand de Bernaye, le nom que je
+conserve comme un écho de douloureuse joie au fond de mon coeur et que
+ses lèvres profanent... Parfois je surprends dans ses yeux des lueurs
+qui m'effrayent... Il s'est réconcilié avec le duc de Belen, et ces deux
+hommes, jetés dans notre vie pour le mal, complotent, j'en ai la
+conviction, quelque infernale machination... eh bien!... il y a trop
+longtemps que je lutte!
+
+--Mathilde!
+
+--Souvent, la nuit, seule, désolée, pressant entre mes mains mes tempes
+prêtes à éclater, je songe à fuir... oui, en vérité!... je veux courir
+chez Armand, et lui crier: «Prends-moi!... emmène-moi!... arrache-moi de
+cet enfer où je me débats!» Puis, j'ai peur de moi-même, j'ai peur de
+perdre Armand sans me sauver... et toujours devant moi se dresse ce
+fantôme de haine basse et vile qui ose s'appeler mon mari!... Tu vois
+bien, soeur, que c'est à désespérer!
+
+La douleur de Mathilde était poignante.
+
+Et, par malheur, elle ne faisait que dire la vérité.
+
+Depuis que le Ténia avait entraîné Jacques loin de la rue de la
+Tour-des-Dames, Silvereal se sentait devenir fou.
+
+Cet amour de vieillard--passion d'autant plus violente qu'elle restait
+inassouvie--avait dégénéré en une sorte d'aliénation mentale. Pendant
+des journées entières, il errait autour de l'hôtel abandonné de la
+Torrès.
+
+En vain il avait questionné, en vain il avait tenté de corrompre à prix
+d'or les quelques serviteurs laissés dans la maison. Bouches et portes
+étaient restées closes.
+
+Il ne savait rien. Il ignorait jusqu'au nom de l'homme qui l'avait
+supplanté. Depuis l'heure où Isabelle avait enlevé Jacques, le
+rencontrant par hasard au bois de Boulogne, le jeune homme n'avait plus
+reparu dans la société.
+
+De Belen supposait qu'irrité, et surtout humilié de l'affront qu'il
+avait reçu en pleine visage, le jeune homme était allé cacher sa honte
+dans quelque retraite ignorée.
+
+Aussi, quand Silvereal vint à lui pour le supplier de l'aider dans ses
+recherches, le duc n'eut-il pas un seul instant la pensée que le rival
+du baron fût son ancien commensal.
+
+Et chaque jour, rentrant à son hôtel après une nouvelle déconvenue,
+Silvereal faisait retomber sur la baronne le poids de son cynique
+désespoir. Ne pouvant être aimé, il voulait être craint, être haï même.
+
+Les scènes les plus odieuses se succédaient: oubliant ce qu'il devait à
+son éducation et à son rang, le vieillard ne reculait pas devant les
+expressions les plus outrageantes. Ah! si du moins il eût tenu dans ses
+mains une preuve qui lui permît de tuer l'un des deux amants!
+
+Certes, il aurait pu se rendre chez Armand, le provoquer, le contraindre
+à se battre....
+
+Silvereal était lâche: ce n'était pas l'homme du combat loyal, face à
+face. Il était de ceux qui s'embusquent au détour d'un chemin, abrités
+derrière les broussailles, et qui frappent leur ennemi par derrière....
+
+Et tel était l'homme auquel Mathilde, aimante, honnête, pleine d'ardeur
+et de vitalité, se trouvait unie par un lien indissoluble.
+
+Elle pleurait dans le sein de sa soeur, qui cherchait en vain des mots
+consolateurs. Il est des désespoirs que rien ne peut adoucir, surtout
+quand devant toutes les espérances, se dresse un mur infranchissable.
+
+On frappa à la porte.
+
+La femme de chambre entra et remit une carte à Marie de Favereye.
+
+Elle y jeta les yeux. Puis:
+
+--Faites entrer, dit-elle.
+
+Et se tournant vers sa soeur:
+
+--Écoute-moi, et prends courage... je consulterai le Club des Morts. Et
+peut-être trouverons-nous quelque moyen d'adoucir ta triste destinée.
+
+--Hélas! je ne l'espère pas.
+
+A ce moment, un jeune homme entra, et, s'arrêtant à quelques pas des
+deux dames, salua profondément.
+
+C'était Martial, le fils du savant, l'ancien amant de la Torrès, celui
+qui, sauvé par les frères Droite et Gauche, avait juré de consacrer sa
+vie tout entière à l'oeuvre du bien entreprise par le Club des Morts.
+
+Et combien maintenant il était différent de lui-même!
+
+Ce n'était plus ce visage pâle, creusé par les insomnies et les
+remords, cet oeil enfiévré d'une passion malsaine.
+
+Il avait repris toute sa jeunesse, toute sa maturité.
+
+Martial avait la beauté mâle, énergique, vigoureuse de l'artiste qui
+croit en lui et s'est créé un magnifique idéal.
+
+Déjà il avait repris ses études, et plusieurs succès étaient venus le
+récompenser de ses efforts. Mais il sentait lui-même qu'il n'avait pas
+encore donné la mesure de toute sa valeur; depuis quelque temps surtout,
+il redoublait de travail et d'activité.
+
+On eût dit qu'un but nouveau s'était imposé à lui.
+
+En ce moment, il venait rendre compte à Marie de plusieurs actes de
+bienfaisance dont il avait été chargé par elle.
+
+Tous les matins, dès l'aube, le jeune homme se rendait dans les
+quartiers misérables: il surprenait les douleurs inconnues, les
+désespoirs qui se cachent, et éprouvait une indicible joie à soulager
+les pauvres et les déshérités.
+
+--Je vous laisse, dit Mathilde.
+
+Elle attira sa soeur contre sa poitrine.
+
+--Ah! toi, du moins, murmura-t-elle à son oreille, tu as su te créer une
+vie nouvelle....
+
+--Pourquoi ne pas m'imiter?
+
+--Le courage me manque! Plus tard! qui sait? aujourd'hui le chagrin
+m'enlève jusqu'à la liberté de mon esprit!
+
+Marie l'embrassa encore une fois, en lui répétant: «Courage!» puis elle
+revint auprès de Martial:
+
+--Eh bien! mon ami, lui demanda-t-elle, la matinée a-t-elle été bonne?
+
+--Madame la marquise jugera par elle-même; voici la liste des malheureux
+que j'ai visités.
+
+Il remit à madame de Favereye un carnet qu'elle examina attentivement.
+Parfois des exclamations lui échappaient:
+
+--Pauvre femme! veuve et six enfants!... des secours ne suffiront pas,
+il faudra placer les enfants... car dans ces misères, c'est surtout à
+l'avenir de ces chères créatures qu'il convient de songer.
+
+Puis:
+
+--Un ouvrier, qui a été blessé pendant son travail... ceux qui tombent à
+ce champ de bataille ont droit à toute notre estime. Veuillez vous
+enquérir de ce qu'il sait faire, et nous tâcherons de lui donner des
+travaux à surveiller, à diriger....
+
+Et ainsi à chaque nom qui passait sous ses yeux, Marie de Favereye
+trouvait à formuler quelques observations qui prouvaient un sens droit
+et un inaltérable sentiment de justice et d'humanité.
+
+Quand elle eut achevé, elle donna quelques instructions à Martial, puis
+l'entretint de ses travaux, lui prodigua les encouragements, enfin se
+leva comme pour l'inviter à prendre congé.
+
+Mais Martial, immobile, le visage couvert d'une rougeur qui s'augmentait
+à chaque instant, semblait hésiter à se retirer.
+
+--Avez-vous quelque chose de plus à me dire, mon ami? demanda doucement
+madame de Favereye.
+
+--Moi, madame, en vérité, je n'ose.
+
+--Et pourquoi? Ne me connaissez-vous pas assez pour savoir que je suis
+avant tout votre amie? Avez-vous donc quelque confidence à me faire?
+
+--Peut-être.
+
+Le front de Marie se couvrit d'une ombre légère.
+
+--Une confidence ou une confession? demanda-t-elle.
+
+--Une confession! que voulez-vous dire?
+
+--Ne vous ai-je pas affirmé que je remplacerais auprès de vous la mère
+que vous avez perdue, et qui était tout bonté et tout indulgence.... A
+elle vous auriez tout avoué, jusqu'à vos fautes. C'est cette même
+confiance que je réclame de vous.
+
+--Mais je vous jure!...
+
+--Voyons!... ne tremblez pas ainsi!... Hélas! j'ai une douloureuse
+expérience du coeur humain... il est telles passions qui laissent dans
+l'âme des sillons que rien ne peut effacer... N'auriez-vous pas
+d'aventure revu... cette femme, cette Isabelle?
+
+--Oh! madame! je vous en supplie, ne prononcez pas ce nom! en ce moment
+surtout! Vous ne savez pas tout le mal que vous me faites!
+
+--Pardonnez-moi!
+
+--Oui, j'ai été coupable autrefois! oui, cette misérable a possédé mon
+coeur, mon être tout entier, et avait engourdi en moi tout sentiment de
+probité et d'honneur; mais aujourd'hui, tout ce passé s'est évanoui
+comme un mauvais rêve, je marche la voie droite, tête haute, coeur
+ouvert! Non, ne parlez plus de cette femme! ou je croirai que ma mère ne
+m'a pas encore pardonné!
+
+Disant cela, Martial s'était levé.
+
+Ses yeux brillaient d'une noble indignation.
+
+--Encore une fois, dit Marie, pardonnez-moi si j'ai réveillé ce poignant
+souvenir... J'ai eu tort, car je crois en vous! et c'est une mauvaise
+action que de soupçonner de faiblesse ceux qui se repentent
+sincèrement; mais parlez, je suis prête à vous entendre....
+
+Martial baissa les yeux, puis:
+
+--Eh bien! madame, fit-il d'une voix contenue, je vais parler.... Aussi
+bien je sais qu'il est de mon devoir d'honnête homme de ne pas contenir
+plus longtemps en moi-même un secret qui se pourrait trahir, sans que je
+le susse moi-même....
+
+--Un secret! je ne vous comprends pas!
+
+--Le soir même où, désespéré, je m'étais décidé à chercher un refuge
+dans la mort,--ce qui était une mauvaise action, vous me l'avez
+prouvé,--quelques minutes avant que j'eusse franchi le seuil de cette
+maison où je croyais ne plus rentrer, une apparition, charmante et pure,
+s'était montrée à moi comme une protestation vivante contre l'acte que
+j'allais accomplir... C'était une jeune fille! Son regard était si doux,
+sa beauté si calme, qu'un instant je restai immobile... Il me sembla
+que, sans me voir, elle se plaçait sur mon chemin comme un bon
+conseil... Mais le désespoir l'emporta... je courus à la mort... et les
+vôtres me sauvèrent.
+
+--Après? demanda la marquise, qui se sentait émue aux vibrations de
+cette voix si jeune et si fraîche.
+
+--Vous n'avez pas oublié par quels miracles d'indulgence, de justice, de
+bonté vous m'avez rappelé à moi-même... Vous m'imposâtes une épreuve...
+et lorsque, courbé sur la tombe de ma mère, je lui demandai de me
+pardonner, j'entendis en moi comme une voix qui criait: «Marche, enfant,
+marche dans le juste chemin. Jusqu'ici tu n'as pas été maître de ta
+propre conscience, maître de ton propre coeur. Tu as cru rencontrer
+l'amour, ce n'en était que le fantôme! Relève-toi, et va toute ta vie
+les yeux fixés sur l'honneur et la vérité.» Je me relevai, fort, presque
+heureux, et je revins vous dire: «Me voici, je vous appartiens! disposez
+de moi. Je veux être un soldat du bien!»
+
+--Et, depuis ce jour, interrompit madame de Favereye, vous avez rempli
+noblement, religieusement l'engagement que vous aviez librement
+contracté... Continuez, mon ami.
+
+--Certes, c'est à l'élan de ma conscience, c'est à vos conseils, à ceux
+de ma mère que j'obéissais et que j'obéis encore... Mais je vous ai
+promis de tout vous avouer... il me semblait encore que j'étais suivi,
+dans ma voie nouvelle, par le regard de cette apparition qui s'était
+révélée à moi dans une heure terrible. Je ne sais quel espoir me tenait
+au coeur. Bien que je ne l'eusse pas revue, il me semblait qu'un jour
+viendrait où elle me remercierait d'être redevenu un homme de coeur. Et
+si quelque mauvaise pensée tendait de nouveau à troubler mon âme, je
+pensais à elle... et tout s'évanouissait comme un mauvais songe.
+
+--Et vous l'avez revue?
+
+--Oui, madame. C'est pourquoi je parle. Je ne veux pas que l'ombre même
+d'un soupçon puisse peser sur moi. La première condition des règles que
+vous m'avez imposées est une entière franchise; je veux m'y conformer.
+
+--Et cette jeune fille?
+
+--Elle m'est apparue de nouveau, plus belle, plus douce, plus rayonnante
+de grâce pudique et de bonté.
+
+--Son nom?
+
+Martial baissa la tête et murmura:
+
+--C'est mademoiselle de Favereye, votre fille.
+
+La marquise tressaillit. Une pâleur rapide s'étendit sur son visage.
+
+--Ma fille!... fit-elle.
+
+--Oh! mais, par grâce, ne supposez pas un seul instant que j'aie abusé
+de votre confiance au point de laisser soupçonner, si faiblement que ce
+fût, les sentiments qui emplissaient mon coeur... J'ai su lui imposer
+silence. Jamais je n'ai levé les yeux jusqu'à mademoiselle de Favereye,
+et si je vous ai dit cela, c'est qu'il est de mon devoir de ne vous rien
+laisser ignorer. A vous, je l'avoue dans toute la sincérité de mon âme,
+j'aime mademoiselle de Favereye, je l'aime de cet amour saint et pur qui
+régénère toute une existence. Mais quelle que soit votre décision, je
+suis prêt à vous obéir. Il ne convient pas que je sois reçu chez vous en
+ami, en fils, sans que vous connaissiez mon âme tout entière. Je vous
+l'ai dévoilée. Maintenant, madame, à vous de me dicter vos ordres. Si
+vous l'exigez, je m'éloignerai. Jamais un mot ne sortira de mes lèvres
+qui trahisse cet amour condamné.
+
+La marquise semblait en proie à une vive émotion. Réfléchissant, le
+front dans sa main, elle se taisait.
+
+--Ah! je vous comprends! s'écria Martial d'un accent douloureux, mon
+audace vous blesse, et, indulgente, vous hésitez à me condamner... Oui,
+je vous devine!... vous n'avez pas foi en moi... n'ai-je donc pas fait
+ce qu'il fallait pour mériter votre confiance?...
+
+Le jeune homme, profondément ému, avait peine à articuler ses mots:
+
+--Ecoutez-moi! reprit vivement la marquise, et ne vous méprenez pas sur
+le sens de mes paroles... Je ne puis vous répondre encore... il m'est
+impossible, pour des raisons que vous ne pouvez comprendre, de vous
+autoriser à la recherche de la main de Lucie... non que je ne vous
+connaisse pas digne d'elle... les épreuves que vous avez supportées vous
+ont purifié du passé... et je crois en vous... mais dans cette famille
+où vous voulez entrer, il est des secrets terribles que vous ignorez et
+qui ne m'appartiennent pas, à moi seule.
+
+--Quoi! madame, vous me permettez d'espérer?...
+
+--Je serais heureuse de vous nommer mon fils... Mais, ajouta-t-elle
+vivement, en réprimant d'un geste l'élan enthousiaste du jeune homme, je
+crains que cette union ne soit impossible....
+
+--Je ne vous comprends pas! En vérité, vous m'épouvantez! Mais c'est
+toute ma vie qui se joue en ce moment....
+
+--Souvent déjà je vous ai dit que le mot suprême de l'existence est
+celui-ci: Patience! Ne vous laissez donc entraîner ni par une exaltation
+ni par un désespoir que rien ne justifie... Je ne puis vous répondre,
+vous dis-je.... Attendez quelques semaines... quelques jours
+peut-être... et alors je vous dirai toute la vérité.
+
+--Oui, j'attendrai... l'espoir au coeur! car maintenant je me sens plus
+fort, puisque vous ne m'avez pas repoussé.
+
+--Mais, dites-moi, Martial, vous m'affirmez que jamais un mot de vous
+n'a pu faire deviner à Lucie les sentiments cachés au fond de votre
+âme?...
+
+--Je vous le jure....
+
+--Croyez-vous, cependant, qu'elle vous aime?
+
+--Il ne m'appartient pas de répondre... et cependant, il m'a semblé
+parfois qu'une invincible sympathie nous attirait l'un à l'autre....
+
+--C'est bien. Je saurai, j'observerai... Maintenant, mon ami,
+laissez-moi seule... j'ai besoin de réfléchir....
+
+Martial s'inclina. Marie de Favereye lui tendit la main et il la porta
+respectueusement à ses lèvres....
+
+Marie resta seule.
+
+--Hélas! murmura-t-elle, Jacques de Costebelle, toi que j'ai tant aimé,
+toi qui es toute ma vie, inspire-moi. Cet homme est-il digne de cette
+jeune fille? et ne serait-ce pas un crime, s'ils s'aiment, de les
+arracher l'un à l'autre?
+
+A ce moment, le roulement d'une voiture se fit entendre.
+
+La marquise s'approcha de la fenêtre.
+
+C'étaient Lucie et Pauline qui revenaient.
+
+Un instant après, elles étaient auprès de madame de Favereye qui,
+surprise, ne pouvait comprendre comment les deux jeunes filles, parties
+à cheval, rentraient en voiture de louage.
+
+Bientôt elle eut appris toutes les circonstances de l'accident qui avait
+failli coûter la vie à Pauline de Saussay.
+
+--Méchante enfant! lui disait-elle, en la serrant contre sa poitrine,
+seras-tu donc toujours imprudente!
+
+--Toujours! s'écria Lucie. Elle suppose qu'il surgira ainsi, à chaque
+folie, quelque chevalier errant qui l'arrachera au danger.
+
+--Lucie! fit Pauline en rougissant.
+
+La marquise regarda les deux jeunes filles.
+
+--En effet... vous m'avez parlé d'un sauveur, d'un courageux jeune homme
+qui s'est jeté à la tête du cheval, au péril de sa vie. Quel est-il?
+
+Pauline rougit plus fort. Lucie garda le silence.
+
+--Mes enfants, je ne puis supposer que vous ne lui ayez pas témoigné
+toute la reconnaissance qu'il méritait... Vous lui avez demandé son
+nom.
+
+--En effet!
+
+--Eh bien! vous ne répondez pas!... Est-ce que je le connais?
+
+--Oui, ma mère, dit Lucie.
+
+--Il appartient à notre monde?
+
+--Je le crois.
+
+--Mais enfin!... pourquoi ces hésitations?... J'ai le droit de savoir,
+ce me semble.
+
+--Parle, fit Pauline en se tournant vers Lucie, moi, je n'oserai jamais.
+
+--Eh bien! mère, dit Lucie, tu n'as pas oublié le jour où nous sommes
+allées avec toi dans une maison de la rue des Arcis, où une malheureuse
+femme était mourante de blessures reçues dans un incendie.
+
+Madame de Favereye tressaillit.
+
+C'était rappeler l'une des plus douloureuses circonstances de sa vie:
+car, ce jour-là, l'existence de Biscarre lui avait été révélée d'une
+façon indéniable; elle avait pu espérer un instant qu'il tomberait au
+pouvoir du Club des Morts, qu'elle saurait ce qu'était devenu le cher
+enfant qui lui avait été si cruellement arraché... mais, hélas! tous les
+efforts de ses courageux amis avaient échoué, et, depuis cette heure, le
+désespoir s'était appesanti plus lourd sur son âme désolée....
+
+--Je me souviens parfaitement, murmura-t-elle. Continue....
+
+--Auprès de ce grabat de douleur, se tenait un jeune homme....
+
+--Oui... et la mourante, dans les dernières convulsions de son agonie,
+l'accusait d'être cause ou tout au moins complice de sa mort....
+
+--C'est cela. Et, sans se défendre, sans répondre à cette épouvantable
+accusation qui l'assimilait à des bandits, ce jeune homme s'est
+enfui....
+
+La marquise réfléchissait. Ce qu'elle n'avait pas non plus oublié,
+c'était le singulier sentiment qui s'était imposé à elle quand les
+traits de ce jeune homme avaient frappé ses regards.
+
+Elle aussi, elle aurait voulu qu'il se défendît, qu'il se disculpât, et
+quand il s'était élancé hors de cette chambre maudite, sans détourner la
+tête, il s'était fait en son coeur comme un déchirement.
+
+--Eh bien! ce jeune homme?...
+
+--C'est lui qui a sauvé Pauline!...
+
+--Lui! le comte de Cherlux! l'ami, le commensal de M. de Belen!...
+
+--Lui-même....
+
+--Mais comment se trouvait-il là?... Il m'avait été dit qu'il avait
+quitté Paris, qu'il avait rompu toute relation avec le duc.
+
+--Je ne sais... mais je l'ai bien reconnu... ainsi que toi, n'est-ce
+pas, Pauline?
+
+--C'est bien lui! fit mademoiselle de Saussay.
+
+--Seulement... quand il nous a dit son nom, il a paru éviter avec
+intention de parler de son titre... Il nous a dit qu'il s'appelait
+Jacques....
+
+--Jacques! s'écria la marquise.
+
+Elle pressa son front entre ses mains:
+
+--Oh! murmura-t-elle, je deviens folle!... C'est une idée insensée qui
+vient de traverser mon cerveau....
+
+--Et il a ajouté, reprit Pauline, qu'il nous suppliait d'oublier un
+titre qu'il n'avait pas gagné... et qu'il n'avait plus maintenant
+d'autre ambition que de mériter le titre d'honnête homme!
+
+--C'est bien, cela! s'écria la marquise avec un élan de joie
+inexpliquée.
+
+Puis elle dit à voix basse:
+
+--Encore une âme qui se repent!... Je parlerai de lui à nos amis....
+
+Elle reprit haut:
+
+--Maintenant, mes enfants, après d'aussi vives émotions, vous avez
+besoin de repos.
+
+--Tu nous renvoies déjà... fit Lucie.
+
+--Je vous assure que je suis tout à fait remise, insista Pauline.
+
+--Soit, donc. Je vous donne encore quelques instants; je ne suis
+heureuse qu'auprès de vous.
+
+Elle attira contre elle les deux jeunes filles.
+
+A ce moment, la femme de chambre frappa à la porte:
+
+--Madame, dit-elle, deux messieurs réclament l'honneur d'être introduits
+auprès de vous.
+
+--Quels sont-ils?
+
+--Voici leurs cartes.
+
+La marquise jeta un cri:
+
+--Le duc de Belen!... M. de Silvereal! Ici tous deux!...
+
+Lucie et Pauline s'étaient redressées vivement, comme deux biches
+effarouchées.
+
+--Allez, mes enfants, dit la marquise. Vous ne tenez pas, je suppose, à
+assister à cette entrevue.
+
+--Oh! ce Belen! je le déteste! s'écria Lucie.
+
+--Faites entrer ces messieurs, dit madame de Favereye. Et vous, mes
+chères filles, embrassez-moi encore une fois.
+
+Elle resta seule un instant.
+
+--Ces deux hommes chez moi! murmura-t-elle. Quel peut être leur but?
+
+On annonça:
+
+M. le duc de Belen, M. le baron de Silvereal.
+
+Silvereal était plus verdâtre que jamais. Depuis qu'il subissait les
+tortures de la jalousie, son teint s'était plombé, son oeil était devenu
+vitreux.
+
+Quant à de Belen, au contraire, jamais il n'avait paru plus alerte ni
+plus vivace. Sur son front rayonnant, on lisait une audace et un
+contentement de soi-même plus grands encore qu'à l'ordinaire.
+
+Les deux hommes saluèrent profondément la marquise, qui de la main leur
+désigna deux siéges.
+
+--A quelle circonstance, messieurs, dit-elle de sa voix calme et grave,
+dois-je l'honneur de votre visite?
+
+--Mais, ma chère belle-soeur, fit Silvereal, de son accent rauque et
+cassant, n'est-il pas naturel que nous venions vous présenter nos
+hommages?
+
+De Belen confirma d'un sourire satisfait les paroles prononcées par son
+digne ami.
+
+--Je vous suis reconnaissante de votre intérêt, reprit la marquise, et
+suis toujours prête à vous recevoir. Cependant je suppose que quelque
+motif spécial a dicté aujourd'hui votre démarche.
+
+--Et, en effet, madame la marquise, dit le duc, votre supposition est
+fondée... Vous le savez, moi, je suis la franchise même... et, puisque
+vous me faites l'honneur de m'interroger, je vous réponds qu'en réalité
+un intérêt des plus graves, qui touche au bonheur de ma vie entière, m'a
+conduit ici, et m'a engagé à prier mon ami Silvereal de m'accompagner.
+
+Cette fois, ce fut au tour du baron à opiner de la tête.
+
+Ces deux hommes s'entendaient parfaitement.
+
+La marquise n'était pas femme à se laisser tromper par les feintes
+affirmations de franchise de M. de Belen.
+
+Elle se contenta de s'incliner, en disant:
+
+--Je vous écoute, monsieur.
+
+--Madame, c'est par le baron de Silvereal que j'ai eu l'honneur de vous
+être présenté... et ce m'est une précieuse recommandation auprès de
+vous, je n'en puis douter.
+
+Silvereal sourit. La marquise se tut.
+
+--Je possède un grand nom, madame. Les _de Belen_, dont le nom, entre
+parenthèses, rappelle le saint Sauveur de Bethléem, remontent au temps
+de la conquête des Maures... et il y eut un de Belen parmi les
+compagnons du Cid Campeador.
+
+La marquise ne put réprimer un sourire. Cet étalage de noblesse ne la
+touchait que fort médiocrement.
+
+--De plus, continua le duc, je possède d'ores et déjà une grande fortune
+qui, j'en ai la conviction, doit s'accroître, dans un délai peu éloigné,
+de merveilleuse façon.
+
+Merveilleuse était le mot propre, si de Belen comptait encore sur le
+trésor des Kmers.
+
+--Mais, monsieur, fit la marquise, je ne vois pas en quoi ces
+détails....
+
+--Vous allez me comprendre. Il est dans la vie des hommes un âge où la
+solitude devient un fardeau pesant; où, quel que soit le luxe qui vous
+environne, on se sent mal à l'aise si on n'a pas auprès de soi un être
+qui prenne sa part de ces joies et de ces splendeurs....
+
+--D'accord....
+
+--Si bien, madame, que désirant associer une compagne à mon existence,
+j'ai jeté les yeux autour de moi....
+
+Cette fois, madame de Favereye comprenait et se tenait prête à recevoir
+le choc.
+
+--Et j'ai rencontré la jeune fille la plus charmante qu'un époux pût
+rêver d'attacher à son sort....
+
+--Et cette jeune fille?...
+
+--Possède tout le charme dont sa mère est si largement douée, acheva M.
+de Belen, car elle se nomme mademoiselle de Favereye.
+
+Silvereal n'avait pas quitté sa belle-soeur du regard. Il s'attendait à
+la voir tressaillir, car il ne se dissimulait pas le peu de sympathie
+que le duc inspirait à la marquise.
+
+Mais celle-ci, parfaitement calme, dit seulement:
+
+--Ah! il s'agit de mademoiselle de Favereye?
+
+--Je serais heureux, madame, d'entrer dans une famille honorable à tous
+égards... J'ai donc l'honneur de vous demander la main de mademoiselle
+de Favereye....
+
+La marquise garda un instant le silence:
+
+--Sans doute, reprit-elle, M. le baron de Silvereal est depuis longtemps
+au fait de vos intentions?
+
+--En effet, fit le baron. Et j'ai cru pouvoir et devoir encourager M. le
+duc dans cette recherche, qui me comble de joie, j'ose le dire.
+
+--Ma soeur Mathilde est-elle instruite de votre démarche?
+
+--Point précisément... Cependant j'ai tout lieu de croire que la baronne
+connaît le désir de M. le duc et qu'elle y est de tous points
+favorable....
+
+--Vous croyez?... En vérité, je m'étonne qu'elle ne m'ait pas fait
+part... de ces projets, ne fût-ce que pour m'assurer de l'intérêt
+qu'elle prend à M. le duc de Belen....
+
+Il y avait dans la voix de la marquise une nuance ironique qui ne
+pouvait échapper aux deux hommes.
+
+De Belen n'était pas fort patient de sa nature, et il avait la mauvaise
+habitude de brûler ses vaisseaux avec une facilité exemplaire.
+
+Cependant ses habitudes d'homme du monde lui permirent de se contenir.
+
+--Enfin, madame, dit-il assez sèchement, j'ai pensé que c'était à vous,
+mère de mademoiselle de Favereye, qu'il convenait tout d'abord
+d'adresser ma requête. Oserais-je espérer que vous ne la repousserez
+pas?
+
+--Est-ce donc dès aujourd'hui une demande officielle?
+
+--Certes, madame. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que je vous
+suppliais... de vouloir m'accorder la main de mademoiselle Lucie de
+Favereye....
+
+La marquise se leva:
+
+--A demande positive, dit-elle froidement, il faut réponse non moins
+catégorique: monsieur le duc de Belen, je ne mets pas en doute que vos
+aïeux n'aient combattu sous la bannière du Cid Campeador, je ne discute
+ni le chiffre de votre fortune, ni celui de vos espérances, mais j'ai le
+regret de vous déclarer que... je vous refuse la main de mademoiselle
+Lucie de Favereye....
+
+Un double cri lui répondit.
+
+Cri de rage de M. de Belen, cri de stupéfaction de Silvereal.
+
+L'audace de la marquise épouvanta le baron.
+
+De Belen, par un violent effort de volonté, reprit le premier son
+sang-froid.
+
+--Madame, entre gens du monde, on adoucit d'ordinaire les formules, et
+je m'étonne que votre refus, puisque refus il y a, affecte des formes
+que je pourrais, ne vinssent-elles pas d'une femme, considérer comme une
+insulte....
+
+Il tenait fixés sur la marquise ses yeux, qui étincelaient de fureur mal
+contenue.
+
+Mais madame de Favereye ne baissait pas les yeux.
+
+--J'ai dit, répondit-elle. Vous avez dû me comprendre, et c'est
+assez!...
+
+--Mais, madame, on ne rejette pas ainsi la requête d'un galant homme....
+
+--D'un galant homme, dit froidement la marquise, vous avez raison....
+
+--Ah! mon ami, mon cher de Belen, excusez ma belle-soeur, je vous en
+supplie! En vérité, je crois qu'elle n'a pas en ce moment toute sa
+raison....
+
+--Monsieur de Silvereal, reprit madame de Favereye, faites-moi grâce, je
+vous prie, de votre protection... M. le duc et moi, nous n'avons nul
+besoin d'intermédiaires, si honorables soient-ils.
+
+Elle appuya sur ce mot, ce qui fit tressaillir le baron.
+
+De Belen s'était levé à son tour:
+
+--Madame, reprit-il, j'aurais le droit, convenez-en, d'exiger de vous
+l'explication des motifs qui vous portent à m'éconduire de façon aussi
+singulière... Mais ce n'est point à vous que je compte m'adresser.
+
+--Et à qui donc, je vous prie?
+
+--A M. le marquis de Favereye....
+
+--En vérité... vous demanderez raison à un vieillard?
+
+De Belen fit un pas vers la marquise:
+
+--Non, madame, je ne suis pas si fou. J'irai à M. de Favereye... et
+savez-vous ce que je lui dirai?
+
+--Votre ton me paraît bien menaçant, monsieur le duc... n'oubliez pas
+que vous êtes ici chez moi, sinon je me verrai obligée de vous
+contraindre à vous en souvenir.
+
+--Oh! je n'oublie rien, madame, et je vais vous le prouver... Oui,
+j'irai à M. de Favereye.
+
+Il baissa la voix et dit sourdement, les dents serrées:
+
+--Et je lui dirai que madame la marquise de Favereye, qui porte si haut
+la tête, n'a apporté dans la maison de son mari que la honte et
+l'infamie.
+
+La marquise resta impassible.
+
+--Je vous écoute, monsieur le duc.
+
+--Ah! vous voulez que j'aille jusqu'au bout? Eh bien! madame, je sais
+qu'il y a vingt ans une jeune fille se cachait dans les gorges
+d'Ollioules, et que là elle mettait au monde un enfant illégitime. Je
+sais que cet enfant a disparu mystérieusement, assassiné peut-être par
+celle qui avait trahi la confiance de son père. Voilà ce que je dirai à
+M. le marquis de Favereye.
+
+Madame de Favereye était pâle comme une morte.
+
+Mais sans frémir, sans trembler, elle porta la main à la sonnette, qui
+retentit:
+
+--Prenez garde, madame, s'écria le duc, ne me poussez pas à bout.
+
+Il croyait que la marquise allait le faire jeter dehors.
+
+Silvereal n'avait pas entendu les paroles de de Belen, murmurées plutôt
+que prononcées. Il ne comprenait pas; il attendait anxieux.
+
+Un valet entra.
+
+--M. le marquis est-il à l'hôtel? demanda la marquise.
+
+--Il rentre à l'instant même.
+
+--Priez-le de se rendre ici, chez moi, sans une minute de retard.
+
+--Madame! cria de Belen. Cette provocation!...
+
+--Il y a longtemps que je l'attendais, monsieur le duc de Belen!...
+Est-ce que la lâcheté n'est pas l'arme favorite de celui qui, à
+Bordeaux, s'appelait le banquier Estremoy, et que les tribunaux ont
+flétri comme un voleur?...
+
+--Malédiction! cria de Belen, qui fit un mouvement comme pour s'élancer.
+
+Mais à ce moment, M. de Favereye parut.
+
+Si jamais le type du magistrat, honnête, consciencieux, ne demandant
+qu'à sa conscience la formule de vérité, fut jamais réalisé, c'était
+bien en M. de Favereye.
+
+De haute taille, le front élevé, l'oeil large et intelligent, les
+cheveux blancs tombant jusque sur ses épaules, M. de Favereye, vêtu de
+noir, semblait la vivante incarnation de la justice.
+
+Il vit les deux hommes, et un nuage rapide assombrit sa physionomie.
+
+Il ne s'inclina pas.
+
+--Vous m'avez fait demander, madame, dit-il à la marquise, je me rends à
+vos ordres.
+
+Belen, interdit, dominé par cette apparition solennelle, balbutiait des
+mots sans suite. Silvereal adressait au ciel des voeux fervents pour que
+la terre voulût bien l'engloutir....
+
+--Monsieur de Favereye, dit la marquise, M. le duc de Belen est venu
+ici afin de demander la main de mademoiselle de Favereye.
+
+Le marquis regarda le pseudo-duc:
+
+--Et cet homme est encore ici! dit-il lentement. C'est donc à moi qu'il
+appartient de le chasser.
+
+--Monsieur! cria de Belen.
+
+--Et comme je lui adressais la seule réponse qu'il méritât, c'est-à-dire
+un refus méprisant, savez-vous ce qu'il a osé me dire?
+
+--Cet homme a toutes les audaces.
+
+--Il a osé me menacer d'aller à vous, monsieur de Favereye, et de me
+dénoncer, moi, comme fille coupable et femme déshonorée!... il m'a
+accusée d'avoir tué l'enfant, né de mes entrailles, dans une nuit
+d'angoisses, aux gorges d'Ollioules!...
+
+--Et j'ai dit vrai! hurla de Belen, qui ne se possédait plus. Ah!
+honnêtes gens! inattaquables et inattaqués! je saurai bien faire plier
+votre orgueil....
+
+Il n'acheva pas. La sonnette avait retenti de nouveau. Deux laquais,
+solidement bâtis, étaient entrés au signal.
+
+--Jetez cet homme dehors, dit le magistrat.
+
+--Moi!... S'ils osent mettre la main sur moi!...
+
+--Obéissez! dit M. de Favereye.
+
+Les mains robustes s'abattirent sur de Belen. En vain il tentait de se
+débattre, il était maîtrisé.
+
+Silvereal s'était esquivé.
+
+--Et si jamais, monsieur le duc de Belen, vous osez reparaître devant
+moi, si jamais un mot de votre bouche attente à l'honneur de madame la
+marquise, la plus honnête femme qu'il y ait au monde, c'est aux agents
+de la force publique que je confierai le soin de vous châtier....
+
+Écumant, livide, de Belen ne résistait plus.
+
+--Lâchez-moi! dit-il aux laquais.
+
+Sur un signe du magistrat, ils le laissèrent libre.
+
+De Belen enfonça son chapeau sur sa tête:
+
+--Au revoir, monsieur de Favereye! au revoir, marquise!... vous saurez
+ce qu'il en coûte de m'avoir outragé!
+
+Le marquis lui montra la porte d'un geste de dégoût.
+
+Il sortit.
+
+Ce fut en chancelant qu'il gagna la rue.
+
+Là, Silvereal l'attendait, penaud, sentant qu'en somme il avait montré
+peu de hardiesse pour défendre son ami.
+
+--Viens! Silvereal, lui dit de Belen en l'entraînant, je veux me venger!
+Il faut que le déshonneur frappe toute cette famille et la jette,
+suppliante, à mes pieds. Viens, et tout d'abord, humilier dans sa soeur,
+baronne de Silvereal, l'orgueilleuse marquise de Favereye.
+
+Le marquis et sa femme étaient restés seuls.
+
+--Monsieur, dit madame de Favereye, il faut que je vous parle....
+
+--Je suis à vos ordres, chère et noble femme, dit le magistrat.
+
+Et, la précédant, il la conduisit jusqu'à son cabinet de travail, dont
+la porte se referma sur eux....
+
+
+
+
+XVI
+
+L'ÉPÉE DE DAMOCLÈS
+
+
+Au moment où Martial avait fait à madame de Favereye l'aveu de son amour
+pour Lucie, la marquise avait tressailli. Cette affection vraie,
+profonde, dont l'accent ne pouvait la tromper, avait fait vibrer les
+fibres les plus secrètes de son coeur.
+
+Et si elle n'avait pas répondu immédiatement, si elle n'avait pas donné
+au jeune homme les espérances qui pouvaient combler ses désirs, c'est
+que, dans sa vie, dans celle de Lucie, dans celle enfin de M. de
+Favereye, il y avait un mystère qui, ainsi qu'elle l'avait déclaré, ne
+lui appartenait pas à elle seule.
+
+Certes, il se trouvait dans l'existence de la marquise une certaine
+anomalie, et pour qui connaissait son amour pour Jacques de Costebelle,
+les horribles circonstances de sa mort et de l'enlèvement de son enfant,
+il pouvait paraître singulier qu'elle n'eût point passé sa vie dans la
+solitude et qu'elle eût en quelque sorte trahi, par une nouvelle union,
+la mémoire du mort.
+
+Or, ce que nul ne savait, ne pouvait deviner, c'est qu'en réalité Lucie
+de Favereye n'était pas sa fille.
+
+Et ce qui est le plus bizarre, c'est que Lucie n'était pas non plus la
+fille de M. de Favereye.
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+Au moment où Jacques de Costebelle, contraint par la parole donnée
+d'aller présenter sa poitrine aux balles de ses bourreaux, fuyait la
+masure des gorges d'Ollioules, peut-être se souvient-on qu'il avait
+remis à Marie de Mauvillers une enveloppe cachetée qu'il lui avait
+enjoint de n'ouvrir que lorsqu'une année entière se serait écoulée.
+
+Quand Marie de Mauvillers, déjà folle de terreur, en raison de la
+disparition de son enfant, avait appris la mort de Costebelle, elle
+avait été en proie à une fièvre délirante qui, pendant de longs mois,
+avait fait craindre pour sa raison.
+
+Par bonheur pour elle, M. de Mauvillers était trop absorbé par le mandat
+de répression que lui avait confié le gouvernement de Louis XVIII, pour
+se préoccuper de l'état de sa fille.
+
+Il avait, en vérité, bien d'autres pensées en tête que les soucis de
+famille. Il faisait partie de ces commissions extraordinaires qui,
+parcourant tout le royaume, jugeaient ou plutôt condamnaient les
+courageux citoyens qui s'efforçaient d'arracher la France au joug
+clérical de la Restauration.
+
+Son absence, c'était le salut pour les siens. Mathilde fut admirable
+pour sa soeur, et, peu à peu, Marie de Mauvillers revint à la santé. Son
+cerveau, ébranlé par tant et de si terribles secousses, reprit enfin sa
+lucidité, et elle put jeter un regard sur l'avenir.
+
+Certes, elle avait songé à mourir. Veuve de Jacques de Costebelle,
+violemment séparée de son enfant, elle était désormais isolée dans son
+désespoir. Mais une voix lui criait qu'elle n'avait pas le droit
+d'abandonner la lutte.
+
+L'infâme Biscarre l'avait dit: il ne tuerait pas Jacques. Sa vengeance
+pour être plus criminelle épargnait du moins la vie de l'enfant. Marie
+de Mauvillers résolut de donner toute son existence à la recherche de
+cette créature, que le sort avait frappée dès sa naissance et que
+menaçaient pour l'avenir les périls les plus effrayants.
+
+Mais que faire?... que pouvait-elle, faible, désarmée, ne pouvant
+réclamer l'appui de son père contre le misérable qui lui avait juré une
+haine implacable?
+
+Ce fut alors qu'elle se souvint du testament--car c'était bien un
+testament, hélas! que lui avait remis Jacques.
+
+Respectant la volonté du martyr, elle attendit que l'année entière fût
+révolue, puis elle brisa le cachet.
+
+Jacques lui donnait des conseils pour leur enfant, il la suppliait de
+vivre pour lui.
+
+Et il ajoutait:
+
+«En ce monde de fausseté et de violence, il faut, ma douce Marie, que tu
+puisses trouver un ami sûr et qui vous défende tous deux contre les
+périls de la vie.
+
+»Il est un homme en qui j'ai, pour des raisons graves, la confiance la
+plus absolue: c'est à lui que je te lègue, toi, ma femme; je lui lègue
+aussi mon enfant.
+
+»J'ai eu le bonheur de lui sauver la vie en des circonstances telles
+que nos coeurs sont unis à jamais, et que l'amitié la plus profonde lie
+nos deux âmes....
+
+»Il se nomme le marquis de Favereye. C'est à lui que je t'envoie. Seul
+en ce monde, il connaît mon secret: il sait que ma vie tout entière
+t'appartenait et que tu étais la compagne sainte de celui qui va payer
+de sa vie sa fidélité à ses convictions.
+
+»Rends-toi auprès de lui, suis ses conseils, quels qu'ils soient. Il
+sera le père de notre enfant. C'est une âme noble et belle, ouverte à
+toutes les délicatesses. Il te comprendra.
+
+»Au moment de mourir, je t'adjure de m'obéir, et pour toi et pour celui
+que je n'aurai même pas embrassé.»
+
+Tel était le testament de Jacques.
+
+Marie n'avait pas hésité. Elle devait obéir.
+
+Elle se rendit auprès de M. de Favereye.
+
+Le marquis occupait dès cette époque un rang élevé dans la magistrature.
+Quand Marie lui remit la lettre écrite par Jacques, il laissa tomber sa
+tête dans ses mains et pleura.
+
+Oui, il aimait Jacques comme un fils. Et sa mort lui avait porté un coup
+terrible.
+
+--Marie de Mauvillers, dit-il, Jacques a bien agi en ne doutant pas de
+moi... Son enfant sera le mien.
+
+Mais Marie l'avait interrompu et lui avait raconté en sanglotant
+l'horrible scène dans laquelle Biscarre avait arraché de ses bras
+l'innocente créature, vouée désormais au malheur, et peut-être à
+l'infamie.
+
+Et cependant, quand elle le quitta, elle se sentait plus forte. Elle
+retrouva en M. de Favereye l'austère probité, l'ardent amour de justice
+et de vérité qu'elle avait admirés en celui qu'elle avait perdu.
+
+Mais un nouveau danger la menaçait.
+
+M. de Mauvillers avait donné au régime de la Restauration des gages
+assez nombreux pour que désormais il pût aspirer aux plus hautes
+dignités. Il considérait que l'heure du payement avait sonné, et il
+présentait aux Tuileries la liste des assassinats juridiques qu'il avait
+commis, réclamant la récompense due à son cynisme.
+
+La bienveillance royale ne lui fit pas défaut. Il fut compris dans une
+promotion à la pairie; et le roi, s'étant enquis de sa famille, daigna
+lui promettre de se préoccuper de l'avenir de mademoiselle de
+Mauvillers.
+
+Peu de temps après, un des plus zélés courtisans des Tuileries
+sollicitait la main de Marie.
+
+Certes, M. de Mauvillers n'était pas homme à hésiter. Le prétendant
+était, à vrai dire, une sorte de favori du roi. On disait même qu'il
+était fort bien aussi dans les papiers de certaine dame qui occupait à
+la cour un rang spécial, non officiel, mais qui n'en était que plus
+puissante.
+
+Cette dernière raison était décisive pour l'honnête Mauvillers. Du
+bonheur de Marie, il se préoccupait fort peu. Et il lui notifia sa
+volonté. Elle résista tout d'abord, pleura, supplia, demandant à se
+retirer dans un couvent.
+
+M. de Mauvillers fut naturellement inflexible.
+
+Le désespoir de la jeune fille était tel que, sans souci de son honneur,
+ne songeant qu'à se conserver pure à la mémoire de Jacques, elle allait
+peut-être tout avouer à son père.
+
+Hélas! cette résolution extrême à laquelle son désespoir l'entraînait,
+l'eût-elle sauvée? Il est permis d'en douter. M. de Mauvillers n'avait
+point de ces scrupules, non plus sans doute que celui qu'il lui
+destinait pour époux.
+
+Ce fut alors qu'intervint M. de Favereye.
+
+Le marquis était lui-même dans une de ces crises douloureuses qui
+blanchissent en une nuit les cheveux, courbent le front et brisent toute
+une existence.
+
+M. de Favereye, veuf, était resté seul avec une fille, qui était alors
+âgée de quinze ans. Certes, il n'avait pas à s'adresser le reproche que
+méritait M. de Mauvillers. Sa sollicitude ne s'était pas démentie un
+seul instant, son affection inquiète n'avait pas un seul instant été en
+défaut. Et pourtant le malheur était entré dans sa maison.
+
+La jeune fille était une de ces natures ardentes qui semblent plutôt
+relever de la science que de la morale. Par quelle anomalie, née d'un
+père honnête, d'une mère chaste, cachait-elle en son coeur les instincts
+les plus pervers? c'est ce que seule sans doute la physiologie aurait pu
+expliquer.
+
+Elle avait commis une faute inexplicable, inexpliquée, car l'homme
+auquel elle s'était abandonnée était de ceux que ne recommandent ni
+l'intelligence, ni la probité, ni même ces avantages extérieurs qui
+parfois troublent la tête des jeunes filles.
+
+M. de Favereye avait découvert cette intrigue: il avait contraint le
+misérable à se battre, et il l'avait tué.
+
+Quand elle avait appris sa mort, la fille de M. de Favereye avait ri.
+
+Et cependant elle allait être mère.
+
+Avant de la condamner, il faut tout savoir.
+
+M. de Favereye, qui avait soigneusement caché les causes du duel dans
+lequel le séducteur avait péri, avait ensuite conduit sa fille dans une
+de ses terres. Nul ne soupçonnait ce qui s'était passé. Pendant sa
+grossesse, sa fille fut en proie à des accès de folie qui prouvèrent son
+irresponsabilité.
+
+Il était évident qu'elle ne résisterait pas aux douleurs de
+l'enfantement; le médecin, qui seul avait reçu les confidences de M. de
+Favereye, lui affirma que la mort de sa fille était inévitable, mais en
+même temps il s'engageait à sauver l'enfant qui naîtrait d'elle.
+
+C'était à ce moment que M. de Mauvillers prétendait contraindre sa fille
+à une union détestée.
+
+M. de Favereye vint à elle.
+
+Il lui révéla ce qui s'était passé dans sa propre famille.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Jacques de Costebelle vous a léguée à moi. Voici ce que je vous
+propose: Je suis riche, je possède plusieurs millions. Je connais et
+votre père et l'homme qu'il vous destine pour époux. Sur ces deux âmes,
+l'or est tout-puissant. L'un et l'autre renonceront facilement à leurs
+projets... et cela en ma faveur. Voulez-vous devenir la mère de l'enfant
+qui va naître, comme moi-même je deviendrai son père?... Vous serez la
+compagne respectée de ma vie; les secrets de notre passé seront à jamais
+ensevelis dans nos âmes.
+
+Marie de Mauvillers avait accepté.
+
+M. de Favereye n'avait pas trop préjugé de la bassesse de ceux dont il
+prétendait acheter le consentement.
+
+Le favori du roi, moyennant un demi-million, avait décliné l'honneur que
+voulait lui faire son souverain en apposant sa signature à son contrat.
+
+M. de Mauvillers avait coûté plus cher.
+
+M. de Favereye, quoique dans une situation élevée, n'était pas d'aussi
+utile concours que le mari par lui rêvé. Ce caractère indépendant, se
+refusant à mendier les faveurs royales, cadrait mal avec ses ambitions.
+Ceci valait un million.
+
+M. de Mauvillers le reçut, et en même temps réfléchit qu'il était
+parfois avantageux de se ménager un refuge dans le parti libéral, au cas
+où le vent politique viendrait à tourner.
+
+D'ailleurs, il lui restait Mathilde, déjà recherchée par M. de
+Silvereal, et qu'il saurait bien forcer à un mariage qui remplissait, à
+ses yeux, toutes les conditions désirables.... A moins, bien entendu,
+qu'un autre million ne vînt modifier ses intentions.
+
+Mademoiselle de Mauvillers devint la marquise de Favereye.
+
+La fille de M. de Favereye mourut en donnant le jour à une fille qui,
+inscrite avec désignation de parents inconnus, fut ensuite reconnue par
+le marquis.
+
+Comme ils avaient passé les premières années de leur mariage au fond de
+leurs propriétés de province, nul ne douta, au retour de la marquise,
+que Lucie ne fût sa fille.
+
+Longtemps on avait redouté que la jeune Lucie ne portât en elle le germe
+de la terrible affection à laquelle avait succombé sa mère.
+
+Mais les soins incessants de la marquise, l'affection dont elle avait
+entouré la pauvre enfant avaient conjuré le danger, et Lucie de Favereye
+était devenue l'adorable jeune fille que Martial aimait et dont le sort
+allait se décider.
+
+Telle était donc la situation du marquis de Favereye et de sa femme,
+alors que nous les retrouvons dans le cabinet du magistrat:
+
+--Ainsi, disait le marquis, cet homme a osé vous insulter!... Mais
+comment a-t-il pu connaître les faits qui se sont passés jadis aux
+gorges d'Ollioules?
+
+La marquise ne pouvait répondre.
+
+Comment aurait-elle pu deviner ce qui s'était passé, c'est-à-dire que le
+matin même, de Belen avait reçu un billet anonyme, émanant de Biscarre,
+et qui était ainsi conçu:
+
+«Si monsieur le duc de Belen veut devenir l'époux de la belle Lucie de
+Favereye, qu'il demande à sa mère ce qu'est devenu l'enfant, né d'elle,
+aux gorges d'Ollioules, dans la nuit du 15 janvier 1822.»
+
+L'honnête duc n'avait pas hésité à employer le moyen qui lui était
+offert. On sait comment le marquis l'avait chassé.
+
+Le danger n'en subsistait pas moins.
+
+Le misérable pouvait faire usage de ce secret: il pouvait provoquer un
+scandale. Certes, il était facile de prouver son identité avec le
+banquier Estremoz, et de le renverser du piédestal d'infamie sur lequel
+il se dressait fièrement.
+
+Mais l'intervention même de la justice était un danger.
+
+Ne se défendrait-il pas en insultant un des noms les plus vénérés de la
+magistrature française?... Reculerait-il devant ce nouveau crime?...
+Non.
+
+C'était le déshonneur d'une famille qu'il haïssait. Ce déshonneur
+rejaillirait sur Lucie de Favereye. Si une fois la médisance et la
+calomnie s'attachaient aux Favereye, qui sait jusqu'où elle irait?
+
+Le marquis tenait les mains de sa femme serrées dans les siennes, et il
+murmurait:
+
+--Et pourtant j'ai promis à Jacques de vous sauver!...
+
+Puis ils parlaient de Martial.
+
+Le marquis connaissait l'existence du jeune homme; il savait par quels
+honorables efforts il s'était relevé. Certes, aucun motif ne s'opposait
+à ce que sa requête fût accueillie, dût-on prolonger de quelque temps
+encore l'épreuve qui lui avait été imposée.
+
+Mais, avant de lui ouvrir toutes grandes les portes de cette maison, ne
+faudrait-il pas lui en livrer les secrets, lui faire connaître les
+mystères de la naissance de Lucie, l'initier au passé de celle qu'il
+allait appeler sa mère?...
+
+Et cela, au moment où de Belen déclarait à la marquise une guerre
+acharnée....
+
+L'embarras était grave.
+
+La marquise se sentait environnée de dangers. Le silence qui s'était
+fait autour de Biscarre l'épouvantait plus encore... Elle prévoyait une
+catastrophe prochaine....
+
+A ce moment, un laquais frappa à la porte.
+
+Il apportait un billet à la marquise.
+
+Elle déchira vivement l'enveloppe.
+
+--D'Armand de Bernaye, fit-elle.
+
+Puis, l'ayant parcouru rapidement:
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-elle, s'il disait vrai! C'est peut-être le salut!
+
+--Qu'est-ce donc? demanda le marquis.
+
+--Lisez....
+
+Elle lui remit le billet. Voici ce qu'il contenait:
+
+«Dans trois jours, nous connaîtrons le nom des assassins du père de
+Martial. Soëra parlera. Donc, dans trois jours, à minuit, le Club des
+Morts devra se réunir chez moi... Vous savez que je soupçonne le duc de
+Belen d'être complice de ce crime...»
+
+--Dans trois jours! dit le marquis. Cette fois mon devoir est tout
+tracé... Je veux connaître toute la vérité... J'irai avec vous chez M.
+de Bernaye....
+
+
+
+
+XVII
+
+LE CERCLE SE RESSERRE
+
+
+Revenons à la petite maison de la Porte-Maillot.
+
+Là encore une crise s'opérait, crise pénible, fiévreuse, et qui puisait
+son intensité dans l'âpreté des sentiments en jeu.
+
+Jacques était rentré avec Isabelle, après l'incident qui l'avait mis en
+présence des deux jeunes filles, Lucie de Favereye et Pauline de
+Saussay.
+
+Le Ténia était trop expert aux choses d'amour pour n'avoir pas deviné
+que, dans ce fait, il y avait autre chose qu'un simple service rendu par
+un gentilhomme à une femme en péril.
+
+Quand la porte s'était refermée derrière elle, il lui avait semblé
+ressentir au coeur une sorte de morsure. Elle connaissait trop bien
+Jacques pour ne pas deviner une émotion qu'il s'efforçait en vain de
+dissimuler, mais dont il n'était pas le maître.
+
+Toute attaque de sa part n'eût fait que donner à la situation une
+importance que peut-être elle ne comportait pas encore.
+
+La Torrès eut recours à ses plus savantes séductions: souriant, cachant
+sous une gaieté languissante et sans affectation les pensées de crainte
+et de colère qui commençaient à sourdre en elle, la courtisane
+questionna légèrement Jacques sur ce qui s'était passé. Spirituellement,
+elle le railla de son _don quichottisme_, disant:
+
+--Mon beau chevalier errant, ne savez-vous pas que c'est là une
+profession pleine de dangers? Votre réputation de sauveur va s'étendre
+sur toute la terre, et un jour viendra où notre petite maison sera le
+rendez-vous de toutes les dames éplorées qui viendront réclamer le
+secours de votre bras. Alors, il vous faudra chaque jour endosser la
+cuirasse, coiffer l'armet de Mambrin et courir sus aux moulins.
+
+Puis elle s'approchait de lui, et, lui prenant la main, elle plongeait
+ses regards dans ses yeux:
+
+--Tu es bon, mon Jacques, et je t'aime pour le bien que tu as fait....
+
+Lui s'efforçait aussi de sourire. Mais une tristesse invincible l'avait
+envahi.
+
+Sans se rendre jusqu'ici un compte exact de ce qu'il ressentait,
+Jacques, regardant autour de lui, éprouvait je ne sais quel dégoût qui
+le prenait à la gorge.
+
+Il écoutait cette femme, qui, ronronnante comme une chatte, murmurait
+tout bas des mots d'amour. Et cette voix si douce, toute modulée d'art
+et de recherche, lui semblait fausse comme la vibration d'un instrument
+sans accord, et, se repliant en lui-même, il cherchait à ressaisir
+l'écho d'une autre voix, franche, vibrante de vérité et d'émotion
+vraie.
+
+Ces yeux languissants lui paraissaient sans rayon, et il revoyait en
+imagination ce regard à la fois effrayé et confiant qui tout à l'heure
+s'était posé sur lui.
+
+Et le Ténia devinait ce combat.
+
+Elle avait à peine entrevu la jeune fille que Jacques avait arrachée à
+la mort. Elle ne la connaissait pas, n'ayant jamais été admise dans le
+monde où elle eût pu rencontrer Pauline et Lucie.
+
+Mais elle la devinait belle, pure et chaste.
+
+Et c'était en elle, à cette pensée, un frissonnement qui la secouait
+tout entière.
+
+--Jacques! mon Jacques, parle-moi! regarde-moi! disait-elle. Vois! c'est
+pour toi, pour toi seul que je me suis faite si belle... Pourquoi cette
+mélancolie?... N'es-tu pas heureux auprès de moi?... Est-il quelqu'un de
+tes désirs que je n'aie pas satisfait?...
+
+Mais en vain elle lui prodiguait ses caresses, ses baisers. En vain elle
+faisait appel à tout ce que l'expérience lui avait appris. Jacques ne la
+repoussait pas... il faisait pis!... A ses élans passionnés, il
+répondait avec une indifférence qu'il tentait en vain de cacher. Le
+marbre ne s'échauffait pas, ses sens ne vibraient plus comme autrefois.
+
+Il fallait pourtant briser cette glace: après tout, peut-être se
+trompait-elle! Il n'était pas possible que le premier regard d'une autre
+femme l'eût à ce point, en une seconde, métamorphosé....
+
+Car elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir que, sous cette
+hébétude dans laquelle elle avait tenté d'étouffer toutes ses facultés
+pensantes, toutes les notions de sa conscience, couvait, latent, un
+foyer d'honneur et de vitalité dont, par bouffées, la chaleur lui
+montait au coeur....
+
+Elle croyait qu'il s'était laissé troubler par le caractère romanesque
+de l'aventure. Voilà tout.
+
+Jacques, en ce moment, avait peur de lui-même. Il entendait, résonnant
+au plus profond de son être, une voix qui lui criait que jusqu'ici il
+avait marché dans le mauvais chemin....
+
+Il est des moments où la lucidité de la conscience est telle que les
+faits mêmes, acceptés de longue date avec une insouciance irraisonnée,
+prennent subitement leur véritable caractère.
+
+Et cette voix mystérieuse répétait à Jacques:
+
+--Qui es-tu? que fais-tu dans cette maison où rien ne t'appartient? Ce
+luxe qui t'environne, est-ce toi qui l'as payé? N'es-tu pas l'esclave
+d'une femme qui te méprise, et pour qui tu n'es qu'un jouet? Oublies-tu
+donc que le mépris des honnêtes gens s'attache à qui comme toi ne sait
+pas, par son travail, conquérir dans la société une place honorable et
+honorée?...
+
+Cette pensée s'imposa à lui, si terrible, si poignante, qu'il eût voulu
+écarter une épouvantable vision....
+
+Et dans ce mouvement, comme Isabelle se trouvait auprès de lui, il la
+repoussa si vivement qu'elle recula, chancelante... puis, portant tout à
+coup ses mains à son front, elle tomba de toute sa hauteur sur le tapis
+en poussant un cri....
+
+Ah! l'habile comédienne! il l'avait à peine effleurée! mais elle
+n'ignorait aucune des roueries de son rôle de courtisane.
+
+Et comme elle était là, inanimée, pâle--car elle savait jouer jusqu'à la
+pâleur--Jacques fut épouvanté de ce qu'il avait fait... il se jeta à
+genoux auprès d'elle, cherchant à la secourir, oubliant tout, sinon que
+cette petite femme l'aimait et qu'il s'était montré dur et brutal.
+
+--Isabelle! cria-t-il. Pardonne-moi! je t'aime!
+
+Il avait tous les enfantillages des consciences dévoyées.
+
+Maintenant il la voyait plus belle que jamais, plus adorable, plus
+adorée. Elle l'écoutait, les yeux fermés: elle entendait sa voix chaude,
+que faisaient trembler des larmes mal contenues.
+
+--Isabelle, je t'aime! répétait-il.
+
+Alors, comme si ce mot eût réchauffé en elle les sources mêmes de la
+vie, en se suspendant à son cou, ses lèvres touchèrent ses lèvres.
+
+Et toutes les résolutions viriles, tous les remords s'enfuyaient.
+
+Elle l'avait ressaisi. Il lui appartenait encore, à elle, à elle seule.
+
+Qui donc aurait pu lutter contre la courtisane?
+
+La douce figure de Pauline de Saussay disparut comme dans un brouillard.
+
+La nuit vint, fiévreuse, avec ses ivresses malsaines et ses folles
+exaltations.
+
+Jacques était de nouveau rivé à sa chaîne, plus forte, plus puissante,
+par l'effort qu'il avait fait pour la briser. L'étourdissement l'avait
+repris au cerveau, plus lourd, plus enivrant.
+
+La journée du lendemain se passa sans incident. Isabelle s'était juré de
+ne plus quitter son amant d'une heure. Du reste, étant retombé sous son
+empire, il ne cherchait même plus à s'évader de sa honteuse prison. On
+eût dit que la pierre d'une tombe se fût abaissée sur lui.
+
+Quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis le moment où Jacques
+avait sauvé Pauline de Saussay. Il avait repris son attitude morne; il
+était environné de nouveau par cette atmosphère apathique qui
+l'étouffait.
+
+Isabelle, étendue sur un sofa, somnolente, laissait errer sa pensée sans
+but.
+
+Tout à coup la porte s'ouvrit violemment....
+
+Et deux hommes parurent sur le seuil.
+
+L'un était le baron de Silvereal, l'autre le duc de Belen.
+
+Par quel miracle se trouvaient-ils dans cette maison? Comment Silvereal
+avait-il enfin découvert la retraite des deux amants?
+
+Une lettre anonyme de Biscarre avait révélé ce secret au baron. Quant à
+pénétrer dans la maison, quelques pièces d'or avaient opéré ce prodige.
+
+Isabelle avait bondi sur ses pieds.
+
+Jacques était debout, surpris, interdit, ne faisant pas un pas en avant.
+
+--En vérité! s'écria le baron dans un accès de fureur folle, voilà donc
+le grand mystère dévoilé! Bravo! les beaux amoureux!... Vous ne
+m'attendiez pas! Hein! eh bien! c'est moi... et je jure Dieu que ce qui
+va se passer ici ne sera pas de votre goût.
+
+--Monsieur, vous oubliez que vous êtes chez moi! s'écria Jacques qui
+cherchait à secouer la torpeur qui l'accablait.
+
+--Chez vous! vraiment! Ah! le mot est joli! Ainsi, c'est vous qui avez
+acheté ces tentures... Parbleu! je vous en félicite! Cela a dû vous
+coûter bon!... Après tout, vous êtes si riche!...
+
+--Insolent! je vais vous châtier!
+
+Mais comme Jacques s'élançait, déjà Isabelle s'était jetée entre lui et
+les deux hommes.
+
+--Que voulez-vous, messieurs, et que venez-vous faire ici?...
+Croyez-vous donc que je ne vous ferai pas chasser par mes laquais?
+
+--Vos laquais! mais, ma chère belle, ils sont de chair et d'os comme
+nous tous, et j'ai eu facilement raison de leur dévouement.
+
+--Misérable! qui osez insulter une femme!
+
+--Une femme! allons donc! Ténia! est-ce que tu es une femme? Monsieur le
+comte de Cherlux, vous avez hâte de la défendre, n'est-il pas vrai, et
+il faut qu'elle s'attache à votre cou de ses deux mains, pour que vous
+ne m'ayez pas encore sauté à la gorge. Écoutez-moi quelques instants
+seulement. Cette femme est une vile courtisane qui s'est traînée dans
+toutes les hontes, qui a été la maîtresse d'un vieillard, qui l'a
+corrompu, puis de Martial, le peintre, qui a poussé Lionel Storigan au
+suicide, qui a volé le nom et le titre du duc de Torrès et l'a
+empoisonné. Cette femme, monsieur de Cherlux, a voulu devenir baronne de
+Silvereal et m'a conseillé de me débarrasser de ma femme par le poison.
+Voilà ce qu'est Isabelle de Torrès, monsieur. Non, ce n'est pas une
+femme, c'est un de ces êtres hideux que l'on écrase du pied comme un
+reptile!
+
+--Il ment!... ne crois pas, Jacques, je t'en supplie!... Je t'aime... je
+n'ai jamais aimé que toi!...
+
+Jacques était foudroyé. Ces révélations effrayantes tombaient sur son
+cerveau comme un coup de massue....
+
+--Ah! tu oses m'accuser de mensonge! s'écria Silvereal, qui semblait
+atteint de délire furieux. Ces diamants qui scintillent dans tes
+cheveux, c'est sir Lionel qui te les a donnés pour un baiser... Ces
+bracelets, ruisselants d'émeraudes, tu les as achetés d'un prix
+infâme!... Ce collier... tiens, ce collier de perles qui tressaute sur
+ton sein, c'est moi qui l'y ai attaché de ma propre main....
+
+Avec un geste de dégoût, Isabelle arracha la parure, la lança sur le
+tapis et écrasa sous ses pieds les perles qui craquèrent....
+
+C'était presque un aveu. Jacques était livide.
+
+--Vous ne parlez plus de me châtier, monsieur de Cherlux! cria encore
+Silvereal.
+
+--Bah! fit de Belen, qui n'avait pas encore parlé, l'associé du voleur
+Mancal n'a point tant de délicatesse!...
+
+Jacques tressaillit comme si tout son corps eût été traversé par une
+commotion électrique. Il releva la tête et regarda de Belen en face.
+
+Celui-ci continua en ricanant:
+
+--Venez, Silvereal; il est inutile de cracher plus longtemps l'injure à
+la face de ces misérables... dignes l'un de l'autre... L'une est une
+courtisane, l'autre est un....
+
+Il n'acheva pas. Bondissant, Jacques s'était rué vers lui, et sa main,
+avec un bruit mat, s'était abattue sur son visage.
+
+De Belen rugit, et, sous l'impulsion, fit deux pas en arrière.
+
+--Infâme! râlait Jacques. Ah! je te tuerai comme un chien!
+
+Silvereal s'était élancé auprès de Belen, et, le serrant dans ses bras,
+il le retenait.
+
+--Oui! c'est cela!... nous nous battrons! hurlait de Belen. Ah! vous
+m'avez frappé au visage!... Voleur! fils de voleur!...
+
+Jacques, subitement, avait repris son calme.
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il.
+
+--Venez, de Belen, venez! fit Silvereal, qui redoutait de voir cette
+scène dégénérer en lutte corps à corps.
+
+De Belen, la gorge serrée, les yeux injectés de sang, ne pouvait plus
+proférer une seule parole.
+
+Tout à coup, il éclata de rire:
+
+--Un duel! je suis fou!... Monsieur Jacques de Cherlux, c'est au
+procureur du roi que vous porterez votre cartel! et pour témoins, je
+prendrai deux gardes chiourmes du bagne.
+
+Et, saisissant la main de Silvereal, il l'entraîna au dehors.
+
+Un instant après, la grille se refermait sur eux.
+
+Jacques et le Ténia étaient seuls.
+
+Isabelle était tombée à genoux, les bras étendus vers son amant.
+
+Lui passa la main sur son front, il se sentait devenir fou.
+
+--Jacques, fit-elle, écoute-moi.
+
+Il la regarda, puis, par un geste menaçant, il leva les deux poings
+comme s'il eût voulu l'écraser.
+
+Elle poussa un cri de terreur. Mais les bras du jeune homme ne
+s'abattirent pas.
+
+--Ainsi, murmura-t-il, ce qu'ont dit ces hommes est vrai? Ainsi, je suis
+doublement déshonoré? Et l'amour de cette femme m'a souillé plus encore
+que les calomnies dont j'étais la victime... Oui, j'étais un innocent...
+elle a fait de moi un coupable et un infâme!...
+
+--Jacques, ils ont menti, je t'aime!...
+
+Il se baissa vers elle, et, lui saisissant les poignets, il approcha
+son visage du sien, si près qu'elle sentait son haleine qui la brûlait
+comme une flamme.
+
+--Moi! je te hais!... Je sens monter à mes lèvres un mépris qui
+m'étouffe!... Courtisane! ah! ils te l'ont jetée, cette accusation que
+tu n'as pas osé nier!... et tu ne m'as même pas assez respecté, moi que
+tu disais aimer, pour m'empêcher de piétiner dans cette boue où tu étais
+tombée!...
+
+--Jacques, ne m'insulte pas! toi, du moins, je t'ai aimé, je t'aime!
+
+--Ne répète pas ce mot, qui est un sacrilége! Est-ce que tu aimes?
+est-ce que tes pareilles savent ce que signifie ce mot? Je te hais, te
+dis-je, toi qui m'as perdu, toi qui as étouffé en moi les derniers
+éveils de ma conscience, toi qui m'as rabaissé au niveau des plus
+déshonorés et des plus infâmes... Je te hais!
+
+--Non! non! ne dis pas cela!...
+
+Et elle s'attachait à lui, se traînant sur les genoux, désespérée,
+criant, sanglotant....
+
+Il la repoussa violemment... puis, s'élançant vers la porte:
+
+--Courtisane, cria-t-il, sois maudite!...
+
+Et il bondit dehors.
+
+Le cercle que Biscarre traçait autour de lui se resserrait de plus en
+plus.
+
+L'heure de la vengeance était proche: une habileté infernale réunissait
+peu à peu tous les fils de cette effroyable machination....
+
+Et Biscarre, tapi dans l'ombre, n'attendait plus que l'heure propice
+pour bondir sur sa proie....
+
+
+
+
+XVIII
+
+CATASTROPHE
+
+
+Le Club des Morts avait été exact au rendez-vous indiqué par Armand de
+Bernaye. Le savant occupait un petit hôtel, enclos de murs et isolé des
+habitations voisines, à une courte distance du bois de Monceaux; à cette
+époque, ce quartier présentait une physionomie toute différente de celle
+que le quartier Friedland et le boulevard Courcelles offrent maintenant
+à l'admiration des étrangers. Les déserts des boulevards extérieurs ne
+s'animaient qu'aux jours fériés et restaient, pendant la semaine, le
+rendez-vous des incorrigibles rôdeurs que la police était impuissante à
+traquer dans leurs repaires.
+
+Cependant quelques propriétés particulières existaient en deçà du mur
+d'enceinte, occupées par des amoureux de solitude ou d'infatigables
+travailleurs tels que M. de Bernaye.
+
+Des trois corps de bâtiment qui composaient son habitation, l'un était
+destiné à un laboratoire de chimie; et bien souvent, la nuit, les rares
+passants avaient vu des lueurs étranges éclairer tout à coup les hautes
+fenêtres.
+
+Le second renfermait la bibliothèque, disposée en longue galerie; enfin,
+le troisième était réservé à son habitation particulière.
+
+C'était dans la bibliothèque que s'étaient réunis les membres du Club
+des Morts.
+
+Un lustre aux branches de cuivre laissait tomber sur eux la lumière de
+ses nombreuses bougies.
+
+Il y avait là Archibald de Thomerville, complétement remis de la
+violente secousse qui l'avait mis aux portes du tombeau, Martial, les
+deux frères Droite et Gauche.
+
+Pierre Lamalou introduisait un à un les arrivants.
+
+Un instant, un murmure de douloureuse pitié partit de toutes les
+poitrines. L'ancien geôlier de Toulon venait d'introduire sir Lionel
+Storigan.
+
+L'Anglais était d'une pâleur livide: son visage, qu'une tentative de
+suicide avait défiguré, s'était émacié de façon effrayante.
+
+Ses grands yeux gris n'avaient pas de rayons: on eût dit que la vie
+avait à jamais quitté ce regard, et que l'organisme tout entier ne se
+mouvait plus que par une action purement mécanique.
+
+A la suite des terribles dangers courus lors de l'incendie de la maison
+Blasias, sir Lionel, ainsi que l'avait dit Armand à M. de Thomerville,
+était devenu fou.
+
+Mais d'une folie calme, impassible, étrange, qui n'en était que plus
+profonde. C'était un cadavre qui marchait....
+
+Sir Lionel entra, sans regarder autour de lui, sans incliner la tête,
+et, froidement, il vint prendre place au siége qui lui était réservé.
+
+Armand s'approcha de lui et lui tendit la main.
+
+Lionel le vit, mais il ne fit pas un geste.
+
+Et cependant, chose bizarre, il s'était rendu à l'appel d'Armand.
+Mystère impénétrable de la folie! le billet qui lui était parvenu, il
+l'avait compris, puisqu'il était venu; mais il semblait que cette
+obéissance aux ordres du Club fût de sa part un acte inconscient.
+
+On attendait la marquise de Favereye. L'heure fixée allait sonner, et
+Armand commençait à s'inquiéter, quand madame de Favereye parut.
+
+Mais elle n'était pas seule.
+
+Le marquis, fidèle à sa parole, l'avait accompagnée.
+
+Bien que M. de Favereye fût depuis longtemps initié aux travaux du Club
+des Morts, jamais il n'avait assisté à ses séances.
+
+Tous se levèrent dans l'attitude du respect.
+
+Armand vint au-devant du vieillard.
+
+--Nous sommes heureux, lui dit-il, que vous ayez bien voulu vous
+arracher à vos occupations pour vous rendre auprès de nous.
+
+--J'accomplis un devoir sacré, dit le magistrat. Madame de Favereye a
+besoin de mon concours.
+
+Armand regarda le marquis. Il ignorait la démarche faite par M. de Belen
+à l'hôtel de Favereye et les menaces qu'il avait proférées.
+
+Ce secret lui avait été caché sur les conseils de M. de Favereye, afin
+que le Club pût conserver toute son impartialité dans le cas où les
+révélations attendues auraient trait au duc.
+
+Le silence était profond: chacun sentait qu'il s'agissait d'intérêts
+graves.
+
+--Messieurs, dit Armand, vous n'ignorez pas que la lutte engagée par
+nous contre ceux qui prennent le nom de Loups de Paris n'a pas réussi,
+comme nous l'espérions: le chef de cette terrible association nous a
+échappé, la dernière catastrophe a failli coûter la vie à deux des
+nôtres et encore avons-nous le regret de constater que la santé de sir
+Lionel Storigan a éprouvé une secousse dont peut-être les résultats se
+feront sentir longtemps encore.
+
+»Cependant, nous avons maintenant la certitude que ce chef n'est autre
+qu'un certain Biscarre, déjà mêlé à la vie de plusieurs d'entre nous, et
+qui, sous le nom de Mancal, était parvenu à s'introduire dans la
+société. De plus, tout nous porte à croire que cet homme est encore
+vivant et que le jour n'est pas loin où son influence se fera sentir
+plus violente que jamais....
+
+»Pour l'atteindre, nous avons pensé que le moyen le plus sûr était de
+surveiller ceux que tout désignait pour être ses complices. Et au
+premier rang de ceux-là, nous avons noté un prétendu gentilhomme
+étranger, dont les allures suspectes nous avaient déjà frappés....
+
+»Je veux parler de M. le duc de Belen.
+
+»Une étroite surveillance a été organisée autour de lui: nous avons
+fouillé dans son passé, nous nous sommes efforcés de reconstruire pièce
+à pièce la vie de cet homme, et c'est le résultat de cette étude, suivie
+avec une infatigable persistance, que nous venons vous présenter
+aujourd'hui....
+
+»M. de Belen est en réalité d'origine portugaise. Son véritable nom est
+José Estremoz. Après des aventures de jeunesse sur lesquelles manquent
+les détails, mais qui indiquent dès lors un esprit aventureux, sans
+scrupules, doué d'une énergie implacable, José Estremoz vint en France,
+où il établit à Bordeaux un comptoir dont les opérations, régulières en
+apparence, s'étendaient jusqu'à l'Inde orientale.
+
+»Il y a quelques années de cela, Estremoz disparut, et sa maison
+s'effondra dans une catastrophe subite. Il avait emporté avec lui des
+sommes relativement considérables, jetant dans la misère les familles
+qui avaient eu confiance en lui...»
+
+A ces dernières paroles, Martial s'était levé, pâle:
+
+--Ainsi, s'écria-t-il, l'homme qui avait ruiné ma mère, l'homme qui a
+été la cause directe de sa mort....
+
+--C'est celui qui, à Paris, est connu sous le nom de duc de Belen!
+
+--Le misérable! et je l'ai rencontré cent fois dans le monde!... et une
+voix ne s'est pas élevée dans mon coeur pour me crier: Cet homme est
+l'assassin de ta mère!
+
+--Martial, dit gravement Armand de Bernaye, au nom de votre mère, je
+vous supplie d'être calme... Faites appel à votre courage... car les
+révélations qui vous restent à entendre sont plus terribles encore.
+Estremoz a été le mauvais génie de votre existence tout entière!
+
+--Que voulez-vous dire? vous m'épouvantez....
+
+--Écoutez, et, encore une fois, je vous en conjure, conservez votre
+sang-froid... Je continue. Qu'était devenu le banquier Estremoz? c'est
+ce que personne ne savait, quand parvint à Bordeaux la nouvelle de sa
+mort, en même temps qu'un acte authentique prouvait, ou du moins
+semblait prouver la réalité de cet événement. Or, il faut savoir que
+l'acte de décès avait été dressé par le consul de Macao, où, paraît-il,
+Estremoz était décédé.
+
+La marquise de Favereye s'était dressée à son tour.
+
+--Qui donc, s'écria-t-elle, était consul de Macao à l'époque où ce faux
+a été commis?
+
+--C'était, en effet, un faux en écriture publique, reprit Armand sans
+répondre directement à la question de la marquise. Quant à l'acte en
+lui-même, j'en possède une copie authentique.
+
+--Et quelle signature porte ce document? demanda M. de Favereye à son
+tour.
+
+--Messieurs, dit Armand, vous savez que nos règlements s'opposent à ce
+que cette pièce soit communiquée à l'un des membres du Club des Morts
+sans que les autres en prennent également connaissance... De cette
+règle, nous ne nous sommes jamais départis... Cependant, au cas présent,
+je viens vous demander de déroger à cette obligation... et de
+communiquer à M. le marquis de Favereye l'acte de décès du banquier
+Estremoz....
+
+Les membres du Club inclinèrent de la tête en signe d'assentiment.
+
+Armand ouvrit un large portefeuille placé devant lui et en tira une
+feuille qu'il déplia.
+
+--Lisez, monsieur de Favereye.
+
+Le vieillard s'était approché.
+
+Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui présentait. Une légère contraction
+passa sur son visage. Mais relevant la tête avec énergie:
+
+--Messieurs, dit-il à son tour, je comprends mieux que tout autre
+l'exquis sentiment de délicatesse auquel a obéi M. de Bernaye en
+réclamant de vous l'autorisation que vous lui avez si généreusement
+accordée; mais il ne m'appartient pas, à moi surtout qui crois en la
+justice, en l'égalité absolue des hommes devant les règles austères du
+droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me prévaloir du droit que vous
+avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette réunion, où tous
+tendent vers un même but, but de charité pour les faibles et de
+châtiment pour les coupables, il importe que les coupables soient tous
+connus, afin que vous preniez à leur égard telle décision que vous
+jugerez convenable... Oui, il a existé dans la diplomatie française un
+misérable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a mésusé des
+droits que la patrie lui avait conférés... qui, sans doute pour aider à
+quelque opération criminelle, s'est déshonoré sciemment... Cet homme,
+c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-frère!...
+
+La marquise avait poussé un cri.
+
+Ainsi l'homme qui était uni à sa soeur, non content de se vautrer dans
+toutes les fanges, non content de torturer lâchement celle que la
+volonté d'un père sans entrailles avait sacrifiée à son ambition, cet
+homme était un faussaire....
+
+L'émotion avait saisi à la gorge tous ceux qui assistaient à cette
+scène.
+
+M. de Favereye remit à Armand l'acte qui lui avait été confié.
+
+--Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions
+tout; si profond que soit l'abîme d'infamie dans lequel ces hommes sont
+tombés, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Après
+quoi nous ferons justice.
+
+Armand réclama le silence d'un geste:
+
+--S'il subsistait le moindre doute sur l'identité du pseudo-duc de Belen
+et du banquier Estremoz, nous pourrions hésiter encore à accuser M. de
+Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements
+les plus positifs ont établi le fait. Et alors, contre M. de Silvereal,
+en admettant qu'il prétendît affirmer que sa bonne foi a été surprise,
+s'élève cette charge nouvelle qu'il est resté le compagnon, l'ami, je
+n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un
+nom et d'un titre volés. Quant au véritable duc de Belen, il a été
+assassiné dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu
+établir. Mais votre conscience a déjà répondu. Celui-là seul avait
+intérêt à le frapper qui voulait substituer à sa propre personnalité
+celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitté l'Europe
+depuis de longues années et sous le nom duquel il était facile de
+reparaître... Une association s'était donc formée entre Estremoz, devenu
+duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons
+ignoré jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin
+révélé.
+
+Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas
+le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait être parlé de son
+père.
+
+--Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai été chargé, il y a quelques
+années, d'une mission scientifique par une des sociétés les plus
+justement honorées de notre pays. Déjà des voyageurs, qui avaient
+parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parlé vaguement d'un
+pays étrange, inexploré, renfermant des richesses architecturales telles
+que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas
+là quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu
+d'imagination.
+
+»Il était parlé de villes entières, de murailles gigantesques, de tours
+colossales, dont les ruines, défiant le temps, se dressaient
+orgueilleuses au milieu de forêts où l'homme semblait n'avoir jamais
+pénétré. Là, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de
+patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses
+immenses... il semblait qu'un peuple de géants eût jadis habité cette
+terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se fût abattu sur cet
+empire et l'eût dépeuplé. C'était à l'extrémité du Cambodge, avec lequel
+la France commençait à entretenir des relations commerciales. Ce fut
+dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai
+d'ailleurs publié, vous le savez, des notes détaillées sur cette région,
+dont la description réclamerait la plume de nos plus grands poëtes.
+J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des
+Khmers, dont la puissance a dû, aux siècles passés, faire pâlir celle de
+toutes les nations environnantes.
+
+»J'avais achevé une première exploration, et je me disposais à revenir
+en France, pour préparer les éléments d'une seconde expédition. Je
+revenais seul, me trouvant à peu de distance des villages cambodgiens,
+et ayant renvoyé mon escorte par une route plus directe.
+
+»Je suivais le cours d'une rivière dont j'avais le dessein d'étudier
+soigneusement la flore splendide, quand tout à coup j'entendis des cris
+plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque à des vagissements,
+me frappèrent de surprise, et je hâtai le pas vers le lieu d'où ils me
+semblaient partir.
+
+»Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes
+tresses des lianes qui s'entrelaçaient, pendaient du sommet des arbres
+jusqu'à balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard
+dans les profondeurs mystérieuses de ces bois où peut-être--je le
+croyais alors--nul être humain n'avait pénétré--quand un horrible
+spectacle me frappa.
+
+»Dans une sorte de clairière, un corps humain était étendu. Un cadavre
+sans doute. Je me courbai: c'était le corps d'un homme vêtu d'un costume
+mi-indien, mi-européen; un vieillard dont les traits maigres,
+ascétiques, révélaient l'origine européenne, française même. Mais--chose
+épouvantable!--le corps semblait n'être plus qu'une énorme plaie. Il
+semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharnés après cet
+être faible et sans défense. Des pieux de bois le clouaient au sol par
+les pieds et les mains; ses vêtements brûlés laissaient voir sur ses
+membres les traces de profondes blessures. Les chairs étaient fouillées
+à coups de poignard. Les mains écrasées, déchiquetées, n'avaient plus de
+forme. Enfin, quand je songe à tout cela, j'ai peur de parler; les yeux
+crevés ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.»
+
+Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines.
+
+«Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!...
+mais, en vérité, ce n'était pas lui qui avait crié....
+
+»Car la voix qui avait déjà frappé mon oreille retentissait de
+nouveau... En proie à une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis à
+travers les lianes et les broussailles... et je vis qu'à cet endroit la
+rivière, transformée en torrent, s'engouffrait dans une excavation
+profonde de plus de dix mètres, et à quelques pieds du gouffre, un être
+humain, un enfant, les mains crispées à une branche qui pliait,
+poussait les cris qui avaient attiré mon attention....
+
+»Oh! je n'hésitai pas!... M'accrochant aux saxifrages, sentant mon
+énergie décuplée, je descendis dans le gouffre!... A l'enfant qui
+faiblissait je criais: Courage!... Il ne comprenait pas... mais le son
+de la voix humaine est déjà une consolation... Enfin, je parvins jusqu'à
+lui. Le petit être se cramponna à mon bras, à mon épaule, et, lentement,
+m'efforçant d'éviter les secousses, plus prudent qu'au moment de la
+descente, je parvins à regagner la rive.
+
+»Mais quand je déposai l'enfant à terre, je vis qu'il était tombé dans
+un état de prostration semblable à la mort. C'était horrible de voir ce
+petit corps inanimé, dans la clairière, à côté de ces restes humains,
+déchirés par la fureur d'assassins inconnus.
+
+»J'avais couru de nouveau vers le vieillard, et certes un moment j'avais
+éprouvé une folle espérance.
+
+»Le coeur battait encore... résistance inouïe de l'être vivant.
+
+»Mais quelques secondes après, les pulsations s'arrêtaient... Le
+vieillard était mort....
+
+»Je ne pouvais rien... Mais l'enfant! oh! celui-là était vivant... En un
+instant, je l'avais porté au bord de la rivière, et quelques aspersions
+d'eau avaient suffi à lui rendre le sentiment. Il devait être âgé de six
+à sept ans, tout au plus. Les quelques mots qu'il prononça tout d'abord
+ne présentèrent à mon oreille aucun sens, et cependant je connaissais
+déjà à cette époque la plupart des dialectes en usage dans les pays
+indo-orientaux. Mon embarras était grand. J'étais éloigné de plus de
+quatre milles de toute habitation humaine, et cependant cet enfant avait
+besoin de rapides secours. Tout retard pouvait lui coûter la vie. La
+pauvre créature s'attachait à moi, comme si elle m'eût supplié de la
+défendre contre un danger qu'elle pressentait. Peut-être avait-elle
+quelque ressouvenir de la scène atroce dont sans doute elle avait été le
+témoin.
+
+»Je l'enlevai dans mes bras et me mis à courir dans la direction des
+huttes cambodgiennes. Je ne ressentais pas la fatigue, et une heure
+s'était à peine écoulée que je rencontrais un convoi annamite, dont je
+connaissais le chef. Il me reconnut et se mit obligeamment à ma
+disposition.
+
+»Mais quand il eut considéré l'enfant que j'avais recueilli, il me parut
+frappé d'une indéfinissable émotion. L'enfant avait repris connaissance.
+Il lui adressa quelques mots en cette même langue qu'avait déjà employée
+l'enfant, et dont le sens m'échappait. Le petit être répondit; alors
+l'Annamite, comme frappé de désespoir, se laissa tomber sur le sol,
+arrachant ses vêtements et se couvrant le visage et la tête de
+poussière.
+
+»Surpris, inquiet même, je lui demandai ce que signifiait sa conduite,
+et après une longue hésitation, il me répondit:
+
+»--La colère du ciel s'est appesantie sur le roi des Khmers!
+
+»--Le roi des Khmers! m'écriai-je.
+
+»Mais en vain je réiterai ma question, je ne pus obtenir aucune
+explication précise.
+
+»J'appris seulement que dans les ruines d'Ang-Kor-Wat un homme vivait
+qui portait le titre d'Eni--textuellement, roi du feu--qu'il était mort,
+et que l'enfant que j'avais sauvé était son fils!»
+
+Encore une fois, Martial, le visage couvert d'une pâleur livide,
+s'était dressé sur ses pieds, comme si une commotion électrique eût
+frappé tout son être.
+
+--Le Roi du Feu, s'écria-t-il. Ainsi se nommait l'homme qui vint jadis
+chez mon père....
+
+--Je le sais, dit Armand; mais laissez-moi achever. L'Annamite semblait
+craindre que, par quelque nouvelle catastrophe, le fils de l'Eni ne fût
+frappé comme lui, et il me supplia de m'éloigner au plus vite avec
+l'enfant. Il était en proie à une exaltation épouvantée qui semblait
+tenir à quelque mystère religieux. Il mit un cheval à ma disposition, et
+je parvins à regagner la capitale. L'enfant était malade, une fièvre
+nerveuse mettait ses jours en danger. A ce moment, des lettres reçues de
+France me contraignirent à hâter mon départ; je ne voulus pas abandonner
+celui que j'avais miraculeusement sauvé. Il était pris pour moi d'une
+affection en quelque sorte farouche, et dans les moments de lucidité que
+lui laissait la fièvre qui le consumait, il se débattait contre des
+ennemis imaginaires. Je me décidai à l'emmener en France. Vous le
+connaissez tous, c'est l'homme dont le dévouement à mon égard ne s'est
+jamais démenti, c'est Soëra!»
+
+--Mais ce vieillard assassiné, torturé! criait Martial en se tordant les
+mains avec angoisse.
+
+--Nous allons savoir qui il était, dit Armand d'une voix grave. Martial,
+l'épreuve que nous allons tenter est terrible! Je crois que la
+révélation que je prévois va vous frapper au plus profond du coeur.
+Souvenez-vous que vous êtes homme et que vous avez besoin de votre
+énergie. Jurez-moi de rester calme. Archibald, et vous tous, mes amis,
+je vous supplie de veiller sur lui....
+
+Thomerville vint à Martial, et, saisissant sa main entre les siennes:
+
+--Courage! lui dit-il, et quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous nous
+appartenez et que votre cause est la nôtre!...
+
+--Mais c'était donc lui? s'écria Martial, répondant à la pensée intime
+qu'il n'avait pas osé formuler.
+
+--Attendez! fit Armand en levant la main.
+
+Puis il marcha vers une porte et l'ouvrit.
+
+Soëra parut.
+
+Le lecteur n'a pas oublié ce personnage étrange qui a paru déjà une fois
+comme une apparition fantastique, dans ce récit.
+
+Rappelons cependant son portrait:
+
+La face, d'un brun verdâtre, était maigre et présentait des saillies
+osseuses qui semblaient les angles d'un masque. Le nez écrasé s'épatait
+au-dessus d'une bouche large, dont les lèvres relevées laissaient voir
+des dents presque noires, et s'effilant en pointes comme celles d'un
+animal sauvage.
+
+Sur le front, des lignes, tatouage singulier, se croisaient dans tous
+les sens, formant un enchevêtrement bizarre.
+
+Le costume de Soëra n'était pas cependant celui qu'il portait lors de sa
+venue chez le duc de Belen.
+
+Il était vêtu maintenant d'une tunique longue, tombant aux chevilles,
+rayée de lignes multiples et de couleurs variées.
+
+Cette tunique était serrée à la taille par une ceinture de drap d'or
+recouverte elle-même d'une large tresse noire, sur laquelle
+scintillaient des diamants.
+
+Aux pieds, des espèces de sandales dépassant les doigts d'un pouce
+environ et saillant en pointe.
+
+Enfin de ses manches sortaient ses bras maigres, qu'un bracelet d'or,
+large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.
+
+Soëra, sur un signe d'Armand, entra dans la salle.
+
+Les yeux, ouverts autant que le leur permettaient les paupières bridées
+aux tempes, étincelaient d'un reflet éclatant.
+
+Il fit quelques pas, se prosterna devant Armand, prit sa main et la
+baisa.
+
+--Martial, dit Armand de Bernaye, regardez cet homme, le
+reconnaissez-vous?
+
+Mais déjà Martial s'était élancé, criant:
+
+--C'est lui! c'est le Roi du Feu! c'est l'homme qui jadis est venu dans
+la maison de mon père!
+
+En même temps, Soëra, se tournant vers Martial, avait poussé un cri de
+surprise et de joie:
+
+--L'ami de l'Eni! l'ami de mon père!
+
+--Vous n'êtes ni l'un ni l'autre celui que vous croyez reconnaître, dit
+Armand. Martial, ce costume vous trompe. Cet homme est Soëra, le fils de
+celui qui fut l'ami de votre père... et toi, Soëra, cet homme est le
+fils de celui qui est resté fidèle à l'Eni, ton père, jusqu'au jour où
+tous deux ont perdu la vie.
+
+Puis il reprit:
+
+--Martial, cette épreuve est décisive. Depuis le jour où, pour la
+première fois, vous avez comparu devant nous, vos traits m'avaient
+frappé... car ils étaient gravés dans ma mémoire, depuis l'heure
+terrible où avait expiré sous mes yeux le vieillard martyrisé. Soëra
+vient de me prouver que je n'étais pas le jouet d'une illusion. Martial!
+l'homme que des misérables ont tué, après l'avoir torturé, hélas! il n'y
+a plus à en douter, c'était votre père!
+
+Martial poussa un cri terrible; portant les mains à son front, il
+chancela, comme si la foudre l'eût frappé.
+
+Il serait tombé, si Annibal ne l'eût soutenu dans ses bras.
+
+Mais, se redressant tout à coup:
+
+--Ses assassins! cria-t-il, je veux les connaître!... Je veux savoir le
+nom de ces misérables tortionnaires... Mon père! mon pauvre père!...
+
+Il sanglotait. Cette douleur déchirante était à navrer.
+
+--Ainsi, murmurait-il dans ses sanglots, il s'est trouvé des êtres assez
+infâmes pour ne pas reculer devant cette lâcheté de déchirer les membres
+d'un pauvre vieillard!... lui si bon!... si dévoué à la grande cause de
+l'humanité! Mais, ces bêtes féroces, je les découvrirai, et je leur
+ferai payer leur crime par des tourments effroyables!
+
+Armand ne protestait pas contre ces paroles insensées; cette exaltation
+était justifiée. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le
+retour à la raison.
+
+--Leurs noms! s'écriait Martial, vous savez leurs noms!
+
+--Soëra, dit Armand, c'est à toi de parler... tu t'es imposé une longue
+épreuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a
+longtemps déjà que Soëra était sur la piste des assassins de son père...
+il voulait frapper!... j'ai arrêté son bras et il m'a obéi, car Soëra
+est de ceux qui respectent l'homme à qui ils doivent la vie... Depuis le
+jour où une terrible révélation s'est faite à lui, il s'est renfermé
+dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses pères
+d'éclairer sa conscience... demandant--ce sont ses propres
+expressions--au mort le droit de parler... Il y a trois jours, Soëra est
+venu à moi et m'a tout révélé... J'ai vérifié ses affirmations... elles
+étaient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, à
+ajourner ses projets de vengeance.
+
+--Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas?
+s'écria Martial saisissant la main de Soëra.
+
+Le fils de l'Eni le regarda; un sourire éclaira son visage, sourire
+effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son étreinte:
+
+--Frère, la mort attend... elle viendra à notre appel!
+
+--Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts connût dans
+tous ses détails cette lamentable aventure. Ce que vous déciderez,
+messieurs, sera exécuté. Soëra, parle maintenant.
+
+C'était un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner
+où allait se déchirer le voile qui recouvrait tant de mystères.
+
+Soëra, ayant échangé une dernière étreinte avec Martial, s'était venu
+placer au milieu de la large salle, où se trouvaient réunis les membres
+du Club des Morts.
+
+Là, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en
+étendant les bras vers l'Orient.
+
+Puis, dans cette langue française que de Bernaye lui avait apprise et
+qu'il prononçait avec un accent guttural des plus singuliers, il
+commença.
+
+Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'était
+comme une mélopée qui donnait à notre langue la bizarre mélopée des
+idiomes asiatiques....
+
+(Le lecteur comprendra que nous écartions ou tout au moins que nous
+atténuions dans ce récit les étrangetés de forme qui, quoique donnant à
+la parole de Soëra une couleur étrange et exotique, n'en fatigueraient
+pas moins à la longue son attention.)
+
+«Que le grand Giang protége son serviteur, dit Soëra, que l'arme sacrée,
+le beurdao[1] frappe Soëra, si de sa bouche un seul mot trahit la
+vérité!
+
+ [Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des
+ rois Khmers vénèrent comme une relique: _Giang_
+ signifie _esprit_, _génie_.]
+
+»Soëra s'appelle le Vengeur; Soëra a vu son père tomber sous l'arme
+rouge des assassins; il n'était alors qu'un enfant, et comme il criait
+au secours, qui n'arrivait pas....
+
+»Ces hommes l'ont saisi et précipité dans le gouffre....
+
+»Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauvé l'enfant;
+l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu'à lui
+donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...»
+
+Disant cela, Soëra regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea.
+
+Une émotion indéfinissable serrait toutes les poitrines.
+
+Soëra reprit:
+
+«Aux temps qui sont tombés dans la nuit--ensevelis dans le passé--mes
+pères étaient puissants--ils s'appelaient les Khmers--et l'immense
+royaume était Kmerdom.
+
+--Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers--par milliers
+les géants d'or qui veillaient--aux portes des villes colossales--par
+milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha--dont les
+trente-deux beautés éclatent comme un rayonnement.
+
+--Les nagas (serpents) étaient domptés--tous tremblaient devant l'épée
+dont nul n'avait triomphé--et sur les hautes montagnes les pagodes
+gigantesques--portaient au séjour de Vichnou--les prières du peuple
+innombrable.
+
+--Le roi Lépreux fut coupable--parce qu'il manqua à sa parole--ayant
+promis la vie à un brahmane--savant entre tous--il le tua.
+
+--La terre trembla--des colonnes de soufre ardent sortirent des
+entrailles du sol.--La grande statue de Bouddha roula de son socle dans
+le lac profond--et les ennemis des Khmers--pour venger le dieu--se
+jetèrent sur Ang-Kor la puissante.
+
+--Qui chancela sur sa base énorme.--L'univers s'acharna contre
+Ang-Kor.--Les astres tombèrent et leurs flammes jetèrent l'incendie--les
+fleuves sortirent de leur lit--prenant colonnes et tours, corps à
+corps--et les renversant--comme un géant renverse un enfant qui l'a
+insulté.
+
+--Les montagnes s'écroulèrent--et sous leurs masses des milliers de
+cadavres furent ensevelis--dont pas un n'eut la face tournée vers
+l'Orient--ce qui était le châtiment terrible.
+
+--Le vent dispersa les peuples--comme les feuilles des arbres--ils
+tourbillonnèrent en rhombes d'épouvante--et le frère ne retrouva plus
+son frère--ni la mère son enfant.
+
+--Seule, la mort les frappait--sans qu'un bras se levât pour les
+défendre--et, comme des chiens furieux,--les peuples voisins--qui
+avaient tremblé devant eux--les mordirent quand ils passaient--frappés
+déjà par les Giangs--ministres de la colère de Bouddha.
+
+--Il se fit un orage étincelant--qui dura pendant un siècle--et pendant
+lequel la foudre ne cessa pas de rugir--ni l'éclair de briller--puis la
+nuit se fit profonde,--le soleil s'étant voilé--pour ne pas voir
+l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre.
+
+--Et quand il osa regarder--les Khmers n'étaient plus qu'une poussière
+impalpable--que balayait un souffle--les tours, les palais, les villes,
+les statues colossales, n'étaient plus--que des ruines sur lesquelles
+couraient les reptiles.
+
+--Les reptiles immondes--transformation dernière des ennemis des
+Khmers--que Bouddha avait frappés à son tour--parce que--pour avoir
+écrasé les Khmers--ils s'étaient crus aussi puissants que lui...»
+
+Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singulière des poëmes
+indous, Soëra racontait, d'après la légende transmise de siècle en
+siècle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succombé cet immense
+empire, qui s'étendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont
+jusqu'ici les savants les plus érudits, les plus infatigables, n'ont pu
+retracer l'histoire.
+
+Les ruines énormes, magnifiques et sublimes que, dans ces dernières
+années, ont étudiées les Mouhot, les Lagrée, les Grandière, ne
+chantent-elles pas plus haut que les poëmes homériques la gloire et la
+puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une
+admiration épouvantée les hardis explorateurs qui ont pénétré jusqu'aux
+ruines d'Ang-Kor-Wat.
+
+Le fait auquel Soëra faisait allusion, en parlant de l'improbité du roi
+Lépreux, était celui-ci:
+
+Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait guérir, s'était adressé en
+vain à tous les savants de son empire.
+
+Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir,
+osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de
+l'hydropathie, mais il préférait que le liquide fût à l'état
+d'ébullition, et proposa à son client royal de la plonger dans un bain
+bouillant.
+
+Le roi exprima le désir de voir l'expérience s'accomplir tout d'abord
+sur un autre personnage que lui-même; mais comme nul ne consentait à se
+prêter à cette épreuve--dangereuse, il faut en convenir--le
+roi--contraignit le fakir à l'expérimenter lui-même.
+
+--J'y consens, répliqua le brahmane, si Votre Majesté veut me promettre
+solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui
+laisser.
+
+Le roi promit, et le fakir entra dans la chaudière brûlante. Mais le roi
+Lépreux, qui était jaloux de la science du brahmane, fit enlever la
+chaudière et la fit jeter, avec celui qu'elle contenait, dans le fleuve.
+
+C'est, dit-on, cette trahison qui a amené sur la ville la décadence et
+la ruine.
+
+La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui était la
+gloire du temple, fut retrouvée par les Siamois, flottant à la surface
+du lac, entourée de lotus et portée par un yack ou boeuf thibétin.
+
+A l'endroit où cette statue avait été trouvée, les Siamois élevèrent
+leur capitale.
+
+Soëra s'était interrompu un instant, comme écrasé par ses souvenirs.
+
+Armand l'engagea doucement à reprendre son récit.
+
+Soëra obéit:
+
+«Les années passèrent longues et nombreuses--les Khmers n'étaient
+plus,--et les derniers enfants de l'empire--errant comme des tigres
+poursuivis--tombaient un à un dans la mort.
+
+--Seule, une famille protégée par Bouddha--réservée aux grandes
+destinées de l'avenir--vivait solitaire dans les forêts--la famille
+d'Eni, Roi du Feu--auquel la puissance divine avait promis que les
+ruines se relèveraient--et que, puissantes, les cités des
+Khmers--dresseraient encore vers le ciel--leurs cimes puissantes.
+
+--Eni possédait le dernier secret de la grandeur des Khmers--le secret
+des trésors immenses cachés--dans les entrailles profondes--des géants
+de granit qui veillent--silencieux, sur Ang-Kor endormie.
+
+--Eni était un homme et Eni mourait--mais il transmettait à son
+successeur le secret qu'il avait gardé.--Les derniers Khmers lui étaient
+soumis--et, des extrémités de la terre--ils obéissaient à ses
+ordres--et, devant lui--les souverains de Siam s'inclinaient--lui
+envoyant chaque année des tributs.
+
+--Eni succédait à Eni gardant le trésor--et le sabre sacré--que doit
+ceindre un jour le roi des Khmers--alors que Bouddha--d'un signe de sa
+tête--lui aura donné l'ordre de marcher en avant.
+
+--Le dernier Eni était mon père.--Il vivait seul dans les forêts--et,
+silencieux--il attendait l'ordre de Bouddha.
+
+--Par sa science divine--il sut que des entreprises
+criminelles--s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.--Il traversa les
+mers--et vint en France pour parler au roi de la science.--Il resta
+longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard
+l'accompagnait.
+
+--Mon père! s'écria Martial.
+
+--Oui, c'était ton père, reprit Soëra--car les traits de son visage
+étaient--malgré l'âge--semblables aux tiens.--Eni me dit: Fils, j'ai
+confié à la terre française le secret éternel de la puissance des
+Khmers.--Au jour de ma mort--je te dirai tout, et tu continueras mon
+oeuvre.
+
+--Lui et le vieillard s'aimaient--longtemps je les ai vus tous
+deux--marchant solennels à travers les ruines, qu'ils interrogeaient et
+qui leur répondaient--mais à eux seuls--car nulle voix ne parvenait
+jusqu'à nous.
+
+--Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de
+feuillage--il se fit un grand bruit--et des hommes se jetèrent sur mon
+père--mon père fut frappé le premier--une balle lui traversa le
+coeur--et sans un cri--sans avoir pu prononcer un seul mot--il roula sur
+la terre rougie.
+
+--Puis les deux assassins--saisirent le vieillard et le
+torturèrent--voulant qu'il trahit le secret des Khmers.--Horrible! le
+vieillard poussait des hurlements de douleur--mais il ne parlait pas.
+
+--Enfant, j'essayai de le défendre--j'étais faible et ne pouvais
+rien--un des hommes me saisit--et me précipita dans le gouffre--croyant
+que j'allais mourir.
+
+--Les cris du vieillard s'éteignirent dans un râle effrayant--et moi,
+accroché aux lianes--je regardais le flot--qui tourbillonnait autour de
+moi. Je ne voulais pas mourir.--Je luttai longtemps, si longtemps, que
+le soleil monta à l'horizon!...
+
+--Je gémissais et j'appelais.--Un homme vint qui entendit mes cris de
+désespoir--et me sauva.--Mais j'étais épuisé--le génie de la souffrance
+s'accroupit sur ma poitrine--et sur mon front...--Je dormis longtemps
+sur le bord de la mort.
+
+--Quand je revins à moi--j'étais sur un navire.--L'homme généreux qui
+m'avait sauvé--m'emmenait dans son pays.--Depuis, je ne l'ai plus
+quitté.--Mais le jour de la vengeance est venu--parce que j'ai retrouvé
+les assassins de mon père--et que celui qui est mort--crie vers moi qui
+suis son fils.
+
+--Et que le vieillard t'appelle--toi aussi, pour que tu punisses--ceux
+qui ont brisé son corps--brûlé ses membres, et qui l'ont tué!...--Frère,
+donne-moi ta main, et--reçois mon serment.--Vengeance! vengeance!...»
+
+En prononçant ces derniers mots, Soëra s'était dressé, et, livide, il
+semblait une de ces créations étranges qui veillent à l'entrée des
+pagodes indiennes.
+
+Tous étaient haletants.
+
+--Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste à vous dire quels
+furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le
+baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel
+traître les avait lancés sur cette piste! je l'ignore, et sans doute
+nous ne le saurons jamais. Un jour, Soëra a entendu la voix du
+duc;--c'était à ce dernier bal où le baron de Silvereal avait conduit sa
+femme et Lucie de Favereye--il voulait s'élancer, frapper. Je pus
+m'opposer à son dessein; mais, en m'obéissant, Soëra refusa tout d'abord
+de parler. Il voulait demander à ses dieux s'il pouvait me confier le
+secret de cette épouvantable tragédie. Il passa quarante jours et les
+nuits dans la prière. Il y a trois jours, il est venu à moi et m'a tout
+dit. Ensemble, nous sommes allés épier de Belen. Il l'a vu, et, cette
+fois, le doute n'a plus subsisté. Puis il a vu Silvereal et me l'a
+désigné comme complice du crime.
+
+»Voilà ce que j'avais à vous dire. Un grand forfait a été commis, il
+faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une décision. Soëra
+s'est engagé à nous obéir.»
+
+Soëra s'était agenouillé devant Armand et lui avait pris la main.
+
+--Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras,
+je le ferai.
+
+--A mon tour de parler! s'écria Martial. Car c'est mon père qui a été
+frappé. C'est le pauvre vieillard, qui portait dans son cerveau l'avenir
+de la science et de l'humanité, qui a été assassiné lâchement, au milieu
+des plus épouvantables tortures; pas de pitié pour ces infâmes! Et si le
+bras de Soëra faiblit, c'est moi qui serai le vengeur!
+
+Martial frémissait. Livide, les yeux étincelants, il était en proie à
+une effrayante surexcitation.
+
+Archibald prit la parole:
+
+--Plus que tout autre, dit-il, je comprends la douleur, la colère de ces
+deux hommes qu'un crime odieux a faits orphelins. Mais il nous faut
+d'abord comprendre que si les faits sont prouvés à nos yeux, la justice
+ne se pourrait contenter de ces témoignages.
+
+--Eh! qui parle de la justice des hommes! s'écria Martial. Est-ce donc
+aux tribunaux que j'entends demander ma vengeance! Ces hommes ne
+sont-ils pas en dehors de l'humanité?
+
+--Un mot, dit M. de Favereye.
+
+Il se leva à son tour, et, devant cette physionomie empreinte de la
+solennité majestueuse de la justice, tous se turent.
+
+--Il faut que ces hommes soient punis, dit-il. Mais ainsi qui vient de
+le dire M. de Thomerville, ce n'est pas en les traduisant devant les
+tribunaux que nous parviendrons à notre but. Où sont les preuves? où
+sont les témoins? Ces scènes effroyables se sont passées si loin de nous
+que toute enquête est impossible. Est-ce à dire qu'ils doivent jouir
+paisiblement du bénéfice de leurs crimes? Non. Le rôle du Club des Morts
+commence; il faut que dès aujourd'hui ils soient enserrés dans un cercle
+dont ils ne puissent plus s'échapper. Le duc de Belen n'est autre
+qu'Estremoz le voleur; Silvereal est l'ancien consul qui a forfait à son
+mandat. Ces deux faits sont clairs, faciles à établir. Qu'ils soient
+poursuivis, et le bagne s'ouvrira devant eux. C'est là ce que peut,
+contre ces bandits, la justice humaine; rien de plus.
+
+Martial se tordait les mains.
+
+Soëra, immobile, tourmentait de sa main crispée le manche du kriss passé
+à sa ceinture.
+
+Tout à coup sir Lionel poussa un cri.
+
+Sir Lionel, le fou! avait-il donc compris ce qui venait de se passer?
+Allait-il donc, lui aussi, émettre son opinion?
+
+Armand s'était élancé vers lui, croyant à quelque crise soudaine.
+
+Mais du geste Lionel l'écarta.
+
+--Voyez, dit-il, le bras étendu, voyez ce sang qui coule!...
+Entendez-vous ces râles de désespoir!
+
+Dressant la tête, il semblait regarder dans le vide, écouter un bruit
+qui parvenait à son oreille.
+
+--De Belen! Silvereal! Ce sont bien ces noms que vous avez prononcés! Ce
+sont bien les hommes que vous prétendez châtier! Il est trop tard! le
+châtiment est venu. Il est trop tard.
+
+--Folie! s'écria Martial.
+
+--Attendez! fit Armand. Parfois, ce que vous appelez folie n'est qu'une
+transformation des facultés... qui acquièrent en acuité ce qu'elles ont
+perdu en netteté.
+
+Puis, se tournant vers Lionel, étendant les deux mains au-dessus de sa
+tête:
+
+--Parlez! dit-il d'une voix forte. Sir Lionel Storigan, que voyez-vous?
+Qu'entendez-vous?
+
+--Du sang, vous dis-je! s'écria Lionel. De Belen est frappé! Silvereal
+tombe... C'est la mort! Ah! comme ils se débattent! comme ils se
+tordent! Courez! courez vers eux! Mais non! c'est inutile! vous arrivez
+trop tard!... La mort passe par là... Du sang! du sang!
+
+Et Lionel semblait se débattre contre une épouvantable vision.
+
+Tous s'étaient levés, cherchant à deviner le sens mystérieux caché sous
+ces paroles arrachées par la folie.
+
+Seul Armand conservait son sang-froid.
+
+La science lui disait que dans cette crise physiologique il y avait le
+retentissement de faits vrais....
+
+--Martial, dit-il, je crois--vous m'entendez--je crois fermement que sir
+Lionel, étranger aujourd'hui à la vie ordinaire, voit et entend ce que
+nous ne pouvons ni voir ni entendre... Je dis qu'il se passe à l'hôtel
+de Belen des événements étranges, dont sir Lionel, dans sa folie, a le
+pressentiment inconscient....
+
+--Je vois, je vois! criait l'Anglais. Ils sont morts! morts!...
+
+--Venez donc, Martial, reprit Armand. Thomerville, accompagnez-nous; il
+faut que nous sachions la vérité.
+
+--Mais que croyez-vous donc? s'écria Archibald.
+
+--Je crois que sir Lionel a dit vrai, et qu'un nouveau crime vient
+d'ensanglanter l'hôtel de Belen....
+
+Puis, se penchant à l'oreille de M. de Favereye, Armand ajouta:
+
+--Appuyez-moi... N'est-ce pas, en tout cas, gagner du temps... et
+permettre à la fureur de Martial de se calmer.
+
+--Vous avez raison, dit le magistrat.
+
+Et s'adressant aux autres:
+
+--Avant tout, il faut savoir ce que cache ce mystère, que MM. de
+Bernaye, Martial et Thomerville se rendent à l'hôtel de Belen.
+
+--Qu'ils se hâtent! cria sir Lionel.
+
+Il y avait dans cette scène singulière une telle solennité, que Martial,
+troublé, n'avait plus la force de résister.
+
+Puis, après tout, n'était-ce pas le moyen d'être plus tôt en face de
+l'assassin?
+
+--A l'hôtel de Belen! cria-t-il.
+
+--Je suis à vos ordres, ajouta Thomerville.
+
+Martial s'approcha de Soëra, et lui prenant la main:
+
+--Tu m'as appelé ton frère, lui dit-il d'une voix sourde, aie
+confiance!...
+
+--Ne le frappe pas seul!
+
+--Je te le jure.
+
+Madame de Favereye n'avait pas pris part à cette dernière scène.
+
+Maintenant elle pensait à sa soeur, liée au misérable Silvereal, et elle
+frémissait en songeant aux douleurs qui lui étaient réservées.
+
+Armand vint à elle:
+
+--Ayez courage, lui dit-il. Et cachez encore à Mathilde ces horribles
+révélations.
+
+--J'attendrai, dit la marquise.
+
+Un instant après, une voiture entraînait vers l'hôtel de Belen Armand,
+Martial et Archibald.
+
+Martial, sombre, gardait le silence. De Thomerville, flegmatique, était
+prêt à tout événement. Armand rêvait à sir Lionel et cherchait à
+expliquer les singulières paroles qui s'étaient échappées de ses
+lèvres....
+
+Les chevaux allaient rapidement. Le jour venait de se lever, et la
+teinte blafarde de l'aube s'étendait sur Paris qui s'éveillait.
+
+De Courcelles à la rue de Seine, le trajet était long; mais ces trois
+hommes, absorbés par leurs pensées, n'avaient pas la notion du temps.
+
+Enfin ils arrivèrent à la Seine, et la voiture franchit le pont.
+
+Ils entrèrent dans la rue de Seine.
+
+Là, la voiture s'arrêta brusquement.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda de Bernaye, subitement arraché à ses réflexions.
+
+--La rue est encombrée de monde, dit le cocher. Je vois des soldats...
+et des agents de police.
+
+D'un bond, les trois hommes sautèrent sur la chaussée.
+
+Malgré l'heure matinale, la foule formait un groupe compacte depuis la
+jonction de la rue Mazarine, se pressant dans la rue de Seine, houleuse
+et agitée.
+
+--Que se passe-t-il donc? demanda Armand.
+
+--Ah! monsieur, c'est horrible! on parle de dix assassinats... une
+boucherie! toute une maison massacrée.
+
+Tout en faisant la part de l'exagération, il devenait évident qu'un
+crime avait été commis.
+
+--Savez-vous à quel numéro se sont passés les faits? demanda Archibald.
+
+--Le numéro? non. Mais c'est à la grande maison... à un hôtel... occupé
+par un duc.
+
+Martial poussa un cri.
+
+--Ne perdons pas une minute, dit-il, il faut savoir....
+
+Et aussitôt les trois amis, se jetant à travers la foule, jouant du
+coude pour faire trouée, parvinrent jusqu'au cordon des agents de
+police.
+
+Là, ils furent naturellement arrêtés. Et malgré leur impatience, ils
+risquaient de ne pas obtenir les renseignements qu'ils désiraient, quand
+un personnage qui donnait des ordres aperçut M. de Bernaye et s'écria:
+
+--Ah! vous voici? Si c'est le hasard qui vous amène, vous allez nous
+rendre un bien grand service.
+
+C'était un commissaire de police qui connaissait Armand de longue date
+comme médecin.
+
+--Je désire passer monsieur, dit le magistrat.
+
+--Il faut que ceux qui m'accompagnent passent avec moi.
+
+--Très-volontiers. Aussi bien ils doivent appartenir sans doute, comme
+vous, au monde dont faisaient partie les victimes.
+
+--Les victimes? mais qui donc a été frappé?
+
+--Dites tailladé, massacré, haché... c'est le duc de Belen et le baron
+de Silvereal!
+
+Un triple cri lui répondit.
+
+Armand saisit la main de Martial:
+
+--Silence, lui dit-il à voix basse; si ces criminels ont expié leur
+crime, prenez garde, en les flétrissant, de faire retomber sur des
+innocents la peine de leur infamie.
+
+Martial se souvint tout à coup des liens qui unissaient Silvereal à
+madame de Favereye, c'est-à-dire à Lucie; il obéit et refoula en lui les
+sentiments prêts à déborder.
+
+C'était en effet vers l'hôtel de M. de Belen que le commissaire de
+police--qui se nommait Duval--conduisait nos trois personnages. La porte
+de l'hôtel était gardée par une escouade de soldats requis au poste
+voisin.
+
+Rappelons rapidement au lecteur les principales dispositions de cet
+hôtel, dans lequel nous l'avons déjà plusieurs fois introduit depuis le
+début de ce récit.
+
+Les appartements du duc occupaient tout le vaste premier étage de
+l'hôtel.
+
+Les salons de réception attenaient à une large et magnifique galerie, à
+l'extrémité de laquelle s'ouvrait le cabinet particulier du duc, pièce
+de moyenne dimension, encombrée de curiosités de toutes sortes
+empruntées aux civilisations orientales.
+
+Enfin, derrière ce cabinet, une vaste serre, formant jardin d'hiver
+donnant sur les jardins, et faisant face au pavillon qu'avait occupé
+Jacques pendant quelque temps.
+
+Chose étrange, Martial se souvenait maintenant que c'était dans cette
+maison qu'il avait tant souffert, alors que seul, dans une mansarde du
+dernier étage, il méditait son suicide.
+
+Et il n'avait rien deviné! Sous le même toit que lui vivait l'assassin
+de son père, et un secret instinct ne l'avait pas guidé!
+
+Le commissaire marchait en avant. Des agents étaient installés dans la
+galerie que nous avons vue resplendissante de lumières, résonnant des
+échos de l'orchestre--et qui maintenant, morne et sombre, semblait un
+immense sépulcre.
+
+Les domestiques de M. de Belen, libres et cependant gardés à vue,
+s'étaient groupés au coin, parlant à voix basse.
+
+M. Duval ouvrit enfin la porte du cabinet du duc, et précédant les trois
+amis:
+
+--Entrez, dit-il.
+
+Au moment où ils franchissaient le seuil, un cri de surprise et
+d'horreur s'échappa de leur poitrine.
+
+Sur un sofa, aux nuances écarlates, gisait, à demi plié, le corps de M.
+de Belen. La tête relevée laissait voir au cou une plaie béante d'où
+s'échappaient encore quelques gouttes d'un sang noirâtre qui se
+coagulait.
+
+Puis, étendu sur un fauteuil, Silvereal, livide, les yeux fermés... un
+médecin était auprès de lui, cherchant à panser une énorme entaille qui
+descendait du cou au milieu de la poitrine. Il était évident que le coup
+avait été porté par derrière et que l'arme, après avoir glissé d'abord
+sur les côtes, avait pénétré profondément dans les chairs....
+
+--Eh bien! docteur, demanda le magistrat, conservez-vous quelque espoir?
+
+--Le blessé respire encore, dit le médecin, mais j'attends sa mort à
+chaque instant.
+
+Disant cela, il regardait les nouveaux venus.
+
+Il reconnut M. de Bernaye.
+
+--Ah! cher confrère, dit-il, vous arrivez à propos... je serais heureux
+que vous voulussiez bien examiner ce malheureux.
+
+Martial et Archibald s'écartèrent.
+
+Armand vint auprès de Silvereal.
+
+Ainsi c'était l'homme qui lui avait volé tout son bonheur, celui qui
+avait spéculé sur l'ambition de M. de Mauvillers pour le contraindre à
+lui donner la main de sa fille Mathilde; c'était Silvereal qui était là,
+gisant, moribond.
+
+Mais Armand n'était pas de ces hommes qui transigent avec le devoir. On
+faisait appel à ses lumières, le médecin reparaissait, dût sa science
+prolonger le supplice que l'existence du baron infligeait à sa femme....
+
+Il se pencha sur le corps inerte, et soulevant les paupières, il examina
+longuement les pupilles contractées.
+
+--La mort est proche, dit-il. Vous avez sondé la plaie?...
+
+--Le poignard--car c'est avec un poignard long et flexible que M. le
+baron a été frappé--a atteint le poumon... l'hémorragie interne continue
+lentement... ce n'est qu'une question de minutes....
+
+Une sorte de râle sourd sortait de la poitrine du moribond....
+
+--Et celui-ci? demanda Armand en désignant M. de Belen.
+
+--La carotide a été tranchée d'un seul coup; la mort a dû être
+instantanée....
+
+--Mais qui a commis ce double crime? demanda Archibald en s'approchant.
+
+--Je crois que le coupable est entre nos mains... car nous avons saisi
+un misérable qui cherchait à s'échapper... et il est gardé à vue dans la
+serre....
+
+--Son nom?...
+
+--Je ne le connais pas... Mais j'y songe, si je vous ai priés de monter
+ici, c'est que vous pourrez sans doute fournir sur la vie et les
+habitudes des deux victimes des renseignements utiles à la justice... de
+plus, vous connaissez peut-être l'assassin... ou tout au moins celui que
+j'ai tout lieu de présumer coupable.
+
+Disant cela, le commissaire entr'ouvrit doucement la porte de la serre,
+et fit un signe aux trois agents qui s'y trouvaient et qui
+s'écartèrent.
+
+Affaissé sur une chaise, la tête dans ses deux mains, un jeune homme
+était là, immobile comme une statue.
+
+Au bruit de la porte, il tressaillit et releva la tête.
+
+--Jacques, comte de Cherlux! s'écria Armand.
+
+
+
+
+XIX
+
+PRIS DANS LA TOILE....
+
+
+Les magistrats, immédiatement avertis, arrivèrent bientôt à l'hôtel de
+Belen.
+
+C'étaient un juge d'instruction, M. Varnay, qui, on s'en souvient
+peut-être, avait naguère procédé à l'interrogatoire de Diouloufait, et
+un substitut du procureur du roi, qui n'est pas non plus tout à fait
+inconnu du lecteur, ainsi qu'on le verra tout à l'heure.
+
+Les premières constatations légales fournirent peu de renseignements. Il
+était évident que le crime avait eu le vol pour mobile, car un grand
+désordre régnait dans le cabinet du duc. Les objets précieux avaient été
+jetés à terre et brisés, sans doute pour hâter les recherches. Enfin, un
+meuble avait été fracturé et des papiers gisaient sur le plancher.
+
+Armand et l'autre médecin continuaient à donner des soins à Silvereal,
+dont l'agonie se prolongeait.
+
+Peu à peu même il semblait qu'une nouvelle force lui revint, et il avait
+déjà essayé de parler....
+
+Ce n'était d'ailleurs, selon toute évidence, que le dernier effort de la
+nature, résistant à la mort.
+
+--Avant d'interroger le jeune homme arrêté, dit M. Varnay, il serait bon
+d'entendre les premiers témoins... Quels sont-ils?...
+
+--Monsieur le juge, répondit le commissaire, c'est d'abord le valet de
+chambre de M. de Belen qui couche dans une pièce voisine... puis le
+portier de l'hôtel, nommé Benoît....
+
+--Appelez ces deux hommes. Quant à vous, messieurs, ajouta le magistrat
+en s'adressant à Archibald et à Martial, je vous prie de ne pas vous
+éloigner.
+
+Les deux hommes s'inclinèrent.
+
+Ils étaient impatients de connaître les détails de cette étrange
+tragédie, qui venait, dans des circonstances si imprévues, dénouer une
+situation terrible.
+
+M. Benoît était, si l'on s'en souvient, le suisse bienveillant qui avait
+défendu la mansarde de Martial contre les prétentions envahissantes de
+M. de Belen, propriétaire de l'immeuble.
+
+C'était un gros homme, tout rond, confit en dignité, et qui, étant
+portier, considérait sa situation comme un sacerdoce.
+
+Or son attitude même prouva, dès le début, que sa dignité avait reçu une
+forte atteinte.
+
+Il s'avança, tête basse, rougeur au front. On avait assassiné son
+maître, et sa responsabilité lui paraissait d'autant plus engagée qu'il
+n'admettait pas qu'on pût s'introduire dans l'hôtel par une autre issue
+que la porte cochère.
+
+--Que savez-vous? lui demanda M. Varnay. Je vous engage à être aussi
+bref et aussi clair que possible dans votre déposition et à éviter les
+détails inutiles.
+
+M. Benoît fut froissé, mais il dissimula.
+
+Il était d'ailleurs sous le coup d'une surprise réelle. La présence de
+Martial l'étonnait au plus haut point. La disparition du jeune homme
+«sentait mauvais,» ainsi qu'il avait souvent répété à l'épicier d'en
+face. Et ce n'était pas une mince stupéfaction que de le retrouver en
+pareille circonstance, admis par le juge d'instruction à faire partie
+d'une sorte de jury d'enquête.
+
+Quoi qu'il en soit, M. Benoît ayant toussé et étant parvenu à placer
+commodément deux doigts entre les boutons de son gilet, commença ainsi:
+
+--Pour lors donc, monsieur le juge, je m'étais endormi vers les onze
+heures du soir. M. le duc, selon son habitude, était rentré dans son
+appartement. Je dois vous dire que le plus souvent M. le duc passait la
+nuit ici, étendu sur un fauteuil; ça peut paraître drôle, mais ça ne me
+regardait pas, vu ma situation subalterne.
+
+--Continuez, dit le juge, qui craignait une dissertation sur la
+différence des conditions sociales.
+
+M. Benoît réprima un mouvement d'impatience et reprit:
+
+--Avant de m'endormir, j'avais eu l'honneur de dire à madame Benoît--mon
+épouse légitime, monsieur le juge, depuis vingt-deux ans--et qui le sera
+jusqu'à sa mort--de lui dire, dis-je, que je tenais à me lever de bonne
+heure, ayant à me livrer à divers travaux d'intérieur.
+
+«Donc je sommeillais, lorsque vers deux heures--deux heures un quart, je
+ne saurais préciser, n'ayant pas eu la pensée de consulter ma
+répétition, dans la crainte de réveiller madame Benoît--j'entendis un
+coup de sonnette. Mon devoir m'étant dicté par ma conscience, je me
+glissai hors du lit, et, entendant des pas sous le vestibule, je
+demandai qui était là. Une voix me répondit: Baron de Silvereal.
+
+»Pour tout autre visiteur, à une heure aussi indue, j'aurais sonné le
+valet de chambre. Mais M. le duc m'avait ordonné plusieurs fois de
+laisser pénétrer chez lui M. de Silvereal, à quelque heure que ce
+_soye_.
+
+Ne connaissant que ma consigne, je le laissai passer et retournai auprès
+de madame Benoît.
+
+»J'ose dire que je me rendormis assez promptement, quand, à cinq heures
+du matin, je fus éveillé en sursaut--en sursaut, c'est le vrai mot--par
+des cris partant de l'appartement de M. le duc; j'hésitai un moment; je
+me disais qu'il n'était pas possible que des cris partissent de....
+
+--Faites-nous grâce de vos réflexions, interrompit M. Varnay.
+
+--Je respecte la justice française, dit M. Benoît avec une nuance de
+dépit, donc je fais grâce. Je sautai hors de mon lit, et, sans tenir
+compte des avis de madame Benoît, qui m'exhortait à la prudence, je
+m'élançai, oui, monsieur le juge, j'ose employer cette expression, je
+m'élançai vers l'appartement de M. le duc. Au moment où j'allais
+franchir la porte, oh! monsieur le juge! je vivrais cent ans, que
+dis-je! un siècle, que jamais je n'oublierai le spectacle qui frappa mes
+regards! Tenez, je vous demande pardon, mais à ce seul souvenir je sens
+que je m'en vais.
+
+De fait, M. Benoît, pâle sous son masque trognonnant, paraissait prêt à
+s'évanouir.
+
+En semblable occurrence, les révulsifs sont d'effet souverain.
+
+--Continuez, sinon je croirai que vous avez intérêt à tirer l'affaire en
+longueur, dit brusquement le procureur du roi.
+
+L'effet fut immédiat. M. Benoît réagit contre l'effet nerveux, et
+enfonçant son cou dans sa cravate, sans doute pour rendre l'aplomb à son
+cerveau qui perdait l'équilibre, s'écria:
+
+--Monsieur, dans la galerie il y avait quatre, six, dix hommes, je ne
+sais pas au juste!... Pourquoi ne le sais-je pas? c'est bien simple.
+Primo, j'ai reçu un formidable coup de poing sur la tête; secundo, il y
+avait en tout une bougie allumée... Les quatre, six, dix hommes ont
+disparu à mes yeux comme un vain brouillard du matin....
+
+--Pas de poésie, fit M. Varnay.
+
+--Je n'ai rien dit de mal, je crois; en tout cas, je le retire. Les
+hommes se sont enfuis, évanouis, _effumaillés_... Cependant, j'en ai vu
+un qui portait sur ses bras un morceau de pierre que j'ai reconnu:
+c'était une espèce de tesson de statue qui se trouvait à côté du bureau
+de M. le duc, tenez... à la place où est monsieur....
+
+Il désignait le procureur du roi, assis au pied d'une console vide.
+
+--Ayant reçu un coup de poing entre les deux yeux, j'ai pu seulement
+crier comme cela: Ah! ah!... j'ai fermé les yeux un moment, je m'en
+excuse!... et je l'avoue!... Quand je les ai rouverts, la galerie était
+vide... j'ai couru au cabinet de M. le duc... et comme j'ouvrais la
+porte... j'ai vu debout... pâle... couvert de sang... un jeune homme...
+Oh! celui-là, je l'ai reconnu tout de suite... Je l'ai appelé
+«Canaille!» et je lui ai sauté à la gorge....
+
+--C'est celui qui a été arrêté....
+
+--Par moi; oui, monsieur. Par moi et par le valet de chambre, qui avait
+aussi entendu le grabuge et qui était entré derrière moi... Oui,
+monsieur, je l'ai appréhendé!... Car je le connais bien!... C'est un
+mirliflor que monsieur a nourri, hébergé, dorloté comme pas un, et qui
+l'a payé en le massacrant... lui, et le bon M. de Silvereal, deux crânes
+hommes qui payaient rubis sur l'ongle... Monsieur le juge, je ne suis
+qu'un portier, mais je trouve cela pas bien!...
+
+--Quelle a été l'attitude de ce jeune homme lorsque vous vous êtes jetés
+sur lui?
+
+--Son attitude? Monsieur le juge veut dire quoi qu'il a fait! Eh bien!
+il avait l'air d'un abasourdi... comme qui dirait, sauf vot' respect,
+d'un homme qui avait bu! Dame! dans le premier moment, je n'ai pu me
+contenir, et je l'ai appelé assassin!... Il m'a regardé comme s'il ne me
+comprenait pas, et il a marché en avant; il voulait s'en aller... oh!
+ça, c'était clair. Mais je lui ai dit--moi et le valet de chambre:
+«Minute, mon bonhomme! quand le sang est tiré, faut le boire!» Et nous
+avons appelé les laquais. On a collé, mis l'assassin dans la serre. On
+est allé chercher la garde, qui est venue tout de suite. Je suis heureux
+de lui rendre cet hommage, et voilà! je ne sais rien de plus.
+
+Et voulant juger de l'effet produit, M. Benoît jeta autour de lui un
+regard parabolique.
+
+--Faites entrer le valet de chambre, dit M. Varnay.
+
+Le nouveau témoin confirma les détails déjà fournis par M. Benoît. Pour
+lui, le jeune homme qu'ils avaient arrêté lui avait fait l'effet d'un
+individu jouant la stupeur, presque la folie, pour s'évader plus
+facilement. Seulement, il n'avait pas donné dans le _godant_, parce
+qu'il le connaissait.
+
+--Quel est ce jeune homme? interrogea le substitut.
+
+--A ce qu'il paraît, reprit le témoin, que c'était une espèce de
+va-nu-pieds qui avait été jadis recommandé à M. le duc. Comme M. le duc
+était--révérence parler--la bête du bon Dieu, il lui avait donné asile
+ici, d'autant plus qu'il devait appartenir à une excellente famille, et
+s'appeler le comte de Cherlux....
+
+--Le comte de Cherlux! répéta le juge qui cherchait dans sa mémoire.
+
+--Oh! le vieux comte était un gentilhomme de roche! déclara le laquais.
+Toutes les fois qu'il venait chez M. le duc, il donnait un louis pour la
+garde de son paletot....
+
+--Il est mort, je crois.
+
+--Oui, monsieur le juge, il y a cinq ou six mois. Il avait eu des hauts,
+des bas... mais il s'était remplumé. Le jeune homme disait qu'il était
+son fils. Ça, je n'en sais rien, mais c'est possible, parce que M. de
+Cherlux était porté pour le sexe....
+
+--Avez-vous vu aussi les hommes dont parle M. Benoît?...
+
+--Au moment où j'entrais dans la galerie, ils s'en allaient... Oui, je
+les ai vus approximativement, à preuve que je suis sûr qu'ils avaient la
+figure noircie....
+
+--Par quelle issue se seraient-ils échappés?
+
+--Ça, monsieur le juge, je ne pourrais pas dire. Seulement, je suis sûr
+que ce n'était pas par la porte, puisque j'étais devant.
+
+--Examinons cette galerie, dit M. Varnay en s'adressant au procureur du
+roi.
+
+Les deux magistrats se levèrent.
+
+Dans ce moment, il se produisit le fait suivant:
+
+Le substitut avait posé auprès de lui sa serviette, large portefeuille
+rempli de papiers. Le portefeuille tomba à terre et s'ouvrit. Quelques
+lettres s'en échappèrent.
+
+M. Benoît se précipita pour les ramasser, et, les ayant prises en main,
+il poussa un cri.
+
+--Qu'avez-vous? demanda le juge.
+
+--Monsieur, cette lettre! balbutia-t-il.
+
+--Eh bien?
+
+--C'est l'écriture de M. le duc....
+
+Le substitut la prit vivement.
+
+--De M. le duc de Belen?
+
+--Oui, monsieur. Oh! je reconnais bien son écriture.
+
+Le valet de chambre s'était approché à son tour.
+
+--Et c'est moi-même qui ai porté cette lettre hier soir au parquet.
+
+Les deux magistrats échangèrent un regard. A voix basse, le substitut
+expliqua à M. Varnay que les papiers lui avaient été apportés dans la
+soirée par un employé du parquet, mais qu'absorbé par d'autres
+occupations, il n'avait pas eu le temps de les ouvrir.
+
+Du geste, M. Varnay écarta les deux serviteurs.
+
+Le substitut avait brisé le cachet et parcouru rapidement la lettre.
+
+Voici ce qu'elle contenait:
+
+ «Monsieur le procureur du roi,
+
+»Ayant été grossièrement insulté par un personnage que j'ai jadis
+accueilli chez moi, je crois devoir vous faire part des soupçons qu'il
+m'inspire. Il porte depuis quelque temps le nom de comte de Cherlux.
+Mais j'ai tout lieu de supposer que ce nom et ce titre ne lui
+appartiennent pas. En effet, après l'avoir accueilli, j'ai dû le
+chasser, car il a reçu chez moi le billet que je joins à cette lettre et
+sur lequel j'appelle votre attention.
+
+»Ce prétendu comte de Cherlux--qui vit aux dépens d'une femme perdue, la
+duchesse de Torrès--appartient, selon toute apparence, à la bande
+célèbre que la police poursuit depuis si longtemps, la bande des Loups
+de Paris.
+
+»Le nom de Mancal qui se trouve au bas du billet ci-joint n'est,
+m'a-t-on affirmé, qu'un des nombreux pseudonymes du bandit Biscarre.
+
+»Je me tiens d'ailleurs à la disposition de M. le procureur du roi, pour
+lui fournir à ce sujet toutes explications qu'il jugera convenable de
+requérir.»
+
+Cette lettre était signée du duc de Belen.
+
+--Voilà qui éclaircit singulièrement cette triste affaire, dit M.
+Varnay. Ce prétendu comte de Cherlux a voulu empêcher ces révélations,
+et avec l'aide des bandits auxquels il est affilié, il a assassiné M. de
+Belen.
+
+A ce moment, Armand s'approcha:
+
+--Messieurs, dit-il, l'agonie de M. de Silvereal touche à son terme.
+Cependant tout indique que quelques minutes avant la mort, le blessé
+retrouvera une lueur de raison, dont peut-être vous pourriez profiter
+pour obtenir de lui quelque renseignement.
+
+--Vous avez raison, répondit M. Varnay. Le plus important, c'est la
+confrontation.
+
+Puis, s'adressant aux agents:
+
+--Amenez ici l'homme arrêté.
+
+Il se fit un grand silence. Puis la porte s'ouvrit, et Jacques parut.
+
+En vérité, Jacques était effrayant à voir. Les yeux hagards, la bouche
+convulsée, il semblait un fou qu'on tire de son cabanon. Il marchait
+d'un pas automatique et sans paraître avoir conscience de ce qui se
+passait autour de lui.
+
+--Approchez, dit le magistrat.
+
+Jacques releva la tête et le regarda.
+
+Des plaques de sang souillaient son visage et ses vêtements. Il passa
+ses deux mains sur son front et on vit que ses mains étaient rouges.
+
+Le substitut se pencha à l'oreille du juge.
+
+--Je connais cet homme, lui dit-il à voix basse.
+
+--En vérité....
+
+--Je l'ai déjà vu dans une circonstance singulière... Il s'est fait
+passer pour médecin, afin de pénétrer auprès d'une femme, dite la
+Brûleuse.
+
+--Je sais... cette femme qui a été assassinée par Biscarre, le chef des
+Loups....
+
+--Ce jeune homme, grâce à son mensonge, est entré dans la maison.
+
+--Sans doute envoyé par les bandits... Ce renseignement est précieux.
+Nous en reparlerons.
+
+Le juge s'approcha de M. de Silvereal:
+
+--Monsieur le baron, dit-il, m'entendez-vous?
+
+Le baron eut un tressaillement et se tordit sur le fauteuil où il était
+affaissé.
+
+Armand lui tourna doucement la tête vers le jeune homme, et du doigt
+toucha ses paupières. Il se produisit une contraction et les yeux
+s'ouvrirent.
+
+Une lueur sombre passa dans son regard: tout son corps s'agita comme
+s'il eût été touché par une étincelle électrique; son bras s'étendit
+dans la direction de Jacques. Un cri rauque s'échappa de sa poitrine:
+
+--Assassin! râla-t-il.
+
+Et il retomba, inerte, insensible... Il était mort!...
+
+Jacques avait entendu; une épouvantable crispation agita sa face livide.
+
+--Assassin! répéta-t-il. Qui donc?...
+
+--C'est vous qui avez frappé cet homme? lui dit nettement le juge.
+
+--Moi! moi!
+
+Et sous cette accusation directe, brutale, il sembla qu'un déchirement
+se fit en lui. Il se redressa et regarda autour de lui.
+
+--Où suis-je? s'écria-t-il.
+
+Il vit ses mains teintes de sang et les secoua instinctivement.
+
+--Ce sang!... quel est ce sang?...
+
+--C'est le sang de vos victimes, interrompit M. Varnay.
+
+Et le saisissant par le bras, il l'entraîna jusqu'aux deux cadavres.
+
+Jacques poussa un cri terrible, il se dressa sur ses pieds, étendit les
+bras en avant et tomba de toute sa hauteur sur le plancher.
+
+Armand s'était élancé vers lui.
+
+--C'est un habile comédien, dit le juge. Cet évanouissement est simulé.
+
+--Non pas! dit Armand, qui avait entr'ouvert les vêtements du jeune
+homme, la syncope est réelle, mais elle ne présente aucun danger....
+
+--L'assassin sera placé à l'infirmerie. Il faut avant tout maintenant
+que la justice ait son cours.
+
+Sur l'ordre du juge d'instruction, les agents relevèrent le corps de
+Jacques, et avec les précautions nécessaires, le descendirent jusqu'à
+une voiture, où il fut placé, toujours évanoui....
+
+Au moment où ils avaient paru, les imprécations furieuses avaient
+éclaté, maudissant l'assassin. Peu s'en était fallu que la foule ne
+rompît le cercle des soldats. Une nombreuse escorte entoura la voiture,
+qui s'éloigna au pas....
+
+Biscarre avait tenu son serment... Le fils de Jacques de Costebelle,
+dont sa mère ignorait encore le véritable nom, était accusé
+d'assassinat, l'échafaud l'attendait... La hideuse araignée avait tendu
+sa toile. La mouche était prise.
+
+FIN DES LOUPS DE PARIS
+
+La suite des _Loups de Paris_ a pour titre: Le Roi du mal.
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+I. Plans d'avenir
+II. Situation
+III. Visions et folies
+IV. Deux ivresses.
+V. Ce qui s'était passé
+VI. La Rivière morte
+VII. Le Guilledou..
+VIII. Chat et souris
+IX. ???
+X. Mort ou vivant
+XI. Les Assises rouges
+XII. D'où venait Biscarre?
+XIII. Biscarre s'explique
+XIV. Paradis en enfer
+XV. Le bien et le mal
+XVI. L'épée de Damoclès
+XVII. Le cercle se resserre
+XVIII. Catastrophe
+XIX. Pris dans la toile.
+
+FIN DE LA TABLE DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+LA SUCCESSION
+
+TRICOCHE ET CACOLET
+
+2 vol. grand in-18 jésus. Prix: 6 francs.
+
+
+________________________________
+F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
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+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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@@ -0,0 +1,15286 @@
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Loups de Paris, by Jules Lermina
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les loups de Paris
+ II. Les assises rouges
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+Author: Jules Lermina
+
+Release Date: March 21, 2006 [EBook #18034]
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+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>LES LOUPS DE PARIS</h1>
+
+<h2>PAR</h2>
+
+<h1>JULES LERMINA</h1>
+
+<h2>(WILLIAM COBB)</h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>II</h2>
+
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<h2>LES ASSISES ROUGES</h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>E. DENTU, &Eacute;DITEUR</h3>
+
+<h3>LIBRAIRE DE LA SOCI&Eacute;T&Eacute; DES GENS DE LETTRES</h3>
+
+<h3>PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORL&Eacute;ANS</h3>
+
+<h3>1876</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;TABLE</b><br /><br />
+<a href="#I"><b>I.&mdash;Plans d'avenir</b></a><br />
+<a href="#II"><b>II.&mdash;Situation</b></a><br />
+<a href="#III"><b>III.&mdash;Visions et folies</b></a><br />
+<a href="#IV"><b>IV.&mdash;Deux ivresses.</b></a><br />
+<a href="#V"><b>V.&mdash;Ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;</b></a><br />
+<a href="#VI"><b>VI.&mdash;La Rivi&egrave;re morte</b></a><br />
+<a href="#VII"><b>VII.&mdash;Le Guilledou..</b></a><br />
+<a href="#VIII"><b>VIII.&mdash;Chat et souris</b></a><br />
+<a href="#IX"><b>IX.&mdash;???</b></a><br />
+<a href="#X"><b>X.&mdash;Mort ou vivant</b></a><br />
+<a href="#XI"><b>XI.&mdash;Les Assises rouges</b></a><br />
+<a href="#XII"><b>XII.&mdash;D'o&ugrave; venait Biscarre?</b></a><br />
+<a href="#XIII"><b>XIII.&mdash;Biscarre s'explique</b></a><br />
+<a href="#XIV"><b>XIV.&mdash;Paradis en enfer</b></a><br />
+<a href="#XV"><b>XV.&mdash;Le bien et le mal</b></a><br />
+<a href="#XVI"><b>XVI.&mdash;L'&eacute;p&eacute;e de Damocl&egrave;s</b></a><br />
+<a href="#XVII"><b>XVII.&mdash;Le cercle se resserre</b></a><br />
+<a href="#XVIII"><b>XVIII.&mdash;Catastrophe</b></a><br />
+<a href="#XIX"><b>XIX.&mdash;Pris dans la toile</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">PLANS D'AVENIR</a></h3>
+
+
+<p>&mdash;Le loch de M. le marquis?... Nom de nom! En v'l&agrave; un tas de feignants!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! voil&agrave;!... Pas la peine de crier, tu vas le r&eacute;veiller, c't
+homme!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il est tout r&eacute;veill&eacute;, puisqu'il demande &agrave; boire....</p>
+
+<p>&mdash;Et la nuit, comment &ccedil;a s'est-il pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai sucre... il a l'&acirc;me chevill&eacute;e dans le corps....</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! c'est un bon <i>zigue!</i></p>
+
+<p>Ce dialogue, &eacute;maill&eacute; de mots bizarres, &eacute;tait &eacute;chang&eacute; entre deux
+personnages dont l'un, &agrave; demi cach&eacute; par une porte entr'ouverte, ne
+laissait passer que la t&ecirc;te, tandis que l'autre, debout sur la pointe
+des pieds, pr&eacute;sentait une tasse dont il remuait soigneusement le
+contenu, au moyen d'une cuiller d'argent.</p>
+
+<p>Le premier&mdash;celui qui avait r&eacute;clam&eacute; le loch de fa&ccedil;on si &eacute;nergique&mdash;avait
+retir&eacute; sa t&ecirc;te, et, refermant doucement la porte, &eacute;tait revenu,
+&eacute;touffant son pas, vers un lit soigneusement envelopp&eacute; de rideaux &eacute;pais.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous l&agrave;, mon ami? demanda une voix faible.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur le marquis!... Que la foudre &eacute;crase Muflier
+s'il manquait &agrave; son service!</p>
+
+<p>&mdash;Pas si haut! mon ami, pas si haut!... Donne-moi &agrave; boire....</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; l'objet....</p>
+
+<p>Et Muflier&mdash;car c'&eacute;tait lui, toujours lui, le beau, l'ineffable
+Muflier&mdash;tendit &agrave; Archibald de Thomerville la tasse dans laquelle, par
+une d&eacute;licatesse toute maternelle, il avait tremp&eacute; ses l&egrave;vres &agrave; la
+d&eacute;rob&eacute;e pour s'assurer que le breuvage n'&eacute;tait pas trop chaud.</p>
+
+<p>Ah! qu'il &eacute;tait vraiment beau, Muflier, les reins ceints d'un long
+tablier de toile blanche, qui dessinait ses formes d'Antino&uuml;s.</p>
+
+<p>Quelques jours auparavant, on avait rapport&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel le corps inanim&eacute;
+d'Archibald. Armand de Bernaye avait aussit&ocirc;t mis en oeuvre tous les
+moyens que sugg&egrave;re la science pour rappeler &agrave; la vie les noy&eacute;s. Il avait
+plac&eacute; le corps l&eacute;g&egrave;rement inclin&eacute;, la t&ecirc;te en bas. Puis il avait
+insuffl&eacute;, l&egrave;vre &agrave; l&egrave;vre, de l'air dans les poumons. Bref, au bout d'une
+heure, quelques sympt&ocirc;mes favorables s'&eacute;tant manifest&eacute;s, Armand avait
+continu&eacute; ses &eacute;nergiques frictions.</p>
+
+<p>Or, Muflier, qui ne dormait que d'un oeil &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, avait
+entendu vaguement le bruit d'un continuel va-et-vient. Le brave Loup
+&eacute;tait naturellement curieux: et puis il &eacute;tait hant&eacute; par des visions de
+gendarmerie qui troublaient sa qui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute; sur la pointe du pied, d&eacute;daignant d'ailleurs de se
+v&ecirc;tir. Il avait pos&eacute; la main sur la serrure. La porte n'&eacute;tait pas
+ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette confiance l'e&ucirc;t touch&eacute;, s'il ne s'&eacute;tait souvenu qu'Archibald lui
+avait recommand&eacute;, et avec raison, de ne pas sortir, s'il ne voulait
+avoir maille &agrave; partir avec les protecteurs de la s&eacute;curit&eacute; publique.
+Avant d'enfreindre la consigne, il eut un scrupule, et s'approchant du
+lit o&ugrave; Goniglu se laissait entra&icirc;ner &agrave; ses r&ecirc;ves paradisiaques, il lui
+mit la main sur l'&eacute;paule:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit Goniglu en tressaillant... le gendarme....</p>
+
+<p>&mdash;Non, ton ami Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me r&eacute;veilles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du grabuge dans la maison... j'ai envie d'aller voir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'imprudence! Tu vas te faire <i>piger</i>....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai confiance en la parole d'un gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! nous savons ce que c'est qu'une parole... Nous en avons tant
+donn&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;N'insulte pas notre h&ocirc;te, qui m'a l'air d'un bonhomme tr&egrave;s-r&eacute;ussi...
+Moi, je dis qu'il lui arrive peut-&ecirc;tre quelque chose... On ne sait
+pas... Il a peut-&ecirc;tre besoin d'un coup de main... Ma foi, tant pis! j'y
+vais.</p>
+
+<p>&mdash;Muflier! cria encore Goniglu.</p>
+
+<p>Mais Muflier &eacute;tait de ces natures g&eacute;n&eacute;reuses que la r&eacute;flexion enhardit.
+Il descendit donc &agrave; pas de loup, et apercevant sous une porte un filet
+de lumi&egrave;re, il se pencha tout simplement pour regarder par le trou de
+la serrure. Or, que vit-il?</p>
+
+<p>Armand de Bernaye, qui se livrait sur le corps d'Archibald aux frictions
+que nous avons dites.</p>
+
+<p>Muflier haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de nerf! murmura-t-il. Mais ha&iuml;e donc! va donc, marche donc!... Ah
+&ccedil;&agrave;! il est noy&eacute;, le marquis!... Bigre!... encore un tour de cette
+canaille de Biscarre!...</p>
+
+<p>Et il continuait &agrave; mi-voix ses objurgations &agrave; l'adresse d'Armand.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup ce dernier, sans se d&eacute;tourner, adressa quelques mots &agrave; un
+des laquais qui se trouvaient l&agrave; et qui, se h&acirc;tant pour ex&eacute;cuter l'ordre
+re&ccedil;u, ouvrit brusquement la porte.</p>
+
+<p>H&eacute;las! cette porte ouvrait en dehors! La t&ecirc;te de Muflier &eacute;tait juste &agrave;
+hauteur de la serrure....</p>
+
+<p>La porte entra&icirc;na la serrure, naturellement, et la serrure, non moins
+naturellement, cogna en plein le nez majestueux de Muflier, qui,
+brusquement lanc&eacute; en arri&egrave;re, tomba, toujours naturellement, en arri&egrave;re,
+les quatre fers en l'air, comme on dit.</p>
+
+<p>Or, il &eacute;tait, n'en d&eacute;plaise au lecteur,</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">Dans le simple appareil</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D'une beaut&eacute; qu'on vient d'arracher au sommeil.</span><br />
+</p>
+
+<p>D'o&ugrave; l'originalit&eacute; du tableau.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet homme? cria Armand.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; deux laquais avaient remis Muflier sur sa base.</p>
+
+<p>Se drapant dans sa dignit&eacute;:&mdash;Monsieur, dit Muflier, mon apparition et
+surtout mon costume peuvent vous para&icirc;tre &eacute;tranges... Qui je suis? Un
+ami, un h&ocirc;te de M. le marquis, et je prends la libert&eacute; de vous
+remercier du d&eacute;vouement dont vous faites preuve en ce moment.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait superbe, Muflier. Armand le regardait. Tout &agrave; coup un souvenir
+traversa son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes un des deux....</p>
+
+<p>&mdash;Gentilshommes,&mdash;interrompit Muflier, qui pr&eacute;voyait une &eacute;pith&egrave;te
+d&eacute;sagr&eacute;able;&mdash;gentilshommes auxquels M. le marquis a bien voulu offrir
+une courtoise hospitalit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Mais que venez-vous faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur, si je ne craignais de vous froisser, je me
+permettrais de vous dire que mon concours peut vous &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, je vous le r&eacute;p&egrave;te, ne vous <i>&eacute;patez</i> pas, mais, vrai de vrai,
+vous frottez mal.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Vous manquez de zinc, et si vous voulez me permettre, avec ces
+bras-l&agrave;, je ferai de la <i>meilleure</i> ouvrage.</p>
+
+<p>Il mit &agrave; nu ses bras velus comme les pattes d'un ours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez comment se font ces frictions?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui!</p>
+
+<p>Le fait est que dans ces temps heureux, il &eacute;tait un commerce sp&eacute;cial que
+nous rappellerons au lecteur et qui pendant longtemps avait servi de
+ressource au doux Muflier.</p>
+
+<p>L'autorit&eacute; donnait une prime &agrave; qui rep&ecirc;chait un noy&eacute;: 15 francs pour un
+vivant, <i>25 francs pour un mort</i>. C'est bizarre, mais c'&eacute;tait ainsi.</p>
+
+<p>Alors Muflier se promenait tranquillement au bord de l'eau: il poussait
+un passant dans la Seine ou le canal, lui laissait le temps moral pour
+que l'asphyxie f&ucirc;t compl&egrave;te, puis se jetait lui-m&ecirc;me &agrave; l'eau et ramenait
+le corps sur la berge.</p>
+
+<p>Alors il le portait au poste le plus voisin: on envoyait chercher un
+m&eacute;decin, et Muflier regardait.</p>
+
+<p>Sa position &eacute;tait d&eacute;licate: si la vie &eacute;tait ramen&eacute;e dans ce corps
+inanim&eacute;, <i>primo</i>, il perdait 10 francs; <i>secundo</i>, le noy&eacute; pouvait se
+plaindre de l'ind&eacute;licatesse dont Muflier avait fait preuve &agrave; son &eacute;gard.</p>
+
+<p>Ce qui explique avec quel soin Muflier suivait les progr&egrave;s du
+traitement, dont il &eacute;tudiait toutes les phases, pr&ecirc;t &agrave; s'esquiver si la
+science triomphait de la mort.</p>
+
+<p>Donc les frictions, fumigations, insufflations n'avaient pas de secret
+pour lui.</p>
+
+<p>Il est bien entendu qu'il n&eacute;gligea&mdash;et pour cause&mdash;de donner &agrave; M. de
+Bernaye ces d&eacute;licates explications.</p>
+
+<p>Armand vit ces bras vigoureux, et chez lui le m&eacute;decin triompha de
+l'h&eacute;sitation de l'homme. D'ailleurs n'&eacute;tait-il pas l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Essayez, dit-il. Seulement, n'oubliez pas que je ne vous perds pas de
+vue.</p>
+
+<p>Muflier eut un sourire: il jeta sur les laquais un regard d&eacute;daigneux,
+comme pour railler leur d&eacute;bilit&eacute;, et il s'approcha du lit.</p>
+
+<p>Oh! alors commen&ccedil;a un travail &eacute;pique! Il frictionnait! il frictionnait!
+avec quelle force et en m&ecirc;me temps avec quelle entente de la situation!
+Et son bras ne se fatiguait pas. On e&ucirc;t dit le mouvement d'une machine,
+tant c'&eacute;tait r&eacute;gulier et net.</p>
+
+<p>Un quart d'heure s'&eacute;tait &agrave; peine &eacute;coul&eacute; que la circulation renaissait
+dans le corps d'Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;C'te pauvre vieille! laissa &eacute;chapper Muflier; il para&icirc;t que c'&eacute;tait un
+rude bain!</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Armand:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous diriez d'une bonne bouffarde?</p>
+
+<p>&mdash;Hein? demanda de Bernaye.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! j'ai vu &ccedil;a. Quand ils commencent &agrave; revenir, on leur souffle du
+tabac dans le nez; &ccedil;a excite, et &ccedil;a va comme un gant.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, dit Armand, qui avait reconnu un expert en ces mati&egrave;res.</p>
+
+<p>Muflier revint &agrave; la porte, et pla&ccedil;ant ses deux mains devant sa bouche en
+mani&egrave;re de porte-voix:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! Goniglu! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>&mdash;Descends Jos&eacute;phine toute bourr&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis, avec un sourire, &agrave; Armand:</p>
+
+<p>&mdash;Jos&eacute;phine, c'est ma pipe!</p>
+
+<p>Goniglu, sans comprendre, mais sans discuter, se h&acirc;ta d'ob&eacute;ir au d&eacute;sir
+de Muflier.</p>
+
+<p>Si bien que dans la chambre de ce moribond, nos deux h&eacute;ros, en costume
+plus que l&eacute;ger, auraient fait singuli&egrave;re figure sans la solennit&eacute; du
+moment.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Armand n'h&eacute;sitait plus &agrave; profiter du bon vouloir des
+deux gredins, subitement transform&eacute;s en infirmiers.</p>
+
+<p>Et de fait, ils s'acquitt&egrave;rent de leur t&acirc;che avec une dext&eacute;rit&eacute;
+exemplaire. Les fumigations, en titillant les organes olfactifs et
+respiratoires de l'asphyxi&eacute;, d&eacute;termin&egrave;rent des contractions spasmodiques
+dont le r&eacute;sultat fut, au bout de peu de temps, le r&eacute;tablissement de la
+respiration r&eacute;guli&egrave;re.</p>
+
+<p>Seulement il se produisit ce fait curieux qu'Archibald, rouvrant les
+yeux, vit devant lui la figure patibulaire des deux Loups: son cerveau
+enfi&eacute;vr&eacute; lui montra, dans une vision d&eacute;lirante, la bande acharn&eacute;e &agrave; sa
+poursuite, et, sous un effort violent, son bras se d&eacute;tendit avec la
+vigueur d'un ressort mis soudain en jeu.</p>
+
+<p>Or, au bout du bras il y avait une main, et cette main &eacute;tait ferm&eacute;e,
+faisant poing, et ledit poing s'abattit avec un floc! mat sur le nez de
+Muflier, qui se releva brusquement. Le cr&acirc;ne de Muflier vint heurter le
+menton de Goniglu, dont la langue, &agrave; demi sortie en signe d'attention,
+faillit &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;e en deux.</p>
+
+<p>Mais Muflier fut plein de dignit&eacute;.</p>
+
+<p>Saisissant, entre le pouce et l'index, comme pour un examen sommaire,
+son nez rouge de sang, il dit &agrave; Armand:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous disais qu'il en reviendrait.</p>
+
+<p>Seulement c'&eacute;tait une crise terrible qui se pr&eacute;parait. Le visage,
+d'ordinaire si p&acirc;le de Thomerville, &eacute;tait maintenant congestionn&eacute;.</p>
+
+<p>Armand dut faire appel &agrave; tout son sang-froid. Il &eacute;prouvait pour
+Archibald l'affection d'un fr&egrave;re, et on sait que, pour les savants, la
+cure des amis et des proches est la plus difficile.</p>
+
+<p>Plusieurs jours se pass&egrave;rent dans des angoisses terribles. C'&eacute;tait un
+d&eacute;vouement de tous les instants, des terreurs de chaque minute. Le
+d&eacute;lire dura plusieurs nuits, faisant craindre pour la vie du malade.</p>
+
+<p>Muflier, qui, apr&egrave;s avoir compris l'effet produit par sa pr&eacute;sence,
+s'&eacute;tait d'abord discr&egrave;tement retir&eacute;, avait de nouveau offert ses
+services &agrave; Armand, qui les avait d'abord refus&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais les deux camarades avaient tant insist&eacute; que de Bernaye avait fini
+par se laisser fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>Du reste, les raisons all&eacute;gu&eacute;es par Muflier &eacute;taient p&eacute;remptoires.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re, c'est que priv&eacute;&mdash;pour cause majeure et pour ob&eacute;ir &agrave; M. de
+Thomerville&mdash;du plaisir de la promenade, il s'ennuyait et tenait &agrave;
+occuper son temps, l'oisivet&eacute; &eacute;tant la m&egrave;re de tous les vices.</p>
+
+<p>La seconde, c'est qu'il &eacute;prouvait&mdash;chose bizarre&mdash;une profonde sympathie
+pour M. le marquis, sympathie que partageait de tous points messire
+Goniglu.</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait une troisi&egrave;me qu'il avait prudemment pass&eacute;e sous silence.
+Ils &eacute;taient naturellement sans nouvelles de Biscarre, et l'accident
+arriv&eacute; &agrave; Archibald paraissait prouver que le roi des Loups avait, cette
+fois encore, triomph&eacute; de ses ennemis.</p>
+
+<p>Or, Biscarre&mdash;ils le devinaient&mdash;n'&eacute;tait pas assez niais pour n'avoir
+pas compris d'o&ugrave; &eacute;tait venue l'attaque dirig&eacute;e contre lui: si bien que
+les deux acolytes se sentaient mal &agrave; l'aise et n'&eacute;taient pas f&acirc;ch&eacute;s de
+se m&eacute;nager des d&eacute;fenseurs pour l'avenir.</p>
+
+<p>En tout &eacute;tat de cause et quel que f&ucirc;t le mobile de leur conduite,
+Muflier et Goniglu &eacute;taient devenus d'admirables gardes-malades.</p>
+
+<p>Les ordres d'Armand &eacute;taient ex&eacute;cut&eacute;s avec une ponctualit&eacute; remarquable.</p>
+
+<p>Rien n'&eacute;tait plus comique que d'entendre Muflier adoucir sa voix pour
+faire accepter &agrave; Archibald les prescriptions du docteur.</p>
+
+<p>Le premier&mdash;ou plut&ocirc;t le second mouvement d'Archibald, lorsque la raison
+lui &eacute;tait revenue et qu'il avait aper&ccedil;u la t&ecirc;te bizarre de ses
+infirmiers, avait &eacute;t&eacute; un sourire presque joyeux.</p>
+
+<p>Muflier, la main sur son coeur, avait protest&eacute; de son inalt&eacute;rable
+d&eacute;vouement: Armand avait, en deux mots, patronn&eacute; les deux amis en
+rappelant les services d&eacute;j&agrave; rendus. Si bien qu'Archibald les avait
+parfaitement admis aupr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t voulu m&ecirc;me les interroger: mais la consigne du silence &eacute;tait
+absolue, et pour un empire&mdash;ou m&ecirc;me pour mieux que cela&mdash;Muflier n'e&ucirc;t
+pas r&eacute;pondu.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment nous trouvons Muflier agitant avec soin un loch destin&eacute; au
+marquis de Thomerville.</p>
+
+<p>Celui-ci entrait en pleine convalescence. Son organisme vigoureux avait
+r&eacute;sist&eacute; &agrave; cette &eacute;pouvantable secousse. Muflier, ce matin-l&agrave;, &eacute;tait
+radieux.</p>
+
+<p>Il savait que le docteur allait lever la consigne du silence, ce qui lui
+causait dans la glotte d'agr&eacute;ables chatouillements.</p>
+
+<p>Vers sept heures, Armand arriva.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon brave, demanda-t-il &agrave; Goniglu, comment va notre malade?</p>
+
+<p>&mdash;De mieux en mieux.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, dit Armand en riant, voici, pour l'avenir, une profession
+toute trouv&eacute;e.</p>
+
+<p>Goniglu esquissa un geste plein de modestie, puis, s'effa&ccedil;ant, il laissa
+passer Armand, qui p&eacute;n&eacute;tra dans la chambre de Thomerville.</p>
+
+<p>Muflier se mit au port d'armes.</p>
+
+<p>Armand s'approcha du lit. Archibald lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez sauv&eacute;! dit-il.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait ferme, pleine. C'&eacute;tait bien la sant&eacute; qui revenait &agrave; grands
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, fit Archibald se tournant vers Muflier, laisse-nous; si j'ai
+besoin de toi, je t'appellerai.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aux ordres de monsieur le marquis.</p>
+
+<p>Et s'inclinant avec cette d&eacute;sinvolture qui lui &eacute;tait naturelle, Muflier
+alla rejoindre Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Archibald &agrave; Armand, j'esp&egrave;re que vous allez mettre
+fin &agrave; l'horrible supplice que vous m'avez impos&eacute;, &agrave; ce silence qui me
+p&egrave;se et me torture.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, fit Armand.</p>
+
+<p>Il alla &agrave; la fen&ecirc;tre, &eacute;carta les rideaux, qui laiss&egrave;rent p&eacute;n&eacute;trer la
+vive lumi&egrave;re du matin; puis revenant au lit, il examina longuement le
+visage du convalescent.</p>
+
+<p>&mdash;Me promettez-vous, dit-il, de parler sans animation, de conserver en
+toutes choses votre calme et votre sang-froid?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je n'aurais pas la force de m'exasp&eacute;rer, fit Archibald en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela qu'il ne faut pas abuser de cette premi&egrave;re vigueur qui
+vous revient. Sous les r&eacute;serves que j'ai dites, je vous autorise &agrave;
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d'abord de nombreuses questions &agrave; vous adresser.</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas encore prononc&eacute; le nom de sir Lionel. Est-il vivant?</p>
+
+<p>Une ombre de tristesse passa sur le visage d'Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Sir Lionel est vivant; mais peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-il mieux valu pour lui qu'il
+e&ucirc;t succomb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore comment vous avez &eacute;chapp&eacute; &agrave; l'incendie de la maison de
+Biscarre; j'ignore par quelles horribles p&eacute;rip&eacute;ties vous avez d&ucirc; passer
+avant que vos deux corps vinssent flotter dans la Seine; mais ce que je
+n'ai que trop r&eacute;ellement constat&eacute;, c'est que la raison de sir Lionel
+n'a pu r&eacute;sister &agrave; ces secousses.</p>
+
+<p>&mdash;Fou! Sir Lionel est fou!</p>
+
+<p>Armand baissa la t&ecirc;te en signe d'affirmation.</p>
+
+<p>Archibald pla&ccedil;a ses deux mains sur son visage. Il y eut un long et
+p&eacute;nible silence. Puis de grosses larmes roul&egrave;rent entre ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux valait la mort, dit-il enfin. Pauvre Lionel!</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez maintenant pourquoi jusqu'ici j'avais refus&eacute; de vous
+r&eacute;pondre: je voulais que vous fussiez assez fort pour entendre cette
+r&eacute;v&eacute;lation, car je savais bien que cette question serait la premi&egrave;re que
+vous m'adresseriez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, vous dont la science est sup&eacute;rieure &agrave; celle des autres
+hommes, d&eacute;sesp&eacute;rez-vous donc de lui?</p>
+
+<p>&mdash;La folie de Lionel est de celles qui semblent d&eacute;fier la science. Elle
+se caract&eacute;rise par un calme profond, une impassibilit&eacute; terrible que rien
+ne peut briser. Sir Lionel semble un cadavre qui vit et qui marche. En
+face de cette absence de tout effet ext&eacute;rieur, la lutte contre le mal
+est plus difficile, presque impossible....</p>
+
+<p>&mdash;Vous tenterez tous les moyens, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, vous n'en doutez pas. Mais il faut avant tout laisser agir le
+temps. Une crise peut se d&eacute;clarer, et c'est alors seulement que je
+pourrai utilement tenter la gu&eacute;rison de notre cher ami Lionel.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai foi en vous, dit Archibald. Vous le sauverez....</p>
+
+<p>Armand secoua la t&ecirc;te. Il doutait de lui-m&ecirc;me. Archibald passa sa main
+sur son front, puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est devenu le mis&eacute;rable que nous poursuivions?</p>
+
+<p>Armand raconta succinctement &agrave; Archibald ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'il avait vu enlever son fr&egrave;re, Droite avait couru chez
+Armand. Celui-ci connaissait l'exp&eacute;dition tent&eacute;e par Archibald et Lionel
+au quai de G&egrave;vres. Il ne douta pas que ce ne f&ucirc;t dans ce repaire que
+Gauche avait &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute;. Il avait couru &agrave; la maison sinistre et
+n'avait pas tard&eacute; &agrave; d&eacute;couvrir l'issue par laquelle il &eacute;tait possible d'y
+p&eacute;n&eacute;trer par derri&egrave;re. On sait le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ajouta Armand, qu'est devenu Biscarre? Je ne saurais le
+dire. Voici les renseignements qui ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;s le lendemain dans un
+des journaux qui se sont occup&eacute;s de cette affaire....</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, dit Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;Nos renseignements sp&eacute;ciaux, dit encore Armand, tandis qu'il tirait de
+sa poche un journal dont la date remontait d&eacute;j&agrave; &agrave; plusieurs jours, ne
+nous ont rien appris de plus. Voici la note la plus compl&egrave;te que j'aie
+encore lue:</p>
+
+<p>&laquo;Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, la police &eacute;tait sur la trace d'une association
+occulte et criminelle dont les affili&eacute;s portaient le sobriquet de Loups
+de Paris. On soup&ccedil;onnait d'en faire partie un rec&eacute;leur du quai de
+G&egrave;vres, connu sous le nom du vieux Blasias. Des mesures avaient &eacute;t&eacute;
+prises pour s'emparer de lui et on esp&eacute;rait d'un seul coup de filet se
+saisir des principaux affili&eacute;s de la bande.</p>
+
+<p>&raquo;Mais, sans doute, M. le pr&eacute;fet, trop pr&eacute;occup&eacute; de prot&eacute;ger le tr&ocirc;ne et
+les bases de l'ordre social (inutile de dire que le journal o&ugrave; se
+trouvaient ces lignes appartenait &agrave; l'opposition), a cru devoir trop
+longtemps surseoir &agrave; l'exp&eacute;dition projet&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;La nuit derni&egrave;re, un incendie a d&eacute;vor&eacute; la masure qui servait de refuge
+au vieux Blasias, qui, selon toute apparence, &eacute;tait le chef de
+l'association. Ce mis&eacute;rable est parvenu &agrave; s'enfuir, mais d'apr&egrave;s toutes
+les probabilit&eacute;s, il a trouv&eacute; la mort dans la Seine, qu'il avait
+tent&eacute;&mdash;on ne sait pourquoi&mdash;de traverser &agrave; la nage. Ce qui donne &agrave; cette
+hypoth&egrave;se une certaine vraisemblance, c'est que des mariniers ont retir&eacute;
+de l'eau des v&ecirc;tements qui ont &eacute;t&eacute; reconnus pour lui appartenir et dont
+sans doute il s'&eacute;tait d&eacute;barrass&eacute; afin de garder la libert&eacute; de ses
+mouvements. Jusqu'ici le cadavre n'a pas &eacute;t&eacute; retrouv&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;On croit que ce Blasias n'&eacute;tait autre qu'un nomm&eacute; Biscarre, ancien
+for&ccedil;at &eacute;vad&eacute;. Nous esp&eacute;rons que la police, faisant tr&ecirc;ve &agrave; ses soucis
+politiques, mettra tout en oeuvre pour s'emparer de ses complices.
+Est-ce donc &ecirc;tre trop exigeant?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus? demanda Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et Armand lui tendit le journal. Archibald parcourut de nouveau
+l'article indiqu&eacute; comme pour y d&eacute;couvrir quelques d&eacute;tails qui lui
+eussent &eacute;chapp&eacute; &agrave; premi&egrave;re audition.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il poussa un cri de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? demanda Armand.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas lu l'entrefilet qui se trouve un peu plus bas?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ce second article &eacute;tait ainsi con&ccedil;u:</p>
+
+<p>&laquo;Encore un d&eacute;sastre financier! L'exemple qui vient de haut est mis &agrave;
+profit par les sp&eacute;culateurs de toutes les classes. Une de ces maisons
+interlopes qui s'arrogent le titre usurp&eacute; de banque, vient de
+s'effondrer dans des conditions assez bizarres.</p>
+
+<p>&raquo;Pendant la journ&eacute;e d'hier, aucun des employ&eacute;s de la maison Mancal,
+dont le si&eacute;ge se trouvait rue Louis-le-Grand, n'a paru aux bureaux de la
+Soci&eacute;t&eacute;. Les gar&ccedil;ons de bureau eux-m&ecirc;mes n'ont pas ouvert les portes &agrave;
+l'heure ordinaire, et les nombreux clients qui venaient apporter ou
+retirer des d&eacute;p&ocirc;ts n'ont pu y p&eacute;n&eacute;trer.</p>
+
+<p>&raquo;Imm&eacute;diatement averti et devinant un de ces sinistres auxquels l'esprit
+de sp&eacute;culation qui inspire le pouvoir donne de trop fr&eacute;quents pr&eacute;textes,
+le commissaire de police a fait ouvrir les portes.</p>
+
+<p>&raquo;Les bureaux &eacute;taient compl&eacute;tement vides: tous les papiers avaient &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;s clandestinement. Inutile de dire que la caisse ne contenait plus
+aucune valeur.</p>
+
+<p>&raquo;Une enqu&ecirc;te a &eacute;t&eacute; commenc&eacute;e &agrave; l'effet de rechercher les causes et
+l'&eacute;tendue du d&eacute;sastre; on se pr&eacute;occupe au parquet de conna&icirc;tre quels
+&eacute;taient les ant&eacute;c&eacute;dents du sieur Mancal, qui, gr&acirc;ce &agrave; des connivences
+dont la nature reste encore un myst&egrave;re, avait su p&eacute;n&eacute;trer dans la
+soci&eacute;t&eacute; et y acqu&eacute;rir une sorte de confiance imm&eacute;rit&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;Nous nous permettrons de trouver qu'il est un peu tard, mais nous nous
+en tiendrons au proverbe: Mieux vaut tard que jamais.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, reprit Archibald, vous n'ignorez pas que la maladie, en
+affaiblissant le corps, donne souvent &agrave; l'esprit une lucidit&eacute; nouvelle;
+c'est comme une sorte de divination, qui par malheur ne dure pas alors
+que la sant&eacute; est r&eacute;tablie....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, traitez-moi de visionnaire si vous voulez, mais je ne sais
+quel instinct me dit qu'il y a corr&eacute;lation entre ces deux faits....</p>
+
+<p>&mdash;Entre la disparition de Biscarre....</p>
+
+<p>&mdash;Et celle de Mancal. Mais je vais plus loin: je ne joue pas au devin.
+Maintenant que mes souvenirs me reviennent, je comprends pourquoi cette
+singuli&egrave;re pens&eacute;e m'est venue, et vous allez le comprendre comme moi...
+Veuillez, je vous prie, appeler mes deux singuliers gardes-malades....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ob&eacute;is. Mais, &agrave; ce propos, n'est-il pas &eacute;trange que de
+semblables bandits aient montr&eacute; pour vous soigner un d&eacute;vouement qui
+faisait envie m&ecirc;me &agrave; vos amis?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? fit Archibald en riant, je les ai ensorcel&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit Armand, s'il vous convient de les garder &agrave; votre
+service, je vous donnerai un conseil....</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de les engager &agrave; changer de nom.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom de Muflier, surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher ami! fit Archibald, permettez-moi de vous dire que je ne
+reconnais point votre coup d'oeil ordinaire. Effacer le nom de Muflier,
+mais ce serait plus qu'une faute, ce serait un crime... Muflier
+s'appelant Jean ou Martin ne serait plus lui-m&ecirc;me. Muflier il est,
+Muflier il restera, c'est-&agrave;-dire le gredin poseur, qui joue &agrave; l'homme
+sensible, capable de tout, m&ecirc;me d'une bonne action. Ce nom de Muflier
+est sa force et la mienne. J'y tiens, et je le garderai tel.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise. Certes, vous les connaissez mieux que moi....</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-les donc... et par leur nom, bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Muflier!... Goniglu!... demanda Armand.</p>
+
+<p>Nos deux amis &eacute;taient aux aguets, non par indiscr&eacute;tion&mdash;car d'honneur
+c'&eacute;tait &agrave; ne plus les reconna&icirc;tre&mdash;mais pour &ecirc;tre pr&ecirc;ts au premier
+appel.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici! dirent-ils, chacun avec son accent sp&eacute;cial.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Muflier, dit Archibald, et vous aussi, monsieur
+Goniglu, permettez-moi tout d'abord de vous t&eacute;moigner ma
+reconnaissance....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! marquis!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande en m&ecirc;me temps pardon, car il me semble me souvenir que
+parfois je vous ai tutoy&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un honneur pour nous....</p>
+
+<p>&mdash;Point! j'avais tort et je m'en accuse. Je veux vous rendre d&eacute;sormais
+les &eacute;gards qui vous sont dus, et tout d'abord veuillez vous d&eacute;barrasser
+de ces tabliers indignes de vous.</p>
+
+<p>Muflier regarda Goniglu, qui regarda Muflier.</p>
+
+<p>Leur visage s'allongeait de piteuse fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, monsieur le marquis, dit Goniglu, si vous avez &agrave; vous
+plaindre de nous, il vaut mieux le dire tout de suite....</p>
+
+<p>&mdash;Me plaindre de vous! non pas. Mais en quoi ce tablier....</p>
+
+<p>&mdash;Ce tablier prouve que vous voulez bien continuer &agrave; accepter nos
+soins... Tenez, je vais vous dire la v&eacute;rit&eacute;. Nous sommes des gredins...
+mais vous nous allez, et vous nous d&eacute;solerez en nous renvoyant....</p>
+
+<p>&mdash;Mais on ne vous renvoie pas, interrompit Armand, que cette na&iuml;vet&eacute;
+touchait malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>Comme l'avait dit Archibald, c'&eacute;tait une v&eacute;ritable joie pour lui que les
+airs ahuris des deux coquins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, n'en parlons plus!... reprit-il avec une gravit&eacute; comique;
+cependant, comme ce n'est pas aux infirmiers, mais aux gentlemen que je
+viens m'adresser... j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous le tablier! r&eacute;p&eacute;ta Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-le donc, fit Archibald en soupirant. Maintenant, mes braves,
+causons de nos petites affaires... et de votre ami Biscarre....</p>
+
+<p>&mdash;Biscarre! s'&eacute;cri&egrave;rent les deux hommes avec une terreur r&eacute;elle. O&ugrave;
+est-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en savons rien... Cependant nous avons certaines raisons de
+croire qu'il est mort....</p>
+
+<p>Muflier et Goniglu se lev&egrave;rent brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez vu son cadavre, si vous l'avez touch&eacute;, si vous l'avez
+enterr&eacute; de vos propres mains... oui, le Bisco a <i>d&eacute;viss&eacute; son billard</i>...
+mais sans &ccedil;a, pas vrai!... faut pas vous monter le coup... il n'y a que
+les bons chiens qui cr&egrave;vent.... Avez-vous une preuve?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, tenez, lisez ceci.</p>
+
+<p>Armand remit &agrave; Muflier le journal.</p>
+
+<p>Celui-ci lut lentement, avec soin. Goniglu suivait les lignes par-dessus
+son &eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Le Bisco est vivant, articula nettement Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, il est tomb&eacute; &agrave; l'eau et n'a pas reparu.</p>
+
+<p>&mdash;On ne l'a pas vu repara&icirc;tre, &ccedil;a n'est pas la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ses v&ecirc;tements?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une frime.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Au fond, Archibald et Armand partageaient l'opinion
+de Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi maintenant, reprit Archibald, si mes souvenirs ne me
+trompent pas. Ne m'avez-vous pas parl&eacute; de certaine maison de banque dans
+laquelle vous aviez vu plus d'une fois p&eacute;n&eacute;trer le Bisco?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle rue?</p>
+
+<p>&mdash;Rue Louis-le-Grand.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez jamais vu ressortir?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'est-ce que vous supposez?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! c'est difficile!... Voyez-vous, si vous connaissiez le Bisco,
+vous sauriez que le diable est un imb&eacute;cile aupr&egrave;s de lui... Il passe &agrave;
+travers l'eau ou le feu sans se mouiller ni se br&ucirc;ler... &agrave; travers les
+murs sans faire de trou. Ah! c'est un fameux matou! et si nous tombons
+sous sa griffe, nous ne sommes pas blancs.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tiez-vous entr&eacute;s quelquefois dans cette maison de banque?</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit Muflier en levant les bras au ciel. Est-ce que nous avons des
+valeurs, nous? est-ce que nous jouons &agrave; la Bourse?</p>
+
+<p>Archibald et Armand &eacute;chang&egrave;rent un regard. Leurs soup&ccedil;ons &eacute;taient
+justifi&eacute;s. Biscarre et Mancal n'&eacute;taient &eacute;videmment qu'un seul et m&ecirc;me
+personnage.</p>
+
+<p>Quant au bon vouloir des deux anciens complices de Biscarre, il ne
+pouvait &ecirc;tre mis en doute, et le meilleur garant de leur sinc&eacute;rit&eacute; &eacute;tait
+la terreur que leur inspirait le roi des Loups.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Armand, vous ne connaissez point, au sujet de Biscarre,
+d'autres renseignements que ceux pr&eacute;c&eacute;demment donn&eacute;s?</p>
+
+<p>Muflier se leva et prit une pose de trag&eacute;die, la main &eacute;tendue &agrave; la fa&ccedil;on
+d'un Horace de pendule:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fiche mon billet, dit-il d'une voix profonde, que si je
+pouvais tirer la corde qui le pendra, je me ferais un plaisir de ne pas
+le rater....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc devenu son ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y a longtemps que &ccedil;a grainait. Je ne fais pas la petite bouche.
+Comme gueux, il m'allait, mais comme homme, il ne m'appr&eacute;ciait pas ce
+que je vaux.</p>
+
+<p>&mdash;Grand tort et preuve &eacute;vidente de mauvais go&ucirc;t, fit Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, voulez-vous que je vous dise? ajouta Muflier, eh bien! vous
+me bottez consid&eacute;rablement, vous deux! Je vois bien que vous vous f...
+de moi, mais je ne vous en veux pas. Vous avez l'air de bons zigues, et
+j'ai un <i>b&eacute;guin</i> pour vous... Pas vrai, Goniglu?</p>
+
+<p>Goniglu &eacute;tait &eacute;mu. Il tourna la t&ecirc;te et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ils me vont comme un gant....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voil&agrave; qui est convenu, mes braves. Si vous mordez au bien, on
+t&acirc;chera de faire quelque chose de vous.</p>
+
+<p>Goniglu regarda Archibald avec ahurissement:</p>
+
+<p>&mdash;Faudra donc faire de bonnes actions?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... l'exp&eacute;rience nous manquera.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! un apprentissage &agrave; faire!... Maintenant, mes amis, sans vouloir
+vous &ecirc;tes d&eacute;sagr&eacute;able, bien entendu, je vous prierai de me laisser seul
+avec mon ami....</p>
+
+<p>&mdash;Compris! fit Muflier. Allons! Goniglu! haut le pied!...</p>
+
+<p>Ils salu&egrave;rent et se dirig&egrave;rent vers la porte.</p>
+
+<p>Mais avant de la franchir, ils se retourn&egrave;rent encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit Muflier, faut pas vous g&ecirc;ner avec nous... et s'il y a
+quelque coup de torchon &agrave; donner pour votre service, allez-y!...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, fit encore Archibald.</p>
+
+<p>La porte se referma.</p>
+
+<p>&mdash;Singuliers alli&eacute;s! dit Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! des gredins convertis valent souvent mieux que des
+hypocrites....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, nous ne pouvons nous dissimuler que la lutte est
+loin d'&ecirc;tre termin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez aussi que Biscarre est vivant?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai la presque certitude. Je dirai plus, je le d&eacute;sire....</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez donc que cet homme tient en sa possession le secret de la
+marquise de Favereye... et que lui mort, elle perd tout espoir de
+retrouver son enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si comme moi vous aviez vu son d&eacute;sespoir, lorsqu'elle a cru &agrave; la
+disparition de ce mis&eacute;rable!... Était-ce l&agrave;, d'ailleurs, ce que nous lui
+avions promis?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous dites est juste... Il faudra pourtant que cet homme
+soit puni....</p>
+
+<p>&mdash;Certes... seulement il faudra qu'il parle... Mais je dois vous
+quitter. Je remarque sur votre visage des traces de fatigue. Je ne vous
+adresserai plus qu'une question... mais c'est par n&eacute;cessit&eacute;. Je d&eacute;sire
+savoir comment vous vous &ecirc;tes &eacute;chapp&eacute;s de la prison o&ugrave; vous retenait
+Biscarre... Peut-&ecirc;tre ces d&eacute;tails me mettront-ils sur la voie du
+traitement qui peut sauver sir Lionel....</p>
+
+<p>&mdash;Le r&eacute;cit n'est pas long, fit Archibald en souriant tristement.
+Niaisement nous avions &eacute;t&eacute; battus par ce bandit... Une trappe s'&eacute;tait
+ouverte sous nos pas et nous &eacute;tions tomb&eacute;s d'une hauteur de plusieurs
+m&egrave;tres dans une sorte de caveau o&ugrave; l'obscurit&eacute; &eacute;tait profonde. Cette
+chute subite nous avait &eacute;tourdis, mais cependant nous ne tard&acirc;mes pas &agrave;
+revenir &agrave; nous. Les t&eacute;n&egrave;bres ne nous permettaient pas d'examiner le lieu
+o&ugrave; nous nous trouvions; nous nous serrions les mains, et, parlant &agrave;
+voix basse, nous &eacute;changions nos premi&egrave;res impressions. En v&eacute;rit&eacute;, nous
+nous croyions perdus. Pour moi, je ne croyais pas qu'il nous f&ucirc;t
+possible de sortir de ce tombeau; mais sir Lionel fit preuve le premier
+d'une &eacute;nergie qui me rassura.</p>
+
+<p>&laquo;De deux choses l'une, dit-il, ou cet <i>in pace</i> est sans issue, et nous
+sommes condamn&eacute;s &agrave; p&eacute;rir de faim, ou le mis&eacute;rable Biscarre va nous
+achever tout &agrave; l'heure, avec quelques-uns de ses complices. Donc, la
+position para&icirc;t de toute fa&ccedil;on d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Cependant nous sommes
+vivants, nous avons toute notre vigueur, et nous ne devons attendre ni
+l'&eacute;puisement ni le massacre. Cherchons et &eacute;tudions l'endroit o&ugrave; nous
+nous trouvons.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Sans lumi&egrave;re?...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Allons donc! ne suis-je pas un fumeur?</p>
+
+<p>&raquo;Un instant apr&egrave;s, une allumette &eacute;clatait, et nous pouvions regarder
+autour de nous. C'&eacute;tait une cave &agrave; voussure de ma&ccedil;onnerie. Au premier
+coup d'oeil, il semblait qu'elle n'e&ucirc;t d'autre issue que la trappe par
+laquelle nous y avions &eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute;s.</p>
+
+<p>&raquo;La lueur s'&eacute;teignit, et nous f&ucirc;mes de nouveau plong&eacute;s dans l'obscurit&eacute;.
+Nous ne parlions plus: nous r&eacute;fl&eacute;chissions; et je dois avouer que pour
+ma part, je ne doutais pas que notre mort f&ucirc;t certaine. Tout &agrave; coup sir
+Lionel posa sa main sur mon bras.&mdash;&Eacute;coutez, fit-il.&mdash;Je tendis l'oreille
+et je per&ccedil;us un bruit faible, quelque chose comme un frottement lent et
+r&eacute;gulier, un va-et-vient dont il m'&eacute;tait impossible de discerner la
+nature.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Qu'est-ce que cela? demandai-je.&mdash;C'est le remous de l'eau, dit
+simplement Lionel.&mdash;De l'eau?</p>
+
+<p>&mdash;Lionel avait enflamm&eacute; une seconde allumette, et rapidement il fit le
+tour du caveau, qui mesurait environ cinq &agrave; six m&egrave;tres carr&eacute;s.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je ne me trompe pas, dit-il. Approchez-vous. Voyez cette portion de
+la muraille, elle suinte, et en y portant la main on sent une humidit&eacute;
+glaciale.&mdash;Quelle conclusion en tirez-vous?&mdash;Que cette cave d&eacute;pend de
+quelque ancien &eacute;gout mur&eacute; depuis longtemps; la vo&ucirc;te existe de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de cette muraille, et le flot de la Seine s'y engouffre. C'est l&agrave;
+le bruit que vous entendez.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Alors, nous risquons d'&ecirc;tre noy&eacute;s, si par hasard la muraille c&egrave;de...
+Ceci est pour nous une nouvelle chance de mort.&mdash;Ou de salut!...&mdash;Je ne
+vous comprends pas.&mdash;Mon cher Archibald, reprit Lionel, dont la voix
+&eacute;tait aussi calme que s'il e&ucirc;t caus&eacute; dans un salon, celui qui
+s'abandonne n'est pas digne de son titre d'homme. Dans le p&eacute;ril o&ugrave; nous
+nous trouvons, tenter l'impossible, risquer une folie devient un devoir,
+et il n'est pas de plan si insens&eacute; qu'il ne soit bon et juste de s'y
+arr&ecirc;ter. Mort pour mort, je pr&eacute;f&egrave;re p&eacute;rir en luttant. Je ne suis pas de
+la race des agneaux qui tendent le cou, ni des condamn&eacute;s qui sourient
+sur l'&eacute;chafaud pour faire croire &agrave; leur courage. Sous le couteau, je
+lutterais encore, je lutterais toujours... Cela dit, ce que je vais vous
+proposer vous para&icirc;tra sans doute ridicule... raison de plus pour
+l'adopter....</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Parlez! m'&eacute;criai-je, votre confiance me gagne, et soyez certain que
+vous n'aurez pas &agrave; rougir de moi....</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi donc. Tout en parlant, comme il convient de ne pas perdre
+de temps, j'ai &eacute;tudi&eacute; la nature de cette muraille; elle est faite de
+moellons, joints par un ciment que l'humidit&eacute; a fortement attaqu&eacute;, et
+je suis certain qu'au moindre effort nous parviendrons &agrave; disjoindre les
+pierres....</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mais l'eau se pr&eacute;cipitera ici: nous p&eacute;rirons asphyxi&eacute;s...&mdash;C'est
+vraisemblable, et pourtant ce n'est pas absolument certain. Voici comme:
+la vo&ucirc;te est haute, nous attaquerons la muraille &agrave; son sommet. D&egrave;s que
+nous serons parvenus &agrave; faire une ouverture, l'eau p&eacute;n&eacute;trera dans le
+caveau, et en m&ecirc;me temps sa force nous aidera singuli&egrave;rement &agrave; agrandir
+l'issue. Tout le plan est celui-ci: que l'ouverture soit assez grande
+pour nous laisser passer avant que l'eau ait compl&eacute;tement rempli le
+caveau. Le flot nous saisira et nous entra&icirc;nera au dehors, et si nous ne
+sommes pas bris&eacute;s, broy&eacute;s, cent fois tu&eacute;s, noy&eacute;s et asphyxi&eacute;s, nous
+reverrons nos amis... sinon advienne que pourra....</p>
+
+<p>&raquo;Son accent &eacute;tait empreint d'une telle philosophie que, bien que je ne
+comprisse pas tr&egrave;s-clairement sur quelles chances il pouvait r&eacute;ellement
+compter, je lui r&eacute;pondis que j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; tout.</p>
+
+<p>&raquo;Aussit&ocirc;t nous nous rapproch&acirc;mes du mur. L'un de nous, &agrave; tour de r&ocirc;le,
+tenait une allumette enflamm&eacute;e, et, pendant les quelques minutes de
+clart&eacute; que nous donnait la cire jusqu'&agrave; sa compl&egrave;te combustion, l'autre
+s'effor&ccedil;ait, &agrave; l'aide d'une forte lame de canif, de disjoindre les
+pierres. Je craignais d'abord d'user trop rapidement les allumettes;
+mais sir Lionel, qui ne perdait pas un seul instant son sang-froid, me
+rappela tr&egrave;s-justement qu'en tout &eacute;tat de choses, elles nous seraient
+inutiles &agrave; l'avenir.</p>
+
+<p>&raquo;Tout &agrave; coup Lionel poussa une exclamation de joie, bient&ocirc;t coup&eacute;e par
+un cri de surprise et d'effroi. Au m&ecirc;me moment, je me sentis frapper en
+plein visage par une colonne d'eau, lanc&eacute;e avec force. Je chancelai,
+mais, me raidissant, je parvins &agrave; me tenir debout.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Eh bien? demandai-je &agrave; Lionel.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Voil&agrave; la crise, fit-il. L'eau entre. Mais jusqu'ici l'ouverture est
+trop &eacute;troite pour nous. Voici que l'eau emplit la cave: je la sens qui
+touche d&eacute;j&agrave; mes chevilles, et bient&ocirc;t elle sera aux genoux; si elle
+atteint les &eacute;paules et la t&ecirc;te avant que nous puissions nous jeter dans
+le chenal, l'affaire est entendue.</p>
+
+<p>&raquo;Je me tenais aupr&egrave;s de lui: ses mains crisp&eacute;es s'accrochaient aux
+pierres et s'effor&ccedil;aient de les attirer en avant. Mais par un hasard
+fatal, l'assise inf&eacute;rieure &eacute;tait form&eacute;e de pierres lourdes et qu'il
+semblait impossible d'&eacute;branler....</p>
+
+<p>&raquo;L'eau tombait toujours avec un mugissement sourd: la nappe montait en
+tourbillonnant et nous enserrait &agrave; la ceinture. Le remons &eacute;tait si fort
+que nous avions peine &agrave; conserver notre &eacute;quilibre.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Encore deux minutes et tout sera fini, dit Lionel. Je crois qu'il
+faut prendre son parti. En somme, ce n'est pas une mort plus d&eacute;sagr&eacute;able
+qu'une autre.</p>
+
+<p>&raquo;A peine avait-il prononc&eacute; ces paroles, que, levant la t&ecirc;te, je poussai
+un cri &agrave; mon tour. A travers les fentes de la trappe qui s'&eacute;tait ouverte
+sous nos pieds, j'apercevais une lueur rouge, intense, sanglante.&mdash;Le
+feu! m'&eacute;criai-je.&mdash;O&ugrave; cela?&mdash;Dans la maison du bandit... au-dessus de
+notre t&ecirc;te....</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Bon! fit Lionel en riant, c'est la m&eacute;thode <i>contraria contrariis</i>;
+seulement, comme si nous avions tous les allopathes du monde &agrave; nos
+trousses, nous sommes bien morts.</p>
+
+<p>&raquo;Au m&ecirc;me instant, il se fit aupr&egrave;s de nous un &eacute;croulement. O&ugrave;? Comment?
+Par quel miracle? Je ne puis rien dire. Je me sentis saisi par le flot,
+entra&icirc;n&eacute; dans une sorte de gouffre o&ugrave; mon corps jouait comme une
+&eacute;pave... la nuit... un &eacute;pouvantable fracas... mes membres se heurtaient
+&agrave; des corps durs qui me faisaient mal... Je comprends maintenant: la
+muraille s'&eacute;tait ab&icirc;m&eacute;e sous les efforts de Lionel. Par quel &eacute;trange
+bonheur avons-nous &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute;s vers la rivi&egrave;re? je ne le sais... je
+perdis connaissance... C'est alors que vous nous avez rep&ecirc;ch&eacute;s, Lionel
+et moi... J'en ai &eacute;t&eacute; quitte pour une fluxion de poitrine. Quant &agrave; mon
+cher et pauvre ami, je suis d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de ce que vous m'avez appris.
+C'est lui qui nous a sauv&eacute;s!... C'est &agrave; vous de le sauver
+maintenant!...&raquo;</p>
+
+<p>Archibald avait mis dans son r&eacute;cit une animation qui l'avait &eacute;puis&eacute;. Des
+gouttelettes de sueur perlaient sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, mon ami, reprit Armand. Votre gu&eacute;rison est certaine, et
+avant une semaine vous serez pr&ecirc;t &agrave; recommencer la lutte. Il ne faut pas
+nous le dissimuler, elle sera terrible. Le mis&eacute;rable Biscarre n'a
+disparu que pour mieux pouvoir dresser ses batteries. Attendons-nous &agrave;
+quelque coup de tonnerre &eacute;clatant tout &agrave; coup. Lionel nous manque; mais
+nous avons une nouvelle recrue, sur laquelle je compte beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;De qui voulez-vous parler?</p>
+
+<p>&mdash;De ce jeune homme que les fr&egrave;res Martin ont sauv&eacute; du suicide, de
+Martial. C'est une &acirc;me d&eacute;vou&eacute;e et un coeur &eacute;nergique. Et je crois
+d'autant plus en lui que j'ai acquis une conviction... Martial est le
+fils d'un homme que j'ai trouv&eacute; assassin&eacute; au Cambodge, dans un de mes
+derniers voyages. Et je suis persuad&eacute;&mdash;ceci peut vous para&icirc;tre
+&eacute;trange&mdash;qu'&agrave; ce meurtre n'est pas &eacute;tranger certain personnage que nous
+connaissons et qui joue &agrave; Paris un r&ocirc;le myst&eacute;rieux....</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce personnage?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette sorte de m&eacute;tis portugais... serait un assassin!</p>
+
+<p>&mdash;Les preuves me manquent... un seul homme peut me les donner.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet homme....</p>
+
+<p>&mdash;C'est So&euml;ra, c'est l'&ecirc;tre bizarre que j'ai recueilli le jour m&ecirc;me o&ugrave;
+le p&egrave;re de Martial avait &eacute;t&eacute; assassin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel rapport avec M. de Belen?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelques jours, lors du bal donn&eacute; par le duc, So&euml;ra, qui &eacute;tait
+venu me chercher pour me rendre au club, a entendu la voix de Belen et
+n'a pu r&eacute;primer son agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez interrog&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Certes; mais cet homme appartient &agrave; une race bizarre, soumise &agrave; des
+rites inconnus; depuis le soir o&ugrave; cette r&eacute;v&eacute;lation soudaine a &eacute;clat&eacute;&mdash;du
+moins &agrave; ce que je suppose&mdash;So&euml;ra s'est renferm&eacute; dans un mutisme absolu;
+il passe les journ&eacute;es et les nuits prostern&eacute; dans l'attitude de la
+pri&egrave;re, immobile comme un fakir indien... Et force m'est d'attendre que
+l'heure ait sonn&eacute; o&ugrave; le dieu qu'il invoque lui aura permis de parler....</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas mis Martial en face de So&euml;ra?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends. Vous vous souvenez qu'&agrave; la vue de Martial, j'ai &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; d'une ressemblance que je n'ai pu m'expliquer. En effet, ce jeune
+homme est le portrait vivant de son p&egrave;re, de ce vieillard que j'ai
+trouv&eacute; horriblement mutil&eacute;, expirant dans d'&eacute;pouvantables tortures. Oui,
+le jour viendra o&ugrave;, si mes pr&eacute;visions se r&eacute;alisent, So&euml;ra dira au fils
+toute la v&eacute;rit&eacute;; mais il r&egrave;gne dans cette aventure de profondes
+obscurit&eacute;s, que je cherche &agrave; percer. Par bonheur, mes &eacute;tudes sur les
+langues asiatiques me fournissent quelques lueurs qui servent &agrave; me
+guider. Quoi qu'il en soit, je sens que le Club des Morts aura &agrave; punir
+en M. de Belen&mdash;et peut-&ecirc;tre en un autre, que je ne vous nommerai pas
+encore&mdash;deux criminels... Ce jour-l&agrave;, Archibald, si j'ai besoin de
+vous....</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours, vous me trouverez pr&ecirc;t....</p>
+
+<p>&mdash;Donc, prudence! attendez l'apparition de Biscarre... ne perdons pas de
+vue Belen, et notre oeuvre s'accomplira....</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, Armand, reconduit par Muflier, qui se confondait en
+salutations, sortait de l'h&ocirc;tel d'Archibald.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">SITUATION</a></h3>
+
+
+<p>La disparition de Mancal, outre l'&eacute;motion qu'elle avait caus&eacute;e dans le
+monde des capitalistes, plus ou moins compromis dans le sinistre,
+n'avait pas laiss&eacute; que d'inqui&eacute;ter certains de nos personnages, ou tout
+au moins de leur causer une impression profonde.</p>
+
+<p>Seuls, Silvereal et la duchesse de Torr&egrave;s le connaissaient sous son
+incarnation de Blasias; et de ce c&ocirc;t&eacute;, les nouvelles colport&eacute;es par les
+journaux avaient &eacute;t&eacute; un v&eacute;ritable soulagement.</p>
+
+<p>En effet, ni l'un ni l'autre ne doutait que Mancal-Blasias ne f&ucirc;t mort.</p>
+
+<p>Silvereal voyait dispara&icirc;tre un complice qui, un jour ou l'autre,
+pouvait devenir compromettant ou dangereux; mais ce complice lui avait
+laiss&eacute; un conseil dont il entendait bien faire usage &agrave; l'occasion. Les
+derni&egrave;res paroles du vieux Blasias &eacute;taient rest&eacute;es grav&eacute;es dans sa
+m&eacute;moire, et la derni&egrave;re sc&egrave;ne qui s'&eacute;tait pass&eacute;e dans la chambre de
+Mathilde n'avait fait que rendre plus violent en lui le d&eacute;sir de
+vengeance et de libert&eacute;.</p>
+
+<p>Se venger? Pourquoi songeait-il donc &agrave; se venger de Mathilde, et quel
+crime cette femme avait-elle commis?</p>
+
+<p>Lorsque M. de Mauvillers avait contraint sa fille d'&eacute;pouser le baron de
+Silvereal, ce dernier avait eu conscience, sinon de l'aversion, tout au
+moins de l'indiff&eacute;rence qu'il inspirait &agrave; celle qui devenait, par la
+volont&eacute; paternelle, la compagne de sa vie. Il savait en outre que
+Mathilde, pour ob&eacute;ir aux ordres de celui qui regardait ses enfants comme
+l'instrument de sa fortune, sacrifiait un amour honn&ecirc;te et profond.</p>
+
+<p>Donc il l'avait ha&iuml;e, d&egrave;s que les premi&egrave;res heures de la passion brutale
+avaient &eacute;t&eacute; pass&eacute;es. Cette r&eacute;signation dissimul&eacute;e lui semblait une
+insulte. Et cependant, pendant les premi&egrave;res ann&eacute;es de cette triste
+union, pas un mot, pas un geste de la baronne n'avait d&eacute;voil&eacute; nettement
+l'&eacute;tat de son &acirc;me.</p>
+
+<p>Mathilde subissait son mari, mais alors qu'elle lui souriait, il se
+sentait indigne de cette affection et imputait &agrave; crime &agrave; Mathilde sa
+propre impuissance &agrave; se faire aimer.</p>
+
+<p>Maintenant, il avait trouv&eacute; pr&eacute;texte &agrave; sa haine, et il n'attendait plus
+qu'une occasion de punir ce qu'il osait appeler la faute de Mathilde, et
+(c'est l&agrave; une des plus bizarres &eacute;tranget&eacute;s des caract&egrave;res criminels)
+tout en &eacute;tant absolument convaincu de son innocence.</p>
+
+<p>Restait &agrave; trouver le moyen de parvenir &agrave; son but. Blasias &eacute;tait mort, et
+Silvereal se trouvait r&eacute;duit aux seules suggestions de sa propre
+intelligence. Mais la haine est clairvoyante, et d&eacute;j&agrave; il apercevait
+dans un vague lointain le moyen qu'il emploierait pour attirer Mathilde
+et Armand dans un pi&eacute;ge. Qu'il parv&icirc;nt &agrave; les r&eacute;unir accidentellement, et
+alors la loi ne donnait-elle pas au mari outrag&eacute; le droit de faire
+justice?...</p>
+
+<p>Voil&agrave; nettement expliqu&eacute;e la situation du baron.</p>
+
+<p>Celle de la Torr&egrave;s &eacute;tait plus complexe.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le d&eacute;dain qu'elle avait affich&eacute; jusque-l&agrave; pour les conseils de
+Mancal, malgr&eacute; la maligne satisfaction qu'elle avait &eacute;prouv&eacute;e &agrave; le
+railler, alors qu'elle lui laissait croire qu'il avait &eacute;t&eacute; victime
+lui-m&ecirc;me de l'empoisonnement dont il lui avait remis les &eacute;l&eacute;ments, le
+T&eacute;nia n'avait pu, sans frissonner, constater l'&eacute;trange puissance dont
+disposait cet homme, alors que Silvereal, succombant &agrave; l'ivresse,
+avouait un crime horrible.</p>
+
+<p>Certes, elle n'avait pu comprendre exactement &agrave; quelles circonstances se
+rattachait ce meurtre, compliqu&eacute; de tortures: la sc&egrave;ne s'&eacute;tait pass&eacute;e
+dans un pays qui lui &eacute;tait inconnu; les noms de Cambodge, de roi des
+Khmers &eacute;taient pour elle lettre morte.</p>
+
+<p>Mais ce qui l'avait frapp&eacute;e, terrifi&eacute;e, c'est que, par ambition, pour
+ob&eacute;ir &agrave; des sentiments d'orgueil, elle avait failli s'unir &agrave; cet homme
+dont les mains &eacute;taient teintes de sang. Et cependant &eacute;tait-elle
+innocente elle-m&ecirc;me? N'avait-elle pas empoisonn&eacute; son premier mari?...
+L'&acirc;me humaine est ainsi faite que, forte devant ses propres infamies,
+elle se sent r&eacute;volt&eacute;e par les crimes d'autrui. D'ailleurs, le caract&egrave;re
+de la Torr&egrave;s n'&eacute;tait que contradictions.</p>
+
+<p>Jet&eacute;e dans la vie au hasard, sans conna&icirc;tre son p&egrave;re, &eacute;lev&eacute;e par une
+m&egrave;re sans principes et sans honneur, qui avait roul&eacute; dans toutes les
+impudeurs, Isabelle avait &eacute;t&eacute; vendue &agrave; un vieillard qui avait pay&eacute; &agrave;
+cette m&egrave;re les pr&eacute;mices de la beaut&eacute; de sa fille.</p>
+
+<p>Lorsque cet homme &eacute;tait mort, il laissait &agrave; Isabelle le plus terrible
+h&eacute;ritage qu'elle p&ucirc;t recevoir: la conviction que sa beaut&eacute; la pouvait
+sacrer reine, et avec cette conviction, le m&eacute;pris des hommes, le d&eacute;dain
+de toutes convenances sociales, la haine de tous et de soi-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'ailleurs une des plus &eacute;tonnantes singularit&eacute;s de cette
+existence que les enseignements re&ccedil;us. Le vieillard dont nous parlons se
+nommait le duc de D....</p>
+
+<p>Quand il s'&eacute;tait senti mourir, il avait renvoy&eacute; ses serviteurs et appel&eacute;
+Isabelle aupr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Sur ce visage &eacute;maci&eacute;, us&eacute; encore plus par la d&eacute;bauche que par la
+maladie, r&eacute;gnait une &eacute;trange expression d'ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Approche-toi, ma perle, lui avait-il dit (c'&eacute;tait de ce nom qu'il
+avait coutume de l'appeler). Je vais mourir... Oh! ne t'&eacute;meus pas, ou tu
+me ferais douter de toi. Tu ne peux ni m'aimer ni m'estimer... et tu es
+dans le vrai. Je ne t'ai jamais aim&eacute;e moi-m&ecirc;me; je t'ai prise comme un
+jouet achet&eacute; &agrave; beaux deniers comptants, et je m'en suis amus&eacute;. Il est
+dans le monde grand nombre de gens qui me m&eacute;prisent; ils ont raison, et
+tu seras dans ton droit en les imitant. Je n'ai jamais song&eacute; qu'&agrave; mes
+satisfactions &eacute;go&iuml;stes, estimant que jouir de la vie &eacute;tait ma seule
+mission ici-bas. Je t'ai pervertie &agrave; mon gr&eacute;, j'ai &eacute;teint en toi tout
+sentiment et toute pudeur... tu es mon oeuvre et je suis fier de toi, &agrave;
+supposer que l'orgueil soit une satisfaction, ce que je nie.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta un instant, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu es ma digne &eacute;l&egrave;ve, tu dois attendre avec impatience le moment o&ugrave;
+je serai mort.</p>
+
+<p>Elle protesta d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'en d&eacute;fends pas: tu me ferais de la peine, parce que ce serait me
+prouver que je n'ai pas suffisamment r&eacute;ussi &agrave; te corrompre. Donc, en ce
+moment, regardant ma mine de parchemin, tu te dis: Est-ce qu'il ne va
+pas bient&ocirc;t finir de m'ennuyer, ce vieux-l&agrave;?&mdash;et tu es dans le vrai.
+Seulement&mdash;il y a un seulement&mdash;tu as d'autant plus de h&acirc;te de me voir
+aux mains des croque-morts, que tu supposes, avoue-le, trouver dans mon
+testament un agr&eacute;able souvenir de moi.</p>
+
+<p>Elle ne put r&eacute;primer un regard brillant de convoitise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma belle, tu te trompes. Je ne te laisse pas un &eacute;cu, pas un
+rouge liard. Qui sait? si gr&acirc;ce &agrave; moi tu te trouvais dans un &eacute;tat de
+modeste aisance, la Vertu, qui te guette, s'emparerait &agrave; nouveau de
+toi... Tu es jeune, et les illusions du bien sont tenaces... Je suis l&agrave;,
+moi qui ai mis soixante ans &agrave; extirper cette mauvaise herbe. Or, je t'ai
+trop bien donn&eacute;e au vice pour que j'aie la niaiserie de t'aider &agrave; en
+sortir. Au contraire, ce m'est, &agrave; la mort, une douce satisfaction que de
+songer au mal que tu feras....</p>
+
+<p>Un hoquet convulsif l'interrompit un moment. On e&ucirc;t dit que la Mort lui
+posait sur la bouche ses doigts d&eacute;charn&eacute;s pour le contraindre au
+silence.</p>
+
+<p>Mais il se roidit contre l'agonie, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te laisse rien, t'ai-je dit, de telle sorte que, sortant de
+l'appartement luxueux o&ugrave; tu as pass&eacute; des heures joyeuses, tu tombes dans
+un bouge o&ugrave; tu souffres toutes les angoisses.... A peine aura-t-on
+rejet&eacute; le drap sur mon visage, que mes parents&mdash;des gens s&eacute;v&egrave;res,
+froids, des h&eacute;ritiers, pour tout dire&mdash;se pr&eacute;senteront ici.... Alors,
+si tu t'y trouves encore, ils te chasseront avec moins d'&eacute;gards qu'ils
+n'en mettraient pour le dernier de mes laquais. Cela me pla&icirc;t, et je
+veux qu'il en soit ainsi.</p>
+
+<p>La malheureuse, que ce cynisme torturait, non-seulement dans ses
+esp&eacute;rances d&eacute;&ccedil;ues, mais encore dans les fibres les plus secr&egrave;tes de son
+&acirc;me, se laissa entra&icirc;ner cette fois &agrave; un mouvement de col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un mis&eacute;rable! s'&eacute;cria-t-elle, et ce que vous faites est
+inf&acirc;me!</p>
+
+<p>Il ricana:</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien! voil&agrave; qui me compl&egrave;te mon Isabelle... Insulte-moi,
+frappe-moi, soufflette-moi. Ce sera mieux. La mort ne t'effraye pas...
+tu es plus forte que je ne l'esp&eacute;rais... Une autre aurait pleur&eacute;... tu
+t'irrites, je pr&eacute;f&egrave;re cela, et je me sens plus fort pour achever... Je
+ne t'ai pas encore tout dit. Donc, chass&eacute;e d'ici avec des paroles de
+m&eacute;pris telles que tu n'en as jamais entendues, tu sortiras &agrave; demi folle,
+la t&ecirc;te perdue... On ne te laissera m&ecirc;me pas emporter ce qui, d'apr&egrave;s
+toi, t'appartient; on te dira: &laquo;Vile courtisane! rien d'ici n'est &agrave;
+vous!...&raquo; Alors tu songeras &agrave; mourir, tu courras vers les ponts... C'est
+toujours ainsi que cela se joue... Tu t'accouderas sur le parapet, tu
+regarderas passer l'eau noire qui fait tourbillon en se heurtant contre
+les arches et tu te pencheras....</p>
+
+<p>Elle laissa &eacute;chapper un cri de terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Bon! laisse donc! Tu ne te tueras pas... parce que des profondeurs de
+l'eau s'&eacute;l&egrave;vera une voix qui te dira: Folie! Quand on est jeune comme
+toi, quand on poss&egrave;de cette beaut&eacute; sans rivale, ce corps devant lequel
+se fussent agenouill&eacute;s les artistes de la Gr&egrave;ce, on se roidit contre la
+fatalit&eacute;... on va droit devant soi, sans honte, sans peur, avec cette
+r&eacute;solution implacable de ne jamais aimer et de ne faire de sa beaut&eacute;
+qu'un instrument de satisfaction personnelle. Par la beaut&eacute;, le monde
+est dirig&eacute;. L'homme s'agite et l'amour le m&egrave;ne. Sache cela, mon enfant.
+Que te laisserais-je, une dizaine de mille livres de rente? Folie! Comme
+femme honn&ecirc;te, tu ne les vaux plus. Comme courtisane, tu vaux des
+millions... Pas de milieu! je te jette dans la fange pour que tu en
+ressortes diamant... M&eacute;prise et hais les hommes, car pas un ne te dira
+franchement comme moi ce qu'il pense tout bas... L'homme ne voit dans la
+femme qu'un plaisir; toutes affaires de coeur sont mensonges et
+&acirc;neries... Presse ces convoitises pour en faire jaillir le suc, qui est
+l'argent; sur les passions des hommes &eacute;l&egrave;ve ta fortune comme un
+imp&eacute;rissable monument; et quand, le jour venu, tu seras devenue la femme
+forte et grande, tu r&eacute;p&eacute;teras tout bas mes paroles, et tu te diras: Au
+fond, c'est encore le seul qui val&ucirc;t quelque chose... Maintenant,
+laisse-moi mourir... Va-t'en! Ah! en passant, prends dans ma
+biblioth&egrave;que le volume des <i>Courtisanes c&eacute;l&egrave;bres</i>... Il y a de bonnes
+choses... Je te le donne.</p>
+
+<p>Et le hideux vieillard &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>La pauvre fille n'avait pu croire &agrave; cet &eacute;pouvantable cynisme. Elle &eacute;tait
+rest&eacute;e dans cette maison qu'elle s'&eacute;tait habitu&eacute;e &agrave; regarder comme
+sienne.</p>
+
+<p>Mais promptement les sinistres proph&eacute;ties du vieux libertin s'&eacute;taient
+r&eacute;alis&eacute;es.</p>
+
+<p>Il est un moment o&ugrave; les familles, dans leur duret&eacute;, vengent la morale
+insult&eacute;e par un homme que l'&acirc;ge mettait au-dessus, ou plut&ocirc;t au-dessous
+de toute attaque directe. L'amant d'Isabelle&mdash;s'il est permis de
+profaner ce mot&mdash;s'&eacute;tait vautr&eacute; dans toutes les fanges. Ceux qui
+portaient son nom ne se hasard&egrave;rent dans cette maison qu'avec les m&ecirc;mes
+pr&eacute;cautions qu'on prend pour p&eacute;n&eacute;trer dans un lieu infect&eacute;. Son fils
+a&icirc;n&eacute;&mdash;car ce mis&eacute;rable avait des enfants&mdash;ouvrit les portes toutes
+grandes pour renouveler l'air souill&eacute;, et, ayant vu Isabelle, il lui dit
+sans m&ecirc;me fixer ses regards sur elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouverez mille louis chez notre notaire.... Allez les prendre.</p>
+
+<p>Il y eut un tel m&eacute;pris dans son intonation, dans son geste, qu'elle ne
+songea m&ecirc;me pas &agrave; r&eacute;pliquer. C'&eacute;tait moins et plus qu'elle n'attendait.
+A la violence elle e&ucirc;t r&eacute;pondu par la violence. Ce calme la brisa.</p>
+
+<p>Comme le lui avait dit le moribond, elle baissa la t&ecirc;te et sortit.
+Seulement, le vieillard s'&eacute;tait tromp&eacute; &agrave; demi. Elle ne songea pas au
+suicide, et son coeur &eacute;tait gonfl&eacute; non de d&eacute;sespoir, mais de haine et de
+col&egrave;re.</p>
+
+<p>Mille louis! ce n'&eacute;tait pas la mis&egrave;re pr&eacute;vue. Isabelle avait le temps de
+la r&eacute;flexion. Voici ce qu'elle fit: elle alla droit chez le notaire, qui
+&eacute;tait un gros homme encore frais. Quand il vit entrer cette jeune
+p&eacute;cheresse de seize ans qui avait le regard d'une vierge, il se sentit
+saisi d'une piti&eacute; tout anacr&eacute;ontique, et, les portes &eacute;tant bien ferm&eacute;es,
+il lui donna quelques conseils paternels.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'allait-elle devenir, jet&eacute;e si jeune dans le tourbillon du monde? La
+premi&egrave;re vertu, en ce monde, c'est l'ordre et l'&eacute;conomie. Puisque la
+Providence permettait qu'elle e&ucirc;t un petit p&eacute;cule, il lui fallait le
+m&eacute;nager, se garder de toute imprudence, se r&eacute;server cette ressource pour
+l'avenir.&raquo;</p>
+
+<p>Elle lui r&eacute;pondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suivrai votre avis; placez mon argent.</p>
+
+<p>Il lui acheta un millier de francs de rente, et comme les vingt mille
+francs &eacute;taient insuffisants, il ajouta de sa propre bourse les quelques
+louis qui manquaient pour parfaire le chiffre.</p>
+
+<p>Seulement, comme il jugea utile qu'Isabelle rev&icirc;nt plusieurs fois
+r&eacute;clamer ses conseils, et qu'il &eacute;tait tr&egrave;s-sanguin, il mourut
+d'apoplexie au bout de quelques mois.</p>
+
+<p>Pendant cette nouvelle p&eacute;riode, Isabelle avait beaucoup &eacute;tudi&eacute; la vie,
+et quand son second bienfaiteur eut disparu, elle se trouva cuirass&eacute;e
+contre tous les entra&icirc;nements.</p>
+
+<p>Elle avait compris l'immense pouvoir de sa beaut&eacute;, et les paroles du
+duc: L'homme s'agite et l'amour le m&egrave;ne!&mdash;lui apparaissaient dans toute
+leur profonde nettet&eacute;. Quant &agrave; ce mot d'amour, elle ne le comprenait
+pas, malgr&eacute; son exp&eacute;rience; mais, avide de s'instruire, elle songea &agrave;
+demander &agrave; la jeunesse le mot de l'&eacute;nigme.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'elle alla, avec sa rente, s'installer dans le quartier
+des artistes. On sait ce qui se passa, comment elle profita de
+l'admiration qu'excitait sa beaut&eacute; exceptionnelle pour en faire une
+sorte d'enseigne d'amour, comment elle crut trouver en Martial l'homme
+qui pouvait le plus utilement mettre son g&eacute;nie au service de son
+avenir... comment enfin elle s'&eacute;chappa de l'atelier pour aller habiter
+l'h&ocirc;tel de sir Lionel Storigan....</p>
+
+<p>Martial lui avait donn&eacute; la r&eacute;v&eacute;lation de l'amour insens&eacute;, furieux; non
+qu'elle l'e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; elle-m&ecirc;me, mais parce qu'elle avait pu en suivre
+en lui les phases, les d&eacute;veloppements, les abn&eacute;gations et les
+d&eacute;sespoirs.</p>
+
+<p>Maintenant elle connaissait sa puissance; elle n'avait plus qu'&agrave; diriger
+cette force qui r&eacute;sidait en elle.</p>
+
+<p>Avoir bris&eacute; le coeur de Martial n'&eacute;tait rien; ruiner Storigan valait
+mieux. Elle eut le d&eacute;pit de n'y point parvenir: il &eacute;tait trop riche.
+Elle se vengea en le d&eacute;sesp&eacute;rant; il tenta de se briser la t&ecirc;te d'un
+coup de pistolet.</p>
+
+<p>Il semblait qu'elle march&acirc;t dans la vie pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e de la mort qui lui
+ouvrait passage.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; riche, ayant mis &agrave; profit les conseils du
+vieux notaire, qui &eacute;tait avare.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange! cette fille, devenue femme, n'avait pas encore senti une
+seule fois battre son coeur. Chacun de ses actes &eacute;tait le r&eacute;sultat d'un
+raisonnement, et tandis que la passion souffrait et criait aupr&egrave;s
+d'elle, elle &eacute;coutait froidement les clameurs d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es, tout enti&egrave;re
+au seul but qu'elle se f&ucirc;t fix&eacute;: &ecirc;tre riche.</p>
+
+<p>Seulement elle commit une imprudence.</p>
+
+<p>N'ayant aucune notion des obligations que la soci&eacute;t&eacute; impose, elle ne fut
+pas assez hypocrite. Poss&eacute;d&eacute;e par la passion de lucre qui s'&eacute;tait
+empar&eacute;e d'elle, elle se laissa afficher par ses amants, pourvu qu'ils
+payassent largement ses faveurs, et, en quelques ann&eacute;es, elle m&eacute;rita le
+surnom hideux qui devait s'attacher &agrave; elle comme un stigmate.</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia! Est-il plus monstrueux symbole de ces &ecirc;tres qui se rivent aux
+entrailles de l'humanit&eacute;, qui d&eacute;vorent l'&ecirc;tre &eacute;maci&eacute;, qui rongent et qui
+tuent!...</p>
+
+<p>Qui l'aimait mourait.</p>
+
+<p>Elle passait &agrave; travers la foule en marchant sur des cadavres, comme ces
+idoles indiennes dont le char &eacute;crase les fanatiques prostern&eacute;s....</p>
+
+<p>Elle voulut &ecirc;tre duchesse: un grand d'Espagne, le duc de Torr&egrave;s, mit &agrave;
+ses pieds son titre et sa fortune princi&egrave;re; seulement il l'ennuya: elle
+voulut &ecirc;tre veuve, et ne recula pas devant un crime.</p>
+
+<p>Pourquoi le commit-elle?... C'&eacute;tait encore une exp&eacute;rience qu'elle
+tentait sur elle-m&ecirc;me. Elle voulait savoir si elle aurait la force
+d'aller jusqu'aux derni&egrave;res limites du mal. Blasias aidant, elle vit que
+tout lui &eacute;tait possible....</p>
+
+<p>Et cette &acirc;me, qui se gangrenait de plus en plus, restait toujours
+froide; sa poitrine &eacute;tait comme un s&eacute;pulcre o&ugrave; gisait un mort, qui &eacute;tait
+son coeur. Mort? non, il n'avait pas v&eacute;cu.</p>
+
+<p>Une seule fois, elle avait senti tout &agrave; coup une vibration &eacute;trange: on
+se souvient de cette aventure qui l'avait plac&eacute;e en face d'Armand de
+Bernaye.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au moment o&ugrave;, d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e de tout et d'elle-m&ecirc;me, elle songeait par
+lassitude &agrave; devenir baronne de Silvereal et &agrave; s'ouvrir, par la mort de
+Mathilde&mdash;tant le crime lui semblait maintenant chose logique et
+facile&mdash;les portes de ces salons qui, malgr&eacute; sa richesse, se fermaient
+devant le T&eacute;nia, veuve du duc de Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>Donc elle vit Armand, qui l'&eacute;crasa de son m&eacute;pris.</p>
+
+<p>Elle sentit sourdre en elle une col&egrave;re folle, et prit cette rage pour de
+l'amour. En v&eacute;rit&eacute;, elle se croyait de bonne foi lorsque, parlant &agrave;
+Mancal, elle lui r&eacute;p&eacute;tait qu'elle aimait Armand.</p>
+
+<p>Elle se trompait. Cependant, c'&eacute;tait un premier &eacute;veil. La lumi&egrave;re allait
+bient&ocirc;t se faire dans cette &acirc;me obscure et, circonstance singuli&egrave;re,
+c'&eacute;tait de Mancal que devait lui venir la premi&egrave;re clart&eacute;.</p>
+
+<p>Lui montrant Jacques de Cherlux, il lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous soyez aim&eacute;e de cet homme!</p>
+
+<p>Tout d'abord la Torr&egrave;s avait souri. Qu'&eacute;tait-ce, apr&egrave;s tout, qu'une
+victime de plus? Pour prix de sa complicit&eacute; dans une oeuvre de haine et
+de vengeance, Mancal lui offrait des tr&eacute;sors immenses. L'enjeu &eacute;tait
+tentant, et Mancal semblait n'avoir pas menti, puisque des l&egrave;vres m&ecirc;me
+de Silvereal s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; l'aveu qui prouvait l'existence de ces
+myst&eacute;rieuses richesses.</p>
+
+<p>Mais d'o&ugrave; venait pourtant que la Torr&egrave;s restait songeuse? D'o&ugrave; venait
+qu'elle ne semblait &eacute;couter maintenant que d'une oreille distraite les
+suggestions de son conseiller?</p>
+
+<p>Puis voici que tout &agrave; coup Mancal&mdash;c'est-&agrave;-dire l'empoisonneur
+Blasias&mdash;disparaissait violemment.</p>
+
+<p>La duchesse, sans y prendre garde, respira largement, comme si un poids
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; enlev&eacute; &agrave; sa poitrine; en v&eacute;rit&eacute;, elle ne songeait plus ni &agrave;
+Silvereal, ni aux tr&eacute;sors des rois indiens.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, dans sa solitude &eacute;go&iuml;ste, un nom errait
+sur ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Et ce nom &eacute;tait celui de Jacques de Cherlux.</p>
+
+<p>Voyons maintenant comment de Belen avait tenu &agrave; l'&eacute;gard de ce jeune
+homme la promesse par lui faite &agrave; Mancal dans le souterrain de la rue de
+Seine.</p>
+
+<p>On n'a pas oubli&eacute; que c'&eacute;tait muni d'une lettre de la duchesse de Torr&egrave;s
+que Jacques s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; chez celui qui devait &ecirc;tre son protecteur
+et l'initier aux myst&egrave;res de ce monde dans lequel il &eacute;tait appel&eacute; &agrave;
+prendre place.</p>
+
+<p>Le comte Jacques de Cherlux avait &eacute;t&eacute; accueilli par M. de Belen avec une
+bienveillance qui, pour manquer de sinc&eacute;rit&eacute;, n'en avait que mieux les
+dehors.</p>
+
+<p>Le jeune homme &eacute;tait trop novice dans la vie pour distinguer cette
+nuance; puis, en r&eacute;alit&eacute;, il lui semblait marcher dans un r&ecirc;ve. C'&eacute;tait
+un &eacute;tourdissement inconscient qui lui &ocirc;tait la conception nette de ce
+qui l'entourait. Parfois il lui semblait qu'il allait se r&eacute;veiller,
+retomber dans cette existence humble o&ugrave; tout jusque-l&agrave; lui avait &eacute;t&eacute;
+douloureux; alors il restait immobile, les yeux fix&eacute;s devant lui,
+attendant cette transformation subite qui le replongerait dans le n&eacute;ant.
+Mais les minutes passaient, et il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc bien vrai. Je suis riche, je suis noble... Le pass&eacute; est
+bien mort, et devant moi s'ouvre l'avenir brillant....</p>
+
+<p>Et, au milieu de ces mirages, apparaissait, dans un rayonnement vague,
+la forme d'une cr&eacute;ature admirable qui lui souriait et lui tendait la
+main.</p>
+
+<p>Car il aimait la duchesse de Torr&egrave;s. &Eacute;tait-ce bien de l'amour? C'&eacute;tait
+surtout un irr&eacute;sistible d&eacute;sir qui l'entra&icirc;nait vers cette femme, en qui
+se r&eacute;sumaient &agrave; ses yeux toutes les fascinations de la beaut&eacute;, du luxe,
+de la richesse. Cette passion tenait de la surprise: elle se compliquait
+d'&eacute;blouissement. Il n'esp&eacute;rait rien, il n'osait pas m&ecirc;me r&eacute;fl&eacute;chir; mais
+lorsque ce nom, tout bas r&eacute;p&eacute;t&eacute;, retentissait dans son cerveau, il en
+frissonnait tout entier et son coeur battait &agrave; rompre sa poitrine.</p>
+
+<p>M. de Belen, ob&eacute;issant aux instructions de Biscarre, plut&ocirc;t par une
+sorte de curiosit&eacute; que par soumission r&eacute;elle, s'&eacute;tait mis tout entier &agrave;
+la disposition du jeune homme.</p>
+
+<p>Au premier coup d'oeil, Jacques lui avait plu.</p>
+
+<p>Aux questions du duc, il avait r&eacute;pondu avec une simplicit&eacute; na&iuml;ve dont
+l'autre avait souri int&eacute;rieurement. Jacques ne dissimulait rien; il
+disait avec franchise ses surprises et ses h&eacute;sitations timides. Et
+c'&eacute;tait avec la plus compl&egrave;te bonne foi qu'il racontait cet incroyable
+roman de sa vie qui, du pauvre ouvrier de la veille, faisait le
+gentilhomme d'aujourd'hui. Tout lui &eacute;tait mati&egrave;re &agrave; admiration, car il
+exprimait ses enchantements sans cesse nouveaux avec une verve qui
+amusait de Belen.</p>
+
+<p>Jacques, d'ailleurs, par une sorte de r&eacute;v&eacute;lation, s'&eacute;tait aussit&ocirc;t senti
+&agrave; l'aise dans cette atmosph&egrave;re, si diff&eacute;rente cependant de celle o&ugrave; il
+avait v&eacute;cu. Son intelligence naturelle, l'&eacute;l&eacute;gance dont la nature
+l'avait dou&eacute;, tout le rendait apte &agrave; prendre sa place dans ce monde qui
+lui &eacute;tait ouvert tout &agrave; coup, comme par la baguette d'une f&eacute;e.</p>
+
+<p>De Belen avait cru tout d'abord que le r&eacute;cit d&eacute;bit&eacute; par Mancal n'&eacute;tait
+qu'une fable, et que ce pr&eacute;tendu novice n'&eacute;tait qu'un aventurier jouant
+un r&ocirc;le. Mais, en l'interrogeant soigneusement, il ne pouvait trouver la
+clef de cette &eacute;nigme. Les titres qui &eacute;tablissaient ses droits au nom de
+Cherlux &eacute;taient d'une r&eacute;gularit&eacute; indiscutable.</p>
+
+<p>Cette aventure n'en &eacute;tait que plus myst&eacute;rieuse pour le duc.</p>
+
+<p>Quel pouvait &ecirc;tre le but de l'homme d'affaires? Dans la conversation que
+le duc avait eue avec le faux Germandret, celui-ci lui avait promis, en
+&eacute;change du service r&eacute;clam&eacute;, que lui, de Belen, deviendrait enfin l'&eacute;poux
+de Lucie de Favereye. Quelle relation existait entre ces deux faits?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s tout, ce service ne pr&eacute;sentait aucun caract&egrave;re criminel. De Belen
+avait pris au s&eacute;rieux son r&ocirc;le de Mentor, et son &eacute;l&egrave;ve devait en peu de
+temps faire excellente figure dans la soci&eacute;t&eacute;. Le duc, malgr&eacute; son
+&eacute;go&iuml;sme, ne pouvait se d&eacute;fendre d'un certain int&eacute;r&ecirc;t pour cette nature
+au coeur vivace, &agrave; l'esprit actif, et il se sentait presque touch&eacute; par
+les &eacute;lans de la reconnaissance dont Jacques lui donnait sans cesse de
+nouveaux t&eacute;moignages.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait leur situation le jour o&ugrave; de Belen apprit, avec tout Paris,
+la disparition de Mancal.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un coup impr&eacute;vu et qui ne laissait pas de lui &ecirc;tre p&eacute;nible. En
+somme, il avait fait un march&eacute; de dupe, car il avait accueilli, pilot&eacute;,
+pr&eacute;sent&eacute; comme son prot&eacute;g&eacute; un homme qu'il ne connaissait pas... et la
+compensation qui lui avait &eacute;t&eacute; offerte devenait nulle.</p>
+
+<p>De Belen, quelle que f&ucirc;t la sympathie passag&egrave;re que lui avait inspir&eacute;e
+Jacques de Cherlux, ne se sentait aucun go&ucirc;t pour le r&ocirc;le de saint
+Vincent de Paul. Ce n'&eacute;tait point son affaire que de recueillir des
+enfants sans p&egrave;re....</p>
+
+<p>Aussi &agrave; peine eut-il jet&eacute; les yeux sur le journal qui lui annon&ccedil;ait le
+sinistre de la maison Mancal, que, sans perdre une minute, il voulut
+v&eacute;rifier par lui-m&ecirc;me si le fait &eacute;tait exact.</p>
+
+<p>Il courut &agrave; la boutique du faux Germandret; on se souvient que c'&eacute;tait
+le nom sous lequel s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; le bandit, lorsqu'il avait surpris
+de Belen dans le souterrain de la rue de Seine.</p>
+
+<p>Il y avait d&eacute;j&agrave; plusieurs jours que le pseudo-bibliomane avait vendu ses
+livres et quitt&eacute; la maison.</p>
+
+<p>De Belen se fit conduire &agrave; la rue Louis-le-Grand. Les faits annonc&eacute;s par
+le journal &eacute;taient absolument exacts. Il se m&ecirc;la aux groupes qui
+stationnaient sur le trottoir.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des impr&eacute;cations, des cris de fureur. Les vol&eacute;s maudissaient
+celui qui les ruinait. Mais rien de plus. Pas un seul mot qui m&icirc;t de
+Belen sur la piste.</p>
+
+<p>Mais, encore une fois, &agrave; quel mobile pouvait avoir ob&eacute;i cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un enfant et un niais! murmura de Belen en revenant &agrave; son
+h&ocirc;tel. Ma premi&egrave;re id&eacute;e &eacute;tait juste. Ce M. de Cherlux est un de ces
+aventuriers pr&eacute;coces qui trompent m&ecirc;me les vieux renards comme moi... Il
+est temps de mettre un terme &agrave; cette mystification.</p>
+
+<p>En attendant que Jacques e&ucirc;t trouv&eacute; une installation qui lui conv&icirc;nt, le
+duc avait mis obligeamment &agrave; sa disposition un appartement voisin du
+sien.</p>
+
+<p>Dans cet &eacute;troit espace &eacute;tait r&eacute;uni tout ce qui pouvait flatter la
+fantaisie la plus exigeante: c'&eacute;tait en quelque sorte un boudoir d'homme
+du monde.</p>
+
+<p>Et Jacques trouvait une sorte de plaisir enfantin &agrave; rester quelquefois
+pendant des heures enti&egrave;res immobile, comme si tout ce qui l'entourait
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; qu'une vision que le moindre mouvement, le moindre souffle
+pouvait emporter.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, Jacques s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute; de bonne heure; mais il s'&eacute;tait
+plong&eacute; dans cette vague extase qui donne aux pens&eacute;es un charme magique.</p>
+
+<p>Les yeux &agrave; demi ferm&eacute;s, il poursuivait en imagination une forme
+vaporeuse et tout adorable qui s'enfuyait devant lui; puis, quand il
+l'appelait, elle s'arr&ecirc;tait et se tournait vers lui en lui tendant les
+bras.</p>
+
+<p>Celle &agrave; qui il pensait ainsi, c'&eacute;tait la duchesse de Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Belen! annon&ccedil;a tout &agrave; coup le valet de chambre attach&eacute; au
+service de Jacques.</p>
+
+<p>Le duc, pour lequel, on le comprend, cette introduction n'&eacute;tait qu'une
+formalit&eacute;, &eacute;tait entr&eacute; derri&egrave;re le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher ami, dit Jacques en riant, en v&eacute;rit&eacute;, j'ai honte de me
+trouver encore au lit... quand vous avez peut-&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; brass&eacute; plus
+d'affaires, &eacute;tudi&eacute; plus de questions que je n'en conna&icirc;trai dans toute
+ma vie... mais je suis un enfant... vous le savez... et je suis
+convaincu d'avance que vous ne me gronderez pas trop.</p>
+
+<p>De Belen ne r&eacute;pondit pas tout d'abord: les yeux fix&eacute;s devant lui, sans
+regarder Jacques, il &eacute;tirait, par un mouvement nerveux qui lui &eacute;tait
+habituel, ses favoris qui accentuaient sa ressemblance avec le souverain
+r&eacute;gnant.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! voyons!... pardonnez-moi! fit encore Jacques. Parbleu! je n'ai
+pas comme vous l'habitude du sybaritisme et je ne suis point blas&eacute;...
+Dites-moi vite quelle bonne circonstance vous a guid&eacute; ici... et si,
+d'aventure, il ne me serait pas donn&eacute;, &agrave; moi indigne, de vous rendre
+quelque service....</p>
+
+<p>De Belen releva brusquement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur, dit-il en accentuant ironiquement chaque mot prononc&eacute;,
+je viens vous demander la faveur d'un entretien....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; vos ordres, fit Jacques, qui croyait &agrave; une plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que vous daignerez r&eacute;pondre franchement &agrave; mes questions...
+maintenant....</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant?...</p>
+
+<p>Ce mot et la fa&ccedil;on dont il &eacute;tait prononc&eacute; avaient surpris Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je donc jamais manqu&eacute; de franchise envers vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tr&egrave;ve de protestations, je vous prie... je connais assez bien
+Mancal pour comprendre toutes les roueries chez un de ses &eacute;l&egrave;ves....</p>
+
+<p>Jacques s'&eacute;tait soulev&eacute;: et les yeux grands ouverts, le rouge au visage,
+il examinait curieusement de Belen.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, il croyait encore que tout cela n'&eacute;tait qu'un jeu; seulement
+il commen&ccedil;ait &agrave; trouver qu'il se prolongeait trop.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment... c'est une forte r&eacute;primande, reprit-il en souriant
+encore, et je vois que j'ai commis quelque grand crime... Je suis tout
+pr&ecirc;t &agrave; accepter les p&eacute;nitences qu'il vous plaira de m'imposer....</p>
+
+<p>De Belen haussa les &eacute;paules avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, r&eacute;p&eacute;ta-t-il presque brutalement, je vois que, pour vous
+contraindre &agrave; jeter votre masque, il faut vous parler franc... Monsieur
+Jacques de Cherlux,&mdash;comte ou non,&mdash;je sais tout... votre ami et
+protecteur, M. Mancal, est un mis&eacute;rable voleur... sinon pis... et il ne
+me convient pas d'&ecirc;tre plus longtemps sa dupe... ni la v&ocirc;tre....</p>
+
+<p>Il s'interrompit.</p>
+
+<p>Un cri de col&egrave;re s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; de la poitrine du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! il para&icirc;t que vous vous r&eacute;veillez enfin, reprit de Belen en
+ricanant, et il ne sera pas n&eacute;cessaire d'avoir recours &agrave; de grands
+moyens pour vous forcer &agrave; parler... Mal jou&eacute;! monsieur le chevalier
+d'industrie!...</p>
+
+<p>Il se trouvait aupr&egrave;s du lit.</p>
+
+<p>La main de Jacques s'abattit sur son poignet, et par un mouvement
+brusque l'attira, de telle sorte que son visage touchait presque celui
+de M. de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Jacques haletant de col&egrave;re, livide, hors de lui, je ne
+sais ce qui me retient de vous souffleter comme vous le m&eacute;ritez.</p>
+
+<p>&mdash;Des violences! Faudra-t-il que j'appelle mes laquais!</p>
+
+<p>Jacques lui l&acirc;cha le poignet et le repoussa:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... en somme, je suis votre h&ocirc;te... veuillez passer dans le petit
+salon... je vous rejoins dans quelques minutes... et puisque vous
+d&eacute;sirez des explications, nous verrons si vous pouvez vous-m&ecirc;me me
+donner celles que j'exigerai de vous.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait si nette et si ferme, son oeil lan&ccedil;ait un &eacute;clair si
+&eacute;tincelant, que, malgr&eacute; toute sa hardiesse, de Belen se sentit troubl&eacute;,
+presque intimid&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez entendu, reprit Jacques. Allez!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! s'&eacute;cria de Belen, il vous appartient bien de parler avec ce
+ton d'autorit&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je ne suis pas ce que vous appelez un homme du monde...
+Seulement je vous ferai remarquer que voici deux fois que vous me
+reprochez d'avoir accept&eacute; votre hospitalit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, fit le duc subitement rappel&eacute; au calme, je vous attendrai
+dans la pi&egrave;ce &agrave; c&ocirc;t&eacute;; seulement ne tardez pas, je vous prie!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille!... il me tarde de conna&icirc;tre le fond de votre
+pens&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;A cet &eacute;gard, je vous jure que vous serez satisfait.</p>
+
+<p>De Belen sortit. Au moment o&ugrave; il p&eacute;n&eacute;trait dans le petit salon, un
+laquais se pr&eacute;senta:</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre qu'on vient d'apporter pour monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.</p>
+
+<p>De Belen prit le pli qui lui &eacute;tait remis et, absorb&eacute; dans ses
+r&eacute;flexions, il le mit dans sa poche sans le lire. Puis il se promena de
+long en large avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Ou c'est un coquin, ou c'est un imb&eacute;cile, murmurait-il. Mais je
+pourrais douter, si cet ennemi,&mdash;c'en est un, je le sens,&mdash;n'avait &eacute;t&eacute;
+introduit dans la place par ce Mancal....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta brusquement et frappa du pied avec col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Ce Mancal conna&icirc;t tous mes secrets. N'a-t-il pas surpris ma
+conversation avec Silvereal? Ce niais de baron a la manie de rappeler
+sans cesse le pass&eacute;, comme si nous ne le connaissions pas... Si bien que
+je suis au pouvoir de ce Mancal... et aussi en celui de ce Cherlux, qui
+doit &ecirc;tre Cherlux comme je suis Belen!</p>
+
+<p>Il se laissa tomber sur un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bien prudent d'engager la lutte? et les hostilit&eacute;s ne me
+seront-elles pas plus pr&eacute;judiciables qu'une alliance?</p>
+
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chissait profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai commis peut-&ecirc;tre une imprudence. Je me suis laiss&eacute; trop vite
+entra&icirc;ner, et puis ce jeune aventurier est d'une vivacit&eacute;!... Le diable
+m'emporte!... n'a-t-il pas parl&eacute; de me souffleter?... Il est vrai que
+j'ai &eacute;t&eacute; dur, beaucoup trop dur... La v&eacute;ritable force consiste &agrave; tenir
+compte des circonstances... Je ne l'oublierai plus.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant la porte s'ouvrit, et Jacques parut.</p>
+
+<p>Le jeune homme &eacute;tait p&acirc;le: une teinte mate s'&eacute;tait r&eacute;pandue sur son beau
+et m&acirc;le visage. Il y avait dans son attitude tant de distinction, tant
+de noblesse, pour tout dire, que de Belen se leva avec une nuance
+involontaire de respect.</p>
+
+<p>Froidement, sans forfanterie, Jacques s'approcha de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il de sa voix qui tremblait un peu, mais qui se
+raffermissait par l'effort de sa volont&eacute;, nous avons &eacute;chang&eacute; tout &agrave;
+l'heure de graves et cruelles paroles: je me suis laiss&eacute; entra&icirc;ner &agrave; des
+menaces que je regrette, et maintenant, plus calme, s&ucirc;r de moi, je viens
+r&eacute;clamer de vous les explications que vous m'avez promises.</p>
+
+<p>Chose bizarre, cet exorde plein de dignit&eacute; eut un effet absolument
+contraire &agrave; celui qu'en e&ucirc;t attendu tout homme qui aurait assist&eacute; &agrave;
+cette sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>De Belen pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-fort! tr&egrave;s-malin!... A nous deux!...</p>
+
+<p>Et s'inclinant devant Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;J'oublie volontiers, dit-il, les paroles violentes qui vous sont
+&eacute;chapp&eacute;es, car je reconnais que le premier tort m'appartient... j'ai agi
+comme un enfant!...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit Jacques inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! c'est bien simple!... dans mon irritation premi&egrave;re j'ai
+oubli&eacute; que depuis longtemps vous deviez &ecirc;tre pr&eacute;par&eacute; &agrave; cette sc&egrave;ne et
+que votre th&egrave;me &eacute;tait fait d'avance.</p>
+
+<p>Jacques se mordit si violemment les l&egrave;vres qu'elles se rougirent de
+sang.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, monsieur le duc, que je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi suis-je tout pr&ecirc;t &agrave; m'expliquer.... Asseyez-vous l&agrave;, en face de
+moi, et causons s&eacute;rieusement... je puis &ecirc;tre &agrave; votre gr&eacute; ami ou ennemi.
+Ceci d&eacute;pendra de votre franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sache pas avoir rien &agrave; cacher... et je vous ai fait conna&icirc;tre
+par le d&eacute;tail toutes les circonstances de ma vie....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, l'oncle Jean... sa soeur!... puis la d&eacute;couverte miraculeuse
+de M. de Cherlux... je m'en souviens parfaitement. Mais, voyons!... je
+suis un homme, je connais la vie... j'ai &eacute;tudi&eacute; les sommets de la
+soci&eacute;t&eacute; aussi bien que ses bas-fonds.... A moi on peut tout dire...
+Depuis combien de temps &ecirc;tes-vous l'ami de M. Mancal....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, tout &agrave; l'heure, en parlant de M. Mancal, vous avez prononc&eacute;
+les mots de mis&eacute;rable et de... voleur!... C'est donc presque m'insulter
+que de supposer que j'aie &eacute;t&eacute; son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Il esquive habilement les difficult&eacute;s en jouant sur les mots, se dit
+de Belen; d&eacute;cid&eacute;ment, tr&egrave;s-fort!... Mon Dieu! reprit-il tout haut, je
+regrette ces &eacute;pith&egrave;tes... Seulement j'avoue que j'ai &eacute;t&eacute; si
+d&eacute;sagr&eacute;ablement surpris de sa disparition.</p>
+
+<p>&mdash;M. Mancal a disparu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme le plus vulgaire des caissiers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais a-t-il donc laiss&eacute; quelque d&eacute;ficit?</p>
+
+<p>De Belen &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;ficit est joli! d&eacute;ficit est un bijou! Quelques millions tout au
+plus.</p>
+
+<p>Jacques poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Des millions!... qui ne lui appartenaient pas?</p>
+
+<p>A cette nouvelle na&iuml;vet&eacute;&mdash;jou&eacute;e, selon lui&mdash;de Belen se laissa aller &agrave;
+un nouvel acc&egrave;s d'hilarit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ravissant, ma parole d'honneur! Savez-vous bien, mon petit, que vous
+avez beaucoup d'esprit, ou de m&eacute;moire, si c'est un r&ocirc;le que vous
+r&eacute;citez!</p>
+
+<p>&mdash;Encore! s'&eacute;cria Jacques. Une derni&egrave;re fois, monsieur le duc, je vous
+somme de vous expliquer. D'aventure, me croyez-vous complice de ce
+mis&eacute;rable? Quel r&ocirc;le m'accusez-vous de jouer? Par votre honneur, je vous
+adjure, monsieur, de ne rien me cacher. L'insulte, si grande qu'elle
+soit, me sera moins cruelle que ces insinuations.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, r&eacute;pondit de Belen, il faut en finir. Eh bien, mon cher
+monsieur, Mancal, en quittant la sc&egrave;ne, a voulu lancer un successeur,
+charg&eacute; sans doute d'une mission plus ou moins d&eacute;licate; c'est &agrave; vous
+qu'il a donn&eacute; cette marque de confiance, ce qui me prouve une fois de
+plus son intelligence... Il m'a jou&eacute; ce tour excellent de m'amener &agrave; me
+donner pour votre chaperon... Tout cela est au mieux, et je ne
+r&eacute;criminerai pas... mais o&ugrave; l'adresse lui a manqu&eacute;, c'est en d&eacute;masquant
+si rapidement ses batteries. Donc je sais maintenant &agrave; peu pr&egrave;s dans
+quel but il vous a introduit chez moi... il y a l&agrave;-dessous une bonne
+petite histoire de chantage. Eh bien, je ne suis pas homme &agrave; crier trop
+fort parce qu'on m'&eacute;corche un peu... faites-moi vos conditions, et nous
+nous arrangerons... car je suis meilleur diable que je n'en ai l'air...
+Vous ne r&eacute;pondez pas?...</p>
+
+<p>Affaiss&eacute; sur lui-m&ecirc;me, dans l'attitude d'un homme que vient de frapper
+la foudre, Jacques ne parlait pas... il &eacute;coutait encore apr&egrave;s que de
+Belen s'&eacute;tait tu. Il entendait r&eacute;sonner de nouveau, comme dans un
+sinistre &eacute;cho, chacune de ces paroles que lui martelaient le cr&acirc;ne.
+Ainsi, c'&eacute;tait bien vrai! &agrave; peine entrait-il dans la vie qu'une honteuse
+accusation le frappait!... D'inf&acirc;mes soup&ccedil;ons le frappaient en pleine
+conscience!... Cette m&ecirc;me fatalit&eacute; qui lui avait rendu intol&eacute;rable le
+s&eacute;jour des ateliers, le poursuivait donc encore?...</p>
+
+<p>De Belen lui posa la main sur le bras comme pour le rappeler &agrave; la
+r&eacute;alit&eacute;. Cette attitude le surprenait au plus haut degr&eacute;. En provoquant
+des aveux cyniques, il avait suppos&eacute; que l'aventurier&mdash;comme il
+persistait &agrave; appeler Jacques&mdash;se d&eacute;voilerait nettement.</p>
+
+<p>Point. Quand Jacques releva son visage, de Belen vit qu'il &eacute;tait couvert
+de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous pleurez! Ah &ccedil;&agrave;! qu'est-ce que tout cela signifie?
+s'&eacute;cria le duc.</p>
+
+<p>Jacques le regarda en face:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, oui, cela est vrai, je pleure!... mais ce n'est pas de
+honte!... Je pleure d'avoir &eacute;t&eacute; soup&ccedil;onn&eacute;, moi qui n'ai au coeur que
+d'honn&ecirc;tes pens&eacute;es et de probes aspirations. Je m'&eacute;tais r&eacute;volt&eacute; tout
+d'abord, maintenant je me sens bris&eacute;. Comment puis-je me d&eacute;fendre?
+Comment vous convaincre?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! voyons! fit de Belen, qui se sentait &eacute;mu malgr&eacute; lui, r&eacute;pondez
+&agrave; la premi&egrave;re question que je vous ai adress&eacute;e: Depuis quand
+connaissez-vous Mancal?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quelques jours &agrave; peine. Je ne l'avais jamais vu avant le jour
+maudit o&ugrave; l'oncle Jean m'a adress&eacute; &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai, cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure.</p>
+
+<p>De Belen resta pensif. L'obscurit&eacute; s'&eacute;paississait autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet oncle Jean?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un brave homme... un peu dur... d'aucuns disent brutal...
+mais bon au fond... Il m'a &eacute;lev&eacute;, il m'a nourri... sans lui je serais
+mort de faim et de mis&egrave;re... car j'&eacute;tais seul au monde!... Vous
+connaissez mon histoire... ma pauvre m&egrave;re est morte, d&eacute;laiss&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Par de Cherlux, j'ai connu votre p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez connu? Il ne vous avait jamais parl&eacute; de moi?</p>
+
+<p>De Belen se souvenait d'avoir souvent rencontr&eacute; ce Cherlux au temps de
+sa premi&egrave;re splendeur; il l'avait vu rouler ensuite dans la ruine qui
+attend les d&eacute;bauch&eacute;s, puis surgir de nouveau avec quelques centaines de
+mille francs: c'&eacute;tait tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re &eacute;tait-il estim&eacute;, respect&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait riche, r&eacute;pondit de Belen, qui devenait philosophe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, monsieur, que je suis maudit... Partout, autour de
+moi, la honte, le m&eacute;pris... Jusqu'&agrave; cet homme, ce Mancal, qui en tout
+ceci n'a &eacute;t&eacute; qu'un interm&eacute;diaire et dont l'infamie retombe sur moi....</p>
+
+<p>De Belen &eacute;tait fort embarrass&eacute;. Malgr&eacute; tout, il n'&eacute;tait pas convaincu.
+Il savait par exp&eacute;rience jusqu'o&ugrave; certains hommes peuvent pousser l'art
+de la com&eacute;die. Si celui-l&agrave; &eacute;tait sinc&egrave;re, pourtant! Il y eut un silence,
+apr&egrave;s lequel Jacques, s'&eacute;tant lev&eacute;, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, maintenant que vous m'avez expliqu&eacute; le motif de votre
+conduite envers moi, je vous pardonne les am&egrave;res paroles que vous m'avez
+adress&eacute;es... En fait, je les m&eacute;ritais en partie... Trop promptement je
+me suis laiss&eacute; entra&icirc;ner au mirage qui tout &agrave; coup s'&eacute;tait lev&eacute; devant
+moi... Oui, je le comprends maintenant... j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;bloui, enivr&eacute;... et
+peut-&ecirc;tre ai-je accept&eacute; trop t&ocirc;t, sans l'avoir examin&eacute; avec assez de
+scrupules, cet &eacute;tonnant changement de situation... Voici que vous
+m'apprenez la disparition et la fuite de celui qui a servi
+d'interm&eacute;diaire en cette &eacute;trange aventure... Vous supposez donc que
+j'&eacute;tais son complice dans quelque t&eacute;n&eacute;breuse machination dont vous
+craignez d'&ecirc;tre la victime. Je ne puis vous r&eacute;pondre. Seulement je vous
+dis: Monsieur le duc, regardez-moi en face, les yeux dans les yeux, et
+r&eacute;pondez-moi franchement. Croyez-vous que je sois un malhonn&ecirc;te homme?</p>
+
+<p>De Belen protesta vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne le crois pas....</p>
+
+<p>&mdash;Voici d&eacute;j&agrave; qui me rend un peu de courage, et je vous jure que j'en ai
+besoin....</p>
+
+<p>&mdash;Que comptez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le demandez... je veux interroger celui qui, le premier, m'a
+r&eacute;v&eacute;l&eacute; le secret de ma naissance... je veux apprendre de lui tous les
+d&eacute;tails de cette affaire....</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler de l'oncle Jean... de celui qui vous a &eacute;lev&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un brave ouvrier... un entrepreneur, qui gagne sa vie par son
+travail....</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le supposez pas complice de ce Mancal... donc, il aura &eacute;t&eacute;
+tromp&eacute; comme vous... et ne saura rien de plus....</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela. Ne m'&ocirc;tez pas l'espoir... que dis-je!... &agrave; nous
+deux, nous retrouverons ce Mancal....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un banquier en fuite! vous voulez tenter l'impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! je veux prouver ma probit&eacute; &agrave; tous, &agrave; vous surtout, qui
+m'avez accueilli avec tant de bienveillance....</p>
+
+<p>A ces derniers mots prononc&eacute;s d'un accent fr&eacute;missant qui prouvait&mdash;pour
+le sceptique le plus endurci&mdash;la sinc&eacute;rit&eacute; du jeune homme, de Belen se
+sentit saisi malgr&eacute; lui d'une &eacute;motion qui ne lui &eacute;tait certes pas
+habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi! dit-il brusquement. Oui, je crois en vous... et je vous
+adresse toutes mes excuses....</p>
+
+<p>&mdash;Vous excuser!... Ah! si vous saviez la joie que vous me donnez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que vous me quittiez!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous en supplie, laissez-moi partir, sinon je croirais toujours
+sentir ce terrible soup&ccedil;on entre nous....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te que vous ne me quitterez pas, et que cependant vous
+saurez la v&eacute;rit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que, jeune et novice comme vous l'&ecirc;tes, vous &ecirc;tes insens&eacute;
+d'esp&eacute;rer porter la lumi&egrave;re dans ces t&eacute;n&egrave;bres.... A chaque pas, je le
+pressens, vous vous heurteriez &agrave; une nouvelle &eacute;nigme... le d&eacute;couragement
+vous prendrait... l'insucc&egrave;s vous tuerait peut-&ecirc;tre... Je ne veux pas de
+cela. C'est &agrave; moi de r&eacute;parer le mal que je vous ai fait....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, de gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s aujourd'hui, nous chercherons ensemble... Qu'ai-je &agrave; vous
+reprocher? d'avoir accept&eacute; trop l&eacute;g&egrave;rement, comme vous le dites
+vous-m&ecirc;me, cette fortune inesp&eacute;r&eacute;e qui vous tombait du ciel ou montait
+vers vous des profondeurs de l'enfer... Il nous faut savoir&mdash;vous voyez,
+je dis nous&mdash;si en tout ceci vous n'&ecirc;tes pas&mdash;&agrave; votre insu&mdash;l'agent de
+quelque complot mis&eacute;rable; si vous n'&ecirc;tes pas menac&eacute; vous-m&ecirc;me de
+quelque explosion que vous seriez, dans votre ignorance, impuissant &agrave;
+pr&eacute;venir. Je prends cette affaire en main... et nous verrons bien,
+mordieu! si mon exp&eacute;rience sera mise en d&eacute;faut... par des bandits de
+vingti&egrave;me ordre comme ce Mancal.... Ah! il a voulu jouer au plus fin
+avec nous! Nous verrons! nous verrons!</p>
+
+<p>Le meilleur en ceci, c'est que l'exasp&eacute;ration de l'honn&ecirc;te Belen&mdash;qui
+n'&eacute;tait, ne l'oublions pas, qu'un ignoble voleur doubl&eacute; du plus f&eacute;roce
+des assassins&mdash;&eacute;tait absolument sinc&egrave;re. &Ecirc;tre jou&eacute;, lui!... quelle
+infamie!...</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Rien que la mort n'&eacute;tait capable</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">D'expier ce forfait...</span><br />
+</p>
+
+<p>Jacques l'&eacute;coutait avec ravissement. Quoi! en ce protecteur il trouvait
+un ami, un guide! Oh! comme il lui pardonnait maintenant ses
+accusations, qui n'&eacute;taient, apr&egrave;s tout, que le t&eacute;moignage ind&eacute;niable
+d'une probit&eacute; ombrageuse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me sauverez l'honneur! s'&eacute;cria-t-il, j'ai foi en vous. Si cette
+fortune m'appartient l&eacute;gitimement, si les titres qui me les conf&egrave;rent
+sont &agrave; l'abri de toute discussion, si, enfin, l'enqu&ecirc;te &agrave; laquelle nous
+allons nous livrer &eacute;tablit de fa&ccedil;on indiscutable mon honn&ecirc;tet&eacute;, alors je
+resterai pr&egrave;s de vous... et vous aurez en moi mieux qu'un ami, mieux
+qu'un alli&eacute;, un esclave d&eacute;vou&eacute; et toujours pr&ecirc;t... Si j'ai &eacute;t&eacute; tromp&eacute;,
+alors, ajouta-t-il avec un geste de r&eacute;solution, alors je reprendrai la
+blouse de l'ouvrier... et il faudra bien qu'&agrave; force de bras et d'&eacute;nergie
+la soci&eacute;t&eacute; me laisse prendre ma place!...</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, de Belen s'&eacute;tait lev&eacute;, pensif; puis, &agrave; pas
+saccad&eacute;s, il marchait &agrave; travers la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Par un mouvement machinal, il avait plong&eacute; sa main dans sa poche; tout &agrave;
+coup il sentit sous ses doigts la lettre qui lui avait &eacute;t&eacute; remise au
+moment o&ugrave; il sortait de la chambre de Jacques.</p>
+
+<p>Il la retira, et, sans songer &agrave; ce qu'il faisait, il regarda
+l'enveloppe.</p>
+
+<p>Or, voici quelle &eacute;tait la suscription:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 8em;"><i>A M. le duc de Belen</i>,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Avec pri&egrave;re de remettre &agrave; M. le comte de Cherlux.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de la remettre &agrave; Jacques, mais tout &agrave; coup une
+pens&eacute;e surgit en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc pouvait &eacute;crire &agrave; Jacques? De Belen croyait se rappeler
+vaguement avoir d&eacute;j&agrave; vu cette &eacute;criture. O&ugrave;? dans quelles
+circonstances?...</p>
+
+<p>Jacques, apr&egrave;s avoir parl&eacute;, s'&eacute;tait plong&eacute; dans ses r&eacute;flexions,
+cherchant &agrave; d&eacute;couvrir un fil conducteur dans le d&eacute;dale o&ugrave; il se perdait.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e sinistre traversa le cerveau de Belen. Si encore une fois
+Jacques n'&eacute;tait qu'un habile com&eacute;dien!... Certes, ce n'&eacute;taient pas les
+scrupules qui pouvaient arr&ecirc;ter de Belen, l'assassin du p&egrave;re de Martial.
+Il regarda Jacques, dont les regards n'&eacute;taient pas tourn&eacute;s de son c&ocirc;t&eacute;.
+Apr&egrave;s tout, de Belen pouvait, si cette lettre n'indiquait rien de grave,
+la lui remettre en rejetant son indiscr&eacute;tion sur sa pr&eacute;occupation. Il
+rompit r&eacute;solument le cachet.</p>
+
+<p>Un cri rauque s'&eacute;chappa de sa poitrine, et s'&eacute;lan&ccedil;ant vers Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! cria-t-il, nierez-vous encore votre infamie?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Que voulez-vous dire? fit Jacques, arrach&eacute; subitement &agrave; ses
+r&ecirc;veries et se dressant comme sous la d&eacute;tente d'un ressort.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, monsieur l'habile homme, que vous auriez d&ucirc; au moins avertir
+vos complices d'&ecirc;tre moins imprudents....</p>
+
+<p>&mdash;Mes complices!...</p>
+
+<p>&mdash;Et de ne pas avoir l'audace de vous adresser ici m&ecirc;me, sous mon
+couvert, les lettres qui me devaient servir &agrave; vous d&eacute;masquer....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, c'est de la d&eacute;mence!... Que se passe-t-il? Vous si
+bon, si indulgent tout &agrave; l'heure!...</p>
+
+<p>&mdash;Si b&ecirc;te, dites donc le mot!... Ce qui se passe, c'est que M. Mancal,
+dont la disparition vous &eacute;tonne si fort, a pris soin, du moins, de vous
+laisser des instructions....</p>
+
+<p>&mdash;Mancal! quoi! vous savez o&ugrave; nous pourrons le retrouver!</p>
+
+<p>&mdash;Assez d'hypocrisie! ou, d'honneur, je vous livre moi-m&ecirc;me &agrave; la
+justice!... Mais non, en v&eacute;rit&eacute;, vous &ecirc;tes, avec toute votre habilet&eacute;,
+un sot et un niais dont je me moque et que je d&eacute;fie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me direz-vous enfin ce qui vous donne le droit de m'adresser
+ces insultes?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez le savoir? &Eacute;coutez donc. Voici une lettre qui vous est
+adress&eacute;e et dont je vais vous donner lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre, &agrave; moi! Et vous l'avez ouverte!...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! N'avais-je pas reconnu l'&eacute;criture de M. Mancal, qui n'a m&ecirc;me
+pas pris le soin vulgaire de la d&eacute;guiser?...</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre devait &ecirc;tre ma justification.</p>
+
+<p>&mdash;Jugez-en....</p>
+
+<p>Il lut, de sa voix qui sifflait entre ses dents serr&eacute;es:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon cher Cherlux (un joli nom, n'est-ce pas), n'oubliez pas mes
+recommandations. Je pars pour quelques jours. <i>Nos affaires</i> (ces deux
+mots sont soulign&eacute;s, interrompit de Belen) exigent une disparition
+momentan&eacute;e... <i>empaumez</i> bien le Belen. Qu'il vous <i>gobe</i> &agrave; fond...
+Puis, le jour venu, nous saurons bien, gr&acirc;ce &agrave; vous, fourrer le nez dans
+ses petites op&eacute;rations... Le <i>sac</i> est bon, nous le viderons. Confiance
+et prudence. A vous, Mancal!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dites-vous? ajouta de Belen.</p>
+
+<p>Jacques porta les mains &agrave; son front avec le geste d'un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est horrible! je ne comprends pas! Est-ce que ma raison
+m'abandonne!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, reprit de Belen, je pourrais d'un mot vous livrer au
+parquet: je ne le ferai pas....</p>
+
+<p>Le fait est que mons de Belen se souciait peu d'initier la police &agrave; ses
+affaires intimes. Il s'approcha de la chemin&eacute;e et sonna deux coups. Deux
+laquais se pr&eacute;sent&egrave;rent.</p>
+
+<p>De la main, de Belen leur d&eacute;signa Jacques, qui, p&acirc;le comme un cadavre,
+fixait devant lui un regard stup&eacute;fi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez cet homme dehors, dit-il.</p>
+
+<p>Les laquais s'approch&egrave;rent. L'un d'eux mit la main sur l'&eacute;paule de
+Jacques, qui tressaillit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me touchez pas! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ob&eacute;issez, fit de Belen, chassez ce mis&eacute;rable....</p>
+
+<p>&mdash;Me chasser, moi!...</p>
+
+<p>De Belen fit un pas vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ne r&eacute;sistez pas! ou... vous coucherez ce soir &agrave; la pr&eacute;fecture....</p>
+
+<p>&mdash;Moi! vous mentez! cria Jacques hors de lui.</p>
+
+<p>Sur un signe de Belen, les domestiques s'empar&egrave;rent de lui.</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a une lutte horrible. Jacques, n'ayant plus conscience de
+ses actes, se d&eacute;battait comme dans un cauchemar. On l'entra&icirc;na.</p>
+
+<p>&mdash;Dites bien &agrave; vos amis, prof&eacute;ra de Belen, que je traiterai ainsi
+quiconque s'attaquera &agrave; moi!...</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, la porte se refermait sur Jacques; il se trouvait
+seul, haletant, &eacute;pouvant&eacute;, &agrave; demi fou de rage et de d&eacute;sespoir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">VISIONS ET FOLIES</a></h3>
+
+
+<p>Que faire? O&ugrave; aller? Que tenter?</p>
+
+<p>Il semblait au malheureux jeune homme qu'un coup de massue lui f&ucirc;t tout
+&agrave; coup tomb&eacute; sur le cr&acirc;ne. Il chancelait comme un homme ivre.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce donc la continuation de ce r&ecirc;ve qui, depuis quelques jours,
+l'entra&icirc;nait &agrave; travers la folie et l'illusion, et le songe charmant
+s'&eacute;tait-il tout &agrave; coup transform&eacute; en un hideux cauchemar?</p>
+
+<p>L'h&ocirc;tel de Belen &eacute;tait situ&eacute;, on ne l'a pas oubli&eacute;, dans la rue de
+Seine.</p>
+
+<p>Sans conscience de ses actes, Jacques marchait devant lui, titubant et
+parfois s'arr&ecirc;tant pour s'appuyer au mur.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un qui est rien <i>paf</i>! cria la voix glapissante d'un gamin.</p>
+
+<p>Puis un autre:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ma vieille <i>branche</i>! t'as donc perdu ton chapeau?...</p>
+
+<p>&mdash;Et la t&ecirc;te avec?</p>
+
+<p>Un passant s'approcha de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, &ecirc;tes-vous indispos&eacute;?</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous est-il arriv&eacute; quelque chose? demanda un autre.</p>
+
+<p>Cependant l'air froid le saisit au front. Il releva la t&ecirc;te et regarda.</p>
+
+<p>Un groupe s'&eacute;tait form&eacute; autour de lui. Par une secousse subite, la
+pens&eacute;e lui revint. Il eut peur d'&ecirc;tre oblig&eacute; de donner des explications.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre tous ces gens croyaient-ils qu'il &eacute;tait un voleur.</p>
+
+<p>Par une singuli&egrave;re co&iuml;ncidence, n&eacute;e des accusations qui avaient &eacute;t&eacute;
+prof&eacute;r&eacute;es tout &agrave; l'heure par de Belen, il se rappela tout &agrave; coup les
+renseignements que jadis l'oncle Jean lui donnait &agrave; mots couverts, alors
+qu'hypocritement il s'effor&ccedil;ait de pervertir son &acirc;me et de l'entra&icirc;ner
+vers le mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, mon gars, lui avait-il dit, quand on a fait un mauvais coup
+et qu'on veut sortir de la m&eacute;lasse, il faut avoir un toupet d'enfer,
+jouer au grand seigneur... On jette au nez de la foule le premier nom
+venu, pourvu qu'il soit avec un <i>de</i>... On fait l'offens&eacute;... Et il y a
+cent &agrave; parier que les niais s'excusent et vous laissent passer....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le comte de Cherlux, dit-il tout haut.</p>
+
+<p>La foule a de ces niaiseries si bien comprises par Biscarre. Ce <i>comte</i>
+sans chapeau, hagard, livide, aurait d&ucirc; &ecirc;tre purement et simplement
+conduit au poste comme un vulgaire malfaiteur.</p>
+
+<p>Mais un comte! un <i>de</i>! et une mise irr&eacute;prochable!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un original! dit quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Un camarade de lord Seymour.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons-le faire.</p>
+
+<p>Jacques avait repris son sang-froid, ou du moins toutes ses facult&eacute;s
+s'&eacute;taient tendues sur un seul point: se soustraire &agrave; cette curiosit&eacute;. Il
+entendit ces explications, tira froidement sa montre et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je vous prie de constater qu'il est dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, r&eacute;pondit un brave bourgeois, deux minutes de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'ai gagn&eacute; mon pari, reprit Jacques. Seriez-vous assez bon pour
+m'indiquer le chapelier le plus voisin?</p>
+
+<p>Un murmure joyeux passa dans le groupe. C'&eacute;tait donc cela? Un pari? Se
+promener sans chapeau! Et les commentaires d'aller leur train.</p>
+
+<p>Cependant un bon imb&eacute;cile, fier de rendre service &agrave; un de ces Parisiens
+l&eacute;gendaires dont les exploits d&eacute;fray&egrave;rent si longtemps la chronique
+parisienne, lui indiqua poliment la boutique qu'il d&eacute;sirait. En un
+instant, la porte se refermait sur Jacques.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, les derniers curieux s'&eacute;tant &eacute;loign&eacute;s, il
+ressortait, cette fois dans une tenue r&eacute;guli&egrave;re. Le plus curieux, c'est
+que tout ceci s'&eacute;tait en quelque sorte accompli sans le concours de sa
+propre volont&eacute;. Il avait ob&eacute;i &agrave; je ne sais quelle intuition machinale;
+c'&eacute;tait comme une &eacute;closion inattendue de germes mauvais, jadis d&eacute;pos&eacute;s
+en lui par celui qui avait dit &agrave; sa m&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils mourra au bagne ou sur l'&eacute;chafaud!</p>
+
+<p>Et, de fait, jamais criminel &eacute;m&eacute;rite ne se f&ucirc;t tir&eacute; de pareille passe
+avec plus de d&eacute;sinvolture.</p>
+
+<p>Quand il fut rendu &agrave; lui-m&ecirc;me, marchant d'un pas plus calme sur le quai,
+ayant au visage le vent d'hiver, voyant dans le lointain le paysage
+grandiose de Notre-Dame, dont les tours semblent les m&acirc;ts de ce
+gigantesque vaisseau qui s'appelle la Cit&eacute;, embrassant d'un regard le
+ciel large et la ville &eacute;norme, Jacques frissonna tout &agrave; coup. C'&eacute;tait
+chose singuli&egrave;re: il avait peur de lui-m&ecirc;me. Oui, maintenant il
+comprenait. L'audace dont il venait de faire preuve le surprenait et
+l'effrayait &agrave; la fois. En v&eacute;rit&eacute;, il lui avait sembl&eacute; un instant qu'il
+m&eacute;rit&acirc;t les &eacute;pith&egrave;tes brutalement insultantes dont de Belen l'avait
+accabl&eacute;, et il avait agi comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le bandit que l'on
+chassait....</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, il ralentit le pas: la fi&egrave;vre qui le tenait au cerveau
+s'apaisa, et la notion de la situation pr&eacute;sente lui revint plus nette et
+plus frappante.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; chass&eacute;. Ceci &eacute;tait clair. &Eacute;tait-il sans ressources
+imm&eacute;diates? Il se souvint que tout &agrave; l'heure il &eacute;tait entr&eacute; dans un
+magasin et que, pour payer, il avait tir&eacute; de sa poche quelques pi&egrave;ces
+d'or.</p>
+
+<p>Il voulut v&eacute;rifier si ce n'&eacute;tait pas une hallucination.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai: il poss&eacute;dait une quinzaine de louis. Pour le comte de
+Cherlux, ce n'&eacute;tait rien. Pour Jacques sans nom, c'&eacute;tait un tr&eacute;sor. Il
+eut un sourire et se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant je ne crains plus rien ni personne. Je saurai bien prendre
+par force la place qu'on me refuse au grand soleil.</p>
+
+<p>Seulement il se sentait bris&eacute;. Effet naturel. Les grandes commotions
+c&eacute;r&eacute;brales produisent la lassitude.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis penser, murmura-t-il. Il faut que je me repose.</p>
+
+<p>Il avait march&eacute; dans la direction du pont Royal. Il y avait un caf&eacute; au
+coin de la rue du Bac. Il y entra:</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il servir &agrave; monsieur? demanda le gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>A cela, Jacques n'avait pas pens&eacute;. Il fallait consommer.</p>
+
+<p>&mdash;De la chartreuse, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Jaune ou verte?</p>
+
+<p>&mdash;Verte, r&eacute;p&eacute;ta-t-il comme un &eacute;cho.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on le regarda. L'heure &eacute;tait singuli&egrave;re pour absorber cette
+liqueur excitante.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Jacques, il essayait de ressaisir le fil bris&eacute; de ses pens&eacute;es.
+Il voyait au del&agrave; du cercle &eacute;troit du pr&eacute;sent. Quand le flacon fut
+devant lui&mdash;c'&eacute;tait alors l'usage de servir la fiole, et non pas de
+verser, comme aujourd'hui, une portion congrue dans un d&eacute; a coudre&mdash;il
+remplit son verre et but.</p>
+
+<p>La saveur &acirc;pre et balsamique lui arracha un tressaillement. L'alcool lui
+br&ucirc;la l'estomac. Cette souffrance lui parut bonne. Il prit un second
+verre, puis un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>Ensuite, il eut quelques minutes d'immobilit&eacute; songeuse. Mais
+l'excitation de l'alcool monta promptement &agrave; son cerveau. Il y eut en
+lui comme le d&eacute;chirement d'un voile.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! voleur!</p>
+
+<p>Il lui sembla que ces mots &eacute;taient de nouveau prononc&eacute;s &agrave; son oreille.
+Il poussa une exclamation rauque, aussit&ocirc;t &eacute;touff&eacute;e, puis il porta
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment la main &agrave; son front. Il se souvenait. Ce fut comme une
+r&eacute;volte contre cette r&eacute;v&eacute;lation de sa m&eacute;moire. Il n'&eacute;tait pas possible
+qu'il e&ucirc;t subi pareils outrages!... et pour s'arracher &agrave; ce hideux
+lancinement du cauchemar, il but encore....</p>
+
+<p>Cette fois, l'id&eacute;e surgit nette, lucide. Tout &eacute;tait vrai. Les moindres
+circonstances, les d&eacute;tails infiniment petits, la sc&egrave;ne pr&eacute;c&eacute;dente dans
+ses nuances multiples, les intonations de voix de Belen, tout revenait,
+se r&eacute;p&eacute;tait, ressuscitait... Et quelques mots s'&eacute;chapp&egrave;rent de ses
+l&egrave;vres bleuies:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme en a menti!</p>
+
+<p>Puis, un instant apr&egrave;s:</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui prouverai et je me vengerai!...</p>
+
+<p>Il accompagna ces paroles d'un violent coup de poing assen&eacute; sur la
+table.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on qui les avait entendues s'approcha de lui:</p>
+
+<p>&mdash;<i>J'observerai</i> &agrave; monsieur, dit-il d'un ton paterne, qu'il trouble les
+personnes qui d&eacute;jeunent.</p>
+
+<p>En effet, il y avait, attabl&eacute;s &agrave; quelque distance, des officiers de la
+caserne d'Orsay qui regardaient ce singulier personnage et se poussaient
+du coude en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un <i>p&eacute;kin</i> qui a trop bien soup&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Jacques. Payez-vous!</p>
+
+<p>Il jeta un louis sur la table et se leva pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre monnaie? dit le gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-la.</p>
+
+<p>L'officieux se pr&eacute;cipita pour lui ouvrir la porte; seulement, quand il
+revint, il dit au capitaine de la troisi&egrave;me du deux avec lequel il avait
+quelque familiarit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;On me dirait que celui-l&agrave; va tuer quelqu'un que je ne dirais pas le
+contraire....</p>
+
+<p>Cependant Jacques avait pris une r&eacute;solution.</p>
+
+<p>A tout prix, il voulait conna&icirc;tre le mot de l'&eacute;nigme. Or, qui pouvait le
+lui r&eacute;v&eacute;ler? D'abord l'oncle Jean, puis Dioulou, la Baleine, ou bien la
+Br&ucirc;leuse. Par ces divers personnages, qu'il se faisait fort d'interroger
+adroitement, il saurait exactement la v&eacute;rit&eacute; sur son pass&eacute;. Puis, cela
+fait, il se mettrait &agrave; la recherche de Mancal.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un plan clair, et, pour l'ex&eacute;cuter, il &eacute;tait certain que
+l'&eacute;nergie ne lui manquerait pas. Il se sentait au coeur une &eacute;nergie
+nouvelle, ne comprenant pas qu'il y avait dans ses fibres nerveuses
+l'excitation malsaine de l'alcool. Quoi qu'il en f&ucirc;t, son but &eacute;tait
+fix&eacute;. Arriver par tous les moyens &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, contraindre chacun &agrave;
+avouer ce qu'il pouvait savoir.</p>
+
+<p>Ce Mancal! quel pouvait-il &ecirc;tre? Que signifiait cette lettre bizarre et
+dont le sens r&eacute;el lui &eacute;chappait? On e&ucirc;t dit d'une complicit&eacute; dans
+quelque oeuvre t&eacute;n&eacute;breuse, quand, dans toute sa vie, il l'avait vu deux
+fois, d'abord rue Louis-le-Grand, ensuite chez la duchesse de Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>Quand ce nom traversa sa pens&eacute;e, il eut un frisson.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'&eacute;tait pas elle qui l'aurait entra&icirc;n&eacute; dans ce gouffre o&ugrave; il se
+d&eacute;battait. Le monde entier manqu&acirc;t-il sous ses pas, elle lui resterait
+comme l'ange de l'espoir.</p>
+
+<p>Donc, tout d'abord chez l'oncle Jean. Il &eacute;tait singulier, d'ailleurs,
+qu'il ne l'e&ucirc;t pas revu depuis qu'il avait &eacute;t&eacute; introduit dans ce monde
+nouveau. Mais n'avait-il pas lui-m&ecirc;me des reproches &agrave; s'adresser?</p>
+
+<p>Dans les premiers jours de sa situation inesp&eacute;r&eacute;e, il avait presque
+oubli&eacute; l'homme qui l'avait &eacute;lev&eacute;. Si l'oncle Jean n'&eacute;tait pas venu &agrave;
+l'h&ocirc;tel de Belen, n'&eacute;tait-ce pas par discr&eacute;tion? N'avait-il pas craint
+que la blouse du ma&ccedil;on ne f&icirc;t tache au milieu de ce luxe?</p>
+
+<p>R&eacute;fl&eacute;chissant, Jacques, dont l'exaltation se calmait peu &agrave; peu,
+envisageait plus froidement sa situation. Il croyait comprendre qu'il
+&eacute;tait la victime d'un terrible malentendu, et l'&eacute;nergie lui revenant, il
+se disait qu'il se devait &agrave; lui-m&ecirc;me d'employer tous les moyens pour
+d&eacute;couvrir le mot de cette &eacute;nigme.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re pens&eacute;e fut de se rendre au cabaret de l'<i>Ours vert</i>. L&agrave;, du
+moins, il verrait Diouloufait, qui pourrait le renseigner sur l'endroit
+o&ugrave; travaillait son oncle.</p>
+
+<p>Il se sentait presque rassur&eacute; d&eacute;j&agrave; en sentant qu'il allait retrouver ses
+anciens protecteurs. Ceux-l&agrave; &eacute;videmment sauraient bien le d&eacute;fendre. Et
+puis, avant tout, ne pas &ecirc;tre seul, c'est rena&icirc;tre &agrave; l'esp&eacute;rance. Mais
+cette premi&egrave;re illusion devait &ecirc;tre de courte dur&eacute;e.</p>
+
+<p>Le cabaret avait compl&eacute;tement chang&eacute; d'allures; quand Jacques arriva
+devant la maison, des ouvriers &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; recr&eacute;pir la fa&ccedil;ade. La
+fameuse enseigne de l'<i>Ours</i> avait &eacute;t&eacute; d&eacute;croch&eacute;e et gisait sur le pav&eacute;.
+L'int&eacute;rieur &eacute;tait encombr&eacute; de mara&icirc;chers, de cultivateurs dont les
+allures ne rappelaient en rien celles des habitu&eacute;s de ce bouge.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le comptoir, dont le zinc brillait d'un &eacute;clat inconnu, un brave
+d&eacute;bitant, les bras retrouss&eacute;s, le tablier aux flancs, versait le vin
+blanc avec entrain.</p>
+
+<p>Jacques h&eacute;sita un instant.</p>
+
+<p>Puis, se d&eacute;cidant, il s'approcha du comptoir:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, demanda-t-il poliment en soulevant son chapeau, est-ce que
+le cabaret a chang&eacute; de propri&eacute;taire?</p>
+
+<p>L'homme releva vivement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Cabaret! cabaret!</p>
+
+<p>Le mot avait mal sonn&eacute; &agrave; son oreille. Cependant, voyant le jeune homme
+dont la mise indiquait un homme du monde:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui suis le patron, dit-il d'un ton plus doux.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Quelques jours seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Jacques d'un ton de surprise. Mais celui auquel vous avez
+succ&eacute;d&eacute;?...</p>
+
+<p>Le d&eacute;bitant le regarda. Puis il sembla qu'une id&eacute;e traversait tout &agrave;
+coup son cerveau. Il appela son gar&ccedil;on occup&eacute; dans le fond &agrave; rincer des
+bouteilles et le mit &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Puis, s'approchant de Jacques, il lui dit en clignant de l'oeil et &agrave;
+voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Compris!... venez causer!...</p>
+
+<p>Et sans attendre la r&eacute;ponse de Jacques, il l'introduisit dans un petit
+cabinet vitr&eacute; dont la porte se referma sur eux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous en &ecirc;tes? demanda-t-il &agrave; Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis?... de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! parbleu! est-ce qu'on me met dedans, moi?... Oh! j'ai un oeil pour
+&ccedil;a.</p>
+
+<p>Quoique ne devinant pas o&ugrave; cet homme en voulait venir, Jacques fit de la
+t&ecirc;te un signe approbatif.</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout ne croyez pas que je vous m&eacute;prise pour &ccedil;a... sacr&eacute;di&eacute;!...
+Les gens comme vous, c'est la sauvegarde des honn&ecirc;tes gens!... et on
+devrait vous remercier &agrave; bouche que veux-tu de vouloir bien faire votre
+m&eacute;tier....</p>
+
+<p>Jacques avait peine &agrave; conserver son sang-froid. Pour qui donc cet homme
+le prenait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit-il, vous voudrez bien me donner quelques renseignements....</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! Je vais vous dire tout ce que je sais... et il y a un
+peu de nouveau depuis deux jours....</p>
+
+<p>&mdash;Du nouveau!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! avec une bonne sourici&egrave;re, on les <i>pigera</i>... c'est s&ucirc;r... Mais
+vous me permettrez bien de vous offrir quelque chose....</p>
+
+<p>Il quitta le cabinet, vint au comptoir, o&ugrave; il prit un flacon de liqueur
+et deux verres; puis, se penchant vers un de ses clients:</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la <i>rousse</i>; vous savez, dans le m&eacute;tier, faut se mettre bien
+avec ces oiseaux-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous m'avez dit, reprit Jacques, que vous aviez du nouveau.
+Vous savez sans doute o&ugrave; Diouloufait s'est &eacute;tabli?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tabli! fit l'autre en riant. Tiens! vous avez des mots rigolos!
+&Eacute;tabli &agrave; la Force ou &agrave; la Conciergerie! pas vrai? avec pignon sur cour!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc pas l'innocent! &Ccedil;a ne fait rien, quand on le tiendra, ce
+Diouloufait, il para&icirc;t qu'on aura mis la main sur une rude canaille!</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne plus s'&eacute;tonner: il y avait l&agrave; un quiproquo
+dont il ne discernait pas bien l'objet. Mais, du moins, il pourrait
+peut-&ecirc;tre apprendre ce qu'il avait tant d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas pris, dit-il. Je le cherche... et si vous pouvez m'aider
+&agrave; le trouver... je vous r&eacute;compenserai largement....</p>
+
+<p>L'homme fron&ccedil;a le sourcil:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! minute!... sans vous offenser, moi, je ne mange pas de ce
+pain-l&agrave;... je travaille pour vivre... enfin, suffit!... Si je pouvais
+vous aider &agrave; le pincer, je le ferais... mais gratis... et surtout
+n'offrez pas d'argent, monsieur le quart-d'oeil! acheva l'homme qui
+s'irritait malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>Quart-d'oeil!... Jacques connaissait le mot.</p>
+
+<p>On le prenait pour un agent de police: loin de protester, il jugea que
+le plus s&ucirc;r moyen d'arriver &agrave; son but &eacute;tait d'accepter le malentendu:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous f&acirc;chez pas, mon brave; c'est que je d&eacute;sire si vivement trouver
+ce Diouloufait!...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a vous ferait avoir de l'avancement? je comprends &ccedil;a. Eh bien!...
+malgr&eacute; ce que vous m'avez dit tout &agrave; l'heure, je ne vous en veux pas...
+et je vais vous le prouver... D'abord, faut vous dire qu'il vient &agrave; tous
+moments r&ocirc;der par ici un tas de gars qui ont des t&ecirc;tes... oh! mais l&agrave;...
+du vrai gibier de potence... Les premiers jours, ils ont cru... je ne
+sais pas trop pourquoi... que j'&eacute;tais de leur bande... il y en a m&ecirc;me un
+qui est venu me tendre la main en me disant un dr&ocirc;le de mot....</p>
+
+<p>&mdash;Et ce mot?</p>
+
+<p>&mdash;Un nom de b&ecirc;te. Il m'offrait sa sale patte en me disant: Loup!...
+Quoi? loup! que j'ai fait... veux-tu bien aller te cacher, animal!...
+Alors il m'a regard&eacute; d'un dr&ocirc;le d'air, et puis il est sorti. Je suis
+all&eacute; sur la porte, et je l'ai vu qui allait retrouver d'autres camarades
+de son acabit et qui leur disait un tas de choses, en montrant la
+maison... puis ils sont partis.</p>
+
+<p>&mdash;Que supposez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord je n'ai rien suppos&eacute; du tout; mais j'ai vu dans la journ&eacute;e un
+de vos coll&egrave;gues... vous savez bien, un petit brun qui est fut&eacute; comme
+tout....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais, fit Jacques, qui, naturellement, ne connaissait
+pas du tout ce coll&egrave;gue. Et que vous a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on cherchait partout des gredins qui faisaient partie d'une bande
+de gueux fieff&eacute;s, et qui s'appelaient les Loups de Paris.... A ce qu'il
+para&icirc;t que le chef s'est noy&eacute;. Ces bandits-l&agrave; &eacute;taient toujours fourr&eacute;s
+ici, parce que le Diouloufait... eh bien? c'en &eacute;tait un!...</p>
+
+<p>&mdash;Un quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! un loup, parbleu!... On dirait que je vous parle h&eacute;breu; est-ce
+que vous ne comprenez pas le fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>&mdash;Si! je comprends tr&egrave;s-bien, fit Jacques, dont les id&eacute;es se
+troublaient. Alors c'&eacute;tait ici le rendez-vous des... Loups de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez bien, puisque c'est pour &ccedil;a que vous &ecirc;tes l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Et Diouloufait en &eacute;tait?...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! oui... comme le Bisco. Ils venaient faire des ribottes &agrave; tout
+casser, que le quartier en avait la chair de poule.</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait... s'est sauv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Dame... il s'est tir&eacute; des pattes, cet homme, quand il a su que &ccedil;a
+allait chauffer... Mais, fit l'homme s'arr&ecirc;tant tout &agrave; coup, on dirait
+que vous ne savez rien de rien, ou bien que vous voulez me faire poser.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple!</p>
+
+<p>Jacques trinqua pour se donner une contenance et but d'un trait la
+liqueur vers&eacute;e. A ce moment, il se fit en lui comme une r&eacute;v&eacute;lation. Il
+se souvint de la sc&egrave;ne odieuse &agrave; laquelle il avait assist&eacute;, dans le
+cabaret m&ecirc;me, alors que les pr&eacute;tendus ouvriers de l'oncle Jean s'&eacute;taient
+ru&eacute;s sur Diouloufait....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, pouvez-vous me donner quelque moyen de retrouver la trace de
+Diouloufait? fit-il vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; que l'amour du m&eacute;tier vous reprend... Eh bien, &eacute;coutez. Vous
+savez qu'il n'&eacute;tait pas seul ici... Il y avait une grosse femme, une
+esp&egrave;ce de monstre, qu'on appelait la Br&ucirc;leuse....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais cela....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voil&agrave; ce qui s'est pass&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Hier soir, il &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s onze heures... C'est bien &ccedil;a... J'allais
+fermer... Je venais de renvoyer les consommateurs... Quand cette m&eacute;g&egrave;re
+s'est dress&eacute;e devant moi... Oh! un colosse!... Elle &eacute;tait so&ucirc;le &agrave; ne pas
+tenir debout... Voil&agrave; qu'elle m'interpelle avec de gros mots: &laquo;Veux-tu
+bien f... le camp d'ici! vieux ci, vieux l&agrave;!...&raquo; Moi, je lui r&eacute;ponds:
+&laquo;Qu'est-ce que vous me voulez? Je suis chez moi... Laissez-moi la
+paix.&mdash;Chez toi!... t'en as menti!...&raquo; Puis, comme si elle se ravisait:
+&laquo;Tiens! c'est vrai! C'est toi qu'es le <i>mannezingue</i>, maintenant. Eh
+bien... donne-moi un petit verre! J'ai des ronds, je <i>casque</i>...&raquo; Et
+avant que j'eusse pu m'y opposer, elle avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la boutique.
+Ma foi! j'ai pens&eacute; que le plus court pour s'en d&eacute;barrasser, c'&eacute;tait de
+lui c&eacute;der, d'autant plus que l'id&eacute;e m'&eacute;tait venue de causer un peu avec
+elle et de l'amadouer, pour lui tirer les vers du nez...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Bonne id&eacute;e! fit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous croyez peut-&ecirc;tre qu'elle &eacute;tait dispos&eacute;e comme cela &agrave; parler
+tout de suite.... Ah! ben oui! boire, boire et encore boire!... C'&eacute;tait
+une vraie &eacute;ponge que cette femme-l&agrave;....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin?...</p>
+
+<p>Jacques commen&ccedil;ait &agrave; s'impatienter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez, je raconte ce qui est. Si vous &ecirc;tes press&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Press&eacute;? non; mais impatient de savoir ce qu'elle peut vous avoir
+racont&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;En somme, pas grand'chose. Elle disait: &laquo;Comprends-tu, mon petit, cet
+imb&eacute;cile de vieille Baleine, qui voulait m'emp&ecirc;cher de revenir... Oh! il
+me l'a d&eacute;fendu, bien vrai!... mais moi, j'ai voulu voir par mes yeux,
+parce que les hommes, c'est tous farceurs...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne lui avez pas demand&eacute; o&ugrave; &eacute;tait Diouloufait, c'est-&agrave;-dire la
+Baleine....</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. Je ne suis pas un imb&eacute;cile. Mais elle m'a r&eacute;pondu par un
+vilain geste... et elle m'a dit: &laquo;Il est dans sa peau et il n'en change
+que tous les six mois!&raquo; Comme renseignement, &ccedil;a n'&eacute;tait pas suffisant.
+Seulement, comme en somme je n'en tirais rien de rien, j'ai voulu la
+mettre &agrave; la porte. Alors il s'est pass&eacute; une dr&ocirc;le de chose....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? Achevez!</p>
+
+<p>&mdash;Je la poussais tout doucement vers la rue, et elle rechignait en
+demandant toujours &agrave; boire. Entre nous, elle n'avait pas pay&eacute; ce qu'elle
+avait consomm&eacute;; mais je lui en faisais gr&acirc;ce... Mais voil&agrave; qu'au moment
+o&ugrave; elle arrive sur le trottoir, comme elle &eacute;tait effroyablement ivre,
+elle tr&eacute;buche et manque de s'&eacute;taler... elle se rattrape au volet, et
+enfonce un carreau. Je me f&acirc;che et je crie: &laquo;Esp&egrave;ce de louve, est-ce que
+tu vas d&eacute;molir la baraque?&raquo; Dame! vous comprenez, j'&eacute;tais en col&egrave;re...
+Mais &agrave; peine avais-je dit cela, que je re&ccedil;ois le plus beau coup de
+poing... Oh! mais l&agrave;! entre les deux yeux... J'y vois trente-six
+chandelles... mais cependant j'&eacute;tais pas assez assomm&eacute; pour ne pas voir
+un homme... une esp&egrave;ce de diable qui vous empoigne la grosse femme comme
+il aurait fait d'un paquet de linge, qui la jette sur ses &eacute;paules, et
+qui, sans avoir l'air de plus s'en soucier que d'un f&eacute;tu de paille, se
+met &agrave; courir du c&ocirc;t&eacute; du quai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez suivi?...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! vous croyez cela! vous!... non, j'avais mon compte et j'avais
+tout simplement envie d'aller me coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors quel renseignement?...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc! j'y arrive... Pas plus tard que le lendemain matin...
+savez-vous ce que j'apprends?... c'est qu'il y a eu le feu dans une
+maison au coin de la rue des Arcis... un feu s&eacute;rieux... il y a presque
+un &eacute;tage de br&ucirc;l&eacute;... et qu'est-ce qui avait mis le feu... c'&eacute;tait la
+Br&ucirc;leuse! ni plus ni moins!... je ne dis pas qu'elle l'avait fait
+expr&egrave;s... mais dame! elle &eacute;tait ronde comme une grive... elle ne savait
+rien de ce qu'elle faisait... et puis elle m'avait demand&eacute; des
+allumettes pour fumer sa pipe... Vous voyez cela d'ici....</p>
+
+<p>Jacques s'&eacute;tait vivement lev&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a pas p&eacute;ri dans cet incendie?...</p>
+
+<p>&mdash;Non! Seulement on m'a dit qu'elle &eacute;tait rudement ab&icirc;m&eacute;e... et puis,
+qu'elle &eacute;tait devenue comme qui dirait folle.... Au fond, &ccedil;'a n'est pas
+mes affaires....</p>
+
+<p>&mdash;Merci! dit Jacques. Je vais aller trouver cette femme, et par elle....</p>
+
+<p>&mdash;Si vous en tirez quelque chose, vous aurez de la veine....</p>
+
+<p>&mdash;J'essayerai. En tous cas, je vous suis tr&egrave;s-reconnaissant des
+renseignements que vous avez bien voulu me donner... J'esp&egrave;re que nous
+nous reverrons, et que si j'ai besoin de vous....</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; votre disposition. Seulement, &agrave; votre tour, vous me rendrez
+bien un petit service?...</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers... lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, aux Halles, il y a des d&eacute;bits qui restent ouverts toute la
+nuit....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais avoir l'autorisation....</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'y puis rien! s'&eacute;cria Jacques emport&eacute; par la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc! vous avez des relations... l&agrave;... dans les bureaux de la
+rue de J&eacute;rusalem, et un petit coup d'&eacute;paule....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison... Je verrai... je t&acirc;cherai....</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait quelque chose de mieux &agrave; faire....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de remettre ma demande vous-m&ecirc;me... Oh! elle est toute
+pr&ecirc;te... Ce n'est pas difficile, &ccedil;a. Hein? vous voulez bien!... Allons,
+vous &ecirc;tes un bon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>Et le cabaretier, qui avait tir&eacute; une feuille de papier de sa poche, la
+remettait presque de force aux mains de Jacques.</p>
+
+<p>Que faire? Refuser, c'&eacute;tait avouer qu'il s'&eacute;tait laiss&eacute; appliquer une
+qualification qui ne lui appartenait pas. L'important, c'&eacute;tait de sortir
+de l&agrave; au plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge, dit le jeune homme avec aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! encore un verre!</p>
+
+<p>&mdash;Merci! Vous dites que la maison br&ucirc;l&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Fait le coin de la rue des Arcis et du quai... c'est bien simple.</p>
+
+<p>Jacques voulut payer ce qu'il avait bu, mais le d&eacute;bitant n'entendait pas
+de cette oreille. Il avait offert, et ce serait lui faire affront....</p>
+
+<p>Bref, Jacques, pour couper court, sortit apr&egrave;s avoir essuy&eacute;, de la part
+du cabaretier, une vigoureuse poign&eacute;e de main.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! va donc, sale mouchard! fit le d&eacute;bitant au moment o&ugrave; la porte se
+refermait sur lui. &Ccedil;a fait des mani&egrave;res... et &ccedil;a n'est bon &agrave; rien!</p>
+
+<p>Cependant, Jacques sa h&acirc;tait vers la rue des Arcis.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, il ne savait pas pourquoi il se rattachait avec &eacute;nergie &agrave;
+cette planche de salut. Il esp&eacute;rait trouver Diouloufait, dont la
+sympathie ne s'&eacute;tait jamais d&eacute;mentie, et par lui remonter jusqu'&agrave;
+l'oncle Jean.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il d&eacute;boucha sur le quai, un d&eacute;solant spectacle frappa ses
+regards.</p>
+
+<p>Le lecteur conna&icirc;t d&eacute;j&agrave; cette maison de la rue des Arcis: c'est l&agrave; que
+nous avons vu les Loups partager leur butin et attendre le prix de la
+vente consentie au vieux Blasias. Mais de cette maison qui, &agrave; l'&eacute;tat
+normal, titubait sur ses poutres vermoulues, sur ses murailles
+l&eacute;zard&eacute;es, il ne restait plus maintenant qu'un amoncellement de ruines,
+des pans d&eacute;chiquet&eacute;s, des plafonds effondr&eacute;s; et de tout cela montait
+vers le ciel une fum&eacute;e noire et d'une odeur &acirc;cre... Cet asile du crime
+et de la mis&egrave;re avait &eacute;t&eacute; d&eacute;truit en quelques heures.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il y avait de plus atroce, c'est que quelques maisons
+voisines avaient &eacute;t&eacute; atteintes.</p>
+
+<p>Celles-l&agrave; &eacute;taient habit&eacute;es par de braves ouvriers, cherchant &agrave; loger au
+meilleur march&eacute; possible leur m&eacute;nage et leurs quelques meubles. Et voil&agrave;
+qu'une nuit un horrible sinistre venait d&eacute;truire ce qu'ils avaient eu
+tant de peine &agrave; amasser pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce. Rien n'est plus navrant que ces
+mobiliers mis&eacute;rables, quand, &agrave; demi disloqu&eacute;s, d&eacute;j&agrave; mordus par la
+flamme, ils sont l&agrave;, gisant dans la rue, comme les &eacute;paves d'un naufrage.
+On a jet&eacute; les matelas par la fen&ecirc;tre, et ils se sont crev&eacute;s en heurtant
+les balcons de fer, et de leurs flancs d&eacute;chir&eacute;s s'&eacute;chappe le varech m&ecirc;l&eacute;
+&agrave; la mauvaise laine.</p>
+
+<p>Devant tout cela, des hommes, les bras crois&eacute;s, sombres, se demandant
+comment ils recommenceront leur vie... comment ils nourriront la femme
+qui s'est laiss&eacute; tomber sur un matelas, et pleure en serrant dans ses
+bras l'enfant qui crie. O&ugrave; les recevra-t-on, sans meubles? Il faudra
+donc coucher dans la rue! &ecirc;tre ramass&eacute;s, peut-&ecirc;tre... car la police ne
+reconna&icirc;t que le vagabondage, et l'administration ne peut pas loger tout
+le monde... Tant pis pour vous! Ce sera d&eacute;j&agrave; beaucoup que de ne point
+vous faire passer en police correctionnelle!</p>
+
+<p>Si les outils &eacute;taient sauv&eacute;s, encore! Mais point. L'homme n'a pu penser
+qu'&agrave; ceux qu'il aimait.</p>
+
+<p>Grand tort, dira un philanthrope: avant de sauver sa femme et ses
+enfants, il fallait se pr&eacute;occuper de ce qui pouvait assurer leur
+subsistance.</p>
+
+<p>En ces douloureux sinistres, le peuple est bon, car seul il comprend
+tout ce qu'il y a de douleurs sous ce d&eacute;sastre, que les journaux
+qualifieront le lendemain de pertes mat&eacute;rielles sans importance.</p>
+
+<p>Il sait ce que vaut pour lui cette &eacute;pargne accumul&eacute;e qui vient de
+dispara&icirc;tre: alors les femmes viennent aux femmes, les ouvriers &agrave; leurs
+fr&egrave;res; on s'aide, on apporte du bouillon, du lait. Ah! les braves
+gens!... et comme cela console des bureaux de l'assistance publique!</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Jacques arrivait, un groupe s'&eacute;tait form&eacute; devant une des
+maisons voisines: des hommes et des femmes causaient avec animation. Le
+jeune homme s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont l'emmener! criait une femme, et ce sera bien fait... puisque
+cette gueuse-l&agrave; a mis le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle s'est br&ucirc;l&eacute;e elle-m&ecirc;me! On dit qu'elle se meurt!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a nous fait? Elle mourra tout aussi bien en prison
+qu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;En prison! glapit une voix furieuse. Dites donc qu'on devrait
+l'emp&ecirc;cher de mourir de sa belle mort, pour pouvoir l'envoyer &agrave;
+l'&eacute;chafaud!</p>
+
+<p>&mdash;Une mendiante qui m'a ruin&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;En prison, la br&ucirc;leuse!</p>
+
+<p>Et les exclamations, les impr&eacute;cations se croisaient, &agrave; chaque minute
+plus violentes.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup le silence se fit.</p>
+
+<p>De la maison sortait un commissaire de police, accompagn&eacute; d'un juge
+d'instruction. Deux gendarmes les pr&eacute;c&eacute;daient en &eacute;cartant la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme n'appartient plus &agrave; la justice, dit la voix grave du
+magistrat. Elle appartient &agrave; Dieu, qui la jugera....</p>
+
+<p>Un murmure de d&eacute;sappointement passa dans la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte!... elle a de la chance!...</p>
+
+<p>Jacques s'&eacute;tait approch&eacute; du commissaire de police.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme est morte, monsieur? demanda-t-il, mettant le chapeau &agrave; la
+main.</p>
+
+<p>Le magistrat le regarda avec quelque surprise: quel int&eacute;r&ecirc;t un homme de
+sa condition pouvait-il porter &agrave; cette mis&eacute;rable?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes m&eacute;decin? demanda-t-il &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, r&eacute;pondit Jacques avec audace.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, monsieur, la v&eacute;rit&eacute; est, ajouta le commissaire en baissant la
+voix, que cette malheureuse est en proie &agrave; de telles souffrances que
+l'humanit&eacute; seule s'oppose &agrave; son arrestation... Je suis convaincu qu'elle
+a quelques heures &agrave; peine &agrave; vivre. Cependant, je la fais surveiller, et
+au cas o&ugrave; mes pr&eacute;visions ne se r&eacute;aliseraient pas, je ferais mon devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrais-je p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; elle? insista Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, dit le magistrat, d'autant plus que votre titre me
+commande toute confiance. Si m&ecirc;me il vous &eacute;tait possible de lui procurer
+quelque soulagement, vous rendriez &agrave; la justice un service signal&eacute;. Car
+j'ai la conviction que cette femme est affili&eacute;e &agrave; la bande de
+malfaiteurs qui d&eacute;joue en ce moment toutes nos recherches.</p>
+
+<p>Il fit un signe &agrave; l'un des gendarmes:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez entrer le docteur aupr&egrave;s de la mourante, dit-il.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, en se tournant vers Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Au cas o&ugrave; cette femme retrouverait une heure de raison et pourrait
+fournir quelques renseignements, veuillez me faire imm&eacute;diatement
+pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>Jacques salua et se dirigea vers la maison.</p>
+
+<p>Le gendarme lui indiqua l'escalier et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Au second &eacute;tage, monsieur.</p>
+
+<p>Il monta. Son coeur battait &agrave; rompre sa poitrine, et cependant l'espoir
+qu'il avait con&ccedil;u d'obtenir de cette femme quelques indications sur la
+demeure actuelle de Diouloufait ou de l'oncle Jean s'&eacute;vanouissait
+rapidement.</p>
+
+<p>Il poussa une porte entr'ouverte et p&eacute;n&eacute;tra dans la chambre o&ugrave; avait &eacute;t&eacute;
+transport&eacute;e la malheureuse.</p>
+
+<p>Ah! quel que f&ucirc;t le crime commis par cette mis&eacute;rable, que la punition
+qui l'avait frapp&eacute;e &eacute;tait &eacute;pouvantable!</p>
+
+<p>Engourdie par l'ivresse, elle &eacute;tait tomb&eacute;e des bras du personnage
+inconnu qui l'avait enlev&eacute;e sur le grabat qui lui servait de lit.
+Avait-elle, par quelque imprudence, ou dans un paroxysme de folie, mis
+le feu &agrave; sa paillasse, ou l'incendie s'&eacute;tait-il d&eacute;clar&eacute; par toute autre
+cause?</p>
+
+<p>Par quel miracle avait-elle &eacute;t&eacute; arrach&eacute;e &agrave; ce foyer dans lequel elle ne
+se d&eacute;battait m&ecirc;me plus? Des hommes courageux avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'&agrave;
+elle.</p>
+
+<p>Et maintenant elle &eacute;tait l&agrave;... vivante encore, si du moins on pouvait
+appeler vivante cette masse informe devant laquelle la mort elle-m&ecirc;me
+semblait reculer....</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;t&eacute; &eacute;tendue sur un &eacute;pais lit d'ouate, puis recouverte tout
+enti&egrave;re. Seul, par un singulier hasard, le visage avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; cette
+destruction. Quoique tum&eacute;fi&eacute;, il avait encore apparence humaine. Mais
+les paupi&egrave;res gonfl&eacute;es paraissaient ne pouvoir plus s'ouvrir, les l&egrave;vres
+violettes pro&eacute;minaient. C'&eacute;tait hideux.</p>
+
+<p>La regardant, Jacques frissonna, et il fut oblig&eacute; de s'appuyer au mur
+pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>Cependant, surmontant le douloureux d&eacute;go&ucirc;t qui le prenait &agrave; la gorge,
+impression sinistre, qui s'augmentait encore par cette odeur <i>sui
+generis</i> qui s'&eacute;chappe de la chair br&ucirc;l&eacute;e, il se pencha vers la femme.</p>
+
+<p>Elle ne l'entendit pas. Elle ne le vit pas.</p>
+
+<p>Il pronon&ccedil;a un nom, celui de Dioulou.</p>
+
+<p>Elle resta immobile. Seulement, sa respiration rauque s'accentua dans un
+r&acirc;le plus fort.</p>
+
+<p>A ce moment, Jacques entendit des pas dans l'escalier.</p>
+
+<p>Puis, un instant apr&egrave;s, la porte tourna sur ses gonds.</p>
+
+<p>Un gendarme entra, pr&eacute;c&eacute;dant trois personnes.</p>
+
+<p>Trois femmes.</p>
+
+<p>L'une, c'&eacute;tait la marquise de Favereye, toujours v&ecirc;tue de noir, avec son
+beau visage p&acirc;li qui semblait taill&eacute; dans le marbre; avec elle, deux
+jeunes filles: l'une, aux cheveux blonds liss&eacute;s en bandeaux, qui
+rendaient plus doux encore son regard chaste et charmant; l'autre, brune
+aux yeux noirs.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Lucie de Favereye et une de ses amies d'enfance, Pauline de
+Saussay, orpheline, pour laquelle la marquise &eacute;tait une seconde m&egrave;re.</p>
+
+<p>Comment la marquise se trouvait-elle l&agrave;?</p>
+
+<p>D&eacute;sh&eacute;rit&eacute;e de toute joie, portant toujours dans son coeur la terrible
+douleur que Biscarre lui avait inflig&eacute;e, la marquise cherchait &agrave;
+endormir ses tortures en faisant le bien, en se d&eacute;vouant sans cesse &agrave;
+ceux qui souffraient.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; nous l'avons vue organisant une association dont le but &eacute;tait de
+combattre le mal et le crime.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas tout. Jamais soeur de charit&eacute; n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus active,
+plus habile &agrave; consoler ceux qui pleuraient, &agrave; r&eacute;parer, autant que le
+peut faire la richesse, les d&eacute;sastres qui si souvent viennent frapper
+les pauvres.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle avait appris l'incendie de la rue des Arcis, elle s'&eacute;tait
+h&acirc;t&eacute;e de s'y rendre, accompagn&eacute;e des deux jeunes filles. D&eacute;j&agrave; elle avait
+distribu&eacute; des secours, du linge, de l'argent, et c'&eacute;tait sur son passage
+des b&eacute;n&eacute;dictions sans nombre.</p>
+
+<p>Enfin, elle venait vers cette malheureuse, esp&eacute;rant qu'elle pourrait lui
+apporter, sinon un soulagement, tout au moins quelques supr&ecirc;mes
+consolations.</p>
+
+<p>Jacques avait tressailli, en proie &agrave; une &eacute;motion dont il ne comprenait
+pas la nature.</p>
+
+<p>Madame de Favereye s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e sur le seuil, regardant ce jeune
+homme, aux traits m&acirc;les et nobles et au front duquel la souffrance
+semblait avoir d&eacute;j&agrave; pos&eacute; son stigmate.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le m&eacute;decin, madame, dit le gendarme.</p>
+
+<p>La marquise s'inclina l&eacute;g&egrave;rement, r&eacute;pondant au salut que Jacques lui
+adressait.</p>
+
+<p>Le jeune homme, s'entendant donner ce titre de m&eacute;decin, qu'il avait
+usurp&eacute;, n'avait pu se d&eacute;fendre d'un sentiment de honte. Maintenant ce
+mensonge lui pesait; il aurait voulu partir, avouer qu'il avait tromp&eacute;
+la justice... il n'osait pas.</p>
+
+<p>Cependant la marquise s'&eacute;tait approch&eacute;e de la Br&ucirc;leuse et s'&eacute;tait
+agenouill&eacute;e aupr&egrave;s d'elle. Elle la consid&eacute;ra pendant quelques instants
+en silence, puis se tournant vers Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle de sa voix pleine et douce.</p>
+
+<p>Leurs yeux se rencontr&egrave;rent. Et, chose bizarre, un m&ecirc;me frisson
+parcourut leurs deux &ecirc;tres.</p>
+
+<p>Est-ce donc un mensonge que cette voix du sang, dont les sceptiques
+nient l'existence? Non. La physiologie elle-m&ecirc;me tend &agrave; prouver qu'entre
+deux &ecirc;tres, unis l'un &agrave; l'autre par les liens intimes de la naissance,
+il s'&eacute;tablit une sorte de courant qui les attire et les rapproche.</p>
+
+<p>Et pourtant ils ignoraient... ils ne s'expliquaient pas la singuli&egrave;re
+&eacute;motion qui s'imposait &agrave; eux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un trouble passager. Mais pas une voix ne leur criait: A
+Jacques: C'est ta m&egrave;re! c'est Marie de Mauvillers! A la marquise: C'est
+le fils de Jacques de Costebelle!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'espoir, r&eacute;pondit Jacques en balbutiant.</p>
+
+<p>La marquise ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette pauvre femme n'a-t-elle pas un mari, des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, fit Jacques, qui n'osait prononcer le nom de Diouloufait.</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc, m&egrave;re! s'&eacute;cria Lucie, on dirait qu'elle revient &agrave; la vie!</p>
+
+<p>En effet, le visage de la Br&ucirc;leuse semblait anim&eacute; de contractions
+involontaires. &Eacute;tait-ce donc un dernier effort de la vie?</p>
+
+<p>&mdash;M'entendez-vous? demanda Marie de Favereye. Voulez-vous quelque
+chose?... Regardez-moi... parlez-moi!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en v&eacute;rit&eacute; un tableau &agrave; la fois singulier et sublime que celui de
+ces trois jeunes femmes, si belles, si &eacute;l&eacute;gantes dans leur simplicit&eacute;,
+courb&eacute;es au pied de ce grabat sur lequel agonisait une criminelle.
+Jacques les regardait. C'&eacute;tait &eacute;trange. Voyant Lucie, il se sentait
+entra&icirc;n&eacute; vers elle comme tout &agrave; l'heure vers la marquise. Quelles
+&eacute;taient donc ces deux femmes, dont la vue troublait ainsi son coeur?</p>
+
+<p>Et Pauline! quelle adorable enfant! Elle &eacute;tait p&acirc;le, s'effor&ccedil;ant de
+dominer l'impression p&eacute;nible que lui causait un spectacle aussi
+poignant. Ses yeux pleins de larmes avaient une douceur ang&eacute;lique... et
+comme la Br&ucirc;leuse g&eacute;missait, Pauline tourna ses regards vers Jacques,
+vers le m&eacute;decin pr&eacute;tendu, comme pour adresser &agrave; sa science un supr&ecirc;me
+appel.</p>
+
+<p>Honteux de son impuissance, il baissa les yeux en m&ecirc;me temps qu'un flot
+de sang empourprait son visage.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, un cri plus rauque s'&eacute;chappa de la poitrine de la
+martyris&eacute;e.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; secou&eacute;e tout &agrave; coup par une
+convulsion galvanique, ses yeux s'ouvrirent, ses l&egrave;vres se convuls&egrave;rent,
+et un mot s'&eacute;chappa de sa bouche que souillait une &eacute;cume blanch&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! criait-elle, gr&acirc;ce!...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit la marquise en approchant son visage de la
+malheureuse, comme pour mieux l'entendre.</p>
+
+<p>Elle se tordit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Le Bisco! fit-elle. Non! non! je n'ai pas trahi!... non! ne me br&ucirc;le
+pas!... Gr&acirc;ce! au secours!... &agrave; moi, Dioulou!...</p>
+
+<p>Jacques, arrach&eacute; &agrave; ses m&eacute;ditations par ce nom prononc&eacute; d'une voix
+&eacute;clatante, s'&eacute;tait vivement approch&eacute;; le jour donnait en plein sur son
+visage, et il se trouvait justement plac&eacute; en face de la Br&ucirc;leuse.</p>
+
+<p>Elle le vit, et tout ce corps, d&eacute;chir&eacute; par la flamme, tressauta comme
+s'il e&ucirc;t voulu s'&eacute;lancer; en m&ecirc;me temps, hurlante, furieuse, elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi! le neveu de l'assassin!... c'est toi! l&acirc;che bandit!...
+tu viens voir si je suis morte!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! fit Jacques, qui chancelait, que signifient ces horribles
+paroles?...</p>
+
+<p>&mdash;La douleur l'affole, dit madame de Favereye en se tournant vers le
+jeune homme; sans doute, elle croit voir devant elle quelqu'un des
+hommes qu'elle a connus.</p>
+
+<p>Mais la vieille &eacute;clata de rire, et ce rire &eacute;tait si strident, si &acirc;pre,
+que ceux qui l'entendirent se sentirent fr&eacute;mir jusqu'au plus profond de
+leur &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Et elle criait encore:</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! je ne me trompe pas... c'est lui! le petit &agrave; l'oncle Jean!</p>
+
+<p>&mdash;L'oncle Jean!</p>
+
+<p>Quelle lueur &eacute;clatait tout &agrave; coup au milieu de ces t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'oncle Jean... c'est lui qui m'a assassin&eacute;e, br&ucirc;l&eacute;e... Oh! que
+j'ai mal! Il m'a attach&eacute;e sur mon lit, et puis il a mis le feu!... C'est
+lui, ton oncle Jean!... c'est le Bisco! c'est le Loup! le Loup!...</p>
+
+<p>Et elle r&eacute;p&eacute;tait ce mot: le Loup! avec des hoquets effrayants. Jacques
+se sentait devenir fou. Quoi! l&agrave; encore il entendait accoler le nom de
+l'oncle Jean &agrave; celui de mis&eacute;rables bandits!</p>
+
+<p>&mdash;Et il t'a envoy&eacute; pour voir s'il m'avait bien tu&eacute;e... L&acirc;che! l&acirc;che! tu
+es content de me voir souffrir! Oh! je br&ucirc;le!</p>
+
+<p>Elle regarda la marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, madame!... Vous avez l'air bon, vous, et puis les
+petites. Prenez garde &agrave; lui! c'est Jacquot... Jacquot qui a vol&eacute; dans
+les ateliers! Jacquot qui a &eacute;t&eacute; chass&eacute; de partout!... qui tuera, qui
+assassinera!... Prenez garde!... Au Loup! au Loup!</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles&mdash;Lucie et Pauline&mdash;s'&eacute;taient redress&eacute;es
+brusquement par un mouvement de terreur involontaire.</p>
+
+<p>La marquise fixait sur Jacques son regard p&eacute;n&eacute;trant. Qu'&eacute;tait-ce donc
+que cette sympathie qui tout &agrave; l'heure l'avait entra&icirc;n&eacute;e vers cet homme!
+Quoi! il ne r&eacute;pondait pas! Atterr&eacute;, frapp&eacute; d'une prostration
+inexplicable, il courbait la t&ecirc;te, livide, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;!</p>
+
+<p>C'est qu'en v&eacute;rit&eacute; Jacques chancelait sous ce dernier coup. Ces
+accusations, dans lesquelles se m&ecirc;lait le vrai et le faux, c'&eacute;tait bien
+&agrave; lui qu'elles s'adressaient. Cet oncle Jean, pourquoi le nommait-elle
+le Bisco? Quel rapport entre les Loups de Paris et le ma&ccedil;on qu'il avait
+cru toujours un honn&ecirc;te travailleur?</p>
+
+<p>Et encore une fois passait dans son imagination cette sc&egrave;ne hideuse dont
+il avait &eacute;t&eacute; t&eacute;moin &agrave; l'<i>Ours vert</i>. Donc, il n'&eacute;tait pas assez ivre
+pour s'&ecirc;tre tromp&eacute;. Donc, il n'avait pas r&ecirc;v&eacute;. L'oncle Jean &eacute;tait au
+milieu de ces bandits!... Plus encore, il semblait &ecirc;tre leur chef!...</p>
+
+<p>Devant ces probl&egrave;mes insolubles qui lui semblaient une machine
+monstrueuse, dont les engrenages allaient le saisir, il devenait fou!...
+R&eacute;pondre, c'&eacute;tait discuter; c'&eacute;tait accepter une partie de ce que disait
+la Br&ucirc;leuse. Avouer qu'il connaissait l'oncle Jean, au moment o&ugrave; elle
+l'accusait d'assassinat... o&ugrave; elle le nommait bourreau!...</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme est folle, vous avez raison! articula-t-il p&eacute;niblement.</p>
+
+<p>Madame de Favereye ne le quittait pas des yeux. Je ne sais quel souvenir
+lointain lui revenait au coeur. Non! c'&eacute;tait impossible! cet homme ne
+pouvait &ecirc;tre un de ces criminels qu'on appelait les Loups de Paris!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui &ecirc;tes-vous donc? s'&eacute;cria-t-elle tout &agrave; coup, comme entra&icirc;n&eacute;e
+par une force plus grande que sa volont&eacute;.</p>
+
+<p>Il se roidit contre la faiblesse qui pouvait le perdre, et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le comte de Cherlux!...</p>
+
+<p>A son tour, Lucie poussa un cri. Elle savait que le comte de Cherlux
+&eacute;tait l'ami du duc de Belen, de celui qu'elle m&eacute;prisait et qui
+pr&eacute;tendait &agrave; sa main... Elle s'&eacute;tait jet&eacute;e dans les bras de Pauline et
+lui avait gliss&eacute; quelques mots &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>Et Pauline de Saussay avait &agrave; son tour jet&eacute; sur Jacques un regard de
+d&eacute;dain et de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous ici? demanda s&eacute;v&egrave;rement la marquise; ne vous
+&ecirc;tes-vous pas dit m&eacute;decin?</p>
+
+<p>Jacques releva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis r&eacute;pondre, dit-il, car aussi bien je ne sais pas mentir!
+Non, je ne suis pas m&eacute;decin. Je passais; la curiosit&eacute;, la piti&eacute; m'ont
+amen&eacute; ici, rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;La piti&eacute;! &ccedil;a n'est pas vrai! criait la vieille; il est venu pour
+m'achever! Mais touche-moi donc!... Madame, envoyez chercher les
+gendarmes; qu'on le prenne, qu'on le <i>fauche</i>... c'est un voleur, c'est
+un assassin! c'est Jacquot, le Loup!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit froidement madame de Favereye, je ne sais si cette femme
+qui va mourir a le courage de mentir. Quoi qu'il en soit, il ne
+m'appartient pas de chercher en ce moment &agrave; p&eacute;n&eacute;trer ce myst&egrave;re: vous
+&ecirc;tes libre de vous retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, madame, s'&eacute;cria Jacques en faisant un pas en avant, vous croyez
+&agrave; ces terribles et folles imputations?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien; mais votre pr&eacute;sence torture cette malheureuse. Vous
+parliez d'humanit&eacute;, de piti&eacute;! c'est au nom de l'humanit&eacute; que je vous
+supplie de partir!</p>
+
+<p>Jacques porta les mains &agrave; son front avec un geste de d&eacute;sespoir. Il jeta
+un regard autour de lui, comme s'il e&ucirc;t esp&eacute;r&eacute; que quelque main
+secourable se tendrait vers lui. La marquise et les deux jeunes filles
+s'&eacute;taient agenouill&eacute;es de nouveau aupr&egrave;s du grabat.</p>
+
+<p>Mais la Br&ucirc;leuse... pourquoi l'accusait-elle? Il e&ucirc;t voulu lui parler,
+l'interroger. En proie au d&eacute;lire de l'agonie, elle se d&eacute;battait contre
+des fant&ocirc;mes horribles:</p>
+
+<p>&mdash;Jacquot... assassin! Du sang!... A l'&eacute;chafaud! Au Loup!</p>
+
+<p>Jacques recula lentement vers la porte, puis il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! je suis maudit!</p>
+
+<p>Et d'un bond il s'&eacute;lan&ccedil;a sur l'escalier.</p>
+
+<p>Le gendarme le laissa passer; mais, tout en ob&eacute;issant aux ordres re&ccedil;us,
+il dit en s'adressant &agrave; son coll&egrave;gue:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le! voil&agrave; un m&eacute;decin qui a une singuli&egrave;re fa&ccedil;on de soigner
+les gens!</p>
+
+<p>L'autre cligna de l'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui l'empoignerais, fit-il, sans la consigne!</p>
+
+<p>Jacques n'avait pas entendu: il fuyait sans comprendre ce que sa
+pr&eacute;cipitation pr&eacute;sentait d'&eacute;trange.</p>
+
+<p>Mais c'est qu'aussi le trouble profond qui d&eacute;j&agrave; s'&eacute;tait empar&eacute; de lui
+lors de la sc&egrave;ne terrible qui s'&eacute;tait pass&eacute;e entre lui et M. de Belen,
+avait repris toute son intensit&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait maintenant comme une sorte d'ivresse. Il en &eacute;tait arriv&eacute; en
+quelque sorte &agrave; douter de lui-m&ecirc;me. Partout, &agrave; l'h&ocirc;tel de la rue de
+Seine, au cabaret de l'<i>Ours vert</i>, dans cette chambre de la rue des
+Arcis, partout l'injure, partout cette accusation qui se renouvelait et
+qui le souffletait en plein visage!</p>
+
+<p>Et pourtant, qu'avait-il donc fait? Quel crime avait-il commis?
+Qu'&eacute;tait-ce donc que ces bandits auxquels on l'accusait sans cesse
+d'&ecirc;tre affili&eacute; et dont le nom inspirait &agrave; tous le d&eacute;go&ucirc;t et la terreur?</p>
+
+<p>Sur ces deux visages de femme, il avait vu se traduire une horreur
+ind&eacute;niable!... Et cela lui &eacute;tait plus douloureux encore que les insultes
+de M. de Belen, que les familiarit&eacute;s m&eacute;prisantes du cabaretier.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en finir! se r&eacute;p&eacute;ta-t-il encore une fois. Il faut que je
+retrouve l'oncle Jean.</p>
+
+<p>Cependant quand ce nom traversait sa pens&eacute;e, il fr&eacute;missait.</p>
+
+<p>Quand il &eacute;tait ouvrier, il occupait une petite chambre &agrave; l'entr&eacute;e de la
+rue Saint-Jacques, dans un de ces garnis borgnes o&ugrave; s'entassent les
+mis&egrave;res. L'oncle Jean y logeait aussi, bien qu'il par&ucirc;t rarement chez
+lui.</p>
+
+<p>Du moins, le logeur pourrait peut-&ecirc;tre lui donner les moyens de
+retrouver la trace qu'il cherchait.</p>
+
+<p>Il suivit le quai et traversa le pont.</p>
+
+<p>Mais au moment o&ugrave; il allait s'engager dans la rue du Petit-Pont, un
+homme qui marchait rapidement en sens inverse, v&ecirc;tu d'une blouse
+d&eacute;guenill&eacute;e, coiff&eacute; d'une casquette dont la visi&egrave;re retombait sur ses
+yeux, s'arr&ecirc;ta brusquement et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu?...</p>
+
+<p>Il le regarda: un souvenir vague lui revint &agrave; l'esprit. O&ugrave; avait-il vu
+cette face patibulaire?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce &agrave; moi que vous parlez? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! &agrave; toi... Jacquot!</p>
+
+<p>Or, c'&eacute;tait celui des Loups qu'on connaissait sous le pseudonyme de
+Douze-Francs....</p>
+
+<p>Jacques s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez?...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'te b&ecirc;tise! le filliot au Bisco!</p>
+
+<p>Encore ce nom!</p>
+
+<p>&mdash;Le Bisco? Quel est cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! voyons, fit Douze-Francs avec col&egrave;re, est-ce que tu te f... de
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'oncle Jean! o&ugrave; est-il? qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas loin de Bisco! s'&eacute;cria le Loup en riant. T'as raison! faut mieux
+dire l'autre nom! Mais tu sais, pas le temps de causer! O&ugrave; que tu vas?</p>
+
+<p>&mdash;Rue Saint-Jacques, au garni!</p>
+
+<p>&mdash;Justement! je m'en doutais! Eh bien! petit, c'est une rude chance pour
+toi que je t'aie rencontr&eacute;... tu &eacute;tais <i>paum&eacute;</i> comme une mauviette... il
+y a une sourici&egrave;re!</p>
+
+<p>Jacques connaissait le mot. Une surveillance &eacute;tait organis&eacute;e par la
+police.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; retrouver l'oncle Jean? s'&eacute;cria-t-il encore.</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ccedil;a, tu peux te fouiller! D'abord, il est peut-&ecirc;tre mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il para&icirc;t qu'il a fait un rude plongeon!</p>
+
+<p>&mdash;Mais les travaux qu'il avait entrepris?</p>
+
+<p>Douze-Francs &eacute;clata de rire. Ce mot de &laquo;travaux&raquo; lui paraissait vraiment
+comique; il est vrai que, suivant toujours le quiproquo qu'il ne
+comprenait pas, Jacques s'obstinait &agrave; ne voir dans l'oncle Jean qu'un
+entrepreneur de ma&ccedil;onnerie.</p>
+
+<p>&mdash;Les travaux! s'&eacute;cria Douze-Francs. Bah! &ccedil;a se retrouvera! et puis,
+entre nous, ajouta-t-il en baissant la voix, moi, je ne crois pas qu'il
+ait <i>cass&eacute; sa pipe</i>, c'est un vieux malin! &Ccedil;a ne <i>claque</i> pas comme &ccedil;a!</p>
+
+<p>A ce moment, quelques personnes d&eacute;bouchaient &agrave; l'entr&eacute;e du pont.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Douze-Francs, assez jacass&eacute;!... Je t'ai donn&eacute; un bon avis,
+petiot. Faut pas aller &agrave; la baraque, parce que tu te ferais <i>piger</i>...
+Et maintenant tirons-nous des pattes chacun de notre c&ocirc;t&eacute;. Bonsoir, mon
+petit loup!...</p>
+
+<p>Et, sans ajouter un mot, Douze-Francs s'&eacute;loigna de toute la vitesse de
+ses longues jambes....</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment le cercle se resserrait autour de Jacques; son dernier
+espoir venait de lui &eacute;chapper. Ce qui lui &eacute;tait le plus p&eacute;nible, c'est
+qu'il ne pouvait plus se faire d'illusion. &Eacute;videmment l'oncle Jean
+faisait partie d'une association myst&eacute;rieuse, dont sans doute ce Mancal
+&eacute;tait le lieutenant et dont lui-m&ecirc;me, Jacques, &eacute;tait en ce moment la
+victime....</p>
+
+<p>Tout manquait &agrave; la fois &agrave; Jacques. Ceux-l&agrave; m&ecirc;me sur lesquels il avait
+cru pouvoir compter en toute circonstance fuyaient devant lui. Chass&eacute; du
+monde o&ugrave; il s'&eacute;tait un instant introduit, d&eacute;laiss&eacute; par ses anciens
+compagnons, il &eacute;tait seul d&eacute;sormais, sans conseiller, sans aide.</p>
+
+<p>Il se dit qu'il avait eu tort de ne point suivre Douze-Francs. Du moins
+celui-l&agrave; le connaissait. Mais il se disait traqu&eacute; par la police... Ce
+mot donna le frisson au jeune homme. Il lui semblait apercevoir dans le
+lointain une main qui s'&eacute;tendait vers lui pour le saisir.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait accoud&eacute; sur le parapet du pont, et l&agrave;, inconscient, perdu
+dans sa douloureuse r&ecirc;verie, il regardait l'eau noir&acirc;tre qui clapotait
+sur les piles. Les lenteurs du courant irritaient son regard et
+communiquaient &agrave; son cerveau une sorte d'&eacute;tourdissement.</p>
+
+<p>Puis, le froid, qu'il ne sentait pas, le p&eacute;n&eacute;trait jusqu'au fond de
+l'&ecirc;tre, en m&ecirc;me temps que le flot exer&ccedil;ait sur lui cette attraction
+hypnotique &agrave; laquelle succombent tant de malheureux. C'&eacute;tait comme un
+vertige; devant ses yeux, il y avait maintenant un tournoiement vague de
+lueurs et d'ombres... et de ces hallucinations une id&eacute;e se d&eacute;gagea, qui
+&eacute;clata tout &agrave; coup dans son cerveau.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e, c'&eacute;tait la mort.</p>
+
+<p>A quoi bon vivre? Quel pouvait &ecirc;tre maintenant son avenir? Il ignorait
+tout de sa propre existence, et chaque fois qu'il tentait de plonger
+ses yeux dans le pass&eacute;, il n'y voyait que les t&eacute;n&egrave;bres d'un gouffre
+effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, murmura-t-il. Je vais me tuer.</p>
+
+<p>Il regarda la Seine, cette fois, d'un oeil plus calme.</p>
+
+<p>&mdash;Pas ainsi, murmura-t-il. C'est la mort des l&acirc;ches....</p>
+
+<p>Il s'&eacute;carta et se remit &agrave; marcher. Allant devant lui au hasard, il
+parlait &agrave; mi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Si tout &agrave; l'heure, dans cette chambre o&ugrave; r&acirc;lait cette malheureuse, un
+mot, un regard de sympathie eussent &eacute;chapp&eacute; &agrave; ces trois adorables
+cr&eacute;atures, il me semble que j'aurais eu le courage de vivre et de
+lutter. Et voil&agrave; que l'on m'a chass&eacute;!... L'une d'elles, dont la voix
+chaude et vibrante &eacute;branlait toutes les fibres de mon coeur, m'avait
+cependant singuli&egrave;rement &eacute;mu... C'est singulier!... il me semble que
+d&eacute;j&agrave;, dans mes r&ecirc;ves d'autrefois, alors que je voyais une forme vague et
+charmante se pencher sur mon berceau, il me semble que celle qui se
+courbait vers moi, comme une m&egrave;re, avait ce visage pur et noble!...
+Folie!... je r&ecirc;vais!... et voici la r&eacute;alit&eacute;!...</p>
+
+<p>Il marchait encore, puis il reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Une m&egrave;re!... oui; il y a des enfants qui s'endorment aux bras de leur
+m&egrave;re et qui se r&eacute;veillent sous ses baisers... moi, je suis seul, jet&eacute;
+sur la terre par le hasard... Une sorte de grand seigneur d&eacute;bauch&eacute; a
+daign&eacute; un jour se souvenir que j'existais... Il a cru que cette
+reconnaissance tardive l'absoudrait de sa faute... il m'a jet&eacute; son nom,
+sa fortune comme une aum&ocirc;ne.... Ah! ce titre, cet argent, comme tout
+cela me para&icirc;t aujourd'hui mesquin et ridicule!... C'est bizarre
+cependant que cette volont&eacute; de suicide ne me soit venue que justement au
+jour qui m'a fait riche!...</p>
+
+<p>Il avait suivi les quais et se trouvait en face du jardin des Tuileries.
+Par la grille largement ouverte entraient &agrave; chaque instant des m&egrave;res
+tenant par la main des enfants qui sautillaient en poussant de petits
+cris joyeux. Il s'appuya contre le soubassement pour les voir passer.</p>
+
+<p>Il y avait aussi des jeunes filles, fra&icirc;ches et roses, qui baissaient
+les yeux lorsque quelque &eacute;l&eacute;gant les fixait d'un regard admirateur.</p>
+
+<p>Et Jacques songeait &agrave; ces deux jeunes filles qu'il avait rencontr&eacute;es
+tout &agrave; l'heure en si &eacute;tranges circonstances. Comme elles &eacute;taient
+jolies!... L'une d'elles l'avait surtout frapp&eacute;. C'&eacute;tait Pauline de
+Saussay. Songeant &agrave; elle, il sentait son coeur battre plus vite....</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera en mourant mon dernier souvenir! dit-il.</p>
+
+<p>En mourant! Il s'interrogea encore une fois et se dit qu'il &eacute;tait bien
+d&eacute;cid&eacute;. Il fallait avant tout se procurer une arme. Il alla dans la rue
+Royale et acheta une paire de pistolets, qu'il fit charger devant lui.
+Il donna son nom: le comte de Cherlux! Il &eacute;prouvait je ne sais quelle
+satisfaction ironique &agrave; r&eacute;p&eacute;ter ce nom qui allait tout &agrave; l'heure
+dispara&icirc;tre avec lui....</p>
+
+<p>Puis, glissant les armes dans ses poches, il se dirigea vers le bois de
+Boulogne: c'&eacute;tait alors le rendez-vous l&eacute;gendaire des suicid&eacute;s. Des
+massifs &eacute;pais et sauvages n'avaient pas encore &eacute;t&eacute; perc&eacute;s &agrave; jour par les
+avenues rectes des embellisseurs. C'&eacute;tait encore la nature, avec son
+impr&eacute;vu et sa solitude. On y &eacute;tait bien pour se battre ou pour mourir.
+Pas un des bruits de Paris n'arrivait jusqu'&agrave; vous. En face du ciel, au
+bruissement des branches qui craquaient sous le vent, on appuyait le
+doigt sur la d&eacute;tente... et le lendemain, un garde ramassait le cadavre.
+Tout &eacute;tait dit.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, qui veut se tuer n'a plus ses aises. Les allures du
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; sont soigneusement not&eacute;es par les sergents de ville qui le
+voient passer; un garde suit &agrave; distance quiconque est p&acirc;le et jette
+devant soi ce regard vague qui cherche &agrave; deviner la mort &agrave; travers les
+derni&egrave;res sensations de la vie... et le bras qui dirige l'arme contre la
+poitrine ou le cr&acirc;ne est souvent arr&ecirc;t&eacute; avant que l'oeuvre soit
+accomplie.</p>
+
+<p>Et puis, il faut suivre l'homme de la loi chez le commissaire de police,
+donner son nom, des explications, entendre les admonestations du
+magistrat qui vous adjure de renoncer &agrave; votre projet. Il ne vous laisse
+partir qu'apr&egrave;s vous avoir arrach&eacute; la promesse de ne plus attenter &agrave; vos
+jours.</p>
+
+<p>C'est &agrave; d&eacute;go&ucirc;ter du suicide.</p>
+
+<p>La civilisation traque l'homme dans sa vie. Au sommet des colonnes, elle
+&eacute;l&egrave;ve des grilles qui arr&ecirc;tent l'&eacute;lan; sur le fleuve, les mariniers se
+jettent &agrave; la nage au premier choc de l'eau qui rebondit sous votre
+corps....</p>
+
+<p>O&ugrave; se tuer? A domicile? Mais dans les maisons &agrave; cinquante locataires,
+tout vous d&eacute;nonce, l'odeur du charbon, le soup&ccedil;on de votre concierge. La
+bienveillance veille sur vous et interrompt trop souvent l'oeuvre
+achev&eacute;e....</p>
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; se passe notre r&eacute;cit, on &eacute;tait mieux ma&icirc;tre de soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>A partir du rond-point des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, les passants &eacute;taient rares.
+Comme c'&eacute;tait l'hiver, ils passaient vite, bien envelopp&eacute;s dans leurs
+paletots, et se souciaient fort peu d'examiner la physionomie de ceux
+qui montaient vers le bois.</p>
+
+<p>A peine quelques voitures, lanc&eacute;es au grand trot des chevaux,
+sillonnaient l'avenue.</p>
+
+<p>Jacques se plaisait &agrave; cette solitude. C'&eacute;tait bien ainsi qu'il voulait
+sortir de la vie. Sans que nul ne pr&icirc;t garde &agrave; lui, il arriva &agrave; la porte
+Maillot, et, tournant &agrave; droite, se trouva en face d'une sorte de caf&eacute;
+champ&ecirc;tre qui se trouvait l&agrave;.</p>
+
+<p>Comme il n'avait rien mang&eacute; depuis le matin, il se sentait faible. Il se
+dit qu'au moment d&eacute;cisif la force pouvait lui faire d&eacute;faut. Quoiqu'il
+n'&eacute;prouv&acirc;t aucune h&eacute;sitation, il &eacute;prouvait une peur enfantine. Il
+craignait que l'arme appuy&eacute;e contre sa tempe ne d&eacute;vi&acirc;t, par manque de
+s&ucirc;ret&eacute; dans la main; il voulait mourir, mais non point &ecirc;tre d&eacute;figur&eacute;.</p>
+
+<p>Il entra et demanda un l&eacute;ger repas. Comme il insista pour &ecirc;tre servi en
+plein air, le gar&ccedil;on comprit ce dont il s'agissait. Il avait vu tant de
+ces aventures! Il h&eacute;sita: car on n'&eacute;tait pas toujours s&ucirc;r que le
+<i>client</i> pay&acirc;t sa note. Mais les allures de Jacques donnaient confiance.
+Ce devait &ecirc;tre un d&eacute;sespoir d'amour... On pouvait attendre le dessert
+pour pr&eacute;senter l'addition.</p>
+
+<p>Quand il eut achev&eacute;, Jacques paya son compte et remit un louis de
+pourboire au gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>Celui-ci crut devoir lui donner un renseignement:</p>
+
+<p>&mdash;Si monsieur veut &ecirc;tre bien tranquille, dit-il, monsieur suivra ce
+petit sentier pendant un petit quart d'heure, puis il tournera &agrave; gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit Jacques.</p>
+
+<p>Et il s'enfon&ccedil;a dans le bois par la route indiqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas suffisamment pris garde aux paroles de l'obligeant
+personnage. Il marcha trop longtemps, tourna &agrave; droite, et finalement
+d&eacute;boucha sur une route.</p>
+
+<p>Il recula, effray&eacute; de se retrouver en pleine lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Une voiture arrivait du c&ocirc;t&eacute; de Courbevoie, sorte de coup&eacute; &eacute;l&eacute;gant
+qu'emportait un pur sang de la meilleure race.</p>
+
+<p>Encore une minute et il allait passer devant Jacques.</p>
+
+<p>Le jeune nomme ne voulait plus voir de visage humain; il se rejeta dans
+le bois, et l&agrave;, se croyant cach&eacute; par les branches, il tira de sa poche
+un de ses pistolets, examina rapidement la batterie, pla&ccedil;a la
+capsule....</p>
+
+<p>Puis levant le bras, il posa le canon de l'arme sur sa tempe....</p>
+
+<p>Mais au moment o&ugrave; il allait tirer, les branches craqu&egrave;rent violemment,
+une forme se dressa aupr&egrave;s de lui, deux bras se jet&egrave;rent autour de son
+cou....</p>
+
+<p>Et une voix lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux mourir! toi!... non! non! je t'aime!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">DEUX IVRESSES</a></h3>
+
+
+<p>Le jeune homme avait pouss&eacute; un cri de surprise et l'arme de mort s'&eacute;tait
+&eacute;chapp&eacute;e de ses mains....</p>
+
+<p>Et la duchesse de Torr&egrave;s, car c'&eacute;tait elle, le serrait dans ses bras, en
+ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que tu meures!...</p>
+
+<p>Cette voix r&eacute;sonnait &agrave; son oreille comme un chant d'esp&eacute;rance et
+d'amour,&mdash;il lui semblait qu'il &eacute;tait le jouet d'une illusion.</p>
+
+<p>Mais non! c'&eacute;tait bien elle, plus belle que jamais elle n'&eacute;tait apparue
+au milieu des splendeurs du luxe et de la richesse.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait l&agrave;, la t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, les yeux pleins de larmes.
+Son teint ordinairement p&acirc;le et mat s'&eacute;tait color&eacute; et le sang courait,
+rapide, sous cette peau fine et velout&eacute;e comme celle d'une jeune fille.</p>
+
+<p>Et plongeant son regard dans ces yeux voil&eacute;s par l'&eacute;motion, sentant
+contre sa poitrine ce corps souple qui avait des ondulations
+serpentines, Jacques chancela....</p>
+
+<p>&mdash;Vous! vous! murmura-t-il. Ah! pourquoi &ecirc;tes-vous venue?... Vous me
+rendez l&acirc;che!...</p>
+
+<p>Mais sans r&eacute;pondre, la duchesse l'avait saisi par la main et
+l'entra&icirc;nait vers la route. Il ne r&eacute;sistait pas. Il n'avait plus de
+volont&eacute;: toute son &eacute;nergie d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e s'&eacute;tait bris&eacute;e. Il &eacute;tait plus
+faible qu'un enfant!...</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, sans savoir comment il y &eacute;tait venu, il se trouvait
+dans la voiture de cette femme, aupr&egrave;s d'elle, et les chevaux
+l'emportaient de leur trot rapide dans la direction de Paris....</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;che! r&eacute;p&eacute;tait-il. Je n'ai m&ecirc;me pas su mourir!...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, fit-elle, en lui pesant doucement les mains sur les l&egrave;vres,
+tu as la fi&egrave;vre... je ne veux plus que tu parles de mourir. Ne suis-je
+pas l&agrave; maintenant?</p>
+
+<p>Il releva la t&ecirc;te et la regarda.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, il se demandait si tout cela n'&eacute;tait pas un r&ecirc;ve. Quoi! cette
+cr&eacute;ature si belle qu'il avait entrevue pendant quelques minutes &agrave; peine,
+&agrave; laquelle il songeait dans la solitude de ses insomnies, cette femme
+qui r&eacute;alisait pour lui le type le plus achev&eacute; de la beaut&eacute; humaine,
+cette femme l'avait arrach&eacute; &agrave; la mort!</p>
+
+<p>Et il l'avait bien entendu; elle lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime!</p>
+
+<p>Aim&eacute;! lui! est-ce que cela &eacute;tait possible?... Il eut un fr&eacute;missement
+terrible. Oui, c'&eacute;tait bien cela! C'&eacute;tait la folie qui hantait son
+cerveau! Sa raison lui &eacute;chappait!</p>
+
+<p>Elle respectait sa r&ecirc;verie. Pench&eacute;e vers lui, serrant ses mains dans les
+siennes, elle l'enveloppait de son regard charg&eacute; de voluptueuses
+effluves. Et sous ce magn&eacute;tisme enivrant, il lui semblait qu'un &ecirc;tre
+surnaturel prenait possession de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il ne parlait plus. Il se laissait emporter dans une sorte de tourbillon
+vague comme ceux qui parfois vous enl&egrave;vent dans l'air, pendant le
+sommeil....</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Puis il descendit, appuy&eacute; au bras de la duchesse, qui le soutenait comme
+elle e&ucirc;t fait d'un enfant.</p>
+
+<p>Seulement, &agrave; ce moment, il se passa une &eacute;trange circonstance....</p>
+
+<p>Devant la grande porte, un mendiant accroupi semblait dormir sur le banc
+de pierre qui touchait &agrave; la grille. Au moment o&ugrave; la duchesse et Jacques
+passaient devant lui, le mendiant releva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &ecirc;tre farouche, avec ses cheveux gris en broussailles qui lui
+tombaient jusqu'aux yeux, avec sa barbe hirsute et ses yeux creus&eacute;s.</p>
+
+<p>Il fixa sur eux son regard dur; puis, quand la porte se referma, on
+l'entendit qui jetait dans l'air un &eacute;clat de rire strident, infernal.</p>
+
+<p>Jacques frissonna, et son coeur se contracta sous un spasme d'effroi.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, lui dit le T&eacute;nia.</p>
+
+<p>Il eut un moment d'h&eacute;sitation involontaire. Je ne sais quel sinistre
+pressentiment &eacute;treignit son cerveau. Mais la main si douce serra sa
+main, le sourire de la duchesse se fit plus charmant et plus
+encourageant... Il entra.</p>
+
+<p>Mais quand il se trouva dans le boudoir des fourrures, o&ugrave; pour la
+premi&egrave;re fois il avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; sous le nom de comte de Cherlux, il se
+laissa tomber sur le sofa, et cacha son front entre ses deux mains.</p>
+
+<p>Et tandis que, pendant quelques minutes, il &eacute;tait rest&eacute; seul, il revit,
+par une intuition de l'&acirc;me, ces trois adorables femmes qui tout &agrave;
+l'heure &eacute;taient courb&eacute;es au grabat d'un moribond, et il lui sembla que
+l'une d'elles lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! Jacques! sors d'ici!... Va-t'en! Il en est temps encore!...</p>
+
+<p>Mais en m&ecirc;me temps, dans son souvenir, &eacute;clata la voix de la Br&ucirc;leuse qui
+hurlait:</p>
+
+<p>&mdash;Au loup! Bandit! Assassin!...</p>
+
+<p>Il laissa &eacute;chapper un cri de terreur... et se dressa comme s'il voulait
+fuir, mais il resta immobile, fr&eacute;missant de tout son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>La porte venait de s'ouvrir et la duchesse lui &eacute;tait apparue.</p>
+
+<p>Quelques minutes lui avaient suffi pour rejeter le costume qu'elle
+portait. Maintenant elle &eacute;tait rev&ecirc;tue d'une robe de soie bleue et
+argent, dont les plis, coll&eacute;s au corps, moulaient ses formes admirables
+et que serrait &agrave; la taille une cordeli&egrave;re d'argent.</p>
+
+<p>Sur ses cheveux, qu'elle avait d&eacute;nou&eacute;s et qui retombant sur ses &eacute;paules
+lui faisaient comme un manteau, elle avait jet&eacute; une r&eacute;sille d'argent
+dont l'&eacute;clat mat faisait mieux ressortir encore la teinte bleue de ses
+tresses splendides.</p>
+
+<p>Le cou se d&eacute;gageait, ferme, admirablement moul&eacute;, tandis que les manches,
+largement fendues, laissaient voir les bras, qu'un statuaire e&ucirc;t moul&eacute;s,
+jusqu'&agrave; la naissance du coude.</p>
+
+<p>Les l&egrave;vres &eacute;taient rouges, l'oeil noir brillait d'un &eacute;clat radieux....</p>
+
+<p>Elle s'approcha de Jacques, le repoussa doucement vers le sofa, sur
+lequel elle le contraignit de reprendre sa place, et s'agenouillant
+devant lui, elle dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Dis, me trouves-tu belle ainsi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura-t-il, belle comme un r&ecirc;ve....</p>
+
+<p>Il sentait monter &agrave; son cerveau un parfum enivrant, et de ce regard fix&eacute;
+sur lui s'&eacute;chappait un rayonnement qui l'&eacute;blouissait.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas! tu ne mourras pas? dit-elle encore. Je ne le veux
+pas!... Je veux que tu vives... entends-tu bien... que tu vives pour
+moi, pour moi seule!</p>
+
+<p>Puis l'attirant &agrave; elle, dans un &eacute;lan plein d'une charmante violence,
+elle posa ses l&egrave;vres sur les siennes....</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime! lui dit-elle dans un long baiser.</p>
+
+<p>Il ne pensait plus, il ne raisonnait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime! r&eacute;p&eacute;tait-il comme un &eacute;cho de folie.</p>
+
+<p>Et comme il l'avait saisie dans ses bras, elle se d&eacute;gagea, se laissa
+glisser &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas, fit-elle. Je ne veux rien savoir encore... plus tard tu
+me diras tout... Je sais que tu souffres, je devine en toi d'horribles
+tortures... oublie tout!... Si le monde s'est montr&eacute; cruel pour toi, si
+on t'a abandonn&eacute;, je te reste... moi qui t'aime! moi qui me d&eacute;voue &agrave; ton
+bonheur! Que nous importent les autres!... ne serons-nous pas l'un &agrave;
+l'autre un univers et un paradis?...</p>
+
+<p>Il l'&eacute;coutait, et la fi&egrave;vre qui le br&ucirc;lait se transformait: l'amour
+violent, insens&eacute;, s'emparait de lui... Oui, il oubliait tout pour la
+regarder, pour l'admirer, pour l'adorer....</p>
+
+<p>Il voulut encore l'enlacer de ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit-elle doucement et en souriant.</p>
+
+<p>Elle se releva avec la souplesse d'un f&eacute;lin, et courant &agrave; la chemin&eacute;e,
+elle sonna.</p>
+
+<p>Sans que personne par&ucirc;t, un panneau tourna sur ses gonds et un gu&eacute;ridon
+de laque parut; elle l'attira aupr&egrave;s du sofa. Puis s'asseyant aupr&egrave;s de
+Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sage, lui dit-elle en d&eacute;couvrant les perles de sa bouche, et
+pour retrouver tout votre calme, partagez, je vous prie, mon modeste
+souper....</p>
+
+<p>Elle versa dans une coupe de cristal quelques gouttes d'un vin d'Italie,
+jaune comme de l'or, brillant comme un rayon de soleil; elle y trempa
+ses l&egrave;vres, puis le lui pr&eacute;sentant d'un geste adorable:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, dit-elle, et sachez ma pens&eacute;e!...</p>
+
+<p>Il but, les yeux fix&eacute;s sur elle. Et en m&ecirc;me temps que la liqueur chaude
+et vivifiante r&eacute;chauffait sa poitrine, il buvait le regard, la beaut&eacute;,
+le charme de cette femme en qui se r&eacute;sumaient toutes les s&eacute;ductions des
+courtisanes antiques....</p>
+
+<p>Et comme elle se faisait complaisante!</p>
+
+<p>Elle le servait, le for&ccedil;ait de lui ob&eacute;ir: elle buvait &agrave; son tour, et il
+fallait qu'il l'imit&acirc;t, sinon elle avait une de ces moues boudeuses qui
+brisent les r&eacute;sistances les plus endurcies.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, sur ce cerveau &eacute;branl&eacute; par tant de commotions, les vins
+capiteux agirent. Ce n'&eacute;tait pas l'ivresse, c'&eacute;tait une sorte de
+r&eacute;surrection.</p>
+
+<p>Jacques se sentait fort, il retrouvait son &eacute;nergie.</p>
+
+<p>Son teint p&acirc;le se colorait de nouveau, ses yeux brillaient. Il lui
+semblait que ses muscles reprenaient leur vigueur en m&ecirc;me temps que ses
+nerfs, douloureusement crisp&eacute;s, se d&eacute;tendaient.</p>
+
+<p>Mais en m&ecirc;me temps une pens&eacute;e d&eacute;solante traversa son cerveau.</p>
+
+<p>La duchesse de Torr&egrave;s l'avait sauv&eacute;, l'avait accueilli, elle lui avait
+avou&eacute; qu'elle l'aimait.</p>
+
+<p>Mais, sans doute, elle ne savait rien! elle ignorait sous quelle
+accusation inf&acirc;me il avait d&ucirc; courber la t&ecirc;te!... elle ne pouvait
+supposer que le matin m&ecirc;me, de Belen l'e&ucirc;t chass&eacute;, lui, Jacques, comte
+de Cherlux, l'e&ucirc;t fait jeter &agrave; la porte par ses laquais!...</p>
+
+<p>Un rugissement s'&eacute;chappa de sa gorge, et il posa si violemment sur la
+table le verre qu'il tenait &agrave; la main que le cristal vola en &eacute;clats.</p>
+
+<p>Elle emplit un autre verre, et dit &agrave; Jacques en le lui tendant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu M. le duc de Belen, et je sais tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous! s'&eacute;cria-t-il. Mais alors vous me m&eacute;prisez! vous me tenez pour un
+mis&eacute;rable!...</p>
+
+<p>Elle lui prit la main et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout... et je vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! il ne vous a pas dit....</p>
+
+<p>Elle l'interrompit d'un geste:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris de sa propre bouche les d&eacute;tails de la sc&egrave;ne odieuse qui
+s'est pass&eacute;e ce matin....</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne me chassez pas!</p>
+
+<p>Elle se leva, vint derri&egrave;re le jeune homme, lui prit la t&ecirc;te entre les
+deux mains et l'embrassa au front.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, en v&eacute;rit&eacute;, une sc&egrave;ne singuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Les bougies de cire rose, dont la lumi&egrave;re &eacute;tait tamis&eacute;e par des &eacute;crans
+de mica, &eacute;clairaient les fourrures z&eacute;br&eacute;es de roux et de blanc dont les
+pointes semblaient charg&eacute;es d'&eacute;tincelles.</p>
+
+<p>Des cassolettes de cuivre cisel&eacute; s'&eacute;chappaient des parfums qui
+embaumaient l'atmosph&egrave;re et troublaient &agrave; la fois la raison et les
+sens....</p>
+
+<p>Les tentures, &eacute;l&eacute;gamment drap&eacute;es, semblaient frissonner sous un souffle
+voluptueux....</p>
+
+<p>Jacques sentit les bras d'Isabelle autour de son cou, et, par un
+mouvement sensuel, rejeta sa t&ecirc;te en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Ainsi pos&eacute;, il voyait &agrave; plein l'adorable visage de la p&eacute;cheresse qui
+rayonnait d'amour et d'ardeur mal contenue.</p>
+
+<p>Ce fut un &eacute;blouissement.</p>
+
+<p>Il avait oubli&eacute; jusqu'&agrave; ce souvenir qui, un instant auparavant, avait
+contract&eacute; son coeur et tortur&eacute; son cerveau, jusqu'&agrave; cette question &agrave;
+laquelle point de r&eacute;ponse n'avait &eacute;t&eacute; faite.</p>
+
+<p>De toute cette femme, ainsi pench&eacute;e, s'exhalaient des effluves de
+volupt&eacute; qui l'&eacute;tourdissaient....</p>
+
+<p>Depuis le matin, il avait tant souffert, que son organisme &eacute;branl&eacute;
+&eacute;prouvait maintenant je ne sais quelle s&eacute;dation supr&ecirc;me. Il &eacute;tait enlac&eacute;
+dans les s&eacute;ductions infinies de cette femme qui commandait l'adoration.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! murmura-t-elle d'une voix &agrave; peine perceptible.</p>
+
+<p>&mdash;Ton nom! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle l'oubli!</p>
+
+<p>Et il lui sembla que les lumi&egrave;res p&acirc;lissaient. Une harmonie vague et
+ineffable bruit dans l'air... celle de deux voix qui s'unissaient en
+&eacute;changeant des mots d'amour.</p>
+
+<p>L'une disait:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! mon Jacques!</p>
+
+<p>Et l'autre r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">CE QUI S'&Eacute;TAIT PASS&Eacute;</a></h3>
+
+
+<p>Comment tout &agrave; coup Isabelle de Torr&egrave;s s'&eacute;tait-elle trouv&eacute;e sur la
+route? Comment avait-elle pu arr&ecirc;ter le bras de Jacques, alors que
+l'arme de mort s'appuyait sur son front?</p>
+
+<p>C'est ce que nous allons rapidement expliquer:</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir ob&eacute;i au mouvement de fureur qui l'avait emport&eacute;, le duc de
+Belen, rest&eacute; seul, s'&eacute;tait pris &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir. Il tenait encore entre ses
+mains la lettre de Mancal, et il cherchait &agrave; deviner quel pouvait &ecirc;tre
+le plan des mis&eacute;rables qui s'&eacute;taient introduits dans son h&ocirc;tel, et dont
+Jacques lui paraissait &agrave; la fois le complice et l'instrument.</p>
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; insist&eacute; sur ce fait tr&egrave;s-curieux, l'indignation r&eacute;elle
+de M. le duc de Belen. Nous raconterons bient&ocirc;t toute son histoire, et
+l'on saura alors quel droit il avait &agrave; s'irriter si fort lorsque des
+malfaiteurs songeaient &agrave; s'attaquer &agrave; sa fortune.</p>
+
+<p>Mais les gredins sont ainsi faits.</p>
+
+<p>Quand on les touche, ils sont tout pr&ecirc;ts &agrave; appeler &agrave; leur propre d&eacute;fense
+les arguments honn&ecirc;tes dont ils ont fait tant de fois bon march&eacute;, alors
+qu'il s'agissait d'autrui.</p>
+
+<p>De Belen, se promenant de long en large dans le petit salon d'o&ugrave; il
+avait chass&eacute; Jacques, murmura avec un accent de profond navrement:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, c'est &agrave; ne plus croire &agrave; rien... Un jeune homme qui avait
+l'air si na&iuml;f! Vrai, je l'avais cru honn&ecirc;te! Et puis, apr&egrave;s tout, il est
+exact que le comte de Cherlux, un vieux camarade, en somme, l'a reconnu
+pour son fils et lui a laiss&eacute; ce qu'il poss&eacute;dait....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Que pouvait bien poss&eacute;der de Cherlux?... Hum! en y r&eacute;fl&eacute;chissant de
+plus pr&egrave;s, ce vieux viveur ne devait plus &ecirc;tre grandement en fonds. Quel
+r&ocirc;le peut avoir jou&eacute; ce Mancal en tout ceci? J'ai &eacute;t&eacute; bien fou de ne pas
+deviner imm&eacute;diatement que cet homme &eacute;tait un bandit de premi&egrave;re esp&egrave;ce!
+J'avais cru &agrave; l'habilet&eacute; d'un chevalier d'industrie, qui emploie tous
+moyens pour voler et exploiter les secrets d'autrui. C'est mieux que
+cela... Il faudra que je sache tout!...</p>
+
+<p>A ce moment, on frappa &agrave; la porte, puis un laquais dit &agrave; de Belen:</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron de Silvereal demande si monsieur le duc est visible.</p>
+
+<p>&mdash;Silvereal! pensa de Belen. Pardieu! celui-l&agrave; aussi doit conna&icirc;tre
+Mancal... qui sait s'il ne pourrait pas me fournir quelque utile
+renseignement....</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, il se trouvait avec le baron dans le cabinet oriental
+o&ugrave; nous les avons d&eacute;j&agrave; entendus causant du pass&eacute; et de l'avenir.</p>
+
+<p>Il est bon de dire qu'apr&egrave;s avoir rencontr&eacute; Germandret-Mancal dans le
+souterrain, de Belen avait fait combler le puits o&ugrave; s'engageait
+l'escalier et fermer la trappe qui communiquait avec la serre.</p>
+
+<p>De cette fa&ccedil;on, il &eacute;tait, ou du moins se croyait &agrave; l'abri de toute
+indiscr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Silvereal n'avait pas reparu &agrave; l'h&ocirc;tel de Belen depuis cette derni&egrave;re
+entrevue o&ugrave; il avait extorqu&eacute; au duc une somme de cinquante mille
+francs... somme, h&eacute;las! qui avait d&eacute;j&agrave; disparu en babioles co&ucirc;teuses que
+l'amoureux baron avait envoy&eacute;es &agrave; l'h&ocirc;tel de Torr&egrave;s, pour se faire
+pardonner sans doute l'impolitesse qu'il avait involontairement commise
+en s'endormant dans le boudoir de celle &agrave; laquelle il offrait son nom et
+sa main.</p>
+
+<p>Silvereal &eacute;tait soucieux, et ce pour plusieurs raisons qu'il importe de
+conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re, c'est que l'h&ocirc;tel de Torr&egrave;s lui &eacute;tait impitoyablement ferm&eacute;
+depuis quelques jours, et m&ecirc;me il s'&eacute;tait produit un fait plus &eacute;trange
+et plus grave.</p>
+
+<p>Son dernier pr&eacute;sent: une agrafe de diamants qu'il avait obtenue &agrave; cr&eacute;dit
+d'un des premiers bijoutiers de la rue de la Paix, lui avait &eacute;t&eacute;
+renvoy&eacute;e sans que l'&eacute;crin e&ucirc;t m&ecirc;me &eacute;t&eacute; ouvert.</p>
+
+<p>Ceci pouvait &ecirc;tre significatif, et tout personnage moins infatu&eacute; de
+lui-m&ecirc;me ou moins enfi&eacute;vr&eacute; d'amour e&ucirc;t devin&eacute;, de la part de l'avide
+duchesse, un cong&eacute; non dissimul&eacute;.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave; ce qu'avait compris le baron. Pour lui, le
+consentement de la duchesse &agrave; ses d&eacute;sirs de mariage ne faisait point
+doute. Seulement, tant que Mathilde serait vivante, ces promesses, ces
+offres seraient illusoires. Ce refus n'&eacute;tait qu'une invitation &agrave; agir.</p>
+
+<p>C'est ce qu'avait imm&eacute;diatement tent&eacute; Silvereal, impatient d'avoir
+reconquis sa libert&eacute;.</p>
+
+<p>On n'a pas oubli&eacute; que le vieux Blasias lui avait remis un flacon qui ne
+contenait, en somme, qu'un breuvage compl&eacute;tement inoffensif.</p>
+
+<p>Mais Silvereal, ne doutant pas qu'il ne t&icirc;nt en son pouvoir la vie de la
+baronne, avait r&eacute;solu d'en finir... et, au risque d'&eacute;veiller les
+soup&ccedil;ons, il avait trouv&eacute; moyen de faire prendre &agrave; sa femme le contenu
+total du flacon.</p>
+
+<p>On devine ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>&Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; une triste journ&eacute;e pour le baron. Vingt fois il s'&eacute;tait
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel, esp&eacute;rant trouver la domesticit&eacute; au d&eacute;sespoir, tout
+pr&ecirc;t &agrave; accueillir avec le masque d'une douleur de bonne compagnie la
+nouvelle d'une &eacute;pouvantable catastrophe.</p>
+
+<p>Point. Tout &eacute;tait calme. A quelques questions habilement pos&eacute;es, il
+avait &eacute;t&eacute; r&eacute;pondu que jamais la sant&eacute; de madame de Silvereal n'avait &eacute;t&eacute;
+meilleure. L'honn&ecirc;te mari n'en pouvait croire ses oreilles, et,
+finalement, il avait sollicit&eacute; et obtenu l'autorisation de se rendre
+dans l'appartement de la baronne.</p>
+
+<p>Elle l'avait re&ccedil;u avec sa hauteur ordinaire. Et tout en causant de
+banalit&eacute;s, il avait pu constater que jamais sa beaut&eacute; n'avait &eacute;t&eacute; plus
+vivace, que jamais ses yeux n'avaient &eacute;t&eacute; plus brillants, sa voix plus
+calme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; en perdre la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il avait couru au club, afin de tenter la fortune et d'oublier, dans la
+fi&egrave;vre du jeu, les soucis qui le tourmentaient.</p>
+
+<p>L&agrave; il avait &eacute;t&eacute; en butte &agrave; quelques railleries, m&eacute;nag&eacute;es d'ailleurs avec
+un go&ucirc;t exquis. Mais on lui parlait de M. le comte Jacques de Cherlux,
+charmant jeune homme qui avait &eacute;t&eacute; accueilli par le duc de Belen sur la
+recommandation de la duchesse de Torr&egrave;s, et en qui on lui faisait
+deviner un rival.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce donc l&agrave; l'explication de l'exil qui le frappait?</p>
+
+<p>Avec ses inqui&eacute;tudes s'&eacute;taient surexcit&eacute;s tous ses mauvais instincts. Il
+n'avait pu tuer sa femme, il se devinait maintenant chass&eacute; par celle
+qu'il aimait... et de Belen &eacute;tait le complice de la duchesse... Il
+pr&ecirc;tait les mains &agrave; une intrigue qui le pouvait r&eacute;duire au d&eacute;sespoir,
+lui, Silvereal, un ancien ami... mieux que cela... un complice qui
+pouvait un jour ou l'autre devenir dangereux.</p>
+
+<p>Il fallait &eacute;lucider cette question, et c'&eacute;tait dans ce but que le baron
+se pr&eacute;sentait chez le duc de Belen; seulement il avait appris &agrave; ses
+d&eacute;pens que dans une discussion violente avec le duc, il &eacute;tait rare que
+le dernier mot lui rest&acirc;t. Aussi avait-il r&eacute;solu d'employer cette fois
+un tout autre moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bonjour, mon cher duc! fit-il d&egrave;s qu'il aper&ccedil;ut de Belen, et en
+s'avan&ccedil;ant vers lui les mains tendues en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux de vous voir, fit de Belen, qui r&eacute;pondait &agrave; ses
+propres pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Puis, regardant attentivement Silvereal, dont le visage &eacute;tait
+admirablement compos&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en v&eacute;rit&eacute;, mon cher baron, vous semblez tout joyeux....
+Avez-vous donc quelque raison de vous r&eacute;jouir?</p>
+
+<p>&mdash;Le mot est peut-&ecirc;tre trop fort, fit Silvereal en souriant et en
+d&eacute;couvrant ses dents longues et aigu&euml;s; cependant je d&eacute;clare que, sauf
+d&eacute;tails sans importance, j'ai tout lieu de me d&eacute;clarer satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour vous. Peut-&ecirc;tre n'en est-il pas de m&ecirc;me pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! s'exclama le baron avec les marques du plus profond
+int&eacute;r&ecirc;t. Serait-il survenu dans votre existence quelque embarras subit?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible. La fortune vous sourit avec une persistance &agrave; laquelle la
+capricieuse ne nous a gu&egrave;re habitu&eacute;s. Vous &ecirc;tes honor&eacute;, vous &ecirc;tes
+riche... et, enfin, vous allez &ecirc;tre dans peu de temps l'heureux &eacute;poux
+d'une des plus jolies et des plus riches h&eacute;riti&egrave;res de Paris.</p>
+
+<p>De Belen ne put r&eacute;primer un tressaillement. Cette allusion &agrave; ses
+desseins sur Lucie de Favereye le touchait en plein coeur... &agrave; supposer
+que le mot&mdash;coeur&mdash;p&ucirc;t s'appliquer au visc&egrave;re qui op&eacute;rait son mouvement
+r&eacute;gulier dans la poitrine du duc.</p>
+
+<p>Il se souvint tout &agrave; coup de l'engagement pris quelques jours auparavant
+par Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'&eacute;cria-t-il involontairement. Avez-vous donc
+obtenu de la baronne....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle parl&acirc;t pour vous? C'est aller un peu vite en besogne.
+Cependant....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta. Il voyait bien que dans cet assaut de fausset&eacute;s, il avait
+l'avantage, et il tenait &agrave; en profiter le plus longtemps possible.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc! s'&eacute;cria de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'h&eacute;site, mon cher duc, c'est par un sentiment de superstition
+qu'il me faut avouer. Je n'aime pas, lorsque je tente l'ex&eacute;cution d'un
+plan m&ucirc;rement combin&eacute;, expliquer par le menu les moyens dont je pr&eacute;tends
+me servir... Cette indiscr&eacute;tion vis-&agrave;-vis de soi-m&ecirc;me porte souvent
+malheur....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que venez-vous me parler de mon prochain mariage?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prouve que je ne vous oublie pas... Depuis notre derni&egrave;re
+entrevue o&ugrave; vous vous &ecirc;tes laiss&eacute; entra&icirc;ner &agrave; me dire quelques duret&eacute;s,
+que vous regrettez, j'en ai la conviction, j'ai beaucoup r&eacute;fl&eacute;chi... et
+le premier mouvement d'irritation pass&eacute;, je me suis dit qu'apr&egrave;s tout,
+vous &eacute;tiez mon meilleur... disons mieux, mon seul ami, et que ce m'&eacute;tait
+un devoir de me mettre &agrave; votre service comme vous &eacute;tiez au mien....</p>
+
+<p>&mdash;Que de phrases, bon Dieu! s'&eacute;cria de Belen avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive au fait. Je vous ai promis de vous aider &agrave; vaincre
+l'opposition que ma femme mettait &agrave; votre mariage avec Lucie de
+Favereye... et j'ai d&eacute;j&agrave;, j'en suis certain, obtenu dans cette voie
+d'excellents r&eacute;sultats... Pardonnez-moi de ne pas m'expliquer
+davantage....</p>
+
+<p>De Belen le regarda avec une d&eacute;fiance non dissimul&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour me dire cela que vous avez pris la peine de passer &agrave; mon
+h&ocirc;tel?</p>
+
+<p>&mdash;Certes!... N'est-ce pas le fait d'un v&eacute;ritable ami que de venir vous
+r&eacute;p&eacute;ter: Prenez patience! tout va bien!... Je comprends vos angoisses,
+vos inqui&eacute;tudes, et je tiens &agrave; les adoucir autant qu'il est en moi.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s tout, de Belen m&eacute;prisait assez l'intelligence de Silvereal pour
+admettre que cette niaiserie n'&eacute;tait pas jou&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, reprit-il brusquement. Mais lorsque je vous
+d&eacute;clarais tout &agrave; l'heure que j'&eacute;tais heureux de vous voir, c'est que
+vous pouvez m'&ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>Cette franchise n'avait rien de flatteur pour le baron. Mais Silvereal
+n'&eacute;tait pas homme &agrave; se f&acirc;cher pour si peu.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; votre disposition, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez un certain homme d'affaires nomm&eacute; Mancal?</p>
+
+<p>Silvereal fit la grimace. Ce nom avait d&eacute;cid&eacute;ment le privil&eacute;ge d'exciter
+peu de sympathie de la part de ceux qui l'entendaient.</p>
+
+<p>On sait que souvent Mancal avait servi d'interm&eacute;diaire entre la duchesse
+et le baron lequel, de plus, n'ignorait pas que Mancal et le vieux
+Blasias &eacute;taient une seule et m&ecirc;me incarnation....</p>
+
+<p>Enfin Mancal lui avait souvent pr&ecirc;t&eacute;, &agrave; grosse usure, des sommes dont il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; certes bien impuissant &agrave; se lib&eacute;rer envers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mancal! vous avez dit Mancal! fit le baron en h&eacute;sitant et en regardant
+au plafond comme s'il e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; une grande difficult&eacute; &agrave; se remettre
+cette physionomie en m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ne jouez donc pas ainsi la com&eacute;die! s'&eacute;cria le duc, dont la
+longanimit&eacute; s'&eacute;puisait. Pouvez-vous, oui ou non, me fournir des
+renseignements sur cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Des renseignements!... non, en v&eacute;rit&eacute;. Ne vous f&acirc;chez pas, mon ami. Je
+le connaissais tr&egrave;s-peu... il est mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Mort! s'&eacute;cria le baron. Quelle est cette folie?</p>
+
+<p>Silvereal se mordit les l&egrave;vres. Il avait trop parl&eacute;. Il supposait bien
+que Blasias &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Mais le duc ignorait sans doute l'identit&eacute; de ce personnage et du
+banquier de la rue Louis-le-Grand.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, reprit-il, qu'il a disparu... comme font tous ces
+banquiers de mauvais aloi.</p>
+
+<p>&mdash;Mancal &eacute;tait un faux banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Mancal est tout simplement le chef d'une bande de bandits qui
+exploitent les honn&ecirc;tes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous n'avons rien &agrave; craindre, interrompit na&iuml;vement Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez! car Mancal poss&egrave;de nos secrets.</p>
+
+<p>&mdash;Quels secrets?</p>
+
+<p>&mdash;Il sait que le baron de Silvereal et le duc de Belen sont deux
+assassins!...</p>
+
+<p>Silvereal se dressa sur ses pieds. En v&eacute;rit&eacute;, il y a des gens qui ont la
+manie d'&eacute;voquer des souvenirs d&eacute;sagr&eacute;ables... Il &eacute;tait bl&ecirc;me, et ses
+dents claquaient.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voil&agrave; que vous perdez tout votre sang-froid, reprit de Belen avec
+calme. Mon cher, quand on a, comme nous, risqu&eacute; sa t&ecirc;te pour arriver au
+but poursuivi, on doit s'attendre &agrave; ce qu'&agrave; toute heure l'innocence se
+dresse devant soi et qu'il faille lutter sans tr&ecirc;ve ni merci.</p>
+
+<p>Silvereal l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous dis qu'il est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Qui? Mancal... Folie!...</p>
+
+<p>&mdash;Mancal, oui! c'est-&agrave;-dire Blasias....</p>
+
+<p>&mdash;Quel Blasias?...</p>
+
+<p>&mdash;Un vieillard... c'est-&agrave;-dire non, Mancal d&eacute;guis&eacute;... qui, au quai de
+G&egrave;vres, faisait m&eacute;tier de rec&eacute;leur et d'empoisonneur....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! cet homme que la police traquait... et dont la masure s'est
+ab&icirc;m&eacute;e dans l'incendie....</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! fit de Belen, qui r&eacute;fl&eacute;chissait.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence. Puis le duc, fouillant dans sa poche, en
+tira la lettre qu'il avait re&ccedil;ue tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Elle ne portait pas de date; de plus, elle devait avoir &eacute;t&eacute; apport&eacute;e,
+car sur l'enveloppe ne se trouvait pas le timbre de la poste.</p>
+
+<p>Il sonna vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a apport&eacute; cette lettre? demanda-t-il au laquais qui se pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, c'est une sorte de mendiant d&eacute;guenill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, sinon que cette lettre devait &ecirc;tre remise imm&eacute;diatement &agrave;
+monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a prononc&eacute; aucun autre nom que le mien?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucun.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, allez!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc que cette lettre? s'&eacute;cria Silvereal, au comble de
+la curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire. Car, au fait, mieux vaut que nous nous montrions
+quelque franchise r&eacute;ciproque. Cette lettre a &eacute;t&eacute; adress&eacute;e par Mancal &agrave;
+l'homme que j'avais accueilli dans ma maison, et dont je m'&eacute;tais port&eacute;
+garant, &agrave; ce Jacques de Cherlux.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! s'&eacute;cria &agrave; son tour Silvereal. Montrez-moi cette lettre!</p>
+
+<p>De Belen la lui tendit. Le baron la lut rapidement.</p>
+
+<p>On se souvient que dans ses termes elle prouvait, &agrave; n'en point douter,
+la complicit&eacute; de Jacques et de Mancal dans quelque oeuvre t&eacute;n&eacute;breuse et
+encore inex&eacute;cut&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami! s'&eacute;cria Silvereal, moi qui doutais de vous!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que le jeune homme vous avait &eacute;t&eacute; recommand&eacute; par la
+duchesse de Torr&egrave;s....</p>
+
+<p>De Belen tressaillit &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Il avait oubli&eacute; ce d&eacute;tail. Il n'avait song&eacute; qu'&agrave; Mancal. Il &eacute;tait
+cependant exact que Jacques s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;, pour la premi&egrave;re fois,
+muni d'une lettre du T&eacute;nia.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous trompez pas, reprit-il lentement. C'est bien &agrave; la requ&ecirc;te
+de la duchesse que je l'avais re&ccedil;u et que je lui avais promis ma
+protection.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien! fit Silvereal avec d&eacute;sespoir. Et moi qui croyais en
+vous comme en mon meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce jeune homme est l'amant de la duchesse, que j'aime et qui m'a
+ferm&eacute; sa porte!</p>
+
+<p>Il avait, en pronon&ccedil;ant ces paroles, une mine si piteuse, que de Belen
+ne put r&eacute;primer un &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est bien en ce moment question d'amour et de passion
+ridicule....</p>
+
+<p>&mdash;Ridicule! Vous en parlez bien &agrave; votre aise.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'il s'agit de notre honneur, de notre fortune, qui sait?
+de notre vie, peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! s'&eacute;cria Silvereal, sans cette femme, fortune,
+existence, je ne tiens plus &agrave; rien!</p>
+
+<p>&mdash;Passe pour vous. Mais moi, je tiens &agrave; tout. Raisonnons, et quittez ces
+airs navr&eacute;s, qui sont grotesques. Songeons &agrave; nous d&eacute;fendre, que diable!
+et examinons le danger froidement et en hommes habitu&eacute;s au p&eacute;ril.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute, fit Silvereal, qui n'&eacute;coutait gu&egrave;re, absorb&eacute; qu'il
+&eacute;tait dans ses pens&eacute;es d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;videmment &agrave; la pri&egrave;re de Mancal que la duchesse a remis cette
+lettre &agrave; ce Jacques... Dites-moi, ce Mancal &eacute;tait son homme d'affaires,
+n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Elle fait, en effet, quelques petites op&eacute;rations de Bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, elle a confiance dans cet homme... et elle n'a pu lui refuser ce
+l&eacute;ger service... Il lui aura pr&eacute;sent&eacute; son prot&eacute;g&eacute; avec les formes
+mielleuses dont il avait le secret, et la duchesse est si bonne....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est bonne et belle, interrompit Silvereal.</p>
+
+<p>De Belen se contenta de hausser les &eacute;paules et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne paraissez rien comprendre. Il est ridicule qu'un homme tel que
+vous, qui &ecirc;tes presque un vieillard....</p>
+
+<p>Silvereal protesta d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit un vieillard, insista de Belen. Parbleu! il fait beau voir
+qu'&agrave; votre &acirc;ge, vous vous obstinez &agrave; roucouler comme un Rom&eacute;o de vingt
+ans... Cela est fini, mon cher. Nous aimons o&ugrave; et quand nous pouvons!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! s'&eacute;cria Silvereal, pouss&eacute; &agrave; bout. N'&ecirc;tes-vous pas amoureux
+vous-m&ecirc;me de Lucie de Favereye, une pure et chaste enfant qui pourrait
+&ecirc;tre votre fille?...</p>
+
+<p>De Belen p&acirc;lit. Le coup &eacute;tait direct. Mais, se mordant les l&egrave;vres, il
+reprit avec sang-froid:</p>
+
+<p>&mdash;Tout d'abord, mon cher baron, remarquez qu'entre une chaste et pure
+enfant comme Lucie, je r&eacute;p&egrave;te vos expressions, et cet &ecirc;tre vicieux,
+corrompu, presque effrayant, qui s'appelle le T&eacute;nia et pour vous la
+duchesse de Torr&egrave;s, toute comparaison serait un crime!...</p>
+
+<p>&mdash;Belen! prenez garde! fit Silvereal, qui bl&eacute;missait.</p>
+
+<p>&mdash;Prendre garde? &agrave; quoi? &agrave; votre col&egrave;re!... Laissez donc aux auteurs de
+drame ces grands airs de bravache... nous sommes ici pour raisonner et
+nous dire nos v&eacute;rit&eacute;s... tant pis si elles nous froissent! Donc, s'il
+vous pla&icirc;t, &eacute;tudions nettement, et une fois pour toutes, notre situation
+respective.</p>
+
+<p>De Belen se pla&ccedil;a devant Silvereal, les bras crois&eacute;s, la t&ecirc;te haute;
+puis, d'une voix s&egrave;che, et en accentuant chaque parole avec la vibration
+brutale d'un marteau qui tombe:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes deux chevaliers d'industrie, disons le mot, deux voleurs;
+vous, monsieur de Silvereal, descendant d'une des plus grandes familles
+de France, vous vous &ecirc;tes vautr&eacute; dans toutes les fanges... Vous &eacute;tiez
+perdu, quand votre bonne &eacute;toile vous a conduit sur mes pas; j'ai reconnu
+en vous l'&eacute;toffe d'un franc coquin... un peu mou, un peu flasque, mais
+utilisable &agrave; l'occasion; je vous ai mis de moiti&eacute; dans mes op&eacute;rations!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de moiti&eacute;! objecta Silvereal, que parut toucher ce seul point de
+l'argumentation.</p>
+
+<p>&mdash;De moiti&eacute; quant &agrave; votre valeur propre. Vous &ecirc;tes un gredin, mais un
+gredin l&acirc;che. Moi, j'ai le courage. Je suis lion et je prends la plus
+grosse part, <i>quia nominor leo</i>. Ceci est indiscutable. Donc avec moi
+vous avez vol&eacute;, avec moi vous avez tu&eacute;!... et quand je torturais au
+Cambodge ce Fran&ccedil;ais que Dieu damne! vous vous p&acirc;miez comme une vieille
+femme, mais vous ne songiez nullement &agrave; le d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! prof&eacute;ra longuement le digne baron en se cachant la t&ecirc;te entre les
+deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Évanouissez-vous, si vous voulez. J'ai le temps d'attendre. Vous
+revenez &agrave; vous?... tant mieux. Alors je continue. Muni de quelques
+milliers de francs, vous &ecirc;tes revenu en France; et gr&acirc;ce &agrave; votre nom, &agrave;
+votre habilet&eacute;, &agrave; l'absence de tout scrupule qui est votre point
+caract&eacute;ristique, vous avez su persuader &agrave; M. de Mauvillers que, s'il
+vous donnait sa fille, vous le feriez nommer pair de France....</p>
+
+<p>&mdash;J'en avais le pouvoir....</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc! vous mentez comme un arracheur de dents, soit dit
+sans offenser votre purisme... Gr&acirc;ce &agrave; un laquais du minist&egrave;re dont vous
+aviez achet&eacute; la complicit&eacute;, vous aviez appris la nomination prochaine
+dudit Mauvillers,&mdash;encore un aimable bandit, entre nous, et digne d'&ecirc;tre
+votre beau-p&egrave;re,&mdash;vous &ecirc;tes all&eacute; le trouver et vous lui avez dit:
+Donnez-moi votre fille, et demain votre nomination sera au <i>Moniteur</i>...
+Oh! il n'a pas h&eacute;sit&eacute;... Sa fille vous m&eacute;prisait, comme tout le monde,
+du reste... Elle en aimait un autre... il l'a menac&eacute;e de sa mal&eacute;diction,
+et la pauvrette, qui croyait encore &agrave; la mal&eacute;diction d'un p&egrave;re alors
+m&ecirc;me qu'il s'appelle M. de Mauvillers, dix fois ren&eacute;gat, contempteur de
+toute probit&eacute;, de toute justice, magistrat pr&eacute;varicateur et
+fonctionnaire concussionnaire, la pauvrette, dis-je, a ob&eacute;i et vous a
+&eacute;pous&eacute;, vous! vous, mon complice, vous un assassin!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Belen! mais, en v&eacute;rit&eacute;, je ne comprends pas pourquoi vous
+&eacute;voquez ces souvenirs... exag&eacute;r&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Exag&eacute;r&eacute;s, est un chef-d'oeuvre. Silvereal, vous &eacute;tiez n&eacute; pour le
+parlementarisme. Pourquoi j'&eacute;voque ces souvenirs? mon Dieu, il est
+utile, entre braves gens comme nous, de se rafra&icirc;chir de temps en temps
+la m&eacute;moire. De plus, je reviens par un d&eacute;tour&mdash;un peu long, mais
+n&eacute;cessaire&mdash;au point principal de notre entretien, et je veux vous
+prouver que si je suis un fou d'aimer Lucie de Favereye et de la vouloir
+pour femme, vous &ecirc;tes, vous, un imb&eacute;cile d'offrir votre nom &agrave; la
+duchesse de Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>Silvereal eut un beau mouvement de dignit&eacute;: il se leva, se mit de trois
+quarts comme l'immortel Crevel des <i>Parents pauvres</i>, et, posant sa main
+sur la portion de gilet qui chez tout autre aurait pu recouvrir un
+coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de c&ocirc;t&eacute;
+toute personnalit&eacute; &agrave; l'adresse de la duchesse.</p>
+
+<p>De Belen &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-beau! Vous &ecirc;tes un type! Je continue. Et vous allez voir que je
+vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez,
+tr&egrave;s-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de
+Bordeaux, qui a flou&eacute; les fonds de ses commettants et qui s'est embarqu&eacute;
+pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile
+de vous faire conna&icirc;tre, puisque vous ne les savez pas et que votre
+m&eacute;diocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,&mdash;lui,
+roturier,&mdash;duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer
+d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la t&ecirc;te... C'est mon but, et
+j'y touche. Or, je sais que je suis discut&eacute; par certaines
+gens:&mdash;Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? O&ugrave; sont ses
+titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que
+j'&eacute;pouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de
+Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et
+d&ucirc;ment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus &agrave; contester son titre.
+Est-ce votre avis?</p>
+
+<p>Silvereal se contenta d'incliner la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime
+le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des
+effarouchements qui me s&eacute;duisent... Passons!... tout cela vient
+admirablement &agrave; l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage
+d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'int&eacute;r&ecirc;t;
+mais, sachez-le bien, l'int&eacute;r&ecirc;t prime l'amour... Je veux &ecirc;tre le mari de
+cette fille, et cela sera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vous en emp&ecirc;che pas! s'exclama le baron d'une voix dolente.</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse
+devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se
+retrouvera. J'ai expos&eacute; ma situation, je passe &agrave; la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, vous &ecirc;tes un vrai Silvereal. Par vous-m&ecirc;me, par votre femme,
+vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous &agrave; larges battants...
+Vous avez vos entr&eacute;es &agrave; la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous
+appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux
+Corneille... vous aspirez &agrave; descendre. Vous voulez tuer votre femme pour
+devenir l'&eacute;poux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;... dont le nom est m&eacute;pris&eacute;, que toute femme honn&ecirc;te refusera
+d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez d&eacute;choir. Qui,
+en cela, repr&eacute;sente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez
+franc et r&eacute;pondez.</p>
+
+<p>Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la t&ecirc;te, dit d'un
+ton pleurard et grotesque:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! aimez-la! et donnez-moi la paix! Je vous parle de choses
+graves: je vous dis que Mancal, un bandit, avait plac&eacute; chez moi un
+mis&eacute;rable dont le r&ocirc;le &eacute;tait de m'&eacute;pier, de me trahir, de me
+d&eacute;pouiller... qui sait? de m'assassiner, peut-&ecirc;tre; et quand je vous
+rappelle que ce Jacques de Cherlux a &eacute;t&eacute; introduit chez moi par le
+T&eacute;nia, vous me r&eacute;pondez avec des larmes dans la voix: Elle est bonne et
+belle!... Vous tombez en enfance!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, cria Silvereal, vous avez admis vous-m&ecirc;me qu'elle pouvait
+avoir &eacute;t&eacute; tromp&eacute;e par ce Mancal....</p>
+
+<p>De Belen s'approcha de Silvereal, et, lui pla&ccedil;ant les mains sur les
+&eacute;paules, plongea ses yeux dans les siens:</p>
+
+<p>&mdash;Silvereal, mon ami, quelque chose me dit que vous jouez gros jeu...
+Cette femme est plus forte que vous... elle vous raille et vous mettra &agrave;
+la porte au premier jour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me torturez, fit piteusement Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est absolument &eacute;gal. Je parle affaires. De deux choses l'une:
+ou la duchesse a donn&eacute;, sur la pri&egrave;re de Mancal, une lettre banale, et
+dans ce cas, vous restez le futur de cette int&eacute;ressante cr&eacute;ature; ou, au
+contraire, par une raison de haine contre moi, que je devine sans la
+d&eacute;finir, elle a pr&ecirc;t&eacute; les mains au pi&eacute;ge qui m'&eacute;tait tendu. Voil&agrave; ce
+qu'il convient de savoir, et sur l'heure....</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! vous avez raison! s'&eacute;cria Silvereal. Ah! si elle m'a
+tromp&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Si elle vous a tromp&eacute;, c'est vous qui lui demanderez pardon. Je vous
+connais, donc n'insistons pas sur ce d&eacute;tail. Ce dont il s'agit est
+infiniment plus important, et voil&agrave; ce que je vais faire: je vais faire
+demander madame de Torr&egrave;s....</p>
+
+<p>&mdash;Vous! elle ne viendra pas!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, ou du moins si elle ne vient pas, c'est qu'elle se sent
+inattaquable, ce que je ne suppose pas... Tenez, mon cher baron; je vous
+fais un pari....</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Point, jamais je n'ai &eacute;t&eacute; plus s&eacute;rieux, car j'ai un pressentiment que
+la partie engag&eacute;e est des plus graves... Je r&eacute;p&egrave;te donc que je vous fais
+un pari... Je vais partir pour ma maison de Courbevoie... en m&ecirc;me temps
+que mon laquais va porter &agrave; la duchesse un billet qui l'invitera &agrave; venir
+chez moi... l&agrave;-bas....</p>
+
+<p>&mdash;Elle refusera de s'y rendre....</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien! Si je choisis Courbevoie, c'est parce qu'ici elle
+serait trop en vue en se pr&eacute;sentant &agrave; mon h&ocirc;tel... cela serait
+compromettant et nous perdrions du temps en pourparlers... L&agrave;-bas, elle
+peut venir sans que nul le sache, et je suis s&ucirc;r, mon cher baron, que
+lorsque je la tiendrai en face de moi, il faudra bien qu'elle se
+confesse....</p>
+
+<p>Silvereal tressaillit. En v&eacute;rit&eacute;, de Belen parlait de la bien-aim&eacute;e avec
+une d&eacute;sinvolture insolente qui le navrait.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, dit-il les dents serr&eacute;es, que vous vous souviendrez &agrave; quel
+monde vous appartenez tous deux....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle me vaut... nous sommes de force! soyez tranquille. Mais, mon
+cher Silvereal, supposez un instant&mdash;et cela sans vous enfoncer les
+ongles dans la poitrine&mdash;que ledit Jacques de Cherlux soit son amant,
+n'avez vous pas int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le savoir?...</p>
+
+<p>Il avait touch&eacute; le point sensible.</p>
+
+<p>&mdash;Agissez comme vous l'entendez.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de l'autorisation, dont d'ailleurs je me serais absolument
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>De Belen s'assit devant un petit bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-il, j'&eacute;cris.</p>
+
+<p>Et, en m&ecirc;me temps que sa plume courait sur le papier, il disait &agrave; haute
+voix:</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re duchesse, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai d&ucirc; chasser
+comme un laquais le jeune et int&eacute;ressant comte de Cherlux, que vous avez
+eu l'obligeance de me pr&eacute;senter et qui est tout simplement un bandit de
+la pire esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>&raquo;Croyez que je n'ai pas pris cette grave r&eacute;solution sans avoir m&ucirc;rement
+r&eacute;fl&eacute;chi au d&eacute;plaisir qu'elle vous causerait. Et comme je ne d&eacute;sire rien
+tant que de vous complaire en toutes choses, je suis pr&ecirc;t &agrave; vous donner
+les explications que vous pourrez d&eacute;sirer, si vous me venez les demander
+en ma petite maison de Courbevoie, rue du Bois.</p>
+
+<p>&raquo;Vous trouverez &agrave; la petite porte du parc un valet qui vous introduira,
+sans que vous soyez vue.</p>
+
+<p>&raquo;Votre d&eacute;vou&eacute; ami,</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 7.5em;">&raquo;Duc de Belen.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Mais... mais... mais... fit par trois fois Silvereal, que cette
+r&eacute;daction &eacute;minemment cavali&egrave;re blessait au plus vif de ses sentiments
+intimes, on dirait, en v&eacute;rit&eacute;, que la duchesse de Torr&egrave;s conna&icirc;t la
+petite porte du parc....</p>
+
+<p>Le duc prit la lettre, et, caressant doucement la joue du baron avec le
+papier satin&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez toujours un grand enfant, dit-il.</p>
+
+<p>Il sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre &agrave; son adresse... imm&eacute;diatement. Puis, qu'on attelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortez? demanda Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas lu la teneur de ma lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez &agrave; Courbevoie?</p>
+
+<p>&mdash;Attendre la charmante duchesse de Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Que pr&eacute;tendez-vous donc?</p>
+
+<p>Le visage de Belen reprit sa rigidit&eacute; s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends confesser le T&eacute;nia... J'entends apprendre d'elle quelles
+relations existaient entre elle et ce Mancal maudit... et enfin &agrave; quel
+titre elle s'&eacute;tait faite la protectrice de ce Cherlux dont je me d&eacute;fie
+autant et plus que vous....</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrais-je assister &agrave; votre entretien? demanda timidement
+Silvereal.</p>
+
+<p>A ce moment, on vint annoncer &agrave; de Belen que sa voiture l'attendait.</p>
+
+<p>De Belen regarda Silvereal en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y songez pas, mon cher ma&icirc;tre, dit-il en prenant son chapeau;
+si je vous permettais de prendre part &agrave; notre entrevue, vous troubleriez
+la duchesse par vos regards passionn&eacute;s... et je tiens au contraire &agrave; ce
+qu'elle conserve tout son sang-froid!...</p>
+
+<p>Silvereal eut presque une vell&eacute;it&eacute; de r&eacute;volte:</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant... si ce t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te me d&eacute;plaisait....</p>
+
+<p>De Belen, qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; aupr&egrave;s de la porte, revint vivement vers lui et
+lui saisissant le poignet:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi bien, ajouta-t-il. De deux choses l'une: ou la duchesse
+est une amie, et en ce cas, je m'engage &agrave; plaider votre cause... ou bien
+elle est complice de ce Mancal dans quelque t&eacute;n&eacute;breuse machination... et
+alors notre t&ecirc;te, vous entendez, notre t&ecirc;te, est en jeu! Si cela est,
+cette femme est condamn&eacute;e... et vous savez, vous mieux que personne, que
+je n'ai jamais menac&eacute; en vain, et que je brise tout obstacle qui se
+dresse devant moi!...</p>
+
+<p>De Belen s'&eacute;tait &eacute;tudi&eacute; &agrave; se faire, pour le monde, une t&ecirc;te placide,
+plus finaude que m&eacute;chante, et il est juste de dire qu'il y avait
+parfaitement r&eacute;ussi, gr&acirc;ce &agrave; la coupe de son visage, large du bas, et &agrave;
+ses favoris, taill&eacute;s &agrave; la Louis-Philippe, qui lui donnaient une
+physionomie des plus rassurantes.</p>
+
+<p>Mais en ce moment, alors qu'il prof&eacute;rait ces menaces, il semblait qu'il
+s'op&eacute;r&acirc;t sur ses traits une m&eacute;tamorphose subite: le teint se faisait
+livide, les yeux brillants, la l&egrave;vre contract&eacute;e.</p>
+
+<p>Silvereal reconnut son ancien complice, tel qu'il l'avait vu nagu&egrave;re
+torturant un malheureux vieillard pour lui arracher son secret, et il se
+tut, frissonnant malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Patience donc, reprit de Belen. Avant ce soir, vous saurez la v&eacute;rit&eacute;
+sur tout cet imbroglio.</p>
+
+<p>Lui parti, Silvereal resta quelque temps immobile, pensif; puis il se
+d&eacute;cida &agrave; sortir &agrave; son tour en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en finir... il faut que la duchesse soit ma femme....</p>
+
+<p>Et disant cela, il songeait &agrave; Mathilde et aux derniers conseils du vieux
+Blasias.</p>
+
+<p>Mais comment attirer la baronne dans un pi&eacute;ge avec Armand de Bernaye?
+Laissons Silvereal &agrave; ses r&eacute;flexions, et venons aupr&egrave;s de la duchesse de
+Torr&egrave;s, &agrave; l'heure o&ugrave; lui parvenait l'&eacute;trange lettre du duc de Belen.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait seule, r&ecirc;veuse.</p>
+
+<p>Depuis la sc&egrave;ne terrible dans laquelle Silvereal avait avou&eacute; le crime
+commis par lui de complicit&eacute; avec de Belen, il semblait qu'une
+transformation inconsciente se f&icirc;t dans l'&acirc;me de cette femme.</p>
+
+<p>Ses pens&eacute;es n'avaient plus leur lucidit&eacute; cruelle. Ses ambitions &eacute;taient
+oubli&eacute;es, et alors m&ecirc;me qu'enferm&eacute;e dans le boudoir des diamants, elle
+&eacute;grenait entre ses doigts les pierres &eacute;tincelantes, son regard n'avait
+plus cet &eacute;clat fauve qui semblait un rayonnement d'or.</p>
+
+<p>Elle se prenait &agrave; frissonner, sans savoir pourquoi. La mort de Mancal
+l'avait &eacute;pouvant&eacute;e. Et quelque soulagement qu'elle &eacute;prouv&acirc;t &agrave; la
+disparition de son complice, cependant une voix sourde lui criait que le
+crime triomphant a ses revers et ses catastrophes; elle pensait &agrave; cet
+homme qu'elle avait vu nagu&egrave;re encore si fort, si s&ucirc;r de lui-m&ecirc;me,
+bronz&eacute; d'&eacute;nergie et de cynisme... et devant son imagination passait le
+cadavre que l'eau emportait impuissant, livide, jouet du flot qui
+l'entra&icirc;nait....</p>
+
+<p>Alors s'imposait &agrave; elle une terreur vague. Elle regardait autour d'elle,
+comme si un ennemi inconnu, un vengeur peut-&ecirc;tre, allait surgir pour la
+saisir, pour la punir &agrave; son tour... et elle cachait son visage entre ses
+mains, pour &eacute;carter la vision sinistre....</p>
+
+<p>Puis elle se souvenait de celui qu'elle avait &agrave; peine entrevu... Jacques
+de Cherlux. Et c'&eacute;tait comme un rayon de lumi&egrave;re dans des t&eacute;n&egrave;bres
+sombres....</p>
+
+<p>Ce qui l'avait frapp&eacute;e en lui, c'&eacute;tait ce regard clair, brillant
+d'honn&ecirc;tet&eacute; et de franchise, ces yeux &eacute;tincelants d'admiration na&iuml;ve et
+de passion inassouvie, derri&egrave;re lesquels elle avait devin&eacute; une &acirc;me. Elle
+avait ri d'abord. L'admirer, qu'&eacute;tait-ce donc que cela? N'&eacute;tait-elle
+point blas&eacute;e sur les hommages? L'amour! elle l'avait toujours raill&eacute;.</p>
+
+<p>Quand Martial, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, se tordait &agrave; ses pieds en demandant gr&acirc;ce,
+quand il lui sacrifiait sa vie, son honneur, sa m&egrave;re, elle avait aux
+l&egrave;vres un rictus railleur et lui r&eacute;pondait ce mot atroce que Martial
+n'avait pas oubli&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es si l&acirc;che que parfois je crois t'aimer!</p>
+
+<p>Quand sir Lionel, bris&eacute;, atterr&eacute;, apr&egrave;s avoir tout employ&eacute; pour la
+dompter, col&egrave;re et menace, pri&egrave;res et brutalit&eacute;s, lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Je me tuerai!</p>
+
+<p>Elle souriait encore, d'un air de d&eacute;fi.</p>
+
+<p>&Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; une sc&egrave;ne atroce.</p>
+
+<p>Le dernier soir, sir Lionel &eacute;tait venu aupr&egrave;s d'elle. Il &eacute;tait p&acirc;le
+comme un cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir &agrave; me torturer...
+que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais
+vous &ecirc;tes de ces &ecirc;tres effrayants qui se complaisent &agrave; la souffrance des
+autres!... Vous &ecirc;tes la Locuste qui torturait des esclaves par le
+poison, &eacute;tudiant curieusement sur leur face convuls&eacute;e les affres de
+l'agonie... &Ecirc;tes-vous une femme? &ecirc;tes-vous un d&eacute;mon?... De quelle fange
+sanglante avez-vous &eacute;t&eacute; p&eacute;trie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai &eacute;t&eacute;
+l&acirc;che... et je le suis encore... Moi qui ai affront&eacute; tous les p&eacute;rils,
+raill&eacute; tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis
+cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le
+bien, du fond de mon &acirc;me et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour
+viendra o&ugrave;, pleurant et enfon&ccedil;ant vos ongles dans votre poitrine... vous
+vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous
+parle en ce moment surgira de ma tombe mal ferm&eacute;e et vous criera: Soyez
+maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous
+enfermer dans votre &eacute;go&iuml;sme d&eacute;daigneux, mais toujours la voix sinistre
+vous poursuivra et r&eacute;p&eacute;tera: Soyez maudite!...</p>
+
+<p>Elle l'avait interrompu par un &eacute;clat de rire en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinqui&egrave;me acte!...</p>
+
+<p>Mais elle n'avait pas achev&eacute;... une d&eacute;tonation avait retenti, et sir
+Lionel Storigan, le cr&acirc;ne bris&eacute;, &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; ses pieds, tandis qu'un
+flot de sang inondait sa robe....</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait dress&eacute;e, p&acirc;le. Puis, comme ses gens accouraient au bruit,
+elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots:</p>
+
+<p>&mdash;Faites transporter sir Lionel chez lui!</p>
+
+<p>Et elle &eacute;tait rentr&eacute;e dans son boudoir....</p>
+
+<p>Maintenant tout cela lui revenait en m&eacute;moire. Il lui semblait que cette
+voix murmurait encore sa mal&eacute;diction terrible....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis folle! murmura-t-elle tout &agrave; coup en rejetant en arri&egrave;re son
+admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe
+le pass&eacute;? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir
+m'appartient.</p>
+
+<p>Un laquais frappa &agrave; la porte et lui pr&eacute;senta sur un plateau de vermeil
+la lettre du duc de Belen.</p>
+
+<p>Elle la prit insoucieusement et la jeta sur un gu&eacute;ridon. Elle la lirait
+plus tard. Mais voici que, regardant l'enveloppe, elle reconnut
+l'&eacute;criture du duc. Elle avait &agrave; peine entendu ce que lui avait dit le
+laquais tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Le duc de Belen!... ah! celui-l&agrave; aussi l'avait aim&eacute;e. Seulement, c'&eacute;tait
+un esprit froid et positif. Il avait rapidement compris que le T&eacute;nia ne
+l&acirc;chait plus la proie qu'on lui abandonnait, et un jour il avait dit &agrave;
+la duchesse:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas &ecirc;tre votre amant!... Je serai votre ami!</p>
+
+<p>Elle l'avait admir&eacute; pour cette force qui n'&eacute;tait, en somme, que de
+l'habilet&eacute; raisonn&eacute;e.</p>
+
+<p>D'ailleurs, elle se souciait peu de lui.</p>
+
+<p>Pourquoi lui &eacute;crivait-il?</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un nom monta &agrave; ses l&egrave;vres: Jacques!</p>
+
+<p>Et, d'une main f&eacute;brile, elle d&eacute;chira l'enveloppe. Elle lut les lignes
+trac&eacute;es et poussa un cri terrible.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme une r&eacute;v&eacute;lation. A l'annonce du malheur qui frappait
+Jacques, une sorte de d&eacute;chirement se faisait en elle. Chass&eacute;! il l'avait
+chass&eacute;! Lui, ce mis&eacute;rable! cet assassin! il s'&eacute;tait arrog&eacute; sur un autre
+le droit de haute justice! et sur qui? sur le seul homme qu'elle,
+Isabelle la courtisane, e&ucirc;t regard&eacute; avec une &eacute;motion involontaire!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as chass&eacute; Jacques! cria-t-elle. Eh bien! &agrave; nous deux, monsieur
+de Belen!</p>
+
+<p>Et quelques instants apr&egrave;s, sans qu'elle e&ucirc;t h&eacute;sit&eacute;, sa voiture
+l'entra&icirc;nait sur la route de Courbevoie.</p>
+
+<p>La maison habit&eacute;e par de Belen &eacute;tait en r&eacute;alit&eacute; un h&ocirc;tel ou plut&ocirc;t une
+sorte de ch&acirc;teau. Le parc s'&eacute;tendait autour du b&acirc;timent et se
+prolongeait jusqu'&agrave; la Seine.</p>
+
+<p>La petite porte &agrave; laquelle sa lettre faisait allusion et qui &eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute;e aux visites intimes, donnait acc&egrave;s dans une serre d'hiver, tout
+encombr&eacute;e d'arbustes exotiques.</p>
+
+<p>L&agrave;, le duc se promenait avec agitation, l'oeil fix&eacute; sur cette porte qui
+ne s'ouvrait pas. La courtisane aurait-elle donc refus&eacute; de venir?
+&Eacute;tait-il vrai qu'elle ne port&acirc;t aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce Jacques et qu'elle
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aux mains de Mancal qu'un instrument inconscient? Sans cesse
+il se rapprochait de cette porte, tendant l'oreille pour saisir le bruit
+de la voiture qu'il attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse de Torr&egrave;s attend monsieur le duc au salon, dit une
+voix.</p>
+
+<p>De Belen se retourna surpris.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un valet qui avait parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, je me rends aupr&egrave;s d'elle, dit-il brusquement.</p>
+
+<p>Mais, en suivant les galeries vitr&eacute;es qui, par une route couverte et
+ininterrompue, conduisaient jusqu'aux appartements, de Belen
+r&eacute;fl&eacute;chissait. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que la duchesse entrait ainsi
+chez lui, au grand jour, sans se cacher, passant devant ses gens.</p>
+
+<p>Ceci avait un vague parfum de d&eacute;fi.</p>
+
+<p>Quand il entra dans le salon, la duchesse, v&ecirc;tue simplement, &eacute;tait
+debout, le visage couvert d'un voile.</p>
+
+<p>Il s'approcha et la salua.</p>
+
+<p>Elle releva son voile et il reconnut alors qu'elle &eacute;tait d'une p&acirc;leur
+livide: ses grands yeux brillaient d'un reflet m&eacute;tallique.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai demand&eacute; de
+venir ici.</p>
+
+<p>Elle avait aux l&egrave;vres une crispation ironique qui le troublait.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&ecirc;ve de politesse! fit-elle &agrave; son tour. Vous m'avez appel&eacute;e. Je suis
+venue, et me voici pr&ecirc;te &agrave; vous entendre. Seulement je vous prierai
+d'&ecirc;tre bref, j'ai peu de temps &agrave; vous donner.</p>
+
+<p>Sans r&eacute;pondre imm&eacute;diatement, il la regarda.</p>
+
+<p>Elle avait bien l'attitude d'un adversaire pr&eacute;par&eacute; pour la lutte.</p>
+
+<p>D'un geste, il l'invita &agrave; s'asseoir et il prit lui-m&ecirc;me un si&eacute;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse, reprit-il, je devine &agrave; vos regards que vous &ecirc;tes
+irrit&eacute;e contre moi....</p>
+
+<p>Il attendit une protestation polie. Elle resta immobile. Elle attendait,
+comme ces habiles bretteurs qui laissent l'attaque &agrave; l'ennemi jusqu'&agrave; ce
+qu'il se d&eacute;couvre.</p>
+
+<p>Il dut parler:</p>
+
+<p>&mdash;En vous &eacute;crivant, dit-il, j'ai ob&eacute;i &agrave; un mouvement de col&egrave;re qui
+peut-&ecirc;tre m'a entra&icirc;n&eacute; plus loin que je ne l'aurais voulu... mais il est
+dans la vie des circonstances o&ugrave; l'homme le plus calme n'est pas ma&icirc;tre
+de lui. J'ai &eacute;t&eacute; indignement tromp&eacute;. J'irai plus loin. Vous avez &eacute;t&eacute;
+vous-m&ecirc;me victime d'une odieuse machination, et, sans le savoir, vous
+avez accueilli, patronn&eacute;, introduit chez moi un homme qui n'est, en
+r&eacute;alit&eacute;, que le complice d'un bandit.</p>
+
+<p>Elle appuya son coude sur le sofa, soutenant son menton de sa main
+finement gant&eacute;e et consid&eacute;rant toujours de Belen avec une attention
+soutenue.</p>
+
+<p>Ce sang-froid commen&ccedil;ait &agrave; irriter le duc:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux parler, dit-il d'une voix qui tremblait un peu sous l'action
+d'une agitation int&eacute;rieure, de celui qu'on appelle le comte Jacques de
+Cherlux et de son protecteur et ami, M. Mancal... Mais en v&eacute;rit&eacute;,
+madame, fit-il tout &agrave; coup avec un geste emport&eacute;, il semblerait que vous
+ne me comprenez pas... Oui ou non, est-ce sur une lettre de vous que
+j'ai re&ccedil;u chez moi M. Jacques de Cherlux? Oui ou non, avez-vous engag&eacute;
+jusqu'&agrave; un certain point votre responsabilit&eacute;?... Voil&agrave; ce que je vous
+demande... avec calme, avec politesse... et je m'&eacute;tonne que jusqu'ici
+vous n'ayez pas daign&eacute; r&eacute;pondre, f&ucirc;t-ce par un seul mot, aux paroles
+conciliantes que je vous ai adress&eacute;es....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venue, dit la duchesse froidement et sans quitter son attitude
+d&eacute;daigneuse, donc je suis pr&ecirc;te &agrave; subir l'interrogatoire qu'il vous
+plaira m'adresser....</p>
+
+<p>&mdash;Un interrogatoire?... non, certes.</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais que vous vous &eacute;rigiez en magistrat, dit-elle encore avec un
+sourire. Le cas serait original... et d'autant plus int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>De Belen ne comprit pas l'ironie contenue dans ces derni&egrave;res paroles,
+et, tout entier &agrave; ses pens&eacute;es, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ne jouons pas sur les mots. Vous n'&ecirc;tes pas mon ennemie; quant &agrave; moi,
+vous savez quels furent autrefois les sentiments que vous m'avez
+inspir&eacute;s, et il ne m'a fallu rien moins qu'un violent effort de volont&eacute;
+pour r&eacute;sister &agrave; l'influence que vous preniez sur moi; donc, aucun de
+nous ne peut avoir l'intention de nuire &agrave; l'autre. Soyez donc assez
+bonne pour me r&eacute;pondre franchement.</p>
+
+<p>Elle inclina la t&ecirc;te en signe d'assentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez Mancal depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que tous ceux qui composent votre honorable soci&eacute;t&eacute; l'ont admis
+dans une sorte d'intimit&eacute;. Il m'a &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute; par un de vos amis, ou
+plut&ocirc;t de vos associ&eacute;s, le banquier Colombet.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait votre agent d'affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne prenez pas ma question en mauvaise part: il ne vous a jamais
+propos&eacute; de vous associer &agrave; quelque op&eacute;ration particuli&egrave;re, dirig&eacute;e
+contre moi, contre mon cr&eacute;dit?</p>
+
+<p>Un &eacute;clair rapide passa dans les yeux du T&eacute;nia.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, reprit de Belen. Et pourtant il est certain&mdash;et j'ai
+pour en &ecirc;tre convaincu les raisons les plus graves&mdash;il est certain,
+dis-je, que ce Mancal est ou &eacute;tait mon ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est une appr&eacute;ciation dont il m'est impossible de reconna&icirc;tre ou
+de nier l'exactitude.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le jurez!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous jurons, entre nous? Quand m&ecirc;me nous mentons, ne
+sommes-nous pas pr&ecirc;ts &agrave; pr&ecirc;ter tout serment qui nous est utile? J'en
+appelle &agrave; vous, monsieur le duc de Belen!</p>
+
+<p>Elle ripostait avec une nettet&eacute; dont le duc se sentait troubl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce Jacques, s'&eacute;cria-t-il, ce vagabond!</p>
+
+<p>&mdash;Mancal, qui m'a rendu quelques services, en a r&eacute;clam&eacute; un de moi &agrave; son
+tour; il voulait une lettre de recommandation pour son prot&eacute;g&eacute;. Pourquoi
+la lui aurais-je refus&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, et pourtant cet homme, ce pr&eacute;tendu comte de Cherlux, est un
+bandit!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi paraissez-vous douter de la r&eacute;alit&eacute; de son titre? ne vous
+a-t-il pas fait conna&icirc;tre son histoire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce roman ridicule, o&ugrave; tout doit &ecirc;tre mensonge et fausset&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas eu entre les mains les pi&egrave;ces qui &eacute;tablissent ses
+droits?</p>
+
+<p>&mdash;Ces pi&egrave;ces peuvent &ecirc;tre fausses....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur de Belen, croyez-vous donc qu'il y ait r&eacute;ellement des
+faussaires?... Vous me paraissez peu port&eacute; &agrave; l'indulgence pour la nature
+humaine.</p>
+
+<p>De Belen frappa du pied avec col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! fit-il, Silvereal ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;.</p>
+
+<p>La duchesse le regarda avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;A quel titre l'honorable baron intervient-il en tout ceci?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit que ce Jacques &eacute;tait votre amant! fit-il brutalement.</p>
+
+<p>Elle se leva droite, fr&eacute;missante, plus p&acirc;le encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait, ne suis-je pas libre?</p>
+
+<p>&mdash;Libre?... certes, libre de vous perdre &agrave; jamais, en &eacute;tant la ma&icirc;tresse
+d'un criminel.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous donne le droit d'accuser ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous donne le droit de le d&eacute;fendre?</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Les armes &eacute;taient engag&eacute;es.</p>
+
+<p>De Belen prit dans sa poche la lettre de Mancal, et la pr&eacute;sentant &agrave; la
+duchesse:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lui dit-il.</p>
+
+<p>Elle ob&eacute;it.</p>
+
+<p>On se souvient des termes de cette lettre dont chacun &eacute;tait habilement
+calcul&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher Cherlux, disait Mancal, n'oubliez pas mes recommandations. Je
+pars pour quelques jours. <i>Nos affaires</i> exigent cette disparition
+momentan&eacute;e... <i>Empaumez</i> bien le Belen. Le jour venu, nous saurons bien
+fourrer le nez dans ses petites op&eacute;rations... Le sac est bon, nous le
+viderons...&raquo;</p>
+
+<p>Lisant ces lignes odieuses, la duchesse r&eacute;fl&eacute;chissait. Et alors elle se
+rappelait aussi les paroles prof&eacute;r&eacute;es par Mancal, alors qu'il lui
+proposait de s'associer &agrave; lui dans une oeuvre de myst&eacute;rieuse vengeance.</p>
+
+<p>&laquo;Je poursuis une oeuvre de haine, avait-il dit. Je veux que cet homme
+vous aime et que vous le ha&iuml;ssiez comme moi.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi, ce plan qu'elle ne connaissait pas et auquel elle s'&eacute;tait pr&ecirc;t&eacute;e
+tout d'abord recevait d&eacute;j&agrave; un commencement d'ex&eacute;cution. Elle comprenait
+quel sens inf&acirc;me se cachait sous la lettre de Mancal; elle devinait que
+le seul but du bandit &eacute;tait de d&eacute;noncer faussement Jacques, de le
+compromettre, de le perdre.</p>
+
+<p>Elle eut froid au coeur, en m&ecirc;me temps que tout son sang affluait &agrave; son
+cerveau.</p>
+
+<p>Ainsi c'&eacute;tait bien vrai. Jacques allait &ecirc;tre saisi par l'engrenage
+mena&ccedil;ant. Jacques!... perdu!... et par elle!...</p>
+
+<p>Dans cette nature glac&eacute;e par la corruption, c'&eacute;tait le r&eacute;veil d'un feu
+mal &eacute;teint... c'&eacute;tait une explosion passionn&eacute;e dont elle n'&eacute;tait plus
+ma&icirc;tresse....</p>
+
+<p>Et tandis que son front br&ucirc;lait, tandis que son sang courait dans ses
+veines comme un m&eacute;tal en fusion, elle fit appel &agrave; ce sang-froid qui
+jusque-l&agrave; avait &eacute;t&eacute; dans les choses du mal son arme la plus terrible, et
+elle reprit, sans que sa voix trembl&acirc;t, cachant la flamme de son regard
+sous ses longs cils baiss&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai fait! J'ai prouv&eacute; &agrave; ce mis&eacute;rable que je n'&eacute;tais pas
+l'adversaire ridicule dont il croyait avoir si bon march&eacute;... Je lui ai
+crach&eacute; son infamie &agrave; la face... et je l'ai chass&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez chass&eacute;? fit lentement la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce soir tout Paris saura ce qu'&eacute;tait M. de Cherlux, un aventurier,
+qui doit &ecirc;tre replong&eacute; dans la fange d'o&ugrave; il avait os&eacute; sortir. Ah! ce
+Mancal a disparut!... d'autres disent qu'il est mort! Peu m'importe!
+S'il est vivant, je le d&eacute;fie... comme je m&eacute;prise ce Jacques... Mais une
+derni&egrave;re fois, duchesse, dites-moi, en me regardant en face, si vous
+aimez cet homme... Si vous &ecirc;tes sa complice, &agrave; lui comme &agrave; ce Mancal...
+si, enfin, vous &ecirc;tes mon ennemie! Et ceci pos&eacute;, je jure Dieu que je vous
+briserai tous, eux et vous, madame la duchesse de Torr&egrave;s....</p>
+
+<p>Elle fit un pas vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Belen, dit-elle de sa voix qui r&eacute;sonnait sourdement, vous
+avez tort de menacer... Je vous ai &eacute;cout&eacute;, &eacute;coutez-moi &agrave; mon tour...
+Non, je n'ai pas pr&ecirc;t&eacute; les mains &agrave; je ne sais quelle machination que je
+devine sans la comprendre... Non, je n'&eacute;tais pas votre ennemie... Mais
+je vous d&eacute;fends... je vous d&eacute;fends, entendez-vous? de toucher &agrave; M.
+Jacques de Cherlux....</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! Ah! la chose est follement plaisante!</p>
+
+<p>Et de Belen laissa &eacute;chapper un &eacute;clat de rire faux.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout! continua-t-il, cela est mieux ainsi! Tous vos amants
+meurent par le crime ou le suicide! Vous le tuerez, et justice sera
+faite....</p>
+
+<p>La main de la duchesse se posa sur son bras, et dans ces doigts fr&ecirc;les,
+il sentit une force surhumaine.</p>
+
+<p>&mdash;Justice sera faite! Oui, il le faut, lui dit-elle. Si vous tentez de
+perdre Jacques... Jacques, que j'aime... eh bien! monsieur le duc de
+Belen, il est des cadavres qui se l&egrave;veront de leurs tombes pour vous
+punir... Celui de l'homme que vous avez assassin&eacute;... jadis... dans
+l'Inde! celui de l'enfant que vous avez jet&eacute; dans un gouffre! celui du
+vieillard que vous avez tortur&eacute; pour lui arracher un secret....</p>
+
+<p>De Belen bondit dans un acc&egrave;s de rage folle.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! fit-il.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave;, suspendue &agrave; la muraille, une magnifique panoplie.</p>
+
+<p>Il saisit un poignard et courut &agrave; la duchesse.</p>
+
+<p>Mais, d'un mouvement plus rapide, elle s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;e vers la porte et
+avait cri&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Faites avancer ma voiture!</p>
+
+<p>Les valets s'&eacute;taient approch&eacute;s.</p>
+
+<p>De Belen laissa &eacute;chapper l'arme, qui tomba sur le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur le duc, dit la duchesse, et souvenez-vous....</p>
+
+<p>Et tandis que sa voiture l'entra&icirc;nait sur la route de Paris, elle vit,
+errant &agrave; travers le bois, une ombre qui se cachait. Un pressentiment
+sinistre lui serra le coeur.</p>
+
+<p>On sait le reste. Elle &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; temps....</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait sauv&eacute;! Jacques lui appartenait!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA RIVI&Egrave;RE MORTE</a></h3>
+
+
+<p>La nuit &eacute;tait &eacute;paisse.</p>
+
+<p>Des rafales de vent couraient sur Paris, m&ecirc;lant leur voix sinistre au
+murmure sourd qui monte, dans les t&eacute;n&egrave;bres, de la grande ville endormie.</p>
+
+<p>Minuit venait de sonner.</p>
+
+<p>Il est&mdash;aujourd'hui encore&mdash;sur la rive gauche de la Seine, au del&agrave; de
+la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Genevi&egrave;ve, un lieu &eacute;trange,
+sauvage, qui ressemble &agrave; ces vastes espaces de l'Asie, que l'imagination
+de nos anc&ecirc;tres croyait avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;sol&eacute;s par quelque cataclysme
+vengeur, &agrave; ces terres maudites sur lesquelles se serait abattu, au jour
+de la col&egrave;re divine, le feu du ciel irrit&eacute;.</p>
+
+<p>Qu'on ne prenne pas ces quelques lignes pour une de ces hyperboles
+famili&egrave;res au romancier; les faits qui se d&eacute;rouleront dans les chapitres
+qui suivent ont pour th&eacute;&acirc;tre des lieux inconnus des Parisiens, trop
+affair&eacute;s ou trop insouciants pour quitter le centre de leurs
+occupations.</p>
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; se d&eacute;roule le drame que nous racontons, Paris &eacute;tait encore
+enserr&eacute; dans une ceinture de murs noir&acirc;tres, coup&eacute;s par les barri&egrave;res
+monumentales dont quelques sp&eacute;cimens sont encore debout&mdash;aux docks de la
+Villette ou &agrave; la barri&egrave;re d'Italie. La ville &eacute;touffait sous la pression
+de ce carcan, et cependant &agrave; peine osait-on franchir ces portes
+s'ouvrant sur la banlieue dont le renom avait un caract&egrave;re effrayant,
+comme tout ce qui est inconnu. Au del&agrave; des quelques guinguettes, des
+restaurants &agrave; bon march&eacute; qui venaient s'&eacute;tablir aux derni&egrave;res limites de
+l'octroi, ce n'&eacute;taient plus&mdash;surtout sur la rive gauche&mdash;que masures,
+ruelles boueuses, cit&eacute;s de mis&egrave;re et de crime. La banlieue &eacute;tait un
+refuge, nous allions dire un lieu d'asile.</p>
+
+<p>L'action de la police y &eacute;tait difficile, la surveillance presque
+nulle....</p>
+
+<p>La Butte-aux-Cailles&mdash;notamment&mdash;&eacute;tait le repaire de milliers
+d'individus chass&eacute;s de la vie sociale, se cachant comme des fauves, sans
+cesse guettant l'occasion de se jeter sur la ville, qui excitait
+d'autant plus leur envie criminelle qu'ils en &eacute;taient plus &eacute;loign&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette Butte-aux-Cailles existe encore&mdash;assainie relativement, il est
+vrai&mdash;mais toujours &eacute;trange. La colline monte avec une pente rapide,
+puis tout &agrave; coup elle tombe presque &agrave; pic, et, du sommet du monticule, &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; des derni&egrave;res ruelles qui serpentent jusqu'&agrave; la cime, on
+voit se d&eacute;roulant une vaste plaine sans v&eacute;g&eacute;tation, sans maisons, sur
+laquelle quelques baraques d&eacute;labr&eacute;es font &agrave; peine une tache sombre....</p>
+
+<p>Plus loin encore. Descendons.</p>
+
+<p>Le sol de la plaine est creus&eacute; de cloaques, crevass&eacute; de fondri&egrave;res dans
+lesquelles dort une eau bourbeuse et corrompue. Une odeur &acirc;cre vous
+saisit, c'est comme un &eacute;tourdissement. De ces sentines infectes s'&eacute;l&egrave;ve
+un brouillard jaun&acirc;tre dans lequel tourbillonnent des milliers
+d'insectes immondes....</p>
+
+<p>Plus loin encore, le premier bras de la Bi&egrave;vre, qui roule son eau brune
+et glauque. Quelques b&acirc;timents se dressent sur la rive s&egrave;che: hangars &agrave;
+poutres mal &eacute;quarries, auvents soutenus sur des montants taill&eacute;s &agrave; coups
+de hache et qui semblent les membres de quelque animal singulier;
+tanneries, teintureries, lavoirs, largement espac&eacute;s et qui semblent
+moisis comme s'ils &eacute;taient inexploit&eacute;s, tandis qu'au lointain se profile
+la silhouette de Bic&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Puis, sur l'autre bord, la plaine recommence, irr&eacute;guli&egrave;re, brutale dans
+ses accidents. Ici, c'est une sorte d'il&ocirc;t. Car la Bi&egrave;vre s'est divis&eacute;e
+en deux bras. Le sol est encore plus aride, plus triste! Enfin, nous
+voici &agrave; ce second ruisseau form&eacute; par la Bi&egrave;vre. Qui lui a donn&eacute; ce nom
+effrayant: la Rivi&egrave;re morte?</p>
+
+<p>Jamais appellation sinistre ne fut mieux justifi&eacute;e. On y respire comme
+une odeur cadav&eacute;rique. C'est silencieux et morne. Plus de fabriques. Il
+y a paralysie de la nature et de l'homme. Regardant la Rivi&egrave;re morte, on
+croirait qu'elle ne coule pas; elle a des reflets d'acier et semble une
+de ces plaques m&eacute;talliques sur lesquelles le feu a laiss&eacute; la trace de
+ses morsures.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;&mdash;nous l'avons dit&mdash;le temps &eacute;tait sec. Un vent aride
+pompait les derni&egrave;res humidit&eacute;s du sol. Le ciel, charg&eacute; de nuages, ne
+laissait pas filtrer un seul rayon de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Sur les bords de la Rivi&egrave;re morte, il y eut jadis des tanneries; mais
+les b&acirc;timents ont disparu. Seules, quelques fosses subsistent, combl&eacute;es
+peu &agrave; peu par les d&eacute;tritus de toutes sortes dont les d&eacute;chargeurs
+viennent remplir les excavations du sol.</p>
+
+<p>Dans une de ces fosses, transform&eacute;e en terrier humain, trois hommes
+&eacute;taient r&eacute;unis, accroupis sur un monceau de d&eacute;bris animaux ou v&eacute;g&eacute;taux,
+et &eacute;clair&eacute;s faiblement par une lanterne qui jette un reflet jaun&acirc;tre.</p>
+
+<p>Ces hommes, nous les connaissons.</p>
+
+<p>L'un &eacute;tait grand, fort, aux formes athl&eacute;tiques: c'&eacute;tait Diouloufait,
+l'ancien compagnon, le complice de Biscarre, l'&eacute;vad&eacute; de Toulon. Les deux
+autres ont d&eacute;j&agrave; paru au cabaret de l'<i>Ours vert</i>, dans cette matin&eacute;e o&ugrave;
+Jacques, ivre de liqueurs, se croyait le jouet d'un songe.</p>
+
+<p>C'est Bibet, dit la Cur&eacute;e, et Truard.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne peut durer, dit tout &agrave; coup Bibet. Et pour moi, j'aimerais mieux
+moisir au bagne que de crever de faim ici....</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai qu'il fait faim, dit Truard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et toi, la Baleine, fit Bibet, tu ne dis rien, est-ce que tu
+rigoles, toi?</p>
+
+<p>Diouloufait ne r&eacute;pondit pas tout d'abord. A demi &eacute;tendu, il soutenait
+sur ses deux mains sa t&ecirc;te &eacute;norme et paraissait insensible &agrave; tout ce qui
+se passait autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! laisse-le donc! dit Truard en poussant Bibet du coude; tu sais
+bien qu'il est &agrave; moiti&eacute; idiot....</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a c'est vrai!... Une f&ecirc;lure soign&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a parce que la Br&ucirc;leuse a pass&eacute; l'arme &agrave; gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Br&ucirc;leuse, br&ucirc;l&eacute;e... &ccedil;a devait finir comme &ccedil;a.</p>
+
+<p>Diouloufait leva la t&ecirc;te. &Eacute;videmment le nom de la Br&ucirc;leuse avait frapp&eacute;
+son oreille.</p>
+
+<p>De sa t&ecirc;te &eacute;norme sortaient deux gros yeux &agrave; fleur de t&ecirc;te, mais ces
+yeux &eacute;taient ternes comme ceux d'un cadavre.</p>
+
+<p>Il regarda les deux hommes, ses l&egrave;vres s'agit&egrave;rent comme s'il voulait
+parler, puis sa t&ecirc;te retomba et il reprit son immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Avec &ccedil;a que c'&eacute;tait un joli morceau! fit Bibet &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute! vaut mieux ne pas en parler, reprit Truard. Puisqu'il y
+tenait, c't homme, c'est son affaire. Et puis, tu sais, on dit un tas de
+dr&ocirc;les de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Sur sa mort....</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait so&ucirc;le... Elle s'a br&ucirc;l&eacute;e sans le vouloir....</p>
+
+<p>&mdash;Possible oui... possible non....</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc aux histoires de revenants?...</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais rien... Pas moins vrai qu'avant de passer tout &agrave; fait elle a
+fait venir le commissaire et lui a dit que c'&eacute;tait Biscarre qui l'avait
+tu&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;D'abord c'&eacute;tait pas propre... puisque c'&eacute;tait manger le morceau...
+Ensuite, elle mentait comme une gueuse qu'elle &eacute;tait... puisque Biscarre
+est mort....</p>
+
+<p>&mdash;Mort! Tu crois &ccedil;a, toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! tous les Loups le disent... sans &ccedil;a, est-ce qu'il nous
+laisserait comme &ccedil;a dans la m&eacute;lasse?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a ne prouve rien!... Tu sais bien que Biscarre, au fond, se
+fichait de nous comme pas un....</p>
+
+<p>&mdash;Pas moins vrai qu'il a bu un coup dans la Seine et qu'il en a crev&eacute;.</p>
+
+<p>Truard se pencha vers son digne compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! veux-tu que je te dise?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu pourquoi Dioulou &agrave; l'air abruti comme &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... parce que la Br&ucirc;leuse....</p>
+
+<p>&mdash;Prononce donc pas ce nom-l&agrave;, il l'entend toujours, la vieille
+drogue... mais moi je te dis que c'est pas seulement la mort de cette
+carogne qui emb&ecirc;te Dioulou.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, alors?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il sait tr&egrave;s-bien que Biscarre est vivant... qu'il sait aussi
+que c'est lui qui a tu&eacute; sa femme... et qu'il rumine une vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;T'es fou! Il sait peut-&ecirc;tre bien aussi o&ugrave; est le Bisco?</p>
+
+<p>&mdash;Si je te disais que je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il lui aurait demand&eacute; de nous tirer d'ici.</p>
+
+<p>Truard ne parut pas convaincu. Il secoua la t&ecirc;te d'un air de doute.</p>
+
+<p>&mdash;T'en reviens toujours &agrave; ton id&eacute;e... comme si le Bisco n'&eacute;tait pas <i>ad
+patres</i>.</p>
+
+<p>&mdash;En as-tu une preuve?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, que je te dis. Voyons, le Bisco &eacute;tait-il, oui ou non, le roi
+des Loups?...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est s&ucirc;r... et un vrai malin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voil&agrave; les Loups traqu&eacute;s par la rousse comme des b&ecirc;tes... La
+rue de J&eacute;rusalem a mis tous ses chiens sur pattes... et on nous aboie
+apr&egrave;s que c'en est r&eacute;pugnant... Pourquoi sommes-nous ici, dans un trou,
+sans manger, sans boire... que nous serons peut-&ecirc;tre crev&eacute;s demain?...
+c'est parce que le Bisco est mort... Sans &ccedil;a, il nous aurait sortis de
+l&agrave;....</p>
+
+<p>&mdash;A moins qu'il ne soit pas f&acirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute; de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je le croyais!... fit Truard en brandissant dans le vide son
+poing ferm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que tu ferais?...</p>
+
+<p>&mdash;J'irais trouver les <i>roussins</i> moi-m&ecirc;me, et je leur z'y dirais: Je
+vais chercher avec vous... Je connais les trous o&ugrave; il se terre, et ce
+serait bien le diable si je ne fichais pas la griffe dessus.</p>
+
+<p>Truard avait prononc&eacute; ces derni&egrave;res paroles &agrave; voix haute.</p>
+
+<p>Encore une fois Dioulou releva la t&ecirc;te, et dans ses yeux mornes passa
+comme la lueur d'un &eacute;clair.</p>
+
+<p>&mdash;Le Bisco est mort, dit-il d'une voix sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois &ccedil;a, vieille b&ecirc;te? fit Bibet exasp&eacute;r&eacute;....</p>
+
+<p>Dioulou ne r&eacute;pondit pas &agrave; l'injure et r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Le Bisco est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! s'&eacute;cria Bibet, voulez-vous que je vous dise, vous &ecirc;tes tous un
+tas de poules mouill&eacute;es. J'en ai assez, moi, de me ronger le corps et
+l'&acirc;me et de ne rien avoir &agrave; me ficher sous la dent... Si vous &ecirc;tes des
+hommes, des vrais Loups comme autrefois... je dis que nous pourrions
+sortir d'ici... et trouver quelque chose &agrave; <i>croquer</i>....</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu sais bien, s'&eacute;cria Truard, que la rousse r&ocirc;de par ici...
+puisque c'est pour &ccedil;a que Maloigne fait sentinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'a rien vu?...</p>
+
+<p>Bibet frappa sur l'&eacute;paule de Dioulou.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! mon vieux, t'as de la poigne! t'as du chien... tu veux manger,
+pas vrai? Viens avec moi... Nous irons nous poster sur la route... en
+face la barri&egrave;re. Voil&agrave; l'heure o&ugrave; il va passer des mara&icirc;chers, un tas
+de feignants qui viennent gruger le pauvre monde &agrave; Paris... ils viennent
+vendre... ils viennent acheter... ils ont tous une sacoche plus ou moins
+lourde... mais &agrave; c't' heure-ci faut pas &ecirc;tre regardant... nous en
+pigerons un... et bing! pendant que tu le tiendras, je lui enverrai un
+joli coup de surin dans le dos... et en avant la noce! &Ccedil;a te va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Dioulou.</p>
+
+<p>Bibet laissa &eacute;chapper un juron &eacute;nergique.</p>
+
+<p>Et sans doute il allait chercher dans son honn&ecirc;te conscience de nouveaux
+arguments pour &eacute;branler la r&eacute;sistance de Dioulou, quand tout &agrave; coup, &agrave;
+travers le sifflement du vent, un bruit rauque, semblable au hurlement
+d'un hibou, parvint jusqu'&agrave; la fosse.</p>
+
+<p>Truard et Bibet se dress&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu entendu? fit Truard.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est Maloigne qui avertit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il y a quelque chose....</p>
+
+<p>&mdash;Faut d&eacute;taler....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais de quel c&ocirc;t&eacute;?...</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me bruit se renouvela cette fois plus rapproch&eacute; et modul&eacute; avec une
+sorte de pr&eacute;cipitation grandissante.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a chauffe! fit Bibet, tendant l'oreille.</p>
+
+<p>A ce moment, sur le bord de la fosse, une ombre se pencha, &eacute;cartant
+vivement les maigres broussailles qui obstruaient l'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! les Loups! cria une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes pig&eacute;s!... la rousse fait des battues avec de la troupe...
+ou nous cerne....</p>
+
+<p>&mdash;N... de D..., hurla Bibet, &ccedil;a va chauffer!...</p>
+
+<p>&mdash;Haut les <i>surins</i>! cria Truard en brandissant un &eacute;norme couteau....</p>
+
+<p>&mdash;Et par o&ugrave; faut-il se cavaler?...</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais rien! fit Maloigne. On se rapproche un peu de partout....</p>
+
+<p>&mdash;Si on restait dans le trou?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! on en a d&eacute;j&agrave; fouill&eacute; une flotte.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... dehors, firent les deux hommes.</p>
+
+<p>Et d'un bond, s'accrochant au rebord de la fosse, ils se trouv&egrave;rent sur
+le sol. C'&eacute;taient d'&eacute;pouvantables bandits, couverte de haillons, h&acirc;ves
+de faim et de rage... v&eacute;ritables types de Loups forc&eacute;s dans leur dernier
+repaire....</p>
+
+<p>Ils pr&ecirc;t&egrave;rent l'oreille.</p>
+
+<p>On n'entendait rien que le vent, passant avec sa monotonie sinistre &agrave;
+travers ces d&eacute;solations d&eacute;sertes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es fichu dedans, fit Bibet.</p>
+
+<p>&mdash;Ouiche! &eacute;coute encore.</p>
+
+<p>Nouveau silence. Cette fois il n'y avait plus &agrave; douter. Sur divers
+points de la plaine, on percevait le retentissement sourd de pas qui
+s'approchaient.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a y est! fit Truard. C'est la fin des fins.</p>
+
+<p>&mdash;Pas vrai! j'en d&eacute;coudrai quelques-uns avant d'y passer.</p>
+
+<p>&mdash;Le mieux, dit Maloigne, c'est de nous tirer les pattes chacun de notre
+c&ocirc;t&eacute;. Celui qui sera pris, tant pis pour lui!... Bien entendu qu'il ne
+vendra pas les camaros.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! c'te b&ecirc;tise!... Loups... pas renards!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! bonne chance, les vieux, et jouons des guiboles!</p>
+
+<p>Maloigne disparut en courant si l&eacute;g&egrave;rement qu'on n'entendait pas le
+bruit de ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&eacute; qu' t'en dis? fit Bibet.</p>
+
+<p>&mdash;Filons....</p>
+
+<p>&mdash;Ensemble?...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a vaut mieux....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais l'autre?...</p>
+
+<p>&mdash;La Baleine? Cr&eacute; nom! il sera pinc&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, qu&eacute; qu'&ccedil;a fait?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait... qu'il nous d&eacute;noncera!</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?...</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai le trac....</p>
+
+<p>&mdash;Alors faut l'emmener....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'il veut....</p>
+
+<p>&mdash;Essayons.</p>
+
+<p>Les deux hommes revinrent &agrave; la fosse. Ceux qui avaient organis&eacute; la
+battue parcouraient la plaine en suivant un plan m&eacute;thodique, resserrant
+sans cesse l'espace laiss&eacute; aux fugitifs... on avait encore le temps....</p>
+
+<p>Bibet se mit &agrave; plat ventre.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! Dioulou!</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Dioulou! mon vieux! faut jouer des guiboles! V'l&agrave; la rousse!</p>
+
+<p>Une sorte de grognement sourd sortit de la fosse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu souffles, vieille baleine! mais &ccedil;a ne suffit pas; tu vas te faire
+harponner....</p>
+
+<p>&mdash;La Cur&eacute;e, fit Truard en saisissant Bibet par le bras, assez comme &ccedil;a,
+&eacute;coute.</p>
+
+<p>Le bruit des pas et le murmure des voix se rapprochaient de plus en
+plus, et cependant l'obscurit&eacute; &eacute;tait telle qu'il &eacute;tait impossible de
+distinguer les formes humaines.</p>
+
+<p>Bibet eut un dernier &eacute;lan de piti&eacute;.</p>
+
+<p>Il se laissa glisser dans la fosse. Dioulou &eacute;tait toujours dans la m&ecirc;me
+position. Bibet lui mit la main sur l'&eacute;paule et dit rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Dioulou! je te dis que v'l&agrave; la rousse... tu seras pris si tu ne te
+sauves pas....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Dioulou simplement en relevant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu es pig&eacute;! qu'est-ce qui vengera la Br&ucirc;leuse?</p>
+
+<p>&mdash;La Br&ucirc;leuse?</p>
+
+<p>Dioulou, d'un bond, s'&eacute;tait mis sur ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! haut! et plus vite que &ccedil;a! acheva Bibet. Maintenant te v'l&agrave;
+averti. Tire-toi de l&agrave;. Bonsoir!</p>
+
+<p>Et, s'&eacute;lan&ccedil;ant au dehors, il rejoignit Truard. Les deux hommes se jetant
+sur le sol, commenc&egrave;rent &agrave; ramper dans la direction de la Rivi&egrave;re morte.</p>
+
+<p>La battue organis&eacute;e par la police &eacute;tait compos&eacute;e d'une trentaine
+d'hommes; des soldais avaient &eacute;t&eacute; requis, et, divis&eacute;s par groupes de
+six, l'arme en avant, le doigt sur la d&eacute;tente, ils avan&ccedil;aient lentement.</p>
+
+<p>Les renseignements recueillis &agrave; la rue de J&eacute;rusalem &eacute;taient pr&eacute;cis. On
+savait que quelques fugitifs de la bande des Loups hantaient les bords
+de la Bi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Celui qui conduisait l'exp&eacute;dition &eacute;tait un des plus habiles et des plus
+&eacute;nergiques agents de l'administration. Mais les t&eacute;n&egrave;bres rendaient
+l'oeuvre difficile, sinon impossible. Et d&eacute;j&agrave; le d&eacute;couragement les
+prenait. Il &eacute;tait trop ais&eacute; aux bandits de s'&eacute;chapper sans &ecirc;tre vus....</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! fit le policier, est-ce que nous n'en pincerons pas un
+seul?...</p>
+
+<p>La chose &eacute;tait vraisemblable, car les recherches touchaient &agrave; leur fin,
+et les hommes allaient se trouver r&eacute;unis comme au point de d&eacute;part.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! cria tout &agrave; coup une voix.</p>
+
+<p>Le policier s'&eacute;lan&ccedil;a.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient alors sur le bord de la rivi&egrave;re dont le flot se d&eacute;tachait
+plus noir encore sur la terre sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un dans le trou! reprit la voix.</p>
+
+<p>Quelques lanternes sourdes furent d&eacute;masqu&eacute;es, et, se penchant sur la
+fosse, le policier dirigea le rayon lumineux dans la profondeur....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai. Dioulou &eacute;tait l&agrave;, debout, appuy&eacute; contre le remblai,
+immobile, les yeux fixes, regardant....</p>
+
+<p>&mdash;Rends-toi! cria le policier en dirigeant deux pistolets sur lui, ou je
+te casse la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Dioulou parut n'avoir pas entendu. Il regardait toujours et ne faisait
+pas un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu sortir de l&agrave;, gibier de potence? fit l'autre, ou nous te
+tirerons de l&agrave; par morceaux....</p>
+
+<p>M&ecirc;me silence, m&ecirc;me immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! es-tu sourd ou idiot? reprit l'homme. Allons! vous autres, les
+cordes en main et sautez-moi l&agrave; dedans. Vous, les camarades, ajouta-t-il
+en s'adressant aux soldats, s'il cherche &agrave; s'&eacute;chapper, quittez dessus...
+et raide!</p>
+
+<p>Trois agents, des plus robustes et des plus courageux, avanc&egrave;rent &agrave;
+l'ordre. Du regard ils mesur&egrave;rent la profondeur de la fosse. L'un d'eux,
+d'un seul &eacute;lan, se jeta dans le trou et saisit Dioulou au cou.</p>
+
+<p>Mais au m&ecirc;me instant, par un mouvement brusque, pareil &agrave; celui que fait
+un sanglier quand il secoue les chiens suspendus &agrave; ses flancs, Dioulou
+se redressa, et empoignant l'homme &agrave; la ceinture, il le lan&ccedil;a hors de
+la fosse comme il e&ucirc;t fait d'une balle de laine. Le malheureux poussa un
+cri et resta sur le sol, comme une masse. Il &eacute;tait bless&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mal&eacute;diction! cria le chef.</p>
+
+<p>Et, dans sa rage, il d&eacute;chargea un de ses pistolets sur Dioulou.</p>
+
+<p>Le colosse ne broncha pas. Il n'&eacute;tait pas touch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! les autres! faut-il que j'y aille moi-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>Les deux agents ob&eacute;irent, mais l'un roula au fond, le cr&acirc;ne bris&eacute; par le
+poing formidable du colosse, tandis que l'autre r&acirc;lait, la poitrine
+ouverte d'un coup de pied.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! tuez-le!... s'&eacute;cria le policier hors de lui.</p>
+
+<p>Mais, s'arc-boutant sur ses jarrets de fer, Dioulou avait saut&eacute; hors de
+la fosse, et, se ruant &agrave; travers le groupe qui le cernait, il avait fait
+une trou&eacute;e.</p>
+
+<p>Dix coups de feu partirent.</p>
+
+<p>&mdash;Mort ou vif, il nous le faut, hurla l'agent.</p>
+
+<p>Et, entra&icirc;nant les soldats &agrave; sa suite, il courut sur les traces de
+Dioulou.</p>
+
+<p>La Baleine &eacute;tait-il sauv&eacute;? Non, car une balle l'avait atteint &agrave; l'&eacute;paule
+et son sang coulait.</p>
+
+<p>Le mis&eacute;rable courait et murmurait dans un r&acirc;le:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux pas.</p>
+
+<p>Et il ajoutait entre ses dents serr&eacute;es ces mots myst&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas &ecirc;tre tent&eacute;.</p>
+
+<p>Mais la lutte &eacute;tait impossible... le sang qu'il perdait &eacute;puisait ses
+forces. Il avait quelques pas d'avance... c'&eacute;tait tout....</p>
+
+<p>Il se sentit saisi....</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors sur la rive du ruisseau f&eacute;tide... d'un heurt d'&eacute;paule il
+se d&eacute;gagea, et un corps roula dans l'eau....</p>
+
+<p>Il fut libre encore une fois... Un petit pont de bois traversait la
+Rivi&egrave;re morte, menant &agrave; un moulin dont la roue &eacute;norme, immobile comme un
+animal fantastique, se profilait dans les t&eacute;n&egrave;bres....</p>
+
+<p>Dioulou bondit sur le pont, suivi par la meute ardente et furieuse... Il
+atteignit la plate-forme du moulin... puis se retournant, il se baissa,
+saisit une planche entre ses doigts &eacute;normes....</p>
+
+<p>La planche craqua. Il eut un acc&egrave;s de fureur folle... il s'acharna dans
+un effort surhumain... tout se brisa... les planches tomb&egrave;rent dans
+l'eau... la communication &eacute;tait coup&eacute;e....</p>
+
+<p>Les autres avaient recul&eacute; avec terreur... une chute dans la Rivi&egrave;re
+morte, avec cette nuit au-dessus et cette ombre noire au-dessous,
+semblait effroyable....</p>
+
+<p>Communication coup&eacute;e! oui, mais coup&eacute;e aussi toute retraite... Dioulou
+&eacute;tait accul&eacute; &agrave; la roue du moulin, fix&eacute;e par ses &eacute;crous. Il eut l'id&eacute;e de
+gravir, en s'aidant de ses poings et de ses dents, l'esp&egrave;ce d'escalier
+vertical que formaient les aubes... mais ses poings glissaient sur la
+mousse verd&acirc;tre....</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup, les bras &eacute;tendus, il tomba en arri&egrave;re....</p>
+
+<p>Son corps frappa une des poutres qui servaient de support au b&acirc;timent.
+Il y eut un bruit sourd et atroce.</p>
+
+<p>Dioulou disparut dans l'eau... O&ugrave; &eacute;tait-il? &Eacute;tait-il pass&eacute; sous la
+roue?...</p>
+
+<p>Haletants, le cou tendu, les policiers cherchaient &agrave; percer les
+t&eacute;n&egrave;bres....</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;! cria l'agent. Cette fois! nous le tenons!...</p>
+
+<p>L'homme avait &eacute;merg&eacute; du flot. A bout de forces, il avait saisi un des
+appuis du barrage. On distinguait la forme sombre qui se dressait
+lentement, avec des soubresauts convulsifs....</p>
+
+<p>Encore une fois, un pistolet fut dirig&eacute; sur lui... un &eacute;clair brilla, une
+d&eacute;tonation retentit....</p>
+
+<p>Un cri rauque per&ccedil;a la nuit.</p>
+
+<p>Et le corps resta suspendu, inerte, &agrave; la carcasse du moulin....</p>
+
+<p>&mdash;Par ici! cria un des soldats, qui avait d&eacute;couvert un autre pont.</p>
+
+<p>Les hommes s'&eacute;lanc&egrave;rent... Un instant apr&egrave;s, parvenus &agrave; l'autre rive,
+ils s'aventuraient sur le b&acirc;tis du moulin....</p>
+
+<p>Dioulou &eacute;tait l&agrave;, affaiss&eacute;, immobile et mort peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Non... vivant!... mais bris&eacute;, vaincu....</p>
+
+<p>&mdash;Empoignez-moi &ccedil;a, dit le policier; s'il en r&eacute;chappe, &ccedil;a fera un fameux
+d&eacute;jeuner de guillotine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LE GUILLEDOU</a></h3>
+
+
+<p>Cette m&ecirc;me nuit, et environ &agrave; la m&ecirc;me heure, une sc&egrave;ne d'un tout autre
+genre se passait dans une des chambres de l'h&ocirc;tel de Thomerville.</p>
+
+<p>L&agrave; aussi les t&eacute;n&egrave;bres &eacute;taient &eacute;paisses. Mais on n'entendait pas le
+sifflement du vent, amorti par les volets bien ferm&eacute;s et les lourds
+rideaux garnissant les fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Si, &agrave; l'int&eacute;rieur, nul bruit ne p&eacute;n&eacute;trait, par contre, un ronronnement
+sonore roulait par intermittences dans l'air de la chambre, r&eacute;pondant
+avec une r&eacute;gularit&eacute; automatique au tic tac de la pendule.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas tout.</p>
+
+<p>A l'heure o&ugrave; nous pr&ecirc;tons l'oreille, quelques soupirs longs et bruyants
+faisaient &eacute;cho depuis quelques instants au ronron en question; de plus,
+on percevait des craquements brusques suivis de g&eacute;missements et de
+murmures qui, &agrave; tout prendre, pouvaient passer pour des plaintes.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de nom de nom! disait la voix grondeuse, faut qu' &ccedil;a finisse!...
+et ronfle-t-il assez, cet animal!</p>
+
+<p>L'animal devait &ecirc;tre l'autre personnage qui continuait ses gloussements
+cadenc&eacute;s.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on entendit un frottement sur le mur, puis un l&eacute;ger
+&eacute;clatement, et une flamme brilla.</p>
+
+<p>La flamme &eacute;claira une main qui sortait d'une chemise de nuit,
+entr'ouverte sur une poitrine velue comme un dessus de malle, ainsi
+qu'on disait avant l'invention des malles de cuir lisse. Au-dessus du
+col, rabattu et chiffonn&eacute;, un cou puissant, &agrave; muscles en corde, et
+soutenant une t&ecirc;te &eacute;nergique, coup&eacute;e en deux par d'&eacute;normes moustaches.</p>
+
+<p>Sur le front, un bonnet de coton dont la pointe rabattue donnait une
+vague id&eacute;e de d&eacute;couragement et de faiblesse.</p>
+
+<p>En un mot, sous ce bonnet de coton, il y avait Muflier.</p>
+
+<p>Muflier, qui avait cherch&eacute; le sommeil d&ucirc; aux consciences pures, et qui
+&eacute;coutait avec une fureur non contenue les ronflements de Goniglu, plong&eacute;
+sans doute dans les r&ecirc;ves les plus ravissants.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion, et sentant sans doute que la flamme
+commen&ccedil;ait &agrave; lui br&ucirc;ler les doigts, Muflier se d&eacute;cida &agrave; allumer une
+bougie.</p>
+
+<p>Puis, se dressant sur son s&eacute;ant, il regarda Goniglu dont le nez seul
+&eacute;mergeait du fond de son oreiller de plume.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, Muflier se demandait s'il aurait le courage de troubler la
+placidit&eacute; beno&icirc;te de son compagnon. Mais ses scrupules ne tinrent pas
+contre certaine pens&eacute;e qui le hantait, et, de sa basse profonde, il
+articula ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! Goniglu! le gendarme!</p>
+
+<p>Oh! il n'en fallut pas plus. Goniglu tressauta avec une telle force que
+sa t&ecirc;te cogna le bois de lit et rendit le bruit sec que fait, sous le
+b&acirc;ton de Polichinelle, la t&ecirc;te de Guignol.</p>
+
+<p>Et il poussa un cri &eacute;pique:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas moi!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tu l'as bien gob&eacute;, mon bichon! s'&eacute;cria la grosse voix de Muflier,
+appuy&eacute;e d'un formidable &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est toi! Quelle fade plaisanterie!</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu r&eacute;veill&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! avec ta trompette du jugement dernier, tu r&eacute;veillerais des
+morts... Et moi qui faisais de si beaux r&ecirc;ves!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu dors, toi! fit Muflier avec un soufflement qui traduisait au
+mieux le c&eacute;l&egrave;bre proverbe:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 8em;">Coeur qui soupire</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">N'a pas ce qu'il d&eacute;sire!</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne dormirais-je pas? fit Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la m&ecirc;me raison qui chasse le sommeil loin de mes paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Cette raison, dis-la-moi! D&eacute;p&ecirc;che-toi, que je me rendorme....</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat ami! je t'&eacute;veille pour partager avec toi les pens&eacute;es qui
+inondent mon pauvre coeur... et tu ne songes qu'au repos....</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il est l'heure de dormir....</p>
+
+<p>&mdash;De dormir! H&eacute;las! Goniglu! pour moi, mon id&eacute;e est tout autre....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est ton id&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Goniglu! pour moi, c'est l'heure d'aimer!</p>
+
+<p>Goniglu, avec une sorte de rugissement, se replongea sous ses
+couvertures....</p>
+
+<p>&mdash;Je me soucie bien de cela! maugr&eacute;a-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ame sans po&eacute;sie! j'ai toujours pens&eacute; que ton ami Muflier &eacute;tait un &ecirc;tre
+incompris de la soci&eacute;t&eacute;... Comment me comprendrait-elle, la soci&eacute;t&eacute;,
+quand toi-m&ecirc;me tu ne m'appr&eacute;cies pas?</p>
+
+<p>Goniglu prit une r&eacute;solution d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, et de nouveau il dit d'un ton
+sec:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, Muflier: encore une fois, j'ai envie de dormir... Fiche-moi la
+paix.</p>
+
+<p>Muflier lan&ccedil;a un coup de poing sur la table de nuit, qui bondit,
+contenant et contenu:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, je ne te ficherai pas la paix!...</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! g&eacute;mit Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, Goniglu, tu me fais honte... et je veux que tu m'&eacute;coutes...
+Je le veux, et cela sera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si je ne veux pas....</p>
+
+<p>Muflier saisit une carafe pleine d'eau qui se trouvait &agrave; port&eacute;e de sa
+main, et la brandit du c&ocirc;t&eacute; de Goniglu.</p>
+
+<p>Celui-ci frissonna de terreur et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! Sapristi! on n'a qu'un ami, la moiti&eacute; de son &acirc;me, comme
+disait un po&euml;te ancien, dont le nom m'&eacute;chappe, et on ne peut pas lui
+faire entendre raison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, puisque je suis tout oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;A regret!... &agrave; regret!... et cela me peine, Goniglu, reprit Muflier,
+dont la voix se mouilla de larmes mal contenues; je veux que tu
+m'&eacute;coutes avec recueillement, avec sympathie... J'ai si grand besoin de
+sympathie....</p>
+
+<p>Goniglu haussa les &eacute;paules en signe de supr&ecirc;me protestation.</p>
+
+<p>Puis, s'aidant des reins et des mains, il s'assit sur son lit, prit sa
+pipe sur son chevet et alluma silencieusement son fourneau. A la
+troisi&egrave;me bouff&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu voudras, fit-il d'un ton r&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>Muflier avait laiss&eacute; tomber sa t&ecirc;te dans ses deux mains. Il songeait....
+A quoi donc songeait Muflier?</p>
+
+<p>&mdash;Ami, dit-il enfin, as-tu un coeur?</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure-ci! cria Goniglu. C'est pour savoir si j'ai un coeur que
+tu me r&eacute;veilles?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui ou non, as-tu un coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, l&agrave;, es-tu satisfait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car je ne te crois pas; je doute de ta parole, Goniglu... Car, si
+tu avais un coeur pareil au mien, comme moi tu ne dormirais pas, comme
+moi tu souffrirais....</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; diable veux-tu en venir?</p>
+
+<p>Goniglu &eacute;tait patient: soit. Il respectait et admirait Muflier, qui le
+m&eacute;ritait bien, d'accord; mais il e&ucirc;t bien voulu se rendormir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais t'expliquer ces myst&egrave;res de la nature humaine, reprit
+l'impitoyable Muflier. Voici quelques semaines d&eacute;j&agrave; que nous sommes
+h&eacute;berg&eacute;s, choy&eacute;s, nourris et abreuv&eacute;s dans cet h&ocirc;tel, qui est, en
+quelque sorte, devenu n&ocirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;On y est tr&egrave;s-bien... les lits sont excellents, hasarda Goniglu,
+revenant par un retour ing&eacute;nieux &agrave; son id&eacute;e fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Les lits, la table, les &eacute;gards ne laissent rien &agrave; d&eacute;sirer... Le
+marquis nous a appr&eacute;ci&eacute;s &agrave; notre juste valeur, et nous n'avons qu'&agrave; nous
+louer de lui....</p>
+
+<p>Interrompu par un b&acirc;illement &eacute;touff&eacute; de Goniglu, Muflier haussa les
+&eacute;paules avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous sommes prisonniers! fit-il avec col&egrave;re. Nous sommes priv&eacute;s
+de ce qui constitue la dignit&eacute; humaine... de cet h&eacute;ritage sacr&eacute; que nous
+ont laiss&eacute; nos p&egrave;res... en un mot de la libert&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis ne nous emp&ecirc;che pas de sortir....</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est vrai. Seulement nous nous abstenons pour deux raisons... La
+premi&egrave;re, c'est que la voie publique est encombr&eacute;e d'un tas de
+personnages inqui&eacute;tants, indiscrets, qui pourraient bien mettre des
+obstacles &agrave; notre circulation... la seconde....</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois pas &agrave; la mort de Bisco?</p>
+
+<p>&mdash;Brrr! ne prononce donc pas ce nom-l&agrave;! &ccedil;a porte malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, si nous ne sortons pas, c'est que nous pourrions rencontrer ce
+satan&eacute; d&eacute;mon aux griffes de qui nous ne nous soucions pas de tomber....</p>
+
+<p>Goniglu s'agitait fi&eacute;vreusement sur sa couche.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &ccedil;a est convenu... archi-convenu....</p>
+
+<p>&mdash;Oui! convenu!... mais j'ai un coeur, moi! c'est-&agrave;-dire que je songe &agrave;
+celle qui m'a tant aim&eacute;... Je songe &agrave; ses cheveux noirs, luisant d'une
+pommade odorante... &agrave; ce sourire enchanteur... C'est vrai qu'il lui
+manque deux dents sur le devant, mais elle n'en est que plus piquante.
+Je songe &agrave; elle, enfin, ami Goniglu, &agrave; elle, &agrave; elle!</p>
+
+<p>Goniglu soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! toi aussi!... tu as compris que des natures semblables aux n&ocirc;tres
+avaient besoin d'amour... Goniglu! tu me croiras si tu veux, mais ton
+ami Muflier est comme une fleur sans soleil; il s'&eacute;tiole... parole
+d'honneur! il s'&eacute;tiole....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc! r&eacute;p&eacute;ta encore Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'&eacute;tioles aussi!... je n'en attendais pas moins de toi!... Eh bien!
+avec l'&eacute;tiolement, c'est la mort... Si ton ami Muflier n'aime plus, s'il
+n'est plus aim&eacute;, il mourra....</p>
+
+<p>Il y eut un silence &eacute;loquent.</p>
+
+<p>Les deux camarades, plong&eacute;s dans leurs r&eacute;flexions, &eacute;voquaient les
+souvenirs du pass&eacute;... Oh! les beaux repas au cabaret!... la rang&eacute;e de
+litres vides! le pousse-caf&eacute;... la houri rougissante acceptant la
+rincette et la rincinette....</p>
+
+<p>O&ugrave; &eacute;tait tout cela?...</p>
+
+<p>D'un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, Muflier arracha le bonnet de coton qui enserrait
+son front de penseur, et le lan&ccedil;ant sur le parquet....</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vivre, moi! s'&eacute;cria-t-il d'un accent tragique. Je suis pr&ecirc;t &agrave;
+tout pour reconqu&eacute;rir, f&ucirc;t-ce pour une heure, ces joies d'amour qui sont
+&agrave; mon &ecirc;tre ce qu'est la ros&eacute;e &agrave; la plante... &Eacute;coute, Goniglu!...</p>
+
+<p>&mdash;Muflier!...</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Minuit vient de sonner.</p>
+
+<p>&mdash;Entends-tu quelque bruit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tout dort dans l'h&ocirc;tel... le marquis est encore faible et se
+repose de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Va regarder le temps qu'il fait.</p>
+
+<p>Il semblait que les souvenirs &eacute;voqu&eacute;s par Muflier eussent subitement
+dissip&eacute; les vell&eacute;it&eacute;s sommeillantes de Goniglu, car, &agrave; l'appel de son
+compagnon, il se h&acirc;ta d'extraire du lit ses jambes longues et maigres
+et de sauter sur le tapis.</p>
+
+<p>Il alla &agrave; la fen&ecirc;tre et souleva les rideaux.</p>
+
+<p>&mdash;Temps sombre!</p>
+
+<p>&mdash;Parfait. Pluie?</p>
+
+<p>&mdash;Non!... du vent....</p>
+
+<p>&mdash;Pas de lune?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le bout de son nez....</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'&eacute;coute la voix de mon coeur... et je file....</p>
+
+<p>&mdash;Hein? s'&eacute;cria Goniglu en tressaillant. Qu'as-tu dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que la nuit tous les chats sont gris, et les loups sont
+noirs... Je me moque de la rousse qui ne nous verra pas... je me moque
+du Bisco, qui ne fait pas le pied de grue &agrave; nous attendre... &agrave; supposer
+qu'il soit vivant, ce dont &agrave; cette heure et dans mes dispositions, je
+doute beaucoup... Passe-moi mes chaussettes!</p>
+
+<p>&mdash;Muflier! je t'en prie! pas d'imprudence....</p>
+
+<p>&mdash;Je crois t'avoir demand&eacute; mes chaussettes!</p>
+
+<p>&mdash;Les voil&agrave;!... Mais si tu n'allais pas revenir!...</p>
+
+<p>Muflier, qui commen&ccedil;ait &agrave; enfiler une botte rebelle, l&acirc;cha les tiges
+pour mieux consid&eacute;rer Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il d'un ton grave, je crois avoir mal entendu....</p>
+
+<p>Il appuya sur ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Si... j'allais... ne... pas... revenir!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en consolerais jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! vous supposez donc, monsieur Goniglu, que j'ai l'intention de
+sortir seul, moi, Muflier?...</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais... je pensais....</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez mal... Oui, je r&ecirc;ve l'amour... mais je veux aussi
+l'amiti&eacute;....</p>
+
+<p>Il s'attendrit tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Goniglu, tu m'aurais abandonn&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas pr&eacute;cis&eacute;ment, mais... les gendarmes?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de gendarmes dehors, &agrave; pareille heure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... le Bisco?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le Bisco! Eh bien! je lui conseille de ne pas tomber sous ma
+patte.</p>
+
+<p>Et pour accentuer sa r&eacute;solution &eacute;nergique, Muflier donna &agrave; ses bretelles
+un cran vigoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, Goniglu, aie fiance en moi, passe tes frusques, et en avant la
+rigolade!</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai, pr&egrave;s de quarante francs.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! o&ugrave; as-tu trouv&eacute; cela?</p>
+
+<p>Muflier eut un large sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ces marquis, &ccedil;a manque d'ordre. &Ccedil;a laisse tra&icirc;ner les choses les plus
+importantes... heureusement que je suis l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;T'as grinchi le patron?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai sauv&eacute; des pertes consid&eacute;rables, en transformant ma poche en
+caisse d'&eacute;pargne. Qui sait? la fortune est changeante, et un jour
+viendra peut-&ecirc;tre o&ugrave; il sera enchant&eacute; de me savoir son d&eacute;biteur pour
+cette bagatelle.</p>
+
+<p>Tout en devisant, Muflier compl&eacute;tait son &eacute;quipement de combat.</p>
+
+<p>Il avait endoss&eacute; les v&ecirc;tements neufs que la complaisance d'Archibald
+avait mis &agrave; sa disposition: chemise blanche avec haute cravate de soie
+six fois serr&eacute;e autour de son cou et formant carcan, le pantalon large,
+bouffant sur les hanches, la redingote forme polonaise, et, par-dessus
+tout, le chapeau allant en s'&eacute;vasant par le fa&icirc;te, sorte de monument &agrave;
+poils longs, que Muflier inclinait r&eacute;sol&ucirc;ment sur l'oreille.</p>
+
+<p>Enfin, &agrave; la main, et pour compl&eacute;ter l'ensemble, une canne qui pouvait
+servir &agrave; la fois d'objet d'agr&eacute;ment et d'engin de d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Goniglu, faisant contre fortune bon visage, et craignant d'ailleurs de
+contrarier trop vivement son acolyte, avait endoss&eacute; son paletot noir
+formant sac, et se moulant sur ses os maigres en saillie.</p>
+
+<p>Il n'avait pas l'allure triomphante de Muflier: sa mise &eacute;tait plus
+modeste: ce qui lui faisait d&eacute;faut, avant tout, c'&eacute;tait cette ma&euml;stria
+toute sp&eacute;ciale &agrave; l'autre. Il &eacute;tait plus bourgeois, moins vainqueur....</p>
+
+<p>Quand ils furent pr&ecirc;ts, ils s'examin&egrave;rent &agrave; la lueur de la bougie, et
+pouss&egrave;rent deux petits cris de satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;&agrave;, dit Muflier, comment allons-nous sortir d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, par la porte, je suppose....</p>
+
+<p>&mdash;Hum! les laquais.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne nous emp&ecirc;cheront pas de passer.</p>
+
+<p>&mdash;Goniglu! suis mon raisonnement... Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
+Mais la passion qui m'anime ne m'emp&ecirc;che pas de r&eacute;fl&eacute;chir. Si le marquis
+sait que nous avons contrevenu &agrave; ses ordres, qui sait si au retour,&mdash;car
+j'ai la volont&eacute; du retour,&mdash;si, dis-je, nous ne trouverions pas la porte
+close? Or, pour ma part, je regretterais profond&eacute;ment cette hospitalit&eacute;
+qui a le double avantage d'&ecirc;tre plantureuse et &eacute;conomique; de plus, nous
+avons donn&eacute; notre parole de ne point quitter ce toit, et si nous y
+voulons bien manquer, notre conscience nous impose l'obligation de
+dissimuler cette f&eacute;lonie... excusable.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, filons par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit, &ocirc; Goniglu! &agrave; quel &eacute;tage sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Au premier.</p>
+
+<p>&mdash;La fen&ecirc;tre donne dans le jardin, il y a un mur... nous franchissons le
+mur... et en rase campagne! Est-ce dit?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a y est?</p>
+
+<p>&mdash;A l'oeuvre donc... mais laisse-moi faire... j'ai ma mani&egrave;re &agrave; moi
+d'ouvrir les fen&ecirc;tres sans bruit.</p>
+
+<p>En effet, la manoeuvre r&eacute;ussit si compl&eacute;tement que les deux battants de
+la fen&ecirc;tre s'&eacute;cart&egrave;rent sans le moindre grincement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas haut! fit-il en se penchant. De trois &agrave; quatre m&egrave;tres,
+mettons cinq pour faire bonne mesure. Allons-y!</p>
+
+<p>Il enjamba la balustrade, se laissa glisser, se trouva bient&ocirc;t suspendu
+par les poignets... puis tomba sur le sable, si l&eacute;g&egrave;rement &laquo;qu'une
+feuille de rose n'e&ucirc;t pas pli&eacute;,&raquo; comme il le dit lui-m&ecirc;me &agrave; Goniglu,
+quand celui-ci l'eut rejoint.</p>
+
+<p>Ils rest&egrave;rent un moment immobiles. Rien ne bougeait dans l'h&ocirc;tel. Pas
+une lumi&egrave;re. Pas un bruit.</p>
+
+<p>Goniglu eut cependant une h&eacute;sitation supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, murmura-t-il &agrave; l'oreille de Muflier, &ccedil;a me fait tout de
+m&ecirc;me quelque chose. S'il nous arrivait malheur?</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, avec moi tout est sauf.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient arriv&eacute;s au mur. C'&eacute;taient gens rompus &agrave; la gymnastique de
+l'effraction et de l'escalade.</p>
+
+<p>Un mur de trois m&egrave;tres ne les arr&ecirc;tait pas plus qu'une serrure
+d'armoire.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! fit Muflier quand il se trouva dans la rue. Voil&agrave; qui est fait.</p>
+
+<p>&mdash;Enlev&eacute;! dit Goniglu.</p>
+
+<p>L'oeuvre &eacute;tait accomplie. Nos amis avaient reconquis leur libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! o&ugrave; sommes-nous? demanda Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Attends que je m'oriente... Voyons &ccedil;a! Tiens, c'est un quartier
+tr&egrave;s-chic, raison de plus pour que je me reconnaisse. J'ai tant vu le
+monde!</p>
+
+<p>Muflier, se faisant un abat-jour de la main, consid&eacute;rait attentivement
+la rue et les maisons qui faisaient face au jardin.</p>
+
+<p>Mais comme son examen se prolongeait, Goniglu, moins r&ecirc;veur, avait pris
+un moyen plus exp&eacute;ditif et avait fait quelques pas jusqu'&agrave; un coin qu'il
+avait avis&eacute;. L&agrave;, &agrave; la lueur d'un bec de gaz, il trouva un &eacute;criteau....</p>
+
+<p>&mdash;Rue Saint-Honor&eacute;, dit-il en revenant vers Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! je croyais en effet reconna&icirc;tre. De fait, nous avons &eacute;t&eacute;
+amen&eacute;s ici dans de si singuli&egrave;res conditions qu'il &eacute;tait permis
+d'h&eacute;siter. Donc, notre ami le marquis demeure rue de la Paix, avec
+jardin faisant retour sur la rue Saint-Honor&eacute;. Nous retrouverons cela,
+le num&eacute;ro de la maison qui fait face est 125; voil&agrave; qui est complet.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allons-nous? demanda Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je? droit devant nous. Qui sait si la fortune et l'amour ne
+nous attendent pas &agrave; quelques pas d'ici? Allons au hasard, et fions-nous
+&agrave; la Providence.</p>
+
+<p>Ils march&egrave;rent du c&ocirc;t&eacute; de la rue Royale.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a manque de marchands de vins, dit Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vrai! Que veux-tu? La haute noblesse se couche de bonne
+heure, et les d&eacute;bits n'auraient plus de clients. Mais, si tu m'en crois;
+je sais, &agrave; l'entr&eacute;e de la rue du Rocher, certain mastroquet de premier
+ordre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre dangereux... Si nous sommes connus.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! au contraire. Nous aurons peut-&ecirc;tre des renseignements sur le
+Bisco.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seulement prenons garde.</p>
+
+<p>&mdash;L'avenir est aux audacieux. Et puis, te le dirai-je, Goniglu, c'est
+l&agrave;... que j'ai rencontr&eacute; Hermance pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Goniglu eut un petit frissonnement de plaisir. Hermance et Pam&eacute;la
+&eacute;taient ins&eacute;parables.</p>
+
+<p>Et bravement, &agrave; travers les ruelles qui faisaient alors du quartier
+Saint-Lazare un v&eacute;ritable labyrinthe, les deux amis se dirig&egrave;rent vers
+la rue du Rocher.</p>
+
+<p>D'honneur, leur d&eacute;sinvolture &eacute;tait charmante: Muflier portait haut la
+t&ecirc;te, et faisait tournoyer sa canne comme un tambour-major &eacute;m&eacute;rite;
+Goniglu allait &agrave; longs pas et respirait largement. Que leur importait le
+froid? que leur souciait le vent? ils &eacute;taient libres!</p>
+
+<p>&mdash;Nous approchons, dit Muflier. Le coeur me bat.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai des picotements dans la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Quel joli punch au kirsch, hein! j'en ai l'eau &agrave; la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es s&ucirc;r de retrouver le bazar?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient parvenus au pied de l'&eacute;troite mont&eacute;e, serpentant sur
+elle-m&ecirc;me, qui, longeant le quartier Laborde, gravissait p&eacute;niblement la
+colline de Monceaux.</p>
+
+<p>Quelques boutiques borgnes, v&eacute;ritables &eacute;choppes, laissaient encore
+filtrer, &agrave; travers leurs volets mal joints, un rayon de lumi&egrave;re jaune.</p>
+
+<p>Alors Muflier s'arr&ecirc;ta. C'&eacute;tait au coin d'une impasse, depuis longtemps
+disparue, et qui portait le nom oubli&eacute; de rue Quarteron. Le sol
+disparaissait sous les immondices au milieu desquelles grouillait un
+ignoble ruisseau.</p>
+
+<p>De lumi&egrave;re point: l'&eacute;dilit&eacute; ne connaissait pas ce repaire.</p>
+
+<p>Muflier s'y engagea, suivi de Goniglu, qui aspirait avec d&eacute;lices cette
+atmosph&egrave;re f&eacute;tide.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au bout, Muflier s'arr&ecirc;ta brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit-il, est-ce que la cassine serait d&eacute;molie?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Voici la maison (une masure aux murs l&eacute;zard&eacute;s), voici la porte...
+mais je n'entends ni ne vois rien. Est-ce que tout le monde est mort l&agrave;
+dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu frappais?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>Et, discr&egrave;tement, retenant ses doigts trop brusques, Muflier ex&eacute;cuta
+contre le volet un roulement discret.</p>
+
+<p>Rien. Nouvelle tentative, infructueuse comme la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Cependant, voici qu'au-dessus des deux camarades, hors de leur vue,
+s'entr'ouvrit lentement une sorte de lucarne ronde, et tandis qu'ils
+s'&eacute;taient courb&eacute;s pour regarder de plus pr&egrave;s si rien ne s'agitait &agrave;
+l'int&eacute;rieur, une t&ecirc;te d'homme parut. On les consid&eacute;rait avec attention,
+autant du moins que le pouvait permettre l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d&eacute;solant! fit Muflier &agrave; mi-voix, d&eacute;solant! d&eacute;solant! Oh!
+Goniglu! l'amour n'aurait-il pas &eacute;t&eacute; un guide s&eacute;rieux?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'en a tout l'air, mon vieux Muflier....</p>
+
+<p>&mdash;Muflier! Goniglu! fit une voix qui partait de la lucarne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il y a du monde! s'&eacute;cria Muflier avec un accent de joie r&eacute;elle.
+Eh! ouvre-nous, l'Enflamm&eacute;! nous sommes des camarades!</p>
+
+<p>On ne r&eacute;pondit pas directement, mais une esp&egrave;ce de ricanement se fit
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fit Goniglu, on dirait qu'on se fiche de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non. On vient....</p>
+
+<p>En effet, derri&egrave;re le volet de bois, on percevait maintenant un bruit de
+pas, puis une clef fit grincer les ressorts de la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! firent les deux amis.</p>
+
+<p>Ils n'en dirent pas plus; car au m&ecirc;me instant, la porte s'&eacute;tant
+brusquement ouverte, deux coups, habilement dirig&eacute;s, et avec une force
+peu commune, tomb&egrave;rent d'aplomb sur le cr&acirc;ne des deux hommes, qui,
+poussant un g&eacute;missement sourd, s'affaiss&egrave;rent sur le sol.</p>
+
+<p>L'instrument qui les avait frapp&eacute;s &eacute;tait une sorte de fl&eacute;au de fer. Du
+premier choc ils avaient &eacute;t&eacute; compl&eacute;tement &eacute;tourdis.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit une voix, enlevons &ccedil;a... Nous r&eacute;glerons leur compte
+plus tard....</p>
+
+<p>Et plusieurs hommes, sortant du bouge, saisirent les camarades, qui,
+port&eacute;s &agrave; force de bras, disparurent dans l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Pauvre Muflier! pauvre Goniglu!... Il sera donc toujours vrai que
+l'amour perd l'homme le plus s&ucirc;r de lui....</p>
+
+<p>Aux mains de qui &eacute;taient-ils tomb&eacute;s? Quel sort leur &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;? C'est
+ce que nous ne tarderons pas &agrave; savoir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">CHAT ET SOURIS.</a></h3>
+
+
+<p>Nous avons laiss&eacute; Diouloufait au moment o&ugrave;, frapp&eacute; par la balle du
+policier, il &eacute;tait tomb&eacute; aux mains des agents lanc&eacute;s &agrave; la poursuite des
+Loups de Paris.</p>
+
+<p>Le colosse, malgr&eacute; ses blessures, avait encore une fois tent&eacute; de
+r&eacute;sister, et une lutte supr&ecirc;me s'&eacute;tait engag&eacute;e entre lui et ses robustes
+adversaires.</p>
+
+<p>Mais son sang coulait: les forces lui manqu&egrave;rent. Et enfin Dioulou,
+dompt&eacute;, avait compris que toute r&eacute;sistance &eacute;tait inutile. Alors, accabl&eacute;
+par le d&eacute;sespoir, &eacute;puis&eacute;, meurtri, Dioulou avait baiss&eacute; la t&ecirc;te et
+c'&eacute;tait, en quelque sorte, une masse insensible et inerte que les agents
+avaient jet&eacute;e dans le fourgon, que deux chevaux vigoureux entra&icirc;n&egrave;rent
+au grand trot vers la Pr&eacute;fecture de police.</p>
+
+<p>Truard, Bibet et Maloigne s'&eacute;taient &eacute;chapp&eacute;s. Ce n'&eacute;tait pour la police
+qu'un succ&egrave;s relatif. Mais on n'ignorait pas que, de longue date,
+Dioulou avait &eacute;t&eacute; l'ins&eacute;parable compagnon du Bisco. Donc, par lui, on
+pouvait esp&eacute;rer s'emparer de toute la bande, et surtout du chef
+redoutable, vainement poursuivi.</p>
+
+<p>Dioulou avait &eacute;t&eacute; imm&eacute;diatement transport&eacute; &agrave; la Force, et l&agrave;, on avait
+d&ucirc; le placer &agrave; l'infirmerie, pour le premier pansement de ses blessures.</p>
+
+<p>Une premi&egrave;re balle lui avait d&eacute;chir&eacute; l'&eacute;paule, mais sans entamer
+profond&eacute;ment les chairs. L'autre, au contraire, avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans le
+dos, et c'&eacute;tait miracle qu'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; tu&eacute; sur le coup. Cependant
+aucun organe essentiel n'avait &eacute;t&eacute; atteint, et le chirurgien d&eacute;clara
+que, &agrave; moins d'accident ou d'imprudence, il r&eacute;pondait de la vie du
+malade.</p>
+
+<p>Les projectiles furent extraits, et quelques jours s'&eacute;taient &agrave; peine
+&eacute;coul&eacute;s que la robuste constitution de l'ancien for&ccedil;at avait acc&eacute;l&eacute;r&eacute; sa
+gu&eacute;rison, au point de permettre sa comparution devant le juge
+d'instruction.</p>
+
+<p>Dioulou avait paru jusque-l&agrave; insensible &agrave; tout ce qui se passait autour
+de lui: tandis que le scalpel du chirurgien fouillait ses chairs, pas un
+muscle de son visage n'avait tressailli.</p>
+
+<p>Il n'est pas sans int&eacute;r&ecirc;t de rappeler le portrait que nous tracions du
+complice de Biscarre, au commencement de ce r&eacute;cit, alors qu'il attendait
+le Roi des Loups dans les gorges d'Ollioules.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un colosse, disions-nous. Tout en lui &eacute;tait &eacute;norme. Les traits
+boursoufl&eacute;s n'avaient point pour ainsi dire de galbe propre. Le nez
+&eacute;pat&eacute;, les yeux gros, la bouche lippue et largement fendue, les oreilles
+rouges et s'&eacute;cartant du cr&acirc;ne en conques disproportionn&eacute;es, tout
+contribuait &agrave; donner au premier coup d'oeil la sensation de la
+brutalit&eacute; pouss&eacute;e &agrave; ses derni&egrave;res limites.</p>
+
+<p>Mais, h&eacute;las! qui e&ucirc;t reconnu maintenant cette nature exub&eacute;rante de force
+sauvage? Le masque s'&eacute;tait affaiss&eacute;, et les chairs flasques faisaient
+penser &agrave; un sac vide. La bouche s'&eacute;tait amincie, et un pli profond
+s'&eacute;tait creus&eacute; &agrave; la commissure des l&egrave;vres p&acirc;lies. L'oeil s'&eacute;tait creus&eacute;,
+et sous l'arcade chenue des sourcils grisonnants, le regard s'&eacute;teignait,
+sans &eacute;clat ni chaleur.</p>
+
+<p>Tandis que, dans l'organisme encore vigoureux, la vie reprenait son
+cours, il semblait que la raison, que la volont&eacute; se fussent &agrave; jamais
+atrophi&eacute;es. Dioulou ne parlait pas: aux questions qui lui &eacute;taient
+adress&eacute;es, il ne r&eacute;pondait que par un geste &agrave; peine perceptible. Pendant
+de longues heures, il restait immobile, les yeux &agrave; demi ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>Un matin, des hommes entour&egrave;rent son lit: le chirurgien &eacute;tait pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme peut-il supporter un interrogatoire? demanda l'un d'eux.</p>
+
+<p>Un observateur attentif aurait pu surprendre sur le visage de Dioulou
+une contraction rapide.</p>
+
+<p>Le chirurgien lui prit le bras, consulta le pouls, puis pla&ccedil;ant son
+oreille sur la poitrine, &eacute;couta longuement le bruit de la respiration.</p>
+
+<p>&mdash;Il le peut, r&eacute;pondit-il enfin.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers un interne:</p>
+
+<p>&mdash;Vous visiterez soigneusement, reprit-il, l'appareil pos&eacute; sur la
+blessure du malade: il est de toute importance qu'il ne se d&eacute;range pas.
+Vous m'entendez, continua-t-il en s'adressant &agrave; Dioulou, &eacute;vitez tout
+mouvement brusque; une imprudence pourrait vous co&ucirc;ter la vie.</p>
+
+<p>Dioulou inclina la t&ecirc;te pour indiquer qu'il avait compris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne tenter aucune r&eacute;sistance? demanda encore le
+chirurgien.</p>
+
+<p>Un sourire navrant effleura les l&egrave;vres du malade; et, tirant des draps
+ses bras amaigris, il les consid&eacute;ra longuement.</p>
+
+<p>Évidemment il exprimait le d&eacute;couragement profond qui s'&eacute;tait empar&eacute; de
+lui... il n'avait plus confiance dans sa force... la r&eacute;sistance!... il
+n'y songeait plus.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure part le malade? dit l'interne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelques minutes... le panier &agrave; salade est en bas, r&eacute;pondit un de
+ceux qui se trouvaient l&agrave;.</p>
+
+<p>A ce mot: <i>le panier &agrave; salade</i>! qui le replongeait dans les angoisses de
+la r&eacute;alit&eacute;, le mis&eacute;rable Diouloufait ne put r&eacute;primer un frisson. C'&eacute;tait
+la lutte qui commen&ccedil;ait, ce combat du criminel contre la soci&eacute;t&eacute;, o&ugrave; le
+coupable est toujours bris&eacute;.</p>
+
+<p>Dioulou se souleva sur ses poignets, et regarda la salle de
+l'infirmerie. Quel calme!... les murs, blanchis &agrave; la chaux, semblaient
+appartenir &agrave; un clo&icirc;tre, et les rideaux blancs tombaient avec des plis
+calmes. Il s'&eacute;tait habitu&eacute; &agrave; ce repos, qui &eacute;tait un apaisement. Et
+maintenant il avait compris. Il n'&eacute;tait plus l'homme dont la science
+d&eacute;fend la vie; il redevenait le bandit que la soci&eacute;t&eacute; avait le droit de
+tuer.</p>
+
+<p>Un singulier nuage passa devant ses yeux: il revit cette sc&egrave;ne terrible
+dans laquelle il avait perdu son p&egrave;re, alors que le vieux p&ecirc;cheur
+s'&eacute;tait sacrifi&eacute; pour sauver son enfant.</p>
+
+<p>Maintenant il &eacute;tait seul; nul ne pouvait ni ne voulait le tirer de l&agrave;.
+Bah! &agrave; quoi bon, d'ailleurs? fini, fini....</p>
+
+<p>Il se tourna vers le chirurgien et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous avez &eacute;t&eacute; bon pour moi, je vous remercie... Je vous
+ob&eacute;irai....</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, au bureau de l'infirmerie, on donnait re&ccedil;u du
+prisonnier, et soutenu par les agents, qui lui avaient pass&eacute; les
+menottes, il descendit l'escalier.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit: une bouff&eacute;e d'air frais le saisit au visage; mais il
+vit devant lui la porte sombre de la voiture. On le poussa, et il tomba
+sur le banc. Puis le panneau retomba avec un bruit de ferraille. La
+voiture s'&eacute;branla.</p>
+
+<p>Dioulou eut pour la premi&egrave;re fois le sentiment exact de sa situation. Il
+n'avait pas, depuis de longs jours, song&eacute; &agrave; ceci, c'est qu'il allait
+compara&icirc;tre devant un magistrat, qu'il serait interrog&eacute; et qu'il lui
+faudrait r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Quelles accusations allaient &ecirc;tre port&eacute;es contre lui? Est-ce qu'on
+savait tout?... Tout!... Il fr&eacute;mit de tout son &ecirc;tre. Il avait vol&eacute;, il
+avait tu&eacute;! oui, tu&eacute;!... il &eacute;prouva une terreur subite. D&eacute;j&agrave; il sentait
+qu'il n'aurait pas le courage de nier.</p>
+
+<p>Il se roidit contre cette impression. Il tenta de ressaisir son &eacute;nergie.
+Apr&egrave;s tout, il savait de longue date que cette heure pouvait venir. Il
+n'&eacute;tait pas un enfant.</p>
+
+<p>Pourquoi avait-il peur? Il avait bien eu le courage de frapper!...</p>
+
+<p>Assassin! Ce mot lui vint aux l&egrave;vres, et ses mains furent agit&eacute;es d'un
+tremblement convulsif. Il les regarda, comme s'il se f&ucirc;t demand&eacute; si
+r&eacute;ellement c'&eacute;tait bien ces mains-l&agrave; qui s'&eacute;taient ensanglant&eacute;es de sang
+innocent....</p>
+
+<p>&mdash;Descendez! dit une voix rude.</p>
+
+<p>Il ob&eacute;it. Puis il se trouva dans un couloir, entre des murs hauts et
+lisses. Un gendarme marchait devant lui, le tenant au poignet par une
+cha&icirc;nette de fer.</p>
+
+<p>Il le suivait machinalement, gravissant les marches d'un &eacute;troit escalier
+de pierre. Enfin, ce fut une grande salle, autour de laquelle
+s'ouvraient des portes. Le gendarme marcha encore: il alla, et entra
+dans un cabinet spacieux, &eacute;clair&eacute; par de grandes fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re un bureau, un homme &eacute;tait assis, qui ne leva m&ecirc;me pas la t&ecirc;te,
+occup&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; compulser des dossiers. C'&eacute;tait M. Varnay, juge
+d'instruction. A c&ocirc;t&eacute;, devant une petite table, un greffier, qui
+examinait l'accus&eacute; avec attention.</p>
+
+<p>Le gendarme d&eacute;posa sur le bureau l'ordre d'instruction et se remit au
+port d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, fit le juge sans regarder. Gendarme, vous pouvez vous
+retirer.</p>
+
+<p>Dioulou resta seul, debout....</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, dit encore le juge qui feuilletait toujours ses papiers.</p>
+
+<p>Dioulou ob&eacute;it.</p>
+
+<p>Il se passa ainsi quelques minutes. Dioulou ne pensait plus: il &eacute;tait
+saisi par l'engrenage terrible de la justice.</p>
+
+<p>Il se sentait &eacute;tourdi comme s'il e&ucirc;t re&ccedil;u un coup de massue sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ce silence lui pesait: il aurait voulu que le juge lui parl&acirc;t. A mesure
+que tardait l'interrogatoire, sa pr&eacute;sence d'esprit l'abandonnait. Il
+avait pr&eacute;par&eacute; quelques r&eacute;ponses, il les oubliait.</p>
+
+<p>Enfin, le juge repoussa de la main le dossier qu'il examinait.</p>
+
+<p>Il assujettit du doigt ses lunettes &agrave; verre fum&eacute; qui ne laissaient pas
+apercevoir la couleur de ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous nommez-vous? demanda-t-il d'une voix basse.</p>
+
+<p>Dioulou tressaillit.</p>
+
+<p>M. Varnay r&eacute;p&eacute;ta sa question:</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, dit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Votre pr&eacute;nom?</p>
+
+<p>&mdash;Bartholom&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge?</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante-deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;N&eacute; &agrave;...?</p>
+
+<p>&mdash;Toulon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous portez un surnom... on vous appelle la Baleine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! fit Diouloufait, c'&eacute;tait parce que j'&eacute;tais gros... autrefois....</p>
+
+<p>Nouveau silence.</p>
+
+<p>Puis la voix du juge reprit, calme, monotone:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez sans doute que votre situation est grave... Dans votre
+int&eacute;r&ecirc;t, je vous avertis que, seule, une franchise absolue peut vous
+concilier la bienveillance de vos juges....</p>
+
+<p>Dioulou voulut r&eacute;pondre, le magistrat l'arr&ecirc;ta d'un geste:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous h&acirc;tez pas de parler, dit-il. Vous n'&ecirc;tes pas en face d'un
+ennemi; le juge d'instruction est un confesseur, vous pouvez tout lui
+dire... R&eacute;fl&eacute;chissez donc que tout mensonge serait compromettant, tandis
+que les aveux vous seront compt&eacute;s....</p>
+
+<p>En somme, il se mettait en frais d'&eacute;loquence bien inutiles. Dioulou ne
+songeait gu&egrave;re en ce moment-l&agrave; &agrave; ce qui pouvait ou non le compromettre.
+Sa poitrine &eacute;tait serr&eacute;e comme dans un &eacute;tau.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit le juge, je commence. Prenez votre temps, r&eacute;pondez &agrave;
+votre aise; nous avons le temps. Vous faites partie, n'est-il pas vrai,
+d'une bande qui porte le nom de Loups de Paris? Ceci est ind&eacute;niable, je
+passe donc. C'est exact, n'est-ce pas, vous &ecirc;tes un affili&eacute; de cette
+bande?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Diouloufait.</p>
+
+<p>&mdash;En vous regardant, continua le juge, je ne trouve pas sur votre visage
+les caract&egrave;res de la grande criminalit&eacute;, et je ne serais pas &eacute;loign&eacute; de
+croire que vous avez &eacute;t&eacute; souvent entra&icirc;n&eacute; plus loin que vous ne le
+vouliez.</p>
+
+<p>La voix du juge avait des inflexions presque c&acirc;lines. Dioulou&mdash;nature &agrave;
+la fois brutale et na&iuml;ve&mdash;devait s'y laisser prendre; aussi
+s'&eacute;cria-t-il:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, c'est bien vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes faible.... Ah! la faiblesse m&egrave;ne bien loin... Et d&eacute;j&agrave;, j'en
+suis s&ucirc;r, vous &ecirc;tes touch&eacute; par le repentir.</p>
+
+<p>Si born&eacute;e que f&ucirc;t l'intelligence de Diouloufait, cette exag&eacute;ration de
+bienveillance commen&ccedil;ait &agrave; le surprendre. Pourquoi ne venait-on pas
+directement au fait?... Ce mot de repentir sonnait faux &agrave; son oreille.
+En somme, il n'avait pas prononc&eacute; une seule parole qui indiqu&acirc;t de sa
+part une si compl&egrave;te contrition.</p>
+
+<p>Le juge maintenant ne le quittait plus du regard. &Eacute;videmment il
+cherchait &agrave; lire sur cette face bestiale l'effet produit par cette
+premi&egrave;re escarmouche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-coupable, Diouloufait, reprit-il, et le soin m&ecirc;me
+que vous avez mis &agrave; vous soustraire aux recherches de la justice prouve
+que vous avez la pleine conscience de la responsabilit&eacute; &eacute;norme qui p&egrave;se
+sur vous....</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! grogna Diouloufait, que gagnait peu &agrave; peu une sourde
+irritation, fallait peut-&ecirc;tre venir donner moi-m&ecirc;me la patte aux
+gendarmes....</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas ainsi. Jusqu'ici, votre attitude a &eacute;t&eacute; convenable; ne me
+forcez pas &agrave; revenir sur la bonne impression qu'elle m'a faite. Voyons,
+mon ami, continua le magistrat avec une intonation de bonhomie
+charmante, <i>nous savons</i> bien ce qu'est l'entra&icirc;nement. Vous &ecirc;tes entr&eacute;
+dans la vie par la mauvaise porte, et il n'est pas douteux que des
+conseils criminels vous ont pr&eacute;cipit&eacute; dans l'ab&icirc;me o&ugrave; vous tombez
+aujourd'hui. Racontez-moi les premi&egrave;res ann&eacute;es de votre vie....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai souffert, dit brusquement Diouloufait, j'ai souffert quand
+j'&eacute;tais petit, j'ai souffert plus tard, et maintenant je souffre
+encore... V'l&agrave; ma vie, elle est bien simple....</p>
+
+<p>&mdash;C'est profond&eacute;ment triste, reprit M. Varnay; mais, dites-moi,
+n'avez-vous jamais eu la tentation de revenir au bien?</p>
+
+<p>&mdash;Le bien! qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? Je ne connais que le bagne ou les
+bouges des grandes villes. Est-ce le chemin pour y arriver, &agrave; ce que
+vous appelez le bien?</p>
+
+<p>&mdash;La premi&egrave;re chose utile e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de renoncer aux mauvaises
+connaissances qui vous entra&icirc;naient.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun a ses amis; je les ai pris o&ugrave; je les ai trouv&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;D'accord. Mais pouvez-vous donner le nom d'amis &agrave; des hommes qui,
+comme Biscarre, par exemple, vous ont fait tant de mal?</p>
+
+<p>Le nom de Biscarre avait sonn&eacute; aux oreilles de Dioulou comme un coup de
+clairon.</p>
+
+<p>Il releva la t&ecirc;te et son regard se croisa avec celui du juge.</p>
+
+<p>&mdash;Biscarre est mort! dit-il nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? fit le juge en feuilletant de nouveau le dossier qu'il
+avait abandonn&eacute; tout &agrave; l'heure. &Ecirc;tes-vous bien certain de ce que vous
+affirmez l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Biscarre est mort! r&eacute;p&eacute;ta Dioulou en appuyant sur les mots.</p>
+
+<p>M. Varnay laissa &eacute;chapper un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, il est inutile que je vous fasse conna&icirc;tre certains faits
+qui me semblaient de nature &agrave; vous int&eacute;resser... mais qui sont
+&eacute;videmment bas&eacute;s sur des calomnies....</p>
+
+<p>&mdash;Des faits... int&eacute;ressants pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... en y r&eacute;fl&eacute;chissant... je veux vous en parler... Peut-&ecirc;tre
+apr&egrave;s avoir entendu la lecture d'une pi&egrave;ce importante, que j'ai l&agrave; sous
+les yeux, serez-vous moins affirmatif au sujet de la mort de ce
+Biscarre.</p>
+
+<p>Chaque fois que le juge pronon&ccedil;ait ce nom, un &eacute;clair rapide passait dans
+les yeux de Dioulou. Mais il les fermait &agrave; demi comme pour l'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous m'&eacute;couter? demanda M. Varnay.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je suis libre?</p>
+
+<p>Le juge parut ne pas entendre cette phrase logique, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez une concubine... une femme qu'on appelait la Br&ucirc;leuse.</p>
+
+<p>Une p&acirc;leur livide se r&eacute;pandit sur le visage de Dioulou, en m&ecirc;me temps
+que ses mains crisp&eacute;es se convulsaient sur ses genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-il d'un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'elle est morte?</p>
+
+<p>Dioulou r&eacute;p&eacute;ta son geste. Seulement il mordait ses l&egrave;vres &agrave; pleines
+dents, avec tant de force qu'une trace sanglante paraissait sur la chair
+&eacute;paisse.</p>
+
+<p>&mdash;Morte dans d'&eacute;pouvantables tortures, continua le juge. Mais ce que
+vous ignorez sans doute, c'est qu'avant de succomber, elle a eu quelques
+moments de lucidit&eacute;... et qu'elle a racont&eacute; de quelle fa&ccedil;on &eacute;tait
+arriv&eacute;... l'accident qui lui co&ucirc;tait la vie....</p>
+
+<p>Dioulou ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit accident... le mot est inexact. Car cette femme a &eacute;t&eacute; la
+victime d'un crime horrible, si &eacute;pouvantable que, malgr&eacute; les fautes de
+cette mis&eacute;rable cr&eacute;ature, on se sent pris, malgr&eacute; soi, d'une profonde
+piti&eacute;... On m'a dit que vous l'aimiez beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit Dioulou dans une sorte de r&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez donc ceci: c'est un proc&egrave;s-verbal dress&eacute; par un magistrat,
+relatant sa derni&egrave;re d&eacute;claration....</p>
+
+<p>Et il fit signe au greffier de donner lecture d'une pi&egrave;ce qu'il lui
+remit. Le greffier, de sa voix monotone et nasillarde, commen&ccedil;a sa
+lecture:</p>
+
+<p>&laquo;Cejourd'hui, nous, N..., substitut de M. le procureur du roi, nous nous
+sommes transport&eacute; dans une maison de la rue des Arcis. L&agrave;, dans une
+chambre du premier &eacute;tage, nous avons trouv&eacute;, &eacute;tendue sur un grabat, une
+femme en proie &agrave; d'atroces souffrances, par suite de blessures re&ccedil;ues
+dans un incendie.</p>
+
+<p>&raquo;Trois personnes charitables entouraient cette femme, et c'&eacute;tait l'une
+d'elles, la marquise de F..., qui nous avait envoy&eacute; un expr&egrave;s, &agrave; l'effet
+de nous appeler pour recueillir les derni&egrave;res d&eacute;clarations de cette
+femme.</p>
+
+<p>&raquo;Nous nous sommes approch&eacute; de ce grabat, et ayant fait conna&icirc;tre &agrave; la
+moribonde nos titres et qualit&eacute;s, nous avons proc&eacute;d&eacute; &agrave; son
+interrogatoire comme suit:</p>
+
+<p>&raquo;D. Comment vous nommez-vous?</p>
+
+<p>&raquo;R. Je n'ai plus de nom. On m'appelait la Br&ucirc;leuse... je suis la br&ucirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;D. Avez-vous quelque d&eacute;claration &agrave; faire?</p>
+
+<p>&raquo;R. Oui: je veux qu'on tue, qu'on br&ucirc;le l'assassin....</p>
+
+<p>&raquo;D. Qui nommez-vous l'assassin?</p>
+
+<p>&raquo;R. Le Loup!...</p>
+
+<p>&raquo;Les r&eacute;ponses de cette femme &eacute;taient entrecoup&eacute;es de cris d&eacute;chirants, et
+c'&eacute;tait avec peine que nous percevions le sens exact de ses paroles.</p>
+
+<p>&raquo;D. Qui d&eacute;signez-vous sous le nom du Loup?</p>
+
+<p>&raquo;R. Lui... le bandit! le Bisco!</p>
+
+<p>&raquo;D. De quel assassinat voulez-vous parler?</p>
+
+<p>&raquo;R. Du mien... Je me moque bien des autres... Il m'a tu&eacute;e... il m'a
+tu&eacute;e... il m'a br&ucirc;l&eacute;e... je veux qu'on le br&ucirc;le!</p>
+
+<p>&raquo;D. Justice sera faite. Mais il faut que vous nous fassiez exactement
+conna&icirc;tre ce qui s'est pass&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;R. Hier... j'ai rencontr&eacute; le Bisco....</p>
+
+<p>&raquo;D. &Ecirc;tes-vous s&ucirc;re de ne pas vous &ecirc;tre tromp&eacute;e?... Celui que vous nommez
+le Bisco... et qui n'est autre qu'un nomm&eacute; Blasias ou Biscarre... est
+mort il y a trois jours....</p>
+
+<p>&raquo;L&agrave;, elle poussa un bruyant &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&raquo;R. Mort! &ccedil;a n'est pas vrai!... ce n'&eacute;tait pas un revenant!... Est-ce
+que les revenants parlent? Est-ce qu'ils ont des dents pour mordre et
+des griffes pour d&eacute;chirer?... C'&eacute;tait lui... je vous dis que c'&eacute;tait
+lui! Vous croyez que je mens!... demandez &agrave; mon vieux Dioulou... puisque
+c'est lui qui l'aide &agrave; se cacher.&raquo;</p>
+
+<p>A ce passage, le juge interrompit la lecture.</p>
+
+<p>La physionomie de Diouloufait &eacute;tait horrible &agrave; voir... De grosses
+gouttes de sueur coulaient sur le visage du mis&eacute;rable, qui avait pris
+une teinte pl&acirc;treuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce r&eacute;cit vous cause une douloureuse impression, dit M. Varnay.
+Peut-&ecirc;tre &ecirc;tes-vous trop faible pour l'entendre jusqu'au bout....</p>
+
+<p>Dioulou grin&ccedil;a des dents:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y, dit-il.</p>
+
+<p>Puis il ajouta plus bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois votre jeu....</p>
+
+<p>Le juge fit un signe au greffier, qui reprit:</p>
+
+<p>&laquo;D. J'admets que ce f&ucirc;t bien le Bisco; que vous a-t-il dit?</p>
+
+<p>&raquo;R. Nous nous sommes disput&eacute;s... J'avais un peu bu... Je ne sais pas
+trop ce qui s'est dit... Je lui reprochais de perdre Dioulou... Je ne
+voulais pas qu'il le f&icirc;t pincer... Je l'ai appel&eacute; tout haut par son
+nom... Il m'a d&eacute;fendu de le r&eacute;p&eacute;ter... Il m'a menac&eacute;e, en me disant que
+s'il pouvait me croire capable de le trahir... il me hacherait... il me
+d&eacute;chirerait... il me pilerait dans un mortier... Je lui ai ri au nez...
+et je me suis sauv&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;D. Vous a-t-il poursuivie?</p>
+
+<p>&raquo;R. Non.</p>
+
+<p>&raquo;D. O&ugrave; se passait cette sc&egrave;ne?</p>
+
+<p>&raquo;R. Aux Innocents... aupr&egrave;s de la Halle.</p>
+
+<p>&raquo;D. Qu'avez-vous fait alors?</p>
+
+<p>&raquo;R. J'&eacute;tais tout <i>esbrouff&eacute;e</i> au fond. J'ai voulu me remettre. Je suis
+all&eacute;e &agrave; l'ancien mastroquet de mon pauvre Dioulou. J'y ai trouv&eacute; un
+<i>zigue</i> que je ne connaissais pas. J'avais la t&ecirc;te &agrave; l'envers. V'l&agrave; que
+j'ai voulu sortir, le Bisco, qui me guettait, s'est jet&eacute; sur moi. Il m'a
+emport&eacute;e au bazar des Arcis, il m'a jet&eacute;e sur le lit, il a ferm&eacute; la
+porte, et puis il est revenu aupr&egrave;s de moi... J'&eacute;tais <i>pocharde</i>, que je
+ne voyais plus rien... Il m'a attach&eacute;e; moi, je riais, je ne savais
+plus, je ne devinais pas... Il a pris des tas de papiers, de chiffons,
+et il en a mis sur le lit, dessous, tout autour de moi; il m'avait
+bouch&eacute; la g... avec un tampon; il a allum&eacute; des allumettes, et puis il
+m'a dit: &laquo;B... de gueuse, tu finirais par nous faire <i>piger</i>; tu vas
+r&ocirc;tir comme un vieux poulet.&raquo; Il a mis le feu, et puis il s'est sauv&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;D. C'est Biscarre qui a allum&eacute; l'incendie?</p>
+
+<p>&raquo;R. C'est lui... il m'a br&ucirc;l&eacute;e vivante.... Au Loup! C'est un gueux! faut
+le refroidir!...</p>
+
+<p>&raquo;A ce moment, elle a eu une crise horrible dans laquelle elle a pouss&eacute;
+de nouveaux cris, au milieu desquels je distinguais encore les mots au
+Loup! au feu le Bisco!... Mais elle &eacute;tait d&egrave;s lors incapable de
+prononcer des paroles suivies... Cependant j'ai encore entendu ceci:
+Dioulou! venge-moi! livre le Bisco! va le voir raccourcir!...</p>
+
+<p>&raquo;Elle est morte &agrave; huit heures cinquante minutes.</p>
+
+<p>&raquo;En foi de quoi, j'ai r&eacute;dig&eacute; le pr&eacute;sent proc&egrave;s-verbal pour servir ce que
+de droit...&raquo;</p>
+
+<p>Le greffier s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Il y eut un long silence. La t&ecirc;te de Dioulou &eacute;tait tomb&eacute;e sur sa
+poitrine, d'o&ugrave; s'&eacute;chappait un grondement sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, reprit le juge, Biscarre n'est pas mort, puisque
+c'est lui qui a commis le crime &eacute;pouvantable qui ferait horreur &agrave; un
+bourreau... il a tu&eacute; la femme qui vous appelait &agrave; son secours, et qui,
+dans les derni&egrave;res convulsions de l'agonie, pronon&ccedil;ait encore votre
+nom... Il vous reste &agrave; accomplir le dernier voeu de cette malheureuse,
+en faisant conna&icirc;tre &agrave; la justice la retraite de Biscarre....</p>
+
+<p>Dioulou se dressa d'un bond:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc &ccedil;a! cria-t-il. Vous voulez que je mange le morceau! Moi,
+Dioulou! vous voulez que je livre Biscarre!</p>
+
+<p>&mdash;L'assassin de la Br&ucirc;leuse....</p>
+
+<p>&mdash;Biscarre est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Alors cette femme a menti. C'est impossible! Au moment de mourir, elle
+a dit la v&eacute;rit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>Dioulou, debout, avait saisi &agrave; deux mains sa chevelure, qu'il arrachait
+&agrave; poign&eacute;es....</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute;, la voici.</p>
+
+<p>Oui, Dioulou connaissait la retraite de Biscarre, qui &eacute;tait vivant, bien
+vivant! Oui, tout son &ecirc;tre &eacute;tait tortur&eacute; par cette pens&eacute;e que sa vieille
+compagne avait &eacute;t&eacute; assassin&eacute;e, br&ucirc;l&eacute;e par le roi des Loups! et pourtant
+il ne voulait pas parler.</p>
+
+<p>Cette brute aimait son ancien complice, son ma&icirc;tre, d'une affection
+bestiale, f&eacute;roce, irraisonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Et pourtant... il avait tu&eacute; la Br&ucirc;leuse!</p>
+
+<p>Le juge insistait:</p>
+
+<p>&mdash;Songez bien &agrave; ce que vous faites, disait-il. De tous les crimes de
+Biscarre, le plus atroce est le meurtre cruel qu'il a commis sur cette
+femme, que vous aimiez. C'&eacute;tait votre ami, votre compagnon, et il a
+tortur&eacute; celle &agrave; laquelle vous aviez donn&eacute; votre affection. Tortur&eacute;...
+vous entendez bien. C'est par lui que cette malheureuse a souffert les
+plus effroyables angoisses qu'il puisse &ecirc;tre donn&eacute; &agrave; la nature humaine
+de subir.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! criait Dioulou....</p>
+
+<p>&mdash;Quand elle se tordait dans les affres de la mort, elle vous adjurait
+de punir son bourreau....</p>
+
+<p>&mdash;Mais taisez-vous donc!</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous bien entendu tous les d&eacute;tails de cette sc&egrave;ne atroce? Il
+l'attache sur son lit, il la b&acirc;illonne, il lui fait un b&ucirc;cher de toutes
+les mati&egrave;res inflammables qui tombent sous sa main, puis, apr&egrave;s y avoir
+mis le feu, il s'enfuit l&acirc;chement, tandis que derri&egrave;re lui l'incendie
+fait son oeuvre, que la flamme mord et ronge la chair de cette cr&eacute;ature
+humaine.</p>
+
+<p>Les coups tombaient redoubl&eacute;s, terribles, sans rel&acirc;che, sur le coeur de
+Diouloufait, sur son cerveau.</p>
+
+<p>Il se sentait devenir fou.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en lui une horrible lutte. Devant ses yeux passaient des lueurs
+sanglantes: il lui semblait entendre la Br&ucirc;leuse qui r&acirc;lait:</p>
+
+<p>&mdash;Dioulou! venge-moi!...</p>
+
+<p>Oui, elle avait ordonn&eacute;!... il lui fallait ob&eacute;ir. Apr&egrave;s tout, Biscarre
+&eacute;tait inf&acirc;me....</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Biscarre? demanda le juge.</p>
+
+<p>Dioulou le regarda, ses l&egrave;vres s'agit&egrave;rent, sa bouche s'ouvrit, il
+allait parler... mais tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! s'&eacute;cria-t-il, Biscarre est mort!</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne parlerai pas! j'aime mieux mourir!</p>
+
+<p>Et comme si, pour garder le silence, il voulait que sa bouche f&ucirc;t muette
+&agrave; jamais, se souvenant des recommandations du chirurgien, d'un geste
+rapide il arracha l'appareil de ses blessures, un flot de sang
+jaillit....</p>
+
+<p>Dioulou chancela... &eacute;tendit les bras et tomba comme une masse sur le
+parquet....</p>
+
+<p>Il n'avait pas trahi Biscarre....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
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+
+
+<p>Certes, on re&ccedil;oit tous les jours des coups de barre de fer sur la t&ecirc;te,
+et on ne s'en trouve pas plus mal pour cela. Cependant, &agrave; vrai dire, le
+premier moment cause une impression d&eacute;sagr&eacute;able, ce qu'eussent &eacute;t&eacute;
+d'ailleurs fort embarrass&eacute;s d'expliquer nos deux amis Muflier et
+Goniglu, puisque, sous cette secousse un peu trop vive, ils &eacute;taient
+tomb&eacute;s nez contre terre, &agrave; l'&eacute;tat de vieux troncs sap&eacute;s par la hache du
+b&ucirc;cheron.</p>
+
+<p>Est-ce &agrave; dire que ces nobles existences eussent &eacute;t&eacute; tout &agrave; coup
+tranch&eacute;es dans leur fleur virginale? Ces belles &acirc;mes s'&eacute;taient-elles &agrave;
+jamais envol&eacute;es? Ces grands coeurs avaient-ils pour toujours cess&eacute; de
+battre?</p>
+
+<p>Non, par bonheur... pour eux.</p>
+
+<p>C'est ce que constata tout d'abord l'aimable Muflier quand, apr&egrave;s un
+nombre d'heures qu'il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de calculer, il sentit peu
+&agrave; peu le sentiment rena&icirc;tre en lui.</p>
+
+<p>Le r&eacute;veil n'avait pas &eacute;t&eacute; brusque. Il avait eu en premier lieu la notion
+d'un lourd engourdissement qui le tenait aux tempes, d'un murmure sourd
+qui bouillonnait dans son cerveau: puis de vifs picotements dans les
+narines avaient annonc&eacute; et pr&eacute;c&eacute;d&eacute; un &eacute;ternument, ou mieux une tentative
+sternutatoire, qui s'&eacute;tait perdue en un sifflement nasal de peu
+d'importance. Muflier avait ouvert un oeil. Mais comme il n'avait rien
+vu, il avait eu cette vague pens&eacute;e que peut-&ecirc;tre il &eacute;tait aveugle, ce
+qui lui fit passer dans l'&eacute;pine dorsale un frisson nerveux.</p>
+
+<p>Ces sensations multiples n'&eacute;taient que l'avant-coureur d'une
+r&eacute;surrection compl&egrave;te. Le raisonnement, qui n'avait jamais fait d&eacute;faut &agrave;
+notre ami, retrouvait sa lucidit&eacute;.</p>
+
+<p>Et son premier acte compr&eacute;hensif fut celui-ci: S'il n'y voyait goutte,
+c'&eacute;tait pour une raison des plus simples, &agrave; savoir: qu'il faisait nuit,
+ou que tout au moins le lieu o&ugrave; se trouvait Muflier &eacute;tait plong&eacute; dans la
+plus profonde obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait ce lieu?</p>
+
+<p>Il voulut passer ses mains sur son front afin de chasser les derni&egrave;res
+ombres qui obscurcissaient sa pens&eacute;e. Mais il eut la douloureuse
+surprise de constater que ses bras &eacute;taient solidement attach&eacute;s au long
+de son corps; il tenta de remuer les jambes: vains efforts.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, c'&eacute;tait une vocation chez Muflier que d'&ecirc;tre ensaucissonn&eacute;
+comme un simple produit d'Arles ou de Lyon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais! eh mais! se dit notre homme, voil&agrave; qui est clair: je suis
+retomb&eacute; aux mains du marquis.</p>
+
+<p>Et, dans l'ombre, on e&ucirc;t pu voir un gracieux sourire se dessiner sous sa
+moustache hirsute.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment... c'&eacute;tait cela!... le marquis n'avait pu se passer de lui.
+La surveillance de l'h&ocirc;tel &eacute;tait encore plus compl&egrave;te qu'il ne se
+l'&eacute;tait imagin&eacute;. Il avait &eacute;t&eacute; &eacute;pi&eacute;... suivi... il &eacute;tait pris &agrave; nouveau.
+Bah! il en serait quitte pour renoncer provisoirement &agrave; l'amour, au
+guilledou, et &agrave; reprendre cette douce existence tout &eacute;maill&eacute;e de blancs
+de volaille et de bouteilles respectables par l'&acirc;ge....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;tait complaisamment &agrave; cette id&eacute;e. Et pourtant!...</p>
+
+<p>Bien des points restaient obscurs. Maintenant que le souvenir lui
+revenait, il revoyait l'impasse ignoble dans laquelle il s'&eacute;tait engag&eacute;,
+la masure sinistre, la porte entr'ouverte... il sentait sur son cr&acirc;ne un
+poids &eacute;norme qui tombait avec un craquement sec....</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce bien le marquis, le gentilhomme qui se trouvait embusqu&eacute; dans
+ce bouge? Hum! voil&agrave; qui sortait quelque peu de la vraisemblance!</p>
+
+<p>Et Goniglu? Qu'&eacute;tait devenu Goniglu?</p>
+
+<p>Enfin, question d&eacute;j&agrave; formul&eacute;e et encore r&eacute;p&eacute;t&eacute;e:</p>
+
+<p>O&ugrave; se trouvait-il, lui, Muflier, impuissant &agrave; se mouvoir, prisonnier,
+pour tout dire?</p>
+
+<p>Il remua les &eacute;paules: ceci &eacute;tait possible, et c'&eacute;tait un moyen de
+reconna&icirc;tre la nature du sol sur lequel il &eacute;tait &eacute;tendu.</p>
+
+<p>Or, il y eut une sorte de clapotement, et en m&ecirc;me temps le dos de
+Muflier ressentit une vive fra&icirc;cheur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment de multiplier les point d'interrogation.</p>
+
+<p>Sous son corps &eacute;tendu, il y avait de l'eau, ceci &eacute;tait acquis au d&eacute;bat.
+Et cependant il n'&eacute;tait pas <i>dans</i> l'eau, puisque, d'une part, il y
+avait des intermittences d'humidit&eacute;, et que, de l'autre, il sentait
+tr&egrave;s-nettement la r&eacute;sistance d'un corps dur.</p>
+
+<p>D'o&ugrave; cette pens&eacute;e qu'il se trouvait sur un plancher &agrave; travers lequel
+filtrait le liquide en question.</p>
+
+<p>Il avait ouvert l'autre oeil et s'habituait insensiblement &agrave;
+l'obscurit&eacute;. Ce qui ne signifie pas d'ailleurs qu'il v&icirc;t quelque chose.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait noir, sombre, fun&egrave;bre. Une vague odeur titilla les nerfs
+olfactifs de Muflier, qui m&eacute;dita pour lui donner un nom.</p>
+
+<p>Ce nom fut complexe: cela tenait du goudron et de la moisissure.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ce moment notre ami eut la perception d'une sensation &agrave; laquelle
+il n'avait pas pris garde tout d'abord; c'&eacute;tait la sensation d'un
+glissement lent, prolong&eacute;, avec balancement r&eacute;gulier. Muflier &eacute;tait
+doucement berc&eacute;, ce qui, sans lui &ecirc;tre positivement d&eacute;sagr&eacute;able,
+agissait de fa&ccedil;on bizarre sur son estomac creux.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant recueilli et ayant tendu tous les ressorts de son intellect, il
+reconnut enfin, &agrave; n'en pouvoir plus douter.</p>
+
+<p>1&deg; Qu'il devait &ecirc;tre enferm&eacute; &agrave; fond de cale dans quelque b&acirc;timent,
+barque, nacelle ou chaland, au choix;</p>
+
+<p>2&deg; Que, conform&eacute;ment aux principes connus, ce bateau allait sur l'eau;</p>
+
+<p>3&deg; Que cette certitude n'avait rien de rassurant et qu'en somme, pour
+&ecirc;tre connue dans quelques-uns de ses d&eacute;tails, la situation n'en restait
+pas moins critique et myst&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment la chose marchait. Maintenant Muflier percevait jusqu'au
+clapotement de l'eau contre la carcasse.</p>
+
+<p>Notre ami&mdash;compl&eacute;tant ses d&eacute;ductions&mdash;se dit qu'un b&acirc;timent ne voguait
+pas sans quelque impulsion, et &eacute;coutant encore, il saisit le bruit des
+rames frappant l'eau avec une r&eacute;gularit&eacute; parfaite. Autre point. Le
+roulis &eacute;tait doux, le tangage insignifiant, d'o&ugrave; cette nouvelle
+conclusion:</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la mer.</p>
+
+<p>Donc&mdash;admirez la force de la logique&mdash;c'&eacute;tait un fleuve ou une rivi&egrave;re.
+Pourquoi pas la Seine? Va pour la Seine.</p>
+
+<p>A ce moment, il y eut un choc violent. Muflier roula sur lui-m&ecirc;me et se
+trouva le nez dans une flaque d'eau. Il crut d'abord qu'on atterrissait:
+point. Il y eut un r&acirc;clement le long des parois; puis plus rien que le
+clapotement d&eacute;j&agrave; reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est un pont! pensa Muflier, qui d&eacute;cid&eacute;ment e&ucirc;t fait un Zadig de
+premi&egrave;re force.</p>
+
+<p>Seine... Pont... Paris, termes corr&eacute;latifs et qui s'appelaient l'un
+l'autre.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, un bruit sec, strident, pareil &agrave; celui d'un marteau de fer
+frappant une enclume, retentit dans le silence et l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Muflier ne put r&eacute;primer une exclamation de surprise et de joie.</p>
+
+<p>Ce bruit, il le connaissait. Oui, c'&eacute;tait bien l'&eacute;ternument sonore et
+cr&eacute;pitant de l'ami, du compagnon, en un mot, de....</p>
+
+<p>&mdash;Goniglu! cria Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! r&eacute;pondit Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore... &agrave; peu pr&egrave;s....</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu libre?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis attach&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le dos et les &eacute;paules tremp&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Muflier!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Goniglu!</p>
+
+<p>Il y eut un long silence.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vas-tu? demanda Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal... et toi? Quand je dis pas mal... j'ai la t&ecirc;te qui me
+cuit....</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai le cr&acirc;ne en compote....</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il pass&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;On nous a cogn&eacute; dessus....</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a... et apr&egrave;s?</p>
+
+<p>Avant que Goniglu e&ucirc;t r&eacute;pondu, une voix sonore retentit dans la cavit&eacute;
+t&eacute;n&eacute;breuse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez! vous! si vous n'&eacute;teignez pas votre grelot, on va vous
+nettoyer!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas au pouvoir du marquis, pensa Muflier. Ce
+gentilhomme nous t&eacute;moignerait plus d'&eacute;gards.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, le plus important &eacute;tait de ne pas attirer l'attention des
+inconnus qui les tenaient en leur pouvoir.</p>
+
+<p>Ce fut donc dans un susurrement &agrave; peine saisissante que Muflier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Goniglu, voil&agrave; o&ugrave; j'en suis rest&eacute;... un renfoncement sur la
+t&ecirc;te... puis plus rien, jusqu'au moment actuel, o&ugrave; je commence &agrave;
+reprendre connaissance. Si de ton c&ocirc;t&eacute; tu sais quelque chose de plus,
+h&acirc;te-toi de m'en instruire... apr&egrave;s quoi, je me ferai un devoir de
+t'expliquer mes derni&egrave;res observations.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, r&eacute;pondit Goniglu sur le m&ecirc;me ton. Peu d'heures s'&eacute;taient
+&eacute;coul&eacute;es depuis le renfoncement en question, lorsque je suis revenu &agrave;
+moi. O&ugrave; &eacute;tais-je?... je ne l'aurais certes pas pu deviner. Cependant,
+comme tu le comprendras tout &agrave; l'heure, nous n'avons pas chang&eacute; de
+local. O&ugrave; on nous avait offert si gracieusement l'hospitalit&eacute;, nous
+&eacute;tions rest&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;A l'impasse de la rue du Rocher....</p>
+
+<p>&mdash;Chut donc! pas si haut!... puisqu'on ne veut pas que nous
+jaspinions....</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je te dise mon id&eacute;e? fit tout &agrave; coup Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y de ton id&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous sommes entre les mains du Bisco.</p>
+
+<p>Goniglu se sentit frissonner jusqu'aux moelles.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes f... lamb&eacute;s... articula nettement Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? fit Muflier, qui croyait en son &eacute;toile, comme plus tard un
+des plus puissants souverains de l'Europe. Mais ce n'est pas de cela
+qu'il s'agit. Ach&egrave;ve ton histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, quand j'ai ouvert un oeil, j'&eacute;tais seul, ou &agrave; peu pr&egrave;s. Tu &eacute;tais
+dans le coin, ronflant abominablement, pas un ronflement de sommeil,
+non, autre chose, comme qui dirait un r&acirc;le....</p>
+
+<p>&mdash;Brrr! fit Muflier, d&eacute;sagr&eacute;ablement impressionn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis dit tout de suite que la place n'&eacute;tait pas bonne, que nous
+&eacute;tions mal vus dans l'&eacute;tablissement, et qu'il &eacute;tait prudent de ne pas
+attirer l'attention. Alors, je n'ai pas boug&eacute; et j'ai fait le mort.
+Voil&agrave; qu'au bout d'un certain temps, dame! je n'avais pas de montre, on
+est entr&eacute; dans la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en voir s'ils viennent! Des bonshommes qui avaient la figure
+noircie... J'avais les yeux ferm&eacute;s... et je glissais &agrave; peine un tout
+petit regard de temps en temps. L'un d'eux s'est approch&eacute; de moi et m'a
+secou&eacute;... Je n'ai pas fait ouf. &laquo;Est-ce qu'il est nettoy&eacute;?&raquo; a demand&eacute;
+une voix que je ne connaissais pas. &laquo;Non!&raquo; a r&eacute;pondu l'autre. &laquo;On a
+mesur&eacute; le coup.&raquo;&mdash;&laquo;Il faut les attacher.&raquo;&mdash;&laquo;Parbleu!&raquo; alors on m'a pass&eacute;
+des cordes aux bras et aux jambes. Et c'&eacute;tait fait. Ah! cr&eacute; coquin!
+quelle jolie science!</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais quelque chose! murmura Muflier, qui se tr&eacute;moussait
+inutilement dans les liens.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'ai &eacute;t&eacute; ficel&eacute; comme une v&eacute;ritable andouillette de Troyes, on a
+referm&eacute; la porte; j'ai toujours pas remu&eacute;, et &ccedil;a a dur&eacute; encore
+longtemps, et puis on est revenu, on m'a pris par la t&ecirc;te et par les
+pieds, toi aussi, du reste; mais tu ronflais toujours, et on m'a mis un
+sac sur la t&ecirc;te. Seulement, quoique je ne pusse rien voir, j'ai compris
+d'abord qu'on descendait un escalier, qu'on ouvrait des portes, et puis,
+finalement, qu'on &eacute;tait &agrave; l'air libre. On allait tr&egrave;s-vite et on me
+secouait, nom de nom! C'&eacute;tait un vrai panier &agrave; salade! Il faisait noir,
+&eacute;tait-ce &agrave; cause du sac? Oui, d'abord. Mais on n'entendait presque pas
+de bruit, &agrave; peine de temps en temps une voiture qui roulait; c'&eacute;tait la
+nuit, car c'est pas des ouvrages &agrave; faire en plein jour que de trimbaler
+un camarade comme &ccedil;a. Enfin, on est arriv&eacute; quelque part, et ce quelque
+part-l&agrave;, c'&eacute;tait le bord de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Muflier, tu en sais autant que moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de bonnes oreilles... on s'est fichu souvent de moi parce
+qu'elles &eacute;taient grandes; mais &ccedil;a sert... &agrave; preuve.</p>
+
+<p>&mdash;On nous a fourr&eacute;s dans un bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dis; mais comment sais-tu &ccedil;a? Et depuis combien de temps
+voguons-nous sur l'humide &eacute;l&eacute;ment?</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que je n'ai pas de montre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, &agrave; peu pr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Une heure ou deux... peut-&ecirc;tre plus, peut-&ecirc;tre moins.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout ce que tu as &agrave; me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il y a encore quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Dis vite!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! au moment o&ugrave; on nous fichait &ccedil;a, il y en a un qui a dit:
+&laquo;Quand ils seront aux Cagnards, il faudra bien qu'ils parlent.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Aux Cagnards? Qu'est-ce que &ccedil;a veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Sais pas. &laquo;Tu crois donc qu'ils savent quelque chose?&raquo; a demand&eacute; une
+voix. &laquo;Parbleu! puisqu'ils mouchardaient pour le compte d'un marquis!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! fit Muflier. Nous sommes compromis!</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois... &agrave; preuve que le premier a r&eacute;pliqu&eacute;: &laquo;S'ils ne veulent
+rien dire, on leur tortillera rien la vis!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;La vis! soupira Muflier.</p>
+
+<p>Si bas que parlaient nos deux amis, il para&icirc;t qu'ils n'&eacute;taient pas
+parvenus &agrave; &eacute;teindre compl&eacute;tement le son de leur voix, car voici que de
+nouveau retentit celle qui avait d&eacute;j&agrave; parl&eacute; tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Et on vous la tortillera, tas de gueux! dit-elle avec une am&eacute;nit&eacute;
+charmante. Allons, haut! et dans le trou!</p>
+
+<p>&mdash;Dans le trou! hurla Muflier oubliant tout. Sacr&eacute;-di&eacute;! mais c'est un
+assassinat!</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t pu, d'ailleurs, protester contre les lois divines et humaines,
+c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>La sc&egrave;ne que venait de lui raconter Goniglu se reproduisit. On les
+empoigna tous deux par les &eacute;paules et par les jambes; encore une fois,
+ils se trouv&egrave;rent &agrave; l'air.</p>
+
+<p>On avait n&eacute;glig&eacute; d'emprisonner leur t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Dans une p&eacute;nombre fantastique, une vo&ucirc;te noir&acirc;tre, suintante... puis une
+grille qui ressemblait &agrave; un gril gigantesque... puis l'eau t&eacute;n&eacute;breuse
+qui houlait et g&eacute;missait.</p>
+
+<p>On les emporta. Ils p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent&mdash;par l'interm&eacute;diaire de leurs
+porteurs&mdash;sur une planche qui chancelait. Il y eut un grincement de
+gonds rouill&eacute;s; puis, comme des paquets inutiles, on les jeta sur un sol
+d&eacute;tremp&eacute; o&ugrave; leurs membres clapot&egrave;rent comme une vieille guenille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon avenir! murmura Muflier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">MORT OU VIVANT</a></h3>
+
+
+<p>Nous avons laiss&eacute; Diouloufait au moment o&ugrave;, pour r&eacute;sister aux
+incitations du magistrat, il avait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; mourir plut&ocirc;t que de trahir
+Biscarre.</p>
+
+<p>Ainsi nous est expliqu&eacute; le mot prononc&eacute; par lui lorsque, cach&eacute; dans le
+trou de la Rivi&egrave;re morte, il avait appris que la police &eacute;tait &agrave; sa
+poursuite.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas &ecirc;tre tent&eacute;! avait-il dit.</p>
+
+<p>C'est qu'il connaissait d&eacute;j&agrave; tous les d&eacute;tails que venait de lui rappeler
+avec une implacable prolixit&eacute; le proc&egrave;s-verbal lu par le greffier. Oui,
+il savait que c'&eacute;tait Biscarre qui avait tortur&eacute;, assassin&eacute;, br&ucirc;l&eacute; la
+malheureuse femme dont il avait fait sa compagne.</p>
+
+<p>Singuli&egrave;re nature que celle de ce bandit: coupable de toutes les
+violences, il avait en lui je ne sais quel besoin instinctif,
+inconscient, d'&ecirc;tre bon, de se d&eacute;vouer. Nul ne l'avait jamais aim&eacute;, et
+sa faiblesse m&ecirc;me n'avait pu lui concilier d'affection durable. Mais
+cet homme avait vou&eacute; &agrave; Biscarre une amiti&eacute; que, jusqu'ici, rien n'avait
+pu briser.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce donc que le roi des Loups e&ucirc;t tent&eacute; quelque effort pour la
+m&eacute;riter, pour se cr&eacute;er quelques titres &agrave; la reconnaissance de
+Diouloufait? Non. A ses d&eacute;vouements il r&eacute;pondait par la brutalit&eacute;; &agrave; ses
+soumissions, par la violence. Et pourtant Dioulou l'admirait, l'aimait.
+On e&ucirc;t dit qu'il &eacute;tait riv&eacute; &agrave; cet homme corps et &acirc;me.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre aussi savait-il que ce Biscarre, au coeur de granit, &agrave; la
+volont&eacute; impitoyable, souffrait d'&eacute;pouvantables tortures, &agrave; la fa&ccedil;on de
+ces monomanes dont le cr&acirc;ne est par intermittence le si&eacute;ge de
+convulsions atroces.</p>
+
+<p>Il avait peur de Biscarre: d'un mot, le roi des Loups le r&eacute;duisait au
+silence. Sa force le terrifiait, cette &eacute;nergie indomptable le frappait
+d'une admiration &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>Un jour, Diouloufait avait rencontr&eacute; la Br&ucirc;leuse.</p>
+
+<p>Pourquoi ces deux &ecirc;tres s'&eacute;taient-ils r&eacute;unis? D'o&ugrave; venait la sympathie
+profonde que cette cr&eacute;ature, laide et brutale, avait inspir&eacute;e &agrave; Dioulou?
+Ce sont l&agrave; des myst&egrave;res qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; lui-m&ecirc;me impuissant &agrave; expliquer.</p>
+
+<p>Toujours est-il qu'il avait vou&eacute; &agrave; cette femme une affection qui tenait
+de celle qu'il portait &agrave; Biscarre. M&ecirc;me soumission, m&ecirc;me abandon de
+soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et voici que Biscarre l'avait tu&eacute;e! Pour la premi&egrave;re fois, Dioulou avait
+senti en lui un mouvement de rage folle contre le roi des Loups! Ah!
+s'il l'avait tenu en ce moment-l&agrave;! peut-&ecirc;tre se serait-il veng&eacute; d'un
+seul coup.</p>
+
+<p>Mais on lui demandait de le livrer... &agrave; qui? &agrave; la justice. Cette action
+lui paraissait le dernier terme de la bassesse humaine. Et, cependant,
+n'&eacute;tait-ce pas la vengeance, s&ucirc;re, compl&egrave;te, cette vengeance que la
+mis&eacute;rable avait r&eacute;clam&eacute;e dans un dernier cri d'agonie?</p>
+
+<p>Combat terrible!... et quand Dioulou s'&eacute;tait senti faiblir, quand il
+avait compris que, peut-&ecirc;tre, il allait trahir le compagnon de toute sa
+vie, le ma&icirc;tre dont il &eacute;tait l'esclave, alors il avait arrach&eacute;
+l'appareil qui couvrait ses blessures, un flot de sang s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute;
+de leurs l&egrave;vres b&eacute;antes... l'homme &eacute;tait tomb&eacute;....</p>
+
+<p>Le juge d'instruction n'avait pas compris. Pouvait-il lire dans cette
+&acirc;me &eacute;trange o&ugrave; les sentiments n'appartiennent pas &agrave; la commune nature
+des hommes?</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin de la Pr&eacute;fecture avait &eacute;t&eacute; mand&eacute; aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est en danger de mort, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on le transporter &agrave; la prison?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit le praticien, le trajet serait trop long. Je vais donner
+ordre qu'on le re&ccedil;oive &agrave; l'H&ocirc;tel-Dieu....</p>
+
+<p>&mdash;Esp&eacute;rez-vous sa gu&eacute;rison?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une nature d'une vigueur exceptionnelle. Mais on ne pourra &ecirc;tre
+fix&eacute; que lorsque l'h&eacute;morrhagie se sera arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; fait comme le m&eacute;decin avait dit.</p>
+
+<p>&Eacute;tendu sur une civi&egrave;re, Dioulou avait &eacute;t&eacute; transport&eacute; &agrave; l'H&ocirc;tel-Dieu. Il
+&eacute;tait dans un &eacute;tat complet d'insensibilit&eacute;; son visage s'&eacute;tait marbr&eacute; de
+teintes livides, comme si les doigts de la mort se fussent imprim&eacute;s sur
+sa face.</p>
+
+<p>Il existait alors &agrave; l'H&ocirc;tel-Dieu une chambre sp&eacute;ciale destin&eacute;e aux
+personnages se trouvant dans une situation exceptionnelle. Elle &eacute;tait
+plac&eacute;e au premier &eacute;tage, donnant sur la rivi&egrave;re, &agrave; peu de distance de la
+passerelle qui unit les deux rives. Au-dessous, on voyait s'ouvrir une
+large baie garnie d'une grille &eacute;norme. C'&eacute;tait une des ouvertures qui
+donnaient acc&egrave;s dans les anciens souterrains, que jamais d'ailleurs nul
+ne visitait, et qu'on disait compl&eacute;tement envahis par les eaux.</p>
+
+<p>Cette chambre, dont les murs &eacute;taient blanchis &agrave; la chaux, ressemblait &agrave;
+une cellule de prison; et pour compl&eacute;ter l'illusion, de forts barreaux
+de fer &eacute;taient scell&eacute;s dans le cadre de la haute fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le plancher &eacute;tait form&eacute; de larges dalles, &agrave; carr&eacute;s blancs et noirs,
+recouverts d'une natte de corde.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; que nous devions retrouver Diouloufait.</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis celui o&ugrave; il avait commis cette
+sorte de suicide.</p>
+
+<p>Pendant pr&egrave;s de cinquante heures, on avait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de le sauver.</p>
+
+<p>L'h&eacute;morrhagie avait d&eacute;termin&eacute;&mdash;outre l'affaiblissement&mdash;une fi&egrave;vre
+d&eacute;lirante dont le r&eacute;sultat aurait pu &ecirc;tre mortel.</p>
+
+<p>Le malheureux, dans un acc&egrave;s de folie, avait lutt&eacute; contre ses gardiens,
+et on avait &eacute;t&eacute; contraint d'employer, pour le dompter, la camisole de
+force.</p>
+
+<p>Mais, apr&egrave;s cette crise, l'abattement complet &eacute;tait venu, suivi d'une
+am&eacute;lioration sensible.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait plus douteux, maintenant, qu'on ne l'arrach&acirc;t &agrave; la mort.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re parole de Dioulou, revenant &agrave; lui, avait &eacute;t&eacute; celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai parl&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? avait demand&eacute; l'interne de service.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, avait r&eacute;pliqu&eacute; Dioulou.</p>
+
+<p>Pendant de longues heures, il avait tent&eacute; de reconstituer dans sa
+m&eacute;moire la sc&egrave;ne qui s'&eacute;tait pass&eacute;e dans le cabinet du juge
+d'instruction, et quand il avait acquis la certitude que pas une parole
+compromettante ne s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute;e de sa poitrine, il avait pouss&eacute; un
+soupir de soulagement.</p>
+
+<p>Maintenant, il ne ressentait m&ecirc;me plus cette h&eacute;sitation qui, un moment,
+avait failli lui arracher son secret. Il chassait violemment de sa
+m&eacute;moire le fant&ocirc;me de la Br&ucirc;leuse; il n'&eacute;coutait plus cette voix qui
+s'&eacute;levait encore de la tombe mal ferm&eacute;e pour r&eacute;clamer la punition de son
+assassin.</p>
+
+<p>De nouveau, Biscarre, quoique absent, avait repris compl&egrave;te possession
+de Dioulou, qui frissonnait en songeant qu'un instant il avait &eacute;t&eacute; assez
+inf&acirc;me pour penser &agrave; une d&eacute;nonciation.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fini.</p>
+
+<p>Tous les juges d'instruction de la terre pouvaient tenter de le
+confesser, il se tairait.</p>
+
+<p>Or, ce matin-l&agrave;, il se passa dans le cabinet du directeur de l'h&ocirc;pital
+un fait assez insignifiant en lui-m&ecirc;me, mais sur lequel il convient que
+nous nous arr&ecirc;tions.</p>
+
+<p>Une voiture s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e devant l'H&ocirc;tel-Dieu, et un homme en &eacute;tait
+descendu, puis se pr&eacute;sentant &agrave; la grille, avait demand&eacute; &agrave; parler au
+directeur.</p>
+
+<p>Sur le vu de sa carte, il avait &eacute;t&eacute; imm&eacute;diatement introduit.</p>
+
+<p>Or, voici ce que portait cette carte:</p>
+
+<p>&mdash;James Wolf, <i>physician and surgeon</i>, Glascow.</p>
+
+<p>James Wolf, m&eacute;decin et chirurgien.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un Anglais, de type parfait, avec les cheveux rouge&acirc;tres,
+dominant en broussailles un front haut et rougeaud; des favoris
+rondement coup&eacute;s entouraient un visage large et rubicond. La m&acirc;choire
+avait ce prognathisme qui caract&eacute;rise les enfants d'Albion.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les premi&egrave;res salutations d'usage, le directeur de l'H&ocirc;tel-Dieu
+avait demand&eacute; &agrave; quelle heureuse circonstance il devait la visite de son
+confr&egrave;re &eacute;tranger.</p>
+
+<p>L'autre avait r&eacute;pondu, avec un fort accent, mais dans un fran&ccedil;ais
+tr&egrave;s-intelligible, qu'il prenait la libert&eacute;, sur la recommandation d'une
+des lumi&egrave;res de la science anglaise (ici il produisit une lettre), de
+solliciter de M. le directeur l'autorisation de visiter l'H&ocirc;tel-Dieu.</p>
+
+<p>Naturellement sa requ&ecirc;te n'&eacute;tait pas de celles qu'on repousse, en France
+surtout, o&ugrave; l'hospitalit&eacute;, pour &ecirc;tre beaucoup moins proverbiale qu'en
+&Eacute;cosse, est de fait beaucoup plus s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>Le directeur s'&eacute;tait mis &agrave; sa disposition avec une gracieuse obligeance,
+et la tourn&eacute;e avait commenc&eacute; dans le vaste h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, le docteur Wolf &eacute;tait un homme de haute science et d'agr&eacute;able
+commerce. Il dispensait les &eacute;loges sans restriction, s'&eacute;merveillait des
+choses les plus simples, et pla&ccedil;ait &agrave; propos cette phrase flatteuse:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le directeur, les Anglais ont beaucoup &agrave; apprendre de
+vous.</p>
+
+<p>Le directeur souriait et passait sa main sur son cr&acirc;ne chauve, tout en
+r&eacute;pondant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous flattez, parole d'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous jure, reprenait l'autre; jamais hospice ne m'a paru aussi
+bien tenu, aussi habilement organis&eacute;. Je suis ravi, <i>upon my word</i>, tout
+&agrave; fait ravi!</p>
+
+<p>Et la promenade se poursuivait entre les rang&eacute;es de lits blancs dans
+lesquels se dressaient, pour les voir passer, des spectres maigres, &agrave;
+dents longues et jaunes.</p>
+
+<p>Le directeur expliquait avec bienveillance que le 36 &eacute;tait vide parce
+que le malade avait tr&eacute;pass&eacute; le matin m&ecirc;me, et que le 39 ne battait plus
+que d'une aile.</p>
+
+<p>L'Anglais hochait la t&ecirc;te en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! parfait!</p>
+
+<p>Puis on s'arr&ecirc;tait aupr&egrave;s d'un lit, dans lequel se tordait un malheureux
+en criant &agrave; l'aide.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, mon ami, disait le directeur. Vous aurez beau crier, cela
+ne vous soulagera pas.</p>
+
+<p>Sir James Wolf dodelinait de la t&ecirc;te avec une satisfaction b&eacute;ate, tant
+cette parole lui paraissait frapp&eacute;e au coin du bon sens et de la
+v&eacute;ritable logique.</p>
+
+<p>Il ne faisait gr&acirc;ce d'aucune question, go&ucirc;tait le bouillon et le
+d&eacute;clarait savoureux, humait quelques gouttes du vin destin&eacute; aux
+convalescents et faisait claquer sa langue en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Les gaillards! ont-ils du bonheur d'&ecirc;tre Fran&ccedil;ais!</p>
+
+<p>Cependant il n'est si bonne chose qui ne prenne fin, et le moment
+arrivait o&ugrave; les deux praticiens devaient se s&eacute;parer, quand un infirmier
+s'approcha du directeur et lui dit quelques mots &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, r&eacute;pondit vivement celui-ci. Je m'y oppose formellement. Je
+suis responsable de l'ex&eacute;cution des ordres donn&eacute;s par le m&eacute;decin de
+service. Il a interdit toute secousse au malade, avant quatre ou cinq
+jours au moins... Dites &agrave; l'envoy&eacute; de M. le juge d'instruction qu'il y a
+l&agrave; une question d'humanit&eacute; qui prime jusqu'aux droits sacr&eacute;s de la
+justice....</p>
+
+<p>La physionomie de l'Anglais exprima une curiosit&eacute; de bonne compagnie.</p>
+
+<p>Quand l'infirmier se fut &eacute;loign&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous cela? fit le docteur. Il y a ici un pauvre diable&mdash;je
+ne sais quoi, un for&ccedil;at en rupture de ban ou peut-&ecirc;tre m&ecirc;me &eacute;vad&eacute;&mdash;qui a
+failli mourir dans le cabinet du juge instructeur. Et voici qu'il
+pr&eacute;tend me le reprendre avant qu'il soit radicalement gu&eacute;ri.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de l'inhumanit&eacute;, dit sir James, mais je ne comprends pas,
+vous avez dit un for&ccedil;at? c'est ce que nous appelons un convict....</p>
+
+<p>&mdash;Exactement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment un pareil homme se trouve-t-il ici?</p>
+
+<p>&mdash;Comme bless&eacute;... il a &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de plusieurs balles pendant qu'il
+cherchait &agrave; s'&eacute;chapper....</p>
+
+<p>Sir James paraissait de plus en plus intrigu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Son affaire &eacute;tait donc bien grave?...</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient descendus dans une cour int&eacute;rieure et se dirigeaient vers la
+sortie.</p>
+
+<p>Le directeur baissa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-grave, reprit-il. Il fait partie, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, d'une bande
+de malfaiteurs qui a d&eacute;sol&eacute; Paris par ses attentats de toutes sortes!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose comme nos <i>Burkers</i>....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et ils ont un nom caract&eacute;ristique....</p>
+
+<p>&mdash;Et ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;On les appelle les Loups de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, fit sir James, qui tenait le directeur par un des boutons de
+sa redingote et l'avait arr&ecirc;t&eacute; sur place, j'ai entendu parler de ces
+mis&eacute;rables; leur chef est mort.</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'il est vivant.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;. Tenez, monsieur le directeur, si ce n'&eacute;tait pas abuser de
+votre bont&eacute;, je vous adresserais encore une requ&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; votre service, mon cher confr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'occupe beaucoup de m&eacute;decine l&eacute;gale, et souvent, on a bien voulu
+avoir recours &agrave; mes faibles lumi&egrave;res dans des instructions criminelles;
+je serais tr&egrave;s-curieux de voir ce grand coupable; qui sait si la
+phr&eacute;nologie, une grande et belle science, mon cher directeur, ne
+recueillerait pas l&agrave; quelque fait nouveau, quelque observation de haute
+importance?...</p>
+
+<p>Le directeur paraissait fortement embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher confr&egrave;re, vous ne sauriez croire &agrave; quel point votre demande
+me chagrine....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il m'est impossible de vous satisfaire.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible? Vous me surprenez beaucoup... beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me comprendre. Lorsqu'un criminel entre &agrave; l'h&ocirc;pital, il est
+confi&eacute; &agrave; notre responsabilit&eacute;. Et il nous est interdit&mdash;de la fa&ccedil;on la
+plus formelle&mdash;de le laisser communiquer avec personne.</p>
+
+<p>&mdash;Sans exception?</p>
+
+<p>&mdash;Sans exception. Nos instructions sont pr&eacute;cises, et je ne saurais y
+contrevenir sans compromettre ma situation... et sans encourir des
+reproches qu'il est de ma dignit&eacute; d'&eacute;viter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! yes! tr&egrave;s-juste! tr&egrave;s-juste!... Je n'insiste plus... le devoir
+avant tout.... Ah! vous autres Fran&ccedil;ais, vous ne transigez jamais...
+Tenez, en Angleterre, j'aurais pu p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; votre prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en Angleterre!...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... On se serait dit: Les instructions en question
+s'opposent &agrave; ce que le prisonnier communique avec un &eacute;tranger... ou m&ecirc;me
+avec un de ses parents, avec un ami... mais sir James n'est ni un parent
+ni un ami... C'est un m&eacute;decin!... Les m&eacute;decins sont de tout temps admis
+aupr&egrave;s des malades, quels qu'ils soient... Voil&agrave; ce qu'on dirait en
+Angleterre... Mais ici, vous &ecirc;tes les esclaves de la r&egrave;gle... C'est
+bien! c'est tr&egrave;s-bien! Quel peuple!...</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'admiration b&eacute;ate exprim&eacute;e par le visage de l'Anglais, M. le
+directeur se demandait si par hasard l'honorable insulaire ne gouaillait
+pas... au moins un peu.</p>
+
+<p>Cependant sir James avait l&acirc;ch&eacute; r&eacute;sol&ucirc;ment le bouton du Fran&ccedil;ais, et se
+dirigeait maintenant d'un pas rapide vers la porte.</p>
+
+<p>Je ne sais quelle bouff&eacute;e d'orgueil patriotique monta au cerveau du
+fonctionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur! fit-il.</p>
+
+<p>L'Anglais s'arr&ecirc;ta et se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'appelez?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai r&eacute;fl&eacute;chi....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense &agrave; mes instructions.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont formelles.</p>
+
+<p>&mdash;Certes. Mais j'ai le droit d'interpr&eacute;tation....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez....</p>
+
+<p>&mdash;Et je pr&eacute;tends qu'un m&eacute;decin... un confr&egrave;re, a le droit de p&eacute;n&eacute;trer
+aupr&egrave;s de tout malade.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela... vous allez vous compromettre.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que, lorsque la logique est de mon c&ocirc;t&eacute;, je me plie
+devant des exigences juda&iuml;ques?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous croyez que la logique soit de votre c&ocirc;t&eacute;... R&eacute;fl&eacute;chissez
+encore... Malgr&eacute; tout mon d&eacute;sir d'&eacute;tudier un cas int&eacute;ressant, je me
+ferais un scrupule de vous causer quelques embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit simplement le directeur, qui, avec un h&eacute;ro&iuml;sme superbe, se
+dirigea vers la chambre de Dioulou.</p>
+
+<p>Si pourtant il s'&eacute;tait retourn&eacute;, peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-il saisi dans le regard
+de l'Anglais un &eacute;clair de triomphe.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait sans d&eacute;fiance. L'Europe avait l'oeil sur lui. Il
+s'agissait de prouver &agrave; l'univers entier que la France n'&eacute;tait pas &agrave; la
+remorque des autres nations....</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, fit le directeur en s'effa&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Et les m&eacute;decins p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans la chambre du prisonnier; elle portait
+le n&deg; 36.</p>
+
+<p>Dioulou s'&eacute;tait assoupi.</p>
+
+<p>Il n'entendit m&ecirc;me pas le bruit de la porte tournant sur ses gonds.</p>
+
+<p>Dans ce moment de repos, de s&eacute;dation compl&egrave;te de l'&ecirc;tre tout entier, le
+visage du for&ccedil;at avait repris son calme. Sa respiration &eacute;tait r&eacute;guli&egrave;re,
+et une coloration l&eacute;g&egrave;re avait remplac&eacute; la p&acirc;leur qui d'ordinaire
+blanchissait ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me dites, reprit sir James, que c'est un grand criminel....</p>
+
+<p>&mdash;Tout le prouve, r&eacute;pondit le docteur.</p>
+
+<p>Et il ajouta &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;On dit m&ecirc;me qu'il y va pour lui de la peine capitale.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, fit l'Anglais, qui semblait plong&eacute; dans de profondes
+r&eacute;flexions. Rien dans sa physionomie ne r&eacute;v&egrave;le les instincts d'un &acirc;me
+criminelle....</p>
+
+<p>A moins, continua sir James, que le cr&acirc;ne ne pr&eacute;sente certaines
+protub&eacute;rances....</p>
+
+<p>Il avan&ccedil;a la main vers la t&ecirc;te du dormeur.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il adressait au directeur un regard interrogateur, comme
+pour solliciter l'autorisation de se livrer &agrave; une v&eacute;rification
+scientifique.</p>
+
+<p>Le directeur, d'un geste, l'invita &agrave; agir.</p>
+
+<p>L'Anglais sourit avec la satisfaction d'un homme qui va se livrer &agrave; une
+exp&eacute;rience longtemps d&eacute;sir&eacute;e.</p>
+
+<p>Sa main s'&eacute;tendit, et lentement il se mit &agrave; palper la t&ecirc;te de
+Diouloufait, et cela avec une telle l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de doigts que le dormeur ne
+parut pas sentir leur contact. Un instant m&ecirc;me, ils touch&egrave;rent son
+visage, ses yeux, ses l&egrave;vres. Pas un tressaillement n'indiqua qu'il
+&eacute;prouvait la moindre sensation.</p>
+
+<p>Puis sir James se tourna de nouveau vers le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle admirable science que la phr&eacute;nologie!...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous avez d&eacute;couvert....</p>
+
+<p>&mdash;La protub&eacute;rance de la <i>contraction</i> pr&eacute;sente un d&eacute;veloppement anormal.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment.</p>
+
+<p>&mdash;Qui dit contraction dit r&eacute;activit&eacute; musculaire, force de coh&eacute;sion...
+d'o&ugrave; esprit de querelle, de combat.</p>
+
+<p>Disant cela, l'Anglais avait ressaisi le bouton directorial, mais cette
+fois pour l'entra&icirc;ner au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Puis nous avons pr&eacute;dominance des muscles... impatience...
+destructivit&eacute;... Voyez-vous, c'est l&agrave; au-dessus de l'oreille.</p>
+
+<p>Et il passait maintenant ses doigts sur l'oreille du fonctionnaire, qui
+paraissait d'autant plus int&eacute;ress&eacute; qu'il ne comprenait pas un seul mot
+de toutes ces th&eacute;ories.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous concluez? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que cet homme est un bandit de la pire esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable! C'est tout &agrave; fait exact!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon cher directeur, il me reste &agrave; vous remercier de votre
+complaisance toute fran&ccedil;aise. Vous m'avez rendu un de ces services qui
+ne s'oublient pas.</p>
+
+<p>Et ce fut avec un &eacute;change d'affables protestations et de poign&eacute;es de
+main vigoureuses que sir James regagna la porte, toujours accompagn&eacute; du
+directeur, qui se r&eacute;pandit en f&eacute;licitations et souhaits de bon voyage,
+etc., etc.</p>
+
+<p>Sir James sauta dans sa voiture, et le directeur, lui ayant adress&eacute; un
+dernier salut de la main, rentra dans l'h&ocirc;pital qu'il &eacute;tait fier de
+gouverner.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre sa fiert&eacute; e&ucirc;t-elle re&ccedil;u un rude &eacute;chec s'il avait entendu le
+court dialogue &eacute;chang&eacute; entre sir James Wolf et son cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? avait fait l'autom&eacute;don en se penchant en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a y est... enfonc&eacute; le <i>pantre</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Affaire faite.</p>
+
+<p>&mdash;Le directeur a coup&eacute; dans le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Un <i>sinve</i> de premier choix!</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'honorable directeur, plong&eacute; dans son fauteuil de
+cuir, lisait les rapports que lui adressaient chaque jour les employ&eacute;s
+de l'h&ocirc;pital. Il s'arr&ecirc;ta avec complaisance sur la note qui concernait
+Dioulou.</p>
+
+<p>&laquo;Gu&eacute;rison rapide, disait le rapport. Pourra sortir dans trois jours.
+R&eacute;gime fortifiant. Viande et vin de Bordeaux.&raquo;</p>
+
+<p>Et le directeur r&eacute;p&eacute;tait tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;activit&eacute;, destructivit&eacute;, coh&eacute;sion! Que c'est beau, la science!</p>
+
+<p>Tout alla bien jusqu'&agrave; trois heures de l'apr&egrave;s-midi. Mais voici qu'&agrave; ce
+moment la porte du cabinet s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? s'&eacute;cria le directeur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, le 36!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! r&eacute;activit&eacute;... destructi....</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Un acc&egrave;s d'&eacute;pilepsie... de <i>delirium tremens</i>... de t&eacute;tanos!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! il se portait si bien ce matin!</p>
+
+<p>Le directeur r&eacute;p&eacute;tait sans y songer des mots de Robert Macaire parlant
+de &laquo;ce bon M. Cerfeuil&raquo; qu'il a lui-m&ecirc;me assassin&eacute; et dont le d&eacute;c&egrave;s
+para&icirc;t vivement le surprendre.</p>
+
+<p>Il avait bondi sur ses pieds.</p>
+
+<p>Il courut au n&deg; 36.</p>
+
+<p>Le fait &eacute;tait r&eacute;el, Dioulou &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Sapristi! la chose &eacute;tait d&eacute;licate! et la justice! et la responsabilit&eacute;!
+Si on venait &agrave; savoir que le directeur avait introduit un &eacute;tranger! Bah!
+apr&egrave;s tout, ce n'&eacute;tait pas cela qui l'avait tu&eacute;!... et puis, qui
+parlerait? On se pr&eacute;occupait bien de cela!</p>
+
+<p>Le f&acirc;cheux en ceci, c'est que c'&eacute;tait une mauvaise note pour
+l'H&ocirc;tel-Dieu! La mort de Diouloufait allait faire quelque bruit. On
+clabauderait encore contre l'insalubrit&eacute; de l'h&ocirc;pital. On accuserait
+l'administration, l'&eacute;conomat, la direction.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; en perdre la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et cependant, il n'y avait pas &agrave; contredire l'&eacute;vidence. Mais comment, de
+quoi Diouloufait &eacute;tait-il mort? Son visage r&eacute;v&eacute;lait une compl&egrave;te
+placidit&eacute;. Il &eacute;tait pass&eacute; de vie &agrave; tr&eacute;pas sans secousse, sans agonie.
+Les infirmiers d&eacute;claraient qu'il n'avait pas sonn&eacute;, appel&eacute; &agrave; son aide.</p>
+
+<p>Le service m&eacute;dical tout entier &eacute;tait r&eacute;uni autour de son lit et on
+examinait le cadavre avec un soin minutieux. Les blessures &eacute;taient
+compl&eacute;tement cicatris&eacute;es. Il ne pouvait &ecirc;tre question d'&eacute;panchement
+sanguin.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin en chef d&eacute;clara que l'autopsie &eacute;tait indispensable. Le corps
+ne pr&eacute;sentait aucun des caract&egrave;res qui r&eacute;v&egrave;lent la congestion.</p>
+
+<p>Le directeur, apr&egrave;s avoir esp&eacute;r&eacute; vainement que la science ranimerait le
+pauvre Dioulou, n'eut plus qu'une pens&eacute;e: pr&eacute;venir de la part de la
+justice toute enqu&ecirc;te qui lui porterait tort.</p>
+
+<p>Le plus simple &eacute;tait d'aller de soi-m&ecirc;me au-devant du danger.</p>
+
+<p>Donc, il courut chez le juge d'instruction, auquel il r&eacute;v&eacute;la le fatal
+&eacute;v&eacute;nement. Par bonheur pour lui, M. Varnay &eacute;tait tr&egrave;s-pr&eacute;occup&eacute;
+actuellement d'une affaire des plus d&eacute;licates et qui absorbait toute son
+attention.</p>
+
+<p>Il re&ccedil;ut donc la nouvelle avec une parfaite indiff&eacute;rence, et sans
+l'insistance du directeur, il e&ucirc;t tr&egrave;s-probablement n&eacute;glig&eacute; de signer
+l'ordre d'autopsie:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc qu'on l'ait empoisonn&eacute;? demanda-t-il en riant.</p>
+
+<p>Le directeur balbutia quelques phrases au nom de la science, puis sortit
+du cabinet pour se rendre &agrave; la pr&eacute;fecture o&ugrave; tout fut r&eacute;gularis&eacute;.</p>
+
+<p>L'autopsie devait avoir lieu le lendemain matin.</p>
+
+<p>Voil&agrave; qui &eacute;tait r&eacute;gl&eacute;. La poitrine directoriale se trouvait soulag&eacute;e
+d'un grand poids.</p>
+
+<p>D&egrave;s que l'excellent fonctionnaire fut de retour, il donna l'ordre
+d'enlever le cadavre et de le descendre &agrave; la salle de dissection.</p>
+
+<p>Puis, tranquillis&eacute;, il alla d&icirc;ner en famille. Ouf! il l'avait &eacute;chapp&eacute;
+belle. Mais ce M. Varnay &eacute;tait, en v&eacute;rit&eacute;, un homme charmant.</p>
+
+<p>Les ordres avaient &eacute;t&eacute; imm&eacute;diatement ex&eacute;cut&eacute;s.</p>
+
+<p>Ici quelques renseignements sont n&eacute;cessaires.</p>
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; se passaient ces faits, la salle de dissection se
+trouvait dans un des anciens <i>cagnards</i> de l'H&ocirc;tel-Dieu, c'est-&agrave;-dire
+dans le vaste sous-sol o&ugrave; &eacute;taient &eacute;tablis jadis le service du
+<i>charnage</i>, la tuerie et les &eacute;tables o&ugrave; les bestiaux arrivaient par la
+rivi&egrave;re, la chandellerie, la buanderie, les cuisines. D&egrave;s longtemps la
+salle des morts occupait l'angle qui touche au Petit-Pont.</p>
+
+<p>Sous Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, il existait encore, dans les basses-oeuvres, des
+salles affect&eacute;es aux femmes en couches. Semblables &agrave; des celliers, elles
+furent d&eacute;sign&eacute;es sous le nom de <i>cagnards</i> (de l'italien <i>cagna</i>,
+chienne). En temps de crue, l'eau arrivait presque au bas des fen&ecirc;tres,
+de sorte que les lits &eacute;taient &agrave; peine &agrave; deux pieds au-dessus du niveau
+du fleuve. En 1426, une inondation subite avait noy&eacute; un grand nombre de
+ces malheureuses.</p>
+
+<p>Au seul cagnard qui existe encore aujourd'hui et qui, avons-nous dit,
+servait, il y a trente ans, aux dissections, on voit encore l'entr&eacute;e du
+passage qui communiquait avec le petit Ch&acirc;telet, lorsque Louis XIV eut
+fait don (1684) de la vieille forteresse &agrave; l'H&ocirc;tel-Dieu.</p>
+
+<p>Cette salle, basse mais spacieuse, avait &eacute;t&eacute; soigneusement recr&eacute;pie;
+deux larges dalles de pierre, formant tables, s'&eacute;tendaient blanches et
+sinistres devant la large baie d'o&ugrave; tombait la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est sur une de ces deux dalles que le cadavre de Dioulou fut plac&eacute;. Il
+&eacute;tait nu, et les gar&ccedil;ons de service n'avaient pu se d&eacute;fendre d'une
+certaine admiration pour cette &eacute;norme charpente qui, au dire de l'un
+d'eux, aurait r&eacute;sist&eacute; pendant des si&egrave;cles.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que c'est que de nous! soupirait-on.</p>
+
+<p>Voici maintenant que le corps est recouvert d'une sorte de bo&icirc;te qui le
+cache tout entier, et qui ne sera plus soulev&eacute;e qu'au matin, lorsque
+arriveront les chirurgiens avec leurs instruments d'acier.</p>
+
+<p>Pauvre Dioulou! car il est donc bien vrai que tout soit fini! Triste
+existence, en v&eacute;rit&eacute;, que la tienne! Ta m&egrave;re folle t'a enseign&eacute; le mal
+et la haine... Puis voici que, d&egrave;s ton adolescence, tu as &eacute;t&eacute; saisi par
+l'engrenage de la p&eacute;nalit&eacute;. Le bagne a achev&eacute; l'oeuvre de corruption.
+Biscarre s'est empar&eacute; de toi, qui, peut-&ecirc;tre, n'&eacute;tais pas vraiment
+m&eacute;chant. Tu as gliss&eacute; dans toutes les fanges, fid&egrave;le &agrave; ton ma&icirc;tre comme
+un chien, le suivant dans tous les cloaques o&ugrave; il lui a plu de te
+conduire... et cela sans jamais rien exiger, te contentant d'une sorte
+de mis&egrave;re, ne r&ecirc;vant, ne d&eacute;sirant rien, sinon quelquefois une bonne
+parole de ce d&eacute;mon auquel tu t'&eacute;tais donn&eacute;. Tu n'as eu qu'une seule
+affection dans le monde, celle de cette r&eacute;prouv&eacute;e, qui &eacute;tait une brute
+comme toi... On te l'a tu&eacute;e... Et maintenant, te voil&agrave; &eacute;tendu, nu comme
+l'animal qu'on jette &agrave; la voirie. Pas une pens&eacute;e, pas un regret ne
+t'accompagnent. Sous le rayon blafard qui filtre &agrave; travers les grilles,
+on voit &agrave; peine la place o&ugrave; tu gis, et encore ce n'est pas l'heure du
+repos.</p>
+
+<p>Car tu appartiens &agrave; la science, et ta chair g&eacute;mira sous le scalpel avant
+que la derni&egrave;re pellet&eacute;e de terre te couvre &agrave; jamais....</p>
+
+<p>La nuit vient, sombre, sinistre.</p>
+
+<p>La salle des morts s'emplit d'ombre. Par la baie, on entend le flot qui
+passe en clapotant.</p>
+
+<p>C'est tout. Les bruits de la ville s'&eacute;teignent un &agrave; un.</p>
+
+<p>Seule la lourde voix des horloges tinte, tinte au lointain, solennelle
+et lugubre... On dirait qu'un souffle de mal&eacute;diction passe et
+tourbillonne autour du cadavre maudit....</p>
+
+<p>L'heure s'&eacute;coule. Voici dix... onze... douze, c'est minuit. Plus
+&eacute;paisses sont les t&eacute;n&egrave;bres, plus lugubre le sifflement du vent qui
+glisse sur la rivi&egrave;re....</p>
+
+<p>Mais que se passe-t-il donc?</p>
+
+<p>Quel mouvement a agit&eacute; cette immobilit&eacute;? quelle vie a remu&eacute; dans ce
+s&eacute;pulcre? quelle lueur &eacute;claire cette obscurit&eacute;?</p>
+
+<p>Au centre de la salle des morts, une dalle s'est soulev&eacute;e... puis une
+ombre a paru, &eacute;clair&eacute;e par le reflet jaun&acirc;tre d'une lanterne.</p>
+
+<p>La lanterne est d&eacute;pos&eacute;e sur le sol. L'homme, dont le visage est noirci,
+regarde autour de lui, tend l'oreille et &eacute;coute. Puis, rassur&eacute; sans
+doute par le silence, il se penche vers l'ouverture b&eacute;ante et fait un
+signe.</p>
+
+<p>Deux autres ombres paraissent &agrave; leur tour....</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elles ont touch&eacute; le sol du cagnard, elles se dirigent vers la
+dalle sur laquelle Dioulou est &eacute;tendu....</p>
+
+<p>Pas un mot n'est prononc&eacute;.</p>
+
+<p>La bo&icirc;te est soulev&eacute;e. Le cadavre est mis &agrave; nu....</p>
+
+<p>Puis on le saisit. Charg&eacute;s de leur fardeau, les deux hommes reviennent
+vers le trou. Le premier descend soutenant le corps par les genoux,
+l'autre le suit tenant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Le dernier s'engage &agrave; son tour dans l'ouverture....</p>
+
+<p>La lanterne dispara&icirc;t... La dalle se referme.</p>
+
+<p>Et, dans la salle des morts, tout redevient obscur et silencieux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES ASSISES ROUGES</a></h3>
+
+
+<p>Dans le chapitre pr&eacute;c&eacute;dent, nous avons d&eacute;crit rapidement certains locaux
+d&eacute;pendant de l'H&ocirc;tel-Dieu. Mais depuis trente ans, de grandes
+modifications ont &eacute;t&eacute; accomplies.</p>
+
+<p>Les fosses de <i>charnage</i> ne sont plus &agrave; l'H&ocirc;tel-Dieu, les cuisines ont
+&eacute;t&eacute; mont&eacute;es au rez-de-chauss&eacute;e, la buanderie a &eacute;t&eacute; transf&eacute;r&eacute;e &agrave; la
+Salp&ecirc;tri&egrave;re; les basses-oeuvres de l'&eacute;difice ont &eacute;t&eacute; compl&eacute;tement
+abandonn&eacute;es par les hommes.</p>
+
+<p>Quelque latitude que le lecteur laisse &agrave; l'imagination du romancier,
+cependant il importe de se bien persuader que, dans la plupart des cas,
+cette imagination est grandement servie par les faits eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Les documents que nous avons consult&eacute;s pour reconstituer le drame dont
+les Loups de Paris furent les sinistres acteurs, d&eacute;crivent
+minutieusement les souterrains qui, de temps imm&eacute;morial, s'&eacute;tendaient
+sous le vieil h&ocirc;pital, et qui, passant sous le fleuve, reliaient
+l'H&ocirc;tel-Dieu aux Ch&acirc;telets.</p>
+
+<p>Mais pour qu'aucun doute ne subsiste, nous demandons la permission
+d'invoquer le t&eacute;moignage d'un chercheur et d'un &eacute;rudit, M. Louft, qui,
+dans son <i>Paris historique</i> (1874), a racont&eacute; en ces termes une visite
+faite par lui dans ce que nous appellerons les catacombes de
+l'H&ocirc;tel-Dieu.</p>
+
+<p>Ces catacombes &eacute;taient ou plut&ocirc;t sont situ&eacute;es au-dessous des cagnards
+dont nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s avoir descendu &agrave; t&acirc;tons l'unique escalier qui n'ait pas &eacute;t&eacute;
+condamn&eacute;, dit M. Louft, escalier noir, glissant, aux murailles
+mucilagineuses, on arrive sous des arcades qui furent, dans la p&eacute;nombre,
+&eacute;clair&eacute;es &ccedil;&agrave; et l&agrave; par les glauques lueurs de baies ouvertes &agrave; fleur
+d'eau.</p>
+
+<p>&raquo;En p&eacute;n&eacute;trant sous ces arceaux, o&ugrave; je n'avance qu'avec des pr&eacute;cautions
+extr&ecirc;mes, je suis tout surpris de les trouver tendus d'un bout &agrave; l'autre
+d'&eacute;paisses guipures qui pendent jusqu'&agrave; terre: on dirait des filets de
+p&ecirc;cheurs qu'on a mis s&eacute;cher l&agrave;. Ce sont des toiles de millions
+d'araign&eacute;es qui me barrent le chemin, et je suis r&eacute;duit &agrave; me frayer avec
+ma canne une route &agrave; travers ces tapis de haute lisse.</p>
+
+<p>&raquo;Je p&eacute;n&egrave;tre donc au milieu de voiles d&eacute;chir&eacute;s, de haillons flottants,
+qui bient&ocirc;t s'accrochent &agrave; mes v&ecirc;tements, m'enveloppent comme un suaire;
+je tra&icirc;ne apr&egrave;s moi l'oeuvre de plusieurs g&eacute;n&eacute;rations d'arachnides....</p>
+
+<p>&raquo;Tandis que d'estoc et de taille, je me fraye un passage &agrave; travers ces
+innombrables r&eacute;silles, des nu&eacute;es de rats me passent par escadrons dans
+les jambes, bondissent et se pr&eacute;cipitent les uns vers leurs terriers,
+les autres vers les issues ext&eacute;rieures, d'o&ugrave; ils se pr&eacute;cipitent dans la
+rivi&egrave;re, car rats et rats d'eau vivent ici c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te; c'&eacute;tait un
+indescriptible sauve-qui-peut! Mais une fois l'&eacute;motion pass&eacute;e, la
+curiosit&eacute; reprend le dessus chez les troglodytes; ils veulent voir
+l'intrus qui p&eacute;n&egrave;tre dans leur domaine, une foule de museaux se pressent
+&agrave; leur orifice, et, malgr&eacute; la clart&eacute; douteuse, de tous les terriers,
+trous et cachettes, je vois des milliers d'yeux scintiller comme des
+escarboucles.</p>
+
+<p>&raquo;Malgr&eacute; les transformations qu'elles ont subies sous Henri IV, et les
+modifications qu'on y a faites depuis, les basses-oeuvres de cet h&ocirc;pital
+ont conserv&eacute; un grand caract&egrave;re: ces galeries aux vo&ucirc;tes robustes, ces
+baies perc&eacute;es &agrave; fleur d'eau et bard&eacute;es de fer, rappellent les prisons du
+ch&acirc;teau des Sept-Tours &agrave; Constantinople, et la grande porte d'eau
+ressemble &agrave; l'embarcad&egrave;re de certains palais v&eacute;nitiens du Grand-Canal.</p>
+
+<p>&raquo;Cette porte, avec son arcade majuscule, ses &eacute;normes grilles et le large
+escalier qui descend jusque dans le fleuve, a, du reste, servi bien
+souvent d'embarcad&egrave;re, mais d'embarcad&egrave;re pour l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;A certaines &eacute;poques, quand le nombre des pensionnaires de l'H&ocirc;tel-Dieu
+&eacute;tait si consid&eacute;rable qu'on &eacute;tait oblig&eacute; d'en mettre dix ou douze dans
+le m&ecirc;me lit; quand malades, moribonds et morts &eacute;taient entass&eacute;s
+p&ecirc;le-m&ecirc;le sur la m&ecirc;me couche; lorsque enfin aller &agrave; l'h&ocirc;pital &eacute;tait
+synonyme d'aller &agrave; la mort, chaque nuit, sur des barques, qui venaient &agrave;
+la sourdine s'amarrer sous cette vo&ucirc;te, on chargeait les cadavres des
+malheureux d&eacute;c&eacute;d&eacute;s la veille, et la fun&egrave;bre flottille allait d&eacute;poser son
+chargement au del&agrave; de Saint-Victor, &agrave; proximit&eacute; du bourg Saint-Marceau,
+o&ugrave; &eacute;tait le cimeti&egrave;re de Clamart....</p>
+
+<p>&raquo;Des cryptes de la Cit&eacute;, passons dans celles des b&acirc;timents de l'autre
+rive.</p>
+
+<p>&raquo;Ici, les basses-oeuvres sont contemporaines des constructions qu'elles
+supportent; elles sont donc beaucoup plus modernes que celles d'en face;
+pourtant elles comptent deux cent vingt ans d'existence.</p>
+
+<p>&raquo;Outre le caract&egrave;re que leur donne cette antiquit&eacute; d&eacute;j&agrave; respectable,
+elles empruntent &agrave; leur destination une physionomie lugubre qui
+impressionne. C'est l&agrave; qu'est rel&eacute;gu&eacute; tout ce qui se rattache au service
+des morts. Que de myriades de cadavres ont pass&eacute; l&agrave; pendant ces deux
+si&egrave;cles!...</p>
+
+<p>&raquo;Les dessous se prolongent d'un bout &agrave; l'autre de l'&eacute;difice. Ces
+sous-sols, dont la plus grande partie reste sans emploi, forment
+plusieurs divisions s'ouvrant toutes sur une longue galerie munie de
+soupiraux. Ces ouvertures, perc&eacute;es sur la rue de la B&ucirc;cherie, devaient,
+dans le principe, beaucoup att&eacute;nuer les t&eacute;n&egrave;bres de ce passage; mais le
+jour y est maintenant intercept&eacute; par des grilles et des treillis de fer;
+on s'est vu forc&eacute; de prendre ces pr&eacute;cautions, afin de couper court &agrave; un
+trafic clandestin qui se pratiquait jadis.</p>
+
+<p>&raquo;C'est par l&agrave;, en effet, que les bas employ&eacute;s de l'&eacute;tablissement
+passaient les dents et les cheveux dont ils d&eacute;pouillaient les morts pour
+les vendre &agrave; des industriels: les dentistes d'autrefois et les
+perruquiers du quai des Morfondus venaient en marchandises, la nuit,
+dans la rue de la B&ucirc;cherie.</p>
+
+<p>&raquo;Une porte b&acirc;tarde, perc&eacute;e sous le soubassement de l'&eacute;difice, du c&ocirc;t&eacute; de
+la rue de la B&ucirc;cherie, est affect&eacute;e &agrave; la sortie des morts. C'est l&agrave; qu'&agrave;
+certaines heures les corbillards viennent attendre leur chargement.</p>
+
+<p>&raquo;Jusque sous le r&egrave;gne de Louis-Philippe, les b&acirc;timents que l'H&ocirc;tel-Dieu
+poss&egrave;de sur la rive gauche plongeaient &agrave; pic dans la rivi&egrave;re, et les
+souterrains avaient, comme ceux d'en face, des ouvertures sur le fleuve;
+mais, en 1840, toutes ces constructions ayant &eacute;t&eacute; soumises &agrave; un recul
+pour laisser passer le quai de Montebello, les basses-oeuvres en furent
+&eacute;galement r&eacute;tr&eacute;cies et par cons&eacute;quent d&eacute;figur&eacute;es.</p>
+
+<p>&raquo;Quand on sort de ces lieux fun&egrave;bres, lorsqu'on se retrouve sur nos
+voies bruyantes, que l'air semble frais, que les caresses du soleil font
+plaisir!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi s'exprime un des &eacute;crivains les plus s&eacute;rieux, les moins
+susceptibles d'entra&icirc;nement imaginatif.</p>
+
+<p>Si nous avons donn&eacute; &agrave; cette citation une extension aussi importante,
+c'est que nous voulions apporter au lecteur cette conviction que la
+v&eacute;rit&eacute; est bien souvent au-dessus de ce que peut imaginer la fantaisie
+la plus libre.</p>
+
+<p>Avant de le faire p&eacute;n&eacute;trer dans les souterrains de l'H&ocirc;tel-Dieu, nous
+avons tenu &agrave; lui prouver que ce n'&eacute;tait pas l&agrave; une cr&eacute;ation de toutes
+pi&egrave;ces, et nous nous sommes appuy&eacute; sur un t&eacute;moignage impartial que les
+plus sceptiques ne sauraient r&eacute;cuser.</p>
+
+<p>Mais la partie qu'il a &eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave; l'arch&eacute;ologue de visiter ne comporte,
+il faut bien le reconna&icirc;tre, qu'une portion tr&egrave;s-restreinte de ces
+cryptes immenses qui se reliaient, aux temps pass&eacute;s, aux catacombes, aux
+souterrains de la tour de Nesle et aux anciennes oubliettes du vieux
+Louvre.</p>
+
+<p>Depuis que le sous-sol de Paris a &eacute;t&eacute; fouill&eacute; dans tous les sens pour
+l'installation des eaux et du gaz, ces r&eacute;duits myst&eacute;rieux ont &eacute;t&eacute;
+combl&eacute;s; mais &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; se passe notre drame, c'est &agrave; peine si on en
+soup&ccedil;onnait l'existence.</p>
+
+<p>Nous avons sous les yeux un plan qui fait partie du dossier des Loups de
+Paris, et qui prouve que derri&egrave;re les cryptes visit&eacute;es par M. Louft,
+s'&eacute;tendaient de vastes souterrains, dont l'ouverture ext&eacute;rieure avait
+&eacute;t&eacute; mur&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que nous invitons le lecteur &agrave; nous suivre, et quelle que soit
+sa r&eacute;pugnance &agrave; p&eacute;n&eacute;trer avec nous dans ces lieux de t&eacute;n&egrave;bres et
+d'horreur, nous sommes convaincu qu'il n'h&eacute;sitera plus en entendant la
+voix de deux anciennes connaissances:</p>
+
+<p>&mdash;A&iuml;e! faisait l'une.</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! criait l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, Goniglu, &ccedil;a devient intol&eacute;rable!... Voil&agrave; que les rats ont
+presque achev&eacute; de manger ma botte... et maintenant ils s'attaquent &agrave; mon
+pied....</p>
+
+<p>&mdash;Ki! ki! ki! r&eacute;pondaient des voix qui n'avaient rien d'humain.</p>
+
+<p>&mdash;A&iuml;e! reprenait Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! criait encore Muflier.</p>
+
+<p>A vrai dire, la situation ne paraissait pas s'&ecirc;tre am&eacute;lior&eacute;e. Le lieu o&ugrave;
+ils se trouvaient &eacute;tait plong&eacute; dans la plus profonde obscurit&eacute;. Le sol
+d&eacute;tremp&eacute; formait une boue immonde, et c'&eacute;tait sur cette couche plus
+humide que toute la paille de tous les cachots r&eacute;unis que les deux amis
+gisaient &eacute;tendus.</p>
+
+<p>Et l'on entendait des frottements sans nombre. Puis des ki! ki! qui
+&eacute;taient un signal d'attaque. En vain Goniglu et Muflier, d&eacute;gag&eacute;s de
+leurs liens, lan&ccedil;aient des coups de pied &agrave; droite et &agrave; gauche; en vain
+leurs talons &eacute;crasaient parfois un imprudent, les hordes innombrables se
+reformaient en phalange mac&eacute;donienne.</p>
+
+<p>Le ki! ki! devenait plus strident; c'&eacute;tait comme un appel de clairon. A
+l'assaut! et voil&agrave; qu'aux mollets, aux genoux, aux cuisses, au torse,
+aux bras, aux &eacute;paules, les rats, turcos enrag&eacute;s, grimpaient, agiles et
+f&eacute;roces.</p>
+
+<p>La lutte prenait alors des proportions &eacute;piques. Muflier se secouait avec
+fureur; de ses mains crisp&eacute;es il arrachait les b&ecirc;tes aux dents aigu&euml;s,
+et ses v&ecirc;tements se d&eacute;chiraient, ouvrant &agrave; leur voracit&eacute; des &eacute;chapp&eacute;es
+radieuses.</p>
+
+<p>Goniglu se roulait &agrave; terre, &eacute;crasant les animaux sous son poids, comme
+ces larges roues de fonte qui servent aujourd'hui &agrave; aplanir les routes.</p>
+
+<p>Puis tout &agrave; coup: ki! ki!... on sonnait la retraite. Pourquoi? Quel
+strat&eacute;giste inconnu jetait dans l'air ce signal nouveau? Myst&egrave;re! Mais,
+sans h&eacute;siter, les assaillants, se reformant en colonnes, s'enfuyaient ou
+plut&ocirc;t se repliaient en bon ordre, selon l'immortelle expression du
+g&eacute;n&eacute;ral Trochu.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; plusieurs jours que durait ce supplice!</p>
+
+<p>Oh! que bien loin s'&eacute;taient envol&eacute;es les joies de l'h&ocirc;tel de
+Thomerville! O&ugrave; &eacute;taient les chauds-froids de volaille et les supr&ecirc;mes
+d'ananas? O&ugrave; les Saint-&Eacute;milion premi&egrave;re et les Clos-Vougeot de 1847? O&ugrave;
+les draps fins et les meubles du bon atelier?... o&ugrave; le bonheur? o&ugrave; le
+repos?</p>
+
+<p>Maintenant h&acirc;ves, grelottants, Muflier comme Goniglu, et Goniglu comme
+Muflier se comparaient <i>in petto</i> &agrave; ces malheureux que la justice, ou
+plut&ocirc;t l'injustice f&eacute;odale pr&eacute;cipitait dans les <i>in pace</i>.</p>
+
+<p>Goniglu avait &eacute;t&eacute; beau, disons le mot, sublime. Pas une fois il n'avait
+reproch&eacute; &agrave; Muflier les titillations passionn&eacute;es qui l'avaient arrach&eacute; &agrave;
+sa couche et l'avaient d&eacute;termin&eacute; &agrave; courir la pretantaine.</p>
+
+<p>Goniglu se r&eacute;v&eacute;lait comme fataliste. Cela &eacute;tait parce que cela devait
+&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Cela! mais quoi? voil&agrave; bien ce qu'il y avait de plus terrible.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre tortur&eacute;, &eacute;cartel&eacute;, pendu, ce n'est pas toujours agr&eacute;able. Mais ne
+pas savoir ce qui vous menace, sentir l'&eacute;p&eacute;e suspendue au-dessus de sa
+t&ecirc;te, et ignorer si c'est un espadon, un sabre, un cimeterre ou une
+dague! Voil&agrave; qui est sinistre!</p>
+
+<p>Or, en vain les deux amis avaient mis leur esprit &agrave; la torture. Certes
+le premier nom qui leur &eacute;tait venu &agrave; l'esprit &eacute;tait celui de Biscarre;
+mais ils le connaissaient.</p>
+
+<p>Le roi des Loups avait toutes les brutalit&eacute;s, toutes les violences. Il
+n'&eacute;tait pas homme &agrave; r&eacute;sister &agrave; sa col&egrave;re. S'ils eussent &eacute;t&eacute; en son
+pouvoir, il se f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; pr&eacute;sent&eacute; pour leur jeter leur crime &agrave; la face,
+il les aurait d&eacute;j&agrave; tu&eacute;s!</p>
+
+<p>Mais &laquo;qui? qui?&raquo; s'&eacute;criaient-ils, faisant concurrence aux rats.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas qu'ils n'eussent tent&eacute; quelque chose pour obtenir des
+renseignements. Mais ce quelque chose &eacute;tait bien peu.</p>
+
+<p>Chaque jour&mdash;le matin ou le soir&mdash;il leur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien difficile de le
+dire, car, selon le mot du po&euml;te,</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 8em;">C'est toujours la nuit dans le tombeau,</span><br />
+</p>
+
+<p>chaque jour, disons-nous, un certain bruit se faisait entendre: quelque
+chose s'ouvrait; alors, dans l'ombre &agrave; laquelle leurs yeux s'habituaient
+comme les prunelles des f&eacute;lins, Muflier et Goniglu voyaient appara&icirc;tre
+dans l'air une ligne noire qui se balan&ccedil;ait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un b&acirc;ton flexible au bout duquel &eacute;tait fich&eacute; un pain noir.</p>
+
+<p>Provende de la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Alors ils avaient cri&eacute;, appel&eacute;, interrog&eacute;.</p>
+
+<p>Un b&acirc;ton ne vient pas tout seul. Il suppose une main, donc un bras, donc
+une t&ecirc;te, donc une bouche.</p>
+
+<p>Mais la bouche restait muette &agrave; leurs supplications, et le bras se
+retirait. Et dans les t&eacute;n&egrave;bres, coll&eacute;s l'un contre l'autre, d&eacute;solants et
+d&eacute;sol&eacute;s, les deux camarades se partageaient le pain du malheur.</p>
+
+<p>Muflier avait des r&eacute;voltes. Alors c'&eacute;taient des fureurs &agrave; &eacute;branler les
+tours Notre-Dame. Mais les vo&ucirc;tes qui les enserraient &eacute;taient solides.</p>
+
+<p>Pourtant ils ne voulaient pas mourir.</p>
+
+<p>Ils se sentaient encore pleins de vitalit&eacute;: ils &eacute;taient d&eacute;cid&eacute;s &agrave;
+r&eacute;sister jusqu'au bout....</p>
+
+<p>Quand viendrait ce bout?</p>
+
+<p>Pour toute distraction, ils avaient le combat des rats. A la fin, cela
+devenait monotone, d'autant plus que toutes les fois qu'ils
+s'assoupissaient, ces b&ecirc;tes, l&acirc;ches et sournoises, profitaient de leur
+impuissance pour grignoter leurs v&ecirc;tements, assaisonn&eacute;s d'un tantinet de
+chair fra&icirc;che.</p>
+
+<p>A l'heure o&ugrave; nous retrouvons nos amis, le d&eacute;couragement commence &agrave;
+s'emparer d'eux. Leurs &acirc;mes blind&eacute;es ont re&ccedil;u des secousses trop vives.
+Ils ne se voient pas, mais ils se regardent, et leur conversation ne se
+compose que de soupirs entrecoup&eacute;s d'interjections:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma vie pour un verre de vieille! murmure Muflier.</p>
+
+<p>Richard III disait aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Mon royaume pour un cheval!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute... fait tout &agrave; coup Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;On marche dans le mur....</p>
+
+<p>&mdash;Les rats....</p>
+
+<p>&mdash;Non, des hommes!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant on a apport&eacute; la ration....</p>
+
+<p>&mdash;On approche!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre la fin....</p>
+
+<p>&mdash;Bah! &ccedil;a vaut mieux....</p>
+
+<p>&mdash;Serre-moi la main, Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi, Goniglu.</p>
+
+<p>Et dans cette supr&ecirc;me &eacute;treinte, les deux amis rappellent Eudore et
+Cymodoc&eacute;e (voir les <i>Martyrs</i> de M. de Chateaubriand), pr&ecirc;ts &agrave; marcher
+au cirque romain.</p>
+
+<p>Cependant une lueur &eacute;claire le souterrain....</p>
+
+<p>Une large ouverture s'est faite dans la muraille, et six hommes ont
+paru.</p>
+
+<p>Encore cette fois, ils ont le visage noirci.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! haut! et marchons droit, dit une voix rauque.</p>
+
+<p>Muflier se dresse, Goniglu l'imite. Mais il ne peut atteindre &agrave; cette
+supr&ecirc;me dignit&eacute; dont Muflier fait preuve en cambrant le torse et en
+rejetant la t&ecirc;te en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vos mains! reprend la voix.</p>
+
+<p>Ils tendent les poignets.</p>
+
+<p>Alors on leur passe aux pouces ces petits instruments de pr&eacute;caution que
+les gendarmes tiennent en r&eacute;serve pour les r&eacute;calcitrants.</p>
+
+<p>On tire un peu en avant. Ils marchent.</p>
+
+<p>La sc&egrave;ne a quelque chose de th&eacute;&acirc;tral.</p>
+
+<p>Ils passent au milieu d'une haie form&eacute;e d'hommes qui tiennent des
+torches. Le probl&egrave;me se corse. Mais la solution doit &ecirc;tre proche.</p>
+
+<p>On avance assez vite, tant&ocirc;t sur le sol glissant, tant&ocirc;t sur des dalles
+o&ugrave; le pied a peine &agrave; tenir.</p>
+
+<p>Puis, devant eux, une large porte s'ouvre....</p>
+
+<p>La clart&eacute; de torches nombreuses les inonde et les aveugle.</p>
+
+<p>Muflier et Goniglu font inconsciemment un pas en arri&egrave;re. Mais le petit
+instrument ci-dessus d&eacute;sign&eacute; les rappelle &agrave; la soumission.</p>
+
+<p>Un cri rauque s'&eacute;chappe de leur poitrine.</p>
+
+<p>Et Muflier prononce ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;N.d.D.! cette fois-ci, &ccedil;a y est!...</p>
+
+<p>O&ugrave; sont-ils donc?...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une haute salle, dont le plafond se perdait dans l'ombre. Des
+ar&ecirc;tes de pierre couraient le long des vo&ucirc;tes, se r&eacute;unissant &agrave; une clef
+pendante.</p>
+
+<p>Cela tenait de l'&eacute;glise et du clo&icirc;tre.</p>
+
+<p>Mais cela n'&eacute;tait pas le plus surprenant.</p>
+
+<p>Au fond, &eacute;tait &eacute;tabli un tribunal &eacute;lev&eacute; de trois pieds environ au-dessus
+de terre; &agrave; gauche, une chaise, &agrave; droite un banc enferm&eacute; d'une
+balustrade.</p>
+
+<p>Devant le tribunal une table recouverte d'un drap noir.</p>
+
+<p>Plus en avant, quelques bancs.</p>
+
+<p>Enfin, derri&egrave;re une nouvelle balustrade courant d'un c&ocirc;t&eacute; &agrave; l'autre de
+la salle et la s&eacute;parant &agrave; peu pr&egrave;s en deux, une foule press&eacute;e,
+bavarde....</p>
+
+<p>Ceci avait tout l'air d'une cour d'assises.</p>
+
+<p>On avait pouss&eacute; les deux amis vers le banc de droite, c'est-&agrave;-dire celui
+des accus&eacute;s. Et, interloqu&eacute;s, stup&eacute;faits, ils s'&eacute;taient laiss&eacute;s tomber.</p>
+
+<p>Ceux qui les avaient conduits s'&eacute;taient plac&eacute;s derri&egrave;re eux, et apr&egrave;s
+les avoir d&eacute;livr&eacute;s de leurs entraves, avaient tir&eacute; d'une ga&icirc;ne un long
+poignard qu'ils tenaient &agrave; la main, pr&ecirc;ts &agrave; frapper, si les hommes
+eussent manifest&eacute; la moindre vell&eacute;it&eacute; de r&eacute;sistance, ce qui d'ailleurs
+&eacute;tait loin de leur pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Le tribunal &eacute;tait vide, ainsi que la chaire qui en une cour r&eacute;guli&egrave;re
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; destin&eacute;e au procureur.</p>
+
+<p>Au-dessus du tribunal, &agrave; la place o&ugrave; d'ordinaire est suspendu le christ
+en face duquel les serments sont pr&ecirc;t&eacute;s, il y avait un appareil de forme
+bizarre, attach&eacute; &agrave; la muraille.</p>
+
+<p>Depuis leur entr&eacute;e, Muflier et Goniglu n'avaient pu d&eacute;tacher leurs yeux
+de ce simulacre bizarre qui, mal &eacute;clair&eacute; par la lueur des torches,
+pr&eacute;sentait des ombres singuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup ils frissonn&egrave;rent jusqu'au plus profond de leurs moelles. Ce
+qu'il y avait l&agrave;, c'&eacute;tait la silhouette d'une guillotine, trac&eacute;e en
+rouge &eacute;clatant sur la muraille noire, et surmont&eacute;e d'une &eacute;norme t&ecirc;te de
+loup.</p>
+
+<p>A ce moment une certaine agitation se manifesta dans la foule.</p>
+
+<p>&mdash;La Cour, messieurs! crie une voix.</p>
+
+<p>Était-ce une hallucination?...</p>
+
+<p>Voici que trois personnages prennent place au tribunal. Ils sont v&ecirc;tus
+de longues robes noires, le visage noirci comme celui de tous les hommes
+qui sont l&agrave;....</p>
+
+<p>Mais ils portent au cou un ruban rouge, coll&eacute; contre la chair, qui donne
+l'illusion de la trace laiss&eacute;e par un coup de hache, &agrave; supposer qu'apr&egrave;s
+une ex&eacute;cution la t&ecirc;te ait &eacute;t&eacute; rapproch&eacute;e du tronc.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re eux entrent douze hommes qui se rangent sur un banc un peu plus
+&eacute;lev&eacute; que leurs si&eacute;ges.</p>
+
+<p>Ils portent au cou le m&ecirc;me insigne rouge, ainsi que celui qui est venu
+prendre place &agrave; la chaire de procureur.</p>
+
+<p>Un murmure a parcouru les rangs de la foule, et quelques
+applaudissements, aussit&ocirc;t r&eacute;prim&eacute;s, se sont fait entendre. Il est
+&eacute;vident que c'&eacute;taient l&agrave; des f&eacute;licitations adress&eacute;es aux personnages
+qui venaient de para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Douze hommes! cela ressemblait furieusement &agrave; des jur&eacute;s. Outre la
+cravate rouge, ils portaient &agrave; l'&eacute;paule une sorte d'&eacute;paulette taill&eacute;e
+dans une t&ecirc;te de loup.</p>
+
+<p>Devant la table qui se trouvait au pied du tribunal, un homme, sorte de
+greffier, s'&eacute;tait assis.</p>
+
+<p>Puis deux autres, debout, les &eacute;paules couvertes d'une p&egrave;lerine de peau
+de loup, remplissaient l'office d'huissiers.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! messieurs! fit l'un d'eux d'une voix glapissante.</p>
+
+<p>Le silence se r&eacute;tablit imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Greffier, dit-il, donnez lecture de l'acte d'accusation et de l'acte
+de renvoi.</p>
+
+<p>Muflier et Goniglu &eacute;taient verts.</p>
+
+<p>Ils commen&ccedil;aient &agrave; comprendre.</p>
+
+<p>Ils se trouvaient devant le tribunal des Loups. Souvent au bagne, ils
+avaient entendu parler &agrave; voix basse de ce tribunal qu'on d&eacute;signait sous
+le nom des Assises rouges.</p>
+
+<p>Par une odieuse contrefa&ccedil;on des lois r&eacute;guli&egrave;res, ce tribunal &eacute;tait
+constitu&eacute; selon les r&egrave;gles de la proc&eacute;dure normale. Un pr&eacute;sident assist&eacute;
+de deux juges dirigeait les d&eacute;bats. Ces si&eacute;ges ne pouvaient &ecirc;tre
+occup&eacute;s, non plus que celui d'accusateur public, que par des condamn&eacute;s &agrave;
+mort, contumaces ou &eacute;vad&eacute;s.</p>
+
+<p>Parmi les premiers dignitaires de la bande &eacute;taient choisis douze jur&eacute;s,
+statuant en secret et faisant conna&icirc;tre leur d&eacute;claration.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas admis de circonstances att&eacute;nuantes.</p>
+
+<p>Un code sp&eacute;cial r&eacute;glait l'application des peines, qui se r&eacute;sumaient en
+g&eacute;n&eacute;ral par ce seul mot: La mort.</p>
+
+<p>Cependant la mutilation, l'aveuglement et d'autres supplices &eacute;taient
+r&eacute;serv&eacute;s &agrave; certains coupables. Les r&egrave;gles &eacute;taient fixes et immuables, et
+il n'existait pas de recours contre les d&eacute;cisions prises, qui &eacute;taient
+imm&eacute;diatement ex&eacute;cut&eacute;es.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la foule, elle se composait de Loups-ma&icirc;tres, c'est-&agrave;-dire admis
+&agrave; un grade sup&eacute;rieur qui les initiait aux secrets de l'association.</p>
+
+<p>Muflier et Goniglu ne faisaient partie, il faut le dire, que de la pl&egrave;be
+des Loups. C'&eacute;taient des affili&eacute;s, moins que cela, des instruments.</p>
+
+<p>Ce tribunal effroyable tenait ses assises rouges dans les cryptes de
+l'H&ocirc;tel-Dieu, dans ces souterrains depuis longtemps mur&eacute;s et dont &agrave;
+Paris nul ne soup&ccedil;onnait l'existence.</p>
+
+<p>&mdash;Accus&eacute;s Muflier et Goniglu, levez-vous, dit le pr&eacute;sident, et &eacute;coutez.</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;sident n'&eacute;tait pas Biscarre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une autre c&eacute;l&eacute;brit&eacute; des bagnes qu'on appelait Pierre le Cruel.</p>
+
+<p>Les deux hommes ob&eacute;irent.</p>
+
+<p>Le greffier commen&ccedil;a sa lecture: c'&eacute;tait un document r&eacute;dig&eacute; dans la
+forme judiciaire et dans lequel&mdash;d&eacute;tail des plus curieux&mdash;&eacute;taient vis&eacute;s
+les articles du Code d'instruction criminelle. A vrai dire, ce n'&eacute;tait
+pas une parodie de la proc&eacute;dure r&eacute;guli&egrave;re. Ses agissements &eacute;taient
+suivis pas &agrave; pas, et e&ucirc;t-on ferm&eacute; les yeux pour &eacute;couter qu'on se f&ucirc;t cru
+transport&eacute; dans une de ces audiences solennelles o&ugrave; la soci&eacute;t&eacute; se d&eacute;fend
+contre le crime.</p>
+
+<p>Nous ne reproduisons pas cette pi&egrave;ce, qui, en somme, ne reposait que
+sur des faits exacts et visait des d&eacute;tails d&eacute;j&agrave; connus des lecteurs.</p>
+
+<p>Rien ne pouvait mieux prouver l'habilet&eacute; de la police que la direction
+sup&eacute;rieure des Loups de Paris avait &agrave; sa disposition.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait relat&eacute;: l'enl&egrave;vement des deux amis, leur s&eacute;jour &agrave; l'h&ocirc;tel de
+Thomerville, leur trahison.</p>
+
+<p>On comprend facilement quelle &eacute;tait la teneur de l'accusation dirig&eacute;e
+contre les deux Loups r&eacute;fractaires.</p>
+
+<p>Ils avaient livr&eacute; &agrave; des ennemis le secret de la retraite de Biscarre.
+C'&eacute;tait gr&acirc;ce aux renseignements fournis par eux que le chef des Loups
+avait failli &ecirc;tre surpris, sous le d&eacute;guisement du vieux Blasias, dans la
+maison du quai de Gesvres.</p>
+
+<p>Du reste, l'interrogatoire des coupables rappelait nettement les
+imputations dont ils &eacute;taient l'objet.</p>
+
+<p>Muflier et Goniglu, stupides dans le sens latin du mot, qui vient de
+<i>stupeo</i> et signifie au propre compl&eacute;tement abruti, avaient &eacute;cout&eacute;, sans
+hasarder un seul mot d'interruption, ce factum accablant.</p>
+
+<p>H&eacute;las! o&ugrave; &eacute;tait cette belle assurance dont le plus beau des Mufliers
+pr&eacute;sents, pass&eacute;s et futurs pr&eacute;tendait ne jamais se d&eacute;partir? Ses
+moustaches, se conformant &agrave; sa triste pens&eacute;e, pendaient languissantes au
+coin de ses l&egrave;vres d&eacute;color&eacute;es.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Accus&eacute; Muflier, reconnaissez-vous l'exactitude des faits relat&eacute;s dans
+l'acte d'accusation?</p>
+
+<p>Muflier fit un effort surhumain et parvint &agrave; d&eacute;coller sa langue, qui,
+avec un ent&ecirc;tement diabolique, se cramponnait &agrave; son palais.</p>
+
+<p>&mdash;Y a une nuance, fit-il, y a une nuance.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous. La d&eacute;fense est libre et vous avez le droit de dire
+tout ce que vous pensez n&eacute;cessaire &agrave; votre justification.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Muflier cherchait et, dans son cerveau fertile,
+rien ne germait.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident, toujours calme, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous interroger sur les d&eacute;tails. Est-il vrai que vous soyez
+tomb&eacute;s au pouvoir des deux saltimbanques connus sous le nom de Droite et
+Gauche?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est vrai!... glapit Goniglu. M&ecirc;me que nous avons re&ccedil;u une de ces
+piles....</p>
+
+<p>Muflier l'interrompit d'un geste.</p>
+
+<p>Le vieux Romain reparaissait, la dignit&eacute; reprenait son empire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, c'est pas tout &ccedil;a, faut causer. On est des Loups, on
+n'est pas des tigres. Qu'est-ce que vous nous reprochez? D'avoir mang&eacute;
+le morceau pour le Bisco, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tent&eacute; de livrer le chef des Loups &agrave; la justice?</p>
+
+<p>Muflier donna un grand coup de poing sur la barre du tribunal.</p>
+
+<p>&mdash;Pas vrai!... Il n'est pas question de <i>rousse</i> l&agrave; dedans! J'ai caus&eacute;,
+bien! c'est entendu... mais avec qui?... avec la <i>raille</i>? avec des
+<i>mouches</i>? Je r&eacute;p&egrave;te, pas vrai!... J'ai jaspin&eacute; avec un gentilhomme de
+nos amis, un brave gars qui nous a h&eacute;berg&eacute;s, nourris, dorlot&eacute;s comme des
+poupards... Il voulait savoir o&ugrave; &eacute;tait le Bisco, cet homme! Pourquoi
+donc ne le lui aurais-je pas dit?... Un homme en vaut un autre... Voil&agrave;!</p>
+
+<p>Un murmure violent s'&eacute;leva dans l'auditoire.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je rappellerai que toute marque d'approbation ou d'improbation est
+interdite. Nous ne sommes pas ici &agrave; la cour d'assises... Je regretterais
+de me voir contraint de faire &eacute;vacuer la salle....</p>
+
+<p>Impossible de rendre le ton d'autorit&eacute; avec lequel &eacute;taient d&eacute;bit&eacute;es ces
+observations.</p>
+
+<p>Le silence se r&eacute;tablit comme par enchantement.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident se tourna vers les accus&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Goniglu, acceptez-vous les explications donn&eacute;es par l'accus&eacute;
+Muflier?...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'te b&ecirc;tise! s'&eacute;cria Goniglu. Il dit la v&eacute;rit&eacute;, pourquoi donc
+que je dirais le contraire?...</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs les jur&eacute;s appr&eacute;cieront, reprit Pierre le Cruel. Je continue
+l'interrogatoire. Quelle excuse avez-vous &agrave; faire valoir pour expliquer
+le mobile qui vous poussait &agrave; livrer le chef des Loups &agrave; ses ennemis?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a, je vais vous le dire, s'&eacute;cria Muflier. Vous savez, moi, franc
+comme l'or! il y a longtemps que j'en avais assez du Bisco!... et pas
+moi seulement, mais tous les camarades... demandez &agrave; Maloigne, &agrave; Truard,
+&agrave; Bobet, &agrave; Douze-Francs; ils vous diront comme moi: Il n'&eacute;tait plus
+tol&eacute;rable, ce matou-l&agrave;!</p>
+
+<p>Goniglu, qui buvait les paroles de Muflier, eut un &eacute;lan soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison! s'&eacute;cria-t-il. Nous voulions nous d&eacute;barrasser du Bisco. &Ccedil;a
+ne touche pas aux Loups, &ccedil;a. Est-ce que nous avons trahi les camarades?
+Non! lui, lui seul!</p>
+
+<p>&mdash;Et d'o&ugrave; vous venait cette haine pour Biscarre?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous fichait rien &agrave; faire... il nous laissait nous rouiller!
+Vrai! on marchait sur ses tiges... l'homme est fait pour travailler, pas
+vrai? Eh bien! rien de rien! pas une pauvre petite effraction &agrave; se
+mettre sous la dent... Si on se permettait une <i>cambriolade</i> ou un
+<i>poivrier</i>, monsieur miaulait... eh bien! alors, il fallait nous
+occuper!...</p>
+
+<p>Goniglu parlait trop. Muflier estima que sa r&eacute;putation d'orateur &eacute;tait
+compromise.</p>
+
+<p>&mdash;Goniglu, tais-toi, fit-il en arrondissant un geste &agrave; la Fr&eacute;d&eacute;rick. Tu
+fatigues ces messieurs....</p>
+
+<p>Il fit un profond salut au pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs les juges, dit-il, certes, si moi et mon honorable ami
+Goniglu, nous nous sentions coupables, je serais le premier &agrave; vous
+demander de me fournir des cendres pour m'en couvrir la t&ecirc;te... mais je
+d&eacute;clare ici, devant....</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita. Il allait dire: Devant Dieu et devant les hommes, quand ses
+regards tomb&egrave;rent sur le sinistre embl&egrave;me suspendu au-dessus du
+tribunal.</p>
+
+<p>&mdash;Devant... ce qu'il y a l&agrave;, continua-t-il, je jure que s'il y a un
+coupable en tout &ccedil;a, c'est Biscarre. Vous l'appelez le chef des Loups!
+mais un chef, &ccedil;a commande, &ccedil;a dirige! &ccedil;a s'occupe de ses soldats! &Ccedil;a ne
+passe pas son temps &agrave; manigancer un tas de tripotages dans le grand
+monde, que le diable n'y verrait goutte.</p>
+
+<p>Il se redressa de toute la hauteur de sa taille.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, accus&eacute;, et Goniglu, ici pr&eacute;sent, nous accusons Biscarre
+d'avoir trahi les Loups, d'avoir manqu&eacute; aux devoirs que lui imposait son
+titre de chef! Voil&agrave;!... J'aurais voulu lui tordre le cou, j'ai pas pu,
+puisque j'&eacute;tais au clou chez le marquis, j'ai voulu le faire par
+procuration, et il n'y a pas un Loup, un vrai Loup, un bon des bons, un
+<i>rupin</i> qui n'en aurait fait autant.</p>
+
+<p>Muflier &eacute;tait superbe. Ses moustaches s'&eacute;taient fi&egrave;rement redress&eacute;es. Il
+y avait en lui du Mirabeau et du Danton.</p>
+
+<p>Un fr&eacute;missement courut dans la salle.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident se pencha vers les deux juges, et quelques mots furent
+&eacute;chang&eacute;s &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>Goniglu, absolument <i>&eacute;pat&eacute;</i>, consid&eacute;rait Muflier avec une admiration non
+dissimul&eacute;e. Il est vrai que le coup &eacute;tait hardi.</p>
+
+<p>&mdash;Muflier, dit le pr&eacute;sident, vos explications, si &eacute;tranges qu'elles
+puissent para&icirc;tre, se rattachent &agrave; un ordre de faits tout sp&eacute;cial. Nous
+croyons devoir surseoir &agrave; votre interrogatoire. Nous le reprendrons tout
+&agrave; l'heure. Restez &agrave; votre banc, et ne vous m&ecirc;lez en aucune fa&ccedil;on aux
+d&eacute;bats qui vont avoir lieu. A ce prix, vous vous concilierez la
+bienveillance du tribunal et de MM. les jur&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je ne peux pas encore m'en aller? demanda Muflier, qui avait
+son id&eacute;e fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous prononcez une seule parole, reprit le pr&eacute;sident, je me verrai
+dans la n&eacute;cessit&eacute; de vous faire reconduire en prison....</p>
+
+<p>Muflier entendit bruire &agrave; ses oreilles le ki! ki! des rats, et une sueur
+froide le gla&ccedil;a tout entier.</p>
+
+<p>Il retomba sur son banc, inerte et silencieux.</p>
+
+<p>Goniglu l'imita.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on introduise Diouloufait, dit le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>Il se fit un mouvement.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, l'interrogatoire de Muflier et de Goniglu n'&eacute;tait que le
+pr&eacute;ambule de la grave affaire qui avait motiv&eacute; la r&eacute;union des assises
+des Loups.</p>
+
+<p>Les deux amis constituaient &agrave; peine un lever de rideau.</p>
+
+<p>Les rangs de la foule s'&eacute;cart&egrave;rent....</p>
+
+<p>Et au fond de la salle on vit appara&icirc;tre Diouloufait, debout.</p>
+
+<p>Deux hommes le tenaient aux &eacute;paules.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce bien Diouloufait? En v&eacute;rit&eacute;, on en e&ucirc;t dout&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l'homme qui avait pass&eacute; par la tombe. Le s&eacute;pulcre lui avait
+imprim&eacute; au front un stigmate ind&eacute;l&eacute;bile. Un grand cadavre! pas d'autres
+mots n'auraient pu caract&eacute;riser cette p&acirc;leur qui, sur ce large visage,
+s'&eacute;tendait en masque sinistre.</p>
+
+<p>Il marchait&mdash;ce colosse&mdash;sans conscience de lui-m&ecirc;me, allant o&ugrave; on le
+poussait. Pour ces natures brutales, le myst&egrave;re est une sorte
+d'assommoir. On e&ucirc;t dit qu'il avait re&ccedil;u sur le cr&acirc;ne un coup terrible.</p>
+
+<p>Il ressemblait &agrave; ces h&eacute;mipl&eacute;giques qui&mdash;selon le mot de Monselet&mdash;ont
+oubli&eacute; leurs membres dans leur lit.</p>
+
+<p>Il se tra&icirc;nait plut&ocirc;t qu'il n'avan&ccedil;ait.</p>
+
+<p>On le poussait doucement. Sa t&ecirc;te &eacute;norme vacillait sur ses &eacute;paules. Ses
+yeux &agrave; demi ferm&eacute;s semblaient ne rien voir....</p>
+
+<p>Muflier et Goniglu le regardaient.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, vieux, murmura Goniglu, pourquoi donc qu'on am&egrave;ne celui-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, je n'en sais rien. Peut-&ecirc;tre qu'il va manger sur notre compte?</p>
+
+<p>&mdash;Casser du sucre, lui! pas vrai! c'est un brave!</p>
+
+<p>&mdash;Brave ou non! il croit au Bisco, et il nous d&eacute;molira pour lui....</p>
+
+<p>&mdash;Mais le Bisco est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! va donc! mort, comme toi-z-et moi! prof&eacute;ra Muflier, qui s'oublia
+jusqu'&agrave; faire un cuir.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident &eacute;tait debout, attendant que Dioulou f&ucirc;t parvenu jusqu'au
+tribunal.</p>
+
+<p>Un silence profond s'&eacute;tait &eacute;tabli.</p>
+
+<p>Tous connaissaient Diouloufait.</p>
+
+<p>Dans l'auditoire, il en &eacute;tait plus d'un que le g&eacute;ant avait sauv&eacute; au
+p&eacute;ril de sa vie....</p>
+
+<p>Car il est temps de faire conna&icirc;tre au lecteur la v&eacute;rit&eacute; sur Dioulou.</p>
+
+<p>Oui, c'&eacute;tait un criminel, c'&eacute;tait le complice de Biscarre, c'&eacute;tait un
+Loup, c'est-&agrave;-dire un affili&eacute; de cette bande terrible qui mettait la
+police aux abois....</p>
+
+<p>Oui, Diouloufait avait vol&eacute;, il avait tu&eacute;....</p>
+
+<p>Mais....</p>
+
+<p>Ce <i>mais</i>! constitue une des &eacute;tranget&eacute;s les plus singuli&egrave;res de ce monde
+de bandits. Il faut que nous l'expliquions.</p>
+
+<p>Jamais, jamais Diouloufait n'avait vol&eacute; pour lui. Quand il faisait
+partie d'une exp&eacute;dition, quand lui passaient par les mains les produits
+de la rapine, Dioulou trouvait toujours le moyen&mdash;au moment du
+partage&mdash;d'&ecirc;tre sorti.</p>
+
+<p>Nous connaissons dans le monde parisien ce proc&eacute;d&eacute;, qui consiste &agrave;
+pr&eacute;texter une affaire importante &agrave; l'instant de r&eacute;gler une addition.
+Nous appelons cela... s'absenter... &agrave; l'anglaise....</p>
+
+<p>Dioulou ob&eacute;issait aux ordres du ma&icirc;tre, Dioulou faisait le guet, la
+courte &eacute;chelle, il enfon&ccedil;ait les portes, escaladait les murs, pr&ecirc;tait &agrave;
+tous l'appui de sa force &eacute;norme et de son courage &agrave; toute &eacute;preuve. En
+cas de r&eacute;sistance impr&eacute;vue, il luttait, ne reculait devant aucune
+extr&eacute;mit&eacute; pour le salut de tous....</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine l'oeuvre criminelle &eacute;tait-elle accomplie, &agrave; peine tout
+danger avait-il disparu, que Dioulou se s&eacute;parait brusquement de la
+bande, ne se souciant ni des remerc&icirc;ments pour les services rendus, ni
+de la part qui devait lui revenir, conform&eacute;ment aux r&egrave;gles de
+l'association.</p>
+
+<p>Cet homme, dont les hasards de la vie avaient fait un bandit, avait le
+sens intime, le d&eacute;sir continuel du repos et de la placidit&eacute;. Il n'avait
+&eacute;t&eacute; v&eacute;ritablement heureux qu'au cabaret de l'<i>Ours vert</i>. Sauf les rares
+visites des Loups, il vivait l&agrave;, en somme, comme le premier d&eacute;bitant
+venu, et il pouvait se faire parfois cette illusion, qu'il appartenait
+comme tout le monde &agrave; la vie normale.</p>
+
+<p>Certes, dira-t-on, il aurait pu s'amender, rentrer dans la voie droite.
+S'il &eacute;tait vrai qu'il &eacute;prouv&acirc;t le d&eacute;go&ucirc;t de sa vie nomade et p&eacute;rilleuse,
+Dioulou consid&eacute;rait comme un point d'honneur&mdash;singulier, mais r&eacute;el&mdash;de
+ne pas abandonner ceux auxquels il avait donn&eacute; de longue date sa parole,
+et surtout Biscarre, pour lequel, nous l'avons dit, il avait une
+affection brutale, irraisonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Dioulou &eacute;tait un paria: paria il avait v&eacute;cu, paria il devait mourir. Le
+monde &eacute;tait trop loin de lui. Loup, il vivait sur la lisi&egrave;re de la
+soci&eacute;t&eacute;, happant ce qui passait &agrave; sa port&eacute;e, et parfois, sur un ordre
+donn&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; travers les hommes, comme ces fauves qui, chass&eacute;s
+par la neige, se ruent sur les villages &eacute;pouvant&eacute;s. Il n'avait pas
+d'autre notion: si certaines h&eacute;sitations troublaient son &acirc;me, elles
+n'avaient point pour mobile le sentiment du droit ou du devoir. C'&eacute;tait
+comme un instinct: on e&ucirc;t dit qu'il avait, dans une existence
+ant&eacute;rieure, connu les satisfactions de la conscience pure, et de temps &agrave;
+autre, &agrave; travers lui, passaient comme des ressouvenirs.</p>
+
+<p>Non vicieux, et pourtant riv&eacute; au vice; non criminel, mais coupable; non
+avide, mais voleur, tel &eacute;tait Dioulou....</p>
+
+<p>Il allait devant lui, &agrave; la fa&ccedil;on des b&ecirc;tes aveugl&eacute;es qui suivent la main
+qui les entra&icirc;ne et qui cependant ont un fr&eacute;missement subit &agrave; l'approche
+du danger, et cela sans le voir....</p>
+
+<p>Et maintenant, il lui semblait qu'il marchait dans un r&ecirc;ve &eacute;pouvantable.
+La nuit du tombeau pesait encore sur lui. Il avait au cerveau cette
+ivresse qui est la mort.</p>
+
+<p>L'&eacute;branlement subi par son organisme &eacute;tait tel, qu'il n'avait pas encore
+repris possession de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Que s'&eacute;tait-il pass&eacute;? Il &eacute;tait dans l'&eacute;tat d'un homme qui a pass&eacute; de
+longues heures dans la tombe, et qui tout &agrave; coup se trouve inond&eacute; de la
+lumi&egrave;re du soleil.</p>
+
+<p>Il y avait &eacute;blouissement de l'intelligence et des sens.</p>
+
+<p>Quand il cherchait dans sa m&eacute;moire, il revoyait la salle de
+l'H&ocirc;tel-Dieu, avec ses murs jaunes, avec le lit aux draps blancs, avec
+les infirmiers glissant comme des ombres.</p>
+
+<p>Puis une &eacute;trange sensation! il &eacute;prouvait &agrave; la t&ecirc;te d'intol&eacute;rables
+douleurs. Son sang se gla&ccedil;ait, un tressaut g&eacute;n&eacute;ral. Plus rien.
+Bourdonnement, tourbillon, immobilit&eacute;, silence....</p>
+
+<p>Et quand il s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;, tout autour l'obscurit&eacute;, les t&eacute;n&egrave;bres
+opaques.</p>
+
+<p>On l'avait saisi. Quelques mots avaient &eacute;t&eacute; prononc&eacute;s qu'il n'avait pas
+compris. On l'avait pouss&eacute; en avant.</p>
+
+<p>Voil&agrave;. Maintenant, il se trouvait dans la grande salle que nous avons
+d&eacute;crite et qu'&eacute;clairaient lugubrement les torches vacillantes.</p>
+
+<p>Devant lui, le tribunal.</p>
+
+<p>Des mains &agrave; ses &eacute;paules, des liens &agrave; ses bras.</p>
+
+<p>O&ugrave; &eacute;tait-il? Stupide, il regardait et ne voyait pas.</p>
+
+<p>On le poussa encore, et il se trouva seul, au centre du demi-cercle que
+formaient le tribunal, le banc des assises et la chaire de l'accusateur.
+Il chancela et pressa ses mains sur son front. C'&eacute;tait l'affaissement de
+l'&ecirc;tre tout entier.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il entendit une voix qui venait jusqu'&agrave; lui, comme si on
+lui e&ucirc;t parl&eacute; &agrave; travers une &eacute;paisse muraille. Et pourtant, deux m&egrave;tres &agrave;
+peine le s&eacute;paraient du juge.</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, disait la voix, &ecirc;tes-vous pr&ecirc;t &agrave; r&eacute;pondre aux questions
+qui vous seront adress&eacute;es?</p>
+
+<p>Il leva la t&ecirc;te. Il vit les hommes sinistres au visage noirci, &agrave; la
+cravate rouge simulant une ligne de sang....</p>
+
+<p>Et tout entier il frissonna.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la raison, la pens&eacute;e lui revinrent, et il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? Et pourquoi m'a-t-on conduit ici?</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re sensation &eacute;tait la terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, reprit le pr&eacute;sident, souvenez-vous du serment que vous
+avez pr&ecirc;t&eacute;!</p>
+
+<p>Il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serment, je vais vous le rappeler.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident ouvrit un registre qui se trouvait &agrave; port&eacute;e de sa main, et
+lut &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, Bartholom&eacute; Diouloufait, &eacute;vad&eacute; du bagne de Toulon, je m'engage &agrave;
+ob&eacute;ir en toutes circonstances aux lois qui r&eacute;gissent l'association des
+Loups de Paris, offrant ma vie en garantie de ma parole.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, dit encore Pierre le Cruel, as-tu pr&ecirc;t&eacute; ce serment?</p>
+
+<p>Dioulou, les yeux fixes, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai pr&ecirc;t&eacute; ce serment....</p>
+
+<p>&mdash;Donc, tu es Loup! donc, tu dois ob&eacute;ir aux r&egrave;gles de l'association...
+Mais as-tu oubli&eacute; les articles de notre Code rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Oubli&eacute;... oui, je ne sais pas....</p>
+
+<p>Le malheureux balbutiait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te les rappeler, dit le pr&eacute;sident. L'article 7 dit: Le Loup
+doit &agrave; l'association franchise absolue: il lui est enjoint de livrer
+sans h&eacute;sitation tout renseignement qui lui est demand&eacute;, alors m&ecirc;me que
+les informations r&eacute;clam&eacute;es de lui compromettraient un parent, f&ucirc;t-ce son
+p&egrave;re ou sa m&egrave;re, un ami, si intime qu'il lui f&ucirc;t, d&ucirc;t enfin sa vie
+propre &ecirc;tre mise en p&eacute;ril par ses aveux... Diouloufait, quand tu as
+pr&ecirc;t&eacute; serment, le ma&icirc;tre t'a-t-il donn&eacute; lecture de cet article?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! je me souviens!... j'ai jur&eacute;....</p>
+
+<p>Dioulou semblait faire des efforts surhumains pour reprendre possession
+de ses facult&eacute;s.</p>
+
+<p>Maintenant il savait o&ugrave; il se trouvait.</p>
+
+<p>Il connaissait ce tribunal sinistre, parodie sanglante de la justice
+humaine. Il se souvenait d'ex&eacute;cutions myst&eacute;rieuses qui avaient suivi ses
+arr&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Devant cette Sainte-Vehme du crime, Dioulou reprenait peu &agrave; peu toute
+son &eacute;nergie.</p>
+
+<p>Comment &eacute;tait-il tomb&eacute; entre les mains des Loups? Il l'ignorait encore.
+Mais que lui importait? Ne savait-il pas que la terrible association des
+for&ccedil;ats et des bandits poss&eacute;dait, pour arriver &agrave; un but fix&eacute; d'avance,
+des moyens qui le plus souvent d&eacute;jouaient toutes les pr&eacute;cautions prises
+par ceux qui auraient tent&eacute; de lui &eacute;chapper?</p>
+
+<p>On l'a d&eacute;j&agrave; compris: l'homme qui s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; &agrave; l'H&ocirc;tel-Dieu sous
+le nom de James Wolf n'&eacute;tait autre qu'un des plus habiles affili&eacute;s des
+Loups. C'&eacute;tait celui qui maintenant si&eacute;geait au fauteuil pr&eacute;sidentiel.</p>
+
+<p>Pendant les courts instants qu'il avait pass&eacute;s aupr&egrave;s du lit de Dioulou,
+et sous pr&eacute;texte d'examiner la conformation de son cr&acirc;ne, il l'avait
+soumis &agrave; une intoxication rapide dont le r&eacute;sultat avait &eacute;t&eacute; une
+l&eacute;thargie semblable &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Les Loups savaient que le corps serait transport&eacute; au cagnard d'autopsie,
+et cette salle communiquait, par un puits secret, avec les souterrains
+qui leur servaient de repaire.</p>
+
+<p>On sait le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, il te sera adress&eacute; tout &agrave; l'heure des questions
+auxquelles tu devras r&eacute;pondre en toute franchise... Tu vas d'ailleurs
+conna&icirc;tre les motifs qui nous obligent &agrave; recourir &agrave; toi... &Eacute;coute avec
+attention, et ta vie r&eacute;pondra de ta franchise.</p>
+
+<p>Dioulou se tenait debout, les bras crois&eacute;s, la t&ecirc;te haute.</p>
+
+<p>Le colosse, &eacute;maci&eacute;, le visage p&acirc;le, &eacute;tait presque beau maintenant. Il y
+avait dans son oeil comme un rayonnement.</p>
+
+<p>Celui qui occupait le poste de procureur parlait.</p>
+
+<p>Dioulou &eacute;couta.</p>
+
+<p>Voici quelle &eacute;tait la teneur du factum dont il &eacute;tait donn&eacute; lecture:</p>
+
+<p>&laquo;Dans sa s&eacute;ance en date du... le conseil supr&ecirc;me des Loups a confirm&eacute; &agrave;
+Biscarre, dit Le Bisco, le titre de roi des Loups que lui avaient donn&eacute;
+ses compagnons de cha&icirc;ne... Sur le poignard et l'instrument de mort,
+Biscarre a jur&eacute; d'ob&eacute;ir aux r&egrave;gles de l'association, et d'incliner le
+pouvoir supr&ecirc;me dont il &eacute;tait rev&ecirc;tu devant les principes immuables qui
+pr&eacute;sident &agrave; l'existence m&ecirc;me de notre soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Entre autres articles du Code rouge, il en est dont l'importance est
+exceptionnelle et dont il est utile de rappeler le texte.</p>
+
+<p>&raquo;Art. 27.&mdash;Le roi des Loups, d&eacute;positaire des secrets de l'association,
+s'engage &agrave; ne point user de ces secrets dans un but d'int&eacute;r&ecirc;t personnel.</p>
+
+<p>&raquo;Art. 28.&mdash;Le roi des Loups, d&eacute;positaire des fonds de l'association,
+s'engage &agrave; ne point user de ces fonds dans un but d'int&eacute;r&ecirc;t personnel.</p>
+
+<p>&raquo;Art. 40.&mdash;Au moment o&ugrave; le roi des Loups accepte le titre qui lui est
+d&eacute;cern&eacute;, il fait abandon &agrave; l'association de tous ses biens ou
+possessions, de quelque nature qu'ils soient, s'engageant &agrave; n'en pas
+revendiquer la partie la plus minime.</p>
+
+<p>&raquo;Art. 41.&mdash;Toute fausse d&eacute;claration relative aux biens qu'il poss&egrave;de est
+punie de la d&eacute;position et de la mort.</p>
+
+<p>&raquo;Art. 42.&mdash;Le roi des Loups s'engage &agrave; faire conna&icirc;tre au conseil
+supr&ecirc;me, dans les quinze jours qui pr&eacute;c&egrave;dent l'ex&eacute;cution d'un plan con&ccedil;u
+par lui, n&eacute;cessitant le concours de plus de vingt des associ&eacute;s, les
+moyens d'action dont il dispose et le but qu'il se propose. Le conseil
+supr&ecirc;me autorise, s'il y a lieu, l'exp&eacute;dition propos&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;Art. 50.&mdash;Il est interdit au roi des Loups, sous les peines les plus
+s&eacute;v&egrave;res, de changer de domicile et de dispara&icirc;tre pendant un d&eacute;lai de
+plus de deux semaines, sans donner avis au conseil supr&ecirc;me du lieu de sa
+r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>&raquo;Art. 51.&mdash;Le conseil supr&ecirc;me assigne le roi des Loups &agrave; para&icirc;tre devant
+lui, par avis secret ins&eacute;r&eacute; dans les journaux choisis d'avance et d'un
+commun accord.</p>
+
+<p>&raquo;Art. 52.&mdash;En cas de non-comparution, et apr&egrave;s trois avis successifs, le
+roi des Loups est recherch&eacute; par les moyens dont dispose le conseil
+supr&ecirc;me, qui peut, s'il le juge convenable, le frapper de mort au lieu
+m&ecirc;me o&ugrave; il sera trouv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Le for&ccedil;at qui faisait l'office de procureur avait lu ces divers articles
+d'une voix nette et sonore.</p>
+
+<p>Diouloufait, insensible en apparence &agrave; ce qui se passait autour de lui,
+attendait qu'il continu&acirc;t.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un silence, l'homme reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Or, nous, charg&eacute; d'une enqu&ecirc;te &agrave; la suite de d&eacute;nonciations visant
+Biscarre, le roi des Loups, nous avons constat&eacute; les faits suivants:</p>
+
+<p>&raquo;1&deg; Biscarre a fait usage, dans un but d'int&eacute;r&ecirc;t personnel, des secrets
+qui lui ont &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;s, comme roi des Loups et chef de l'association;</p>
+
+<p>&raquo;2&deg; Biscarre, d&eacute;positaire de la caisse sociale, a fait usage, dans un
+but d'int&eacute;r&ecirc;t personnel, des sommes &agrave; lui confi&eacute;es et les a dilapid&eacute;es
+sans b&eacute;n&eacute;fice aucun pour l'association;</p>
+
+<p>&raquo;3&deg; N&eacute;gligeant les affaires de la Soci&eacute;t&eacute;, laissant sans emploi les
+forces vives qu'elle poss&egrave;de, Biscarre a employ&eacute; l'influence dont il
+dispose pour poursuivre des plans qui lui appartiennent en propre et qui
+ne conviennent pas &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral;</p>
+
+<p>&raquo;4&deg; Biscarre, apr&egrave;s avoir d&eacute;clar&eacute; &agrave; plusieurs reprises qu'il pr&eacute;parait
+les &eacute;l&eacute;ments d'une op&eacute;ration consid&eacute;rable et avoir r&eacute;clam&eacute; le concours
+d'associ&eacute;s au nombre de plus de vingt, a gard&eacute; ses projets cach&eacute;s, et
+n'en a point fait part au conseil supr&ecirc;me, ainsi qu'il s'y &eacute;tait
+engag&eacute;;</p>
+
+<p>&raquo;5&deg; Biscarre, surpris par des poursuites que son imprudence lui avait
+attir&eacute;es, a disparu depuis plus de trois semaines sans faire conna&icirc;tre
+sa r&eacute;sidence actuelle;</p>
+
+<p>&raquo;6&deg; Assignation &agrave; compara&icirc;tre a &eacute;t&eacute; adress&eacute;e &agrave; Biscarre par le conseil
+supr&ecirc;me dans les formes convenues. Trois fois avis lui a &eacute;t&eacute; laiss&eacute;
+d'avoir &agrave; se pr&eacute;senter devant le conseil, et par lui aucune r&eacute;ponse n'a
+&eacute;t&eacute; faite;</p>
+
+<p>&raquo;En cons&eacute;quence, nous, membre du conseil supr&ecirc;me, nous d&eacute;clarons
+Biscarre coupable d'avoir contrevenu aux lois qui r&eacute;gissent
+l'association des Loups de Paris;</p>
+
+<p>&raquo;Disons que tous moyens seront employ&eacute;s pour d&eacute;couvrir le lieu o&ugrave; il se
+d&eacute;robe aux recherches;</p>
+
+<p>&raquo;Disons, en outre, que les Assises rouges seront appel&eacute;es &agrave; statuer sur
+les faits, &agrave; recueillir tous t&eacute;moignages de nature &agrave; faire conna&icirc;tre la
+v&eacute;rit&eacute;, et finalement &agrave; prononcer contre Biscarre les peines qu'il a
+encourues.</p>
+
+<p>&raquo;Fait &agrave; Paris, en la cit&eacute; des Loups, le... 184...&raquo;</p>
+
+<p>Le procureur salua le tribunal et s'assit.</p>
+
+<p>Diouloufait &eacute;tait toujours immobile.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, dit-il, vous avez entendu. Le tribunal est requis de
+recueillir, par tous les moyens possibles, les renseignements qui
+para&icirc;tront n&eacute;cessaires &agrave; son &eacute;dification. &Ecirc;tes-vous pr&ecirc;t &agrave; r&eacute;pondre aux
+questions qui vous seront adress&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;J'attends, dit le colosse. Interrogez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, vous &ecirc;tes le compagnon ins&eacute;parable de Biscarre, et votre
+intimit&eacute; vous donne droit &agrave; toute sa confiance. Mais au-dessus de
+l'amiti&eacute; qui vous unit &agrave; lui, il y a les lois de l'association qui
+garantissent la s&eacute;curit&eacute; de tous et de chacun. Donc, votre devoir n'est
+pas douteux: nous vous ordonnons de r&eacute;pondre en toute franchise. O&ugrave; se
+trouve Biscarre?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, dit nettement Diouloufait.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez!... peut-&ecirc;tre regretterez-vous tout &agrave; l'heure de vous &ecirc;tre
+laiss&eacute; entra&icirc;ner dans la voie des mensonges. Il faut d'abord que vous
+sachiez tout. Nous n'ignorons pas que lors de votre comparution devant
+le juge d'instruction, vous avez affirm&eacute; tout d'abord que Biscarre &eacute;tait
+mort. C'&eacute;tait votre devoir, et nous ne pouvons vous bl&acirc;mer d'avoir
+refus&eacute; toute d&eacute;nonciation. Mais ici ce syst&egrave;me ne saurait pr&eacute;valoir.
+Mentir &agrave; la justice est utile; ici, vous devez d&eacute;clarer la v&eacute;rit&eacute;. Or,
+vous savez si bien que Biscarre est vivant, que vous n'ignorez pas les
+circonstances de la mort de la Br&ucirc;leuse, tu&eacute;e par le roi des Loups. Je
+r&eacute;p&egrave;te donc ma question et je vous demande o&ugrave; se trouve Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Au juge d'instruction, dit Diouloufait d'une voix lente, je devais
+mentir et j'ai menti. A vous je dirai la v&eacute;rit&eacute;....</p>
+
+<p>Un murmure de curiosit&eacute; parcourut la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais o&ugrave; est Biscarre, reprit Diouloufait, mais je refuse de la
+fa&ccedil;on la plus formelle de vous r&eacute;v&eacute;ler ce que je sais....</p>
+
+<p>Devant cette d&eacute;claration si nette, si audacieuse, les membres du
+tribunal s'&eacute;taient lev&eacute;s. En v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait chose presque incroyable
+qu'on os&acirc;t les braver, eux qui n'avaient qu'un mot &agrave; dire pour que
+Diouloufait tomb&acirc;t sous les coups des affili&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Ceci vous &eacute;tonne, dit encore Diouloufait, et d&eacute;j&agrave; vous vous demandez
+quelles tortures vous pourriez m'infliger pour me contraindre &agrave; parler.
+Mais, sachez-le bien, j'ai donn&eacute; ma parole &agrave; Biscarre... et cette
+parole, je la tiendrai, nulle force humaine ne me contraindra &agrave;
+parler... Ne comprenez-vous pas que si j'ai pu r&eacute;sister &agrave; cette horrible
+torture de savoir que Biscarre avait tu&eacute; la pauvre cr&eacute;ature que
+j'aimais, je serai plus fort encore devant vos menaces ou vos mauvais
+traitements? Biscarre est votre roi, &agrave; vous, mais, pour moi, il est plus
+encore, c'est un ma&icirc;tre que j'aime malgr&eacute; tout, malgr&eacute; le mal qu'il m'a
+fait. Seul de tous, je le connais, je sais tout ce qu'il a souffert,
+tout ce qu'il souffre encore. Il a eu foi en moi, et je ne tromperai pas
+sa confiance. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>Un grondement mena&ccedil;ant sortit de toutes les poitrines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez compris, reprit le pr&eacute;sident, ce que signifient ces mots
+inscrits dans nos statuts: Obtenir par tous moyens les renseignements
+qui nous sont n&eacute;cessaires....</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que ma vie vous appartient... parbleu! prenez-la... je vous la
+donne.</p>
+
+<p>Et Dioulou avait aux l&egrave;vres un singulier sourire de r&eacute;signation....</p>
+
+<p>Les juges se consult&egrave;rent.</p>
+
+<p>Puis le pr&eacute;sident &eacute;tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la s&eacute;curit&eacute; de tous, compromise par les agissements de
+Biscarre, roi des Loups, nous d&eacute;cidons que Diouloufait, tra&icirc;tre au
+serment qu'il a pr&ecirc;t&eacute;, sera contraint par la force de livrer au tribunal
+le secret qu'il refuse de faire conna&icirc;tre volontairement.</p>
+
+<p>Un long silence suivit cet arr&ecirc;t.</p>
+
+<p>Muflier et Goniglu se poussaient du coude: ils &eacute;taient livides.
+Peut-&ecirc;tre cette premi&egrave;re ex&eacute;cution n'&eacute;tait-elle qu'un pr&eacute;lude... De
+fait, ils avaient peur.</p>
+
+<p>Tout, dans cette sinistre proc&eacute;dure, leur rappelait la terrible
+responsabilit&eacute; qu'ils avaient encourue. Si Diouloufait &eacute;tait menac&eacute; de
+mort pour refuser de livrer un secret, quel ne serait pas leur
+ch&acirc;timent, &agrave; eux qui avaient trahi!</p>
+
+<p>Cependant le pr&eacute;sident avait fait un signe. Et deux hommes &eacute;taient venus
+se placer aux c&ocirc;t&eacute;s de Diouloufait.</p>
+
+<p>Il regardait devant lui, les yeux fixes, sans prononcer une parole.</p>
+
+<p>Une porte lat&eacute;rale s'ouvrit, et deux autres hommes parurent. Ils
+supportaient une sorte de <i>brasero</i> rempli de charbons incandescents.</p>
+
+<p>Un fr&eacute;missement de curiosit&eacute; sauvage courut dans la foule des maudits.
+Les Loups sentaient qu'un homme allait souffrir, et leurs instincts de
+fauves se r&eacute;veillaient.</p>
+
+<p>Le brasero fut d&eacute;pos&eacute; aux pieds de Diouloufait.</p>
+
+<p>Le colosse ne tressaillit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, reprit le pr&eacute;sident, il est encore temps, parle! R&eacute;v&egrave;le
+o&ugrave; se trouve Biscarre!</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Agissez donc.</p>
+
+<p>D'un mouvement violent, les deux Loups qui se trouvaient aux c&ocirc;t&eacute;s du
+malheureux le renvers&egrave;rent en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne r&eacute;siste pas, dit-il.</p>
+
+<p>Une sorte de lit de camp, fait de ch&ecirc;ne, avait &eacute;t&eacute; plac&eacute; derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te &eacute;tait appuy&eacute;e au sommet, sur un rouleau de bois, tandis qu'un
+cercle de fer, mobile, le saisissait au cou, &agrave; la fa&ccedil;on du garrot
+espagnol.</p>
+
+<p>Une autre cha&icirc;ne l'attachait aux flancs, des bracelets retenaient ses
+bras. Ainsi il &eacute;tait dans l'impossibilit&eacute; de faire un seul mouvement.</p>
+
+<p>Tout son sang affluait &agrave; sa t&ecirc;te. Ses veines se gonflaient &agrave; &eacute;clater.
+Malgr&eacute; son impassibilit&eacute; apparente, il y avait en lui cette angoisse
+physique qui convulse le corps &agrave; l'approche de la douleur.</p>
+
+<p>Ses jambes d&eacute;passaient le lit de camp, et pendaient. Mais il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+impossible de les relever, retenues qu'elles &eacute;taient par un appareil de
+forme bizarre qui clouait ses genoux &agrave; l'angle du bois.</p>
+
+<p>Chose horrible! on voyait sur cette partie du lit de torture des trous
+noirs. D&eacute;j&agrave; le feu avait rong&eacute; le bois. D&eacute;j&agrave; cet inf&acirc;me instrument avait
+enserr&eacute; plus d'un supplici&eacute; dans ses tenailles de fer.</p>
+
+<p>Le brasier fut plac&eacute; sous ses jambes, qu'on avait mises &agrave; nu jusqu'aux
+cuisses.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait mont&eacute; sur une sorte de tr&eacute;pied, form&eacute; de deux parties dont
+l'une, sup&eacute;rieure, &eacute;tait mise en mouvement par une cr&eacute;maill&egrave;re dont l'un
+des tortionnaires tenait la poign&eacute;e, de telle sorte que le brasier p&ucirc;t &agrave;
+volont&eacute; &ecirc;tre rapproch&eacute; ou &eacute;loign&eacute; des pieds du patient.</p>
+
+<p>Sur les charbons rouges, couraient de petites langues bleu&acirc;tres.</p>
+
+<p>En ce moment, le r&eacute;chaud se trouvait environ &agrave; dix pouces de
+Diouloufait.</p>
+
+<p>Il avait ferm&eacute; les yeux: on voyait sous les bracelets ses poings qui se
+crispaient, comme s'il e&ucirc;t cherch&eacute; un point d'appui contre la souffrance
+attendue.</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, au nom de ton serment, veux-tu parler?</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident leva le bras.</p>
+
+<p>Alors on entendit un craquement. C'&eacute;tait l'engrenage de la cr&eacute;maill&egrave;re
+qui agissait.</p>
+
+<p>Lentement le brasier montait.</p>
+
+<p>Les pieds du malheureux s'&eacute;clair&egrave;rent d'un reflet ardent: d&eacute;j&agrave; la
+chaleur devait &ecirc;tre intol&eacute;rable. Mais dans cet organisme contract&eacute;,
+repli&eacute; sur lui-m&ecirc;me en quelque sorte, il n'y eut pas un fr&eacute;missement.</p>
+
+<p>Le brasier monta encore.</p>
+
+<p>Encore une fois, le pr&eacute;sident r&eacute;it&eacute;ra sa question.</p>
+
+<p>Cette fois, d'une voix tonnante qui semblait sortir d'un s&eacute;pulcre,
+Dioulou cria:</p>
+
+<p>&mdash;Non! cent fois non!...</p>
+
+<p>Et les aigrettes de feu l&eacute;ch&egrave;rent la chair.</p>
+
+<p>La cr&eacute;maill&egrave;re craqua.</p>
+
+<p>Cette fois, les pieds &eacute;taient pos&eacute;s &agrave; plat sur les charbons.</p>
+
+<p>Il y eut un grillement odieux... une odeur de chair br&ucirc;l&eacute;e se r&eacute;pandit
+dans la salle.</p>
+
+<p>Les traits du supplici&eacute; se tordaient. Les yeux roulaient dans leurs
+orbites. Une sorte de grondement, semblable au souffle puissant qu'on
+entend aux forges, r&acirc;lait dans sa poitrine.</p>
+
+<p>Et pourtant il ne criait pas.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, du fond de la salle, un homme bondit jusqu'au tribunal.
+D'un seul effort, si rapide, si vigoureux, que c'&eacute;tait &agrave; douter qu'un
+&ecirc;tre humain p&ucirc;t op&eacute;rer un pareil prodige, il se jeta vers le lit de
+torture, et de ses mains, saisissant le carcan de fer qui enserrait les
+genoux du supplici&eacute;, il le brisa comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de verre, tandis que
+d'un coup de pied il renversait le brasier, dont les charbons roulaient
+sur le sol d&eacute;tremp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rables! hurla-t-il.</p>
+
+<p>Et tous se dress&egrave;rent: les juges sur leurs si&eacute;ges, le procureur dans sa
+chaire, Muflier et Goniglu sur leur banc.</p>
+
+<p>Dans la foule un cri roula, dans un tressaillement de terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Biscarre! le roi des Loups!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lui, c'&eacute;tait le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Et lui, sans se pr&eacute;occuper de ce cri, brisait de ses doigts crisp&eacute;s les
+cha&icirc;nes et les tenons de fer; puis, saisissant Dioulou dans ses bras,
+comme il e&ucirc;t fait d'un enfant, il l'&eacute;tendit sur le sol, lui soutenant la
+t&ecirc;te dans ses deux mains.</p>
+
+<p>Dioulou le regardait. Ah! je vous jure qu'il ne souffrait plus et qu'il
+se souciait bien peu de ses pieds tum&eacute;fi&eacute;s et d&eacute;j&agrave; rong&eacute;s par la flamme.</p>
+
+<p>Biscarre lui prit les &eacute;paules et l'embrassa... puis, reposant sa t&ecirc;te
+sur un des blocs de bois, il se redressa, et fi&egrave;rement, le front haut,
+il regarda autour de lui.</p>
+
+<p>Tous se taisaient. On admirait d&eacute;j&agrave; la force surhumaine, on &eacute;tait
+&eacute;pouvant&eacute; de cette audace.</p>
+
+<p>Puis, Biscarre offrait un aspect si &eacute;trange!...</p>
+
+<p>Biscarre portait le costume des gal&eacute;riens, la casaque de laine rouge, le
+pantalon de laine jaune, les souliers &agrave; caboches... au front le bonnet
+vert....</p>
+
+<p>Il arracha son bonnet d'un geste violent et le lan&ccedil;a sur la terre. On
+vit alors sa t&ecirc;te ras&eacute;e....</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; l'ordonnance du bagne....</p>
+
+<p>Son visage, aux traits accentu&eacute;s, &eacute;tait livide de col&egrave;re; et de ses
+yeux, profond&eacute;ment enfonc&eacute;s dans leurs orbites, s'&eacute;chappaient des lueurs
+fauves....</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rables! r&eacute;p&eacute;ta-t-il encore.</p>
+
+<p>Il alla droit au pr&eacute;sident:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Pierre le Cruel, dit-il brusquement, descends de ce si&eacute;ge o&ugrave; tu
+n'avais pas le droit de monter... car ici il n'y a pas d'autre coupable
+que toi....</p>
+
+<p>&mdash;Mensonge! r&eacute;pondit le for&ccedil;at qui s'effor&ccedil;ait de conserver son
+assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu veux que je parle, tortionnaire!... l&acirc;che bourreau!... eh
+bien!... &eacute;coutez-moi tous!... Cet homme a dit m'avoir adress&eacute; l'avis
+convenu entre nous... il a menti! Cet homme a dit que mon absence et ma
+disparition avaient d&eacute;pass&eacute; les limites fix&eacute;es par nos statuts!... il a
+menti!... Cet homme a dit que je n&eacute;gligeais les int&eacute;r&ecirc;ts de
+l'association pour ne me pr&eacute;occuper que de mes int&eacute;r&ecirc;ts personnels... il
+a menti!...</p>
+
+<p>Pierre le Cruel balbutiait: il essayait de se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Biscarre &eacute;tait devant lui, fier, implacable:</p>
+
+<p>&mdash;Ose donc, devant moi, pr&eacute;tendre que tu m'as adress&eacute; le signe
+convenu!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai fait....</p>
+
+<p>&mdash;Prouve-le!... Ici nous ne nous payons pas de mots....</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident se courba sur les papiers qui encombraient son bureau,
+feignant sans doute d'y chercher une pi&egrave;ce absente.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... cette preuve? r&eacute;p&eacute;ta Biscarre.</p>
+
+<p>L'autre, p&acirc;le, le front inond&eacute; d'une sueur froide, se laissa tomber sur
+son si&eacute;ge.</p>
+
+<p>Biscarre monta jusqu'au tribunal, et de sa main vigoureuse il saisit
+l'homme par sa cravate rouge, et, le soulevant, le poussa sur les
+gradins....</p>
+
+<p>Un cri de rage s'&eacute;chappa de sa poitrine... il chancela comme un homme
+ivre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, continua Biscarre, en s'adressant aux juges, vous qui vous
+targuez de ce titre de membres du conseil supr&ecirc;me, vous &ecirc;tes ses
+complices et vous avez menti comme lui!... Ah! mes ma&icirc;tres! vous &eacute;tiez
+bien courageux tout &agrave; l'heure pour torturer ce malheureux, coupable
+d'avoir tenu la parole donn&eacute;e, et qui, au milieu de nous tous, bandits
+et criminels, a, seul peut-&ecirc;tre, droit au titre d'honn&ecirc;te homme!... Le
+moyen &eacute;tait habile, et votre victoire &eacute;tait s&ucirc;re... son obstination m&ecirc;me
+&agrave; se taire &eacute;tait une arme contre moi... vous &eacute;tiez certains de la
+victoire. Le roi des Loups &eacute;tait condamn&eacute;!... Vous lanciez quelque
+assassin qui l'e&ucirc;t surpris l&acirc;chement et qui, vous n'en doutez pas,
+aurait eu ais&eacute;ment raison de lui... Biscarre mort, un autre prenait sa
+place, et cet autre, c'&eacute;tait celui-l&agrave; qui avait dirig&eacute; toute cette
+grotesque intrigue... Pierre le Cruel!...</p>
+
+<p>Il &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cet homme... votre roi! Regardez-le donc! voyez cette
+physionomie blafarde sous le charbon qui lui noircit le visage!...</p>
+
+<p>Pierre eut un mouvement de rage; il voulut s'&eacute;lancer sur Biscarre. Mais
+soudain, vingt bras le saisirent. Biscarre, par sa soudaine apparition,
+par son audacieuse d&eacute;fense, avait d&eacute;j&agrave; recouvr&eacute; toutes les sympathies de
+ces mis&eacute;rables....</p>
+
+<p>Il reprit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous appartient pas de faire justice de ce coupable... C'est au
+jury &agrave; d&eacute;cider, &agrave; ce jury qu'il a convoqu&eacute; lui-m&ecirc;me... Cette question
+doit lui &ecirc;tre pos&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir employ&eacute; des moyens frauduleux,
+dans le but de s'emparer du titre et du pouvoir de roi des Loups?</p>
+
+<p>&raquo;Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir requis la torture contre un
+membre de l'association dont il connaissait l'innocence?</p>
+
+<p>&raquo;Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir, par ses mensonges int&eacute;ress&eacute;s,
+compromis la s&eacute;curit&eacute; de l'association?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs les jur&eacute;s, continua Biscarre, veuillez entrer en
+d&eacute;lib&eacute;ration.</p>
+
+<p>Les douze hommes se lev&egrave;rent et disparurent par une porte s'ouvrant
+derri&egrave;re le tribunal.</p>
+
+<p>L'audience fut, pendant quelque temps, suspendue de fait.</p>
+
+<p>Mais nos amis? mais Muflier? mais Goniglu? est-ce qu'on les avait
+oubli&eacute;s? Ils passaient par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et
+Muflier chantonnait involontairement entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes fichus!... fichus!... fichus!...</p>
+
+<p>Goniglu, impassible, s'abstenait du moindre mouvement. Il ne tenait pas
+&agrave; se faire remarquer....</p>
+
+<p>D'autres s'empressaient &agrave; panser les plaies de Dioulou. Les chairs
+n'avaient &eacute;t&eacute; attaqu&eacute;es que superficiellement; et, bien qu'il lui f&ucirc;t
+impossible de se tenir debout, il &eacute;prouvait d&eacute;j&agrave; un immense soulagement.</p>
+
+<p>Biscarre, appuy&eacute; sur la table du tribunal, la t&ecirc;te dans les mains,
+r&eacute;fl&eacute;chissait profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>La foule causait &agrave; voix basse; une terreur indicible pesait sur
+l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il se fit un grand silence.</p>
+
+<p>Les jur&eacute;s rentraient en s&eacute;ance.</p>
+
+<p>L'un d'eux s'avan&ccedil;a vers la barre du tribunal; l&agrave;, il se tourna vers
+l'embl&egrave;me effrayant que nous avons d&eacute;crit et qui repr&eacute;sentait
+l'instrument de mort. Il &eacute;tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;De par les lois qui nous r&eacute;gissent, parlant comme si nous nous
+trouvions en p&eacute;ril de mort, nous faisons conna&icirc;tre la r&eacute;ponse du
+jury....</p>
+
+<p>&laquo;Sur toutes les questions:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, &agrave; l'unanimit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>On entendit un cri furieux. C'&eacute;tait Pierre le Cruel qui se d&eacute;battait aux
+mains de ceux qui le retenaient....</p>
+
+<p>Biscarre dit &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom des Loups, nous, Roi, en vertu des articles de notre statut,
+ordonnons que Pierre le Cruel soit mis &agrave; mort....</p>
+
+<p>A peine avait-il prononc&eacute; ces paroles que le mis&eacute;rable fut entra&icirc;n&eacute;...
+il disparut dans les profondeurs d'une des cryptes qui sembla s'ouvrir
+pour lui livrer passage... Un coup sourd retentit, et ceux qui avaient
+rempli l'office de bourreaux reparurent... L'un d'eux tenait aux cheveux
+la t&ecirc;te du condamn&eacute;....</p>
+
+<p>Si cruels que fussent les assistants, cette sc&egrave;ne terrible, cette
+prompte expiation qui avait frapp&eacute; le coupable comme un coup de foudre
+avait serr&eacute; toutes les poitrines.</p>
+
+<p>La mort avait pass&eacute; par l&agrave;. Les plus hardis &eacute;taient p&acirc;les, les plus
+audacieux se sentaient frissonner.</p>
+
+<p>Seul, Biscarre, debout, l'oeil fixe, dominait la foule de l'ascendant de
+son &eacute;nergie et de son pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Justice est faite, dit-il d'une voix grave. Mais il reste encore
+d'autres coupables.</p>
+
+<p>Disant cela, il se tourna vers le banc des accus&eacute;s.</p>
+
+<p>Goniglu s'affaissa sur Muflier, qui, loin de le soutenir, s'affaissa &agrave;
+son tour sur le banc qui lui servait d'appui.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment fatal.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! articula Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! grogna Muflier.</p>
+
+<p>Biscarre les consid&eacute;ra avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, dit-il, ces hommes valent &agrave; peine le coup de hache qui les
+tuera!</p>
+
+<p>&mdash;Un coup de hache! s'&eacute;cria Goniglu.</p>
+
+<p>Muflier se contenta de passer sa main sur sa nuque, comme s'il e&ucirc;t voulu
+constater que sa t&ecirc;te tenait encore sur ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Enlevez ces hommes! dit Biscarre.</p>
+
+<p>Les ex&eacute;cuteurs s'approch&egrave;rent d'eux.</p>
+
+<p>R&eacute;ellement, il n'y avait aucune r&eacute;sistance &agrave; craindre; nos deux amis se
+laissaient aller comme de simples torchons mouill&eacute;s. On entendait un
+r&acirc;le sous les moustaches &eacute;plor&eacute;es de Muflier, et du nez de Goniglu
+sortait un sifflement qui rappelait &agrave; s'y m&eacute;prendre le grincement des
+trompettes de bois, la joie des enfants et la tranquillit&eacute; des parents.</p>
+
+<p>Biscarre appela un des hommes et pronon&ccedil;a quelques mots &agrave; son oreille.</p>
+
+<p>Goniglu s'&eacute;tait accroch&eacute; de ses ongles, de ses mains, &agrave; Muflier. Lierre
+contre ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>Mais le ch&ecirc;ne &eacute;tait d&eacute;racin&eacute;!</p>
+
+<p>Voici que les deux amis furent violemment s&eacute;par&eacute;s.</p>
+
+<p>Quelques secondes se pass&egrave;rent; on entendit le choc lourd et sinistre
+qui avait annonc&eacute; la mort de Pierre le Cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! fit Goniglu, qui n'&eacute;tait plus ni vert, ni bleu, ni blanc.</p>
+
+<p>&mdash;A l'autre! dit Biscarre.</p>
+
+<p>Et quand il eut disparu, le m&ecirc;me son se renouvela.</p>
+
+<p>C'en &eacute;tait fait de ces deux braves.</p>
+
+<p>O Hermance! &ocirc; Pam&eacute;la! o&ugrave; &eacute;tiez-vous &agrave; cette heure fatale? Viendrez-vous
+donc, comme la reine Margot et sa compagne, baiser au front ces deux
+victimes, ces nouveaux Coconnas et La Mole?</p>
+
+<p>Cette double exp&eacute;dition avait, on le comprend, jet&eacute; un nouveau froid
+dans la foule des Loups....</p>
+
+<p>Biscarre avait affirm&eacute; assez violemment son autorit&eacute; pour qu'elle f&ucirc;t de
+nouveau assise sur des bases in&eacute;branlables....</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, &eacute;coutez-moi tous. Loin d'avoir n&eacute;glig&eacute; les
+int&eacute;r&ecirc;ts de l'association, j'ai, au contraire, organis&eacute; une de ces
+entreprises que jamais nul d'entre vous n'aurait os&eacute; r&ecirc;ver.... Assez de
+luttes! assez de mis&egrave;res! je veux que les Loups, d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s de tout
+repos, de tout bien-&ecirc;tre, aujourd'hui poursuivis, traqu&eacute;s, ne d&eacute;pensent
+plus en vain leurs forces dans des op&eacute;rations mesquines et
+dangereuses... Étant roi, je veux que les Loups aient un royaume... je
+veux que ces &eacute;nergies violentes soient dirig&eacute;es vers un but unique et
+grandiose... en un mot, je vous veux tout-puissants, tous riches....</p>
+
+<p>Un tonnerre d'acclamations accueillit les paroles du Bisco.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'ai point parl&eacute; plus t&ocirc;t, c'est que mes plans n'&eacute;taient pas
+encore complets. Aujourd'hui, je tiens tous les fils dans ma main... et
+l'heure de la r&eacute;v&eacute;lation a sonn&eacute;... Mais, conform&eacute;ment &agrave; nos statuts, il
+m'est interdit de d&eacute;voiler mes projets devant l'assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Il y eut naturellement un murmure de d&eacute;sappointement.</p>
+
+<p>Mais, sans para&icirc;tre s'en pr&eacute;occuper, Biscarre continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai aux douze membres du conseil supr&ecirc;me qui si&eacute;gent ici, et
+vous leur adjoindrez douze d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s que vous allez choisir
+imm&eacute;diatement dans vos rangs.... A ces vingt-quatre mandataires, je
+dirai tout... Telle est notre loi, et nous n'avons pas le droit de la
+transgresser....</p>
+
+<p>Celui qui remplissait les fonctions de chef du jury se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, Loups de Paris: que le sort d&eacute;signe douze d'entre
+vous; qu'il soit fait selon la loi....</p>
+
+<p>Pendant que, group&eacute;s au fond du souterrain, les Loups proc&eacute;daient au
+tirage des douze noms r&eacute;clam&eacute;s, Biscarre descendit du tribunal et
+s'approcha de Diouloufait....</p>
+
+<p>Pendant toute cette sc&egrave;ne, Dioulou &eacute;tait immobile, les yeux &agrave; demi
+ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>Biscarre lui posa la main sur l'&eacute;paule. Le colosse tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tenu ta parole, dit Biscarre; c'est bien.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange, on e&ucirc;t dit que Biscarre &eacute;tait &eacute;mu. Ce d&eacute;vouement brutal,
+&eacute;nergique jusqu'&agrave; la torture, jusqu'&agrave; la mort, avait-il donc &eacute;branl&eacute;
+cette &acirc;me de bronze?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait mon devoir, dit Dioulou. Maintenant, Biscarre, &eacute;coute-moi.
+Je t'ai tout donn&eacute;, mon sang et ma vie. On m'aurait tu&eacute; sans m'arracher
+un mot... Mais tout est fini entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup r&eacute;fl&eacute;chi, vois-tu. Mais quand je me souviens que tu as
+tu&eacute; la Br&ucirc;leuse....</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous e&ucirc;t trahis!</p>
+
+<p>Dioulou fit un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi donc parler! Tu as tu&eacute; cette pauvre femme que j'aimais...
+et &ccedil;a, je ne peux pas l'oublier. Si tu m'as fait du bien, je te l'ai
+rendu; nous sommes quittes. Cela me fait de la peine de me s&eacute;parer de
+toi, mais il le faut, parce que je sens que de temps en temps il me
+viendrait de mauvaises pens&eacute;es, des tentations... J'ai r&eacute;sist&eacute;, tu le
+vois bien! tu es sain et sauf, tu es plus puissant que jamais. Ne
+t'occupe plus de moi! je m'en irai n'importe o&ugrave;, comme un pauvre chien,
+avec mes regrets, tra&icirc;nant la plaie que tu m'as faite... vois-tu, &ccedil;a
+vaut mieux! donne-moi la main et adieu!...</p>
+
+<p>Biscarre &eacute;tait p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a vaut mieux, te dis-je! Voyons, ta main!</p>
+
+<p>Biscarre h&eacute;sita! puis, prenant les doigts de Dioulou il les serra
+longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que tu voudras! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, fit Dioulou. Oh! tu n'es pas m&eacute;chant peut-&ecirc;tre au fond. Mais,
+je le sais bien, moi... il y a des moments o&ugrave; tu as besoin de tuer...
+pour oublier....</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! s'&eacute;cria Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les noms des douze d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s, dit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Dioulou! fit le roi des Loups.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers l'assembl&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Vous tous, &agrave; bient&ocirc;t!... Je vous l'ai dit... vous serez riches... et
+vous vous lancerez sur le monde comme une tourbe furieuse....</p>
+
+<p>Tout bas, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Et je serai veng&eacute;... enfin!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">D'OU VENAIT BISCARRE?</a></h3>
+
+
+<p>Biscarre venait du bagne de Rochefort.</p>
+
+<p>Ceci demande explication et nous oblige &agrave; raconter certaine histoire
+qui, &agrave; premi&egrave;re vue, semble &eacute;trang&egrave;re &agrave; notre r&eacute;cit, mais qui, ainsi
+qu'on va le voir, s'y rattache d'une fa&ccedil;on aussi directe que possible.</p>
+
+<p>Dix ans avant l'&eacute;poque o&ugrave; se passe le drame que nous racontons,
+existait, au quartier Latin, un personnage singulier et qui excitait
+l'&eacute;tonnement de tous ceux qui le voyaient ou entendaient parler de lui.</p>
+
+<p>Avait-il un nom? Peu ou prou. On ne le connaissait que sous cette
+rubrique: M. Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re qui? Exup&egrave;re quoi? A vrai dire, on s'en pr&eacute;occupait peu. Ce
+n'&eacute;tait pas l&agrave; un de ces hommes sur l'origine desquels p&acirc;lissent les
+biographes.</p>
+
+<p>Quel Michaud, Vapereau ou Hoefer prendrait la peine de noter sur leurs
+tablettes, pr&eacute;faces de la post&eacute;rit&eacute;, un individu qui logerait au
+sixi&egrave;me, ou plut&ocirc;t au-dessus du sixi&egrave;me &eacute;tage de la rue des Gr&egrave;s?</p>
+
+<p>Non pas la rue des Gr&egrave;s que vous connaissez, qui, &agrave; l'heure pr&eacute;sente,
+montre au passant des maisons presque blanches et des locaux
+habitables....</p>
+
+<p>Mais la rue des Gr&egrave;s de nos p&egrave;res, sombre, noire, &eacute;troite, avec maisons
+pench&eacute;es qui, d'un c&ocirc;t&eacute; &agrave; l'autre, semblent Rom&eacute;o et Juliette cherchant
+&agrave; se donner un baiser.</p>
+
+<p>Au-dessus du sixi&egrave;me, avons-nous dit.</p>
+
+<p>Voici comme:</p>
+
+<p>Dans ladite maison, Exup&egrave;re, qui, depuis son arriv&eacute;e &agrave; Paris, habitait
+le quartier sous des combles aussi inaccessibles que possible, d&eacute;couvrit
+un grenier... Oh! mais, pardon! ne confondons pas, il ne s'agit pas ici
+du grenier dans lequel, dit le po&euml;te, on est bien &agrave; vingt ans,&mdash;ce qui
+n'implique pas le moins du monde qu'on ne soit pas mieux ailleurs. En
+somme, le faux grenier chant&eacute; par les gens qui logent au rez-de-chauss&eacute;e
+avait souvent une petite fen&ecirc;tre, d'o&ugrave; Rigolette et Gilbert d&eacute;couvraient
+cet oc&eacute;an de toits qui s'appelle Paris, admiraient les levers du soleil,
+sur lesquels, radieux, se d&eacute;coupaient les d&ocirc;mes; la fen&ecirc;tre avec son
+toit en saillie, o&ugrave; poussaient la pervenche et le pois d'Espagne....</p>
+
+<p>Vous croyez peut-&ecirc;tre que l&agrave; e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le r&ecirc;ve d'Exup&egrave;re....</p>
+
+<p>On voit bien que vous ne l'avez jamais vu....</p>
+
+<p>Aussi vais-je m'empresser de vous le pr&eacute;senter....</p>
+
+<p>Exup&egrave;re avait six pieds, pas un pouce, pas une ligne de moins. A seize
+ans, il &eacute;tait parvenu &agrave; cette taille. Et sans dire:</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis, j'y reste, il y &eacute;tait rest&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un enfant trouv&eacute;, qui avait &eacute;t&eacute; recueilli par un vieux pr&ecirc;tre,
+philosophe parce qu'il savait beaucoup et qui appelait ses ouailles: Mes
+fr&egrave;res!... et, ne se contentant pas du mot, les traitait comme tels,
+leur donnant ce qu'il pouvait et ne leur demandant, en &eacute;change de ses
+conseils, qu'une seule chose... le repos.</p>
+
+<p>On le croyait un peu n&eacute;cromant. Et les vieilles bonnes gens&mdash;dites
+bonnes parce qu'elles passent leur vie &agrave; dire du mal
+d'autrui&mdash;pr&eacute;tendaient qu'il avait commerce avec le d&eacute;mon, et se
+signaient hypocritement en le nommant, ce qui ne les emp&ecirc;chait pas
+d'aller tendre la main &agrave; son presbyt&egrave;re, o&ugrave; cela sentait souvent non pas
+le soufre, mais la bonne soupe aux l&eacute;gumes, pr&eacute;par&eacute;e pour les pauvres.</p>
+
+<p>L'un de ces fid&egrave;les, gav&eacute; et ayant pris peut-&ecirc;tre une indigestion &agrave; ses
+d&eacute;pens, le d&eacute;non&ccedil;a &agrave; l'&eacute;v&ecirc;que, qui, pour ne pas manquer &agrave; la tradition,
+accueillit la d&eacute;lation et envoya chercher le brave homme.</p>
+
+<p>Il se nommait le cur&eacute; Desmadot.</p>
+
+<p>On en avait fait le p&egrave;re Dos-&agrave;-Dos, naturellement.</p>
+
+<p>Il alla &agrave; l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute;, ob&eacute;issant avant tout.</p>
+
+<p>On le re&ccedil;ut dans une pi&egrave;ce s&eacute;v&egrave;re. La mine du dignitaire cadrait avec la
+pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous occupez pas de vos devoirs religieux!</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon &agrave; monseigneur; je remplis r&eacute;guli&egrave;rement les
+obligations que m'imposent les services du culte.</p>
+
+<p>&mdash;Au dehors, soit. Ext&eacute;rieurement, je le conc&egrave;de. Mais, lorsque vous
+&ecirc;tes rentr&eacute; au presbyt&egrave;re, vous ne priez pas... la pri&egrave;re est le pain du
+chr&eacute;tien, etc....</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon &agrave; monseigneur, reprit le patient, je crois que peu
+de membres du clerg&eacute; prient autant que moi....</p>
+
+<p>&mdash;Je serais curieux de savoir quelles sont vos oraisons de pr&eacute;dilection.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le dire &agrave; monseigneur. Je prie, car je travaille sans
+cesse....</p>
+
+<p>Le haut dignitaire fit un bond sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous travaillez!... Et c'est l&agrave; ce que vous appelez prier?</p>
+
+<p>Le vieillard&mdash;il avait soixante ans, &eacute;tait petit et maigre et avait le
+visage d'un asc&egrave;te&mdash;se redressa autant qu'il le put faire:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, depuis quarante ans que j'ai l'honneur d'appartenir au
+clerg&eacute;, j'ai appris le grec....</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;L'h&eacute;breu....</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites!...</p>
+
+<p>&mdash;Le sanscrit, le pali....</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'&eacute;pouvantez....</p>
+
+<p>&mdash;Le pracrit, l'hindoustani....</p>
+
+<p>&mdash;Assez!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;tudi&eacute; le chinois et la langue du Mogol.</p>
+
+<p>L'&eacute;v&ecirc;que n'y tenait plus. Cet homme, tout petit, lui semblait plus haut
+que la plus haute des pyramides. Le latin, bien!... le grec, passe
+encore!... mais le sanscrit, le pr...! Comment dites-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, mon ami, dit l'&eacute;v&ecirc;que, je crois que vos intentions ne
+sont pas mauvaises... je crois que vous suivez la voie du Seigneur...
+mais priez... priez....</p>
+
+<p>Il y eut un moment d'arr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, je vous serais oblig&eacute; de m'adresser un petit travail, vous
+savez? une bribe... un rien... sur le quatri&egrave;me livre du Pentateuque...
+Vous vous rappelez le deuxi&egrave;me chapitre.</p>
+
+<p>Impassible, le p&egrave;re Dos-&agrave;-Dos r&eacute;cita en h&eacute;breu les premi&egrave;res lignes du
+chapitre indiqu&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, fit l'&eacute;v&ecirc;que, qui n'y avait absolument rien compris. Eh
+bien! il me semble que la Vulgate n'a pas suffisamment rendu compte de
+l'id&eacute;e-m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;J'adresserai une dissertation d&eacute;tach&eacute;e &agrave; monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! pour moi seul! vous comprenez! Ne parlez de cela &agrave;
+personne!</p>
+
+<p>Le cur&eacute; avait d&eacute;j&agrave; compris; il s'inclina bas, tr&egrave;s-bas, pour dissimuler
+un sourire.</p>
+
+<p>Et, remontant sur son petit bidet, le petit homme reprit le chemin du
+village.</p>
+
+<p>Or, la nuit venait, il pleuvait &agrave; torrents. Dosmadot grelottait sous sa
+soutane mince, qui &eacute;tait pourtant la plus neuve qu'il poss&eacute;d&acirc;t.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire qu'il n'en avait qu'une.</p>
+
+<p>Il se h&acirc;tait donc, se plongeant &agrave; nouveau dans les sp&eacute;culations de la
+philologie, lorsqu'un cri, un aboiement, un grognement, quelque chose
+d'innomm&eacute; dans la s&eacute;rie des sons, frappa son oreille.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta brusquement et tendit le cou.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me bruit se renouvela.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la pluie redoublait.</p>
+
+<p>Mais Dosmadot avait l'oreille fine; en somme, le bruit avait quelque
+chose d'humain....</p>
+
+<p>Donc, il descendit de cheval. Or, sur le bord de la route, il y avait un
+foss&eacute; d'ailleurs peu profond. Le digne homme s'&eacute;tant accroupi sur le sol
+d&eacute;tremp&eacute;, &eacute;tendit le bras et sentit au bout de ses doigts une forme
+grouillante... Doucement il saisit l'objet.</p>
+
+<p>Ce qui &eacute;tait l&agrave;, clapotant, clabaudant, vagissant, c'&eacute;tait simplement un
+enfant qui vivait et gigottait de toute l'ardeur exasp&eacute;r&eacute;e de ses petits
+membres gr&ecirc;les. Le cur&eacute;, sans h&eacute;siter, se d&eacute;pouilla de sa soutane et y
+enveloppa l'enfant; puis, remontant &agrave; cheval, les &eacute;paules fouett&eacute;es par
+le vent, les bras garantis seulement par la chemise de grosse toile que
+la pluie per&ccedil;ait, il revint au presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>Si ce furent des cris pouss&eacute;s par la gouvernante, on le devine; mais le
+cur&eacute; n'y prit point garde, il savait de longue date que c'&eacute;taient des
+orages passagers. Et cela &eacute;tait si vrai, qu'une heure apr&egrave;s le petit
+bonhomme, lav&eacute;, consol&eacute;, r&eacute;chauff&eacute;, dormait du meilleur sommeil aupr&egrave;s
+du foyer devant lequel le bon cur&eacute; le ber&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Un enfant peut-il &ecirc;tre jamais laid? Si les coeurs les plus sensibles se
+refusent &agrave; cette concession, en v&eacute;rit&eacute; il leur e&ucirc;t fallu une forte dose
+de bon vouloir pour conserver leur indulgence en face du nouveau venu.</p>
+
+<p>Il avait ou devait avoir un an: nulle comparaison ne saurait mieux
+rendre son apparence que ce simple mot: une araign&eacute;e! Il avait une
+grosse t&ecirc;te, de longs bras qui semblaient des allumettes cass&eacute;es en
+deux, des jambes qui n'en finissaient pas, ou plut&ocirc;t, si fait... elles
+se terminaient par deux pieds longs, larges, qui, certainement, ne
+r&eacute;v&eacute;laient pas une origine des plus aristocratiques.</p>
+
+<p>Bah! tel le cur&eacute; l'avait trouv&eacute;, tel il le garda. D'o&ugrave; venait-il? Qui
+avait jet&eacute; aux hasards du chemin cette pauvre cr&eacute;ature qui ne demandait
+qu'&agrave; vivre? Il y avait l&agrave;-dessous quelque douloureuse histoire de
+fille-m&egrave;re. Un accident n'&eacute;tait rien moins que vraisemblable.</p>
+
+<p>Cependant le cur&eacute; fit crier &agrave; son de trompe aux environs la d&eacute;couverte
+qu'il avait faite, esp&eacute;rant que la m&egrave;re accourrait reprendre son tr&eacute;sor
+perdu. Mais les jours, les semaines pass&egrave;rent, et personne ne vint.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; fit les d&eacute;clarations r&eacute;guli&egrave;res, puis il dit tout simplement que
+l'enfant resterait avec lui et qu'il se chargeait de son &eacute;ducation. Et
+voyez que nul n'est parfait sur la terre... Dosmadot avait, faisant
+cela, une pr&eacute;occupation ambitieuse... le village n'avait pas
+d'instituteur... eh bien! il &eacute;l&egrave;verait le petit, et celui-ci rendrait
+plus tard aux petits enfants de la commune le service qu'il aurait re&ccedil;u
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Comme de raison, l'enfant fut baptis&eacute;: ayant &eacute;t&eacute; trouv&eacute; le 28 septembre,
+il re&ccedil;ut le nom du saint que l'Eglise f&ecirc;te ce jour-l&agrave;, Exup&egrave;re, dont
+saint J&eacute;r&ocirc;me dit le plus grand bien.</p>
+
+<p>Nous passons rapidement sur les premi&egrave;res ann&eacute;es d'Exup&egrave;re, qui ne
+grandissait pas, mais s'&eacute;tirait en longueur, s'amincissant comme si les
+ann&eacute;es eussent &eacute;t&eacute; un laminoir sous lequel ses membres eussent subi une
+r&eacute;guli&egrave;re compression.</p>
+
+<p>Le bon Dosmadot faisait son &eacute;ducation: et quelle &eacute;ducation! A dix ans,
+Exup&egrave;re, qui n'aimait rien tant que de rester &agrave; la maison, e&ucirc;t rendu des
+points &agrave; Pic de la Mirandole. Son ma&icirc;tre d&eacute;clarait qu'il n'avait
+commenc&eacute; r&eacute;ellement &agrave; apprendre que depuis qu'il avait cet enfant &agrave;
+instruire. En somme, sur les cinq cents idiomes dans lesquels un certain
+Adelung a traduit l'Oraison dominicale, il n'en &eacute;tait peut-&ecirc;tre pas un
+qui ne lui e&ucirc;t livr&eacute; son secret.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re, styl&eacute; par lui, s'&eacute;tait fait un monde &agrave; part. Pour lui,
+l'univers se concentrait tout entier dans la linguistique. Il avait
+d'abord su cinq langues, puis dix, puis cinquante... et le <i>et c&aelig;tera</i>
+&eacute;tait formidable.</p>
+
+<p>A chaque dialecte, &agrave; la d&eacute;couverte de chaque nouveau jargon, il lui
+semblait entrer dans un monde inconnu. Ce petit village, avec son
+clocher pointu d'o&ugrave; tombaient les ardoises &agrave; chaque orage, et son choeur
+o&ugrave; il pleuvait, lui semblait le centre d'une immense circonf&eacute;rence dans
+laquelle se mouvaient des milliers d'&ecirc;tres, &agrave; formes bizarres, qui
+s'appelaient des lettres d'alphabet.</p>
+
+<p>A seize ans, nous l'avons dit, il atteignit ses six pieds... le cur&eacute;
+l'accompagna &agrave; la grande ville la plus voisine, et le fit recevoir
+bachelier, puis licenci&eacute;, puis docteur... toutes les &eacute;conomies du pr&ecirc;tre
+y avaient pass&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait fier de son oeuvre et s'y admirait.</p>
+
+<p>Par malheur, un beau ou plut&ocirc;t un laid matin, qu'il &eacute;tait all&eacute; faire
+chez les pauvres sa tourn&eacute;e quotidienne, il glissa sur la glace et se
+cassa la jambe.</p>
+
+<p>On le rapporta &agrave; la maison. Un <i>rebouteux</i> le tourmenta, le tortionna si
+bien qu'au bout du cinqui&egrave;me jour, il mourut... non sans avoir cependant
+pris toutes ses pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re &eacute;tait institu&eacute; son l&eacute;gataire universel. C'est-&agrave;-dire qu'il lui
+l&eacute;guait une biblioth&egrave;que &eacute;norme, des liasses de notes qui, au poids
+seul, valaient plusieurs centaines de francs, un manuscrit de son
+travail sur le Pentateuque, que l'&eacute;v&ecirc;que avait bravement publi&eacute; sous son
+nom.</p>
+
+<p>Et avec cela?</p>
+
+<p>Cent sept francs et de bons conseils.</p>
+
+<p>Je me trompe, il y avait encore dans la cour une petite charrette &agrave;
+bras.</p>
+
+<p>Son dernier mot avait &eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Va &agrave; Paris!</p>
+
+<p>Le vieux pr&ecirc;tre &eacute;tait mort sur la roche o&ugrave; il &eacute;tait attach&eacute;; mais dans
+ses heures d'ambition, il s'&eacute;tait souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; cette phrase fatidique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'&eacute;tais &agrave; Paris!</p>
+
+<p>Exup&egrave;re qui, jet&eacute; subitement, seul, dans une &icirc;le de la Polyn&eacute;sie, e&ucirc;t
+entam&eacute; une conversation des plus int&eacute;ressantes avec le premier naturel
+qui e&ucirc;t bien voulu causer avec lui, avant de le manger, ignorait
+absolument o&ugrave; &eacute;tait Paris....</p>
+
+<p>Il prit ses renseignements, n'ayant point d'autre pens&eacute;e que celle
+d'ob&eacute;ir &agrave; la derni&egrave;re volont&eacute; de son bienfaiteur. Il sut alors qu'une
+distance de quatre-vingts lieues le s&eacute;parait de la capitale.</p>
+
+<p>Il ne songea m&ecirc;me pas &agrave; s'&eacute;tonner....</p>
+
+<p>Il entassa un premier lot de livres dans la charrette, s'y attela et se
+mit en route. En quinze jours, il fit la route, ayant d&eacute;pens&eacute; dix
+francs.</p>
+
+<p>On l'arr&ecirc;ta aux barri&egrave;res. Naturellement le gouvernement crut que cet
+amas de livres devait cacher quelque machine infernale ou tout au moins
+des pamphlets prohib&eacute;s... Les employ&eacute;s ou gabelous ouvraient les
+bouquins et reculaient &eacute;pouvant&eacute;s. On en r&eacute;f&eacute;ra au minist&egrave;re de
+l'int&eacute;rieur. Grand &eacute;moi dans les bureaux. La charrette et son contenu
+furent envoy&eacute;s en fourri&egrave;re, et un employ&eacute; de la s&ucirc;ret&eacute; pria poliment
+Exup&egrave;re de l'accompagner au minist&egrave;re.</p>
+
+<p>L'audience fut comique. Le quiproquo &eacute;tait complet. Exup&egrave;re ne supposait
+m&ecirc;me pas que la France e&ucirc;t le bonheur d'&ecirc;tre gouvern&eacute;e par le roi
+Louis-Philippe, et quand on lui demanda quelles &eacute;taient ses opinions, il
+r&eacute;pondit que Willkins et Crawford avaient du bon, quoique trop
+m&eacute;thodiques, &eacute;tant Anglais, mais que la sup&eacute;riorit&eacute; de Bopp et
+d'Eichborn, Allemands, ne les d&eacute;fendait pas d'une certaine r&ecirc;vasserie
+incompatible avec les sains principes de la glossologie et de
+l'idiomographie.</p>
+
+<p>Peu s'en fallut qu'on ne le cr&ucirc;t fou, qu'on ne provoqu&acirc;t son internement
+pour cause de s&eacute;curit&eacute; publique.</p>
+
+<p>Par bonheur, ou plut&ocirc;t peut-&ecirc;tre par malheur (r&eacute;ticence qui sera
+pleinement expliqu&eacute;e par la suite), passa par l&agrave; un membre de
+l'Institut, professeur &agrave; l'Ecole des langues orientales et titulaire de
+plusieurs chaires &agrave; d&eacute;nominations plus bizarres les unes que les autres.</p>
+
+<p>Voulant taire son vrai nom (car l'affaire fit scandale en son temps),
+nous l'appellerons M. Lemoine; ceci n'a rien de compromettant.</p>
+
+<p>Or, M. Lemoine &eacute;tait le type du savant qui ne sait rien, mais qui
+poss&egrave;de une habilet&eacute; toute sp&eacute;ciale pour presser le cerveau d'autrui
+comme la plus poreuse de toutes les &eacute;ponges.</p>
+
+<p>Toujours rose, rond, ras&eacute; de frais, ayant un cr&acirc;ne chauve et poli qui
+semblait un genou de femme, M. Lemoine portait all&eacute;grement ses
+soixante-cinq ans et les dignit&eacute;s multiples sous lesquelles tout autre
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; accabl&eacute;. Sa poitrine bomb&eacute;e et sur laquelle se dessinaient des
+protub&eacute;rances vacillantes disparaissait, aux jours de r&eacute;ception, sous
+les croix qui lui &eacute;taient tomb&eacute;es de toutes les parties du globe.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'homme des m&eacute;moires, machines in-quarto d'une quarantaine de
+pages dans lesquelles il discutait gravement un point de philologie
+compar&eacute;e, aplatissant ses adversaires de son d&eacute;dain. Chaque m&eacute;moire,
+chaque demi-douzaine... de distinctions....</p>
+
+<p>Or, c'&eacute;tait un malin. Les impolis auraient dit un roublard. Il avait
+l'oeil sagace. Il &eacute;couta Exup&egrave;re et tout son gros &ecirc;tre tressauta...
+<i>ecce homo</i>! Voil&agrave; celui qu'il cherchait depuis si longtemps....</p>
+
+<p>Il n'avait pas &eacute;t&eacute; sans entendre parler de Bopp et de Crawford. Il lui
+arrivait m&ecirc;me quelquefois de lire ses propres opuscules, ce qui lui
+donnait une l&eacute;g&egrave;re teinture de la science des autres.</p>
+
+<p>Il pria le secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral du ministre de l'autoriser &agrave; adresser
+quelques mots &agrave; Exup&egrave;re, et, demandant cela, il clignait de l'oeil,
+comme pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir quel homme je suis!...</p>
+
+<p>Et il interrogea bravement Exup&egrave;re sur les langues s&eacute;mitiques. Exup&egrave;re
+fut d'abord enchant&eacute;. Le secr&eacute;taire lui avait fait comprendre que
+c'&eacute;tait l&agrave; une &eacute;preuve d&eacute;cisive, et l'avait averti qu'il se trouvait en
+face d'une des lumi&egrave;res de la science... dans la crainte sans doute
+qu'il ne f&ucirc;t subitement aveugl&eacute;.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re &eacute;couta de toutes ses oreilles, qu'il avait fort longues....</p>
+
+<p>L'autre parlait lentement, m&acirc;chonnant des paroles incoh&eacute;rentes qu'il
+voulait faire passer pour des citations des V&eacute;das....</p>
+
+<p>Exup&egrave;re eut un &eacute;blouissement.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait ce galimatias? Pourtant, pouvait-il supposer que ce vieillard
+souriant, et qui avait une magnifique cha&icirc;ne de montre, se pl&ucirc;t &agrave; le
+railler?</p>
+
+<p>Mais l'autre avait parl&eacute; d'abord pour le personnage officiel, imitant le
+m&eacute;decin de Moli&egrave;re qui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous le latin? Ah! vous ne savez pas le latin? Attendez!...</p>
+
+<p>Et d&eacute;bite le latin macaronique le plus fou.</p>
+
+<p>Quand il eut produit son effet sur le fonctionnaire, qui dodelinait de
+la t&ecirc;te en tournant ses pouces d'un air b&eacute;at, ce qui &eacute;quivalait &agrave; cette
+exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme! bont&eacute; divine! quel homme!</p>
+
+<p>M. Lemoine passa &agrave; un autre exercice.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous m'analyser le premier livre du Ramayana? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re sourit avec un certain d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Puis, pos&eacute;ment, il se mit &agrave; r&eacute;citer le texte du livre hindou, le
+traduisant par membre de phrase, &eacute;lucidant les expressions obscures.</p>
+
+<p>M. Lemoine &eacute;ternua, ce qui &eacute;tait sa fa&ccedil;on de cacher son trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait beaucoup &agrave; dire, r&eacute;pondit M. Lemoine, qui, bien entendu,
+n'avait pas compris un seul mot, mais avait reconnu les sonorit&eacute;s de la
+langue sacr&eacute;e; cependant, quoique ce gar&ccedil;on n'en soit encore qu'aux
+rudiments de la science, il est prouv&eacute; maintenant qu'il dit vrai. Son
+savoir est chaotique, si j'ose employer cette expression.</p>
+
+<p>Un geste du secr&eacute;taire lui prouva qu'il pouvait oser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a de bons &eacute;l&eacute;ments, des principes....</p>
+
+<p>&mdash;Avant de d&eacute;cider sur le cas qui nous est soumis, reprit le
+fonctionnaire, seriez-vous assez-bon pour jeter un coup d'oeil sur ces
+quelques in-folios....</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; une pile de livres qu'on avait transport&eacute;s dans les
+bureaux, o&ugrave;, sans l'intervention de M. Lemoine, ils se fussent
+promptement transform&eacute;s en cornets ou autres menus objets.</p>
+
+<p>Le savant mit des lunettes, qui lui &eacute;taient absolument inutiles&mdash;car sa
+vue &eacute;tait excellente&mdash;mais qui compl&eacute;taient sa tenue.</p>
+
+<p>Il ouvrit un des in-folio, secoua la t&ecirc;te d'un air entendu et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait! je ne connais que cela!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous regardez &agrave; l'envers! cria Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>M. Lemoine eut un sourire d&eacute;daigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant! fit-il.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement, ordre fut donn&eacute; d'admettre en toute franchise Exup&egrave;re et
+ses tr&eacute;sors.</p>
+
+<p>Il plia sa longue &eacute;chine et sortit enchant&eacute;.</p>
+
+<p>Le savant trottinait sur ses pas.</p>
+
+<p>Il mit la main sur l'&eacute;paule d'Exup&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous savez lire l&agrave; dedans?...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'te b&ecirc;tise, fit le paysan, comme tout le monde, parbleu!</p>
+
+<p>M. Lemoine &eacute;ternua de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon ami, d&egrave;s que vous serez install&eacute;, venez me voir. Voici ma
+carte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a ne sera pas tout de suite! J'ai encore deux voyages &agrave; faire....
+&Ccedil;a fait bien un bon mois....</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Du village de N..., &agrave; quatre-vingts lieues.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous faites le voyage &agrave; pied?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi le cheval... je tire ma charrette....</p>
+
+<p>M. Lemoine le consid&eacute;ra avec stup&eacute;faction. Il eut d'abord l'id&eacute;e de lui
+offrir de l'argent. Mais se souvenant de la th&eacute;orie de M. de Talleyrand
+sur le premier mouvement, il s'abstint, pr&eacute;f&eacute;rant attendre....</p>
+
+<p>Quelques paroles conciliantes convainquirent Exup&egrave;re de son bon vouloir.
+En somme, c'&eacute;tait un bonheur que pareille rencontre.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re chercha &agrave; se caser, lui et son bagage scientifique. Au bout de
+deux heures de recherches, il d&eacute;couvrit sous les toits, rue des Gr&egrave;s, un
+vaste grenier o&ugrave; pullulaient les rats et les araign&eacute;es.</p>
+
+<p>Quarante francs par an, payables par trimestre, et point d'avance.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un r&ecirc;ve. Il est vrai qu'en ce temps-l&agrave;, on ne songeait pas
+encore &agrave; baptiser les boulevards du nom d'Haussmann.</p>
+
+<p>Des &acirc;mes compatissantes pr&ecirc;t&egrave;rent trois chats &agrave; Exup&egrave;re et la lutte
+commen&ccedil;a. Elle dura trois jours, comme toutes les glorieuses. La
+victoire resta aux chats, les rats d&eacute;guerpirent.</p>
+
+<p>L'installation eut lieu.</p>
+
+<p>Avec dix francs de vieilles planches, des clous et de l'&eacute;nergie, Exup&egrave;re
+installa des rayons, et un mois ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute; que les livres du
+vieux Dosmadot &eacute;talaient gravement en rangs serr&eacute;s leurs dos de
+parchemin.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re compta son argent.</p>
+
+<p>Sur cent sept francs, il lui en restait trente-trois.</p>
+
+<p>Il se souvint alors de M. Lemoine et se pr&eacute;senta chez lui.</p>
+
+<p>Le savant l'attendait. Oh! il ne l'avait pas perdu de vue pendant ces
+trente jours. Moyennant une somme de quarante sous, une fois pay&eacute;e, la
+porti&egrave;re d'Exup&egrave;re l'avait tenu au courant des faits et gestes de son
+futur prot&eacute;g&eacute;.</p>
+
+<p>On devine le reste.</p>
+
+<p>L'exploitation r&eacute;guli&egrave;re commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re, qui avait tra&icirc;n&eacute; une charrette, dut s'atteler &agrave; la gloire de M.
+Lemoine. Il ne se doutait pas le moins du monde que le <i>Sic vos non
+vobis</i>... f&ucirc;t la devise de l'acad&eacute;micien. Exup&egrave;re se mit &agrave; la besogne
+avec une &eacute;nergie qui se doublait d'une certaine ambition personnelle.</p>
+
+<p>Il n'avait pas tard&eacute; &agrave; s'apercevoir de l'ignorance compl&egrave;te dudit
+Lemoine. Mais comme il touchait cent francs par mois, ci trois francs
+trente-trois centimes par jour, il travaillait de bon coeur pour les
+gagner, faisant la correspondance du savant, qui maintenant recevait des
+lettres de tous les points du globe, dans les langues les plus &eacute;tranges,
+&eacute;crites avec les caract&egrave;res les plus baroques....</p>
+
+<p>M. Lemoine avait toujours les poches bourr&eacute;es d'autographes de sauvages,
+et il &eacute;tait admirable de d&eacute;sinvolture lorsque tirant son mouchoir il
+laissait tomber une &eacute;p&icirc;tre qui lui arrivait en droite ligne de
+Shang-Ha&iuml;, d'Aden ou de Tombouctou. Il la ramassait, l'ouvrait et riait
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous pouviez comprendre! Ces gens-l&agrave; ont une fa&ccedil;on de tourner
+une phrase....</p>
+
+<p>On prenait la lettre, on faisait une t&ecirc;te d&eacute;sappoint&eacute;e, Lemoine
+remettait sa lettre dans sa poche et entendait le murmure qui venait
+agr&eacute;ablement chatouiller son ou&iuml;e:</p>
+
+<p>&mdash;Un puits de science!</p>
+
+<p>Or, tout en travaillant pour le compte de l'acad&eacute;micien, Exup&egrave;re,
+enchant&eacute; de l'existence, pr&eacute;parait un grand ouvrage dont le titre
+importe peu, mais qui touchait aux questions les plus ardues de la
+linguistique.</p>
+
+<p>A vrai dire, il &eacute;levait un monument.</p>
+
+<p>Si j'en disais le titre, on pourrait v&eacute;rifier, car le livre a paru,
+ainsi qu'on va le voir....</p>
+
+<p>M. Lemoine avait flair&eacute; la chair fra&icirc;che, et, un beau jour, il
+interrogea celui qu'il appelait son &eacute;l&egrave;ve sur ses travaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous ne comprendrez pas! r&eacute;pondit na&iuml;vement Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;J'essayerai, fit le savant, qui avait un excellent caract&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dans quinze jours, je vous apporterai mon manuscrit.</p>
+
+<p>Il tint sa promesse.</p>
+
+<p>M. Lemoine prit le manuscrit et l'emporta pour le communiquer,
+disait-il, &agrave; quelques confr&egrave;res....</p>
+
+<p>&mdash;Plus savants que moi, ajouta-t-il avec un sourire.</p>
+
+<p>Et il accabla Exup&egrave;re de besogne, sans doute pour l'emp&ecirc;cher de
+s'ennuyer.</p>
+
+<p>Cependant le temps passait et le manuscrit ne rentrait pas au bercail.</p>
+
+<p>M. Lemoine donnait mille pr&eacute;textes.</p>
+
+<p>Il &eacute;tudiait, il commen&ccedil;ait &agrave; saisir. Et il accablait Exup&egrave;re des
+louanges les plus hyperboliques.</p>
+
+<p>Les jours furent des semaines et les semaines des mois.</p>
+
+<p>Pas de manuscrit.</p>
+
+<p>Un jour, passant devant un des rares libraires orientalistes qui
+existent &agrave; Paris, Exup&egrave;re aper&ccedil;ut un livre dont le titre le fit
+tressaillir....</p>
+
+<p>Sous ce titre il y avait un nom....</p>
+
+<p>Et ce nom &eacute;tait celui de Marie-N&eacute;pomuc&egrave;ne Lemoine, membre de l'Institut,
+officier de la L&eacute;gion d'honneur, etc.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re trembla de tous ses membres.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de la nature. Ses rages &eacute;taient folles.</p>
+
+<p>Il entra et marchanda le livre.</p>
+
+<p>Cela co&ucirc;tait quarante francs.</p>
+
+<p>Il jeta presque ces deux pi&egrave;ces d'or au nez du libraire et s'enfuit,
+emportant le livre comme s'il l'e&ucirc;t vol&eacute;.</p>
+
+<p>Il alla s'enfermer dans son grenier.</p>
+
+<p>Mal&eacute;diction! c'&eacute;tait son ouvrage! pas un mot n'&eacute;tait chang&eacute;! Si fait!
+il y avait quelques sottises typographiques que l'imb&eacute;cile Lemoine
+n'avait m&ecirc;me pas su corriger.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re grin&ccedil;ait des dents... Il ferma le livre avec furie, le mit sous
+son bras et courut chez l'acad&eacute;micien.</p>
+
+<p>Celui-ci, le voyant bl&ecirc;me, bl&ecirc;mit et comprit tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez fait cela? lui cria Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami! commen&ccedil;a le professeur.</p>
+
+<p>&mdash;Voleur! hurla Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; un atlas de bronze supportant une mappemonde sur ses
+&eacute;paules....</p>
+
+<p>Exup&egrave;re le saisit, le souleva comme une masse et le laissa retomber sur
+le cr&acirc;ne du savantasse....</p>
+
+<p>Situation que le langage moderne traduirait comme suit:</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait all&eacute; peut-&ecirc;tre un peu loin....</p>
+
+<p>Si loin d'ailleurs que ma&icirc;tre Lemoine avait la t&ecirc;te fendue, ni plus ni
+moins. Ce cr&acirc;ne vide&mdash;gonfl&eacute; de vanit&eacute;&mdash;n'avait pas fait r&eacute;sistance. Il
+s'&eacute;tait crev&eacute; comme un oeuf vide....</p>
+
+<p>L'homme &eacute;tait tomb&eacute; sur le parquet et le bloc avec lui.</p>
+
+<p>Double sonorit&eacute; qui avait appel&eacute; les laquais.</p>
+
+<p>On &eacute;tait accouru. Plusieurs mains avaient saisi Exup&egrave;re, qui s'&eacute;tait
+d&eacute;fendu avec une &eacute;nergie de sauvage.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait vigoureux, mais que pouvait-il contre le nombre? Il fut
+imm&eacute;diatement arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le cas &eacute;tait flagrant. D'ailleurs, Exup&egrave;re ne niait rien. Son affaire
+&eacute;tait de celles qui ne valent pas la discussion. Il &eacute;tait en route pour
+l'&eacute;chafaud et allait bon train.</p>
+
+<p>Par malheur pour l'acad&eacute;micien d'abord, et pour Exup&egrave;re ensuite, le
+cr&acirc;ne en question &eacute;tait de ces objets dont on peut dire que les morceaux
+sont encore bons.</p>
+
+<p>Un praticien &eacute;m&eacute;rite&mdash;membre de l'Institut,&mdash;raccommoda lesdits
+morceaux, fit quelques sutures, et comme on sait que ces objets cass&eacute;s
+et recoll&eacute;s sont plus solides qu'au temps o&ugrave; ils &eacute;taient neufs, le
+savant se trouva de nouveau en possession d'un cr&acirc;ne de premi&egrave;re
+qualit&eacute;.</p>
+
+<p>Ceci am&eacute;liorait la situation d'Exup&egrave;re, comme bien on s'en doute.</p>
+
+<p>Le jour vint o&ugrave; il comparut devant les assises.</p>
+
+<p>La d&eacute;molition de ce cr&acirc;ne officiel avait vivement pr&eacute;occup&eacute; l'opinion.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier que le savant &eacute;tait v&eacute;n&eacute;r&eacute;, ador&eacute;, choy&eacute; comme
+une des gloires de la France. Il &eacute;tait le seul que dans les revues &agrave;
+gros format on os&acirc;t faire entrer en lice contre les &eacute;rudits
+d'outre-Rhin.</p>
+
+<p>Le ban et l'arri&egrave;re-ban du monde acad&eacute;mique s'&eacute;taient donn&eacute; rendez-vous
+pour assister au jugement de l'assassin.</p>
+
+<p>Nous lisons ces quelques lignes dans un journal du temps:</p>
+
+<p>&laquo;Quand le meurtrier parut, un murmure d'horreur passa dans toute la
+salle. Ce monstre &agrave; face humaine est un des criminels les plus
+repoussants qu'il nous ait &eacute;t&eacute; donn&eacute; de voir figurer sur le banc abject
+des accus&eacute;s.</p>
+
+<p>&raquo;Ce personnage, d'une taille colossale, d'une maigreur effrayante, a
+v&eacute;ritablement le profil d'un oiseau de proie. Ses yeux noirs et enfonc&eacute;s
+sous l'orbite semblent lancer des &eacute;clairs, et ses longues mains, qui se
+crispent sur le banc, figurent les griffes d'un fauve.&raquo;</p>
+
+<p>Ce qui prouve qu'en certaine occasion, il ne fait pas bon &ecirc;tre maigre.</p>
+
+<p>Du reste, il faut reconna&icirc;tre que l'aspect d'Exup&egrave;re n'avait rien de
+sympathique. Cet homme, qui avait toujours v&eacute;cu en dehors du monde,
+semblait appartenir &agrave; une race sp&eacute;ciale. C'&eacute;tait en quelque sorte la
+premi&egrave;re fois qu'il paraissait en public, et dans quelles circonstances,
+bon Dieu!</p>
+
+<p>Si du moins il e&ucirc;t t&eacute;moign&eacute; quelque repentir!</p>
+
+<p>Mais point. Cette nature brute ne connaissait, ne comprenait que la
+v&eacute;rit&eacute;....</p>
+
+<p>Et quand l'acad&eacute;micien, de son ton patelin, et tout en sollicitant
+l'indulgence du tribunal pour le coupable, raconta, les larmes aux yeux,
+comment il avait nourri aux mamelles de la science et du lait de son
+in&eacute;puisable bienveillance l'ingrat qui l'avait si peu pay&eacute; de retour....</p>
+
+<p>Exup&egrave;re se leva furieux et lui montrant le poing:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un menteur et un voleur! cria-t-il.</p>
+
+<p>Scandale regrettable &agrave; tous les points de vue.</p>
+
+<p>Certes, le savant se contenta d'opposer le d&eacute;dain de la piti&eacute; &agrave; des
+accusations aussi insens&eacute;es.</p>
+
+<p>Mais la foule n'avait pas son indulgence... non plus le tribunal... non
+plus le minist&egrave;re public....</p>
+
+<p>En vain le pr&eacute;sident, dans son interrogatoire, dont l'impartialit&eacute; fut
+tr&egrave;s-remarqu&eacute;e, adjura-t-il Exup&egrave;re de revenir &agrave; des sentiments humains.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un grand coupable, lui dit-il, et vous &ecirc;tes un de ces &ecirc;tres
+qui sont la honte de l'humanit&eacute;. Mais tout sentiment ne peut &ecirc;tre mort
+en vous. Quoi! vous accusez le savant dont la France s'honore et que
+l'univers entier nous envie, de vous avoir d&eacute;rob&eacute; le fruit de vos
+veilles!... Croyez-moi, n'ajoutez pas cet outrage au crime commis!
+r&eacute;tractez-vous, je vous en conjure, au nom de la conscience publique....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le pr&eacute;sident, dit Exup&egrave;re, au nom de la conscience publique,
+je d&eacute;clare qu'il n'est pas de plus grande infamie que celle commise par
+cet homme: il m'a vol&eacute; la chair de ma chair et le sang de mon sang.</p>
+
+<p>&mdash;Accus&eacute;, si vous persistez dans vos scandaleuses affirmations, je me
+verrai contraint d'user contre vous des droits rigoureux que la loi me
+conf&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! eh bien! alors, pourquoi m'interrogez-vous, si c'est vous seul qui
+avez raison?</p>
+
+<p>Cette impudence et ce cynisme faisaient bondir la magistrature assise
+sur ses fauteuils professionnels.</p>
+
+<p>La magistrature debout avait peine &agrave; se contenir.</p>
+
+<p>Le r&eacute;quisitoire fut foudroyant.</p>
+
+<p>Il eut toutes les col&egrave;res et tous les anath&egrave;mes.</p>
+
+<p>Pas une formule ne manqua.</p>
+
+<p>On reculait &eacute;pouvant&eacute;; il fallait un exemple; il appartenait &agrave; MM. les
+jur&eacute;s de venger la soci&eacute;t&eacute;, la science, la France!...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'&eacute;cria le magistrat qui, au fond, se souciait du sanscrit, du
+pracrit, de l'annamite comme de &ccedil;a, notre pays a cette gloire immense de
+poss&eacute;der l'homme <i>qui</i>, le premier, a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; les arcanes myst&eacute;rieux de
+ces sciences admirables <i>qui</i> sont la clef de l'histoire merveilleuse de
+l'humanit&eacute; <i>dont</i> les annales sont aujourd'hui livr&eacute;es &agrave; l'&eacute;tude de tous
+ceux <i>qui</i> cherchent dans le pass&eacute; les germes de l'avenir... L'avenir,
+messieurs, voil&agrave; le grand mot! Qui sait quels tr&eacute;sors de science,
+d'&eacute;rudition, de d&eacute;vouement gisent encore &agrave; l'&eacute;tat latent dans
+l'intelligence de celui que nous avons failli perdre!... Et ces tr&eacute;sors,
+cet homme, qu'il a recueilli, alors qu'il &eacute;tait seul, nourri, alors
+qu'il &eacute;tait sans pain, habill&eacute;, alors qu'il &eacute;tait nu....</p>
+
+<p>&mdash;Eclair&eacute; et blanchi, pendant que vous y &ecirc;tes! s'&eacute;cria Exup&egrave;re hors de
+lui.</p>
+
+<p>L'indignation ne connaissait plus de bornes.</p>
+
+<p>Les gendarmes eux-m&ecirc;mes avaient honte de leur accus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous compromettez, murmura l'un d'eux &agrave; l'oreille d'Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>Il faut le reconna&icirc;tre, le sauvage manquait absolument de tenue.</p>
+
+<p>Il n'avait pas choisi d'avocat. On le d&eacute;fendit d'office.</p>
+
+<p>On plaida la folie.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, messieurs les jur&eacute;s, regardez ce cr&acirc;ne oblong, ce front
+pro&eacute;minent, ce prognathisme qui rappelle celui des races imparfaites,
+et, apr&egrave;s cet examen, descendez au fond de votre conscience... vous
+reconna&icirc;trez que cet homme n'est pas responsable de ses actes. Vous avez
+devant vous une de ces &eacute;nigmes physiologiques qui sont du domaine de la
+science des ali&eacute;nistes.</p>
+
+<p>Et ainsi pendant sept quarts d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelque chose &agrave; ajouter pour votre d&eacute;fense? demanda le
+pr&eacute;sident &agrave; Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>Celui-ci se leva plus calme.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le pr&eacute;sident... pensez-vous qu'il existe en France
+quelqu'un qui sache le sanscrit?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, la France est riche en &eacute;rudits qui... Mais pourquoi cette
+question?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je demande ceci. Qu'on fasse venir ici un de ces &eacute;rudits
+dont vous parlez. Je r&eacute;citerai quelques vers de Ramayana, pris au
+hasard, et nous demanderons &agrave; l'honorable M. Lemoine d'en donner la
+signification. Je parie ma t&ecirc;te qu'il se d&eacute;clarera incomp&eacute;tent, attendu
+qu'il n'a jamais su un seul mot des langues orientales, qu'il conna&icirc;t &agrave;
+peine de vue. Et ceci fait, vous comprendrez, vous, monsieur le
+pr&eacute;sident, vous, monsieur le procureur, et vous, messieurs les jur&eacute;s,
+que jamais de sa vie cet homme n'a &eacute;t&eacute; en &eacute;tat d'&eacute;crire une seule ligne
+du livre qu'il a eu l'impudence de signer.</p>
+
+<p>Ces paroles avaient &eacute;t&eacute; prononc&eacute;es avec une certaine dignit&eacute; qui
+contrastait avec l'attitude g&eacute;n&eacute;rale de l'accus&eacute;.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>L'acad&eacute;micien fit un mouvement, et, se levant &agrave; demi, dit ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Bouddha a dit: Courbe la t&ecirc;te sous l'injure de ton ennemi et attends
+que le ciel s'ouvre, pour que la voix de v&eacute;rit&eacute; descende sur la terre...
+<i>Bahamava pricoun Gazman a belidjar</i>!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a! s'&eacute;cria Exup&egrave;re en &eacute;clatant de rire, ce n'est m&ecirc;me pas de
+l'auvergnat.</p>
+
+<p>Puis, montrant le poing au savant, qui avait fait du sanscrit &agrave; sa fa&ccedil;on
+et avait pr&ecirc;t&eacute; &agrave; Bouddha un boniment dont il &eacute;tait parfaitement
+innocent:</p>
+
+<p>&mdash;Canaille! va! lui cria l'accus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Les d&eacute;bats sont clos, pronon&ccedil;a le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>La d&eacute;lib&eacute;ration du jury fut courte.</p>
+
+<p>La r&eacute;ponse fut affirmative sur toutes les questions, avec admission de
+circonstances att&eacute;nuantes.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re fut condamn&eacute; aux travaux forc&eacute;s &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Les travaux forc&eacute;s! fit-il en haussant les &eacute;paules. Allons! rien de
+chang&eacute;!</p>
+
+<p>Il y avait six ans que ce jugement avait &eacute;t&eacute; rendu.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re &eacute;tait au bagne de Rochefort....</p>
+
+<p>Chose bizarre. Une fois s&eacute;par&eacute; du monde et enseveli sous la casaque du
+for&ccedil;at, ce malheureux avait retrouv&eacute; sa douceur des anciens jours.</p>
+
+<p>Taciturne et silencieux, il s'&eacute;tait renferm&eacute; dans son mutisme, comme
+dans un s&eacute;pulcre.</p>
+
+<p>Pendant les quelques heures de loisirs que lui laissaient les travaux du
+bagne, il avait repris, seul, sans livre, aid&eacute; seulement de son
+admirable m&eacute;moire, ses travaux de linguistique.</p>
+
+<p>Parfois, lorsque des &eacute;trangers se pr&eacute;sentaient, il remplissait les
+fonctions d'interpr&egrave;te, toujours impassible, paraissant ne pas entendre
+les exclamations de surprise qu'arrachait aux visiteurs son immense
+&eacute;rudition.</p>
+
+<p>Sa sant&eacute; allait s'affaiblissant. Il &eacute;tait &eacute;vident que la douleur muette
+l'entra&icirc;nait rapidement vers la tombe.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour parler &agrave; Exup&egrave;re que Biscarre avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans le bagne
+de Rochefort....</p>
+
+<p>Ne pas supposer un seul instant que le pauvre philologue f&ucirc;t affili&eacute; aux
+Loups de Paris.</p>
+
+<p>De sa sinistre aventure, il ne lui &eacute;tait rest&eacute; au coeur qu'un sentiment
+unique, ind&eacute;racinable, un m&eacute;pris profond pour l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Il se sentait presque heureux d'&ecirc;tre au bagne, c'est-&agrave;-dire &agrave; jamais
+s&eacute;par&eacute; de cette soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; on volait les travaux de linguistique
+compar&eacute;e. S'il e&ucirc;t voulu cependant, il e&ucirc;t obtenu sa gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>L'honorable acad&eacute;micien, que sa premi&egrave;re <i>flouerie</i> (premi&egrave;re avec
+Exup&egrave;re) avait mis en go&ucirc;t, br&ucirc;lait du d&eacute;sir de publier un livre
+nouveau, quelques-unes de ces pages qui font se p&acirc;mer d'aise les
+patent&eacute;s de la science officielle. Il avait cherch&eacute; &agrave; remplacer
+Exup&egrave;re. Mais la devise des acad&eacute;mies est pareille &agrave; celle de Nicolet:</p>
+
+<p>&laquo;De plus fort en plus fort!&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le travail mirifique de l'&eacute;l&egrave;ve du cur&eacute; Dosmadot, il fallait
+reculer jusqu'&agrave; l'impossible les limites de la science sacr&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais qui en &eacute;tait capable? Point lui &agrave; coup s&ucirc;r. Il avait eu la
+d&eacute;licatesse de chercher longtemps, tr&egrave;s-longtemps un nouveau secr&eacute;taire.
+Mais les amateurs de ces sortes d'&eacute;tudes abondent peu. Et le savantasse
+avait d&ucirc; s'avouer que les Exup&egrave;re &eacute;taient aussi difficiles &agrave; trouver
+qu'une id&eacute;e neuve. Alors il s'&eacute;tait rendu dans le cabinet du minist&egrave;re.
+Et l&agrave;, le vieux crocodile avait vers&eacute; quelques pleurs sur son
+ex-confident.</p>
+
+<p>Quelle belle &acirc;me! On avait &eacute;t&eacute; &eacute;mu?... Des renseignements avaient &eacute;t&eacute;
+pris au bagne. La conduite d'Exup&egrave;re autorisait pleinement une mesure de
+cl&eacute;mence. Alors l'acad&eacute;micien avait fait savoir au for&ccedil;at que, s'il
+consentait &agrave; entrer de nouveau &agrave; son service particulier, en s'engageant
+&agrave; mettre &agrave; sa disposition les tr&eacute;sors d'&eacute;rudition qu'il poss&eacute;dait, il
+pourrait recouvrer sa libert&eacute;.</p>
+
+<p>Et savez-vous comment Exup&egrave;re avait accueilli ces effusions d'un coeur
+g&eacute;n&eacute;reux?</p>
+
+<p>Il avait r&eacute;pondu &agrave; l'envoy&eacute; d'un savant alt&eacute;r&eacute; de gloire, qu'il
+pr&eacute;f&eacute;rait manger les <i>gourganes</i> toute sa vie, porter double cha&icirc;ne,
+tomber sous le b&acirc;ton des gardes-chiourmes, plut&ocirc;t que de pr&ecirc;ter les
+mains et le cerveau &agrave; cette infamie.</p>
+
+<p>Incorrigible! c'&eacute;tait le mot....</p>
+
+<p>Il resta au bagne.</p>
+
+<p>Sa plus grande souffrance, la seule, &agrave; vrai dire, tant il &eacute;tait
+philosophe, c'&eacute;tait la privation de livres. Il avait la nostalgie du
+sanscrit. C'&eacute;tait un tantalisme pouss&eacute; &agrave; l'&eacute;tat aigu. Il e&ucirc;t donn&eacute; un
+bras pour un manuscrit indien, une jambe pour dix caract&egrave;res
+cun&eacute;iformes, ses oreilles pour une inscription rhunique....</p>
+
+<p>Or, un soir qu'il r&ecirc;vait, assis au bord de la mer, ce qui lui &eacute;tait
+souvent permis, gr&acirc;ce &agrave; la protection du m&eacute;decin, qui avait obtenu pour
+lui, en raison de sa faiblesse, quelques heures de repos par jour, un
+homme, un for&ccedil;at, s'approcha de lui.</p>
+
+<p>Ce for&ccedil;at portait un bonnet vert. C'&eacute;tait un condamn&eacute; &agrave; vie.</p>
+
+<p>Costume semblable d'ailleurs &agrave; celui d'Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>Certes, si quelque gardien e&ucirc;t pass&eacute; par l&agrave; en ce moment; si, curieux de
+regarder le visage de ce for&ccedil;at, il se f&ucirc;t d&eacute;tourn&eacute; pour le voir, il e&ucirc;t
+pouss&eacute; un cri de surprise.</p>
+
+<p>Ce for&ccedil;at &eacute;tait inconnu &agrave; Rochefort, il n'&eacute;tait pas immatricul&eacute; sur le
+livre d'&eacute;crou.</p>
+
+<p>Mais ce personnage &eacute;tait bien gard&eacute;. A quelque distance, on e&ucirc;t pu
+apercevoir un groupe de for&ccedil;ats qui semblaient avoir organis&eacute; autour de
+lui un cordon sanitaire, quelque chose comme une garde d'honneur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Biscarre.</p>
+
+<p>Pour entrer au bagne, il avait d&ucirc; d&eacute;ployer autant d'habilet&eacute;, de
+prudence, que tant d'autres en d&eacute;ploient pour s'&eacute;vader.</p>
+
+<p>Et de fait, l'invention &eacute;tait des plus originales.</p>
+
+<p>Il faut bien comprendre que l'entr&eacute;e du bagne &eacute;tait gard&eacute;e d'une fa&ccedil;on
+toute sp&eacute;ciale.</p>
+
+<p>Pour emp&ecirc;cher les for&ccedil;ats de s'&eacute;vader, les gardes-chiourmes se fiaient,
+&agrave; l'int&eacute;rieur, sur leur nombre et sur le soin continuel qu'ils
+apportaient aux rondes de surveillance.</p>
+
+<p>Pour eux, le grand danger, le seul contre lequel ils eussent &agrave; lutter
+continuellement, venait de l'ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Le for&ccedil;at livr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me entre les murailles du bagne doit faire appel
+&agrave; une ing&eacute;niosit&eacute; qui est des plus rares et qui a fait la r&eacute;putation
+l&eacute;gendaire des Collet et des Fanfan.</p>
+
+<p>Comme un nouveau Robinson, il doit tirer de son propre fonds tout
+l'arsenal n&eacute;cessaire &agrave; l'oeuvre de libert&eacute;, ce qui suppose une tension
+d'esprit, une habilet&eacute; de mains, une pers&eacute;v&eacute;rance v&eacute;ritablement
+exceptionnelles.</p>
+
+<p>Mais c'est de l'ext&eacute;rieur que viennent les instruments microscopiques,
+les ressorts de montre, les <i>bastringues</i>, gr&acirc;ce auxquels le for&ccedil;at
+pourra scier les barreaux, les v&ecirc;tements qui le d&eacute;guisent, les perruques
+et les faux cheveux qui le rendent m&eacute;connaissable.</p>
+
+<p>Aussi la surveillance organis&eacute;e &agrave; la porte est-elle si minutieuse que
+sans un ordre d'&eacute;crou ou une permission minist&eacute;rielle, il est impossible
+de p&eacute;n&eacute;trer dans ce lieu, qui rappelle l'<i>had&egrave;s</i> des anciens.</p>
+
+<p>Biscarre n'&eacute;tait pas assez novice pour se livrer de fa&ccedil;on ridicule.</p>
+
+<p>Or, voici ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;:</p>
+
+<p>Il se trouvait &agrave; cette &eacute;poque au bagne de Rochefort un for&ccedil;at qui avait
+eu le tort d'enfumer dans une m&eacute;tairie sa m&egrave;re et son fr&egrave;re, dont il
+pr&eacute;tendait h&eacute;riter.</p>
+
+<p>Pour ce il avait mis le feu &agrave; la b&acirc;tisse: seulement le hasard s'&eacute;tait
+d&eacute;clar&eacute; contre lui, une poutre l'avait frapp&eacute; &agrave; la t&ecirc;te alors qu'il
+cherchait &agrave; fuir.</p>
+
+<p>Conclusion: il &eacute;tait borgne, et son visage, affreusement coutur&eacute; par la
+flamme, ayant conserv&eacute; une teinte sanguinolente entreilliss&eacute;e de blanc,
+&eacute;tait la chose la plus &eacute;pouvantable qu'il f&ucirc;t donn&eacute; de regarder.</p>
+
+<p>A vrai dire, ses traits n'avalent plus forme humaine; on se d&eacute;tournait
+quand on le rencontrait, et les gardes-chiourmes eux-m&ecirc;mes, quoique
+rompus &agrave; toutes les &eacute;motions, &eacute;vitaient de le regarder en face. Il
+paraissait d'ailleurs r&eacute;sign&eacute; &agrave; son sort et nul ne se f&ucirc;t imagin&eacute; qu'il
+aspir&acirc;t &agrave; rentrer dans la soci&eacute;t&eacute;, d'o&ugrave; l'e&ucirc;t chass&eacute; sa monstrueuse
+laideur.</p>
+
+<p>Cependant un soir&mdash;le soir m&ecirc;me qui pr&eacute;c&eacute;dait les sc&egrave;nes qui vont
+suivre&mdash;le mis&eacute;rable manqua &agrave; l'appel.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait trop d'audace.</p>
+
+<p>Tenter de s'&eacute;vader, lorsqu'au premier pas on &eacute;tait certain d'&ecirc;tre
+reconnu, lorsque le signalement &eacute;tait de ceux sur lesquels on ne peut se
+m&eacute;prendre, c'&eacute;tait folie.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'on s'&eacute;tait aper&ccedil;u de sa disparition, le canon du fort avait
+jet&eacute; aux &eacute;chos les trois coups r&eacute;glementaires invitant les paysans &agrave;
+courir sus &agrave; la b&ecirc;te fauve.</p>
+
+<p>Puis les renseignements indispensables avaient &eacute;t&eacute; imm&eacute;diatement
+affich&eacute;s.</p>
+
+<p>Le directeur du bagne pouvait dormir tranquille; la matin&eacute;e ne devait
+pas s'&eacute;couler sans que la brebis galeuse ne f&ucirc;t r&eacute;int&eacute;gr&eacute;e de force au
+bercail.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait justement raisonn&eacute;.</p>
+
+<p>Et la preuve, c'est que, trois heures apr&egrave;s le lever du soleil, deux
+paysans, fiers de leur exploit, ramenaient, en le tenant au collet, un
+individu d'une laideur effroyable, au visage rong&eacute; par le feu, &agrave; l'oeil
+ferm&eacute; et bord&eacute; de paupi&egrave;res rouges et boursoufl&eacute;es.</p>
+
+<p>On tenait l'&eacute;vad&eacute;.</p>
+
+<p>Restait &agrave; d&eacute;terminer la peine qu'il devait encourir.</p>
+
+<p>Il ne fut pas un instant question de le traduire devant un tribunal. Il
+suffisait de lui appliquer un ch&acirc;timent administratif, d'autant plus que
+le simple raisonnement devait suffire &agrave; le convaincre de l'inanit&eacute; de
+toute tentative ult&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Ce que d'ailleurs l'autorit&eacute; lui expliqua, en d&eacute;taillant, avec des
+ricanements, les monstruosit&eacute;s physiques qui constituaient son
+signalement:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, c'est &agrave; n'y pas croire; mais, mis&eacute;rable, regardez-vous dans
+un miroir! Vous osiez pr&eacute;tendre &agrave; l'&eacute;vasion!... Regardez donc cet oeil
+suintant, ce front crevass&eacute;, cette l&egrave;vre tordue....</p>
+
+<p>Le malheureux ne r&eacute;pondait pas; &agrave; peine s'il poussait quelques
+grognements inarticul&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Plus idiot que je ne le supposais! fit un des personnages.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! une cinquantaine de coups de b&acirc;ton....</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffira.</p>
+
+<p>L'homme ne bougea pas. Il entendait cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus t&ocirc;t sera le mieux... Finissons-en....</p>
+
+<p>&mdash;D'autant que voici l'heure du d&icirc;ner....</p>
+
+<p>&mdash;Et que nous tenons &agrave; d&eacute;gager notre responsabilit&eacute;.... Allons.</p>
+
+<p>On entra&icirc;na le coupable. Entra&icirc;ner n'est pas le mot propre, car il
+suppose r&eacute;sistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; qu'une
+masse inerte....</p>
+
+<p>Les for&ccedil;ats avaient &eacute;t&eacute; convoqu&eacute;s, selon l'usage, pour assister au
+ch&acirc;timent... &agrave; l'expiation....</p>
+
+<p>L'&eacute;vad&eacute; fut d&eacute;pouill&eacute; jusqu'&agrave; la ceinture....</p>
+
+<p>Un condamn&eacute; &agrave; vie s'avan&ccedil;a tenant &agrave; la main l'instrument du supplice. En
+cette ann&eacute;e-l&agrave;, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise, le
+<i>cat-o'-nine-tails</i>, touffe de neuf lani&egrave;res, garnies de petites balles
+de plomb.</p>
+
+<p>L'ex&eacute;cuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec
+comme un coup de feu.</p>
+
+<p>Le condamn&eacute; resta immobile, les poignets appuy&eacute;s sur le billot de bois.</p>
+
+<p>Il faut dire que chaque coup du <i>cat-o'-nine-tails</i> &eacute;tait compt&eacute; pour
+dix coups ordinaires. C'&eacute;tait donc cinq rasades seulement, terme
+consacr&eacute;, que le patient devait recevoir.</p>
+
+<p>Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge.</p>
+
+<p>Il ne remua pas.</p>
+
+<p>Deux! Il y eut du sang.</p>
+
+<p>M&ecirc;me immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit un des assistants, voil&agrave; une forte nature. Qui se serait
+attendu &agrave; cela? Ordinairement, on tombe au troisi&egrave;me. Bah! ce sera pour
+le quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>Mais le troisi&egrave;me tomba net sur les &eacute;paules de l'homme....</p>
+
+<p>Le quatri&egrave;me enleva quelques lambeaux de chair....</p>
+
+<p>L'autorit&eacute; n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas
+les conditions du programme....</p>
+
+<p>&mdash;Cinq!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fait. Le condamn&eacute; se redressa. Il y avait l&agrave; un baquet rempli
+d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel marin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Et sans attendre de r&eacute;ponse, il plongea dans l'eau la toile grossi&egrave;re
+qui servait d'&eacute;ponge, et le liquide ruissela sur ses &eacute;paules....</p>
+
+<p>Il ne fr&eacute;missait m&ecirc;me pas. Et cependant, &agrave; voir la chair &eacute;cras&eacute;e, la
+douleur devait &ecirc;tre atroce....</p>
+
+<p>Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs, &agrave; sa
+place, alla se mettre dans le groupe des for&ccedil;ats, endossant la casaque
+dont on l'avait d&eacute;pouill&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;C'est une mystification, dit un surveillant.</p>
+
+<p>De fait, ils &eacute;taient tous constern&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un autre condamn&eacute;, fit un garde-chiourme. On pourrait essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Soit....</p>
+
+<p>La condamnation &eacute;tait moins grave. Vingt coups, ce qui se r&eacute;solvait en
+deux coups du fouet de nouvelle invention....</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'ex&eacute;cuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un.</p>
+
+<p>Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet &agrave; la
+main:</p>
+
+<p>&mdash;J'offre de frapper le patient!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'auras pas la force....</p>
+
+<p>&mdash;Essayez.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>Le for&ccedil;at qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille
+d'insubordination, &eacute;tait un &eacute;norme colosse dont les &eacute;paules, le torse,
+le <i>r&acirc;ble</i> semblaient taill&eacute;s en plein bronze....</p>
+
+<p>Il se posa, arrogant, d&eacute;fiant du regard le poignet fin et sans doute
+faible de cet ex&eacute;cuteur de hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-l&agrave; me d&eacute;molit....</p>
+
+<p>Il n'acheva pas.</p>
+
+<p>On entendit un cri, un r&acirc;le.</p>
+
+<p>L'homme &eacute;tait par terre, crispant ses ongles au sol.</p>
+
+<p>Un seul coup du <i>cat-o'-nine-tails</i> l'avait abattu.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin s'approcha... une sorte de gloussement sortait de sa
+poitrine, tandis qu'une &eacute;cume rouge&acirc;tre souillait ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne r&eacute;sisterait pas au second coup, dit le m&eacute;decin. Bien heureux
+s'il r&eacute;chappe de cette premi&egrave;re alerte....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fait.</p>
+
+<p>Les gardes-chiourmes appel&egrave;rent les hommes &agrave; la grande fatigue.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le soir de ce m&ecirc;me jour qu'un for&ccedil;at s'approchait d'Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, c'&eacute;tait Biscarre.</p>
+
+<p>Oui, c'&eacute;tait Biscarre qui &eacute;tait l&agrave;, m&eacute;connaissable, le visage coup&eacute; par
+les fissures que la flamme semblait y avoir trac&eacute;es.</p>
+
+<p>L'autre condamn&eacute;, l'incendiaire, &eacute;tait bien loin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Biscarre qui s'&eacute;tait fait reprendre &agrave; sa place.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Biscarre qui avait subi l'horrible fustigation, c'&eacute;tait lui qui
+avait port&eacute; le coup effrayant.</p>
+
+<p>Et maintenant, calme, ma&icirc;tre de lui, il parlait &agrave; Exup&egrave;re, tandis que
+les for&ccedil;ats, ayant reconnu le roi des Loups, le prot&eacute;geaient contre
+toute intervention indiscr&egrave;te.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re avait lev&eacute; la t&ecirc;te et le regardait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; vous que je veux parler, dit Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! et pourquoi? Laissez-moi en repos.</p>
+
+<p>Biscarre tira de sa poche un papier pli&eacute; et, l'ayant ouvert, le mit sous
+les yeux d'Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>Celui-ci poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le for&ccedil;at&mdash;l'ancien &eacute;l&egrave;ve du cur&eacute; Dosmadot&mdash;avait saisi le papier
+et l'&eacute;tudiait, les yeux brillants, la poitrine haletante.</p>
+
+<p>C'est que sur cette feuille des caract&egrave;res &eacute;taient trac&eacute;s....</p>
+
+<p>Caract&egrave;res &eacute;tranges, hi&eacute;roglyphes incompr&eacute;hensibles pour tous,
+croisement de lignes bizarres.</p>
+
+<p>En une seconde, Exup&egrave;re retrouvait tout son pass&eacute;, toutes ses &eacute;tudes qui
+avaient fait son bonheur et son orgueil... Nous l'avons dit: le
+malheureux avait la nostalgie du travail.</p>
+
+<p>Voici que, dans la main d'un for&ccedil;at, il voyait un tr&eacute;sor que nulle
+richesse au monde ne pouvait payer.</p>
+
+<p>Car, il n'y avait pas &agrave; douter, c'&eacute;tait bien une de ces &eacute;critures
+indiennes remontant aux si&egrave;cles les plus &eacute;loign&eacute;s, intraduisibles pour
+tous.</p>
+
+<p>Pour tous... except&eacute; pour lui, Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous ce qui est &eacute;crit sur ce papier? demanda Biscarre, qui
+suivait avec anxi&eacute;t&eacute; les expressions multiples qui se traduisaient sur
+ce visage transfigur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Si je comprends!</p>
+
+<p>Exup&egrave;re eut un rire d&eacute;daigneux, auquel r&eacute;pondit un cri de joie de
+Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux me traduire cette inscription?</p>
+
+<p>&mdash;Oui....</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le fais, tu seras libre.</p>
+
+<p>&mdash;Libre!</p>
+
+<p>Exup&egrave;re baissa la t&ecirc;te et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?</p>
+
+<p>Biscarre se mordit les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Il ne comprenait pas qu'aucune promesse n'&eacute;tait n&eacute;cessaire. En cet
+homme, sevr&eacute; depuis si longtemps de tout ce qui &eacute;tait sa joie, il y
+avait une puissance plus forte que tout espoir de r&eacute;compense: c'&eacute;tait
+l'orgueil.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re se sentait en pr&eacute;sence d'un de ces probl&egrave;mes que nul ne pouvait
+r&eacute;soudre, nul, sinon lui, lui qu'on avait vol&eacute;, qu'un mis&eacute;rable, gav&eacute;
+de tous les honneurs de la terre, avait d&eacute;pouill&eacute; de ce qui &eacute;tait la
+chair de sa chair, le sang de son sang.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, une pens&eacute;e sinistre traversa son cerveau:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous envoie? demanda-t-il d'une voix &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'importe! dit Biscarre, qui ne devinait pas le sentiment qui
+avait dict&eacute; cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est lui!</p>
+
+<p>Biscarre se souvint. Dans sa pens&eacute;e, le travail venait de s'op&eacute;rer
+rapide. Maintenant il savait. Exup&egrave;re se croyait en butte encore une
+fois &agrave; l'une des obsessions dont l'acad&eacute;micien l'avait si longtemps
+poursuivi.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re parlait:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous m'avez cru assez niais pour fournir &agrave; ce mis&eacute;rable ignare
+l'occasion d'un triomphe... parbleu! c'est clair!... Cette inscription
+est tomb&eacute;e entre ses mains, le diable sait comment!... et il s'est dit:
+Il n'y a qu'un homme au monde qui puisse me la traduire, c'est cet
+imb&eacute;cile d'Exup&egrave;re... Ha! ha! je suis muet!...</p>
+
+<p>Biscarre lui prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi: je suis un for&ccedil;at, un malheureux comme vous. Croirez-vous
+&agrave; ma parole?</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais maintenant ce que vous voulez dire... Je ne viens pas au nom
+de M. Lemoine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononcez pas ce nom!</p>
+
+<p>&mdash;Et je puis vous en donner la preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Mort!</p>
+
+<p>Exup&egrave;re se dressa sur ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ces quelques lignes extraites d'un journal, dit Biscarre.</p>
+
+<p>Ah! ce ne fut pas long! Oui, Exup&egrave;re lisait. Ce Lemoine &eacute;tait mort, mort
+paralys&eacute;, dans un &eacute;tat d'idiotie compl&egrave;te. On pleurait la mort de ce
+grand homme, de cette lumi&egrave;re....</p>
+
+<p>Exup&egrave;re releva la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit que si je vous traduisais cette inscription, je serais
+libre....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit... et je le r&eacute;p&egrave;te... mais vous refusiez tout &agrave;
+l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je reculais devant la tentation. Libre, tandis que cet homme
+vivait, moi! mais j'aurais couru &agrave; sa maison, j'aurais p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans son
+cabinet, j'aurais saisi de nouveau l'atlas de bronze, et j'aurais &eacute;cras&eacute;
+le cr&acirc;ne de ce voleur! Oh! cette fois, je ne l'aurais pas manqu&eacute;... et
+je ne voulais pas devenir un v&eacute;ritable assassin! C'est pour cela que je
+refusais... Mais maintenant! tenez, je me fie &agrave; vous!... Si vous me
+donnez la libert&eacute;, je l'accepterai... Mais, dussiez-vous me tromper, je
+lirai cette inscription. Ah! vous ne pouvez comprendre cela, vous!...
+Depuis si longtemps, je suis priv&eacute; d'&eacute;tude et de travail!</p>
+
+<p>Il y avait de grosses larmes dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;H&acirc;tez-vous! dit Biscarre, on pourrait nous surprendre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Avez-vous un crayon?</p>
+
+<p>&mdash;Voici.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re se courba sur les caract&egrave;res bizarres.</p>
+
+<p>Pour ne pas tenir le lecteur en suspens, disons que cette inscription
+avait &eacute;t&eacute; prise par Biscarre chez le duc de Belen. Les caract&egrave;res
+avaient &eacute;t&eacute; moul&eacute;s par lui sur les deux fragments de statue
+cambodgienne que le duc avait arrach&eacute;s &agrave; la terre....</p>
+
+<p>Exup&egrave;re resta quelque temps silencieux....</p>
+
+<p>Parfois il s'arr&ecirc;tait en levant les yeux, il semblait chercher:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une langue perdue! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;La langue des Khmers, fit Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... taisez-vous!...</p>
+
+<p>Biscarre, immobile, attendait avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Exup&egrave;re &eacute;crivait.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'inscription, dit-il enfin, mais elle est tronqu&eacute;e et ne
+pr&eacute;sente qu'un sens incomplet....</p>
+
+<p>Puis il continua, se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Statue du roi l&eacute;preux!... ceci est certain... mais un fragment au
+moins manque... oui, c'est cela... ici, place pour trois mots... ici
+cinq... il faudrait reconstituer le sens... il s'agit d'un tr&eacute;sor....</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi l'inscription... peut-&ecirc;tre comprendrai-je....</p>
+
+<p>Exup&egrave;re eut un sourire quelque peu d&eacute;daigneux.</p>
+
+<p>Mais il remit le papier &agrave; Biscarre.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il avait trac&eacute;:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6.5em;"><b>TROISI&Egrave;ME ORIENT</b></span><br />
+<span style="margin-left: 4.5em;"><b>YACKSA COLOSSE... NAGA</b></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><b>DOIGT DE PR&Eacute;A PUT...</b></span><br />
+<span style="margin-left: 4.5em;"><b>DEUX LIS... DOIGT DU ROI...</b></span><br />
+<b>OMBRE CROIS&Eacute;E, LA EST LE TR&Eacute;SOR DES KHMERS</b><br />
+<span style="margin-left: 7em;"><b>A ANGKOR WAT</b></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Le tr&eacute;sor! enfin! cria Biscarre.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; Exup&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi! je t'ai promis la libert&eacute;!... voici encore ce que je puis
+t'offrir: veux-tu venir avec moi au merveilleux pays o&ugrave; cette langue
+&eacute;tait jadis parl&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! avant un mois, tu seras libre, je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai, fit Exup&egrave;re.</p>
+
+<p>Un signal partit du groupe des for&ccedil;ats. Biscarre s'&eacute;loigna rapidement.</p>
+
+<p>Le lendemain, trois coups de canon annon&ccedil;aient une &eacute;vasion.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait&mdash;para&icirc;t-il&mdash;l'incorrigible incendiaire qui s'&eacute;tait enfui....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous sommes tranquilles! dit le commandant du bagne.</p>
+
+<p>Inutile de dire que cette s&eacute;curit&eacute; devait &ecirc;tre tromp&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que le v&eacute;ritable incendiaire, que le personnage &agrave;
+la face hideuse avait atteint un refuge introuvable.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Biscarre, qui, avec une incroyable habilet&eacute;, avait su p&eacute;n&eacute;trer
+dans le bagne &agrave; sa place, on sait qu'il avait pu arriver &agrave; temps pour
+d&eacute;jouer les intrigues ourdies contre lui et ressaisir plus
+vigoureusement que jamais l'autorit&eacute; dont on avait pr&eacute;tendu le
+d&eacute;pouiller.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">BISCARRE S'EXPLIQUE</a></h3>
+
+
+<p>En ce moment, Biscarre se trouvait dans une des salles souterraines,
+exposant son plan au Conseil supr&ecirc;me des Loups et aux douze d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s
+d&eacute;sign&eacute;s par le sort.</p>
+
+<p>On l'avait &eacute;cout&eacute; avec une admiration croissante, et plusieurs fois des
+murmures approbateurs l'avaient interrompu.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi que vous l'avez compris, continuait-il, l'inscription qui r&eacute;v&egrave;le
+le lieu o&ugrave; sont enfouis les tr&eacute;sors de Khmers est incompl&egrave;te. Exup&egrave;re
+m'a tout expliqu&eacute;. L&agrave;-bas, dans ce pays du soleil, existent des temples
+immenses, d&eacute;dales dans lesquels nul profane ne saurait se diriger. C'est
+dans une de ces pagodes, la plus vaste, celle d'Angkor Wat, que le
+dernier roi des Khmers a enfoui jadis les richesses in&eacute;puisables qu'il
+avait pr&eacute;tendu soustraire &agrave; la rapacit&eacute; des conqu&eacute;rants.</p>
+
+<p>&raquo;Depuis longtemps d&eacute;j&agrave; l'existence de ces tr&eacute;sors &eacute;tait soup&ccedil;onn&eacute;e.
+Plusieurs tentatives avaient &eacute;t&eacute; faites pour les d&eacute;couvrir. Mais le
+secret gard&eacute; religieusement depuis plusieurs si&egrave;cles a d&eacute;jou&eacute; toutes les
+recherches. Cependant des Europ&eacute;ens sont parvenus &agrave; apprendre qu'un
+personnage bizarre, dernier descendant de la race des anciens rois,
+&eacute;tait pr&eacute;pos&eacute; &agrave; la garde de ces richesses, destin&eacute;es, &agrave; certaine date
+fix&eacute;e d'avance par la l&eacute;gende, &agrave; reconstituer l'empire d&eacute;truit. Ces
+Europ&eacute;ens&mdash;dont je vous dirai le nom tout &agrave; l'heure&mdash;se sont mis &agrave; la
+recherche de ce personnage, qui se nomme dans le pays l'Eni, le Roi du
+Feu... c'est, para&icirc;t-il, une sorte de solitaire, dont seuls quelques
+fid&egrave;les connaissent la mission, mais qui est v&eacute;n&eacute;r&eacute; par tous &agrave; l'&eacute;gal
+des plus grands princes....</p>
+
+<p>&raquo;Ces Europ&eacute;ens surprirent cet homme et le tu&egrave;rent; ils esp&eacute;raient soit
+trouver facilement la trace des tr&eacute;sors recherch&eacute;s, soit tout au moins
+obtenir par ce meurtre des indications pr&eacute;cises.</p>
+
+<p>&raquo;L'&eacute;v&eacute;nement d&eacute;joua ces esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>&raquo;Seulement, un Fran&ccedil;ais qui, pour des raisons que j'ignore, se trouvait
+aupr&egrave;s du Roi du Feu, fut saisi par eux, mis &agrave; la torture, mutil&eacute;, et
+enfin assassin&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;En le d&eacute;pouillant, nos Europ&eacute;ens trouv&egrave;rent un papier sur lequel
+quelques notes &eacute;taient inscrites en fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&raquo;Ces notes donnaient des indications qui semblaient se rapporter au
+tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>&raquo;Chose bizarre, ces indications visaient, non le pays des Khmers, mais
+la France, mais Paris.</p>
+
+<p>&raquo;Il semblait &eacute;vident qu'une partie tout au moins du tr&eacute;sor avait &eacute;t&eacute;
+transport&eacute;e en France et enfouie sans doute dans quelque recoin de
+Paris. Nos Europ&eacute;ens n'h&eacute;sit&egrave;rent pas. Ils se croyaient s&ucirc;rs, sinon
+d'obtenir un succ&egrave;s complet, en somme d'&ecirc;tre r&eacute;mun&eacute;r&eacute;s de leurs peines
+et pay&eacute;s de leur crime.</p>
+
+<p>&raquo;Ils revinrent &agrave; Paris, et les recherches commenc&egrave;rent.</p>
+
+<p>&raquo;Mais l&agrave; o&ugrave; ils comptaient trouver des coffres remplis d'or et de
+pierreries, ils ne rencontr&egrave;rent que des blocs de pierre informes et
+qui, pour eux, en raison de leur ignorance, n'avaient aucune valeur.</p>
+
+<p>&raquo;Vous savez tous, continua Biscarre, avec quelle pers&eacute;v&eacute;rance j'ai
+organis&eacute; &agrave; Paris une police occulte qui surprend les secrets les mieux
+cach&eacute;s, et je vous le demande, Loups de Paris, quand tout &agrave; l'heure vous
+&eacute;coutiez les accusations ridicules et int&eacute;ress&eacute;es dirig&eacute;es contre moi,
+oubliiez-vous donc les sommes &eacute;normes que j'ai fait tomber dans la
+caisse du bagne, et en est-il un seul de vous qui n'ait eu sa part de ce
+g&acirc;teau royal?&raquo;</p>
+
+<p>Biscarre s'interrompit, et promena sur ceux qui l'&eacute;coutaient son regard
+dur et puissant.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que, dans le monde des bagnes, les choses se passent de la
+m&ecirc;me fa&ccedil;on que dans la soci&eacute;t&eacute; r&eacute;guli&egrave;re.</p>
+
+<p>Les affili&eacute;s qui &eacute;coutaient Biscarre, membres du conseil supr&ecirc;me ou
+simples d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s, appartenaient &agrave; ce que nous appellerions, si nous
+l'osions, l'aristocratie des for&ccedil;ats. Tout au moins, c'en &eacute;tait
+l'oligarchie.</p>
+
+<p>Et tandis que la vile pl&egrave;be, les Muflier, les Goniglu (paix &agrave; leur
+cendre), le Truard et autres se plaignaient de rester sans un &eacute;cu en
+poche, l'aristocratie en question menait vie large et satisfaite.</p>
+
+<p>La preuve de cette observation fut clairement accus&eacute;e par l'assentiment
+que tous donn&egrave;rent aux paroles du roi des Loups.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Cette police que je dirige seul et dont seul j'ai la responsabilit&eacute;,
+m'avait mis sur la trace d'op&eacute;rations myst&eacute;rieuses auxquelles se livrait
+certain grand personnage &eacute;tranger, de fouilles op&eacute;r&eacute;es dans les
+sous-sols de Paris.</p>
+
+<p>&raquo;Je devinai que le myst&egrave;re dont s'entourait cet homme devait cacher
+quelque bonne aubaine pour l'association. Je ne m'&eacute;tendrai pas sur les
+moyens dont j'usai....</p>
+
+<p>&raquo;Bref, une nuit, je le surpris....</p>
+
+<p>&raquo;Ah! cet homme croyait son secret bien gard&eacute;. Mon apparition subite le
+frappa comme un coup de foudre, et je ris encore au souvenir de sa mine
+piteuse... Je dois avouer cependant que c'est une nature &eacute;nergique et
+qu'il tenta de me tuer... Inutile de dire qu'il ne parvint m&ecirc;me pas &agrave; me
+faire une &eacute;gratignure... j'&eacute;tais ma&icirc;tre de lui....</p>
+
+<p>&raquo;Le plus curieux en ceci, c'est que mon homme &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Toujours
+esp&eacute;rant d&eacute;couvrir des caisses d'or ou de pierreries, il rencontrait
+pour la deuxi&egrave;me fois un fragment de pierre qu'il estimait sans
+valeur....</p>
+
+<p>&raquo;Quand je le quittai, j'avais moul&eacute;, sans qu'il s'en aper&ccedil;&ucirc;t,
+l'empreinte des caract&egrave;res trac&eacute;s sur le bloc de pierre, comme d&eacute;j&agrave; je
+poss&eacute;dais la copie exacte de ceux qui constellaient le premier bloc de
+granit qu'il avait d&eacute;terr&eacute; nagu&egrave;re et qu'il avait rel&eacute;gu&eacute;
+d&eacute;daigneusement dans un coin de son cabinet....</p>
+
+<p>&raquo;Apr&egrave;s avoir pris certaines mesures indispensables &agrave; la r&eacute;ussite de mes
+projets, je me mis en qu&ecirc;te d'un homme qui p&ucirc;t traduire les inscriptions
+trac&eacute;es en caract&egrave;res incompr&eacute;hensibles pour nous....</p>
+
+<p>&raquo;La recherche fut difficile. Car, en v&eacute;rit&eacute;, ajouta Biscarre en
+ricanant, j'ai constat&eacute; combien le niveau des sciences philologiques
+s'est abaiss&eacute; en France.</p>
+
+<p>&raquo;Ce fut alors que j'appris l'existence d'Exup&egrave;re. Je parvins &agrave; p&eacute;n&eacute;trer
+au bagne de Rochefort, o&ugrave; la malheureux est retenu depuis six ann&eacute;es....</p>
+
+<p>&raquo;Sur ma demande, il a traduit les signes grav&eacute;s sur les fragments de
+statue et m'a donn&eacute;, avec une incroyable &eacute;rudition, les d&eacute;tails les plus
+complets sur le peuple auquel appartenait l'empire dont aujourd'hui ne
+subsistent plus que des ruines colossales....</p>
+
+<p>&raquo;Oui, ces tr&eacute;sors &eacute;normes existent!... Oui, ces richesses sont enfouies
+dans une des cryptes souterraines d'une pagode immense... Eh bien! ces
+tr&eacute;sors, je veux qu'ils appartiennent aux Loups de Paris!&raquo;</p>
+
+<p>Et comme tous, silencieux, tenaient leurs yeux fix&eacute;s sur Biscarre, dont
+la parole br&egrave;ve, &eacute;nergique, avait fait passer en eux la conviction dont
+il &eacute;tait rempli lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, reprit-il, je ne veux plus que les Loups soient
+traqu&eacute;s dans cette vieille soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; ils &eacute;touffent. A nous le monde! &agrave;
+nous la force que donne la richesse! Avec les tr&eacute;sors du roi des Kmers,
+nous &eacute;rigerons l&agrave;-bas, par del&agrave; les mers, un royaume &eacute;trange, dont la
+puissance sera si grande que nul ne pourra se mesurer avec nous; royaume
+des criminels, des for&ccedil;ats! De l&agrave;, nous nous r&eacute;pandrons sur toute la
+terre, non plus hypocritement, non plus en nous cachant dans l'ombre
+comme des r&eacute;prouv&eacute;s, mais comme des conqu&eacute;rants. Nous serons l'arm&eacute;e du
+mal, le peuple du crime!</p>
+
+<p>&raquo;Guerre aux hommes! Guerre aux poss&eacute;dants!... Nous serons la nation
+vengeresse qui fera expier &agrave; l'humanit&eacute; ses fausses vertus et ses
+r&eacute;probations hypocrites!...</p>
+
+<p>&raquo;Comprenez-vous, mes ma&icirc;tres, moi, Biscarre, votre roi, je vous cr&eacute;erai
+un asile inattaquable d'o&ugrave; vous vous jetterez sur le monde pour le
+d&eacute;vaster... Nous aurons nos mercenaires, nos flottes, nos arsenaux! Avec
+notre or, nous d&eacute;fierons les plus forts, nous ach&egrave;terons les
+consciences, nous soul&egrave;verons les fils contre leurs p&egrave;res, les
+d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s contre les repus!... Guerre de fureur et d'extermination!...</p>
+
+<p>&raquo;Nous appellerons &agrave; nous tous les bandits qui, poursuivis comme des
+b&ecirc;tes fauves, jettent &agrave; la soci&eacute;t&eacute; qui les poursuit des menaces
+impuissantes, et tombent &eacute;puis&eacute;s sous la hache qui les frappe... Qu'ils
+viennent &agrave; nous, et nous leur donnerons des armes!</p>
+
+<p>&raquo;Je veux que le royaume du mal soit en &eacute;pouvante &agrave; tous les peuples! Cet
+enfer&mdash;que leur imagination a cr&eacute;&eacute;&mdash;je veux le r&eacute;aliser, moi, sur la
+terre!...</p>
+
+<p>&raquo;Vous tous qui m'&eacute;coutez, m'avez-vous compris?... Voulez-vous m'aider &agrave;
+remplir cette t&acirc;che gigantesque et d'une horreur sublime?... Dites!
+&ecirc;tes-vous pr&ecirc;ts?...&raquo;</p>
+
+<p>Tous, debout, fr&eacute;missants, s'&eacute;cri&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! nous sommes pr&ecirc;ts! Vive Biscarre!... vive le roi du mal!...</p>
+
+<p>&mdash;Bien! mes fid&egrave;les!... oh! je ne doutais pas de vous!... vous croyez en
+moi, et c'est justice!... mais je ne vous ai pas encore tout dit!...</p>
+
+<p>Il y eut un redoublement d'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, il faut nous emparer de ces tr&eacute;sors... J'ai besoin de
+vous... Il faudra tuer!... L'homme qui a d&eacute;couvert les deux fragments de
+statue est en possession d'un papier important, je dirai plus,
+indispensable; c'est celui o&ugrave; sont trac&eacute;es les indications qui
+permettront de retrouver le troisi&egrave;me bloc de pierre... Exup&egrave;re m'a
+affirm&eacute; que ces fragments ne devaient &ecirc;tre qu'au nombre de trois.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez saisi le sens renferm&eacute; dans l'inscription incompl&egrave;te d&eacute;j&agrave;
+traduite, continua Biscarre, vous avez vu que c'est la statue elle-m&ecirc;me
+qui, plac&eacute;e dans certaine position, doit, par la projection de son
+ombre, d&eacute;signer la place exacte o&ugrave; les tr&eacute;sors sont enfouis... donc il
+nous faut le troisi&egrave;me morceau qui la compl&egrave;te... Seul, le papier dont
+je viens de parler nous en donnera le pouvoir... il faut l'arracher &agrave;
+celui qui le d&eacute;tient... il faut l'assassiner....</p>
+
+<p>&mdash;Nous le tuerons, dit un des Loups.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est son nom? reprit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai quand l'heure sera venue... il faut que je prenne mes
+derni&egrave;res dispositions... car je veux, en frappant cet homme dont la vie
+m'importe peu, achever une autre oeuvre depuis longtemps entreprise...
+Vous connaissez l'existence du Club des Morts, association myst&eacute;rieuse
+qui a montr&eacute; la pr&eacute;tention de lutter contre nous. Je veux l'abattre,
+avant que nous quittions la France pour marcher &agrave; la conqu&ecirc;te des
+tr&eacute;sors....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que tu veuilles, quoi que tu ordonnes, dit un des membres du
+conseil, nous t'appartenons et nous te suivrons.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! Maintenant, vous connaissez nos projets, je vous ordonne la
+prudence! la moindre indiscr&eacute;tion pourrait compromettre notre oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras.</p>
+
+<p>&mdash;Jusque-l&agrave;, silence! Cachez-vous dans vos tani&egrave;res comme des fauves,
+pr&ecirc;ts &agrave; bondir au premier signal; ne cherchez pas &agrave; savoir o&ugrave; je suis
+avant que vous receviez mes ordres. Allez, maintenant, et n'oubliez pas
+que le roi des Loups veille et travaille pour vous tous!</p>
+
+<p>Un dernier cri de: Vive Biscarre! &eacute;branla les vo&ucirc;tes antiques des
+souterrains de l'H&ocirc;tel-Dieu.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, l'obscurit&eacute; reprenait possession de ces cryptes
+sombres et l'on n'entendait plus que le clapotement de l'eau, heurtant
+les grilles rouill&eacute;es des larges baies.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">PARADIS OU ENFER</a></h3>
+
+
+<p>Laissons pendant quelque temps le roi des Loups &agrave; ses t&eacute;n&eacute;breuses
+machinations et revenons &agrave; celui qui, menac&eacute; par sa haine, oubliait dans
+les joies d'un amour insens&eacute; les d&eacute;sespoirs de sa vie pass&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous voulons parler de Jacques de Cherlux.</p>
+
+<p>Depuis que, pour la premi&egrave;re fois, Isabelle de Torr&egrave;s, belle &agrave; damner un
+saint, comme disaient alors les romantiques, avait prononc&eacute; ces mots
+passionn&eacute;s:&mdash;Jacques, je t'aime!... le jeune homme croyait vivre dans un
+r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Et, de fait, ses sensations proc&eacute;daient &agrave; la fois de l'engourdissement
+et de l'ivresse.</p>
+
+<p>Si parfois il s'&eacute;veillait de cette torpeur sensuelle, c'&eacute;tait dans une
+sorte de sursaut convulsif; les plaisirs violents et &acirc;cres l'arrachaient
+&agrave; cette demi-somnolence.</p>
+
+<p>C'est qu'en v&eacute;rit&eacute; cette femme poss&eacute;dait, pour les choses d'amour, une
+puissance infernale. Son souffle &eacute;tait &agrave; la fois capiteux et enivrant;
+ses baisers tuaient l'&acirc;me et le corps, comme ces poisons des Borgia qui
+&eacute;teignaient en l'homme qui les avait bus jusqu'au sentiment de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et Jacques ne r&eacute;sistait ni ne tentait de r&eacute;sister.</p>
+
+<p>O&ugrave; il &eacute;tait, o&ugrave; il allait, il ne le savait plus. La pente &eacute;tait
+glissante; le vertige le prenait, et il tombait plus vite, toujours plus
+vite, sans voir le gouffre d'infamie qui s'ouvrait b&eacute;ant au-dessous de
+lui.</p>
+
+<p>Sa conscience s'&eacute;tait endormie, son intelligence sommeillait.</p>
+
+<p>Il ne comprenait plus. Il se laissait vivre, sans m&ecirc;me savoir ce
+qu'&eacute;tait cette vie. C'&eacute;tait l'effarement c&eacute;r&eacute;bral de l'homme saisi par
+un engrenage et dont le corps, lanc&eacute; par le levier de fer, tourne dans
+le vide avant d'&ecirc;tre broy&eacute; entre les cylindres qui le tueront....</p>
+
+<p>D'ailleurs, Isabelle l'isolait du monde.</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait sa proie. Elle l'avait pris. Il &eacute;tait &agrave; elle.</p>
+
+<p>Elle disait, elle croyait l'aimer. Cette adoration toute physique lui
+semblait une sorte de r&eacute;v&eacute;lation.</p>
+
+<p>Comme toutes les courtisanes&mdash;qui bien avant les po&euml;tes et les
+romanciers, ont invent&eacute; la th&eacute;orie de la r&eacute;habilitation&mdash;le T&eacute;nia avait
+oubli&eacute; son pass&eacute;. L'empoisonneuse du duc de Torr&egrave;s pr&eacute;tendait d&eacute;couvrir
+en son &acirc;me toutes les d&eacute;licatesses et toutes les innocences; celle qui
+avait surexcit&eacute; la passion s&eacute;nile de Silvereal jouait na&iuml;vement toutes
+les pudeurs.</p>
+
+<p>Plus n'&eacute;tait question&mdash;f&ucirc;t-ce au plus profond du souvenir&mdash;de Martial,
+dont elle avait exploit&eacute; le talent et en qui elle avait engourdi, sinon
+tu&eacute;, tout sentiment qui ne se rapport&acirc;t pas &agrave; elle-m&ecirc;me... de sir
+Lionel, qui s'&eacute;tait br&ucirc;l&eacute; la cervelle &agrave; ses genoux et dont elle avait
+d&eacute;daigneusement repouss&eacute; le corps de sa petite mule bleue.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, ce cynisme d'oubli &eacute;tait admirable. Et, pour elle, pass&eacute;,
+pr&eacute;sent, avenir, se r&eacute;sumaient en un mot: Amour! en un seul nom:
+Jacques!...</p>
+
+<p>Elle avait des chatteries adorables et avait retrouv&eacute; toute la
+<i>f&eacute;linit&eacute;</i> de sa nature premi&egrave;re. Dominatrice, elle s'&eacute;tait faite
+humble. Violente, elle &eacute;tait devenue soumise. Elle avait des terreurs
+d'enfant, si, par aventure, sortant de sa torpeur, le jeune homme avait
+quelque r&eacute;veil d'&eacute;nergie.</p>
+
+<p>Pensait-il, elle supposait qu'il l'aimait moins.</p>
+
+<p>Alors elle l'enveloppait dans le r&eacute;seau de ces enchantements que la
+Mythologie pr&ecirc;te &agrave; Circ&eacute;.</p>
+
+<p>Parfois elle se prenait &agrave; craindre qu'on ne le lui enlev&acirc;t.</p>
+
+<p>Certes, il l'aimait, lui aussi, si toutefois on peut donner le nom
+d'amour &agrave; cette d&eacute;pravation c&eacute;r&eacute;brale qui ne demande &agrave; la femme que la
+satisfaction des sens.</p>
+
+<p>Jamais, pour conserver jalousement Rosine, Bartholo ne d&eacute;ploya plus
+d'habilet&eacute; ing&eacute;nieuse que ne le faisais le T&eacute;nia.</p>
+
+<p>Quoique clos comme une prison, enseveli dans les arbres, qui jetaient
+sur lui leur ombre lourde et opaque, l'h&ocirc;tel de la rue de la
+Tour-des-Dames ne lui avait plus paru assez s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Elle avait achet&eacute;&mdash;en secret&mdash;une charmante petite maison aupr&egrave;s de la
+porte Maillot, au bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Habile &agrave; se cacher, elle s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute;e sans que Jacques soup&ccedil;onn&acirc;t
+m&ecirc;me son absence, et en quelques jours, par la puissante magie de
+l'argent, elle avait transform&eacute; cette maison en un nid d'amour.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait plus avare, ou du moins son avarice avait chang&eacute; de forme.
+Ce qu'elle voulait conserver maintenant, ce qui constituait maintenant
+le tr&eacute;sor sur lequel elle veillait avidement, c'&eacute;tait son amant, c'&eacute;tait
+Jacques....</p>
+
+<p>Un jour, elle l'avait emmen&eacute; sans lui dire o&ugrave;.</p>
+
+<p>Sa voiture, toute douillet&eacute;e de satin, les avait entra&icirc;n&eacute;s &agrave; travers les
+rues. Il s'&eacute;tonnait, il questionnait.</p>
+
+<p>Elle refusait de r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Puis la porti&egrave;re s'&eacute;tait ouverte, et Jacques avait pouss&eacute; un cri de
+surprise. En v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait &agrave; se croire transport&eacute; dans le pays inconnu
+des f&eacute;eries splendides.</p>
+
+<p>Un vaste jardin d'hiver, recouvert d'un d&ocirc;me de cristal, enchev&ecirc;trait en
+une vaste vo&ucirc;te verdoyante les plantes tropicales les plus rares et les
+plus brillantes. Ce n'&eacute;taient que fleurs &eacute;clatantes aux parfums
+enivrants; quand on suivait le long sentier qui courait &agrave; travers les
+tiges souples, les larges feuilles se baissaient comme pour caresser.</p>
+
+<p>Puis un perron de marbre blanc donnait acc&egrave;s dans la demeure, o&ugrave; &eacute;tait
+entass&eacute;&mdash;avec une profusion royale, mais avec un go&ucirc;t parfait&mdash;tout ce
+que l'art moderne a imagin&eacute; de plus d&eacute;licat et de plus admirable &agrave; la
+fois.</p>
+
+<p>Les statues, aux profils voluptueux&mdash;nudit&eacute;s sublimes qu'Isabelle
+semblait d&eacute;fier&mdash;se blottissaient &agrave; tous les angles... les fen&ecirc;tres &agrave;
+vitraux orientaux jetaient sur les sofas de soie leurs teintes douces et
+chatoyantes.</p>
+
+<p>Jacques! Jacques! r&eacute;volte-toi donc!... Quoi!... tu entres dans cet
+enfer et tu crois p&eacute;n&eacute;trer dans un Eden! Interroge-toi, rel&egrave;ve la
+t&ecirc;te!... pense! qui donc a pay&eacute; tout cela?... De quelles d&eacute;bauches, de
+quels mensonges d'amour ont &eacute;t&eacute; sold&eacute;es ces richesses?... N'as-tu donc
+m&ecirc;me plus ce sentiment, que conserve le plus sceptique, la jalousie du
+pass&eacute;?... Et le rouge ne te monte pas au front, lorsque tu suis
+docilement cette courtisane qui t'entra&icirc;ne en te prenant la main!</p>
+
+<p>Mais non. Tu n'entends m&ecirc;me pas cette voix de probit&eacute; qui murmure &agrave; ton
+oreille. Tes yeux ne voient plus, tes oreilles ne per&ccedil;oivent plus aucun
+son, parce que tu sens fr&eacute;mir dans ta main les doigts chaudement
+voluptueux de cette femme... parce que tu aspires le parfum qui
+s'&eacute;chappe de tout son &ecirc;tre... parce que tu lui appartiens... et qu'une
+fois de plus le T&eacute;nia, rongeant ton coeur, accomplit son oeuvre
+mortelle.</p>
+
+<p>Jacques marchait comme font les somnambules. Il y avait un brouillard
+devant ses yeux et sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Pour lui aussi le pass&eacute; &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Bien loin, s'&eacute;taient envol&eacute;es les r&eacute;solutions honn&ecirc;tes de l'ouvrier, les
+r&eacute;sistances du calomni&eacute;, les indignations qui l'avaient fait bondir sous
+l'injure. Se souvenait-il seulement de son nom? Pourquoi l'appelait-on
+le comte de Cherlux? et Mancal? et les Loups? et la Br&ucirc;leuse? et
+Diouloufait? Tout cela n'&eacute;tait plus qu'ombres enfouies dans les
+t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Sa vie se r&eacute;sumait tout enti&egrave;re en un sourire d'Isabelle, son avenir en
+un baiser.</p>
+
+<p>Et les jours passaient dans cette demi-somnolence du vice qui brise les
+nerfs et atrophie le cerveau....</p>
+
+<p>Jacques avait des rires de vieillard, des divagations de fou.</p>
+
+<p>Son visage p&acirc;li semblait s'&ecirc;tre encore affin&eacute;. Ses yeux brillaient d'un
+&eacute;clat fi&eacute;vreux, et aux plis de ses l&egrave;vres on remarquait d&eacute;j&agrave; cette
+contraction qui reste &agrave; la bouche des vieux viveurs comme un ind&eacute;l&eacute;bile
+stigmate.</p>
+
+<p>Il ne songeait pas &agrave; sortir. Pour lui l'existence tout enti&egrave;re se
+renfermait dans cette maison, tout impr&eacute;gn&eacute;e d'une atmosph&egrave;re d'ivresse.</p>
+
+<p>Parfois il s'&eacute;tendait sur un sofa, devant une des fen&ecirc;tres d'o&ugrave; l'oeil
+se perdait &agrave; travers l'avenue. Les yeux fixes, il ne regardait pas; il
+ne r&ecirc;vait pas.</p>
+
+<p>Alors, doucement, le T&eacute;nia s'approchait derri&egrave;re lui, sur la pointe des
+pieds. Étendant ses bras nus, plus blancs que le marbre, elle posait ses
+deux mains sur sa t&ecirc;te, et, se penchant, le baisait au front....</p>
+
+<p>Il tressaillait, comme si, pour son cerveau, cette douce pression e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; une douleur... Puis, se retournant, il la saisissait dans ses
+bras....</p>
+
+<p>Un jour&mdash;midi venait de sonner&mdash;Isabelle &eacute;tait sortie. Il n'avait m&ecirc;me
+pas songea lui demander o&ugrave; elle allait. N'&eacute;tait-elle pas ma&icirc;tresse
+absolue dans cette maison? Puis son absence n'&eacute;tait-elle pas&mdash;sans qu'il
+se l'avou&acirc;t&mdash;une sorte de soulagement pour lui?</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, il se sentait plus faible, plus absorb&eacute; que de coutume.</p>
+
+<p>Étendu &agrave; la place qu'il choisissait d'ordinaire, il laissait son regard
+errer dans le vide....</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; on touchait au printemps.</p>
+
+<p>Et les premiers soleils jetaient sur la route leur clart&eacute; blanche et
+lumineuse. Le chemin s'&eacute;tendait comme un long ruban de soie.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, loin, bien loin, deux points noirs se d&eacute;tach&egrave;rent sur cette
+matit&eacute;.</p>
+
+<p>Jacques, insouciant, les suivait du regard avec l'indiff&eacute;rence d'un
+enfant.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t les points grandirent, prirent forme.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient deux chevaux, ardents, vivaces, rapidement lanc&eacute;s.</p>
+
+<p>Deux jeunes filles, dont il ne pouvait encore distinguer le visage, les
+excitaient de la cravache, gracieusement imprudentes.</p>
+
+<p>Mais voici que l'un des chevaux se cabre, tourne sur lui-m&ecirc;me. En vain
+celle qui le montait s'efforce de le ma&icirc;triser.</p>
+
+<p>L'animal cherche &agrave; d&eacute;sar&ccedil;onner sa cavali&egrave;re qui lui scie la bouche avec
+le mors.</p>
+
+<p>Le cheval alors s'&eacute;lance, droit devant lui, les jarrets tendus, et d'un
+galop furieux, il s'emporte.</p>
+
+<p>La jeune fille chancelle... Si elle tombe, c'est la mort pour elle.</p>
+
+<p>Que s'est-il pass&eacute; dans l'&acirc;me de Jacques?</p>
+
+<p>D'un seul geste, il a ouvert la fen&ecirc;tre... et a bondi dans le jardin...
+Un &eacute;lan le porte sur la route.</p>
+
+<p>Le cheval va passer... il est encore &agrave; une vingtaine de m&egrave;tres....</p>
+
+<p>R&eacute;sol&ucirc;ment, Jacques se jette &agrave; sa rencontre... et au moment o&ugrave; l'animal,
+martelant le sol de ses sabots enfi&eacute;vr&eacute;s, passe &agrave; sa port&eacute;e, il se rue
+au poitrail et le saisit par les naseaux.</p>
+
+<p>La jeune fille jette un cri terrible....</p>
+
+<p>Jacques est renvers&eacute;... mais ses mains, accroch&eacute;es au mors, n'ont pas
+l&acirc;ch&eacute; prise.</p>
+
+<p>L'animal le tra&icirc;ne... l'homme le tient encore.</p>
+
+<p>Le cheval se secoue en hennissant de rage... Jacques se sent faiblir...
+mais voici que l'animal, dompt&eacute;, s'arr&ecirc;te... brusquement... de ses
+quatre pieds qui semblent riv&eacute;s &agrave; la terre....</p>
+
+<p>Jacques est debout, p&acirc;le, une sueur froide au front....</p>
+
+<p>Une voix lui crie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur! merci!... je vous dois la vie.</p>
+
+<p>Il voit la jeune fille qui chancelle, qui tombe.</p>
+
+<p>Il la re&ccedil;oit dans ses bras... et pousse un cri:</p>
+
+<p>Il a reconnu celle qui nagu&egrave;re se trouvait aupr&egrave;s du grabat sur lequel
+expirait la mis&eacute;rable Br&ucirc;leuse.</p>
+
+<p>Celle qu'il vient de sauver au p&eacute;ril de sa vie, c'est Pauline de
+Saussay.</p>
+
+<p>Il ne l'a vue qu'un seul moment, alors que fou de douleur, il baissait
+la t&ecirc;te sous les insultes que lui jetait &agrave; la face celle qui se tordait
+dans les angoisses de l'agonie.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait &agrave; cause d'elle surtout qu'il s'&eacute;tait enfui, devant elle
+qu'il n'avait pas voulu rougir, expliquer que parmi tous ces noms
+prononc&eacute;s, noms de bandits et d'assassins, il en &eacute;tait qui se trouvaient
+fatalement li&eacute;s &agrave; sa vie.</p>
+
+<p>Et voici que maintenant, tandis que, docile, le cheval restait immobile,
+voici que Pauline de Saussay appuyait sur sa poitrine sa t&ecirc;te
+languissante. Il voyait ce visage p&acirc;le et doux, &agrave; l'ovale ang&eacute;lique, ces
+grands yeux bleus &agrave; demi ferm&eacute;s qui semblaient noy&eacute;s dans les larmes....</p>
+
+<p>Jacques sentit son coeur se serrer sous une &eacute;treinte convulsive....</p>
+
+<p>Qu'elle lui semblait belle!... Oui, c'&eacute;tait bien un parfum de puret&eacute; et
+de bonheur qui s'&eacute;chappait de toute sa personne. Le fr&eacute;missement de
+terreur qui l'agitait encore faisait vibrer les fibres les plus intimes
+du coeur de Jacques....</p>
+
+<p>La seconde jeune fille arrivait au galop, accompagn&eacute;e du domestique, qui
+l'avait enfin rejointe....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Louise de Favereye.</p>
+
+<p>Jacques la reconnut, elle aussi. Et, involontairement, il baissa les
+yeux. Maintenant ses souvenirs lui revenaient en foule....</p>
+
+<p>&mdash;Bless&eacute;e! Pauline est bless&eacute;e! cria Lucie.</p>
+
+<p>En effet, des goutelettes de sang coulaient sur son front blanc, o&ugrave; pas
+un pli n'&eacute;tait trac&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mademoiselle, dit Jacques, mademoiselle n'est pas
+bless&eacute;e... ce sang est le mien.</p>
+
+<p>En effet, dans l'effort, il s'&eacute;tait martel&eacute; le front, son sang coulait.</p>
+
+<p>Il eut un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, fit-il. Qu'est-ce que quelques gouttes de sang, quand
+il s'agit de sauver une existence?...</p>
+
+<p>Lucie le regarda.</p>
+
+<p>Elle aussi le reconnut. Elle se souvint de la sc&egrave;ne &eacute;trange dont elle
+avait &eacute;t&eacute; t&eacute;moin. Elle h&eacute;sitait &agrave; parler.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre domestique se mette en qu&ecirc;te d'une voiture, dit Jacques,
+car, en raison de sa faiblesse, votre amie serait incapable de monter &agrave;
+cheval.</p>
+
+<p>Lucie confirma l'ordre formul&eacute; par Jacques.</p>
+
+<p>Pauline avait &eacute;t&eacute; &eacute;tendue, toujours &eacute;vanouie, sur un des c&ocirc;t&eacute;s de la
+route. Lucie soutenait maintenant sa t&ecirc;te sur ses genoux, et, embrassant
+ses cheveux, cherchait &agrave; la ranimer en lui prodiguant les plus douces
+caresses.</p>
+
+<p>Enfin ses yeux s'ouvrirent... elle poussa un profond soupir et regarda
+autour d'elle. Elle vit Jacques, une exclamation lui &eacute;chappa, en m&ecirc;me
+temps qu'une vive rougeur empourprait son visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui m'avez sauv&eacute;e! dit-elle d'une voix faible. Encore une
+fois merci!...</p>
+
+<p>&mdash;Je b&eacute;nis le hasard qui m'a plac&eacute; sur votre route, dit Jacques.</p>
+
+<p>En ce moment le laquais revenait avec une voiture qu'il avait rapidement
+d&eacute;couverte dans une rue voisine.</p>
+
+<p>Lucie parla &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle &agrave; Jacques, nous ne savons comment vous exprimer
+toute notre reconnaissance....</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, interrompit Jacques, je ne vous adresserai qu'une
+pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compris &agrave; vos regards, &agrave; votre surprise, que vous m'avez reconnu
+et que vous n'aviez pas perdu le souvenir d'une aventure bizarre &agrave;
+laquelle je me suis trouv&eacute; m&ecirc;le.</p>
+
+<p>Lucie protesta d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous parler. Vous avez entendu une moribonde professer
+contre moi les plus odieuses accusations, et vous vous &ecirc;tes &eacute;tonn&eacute;e de
+ne pas entendre sortir de mes l&egrave;vres un seul mot de justification. Eh
+bien! quelles que fussent les apparences, si &eacute;trange que vous ait paru
+ma conduite, je vous jure... tenez, par la vie de mademoiselle que j'ai
+eu le bonheur de sauver, par ce sang que j'ai vers&eacute; pour elle, je jure
+que je suis un honn&ecirc;te homme et que j'ai droit &agrave; votre estime.</p>
+
+<p>Pauline cacha son visage dans le sein de Lucie, et tout bas elle
+murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai jamais dout&eacute;, moi!</p>
+
+<p>Lucie tendit la main au jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et mademoiselle? insista Jacques en s'adressant &agrave; Pauline.</p>
+
+<p>Pauline ne r&eacute;pondait pas, mais sa main, se d&eacute;gageant doucement, toucha
+en frissonnant la main du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voudriez-vous pas, reprit Jacques, me faire conna&icirc;tre votre nom?</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles se nomm&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur, demanda Lucie, ne nous donnerez-vous pas le
+v&ocirc;tre... afin que nous le conservions dans notre souvenir?</p>
+
+<p>Jacques h&eacute;sita. Puis:</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Jacques, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Jacques... qui veut oublier tout autre titre et tout autre nom,
+qu'il n'a pas gagn&eacute;s, pour m&eacute;riter d'&ecirc;tre appel&eacute; d&eacute;sormais Jacques
+l'honn&ecirc;te homme....</p>
+
+<p>Pauline s'appuya sur son bras pour gagner la voiture.</p>
+
+<p>Puis le cocher lan&ccedil;a les chevaux... Les deux jeunes filles lui sourirent
+encore une fois.</p>
+
+<p>A ce moment, un coup&eacute; d&eacute;bouchant sur l'avenue croisa la voiture qui
+emportait Lucie et Pauline, puis roula rapidement vers le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! cria une voix.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Isabelle, c'&eacute;tait le T&eacute;nia.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait sortie vivement de la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! mon Jacques! que fais-tu l&agrave;? Mais tu es bless&eacute;! mon Dieu! c'est
+du sang! Que s'est-il pass&eacute;? parle! parle!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, fit le jeune homme avec une certaine impatience, j'ai
+arr&ecirc;t&eacute; un cheval qui s'emportait.</p>
+
+<p>Isabelle le regarda. Le ton dont il avait prononc&eacute; ces paroles l'avait
+frapp&eacute;e en plein coeur comme un coup de poignard.</p>
+
+<p>Les femmes qui aiment ont des intuitions subites.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as sauv&eacute; une jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;L'une de celles que je viens de voir, dans cette voiture?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, mais rentrons! je me sens faible et j'ai besoin de repos.</p>
+
+<p>Et pour couper court &agrave; une conversation p&eacute;nible, il se dirigea vers la
+maison.</p>
+
+<p>Isabelle marchait aupr&egrave;s de lui et le regardait &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e.</p>
+
+<p>Au moment d'entrer, Jacques eut comme un mouvement de recul.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demanda Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! fit Jacques.</p>
+
+<p>Et la porte se referma sur eux.</p>
+
+<p>Le jeune homme &eacute;tait pensif.</p>
+
+<p>Et Isabelle la courtisane se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? j'ai peur!</p>
+
+<p>Puis avec un frisson, elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il ne m'aimait plus!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LE BIEN ET LE MAL</a></h3>
+
+
+<p>Dans le long r&eacute;cit que nous avons entrepris de raconter, il est
+n&eacute;cessairement un certain nombre de personnages que nous sommes forc&eacute;
+d'abandonner pendant quelque temps, sauf &agrave; y revenir en temps utile.</p>
+
+<p>Maintenant qu'on conna&icirc;t, en partie du moins, les projets de Biscarre,
+cette entreprise grandiose, presque sublime &agrave; force d'audace criminelle,
+qui &eacute;tait venue s'enter en quelque sorte sur ses premi&egrave;res r&eacute;solutions,
+il nous faut revenir &agrave; l'h&ocirc;tel de Favereye, dans lequel jusqu'ici nous
+n'avons pas conduit le lecteur.</p>
+
+<p>Cet h&ocirc;tel qui, depuis plusieurs si&egrave;cles, appartenait &agrave; une des plus
+honorables familles de la noblesse de robe, &eacute;tait situ&eacute; &agrave; l'entr&eacute;e du
+faubourg Saint-Honor&eacute;, &agrave; peu de distance de l'emplacement o&ugrave; se trouve
+aujourd'hui l'ambassade d'Angleterre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait occup&eacute; maintenant par M. de Favereye, magistrat &agrave; la cour de
+cassation, dont l'int&eacute;grit&eacute; &eacute;tait proverbiale. Plusieurs fois il avait
+r&eacute;sist&eacute; &agrave; des ordres venus de haut, et devant sa probit&eacute;, qui rappelait
+celle de cet honn&ecirc;te homme qui rendait &laquo;des arr&ecirc;ts et non des services,&raquo;
+les plus &eacute;hont&eacute;s corrupteurs de cette &eacute;poque f&eacute;conde avaient d&ucirc; battre
+en retraite.</p>
+
+<p>La marquise de Favereye, n&eacute;e Marie de Mauvillers, sa femme, occupait
+avec sa fille Lucie le premier &eacute;tage de l'h&ocirc;tel, ainsi que Pauline de
+Saussay, orpheline, avons-nous dit, que sa m&egrave;re mourante avait l&eacute;gu&eacute;e &agrave;
+la marquise.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous p&eacute;n&eacute;trons dans cette demeure, la marquise et sa soeur
+Mathilde, assises l'une aupr&egrave;s de l'autre, les mains dans les mains,
+causent avec animation:</p>
+
+<p>&mdash;Patience! patience! r&eacute;p&egrave;te Marie, si triste que soit ta situation,
+n'oublie pas que tu as des devoirs sacr&eacute;s et que nulle puissance au
+monde ne peut briser le lien qui t'attache &agrave; M. de Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma soeur, reprend Mathilde dont les yeux brillent d'une
+exaltation f&eacute;brile, je n'ai donc plus d'autre refuge que la mort!</p>
+
+<p>&mdash;Soeur! soeur! je t'en conjure! ne parle pas ainsi... ton animation
+m'&eacute;pouvante!... Tu parles de mourir!... Mais, sans que je veuille
+diminuer le fardeau de douleurs que tu as &agrave; supporter, ne te souviens-tu
+pas des angoisses qui, depuis si longtemps, p&egrave;sent sur ma vie!... As-tu
+oubli&eacute; ces larmes que je verse sans cesse, d&eacute;sesp&eacute;rant maintenant de
+retrouver jamais celui que j'ai perdu, de l'arracher &agrave; ce mis&eacute;rable qui
+en fait son jouet et sa proie! Mathilde! est-ce que je suis tu&eacute;e, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es forte et je suis faible!</p>
+
+<p>&mdash;Non! ce n'est pas de la force! Le suicide est une l&acirc;chet&eacute;! Qui se tue,
+d&eacute;serte!</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne comprends donc pas que ma situation est plus horrible
+chaque jour?... Voici que maintenant M. de Silvereal est priv&eacute; de cette
+illusion malsaine qu'entretenait en lui le faux amour de la Torr&egrave;s...
+Elle a disparu, pour aller se cacher avec un nouvel amant dans quelque
+retraite o&ugrave; il n'a pas su la d&eacute;couvrir... D'hypocrite qu'il &eacute;tait, le
+d&eacute;sespoir l'a rendu cyniquement cruel. Les tortures qu'&eacute;prouve son &acirc;me
+jalouse, c'est &agrave; moi qu'il veut les faire expier!... Il m'insulte, il me
+brave sans cesse, il r&eacute;p&egrave;te le nom d'Armand de Bernaye, le nom que je
+conserve comme un &eacute;cho de douloureuse joie au fond de mon coeur et que
+ses l&egrave;vres profanent... Parfois je surprends dans ses yeux des lueurs
+qui m'effrayent... Il s'est r&eacute;concili&eacute; avec le duc de Belen, et ces deux
+hommes, jet&eacute;s dans notre vie pour le mal, complotent, j'en ai la
+conviction, quelque infernale machination... eh bien!... il y a trop
+longtemps que je lutte!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde!</p>
+
+<p>&mdash;Souvent, la nuit, seule, d&eacute;sol&eacute;e, pressant entre mes mains mes tempes
+pr&ecirc;tes &agrave; &eacute;clater, je songe &agrave; fuir... oui, en v&eacute;rit&eacute;!... je veux courir
+chez Armand, et lui crier: &laquo;Prends-moi!... emm&egrave;ne-moi!... arrache-moi de
+cet enfer o&ugrave; je me d&eacute;bats!&raquo; Puis, j'ai peur de moi-m&ecirc;me, j'ai peur de
+perdre Armand sans me sauver... et toujours devant moi se dresse ce
+fant&ocirc;me de haine basse et vile qui ose s'appeler mon mari!... Tu vois
+bien, soeur, que c'est &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer!</p>
+
+<p>La douleur de Mathilde &eacute;tait poignante.</p>
+
+<p>Et, par malheur, elle ne faisait que dire la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Depuis que le T&eacute;nia avait entra&icirc;n&eacute; Jacques loin de la rue de la
+Tour-des-Dames, Silvereal se sentait devenir fou.</p>
+
+<p>Cet amour de vieillard&mdash;passion d'autant plus violente qu'elle restait
+inassouvie&mdash;avait d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; en une sorte d'ali&eacute;nation mentale. Pendant
+des journ&eacute;es enti&egrave;res, il errait autour de l'h&ocirc;tel abandonn&eacute; de la
+Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>En vain il avait questionn&eacute;, en vain il avait tent&eacute; de corrompre &agrave; prix
+d'or les quelques serviteurs laiss&eacute;s dans la maison. Bouches et portes
+&eacute;taient rest&eacute;es closes.</p>
+
+<p>Il ne savait rien. Il ignorait jusqu'au nom de l'homme qui l'avait
+supplant&eacute;. Depuis l'heure o&ugrave; Isabelle avait enlev&eacute; Jacques, le
+rencontrant par hasard au bois de Boulogne, le jeune homme n'avait plus
+reparu dans la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>De Belen supposait qu'irrit&eacute;, et surtout humili&eacute; de l'affront qu'il
+avait re&ccedil;u en pleine visage, le jeune homme &eacute;tait all&eacute; cacher sa honte
+dans quelque retraite ignor&eacute;e.</p>
+
+<p>Aussi, quand Silvereal vint &agrave; lui pour le supplier de l'aider dans ses
+recherches, le duc n'eut-il pas un seul instant la pens&eacute;e que le rival
+du baron f&ucirc;t son ancien commensal.</p>
+
+<p>Et chaque jour, rentrant &agrave; son h&ocirc;tel apr&egrave;s une nouvelle d&eacute;convenue,
+Silvereal faisait retomber sur la baronne le poids de son cynique
+d&eacute;sespoir. Ne pouvant &ecirc;tre aim&eacute;, il voulait &ecirc;tre craint, &ecirc;tre ha&iuml; m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Les sc&egrave;nes les plus odieuses se succ&eacute;daient: oubliant ce qu'il devait &agrave;
+son &eacute;ducation et &agrave; son rang, le vieillard ne reculait pas devant les
+expressions les plus outrageantes. Ah! si du moins il e&ucirc;t tenu dans ses
+mains une preuve qui lui perm&icirc;t de tuer l'un des deux amants!</p>
+
+<p>Certes, il aurait pu se rendre chez Armand, le provoquer, le contraindre
+&agrave; se battre....</p>
+
+<p>Silvereal &eacute;tait l&acirc;che: ce n'&eacute;tait pas l'homme du combat loyal, face &agrave;
+face. Il &eacute;tait de ceux qui s'embusquent au d&eacute;tour d'un chemin, abrit&eacute;s
+derri&egrave;re les broussailles, et qui frappent leur ennemi par derri&egrave;re....</p>
+
+<p>Et tel &eacute;tait l'homme auquel Mathilde, aimante, honn&ecirc;te, pleine d'ardeur
+et de vitalit&eacute;, se trouvait unie par un lien indissoluble.</p>
+
+<p>Elle pleurait dans le sein de sa soeur, qui cherchait en vain des mots
+consolateurs. Il est des d&eacute;sespoirs que rien ne peut adoucir, surtout
+quand devant toutes les esp&eacute;rances, se dresse un mur infranchissable.</p>
+
+<p>On frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>La femme de chambre entra et remit une carte &agrave; Marie de Favereye.</p>
+
+<p>Elle y jeta les yeux. Puis:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit-elle.</p>
+
+<p>Et se tournant vers sa soeur:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, et prends courage... je consulterai le Club des Morts. Et
+peut-&ecirc;tre trouverons-nous quelque moyen d'adoucir ta triste destin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je ne l'esp&egrave;re pas.</p>
+
+<p>A ce moment, un jeune homme entra, et, s'arr&ecirc;tant &agrave; quelques pas des
+deux dames, salua profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Martial, le fils du savant, l'ancien amant de la Torr&egrave;s, celui
+qui, sauv&eacute; par les fr&egrave;res Droite et Gauche, avait jur&eacute; de consacrer sa
+vie tout enti&egrave;re &agrave; l'oeuvre du bien entreprise par le Club des Morts.</p>
+
+<p>Et combien maintenant il &eacute;tait diff&eacute;rent de lui-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus ce visage p&acirc;le, creus&eacute; par les insomnies et les
+remords, cet oeil enfi&eacute;vr&eacute; d'une passion malsaine.</p>
+
+<p>Il avait repris toute sa jeunesse, toute sa maturit&eacute;.</p>
+
+<p>Martial avait la beaut&eacute; m&acirc;le, &eacute;nergique, vigoureuse de l'artiste qui
+croit en lui et s'est cr&eacute;&eacute; un magnifique id&eacute;al.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il avait repris ses &eacute;tudes, et plusieurs succ&egrave;s &eacute;taient venus le
+r&eacute;compenser de ses efforts. Mais il sentait lui-m&ecirc;me qu'il n'avait pas
+encore donn&eacute; la mesure de toute sa valeur; depuis quelque temps surtout,
+il redoublait de travail et d'activit&eacute;.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit qu'un but nouveau s'&eacute;tait impos&eacute; &agrave; lui.</p>
+
+<p>En ce moment, il venait rendre compte &agrave; Marie de plusieurs actes de
+bienfaisance dont il avait &eacute;t&eacute; charg&eacute; par elle.</p>
+
+<p>Tous les matins, d&egrave;s l'aube, le jeune homme se rendait dans les
+quartiers mis&eacute;rables: il surprenait les douleurs inconnues, les
+d&eacute;sespoirs qui se cachent, et &eacute;prouvait une indicible joie &agrave; soulager
+les pauvres et les d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisse, dit Mathilde.</p>
+
+<p>Elle attira sa soeur contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! toi, du moins, murmura-t-elle &agrave; son oreille, tu as su te cr&eacute;er une
+vie nouvelle....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas m'imiter?</p>
+
+<p>&mdash;Le courage me manque! Plus tard! qui sait? aujourd'hui le chagrin
+m'enl&egrave;ve jusqu'&agrave; la libert&eacute; de mon esprit!</p>
+
+<p>Marie l'embrassa encore une fois, en lui r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Courage!&raquo; puis elle
+revint aupr&egrave;s de Martial:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon ami, lui demanda-t-elle, la matin&eacute;e a-t-elle &eacute;t&eacute; bonne?</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise jugera par elle-m&ecirc;me; voici la liste des malheureux
+que j'ai visit&eacute;s.</p>
+
+<p>Il remit &agrave; madame de Favereye un carnet qu'elle examina attentivement.
+Parfois des exclamations lui &eacute;chappaient:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! veuve et six enfants!... des secours ne suffiront pas,
+il faudra placer les enfants... car dans ces mis&egrave;res, c'est surtout &agrave;
+l'avenir de ces ch&egrave;res cr&eacute;atures qu'il convient de songer.</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p>&mdash;Un ouvrier, qui a &eacute;t&eacute; bless&eacute; pendant son travail... ceux qui tombent &agrave;
+ce champ de bataille ont droit &agrave; toute notre estime. Veuillez vous
+enqu&eacute;rir de ce qu'il sait faire, et nous t&acirc;cherons de lui donner des
+travaux &agrave; surveiller, &agrave; diriger....</p>
+
+<p>Et ainsi &agrave; chaque nom qui passait sous ses yeux, Marie de Favereye
+trouvait &agrave; formuler quelques observations qui prouvaient un sens droit
+et un inalt&eacute;rable sentiment de justice et d'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Quand elle eut achev&eacute;, elle donna quelques instructions &agrave; Martial, puis
+l'entretint de ses travaux, lui prodigua les encouragements, enfin se
+leva comme pour l'inviter &agrave; prendre cong&eacute;.</p>
+
+<p>Mais Martial, immobile, le visage couvert d'une rougeur qui s'augmentait
+&agrave; chaque instant, semblait h&eacute;siter &agrave; se retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelque chose de plus &agrave; me dire, mon ami? demanda doucement
+madame de Favereye.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame, en v&eacute;rit&eacute;, je n'ose.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? Ne me connaissez-vous pas assez pour savoir que je suis
+avant tout votre amie? Avez-vous donc quelque confidence &agrave; me faire?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le front de Marie se couvrit d'une ombre l&eacute;g&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Une confidence ou une confession? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Une confession! que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous ai-je pas affirm&eacute; que je remplacerais aupr&egrave;s de vous la m&egrave;re
+que vous avez perdue, et qui &eacute;tait tout bont&eacute; et tout indulgence.... A
+elle vous auriez tout avou&eacute;, jusqu'&agrave; vos fautes. C'est cette m&ecirc;me
+confiance que je r&eacute;clame de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous jure!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!... ne tremblez pas ainsi!... H&eacute;las! j'ai une douloureuse
+exp&eacute;rience du coeur humain... il est telles passions qui laissent dans
+l'&acirc;me des sillons que rien ne peut effacer... N'auriez-vous pas
+d'aventure revu... cette femme, cette Isabelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame! je vous en supplie, ne prononcez pas ce nom! en ce moment
+surtout! Vous ne savez pas tout le mal que vous me faites!</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai &eacute;t&eacute; coupable autrefois! oui, cette mis&eacute;rable a poss&eacute;d&eacute; mon
+coeur, mon &ecirc;tre tout entier, et avait engourdi en moi tout sentiment de
+probit&eacute; et d'honneur; mais aujourd'hui, tout ce pass&eacute; s'est &eacute;vanoui
+comme un mauvais r&ecirc;ve, je marche la voie droite, t&ecirc;te haute, coeur
+ouvert! Non, ne parlez plus de cette femme! ou je croirai que ma m&egrave;re ne
+m'a pas encore pardonn&eacute;!</p>
+
+<p>Disant cela, Martial s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>Ses yeux brillaient d'une noble indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, dit Marie, pardonnez-moi si j'ai r&eacute;veill&eacute; ce poignant
+souvenir... J'ai eu tort, car je crois en vous! et c'est une mauvaise
+action que de soup&ccedil;onner de faiblesse ceux qui se repentent
+sinc&egrave;rement; mais parlez, je suis pr&ecirc;te &agrave; vous entendre....</p>
+
+<p>Martial baissa les yeux, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, fit-il d'une voix contenue, je vais parler.... Aussi
+bien je sais qu'il est de mon devoir d'honn&ecirc;te homme de ne pas contenir
+plus longtemps en moi-m&ecirc;me un secret qui se pourrait trahir, sans que je
+le susse moi-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>&mdash;Un secret! je ne vous comprends pas!</p>
+
+<p>&mdash;Le soir m&ecirc;me o&ugrave;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, je m'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; chercher un refuge
+dans la mort,&mdash;ce qui &eacute;tait une mauvaise action, vous me l'avez
+prouv&eacute;,&mdash;quelques minutes avant que j'eusse franchi le seuil de cette
+maison o&ugrave; je croyais ne plus rentrer, une apparition, charmante et pure,
+s'&eacute;tait montr&eacute;e &agrave; moi comme une protestation vivante contre l'acte que
+j'allais accomplir... C'&eacute;tait une jeune fille! Son regard &eacute;tait si doux,
+sa beaut&eacute; si calme, qu'un instant je restai immobile... Il me sembla
+que, sans me voir, elle se pla&ccedil;ait sur mon chemin comme un bon
+conseil... Mais le d&eacute;sespoir l'emporta... je courus &agrave; la mort... et les
+v&ocirc;tres me sauv&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? demanda la marquise, qui se sentait &eacute;mue aux vibrations de
+cette voix si jeune et si fra&icirc;che.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas oubli&eacute; par quels miracles d'indulgence, de justice, de
+bont&eacute; vous m'avez rappel&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me... Vous m'impos&acirc;tes une &eacute;preuve...
+et lorsque, courb&eacute; sur la tombe de ma m&egrave;re, je lui demandai de me
+pardonner, j'entendis en moi comme une voix qui criait: &laquo;Marche, enfant,
+marche dans le juste chemin. Jusqu'ici tu n'as pas &eacute;t&eacute; ma&icirc;tre de ta
+propre conscience, ma&icirc;tre de ton propre coeur. Tu as cru rencontrer
+l'amour, ce n'en &eacute;tait que le fant&ocirc;me! Rel&egrave;ve-toi, et va toute ta vie
+les yeux fix&eacute;s sur l'honneur et la v&eacute;rit&eacute;.&raquo; Je me relevai, fort, presque
+heureux, et je revins vous dire: &laquo;Me voici, je vous appartiens! disposez
+de moi. Je veux &ecirc;tre un soldat du bien!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et, depuis ce jour, interrompit madame de Favereye, vous avez rempli
+noblement, religieusement l'engagement que vous aviez librement
+contract&eacute;... Continuez, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, c'est &agrave; l'&eacute;lan de ma conscience, c'est &agrave; vos conseils, &agrave; ceux
+de ma m&egrave;re que j'ob&eacute;issais et que j'ob&eacute;is encore... Mais je vous ai
+promis de tout vous avouer... il me semblait encore que j'&eacute;tais suivi,
+dans ma voie nouvelle, par le regard de cette apparition qui s'&eacute;tait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; moi dans une heure terrible. Je ne sais quel espoir me tenait
+au coeur. Bien que je ne l'eusse pas revue, il me semblait qu'un jour
+viendrait o&ugrave; elle me remercierait d'&ecirc;tre redevenu un homme de coeur. Et
+si quelque mauvaise pens&eacute;e tendait de nouveau &agrave; troubler mon &acirc;me, je
+pensais &agrave; elle... et tout s'&eacute;vanouissait comme un mauvais songe.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez revue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. C'est pourquoi je parle. Je ne veux pas que l'ombre m&ecirc;me
+d'un soup&ccedil;on puisse peser sur moi. La premi&egrave;re condition des r&egrave;gles que
+vous m'avez impos&eacute;es est une enti&egrave;re franchise; je veux m'y conformer.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'est apparue de nouveau, plus belle, plus douce, plus rayonnante
+de gr&acirc;ce pudique et de bont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>Martial baissa la t&ecirc;te et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est mademoiselle de Favereye, votre fille.</p>
+
+<p>La marquise tressaillit. Une p&acirc;leur rapide s'&eacute;tendit sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille!... fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, par gr&acirc;ce, ne supposez pas un seul instant que j'aie abus&eacute;
+de votre confiance au point de laisser soup&ccedil;onner, si faiblement que ce
+f&ucirc;t, les sentiments qui emplissaient mon coeur... J'ai su lui imposer
+silence. Jamais je n'ai lev&eacute; les yeux jusqu'&agrave; mademoiselle de Favereye,
+et si je vous ai dit cela, c'est qu'il est de mon devoir de ne vous rien
+laisser ignorer. A vous, je l'avoue dans toute la sinc&eacute;rit&eacute; de mon &acirc;me,
+j'aime mademoiselle de Favereye, je l'aime de cet amour saint et pur qui
+r&eacute;g&eacute;n&egrave;re toute une existence. Mais quelle que soit votre d&eacute;cision, je
+suis pr&ecirc;t &agrave; vous ob&eacute;ir. Il ne convient pas que je sois re&ccedil;u chez vous en
+ami, en fils, sans que vous connaissiez mon &acirc;me tout enti&egrave;re. Je vous
+l'ai d&eacute;voil&eacute;e. Maintenant, madame, &agrave; vous de me dicter vos ordres. Si
+vous l'exigez, je m'&eacute;loignerai. Jamais un mot ne sortira de mes l&egrave;vres
+qui trahisse cet amour condamn&eacute;.</p>
+
+<p>La marquise semblait en proie &agrave; une vive &eacute;motion. R&eacute;fl&eacute;chissant, le
+front dans sa main, elle se taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous comprends! s'&eacute;cria Martial d'un accent douloureux, mon
+audace vous blesse, et, indulgente, vous h&eacute;sitez &agrave; me condamner... Oui,
+je vous devine!... vous n'avez pas foi en moi... n'ai-je donc pas fait
+ce qu'il fallait pour m&eacute;riter votre confiance?...</p>
+
+<p>Le jeune homme, profond&eacute;ment &eacute;mu, avait peine &agrave; articuler ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi! reprit vivement la marquise, et ne vous m&eacute;prenez pas sur
+le sens de mes paroles... Je ne puis vous r&eacute;pondre encore... il m'est
+impossible, pour des raisons que vous ne pouvez comprendre, de vous
+autoriser &agrave; la recherche de la main de Lucie... non que je ne vous
+connaisse pas digne d'elle... les &eacute;preuves que vous avez support&eacute;es vous
+ont purifi&eacute; du pass&eacute;... et je crois en vous... mais dans cette famille
+o&ugrave; vous voulez entrer, il est des secrets terribles que vous ignorez et
+qui ne m'appartiennent pas, &agrave; moi seule.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! madame, vous me permettez d'esp&eacute;rer?...</p>
+
+<p>&mdash;Je serais heureuse de vous nommer mon fils... Mais, ajouta-t-elle
+vivement, en r&eacute;primant d'un geste l'&eacute;lan enthousiaste du jeune homme, je
+crains que cette union ne soit impossible....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas! En v&eacute;rit&eacute;, vous m'&eacute;pouvantez! Mais c'est
+toute ma vie qui se joue en ce moment....</p>
+
+<p>&mdash;Souvent d&eacute;j&agrave; je vous ai dit que le mot supr&ecirc;me de l'existence est
+celui-ci: Patience! Ne vous laissez donc entra&icirc;ner ni par une exaltation
+ni par un d&eacute;sespoir que rien ne justifie... Je ne puis vous r&eacute;pondre,
+vous dis-je.... Attendez quelques semaines... quelques jours
+peut-&ecirc;tre... et alors je vous dirai toute la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'attendrai... l'espoir au coeur! car maintenant je me sens plus
+fort, puisque vous ne m'avez pas repouss&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dites-moi, Martial, vous m'affirmez que jamais un mot de vous
+n'a pu faire deviner &agrave; Lucie les sentiments cach&eacute;s au fond de votre
+&acirc;me?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure....</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, cependant, qu'elle vous aime?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'appartient pas de r&eacute;pondre... et cependant, il m'a sembl&eacute;
+parfois qu'une invincible sympathie nous attirait l'un &agrave; l'autre....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Je saurai, j'observerai... Maintenant, mon ami,
+laissez-moi seule... j'ai besoin de r&eacute;fl&eacute;chir....</p>
+
+<p>Martial s'inclina. Marie de Favereye lui tendit la main et il la porta
+respectueusement &agrave; ses l&egrave;vres....</p>
+
+<p>Marie resta seule.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! murmura-t-elle, Jacques de Costebelle, toi que j'ai tant aim&eacute;,
+toi qui es toute ma vie, inspire-moi. Cet homme est-il digne de cette
+jeune fille? et ne serait-ce pas un crime, s'ils s'aiment, de les
+arracher l'un &agrave; l'autre?</p>
+
+<p>A ce moment, le roulement d'une voiture se fit entendre.</p>
+
+<p>La marquise s'approcha de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient Lucie et Pauline qui revenaient.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, elles &eacute;taient aupr&egrave;s de madame de Favereye qui,
+surprise, ne pouvait comprendre comment les deux jeunes filles, parties
+&agrave; cheval, rentraient en voiture de louage.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t elle eut appris toutes les circonstances de l'accident qui avait
+failli co&ucirc;ter la vie &agrave; Pauline de Saussay.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;chante enfant! lui disait-elle, en la serrant contre sa poitrine,
+seras-tu donc toujours imprudente!</p>
+
+<p>&mdash;Toujours! s'&eacute;cria Lucie. Elle suppose qu'il surgira ainsi, &agrave; chaque
+folie, quelque chevalier errant qui l'arrachera au danger.</p>
+
+<p>&mdash;Lucie! fit Pauline en rougissant.</p>
+
+<p>La marquise regarda les deux jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;En effet... vous m'avez parl&eacute; d'un sauveur, d'un courageux jeune homme
+qui s'est jet&eacute; &agrave; la t&ecirc;te du cheval, au p&eacute;ril de sa vie. Quel est-il?</p>
+
+<p>Pauline rougit plus fort. Lucie garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, je ne puis supposer que vous ne lui ayez pas t&eacute;moign&eacute;
+toute la reconnaissance qu'il m&eacute;ritait... Vous lui avez demand&eacute; son
+nom.</p>
+
+<p>&mdash;En effet!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous ne r&eacute;pondez pas!... Est-ce que je le connais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma m&egrave;re, dit Lucie.</p>
+
+<p>&mdash;Il appartient &agrave; notre monde?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin!... pourquoi ces h&eacute;sitations?... J'ai le droit de savoir,
+ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, fit Pauline en se tournant vers Lucie, moi, je n'oserai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! m&egrave;re, dit Lucie, tu n'as pas oubli&eacute; le jour o&ugrave; nous sommes
+all&eacute;es avec toi dans une maison de la rue des Arcis, o&ugrave; une malheureuse
+femme &eacute;tait mourante de blessures re&ccedil;ues dans un incendie.</p>
+
+<p>Madame de Favereye tressaillit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait rappeler l'une des plus douloureuses circonstances de sa vie:
+car, ce jour-l&agrave;, l'existence de Biscarre lui avait &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;e d'une
+fa&ccedil;on ind&eacute;niable; elle avait pu esp&eacute;rer un instant qu'il tomberait au
+pouvoir du Club des Morts, qu'elle saurait ce qu'&eacute;tait devenu le cher
+enfant qui lui avait &eacute;t&eacute; si cruellement arrach&eacute;... mais, h&eacute;las! tous les
+efforts de ses courageux amis avaient &eacute;chou&eacute;, et, depuis cette heure, le
+d&eacute;sespoir s'&eacute;tait appesanti plus lourd sur son &acirc;me d&eacute;sol&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens parfaitement, murmura-t-elle. Continue....</p>
+
+<p>&mdash;Aupr&egrave;s de ce grabat de douleur, se tenait un jeune homme....</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et la mourante, dans les derni&egrave;res convulsions de son agonie,
+l'accusait d'&ecirc;tre cause ou tout au moins complice de sa mort....</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela. Et, sans se d&eacute;fendre, sans r&eacute;pondre &agrave; cette &eacute;pouvantable
+accusation qui l'assimilait &agrave; des bandits, ce jeune homme s'est
+enfui....</p>
+
+<p>La marquise r&eacute;fl&eacute;chissait. Ce qu'elle n'avait pas non plus oubli&eacute;,
+c'&eacute;tait le singulier sentiment qui s'&eacute;tait impos&eacute; &agrave; elle quand les
+traits de ce jeune homme avaient frapp&eacute; ses regards.</p>
+
+<p>Elle aussi, elle aurait voulu qu'il se d&eacute;fend&icirc;t, qu'il se disculp&acirc;t, et
+quand il s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; hors de cette chambre maudite, sans d&eacute;tourner la
+t&ecirc;te, il s'&eacute;tait fait en son coeur comme un d&eacute;chirement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce jeune homme?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui a sauv&eacute; Pauline!...</p>
+
+<p>&mdash;Lui! le comte de Cherlux! l'ami, le commensal de M. de Belen!...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment se trouvait-il l&agrave;?... Il m'avait &eacute;t&eacute; dit qu'il avait
+quitt&eacute; Paris, qu'il avait rompu toute relation avec le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... mais je l'ai bien reconnu... ainsi que toi, n'est-ce
+pas, Pauline?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien lui! fit mademoiselle de Saussay.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement... quand il nous a dit son nom, il a paru &eacute;viter avec
+intention de parler de son titre... Il nous a dit qu'il s'appelait
+Jacques....</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! s'&eacute;cria la marquise.</p>
+
+<p>Elle pressa son front entre ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-elle, je deviens folle!... C'est une id&eacute;e insens&eacute;e qui
+vient de traverser mon cerveau....</p>
+
+<p>&mdash;Et il a ajout&eacute;, reprit Pauline, qu'il nous suppliait d'oublier un
+titre qu'il n'avait pas gagn&eacute;... et qu'il n'avait plus maintenant
+d'autre ambition que de m&eacute;riter le titre d'honn&ecirc;te homme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, cela! s'&eacute;cria la marquise avec un &eacute;lan de joie
+inexpliqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis elle dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une &acirc;me qui se repent!... Je parlerai de lui &agrave; nos amis....</p>
+
+<p>Elle reprit haut:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mes enfants, apr&egrave;s d'aussi vives &eacute;motions, vous avez
+besoin de repos.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous renvoies d&eacute;j&agrave;... fit Lucie.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que je suis tout &agrave; fait remise, insista Pauline.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, donc. Je vous donne encore quelques instants; je ne suis
+heureuse qu'aupr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>Elle attira contre elle les deux jeunes filles.</p>
+
+<p>A ce moment, la femme de chambre frappa &agrave; la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, deux messieurs r&eacute;clament l'honneur d'&ecirc;tre introduits
+aupr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Voici leurs cartes.</p>
+
+<p>La marquise jeta un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Belen!... M. de Silvereal! Ici tous deux!...</p>
+
+<p>Lucie et Pauline s'&eacute;taient redress&eacute;es vivement, comme deux biches
+effarouch&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mes enfants, dit la marquise. Vous ne tenez pas, je suppose, &agrave;
+assister &agrave; cette entrevue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce Belen! je le d&eacute;teste! s'&eacute;cria Lucie.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer ces messieurs, dit madame de Favereye. Et vous, mes
+ch&egrave;res filles, embrassez-moi encore une fois.</p>
+
+<p>Elle resta seule un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux hommes chez moi! murmura-t-elle. Quel peut &ecirc;tre leur but?</p>
+
+<p>On annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>M. le duc de Belen, M. le baron de Silvereal.</p>
+
+<p>Silvereal &eacute;tait plus verd&acirc;tre que jamais. Depuis qu'il subissait les
+tortures de la jalousie, son teint s'&eacute;tait plomb&eacute;, son oeil &eacute;tait devenu
+vitreux.</p>
+
+<p>Quant &agrave; de Belen, au contraire, jamais il n'avait paru plus alerte ni
+plus vivace. Sur son front rayonnant, on lisait une audace et un
+contentement de soi-m&ecirc;me plus grands encore qu'&agrave; l'ordinaire.</p>
+
+<p>Les deux hommes salu&egrave;rent profond&eacute;ment la marquise, qui de la main leur
+d&eacute;signa deux si&eacute;ges.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle circonstance, messieurs, dit-elle de sa voix calme et grave,
+dois-je l'honneur de votre visite?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma ch&egrave;re belle-soeur, fit Silvereal, de son accent rauque et
+cassant, n'est-il pas naturel que nous venions vous pr&eacute;senter nos
+hommages?</p>
+
+<p>De Belen confirma d'un sourire satisfait les paroles prononc&eacute;es par son
+digne ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis reconnaissante de votre int&eacute;r&ecirc;t, reprit la marquise, et
+suis toujours pr&ecirc;te &agrave; vous recevoir. Cependant je suppose que quelque
+motif sp&eacute;cial a dict&eacute; aujourd'hui votre d&eacute;marche.</p>
+
+<p>&mdash;Et, en effet, madame la marquise, dit le duc, votre supposition est
+fond&eacute;e... Vous le savez, moi, je suis la franchise m&ecirc;me... et, puisque
+vous me faites l'honneur de m'interroger, je vous r&eacute;ponds qu'en r&eacute;alit&eacute;
+un int&eacute;r&ecirc;t des plus graves, qui touche au bonheur de ma vie enti&egrave;re, m'a
+conduit ici, et m'a engag&eacute; &agrave; prier mon ami Silvereal de m'accompagner.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut au tour du baron &agrave; opiner de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ces deux hommes s'entendaient parfaitement.</p>
+
+<p>La marquise n'&eacute;tait pas femme &agrave; se laisser tromper par les feintes
+affirmations de franchise de M. de Belen.</p>
+
+<p>Elle se contenta de s'incliner, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, c'est par le baron de Silvereal que j'ai eu l'honneur de vous
+&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;... et ce m'est une pr&eacute;cieuse recommandation aupr&egrave;s de
+vous, je n'en puis douter.</p>
+
+<p>Silvereal sourit. La marquise se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Je poss&egrave;de un grand nom, madame. Les <i>de Belen</i>, dont le nom, entre
+parenth&egrave;ses, rappelle le saint Sauveur de Bethl&eacute;em, remontent au temps
+de la conqu&ecirc;te des Maures... et il y eut un de Belen parmi les
+compagnons du Cid Campeador.</p>
+
+<p>La marquise ne put r&eacute;primer un sourire. Cet &eacute;talage de noblesse ne la
+touchait que fort m&eacute;diocrement.</p>
+
+<p>&mdash;De plus, continua le duc, je poss&egrave;de d'ores et d&eacute;j&agrave; une grande fortune
+qui, j'en ai la conviction, doit s'accro&icirc;tre, dans un d&eacute;lai peu &eacute;loign&eacute;,
+de merveilleuse fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>Merveilleuse &eacute;tait le mot propre, si de Belen comptait encore sur le
+tr&eacute;sor des Kmers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, fit la marquise, je ne vois pas en quoi ces
+d&eacute;tails....</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me comprendre. Il est dans la vie des hommes un &acirc;ge o&ugrave; la
+solitude devient un fardeau pesant; o&ugrave;, quel que soit le luxe qui vous
+environne, on se sent mal &agrave; l'aise si on n'a pas aupr&egrave;s de soi un &ecirc;tre
+qui prenne sa part de ces joies et de ces splendeurs....</p>
+
+<p>&mdash;D'accord....</p>
+
+<p>&mdash;Si bien, madame, que d&eacute;sirant associer une compagne &agrave; mon existence,
+j'ai jet&eacute; les yeux autour de moi....</p>
+
+<p>Cette fois, madame de Favereye comprenait et se tenait pr&ecirc;te &agrave; recevoir
+le choc.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai rencontr&eacute; la jeune fille la plus charmante qu'un &eacute;poux p&ucirc;t
+r&ecirc;ver d'attacher &agrave; son sort....</p>
+
+<p>&mdash;Et cette jeune fille?...</p>
+
+<p>&mdash;Poss&egrave;de tout le charme dont sa m&egrave;re est si largement dou&eacute;e, acheva M.
+de Belen, car elle se nomme mademoiselle de Favereye.</p>
+
+<p>Silvereal n'avait pas quitt&eacute; sa belle-soeur du regard. Il s'attendait &agrave;
+la voir tressaillir, car il ne se dissimulait pas le peu de sympathie
+que le duc inspirait &agrave; la marquise.</p>
+
+<p>Mais celle-ci, parfaitement calme, dit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il s'agit de mademoiselle de Favereye?</p>
+
+<p>&mdash;Je serais heureux, madame, d'entrer dans une famille honorable &agrave; tous
+&eacute;gards... J'ai donc l'honneur de vous demander la main de mademoiselle
+de Favereye....</p>
+
+<p>La marquise garda un instant le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit-elle, M. le baron de Silvereal est depuis longtemps
+au fait de vos intentions?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, fit le baron. Et j'ai cru pouvoir et devoir encourager M. le
+duc dans cette recherche, qui me comble de joie, j'ose le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur Mathilde est-elle instruite de votre d&eacute;marche?</p>
+
+<p>&mdash;Point pr&eacute;cis&eacute;ment... Cependant j'ai tout lieu de croire que la baronne
+conna&icirc;t le d&eacute;sir de M. le duc et qu'elle y est de tous points
+favorable....</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?... En v&eacute;rit&eacute;, je m'&eacute;tonne qu'elle ne m'ait pas fait
+part... de ces projets, ne f&ucirc;t-ce que pour m'assurer de l'int&eacute;r&ecirc;t
+qu'elle prend &agrave; M. le duc de Belen....</p>
+
+<p>Il y avait dans la voix de la marquise une nuance ironique qui ne
+pouvait &eacute;chapper aux deux hommes.</p>
+
+<p>De Belen n'&eacute;tait pas fort patient de sa nature, et il avait la mauvaise
+habitude de br&ucirc;ler ses vaisseaux avec une facilit&eacute; exemplaire.</p>
+
+<p>Cependant ses habitudes d'homme du monde lui permirent de se contenir.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, madame, dit-il assez s&egrave;chement, j'ai pens&eacute; que c'&eacute;tait &agrave; vous,
+m&egrave;re de mademoiselle de Favereye, qu'il convenait tout d'abord
+d'adresser ma requ&ecirc;te. Oserais-je esp&eacute;rer que vous ne la repousserez
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc d&egrave;s aujourd'hui une demande officielle?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, madame. J'ai d&eacute;j&agrave; eu l'honneur de vous dire que je vous
+suppliais... de vouloir m'accorder la main de mademoiselle Lucie de
+Favereye....</p>
+
+<p>La marquise se leva:</p>
+
+<p>&mdash;A demande positive, dit-elle froidement, il faut r&eacute;ponse non moins
+cat&eacute;gorique: monsieur le duc de Belen, je ne mets pas en doute que vos
+a&iuml;eux n'aient combattu sous la banni&egrave;re du Cid Campeador, je ne discute
+ni le chiffre de votre fortune, ni celui de vos esp&eacute;rances, mais j'ai le
+regret de vous d&eacute;clarer que... je vous refuse la main de mademoiselle
+Lucie de Favereye....</p>
+
+<p>Un double cri lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Cri de rage de M. de Belen, cri de stup&eacute;faction de Silvereal.</p>
+
+<p>L'audace de la marquise &eacute;pouvanta le baron.</p>
+
+<p>De Belen, par un violent effort de volont&eacute;, reprit le premier son
+sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, entre gens du monde, on adoucit d'ordinaire les formules, et
+je m'&eacute;tonne que votre refus, puisque refus il y a, affecte des formes
+que je pourrais, ne vinssent-elles pas d'une femme, consid&eacute;rer comme une
+insulte....</p>
+
+<p>Il tenait fix&eacute;s sur la marquise ses yeux, qui &eacute;tincelaient de fureur mal
+contenue.</p>
+
+<p>Mais madame de Favereye ne baissait pas les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit, r&eacute;pondit-elle. Vous avez d&ucirc; me comprendre, et c'est
+assez!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, on ne rejette pas ainsi la requ&ecirc;te d'un galant homme....</p>
+
+<p>&mdash;D'un galant homme, dit froidement la marquise, vous avez raison....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, mon cher de Belen, excusez ma belle-soeur, je vous en
+supplie! En v&eacute;rit&eacute;, je crois qu'elle n'a pas en ce moment toute sa
+raison....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Silvereal, reprit madame de Favereye, faites-moi gr&acirc;ce, je
+vous prie, de votre protection... M. le duc et moi, nous n'avons nul
+besoin d'interm&eacute;diaires, si honorables soient-ils.</p>
+
+<p>Elle appuya sur ce mot, ce qui fit tressaillir le baron.</p>
+
+<p>De Belen s'&eacute;tait lev&eacute; &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-il, j'aurais le droit, convenez-en, d'exiger de vous
+l'explication des motifs qui vous portent &agrave; m'&eacute;conduire de fa&ccedil;on aussi
+singuli&egrave;re... Mais ce n'est point &agrave; vous que je compte m'adresser.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; qui donc, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;A M. le marquis de Favereye....</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;... vous demanderez raison &agrave; un vieillard?</p>
+
+<p>De Belen fit un pas vers la marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, je ne suis pas si fou. J'irai &agrave; M. de Favereye... et
+savez-vous ce que je lui dirai?</p>
+
+<p>&mdash;Votre ton me para&icirc;t bien mena&ccedil;ant, monsieur le duc... n'oubliez pas
+que vous &ecirc;tes ici chez moi, sinon je me verrai oblig&eacute;e de vous
+contraindre &agrave; vous en souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'oublie rien, madame, et je vais vous le prouver... Oui,
+j'irai &agrave; M. de Favereye.</p>
+
+<p>Il baissa la voix et dit sourdement, les dents serr&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Et je lui dirai que madame la marquise de Favereye, qui porte si haut
+la t&ecirc;te, n'a apport&eacute; dans la maison de son mari que la honte et
+l'infamie.</p>
+
+<p>La marquise resta impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute, monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez que j'aille jusqu'au bout? Eh bien! madame, je sais
+qu'il y a vingt ans une jeune fille se cachait dans les gorges
+d'Ollioules, et que l&agrave; elle mettait au monde un enfant ill&eacute;gitime. Je
+sais que cet enfant a disparu myst&eacute;rieusement, assassin&eacute; peut-&ecirc;tre par
+celle qui avait trahi la confiance de son p&egrave;re. Voil&agrave; ce que je dirai &agrave;
+M. le marquis de Favereye.</p>
+
+<p>Madame de Favereye &eacute;tait p&acirc;le comme une morte.</p>
+
+<p>Mais sans fr&eacute;mir, sans trembler, elle porta la main &agrave; la sonnette, qui
+retentit:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, madame, s'&eacute;cria le duc, ne me poussez pas &agrave; bout.</p>
+
+<p>Il croyait que la marquise allait le faire jeter dehors.</p>
+
+<p>Silvereal n'avait pas entendu les paroles de de Belen, murmur&eacute;es plut&ocirc;t
+que prononc&eacute;es. Il ne comprenait pas; il attendait anxieux.</p>
+
+<p>Un valet entra.</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis est-il &agrave; l'h&ocirc;tel? demanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Il rentre &agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Priez-le de se rendre ici, chez moi, sans une minute de retard.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! cria de Belen. Cette provocation!...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je l'attendais, monsieur le duc de Belen!...
+Est-ce que la l&acirc;chet&eacute; n'est pas l'arme favorite de celui qui, &agrave;
+Bordeaux, s'appelait le banquier Estremoy, et que les tribunaux ont
+fl&eacute;tri comme un voleur?...</p>
+
+<p>&mdash;Mal&eacute;diction! cria de Belen, qui fit un mouvement comme pour s'&eacute;lancer.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ce moment, M. de Favereye parut.</p>
+
+<p>Si jamais le type du magistrat, honn&ecirc;te, consciencieux, ne demandant
+qu'&agrave; sa conscience la formule de v&eacute;rit&eacute;, fut jamais r&eacute;alis&eacute;, c'&eacute;tait
+bien en M. de Favereye.</p>
+
+<p>De haute taille, le front &eacute;lev&eacute;, l'oeil large et intelligent, les
+cheveux blancs tombant jusque sur ses &eacute;paules, M. de Favereye, v&ecirc;tu de
+noir, semblait la vivante incarnation de la justice.</p>
+
+<p>Il vit les deux hommes, et un nuage rapide assombrit sa physionomie.</p>
+
+<p>Il ne s'inclina pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait demander, madame, dit-il &agrave; la marquise, je me rends &agrave;
+vos ordres.</p>
+
+<p>Belen, interdit, domin&eacute; par cette apparition solennelle, balbutiait des
+mots sans suite. Silvereal adressait au ciel des voeux fervents pour que
+la terre voul&ucirc;t bien l'engloutir....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Favereye, dit la marquise, M. le duc de Belen est venu
+ici afin de demander la main de mademoiselle de Favereye.</p>
+
+<p>Le marquis regarda le pseudo-duc:</p>
+
+<p>&mdash;Et cet homme est encore ici! dit-il lentement. C'est donc &agrave; moi qu'il
+appartient de le chasser.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! cria de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme je lui adressais la seule r&eacute;ponse qu'il m&eacute;rit&acirc;t, c'est-&agrave;-dire
+un refus m&eacute;prisant, savez-vous ce qu'il a os&eacute; me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme a toutes les audaces.</p>
+
+<p>&mdash;Il a os&eacute; me menacer d'aller &agrave; vous, monsieur de Favereye, et de me
+d&eacute;noncer, moi, comme fille coupable et femme d&eacute;shonor&eacute;e!... il m'a
+accus&eacute;e d'avoir tu&eacute; l'enfant, n&eacute; de mes entrailles, dans une nuit
+d'angoisses, aux gorges d'Ollioules!...</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai dit vrai! hurla de Belen, qui ne se poss&eacute;dait plus. Ah!
+honn&ecirc;tes gens! inattaquables et inattaqu&eacute;s! je saurai bien faire plier
+votre orgueil....</p>
+
+<p>Il n'acheva pas. La sonnette avait retenti de nouveau. Deux laquais,
+solidement b&acirc;tis, &eacute;taient entr&eacute;s au signal.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez cet homme dehors, dit le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... S'ils osent mettre la main sur moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Ob&eacute;issez! dit M. de Favereye.</p>
+
+<p>Les mains robustes s'abattirent sur de Belen. En vain il tentait de se
+d&eacute;battre, il &eacute;tait ma&icirc;tris&eacute;.</p>
+
+<p>Silvereal s'&eacute;tait esquiv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et si jamais, monsieur le duc de Belen, vous osez repara&icirc;tre devant
+moi, si jamais un mot de votre bouche attente &agrave; l'honneur de madame la
+marquise, la plus honn&ecirc;te femme qu'il y ait au monde, c'est aux agents
+de la force publique que je confierai le soin de vous ch&acirc;tier....</p>
+
+<p>Écumant, livide, de Belen ne r&eacute;sistait plus.</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;chez-moi! dit-il aux laquais.</p>
+
+<p>Sur un signe du magistrat, ils le laiss&egrave;rent libre.</p>
+
+<p>De Belen enfon&ccedil;a son chapeau sur sa t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur de Favereye! au revoir, marquise!... vous saurez
+ce qu'il en co&ucirc;te de m'avoir outrag&eacute;!</p>
+
+<p>Le marquis lui montra la porte d'un geste de d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Il sortit.</p>
+
+<p>Ce fut en chancelant qu'il gagna la rue.</p>
+
+<p>L&agrave;, Silvereal l'attendait, penaud, sentant qu'en somme il avait montr&eacute;
+peu de hardiesse pour d&eacute;fendre son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! Silvereal, lui dit de Belen en l'entra&icirc;nant, je veux me venger!
+Il faut que le d&eacute;shonneur frappe toute cette famille et la jette,
+suppliante, &agrave; mes pieds. Viens, et tout d'abord, humilier dans sa soeur,
+baronne de Silvereal, l'orgueilleuse marquise de Favereye.</p>
+
+<p>Le marquis et sa femme &eacute;taient rest&eacute;s seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit madame de Favereye, il faut que je vous parle....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; vos ordres, ch&egrave;re et noble femme, dit le magistrat.</p>
+
+<p>Et, la pr&eacute;c&eacute;dant, il la conduisit jusqu'&agrave; son cabinet de travail, dont
+la porte se referma sur eux....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'&Eacute;P&Eacute;E DE DAMOCL&Egrave;S</a></h3>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; Martial avait fait &agrave; madame de Favereye l'aveu de son amour
+pour Lucie, la marquise avait tressailli. Cette affection vraie,
+profonde, dont l'accent ne pouvait la tromper, avait fait vibrer les
+fibres les plus secr&egrave;tes de son coeur.</p>
+
+<p>Et si elle n'avait pas r&eacute;pondu imm&eacute;diatement, si elle n'avait pas donn&eacute;
+au jeune homme les esp&eacute;rances qui pouvaient combler ses d&eacute;sirs, c'est
+que, dans sa vie, dans celle de Lucie, dans celle enfin de M. de
+Favereye, il y avait un myst&egrave;re qui, ainsi qu'elle l'avait d&eacute;clar&eacute;, ne
+lui appartenait pas &agrave; elle seule.</p>
+
+<p>Certes, il se trouvait dans l'existence de la marquise une certaine
+anomalie, et pour qui connaissait son amour pour Jacques de Costebelle,
+les horribles circonstances de sa mort et de l'enl&egrave;vement de son enfant,
+il pouvait para&icirc;tre singulier qu'elle n'e&ucirc;t point pass&eacute; sa vie dans la
+solitude et qu'elle e&ucirc;t en quelque sorte trahi, par une nouvelle union,
+la m&eacute;moire du mort.</p>
+
+<p>Or, ce que nul ne savait, ne pouvait deviner, c'est qu'en r&eacute;alit&eacute; Lucie
+de Favereye n'&eacute;tait pas sa fille.</p>
+
+<p>Et ce qui est le plus bizarre, c'est que Lucie n'&eacute;tait pas non plus la
+fille de M. de Favereye.</p>
+
+<p>Voici ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;:</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Jacques de Costebelle, contraint par la parole donn&eacute;e
+d'aller pr&eacute;senter sa poitrine aux balles de ses bourreaux, fuyait la
+masure des gorges d'Ollioules, peut-&ecirc;tre se souvient-on qu'il avait
+remis &agrave; Marie de Mauvillers une enveloppe cachet&eacute;e qu'il lui avait
+enjoint de n'ouvrir que lorsqu'une ann&eacute;e enti&egrave;re se serait &eacute;coul&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand Marie de Mauvillers, d&eacute;j&agrave; folle de terreur, en raison de la
+disparition de son enfant, avait appris la mort de Costebelle, elle
+avait &eacute;t&eacute; en proie &agrave; une fi&egrave;vre d&eacute;lirante qui, pendant de longs mois,
+avait fait craindre pour sa raison.</p>
+
+<p>Par bonheur pour elle, M. de Mauvillers &eacute;tait trop absorb&eacute; par le mandat
+de r&eacute;pression que lui avait confi&eacute; le gouvernement de Louis XVIII, pour
+se pr&eacute;occuper de l'&eacute;tat de sa fille.</p>
+
+<p>Il avait, en v&eacute;rit&eacute;, bien d'autres pens&eacute;es en t&ecirc;te que les soucis de
+famille. Il faisait partie de ces commissions extraordinaires qui,
+parcourant tout le royaume, jugeaient ou plut&ocirc;t condamnaient les
+courageux citoyens qui s'effor&ccedil;aient d'arracher la France au joug
+cl&eacute;rical de la Restauration.</p>
+
+<p>Son absence, c'&eacute;tait le salut pour les siens. Mathilde fut admirable
+pour sa soeur, et, peu &agrave; peu, Marie de Mauvillers revint &agrave; la sant&eacute;. Son
+cerveau, &eacute;branl&eacute; par tant et de si terribles secousses, reprit enfin sa
+lucidit&eacute;, et elle put jeter un regard sur l'avenir.</p>
+
+<p>Certes, elle avait song&eacute; &agrave; mourir. Veuve de Jacques de Costebelle,
+violemment s&eacute;par&eacute;e de son enfant, elle &eacute;tait d&eacute;sormais isol&eacute;e dans son
+d&eacute;sespoir. Mais une voix lui criait qu'elle n'avait pas le droit
+d'abandonner la lutte.</p>
+
+<p>L'inf&acirc;me Biscarre l'avait dit: il ne tuerait pas Jacques. Sa vengeance
+pour &ecirc;tre plus criminelle &eacute;pargnait du moins la vie de l'enfant. Marie
+de Mauvillers r&eacute;solut de donner toute son existence &agrave; la recherche de
+cette cr&eacute;ature, que le sort avait frapp&eacute;e d&egrave;s sa naissance et que
+mena&ccedil;aient pour l'avenir les p&eacute;rils les plus effrayants.</p>
+
+<p>Mais que faire?... que pouvait-elle, faible, d&eacute;sarm&eacute;e, ne pouvant
+r&eacute;clamer l'appui de son p&egrave;re contre le mis&eacute;rable qui lui avait jur&eacute; une
+haine implacable?</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'elle se souvint du testament&mdash;car c'&eacute;tait bien un
+testament, h&eacute;las! que lui avait remis Jacques.</p>
+
+<p>Respectant la volont&eacute; du martyr, elle attendit que l'ann&eacute;e enti&egrave;re f&ucirc;t
+r&eacute;volue, puis elle brisa le cachet.</p>
+
+<p>Jacques lui donnait des conseils pour leur enfant, il la suppliait de
+vivre pour lui.</p>
+
+<p>Et il ajoutait:</p>
+
+<p>&laquo;En ce monde de fausset&eacute; et de violence, il faut, ma douce Marie, que tu
+puisses trouver un ami s&ucirc;r et qui vous d&eacute;fende tous deux contre les
+p&eacute;rils de la vie.</p>
+
+<p>&raquo;Il est un homme en qui j'ai, pour des raisons graves, la confiance la
+plus absolue: c'est &agrave; lui que je te l&egrave;gue, toi, ma femme; je lui l&egrave;gue
+aussi mon enfant.</p>
+
+<p>&raquo;J'ai eu le bonheur de lui sauver la vie en des circonstances telles
+que nos coeurs sont unis &agrave; jamais, et que l'amiti&eacute; la plus profonde lie
+nos deux &acirc;mes....</p>
+
+<p>&raquo;Il se nomme le marquis de Favereye. C'est &agrave; lui que je t'envoie. Seul
+en ce monde, il conna&icirc;t mon secret: il sait que ma vie tout enti&egrave;re
+t'appartenait et que tu &eacute;tais la compagne sainte de celui qui va payer
+de sa vie sa fid&eacute;lit&eacute; &agrave; ses convictions.</p>
+
+<p>&raquo;Rends-toi aupr&egrave;s de lui, suis ses conseils, quels qu'ils soient. Il
+sera le p&egrave;re de notre enfant. C'est une &acirc;me noble et belle, ouverte &agrave;
+toutes les d&eacute;licatesses. Il te comprendra.</p>
+
+<p>&raquo;Au moment de mourir, je t'adjure de m'ob&eacute;ir, et pour toi et pour celui
+que je n'aurai m&ecirc;me pas embrass&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait le testament de Jacques.</p>
+
+<p>Marie n'avait pas h&eacute;sit&eacute;. Elle devait ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>Elle se rendit aupr&egrave;s de M. de Favereye.</p>
+
+<p>Le marquis occupait d&egrave;s cette &eacute;poque un rang &eacute;lev&eacute; dans la magistrature.
+Quand Marie lui remit la lettre &eacute;crite par Jacques, il laissa tomber sa
+t&ecirc;te dans ses mains et pleura.</p>
+
+<p>Oui, il aimait Jacques comme un fils. Et sa mort lui avait port&eacute; un coup
+terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Marie de Mauvillers, dit-il, Jacques a bien agi en ne doutant pas de
+moi... Son enfant sera le mien.</p>
+
+<p>Mais Marie l'avait interrompu et lui avait racont&eacute; en sanglotant
+l'horrible sc&egrave;ne dans laquelle Biscarre avait arrach&eacute; de ses bras
+l'innocente cr&eacute;ature, vou&eacute;e d&eacute;sormais au malheur, et peut-&ecirc;tre &agrave;
+l'infamie.</p>
+
+<p>Et cependant, quand elle le quitta, elle se sentait plus forte. Elle
+retrouva en M. de Favereye l'aust&egrave;re probit&eacute;, l'ardent amour de justice
+et de v&eacute;rit&eacute; qu'elle avait admir&eacute;s en celui qu'elle avait perdu.</p>
+
+<p>Mais un nouveau danger la mena&ccedil;ait.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers avait donn&eacute; au r&eacute;gime de la Restauration des gages
+assez nombreux pour que d&eacute;sormais il p&ucirc;t aspirer aux plus hautes
+dignit&eacute;s. Il consid&eacute;rait que l'heure du payement avait sonn&eacute;, et il
+pr&eacute;sentait aux Tuileries la liste des assassinats juridiques qu'il avait
+commis, r&eacute;clamant la r&eacute;compense due &agrave; son cynisme.</p>
+
+<p>La bienveillance royale ne lui fit pas d&eacute;faut. Il fut compris dans une
+promotion &agrave; la pairie; et le roi, s'&eacute;tant enquis de sa famille, daigna
+lui promettre de se pr&eacute;occuper de l'avenir de mademoiselle de
+Mauvillers.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s, un des plus z&eacute;l&eacute;s courtisans des Tuileries
+sollicitait la main de Marie.</p>
+
+<p>Certes, M. de Mauvillers n'&eacute;tait pas homme &agrave; h&eacute;siter. Le pr&eacute;tendant
+&eacute;tait, &agrave; vrai dire, une sorte de favori du roi. On disait m&ecirc;me qu'il
+&eacute;tait fort bien aussi dans les papiers de certaine dame qui occupait &agrave;
+la cour un rang sp&eacute;cial, non officiel, mais qui n'en &eacute;tait que plus
+puissante.</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re raison &eacute;tait d&eacute;cisive pour l'honn&ecirc;te Mauvillers. Du
+bonheur de Marie, il se pr&eacute;occupait fort peu. Et il lui notifia sa
+volont&eacute;. Elle r&eacute;sista tout d'abord, pleura, supplia, demandant &agrave; se
+retirer dans un couvent.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers fut naturellement inflexible.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sespoir de la jeune fille &eacute;tait tel que, sans souci de son honneur,
+ne songeant qu'&agrave; se conserver pure &agrave; la m&eacute;moire de Jacques, elle allait
+peut-&ecirc;tre tout avouer &agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>H&eacute;las! cette r&eacute;solution extr&ecirc;me &agrave; laquelle son d&eacute;sespoir l'entra&icirc;nait,
+l'e&ucirc;t-elle sauv&eacute;e? Il est permis d'en douter. M. de Mauvillers n'avait
+point de ces scrupules, non plus sans doute que celui qu'il lui
+destinait pour &eacute;poux.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'intervint M. de Favereye.</p>
+
+<p>Le marquis &eacute;tait lui-m&ecirc;me dans une de ces crises douloureuses qui
+blanchissent en une nuit les cheveux, courbent le front et brisent toute
+une existence.</p>
+
+<p>M. de Favereye, veuf, &eacute;tait rest&eacute; seul avec une fille, qui &eacute;tait alors
+&acirc;g&eacute;e de quinze ans. Certes, il n'avait pas &agrave; s'adresser le reproche que
+m&eacute;ritait M. de Mauvillers. Sa sollicitude ne s'&eacute;tait pas d&eacute;mentie un
+seul instant, son affection inqui&egrave;te n'avait pas un seul instant &eacute;t&eacute; en
+d&eacute;faut. Et pourtant le malheur &eacute;tait entr&eacute; dans sa maison.</p>
+
+<p>La jeune fille &eacute;tait une de ces natures ardentes qui semblent plut&ocirc;t
+relever de la science que de la morale. Par quelle anomalie, n&eacute;e d'un
+p&egrave;re honn&ecirc;te, d'une m&egrave;re chaste, cachait-elle en son coeur les instincts
+les plus pervers? c'est ce que seule sans doute la physiologie aurait pu
+expliquer.</p>
+
+<p>Elle avait commis une faute inexplicable, inexpliqu&eacute;e, car l'homme
+auquel elle s'&eacute;tait abandonn&eacute;e &eacute;tait de ceux que ne recommandent ni
+l'intelligence, ni la probit&eacute;, ni m&ecirc;me ces avantages ext&eacute;rieurs qui
+parfois troublent la t&ecirc;te des jeunes filles.</p>
+
+<p>M. de Favereye avait d&eacute;couvert cette intrigue: il avait contraint le
+mis&eacute;rable &agrave; se battre, et il l'avait tu&eacute;.</p>
+
+<p>Quand elle avait appris sa mort, la fille de M. de Favereye avait ri.</p>
+
+<p>Et cependant elle allait &ecirc;tre m&egrave;re.</p>
+
+<p>Avant de la condamner, il faut tout savoir.</p>
+
+<p>M. de Favereye, qui avait soigneusement cach&eacute; les causes du duel dans
+lequel le s&eacute;ducteur avait p&eacute;ri, avait ensuite conduit sa fille dans une
+de ses terres. Nul ne soup&ccedil;onnait ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Pendant sa
+grossesse, sa fille fut en proie &agrave; des acc&egrave;s de folie qui prouv&egrave;rent son
+irresponsabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident qu'elle ne r&eacute;sisterait pas aux douleurs de
+l'enfantement; le m&eacute;decin, qui seul avait re&ccedil;u les confidences de M. de
+Favereye, lui affirma que la mort de sa fille &eacute;tait in&eacute;vitable, mais en
+m&ecirc;me temps il s'engageait &agrave; sauver l'enfant qui na&icirc;trait d'elle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; ce moment que M. de Mauvillers pr&eacute;tendait contraindre sa fille
+&agrave; une union d&eacute;test&eacute;e.</p>
+
+<p>M. de Favereye vint &agrave; elle.</p>
+
+<p>Il lui r&eacute;v&eacute;la ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; dans sa propre famille.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques de Costebelle vous a l&eacute;gu&eacute;e &agrave; moi. Voici ce que je vous
+propose: Je suis riche, je poss&egrave;de plusieurs millions. Je connais et
+votre p&egrave;re et l'homme qu'il vous destine pour &eacute;poux. Sur ces deux &acirc;mes,
+l'or est tout-puissant. L'un et l'autre renonceront facilement &agrave; leurs
+projets... et cela en ma faveur. Voulez-vous devenir la m&egrave;re de l'enfant
+qui va na&icirc;tre, comme moi-m&ecirc;me je deviendrai son p&egrave;re?... Vous serez la
+compagne respect&eacute;e de ma vie; les secrets de notre pass&eacute; seront &agrave; jamais
+ensevelis dans nos &acirc;mes.</p>
+
+<p>Marie de Mauvillers avait accept&eacute;.</p>
+
+<p>M. de Favereye n'avait pas trop pr&eacute;jug&eacute; de la bassesse de ceux dont il
+pr&eacute;tendait acheter le consentement.</p>
+
+<p>Le favori du roi, moyennant un demi-million, avait d&eacute;clin&eacute; l'honneur que
+voulait lui faire son souverain en apposant sa signature &agrave; son contrat.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers avait co&ucirc;t&eacute; plus cher.</p>
+
+<p>M. de Favereye, quoique dans une situation &eacute;lev&eacute;e, n'&eacute;tait pas d'aussi
+utile concours que le mari par lui r&ecirc;v&eacute;. Ce caract&egrave;re ind&eacute;pendant, se
+refusant &agrave; mendier les faveurs royales, cadrait mal avec ses ambitions.
+Ceci valait un million.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers le re&ccedil;ut, et en m&ecirc;me temps r&eacute;fl&eacute;chit qu'il &eacute;tait
+parfois avantageux de se m&eacute;nager un refuge dans le parti lib&eacute;ral, au cas
+o&ugrave; le vent politique viendrait &agrave; tourner.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il lui restait Mathilde, d&eacute;j&agrave; recherch&eacute;e par M. de
+Silvereal, et qu'il saurait bien forcer &agrave; un mariage qui remplissait, &agrave;
+ses yeux, toutes les conditions d&eacute;sirables.... A moins, bien entendu,
+qu'un autre million ne v&icirc;nt modifier ses intentions.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Mauvillers devint la marquise de Favereye.</p>
+
+<p>La fille de M. de Favereye mourut en donnant le jour &agrave; une fille qui,
+inscrite avec d&eacute;signation de parents inconnus, fut ensuite reconnue par
+le marquis.</p>
+
+<p>Comme ils avaient pass&eacute; les premi&egrave;res ann&eacute;es de leur mariage au fond de
+leurs propri&eacute;t&eacute;s de province, nul ne douta, au retour de la marquise,
+que Lucie ne f&ucirc;t sa fille.</p>
+
+<p>Longtemps on avait redout&eacute; que la jeune Lucie ne port&acirc;t en elle le germe
+de la terrible affection &agrave; laquelle avait succomb&eacute; sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais les soins incessants de la marquise, l'affection dont elle avait
+entour&eacute; la pauvre enfant avaient conjur&eacute; le danger, et Lucie de Favereye
+&eacute;tait devenue l'adorable jeune fille que Martial aimait et dont le sort
+allait se d&eacute;cider.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait donc la situation du marquis de Favereye et de sa femme,
+alors que nous les retrouvons dans le cabinet du magistrat:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, disait le marquis, cet homme a os&eacute; vous insulter!... Mais
+comment a-t-il pu conna&icirc;tre les faits qui se sont pass&eacute;s jadis aux
+gorges d'Ollioules?</p>
+
+<p>La marquise ne pouvait r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Comment aurait-elle pu deviner ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, c'est-&agrave;-dire que le
+matin m&ecirc;me, de Belen avait re&ccedil;u un billet anonyme, &eacute;manant de Biscarre,
+et qui &eacute;tait ainsi con&ccedil;u:</p>
+
+<p>&laquo;Si monsieur le duc de Belen veut devenir l'&eacute;poux de la belle Lucie de
+Favereye, qu'il demande &agrave; sa m&egrave;re ce qu'est devenu l'enfant, n&eacute; d'elle,
+aux gorges d'Ollioules, dans la nuit du 15 janvier 1822.&raquo;</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te duc n'avait pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; employer le moyen qui lui &eacute;tait
+offert. On sait comment le marquis l'avait chass&eacute;.</p>
+
+<p>Le danger n'en subsistait pas moins.</p>
+
+<p>Le mis&eacute;rable pouvait faire usage de ce secret: il pouvait provoquer un
+scandale. Certes, il &eacute;tait facile de prouver son identit&eacute; avec le
+banquier Estremoz, et de le renverser du pi&eacute;destal d'infamie sur lequel
+il se dressait fi&egrave;rement.</p>
+
+<p>Mais l'intervention m&ecirc;me de la justice &eacute;tait un danger.</p>
+
+<p>Ne se d&eacute;fendrait-il pas en insultant un des noms les plus v&eacute;n&eacute;r&eacute;s de la
+magistrature fran&ccedil;aise?... Reculerait-il devant ce nouveau crime?...
+Non.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le d&eacute;shonneur d'une famille qu'il ha&iuml;ssait. Ce d&eacute;shonneur
+rejaillirait sur Lucie de Favereye. Si une fois la m&eacute;disance et la
+calomnie s'attachaient aux Favereye, qui sait jusqu'o&ugrave; elle irait?</p>
+
+<p>Le marquis tenait les mains de sa femme serr&eacute;es dans les siennes, et il
+murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant j'ai promis &agrave; Jacques de vous sauver!...</p>
+
+<p>Puis ils parlaient de Martial.</p>
+
+<p>Le marquis connaissait l'existence du jeune homme; il savait par quels
+honorables efforts il s'&eacute;tait relev&eacute;. Certes, aucun motif ne s'opposait
+&agrave; ce que sa requ&ecirc;te f&ucirc;t accueillie, d&ucirc;t-on prolonger de quelque temps
+encore l'&eacute;preuve qui lui avait &eacute;t&eacute; impos&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais, avant de lui ouvrir toutes grandes les portes de cette maison, ne
+faudrait-il pas lui en livrer les secrets, lui faire conna&icirc;tre les
+myst&egrave;res de la naissance de Lucie, l'initier au pass&eacute; de celle qu'il
+allait appeler sa m&egrave;re?...</p>
+
+<p>Et cela, au moment o&ugrave; de Belen d&eacute;clarait &agrave; la marquise une guerre
+acharn&eacute;e....</p>
+
+<p>L'embarras &eacute;tait grave.</p>
+
+<p>La marquise se sentait environn&eacute;e de dangers. Le silence qui s'&eacute;tait
+fait autour de Biscarre l'&eacute;pouvantait plus encore... Elle pr&eacute;voyait une
+catastrophe prochaine....</p>
+
+<p>A ce moment, un laquais frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Il apportait un billet &agrave; la marquise.</p>
+
+<p>Elle d&eacute;chira vivement l'enveloppe.</p>
+
+<p>&mdash;D'Armand de Bernaye, fit-elle.</p>
+
+<p>Puis, l'ayant parcouru rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'&eacute;cria-t-elle, s'il disait vrai! C'est peut-&ecirc;tre le salut!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez....</p>
+
+<p>Elle lui remit le billet. Voici ce qu'il contenait:</p>
+
+<p>&laquo;Dans trois jours, nous conna&icirc;trons le nom des assassins du p&egrave;re de
+Martial. So&euml;ra parlera. Donc, dans trois jours, &agrave; minuit, le Club des
+Morts devra se r&eacute;unir chez moi... Vous savez que je soup&ccedil;onne le duc de
+Belen d'&ecirc;tre complice de ce crime...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois jours! dit le marquis. Cette fois mon devoir est tout
+trac&eacute;... Je veux conna&icirc;tre toute la v&eacute;rit&eacute;... J'irai avec vous chez M.
+de Bernaye....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LE CERCLE SE RESSERRE</a></h3>
+
+
+<p>Revenons &agrave; la petite maison de la Porte-Maillot.</p>
+
+<p>L&agrave; encore une crise s'op&eacute;rait, crise p&eacute;nible, fi&eacute;vreuse, et qui puisait
+son intensit&eacute; dans l'&acirc;pret&eacute; des sentiments en jeu.</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait rentr&eacute; avec Isabelle, apr&egrave;s l'incident qui l'avait mis en
+pr&eacute;sence des deux jeunes filles, Lucie de Favereye et Pauline de
+Saussay.</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia &eacute;tait trop expert aux choses d'amour pour n'avoir pas devin&eacute;
+que, dans ce fait, il y avait autre chose qu'un simple service rendu par
+un gentilhomme &agrave; une femme en p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Quand la porte s'&eacute;tait referm&eacute;e derri&egrave;re elle, il lui avait sembl&eacute;
+ressentir au coeur une sorte de morsure. Elle connaissait trop bien
+Jacques pour ne pas deviner une &eacute;motion qu'il s'effor&ccedil;ait en vain de
+dissimuler, mais dont il n'&eacute;tait pas le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Toute attaque de sa part n'e&ucirc;t fait que donner &agrave; la situation une
+importance que peut-&ecirc;tre elle ne comportait pas encore.</p>
+
+<p>La Torr&egrave;s eut recours &agrave; ses plus savantes s&eacute;ductions: souriant, cachant
+sous une gaiet&eacute; languissante et sans affectation les pens&eacute;es de crainte
+et de col&egrave;re qui commen&ccedil;aient &agrave; sourdre en elle, la courtisane
+questionna l&eacute;g&egrave;rement Jacques sur ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Spirituellement,
+elle le railla de son <i>don quichottisme</i>, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon beau chevalier errant, ne savez-vous pas que c'est l&agrave; une
+profession pleine de dangers? Votre r&eacute;putation de sauveur va s'&eacute;tendre
+sur toute la terre, et un jour viendra o&ugrave; notre petite maison sera le
+rendez-vous de toutes les dames &eacute;plor&eacute;es qui viendront r&eacute;clamer le
+secours de votre bras. Alors, il vous faudra chaque jour endosser la
+cuirasse, coiffer l'armet de Mambrin et courir sus aux moulins.</p>
+
+<p>Puis elle s'approchait de lui, et, lui prenant la main, elle plongeait
+ses regards dans ses yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bon, mon Jacques, et je t'aime pour le bien que tu as fait....</p>
+
+<p>Lui s'effor&ccedil;ait aussi de sourire. Mais une tristesse invincible l'avait
+envahi.</p>
+
+<p>Sans se rendre jusqu'ici un compte exact de ce qu'il ressentait,
+Jacques, regardant autour de lui, &eacute;prouvait je ne sais quel d&eacute;go&ucirc;t qui
+le prenait &agrave; la gorge.</p>
+
+<p>Il &eacute;coutait cette femme, qui, ronronnante comme une chatte, murmurait
+tout bas des mots d'amour. Et cette voix si douce, toute modul&eacute;e d'art
+et de recherche, lui semblait fausse comme la vibration d'un instrument
+sans accord, et, se repliant en lui-m&ecirc;me, il cherchait &agrave; ressaisir
+l'&eacute;cho d'une autre voix, franche, vibrante de v&eacute;rit&eacute; et d'&eacute;motion
+vraie.</p>
+
+<p>Ces yeux languissants lui paraissaient sans rayon, et il revoyait en
+imagination ce regard &agrave; la fois effray&eacute; et confiant qui tout &agrave; l'heure
+s'&eacute;tait pos&eacute; sur lui.</p>
+
+<p>Et le T&eacute;nia devinait ce combat.</p>
+
+<p>Elle avait &agrave; peine entrevu la jeune fille que Jacques avait arrach&eacute;e &agrave;
+la mort. Elle ne la connaissait pas, n'ayant jamais &eacute;t&eacute; admise dans le
+monde o&ugrave; elle e&ucirc;t pu rencontrer Pauline et Lucie.</p>
+
+<p>Mais elle la devinait belle, pure et chaste.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait en elle, &agrave; cette pens&eacute;e, un frissonnement qui la secouait
+tout enti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! mon Jacques, parle-moi! regarde-moi! disait-elle. Vois! c'est
+pour toi, pour toi seul que je me suis faite si belle... Pourquoi cette
+m&eacute;lancolie?... N'es-tu pas heureux aupr&egrave;s de moi?... Est-il quelqu'un de
+tes d&eacute;sirs que je n'aie pas satisfait?...</p>
+
+<p>Mais en vain elle lui prodiguait ses caresses, ses baisers. En vain elle
+faisait appel &agrave; tout ce que l'exp&eacute;rience lui avait appris. Jacques ne la
+repoussait pas... il faisait pis!... A ses &eacute;lans passionn&eacute;s, il
+r&eacute;pondait avec une indiff&eacute;rence qu'il tentait en vain de cacher. Le
+marbre ne s'&eacute;chauffait pas, ses sens ne vibraient plus comme autrefois.</p>
+
+<p>Il fallait pourtant briser cette glace: apr&egrave;s tout, peut-&ecirc;tre se
+trompait-elle! Il n'&eacute;tait pas possible que le premier regard d'une autre
+femme l'e&ucirc;t &agrave; ce point, en une seconde, m&eacute;tamorphos&eacute;....</p>
+
+<p>Car elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir que, sous cette
+h&eacute;b&eacute;tude dans laquelle elle avait tent&eacute; d'&eacute;touffer toutes ses facult&eacute;s
+pensantes, toutes les notions de sa conscience, couvait, latent, un
+foyer d'honneur et de vitalit&eacute; dont, par bouff&eacute;es, la chaleur lui
+montait au coeur....</p>
+
+<p>Elle croyait qu'il s'&eacute;tait laiss&eacute; troubler par le caract&egrave;re romanesque
+de l'aventure. Voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Jacques, en ce moment, avait peur de lui-m&ecirc;me. Il entendait, r&eacute;sonnant
+au plus profond de son &ecirc;tre, une voix qui lui criait que jusqu'ici il
+avait march&eacute; dans le mauvais chemin....</p>
+
+<p>Il est des moments o&ugrave; la lucidit&eacute; de la conscience est telle que les
+faits m&ecirc;mes, accept&eacute;s de longue date avec une insouciance irraisonn&eacute;e,
+prennent subitement leur v&eacute;ritable caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Et cette voix myst&eacute;rieuse r&eacute;p&eacute;tait &agrave; Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? que fais-tu dans cette maison o&ugrave; rien ne t'appartient? Ce
+luxe qui t'environne, est-ce toi qui l'as pay&eacute;? N'es-tu pas l'esclave
+d'une femme qui te m&eacute;prise, et pour qui tu n'es qu'un jouet? Oublies-tu
+donc que le m&eacute;pris des honn&ecirc;tes gens s'attache &agrave; qui comme toi ne sait
+pas, par son travail, conqu&eacute;rir dans la soci&eacute;t&eacute; une place honorable et
+honor&eacute;e?...</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e s'imposa &agrave; lui, si terrible, si poignante, qu'il e&ucirc;t voulu
+&eacute;carter une &eacute;pouvantable vision....</p>
+
+<p>Et dans ce mouvement, comme Isabelle se trouvait aupr&egrave;s de lui, il la
+repoussa si vivement qu'elle recula, chancelante... puis, portant tout &agrave;
+coup ses mains &agrave; son front, elle tomba de toute sa hauteur sur le tapis
+en poussant un cri....</p>
+
+<p>Ah! l'habile com&eacute;dienne! il l'avait &agrave; peine effleur&eacute;e! mais elle
+n'ignorait aucune des roueries de son r&ocirc;le de courtisane.</p>
+
+<p>Et comme elle &eacute;tait l&agrave;, inanim&eacute;e, p&acirc;le&mdash;car elle savait jouer jusqu'&agrave; la
+p&acirc;leur&mdash;Jacques fut &eacute;pouvant&eacute; de ce qu'il avait fait... il se jeta &agrave;
+genoux aupr&egrave;s d'elle, cherchant &agrave; la secourir, oubliant tout, sinon que
+cette petite femme l'aimait et qu'il s'&eacute;tait montr&eacute; dur et brutal.</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle! cria-t-il. Pardonne-moi! je t'aime!</p>
+
+<p>Il avait tous les enfantillages des consciences d&eacute;voy&eacute;es.</p>
+
+<p>Maintenant il la voyait plus belle que jamais, plus adorable, plus
+ador&eacute;e. Elle l'&eacute;coutait, les yeux ferm&eacute;s: elle entendait sa voix chaude,
+que faisaient trembler des larmes mal contenues.</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle, je t'aime! r&eacute;p&eacute;tait-il.</p>
+
+<p>Alors, comme si ce mot e&ucirc;t r&eacute;chauff&eacute; en elle les sources m&ecirc;mes de la
+vie, en se suspendant &agrave; son cou, ses l&egrave;vres touch&egrave;rent ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Et toutes les r&eacute;solutions viriles, tous les remords s'enfuyaient.</p>
+
+<p>Elle l'avait ressaisi. Il lui appartenait encore, &agrave; elle, &agrave; elle seule.</p>
+
+<p>Qui donc aurait pu lutter contre la courtisane?</p>
+
+<p>La douce figure de Pauline de Saussay disparut comme dans un brouillard.</p>
+
+<p>La nuit vint, fi&eacute;vreuse, avec ses ivresses malsaines et ses folles
+exaltations.</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait de nouveau riv&eacute; &agrave; sa cha&icirc;ne, plus forte, plus puissante,
+par l'effort qu'il avait fait pour la briser. L'&eacute;tourdissement l'avait
+repris au cerveau, plus lourd, plus enivrant.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e du lendemain se passa sans incident. Isabelle s'&eacute;tait jur&eacute; de
+ne plus quitter son amant d'une heure. Du reste, &eacute;tant retomb&eacute; sous son
+empire, il ne cherchait m&ecirc;me plus &agrave; s'&eacute;vader de sa honteuse prison. On
+e&ucirc;t dit que la pierre d'une tombe se f&ucirc;t abaiss&eacute;e sur lui.</p>
+
+<p>Quarante-huit heures s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es depuis le moment o&ugrave; Jacques
+avait sauv&eacute; Pauline de Saussay. Il avait repris son attitude morne; il
+&eacute;tait environn&eacute; de nouveau par cette atmosph&egrave;re apathique qui
+l'&eacute;touffait.</p>
+
+<p>Isabelle, &eacute;tendue sur un sofa, somnolente, laissait errer sa pens&eacute;e sans
+but.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la porte s'ouvrit violemment....</p>
+
+<p>Et deux hommes parurent sur le seuil.</p>
+
+<p>L'un &eacute;tait le baron de Silvereal, l'autre le duc de Belen.</p>
+
+<p>Par quel miracle se trouvaient-ils dans cette maison? Comment Silvereal
+avait-il enfin d&eacute;couvert la retraite des deux amants?</p>
+
+<p>Une lettre anonyme de Biscarre avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; ce secret au baron. Quant &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer dans la maison, quelques pi&egrave;ces d'or avaient op&eacute;r&eacute; ce prodige.</p>
+
+<p>Isabelle avait bondi sur ses pieds.</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait debout, surpris, interdit, ne faisant pas un pas en avant.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! s'&eacute;cria le baron dans un acc&egrave;s de fureur folle, voil&agrave; donc
+le grand myst&egrave;re d&eacute;voil&eacute;! Bravo! les beaux amoureux!... Vous ne
+m'attendiez pas! Hein! eh bien! c'est moi... et je jure Dieu que ce qui
+va se passer ici ne sera pas de votre go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous oubliez que vous &ecirc;tes chez moi! s'&eacute;cria Jacques qui
+cherchait &agrave; secouer la torpeur qui l'accablait.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous! vraiment! Ah! le mot est joli! Ainsi, c'est vous qui avez
+achet&eacute; ces tentures... Parbleu! je vous en f&eacute;licite! Cela a d&ucirc; vous
+co&ucirc;ter bon!... Apr&egrave;s tout, vous &ecirc;tes si riche!...</p>
+
+<p>&mdash;Insolent! je vais vous ch&acirc;tier!</p>
+
+<p>Mais comme Jacques s'&eacute;lan&ccedil;ait, d&eacute;j&agrave; Isabelle s'&eacute;tait jet&eacute;e entre lui et
+les deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, messieurs, et que venez-vous faire ici?...
+Croyez-vous donc que je ne vous ferai pas chasser par mes laquais?</p>
+
+<p>&mdash;Vos laquais! mais, ma ch&egrave;re belle, ils sont de chair et d'os comme
+nous tous, et j'ai eu facilement raison de leur d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! qui osez insulter une femme!</p>
+
+<p>&mdash;Une femme! allons donc! T&eacute;nia! est-ce que tu es une femme? Monsieur le
+comte de Cherlux, vous avez h&acirc;te de la d&eacute;fendre, n'est-il pas vrai, et
+il faut qu'elle s'attache &agrave; votre cou de ses deux mains, pour que vous
+ne m'ayez pas encore saut&eacute; &agrave; la gorge. Écoutez-moi quelques instants
+seulement. Cette femme est une vile courtisane qui s'est tra&icirc;n&eacute;e dans
+toutes les hontes, qui a &eacute;t&eacute; la ma&icirc;tresse d'un vieillard, qui l'a
+corrompu, puis de Martial, le peintre, qui a pouss&eacute; Lionel Storigan au
+suicide, qui a vol&eacute; le nom et le titre du duc de Torr&egrave;s et l'a
+empoisonn&eacute;. Cette femme, monsieur de Cherlux, a voulu devenir baronne de
+Silvereal et m'a conseill&eacute; de me d&eacute;barrasser de ma femme par le poison.
+Voil&agrave; ce qu'est Isabelle de Torr&egrave;s, monsieur. Non, ce n'est pas une
+femme, c'est un de ces &ecirc;tres hideux que l'on &eacute;crase du pied comme un
+reptile!</p>
+
+<p>&mdash;Il ment!... ne crois pas, Jacques, je t'en supplie!... Je t'aime... je
+n'ai jamais aim&eacute; que toi!...</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait foudroy&eacute;. Ces r&eacute;v&eacute;lations effrayantes tombaient sur son
+cerveau comme un coup de massue....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu oses m'accuser de mensonge! s'&eacute;cria Silvereal, qui semblait
+atteint de d&eacute;lire furieux. Ces diamants qui scintillent dans tes
+cheveux, c'est sir Lionel qui te les a donn&eacute;s pour un baiser... Ces
+bracelets, ruisselants d'&eacute;meraudes, tu les as achet&eacute;s d'un prix
+inf&acirc;me!... Ce collier... tiens, ce collier de perles qui tressaute sur
+ton sein, c'est moi qui l'y ai attach&eacute; de ma propre main....</p>
+
+<p>Avec un geste de d&eacute;go&ucirc;t, Isabelle arracha la parure, la lan&ccedil;a sur le
+tapis et &eacute;crasa sous ses pieds les perles qui craqu&egrave;rent....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait presque un aveu. Jacques &eacute;tait livide.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne parlez plus de me ch&acirc;tier, monsieur de Cherlux! cria encore
+Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit de Belen, qui n'avait pas encore parl&eacute;, l'associ&eacute; du voleur
+Mancal n'a point tant de d&eacute;licatesse!...</p>
+
+<p>Jacques tressaillit comme si tout son corps e&ucirc;t &eacute;t&eacute; travers&eacute; par une
+commotion &eacute;lectrique. Il releva la t&ecirc;te et regarda de Belen en face.</p>
+
+<p>Celui-ci continua en ricanant:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Silvereal; il est inutile de cracher plus longtemps l'injure &agrave;
+la face de ces mis&eacute;rables... dignes l'un de l'autre... L'une est une
+courtisane, l'autre est un....</p>
+
+<p>Il n'acheva pas. Bondissant, Jacques s'&eacute;tait ru&eacute; vers lui, et sa main,
+avec un bruit mat, s'&eacute;tait abattue sur son visage.</p>
+
+<p>De Belen rugit, et, sous l'impulsion, fit deux pas en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Inf&acirc;me! r&acirc;lait Jacques. Ah! je te tuerai comme un chien!</p>
+
+<p>Silvereal s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; aupr&egrave;s de Belen, et, le serrant dans ses bras,
+il le retenait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! c'est cela!... nous nous battrons! hurlait de Belen. Ah! vous
+m'avez frapp&eacute; au visage!... Voleur! fils de voleur!...</p>
+
+<p>Jacques, subitement, avait repris son calme.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; vos ordres, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, de Belen, venez! fit Silvereal, qui redoutait de voir cette
+sc&egrave;ne d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en lutte corps &agrave; corps.</p>
+
+<p>De Belen, la gorge serr&eacute;e, les yeux inject&eacute;s de sang, ne pouvait plus
+prof&eacute;rer une seule parole.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il &eacute;clata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Un duel! je suis fou!... Monsieur Jacques de Cherlux, c'est au
+procureur du roi que vous porterez votre cartel! et pour t&eacute;moins, je
+prendrai deux gardes chiourmes du bagne.</p>
+
+<p>Et, saisissant la main de Silvereal, il l'entra&icirc;na au dehors.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, la grille se refermait sur eux.</p>
+
+<p>Jacques et le T&eacute;nia &eacute;taient seuls.</p>
+
+<p>Isabelle &eacute;tait tomb&eacute;e &agrave; genoux, les bras &eacute;tendus vers son amant.</p>
+
+<p>Lui passa la main sur son front, il se sentait devenir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, fit-elle, &eacute;coute-moi.</p>
+
+<p>Il la regarda, puis, par un geste mena&ccedil;ant, il leva les deux poings
+comme s'il e&ucirc;t voulu l'&eacute;craser.</p>
+
+<p>Elle poussa un cri de terreur. Mais les bras du jeune homme ne
+s'abattirent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, murmura-t-il, ce qu'ont dit ces hommes est vrai? Ainsi, je suis
+doublement d&eacute;shonor&eacute;? Et l'amour de cette femme m'a souill&eacute; plus encore
+que les calomnies dont j'&eacute;tais la victime... Oui, j'&eacute;tais un innocent...
+elle a fait de moi un coupable et un inf&acirc;me!...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, ils ont menti, je t'aime!...</p>
+
+<p>Il se baissa vers elle, et, lui saisissant les poignets, il approcha
+son visage du sien, si pr&egrave;s qu'elle sentait son haleine qui la br&ucirc;lait
+comme une flamme.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je te hais!... Je sens monter &agrave; mes l&egrave;vres un m&eacute;pris qui
+m'&eacute;touffe!... Courtisane! ah! ils te l'ont jet&eacute;e, cette accusation que
+tu n'as pas os&eacute; nier!... et tu ne m'as m&ecirc;me pas assez respect&eacute;, moi que
+tu disais aimer, pour m'emp&ecirc;cher de pi&eacute;tiner dans cette boue o&ugrave; tu &eacute;tais
+tomb&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, ne m'insulte pas! toi, du moins, je t'ai aim&eacute;, je t'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Ne r&eacute;p&egrave;te pas ce mot, qui est un sacril&eacute;ge! Est-ce que tu aimes?
+est-ce que tes pareilles savent ce que signifie ce mot? Je te hais, te
+dis-je, toi qui m'as perdu, toi qui as &eacute;touff&eacute; en moi les derniers
+&eacute;veils de ma conscience, toi qui m'as rabaiss&eacute; au niveau des plus
+d&eacute;shonor&eacute;s et des plus inf&acirc;mes... Je te hais!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! ne dis pas cela!...</p>
+
+<p>Et elle s'attachait &agrave; lui, se tra&icirc;nant sur les genoux, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e,
+criant, sanglotant....</p>
+
+<p>Il la repoussa violemment... puis, s'&eacute;lan&ccedil;ant vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Courtisane, cria-t-il, sois maudite!...</p>
+
+<p>Et il bondit dehors.</p>
+
+<p>Le cercle que Biscarre tra&ccedil;ait autour de lui se resserrait de plus en
+plus.</p>
+
+<p>L'heure de la vengeance &eacute;tait proche: une habilet&eacute; infernale r&eacute;unissait
+peu &agrave; peu tous les fils de cette effroyable machination....</p>
+
+<p>Et Biscarre, tapi dans l'ombre, n'attendait plus que l'heure propice
+pour bondir sur sa proie....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">CATASTROPHE</a></h3>
+
+
+<p>Le Club des Morts avait &eacute;t&eacute; exact au rendez-vous indiqu&eacute; par Armand de
+Bernaye. Le savant occupait un petit h&ocirc;tel, enclos de murs et isol&eacute; des
+habitations voisines, &agrave; une courte distance du bois de Monceaux; &agrave; cette
+&eacute;poque, ce quartier pr&eacute;sentait une physionomie toute diff&eacute;rente de celle
+que le quartier Friedland et le boulevard Courcelles offrent maintenant
+&agrave; l'admiration des &eacute;trangers. Les d&eacute;serts des boulevards ext&eacute;rieurs ne
+s'animaient qu'aux jours f&eacute;ri&eacute;s et restaient, pendant la semaine, le
+rendez-vous des incorrigibles r&ocirc;deurs que la police &eacute;tait impuissante &agrave;
+traquer dans leurs repaires.</p>
+
+<p>Cependant quelques propri&eacute;t&eacute;s particuli&egrave;res existaient en de&ccedil;&agrave; du mur
+d'enceinte, occup&eacute;es par des amoureux de solitude ou d'infatigables
+travailleurs tels que M. de Bernaye.</p>
+
+<p>Des trois corps de b&acirc;timent qui composaient son habitation, l'un &eacute;tait
+destin&eacute; &agrave; un laboratoire de chimie; et bien souvent, la nuit, les rares
+passants avaient vu des lueurs &eacute;tranges &eacute;clairer tout &agrave; coup les hautes
+fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Le second renfermait la biblioth&egrave;que, dispos&eacute;e en longue galerie; enfin,
+le troisi&egrave;me &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; &agrave; son habitation particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans la biblioth&egrave;que que s'&eacute;taient r&eacute;unis les membres du Club
+des Morts.</p>
+
+<p>Un lustre aux branches de cuivre laissait tomber sur eux la lumi&egrave;re de
+ses nombreuses bougies.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; Archibald de Thomerville, compl&eacute;tement remis de la
+violente secousse qui l'avait mis aux portes du tombeau, Martial, les
+deux fr&egrave;res Droite et Gauche.</p>
+
+<p>Pierre Lamalou introduisait un &agrave; un les arrivants.</p>
+
+<p>Un instant, un murmure de douloureuse piti&eacute; partit de toutes les
+poitrines. L'ancien ge&ocirc;lier de Toulon venait d'introduire sir Lionel
+Storigan.</p>
+
+<p>L'Anglais &eacute;tait d'une p&acirc;leur livide: son visage, qu'une tentative de
+suicide avait d&eacute;figur&eacute;, s'&eacute;tait &eacute;maci&eacute; de fa&ccedil;on effrayante.</p>
+
+<p>Ses grands yeux gris n'avaient pas de rayons: on e&ucirc;t dit que la vie
+avait &agrave; jamais quitt&eacute; ce regard, et que l'organisme tout entier ne se
+mouvait plus que par une action purement m&eacute;canique.</p>
+
+<p>A la suite des terribles dangers courus lors de l'incendie de la maison
+Blasias, sir Lionel, ainsi que l'avait dit Armand &agrave; M. de Thomerville,
+&eacute;tait devenu fou.</p>
+
+<p>Mais d'une folie calme, impassible, &eacute;trange, qui n'en &eacute;tait que plus
+profonde. C'&eacute;tait un cadavre qui marchait....</p>
+
+<p>Sir Lionel entra, sans regarder autour de lui, sans incliner la t&ecirc;te,
+et, froidement, il vint prendre place au si&eacute;ge qui lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;.</p>
+
+<p>Armand s'approcha de lui et lui tendit la main.</p>
+
+<p>Lionel le vit, mais il ne fit pas un geste.</p>
+
+<p>Et cependant, chose bizarre, il s'&eacute;tait rendu &agrave; l'appel d'Armand.
+Myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable de la folie! le billet qui lui &eacute;tait parvenu, il
+l'avait compris, puisqu'il &eacute;tait venu; mais il semblait que cette
+ob&eacute;issance aux ordres du Club f&ucirc;t de sa part un acte inconscient.</p>
+
+<p>On attendait la marquise de Favereye. L'heure fix&eacute;e allait sonner, et
+Armand commen&ccedil;ait &agrave; s'inqui&eacute;ter, quand madame de Favereye parut.</p>
+
+<p>Mais elle n'&eacute;tait pas seule.</p>
+
+<p>Le marquis, fid&egrave;le &agrave; sa parole, l'avait accompagn&eacute;e.</p>
+
+<p>Bien que M. de Favereye f&ucirc;t depuis longtemps initi&eacute; aux travaux du Club
+des Morts, jamais il n'avait assist&eacute; &agrave; ses s&eacute;ances.</p>
+
+<p>Tous se lev&egrave;rent dans l'attitude du respect.</p>
+
+<p>Armand vint au-devant du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes heureux, lui dit-il, que vous ayez bien voulu vous
+arracher &agrave; vos occupations pour vous rendre aupr&egrave;s de nous.</p>
+
+<p>&mdash;J'accomplis un devoir sacr&eacute;, dit le magistrat. Madame de Favereye a
+besoin de mon concours.</p>
+
+<p>Armand regarda le marquis. Il ignorait la d&eacute;marche faite par M. de Belen
+&agrave; l'h&ocirc;tel de Favereye et les menaces qu'il avait prof&eacute;r&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce secret lui avait &eacute;t&eacute; cach&eacute; sur les conseils de M. de Favereye, afin
+que le Club p&ucirc;t conserver toute son impartialit&eacute; dans le cas o&ugrave; les
+r&eacute;v&eacute;lations attendues auraient trait au duc.</p>
+
+<p>Le silence &eacute;tait profond: chacun sentait qu'il s'agissait d'int&eacute;r&ecirc;ts
+graves.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Armand, vous n'ignorez pas que la lutte engag&eacute;e par
+nous contre ceux qui prennent le nom de Loups de Paris n'a pas r&eacute;ussi,
+comme nous l'esp&eacute;rions: le chef de cette terrible association nous a
+&eacute;chapp&eacute;, la derni&egrave;re catastrophe a failli co&ucirc;ter la vie &agrave; deux des
+n&ocirc;tres et encore avons-nous le regret de constater que la sant&eacute; de sir
+Lionel Storigan a &eacute;prouv&eacute; une secousse dont peut-&ecirc;tre les r&eacute;sultats se
+feront sentir longtemps encore.</p>
+
+<p>&raquo;Cependant, nous avons maintenant la certitude que ce chef n'est autre
+qu'un certain Biscarre, d&eacute;j&agrave; m&ecirc;l&eacute; &agrave; la vie de plusieurs d'entre nous, et
+qui, sous le nom de Mancal, &eacute;tait parvenu &agrave; s'introduire dans la
+soci&eacute;t&eacute;. De plus, tout nous porte &agrave; croire que cet homme est encore
+vivant et que le jour n'est pas loin o&ugrave; son influence se fera sentir
+plus violente que jamais....</p>
+
+<p>&raquo;Pour l'atteindre, nous avons pens&eacute; que le moyen le plus s&ucirc;r &eacute;tait de
+surveiller ceux que tout d&eacute;signait pour &ecirc;tre ses complices. Et au
+premier rang de ceux-l&agrave;, nous avons not&eacute; un pr&eacute;tendu gentilhomme
+&eacute;tranger, dont les allures suspectes nous avaient d&eacute;j&agrave; frapp&eacute;s....</p>
+
+<p>&raquo;Je veux parler de M. le duc de Belen.</p>
+
+<p>&raquo;Une &eacute;troite surveillance a &eacute;t&eacute; organis&eacute;e autour de lui: nous avons
+fouill&eacute; dans son pass&eacute;, nous nous sommes efforc&eacute;s de reconstruire pi&egrave;ce
+&agrave; pi&egrave;ce la vie de cet homme, et c'est le r&eacute;sultat de cette &eacute;tude, suivie
+avec une infatigable persistance, que nous venons vous pr&eacute;senter
+aujourd'hui....</p>
+
+<p>&raquo;M. de Belen est en r&eacute;alit&eacute; d'origine portugaise. Son v&eacute;ritable nom est
+Jos&eacute; Estremoz. Apr&egrave;s des aventures de jeunesse sur lesquelles manquent
+les d&eacute;tails, mais qui indiquent d&egrave;s lors un esprit aventureux, sans
+scrupules, dou&eacute; d'une &eacute;nergie implacable, Jos&eacute; Estremoz vint en France,
+o&ugrave; il &eacute;tablit &agrave; Bordeaux un comptoir dont les op&eacute;rations, r&eacute;guli&egrave;res en
+apparence, s'&eacute;tendaient jusqu'&agrave; l'Inde orientale.</p>
+
+<p>&raquo;Il y a quelques ann&eacute;es de cela, Estremoz disparut, et sa maison
+s'effondra dans une catastrophe subite. Il avait emport&eacute; avec lui des
+sommes relativement consid&eacute;rables, jetant dans la mis&egrave;re les familles
+qui avaient eu confiance en lui...&raquo;</p>
+
+<p>A ces derni&egrave;res paroles, Martial s'&eacute;tait lev&eacute;, p&acirc;le:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, s'&eacute;cria-t-il, l'homme qui avait ruin&eacute; ma m&egrave;re, l'homme qui a
+&eacute;t&eacute; la cause directe de sa mort....</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui qui, &agrave; Paris, est connu sous le nom de duc de Belen!</p>
+
+<p>&mdash;Le mis&eacute;rable! et je l'ai rencontr&eacute; cent fois dans le monde!... et une
+voix ne s'est pas &eacute;lev&eacute;e dans mon coeur pour me crier: Cet homme est
+l'assassin de ta m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Martial, dit gravement Armand de Bernaye, au nom de votre m&egrave;re, je
+vous supplie d'&ecirc;tre calme... Faites appel &agrave; votre courage... car les
+r&eacute;v&eacute;lations qui vous restent &agrave; entendre sont plus terribles encore.
+Estremoz a &eacute;t&eacute; le mauvais g&eacute;nie de votre existence tout enti&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? vous m'&eacute;pouvantez....</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, et, encore une fois, je vous en conjure, conservez votre
+sang-froid... Je continue. Qu'&eacute;tait devenu le banquier Estremoz? c'est
+ce que personne ne savait, quand parvint &agrave; Bordeaux la nouvelle de sa
+mort, en m&ecirc;me temps qu'un acte authentique prouvait, ou du moins
+semblait prouver la r&eacute;alit&eacute; de cet &eacute;v&eacute;nement. Or, il faut savoir que
+l'acte de d&eacute;c&egrave;s avait &eacute;t&eacute; dress&eacute; par le consul de Macao, o&ugrave;, para&icirc;t-il,
+Estremoz &eacute;tait d&eacute;c&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>La marquise de Favereye s'&eacute;tait dress&eacute;e &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc, s'&eacute;cria-t-elle, &eacute;tait consul de Macao &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; ce faux
+a &eacute;t&eacute; commis?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait, en effet, un faux en &eacute;criture publique, reprit Armand sans
+r&eacute;pondre directement &agrave; la question de la marquise. Quant &agrave; l'acte en
+lui-m&ecirc;me, j'en poss&egrave;de une copie authentique.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle signature porte ce document? demanda M. de Favereye &agrave; son
+tour.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Armand, vous savez que nos r&egrave;glements s'opposent &agrave; ce
+que cette pi&egrave;ce soit communiqu&eacute;e &agrave; l'un des membres du Club des Morts
+sans que les autres en prennent &eacute;galement connaissance... De cette
+r&egrave;gle, nous ne nous sommes jamais d&eacute;partis... Cependant, au cas pr&eacute;sent,
+je viens vous demander de d&eacute;roger &agrave; cette obligation... et de
+communiquer &agrave; M. le marquis de Favereye l'acte de d&eacute;c&egrave;s du banquier
+Estremoz....</p>
+
+<p>Les membres du Club inclin&egrave;rent de la t&ecirc;te en signe d'assentiment.</p>
+
+<p>Armand ouvrit un large portefeuille plac&eacute; devant lui et en tira une
+feuille qu'il d&eacute;plia.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, monsieur de Favereye.</p>
+
+<p>Le vieillard s'&eacute;tait approch&eacute;.</p>
+
+<p>Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui pr&eacute;sentait. Une l&eacute;g&egrave;re contraction
+passa sur son visage. Mais relevant la t&ecirc;te avec &eacute;nergie:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il &agrave; son tour, je comprends mieux que tout autre
+l'exquis sentiment de d&eacute;licatesse auquel a ob&eacute;i M. de Bernaye en
+r&eacute;clamant de vous l'autorisation que vous lui avez si g&eacute;n&eacute;reusement
+accord&eacute;e; mais il ne m'appartient pas, &agrave; moi surtout qui crois en la
+justice, en l'&eacute;galit&eacute; absolue des hommes devant les r&egrave;gles aust&egrave;res du
+droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me pr&eacute;valoir du droit que vous
+avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette r&eacute;union, o&ugrave; tous
+tendent vers un m&ecirc;me but, but de charit&eacute; pour les faibles et de
+ch&acirc;timent pour les coupables, il importe que les coupables soient tous
+connus, afin que vous preniez &agrave; leur &eacute;gard telle d&eacute;cision que vous
+jugerez convenable... Oui, il a exist&eacute; dans la diplomatie fran&ccedil;aise un
+mis&eacute;rable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a m&eacute;sus&eacute; des
+droits que la patrie lui avait conf&eacute;r&eacute;s... qui, sans doute pour aider &agrave;
+quelque op&eacute;ration criminelle, s'est d&eacute;shonor&eacute; sciemment... Cet homme,
+c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-fr&egrave;re!...</p>
+
+<p>La marquise avait pouss&eacute; un cri.</p>
+
+<p>Ainsi l'homme qui &eacute;tait uni &agrave; sa soeur, non content de se vautrer dans
+toutes les fanges, non content de torturer l&acirc;chement celle que la
+volont&eacute; d'un p&egrave;re sans entrailles avait sacrifi&eacute;e &agrave; son ambition, cet
+homme &eacute;tait un faussaire....</p>
+
+<p>L'&eacute;motion avait saisi &agrave; la gorge tous ceux qui assistaient &agrave; cette
+sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>M. de Favereye remit &agrave; Armand l'acte qui lui avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions
+tout; si profond que soit l'ab&icirc;me d'infamie dans lequel ces hommes sont
+tomb&eacute;s, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Apr&egrave;s
+quoi nous ferons justice.</p>
+
+<p>Armand r&eacute;clama le silence d'un geste:</p>
+
+<p>&mdash;S'il subsistait le moindre doute sur l'identit&eacute; du pseudo-duc de Belen
+et du banquier Estremoz, nous pourrions h&eacute;siter encore &agrave; accuser M. de
+Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements
+les plus positifs ont &eacute;tabli le fait. Et alors, contre M. de Silvereal,
+en admettant qu'il pr&eacute;tend&icirc;t affirmer que sa bonne foi a &eacute;t&eacute; surprise,
+s'&eacute;l&egrave;ve cette charge nouvelle qu'il est rest&eacute; le compagnon, l'ami, je
+n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un
+nom et d'un titre vol&eacute;s. Quant au v&eacute;ritable duc de Belen, il a &eacute;t&eacute;
+assassin&eacute; dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu
+&eacute;tablir. Mais votre conscience a d&eacute;j&agrave; r&eacute;pondu. Celui-l&agrave; seul avait
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le frapper qui voulait substituer &agrave; sa propre personnalit&eacute;
+celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitt&eacute; l'Europe
+depuis de longues ann&eacute;es et sous le nom duquel il &eacute;tait facile de
+repara&icirc;tre... Une association s'&eacute;tait donc form&eacute;e entre Estremoz, devenu
+duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons
+ignor&eacute; jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;.</p>
+
+<p>Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas
+le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait &ecirc;tre parl&eacute; de son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai &eacute;t&eacute; charg&eacute;, il y a quelques
+ann&eacute;es, d'une mission scientifique par une des soci&eacute;t&eacute;s les plus
+justement honor&eacute;es de notre pays. D&eacute;j&agrave; des voyageurs, qui avaient
+parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parl&eacute; vaguement d'un
+pays &eacute;trange, inexplor&eacute;, renfermant des richesses architecturales telles
+que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas
+l&agrave; quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu
+d'imagination.</p>
+
+<p>&raquo;Il &eacute;tait parl&eacute; de villes enti&egrave;res, de murailles gigantesques, de tours
+colossales, dont les ruines, d&eacute;fiant le temps, se dressaient
+orgueilleuses au milieu de for&ecirc;ts o&ugrave; l'homme semblait n'avoir jamais
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;. L&agrave;, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de
+patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses
+immenses... il semblait qu'un peuple de g&eacute;ants e&ucirc;t jadis habit&eacute; cette
+terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se f&ucirc;t abattu sur cet
+empire et l'e&ucirc;t d&eacute;peupl&eacute;. C'&eacute;tait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du Cambodge, avec lequel
+la France commen&ccedil;ait &agrave; entretenir des relations commerciales. Ce fut
+dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai
+d'ailleurs publi&eacute;, vous le savez, des notes d&eacute;taill&eacute;es sur cette r&eacute;gion,
+dont la description r&eacute;clamerait la plume de nos plus grands po&euml;tes.
+J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des
+Khmers, dont la puissance a d&ucirc;, aux si&egrave;cles pass&eacute;s, faire p&acirc;lir celle de
+toutes les nations environnantes.</p>
+
+<p>&raquo;J'avais achev&eacute; une premi&egrave;re exploration, et je me disposais &agrave; revenir
+en France, pour pr&eacute;parer les &eacute;l&eacute;ments d'une seconde exp&eacute;dition. Je
+revenais seul, me trouvant &agrave; peu de distance des villages cambodgiens,
+et ayant renvoy&eacute; mon escorte par une route plus directe.</p>
+
+<p>&raquo;Je suivais le cours d'une rivi&egrave;re dont j'avais le dessein d'&eacute;tudier
+soigneusement la flore splendide, quand tout &agrave; coup j'entendis des cris
+plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque &agrave; des vagissements,
+me frapp&egrave;rent de surprise, et je h&acirc;tai le pas vers le lieu d'o&ugrave; ils me
+semblaient partir.</p>
+
+<p>&raquo;Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes
+tresses des lianes qui s'entrela&ccedil;aient, pendaient du sommet des arbres
+jusqu'&agrave; balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard
+dans les profondeurs myst&eacute;rieuses de ces bois o&ugrave; peut-&ecirc;tre&mdash;je le
+croyais alors&mdash;nul &ecirc;tre humain n'avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;&mdash;quand un horrible
+spectacle me frappa.</p>
+
+<p>&raquo;Dans une sorte de clairi&egrave;re, un corps humain &eacute;tait &eacute;tendu. Un cadavre
+sans doute. Je me courbai: c'&eacute;tait le corps d'un homme v&ecirc;tu d'un costume
+mi-indien, mi-europ&eacute;en; un vieillard dont les traits maigres,
+asc&eacute;tiques, r&eacute;v&eacute;laient l'origine europ&eacute;enne, fran&ccedil;aise m&ecirc;me. Mais&mdash;chose
+&eacute;pouvantable!&mdash;le corps semblait n'&ecirc;tre plus qu'une &eacute;norme plaie. Il
+semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharn&eacute;s apr&egrave;s cet
+&ecirc;tre faible et sans d&eacute;fense. Des pieux de bois le clouaient au sol par
+les pieds et les mains; ses v&ecirc;tements br&ucirc;l&eacute;s laissaient voir sur ses
+membres les traces de profondes blessures. Les chairs &eacute;taient fouill&eacute;es
+&agrave; coups de poignard. Les mains &eacute;cras&eacute;es, d&eacute;chiquet&eacute;es, n'avaient plus de
+forme. Enfin, quand je songe &agrave; tout cela, j'ai peur de parler; les yeux
+crev&eacute;s ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.&raquo;</p>
+
+<p>Un cri d'horreur s'&eacute;chappa de toutes les poitrines.</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!...
+mais, en v&eacute;rit&eacute;, ce n'&eacute;tait pas lui qui avait cri&eacute;....</p>
+
+<p>&raquo;Car la voix qui avait d&eacute;j&agrave; frapp&eacute; mon oreille retentissait de
+nouveau... En proie &agrave; une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis &agrave;
+travers les lianes et les broussailles... et je vis qu'&agrave; cet endroit la
+rivi&egrave;re, transform&eacute;e en torrent, s'engouffrait dans une excavation
+profonde de plus de dix m&egrave;tres, et &agrave; quelques pieds du gouffre, un &ecirc;tre
+humain, un enfant, les mains crisp&eacute;es &agrave; une branche qui pliait,
+poussait les cris qui avaient attir&eacute; mon attention....</p>
+
+<p>&raquo;Oh! je n'h&eacute;sitai pas!... M'accrochant aux saxifrages, sentant mon
+&eacute;nergie d&eacute;cupl&eacute;e, je descendis dans le gouffre!... A l'enfant qui
+faiblissait je criais: Courage!... Il ne comprenait pas... mais le son
+de la voix humaine est d&eacute;j&agrave; une consolation... Enfin, je parvins jusqu'&agrave;
+lui. Le petit &ecirc;tre se cramponna &agrave; mon bras, &agrave; mon &eacute;paule, et, lentement,
+m'effor&ccedil;ant d'&eacute;viter les secousses, plus prudent qu'au moment de la
+descente, je parvins &agrave; regagner la rive.</p>
+
+<p>&raquo;Mais quand je d&eacute;posai l'enfant &agrave; terre, je vis qu'il &eacute;tait tomb&eacute; dans
+un &eacute;tat de prostration semblable &agrave; la mort. C'&eacute;tait horrible de voir ce
+petit corps inanim&eacute;, dans la clairi&egrave;re, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces restes humains,
+d&eacute;chir&eacute;s par la fureur d'assassins inconnus.</p>
+
+<p>&raquo;J'avais couru de nouveau vers le vieillard, et certes un moment j'avais
+&eacute;prouv&eacute; une folle esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&raquo;Le coeur battait encore... r&eacute;sistance inou&iuml;e de l'&ecirc;tre vivant.</p>
+
+<p>&raquo;Mais quelques secondes apr&egrave;s, les pulsations s'arr&ecirc;taient... Le
+vieillard &eacute;tait mort....</p>
+
+<p>&raquo;Je ne pouvais rien... Mais l'enfant! oh! celui-l&agrave; &eacute;tait vivant... En un
+instant, je l'avais port&eacute; au bord de la rivi&egrave;re, et quelques aspersions
+d'eau avaient suffi &agrave; lui rendre le sentiment. Il devait &ecirc;tre &acirc;g&eacute; de six
+&agrave; sept ans, tout au plus. Les quelques mots qu'il pronon&ccedil;a tout d'abord
+ne pr&eacute;sent&egrave;rent &agrave; mon oreille aucun sens, et cependant je connaissais
+d&eacute;j&agrave; &agrave; cette &eacute;poque la plupart des dialectes en usage dans les pays
+indo-orientaux. Mon embarras &eacute;tait grand. J'&eacute;tais &eacute;loign&eacute; de plus de
+quatre milles de toute habitation humaine, et cependant cet enfant avait
+besoin de rapides secours. Tout retard pouvait lui co&ucirc;ter la vie. La
+pauvre cr&eacute;ature s'attachait &agrave; moi, comme si elle m'e&ucirc;t suppli&eacute; de la
+d&eacute;fendre contre un danger qu'elle pressentait. Peut-&ecirc;tre avait-elle
+quelque ressouvenir de la sc&egrave;ne atroce dont sans doute elle avait &eacute;t&eacute; le
+t&eacute;moin.</p>
+
+<p>&raquo;Je l'enlevai dans mes bras et me mis &agrave; courir dans la direction des
+huttes cambodgiennes. Je ne ressentais pas la fatigue, et une heure
+s'&eacute;tait &agrave; peine &eacute;coul&eacute;e que je rencontrais un convoi annamite, dont je
+connaissais le chef. Il me reconnut et se mit obligeamment &agrave; ma
+disposition.</p>
+
+<p>&raquo;Mais quand il eut consid&eacute;r&eacute; l'enfant que j'avais recueilli, il me parut
+frapp&eacute; d'une ind&eacute;finissable &eacute;motion. L'enfant avait repris connaissance.
+Il lui adressa quelques mots en cette m&ecirc;me langue qu'avait d&eacute;j&agrave; employ&eacute;e
+l'enfant, et dont le sens m'&eacute;chappait. Le petit &ecirc;tre r&eacute;pondit; alors
+l'Annamite, comme frapp&eacute; de d&eacute;sespoir, se laissa tomber sur le sol,
+arrachant ses v&ecirc;tements et se couvrant le visage et la t&ecirc;te de
+poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>&raquo;Surpris, inquiet m&ecirc;me, je lui demandai ce que signifiait sa conduite,
+et apr&egrave;s une longue h&eacute;sitation, il me r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;La col&egrave;re du ciel s'est appesantie sur le roi des Khmers!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Le roi des Khmers! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&raquo;Mais en vain je r&eacute;iterai ma question, je ne pus obtenir aucune
+explication pr&eacute;cise.</p>
+
+<p>&raquo;J'appris seulement que dans les ruines d'Ang-Kor-Wat un homme vivait
+qui portait le titre d'Eni&mdash;textuellement, roi du feu&mdash;qu'il &eacute;tait mort,
+et que l'enfant que j'avais sauv&eacute; &eacute;tait son fils!&raquo;</p>
+
+<p>Encore une fois, Martial, le visage couvert d'une p&acirc;leur livide,
+s'&eacute;tait dress&eacute; sur ses pieds, comme si une commotion &eacute;lectrique e&ucirc;t
+frapp&eacute; tout son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Le Roi du Feu, s'&eacute;cria-t-il. Ainsi se nommait l'homme qui vint jadis
+chez mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit Armand; mais laissez-moi achever. L'Annamite semblait
+craindre que, par quelque nouvelle catastrophe, le fils de l'Eni ne f&ucirc;t
+frapp&eacute; comme lui, et il me supplia de m'&eacute;loigner au plus vite avec
+l'enfant. Il &eacute;tait en proie &agrave; une exaltation &eacute;pouvant&eacute;e qui semblait
+tenir &agrave; quelque myst&egrave;re religieux. Il mit un cheval &agrave; ma disposition, et
+je parvins &agrave; regagner la capitale. L'enfant &eacute;tait malade, une fi&egrave;vre
+nerveuse mettait ses jours en danger. A ce moment, des lettres re&ccedil;ues de
+France me contraignirent &agrave; h&acirc;ter mon d&eacute;part; je ne voulus pas abandonner
+celui que j'avais miraculeusement sauv&eacute;. Il &eacute;tait pris pour moi d'une
+affection en quelque sorte farouche, et dans les moments de lucidit&eacute; que
+lui laissait la fi&egrave;vre qui le consumait, il se d&eacute;battait contre des
+ennemis imaginaires. Je me d&eacute;cidai &agrave; l'emmener en France. Vous le
+connaissez tous, c'est l'homme dont le d&eacute;vouement &agrave; mon &eacute;gard ne s'est
+jamais d&eacute;menti, c'est So&euml;ra!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce vieillard assassin&eacute;, tortur&eacute;! criait Martial en se tordant les
+mains avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons savoir qui il &eacute;tait, dit Armand d'une voix grave. Martial,
+l'&eacute;preuve que nous allons tenter est terrible! Je crois que la
+r&eacute;v&eacute;lation que je pr&eacute;vois va vous frapper au plus profond du coeur.
+Souvenez-vous que vous &ecirc;tes homme et que vous avez besoin de votre
+&eacute;nergie. Jurez-moi de rester calme. Archibald, et vous tous, mes amis,
+je vous supplie de veiller sur lui....</p>
+
+<p>Thomerville vint &agrave; Martial, et, saisissant sa main entre les siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Courage! lui dit-il, et quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous nous
+appartenez et que votre cause est la n&ocirc;tre!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'&eacute;tait donc lui? s'&eacute;cria Martial, r&eacute;pondant &agrave; la pens&eacute;e intime
+qu'il n'avait pas os&eacute; formuler.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! fit Armand en levant la main.</p>
+
+<p>Puis il marcha vers une porte et l'ouvrit.</p>
+
+<p>So&euml;ra parut.</p>
+
+<p>Le lecteur n'a pas oubli&eacute; ce personnage &eacute;trange qui a paru d&eacute;j&agrave; une fois
+comme une apparition fantastique, dans ce r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Rappelons cependant son portrait:</p>
+
+<p>La face, d'un brun verd&acirc;tre, &eacute;tait maigre et pr&eacute;sentait des saillies
+osseuses qui semblaient les angles d'un masque. Le nez &eacute;cras&eacute; s'&eacute;patait
+au-dessus d'une bouche large, dont les l&egrave;vres relev&eacute;es laissaient voir
+des dents presque noires, et s'effilant en pointes comme celles d'un
+animal sauvage.</p>
+
+<p>Sur le front, des lignes, tatouage singulier, se croisaient dans tous
+les sens, formant un enchev&ecirc;trement bizarre.</p>
+
+<p>Le costume de So&euml;ra n'&eacute;tait pas cependant celui qu'il portait lors de sa
+venue chez le duc de Belen.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait v&ecirc;tu maintenant d'une tunique longue, tombant aux chevilles,
+ray&eacute;e de lignes multiples et de couleurs vari&eacute;es.</p>
+
+<p>Cette tunique &eacute;tait serr&eacute;e &agrave; la taille par une ceinture de drap d'or
+recouverte elle-m&ecirc;me d'une large tresse noire, sur laquelle
+scintillaient des diamants.</p>
+
+<p>Aux pieds, des esp&egrave;ces de sandales d&eacute;passant les doigts d'un pouce
+environ et saillant en pointe.</p>
+
+<p>Enfin de ses manches sortaient ses bras maigres, qu'un bracelet d'or,
+large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.</p>
+
+<p>So&euml;ra, sur un signe d'Armand, entra dans la salle.</p>
+
+<p>Les yeux, ouverts autant que le leur permettaient les paupi&egrave;res brid&eacute;es
+aux tempes, &eacute;tincelaient d'un reflet &eacute;clatant.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas, se prosterna devant Armand, prit sa main et la
+baisa.</p>
+
+<p>&mdash;Martial, dit Armand de Bernaye, regardez cet homme, le
+reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; Martial s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;, criant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! c'est le Roi du Feu! c'est l'homme qui jadis est venu dans
+la maison de mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, So&euml;ra, se tournant vers Martial, avait pouss&eacute; un cri de
+surprise et de joie:</p>
+
+<p>&mdash;L'ami de l'Eni! l'ami de mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes ni l'un ni l'autre celui que vous croyez reconna&icirc;tre, dit
+Armand. Martial, ce costume vous trompe. Cet homme est So&euml;ra, le fils de
+celui qui fut l'ami de votre p&egrave;re... et toi, So&euml;ra, cet homme est le
+fils de celui qui est rest&eacute; fid&egrave;le &agrave; l'Eni, ton p&egrave;re, jusqu'au jour o&ugrave;
+tous deux ont perdu la vie.</p>
+
+<p>Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Martial, cette &eacute;preuve est d&eacute;cisive. Depuis le jour o&ugrave;, pour la
+premi&egrave;re fois, vous avez comparu devant nous, vos traits m'avaient
+frapp&eacute;... car ils &eacute;taient grav&eacute;s dans ma m&eacute;moire, depuis l'heure
+terrible o&ugrave; avait expir&eacute; sous mes yeux le vieillard martyris&eacute;. So&euml;ra
+vient de me prouver que je n'&eacute;tais pas le jouet d'une illusion. Martial!
+l'homme que des mis&eacute;rables ont tu&eacute;, apr&egrave;s l'avoir tortur&eacute;, h&eacute;las! il n'y
+a plus &agrave; en douter, c'&eacute;tait votre p&egrave;re!</p>
+
+<p>Martial poussa un cri terrible; portant les mains &agrave; son front, il
+chancela, comme si la foudre l'e&ucirc;t frapp&eacute;.</p>
+
+<p>Il serait tomb&eacute;, si Annibal ne l'e&ucirc;t soutenu dans ses bras.</p>
+
+<p>Mais, se redressant tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Ses assassins! cria-t-il, je veux les conna&icirc;tre!... Je veux savoir le
+nom de ces mis&eacute;rables tortionnaires... Mon p&egrave;re! mon pauvre p&egrave;re!...</p>
+
+<p>Il sanglotait. Cette douleur d&eacute;chirante &eacute;tait &agrave; navrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, murmurait-il dans ses sanglots, il s'est trouv&eacute; des &ecirc;tres assez
+inf&acirc;mes pour ne pas reculer devant cette l&acirc;chet&eacute; de d&eacute;chirer les membres
+d'un pauvre vieillard!... lui si bon!... si d&eacute;vou&eacute; &agrave; la grande cause de
+l'humanit&eacute;! Mais, ces b&ecirc;tes f&eacute;roces, je les d&eacute;couvrirai, et je leur
+ferai payer leur crime par des tourments effroyables!</p>
+
+<p>Armand ne protestait pas contre ces paroles insens&eacute;es; cette exaltation
+&eacute;tait justifi&eacute;e. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le
+retour &agrave; la raison.</p>
+
+<p>&mdash;Leurs noms! s'&eacute;criait Martial, vous savez leurs noms!</p>
+
+<p>&mdash;So&euml;ra, dit Armand, c'est &agrave; toi de parler... tu t'es impos&eacute; une longue
+&eacute;preuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a
+longtemps d&eacute;j&agrave; que So&euml;ra &eacute;tait sur la piste des assassins de son p&egrave;re...
+il voulait frapper!... j'ai arr&ecirc;t&eacute; son bras et il m'a ob&eacute;i, car So&euml;ra
+est de ceux qui respectent l'homme &agrave; qui ils doivent la vie... Depuis le
+jour o&ugrave; une terrible r&eacute;v&eacute;lation s'est faite &agrave; lui, il s'est renferm&eacute;
+dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses p&egrave;res
+d'&eacute;clairer sa conscience... demandant&mdash;ce sont ses propres
+expressions&mdash;au mort le droit de parler... Il y a trois jours, So&euml;ra est
+venu &agrave; moi et m'a tout r&eacute;v&eacute;l&eacute;... J'ai v&eacute;rifi&eacute; ses affirmations... elles
+&eacute;taient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, &agrave;
+ajourner ses projets de vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas?
+s'&eacute;cria Martial saisissant la main de So&euml;ra.</p>
+
+<p>Le fils de l'Eni le regarda; un sourire &eacute;claira son visage, sourire
+effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son &eacute;treinte:</p>
+
+<p>&mdash;Fr&egrave;re, la mort attend... elle viendra &agrave; notre appel!</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts conn&ucirc;t dans
+tous ses d&eacute;tails cette lamentable aventure. Ce que vous d&eacute;ciderez,
+messieurs, sera ex&eacute;cut&eacute;. So&euml;ra, parle maintenant.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner
+o&ugrave; allait se d&eacute;chirer le voile qui recouvrait tant de myst&egrave;res.</p>
+
+<p>So&euml;ra, ayant &eacute;chang&eacute; une derni&egrave;re &eacute;treinte avec Martial, s'&eacute;tait venu
+placer au milieu de la large salle, o&ugrave; se trouvaient r&eacute;unis les membres
+du Club des Morts.</p>
+
+<p>L&agrave;, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en
+&eacute;tendant les bras vers l'Orient.</p>
+
+<p>Puis, dans cette langue fran&ccedil;aise que de Bernaye lui avait apprise et
+qu'il pronon&ccedil;ait avec un accent guttural des plus singuliers, il
+commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'&eacute;tait
+comme une m&eacute;lop&eacute;e qui donnait &agrave; notre langue la bizarre m&eacute;lop&eacute;e des
+idiomes asiatiques....</p>
+
+<p>(Le lecteur comprendra que nous &eacute;cartions ou tout au moins que nous
+att&eacute;nuions dans ce r&eacute;cit les &eacute;tranget&eacute;s de forme qui, quoique donnant &agrave;
+la parole de So&euml;ra une couleur &eacute;trange et exotique, n'en fatigueraient
+pas moins &agrave; la longue son attention.)</p>
+
+<p>&laquo;Que le grand Giang prot&eacute;ge son serviteur, dit So&euml;ra, que l'arme sacr&eacute;e,
+le beurdao[1] frappe So&euml;ra, si de sa bouche un seul mot trahit la
+v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">[Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des rois</span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;">Khmers v&eacute;n&egrave;rent comme une relique: <i>Giang</i> signifie
+<i>esprit</i>, <i>g&eacute;nie</i>.]</span><br />
+</p>
+
+<p>&raquo;So&euml;ra s'appelle le Vengeur; So&euml;ra a vu son p&egrave;re tomber sous l'arme
+rouge des assassins; il n'&eacute;tait alors qu'un enfant, et comme il criait
+au secours, qui n'arrivait pas....</p>
+
+<p>&raquo;Ces hommes l'ont saisi et pr&eacute;cipit&eacute; dans le gouffre....</p>
+
+<p>&raquo;Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauv&eacute; l'enfant;
+l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu'&agrave; lui
+donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...&raquo;</p>
+
+<p>Disant cela, So&euml;ra regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea.</p>
+
+<p>Une &eacute;motion ind&eacute;finissable serrait toutes les poitrines.</p>
+
+<p>So&euml;ra reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Aux temps qui sont tomb&eacute;s dans la nuit&mdash;ensevelis dans le pass&eacute;&mdash;mes
+p&egrave;res &eacute;taient puissants&mdash;ils s'appelaient les Khmers&mdash;et l'immense
+royaume &eacute;tait Kmerdom.</p>
+
+<p>&mdash;Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers&mdash;par milliers
+les g&eacute;ants d'or qui veillaient&mdash;aux portes des villes colossales&mdash;par
+milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha&mdash;dont les
+trente-deux beaut&eacute;s &eacute;clatent comme un rayonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Les nagas (serpents) &eacute;taient dompt&eacute;s&mdash;tous tremblaient devant l'&eacute;p&eacute;e
+dont nul n'avait triomph&eacute;&mdash;et sur les hautes montagnes les pagodes
+gigantesques&mdash;portaient au s&eacute;jour de Vichnou&mdash;les pri&egrave;res du peuple
+innombrable.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi L&eacute;preux fut coupable&mdash;parce qu'il manqua &agrave; sa parole&mdash;ayant
+promis la vie &agrave; un brahmane&mdash;savant entre tous&mdash;il le tua.</p>
+
+<p>&mdash;La terre trembla&mdash;des colonnes de soufre ardent sortirent des
+entrailles du sol.&mdash;La grande statue de Bouddha roula de son socle dans
+le lac profond&mdash;et les ennemis des Khmers&mdash;pour venger le dieu&mdash;se
+jet&egrave;rent sur Ang-Kor la puissante.</p>
+
+<p>&mdash;Qui chancela sur sa base &eacute;norme.&mdash;L'univers s'acharna contre
+Ang-Kor.&mdash;Les astres tomb&egrave;rent et leurs flammes jet&egrave;rent l'incendie&mdash;les
+fleuves sortirent de leur lit&mdash;prenant colonnes et tours, corps &agrave;
+corps&mdash;et les renversant&mdash;comme un g&eacute;ant renverse un enfant qui l'a
+insult&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Les montagnes s'&eacute;croul&egrave;rent&mdash;et sous leurs masses des milliers de
+cadavres furent ensevelis&mdash;dont pas un n'eut la face tourn&eacute;e vers
+l'Orient&mdash;ce qui &eacute;tait le ch&acirc;timent terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Le vent dispersa les peuples&mdash;comme les feuilles des arbres&mdash;ils
+tourbillonn&egrave;rent en rhombes d'&eacute;pouvante&mdash;et le fr&egrave;re ne retrouva plus
+son fr&egrave;re&mdash;ni la m&egrave;re son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Seule, la mort les frappait&mdash;sans qu'un bras se lev&acirc;t pour les
+d&eacute;fendre&mdash;et, comme des chiens furieux,&mdash;les peuples voisins&mdash;qui
+avaient trembl&eacute; devant eux&mdash;les mordirent quand ils passaient&mdash;frapp&eacute;s
+d&eacute;j&agrave; par les Giangs&mdash;ministres de la col&egrave;re de Bouddha.</p>
+
+<p>&mdash;Il se fit un orage &eacute;tincelant&mdash;qui dura pendant un si&egrave;cle&mdash;et pendant
+lequel la foudre ne cessa pas de rugir&mdash;ni l'&eacute;clair de briller&mdash;puis la
+nuit se fit profonde,&mdash;le soleil s'&eacute;tant voil&eacute;&mdash;pour ne pas voir
+l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il osa regarder&mdash;les Khmers n'&eacute;taient plus qu'une poussi&egrave;re
+impalpable&mdash;que balayait un souffle&mdash;les tours, les palais, les villes,
+les statues colossales, n'&eacute;taient plus&mdash;que des ruines sur lesquelles
+couraient les reptiles.</p>
+
+<p>&mdash;Les reptiles immondes&mdash;transformation derni&egrave;re des ennemis des
+Khmers&mdash;que Bouddha avait frapp&eacute;s &agrave; son tour&mdash;parce que&mdash;pour avoir
+&eacute;cras&eacute; les Khmers&mdash;ils s'&eacute;taient crus aussi puissants que lui...&raquo;</p>
+
+<p>Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singuli&egrave;re des po&euml;mes
+indous, So&euml;ra racontait, d'apr&egrave;s la l&eacute;gende transmise de si&egrave;cle en
+si&egrave;cle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succomb&eacute; cet immense
+empire, qui s'&eacute;tendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont
+jusqu'ici les savants les plus &eacute;rudits, les plus infatigables, n'ont pu
+retracer l'histoire.</p>
+
+<p>Les ruines &eacute;normes, magnifiques et sublimes que, dans ces derni&egrave;res
+ann&eacute;es, ont &eacute;tudi&eacute;es les Mouhot, les Lagr&eacute;e, les Grandi&egrave;re, ne
+chantent-elles pas plus haut que les po&euml;mes hom&eacute;riques la gloire et la
+puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une
+admiration &eacute;pouvant&eacute;e les hardis explorateurs qui ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'aux
+ruines d'Ang-Kor-Wat.</p>
+
+<p>Le fait auquel So&euml;ra faisait allusion, en parlant de l'improbit&eacute; du roi
+L&eacute;preux, &eacute;tait celui-ci:</p>
+
+<p>Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait gu&eacute;rir, s'&eacute;tait adress&eacute; en
+vain &agrave; tous les savants de son empire.</p>
+
+<p>Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir,
+osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de
+l'hydropathie, mais il pr&eacute;f&eacute;rait que le liquide f&ucirc;t &agrave; l'&eacute;tat
+d'&eacute;bullition, et proposa &agrave; son client royal de la plonger dans un bain
+bouillant.</p>
+
+<p>Le roi exprima le d&eacute;sir de voir l'exp&eacute;rience s'accomplir tout d'abord
+sur un autre personnage que lui-m&ecirc;me; mais comme nul ne consentait &agrave; se
+pr&ecirc;ter &agrave; cette &eacute;preuve&mdash;dangereuse, il faut en convenir&mdash;le
+roi&mdash;contraignit le fakir &agrave; l'exp&eacute;rimenter lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, r&eacute;pliqua le brahmane, si Votre Majest&eacute; veut me promettre
+solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui
+laisser.</p>
+
+<p>Le roi promit, et le fakir entra dans la chaudi&egrave;re br&ucirc;lante. Mais le roi
+L&eacute;preux, qui &eacute;tait jaloux de la science du brahmane, fit enlever la
+chaudi&egrave;re et la fit jeter, avec celui qu'elle contenait, dans le fleuve.</p>
+
+<p>C'est, dit-on, cette trahison qui a amen&eacute; sur la ville la d&eacute;cadence et
+la ruine.</p>
+
+<p>La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui &eacute;tait la
+gloire du temple, fut retrouv&eacute;e par les Siamois, flottant &agrave; la surface
+du lac, entour&eacute;e de lotus et port&eacute;e par un yack ou boeuf thib&eacute;tin.</p>
+
+<p>A l'endroit o&ugrave; cette statue avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute;e, les Siamois &eacute;lev&egrave;rent
+leur capitale.</p>
+
+<p>So&euml;ra s'&eacute;tait interrompu un instant, comme &eacute;cras&eacute; par ses souvenirs.</p>
+
+<p>Armand l'engagea doucement &agrave; reprendre son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>So&euml;ra ob&eacute;it:</p>
+
+<p>&laquo;Les ann&eacute;es pass&egrave;rent longues et nombreuses&mdash;les Khmers n'&eacute;taient
+plus,&mdash;et les derniers enfants de l'empire&mdash;errant comme des tigres
+poursuivis&mdash;tombaient un &agrave; un dans la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Seule, une famille prot&eacute;g&eacute;e par Bouddha&mdash;r&eacute;serv&eacute;e aux grandes
+destin&eacute;es de l'avenir&mdash;vivait solitaire dans les for&ecirc;ts&mdash;la famille
+d'Eni, Roi du Feu&mdash;auquel la puissance divine avait promis que les
+ruines se rel&egrave;veraient&mdash;et que, puissantes, les cit&eacute;s des
+Khmers&mdash;dresseraient encore vers le ciel&mdash;leurs cimes puissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Eni poss&eacute;dait le dernier secret de la grandeur des Khmers&mdash;le secret
+des tr&eacute;sors immenses cach&eacute;s&mdash;dans les entrailles profondes&mdash;des g&eacute;ants
+de granit qui veillent&mdash;silencieux, sur Ang-Kor endormie.</p>
+
+<p>&mdash;Eni &eacute;tait un homme et Eni mourait&mdash;mais il transmettait &agrave; son
+successeur le secret qu'il avait gard&eacute;.&mdash;Les derniers Khmers lui &eacute;taient
+soumis&mdash;et, des extr&eacute;mit&eacute;s de la terre&mdash;ils ob&eacute;issaient &agrave; ses
+ordres&mdash;et, devant lui&mdash;les souverains de Siam s'inclinaient&mdash;lui
+envoyant chaque ann&eacute;e des tributs.</p>
+
+<p>&mdash;Eni succ&eacute;dait &agrave; Eni gardant le tr&eacute;sor&mdash;et le sabre sacr&eacute;&mdash;que doit
+ceindre un jour le roi des Khmers&mdash;alors que Bouddha&mdash;d'un signe de sa
+t&ecirc;te&mdash;lui aura donn&eacute; l'ordre de marcher en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Le dernier Eni &eacute;tait mon p&egrave;re.&mdash;Il vivait seul dans les for&ecirc;ts&mdash;et,
+silencieux&mdash;il attendait l'ordre de Bouddha.</p>
+
+<p>&mdash;Par sa science divine&mdash;il sut que des entreprises
+criminelles&mdash;s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.&mdash;Il traversa les
+mers&mdash;et vint en France pour parler au roi de la science.&mdash;Il resta
+longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard
+l'accompagnait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! s'&eacute;cria Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'&eacute;tait ton p&egrave;re, reprit So&euml;ra&mdash;car les traits de son visage
+&eacute;taient&mdash;malgr&eacute; l'&acirc;ge&mdash;semblables aux tiens.&mdash;Eni me dit: Fils, j'ai
+confi&eacute; &agrave; la terre fran&ccedil;aise le secret &eacute;ternel de la puissance des
+Khmers.&mdash;Au jour de ma mort&mdash;je te dirai tout, et tu continueras mon
+oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;Lui et le vieillard s'aimaient&mdash;longtemps je les ai vus tous
+deux&mdash;marchant solennels &agrave; travers les ruines, qu'ils interrogeaient et
+qui leur r&eacute;pondaient&mdash;mais &agrave; eux seuls&mdash;car nulle voix ne parvenait
+jusqu'&agrave; nous.</p>
+
+<p>&mdash;Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de
+feuillage&mdash;il se fit un grand bruit&mdash;et des hommes se jet&egrave;rent sur mon
+p&egrave;re&mdash;mon p&egrave;re fut frapp&eacute; le premier&mdash;une balle lui traversa le
+coeur&mdash;et sans un cri&mdash;sans avoir pu prononcer un seul mot&mdash;il roula sur
+la terre rougie.</p>
+
+<p>&mdash;Puis les deux assassins&mdash;saisirent le vieillard et le
+tortur&egrave;rent&mdash;voulant qu'il trahit le secret des Khmers.&mdash;Horrible! le
+vieillard poussait des hurlements de douleur&mdash;mais il ne parlait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant, j'essayai de le d&eacute;fendre&mdash;j'&eacute;tais faible et ne pouvais
+rien&mdash;un des hommes me saisit&mdash;et me pr&eacute;cipita dans le gouffre&mdash;croyant
+que j'allais mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Les cris du vieillard s'&eacute;teignirent dans un r&acirc;le effrayant&mdash;et moi,
+accroch&eacute; aux lianes&mdash;je regardais le flot&mdash;qui tourbillonnait autour de
+moi. Je ne voulais pas mourir.&mdash;Je luttai longtemps, si longtemps, que
+le soleil monta &agrave; l'horizon!...</p>
+
+<p>&mdash;Je g&eacute;missais et j'appelais.&mdash;Un homme vint qui entendit mes cris de
+d&eacute;sespoir&mdash;et me sauva.&mdash;Mais j'&eacute;tais &eacute;puis&eacute;&mdash;le g&eacute;nie de la souffrance
+s'accroupit sur ma poitrine&mdash;et sur mon front...&mdash;Je dormis longtemps
+sur le bord de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je revins &agrave; moi&mdash;j'&eacute;tais sur un navire.&mdash;L'homme g&eacute;n&eacute;reux qui
+m'avait sauv&eacute;&mdash;m'emmenait dans son pays.&mdash;Depuis, je ne l'ai plus
+quitt&eacute;.&mdash;Mais le jour de la vengeance est venu&mdash;parce que j'ai retrouv&eacute;
+les assassins de mon p&egrave;re&mdash;et que celui qui est mort&mdash;crie vers moi qui
+suis son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Et que le vieillard t'appelle&mdash;toi aussi, pour que tu punisses&mdash;ceux
+qui ont bris&eacute; son corps&mdash;br&ucirc;l&eacute; ses membres, et qui l'ont tu&eacute;!...&mdash;Fr&egrave;re,
+donne-moi ta main, et&mdash;re&ccedil;ois mon serment.&mdash;Vengeance! vengeance!...&raquo;</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces derniers mots, So&euml;ra s'&eacute;tait dress&eacute;, et, livide, il
+semblait une de ces cr&eacute;ations &eacute;tranges qui veillent &agrave; l'entr&eacute;e des
+pagodes indiennes.</p>
+
+<p>Tous &eacute;taient haletants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste &agrave; vous dire quels
+furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le
+baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel
+tra&icirc;tre les avait lanc&eacute;s sur cette piste! je l'ignore, et sans doute
+nous ne le saurons jamais. Un jour, So&euml;ra a entendu la voix du
+duc;&mdash;c'&eacute;tait &agrave; ce dernier bal o&ugrave; le baron de Silvereal avait conduit sa
+femme et Lucie de Favereye&mdash;il voulait s'&eacute;lancer, frapper. Je pus
+m'opposer &agrave; son dessein; mais, en m'ob&eacute;issant, So&euml;ra refusa tout d'abord
+de parler. Il voulait demander &agrave; ses dieux s'il pouvait me confier le
+secret de cette &eacute;pouvantable trag&eacute;die. Il passa quarante jours et les
+nuits dans la pri&egrave;re. Il y a trois jours, il est venu &agrave; moi et m'a tout
+dit. Ensemble, nous sommes all&eacute;s &eacute;pier de Belen. Il l'a vu, et, cette
+fois, le doute n'a plus subsist&eacute;. Puis il a vu Silvereal et me l'a
+d&eacute;sign&eacute; comme complice du crime.</p>
+
+<p>&raquo;Voil&agrave; ce que j'avais &agrave; vous dire. Un grand forfait a &eacute;t&eacute; commis, il
+faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une d&eacute;cision. So&euml;ra
+s'est engag&eacute; &agrave; nous ob&eacute;ir.&raquo;</p>
+
+<p>So&euml;ra s'&eacute;tait agenouill&eacute; devant Armand et lui avait pris la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras,
+je le ferai.</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour de parler! s'&eacute;cria Martial. Car c'est mon p&egrave;re qui a &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute;. C'est le pauvre vieillard, qui portait dans son cerveau l'avenir
+de la science et de l'humanit&eacute;, qui a &eacute;t&eacute; assassin&eacute; l&acirc;chement, au milieu
+des plus &eacute;pouvantables tortures; pas de piti&eacute; pour ces inf&acirc;mes! Et si le
+bras de So&euml;ra faiblit, c'est moi qui serai le vengeur!</p>
+
+<p>Martial fr&eacute;missait. Livide, les yeux &eacute;tincelants, il &eacute;tait en proie &agrave;
+une effrayante surexcitation.</p>
+
+<p>Archibald prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Plus que tout autre, dit-il, je comprends la douleur, la col&egrave;re de ces
+deux hommes qu'un crime odieux a faits orphelins. Mais il nous faut
+d'abord comprendre que si les faits sont prouv&eacute;s &agrave; nos yeux, la justice
+ne se pourrait contenter de ces t&eacute;moignages.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui parle de la justice des hommes! s'&eacute;cria Martial. Est-ce donc
+aux tribunaux que j'entends demander ma vengeance! Ces hommes ne
+sont-ils pas en dehors de l'humanit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, dit M. de Favereye.</p>
+
+<p>Il se leva &agrave; son tour, et, devant cette physionomie empreinte de la
+solennit&eacute; majestueuse de la justice, tous se turent.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que ces hommes soient punis, dit-il. Mais ainsi qui vient de
+le dire M. de Thomerville, ce n'est pas en les traduisant devant les
+tribunaux que nous parviendrons &agrave; notre but. O&ugrave; sont les preuves? o&ugrave;
+sont les t&eacute;moins? Ces sc&egrave;nes effroyables se sont pass&eacute;es si loin de nous
+que toute enqu&ecirc;te est impossible. Est-ce &agrave; dire qu'ils doivent jouir
+paisiblement du b&eacute;n&eacute;fice de leurs crimes? Non. Le r&ocirc;le du Club des Morts
+commence; il faut que d&egrave;s aujourd'hui ils soient enserr&eacute;s dans un cercle
+dont ils ne puissent plus s'&eacute;chapper. Le duc de Belen n'est autre
+qu'Estremoz le voleur; Silvereal est l'ancien consul qui a forfait &agrave; son
+mandat. Ces deux faits sont clairs, faciles &agrave; &eacute;tablir. Qu'ils soient
+poursuivis, et le bagne s'ouvrira devant eux. C'est l&agrave; ce que peut,
+contre ces bandits, la justice humaine; rien de plus.</p>
+
+<p>Martial se tordait les mains.</p>
+
+<p>So&euml;ra, immobile, tourmentait de sa main crisp&eacute;e le manche du kriss pass&eacute;
+&agrave; sa ceinture.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup sir Lionel poussa un cri.</p>
+
+<p>Sir Lionel, le fou! avait-il donc compris ce qui venait de se passer?
+Allait-il donc, lui aussi, &eacute;mettre son opinion?</p>
+
+<p>Armand s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; vers lui, croyant &agrave; quelque crise soudaine.</p>
+
+<p>Mais du geste Lionel l'&eacute;carta.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dit-il, le bras &eacute;tendu, voyez ce sang qui coule!...
+Entendez-vous ces r&acirc;les de d&eacute;sespoir!</p>
+
+<p>Dressant la t&ecirc;te, il semblait regarder dans le vide, &eacute;couter un bruit
+qui parvenait &agrave; son oreille.</p>
+
+<p>&mdash;De Belen! Silvereal! Ce sont bien ces noms que vous avez prononc&eacute;s! Ce
+sont bien les hommes que vous pr&eacute;tendez ch&acirc;tier! Il est trop tard! le
+ch&acirc;timent est venu. Il est trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Folie! s'&eacute;cria Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! fit Armand. Parfois, ce que vous appelez folie n'est qu'une
+transformation des facult&eacute;s... qui acqui&egrave;rent en acuit&eacute; ce qu'elles ont
+perdu en nettet&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Lionel, &eacute;tendant les deux mains au-dessus de sa
+t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez! dit-il d'une voix forte. Sir Lionel Storigan, que voyez-vous?
+Qu'entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Du sang, vous dis-je! s'&eacute;cria Lionel. De Belen est frapp&eacute;! Silvereal
+tombe... C'est la mort! Ah! comme ils se d&eacute;battent! comme ils se
+tordent! Courez! courez vers eux! Mais non! c'est inutile! vous arrivez
+trop tard!... La mort passe par l&agrave;... Du sang! du sang!</p>
+
+<p>Et Lionel semblait se d&eacute;battre contre une &eacute;pouvantable vision.</p>
+
+<p>Tous s'&eacute;taient lev&eacute;s, cherchant &agrave; deviner le sens myst&eacute;rieux cach&eacute; sous
+ces paroles arrach&eacute;es par la folie.</p>
+
+<p>Seul Armand conservait son sang-froid.</p>
+
+<p>La science lui disait que dans cette crise physiologique il y avait le
+retentissement de faits vrais....</p>
+
+<p>&mdash;Martial, dit-il, je crois&mdash;vous m'entendez&mdash;je crois fermement que sir
+Lionel, &eacute;tranger aujourd'hui &agrave; la vie ordinaire, voit et entend ce que
+nous ne pouvons ni voir ni entendre... Je dis qu'il se passe &agrave; l'h&ocirc;tel
+de Belen des &eacute;v&eacute;nements &eacute;tranges, dont sir Lionel, dans sa folie, a le
+pressentiment inconscient....</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, je vois! criait l'Anglais. Ils sont morts! morts!...</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, Martial, reprit Armand. Thomerville, accompagnez-nous; il
+faut que nous sachions la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que croyez-vous donc? s'&eacute;cria Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que sir Lionel a dit vrai, et qu'un nouveau crime vient
+d'ensanglanter l'h&ocirc;tel de Belen....</p>
+
+<p>Puis, se penchant &agrave; l'oreille de M. de Favereye, Armand ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez-moi... N'est-ce pas, en tout cas, gagner du temps... et
+permettre &agrave; la fureur de Martial de se calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit le magistrat.</p>
+
+<p>Et s'adressant aux autres:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, il faut savoir ce que cache ce myst&egrave;re, que MM. de
+Bernaye, Martial et Thomerville se rendent &agrave; l'h&ocirc;tel de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils se h&acirc;tent! cria sir Lionel.</p>
+
+<p>Il y avait dans cette sc&egrave;ne singuli&egrave;re une telle solennit&eacute;, que Martial,
+troubl&eacute;, n'avait plus la force de r&eacute;sister.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s tout, n'&eacute;tait-ce pas le moyen d'&ecirc;tre plus t&ocirc;t en face de
+l'assassin?</p>
+
+<p>&mdash;A l'h&ocirc;tel de Belen! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; vos ordres, ajouta Thomerville.</p>
+
+<p>Martial s'approcha de So&euml;ra, et lui prenant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as appel&eacute; ton fr&egrave;re, lui dit-il d'une voix sourde, aie
+confiance!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne le frappe pas seul!</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure.</p>
+
+<p>Madame de Favereye n'avait pas pris part &agrave; cette derni&egrave;re sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Maintenant elle pensait &agrave; sa soeur, li&eacute;e au mis&eacute;rable Silvereal, et elle
+fr&eacute;missait en songeant aux douleurs qui lui &eacute;taient r&eacute;serv&eacute;es.</p>
+
+<p>Armand vint &agrave; elle:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez courage, lui dit-il. Et cachez encore &agrave; Mathilde ces horribles
+r&eacute;v&eacute;lations.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai, dit la marquise.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, une voiture entra&icirc;nait vers l'h&ocirc;tel de Belen Armand,
+Martial et Archibald.</p>
+
+<p>Martial, sombre, gardait le silence. De Thomerville, flegmatique, &eacute;tait
+pr&ecirc;t &agrave; tout &eacute;v&eacute;nement. Armand r&ecirc;vait &agrave; sir Lionel et cherchait &agrave;
+expliquer les singuli&egrave;res paroles qui s'&eacute;taient &eacute;chapp&eacute;es de ses
+l&egrave;vres....</p>
+
+<p>Les chevaux allaient rapidement. Le jour venait de se lever, et la
+teinte blafarde de l'aube s'&eacute;tendait sur Paris qui s'&eacute;veillait.</p>
+
+<p>De Courcelles &agrave; la rue de Seine, le trajet &eacute;tait long; mais ces trois
+hommes, absorb&eacute;s par leurs pens&eacute;es, n'avaient pas la notion du temps.</p>
+
+<p>Enfin ils arriv&egrave;rent &agrave; la Seine, et la voiture franchit le pont.</p>
+
+<p>Ils entr&egrave;rent dans la rue de Seine.</p>
+
+<p>L&agrave;, la voiture s'arr&ecirc;ta brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda de Bernaye, subitement arrach&eacute; &agrave; ses r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>&mdash;La rue est encombr&eacute;e de monde, dit le cocher. Je vois des soldats...
+et des agents de police.</p>
+
+<p>D'un bond, les trois hommes saut&egrave;rent sur la chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'heure matinale, la foule formait un groupe compacte depuis la
+jonction de la rue Mazarine, se pressant dans la rue de Seine, houleuse
+et agit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? demanda Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, c'est horrible! on parle de dix assassinats... une
+boucherie! toute une maison massacr&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout en faisant la part de l'exag&eacute;ration, il devenait &eacute;vident qu'un
+crime avait &eacute;t&eacute; commis.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous &agrave; quel num&eacute;ro se sont pass&eacute;s les faits? demanda Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;Le num&eacute;ro? non. Mais c'est &agrave; la grande maison... &agrave; un h&ocirc;tel... occup&eacute;
+par un duc.</p>
+
+<p>Martial poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Ne perdons pas une minute, dit-il, il faut savoir....</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t les trois amis, se jetant &agrave; travers la foule, jouant du
+coude pour faire trou&eacute;e, parvinrent jusqu'au cordon des agents de
+police.</p>
+
+<p>L&agrave;, ils furent naturellement arr&ecirc;t&eacute;s. Et malgr&eacute; leur impatience, ils
+risquaient de ne pas obtenir les renseignements qu'ils d&eacute;siraient, quand
+un personnage qui donnait des ordres aper&ccedil;ut M. de Bernaye et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voici? Si c'est le hasard qui vous am&egrave;ne, vous allez nous
+rendre un bien grand service.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un commissaire de police qui connaissait Armand de longue date
+comme m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sire passer monsieur, dit le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que ceux qui m'accompagnent passent avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-volontiers. Aussi bien ils doivent appartenir sans doute, comme
+vous, au monde dont faisaient partie les victimes.</p>
+
+<p>&mdash;Les victimes? mais qui donc a &eacute;t&eacute; frapp&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Dites taillad&eacute;, massacr&eacute;, hach&eacute;... c'est le duc de Belen et le baron
+de Silvereal!</p>
+
+<p>Un triple cri lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Armand saisit la main de Martial:</p>
+
+<p>&mdash;Silence, lui dit-il &agrave; voix basse; si ces criminels ont expi&eacute; leur
+crime, prenez garde, en les fl&eacute;trissant, de faire retomber sur des
+innocents la peine de leur infamie.</p>
+
+<p>Martial se souvint tout &agrave; coup des liens qui unissaient Silvereal &agrave;
+madame de Favereye, c'est-&agrave;-dire &agrave; Lucie; il ob&eacute;it et refoula en lui les
+sentiments pr&ecirc;ts &agrave; d&eacute;border.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet vers l'h&ocirc;tel de M. de Belen que le commissaire de
+police&mdash;qui se nommait Duval&mdash;conduisait nos trois personnages. La porte
+de l'h&ocirc;tel &eacute;tait gard&eacute;e par une escouade de soldats requis au poste
+voisin.</p>
+
+<p>Rappelons rapidement au lecteur les principales dispositions de cet
+h&ocirc;tel, dans lequel nous l'avons d&eacute;j&agrave; plusieurs fois introduit depuis le
+d&eacute;but de ce r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Les appartements du duc occupaient tout le vaste premier &eacute;tage de
+l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Les salons de r&eacute;ception attenaient &agrave; une large et magnifique galerie, &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de laquelle s'ouvrait le cabinet particulier du duc, pi&egrave;ce
+de moyenne dimension, encombr&eacute;e de curiosit&eacute;s de toutes sortes
+emprunt&eacute;es aux civilisations orientales.</p>
+
+<p>Enfin, derri&egrave;re ce cabinet, une vaste serre, formant jardin d'hiver
+donnant sur les jardins, et faisant face au pavillon qu'avait occup&eacute;
+Jacques pendant quelque temps.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange, Martial se souvenait maintenant que c'&eacute;tait dans cette
+maison qu'il avait tant souffert, alors que seul, dans une mansarde du
+dernier &eacute;tage, il m&eacute;ditait son suicide.</p>
+
+<p>Et il n'avait rien devin&eacute;! Sous le m&ecirc;me toit que lui vivait l'assassin
+de son p&egrave;re, et un secret instinct ne l'avait pas guid&eacute;!</p>
+
+<p>Le commissaire marchait en avant. Des agents &eacute;taient install&eacute;s dans la
+galerie que nous avons vue resplendissante de lumi&egrave;res, r&eacute;sonnant des
+&eacute;chos de l'orchestre&mdash;et qui maintenant, morne et sombre, semblait un
+immense s&eacute;pulcre.</p>
+
+<p>Les domestiques de M. de Belen, libres et cependant gard&eacute;s &agrave; vue,
+s'&eacute;taient group&eacute;s au coin, parlant &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>M. Duval ouvrit enfin la porte du cabinet du duc, et pr&eacute;c&eacute;dant les trois
+amis:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit-il.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils franchissaient le seuil, un cri de surprise et
+d'horreur s'&eacute;chappa de leur poitrine.</p>
+
+<p>Sur un sofa, aux nuances &eacute;carlates, gisait, &agrave; demi pli&eacute;, le corps de M.
+de Belen. La t&ecirc;te relev&eacute;e laissait voir au cou une plaie b&eacute;ante d'o&ugrave;
+s'&eacute;chappaient encore quelques gouttes d'un sang noir&acirc;tre qui se
+coagulait.</p>
+
+<p>Puis, &eacute;tendu sur un fauteuil, Silvereal, livide, les yeux ferm&eacute;s... un
+m&eacute;decin &eacute;tait aupr&egrave;s de lui, cherchant &agrave; panser une &eacute;norme entaille qui
+descendait du cou au milieu de la poitrine. Il &eacute;tait &eacute;vident que le coup
+avait &eacute;t&eacute; port&eacute; par derri&egrave;re et que l'arme, apr&egrave;s avoir gliss&eacute; d'abord
+sur les c&ocirc;tes, avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; profond&eacute;ment dans les chairs....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! docteur, demanda le magistrat, conservez-vous quelque espoir?</p>
+
+<p>&mdash;Le bless&eacute; respire encore, dit le m&eacute;decin, mais j'attends sa mort &agrave;
+chaque instant.</p>
+
+<p>Disant cela, il regardait les nouveaux venus.</p>
+
+<p>Il reconnut M. de Bernaye.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher confr&egrave;re, dit-il, vous arrivez &agrave; propos... je serais heureux
+que vous voulussiez bien examiner ce malheureux.</p>
+
+<p>Martial et Archibald s'&eacute;cart&egrave;rent.</p>
+
+<p>Armand vint aupr&egrave;s de Silvereal.</p>
+
+<p>Ainsi c'&eacute;tait l'homme qui lui avait vol&eacute; tout son bonheur, celui qui
+avait sp&eacute;cul&eacute; sur l'ambition de M. de Mauvillers pour le contraindre &agrave;
+lui donner la main de sa fille Mathilde; c'&eacute;tait Silvereal qui &eacute;tait l&agrave;,
+gisant, moribond.</p>
+
+<p>Mais Armand n'&eacute;tait pas de ces hommes qui transigent avec le devoir. On
+faisait appel &agrave; ses lumi&egrave;res, le m&eacute;decin reparaissait, d&ucirc;t sa science
+prolonger le supplice que l'existence du baron infligeait &agrave; sa femme....</p>
+
+<p>Il se pencha sur le corps inerte, et soulevant les paupi&egrave;res, il examina
+longuement les pupilles contract&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;La mort est proche, dit-il. Vous avez sond&eacute; la plaie?...</p>
+
+<p>&mdash;Le poignard&mdash;car c'est avec un poignard long et flexible que M. le
+baron a &eacute;t&eacute; frapp&eacute;&mdash;a atteint le poumon... l'h&eacute;morragie interne continue
+lentement... ce n'est qu'une question de minutes....</p>
+
+<p>Une sorte de r&acirc;le sourd sortait de la poitrine du moribond....</p>
+
+<p>&mdash;Et celui-ci? demanda Armand en d&eacute;signant M. de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;La carotide a &eacute;t&eacute; tranch&eacute;e d'un seul coup; la mort a d&ucirc; &ecirc;tre
+instantan&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui a commis ce double crime? demanda Archibald en s'approchant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que le coupable est entre nos mains... car nous avons saisi
+un mis&eacute;rable qui cherchait &agrave; s'&eacute;chapper... et il est gard&eacute; &agrave; vue dans la
+serre....</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas... Mais j'y songe, si je vous ai pri&eacute;s de monter
+ici, c'est que vous pourrez sans doute fournir sur la vie et les
+habitudes des deux victimes des renseignements utiles &agrave; la justice... de
+plus, vous connaissez peut-&ecirc;tre l'assassin... ou tout au moins celui que
+j'ai tout lieu de pr&eacute;sumer coupable.</p>
+
+<p>Disant cela, le commissaire entr'ouvrit doucement la porte de la serre,
+et fit un signe aux trois agents qui s'y trouvaient et qui
+s'&eacute;cart&egrave;rent.</p>
+
+<p>Affaiss&eacute; sur une chaise, la t&ecirc;te dans ses deux mains, un jeune homme
+&eacute;tait l&agrave;, immobile comme une statue.</p>
+
+<p>Au bruit de la porte, il tressaillit et releva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, comte de Cherlux! s'&eacute;cria Armand.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">PRIS DANS LA TOILE....</a></h3>
+
+
+<p>Les magistrats, imm&eacute;diatement avertis, arriv&egrave;rent bient&ocirc;t &agrave; l'h&ocirc;tel de
+Belen.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient un juge d'instruction, M. Varnay, qui, on s'en souvient
+peut-&ecirc;tre, avait nagu&egrave;re proc&eacute;d&eacute; &agrave; l'interrogatoire de Diouloufait, et
+un substitut du procureur du roi, qui n'est pas non plus tout &agrave; fait
+inconnu du lecteur, ainsi qu'on le verra tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Les premi&egrave;res constatations l&eacute;gales fournirent peu de renseignements. Il
+&eacute;tait &eacute;vident que le crime avait eu le vol pour mobile, car un grand
+d&eacute;sordre r&eacute;gnait dans le cabinet du duc. Les objets pr&eacute;cieux avaient &eacute;t&eacute;
+jet&eacute;s &agrave; terre et bris&eacute;s, sans doute pour h&acirc;ter les recherches. Enfin, un
+meuble avait &eacute;t&eacute; fractur&eacute; et des papiers gisaient sur le plancher.</p>
+
+<p>Armand et l'autre m&eacute;decin continuaient &agrave; donner des soins &agrave; Silvereal,
+dont l'agonie se prolongeait.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu m&ecirc;me il semblait qu'une nouvelle force lui revint, et il avait
+d&eacute;j&agrave; essay&eacute; de parler....</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait d'ailleurs, selon toute &eacute;vidence, que le dernier effort de la
+nature, r&eacute;sistant &agrave; la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'interroger le jeune homme arr&ecirc;t&eacute;, dit M. Varnay, il serait bon
+d'entendre les premiers t&eacute;moins... Quels sont-ils?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le juge, r&eacute;pondit le commissaire, c'est d'abord le valet de
+chambre de M. de Belen qui couche dans une pi&egrave;ce voisine... puis le
+portier de l'h&ocirc;tel, nomm&eacute; Beno&icirc;t....</p>
+
+<p>&mdash;Appelez ces deux hommes. Quant &agrave; vous, messieurs, ajouta le magistrat
+en s'adressant &agrave; Archibald et &agrave; Martial, je vous prie de ne pas vous
+&eacute;loigner.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'inclin&egrave;rent.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient impatients de conna&icirc;tre les d&eacute;tails de cette &eacute;trange
+trag&eacute;die, qui venait, dans des circonstances si impr&eacute;vues, d&eacute;nouer une
+situation terrible.</p>
+
+<p>M. Beno&icirc;t &eacute;tait, si l'on s'en souvient, le suisse bienveillant qui avait
+d&eacute;fendu la mansarde de Martial contre les pr&eacute;tentions envahissantes de
+M. de Belen, propri&eacute;taire de l'immeuble.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un gros homme, tout rond, confit en dignit&eacute;, et qui, &eacute;tant
+portier, consid&eacute;rait sa situation comme un sacerdoce.</p>
+
+<p>Or son attitude m&ecirc;me prouva, d&egrave;s le d&eacute;but, que sa dignit&eacute; avait re&ccedil;u une
+forte atteinte.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a, t&ecirc;te basse, rougeur au front. On avait assassin&eacute; son
+ma&icirc;tre, et sa responsabilit&eacute; lui paraissait d'autant plus engag&eacute;e qu'il
+n'admettait pas qu'on p&ucirc;t s'introduire dans l'h&ocirc;tel par une autre issue
+que la porte coch&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Que savez-vous? lui demanda M. Varnay. Je vous engage &agrave; &ecirc;tre aussi
+bref et aussi clair que possible dans votre d&eacute;position et &agrave; &eacute;viter les
+d&eacute;tails inutiles.</p>
+
+<p>M. Beno&icirc;t fut froiss&eacute;, mais il dissimula.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d'ailleurs sous le coup d'une surprise r&eacute;elle. La pr&eacute;sence de
+Martial l'&eacute;tonnait au plus haut point. La disparition du jeune homme
+&laquo;sentait mauvais,&raquo; ainsi qu'il avait souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; &agrave; l'&eacute;picier d'en
+face. Et ce n'&eacute;tait pas une mince stup&eacute;faction que de le retrouver en
+pareille circonstance, admis par le juge d'instruction &agrave; faire partie
+d'une sorte de jury d'enqu&ecirc;te.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, M. Beno&icirc;t ayant touss&eacute; et &eacute;tant parvenu &agrave; placer
+commod&eacute;ment deux doigts entre les boutons de son gilet, commen&ccedil;a ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors donc, monsieur le juge, je m'&eacute;tais endormi vers les onze
+heures du soir. M. le duc, selon son habitude, &eacute;tait rentr&eacute; dans son
+appartement. Je dois vous dire que le plus souvent M. le duc passait la
+nuit ici, &eacute;tendu sur un fauteuil; &ccedil;a peut para&icirc;tre dr&ocirc;le, mais &ccedil;a ne me
+regardait pas, vu ma situation subalterne.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, dit le juge, qui craignait une dissertation sur la
+diff&eacute;rence des conditions sociales.</p>
+
+<p>M. Beno&icirc;t r&eacute;prima un mouvement d'impatience et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de m'endormir, j'avais eu l'honneur de dire &agrave; madame Beno&icirc;t&mdash;mon
+&eacute;pouse l&eacute;gitime, monsieur le juge, depuis vingt-deux ans&mdash;et qui le sera
+jusqu'&agrave; sa mort&mdash;de lui dire, dis-je, que je tenais &agrave; me lever de bonne
+heure, ayant &agrave; me livrer &agrave; divers travaux d'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;Donc je sommeillais, lorsque vers deux heures&mdash;deux heures un quart, je
+ne saurais pr&eacute;ciser, n'ayant pas eu la pens&eacute;e de consulter ma
+r&eacute;p&eacute;tition, dans la crainte de r&eacute;veiller madame Beno&icirc;t&mdash;j'entendis un
+coup de sonnette. Mon devoir m'&eacute;tant dict&eacute; par ma conscience, je me
+glissai hors du lit, et, entendant des pas sous le vestibule, je
+demandai qui &eacute;tait l&agrave;. Une voix me r&eacute;pondit: Baron de Silvereal.</p>
+
+<p>&raquo;Pour tout autre visiteur, &agrave; une heure aussi indue, j'aurais sonn&eacute; le
+valet de chambre. Mais M. le duc m'avait ordonn&eacute; plusieurs fois de
+laisser p&eacute;n&eacute;trer chez lui M. de Silvereal, &agrave; quelque heure que ce
+<i>soye</i>.</p>
+
+<p>Ne connaissant que ma consigne, je le laissai passer et retournai aupr&egrave;s
+de madame Beno&icirc;t.</p>
+
+<p>&raquo;J'ose dire que je me rendormis assez promptement, quand, &agrave; cinq heures
+du matin, je fus &eacute;veill&eacute; en sursaut&mdash;en sursaut, c'est le vrai mot&mdash;par
+des cris partant de l'appartement de M. le duc; j'h&eacute;sitai un moment; je
+me disais qu'il n'&eacute;tait pas possible que des cris partissent de....</p>
+
+<p>&mdash;Faites-nous gr&acirc;ce de vos r&eacute;flexions, interrompit M. Varnay.</p>
+
+<p>&mdash;Je respecte la justice fran&ccedil;aise, dit M. Beno&icirc;t avec une nuance de
+d&eacute;pit, donc je fais gr&acirc;ce. Je sautai hors de mon lit, et, sans tenir
+compte des avis de madame Beno&icirc;t, qui m'exhortait &agrave; la prudence, je
+m'&eacute;lan&ccedil;ai, oui, monsieur le juge, j'ose employer cette expression, je
+m'&eacute;lan&ccedil;ai vers l'appartement de M. le duc. Au moment o&ugrave; j'allais
+franchir la porte, oh! monsieur le juge! je vivrais cent ans, que
+dis-je! un si&egrave;cle, que jamais je n'oublierai le spectacle qui frappa mes
+regards! Tenez, je vous demande pardon, mais &agrave; ce seul souvenir je sens
+que je m'en vais.</p>
+
+<p>De fait, M. Beno&icirc;t, p&acirc;le sous son masque trognonnant, paraissait pr&ecirc;t &agrave;
+s'&eacute;vanouir.</p>
+
+<p>En semblable occurrence, les r&eacute;vulsifs sont d'effet souverain.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, sinon je croirai que vous avez int&eacute;r&ecirc;t &agrave; tirer l'affaire en
+longueur, dit brusquement le procureur du roi.</p>
+
+<p>L'effet fut imm&eacute;diat. M. Beno&icirc;t r&eacute;agit contre l'effet nerveux, et
+enfon&ccedil;ant son cou dans sa cravate, sans doute pour rendre l'aplomb &agrave; son
+cerveau qui perdait l'&eacute;quilibre, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dans la galerie il y avait quatre, six, dix hommes, je ne
+sais pas au juste!... Pourquoi ne le sais-je pas? c'est bien simple.
+Primo, j'ai re&ccedil;u un formidable coup de poing sur la t&ecirc;te; secundo, il y
+avait en tout une bougie allum&eacute;e... Les quatre, six, dix hommes ont
+disparu &agrave; mes yeux comme un vain brouillard du matin....</p>
+
+<p>&mdash;Pas de po&eacute;sie, fit M. Varnay.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit de mal, je crois; en tout cas, je le retire. Les
+hommes se sont enfuis, &eacute;vanouis, <i>effumaill&eacute;s</i>... Cependant, j'en ai vu
+un qui portait sur ses bras un morceau de pierre que j'ai reconnu:
+c'&eacute;tait une esp&egrave;ce de tesson de statue qui se trouvait &agrave; c&ocirc;t&eacute; du bureau
+de M. le duc, tenez... &agrave; la place o&ugrave; est monsieur....</p>
+
+<p>Il d&eacute;signait le procureur du roi, assis au pied d'une console vide.</p>
+
+<p>&mdash;Ayant re&ccedil;u un coup de poing entre les deux yeux, j'ai pu seulement
+crier comme cela: Ah! ah!... j'ai ferm&eacute; les yeux un moment, je m'en
+excuse!... et je l'avoue!... Quand je les ai rouverts, la galerie &eacute;tait
+vide... j'ai couru au cabinet de M. le duc... et comme j'ouvrais la
+porte... j'ai vu debout... p&acirc;le... couvert de sang... un jeune homme...
+Oh! celui-l&agrave;, je l'ai reconnu tout de suite... Je l'ai appel&eacute;
+&laquo;Canaille!&raquo; et je lui ai saut&eacute; &agrave; la gorge....</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui qui a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Par moi; oui, monsieur. Par moi et par le valet de chambre, qui avait
+aussi entendu le grabuge et qui &eacute;tait entr&eacute; derri&egrave;re moi... Oui,
+monsieur, je l'ai appr&eacute;hend&eacute;!... Car je le connais bien!... C'est un
+mirliflor que monsieur a nourri, h&eacute;berg&eacute;, dorlot&eacute; comme pas un, et qui
+l'a pay&eacute; en le massacrant... lui, et le bon M. de Silvereal, deux cr&acirc;nes
+hommes qui payaient rubis sur l'ongle... Monsieur le juge, je ne suis
+qu'un portier, mais je trouve cela pas bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle a &eacute;t&eacute; l'attitude de ce jeune homme lorsque vous vous &ecirc;tes jet&eacute;s
+sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Son attitude? Monsieur le juge veut dire quoi qu'il a fait! Eh bien!
+il avait l'air d'un abasourdi... comme qui dirait, sauf vot' respect,
+d'un homme qui avait bu! Dame! dans le premier moment, je n'ai pu me
+contenir, et je l'ai appel&eacute; assassin!... Il m'a regard&eacute; comme s'il ne me
+comprenait pas, et il a march&eacute; en avant; il voulait s'en aller... oh!
+&ccedil;a, c'&eacute;tait clair. Mais je lui ai dit&mdash;moi et le valet de chambre:
+&laquo;Minute, mon bonhomme! quand le sang est tir&eacute;, faut le boire!&raquo; Et nous
+avons appel&eacute; les laquais. On a coll&eacute;, mis l'assassin dans la serre. On
+est all&eacute; chercher la garde, qui est venue tout de suite. Je suis heureux
+de lui rendre cet hommage, et voil&agrave;! je ne sais rien de plus.</p>
+
+<p>Et voulant juger de l'effet produit, M. Beno&icirc;t jeta autour de lui un
+regard parabolique.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer le valet de chambre, dit M. Varnay.</p>
+
+<p>Le nouveau t&eacute;moin confirma les d&eacute;tails d&eacute;j&agrave; fournis par M. Beno&icirc;t. Pour
+lui, le jeune homme qu'ils avaient arr&ecirc;t&eacute; lui avait fait l'effet d'un
+individu jouant la stupeur, presque la folie, pour s'&eacute;vader plus
+facilement. Seulement, il n'avait pas donn&eacute; dans le <i>godant</i>, parce
+qu'il le connaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce jeune homme? interrogea le substitut.</p>
+
+<p>&mdash;A ce qu'il para&icirc;t, reprit le t&eacute;moin, que c'&eacute;tait une esp&egrave;ce de
+va-nu-pieds qui avait &eacute;t&eacute; jadis recommand&eacute; &agrave; M. le duc. Comme M. le duc
+&eacute;tait&mdash;r&eacute;v&eacute;rence parler&mdash;la b&ecirc;te du bon Dieu, il lui avait donn&eacute; asile
+ici, d'autant plus qu'il devait appartenir &agrave; une excellente famille, et
+s'appeler le comte de Cherlux....</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Cherlux! r&eacute;p&eacute;ta le juge qui cherchait dans sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le vieux comte &eacute;tait un gentilhomme de roche! d&eacute;clara le laquais.
+Toutes les fois qu'il venait chez M. le duc, il donnait un louis pour la
+garde de son paletot....</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le juge, il y a cinq ou six mois. Il avait eu des hauts,
+des bas... mais il s'&eacute;tait remplum&eacute;. Le jeune homme disait qu'il &eacute;tait
+son fils. &Ccedil;a, je n'en sais rien, mais c'est possible, parce que M. de
+Cherlux &eacute;tait port&eacute; pour le sexe....</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu aussi les hommes dont parle M. Beno&icirc;t?...</p>
+
+<p>&mdash;Au moment o&ugrave; j'entrais dans la galerie, ils s'en allaient... Oui, je
+les ai vus approximativement, &agrave; preuve que je suis s&ucirc;r qu'ils avaient la
+figure noircie....</p>
+
+<p>&mdash;Par quelle issue se seraient-ils &eacute;chapp&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, monsieur le juge, je ne pourrais pas dire. Seulement, je suis s&ucirc;r
+que ce n'&eacute;tait pas par la porte, puisque j'&eacute;tais devant.</p>
+
+<p>&mdash;Examinons cette galerie, dit M. Varnay en s'adressant au procureur du
+roi.</p>
+
+<p>Les deux magistrats se lev&egrave;rent.</p>
+
+<p>Dans ce moment, il se produisit le fait suivant:</p>
+
+<p>Le substitut avait pos&eacute; aupr&egrave;s de lui sa serviette, large portefeuille
+rempli de papiers. Le portefeuille tomba &agrave; terre et s'ouvrit. Quelques
+lettres s'en &eacute;chapp&egrave;rent.</p>
+
+<p>M. Beno&icirc;t se pr&eacute;cipita pour les ramasser, et, les ayant prises en main,
+il poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? demanda le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, cette lettre! balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'&eacute;criture de M. le duc....</p>
+
+<p>Le substitut la prit vivement.</p>
+
+<p>&mdash;De M. le duc de Belen?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Oh! je reconnais bien son &eacute;criture.</p>
+
+<p>Le valet de chambre s'&eacute;tait approch&eacute; &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est moi-m&ecirc;me qui ai port&eacute; cette lettre hier soir au parquet.</p>
+
+<p>Les deux magistrats &eacute;chang&egrave;rent un regard. A voix basse, le substitut
+expliqua &agrave; M. Varnay que les papiers lui avaient &eacute;t&eacute; apport&eacute;s dans la
+soir&eacute;e par un employ&eacute; du parquet, mais qu'absorb&eacute; par d'autres
+occupations, il n'avait pas eu le temps de les ouvrir.</p>
+
+<p>Du geste, M. Varnay &eacute;carta les deux serviteurs.</p>
+
+<p>Le substitut avait bris&eacute; le cachet et parcouru rapidement la lettre.</p>
+
+<p>Voici ce qu'elle contenait:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Monsieur le procureur du roi,</span><br />
+</p>
+
+<p>&raquo;Ayant &eacute;t&eacute; grossi&egrave;rement insult&eacute; par un personnage que j'ai jadis
+accueilli chez moi, je crois devoir vous faire part des soup&ccedil;ons qu'il
+m'inspire. Il porte depuis quelque temps le nom de comte de Cherlux.
+Mais j'ai tout lieu de supposer que ce nom et ce titre ne lui
+appartiennent pas. En effet, apr&egrave;s l'avoir accueilli, j'ai d&ucirc; le
+chasser, car il a re&ccedil;u chez moi le billet que je joins &agrave; cette lettre et
+sur lequel j'appelle votre attention.</p>
+
+<p>&raquo;Ce pr&eacute;tendu comte de Cherlux&mdash;qui vit aux d&eacute;pens d'une femme perdue, la
+duchesse de Torr&egrave;s&mdash;appartient, selon toute apparence, &agrave; la bande
+c&eacute;l&egrave;bre que la police poursuit depuis si longtemps, la bande des Loups
+de Paris.</p>
+
+<p>&raquo;Le nom de Mancal qui se trouve au bas du billet ci-joint n'est,
+m'a-t-on affirm&eacute;, qu'un des nombreux pseudonymes du bandit Biscarre.</p>
+
+<p>&raquo;Je me tiens d'ailleurs &agrave; la disposition de M. le procureur du roi, pour
+lui fournir &agrave; ce sujet toutes explications qu'il jugera convenable de
+requ&eacute;rir.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre &eacute;tait sign&eacute;e du duc de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui &eacute;claircit singuli&egrave;rement cette triste affaire, dit M.
+Varnay. Ce pr&eacute;tendu comte de Cherlux a voulu emp&ecirc;cher ces r&eacute;v&eacute;lations,
+et avec l'aide des bandits auxquels il est affili&eacute;, il a assassin&eacute; M. de
+Belen.</p>
+
+<p>A ce moment, Armand s'approcha:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, l'agonie de M. de Silvereal touche &agrave; son terme.
+Cependant tout indique que quelques minutes avant la mort, le bless&eacute;
+retrouvera une lueur de raison, dont peut-&ecirc;tre vous pourriez profiter
+pour obtenir de lui quelque renseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, r&eacute;pondit M. Varnay. Le plus important, c'est la
+confrontation.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant aux agents:</p>
+
+<p>&mdash;Amenez ici l'homme arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il se fit un grand silence. Puis la porte s'ouvrit, et Jacques parut.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, Jacques &eacute;tait effrayant &agrave; voir. Les yeux hagards, la bouche
+convuls&eacute;e, il semblait un fou qu'on tire de son cabanon. Il marchait
+d'un pas automatique et sans para&icirc;tre avoir conscience de ce qui se
+passait autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, dit le magistrat.</p>
+
+<p>Jacques releva la t&ecirc;te et le regarda.</p>
+
+<p>Des plaques de sang souillaient son visage et ses v&ecirc;tements. Il passa
+ses deux mains sur son front et on vit que ses mains &eacute;taient rouges.</p>
+
+<p>Le substitut se pencha &agrave; l'oreille du juge.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais cet homme, lui dit-il &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai d&eacute;j&agrave; vu dans une circonstance singuli&egrave;re... Il s'est fait
+passer pour m&eacute;decin, afin de p&eacute;n&eacute;trer aupr&egrave;s d'une femme, dite la
+Br&ucirc;leuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais... cette femme qui a &eacute;t&eacute; assassin&eacute;e par Biscarre, le chef des
+Loups....</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme, gr&acirc;ce &agrave; son mensonge, est entr&eacute; dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute envoy&eacute; par les bandits... Ce renseignement est pr&eacute;cieux.
+Nous en reparlerons.</p>
+
+<p>Le juge s'approcha de M. de Silvereal:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, dit-il, m'entendez-vous?</p>
+
+<p>Le baron eut un tressaillement et se tordit sur le fauteuil o&ugrave; il &eacute;tait
+affaiss&eacute;.</p>
+
+<p>Armand lui tourna doucement la t&ecirc;te vers le jeune homme, et du doigt
+toucha ses paupi&egrave;res. Il se produisit une contraction et les yeux
+s'ouvrirent.</p>
+
+<p>Une lueur sombre passa dans son regard: tout son corps s'agita comme
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; touch&eacute; par une &eacute;tincelle &eacute;lectrique; son bras s'&eacute;tendit
+dans la direction de Jacques. Un cri rauque s'&eacute;chappa de sa poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! r&acirc;la-t-il.</p>
+
+<p>Et il retomba, inerte, insensible... Il &eacute;tait mort!...</p>
+
+<p>Jacques avait entendu; une &eacute;pouvantable crispation agita sa face livide.</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Qui donc?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez frapp&eacute; cet homme? lui dit nettement le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! moi!</p>
+
+<p>Et sous cette accusation directe, brutale, il sembla qu'un d&eacute;chirement
+se fit en lui. Il se redressa et regarda autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; suis-je? s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Il vit ses mains teintes de sang et les secoua instinctivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sang!... quel est ce sang?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est le sang de vos victimes, interrompit M. Varnay.</p>
+
+<p>Et le saisissant par le bras, il l'entra&icirc;na jusqu'aux deux cadavres.</p>
+
+<p>Jacques poussa un cri terrible, il se dressa sur ses pieds, &eacute;tendit les
+bras en avant et tomba de toute sa hauteur sur le plancher.</p>
+
+<p>Armand s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un habile com&eacute;dien, dit le juge. Cet &eacute;vanouissement est simul&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! dit Armand, qui avait entr'ouvert les v&ecirc;tements du jeune
+homme, la syncope est r&eacute;elle, mais elle ne pr&eacute;sente aucun danger....</p>
+
+<p>&mdash;L'assassin sera plac&eacute; &agrave; l'infirmerie. Il faut avant tout maintenant
+que la justice ait son cours.</p>
+
+<p>Sur l'ordre du juge d'instruction, les agents relev&egrave;rent le corps de
+Jacques, et avec les pr&eacute;cautions n&eacute;cessaires, le descendirent jusqu'&agrave;
+une voiture, o&ugrave; il fut plac&eacute;, toujours &eacute;vanoui....</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils avaient paru, les impr&eacute;cations furieuses avaient
+&eacute;clat&eacute;, maudissant l'assassin. Peu s'en &eacute;tait fallu que la foule ne
+romp&icirc;t le cercle des soldats. Une nombreuse escorte entoura la voiture,
+qui s'&eacute;loigna au pas....</p>
+
+<p>Biscarre avait tenu son serment... Le fils de Jacques de Costebelle,
+dont sa m&egrave;re ignorait encore le v&eacute;ritable nom, &eacute;tait accus&eacute;
+d'assassinat, l'&eacute;chafaud l'attendait... La hideuse araign&eacute;e avait tendu
+sa toile. La mouche &eacute;tait prise.</p>
+
+<h3>FIN DES LOUPS DE PARIS</h3>
+
+<h3>La suite des <i>Loups de Paris</i> a pour titre: Le Roi du mal.</h3>
+
+<p>DU M&Ecirc;ME AUTEUR</p>
+
+<p>LA SUCCESSION</p>
+
+<p>TRICOCHE ET CACOLET</p>
+
+<p>2 vol. grand in-18 j&eacute;sus. Prix: 6 francs</p>
+
+<p>F. Aureau.&mdash;Imprimerie de Lagny.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS ***
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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