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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les derniers Iroquois + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: March 20, 2006 [EBook #18029] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS IROQUOIS *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + +<h1>LES DERNIERS<br> + +IROQUOIS</h1> +<br><br> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>ÉMILE CHEVALIER</h2> +<br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br> + +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br> + +RUE AUGER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br> + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p> + +<h4>1876</h4> + +<br><br><br> + +<p>A M. PHILARÈTE CHASLES</p> + + +<p>Témoignage de haute admiration pour ses magnifiques +et profondes études sur les hommes et les choses de +l'Amérique septentrionale.</p> + +<p>H. ÉMILE CHRVALIER.<br> + +Château de Maulnes, septembre 1882.</p> + +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h3>LA VEUVE INDIENNE ET SES MARIS</h3> + +<p>La nuit est noire, profonde: rares sont les étoiles qui, +comme des diamants fixés à un dais de velours bleu +foncé, scintillent ça et là dans l'immensité des cieux. Pas +un rayon de lune pour éclairer l'espace.</p> + +<p>Cependant des bruits étranges, des chants bizarres s'élèvent +du mont Baker, limite septentrionale de la chaîne +des Cascades, dans la Nouvelle-Calédonie.</p> + +<p>Cette chaîne, composée de collines reliées par les pics +Baker, Rainier<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> Sainte-Hélène, Hood, Jefferson +et Jackson, ourle le littoral du Pacifique, à quelque +vingt lieues des côtes, et se déploie presque parallèlement +à elles, comme un arc, dont les monts Saint-Hélène +et Jefferson formeraient les sommets, le mont Hood le point +d'appui pour ajuster la flèche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>C'est l'orthographe exacte du nom que, par erreur, j'ai quelquefois appelé <i>Ramer</i> dans mes précédents ouvrages.</p></blockquote> + +<p>Situées au 122° de longitude, les Cascades s'étendent +du 49° latitude N. au 43° S. Le Rio-Columbia les coupe +en deux parties à peu près égales. On peut leur assigner +comme bornes, en haut, la baie Bellingham, dans le +golfe de Géorgie, vis à vis de l'île Vancouver, et en bas +la rivière Smiths, oui se verse dans l'Océan. Ces bornes +ne sont toutefois pas définitives, car après avoir semblé +se perdre dans les vallées spacieuses, les Cascades reparaissent +plus robustes, plus sourcilleuses que jamais et +projettent d'un côté leur tête chenue jusque sous le pôle, +tandis que, par le mont Shasté, elles descendent jusqu'en +Californie, baigner leurs pieds aux ondes du Sacramento.</p> + +<p>Plusieurs des pics qui, de même que des sentinelles +géantes, les dominent de distance en distance, sont volcaniques +et sujets à des éruptions fréquentes: de ce +nombre, le Baker, haut de 10,700 pieds anglais.</p> + + + + +<p>Tout d'un coup, les sons qui montaient à sa base cessèrent. +Il se fit un silence solennel, à peine troublé par +le frémissement des feuillages au souffle de la brise.</p> + +<p>On eût dit que la solitude était complète, dans ces +régions incultes et lointaines.</p> + +<p>Mais, soudain, une flamme claire, pétillante, jaillit à +travers les ténèbres: elle embrasse un étroit horizon. Au +même instant, les chants recommencent, et, dans le +cercle de feu, on voit, comme sur le rideau d'une lanterne +magique, s'agiter des personnages aux proportions +effrayantes.</p> + +<p>Le regard est attiré et repoussé tout à la fois.</p> + +<p>Assiste-t-on à une scène de ce monde ou à quelque +mystérieuse fantasmagorie telle qu'il ne s'en montre que +dans les hallucinations d'un esprit en délire?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le chant hausse. C'est une sorte d'antienne +cadencée, soutenue par l'accompagnement monotone +de plusieurs tambourins.</p> + +<p>Dans cette musique grave et douce, bien qu'inharmonique, +au milieu de cette nuit sombre, sans écho, il y +a quelque chose d'indicible qui attriste le coeur et le +refroidit. Si nous étions en Europe, au Moyen Age, je croirais à +une lugubre cérémonie religieuse accomplie par des +fanatiques. Mais, au fond de l'Amérique septentrionale!...</p> + +<p>Examinons d'ailleurs: simple torche en paraissant, la +flamme s'est développée; elle a grandi; elle s'est élargie; +elle a gagné en intensité, et la voici qui s'évanouit: on +ne distingue plus que des lueurs rouges, enfouies sous des +tourbillons de fumée blanchâtre; des craquements se +font entendre; une pénétrante senteur de résine sature +l'air; et, subitement, un éclair sillonne les vapeurs, +comme la foudre sillonne les nuées, des torrents de lumière +se précipitent de toutes parts.</p> + +<p>Le tableau se présente à nous mieux accentué qu'en +plein jour.</p> + +<p>Au premier plan, vers le faîte d'une éminence, un bûcher; +sur ce bûcher deux corps humains; tout à l'entour une +bande d'Indiens, sans armes et sans autres habillements +que la <i>kalaquarté</i>, ou jupon court en filaments d'écorce +de cèdre; à droite, attaché à un pin, un autre Indien vêtu +en trappeur du Nord-Ouest; sur la gauche une petite +troupe de chevaux broutant le gazon, et, par derrière, le +Baker dont les flancs abrupts se confondent avec l'obscurité, +après avoir dessiné un instant, sous les réverbérations +du brasier, leurs crêtes rugueuses, hérissées de pins +séculaires.</p> + +<p>La plupart des sauvages dansaient, en nasillant leur +psalmodie, devant le bûcher; quelques-uns gesticulaient +et se livraient à des contorsions fantastiques; ceux-ci +frappaient avec de petits bâtons sur des <i>co-lu-de-sos</i>, +instruments assez semblables à nos tambours de basque, et +ceux-la attisaient le feu.</p> + +<p>Déjà, de ses langues dévorantes, il ronge le bûcher +entier, quand une des formes humaines, étendues à +son sommet, se lève brusquement en poussant un cri de +douleur.</p> + +<p>Un moment elle reste debout, ceinte par les flammes +comme par une radieuse auréole. Une peau de buffle, +dont elle était enveloppée, tombe à ses pieds, et, alors, +on découvre que cette peau cachait une femme, jeune, +belle, pleine de séductions.</p> + +<p>Nulle couverte, nulle tunique de chasse ne dérobe ses +merveilleux attraits. A l'exception de la kalaquarté, elle +est dans l'état de nature, et l'on se sent saisi d'admiration +à l'aspect de tant de charmes réunis sur une même +personne.</p> + +<p>Cependant, comme ceux qui l'environnent, le sang de +la race rouge coule dans ses veines. Mais, ainsi que le +captif, elle n'appartient pas à la même tribu, car ses traits +nobles et réguliers ne sont pas déformés comme les leurs +par ce morceau de bois ou d'os, logé entre la lèvre inférieure +et les gencives, qui leur vaut le nom de Grosses-Babines.</p> + +<p>Sans la brune couleur de sa carnation et sans la légère +saillie de ses pommettes, on la prendrait aisément pour +une des suaves créations de l'Albane, tant son buste est +délicatement modelé.</p> + +<p>Elle a une chevelure abondante, dont les boucles soyeuses, +aussi noires que l'ébène, aussi brillantes que les reflets +du raisin mur, tombent en grappes pressées sur un col +ciselé au tour. Dans le cadre de cette chevelure, ressortent +les linéaments d'un visage où la fierté habituelle de l'expression +le dispute à une mélancolie passagère. Si les lignes +de sa figure manquent jusqu'à un certain point de +symétrie; si elles sont un peu dures, il s'échappe de +ses grands yeux bruns un rayon de sensibilité qui va droit +au coeur.</p> + +<p>La richesse de sa taille porte le trouble dans les sens. +Elle rappelle les meilleurs modèles de l'antiquité. +Une Européenne envierait ses mains menues et longues; +leurs attaches sont souples, ainsi que celles de sa +jambe, fine, nerveuse, qui annonce l'agilité jointe à la +vigueur.</p> + +<p>Au cri de souffrance lâché par cette superbe créature, +répondit un cri d'angoisse.</p> + +<p>Il fut proféré par l'Indien lié à l'arbre dont nous avons +parlé.</p> + +<p>Le malheureux fit une puissante mais vaine tentative +pour briser ses entraves.</p> + +<p>La femme et lui s'échangèrent un profond regard, regard +d'anxiété, de consolation, d'espérance et d'amour, +puis, elle se jeta à bas du bûcher.</p> + +<p>Alors, elle opéra un mouvement pour voler vers lui. +Mais, des mains rudes, lourdes comme le métal, s'abattirent +sur ses épaules et la retournèrent brusquement +vers le feu.</p> + +<p>—Que ma soeur remplisse son devoir comme il convient +à l'épouse d'un grand chef, dit un des sauvages en faisant +un signe à ses compagnons.</p> + +<p>Les voix de ceux-ci montèrent sur un diapason plus +aigu.</p> + +<p>Ramenée au brasier, qui épanchait déjà une chaleur +intolérable, la jeune femme adressa encore un coup d'oeil +à son compagnon d'infortunes pour l'engager à la résignation, +et, s'armant de courage, elle avança ses bras +nus à travers les flammes, afin de maintenir, dans une +attitude allongée, le corps resté sur les troncs de pins +brûlants.</p> + +<p>Ce corps était celui d'un homme mort. L'action du feu +en contractait les nerfs, qui se recoquillaient et ramassaient +les membres en boule.</p> + +<p>En grésillant, il dégageait une odeur infecte, laquelle, +ajoutée aux torrents de fumée et à l'ardeur de la combustion, +faillit suffoquer l'Indienne. Elle fléchit sur ses genoux, +chancela et retira vivement ses mains.</p> + +<p>Aussitôt le Peau-Rouge, qui se tenait derrière elle, la +frappa d'un bâton garni d'épines:</p> + +<p>—Ma soeur est faible; mais ma soeur honorera jusqu'à +la fin son illustre époux, dit-il en ricanant.</p> + +<p>La victime de cette brutalité exhala un soupir, qui se +perdit dans le sinistre concert que les Grosses-Babines +exécutaient autour d'elle.</p> + +<p>Cependant, le captif exaspéré redoublait d'efforts pour +rompre ses liens. Des hurlements rauques sortaient de sa +poitrine. Ses traits altérés, ses veines gonflées, la sueur +qui ruisselait sur ses épaules, attestaient la violence de son +émotion. Peut-être serait-il parvenu à se délivrer, mais +un des assistants lui asséna sur le crâne un coup de tomahawk; +un flot de sang jaillit; il fut pris d'un frémissement +général, qui dura quelques secondes; ses muscles se +détendirent, sa tête pencha sur le côté, et il demeura immobile, +comme privé de vie.</p> + +<p>Pendant ce temps, la pauvre femme, ranimée par une +cruelle fustigation, avait été reconduite au bûcher, où, +malgré ses plaintes déchirantes, malgré ses résistances, +quatre bourreaux l'obligeaient à poursuivre sa terrible +opération. Et pendant ce temps aussi les Grosses-Babines +continuaient leur scène infernale. De leurs poitrines bondissaient +non plus des chants, mais des beuglements assourdissants; +de leurs tambourins frappés à tour de bras, +ils tiraient des notes inimaginables, qui retentissaient à +plusieurs milles à la ronde; et au milieu de ce hourvari +ils se démenaient comme une légion de démons.</p> + +<p>C'était un spectacle hideux, capable de glacer de terreur +les plus hardis.</p> + +<p>Il se prolongea au-delà d'une heure; et, durant ce long +intervalle, l'Indienne fut contrainte de veiller à ce que +le cadavre conservât une position convenable.</p> + +<p>La crémation finie, notre misérable héroïne avait les +doigts calcinés jusqu'aux os, le visage et les mains labourés +par des cicatrices profondes.</p> + +<p>Son martyre n'était pourtant pas terminé.</p> + +<p>De sa main mutilée, il lui fallut recueillir, parmi les +charbons incandescents, les cendres du défunt, et les +serrer dans un sac de peau de vison, orné de broderies, +qu'on avait préparé à cet effet.</p> + +<p>Cette nouvelle tâche remplie et le sac suspendu à son +cou par une lanière de cuir, la squaw, épuisée, s'évanouit. +Ce que voyant les Grosses-Babines, ils suspendirent +leur brouhaha; plusieurs creusèrent un grand trou, y +enterrèrent soigneusement les restes du bûcher, et un de +leurs sorciers s'occupa à rappeler l'Indienne au sentiment. +<i>Ni-a-pa-ah</i>, l'Onde-Pure, tel était le nom de cette Indienne. +Elle avait reçu le jour sur les bords du Saint-Laurent, +à Caughnawagha, petit village situé à trois +lieues environ de Montréal, dans le Bas-Canada.</p> + +<p>C'est là que se sont réfugiés les derniers débris de la +nation iroquoise, jadis une des plus nombreuses et des +plus vaillantes qui existassent sur le continent américain.</p> + +<p>Le sang de Ni-a-pa-ah était pur de tout mélange. Par +sa mère, la fameuse Vipère-Grise, elle descendait de la +Chaudière-Noire, ce chef sanguinaire qui, vers la fin du +XVIIe siècle, dévasta si impitoyablement nos colonies de la +Nouvelle-France.</p> + +<p>Un an avant le drame que nous venons d'esquisser, +Ni-a-pa-ah avait épousé Nar-go-tou-ké, la Poudre, +brave sagamo iroquois, non moins illustre qu'elle par ses +aïeux. Cette union était heureuse, et tout semblait faire +prévoir que la félicité lui tresserait longtemps des couronnes +parfumées, car les deux conjoints s'aimaient tendrement, +lorsque leur quiétude fut à jamais troublée par +un coup du sort.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké était ambitieux. Élevé près d'une grande +ville, il avait reçu quelque instruction, et, quoique l'ennemi +des blancs, il ne répugnait point aux plaisirs que +procure la civilisation.</p> + +<p>Une fois marié, son penchant pour ces plaisirs augmenta. +Mais il était pauvre, comme la plupart, de ses +compatriotes, plus riches en traditions glorieuses qu'en +biens personnels. Pour lui, c'eût été s'abaisser que de +demander la fortune aux moyens que nous employons +ordinairement.</p> + +<p>Après avoir médité, il résolut de s'enfoncer dans le +désert et d'y entreprendre, pour son compte, la traite des +pelleteries.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké communiqua ce dessein à sa jeune +femme. Ni-a-pa-ah ne voyait que par les yeux de son +mari. Elle l'encouragea même dans ses projets, car elle +désirait vivement visiter le pays de leurs ancêtres, les +Grands-Lacs, célèbres par les nombreux exploits guerriers +des Iroquois.</p> + +<p>Ils partirent donc, malgré les prédictions redoutables +de la Vipère-Grise, qui leur déclara que le malheur les +attendait au-delà des sources de Laduanna<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>C'est ainsi que les Iroquois appellent le Saint-Laurent.</p></blockquote> + +<p>Pour ne, pas être en butte aux agressions de la Compagnie +de la haie d'Hudson, qui possédait le monopole +exclusif de la traite et des chasses, depuis le lac Supérieur +jusqu'au-delà du Rio-Columbia, et de la baie York jusqu'au +Pacifique, Nar-go-tou-ké décida d'aller s'établir +sur la rivière Tacoutche ou Fraser, aujourd'hui si renommée +pour ses mines d'or.</p> + +<p>La rivière Tacoutche se déploie entre les 49° et 50° de +latitude nord.</p> + +<p>Elle pouvait, à cette époque, passer pour la limite des +territoires sur lesquels la Compagnie de la baie d'Hudson +exerçait un empire absolu, puisque cette compagnie avait +droit de vie et de mort sur tous les habitants.</p> + +<p>Une factorerie, le fort Langley, établi sur le bord méridional, +à huit ou dix milles de l'embouchure du cours +d'eau, lui appartenait.</p> + +<p>C'était un comptoir important pour traiter avec les +insulaires de Quadra ou Vancouver et les tribus indigènes +cantonnées dans l'intérieur des terres, à l'est des montagnes +Rocheuses.</p> + +<p>Après un long et périlleux voyage, qui dura plus de +neuf mois, Nar-go-tou-ké et sa femme arrivèrent au fort +Langley. L'intention du chef iroquois était de se fixer sur +la rive septentrionale de la Tacoutche, afin de ne pas +s'exposer à la malveillance des agents de la Compagnie; +et d'avoir près de son campement un débouché pour les +pelleteries qu'il amasserait.</p> + +<p>Au poste<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> Langley, il fut parfaitement accueilli par +le chef facteur, sir William King, qui non-seulement l'engagea +fort à planter sa tente de l'autre côté de la rivière, +mais promit de lui acheter ses peaux et de lui fournir +les provisions dont il aurait besoin. Il ajouta même qu'il +l'aiderait de toute son autorité, si les trappeurs blancs ou +les sauvages de la Nouvelle-Calédonie cherchaient à l'inquiéter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Les établissements pour la traite sont nommés fort, +factorerie ou poste. Voir la Huronne.</p></blockquote> + +<p>Venues d'un des agents de la Compagnie de la baie +d'Hudson, généralement trop jaloux de leurs privilèges +pour en abandonner la moindre part sans gros bénéfices, +ces promesses étaient brillantes et généreuses à l'excès. +Elles devaient avoir un motif caché. Nar-go-tou-ké s'en +douta sans le deviner.</p> + +<p>Mais il n'échappa point à Ni-a-pa-ah. Elle était femme +et découvrit tout de suite la profonde impression que ses +charmes avaient produite sur le chef facteur.</p> + +<p>Craignant, avec une juste raison, les conséquences de +cette impression, elle essaya d'entraîner son mari dans +une autre contrée. Malheureusement, Nar-go-tou-ké fut +aveugle ou se crut assez fort pour lutter contre le commandant +du poste.</p> + +<p>Il dressa donc son wigwam sur la rive septentrionale +du Fraser, en face du fort Langley.</p> + +<p>Pendant quelques semaines, les relations entre les gens +de la factorerie et les nouveaux venus furent pacifiques +et amicales en apparence. Mais bientôt le chef blanc fit à +Ni-a-pa-ah des propositions insultantes qui furent repoussées +comme elles le méritaient. La passion de celui-ci +s'accrut de tous les dédains qu'il reçut. Voulant la satisfaire +quoi qu'il en coûtât, il s'introduisit dans la tente de +Nar-go-tou-ké, en son absence, et essaya de faire subir à +sa femme le dernier des outrages.</p> + +<p>Ni-a-pa-ah se défendit avec une énergie qui trompa +l'attente du scélérat.</p> + +<p>Il la quitta, la rage dans le coeur, et en jurant de se venger.</p> + +<p>Cela ne lui était pas difficile; mais les vices ont peur de +la lumière, et notre homme n'osa pas se confier à ses +subordonnés pour le crime qu'il méditait.</p> + +<p>Il s'adressa à Li-li-pu-i, le Renard-Argenté, chef d'un +parti d'Indiens Grosses-Babines.</p> + +<p>Li-li-pu-i ne demandait pas mieux que d'enlever la +belle Ni-a-pa-ah. Il la connaissait, s'en était épris et la +convoitait, depuis le moment où il l'avait vue pour la +première fois. Mais, allié à là Compagnie de la baie +d'Hudson, il n'avait pas voulu s'attirer la colère des Anglais, +en s'emparant des deux Iroquois qui paraissaient +être sous leur protection spéciale.</p> + +<p>Sir William King ignorait cet intéressant détail. Il +chargea Li-li-pu-i du rapt, et promit que, s'il réussissait, +il lui donnerait une livre de poudre et une bouteille d'eau-de-feu.</p> + +<p>Le sagamo accepta. Nar-go-tou-ké et sa femme, surpris +au sein de leur sommeil, furent garrottés et entraînés +vers les loges des Grosses-Babines, sur les premières +rampes du mont Baker.</p> + +<p>Li-li-pu-i s'était engagé à faire périr Nar-go-tou-ké et à +conduire Ni-a-pa-ah au chef facteur, dans une hutte de +chasse que ce dernier possédait à vingt milles environ du +fort Langley, près de <i>l'ienhus</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> de ses alliés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Village. Voir la <i>Tête-Plate</i>, les <i>Nez-Percés</i>.</p></blockquote> + +<p>Toutefois, en route, Li-li-pu-i changea d'idée. Les +attraits de l'Iroquoise lui tournèrent la tête. Au lieu de +la mener à son rival, il prit la détermination de l'épouser.</p> + +<p>Cette détermination fut aussitôt mise à exécution.</p> + +<p>Avec la pointe de son couteau, Li-li-pu-i marqua Ni-a-pa-ah +sur l'épaule, d'une figure de fer de flèche émoussé, +signe de la servitude dans la Nouvelle-Calédonie +tout aussi bien que dans la Colombie, et la petite fille de +la Chaudière-Noire devint dès lors la femme esclave d'un +Grosse-Babine.</p> + +<p>Je laisse à penser quel fut le désespoir de Nar-go-tou-ké, +témoin impuissant de la cérémonie. Sa douleur ne saurait +être comparée qu'à celle de la désolée Ni-a-pa-ah. +Mais la noble Iroquoise était bien résolue à se tuer plutôt +que de se laisser souiller par son odieux ravisseur.</p> + +<p>Un accident survenu à Li-li-pu-i, le soir même de son +mariage, prévint cette funeste résolution.</p> + +<p>Comme ils approchaient du village des Indiens, le cheval +du chef s'emporta, et, après une course effrénée +dans la montagne, il s'abattit sur son maître.</p> + +<p>Quand on releva Li-li-pu-i, il avait cessé de vivre. +Suivant les usages des Grosses-Babines, le corps devait +être brûlé sur un bûcher au milieu de la nuit suivante, +et sa veuve devait prendre à l'incinération une part aussi +active que dangereuse.</p> + +<p>On sait comment Ni-a-pa-ah s'acquitta de cette horrible +tâche.</p> + +<p>Lorsqu'elle eut recouvré ses sens, elle était enfermée +et gardée à vue dans la cabane d'un de ses ennemis. A +son cou pendait le sac qui contenait les cendres de Li-li-pu-i. +Ce sac, si elle fût restée parmi les Grosses-Babines, +elle eût, d'après la coutume, été condamnée à le porter +ainsi pendant trois ans, avec défense de se laver ou d'apporter +aucun soin à sa toilette. Le terme du deuil expiré, +les parents du défunt se seraient livrés à de grandes réjouissances, +et, après avoir déposé dans un coffret d'écorce +de cèdre et fixé à une longue perche les restes du +trépassé, dépouillant Ni-a-pa-ah de ses vêtements, +ils l'auraient enduite de colle de poisson liquide et +roulée sur un tas de duvet de cygne; le tout accompagné +de danses, festins et tabagies. Enfin, la pauvre +femme, ramenée en grande pompe chez elle, +aurait joui de la permission de se remarier, si toutefois, +comme le dit un voyageur, «elle se fût senti assez de courage +pour s'aventurer à courir de nouveau le risque de +brûler vive ou d'endurer tous ces tourments.»</p> + +<p>Mais Ni-a-pa-ah eut le bonheur d'échapper à ce surcroît +d'afflictions.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké n'avait été qu'étourdi par le coup de +tomahawk. Resté esclave chez les Grosses-Babines, il +parvint à leur arracher sa femme lorsqu'elle fut guérie de +ses plaies, quoique hideusement défigurée et incapable +de se servir désormais de ses mains.</p> + +<p>Ils prirent la fuite, retraversèrent les steppes immenses +qu'ils avaient franchis naguère bercés par des illusions +si enivrantes, et retournèrent à Caughnawagha, au commencement +de 1817.</p> + +<p>—Ah! dit la Vipère-Grise, en remarquant le triste +état de sa fille, Athahuata<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> m'avait prévenue que cette +expédition serait fatale à ma famille, Athahuata ne +trompe pas ceux qui ont foi en lui. Pourquoi mon fils ne +m'a-t-il pas écoutée?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Divinité des sorciers Iroquois.</p></blockquote> + +<p>Sans lui répondre, Nar-go-tou-ké abaissa un regard +sombre et douloureux sur Ni-a-pa-ah; puis, relevant les +yeux et étendant la main dans la direction de Montréal, +qu'on apercevait dans le lointain, il s'écria:</p> + +<p>—Là sont les destructeurs de ma race; là sont ceux +qui ont fait pleurer celle qui est la joie et les délices de +mon existence; là, Nar-go-tou-ké détruira ses ennemis; il +fera pleurer à leurs femmes tous les pleurs de leurs +yeux.</p> + +<p>—Que mon fils prenne garde, qu'il prenne bien garde! +dit la Vipère-Grise d'un accent prophétique. Athaënsie<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> +est irrité contre lui. Les Habits-Rouges<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> lui seront +fatals: ils tueront jusqu'au dernier des Iroquois!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Divinité du mal.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Les indiens nomment les Anglais <i>Habits-Rouges</i> +ou <i>Kingsors</i>, corruption de King Georges (Roi Georges).</p></blockquote> + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>MONTRÉAL</h3> + +<p>Trois cent vingt-sept ans se sont écoulés depuis que +l'illustre Jacques Cartier foula, pour la première fois, le +sol sur lequel s'élève aujourd'hui la ville de Montréal. +Qui eût osé prédire alors au pilote malouin que, bientôt, +ces terres incultes, occupées par des bois inextricables, des +landes marécageuses et par la chétive bourgade indienne +connue sous le nom de <i>Hochelaga</i>, fructifieraient aux +rayons vivificateurs de l'industrie et verraient surgir de +leur sein une des opulentes cités du Nouveau-Monde? Qui +eût osé le prédire à M. de Maisonneuve, quand, un siècle +plus tard à peine, il vint asseoir dans ces plaines les bases +de la métropole actuelle du Canada? Aux deux intrépides +aventuriers ne pourrions-nous appliquer le cri d'enthousiasme +échappé à M. F.-X, Garneau eu parlant du premier?</p> + +<p>«S'il était permis, aujourd'hui, à Jacques Cartier de +sortir du tombeau pour contempler le vaste pays qu'il a +livré, couvert de forêts et de hordes barbares, à l'entreprise +et à la civilisation européenne, quel spectacle plus +digne pourrait exciter dans son coeur l'orgueil d'un fondateur +d'empire, le noble orgueil de ces hommes privilégiés +dont le nom grandit, chaque jour avec les conséquences +de leurs grandes actions. L'Amérique a cela de +particulier qu'elle a été trouvée et qu'elle s'est faite ce +qu'elle est, moins par les armes que par les travaux les +plus productifs, et que c'est en séchant les larmes des +malheureux que la persécution ou la misère chassait +d'Europe, qu'elle assurait son bonheur et sa prospérité<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Garneau, <i>Histoire du Canada</i>, t. 1, p. 21.</p></blockquote> + +<p>Au mois de septembre 1535, Cartier, qui avait précédemment +reconnu les bords du Saint-Laurent jusqu'au +confluent de la rivière Saint-Charles avec ce fleuve, désire +poursuivre ses explorations. Il remet à la voile, et, +après une navigation de treize jours sur le grand fleuve, +il débarque à Hochelaga, village algonquin situé à soixante +lieues plus haut.</p> + +<p>«Hochelaga, dit M. Garneau, se composait d'une cinquantaine +de maisons en bois, de cinquante pas de long +sur douze ou quinze de large, couvertes d'écorces cousues +ensemble avec beaucoup de soin. Chaque maison contenait +plusieurs chambres distribuées autour d'une grande +salle carrée où la famille se tenait habituellement et faisait +son ordinaire. Le village lui-même était entouré +d'une triple enceinte circulaire palissadée, percée d'une +seule porte fermant à barre. Des galeries régnaient en +plusieurs endroits en haut de cette enceinte, et au-dessus +de la porte, avec des échelles pour y monter et des amas +de pierres déposées au pied pour la défense. Dans le milieu +de la bourgade se trouvait une grande place<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Garneau, <i>Histoire du Canada</i>, t. I, p. 23.</p></blockquote> + +<p>Voila le berceau de Montréal.</p> + +<p>Les années fuient sur le cadran des âges, insensiblement, +et malgré l'incurie si déplorable du gouvernement +français, le Canada se peuple, Champlain commence la +ville de Québec; des établissements se forment à Sillery, +à Trois-Rivières<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, des missionnaires catholiques, la +croix d'une main, la houe ou l'arquebuse de l'autre, se +répandent partout, convertissant les Indiens, défrichant +les terres, érigeant des fermes et des maisons d'éducation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>Mais c'est en 1640 seulement que la richesse du site de +Hochelaga attire l'attention. Ce site est une île longue de +neuf lieues sur deux et demie de large environ. Une +compagnie de négociants français se la fait concéder et y +envoie un de ses membres, Paul de Chomedy, sieur de +Maisonneuve, gentilhomme champenois, avec ordre d'y +implanter une colonie.</p> + +<p>«Il partit pour le Canada le coeur plein de joie. En arrivant, +le gouverneur voulut en vain le fixer dans l'Ile +d'Orléans<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, pour ne pas être exposé aux attaques des +Iroquois; il ne voulut pas se laisser intimider par les dangers +et alla, en 1617, jeter les fondements de la ville de +Montréal. Il éleva une bourgade palissadée à l'abri des attaques +des Indiens, qu'il nomma Ville-Marie, et se mit à +réunir des sauvages chrétiens ou qui voulaient le devenir, +autour de lui, pour les civiliser et leur enseigner l'art de +cultiver la terre. Ainsi Montréal devint à la fois une école +de civilisation, de morale et d'industrie, destination noble +qui fut inaugurée avec toute la pompe de l'Église.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Située à une demi-lieue au-dessous de Québec.</p></blockquote> + +<p>La colonie de Ville-Marie<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> s'accrut lentement d'abord; +ses premiers pas furent incertains, arrêtés par mille +obstacles. En 1664, elle ne comptait que 884 familles. +Néanmoins on pouvait prévoir la rapidité de son extension +future, car déjà son enceinte dépassait celle de Québec, +ville qui, quoique fondée trente-quatre ans plus tôt, +n'avait à la même époque que 888 habitants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Le clergé catholique s'entête à n'appeler +Montréal que par ce nom.</p></blockquote> + +<p>De ce moment jusqu'à nos jours, la population de +Montréal suivit incessamment une marche ascendante.</p> + +<p>Aujourd'hui le chiffre de cette population peut être +porté à 100,000 âmes, taudis que Québec, que beaucoup +de nos géographes s'obstinent à citer uniquement comme +la seule ville importante du Canada, n'en a guère plus +de 50,000.</p> + +<p>Nous ne saurions mieux comparer l'île de Montréal +qu'à un bicorne dont la ville figurerait l'aigrette. Au nord, +elle est arrosée par la rivière des Prairies, branche de +l'Outaouais (ou Ottawa), et au sud par le Saint-Laurent +qui, devant la ville, a plus de deux milles de large.</p> + +<p>Adossé à la montagne d'où elle tire son nom. Montréal +(Mont-Royal) offre à la vue une sorte de parallélogramme +avec ses trois cents rues coupées à angle +droit.</p> + +<p>La principale voie passagère, la rue Notre-Dame, s'étend +du nord à l'est sur un espace de plus d'un mille. Elle est +le centre du commerce de détail, le rendez-vous du monde +élégant. Des magasins fort coquets, et quelques-uns fort +riches aussi, la bordent des deux côtés. Elle est partagée +parla place d'Armes sur laquelle on a construit, il y a +une trentaine d'années, la cathédrale Notre-Dame, basilique +dans le genre néo-gothique, mais prétentieuse, mince, +étriquée, une sorte de monument en carton-pierre, bien +qu'on le considère comme le temple le plus vaste de +l'Amérique septentrionale. Au-delà on remarque aussi le +nouveau Palais de Justice, dont la façade a une grande +mine, niais dont la distribution intérieure laisse beaucoup +à désirer: son portique appartient au style grec. Il se +dresse en face de la place Jacques Cartier, sur laquelle, +par un contre-sens risible, ou plutôt par une dérision +amère, les Anglais ont élevé une colonne et une statue à +l'amiral Nelson!</p> + +<p>Parallèlement à la rue Notre-Dame, s'élance la rue +Saint-Paul, plus étroite, moins élégante, mais non moins +animée. La partie septentrionale est envahie par les petits +négociants en nouveautés, mercerie et quincaillerie; la +partie méridionale par les gros importateurs, dont les +immenses magasins descendent jusqu'à la rue des Communes, +laquelle longe les quais.</p> + +<p>Bâtis en belle pierre de taille à douze ou quinze pieds +du niveau du Saint-Laurent, ces quais se déploient devant +la ville comme un inébranlable rempart. Pendant la +bonne saison, les oisifs et les curieux s'y rassemblent. +Peu de promenades présentent, à notre avis, autant d'agréments +que celle-là.</p> + +<p>En se dirigeant vers le sud, le regard franchit des paysages +aussi séduisants que variés, après avoir passé par-dessus +le magnifique pont tubulaire <i>Victoria</i>, le plus beau +au monde, construit dernièrement par le célèbre ingénieur +anglais Stevenson.</p> + +<p>Qu'il s'arrête sur les nombreux navires de toutes les +nations, voiliers ou vapeurs, goélettes ou trois-mâts, canots +d'écorce ou vaisseaux de guerre, mouillés dans les bassins, +qu'il ondule avec les eaux diaphanes du roi des fleuves, +qu'il vague mollement à travers les quinconces de l'île +Sainte-Hélène qui, telle qu'une corbeille de verdure, +émerge de l'onde vis à vis de la ville, ou qu'avide et +amoureux des champs, il saute à l'autre rive du Saint-Laurent, +l'oeil trouve cent sujets de plaisir, d'instruction, +de rêverie, de délices.</p> + +<p>C'est un spectacle enchanteur pour l'artiste nonchalant, +insoucieux, et pour le spéculateur alerte, farci de +chiffres.</p> + +<p>Entendez le sifflement des steamers! suivez ce double +panache de fumée qui se balance au faîte de leurs noires +cheminées; voyez-vous dans cette atmosphère imprégnée +d'odeurs résineuses et aquatiques, ou bien comptez ces +boucauts de sucre, ces <i>quarts</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> de farine, ces barriques +de tabac, ces caisses, ces ballots de toutes sortes amoncelés +sur les quais!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Les Canadiens-Français nomment ainsi les barils de farine, +provisions, etc.</p></blockquote> + +<p>Partout l'activité, partout le travail intelligent, partout +l'abondance.</p> + +<p>Des hommes, des chevaux, des cabs, des cabrouets se +pressent, se froissent se heurtent. On dirait de l'entrepôt +général du trafic du globe.</p> + +<p>Mais laissons la rue des Commissaires où nous ramèneront +vraisemblablement les incidents de notre récit. +En examinant Montréal à vol d'oiseau, nous voyons la +ville s'étager en amphithéâtre dans les plis d'un terrain +fortement tourmenté.</p> + +<p>Les quartiers limitrophes du fleuve sont exclusivement +consacrés aux affaires. La majeure partie de la population +y est anglaise. Plus loin, en escaladant les premières +rues de la montagne, nous rencontrons les rues Craig, +Vitré, de la Gauchetière, Dorchester, et la grande rue +Sainte-Catherine; plus loin encore, la rue Sherbrooke. +Toutes observent un parallélisme remarquable.</p> + +<p>Les premières sont habitées par des Canadiens français, +la dernière par l'aristocratie anglaise.</p> + +<p>Perdue sous des allées d'arbres touffus, la rue Sherbrooke +ressemble vraiment à l'avenue d'un Eden. Là on +n'entend ni tumulte, ni grincement criard. Le chant des +oiseaux, les soupirs d'une romance, les frémissements +d'une harpe, le chuchotement d'un piano viennent caresser +vos oreilles.</p> + +<p>Là, point de luxueux magasins pour fasciner vos yeux, +mais des cottages gracieux, des villas pimpantes, des manoirs +féodaux en miniature, de vertes pelouses, des jardins +émaillés de fleurs pour séduire votre imagination. +Là, point de mouvement, point de passants qui vous coudoient, +mais le murmure harmonieux du feuillage, des +amants solitaires lentement pressés l'un contre l'autre, +des apparitions enchanteresses qui vous ravissent le +coeur.</p> + +<p>Elle n'est point régulière, la rue Sherbrooke, elle n'est +point dallée, pas même pavée, mais ses méandres sont si +mystérieux, sa poussière est si molle, son gazon si doux, +ses ombrages si frais... Ah! oui, c'est bien dans la rue +Sherbrooke qu'on aime à aimer!</p> + +<p>Et quel merveilleux panorama se déroule à vos pieds, +se masse sur votre tête! C'est Montréal, la vigilante, qui +chauffe ses fourneaux, ouvre ses chantiers, charge et décharge +ses cargaisons, décore ses édifices, agite ses milliers +de bras, comme ses milliers de têtes! C'est une montagne +dont les sommets altiers déchirent la nue; ce sont +de gras coteaux, des bois plus verts que l'émeraude, des +vergers où se veloutent et se dorent les fruits savoureux, +des parterres embaumés et diaprés de toutes les couleurs +de l'arc-en-ciel.</p> + +<p>L'extrémité septentrionale de la rue Sherbrooke aboutit +à la rue Saint-Denis, grande artère qui s'appuie perpendiculairement +sur la rue Notre Dame, divise toute la ville +du haut en bas et court s'épanouir dans la prairie.</p> + +<p>Elle forme la limite du faubourg Québec.</p> + +<p>Dans ce faubourg, un des plus populeux de Montréal, +essaiment des Canadiens-Français artisans, détailleurs ou +débitants de boissons pour la plupart. Jadis ses hôtes étaient +gens enrichis par la traite des pelleteries. On peut s'en +convaincre aisément à l'apparence des maisons que les désastreux +incendies de 1852 ont épargnées<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Après ces incendies successifs, plus de vingt mille +habitants se trouvèrent sans logements.</p></blockquote> + +<p>Mais, à mesure que la race anglaise s'est agglomérée +dans la ville, elle y a usurpé le sceptre de la fortune<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, +et soit qu'elle ne voulût pas s'allier à la race française, soit +que ses goûts la portassent à se hausser, elle a déserté les +bords du fleuve pour charger de ses palais les gradins de +la montagne. On connaît l'histoire des moutons de Panurge: +petit à petit, les conquis ont imité les conquérants, +et, à présent, sauf de rares exceptions, il est peu de +Canadiens-Français, rentiers ou dignitaires, qui oseraient +avouer un domicile dans le faubourg Québec.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Chose triste à dire, mais trop facile à comprendre, partout +où les populations protestante et catholique se trouvent en présence, +on voit la première prospérer, acquérir des richesses, l'autre +décroître, s'appauvrir.</p></blockquote> + +<p>Cette migration n'a, du reste, rien qui doive surprendre. +Les circonstances ont pu les provoquer. Au fur et à +mesure que la ville a élargi sa ceinture, les fabriques, les +usines se sont multipliées. Par conséquent, les rives du +fleuve ont acquis une importance relative qu'elles n'avaient +pas auparavant. On a vendu les terrains occupés par les +maisons de plaisance pour y faire des manufactures, et les +premiers se sont réfugiés autre part. Puis, fait digne d'attention, +comme beaucoup de cités américaines, Montréal +tend à remonter le cours du fleuve qui baigne ses murs. +Il n'y a pas longtemps, les vaisseaux ne jetaient point +l'ancre plus haut que la place de la Douane. Par l'ouverture +du canal Lachine<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, on leur a facilité un mouillage +jusqu'au bout de l'île, pour ainsi dire. Dans quelques +années probablement, quand les docks projetés par +M. Young seront exécutés, le port de Montréal s'étendra +de la rue Bonsecours, à l'entrée du faubourg Québec, +jusqu'à la pointe Saint-Charles, tête du pont Victoria.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Pour l'étymologie de ce nom, voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>Alors, les quartiers sous-jacents se dépeupleront au +profit des quartiers nouveaux qui s'installeront en amont. +Cela s'explique facilement: quand une colonie se fixe +près d'un cours d'eau, elle défriche les terres en s'acheminant +vers la source. S'il survient d'autres membres à +la colonie, ils ne planteront pas leurs tentes au-dessous +des précédents parce que les pouvoirs d'eau ont été utilisés +d'une façon ou d'une autre par le drainage des campagnes +ou le jeu des machines, mais ils s'établissent +au-dessus où rien ne les gêne et ne les embarrasse.</p> + +<p>Les terres inférieures étant ainsi les premières mises en +culture acquièrent un prix que n'ont pas les terres supérieures, +laissées vierges et improductives. Il résulte de là +que les manufacturiers, fabricants et entrepreneurs s'échelonnent +graduellement devant une ville, en refoulant +son cours d'eau, sûrs qu'ils sont d'acheter meilleur marché +les emplacements nécessaires à l'établissement de leurs +usines ou entrepôts et d'obtenir des forces motrices plus +considérables.</p> + +<p>Mais ces entrepreneurs, fabricants et manufacturiers +sont les avant-coureurs du commerce. Celui-ci ne peut +pas plus vivre sans eux, qu'ils ne peuvent vivre sans lui. +Autour des usines se groupent promptement les magasins; +car, pour éviter les frais de transport, le consommateur +se rapproche constamment du producteur. Bientôt +les terrains enserrés par la manufacture montent: ils +doublent, ils triplent de valeur. Non-seulement le propriétaire +ou directeur comprend qu'il aurait avantage à +vendre son emplacement et à transférer plus haut ses +ateliers, mais il s'aperçoit de l'impossibilité pour lui +d'augmenter ses moyens de production par un agrandissement +de local, à cause de la cherté excessive des lots +avoisinants.</p> + +<p>Il déloge; les chantiers l'accompagnent. La navigation, +forcée de déposer ou prendre son fret près de ces chantiers, +la navigation bon gré mal gré suit leurs mouvements. +Le cours d'eau est-il trop peu profond, on le +creuse; est-il semé de rochers, on le drague; est-il hérissé +de récifs, de cataractes, on perce un canal, comme celui +de Lachine au pied des rapides du Sault Saint-Louis ou +Caughnawagha.</p> + +<p>Et toujours, toujours la ville va refluant vers la source. +Se serait-il pas possible de découvrir dans ce phénomène +la preuve de notre marche ascensionnelle aussi bien que +la preuve de notre penchant à remonter des effets aux +causes?</p> + +<p>Quant à la cité, elle subit autant de métamorphoses +que de progressions. La manufacture est supplantée par +le magasin, qui sera supplante à son tour par la maison +bourgeoise, et peut-être en dernier lieu par la ferme. +Montréal nous en présente un exemple frappant. Il y a +un siècle, les comptoirs du commerce ne dépassaient pas +la rue des Commissaires. La rue des Communes, qui +s'annexe à elle, n'existait même pas. Mais là où prend +pied le quartier Sainte-Anne, des moulins, des scieries, des +fonderies, des forges fonctionnaient du matin au soir. +Maintenant forges, fonderies, moulins immigrent, et des +<i>stores</i>, des <i>warehouses</i> leur succèdent partout. Le négoce +s'enfuit à tire d'ailes du marché Bonsecours vers les rues +Saint-Paul, Notre-Dame, Saint-Jacques, et se précipite +dans la rue Mac-Gill.</p> + +<p>Avant vingt ans, il aura, nous en avons la conviction, +déserté ses vieux foyers et inondé le quartier Sainte-Anne. +Ses révolutions passées sont un critérium pour +préciser ses révolutions à venir. L'abaissement lent mais +continu du prix des loyers dans le faubourg Québec et +leur élévation inusitée du côté du faubourg Saint-Antoine +suffisent déjà à démontrer d'une façon concluante la justesse +de cette assertion. L'achèvement du pont Victoria +et l'établissement à la pointe Saint-Charles d'une gare +centrale pour la compagnie du chemin de fer du Grand-Tronc, +n'ont fait que bâter le transfert du centre commercial +au quartier Sainte-Anne ou <i>Griffinton</i>, ce bourbier +infect, cette léproserie où grouille une population +irlandaise, sordide, déguenillée, fanatique, prête à tous +les crimes, la honte et l'effroi de la métropole canadienne, +comme les Cinq-Points de New-York, la Cité de Londres +ou de Paris, le Ghetto de Rome, furent longtemps la +honte et l'effroi des nobles capitales qui recelaient ces +clapiers dans leur sein.</p> + +<p>Le Griffinton, une fois assaini, purgé des bandes de +misérables qui rendent son séjour dangereux autant que +dégoûtant, Montréal, avec ses maisons bien bâties, ses +grand édifices publics, civils ou religieux, ses rues régulières +parfaitement aérées, ses nombreux instituts, son +riche musée de géologie, son jardin botanique, son magnifique +port, ses prodigieuses ressources maritimes, industrielles +et agricoles, et les splendides campagnes qui +se déploient à ses portes, Montréal prendra définitivement +rang parmi les villes les plus favorisées et les plus +agréables des deux hémisphères.</p> + + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>LES DERNIER IROQUOIS</h3> + + +<p>Quoique Montréal ne possédât pas, en 1837, la moitié +de la population et des embellissements dont elle s'enorgueillit, +à juste titre, aujourd'hui, c'était déjà, par son +vaste négoce et son esprit d'entreprise, une des cités les +plus importantes de l'Amérique septentrionale. Cette métropole, +qui compte près de cent mille âmes dans son +enceinte, n'en avait guère alors que quarante à quarante-cinq<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. +Mais ils étaient doués d'une activité, d'une intelligence +commerciale, et d'un amour de l'indépendance +qui, dès cette époque, faisaient de leur ville le foyer du +libéralisme canadien. Tandis que la capitale politique de +la colonie, Québec, demeurait immobile dans son corset +de remparts et de préjugés religieux; tandis que ses plus +nobles famille françaises acceptaient presque toutes sans +murmurer le joug de la domination anglaise, et que +beaucoup courtisaient leurs maîtres, adulaient Son Excellence +le gouverneur général, les Montréalais ou Montréalistes, +comme on les appelle dans le pays, protestaient +ouvertement contre toutes les exactions du pouvoir, lui +faisaient une opposition énergique, et aspiraient les uns à +l'indépendance, les autres à l'annexion aux États-Unis, +une certaine, mais faible minorité, à un retour sous l'administration +française.</p> + + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>La population des deux Canadas dépasse actuellement deux +millions d'habitants. Il n'est guère de peuples qui se soient accrus +aussi rapidement. Comme on le concevra aisément, les Anglo-Saxons +ont pris plus de développement que les Franco-Canadiens, +depuis la conquête du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les +premiers ne comptaient pas plus de sept à huit mille âmes dans le +paya qu'ils occupaient sous le nom de Haut-Canada, à l'ouest de +Montréal. De récentes statistiques nous montrent leur progression +vraiment fabuleuse:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> 1814.................... 95,000</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1824.................... 151,097</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1829.................... 198,440</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1832.................... 261,066</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1834.................... 320,693</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1836.................... 372,502</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1842.................... 486,055</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1848.................... 723,292</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1852.................... 952,054</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1855.................... 1,003,121</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1860.................... 1,060,305</p> + </div> </div> + +<p>Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'échelle suivante:</p> + +<p>Lors de la conquête, soixante mille Français à peine l'habitaient. +A partir du premier recensement anglais on trouve:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> 1825................... 423,630</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1827.................... 471,876</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1831.................... 511,920</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1844.................... 690,782</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1882.................... 890,661</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1888.................... 930,207</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> 1860.................... 1,000,044</p> + </div> </div> + +<p>M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada +accompagne ces chiffres d'observations très-judicieuses.</p> + +<p>«Si, dit-il, l'on considère que cet accroissement est presque entièrement +dû à la multiplication par le seul effet des naissances de +60,000 Français, on le trouvera certainement remarquable. Quelques +centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes, +ont originairement peuplé les vastes territoires qui composaient la +Nouvelle-France. A la conquête, un grand nombre de familles se +sont embarquées pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas été +ajouté aux familles françaises de la colonie. Quelques individus isolés, +aussitôt repartis qu'arrivés, ont, pour bien dire, à peine visité +la Nouvelle-France, passée sous la domination de l'Angleterre. +Malgré le nombre considérable de Français et de Belges qui émigrent +en Amérique, il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de +ces deux pays. Loin de gagner par l'immigration, la race française +a, au contraire, constamment perdu par une émigration qui s'est +faite dès l'origine et n'a cessé de se faire vers les États-Unis, les +plaines de l'ouest et jusqu'à la Louisiane et au Texas... Bien plus, +une émigration plus formidable s'est faite depuis quelques années. +Des ouvriers par bandes, des familles de cultivateurs par essaims +ont laissé le Canada, etc...!»</p> + +<p>Les dilapidations insensées du trésor public, la corruption effroyable +des hommes politiques, l'augmentation constante des impôts, +la lourdeur de la dette coloniale, qui pèse de près de deux +cents francs sur chaque tête d'individu, sont les principaux motifs +de cette émigration. Quant à la fécondité des Canadiens, elle peut +passer pour proverbiale. Les» familles de douze ou quinze enfant» +sont communes. J'ai connu des femmes qui avaient donné le jour +à vingt-cinq, et une à trente et un!</p></blockquote> + +<p>Les motifs de leur désaffection étaient divers. Pour les +Franco-Canadiens, c'était principalement cette vieille +inimitié de race que le temps n'a malheureusement pas +effacée. D'ailleurs, peuple conquis, il n'eut, guère été naturel +qu'ils supportassent sans se plaindre leurs conquérants.</p> + +<p>Pour les Anglo-Canadiens, la vue de l'égalité et de la +liberté qui régnait aux États-Unis, comparées à l'oligarchie +aristocratique et tyrannique du gouvernement +colonial, pouvait être un sujet d'envie. Quoi qu'il en +soit, le mécontentement avait atteint ses limites extrêmes. +Et les mécontents formulèrent, en 1834, leurs griefs +dans un factum célèbre, sous le titre <i>Les quatre-vingt-douze</i> +rédigées, en grande partie, sous la +direction de M. Louis-Joseph Papineau, le tribun du +parti libéral à l'Assemblée législative <a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p>Pour plus amples détails, qu'il m'est +impossible de donner ici, voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>Ce document fut envoyé à Londres. Mais, loin de faire +droit à ses instantes réclamations, quoiqu'elles fussent +appuyées par lord John Russell, O'Connell et plusieurs +membres éminents de la chambre des communes anglaise, +le cabinet de Saint-James ferma l'oreille.</p> + +<p>Des troubles, bientôt réprimés, éclatèrent, au commencement +de 1837, à Montréal et dans les environs.</p> + +<p>Alors, le ministère anglais se décida à nommer des +commissaires pour s'enquérir des affaires du Canada. Au +lieu de pacifier les esprits par quelques concessions, la +commission les irrita davantage en provoquant des arrestations.</p> + +<p>A la fin d'avril de cette année, plusieurs Montréalais +furent incarcérés, et l'exécutif fit lancer une foule de +<i>warrants</i>, ou mandats d'amener, contre différents individus +des campagnes avoisinantes, soupçonnés d'être hostiles +à la Grande-Bretagne.</p> + +<p>Parmi les suspects se trouvait un Indien habitant le +village de Caughnawagha.</p> + +<p>Ainsi que nous l'avons dit, le village de Caughnawagha +ou du Sault Saint-Louis s'élève à trois lieues environ de +Montréal, sur la rive méridionale du Saint-Laurent.</p> + +<p>Là, comme les Hurons à Lorette, près de Québec<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, se +sont réfugiés les derniers rejetons des Iroquois. Cette +peuplade, jadis si florissante, qui s'intitulait superbement +les Six Nations, et qui, plus d'une fois, fit fléchir nos +armes, est à présent réduite à une centaine de familles du +métis, végétant dans la misère et la dégradation. A peine +leur reste-t-il le souvenir de ce que furent leurs ancêtres +à peine savent-ils qu'il n'y a pas deux siècles ils possédaient +toutes les régions à l'est et à l'ouest des Grands-Lacs, +que le nom seul de leur race faisait trembler les autres +Peaux-Rouges et jusqu'aux blancs établis sur les +bords du Saint-Laurent et de l'Hudson.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>Alors ils se recrutaient des Oneidas, Onondagas, Cayugas, +Senecas, plus tard des Tuscarocas, six en tout; mais +si puissants, mais si vaillants, qu'on les appelait les +HOMMES, pour les distinguer des Delawares, les FEMMES, +leurs courageux et infortunés adversaires.</p> + +<p>Et cependant ils étaient braves, eux aussi, les Delawares +ou Lenni-Lenapes, c'est-à-dire peuple sans mélange, +comme ils se qualifiaient.</p> + +<p>Que sont-ils devenus? Hélas! notre ambition les a +anéantis. Vainqueurs et vaincus, Delawares et Iroquois, +n'ont plus sur cette terre un seul représentant pur d'alliance +étrangère. Les échos de l'Amérique n'entendent +plus leur cri de guerre, ne redisent plus leurs glorieux exploits. +Ils sont ensevelis au cénotaphe de l'histoire. Comme +sur une tombe, leur nom reste, mais pour désigner quelques +divisions territoriales du Canada et des États-Unis.</p> + +<p>Qui croirait, en parcourant le chétif hameau de Caughnawagha, +en rencontrant ces Bois-Brûlés<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> couverts d'habillements +déguenillés comme nos mendiants européens, +abrutis par l'ivrognerie et la fainéantise, que ce sont là +les petits-fils—bâtards il est vrai—des Iroquois! Qui le +croirait à la vue de leurs sales et chétives cahutes eu boue, +tristement éparpillées sur une plage fertile, mais infécondée +vis à vis, et à deux pas d'une grande ville éblouissante +de luxe, toute palpitante d'industrie!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>On appelle ainsi les métis nés d'une peau blanche et d'une +mère indienne.</p></blockquote> + +<p>Pénible spectacle! navrant contraste! Voilà ce que, sur +tout le continent américain, notre civilisation a fait des +propriétaires légitimes du sol. Une civilisation généreuse, +charitable pourtant que la nôtre, et qui ne prétend marcher +qu'armée du code de la légalité! Quelle thèse pour +le philosophe! Que de réflexions sur l'incertitude de ce +que nous regardons comme le droit, de ce que nous jugeons +sacro-saint!</p> + +<p>Jamais je n'ai traversé la désolée bourgade de Caughnawagha +sans que mon coeur ne se serrât douloureusement +et que des larmes ne montassent à mes paupières. Au +milieu du désert, l'Indien avive en moi le sentiment de la +puissance humaine: il me fait plaisir; quoique déjà dégénéré, +quoique déjà il se soit inoculé la plupart des vices +qui déshonorent les blancs, il conserve pour moi encore +quelque prestige; je le vois libre, alerte, hardi dans le +danger, et j'oublie volontiers sa malpropreté habituelle, +sa paresse imprévoyante, sa duplicité, pour admirer sa +patience à toute épreuve, son amour de l'indépendance, +sa pénétration, son adresse, sa résistance aux fatigues, +aux luttes du corps, ses admirables talents oratoires, son +inflexible stoïcisme dans les tortures, sa sérénité devant +la mort.</p> + +<p>A l'état demi-policé, il est hideux, hideux comme tous +les monstres, parce que le Peau-Rouge n'a pas été,—je le +dis hautement,—créé pour l'organisation sociale des Visages-Pâles. +Nos missionnaires se sont trompés, ils ont été +dupés de leur zèle, pour ne pas dire plus. Chez nous, près +de nous, l'Indien s'étiole, s'avilit, se suicide lentement. +C'est une plante exotique qui ne peut vivre dans notre atmosphère. +Nous était-il permis, sous un prétexte politique, +religieux on autre, de le traiter comme nous l'avons traité? +Est-il permis aux Anglais de poursuivre cette oeuvre meurtrière? +Problèmes redoutables, questions difficiles que je +me suis souvent posés, mais pour la solution desquels je +ne me crois pas assez autorisé.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, en 1837, le village de Caughnawagha +n'était ni mieux, ni plus mal construit qu'il ne l'est maintenant. +C'était une réunion de cabanes, avec des toits de +chaume ou de planches, d'un aspect repoussant. On les +avait groupées près d'une chapelle où un prêtre catholique +essayait, chaque dimanche, par des instructions dans +leur langue, d'attacher les Iroquois à la religion du +Christ.</p> + +<p>A l'exception d'un petit jardin attenant au presbytère +et de deux ou trois lopins de terre semés de maïs, nulle +trace de culture autour des huttes. Mais ça et là des flaques +d'eau noirâtre où barbotaient quelques pourceaux +éthiques et des nichées d'enfants dégoûtants au possible.</p> + +<p>Pourtant, au centre du village, on remarquait une maisonnette +relativement assez élégante, mais qui, par les +matériaux dont elle était composée, sinon par sa forme, +affectait le type du wigwam indien.</p> + +<p>Des peaux de buffle la recouvraient entièrement. Et, +au lieu d'être ouverte à tous les vents ou d'avoir une méchante +porte de bois comme les autres, elle se fermait au +moyen d'un rideau en cuir d'orignal, orné de broderies +en <i>rassade</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, représentant un castor et un grand aigle à +tête chauve.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>Las Indiens appellent rassade les grains de +verroterie enfilés dans des piquants de porc-épic.</p></blockquote> + +<p>Ces figures étaient le <i>totem</i> on écusson d'un chef. Le +castor est (avec la tortue) l'emblème des Iroquois et des +Canadiens qui le leur ont emprunté; l'aigle à tête chauve +est un des symboles du pouvoir chez les Peaux-Rouges.</p> + +<p>La hutte appartenait en effet à un sagamo. Sa femme, +son fils et lui étaient considérés par les habitants du village +comme les derniers Iroquois qui n'eussent pas dans +leurs veines une seule goutte de sang mêlé.</p> + +<p>C'était Nar-go-tou-ké, la Poudre, Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure, +sa femme, et Co-lo-mo-o, le Petit-Aigle, leur fils +unique.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké portait gaillardement ses cinquante années. +Malgré les malheurs qui avaient abreuvé sa jeunesse, +et malgré les tribulations nombreuses qui avaient +assailli son âge mûr, il se tenait droit, vert et ferme comme +un chêne robuste que l'ouragan a pu agiter sans le courber jamais.</p> + +<p>Ni-a-pa-ah, au contraire, avait profondément ressenti +les coups de l'infortune. Elle n'était qu'à l'été de la vie, et +déjà une caducité précoce, ployait sa taille en deux. Ses +cheveux si noirs, si abondants autrefois, avaient tombé et +blanchi. Un inextricable réseau de rides sillonnait en tous +sens son visage osseux; de larges coutures jaunâtres tranchaient +sur le ton généralement bistré de sa peau et ne rappelaient +que trop les atroces tortures auxquelles la pauvre +squaw avait été soumise sur le mont Baker.</p> + +<p>Ses mains brûlées n'offraient plus que des moignons informes +dont elle était incapable de faire usage, même pour +prendre ses aliments. De ses charmes flétris, il ne lui restait +que les yeux,—ces yeux si éloquents dont le rayonnement +sympathique reflétait tant d'amour et de mélancolie.</p> + +<p>Son amour, elle l'épanchait tout entier, maintenant, +sur Co-lo-mo-o, l'enfant qu'elle avait eu de Nar-go-tou-ké, +un an après leur rentrée de la Nouvelle-Calédonie au +Canada.</p> + +<p>Né en 1818, le Petit-Aigle avait donc alors vingt ans +passés. Beau et vaillant jeune homme s'il en fut. Il +tenait de race. Taille élevée, bien prise, membres vigoureux, + muscles d'acier, coeur intrépide, comme son père, +il avait les traits délicats, le regard séduisant de sa mère.</p> + +<p>Rompu à tous les exercices corporels, chasseur sans +rival, pêcheur des plus habiles, Co-lo-mo-o excellait à tirer +de l'arc ou du fusil, à dompter un cheval, à conduire un +bateau. Nar-go-tou-ké l'avait fait instruire par le pasteur +du village, et le Petit-Aigle avait appris, du digne missionnaire, +le français, l'anglais, le calcul, un peu de dessin +et de musique. Ostensiblement, il pratiquait la religion +catholique; on l'avait baptisé sous le nom de Paul. +Son s'était flatté un instant de le convertir +entièrement et de le faire entrer dans les ordres. Il +s'efforça de lui persuader qu'il était appelé, par une faveur +divine, à aller prêcher la foi aux Peaux-Rouges de la baie +d'Hudson. Mais le jeune homme avait hérité de sa +grand'mère, la fameuse Vipère-Grise, un invincible penchant +pour les superstitions indiennes, et les tentatives +du bon abbé pour en triompher furent sans résultat.</p> + +<p>Eût-il réussi, que les goûts de Co-lo-mo-o l'auraient +tourné vers une autre profession.</p> + +<p>Jamais, du reste, Nar-go-tou-ké n'aurait consenti à +laisser son fils embrasser la carrière ecclésiastique. +N'espérait-il point que par lui la race iroquoise revivrait un +jour et finirait par reconquérir les territoires dont l'avaient +spoliée les Visages-Pâles?</p> + +<p>Cette espérance, le Petit-Aigle la caressait aussi. Il +était heureux et fier de la proclamer.</p> + +<p>Les Indiens de Caughnawagha obéissaient à Nar-go-tou-ké. +Cependant, ils ne se montraient pas respectueux +et soumis à lui, comme le sont à leurs chefs les Peaux-Rouges +du désert américain. Une portion même méconnaissait +son autorité et s'était attachée à un sagamo de +rang inférieur, qui travaillait à la ruine de Nar-go-tou-ké. +L'origine de cette haine remontait au mariage de +Nar-go-tou-ké avec Ni-a-pa-ah. L'autre sagamo briguait +alors la main de la jeune fille. Furieux d'avoir été repoussé, +il complota depuis ce jour la perte de son rival; +avec la ténacité d'un sauvage, il attendit patiemment que +le moment des représailles fût venu. Il se fit des amis, +des partisans, et, tandis que Nar-go-tou-ké et les siens +se joignaient aux Canadiens-Français pour secouer le +despotisme anglais, il se vendit aux agents de la Grande-Bretagne.</p> + +<p>On le nommait Mu-us-lu-lu, le Serpent-Noir.</p> + +<p>Dès le mois de mars 1837, Mu-us-lu-lu avait déposé +au parquet de Montréal une dénonciation en forme +contre Nar-go-tou-ké. Le missionnaire de Caughnawagha +eut vent de cette dénonciation; sans rien dire à celui +qui en était l'objet, car il redoutait la violence de son +caractère, il chercha à le sauver, par affection pour +Co-lo-mo-o. Une démarche près du grand connétable<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> +suffit à faire suspendre l'exécution d'un mandat d'arrestation +qui avait déjà été dressé contre Nar-go-tou-ké. +Ignorant tout, le sagamo, ennemi naturel des Anglais, et +le coeur ulcéré par les souffrances que les Grosses-Babines +avaient fait endurer à sa femme, le sagamo continua de +se concerter avec les chefs des libéraux canadiens pour +révolutionner le pays. L'abbé ne lui ménagea pas les avis +indirects, les conseils officieux. Mais Nar-go-tou-ké ne +comprit rien ou ne voulut rien comprendre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Un des principaux chefs de la police.</p></blockquote> + +<p>Plus que jamais il se mêlait aux conspirateurs, surtout +depuis l'apparition au Canada d'une bande de trappeurs, +conduite par un certain Poignet-d'Acier, homme d'une +force herculéenne dont on racontait les prodiges et que +maints vieillards prétendaient avoir vu notaire à Montréal, +sons le nom de Villefranche, quelque vingt ans +auparavant.</p> + +<p>Ce Poignet-d'Acier faisait le désespoir de la police provinciale. +Elle avait mis sa tête à un haut prix, vingt mille +livres sterling; mais nul ne savait où le prendre, quoiqu'on +le trouvât partout.</p> + +<p>Quant à ses gens, dont on évaluait le nombre à plusieurs +milliers, ils étaient aussi insaisissables que leur +maître. Ce n'était pourtant pas une troupe fictive. On +l'avait vue traverser Ottawa, à son arrivée des <i>pays d'en +haut</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>; on assurait même qu'elle traînait à sa suite des +trésors immenses recueillis sur les bords du Rio-Columbia. +Mais au delà d'Ottawa elle s'était dispersée, et personne, +sauf les affiliés, ne pouvait dire où ses membres +avaient, élu domicile.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p>Les Canadiens nomment ainsi les territoires du +Nord-ouest. Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>Nar-go-tou-ké le savait bien, lui! Il ne s'écoulait guère +de semaines sans qu'il eût quelque entrevue avec Poignet-d'Acier. +Tous deux communiquaient aussi avec +MM. Joseph Papineau, Wolfred Nelson et Duvernay, les +machinateurs de l'effervescence populaire; tous deux tâchaient +d'avancer l'heure où ils pourraient venger sur la +couronne d'Angleterre les outrages qu'ils avaient reçus de +quelques-uns de ses sujets.</p> + + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>L'ILE AU DIABLE <a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Je ne crois pas inutile de prévenir mes lecteurs que toutes les +localités que je cite existent et que, dans mes descriptions de ces +localités, je tâche et tâcherai toujours d'être aussi exact que possible, +mon but, en publiant ces ouvrages, étant de raconter, sous +une forme anecdotique, mes voyages dans l'Amérique septentrionale.</p></blockquote> + + +<p>Par une splendide soirée du mois d'avril, Nar-go-tou-ké +et Ni-a-pa-ah causaient dans leur hutte.</p> + +<p>L'intérieur se composait de trois pièces.</p> + +<p>L'une à l'entrée s'appelait, comme chez les Canadiens, +la salle. C'était le lieu commun de réunion. Les deux +autres servaient de chambres à coucher. Ces chambres +étaient un luxe inusité chez les Iroquois de Caughnawagha. +Du vivant de sa belle-mère, la Vipère-Grise, Nar-go-tou-ké +n'avait osé se le procurer, car la vieille squaw, +fermement attachée aux traditions de ses ancêtres, eût +soulevé contre lui la population indienne, sur qui elle +exerçait, en sa qualité de medawin ou sorcière, une influence +irrésistible.</p> + +<p>Mais, depuis qu'elle était morte, au commencement +de 1830, Nar-go-tou-ké se livrait, dans la mesure de ses +moyens, à son goût pour le confort européen.</p> + +<p>Il avait construit sa maisonnette avec une coquetterie +bien faite pour piquer davantage la jalousie de Muuslulu, +qui habitait une cahute en argile de l'aspect le plus misérable.</p> + +<p>Dans la salle où devisaient la Poudre et sa femme, on +voyait des trophées d'armes indiennes, fixées contre +les murailles blanchies à la chaux; des peaux de +bêtes fauves étaient accrochées ça et là ou tapissaient le +sol.</p> + +<p>Sur un cuir d'orignal passé, apprêté à la pierre ponce, +et cloué à deux lances, reparaissait encore le blason du +chef iroquois.</p> + +<p>Un poêle de fonte, quadrangulaire, à deux étages, +haut de cinq pieds, large de deux, ronflait au milieu de +la pièce, car le temps était froid encore, quoique le soleil +commençât à reverdir les campagnes.</p> + +<p>Assis sur un escabeau, une poche remplie de plomb en +fusion dans une main, un moule dans l'autre, Nar-go-tou-ké +s'occupait à couler des balles de fusil, tandis +que sa femme lui parlait, accroupie à son côté.</p> + +<p>Son costume était celui des <i>habitants</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> canadiens: <i>tuque</i> +bleue, <i>capot</i> et pantalons en laine grise fabriquée dans +le pays, souliers en cuir de caribou non tanné, et ceinture +fléchée multicolore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Au Canada, les gens de la campagne sont ainsi nommés, et +cette qualification leur a sans doute été appliquée aux premiers +temps de la colonisation par opposition aux gens qui faisaient la +chasse on couraient le pays en quête d'aventures, tandis qu'eux ils +habitaient des demeures fixes.</p></blockquote> + + +<p>Ni-a-pa-ah avait conservé le costume national, la couverte +en drap bleu foncé, bordé d'une frange étroite +jaune clair, les mitas aux longs effilés, les mocassins +élégamment brodés.</p> + +<p>Sa couverte ramenée en capuchon sur sa tête, de façon +à cacher la moitié du front, enveloppait étroitement son +buste, retenue à la taille par ses mains mutilées, et flottait +en larges plis autour d'elle.</p> + +<p>Ainsi embéguinée comme une religieuse, et drapée +comme une Mauresque, on ne voyait de toute sa personne +qu'une partie du visage, et, de temps en temps, +le bout de son petit pied, quand elle faisait un mouvement.</p> + +<p>Une chaîne en or, dont elle se montrait très-vaine, +descendait de son col sur son sein et soutenait une grosse +montre d'argent, cadeau du son fils, le Petit-Aigle.</p> + +<p>Deux chiens de la plus grande espèce, noirs comme +l'encre, dormaient allongés près d'elle, le museau enfoui +dans leurs pattes de devant et fourré jusque sous le +poêle.</p> + +<p>L'un répondait au nom de Ka-ga-osk, l'Éclair.</p> + +<p>L'autre répondait au nom de Ke-ou-a-no-quote, la +Nuée-Orageuse.</p> + +<p>—Voilà, dit Ni-a-pa-ah, en jetant un coup d'oeil vers +l'unique fenêtre de la salle, voilà que le soleil baisse et +Colomoo ne rentre pas. Il y a déjà longtemps qu'il est +parti. Je crains qu'il ne lui soit arrivé un accident. Quand +il a quitté le wigwam, j'ai vu deux corbeaux qui se +battaient dans l'air. C'est un mauvais présage. Si ma +mère n'était retournée chez les esprits, elle ne l'aurait pas +laissé sortir.</p> + +<p>—L'épouse de Nar-go-tou-ké a tort de prendre de +l'inquiétude, répondit le sagamo. Colomoo n'est pas en +retard.</p> + +<p>—Dans deux heures il sera nuit.</p> + +<p>—Les jours sont courts en cette saison; Ni-a-pa-ah le +sait bien.</p> + +<p>—Ordinairement, reprit la squaw, en s'agitant, Colomoo +est de retour avant le coucher du soleil.</p> + +<p>—Oui, mais c'est pendant l'été, lorsque le fleuve est +libre.</p> + +<p>—Si le fleuve était libre, je n'aurais pas ces craintes. +Colomoo est habile, il connaît la manoeuvre, il n'y a pas +dans le village un pilote plus adroit que lui. Mais quand +le fleuve charrie des glaçons...</p> + +<p>—Que Ni-a-pa-ah se rassure, interrompit Nar-go-tou-ké, +en suspendant son travail. Le fils de ma femme +n'est point un novice. Le premier, l'année dernière, il a +sauté les rapides avec le <i>Montréalais</i>. J'étais à la roue, +près de lui. Je suis certain qu'aucun de nos jeunes gens +ne gouverne aussi bien.</p> + +<p>—Colomoo sera un grand chef! répliqua la squaw +en relevant la tête avec une expression d'orgueil intraduisible.</p> + +<p>—Oui, il aura la gloire de m'aider à chasser les Kingsors +des territoires qu'ils ont volés à notre race.</p> + +<p>—Nar-go-tou-ké veut-il donc l'emmener avec lui? dit +Ni-a-pa-ah d'un ton anxieux.</p> + +<p>—Nar-go-tou-ké l'emmènera avec lui, repliqua simplement +le sagamo en reprenant son opération.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. Ni-a-pa-ah aurait +voulu combattre la résolution de son mari, mais elle n'osait +le faire ouvertement, car, comme les femmes indiennes, +elle avait été élevée à obéir, sans murmurer, +à toutes les volontés du maître qu'elle s'était donné.</p> + +<p>Cependant, après quelques réflexions intérieures, elle +hasarda ces mots:</p> + +<p>—Nar-go-tou-ké se souvient que la Vipère-Grise était +inspirée par Athahuata?</p> + +<p>Le chef ne répondit pas, et l'Onde-Pure poursuivit:</p> + +<p>—La Vipère-Grise avait tenu l'oreille ouverte au discours +d'Athahuata, et il lui avait prédit qu'il arriverait +malheur à sa fille dans les pays où le soleil se couche.</p> + +<p>A cette allusion, Nar-go-tou-ké frémit; un éclair de +ressentiment traversa son visage. Mais Ni-a-pa-ah tenait +ses yeux baissés; elle ne remarqua point la colère qu'elle +venait d'allumer, et imprudemment elle continua:</p> + +<p>—La Vipère-Grise avait dit juste. L'esprit l'avait sagement +éclairée. La femme de Nar-go-tou-ké a été cruellement +punie de sa désobéissance aux recommandations +de la Vipère-Grise.</p> + +<p>En achevant, la pauvre Ni-a-pa-ah, sortit ses poignets +informes de dessous sa couverte et les étendit sous les +regards du sagamo.</p> + +<p>Aussitôt celui-ci, laissant tomber le moule qu'il avait +à la main, se leva, les sourcils froncés, et, frappant du +pied avec une violence qui justifiait bien son nom, la +Poudre, il s'écria:</p> + +<p>—Que le courroux de mes pères s'appesantisse sur +moi! que la foudre du ciel tombe sur ma tête et me réduise +en poussière! que la terre s'entr'ouvre et engloutisse +ce qui restera de Nar-go-tou-ké s'il ne venge pas +les tortures infligées à Ni-a-pa-ah! Mais que son fils, +que Colomoo soit changé en femme, qu'on le condamne +à porter toute sa vie un peigne et des ciseaux<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>, s'il ne +vient pas avec son père châtier les Habits-Rouges des +outrages dont un de leurs chefs a abreuvé sa mère!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p>Marques de la dégradation d'un homme chez les sauvages de +l'Amérique septentrionale.</p></blockquote> + +<p>—Mon seigneur fera à son plaisir, dit tristement +l'Onde-Pure, en courbant la tête.</p> + +<p>—Nar-go-tou-ké et Colomoo agiront comme il convient +à des Iroquois insultés dans ce qu'ils ont de plus +cher, répliqua le sachem d'un ton ferme, mais qui déjà +avait perdu toute son exaspération.</p> + +<p>Il se rassit, ramassa les balles qu'il venait de fabriquer +et les serra dans les poches de son capot.</p> + +<p>—Cependant, fit Ni-a-pa-ah en glissant un regard +timide vers son mari, la Vipère-Grise voyait dans l'avenir.</p> + +<p>—Oui, dit la Poudre d'un air distrait.</p> + +<p>—Et, ajouta sa femme, enhardie par cette concession, +elle a déclaré que si Colomoo déterrait la hache de guerre +contre les Habits-Rouges...</p> + +<p>Elle s'arrêta, interdite par le coup d'oeil terrible que lui +lança son mari.</p> + +<p>—Il périrait! acheva celui-ci avec un accent sarcastique; +eh bien, qu'il périsse! Mais qu'il rende à, +ses ennemis tout le mal qu'ils ont fait à son père et à sa +mère! Ma femme croit-elle donc que je n'ai pas souffert, +moi non plus! croit-elle que le coeur du chef n'a pas saigné +de toutes ses blessures! croit-elle...</p> + +<p>A ce moment, on siffla devant la maisonnette.</p> + +<p>Les deux chiens se dressèrent sur leurs pattes, mais +sans aboyer, et étirèrent paresseusement leurs membres.</p> + +<p>—C'est Jean-Baptiste, dit Nar-go-tou-ké, en se tournant +vers la porte.</p> + +<p>Un individu entra en sautillant: un nain. Il n'avait +pas plus de quatre pieds et demi de haut. Sa tête était +énorme, son corps rabougri, fluet, ses jambes grosses et +presque aussi longues que celles d'un homme de taille +moyenne. Avec cela, elles étaient bancroches, tournées en +dehors, de sorte qu'en marchant les pieds se trouvaient à +angle obtus, et la gauche dépassait la droite de deux +pouces au moins.</p> + +<p>Ce pauvre petit être, si difforme, avait pourtant une +figure intéressante et pleine d'intelligence. Mais, pour +comble d'infortune, et comme si la nature ne l'eût pas +assez maltraité, il était né sourd-muet.</p> + +<p>Quels étaient les parents de Jean-Baptiste? On l'ignorait. +Un jour, plusieurs années avant les événements que +nous rapportons, il était tombé, comme des nues, à Lachine<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, +village situé exactement en face de Caughnawagha, +sur l'autre rive du Saint-Laurent, et y avait fixé +sa résidence dans un des magasins abandonnés de la Compagnie +de la baie d'Hudson.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>Les habitants de Lachine l'avaient baptisé Jean-Baptiste, +du nom de leur patron national, et <i>sobriquétisé</i> le <i>Quêteux</i>, parce qu'il vivait d'aumônes.</p> + +<p>Jean-Baptiste traversait souvent le fleuve pour aller +mendier dans les paroisses de l'Est. Bien accueilli par les +Indiens de Caughnawagha qui, comme tous les sauvages, +pensent que les fous et les estropiés de naissance sont +doués d'un pouvoir magique, il s'était pris d'une affection +mystérieuse, mais profonde, pour la famille de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>Seuls au monde peut-être, le chef et son fils pouvaient +échanger des pensées avec lui.</p> + +<p>Ces communications avaient lieu par des regards et des +signes.</p> + +<p>Du reste, Jean-Baptiste se montrait très-reservé avec +les Canadiens et vivait solitaire.</p> + +<p>Jamais personne n'avait pénétré dans sa demeure. Il +était l'effroi des petits enfants; les jeunes gens même +craignaient de l'affronter, bien que quelques-uns eussent +donné beaucoup pour visiter l'intérieur du Quêteux.</p> + +<p>Mais, malgré ses infirmités, il possédait une agilité et +une force extraordinaires.</p> + +<p>Toute cette agilité, toute cette force s'étaient réfugiées +dans ses jambes. Ils l'avaient appris à leurs dépens ceux +qui s'étaient frottés à Jean-Baptiste. Dès qu'on l'irritait, +le nain se jetait sur le dos, ouvrait ses longues jambes, +comme un poulpe ouvre ses bras, un crabe ses pinces, +saisissait son insulteur, le serrait, et, quelle que fût l'adresse +ou la vigueur de celui-ci, il était incapable de +sortir de cet étau qui le pressait de plus en plus, jusqu'à +ce que la douleur l'obligeât à implorer son pardon.</p> + +<p>La méchanceté ne composait pas le fond du caractère +de Jean-Baptiste, mais il était fidèle à ses rancunes comme +à ses amitiés.</p> + +<p>Il s'avança dans la salle en jouant avec un bâton +noueux, plutôt qu'il ne s'en faisait une aide.</p> + +<p>Dans ses yeux, Nar-go-tou-ké lut une nouvelle fâcheuse: +le front du sagamo se rembrunit.</p> + +<p>Par une mimique aussi rapide que la parole, le nouveau +venu étendit l'index vers Montréal, puis vers Lachine +puis éleva dix doigts en l'air, ensuite le bras +droit et rassembla ses mains comme si elles eussent été +liées.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké comprit: dix hommes commandés +par le grand connétable accouraient de Montréal pour +l'arrêter.</p> + +<p>—Merci! fit-il, en frappant sur son coeur pour témoigner +sa reconnaissance.</p> + +<p>Et s'adressant à Ni-a-pa-ah, consternée par cette scène, +dont elle devinait à demi la signification:</p> + +<p>—Maintenant, prononça-t-il d'une voix ferme la +hache de guerre est déterrée. Quand Colomoo rentrera +que la femme de Nar-go-tou-ké lui dise que son père +l'attend. Les Kingsors viendront ici. Bientôt leurs chevelures +pendront à la ceinture du sagamo iroquois. Ni-a-pa-ah + leur répondra que le chef est parti pour les territoires +de chasse. Mais qu'elle prenne garde que le Petit-Aigle +ne tombe sous la dent de ces loups-cerviers. +La destinée de Nar-go-tou-ké était de venger les os +de ses pères qui blanchissent encore sans sépulture, +sur les bords des Grands-Lacs; sa destinée s'accomplira.</p> + +<p>—Nar-go-tou-ké permettra-t-il à sa femme de +l'accompagner? demanda la squaw d'une voix suppliante.</p> + +<p>—Non, elle doit rester ici, répliqua la Poudre.</p> + +<p>Ni-a-pa-ah laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et des +larmes emplirent ses paupières.</p> + +<p>Cependant le sachem interrogeait Jean-Baptiste du +regard.</p> + +<p>Avec son bâton, l'autre figura un navire sur le +sol.</p> + +<p>—Ils s'embarquent pour traverser. Nar-go-tou-ké doit +partir, dit le chef.</p> + +<p>Il décrocha un fusil à deux coups, suspendit une hache +et des pistolets à sa ceinture, plaça le fusil sous son bras, +jeta sur ses épaules une robe de peau de buffle, et, serrant +la main de sa femme, il lui dit:</p> + +<p>—Les yeux de Ni-a-pa-ah ont été rougis par les +pleurs qu'elle a versés; mais Nar-go-tou-ké rougira la +terre par le sang de ses ennemis, et un ruisseau de ce +sang de lièvre paiera pour chacune de ses larmes. Que +Ni-a-pa-ah se réjouisse donc! qu'elle se rappelle qu'elle +descend de la Chaudière-Noire. Le cri de guerre des iroquois +va retentir!</p> + +<p>Après ces mots le sachem, se carrant majestueusement +dans sa peau de bison, comme un empereur dans un +manteau de pourpre, sortit avec dignité du wigwam, en +faisant signe au nain de l'accompagner.</p> + +<p>Une fois sur la place du village, Nar-go-tou-ké indiqua +du doigt à Jean le chemin de la Prairie, village, +distant de deux lieues de Caughnawagha, sur la même +rive.</p> + +<p>Le bancal saisit immédiatement le sens de cette indication, +et il se mit à arpenter le terrain avec une célérité +qui eût fait envie à un coureur de profession.</p> + +<p>L'Indien alors descendit au bord du Saint-Laurent. Il +sauta dans un tronc d'arbre creusé en forme de canot et +suivit pendant quelque temps le cours de l'eau.</p> + +<p>Le soleil, au terme de sa carrière, achevait de ronger +son disque enflammé derrière les bois de Lachine. Moutonneux, +bruyant, le fleuve, inondé de ses tièdes rayons, +réfléchissait des lueurs éblouissantes, qui scintillaient +parfois, ainsi que des éclairs, quand une banquise voguait +sous leurs larmes de feu; car, après avoir été, pendant +cinq mois, emprisonné, par l'hiver, dans une barrière +de glace, le Saint-Laurent venait enfin de forcer les +murs du cachot, et se trémoussait en fuyant vers son +embouchure avec l'ardeur d'un captif qui a brisé ses +fers.</p> + +<p>A un faible intervalle, on entendait le mugissement des +ondes sur les rapides<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> du Sault Saint-Louis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>On sait que les rapides sont des écueils à fleur d'eau.</p></blockquote> + +<p>A chaque instant, des piverts rasaient la surface à tire +d'aile, en poussant leur note aiguë, et des bataillons de +canards sauvages sillonnaient les airs.</p> + +<p>Bientôt Nar-go-tou-ké tourna brusquement à gauche +et remonta le courant, on traçant une ligne diagonale.</p> + +<p>Devant lui, à trois ou quatre cents brasses, apparaissaient +deux îlots.</p> + +<p>L'un en amont, à une portée de fusil du second, et d'un +accès, assez facile; l'autre au-dessous, hérissé d'écueils, +que le fleuve déchirait de ses flots rageurs avec un fracas +formidable.</p> + +<p>Le pied du ce dernier baigne dans les rapides, et sur sa +tête, constamment battue par des vagues aussi hautes +que des montagnes qui rejaillissent en poussière liquide +dans l'île, se présente comme un front de chevaux de +frise en granit, infranchissables.</p> + +<p>C'est l'île au Diable, la justement nommée. Elle a au +plus un demi-mille de circonférence.</p> + +<p>Inabordable par en bas et par en haut, elle n'offre aucune +baie, aucune anse, aucune crique sur ses flancs. +Bien des gens croient encore qu'il est impossible d'y pénétrer. +Du reste, plus d'un batelier audacieux et téméraire +a péri on essayant d'aller la reconnaître. Je ne sais +rien d'affreux, rien de sauvage comme ce lieu inhospitalier. +On dirait qu'il n'a été jeté au milieu du Saint-Laurent +que pour narguer l'esprit ingénieux des blancs et +servir de trône aux martins-pêcheurs, qu'on voit, en toute +saison, insolemment juchés à la cime des rochers et des +broussailles qui le défendent<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Durant l'hiver de 1854-53, le froid fut excessif au Canada. +Le thermomètre descendit jusqu'à 35° Réaumur. Pour la première fois, +de mémoire d'homme, une partie des rapides du +Sault Saint-Louis gela, et je fus assez heureux pour pouvoir, avec +deux amis, visiter l'île au Diable, en y passant de la rive septentrionale +sur le pont de glace. Celle petite expédition fit événement +dans la pays, où bien peu de personnes peuvent se flatter d'avoir +exploré l'île en question.</p></blockquote> + +<p>Il est notoire cependant que quelques canots montés +par Indiens ont réussi à y atterrir.</p> + +<p>C'était, vers l'île au Diable que tendaient les efforts de +Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>Durant une demi-heure, il scia le courant du fleuve, +et, parvenu à la hauteur du premier îlot, il se laissa emporter +au fil de l'eau, en imprimant, avec sa pagaie, une +légère oblique à l'embarcation; puis, sans s'émouvoir des +fureurs de l'élément sur lequel son canot dansait comme +une plume que ballotte la brise, sans s'inquiéter des paquets +d'eau écumante qui le couvraient à toute minute, il +se contenta de maintenir le léger esquif en équilibre, jusqu'à +ce qu'il atteignit un chicot en face de l'île au Diable, +à vingt brasses de celle-ci.</p> + +<p>Le canot dérivait avec une effrayante vitesse.</p> + +<p>Lâchant sa pagaie, l'Iroquois s'étendit tout de son long +à la proue, et, en rasant le récif si près qu'on eût cru +qu'il l'aurait heurté, ce qui pour lui eût été la mort, il +empoigna un câble qui flottait devant.</p> + +<p>D'abord, il laissa filer le câble dans sa main demi-fermée, +car s'il eût arrêté subitement son bateau, le contrecoup +l'aurait sans doute fait chavirer. Et, après avoir +ralenti, peu à peu, la course du canot, il revint à l'autre +extrémité et le fit remonter tout doucement en le halant +par la corde.</p> + +<p>Cette corde tournait le chicot; elle était fixée par le +bout à un anneau de fer, scellé dans une anfractuosité des +rochers de l'île au Diable.</p> + +<p>Dès qu'on la tenait, il n'était plus guère difficile, avec, +des précautions et la connaissance de la localité, d'arriver +au but de la périlleuse navigation.</p> + +<p>Continuant de haler son embarcation, et se faisant de +sa pagaie une gaffe pour l'empêcher d'être brisée par la +violence des remous contre les énormes cailloux erratiques +dont la côte est Jonchée, Nar-go-tou-ké se dirigea +habilement à travers les terribles obstacles qui se dressaient +autour de lui, et, à la nuit tombante, il débarquait +sain et sauf dans l'îlot.</p> + +<p>Ayant tiré sur la grève et caché son canot, il se faufila, +en rampant sur les pieds et sur les mains, sous des buissons +si fourrés qu'ils paraissaient impénétrables, si épineux +que quiconque eût ignoré le passage secret pris par l'Indien +se fût vainement déchiré le corps pour essayer de les +franchir.</p> + +<p>Au bout de deux minutes celui-ci déboucha dans une +étroite clairière ombragée par un cèdre à la large envergure.</p> + +<p>Une cotte de halliers semblables à ceux que Nar-go-tou-ké +venait du traverser le cuirassait.</p> + +<p>Et à son pied s'élevait un énorme monolithe, représentant +une figure étrange, grossièrement sculptée, assise +sur une sorte de trône à dossier.</p> + +<p>Cette statue avait bien vingt pieds de hauteur et dix de +large à sa base. Des mousses, des lichens, des graminées +l'habillaient d'une épaisse robe de verdure.</p> + +<p>En se redressant dans la clairière, Nar-go-tou-ké +découvrit une immense colonne de fumée et de +flammes, qui ondulait du côté des rapides en haut de la +Prairie.</p> + +<p>Puis le glas funèbre du tocsin, dont les notes vibrantes +dominaient le vacarme de la cataracte, frappa +son oreille.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? mes alliés seraient-ils déjà entrés +sur le sentier de la guerre? murmura-t-il.</p> + +<p>Et, s'élançant sur la statue, il grimpa jusqu'aux premiers +rameaux du cèdre.</p> + +<p>De ce point, l'oeil embrassait une vaste circonférence.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké ne l'eut pas plus tôt atteint qu'il s'écria +avec un indicible accent de stupeur:</p> + +<p>—Le <i>Montréalais</i> est en feu! Jouskeka, protège mon +fils!</p> + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>LE MONTRÉALAIS</h3> + + +<p>Les moyens d'existence des sauvages<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> de Caughnawagha +sont très-bornés: la pêche, la chasse constituent +les principaux. Et de même que les Hurons de Lorette, +les curiosités indiennes, telles que mocassins, bourses, +toques, paniers, porte-cigares, etc., fabriqués par leurs +femmes et vendus soit aux étrangers, soit à des négociants +de Montréal, les aident beaucoup à vivre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Les Indiens de Caughnawagha et de Lorette sont +ainsi désignés par les Canadiens-Français.</p></blockquote> + +<p>Le gouvernement anglais leur a accordé des terres +d'une grande fertilité autour de leur village, mais ils +mourraient plutôt de faim que de les ensemencer. Une +forêt assez considérable, contiguë à ces terres, leur fournit +du bois de chauffage pour l'hiver. Si déplorable est +cependant chez les hommes la paresse, ou plutôt le mépris +du travail manuel, que la plupart périraient de froid si +les squaws ne faisaient, pendant la bonne saison, quelques +provisions de combustible.</p> + +<p>Néanmoins il existe pour eux une source de gain dont +ils profitent généralement volontiers.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé des rapides de Caughnawagha, +appelés aussi rapides du Sault Saint-Louis,—nom chrétien +de cette, bourgade,—et parfois, rapides de Lachine.</p> + +<p>C'est une chaîne d'écueils, qui barre la navigation du +Saint-Laurent au bas de Caughnawagha et à deux lieues +environ de Montréal.</p> + +<p>Pour remédier à cet obstacle, on a, comme je l'ai dit, +creusé un canal, le canal Lachine, qui, partant de la pointe +Saint-Charles, dans le quartier Sainte-Anne, s'en va +rejoindre le Saint-Laurent au-dessus du village Lachine, +après un parcours de neuf à dix milles.</p> + +<p>Cependant, si les vaisseaux de toute dimension sont +incapables de remonter les rapides et doivent, à l'exception +des steamboats, se faire remorquer dans le canal +pour gagner le haut Saint-Laurent, il n'est pas sans +exemple que des canots dirigés par des Indiens aient +descendu, ou, suivant l'expression usitée, sauté les rapides.</p> + +<p>Cette circonstance a donné aux compagnies des bateaux +à vapeur qui mettent en communication Montréal +et les localités supérieures l'idée de faire sauter les rapides +à leurs navires, la route étant, à la fois, plus courte +et plus agréable pour les voyageurs.</p> + +<p>Dans ce but, ils emploient uniquement des pilotes iroquois, +auxquels ils offrent une légère rémunération.</p> + +<p>Dans l'après-midi du jour où Nar-go-tou-ké fut obligé +de fuir pour se soustraire aux agents de la police, on +avait signalé, à Caughnawagha, un vapeur qui paraissait +près des îles Dorval.</p> + +<p>Ce vapeur était le <i>Montréalais</i>, affecté au service du +bas et du haut Canada.</p> + +<p>Il arrivait de Toronto, et se rendait à Montréal.</p> + + +<p>Ce steamboat inaugurait la réouverture de la navigation +fluviale; aussi était-il pavoisé de banderoles aux +couleurs chatoyantes.</p> + +<p>Les Indiens tirèrent au sort pour décider qui aurait +l'avantage de le piloter à travers les rapides.</p> + +<p>Une vingtaine de petits bâtons (tout autant qu'il y avait +de compétiteurs) réunis en faisceau dans la main fermée, +et dont l'un était moins long que les autres, servirent à +cet effet.</p> + +<p>C'est exactement notre jeu de la courte-paille.</p> + +<p>Le sort fut favorable au fils de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>Quand le <i>Montréalais</i> arriva en face de Caughnawagha, +Co-lo-mo-o se jeta dans un canot et alla aborder le navire, +qui avait renversé sa vapeur pour attendre le pilote.</p> + +<p>Le Petit-Aigle amarra son canot à la poupe du steamboat +et grimpa lestement sur le pont.</p> + +<p>Après avoir salué le capitaine, il se mit au gouvernail.</p> + +<p>Un coup de sonnette retentit, la machine du bâtiment +lâcha des sifflements stridents; ses deux hautes cheminées +vomirent des torrents de fumée qui ondoyèrent, dans +l'espace, comme deux panaches immenses; un bruit +sourd, des craquements s'échappèrent de ses entrailles, et +le navire reprit sa course.</p> + +<p>A cette époque, la navigation à vapeur était loin d'avoir +reçu les merveilleux perfectionnements qui l'embellissent +aujourd'hui.</p> + +<p>Le <i>Montréalais</i> n'avait ni la grâce, ni la beauté, ni +l'éclat de nos steamboats actuels. Il ne ressemblait pas +plus aux palais flottants, à plusieurs étages, tout resplendissants +de glaces, de dorures, qui sillonnent maintenant les +eaux du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du Mississipi, +qu'un caboteur ne ressemble à un vaisseau de haut bord.</p> + +<p>On n'y voyait pas de magnifiques salons, couverts de +riches tapis, meublés avec un luxe féerique; pas d'élégantes +cabines presque aussi commodes que les chambres +de nos maisons; et surtout pas cette somptueuse chambre +nuptiale (bride room) où les jeunes mariés américains +aiment à couler leur lune de miel, en faisant un <i>trip</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a> +vers quelque paysage renommé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Excursion.</p></blockquote> + +<p>En 1837, les steamboats canadiens n'étaient rien moins +que confortables.</p> + +<p>Non-seulement vous n'y trouviez point une table aussi +délicatement servie que dans les meilleurs hôtels, mais +sur la plupart vous ne pouviez même vous procurer à +manger, non-seulement les dames n'y avaient pas leur +appartement particulier, mais on couchait pèle-mêle dans +l'entre-pont, sur des cadres superposés et désagréables au +suprême degré.</p> + +<p>Heureusement que tout est relatif: le voyage en steamboat +valait mieux encore que le voyage en goélette, en +patache ou en carriole; les gens d'alors s'y estimaient +fort à l'aise et vantaient très-haut les charmes de leurs +bateaux à vapeur.</p> + +<p>Ainsi marche le monde. Nos anciens rois manquaient +de la moitié des choses qui semblent, à présent, de nécessité +absolue pour les prolétaires.</p> + +<p>Avant un quart de siècle on se demandera peut-être +comment on a pu naviguer jamais dans ces steamboats qui +nous paraissent si splendides.</p> + +<p>De son temps, le <i>Montréalais</i> passait pour un chef-d'oeuvre +d'architecture nautique.</p> + +<p>Il avait cent cinquante pieds de longueur, trente de +maître-bau, une puissante machine à basse pression, et +jouissait d'une réputation de fin coureur justement méritée.</p> + +<p>Mais ce qui le faisait préférer à ses rivaux, c'est que, +pour la première fois au Canada, on avait élevé sur son +pont deux constructions légères en bois blanc, dans lesquelles +les passagers pouvaient se réfugier lorsqu'il pleuvait +et qu'ils ne voulaient pas s'exposer aux nauséabondes +odeurs de l'entrepont.</p> + +<p>Ces constructions d'étendaient à bâbord et à tribord, +contre les aubes du vapeur; elles étaient séparées par +un intervalle affecté à la cage de la machine, la logette +du pilote, et deux passages pour circuler de l'avant à +l'arrière du vaisseau.</p> + +<p>Elles formaient deux salles.</p> + +<p>Sur la porte de l'une on lisait:</p> + +<p><i>Ladies and gentlemen cabin</i> (cabine des dames et des +messieurs).</p> + +<p>Et au-dessous:</p> + +<p><i>No smoking allowed</i> (défense de fumer).</p> + +<p>La porte de l'autre portait cette inscription:</p> + +<p>Crew's cabin (cabine de l'équipage).</p> + +<p>La première salle, bien éclairée et garnie de bancs de +bois, était chauffée par un petit poêle en fonte. Le public +s'y tenait habituellement plutôt que dans l'entrepont, où +l'on mangeait et couchait, mais qui ne recevait de jour +que par des lampes fumeuses.</p> + +<p>Nous n'avons pus besoin de dire que, quand il faisait +beau, on se promenait sur le tillac, ou bien on demeurait +assis sur les banquettes disposées autour de son plat-bord.</p> + +<p>La réouverture de la navigation signale, au Canada, la +reprise des affaires: alors chacun est d'autant plus avare de +son temps que, durant l'hiver, les communications sont +difficiles et la bonne saison très-courte, aussi, comme les +navires qui font alors les premières traversées sur le Saint-Laurent, +le <i>Montréalais</i> était-il encombré de monde.</p> + +<p>On y voyait pêle-mêle des Anglais, des Canadiens, des +Écossais, des Irlandais, des Indiens, des Yankees; des +marchands, des trappeurs, des bateliers, des bûcherons, +des pêcheurs; des femmes de toutes les conditions, des +toilettes distinguées et des vêtements en haillons, des +physionomies avenantes et des figures hideuses; mais +par-dessus tout tranchait l'uniforme rouge anglais..</p> + +<p>C'était un bataillon de la ligne que le gouverneur du +Haut-Canada, sir Francis Head, expédiait de Toronto à +Montréal, pour prêter main-forte à la troupe qui y était +déjà casernée, car ou appréhendait un soulèvement prochain.</p> + +<p>Attroupés sur le pont, les passagers devisaient des événements +politiques.</p> + +<p>Quoique au premier aspect les races parussent confondues, +un observateur n'aurait pas manqué de remarquer +que les Anglais et les Écossais se rassemblaient d'un côté, +les Canadiens-Français, les Irlandais et les Yankees de +l'autre.</p> + +<p>Ceux-ci s'étaient rangés à l'avant du vapeur» et ceux-là +à l'arrière.</p> + +<p>Les femmes avaient suivi l'exemple des hommes; les +Anglo-Saxonnes à la proue, le reste à la poupe.</p> + +<p>Plus encore que les différences de nationalités, les différences +d'opinions créaient cette division.</p> + +<p>Parmi les passagers ainsi placés à l'avant; on ne pouvait +s'empêcher distinguer trois personnes qui caquetaient +et riaient gaiement sans se préoccuper de la sombre +gravité de ceux qui les environnaient. L'une était +un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, les autres +deux jeunes femmes fort jolies, fort attrayantes, quoique +leur genre de beauté fût en parfaite opposition, car l'aînée +avait le teint blanc comme un lis, les cheveux noirs, +lisses en bandeaux contre les tempes, l'air doucement mélancolique, +et la moins âgée montrait un visage rose +comme la pulpe d'une pèche, toujours souriant, que couronnait +une abondante chevelure blond-cendré, dont les +grappes voltigeaient, par boucles soyeuses, autour de son +cou.</p> + +<p>Toutes deux étaient coiffées d'un casque ou toque de +pelleterie, et douillettement emmitouflées dans de chauds +manteaux de drap garnis de vison.</p> + +<p>Leur compagnon avait aussi la tête couverte d'un casque +de fourrure, et sur les épaules un pardessus en peau +de castor; car, bien que le soleil brillât de tout son +éclat, la brise était fraîche et piquante sur le Saint-Laurent.</p> + +<p>—Mon Dieu, que voilà un sauvage qui a bonne mine! +fit avec la vivacité d'un enfant la plus jeune des dames +en voyant Co-lo-mo-o monter sur le vapeur.</p> + +<p>—Voulez-vous bien ne pas parler si haut, petite imprudente!</p> + +<p>—Et pourquoi, monsieur, je vous prie?</p> + +<p>—Si votre cavalier<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a> vous entendait! répliqua le +jeune homme, en la menaçant du doigt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Chez les Canadiens-Français ce terme s'emploie +ordinairement pour <i>futur, fiancé, amoureux</i>.</p></blockquote> + +<p>—Sir William? Ok! il est bien trop occupé à déblatérer +contre les Canadiens; et puis, au surplus, je me soucie +de lui comme d'une vieille papillote, ajouta-t-elle eu +riant.</p> + +<p>—Oh! Léonie, commença l'autre dame...</p> + +<p>Mais elle s'interrompit brusquement.</p> + +<p>—Dites donc, ma cousine, est-ce que les Indiens que +vous commandiez ressemblaient à celui-là? Alors vous +avez eu bien tort d'épouser un vilain garçon comme +M. Xavier!</p> + +<p>—Est-elle insolente, un peu! dit le jeune homme en +la gratifiant d'une petite claque sur la joue.</p> + +<p>—Dame, mon cousin, l'insolence est le privilège des +jolies femmes, vous me l'avez trop souvent répété pour +que je l'oublie jamais.</p> + +<p>—Attrapez, mon mari! reprit la seconde.</p> + +<p>—Quoi! tu t'en mêles, Léonie?</p> + +<p>—Dans tout ça, ma cousine, vous n'avez pas répondu +à ma question, dit Léonie.</p> + +<p>—Vous êtes une méchante espiègle.</p> + +<p>—Ce n'est pas toujours une réponse. Je vous demandais +si vos sauvages de la Colombie étaient aussi beaux +que notre pilote.</p> + +<p>—Mais, petite ignorante, ils ont la tête aplatie comme +une poire tapée, intervint Xavier.</p> + +<p>—Et ma cousine, qui était leur reine, ne l'avait pas la +tête aplatie? reprit Louise avec une ténacité plaisante.</p> + +<p>—J'espère, dit le jeune homme.</p> + +<p>—Et, s'écria-t-elle vivement, si elle avait eu la tête +aplatie comme une poire tapée, est-ce que vous l'auriez +épousée, malgré ce grandissime amour qui vous a entraîné +dans les pays d'en haut<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> pour aller la chercher?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Les territoires habités par les Indiens du nord-ouest +américain sont ainsi nommés au Canada.</p></blockquote> + +<p>Ces paroles furent prononcées avec une expression si +comique par la folle créature, que Xavier Cherrier<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>, tel +était le nom du jeune homme, s'abandonna à un bruyant +accès d'hilarité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Voir les <i>Nez-Percés</i>.</p></blockquote> + +<p>—Ça n'empêche, poursuivit Léonie, en jetant un +coup d'oeil sur le Petit-Aigle, qu'on voyait attelé à la +roue du gouvernail, dans sa guérite, au-dessus de la +machine; ça n'empêche, c'est une drôle d'aventure que la +vôtre, je voudrais bien en avoir une comme ça, moi: être +souveraine d'une tribu sauvage jusqu'à vingt ans, puis, +tout à coup, rencontrer un parent, comme mon cousin +Cherrier, qui vient de la Louisiane, dans le désert, exprès +pour moi, m'enlève à mes sujets et me marie<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Vraiment, +Louise, vous avez eu trop de bonheur! J'envie +votre sort!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Cette locution, comme une foule d'autres employées +en Normandie est très-usitée au Canada, même dans la haute +classe de la société.</p></blockquote> + +<p>Celle à qui s'adressait cette réflexion traîna vers son +mari un long regard d'amour.</p> + +<p>—Ce serait, juste, si vous aviez dit que le trop heureux, +c'est moi, dit-il.</p> + +<p>—Égoïste! murmura joyeusement Louise.</p> + +<p>—Mais, s'écria Xavier, de quoi vous plaignez-vous, +ma belle cousine! vous avez parmi vos galants un gentilhomme +accompli...</p> + +<p>—Sir William! riposte-t-elle avec une moue dédaigneuse.</p> + +<p>—Il est très-riche, titré...</p> + +<p>—C'est la moindre de mes préoccupations.</p> + +<p>—Il vous adore...</p> + +<p>—Et je le déteste.</p> + +<p>—Hypocrite, va! dit Xavier en la poussant légèrement +du genou.</p> + +<p>—Vous croyez!</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Eh bien, voulez-vous savoir la vérité?</p> + +<p>—Nous vous défions de la dire.</p> + +<p>—Oui-dà? repartit-elle d'un ton piqué.</p> + +<p>—Parlez, ma chère Louise, car moi je suis convaincus +que vous serez franche, dit madame Cherrier.</p> + +<p>—Alors, répliqua la jeune fille, de sa voix railleuse, +je vous déclare que j'aimerais mieux ce beau sauvage que +le noble sir William King.</p> + +<p>Une nouvelle explosion de rire accueillit cette plaisante +déclaration.</p> + +<p>—Ma foi, oui, ajouta Léonie, cette fois d'un accent sérieux; +sir William me déplaît. Et s'il ne tient qu'à moi, +jamais je ne l'épouserai. Quoiqu'il soit venu exprès de +Montréal pour me chercher chez ma tante où j'étais, Dieu +merci, parfaitement, je vous jure que si vous ne m'eussiez +pas accompagnée, je ne serais pas descendue avec lui, +malgré les ordres de mon père. D'abord il a toujours à +la bouche quelques mauvais propos contre les Canadiens, +puis, enfin, il s'est permis une fois des libertés... Ah! +mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela?</p> + +<p>Cette exclamation avait été arrachée à la jeune fille par +un violent mouvement de tangage.</p> + +<p>—Rien, poltronne; nous sautons les rapides; faites +des voeux pour que votre Adonis Peau-Rouge ait le coup +d'oeil juste et la main terme, répondit Cherrier.</p> + +<p>Le <i>Montréalais</i> venait effectivement de s'engager dans +un étroit chenal, lequel, serpentant entre les écueils du +Sault Saint-Louis, permet aux vapeurs de franchir la dangereuse +passe.</p> + +<p>De toutes parts l'onde bouillonnait autour du navire et +le fouettait de ses gerbes liquides, qui s'égrenaient en +des milliards de gouttelettes scintillant aux rayons du +soleil à son déclin, comme de la poussière de rubis, avant +de retomber, en fine pluie, sur le pont. Tous les passagers +avaient suspendu leurs conversations, et, malgré ces +rosées consécutives, se tenaient immobiles pour contempler +le spectacle qu'ils avaient sous les yeux.</p> + +<p>Devant eux, à perte de vue, le fleuve semblait rouler +des mamelons de neige, qui s'agitaient incessamment +avec la fluidité du vif-argent. Mais, s'abaissant sur le côté, +les regards reconnaissaient bien vite que cette neige mobile +n'était que l'écume des eaux, hachées par une multitude +infinie de rochers de formes et de couleurs variées, +disséminés, comme des gradins, sur toute la largeur du +Saint-Laurent.</p> + +<p>Si cette scène n'a pas le caractère imposant des grandes +cataractes, elle est émouvante; elle produit une certaine +sensation d'effroi, la première fois qu'on la parcourt +emporté sur un bateau à vapeur.</p> + +<p>Le <i>Montréalais</i> plongeait entre les récifs, ainsi que +plonge, entre des vagues géantes, le navire battu par la +tempête; sa proue se trouvait toujours à plusieurs pieds +au-dessous de la poupe, ce qui obligeait les passagers à +s'appuyer à la lisse pour conserver leur équilibre. Et, à +tout moment, ou pouvait craindre qu'il ne se déchirât sur +la herse de roc qu'un caprice de la nature a fixée à cet +endroit.</p> + +<p>Un éblouissement du pilote, un engourdissement passager +de son bras, une seconde d'inattention de son esprit, +et c'en était fait du vaisseau, de ceux qui le montaient.</p> + +<p>Nul n'eût pu échapper à sa destruction. Tous auraient +été mis en pièces, lacérés de mille manières avant d'être +engloutis par l'abîme inexorable. Une agonie lente, affreuse, +sans remède, eût été le seul et triste avantage laissé +aux plus vigoureux nageurs.</p> + +<p>Mais Co-lo-mo-o connaissait son métier.</p> + +<p>Le <i>Montréalais</i>, dirigé par une main expérimentée, +opéra gaillardement la descente: au bout de deux minutes, +il se redressait calme et fier dans la baie de la +Prairie.</p> + +<p>Déjà chacun des passagers souriait de son émoi, ou renouait +les entretiens interrompus, et le sifflet éclatant de +la machine proclamait le triomphe du vapeur, quand un +cri sinistre porta le trouble dans tous les coeurs.</p> + +<p>—Le feu! le feu est au navire!</p> + +<p>Ce cri, en mer le plus épouvantable de ceux qui peuvent +frapper l'oreille humaine, gagna, de proche en proche, +toutes les parties du bâtiment, depuis les cabines supérieures +jusqu'à la cale, et bientôt une masse compacte +de deux cents individus se foula sur In pont. Je renonce à +peindre la stupeur, les exclamations vibrantes, le désordre! +Vainement le capitaine essaya-t-il de donner des ordres, +sa voix ne fut pas entendue, ses gestes ne furent +point écoutés.</p> + +<p>Cependant on ignorait encore si la terrible nouvelle était +vraie ou fausse, lorsqu'une flèche de feu jaillit soudainement, +au-dessous de la cage du pilote, par l'écoutille qui +conduisait à la chambre du machiniste.</p> + +<p>Co-lo-mo-o ne sourcilla point. Sans déserter son poste, +malgré la flamme qui grimpait à ses pieds et malgré les +clameurs, le bruit inqualifiable, il tourna le cap vers le rivage +de la Prairie qu'on distinguait à travers le crépuscule, +à un mille de distance au plus.</p> + +<p>Par malheur le vaisseau cessa subitement d'avancer, les +chauffeurs ayant abandonné leurs fourneaux.</p> + +<p>Les passagers et les matelots se ruèrent avec fureur sur +les embarcations pendues aux porte-manteaux. Dans leur +frénésie, ils renversaient et foulaient sans pitié les femmes, +les enfants. Plusieurs râlaient étouffés par la cohue.</p> + +<p>Une chaloupe détachée tomba à l'eau et sombra; une +autre fut enfoncée par le poids des personnes qui l'envahirent +dès qu'elle eut été mise à flot; la troisième parvint +à s'éloigner de quelques mètres du foyer de l'embrasement +qui, en moins de rien, avait pris les plus vastes proportions; +mais le fleuve était jonché de naufragés, se soutenant, +se submergeant, se suicidant les uns les autres:—aux +premières lueurs de la conflagration, ils s'étaient précipités +dans le Saint-Laurent. Ces malheureux, hommes +et femmes, s'accrochèrent désespérément à la troisième +chaloupe et la firent chavirer.</p> + +<p>Alors, illuminé par les torches fulgurantes de l'incendie, +commença un de ces drames palpitants que le pinceau +et la plume sont impuissants à reproduire. On vit accomplir +des traits de courage héroïque, exécuter des actes d'un +égoïsme hideusement sauvage.</p> + +<p>Qu'il nous soit permis de tirer le voile sur ce sombre +tableau, dont le souvenir ne restera que trop longtemps +gravé dans la mémoire des Canadiens; car la catastrophe +coûta la vie à plus de cent cinquante personnes qui périrent, +le plus grand nombre par l'eau, les autres par le feu, +en un temps serein, à quelques centaines de brasses de la +rive, et sous les yeux d'une population intrépide, ingénieuse, +bienveillante, que le tocsin avait amenée de +tous côtes et qui organisa aussitôt des moyens de sauvetage.</p> + +<p>Une poussée de la multitude avait violemment séparé. +Léonie de ses amis.</p> + +<p>Pressée contre le plat-bord, elle crut, un moment, +qu'elle allait perdre connaissance. Puis elle se sentit soulevée +et lancée, par un bras robuste dans l'espace.</p> + +<p>La jeune fille tomba à l'eau, ses vêtements la soutinrent +à la surface. Mais ce mince secours ne lui pouvait être +d'une grande utilité; car déjà dix mains avides s'allongeaient +autour de son corps pour s'y cramponner, pour +l'enfoncer dans le gouffre avec elles, en voulant se sauver, +lorsqu'un nageur vigoureux la saisit à la taille et l'entraîna +loin de ce théâtre d'horreurs.</p> + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>LÉONIE DE REPENTIGNY.</h3> + + +<p>Le lendemain de cette tragédie, Léonie s'éveilla dans sa +jolie chambrette, chez son père, M. de Repentigny, riche +propriétaire canadien-français, qui occupait une charge +considérable dans le gouvernement colonial.</p> + +<p>Nous avons peu de choses à ajouter pour compléter le +portrait physique de la jeune fille. Elle rendait exactement +le type canadien. Sa figure était pleine, très-fraîche, +d'une carnation qui annonçait l'exubérance de la santé. +Elle avait les yeux bruns, fort clairs, pétillants de malice. +Son nez, petit, d'une coupe aimable, gentiment retroussé, +se serait bien gardé de démentir l'expression du regard +Une fossette au menton ne lui messeyait pas du tout; et +ses lèvres, aussi purpurines que des pommes d'amour, appelaient +les baisers.</p> + +<p>Taille médiocre, du reste, épaules larges, arrondies, riches +en promesses; une prédisposition marquée l'embonpoint; +les mains petites, grosses un peu, rougeaudes, +nous l'avouons; les doigts courts, encore noués, le pied à +l'avenant.</p> + +<p>Ce qui n'empêchait pas mademoiselle Léonie de Repentigny +d'être citée parmi les belles de Montréal et de Québec, +et ce qui ne l'empêchait pas non plus de laisser +pressentir, sous sa piquante physionomie de pensionnaire, +une future femme extrêmement gracieuse.</p> + +<p>Depuis un hiver elle avait quitté le couvent du Sacré-Coeur, +où elle avait été élevée.</p> + +<p>Parlerai-je de son moral? C'est chose difficile, pour ne +pas dire impossible. En général, le coeur des jeunes filles +est un livre fermé aux curieux. Il en est qui le nomment +grimoire.</p> + +<p>Mais ce vocable est si impertinent que je m'en voudrais +de l'employer.</p> + +<p>Léonie avait reçu l'instruction commune. Elle savait +parfaitement son Histoire sainte, rien ou presque rien de +l'histoire du reste du monde; on l'avait teintée de géographie; +elle se tirait aisément des quatre premières règles +de l'arithmétique, dessinait au besoin des paysages +dont les lignes n'étaient pas démesurément cagneuses, +taquinait un piano sans excès de cruauté et arrachait de +son gosier des notes ni plus ni moins fausses que la +plupart des petites personnes de son âge et de son +rang.</p> + +<p>J'oubliais un point essentiel: Léonie de Repentigny +dansait à ravir. Pas n'est besoin donc de dire que, de tous +les plaisirs, le bal était celui qu'elle préférait.</p> + +<p>«Bon coeur, mauvaise tête,» ainsi la qualifiaient dans +leurs Bulletins les dames religieuses qui avaient fait son +éducation.</p> + +<p>Comme on a vu qu'elle était spirituelle, ce mot de ses +institutrices nous dispense très à propos de nous appesantir +davantage sur le caractère de notre héroïne.</p> + +<p>Quoique élégant, son appartement n'offrait pas toutes +ces futilités coquettes qu'une Française eût aimé à y trouver. +Comme le sont, en général, les chambres à coucher +américaines, y compris celles des dames dont la vie mondaine +se passe au salon, et dont la chambre à coucher est +un sanctuaire inviolable, même pour les domestiques +mâles, la pièce occupée par Léonie de Repentigny était +simplement meublée: on y remarquait un lit tendu +en soie bleu-clair, comme les rideaux des fenêtres, une +petite table à ouvrage, un rocking chair (sorte de berceuse), +et quelques chaises en damas bleu de la même +nuance que le lit et les rideaux.</p> + +<p>Le plus grand luxe, c'était le tapis qui recouvrait le +parquet. Ce tapis, à ramages blancs et bleus, provenait +de nos meilleures manufactures françaises.</p> + +<p>Les murs de la chambre, nus, semblaient plaqués +d'albâtre, tant leur blancheur mate était immaculée!</p> + +<p>Une petite salle de bain et un cabinet de toilette étaient +contigus à cette chambre.</p> + +<p>En s'éveillant, Léonie se sentit énervée. Il était huit +heures du matin; suivant l'habitude des maisons américaines, +on sonnait le premier coup du déjeuner.</p> + +<p>—Bon, se dit la jeune fille en entr'ouvrant les rideaux, +et en étirant ses membres, afin de leur rendre leur +élasticité; bon, j'ai encore une demi-heure pour me reposer, +plus une autre grande demie pour m'habiller! C'est +bien plus qu'il ne m'en faut. Au couvent, nous n'avions +que dix minutes, et encore il fallait se lever à des +heures,—elle se prit à bâiller nonchalamment et découvrit +deux rangées de dents superbes,—à des heures +qu'on n'y voyait goutte. Ah! quel bonheur d'en être +sortie! ai ce n'était cet ennuyeux sir William qui me fatigue +du matin au soir avec ses protestations, je n'échangerais +pas mon sort pour celui d'une reine. Mais +comme je suis courbaturée! Cet accident d'hier, grand +Dieu, je n'ose y songer..... sans le brave pilote, j'étais +perdue! Ce n'est pas sir William qui m'aurait sauvée! Il +pensait bien plutôt à sa chère personne qu'à moi! Oh! +je me souviendrai de sa conduite! Aujourd'hui j'irai à +Notre-Dame-de-Bon-Secours et je brûlerai un cierge à la +sainte Vierge pour la remercier de sa protection. Je suis +bien sure que c'est elle qui a inspiré au sauvage l'idée de +m'assister.....</p> + +<p>Léonie s'arrêta un instant, fit une courte prière mentale; +puis elle continua:</p> + +<p>—Comme la destinée est donc singulière! je rêvais justement +d'aventures au moment où la catastrophe est arrivée. +Je songeais même à l'Indien. Quel air noble il a! +quelle fierté dans ses traits!...</p> + +<p>Surprise par cette réflexion, elle devint rouge comme +une grenade et jeta autour d'elle un petit coup d'oeil inquiet, +craignant qu'il n'y eût dans la chambre quelqu'un +qui l'observât.</p> + +<p>—Enfin, reprit-elle comme pour chasser une pensée +dont la convenance lui paraissait douteuse, heureusement +que mon cousin et ma cousine Cherrier s'en sont tirés +sains et saufs. Je me serais toujours reproché le mal qui +aurait pu leur advenir, car c'est pour m'être agréables +qu'ils sont descendus de Toronto à Montréal. Louise voulait +que Xavier demeurât dans le Haut-Canada, jusqu'à +ce qu'ils retournassent à la Nouvelle-Orléans. Elle a peur +des troubles qui éclatent chaque jour à Montréal. Elle +n'est pourtant pas poltronne, ma cousine; mais elle aime +tant son mari! Ah! ça doit être bien doux d'aimer quelqu'un! +Est-ce que le mariage donne l'amour? Je m'imagine +pourtant que je ne pourrai jamais aimer sir William; +il n'est pas méchant, mais si fat, si insupportable... +Oh! mais, je n'ai pas encore dit oui..... Nous verrons...</p> + +<p>Et Léonie appuya son assertion d'un geste volontaire +qui annonçait qu'elle avait «la tête près du bonnet,» +comme disaient les domestiques de la maison.</p> + +<p>La cloche retentit de nouveau.</p> + +<p>—Voici le deuxième coup déjà! Une, deux, nous y +sommes, dit-elle tout haut, en glissant en bas de son +lit.</p> + +<p>Elle s'enveloppa frileusement dans un peignoir, fit ses +ablutions, releva en un tour de main ses beaux cheveux +derrière son son chignon et acheva sa toilette.</p> + +<p>Comme elle s'apprêtait à sortir de la chambre, sa mère +entra, en amortissant le bruit de ses pas.</p> + +<p>—Comment! debout! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Oui, ma bonne maman, répondit Léonie en se précipitant +dans les bras de madame de Repentigny, qui la +pressa avec force sur son sein.</p> + +<p>—Ma chère, chère enfant! disait la tendre mère, +les yeux tout humides de larmes. Oh! comme nous devons +bénir Dieu de ce qu'il nous a conservé tes jours!</p> + +<p>—J'ai promis un cierge à Notre-Dame-de-Bon-Secours, +murmura la jeune fille en répondant passionnément +aux caresses qui lui étaient prodiguées.</p> + +<p>—Et tu as sagement fait, ma Léonie bien-aimée! Mais +es-tu remise, ne sens-tu aucun mal, aucune douleur?</p> + +<p>—Non, petite maman, non; un peu de fatigue, voilà +tout.</p> + +<p>—Dès hier soir j'ai envoyé un exprès à ton père pour +lui dire que tu avais échappé au sinistre avec sir William +et nos cousins...</p> + +<p>—Il est donc parti pour Québec, mon père?</p> + +<p>—Oui, les affaires du gouvernement l'ont appelé et +il s'est embarqué hier à quatre heures, presque au moment.... +Oh! que je t'embrasse!... Encore! encore!</p> + +<p>Et madame de Repentigny couvrait sa fille de baisers.</p> + +<p>—Mais tu vas me manger, petite maman, disait celle-ci, +en souriant à travers les douces larmes qui coulaient +sur ses joues.</p> + +<p>—Ah! j'ai eu une si grande frayeur! puis tellement +craint de te perdre, ma pauvre enfant. Mais, écoute, mets +ton chapeau, nous irons tout de suite à Notre-Dame-de-Bon-Secours +offrir nos voeux à la sainte Vierge.</p> + +<p>—Oh! je le veux bien, maman.</p> + +<p>—Je vais faire atteler. Dépêche-toi.</p> + +<p>—Dans une minute, je serai prête.</p> + +<p>Bientôt la mère et la fille sortirent dans un élégant carrosse +à deux chevaux de la maison qu'elles habitaient, +rue Sherbrooke, au pied même du mont Royal.</p> + +<p>Madame Éléonore de Repentigny, née de Beaujeu, appartenait, +et par ses ancêtres et par son alliance aux +de Repentigny, à la plus haute noblesse franco-canadienne.</p> + +<p>C'était une femme de trente-huit ans, simple, douce et +bonne jusqu'à la faiblesse. Son mariage n'était pas heureux: +M de Repentigny unissait à une ambition démesurée +qui l'avait vendu à l'administration anglaise, une +sécheresse naturelle qui en faisait un despote pour les +siens. Il eût voulu un héritier mâle de son nom, dont il +était très-vain, et ne pardonnait pas à sa femme de ne lui +avoir donné qu'une fille. Ce trait prouve qu'à la dureté +du coeur il joignait une étroitesse remarquable de l'esprit. +Ces deux vices de conformation morale s'accompagnent +assez communément: une personne affectée de l'un +est presque toujours atteinte de l'autre.</p> + +<p>Au yeux de son père Léonie partageait la faute de sa +mère. Il les traitait toutes deux avec une rigueur +odieuse. Cependant, la jeune fille avait, jusqu'à un certain +point, hérité de son opiniâtreté. Elle lui résistait à +l'occasion et prenait courageusement parti pour madame +de Repentigny. Aussi était-il pressé de la marier. A peine +sortie du couvent, il avait provoqué les assiduités d'un +jeune Anglais près d'elle. Cet Anglais, sir William King, +officier dans l'armée britannique, mais cadet de famille, +ne demandait pas mieux que d'épouser mademoiselle de +Repentigny, à laquelle on assurait une dot de vingt-cinq +mille livres sterling et qui pourrait prétendre à une +somme double au moins, après la mort de ses parents.</p> + +<p>Jusqu'alors Léonie ne se montrait pas trop opposée à +cette union, quoiqu'elle reçût parfois fort mal son futur +époux. Elle considérait, le mariage comme une sorte de +délivrance, qui lui permettait même de protéger sa +mère contre les emportements de M. de Repentigny, car +elle se promettait bien de ne la quitter jamais.</p> + +<p>Sous un extérieur enjoué, Léonie cachait un grand +fonds de fermeté. Mais, ainsi que son père, elle avait des +passions très-fougueuses, qu'elle ignorait, encore elle-même. +Seulement, au lieu d'être des passions d'esprit +comme les siennes, c'était des passions, de coeur. Jusqu'alors +sa tendresse pour sa et une vive affection pour +quelques personnes de leurs entours avaient suffi aux aspirations +de son âme. S'assurer l'empire sur le mari qu'on +lui destinait, afin de n'avoir pas à souffrir comme madame +de Repentigny, était l'unique souci de Léonie.</p> + +<p>La mère et la fille n'avaient de contentement que +quand elles étaient ensemble. On peut donc juger des angoisses +de la première en apprenant la veille, vers huit +heures du soir, que le vapeur qui lui ramenait sa fille +de Toronto brûlait, à deux lieues de Montréal; on peut +juger des expansions de sa félicité en la retrouvant sauve +et bien portante auprès d'elle.</p> + +<p>Sans être aussi démonstrative, la joie de Léonie égalait +celle de madame de Repentigny.</p> + +<p>Pelotonnées dans leur voiture, chacune un bras passé +autour de la taille de l'autre, se couvant du regard, se +baisant à chaque propos, elles ressemblaient plutôt à +deux soeurs étroitement liées, qu'à une mère à son automne +et une fille à son printemps, car madame de Repentigny +était belle encore, surtout quand le bonheur +souriait sur son visage, et ne paraissait pas âgée de plus +de vingt-six à vingt-huit ans.</p> + +<p>Après avoir longé la rue Sherbrooke, leur voiture +tourna dans la rue Saint-Denis, qu'elle descendit rapidement, +côtoya le Champ-de-Mars, situé derrière le Palais +de Justice, et vint s'arrêter au coin des rues Saint-Paul, +de Bon-Secours, où s'élève l'église de ce nom, tout +près du marché et de l'hôtel de ville, monument qui ne +manquerait pas d'une grandeur imposante si, par une +inconcevable incurie, trop commune au Canada, il n'était +resté inachevé.</p> + +<p>L'église de Notre-Dame-de-Bon-Secours est en grande +vénération parmi les Canadiens. Petite, étroite, mais richement +décorée, elle ouvre sur la rue Saint-Paul et +son chevet regarde le Saint-Laurent, vis à vis de l'île +Sainte-Hélène<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Le clergé catholique a joué un rôle prépondérant dans la +colonisation canadienne; aussi n'est-il pas étonnant qu'on trouve une +si abondante quantité de noms de saints et de saintes pour designer +les localités.</p></blockquote> + +<p>Les bateliers catholiques n'oublient jamais de se signer +en passant devant cette chapelle, et les marins y vont +prier avant de partir pour un voyage.</p> + +<p>Leurs dévotions terminées, les deux dames retournèrent +chez elles.</p> + +<p>En rentrant, elles trouvèrent sir William qui était +venu prendre des nouvelles de Léonie.</p> + +<p>C'était un grand jeune homme, d'un blond fadasse, +dont toute la distinction se résumait en une prodigieuse +satisfaction de lui-même et une arrogance incroyable.</p> + +<p>Quoiqu'il courtisât la fortune de mademoiselle de Repentigny, +il affichait un profond mépris pour les Canadiens. +Ce n'était cependant pas un contre-sens dans un +certain monde de Montréal et Québec, où bon nombre de +vieilles familles nobles françaises, ralliées à la couronne +britannique, s'efforcent à oublier leur origine et se +flattent d'ignorer jusqu'à notre langue pour complaire à +leurs maîtres.</p> + +<p>—Ah! mesdames! vous me voyez bienheureux, très-heureux +de vous trouver en aussi merveilleuse santé; je +craignais que notre chère Léonie ne fut indisposée des +suites de notre petite aventure. C'a été excentrique, très-excentrique! +dit-il en abordant madame et mademoiselle +de Repentigny.</p> + +<p>—Dites affreux, épouvantable, sir William, fit la première +en frissonnant.</p> + +<p>—Oh! sir William ne s'émeut pas aussi facilement! +dit Léonie d'un ton épigrammatique.</p> + +<p>—C'est vrai, très-vrai, my dear, dit-il avec le grasseyement +particulier aux dandies londonnais.</p> + +<p>—Vous avez couru de grands dangers, sans doute! +dit la jeune fille de sa voix moqueuse.</p> + +<p>—Une bagatelle! une très-petite bagatelle!</p> + +<p>—Pourtant vous ne pensiez guère à moi!</p> + +<p>—Au contraire, my dear, au contraire! J'y pensais +sérieusement, très-sérieusement.</p> + +<p>—Vous l'avez prouvé! dit ironiquement Léonie.</p> + +<p>—Oh! oui; et je courais à vous, vite, très-vite, my +dear, quand.....</p> + +<p>—Ne parlons plus de cela, je vous en prie, sir William, +interrompit madame de Repentigny; ce sujet m'est +trop pénible—Vous déjeunerez avec nous?</p> + +<p>Le jeune homme s'inclina en signe d'assentiment. On +entra dans la salle à manger où le déjeuner était dressé.</p> + +<p>Séparée du parloir par deux portes à coulisse, cette +pièce avait pour meuble principal une table oblongue en +mahogany, sorte d'acajou foncé, et un dressoir de même +bois, chargé d'argenterie massive. Une toile cirée, à +carreaux noirs et gris, s'étendait sur le plancher.</p> + +<p>Le repas fut servi suivant la façon anglaise: il se composait +d'oeufs à la coque, jambon fumé, côtelettes d'agneau, +poisson frit, beurre frais, petits pains chauds sans +levain, appelés cakes, thé et café.</p> + +<p>Tout en mangeant, Léonie s'amusait à cingler l'humeur +apparemment très-paisible de son prétendu.</p> + +<p>Comme le déjeuner tirait à sa fin, madame de Repentigny +dit tout à coup, en levant les yeux vers la fenêtre, à travers +laquelle s'ébattaient les tièdes rayons d'un soleil printanier:</p> + +<p>—Mes enfants, nous avons un devoir à remplir; il +faudra s'en acquitter aujourd'hui. Nous irons faire une +visite à ce brave sauvage qui a sauvé la vie à ma fille.</p> + +<p>—Oh! bien volontiers, maman! s'écria Léonie; le +temps est magnifique, ce sera une promenade charmante, +n'est-ce pas, sir William?</p> + +<p>—Charmante, très-charmante, my dear, répéta celui-ci +d'un air distrait.</p> + +<p>—Comme il nous dit cela! fit Léonie qui avait remarqué +que le visage du jeune homme s'était rembruni +aux premiers mots de la proposition.</p> + +<p>—J'espère que vous nous accompagnerez, monsieur! +dit madame de Repentigny.</p> + +<p>—Ce serait avec plaisir, un très-grand plaisir, je +vous assure.....</p> + +<p>—Mais vous êtes de service, je gage! riposta Léonie; +eh bien, que vous soyez de service ou non, vous serez +notre cavalier, je le veux!</p> + +<p>—Elle est originale, très-originale! dit sir William en +ébauchant un sourire contraint.</p> + +<p>—Pourtant, sois raisonnable, ma fille, essaya madame +de Repentigny; si les occupation» de sir William...</p> + +<p>—Ses occupations, repartit-elle vivement en haussant +les épaules, je voudrais bien voir qu'il eût autre occupation +que celle de me plaire!</p> + +<p>—Spirituel, très-spirituel, dit l'officier saluant agréablement +de la tête.</p> + +<p>—Alors, reprit la mère de Léonie, nous allons nous +habiller et partir.</p> + +<p>—Mais, objecta sir William......</p> + +<p>La jeune fille lui coupa aussitôt la parole.</p> + +<p>—Je vous interdis toute observation, ou sinon!</p> + +<p>Elle tendit son doigt vers lui d'un air menaçant, +tout en quittant la salle à manger pour remonter à sa +chambre.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3>CO-LO-MO-O LE PETIT-AIGLE.</h3> + + +<p>Quand la noblesse du maintien de Co-lo-mo-o attira +l'attention de Léonie de Repentigny sur le <i>Montréalais</i>, +celui-ci la connaissait déjà, sans qu'elle le sût. Il l'avait +remarquée à Lachine, où elle était venue se promener +avec son parent Xavier Cherrier, et à Montréal, un jour +de grande fête religieuse.</p> + +<p>Mais quels que fussent les sentiments de l'Iroquois à +l'égard de la jeune fille, il les tenait cachés au fond +de son coeur avec la discrète fierté particulière aux +Indiens.</p> + +<p>Les regards furtifs que lui adressa plus d'une fois +Léonie à bord du vapeur, n'échappèrent point à sa pénétration. +Loin de lui être agréables, cependant, ils l'irritèrent. +Co-lo-mo-o crut y démêler du dédain, et son +orgueil fut d'autant plus profondément froissé qu'il attribua +à des plaisanteries dont il était l'objet la souriante +gaieté de Léonie et de ses compagnons.</p> + +<p>Si, au moment de l'incendie, la machine du navire +n'eût cessé de fonctionner, il n'aurait, certes, pas quitté +sa logette pour aller lui porter secours. Mais ses services +devenant inutiles, il abandonna le gouvernail et songea à +son salut personnel.</p> + +<p>En fendant la presse, afin de sauter à l'eau et de gagner +la rive à la nage, le hasard, plutôt qu'une intention +de son esprit, le poussa vers Léonie, à qui la douleur +arrachait des plaintes déchirantes.</p> + +<p>Le Petit-Aigle fut ému par l'accent de ces plaintes. Il +oublia son ressentiment: il saisit la jeune fille par la +taille, il la lança dans le fleuve, s'y précipita derrière +elle et la traîna jusqu'à la grève où les soins qu'exigeait +son état lui furent prodigués.</p> + +<p>Co-lo-mo-o, alors, jeta un coup d'oeil étrange sur le +navire qui achevait de se consumer, au milieu des gémissements, +des clameurs des naufragés.</p> + +<p>Il fit un mouvement comme pour se remettre à l'eau +et revenir leur prêter son aide. Mais ce mouvement fut à +l'instant réprimé.</p> + +<p>—Non, murmura-t-il, Co-lo-mo-o ne serait pas le +digne fils des Iroquois s'il assistait les ennemis de sa +race!</p> + +<p>Puis, il s'élança, en courant, sur un sentier qui +côtoie le Saint-Laurent dans la direction de Caughnawagha.</p> + +<p>A mi-chemin de ce village, près d'un hameau canadien +bâti au pied même des rapides, le Petit-Aigle rencontra +Jean-Baptiste.</p> + +<p>Par des signes, le nain lui annonça que la police montréalaise +était arrivée à Caughnawagha pour y arrêter +son père, que celui-ci s'était réfugié dans l'île au Diable, +que Co-lo-mo-o s'exposerait certainement à être appréhendé +s'il se montrait avant le départ du grand connétable.</p> + +<p>Aucune trace d'émotion ne se peignit sur le visage du +jeune Indien.</p> + +<p>Il témoigna à Jean-Baptiste qu'il voulait être seul, et +le bancal, sans manifester la moindre contrariété, poursuivit +son chemin vers la Prairie.</p> + +<p>La nuit était tombée, nuit fort triste à cet endroit, +quoique claire, sereine, toute radieuse des constellations +célestes qui scintillaient dans l'espace. Mais les arbres +étaient encore dépouillés, l'herbe était encore enfouie +sous les amas de neige et de glace dont le rivage du +fleuve était jonché, et les chantres des gazons et des bois +n'avaient pas encore fait leur réapparition.</p> + +<p>Après une minute de réflexion, Co-lo-mo-o traversa le +hameau, grimpa, sur un chêne en face de l'île au Diable, +et, à trois reprise différentes, il imita le cri du +pivert, cri si âpre qu'il domina les rugissements de la +cataracte.</p> + +<p>Rien ne répondit à cet appel.</p> + +<p>Sans se décourager, Co-lo-mo-o recommença, en imprimant +à ses notes une modulation insaisissable pour +toute autre que pour une oreille exercée.</p> + +<p>Cette fois, le cri du pivert s'éleva aussi de l'île +au Diable, mais faible au point qu'à peine on le pouvait +entendre.</p> + +<p>—Mon père est en sûreté, se dit le Petit-Aigle; +maintenant il faut que je voie ce qu'on fait à l'ienhus<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p>Les Indiens appellent ainsi leurs villages...</p></blockquote> + +<p>Il redescendit de l'arbre et continua de monter vers +Caughnawagha.</p> + +<p>Arrivé devant le village, il prit un canot sur la grève, +le mit à flot, s'éloigna à quelques mètres du bord du +fleuve et exhala un aboiement prolongé.</p> + +<p>On eût dit un chien renfermé qui se lamentait.</p> + +<p>Peu après, dans l'ombre, Co-lo-mo-o aperçut deux +masses noires, glissant rapidement de son côté. Il se rapprocha +sans bruit du rivage. Les sombres figures entrèrent +sans hésiter dans l'eau.</p> + +<p>C'étaient les chiens de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>—Ici, Kagaosk! souffla le Petit-Aigle à voix basse.</p> + +<p>L'Éclair et la Nuée-Sombre nagèrent vers le canot. Il +semblait qu'ils comprissent les désirs de Co-lo-mo-o, car +ils ne faisaient aucun bruit, en avançant.</p> + +<p>—Les Habits-Rouges ne sont pas encore partis, pensa +l'Iroquois, en se baissant pour prendre deux objets que +les chiens portaient dans leur gueule.</p> + +<p>L'un de ces objets était un fusil double, enveloppé +dans un fourreau de cuir imperméable; l'autre une boîte +de fer-blanc hermétiquement close, qui contenait des +munitions de chasse.</p> + +<p>D'un geste de la main, le Petit-Aigle renvoya Kagaosk +et Kewanoquot.</p> + +<p>Puis il chargea son fusil, arrêta l'embarcation au +moyen de ses pagaies, fichues comme des pieux, contre +chaque flanc, dans le sable des battures sur lesquelles il se +trouvait, et resta en observation, étendu au fond de l'esquif.</p> + +<p>Deux heures s'écoulèrent sans que Co-lo-mo-o eût +changé de position. Tout à coup, un son léger, puis un +clapotis le tirèrent de son immobilité. Il projeta sa tête +par-dessus le bord du canot. Ses yeux fouillèrent les ténèbres +et il distingua l'Éclair qui venait à lui.</p> + +<p>—Nos ennemis ne sont plus là; la squaw m'envoie le +chien pour me prévenir; allons savoir ce qui s'est passé, +se dit le Petit-Aigle.</p> + +<p>Laissant son embarcation sur la place, il descendit dans +l'eau, tenant, comme les Canadiens, son fusil sur l'épaule, +par le canon, et marchant vers le wigwam, où Ni-a-pa-ah +l'attendait dans une anxiété fiévreuse.</p> + +<p>—Que ma mère cesse de craindre, dit-il, avec une +certaine hauteur, en s'arrachant aux embrassements de +l'Indienne, le chef est dans une retraite que les Visages-Pâles +ne pourront atteindre.</p> + +<p>—Mais Co-lo-mo-o a couru des dangers? demanda +Ni-a-pa-ah d'un ton timide.</p> + +<p>Co-lo-mo-o est le fils d'un noble sagamo; le danger +lui plaît, dit laconiquement le Petit-Aigle.</p> + +<p>—La bête-a-feu<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> flottante a éclaté? interrogea encore +l'Onde-Pure en examinant avec inquiétude son fils +à la lueur d'une torche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>C'est le nom donné par les Indiens aux bateaux à vapeur: +ils appellent bête-à-feu, sans qualificatif, les locomotives de chemin +de fer, et, par extension, les convois.</p></blockquote> + +<p>Celui-ci ne jugea pas à propos de répondre.</p> + +<p>—Le chef a-t-il des provisions? s'enquit-il.</p> + +<p>—Il a emporté de la poudre et des balles. Mais Co-lo-mo-o +ne me racontera-t-il pas comment il a échappé à +l'incendie qui, disait-on ce soir dans le village, a détruit +le grand canot des blancs?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de moi maintenant, mais du chef, +ma mère, vous devriez le savoir, répliqua le jeune homme +avec la sévérité d'un sagamo du désert s'adressant à l'une +de ses squaws.</p> + +<p>Ce n'était point que Co-lo-mo-o n'aimât Ni-a-pa-ah; +mais un orgueil insoutenable le possédait. Pour lui, la +femme était un être inférieur tenue envers l'homme à +une obéissance passive, comme son chien, son cheval. +Une instruction à demi chrétienne n'avait pas réussi à +triompher de ce sentiment qu'avait développé en lui sa +grand'mère, la Vipère-Grise, et le jeune Indien, plein de +soumission, de vénération pour son père, n'admettait pas +qu'un fils dût déférer aux ordres d'une mère.</p> + +<p>—Nar-go-tou-ké a pris tout ce dont il avait besoin, +repartit Ni-a-pa-ah avec un soupir.</p> + +<p>—Quand les hommes de la police sont-ils venus? dit +le Petit-Aigle.</p> + +<p>—Comme le soleil se couchait.</p> + +<p>—Combien étaient-ils?</p> + +<p>Ni-a-pa-ah compta sur ses doigts.</p> + +<p>—Dix, répliqua-t-elle.</p> + +<p>—Et ils ont quitté le village?</p> + +<p>—Oui, mon fils, un de nos alliés est venu me l'apprendre.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>Son fusil posé à terre devant lui, les mains croisées +sur la gueule des canons, le corps un peu incline, Co-lo-mo-o +méditait profondément, quand les deux chiens, qui +s'étaient couchés à ses pieds, se relevèrent en même temps +et allongèrent leur museau sous la porte du wigwam, +en aspirant l'air.</p> + +<p>—On a trompé ma mère, les Habits-Rouges sont encore +ici, s'écria Co-lo-mo-o en épaulant son arme et s'apprêtant +à se défendre.</p> + +<p>Mais, soit que les chiens eussent eu une fausse alerte, +soit que ceux qui l'avaient excitée ne jugeassent pas opportun +de se montrer, on n'entendit rien, on ne vit rien +paraître.</p> + +<p>Le Petit-Aigle rabaissa son fusil.</p> + +<p>—Les blancs rôdent autour de cette loge, dit-il. Donnez-moi +quelques aliments, ma mère.</p> + +<p>—Irais-tu rejoindre Nar-go-tou-ké?</p> + +<p>—Co-lo-mo-o ira où le chef l'enverra, répondit-il en +prenant un bissac où il plaça un quartier de venaison boucanée, +que lui tendit Ni-a-pa-ah.</p> + +<p>Sans mot dire, l'Onde-Pure s'accroupit, en pleurant, +près du poêle.</p> + +<p>Le Petit-Aigle jeta le bissac sur son dos et sortit de +l'habitation, le doigt appuyé à la gâchette de son fusil.</p> + +<p>La lune se levait à ce moment et inondait de ses pâles +clartés la place du village.</p> + +<p>L'Indien promena aux environs des regards scrutateurs; +mais on ne discernait créature vivante; toutes les +lumières étaient éteintes dans les huttes iroquoises; le +murmure des flots du Saint-Laurent sur la grève et le +bourdonnement éloigné des rapides étaient les seuls sons +perceptibles..</p> + +<p>Co-lo-mo-o regagna son embarcation et prit le large.</p> + +<p>D'abord, il tourna le cap sur l'île au Diable. Mais, ayant +alors porté ses yeux vers Caughnawagha, il lui sembla +voir des ombres qui s'agitaient derrière la chapelle.</p> + +<p>Cette découverte le fit changer de resolution, et il pointa +droit à l'îlot supérieur.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure de navigation il y abordait.</p> + +<p>Comme l'île au Diable, cet îlot est fortifié par des rochers +à fleur d'eau et un épais fourré du ronces; mais +l'accès en est beaucoup moins périlleux.</p> + +<p>Co-lo-mo-o tira son canot sur le sable, le cacha avec +soin, colla un moment son oreille contre le sol, écouta, +et, certain qu'on ne le poursuivait pas, qu'il n'y avait pas +un bateau en mouvement sur le fleuve, depuis Caughnawagha +jusqu'aux rapides, il s'enfonça dans l'île, où il +mangea un peu pour réparer ses forces.</p> + +<p>Aux première lueurs du jour, le cri du pivert résonna +au bas de l'îlot, en face la tête de l'île au Diable.</p> + +<p>Ce cri avait été articulé par Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Au bout de l'île au Diable, se dessinèrent les silhouettes +de deux hommes.</p> + +<p>L'un, Nar-go-tou-ké, se mit aussitôt à établir des signaux +avec son fils, tandis que l'autre, muni d'une longue-vue, +observait, tour à tour, la rive méridionale et +la rive septentrionale du Saint-Laurent.</p> + +<p>Après avoir été informé, par quelques gestes de Co-lo-mo-o, +que la police, avait opéré une descente chez lui, +Nar-go-tou-ké rentra sous le bois, demeura cinq ou six +minutes absent, et revint avec un oiseau dans la main.</p> + +<p>Il lâcha l'oiseau qui s'éleva lentement dans l'air en +obliquant vers l'îlot.</p> + +<p>Cependant il hésitait à poursuivre son vol de ce côté +ou à filer sur Caughnawagha.</p> + +<p>Un roucoulement de Co-lo-mo-o fit cesser son indécision, +et le volatile vint se percher sur le poignet du jeune +Indien.</p> + +<p>Il appartenait à l'espèce appelée tourte par les Canadiens-Français, +espèce si nombreuse dans l'Amérique septentrionale.</p> + +<p>Le Petit-Aigle caressa la tourte, la posa à terre, tira +de sa poche un calepin dont il déchira une feuille, et écrivit +ces mots:</p> + +<p>«Les policemen sont venus. Ils doivent être embusqués +dans le village. Se tenir sur ses gardes. Si je puis +les dépister, je tacherai de passer la nuit prochaine.»</p> + +<p>Ayant fini, il roula le papier et l'attacha avec une menue +racine flexible au cou du pigeon qui retourna à l'île au +Diable où il disparut.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké et son compagnon se renfoncèrent dans +les halliers. Co-lo-mo-o les imita sur son îlot; il replongea +vers le centre, se coucha au pied d'un pin et s'endormit, +après toutefois avoir renouvelé l'amorce de son fusil, +qu'il appuya au tronc de l'arbre pour que l'humidité ne +pénétrât point la poudre.</p> + +<p>Ce sommeil devait être funeste à l'Iroquois, car ses +actions étaient épiées depuis longtemps déjà.</p> + +<p>Après avoir fait chez Nar-go-tou-ké une perquisition +sans résultat, le grand connétable, suivant le conseil de +Mu-us-lu-lu, avait feint de repartir pour Montréal, mais +il s'était arrêta à Lachine, et trois de ses hommes, les plus +déterminés, avaient, traversé le fleuve. Sous les ordres du +Serpent-Noir, ils se postèrent en vue du wigwam de +Nar-go-tou-ké et firent sentinelle.</p> + +<p>Quoiqu'ils ne fussent pas commissionnés pour arrêter +Co-lo-mo-o, leur mandat portait qu'au besoin il faudrait +l'amener devant le surintendant de la police, afin d'en +obtenir le secret de la retraite de son père.</p> + +<p>Quand ils le surent dans le wigwam, les agents voulurent +s'emparer de lui. Mu-us-lu-lu leur fit observer +qu'il valait mieux attendre, parce qu'il ressortirait +infailliblement avant le jour et irait trouver Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>L'avis était bon, il fut goûté.</p> + +<p>La police souffrit, que le Petit-Aigle remontât paisiblement +dans son canot et se rendît sans être inquiété à l'îlot.</p> + +<p>—Il nous échappe, damnation! blasphéma un des +sbires, lorsque l'embarcation s'évanouit à ses regards dans +la distance.</p> + +<p>—Tu commets une erreur, mon frère, lui dit froidement +Mu-us-lu-lu, dont les yeux suivaient toujours le +canot.</p> + +<p>—Pardieu! il a fui à l'autre rive!</p> + +<p>—Non, et nous tenons le loup et le louveteau, dit l'Indien, +croyant que la Pondre s'était réfugié dans l'îlot +supérieur, où son fils était en ce moment.</p> + +<p>Les gens de la police et lui délibérèrent s'ils se rendraient immédiatement à l'îlot, ou s'ils attendraient le lever +du soleil. Mu-us-lu-lu voulait se mettre tout de suite +à l'oeuvre. Mais les autres étaient fatigués par la veille. +Peut-être aussi une expédition en pleine nuit sur le +Saint-Laurent leur souriait-elle médiocrement. Ils résolurent +de rester en embuscade jusqu'à ce qu'il fit jour.</p> + +<p>Au lever de l'aurore, conduits par le Serpent-Noir, ils +atterrissaient à quelques pas de Co-lo-mo-o, qui dormait +encore d'un sommeil de plomb.</p> + +<p>Avant qu'il eût eu le loisir de se disposer à la résistance, +il fut attaqué, désarmé et garrotté.</p> + +<p>—Lâche! dit-il, en crachant avec mépris au visage +de Mu-us-lu-lu; tu as vendu ta fille à un Kingsor, et +maintenant tu leur vends les chefs glorieux des Iroquois. +Va! tu ne mens pas à ton sang, c'est bien celui d'un blanc +débauché et d'une Indienne éhontée!</p> + +<p>Un sifflement grinça, avec un rire infernal, entre les +dents du Serpent-Noir.</p> + +<p>Mais il ne repondit rien, et, laissant Co-lo-mo-o sous la +surveillance des agents de police, il visita l'île en tous +sens.</p> + +<p>Son désappointement fut vif, en ne trouvant pas ce +qu'il cherchait.</p> + +<p>Il revint très-contrarié près du captif.</p> + +<p>—Rien, dit-il à ses gardiens; le loup nous a éventés.</p> + +<p>—Il est peut-être bien dans cet endroit-là, observa l'un +en indiquant du doigt l'île au Diable.</p> + +<p>—Mon frère s'imagine-t-il que le wolverenne peut se +changer en poisson? répliqua Mu-us-lu-lu avec un sourire +ironique.</p> + +<p>—C'est vrai, ajouta l'autre policeman; il n'y a qu'un +poisson ou un oiseau qui puisse aller là-dedans. Mais, +bah! nous tenons le petit, nous saurons bientôt ce qu'est +devenu le père.</p> + +<p>—Si on voulait me le donner, oui, dit le Serpent-Noir.</p> + +<p>—Comment cela!</p> + +<p>—Mes frères ne savent pas faire parler la langue d'un +sauvage. Ils interrogeront celui-ci, et il ne répondra pas. +Moi, je commencerais par lui approcher les pieds d'un +brasier ardent et je le laisserais là jusqu'à ce qu'il eût +conté son histoire. Mais mes frères blancs ne sont pas +habiles comme les Peaux-Rouges!</p> + +<p>—Non, non, dit un agent avec un geste de dégoût; et +j'espère que jamais les blancs n'auront l'habileté de leurs +frères peaux-rouges. Allons, virons de bord et menons +notre prisonnier au grand connétable. Après tout, la +capture n'est pas si mauvaise.</p> + +<p>Co-lo-mo-o, poings et pieds liés, fut transporté dans le +canot qui reprit aussitôt la route de Caughnawagha.</p> + +<p>Une foule d'Indiens était assemblée sur la plage pour +assister au retour de la police; et parmi ces Indiens, on +remarquait Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure.</p> + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3>DE MONTRÉAL A CAUGHNAWAGHA</h3> + + +<p>Au moment où madame et mademoiselle de Repentigny +descendirent de leurs chambres, habillées pour la +petite excursion qu'elles avaient projetée, M. et madame +Cherrier entraient dans le parloir où sir William King +attendait, en feuilletant des keepsakes.</p> + +<p>Ce parloir ou salon était une grande pièce quadrangulaire +dans laquelle régnait le confortable américain, et +décorée avec un goût vraiment français.</p> + +<p>Xavier Cherrier et sir William King se saluèrent froidement. +Une de ces antipathies secrètes dont la cause +échappe, mais qui, comme des prophètes de malheur, +nous éloignent souvent de certaines personnes, sans motif +apparent, avait, dès leur première entrevue, inspiré +au Canadien de la répulsion pour l'officier anglais.</p> + +<p>Celui-ci avait fait quelques efforts dans le but de se +rapprocher, car, amis intimes de Léonie, Cherrier et sa +femme exerçaient de l'influence sur les dispositions de la +jeune fille. Vaines tentatives! Fort riche, très-considéré, +Xavier s'était montré insensible aux avances de sir William. +D'où colère et haine de ce dernier, qui ne manquait +jamais une occasion d'exprimer, avec la hautaine politesse +britannique, son aversion pour les Français.</p> + +<p>En politique, Xavier marchait avec les libéraux, c'est-à-dire +les patriotes, comme ils s'intitulaient, et sir William +avec les loyalistes, ainsi qu'on avait baptisé les +sujets fidèles à la couronne d'Angleterre.</p> + +<p>—Je vous félicite, monsieur, de vous être tiré sain et +sauf de l'épouvantable catastrophe d'hier, lui dit Cherrier +en s'asseyant.</p> + +<p>—Je vous suis reconnaissant, très-reconnaissant pour +votre sollicitude, répondit ironiquement l'officier; mais +permettez-moi de vous renvoyer les félicitations, car +vous-même et madame,—il s'inclina légèrement en regardant +Louise,—avez eu le même bonheur que moi.</p> + +<p>—On dit que vous avez perdu un bataillon entier?</p> + +<p>—C'est vrai, très-vrai; mais vos rebelles n'auront pas +trop lieu de s'en réjouir; sir Francis Head dépèchera +d'autres troupes pour leur laver la tête, repartit l'Anglais +d'un ton de défi.</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous êtes injuste envers mes compatriotes, +dit gravement Cherrier. Pas un d'eux ne se +réjouira d'un événement qui sera, j'en suis sûr, considéré +comme une calamité publique, sans distinction +d'origine ou de parti.</p> + +<p>—Bien répliqué! bravo, mon cousin! cria la voix fraîche +de Léonie, qui avait entendu les derniers mots de +cette conversation par la porte du salon laissée entr'ouverte.</p> + +<p>Et la sémillante jeune fille entra en achevant de boutonner +ses gants.</p> + +<p>Elle tendit la main à Cherrier et courut embrasser +Louise.</p> + +<p>—Comme vous arrivez à propos, dit-elle après avoir +pris des nouvelles de leur santé; nous partons pour +Caughnawagha. Vous êtes des nôtres, n'est-ce pas?</p> + +<p>Et comme Guerrier consultait sa femme du regard:</p> + +<p>—Oh! reprit Léonie, ma cousine vient. D'abord je +veux passer la journée avec elle. Nous luncherons<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a> à +votre maison de Lachine et nous reviendrons tous dîner ici.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p>On sait que le lunch est le goûter des Anglais et des Américains.</p></blockquote> + +<p>—Mais, dit Xavier, serait-ce une indiscrétion que de +vous demander?...</p> + +<p>—Pas du tout, pas du tout. Nous allons à Caughnawagha...</p> + +<p>Elle s'arrêta et rougit.</p> + +<p>L'arrivée de madame de Repentigny, qui venait de +donner des ordres à ses domestiques, lui fut un excellent +prétexte pour ne pas terminer sa réponse.</p> + +<p>La première expliqua à Cherrier qu'elle voulait remercier +le sauveur de sa fille et lui offrir quelque gage de sa +gratitude.</p> + +<p>—Je doute qu'il accepte rien de vous, dit Louise.</p> + +<p>—Un sauvage! fit Léonie.</p> + +<p>—Ce serait singulier, très-singulier, grasseya sir William.</p> + +<p>—Oh! continua Louise, je connais les sauvages!</p> + +<p>—Écoutez madame, elle les a fréquentés, très fréquentés, +dit l'officier d'un ton qui prétendait, être méchamment +spirituel.</p> + +<p>Xavier saisit l'impertinence. Il ne daigna pas la relever. +Mais la pétulante Léonie se chargea de ce soin.</p> + +<p>—Je crois, dit-elle d'un air froid et sérieux, je crois, +sir William, que vous oubliez à qui et devant qui vous +parlez.</p> + +<p>L'Anglais se mordit les lèvres, et madame de Repentigny, +voulant changer la tournure de la conversation, s'écria, +comme si elle n'avait pas remarqué ce petit incident:</p> + +<p>—Eh bien, c'est dit, ma cousine et mon cousin, vous +venez avec nous.</p> + +<p>—Acceptons-nous, Louise? demanda Cherrier à sa +femme.</p> + +<p>—Pour moi, dit-elle gaiement, je n'y ai pas objection.</p> + +<p>—Et moi, repartit-il, je serai enchanté de voyager +avec ma petite cousine pour la faire endêver.</p> + +<p>—Oui-dà! dit Léonie; et moi, je parie qu'à ce jeu je +vous damerai le pion!</p> + +<p>—Joli, joli, en vérité, très-joli, excessivement joli! +intervint sir William, désirant se faire pardonner sa malencontreuse +allusion.</p> + +<p>—Oh! de grace, lui dit la jeune fille, ne canonnez pas +comme cela dès le matin avec le plus formidable de vos +superlatifs, sans quoi nous serons perdus avant deux +heures d'ici.</p> + +<p>Cette riposte fut accueillie par un rire général, au +grand déplaisir de celui qui en était, l'objet.</p> + +<p>Son ressentiment pour Cherrier augmenta.</p> + +<p>—Voyons, sir William, poursuivit Léonie, ne froncez +pas ainsi les sourcils; vous êtes laid dans ce rôle, mon +cher. Si je vous y voyais souvent, eh bien, là, vrai, j'en +aurais un mortel chagrin. Offrez votre bras à maman, je +prends celui de mon cousin, et en avant!</p> + +<p>Le carrosse de madame de Repentigny était spacieux: +on y accommodent aisément six personnes.</p> + +<p>La jeune fille régla les places; sa mère, Louise et elle +sur le siége du fond, les messieurs sur celui du devant, +sir William en face de madame de Repentigny, Xavier à +l'autre coin, vis à vis de Léonie.</p> + +<p>La voilure sortit de la maison, enfila la rue de Bleury, +tourna à droite, dans la rue Notre-Dame, et, parcourant +toute la rue Saint-Joseph, arriva au bureau de péage +(toll gâte) du chemin de Lachine.</p> + +<p>Ce chemin serpente sur des hauteurs, d'où l'on découvre +le Saint-Laurent à gauche, dans une profonde et +grasse vallée, à droite, des bois épais, entrecoupés par des +jardins potagers et des champs.</p> + +<p>Il est délicieux en été: le gazouillement des oiseaux, +la riche floraison de la campagne, le parfum des fleurs, +la gentillesse du paysage se combinent pour lui prêter +des agréments.</p> + +<p>Mais, au mois d'avril, il présente peu de séductions. +La terre est nue, ou marquetée par des amas de neige et +de glace qui ont résisté aux premières injonctions du +soleil; ou bien elle est à demi-noyée sous les eaux. Pas de +feuillage chuchotant, pas de chanteurs ailés pour réjouir +les yeux et les oreilles, pas de senteurs embaumées pour +flatter l'odorat. Mais des arbres décharnés, squelettiques, +on quelques sapins aux sombres rameaux sur lesquels, +seul, le grimpereau jette, en sautillant, son cri aigu, et +l'odeur de la résine qui vous prend à la gorge.</p> + +<p>Cependant, comme il faisait très-beau ce jour-là, +Léonie avait voulu qu'on laissât ouvert un des vasistas +de la voiture, afin de savourer, avait-elle dit, les douces +haleines du printemps.</p> + +<p>Le carosse avait traversé les Tanneries, petit village à +une lieue de Montréal et à deux environ de Lachine; il +moulait péniblement une côte escarpée, lorsque soudain +un coup de feu retentit à quelque distance, dans la direction +du Saint-Laurent, dont on distinguait les rapides, +à travers la bruine follette qui dansait sur la +fleuve.</p> + +<p>Presque au même instant, un oiseau, s'introduisant +par le vasistas, s'abattit sur les genoux de Léonie.</p> + +<p>Après un petit mouvement de frayeur, la jeune fille +s'exclama:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! une tourte! elle est blessée!</p> + +<p>—Oui, mais vous allez vous tacher, dit Cherrier, qui, +prenant le volatile, comme pour garantir Léonie du +sang qu'il perdait par une patte, lui enleva adroitement +un papier roulé et attaché avec une fibrille sous son +cou.</p> + +<p>Si leste qu'eût été Xavier, sir William l'avait vu.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? dit-il en étendant la main vers +le Canadien.</p> + +<p>—Voulez-vous bien ne pas toucher mon oiseau! répliqua +Léonie en lui frappant sur les doigts.</p> + +<p>En ce moment un homme, armé d'un fusil, parut sur +le bord de la route.</p> + +<p>—Ohé! l'ami, vous n'auriez, pas aperçu un pigeon? +demanda-t-il en anglais au cocher.</p> + +<p>—C'est le chasseur, murmura Léonie. J'ai envie de +cette tourte. Je veux l'élever. Chut!</p> + +<p>—Non, répondit le cocher, ignorant que l'oiseau était +entré dans la voiture.</p> + +<p>—Ah! maugréa l'homme eu s'éloignant, cette maudite +bête m'échappe encore. Mais je saurai bien la retrouver!</p> + +<p>—Bon, le voici partit, le méchant! dit Léonie. Pensez-vous, +mon cousin, que ma tourte guérisse?</p> + +<p>—Elle n'a qu'une écorchure, ce ne sera rien, répondit +Xavier, eu examinant la patte de l'oiseau.</p> + +<p>—Et un billet? intervint sir William.</p> + +<p>—Un billet! quel billet? fit mademoiselle de Repentigny, +surprise.</p> + +<p>Cherrier pâlit: pour cacher son trouble, il se pencha +sur la colombe, et étancha, avec un mouchoir, le sang +qui coulait de sa blessure.</p> + +<p>—Curieux, très-curieux, répondit l'officier en souriant +malignement.</p> + +<p>—Mais, enfin, quelle est celle énigme? interrogea +Léonie.</p> + +<p>—Votre cousin vous en donnera l'explication, dit +l'Anglais.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, balbutia celui-ci.</p> + +<p>—Vous êtes des sphinx, messieurs, je renonce à vous +deviner, dit la jeune fille. Mais laissons cela. Comment +appellerai-je ma tourterelle! Pauvre petite! faut-il être +cruel pour tuer ces innocentes créatures-là! Oh! les +hommes sont des monstres! Sir William, aidez-moi à lui +trouver un nom.</p> + +<p>—Volontiers, my dear, très-volontiers; appelez-la la +massagère, dit-il en jetant un regard ironique à Cherrier.</p> + +<p>—Moi, dit Léonie, je la nommerais Délivrance.</p> + +<p>—Délivrance! Oui, c'est cela, dit Xavier, eu se tournant +vers sa femme.</p> + +<p>—Ah! le maladroit? elle ne le mérite que trop ce nom! +s'écria Léonie.</p> + +<p>Cherrier, qui n'avait cessé de tenir la tourte, venait de +la laisser échapper, comme par mégarde, et elle s'envolait +à tire d'aile.</p> + +<p>—Oh! grondez-moi bien fort, car je suis un nigaud! +Mais, ma chère cousine, je vous aurai une autre +colombe.</p> + +<p>—Une autre, je ne m'en soucie guère; c'est celle-là +que je voulais, dit la jeune fille d'un ton boudeur.</p> + +<p>L'entretien roula sur ce sujet jusqu'à ce qu'ils arrivassent +à Lachine, charmant village sur le bord du Saint-Laurent.</p> + +<p>La Compagnie de la baie d'Hudson y a ses entrepôts, +et le gouverneur de cette Compagnie sa résidence habituelle.</p> + +<p>—Avec votre permission, vous descendrons chez +nous, dit Xavier en s'adressant à madame de Repentigny.</p> + +<p>—Quoi! vous ne viendriez pas jusqu'à Caughnawagha!</p> + +<p>—Non, dit Louise. Il vaut mieux, je crois, que vous +fassiez seules votre visite. Les Indiens sont susceptibles; +la présence de tant de monde les importunerait. Sir William +vous accompagnera de l'autre côté de l'eau; mais il +fera bien de ne as aller avec vous chez le libérateur de +ma cousine.</p> + +<p>—Juste, très-juste, appuya l'officier.</p> + +<p>Sans savoir pourquoi, Léonie désirait intérieurement +n'avoir pas d'autre témoin que sa mère de son entrevue +avec le pilote iroquois.</p> + +<p>—Alors, vous nous attendrez ici, dit-elle.</p> + +<p>—Oui, répondit Xavier, et Louise vous préparera un +lunch avec ces gâteaux à l'indienne que vous aimez tant.</p> + +<p>—Stop! cria-t-il au cocher, en frappant contre la vitre +placée sous le strapontin.</p> + +<p>La voilure s'arrêta. Cherrier sauta sur le sol, saisit délicatement +sa femme dans ses bras, la déposa près de lui, +et, après avoir salué leurs compagnons de la main, les +deux époux s'enfoncèrent sous une belle avenue de +cadres qui conduisait à une coquette maison de campagne.</p> + +<p>Le carrosse reprit sa course.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, il fit une nouvelle halte.</p> + +<p>Les dames de Repentigny et sir William mirent pied à +terre sur un quai du Saint-Laurent, au lieu occupé aujourd'hui +par l'embarcadère du chemin de fer.</p> + +<p>La traversée entre Lachine et Caughnawagha ne se +faisait pas alors en bateau à vapeur. <i>L'Iroquois</i>, ce puissant +steamboat qui relie maintenant les deux rives du +fleuve, n'existait pas. Pour aller de l'une à l'autre, on se +servait de canots dirigés par des Indiens.</p> + +<p>Le trajet s'accomplit sans accident.</p> + +<p>—Vous ne nous escorterez pas plus loin, beau cavalier, +dit en débarquant Léonie à sir William; faites faction +ici, mon preux, et surtout ne vous laissez pas fasciner +par les attraits des aimables sauvagesses d'alentour, +car je suis jalouse, oh! terriblement jalouse... de vous!... +ajouta-t-elle en souriant.</p> + +<p>Sir William se rengorgea.</p> + +<p>—Depuis que j'ai eu l'extrême felicité de vous contempler +pour la première fois, mes yeux ne voient plus +que votre image adorable, très-adorable!</p> + +<p>Léonie éclata de rire.</p> + +<p>—Alors donc, dit-elle, restez mentalement en extase +devant mon image adorable, très-adorable; je vous y +autorise. Votre extrême félicité sera sans bornes!</p> + +<p>Et elle rejoignit madame de Repentigny, qui se faisait +indiquer la demeura de l'Indien qui, la veille, avait piloté +le <i>Montréalais</i>.</p> + +<p>Jamais auparavant Léonie de Repentigny n'avait visité +Caughnawagha. L'affreuse nudité des cabanes, l'odeur +marécageuse, malsaine, qu'on respirait, l'apparence chétive +des enfants déguenillés grouillant autour des huttes, +la torpeur apathique peinte sur les traits des femmes et +des hommes, l'air de désolation et de dénuement qui formait +le fond du tableau, tout cela était bien propre à +serrer le coeur, à remplir l'esprit d'une inexprimable +tristesse.</p> + +<p>Aussi Léonie se serrait-elle timidement et presque +tremblante contre sa mère, à qui elle donnait le bras.</p> + +<p>Elles n'eurent pas de peine à trouver l'habitation qu'elles +cherchaient.</p> + +<p>Sa bonne mine relative, l'aisance qu'elle annonçait, +dissipèrent la mélancolie de la jeune fille et lui rendirent +une partie de sa gaieté naturelle.</p> + +<p>Des groupes assez nombreux d'Indiens stationnaient +devant le wigwam.</p> + +<p>Ils causaient avec animation. A la vue des dames, ils +se rangèrent, plus par crainte que par déférence, pour +les laisser passer.</p> + +<p>Elles s'avancèrent vers la porte de la maisonnette. +Mais là un homme de la police leur barra le chemin:</p> + +<p>—On n'entre pas, dit-il brusquement.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? demanda la mère de Léonie.</p> + +<p>—Le grand connétable procède à une enquête.</p> + +<p>—Au sujet de l'incendie du Montréalais, sans doute!</p> + +<p>—Non, il s'agit des rebelles.</p> + +<p>—N'est-ce pas ici que reste un pilote nommé Co-lo-mo-o?</p> + +<p>—Le fils de ce brigand de Nar-go-tou-ké qui nous a +échappé? c'est cela.</p> + +<p>—Je voudrais lui parler.</p> + +<p>—Impossible. Ou l'interroge: j'ai ordre de ne laisser +entrer personne.</p> + +<p>—Je suis madame de Repentigny; veuillez porter mon +nom au grand connétable.</p> + +<p>Le factionnaire savait que M. de Repentigny occupait +un poste supérieur dans l'administration coloniale. Devenu +aussitôt plus poli, il salua humblement les deux +dames, en balbutiant quelques excuses, et les introduisit +dans la cabane de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>Le sein de Léonie battit si fort, à cet instant, que, honteuse +de son émotion, elle eut voulu pouvoir se cacher +derrière sa mère. Mais aussitôt le spectacle qui lui frappa +les yeux changea sa confusion en un douloureux étonnement.</p> + +<p>Son sauveur, les mains liées derrière le dos, comme +un criminel, était debout devant une table, sur laquelle +un homme écrivait tandis qu'un autre adressait des +questions au captif.</p> + +<p>Près de lui, à un pilier qui supportait le toit de la cabane, +on voyait attachée une Indienne, les vêtements en +désordre, la bouche couverte d'un haillon. Entre eux, +au milieu d'une mare de sang, gisait le cadavre d'un +chien.</p> + +<p>L'indienne, c'était Ni-a-pa-ah; le cadavre, c'était celui +de Kewanoquot.</p> + +<p>A l'arrivée de son fils enchaîné, Ni-a-pa-ah avait bondi, +comme une lionne sur Mu-us-lu-lu auteur de la capture, +et ne pouvant se servir de ses mains, elle lui avait +arraché le nez avec ses dents. Puis, elle s'était jetée sur +les hommes de police qui avaient eu beaucoup de peine +à se rendre maîtres de cette mère en furie. L'ayant garrottée +et bâillonné ils la traînèrent avec Co-lo-mo-o dans +le wigwam pour y attendre l'arrivée du grand connétable, +qu'ils envoyèrent chercher à Lachine. Mais à la porte +de la hutte, ils furent reçus par deux adversaires formidables +auxquels ils n'avaient pas songé. Kagaosk et Kewanoquot, +les chiens de Nar-go-tou-ké, se précipitèrent sur +les agents de police. Un combat terrible s'engagea. +Deux hommes furent blessés plus ou moins grièvement. +Ils allaient abandonner la partie, quand le +troisième réussit à tuer Kewanoquot d'un coup de +pistolet. Kagaosk restait, haletant, fou de rage, prêt +à venger la mort de son compagnon. Mais le bruit +de la détonation avait attiré plusieurs Indiens amis +de Mu-us-lu-lu. Ils se ruèrent sur le brave animal, +qui, sentant que les chances n'étaient plus égales, sauta +par-dessus les épaules de ses assaillants et s'enfuit dans +le bois.</p> + +<p>Il était plus de midi lorsque le grand connétable, qui +avait fait, la veille, à Lachine, quelques libations avec le +gouverneur de la baie d'Hudson, se décida à venir examiner +le prisonnier et recommencer ses perquisitions +dans le wigwam de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>Il ouvrait l'enquête, comme madame de Repentigny et +sa fille parurent dans la salle.</p> + +<p>Surpris de cette visite inattendue, il se leva pour la recevoir.</p> + +<p>A ce même moment des cris aigus se firent entendre.</p> + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h3>L'EMPLUMEMENT</h3> + + +<p>Sir William King, lieutenant au 32° de ligne, ne manquait +pas de raisons pour redouter une excursion à +Caughnawagha, principalement en compagnie des dames +de Repentigny.</p> + +<p>Aux colonies, la vie de garnison est une vie de désoeuvrement. +On s'y ennuie comme dans un exil. Pour tromper +le temps et charmer les heures d'oisiveté, sir William +King avait cultivé diverses amourettes «inconséquentes, +très-inconséquentes,» suivant son expression. Entre +autres une jeune sauvagesse de Caughnawagha, la fille +de Mu-us-lu-lu. Le bruit courait même, dans le village, +que ce chef n'ignorait pas cette intrigue, mais qu'il était +grassement payé pour fermer les yeux.</p> + +<p>Partout, jusque chez les sauvages, il y a des mauvaises langues.</p> + +<p>Cependant, si le Serpent-Noir feignait de n'en être +point instruit, les Iroquois, n'ayant sans doute pas +le même intérêt à se taire, s'indignaient hautement de +cette liaison. Ils sont fort susceptibles à pareil égard, et +plus d'un blanc qui s'est avisé de galantiser leurs squaws, +a payé cher son imprudence.</p> + +<p>Ce n'est pas que ni eux ni elles aient des prétentions; +à la vertu, ô Dieu non! Hommes et femmes sont débauchés, +libertins; la chasteté ne fait pas leur joie; mais,—tout +abâtardis qu'ils sont physiquement et moralement,—ils +ne souffrent pas volontiers que les autres races +s'introduisent dans leur bourgade pour y courtiser les +indiennes.</p> + +<p>En cela, la jalousie me paraît être le sentiment qui domine +les premiers; car, infiniment moins prudes, les +les dernières achalandent, sans façon, pour la plupart, leurs +charmes équivoques dans les rues de Montréal et dans les +localités qui avoisinent Caughnawagha.</p> + +<p>Un dicton populaire, un peu trop hardi pour que je +l'ose citer, y a même stigmatisé leur incontinence.</p> + +<p>La présence de sir William dans la bourgade indienne +avait été remarquée plus d'une fois.</p> + +<p>Les habitants se fâchèrent. Ils résolurent de jouer à +l'officier un tour dont ils sont coutumiers et dont l'effet +est de singulièrement refroidir la bravoure des séducteurs.</p> + +<p>Averti par sa maîtresse de ce qui se complotait coutre +lui, le Jeune homme cessa de la voir à Caughnawagha.</p> + +<p>Les Iroquois n'en demandaient pas davantage. Pourvu +que les Visages-Pâles n'apportent pas le désordre chez +eux, ils sont satisfaits. Au dehors, leurs squaws sont à peu +près libres d'agir comme il leur plaît. Rarement un père +ou un mari prendra souci des débordements de sa femme +ou de sa fille, s'ils ont lieu à distance du village; et je +l'ai dit, celles-ci jouissent avec usure de cette liberté.</p> + +<p>Pour en revenir à sir William, craignant de se faire +voir, il s'était caché une saussaie sur le bord du +fleuve. Là, il avait allumé un cigare et se félicitait +sincèrement d'avoir échappé au danger de traverser +Caughnawagha.</p> + +<p>—C'eût été épineux, très-épineux, <i>by jove</i>, murmura-t-il, +en se noyant dans un nuage de fumée bleuâtre.</p> + +<p>Par malheur, il comptait sans les Indiens qui l'avaient +amené avec les dames de Repentigny.</p> + +<p>Reconnu par ceux-ci, qui étaient des ennemis de Mu-us-lu-lu, +il ne devait pas échapper au châtiment dont on +l'avait menacé.</p> + +<p>Dès qu'ils eurent amarré leur canot au rivage, ils volèrent +aux premières maisons et annoncèrent que l'Habit-Rouge +était au village. Il avait, ajoutèrent-ils, un rendez-vous +avec sa maîtresse, car il l'attendait dans un +bouquet d'arbres, près de la baie.</p> + +<p>La nouvelle se répandit avec la célérité de l'éclair.</p> + +<p>Une vingtaine d'hommes, autant de femmes, entourèrent +bientôt la saussaie où sir William admirait toujours +son bonheur «providentiel, très-providentiel,» en humant +les parfums du meilleur havane qui eut été jamais +importé à Montréal.</p> + +<p>Surpris par cette bande hostile, il essuya pourtant de +faire résistance. Mais que pouvait-il? On lui lia les mains +l'une contre l'autre; on lui passa aux jambes une corde, +qui, sans lui interdire complètement la marche, le gênait +et l'empêchait de courir.</p> + +<p>Alors seulement, et quoiqu'il en coûtât é son amour-propre, +sir William, incapable de lutter, se mit à crier, +dans l'espoir que Mu-us-lu-lu ou quelque âme charitable +viendrait à son secours.</p> + +<p>Mais aussitôt les sauvages, sachant que la police de +Montréal était dans le village, lui appliquèrent sur la +bouche une vieille guenille en guise de bâillon.</p> + +<p>Les cris de l'officier cessèrent, et personne ne se montra +pour s'interposer entre ses bourreaux et lui.</p> + +<p>Ceux-ci alors se divisèrent en deux partis: les uns l'entraînèrent +vers le bois, les autres s'en furent chercher +dans leur hutte, qui une chaudière, qui du goudron ou +de la résine, qui une tonne vide, qui des poches<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a> +pleines de ce duvet de canard sauvage dont les Iroquois +faisaient alors commerce avec les matelassiers de Montréal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>C'est le vieux mot français, toujours employé au Canada +comme équivalent de sac.</p></blockquote> + +<p>Tous ces objets furent portés dans clairière à deux +ou trois cents pas à l'intérieur du bois.</p> + +<p>La foule dressa un bûcher, en chantant et en dansant, +comme aux plus belles époques de l'histoire de la tribu. +Cependant on s'abstenait de vociférations de peur d'attirer +les policemen.</p> + +<p>Le bûcher prêt et allumé, la chaudière fut placée dessus; +on la remplit de goudron et de résine, et les sacs de +duvet furent ouverts, pendant que les femmes dépouillaient +lestement le pauvre sir William King de ses vêtements, +sans même,—<i>pro pudor!</i>—faire grâce pour celui +que les dames anglaises défendent de nommer en +leur compagnie.</p> + +<p>L'infortuné jeune home se fatiguait en efforts inouïs, +mais infructueux, pour parler. Ne prévoyant que trop le +supplice honteux auquel il était réservé, il eût payé son +pardon d'une partie de tout ce qu'il possédait. Mais les +sauvages ne le voulaient écouter. Ils riaient de son visage +boursouflé, de ses yeux écarquillés par la tension des +muscles, de la sueur qui coulait à grosses gouttes de son +front. Ils se moquaient des larmes de rage dont ses paupières +étaient garnies, ils se livraient à d'ignobles plaisanteries +sur les formes grêles du malheureux Anglais, +et les squaws rivalisaient de méchanceté avec les +hommes.</p> + +<p>Dès qu'il eut été remis à l'état primitif, coupant des +ronces on arrachant des orties, elles le fustigèrent à qui +mieux mieux.</p> + +<p>Sous les coups de cette cruelle flagellation, l'officier +sautait, tombait à terre, s'y roulait, se démenait dans +tous les sens, et se consumait en vaines tentatives pour +briser ses entraves.</p> + +<p>Mais ni l'horreur de ce spectacle, ni les battements +précipités de son coeur qui résonnait comme un marteau +sur une enclume, ni les sons sourds et caverneux échappés +de sa poitrine à travers le bâillon, n'étaient faits pour +toucher les Iroquois. Bien au contraire, ils excitaient +leur férocité à ce point que quelques-uns, en souvenir +des glorieux exploits de leurs ancêtres, proposèrent de le +brûler à petit feu.</p> + +<p>Les sauvagesses appuyèrent à l'envi cette terrible proposition.</p> + +<p>—Sacrifions-le à Athaënsie, dit l'une.</p> + +<p>—Oui, dit une autre, ainsi nous nous vengerons des +injures que nous ont faites les Visages-Pâles.</p> + +<p>—Il faut faire rougir des bâtons pointus au feu et les +lui enfoncer dans les chairs, ajouta une troisième.</p> + +<p>—Je commence, s'écria une vieille sorcière édentée +arrachant au brasier un tison enflammé et l'appliquant +froidement sur le, dos du misérable sir William, qui fit +un bond et alla rouler un peu plus loin, à la grande hilarité +de ses tourmenteurs.</p> + +<p>L'exemple de la squaw ne pouvait manquer de trouver +des imitateurs, et l'officier courait déjà risque de périr dans +des souffrances affreuses; mais un des chefs du complot +les arrêta.</p> + +<p>—Prenons garde, mes frères, dit-il; les Habits-Rouges +sont maintenant les plus forts. Si nous tuions ce +chien, comme il le mérite, ses complices nous pendraient. +Il vaut mieux attendre et nous contenter aujourd'hui de +l'emplumer.</p> + +<p>Comme une goutte d'eau sur un vase en ébullition, +les paroles de ce chef calmèrent l'effervescence des +Indiens.</p> + +<p>Ils cessèrent un instant de torturer sir William pour +s'occuper aux préparatifs de son emplumement.</p> + +<p>Le goudron et la résine étant fondus, mêlés ensemble, +on versa le contenu de la chaudière dans la tonne vide, +dont un des fonds avait été enlevé.</p> + +<p>Ensuite, sur le gazon de la clairière, les sauvagesses +firent un lit de duvet.</p> + +<p>Quand cela fut terminé et que le liquide se fut un peu +refroidi de manière à être presque supportable à la main. +Les Iroquois saisirent par le corps l'Anglais épuisé et le +plongèrent dans la cuve de goudron.</p> + +<p>Il avait les membres en sang, la chaleur dévorante de +ce bain lui rendit pour un moment toute son énergie, elle +la tripla; contractant les poings par un mouvement désespéré, +il brisa ses liens, arracha son bâillon, et proféra +un cri qui n'avait plus rien d'humain.</p> + +<p>En même temps il essaya de sortir de la tonne. Mais +aussitôt les sauvages la poussèrent par derrière et il fut +renversé avec elle.</p> + +<p>La matière fluide l'inonda de toutes parts.</p> + +<p>Empêtré dans cette glu, meurtri, brûlé, les chevilles +maintenues par une corde, le pauvre sir William était +toujours à la merci de ses persécuteurs, qui, échauffés +par les excès de leur barbarie, ne songeaient plus que ses +déchirants appels pouvaient être entendus des gens du +grand connétable.</p> + +<p>L'ayant traîné sur le lit de duvet et roulé jusqu'à ce +qu'il fût tout couvert de plumes, ils le relevèrent, coupèrent +la corde qu'il avait aux jambes, et le chassèrent devant +eux, hors du bois, vers le village.</p> + +<p>Sauf l'incident des charbons, cette pratique révoltante +est généralement en usage à quelques variantes près, +parmi les paysans du l'Amérique septentrionale qui l'ont +apprise aux Indiens <a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p>Ils l'appliquent dans le cas de séduction, adultère, +mariage entre gens d'âges très-différents, etc.</p></blockquote> + +<p>Pendant qu'elle s'accomplissait, madame de Repentigny +et sa fille entrèrent, comme il a été dit, dans le wigwam +de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>A la vue de Co-lo-mo-o, la mère avait demandé par un +regard rapide à Léonie.</p> + +<p>—Est-ce là ton sauveur!</p> + +<p>—Oui, murmura la jeune fille en baissant douloureusement +les yeux vers le sol.</p> + +<p>Elle avait l'âme navrée. Des pleurs silencieux s'amassaient +déjà sous ses paupières et commençaient à glisser +sur ses joues.</p> + +<p>En l'apercevant, Co-lo-mo-o tressaillit. Mais ce tressaillement +fut léger, rapide. L'éclair n'est pas plus prompt, +ne laisse pas plus de trace. Un calme impénétrable lui +succéda.</p> + +<p>La scène avait duré quelques secondes seulement.</p> + +<p>—Daignez vous asseoir, mesdames, disait le grand +connétable en approchant un banc de bois; les sièges, +ajouta-t-il gaiement, sont rares et peu confortables ici, +mais à la guerre comme à la guerre.</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit madame de Repentigny.</p> + +<p>—Si, reprit le magistrat, vous désirez me parler en +particulier.....</p> + +<p>—Du tout, monsieur; nous sommes venues pour remercier +ce jeune homme qui, hier, a sauvé la vie à ma +fille.....</p> + +<p>—Ce sauvage! fit le grand connétable, en désignant +du doigt Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Lui-même, monsieur.</p> + +<p>—C'est bien heureux pour lui, car son père est un rebelle +de la pire espèce. Nous avons un mandat d'amener +contre lui. Il s'est caché quelque part dans les environs, +son fils le sait; il connaît sa retraite, mais il ne veut pas +le révéler. J'ai beau l'interroger, le gaillard fait la sourde +oreille. Oh! mais nous en viendrons à bout!</p> + +<p>—Il est donc coupable? demanda madame de Repentigny.</p> + +<p>—Coupable de dissimulation, répondit sévèrement le +magistrat.</p> + +<p>—Mais, monsieur, cacher son père, ce n'est pas un +crime, après tout, c'est plutôt une bonne action, observa +Léonie en rougissant.</p> + +<p>—Ce n'est pas ainsi que la loi l'entend, mademoiselle; +pas ainsi, répéta-t-il en se caressant le menton.</p> + +<p>—Cependant, reprit madame de Repentigny, vous ne +l'emmènerez pas en prison?</p> + +<p>—S'il refuse de parler, j'y serai forcé, bien malgré +moi, voyant l'intérêt que vous lui témoignez.</p> + +<p>Et, interpellant Co-lo-mo-o d'un ton paternel:</p> + +<p>—Allons, mon ami, lui dit-il, soyez raisonnable. Répondez +à nos questions. Que diable, nous ne lui voulons +pas plus de mal qu'à vous à votre père! C'est simplement +pour un examen que nous le cherchons. Dites-moi où il +est, et on vous lâche, vous et votre mère, quoiqu'elle ait, +m'a-t-on dit, malmené mes gens.</p> + +<p>L'Indien ne prononça aucune parole; mais à cette allusion +touchant Ni-a-pa-ah, il abaissa ses regards sur elle +et un nuage couvrit son front.</p> + +<p>—Vous le voyez, mesdames, j'y mets toute la douceur, +mais je n'en puis rien faire, malgré ma bonne volonté. Il +brave la justice, l'insensé! Oh! mais, mon drôle, nous +avons à la prison une petite collection d'instruments qui +desserraient les dents à un mort!</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre de lui parler? dit madame +de Repentigny.</p> + +<p>—Enchanté de vous être agréable, madame, répondit +galamment le grand connétable.</p> + +<p>Et, après un moment île réflexion:</p> + +<p>—Si vous désirez l'entretenir en tête-à-tête? reprit-il.</p> + +<p>—Non, c'est inutile, je vous remercie, monsieur. Tout +le monde peut entendre ce que j'ai à dire à ce brave garçon. +Il a arraché ma fille A la mort qui la menaçait sur le +<i>Montréalais</i>, et nous sommes heureuses, elle et moi, de +lui exprimer en public notre reconnaissance.</p> + +<p>—Oh! oui, s'écria vivement Léonie, et, pour ma part, +cette reconnaissance sera éternelle.</p> + +<p>S'animant, elle fit un pas vers Co-lo-mo-o et lui dit:</p> + +<p>—Croyez bien, monsieur, que vous n'aurez pas obligé +une ingrate. S'il est quelque chose que nous puissions +faire pour vous, dites. Mon père a du crédit, il ne refusera +pas de l'employer pour le sauveur de sa fille.</p> + +<p>Le nuage qui assombrissait le front du Petit-Aigle se +dissipa. Une lueur brillante resplendit sur son visage, +mais il resta muet.</p> + +<p>—Voulez-vous, continua la jeune fille, que nous priions +le grand connétable de vous enlever ces liens qui blessent +vos bras?</p> + +<p>L'Indien ne sembla pas avoir entendu cette offre.</p> + +<p>—Et votre pauvre mère, poursuivit Léonie, voulez-vous +que nous lui fassions rendre la liberté?</p> + +<p>—Je vous remercie et pour elle et pour moi, mademoiselle +répondit Co-lo-mo-o, en très bon français, mais +avec cet accent unique, fascinateur, qu'ont la plupart des +Peaux-Rouges de l'Amérique septentrionale qui parviennent +à parler notre langue.</p> + +<p>Léonie ne s'attendait pas à la réponse; elle devint rouge +comme une cerise.</p> + +<p>—Si vous en avez le pouvoir, ajouta le Petit-Aigle, +soyez assez bonne pour faire ôter les cordes qui meurtrissent +les poignets de ma mère. Quant à moi, je vous +sais gré de votre attention, mais cela est inutile. Fils d'un +chef illustre, je serai digue de lui!</p> + +<p>—Toujours vantards, ces sauvages! fit le grand connétable, +en haussant les épaules.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit madame de Repentigny, je +joins mes instances à celles de ma fille pour vous supplier.....</p> + +<p>—Je vous entends, madame, je vous entends; mais si +nous laissons à cette squaw l'usage de ses membres, elle +se jettera sur nous comme une enragée qu'elle est.</p> + +<p>—Je promets qu'elle se tiendra tranquille, dit froidement Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Et il adressa, en idiome iroquois, quelques paroles à sa +mère.</p> + +<p>—Si elle consent à être sage, je consens aussi à ce qu'elle +soit mise en liberté, dit le magistrat.</p> + +<p>—J'en réponds, dit le Petit-Aigle.</p> + +<p>—Et vous vous laisserez interroger?</p> + +<p>Co-lo-mo-o retomba dans son mutisme.</p> + +<p>—Ainsi donc, dit madame de Repentigny au grand +connétable, vous serez assez bienveillant, monsieur...</p> + +<p>—Sur-le-champ, madame, sur-le-champ. Il n'est rien +que je ne sois disposé à faire pour l'épouse d'un de nos +plus habiles fonctionnaires.</p> + +<p>Il appela: un homme de police parut.</p> + +<p>—John, lui dit-il, vous pouvez détacher la vieille.</p> + +<p>Alors retentit dans le wigwam ce cri déchirant que sir +William avait lancé, en parvenant à se délivrer de son +bâillon.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? dit le magistrat surpris; voilà +deux fois que j'entends crier. Il se passe ici quelque chose +d'extraordinaire, John, allez voir ce que ça signifie.</p> + +<p>Tandis que l'agent de police exécutait cet ordre, madame +de Repentigny s'approcha du grand connétable et +lui parla à voix basse en faveur dr Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Des rires bruyant, des clameurs, le vacarme d'une +population en émoi, troublèrent tout à coup leur entretien.</p> + +<p>Le rideau qui tenait lieu de porte au wigwam fut arraché, +et une forme humaine, hérissée de plumes des pieds +à la tête, comme un monstrueux volatile, se précipita dans +la salle, poursuivie par une centaine de sauvages vociférant +comme des énergumènes!</p> + +<p>—Des armes! qu'on me donne des armes! hurla l'étrange +figure.</p> + +<p>A la vue de cette grotesque apparition, madame de +Repentigny ne put retenir un sourire; Léonie se réfugia +derrière sa mère.</p> + +<p>Le grand connétable avait repris sa magistrale dignité.</p> + +<p>—Passez dans cette pièce, je vous en prie, dit-il aux +deux dames, en leur montrant la porte d'un des cabinets +qui servaient de chambre à coucher.</p> + +<p>En se retrouvant devant madame et mademoiselle de +Repentigny, sir William King, on l'a reconnu, recula en +proie à la plus profonde confusion qui ait jamais frappé +un homme.</p> + +<p>Il eût voulu être à cent pieds sous terre. La mort lui +aurait semblé préférable à cette odieuse humiliation.</p> + +<p>Il tenta de fuir, de se sauver.</p> + +<p>Une foule curieuse, avide, insultante, impitoyable, lui +barrait le passage.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE X</h3> +<h3>ÉVASION ET DUEL</h3> + + +<p>En entrant dans le cabinet où, par considération pour +leur sexe et pour leur rang, le grand connétable avait +invité les dames de Repentigny à se retirer, Léonie ne put +retenir un petit cri de surprise.</p> + +<p>La propreté élégante, si je puis m'exprimer ainsi, et +l'ordre merveilleux qui régnaient dans ce cabinet le lui +avaient arraché. Il était étroit, resserré, d'une simplicité +primitive, et, cependant, les ustensiles, les outils necessaires +à plusieurs métiers, y étaient renfermés; et cependant +tout y était à sa place propre, rien n'y détonnait, +chaque chose, chaque disposition semblait avoir été faite +expressément pour cette pièce, qui, de plus, servait de +chambre à coucher.</p> + +<p>Pour large ou luxueuse, de vrai, la couche ne l'était +guère: des planches de pin, très-minces, pliantes, avec +une natte de jonc recouverte de peaux d'ours. Des montures +délicates, en noyer tendre, n'en ornaient pas moins +le devant du châlit, posé sur des pieds crochus, habilement +sculptés.</p> + +<p>Il remplissait, tout un côté de la chambre.</p> + +<p>Dans l'embrasure de l'unique fenêtre, garnie d'un +rideau tricoté avec une sorte de laine en poil de martre, +on voyait un tour et ses accessoires. Auprès, une petite +forge, son enclume, ses étaux, et, en face du lit, un établi +de menuisier.</p> + +<p>Entre la porte et l'établi, une table à écrire, surmontée +d'une bibliothèque exiguë, mais composée avec un certain +art. Les oeuvres de Shakespeare, Byron, Thomas, +Corneille, Molière, La Bruyère, les premiers romans de +Cooper et de Walter Scott s'y faisaient remarquer, parmi +des ouvrages de théologie.</p> + +<p>Quelques aquarelles et dessins, bien réussis, signées +Paul (on se souvient que c'était le nom chrétien de Co-lo-mo-o), +comblaient avec des trophées d'armes sauvages et +civilisées les intervalles inoccupés.</p> + +<p>Quatre chaises, à fonds de bois brun bordés en jaune, +étaient rangées dans les angles.</p> + +<p>Le plancher, lavé avec le soin scrupuleux d'une ménagère +hollandaise, brillait d'une blancheur aussi éclatante +que l'ivoire.</p> + +<p>Mais ce qui étonnait et charmait tout à la fois, c'était +l'heureux accord, l'harmonie de tant d'objets disparates, +réunis dans un si court espace.</p> + +<p>—Oh! mais, dis donc, maman, comme c'est gentil +ici! exclama Léonie.</p> + +<p>—C'est sans doute la chambre de ce pauvre et bon +jeune homme.</p> + +<p>—Assurément. Mais vois un peu comme il a du goût +pour un sauvage!</p> + +<p>Et la jeune fille désigna la bibliothèque dont le cadre +avait été tourné avec beaucoup de mignardise.</p> + +<p>—Le fait est qu'on ne se croirait jamais chez un +Indien, murmura madame de Repentigny.</p> + +<p>—N'est-ce pas? appuya Léonie.</p> + +<p>—Avec quel enthousiasme tu dis cela! fit sa mère en +appuyant doucement la main sur son épaule.</p> + +<p>Léonie sentit que ses joues devenaient brûlantes. Elle +baissa les yeux.</p> + +<p>—Il lit nos grands poètes, dit madame de Repentigny.</p> + +<p>—Et il écrit aussi, repartit la jeune fille, en jetant les +yeux sur la table. Tiens, regarde, maman; voilà un manuscrit: +<i>Histoire des grands chefs</i>.</p> + +<p>—En effet, car.....</p> + +<p>—Écoute donc, maman, s'écria tout à coup Léonie, +en posant un doigt sur ses lèvres.</p> + +<p>Par un sentiment bien facile à comprendre, madame +de Repentigny tâchait de détourner de sir William les +pensées de sa tille. L'apparition aussi ridicule que peu +séante de l'officier était pour elle un motif de grave contrariété. +La cause son emplumement, elle la devinait. +Mais c'était un sujet délicat à traiter avec une jeune personne. +Elle appréhendait le moment où Léonie allait faire +ses réflexions à cet égard. Méditant les réponses les plus +convenables qu'elle pourrait opposer à ses commentaires, +elle était enchantée de voir son esprit occupé ailleurs.</p> + +<p>Malheureusement, la chambre de Co-lo-mo-o n'était +séparée de la salle que par une légère cloison, à travers +laquelle on percevait tout ce qui se disait, à voix haute, +dans l'une ou l'autre pièce, et Léonie, qui avait reconnu +sir William aussi bien que sa mère, avait entendu ces +mots:</p> + +<p>—Les misérables! ils voulaient me brûler à petit feu!</p> + +<p>—Regarde la jolie coupe, comme elle est coquettement +tournée, dit madame de Repentigny.</p> + +<p>—A propos, dit Léonie, que peut-il être arrivé à sir +William?</p> + +<p>—Mais, je ne sais trop, balbutia madame de Repentigny; +les sauvages n'aiment pas les Anglais.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! l'ont-ils arrangé? dit Léonie en détournant +la tête pour cacher un sourire.</p> + +<p>La voix du grand connétable répondit:</p> + +<p>—Croyez, sir William, que justice vous sera faite. Nous +ne souffrirons pas qu'un brave officier de l'armée britannique +soit indignement maltraité par une populace...</p> + +<p>—Indignement, très-indignement, interrompit le lieutenant.</p> + +<p>—Mais, reprit le magistrat, avant toute chose, il faudrait +vous changer, sir William.</p> + +<p>A ces mots, Léonie ne put maîtriser un éclat de rire; +madame de Repentigny elle-même eut bien de la peine +à garder son sérieux.</p> + +<p>Le grand connétable poursuivit:</p> + +<p>—Il y a encore une pièce de libre ici; passez-y, sir +William. Avec de l'eau chaude et de la potasse, vous +enlèverez le plus gros des plumes. Deux de mes hommes +vous aideront. On est allé chercher vos vêtements. Quand +vous serez habillé, je me tiendrai à votre disposition pour +procéder à l'enquête.</p> + +<p>—Non, non, repartit vivement l'officier, pas d'enquête +sur cette affaire, je vous prie, monsieur, elle me rendrait +la fable de la garnison. Étouffons-la plutôt.</p> + +<p>—Comme il vous plaira, sir William.</p> + +<p>—Monsieur le grand connétable, reprit le lieutenant, +d'un ton plus bas, voulez-vous avoir la bonté de faire +mes excuses aux dames de Repentigny; je ne puis me +présenter à elles, vous comprenez!</p> + +<p>—Parfaitement, parfaitement, sir William. Si elles +y consentent, je les reconduirai même à Lachine, en emmenant +mon prisonnier.</p> + +<p>—Je vous demanderai encore le secret...</p> + +<p>—Sur votre aventure?</p> + +<p>—Oui, monsieur, sur cette vilaine, très-vilaine aventure.</p> + +<p>—Vous avez ma parole, sir William. En donnant une +légère gratification à nos hommes, eux aussi seront +muets comme la tombe.</p> + +<p>—Je n'y manquerai pas, dit l'officier, en s'avançant +vers la porte d'une des chambres à coucher.</p> + +<p>—Non, pas celle-là, pas celle-là! que faites-vous, sir +William? C'est là que sont les dames de Repentigny; la +porte de gauche! Bien, vous y êtes! dit le magistrat, en +remarquant que le lieutenant marchait vers le cabinet de +Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Pauvre sir William, je le plains de tout mon coeur, +dit ironiquement Léonie; mais c'est égal, j'aurais maintenant +bien de la peine à épouser un homme que j'ai vu +dans une situation aussi burlesque.</p> + +<p>—Tiens, un portrait qui te ressemble! s'écria madame +de Repentigny, feignant de n'avoir point prêté l'oreille à +cette observation.</p> + +<p>La jeune fille se rapprocha de sa mère, qui examinait +une ébauche aux deux crayons, fixée par quatre épingles +à la cloison.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, mais c'est vrai; on jurerait que c'est +moi! exclama-t-elle, après avoir jeté un coup d'oeil sur +le dessin.</p> + +<p>A ce moment on frappa doucement à la porte.</p> + +<p>—Mesdames, dit le grand-connétable, en se montrant, +sir William...</p> + +<p>—Bien, bien! nous savons, monsieur, répondit madame +de Repentigny.</p> + +<p>Et, s'adressant à sa fille:</p> + +<p>—Viens, Léonie.</p> + +<p>La jeune demoiselle sortit à regret de la chambre. En +rentrant dans la salle, elle tenait ses yeux attachés vers +le sol. Cependant elle sentit le regard courroucé que lui +lança Co-lo-mo-o, car il était furieux que le secret du sa +chambre eût été violé par des étrangers.</p> + +<p>Madame de Repentigny dit aussitôt à l'indien:</p> + +<p>—Ma fille et moi ne voulons pas savoir de quoi on +vous accuse, mais soyez sûr, monsieur, que tout ce qu'il +faudra faire pour vous rendre la liberté, nous le ferons, +et nous nous jugerons encore vos obligées. Quant à votre +mère, dites ce que nous pouvons faire pour elle.</p> + +<p>—La femme du sagamo est libre; elle n'a plus besoin +de rien. Son fils ne demande et ne veut rien, répondit +sèchement le jeune homme, en tournant le dos aux deux +dames.</p> + +<p>—Vous le voyez, c'est une tête de mule, une vraie +tête de mule, je l'ai dit; mais nous lui mettrons les pincettes, +s'écria le grand connétable, en se frottant les +mains,—Mesdames, voulez-vous accepter mon canot +pour retourner à Lachine?</p> + +<p>—Merci, monsieur, nous avons le notre.</p> + +<p>—Désolé, mesdames, désolé de ne pouvoir vous être +utile, dit l'obséquieux magistrat.</p> + +<p>Léonie et sa mère sortirent du wigwam au milieu d'un +attroupement considérable.</p> + +<p>Le grand-connétable les suivit de près avec son captif +et quelques agents de police. Mais, arrivées à l'endroit +où on les avait débarquées, madame de Repentigny ne +trouva plus les bateliers. Ils n'avaient garde de se montrer +après l'attentat dont ils étaient les principaux auteurs. +En vain madame de Repentigny offrit-elle de l'argent +à d'autres Indiens pour les traverser. La crainte des +policemen l'emportait sur la cupidité. Heureusement que +le grand-connétable renouvela sa proposition, qui, cette +fois, fut acceptée.</p> + +<p>Les dames de Repentigny, son greffier et lui montèrent +dans un canot, avec deux rameurs; on embarqua +dans un autre Co-lo-mo-o entre quatre agents de police, +et le magistrat donna l'ordre du départ.</p> + +<p>A cet instant, un homme chétif fendit la foule curieusement +assemblée sur le rivage, s'avança vers le canot qui +contenait le Petit-Aigle et fit un signe aux agents de police.</p> + +<p>—Qu'est-ce que veut ce nabot? dit rudement l'un en +le repoussant.</p> + +<p>—Laisse-le, dit un autre, c'est Jean-Baptiste le quêteux. +Il veut traverser, faisons-lui la charité, ça nous +portera bonheur.</p> + +<p>Le bancal était déjà dans l'embarcation.</p> + +<p>Les deux bateaux quittèrent le quai en même temps.</p> + +<p>Léonie, songeuse, le coeur oppressé, hasardait, de moment +en moment, sur Co-lo-mo-o, des regards timides et +sympathiques; le Petit-Aigle, les mains liées sur le dos, +semblait indifférent à ce qui l'entourait. Assis derrière +lui, Jean échangeait des signes avec les hommes de police, +sans avoir l'air de le connaître.</p> + +<p>On atteignit ainsi le milieu du Saint-Laurent; les deux +canots marchant de conserve.</p> + +<p>Tout à coup le bancal, qui s'était dressé comme pour +examiner un objet à distance, perdit son équilibre et +tomba sur le Petit-Aigle.</p> + +<p>Les policemen partirent d'un éclat de rire..</p> + +<p>Le muet se releva lentement, et, comme s'il eut entendu +les rieurs, se tourna vers eux avec colère. L'hilarité des +agents de la force publique redoubla. Mais alors Co-lo-mo-o +et le nain sautèrent dans le fleuve, chacun d'un +côté.</p> + +<p>—Tirez dessus! tirez dessus! commanda le grand-connétable, +qui avait vu ce mouvement.</p> + +<p>—Oh! monsieur! dit Léonie, en lui arrêtant le bras +car le magistrat avait déjà armé un pistolet.</p> + +<p>C'était inutile; Jean-Baptiste et l'Indien, dont le premier +avait coupé les entraves, dans sa chute prétendue, +s'étaient enfoncés sous l'eau.</p> + +<p>—Il faut les poursuivre! Nous les attraperons! nous +les attraperons! Dix piastres A celui qui prendra le sauvage! +cria le grand-connétable.</p> + +<p>L'autre canot se mit aussitôt à donner la chasse au +fugitif, dans la direction des rapides. Celui de l'officier +de police allait suivre la même route, quand madame de +Repentigny dit à ce dernier:</p> + +<p>—Mais, monsieur, on nous attend à Lachine; vous ne +voulez pas, j'espère que nous participions à vos recherches!</p> + +<p>—C'est juste, madame; pardon de mon oubli, je vais +vous faire conduire à terre.</p> + +<p>Cette réponse soulagea Léonie d'un grand poids. Dans +le fond de son âme, elle priait Dieu pour que le Petit-Aigle +échappât aux agents de police, et ses yeux demeuraient +rivés sur le fleuve.</p> + +<p>Elle désirait et tremblait, en même temps, de voir reparaître +son sauveur.</p> + +<p>Mais le canot du grand-connétable arriva à Lachine +sans que Léonie eût, de nouveau, aperçu Co-lo-mo-o ou +le nain.</p> + +<p>Le lunch, chez Xavier Cherrier, fut assez triste, malgré +les efforts du jeune homme et de sa femme pour l'égayer. +Léonie était soucieuse; sa mère partageait son anxiété, et +les plaisanteries de leur hôte sur l'échauffourée de sir +William ne parvinrent pas à leur dérider le front.</p> + +<p>Tous quatre revinrent à Montréal.</p> + +<p>A la sollicitation de sa fille, madame de Repentigny +envoya un domestique pour savoir si le Petit-Aigle avait +ou non été repris.</p> + +<p>On lui rapporta qu'on ne savait ce qu'il était devenu +et que, désespérant de s'en emparer, la police avait abandonné +la poursuite.</p> + +<p>Cette réponse rassénéra Léonie; car elle avait l'intime +assurance que Co-lo-mo-o ne s'était pas noyé.</p> + +<p>Dans la soirée, sir William se fit annoncer. La jeune +fille se sentait de bonne humeur. Au lieu de plaisanter +sur sa mésaventure, elle ne lui en parla que pour le +plaindre, et avec une commisération qui enchanta l'officier, +peu habitué à de semblables témoignages d'affection.</p> + +<p>Outre sir William et Cherrier, plusieurs personnes +de la ville avaient été retenues à dîner par madame +de Repentigny.</p> + +<p>Le repas fut animé, joyeux, la maîtresse de la maison +ayant préalablement interdit toute conversation politique.</p> + +<p>Mais, après le dessert, les dames quittèrent la table, +suivant la mode anglaise; on enleva la nappe, et les domestiques +apportèrent des carafes de vin, des noix, des +noisettes et différentes espèces de fruits secs.</p> + +<p>Les messieurs, délivrés de leur consigne, commencèrent +alors à parler des événements du jour. Sir William +King, qui avait bu en véritable enfant du nord, fit une +sortie furibonde contre les Canadiens-Français. Quoique +plusieurs des assistants appartinssent à cette nationalité, +la plupart étant fonctionnaires publics, et, comme tels, +plus jaloux de leurs emplois que de leur dignité personnelle, +n'osaient lui répondre. Quelques-uns même applaudissaient +chaudement.</p> + +<p>—Nous tondrons, s'il le faut, jusqu'à la peau, ces +moutons entêtés, très-entêtés, s'écria sir William en manière +de conclusion.</p> + +<p>—Ce sera probablement pour vous remplumer, répondit +Cherrier, en grugeant une amande.</p> + +<p>A cette allusion, le visage de l'officier passa du pourpre +au cramoisi.</p> + +<p>—Est-ce une insulte? tonna-t-il.</p> + +<p>—Mais, à votre choix, répliqua tranquillement Cherrier.</p> + +<p>—Monsieur!... reprit l'Anglais, haussant encore le +ton.</p> + +<p>—Ah! messieurs, du calme, je vous prie; n'oublions +pas que nous sommes chez des dames, intervint un des +convives.</p> + +<p>La provocation en resta là, et l'entretien redevint général. +Chacun pensait, sauf les intéressés, que cette dispute +n'aurait pas plus de suites que les fumées du vin, auxquelles +on l'attribuait généralement.</p> + +<p>Mais, le lendemain, Cherrier reçut, dans la matinée, +deux officiers anglais, porteurs d'un cartel de la part de +sir William King. On lui laissait le choix des armes.</p> + +<p>—C'est bien, messieurs, leur dit le jeune homme; +entre quatre et cinq heures, j'aurai l'honneur de vous +envoyer mes témoins.</p> + +<p>Xavier était très-brave. Le duel ne l'effrayait pas. Il +détestait depuis longtemps sir William King, dont l'impertinente +fatuité lui agaçait les oreilles, suivant son expression; +depuis longtemps aussi il ne négligeait aucune +occasion de rabaisser sa morgue aristocratique.</p> + +<p>Mais Xavier aimait sa femme; il l'aimait passionnément. +Et l'idée d'une rencontre, qui pouvait être mortelle, +l'attrista un moment.</p> + +<p>Il réfléchit durant une heure en se promenant dans +son cabinet, puis il écrivit quelques lettres, traça nu +crayon cinq ou six lignes sur un carré de papier, le roula +entre ses doigts, et monta à une volière qu'il entretenait +sous les combles de sa maison.</p> + +<p>Dans cette volière, une demi-douzaine de pigeons roucoulaient +amoureusement. Xavier en saisit un, lui attacha +le rouleau de papier au cou, ouvrit une lucarne, et +lâcha l'oiseau, qui prit aussitôt son essor vers le Saint-Laurent.</p> + +<p>Trois heures après, un homme de haute stature était +introduit dans le cabinet de Cherrier.</p> + +<p>—Comment, mon ami, dit-il, après lui avoir serré la +main, vous voulez vous battre au moment où nous avons +besoin de tous nos bras, de toutes nos intelligences! +C'est une sottise, pardonnez-moi ma rude franchise.</p> + +<p>—Il m'était impossible de refuser, monsieur!</p> + +<p>—Quel est votre adversaire?</p> + +<p>—Sir William King, un officier anglais.</p> + +<p>—Un officier anglais! dit l'inconnu en tressaillant. +Ah! c'est différent. Je prends votre parti, le voulez-vous?</p> + +<p>—Merci, monsieur, soyez mon témoin, cela suffira.</p> + +<p>—Vous avez raison. Je ne savais ce que je disais. +Quelles armes?</p> + +<p>—Le pistolet. Mon autre témoin sera M. Décoigne. +Souhaitez-vous vous entendre avec lui?</p> + +<p>—Assurément. Où aura lieu la rencontre?</p> + +<p>—Il vaudrait peut-être mieux aller sur la frontière, +car les lois.....</p> + +<p>—Non, non, dit l'étranger. C'est trop loin, et nous +n'avons pas de temps à perdre. Je connais un endroit +charmant. Si vous voulez vous en rapporter à moi.....</p> + +<p>Cherrier s'inclina en signe d'assentiment. Après quelques +nouveaux pourparlers les deux hommes se quittèrent.</p> + +<p>Xavier était si tranquille que sa femme ne soupçonna +pas le danger auquel il allait s'exposer.</p> + +<p>Le lendemain, deux canots déposèrent six hommes +sur un des îlots de Boucherville, à six lieues environ de +Montréal.</p> + +<p>Parmi ces hommes se trouvaient Xavier Cherrier et sir +William King.</p> + +<p>Ils se présentèrent mutuellement leurs témoins: +MM. Villefranche<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a> et Décoigne pour Cherrier, Steven +et Johnson pour King.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>En abordant, Villefranche avait les traits contractés. +A en juger par sa physionomie, une tempête terrible +grondait dans son sein. Malgré l'air de force et d'énergie +que respirait toute sa personne, il chancelait +presque.</p> + +<p>Le terrain fut choisi dans une éclaircie gazonnée, au +milieu de laquelle s'élevait un petit tertre.</p> + +<p>—Il y a vingt et un ans... déjà<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>! murmura le principal +témoin de Cherrier, en embrassant ce tertre dans un +regard sombre et douloureux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>La <i>Huronne</i>, prologue.</p></blockquote> + +<p>—Êtes-vous prêts, messieurs? demanda M. Steven.</p> + +<p>—Oui, dirent les deux adversaires.</p> + +<p>Ils devaient tirer à vingt-cinq pas, et rester en place ou +marcher facultativement l'un sur l'autre.</p> + +<p>On leur remit à chacun un pistolet chargé.</p> + +<p>Ils se postèrent.</p> + +<p>—Allez, dit M. Steven, d'une voix brève.</p> + +<p>Les deux antagonistes étaient également altérés de +vengeance. Ils ne bougèrent pas de place.</p> + +<p>Une double explosion retentit. Xavier tomba à la renverse, +baigné dans son sang.</p> + +<p>—Ah! grommela Villefranche, entre ses dents; ce +misérable Anglais nous échappe; j'espérais pourtant +bien l'enterrer ici! Mais, patience, patience, je le retrouverai!</p> + + + +<br><br><br> + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h3>LES GARNISAIRES DE L'ILE AU DIABLE.</h3> + +<p>Après le départ des deux canots qui emmenaient +Co-lo-mo-o et la police, les iroquois attroupés sur le rivage +du Saint-Laurent, à Caughnawagha, s'étaient lentement +retirés dans leurs loges.</p> + +<p>Seules deux personnes, deux femmes, ne quittèrent +point le bord du fleuve.</p> + +<p>L'une, debout à la pointe d'un rocher, drapée dans sa +couverte, muette, immobile comme un marbre, mais le +front plissé, les yeux sombres, profondément rentrés +sous leurs orbites, les traits contractés, la lèvre frissonnante, +semblait quelque manitou indien descendu sur +la terre pour y venger les insultes faites à son peuple.</p> + +<p>L'autre, accroupie, la tête penchée, le visage plongé +dans ses mains, les cheveux flottant au vent, pleurait à +chaudes larmes. Puissante aussi, sa douleur s'exhalait en +sanglots déchirants. Mais que loin elle était de celle qui +gonflait le sein de sa compagne, sans pouvoir s'épancher! +Cependant, si l'attitude austère de celle-ci effrayait presque, +la posture humble, désespérée de celle-là, navrait le coeur.</p> + +<p>La première était Ni-a-pa-ah, mère de Co-lo-mo-o; la +seconde était Hi-ou-ti-ou-li, la Fauvette-Légère, fille de +Mu-us-lu-lu, soeur de la maîtresse de sir William +King.</p> + +<p>Hi-ou-ti-ou-li aimait Co-lo-mo-o. Après la famille de +Nar-go-tou-ké, la sienne était celle des Iroquois de +Caughnawagha dont le sang s'était conservé le plus pur.</p> + +<p>On avait même espéré qu'un mariage entre leurs enfants +éteindrait la haine qui divisait les deux chefs. Par +malheur, aucun d'eux n'était disposé à faire une concession +à l'autre.</p> + +<p>Co-lo-mo-o avait accueilli avec une indifférence complète +l'amour d'Hi-ou-ti-ou-li. Et la jeune fille, malgré +sa jeunesse rayonnante de beauté, se consumait dans le +chagrin et les pleurs; car, dédaignée par l'objet de son +culte, elle était encore en butte aux mauvais traitements +de ses parents qui ne lui pardonnaient pas sa tendresse +pour le fils de leur ennemi.</p> + +<p>Tout d'un coup Hi-ou-ti-ou-li releva la tête, puis elle +s'élança vers Ni-a-pa-ah:</p> + +<p>—Ma mère, dit-elle, je vais suivre le Petit-Aigle; +venez avec moi; partons; je connais, parmi les Fransé<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> +de Montréal, des chefs influents. Nous irons chez eux; +nous leur parlerons; ils rendront la liberté...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Les Indiens appellent ainsi les Canadiens-Français.</p></blockquote> + +<p>Elle s'arrêta court, la pauvre enfant, et baissa les +yeux.</p> + +<p>Aux premiers mots, Ni-a-pa-ah avait haussé les +épaules, ensuite elle s'était retournée lentement et avait +repris le chemin de sa cabane, sans accorder un regard à +la belle éplorée.</p> + +<p>L'affliction chez nous efface les rangs, elle fait taire les +inimitiés. Il n'en est pas de même chez les Peaux-Rouges. +L'aversion subsiste à travers toutes les vicissitudes de la +vie. Elle en dépasse les limites pour se transmettre, plante +vénéneuse, vivace, indéracinable, de générations en générations.</p> + +<p>La femme de Nar-go-tou-ké éloignée, Hi-ou-ti-ou-li +reporta sur le fleuve ses yeux humides.</p> + +<p>Le temps était fort clair et la vue embrassait les deux +rives.</p> + +<p>A ce moment, la Fauvette-Légère aperçut le bancal, +qui se levait dans le canot et tombait sur Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Elle pressentit l'intention de Jean-Baptiste. Son coeur +battit violemment. Les pleurs séchèrent sous sa paupière. +Son regard doubla d'intensité.</p> + +<p>Le Petit-Aigle se jette à l'eau, aussitôt Hi-ou-ti-ou-li +saute dans un canot et s'avance vers le milieu du Saint-Laurent.</p> + +<p>Cependant, Jean-Baptiste avait, pour couper les liens +du jeune chef, profité du passage d'un de ces longs +trains, de bois que les Canadiens-Français appellent +cages.</p> + +<p>Co-lo-mo-o comprit bien que la cage pouvait lui être +d'une grande utilité.</p> + +<p>Lorsqu'il plongea, une distance de cinquante à soixante +brasses environ le séparait des canots de la police.</p> + +<p>Mais au lieu de nager tout d'abord vers la cage, le +jeune homme prit une direction opposée, et, après quatre +ou cinq minutes, se montra à fleur d'eau derrière une +petite île.</p> + +<p>Du bateau lancé à sa poursuite, on le distingua.</p> + +<p>L'Indien n'en demandait pas davantage. Se renfonçant +immédiatement sous les flots, il pointe alors sur la +cage, pendant que les gens de police, trompés par son +stratagème, le chassent vainement autour de l'île.</p> + +<p>Le train de bois marche avec lenteur.</p> + +<p>Co-lo-mo-o ne tarde guère à ile rejoindre. Quand il juge +c«i cire tout près, il remonte, et une grosse botte d'herbes +aquatiques paraît à la surface du fleuve.</p> + +<p>Ces herbages, c'est Co-lo-mo-o qui les a cueillis près +de l'Ile. On dirait qu'arrachés de quelque crique par la +force du courant, ils s'en vont bien innocemment à la +dérive. Mais, dans leur touffe épaisse, se cache la tête du +Petit-Aigle. Il respire, tout en observant ses ennemis, à +présent descendus sur l'île pour l'y chercher.</p> + +<p>Cependant Co-lo-mo-o est fatigué. Longue est la course +qu'il a fournie sans pouvoir reprendre haleine. Il s'accroche +à un des arbres qui composent la cage et examine +les hommes chargés de la diriger.</p> + +<p>C'est que déjà se font entendre les voix mugissantes +des rapides; c'est que déjà aussi les vagues sont devenues +trop impétueuses pour qu'il soit possible de regagner la +rive à la nage, et que Co-lo-mo-o sait qu'à moins de +monter sur le train, il court risque d'être déchiré par les +rochers qui hérissent le Saint-Laurent au sault Saint-Louis.</p> + +<p>Que les cageux soient des Canadiens-Français ou des +Irlandais, et le Petit-Aigle leur demandera assistance, car +les uns et les autres détestent les Anglais.</p> + +<p>Mais à leurs grosses figures sanguinolentes, à leurs +yeux bleus, à leurs favoris roux comme leurs cheveux, +Co-lo-mo-o reconnaît des Écossais, ces fidèles serviteurs +de la couronne d'Angleterre, que le temps a rendus plus +royalistes que le roi lui-même.</p> + +<p>Impossible de s'adresser à ces hommes. Malgré le +respect,—un peu exagéré,—qu'on leur prête pour les +lois de l'hospitalité, ils s'empareraient assurément du +jeune sagamo et le livreraient à la police, en arrivant à +Montréal.</p> + +<p>Pourtant l'on n'aperçoit plus dans l'espace les policemen.</p> + +<p>A peine la cime des arbres de l'île où ils ont débarqué +est-elle encore visible.</p> + +<p>Co-lo-mo-o réfléchit.</p> + +<p>Il faut se décider, et promptement: de plus en plus on +approche des rapides et voilà que les cageux se hâtent +de diviser leur train en plusieurs parties, suivant +l'habitude, afin qu'il ne soit pas rompu par les écueils, +en descendant la cataracte.</p> + +<p>Que faire? se confier à eux. C'est la dernière chance +de salut. Il n'y a plus à hésiter.</p> + +<p>Co-lo-mo-o en prend la résolution. La perspective de +la prison est encore préférable à une mort imminente.</p> + +<p>Il dresse la tête; il fait un mouvement pour se hisser +sur la cage: le bruit d'un canot frappe son oreille.</p> + +<p>Suspendu à l'un des bois flottants, Co-lo-mo-o se retourne, +plein de rage, prêt à replonger dans l'abîme et à +périr dans son sein, plutôt qu'à se livrer aux ennemis de +sa race.</p> + +<p>Mais non, le brave Iroquois ne succombera pas ainsi; pas ainsi, +non, il ne languira pas cette fois dans un noir cachot.</p> + +<p>—Vile! vite! mon frère! lui crie une voix inquiète.</p> + +<p>Un des cageux répond:</p> + +<p>—Eh! ou diable va-t-on comme cela, la belle? As-tu +envie de sauter les rapides avec nous? Au moins, viens +ici, près de moi, tu seras plus on sûreté que dans ta coquille +de noix.</p> + +<p>—Pardieu! c'est qu'elle est jolie, cette coquine! ajouta +un second. Ah! mais qu'est-ce que cela veut dire!</p> + +<p>Cette exclamation fut arrachée au marinier par la soudaine +apparition de Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Reconnaissant la personne et la voix qui l'avaient appelé +l'Indien prit son élan, monta sur la cage, et d'un +bond, fut dans le canot, à côté d'Hi-ou-ti-ou-li.</p> + +<p>—Ces sauvages, ça vous a de drôles d'inventions! dit +le premier des Écossais qui avait parlé.</p> + +<p>—A quel jeu jouent-ils? dit lautre.</p> + +<p>—Au jeu de l'évasion, intervint un troisième. L'homme +est un prisonnier, je l'ai remarqué, tout à l'heure, dans +le bateau de la police. Il s'est échappé. Mais il y a sans +doute une prime pour sa peau; je m'en vas tâcher de +l'avoir.</p> + +<p>En disant ces mots, le cageux prit, sur un fagot, un +long fusil simple, l'épaula tranquillement et fit feu.</p> + +<p>—Un cri perçant retentit.</p> + +<p>—Touché! touché! je l'ai touché! s'exclama l'Écossais, +en brandissant triomphalement son fusil en l'air.</p> + +<p>L'on n'entendit plus rien, car les tronçons de la cage +s'étaient tour à tour engagé dans la passe des rapides.</p> + +<p>—Mon frère est blessé! répétait avec angoisses Hi-ou-ti-ou-li, +en voyant quelques gouttes de sang qui roulaient +sur la joue de Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Non, ma soeur, répondit le jeune homme.</p> + +<p>—Mais tu as été atteint!</p> + +<p>—Légèrement. Ramons, ramons; à droite! ferme! +repartit le Petit-Aigle qui, aussitôt dans le canot, avait +saisi une pagaie et faisait des efforts surhumains pour +résister à la violence des eaux.</p> + +<p>Ce n'était point une entreprise aisée. Des lames +courtes, furieuses, irritées, déferlaient avec fracas autour +de l'esquif, menaçant de l'engloutir ou de le précipiter +avec elles à travers les écueils. Pour braver leur +colère, pour la vaincre, il fallait joindre l'énergie A la +prudence, l'habileté au sang-froid.</p> + +<p>Ces qualités, Co-lo-mo-o les possédait heureusement à +un haut degré.</p> + +<p>Secondé avec autant d'intelligence que de courage par +Mi-ou-li-ou-li, il parvint, après une lutte acharnée avec le +terrible élément, à placer un certain intervalle entre les +rapides et son embarcation.</p> + +<p>Hors du danger le plus pressant, il se demanda ce qu'il +devait faire. Retourner au village eut été une maladresse. +Aussi le Petit-Aigle n'y songea-t-il point. Le meilleur +parti qu'il put adopter, c'était de joindre son père sur +l'île au Diable.</p> + +<p>Mais une difficulté se présentait. Hi-ou-ti-ou-li était fille +de Mu-us-lu-lu; ne le trahirait-elle pas? D'ailleurs, l'île +au Diable servait de retraite à une foule de gens, Canadiens +et Indiens, en hostilité ouverte avec le gouvernement +anglais. Tous s'étaient liés par un serment solennel +à ne jamais révéler cet asile.</p> + +<p>Co-lo-mo-o résolut de sonder la Fauvette-Légère.</p> + +<p>—Je remercie, dit-il, ma soeur du service qu'elle m'a +rendu. En revenant à Caughnawagha, je lui ferai des +présents qui lui prouveront que mon coeur n'est point +ingrat.</p> + +<p>—Hi-ou-ti-ou-li, répondit-elle, ne demande rien. Si +son frère Co-lo-mo-o est heureux, elle aussi est heureuse; +s'il souffre, elle aussi souffre.</p> + +<p>—Ma soeur est bonne, reprit le sagamo. Pourquoi +l'esprit du père de ma soeur n'est-il pas semblable au +sien?</p> + +<p>L'Indienne soupira, et le Petit-Aigle poursuivit:</p> + +<p>—L'esprit du père de ma soeur lui parle pour les ennemis +du notre race.</p> + +<p>—Mais, s'écria vivement la jeune fille, l'esprit d'Hi-ou-ti-ou-li +lui parle pour les amis de Co-lo-mo-o. En le voyant +pris par les Habits-Rouge elle a pleuré; en le voyant se +jeter dans la Grande-Rivière, elle a été réjouie et elle est +venue à lui pour l'aider s'il avait besoin de son secours.</p> + +<p>Le sachem, se tournant vers elle, lui envoya un regard +de gratitude, et il dit:</p> + +<p>—Ma soeur veut donc du bien à Co-lo-mo-o?</p> + +<p>—Hi-ou-ti-ou-li veut pour Co-lo-mo-o ce qui lui est +agréable.</p> + +<p>—Et elle serait fidèle à ceux qu'il aime?</p> + +<p>—Oh! oui, répliqua-t-elle avec ardeur.</p> + +<p>—Alors, dit lu Petit-Aigle; si je lui découvrais un +secret elle le garderait comme la Grande-Rivière garde +les cailloux qu'on laisse tomber dans son lit?</p> + +<p>—Si mon frère confiait un secret à Hi-ou-ti-ou-li, dit-elle +chaleureusement, c'est qu'il l'aimerait; et s'il l'aimait, +Hi-ou-ti-ou-li mourrait avec joie pour lui faire un plaisir.</p> + +<p>—Ma soeur n'aperçoit-elle rien là-bas, sur la rive? +interrogea Co-lo-mo-o, changeant brusquement le sujet +de la conversation.</p> + +<p>Fauvette-Légère regarda un instant dans la direction +qu'il indiquait.</p> + +<p>Elle, lui répondit:</p> + +<p>—Je vois les Habits-Rouges. Que mon frère n'aille +pas de ce côté!</p> + +<p>—Non, Co-lo-mo-o n'ira point. Il se rendra dans un +autre lieu où il pourra échapper aux griffes de ses lâches +anglais, si Hi-ou-ti-ou-li veut lui promettre de ne point +le trahir.</p> + +<p>—Hi-ou-ti-ou-li le jure sur la croix qu'adorent les +chrétiens! répondit gravement la jeune Iroquoise en +étendant son bras vers le petit clocher de la chapelle de +Caughnawagha, qui se profilait dans le lointain.</p> + +<p>Satisfait de ce serment, le fils de Nar-go-tou-ké oublia +qu'il était défendu aux non-initiés de pénétrer dans l'île +au Diable et manoeuvra hardiment vers ce point.</p> + +<p>Sa compagne le laissa faire sans prononcer une parole, +quoiqu'elle ignorât l'existence du cordage qui facilitait +l'accès de l'îlot; et quoique, par conséquent, elle dût d'abord +juger le dessein de Co-lo-mo-o follement téméraire.</p> + +<p>Mais n'avait-elle pas dit, ne pensait-elle pas que ce serait +un bonheur pour elle de mourir, s'il était nécessaire, +en le servant?</p> + +<p>Surprise à la vue du câble dont Co-lo-mo-o se saisit, +afin de haler le canot jusqu'à la seule place abordable, +elle le fut bien davantage quand une foule de gens, à +l'extérieur farouche, les entourèrent au moment de leur +débarquement.</p> + +<p>Parmi eux, il y avait des Canadiens, des Indiens, des +Irlandais, et quelques Anglais.</p> + +<p>Tous étaient armés.</p> + +<p>Il remplissaient l'étroite crique où Co-lo-mo-o amarrait +son canot. Plus encore que la jeune fille, ils paraissaient +étonnés. La plupart lui lancèrent des regards menaçants.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké, son fusil à la main, marcha vers Co-lo-mo-o, +et, lui frappant sur l'épaule:</p> + +<p>—Pourquoi, dit-il d'un ton rude, mon fils amène-t-il +ici cette fille de loup?</p> + +<p>—Elle m'a sauvé la vie, balbutia le jeune homme, +tremblant d'avoir offensé son père.</p> + +<p>—Et c'est pour la récompenser de lui avoir sauvé la +vie que mon fils la conduit à sa perte? reprit la Poudre +en portant le pouce sur le chien de son fusil.</p> + +<p>—Les Habits-Rouges me poursuivaient.....</p> + +<p>Nar-go-tou-ké ne lui donna pas le loisir d'achever.</p> + +<p>—Qu'importe! s'écria-t-il. Mon fils nous a vendus en +montrant, notre refuge à cette squaw de malheur. Il périra +avec elle.</p> + +<p>—Il est vrai que les règlements de noire association +décrètent la mort contre les délateurs et les profanes, dit +un Canadien-Français; mais avant de condamner ce jeune +homme, on devrait l'entendre.</p> + +<p>—Mes règlements à moi, riposta impétueusement la +Poudre, sont qu'il est mon fils, qu'il a manqué au respect +qu'il me devait, en amenant ici cette fille, et que, +pour le punir, je vais le tuer comme il le mérite.</p> + +<p>—Si je vous ai manqué de respect, je suis prêt à subir +mon châtiment; mais épargnez Hi-ou-ti-ou-li, dit bravement +Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Épargner le vil rejeton de Mu-us-lu-lu! Non! non! +dit aigrement Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>Et deux petits coups secs résonnèrent.</p> + +<p>L'irascible sagamo venait d'armer son fusil.</p> + +<p>—Grâce pour Co-lo-mo-o! grâce pour votre fils! supplia +Hi-ou-ti-ou-li en se jetant à ses genoux; grâce pour +lui, je vous en conjure! Moi, je ne découvrirai pas votre +secret, je l'ai juré..... Si vous doutez de la parole d'Hi-ou-ti-ou-li, +sacrifiez-la, et ne faites pas de mal à Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Il faut délibérer, dirent plusieurs voix.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké ne les entendit pas. Il ajusta le Petit-Aigle, +toujours calme, impassible, et pressa la détente. Le +coup partit. Mais une main vigoureuse avait subitement +rabaissé le canon du fusil, et le plomb meurtrier s'était +logé en terre.</p> + +<p>—Poignet-d'Acier! Poignet-d'Acier! murmurèrent +les spectateurs.</p> + +<p>Exaspéré par cette opposition soudaine à l'horrible +forfait que, dans son emportement aveugle, il eut accompli, +la Poudre avait tourné sur ses talons comme sur un +pivot, et, la prunelle enflammée, la provocation à la bouche, +il défiait le nouveau venu.</p> + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<h3>LE CHARLEVOIX</h3> + + +<p>Haute taille, belle prestance, charpente musculeuse, +visage rude, bronzé, cheveux noirs, grisonnants, barbe +longue, de même nuance que les cheveux, l'air d'un +héros de légende, tel était ce dernier.</p> + +<p>Son âge eût été difficile à préciser; il pouvait tout +aussi bien avoir quarante-cinq ans que soixante. Mais la +force et la santé rayonnaient sur sa personne. On devinait +qu'il avait été créé pour le commandement, destiné +aux choses grandes, bonnes ou mauvaises. Un costume +mi-parti de voyage, mi-parti de ville, faisait ressortir +les admirables proportions de ses membres.</p> + +<p>C'était un chapeau de feutre brun foncé, une tunique +en velours sombre, boutonnée jusqu'en haut, un pantalon +de même étoffe, à demi enfoui dans une paire de +grandes bottes de chasse, mais qu'on pouvait, en un tour +de main, ramener et rabattre par-dessus les tiges.</p> + +<p>Il avait débouché par une étroite issue, pratiquée +entre les buissons qui bordent l'île au Diable, et se tenait +appuyé à une carabine.</p> + +<p>—Mon frère a-t-il perdu la raison? dit-il d'une voix +brève à Nar-go-tou-ké. L'heure est-elle propice pour +avoir des querelles? Est-ce au moment d'attaquer nos +ennemis qu'il faut nous diviser? Ce jeune homme n'est-il +pas le fils de mon frère? le dernier des descendants d'une +famille qui compte tant de braves? Que mon frère réfléchisse, +et mon frère me remerciera d'avoir arrêté son +bras; car si mon frère est prompt comme la poudre, dont +on lui a donné le nom, il a la sagesse d'un vieillard, la +bonté du père des hommes.</p> + +<p>Ce discours était bien propre à apaiser l'irritation du +sagamo. Il flattait sa vanité, le sentiment par excellence +des Indiens, et lui donnait le temps d'envisager l'étendue +du crime qu'il avait été sur le point de perpétrer.</p> + +<p>—C'est juste, c'est juste, appuyèrent les assistants.</p> + +<p>—Mais, demanda l'un, que ferons-nous de cette +squaw? car puisqu'elle est fille de Mu-us-lu-lu, un +loyaliste enragé, elle nous vendra assurément.</p> + +<p>—Je réponds d'elle, s'écria Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké fronça les sourcils.</p> + +<p>—Est-ce que, dit-il, d'un ton ironique, le descendant +de la Chaudière-Noire voudrait prendre sous sa protection +les enfants du Loup? Oublie-t-il que c'est le père de cette +fille qui m'a dénoncé aux Habits-Rouges? S'il en était +ainsi, j'étranglerais plutôt Co-lo-mo-o de mes propres +mains, que de le laisser déshonorer le sang qui coule dans +ses veines.</p> + +<p>—Co-lo-mo-o demande pardon à son père, il est prêt +à le vénérer et à lui obéir en tout, dit doucement le jeune +homme; mais Hi-ou-ti-ou-li l'a aidé à échapper aux +Kingsors, et il ne la paiera point par un acte de la plus +noire ingratitude.</p> + +<p>—Le jeune Aigle parle bien; il est digne de figurer au +conseil des anciens. Qu'il nous conte ce qui lui est arrivé; +et toi, vaillant Nar-go-tou-ké, écoute-le avec le calme +des hommes forts, dit alors Poignet-d'Acier.</p> + +<p>Co-lo-mo-o, encouragé par l'approbation générale, fit +simplement et correctement le récit de ce qui s'était passé +à Caughnawagha depuis la fuite de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>—En apprenant les outrages dont sa femme et son fils +avaient été victimes, celui-ci se sentit pris d'une fureur +nouvelle qui s'exhala en cris frénétiques, auxquels la +plupart des auditeurs joignirent des paroles de vengeance.</p> + +<p>—Puisque cette squaw a sauvé tes jours et puisqu'elle +promet de se taire, qu'elle parte! dit brusquement le +sagamo, quand Co-lo-mo-o cessa de parler. Mais qu'elle +se souvienne que si sa langue tourne une fois de trop dans +sa bouche, je la lui arracherai pour la donnera manger +à mes chiens!</p> + +<p>—Tu as entendu, jeune fille, fit gravement Poignet-d'Acier. +Va, et rappelle-toi ton serment.</p> + +<p>—Ce que Hi-ou-ti-ou-li a promis à Co-lo-mo-o, elle +l'observera avec autant de régularité que le soleil observe +son cours, répondit l'Indienne en embrassant le Petit-Aigle +dans un long regard, comme si elle prévoyait, +hélas! que ce regard était le dernier, qu'elle ne reverrait +plus le fils de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>Pendant que, un à un, les acteurs de cette scène se +baissaient et s'introduisaient sous les halliers pour rentrer +à l'intérieur de l'ilot, la Fauvette-Légère monta dans son +canot et quitta lentement le rivage, en se laissant glisser +le long de la corde qui leur avait servi pour attérir.</p> + +<p>Elle espérait que Co-lo-mo-o lui adresserait un mot, +un signe, un coup d'oeil. Mais soit qu'il craignit d'offenser +son père, soit qu'il ne pensât plus à elle, Co-lo-mo-o se +plongea sous les broussailles, sans se tourner vers la pauvre +Indienne.</p> + +<p>Fatal oubli, il fut la perte de la Fauvette-Légère.</p> + +<p>Le sang s'arrêta dans ses veines; son coeur se glaça; un +tourbillon passa sur ses yeux; ses doigts détendus lâchèrent +le câble protecteur, et la malheureuse Iroquoise, +entraînée avec la rapidité de la foudre, sur la cataracte +qui rugissait à cent brasses de là, fut mise en pièces avec +sa frêle embarcation.</p> + +<p>Elle n'avait pas proféré un cri, pas fait une tentative +pour disputer sa vie à la mort.</p> + +<p>Le lendemain on trouva, échoués dans la baie de Laprairie, +ses restes sanglants, que se disputait une bande +de vautours.</p> + +<p>Cependant Co-lo-mo-o avait suivi les compagnons de +son père dans l'éclaircie ouverte au milieu de l'île. Il était +content de savoir sa libératrice en sûreté; mais ne se +préoccupait plus guère d'elle, croyant qu'elle retournerait, +sans encombre, à Caughnawagha.</p> + +<p>Une fois dans la clairière, il remarqua que le nombre +des insulaires augmentait.</p> + +<p>Ils arrivaient de toutes les parties de l'ilot et semblaient, +pour ainsi dire, sortir de dessous terre.</p> + +<p>Bientôt on en put compter plus de deux cents.</p> + +<p>Gens robustes, à la mine énergique, ils appartenaient +aux classes ouvrières de la société.</p> + +<p>Les trappeurs, les bateliers, les cageux, dominaient +néanmoins dans la masse.</p> + +<p>La clairière était couverte de monde. Poignet-d'Acier +grimpa sur la gigantesque statue dont il a été question +déjà, et, s'adressant à la multitude:</p> + +<p>—Mes amis, dit-il, le but qui nous rassemble vous est +connu. Quels que soient nos motifs, nous voulons tous +briser le joug que l'Angleterre fait peser sur ce pays. +Pour moi, ce n'est pas le désir d'une heure; il y a plus de +vingt ans qu'il me brûle, que j'en poursuis la réalisation.</p> + +<p>Ils le savent, ceux qui m'ont accompagné des déserts de la +Colombie jusqu'ici. Deux fois, j'ai possédé des richesses +si grandes que j'aurais pu acheter tout le Canada aux +tyrans qui l'oppriment et qui le vendraient s'ils en trouvaient +un prix capable de satisfaire leur cupidité; mais, +deux fois, mes trésors m'ont été enlevés au moment où je +les rapportais pour vous délivrer de l'infâme tyrannie +sous laquelle Canadiens et Indiens, Irlandais et même +Anglais, voue gémissez. Cependant, quoique ruiné, je +n'ai jamais perdu l'espoir. N'avais-je pas avec moi des +hommes intrépides, dévoués jusqu'à la mort?</p> + +<p>—Oui, oui! s'écrièrent divers individus dans la foule.</p> + +<p>L'orateur poursuivit, en s'animant par degrés:</p> + +<p>—Nous sommes entrés au Canada: on nous a proscrits! +Nous avons demandé justice: on a mis nos têtes à prix! +Nous avons protesté: on a tiré sur nous! Eh bien, mes +amis, que fallait-il faire? Profiter de l'exaspération publique, +nous unir aux membres du parti libéral; nous entendre +avec les chefs de ce parti, les Papineau, les Neilson, +les O'Callaghan, les Bédard, les Morin, les Viger, et +prendre une heure pour déployer partout, dans le Haut +comme dans le Bas-Canada, l'étendard de l'indépendance!</p> + +<p>—Hourrah! hourrah! hip, hip, bip, hourrah! vociféra +l'auditoire enthousiasmé.</p> + +<p>—Cette heure, reprit le tribun, elle va sonner. Approuvez-vous +mon alliance avec les patriotes de la province?</p> + +<p>—Oui, oui, oui!</p> + +<p>—Consentez-vous à leur obéir sous mes ordres?</p> + +<p>—Oui, oui, oui!</p> + +<p>—Eh! bien, je vous le dis, mes amis, le temps de se +lever en masse est venu. Les correspondances que j'entretiens, +comme vous le savez, au moyen de pigeons dressés +à cet effet et qui partent à tout instant d'ici, mon quartier +général, ces correspondances m'apprennent que le +signal sera prochainement donné dans toute la colonie, +depuis le golfe Saint-Laurent jusqu'aux Grands-Lacs; +tenez-vous donc pour avertis! Nous, nous ne sommes +que des aventuriers qui avons des injures à venger. +Nous nous réunissons aux partisans de l'émancipation; +mais que cette union ne nous fasse pas oublier notre devise: +Dent pour dent, oeil pour oeil, sang pour sang! Pour +l'Angleterre, nous devons être les vengeurs, les fléaux de +Dieu! Amis, encore un mot: Il faut nous disperser jusqu'au +jour où je vous appellerai à moi, et jusqu'à ce jour, +il faut courir les campagnes, raviver les blessures faites à +l'orgueil national, remettre en mémoire les vieux griefs, +distribuer des armes, des munitions, et partout souffler +la haine contre l'administration anglaise, partout allumer +l'incendie qui doit consumer jusqu'aux derniers vestiges +de ce pouvoir exécrable!</p> + +<p>Des bravos formidables accueillirent la péroraison de +Poignet-d'Acier.</p> + +<p>Il descendit de sa tribune improvisée, où plusieurs +orateurs lui succédèrent et parlèrent, tour à tour ce +langage métaphorique, imagé, si propre à remuer les +passions des masses.</p> + +<p>Le crépuscule tombait lorsque le dernier discours fut +fini.</p> + +<p>—Maintenant, mes amis, reprit Poignet-d'Acier, que +chacun de vous aille là où il a le plus d'influence, et qu'il +y attende avec patience le mot d'ordre que je ne tarderai +pas d'envoyer à tous.</p> + +<p>S'adressant ensuite à Nar-go-tou-ké:</p> + +<p>—Mon frère, lui dit-il, tu resteras ici avec moi et vingt +de nos trappeurs. Notre devoir est de surveiller Montréal +et d'y frapper le premier coup. Quant à ton fils Co-lo-mo-o, +il est valeureux, il est rusé; il partira demain +pour soulever les Hurons de Lorette et les Indiens du Saguenay.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, d'avoir pensé à moi, +dit le jeune homme, en saluant avec déférence Poignet-d'Acier.</p> + +<p>—C'est bien; nous vous déguiserons, jeune homme, +afin que vous ne soyez pas reconnu. Il y a ici, dans, ma +tente, tout ce qui est nécessaire pour cela. Vous parlez +sans accent le français et l'anglais. Avec une fausse +barbe et un habillement de fin drap noir, vous pourrez +facilement vous donner pour un planteur de la Louisiane.</p> + +<p>—Mais, objecta Nar-go-tou-ké, mon fils restera ce +qu'il est: l'ours n'a pas besoin de la peau du renard.</p> + +<p>—Mon frère, répliqua sévèrement Poignet-d'Acier, +qui veut la fin veut aussi les moyens.</p> + +<p>—Le chef blanc dit vrai, mon père, ajouta Co-lo-mo-o. +Sous mon costume je serais reconnu soit à Montréal, soit +à Québec. Il vaut mieux en mettre un autre.</p> + +<p>—D'ailleurs, dit le premier, ce ne sera que pour un +temps. Aussitôt sa mission remplie, le jeune aigle reprendra +sa couverte nationale.</p> + +<p>—Qu'il fasse donc comme il lui plaira, pourvu que +son bras ne soit jamais fatigué quand la hache de guerre +sera une fois déterrée, fit Nar-go-tou-ké d'une voix vibrante.</p> + +<p>—Je me porte garant pour sa valeur! dit Poignet-d'Acier, +en posant familièrement sa main sur l'épaule du +jeune iroquois.</p> + +<p>Moins d'une heure après, une vingtaine d'hommes +seulement demeuraient encore sur l'île au Diable.</p> + +<p>Les autres, après avoir regagné le bord méridional du +Saint-Laurent, s'étaient disséminés eu petits groupes, par +différents chemins, dans les campagnes environnantes.</p> + +<p>Co-lo-mo-o, vêtu en colon des États de l'Amérique du +Sud, coucha dans les bois de Saint-Lambert, hameau +situé au bas de Laprairie, tout à fait vis à vis de Montréal.</p> + +<p>Le lendemain, il déjeuna dans une ferme et traversa +le fleuve sur le bateau à roues mues par des chevaux, +qui faisait alors le service entre les deux rives.</p> + +<p>Ce jour-là était un dimanche, il n'y avait point de départ +pour Québec, Co-lo-mo-o resta enfermé dans une +chambre de l'hôtel Rasco, où il était descendu.</p> + +<p>Le lundi, à quatre heures de l'après-midi, il prit passage +pour Québec, à bord du vapeur <i>Charlevoix</i>.</p> + +<p>Nombreux étaient les voyageurs sur ce steamboat.</p> + +<p>Co-lo-mo-o aperçut plusieurs personnes qu'il avait +l'habitude de voir à Montréal; mais aucune d'elles ne le +reconnut. Partout autour de lui il entendait dire:</p> + +<p>—C'est un homme du Sud, ou <i>he is a Southman</i>.</p> + +<p>Le Petit-Aigle se félicitait intérieurement d'en imposer +aux passagers, lorsque ses yeux, errant sur le pont, rencontrèrent +les regards scrutateurs de Léonie de Repentigny.</p> + +<p>La jeune fille était accompagnée de sa mère et de sir +William King, qui, lui aussi, examinait curieusement le +faux planteur.</p> + +<p>Co-lo-mo-o se sentit troublé; mais il surmonta son +émotion avec cette volonté puissante qui caractérise les +Indiens, alluma nonchalamment un cigare, et, faisant un +demi-tour sur lui-même, alla se cacher dans la foule, à +l'autre extrémité du vapeur.</p> + +<p>—Ah! ravissant, très-ravissant, sur ma parole, disait +alors sir William à Léonie; un sauvage affublé en yankee! +spectacle merveilleux, très-merveilleux!</p> + +<p>L'Anglais était aussi calme, aussi humoristique que si, +deux heures auparavant, il ne se fût pas battu en duel +avec Xavier Cherrier.</p> + +<p>Madame et mademoiselle de Repentigny ignoraient +entièrement cet incident. Désirant faire une visite à l'une +de leurs amies, madame Mougenot<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>, qui habitait Trois-Rivières, +jolie petite ville, placée entre Montréal et Québec, +elles avaient prié l'officier de leur servir de cavalier, +et sir William avait trouvé «original, très-original,» de +blesser, à dix heures du matin, un cousin qu'elles affectionnaient +beaucoup, et de leur faire sa cour à quatre de +l'après-midi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>—Que dites-vous donc? répliqua Léonie à l'exclamation +du sous-lieutenant.</p> + +<p>—Mais que voilà une aventure romanesque, très-romanesque, +my dear.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, balbutia-t-elle pour se donner +une contenance, car elle éprouvait un grand malaise.</p> + +<p>Sir William partit d'un éclat de rire.</p> + +<p>—Je gagerais, dit-il, cent guinées contre une que le +personnage que vous voyez se faufiler là-bas parmi les +passagers n'est pas ce qu'un vain peuple pense, comme +dit je ne sais plus quel poète français.</p> + +<p>—Et qu'est-ce alors, je vous prie, sir William? demanda +madame de Repentigny.</p> + +<p>—Peut-être un prince qui voyage incognito, répondit +Léonie, en ébauchant un sourire pour dissimuler son +inquiétude.</p> + +<p>—Hé! bien dit, très-bien dit! excessivement bien dit! +s'écria l'officier frottant bruyamment ses mains l'une +contre l'autre.</p> + +<p>—Je ne suis pas du tout à la conversation, dit madame +de Repentigny.</p> + +<p>—Oh! sir William plaisante toujours, et tu sais comme +il est amusant, quand il s'avise de plaisanter, repartit +aigrement la jeune fille.</p> + +<p>La cloche du bateau suspendit leur entretien.</p> + +<p>On sonnait pour le thé.</p> + +<p>Les voyageurs se réunirent dans l'entrepont, où la +collation du soir était servie.</p> + +<p>Elle se composait de l'invariable <i>tea or coffee</i>, saucisses, +oeufs frits, cornbeef (boeuf fumé) et pommes de terre +cuites à l'eau.</p> + +<p>Le faux colon lie parut pas à ce repas.</p> + +<p>Léonie le vit se diriger vers un des cadres disposés de +chaque côté de la salle, et qui se fermaient au moyen de +rideaux.</p> + +<p>Après le thé, la jeune fille remonta avec sa mère et sir +William sur le pont pour jouir de la brise du soir. Mais +prétextant bientôt d'une migraine, elle redescendit dans +l'entrepont.</p> + +<p>Les rideaux du cadre de Co-lo-mo-o étaient tirés.</p> + +<p>Une lampe vacillante éclairait à peine la vaste +cabine.</p> + +<p>Léonie s'approcha de cette lampe, déchira une page de +son agenda, y écrivit deux ligues au crayon; puis +s'armant de courage, elle alla droit au cadre de Co-lo-mo-o.</p> + +<p>D'un coup d'oeil elle s'assura que personne ne l'observait.</p> + +<p>—Monsieur! dit-elle d'une voix basse et pénétrante.</p> + +<p>L'Indien écarta le rideau et tendit la tête.</p> + +<p>Mademoiselle de Repentigny lui jeta son papier et +remonta tout affolée sur le pont.</p> + +<p>Elle ne trouva que sa mère qui prenait le frais.</p> + +<p>—Tiens, sir William t'a quittée, bonne maman? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, il n'y a qu'un instant. Mais nous allons nous +coucher, n'est-ce pas, car il fait nuit et le froid me gagne? +Tu vas mieux, mon enfant?</p> + +<p>-Oh! bien mieux. Ce mal de tête est passé. Promenons-nous +encore un peu. Le veux-tu?</p> + +<p>—Volontiers, si cela te fait plaisir.</p> + +<p>—Comme tu es bonne, maman! dit Léonie en serrant +tendrement la main de sa mère.</p> + +<p>—Et comme tu as chaud! dit celle-ci. On dirait que +tu as la fièvre.</p> + +<p>—Moi! répliqua la jeune fille, pas le moins du monde; +je me porte à ravir.</p> + +<p>Elles causèrent ainsi durant une demi-heure, et elles +allaient quitter le pont, l'air devenant glacial, lorsque sir +William parut.</p> + +<p>—Étrange! très-étrange, s'écria-t-il, en offrant son +bras à Léonie, votre homme du Sud a disparu, ma +chère!</p> + +<p>—Ah! riposta la jeune fille, il vous intéresse fort, mon +homme du Sud. Eh bien, sir William, je ne me serais +jamais imaginé que vous remplissiez le rôle de mouchard +du gouvernement britannique.</p> + +<p>—Mouchard! Qu'est-ce que cela veut dire, my dear? +grasseya l'officier.</p> + +<p>—C'est un mot français; un autre jour, je vous apprendrai +sa signification. Bonsoir!</p> + +<p>—Est-elle mauvaise! fit gaiement madame de Repentigny, +en saluant sir William qui les avait accompagnées +jusqu'à l'escalier de l'entrepont.</p> + + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<h3>UNE PAGE D'HISTOIRE</h3> + + +<p>Plusieurs mois se sont écoulés depuis les événements +qui ouvrent ce récit.</p> + +<p>La crise politique à laquelle le Canada était en proie a +fait des progrès effroyables: elle touche à son paroxysme.</p> + +<p>Quelques lignes d'explication sont nécessaires à l'intelligence +des faits qui vont se dérouler.</p> + +<p>On a vu que, lors de la cession du Canada à l'Angleterre +par la <i>paix honteuse</i> de 1763, la colonie était presque +entièrement française.</p> + +<p>Une fois en possession du pays, la Grande-Bretagne +remplaça tous les fonctionnaires civils et militaires; puis +elle poussa l'immigration de ses sujets vers les rives du +Saint-Laurent.</p> + +<p>Ces derniers étaient encore en très-faible minorité +dans le pays, que, déjà, ils tyrannisaient les vaincus, +grâce à l'appui de la force armée, dont ils disposaient +arbitrairement.</p> + +<p>Conformément au système gouvernemental anglais qui +fut en partie adopté, les juges devinrent tout-puissants; +et, dès 1803, un de ces magistrats, M. Sewell, demanda +la suppression de la langue française, l'abolition de la +religion catholique, et l'exclusion des Canadiens-Français +de toutes les charges publiques.</p> + +<p>Si cette demande ne fut pas sanctionnée par un acte +officiel de la mère-patrie, elle n'eut que trop d'admirateurs +parmi les Anglais de la colonie, qui s'en autorisèrent +pour redoubler leurs vexations.</p> + +<p>Vainement nos malheureux compatriotes firent-ils +preuve d'un dévouement sans bornes à leurs maîtres, soit +lors de la révolution américaine de 1775, soit lors de la +guerre de 1812, ils furent constamment traités comme des +factieux, écrasés d'impôts et soumis aux plus atroces persécutions.</p> + +<p>La prolongation d'un état de choses aussi anormal, +aussi odieux, disons le mot, fut la source d'un fléau que +la Grande-Bretagne n'avait pas prévu, mais qui devait +inévitablement arriver:—Ses agents, investis de pouvoirs +illimités, employèrent ces pouvoirs à la satisfaction +de leurs passions personnelles, et bientôt ils frappèrent +sur les colons anglo-saxons aussi bien que français.</p> + +<p>Le trésor de la province fut livré à un gaspillage monstrueux. +Les exactions et les concussions les plus éhontées +devinrent à l'ordre du jour: tous les fonctionnaires s'en +mêlèrent, à l'envi, tous, depuis le plus haut jusqu'au plus +bas, depuis le gouverneur-général jusqu'aux simples +schérifs.</p> + +<p>Les noblemen d'Angleterre, sans fortune ou ruinés, +sollicitaient le siège gubernatorial du Canada, pour y +faire ou refaire leur fortune, et les négociants banqueroutiers +s'acheminaient vers le Saint-Laurent dans le même +but.</p> + +<p>Des germes d'hostilités ne tardèrent pas à se montrer, +même entre les oppresseurs.</p> + +<p>Aurait-il pu en être autrement au milieu des injustices +criantes dont se souillaient chaque jour les chefs de +l'exécutif.</p> + +<p>En 1816 la mesure était presque comble.</p> + +<p>Pour qu'on ne suppose pas que j'exagère, je citerai un +paragraphe de M. Garneau, historien très-impartial et +très-précis dans ses renseignements.</p> + +<p>«Le général Drummond, qui vint remplacer temporairement +sir George Prévôt (comme gouverneur général), +s'occupa des récompenses à donner aux soldats et +aux miliciens qui s'étaient distingués (dans la guerre +précédente). On songea à les payer en terres; et pour +cela il fallut recourir à un département où l'on ne pouvait +jeter les yeux sans découvrir les énormes abus qui ne +cessaient de s'y commettre. Les instructions qu'avait envoyées +l'Angleterre sur les représentations du général +Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait +cesser, semblaient les avoir accrus. Malgré les murmures +de tout le monde, on continuait toujours à gorger les +favoris de terres. On leur en avait tant donné, que Drummond +manda aux ministres que tous ces octrois empêchaient +d'établir les soldats licenciés et les émigrants sur la +rivière Saint-François. Chacun s'était jeté sur cette grande +pâture, et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un +M. Young en avait reçu 12,000 acres; un M. Felton en +avait eu 14,000 acres pour lui-même et 10,000 pour ses +enfants. De 1793 à 1811, plus de trois millions d'acres +avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, +dont quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, +comme le gouverneur R. Shove Milnes, qui en prit près +de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs n'avaient aucune +intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur. +Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se +proposaient de les laisser dans l'état où elles étaient jusqu'à +ce que l'établissement du voisinage en eût fait hausser +le prix. Un semblant de politique paraissait voiler ces +abus. On bordait, disait-on, les frontières de loyaux sujets +pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les +Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un +membre de la Chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on +craint le contact de deux populations qui ne s'entendent +pas, et on met pour barrière des hommes d'un même +sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion +que l'ennemi.»</p> + +<p>Ces réflexions étaient tellement sensées, qu'à la révolution +de 1837-38 les Américains, comme on désigne +les citoyens de la république fédérale, se joignirent aux +insurgés du Haut-Canada, tout anglais, et parurent à +peine dans le Bas-Canada, alors presque exclusivement +français.</p> + +<p>Mais ces abus que nous venons de signaler, était-ce +tout? Non, hélas! ce n'était encore que la plus minime +partie.</p> + +<p>L'Assemblée législative faisant des difficultés pour voter +les subsides, le bureau colonial, qui siège à Londres, +dans Downing street, donna au gouverneur instruction +de partager le droit de vote entre l'Assemblée et le Conseil +législatif, nommé par la Couronne, conséquemment +sa créature.</p> + +<p>Cependant la Grande-Bretagne, toujours inquiète, +tremblait que les Canadiens ne se révoltassent. Quoi +qu'elle en eût, il lui en coûtait, comme il lui en coûterait +considérablement de perdre cette colonie, un des plus +beaux joyaux de son diadème.</p> + +<p>Pour s'attacher les familles françaises, nobles, dispersées +sur le territoire, elle avait laissé subsister les droits +seigneuriaux,—les lods et ventes,—autre sujet de +grief dont on se plaignait amèrement<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p>Abolis par un acte du parlement en 1835 seulement.</p></blockquote> + +<p>Elle alla plus loin, et elle, la rigoureuse protestante, +caressa l'Eglise catholique: elle consentit à l'érection +d'un archevêché à Québec. M. Plessis fut appelé à cette +dignité en 1819. On le cajola pour avoir son appui; et on +l'obtint, tacitement au moins.</p> + +<p>«Le prélat canadien ne fit aucune promesse à lord +Bathurst de soutenir de l'influence cléricale les mesures +politiques que l'Angleterre pourrait adopter à l'égard du +Canada; quelque préjudiciables qu'elles pussent être aux +intérêts de ses compatriotes; mais on peut présumer que +le ministre en vit assez, à travers son langage, pour se +convaincre qu'en mettant la religion catholique, les +biens religieux et les dîmes à l'abri, on pouvait compter +sur son zèle pour le maintien de la suprématie anglaise, +quelque chose qui pût arriver, soit que l'on voulût changer +les lois et la constitution, ou réunir le Bas-Canada +au Haut<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>Garneau, <i>Histoire du Canada</i>.</p></blockquote> + + +<p>Les dîmes, le projet de réunion des Canadas sous une +même législature, deux causes nouvelles d'irritation: la +dîme obérait les habitants de la campagne, la réunion des +Canadas devait être l'engloutissement de la race française +dans l'élément anglais.</p> + +<p>Pour y arriver, et pour favoriser davantage les sujets +de la Grande-Bretagne établis dans le Haut-Canada, on +exigeait du Bas le partage du revenu des douanes avec la +province supérieure! Iniquité révoltante s'il en fut, entre +tant d'iniquités!</p> + +<p>Nous ne sommes point au bout, car voilà que bientôt +le bureau colonial propose un bill attentatoire à toutes +les libertés. Ce bill restreint la représentation du Bas-Canada; +il confère à des conseiller, non élus par le peuple, +le droit de prendre part aux débats de l'Assemblée. I; +abolit l'usage de la langue française et atteint les prérogatives +de l'Église catholique.</p> + +<p>«Il réduisait, s'écrie M. Garneau, le Canadien-Français +presque à l'état de l'Irlandais catholique. Le peuple libre +qui se met à tyranniser est cent fois plus injuste, plus +cruel que le despote absolu; car sa violence se porte, pour +ainsi dire, par chaque individu du peuple opprimant sur +chaque individu du peuple opprimé, toujours face à face +avec lui.»</p> + +<p>Ce fut le signal d'une agitation immense. Dans tous les +comtés du Bas-Canada on fit des assemblées pour protester +contre cette proposition détestable. Elles donnèrent +naissance à des pétitions appuyées par plus de +soixante mille signatures.</p> + +<p>Portées à Londres par les chefs du parti populaire, +MM. Papineau et Neilson, ces pétitions furent éloquemment +secondées dans le parlement.</p> + +<p>On obtint l'ajournement du bill plutôt que sa suppression.</p> + +<p>Le mécontentement croissait de plus en plus, alimenté +par les fautes du cabinet anglais, aussi bien que par le +désordre de l'administration coloniale.</p> + +<p>En 1825, on découvre dans la caisse du receveur-général, +M. Caldwell, un déficit de quatre-vingt-seize mille +livres sterling, somme égale à deux années du revenu +public.</p> + +<p>Ce fonctionnaire était insolvable et n'avait pas fourni +de caution.</p> + +<p>A la même époque, le percepteur des douanes à Québec +est reconnu défalcataire: on demande son changement; +l'Angleterre le refuse.</p> + +<p>Voyez s'amasser l'orage.</p> + +<p>Cependant l'assemblée veut la paix. Elle est honnête, +elle craint les troubles. Elles vote les subsides.</p> + +<p>Mais l'année suivante, on lui propose un budget tellement +onéreux, avec si peu de détail sur les estimés, +qu'elle se déclare forcée de les rejeter.</p> + +<p>Lord Dalhousie, alors gouverneur, fait un coup d'État. +Singeant Louis XIV, il monte à la chambre, «éperonné, +l'épée au côté et accompagné d'une nombreuse suite couverte +d'écarlate et d'or.»</p> + +<p>Il insulte les représentants du peuple, dissout le parlement.</p> + +<p>Ces outrages insensés blessent profondément les Canadiens. +Ils se regardent, ils s'étonnent; ils se comptent. +J'entends fourbir des armes.</p> + +<p><i>L'Ami du peuple</i>, journal rédigé en français, à Plattsburg, +sur la frontière des États-Unis, lance un appel:</p> + +<p>«Canadiens, s'écrie-t-il, on travaille à vous forger +des chaînes. Il semble que l'on veuille vous anéantir ou +vous gouverner avec un sceptre de fer. Vos libertés sont +envahies, vos droits violés, vos privilèges abolis, vos réclamations +méprisées, votre existence politique menacée +d'une ruine totale!</p> + +<p>«Voici que le temps est arrivé de déployer vos ressources, +de montrer votre énergie et de convaincre la mère-patrie +et la horde qui, depuis un demi-siècle, vous tyrannise +dans vos propres foyers, que si vous êtes sujets +vous n'êtes pas esclaves.»</p> + +<p>Elles avaient de l'écho dans la colonie, ces nobles paroles, +car, en les reproduisant, le <i>Spectateur</i> de Montréal +ne craignait pas d'ajouter:</p> + +<p>«La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne +devons pas encore désespérer de son salut.»</p> + +<p>Son salut! A quel degré de misère la Grande-Bretagne +l'avait-elle donc réduite, cette riche contrée, pour que +les Canadiens en fussent arrivés à douter de leur salut?</p> + +<p>Ah! que de larmes, que de larmes de sang ils ont +versées ces malheureux frères que la catinerie de Louis XV +a lâchement vendus à l'étranger!</p> + +<p>Mais l'insurrection commence. Elle est sourde, timide, +incertaine à son éclosion. Elle se manifeste par des troubles +partiels aux élections, par des meeting tumultueux, +par l'adoption de résolutions qui condamnent violemment +les mesures administratives.</p> + +<p>L'exécutif répondit en faisant arrêter la plupart des +moteurs de ces résolutions.</p> + +<p>L'Angleterre s'émut; mais, suivant l'habitude, son +émotion se dissipa en speeches plus ou moins parlementaires. +Whigs et tories firent provision de capital politique, +pour se grandir dans l'esprit de leurs commettants.</p> + +<p>On n'essayait toujours aucune réforme propre à mettre +un terme aux dissensions du Canada; mais on hasardait +tout pour les aggraver.</p> + +<p>Des élections législatives eurent lieu. Elles amenèrent +à la chambre un grand nombre de jeunes gens animés +par des idées libérales.</p> + +<p>«MM. de Bleury, La Fontaine, Morin, Rodier, et +autres nouvellement élus, voulaient déjà que l'on allât +beaucoup plus loin que l'on ne l'avait encore osé. Il +fallait que le peuple entrât enfin en possession de tous +les privilèges et de tous les droits qui sont son partage +indubitable dans le Nouveau-Monde; et il n'avait rien à +craindre, en insistant pour les avoir, car les Etats-Unis +étaient à côté de nous pour le recueillir dans ses bras, s'il +était blessé dons une lutte aussi sainte.</p> + +<p>Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui parût +comporter la moindre fraction des droits populaires. Ils se +rangèrent autour de M. Papineau, l'excitèrent et lui promirent +un appui inébranlable. Il ne fallait faire aucune +concession. Pleins d'ardeur, mais sans expérience, ne +voyant les obstacles qu'à travers un prisme trompeur, ils +croyaient pouvoir amener l'Angleterre là où ils voudraient, +et que la cause qu'ils défendaient était trop juste +pour succomber. Hélas! plusieurs d'entre eux ne prévoyaient +pas alors que la Providence se servirait d'eux +plus tard, en les enveloppant d'un nuage d'honneur et +d'or, pour faire marcher un gouvernement dont la fin première +serait d'établir, suivant son auteur<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, dans cette +province une population anglaise, avec les lois et la langue +anglaises, et de n'en confier la direction qu'à un législateur +décidément anglais,» qui ne laisserait plus exister +que comme le phare trompeur du pirate, cet adage inscrit +sur la faulx du temps: «Nos institutions, notre langue +et nos lois.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p>Rapport de Lord Durham, envoyé après les premiers troubles +pour faire une enquête sur les affaires du Canada.</p></blockquote> + +<p>Montréal était le foyer du libéralisme.</p> + +<p>L'élection d'un député, en mai 1832, y fut signalée par +une lutte affreuse entre les troupes et le peuple.</p> + +<p>Plusieurs individus restèrent sur le théâtre du combat.</p> + +<p>Les assemblées et les pétitions recommencèrent de plus +belle. L'exécutif ne tint compte ni des unes, ni des autres.</p> + +<p>Les Bas-Canadiens n'étaient que courroucés, on les +exaspéra.</p> + +<p>Le 7 janvier 1834, le gouverneur informa les chambres +que le roi avait nommé un sur-arbitre pour faire le partage +des droits de douane entre les deux Canadas, et que le +rapport accordait une plus grande part que de coutume +au Haut.</p> + +<p>Aussitôt les hommes avancés du corps législatif parlèrent +de se séparer de l'exécutif.</p> + +<p>La motion ne prévalut pas, et Papineau énuméra +dans un acte devenu célèbre sous le titre de: <i>Les quatre-vingt-douze +résolutions</i>, les griefs de la colonie contre +l'Angleterre.</p> + +<p>Mais, je l'ai dit déjà, malgré le tapage que firent ses +orateurs autour des quatre-vingt-douze résolutions, l'Angleterre +les considéra à peu près comme non avenues.</p> + +<p>Les Canadiens se préparèrent à une guerre civile. Des +clubs, des associations secrètes furent formées par les +Patriotes et par les Loyalistes. Si les premiers enfantèrent +les <i>Fils de la Liberté</i>, les seconds donnèrent le jour à un +corps de carabiniers au nom de <i>God save the King</i> (Dieu +sauve le roi).</p> + +<p>Dans le même temps les journaux des deux partis se +livraient continuellement à des sorties furibondes. Un des +plus prudents, le <i>Canadien</i>, allait jusqu'à dire:</p> + +<p>«Ce n'est qu'avec des idées et des principes d'égalité +que l'on peut gouverner maintenant en Amérique. Si les +hommes d'État de l'Angleterre ne veulent pas l'apprendre +par la voie des remontrances respectueuses, ils l'apprendront, +avant longtemps, d'une façon moins courtoise; car +les choses vont vite dans le Nouveau-Monde.»</p> + +<p>La chambre refuse de voter la liste civile: elle est prorogée.</p> + +<p>Plus un coin de ciel bleu à l'horizon. Des grondements +sinistres s'élèvent de toutes parts; la tempête est à la +veille d'éclater.</p> + +<p>La <i>Minerve</i> et le <i>Vindicator</i> embouchent la trompette +de révolte:</p> + +<p>«Des protestations nouvelles, énergiques et telles qu'on +ne puisse les méprendre, nous semblent nécessaires.»</p> + +<p>Papineau et ses amis parcourent le pays; ils soulèvent +les masses par leurs discours incendiaires.</p> + +<p>Papineau occupait un poste élevé dans la milice provinciale. +Le gouverneur, furieux de ce qu'à une assemblée +publique, à Saint-Laurent, on avait voté des résolutions +blâmant sa conduite, lui fait écrire par son secrétaire +d'État pour le sommer d'avoir à se justifier.</p> + +<p>Papineau répond:</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«La prétention du gouverneur à m'interroger touchant +ma conduite à Saint-Laurent est une impertinence que +je repousse avec mépris et silence.</p> + +<p>«Toutefois, je prends ma plume pour dire au gouverneur +simplement qu'il est faux qu'aucune des résolutions +adoptées à la dernière assemblée du comté de Montréal +recommande une violation des lois, comme dans son +ignorance il peut le croire ou du moins il l'affirme.</p> + +<p>«Votre obéissant serviteur,</p> + +<p>«LOUIS-JOSEPH PAPINEAU<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.»</p> + +<p>L'épée était tirée. Hélas! elle ne devait rentrer au +fourreau que teinte du sang français le plus pur.</p> + +<p>A quelque origine qu'il appartienne, tout juge impartial +condamnera la conduite de l'Angleterre dans cette +sombre tragédie,—une des pages les plus ignominieuses +de son histoire, malheureusement pour elle si +grosse, si noire de forfaits politiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Historique.—Il est à regretter que M. Garneau +n'ait pas reproduit dans son <i>Histoire du Canada</i>, cette lettre +qui me semble avoir l'importance d'un document d'État.</p></blockquote> + + + + + + +<br><br><br> + +<h3>CHAPITRE XIV</h3> + +<h3>ASSEMBLÉE A SAINT CHARLES</h3> + + +<p>Le 23 octobre 1837, une animation inusitée régnait dès +le matin à Saint-Charles, petit village dans le comté de +Richelieu, et sur la rivière de ce nom.</p> + +<p>De tous côtés arrivaient pêle-mêle, à pied, à cheval, en +voiture, des nuées d'hommes, de femmes, d'enfants.</p> + +<p>Comme une marée montante, ils affluaient dans une +vaste prairie devant le village et battaient, de leurs flots +tumultueux, le pied d'une colonne surmontée par le bonnet phrygien.</p> + +<p>Sur cette colonne, on lisait l'inscription suivante:</p> + + +<p class="mid">A PAPINEAU, PAR SES FRÈRES PATRIOTES RECONNAISSANTS</p> + +<p class="mid"> 1837.</p> + + +<p>Une estrade ornée de tapisseries tricolores et de fleurs +s'élevait auprès.</p> + +<p>Des drapeaux, des pavillons, des banderoles flottaient +à l'entour.</p> + +<p>C'étaient les couleurs de la France, des Etats-Unis, de +l'Irlande, de l'Écosse; mais l'étandard britannique manquait.</p> + +<p>Des devises chargeaient ces bannières:</p> + + +<p class="mid"> <i>Vive Papineau et le système électif;<br> +Honneur à ceux qui ont renvoyé leurs commissions Ou ont été<br> + destitués;<br> + Honte à leurs successeurs;<br> + Nos amis du Haut-Canada;<br> + Honneur aux braves Canadiens de 1813; le pays attend<br> + encore leur secours.<br> + Indépendance.</i></p> + + +<p>Sur une flamme noire, le conseil législatif était représenté +par une tête de mort et des os en croix.</p> + +<p>Dans la foule, qui se pressait avidement autour de ces +symboles du soulèvement populaire, on remarquait un +grand nombre d'Indiens en costume national et une centaine +de miliciens armés, revêtus de leur uniforme.</p> + +<p>Commandés par des officiers démis de leurs grades, ces +derniers avaient intrépidement bravé la loi martiale pour +se rendre au meeting.</p> + +<p>Une troupe de chasseurs nord-ouestiers s'y montrait +aussi.</p> + +<p>Reconnaissables à leurs proportions herculéennes, à +leurs visages tannés, aux pelleteries dont ils étaient couverts, +les nord-ouestiers parcouraient la multitude en +tous sens. Ils la talonnaient, l'aiguillonnaient, enflammaient +ses plus sauvages passions.</p> + +<p>De temps en temps, l'un d'eux levait la tête vers un petit +groupe, debout sur une éminence, qui dominait la +plaine, recevait un signe et poursuivait son oeuvre incendiaire +vers un point de la réunion ou vers un autre.</p> + +<p>Quatre individus composaient le groupe: Poignet-d'Acier +ou Villefranche, comme on l'appelait à Montréal; +Nar-go-tou-ké, Xavier Cherrier, et un jeune homme imberbe, +à la figure rosée, élégamment vêtu, qui lui donnait +le bras.</p> + +<p>L'air timide, quelque peu craintif, de ce jeune homme +contrastait singulièrement avec les mines hardies, rébarbatives +de la plupart des assistants.</p> + +<p>—Pour Dieu! ne tremblez pas comme cela, mon cher +Léon; il n'y a rien à redouter, et vous allez vous trahir, +lui disait Xavier à mi-voix.</p> + +<p>—Oh! mais c'est que tout ce monde-là semble terrible! +répondit l'adolescent, en frémissant.</p> + +<p>—Il fallait bien vous attendre à ne point trouver la +société gracieuse et polie de votre salon.</p> + +<p>—Dites donc, mon cousin; mais si on se battait!</p> + +<p>—Ah! dame, je n'en répondrais pas, dit Cherrier en +souriant. Quelle idée aussi d'avoir voulu venir à la réunion?</p> + +<p>—Est-ce un reproche, mon cousin? fut-il reparti d'un +ton piqué.</p> + +<p>—Un reproche! j'en serais desolé!</p> + +<p>—Si maman connaissait mon escapade?</p> + +<p>—Elle ne la connaîtra pas. D'ailleurs, après tout, est-il +surprenant que vous ayez désiré assister.....</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, mais ce déguisement!</p> + +<p>—Il vous sied à merveille. Et si j'étais femme, je tomberais +amoureux fou d'un aussi parfait cavalier.</p> + +<p>—Flatteur, va! dit gaiement l'autre, en pinçant le +bras de Cherrier.</p> + +<p>—Non, non, non; je ne suis pas un flatteur. La plus +jolie moitié de l'assemblée n'a des yeux que pour +vous!</p> + +<p>—Les femmes?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Vous les trouvez jolies, mon cousin?</p> + +<p>—Oh! tout est relatif, entendons-nous.</p> + +<p>Les deux interlocuteurs partirent d'un éclat de rire.</p> + +<p>—N'importe, reprit Cherrier, au bout d'un instant, +pour ma première sortie, après cette maudite blessure, +j'ai du bonheur.</p> + +<p>—Ah! oui, cette blessure mystérieuse, vilain batailleur! +A la place de ma cousine, je vous en voudrais +toute ma vie, car c'est en duel que vous avez été blessé... +Oh! ne le niez pas. Si je cherchais bien, je vous dirais +peut-être le nom de votre adversaire...</p> + +<p>—Enfin! les voici qui arrivent! s'écria tout à coup +Poignet-d'Acier, en étendant son bras dans la direction +de la rivière Richelieu.</p> + +<p>—Oui, mon frère a l'oeil sûr, ce sont eux, ajouta +Nar-go-tou-ké qui, jusque-là, avait causé, sur un ton +animé, avec le chef des trappeurs.</p> + +<p>Interrompant leur conversation, les deux jeunes gens +se tournèrent du côté indiqué et découvrirent une longue +file d'hommes qui ondulaient vers la prairie.</p> + +<p>—Qu'est-re que cette nouvelle bande? demanda Cherrier +à Poignet d'Acier.</p> + +<p>—Les sauvages de Lorette, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Quoi! les sauvages de Lorette, ici!</p> + +<p>—Pas tous, mais une bonne partie.</p> + +<p>—Qui donc a pu les décider, car on assure que les +Québecquois ont viré leur capot<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p>Locution canadienne. Elle signifie <i>Changer de parti</i>.</p></blockquote> + +<p>—Pas tous non plus, jeune homme, pas tous; +quelques trembleurs, quelques ambitieux au petit pied. +Il y en a sous tous les drapeaux.</p> + +<p>—Mais vous avez donc envoyé un agent aux Hurons?</p> + +<p>—Oui; un vaillant Iroquois, le fils de ce sagamo.</p> + +<p>Et son doigt se posa sur l'épaule de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>—Co-lo-mo-o est brave; il est habile; il sera digne +de ses glorieux ancêtres, dit majestueusement le sachem.</p> + +<p>—Mon frère ne pouvait donner le jour à un lièvre, fit +Poignet-d'Acier, pour flatter la vanité de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc? interrogea Cherrier sentant +frissonner le bras qu'il avait sous le sien.</p> + +<p>—Moi, dit l'adolescent, mais rien... rien, je vous assure!</p> + +<p>—Vous pâlissez!</p> + +<p>—Oh! la bonne plaisanterie!</p> + +<p>—Je vous jure que je ne plaisante pas. Et je voudrais +avoir un miroir pour vous le prouver.</p> + +<p>—Si nous marchions un peu!</p> + +<p>—Il vaut mieux rester à cette place. Non-seulement +nous serons aux premières loges pour voir et pour entendre, +mais la présence de M. Villefranche et du chef +indien vous assure une protection que nous ne trouverions +certainement pas ailleurs. Regardez, je vous prie, +ce beau jeune homme qui s'avance à la tête des Hurons +de Lorette. Est-il possible d'avoir des dehors plus nobles, +et plus mâles tout à la fois? Dirait-on que c'est le fils +d'au sauvage!</p> + +<p>En prononçant ces mots, Xavier désignait Co-lo-mo-o +qui, débouchant avec une cinquantaine d'Indiens d'un +bouquet de peupliers, marchait vers l'estrade.</p> + +<p>Le Petit-Aigle, en tenue de guerre, était vraiment superbe +à contempler, avec sa chevelure ornée de plumes, +sa couverte bleue, négligemment jetée sur ses épaules, +les armes qui resplendissaient à sa ceinture rouge, ses +mitas aux longues franges bigarrées, ses mocassins brodés, +la fierté de son maintien et la haute distinction de sa +physionomie.</p> + +<p>Apercevant le sagamo sur l'éminence, il commanda aux +Hurons de s'arrêter, et il s'approcha de Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>—Ton père, lui dit le sachem, est heureux de te rencontrer +ici. Il s'enorgueillit d'avoir engendré un fils tel +que toi.</p> + +<p>Un éclair de satisfaction brilla sur le visage de Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Si mon père est content de son fils, dit-il, ce que +son fils a fait est bien fait et celui-ci en est réjoui.</p> + +<p>Puis s'adressant à Poignet-d'Acier:</p> + +<p>—Capitaine, lui dit-il, j'ai rempli ma mission. Je vous +amène cinquante hommes de ma race; j'attends de nouveaux ordres.</p> + +<p>—Pour récompenser le jeune Aigle, je lui confie le +commandement de ces cinquante hommes, répondit +Villefranche en offrant cordialement sa main à Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Mais, au lieu de remercier avec la franchise qui lui +était familière, celui-ci baissa les yeux et balbutia quelques +paroles inintelligibles.</p> + +<p>C'est qu'en pressant la main du capitaine, son regard +avait croisé celui de l'adolescent qui accompagnait Cherrier, +et qu'il avait aussitôt reconnu Léonie de Repentigny, +aussi rouge qu'une pivoine, aussi tremblante que la feuille +du bouleau.</p> + +<p>Pour rapides qu'ils fussent, ces signes d'intelligence +n'échapperont pas à la pénétration de Poignet-d'Acier: il +sourit amèrement.</p> + +<p>—Ah! s'écria Cherrier, Papineau monte sur le <i>Hustings</i><a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. +Écoutons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>C'est le nom donné, en Angleterre et en Amérique, +à l'estrade qui sert, dans les meetings, aux orateurs politiques.</p></blockquote> + +<p>—Je vous reverrai après l'assemblée, dit le capitaine +à Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Le jeune Iroquois rejoignit ses Hurons, et l'attention générale +se porta vers l'estrade, où arrivaient, deux à deux, +les chefs du parti libéral, habillés, comme la majorité des +spectateurs, en étoffe grise, fabriquée dans la colonie +(car il avait été décidé qu'on ne ferait plus usage des +importations anglaises), et la feuille d'érable, emblème des +Canadiens, passée à la boutonnière.</p> + +<p>Des salves d'applaudissements passionnés retentirent +dans tous les rangs.</p> + +<p>Puis le docteur Neilson fut appelé à la présidence et +M. Papineau prit la parole, au milieu d'un silence devenu +tout à coup solennel.</p> + +<p>«Orateur énergique et persévérant, dit l'historien du +Canada, M. Papineau n'avait jamais dévié dans sa longue +carrière politique. Il était doué d'un physique imposant +et robuste, d'une voix forte et pénétrante, et de cette +éloquence peu châtiée, mais mâle et animée qui agite les +masses. A l'époque où nous sommes arrivés, il était au +plus haut point de sa puissance. Tout le monde avait les +yeux tournés vers lui; et c'était notre personnification +chez l'étranger<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p>Ce portrait de M. Papineau était encore vrai en 1833, +quand nous avons eu l'avantage de le voir et de l'entendre.</p></blockquote> + +<p>Il prononça contre l'Angleterre un long et énergique +réquisitoire. Mais sa véhémence n'égalait pas la fièvre +qui dévorait l'assistance; et, comme il recommandait +de procéder constitutionnellement pour obtenir le redressement +des griefs, comme il conseillait d'éviter une +levée de boucliers, le docteur Neilson, quittant son fauteuil, +déclare, dans un langage brûlant, que le moment +d'agir est venu, qu'il faut à l'instant même prendre les +armes.</p> + +<p>Des hourrahs assourdissants et des décharges de mousqueterie +accueillent sa harangue.</p> + +<p>Aux chants de la <i>Marseillaise</i> et de la <i>Parisienne</i>, on +passe aussitôt des résolutions insurrectionnelles.</p> + +<p>Une procession se forme. Papineau, Neilson et plusieurs +membres de la chambre législative qui prenaient +part aux délibérations, sont enlevés de l'estrade, portés +en triomphe autour de la colonne, et mille voix jurent, +dans un enthousiasme délirant, de chasser les Anglais du +Canada ou de verser jusqu'à la dernière goutte de leur +sang sur l'autel de la patrie.</p> + +<p>Altérée par le spectacle de cette scène, si grandement +émouvante, Léonie de Repentigny avait, sans y songer, +quitté le bras de Cherrier; et celui-ci, enflammé par le +réveil de ses compatriotes, oubliait ce qui l'entourait +pour battre des mains et crier bravo de toute la force de +ses poumons.</p> + +<p>—Viens, jeune homme, viens! lui dit Poignet-d'Acier +d'un ton de Stentor qui couvrit un instant les clameurs de +la foule, comme la voix du tonnerre couvre le rugissement +des éléments déchaînés; viens aussi jurer de venger +les outrages faits à ta race ou de mourir en combattant!</p> + +<p>Et il l'entraîna, sans que Cherrier, ivre d'excitation, se +rendit compte de ce qu'il faisait.</p> + +<p>Le voyant partir, mademoiselle de Repentigny sortit +de sa torpeur. Elle voulut l'appeler, le retenir.</p> + +<p>Le son expira sur ses lèvres: une main rude et tannée +l'avait bâillonnée.</p> + +<p>Éperdue, la jeune fille essaya de se retourner.</p> + +<p>Tentative inutile. Elle se trouvait déjà encastrée dans +une cohue d'individus qui déferlaient, bruyamment vers +la colonne; mais une voix étrange lui sifflait à l'oreille:</p> + +<p>—Tu m'as enlevé mon amant, mon bel officier, à moi +aussi les représailles!</p> + +<p>Et Léonie poussa un gémissement sourd; on l'avait +cruellement mordue à l'épaule.</p> + +<p>—Pourquoi maltraites-tu cet enfant, ma soeur! demanda-t-on +derrière elle.</p> + +<p>—C'est une femme, un espion, déguisée en homme, +répondit la voix aiguë qui l'avait apostrophée.</p> + +<p>—Un espion! Un espion! Un espion!</p> + +<p>Ce cri eut cent échos.</p> + +<p>—Et maintenant tu te souviendras de la fille de Mu-us-lu-lu, +la maîtresse de ton fiancé, sir William King, +dit, en lâchant mademoiselle de Repentigny et en se montrant +à elle, une jeune Indienne, aux robustes appas, qui +s'enfonça aussitôt dans la foule tourbillonnante.</p> + +<p>—Un espion! un espion! où est-il? Il faut faire un +exemple! il faut le lyncher<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>, le pendre! répétait-on +avec des accents terribles autour de l'infortunée Léonie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p>On sait que ce terme, purement américain, +signifier exécuter sans forme de procès.</p></blockquote> + +<p>Un homme la saisit au collet:</p> + +<p>—Qui es-tu, que fais-tu? lui dit-il brusquement.</p> + +<p>Elle se mit à pleurer. Ses larmes furent interprétées +comme un témoignage de culpabilité.</p> + +<p>—Allons, dit l'homme, ton nom, et vite!</p> + +<p>Folle de terreur, de confusion, elle se taisait.</p> + +<p>—C'est un traître! Qu'on l'accroche à un arbre! vociféraient +les patriotes.</p> + +<p>—C'est une femme déguisée! glapit l'Indienne A +quelque distance.</p> + +<p>—Une femme! nous allons voir ça!</p> + +<p>Avec ces mots, salués par les ricanements et les quolibets +de la populace, l'individu qui s'était emparé de la +jeune fille fit sauter les boutons du frac qui lui emprisonnait +la taille.</p> + +<p>—Oh! pitié! grâce! monsieur; grâce! supplia-t-elle +en tombant à genoux.</p> + +<p>—Déshabillez-le! déshabillez-le! et qu'on lui donne +le fouet! oui, qu'on le fouette! nous allons rire! beuglaient +quelques ivrognes.</p> + +<p>—Oh! monsieur! monsieur! épargnez-moi cette +honte! Je vous dirai tout! Je suis une pauvre fille, +bégayait Léonie à travers ses sanglots.</p> + +<p>—Une fille! tu es fille! Qu'est-ce que ça veut dire?</p> + +<p>—J'avais envie d'assister à l'assemblée.</p> + +<p>—Pour nous trahir!</p> + +<p>—Je vous fait le serment que non. Je suis venue avec +mon cousin, un patriote, un des Fils de la liberté!....</p> + +<p>—Quel est ton nom?</p> + +<p>Léonie hésita.</p> + +<p>Sachant combien son père avait d'ennemis, combien il +était odieux au parti libéral, elle pressentait la fureur de +cette plèbe exaltée, en apprenant qu'elle était la fille de +M. de Repentigny.</p> + +<p>Elle recueillit, pour un élan suprême, tout ce qui lui +restait de vigueur, se releva d'un bond, tendit ses mains +en l'air et s'exclama:</p> + +<p>—A moi! à moi! à moi!</p> + +<p>Ce cri fut entendu, car la foule, haletante, grondeuse, +s'écarta presque aussitôt pour livrer passage à trois hommes +qui, comme un torrent, accouraient, renversant +tout ce qui voulait s'opposer à leur fougue.</p> + +<p>Le premier, Co-lo-mo-o, arriva près de Léonie.</p> + +<p>—Retire-toi on je t'assomme! proféra-t-il, en repoussant +le brutal qui avait questionné la jeune fille.</p> + +<p>Dix poings fermés menacèrent à l'instant le Petit-Aigle; +quelques canons de pistolets furent même dirigés contre +lui, des imprécations l'assaillirent.</p> + +<p>—A bas le sauvage! mort au sauvage!</p> + +<p>Mais alors Poignet-d'Acier suivi de Cherrier. +Derrière eux venait un bataillon de chasseurs nord-ouestiers.</p> + +<p>—Arrière! ordonna-t-il. Cet enfant m'appartient. +Malheur à qui le touche!</p> + +<p>Son accent, son geste, étaient irrésistibles.</p> + +<p>Les plus audacieux reculèrent intimidés.</p> + + +<br><br><br> + +<h3>CHAPITRE XV</h3> + +<h3>LES SUITES D'UN DÉGUISEMENT</h3> + + +<p>Saint-Charles, coquettement assis au penchant d'une +colline, à une douzaine de lieues de Montréal, est une +des plus florissantes paroisses<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a> du Canada. Le site en +est gracieux, les horizons variés à l'infini, les alentours +pleins de poésie. Il y fait bon respirer les fraîches et fortifiantes +senteurs de la campagne; il y fait bon rêver, +aimer doucement dans la paix et la solitude.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p>Les Canadiens ne se servent jamais du mot village.</p></blockquote> + +<p>Dans ce plaisant village, M. de Repentigny possédait +un cottage, au sein d'un parc délicieux que festonnaient +des eaux vives, folâtrant avec un murmure argentin, +soit dans les méandres d'un vaste jardin anglais, soit à +travers des pelouses aussi unies qu'un drap de velours, +soit sous des bosquets ombreux, animés par les concerts +des gentils musiciens ailés.</p> + +<p>Le Cottage, ainsi le désignait-on, à contre-sens toutefois, +n'était rien moins qu'une chaumière, mais bel et +bien un beau manoir, miniature d'un château-fort, +comme on en voit tant dans la Grande-Bretagne et même +aux environs des grandes villes américaines.</p> + +<p>Il avait ses tourelles, son donjon, ses créneaux, ses +mâchicoulis, ses petites fenêtres à ogives.</p> + +<p>C'était une confusion du moyen âge avec la Renaissance, +de l'art moderne avec l'art ancien.</p> + +<p>Intérieurement, tout était disposé à l'anglaise: cuisine +dans le sous-sol ou <i>basement</i>; parloir et salle à manger +à ce que nous appellerions le rez-de-chaussée, mais que +les Anglais appellent le premier; chambres à coucher et +cabinets de toilette aux étages supérieurs.</p> + +<p>En revenant de Trois-Rivières, où elle avait passé un +mois avec sa fille, madame de Repentigny s'était arrêtée +à sa campagne de Saint-Charles.</p> + +<p>Elle avait l'intention d'y séjourner pendant l'été. Son +mari avait approuvé ce projet, parce que les troubles +qui éclataient continuellement à Montréal rendaient la +ville dangereuse pour la femme d'un fonctionnaire aussi +dévoué au gouvernement que l'était M. de Repentigny.</p> + +<p>Mais, peu après son arrivée au village, madame de +Repentigny tomba malade. Depuis longtemps elle était +atteinte d'une hypertrophie du coeur, causée par ses chagrins +domestiques. L'affection fit tout à coup des progrès +si rapides, que la vie de la pauvre femme fut en danger. +On manda M. de Repentigny. Il répondit que les affaires +de la colonie le retenaient à son poste.</p> + +<p>Léonie soignait sa mère avec une tendresse et une sollicitude +sans bornes. Nuit et jour à son chevet, elle n'avait +plus de pensées, plus de voeux que pour son rétablissement +Est-il nécessaire de dire qu'elle lui cacha cette réponse +laconique et dure?</p> + +<p>Vers la fin de septembre, la santé de madame de +Repentigny parut s'améliorer.</p> + +<p>Au commencement d'octobre, elle alla positivement +mieux, et, pour fêter sa résurrection, comme disait Léonie, +on convia plusieurs amis de Montréal et de la campagne +à un grand dîner. Cherrier, sa femme et sir William +étaient naturellement au nombre des invités. Ce dernier, +occupé par son service, envoya une lettre d'excuses, en +ajoutant que, dès qu'il aurait un moment de liberté, il +volerait «certainement, très-certainement, présenter ses +respects à ces dames.»</p> + +<p>Le 15 avait été choisi pour la partie.</p> + +<p>Mais, dans l'intervalle, on apprit qu'une grande assemblée +publique aurait lieu A Saint-Charles, le 23, et le +dîner fut remis au 22, afin que les hôtes étrangers profitassent +de cette occasion pour jouir du spectacle.</p> + +<p>Telle était cependant l'anxiété générale, que les Canadiens, +si passionnés pour les distractions, négligeaient +leurs plaisirs.</p> + +<p>Tout le monde avait promis de venir; à l'exception +des époux Cherrier, personne ne vint de Montréal.</p> + +<p>Pour avoir lieu tout à fait un famille, le dîner n'en fut +pas moins gai.</p> + +<p>Enchantée de voir sa mère souriante, et, en apparence +bien portante, Léonie témoigna sa joie par cent folies +aimables.</p> + +<p>Entre autres, elle se déguisa secrètement avec un costume +d'homme que sa cousine Louise s'était fait faire +pour accompagner Xavier dans ses excursions, et elle +parut ainsi au dîner. Ce déguisement ne contribua pas +peu à réjouir les assistants.</p> + +<p>—Ma foi, chère espiègle, vous devriez prendre ce +costume pour aller demain à l'assemblée, lui dit Guerrier +en se promenant avec elle dans le parc, après le repas.</p> + +<p>—Tiens, mais ce serait original!</p> + +<p>—Est-ce convenu?</p> + +<p>—Oh! maman ne le permettrait pas.</p> + +<p>—Qui le lui dira?</p> + +<p>—Vous êtes charmant, mon cousin, vous avez réponse +à tout.</p> + +<p>—Et vous, vous faites le plus ravissant cavalier que +je sache!</p> + +<p>—Oh! un superlatif à la sir William! s'écria la jeune +fille en riant aux éclats.</p> + +<p>Le front de Cherrier se rembrunit.</p> + +<p>Léonie s'en aperçut aussitôt.</p> + +<p>—Pardon, dit-elle, j'avais oublié.</p> + +<p>—Quoi donc? fit Cherrier reprenant à l'instant sa +bonne humeur.</p> + +<p>—Rien, mon cousin, rien.... je sais ce que je sais... +Mais Louise?</p> + +<p>—Louise ne veut pas venir à l'assemblée. Elle restera +près de votre bonne mère.</p> + +<p>—Alors voilà qui est dit. Nous irons flâner à cette assemblée, +le stick à la main, le lorgnon à l'arcade sourcilière...</p> + + +<p>—Bravo!</p> + +<p>—A une condition pourtant!</p> + +<p>—Et laquelle?</p> + +<p>—C'est que le cigare et le grog nous sont interdits.</p> + +<p>—Approuvé de grand coeur, dit Cherrier eu souriant.</p> + +<p>Voila comment, le jour suivant, mademoiselle Léonie +de Repentigny se trouvait, en élégant dandy, +avec Xavier Cherrier au meeting des patriotes canadiens.</p> + +<p>Composé des habitants des comtés de Richelieu, Saint-Hyacinthe, +Rouville, Chambly et Verchères, ce meeting, +qui devait secouer si violemment les bases du gouvernement +anglais, sur les bords du Saint-Laurent, prenait le +nom de <i>Confédération des six comtés</i>, au moment même où +la jalousie de la fille de Mu-us-lu-lu menaçait de devenir +fatale à Léonie de Repentigny.</p> + +<p>—Allons, mon enfant, donnez-moi le bras, lui dit +Poignet-d'Acier en faisant signe à ses trappeurs de former +une haie pour leur permettre de passer.</p> + +<p>En un clin d'oeil le mouvement fut opéré.</p> + +<p>La jeune fille et ses trois cavaliers sortirent de la foule, +qui s'élança vers de nouvelles scènes de tumulte.</p> + +<p>La maison de sa mère n'était pas fort éloignée du théâtre +de cette réunion.</p> + +<p>Bientôt remise de son trouble, Léonie dit, en arrivant à +la porte, à ses compagnons:</p> + +<p>—J'espère, messieurs mes libérateurs, que vous daignerez +entrer; et je vous prie de ne point parler de ma +mésaventure devant maman. Elle est malade et si elle +apprenait...</p> + +<p>—Je vous remercie votre invitation, mon enfant, +dit Poignet-d'Acier. Mais ma présence est encore nécessaire +sur la prairie.</p> + +<p>La jeune fille se tourna en rougissant vers Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Ce jeune homme accepte! intervint le capitaine, +remarquant qu'elle ne pouvait articuler une parole.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, +je ne puis accepter.</p> + +<p>—Vous me refuseriez! balbutia Léonie.</p> + +<p>—Non, non, vous dînerez avec nous, messieurs, dit +Cherrier.</p> + +<p>—Cela m'est impossible, mon ami. Mais je vous enverrai +le jeune Aigle.</p> + +<p>Co-lo-mo-o voulut protester.</p> + +<p>—Allons, venez, lui dit Poignet-d'Acier; j'ai à vous +parler.</p> + +<p>—Cependant, monsieur, je vous déclare.....</p> + +<p>—Et moi, je vous déclare que vous acceptez l'invitation +de mademoiselle, reprit gaiement le capitaine.—Parbleu, +ajouta-t-il, nous savons, monsieur le sagamo, que +vous avez reçu une instruction aussi brillante que la plupart +de nos jeunes gens de bonne famille; nous savons +que vous pouvez prendre, quand il vous plait, des manières +aussi courtoises que pas un de nous, et nous certifions +enfin que vous pouvez être un guerrier illustre +chez les Iroquois, un général habile chez les blancs, et, +partout un homme agréable en société.</p> + +<p>Ayant dit, Poignet-d'Acier salua et entraîna le Petit-Aigle, +moins touché peut-être par la flatterie adressée à +sa vanité indienne que par les éloges donnés à ses moeurs +policées.</p> + +<p>—A présent, mon brave jeune homme, lui dit le capitaine, +faites-moi votre rapport. Soyez bref, mais précis. +Quel est l'esprit de la population A Québec?</p> + +<p>—Sur Québec, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, il ne +vous faudra pas trop compter. Corrompus par l'or de +l'Angleterre ou éblouis par le faste de la cour vice-royale, +les habitants n'ont ni l'idée de l'indépendance, ni la fermeté + nécessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnées +sur les chaînes don ils sont charges leur en cachent les +meurtrissures.</p> + +<p>Mais les paroisses? reprit impatiemment Poignet-d'Acier.</p> + + +<p>—Dans les paroisses, c'est différent. Touchez la corde +de l'émancipation, elle vibrera dans tous les coeurs. J'ai +j'ai parcouru le pays jusqu'à Gaspé. Partout j'ai trouvé un +peuple soupirant pour l'heure de la délivrance. Les Indiens +du Saguenay, du Lac Saint-Jean; les Montagnais, +les Abénaquis, vous prêteront leur concours, comme +les Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha, +si l'on nous garantit que les territoires de chasse qui s'étendent +à l'ouest des Grands-Lacs nous seront rendus, et +que nous y pourrons vivre et mourir sans être désormais +inquiétés par les blancs.</p> + +<p>—Vous avez ma parole et j'ai celle des chefs du mouvement +populaire.</p> + +<p>—Nous vous la rappellerons, monsieur.</p> + +<p>—Ainsi, à l'exception de la capitale, tout est préparé, +dit Poignet-d'Acier, en s'arrêtant pour réfléchir.</p> + +<p>—Je le crois, il ne manque que des armes.</p> + +<p>—Des armes! oui, nous en manquons.... Ah! si +j'avais les trésors que j'ai perdus..... Bah! à quoi bon ces +regrets! Le plus fort est fait. Grâce à moi, les masses sont +soulevées. J'ai rompu le pont derrière ces meneurs timides. +Ils marcheront! et, au défunt de fusils ou de sabres, +ils prendront des fourches ou des fléaux! Quand un peuple +veut sa liberté, il trouve dans son coeur ses meilleures +armes! N'est-ce point votre avis?</p> + +<p>Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux:</p> + +<p>—Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux. +Il ne nous reste qu'à profiter de l'enthousiasme pour +marcher immédiatement sur Montréal. Une fois cette +métropole à nous, le Canada nous appartient. Maîtres du +Canada! Quel rêve! et comme voluptueusement, j'assouvirai +ces vengeances qui fermentent là, depuis tant d'années..... +des siècles de torture! poursuivit-il, d'un ton +creux, en se frappant le front de son poing crispé. C'est +que, moi aussi, j'ai souffert, s'écria-t-il, comme s'il cédait +à un invincible besoin d'expansion, souffert, le martyre, +pour ces Anglais qui m'ont séduit ma femme, violé ma +fille, mon unique enfant, mon Adèle chérie<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>; ces Anglais +qui ont armé mon bras pour le meurtre et le parricide..... Horreur!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a href="#footnotetag55">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>—Mon frère trouvera un bras, un bras infatigable +pour frapper à côté de lui, dit tout à coup Nar-go-tou-ké +en paraissant au bout du mur du parc, près duquel Poignet-d'Acier +se tenait avec Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Que faisais-tu là, mon frère? demanda le capitaine.</p> + +<p>—Nar-go-tou-ké a vu le fils de son ennemi. Il l'épiait, + répondu le sagamo.</p> + +<p>Poignet-d'Acier n'accorda aucune attention à cette +réponse. Une soudaine évolution de la foule sur la prairie +l'occupait à ce moment tout entier.</p> + +<p>—Je vous laisse, dit-il aux Iroquois. Je vais engager +Neilson à profiter de l'ardeur de cette multitude pour la +pousser, sans retard, sur Montréal. Demain, elle serait +refroidie, nous n'en pourrions rien tirer.</p> + +<p>Et il marcha, à grands pas, vers l'estrade qu'on apercevait +à une faible distance.</p> + +<p>—Mon fils, dit Nar-go-tou-ké à Co-lo-mo-o, dès qu'ils +furent seuls, le rejeton de l'Anglais qui a voulu outrager +ta mère, de celui qui l'a livrée aux lâches tribus de la +Nouvelle-Calédonie, est là, dans cette maison. Puisque +l'heure de la vengeance a sonné, commençons par nous +venger de celui-là. Nous allons le guetter, et, quand il +sortira.....</p> + +<p>L'Indien fit résonner, d'un air significatif, une carabine +qu'il avait à la main.</p> + +<p>—Dans un instant Co-lo-mo-o rejoindra son père, répondit +le Petit-Aigle; mais il faut, auparavant, qu'il +aille délibérer avec les chefs des tribus qu'il a amenées.</p> + +<p>—Va, Nar-go-tou-ké t'attendra, reprit le sachem.</p> + +<p>Le Petit-Aigle partit, en feignant de se diriger vers la +foule qu'un orateur haranguait de nouveau. Mais, bientôt, +il se jeta à gauche dans une saulaie et s'assit au pied +d'un arbre.</p> + +<p>Là, il médita, durant quelques minutes. Son esprit +paraissait flotter entre diverses resolutions, car tantôt il +tournait les yeux vers le cottage de madame de Repentigny, +et tantôt sur le meeting.</p> + +<p>S'arrêtant enfin à une détermination, il prit, dans la +bourse de vison qui pendait sur sa poitrine, suivant l'usage +indien, un crayon, une feuille de papier, et il écrivit +sur son genou.</p> + +<p>Ce travail terminé, il le relut avec soin, plia le +papier en forme de lettre, le cacheta et y mit la suscription:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Mademoiselle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Mademoiselle Léonie de Repentigny,</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> à</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Saint-Charles.</p> + </div> </div> + +<p>Pour une petite piece de monnaie, il fit ensuite porter +le billet à son adresse.</p> + +<p>Léonie venait de changer de costume, quand on le lui +remit, en annonçant que sir William, arrivé depuis +une demi-heure, était allé rendre ses devoirs à sa +mère.</p> + +<p>Surprise à la réception de ce billet, dont l'écriture ne +lui semblait pas étrangère, la jeune fille le décacheta avec +une certaine émotion.</p> + +<p>Ses yeux volèrent aussitôt à la signature.</p> + +<p>PAUL, disait cette signature.</p> + +<p>—Paul! Paul! je ne connais point de Paul, murmura +Léonie, en parcourant la missive.</p> + +<p>Elle était ainsi conçue:</p> + +<p>«Mademoiselle,</p> + +<p>«J'aime à vous remercier pour les lignes que vous +m'avez remises à bord du <i>Charlevoix</i>; ces ligne m'avertissaient +qu'on m'avait découvert sous mon déguisement de planteur; +par conséquent je vous doit d'être libre, +car aussitôt je sautai dans le fleuve et gagnai la rive à la nage. +J'aurais voulu pouvoir vous témoigner plus tôt ma +reconnaissance. Des causes majeures s'y sont opposées. +Obligé aujourd'hui de vous écrire pour vous déclarer que +je ne puis accepter votre invitation, je mets à profit cette +circonstance et vous exprime la gratitude de votre tout +dévoué,</p> + +<p>«PAUL.»</p> + +<p>«P. S. Vous avez chez vous un jeune officier anglais; +qu'il ne sorte pas de la journée. Il y va de sa vie.»</p> + +<p>Cette singulière épître troubla si fort Léonie, qu'elle +n'entendit pas la cloche qui sonnait le dîner.</p> + +<p>Madame de Repentigny l'envoya chercher par une domestique.</p> + +<p>—Mon ange, lui dit-elle, en la baisant au front, tu feras +les honneurs, car je suis un peu souffrante.</p> + +<p>La jeune fille avait repris son assurance, remettant au +soir le soin de relire et de commenter la lettre de +l'Indien.</p> + +<p>Sir William King, Xavier Cherrier, sa femme et un +vieux parent de M. de Repentigny attendaient déjà, sans +cérémonie, dans la salle à manger.</p> + +<p>—Eh bien, notre Antinoüs sauvage ne vient donc pas? +questionna Cherrier.</p> + +<p>—Je ne sais, mais ce n'est pas probable, répondit +Léonie d'un ton quelque peu hypocrite.</p> + +<p>Le repas fut assez triste, sir William et Cherrier n'ouvraient +la bouche que pour s'adresser des épigrammes +trop peu voilées.</p> + +<p>Comme on causait politique au dessert, le parent de +M. de Repentigny dit, en branlant la tête:</p> + +<p>—Ça ne fait rien, le parti anglais a reçu aujourd'hui +une fière blessure!</p> + +<p>—Ah! riposta, sir William, en décochant un regard +ironique à Cherrier, si nous devions compter toutes celles +que nous avons faites aux Canadiens-Français, nous ne +trouverions pas assez de chiffres dans la table de multiplication. +Demandez plutôt à monsieur!</p> + +<p>Xavier se mordit les lèvres pour ne pas éclater. Mais +il sut se contenir, se leva de table et remonta avec sa +femme dans leur appartement.</p> + +<p>Le vieux monsieur sortit aussi pour aller faire un tour +de promenade.</p> + +<p>L'officier, s'approchant alors de Léonie, lui prit la main +comme s'il voulait la porter à ses lèvres.</p> + +<p>La jeune fille recula d'un pas, en retirant sa main.</p> + +<p>—Sir William, dit-elle gravement; vous vous êtes +battu avec mon cousin; ne niez pas....; j'en suis sûre; je +ne saurais aimer l'homme qui a versé le sang de l'un des +miens. Ainsi donc tout est rompu entre nous. N'essayez +point de me fléchir, vous perdriez votre temps. Mais je ne +manquerai point pour cela aux devoirs de l'hospitalité; +vous pouvez rester ici tant qu'il vous plaira; je vous engage +même à ne pas quitter la maison aujourd'hui. On +m'a prévenue que vos jours seraient en danger, si vous +mettiez le pied dehors.</p> + +<p>Laissant le jeune homme bouleversé par ces paroles, +Léonie de Repentigny regagna sa chambre à coucher.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE XVI</h3> + +<h3>L'INSURRECTION</h3> + + +<p>Filles de l'enthousiasme, les révolutions populaires ont +la même durée que cette fièvre de l'esprit.</p> + +<p>Si, après l'assemblée de Saint-Charles, les patriotes canadiens +se fussent instantanément portés sur Montréal, il +est vraisemblable que la métropole serait tombée en leur +pouvoir, et qui peut dire qu'alors ils n'auraient pas été +maîtres de la province!</p> + +<p>Mais si Neilson et plusieurs autres étaient décidés à +profiter de l'ardeur de leurs partisans, Papineau, chef +réel du mouvement, balançait. Il paralysa par sa tiédeur +tous ces braves qui ne demandaient qu'à voler au combat. +Ne se croyait-il pas assez bien préparé, n'osait-il encore +assumer la haute responsabilité qui incombe aux meneurs +d'une insurrection? ce n'est pas à nous de répondre. Nous +sommes trop près encore de ces tristes événements. Leur +appréciation appartient à la postérité<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a href="#footnotetag56">(retour) </a><p>Dan» la deuxième édition de <i>l'Histoire</i> +de M. Garneau, ou trouve la note suivante:</p> + +<p>«Le docteur O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 19 juillet 1832: +Si vous devez blâmer le mouvement, blâmez ceux qui l'ont provoqué +et qui doivent en répondre devant l'histoire. Quant à nous, +mon ami, nous fûmes les victimes, non les conspirateurs; et, fussé-je +sur mon lit du mort, je ne pourrais que déclarer, en présence +du ciel, que je n'avais pas plus l'idée d'un mouvement de +résistance quand je quittai Montréal et me rendis à la rivière Richelieu +avec M. Papineau, que je ne songe maintenant à être +évêque de Québec. Je vous dirai aussi que M. Papineau et moi, +nous nous cachâmes dans une ferme de la paroisse Saint-Marc, +de peur que notre présence n'alarmât le pays, et ne servit de +prétexte à la témérité!... Je voyais bien aussi que le pays n'était +pas prêt.»</p> + +<p>M. Garneau a publié cette note en anglais.</p></blockquote> + +<p>Cependant, le lien entre l'exécutif et les Canadiens était +brisé. Le renouer par des moyens pacifiques n'était plus +au pouvoir de personne.</p> + +<p>A Montréal, et dans les comtés limitrophes, on arma +ouvertement.</p> + +<p>Des bandes hostiles sillonnèrent, le pays.</p> + +<p>Les occupations ordinaires de la ville et des champs +furent abandonnées. Chacun prit fait et cause pour un +parti ou pour un autre. La guerre civile alluma ses torches.</p> + +<p>«Le 7 novembre, les Fils de la liberté et les Constitutionnels +ou les membres du Club Doric, comme te nommèrent +les Anglais, en vinrent aux mains, avec des succès +divers. La maison de M. Papineau et celle du docteur +Roberston et autres furent attaquées et les presses du +<i>Vindicator</i> saccagées. On appela les troupes sous les armes: +elles paradèrent dans les rues avec de l'artillerie.»</p> + +<p>L'autorité mit sur pied toutes les forces militaires, et +inonda la campagne détachements chargés de faire +exécuter les nombreux mandats d'arrestation lancés contre +les fauteurs de la Confédération des six comtés.</p> + +<p>Depuis l'assemblée, Papineau, Neilson et leurs principaux +partisans étaient restés dans le comté de Richelieu.</p> + +<p>Entourés d'une foule d'hommes dévoués, ils s'y disposaient +à la résistance, commettant cette grande faute,—faute +irréparable—c'est d'attendre, c'est-à-dire de +laisser se dissiper l'ivresse de leurs gens, au lieu de +marcher droit à l'ennemi.</p> + +<p>Leur quartier général avait été établi entre Saint-Denis +et Saint-Charles, villages éloignés de sept milles l'un de +l'autre, sur le Richelieu.</p> + +<p>Le premier est à seize milles de Sorel, le second à dix-huit +de Chambly, localités où le gouvernement anglais +avait caserné plusieurs régiments.</p> + +<p>Ces régiments reçurent, en même temps, l'ordre d'aller +attaquer les rebelles, et de les prendre ainsi en avant +et en arrière,—Saint-Denis et Saint-Charles se trouvent +entre Chambly et Sorel.</p> + +<p>Comme ils avaient à peu près la même distance à parcourir, +ils devaient vraisemblablement se joindre à peu +près à la même heure sur le théâtre des opérations.</p> + +<p>Le 21 novembre au soir, le colonel Gore partit de Sorel +avec cinq compagnies d'infanterie, une pièce d'artillerie +de six et un piquet de police à cheval.</p> + +<p>Le temps était mauvais; il faisait froid et pleuvait à +torrents. Tous les chemins avaient été défoncés et les ponts +rompus par les paysans.</p> + +<p>Néanmoins, le lendemain, le colonel Gore et ses troupes +arrivèrent devant Saint-Denis, après une rude marche +d'environ douze heures.</p> + +<p>Il pouvait être dix heures du matin.</p> + +<p>Aussitôt le tocsin laissa tomber dans l'espace ses notes +funèbres.</p> + +<p>Des barricades défendaient toutes les avenues du village, +et un puissant rempart, construit avec des troncs d'arbres, +interceptait la route.</p> + +<p>Retiré dans une grosse maison de pierre qu'il avait +fait fortifier et créneler, le docteur Neilson avait résolu de +vaincre ou de mourir. M. Papineau, le docteur O'Callaghan +et quelques officiers de milice s'y trouvaient avec lui.</p> + +<p>Huit cents hommes, dont un quart à peine munis de +fusils, le reste portant qui une lance, qui un épieu, qui +une fourche, qui une faux, ou de vieux sabres rouillés, +faisaient retentir le village des chants de la <i>Marseillaise</i> +et de la <i>Parisienne</i>.</p> + +<p>Malgré leur nombre et leur détermination, Neilson +doutait de la victoire.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il à Papineau, vous devriez vous retirer +à Saint-Charles; ce n'est pas ici que vous serez le plus +utile; nous aurons besoin de vous plus tard.</p> + +<p>—Que penserait-on de moi, si je m'éloignais à cette +heure? répliqua celui-ci.</p> + +<p>—Vous êtes notre chef à tous; à tous, vous devez compte +de votre vie, reprit Neilson<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a href="#footnotetag57">(retour) </a><p>Textuel.</p></blockquote> + +<p>A ce moment le canon gronda.</p> + +<p>—A nos postes, messieurs! s'écria Neilson et souvenez-vous +que la patrie a les yeux sur vous!</p> + +<p>Le feu des Canadiens répondit aussitôt à l'artillerie des +troupes royales.</p> + +<p>Mais que pouvait un seul canon contre des amas de +pins hauts comme des maisons?</p> + +<p>Les insurgés se montraient à peine, lâchaient leurs +coups de fusil et disparaissaient derrière les barricades.</p> + +<p>La mousqueterie des Anglais ne leur faisait pas plus +de mal que leur canonnade.</p> + +<p>Cependant un boulet, passant à travers les souches, +tua un membre de la Chambre législative, M. Ovide Perrault, +blessa plus ou moins grièvement cinq hommes, et +jeta quelque confusion dans les rangs des Canadiens.</p> + +<p>Mais, vers deux heures, et après que le colonel Gore +eut fait de vaines tentatives pour emporter les retranchements +à l'assaut, les patriotes reçurent du renfort, et +Neilson commanda une sortie.</p> + +<p>Elle réussit complètement. Les royalistes, épuisés de +fatigue, à court de munitions, lâchèrent pied et s'enfuirent +vers les bois, en abandonnant leur canon, leurs +fourgons et leurs blessés.</p> + +<p>Fiers de ce triomphe, les Canadiens rentrèrent chez +eux en chantant des hymnes d'allégresse. Mais ce n'était +pas l'heure de s'endormir sur les premiers lauriers; car, +s'étant emparés d'un officier anglais, ils avaient appris +que le colonel Wetherell s'avançait de Chambly sur +Saint-Charles, à la tête de cinq compagnies, d'une troupe +de police à cheval et de deux pièces de canon.</p> + +<p>Après avoir réparé leurs fortifications, ils coururent +prêter assistance à leurs amis de Saint-Charles.</p> + +<p>Bon nombre d'habitants avaient quitté le village avec +les femmes et les enfants. Mais madame de Repentigny +et sa fille y résidaient encore; la première ayant fait une +rechute, et les médecins ayant déclaré qu'il était impossible +de la transférer à la ville sans compromettre son +existence.</p> + +<p>Le 25 novembre, au matin, la pauvre femme sommeillait +dans son lit, et Léonie, assise à son chevet, parcourait +des yeux plutôt qu'elle ne suivait avec l'esprit un +livre de piété.</p> + +<p>C'était un touchant tableau!</p> + + +<p>La mère, immobile, les joues amaigries, le teint jaune +comme l'ivoire du crucifix qui pendait dans la ruelle, déjà +marquée au sceau de la mort, était l'image de la douleur +profonde, mais résignée.</p> + +<p>Pâle, les yeux cernés par l'insomnie et les angoisses, +sa fille offrait une navrante personnification de l'Inquiétude.</p> + +<p>Tout à coup les roulements du tambour résonnent, +déchirés par les notes perçantes du clairon.</p> + +<p>Madame de Repentigny s'agite sur sa couche, Léonie +tressaille.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, mon enfant? demande la première +d'une voix affaiblie.</p> + +<p>—Ah! maman, maman! ils vont se battre! ils vont +se battre! répond la jeune fille en se levant et se jetant +sur l'oreiller qu'elle baigne de ses larmes.</p> + +<p>—Heureusement que ni ton père, ni sir William, ne +sont là, dit la tendre mère en faisant un effort pour baiser +sa fille. Ton père est à Québec, sir William à Montréal, +prions Dieu pour eux!</p> + +<p>—Et pour mon cousin, dit Léonie en tombant à genoux.</p> + +<p>—Ah! oui, il est à Saint-Eustache. Mais il ne court +aucun danger, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je l'espère, maman.</p> + +<p>Après ces mots, toutes deux joignirent les mains, et +confondirent leurs coeurs dans un élan vers l'Éternel.</p> + +<p>Le canon détona, accompagné d'une fusillade nourrie, +alors qu'elles achevaient cotte ardente oraison.</p> + +<p>—Sonne donc pour savoir ce qui se passe au dehors, +mon enfant, dit madame de Repentigny.</p> + +<p>A cet appel, un domestique arriva; mais il ne put rien +dire, sinon que les troupes du roi étaient aux prises +avec les rebelles.</p> + +<p>Léonie se précipita vers la fenêtre.</p> + +<p>—Prends garde! ah! prends garde, ma fille! lui cria +madame de Repentigny avec terreur.</p> + +<p>—Il n'y a rien à craindre, bonne maman; je vois +parfaitement, mais on ne peut m'apercevoir; et, d'ailleurs, +on ne tire pas de ce côté, répondit Léonie en collant +son visage contre les carreaux de la croisée. Ah! +voici les militaires qui chargent; les insurgés plient; le +ciel est tout noir de fumée.</p> + +<p>Le colonel Wetherell venait en effet de fondre sur les +Canadiens avec une impétuosité irrésistible.</p> + +<p>Quoique sorti de Chambly dans la nuit même où le +colonel Gore sortait de Sorel, il n'avait pu arriver avant +le 25 en vue de Saint-Charles, tant les habitants avaient +semé d'obstacles sur sa route.</p> + +<p>A midi, il prit position sur une colline qui domine la +rivière, et braqua son artillerie contre le camp des patriotes.</p> + +<p>Ce camp, fortifié par des ouvrages en terre et en bois, +formait un parallélogramme, appuyé d'un côté sur la rivière, +et l'autre sur maison de M. Debartzeh, l'un des +instigateurs de l'insurrection.</p> + +<p>Trouée par par une centaine de meurtrières, cette maison +renfermait une foule de tirailleurs.</p> + +<p>Deux petites pièces de campagne ajoutaient encore à +la force des Canadiens.</p> + +<p>Leurs dispositions, leur bravoure, leur permettaient +d'espérer la victoire.</p> + +<p>Malheureusement, ils étaient commandés par un +Anglais mécontent, un certain T. Brown,—un +lâche,—qui déserta son poste à l'heure même du combat.</p> + +<p>Le signal de l'attaque donné, le colonel Wetherell +canonne les retranchements, et lance ses troupes autour +du camp pour l'envelopper.</p> + +<p>Les Canadiens se défendent avec une incroyable énergie; +ils se montrent digne de cette poignée de héros leurs +pères qui, semblables aux trois cents Spartiates, culbutèrent +sept mille Américains, le 26 octobre 1813, sur les +bords de la rivière Châteauguay.</p> + +<p>Ah! si un Salaberry était à leur tête!</p> + +<p>Mais, ils n'ont point de chef; ils ne savent à qui obéir; +la confusion se met dans leurs rangs. Leurs faibles barrières +sont enfoncées.</p> + +<p>Les ennemis se précipitent sur eux, la baïonnette en +avant... ils les cernent; ils les acculent; ils frappent impitoyablement +ces malheureux, qui, manquant d'armes, +pour la plupart, se défendent avec leurs mains, avec leurs +pieds, avec leurs dents.</p> + +<p>C'est une atroce boucherie!</p> + +<p>De sa fenêtre, Léonie voit tout. Elle tremble, elle palpite; +elle sent son coeur défaillir; elle ne respire plus, et +elle ne peut, la pauvre enfant, s'arracher au plus effroyable +des spectacles.</p> + +<p>C'est que, dans la foule des combattants, elle a distingué +le Petit-Aigle qui, brandissant un sabre de cavalerie, enlevé +à un officier de police, l'assène, à droite, à gauche, +en avant, partout, et, aidé de son père, tient encore bon, +alors que tout fuit autour d'eux.</p> + +<p>Mais il tombe, accablé par le nombre. Les yeux de +Léonie se ferment; elle chancelle et tâche de se cramponner +à l'espagnolette pour ne pas tomber aussi.</p> + +<p>—Ma fille! mon enfant! au secours! s'écrie madame de +Repentigny, oubliant sa faiblesse, thésaurisant un reste +de force, et se jetant à bas du lit pour recevoir Léonie +dans ses bras.</p> + +<p>Et elle s'affaisse à côté d'elle.</p> + +<p>On les relève.</p> + +<p>—Ah! j'ai eu bien peur! merci, ô mon Dieu! +murmure la tendre mère, en embrassant Léonie, +qui, un peu remise de son émotion, s'occupe à border +le lit.</p> + +<p>Le crépuscule se faisait. Un éclair illumina soudain +l'appartement.</p> + +<p>—Le feu! exclama la jeune fille en retournant, malgré +elle, à la croisée.</p> + +<p>Une scène nouvelle l'attendait.</p> + +<p>Incendiant le village, les Anglais dansaient et proféraient +des hurlements forcenés.</p> + +<p>Et, à la lueur des flammes, Léonie vit une troupe de +soldats qui se dirigeaient vers leur maison, en chassant à +coups de plat du sabre et du crosses de fusil une longue, +file de prisonniers, parmi lesquels, à son costume pittoresque, +quoique noirci par la poudre, maculé de sang et +réduit en lambeaux, on remarquait Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Le jeune homme marchait d'un pas ferme, sa contenance +était digne.</p> + + +<p>En l'apercevant, Léonie, qui l'avait cru mort, ne put +retenir un cri de joie.</p> + +<p>—Ma fille, lui dit madame de Repentigny en essayant +de sourire, je voudrais être seule quelques instants. Va te +reposer!</p> + +<p>Après un long baiser, Léonie sortit.</p> + +<p>—Marthe, dit alors la malade, à sa femme de chambre, +je sens que je me meurs; cours chercher M. le curé, mais +que l'enfant l'ignore.</p> + +<p>Pendant ce temps, un domestique annonçait à mademoiselle +de Repentigny qu'un officier anglais désirait +l'entretenir dans le parloir.</p> + +<p>Elle y descendit.</p> + +<p>—Je vous demande mille pardons de vous déranger, +mademoiselle, lui dit cet officier; j'ai appris le triste état +de madame votre mère et je voudrais pour tout au monde +ne vous causer aucun trouble. Mais les lois de la guerre +sont inflexibles. On m'a commande de renfermer, pour +jusqu'à demain, dans votre maison, plusieurs prisonniers, +et quoi qu'il m'en coûte, j'obéis à ma consigne. Veuillez +être assurée, du reste, qu'on ne fera aucun bruit.</p> + +<p>—Je crains, dit Léonie, que nous n'ayons pas de +chambres assez vastes.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Il y a près de +votre parc une basse-cour dont les murs sont élevés; +c'est assez bon pour des misérables dont le bourreau fera +bientôt justice.....</p> + +<p>Un frisson glacial figea le sang de la jeune fille dans +ses veines.</p> + +<p>—Disposez-en comme il vous plaira, monsieur, balbutia-t-elle; +mais excusez-moi..... la maladie de ma mère.....</p> + +<p>Des larmes lui coupèrent la parole.</p> + +<p>Elle sortit du parloir. Cependant, au lieu de remonter +à sa chambre, elle entra dans une petite serre attenant à +la salle à manger, et appela:</p> + +<p>—Antoine!</p> + +<p>Un jeune homme parut:</p> + +<p>—Écoute, lui dit-elle d'une voix brève et palpitante, +tu es mon frère de lait; j'ai confiance en toi. Tu ne me +tromperas pas, n'est-ce pas vrai, car tu m'aimes? Un Indien +m'a sauvé la vie, dans la catastrophe du Montréalais, +tu le sais. Cet indien est prisonnier parmi ceux +qu'on nous amène. Il faut le délivrer. Tu le délivreras, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je ferai tout ce que vous voudrez, ma chère soeur, +mais le moyen?</p> + +<p>—Le moyen? Il y en a un. On enfermera les captifs +dans la basse-cour. Ils n'y sont pas encore. Glisse-toi +parmi eux. Dis un mot à l'Indien. Passe-lui un couteau. +Il fait presque nuit. La chose n'est pas impossible. Tu +porteras la clef de la basse-cour au commandant de détachement +qui conduit ces pauvres gens. On ne se défiera +pas de toi. Puis tu offriras du vin aux soldats, et, dans la +nuit, quand ils seront ivres, tu ouvriras la porte de la +basse-cour, qui donne sur le parc; m'as-tu comprise?</p> + +<p>—Oui, oui, oui, soyez tranquille, votre protégé s'évadera +ou je perds mon nom.</p> + +<p>—Dépêche-toi, j'attendrai le résultat dans ma +chambre.</p> + +<p>Antoine partit.</p> + +<p>Nous renonçons à peindre l'anxiété dont Léonie fut +dévorée pendant les cinq heures qui s'écoulèrent jusqu'à +son retour.</p> + +<p>—C'est fait, dit-il; il est échappé.</p> + +<p>La jeune fille se prosterna pour rendre grâces à Dieu; +puis, se relevant, elle alla, sur la pointe du pied, +souhaiter le bonsoir à sa mère, avant de se coucher.</p> + +<p>Le silence général régnait dans la chambre, faiblement +éclairée par une veilleuse.</p> + +<p>Léonie crut que madame de Repentigny dormait.</p> + +<p>Elle se pencha sur le lit pour effleurer son front.</p> + +<p>Ce front était froid comme un marbre.</p> + +<p>—Ah! je suis maudite! s'écria la jeune fille en se redressant +tout d'un coup, comme si elle eût été mue par +un ressort; je suis maudite; j'ai un instant oublié +ma mère, et ma mère est morte sans me donner sa bénédiction!</p> + + +<p>Et elle tomba à la renverse.</p> + + + +<br><br><br> + +<h3>CHAPITRE XVII</h3> + +<h3>DRAME</h3> + + +<p>Dans une salle basse, voûtée, aux fenêtres ogivales, +aux murs blanchis à la chaux, plusieurs personnages +assis entourent une table.</p> + +<p>Ils sont diversement vêtus de costumes mi-partis +civils, mi-partis militaires.</p> + +<p>Des sabres pendent à leur côté, des pistolets à leur +ceinture; quelques-uns portent l'uniforme en drap foncé +de la milice canadienne.</p> + +<p>Il y a la Poignet-d'Acier, qui domine par sa taille, +Xavier Cherrier et sa femme habillée en homme, le +docteur Chénier, Armury Girod, Suisse d'origine, et +quelques autres.</p> + +<p>On est au 13 décembre. Il fait nuit, un grand feu +pétille dans l'âtre de la salle et efface, par ses clartés +brillantes, la lueur terne d'une lampe qui brûle tristement +sur la table.</p> + +<p>Au dehors, le vent pousse des gémissements lamentables +ébranle les croisées, et, s'introduisant par rafales +dans la cheminée, chasse jusqu'au milieu de la pièce des +tourbillons de flamme et de fumée.</p> + +<p>Sombre nuit que celle-là; plus sombres sont les figures +des gens qui discutent, à cette heure, dans le couvent de +Saint-Eustache.</p> + +<p>Car c'est à Saint-Eustache que nous sommes, à sept +lieues environ de Montréal, de l'autre côté du Saint-Laurent, +sur la rive septentrionale de l'Outaouais, vis à vis +de l'île Jésu.</p> + +<p>Un homme entre dans la salle. A sa soutane, à son air +grave, recueilli, vous reconnaîtriez un ecclésiastique. Il +est prêtre, en effet, curé de Saint-Eustache; on le nomme +messire Paquin.</p> + +<p>A sa vue Poignet-d'Acier fronce le sourcil.</p> + +<p>—Que venez-vous faire ici, monsieur? dit-il durement.</p> + +<p>—Je viens, répondit messire Paquin, d'une voix douce +et ferme, engager des hommes égarés à cesser une lutte +dangereuse qui est pour le pays une source de deuil, de +désolation.....</p> + +<p>—C'est assez, monsieur, reprit Poignet-d'Acier; vos +conseils sont superflus.</p> + +<p>—Mais, monsieur, vous ne songez donc pas aux veuves, +aux orphelins, à tous ces malheureux que votre folle +témérité a plongé dans les larmes et l'affliction? Vous +ne pensez donc pas à Dieu qui vous voit, qui vous +juge.....</p> + +<p>Le capitaine poussa un éclat de rire démoniaque.</p> + +<p>—Oui, qui vous juge et qui vous condamne! poursuivit +le prêtre avec une énergie croissante. Il vous condamne, +ce Dieu tout-puissant! Il frappe les insensés qui ont +allumé le brandon de la guerre civile; car ils viennent +d'essuyer une sanglante défaite!</p> + +<p>—Vous mentez! s'écria Poignet-d'Acier d'un ton cassant.</p> + +<p>Et il se leva, marcha sur le curé.</p> + +<p>—Arrêtez! arrêtez! dirent les assistants en se levant à +leur tour.</p> + +<p>—Laissez cet homme! laissez-le! dit l'ecclésiastique, +sans s'émouvoir. La fureur l'aveugle. Mais il ouvrira les +yeux. Qu'importe qu'il me batte, pourvu qu'ensuite il +rentre en lui-même, qu'il cesse de vous conduire à +l'abîme!</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il? demanda le docteur Chénier.</p> + +<p>—Il y a, mon fils, une nouvelle affreuse. Les royalistes +ont écrasé votre parti à Saint-Charles, le 25 novembre!</p> + +<p>—Cela n'est pas; cela n'est pas! intervint Poignet-d'Acier; +Cela n'est pas; fausseté que votre langage, prêtre! +fausseté, puisque, le 22, le brave Neilson déroutait +les Anglais devant Saint-Denis!</p> + +<p>—Votre violence ne m'intimidera point, répondit avec +calme messire Paquin. Ce que je vous dis est vrai. Le +colonel Wetherell a défait les Canadiens à Saint-Denis. Il +leur a tué plus de cent hommes, cent pères de famille, +monsieur, et le village ne présente plus aujourd'hui +qu'un monceau de décombres fumants! Puisse le ciel +vous pardonner! Mais tous ces pauvres gens privés de +leurs foyers; toutes ces femmes privées de leurs maris, +de leurs enfants; tous ces infortunés privés de leur soutien +vous pardonneront-ils?</p> + +<p>Ces paroles répandirent la consternation parmi les auditeurs. +Des larmes coulèrent sur les joues du docteur +Chénier; cependant il répliqua avec la fermeté d'une +conviction inébranlable:</p> + +<p>—Les rapports que nous avons reçus du comté de Richelieu +ne s'accordent pas avec les vôtres, monsieur le +curé. Y fussent-ils conformes, que ma résolution ne +changerait pas. Investi du commandement de ce village, +j'y vaincrai ou je m'ensevelirai sous ses ruines.</p> + +<p>—Bien parlé, mon ami; bien parlé! dit Poignet-d'Acier +un serrant chaleureusement la main du docteur.</p> + +<p>—Oui, bien dit, votre réponse est d'un grand coeur! +ajouta la femme de Cherrier, qui, depuis le commencement +des troubles, avait senti renaître en elle l'ardeur +martiale qu'elle avait puisée au milieu des tribus indiennes +du désert américain, alors que, sous le nom de +Mérellum, la Petite-Hirondelle<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>, elle exerçait une autorité +souveraine sur les Clallomes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a href="#footnotetag58">(retour) </a><p>Voir la <i>Tête-Plate</i>, les <i>Nez-Percés</i>.</p></blockquote> + +<p>Xavier approuva par un regard l'exclamation de +Louise.</p> + +<p>Et aussitôt les assistants, magnétisés par cet accès d'enthousiasme, +se jetèrent dans les bras les uns des autres +en prononçant ce noble serment:</p> + +<p>—Oui, nous jurons ici de triompher de nos oppresseurs +ou de mourir en combattant!</p> + +<p>—Oh! les aveugles! les misérables aveugles! proféra +l'ecclésiastique, élevant les mains et les joignant avec une +expression désespérée.</p> + +<p>Puis il se retira, au moment même où deux Indiens +pénétraient dans la salle.</p> + +<p>C'était Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>—Ah! enfin, nous allons être édifiés sur la valeur de +ces bruits absurdes, dit Poignet-d'Acier, courant à la rencontre +des Iroquois.</p> + +<p>—Que s'est-il passé à Saint-Charles, mon jeune +Aigle?</p> + +<p>—Les Habits-Rouges ont eu le dessus.</p> + +<p>—Vous y étiez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—J'y étais.</p> + +<p>—Et ils ont vaincu?</p> + +<p>—Oui, parce que le chef nous a abandonnés.</p> + +<p>—Ah! ce Brown, je m'en doutais! répliqua amèrement +Poignet-d'Acier. Pourquoi aussi tous les postes +importants n'ont-ils pas été confiés à des Canadiens-Français?</p> + +<p>—Hélas! notre trop grande confiance nous a toujours +perdus! murmura Chénier.</p> + +<p>—Donnez-nous des détails, reprit le capitaine.</p> + +<p>Co-lo-mo-o raconta ce qui avait eu lieu, le 25 novembre +à Saint-Charles, mais sans dire qu'il était tombé au +pouvoir des vainqueurs.</p> + +<p>—Où pensez-vous que soient maintenant MM. Papineau +et Neilson? s'enquit Chénier.</p> + +<p>—Le premier, répondit le Petit-Aigle, doit être réfugié +aux États-Unis; quant au second, je crois qu'il a été +pris sur la frontière et ramené à Montréal.</p> + +<p>—Alors, c'en est fait de nous! s'écria Chénier, se laissant +tomber sur son siège et enfouissant sa tête dans ses +mains.</p> + +<p>—Non, non, ce n'est pas fini! dit Poignet-d'Acier, +Neilson, malgré son courage, malgré son dévouement, est +encore de la race maudite. Pour moi, son arrestation ne +m'inquiète guère. Mais je suis heureux d'apprendre que +Papineau est aux États-Unis. Plus que jamais nous devons +résister, car il ne tardera guère à reparaître sur les bords du +Saint-Laurent avec une puissante armée américaine. Soyez +assurés, mes amis, que si nous pouvons tenir encore huit +jours, il nous arrivera de la République fédérale des secours +effectifs, avec lesquels nous réparerons promptement +le petit échec de Saint-Charles. Ne vous découragez +donc pas. Plus nos infâmes ennemis massacreront, saccageront, +brûleront nos campagnes, plus ils feront de victimes, +plus ils se rendront odieux, plus ils soulèveront +contre eux les autres nations du monde!</p> + +<p>Ce discours fait d'une voix mâle et persuasive, produisit +l'effet qu'en attendait le capitaine.</p> + +<p>Il ranima l'espérance dans le coeur des insurgés, qui le +saluèrent par des bravos enthousiastes.</p> + +<p>Quand lu silence se fut rétabli, Poignet-d'Acier dit à +Co-lo-mo-o:</p> + +<p>—Vous amenez sans doute vos Hurons?</p> + +<p>—Non, reprit le jeune homme en secouant la tête. +Mécontents des délibérations prises à l'assemblée de +Saint-Charles, ils sont partis pour la plupart et retournés à +Lorette.</p> + +<p>—Alors vous êtes seul!</p> + +<p>—Seul avec mon père.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké prit la parole.</p> + +<p>—J'ai travaillé, pour mes frères, dit-il. Les Indiens de +l'Outaouais m'ont donné vingt-cinq guerriers, autant de +fusils et un canon. Les guerriers et les armes sont là dans +la cour.</p> + +<p>—Merci, mon frère, lui dit Chénier, nous récompenserons +tes services.</p> + +<p>Nar-go-tou-ké n'a bas besoin de récompense, répliqua +sèchement l'Iroquois.</p> + +<p>—Que signifie ce bruit? interrogea Louise en dirigeant +ses regards vers la porte qui s'ouvrit brusquement.</p> + +<p>Une dizaine de paysans armées entrèrent.</p> + +<p>Au milieu d'eux trottinait un homme rabougri, +bancal.</p> + +<p>—Voici un espion, docteur, dit un des paysans, en +s'adressant à Chénier.</p> + +<p>Co-lo-mo-o sourit imperceptiblement.</p> + +<p>—Un brigand d'espion, baptême! poursuivit le paysan. +Mais impossible de lui faire desserrer les dents. Nous +l'avons roué de coups, sans y parvenir.</p> + +<p>—Et vous avez tort, Pierre, dit Chénier, car ce nain +est sourd-muet.</p> + +<p>—Ah! exclamèrent en choeur les gardiens de Jean-Baptiste, +qui s'était mis à échanger des signes avec +Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké.</p> + +<p>—Ordonnez à ces gens de sortir, monsieur, dit le Petit-Aigle +à Chénier.</p> + +<p>—C'est bien, mes amis, allez! fit le docteur aux +paysans qui évacuèrent la salle, en y laissant le nain.</p> + +<p>—Mon père et moi, dit alors Co-lo-mo-o, nous répondons +de cet homme. Il arrive de Montréal, et nous annonce +qu'une troupe nombreuse d'Anglais est en marche vers +ce village.</p> + +<p>A Cet instant un rire singulier glissa sur le visage de +Nar-go-tou-ké, qui continuait avec Jean-Baptiste une +conversation mimique.</p> + +<p>—Pourquoi ce sauvage rit-il? interrogea sévèrement +Chénier.</p> + +<p>—Mon père rit, parce que le nain lui apprend qu'un +officier anglais, son ennemi personnel, fait partie du corps +d'expédition.</p> + +<p>—Ah! dit Poignet-d'Acier, si l'ennemi personnel de +Nar-go-tou-ké se trouve dans le détachement qu'on +lance contre nous, malheur à ce détachement!...... +le vaillant chef iroquois,—le dernier avec son fils de +cette noble tribu, messieurs,—fera un terrible..... +des Kingsors, comme il appelle les sujets de la Grande-Bretagne.</p> + +<p>—Ainsi, dit Chénier, nous pouvons compter sur ce +que rapporte cet individu?</p> + +<p>—Oui, répondit Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Alors, messieurs, il faut prendre nos mesures, +faire battre la générale. Il est minuit. Les royalistes +paraîtront de bonne heure dans la matinée! Prouvons +leur que nous sommes encore les dignes enfants de la +France!</p> + +<p>Pendant que le docteur Chénier et ses compagnons +quittaient la salle et allaient donner ordres, Co-lo-mo-o +continua de questionner Jean-Baptiste.</p> + +<p>Bientôt il sut que sir William Colborne, commandant +en chef des troupes anglaises et surnommé plus tard le +<i>Vieux-brûlot</i> à cause des incendies dont il couvrit le +Bas-Canada, était parti, le matin même, de Montréal avec +deux mille hommes, huit pièces de canon et un obusier, +pour envahir le comté des Deux-Montagnes.</p> + +<p>Cette force était composées soldats de la ligne, d'un +corps de volontaires, Canadiens dégénérés qui trahirent +le drapeau de leur pays pour celui d'Albion, et d'une +centaine de cavaliers.</p> + +<p>Le 32e régiment, où sir William King servait comme +lieutenant, figurait dans l'effectif de cette armée.</p> + +<p>Dans la soirée, elle campa sur le bord méridional de +l'Outaouais.</p> + +<p>Le 14, dès l'aurore, elle traversa la rivière.</p> + +<p>Il avait neigé une partie de la nuit. Mais alors le temps +était froid, clair et sec.</p> + +<p>Le passage de l'Outaouais se fit au moyeu de bateaux.</p> + +<p>Aussitôt que les insurgés, réunis au nombre de cinq +ou six cents devant le couvent, le presbytère et l'église de +Saint-Eustache, aperçurent cette longue «colonne, d'autant +plus imposante qu'elle couvrait avec ses bagages +plus de deux milles d'espace,» ils furent saisis d'une panique +invincible, et se débandèrent.</p> + +<p>Epouvanté, Girod se sauva avec un grand nombre.</p> + +<p>Poignet-d'Acier se tenait devant la rivière avec cent +hommes déterminés, parfaitement armés, tireurs des +plus habiles, et qui pouvaient opposer au débarquement +des Anglais une barrière inexpugnable. Mais ces hommes, +tous trappeurs, qui avaient vieilli avec leur capitaine +dans le désert américain, ne reconnaissaient d'autre +chef que lui, ne voulaient recevoir des ordres de personne +autre.</p> + +<p>L'oeil sanglant, le visage coloré, souriant, Poignet-d'Acier, +l'ex-notaire de Montréal, savourait déjà par anticipation +cette vengeance qu'il avait attendue, cultivée et +mûrie pendant de si longues années; ses regards étaient +rivés aux embarcations qui approchaient lentement de la +grève; sa main droite frémissait d'impatience en tourmentant +la poignée d'un sabre qu'il se disposait à dresser +en l'air comme signal du combat, lorsqu'un éclair brilla +dans les rangs anglais, la détonation d'une arme à feu se +fit entendre, et Poignet-d'Acier tomba le cou percé d'une +balle.</p> + +<p>Aussitôt ses hommes l'entourèrent. Il voulut parler, ne +le put; commander de rester, de lutter; effort inutile! +I s'évanouit.</p> + +<p>Et les trappeurs nord-ouestiers, tournant le dos à +l'ennemi, se retirèrent froidement en emportant leur capitaine +avec eux.</p> + +<p>A peine restait-il deux cent cinquante hommes auprès +de Chénier.</p> + +<p>—Fuyons, dirent quelques-uns.</p> + +<p>—Quoi! vous aussi m'abandonneriez!</p> + +<p>—Mais nous n'avons pas d'armes.</p> + +<p>—Soyez tranquilles, répondit flegmatiquement l'intrépide +docteur; il y aura du monde de tué aujourd'hui. +Vous ramasserez les fusils des morts<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a href="#footnotetag59">(retour) </a><p>Historique.</p></blockquote> + +<p>Cette réponse électrisa Cherrier.</p> + +<p>—Ah! Chénier, lui dit-il, vous étiez né pour manier +l'épée plutôt que la lancette.</p> + +<p>—Mon ami, repartit l'autre, je ne comprendrais pas +qu'on manquât de courage, quand on voit une femme +jeune et belle comme la vôtre affronter en souriant les +balles de l'ennemi. Mais, attention, voilà le branle-bas +qui commence!</p> + +<p>—Un baiser encore, avant de courir au feu, ma Louise +chérie, dit Xavier.</p> + +<p>Et, au bruit du l'artillerie, à travers la mitraille qui +déjà impitoyablement fauchait autour d'eux, Xavier embrassa +sa femme avec une tendresse idolâtre.</p> + +<p>—En avant! citoyens, en avant! tonna la voix de Chénier. +Les patriotes se ruèrent sur les batteries anglaises en +chantant l'hymne de Charles VI:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"> Guerre aux tyrans!</p> +<p class="i10"> Jamais, jamais en France!</p> +<p class="i10"> Jamais l'Anglais...</p> + </div> </div> + +<p>Repoussés, avec des pertes considérables, par deux +décharges successives, ils revinrent une troisième fois à +l'attaque, et forcèrent les artilleurs à reculer.</p> + +<p>Mais alors, sir John Colborne donna l'ordre au 32e régiment +d'appuyer ses batteries.</p> + +<p>Cet ordre fut aussitôt exécuté.</p> + +<p>Sir William King, l'épée nue, le front haut, se jeta +bravement A la tête de sa compagnie en murmurant:</p> + +<p>—Tiens, ce Cherrier ici.... Charmant, très-charmant, +en vérité! Je vais lui donner sa revanche.... Mais, by +Jove, ne me trompé-je pas? C'est sa femme que j'aperçois +près de lui.... un joli, très-joli militaire, sur ma foi! +Ah! la fête sera ravissante, extrêmement ravissante! +Mais, comme elle joue du sabre, la petite dame! Parole +d'honneur, j'en suis émerveillé.... Ah!</p> + +<p>Un coup de couteau en pleine poitrine arracha ce cri +au sous-lieutenant.</p> + +<p>Il l'avait à peine exhale, qu'un bras vigoureux le renversait +à terre; un homme, un démon à forme humaine, +lui plantait son genou sur le ventre, lui tranchait la tête +en un clin d'oeil, et le houp de guerre indien retentissait +par-dessus le fracas de la bataille.</p> + +<p>Si rapides furent ces divers mouvements, que, dans +l'ivresse du combat, les soldats de sir William ne le +remarquèrent point.</p> + +<p>Le meurtrier se releva, la tête de sa victime à la main, +et se tourna vers Co-lo-mo-o, qui, tenant un fusil par +le bout du canon, s'en servait comme d'une massue, et +faisait de larges trouées dans les bataillons anglais.</p> + +<p>—Que le Petit-Aigle, s'écria-t-il, apprenne, par +l'exemple de Nar-go-tou-ké, à venger les injures infligées +à sa race! Le père de ce chien a fait mutiler Ni-a-pa-ah, +ma femme, et moi, voilà ce que je fais de l'un des +siens!</p> + +<p>Il cracha à la face de la tête sanglante qu'il agitait en +l'air, et la lança au front d'une compagnie de Volontaires, +qui fondit sur lui, le larda sur-le-champ avec ses sabres, +le cribla de balles, et le foula aux pieds de ses chevaux, +en chargeant les insurgés.</p> + +<p>Car ceux-ci pliaient sous le nombre.</p> + +<p>Ni les prodiges de valeur accomplis par le docteur +Chénier, Cherrier et sa femme; ni les efforts inouïs de +Co-lo-mo-o; ni la bravoure des assaillis ne pouvaient +longtemps résister à deux mille hommes disciplinés, pourvus +d'armes en excellent état et de munitions abondantes, +tandis qu'eux étaient mal équipés pour la plupart et obligés +de faire usage de cailloux arrondis en guise de plomb.</p> + +<p>Pressés par l'ennemi, ils se réfugièrent dans l'église et +continuèrent désespérément la défense.</p> + +<p>Les troupes y mirent le feu.</p> + +<p>Bientôt des torrents de flammes et de fumée envahirent +l'enceinte du temple.</p> + +<p>Les assiégés n'ont plus de poudre; mais le courage +leur reste; ils montent au clocher; une grêle de pierres +tombe sur les assiégeants.</p> + +<p>—Il faut les enfumer comme des renards! hurle sir +John Colborne, aux portes du lieu saint.</p> + +<p>L'incendie gagne du terrain. Le clocher est enveloppé +par ses langues ardentes.</p> + +<p>—La charpente s'écroule! crie une voix.</p> + +<p>C'est un sauve-qui-peut général.</p> + +<p>On s'élance aux fenêtres; on se foule; on se précipite +dans le cimetière.</p> + +<p>Chénier, Cherrier, Louise, Co-lo-mo-o y parviennent +avec une cinquantaine d'autres.</p> + +<p>Mais là, devant eux, se dresse un rempart de +baïonnettes.</p> + +<p>Cent coups de fusil les reçoivent.</p> + +<p>Le docteur Chénier est frappé à mort.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>CHAPITRE XVIII</h3> + +<h3>AMOUR</h3> + + +<p>«Ha! ha!» ce Cri d'étonnement ne manque guère +d'échapper au voyageur, après avoir longé, pendant une +vingtaine de lieues, le bord méridional du Saguenay; et +telle fut, sans doute, l'exclamation poussée par les premiers +navigateurs européens qui remontèrent le cours +d'eau jusqu'à ce point, car elle est restée comme dénomination +de la plus étrange des haies.</p> + +<p>La baie de Ha-ha, donc, a deux lieues de profondeur sur +une de large. Mais le grandiose de ses dimensions en est +le moindre sujet de surprise.</p> + +<p>Ce qui frappe l'imagination, ce qui confond tout d'abord +le jugement, si l'on y arrive, comme je viens de le dire, +par la rive sud du Saguenay, c'est que la baie de Ha-ha +se déploie tout à coup devant vous en hémicycle immense, +et qu'elle semble le bout, la source d'un fleuve géant, qui +roule, sur un espace de soixante milles environ, une masse +liquide effroyable, dont l'épaisseur est évaluée à trois +cents brasses, la largeur a un et deux milles.</p> + +<p>Quel volume! N'y a-t-il pas dans ce tableau, dans ce +fait, de quoi dérouter tous les calculs de l'esprit, épouvanter +la raison?</p> + +<p>Que si vous prenez la côte opposée du Saguenay, pour +trouver en partie son explication, le phénomène n'en +restera pas moins curieux, saisissant, un des plus singuliers +jeux de la nature. Cette côte conduit en effet à un +lac considérable, récipient d'une foule de rivières, le lac +Saint-Jean, dont les eaux bruyamment descendent de +leur réservoir et se déchargent à quelques lieues au-dessous +de la baie de Ha-ha, après un parcours de plus de +soixante milles, dans un lit comparativement étroit.</p> + +<p>En conséquence, cette baie se trouve isolée, sans +affluents directs. Mais elle est probablement alimentée +par un canal souterrain, parti soit du lac Saint-Jean, soit +du lac Kénocami.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, elle couronne admirablement la +galerie de merveilles que le Créateur a disposées sur toute +l'étendue du Saguenay.</p> + +<p>Confluant avec le Saint-Laurent, à soixante lieues en +bas de Québec, ce fleuve semble, comme je le disais dernièrement +dans le feuilleton du <i>Pays de Paris</i>, avoir été +déchiré, à travers une chaîne de montagnes, par la main +de quelque divinité malfaisante en fureur.</p> + +<p>Si les anciens l'eussent connu, ils y auraient assurément +place leur Ténare.</p> + +<p>L'estuaire, presque toujours noyé dans les brouillards, +est bastionné par des falaises sourcilleuses, et, à peine +a-t-on quitté le Saint-Laurent, dont les flots vert de mer +réjouissent le coeur, qu'on rencontre des eaux hideuses, +noires comme l'encre.</p> + +<p>Aussitôt vous êtes encaissés entre des rochers qui percent +la nue et au milieu desquels vainement l'oeil chercherait +un chemin, une sente. Granit fonce et nu, maigrement +semé, à ses cimes pelées, de cyprès rabougris dont +le feuillage mélancolique ajoute encore à l'horreur de ces +lieux. Point d'arête, point de ravine, point d'anfractuosité +pour reposer le regard attristé. Sur votre tête le ciel généralement +d'un gris de plomb, à vos pieds l'abîme sombre, +implacable, l'abîme qui vous fascine, vous abuse, car ces +eaux noires, elles paraissent calmes, les perfides, arrêtées +dans leur cours, alors qu'elles glissent avec une rapidité +si grande, que le plus puissant vapeur se fatigue à les refouler; +et près de vous, là, sur le côte, l'illusion, la déception, +le mensonge encore!</p> + +<p>Si élevés sont les caps, que du pont du navire qui vous +emporte, il semble qu'on les puisse toucher avec le bras +allongé; mais prenez une pierre, non, prenez une fronde, +placez-y un caillou, et de toutes vos forces lancez le projectile! +Quoi! il n'a pas atteint la roche! il est tombé à +plus de cent mètres de distance!</p> + +<p>Oui, tel est l'effet du mirage.</p> + +<p>Mais voilà barrée toute issue. Sentinelle cyclopéenne, +droit devant nous se dresse une montagne: c'est la Tête-de-Boule, +blanche, chenue à son faîte, comme le crâne +du vieux Saturne. Est-ce lui qui se serait couché en +travers du fleuve pour en interdire l'accès? Ne pourrons-nous +aller jusqu'à la baie de Ha-ha! Examinons; qu'on +nous donne un télescope. Vivat! j'aperçois un goulot, +par lequel le Saguenay s'infiltre timidement, j'allais dire +craintivement, comme s'il avait peur de réveiller le +colosse qui sommeille dans son lit.</p> + +<p>Tout au plus un batelet, monté par des pygmées, +réussirait à se faufiler dans cet étroit ruisseau. Jamais +une embarcation, conduite par des hommes, ne le traversera. +Approchons, néanmoins, pour contempler la Tête-de-Boule. +Notre vaisseau avance, et le ruisseau s'élargit, +il se fait rivière, il se fait fleuve, il a deux milles de large!</p> + +<p>Dupes encore d'une erreur de nos sens.</p> + +<p>Maintenant, nous voguons entre des collines échancrées, +de formes diverses, tantôt taillées en dentelle dans +le vif, tantôt brusquement lacérées, tantôt lourdes, déprimées, +puis tout à coup protubérantes, aiguës comme +des campaniles, arrondies en coupoles, tantôt stériles, +tantôt chargées des trésors de la végétation, et toujours +variées à l'infini, comme la main qui les a faites.</p> + +<p>Le fleuve resserre sa ceinture. On distingue parfaitement +ses rives. Il reprend sa physionomie austère, ses +lignes rigides, ses proportions écrasantes.</p> + +<p>Plus de paysage animé par une frondaison souriante; +plus de daims broutant sur l'échine des monts, ou perchés +à la pointe d'une roche pour nous regarder monter; +mais, à droite, à gauche, un escarpement d'une hauteur +démesurée, grisâtre, aride, dépourvu de plantes, même +des plus simples graminées!</p> + +<p>Ce spectacle est horrible. Il fait mal<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a href="#footnotetag60">(retour) </a><p>Une dame anglaise, avec qui j'eus le plaisir de +faire une excursion +au Saguenay, en 1853, s'écrie, en racontant ses impressions: +«A chaque minute de nouvelles sublimités nous saluaient, +les rives devenaient plus élevées, plus hardies, au point +que l'émotion +comprimée inondait l'âme et la rendait malade; les paroles +ne pouvaient la soulager, les paroles ne pourraient décrire ce +qu'elle éprouvait.»</p></blockquote> + +<p>On fermerait les yeux, si bientôt un objet unique ne +les attirait, en les fixant invinciblement sur lui. C'est, à +cent cinquante mètres au-dessus de l'eau, un médaillon +gigantesque sur lequel le Grand Artiste a ciselé le profil +d'une figure grecque. Mais l'extraordinaire, l'inexplicable, +ce médaillon paraît avoir été dédoublé, la figure +partagée par une section verticale passant entre les deux +yeux, et chacune des deux faces est gravée sur chacune +des deux rives; comme si la tête, encastrée dans le rocher, +eût été tranchée avec elle lors de la révolution terrestre +qui bouleversa cette région.</p> + +<p>Les Canadiens-Français l'appellent judicieusement le +Tableau.</p> + +<p>Au-delà, de nouvelles stupéfactions vous attendent. +D'abord, ce formidable boulevard qu'on nomme le Point +de l'Éternité, à deux mille pieds du niveau du Saguenay; +puis, cette série de masses porphyritiques dont les nuances +éclatantes brillent de mille reflets aux rayons du soleil; +puis encore, le cap de la Trinité, avec ses trois +têtes impériales dominant, par leur altitude, même le +Point de l'Éternité.</p> + +<p>Au-delà, enfin, la baie de Ha-ha se déroule, bordée +par des campagnes d'une fécondité ravissante, et abritée +contre les souffles du nord par un gracieux écran de +coteaux boisés.</p> + +<p>Un charmant village s'étage maintenant au flanc de ces +coteaux et regarde la baie, au milieu de laquelle émerge +une ile avec de jolies habitations.</p> + +<p>Ce séjour est plein d'attraits. Culture, commerce, +chasse, pèche, perspectives enchanteresses, il offre tout +ce qui plaît à l'homme, lui rend la vie douce et facile.</p> + +<p>Mais, on 1837, la baie de Ha-ha était en partie déserte. +Elle ne se faisait remarquer que par ses beautés sauvages. +Deux ou trois familles seulement, dont les chefs s'occupaient +à la traite des pelleteries, y avaient fixé leur résidence.</p> + +<p>De ce nombre était M. de Vaudreuil, descendant de +l'ancien gouverneur du même nom. Il avait épousé la +soeur de madame de Repentigny, excellente femme, qui +se serait estimée la plus heureuse créature du monde si +elle avait eu un enfant. Mais le ciel lui avait refusé cette +faveur. Aussi la bonne dame s'était-elle prise d'une tendresse +idolâtre pour sa nièce, Léonie de Repentigny.</p> + +<p>Elle aurait voulu que la jeune fille restât constamment +avec elle.</p> + +<p>Léonie n'était pas insensible à cette affection. Chaque +année, elle passait ordinairement un mois de la belle +saison chez madame de Vaudreuil. La maladie de sa +mère l'avait empêchée de se procurer ce plaisir pendant +l'été de 1837. Et elle se promettait bien de ne pas le laisser +échapper au printemps suivant, si madame de Repentigny +était rétablie. Celle-ci espérait aussi profiter du +projet de sa fille pour aller prendre les eaux du Saguenay, +qui sont très-efficaces contre certaines affections du +coeur.</p> + +<p>On sait comment la mort brisa ce projet, en frappant +la pauvre femme dans la soirée du 25 novembre.</p> + +<p>Folle de douleur, Léonie fut conduite par son père à +Québec.</p> + +<p>Pendant tout le reste de l'hiver, elle ne sortit point, ne +voulut recevoir aucune visite.</p> + +<p>A la réouverture de la navigation, au commencement +de mai, sa tante vint la voir.</p> + +<p>Physiquement et moralement, Léonie était bien changée. +La blancheur des lis avait remplacé les roses qui +naguère s'épanouissaient sur ses joues. Son sourire s'était +éteint; plus de gaieté maligne dans ses yeux, plus de fines, +plaisanteries sur ses lèvres. Triste, songeuse, indifférente +à ce qui faisait autrefois son bonheur, elle s'abandonnait +à un désespoir profond.</p> + +<p>Madame de Vaudreuil fut effrayée de l'altération de ses +traits. Kilt demanda à M. de Repentigny la permission +de l'emmener avec elle. Le haut fonctionnaire accepta +volontiers cette proposition. Mais, contrairement à ses +habitudes, Léonie voulut huit jours pour réfléchir.</p> + +<p>Durant ces huit jours, elle écrivit plusieurs fois à +Caughnawagha, elle y envoya même secrètement son +frère de lait. Quand il revint, les yeux de la jeune fille +l'interrogèrent:</p> + +<p>—Rien, répondit Antoine, en secouant la tête. On sait +seulement qu'il a échappé au désastre de Saint-Eustache; +mais si sa mère connaît sa retraite, elle ne veut pas la +découvrir.</p> + +<p>Le lendemain, Léonie partit avec sa tante pour la baie +de Ha-ha. Elle était plus sombre encore qu'à l'ordinaire, +et ni les distractions d'un voyage de quatre-vingts lieues +en goélette, ni le pittoresque et la variété des sites ne +triomphèrent de sa mélancolie.</p> + +<p>Elles arrivèrent à la fin de juin, dans le moment où +une nature prodigue étale toutes ses magnificences sur +le continent américain; et y dispose tous les êtres à l'expansion, +à l'amour.</p> + +<p>M. de Vaudreuil était allé vaquer aux affaires de son +négoce dans le Nord-ouest. Par conséquent, Léonie se +trouva seule avec sa tante et quelques domestiques, au +milieu d'un pays presque désert.</p> + +<p>Rien n'invite plus aux confidences que le tête-à-tête: +madame de Vaudreuil pensait, avec raison, que la mort +de sa mère n'était pas la cause unique du noir chagrin +qui dévorait Léonie. Sans laisser percer ses soupçons, sans +prétendre non plus s'imposer comme confidente, elle +l'invita doucement, dans leurs longues promenades sur +le bord du Saguenay, à lui faire des aveux.</p> + +<p>Un premier épanchement en entraîna un autre, puis +un autre, puis Léonie ouvrit tout à fait son coeur. Il est +si bon de parler de ce que l'on aime!</p> + +<p>Madame de Vaudreuil n'avait point de préjugés. +Cependant la passion de sa nièce pour un Indien, pour +un sauvage, lui fit peur. Elle craignit que celui qui +l'avait inspirée n'en fût indigne, ou qu'il n'y répondît +pas.</p> + +<p>—Oh! s'écria Léonie, il est beau, il est brave, il est +juste! il m'aimera, j'en sais sûre!</p> + +<p>—Mais ton père ne consentira jamais à une mésalliance!</p> + +<p>—Que Paul m'aime, répondit résolument la jeune fille, +et si mon père ne veut pas nous accorder son consentement, +nous irons nous marier aux Etats-Unis.</p> + +<p>Mais Paul ou Co-lo-mo-o, si on le préfère, l'aimait-il? +telle était la question. Où était-il d'ailleurs? Quand, +comment le retrouver?</p> + +<p>Malgré la sollicitude de sa tante, malgré les encouragements +dont elle soutenait ses défaillances, Léonie dépérissait. +Elle redevint taciturne, sédentaire, et, dès le +commencement d'août, l'appétit lui manqua; elle fut +forcée de garder le lit.</p> + +<p>Madame de Vaudreuil ne se faisait pas d'illusion sur +son état. Un seul remède la pouvait sauver, et ce remède, +seul l'auteur de son mal pouvait le lui procurer. Alors la +bonne tante, après bien des tergiversations, prit un parti, +auquel elle avait souvent songé, mais contre lequel aussi +protestait sa dignité: elle écrivit à Co-lo-mo-o, sans en +parler à Léonie.</p> + +<p>La lettre faite, très-mûrie, très-alambiquée, mais très-pressante, +il s'agissait de la faire par venir au destinataire. +Ce n'était pas facile, puisqu'il était caché et qu'on ignorait +son asile.</p> + +<p>Madame de Vaudreuil s'adressa à un Indien Montagnais, +qu'elle avait obligé plusieurs fois.</p> + +<p>L'Indien promit de faire tout en son pouvoir pour +découvrir Co-lo-mo-o, et il se mit en route.</p> + +<p>Un mois s'écoula. On entrait en septembre. Déjà le +feuillage pâlissait et les cimes des arbres se mordoraient. +Léonie s'affaiblissait de jour en jour.</p> + +<p>Madame de Vaudreuil souffrait cruellement de ces +souffrances qu'elle ne pouvait alléger, car elle n'avait pas +encore reçu de nouvelles du Montagnais. Cependant, dans +son coeur, elle réchauffait un rayon d'espérance qu'elle +n'osait faire luire aux yeux de la malheureuse Léonie.</p> + +<p>Un soir, le soleil à son déclin teignait d'un rouge pourpre +les eaux de la baie. Couchée dans son lit, contre +une fenêtre donnant sur le fleuve, la jeune fille suivait, +d'un air rêveur, les grandes traînées d'ombres qui +descendaient rapidement des montagnes et remplaçaient +la lumière diurne.</p> + +<p>Sa tante travaillait près d'elle à un ouvrage d'aiguille.</p> + +<p>—Voila une bien belle soirée! c'est comme cela que +les adorait ma pauvre cousine! murmura Léonie.</p> + +<p>—Quelle cousine? demanda madame de Vaudreuil, qui +pensait à autre chose.</p> + +<p>—Louise Cherrier.</p> + +<p>—Ah! celle qui a été tuée avec son mari à la bataille de +Saint-Eustache?</p> + +<p>—Oui, elle était bonne, elle aussi! et Xavier, quel noble +caractère! Comme ils s'aimaient! Ah! je suis bien certaine +qu'ils sont heureux là-haut! Je voudrais y être... +près d'eux... et près de ma mère.....</p> + +<p>Ces réflexions faites d'un ton doux, mais désolé, navrèrent +madame de Vaudreuil. Néanmoins, elle refoula ses +angoisses, et, pour détourner les idées de Léonie d'un sujet +aussi affligeant, elle lui dit, en indiquant un canot +qu'on apercevait dans le lointain:</p> + +<p>—Vois donc, mon enfant; quel joli tableau cela ferait +avec cette île au premier plan, au second cet esquif qui +vole à la crête des flots, ce troupeau de daims qui pait +sur la grève, et à l'horizon ces pics altiers.</p> + +<p>—Oui, répondit négligemment Léonie.</p> + +<p>—Me le composeras-tu, quand tu seras rétablie?</p> + +<p>—Le composer... quand je serai rétablie.... répéta la +jeune fille avec un pâle sourire.</p> + +<p>Madame de Vaudreuil regardait toujours le canot, qui +s'avançait vers la baie; et le visage de la bonne dame +changeait de couleur. Elle tremblait sur son siège.</p> + +<p>—Mon Dieu! se disait-elle intérieurement, si c'était +lui!</p> + +<p>L'embarcation était montée par deux hommes, mais +leurs costumes n'étaient pas encore distincts.</p> + +<p>—Je vais fermer la croisée, ma fille, car il commence +à faire froid, dit madame de Vaudreuil.</p> + +<p>Sans répondre, Léonie rejeta la tête sur son oreiller +et ferma les yeux comme pour dormir.</p> + +<p>Sa tante, ayant fermé la fenêtre, sortit de la chambre +sur la pointe du pied, puis elle se munit d'une longue-vue, +descendit vers le rivage, et se prit à examiner le +canot.</p> + +<p>—Le Montagnais! s'écria-t-elle aussitôt. Il est accompagné +d'un Indien. Ce doit être... lui! Léonie est sauvée! +O ma patronne, ma divine patronne, vous avez entendu +mes prières, soyez bénie!... Mais il ne faut pas +que Léonie apprenne subitement... la joie la tuerait...</p> + +<p>Le canot aborda. Il portait effectivement le messager +de madame de Vaudreuil, avec Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Le Montagnais s'approcha de la tante de Léonie.</p> + +<p>—Voilà, dit-il simplement en désignant le Petit-Aigle, +l'homme que la bonne face blanche a commandé à son +frère d'aller quérir.</p> + +<p> Co-lo-mo-o salua madame de Vaudreuil avec l'aisance +d'un gentleman.</p> + +<p>—Madame, lui-dit-il de ce ton musical qui lui était +propre, si j'avais appris plus tôt que ma présence fût nécessaire +à la santé de mademoiselle de Repentigny, vous +ne m'eussiez pas attendu aussi longtemps. Mais, contraint +de me cacher, j'ai reçu votre lettre il n'y a que +huit jours. Immédiatement je suis venu. Que me reste-t-il +à faire? Je dois ma liberté à mademoiselle de Repentigny. +Si mes services peuvent lui être de quelque utilité, +ils lui sont acquis.</p> + +<p>Il n'était jamais entré dans l'esprit de madame de +Vaudreuil qu'un sauvage fût capable de se présenter et de +s'exprimer en français avec cette distinction. Quoique +Léonie lui eût répété cent fois que son Paul n'était pas +un Indien ordinaire, elle avait mis jusque-là sur le +compte de l'enthousiasme les brillantes couleurs dont la +jeune fille ornait son portrait.</p> + +<p> Mais ce début était concluant. La vénérable tante fut +ravie. Elle offrit une chambre à Co-lo-mo-o. Il refusa, +et il fut impossible de le gagner. Alors on convint +que le lendemain il aurait une entrevue avec Léonie. +Durant l'intervalle, madame de Vaudreuil la préparerait +à cette agréable nouvelle.</p> + +<p>La félicité de la jeune fille ne saurait se peindre. Elle +faillit se trouver mal. La nuit lui parut d'une longueur +mortelle.</p> + +<p>Quand le Petit-Aigle parut, elle était levée, vêtue +d'une robe blanche qui faisait ressortir davantage encore +la pâleur diaphane de son teint.</p> + +<p>Il remercia affectueusement Léonie, promit de rester +quelque temps à la baie de Ha-ha, mais aucune parole +émue ne tomba de ses lèvres.</p> + +<p>—Il m'aime! n'est-ce pas qu'il m'aime? dites-moi +qu'il m'aime, ma tante! s'écria Léonie quand il fut parti.</p> + +<p>—Je le crois, mon enfant, répondit madame de Vaudreuil +en détournant les yeux pour essuyer une larme.</p> + +<p>Co-lo-mo-o s'était établi dans une famille indienne.</p> + +<p>Fidèle à sa parole, il revint le jour suivant et les autres. +Il se montrait amical, sans empressement, obligeant, +mais non prévenant. Léonie exprimait-elle un souhait, il +la satisfaisait s'il le pouvait. Mais il ne courait point au-devant +de ses désirs. Attentif à les réaliser, il ne les devinait +pas ou ne les voulait pas deviner, si elle ne les +formulait. L'eût-elle demandé, il fût allé lui chercher un +bouquet au sommet du Point-de-l'Eternité ou de la Tête-de-Boule, +mais il n'eût pas cueilli une fleur préférée +dans l'intention de lui causer une surprise.</p> + +<p>Madame de Vaudreuil l'invita maintes fois à dîner, sans +pouvoir lui faire accepter ses invitations. Instances, prières, +menaces familières, tout fut inutile.</p> + +<p>Léonie s'aveuglait-elle sur la nature des sentiments du +chef iroquois pour elle, ou pénétrait-elle jusqu'au fond +de son coeur, et y démêlait-elle une passion puissante +qui se débattait contre une volonté plus puissante encore: +qui le pourrait dire?</p> + +<p>Toutefois la santé de mademoiselle de Repentigny s'améliora +rapidement. Elle reprit des couleurs, des forces.</p> + +<p>Bientôt elle put sortir, faire avec Paul des excursions +dans le voisinage, et boire à longs traits cette coupe d'amour +que lui versait libéralement sa brûlante imagination +de jeune fille.</p> + +<p>Pourtant l'Indien s'obstinait dans sa réserve. Jamais +un serrement de main, jamais un regard humide, jamais +un mot de tendresse. Une fois, comme il l'aidait à franchir +un fossé, Léonie, dans les bras du jeune homme, +avait cru sentir qu'il frémissait. C'était tout. Il lui obéissait +comme un esclave, la servait comme un ami, et +s'en tenait là.</p> + +<p>Informée de toutes les impressions de sa nièce, madame +de Vaudreuil était en proie à un étonnement douloureux +qu'elle se gardait bien de manifester.</p> + +<p>—Cela ne peut cependant pas durer indéfiniment, il +faut qu'il se déclare, dit-elle à Léonie. Veux-tu que je +lui parle?</p> + +<p>—Oh! non, non, ma petite tante chérie, ne le faites +pas, je vous en conjure!</p> + +<p>—Mais voici la saison qui avance, et ton père va te +rappeler...</p> + +<p>—Attendons encore un peu.</p> + +<p>De la sorte, on atteignit octobre.</p> + +<p>—Ma pauvre enfant, dit un matin madame de Vaudreuil +à sa nièce, j'ai reçu une lettre de M. de Repentigny +Il arrivera d'un moment à l'autre pour te chercher. +Qu'allons-nous faire?</p> + +<p>Ce fut un coup de foudre qui arracha Léonie à son +beau rêve.</p> + +<p>Elle resta anéantie.</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle ensuite d'un ton décidé, aujourd'hui +je m'expliquerai avec Paul.</p> + +<p>Après le déjeuner il vint, à son habitude, la prendre +pour faire leur promenade accoutumée sur le bord du +fleuve.</p> + +<p>Le temps était triste, brumeux; un tapis de feuilles +sèches, criant aigrement sous les pieds, brunissait la terre. +Comme des spectres, les arbres dressaient partout leurs +rameaux décharnés. Au joyeux ramage des chantres de +la forêt, succédaient les cris discords des oiseaux aquatiques. +L'automne en deuil menait déjà les funérailles de +l'été.</p> + +<p>Durant une heure, Léonie marcha silencieusement à +côté de Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Elle aurait voulu qu'il engageât l'entretien; il n'en fit +rien. Au surplus, rarement il causait avant qu'elle l'eût +interrogé.</p> + +<p>A la fin elle s'arma de courage.</p> + +<p>—Monsieur Paul, lui dit-elle en baissant les yeux...</p> + +<p>Elle s'arrêta, car son coeur battait à rompre sa poitrine.</p> + +<p>—Mademoiselle? répondit le Petit-Aigle, sans paraître +remarquer le trouble de sa compagne.</p> + +<p>—Monsieur Paul, reprit Léonie, d'une voix haletante, +mon père est attendu ici.</p> + +<p>—Il vient sans doute vous chercher? dit tranquillement +Co-lo-mo-o.</p> + +<p>—Oui, murmura Léonie.</p> + +<p>Il y eut une pause.</p> + +<p>—Nous suivrez-vous à Québec balbutia la jeune fille.</p> + +<p>—Peut-être, mademoiselle.</p> + +<p>—Pourquoi non, monsieur Paul?</p> + +<p>—Je ne promets pas ce que je ne suis pas sûr de tenir, +répliqua Co-lo-mo-o, éludant à demi la question.</p> + +<p>—Qui vous en empêcherait? insista-t-elle.</p> + +<p>—Mon père a été tué par les Habits-Rouges, ses mânes +crient vengeance!</p> + +<p>Le ton de ces paroles fit frémir mademoiselle de Repentigny.</p> + +<p>—Ah! dit-elle, vous allez encore exposer votre vie, +sans souci de ceux qui vous aiment.</p> + +<p>—Une seule personne m'aime, fit-il, c'est ma mère, +et ma mère pleure Nar-go-tou-ké!</p> + +<p>—Mais moi! s'écria Léonie, avec un accent intraduisible, +et en levant sur le Petit-Aigle ses beaux yeux gonflés +par les larmes; moi! est-ce que je ne vous aime pas! +ne le savez-vous pas, Paul? Dois-je vous le dire? Est-il +un moyen de vous le prouver? dites; parlez! je vous +suis où vous voudrez; je serai votre femme, votre servante, +ce qu'il vous plaira... je vous aime...</p> + +<p>Suffoquée par l'émotion, Léonie jeta ses bras à l'Iroquois, +avec un geste passionné.</p> + +<p>Co-lo-mo-o hésita. Une lueur, fugitive comme l'éclair, +colora son visage bronzé; telles qu'un diamant frappé +par un rayon de lumière, ses prunelles étincelèrent aux +regards brûlants de la jeune fille; elle crut qu'ivre d'amour, +il allait l'attirer, la presser sur son sein, l'inonder +de caresses; un frisson voluptueux agita son corps; et, +confuse, palpitante, elle ferma les paupières.</p> + +<p>Quand elle les releva, une seconde après, le Petit-Aigle +n'avait pas fait un mouvement.</p> + +<p>Mais sa figure était sereine, impassible.</p> + +<p>—Peau-Blanche et Peau-Rouge n'ont point été créés +l'un pour l'autre, dit-il avec calme, en revenant à sa +phraséologie indienne; si ma soeur l'oublie, Co-lo-mo-o +ne l'oublie point. Leurs sangs ne peuvent s'allier. Jamais +celui du dernier des Iroquois ne se souillera à celui des +Visages-Pâles. Adieu!</p> + +<p>Et il partit en se dirigeant vers le Sud.</p> + +<p>Léonie poussa un cri, tendit les mains vers lui pour le +rappeler.</p> + +<p>Il était déjà loin.</p> + + +<br><br><br> + +<h3>CHAPITRE XIX</h3> + +<h3>LE SOURD-MUET</h3> + + +<p>La rue Sainte-Thérèse, au centre de Montréal, est parallèle +aux rues Notre-Dame et Saint-Paul. Elle n'a pas +deux cents mètres de long. On y arrive par les rues Saint-Vincent +et Saint-Gabriel, aboutissant toutes deux, d'un +côté à la rue Notre-Dame, de l'autre à la rue des Commissaires, +ou le quai. Une troisième rue innommée +tombe en outre perpendiculairement de la rue Saint-Paul +à son milieu.</p> + +<p>Le 2 novembre 1838, au soir, un observateur attentif +eût remarqué qu'une foule de gens, venus des différents +quartiers de la ville, se dirigeaient vers la rue Sainte-Thérèse.</p> + +<p>Ces gens marchaient seul à seul; ils avaient l'air de ne +se point connaître. Ceux-ci se coulaient sournoisement le +long des maisons et évitaient avec le plus grand soin les +patrouilles qui sillonnaient la ville; ceux-là suivaient +bravement leur chemin, en se donnant une apparence +aussi dégagée que possible.</p> + +<p>La nuit était fort noire; il tombait une pluie fine, serrée, +qui glaçait les membres.</p> + +<p>A tout instant, on entendait le cliquetis des armes et +retentir le «Qui vive?» des miliciens canadiens fidèles +au gouvernement, ou le «challenge!» des troupes +royales.</p> + +<p>Sur le carré<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a> Chaboillez, dans la rue Saint-Joseph, +une de ces patrouilles rencontra un individu qui trottait +lestement en s'appuyant à un bâton.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a href="#footnotetag61">(retour) </a><p>Plus logiques que nous, les Canadiens ont +traduit les mots anglais square par carré, wagon par char, +rail par lisse, etc.</p></blockquote> + +<p>Il était si petit que, dans l'obscurité, on l'eût pris pour +un enfant de huit A dix ans.</p> + +<p>—Où diable va ce gamin? s'écria un des soldats en +l'apercevant.</p> + +<p>—Quelque gueux d'Irlandais qui quête!</p> + +<p>—Qui quête à pareille heure?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Eh! toutes les maisons sont fermées.</p> + +<p>—Holà! morveux, arrête un peu, mon ami!</p> + +<p>Mais le personnage continua sa route sans répondre à +cette invitation.</p> + +<p>—Veux-tu bien faire halte! répéta la même voix.</p> + +<p>—Il feint de ne pas entendre, le polisson, dit un autre, +Jack, mon brave, apprends-lui ce que parler veut dire.</p> + +<p>—Tu vas voir, répliqua Jack, en tirant la baguette de +son fusil dont il cingla les épaules du récalcitrant, tandis +que ses compagnons criaient:</p> + +<p>—Il faut déculotter ce babouin et le fouailler d'importance.</p> + +<p>Mais Jean, c'était lui, pirouetta subitement en faisant +tourner son gourdin comme une fronde, et il en asséna +au visage de maître Jack un coup si violent que le troupier +alla rouler à quelques pas en poussant des hurlements +de rage.</p> + +<p>Ses camarades partirent d'un éclat de rire dont le +sourd-muet profita pour détaler à toutes jambes.</p> + +<p>Par malheur, en frappant l'Anglais, Jean avait laissé +tomber un petit papier que, pour plus de sûreté, il tenait +roulé dans sa main, autour de la poignée de son bâton.</p> + +<p>Découvrant bientôt la perte qu'il avait faite, il revint +avec précaution sur ses pas; la patrouille était éloignée; +il fouilla le carré Chaboillez eu tous sens, mais il lui fut +impossible de trouver ce qu'il cherchait.</p> + +<p>Jean se jeta comme un fou dans la rue Saint-Maurice, +et, traversant la rue Mac-Gill, arriva à la place de la +Douane par les rues Lemoine, Saint-Pierre et Saint-Paul.</p> + +<p>Un canot abordait, à ce moment, dans le bassin du +Roi.</p> + +<p>Craignant que ce canot ne fût monté par des Anglais, +le sourd-muet se cacha à l'angle de la place et de la rue +Capitale.</p> + +<p>Un homme s'élança de l'embarcation sur le quai et traversa +la place de la Douane.</p> + +<p>Jean, qui la surveillait du regard, reconnut Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Il courut à lui.</p> + +<p>La conversation suivante s'établit aussitôt entre eux +par dactylologie.</p> + +<p>CO-LO-MO-O.—Que faites-vous ici?</p> + +<p>JEAN.—Je vais sans doute où vous allez!</p> + +<p>CO-LO-MO-O.—Comment?</p> + +<p>JEAN.—Vous allez à l'assemblée des Fils de la Liberté, +j'y vais aussi.</p> + +<p>CO-LO-MO-O.—Vous?</p> + +<p>JEAN.—Oui, moi! vous en êtes surpris?</p> + +<p>CO-LO-MO-O.—Qu'y allez-vous faire? vous n'entendez +pas, vous ne pouvez pas vous faire comprendre.</p> + +<p>JEAN.—Je lis sur le visage les pensées des hommes.</p> + +<p>CO-LO-MO-O.—Mais quel intérêt y avez-vous?</p> + +<p>JEAN.—Mon père était patriote, un jour les Anglais +pénétrèrent chez nous, en l'absence de ma mère; ils +venaient pour arrêter mon père; il se défendit, il tua +deux de ses ennemis; enfin, terrassé par le nombre, il +fut mortellement blessé, puis crucifié, avec des clous, +dans la ruelle de son lit<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>. Alors ma mère me portait +dans son sein; elle était enceinte de huit mois. En rentrant, +elle s'évanouit... Elle me mit au monde avant +terme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a href="#footnotetag62">(retour) </a><p>Les exemples de cette horrible barbarie ne sont pas rares +dans l'histoire du Canada. En 1832, un patriote canadien, Nadeau, +fut pris par les Anglais et accroché, au moyen d'un clou planté +dans la mâchoire inférieure, à l'aile d'un moulin à vent. Il mit trois +jours à mourir!</p></blockquote> + +<p>CO-LO-MO-O (prenant la main du sourd-muet et la serrant +avec force)—Je comprends. + +<p>Jean-Baptiste alors lui apprit qu'il venait de Beauharnais +où tout était préparé pour un mouvement, mais que, +sur le carré Chaboillez, il avait égaré un billet important, +dont on l'avait chargé pour les patriotes de Montréal.</p> + +<p>En causant, ils atteignirent la rue Sainte-Thérèse, qui +recevait alors des gens mystérieux par ses cinq avenues. +Ces gens s'observaient avec une attention soupçonneuse, +échangeaient quelques paroles avec des sentinelles postées +à chaque coin de la rue, puis couraient tour à tour +à une porte qui s'ouvrait dès qu'on l'avait poussée d'une +certaine manière, et se refermait aussitôt sur chaque arrivant.</p> + +<p>Entrés par cette porte, Co-lo-mo-o et Jean se trouvèrent +dans les ténèbres.</p> + +<p>Une main invisible les saisit l'un après l'autre par la +main, leur fit avec les doigts des signes auxquels ils répondirent, +et les guida à quelque distance. Ils s'arrêtèrent. +On leur banda les yeux. Un nouveau conducteur +s'empara d'eux et les mena dans une sorte de cave brillamment +éclairée, où il enleva le bandeau qui leur couvrait les yeux.</p> + +<p>La cave était remplie de monde.</p> + +<p>A une table longue se tenaient cinq hommes masqués.</p> + +<p>Derrière eux on lisait ces inscriptions en gros caractères:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10">ASSOCIATION DES FILS DE LA LIBERTÉ<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> QUI PARJURE SON SERMENT MÉRITE LA MORT.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a href="#footnotetag63">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + + +<p>La plupart des assistants portaient des armes.</p> + +<p>Les hommes masqués avaient devant eux, sur la table, +des épées en croix et une Bible.</p> + +<p>C'étaient le président ou grand-maître de la société, le +vice-président, le premier député grand-maître, le trésorier, +le secrétaire et le maître des cérémonies.</p> + +<p>Le grand-maître était inconnu, même à la plupart des +initiés; mais le bruit courait qu'il se nommait Villefranche, +avait été jadis notaire à Montréal, qu'à la suite de +chagrins domestiques il avait voyagé dans le désert américain, +d'où il était revenu secrètement pour diriger l'insurrection +canadienne.</p> + +<p>Co-lo-mo-o alla droit à lui et l'entretint pendant quelques +minutes, en tournant fréquemment les yeux sur le +sourd-muet, resté près de la porte.</p> + +<p>—Si cela est, répondit à voix basse le grand-maître, +il faut taire cette fâcheuse nouvelle et précipiter le soulèvement. +Vous irez cette nuit à Beauharnais et profiterez +de l'exaspération causée par les dernières arrestations pour +entraîner les habitants à Montréal.</p> + +<p>—J'irai, dit le Petit-Aigle.</p> + +<p>—Vous tâcherez d'arriver dans la matinée de dimanche, +au moment de la messe. Les troupes seront à leurs temples; +nous nous jetterons sur les casernes pour y prendre les armes +qui nous manquent.</p> + +<p>—Bien.</p> + +<p>—Et si vous rencontrez Robert Neilson<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, qui doit +s'approcher par Napierville, avec une bande d'Américains, +vous l'engagerez, de tout votre pouvoir, à vous suivre à +Montréal. Nous jouons notre dernier coup, mais avec +grande chance de gagner. Les atrocités de Colborne et de +ses séides ont tourné de notre côté les partisans du gouvernement +eux-mêmes. Allez donc, jeune Aigle, et recommandez +à Jean-Baptiste de ne point faire mention du +billet qu'il a perdu. Dimanche, à dix heures, nous vous +attendrons à Montréal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a href="#footnotetag64">(retour) </a><p>Il s'agit ici du frère de celui qui combattit à Saint-Denis.</p></blockquote> + +<p>Co-lo-mo-o sortit en emmenant avec lui le sourd-muet.</p> + +<p>—Citoyens, dit alors le grand-maître à la foule des +conspirateurs, je vous avais prévenu que l'Angleterre nous +leurrerait encore de ses promesses mensongères. La réalité +a confirmé mes prophéties. A la suite de notre glorieuse +tentative de l'année dernière, le ministère britannique a +délégué ici sous prétexte d'apaiser les justes murmures +de la population, un lord Durham qui, après avoir paradé +à Québec et à Montréal, après nous avoir bercés par ses +fausses protestations d'amour et de respect pour nos personnes, +vient de retourner dans son pays, nous livrant, +nous, nos biens, nos femmes, nos enfants, à la brutalité +des hordes barbares que sir John Colborne traîne à sa suite. +Lord Durham s'est embarqué hier, et depuis lors, c'est-à-dire +depuis vingt-quatre heures, plus du cinq cents personnes +ont été entassées dans les cachots. Demain, il y +en aura mille; après-demain, cinquante poteaux seront +dressés à Montréal et à Québec! N'ayant pu vous faire +abjurer votre nationalité, l'Angleterre la veut noyer dans +votre sang!</p> + +<p>—Nous résisterons jusqu'à la mort! clamèrent plusieurs voix.</p> + +<p>—Eh! qui parle de résistance! reprit l'orateur avec +force. Où nous a-t-elle menés, la résistance? Demandez-le +aux ruines fumantes de Saint-Charles, de Saint-Eustache, +de Saint-Benoît. Non, plus de cette tactique insensée; +plus de résistance passive! mais l'attaque, mais l'agression, +mais prenons l'initiative d'une rencontre avec nos ennemis.</p> + +<p>Une violente rumeur, accompagnée d'un grand désordre, +s'éleva en ce moment vers la porte de la cave.</p> + +<p>—Les troupes! nous sommes cernés! s'écria un homme +qui venait d'entrer brusquement.</p> + +<p>—Ah! murmura le président avec amertume, il y a +un traître parmi nous; et il ajouta d'un ton élevé: citoyens, +soyez sans crainte, nous nous échapperons par un +passage secret qui traverse la rue Saint-Paul jusqu'au +quai; mais rappelez-vous de descendre en armes, dimanche, +à neuf heures du matin. Encore une fois, citoyens, +mes amis, je vous prédis la victoire, car le frère du vainqueur +de Saint-Denis, Robert Neilson, débarquera à dix +heures dans la rue des Commissaires, avec vingt mille +hommes. Maintenant, filez sans bruit, la porte est +ouverte!</p> + +<p>Et, donnant l'exemple à tous, il s'élança par une trappe +placée sous la table, dans un sombre couloir qui s'enfonçait +profondément sous la terre.</p> + +<p>Pendant qu'une compagnie du 32e régiment envahissait +la cave, et pendant qu'une partie des conjurés réussissait +à s'évader, Co-lo-mo-o remontait, en courant suivant +la coutume indienne, le chemin de Lachine.</p> + +<p>La pluie avait, cessé pour faire place à un vent furieux +qui tordait, brisait, déracinait les arbres et remplissait +l'atmosphère de plaintes déchirantes.</p> + +<p>Quand le Petit-Aigle arriva à Lachine, la tempête sévissait +dans toute sa rage.</p> + +<p>C'eût été folie que de songer à traverser le Saint-Laurent +pour se rendre à Beauharnais, éloigné de trois lieues, environ. +Nul batelier, si habile qu'il fût, n'aurait pu gouverner +un canot, sur le fleuve par un temps semblable.</p> + +<p>L'ouragan dura toute la nuit. Bon gré, mal gré, Co-lo-mo-o +dut attendre au lendemain pour remplir sa mission. +Parti de Lachine à huit heures il n'aborda vis à +vis de Beauharnais que vers deux heures, si redoutable +était encore la colère des eaux.</p> + +<p>Environné aussitôt par une multitude de patriotes armés, +avides d'avoir des nouvelles, le Petit-Aigle s'acquitta +de son message.</p> + +<p>Il déclara qu'il fallait envoyer un courrier à Neilson et +descendre immédiatement à Montréal pour y joindre les +Fils de la liberté dans la matinée du dimanche.</p> + +<p>On se conforma à son avis; mais, avant de quitter le +village, les insurgés assaillirent la maison d'un certain +Ellice, chef du parti anglais à Beauharnais et un des +hommes influents du la colonie, grâce à son mariage +avec la fille de lord Grey, whig très-puissant dans la +Grande-Bretagne.</p> + +<p>Le siège de cette maison prit du temps, et les patriotes, +après l'avoir mise à sac et s'être emparés d'Ellice, qui fut +donna en garde au curé de la paroisse, s'acheminèrent +vers Montréal par la rive méridionale du Saint-Laurent.</p> + +<p>Leur dessein était de passer à Caughnawagha, où Co-lo-mo-o +pensait recruter une centaine d'Indiens autrefois +dévoués à sa famille. Malheureusement, depuis la mort +de Nar-go-tou-ké et le, départ du Petit-Aigle, le pouvoir +de Mu-us-lu-lu avait grandi. Par la séduction ou la terreur +il s'était gagné tous les Iroquois et avait rallié les +dissidents à la couronne d'Angleterre.</p> + +<p>Ce changement s'était surtout opéré pendant le séjour +de Co-lo-mo-o à la baie de Ha-ha, et le jeune sagamo, +revenu, il y avait une semaine au plus, et contraint de +se cacher pour se soustraire au mandat d'amener qui le +poursuivait, n'avait encore osé paraître à Caughnawagha.</p> + +<p>Mu-us-lu-lu le savait dans les environs. Il mettait tout +en oeuvre pour le surprendre et le livrer aux Anglais.</p> + +<p>Averti, par des espions, que le Petit-Aigle s'avançait +vers Caughnawagha avec un gros bataillon de Canadiens. +Mu-us-lu-lu, qui assistait alors au service divin, +sortit de l'église et engagea les Iroquois à se porter au +devant d'eux, comme s'ils étaient tout disposés à épouser +leur cause.</p> + +<p>—Vous les inviterez à boire et à se reposer, leur dit-il, +et, quand ces damnés rebelles ne seront plus sur leurs +gardes, nous les entourerons et les enchaînerons pour +les mener au grand Ononthio<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>, qui nous récompensera +par des dons de poudre, de balles, de couvertes et d'eau +de feu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a href="#footnotetag65">(retour) </a><p>C'est le nom donné par les Indiens au gouverneur du Canada.</p></blockquote> + +<p>Personne ne se hasarda à combattre cette insigne perfidie.</p> + +<p>Les insurgés, sans défiance, furent pris au piège.</p> + +<p>Tandis qu'ils trinquaient fraternellement avec les Iroquois, +ceux-ci se précipitèrent sur les armes qu'ils avaient +disposées en faisceaux autour d'eux et massacrèrent les +Canadiens.</p> + +<p>Mu-us-lu-lu ne se montra qu'au moment de l'attaque. +Il se jeta sur Co-lo-mo-o, le saisit par derrière, et, aidé +de deux robustes sauvages, lui garrotta les mains et les +pieds.</p> + +<p>—Ouah<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>! mon frère a fait la grimace sur ma fille, +dit-il avec un rire diabolique, nous verrons quelle grimace +nouvelle il fera au bout d'une corde!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a href="#footnotetag66">(retour) </a><p>Une des exclamations ordinaires des Indiens; les Anglais +l'écrivent <i>waught</i>.</p></blockquote> + +<p>Le jour même, Mu-us-lu-lu traîna le Petit-Aigle, avec +soixante-dix autres prisonniers, à Montréal, devant sir +John Colborne, qui lui adressa des compliments chaleureux.</p> + +<p>Le chef indien en conçut un tel orgueil, qu'il s'écria +avec toute l'emphase de la présomption exaltée à son dernier degré:</p> + +<p>—Les Visages-Pâles ne savent pas faire la guerre; que +le grand Ononthio le permette à Mu-us-lu-lu, et avant +que le soleil se soit couché deux fois Mu-us-lu-lu lui +rapportera le scalp de tous les chiens de Français qui sont +dans ce pays<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour) </a><p>Historique.—(<i>English Reporter</i>, +années 1838-39.)</p></blockquote> + +<p>Mais à peine avait-il parlé, qu'il pâlit, chancela et s'affaissa +dans une mare de sang, sur la place Jacques Cartier +où se passait cette scène.</p> + +<p>Il avait été frappé mortellement dans le dos par un +couteau poignard.</p> + +<p>Une foule compacte de curieux se pressait autour de +sir John Colborne et des prisonniers.</p> + +<p>Vainement chercha-t-on l'assassin: il fut introuvable.</p> + +<p>Néanmoins, de graves soupçons planèrent sur Jean, le +sourd-muet de Lachine, qu'on avait vu se faufiler entre +les spectateurs et rôder près du Mu-us-lu-lu.</p> + +<p>Que ce fût lui ou non, il s'était éclipsé.</p> + + + +<br><br><br> + +<h3>CHAPITRE XX</h3> + +<h3>DÉNOUEMENT</h3> + + +<p>La sombre épopée touchait à sa péripétie. Les patriotes +canadiens étaient anéantis; l'odieux sir John Colborne +achevait de les étouffer sous les ruines de leurs habitations, +de les noyer dans les flots de leur propre sang.</p> + +<p>Le lendemain des événements que nous n'avons fait +qu'esquisser, le <i>Herald</i> de Montréal publiait ces incroyables +blasphèmes:</p> + +<p>«Pour avoir la paix, il faut que nous fassions une solitude; +il faut balayer les Canadiens de la face de la terre... +Dimanche soir, tout le pays en arrière de Laprairie présentait +l'affreux spectacle d'une vaste nappe de flammes +livides, et l'on rapporte que pas une maison rebelle n'a +été laissée debout. Dieu sait ce que vont devenir les Canadiens +qui n'ont pas péri, leurs femmes et leurs familles, +pendant l'hiver qui approche, puisqu'ils n'ont devant les +yeux que les horreurs de la faim et du froid.....</p> + +<p>«Néanmoins il faut que la suprématie soit maintenue, +qu'elle demeure inviolable, que l'intégrité de l'empire +soit respectée, et que la paix et la prospérité soient assurées +aux Anglais, même aux dépens de la nation canadienne entière.»</p> + +<p>«Sir John Colborne n'eut qu'à promener la torche de +l'incendie, écrit M. Garneau, sans plus d'égards pour l'innocent +que pour le coupable; il brûla tout et ne laissa que +des ruines et des cendres sur son passage.»</p> + +<p>On convertit plusieurs maisons particulières en geôles, +les prisons ordinaires étant combles depuis les culs de +basse-fosse jusque sous le toit; celle de Montréal ne renfermait +pas moins sept cent cinquante-trois inculpés.</p> + +<p>La loi martiale fut proclamée. Sous l'empire de la terreur +organisée par ce sir Colborne à qui l'Angleterre conféra +le titre du lord Seaton pour le récompenser de ses +monstrueux services, et dont les paysans canadiens changèrent +le nom en celui de lord Satan, sous l'empire de +cette terreur, les cours condamnèrent quatre-vingt-neuf +prévenus à mort, quarante-sept à la déportation à Botany-Bay, +une foule d'autres à la Bermude, et confisquèrent +tous leurs biens.</p> + +<p>De retour à Québec avec son père, qui l'avait ramenée, +peu après le brusque départ de Co-lo-mo-o, Léonie de +Repentigny, la triste Léonie dévorait avidement les journaux. +Elle espérait en tremblant y apprendre ce qu'il +était devenu. Mais, quoiqu'il eut été arrêté le 4 novembre, +le 20 elle ignorait encore son sort.</p> + +<p>Ce jour-là, M. de Repentigny entra dans sa chambre +en tenant une gazette à la main.</p> + +<p>—Ah! ah! dit-il en souriant avec la satisfaction d'un +homme qui apporte une excellente nouvelle, nous allons +donc enfin apprendre la sagesse à messieurs les rebelles. +J'ai le plaisir de t'annoncer, ma fille, que je suis sur le +point d'être nommé juge en chef. Embrasse-moi, car ce +n'est plus avec un simple baronnet, mais avec un lord, +que nous te marierons: seras-tu heureuse de t'entendre +appeler <i>Your ladyship</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>, hein? J'ai déjà jeté les yeux +sur un secrétaire d'ambassade... Mais nous en causerons +plus tard, quand ton deuil sera fini. Voici le <i>Herald</i> du +19; il y a un article superbe; tiens, lis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a href="#footnotetag68">(retour) </a><p>Titre donné aux femmes des lords anglais; il est intraduisible +en français.</p></blockquote> + +<p>Et le digne serviteur de la couronne britannique tendit +la journal à sa fille, en marquant avec l'ongle un +entre-filet ainsi conçu:</p> + +<p>«Nous avons vu la nouvelle potence construite par +M. Bronson, et nous croyons qu'elle sera dressée aujourd'hui +devant la nouvelle prison, de sorte que les rebelles +pourront jouir d'une, perspective qui ne manquera pas +sans doute d'avoir l'effet de leur procurer un sommeil +profond et des songes agréables. Six ou sept s'y trouveront +à l'aise; mais on y en pourra mettre davantage dans +un cas pressé<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69: </b><a href="#footnotetag69">(retour) </a><p>Historique.—Hélas!</p></blockquote> + + +<p>—N'est-ce pas que c'est bien touché? demanda M. de +Repentigny, pirouettant sur les talons et sortant sans +attendre la réponse de Léonie.</p> + +<p>Glacée par cet exécrable cynisme, elle laissa glisser la +feuille sur le lapis.</p> + +<p>Après quelques moments, elle se pencha, ramassa le +hideux papier, et le parcourut vaguement en détournant +toutefois ses yeux des lignes sanglantes que son père lui +avait fait lire.</p> + +<p>Sur la page suivante, elle fut frappée par ces mots:</p> + +<p>«Plusieurs prisonniers importants, parmi lesquels se +trouvent quelques Indiens, vont être transférés à Québec, +pour y être interrogés par une commission spéciale. +On dit, qu'ils seront embarqués ce soir sur un navire du +Gouvernement.»</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Paul est avec eux; j'en suis sûre, +j'en ferais le serment! Il faut que je le voie! s'écria Léonie, +éclairée par un de ces pressentiments qui sont familiers +aux natures ardentes.</p> + +<p>Elle se leva transfigurée et courut au cabinet de M. de +Repentigny.</p> + +<p>—Mon père, lui dit-elle vivement, on amène aujourd'hui +des prisonniers à Québec!</p> + +<p>—De quel ton tu me dis cela!</p> + +<p>—Je voudrais...</p> + +<p>—Assister à leur débarquement? Rien de plus facile. +Je t'y conduirai moi-même. J'ai envie de voir la figure +de ces imbéciles. Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Dix heures.</p> + +<p>—Ils ne seront pas ici avant onze. Va t'habiller; tu as +tout le temps.</p> + +<p>Inquiète, mais presque joyeuse, la jeune fille eut bientôt +fait sa toilette; elle se transporta avec son père dans la +Basse-Ville, sur le quai de la Reine.</p> + +<p>Un navire à vapeur descendait le Saint-Laurent, eu +bas du cap Diamant.</p> + +<p>Le coeur de la jeune fille battit avec force.</p> + +<p>—C'est là qu'il est... chargé du fers... se disait-elle +déjà.</p> + +<p>Des pleurs montèrent à ses yeux, et il lui fallut se faire +violence pour les comprimer sous ses paupières brûlantes.</p> + +<p>—Ah! ah! disait M. de Repentigny, en frappant du +pied, sais-tu qu'il fait froid, aujourd'hui? Nos gaillards +ne doivent pas avoir chaud dans la cale du bâtiment. +Pour ma part, je ne voudrais, ma foi, pas être à leur +place. C'est, qu'il gèle à pierre fendre! Comme l'hiver arrive +de bonne heure, cette année! Si cela continue, dans +huit jours le fleuve sera pris et la navigation fermée. Singulier +caprice que tu as eu de sortir par un temps... Ah! +voici le vapeur qui touche à son wharf... Mais, qu'as-tu +donc? Comme tu frissonnes? Veux-tu rentrer?</p> + +<p>—Oh! non, non, mon père, restons encore, je vous en +supplie!</p> + +<p>—Ah! les femmes! les femmes! marmotta M. de Repentigny, +en haussant complaisamment les épaules; les +femmes, elles ne sont que fantaisie!</p> + +<p>Cependant le bateau avait été amarré.</p> + +<p>Attachés deux à deux, les patriotes sortaient entre une +double rangée de soldats qui les accablaient de mauvais +traitements.</p> + +<p>Une foule sombre, silencieuse, encombrait le quai.</p> + +<p>—Approchons, dit M. de Repentigny. Je n'ai qu'un +mot à dire pour faire disperser toute cette canaille.</p> + +<p>—Non, non, je suis très-bien ici, répondit Léonie... +Oh! Paul! mon Dieu! ajouta-t-elle à mi-voix.</p> + +<p>Co-lo-mo-o paraissait effectivement sur le pont du vapeur. +Lié à un autre Indien, il n'avait rien perdu de son +stoïcisme méprisant.</p> + +<p>Au moment où il passa du vaisseau sur le quai, une +femme, une sauvagesse, enfonça la haie de militaires et +se précipita vers le Petit-Aigle, en criant:</p> + +<p>—Le fils de Nar-go-tou-ké! Rendez-moi le fils de +Nar-go-tou-ké!</p> + +<p>Et elle l'entoura de ses bras, mordit avec rage la chaîne +qu'il avait au poignet, essaya de la briser avec ses +dents.</p> + +<p>Co-lo-mo-o tressaillit. Son visage se contracta; tout +son sang parut s'allumer dans ses veines; il se pencha +vers sa mère comme pour la baiser au front.</p> + +<p>Mais déjà un sergent brutal, arrachant Ni-a-pa-ah à +son étreinte, la repoussait dans la multitude avec la crosse +de son fusil.</p> + +<p>Co-lo-mo-o dompta magiquement son émotion, se +contentant d'abaisser sur le sergent un regard dédaigneux.</p> + +<p>Et il suivit froidement ses compagnons d'infortune.</p> + +<p>—Un bel homme! un bel homme! en vérité; c'est +dommage qu'il soit destiné au gibet, fit M. de Repentigny, +examinant l'Indien à travers une face à main.</p> + +<p>—Ah! mon père, sanglota Léonie.</p> + +<p>—Eh bien, tu pleures! qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>—Cet homme, c'est le pilote qui, à bord du Montréalais, +m'a sauvé la vie.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Oh! faites-lui rendre la liberté!</p> + +<p>—La liberté! moi, m'employer pour un rebelle, au +moment d'être élevé à la charge de juge en chef; moi, +un magistrat! Vous êtes folle, Léonie!</p> + +<p>—Sans lui, pourtant... murmura-t-elle.</p> + +<p>—Sois tranquille, je lui enverrai quelque argent pour +adoucir la rigueur de sa captivité... Mais partons. Vos +larmes m'impatientent... On nous remarque... C'était +peut-être pour voir ce sauvage... Ah! si je soupçonnais...</p> + +<p>M. de Repentigny entraîna la jeune fille, en accentuant +ses paroles d'un geste qui eût banni toute espérance +du coeur de Léonie, si elle se fût jamais abusée sur les +dispositions de son père.</p> + +<p>Rentrée à leur maison, sur la place du Marché, vis à vis +de la caserne, Léonie appela aussitôt son frère de lait dans +sa chambre. La vue de son amant avait chassé son apathie. +Ses forces, son activité lui étaient revenues comme +par enchantement. Ayant reconnu Ni-a-pa-ah, dont la +physionomie expressive avait fait une impression profonde +sur sa mémoire lors de la scène du wigwam, elle +voulut s'aboucher aussitôt avec elle, pour l'exécution d'un +plan qui déjà germait dans son cerveau.</p> + +<p>—Antoine, dit-elle au jeune homme, plus que jamais +j'ai besoin de tes services. Tout à l'heure, au débarquement +des prisonniers, la mère de l'Indien qui m'a arrachée +aux flammes a été blessée par un soldat. Va à la Basse-Ville +et hâte-toi de savoir où elle demeure.</p> + +<p>Antoine n'eut pas de peine à trouver Ni-a-pa-ah, qu'un +pauvre pécheur—la misère est plus compatissante que la +richesse—avait transférée à sa cabane, rue Champlain, +sur le bord du fleuve.</p> + +<p>Léonie y vola.</p> + +<p>Atteinte à la tête par la crosse du sergent, Ni-a-pa-ah +avait perdu une quantité de sang considérable. La fièvre +s'était emparée d'elle. Elle délirait.</p> + +<p>Mademoiselle de Repentigny manda un médecin.</p> + +<p>—Si elle s'en tire, elle sera folle, répondit le praticien, +après avoir examiné la malade.</p> + +<p>Léonie jouissait de toute la liberté d'action des jeunes +Anglaises. Elle s'établit au chevet de la moribonde, passa +la plus grande partie de ses journées près d'elle, et, pendant +trois semaines, la soigna avec la sollicitude de la plus +affectueuse des filles. Mais ses soins étaient infructueux. +Le mal empirait. Ni-a-pa-ah délirait toujours, annonçant +dans ses hallucinations que l'heure suprême des Iroquois +était venue, et que le dernier d'entre eux mourrait bientôt +sans postérité, parce que elle, Ni-a-pa-ah, avait désobéi +aux Manitous, en méprisant les prédictions de sa mère, +la Vipère-Grise, poursuivre Nar-go-tou-ké à la Nouvelle-Calédonie.</p> + +<p>Cependant Léonie cherchait un moyen de faire évader +Co-lo-mo-o, qu'on avait enfermé à la citadelle de Québec. +Grande était la difficulté. Cette citadelle, le Gibraltar du +Nouveau-Monde, est perchée, comme un nid d'aigle, sur +des rochers escarpés à plus de cent mètres au-dessus du +Saint-Laurent. Une triple enceinte la défend du côté de +la ville, et du côté du fleuve, où elle est presque inaccessible, +ses murs ont cinquante pieds de haut.</p> + +<p>Avec le consentement de M. de Repentigny, il eût été +facile à Léonie de pénétrer dans la formidable bastille.</p> + +<p>Mais à ce consentement, il ne fallait pas songer. Pourtant le +rigide magistrat permit à sa fille de faire passer quelques +provisions de bouche à son protégé. Elle profita de la +permission pour coller sous une assiette un papier à +l'adresse dr Co-lo-mo-o. Elle lui disait entre autres choses +qu'elle lui ferait parvenir un livre et que, s'il voulait se +mettre en communication avec elle, il n'avait qu'à piquer +avec une épingle les lettres nécessaires à l'expression de +ses pensées, à marquer les pages du livre et à le lui renvoyer. +Elle-même en ferait autant.</p> + +<p>Apporté quelque temps après au guichet de la citadelle, +le livre y fut l'objet d'une inspection minutieuse.</p> + +<p>Le commandant ne savait trop s'il devait le recevoir.</p> + +<p>Léonie n'avait point l'autorisation de M. de Repentigny; +mais, heureusement pour elle, on supposa qu'il s'intéressait +directement à Co-lo-mo-o, puisqu'il souffrait que +sa fille lui lit porter des aliments, et le volume fut remis.</p> + +<p>C'était le <i>Télémaque</i>. Il contenait une longue lettre, +tracée sur une partie du Livre Ier. Léonie donnait à Paul +des nouvelles de sa mère, le priait de lui écrire, et renouvelait +ses offres instantes de service.</p> + +<p>Le Petit-Aigle renvoya l'ouvrage au bout d'une semaine.</p> + +<p>Après s'être enfermée chez elle, mademoiselle de Repentigny +l'ouvrit, avec une trépidation d'anxiété indicible.</p> + +<p>Il y avait un signet au Livre XXI.</p> + +<p>Ce livre commence ainsi:</p> + +<p>«A peine Adraste fut mort que tous les Dauniens, +loin de déplorer leur défaite et la perte de leur chef, se +réjouirent de leur délivrance; ils tendirent les mains aux +alliés en signe de paix et de réconciliation. Métrodore, +fils d'Adraste, que son père ayait nourri dans des maximes +de dissimulation, d'injustice et d'inhumanité, s'enfuit +lâchement. Mais un esclave, complice de ses infamies +et de ses cruautés, qu'il avait affranchi et comblé de +biens, et auquel il se confia dans sa fuite, ne songea qu'à +le trahir pour son propre intérêt.»</p> + +<p>Des petits trous, imperceptibles à moins d'être prévenu +et de tenir le feuillet devant une lumière vive, avaient +été faits sur différentes lettres.</p> + +<p>Numériquement, elles représentaient, en comptant depuis +la première de la première ligne, les lettres 17, 23, +50, 79, 89, 114, 168, 218, 225, 227, 245, 258, 272, 361, +388, 389, 395, 402.</p> + +<p>Réunies ensemble et agencées de façon à former des +mots, ces lettres signifient «<i>merci, vous êtes bonne</i>.»</p> + +<p>Ce n'était guère, pour un coeur passionné comme celui +de Léonie; et pourtant elle se sentit transportée de joie.</p> + +<p>L'amour se contente de si peu, quand longtemps on +lui a refusé tout! Un reste ce sentiment étrange vit de +famine et meurt d'abondance.</p> + +<p>Près du lit de Ni-a-pa-ah, mademoiselle de Repentigny +avait fait connaissance de Jean-Baptiste le sourd-muet +qu'elle avait trouvé, un matin, familièrement installé +dans la chambre de la malade. En quelques heures ils se +comprirent. Le nain se prit d'affection pour la jeune fille.</p> + +<p>Heureuse que son stratagème eût réussi, elle courut +en informer Jean-Baptiste.</p> + +<p>Il pleurait silencieusement, debout, appuyé sur son +bâton, près de Ni-a-pa-ah agonisante.</p> + +<p>Tout à coup la squaw se plaça sur son séant, promena +autour d'elle un regard effaré qui n'avait plus rien d'humain, +et elle psalmodia un chant bizarre, cadencé; puis +sa tête retomba sur le traversin.</p> + +<p>Elle était morte.</p> + +<p>Léonie se mit pieusement à genoux et pria devant le +cadavre.</p> + +<p>Quand elle eut fini, Jean-Baptiste l'entraîna dans une +pièce voisine et lui dit par une pantomime éloquente:</p> + +<p>—Je vais me faire mettre en prison; puisque la femme +de celui qui fut mon ami n'est plus, je veux travailler à +délivrer leur fils.</p> + +<p>Et, comme Léonie paraissait douter du succès, il dévissa +la poignée de son bâton et montra à l'intérieur une +cavité contenant plusieurs petites limes très-fines; ensuite +il referma cette cavité et indiqua ses jambes tortues +dont il ne pouvait faire un sans un appui, ce qui voulait +dire que, si on l'incarcérait, on lui laisserait sa béquille.</p> + +<p>—Mais comment obtenir l'incarcération à la citadelle? +demanda la jeune fille.</p> + +<p>Jean sourit.</p> + +<p>—Dans deux heures j'y serai, fit-il.</p> + +<p>Il sortit, monta à la Ville-Haute, sur la place du +Marché, s'approcha de la caserne, saisit le drapeau fixé à +la porte, le déchira et le traîna dans la boue.</p> + +<p>Il n'en fallait pas tant alors pour se faire arrêter.</p> + +<p>Le soir même, Jean-Baptiste couchait à la citadelle, +et il y couchait avec son bâton. On n'avait pas même eu +l'idée de le lui enlever.</p> + +<p>Mais il n'avait pas été placé dans le même cachot que +Co-lo-mo-o.</p> + +<p>Léonie avertit ce dernier de la généreuse tentative du +nain, puis elle attendit. Un mois s'écoula. Seule, la fièvre +soutenait mademoiselle de Repentigny; elle mangeait à +peine, ne dormait pas, se consumait dans une impatience +dévorante.</p> + +<p>Chaque semaine elle envoyait un livre nouveau, chargé +de souhaitas ardents pour son bien-aimé; mais il y répondait +peu, quelques mots affectueux seulement.</p> + +<p>Cela suffisait à Léonie; elle baisait cent fois les caractères +pointés à l'aiguille.</p> + +<p>La Cour martiale poursuivait opiniâtrement sa tâche +homicide. Treize<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a> condamnés avaient déjà péri sur +l'échafaud.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70: </b><a href="#footnotetag70">(retour) </a><p>Et non <i>dix</i>, comme je l'ai dit par erreur dans +la <i>Huronne</i>.</p></blockquote> + +<p>On parlait d'une nouvelle fournée!</p> + +<p>Il n'était pas douteux que Paul y serait compris. Léonie +ne vivait plus; sa raison s'égarait, quand elle reçut l'avis +suivant, dans une <i>Imitation de Jésus-Christ</i>:</p> + +<p>«<i>Vu l'homme; nuit prochaine.</i>»</p> + +<p>Quelques jours auparavant, Jean-Baptiste avait réussi +à voir Co-lo-mo-o, enfermé dans la tour du Télégraphe, +au-dessus du cap Diamant. Il lui avait donné les +limes cachées dans sa béquille, et l'Indien, ayant scié ses +fers, s'était fabriqué une corde avec la paille de son lit.</p> + +<p>De la mie de pain, frottée de rouille, lui servait à dissimuler +l'effraction de la chaîne qu'il avait aux pieds; +un trou creusé dans son cachot recelait, pendant le jour, +la corde de paille, jusqu'à ce qu'elle fût terminée.</p> + +<p>Ensuite, avec les limes, avec les débris de ses fers, avec +ses ongles, il pratiqua une ouverture sous la porte, et le +23 janvier 1839, à minuit, Co-lo-mo-o quittait furtivement +la prison où il languissait depuis près de trois +mois.</p> + +<p>Au bas du cap Diamant, Léonie, accompagnée de son +fidèle Antoine, tenait ses regards attachés sur la tour du +Télégraphe, avec une tension telle qu'elle on avait le vertige, +et que des fantômes sanglants tourbillonnaient devant eux.</p> + +<p>Les minutes, pour elle, étaient effroyablement longues. +Mais elle ne les pouvait compter. Elle avait perdu la mesure +du temps; elle n'en savait plus apprécier la durée.</p> + +<p>Il faisait noir, bien noir, le vent soufflait en tempête, +et le Saint-Laurent poussait sur ses grèves des hurlements +de bête fauve.</p> + +<p>Voici qu'une ombre se profile au faîte de cette tour si +avidement scrutée; mais cette ombre est haute, mais elle +se détache si peu des ténèbres environnantes, qu'il faut les +yeux d'une amante pour la discerner à pareille distance. +Le coeur de la jeune fille cesse de palpiter, ses paupières +se ferment, des bourdonnements remplissent ses oreilles.</p> + +<p>Soudain, répété par mille échos, un coup de feu retentit +au sommet de la citadelle.</p> + +<p>Et, à la lueur de l'éclair qui a déchiré l'obscurité, Antoine +a vu un homme suspendu dans l'espace à une corde +attachée à la tour.</p> + +<p>Le bruit sourd et mat, sinistre, d'un corps s'écrasant +sur le sol, résonne.</p> + +<p>—Ah! exclame Antoine, le malheureux a été découvert; +une sentinelle l'a tué!</p> + +<p>Léonie n'est plus là! A peine a-t-elle entendu la détonation +qu'elle s'est élancée vers la cime du cap. Une ardeur +incroyable, surnaturelle, l'anime, lui prête des ailes. +Avec l'agilité d'une panthère, elle escalade ces rochers +dont l'aspect seul fait frémir, elle arrive au pied de la +tour, se penche sur le corps pantelant, brisé, de Co-lo-mo-o, +le baigne de ses larmes et de ses baisers.</p> + +<p>On crie sur les remparts, on ouvre avec fracas les +lourdes portes de la citadelle; des torches circulent ça et +là. Léonie est menacée. Si on l'aperçoit on tirera sur +elle. Mais est-ce qu'elle voit, est-ce qu'elle entend, est-ce +qu'au-delà de ce corps il y a un monde pour elle?</p> + +<p>L'Indien n'a point rendu l'âme encore. Il pousse un +gémissement. Il cherche de sa main affaiblie la main de +la jeune fille, la pose sur son coeur et laisse tomber ces +paroles dans un dernier soupir:</p> + +<p>—Je l'aimais pourtant!</p> + +<p>Un an après, aux Ursulines de Québec entrait mademoiselle +Léonie de Repentigny, en religion soeur Paul.</p> + +<p>Jean-Baptiste, le sourd-muet, avait été déporté à Sydney.</p> +<br><br> + +<p>Giguy, 28 juillet—17 août 1862.</p> + +<br><br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20">TABLE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE Ier. La veuve indienne et ses maris</p> +<p class="i10">II. Montréal</p> +<p class="i10"> III. Les derniers Iroquois</p> +<p class="i10">IV. L'Ile au Diable</p> +<p class="i10"> V. Le <i>Montréalais</i></p> +<p class="i10">VI. Léonie de Repentigny</p> +<p class="i10"> VII. Co-lo-mo-o le Petit-Aigle</p> +<p class="i10">VIII. De Montréal à Caughnawagha</p> +<p class="i10">IX. L'emplumement</p> +<p class="i10"> X. Évasion et duel</p> +<p class="i10">XI. Les Garnisaires de l'Ile au Diable</p> +<p class="i10"> XII. Le <i>Charlevoix</i></p> +<p class="i10"> XII. Une page d'histoire</p> +<p class="i10"> XIV. Assemblée à Saint-Charles</p> +<p class="i10">XV. Les suites d'un déguisement</p> +<p class="i10"> XVI. L'insurrection</p> +<p class="i10">XVII. Drame</p> +<p class="i10"> XVIII. Amour</p> +<p class="i10"> XIX. Le sourd-muet</p> +<p class="i10">XX. Dénouement.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>______________________________</p> +<p>F Aureau.—Imprimerie de Lagny</p> + </div> </div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les derniers Iroquois, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS IROQUOIS *** + +***** This file should be named 18029-h.htm or 18029-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/2/18029/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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