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+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Les derniers Iroquois, by Émile Chevalier</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Les derniers Iroquois, by Émile Chevalier
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les derniers Iroquois
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+Author: Émile Chevalier
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+Release Date: March 20, 2006 [EBook #18029]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS IROQUOIS ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
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+
+
+
+<h1>LES DERNIERS<br>
+
+IROQUOIS</h1>
+<br><br>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>ÉMILE CHEVALIER</h2>
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br>
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br>
+
+RUE AUGER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br>
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p>
+
+<h4>1876</h4>
+
+<br><br><br>
+
+<p>A M. PHILARÈTE CHASLES</p>
+
+
+<p>Témoignage de haute admiration pour ses magnifiques
+et profondes études sur les hommes et les choses de
+l'Amérique septentrionale.</p>
+
+<p>H. ÉMILE CHRVALIER.<br>
+
+Château de Maulnes, septembre 1882.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h3>LA VEUVE INDIENNE ET SES MARIS</h3>
+
+<p>La nuit est noire, profonde: rares sont les étoiles qui,
+comme des diamants fixés à un dais de velours bleu
+foncé, scintillent ça et là dans l'immensité des cieux. Pas
+un rayon de lune pour éclairer l'espace.</p>
+
+<p>Cependant des bruits étranges, des chants bizarres s'élèvent
+du mont Baker, limite septentrionale de la chaîne
+des Cascades, dans la Nouvelle-Calédonie.</p>
+
+<p>Cette chaîne, composée de collines reliées par les pics
+Baker, Rainier<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> Sainte-Hélène, Hood, Jefferson
+et Jackson, ourle le littoral du Pacifique, à quelque
+vingt lieues des côtes, et se déploie presque parallèlement
+à elles, comme un arc, dont les monts Saint-Hélène
+et Jefferson formeraient les sommets, le mont Hood le point
+d'appui pour ajuster la flèche.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>C'est l'orthographe exacte du nom que, par erreur, j'ai quelquefois appelé <i>Ramer</i> dans mes précédents ouvrages.</p></blockquote>
+
+<p>Situées au 122° de longitude, les Cascades s'étendent
+du 49° latitude N. au 43° S. Le Rio-Columbia les coupe
+en deux parties à peu près égales. On peut leur assigner
+comme bornes, en haut, la baie Bellingham, dans le
+golfe de Géorgie, vis à vis de l'île Vancouver, et en bas
+la rivière Smiths, oui se verse dans l'Océan. Ces bornes
+ne sont toutefois pas définitives, car après avoir semblé
+se perdre dans les vallées spacieuses, les Cascades reparaissent
+plus robustes, plus sourcilleuses que jamais et
+projettent d'un côté leur tête chenue jusque sous le pôle,
+tandis que, par le mont Shasté, elles descendent jusqu'en
+Californie, baigner leurs pieds aux ondes du Sacramento.</p>
+
+<p>Plusieurs des pics qui, de même que des sentinelles
+géantes, les dominent de distance en distance, sont volcaniques
+et sujets à des éruptions fréquentes: de ce
+nombre, le Baker, haut de 10,700 pieds anglais.</p>
+
+
+
+
+<p>Tout d'un coup, les sons qui montaient à sa base cessèrent.
+Il se fit un silence solennel, à peine troublé par
+le frémissement des feuillages au souffle de la brise.</p>
+
+<p>On eût dit que la solitude était complète, dans ces
+régions incultes et lointaines.</p>
+
+<p>Mais, soudain, une flamme claire, pétillante, jaillit à
+travers les ténèbres: elle embrasse un étroit horizon. Au
+même instant, les chants recommencent, et, dans le
+cercle de feu, on voit, comme sur le rideau d'une lanterne
+magique, s'agiter des personnages aux proportions
+effrayantes.</p>
+
+<p>Le regard est attiré et repoussé tout à la fois.</p>
+
+<p>Assiste-t-on à une scène de ce monde ou à quelque
+mystérieuse fantasmagorie telle qu'il ne s'en montre que
+dans les hallucinations d'un esprit en délire?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le chant hausse. C'est une sorte d'antienne
+cadencée, soutenue par l'accompagnement monotone
+de plusieurs tambourins.</p>
+
+<p>Dans cette musique grave et douce, bien qu'inharmonique,
+au milieu de cette nuit sombre, sans écho, il y
+a quelque chose d'indicible qui attriste le coeur et le
+refroidit. Si nous étions en Europe, au Moyen Age, je croirais à
+une lugubre cérémonie religieuse accomplie par des
+fanatiques. Mais, au fond de l'Amérique septentrionale!...</p>
+
+<p>Examinons d'ailleurs: simple torche en paraissant, la
+flamme s'est développée; elle a grandi; elle s'est élargie;
+elle a gagné en intensité, et la voici qui s'évanouit: on
+ne distingue plus que des lueurs rouges, enfouies sous des
+tourbillons de fumée blanchâtre; des craquements se
+font entendre; une pénétrante senteur de résine sature
+l'air; et, subitement, un éclair sillonne les vapeurs,
+comme la foudre sillonne les nuées, des torrents de lumière
+se précipitent de toutes parts.</p>
+
+<p>Le tableau se présente à nous mieux accentué qu'en
+plein jour.</p>
+
+<p>Au premier plan, vers le faîte d'une éminence, un bûcher;
+sur ce bûcher deux corps humains; tout à l'entour une
+bande d'Indiens, sans armes et sans autres habillements
+que la <i>kalaquarté</i>, ou jupon court en filaments d'écorce
+de cèdre; à droite, attaché à un pin, un autre Indien vêtu
+en trappeur du Nord-Ouest; sur la gauche une petite
+troupe de chevaux broutant le gazon, et, par derrière, le
+Baker dont les flancs abrupts se confondent avec l'obscurité,
+après avoir dessiné un instant, sous les réverbérations
+du brasier, leurs crêtes rugueuses, hérissées de pins
+séculaires.</p>
+
+<p>La plupart des sauvages dansaient, en nasillant leur
+psalmodie, devant le bûcher; quelques-uns gesticulaient
+et se livraient à des contorsions fantastiques; ceux-ci
+frappaient avec de petits bâtons sur des <i>co-lu-de-sos</i>,
+instruments assez semblables à nos tambours de basque, et
+ceux-la attisaient le feu.</p>
+
+<p>Déjà, de ses langues dévorantes, il ronge le bûcher
+entier, quand une des formes humaines, étendues à
+son sommet, se lève brusquement en poussant un cri de
+douleur.</p>
+
+<p>Un moment elle reste debout, ceinte par les flammes
+comme par une radieuse auréole. Une peau de buffle,
+dont elle était enveloppée, tombe à ses pieds, et, alors,
+on découvre que cette peau cachait une femme, jeune,
+belle, pleine de séductions.</p>
+
+<p>Nulle couverte, nulle tunique de chasse ne dérobe ses
+merveilleux attraits. A l'exception de la kalaquarté, elle
+est dans l'état de nature, et l'on se sent saisi d'admiration
+à l'aspect de tant de charmes réunis sur une même
+personne.</p>
+
+<p>Cependant, comme ceux qui l'environnent, le sang de
+la race rouge coule dans ses veines. Mais, ainsi que le
+captif, elle n'appartient pas à la même tribu, car ses traits
+nobles et réguliers ne sont pas déformés comme les leurs
+par ce morceau de bois ou d'os, logé entre la lèvre inférieure
+et les gencives, qui leur vaut le nom de Grosses-Babines.</p>
+
+<p>Sans la brune couleur de sa carnation et sans la légère
+saillie de ses pommettes, on la prendrait aisément pour
+une des suaves créations de l'Albane, tant son buste est
+délicatement modelé.</p>
+
+<p>Elle a une chevelure abondante, dont les boucles soyeuses,
+aussi noires que l'ébène, aussi brillantes que les reflets
+du raisin mur, tombent en grappes pressées sur un col
+ciselé au tour. Dans le cadre de cette chevelure, ressortent
+les linéaments d'un visage où la fierté habituelle de l'expression
+le dispute à une mélancolie passagère. Si les lignes
+de sa figure manquent jusqu'à un certain point de
+symétrie; si elles sont un peu dures, il s'échappe de
+ses grands yeux bruns un rayon de sensibilité qui va droit
+au coeur.</p>
+
+<p>La richesse de sa taille porte le trouble dans les sens.
+Elle rappelle les meilleurs modèles de l'antiquité.
+Une Européenne envierait ses mains menues et longues;
+leurs attaches sont souples, ainsi que celles de sa
+jambe, fine, nerveuse, qui annonce l'agilité jointe à la
+vigueur.</p>
+
+<p>Au cri de souffrance lâché par cette superbe créature,
+répondit un cri d'angoisse.</p>
+
+<p>Il fut proféré par l'Indien lié à l'arbre dont nous avons
+parlé.</p>
+
+<p>Le malheureux fit une puissante mais vaine tentative
+pour briser ses entraves.</p>
+
+<p>La femme et lui s'échangèrent un profond regard, regard
+d'anxiété, de consolation, d'espérance et d'amour,
+puis, elle se jeta à bas du bûcher.</p>
+
+<p>Alors, elle opéra un mouvement pour voler vers lui.
+Mais, des mains rudes, lourdes comme le métal, s'abattirent
+sur ses épaules et la retournèrent brusquement
+vers le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Que ma soeur remplisse son devoir comme il convient
+à l'épouse d'un grand chef, dit un des sauvages en faisant
+un signe à ses compagnons.</p>
+
+<p>Les voix de ceux-ci montèrent sur un diapason plus
+aigu.</p>
+
+<p>Ramenée au brasier, qui épanchait déjà une chaleur
+intolérable, la jeune femme adressa encore un coup d'oeil
+à son compagnon d'infortunes pour l'engager à la résignation,
+et, s'armant de courage, elle avança ses bras
+nus à travers les flammes, afin de maintenir, dans une
+attitude allongée, le corps resté sur les troncs de pins
+brûlants.</p>
+
+<p>Ce corps était celui d'un homme mort. L'action du feu
+en contractait les nerfs, qui se recoquillaient et ramassaient
+les membres en boule.</p>
+
+<p>En grésillant, il dégageait une odeur infecte, laquelle,
+ajoutée aux torrents de fumée et à l'ardeur de la combustion,
+faillit suffoquer l'Indienne. Elle fléchit sur ses genoux,
+chancela et retira vivement ses mains.</p>
+
+<p>Aussitôt le Peau-Rouge, qui se tenait derrière elle, la
+frappa d'un bâton garni d'épines:</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur est faible; mais ma soeur honorera jusqu'à
+la fin son illustre époux, dit-il en ricanant.</p>
+
+<p>La victime de cette brutalité exhala un soupir, qui se
+perdit dans le sinistre concert que les Grosses-Babines
+exécutaient autour d'elle.</p>
+
+<p>Cependant, le captif exaspéré redoublait d'efforts pour
+rompre ses liens. Des hurlements rauques sortaient de sa
+poitrine. Ses traits altérés, ses veines gonflées, la sueur
+qui ruisselait sur ses épaules, attestaient la violence de son
+émotion. Peut-être serait-il parvenu à se délivrer, mais
+un des assistants lui asséna sur le crâne un coup de tomahawk;
+un flot de sang jaillit; il fut pris d'un frémissement
+général, qui dura quelques secondes; ses muscles se
+détendirent, sa tête pencha sur le côté, et il demeura immobile,
+comme privé de vie.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la pauvre femme, ranimée par une
+cruelle fustigation, avait été reconduite au bûcher, où,
+malgré ses plaintes déchirantes, malgré ses résistances,
+quatre bourreaux l'obligeaient à poursuivre sa terrible
+opération. Et pendant ce temps aussi les Grosses-Babines
+continuaient leur scène infernale. De leurs poitrines bondissaient
+non plus des chants, mais des beuglements assourdissants;
+de leurs tambourins frappés à tour de bras,
+ils tiraient des notes inimaginables, qui retentissaient à
+plusieurs milles à la ronde; et au milieu de ce hourvari
+ils se démenaient comme une légion de démons.</p>
+
+<p>C'était un spectacle hideux, capable de glacer de terreur
+les plus hardis.</p>
+
+<p>Il se prolongea au-delà d'une heure; et, durant ce long
+intervalle, l'Indienne fut contrainte de veiller à ce que
+le cadavre conservât une position convenable.</p>
+
+<p>La crémation finie, notre misérable héroïne avait les
+doigts calcinés jusqu'aux os, le visage et les mains labourés
+par des cicatrices profondes.</p>
+
+<p>Son martyre n'était pourtant pas terminé.</p>
+
+<p>De sa main mutilée, il lui fallut recueillir, parmi les
+charbons incandescents, les cendres du défunt, et les
+serrer dans un sac de peau de vison, orné de broderies,
+qu'on avait préparé à cet effet.</p>
+
+<p>Cette nouvelle tâche remplie et le sac suspendu à son
+cou par une lanière de cuir, la squaw, épuisée, s'évanouit.
+Ce que voyant les Grosses-Babines, ils suspendirent
+leur brouhaha; plusieurs creusèrent un grand trou, y
+enterrèrent soigneusement les restes du bûcher, et un de
+leurs sorciers s'occupa à rappeler l'Indienne au sentiment.
+<i>Ni-a-pa-ah</i>, l'Onde-Pure, tel était le nom de cette Indienne.
+Elle avait reçu le jour sur les bords du Saint-Laurent,
+à Caughnawagha, petit village situé à trois
+lieues environ de Montréal, dans le Bas-Canada.</p>
+
+<p>C'est là que se sont réfugiés les derniers débris de la
+nation iroquoise, jadis une des plus nombreuses et des
+plus vaillantes qui existassent sur le continent américain.</p>
+
+<p>Le sang de Ni-a-pa-ah était pur de tout mélange. Par
+sa mère, la fameuse Vipère-Grise, elle descendait de la
+Chaudière-Noire, ce chef sanguinaire qui, vers la fin du
+XVIIe siècle, dévasta si impitoyablement nos colonies de la
+Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Un an avant le drame que nous venons d'esquisser,
+Ni-a-pa-ah avait épousé Nar-go-tou-ké, la Poudre,
+brave sagamo iroquois, non moins illustre qu'elle par ses
+aïeux. Cette union était heureuse, et tout semblait faire
+prévoir que la félicité lui tresserait longtemps des couronnes
+parfumées, car les deux conjoints s'aimaient tendrement,
+lorsque leur quiétude fut à jamais troublée par
+un coup du sort.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké était ambitieux. Élevé près d'une grande
+ville, il avait reçu quelque instruction, et, quoique l'ennemi
+des blancs, il ne répugnait point aux plaisirs que
+procure la civilisation.</p>
+
+<p>Une fois marié, son penchant pour ces plaisirs augmenta.
+Mais il était pauvre, comme la plupart, de ses
+compatriotes, plus riches en traditions glorieuses qu'en
+biens personnels. Pour lui, c'eût été s'abaisser que de
+demander la fortune aux moyens que nous employons
+ordinairement.</p>
+
+<p>Après avoir médité, il résolut de s'enfoncer dans le
+désert et d'y entreprendre, pour son compte, la traite des
+pelleteries.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké communiqua ce dessein à sa jeune
+femme. Ni-a-pa-ah ne voyait que par les yeux de son
+mari. Elle l'encouragea même dans ses projets, car elle
+désirait vivement visiter le pays de leurs ancêtres, les
+Grands-Lacs, célèbres par les nombreux exploits guerriers
+des Iroquois.</p>
+
+<p>Ils partirent donc, malgré les prédictions redoutables
+de la Vipère-Grise, qui leur déclara que le malheur les
+attendait au-delà des sources de Laduanna<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>C'est ainsi que les Iroquois appellent le Saint-Laurent.</p></blockquote>
+
+<p>Pour ne, pas être en butte aux agressions de la Compagnie
+de la haie d'Hudson, qui possédait le monopole
+exclusif de la traite et des chasses, depuis le lac Supérieur
+jusqu'au-delà du Rio-Columbia, et de la baie York jusqu'au
+Pacifique, Nar-go-tou-ké décida d'aller s'établir
+sur la rivière Tacoutche ou Fraser, aujourd'hui si renommée
+pour ses mines d'or.</p>
+
+<p>La rivière Tacoutche se déploie entre les 49° et 50° de
+latitude nord.</p>
+
+<p>Elle pouvait, à cette époque, passer pour la limite des
+territoires sur lesquels la Compagnie de la baie d'Hudson
+exerçait un empire absolu, puisque cette compagnie avait
+droit de vie et de mort sur tous les habitants.</p>
+
+<p>Une factorerie, le fort Langley, établi sur le bord méridional,
+à huit ou dix milles de l'embouchure du cours
+d'eau, lui appartenait.</p>
+
+<p>C'était un comptoir important pour traiter avec les
+insulaires de Quadra ou Vancouver et les tribus indigènes
+cantonnées dans l'intérieur des terres, à l'est des montagnes
+Rocheuses.</p>
+
+<p>Après un long et périlleux voyage, qui dura plus de
+neuf mois, Nar-go-tou-ké et sa femme arrivèrent au fort
+Langley. L'intention du chef iroquois était de se fixer sur
+la rive septentrionale de la Tacoutche, afin de ne pas
+s'exposer à la malveillance des agents de la Compagnie;
+et d'avoir près de son campement un débouché pour les
+pelleteries qu'il amasserait.</p>
+
+<p>Au poste<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> Langley, il fut parfaitement accueilli par
+le chef facteur, sir William King, qui non-seulement l'engagea
+fort à planter sa tente de l'autre côté de la rivière,
+mais promit de lui acheter ses peaux et de lui fournir
+les provisions dont il aurait besoin. Il ajouta même qu'il
+l'aiderait de toute son autorité, si les trappeurs blancs ou
+les sauvages de la Nouvelle-Calédonie cherchaient à l'inquiéter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Les établissements pour la traite sont nommés fort,
+factorerie ou poste. Voir la Huronne.</p></blockquote>
+
+<p>Venues d'un des agents de la Compagnie de la baie
+d'Hudson, généralement trop jaloux de leurs privilèges
+pour en abandonner la moindre part sans gros bénéfices,
+ces promesses étaient brillantes et généreuses à l'excès.
+Elles devaient avoir un motif caché. Nar-go-tou-ké s'en
+douta sans le deviner.</p>
+
+<p>Mais il n'échappa point à Ni-a-pa-ah. Elle était femme
+et découvrit tout de suite la profonde impression que ses
+charmes avaient produite sur le chef facteur.</p>
+
+<p>Craignant, avec une juste raison, les conséquences de
+cette impression, elle essaya d'entraîner son mari dans
+une autre contrée. Malheureusement, Nar-go-tou-ké fut
+aveugle ou se crut assez fort pour lutter contre le commandant
+du poste.</p>
+
+<p>Il dressa donc son wigwam sur la rive septentrionale
+du Fraser, en face du fort Langley.</p>
+
+<p>Pendant quelques semaines, les relations entre les gens
+de la factorerie et les nouveaux venus furent pacifiques
+et amicales en apparence. Mais bientôt le chef blanc fit à
+Ni-a-pa-ah des propositions insultantes qui furent repoussées
+comme elles le méritaient. La passion de celui-ci
+s'accrut de tous les dédains qu'il reçut. Voulant la satisfaire
+quoi qu'il en coûtât, il s'introduisit dans la tente de
+Nar-go-tou-ké, en son absence, et essaya de faire subir à
+sa femme le dernier des outrages.</p>
+
+<p>Ni-a-pa-ah se défendit avec une énergie qui trompa
+l'attente du scélérat.</p>
+
+<p>Il la quitta, la rage dans le coeur, et en jurant de se venger.</p>
+
+<p>Cela ne lui était pas difficile; mais les vices ont peur de
+la lumière, et notre homme n'osa pas se confier à ses
+subordonnés pour le crime qu'il méditait.</p>
+
+<p>Il s'adressa à Li-li-pu-i, le Renard-Argenté, chef d'un
+parti d'Indiens Grosses-Babines.</p>
+
+<p>Li-li-pu-i ne demandait pas mieux que d'enlever la
+belle Ni-a-pa-ah. Il la connaissait, s'en était épris et la
+convoitait, depuis le moment où il l'avait vue pour la
+première fois. Mais, allié à là Compagnie de la baie
+d'Hudson, il n'avait pas voulu s'attirer la colère des Anglais,
+en s'emparant des deux Iroquois qui paraissaient
+être sous leur protection spéciale.</p>
+
+<p>Sir William King ignorait cet intéressant détail. Il
+chargea Li-li-pu-i du rapt, et promit que, s'il réussissait,
+il lui donnerait une livre de poudre et une bouteille d'eau-de-feu.</p>
+
+<p>Le sagamo accepta. Nar-go-tou-ké et sa femme, surpris
+au sein de leur sommeil, furent garrottés et entraînés
+vers les loges des Grosses-Babines, sur les premières
+rampes du mont Baker.</p>
+
+<p>Li-li-pu-i s'était engagé à faire périr Nar-go-tou-ké et à
+conduire Ni-a-pa-ah au chef facteur, dans une hutte de
+chasse que ce dernier possédait à vingt milles environ du
+fort Langley, près de <i>l'ienhus</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> de ses alliés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Village. Voir la <i>Tête-Plate</i>, les <i>Nez-Percés</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Toutefois, en route, Li-li-pu-i changea d'idée. Les
+attraits de l'Iroquoise lui tournèrent la tête. Au lieu de
+la mener à son rival, il prit la détermination de l'épouser.</p>
+
+<p>Cette détermination fut aussitôt mise à exécution.</p>
+
+<p>Avec la pointe de son couteau, Li-li-pu-i marqua Ni-a-pa-ah
+sur l'épaule, d'une figure de fer de flèche émoussé,
+signe de la servitude dans la Nouvelle-Calédonie
+tout aussi bien que dans la Colombie, et la petite fille de
+la Chaudière-Noire devint dès lors la femme esclave d'un
+Grosse-Babine.</p>
+
+<p>Je laisse à penser quel fut le désespoir de Nar-go-tou-ké,
+témoin impuissant de la cérémonie. Sa douleur ne saurait
+être comparée qu'à celle de la désolée Ni-a-pa-ah.
+Mais la noble Iroquoise était bien résolue à se tuer plutôt
+que de se laisser souiller par son odieux ravisseur.</p>
+
+<p>Un accident survenu à Li-li-pu-i, le soir même de son
+mariage, prévint cette funeste résolution.</p>
+
+<p>Comme ils approchaient du village des Indiens, le cheval
+du chef s'emporta, et, après une course effrénée
+dans la montagne, il s'abattit sur son maître.</p>
+
+<p>Quand on releva Li-li-pu-i, il avait cessé de vivre.
+Suivant les usages des Grosses-Babines, le corps devait
+être brûlé sur un bûcher au milieu de la nuit suivante,
+et sa veuve devait prendre à l'incinération une part aussi
+active que dangereuse.</p>
+
+<p>On sait comment Ni-a-pa-ah s'acquitta de cette horrible
+tâche.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle eut recouvré ses sens, elle était enfermée
+et gardée à vue dans la cabane d'un de ses ennemis. A
+son cou pendait le sac qui contenait les cendres de Li-li-pu-i.
+Ce sac, si elle fût restée parmi les Grosses-Babines,
+elle eût, d'après la coutume, été condamnée à le porter
+ainsi pendant trois ans, avec défense de se laver ou d'apporter
+aucun soin à sa toilette. Le terme du deuil expiré,
+les parents du défunt se seraient livrés à de grandes réjouissances,
+et, après avoir déposé dans un coffret d'écorce
+de cèdre et fixé à une longue perche les restes du
+trépassé, dépouillant Ni-a-pa-ah de ses vêtements,
+ils l'auraient enduite de colle de poisson liquide et
+roulée sur un tas de duvet de cygne; le tout accompagné
+de danses, festins et tabagies. Enfin, la pauvre
+femme, ramenée en grande pompe chez elle,
+aurait joui de la permission de se remarier, si toutefois,
+comme le dit un voyageur, «elle se fût senti assez de courage
+pour s'aventurer à courir de nouveau le risque de
+brûler vive ou d'endurer tous ces tourments.»</p>
+
+<p>Mais Ni-a-pa-ah eut le bonheur d'échapper à ce surcroît
+d'afflictions.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké n'avait été qu'étourdi par le coup de
+tomahawk. Resté esclave chez les Grosses-Babines, il
+parvint à leur arracher sa femme lorsqu'elle fut guérie de
+ses plaies, quoique hideusement défigurée et incapable
+de se servir désormais de ses mains.</p>
+
+<p>Ils prirent la fuite, retraversèrent les steppes immenses
+qu'ils avaient franchis naguère bercés par des illusions
+si enivrantes, et retournèrent à Caughnawagha, au commencement
+de 1817.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la Vipère-Grise, en remarquant le triste
+état de sa fille, Athahuata<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> m'avait prévenue que cette
+expédition serait fatale à ma famille, Athahuata ne
+trompe pas ceux qui ont foi en lui. Pourquoi mon fils ne
+m'a-t-il pas écoutée?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Divinité des sorciers Iroquois.</p></blockquote>
+
+<p>Sans lui répondre, Nar-go-tou-ké abaissa un regard
+sombre et douloureux sur Ni-a-pa-ah; puis, relevant les
+yeux et étendant la main dans la direction de Montréal,
+qu'on apercevait dans le lointain, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Là sont les destructeurs de ma race; là sont ceux
+qui ont fait pleurer celle qui est la joie et les délices de
+mon existence; là, Nar-go-tou-ké détruira ses ennemis; il
+fera pleurer à leurs femmes tous les pleurs de leurs
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Que mon fils prenne garde, qu'il prenne bien garde!
+dit la Vipère-Grise d'un accent prophétique. Athaënsie<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>
+est irrité contre lui. Les Habits-Rouges<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> lui seront
+fatals: ils tueront jusqu'au dernier des Iroquois!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Divinité du mal.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Les indiens nomment les Anglais <i>Habits-Rouges</i>
+ou <i>Kingsors</i>, corruption de King Georges (Roi Georges).</p></blockquote>
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>MONTRÉAL</h3>
+
+<p>Trois cent vingt-sept ans se sont écoulés depuis que
+l'illustre Jacques Cartier foula, pour la première fois, le
+sol sur lequel s'élève aujourd'hui la ville de Montréal.
+Qui eût osé prédire alors au pilote malouin que, bientôt,
+ces terres incultes, occupées par des bois inextricables, des
+landes marécageuses et par la chétive bourgade indienne
+connue sous le nom de <i>Hochelaga</i>, fructifieraient aux
+rayons vivificateurs de l'industrie et verraient surgir de
+leur sein une des opulentes cités du Nouveau-Monde? Qui
+eût osé le prédire à M. de Maisonneuve, quand, un siècle
+plus tard à peine, il vint asseoir dans ces plaines les bases
+de la métropole actuelle du Canada? Aux deux intrépides
+aventuriers ne pourrions-nous appliquer le cri d'enthousiasme
+échappé à M. F.-X, Garneau eu parlant du premier?</p>
+
+<p>«S'il était permis, aujourd'hui, à Jacques Cartier de
+sortir du tombeau pour contempler le vaste pays qu'il a
+livré, couvert de forêts et de hordes barbares, à l'entreprise
+et à la civilisation européenne, quel spectacle plus
+digne pourrait exciter dans son coeur l'orgueil d'un fondateur
+d'empire, le noble orgueil de ces hommes privilégiés
+dont le nom grandit, chaque jour avec les conséquences
+de leurs grandes actions. L'Amérique a cela de
+particulier qu'elle a été trouvée et qu'elle s'est faite ce
+qu'elle est, moins par les armes que par les travaux les
+plus productifs, et que c'est en séchant les larmes des
+malheureux que la persécution ou la misère chassait
+d'Europe, qu'elle assurait son bonheur et sa prospérité<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Garneau, <i>Histoire du Canada</i>, t. 1, p. 21.</p></blockquote>
+
+<p>Au mois de septembre 1535, Cartier, qui avait précédemment
+reconnu les bords du Saint-Laurent jusqu'au
+confluent de la rivière Saint-Charles avec ce fleuve, désire
+poursuivre ses explorations. Il remet à la voile, et,
+après une navigation de treize jours sur le grand fleuve,
+il débarque à Hochelaga, village algonquin situé à soixante
+lieues plus haut.</p>
+
+<p>«Hochelaga, dit M. Garneau, se composait d'une cinquantaine
+de maisons en bois, de cinquante pas de long
+sur douze ou quinze de large, couvertes d'écorces cousues
+ensemble avec beaucoup de soin. Chaque maison contenait
+plusieurs chambres distribuées autour d'une grande
+salle carrée où la famille se tenait habituellement et faisait
+son ordinaire. Le village lui-même était entouré
+d'une triple enceinte circulaire palissadée, percée d'une
+seule porte fermant à barre. Des galeries régnaient en
+plusieurs endroits en haut de cette enceinte, et au-dessus
+de la porte, avec des échelles pour y monter et des amas
+de pierres déposées au pied pour la défense. Dans le milieu
+de la bourgade se trouvait une grande place<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Garneau, <i>Histoire du Canada</i>, t. I, p. 23.</p></blockquote>
+
+<p>Voila le berceau de Montréal.</p>
+
+<p>Les années fuient sur le cadran des âges, insensiblement,
+et malgré l'incurie si déplorable du gouvernement
+français, le Canada se peuple, Champlain commence la
+ville de Québec; des établissements se forment à Sillery,
+à Trois-Rivières<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, des missionnaires catholiques, la
+croix d'une main, la houe ou l'arquebuse de l'autre, se
+répandent partout, convertissant les Indiens, défrichant
+les terres, érigeant des fermes et des maisons d'éducation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Mais c'est en 1640 seulement que la richesse du site de
+Hochelaga attire l'attention. Ce site est une île longue de
+neuf lieues sur deux et demie de large environ. Une
+compagnie de négociants français se la fait concéder et y
+envoie un de ses membres, Paul de Chomedy, sieur de
+Maisonneuve, gentilhomme champenois, avec ordre d'y
+implanter une colonie.</p>
+
+<p>«Il partit pour le Canada le coeur plein de joie. En arrivant,
+le gouverneur voulut en vain le fixer dans l'Ile
+d'Orléans<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, pour ne pas être exposé aux attaques des
+Iroquois; il ne voulut pas se laisser intimider par les dangers
+et alla, en 1617, jeter les fondements de la ville de
+Montréal. Il éleva une bourgade palissadée à l'abri des attaques
+des Indiens, qu'il nomma Ville-Marie, et se mit à
+réunir des sauvages chrétiens ou qui voulaient le devenir,
+autour de lui, pour les civiliser et leur enseigner l'art de
+cultiver la terre. Ainsi Montréal devint à la fois une école
+de civilisation, de morale et d'industrie, destination noble
+qui fut inaugurée avec toute la pompe de l'Église.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Située à une demi-lieue au-dessous de Québec.</p></blockquote>
+
+<p>La colonie de Ville-Marie<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> s'accrut lentement d'abord;
+ses premiers pas furent incertains, arrêtés par mille
+obstacles. En 1664, elle ne comptait que 884 familles.
+Néanmoins on pouvait prévoir la rapidité de son extension
+future, car déjà son enceinte dépassait celle de Québec,
+ville qui, quoique fondée trente-quatre ans plus tôt,
+n'avait à la même époque que 888 habitants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Le clergé catholique s'entête à n'appeler
+Montréal que par ce nom.</p></blockquote>
+
+<p>De ce moment jusqu'à nos jours, la population de
+Montréal suivit incessamment une marche ascendante.</p>
+
+<p>Aujourd'hui le chiffre de cette population peut être
+porté à 100,000 âmes, taudis que Québec, que beaucoup
+de nos géographes s'obstinent à citer uniquement comme
+la seule ville importante du Canada, n'en a guère plus
+de 50,000.</p>
+
+<p>Nous ne saurions mieux comparer l'île de Montréal
+qu'à un bicorne dont la ville figurerait l'aigrette. Au nord,
+elle est arrosée par la rivière des Prairies, branche de
+l'Outaouais (ou Ottawa), et au sud par le Saint-Laurent
+qui, devant la ville, a plus de deux milles de large.</p>
+
+<p>Adossé à la montagne d'où elle tire son nom. Montréal
+(Mont-Royal) offre à la vue une sorte de parallélogramme
+avec ses trois cents rues coupées à angle
+droit.</p>
+
+<p>La principale voie passagère, la rue Notre-Dame, s'étend
+du nord à l'est sur un espace de plus d'un mille. Elle est
+le centre du commerce de détail, le rendez-vous du monde
+élégant. Des magasins fort coquets, et quelques-uns fort
+riches aussi, la bordent des deux côtés. Elle est partagée
+parla place d'Armes sur laquelle on a construit, il y a
+une trentaine d'années, la cathédrale Notre-Dame, basilique
+dans le genre néo-gothique, mais prétentieuse, mince,
+étriquée, une sorte de monument en carton-pierre, bien
+qu'on le considère comme le temple le plus vaste de
+l'Amérique septentrionale. Au-delà on remarque aussi le
+nouveau Palais de Justice, dont la façade a une grande
+mine, niais dont la distribution intérieure laisse beaucoup
+à désirer: son portique appartient au style grec. Il se
+dresse en face de la place Jacques Cartier, sur laquelle,
+par un contre-sens risible, ou plutôt par une dérision
+amère, les Anglais ont élevé une colonne et une statue à
+l'amiral Nelson!</p>
+
+<p>Parallèlement à la rue Notre-Dame, s'élance la rue
+Saint-Paul, plus étroite, moins élégante, mais non moins
+animée. La partie septentrionale est envahie par les petits
+négociants en nouveautés, mercerie et quincaillerie; la
+partie méridionale par les gros importateurs, dont les
+immenses magasins descendent jusqu'à la rue des Communes,
+laquelle longe les quais.</p>
+
+<p>Bâtis en belle pierre de taille à douze ou quinze pieds
+du niveau du Saint-Laurent, ces quais se déploient devant
+la ville comme un inébranlable rempart. Pendant la
+bonne saison, les oisifs et les curieux s'y rassemblent.
+Peu de promenades présentent, à notre avis, autant d'agréments
+que celle-là.</p>
+
+<p>En se dirigeant vers le sud, le regard franchit des paysages
+aussi séduisants que variés, après avoir passé par-dessus
+le magnifique pont tubulaire <i>Victoria</i>, le plus beau
+au monde, construit dernièrement par le célèbre ingénieur
+anglais Stevenson.</p>
+
+<p>Qu'il s'arrête sur les nombreux navires de toutes les
+nations, voiliers ou vapeurs, goélettes ou trois-mâts, canots
+d'écorce ou vaisseaux de guerre, mouillés dans les bassins,
+qu'il ondule avec les eaux diaphanes du roi des fleuves,
+qu'il vague mollement à travers les quinconces de l'île
+Sainte-Hélène qui, telle qu'une corbeille de verdure,
+émerge de l'onde vis à vis de la ville, ou qu'avide et
+amoureux des champs, il saute à l'autre rive du Saint-Laurent,
+l'oeil trouve cent sujets de plaisir, d'instruction,
+de rêverie, de délices.</p>
+
+<p>C'est un spectacle enchanteur pour l'artiste nonchalant,
+insoucieux, et pour le spéculateur alerte, farci de
+chiffres.</p>
+
+<p>Entendez le sifflement des steamers! suivez ce double
+panache de fumée qui se balance au faîte de leurs noires
+cheminées; voyez-vous dans cette atmosphère imprégnée
+d'odeurs résineuses et aquatiques, ou bien comptez ces
+boucauts de sucre, ces <i>quarts</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> de farine, ces barriques
+de tabac, ces caisses, ces ballots de toutes sortes amoncelés
+sur les quais!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Les Canadiens-Français nomment ainsi les barils de farine,
+provisions, etc.</p></blockquote>
+
+<p>Partout l'activité, partout le travail intelligent, partout
+l'abondance.</p>
+
+<p>Des hommes, des chevaux, des cabs, des cabrouets se
+pressent, se froissent se heurtent. On dirait de l'entrepôt
+général du trafic du globe.</p>
+
+<p>Mais laissons la rue des Commissaires où nous ramèneront
+vraisemblablement les incidents de notre récit.
+En examinant Montréal à vol d'oiseau, nous voyons la
+ville s'étager en amphithéâtre dans les plis d'un terrain
+fortement tourmenté.</p>
+
+<p>Les quartiers limitrophes du fleuve sont exclusivement
+consacrés aux affaires. La majeure partie de la population
+y est anglaise. Plus loin, en escaladant les premières
+rues de la montagne, nous rencontrons les rues Craig,
+Vitré, de la Gauchetière, Dorchester, et la grande rue
+Sainte-Catherine; plus loin encore, la rue Sherbrooke.
+Toutes observent un parallélisme remarquable.</p>
+
+<p>Les premières sont habitées par des Canadiens français,
+la dernière par l'aristocratie anglaise.</p>
+
+<p>Perdue sous des allées d'arbres touffus, la rue Sherbrooke
+ressemble vraiment à l'avenue d'un Eden. Là on
+n'entend ni tumulte, ni grincement criard. Le chant des
+oiseaux, les soupirs d'une romance, les frémissements
+d'une harpe, le chuchotement d'un piano viennent caresser
+vos oreilles.</p>
+
+<p>Là, point de luxueux magasins pour fasciner vos yeux,
+mais des cottages gracieux, des villas pimpantes, des manoirs
+féodaux en miniature, de vertes pelouses, des jardins
+émaillés de fleurs pour séduire votre imagination.
+Là, point de mouvement, point de passants qui vous coudoient,
+mais le murmure harmonieux du feuillage, des
+amants solitaires lentement pressés l'un contre l'autre,
+des apparitions enchanteresses qui vous ravissent le
+coeur.</p>
+
+<p>Elle n'est point régulière, la rue Sherbrooke, elle n'est
+point dallée, pas même pavée, mais ses méandres sont si
+mystérieux, sa poussière est si molle, son gazon si doux,
+ses ombrages si frais... Ah! oui, c'est bien dans la rue
+Sherbrooke qu'on aime à aimer!</p>
+
+<p>Et quel merveilleux panorama se déroule à vos pieds,
+se masse sur votre tête! C'est Montréal, la vigilante, qui
+chauffe ses fourneaux, ouvre ses chantiers, charge et décharge
+ses cargaisons, décore ses édifices, agite ses milliers
+de bras, comme ses milliers de têtes! C'est une montagne
+dont les sommets altiers déchirent la nue; ce sont
+de gras coteaux, des bois plus verts que l'émeraude, des
+vergers où se veloutent et se dorent les fruits savoureux,
+des parterres embaumés et diaprés de toutes les couleurs
+de l'arc-en-ciel.</p>
+
+<p>L'extrémité septentrionale de la rue Sherbrooke aboutit
+à la rue Saint-Denis, grande artère qui s'appuie perpendiculairement
+sur la rue Notre Dame, divise toute la ville
+du haut en bas et court s'épanouir dans la prairie.</p>
+
+<p>Elle forme la limite du faubourg Québec.</p>
+
+<p>Dans ce faubourg, un des plus populeux de Montréal,
+essaiment des Canadiens-Français artisans, détailleurs ou
+débitants de boissons pour la plupart. Jadis ses hôtes étaient
+gens enrichis par la traite des pelleteries. On peut s'en
+convaincre aisément à l'apparence des maisons que les désastreux
+incendies de 1852 ont épargnées<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Après ces incendies successifs, plus de vingt mille
+habitants se trouvèrent sans logements.</p></blockquote>
+
+<p>Mais, à mesure que la race anglaise s'est agglomérée
+dans la ville, elle y a usurpé le sceptre de la fortune<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>,
+et soit qu'elle ne voulût pas s'allier à la race française, soit
+que ses goûts la portassent à se hausser, elle a déserté les
+bords du fleuve pour charger de ses palais les gradins de
+la montagne. On connaît l'histoire des moutons de Panurge:
+petit à petit, les conquis ont imité les conquérants,
+et, à présent, sauf de rares exceptions, il est peu de
+Canadiens-Français, rentiers ou dignitaires, qui oseraient
+avouer un domicile dans le faubourg Québec.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Chose triste à dire, mais trop facile à comprendre, partout
+où les populations protestante et catholique se trouvent en présence,
+on voit la première prospérer, acquérir des richesses, l'autre
+décroître, s'appauvrir.</p></blockquote>
+
+<p>Cette migration n'a, du reste, rien qui doive surprendre.
+Les circonstances ont pu les provoquer. Au fur et à
+mesure que la ville a élargi sa ceinture, les fabriques, les
+usines se sont multipliées. Par conséquent, les rives du
+fleuve ont acquis une importance relative qu'elles n'avaient
+pas auparavant. On a vendu les terrains occupés par les
+maisons de plaisance pour y faire des manufactures, et les
+premiers se sont réfugiés autre part. Puis, fait digne d'attention,
+comme beaucoup de cités américaines, Montréal
+tend à remonter le cours du fleuve qui baigne ses murs.
+Il n'y a pas longtemps, les vaisseaux ne jetaient point
+l'ancre plus haut que la place de la Douane. Par l'ouverture
+du canal Lachine<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, on leur a facilité un mouillage
+jusqu'au bout de l'île, pour ainsi dire. Dans quelques
+années probablement, quand les docks projetés par
+M. Young seront exécutés, le port de Montréal s'étendra
+de la rue Bonsecours, à l'entrée du faubourg Québec,
+jusqu'à la pointe Saint-Charles, tête du pont Victoria.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Pour l'étymologie de ce nom, voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Alors, les quartiers sous-jacents se dépeupleront au
+profit des quartiers nouveaux qui s'installeront en amont.
+Cela s'explique facilement: quand une colonie se fixe
+près d'un cours d'eau, elle défriche les terres en s'acheminant
+vers la source. S'il survient d'autres membres à
+la colonie, ils ne planteront pas leurs tentes au-dessous
+des précédents parce que les pouvoirs d'eau ont été utilisés
+d'une façon ou d'une autre par le drainage des campagnes
+ou le jeu des machines, mais ils s'établissent
+au-dessus où rien ne les gêne et ne les embarrasse.</p>
+
+<p>Les terres inférieures étant ainsi les premières mises en
+culture acquièrent un prix que n'ont pas les terres supérieures,
+laissées vierges et improductives. Il résulte de là
+que les manufacturiers, fabricants et entrepreneurs s'échelonnent
+graduellement devant une ville, en refoulant
+son cours d'eau, sûrs qu'ils sont d'acheter meilleur marché
+les emplacements nécessaires à l'établissement de leurs
+usines ou entrepôts et d'obtenir des forces motrices plus
+considérables.</p>
+
+<p>Mais ces entrepreneurs, fabricants et manufacturiers
+sont les avant-coureurs du commerce. Celui-ci ne peut
+pas plus vivre sans eux, qu'ils ne peuvent vivre sans lui.
+Autour des usines se groupent promptement les magasins;
+car, pour éviter les frais de transport, le consommateur
+se rapproche constamment du producteur. Bientôt
+les terrains enserrés par la manufacture montent: ils
+doublent, ils triplent de valeur. Non-seulement le propriétaire
+ou directeur comprend qu'il aurait avantage à
+vendre son emplacement et à transférer plus haut ses
+ateliers, mais il s'aperçoit de l'impossibilité pour lui
+d'augmenter ses moyens de production par un agrandissement
+de local, à cause de la cherté excessive des lots
+avoisinants.</p>
+
+<p>Il déloge; les chantiers l'accompagnent. La navigation,
+forcée de déposer ou prendre son fret près de ces chantiers,
+la navigation bon gré mal gré suit leurs mouvements.
+Le cours d'eau est-il trop peu profond, on le
+creuse; est-il semé de rochers, on le drague; est-il hérissé
+de récifs, de cataractes, on perce un canal, comme celui
+de Lachine au pied des rapides du Sault Saint-Louis ou
+Caughnawagha.</p>
+
+<p>Et toujours, toujours la ville va refluant vers la source.
+Se serait-il pas possible de découvrir dans ce phénomène
+la preuve de notre marche ascensionnelle aussi bien que
+la preuve de notre penchant à remonter des effets aux
+causes?</p>
+
+<p>Quant à la cité, elle subit autant de métamorphoses
+que de progressions. La manufacture est supplantée par
+le magasin, qui sera supplante à son tour par la maison
+bourgeoise, et peut-être en dernier lieu par la ferme.
+Montréal nous en présente un exemple frappant. Il y a
+un siècle, les comptoirs du commerce ne dépassaient pas
+la rue des Commissaires. La rue des Communes, qui
+s'annexe à elle, n'existait même pas. Mais là où prend
+pied le quartier Sainte-Anne, des moulins, des scieries, des
+fonderies, des forges fonctionnaient du matin au soir.
+Maintenant forges, fonderies, moulins immigrent, et des
+<i>stores</i>, des <i>warehouses</i> leur succèdent partout. Le négoce
+s'enfuit à tire d'ailes du marché Bonsecours vers les rues
+Saint-Paul, Notre-Dame, Saint-Jacques, et se précipite
+dans la rue Mac-Gill.</p>
+
+<p>Avant vingt ans, il aura, nous en avons la conviction,
+déserté ses vieux foyers et inondé le quartier Sainte-Anne.
+Ses révolutions passées sont un critérium pour
+préciser ses révolutions à venir. L'abaissement lent mais
+continu du prix des loyers dans le faubourg Québec et
+leur élévation inusitée du côté du faubourg Saint-Antoine
+suffisent déjà à démontrer d'une façon concluante la justesse
+de cette assertion. L'achèvement du pont Victoria
+et l'établissement à la pointe Saint-Charles d'une gare
+centrale pour la compagnie du chemin de fer du Grand-Tronc,
+n'ont fait que bâter le transfert du centre commercial
+au quartier Sainte-Anne ou <i>Griffinton</i>, ce bourbier
+infect, cette léproserie où grouille une population
+irlandaise, sordide, déguenillée, fanatique, prête à tous
+les crimes, la honte et l'effroi de la métropole canadienne,
+comme les Cinq-Points de New-York, la Cité de Londres
+ou de Paris, le Ghetto de Rome, furent longtemps la
+honte et l'effroi des nobles capitales qui recelaient ces
+clapiers dans leur sein.</p>
+
+<p>Le Griffinton, une fois assaini, purgé des bandes de
+misérables qui rendent son séjour dangereux autant que
+dégoûtant, Montréal, avec ses maisons bien bâties, ses
+grand édifices publics, civils ou religieux, ses rues régulières
+parfaitement aérées, ses nombreux instituts, son
+riche musée de géologie, son jardin botanique, son magnifique
+port, ses prodigieuses ressources maritimes, industrielles
+et agricoles, et les splendides campagnes qui
+se déploient à ses portes, Montréal prendra définitivement
+rang parmi les villes les plus favorisées et les plus
+agréables des deux hémisphères.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>LES DERNIER IROQUOIS</h3>
+
+
+<p>Quoique Montréal ne possédât pas, en 1837, la moitié
+de la population et des embellissements dont elle s'enorgueillit,
+à juste titre, aujourd'hui, c'était déjà, par son
+vaste négoce et son esprit d'entreprise, une des cités les
+plus importantes de l'Amérique septentrionale. Cette métropole,
+qui compte près de cent mille âmes dans son
+enceinte, n'en avait guère alors que quarante à quarante-cinq<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.
+Mais ils étaient doués d'une activité, d'une intelligence
+commerciale, et d'un amour de l'indépendance
+qui, dès cette époque, faisaient de leur ville le foyer du
+libéralisme canadien. Tandis que la capitale politique de
+la colonie, Québec, demeurait immobile dans son corset
+de remparts et de préjugés religieux; tandis que ses plus
+nobles famille françaises acceptaient presque toutes sans
+murmurer le joug de la domination anglaise, et que
+beaucoup courtisaient leurs maîtres, adulaient Son Excellence
+le gouverneur général, les Montréalais ou Montréalistes,
+comme on les appelle dans le pays, protestaient
+ouvertement contre toutes les exactions du pouvoir, lui
+faisaient une opposition énergique, et aspiraient les uns à
+l'indépendance, les autres à l'annexion aux États-Unis,
+une certaine, mais faible minorité, à un retour sous l'administration
+française.</p>
+
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>La population des deux Canadas dépasse actuellement deux
+millions d'habitants. Il n'est guère de peuples qui se soient accrus
+aussi rapidement. Comme on le concevra aisément, les Anglo-Saxons
+ont pris plus de développement que les Franco-Canadiens,
+depuis la conquête du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les
+premiers ne comptaient pas plus de sept à huit mille âmes dans le
+paya qu'ils occupaient sous le nom de Haut-Canada, à l'ouest de
+Montréal. De récentes statistiques nous montrent leur progression
+vraiment fabuleuse:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> 1814.................... 95,000</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1824.................... 151,097</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1829.................... 198,440</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1832.................... 261,066</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1834.................... 320,693</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1836.................... 372,502</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1842.................... 486,055</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1848.................... 723,292</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1852.................... 952,054</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1855.................... 1,003,121</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1860.................... 1,060,305</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'échelle suivante:</p>
+
+<p>Lors de la conquête, soixante mille Français à peine l'habitaient.
+A partir du premier recensement anglais on trouve:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> 1825................... 423,630</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1827.................... 471,876</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1831.................... 511,920</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1844.................... 690,782</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1882.................... 890,661</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1888.................... 930,207</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> 1860.................... 1,000,044</p>
+ </div> </div>
+
+<p>M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada
+accompagne ces chiffres d'observations très-judicieuses.</p>
+
+<p>«Si, dit-il, l'on considère que cet accroissement est presque entièrement
+dû à la multiplication par le seul effet des naissances de
+60,000 Français, on le trouvera certainement remarquable. Quelques
+centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes,
+ont originairement peuplé les vastes territoires qui composaient la
+Nouvelle-France. A la conquête, un grand nombre de familles se
+sont embarquées pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas été
+ajouté aux familles françaises de la colonie. Quelques individus isolés,
+aussitôt repartis qu'arrivés, ont, pour bien dire, à peine visité
+la Nouvelle-France, passée sous la domination de l'Angleterre.
+Malgré le nombre considérable de Français et de Belges qui émigrent
+en Amérique, il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de
+ces deux pays. Loin de gagner par l'immigration, la race française
+a, au contraire, constamment perdu par une émigration qui s'est
+faite dès l'origine et n'a cessé de se faire vers les États-Unis, les
+plaines de l'ouest et jusqu'à la Louisiane et au Texas... Bien plus,
+une émigration plus formidable s'est faite depuis quelques années.
+Des ouvriers par bandes, des familles de cultivateurs par essaims
+ont laissé le Canada, etc...!»</p>
+
+<p>Les dilapidations insensées du trésor public, la corruption effroyable
+des hommes politiques, l'augmentation constante des impôts,
+la lourdeur de la dette coloniale, qui pèse de près de deux
+cents francs sur chaque tête d'individu, sont les principaux motifs
+de cette émigration. Quant à la fécondité des Canadiens, elle peut
+passer pour proverbiale. Les» familles de douze ou quinze enfant»
+sont communes. J'ai connu des femmes qui avaient donné le jour
+à vingt-cinq, et une à trente et un!</p></blockquote>
+
+<p>Les motifs de leur désaffection étaient divers. Pour les
+Franco-Canadiens, c'était principalement cette vieille
+inimitié de race que le temps n'a malheureusement pas
+effacée. D'ailleurs, peuple conquis, il n'eut, guère été naturel
+qu'ils supportassent sans se plaindre leurs conquérants.</p>
+
+<p>Pour les Anglo-Canadiens, la vue de l'égalité et de la
+liberté qui régnait aux États-Unis, comparées à l'oligarchie
+aristocratique et tyrannique du gouvernement
+colonial, pouvait être un sujet d'envie. Quoi qu'il en
+soit, le mécontentement avait atteint ses limites extrêmes.
+Et les mécontents formulèrent, en 1834, leurs griefs
+dans un factum célèbre, sous le titre <i>Les quatre-vingt-douze</i>
+rédigées, en grande partie, sous la
+direction de M. Louis-Joseph Papineau, le tribun du
+parti libéral à l'Assemblée législative <a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p>Pour plus amples détails, qu'il m'est
+impossible de donner ici, voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Ce document fut envoyé à Londres. Mais, loin de faire
+droit à ses instantes réclamations, quoiqu'elles fussent
+appuyées par lord John Russell, O'Connell et plusieurs
+membres éminents de la chambre des communes anglaise,
+le cabinet de Saint-James ferma l'oreille.</p>
+
+<p>Des troubles, bientôt réprimés, éclatèrent, au commencement
+de 1837, à Montréal et dans les environs.</p>
+
+<p>Alors, le ministère anglais se décida à nommer des
+commissaires pour s'enquérir des affaires du Canada. Au
+lieu de pacifier les esprits par quelques concessions, la
+commission les irrita davantage en provoquant des arrestations.</p>
+
+<p>A la fin d'avril de cette année, plusieurs Montréalais
+furent incarcérés, et l'exécutif fit lancer une foule de
+<i>warrants</i>, ou mandats d'amener, contre différents individus
+des campagnes avoisinantes, soupçonnés d'être hostiles
+à la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Parmi les suspects se trouvait un Indien habitant le
+village de Caughnawagha.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons dit, le village de Caughnawagha
+ou du Sault Saint-Louis s'élève à trois lieues environ de
+Montréal, sur la rive méridionale du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Là, comme les Hurons à Lorette, près de Québec<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, se
+sont réfugiés les derniers rejetons des Iroquois. Cette
+peuplade, jadis si florissante, qui s'intitulait superbement
+les Six Nations, et qui, plus d'une fois, fit fléchir nos
+armes, est à présent réduite à une centaine de familles du
+métis, végétant dans la misère et la dégradation. A peine
+leur reste-t-il le souvenir de ce que furent leurs ancêtres
+à peine savent-ils qu'il n'y a pas deux siècles ils possédaient
+toutes les régions à l'est et à l'ouest des Grands-Lacs,
+que le nom seul de leur race faisait trembler les autres
+Peaux-Rouges et jusqu'aux blancs établis sur les
+bords du Saint-Laurent et de l'Hudson.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Alors ils se recrutaient des Oneidas, Onondagas, Cayugas,
+Senecas, plus tard des Tuscarocas, six en tout; mais
+si puissants, mais si vaillants, qu'on les appelait les
+HOMMES, pour les distinguer des Delawares, les FEMMES,
+leurs courageux et infortunés adversaires.</p>
+
+<p>Et cependant ils étaient braves, eux aussi, les Delawares
+ou Lenni-Lenapes, c'est-à-dire peuple sans mélange,
+comme ils se qualifiaient.</p>
+
+<p>Que sont-ils devenus? Hélas! notre ambition les a
+anéantis. Vainqueurs et vaincus, Delawares et Iroquois,
+n'ont plus sur cette terre un seul représentant pur d'alliance
+étrangère. Les échos de l'Amérique n'entendent
+plus leur cri de guerre, ne redisent plus leurs glorieux exploits.
+Ils sont ensevelis au cénotaphe de l'histoire. Comme
+sur une tombe, leur nom reste, mais pour désigner quelques
+divisions territoriales du Canada et des États-Unis.</p>
+
+<p>Qui croirait, en parcourant le chétif hameau de Caughnawagha,
+en rencontrant ces Bois-Brûlés<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> couverts d'habillements
+déguenillés comme nos mendiants européens,
+abrutis par l'ivrognerie et la fainéantise, que ce sont là
+les petits-fils&mdash;bâtards il est vrai&mdash;des Iroquois! Qui le
+croirait à la vue de leurs sales et chétives cahutes eu boue,
+tristement éparpillées sur une plage fertile, mais infécondée
+vis à vis, et à deux pas d'une grande ville éblouissante
+de luxe, toute palpitante d'industrie!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>On appelle ainsi les métis nés d'une peau blanche et d'une
+mère indienne.</p></blockquote>
+
+<p>Pénible spectacle! navrant contraste! Voilà ce que, sur
+tout le continent américain, notre civilisation a fait des
+propriétaires légitimes du sol. Une civilisation généreuse,
+charitable pourtant que la nôtre, et qui ne prétend marcher
+qu'armée du code de la légalité! Quelle thèse pour
+le philosophe! Que de réflexions sur l'incertitude de ce
+que nous regardons comme le droit, de ce que nous jugeons
+sacro-saint!</p>
+
+<p>Jamais je n'ai traversé la désolée bourgade de Caughnawagha
+sans que mon coeur ne se serrât douloureusement
+et que des larmes ne montassent à mes paupières. Au
+milieu du désert, l'Indien avive en moi le sentiment de la
+puissance humaine: il me fait plaisir; quoique déjà dégénéré,
+quoique déjà il se soit inoculé la plupart des vices
+qui déshonorent les blancs, il conserve pour moi encore
+quelque prestige; je le vois libre, alerte, hardi dans le
+danger, et j'oublie volontiers sa malpropreté habituelle,
+sa paresse imprévoyante, sa duplicité, pour admirer sa
+patience à toute épreuve, son amour de l'indépendance,
+sa pénétration, son adresse, sa résistance aux fatigues,
+aux luttes du corps, ses admirables talents oratoires, son
+inflexible stoïcisme dans les tortures, sa sérénité devant
+la mort.</p>
+
+<p>A l'état demi-policé, il est hideux, hideux comme tous
+les monstres, parce que le Peau-Rouge n'a pas été,&mdash;je le
+dis hautement,&mdash;créé pour l'organisation sociale des Visages-Pâles.
+Nos missionnaires se sont trompés, ils ont été
+dupés de leur zèle, pour ne pas dire plus. Chez nous, près
+de nous, l'Indien s'étiole, s'avilit, se suicide lentement.
+C'est une plante exotique qui ne peut vivre dans notre atmosphère.
+Nous était-il permis, sous un prétexte politique,
+religieux on autre, de le traiter comme nous l'avons traité?
+Est-il permis aux Anglais de poursuivre cette oeuvre meurtrière?
+Problèmes redoutables, questions difficiles que je
+me suis souvent posés, mais pour la solution desquels je
+ne me crois pas assez autorisé.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, en 1837, le village de Caughnawagha
+n'était ni mieux, ni plus mal construit qu'il ne l'est maintenant.
+C'était une réunion de cabanes, avec des toits de
+chaume ou de planches, d'un aspect repoussant. On les
+avait groupées près d'une chapelle où un prêtre catholique
+essayait, chaque dimanche, par des instructions dans
+leur langue, d'attacher les Iroquois à la religion du
+Christ.</p>
+
+<p>A l'exception d'un petit jardin attenant au presbytère
+et de deux ou trois lopins de terre semés de maïs, nulle
+trace de culture autour des huttes. Mais ça et là des flaques
+d'eau noirâtre où barbotaient quelques pourceaux
+éthiques et des nichées d'enfants dégoûtants au possible.</p>
+
+<p>Pourtant, au centre du village, on remarquait une maisonnette
+relativement assez élégante, mais qui, par les
+matériaux dont elle était composée, sinon par sa forme,
+affectait le type du wigwam indien.</p>
+
+<p>Des peaux de buffle la recouvraient entièrement. Et,
+au lieu d'être ouverte à tous les vents ou d'avoir une méchante
+porte de bois comme les autres, elle se fermait au
+moyen d'un rideau en cuir d'orignal, orné de broderies
+en <i>rassade</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, représentant un castor et un grand aigle à
+tête chauve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>Las Indiens appellent rassade les grains de
+verroterie enfilés dans des piquants de porc-épic.</p></blockquote>
+
+<p>Ces figures étaient le <i>totem</i> on écusson d'un chef. Le
+castor est (avec la tortue) l'emblème des Iroquois et des
+Canadiens qui le leur ont emprunté; l'aigle à tête chauve
+est un des symboles du pouvoir chez les Peaux-Rouges.</p>
+
+<p>La hutte appartenait en effet à un sagamo. Sa femme,
+son fils et lui étaient considérés par les habitants du village
+comme les derniers Iroquois qui n'eussent pas dans
+leurs veines une seule goutte de sang mêlé.</p>
+
+<p>C'était Nar-go-tou-ké, la Poudre, Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure,
+sa femme, et Co-lo-mo-o, le Petit-Aigle, leur fils
+unique.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké portait gaillardement ses cinquante années.
+Malgré les malheurs qui avaient abreuvé sa jeunesse,
+et malgré les tribulations nombreuses qui avaient
+assailli son âge mûr, il se tenait droit, vert et ferme comme
+un chêne robuste que l'ouragan a pu agiter sans le courber jamais.</p>
+
+<p>Ni-a-pa-ah, au contraire, avait profondément ressenti
+les coups de l'infortune. Elle n'était qu'à l'été de la vie, et
+déjà une caducité précoce, ployait sa taille en deux. Ses
+cheveux si noirs, si abondants autrefois, avaient tombé et
+blanchi. Un inextricable réseau de rides sillonnait en tous
+sens son visage osseux; de larges coutures jaunâtres tranchaient
+sur le ton généralement bistré de sa peau et ne rappelaient
+que trop les atroces tortures auxquelles la pauvre
+squaw avait été soumise sur le mont Baker.</p>
+
+<p>Ses mains brûlées n'offraient plus que des moignons informes
+dont elle était incapable de faire usage, même pour
+prendre ses aliments. De ses charmes flétris, il ne lui restait
+que les yeux,&mdash;ces yeux si éloquents dont le rayonnement
+sympathique reflétait tant d'amour et de mélancolie.</p>
+
+<p>Son amour, elle l'épanchait tout entier, maintenant,
+sur Co-lo-mo-o, l'enfant qu'elle avait eu de Nar-go-tou-ké,
+un an après leur rentrée de la Nouvelle-Calédonie au
+Canada.</p>
+
+<p>Né en 1818, le Petit-Aigle avait donc alors vingt ans
+passés. Beau et vaillant jeune homme s'il en fut. Il
+tenait de race. Taille élevée, bien prise, membres vigoureux,
+ muscles d'acier, coeur intrépide, comme son père,
+il avait les traits délicats, le regard séduisant de sa mère.</p>
+
+<p>Rompu à tous les exercices corporels, chasseur sans
+rival, pêcheur des plus habiles, Co-lo-mo-o excellait à tirer
+de l'arc ou du fusil, à dompter un cheval, à conduire un
+bateau. Nar-go-tou-ké l'avait fait instruire par le pasteur
+du village, et le Petit-Aigle avait appris, du digne missionnaire,
+le français, l'anglais, le calcul, un peu de dessin
+et de musique. Ostensiblement, il pratiquait la religion
+catholique; on l'avait baptisé sous le nom de Paul.
+Son s'était flatté un instant de le convertir
+entièrement et de le faire entrer dans les ordres. Il
+s'efforça de lui persuader qu'il était appelé, par une faveur
+divine, à aller prêcher la foi aux Peaux-Rouges de la baie
+d'Hudson. Mais le jeune homme avait hérité de sa
+grand'mère, la fameuse Vipère-Grise, un invincible penchant
+pour les superstitions indiennes, et les tentatives
+du bon abbé pour en triompher furent sans résultat.</p>
+
+<p>Eût-il réussi, que les goûts de Co-lo-mo-o l'auraient
+tourné vers une autre profession.</p>
+
+<p>Jamais, du reste, Nar-go-tou-ké n'aurait consenti à
+laisser son fils embrasser la carrière ecclésiastique.
+N'espérait-il point que par lui la race iroquoise revivrait un
+jour et finirait par reconquérir les territoires dont l'avaient
+spoliée les Visages-Pâles?</p>
+
+<p>Cette espérance, le Petit-Aigle la caressait aussi. Il
+était heureux et fier de la proclamer.</p>
+
+<p>Les Indiens de Caughnawagha obéissaient à Nar-go-tou-ké.
+Cependant, ils ne se montraient pas respectueux
+et soumis à lui, comme le sont à leurs chefs les Peaux-Rouges
+du désert américain. Une portion même méconnaissait
+son autorité et s'était attachée à un sagamo de
+rang inférieur, qui travaillait à la ruine de Nar-go-tou-ké.
+L'origine de cette haine remontait au mariage de
+Nar-go-tou-ké avec Ni-a-pa-ah. L'autre sagamo briguait
+alors la main de la jeune fille. Furieux d'avoir été repoussé,
+il complota depuis ce jour la perte de son rival;
+avec la ténacité d'un sauvage, il attendit patiemment que
+le moment des représailles fût venu. Il se fit des amis,
+des partisans, et, tandis que Nar-go-tou-ké et les siens
+se joignaient aux Canadiens-Français pour secouer le
+despotisme anglais, il se vendit aux agents de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>On le nommait Mu-us-lu-lu, le Serpent-Noir.</p>
+
+<p>Dès le mois de mars 1837, Mu-us-lu-lu avait déposé
+au parquet de Montréal une dénonciation en forme
+contre Nar-go-tou-ké. Le missionnaire de Caughnawagha
+eut vent de cette dénonciation; sans rien dire à celui
+qui en était l'objet, car il redoutait la violence de son
+caractère, il chercha à le sauver, par affection pour
+Co-lo-mo-o. Une démarche près du grand connétable<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>
+suffit à faire suspendre l'exécution d'un mandat d'arrestation
+qui avait déjà été dressé contre Nar-go-tou-ké.
+Ignorant tout, le sagamo, ennemi naturel des Anglais, et
+le coeur ulcéré par les souffrances que les Grosses-Babines
+avaient fait endurer à sa femme, le sagamo continua de
+se concerter avec les chefs des libéraux canadiens pour
+révolutionner le pays. L'abbé ne lui ménagea pas les avis
+indirects, les conseils officieux. Mais Nar-go-tou-ké ne
+comprit rien ou ne voulut rien comprendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Un des principaux chefs de la police.</p></blockquote>
+
+<p>Plus que jamais il se mêlait aux conspirateurs, surtout
+depuis l'apparition au Canada d'une bande de trappeurs,
+conduite par un certain Poignet-d'Acier, homme d'une
+force herculéenne dont on racontait les prodiges et que
+maints vieillards prétendaient avoir vu notaire à Montréal,
+sons le nom de Villefranche, quelque vingt ans
+auparavant.</p>
+
+<p>Ce Poignet-d'Acier faisait le désespoir de la police provinciale.
+Elle avait mis sa tête à un haut prix, vingt mille
+livres sterling; mais nul ne savait où le prendre, quoiqu'on
+le trouvât partout.</p>
+
+<p>Quant à ses gens, dont on évaluait le nombre à plusieurs
+milliers, ils étaient aussi insaisissables que leur
+maître. Ce n'était pourtant pas une troupe fictive. On
+l'avait vue traverser Ottawa, à son arrivée des <i>pays d'en
+haut</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>; on assurait même qu'elle traînait à sa suite des
+trésors immenses recueillis sur les bords du Rio-Columbia.
+Mais au delà d'Ottawa elle s'était dispersée, et personne,
+sauf les affiliés, ne pouvait dire où ses membres
+avaient, élu domicile.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p>Les Canadiens nomment ainsi les territoires du
+Nord-ouest. Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Nar-go-tou-ké le savait bien, lui! Il ne s'écoulait guère
+de semaines sans qu'il eût quelque entrevue avec Poignet-d'Acier.
+Tous deux communiquaient aussi avec
+MM. Joseph Papineau, Wolfred Nelson et Duvernay, les
+machinateurs de l'effervescence populaire; tous deux tâchaient
+d'avancer l'heure où ils pourraient venger sur la
+couronne d'Angleterre les outrages qu'ils avaient reçus de
+quelques-uns de ses sujets.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>L'ILE AU DIABLE <a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a></h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Je ne crois pas inutile de prévenir mes lecteurs que toutes les
+localités que je cite existent et que, dans mes descriptions de ces
+localités, je tâche et tâcherai toujours d'être aussi exact que possible,
+mon but, en publiant ces ouvrages, étant de raconter, sous
+une forme anecdotique, mes voyages dans l'Amérique septentrionale.</p></blockquote>
+
+
+<p>Par une splendide soirée du mois d'avril, Nar-go-tou-ké
+et Ni-a-pa-ah causaient dans leur hutte.</p>
+
+<p>L'intérieur se composait de trois pièces.</p>
+
+<p>L'une à l'entrée s'appelait, comme chez les Canadiens,
+la salle. C'était le lieu commun de réunion. Les deux
+autres servaient de chambres à coucher. Ces chambres
+étaient un luxe inusité chez les Iroquois de Caughnawagha.
+Du vivant de sa belle-mère, la Vipère-Grise, Nar-go-tou-ké
+n'avait osé se le procurer, car la vieille squaw,
+fermement attachée aux traditions de ses ancêtres, eût
+soulevé contre lui la population indienne, sur qui elle
+exerçait, en sa qualité de medawin ou sorcière, une influence
+irrésistible.</p>
+
+<p>Mais, depuis qu'elle était morte, au commencement
+de 1830, Nar-go-tou-ké se livrait, dans la mesure de ses
+moyens, à son goût pour le confort européen.</p>
+
+<p>Il avait construit sa maisonnette avec une coquetterie
+bien faite pour piquer davantage la jalousie de Muuslulu,
+qui habitait une cahute en argile de l'aspect le plus misérable.</p>
+
+<p>Dans la salle où devisaient la Poudre et sa femme, on
+voyait des trophées d'armes indiennes, fixées contre
+les murailles blanchies à la chaux; des peaux de
+bêtes fauves étaient accrochées ça et là ou tapissaient le
+sol.</p>
+
+<p>Sur un cuir d'orignal passé, apprêté à la pierre ponce,
+et cloué à deux lances, reparaissait encore le blason du
+chef iroquois.</p>
+
+<p>Un poêle de fonte, quadrangulaire, à deux étages,
+haut de cinq pieds, large de deux, ronflait au milieu de
+la pièce, car le temps était froid encore, quoique le soleil
+commençât à reverdir les campagnes.</p>
+
+<p>Assis sur un escabeau, une poche remplie de plomb en
+fusion dans une main, un moule dans l'autre, Nar-go-tou-ké
+s'occupait à couler des balles de fusil, tandis
+que sa femme lui parlait, accroupie à son côté.</p>
+
+<p>Son costume était celui des <i>habitants</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> canadiens: <i>tuque</i>
+bleue, <i>capot</i> et pantalons en laine grise fabriquée dans
+le pays, souliers en cuir de caribou non tanné, et ceinture
+fléchée multicolore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Au Canada, les gens de la campagne sont ainsi nommés, et
+cette qualification leur a sans doute été appliquée aux premiers
+temps de la colonisation par opposition aux gens qui faisaient la
+chasse on couraient le pays en quête d'aventures, tandis qu'eux ils
+habitaient des demeures fixes.</p></blockquote>
+
+
+<p>Ni-a-pa-ah avait conservé le costume national, la couverte
+en drap bleu foncé, bordé d'une frange étroite
+jaune clair, les mitas aux longs effilés, les mocassins
+élégamment brodés.</p>
+
+<p>Sa couverte ramenée en capuchon sur sa tête, de façon
+à cacher la moitié du front, enveloppait étroitement son
+buste, retenue à la taille par ses mains mutilées, et flottait
+en larges plis autour d'elle.</p>
+
+<p>Ainsi embéguinée comme une religieuse, et drapée
+comme une Mauresque, on ne voyait de toute sa personne
+qu'une partie du visage, et, de temps en temps,
+le bout de son petit pied, quand elle faisait un mouvement.</p>
+
+<p>Une chaîne en or, dont elle se montrait très-vaine,
+descendait de son col sur son sein et soutenait une grosse
+montre d'argent, cadeau du son fils, le Petit-Aigle.</p>
+
+<p>Deux chiens de la plus grande espèce, noirs comme
+l'encre, dormaient allongés près d'elle, le museau enfoui
+dans leurs pattes de devant et fourré jusque sous le
+poêle.</p>
+
+<p>L'un répondait au nom de Ka-ga-osk, l'Éclair.</p>
+
+<p>L'autre répondait au nom de Ke-ou-a-no-quote, la
+Nuée-Orageuse.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit Ni-a-pa-ah, en jetant un coup d'oeil vers
+l'unique fenêtre de la salle, voilà que le soleil baisse et
+Colomoo ne rentre pas. Il y a déjà longtemps qu'il est
+parti. Je crains qu'il ne lui soit arrivé un accident. Quand
+il a quitté le wigwam, j'ai vu deux corbeaux qui se
+battaient dans l'air. C'est un mauvais présage. Si ma
+mère n'était retournée chez les esprits, elle ne l'aurait pas
+laissé sortir.</p>
+
+<p>&mdash;L'épouse de Nar-go-tou-ké a tort de prendre de
+l'inquiétude, répondit le sagamo. Colomoo n'est pas en
+retard.</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux heures il sera nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Les jours sont courts en cette saison; Ni-a-pa-ah le
+sait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ordinairement, reprit la squaw, en s'agitant, Colomoo
+est de retour avant le coucher du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais c'est pendant l'été, lorsque le fleuve est
+libre.</p>
+
+<p>&mdash;Si le fleuve était libre, je n'aurais pas ces craintes.
+Colomoo est habile, il connaît la manoeuvre, il n'y a pas
+dans le village un pilote plus adroit que lui. Mais quand
+le fleuve charrie des glaçons...</p>
+
+<p>&mdash;Que Ni-a-pa-ah se rassure, interrompit Nar-go-tou-ké,
+en suspendant son travail. Le fils de ma femme
+n'est point un novice. Le premier, l'année dernière, il a
+sauté les rapides avec le <i>Montréalais</i>. J'étais à la roue,
+près de lui. Je suis certain qu'aucun de nos jeunes gens
+ne gouverne aussi bien.</p>
+
+<p>&mdash;Colomoo sera un grand chef! répliqua la squaw
+en relevant la tête avec une expression d'orgueil intraduisible.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il aura la gloire de m'aider à chasser les Kingsors
+des territoires qu'ils ont volés à notre race.</p>
+
+<p>&mdash;Nar-go-tou-ké veut-il donc l'emmener avec lui? dit
+Ni-a-pa-ah d'un ton anxieux.</p>
+
+<p>&mdash;Nar-go-tou-ké l'emmènera avec lui, repliqua simplement
+le sagamo en reprenant son opération.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Ni-a-pa-ah aurait
+voulu combattre la résolution de son mari, mais elle n'osait
+le faire ouvertement, car, comme les femmes indiennes,
+elle avait été élevée à obéir, sans murmurer,
+à toutes les volontés du maître qu'elle s'était donné.</p>
+
+<p>Cependant, après quelques réflexions intérieures, elle
+hasarda ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Nar-go-tou-ké se souvient que la Vipère-Grise était
+inspirée par Athahuata?</p>
+
+<p>Le chef ne répondit pas, et l'Onde-Pure poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;La Vipère-Grise avait tenu l'oreille ouverte au discours
+d'Athahuata, et il lui avait prédit qu'il arriverait
+malheur à sa fille dans les pays où le soleil se couche.</p>
+
+<p>A cette allusion, Nar-go-tou-ké frémit; un éclair de
+ressentiment traversa son visage. Mais Ni-a-pa-ah tenait
+ses yeux baissés; elle ne remarqua point la colère qu'elle
+venait d'allumer, et imprudemment elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;La Vipère-Grise avait dit juste. L'esprit l'avait sagement
+éclairée. La femme de Nar-go-tou-ké a été cruellement
+punie de sa désobéissance aux recommandations
+de la Vipère-Grise.</p>
+
+<p>En achevant, la pauvre Ni-a-pa-ah, sortit ses poignets
+informes de dessous sa couverte et les étendit sous les
+regards du sagamo.</p>
+
+<p>Aussitôt celui-ci, laissant tomber le moule qu'il avait
+à la main, se leva, les sourcils froncés, et, frappant du
+pied avec une violence qui justifiait bien son nom, la
+Poudre, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Que le courroux de mes pères s'appesantisse sur
+moi! que la foudre du ciel tombe sur ma tête et me réduise
+en poussière! que la terre s'entr'ouvre et engloutisse
+ce qui restera de Nar-go-tou-ké s'il ne venge pas
+les tortures infligées à Ni-a-pa-ah! Mais que son fils,
+que Colomoo soit changé en femme, qu'on le condamne
+à porter toute sa vie un peigne et des ciseaux<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>, s'il ne
+vient pas avec son père châtier les Habits-Rouges des
+outrages dont un de leurs chefs a abreuvé sa mère!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p>Marques de la dégradation d'un homme chez les sauvages de
+l'Amérique septentrionale.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Mon seigneur fera à son plaisir, dit tristement
+l'Onde-Pure, en courbant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Nar-go-tou-ké et Colomoo agiront comme il convient
+à des Iroquois insultés dans ce qu'ils ont de plus
+cher, répliqua le sachem d'un ton ferme, mais qui déjà
+avait perdu toute son exaspération.</p>
+
+<p>Il se rassit, ramassa les balles qu'il venait de fabriquer
+et les serra dans les poches de son capot.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, fit Ni-a-pa-ah en glissant un regard
+timide vers son mari, la Vipère-Grise voyait dans l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit la Poudre d'un air distrait.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ajouta sa femme, enhardie par cette concession,
+elle a déclaré que si Colomoo déterrait la hache de guerre
+contre les Habits-Rouges...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, interdite par le coup d'oeil terrible que lui
+lança son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Il périrait! acheva celui-ci avec un accent sarcastique;
+eh bien, qu'il périsse! Mais qu'il rende à,
+ses ennemis tout le mal qu'ils ont fait à son père et à sa
+mère! Ma femme croit-elle donc que je n'ai pas souffert,
+moi non plus! croit-elle que le coeur du chef n'a pas saigné
+de toutes ses blessures! croit-elle...</p>
+
+<p>A ce moment, on siffla devant la maisonnette.</p>
+
+<p>Les deux chiens se dressèrent sur leurs pattes, mais
+sans aboyer, et étirèrent paresseusement leurs membres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Jean-Baptiste, dit Nar-go-tou-ké, en se tournant
+vers la porte.</p>
+
+<p>Un individu entra en sautillant: un nain. Il n'avait
+pas plus de quatre pieds et demi de haut. Sa tête était
+énorme, son corps rabougri, fluet, ses jambes grosses et
+presque aussi longues que celles d'un homme de taille
+moyenne. Avec cela, elles étaient bancroches, tournées en
+dehors, de sorte qu'en marchant les pieds se trouvaient à
+angle obtus, et la gauche dépassait la droite de deux
+pouces au moins.</p>
+
+<p>Ce pauvre petit être, si difforme, avait pourtant une
+figure intéressante et pleine d'intelligence. Mais, pour
+comble d'infortune, et comme si la nature ne l'eût pas
+assez maltraité, il était né sourd-muet.</p>
+
+<p>Quels étaient les parents de Jean-Baptiste? On l'ignorait.
+Un jour, plusieurs années avant les événements que
+nous rapportons, il était tombé, comme des nues, à Lachine<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>,
+village situé exactement en face de Caughnawagha,
+sur l'autre rive du Saint-Laurent, et y avait fixé
+sa résidence dans un des magasins abandonnés de la Compagnie
+de la baie d'Hudson.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Les habitants de Lachine l'avaient baptisé Jean-Baptiste,
+du nom de leur patron national, et <i>sobriquétisé</i> le <i>Quêteux</i>, parce qu'il vivait d'aumônes.</p>
+
+<p>Jean-Baptiste traversait souvent le fleuve pour aller
+mendier dans les paroisses de l'Est. Bien accueilli par les
+Indiens de Caughnawagha qui, comme tous les sauvages,
+pensent que les fous et les estropiés de naissance sont
+doués d'un pouvoir magique, il s'était pris d'une affection
+mystérieuse, mais profonde, pour la famille de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>Seuls au monde peut-être, le chef et son fils pouvaient
+échanger des pensées avec lui.</p>
+
+<p>Ces communications avaient lieu par des regards et des
+signes.</p>
+
+<p>Du reste, Jean-Baptiste se montrait très-reservé avec
+les Canadiens et vivait solitaire.</p>
+
+<p>Jamais personne n'avait pénétré dans sa demeure. Il
+était l'effroi des petits enfants; les jeunes gens même
+craignaient de l'affronter, bien que quelques-uns eussent
+donné beaucoup pour visiter l'intérieur du Quêteux.</p>
+
+<p>Mais, malgré ses infirmités, il possédait une agilité et
+une force extraordinaires.</p>
+
+<p>Toute cette agilité, toute cette force s'étaient réfugiées
+dans ses jambes. Ils l'avaient appris à leurs dépens ceux
+qui s'étaient frottés à Jean-Baptiste. Dès qu'on l'irritait,
+le nain se jetait sur le dos, ouvrait ses longues jambes,
+comme un poulpe ouvre ses bras, un crabe ses pinces,
+saisissait son insulteur, le serrait, et, quelle que fût l'adresse
+ou la vigueur de celui-ci, il était incapable de
+sortir de cet étau qui le pressait de plus en plus, jusqu'à
+ce que la douleur l'obligeât à implorer son pardon.</p>
+
+<p>La méchanceté ne composait pas le fond du caractère
+de Jean-Baptiste, mais il était fidèle à ses rancunes comme
+à ses amitiés.</p>
+
+<p>Il s'avança dans la salle en jouant avec un bâton
+noueux, plutôt qu'il ne s'en faisait une aide.</p>
+
+<p>Dans ses yeux, Nar-go-tou-ké lut une nouvelle fâcheuse:
+le front du sagamo se rembrunit.</p>
+
+<p>Par une mimique aussi rapide que la parole, le nouveau
+venu étendit l'index vers Montréal, puis vers Lachine
+puis éleva dix doigts en l'air, ensuite le bras
+droit et rassembla ses mains comme si elles eussent été
+liées.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké comprit: dix hommes commandés
+par le grand connétable accouraient de Montréal pour
+l'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! fit-il, en frappant sur son coeur pour témoigner
+sa reconnaissance.</p>
+
+<p>Et s'adressant à Ni-a-pa-ah, consternée par cette scène,
+dont elle devinait à demi la signification:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, prononça-t-il d'une voix ferme la
+hache de guerre est déterrée. Quand Colomoo rentrera
+que la femme de Nar-go-tou-ké lui dise que son père
+l'attend. Les Kingsors viendront ici. Bientôt leurs chevelures
+pendront à la ceinture du sagamo iroquois. Ni-a-pa-ah
+ leur répondra que le chef est parti pour les territoires
+de chasse. Mais qu'elle prenne garde que le Petit-Aigle
+ne tombe sous la dent de ces loups-cerviers.
+La destinée de Nar-go-tou-ké était de venger les os
+de ses pères qui blanchissent encore sans sépulture,
+sur les bords des Grands-Lacs; sa destinée s'accomplira.</p>
+
+<p>&mdash;Nar-go-tou-ké permettra-t-il à sa femme de
+l'accompagner? demanda la squaw d'une voix suppliante.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle doit rester ici, répliqua la Poudre.</p>
+
+<p>Ni-a-pa-ah laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et des
+larmes emplirent ses paupières.</p>
+
+<p>Cependant le sachem interrogeait Jean-Baptiste du
+regard.</p>
+
+<p>Avec son bâton, l'autre figura un navire sur le
+sol.</p>
+
+<p>&mdash;Ils s'embarquent pour traverser. Nar-go-tou-ké doit
+partir, dit le chef.</p>
+
+<p>Il décrocha un fusil à deux coups, suspendit une hache
+et des pistolets à sa ceinture, plaça le fusil sous son bras,
+jeta sur ses épaules une robe de peau de buffle, et, serrant
+la main de sa femme, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Les yeux de Ni-a-pa-ah ont été rougis par les
+pleurs qu'elle a versés; mais Nar-go-tou-ké rougira la
+terre par le sang de ses ennemis, et un ruisseau de ce
+sang de lièvre paiera pour chacune de ses larmes. Que
+Ni-a-pa-ah se réjouisse donc! qu'elle se rappelle qu'elle
+descend de la Chaudière-Noire. Le cri de guerre des iroquois
+va retentir!</p>
+
+<p>Après ces mots le sachem, se carrant majestueusement
+dans sa peau de bison, comme un empereur dans un
+manteau de pourpre, sortit avec dignité du wigwam, en
+faisant signe au nain de l'accompagner.</p>
+
+<p>Une fois sur la place du village, Nar-go-tou-ké indiqua
+du doigt à Jean le chemin de la Prairie, village,
+distant de deux lieues de Caughnawagha, sur la même
+rive.</p>
+
+<p>Le bancal saisit immédiatement le sens de cette indication,
+et il se mit à arpenter le terrain avec une célérité
+qui eût fait envie à un coureur de profession.</p>
+
+<p>L'Indien alors descendit au bord du Saint-Laurent. Il
+sauta dans un tronc d'arbre creusé en forme de canot et
+suivit pendant quelque temps le cours de l'eau.</p>
+
+<p>Le soleil, au terme de sa carrière, achevait de ronger
+son disque enflammé derrière les bois de Lachine. Moutonneux,
+bruyant, le fleuve, inondé de ses tièdes rayons,
+réfléchissait des lueurs éblouissantes, qui scintillaient
+parfois, ainsi que des éclairs, quand une banquise voguait
+sous leurs larmes de feu; car, après avoir été, pendant
+cinq mois, emprisonné, par l'hiver, dans une barrière
+de glace, le Saint-Laurent venait enfin de forcer les
+murs du cachot, et se trémoussait en fuyant vers son
+embouchure avec l'ardeur d'un captif qui a brisé ses
+fers.</p>
+
+<p>A un faible intervalle, on entendait le mugissement des
+ondes sur les rapides<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> du Sault Saint-Louis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>On sait que les rapides sont des écueils à fleur d'eau.</p></blockquote>
+
+<p>A chaque instant, des piverts rasaient la surface à tire
+d'aile, en poussant leur note aiguë, et des bataillons de
+canards sauvages sillonnaient les airs.</p>
+
+<p>Bientôt Nar-go-tou-ké tourna brusquement à gauche
+et remonta le courant, on traçant une ligne diagonale.</p>
+
+<p>Devant lui, à trois ou quatre cents brasses, apparaissaient
+deux îlots.</p>
+
+<p>L'un en amont, à une portée de fusil du second, et d'un
+accès, assez facile; l'autre au-dessous, hérissé d'écueils,
+que le fleuve déchirait de ses flots rageurs avec un fracas
+formidable.</p>
+
+<p>Le pied du ce dernier baigne dans les rapides, et sur sa
+tête, constamment battue par des vagues aussi hautes
+que des montagnes qui rejaillissent en poussière liquide
+dans l'île, se présente comme un front de chevaux de
+frise en granit, infranchissables.</p>
+
+<p>C'est l'île au Diable, la justement nommée. Elle a au
+plus un demi-mille de circonférence.</p>
+
+<p>Inabordable par en bas et par en haut, elle n'offre aucune
+baie, aucune anse, aucune crique sur ses flancs.
+Bien des gens croient encore qu'il est impossible d'y pénétrer.
+Du reste, plus d'un batelier audacieux et téméraire
+a péri on essayant d'aller la reconnaître. Je ne sais
+rien d'affreux, rien de sauvage comme ce lieu inhospitalier.
+On dirait qu'il n'a été jeté au milieu du Saint-Laurent
+que pour narguer l'esprit ingénieux des blancs et
+servir de trône aux martins-pêcheurs, qu'on voit, en toute
+saison, insolemment juchés à la cime des rochers et des
+broussailles qui le défendent<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Durant l'hiver de 1854-53, le froid fut excessif au Canada.
+Le thermomètre descendit jusqu'à 35° Réaumur. Pour la première fois,
+de mémoire d'homme, une partie des rapides du
+Sault Saint-Louis gela, et je fus assez heureux pour pouvoir, avec
+deux amis, visiter l'île au Diable, en y passant de la rive septentrionale
+sur le pont de glace. Celle petite expédition fit événement
+dans la pays, où bien peu de personnes peuvent se flatter d'avoir
+exploré l'île en question.</p></blockquote>
+
+<p>Il est notoire cependant que quelques canots montés
+par Indiens ont réussi à y atterrir.</p>
+
+<p>C'était, vers l'île au Diable que tendaient les efforts de
+Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>Durant une demi-heure, il scia le courant du fleuve,
+et, parvenu à la hauteur du premier îlot, il se laissa emporter
+au fil de l'eau, en imprimant, avec sa pagaie, une
+légère oblique à l'embarcation; puis, sans s'émouvoir des
+fureurs de l'élément sur lequel son canot dansait comme
+une plume que ballotte la brise, sans s'inquiéter des paquets
+d'eau écumante qui le couvraient à toute minute, il
+se contenta de maintenir le léger esquif en équilibre, jusqu'à
+ce qu'il atteignit un chicot en face de l'île au Diable,
+à vingt brasses de celle-ci.</p>
+
+<p>Le canot dérivait avec une effrayante vitesse.</p>
+
+<p>Lâchant sa pagaie, l'Iroquois s'étendit tout de son long
+à la proue, et, en rasant le récif si près qu'on eût cru
+qu'il l'aurait heurté, ce qui pour lui eût été la mort, il
+empoigna un câble qui flottait devant.</p>
+
+<p>D'abord, il laissa filer le câble dans sa main demi-fermée,
+car s'il eût arrêté subitement son bateau, le contrecoup
+l'aurait sans doute fait chavirer. Et, après avoir
+ralenti, peu à peu, la course du canot, il revint à l'autre
+extrémité et le fit remonter tout doucement en le halant
+par la corde.</p>
+
+<p>Cette corde tournait le chicot; elle était fixée par le
+bout à un anneau de fer, scellé dans une anfractuosité des
+rochers de l'île au Diable.</p>
+
+<p>Dès qu'on la tenait, il n'était plus guère difficile, avec,
+des précautions et la connaissance de la localité, d'arriver
+au but de la périlleuse navigation.</p>
+
+<p>Continuant de haler son embarcation, et se faisant de
+sa pagaie une gaffe pour l'empêcher d'être brisée par la
+violence des remous contre les énormes cailloux erratiques
+dont la côte est Jonchée, Nar-go-tou-ké se dirigea
+habilement à travers les terribles obstacles qui se dressaient
+autour de lui, et, à la nuit tombante, il débarquait
+sain et sauf dans l'îlot.</p>
+
+<p>Ayant tiré sur la grève et caché son canot, il se faufila,
+en rampant sur les pieds et sur les mains, sous des buissons
+si fourrés qu'ils paraissaient impénétrables, si épineux
+que quiconque eût ignoré le passage secret pris par l'Indien
+se fût vainement déchiré le corps pour essayer de les
+franchir.</p>
+
+<p>Au bout de deux minutes celui-ci déboucha dans une
+étroite clairière ombragée par un cèdre à la large envergure.</p>
+
+<p>Une cotte de halliers semblables à ceux que Nar-go-tou-ké
+venait du traverser le cuirassait.</p>
+
+<p>Et à son pied s'élevait un énorme monolithe, représentant
+une figure étrange, grossièrement sculptée, assise
+sur une sorte de trône à dossier.</p>
+
+<p>Cette statue avait bien vingt pieds de hauteur et dix de
+large à sa base. Des mousses, des lichens, des graminées
+l'habillaient d'une épaisse robe de verdure.</p>
+
+<p>En se redressant dans la clairière, Nar-go-tou-ké
+découvrit une immense colonne de fumée et de
+flammes, qui ondulait du côté des rapides en haut de la
+Prairie.</p>
+
+<p>Puis le glas funèbre du tocsin, dont les notes vibrantes
+dominaient le vacarme de la cataracte, frappa
+son oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? mes alliés seraient-ils déjà entrés
+sur le sentier de la guerre? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et, s'élançant sur la statue, il grimpa jusqu'aux premiers
+rameaux du cèdre.</p>
+
+<p>De ce point, l'oeil embrassait une vaste circonférence.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké ne l'eut pas plus tôt atteint qu'il s'écria
+avec un indicible accent de stupeur:</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Montréalais</i> est en feu! Jouskeka, protège mon
+fils!</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>LE MONTRÉALAIS</h3>
+
+
+<p>Les moyens d'existence des sauvages<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> de Caughnawagha
+sont très-bornés: la pêche, la chasse constituent
+les principaux. Et de même que les Hurons de Lorette,
+les curiosités indiennes, telles que mocassins, bourses,
+toques, paniers, porte-cigares, etc., fabriqués par leurs
+femmes et vendus soit aux étrangers, soit à des négociants
+de Montréal, les aident beaucoup à vivre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Les Indiens de Caughnawagha et de Lorette sont
+ainsi désignés par les Canadiens-Français.</p></blockquote>
+
+<p>Le gouvernement anglais leur a accordé des terres
+d'une grande fertilité autour de leur village, mais ils
+mourraient plutôt de faim que de les ensemencer. Une
+forêt assez considérable, contiguë à ces terres, leur fournit
+du bois de chauffage pour l'hiver. Si déplorable est
+cependant chez les hommes la paresse, ou plutôt le mépris
+du travail manuel, que la plupart périraient de froid si
+les squaws ne faisaient, pendant la bonne saison, quelques
+provisions de combustible.</p>
+
+<p>Néanmoins il existe pour eux une source de gain dont
+ils profitent généralement volontiers.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé des rapides de Caughnawagha,
+appelés aussi rapides du Sault Saint-Louis,&mdash;nom chrétien
+de cette, bourgade,&mdash;et parfois, rapides de Lachine.</p>
+
+<p>C'est une chaîne d'écueils, qui barre la navigation du
+Saint-Laurent au bas de Caughnawagha et à deux lieues
+environ de Montréal.</p>
+
+<p>Pour remédier à cet obstacle, on a, comme je l'ai dit,
+creusé un canal, le canal Lachine, qui, partant de la pointe
+Saint-Charles, dans le quartier Sainte-Anne, s'en va
+rejoindre le Saint-Laurent au-dessus du village Lachine,
+après un parcours de neuf à dix milles.</p>
+
+<p>Cependant, si les vaisseaux de toute dimension sont
+incapables de remonter les rapides et doivent, à l'exception
+des steamboats, se faire remorquer dans le canal
+pour gagner le haut Saint-Laurent, il n'est pas sans
+exemple que des canots dirigés par des Indiens aient
+descendu, ou, suivant l'expression usitée, sauté les rapides.</p>
+
+<p>Cette circonstance a donné aux compagnies des bateaux
+à vapeur qui mettent en communication Montréal
+et les localités supérieures l'idée de faire sauter les rapides
+à leurs navires, la route étant, à la fois, plus courte
+et plus agréable pour les voyageurs.</p>
+
+<p>Dans ce but, ils emploient uniquement des pilotes iroquois,
+auxquels ils offrent une légère rémunération.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi du jour où Nar-go-tou-ké fut obligé
+de fuir pour se soustraire aux agents de la police, on
+avait signalé, à Caughnawagha, un vapeur qui paraissait
+près des îles Dorval.</p>
+
+<p>Ce vapeur était le <i>Montréalais</i>, affecté au service du
+bas et du haut Canada.</p>
+
+<p>Il arrivait de Toronto, et se rendait à Montréal.</p>
+
+
+<p>Ce steamboat inaugurait la réouverture de la navigation
+fluviale; aussi était-il pavoisé de banderoles aux
+couleurs chatoyantes.</p>
+
+<p>Les Indiens tirèrent au sort pour décider qui aurait
+l'avantage de le piloter à travers les rapides.</p>
+
+<p>Une vingtaine de petits bâtons (tout autant qu'il y avait
+de compétiteurs) réunis en faisceau dans la main fermée,
+et dont l'un était moins long que les autres, servirent à
+cet effet.</p>
+
+<p>C'est exactement notre jeu de la courte-paille.</p>
+
+<p>Le sort fut favorable au fils de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>Quand le <i>Montréalais</i> arriva en face de Caughnawagha,
+Co-lo-mo-o se jeta dans un canot et alla aborder le navire,
+qui avait renversé sa vapeur pour attendre le pilote.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle amarra son canot à la poupe du steamboat
+et grimpa lestement sur le pont.</p>
+
+<p>Après avoir salué le capitaine, il se mit au gouvernail.</p>
+
+<p>Un coup de sonnette retentit, la machine du bâtiment
+lâcha des sifflements stridents; ses deux hautes cheminées
+vomirent des torrents de fumée qui ondoyèrent, dans
+l'espace, comme deux panaches immenses; un bruit
+sourd, des craquements s'échappèrent de ses entrailles, et
+le navire reprit sa course.</p>
+
+<p>A cette époque, la navigation à vapeur était loin d'avoir
+reçu les merveilleux perfectionnements qui l'embellissent
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le <i>Montréalais</i> n'avait ni la grâce, ni la beauté, ni
+l'éclat de nos steamboats actuels. Il ne ressemblait pas
+plus aux palais flottants, à plusieurs étages, tout resplendissants
+de glaces, de dorures, qui sillonnent maintenant les
+eaux du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du Mississipi,
+qu'un caboteur ne ressemble à un vaisseau de haut bord.</p>
+
+<p>On n'y voyait pas de magnifiques salons, couverts de
+riches tapis, meublés avec un luxe féerique; pas d'élégantes
+cabines presque aussi commodes que les chambres
+de nos maisons; et surtout pas cette somptueuse chambre
+nuptiale (bride room) où les jeunes mariés américains
+aiment à couler leur lune de miel, en faisant un <i>trip</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>
+vers quelque paysage renommé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Excursion.</p></blockquote>
+
+<p>En 1837, les steamboats canadiens n'étaient rien moins
+que confortables.</p>
+
+<p>Non-seulement vous n'y trouviez point une table aussi
+délicatement servie que dans les meilleurs hôtels, mais
+sur la plupart vous ne pouviez même vous procurer à
+manger, non-seulement les dames n'y avaient pas leur
+appartement particulier, mais on couchait pèle-mêle dans
+l'entre-pont, sur des cadres superposés et désagréables au
+suprême degré.</p>
+
+<p>Heureusement que tout est relatif: le voyage en steamboat
+valait mieux encore que le voyage en goélette, en
+patache ou en carriole; les gens d'alors s'y estimaient
+fort à l'aise et vantaient très-haut les charmes de leurs
+bateaux à vapeur.</p>
+
+<p>Ainsi marche le monde. Nos anciens rois manquaient
+de la moitié des choses qui semblent, à présent, de nécessité
+absolue pour les prolétaires.</p>
+
+<p>Avant un quart de siècle on se demandera peut-être
+comment on a pu naviguer jamais dans ces steamboats qui
+nous paraissent si splendides.</p>
+
+<p>De son temps, le <i>Montréalais</i> passait pour un chef-d'oeuvre
+d'architecture nautique.</p>
+
+<p>Il avait cent cinquante pieds de longueur, trente de
+maître-bau, une puissante machine à basse pression, et
+jouissait d'une réputation de fin coureur justement méritée.</p>
+
+<p>Mais ce qui le faisait préférer à ses rivaux, c'est que,
+pour la première fois au Canada, on avait élevé sur son
+pont deux constructions légères en bois blanc, dans lesquelles
+les passagers pouvaient se réfugier lorsqu'il pleuvait
+et qu'ils ne voulaient pas s'exposer aux nauséabondes
+odeurs de l'entrepont.</p>
+
+<p>Ces constructions d'étendaient à bâbord et à tribord,
+contre les aubes du vapeur; elles étaient séparées par
+un intervalle affecté à la cage de la machine, la logette
+du pilote, et deux passages pour circuler de l'avant à
+l'arrière du vaisseau.</p>
+
+<p>Elles formaient deux salles.</p>
+
+<p>Sur la porte de l'une on lisait:</p>
+
+<p><i>Ladies and gentlemen cabin</i> (cabine des dames et des
+messieurs).</p>
+
+<p>Et au-dessous:</p>
+
+<p><i>No smoking allowed</i> (défense de fumer).</p>
+
+<p>La porte de l'autre portait cette inscription:</p>
+
+<p>Crew's cabin (cabine de l'équipage).</p>
+
+<p>La première salle, bien éclairée et garnie de bancs de
+bois, était chauffée par un petit poêle en fonte. Le public
+s'y tenait habituellement plutôt que dans l'entrepont, où
+l'on mangeait et couchait, mais qui ne recevait de jour
+que par des lampes fumeuses.</p>
+
+<p>Nous n'avons pus besoin de dire que, quand il faisait
+beau, on se promenait sur le tillac, ou bien on demeurait
+assis sur les banquettes disposées autour de son plat-bord.</p>
+
+<p>La réouverture de la navigation signale, au Canada, la
+reprise des affaires: alors chacun est d'autant plus avare de
+son temps que, durant l'hiver, les communications sont
+difficiles et la bonne saison très-courte, aussi, comme les
+navires qui font alors les premières traversées sur le Saint-Laurent,
+le <i>Montréalais</i> était-il encombré de monde.</p>
+
+<p>On y voyait pêle-mêle des Anglais, des Canadiens, des
+Écossais, des Irlandais, des Indiens, des Yankees; des
+marchands, des trappeurs, des bateliers, des bûcherons,
+des pêcheurs; des femmes de toutes les conditions, des
+toilettes distinguées et des vêtements en haillons, des
+physionomies avenantes et des figures hideuses; mais
+par-dessus tout tranchait l'uniforme rouge anglais..</p>
+
+<p>C'était un bataillon de la ligne que le gouverneur du
+Haut-Canada, sir Francis Head, expédiait de Toronto à
+Montréal, pour prêter main-forte à la troupe qui y était
+déjà casernée, car ou appréhendait un soulèvement prochain.</p>
+
+<p>Attroupés sur le pont, les passagers devisaient des événements
+politiques.</p>
+
+<p>Quoique au premier aspect les races parussent confondues,
+un observateur n'aurait pas manqué de remarquer
+que les Anglais et les Écossais se rassemblaient d'un côté,
+les Canadiens-Français, les Irlandais et les Yankees de
+l'autre.</p>
+
+<p>Ceux-ci s'étaient rangés à l'avant du vapeur» et ceux-là
+à l'arrière.</p>
+
+<p>Les femmes avaient suivi l'exemple des hommes; les
+Anglo-Saxonnes à la proue, le reste à la poupe.</p>
+
+<p>Plus encore que les différences de nationalités, les différences
+d'opinions créaient cette division.</p>
+
+<p>Parmi les passagers ainsi placés à l'avant; on ne pouvait
+s'empêcher distinguer trois personnes qui caquetaient
+et riaient gaiement sans se préoccuper de la sombre
+gravité de ceux qui les environnaient. L'une était
+un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, les autres
+deux jeunes femmes fort jolies, fort attrayantes, quoique
+leur genre de beauté fût en parfaite opposition, car l'aînée
+avait le teint blanc comme un lis, les cheveux noirs,
+lisses en bandeaux contre les tempes, l'air doucement mélancolique,
+et la moins âgée montrait un visage rose
+comme la pulpe d'une pèche, toujours souriant, que couronnait
+une abondante chevelure blond-cendré, dont les
+grappes voltigeaient, par boucles soyeuses, autour de son
+cou.</p>
+
+<p>Toutes deux étaient coiffées d'un casque ou toque de
+pelleterie, et douillettement emmitouflées dans de chauds
+manteaux de drap garnis de vison.</p>
+
+<p>Leur compagnon avait aussi la tête couverte d'un casque
+de fourrure, et sur les épaules un pardessus en peau
+de castor; car, bien que le soleil brillât de tout son
+éclat, la brise était fraîche et piquante sur le Saint-Laurent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que voilà un sauvage qui a bonne mine!
+fit avec la vivacité d'un enfant la plus jeune des dames
+en voyant Co-lo-mo-o monter sur le vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien ne pas parler si haut, petite imprudente!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, monsieur, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Si votre cavalier<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a> vous entendait! répliqua le
+jeune homme, en la menaçant du doigt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Chez les Canadiens-Français ce terme s'emploie
+ordinairement pour <i>futur, fiancé, amoureux</i>.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Sir William? Ok! il est bien trop occupé à déblatérer
+contre les Canadiens; et puis, au surplus, je me soucie
+de lui comme d'une vieille papillote, ajouta-t-elle eu
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Léonie, commença l'autre dame...</p>
+
+<p>Mais elle s'interrompit brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, ma cousine, est-ce que les Indiens que
+vous commandiez ressemblaient à celui-là? Alors vous
+avez eu bien tort d'épouser un vilain garçon comme
+M. Xavier!</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle insolente, un peu! dit le jeune homme en
+la gratifiant d'une petite claque sur la joue.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, mon cousin, l'insolence est le privilège des
+jolies femmes, vous me l'avez trop souvent répété pour
+que je l'oublie jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Attrapez, mon mari! reprit la seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! tu t'en mêles, Léonie?</p>
+
+<p>&mdash;Dans tout ça, ma cousine, vous n'avez pas répondu
+à ma question, dit Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une méchante espiègle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas toujours une réponse. Je vous demandais
+si vos sauvages de la Colombie étaient aussi beaux
+que notre pilote.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, petite ignorante, ils ont la tête aplatie comme
+une poire tapée, intervint Xavier.</p>
+
+<p>&mdash;Et ma cousine, qui était leur reine, ne l'avait pas la
+tête aplatie? reprit Louise avec une ténacité plaisante.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, dit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et, s'écria-t-elle vivement, si elle avait eu la tête
+aplatie comme une poire tapée, est-ce que vous l'auriez
+épousée, malgré ce grandissime amour qui vous a entraîné
+dans les pays d'en haut<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> pour aller la chercher?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Les territoires habités par les Indiens du nord-ouest
+américain sont ainsi nommés au Canada.</p></blockquote>
+
+<p>Ces paroles furent prononcées avec une expression si
+comique par la folle créature, que Xavier Cherrier<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>, tel
+était le nom du jeune homme, s'abandonna à un bruyant
+accès d'hilarité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Voir les <i>Nez-Percés</i>.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Ça n'empêche, poursuivit Léonie, en jetant un
+coup d'oeil sur le Petit-Aigle, qu'on voyait attelé à la
+roue du gouvernail, dans sa guérite, au-dessus de la
+machine; ça n'empêche, c'est une drôle d'aventure que la
+vôtre, je voudrais bien en avoir une comme ça, moi: être
+souveraine d'une tribu sauvage jusqu'à vingt ans, puis,
+tout à coup, rencontrer un parent, comme mon cousin
+Cherrier, qui vient de la Louisiane, dans le désert, exprès
+pour moi, m'enlève à mes sujets et me marie<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Vraiment,
+Louise, vous avez eu trop de bonheur! J'envie
+votre sort!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Cette locution, comme une foule d'autres employées
+en Normandie est très-usitée au Canada, même dans la haute
+classe de la société.</p></blockquote>
+
+<p>Celle à qui s'adressait cette réflexion traîna vers son
+mari un long regard d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait, juste, si vous aviez dit que le trop heureux,
+c'est moi, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Égoïste! murmura joyeusement Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'écria Xavier, de quoi vous plaignez-vous,
+ma belle cousine! vous avez parmi vos galants un gentilhomme
+accompli...</p>
+
+<p>&mdash;Sir William! riposte-t-elle avec une moue dédaigneuse.</p>
+
+<p>&mdash;Il est très-riche, titré...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la moindre de mes préoccupations.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous adore...</p>
+
+<p>&mdash;Et je le déteste.</p>
+
+<p>&mdash;Hypocrite, va! dit Xavier en la poussant légèrement
+du genou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez!</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voulez-vous savoir la vérité?</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous défions de la dire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-dà? repartit-elle d'un ton piqué.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, ma chère Louise, car moi je suis convaincus
+que vous serez franche, dit madame Cherrier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, répliqua la jeune fille, de sa voix railleuse,
+je vous déclare que j'aimerais mieux ce beau sauvage que
+le noble sir William King.</p>
+
+<p>Une nouvelle explosion de rire accueillit cette plaisante
+déclaration.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, ajouta Léonie, cette fois d'un accent sérieux;
+sir William me déplaît. Et s'il ne tient qu'à moi,
+jamais je ne l'épouserai. Quoiqu'il soit venu exprès de
+Montréal pour me chercher chez ma tante où j'étais, Dieu
+merci, parfaitement, je vous jure que si vous ne m'eussiez
+pas accompagnée, je ne serais pas descendue avec lui,
+malgré les ordres de mon père. D'abord il a toujours à
+la bouche quelques mauvais propos contre les Canadiens,
+puis, enfin, il s'est permis une fois des libertés... Ah!
+mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela?</p>
+
+<p>Cette exclamation avait été arrachée à la jeune fille par
+un violent mouvement de tangage.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, poltronne; nous sautons les rapides; faites
+des voeux pour que votre Adonis Peau-Rouge ait le coup
+d'oeil juste et la main terme, répondit Cherrier.</p>
+
+<p>Le <i>Montréalais</i> venait effectivement de s'engager dans
+un étroit chenal, lequel, serpentant entre les écueils du
+Sault Saint-Louis, permet aux vapeurs de franchir la dangereuse
+passe.</p>
+
+<p>De toutes parts l'onde bouillonnait autour du navire et
+le fouettait de ses gerbes liquides, qui s'égrenaient en
+des milliards de gouttelettes scintillant aux rayons du
+soleil à son déclin, comme de la poussière de rubis, avant
+de retomber, en fine pluie, sur le pont. Tous les passagers
+avaient suspendu leurs conversations, et, malgré ces
+rosées consécutives, se tenaient immobiles pour contempler
+le spectacle qu'ils avaient sous les yeux.</p>
+
+<p>Devant eux, à perte de vue, le fleuve semblait rouler
+des mamelons de neige, qui s'agitaient incessamment
+avec la fluidité du vif-argent. Mais, s'abaissant sur le côté,
+les regards reconnaissaient bien vite que cette neige mobile
+n'était que l'écume des eaux, hachées par une multitude
+infinie de rochers de formes et de couleurs variées,
+disséminés, comme des gradins, sur toute la largeur du
+Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Si cette scène n'a pas le caractère imposant des grandes
+cataractes, elle est émouvante; elle produit une certaine
+sensation d'effroi, la première fois qu'on la parcourt
+emporté sur un bateau à vapeur.</p>
+
+<p>Le <i>Montréalais</i> plongeait entre les récifs, ainsi que
+plonge, entre des vagues géantes, le navire battu par la
+tempête; sa proue se trouvait toujours à plusieurs pieds
+au-dessous de la poupe, ce qui obligeait les passagers à
+s'appuyer à la lisse pour conserver leur équilibre. Et, à
+tout moment, ou pouvait craindre qu'il ne se déchirât sur
+la herse de roc qu'un caprice de la nature a fixée à cet
+endroit.</p>
+
+<p>Un éblouissement du pilote, un engourdissement passager
+de son bras, une seconde d'inattention de son esprit,
+et c'en était fait du vaisseau, de ceux qui le montaient.</p>
+
+<p>Nul n'eût pu échapper à sa destruction. Tous auraient
+été mis en pièces, lacérés de mille manières avant d'être
+engloutis par l'abîme inexorable. Une agonie lente, affreuse,
+sans remède, eût été le seul et triste avantage laissé
+aux plus vigoureux nageurs.</p>
+
+<p>Mais Co-lo-mo-o connaissait son métier.</p>
+
+<p>Le <i>Montréalais</i>, dirigé par une main expérimentée,
+opéra gaillardement la descente: au bout de deux minutes,
+il se redressait calme et fier dans la baie de la
+Prairie.</p>
+
+<p>Déjà chacun des passagers souriait de son émoi, ou renouait
+les entretiens interrompus, et le sifflet éclatant de
+la machine proclamait le triomphe du vapeur, quand un
+cri sinistre porta le trouble dans tous les coeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Le feu! le feu est au navire!</p>
+
+<p>Ce cri, en mer le plus épouvantable de ceux qui peuvent
+frapper l'oreille humaine, gagna, de proche en proche,
+toutes les parties du bâtiment, depuis les cabines supérieures
+jusqu'à la cale, et bientôt une masse compacte
+de deux cents individus se foula sur In pont. Je renonce à
+peindre la stupeur, les exclamations vibrantes, le désordre!
+Vainement le capitaine essaya-t-il de donner des ordres,
+sa voix ne fut pas entendue, ses gestes ne furent
+point écoutés.</p>
+
+<p>Cependant on ignorait encore si la terrible nouvelle était
+vraie ou fausse, lorsqu'une flèche de feu jaillit soudainement,
+au-dessous de la cage du pilote, par l'écoutille qui
+conduisait à la chambre du machiniste.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o ne sourcilla point. Sans déserter son poste,
+malgré la flamme qui grimpait à ses pieds et malgré les
+clameurs, le bruit inqualifiable, il tourna le cap vers le rivage
+de la Prairie qu'on distinguait à travers le crépuscule,
+à un mille de distance au plus.</p>
+
+<p>Par malheur le vaisseau cessa subitement d'avancer, les
+chauffeurs ayant abandonné leurs fourneaux.</p>
+
+<p>Les passagers et les matelots se ruèrent avec fureur sur
+les embarcations pendues aux porte-manteaux. Dans leur
+frénésie, ils renversaient et foulaient sans pitié les femmes,
+les enfants. Plusieurs râlaient étouffés par la cohue.</p>
+
+<p>Une chaloupe détachée tomba à l'eau et sombra; une
+autre fut enfoncée par le poids des personnes qui l'envahirent
+dès qu'elle eut été mise à flot; la troisième parvint
+à s'éloigner de quelques mètres du foyer de l'embrasement
+qui, en moins de rien, avait pris les plus vastes proportions;
+mais le fleuve était jonché de naufragés, se soutenant,
+se submergeant, se suicidant les uns les autres:&mdash;aux
+premières lueurs de la conflagration, ils s'étaient précipités
+dans le Saint-Laurent. Ces malheureux, hommes
+et femmes, s'accrochèrent désespérément à la troisième
+chaloupe et la firent chavirer.</p>
+
+<p>Alors, illuminé par les torches fulgurantes de l'incendie,
+commença un de ces drames palpitants que le pinceau
+et la plume sont impuissants à reproduire. On vit accomplir
+des traits de courage héroïque, exécuter des actes d'un
+égoïsme hideusement sauvage.</p>
+
+<p>Qu'il nous soit permis de tirer le voile sur ce sombre
+tableau, dont le souvenir ne restera que trop longtemps
+gravé dans la mémoire des Canadiens; car la catastrophe
+coûta la vie à plus de cent cinquante personnes qui périrent,
+le plus grand nombre par l'eau, les autres par le feu,
+en un temps serein, à quelques centaines de brasses de la
+rive, et sous les yeux d'une population intrépide, ingénieuse,
+bienveillante, que le tocsin avait amenée de
+tous côtes et qui organisa aussitôt des moyens de sauvetage.</p>
+
+<p>Une poussée de la multitude avait violemment séparé.
+Léonie de ses amis.</p>
+
+<p>Pressée contre le plat-bord, elle crut, un moment,
+qu'elle allait perdre connaissance. Puis elle se sentit soulevée
+et lancée, par un bras robuste dans l'espace.</p>
+
+<p>La jeune fille tomba à l'eau, ses vêtements la soutinrent
+à la surface. Mais ce mince secours ne lui pouvait être
+d'une grande utilité; car déjà dix mains avides s'allongeaient
+autour de son corps pour s'y cramponner, pour
+l'enfoncer dans le gouffre avec elles, en voulant se sauver,
+lorsqu'un nageur vigoureux la saisit à la taille et l'entraîna
+loin de ce théâtre d'horreurs.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>LÉONIE DE REPENTIGNY.</h3>
+
+
+<p>Le lendemain de cette tragédie, Léonie s'éveilla dans sa
+jolie chambrette, chez son père, M. de Repentigny, riche
+propriétaire canadien-français, qui occupait une charge
+considérable dans le gouvernement colonial.</p>
+
+<p>Nous avons peu de choses à ajouter pour compléter le
+portrait physique de la jeune fille. Elle rendait exactement
+le type canadien. Sa figure était pleine, très-fraîche,
+d'une carnation qui annonçait l'exubérance de la santé.
+Elle avait les yeux bruns, fort clairs, pétillants de malice.
+Son nez, petit, d'une coupe aimable, gentiment retroussé,
+se serait bien gardé de démentir l'expression du regard
+Une fossette au menton ne lui messeyait pas du tout; et
+ses lèvres, aussi purpurines que des pommes d'amour, appelaient
+les baisers.</p>
+
+<p>Taille médiocre, du reste, épaules larges, arrondies, riches
+en promesses; une prédisposition marquée l'embonpoint;
+les mains petites, grosses un peu, rougeaudes,
+nous l'avouons; les doigts courts, encore noués, le pied à
+l'avenant.</p>
+
+<p>Ce qui n'empêchait pas mademoiselle Léonie de Repentigny
+d'être citée parmi les belles de Montréal et de Québec,
+et ce qui ne l'empêchait pas non plus de laisser
+pressentir, sous sa piquante physionomie de pensionnaire,
+une future femme extrêmement gracieuse.</p>
+
+<p>Depuis un hiver elle avait quitté le couvent du Sacré-Coeur,
+où elle avait été élevée.</p>
+
+<p>Parlerai-je de son moral? C'est chose difficile, pour ne
+pas dire impossible. En général, le coeur des jeunes filles
+est un livre fermé aux curieux. Il en est qui le nomment
+grimoire.</p>
+
+<p>Mais ce vocable est si impertinent que je m'en voudrais
+de l'employer.</p>
+
+<p>Léonie avait reçu l'instruction commune. Elle savait
+parfaitement son Histoire sainte, rien ou presque rien de
+l'histoire du reste du monde; on l'avait teintée de géographie;
+elle se tirait aisément des quatre premières règles
+de l'arithmétique, dessinait au besoin des paysages
+dont les lignes n'étaient pas démesurément cagneuses,
+taquinait un piano sans excès de cruauté et arrachait de
+son gosier des notes ni plus ni moins fausses que la
+plupart des petites personnes de son âge et de son
+rang.</p>
+
+<p>J'oubliais un point essentiel: Léonie de Repentigny
+dansait à ravir. Pas n'est besoin donc de dire que, de tous
+les plaisirs, le bal était celui qu'elle préférait.</p>
+
+<p>«Bon coeur, mauvaise tête,» ainsi la qualifiaient dans
+leurs Bulletins les dames religieuses qui avaient fait son
+éducation.</p>
+
+<p>Comme on a vu qu'elle était spirituelle, ce mot de ses
+institutrices nous dispense très à propos de nous appesantir
+davantage sur le caractère de notre héroïne.</p>
+
+<p>Quoique élégant, son appartement n'offrait pas toutes
+ces futilités coquettes qu'une Française eût aimé à y trouver.
+Comme le sont, en général, les chambres à coucher
+américaines, y compris celles des dames dont la vie mondaine
+se passe au salon, et dont la chambre à coucher est
+un sanctuaire inviolable, même pour les domestiques
+mâles, la pièce occupée par Léonie de Repentigny était
+simplement meublée: on y remarquait un lit tendu
+en soie bleu-clair, comme les rideaux des fenêtres, une
+petite table à ouvrage, un rocking chair (sorte de berceuse),
+et quelques chaises en damas bleu de la même
+nuance que le lit et les rideaux.</p>
+
+<p>Le plus grand luxe, c'était le tapis qui recouvrait le
+parquet. Ce tapis, à ramages blancs et bleus, provenait
+de nos meilleures manufactures françaises.</p>
+
+<p>Les murs de la chambre, nus, semblaient plaqués
+d'albâtre, tant leur blancheur mate était immaculée!</p>
+
+<p>Une petite salle de bain et un cabinet de toilette étaient
+contigus à cette chambre.</p>
+
+<p>En s'éveillant, Léonie se sentit énervée. Il était huit
+heures du matin; suivant l'habitude des maisons américaines,
+on sonnait le premier coup du déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, se dit la jeune fille en entr'ouvrant les rideaux,
+et en étirant ses membres, afin de leur rendre leur
+élasticité; bon, j'ai encore une demi-heure pour me reposer,
+plus une autre grande demie pour m'habiller! C'est
+bien plus qu'il ne m'en faut. Au couvent, nous n'avions
+que dix minutes, et encore il fallait se lever à des
+heures,&mdash;elle se prit à bâiller nonchalamment et découvrit
+deux rangées de dents superbes,&mdash;à des heures
+qu'on n'y voyait goutte. Ah! quel bonheur d'en être
+sortie! ai ce n'était cet ennuyeux sir William qui me fatigue
+du matin au soir avec ses protestations, je n'échangerais
+pas mon sort pour celui d'une reine. Mais
+comme je suis courbaturée! Cet accident d'hier, grand
+Dieu, je n'ose y songer..... sans le brave pilote, j'étais
+perdue! Ce n'est pas sir William qui m'aurait sauvée! Il
+pensait bien plutôt à sa chère personne qu'à moi! Oh!
+je me souviendrai de sa conduite! Aujourd'hui j'irai à
+Notre-Dame-de-Bon-Secours et je brûlerai un cierge à la
+sainte Vierge pour la remercier de sa protection. Je suis
+bien sure que c'est elle qui a inspiré au sauvage l'idée de
+m'assister.....</p>
+
+<p>Léonie s'arrêta un instant, fit une courte prière mentale;
+puis elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Comme la destinée est donc singulière! je rêvais justement
+d'aventures au moment où la catastrophe est arrivée.
+Je songeais même à l'Indien. Quel air noble il a!
+quelle fierté dans ses traits!...</p>
+
+<p>Surprise par cette réflexion, elle devint rouge comme
+une grenade et jeta autour d'elle un petit coup d'oeil inquiet,
+craignant qu'il n'y eût dans la chambre quelqu'un
+qui l'observât.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit-elle comme pour chasser une pensée
+dont la convenance lui paraissait douteuse, heureusement
+que mon cousin et ma cousine Cherrier s'en sont tirés
+sains et saufs. Je me serais toujours reproché le mal qui
+aurait pu leur advenir, car c'est pour m'être agréables
+qu'ils sont descendus de Toronto à Montréal. Louise voulait
+que Xavier demeurât dans le Haut-Canada, jusqu'à
+ce qu'ils retournassent à la Nouvelle-Orléans. Elle a peur
+des troubles qui éclatent chaque jour à Montréal. Elle
+n'est pourtant pas poltronne, ma cousine; mais elle aime
+tant son mari! Ah! ça doit être bien doux d'aimer quelqu'un!
+Est-ce que le mariage donne l'amour? Je m'imagine
+pourtant que je ne pourrai jamais aimer sir William;
+il n'est pas méchant, mais si fat, si insupportable...
+Oh! mais, je n'ai pas encore dit oui..... Nous verrons...</p>
+
+<p>Et Léonie appuya son assertion d'un geste volontaire
+qui annonçait qu'elle avait «la tête près du bonnet,»
+comme disaient les domestiques de la maison.</p>
+
+<p>La cloche retentit de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le deuxième coup déjà! Une, deux, nous y
+sommes, dit-elle tout haut, en glissant en bas de son
+lit.</p>
+
+<p>Elle s'enveloppa frileusement dans un peignoir, fit ses
+ablutions, releva en un tour de main ses beaux cheveux
+derrière son son chignon et acheva sa toilette.</p>
+
+<p>Comme elle s'apprêtait à sortir de la chambre, sa mère
+entra, en amortissant le bruit de ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! debout! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma bonne maman, répondit Léonie en se précipitant
+dans les bras de madame de Repentigny, qui la
+pressa avec force sur son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, chère enfant! disait la tendre mère,
+les yeux tout humides de larmes. Oh! comme nous devons
+bénir Dieu de ce qu'il nous a conservé tes jours!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai promis un cierge à Notre-Dame-de-Bon-Secours,
+murmura la jeune fille en répondant passionnément
+aux caresses qui lui étaient prodiguées.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as sagement fait, ma Léonie bien-aimée! Mais
+es-tu remise, ne sens-tu aucun mal, aucune douleur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, petite maman, non; un peu de fatigue, voilà
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Dès hier soir j'ai envoyé un exprès à ton père pour
+lui dire que tu avais échappé au sinistre avec sir William
+et nos cousins...</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc parti pour Québec, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les affaires du gouvernement l'ont appelé et
+il s'est embarqué hier à quatre heures, presque au moment....
+Oh! que je t'embrasse!... Encore! encore!</p>
+
+<p>Et madame de Repentigny couvrait sa fille de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu vas me manger, petite maman, disait celle-ci,
+en souriant à travers les douces larmes qui coulaient
+sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'ai eu une si grande frayeur! puis tellement
+craint de te perdre, ma pauvre enfant. Mais, écoute, mets
+ton chapeau, nous irons tout de suite à Notre-Dame-de-Bon-Secours
+offrir nos voeux à la sainte Vierge.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le veux bien, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire atteler. Dépêche-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une minute, je serai prête.</p>
+
+<p>Bientôt la mère et la fille sortirent dans un élégant carrosse
+à deux chevaux de la maison qu'elles habitaient,
+rue Sherbrooke, au pied même du mont Royal.</p>
+
+<p>Madame Éléonore de Repentigny, née de Beaujeu, appartenait,
+et par ses ancêtres et par son alliance aux
+de Repentigny, à la plus haute noblesse franco-canadienne.</p>
+
+<p>C'était une femme de trente-huit ans, simple, douce et
+bonne jusqu'à la faiblesse. Son mariage n'était pas heureux:
+M de Repentigny unissait à une ambition démesurée
+qui l'avait vendu à l'administration anglaise, une
+sécheresse naturelle qui en faisait un despote pour les
+siens. Il eût voulu un héritier mâle de son nom, dont il
+était très-vain, et ne pardonnait pas à sa femme de ne lui
+avoir donné qu'une fille. Ce trait prouve qu'à la dureté
+du coeur il joignait une étroitesse remarquable de l'esprit.
+Ces deux vices de conformation morale s'accompagnent
+assez communément: une personne affectée de l'un
+est presque toujours atteinte de l'autre.</p>
+
+<p>Au yeux de son père Léonie partageait la faute de sa
+mère. Il les traitait toutes deux avec une rigueur
+odieuse. Cependant, la jeune fille avait, jusqu'à un certain
+point, hérité de son opiniâtreté. Elle lui résistait à
+l'occasion et prenait courageusement parti pour madame
+de Repentigny. Aussi était-il pressé de la marier. A peine
+sortie du couvent, il avait provoqué les assiduités d'un
+jeune Anglais près d'elle. Cet Anglais, sir William King,
+officier dans l'armée britannique, mais cadet de famille,
+ne demandait pas mieux que d'épouser mademoiselle de
+Repentigny, à laquelle on assurait une dot de vingt-cinq
+mille livres sterling et qui pourrait prétendre à une
+somme double au moins, après la mort de ses parents.</p>
+
+<p>Jusqu'alors Léonie ne se montrait pas trop opposée à
+cette union, quoiqu'elle reçût parfois fort mal son futur
+époux. Elle considérait, le mariage comme une sorte de
+délivrance, qui lui permettait même de protéger sa
+mère contre les emportements de M. de Repentigny, car
+elle se promettait bien de ne la quitter jamais.</p>
+
+<p>Sous un extérieur enjoué, Léonie cachait un grand
+fonds de fermeté. Mais, ainsi que son père, elle avait des
+passions très-fougueuses, qu'elle ignorait, encore elle-même.
+Seulement, au lieu d'être des passions d'esprit
+comme les siennes, c'était des passions, de coeur. Jusqu'alors
+sa tendresse pour sa et une vive affection pour
+quelques personnes de leurs entours avaient suffi aux aspirations
+de son âme. S'assurer l'empire sur le mari qu'on
+lui destinait, afin de n'avoir pas à souffrir comme madame
+de Repentigny, était l'unique souci de Léonie.</p>
+
+<p>La mère et la fille n'avaient de contentement que
+quand elles étaient ensemble. On peut donc juger des angoisses
+de la première en apprenant la veille, vers huit
+heures du soir, que le vapeur qui lui ramenait sa fille
+de Toronto brûlait, à deux lieues de Montréal; on peut
+juger des expansions de sa félicité en la retrouvant sauve
+et bien portante auprès d'elle.</p>
+
+<p>Sans être aussi démonstrative, la joie de Léonie égalait
+celle de madame de Repentigny.</p>
+
+<p>Pelotonnées dans leur voiture, chacune un bras passé
+autour de la taille de l'autre, se couvant du regard, se
+baisant à chaque propos, elles ressemblaient plutôt à
+deux soeurs étroitement liées, qu'à une mère à son automne
+et une fille à son printemps, car madame de Repentigny
+était belle encore, surtout quand le bonheur
+souriait sur son visage, et ne paraissait pas âgée de plus
+de vingt-six à vingt-huit ans.</p>
+
+<p>Après avoir longé la rue Sherbrooke, leur voiture
+tourna dans la rue Saint-Denis, qu'elle descendit rapidement,
+côtoya le Champ-de-Mars, situé derrière le Palais
+de Justice, et vint s'arrêter au coin des rues Saint-Paul,
+de Bon-Secours, où s'élève l'église de ce nom, tout
+près du marché et de l'hôtel de ville, monument qui ne
+manquerait pas d'une grandeur imposante si, par une
+inconcevable incurie, trop commune au Canada, il n'était
+resté inachevé.</p>
+
+<p>L'église de Notre-Dame-de-Bon-Secours est en grande
+vénération parmi les Canadiens. Petite, étroite, mais richement
+décorée, elle ouvre sur la rue Saint-Paul et
+son chevet regarde le Saint-Laurent, vis à vis de l'île
+Sainte-Hélène<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Le clergé catholique a joué un rôle prépondérant dans la
+colonisation canadienne; aussi n'est-il pas étonnant qu'on trouve une
+si abondante quantité de noms de saints et de saintes pour designer
+les localités.</p></blockquote>
+
+<p>Les bateliers catholiques n'oublient jamais de se signer
+en passant devant cette chapelle, et les marins y vont
+prier avant de partir pour un voyage.</p>
+
+<p>Leurs dévotions terminées, les deux dames retournèrent
+chez elles.</p>
+
+<p>En rentrant, elles trouvèrent sir William qui était
+venu prendre des nouvelles de Léonie.</p>
+
+<p>C'était un grand jeune homme, d'un blond fadasse,
+dont toute la distinction se résumait en une prodigieuse
+satisfaction de lui-même et une arrogance incroyable.</p>
+
+<p>Quoiqu'il courtisât la fortune de mademoiselle de Repentigny,
+il affichait un profond mépris pour les Canadiens.
+Ce n'était cependant pas un contre-sens dans un
+certain monde de Montréal et Québec, où bon nombre de
+vieilles familles nobles françaises, ralliées à la couronne
+britannique, s'efforcent à oublier leur origine et se
+flattent d'ignorer jusqu'à notre langue pour complaire à
+leurs maîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mesdames! vous me voyez bienheureux, très-heureux
+de vous trouver en aussi merveilleuse santé; je
+craignais que notre chère Léonie ne fut indisposée des
+suites de notre petite aventure. C'a été excentrique, très-excentrique!
+dit-il en abordant madame et mademoiselle
+de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Dites affreux, épouvantable, sir William, fit la première
+en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sir William ne s'émeut pas aussi facilement!
+dit Léonie d'un ton épigrammatique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, très-vrai, my dear, dit-il avec le grasseyement
+particulier aux dandies londonnais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez couru de grands dangers, sans doute!
+dit la jeune fille de sa voix moqueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Une bagatelle! une très-petite bagatelle!</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant vous ne pensiez guère à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, my dear, au contraire! J'y pensais
+sérieusement, très-sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez prouvé! dit ironiquement Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui; et je courais à vous, vite, très-vite, my
+dear, quand.....</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de cela, je vous en prie, sir William,
+interrompit madame de Repentigny; ce sujet m'est
+trop pénible&mdash;Vous déjeunerez avec nous?</p>
+
+<p>Le jeune homme s'inclina en signe d'assentiment. On
+entra dans la salle à manger où le déjeuner était dressé.</p>
+
+<p>Séparée du parloir par deux portes à coulisse, cette
+pièce avait pour meuble principal une table oblongue en
+mahogany, sorte d'acajou foncé, et un dressoir de même
+bois, chargé d'argenterie massive. Une toile cirée, à
+carreaux noirs et gris, s'étendait sur le plancher.</p>
+
+<p>Le repas fut servi suivant la façon anglaise: il se composait
+d'oeufs à la coque, jambon fumé, côtelettes d'agneau,
+poisson frit, beurre frais, petits pains chauds sans
+levain, appelés cakes, thé et café.</p>
+
+<p>Tout en mangeant, Léonie s'amusait à cingler l'humeur
+apparemment très-paisible de son prétendu.</p>
+
+<p>Comme le déjeuner tirait à sa fin, madame de Repentigny
+dit tout à coup, en levant les yeux vers la fenêtre, à travers
+laquelle s'ébattaient les tièdes rayons d'un soleil printanier:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, nous avons un devoir à remplir; il
+faudra s'en acquitter aujourd'hui. Nous irons faire une
+visite à ce brave sauvage qui a sauvé la vie à ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien volontiers, maman! s'écria Léonie; le
+temps est magnifique, ce sera une promenade charmante,
+n'est-ce pas, sir William?</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, très-charmante, my dear, répéta celui-ci
+d'un air distrait.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il nous dit cela! fit Léonie qui avait remarqué
+que le visage du jeune homme s'était rembruni
+aux premiers mots de la proposition.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que vous nous accompagnerez, monsieur!
+dit madame de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait avec plaisir, un très-grand plaisir, je
+vous assure.....</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes de service, je gage! riposta Léonie;
+eh bien, que vous soyez de service ou non, vous serez
+notre cavalier, je le veux!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est originale, très-originale! dit sir William en
+ébauchant un sourire contraint.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, sois raisonnable, ma fille, essaya madame
+de Repentigny; si les occupation» de sir William...</p>
+
+<p>&mdash;Ses occupations, repartit-elle vivement en haussant
+les épaules, je voudrais bien voir qu'il eût autre occupation
+que celle de me plaire!</p>
+
+<p>&mdash;Spirituel, très-spirituel, dit l'officier saluant agréablement
+de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit la mère de Léonie, nous allons nous
+habiller et partir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, objecta sir William......</p>
+
+<p>La jeune fille lui coupa aussitôt la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous interdis toute observation, ou sinon!</p>
+
+<p>Elle tendit son doigt vers lui d'un air menaçant,
+tout en quittant la salle à manger pour remonter à sa
+chambre.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3>CO-LO-MO-O LE PETIT-AIGLE.</h3>
+
+
+<p>Quand la noblesse du maintien de Co-lo-mo-o attira
+l'attention de Léonie de Repentigny sur le <i>Montréalais</i>,
+celui-ci la connaissait déjà, sans qu'elle le sût. Il l'avait
+remarquée à Lachine, où elle était venue se promener
+avec son parent Xavier Cherrier, et à Montréal, un jour
+de grande fête religieuse.</p>
+
+<p>Mais quels que fussent les sentiments de l'Iroquois à
+l'égard de la jeune fille, il les tenait cachés au fond
+de son coeur avec la discrète fierté particulière aux
+Indiens.</p>
+
+<p>Les regards furtifs que lui adressa plus d'une fois
+Léonie à bord du vapeur, n'échappèrent point à sa pénétration.
+Loin de lui être agréables, cependant, ils l'irritèrent.
+Co-lo-mo-o crut y démêler du dédain, et son
+orgueil fut d'autant plus profondément froissé qu'il attribua
+à des plaisanteries dont il était l'objet la souriante
+gaieté de Léonie et de ses compagnons.</p>
+
+<p>Si, au moment de l'incendie, la machine du navire
+n'eût cessé de fonctionner, il n'aurait, certes, pas quitté
+sa logette pour aller lui porter secours. Mais ses services
+devenant inutiles, il abandonna le gouvernail et songea à
+son salut personnel.</p>
+
+<p>En fendant la presse, afin de sauter à l'eau et de gagner
+la rive à la nage, le hasard, plutôt qu'une intention
+de son esprit, le poussa vers Léonie, à qui la douleur
+arrachait des plaintes déchirantes.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle fut ému par l'accent de ces plaintes. Il
+oublia son ressentiment: il saisit la jeune fille par la
+taille, il la lança dans le fleuve, s'y précipita derrière
+elle et la traîna jusqu'à la grève où les soins qu'exigeait
+son état lui furent prodigués.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o, alors, jeta un coup d'oeil étrange sur le
+navire qui achevait de se consumer, au milieu des gémissements,
+des clameurs des naufragés.</p>
+
+<p>Il fit un mouvement comme pour se remettre à l'eau
+et revenir leur prêter son aide. Mais ce mouvement fut à
+l'instant réprimé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, murmura-t-il, Co-lo-mo-o ne serait pas le
+digne fils des Iroquois s'il assistait les ennemis de sa
+race!</p>
+
+<p>Puis, il s'élança, en courant, sur un sentier qui
+côtoie le Saint-Laurent dans la direction de Caughnawagha.</p>
+
+<p>A mi-chemin de ce village, près d'un hameau canadien
+bâti au pied même des rapides, le Petit-Aigle rencontra
+Jean-Baptiste.</p>
+
+<p>Par des signes, le nain lui annonça que la police montréalaise
+était arrivée à Caughnawagha pour y arrêter
+son père, que celui-ci s'était réfugié dans l'île au Diable,
+que Co-lo-mo-o s'exposerait certainement à être appréhendé
+s'il se montrait avant le départ du grand connétable.</p>
+
+<p>Aucune trace d'émotion ne se peignit sur le visage du
+jeune Indien.</p>
+
+<p>Il témoigna à Jean-Baptiste qu'il voulait être seul, et
+le bancal, sans manifester la moindre contrariété, poursuivit
+son chemin vers la Prairie.</p>
+
+<p>La nuit était tombée, nuit fort triste à cet endroit,
+quoique claire, sereine, toute radieuse des constellations
+célestes qui scintillaient dans l'espace. Mais les arbres
+étaient encore dépouillés, l'herbe était encore enfouie
+sous les amas de neige et de glace dont le rivage du
+fleuve était jonché, et les chantres des gazons et des bois
+n'avaient pas encore fait leur réapparition.</p>
+
+<p>Après une minute de réflexion, Co-lo-mo-o traversa le
+hameau, grimpa, sur un chêne en face de l'île au Diable,
+et, à trois reprise différentes, il imita le cri du
+pivert, cri si âpre qu'il domina les rugissements de la
+cataracte.</p>
+
+<p>Rien ne répondit à cet appel.</p>
+
+<p>Sans se décourager, Co-lo-mo-o recommença, en imprimant
+à ses notes une modulation insaisissable pour
+toute autre que pour une oreille exercée.</p>
+
+<p>Cette fois, le cri du pivert s'éleva aussi de l'île
+au Diable, mais faible au point qu'à peine on le pouvait
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est en sûreté, se dit le Petit-Aigle;
+maintenant il faut que je voie ce qu'on fait à l'ienhus<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p>Les Indiens appellent ainsi leurs villages...</p></blockquote>
+
+<p>Il redescendit de l'arbre et continua de monter vers
+Caughnawagha.</p>
+
+<p>Arrivé devant le village, il prit un canot sur la grève,
+le mit à flot, s'éloigna à quelques mètres du bord du
+fleuve et exhala un aboiement prolongé.</p>
+
+<p>On eût dit un chien renfermé qui se lamentait.</p>
+
+<p>Peu après, dans l'ombre, Co-lo-mo-o aperçut deux
+masses noires, glissant rapidement de son côté. Il se rapprocha
+sans bruit du rivage. Les sombres figures entrèrent
+sans hésiter dans l'eau.</p>
+
+<p>C'étaient les chiens de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Kagaosk! souffla le Petit-Aigle à voix basse.</p>
+
+<p>L'Éclair et la Nuée-Sombre nagèrent vers le canot. Il
+semblait qu'ils comprissent les désirs de Co-lo-mo-o, car
+ils ne faisaient aucun bruit, en avançant.</p>
+
+<p>&mdash;Les Habits-Rouges ne sont pas encore partis, pensa
+l'Iroquois, en se baissant pour prendre deux objets que
+les chiens portaient dans leur gueule.</p>
+
+<p>L'un de ces objets était un fusil double, enveloppé
+dans un fourreau de cuir imperméable; l'autre une boîte
+de fer-blanc hermétiquement close, qui contenait des
+munitions de chasse.</p>
+
+<p>D'un geste de la main, le Petit-Aigle renvoya Kagaosk
+et Kewanoquot.</p>
+
+<p>Puis il chargea son fusil, arrêta l'embarcation au
+moyen de ses pagaies, fichues comme des pieux, contre
+chaque flanc, dans le sable des battures sur lesquelles il se
+trouvait, et resta en observation, étendu au fond de l'esquif.</p>
+
+<p>Deux heures s'écoulèrent sans que Co-lo-mo-o eût
+changé de position. Tout à coup, un son léger, puis un
+clapotis le tirèrent de son immobilité. Il projeta sa tête
+par-dessus le bord du canot. Ses yeux fouillèrent les ténèbres
+et il distingua l'Éclair qui venait à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Nos ennemis ne sont plus là; la squaw m'envoie le
+chien pour me prévenir; allons savoir ce qui s'est passé,
+se dit le Petit-Aigle.</p>
+
+<p>Laissant son embarcation sur la place, il descendit dans
+l'eau, tenant, comme les Canadiens, son fusil sur l'épaule,
+par le canon, et marchant vers le wigwam, où Ni-a-pa-ah
+l'attendait dans une anxiété fiévreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Que ma mère cesse de craindre, dit-il, avec une
+certaine hauteur, en s'arrachant aux embrassements de
+l'Indienne, le chef est dans une retraite que les Visages-Pâles
+ne pourront atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Co-lo-mo-o a couru des dangers? demanda
+Ni-a-pa-ah d'un ton timide.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o est le fils d'un noble sagamo; le danger
+lui plaît, dit laconiquement le Petit-Aigle.</p>
+
+<p>&mdash;La bête-a-feu<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> flottante a éclaté? interrogea encore
+l'Onde-Pure en examinant avec inquiétude son fils
+à la lueur d'une torche.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>C'est le nom donné par les Indiens aux bateaux à vapeur:
+ils appellent bête-à-feu, sans qualificatif, les locomotives de chemin
+de fer, et, par extension, les convois.</p></blockquote>
+
+<p>Celui-ci ne jugea pas à propos de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Le chef a-t-il des provisions? s'enquit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il a emporté de la poudre et des balles. Mais Co-lo-mo-o
+ne me racontera-t-il pas comment il a échappé à
+l'incendie qui, disait-on ce soir dans le village, a détruit
+le grand canot des blancs?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de moi maintenant, mais du chef,
+ma mère, vous devriez le savoir, répliqua le jeune homme
+avec la sévérité d'un sagamo du désert s'adressant à l'une
+de ses squaws.</p>
+
+<p>Ce n'était point que Co-lo-mo-o n'aimât Ni-a-pa-ah;
+mais un orgueil insoutenable le possédait. Pour lui, la
+femme était un être inférieur tenue envers l'homme à
+une obéissance passive, comme son chien, son cheval.
+Une instruction à demi chrétienne n'avait pas réussi à
+triompher de ce sentiment qu'avait développé en lui sa
+grand'mère, la Vipère-Grise, et le jeune Indien, plein de
+soumission, de vénération pour son père, n'admettait pas
+qu'un fils dût déférer aux ordres d'une mère.</p>
+
+<p>&mdash;Nar-go-tou-ké a pris tout ce dont il avait besoin,
+repartit Ni-a-pa-ah avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Quand les hommes de la police sont-ils venus? dit
+le Petit-Aigle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme le soleil se couchait.</p>
+
+<p>&mdash;Combien étaient-ils?</p>
+
+<p>Ni-a-pa-ah compta sur ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Dix, répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ont quitté le village?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon fils, un de nos alliés est venu me l'apprendre.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>Son fusil posé à terre devant lui, les mains croisées
+sur la gueule des canons, le corps un peu incline, Co-lo-mo-o
+méditait profondément, quand les deux chiens, qui
+s'étaient couchés à ses pieds, se relevèrent en même temps
+et allongèrent leur museau sous la porte du wigwam,
+en aspirant l'air.</p>
+
+<p>&mdash;On a trompé ma mère, les Habits-Rouges sont encore
+ici, s'écria Co-lo-mo-o en épaulant son arme et s'apprêtant
+à se défendre.</p>
+
+<p>Mais, soit que les chiens eussent eu une fausse alerte,
+soit que ceux qui l'avaient excitée ne jugeassent pas opportun
+de se montrer, on n'entendit rien, on ne vit rien
+paraître.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle rabaissa son fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Les blancs rôdent autour de cette loge, dit-il. Donnez-moi
+quelques aliments, ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Irais-tu rejoindre Nar-go-tou-ké?</p>
+
+<p>&mdash;Co-lo-mo-o ira où le chef l'enverra, répondit-il en
+prenant un bissac où il plaça un quartier de venaison boucanée,
+que lui tendit Ni-a-pa-ah.</p>
+
+<p>Sans mot dire, l'Onde-Pure s'accroupit, en pleurant,
+près du poêle.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle jeta le bissac sur son dos et sortit de
+l'habitation, le doigt appuyé à la gâchette de son fusil.</p>
+
+<p>La lune se levait à ce moment et inondait de ses pâles
+clartés la place du village.</p>
+
+<p>L'Indien promena aux environs des regards scrutateurs;
+mais on ne discernait créature vivante; toutes les
+lumières étaient éteintes dans les huttes iroquoises; le
+murmure des flots du Saint-Laurent sur la grève et le
+bourdonnement éloigné des rapides étaient les seuls sons
+perceptibles..</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o regagna son embarcation et prit le large.</p>
+
+<p>D'abord, il tourna le cap sur l'île au Diable. Mais, ayant
+alors porté ses yeux vers Caughnawagha, il lui sembla
+voir des ombres qui s'agitaient derrière la chapelle.</p>
+
+<p>Cette découverte le fit changer de resolution, et il pointa
+droit à l'îlot supérieur.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure de navigation il y abordait.</p>
+
+<p>Comme l'île au Diable, cet îlot est fortifié par des rochers
+à fleur d'eau et un épais fourré du ronces; mais
+l'accès en est beaucoup moins périlleux.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o tira son canot sur le sable, le cacha avec
+soin, colla un moment son oreille contre le sol, écouta,
+et, certain qu'on ne le poursuivait pas, qu'il n'y avait pas
+un bateau en mouvement sur le fleuve, depuis Caughnawagha
+jusqu'aux rapides, il s'enfonça dans l'île, où il
+mangea un peu pour réparer ses forces.</p>
+
+<p>Aux première lueurs du jour, le cri du pivert résonna
+au bas de l'îlot, en face la tête de l'île au Diable.</p>
+
+<p>Ce cri avait été articulé par Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Au bout de l'île au Diable, se dessinèrent les silhouettes
+de deux hommes.</p>
+
+<p>L'un, Nar-go-tou-ké, se mit aussitôt à établir des signaux
+avec son fils, tandis que l'autre, muni d'une longue-vue,
+observait, tour à tour, la rive méridionale et
+la rive septentrionale du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Après avoir été informé, par quelques gestes de Co-lo-mo-o,
+que la police, avait opéré une descente chez lui,
+Nar-go-tou-ké rentra sous le bois, demeura cinq ou six
+minutes absent, et revint avec un oiseau dans la main.</p>
+
+<p>Il lâcha l'oiseau qui s'éleva lentement dans l'air en
+obliquant vers l'îlot.</p>
+
+<p>Cependant il hésitait à poursuivre son vol de ce côté
+ou à filer sur Caughnawagha.</p>
+
+<p>Un roucoulement de Co-lo-mo-o fit cesser son indécision,
+et le volatile vint se percher sur le poignet du jeune
+Indien.</p>
+
+<p>Il appartenait à l'espèce appelée tourte par les Canadiens-Français,
+espèce si nombreuse dans l'Amérique septentrionale.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle caressa la tourte, la posa à terre, tira
+de sa poche un calepin dont il déchira une feuille, et écrivit
+ces mots:</p>
+
+<p>«Les policemen sont venus. Ils doivent être embusqués
+dans le village. Se tenir sur ses gardes. Si je puis
+les dépister, je tacherai de passer la nuit prochaine.»</p>
+
+<p>Ayant fini, il roula le papier et l'attacha avec une menue
+racine flexible au cou du pigeon qui retourna à l'île au
+Diable où il disparut.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké et son compagnon se renfoncèrent dans
+les halliers. Co-lo-mo-o les imita sur son îlot; il replongea
+vers le centre, se coucha au pied d'un pin et s'endormit,
+après toutefois avoir renouvelé l'amorce de son fusil,
+qu'il appuya au tronc de l'arbre pour que l'humidité ne
+pénétrât point la poudre.</p>
+
+<p>Ce sommeil devait être funeste à l'Iroquois, car ses
+actions étaient épiées depuis longtemps déjà.</p>
+
+<p>Après avoir fait chez Nar-go-tou-ké une perquisition
+sans résultat, le grand connétable, suivant le conseil de
+Mu-us-lu-lu, avait feint de repartir pour Montréal, mais
+il s'était arrêta à Lachine, et trois de ses hommes, les plus
+déterminés, avaient, traversé le fleuve. Sous les ordres du
+Serpent-Noir, ils se postèrent en vue du wigwam de
+Nar-go-tou-ké et firent sentinelle.</p>
+
+<p>Quoiqu'ils ne fussent pas commissionnés pour arrêter
+Co-lo-mo-o, leur mandat portait qu'au besoin il faudrait
+l'amener devant le surintendant de la police, afin d'en
+obtenir le secret de la retraite de son père.</p>
+
+<p>Quand ils le surent dans le wigwam, les agents voulurent
+s'emparer de lui. Mu-us-lu-lu leur fit observer
+qu'il valait mieux attendre, parce qu'il ressortirait
+infailliblement avant le jour et irait trouver Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>L'avis était bon, il fut goûté.</p>
+
+<p>La police souffrit, que le Petit-Aigle remontât paisiblement
+dans son canot et se rendît sans être inquiété à l'îlot.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous échappe, damnation! blasphéma un des
+sbires, lorsque l'embarcation s'évanouit à ses regards dans
+la distance.</p>
+
+<p>&mdash;Tu commets une erreur, mon frère, lui dit froidement
+Mu-us-lu-lu, dont les yeux suivaient toujours le
+canot.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! il a fui à l'autre rive!</p>
+
+<p>&mdash;Non, et nous tenons le loup et le louveteau, dit l'Indien,
+croyant que la Pondre s'était réfugié dans l'îlot
+supérieur, où son fils était en ce moment.</p>
+
+<p>Les gens de la police et lui délibérèrent s'ils se rendraient immédiatement à l'îlot, ou s'ils attendraient le lever
+du soleil. Mu-us-lu-lu voulait se mettre tout de suite
+à l'oeuvre. Mais les autres étaient fatigués par la veille.
+Peut-être aussi une expédition en pleine nuit sur le
+Saint-Laurent leur souriait-elle médiocrement. Ils résolurent
+de rester en embuscade jusqu'à ce qu'il fit jour.</p>
+
+<p>Au lever de l'aurore, conduits par le Serpent-Noir, ils
+atterrissaient à quelques pas de Co-lo-mo-o, qui dormait
+encore d'un sommeil de plomb.</p>
+
+<p>Avant qu'il eût eu le loisir de se disposer à la résistance,
+il fut attaqué, désarmé et garrotté.</p>
+
+<p>&mdash;Lâche! dit-il, en crachant avec mépris au visage
+de Mu-us-lu-lu; tu as vendu ta fille à un Kingsor, et
+maintenant tu leur vends les chefs glorieux des Iroquois.
+Va! tu ne mens pas à ton sang, c'est bien celui d'un blanc
+débauché et d'une Indienne éhontée!</p>
+
+<p>Un sifflement grinça, avec un rire infernal, entre les
+dents du Serpent-Noir.</p>
+
+<p>Mais il ne repondit rien, et, laissant Co-lo-mo-o sous la
+surveillance des agents de police, il visita l'île en tous
+sens.</p>
+
+<p>Son désappointement fut vif, en ne trouvant pas ce
+qu'il cherchait.</p>
+
+<p>Il revint très-contrarié près du captif.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit-il à ses gardiens; le loup nous a éventés.</p>
+
+<p>&mdash;Il est peut-être bien dans cet endroit-là, observa l'un
+en indiquant du doigt l'île au Diable.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère s'imagine-t-il que le wolverenne peut se
+changer en poisson? répliqua Mu-us-lu-lu avec un sourire
+ironique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ajouta l'autre policeman; il n'y a qu'un
+poisson ou un oiseau qui puisse aller là-dedans. Mais,
+bah! nous tenons le petit, nous saurons bientôt ce qu'est
+devenu le père.</p>
+
+<p>&mdash;Si on voulait me le donner, oui, dit le Serpent-Noir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela!</p>
+
+<p>&mdash;Mes frères ne savent pas faire parler la langue d'un
+sauvage. Ils interrogeront celui-ci, et il ne répondra pas.
+Moi, je commencerais par lui approcher les pieds d'un
+brasier ardent et je le laisserais là jusqu'à ce qu'il eût
+conté son histoire. Mais mes frères blancs ne sont pas
+habiles comme les Peaux-Rouges!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit un agent avec un geste de dégoût; et
+j'espère que jamais les blancs n'auront l'habileté de leurs
+frères peaux-rouges. Allons, virons de bord et menons
+notre prisonnier au grand connétable. Après tout, la
+capture n'est pas si mauvaise.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o, poings et pieds liés, fut transporté dans le
+canot qui reprit aussitôt la route de Caughnawagha.</p>
+
+<p>Une foule d'Indiens était assemblée sur la plage pour
+assister au retour de la police; et parmi ces Indiens, on
+remarquait Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3>DE MONTRÉAL A CAUGHNAWAGHA</h3>
+
+
+<p>Au moment où madame et mademoiselle de Repentigny
+descendirent de leurs chambres, habillées pour la
+petite excursion qu'elles avaient projetée, M. et madame
+Cherrier entraient dans le parloir où sir William King
+attendait, en feuilletant des keepsakes.</p>
+
+<p>Ce parloir ou salon était une grande pièce quadrangulaire
+dans laquelle régnait le confortable américain, et
+décorée avec un goût vraiment français.</p>
+
+<p>Xavier Cherrier et sir William King se saluèrent froidement.
+Une de ces antipathies secrètes dont la cause
+échappe, mais qui, comme des prophètes de malheur,
+nous éloignent souvent de certaines personnes, sans motif
+apparent, avait, dès leur première entrevue, inspiré
+au Canadien de la répulsion pour l'officier anglais.</p>
+
+<p>Celui-ci avait fait quelques efforts dans le but de se
+rapprocher, car, amis intimes de Léonie, Cherrier et sa
+femme exerçaient de l'influence sur les dispositions de la
+jeune fille. Vaines tentatives! Fort riche, très-considéré,
+Xavier s'était montré insensible aux avances de sir William.
+D'où colère et haine de ce dernier, qui ne manquait
+jamais une occasion d'exprimer, avec la hautaine politesse
+britannique, son aversion pour les Français.</p>
+
+<p>En politique, Xavier marchait avec les libéraux, c'est-à-dire
+les patriotes, comme ils s'intitulaient, et sir William
+avec les loyalistes, ainsi qu'on avait baptisé les
+sujets fidèles à la couronne d'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous félicite, monsieur, de vous être tiré sain et
+sauf de l'épouvantable catastrophe d'hier, lui dit Cherrier
+en s'asseyant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis reconnaissant, très-reconnaissant pour
+votre sollicitude, répondit ironiquement l'officier; mais
+permettez-moi de vous renvoyer les félicitations, car
+vous-même et madame,&mdash;il s'inclina légèrement en regardant
+Louise,&mdash;avez eu le même bonheur que moi.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que vous avez perdu un bataillon entier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, très-vrai; mais vos rebelles n'auront pas
+trop lieu de s'en réjouir; sir Francis Head dépèchera
+d'autres troupes pour leur laver la tête, repartit l'Anglais
+d'un ton de défi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous êtes injuste envers mes compatriotes,
+dit gravement Cherrier. Pas un d'eux ne se
+réjouira d'un événement qui sera, j'en suis sûr, considéré
+comme une calamité publique, sans distinction
+d'origine ou de parti.</p>
+
+<p>&mdash;Bien répliqué! bravo, mon cousin! cria la voix fraîche
+de Léonie, qui avait entendu les derniers mots de
+cette conversation par la porte du salon laissée entr'ouverte.</p>
+
+<p>Et la sémillante jeune fille entra en achevant de boutonner
+ses gants.</p>
+
+<p>Elle tendit la main à Cherrier et courut embrasser
+Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous arrivez à propos, dit-elle après avoir
+pris des nouvelles de leur santé; nous partons pour
+Caughnawagha. Vous êtes des nôtres, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et comme Guerrier consultait sa femme du regard:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Léonie, ma cousine vient. D'abord je
+veux passer la journée avec elle. Nous luncherons<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a> à
+votre maison de Lachine et nous reviendrons tous dîner ici.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p>On sait que le lunch est le goûter des Anglais et des Américains.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Xavier, serait-ce une indiscrétion que de
+vous demander?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, pas du tout. Nous allons à Caughnawagha...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta et rougit.</p>
+
+<p>L'arrivée de madame de Repentigny, qui venait de
+donner des ordres à ses domestiques, lui fut un excellent
+prétexte pour ne pas terminer sa réponse.</p>
+
+<p>La première expliqua à Cherrier qu'elle voulait remercier
+le sauveur de sa fille et lui offrir quelque gage de sa
+gratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Je doute qu'il accepte rien de vous, dit Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Un sauvage! fit Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait singulier, très-singulier, grasseya sir William.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! continua Louise, je connais les sauvages!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez madame, elle les a fréquentés, très fréquentés,
+dit l'officier d'un ton qui prétendait, être méchamment
+spirituel.</p>
+
+<p>Xavier saisit l'impertinence. Il ne daigna pas la relever.
+Mais la pétulante Léonie se chargea de ce soin.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-elle d'un air froid et sérieux, je crois,
+sir William, que vous oubliez à qui et devant qui vous
+parlez.</p>
+
+<p>L'Anglais se mordit les lèvres, et madame de Repentigny,
+voulant changer la tournure de la conversation, s'écria,
+comme si elle n'avait pas remarqué ce petit incident:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est dit, ma cousine et mon cousin, vous
+venez avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Acceptons-nous, Louise? demanda Cherrier à sa
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit-elle gaiement, je n'y ai pas objection.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, repartit-il, je serai enchanté de voyager
+avec ma petite cousine pour la faire endêver.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-dà! dit Léonie; et moi, je parie qu'à ce jeu je
+vous damerai le pion!</p>
+
+<p>&mdash;Joli, joli, en vérité, très-joli, excessivement joli!
+intervint sir William, désirant se faire pardonner sa malencontreuse
+allusion.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de grace, lui dit la jeune fille, ne canonnez pas
+comme cela dès le matin avec le plus formidable de vos
+superlatifs, sans quoi nous serons perdus avant deux
+heures d'ici.</p>
+
+<p>Cette riposte fut accueillie par un rire général, au
+grand déplaisir de celui qui en était, l'objet.</p>
+
+<p>Son ressentiment pour Cherrier augmenta.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, sir William, poursuivit Léonie, ne froncez
+pas ainsi les sourcils; vous êtes laid dans ce rôle, mon
+cher. Si je vous y voyais souvent, eh bien, là, vrai, j'en
+aurais un mortel chagrin. Offrez votre bras à maman, je
+prends celui de mon cousin, et en avant!</p>
+
+<p>Le carrosse de madame de Repentigny était spacieux:
+on y accommodent aisément six personnes.</p>
+
+<p>La jeune fille régla les places; sa mère, Louise et elle
+sur le siége du fond, les messieurs sur celui du devant,
+sir William en face de madame de Repentigny, Xavier à
+l'autre coin, vis à vis de Léonie.</p>
+
+<p>La voilure sortit de la maison, enfila la rue de Bleury,
+tourna à droite, dans la rue Notre-Dame, et, parcourant
+toute la rue Saint-Joseph, arriva au bureau de péage
+(toll gâte) du chemin de Lachine.</p>
+
+<p>Ce chemin serpente sur des hauteurs, d'où l'on découvre
+le Saint-Laurent à gauche, dans une profonde et
+grasse vallée, à droite, des bois épais, entrecoupés par des
+jardins potagers et des champs.</p>
+
+<p>Il est délicieux en été: le gazouillement des oiseaux,
+la riche floraison de la campagne, le parfum des fleurs,
+la gentillesse du paysage se combinent pour lui prêter
+des agréments.</p>
+
+<p>Mais, au mois d'avril, il présente peu de séductions.
+La terre est nue, ou marquetée par des amas de neige et
+de glace qui ont résisté aux premières injonctions du
+soleil; ou bien elle est à demi-noyée sous les eaux. Pas de
+feuillage chuchotant, pas de chanteurs ailés pour réjouir
+les yeux et les oreilles, pas de senteurs embaumées pour
+flatter l'odorat. Mais des arbres décharnés, squelettiques,
+on quelques sapins aux sombres rameaux sur lesquels,
+seul, le grimpereau jette, en sautillant, son cri aigu, et
+l'odeur de la résine qui vous prend à la gorge.</p>
+
+<p>Cependant, comme il faisait très-beau ce jour-là,
+Léonie avait voulu qu'on laissât ouvert un des vasistas
+de la voiture, afin de savourer, avait-elle dit, les douces
+haleines du printemps.</p>
+
+<p>Le carosse avait traversé les Tanneries, petit village à
+une lieue de Montréal et à deux environ de Lachine; il
+moulait péniblement une côte escarpée, lorsque soudain
+un coup de feu retentit à quelque distance, dans la direction
+du Saint-Laurent, dont on distinguait les rapides,
+à travers la bruine follette qui dansait sur la
+fleuve.</p>
+
+<p>Presque au même instant, un oiseau, s'introduisant
+par le vasistas, s'abattit sur les genoux de Léonie.</p>
+
+<p>Après un petit mouvement de frayeur, la jeune fille
+s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! une tourte! elle est blessée!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais vous allez vous tacher, dit Cherrier, qui,
+prenant le volatile, comme pour garantir Léonie du
+sang qu'il perdait par une patte, lui enleva adroitement
+un papier roulé et attaché avec une fibrille sous son
+cou.</p>
+
+<p>Si leste qu'eût été Xavier, sir William l'avait vu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit-il en étendant la main vers
+le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien ne pas toucher mon oiseau! répliqua
+Léonie en lui frappant sur les doigts.</p>
+
+<p>En ce moment un homme, armé d'un fusil, parut sur
+le bord de la route.</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! l'ami, vous n'auriez, pas aperçu un pigeon?
+demanda-t-il en anglais au cocher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chasseur, murmura Léonie. J'ai envie de
+cette tourte. Je veux l'élever. Chut!</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le cocher, ignorant que l'oiseau était
+entré dans la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maugréa l'homme eu s'éloignant, cette maudite
+bête m'échappe encore. Mais je saurai bien la retrouver!</p>
+
+<p>&mdash;Bon, le voici partit, le méchant! dit Léonie. Pensez-vous,
+mon cousin, que ma tourte guérisse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a qu'une écorchure, ce ne sera rien, répondit
+Xavier, eu examinant la patte de l'oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Et un billet? intervint sir William.</p>
+
+<p>&mdash;Un billet! quel billet? fit mademoiselle de Repentigny,
+surprise.</p>
+
+<p>Cherrier pâlit: pour cacher son trouble, il se pencha
+sur la colombe, et étancha, avec un mouchoir, le sang
+qui coulait de sa blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Curieux, très-curieux, répondit l'officier en souriant
+malignement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, quelle est celle énigme? interrogea
+Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Votre cousin vous en donnera l'explication, dit
+l'Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, balbutia celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes des sphinx, messieurs, je renonce à vous
+deviner, dit la jeune fille. Mais laissons cela. Comment
+appellerai-je ma tourterelle! Pauvre petite! faut-il être
+cruel pour tuer ces innocentes créatures-là! Oh! les
+hommes sont des monstres! Sir William, aidez-moi à lui
+trouver un nom.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, my dear, très-volontiers; appelez-la la
+massagère, dit-il en jetant un regard ironique à Cherrier.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Léonie, je la nommerais Délivrance.</p>
+
+<p>&mdash;Délivrance! Oui, c'est cela, dit Xavier, eu se tournant
+vers sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le maladroit? elle ne le mérite que trop ce nom!
+s'écria Léonie.</p>
+
+<p>Cherrier, qui n'avait cessé de tenir la tourte, venait de
+la laisser échapper, comme par mégarde, et elle s'envolait
+à tire d'aile.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! grondez-moi bien fort, car je suis un nigaud!
+Mais, ma chère cousine, je vous aurai une autre
+colombe.</p>
+
+<p>&mdash;Une autre, je ne m'en soucie guère; c'est celle-là
+que je voulais, dit la jeune fille d'un ton boudeur.</p>
+
+<p>L'entretien roula sur ce sujet jusqu'à ce qu'ils arrivassent
+à Lachine, charmant village sur le bord du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>La Compagnie de la baie d'Hudson y a ses entrepôts,
+et le gouverneur de cette Compagnie sa résidence habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre permission, vous descendrons chez
+nous, dit Xavier en s'adressant à madame de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous ne viendriez pas jusqu'à Caughnawagha!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Louise. Il vaut mieux, je crois, que vous
+fassiez seules votre visite. Les Indiens sont susceptibles;
+la présence de tant de monde les importunerait. Sir William
+vous accompagnera de l'autre côté de l'eau; mais il
+fera bien de ne as aller avec vous chez le libérateur de
+ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Juste, très-juste, appuya l'officier.</p>
+
+<p>Sans savoir pourquoi, Léonie désirait intérieurement
+n'avoir pas d'autre témoin que sa mère de son entrevue
+avec le pilote iroquois.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous nous attendrez ici, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Xavier, et Louise vous préparera un
+lunch avec ces gâteaux à l'indienne que vous aimez tant.</p>
+
+<p>&mdash;Stop! cria-t-il au cocher, en frappant contre la vitre
+placée sous le strapontin.</p>
+
+<p>La voilure s'arrêta. Cherrier sauta sur le sol, saisit délicatement
+sa femme dans ses bras, la déposa près de lui,
+et, après avoir salué leurs compagnons de la main, les
+deux époux s'enfoncèrent sous une belle avenue de
+cadres qui conduisait à une coquette maison de campagne.</p>
+
+<p>Le carrosse reprit sa course.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, il fit une nouvelle halte.</p>
+
+<p>Les dames de Repentigny et sir William mirent pied à
+terre sur un quai du Saint-Laurent, au lieu occupé aujourd'hui
+par l'embarcadère du chemin de fer.</p>
+
+<p>La traversée entre Lachine et Caughnawagha ne se
+faisait pas alors en bateau à vapeur. <i>L'Iroquois</i>, ce puissant
+steamboat qui relie maintenant les deux rives du
+fleuve, n'existait pas. Pour aller de l'une à l'autre, on se
+servait de canots dirigés par des Indiens.</p>
+
+<p>Le trajet s'accomplit sans accident.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne nous escorterez pas plus loin, beau cavalier,
+dit en débarquant Léonie à sir William; faites faction
+ici, mon preux, et surtout ne vous laissez pas fasciner
+par les attraits des aimables sauvagesses d'alentour,
+car je suis jalouse, oh! terriblement jalouse... de vous!...
+ajouta-t-elle en souriant.</p>
+
+<p>Sir William se rengorgea.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que j'ai eu l'extrême felicité de vous contempler
+pour la première fois, mes yeux ne voient plus
+que votre image adorable, très-adorable!</p>
+
+<p>Léonie éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors donc, dit-elle, restez mentalement en extase
+devant mon image adorable, très-adorable; je vous y
+autorise. Votre extrême félicité sera sans bornes!</p>
+
+<p>Et elle rejoignit madame de Repentigny, qui se faisait
+indiquer la demeura de l'Indien qui, la veille, avait piloté
+le <i>Montréalais</i>.</p>
+
+<p>Jamais auparavant Léonie de Repentigny n'avait visité
+Caughnawagha. L'affreuse nudité des cabanes, l'odeur
+marécageuse, malsaine, qu'on respirait, l'apparence chétive
+des enfants déguenillés grouillant autour des huttes,
+la torpeur apathique peinte sur les traits des femmes et
+des hommes, l'air de désolation et de dénuement qui formait
+le fond du tableau, tout cela était bien propre à
+serrer le coeur, à remplir l'esprit d'une inexprimable
+tristesse.</p>
+
+<p>Aussi Léonie se serrait-elle timidement et presque
+tremblante contre sa mère, à qui elle donnait le bras.</p>
+
+<p>Elles n'eurent pas de peine à trouver l'habitation qu'elles
+cherchaient.</p>
+
+<p>Sa bonne mine relative, l'aisance qu'elle annonçait,
+dissipèrent la mélancolie de la jeune fille et lui rendirent
+une partie de sa gaieté naturelle.</p>
+
+<p>Des groupes assez nombreux d'Indiens stationnaient
+devant le wigwam.</p>
+
+<p>Ils causaient avec animation. A la vue des dames, ils
+se rangèrent, plus par crainte que par déférence, pour
+les laisser passer.</p>
+
+<p>Elles s'avancèrent vers la porte de la maisonnette.
+Mais là un homme de la police leur barra le chemin:</p>
+
+<p>&mdash;On n'entre pas, dit-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda la mère de Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand connétable procède à une enquête.</p>
+
+<p>&mdash;Au sujet de l'incendie du Montréalais, sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Non, il s'agit des rebelles.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas ici que reste un pilote nommé Co-lo-mo-o?</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de ce brigand de Nar-go-tou-ké qui nous a
+échappé? c'est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible. Ou l'interroge: j'ai ordre de ne laisser
+entrer personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis madame de Repentigny; veuillez porter mon
+nom au grand connétable.</p>
+
+<p>Le factionnaire savait que M. de Repentigny occupait
+un poste supérieur dans l'administration coloniale. Devenu
+aussitôt plus poli, il salua humblement les deux
+dames, en balbutiant quelques excuses, et les introduisit
+dans la cabane de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>Le sein de Léonie battit si fort, à cet instant, que, honteuse
+de son émotion, elle eut voulu pouvoir se cacher
+derrière sa mère. Mais aussitôt le spectacle qui lui frappa
+les yeux changea sa confusion en un douloureux étonnement.</p>
+
+<p>Son sauveur, les mains liées derrière le dos, comme
+un criminel, était debout devant une table, sur laquelle
+un homme écrivait tandis qu'un autre adressait des
+questions au captif.</p>
+
+<p>Près de lui, à un pilier qui supportait le toit de la cabane,
+on voyait attachée une Indienne, les vêtements en
+désordre, la bouche couverte d'un haillon. Entre eux,
+au milieu d'une mare de sang, gisait le cadavre d'un
+chien.</p>
+
+<p>L'indienne, c'était Ni-a-pa-ah; le cadavre, c'était celui
+de Kewanoquot.</p>
+
+<p>A l'arrivée de son fils enchaîné, Ni-a-pa-ah avait bondi,
+comme une lionne sur Mu-us-lu-lu auteur de la capture,
+et ne pouvant se servir de ses mains, elle lui avait
+arraché le nez avec ses dents. Puis, elle s'était jetée sur
+les hommes de police qui avaient eu beaucoup de peine
+à se rendre maîtres de cette mère en furie. L'ayant garrottée
+et bâillonné ils la traînèrent avec Co-lo-mo-o dans
+le wigwam pour y attendre l'arrivée du grand connétable,
+qu'ils envoyèrent chercher à Lachine. Mais à la porte
+de la hutte, ils furent reçus par deux adversaires formidables
+auxquels ils n'avaient pas songé. Kagaosk et Kewanoquot,
+les chiens de Nar-go-tou-ké, se précipitèrent sur
+les agents de police. Un combat terrible s'engagea.
+Deux hommes furent blessés plus ou moins grièvement.
+Ils allaient abandonner la partie, quand le
+troisième réussit à tuer Kewanoquot d'un coup de
+pistolet. Kagaosk restait, haletant, fou de rage, prêt
+à venger la mort de son compagnon. Mais le bruit
+de la détonation avait attiré plusieurs Indiens amis
+de Mu-us-lu-lu. Ils se ruèrent sur le brave animal,
+qui, sentant que les chances n'étaient plus égales, sauta
+par-dessus les épaules de ses assaillants et s'enfuit dans
+le bois.</p>
+
+<p>Il était plus de midi lorsque le grand connétable, qui
+avait fait, la veille, à Lachine, quelques libations avec le
+gouverneur de la baie d'Hudson, se décida à venir examiner
+le prisonnier et recommencer ses perquisitions
+dans le wigwam de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>Il ouvrait l'enquête, comme madame de Repentigny et
+sa fille parurent dans la salle.</p>
+
+<p>Surpris de cette visite inattendue, il se leva pour la recevoir.</p>
+
+<p>A ce même moment des cris aigus se firent entendre.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h3>L'EMPLUMEMENT</h3>
+
+
+<p>Sir William King, lieutenant au 32° de ligne, ne manquait
+pas de raisons pour redouter une excursion à
+Caughnawagha, principalement en compagnie des dames
+de Repentigny.</p>
+
+<p>Aux colonies, la vie de garnison est une vie de désoeuvrement.
+On s'y ennuie comme dans un exil. Pour tromper
+le temps et charmer les heures d'oisiveté, sir William
+King avait cultivé diverses amourettes «inconséquentes,
+très-inconséquentes,» suivant son expression. Entre
+autres une jeune sauvagesse de Caughnawagha, la fille
+de Mu-us-lu-lu. Le bruit courait même, dans le village,
+que ce chef n'ignorait pas cette intrigue, mais qu'il était
+grassement payé pour fermer les yeux.</p>
+
+<p>Partout, jusque chez les sauvages, il y a des mauvaises langues.</p>
+
+<p>Cependant, si le Serpent-Noir feignait de n'en être
+point instruit, les Iroquois, n'ayant sans doute pas
+le même intérêt à se taire, s'indignaient hautement de
+cette liaison. Ils sont fort susceptibles à pareil égard, et
+plus d'un blanc qui s'est avisé de galantiser leurs squaws,
+a payé cher son imprudence.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que ni eux ni elles aient des prétentions;
+à la vertu, ô Dieu non! Hommes et femmes sont débauchés,
+libertins; la chasteté ne fait pas leur joie; mais,&mdash;tout
+abâtardis qu'ils sont physiquement et moralement,&mdash;ils
+ne souffrent pas volontiers que les autres races
+s'introduisent dans leur bourgade pour y courtiser les
+indiennes.</p>
+
+<p>En cela, la jalousie me paraît être le sentiment qui domine
+les premiers; car, infiniment moins prudes, les
+les dernières achalandent, sans façon, pour la plupart, leurs
+charmes équivoques dans les rues de Montréal et dans les
+localités qui avoisinent Caughnawagha.</p>
+
+<p>Un dicton populaire, un peu trop hardi pour que je
+l'ose citer, y a même stigmatisé leur incontinence.</p>
+
+<p>La présence de sir William dans la bourgade indienne
+avait été remarquée plus d'une fois.</p>
+
+<p>Les habitants se fâchèrent. Ils résolurent de jouer à
+l'officier un tour dont ils sont coutumiers et dont l'effet
+est de singulièrement refroidir la bravoure des séducteurs.</p>
+
+<p>Averti par sa maîtresse de ce qui se complotait coutre
+lui, le Jeune homme cessa de la voir à Caughnawagha.</p>
+
+<p>Les Iroquois n'en demandaient pas davantage. Pourvu
+que les Visages-Pâles n'apportent pas le désordre chez
+eux, ils sont satisfaits. Au dehors, leurs squaws sont à peu
+près libres d'agir comme il leur plaît. Rarement un père
+ou un mari prendra souci des débordements de sa femme
+ou de sa fille, s'ils ont lieu à distance du village; et je
+l'ai dit, celles-ci jouissent avec usure de cette liberté.</p>
+
+<p>Pour en revenir à sir William, craignant de se faire
+voir, il s'était caché une saussaie sur le bord du
+fleuve. Là, il avait allumé un cigare et se félicitait
+sincèrement d'avoir échappé au danger de traverser
+Caughnawagha.</p>
+
+<p>&mdash;C'eût été épineux, très-épineux, <i>by jove</i>, murmura-t-il,
+en se noyant dans un nuage de fumée bleuâtre.</p>
+
+<p>Par malheur, il comptait sans les Indiens qui l'avaient
+amené avec les dames de Repentigny.</p>
+
+<p>Reconnu par ceux-ci, qui étaient des ennemis de Mu-us-lu-lu,
+il ne devait pas échapper au châtiment dont on
+l'avait menacé.</p>
+
+<p>Dès qu'ils eurent amarré leur canot au rivage, ils volèrent
+aux premières maisons et annoncèrent que l'Habit-Rouge
+était au village. Il avait, ajoutèrent-ils, un rendez-vous
+avec sa maîtresse, car il l'attendait dans un
+bouquet d'arbres, près de la baie.</p>
+
+<p>La nouvelle se répandit avec la célérité de l'éclair.</p>
+
+<p>Une vingtaine d'hommes, autant de femmes, entourèrent
+bientôt la saussaie où sir William admirait toujours
+son bonheur «providentiel, très-providentiel,» en humant
+les parfums du meilleur havane qui eut été jamais
+importé à Montréal.</p>
+
+<p>Surpris par cette bande hostile, il essuya pourtant de
+faire résistance. Mais que pouvait-il? On lui lia les mains
+l'une contre l'autre; on lui passa aux jambes une corde,
+qui, sans lui interdire complètement la marche, le gênait
+et l'empêchait de courir.</p>
+
+<p>Alors seulement, et quoiqu'il en coûtât é son amour-propre,
+sir William, incapable de lutter, se mit à crier,
+dans l'espoir que Mu-us-lu-lu ou quelque âme charitable
+viendrait à son secours.</p>
+
+<p>Mais aussitôt les sauvages, sachant que la police de
+Montréal était dans le village, lui appliquèrent sur la
+bouche une vieille guenille en guise de bâillon.</p>
+
+<p>Les cris de l'officier cessèrent, et personne ne se montra
+pour s'interposer entre ses bourreaux et lui.</p>
+
+<p>Ceux-ci alors se divisèrent en deux partis: les uns l'entraînèrent
+vers le bois, les autres s'en furent chercher
+dans leur hutte, qui une chaudière, qui du goudron ou
+de la résine, qui une tonne vide, qui des poches<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>
+pleines de ce duvet de canard sauvage dont les Iroquois
+faisaient alors commerce avec les matelassiers de Montréal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>C'est le vieux mot français, toujours employé au Canada
+comme équivalent de sac.</p></blockquote>
+
+<p>Tous ces objets furent portés dans clairière à deux
+ou trois cents pas à l'intérieur du bois.</p>
+
+<p>La foule dressa un bûcher, en chantant et en dansant,
+comme aux plus belles époques de l'histoire de la tribu.
+Cependant on s'abstenait de vociférations de peur d'attirer
+les policemen.</p>
+
+<p>Le bûcher prêt et allumé, la chaudière fut placée dessus;
+on la remplit de goudron et de résine, et les sacs de
+duvet furent ouverts, pendant que les femmes dépouillaient
+lestement le pauvre sir William King de ses vêtements,
+sans même,&mdash;<i>pro pudor!</i>&mdash;faire grâce pour celui
+que les dames anglaises défendent de nommer en
+leur compagnie.</p>
+
+<p>L'infortuné jeune home se fatiguait en efforts inouïs,
+mais infructueux, pour parler. Ne prévoyant que trop le
+supplice honteux auquel il était réservé, il eût payé son
+pardon d'une partie de tout ce qu'il possédait. Mais les
+sauvages ne le voulaient écouter. Ils riaient de son visage
+boursouflé, de ses yeux écarquillés par la tension des
+muscles, de la sueur qui coulait à grosses gouttes de son
+front. Ils se moquaient des larmes de rage dont ses paupières
+étaient garnies, ils se livraient à d'ignobles plaisanteries
+sur les formes grêles du malheureux Anglais,
+et les squaws rivalisaient de méchanceté avec les
+hommes.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut été remis à l'état primitif, coupant des
+ronces on arrachant des orties, elles le fustigèrent à qui
+mieux mieux.</p>
+
+<p>Sous les coups de cette cruelle flagellation, l'officier
+sautait, tombait à terre, s'y roulait, se démenait dans
+tous les sens, et se consumait en vaines tentatives pour
+briser ses entraves.</p>
+
+<p>Mais ni l'horreur de ce spectacle, ni les battements
+précipités de son coeur qui résonnait comme un marteau
+sur une enclume, ni les sons sourds et caverneux échappés
+de sa poitrine à travers le bâillon, n'étaient faits pour
+toucher les Iroquois. Bien au contraire, ils excitaient
+leur férocité à ce point que quelques-uns, en souvenir
+des glorieux exploits de leurs ancêtres, proposèrent de le
+brûler à petit feu.</p>
+
+<p>Les sauvagesses appuyèrent à l'envi cette terrible proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrifions-le à Athaënsie, dit l'une.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit une autre, ainsi nous nous vengerons des
+injures que nous ont faites les Visages-Pâles.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire rougir des bâtons pointus au feu et les
+lui enfoncer dans les chairs, ajouta une troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence, s'écria une vieille sorcière édentée
+arrachant au brasier un tison enflammé et l'appliquant
+froidement sur le, dos du misérable sir William, qui fit
+un bond et alla rouler un peu plus loin, à la grande hilarité
+de ses tourmenteurs.</p>
+
+<p>L'exemple de la squaw ne pouvait manquer de trouver
+des imitateurs, et l'officier courait déjà risque de périr dans
+des souffrances affreuses; mais un des chefs du complot
+les arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons garde, mes frères, dit-il; les Habits-Rouges
+sont maintenant les plus forts. Si nous tuions ce
+chien, comme il le mérite, ses complices nous pendraient.
+Il vaut mieux attendre et nous contenter aujourd'hui de
+l'emplumer.</p>
+
+<p>Comme une goutte d'eau sur un vase en ébullition,
+les paroles de ce chef calmèrent l'effervescence des
+Indiens.</p>
+
+<p>Ils cessèrent un instant de torturer sir William pour
+s'occuper aux préparatifs de son emplumement.</p>
+
+<p>Le goudron et la résine étant fondus, mêlés ensemble,
+on versa le contenu de la chaudière dans la tonne vide,
+dont un des fonds avait été enlevé.</p>
+
+<p>Ensuite, sur le gazon de la clairière, les sauvagesses
+firent un lit de duvet.</p>
+
+<p>Quand cela fut terminé et que le liquide se fut un peu
+refroidi de manière à être presque supportable à la main.
+Les Iroquois saisirent par le corps l'Anglais épuisé et le
+plongèrent dans la cuve de goudron.</p>
+
+<p>Il avait les membres en sang, la chaleur dévorante de
+ce bain lui rendit pour un moment toute son énergie, elle
+la tripla; contractant les poings par un mouvement désespéré,
+il brisa ses liens, arracha son bâillon, et proféra
+un cri qui n'avait plus rien d'humain.</p>
+
+<p>En même temps il essaya de sortir de la tonne. Mais
+aussitôt les sauvages la poussèrent par derrière et il fut
+renversé avec elle.</p>
+
+<p>La matière fluide l'inonda de toutes parts.</p>
+
+<p>Empêtré dans cette glu, meurtri, brûlé, les chevilles
+maintenues par une corde, le pauvre sir William était
+toujours à la merci de ses persécuteurs, qui, échauffés
+par les excès de leur barbarie, ne songeaient plus que ses
+déchirants appels pouvaient être entendus des gens du
+grand connétable.</p>
+
+<p>L'ayant traîné sur le lit de duvet et roulé jusqu'à ce
+qu'il fût tout couvert de plumes, ils le relevèrent, coupèrent
+la corde qu'il avait aux jambes, et le chassèrent devant
+eux, hors du bois, vers le village.</p>
+
+<p>Sauf l'incident des charbons, cette pratique révoltante
+est généralement en usage à quelques variantes près,
+parmi les paysans du l'Amérique septentrionale qui l'ont
+apprise aux Indiens <a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p>Ils l'appliquent dans le cas de séduction, adultère,
+mariage entre gens d'âges très-différents, etc.</p></blockquote>
+
+<p>Pendant qu'elle s'accomplissait, madame de Repentigny
+et sa fille entrèrent, comme il a été dit, dans le wigwam
+de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>A la vue de Co-lo-mo-o, la mère avait demandé par un
+regard rapide à Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là ton sauveur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura la jeune fille en baissant douloureusement
+les yeux vers le sol.</p>
+
+<p>Elle avait l'âme navrée. Des pleurs silencieux s'amassaient
+déjà sous ses paupières et commençaient à glisser
+sur ses joues.</p>
+
+<p>En l'apercevant, Co-lo-mo-o tressaillit. Mais ce tressaillement
+fut léger, rapide. L'éclair n'est pas plus prompt,
+ne laisse pas plus de trace. Un calme impénétrable lui
+succéda.</p>
+
+<p>La scène avait duré quelques secondes seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Daignez vous asseoir, mesdames, disait le grand
+connétable en approchant un banc de bois; les sièges,
+ajouta-t-il gaiement, sont rares et peu confortables ici,
+mais à la guerre comme à la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit madame de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Si, reprit le magistrat, vous désirez me parler en
+particulier.....</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, monsieur; nous sommes venues pour remercier
+ce jeune homme qui, hier, a sauvé la vie à ma
+fille.....</p>
+
+<p>&mdash;Ce sauvage! fit le grand connétable, en désignant
+du doigt Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien heureux pour lui, car son père est un rebelle
+de la pire espèce. Nous avons un mandat d'amener
+contre lui. Il s'est caché quelque part dans les environs,
+son fils le sait; il connaît sa retraite, mais il ne veut pas
+le révéler. J'ai beau l'interroger, le gaillard fait la sourde
+oreille. Oh! mais nous en viendrons à bout!</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc coupable? demanda madame de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Coupable de dissimulation, répondit sévèrement le
+magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, cacher son père, ce n'est pas un
+crime, après tout, c'est plutôt une bonne action, observa
+Léonie en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ainsi que la loi l'entend, mademoiselle;
+pas ainsi, répéta-t-il en se caressant le menton.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit madame de Repentigny, vous ne
+l'emmènerez pas en prison?</p>
+
+<p>&mdash;S'il refuse de parler, j'y serai forcé, bien malgré
+moi, voyant l'intérêt que vous lui témoignez.</p>
+
+<p>Et, interpellant Co-lo-mo-o d'un ton paternel:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon ami, lui dit-il, soyez raisonnable. Répondez
+à nos questions. Que diable, nous ne lui voulons
+pas plus de mal qu'à vous à votre père! C'est simplement
+pour un examen que nous le cherchons. Dites-moi où il
+est, et on vous lâche, vous et votre mère, quoiqu'elle ait,
+m'a-t-on dit, malmené mes gens.</p>
+
+<p>L'Indien ne prononça aucune parole; mais à cette allusion
+touchant Ni-a-pa-ah, il abaissa ses regards sur elle
+et un nuage couvrit son front.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, mesdames, j'y mets toute la douceur,
+mais je n'en puis rien faire, malgré ma bonne volonté. Il
+brave la justice, l'insensé! Oh! mais, mon drôle, nous
+avons à la prison une petite collection d'instruments qui
+desserraient les dents à un mort!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de lui parler? dit madame
+de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté de vous être agréable, madame, répondit
+galamment le grand connétable.</p>
+
+<p>Et, après un moment île réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous désirez l'entretenir en tête-à-tête? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est inutile, je vous remercie, monsieur. Tout
+le monde peut entendre ce que j'ai à dire à ce brave garçon.
+Il a arraché ma fille A la mort qui la menaçait sur le
+<i>Montréalais</i>, et nous sommes heureuses, elle et moi, de
+lui exprimer en public notre reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, s'écria vivement Léonie, et, pour ma part,
+cette reconnaissance sera éternelle.</p>
+
+<p>S'animant, elle fit un pas vers Co-lo-mo-o et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien, monsieur, que vous n'aurez pas obligé
+une ingrate. S'il est quelque chose que nous puissions
+faire pour vous, dites. Mon père a du crédit, il ne refusera
+pas de l'employer pour le sauveur de sa fille.</p>
+
+<p>Le nuage qui assombrissait le front du Petit-Aigle se
+dissipa. Une lueur brillante resplendit sur son visage,
+mais il resta muet.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, continua la jeune fille, que nous priions
+le grand connétable de vous enlever ces liens qui blessent
+vos bras?</p>
+
+<p>L'Indien ne sembla pas avoir entendu cette offre.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre pauvre mère, poursuivit Léonie, voulez-vous
+que nous lui fassions rendre la liberté?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie et pour elle et pour moi, mademoiselle
+répondit Co-lo-mo-o, en très bon français, mais
+avec cet accent unique, fascinateur, qu'ont la plupart des
+Peaux-Rouges de l'Amérique septentrionale qui parviennent
+à parler notre langue.</p>
+
+<p>Léonie ne s'attendait pas à la réponse; elle devint rouge
+comme une cerise.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous en avez le pouvoir, ajouta le Petit-Aigle,
+soyez assez bonne pour faire ôter les cordes qui meurtrissent
+les poignets de ma mère. Quant à moi, je vous
+sais gré de votre attention, mais cela est inutile. Fils d'un
+chef illustre, je serai digue de lui!</p>
+
+<p>&mdash;Toujours vantards, ces sauvages! fit le grand connétable,
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit madame de Repentigny, je
+joins mes instances à celles de ma fille pour vous supplier.....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, madame, je vous entends; mais si
+nous laissons à cette squaw l'usage de ses membres, elle
+se jettera sur nous comme une enragée qu'elle est.</p>
+
+<p>&mdash;Je promets qu'elle se tiendra tranquille, dit froidement Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Et il adressa, en idiome iroquois, quelques paroles à sa
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle consent à être sage, je consens aussi à ce qu'elle
+soit mise en liberté, dit le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;J'en réponds, dit le Petit-Aigle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous laisserez interroger?</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o retomba dans son mutisme.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, dit madame de Repentigny au grand
+connétable, vous serez assez bienveillant, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Sur-le-champ, madame, sur-le-champ. Il n'est rien
+que je ne sois disposé à faire pour l'épouse d'un de nos
+plus habiles fonctionnaires.</p>
+
+<p>Il appela: un homme de police parut.</p>
+
+<p>&mdash;John, lui dit-il, vous pouvez détacher la vieille.</p>
+
+<p>Alors retentit dans le wigwam ce cri déchirant que sir
+William avait lancé, en parvenant à se délivrer de son
+bâillon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit le magistrat surpris; voilà
+deux fois que j'entends crier. Il se passe ici quelque chose
+d'extraordinaire, John, allez voir ce que ça signifie.</p>
+
+<p>Tandis que l'agent de police exécutait cet ordre, madame
+de Repentigny s'approcha du grand connétable et
+lui parla à voix basse en faveur dr Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Des rires bruyant, des clameurs, le vacarme d'une
+population en émoi, troublèrent tout à coup leur entretien.</p>
+
+<p>Le rideau qui tenait lieu de porte au wigwam fut arraché,
+et une forme humaine, hérissée de plumes des pieds
+à la tête, comme un monstrueux volatile, se précipita dans
+la salle, poursuivie par une centaine de sauvages vociférant
+comme des énergumènes!</p>
+
+<p>&mdash;Des armes! qu'on me donne des armes! hurla l'étrange
+figure.</p>
+
+<p>A la vue de cette grotesque apparition, madame de
+Repentigny ne put retenir un sourire; Léonie se réfugia
+derrière sa mère.</p>
+
+<p>Le grand connétable avait repris sa magistrale dignité.</p>
+
+<p>&mdash;Passez dans cette pièce, je vous en prie, dit-il aux
+deux dames, en leur montrant la porte d'un des cabinets
+qui servaient de chambre à coucher.</p>
+
+<p>En se retrouvant devant madame et mademoiselle de
+Repentigny, sir William King, on l'a reconnu, recula en
+proie à la plus profonde confusion qui ait jamais frappé
+un homme.</p>
+
+<p>Il eût voulu être à cent pieds sous terre. La mort lui
+aurait semblé préférable à cette odieuse humiliation.</p>
+
+<p>Il tenta de fuir, de se sauver.</p>
+
+<p>Une foule curieuse, avide, insultante, impitoyable, lui
+barrait le passage.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+<h3>ÉVASION ET DUEL</h3>
+
+
+<p>En entrant dans le cabinet où, par considération pour
+leur sexe et pour leur rang, le grand connétable avait
+invité les dames de Repentigny à se retirer, Léonie ne put
+retenir un petit cri de surprise.</p>
+
+<p>La propreté élégante, si je puis m'exprimer ainsi, et
+l'ordre merveilleux qui régnaient dans ce cabinet le lui
+avaient arraché. Il était étroit, resserré, d'une simplicité
+primitive, et, cependant, les ustensiles, les outils necessaires
+à plusieurs métiers, y étaient renfermés; et cependant
+tout y était à sa place propre, rien n'y détonnait,
+chaque chose, chaque disposition semblait avoir été faite
+expressément pour cette pièce, qui, de plus, servait de
+chambre à coucher.</p>
+
+<p>Pour large ou luxueuse, de vrai, la couche ne l'était
+guère: des planches de pin, très-minces, pliantes, avec
+une natte de jonc recouverte de peaux d'ours. Des montures
+délicates, en noyer tendre, n'en ornaient pas moins
+le devant du châlit, posé sur des pieds crochus, habilement
+sculptés.</p>
+
+<p>Il remplissait, tout un côté de la chambre.</p>
+
+<p>Dans l'embrasure de l'unique fenêtre, garnie d'un
+rideau tricoté avec une sorte de laine en poil de martre,
+on voyait un tour et ses accessoires. Auprès, une petite
+forge, son enclume, ses étaux, et, en face du lit, un établi
+de menuisier.</p>
+
+<p>Entre la porte et l'établi, une table à écrire, surmontée
+d'une bibliothèque exiguë, mais composée avec un certain
+art. Les oeuvres de Shakespeare, Byron, Thomas,
+Corneille, Molière, La Bruyère, les premiers romans de
+Cooper et de Walter Scott s'y faisaient remarquer, parmi
+des ouvrages de théologie.</p>
+
+<p>Quelques aquarelles et dessins, bien réussis, signées
+Paul (on se souvient que c'était le nom chrétien de Co-lo-mo-o),
+comblaient avec des trophées d'armes sauvages et
+civilisées les intervalles inoccupés.</p>
+
+<p>Quatre chaises, à fonds de bois brun bordés en jaune,
+étaient rangées dans les angles.</p>
+
+<p>Le plancher, lavé avec le soin scrupuleux d'une ménagère
+hollandaise, brillait d'une blancheur aussi éclatante
+que l'ivoire.</p>
+
+<p>Mais ce qui étonnait et charmait tout à la fois, c'était
+l'heureux accord, l'harmonie de tant d'objets disparates,
+réunis dans un si court espace.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, dis donc, maman, comme c'est gentil
+ici! exclama Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute la chambre de ce pauvre et bon
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément. Mais vois un peu comme il a du goût
+pour un sauvage!</p>
+
+<p>Et la jeune fille désigna la bibliothèque dont le cadre
+avait été tourné avec beaucoup de mignardise.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'on ne se croirait jamais chez un
+Indien, murmura madame de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? appuya Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quel enthousiasme tu dis cela! fit sa mère en
+appuyant doucement la main sur son épaule.</p>
+
+<p>Léonie sentit que ses joues devenaient brûlantes. Elle
+baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il lit nos grands poètes, dit madame de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Et il écrit aussi, repartit la jeune fille, en jetant les
+yeux sur la table. Tiens, regarde, maman; voilà un manuscrit:
+<i>Histoire des grands chefs</i>.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, car.....</p>
+
+<p>&mdash;Écoute donc, maman, s'écria tout à coup Léonie,
+en posant un doigt sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Par un sentiment bien facile à comprendre, madame
+de Repentigny tâchait de détourner de sir William les
+pensées de sa tille. L'apparition aussi ridicule que peu
+séante de l'officier était pour elle un motif de grave contrariété.
+La cause son emplumement, elle la devinait.
+Mais c'était un sujet délicat à traiter avec une jeune personne.
+Elle appréhendait le moment où Léonie allait faire
+ses réflexions à cet égard. Méditant les réponses les plus
+convenables qu'elle pourrait opposer à ses commentaires,
+elle était enchantée de voir son esprit occupé ailleurs.</p>
+
+<p>Malheureusement, la chambre de Co-lo-mo-o n'était
+séparée de la salle que par une légère cloison, à travers
+laquelle on percevait tout ce qui se disait, à voix haute,
+dans l'une ou l'autre pièce, et Léonie, qui avait reconnu
+sir William aussi bien que sa mère, avait entendu ces
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;Les misérables! ils voulaient me brûler à petit feu!</p>
+
+<p>&mdash;Regarde la jolie coupe, comme elle est coquettement
+tournée, dit madame de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit Léonie, que peut-il être arrivé à sir
+William?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne sais trop, balbutia madame de Repentigny;
+les sauvages n'aiment pas les Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! l'ont-ils arrangé? dit Léonie en détournant
+la tête pour cacher un sourire.</p>
+
+<p>La voix du grand connétable répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, sir William, que justice vous sera faite. Nous
+ne souffrirons pas qu'un brave officier de l'armée britannique
+soit indignement maltraité par une populace...</p>
+
+<p>&mdash;Indignement, très-indignement, interrompit le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit le magistrat, avant toute chose, il faudrait
+vous changer, sir William.</p>
+
+<p>A ces mots, Léonie ne put maîtriser un éclat de rire;
+madame de Repentigny elle-même eut bien de la peine
+à garder son sérieux.</p>
+
+<p>Le grand connétable poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore une pièce de libre ici; passez-y, sir
+William. Avec de l'eau chaude et de la potasse, vous
+enlèverez le plus gros des plumes. Deux de mes hommes
+vous aideront. On est allé chercher vos vêtements. Quand
+vous serez habillé, je me tiendrai à votre disposition pour
+procéder à l'enquête.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, repartit vivement l'officier, pas d'enquête
+sur cette affaire, je vous prie, monsieur, elle me rendrait
+la fable de la garnison. Étouffons-la plutôt.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, sir William.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le grand connétable, reprit le lieutenant,
+d'un ton plus bas, voulez-vous avoir la bonté de faire
+mes excuses aux dames de Repentigny; je ne puis me
+présenter à elles, vous comprenez!</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, parfaitement, sir William. Si elles
+y consentent, je les reconduirai même à Lachine, en emmenant
+mon prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demanderai encore le secret...</p>
+
+<p>&mdash;Sur votre aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, sur cette vilaine, très-vilaine aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez ma parole, sir William. En donnant une
+légère gratification à nos hommes, eux aussi seront
+muets comme la tombe.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y manquerai pas, dit l'officier, en s'avançant
+vers la porte d'une des chambres à coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas celle-là, pas celle-là! que faites-vous, sir
+William? C'est là que sont les dames de Repentigny; la
+porte de gauche! Bien, vous y êtes! dit le magistrat, en
+remarquant que le lieutenant marchait vers le cabinet de
+Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre sir William, je le plains de tout mon coeur,
+dit ironiquement Léonie; mais c'est égal, j'aurais maintenant
+bien de la peine à épouser un homme que j'ai vu
+dans une situation aussi burlesque.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, un portrait qui te ressemble! s'écria madame
+de Repentigny, feignant de n'avoir point prêté l'oreille à
+cette observation.</p>
+
+<p>La jeune fille se rapprocha de sa mère, qui examinait
+une ébauche aux deux crayons, fixée par quatre épingles
+à la cloison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, mais c'est vrai; on jurerait que c'est
+moi! exclama-t-elle, après avoir jeté un coup d'oeil sur
+le dessin.</p>
+
+<p>A ce moment on frappa doucement à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, dit le grand-connétable, en se montrant,
+sir William...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! nous savons, monsieur, répondit madame
+de Repentigny.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Léonie.</p>
+
+<p>La jeune demoiselle sortit à regret de la chambre. En
+rentrant dans la salle, elle tenait ses yeux attachés vers
+le sol. Cependant elle sentit le regard courroucé que lui
+lança Co-lo-mo-o, car il était furieux que le secret du sa
+chambre eût été violé par des étrangers.</p>
+
+<p>Madame de Repentigny dit aussitôt à l'indien:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille et moi ne voulons pas savoir de quoi on
+vous accuse, mais soyez sûr, monsieur, que tout ce qu'il
+faudra faire pour vous rendre la liberté, nous le ferons,
+et nous nous jugerons encore vos obligées. Quant à votre
+mère, dites ce que nous pouvons faire pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;La femme du sagamo est libre; elle n'a plus besoin
+de rien. Son fils ne demande et ne veut rien, répondit
+sèchement le jeune homme, en tournant le dos aux deux
+dames.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, c'est une tête de mule, une vraie
+tête de mule, je l'ai dit; mais nous lui mettrons les pincettes,
+s'écria le grand connétable, en se frottant les
+mains,&mdash;Mesdames, voulez-vous accepter mon canot
+pour retourner à Lachine?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, nous avons le notre.</p>
+
+<p>&mdash;Désolé, mesdames, désolé de ne pouvoir vous être
+utile, dit l'obséquieux magistrat.</p>
+
+<p>Léonie et sa mère sortirent du wigwam au milieu d'un
+attroupement considérable.</p>
+
+<p>Le grand-connétable les suivit de près avec son captif
+et quelques agents de police. Mais, arrivées à l'endroit
+où on les avait débarquées, madame de Repentigny ne
+trouva plus les bateliers. Ils n'avaient garde de se montrer
+après l'attentat dont ils étaient les principaux auteurs.
+En vain madame de Repentigny offrit-elle de l'argent
+à d'autres Indiens pour les traverser. La crainte des
+policemen l'emportait sur la cupidité. Heureusement que
+le grand-connétable renouvela sa proposition, qui, cette
+fois, fut acceptée.</p>
+
+<p>Les dames de Repentigny, son greffier et lui montèrent
+dans un canot, avec deux rameurs; on embarqua
+dans un autre Co-lo-mo-o entre quatre agents de police,
+et le magistrat donna l'ordre du départ.</p>
+
+<p>A cet instant, un homme chétif fendit la foule curieusement
+assemblée sur le rivage, s'avança vers le canot qui
+contenait le Petit-Aigle et fit un signe aux agents de police.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que veut ce nabot? dit rudement l'un en
+le repoussant.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le, dit un autre, c'est Jean-Baptiste le quêteux.
+Il veut traverser, faisons-lui la charité, ça nous
+portera bonheur.</p>
+
+<p>Le bancal était déjà dans l'embarcation.</p>
+
+<p>Les deux bateaux quittèrent le quai en même temps.</p>
+
+<p>Léonie, songeuse, le coeur oppressé, hasardait, de moment
+en moment, sur Co-lo-mo-o, des regards timides et
+sympathiques; le Petit-Aigle, les mains liées sur le dos,
+semblait indifférent à ce qui l'entourait. Assis derrière
+lui, Jean échangeait des signes avec les hommes de police,
+sans avoir l'air de le connaître.</p>
+
+<p>On atteignit ainsi le milieu du Saint-Laurent; les deux
+canots marchant de conserve.</p>
+
+<p>Tout à coup le bancal, qui s'était dressé comme pour
+examiner un objet à distance, perdit son équilibre et
+tomba sur le Petit-Aigle.</p>
+
+<p>Les policemen partirent d'un éclat de rire..</p>
+
+<p>Le muet se releva lentement, et, comme s'il eut entendu
+les rieurs, se tourna vers eux avec colère. L'hilarité des
+agents de la force publique redoubla. Mais alors Co-lo-mo-o
+et le nain sautèrent dans le fleuve, chacun d'un
+côté.</p>
+
+<p>&mdash;Tirez dessus! tirez dessus! commanda le grand-connétable,
+qui avait vu ce mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur! dit Léonie, en lui arrêtant le bras
+car le magistrat avait déjà armé un pistolet.</p>
+
+<p>C'était inutile; Jean-Baptiste et l'Indien, dont le premier
+avait coupé les entraves, dans sa chute prétendue,
+s'étaient enfoncés sous l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les poursuivre! Nous les attraperons! nous
+les attraperons! Dix piastres A celui qui prendra le sauvage!
+cria le grand-connétable.</p>
+
+<p>L'autre canot se mit aussitôt à donner la chasse au
+fugitif, dans la direction des rapides. Celui de l'officier
+de police allait suivre la même route, quand madame de
+Repentigny dit à ce dernier:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, on nous attend à Lachine; vous ne
+voulez pas, j'espère que nous participions à vos recherches!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, madame; pardon de mon oubli, je vais
+vous faire conduire à terre.</p>
+
+<p>Cette réponse soulagea Léonie d'un grand poids. Dans
+le fond de son âme, elle priait Dieu pour que le Petit-Aigle
+échappât aux agents de police, et ses yeux demeuraient
+rivés sur le fleuve.</p>
+
+<p>Elle désirait et tremblait, en même temps, de voir reparaître
+son sauveur.</p>
+
+<p>Mais le canot du grand-connétable arriva à Lachine
+sans que Léonie eût, de nouveau, aperçu Co-lo-mo-o ou
+le nain.</p>
+
+<p>Le lunch, chez Xavier Cherrier, fut assez triste, malgré
+les efforts du jeune homme et de sa femme pour l'égayer.
+Léonie était soucieuse; sa mère partageait son anxiété, et
+les plaisanteries de leur hôte sur l'échauffourée de sir
+William ne parvinrent pas à leur dérider le front.</p>
+
+<p>Tous quatre revinrent à Montréal.</p>
+
+<p>A la sollicitation de sa fille, madame de Repentigny
+envoya un domestique pour savoir si le Petit-Aigle avait
+ou non été repris.</p>
+
+<p>On lui rapporta qu'on ne savait ce qu'il était devenu
+et que, désespérant de s'en emparer, la police avait abandonné
+la poursuite.</p>
+
+<p>Cette réponse rassénéra Léonie; car elle avait l'intime
+assurance que Co-lo-mo-o ne s'était pas noyé.</p>
+
+<p>Dans la soirée, sir William se fit annoncer. La jeune
+fille se sentait de bonne humeur. Au lieu de plaisanter
+sur sa mésaventure, elle ne lui en parla que pour le
+plaindre, et avec une commisération qui enchanta l'officier,
+peu habitué à de semblables témoignages d'affection.</p>
+
+<p>Outre sir William et Cherrier, plusieurs personnes
+de la ville avaient été retenues à dîner par madame
+de Repentigny.</p>
+
+<p>Le repas fut animé, joyeux, la maîtresse de la maison
+ayant préalablement interdit toute conversation politique.</p>
+
+<p>Mais, après le dessert, les dames quittèrent la table,
+suivant la mode anglaise; on enleva la nappe, et les domestiques
+apportèrent des carafes de vin, des noix, des
+noisettes et différentes espèces de fruits secs.</p>
+
+<p>Les messieurs, délivrés de leur consigne, commencèrent
+alors à parler des événements du jour. Sir William
+King, qui avait bu en véritable enfant du nord, fit une
+sortie furibonde contre les Canadiens-Français. Quoique
+plusieurs des assistants appartinssent à cette nationalité,
+la plupart étant fonctionnaires publics, et, comme tels,
+plus jaloux de leurs emplois que de leur dignité personnelle,
+n'osaient lui répondre. Quelques-uns même applaudissaient
+chaudement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous tondrons, s'il le faut, jusqu'à la peau, ces
+moutons entêtés, très-entêtés, s'écria sir William en manière
+de conclusion.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera probablement pour vous remplumer, répondit
+Cherrier, en grugeant une amande.</p>
+
+<p>A cette allusion, le visage de l'officier passa du pourpre
+au cramoisi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une insulte? tonna-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, à votre choix, répliqua tranquillement Cherrier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!... reprit l'Anglais, haussant encore le
+ton.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messieurs, du calme, je vous prie; n'oublions
+pas que nous sommes chez des dames, intervint un des
+convives.</p>
+
+<p>La provocation en resta là, et l'entretien redevint général.
+Chacun pensait, sauf les intéressés, que cette dispute
+n'aurait pas plus de suites que les fumées du vin, auxquelles
+on l'attribuait généralement.</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, Cherrier reçut, dans la matinée,
+deux officiers anglais, porteurs d'un cartel de la part de
+sir William King. On lui laissait le choix des armes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, messieurs, leur dit le jeune homme;
+entre quatre et cinq heures, j'aurai l'honneur de vous
+envoyer mes témoins.</p>
+
+<p>Xavier était très-brave. Le duel ne l'effrayait pas. Il
+détestait depuis longtemps sir William King, dont l'impertinente
+fatuité lui agaçait les oreilles, suivant son expression;
+depuis longtemps aussi il ne négligeait aucune
+occasion de rabaisser sa morgue aristocratique.</p>
+
+<p>Mais Xavier aimait sa femme; il l'aimait passionnément.
+Et l'idée d'une rencontre, qui pouvait être mortelle,
+l'attrista un moment.</p>
+
+<p>Il réfléchit durant une heure en se promenant dans
+son cabinet, puis il écrivit quelques lettres, traça nu
+crayon cinq ou six lignes sur un carré de papier, le roula
+entre ses doigts, et monta à une volière qu'il entretenait
+sous les combles de sa maison.</p>
+
+<p>Dans cette volière, une demi-douzaine de pigeons roucoulaient
+amoureusement. Xavier en saisit un, lui attacha
+le rouleau de papier au cou, ouvrit une lucarne, et
+lâcha l'oiseau, qui prit aussitôt son essor vers le Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Trois heures après, un homme de haute stature était
+introduit dans le cabinet de Cherrier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon ami, dit-il, après lui avoir serré la
+main, vous voulez vous battre au moment où nous avons
+besoin de tous nos bras, de toutes nos intelligences!
+C'est une sottise, pardonnez-moi ma rude franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'était impossible de refuser, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre adversaire?</p>
+
+<p>&mdash;Sir William King, un officier anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Un officier anglais! dit l'inconnu en tressaillant.
+Ah! c'est différent. Je prends votre parti, le voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, soyez mon témoin, cela suffira.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Je ne savais ce que je disais.
+Quelles armes?</p>
+
+<p>&mdash;Le pistolet. Mon autre témoin sera M. Décoigne.
+Souhaitez-vous vous entendre avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément. Où aura lieu la rencontre?</p>
+
+<p>&mdash;Il vaudrait peut-être mieux aller sur la frontière,
+car les lois.....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit l'étranger. C'est trop loin, et nous
+n'avons pas de temps à perdre. Je connais un endroit
+charmant. Si vous voulez vous en rapporter à moi.....</p>
+
+<p>Cherrier s'inclina en signe d'assentiment. Après quelques
+nouveaux pourparlers les deux hommes se quittèrent.</p>
+
+<p>Xavier était si tranquille que sa femme ne soupçonna
+pas le danger auquel il allait s'exposer.</p>
+
+<p>Le lendemain, deux canots déposèrent six hommes
+sur un des îlots de Boucherville, à six lieues environ de
+Montréal.</p>
+
+<p>Parmi ces hommes se trouvaient Xavier Cherrier et sir
+William King.</p>
+
+<p>Ils se présentèrent mutuellement leurs témoins:
+MM. Villefranche<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a> et Décoigne pour Cherrier, Steven
+et Johnson pour King.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>En abordant, Villefranche avait les traits contractés.
+A en juger par sa physionomie, une tempête terrible
+grondait dans son sein. Malgré l'air de force et d'énergie
+que respirait toute sa personne, il chancelait
+presque.</p>
+
+<p>Le terrain fut choisi dans une éclaircie gazonnée, au
+milieu de laquelle s'élevait un petit tertre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a vingt et un ans... déjà<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>! murmura le principal
+témoin de Cherrier, en embrassant ce tertre dans un
+regard sombre et douloureux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>La <i>Huronne</i>, prologue.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous prêts, messieurs? demanda M. Steven.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dirent les deux adversaires.</p>
+
+<p>Ils devaient tirer à vingt-cinq pas, et rester en place ou
+marcher facultativement l'un sur l'autre.</p>
+
+<p>On leur remit à chacun un pistolet chargé.</p>
+
+<p>Ils se postèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit M. Steven, d'une voix brève.</p>
+
+<p>Les deux antagonistes étaient également altérés de
+vengeance. Ils ne bougèrent pas de place.</p>
+
+<p>Une double explosion retentit. Xavier tomba à la renverse,
+baigné dans son sang.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grommela Villefranche, entre ses dents; ce
+misérable Anglais nous échappe; j'espérais pourtant
+bien l'enterrer ici! Mais, patience, patience, je le retrouverai!</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h3>LES GARNISAIRES DE L'ILE AU DIABLE.</h3>
+
+<p>Après le départ des deux canots qui emmenaient
+Co-lo-mo-o et la police, les iroquois attroupés sur le rivage
+du Saint-Laurent, à Caughnawagha, s'étaient lentement
+retirés dans leurs loges.</p>
+
+<p>Seules deux personnes, deux femmes, ne quittèrent
+point le bord du fleuve.</p>
+
+<p>L'une, debout à la pointe d'un rocher, drapée dans sa
+couverte, muette, immobile comme un marbre, mais le
+front plissé, les yeux sombres, profondément rentrés
+sous leurs orbites, les traits contractés, la lèvre frissonnante,
+semblait quelque manitou indien descendu sur
+la terre pour y venger les insultes faites à son peuple.</p>
+
+<p>L'autre, accroupie, la tête penchée, le visage plongé
+dans ses mains, les cheveux flottant au vent, pleurait à
+chaudes larmes. Puissante aussi, sa douleur s'exhalait en
+sanglots déchirants. Mais que loin elle était de celle qui
+gonflait le sein de sa compagne, sans pouvoir s'épancher!
+Cependant, si l'attitude austère de celle-ci effrayait presque,
+la posture humble, désespérée de celle-là, navrait le coeur.</p>
+
+<p>La première était Ni-a-pa-ah, mère de Co-lo-mo-o; la
+seconde était Hi-ou-ti-ou-li, la Fauvette-Légère, fille de
+Mu-us-lu-lu, soeur de la maîtresse de sir William
+King.</p>
+
+<p>Hi-ou-ti-ou-li aimait Co-lo-mo-o. Après la famille de
+Nar-go-tou-ké, la sienne était celle des Iroquois de
+Caughnawagha dont le sang s'était conservé le plus pur.</p>
+
+<p>On avait même espéré qu'un mariage entre leurs enfants
+éteindrait la haine qui divisait les deux chefs. Par
+malheur, aucun d'eux n'était disposé à faire une concession
+à l'autre.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o avait accueilli avec une indifférence complète
+l'amour d'Hi-ou-ti-ou-li. Et la jeune fille, malgré
+sa jeunesse rayonnante de beauté, se consumait dans le
+chagrin et les pleurs; car, dédaignée par l'objet de son
+culte, elle était encore en butte aux mauvais traitements
+de ses parents qui ne lui pardonnaient pas sa tendresse
+pour le fils de leur ennemi.</p>
+
+<p>Tout d'un coup Hi-ou-ti-ou-li releva la tête, puis elle
+s'élança vers Ni-a-pa-ah:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, dit-elle, je vais suivre le Petit-Aigle;
+venez avec moi; partons; je connais, parmi les Fransé<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>
+de Montréal, des chefs influents. Nous irons chez eux;
+nous leur parlerons; ils rendront la liberté...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Les Indiens appellent ainsi les Canadiens-Français.</p></blockquote>
+
+<p>Elle s'arrêta court, la pauvre enfant, et baissa les
+yeux.</p>
+
+<p>Aux premiers mots, Ni-a-pa-ah avait haussé les
+épaules, ensuite elle s'était retournée lentement et avait
+repris le chemin de sa cabane, sans accorder un regard à
+la belle éplorée.</p>
+
+<p>L'affliction chez nous efface les rangs, elle fait taire les
+inimitiés. Il n'en est pas de même chez les Peaux-Rouges.
+L'aversion subsiste à travers toutes les vicissitudes de la
+vie. Elle en dépasse les limites pour se transmettre, plante
+vénéneuse, vivace, indéracinable, de générations en générations.</p>
+
+<p>La femme de Nar-go-tou-ké éloignée, Hi-ou-ti-ou-li
+reporta sur le fleuve ses yeux humides.</p>
+
+<p>Le temps était fort clair et la vue embrassait les deux
+rives.</p>
+
+<p>A ce moment, la Fauvette-Légère aperçut le bancal,
+qui se levait dans le canot et tombait sur Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Elle pressentit l'intention de Jean-Baptiste. Son coeur
+battit violemment. Les pleurs séchèrent sous sa paupière.
+Son regard doubla d'intensité.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle se jette à l'eau, aussitôt Hi-ou-ti-ou-li
+saute dans un canot et s'avance vers le milieu du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Cependant, Jean-Baptiste avait, pour couper les liens
+du jeune chef, profité du passage d'un de ces longs
+trains, de bois que les Canadiens-Français appellent
+cages.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o comprit bien que la cage pouvait lui être
+d'une grande utilité.</p>
+
+<p>Lorsqu'il plongea, une distance de cinquante à soixante
+brasses environ le séparait des canots de la police.</p>
+
+<p>Mais au lieu de nager tout d'abord vers la cage, le
+jeune homme prit une direction opposée, et, après quatre
+ou cinq minutes, se montra à fleur d'eau derrière une
+petite île.</p>
+
+<p>Du bateau lancé à sa poursuite, on le distingua.</p>
+
+<p>L'Indien n'en demandait pas davantage. Se renfonçant
+immédiatement sous les flots, il pointe alors sur la
+cage, pendant que les gens de police, trompés par son
+stratagème, le chassent vainement autour de l'île.</p>
+
+<p>Le train de bois marche avec lenteur.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o ne tarde guère à ile rejoindre. Quand il juge
+c«i cire tout près, il remonte, et une grosse botte d'herbes
+aquatiques paraît à la surface du fleuve.</p>
+
+<p>Ces herbages, c'est Co-lo-mo-o qui les a cueillis près
+de l'Ile. On dirait qu'arrachés de quelque crique par la
+force du courant, ils s'en vont bien innocemment à la
+dérive. Mais, dans leur touffe épaisse, se cache la tête du
+Petit-Aigle. Il respire, tout en observant ses ennemis, à
+présent descendus sur l'île pour l'y chercher.</p>
+
+<p>Cependant Co-lo-mo-o est fatigué. Longue est la course
+qu'il a fournie sans pouvoir reprendre haleine. Il s'accroche
+à un des arbres qui composent la cage et examine
+les hommes chargés de la diriger.</p>
+
+<p>C'est que déjà se font entendre les voix mugissantes
+des rapides; c'est que déjà aussi les vagues sont devenues
+trop impétueuses pour qu'il soit possible de regagner la
+rive à la nage, et que Co-lo-mo-o sait qu'à moins de
+monter sur le train, il court risque d'être déchiré par les
+rochers qui hérissent le Saint-Laurent au sault Saint-Louis.</p>
+
+<p>Que les cageux soient des Canadiens-Français ou des
+Irlandais, et le Petit-Aigle leur demandera assistance, car
+les uns et les autres détestent les Anglais.</p>
+
+<p>Mais à leurs grosses figures sanguinolentes, à leurs
+yeux bleus, à leurs favoris roux comme leurs cheveux,
+Co-lo-mo-o reconnaît des Écossais, ces fidèles serviteurs
+de la couronne d'Angleterre, que le temps a rendus plus
+royalistes que le roi lui-même.</p>
+
+<p>Impossible de s'adresser à ces hommes. Malgré le
+respect,&mdash;un peu exagéré,&mdash;qu'on leur prête pour les
+lois de l'hospitalité, ils s'empareraient assurément du
+jeune sagamo et le livreraient à la police, en arrivant à
+Montréal.</p>
+
+<p>Pourtant l'on n'aperçoit plus dans l'espace les policemen.</p>
+
+<p>A peine la cime des arbres de l'île où ils ont débarqué
+est-elle encore visible.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o réfléchit.</p>
+
+<p>Il faut se décider, et promptement: de plus en plus on
+approche des rapides et voilà que les cageux se hâtent
+de diviser leur train en plusieurs parties, suivant
+l'habitude, afin qu'il ne soit pas rompu par les écueils,
+en descendant la cataracte.</p>
+
+<p>Que faire? se confier à eux. C'est la dernière chance
+de salut. Il n'y a plus à hésiter.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o en prend la résolution. La perspective de
+la prison est encore préférable à une mort imminente.</p>
+
+<p>Il dresse la tête; il fait un mouvement pour se hisser
+sur la cage: le bruit d'un canot frappe son oreille.</p>
+
+<p>Suspendu à l'un des bois flottants, Co-lo-mo-o se retourne,
+plein de rage, prêt à replonger dans l'abîme et à
+périr dans son sein, plutôt qu'à se livrer aux ennemis de
+sa race.</p>
+
+<p>Mais non, le brave Iroquois ne succombera pas ainsi; pas ainsi,
+non, il ne languira pas cette fois dans un noir cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Vile! vite! mon frère! lui crie une voix inquiète.</p>
+
+<p>Un des cageux répond:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ou diable va-t-on comme cela, la belle? As-tu
+envie de sauter les rapides avec nous? Au moins, viens
+ici, près de moi, tu seras plus on sûreté que dans ta coquille
+de noix.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! c'est qu'elle est jolie, cette coquine! ajouta
+un second. Ah! mais qu'est-ce que cela veut dire!</p>
+
+<p>Cette exclamation fut arrachée au marinier par la soudaine
+apparition de Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Reconnaissant la personne et la voix qui l'avaient appelé
+l'Indien prit son élan, monta sur la cage, et d'un
+bond, fut dans le canot, à côté d'Hi-ou-ti-ou-li.</p>
+
+<p>&mdash;Ces sauvages, ça vous a de drôles d'inventions! dit
+le premier des Écossais qui avait parlé.</p>
+
+<p>&mdash;A quel jeu jouent-ils? dit lautre.</p>
+
+<p>&mdash;Au jeu de l'évasion, intervint un troisième. L'homme
+est un prisonnier, je l'ai remarqué, tout à l'heure, dans
+le bateau de la police. Il s'est échappé. Mais il y a sans
+doute une prime pour sa peau; je m'en vas tâcher de
+l'avoir.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le cageux prit, sur un fagot, un
+long fusil simple, l'épaula tranquillement et fit feu.</p>
+
+<p>&mdash;Un cri perçant retentit.</p>
+
+<p>&mdash;Touché! touché! je l'ai touché! s'exclama l'Écossais,
+en brandissant triomphalement son fusil en l'air.</p>
+
+<p>L'on n'entendit plus rien, car les tronçons de la cage
+s'étaient tour à tour engagé dans la passe des rapides.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère est blessé! répétait avec angoisses Hi-ou-ti-ou-li,
+en voyant quelques gouttes de sang qui roulaient
+sur la joue de Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma soeur, répondit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu as été atteint!</p>
+
+<p>&mdash;Légèrement. Ramons, ramons; à droite! ferme!
+repartit le Petit-Aigle qui, aussitôt dans le canot, avait
+saisi une pagaie et faisait des efforts surhumains pour
+résister à la violence des eaux.</p>
+
+<p>Ce n'était point une entreprise aisée. Des lames
+courtes, furieuses, irritées, déferlaient avec fracas autour
+de l'esquif, menaçant de l'engloutir ou de le précipiter
+avec elles à travers les écueils. Pour braver leur
+colère, pour la vaincre, il fallait joindre l'énergie A la
+prudence, l'habileté au sang-froid.</p>
+
+<p>Ces qualités, Co-lo-mo-o les possédait heureusement à
+un haut degré.</p>
+
+<p>Secondé avec autant d'intelligence que de courage par
+Mi-ou-li-ou-li, il parvint, après une lutte acharnée avec le
+terrible élément, à placer un certain intervalle entre les
+rapides et son embarcation.</p>
+
+<p>Hors du danger le plus pressant, il se demanda ce qu'il
+devait faire. Retourner au village eut été une maladresse.
+Aussi le Petit-Aigle n'y songea-t-il point. Le meilleur
+parti qu'il put adopter, c'était de joindre son père sur
+l'île au Diable.</p>
+
+<p>Mais une difficulté se présentait. Hi-ou-ti-ou-li était fille
+de Mu-us-lu-lu; ne le trahirait-elle pas? D'ailleurs, l'île
+au Diable servait de retraite à une foule de gens, Canadiens
+et Indiens, en hostilité ouverte avec le gouvernement
+anglais. Tous s'étaient liés par un serment solennel
+à ne jamais révéler cet asile.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o résolut de sonder la Fauvette-Légère.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie, dit-il, ma soeur du service qu'elle m'a
+rendu. En revenant à Caughnawagha, je lui ferai des
+présents qui lui prouveront que mon coeur n'est point
+ingrat.</p>
+
+<p>&mdash;Hi-ou-ti-ou-li, répondit-elle, ne demande rien. Si
+son frère Co-lo-mo-o est heureux, elle aussi est heureuse;
+s'il souffre, elle aussi souffre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur est bonne, reprit le sagamo. Pourquoi
+l'esprit du père de ma soeur n'est-il pas semblable au
+sien?</p>
+
+<p>L'Indienne soupira, et le Petit-Aigle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;L'esprit du père de ma soeur lui parle pour les ennemis
+du notre race.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'écria vivement la jeune fille, l'esprit d'Hi-ou-ti-ou-li
+lui parle pour les amis de Co-lo-mo-o. En le voyant
+pris par les Habits-Rouge elle a pleuré; en le voyant se
+jeter dans la Grande-Rivière, elle a été réjouie et elle est
+venue à lui pour l'aider s'il avait besoin de son secours.</p>
+
+<p>Le sachem, se tournant vers elle, lui envoya un regard
+de gratitude, et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur veut donc du bien à Co-lo-mo-o?</p>
+
+<p>&mdash;Hi-ou-ti-ou-li veut pour Co-lo-mo-o ce qui lui est
+agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle serait fidèle à ceux qu'il aime?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, répliqua-t-elle avec ardeur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit lu Petit-Aigle; si je lui découvrais un
+secret elle le garderait comme la Grande-Rivière garde
+les cailloux qu'on laisse tomber dans son lit?</p>
+
+<p>&mdash;Si mon frère confiait un secret à Hi-ou-ti-ou-li, dit-elle
+chaleureusement, c'est qu'il l'aimerait; et s'il l'aimait,
+Hi-ou-ti-ou-li mourrait avec joie pour lui faire un plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur n'aperçoit-elle rien là-bas, sur la rive?
+interrogea Co-lo-mo-o, changeant brusquement le sujet
+de la conversation.</p>
+
+<p>Fauvette-Légère regarda un instant dans la direction
+qu'il indiquait.</p>
+
+<p>Elle, lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois les Habits-Rouges. Que mon frère n'aille
+pas de ce côté!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Co-lo-mo-o n'ira point. Il se rendra dans un
+autre lieu où il pourra échapper aux griffes de ses lâches
+anglais, si Hi-ou-ti-ou-li veut lui promettre de ne point
+le trahir.</p>
+
+<p>&mdash;Hi-ou-ti-ou-li le jure sur la croix qu'adorent les
+chrétiens! répondit gravement la jeune Iroquoise en
+étendant son bras vers le petit clocher de la chapelle de
+Caughnawagha, qui se profilait dans le lointain.</p>
+
+<p>Satisfait de ce serment, le fils de Nar-go-tou-ké oublia
+qu'il était défendu aux non-initiés de pénétrer dans l'île
+au Diable et manoeuvra hardiment vers ce point.</p>
+
+<p>Sa compagne le laissa faire sans prononcer une parole,
+quoiqu'elle ignorât l'existence du cordage qui facilitait
+l'accès de l'îlot; et quoique, par conséquent, elle dût d'abord
+juger le dessein de Co-lo-mo-o follement téméraire.</p>
+
+<p>Mais n'avait-elle pas dit, ne pensait-elle pas que ce serait
+un bonheur pour elle de mourir, s'il était nécessaire,
+en le servant?</p>
+
+<p>Surprise à la vue du câble dont Co-lo-mo-o se saisit,
+afin de haler le canot jusqu'à la seule place abordable,
+elle le fut bien davantage quand une foule de gens, à
+l'extérieur farouche, les entourèrent au moment de leur
+débarquement.</p>
+
+<p>Parmi eux, il y avait des Canadiens, des Indiens, des
+Irlandais, et quelques Anglais.</p>
+
+<p>Tous étaient armés.</p>
+
+<p>Il remplissaient l'étroite crique où Co-lo-mo-o amarrait
+son canot. Plus encore que la jeune fille, ils paraissaient
+étonnés. La plupart lui lancèrent des regards menaçants.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké, son fusil à la main, marcha vers Co-lo-mo-o,
+et, lui frappant sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, dit-il d'un ton rude, mon fils amène-t-il
+ici cette fille de loup?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a sauvé la vie, balbutia le jeune homme,
+tremblant d'avoir offensé son père.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour la récompenser de lui avoir sauvé la
+vie que mon fils la conduit à sa perte? reprit la Poudre
+en portant le pouce sur le chien de son fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Les Habits-Rouges me poursuivaient.....</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké ne lui donna pas le loisir d'achever.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! s'écria-t-il. Mon fils nous a vendus en
+montrant, notre refuge à cette squaw de malheur. Il périra
+avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que les règlements de noire association
+décrètent la mort contre les délateurs et les profanes, dit
+un Canadien-Français; mais avant de condamner ce jeune
+homme, on devrait l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mes règlements à moi, riposta impétueusement la
+Poudre, sont qu'il est mon fils, qu'il a manqué au respect
+qu'il me devait, en amenant ici cette fille, et que,
+pour le punir, je vais le tuer comme il le mérite.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous ai manqué de respect, je suis prêt à subir
+mon châtiment; mais épargnez Hi-ou-ti-ou-li, dit bravement
+Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Épargner le vil rejeton de Mu-us-lu-lu! Non! non!
+dit aigrement Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>Et deux petits coups secs résonnèrent.</p>
+
+<p>L'irascible sagamo venait d'armer son fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce pour Co-lo-mo-o! grâce pour votre fils! supplia
+Hi-ou-ti-ou-li en se jetant à ses genoux; grâce pour
+lui, je vous en conjure! Moi, je ne découvrirai pas votre
+secret, je l'ai juré..... Si vous doutez de la parole d'Hi-ou-ti-ou-li,
+sacrifiez-la, et ne faites pas de mal à Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut délibérer, dirent plusieurs voix.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké ne les entendit pas. Il ajusta le Petit-Aigle,
+toujours calme, impassible, et pressa la détente. Le
+coup partit. Mais une main vigoureuse avait subitement
+rabaissé le canon du fusil, et le plomb meurtrier s'était
+logé en terre.</p>
+
+<p>&mdash;Poignet-d'Acier! Poignet-d'Acier! murmurèrent
+les spectateurs.</p>
+
+<p>Exaspéré par cette opposition soudaine à l'horrible
+forfait que, dans son emportement aveugle, il eut accompli,
+la Poudre avait tourné sur ses talons comme sur un
+pivot, et, la prunelle enflammée, la provocation à la bouche,
+il défiait le nouveau venu.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h3>LE CHARLEVOIX</h3>
+
+
+<p>Haute taille, belle prestance, charpente musculeuse,
+visage rude, bronzé, cheveux noirs, grisonnants, barbe
+longue, de même nuance que les cheveux, l'air d'un
+héros de légende, tel était ce dernier.</p>
+
+<p>Son âge eût été difficile à préciser; il pouvait tout
+aussi bien avoir quarante-cinq ans que soixante. Mais la
+force et la santé rayonnaient sur sa personne. On devinait
+qu'il avait été créé pour le commandement, destiné
+aux choses grandes, bonnes ou mauvaises. Un costume
+mi-parti de voyage, mi-parti de ville, faisait ressortir
+les admirables proportions de ses membres.</p>
+
+<p>C'était un chapeau de feutre brun foncé, une tunique
+en velours sombre, boutonnée jusqu'en haut, un pantalon
+de même étoffe, à demi enfoui dans une paire de
+grandes bottes de chasse, mais qu'on pouvait, en un tour
+de main, ramener et rabattre par-dessus les tiges.</p>
+
+<p>Il avait débouché par une étroite issue, pratiquée
+entre les buissons qui bordent l'île au Diable, et se tenait
+appuyé à une carabine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère a-t-il perdu la raison? dit-il d'une voix
+brève à Nar-go-tou-ké. L'heure est-elle propice pour
+avoir des querelles? Est-ce au moment d'attaquer nos
+ennemis qu'il faut nous diviser? Ce jeune homme n'est-il
+pas le fils de mon frère? le dernier des descendants d'une
+famille qui compte tant de braves? Que mon frère réfléchisse,
+et mon frère me remerciera d'avoir arrêté son
+bras; car si mon frère est prompt comme la poudre, dont
+on lui a donné le nom, il a la sagesse d'un vieillard, la
+bonté du père des hommes.</p>
+
+<p>Ce discours était bien propre à apaiser l'irritation du
+sagamo. Il flattait sa vanité, le sentiment par excellence
+des Indiens, et lui donnait le temps d'envisager l'étendue
+du crime qu'il avait été sur le point de perpétrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, c'est juste, appuyèrent les assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda l'un, que ferons-nous de cette
+squaw? car puisqu'elle est fille de Mu-us-lu-lu, un
+loyaliste enragé, elle nous vendra assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Je réponds d'elle, s'écria Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké fronça les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, dit-il, d'un ton ironique, le descendant
+de la Chaudière-Noire voudrait prendre sous sa protection
+les enfants du Loup? Oublie-t-il que c'est le père de cette
+fille qui m'a dénoncé aux Habits-Rouges? S'il en était
+ainsi, j'étranglerais plutôt Co-lo-mo-o de mes propres
+mains, que de le laisser déshonorer le sang qui coule dans
+ses veines.</p>
+
+<p>&mdash;Co-lo-mo-o demande pardon à son père, il est prêt
+à le vénérer et à lui obéir en tout, dit doucement le jeune
+homme; mais Hi-ou-ti-ou-li l'a aidé à échapper aux
+Kingsors, et il ne la paiera point par un acte de la plus
+noire ingratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune Aigle parle bien; il est digne de figurer au
+conseil des anciens. Qu'il nous conte ce qui lui est arrivé;
+et toi, vaillant Nar-go-tou-ké, écoute-le avec le calme
+des hommes forts, dit alors Poignet-d'Acier.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o, encouragé par l'approbation générale, fit
+simplement et correctement le récit de ce qui s'était passé
+à Caughnawagha depuis la fuite de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>&mdash;En apprenant les outrages dont sa femme et son fils
+avaient été victimes, celui-ci se sentit pris d'une fureur
+nouvelle qui s'exhala en cris frénétiques, auxquels la
+plupart des auditeurs joignirent des paroles de vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque cette squaw a sauvé tes jours et puisqu'elle
+promet de se taire, qu'elle parte! dit brusquement le
+sagamo, quand Co-lo-mo-o cessa de parler. Mais qu'elle
+se souvienne que si sa langue tourne une fois de trop dans
+sa bouche, je la lui arracherai pour la donnera manger
+à mes chiens!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu, jeune fille, fit gravement Poignet-d'Acier.
+Va, et rappelle-toi ton serment.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que Hi-ou-ti-ou-li a promis à Co-lo-mo-o, elle
+l'observera avec autant de régularité que le soleil observe
+son cours, répondit l'Indienne en embrassant le Petit-Aigle
+dans un long regard, comme si elle prévoyait,
+hélas! que ce regard était le dernier, qu'elle ne reverrait
+plus le fils de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>Pendant que, un à un, les acteurs de cette scène se
+baissaient et s'introduisaient sous les halliers pour rentrer
+à l'intérieur de l'ilot, la Fauvette-Légère monta dans son
+canot et quitta lentement le rivage, en se laissant glisser
+le long de la corde qui leur avait servi pour attérir.</p>
+
+<p>Elle espérait que Co-lo-mo-o lui adresserait un mot,
+un signe, un coup d'oeil. Mais soit qu'il craignit d'offenser
+son père, soit qu'il ne pensât plus à elle, Co-lo-mo-o se
+plongea sous les broussailles, sans se tourner vers la pauvre
+Indienne.</p>
+
+<p>Fatal oubli, il fut la perte de la Fauvette-Légère.</p>
+
+<p>Le sang s'arrêta dans ses veines; son coeur se glaça; un
+tourbillon passa sur ses yeux; ses doigts détendus lâchèrent
+le câble protecteur, et la malheureuse Iroquoise,
+entraînée avec la rapidité de la foudre, sur la cataracte
+qui rugissait à cent brasses de là, fut mise en pièces avec
+sa frêle embarcation.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas proféré un cri, pas fait une tentative
+pour disputer sa vie à la mort.</p>
+
+<p>Le lendemain on trouva, échoués dans la baie de Laprairie,
+ses restes sanglants, que se disputait une bande
+de vautours.</p>
+
+<p>Cependant Co-lo-mo-o avait suivi les compagnons de
+son père dans l'éclaircie ouverte au milieu de l'île. Il était
+content de savoir sa libératrice en sûreté; mais ne se
+préoccupait plus guère d'elle, croyant qu'elle retournerait,
+sans encombre, à Caughnawagha.</p>
+
+<p>Une fois dans la clairière, il remarqua que le nombre
+des insulaires augmentait.</p>
+
+<p>Ils arrivaient de toutes les parties de l'ilot et semblaient,
+pour ainsi dire, sortir de dessous terre.</p>
+
+<p>Bientôt on en put compter plus de deux cents.</p>
+
+<p>Gens robustes, à la mine énergique, ils appartenaient
+aux classes ouvrières de la société.</p>
+
+<p>Les trappeurs, les bateliers, les cageux, dominaient
+néanmoins dans la masse.</p>
+
+<p>La clairière était couverte de monde. Poignet-d'Acier
+grimpa sur la gigantesque statue dont il a été question
+déjà, et, s'adressant à la multitude:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit-il, le but qui nous rassemble vous est
+connu. Quels que soient nos motifs, nous voulons tous
+briser le joug que l'Angleterre fait peser sur ce pays.
+Pour moi, ce n'est pas le désir d'une heure; il y a plus de
+vingt ans qu'il me brûle, que j'en poursuis la réalisation.</p>
+
+<p>Ils le savent, ceux qui m'ont accompagné des déserts de la
+Colombie jusqu'ici. Deux fois, j'ai possédé des richesses
+si grandes que j'aurais pu acheter tout le Canada aux
+tyrans qui l'oppriment et qui le vendraient s'ils en trouvaient
+un prix capable de satisfaire leur cupidité; mais,
+deux fois, mes trésors m'ont été enlevés au moment où je
+les rapportais pour vous délivrer de l'infâme tyrannie
+sous laquelle Canadiens et Indiens, Irlandais et même
+Anglais, voue gémissez. Cependant, quoique ruiné, je
+n'ai jamais perdu l'espoir. N'avais-je pas avec moi des
+hommes intrépides, dévoués jusqu'à la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! s'écrièrent divers individus dans la foule.</p>
+
+<p>L'orateur poursuivit, en s'animant par degrés:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes entrés au Canada: on nous a proscrits!
+Nous avons demandé justice: on a mis nos têtes à prix!
+Nous avons protesté: on a tiré sur nous! Eh bien, mes
+amis, que fallait-il faire? Profiter de l'exaspération publique,
+nous unir aux membres du parti libéral; nous entendre
+avec les chefs de ce parti, les Papineau, les Neilson,
+les O'Callaghan, les Bédard, les Morin, les Viger, et
+prendre une heure pour déployer partout, dans le Haut
+comme dans le Bas-Canada, l'étendard de l'indépendance!</p>
+
+<p>&mdash;Hourrah! hourrah! hip, hip, bip, hourrah! vociféra
+l'auditoire enthousiasmé.</p>
+
+<p>&mdash;Cette heure, reprit le tribun, elle va sonner. Approuvez-vous
+mon alliance avec les patriotes de la province?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Consentez-vous à leur obéir sous mes ordres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, je vous le dis, mes amis, le temps de se
+lever en masse est venu. Les correspondances que j'entretiens,
+comme vous le savez, au moyen de pigeons dressés
+à cet effet et qui partent à tout instant d'ici, mon quartier
+général, ces correspondances m'apprennent que le
+signal sera prochainement donné dans toute la colonie,
+depuis le golfe Saint-Laurent jusqu'aux Grands-Lacs;
+tenez-vous donc pour avertis! Nous, nous ne sommes
+que des aventuriers qui avons des injures à venger.
+Nous nous réunissons aux partisans de l'émancipation;
+mais que cette union ne nous fasse pas oublier notre devise:
+Dent pour dent, oeil pour oeil, sang pour sang! Pour
+l'Angleterre, nous devons être les vengeurs, les fléaux de
+Dieu! Amis, encore un mot: Il faut nous disperser jusqu'au
+jour où je vous appellerai à moi, et jusqu'à ce jour,
+il faut courir les campagnes, raviver les blessures faites à
+l'orgueil national, remettre en mémoire les vieux griefs,
+distribuer des armes, des munitions, et partout souffler
+la haine contre l'administration anglaise, partout allumer
+l'incendie qui doit consumer jusqu'aux derniers vestiges
+de ce pouvoir exécrable!</p>
+
+<p>Des bravos formidables accueillirent la péroraison de
+Poignet-d'Acier.</p>
+
+<p>Il descendit de sa tribune improvisée, où plusieurs
+orateurs lui succédèrent et parlèrent, tour à tour ce
+langage métaphorique, imagé, si propre à remuer les
+passions des masses.</p>
+
+<p>Le crépuscule tombait lorsque le dernier discours fut
+fini.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mes amis, reprit Poignet-d'Acier, que
+chacun de vous aille là où il a le plus d'influence, et qu'il
+y attende avec patience le mot d'ordre que je ne tarderai
+pas d'envoyer à tous.</p>
+
+<p>S'adressant ensuite à Nar-go-tou-ké:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, lui dit-il, tu resteras ici avec moi et vingt
+de nos trappeurs. Notre devoir est de surveiller Montréal
+et d'y frapper le premier coup. Quant à ton fils Co-lo-mo-o,
+il est valeureux, il est rusé; il partira demain
+pour soulever les Hurons de Lorette et les Indiens du Saguenay.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, d'avoir pensé à moi,
+dit le jeune homme, en saluant avec déférence Poignet-d'Acier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; nous vous déguiserons, jeune homme,
+afin que vous ne soyez pas reconnu. Il y a ici, dans, ma
+tente, tout ce qui est nécessaire pour cela. Vous parlez
+sans accent le français et l'anglais. Avec une fausse
+barbe et un habillement de fin drap noir, vous pourrez
+facilement vous donner pour un planteur de la Louisiane.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, objecta Nar-go-tou-ké, mon fils restera ce
+qu'il est: l'ours n'a pas besoin de la peau du renard.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, répliqua sévèrement Poignet-d'Acier,
+qui veut la fin veut aussi les moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Le chef blanc dit vrai, mon père, ajouta Co-lo-mo-o.
+Sous mon costume je serais reconnu soit à Montréal, soit
+à Québec. Il vaut mieux en mettre un autre.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, dit le premier, ce ne sera que pour un
+temps. Aussitôt sa mission remplie, le jeune aigle reprendra
+sa couverte nationale.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il fasse donc comme il lui plaira, pourvu que
+son bras ne soit jamais fatigué quand la hache de guerre
+sera une fois déterrée, fit Nar-go-tou-ké d'une voix vibrante.</p>
+
+<p>&mdash;Je me porte garant pour sa valeur! dit Poignet-d'Acier,
+en posant familièrement sa main sur l'épaule du
+jeune iroquois.</p>
+
+<p>Moins d'une heure après, une vingtaine d'hommes
+seulement demeuraient encore sur l'île au Diable.</p>
+
+<p>Les autres, après avoir regagné le bord méridional du
+Saint-Laurent, s'étaient disséminés eu petits groupes, par
+différents chemins, dans les campagnes environnantes.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o, vêtu en colon des États de l'Amérique du
+Sud, coucha dans les bois de Saint-Lambert, hameau
+situé au bas de Laprairie, tout à fait vis à vis de Montréal.</p>
+
+<p>Le lendemain, il déjeuna dans une ferme et traversa
+le fleuve sur le bateau à roues mues par des chevaux,
+qui faisait alors le service entre les deux rives.</p>
+
+<p>Ce jour-là était un dimanche, il n'y avait point de départ
+pour Québec, Co-lo-mo-o resta enfermé dans une
+chambre de l'hôtel Rasco, où il était descendu.</p>
+
+<p>Le lundi, à quatre heures de l'après-midi, il prit passage
+pour Québec, à bord du vapeur <i>Charlevoix</i>.</p>
+
+<p>Nombreux étaient les voyageurs sur ce steamboat.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o aperçut plusieurs personnes qu'il avait
+l'habitude de voir à Montréal; mais aucune d'elles ne le
+reconnut. Partout autour de lui il entendait dire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme du Sud, ou <i>he is a Southman</i>.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle se félicitait intérieurement d'en imposer
+aux passagers, lorsque ses yeux, errant sur le pont, rencontrèrent
+les regards scrutateurs de Léonie de Repentigny.</p>
+
+<p>La jeune fille était accompagnée de sa mère et de sir
+William King, qui, lui aussi, examinait curieusement le
+faux planteur.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o se sentit troublé; mais il surmonta son
+émotion avec cette volonté puissante qui caractérise les
+Indiens, alluma nonchalamment un cigare, et, faisant un
+demi-tour sur lui-même, alla se cacher dans la foule, à
+l'autre extrémité du vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ravissant, très-ravissant, sur ma parole, disait
+alors sir William à Léonie; un sauvage affublé en yankee!
+spectacle merveilleux, très-merveilleux!</p>
+
+<p>L'Anglais était aussi calme, aussi humoristique que si,
+deux heures auparavant, il ne se fût pas battu en duel
+avec Xavier Cherrier.</p>
+
+<p>Madame et mademoiselle de Repentigny ignoraient
+entièrement cet incident. Désirant faire une visite à l'une
+de leurs amies, madame Mougenot<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>, qui habitait Trois-Rivières,
+jolie petite ville, placée entre Montréal et Québec,
+elles avaient prié l'officier de leur servir de cavalier,
+et sir William avait trouvé «original, très-original,» de
+blesser, à dix heures du matin, un cousin qu'elles affectionnaient
+beaucoup, et de leur faire sa cour à quatre de
+l'après-midi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous donc? répliqua Léonie à l'exclamation
+du sous-lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voilà une aventure romanesque, très-romanesque,
+my dear.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, balbutia-t-elle pour se donner
+une contenance, car elle éprouvait un grand malaise.</p>
+
+<p>Sir William partit d'un éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je gagerais, dit-il, cent guinées contre une que le
+personnage que vous voyez se faufiler là-bas parmi les
+passagers n'est pas ce qu'un vain peuple pense, comme
+dit je ne sais plus quel poète français.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce alors, je vous prie, sir William? demanda
+madame de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être un prince qui voyage incognito, répondit
+Léonie, en ébauchant un sourire pour dissimuler son
+inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! bien dit, très-bien dit! excessivement bien dit!
+s'écria l'officier frottant bruyamment ses mains l'une
+contre l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas du tout à la conversation, dit madame
+de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sir William plaisante toujours, et tu sais comme
+il est amusant, quand il s'avise de plaisanter, repartit
+aigrement la jeune fille.</p>
+
+<p>La cloche du bateau suspendit leur entretien.</p>
+
+<p>On sonnait pour le thé.</p>
+
+<p>Les voyageurs se réunirent dans l'entrepont, où la
+collation du soir était servie.</p>
+
+<p>Elle se composait de l'invariable <i>tea or coffee</i>, saucisses,
+oeufs frits, cornbeef (boeuf fumé) et pommes de terre
+cuites à l'eau.</p>
+
+<p>Le faux colon lie parut pas à ce repas.</p>
+
+<p>Léonie le vit se diriger vers un des cadres disposés de
+chaque côté de la salle, et qui se fermaient au moyen de
+rideaux.</p>
+
+<p>Après le thé, la jeune fille remonta avec sa mère et sir
+William sur le pont pour jouir de la brise du soir. Mais
+prétextant bientôt d'une migraine, elle redescendit dans
+l'entrepont.</p>
+
+<p>Les rideaux du cadre de Co-lo-mo-o étaient tirés.</p>
+
+<p>Une lampe vacillante éclairait à peine la vaste
+cabine.</p>
+
+<p>Léonie s'approcha de cette lampe, déchira une page de
+son agenda, y écrivit deux ligues au crayon; puis
+s'armant de courage, elle alla droit au cadre de Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil elle s'assura que personne ne l'observait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! dit-elle d'une voix basse et pénétrante.</p>
+
+<p>L'Indien écarta le rideau et tendit la tête.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Repentigny lui jeta son papier et
+remonta tout affolée sur le pont.</p>
+
+<p>Elle ne trouva que sa mère qui prenait le frais.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, sir William t'a quittée, bonne maman? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il n'y a qu'un instant. Mais nous allons nous
+coucher, n'est-ce pas, car il fait nuit et le froid me gagne?
+Tu vas mieux, mon enfant?</p>
+
+<p>-Oh! bien mieux. Ce mal de tête est passé. Promenons-nous
+encore un peu. Le veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, si cela te fait plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es bonne, maman! dit Léonie en serrant
+tendrement la main de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme tu as chaud! dit celle-ci. On dirait que
+tu as la fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! répliqua la jeune fille, pas le moins du monde;
+je me porte à ravir.</p>
+
+<p>Elles causèrent ainsi durant une demi-heure, et elles
+allaient quitter le pont, l'air devenant glacial, lorsque sir
+William parut.</p>
+
+<p>&mdash;Étrange! très-étrange, s'écria-t-il, en offrant son
+bras à Léonie, votre homme du Sud a disparu, ma
+chère!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! riposta la jeune fille, il vous intéresse fort, mon
+homme du Sud. Eh bien, sir William, je ne me serais
+jamais imaginé que vous remplissiez le rôle de mouchard
+du gouvernement britannique.</p>
+
+<p>&mdash;Mouchard! Qu'est-ce que cela veut dire, my dear?
+grasseya l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mot français; un autre jour, je vous apprendrai
+sa signification. Bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle mauvaise! fit gaiement madame de Repentigny,
+en saluant sir William qui les avait accompagnées
+jusqu'à l'escalier de l'entrepont.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<h3>UNE PAGE D'HISTOIRE</h3>
+
+
+<p>Plusieurs mois se sont écoulés depuis les événements
+qui ouvrent ce récit.</p>
+
+<p>La crise politique à laquelle le Canada était en proie a
+fait des progrès effroyables: elle touche à son paroxysme.</p>
+
+<p>Quelques lignes d'explication sont nécessaires à l'intelligence
+des faits qui vont se dérouler.</p>
+
+<p>On a vu que, lors de la cession du Canada à l'Angleterre
+par la <i>paix honteuse</i> de 1763, la colonie était presque
+entièrement française.</p>
+
+<p>Une fois en possession du pays, la Grande-Bretagne
+remplaça tous les fonctionnaires civils et militaires; puis
+elle poussa l'immigration de ses sujets vers les rives du
+Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Ces derniers étaient encore en très-faible minorité
+dans le pays, que, déjà, ils tyrannisaient les vaincus,
+grâce à l'appui de la force armée, dont ils disposaient
+arbitrairement.</p>
+
+<p>Conformément au système gouvernemental anglais qui
+fut en partie adopté, les juges devinrent tout-puissants;
+et, dès 1803, un de ces magistrats, M. Sewell, demanda
+la suppression de la langue française, l'abolition de la
+religion catholique, et l'exclusion des Canadiens-Français
+de toutes les charges publiques.</p>
+
+<p>Si cette demande ne fut pas sanctionnée par un acte
+officiel de la mère-patrie, elle n'eut que trop d'admirateurs
+parmi les Anglais de la colonie, qui s'en autorisèrent
+pour redoubler leurs vexations.</p>
+
+<p>Vainement nos malheureux compatriotes firent-ils
+preuve d'un dévouement sans bornes à leurs maîtres, soit
+lors de la révolution américaine de 1775, soit lors de la
+guerre de 1812, ils furent constamment traités comme des
+factieux, écrasés d'impôts et soumis aux plus atroces persécutions.</p>
+
+<p>La prolongation d'un état de choses aussi anormal,
+aussi odieux, disons le mot, fut la source d'un fléau que
+la Grande-Bretagne n'avait pas prévu, mais qui devait
+inévitablement arriver:&mdash;Ses agents, investis de pouvoirs
+illimités, employèrent ces pouvoirs à la satisfaction
+de leurs passions personnelles, et bientôt ils frappèrent
+sur les colons anglo-saxons aussi bien que français.</p>
+
+<p>Le trésor de la province fut livré à un gaspillage monstrueux.
+Les exactions et les concussions les plus éhontées
+devinrent à l'ordre du jour: tous les fonctionnaires s'en
+mêlèrent, à l'envi, tous, depuis le plus haut jusqu'au plus
+bas, depuis le gouverneur-général jusqu'aux simples
+schérifs.</p>
+
+<p>Les noblemen d'Angleterre, sans fortune ou ruinés,
+sollicitaient le siège gubernatorial du Canada, pour y
+faire ou refaire leur fortune, et les négociants banqueroutiers
+s'acheminaient vers le Saint-Laurent dans le même
+but.</p>
+
+<p>Des germes d'hostilités ne tardèrent pas à se montrer,
+même entre les oppresseurs.</p>
+
+<p>Aurait-il pu en être autrement au milieu des injustices
+criantes dont se souillaient chaque jour les chefs de
+l'exécutif.</p>
+
+<p>En 1816 la mesure était presque comble.</p>
+
+<p>Pour qu'on ne suppose pas que j'exagère, je citerai un
+paragraphe de M. Garneau, historien très-impartial et
+très-précis dans ses renseignements.</p>
+
+<p>«Le général Drummond, qui vint remplacer temporairement
+sir George Prévôt (comme gouverneur général),
+s'occupa des récompenses à donner aux soldats et
+aux miliciens qui s'étaient distingués (dans la guerre
+précédente). On songea à les payer en terres; et pour
+cela il fallut recourir à un département où l'on ne pouvait
+jeter les yeux sans découvrir les énormes abus qui ne
+cessaient de s'y commettre. Les instructions qu'avait envoyées
+l'Angleterre sur les représentations du général
+Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait
+cesser, semblaient les avoir accrus. Malgré les murmures
+de tout le monde, on continuait toujours à gorger les
+favoris de terres. On leur en avait tant donné, que Drummond
+manda aux ministres que tous ces octrois empêchaient
+d'établir les soldats licenciés et les émigrants sur la
+rivière Saint-François. Chacun s'était jeté sur cette grande
+pâture, et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un
+M. Young en avait reçu 12,000 acres; un M. Felton en
+avait eu 14,000 acres pour lui-même et 10,000 pour ses
+enfants. De 1793 à 1811, plus de trois millions d'acres
+avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris,
+dont quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000,
+comme le gouverneur R. Shove Milnes, qui en prit près
+de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs n'avaient aucune
+intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur.
+Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se
+proposaient de les laisser dans l'état où elles étaient jusqu'à
+ce que l'établissement du voisinage en eût fait hausser
+le prix. Un semblant de politique paraissait voiler ces
+abus. On bordait, disait-on, les frontières de loyaux sujets
+pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les
+Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un
+membre de la Chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on
+craint le contact de deux populations qui ne s'entendent
+pas, et on met pour barrière des hommes d'un même
+sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion
+que l'ennemi.»</p>
+
+<p>Ces réflexions étaient tellement sensées, qu'à la révolution
+de 1837-38 les Américains, comme on désigne
+les citoyens de la république fédérale, se joignirent aux
+insurgés du Haut-Canada, tout anglais, et parurent à
+peine dans le Bas-Canada, alors presque exclusivement
+français.</p>
+
+<p>Mais ces abus que nous venons de signaler, était-ce
+tout? Non, hélas! ce n'était encore que la plus minime
+partie.</p>
+
+<p>L'Assemblée législative faisant des difficultés pour voter
+les subsides, le bureau colonial, qui siège à Londres,
+dans Downing street, donna au gouverneur instruction
+de partager le droit de vote entre l'Assemblée et le Conseil
+législatif, nommé par la Couronne, conséquemment
+sa créature.</p>
+
+<p>Cependant la Grande-Bretagne, toujours inquiète,
+tremblait que les Canadiens ne se révoltassent. Quoi
+qu'elle en eût, il lui en coûtait, comme il lui en coûterait
+considérablement de perdre cette colonie, un des plus
+beaux joyaux de son diadème.</p>
+
+<p>Pour s'attacher les familles françaises, nobles, dispersées
+sur le territoire, elle avait laissé subsister les droits
+seigneuriaux,&mdash;les lods et ventes,&mdash;autre sujet de
+grief dont on se plaignait amèrement<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p>Abolis par un acte du parlement en 1835 seulement.</p></blockquote>
+
+<p>Elle alla plus loin, et elle, la rigoureuse protestante,
+caressa l'Eglise catholique: elle consentit à l'érection
+d'un archevêché à Québec. M. Plessis fut appelé à cette
+dignité en 1819. On le cajola pour avoir son appui; et on
+l'obtint, tacitement au moins.</p>
+
+<p>«Le prélat canadien ne fit aucune promesse à lord
+Bathurst de soutenir de l'influence cléricale les mesures
+politiques que l'Angleterre pourrait adopter à l'égard du
+Canada; quelque préjudiciables qu'elles pussent être aux
+intérêts de ses compatriotes; mais on peut présumer que
+le ministre en vit assez, à travers son langage, pour se
+convaincre qu'en mettant la religion catholique, les
+biens religieux et les dîmes à l'abri, on pouvait compter
+sur son zèle pour le maintien de la suprématie anglaise,
+quelque chose qui pût arriver, soit que l'on voulût changer
+les lois et la constitution, ou réunir le Bas-Canada
+au Haut<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>Garneau, <i>Histoire du Canada</i>.</p></blockquote>
+
+
+<p>Les dîmes, le projet de réunion des Canadas sous une
+même législature, deux causes nouvelles d'irritation: la
+dîme obérait les habitants de la campagne, la réunion des
+Canadas devait être l'engloutissement de la race française
+dans l'élément anglais.</p>
+
+<p>Pour y arriver, et pour favoriser davantage les sujets
+de la Grande-Bretagne établis dans le Haut-Canada, on
+exigeait du Bas le partage du revenu des douanes avec la
+province supérieure! Iniquité révoltante s'il en fut, entre
+tant d'iniquités!</p>
+
+<p>Nous ne sommes point au bout, car voilà que bientôt
+le bureau colonial propose un bill attentatoire à toutes
+les libertés. Ce bill restreint la représentation du Bas-Canada;
+il confère à des conseiller, non élus par le peuple,
+le droit de prendre part aux débats de l'Assemblée. I;
+abolit l'usage de la langue française et atteint les prérogatives
+de l'Église catholique.</p>
+
+<p>«Il réduisait, s'écrie M. Garneau, le Canadien-Français
+presque à l'état de l'Irlandais catholique. Le peuple libre
+qui se met à tyranniser est cent fois plus injuste, plus
+cruel que le despote absolu; car sa violence se porte, pour
+ainsi dire, par chaque individu du peuple opprimant sur
+chaque individu du peuple opprimé, toujours face à face
+avec lui.»</p>
+
+<p>Ce fut le signal d'une agitation immense. Dans tous les
+comtés du Bas-Canada on fit des assemblées pour protester
+contre cette proposition détestable. Elles donnèrent
+naissance à des pétitions appuyées par plus de
+soixante mille signatures.</p>
+
+<p>Portées à Londres par les chefs du parti populaire,
+MM. Papineau et Neilson, ces pétitions furent éloquemment
+secondées dans le parlement.</p>
+
+<p>On obtint l'ajournement du bill plutôt que sa suppression.</p>
+
+<p>Le mécontentement croissait de plus en plus, alimenté
+par les fautes du cabinet anglais, aussi bien que par le
+désordre de l'administration coloniale.</p>
+
+<p>En 1825, on découvre dans la caisse du receveur-général,
+M. Caldwell, un déficit de quatre-vingt-seize mille
+livres sterling, somme égale à deux années du revenu
+public.</p>
+
+<p>Ce fonctionnaire était insolvable et n'avait pas fourni
+de caution.</p>
+
+<p>A la même époque, le percepteur des douanes à Québec
+est reconnu défalcataire: on demande son changement;
+l'Angleterre le refuse.</p>
+
+<p>Voyez s'amasser l'orage.</p>
+
+<p>Cependant l'assemblée veut la paix. Elle est honnête,
+elle craint les troubles. Elles vote les subsides.</p>
+
+<p>Mais l'année suivante, on lui propose un budget tellement
+onéreux, avec si peu de détail sur les estimés,
+qu'elle se déclare forcée de les rejeter.</p>
+
+<p>Lord Dalhousie, alors gouverneur, fait un coup d'État.
+Singeant Louis XIV, il monte à la chambre, «éperonné,
+l'épée au côté et accompagné d'une nombreuse suite couverte
+d'écarlate et d'or.»</p>
+
+<p>Il insulte les représentants du peuple, dissout le parlement.</p>
+
+<p>Ces outrages insensés blessent profondément les Canadiens.
+Ils se regardent, ils s'étonnent; ils se comptent.
+J'entends fourbir des armes.</p>
+
+<p><i>L'Ami du peuple</i>, journal rédigé en français, à Plattsburg,
+sur la frontière des États-Unis, lance un appel:</p>
+
+<p>«Canadiens, s'écrie-t-il, on travaille à vous forger
+des chaînes. Il semble que l'on veuille vous anéantir ou
+vous gouverner avec un sceptre de fer. Vos libertés sont
+envahies, vos droits violés, vos privilèges abolis, vos réclamations
+méprisées, votre existence politique menacée
+d'une ruine totale!</p>
+
+<p>«Voici que le temps est arrivé de déployer vos ressources,
+de montrer votre énergie et de convaincre la mère-patrie
+et la horde qui, depuis un demi-siècle, vous tyrannise
+dans vos propres foyers, que si vous êtes sujets
+vous n'êtes pas esclaves.»</p>
+
+<p>Elles avaient de l'écho dans la colonie, ces nobles paroles,
+car, en les reproduisant, le <i>Spectateur</i> de Montréal
+ne craignait pas d'ajouter:</p>
+
+<p>«La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne
+devons pas encore désespérer de son salut.»</p>
+
+<p>Son salut! A quel degré de misère la Grande-Bretagne
+l'avait-elle donc réduite, cette riche contrée, pour que
+les Canadiens en fussent arrivés à douter de leur salut?</p>
+
+<p>Ah! que de larmes, que de larmes de sang ils ont
+versées ces malheureux frères que la catinerie de Louis XV
+a lâchement vendus à l'étranger!</p>
+
+<p>Mais l'insurrection commence. Elle est sourde, timide,
+incertaine à son éclosion. Elle se manifeste par des troubles
+partiels aux élections, par des meeting tumultueux,
+par l'adoption de résolutions qui condamnent violemment
+les mesures administratives.</p>
+
+<p>L'exécutif répondit en faisant arrêter la plupart des
+moteurs de ces résolutions.</p>
+
+<p>L'Angleterre s'émut; mais, suivant l'habitude, son
+émotion se dissipa en speeches plus ou moins parlementaires.
+Whigs et tories firent provision de capital politique,
+pour se grandir dans l'esprit de leurs commettants.</p>
+
+<p>On n'essayait toujours aucune réforme propre à mettre
+un terme aux dissensions du Canada; mais on hasardait
+tout pour les aggraver.</p>
+
+<p>Des élections législatives eurent lieu. Elles amenèrent
+à la chambre un grand nombre de jeunes gens animés
+par des idées libérales.</p>
+
+<p>«MM. de Bleury, La Fontaine, Morin, Rodier, et
+autres nouvellement élus, voulaient déjà que l'on allât
+beaucoup plus loin que l'on ne l'avait encore osé. Il
+fallait que le peuple entrât enfin en possession de tous
+les privilèges et de tous les droits qui sont son partage
+indubitable dans le Nouveau-Monde; et il n'avait rien à
+craindre, en insistant pour les avoir, car les Etats-Unis
+étaient à côté de nous pour le recueillir dans ses bras, s'il
+était blessé dons une lutte aussi sainte.</p>
+
+<p>Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui parût
+comporter la moindre fraction des droits populaires. Ils se
+rangèrent autour de M. Papineau, l'excitèrent et lui promirent
+un appui inébranlable. Il ne fallait faire aucune
+concession. Pleins d'ardeur, mais sans expérience, ne
+voyant les obstacles qu'à travers un prisme trompeur, ils
+croyaient pouvoir amener l'Angleterre là où ils voudraient,
+et que la cause qu'ils défendaient était trop juste
+pour succomber. Hélas! plusieurs d'entre eux ne prévoyaient
+pas alors que la Providence se servirait d'eux
+plus tard, en les enveloppant d'un nuage d'honneur et
+d'or, pour faire marcher un gouvernement dont la fin première
+serait d'établir, suivant son auteur<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, dans cette
+province une population anglaise, avec les lois et la langue
+anglaises, et de n'en confier la direction qu'à un législateur
+décidément anglais,» qui ne laisserait plus exister
+que comme le phare trompeur du pirate, cet adage inscrit
+sur la faulx du temps: «Nos institutions, notre langue
+et nos lois.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p>Rapport de Lord Durham, envoyé après les premiers troubles
+pour faire une enquête sur les affaires du Canada.</p></blockquote>
+
+<p>Montréal était le foyer du libéralisme.</p>
+
+<p>L'élection d'un député, en mai 1832, y fut signalée par
+une lutte affreuse entre les troupes et le peuple.</p>
+
+<p>Plusieurs individus restèrent sur le théâtre du combat.</p>
+
+<p>Les assemblées et les pétitions recommencèrent de plus
+belle. L'exécutif ne tint compte ni des unes, ni des autres.</p>
+
+<p>Les Bas-Canadiens n'étaient que courroucés, on les
+exaspéra.</p>
+
+<p>Le 7 janvier 1834, le gouverneur informa les chambres
+que le roi avait nommé un sur-arbitre pour faire le partage
+des droits de douane entre les deux Canadas, et que le
+rapport accordait une plus grande part que de coutume
+au Haut.</p>
+
+<p>Aussitôt les hommes avancés du corps législatif parlèrent
+de se séparer de l'exécutif.</p>
+
+<p>La motion ne prévalut pas, et Papineau énuméra
+dans un acte devenu célèbre sous le titre de: <i>Les quatre-vingt-douze
+résolutions</i>, les griefs de la colonie contre
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais, je l'ai dit déjà, malgré le tapage que firent ses
+orateurs autour des quatre-vingt-douze résolutions, l'Angleterre
+les considéra à peu près comme non avenues.</p>
+
+<p>Les Canadiens se préparèrent à une guerre civile. Des
+clubs, des associations secrètes furent formées par les
+Patriotes et par les Loyalistes. Si les premiers enfantèrent
+les <i>Fils de la Liberté</i>, les seconds donnèrent le jour à un
+corps de carabiniers au nom de <i>God save the King</i> (Dieu
+sauve le roi).</p>
+
+<p>Dans le même temps les journaux des deux partis se
+livraient continuellement à des sorties furibondes. Un des
+plus prudents, le <i>Canadien</i>, allait jusqu'à dire:</p>
+
+<p>«Ce n'est qu'avec des idées et des principes d'égalité
+que l'on peut gouverner maintenant en Amérique. Si les
+hommes d'État de l'Angleterre ne veulent pas l'apprendre
+par la voie des remontrances respectueuses, ils l'apprendront,
+avant longtemps, d'une façon moins courtoise; car
+les choses vont vite dans le Nouveau-Monde.»</p>
+
+<p>La chambre refuse de voter la liste civile: elle est prorogée.</p>
+
+<p>Plus un coin de ciel bleu à l'horizon. Des grondements
+sinistres s'élèvent de toutes parts; la tempête est à la
+veille d'éclater.</p>
+
+<p>La <i>Minerve</i> et le <i>Vindicator</i> embouchent la trompette
+de révolte:</p>
+
+<p>«Des protestations nouvelles, énergiques et telles qu'on
+ne puisse les méprendre, nous semblent nécessaires.»</p>
+
+<p>Papineau et ses amis parcourent le pays; ils soulèvent
+les masses par leurs discours incendiaires.</p>
+
+<p>Papineau occupait un poste élevé dans la milice provinciale.
+Le gouverneur, furieux de ce qu'à une assemblée
+publique, à Saint-Laurent, on avait voté des résolutions
+blâmant sa conduite, lui fait écrire par son secrétaire
+d'État pour le sommer d'avoir à se justifier.</p>
+
+<p>Papineau répond:</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«La prétention du gouverneur à m'interroger touchant
+ma conduite à Saint-Laurent est une impertinence que
+je repousse avec mépris et silence.</p>
+
+<p>«Toutefois, je prends ma plume pour dire au gouverneur
+simplement qu'il est faux qu'aucune des résolutions
+adoptées à la dernière assemblée du comté de Montréal
+recommande une violation des lois, comme dans son
+ignorance il peut le croire ou du moins il l'affirme.</p>
+
+<p>«Votre obéissant serviteur,</p>
+
+<p>«LOUIS-JOSEPH PAPINEAU<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.»</p>
+
+<p>L'épée était tirée. Hélas! elle ne devait rentrer au
+fourreau que teinte du sang français le plus pur.</p>
+
+<p>A quelque origine qu'il appartienne, tout juge impartial
+condamnera la conduite de l'Angleterre dans cette
+sombre tragédie,&mdash;une des pages les plus ignominieuses
+de son histoire, malheureusement pour elle si
+grosse, si noire de forfaits politiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Historique.&mdash;Il est à regretter que M. Garneau
+n'ait pas reproduit dans son <i>Histoire du Canada</i>, cette lettre
+qui me semble avoir l'importance d'un document d'État.</p></blockquote>
+
+
+
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<h3>ASSEMBLÉE A SAINT CHARLES</h3>
+
+
+<p>Le 23 octobre 1837, une animation inusitée régnait dès
+le matin à Saint-Charles, petit village dans le comté de
+Richelieu, et sur la rivière de ce nom.</p>
+
+<p>De tous côtés arrivaient pêle-mêle, à pied, à cheval, en
+voiture, des nuées d'hommes, de femmes, d'enfants.</p>
+
+<p>Comme une marée montante, ils affluaient dans une
+vaste prairie devant le village et battaient, de leurs flots
+tumultueux, le pied d'une colonne surmontée par le bonnet phrygien.</p>
+
+<p>Sur cette colonne, on lisait l'inscription suivante:</p>
+
+
+<p class="mid">A PAPINEAU, PAR SES FRÈRES PATRIOTES RECONNAISSANTS</p>
+
+<p class="mid"> 1837.</p>
+
+
+<p>Une estrade ornée de tapisseries tricolores et de fleurs
+s'élevait auprès.</p>
+
+<p>Des drapeaux, des pavillons, des banderoles flottaient
+à l'entour.</p>
+
+<p>C'étaient les couleurs de la France, des Etats-Unis, de
+l'Irlande, de l'Écosse; mais l'étandard britannique manquait.</p>
+
+<p>Des devises chargeaient ces bannières:</p>
+
+
+<p class="mid"> <i>Vive Papineau et le système électif;<br>
+Honneur à ceux qui ont renvoyé leurs commissions Ou ont été<br>
+ destitués;<br>
+ Honte à leurs successeurs;<br>
+ Nos amis du Haut-Canada;<br>
+ Honneur aux braves Canadiens de 1813; le pays attend<br>
+ encore leur secours.<br>
+ Indépendance.</i></p>
+
+
+<p>Sur une flamme noire, le conseil législatif était représenté
+par une tête de mort et des os en croix.</p>
+
+<p>Dans la foule, qui se pressait avidement autour de ces
+symboles du soulèvement populaire, on remarquait un
+grand nombre d'Indiens en costume national et une centaine
+de miliciens armés, revêtus de leur uniforme.</p>
+
+<p>Commandés par des officiers démis de leurs grades, ces
+derniers avaient intrépidement bravé la loi martiale pour
+se rendre au meeting.</p>
+
+<p>Une troupe de chasseurs nord-ouestiers s'y montrait
+aussi.</p>
+
+<p>Reconnaissables à leurs proportions herculéennes, à
+leurs visages tannés, aux pelleteries dont ils étaient couverts,
+les nord-ouestiers parcouraient la multitude en
+tous sens. Ils la talonnaient, l'aiguillonnaient, enflammaient
+ses plus sauvages passions.</p>
+
+<p>De temps en temps, l'un d'eux levait la tête vers un petit
+groupe, debout sur une éminence, qui dominait la
+plaine, recevait un signe et poursuivait son oeuvre incendiaire
+vers un point de la réunion ou vers un autre.</p>
+
+<p>Quatre individus composaient le groupe: Poignet-d'Acier
+ou Villefranche, comme on l'appelait à Montréal;
+Nar-go-tou-ké, Xavier Cherrier, et un jeune homme imberbe,
+à la figure rosée, élégamment vêtu, qui lui donnait
+le bras.</p>
+
+<p>L'air timide, quelque peu craintif, de ce jeune homme
+contrastait singulièrement avec les mines hardies, rébarbatives
+de la plupart des assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu! ne tremblez pas comme cela, mon cher
+Léon; il n'y a rien à redouter, et vous allez vous trahir,
+lui disait Xavier à mi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais c'est que tout ce monde-là semble terrible!
+répondit l'adolescent, en frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait bien vous attendre à ne point trouver la
+société gracieuse et polie de votre salon.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, mon cousin; mais si on se battait!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, je n'en répondrais pas, dit Cherrier en
+souriant. Quelle idée aussi d'avoir voulu venir à la réunion?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un reproche, mon cousin? fut-il reparti d'un
+ton piqué.</p>
+
+<p>&mdash;Un reproche! j'en serais desolé!</p>
+
+<p>&mdash;Si maman connaissait mon escapade?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne la connaîtra pas. D'ailleurs, après tout, est-il
+surprenant que vous ayez désiré assister.....</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, mais ce déguisement!</p>
+
+<p>&mdash;Il vous sied à merveille. Et si j'étais femme, je tomberais
+amoureux fou d'un aussi parfait cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;Flatteur, va! dit gaiement l'autre, en pinçant le
+bras de Cherrier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non; je ne suis pas un flatteur. La plus
+jolie moitié de l'assemblée n'a des yeux que pour
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les trouvez jolies, mon cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout est relatif, entendons-nous.</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs partirent d'un éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, reprit Cherrier, au bout d'un instant,
+pour ma première sortie, après cette maudite blessure,
+j'ai du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, cette blessure mystérieuse, vilain batailleur!
+A la place de ma cousine, je vous en voudrais
+toute ma vie, car c'est en duel que vous avez été blessé...
+Oh! ne le niez pas. Si je cherchais bien, je vous dirais
+peut-être le nom de votre adversaire...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! les voici qui arrivent! s'écria tout à coup
+Poignet-d'Acier, en étendant son bras dans la direction
+de la rivière Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon frère a l'oeil sûr, ce sont eux, ajouta
+Nar-go-tou-ké qui, jusque-là, avait causé, sur un ton
+animé, avec le chef des trappeurs.</p>
+
+<p>Interrompant leur conversation, les deux jeunes gens
+se tournèrent du côté indiqué et découvrirent une longue
+file d'hommes qui ondulaient vers la prairie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-re que cette nouvelle bande? demanda Cherrier
+à Poignet d'Acier.</p>
+
+<p>&mdash;Les sauvages de Lorette, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! les sauvages de Lorette, ici!</p>
+
+<p>&mdash;Pas tous, mais une bonne partie.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc a pu les décider, car on assure que les
+Québecquois ont viré leur capot<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p>Locution canadienne. Elle signifie <i>Changer de parti</i>.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Pas tous non plus, jeune homme, pas tous;
+quelques trembleurs, quelques ambitieux au petit pied.
+Il y en a sous tous les drapeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez donc envoyé un agent aux Hurons?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; un vaillant Iroquois, le fils de ce sagamo.</p>
+
+<p>Et son doigt se posa sur l'épaule de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>&mdash;Co-lo-mo-o est brave; il est habile; il sera digne
+de ses glorieux ancêtres, dit majestueusement le sachem.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère ne pouvait donner le jour à un lièvre, fit
+Poignet-d'Acier, pour flatter la vanité de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? interrogea Cherrier sentant
+frissonner le bras qu'il avait sous le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit l'adolescent, mais rien... rien, je vous assure!</p>
+
+<p>&mdash;Vous pâlissez!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la bonne plaisanterie!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure que je ne plaisante pas. Et je voudrais
+avoir un miroir pour vous le prouver.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous marchions un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux rester à cette place. Non-seulement
+nous serons aux premières loges pour voir et pour entendre,
+mais la présence de M. Villefranche et du chef
+indien vous assure une protection que nous ne trouverions
+certainement pas ailleurs. Regardez, je vous prie,
+ce beau jeune homme qui s'avance à la tête des Hurons
+de Lorette. Est-il possible d'avoir des dehors plus nobles,
+et plus mâles tout à la fois? Dirait-on que c'est le fils
+d'au sauvage!</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, Xavier désignait Co-lo-mo-o
+qui, débouchant avec une cinquantaine d'Indiens d'un
+bouquet de peupliers, marchait vers l'estrade.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle, en tenue de guerre, était vraiment superbe
+à contempler, avec sa chevelure ornée de plumes,
+sa couverte bleue, négligemment jetée sur ses épaules,
+les armes qui resplendissaient à sa ceinture rouge, ses
+mitas aux longues franges bigarrées, ses mocassins brodés,
+la fierté de son maintien et la haute distinction de sa
+physionomie.</p>
+
+<p>Apercevant le sagamo sur l'éminence, il commanda aux
+Hurons de s'arrêter, et il s'approcha de Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>&mdash;Ton père, lui dit le sachem, est heureux de te rencontrer
+ici. Il s'enorgueillit d'avoir engendré un fils tel
+que toi.</p>
+
+<p>Un éclair de satisfaction brilla sur le visage de Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon père est content de son fils, dit-il, ce que
+son fils a fait est bien fait et celui-ci en est réjoui.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à Poignet-d'Acier:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, lui dit-il, j'ai rempli ma mission. Je vous
+amène cinquante hommes de ma race; j'attends de nouveaux ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Pour récompenser le jeune Aigle, je lui confie le
+commandement de ces cinquante hommes, répondit
+Villefranche en offrant cordialement sa main à Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de remercier avec la franchise qui lui
+était familière, celui-ci baissa les yeux et balbutia quelques
+paroles inintelligibles.</p>
+
+<p>C'est qu'en pressant la main du capitaine, son regard
+avait croisé celui de l'adolescent qui accompagnait Cherrier,
+et qu'il avait aussitôt reconnu Léonie de Repentigny,
+aussi rouge qu'une pivoine, aussi tremblante que la feuille
+du bouleau.</p>
+
+<p>Pour rapides qu'ils fussent, ces signes d'intelligence
+n'échapperont pas à la pénétration de Poignet-d'Acier: il
+sourit amèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Cherrier, Papineau monte sur le <i>Hustings</i><a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.
+Écoutons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>C'est le nom donné, en Angleterre et en Amérique,
+à l'estrade qui sert, dans les meetings, aux orateurs politiques.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Je vous reverrai après l'assemblée, dit le capitaine
+à Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Le jeune Iroquois rejoignit ses Hurons, et l'attention générale
+se porta vers l'estrade, où arrivaient, deux à deux,
+les chefs du parti libéral, habillés, comme la majorité des
+spectateurs, en étoffe grise, fabriquée dans la colonie
+(car il avait été décidé qu'on ne ferait plus usage des
+importations anglaises), et la feuille d'érable, emblème des
+Canadiens, passée à la boutonnière.</p>
+
+<p>Des salves d'applaudissements passionnés retentirent
+dans tous les rangs.</p>
+
+<p>Puis le docteur Neilson fut appelé à la présidence et
+M. Papineau prit la parole, au milieu d'un silence devenu
+tout à coup solennel.</p>
+
+<p>«Orateur énergique et persévérant, dit l'historien du
+Canada, M. Papineau n'avait jamais dévié dans sa longue
+carrière politique. Il était doué d'un physique imposant
+et robuste, d'une voix forte et pénétrante, et de cette
+éloquence peu châtiée, mais mâle et animée qui agite les
+masses. A l'époque où nous sommes arrivés, il était au
+plus haut point de sa puissance. Tout le monde avait les
+yeux tournés vers lui; et c'était notre personnification
+chez l'étranger<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p>Ce portrait de M. Papineau était encore vrai en 1833,
+quand nous avons eu l'avantage de le voir et de l'entendre.</p></blockquote>
+
+<p>Il prononça contre l'Angleterre un long et énergique
+réquisitoire. Mais sa véhémence n'égalait pas la fièvre
+qui dévorait l'assistance; et, comme il recommandait
+de procéder constitutionnellement pour obtenir le redressement
+des griefs, comme il conseillait d'éviter une
+levée de boucliers, le docteur Neilson, quittant son fauteuil,
+déclare, dans un langage brûlant, que le moment
+d'agir est venu, qu'il faut à l'instant même prendre les
+armes.</p>
+
+<p>Des hourrahs assourdissants et des décharges de mousqueterie
+accueillent sa harangue.</p>
+
+<p>Aux chants de la <i>Marseillaise</i> et de la <i>Parisienne</i>, on
+passe aussitôt des résolutions insurrectionnelles.</p>
+
+<p>Une procession se forme. Papineau, Neilson et plusieurs
+membres de la chambre législative qui prenaient
+part aux délibérations, sont enlevés de l'estrade, portés
+en triomphe autour de la colonne, et mille voix jurent,
+dans un enthousiasme délirant, de chasser les Anglais du
+Canada ou de verser jusqu'à la dernière goutte de leur
+sang sur l'autel de la patrie.</p>
+
+<p>Altérée par le spectacle de cette scène, si grandement
+émouvante, Léonie de Repentigny avait, sans y songer,
+quitté le bras de Cherrier; et celui-ci, enflammé par le
+réveil de ses compatriotes, oubliait ce qui l'entourait
+pour battre des mains et crier bravo de toute la force de
+ses poumons.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, jeune homme, viens! lui dit Poignet-d'Acier
+d'un ton de Stentor qui couvrit un instant les clameurs de
+la foule, comme la voix du tonnerre couvre le rugissement
+des éléments déchaînés; viens aussi jurer de venger
+les outrages faits à ta race ou de mourir en combattant!</p>
+
+<p>Et il l'entraîna, sans que Cherrier, ivre d'excitation, se
+rendit compte de ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Le voyant partir, mademoiselle de Repentigny sortit
+de sa torpeur. Elle voulut l'appeler, le retenir.</p>
+
+<p>Le son expira sur ses lèvres: une main rude et tannée
+l'avait bâillonnée.</p>
+
+<p>Éperdue, la jeune fille essaya de se retourner.</p>
+
+<p>Tentative inutile. Elle se trouvait déjà encastrée dans
+une cohue d'individus qui déferlaient, bruyamment vers
+la colonne; mais une voix étrange lui sifflait à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as enlevé mon amant, mon bel officier, à moi
+aussi les représailles!</p>
+
+<p>Et Léonie poussa un gémissement sourd; on l'avait
+cruellement mordue à l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi maltraites-tu cet enfant, ma soeur! demanda-t-on
+derrière elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une femme, un espion, déguisée en homme,
+répondit la voix aiguë qui l'avait apostrophée.</p>
+
+<p>&mdash;Un espion! Un espion! Un espion!</p>
+
+<p>Ce cri eut cent échos.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant tu te souviendras de la fille de Mu-us-lu-lu,
+la maîtresse de ton fiancé, sir William King,
+dit, en lâchant mademoiselle de Repentigny et en se montrant
+à elle, une jeune Indienne, aux robustes appas, qui
+s'enfonça aussitôt dans la foule tourbillonnante.</p>
+
+<p>&mdash;Un espion! un espion! où est-il? Il faut faire un
+exemple! il faut le lyncher<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>, le pendre! répétait-on
+avec des accents terribles autour de l'infortunée Léonie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p>On sait que ce terme, purement américain,
+signifier exécuter sans forme de procès.</p></blockquote>
+
+<p>Un homme la saisit au collet:</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu, que fais-tu? lui dit-il brusquement.</p>
+
+<p>Elle se mit à pleurer. Ses larmes furent interprétées
+comme un témoignage de culpabilité.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit l'homme, ton nom, et vite!</p>
+
+<p>Folle de terreur, de confusion, elle se taisait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un traître! Qu'on l'accroche à un arbre! vociféraient
+les patriotes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une femme déguisée! glapit l'Indienne A
+quelque distance.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme! nous allons voir ça!</p>
+
+<p>Avec ces mots, salués par les ricanements et les quolibets
+de la populace, l'individu qui s'était emparé de la
+jeune fille fit sauter les boutons du frac qui lui emprisonnait
+la taille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pitié! grâce! monsieur; grâce! supplia-t-elle
+en tombant à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Déshabillez-le! déshabillez-le! et qu'on lui donne
+le fouet! oui, qu'on le fouette! nous allons rire! beuglaient
+quelques ivrognes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur! monsieur! épargnez-moi cette
+honte! Je vous dirai tout! Je suis une pauvre fille,
+bégayait Léonie à travers ses sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Une fille! tu es fille! Qu'est-ce que ça veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais envie d'assister à l'assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous trahir!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fait le serment que non. Je suis venue avec
+mon cousin, un patriote, un des Fils de la liberté!....</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ton nom?</p>
+
+<p>Léonie hésita.</p>
+
+<p>Sachant combien son père avait d'ennemis, combien il
+était odieux au parti libéral, elle pressentait la fureur de
+cette plèbe exaltée, en apprenant qu'elle était la fille de
+M. de Repentigny.</p>
+
+<p>Elle recueillit, pour un élan suprême, tout ce qui lui
+restait de vigueur, se releva d'un bond, tendit ses mains
+en l'air et s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;A moi! à moi! à moi!</p>
+
+<p>Ce cri fut entendu, car la foule, haletante, grondeuse,
+s'écarta presque aussitôt pour livrer passage à trois hommes
+qui, comme un torrent, accouraient, renversant
+tout ce qui voulait s'opposer à leur fougue.</p>
+
+<p>Le premier, Co-lo-mo-o, arriva près de Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Retire-toi on je t'assomme! proféra-t-il, en repoussant
+le brutal qui avait questionné la jeune fille.</p>
+
+<p>Dix poings fermés menacèrent à l'instant le Petit-Aigle;
+quelques canons de pistolets furent même dirigés contre
+lui, des imprécations l'assaillirent.</p>
+
+<p>&mdash;A bas le sauvage! mort au sauvage!</p>
+
+<p>Mais alors Poignet-d'Acier suivi de Cherrier.
+Derrière eux venait un bataillon de chasseurs nord-ouestiers.</p>
+
+<p>&mdash;Arrière! ordonna-t-il. Cet enfant m'appartient.
+Malheur à qui le touche!</p>
+
+<p>Son accent, son geste, étaient irrésistibles.</p>
+
+<p>Les plus audacieux reculèrent intimidés.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XV</h3>
+
+<h3>LES SUITES D'UN DÉGUISEMENT</h3>
+
+
+<p>Saint-Charles, coquettement assis au penchant d'une
+colline, à une douzaine de lieues de Montréal, est une
+des plus florissantes paroisses<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a> du Canada. Le site en
+est gracieux, les horizons variés à l'infini, les alentours
+pleins de poésie. Il y fait bon respirer les fraîches et fortifiantes
+senteurs de la campagne; il y fait bon rêver,
+aimer doucement dans la paix et la solitude.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p>Les Canadiens ne se servent jamais du mot village.</p></blockquote>
+
+<p>Dans ce plaisant village, M. de Repentigny possédait
+un cottage, au sein d'un parc délicieux que festonnaient
+des eaux vives, folâtrant avec un murmure argentin,
+soit dans les méandres d'un vaste jardin anglais, soit à
+travers des pelouses aussi unies qu'un drap de velours,
+soit sous des bosquets ombreux, animés par les concerts
+des gentils musiciens ailés.</p>
+
+<p>Le Cottage, ainsi le désignait-on, à contre-sens toutefois,
+n'était rien moins qu'une chaumière, mais bel et
+bien un beau manoir, miniature d'un château-fort,
+comme on en voit tant dans la Grande-Bretagne et même
+aux environs des grandes villes américaines.</p>
+
+<p>Il avait ses tourelles, son donjon, ses créneaux, ses
+mâchicoulis, ses petites fenêtres à ogives.</p>
+
+<p>C'était une confusion du moyen âge avec la Renaissance,
+de l'art moderne avec l'art ancien.</p>
+
+<p>Intérieurement, tout était disposé à l'anglaise: cuisine
+dans le sous-sol ou <i>basement</i>; parloir et salle à manger
+à ce que nous appellerions le rez-de-chaussée, mais que
+les Anglais appellent le premier; chambres à coucher et
+cabinets de toilette aux étages supérieurs.</p>
+
+<p>En revenant de Trois-Rivières, où elle avait passé un
+mois avec sa fille, madame de Repentigny s'était arrêtée
+à sa campagne de Saint-Charles.</p>
+
+<p>Elle avait l'intention d'y séjourner pendant l'été. Son
+mari avait approuvé ce projet, parce que les troubles
+qui éclataient continuellement à Montréal rendaient la
+ville dangereuse pour la femme d'un fonctionnaire aussi
+dévoué au gouvernement que l'était M. de Repentigny.</p>
+
+<p>Mais, peu après son arrivée au village, madame de
+Repentigny tomba malade. Depuis longtemps elle était
+atteinte d'une hypertrophie du coeur, causée par ses chagrins
+domestiques. L'affection fit tout à coup des progrès
+si rapides, que la vie de la pauvre femme fut en danger.
+On manda M. de Repentigny. Il répondit que les affaires
+de la colonie le retenaient à son poste.</p>
+
+<p>Léonie soignait sa mère avec une tendresse et une sollicitude
+sans bornes. Nuit et jour à son chevet, elle n'avait
+plus de pensées, plus de voeux que pour son rétablissement
+Est-il nécessaire de dire qu'elle lui cacha cette réponse
+laconique et dure?</p>
+
+<p>Vers la fin de septembre, la santé de madame de
+Repentigny parut s'améliorer.</p>
+
+<p>Au commencement d'octobre, elle alla positivement
+mieux, et, pour fêter sa résurrection, comme disait Léonie,
+on convia plusieurs amis de Montréal et de la campagne
+à un grand dîner. Cherrier, sa femme et sir William
+étaient naturellement au nombre des invités. Ce dernier,
+occupé par son service, envoya une lettre d'excuses, en
+ajoutant que, dès qu'il aurait un moment de liberté, il
+volerait «certainement, très-certainement, présenter ses
+respects à ces dames.»</p>
+
+<p>Le 15 avait été choisi pour la partie.</p>
+
+<p>Mais, dans l'intervalle, on apprit qu'une grande assemblée
+publique aurait lieu A Saint-Charles, le 23, et le
+dîner fut remis au 22, afin que les hôtes étrangers profitassent
+de cette occasion pour jouir du spectacle.</p>
+
+<p>Telle était cependant l'anxiété générale, que les Canadiens,
+si passionnés pour les distractions, négligeaient
+leurs plaisirs.</p>
+
+<p>Tout le monde avait promis de venir; à l'exception
+des époux Cherrier, personne ne vint de Montréal.</p>
+
+<p>Pour avoir lieu tout à fait un famille, le dîner n'en fut
+pas moins gai.</p>
+
+<p>Enchantée de voir sa mère souriante, et, en apparence
+bien portante, Léonie témoigna sa joie par cent folies
+aimables.</p>
+
+<p>Entre autres, elle se déguisa secrètement avec un costume
+d'homme que sa cousine Louise s'était fait faire
+pour accompagner Xavier dans ses excursions, et elle
+parut ainsi au dîner. Ce déguisement ne contribua pas
+peu à réjouir les assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, chère espiègle, vous devriez prendre ce
+costume pour aller demain à l'assemblée, lui dit Guerrier
+en se promenant avec elle dans le parc, après le repas.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mais ce serait original!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman ne le permettrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qui le lui dira?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes charmant, mon cousin, vous avez réponse
+à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, vous faites le plus ravissant cavalier que
+je sache!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un superlatif à la sir William! s'écria la jeune
+fille en riant aux éclats.</p>
+
+<p>Le front de Cherrier se rembrunit.</p>
+
+<p>Léonie s'en aperçut aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit-elle, j'avais oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? fit Cherrier reprenant à l'instant sa
+bonne humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon cousin, rien.... je sais ce que je sais...
+Mais Louise?</p>
+
+<p>&mdash;Louise ne veut pas venir à l'assemblée. Elle restera
+près de votre bonne mère.</p>
+
+<p>&mdash;Alors voilà qui est dit. Nous irons flâner à cette assemblée,
+le stick à la main, le lorgnon à l'arcade sourcilière...</p>
+
+
+<p>&mdash;Bravo!</p>
+
+<p>&mdash;A une condition pourtant!</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que le cigare et le grog nous sont interdits.</p>
+
+<p>&mdash;Approuvé de grand coeur, dit Cherrier eu souriant.</p>
+
+<p>Voila comment, le jour suivant, mademoiselle Léonie
+de Repentigny se trouvait, en élégant dandy,
+avec Xavier Cherrier au meeting des patriotes canadiens.</p>
+
+<p>Composé des habitants des comtés de Richelieu, Saint-Hyacinthe,
+Rouville, Chambly et Verchères, ce meeting,
+qui devait secouer si violemment les bases du gouvernement
+anglais, sur les bords du Saint-Laurent, prenait le
+nom de <i>Confédération des six comtés</i>, au moment même où
+la jalousie de la fille de Mu-us-lu-lu menaçait de devenir
+fatale à Léonie de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon enfant, donnez-moi le bras, lui dit
+Poignet-d'Acier en faisant signe à ses trappeurs de former
+une haie pour leur permettre de passer.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil le mouvement fut opéré.</p>
+
+<p>La jeune fille et ses trois cavaliers sortirent de la foule,
+qui s'élança vers de nouvelles scènes de tumulte.</p>
+
+<p>La maison de sa mère n'était pas fort éloignée du théâtre
+de cette réunion.</p>
+
+<p>Bientôt remise de son trouble, Léonie dit, en arrivant à
+la porte, à ses compagnons:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, messieurs mes libérateurs, que vous daignerez
+entrer; et je vous prie de ne point parler de ma
+mésaventure devant maman. Elle est malade et si elle
+apprenait...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie votre invitation, mon enfant,
+dit Poignet-d'Acier. Mais ma présence est encore nécessaire
+sur la prairie.</p>
+
+<p>La jeune fille se tourna en rougissant vers Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme accepte! intervint le capitaine,
+remarquant qu'elle ne pouvait articuler une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, monsieur, répondit Co-lo-mo-o,
+je ne puis accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me refuseriez! balbutia Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, vous dînerez avec nous, messieurs, dit
+Cherrier.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est impossible, mon ami. Mais je vous enverrai
+le jeune Aigle.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o voulut protester.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, venez, lui dit Poignet-d'Acier; j'ai à vous
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur, je vous déclare.....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous déclare que vous acceptez l'invitation
+de mademoiselle, reprit gaiement le capitaine.&mdash;Parbleu,
+ajouta-t-il, nous savons, monsieur le sagamo, que
+vous avez reçu une instruction aussi brillante que la plupart
+de nos jeunes gens de bonne famille; nous savons
+que vous pouvez prendre, quand il vous plait, des manières
+aussi courtoises que pas un de nous, et nous certifions
+enfin que vous pouvez être un guerrier illustre
+chez les Iroquois, un général habile chez les blancs, et,
+partout un homme agréable en société.</p>
+
+<p>Ayant dit, Poignet-d'Acier salua et entraîna le Petit-Aigle,
+moins touché peut-être par la flatterie adressée à
+sa vanité indienne que par les éloges donnés à ses moeurs
+policées.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, mon brave jeune homme, lui dit le capitaine,
+faites-moi votre rapport. Soyez bref, mais précis.
+Quel est l'esprit de la population A Québec?</p>
+
+<p>&mdash;Sur Québec, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, il ne
+vous faudra pas trop compter. Corrompus par l'or de
+l'Angleterre ou éblouis par le faste de la cour vice-royale,
+les habitants n'ont ni l'idée de l'indépendance, ni la fermeté
+ nécessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnées
+sur les chaînes don ils sont charges leur en cachent les
+meurtrissures.</p>
+
+<p>Mais les paroisses? reprit impatiemment Poignet-d'Acier.</p>
+
+
+<p>&mdash;Dans les paroisses, c'est différent. Touchez la corde
+de l'émancipation, elle vibrera dans tous les coeurs. J'ai
+j'ai parcouru le pays jusqu'à Gaspé. Partout j'ai trouvé un
+peuple soupirant pour l'heure de la délivrance. Les Indiens
+du Saguenay, du Lac Saint-Jean; les Montagnais,
+les Abénaquis, vous prêteront leur concours, comme
+les Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha,
+si l'on nous garantit que les territoires de chasse qui s'étendent
+à l'ouest des Grands-Lacs nous seront rendus, et
+que nous y pourrons vivre et mourir sans être désormais
+inquiétés par les blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez ma parole et j'ai celle des chefs du mouvement
+populaire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous la rappellerons, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, à l'exception de la capitale, tout est préparé,
+dit Poignet-d'Acier, en s'arrêtant pour réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, il ne manque que des armes.</p>
+
+<p>&mdash;Des armes! oui, nous en manquons.... Ah! si
+j'avais les trésors que j'ai perdus..... Bah! à quoi bon ces
+regrets! Le plus fort est fait. Grâce à moi, les masses sont
+soulevées. J'ai rompu le pont derrière ces meneurs timides.
+Ils marcheront! et, au défunt de fusils ou de sabres,
+ils prendront des fourches ou des fléaux! Quand un peuple
+veut sa liberté, il trouve dans son coeur ses meilleures
+armes! N'est-ce point votre avis?</p>
+
+<p>Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux.
+Il ne nous reste qu'à profiter de l'enthousiasme pour
+marcher immédiatement sur Montréal. Une fois cette
+métropole à nous, le Canada nous appartient. Maîtres du
+Canada! Quel rêve! et comme voluptueusement, j'assouvirai
+ces vengeances qui fermentent là, depuis tant d'années.....
+des siècles de torture! poursuivit-il, d'un ton
+creux, en se frappant le front de son poing crispé. C'est
+que, moi aussi, j'ai souffert, s'écria-t-il, comme s'il cédait
+à un invincible besoin d'expansion, souffert, le martyre,
+pour ces Anglais qui m'ont séduit ma femme, violé ma
+fille, mon unique enfant, mon Adèle chérie<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>; ces Anglais
+qui ont armé mon bras pour le meurtre et le parricide..... Horreur!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a href="#footnotetag55">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Mon frère trouvera un bras, un bras infatigable
+pour frapper à côté de lui, dit tout à coup Nar-go-tou-ké
+en paraissant au bout du mur du parc, près duquel Poignet-d'Acier
+se tenait avec Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Que faisais-tu là, mon frère? demanda le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Nar-go-tou-ké a vu le fils de son ennemi. Il l'épiait,
+ répondu le sagamo.</p>
+
+<p>Poignet-d'Acier n'accorda aucune attention à cette
+réponse. Une soudaine évolution de la foule sur la prairie
+l'occupait à ce moment tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisse, dit-il aux Iroquois. Je vais engager
+Neilson à profiter de l'ardeur de cette multitude pour la
+pousser, sans retard, sur Montréal. Demain, elle serait
+refroidie, nous n'en pourrions rien tirer.</p>
+
+<p>Et il marcha, à grands pas, vers l'estrade qu'on apercevait
+à une faible distance.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit Nar-go-tou-ké à Co-lo-mo-o, dès qu'ils
+furent seuls, le rejeton de l'Anglais qui a voulu outrager
+ta mère, de celui qui l'a livrée aux lâches tribus de la
+Nouvelle-Calédonie, est là, dans cette maison. Puisque
+l'heure de la vengeance a sonné, commençons par nous
+venger de celui-là. Nous allons le guetter, et, quand il
+sortira.....</p>
+
+<p>L'Indien fit résonner, d'un air significatif, une carabine
+qu'il avait à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un instant Co-lo-mo-o rejoindra son père, répondit
+le Petit-Aigle; mais il faut, auparavant, qu'il
+aille délibérer avec les chefs des tribus qu'il a amenées.</p>
+
+<p>&mdash;Va, Nar-go-tou-ké t'attendra, reprit le sachem.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle partit, en feignant de se diriger vers la
+foule qu'un orateur haranguait de nouveau. Mais, bientôt,
+il se jeta à gauche dans une saulaie et s'assit au pied
+d'un arbre.</p>
+
+<p>Là, il médita, durant quelques minutes. Son esprit
+paraissait flotter entre diverses resolutions, car tantôt il
+tournait les yeux vers le cottage de madame de Repentigny,
+et tantôt sur le meeting.</p>
+
+<p>S'arrêtant enfin à une détermination, il prit, dans la
+bourse de vison qui pendait sur sa poitrine, suivant l'usage
+indien, un crayon, une feuille de papier, et il écrivit
+sur son genou.</p>
+
+<p>Ce travail terminé, il le relut avec soin, plia le
+papier en forme de lettre, le cacheta et y mit la suscription:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> Mademoiselle,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Mademoiselle Léonie de Repentigny,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> à</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Saint-Charles.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Pour une petite piece de monnaie, il fit ensuite porter
+le billet à son adresse.</p>
+
+<p>Léonie venait de changer de costume, quand on le lui
+remit, en annonçant que sir William, arrivé depuis
+une demi-heure, était allé rendre ses devoirs à sa
+mère.</p>
+
+<p>Surprise à la réception de ce billet, dont l'écriture ne
+lui semblait pas étrangère, la jeune fille le décacheta avec
+une certaine émotion.</p>
+
+<p>Ses yeux volèrent aussitôt à la signature.</p>
+
+<p>PAUL, disait cette signature.</p>
+
+<p>&mdash;Paul! Paul! je ne connais point de Paul, murmura
+Léonie, en parcourant la missive.</p>
+
+<p>Elle était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Mademoiselle,</p>
+
+<p>«J'aime à vous remercier pour les lignes que vous
+m'avez remises à bord du <i>Charlevoix</i>; ces ligne m'avertissaient
+qu'on m'avait découvert sous mon déguisement de planteur;
+par conséquent je vous doit d'être libre,
+car aussitôt je sautai dans le fleuve et gagnai la rive à la nage.
+J'aurais voulu pouvoir vous témoigner plus tôt ma
+reconnaissance. Des causes majeures s'y sont opposées.
+Obligé aujourd'hui de vous écrire pour vous déclarer que
+je ne puis accepter votre invitation, je mets à profit cette
+circonstance et vous exprime la gratitude de votre tout
+dévoué,</p>
+
+<p>«PAUL.»</p>
+
+<p>«P. S. Vous avez chez vous un jeune officier anglais;
+qu'il ne sorte pas de la journée. Il y va de sa vie.»</p>
+
+<p>Cette singulière épître troubla si fort Léonie, qu'elle
+n'entendit pas la cloche qui sonnait le dîner.</p>
+
+<p>Madame de Repentigny l'envoya chercher par une domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ange, lui dit-elle, en la baisant au front, tu feras
+les honneurs, car je suis un peu souffrante.</p>
+
+<p>La jeune fille avait repris son assurance, remettant au
+soir le soin de relire et de commenter la lettre de
+l'Indien.</p>
+
+<p>Sir William King, Xavier Cherrier, sa femme et un
+vieux parent de M. de Repentigny attendaient déjà, sans
+cérémonie, dans la salle à manger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, notre Antinoüs sauvage ne vient donc pas?
+questionna Cherrier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mais ce n'est pas probable, répondit
+Léonie d'un ton quelque peu hypocrite.</p>
+
+<p>Le repas fut assez triste, sir William et Cherrier n'ouvraient
+la bouche que pour s'adresser des épigrammes
+trop peu voilées.</p>
+
+<p>Comme on causait politique au dessert, le parent de
+M. de Repentigny dit, en branlant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien, le parti anglais a reçu aujourd'hui
+une fière blessure!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! riposta, sir William, en décochant un regard
+ironique à Cherrier, si nous devions compter toutes celles
+que nous avons faites aux Canadiens-Français, nous ne
+trouverions pas assez de chiffres dans la table de multiplication.
+Demandez plutôt à monsieur!</p>
+
+<p>Xavier se mordit les lèvres pour ne pas éclater. Mais
+il sut se contenir, se leva de table et remonta avec sa
+femme dans leur appartement.</p>
+
+<p>Le vieux monsieur sortit aussi pour aller faire un tour
+de promenade.</p>
+
+<p>L'officier, s'approchant alors de Léonie, lui prit la main
+comme s'il voulait la porter à ses lèvres.</p>
+
+<p>La jeune fille recula d'un pas, en retirant sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Sir William, dit-elle gravement; vous vous êtes
+battu avec mon cousin; ne niez pas....; j'en suis sûre; je
+ne saurais aimer l'homme qui a versé le sang de l'un des
+miens. Ainsi donc tout est rompu entre nous. N'essayez
+point de me fléchir, vous perdriez votre temps. Mais je ne
+manquerai point pour cela aux devoirs de l'hospitalité;
+vous pouvez rester ici tant qu'il vous plaira; je vous engage
+même à ne pas quitter la maison aujourd'hui. On
+m'a prévenue que vos jours seraient en danger, si vous
+mettiez le pied dehors.</p>
+
+<p>Laissant le jeune homme bouleversé par ces paroles,
+Léonie de Repentigny regagna sa chambre à coucher.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<h3>L'INSURRECTION</h3>
+
+
+<p>Filles de l'enthousiasme, les révolutions populaires ont
+la même durée que cette fièvre de l'esprit.</p>
+
+<p>Si, après l'assemblée de Saint-Charles, les patriotes canadiens
+se fussent instantanément portés sur Montréal, il
+est vraisemblable que la métropole serait tombée en leur
+pouvoir, et qui peut dire qu'alors ils n'auraient pas été
+maîtres de la province!</p>
+
+<p>Mais si Neilson et plusieurs autres étaient décidés à
+profiter de l'ardeur de leurs partisans, Papineau, chef
+réel du mouvement, balançait. Il paralysa par sa tiédeur
+tous ces braves qui ne demandaient qu'à voler au combat.
+Ne se croyait-il pas assez bien préparé, n'osait-il encore
+assumer la haute responsabilité qui incombe aux meneurs
+d'une insurrection? ce n'est pas à nous de répondre. Nous
+sommes trop près encore de ces tristes événements. Leur
+appréciation appartient à la postérité<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a href="#footnotetag56">(retour) </a><p>Dan» la deuxième édition de <i>l'Histoire</i>
+de M. Garneau, ou trouve la note suivante:</p>
+
+<p>«Le docteur O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 19 juillet 1832:
+Si vous devez blâmer le mouvement, blâmez ceux qui l'ont provoqué
+et qui doivent en répondre devant l'histoire. Quant à nous,
+mon ami, nous fûmes les victimes, non les conspirateurs; et, fussé-je
+sur mon lit du mort, je ne pourrais que déclarer, en présence
+du ciel, que je n'avais pas plus l'idée d'un mouvement de
+résistance quand je quittai Montréal et me rendis à la rivière Richelieu
+avec M. Papineau, que je ne songe maintenant à être
+évêque de Québec. Je vous dirai aussi que M. Papineau et moi,
+nous nous cachâmes dans une ferme de la paroisse Saint-Marc,
+de peur que notre présence n'alarmât le pays, et ne servit de
+prétexte à la témérité!... Je voyais bien aussi que le pays n'était
+pas prêt.»</p>
+
+<p>M. Garneau a publié cette note en anglais.</p></blockquote>
+
+<p>Cependant, le lien entre l'exécutif et les Canadiens était
+brisé. Le renouer par des moyens pacifiques n'était plus
+au pouvoir de personne.</p>
+
+<p>A Montréal, et dans les comtés limitrophes, on arma
+ouvertement.</p>
+
+<p>Des bandes hostiles sillonnèrent, le pays.</p>
+
+<p>Les occupations ordinaires de la ville et des champs
+furent abandonnées. Chacun prit fait et cause pour un
+parti ou pour un autre. La guerre civile alluma ses torches.</p>
+
+<p>«Le 7 novembre, les Fils de la liberté et les Constitutionnels
+ou les membres du Club Doric, comme te nommèrent
+les Anglais, en vinrent aux mains, avec des succès
+divers. La maison de M. Papineau et celle du docteur
+Roberston et autres furent attaquées et les presses du
+<i>Vindicator</i> saccagées. On appela les troupes sous les armes:
+elles paradèrent dans les rues avec de l'artillerie.»</p>
+
+<p>L'autorité mit sur pied toutes les forces militaires, et
+inonda la campagne détachements chargés de faire
+exécuter les nombreux mandats d'arrestation lancés contre
+les fauteurs de la Confédération des six comtés.</p>
+
+<p>Depuis l'assemblée, Papineau, Neilson et leurs principaux
+partisans étaient restés dans le comté de Richelieu.</p>
+
+<p>Entourés d'une foule d'hommes dévoués, ils s'y disposaient
+à la résistance, commettant cette grande faute,&mdash;faute
+irréparable&mdash;c'est d'attendre, c'est-à-dire de
+laisser se dissiper l'ivresse de leurs gens, au lieu de
+marcher droit à l'ennemi.</p>
+
+<p>Leur quartier général avait été établi entre Saint-Denis
+et Saint-Charles, villages éloignés de sept milles l'un de
+l'autre, sur le Richelieu.</p>
+
+<p>Le premier est à seize milles de Sorel, le second à dix-huit
+de Chambly, localités où le gouvernement anglais
+avait caserné plusieurs régiments.</p>
+
+<p>Ces régiments reçurent, en même temps, l'ordre d'aller
+attaquer les rebelles, et de les prendre ainsi en avant
+et en arrière,&mdash;Saint-Denis et Saint-Charles se trouvent
+entre Chambly et Sorel.</p>
+
+<p>Comme ils avaient à peu près la même distance à parcourir,
+ils devaient vraisemblablement se joindre à peu
+près à la même heure sur le théâtre des opérations.</p>
+
+<p>Le 21 novembre au soir, le colonel Gore partit de Sorel
+avec cinq compagnies d'infanterie, une pièce d'artillerie
+de six et un piquet de police à cheval.</p>
+
+<p>Le temps était mauvais; il faisait froid et pleuvait à
+torrents. Tous les chemins avaient été défoncés et les ponts
+rompus par les paysans.</p>
+
+<p>Néanmoins, le lendemain, le colonel Gore et ses troupes
+arrivèrent devant Saint-Denis, après une rude marche
+d'environ douze heures.</p>
+
+<p>Il pouvait être dix heures du matin.</p>
+
+<p>Aussitôt le tocsin laissa tomber dans l'espace ses notes
+funèbres.</p>
+
+<p>Des barricades défendaient toutes les avenues du village,
+et un puissant rempart, construit avec des troncs d'arbres,
+interceptait la route.</p>
+
+<p>Retiré dans une grosse maison de pierre qu'il avait
+fait fortifier et créneler, le docteur Neilson avait résolu de
+vaincre ou de mourir. M. Papineau, le docteur O'Callaghan
+et quelques officiers de milice s'y trouvaient avec lui.</p>
+
+<p>Huit cents hommes, dont un quart à peine munis de
+fusils, le reste portant qui une lance, qui un épieu, qui
+une fourche, qui une faux, ou de vieux sabres rouillés,
+faisaient retentir le village des chants de la <i>Marseillaise</i>
+et de la <i>Parisienne</i>.</p>
+
+<p>Malgré leur nombre et leur détermination, Neilson
+doutait de la victoire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il à Papineau, vous devriez vous retirer
+à Saint-Charles; ce n'est pas ici que vous serez le plus
+utile; nous aurons besoin de vous plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Que penserait-on de moi, si je m'éloignais à cette
+heure? répliqua celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes notre chef à tous; à tous, vous devez compte
+de votre vie, reprit Neilson<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a href="#footnotetag57">(retour) </a><p>Textuel.</p></blockquote>
+
+<p>A ce moment le canon gronda.</p>
+
+<p>&mdash;A nos postes, messieurs! s'écria Neilson et souvenez-vous
+que la patrie a les yeux sur vous!</p>
+
+<p>Le feu des Canadiens répondit aussitôt à l'artillerie des
+troupes royales.</p>
+
+<p>Mais que pouvait un seul canon contre des amas de
+pins hauts comme des maisons?</p>
+
+<p>Les insurgés se montraient à peine, lâchaient leurs
+coups de fusil et disparaissaient derrière les barricades.</p>
+
+<p>La mousqueterie des Anglais ne leur faisait pas plus
+de mal que leur canonnade.</p>
+
+<p>Cependant un boulet, passant à travers les souches,
+tua un membre de la Chambre législative, M. Ovide Perrault,
+blessa plus ou moins grièvement cinq hommes, et
+jeta quelque confusion dans les rangs des Canadiens.</p>
+
+<p>Mais, vers deux heures, et après que le colonel Gore
+eut fait de vaines tentatives pour emporter les retranchements
+à l'assaut, les patriotes reçurent du renfort, et
+Neilson commanda une sortie.</p>
+
+<p>Elle réussit complètement. Les royalistes, épuisés de
+fatigue, à court de munitions, lâchèrent pied et s'enfuirent
+vers les bois, en abandonnant leur canon, leurs
+fourgons et leurs blessés.</p>
+
+<p>Fiers de ce triomphe, les Canadiens rentrèrent chez
+eux en chantant des hymnes d'allégresse. Mais ce n'était
+pas l'heure de s'endormir sur les premiers lauriers; car,
+s'étant emparés d'un officier anglais, ils avaient appris
+que le colonel Wetherell s'avançait de Chambly sur
+Saint-Charles, à la tête de cinq compagnies, d'une troupe
+de police à cheval et de deux pièces de canon.</p>
+
+<p>Après avoir réparé leurs fortifications, ils coururent
+prêter assistance à leurs amis de Saint-Charles.</p>
+
+<p>Bon nombre d'habitants avaient quitté le village avec
+les femmes et les enfants. Mais madame de Repentigny
+et sa fille y résidaient encore; la première ayant fait une
+rechute, et les médecins ayant déclaré qu'il était impossible
+de la transférer à la ville sans compromettre son
+existence.</p>
+
+<p>Le 25 novembre, au matin, la pauvre femme sommeillait
+dans son lit, et Léonie, assise à son chevet, parcourait
+des yeux plutôt qu'elle ne suivait avec l'esprit un
+livre de piété.</p>
+
+<p>C'était un touchant tableau!</p>
+
+
+<p>La mère, immobile, les joues amaigries, le teint jaune
+comme l'ivoire du crucifix qui pendait dans la ruelle, déjà
+marquée au sceau de la mort, était l'image de la douleur
+profonde, mais résignée.</p>
+
+<p>Pâle, les yeux cernés par l'insomnie et les angoisses,
+sa fille offrait une navrante personnification de l'Inquiétude.</p>
+
+<p>Tout à coup les roulements du tambour résonnent,
+déchirés par les notes perçantes du clairon.</p>
+
+<p>Madame de Repentigny s'agite sur sa couche, Léonie
+tressaille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, mon enfant? demande la première
+d'une voix affaiblie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman, maman! ils vont se battre! ils vont
+se battre! répond la jeune fille en se levant et se jetant
+sur l'oreiller qu'elle baigne de ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que ni ton père, ni sir William, ne
+sont là, dit la tendre mère en faisant un effort pour baiser
+sa fille. Ton père est à Québec, sir William à Montréal,
+prions Dieu pour eux!</p>
+
+<p>&mdash;Et pour mon cousin, dit Léonie en tombant à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, il est à Saint-Eustache. Mais il ne court
+aucun danger, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère, maman.</p>
+
+<p>Après ces mots, toutes deux joignirent les mains, et
+confondirent leurs coeurs dans un élan vers l'Éternel.</p>
+
+<p>Le canon détona, accompagné d'une fusillade nourrie,
+alors qu'elles achevaient cotte ardente oraison.</p>
+
+<p>&mdash;Sonne donc pour savoir ce qui se passe au dehors,
+mon enfant, dit madame de Repentigny.</p>
+
+<p>A cet appel, un domestique arriva; mais il ne put rien
+dire, sinon que les troupes du roi étaient aux prises
+avec les rebelles.</p>
+
+<p>Léonie se précipita vers la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde! ah! prends garde, ma fille! lui cria
+madame de Repentigny avec terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien à craindre, bonne maman; je vois
+parfaitement, mais on ne peut m'apercevoir; et, d'ailleurs,
+on ne tire pas de ce côté, répondit Léonie en collant
+son visage contre les carreaux de la croisée. Ah!
+voici les militaires qui chargent; les insurgés plient; le
+ciel est tout noir de fumée.</p>
+
+<p>Le colonel Wetherell venait en effet de fondre sur les
+Canadiens avec une impétuosité irrésistible.</p>
+
+<p>Quoique sorti de Chambly dans la nuit même où le
+colonel Gore sortait de Sorel, il n'avait pu arriver avant
+le 25 en vue de Saint-Charles, tant les habitants avaient
+semé d'obstacles sur sa route.</p>
+
+<p>A midi, il prit position sur une colline qui domine la
+rivière, et braqua son artillerie contre le camp des patriotes.</p>
+
+<p>Ce camp, fortifié par des ouvrages en terre et en bois,
+formait un parallélogramme, appuyé d'un côté sur la rivière,
+et l'autre sur maison de M. Debartzeh, l'un des
+instigateurs de l'insurrection.</p>
+
+<p>Trouée par par une centaine de meurtrières, cette maison
+renfermait une foule de tirailleurs.</p>
+
+<p>Deux petites pièces de campagne ajoutaient encore à
+la force des Canadiens.</p>
+
+<p>Leurs dispositions, leur bravoure, leur permettaient
+d'espérer la victoire.</p>
+
+<p>Malheureusement, ils étaient commandés par un
+Anglais mécontent, un certain T. Brown,&mdash;un
+lâche,&mdash;qui déserta son poste à l'heure même du combat.</p>
+
+<p>Le signal de l'attaque donné, le colonel Wetherell
+canonne les retranchements, et lance ses troupes autour
+du camp pour l'envelopper.</p>
+
+<p>Les Canadiens se défendent avec une incroyable énergie;
+ils se montrent digne de cette poignée de héros leurs
+pères qui, semblables aux trois cents Spartiates, culbutèrent
+sept mille Américains, le 26 octobre 1813, sur les
+bords de la rivière Châteauguay.</p>
+
+<p>Ah! si un Salaberry était à leur tête!</p>
+
+<p>Mais, ils n'ont point de chef; ils ne savent à qui obéir;
+la confusion se met dans leurs rangs. Leurs faibles barrières
+sont enfoncées.</p>
+
+<p>Les ennemis se précipitent sur eux, la baïonnette en
+avant... ils les cernent; ils les acculent; ils frappent impitoyablement
+ces malheureux, qui, manquant d'armes,
+pour la plupart, se défendent avec leurs mains, avec leurs
+pieds, avec leurs dents.</p>
+
+<p>C'est une atroce boucherie!</p>
+
+<p>De sa fenêtre, Léonie voit tout. Elle tremble, elle palpite;
+elle sent son coeur défaillir; elle ne respire plus, et
+elle ne peut, la pauvre enfant, s'arracher au plus effroyable
+des spectacles.</p>
+
+<p>C'est que, dans la foule des combattants, elle a distingué
+le Petit-Aigle qui, brandissant un sabre de cavalerie, enlevé
+à un officier de police, l'assène, à droite, à gauche,
+en avant, partout, et, aidé de son père, tient encore bon,
+alors que tout fuit autour d'eux.</p>
+
+<p>Mais il tombe, accablé par le nombre. Les yeux de
+Léonie se ferment; elle chancelle et tâche de se cramponner
+à l'espagnolette pour ne pas tomber aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! mon enfant! au secours! s'écrie madame de
+Repentigny, oubliant sa faiblesse, thésaurisant un reste
+de force, et se jetant à bas du lit pour recevoir Léonie
+dans ses bras.</p>
+
+<p>Et elle s'affaisse à côté d'elle.</p>
+
+<p>On les relève.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'ai eu bien peur! merci, ô mon Dieu!
+murmure la tendre mère, en embrassant Léonie,
+qui, un peu remise de son émotion, s'occupe à border
+le lit.</p>
+
+<p>Le crépuscule se faisait. Un éclair illumina soudain
+l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Le feu! exclama la jeune fille en retournant, malgré
+elle, à la croisée.</p>
+
+<p>Une scène nouvelle l'attendait.</p>
+
+<p>Incendiant le village, les Anglais dansaient et proféraient
+des hurlements forcenés.</p>
+
+<p>Et, à la lueur des flammes, Léonie vit une troupe de
+soldats qui se dirigeaient vers leur maison, en chassant à
+coups de plat du sabre et du crosses de fusil une longue,
+file de prisonniers, parmi lesquels, à son costume pittoresque,
+quoique noirci par la poudre, maculé de sang et
+réduit en lambeaux, on remarquait Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Le jeune homme marchait d'un pas ferme, sa contenance
+était digne.</p>
+
+
+<p>En l'apercevant, Léonie, qui l'avait cru mort, ne put
+retenir un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, lui dit madame de Repentigny en essayant
+de sourire, je voudrais être seule quelques instants. Va te
+reposer!</p>
+
+<p>Après un long baiser, Léonie sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe, dit alors la malade, à sa femme de chambre,
+je sens que je me meurs; cours chercher M. le curé, mais
+que l'enfant l'ignore.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un domestique annonçait à mademoiselle
+de Repentigny qu'un officier anglais désirait
+l'entretenir dans le parloir.</p>
+
+<p>Elle y descendit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande mille pardons de vous déranger,
+mademoiselle, lui dit cet officier; j'ai appris le triste état
+de madame votre mère et je voudrais pour tout au monde
+ne vous causer aucun trouble. Mais les lois de la guerre
+sont inflexibles. On m'a commande de renfermer, pour
+jusqu'à demain, dans votre maison, plusieurs prisonniers,
+et quoi qu'il m'en coûte, j'obéis à ma consigne. Veuillez
+être assurée, du reste, qu'on ne fera aucun bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, dit Léonie, que nous n'ayons pas de
+chambres assez vastes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Il y a près de
+votre parc une basse-cour dont les murs sont élevés;
+c'est assez bon pour des misérables dont le bourreau fera
+bientôt justice.....</p>
+
+<p>Un frisson glacial figea le sang de la jeune fille dans
+ses veines.</p>
+
+<p>&mdash;Disposez-en comme il vous plaira, monsieur, balbutia-t-elle;
+mais excusez-moi..... la maladie de ma mère.....</p>
+
+<p>Des larmes lui coupèrent la parole.</p>
+
+<p>Elle sortit du parloir. Cependant, au lieu de remonter
+à sa chambre, elle entra dans une petite serre attenant à
+la salle à manger, et appela:</p>
+
+<p>&mdash;Antoine!</p>
+
+<p>Un jeune homme parut:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, lui dit-elle d'une voix brève et palpitante,
+tu es mon frère de lait; j'ai confiance en toi. Tu ne me
+tromperas pas, n'est-ce pas vrai, car tu m'aimes? Un Indien
+m'a sauvé la vie, dans la catastrophe du Montréalais,
+tu le sais. Cet indien est prisonnier parmi ceux
+qu'on nous amène. Il faut le délivrer. Tu le délivreras,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout ce que vous voudrez, ma chère soeur,
+mais le moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen? Il y en a un. On enfermera les captifs
+dans la basse-cour. Ils n'y sont pas encore. Glisse-toi
+parmi eux. Dis un mot à l'Indien. Passe-lui un couteau.
+Il fait presque nuit. La chose n'est pas impossible. Tu
+porteras la clef de la basse-cour au commandant de détachement
+qui conduit ces pauvres gens. On ne se défiera
+pas de toi. Puis tu offriras du vin aux soldats, et, dans la
+nuit, quand ils seront ivres, tu ouvriras la porte de la
+basse-cour, qui donne sur le parc; m'as-tu comprise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, soyez tranquille, votre protégé s'évadera
+ou je perds mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêche-toi, j'attendrai le résultat dans ma
+chambre.</p>
+
+<p>Antoine partit.</p>
+
+<p>Nous renonçons à peindre l'anxiété dont Léonie fut
+dévorée pendant les cinq heures qui s'écoulèrent jusqu'à
+son retour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit-il; il est échappé.</p>
+
+<p>La jeune fille se prosterna pour rendre grâces à Dieu;
+puis, se relevant, elle alla, sur la pointe du pied,
+souhaiter le bonsoir à sa mère, avant de se coucher.</p>
+
+<p>Le silence général régnait dans la chambre, faiblement
+éclairée par une veilleuse.</p>
+
+<p>Léonie crut que madame de Repentigny dormait.</p>
+
+<p>Elle se pencha sur le lit pour effleurer son front.</p>
+
+<p>Ce front était froid comme un marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis maudite! s'écria la jeune fille en se redressant
+tout d'un coup, comme si elle eût été mue par
+un ressort; je suis maudite; j'ai un instant oublié
+ma mère, et ma mère est morte sans me donner sa bénédiction!</p>
+
+
+<p>Et elle tomba à la renverse.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVII</h3>
+
+<h3>DRAME</h3>
+
+
+<p>Dans une salle basse, voûtée, aux fenêtres ogivales,
+aux murs blanchis à la chaux, plusieurs personnages
+assis entourent une table.</p>
+
+<p>Ils sont diversement vêtus de costumes mi-partis
+civils, mi-partis militaires.</p>
+
+<p>Des sabres pendent à leur côté, des pistolets à leur
+ceinture; quelques-uns portent l'uniforme en drap foncé
+de la milice canadienne.</p>
+
+<p>Il y a la Poignet-d'Acier, qui domine par sa taille,
+Xavier Cherrier et sa femme habillée en homme, le
+docteur Chénier, Armury Girod, Suisse d'origine, et
+quelques autres.</p>
+
+<p>On est au 13 décembre. Il fait nuit, un grand feu
+pétille dans l'âtre de la salle et efface, par ses clartés
+brillantes, la lueur terne d'une lampe qui brûle tristement
+sur la table.</p>
+
+<p>Au dehors, le vent pousse des gémissements lamentables
+ébranle les croisées, et, s'introduisant par rafales
+dans la cheminée, chasse jusqu'au milieu de la pièce des
+tourbillons de flamme et de fumée.</p>
+
+<p>Sombre nuit que celle-là; plus sombres sont les figures
+des gens qui discutent, à cette heure, dans le couvent de
+Saint-Eustache.</p>
+
+<p>Car c'est à Saint-Eustache que nous sommes, à sept
+lieues environ de Montréal, de l'autre côté du Saint-Laurent,
+sur la rive septentrionale de l'Outaouais, vis à vis
+de l'île Jésu.</p>
+
+<p>Un homme entre dans la salle. A sa soutane, à son air
+grave, recueilli, vous reconnaîtriez un ecclésiastique. Il
+est prêtre, en effet, curé de Saint-Eustache; on le nomme
+messire Paquin.</p>
+
+<p>A sa vue Poignet-d'Acier fronce le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Que venez-vous faire ici, monsieur? dit-il durement.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, répondit messire Paquin, d'une voix douce
+et ferme, engager des hommes égarés à cesser une lutte
+dangereuse qui est pour le pays une source de deuil, de
+désolation.....</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez, monsieur, reprit Poignet-d'Acier; vos
+conseils sont superflus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, vous ne songez donc pas aux veuves,
+aux orphelins, à tous ces malheureux que votre folle
+témérité a plongé dans les larmes et l'affliction? Vous
+ne pensez donc pas à Dieu qui vous voit, qui vous
+juge.....</p>
+
+<p>Le capitaine poussa un éclat de rire démoniaque.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qui vous juge et qui vous condamne! poursuivit
+le prêtre avec une énergie croissante. Il vous condamne,
+ce Dieu tout-puissant! Il frappe les insensés qui ont
+allumé le brandon de la guerre civile; car ils viennent
+d'essuyer une sanglante défaite!</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez! s'écria Poignet-d'Acier d'un ton cassant.</p>
+
+<p>Et il se leva, marcha sur le curé.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez! arrêtez! dirent les assistants en se levant à
+leur tour.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez cet homme! laissez-le! dit l'ecclésiastique,
+sans s'émouvoir. La fureur l'aveugle. Mais il ouvrira les
+yeux. Qu'importe qu'il me batte, pourvu qu'ensuite il
+rentre en lui-même, qu'il cesse de vous conduire à
+l'abîme!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'y a-t-il? demanda le docteur Chénier.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, mon fils, une nouvelle affreuse. Les royalistes
+ont écrasé votre parti à Saint-Charles, le 25 novembre!</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas; cela n'est pas! intervint Poignet-d'Acier;
+Cela n'est pas; fausseté que votre langage, prêtre!
+fausseté, puisque, le 22, le brave Neilson déroutait
+les Anglais devant Saint-Denis!</p>
+
+<p>&mdash;Votre violence ne m'intimidera point, répondit avec
+calme messire Paquin. Ce que je vous dis est vrai. Le
+colonel Wetherell a défait les Canadiens à Saint-Denis. Il
+leur a tué plus de cent hommes, cent pères de famille,
+monsieur, et le village ne présente plus aujourd'hui
+qu'un monceau de décombres fumants! Puisse le ciel
+vous pardonner! Mais tous ces pauvres gens privés de
+leurs foyers; toutes ces femmes privées de leurs maris,
+de leurs enfants; tous ces infortunés privés de leur soutien
+vous pardonneront-ils?</p>
+
+<p>Ces paroles répandirent la consternation parmi les auditeurs.
+Des larmes coulèrent sur les joues du docteur
+Chénier; cependant il répliqua avec la fermeté d'une
+conviction inébranlable:</p>
+
+<p>&mdash;Les rapports que nous avons reçus du comté de Richelieu
+ne s'accordent pas avec les vôtres, monsieur le
+curé. Y fussent-ils conformes, que ma résolution ne
+changerait pas. Investi du commandement de ce village,
+j'y vaincrai ou je m'ensevelirai sous ses ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Bien parlé, mon ami; bien parlé! dit Poignet-d'Acier
+un serrant chaleureusement la main du docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien dit, votre réponse est d'un grand coeur!
+ajouta la femme de Cherrier, qui, depuis le commencement
+des troubles, avait senti renaître en elle l'ardeur
+martiale qu'elle avait puisée au milieu des tribus indiennes
+du désert américain, alors que, sous le nom de
+Mérellum, la Petite-Hirondelle<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>, elle exerçait une autorité
+souveraine sur les Clallomes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a href="#footnotetag58">(retour) </a><p>Voir la <i>Tête-Plate</i>, les <i>Nez-Percés</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Xavier approuva par un regard l'exclamation de
+Louise.</p>
+
+<p>Et aussitôt les assistants, magnétisés par cet accès d'enthousiasme,
+se jetèrent dans les bras les uns des autres
+en prononçant ce noble serment:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous jurons ici de triompher de nos oppresseurs
+ou de mourir en combattant!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les aveugles! les misérables aveugles! proféra
+l'ecclésiastique, élevant les mains et les joignant avec une
+expression désespérée.</p>
+
+<p>Puis il se retira, au moment même où deux Indiens
+pénétraient dans la salle.</p>
+
+<p>C'était Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! enfin, nous allons être édifiés sur la valeur de
+ces bruits absurdes, dit Poignet-d'Acier, courant à la rencontre
+des Iroquois.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il passé à Saint-Charles, mon jeune
+Aigle?</p>
+
+<p>&mdash;Les Habits-Rouges ont eu le dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y étiez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'y étais.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ont vaincu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parce que le chef nous a abandonnés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce Brown, je m'en doutais! répliqua amèrement
+Poignet-d'Acier. Pourquoi aussi tous les postes
+importants n'ont-ils pas été confiés à des Canadiens-Français?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! notre trop grande confiance nous a toujours
+perdus! murmura Chénier.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-nous des détails, reprit le capitaine.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o raconta ce qui avait eu lieu, le 25 novembre
+à Saint-Charles, mais sans dire qu'il était tombé au
+pouvoir des vainqueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Où pensez-vous que soient maintenant MM. Papineau
+et Neilson? s'enquit Chénier.</p>
+
+<p>&mdash;Le premier, répondit le Petit-Aigle, doit être réfugié
+aux États-Unis; quant au second, je crois qu'il a été
+pris sur la frontière et ramené à Montréal.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'en est fait de nous! s'écria Chénier, se laissant
+tomber sur son siège et enfouissant sa tête dans ses
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ce n'est pas fini! dit Poignet-d'Acier,
+Neilson, malgré son courage, malgré son dévouement, est
+encore de la race maudite. Pour moi, son arrestation ne
+m'inquiète guère. Mais je suis heureux d'apprendre que
+Papineau est aux États-Unis. Plus que jamais nous devons
+résister, car il ne tardera guère à reparaître sur les bords du
+Saint-Laurent avec une puissante armée américaine. Soyez
+assurés, mes amis, que si nous pouvons tenir encore huit
+jours, il nous arrivera de la République fédérale des secours
+effectifs, avec lesquels nous réparerons promptement
+le petit échec de Saint-Charles. Ne vous découragez
+donc pas. Plus nos infâmes ennemis massacreront, saccageront,
+brûleront nos campagnes, plus ils feront de victimes,
+plus ils se rendront odieux, plus ils soulèveront
+contre eux les autres nations du monde!</p>
+
+<p>Ce discours fait d'une voix mâle et persuasive, produisit
+l'effet qu'en attendait le capitaine.</p>
+
+<p>Il ranima l'espérance dans le coeur des insurgés, qui le
+saluèrent par des bravos enthousiastes.</p>
+
+<p>Quand lu silence se fut rétabli, Poignet-d'Acier dit à
+Co-lo-mo-o:</p>
+
+<p>&mdash;Vous amenez sans doute vos Hurons?</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit le jeune homme en secouant la tête.
+Mécontents des délibérations prises à l'assemblée de
+Saint-Charles, ils sont partis pour la plupart et retournés à
+Lorette.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes seul!</p>
+
+<p>&mdash;Seul avec mon père.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai travaillé, pour mes frères, dit-il. Les Indiens de
+l'Outaouais m'ont donné vingt-cinq guerriers, autant de
+fusils et un canon. Les guerriers et les armes sont là dans
+la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon frère, lui dit Chénier, nous récompenserons
+tes services.</p>
+
+<p>Nar-go-tou-ké n'a bas besoin de récompense, répliqua
+sèchement l'Iroquois.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie ce bruit? interrogea Louise en dirigeant
+ses regards vers la porte qui s'ouvrit brusquement.</p>
+
+<p>Une dizaine de paysans armées entrèrent.</p>
+
+<p>Au milieu d'eux trottinait un homme rabougri,
+bancal.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un espion, docteur, dit un des paysans, en
+s'adressant à Chénier.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o sourit imperceptiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Un brigand d'espion, baptême! poursuivit le paysan.
+Mais impossible de lui faire desserrer les dents. Nous
+l'avons roué de coups, sans y parvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez tort, Pierre, dit Chénier, car ce nain
+est sourd-muet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! exclamèrent en choeur les gardiens de Jean-Baptiste,
+qui s'était mis à échanger des signes avec
+Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké.</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez à ces gens de sortir, monsieur, dit le Petit-Aigle
+à Chénier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mes amis, allez! fit le docteur aux
+paysans qui évacuèrent la salle, en y laissant le nain.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père et moi, dit alors Co-lo-mo-o, nous répondons
+de cet homme. Il arrive de Montréal, et nous annonce
+qu'une troupe nombreuse d'Anglais est en marche vers
+ce village.</p>
+
+<p>A Cet instant un rire singulier glissa sur le visage de
+Nar-go-tou-ké, qui continuait avec Jean-Baptiste une
+conversation mimique.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce sauvage rit-il? interrogea sévèrement
+Chénier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père rit, parce que le nain lui apprend qu'un
+officier anglais, son ennemi personnel, fait partie du corps
+d'expédition.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Poignet-d'Acier, si l'ennemi personnel de
+Nar-go-tou-ké se trouve dans le détachement qu'on
+lance contre nous, malheur à ce détachement!......
+le vaillant chef iroquois,&mdash;le dernier avec son fils de
+cette noble tribu, messieurs,&mdash;fera un terrible.....
+des Kingsors, comme il appelle les sujets de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Chénier, nous pouvons compter sur ce
+que rapporte cet individu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, messieurs, il faut prendre nos mesures,
+faire battre la générale. Il est minuit. Les royalistes
+paraîtront de bonne heure dans la matinée! Prouvons
+leur que nous sommes encore les dignes enfants de la
+France!</p>
+
+<p>Pendant que le docteur Chénier et ses compagnons
+quittaient la salle et allaient donner ordres, Co-lo-mo-o
+continua de questionner Jean-Baptiste.</p>
+
+<p>Bientôt il sut que sir William Colborne, commandant
+en chef des troupes anglaises et surnommé plus tard le
+<i>Vieux-brûlot</i> à cause des incendies dont il couvrit le
+Bas-Canada, était parti, le matin même, de Montréal avec
+deux mille hommes, huit pièces de canon et un obusier,
+pour envahir le comté des Deux-Montagnes.</p>
+
+<p>Cette force était composées soldats de la ligne, d'un
+corps de volontaires, Canadiens dégénérés qui trahirent
+le drapeau de leur pays pour celui d'Albion, et d'une
+centaine de cavaliers.</p>
+
+<p>Le 32e régiment, où sir William King servait comme
+lieutenant, figurait dans l'effectif de cette armée.</p>
+
+<p>Dans la soirée, elle campa sur le bord méridional de
+l'Outaouais.</p>
+
+<p>Le 14, dès l'aurore, elle traversa la rivière.</p>
+
+<p>Il avait neigé une partie de la nuit. Mais alors le temps
+était froid, clair et sec.</p>
+
+<p>Le passage de l'Outaouais se fit au moyeu de bateaux.</p>
+
+<p>Aussitôt que les insurgés, réunis au nombre de cinq
+ou six cents devant le couvent, le presbytère et l'église de
+Saint-Eustache, aperçurent cette longue «colonne, d'autant
+plus imposante qu'elle couvrait avec ses bagages
+plus de deux milles d'espace,» ils furent saisis d'une panique
+invincible, et se débandèrent.</p>
+
+<p>Epouvanté, Girod se sauva avec un grand nombre.</p>
+
+<p>Poignet-d'Acier se tenait devant la rivière avec cent
+hommes déterminés, parfaitement armés, tireurs des
+plus habiles, et qui pouvaient opposer au débarquement
+des Anglais une barrière inexpugnable. Mais ces hommes,
+tous trappeurs, qui avaient vieilli avec leur capitaine
+dans le désert américain, ne reconnaissaient d'autre
+chef que lui, ne voulaient recevoir des ordres de personne
+autre.</p>
+
+<p>L'oeil sanglant, le visage coloré, souriant, Poignet-d'Acier,
+l'ex-notaire de Montréal, savourait déjà par anticipation
+cette vengeance qu'il avait attendue, cultivée et
+mûrie pendant de si longues années; ses regards étaient
+rivés aux embarcations qui approchaient lentement de la
+grève; sa main droite frémissait d'impatience en tourmentant
+la poignée d'un sabre qu'il se disposait à dresser
+en l'air comme signal du combat, lorsqu'un éclair brilla
+dans les rangs anglais, la détonation d'une arme à feu se
+fit entendre, et Poignet-d'Acier tomba le cou percé d'une
+balle.</p>
+
+<p>Aussitôt ses hommes l'entourèrent. Il voulut parler, ne
+le put; commander de rester, de lutter; effort inutile!
+I s'évanouit.</p>
+
+<p>Et les trappeurs nord-ouestiers, tournant le dos à
+l'ennemi, se retirèrent froidement en emportant leur capitaine
+avec eux.</p>
+
+<p>A peine restait-il deux cent cinquante hommes auprès
+de Chénier.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons, dirent quelques-uns.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous aussi m'abandonneriez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous n'avons pas d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquilles, répondit flegmatiquement l'intrépide
+docteur; il y aura du monde de tué aujourd'hui.
+Vous ramasserez les fusils des morts<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a href="#footnotetag59">(retour) </a><p>Historique.</p></blockquote>
+
+<p>Cette réponse électrisa Cherrier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Chénier, lui dit-il, vous étiez né pour manier
+l'épée plutôt que la lancette.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, repartit l'autre, je ne comprendrais pas
+qu'on manquât de courage, quand on voit une femme
+jeune et belle comme la vôtre affronter en souriant les
+balles de l'ennemi. Mais, attention, voilà le branle-bas
+qui commence!</p>
+
+<p>&mdash;Un baiser encore, avant de courir au feu, ma Louise
+chérie, dit Xavier.</p>
+
+<p>Et, au bruit du l'artillerie, à travers la mitraille qui
+déjà impitoyablement fauchait autour d'eux, Xavier embrassa
+sa femme avec une tendresse idolâtre.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! citoyens, en avant! tonna la voix de Chénier.
+Les patriotes se ruèrent sur les batteries anglaises en
+chantant l'hymne de Charles VI:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i14"> Guerre aux tyrans!</p>
+<p class="i10"> Jamais, jamais en France!</p>
+<p class="i10"> Jamais l'Anglais...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Repoussés, avec des pertes considérables, par deux
+décharges successives, ils revinrent une troisième fois à
+l'attaque, et forcèrent les artilleurs à reculer.</p>
+
+<p>Mais alors, sir John Colborne donna l'ordre au 32e régiment
+d'appuyer ses batteries.</p>
+
+<p>Cet ordre fut aussitôt exécuté.</p>
+
+<p>Sir William King, l'épée nue, le front haut, se jeta
+bravement A la tête de sa compagnie en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ce Cherrier ici.... Charmant, très-charmant,
+en vérité! Je vais lui donner sa revanche.... Mais, by
+Jove, ne me trompé-je pas? C'est sa femme que j'aperçois
+près de lui.... un joli, très-joli militaire, sur ma foi!
+Ah! la fête sera ravissante, extrêmement ravissante!
+Mais, comme elle joue du sabre, la petite dame! Parole
+d'honneur, j'en suis émerveillé.... Ah!</p>
+
+<p>Un coup de couteau en pleine poitrine arracha ce cri
+au sous-lieutenant.</p>
+
+<p>Il l'avait à peine exhale, qu'un bras vigoureux le renversait
+à terre; un homme, un démon à forme humaine,
+lui plantait son genou sur le ventre, lui tranchait la tête
+en un clin d'oeil, et le houp de guerre indien retentissait
+par-dessus le fracas de la bataille.</p>
+
+<p>Si rapides furent ces divers mouvements, que, dans
+l'ivresse du combat, les soldats de sir William ne le
+remarquèrent point.</p>
+
+<p>Le meurtrier se releva, la tête de sa victime à la main,
+et se tourna vers Co-lo-mo-o, qui, tenant un fusil par
+le bout du canon, s'en servait comme d'une massue, et
+faisait de larges trouées dans les bataillons anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Que le Petit-Aigle, s'écria-t-il, apprenne, par
+l'exemple de Nar-go-tou-ké, à venger les injures infligées
+à sa race! Le père de ce chien a fait mutiler Ni-a-pa-ah,
+ma femme, et moi, voilà ce que je fais de l'un des
+siens!</p>
+
+<p>Il cracha à la face de la tête sanglante qu'il agitait en
+l'air, et la lança au front d'une compagnie de Volontaires,
+qui fondit sur lui, le larda sur-le-champ avec ses sabres,
+le cribla de balles, et le foula aux pieds de ses chevaux,
+en chargeant les insurgés.</p>
+
+<p>Car ceux-ci pliaient sous le nombre.</p>
+
+<p>Ni les prodiges de valeur accomplis par le docteur
+Chénier, Cherrier et sa femme; ni les efforts inouïs de
+Co-lo-mo-o; ni la bravoure des assaillis ne pouvaient
+longtemps résister à deux mille hommes disciplinés, pourvus
+d'armes en excellent état et de munitions abondantes,
+tandis qu'eux étaient mal équipés pour la plupart et obligés
+de faire usage de cailloux arrondis en guise de plomb.</p>
+
+<p>Pressés par l'ennemi, ils se réfugièrent dans l'église et
+continuèrent désespérément la défense.</p>
+
+<p>Les troupes y mirent le feu.</p>
+
+<p>Bientôt des torrents de flammes et de fumée envahirent
+l'enceinte du temple.</p>
+
+<p>Les assiégés n'ont plus de poudre; mais le courage
+leur reste; ils montent au clocher; une grêle de pierres
+tombe sur les assiégeants.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les enfumer comme des renards! hurle sir
+John Colborne, aux portes du lieu saint.</p>
+
+<p>L'incendie gagne du terrain. Le clocher est enveloppé
+par ses langues ardentes.</p>
+
+<p>&mdash;La charpente s'écroule! crie une voix.</p>
+
+<p>C'est un sauve-qui-peut général.</p>
+
+<p>On s'élance aux fenêtres; on se foule; on se précipite
+dans le cimetière.</p>
+
+<p>Chénier, Cherrier, Louise, Co-lo-mo-o y parviennent
+avec une cinquantaine d'autres.</p>
+
+<p>Mais là, devant eux, se dresse un rempart de
+baïonnettes.</p>
+
+<p>Cent coups de fusil les reçoivent.</p>
+
+<p>Le docteur Chénier est frappé à mort.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<h3>AMOUR</h3>
+
+
+<p>«Ha! ha!» ce Cri d'étonnement ne manque guère
+d'échapper au voyageur, après avoir longé, pendant une
+vingtaine de lieues, le bord méridional du Saguenay; et
+telle fut, sans doute, l'exclamation poussée par les premiers
+navigateurs européens qui remontèrent le cours
+d'eau jusqu'à ce point, car elle est restée comme dénomination
+de la plus étrange des haies.</p>
+
+<p>La baie de Ha-ha, donc, a deux lieues de profondeur sur
+une de large. Mais le grandiose de ses dimensions en est
+le moindre sujet de surprise.</p>
+
+<p>Ce qui frappe l'imagination, ce qui confond tout d'abord
+le jugement, si l'on y arrive, comme je viens de le dire,
+par la rive sud du Saguenay, c'est que la baie de Ha-ha
+se déploie tout à coup devant vous en hémicycle immense,
+et qu'elle semble le bout, la source d'un fleuve géant, qui
+roule, sur un espace de soixante milles environ, une masse
+liquide effroyable, dont l'épaisseur est évaluée à trois
+cents brasses, la largeur a un et deux milles.</p>
+
+<p>Quel volume! N'y a-t-il pas dans ce tableau, dans ce
+fait, de quoi dérouter tous les calculs de l'esprit, épouvanter
+la raison?</p>
+
+<p>Que si vous prenez la côte opposée du Saguenay, pour
+trouver en partie son explication, le phénomène n'en
+restera pas moins curieux, saisissant, un des plus singuliers
+jeux de la nature. Cette côte conduit en effet à un
+lac considérable, récipient d'une foule de rivières, le lac
+Saint-Jean, dont les eaux bruyamment descendent de
+leur réservoir et se déchargent à quelques lieues au-dessous
+de la baie de Ha-ha, après un parcours de plus de
+soixante milles, dans un lit comparativement étroit.</p>
+
+<p>En conséquence, cette baie se trouve isolée, sans
+affluents directs. Mais elle est probablement alimentée
+par un canal souterrain, parti soit du lac Saint-Jean, soit
+du lac Kénocami.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, elle couronne admirablement la
+galerie de merveilles que le Créateur a disposées sur toute
+l'étendue du Saguenay.</p>
+
+<p>Confluant avec le Saint-Laurent, à soixante lieues en
+bas de Québec, ce fleuve semble, comme je le disais dernièrement
+dans le feuilleton du <i>Pays de Paris</i>, avoir été
+déchiré, à travers une chaîne de montagnes, par la main
+de quelque divinité malfaisante en fureur.</p>
+
+<p>Si les anciens l'eussent connu, ils y auraient assurément
+place leur Ténare.</p>
+
+<p>L'estuaire, presque toujours noyé dans les brouillards,
+est bastionné par des falaises sourcilleuses, et, à peine
+a-t-on quitté le Saint-Laurent, dont les flots vert de mer
+réjouissent le coeur, qu'on rencontre des eaux hideuses,
+noires comme l'encre.</p>
+
+<p>Aussitôt vous êtes encaissés entre des rochers qui percent
+la nue et au milieu desquels vainement l'oeil chercherait
+un chemin, une sente. Granit fonce et nu, maigrement
+semé, à ses cimes pelées, de cyprès rabougris dont
+le feuillage mélancolique ajoute encore à l'horreur de ces
+lieux. Point d'arête, point de ravine, point d'anfractuosité
+pour reposer le regard attristé. Sur votre tête le ciel généralement
+d'un gris de plomb, à vos pieds l'abîme sombre,
+implacable, l'abîme qui vous fascine, vous abuse, car ces
+eaux noires, elles paraissent calmes, les perfides, arrêtées
+dans leur cours, alors qu'elles glissent avec une rapidité
+si grande, que le plus puissant vapeur se fatigue à les refouler;
+et près de vous, là, sur le côte, l'illusion, la déception,
+le mensonge encore!</p>
+
+<p>Si élevés sont les caps, que du pont du navire qui vous
+emporte, il semble qu'on les puisse toucher avec le bras
+allongé; mais prenez une pierre, non, prenez une fronde,
+placez-y un caillou, et de toutes vos forces lancez le projectile!
+Quoi! il n'a pas atteint la roche! il est tombé à
+plus de cent mètres de distance!</p>
+
+<p>Oui, tel est l'effet du mirage.</p>
+
+<p>Mais voilà barrée toute issue. Sentinelle cyclopéenne,
+droit devant nous se dresse une montagne: c'est la Tête-de-Boule,
+blanche, chenue à son faîte, comme le crâne
+du vieux Saturne. Est-ce lui qui se serait couché en
+travers du fleuve pour en interdire l'accès? Ne pourrons-nous
+aller jusqu'à la baie de Ha-ha! Examinons; qu'on
+nous donne un télescope. Vivat! j'aperçois un goulot,
+par lequel le Saguenay s'infiltre timidement, j'allais dire
+craintivement, comme s'il avait peur de réveiller le
+colosse qui sommeille dans son lit.</p>
+
+<p>Tout au plus un batelet, monté par des pygmées,
+réussirait à se faufiler dans cet étroit ruisseau. Jamais
+une embarcation, conduite par des hommes, ne le traversera.
+Approchons, néanmoins, pour contempler la Tête-de-Boule.
+Notre vaisseau avance, et le ruisseau s'élargit,
+il se fait rivière, il se fait fleuve, il a deux milles de large!</p>
+
+<p>Dupes encore d'une erreur de nos sens.</p>
+
+<p>Maintenant, nous voguons entre des collines échancrées,
+de formes diverses, tantôt taillées en dentelle dans
+le vif, tantôt brusquement lacérées, tantôt lourdes, déprimées,
+puis tout à coup protubérantes, aiguës comme
+des campaniles, arrondies en coupoles, tantôt stériles,
+tantôt chargées des trésors de la végétation, et toujours
+variées à l'infini, comme la main qui les a faites.</p>
+
+<p>Le fleuve resserre sa ceinture. On distingue parfaitement
+ses rives. Il reprend sa physionomie austère, ses
+lignes rigides, ses proportions écrasantes.</p>
+
+<p>Plus de paysage animé par une frondaison souriante;
+plus de daims broutant sur l'échine des monts, ou perchés
+à la pointe d'une roche pour nous regarder monter;
+mais, à droite, à gauche, un escarpement d'une hauteur
+démesurée, grisâtre, aride, dépourvu de plantes, même
+des plus simples graminées!</p>
+
+<p>Ce spectacle est horrible. Il fait mal<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a href="#footnotetag60">(retour) </a><p>Une dame anglaise, avec qui j'eus le plaisir de
+faire une excursion
+au Saguenay, en 1853, s'écrie, en racontant ses impressions:
+«A chaque minute de nouvelles sublimités nous saluaient,
+les rives devenaient plus élevées, plus hardies, au point
+que l'émotion
+comprimée inondait l'âme et la rendait malade; les paroles
+ne pouvaient la soulager, les paroles ne pourraient décrire ce
+qu'elle éprouvait.»</p></blockquote>
+
+<p>On fermerait les yeux, si bientôt un objet unique ne
+les attirait, en les fixant invinciblement sur lui. C'est, à
+cent cinquante mètres au-dessus de l'eau, un médaillon
+gigantesque sur lequel le Grand Artiste a ciselé le profil
+d'une figure grecque. Mais l'extraordinaire, l'inexplicable,
+ce médaillon paraît avoir été dédoublé, la figure
+partagée par une section verticale passant entre les deux
+yeux, et chacune des deux faces est gravée sur chacune
+des deux rives; comme si la tête, encastrée dans le rocher,
+eût été tranchée avec elle lors de la révolution terrestre
+qui bouleversa cette région.</p>
+
+<p>Les Canadiens-Français l'appellent judicieusement le
+Tableau.</p>
+
+<p>Au-delà, de nouvelles stupéfactions vous attendent.
+D'abord, ce formidable boulevard qu'on nomme le Point
+de l'Éternité, à deux mille pieds du niveau du Saguenay;
+puis, cette série de masses porphyritiques dont les nuances
+éclatantes brillent de mille reflets aux rayons du soleil;
+puis encore, le cap de la Trinité, avec ses trois
+têtes impériales dominant, par leur altitude, même le
+Point de l'Éternité.</p>
+
+<p>Au-delà, enfin, la baie de Ha-ha se déroule, bordée
+par des campagnes d'une fécondité ravissante, et abritée
+contre les souffles du nord par un gracieux écran de
+coteaux boisés.</p>
+
+<p>Un charmant village s'étage maintenant au flanc de ces
+coteaux et regarde la baie, au milieu de laquelle émerge
+une ile avec de jolies habitations.</p>
+
+<p>Ce séjour est plein d'attraits. Culture, commerce,
+chasse, pèche, perspectives enchanteresses, il offre tout
+ce qui plaît à l'homme, lui rend la vie douce et facile.</p>
+
+<p>Mais, on 1837, la baie de Ha-ha était en partie déserte.
+Elle ne se faisait remarquer que par ses beautés sauvages.
+Deux ou trois familles seulement, dont les chefs s'occupaient
+à la traite des pelleteries, y avaient fixé leur résidence.</p>
+
+<p>De ce nombre était M. de Vaudreuil, descendant de
+l'ancien gouverneur du même nom. Il avait épousé la
+soeur de madame de Repentigny, excellente femme, qui
+se serait estimée la plus heureuse créature du monde si
+elle avait eu un enfant. Mais le ciel lui avait refusé cette
+faveur. Aussi la bonne dame s'était-elle prise d'une tendresse
+idolâtre pour sa nièce, Léonie de Repentigny.</p>
+
+<p>Elle aurait voulu que la jeune fille restât constamment
+avec elle.</p>
+
+<p>Léonie n'était pas insensible à cette affection. Chaque
+année, elle passait ordinairement un mois de la belle
+saison chez madame de Vaudreuil. La maladie de sa
+mère l'avait empêchée de se procurer ce plaisir pendant
+l'été de 1837. Et elle se promettait bien de ne pas le laisser
+échapper au printemps suivant, si madame de Repentigny
+était rétablie. Celle-ci espérait aussi profiter du
+projet de sa fille pour aller prendre les eaux du Saguenay,
+qui sont très-efficaces contre certaines affections du
+coeur.</p>
+
+<p>On sait comment la mort brisa ce projet, en frappant
+la pauvre femme dans la soirée du 25 novembre.</p>
+
+<p>Folle de douleur, Léonie fut conduite par son père à
+Québec.</p>
+
+<p>Pendant tout le reste de l'hiver, elle ne sortit point, ne
+voulut recevoir aucune visite.</p>
+
+<p>A la réouverture de la navigation, au commencement
+de mai, sa tante vint la voir.</p>
+
+<p>Physiquement et moralement, Léonie était bien changée.
+La blancheur des lis avait remplacé les roses qui
+naguère s'épanouissaient sur ses joues. Son sourire s'était
+éteint; plus de gaieté maligne dans ses yeux, plus de fines,
+plaisanteries sur ses lèvres. Triste, songeuse, indifférente
+à ce qui faisait autrefois son bonheur, elle s'abandonnait
+à un désespoir profond.</p>
+
+<p>Madame de Vaudreuil fut effrayée de l'altération de ses
+traits. Kilt demanda à M. de Repentigny la permission
+de l'emmener avec elle. Le haut fonctionnaire accepta
+volontiers cette proposition. Mais, contrairement à ses
+habitudes, Léonie voulut huit jours pour réfléchir.</p>
+
+<p>Durant ces huit jours, elle écrivit plusieurs fois à
+Caughnawagha, elle y envoya même secrètement son
+frère de lait. Quand il revint, les yeux de la jeune fille
+l'interrogèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit Antoine, en secouant la tête. On sait
+seulement qu'il a échappé au désastre de Saint-Eustache;
+mais si sa mère connaît sa retraite, elle ne veut pas la
+découvrir.</p>
+
+<p>Le lendemain, Léonie partit avec sa tante pour la baie
+de Ha-ha. Elle était plus sombre encore qu'à l'ordinaire,
+et ni les distractions d'un voyage de quatre-vingts lieues
+en goélette, ni le pittoresque et la variété des sites ne
+triomphèrent de sa mélancolie.</p>
+
+<p>Elles arrivèrent à la fin de juin, dans le moment où
+une nature prodigue étale toutes ses magnificences sur
+le continent américain; et y dispose tous les êtres à l'expansion,
+à l'amour.</p>
+
+<p>M. de Vaudreuil était allé vaquer aux affaires de son
+négoce dans le Nord-ouest. Par conséquent, Léonie se
+trouva seule avec sa tante et quelques domestiques, au
+milieu d'un pays presque désert.</p>
+
+<p>Rien n'invite plus aux confidences que le tête-à-tête:
+madame de Vaudreuil pensait, avec raison, que la mort
+de sa mère n'était pas la cause unique du noir chagrin
+qui dévorait Léonie. Sans laisser percer ses soupçons, sans
+prétendre non plus s'imposer comme confidente, elle
+l'invita doucement, dans leurs longues promenades sur
+le bord du Saguenay, à lui faire des aveux.</p>
+
+<p>Un premier épanchement en entraîna un autre, puis
+un autre, puis Léonie ouvrit tout à fait son coeur. Il est
+si bon de parler de ce que l'on aime!</p>
+
+<p>Madame de Vaudreuil n'avait point de préjugés.
+Cependant la passion de sa nièce pour un Indien, pour
+un sauvage, lui fit peur. Elle craignit que celui qui
+l'avait inspirée n'en fût indigne, ou qu'il n'y répondît
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Léonie, il est beau, il est brave, il est
+juste! il m'aimera, j'en sais sûre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ton père ne consentira jamais à une mésalliance!</p>
+
+<p>&mdash;Que Paul m'aime, répondit résolument la jeune fille,
+et si mon père ne veut pas nous accorder son consentement,
+nous irons nous marier aux Etats-Unis.</p>
+
+<p>Mais Paul ou Co-lo-mo-o, si on le préfère, l'aimait-il?
+telle était la question. Où était-il d'ailleurs? Quand,
+comment le retrouver?</p>
+
+<p>Malgré la sollicitude de sa tante, malgré les encouragements
+dont elle soutenait ses défaillances, Léonie dépérissait.
+Elle redevint taciturne, sédentaire, et, dès le
+commencement d'août, l'appétit lui manqua; elle fut
+forcée de garder le lit.</p>
+
+<p>Madame de Vaudreuil ne se faisait pas d'illusion sur
+son état. Un seul remède la pouvait sauver, et ce remède,
+seul l'auteur de son mal pouvait le lui procurer. Alors la
+bonne tante, après bien des tergiversations, prit un parti,
+auquel elle avait souvent songé, mais contre lequel aussi
+protestait sa dignité: elle écrivit à Co-lo-mo-o, sans en
+parler à Léonie.</p>
+
+<p>La lettre faite, très-mûrie, très-alambiquée, mais très-pressante,
+il s'agissait de la faire par venir au destinataire.
+Ce n'était pas facile, puisqu'il était caché et qu'on ignorait
+son asile.</p>
+
+<p>Madame de Vaudreuil s'adressa à un Indien Montagnais,
+qu'elle avait obligé plusieurs fois.</p>
+
+<p>L'Indien promit de faire tout en son pouvoir pour
+découvrir Co-lo-mo-o, et il se mit en route.</p>
+
+<p>Un mois s'écoula. On entrait en septembre. Déjà le
+feuillage pâlissait et les cimes des arbres se mordoraient.
+Léonie s'affaiblissait de jour en jour.</p>
+
+<p>Madame de Vaudreuil souffrait cruellement de ces
+souffrances qu'elle ne pouvait alléger, car elle n'avait pas
+encore reçu de nouvelles du Montagnais. Cependant, dans
+son coeur, elle réchauffait un rayon d'espérance qu'elle
+n'osait faire luire aux yeux de la malheureuse Léonie.</p>
+
+<p>Un soir, le soleil à son déclin teignait d'un rouge pourpre
+les eaux de la baie. Couchée dans son lit, contre
+une fenêtre donnant sur le fleuve, la jeune fille suivait,
+d'un air rêveur, les grandes traînées d'ombres qui
+descendaient rapidement des montagnes et remplaçaient
+la lumière diurne.</p>
+
+<p>Sa tante travaillait près d'elle à un ouvrage d'aiguille.</p>
+
+<p>&mdash;Voila une bien belle soirée! c'est comme cela que
+les adorait ma pauvre cousine! murmura Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle cousine? demanda madame de Vaudreuil, qui
+pensait à autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Louise Cherrier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! celle qui a été tuée avec son mari à la bataille de
+Saint-Eustache?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle était bonne, elle aussi! et Xavier, quel noble
+caractère! Comme ils s'aimaient! Ah! je suis bien certaine
+qu'ils sont heureux là-haut! Je voudrais y être...
+près d'eux... et près de ma mère.....</p>
+
+<p>Ces réflexions faites d'un ton doux, mais désolé, navrèrent
+madame de Vaudreuil. Néanmoins, elle refoula ses
+angoisses, et, pour détourner les idées de Léonie d'un sujet
+aussi affligeant, elle lui dit, en indiquant un canot
+qu'on apercevait dans le lointain:</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc, mon enfant; quel joli tableau cela ferait
+avec cette île au premier plan, au second cet esquif qui
+vole à la crête des flots, ce troupeau de daims qui pait
+sur la grève, et à l'horizon ces pics altiers.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit négligemment Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Me le composeras-tu, quand tu seras rétablie?</p>
+
+<p>&mdash;Le composer... quand je serai rétablie.... répéta la
+jeune fille avec un pâle sourire.</p>
+
+<p>Madame de Vaudreuil regardait toujours le canot, qui
+s'avançait vers la baie; et le visage de la bonne dame
+changeait de couleur. Elle tremblait sur son siège.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! se disait-elle intérieurement, si c'était
+lui!</p>
+
+<p>L'embarcation était montée par deux hommes, mais
+leurs costumes n'étaient pas encore distincts.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais fermer la croisée, ma fille, car il commence
+à faire froid, dit madame de Vaudreuil.</p>
+
+<p>Sans répondre, Léonie rejeta la tête sur son oreiller
+et ferma les yeux comme pour dormir.</p>
+
+<p>Sa tante, ayant fermé la fenêtre, sortit de la chambre
+sur la pointe du pied, puis elle se munit d'une longue-vue,
+descendit vers le rivage, et se prit à examiner le
+canot.</p>
+
+<p>&mdash;Le Montagnais! s'écria-t-elle aussitôt. Il est accompagné
+d'un Indien. Ce doit être... lui! Léonie est sauvée!
+O ma patronne, ma divine patronne, vous avez entendu
+mes prières, soyez bénie!... Mais il ne faut pas
+que Léonie apprenne subitement... la joie la tuerait...</p>
+
+<p>Le canot aborda. Il portait effectivement le messager
+de madame de Vaudreuil, avec Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Le Montagnais s'approcha de la tante de Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-il simplement en désignant le Petit-Aigle,
+l'homme que la bonne face blanche a commandé à son
+frère d'aller quérir.</p>
+
+<p> Co-lo-mo-o salua madame de Vaudreuil avec l'aisance
+d'un gentleman.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui-dit-il de ce ton musical qui lui était
+propre, si j'avais appris plus tôt que ma présence fût nécessaire
+à la santé de mademoiselle de Repentigny, vous
+ne m'eussiez pas attendu aussi longtemps. Mais, contraint
+de me cacher, j'ai reçu votre lettre il n'y a que
+huit jours. Immédiatement je suis venu. Que me reste-t-il
+à faire? Je dois ma liberté à mademoiselle de Repentigny.
+Si mes services peuvent lui être de quelque utilité,
+ils lui sont acquis.</p>
+
+<p>Il n'était jamais entré dans l'esprit de madame de
+Vaudreuil qu'un sauvage fût capable de se présenter et de
+s'exprimer en français avec cette distinction. Quoique
+Léonie lui eût répété cent fois que son Paul n'était pas
+un Indien ordinaire, elle avait mis jusque-là sur le
+compte de l'enthousiasme les brillantes couleurs dont la
+jeune fille ornait son portrait.</p>
+
+<p> Mais ce début était concluant. La vénérable tante fut
+ravie. Elle offrit une chambre à Co-lo-mo-o. Il refusa,
+et il fut impossible de le gagner. Alors on convint
+que le lendemain il aurait une entrevue avec Léonie.
+Durant l'intervalle, madame de Vaudreuil la préparerait
+à cette agréable nouvelle.</p>
+
+<p>La félicité de la jeune fille ne saurait se peindre. Elle
+faillit se trouver mal. La nuit lui parut d'une longueur
+mortelle.</p>
+
+<p>Quand le Petit-Aigle parut, elle était levée, vêtue
+d'une robe blanche qui faisait ressortir davantage encore
+la pâleur diaphane de son teint.</p>
+
+<p>Il remercia affectueusement Léonie, promit de rester
+quelque temps à la baie de Ha-ha, mais aucune parole
+émue ne tomba de ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'aime! n'est-ce pas qu'il m'aime? dites-moi
+qu'il m'aime, ma tante! s'écria Léonie quand il fut parti.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, mon enfant, répondit madame de Vaudreuil
+en détournant les yeux pour essuyer une larme.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o s'était établi dans une famille indienne.</p>
+
+<p>Fidèle à sa parole, il revint le jour suivant et les autres.
+Il se montrait amical, sans empressement, obligeant,
+mais non prévenant. Léonie exprimait-elle un souhait, il
+la satisfaisait s'il le pouvait. Mais il ne courait point au-devant
+de ses désirs. Attentif à les réaliser, il ne les devinait
+pas ou ne les voulait pas deviner, si elle ne les
+formulait. L'eût-elle demandé, il fût allé lui chercher un
+bouquet au sommet du Point-de-l'Eternité ou de la Tête-de-Boule,
+mais il n'eût pas cueilli une fleur préférée
+dans l'intention de lui causer une surprise.</p>
+
+<p>Madame de Vaudreuil l'invita maintes fois à dîner, sans
+pouvoir lui faire accepter ses invitations. Instances, prières,
+menaces familières, tout fut inutile.</p>
+
+<p>Léonie s'aveuglait-elle sur la nature des sentiments du
+chef iroquois pour elle, ou pénétrait-elle jusqu'au fond
+de son coeur, et y démêlait-elle une passion puissante
+qui se débattait contre une volonté plus puissante encore:
+qui le pourrait dire?</p>
+
+<p>Toutefois la santé de mademoiselle de Repentigny s'améliora
+rapidement. Elle reprit des couleurs, des forces.</p>
+
+<p>Bientôt elle put sortir, faire avec Paul des excursions
+dans le voisinage, et boire à longs traits cette coupe d'amour
+que lui versait libéralement sa brûlante imagination
+de jeune fille.</p>
+
+<p>Pourtant l'Indien s'obstinait dans sa réserve. Jamais
+un serrement de main, jamais un regard humide, jamais
+un mot de tendresse. Une fois, comme il l'aidait à franchir
+un fossé, Léonie, dans les bras du jeune homme,
+avait cru sentir qu'il frémissait. C'était tout. Il lui obéissait
+comme un esclave, la servait comme un ami, et
+s'en tenait là.</p>
+
+<p>Informée de toutes les impressions de sa nièce, madame
+de Vaudreuil était en proie à un étonnement douloureux
+qu'elle se gardait bien de manifester.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne peut cependant pas durer indéfiniment, il
+faut qu'il se déclare, dit-elle à Léonie. Veux-tu que je
+lui parle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, ma petite tante chérie, ne le faites
+pas, je vous en conjure!</p>
+
+<p>&mdash;Mais voici la saison qui avance, et ton père va te
+rappeler...</p>
+
+<p>&mdash;Attendons encore un peu.</p>
+
+<p>De la sorte, on atteignit octobre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant, dit un matin madame de Vaudreuil
+à sa nièce, j'ai reçu une lettre de M. de Repentigny
+Il arrivera d'un moment à l'autre pour te chercher.
+Qu'allons-nous faire?</p>
+
+<p>Ce fut un coup de foudre qui arracha Léonie à son
+beau rêve.</p>
+
+<p>Elle resta anéantie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle ensuite d'un ton décidé, aujourd'hui
+je m'expliquerai avec Paul.</p>
+
+<p>Après le déjeuner il vint, à son habitude, la prendre
+pour faire leur promenade accoutumée sur le bord du
+fleuve.</p>
+
+<p>Le temps était triste, brumeux; un tapis de feuilles
+sèches, criant aigrement sous les pieds, brunissait la terre.
+Comme des spectres, les arbres dressaient partout leurs
+rameaux décharnés. Au joyeux ramage des chantres de
+la forêt, succédaient les cris discords des oiseaux aquatiques.
+L'automne en deuil menait déjà les funérailles de
+l'été.</p>
+
+<p>Durant une heure, Léonie marcha silencieusement à
+côté de Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Elle aurait voulu qu'il engageât l'entretien; il n'en fit
+rien. Au surplus, rarement il causait avant qu'elle l'eût
+interrogé.</p>
+
+<p>A la fin elle s'arma de courage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Paul, lui dit-elle en baissant les yeux...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, car son coeur battait à rompre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle? répondit le Petit-Aigle, sans paraître
+remarquer le trouble de sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Paul, reprit Léonie, d'une voix haletante,
+mon père est attendu ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient sans doute vous chercher? dit tranquillement
+Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura Léonie.</p>
+
+<p>Il y eut une pause.</p>
+
+<p>&mdash;Nous suivrez-vous à Québec balbutia la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non, monsieur Paul?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne promets pas ce que je ne suis pas sûr de tenir,
+répliqua Co-lo-mo-o, éludant à demi la question.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous en empêcherait? insista-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a été tué par les Habits-Rouges, ses mânes
+crient vengeance!</p>
+
+<p>Le ton de ces paroles fit frémir mademoiselle de Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, vous allez encore exposer votre vie,
+sans souci de ceux qui vous aiment.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule personne m'aime, fit-il, c'est ma mère,
+et ma mère pleure Nar-go-tou-ké!</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi! s'écria Léonie, avec un accent intraduisible,
+et en levant sur le Petit-Aigle ses beaux yeux gonflés
+par les larmes; moi! est-ce que je ne vous aime pas!
+ne le savez-vous pas, Paul? Dois-je vous le dire? Est-il
+un moyen de vous le prouver? dites; parlez! je vous
+suis où vous voudrez; je serai votre femme, votre servante,
+ce qu'il vous plaira... je vous aime...</p>
+
+<p>Suffoquée par l'émotion, Léonie jeta ses bras à l'Iroquois,
+avec un geste passionné.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o hésita. Une lueur, fugitive comme l'éclair,
+colora son visage bronzé; telles qu'un diamant frappé
+par un rayon de lumière, ses prunelles étincelèrent aux
+regards brûlants de la jeune fille; elle crut qu'ivre d'amour,
+il allait l'attirer, la presser sur son sein, l'inonder
+de caresses; un frisson voluptueux agita son corps; et,
+confuse, palpitante, elle ferma les paupières.</p>
+
+<p>Quand elle les releva, une seconde après, le Petit-Aigle
+n'avait pas fait un mouvement.</p>
+
+<p>Mais sa figure était sereine, impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Peau-Blanche et Peau-Rouge n'ont point été créés
+l'un pour l'autre, dit-il avec calme, en revenant à sa
+phraséologie indienne; si ma soeur l'oublie, Co-lo-mo-o
+ne l'oublie point. Leurs sangs ne peuvent s'allier. Jamais
+celui du dernier des Iroquois ne se souillera à celui des
+Visages-Pâles. Adieu!</p>
+
+<p>Et il partit en se dirigeant vers le Sud.</p>
+
+<p>Léonie poussa un cri, tendit les mains vers lui pour le
+rappeler.</p>
+
+<p>Il était déjà loin.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIX</h3>
+
+<h3>LE SOURD-MUET</h3>
+
+
+<p>La rue Sainte-Thérèse, au centre de Montréal, est parallèle
+aux rues Notre-Dame et Saint-Paul. Elle n'a pas
+deux cents mètres de long. On y arrive par les rues Saint-Vincent
+et Saint-Gabriel, aboutissant toutes deux, d'un
+côté à la rue Notre-Dame, de l'autre à la rue des Commissaires,
+ou le quai. Une troisième rue innommée
+tombe en outre perpendiculairement de la rue Saint-Paul
+à son milieu.</p>
+
+<p>Le 2 novembre 1838, au soir, un observateur attentif
+eût remarqué qu'une foule de gens, venus des différents
+quartiers de la ville, se dirigeaient vers la rue Sainte-Thérèse.</p>
+
+<p>Ces gens marchaient seul à seul; ils avaient l'air de ne
+se point connaître. Ceux-ci se coulaient sournoisement le
+long des maisons et évitaient avec le plus grand soin les
+patrouilles qui sillonnaient la ville; ceux-là suivaient
+bravement leur chemin, en se donnant une apparence
+aussi dégagée que possible.</p>
+
+<p>La nuit était fort noire; il tombait une pluie fine, serrée,
+qui glaçait les membres.</p>
+
+<p>A tout instant, on entendait le cliquetis des armes et
+retentir le «Qui vive?» des miliciens canadiens fidèles
+au gouvernement, ou le «challenge!» des troupes
+royales.</p>
+
+<p>Sur le carré<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a> Chaboillez, dans la rue Saint-Joseph,
+une de ces patrouilles rencontra un individu qui trottait
+lestement en s'appuyant à un bâton.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a href="#footnotetag61">(retour) </a><p>Plus logiques que nous, les Canadiens ont
+traduit les mots anglais square par carré, wagon par char,
+rail par lisse, etc.</p></blockquote>
+
+<p>Il était si petit que, dans l'obscurité, on l'eût pris pour
+un enfant de huit A dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Où diable va ce gamin? s'écria un des soldats en
+l'apercevant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque gueux d'Irlandais qui quête!</p>
+
+<p>&mdash;Qui quête à pareille heure?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! toutes les maisons sont fermées.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! morveux, arrête un peu, mon ami!</p>
+
+<p>Mais le personnage continua sa route sans répondre à
+cette invitation.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu bien faire halte! répéta la même voix.</p>
+
+<p>&mdash;Il feint de ne pas entendre, le polisson, dit un autre,
+Jack, mon brave, apprends-lui ce que parler veut dire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir, répliqua Jack, en tirant la baguette de
+son fusil dont il cingla les épaules du récalcitrant, tandis
+que ses compagnons criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut déculotter ce babouin et le fouailler d'importance.</p>
+
+<p>Mais Jean, c'était lui, pirouetta subitement en faisant
+tourner son gourdin comme une fronde, et il en asséna
+au visage de maître Jack un coup si violent que le troupier
+alla rouler à quelques pas en poussant des hurlements
+de rage.</p>
+
+<p>Ses camarades partirent d'un éclat de rire dont le
+sourd-muet profita pour détaler à toutes jambes.</p>
+
+<p>Par malheur, en frappant l'Anglais, Jean avait laissé
+tomber un petit papier que, pour plus de sûreté, il tenait
+roulé dans sa main, autour de la poignée de son bâton.</p>
+
+<p>Découvrant bientôt la perte qu'il avait faite, il revint
+avec précaution sur ses pas; la patrouille était éloignée;
+il fouilla le carré Chaboillez eu tous sens, mais il lui fut
+impossible de trouver ce qu'il cherchait.</p>
+
+<p>Jean se jeta comme un fou dans la rue Saint-Maurice,
+et, traversant la rue Mac-Gill, arriva à la place de la
+Douane par les rues Lemoine, Saint-Pierre et Saint-Paul.</p>
+
+<p>Un canot abordait, à ce moment, dans le bassin du
+Roi.</p>
+
+<p>Craignant que ce canot ne fût monté par des Anglais,
+le sourd-muet se cacha à l'angle de la place et de la rue
+Capitale.</p>
+
+<p>Un homme s'élança de l'embarcation sur le quai et traversa
+la place de la Douane.</p>
+
+<p>Jean, qui la surveillait du regard, reconnut Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Il courut à lui.</p>
+
+<p>La conversation suivante s'établit aussitôt entre eux
+par dactylologie.</p>
+
+<p>CO-LO-MO-O.&mdash;Que faites-vous ici?</p>
+
+<p>JEAN.&mdash;Je vais sans doute où vous allez!</p>
+
+<p>CO-LO-MO-O.&mdash;Comment?</p>
+
+<p>JEAN.&mdash;Vous allez à l'assemblée des Fils de la Liberté,
+j'y vais aussi.</p>
+
+<p>CO-LO-MO-O.&mdash;Vous?</p>
+
+<p>JEAN.&mdash;Oui, moi! vous en êtes surpris?</p>
+
+<p>CO-LO-MO-O.&mdash;Qu'y allez-vous faire? vous n'entendez
+pas, vous ne pouvez pas vous faire comprendre.</p>
+
+<p>JEAN.&mdash;Je lis sur le visage les pensées des hommes.</p>
+
+<p>CO-LO-MO-O.&mdash;Mais quel intérêt y avez-vous?</p>
+
+<p>JEAN.&mdash;Mon père était patriote, un jour les Anglais
+pénétrèrent chez nous, en l'absence de ma mère; ils
+venaient pour arrêter mon père; il se défendit, il tua
+deux de ses ennemis; enfin, terrassé par le nombre, il
+fut mortellement blessé, puis crucifié, avec des clous,
+dans la ruelle de son lit<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>. Alors ma mère me portait
+dans son sein; elle était enceinte de huit mois. En rentrant,
+elle s'évanouit... Elle me mit au monde avant
+terme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a href="#footnotetag62">(retour) </a><p>Les exemples de cette horrible barbarie ne sont pas rares
+dans l'histoire du Canada. En 1832, un patriote canadien, Nadeau,
+fut pris par les Anglais et accroché, au moyen d'un clou planté
+dans la mâchoire inférieure, à l'aile d'un moulin à vent. Il mit trois
+jours à mourir!</p></blockquote>
+
+<p>CO-LO-MO-O (prenant la main du sourd-muet et la serrant
+avec force)&mdash;Je comprends.
+
+<p>Jean-Baptiste alors lui apprit qu'il venait de Beauharnais
+où tout était préparé pour un mouvement, mais que,
+sur le carré Chaboillez, il avait égaré un billet important,
+dont on l'avait chargé pour les patriotes de Montréal.</p>
+
+<p>En causant, ils atteignirent la rue Sainte-Thérèse, qui
+recevait alors des gens mystérieux par ses cinq avenues.
+Ces gens s'observaient avec une attention soupçonneuse,
+échangeaient quelques paroles avec des sentinelles postées
+à chaque coin de la rue, puis couraient tour à tour
+à une porte qui s'ouvrait dès qu'on l'avait poussée d'une
+certaine manière, et se refermait aussitôt sur chaque arrivant.</p>
+
+<p>Entrés par cette porte, Co-lo-mo-o et Jean se trouvèrent
+dans les ténèbres.</p>
+
+<p>Une main invisible les saisit l'un après l'autre par la
+main, leur fit avec les doigts des signes auxquels ils répondirent,
+et les guida à quelque distance. Ils s'arrêtèrent.
+On leur banda les yeux. Un nouveau conducteur
+s'empara d'eux et les mena dans une sorte de cave brillamment
+éclairée, où il enleva le bandeau qui leur couvrait les yeux.</p>
+
+<p>La cave était remplie de monde.</p>
+
+<p>A une table longue se tenaient cinq hommes masqués.</p>
+
+<p>Derrière eux on lisait ces inscriptions en gros caractères:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10">ASSOCIATION DES FILS DE LA LIBERTÉ<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> QUI PARJURE SON SERMENT MÉRITE LA MORT.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a href="#footnotetag63">(retour) </a><p>Voir la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+
+<p>La plupart des assistants portaient des armes.</p>
+
+<p>Les hommes masqués avaient devant eux, sur la table,
+des épées en croix et une Bible.</p>
+
+<p>C'étaient le président ou grand-maître de la société, le
+vice-président, le premier député grand-maître, le trésorier,
+le secrétaire et le maître des cérémonies.</p>
+
+<p>Le grand-maître était inconnu, même à la plupart des
+initiés; mais le bruit courait qu'il se nommait Villefranche,
+avait été jadis notaire à Montréal, qu'à la suite de
+chagrins domestiques il avait voyagé dans le désert américain,
+d'où il était revenu secrètement pour diriger l'insurrection
+canadienne.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o alla droit à lui et l'entretint pendant quelques
+minutes, en tournant fréquemment les yeux sur le
+sourd-muet, resté près de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est, répondit à voix basse le grand-maître,
+il faut taire cette fâcheuse nouvelle et précipiter le soulèvement.
+Vous irez cette nuit à Beauharnais et profiterez
+de l'exaspération causée par les dernières arrestations pour
+entraîner les habitants à Montréal.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, dit le Petit-Aigle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tâcherez d'arriver dans la matinée de dimanche,
+au moment de la messe. Les troupes seront à leurs temples;
+nous nous jetterons sur les casernes pour y prendre les armes
+qui nous manquent.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous rencontrez Robert Neilson<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, qui doit
+s'approcher par Napierville, avec une bande d'Américains,
+vous l'engagerez, de tout votre pouvoir, à vous suivre à
+Montréal. Nous jouons notre dernier coup, mais avec
+grande chance de gagner. Les atrocités de Colborne et de
+ses séides ont tourné de notre côté les partisans du gouvernement
+eux-mêmes. Allez donc, jeune Aigle, et recommandez
+à Jean-Baptiste de ne point faire mention du
+billet qu'il a perdu. Dimanche, à dix heures, nous vous
+attendrons à Montréal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a href="#footnotetag64">(retour) </a><p>Il s'agit ici du frère de celui qui combattit à Saint-Denis.</p></blockquote>
+
+<p>Co-lo-mo-o sortit en emmenant avec lui le sourd-muet.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, dit alors le grand-maître à la foule des
+conspirateurs, je vous avais prévenu que l'Angleterre nous
+leurrerait encore de ses promesses mensongères. La réalité
+a confirmé mes prophéties. A la suite de notre glorieuse
+tentative de l'année dernière, le ministère britannique a
+délégué ici sous prétexte d'apaiser les justes murmures
+de la population, un lord Durham qui, après avoir paradé
+à Québec et à Montréal, après nous avoir bercés par ses
+fausses protestations d'amour et de respect pour nos personnes,
+vient de retourner dans son pays, nous livrant,
+nous, nos biens, nos femmes, nos enfants, à la brutalité
+des hordes barbares que sir John Colborne traîne à sa suite.
+Lord Durham s'est embarqué hier, et depuis lors, c'est-à-dire
+depuis vingt-quatre heures, plus du cinq cents personnes
+ont été entassées dans les cachots. Demain, il y
+en aura mille; après-demain, cinquante poteaux seront
+dressés à Montréal et à Québec! N'ayant pu vous faire
+abjurer votre nationalité, l'Angleterre la veut noyer dans
+votre sang!</p>
+
+<p>&mdash;Nous résisterons jusqu'à la mort! clamèrent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui parle de résistance! reprit l'orateur avec
+force. Où nous a-t-elle menés, la résistance? Demandez-le
+aux ruines fumantes de Saint-Charles, de Saint-Eustache,
+de Saint-Benoît. Non, plus de cette tactique insensée;
+plus de résistance passive! mais l'attaque, mais l'agression,
+mais prenons l'initiative d'une rencontre avec nos ennemis.</p>
+
+<p>Une violente rumeur, accompagnée d'un grand désordre,
+s'éleva en ce moment vers la porte de la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Les troupes! nous sommes cernés! s'écria un homme
+qui venait d'entrer brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura le président avec amertume, il y a
+un traître parmi nous; et il ajouta d'un ton élevé: citoyens,
+soyez sans crainte, nous nous échapperons par un
+passage secret qui traverse la rue Saint-Paul jusqu'au
+quai; mais rappelez-vous de descendre en armes, dimanche,
+à neuf heures du matin. Encore une fois, citoyens,
+mes amis, je vous prédis la victoire, car le frère du vainqueur
+de Saint-Denis, Robert Neilson, débarquera à dix
+heures dans la rue des Commissaires, avec vingt mille
+hommes. Maintenant, filez sans bruit, la porte est
+ouverte!</p>
+
+<p>Et, donnant l'exemple à tous, il s'élança par une trappe
+placée sous la table, dans un sombre couloir qui s'enfonçait
+profondément sous la terre.</p>
+
+<p>Pendant qu'une compagnie du 32e régiment envahissait
+la cave, et pendant qu'une partie des conjurés réussissait
+à s'évader, Co-lo-mo-o remontait, en courant suivant
+la coutume indienne, le chemin de Lachine.</p>
+
+<p>La pluie avait, cessé pour faire place à un vent furieux
+qui tordait, brisait, déracinait les arbres et remplissait
+l'atmosphère de plaintes déchirantes.</p>
+
+<p>Quand le Petit-Aigle arriva à Lachine, la tempête sévissait
+dans toute sa rage.</p>
+
+<p>C'eût été folie que de songer à traverser le Saint-Laurent
+pour se rendre à Beauharnais, éloigné de trois lieues, environ.
+Nul batelier, si habile qu'il fût, n'aurait pu gouverner
+un canot, sur le fleuve par un temps semblable.</p>
+
+<p>L'ouragan dura toute la nuit. Bon gré, mal gré, Co-lo-mo-o
+dut attendre au lendemain pour remplir sa mission.
+Parti de Lachine à huit heures il n'aborda vis à
+vis de Beauharnais que vers deux heures, si redoutable
+était encore la colère des eaux.</p>
+
+<p>Environné aussitôt par une multitude de patriotes armés,
+avides d'avoir des nouvelles, le Petit-Aigle s'acquitta
+de son message.</p>
+
+<p>Il déclara qu'il fallait envoyer un courrier à Neilson et
+descendre immédiatement à Montréal pour y joindre les
+Fils de la liberté dans la matinée du dimanche.</p>
+
+<p>On se conforma à son avis; mais, avant de quitter le
+village, les insurgés assaillirent la maison d'un certain
+Ellice, chef du parti anglais à Beauharnais et un des
+hommes influents du la colonie, grâce à son mariage
+avec la fille de lord Grey, whig très-puissant dans la
+Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Le siège de cette maison prit du temps, et les patriotes,
+après l'avoir mise à sac et s'être emparés d'Ellice, qui fut
+donna en garde au curé de la paroisse, s'acheminèrent
+vers Montréal par la rive méridionale du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Leur dessein était de passer à Caughnawagha, où Co-lo-mo-o
+pensait recruter une centaine d'Indiens autrefois
+dévoués à sa famille. Malheureusement, depuis la mort
+de Nar-go-tou-ké et le, départ du Petit-Aigle, le pouvoir
+de Mu-us-lu-lu avait grandi. Par la séduction ou la terreur
+il s'était gagné tous les Iroquois et avait rallié les
+dissidents à la couronne d'Angleterre.</p>
+
+<p>Ce changement s'était surtout opéré pendant le séjour
+de Co-lo-mo-o à la baie de Ha-ha, et le jeune sagamo,
+revenu, il y avait une semaine au plus, et contraint de
+se cacher pour se soustraire au mandat d'amener qui le
+poursuivait, n'avait encore osé paraître à Caughnawagha.</p>
+
+<p>Mu-us-lu-lu le savait dans les environs. Il mettait tout
+en oeuvre pour le surprendre et le livrer aux Anglais.</p>
+
+<p>Averti, par des espions, que le Petit-Aigle s'avançait
+vers Caughnawagha avec un gros bataillon de Canadiens.
+Mu-us-lu-lu, qui assistait alors au service divin,
+sortit de l'église et engagea les Iroquois à se porter au
+devant d'eux, comme s'ils étaient tout disposés à épouser
+leur cause.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les inviterez à boire et à se reposer, leur dit-il,
+et, quand ces damnés rebelles ne seront plus sur leurs
+gardes, nous les entourerons et les enchaînerons pour
+les mener au grand Ononthio<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>, qui nous récompensera
+par des dons de poudre, de balles, de couvertes et d'eau
+de feu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a href="#footnotetag65">(retour) </a><p>C'est le nom donné par les Indiens au gouverneur du Canada.</p></blockquote>
+
+<p>Personne ne se hasarda à combattre cette insigne perfidie.</p>
+
+<p>Les insurgés, sans défiance, furent pris au piège.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils trinquaient fraternellement avec les Iroquois,
+ceux-ci se précipitèrent sur les armes qu'ils avaient
+disposées en faisceaux autour d'eux et massacrèrent les
+Canadiens.</p>
+
+<p>Mu-us-lu-lu ne se montra qu'au moment de l'attaque.
+Il se jeta sur Co-lo-mo-o, le saisit par derrière, et, aidé
+de deux robustes sauvages, lui garrotta les mains et les
+pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Ouah<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>! mon frère a fait la grimace sur ma fille,
+dit-il avec un rire diabolique, nous verrons quelle grimace
+nouvelle il fera au bout d'une corde!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a href="#footnotetag66">(retour) </a><p>Une des exclamations ordinaires des Indiens; les Anglais
+l'écrivent <i>waught</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Le jour même, Mu-us-lu-lu traîna le Petit-Aigle, avec
+soixante-dix autres prisonniers, à Montréal, devant sir
+John Colborne, qui lui adressa des compliments chaleureux.</p>
+
+<p>Le chef indien en conçut un tel orgueil, qu'il s'écria
+avec toute l'emphase de la présomption exaltée à son dernier degré:</p>
+
+<p>&mdash;Les Visages-Pâles ne savent pas faire la guerre; que
+le grand Ononthio le permette à Mu-us-lu-lu, et avant
+que le soleil se soit couché deux fois Mu-us-lu-lu lui
+rapportera le scalp de tous les chiens de Français qui sont
+dans ce pays<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour) </a><p>Historique.&mdash;(<i>English Reporter</i>,
+années 1838-39.)</p></blockquote>
+
+<p>Mais à peine avait-il parlé, qu'il pâlit, chancela et s'affaissa
+dans une mare de sang, sur la place Jacques Cartier
+où se passait cette scène.</p>
+
+<p>Il avait été frappé mortellement dans le dos par un
+couteau poignard.</p>
+
+<p>Une foule compacte de curieux se pressait autour de
+sir John Colborne et des prisonniers.</p>
+
+<p>Vainement chercha-t-on l'assassin: il fut introuvable.</p>
+
+<p>Néanmoins, de graves soupçons planèrent sur Jean, le
+sourd-muet de Lachine, qu'on avait vu se faufiler entre
+les spectateurs et rôder près du Mu-us-lu-lu.</p>
+
+<p>Que ce fût lui ou non, il s'était éclipsé.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XX</h3>
+
+<h3>DÉNOUEMENT</h3>
+
+
+<p>La sombre épopée touchait à sa péripétie. Les patriotes
+canadiens étaient anéantis; l'odieux sir John Colborne
+achevait de les étouffer sous les ruines de leurs habitations,
+de les noyer dans les flots de leur propre sang.</p>
+
+<p>Le lendemain des événements que nous n'avons fait
+qu'esquisser, le <i>Herald</i> de Montréal publiait ces incroyables
+blasphèmes:</p>
+
+<p>«Pour avoir la paix, il faut que nous fassions une solitude;
+il faut balayer les Canadiens de la face de la terre...
+Dimanche soir, tout le pays en arrière de Laprairie présentait
+l'affreux spectacle d'une vaste nappe de flammes
+livides, et l'on rapporte que pas une maison rebelle n'a
+été laissée debout. Dieu sait ce que vont devenir les Canadiens
+qui n'ont pas péri, leurs femmes et leurs familles,
+pendant l'hiver qui approche, puisqu'ils n'ont devant les
+yeux que les horreurs de la faim et du froid.....</p>
+
+<p>«Néanmoins il faut que la suprématie soit maintenue,
+qu'elle demeure inviolable, que l'intégrité de l'empire
+soit respectée, et que la paix et la prospérité soient assurées
+aux Anglais, même aux dépens de la nation canadienne entière.»</p>
+
+<p>«Sir John Colborne n'eut qu'à promener la torche de
+l'incendie, écrit M. Garneau, sans plus d'égards pour l'innocent
+que pour le coupable; il brûla tout et ne laissa que
+des ruines et des cendres sur son passage.»</p>
+
+<p>On convertit plusieurs maisons particulières en geôles,
+les prisons ordinaires étant combles depuis les culs de
+basse-fosse jusque sous le toit; celle de Montréal ne renfermait
+pas moins sept cent cinquante-trois inculpés.</p>
+
+<p>La loi martiale fut proclamée. Sous l'empire de la terreur
+organisée par ce sir Colborne à qui l'Angleterre conféra
+le titre du lord Seaton pour le récompenser de ses
+monstrueux services, et dont les paysans canadiens changèrent
+le nom en celui de lord Satan, sous l'empire de
+cette terreur, les cours condamnèrent quatre-vingt-neuf
+prévenus à mort, quarante-sept à la déportation à Botany-Bay,
+une foule d'autres à la Bermude, et confisquèrent
+tous leurs biens.</p>
+
+<p>De retour à Québec avec son père, qui l'avait ramenée,
+peu après le brusque départ de Co-lo-mo-o, Léonie de
+Repentigny, la triste Léonie dévorait avidement les journaux.
+Elle espérait en tremblant y apprendre ce qu'il
+était devenu. Mais, quoiqu'il eut été arrêté le 4 novembre,
+le 20 elle ignorait encore son sort.</p>
+
+<p>Ce jour-là, M. de Repentigny entra dans sa chambre
+en tenant une gazette à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit-il en souriant avec la satisfaction d'un
+homme qui apporte une excellente nouvelle, nous allons
+donc enfin apprendre la sagesse à messieurs les rebelles.
+J'ai le plaisir de t'annoncer, ma fille, que je suis sur le
+point d'être nommé juge en chef. Embrasse-moi, car ce
+n'est plus avec un simple baronnet, mais avec un lord,
+que nous te marierons: seras-tu heureuse de t'entendre
+appeler <i>Your ladyship</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>, hein? J'ai déjà jeté les yeux
+sur un secrétaire d'ambassade... Mais nous en causerons
+plus tard, quand ton deuil sera fini. Voici le <i>Herald</i> du
+19; il y a un article superbe; tiens, lis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a href="#footnotetag68">(retour) </a><p>Titre donné aux femmes des lords anglais; il est intraduisible
+en français.</p></blockquote>
+
+<p>Et le digne serviteur de la couronne britannique tendit
+la journal à sa fille, en marquant avec l'ongle un
+entre-filet ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Nous avons vu la nouvelle potence construite par
+M. Bronson, et nous croyons qu'elle sera dressée aujourd'hui
+devant la nouvelle prison, de sorte que les rebelles
+pourront jouir d'une, perspective qui ne manquera pas
+sans doute d'avoir l'effet de leur procurer un sommeil
+profond et des songes agréables. Six ou sept s'y trouveront
+à l'aise; mais on y en pourra mettre davantage dans
+un cas pressé<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69: </b><a href="#footnotetag69">(retour) </a><p>Historique.&mdash;Hélas!</p></blockquote>
+
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est bien touché? demanda M. de
+Repentigny, pirouettant sur les talons et sortant sans
+attendre la réponse de Léonie.</p>
+
+<p>Glacée par cet exécrable cynisme, elle laissa glisser la
+feuille sur le lapis.</p>
+
+<p>Après quelques moments, elle se pencha, ramassa le
+hideux papier, et le parcourut vaguement en détournant
+toutefois ses yeux des lignes sanglantes que son père lui
+avait fait lire.</p>
+
+<p>Sur la page suivante, elle fut frappée par ces mots:</p>
+
+<p>«Plusieurs prisonniers importants, parmi lesquels se
+trouvent quelques Indiens, vont être transférés à Québec,
+pour y être interrogés par une commission spéciale.
+On dit, qu'ils seront embarqués ce soir sur un navire du
+Gouvernement.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Paul est avec eux; j'en suis sûre,
+j'en ferais le serment! Il faut que je le voie! s'écria Léonie,
+éclairée par un de ces pressentiments qui sont familiers
+aux natures ardentes.</p>
+
+<p>Elle se leva transfigurée et courut au cabinet de M. de
+Repentigny.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, lui dit-elle vivement, on amène aujourd'hui
+des prisonniers à Québec!</p>
+
+<p>&mdash;De quel ton tu me dis cela!</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais...</p>
+
+<p>&mdash;Assister à leur débarquement? Rien de plus facile.
+Je t'y conduirai moi-même. J'ai envie de voir la figure
+de ces imbéciles. Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne seront pas ici avant onze. Va t'habiller; tu as
+tout le temps.</p>
+
+<p>Inquiète, mais presque joyeuse, la jeune fille eut bientôt
+fait sa toilette; elle se transporta avec son père dans la
+Basse-Ville, sur le quai de la Reine.</p>
+
+<p>Un navire à vapeur descendait le Saint-Laurent, eu
+bas du cap Diamant.</p>
+
+<p>Le coeur de la jeune fille battit avec force.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là qu'il est... chargé du fers... se disait-elle
+déjà.</p>
+
+<p>Des pleurs montèrent à ses yeux, et il lui fallut se faire
+violence pour les comprimer sous ses paupières brûlantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! disait M. de Repentigny, en frappant du
+pied, sais-tu qu'il fait froid, aujourd'hui? Nos gaillards
+ne doivent pas avoir chaud dans la cale du bâtiment.
+Pour ma part, je ne voudrais, ma foi, pas être à leur
+place. C'est, qu'il gèle à pierre fendre! Comme l'hiver arrive
+de bonne heure, cette année! Si cela continue, dans
+huit jours le fleuve sera pris et la navigation fermée. Singulier
+caprice que tu as eu de sortir par un temps... Ah!
+voici le vapeur qui touche à son wharf... Mais, qu'as-tu
+donc? Comme tu frissonnes? Veux-tu rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, mon père, restons encore, je vous en
+supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les femmes! les femmes! marmotta M. de Repentigny,
+en haussant complaisamment les épaules; les
+femmes, elles ne sont que fantaisie!</p>
+
+<p>Cependant le bateau avait été amarré.</p>
+
+<p>Attachés deux à deux, les patriotes sortaient entre une
+double rangée de soldats qui les accablaient de mauvais
+traitements.</p>
+
+<p>Une foule sombre, silencieuse, encombrait le quai.</p>
+
+<p>&mdash;Approchons, dit M. de Repentigny. Je n'ai qu'un
+mot à dire pour faire disperser toute cette canaille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je suis très-bien ici, répondit Léonie...
+Oh! Paul! mon Dieu! ajouta-t-elle à mi-voix.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o paraissait effectivement sur le pont du vapeur.
+Lié à un autre Indien, il n'avait rien perdu de son
+stoïcisme méprisant.</p>
+
+<p>Au moment où il passa du vaisseau sur le quai, une
+femme, une sauvagesse, enfonça la haie de militaires et
+se précipita vers le Petit-Aigle, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de Nar-go-tou-ké! Rendez-moi le fils de
+Nar-go-tou-ké!</p>
+
+<p>Et elle l'entoura de ses bras, mordit avec rage la chaîne
+qu'il avait au poignet, essaya de la briser avec ses
+dents.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o tressaillit. Son visage se contracta; tout
+son sang parut s'allumer dans ses veines; il se pencha
+vers sa mère comme pour la baiser au front.</p>
+
+<p>Mais déjà un sergent brutal, arrachant Ni-a-pa-ah à
+son étreinte, la repoussait dans la multitude avec la crosse
+de son fusil.</p>
+
+<p>Co-lo-mo-o dompta magiquement son émotion, se
+contentant d'abaisser sur le sergent un regard dédaigneux.</p>
+
+<p>Et il suivit froidement ses compagnons d'infortune.</p>
+
+<p>&mdash;Un bel homme! un bel homme! en vérité; c'est
+dommage qu'il soit destiné au gibet, fit M. de Repentigny,
+examinant l'Indien à travers une face à main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon père, sanglota Léonie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu pleures! qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, c'est le pilote qui, à bord du Montréalais,
+m'a sauvé la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! faites-lui rendre la liberté!</p>
+
+<p>&mdash;La liberté! moi, m'employer pour un rebelle, au
+moment d'être élevé à la charge de juge en chef; moi,
+un magistrat! Vous êtes folle, Léonie!</p>
+
+<p>&mdash;Sans lui, pourtant... murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, je lui enverrai quelque argent pour
+adoucir la rigueur de sa captivité... Mais partons. Vos
+larmes m'impatientent... On nous remarque... C'était
+peut-être pour voir ce sauvage... Ah! si je soupçonnais...</p>
+
+<p>M. de Repentigny entraîna la jeune fille, en accentuant
+ses paroles d'un geste qui eût banni toute espérance
+du coeur de Léonie, si elle se fût jamais abusée sur les
+dispositions de son père.</p>
+
+<p>Rentrée à leur maison, sur la place du Marché, vis à vis
+de la caserne, Léonie appela aussitôt son frère de lait dans
+sa chambre. La vue de son amant avait chassé son apathie.
+Ses forces, son activité lui étaient revenues comme
+par enchantement. Ayant reconnu Ni-a-pa-ah, dont la
+physionomie expressive avait fait une impression profonde
+sur sa mémoire lors de la scène du wigwam, elle
+voulut s'aboucher aussitôt avec elle, pour l'exécution d'un
+plan qui déjà germait dans son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Antoine, dit-elle au jeune homme, plus que jamais
+j'ai besoin de tes services. Tout à l'heure, au débarquement
+des prisonniers, la mère de l'Indien qui m'a arrachée
+aux flammes a été blessée par un soldat. Va à la Basse-Ville
+et hâte-toi de savoir où elle demeure.</p>
+
+<p>Antoine n'eut pas de peine à trouver Ni-a-pa-ah, qu'un
+pauvre pécheur&mdash;la misère est plus compatissante que la
+richesse&mdash;avait transférée à sa cabane, rue Champlain,
+sur le bord du fleuve.</p>
+
+<p>Léonie y vola.</p>
+
+<p>Atteinte à la tête par la crosse du sergent, Ni-a-pa-ah
+avait perdu une quantité de sang considérable. La fièvre
+s'était emparée d'elle. Elle délirait.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Repentigny manda un médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle s'en tire, elle sera folle, répondit le praticien,
+après avoir examiné la malade.</p>
+
+<p>Léonie jouissait de toute la liberté d'action des jeunes
+Anglaises. Elle s'établit au chevet de la moribonde, passa
+la plus grande partie de ses journées près d'elle, et, pendant
+trois semaines, la soigna avec la sollicitude de la plus
+affectueuse des filles. Mais ses soins étaient infructueux.
+Le mal empirait. Ni-a-pa-ah délirait toujours, annonçant
+dans ses hallucinations que l'heure suprême des Iroquois
+était venue, et que le dernier d'entre eux mourrait bientôt
+sans postérité, parce que elle, Ni-a-pa-ah, avait désobéi
+aux Manitous, en méprisant les prédictions de sa mère,
+la Vipère-Grise, poursuivre Nar-go-tou-ké à la Nouvelle-Calédonie.</p>
+
+<p>Cependant Léonie cherchait un moyen de faire évader
+Co-lo-mo-o, qu'on avait enfermé à la citadelle de Québec.
+Grande était la difficulté. Cette citadelle, le Gibraltar du
+Nouveau-Monde, est perchée, comme un nid d'aigle, sur
+des rochers escarpés à plus de cent mètres au-dessus du
+Saint-Laurent. Une triple enceinte la défend du côté de
+la ville, et du côté du fleuve, où elle est presque inaccessible,
+ses murs ont cinquante pieds de haut.</p>
+
+<p>Avec le consentement de M. de Repentigny, il eût été
+facile à Léonie de pénétrer dans la formidable bastille.</p>
+
+<p>Mais à ce consentement, il ne fallait pas songer. Pourtant le
+rigide magistrat permit à sa fille de faire passer quelques
+provisions de bouche à son protégé. Elle profita de la
+permission pour coller sous une assiette un papier à
+l'adresse dr Co-lo-mo-o. Elle lui disait entre autres choses
+qu'elle lui ferait parvenir un livre et que, s'il voulait se
+mettre en communication avec elle, il n'avait qu'à piquer
+avec une épingle les lettres nécessaires à l'expression de
+ses pensées, à marquer les pages du livre et à le lui renvoyer.
+Elle-même en ferait autant.</p>
+
+<p>Apporté quelque temps après au guichet de la citadelle,
+le livre y fut l'objet d'une inspection minutieuse.</p>
+
+<p>Le commandant ne savait trop s'il devait le recevoir.</p>
+
+<p>Léonie n'avait point l'autorisation de M. de Repentigny;
+mais, heureusement pour elle, on supposa qu'il s'intéressait
+directement à Co-lo-mo-o, puisqu'il souffrait que
+sa fille lui lit porter des aliments, et le volume fut remis.</p>
+
+<p>C'était le <i>Télémaque</i>. Il contenait une longue lettre,
+tracée sur une partie du Livre Ier. Léonie donnait à Paul
+des nouvelles de sa mère, le priait de lui écrire, et renouvelait
+ses offres instantes de service.</p>
+
+<p>Le Petit-Aigle renvoya l'ouvrage au bout d'une semaine.</p>
+
+<p>Après s'être enfermée chez elle, mademoiselle de Repentigny
+l'ouvrit, avec une trépidation d'anxiété indicible.</p>
+
+<p>Il y avait un signet au Livre XXI.</p>
+
+<p>Ce livre commence ainsi:</p>
+
+<p>«A peine Adraste fut mort que tous les Dauniens,
+loin de déplorer leur défaite et la perte de leur chef, se
+réjouirent de leur délivrance; ils tendirent les mains aux
+alliés en signe de paix et de réconciliation. Métrodore,
+fils d'Adraste, que son père ayait nourri dans des maximes
+de dissimulation, d'injustice et d'inhumanité, s'enfuit
+lâchement. Mais un esclave, complice de ses infamies
+et de ses cruautés, qu'il avait affranchi et comblé de
+biens, et auquel il se confia dans sa fuite, ne songea qu'à
+le trahir pour son propre intérêt.»</p>
+
+<p>Des petits trous, imperceptibles à moins d'être prévenu
+et de tenir le feuillet devant une lumière vive, avaient
+été faits sur différentes lettres.</p>
+
+<p>Numériquement, elles représentaient, en comptant depuis
+la première de la première ligne, les lettres 17, 23,
+50, 79, 89, 114, 168, 218, 225, 227, 245, 258, 272, 361,
+388, 389, 395, 402.</p>
+
+<p>Réunies ensemble et agencées de façon à former des
+mots, ces lettres signifient «<i>merci, vous êtes bonne</i>.»</p>
+
+<p>Ce n'était guère, pour un coeur passionné comme celui
+de Léonie; et pourtant elle se sentit transportée de joie.</p>
+
+<p>L'amour se contente de si peu, quand longtemps on
+lui a refusé tout! Un reste ce sentiment étrange vit de
+famine et meurt d'abondance.</p>
+
+<p>Près du lit de Ni-a-pa-ah, mademoiselle de Repentigny
+avait fait connaissance de Jean-Baptiste le sourd-muet
+qu'elle avait trouvé, un matin, familièrement installé
+dans la chambre de la malade. En quelques heures ils se
+comprirent. Le nain se prit d'affection pour la jeune fille.</p>
+
+<p>Heureuse que son stratagème eût réussi, elle courut
+en informer Jean-Baptiste.</p>
+
+<p>Il pleurait silencieusement, debout, appuyé sur son
+bâton, près de Ni-a-pa-ah agonisante.</p>
+
+<p>Tout à coup la squaw se plaça sur son séant, promena
+autour d'elle un regard effaré qui n'avait plus rien d'humain,
+et elle psalmodia un chant bizarre, cadencé; puis
+sa tête retomba sur le traversin.</p>
+
+<p>Elle était morte.</p>
+
+<p>Léonie se mit pieusement à genoux et pria devant le
+cadavre.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, Jean-Baptiste l'entraîna dans une
+pièce voisine et lui dit par une pantomime éloquente:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me faire mettre en prison; puisque la femme
+de celui qui fut mon ami n'est plus, je veux travailler à
+délivrer leur fils.</p>
+
+<p>Et, comme Léonie paraissait douter du succès, il dévissa
+la poignée de son bâton et montra à l'intérieur une
+cavité contenant plusieurs petites limes très-fines; ensuite
+il referma cette cavité et indiqua ses jambes tortues
+dont il ne pouvait faire un sans un appui, ce qui voulait
+dire que, si on l'incarcérait, on lui laisserait sa béquille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment obtenir l'incarcération à la citadelle?
+demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>Jean sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux heures j'y serai, fit-il.</p>
+
+<p>Il sortit, monta à la Ville-Haute, sur la place du
+Marché, s'approcha de la caserne, saisit le drapeau fixé à
+la porte, le déchira et le traîna dans la boue.</p>
+
+<p>Il n'en fallait pas tant alors pour se faire arrêter.</p>
+
+<p>Le soir même, Jean-Baptiste couchait à la citadelle,
+et il y couchait avec son bâton. On n'avait pas même eu
+l'idée de le lui enlever.</p>
+
+<p>Mais il n'avait pas été placé dans le même cachot que
+Co-lo-mo-o.</p>
+
+<p>Léonie avertit ce dernier de la généreuse tentative du
+nain, puis elle attendit. Un mois s'écoula. Seule, la fièvre
+soutenait mademoiselle de Repentigny; elle mangeait à
+peine, ne dormait pas, se consumait dans une impatience
+dévorante.</p>
+
+<p>Chaque semaine elle envoyait un livre nouveau, chargé
+de souhaitas ardents pour son bien-aimé; mais il y répondait
+peu, quelques mots affectueux seulement.</p>
+
+<p>Cela suffisait à Léonie; elle baisait cent fois les caractères
+pointés à l'aiguille.</p>
+
+<p>La Cour martiale poursuivait opiniâtrement sa tâche
+homicide. Treize<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a> condamnés avaient déjà péri sur
+l'échafaud.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70: </b><a href="#footnotetag70">(retour) </a><p>Et non <i>dix</i>, comme je l'ai dit par erreur dans
+la <i>Huronne</i>.</p></blockquote>
+
+<p>On parlait d'une nouvelle fournée!</p>
+
+<p>Il n'était pas douteux que Paul y serait compris. Léonie
+ne vivait plus; sa raison s'égarait, quand elle reçut l'avis
+suivant, dans une <i>Imitation de Jésus-Christ</i>:</p>
+
+<p>«<i>Vu l'homme; nuit prochaine.</i>»</p>
+
+<p>Quelques jours auparavant, Jean-Baptiste avait réussi
+à voir Co-lo-mo-o, enfermé dans la tour du Télégraphe,
+au-dessus du cap Diamant. Il lui avait donné les
+limes cachées dans sa béquille, et l'Indien, ayant scié ses
+fers, s'était fabriqué une corde avec la paille de son lit.</p>
+
+<p>De la mie de pain, frottée de rouille, lui servait à dissimuler
+l'effraction de la chaîne qu'il avait aux pieds;
+un trou creusé dans son cachot recelait, pendant le jour,
+la corde de paille, jusqu'à ce qu'elle fût terminée.</p>
+
+<p>Ensuite, avec les limes, avec les débris de ses fers, avec
+ses ongles, il pratiqua une ouverture sous la porte, et le
+23 janvier 1839, à minuit, Co-lo-mo-o quittait furtivement
+la prison où il languissait depuis près de trois
+mois.</p>
+
+<p>Au bas du cap Diamant, Léonie, accompagnée de son
+fidèle Antoine, tenait ses regards attachés sur la tour du
+Télégraphe, avec une tension telle qu'elle on avait le vertige,
+et que des fantômes sanglants tourbillonnaient devant eux.</p>
+
+<p>Les minutes, pour elle, étaient effroyablement longues.
+Mais elle ne les pouvait compter. Elle avait perdu la mesure
+du temps; elle n'en savait plus apprécier la durée.</p>
+
+<p>Il faisait noir, bien noir, le vent soufflait en tempête,
+et le Saint-Laurent poussait sur ses grèves des hurlements
+de bête fauve.</p>
+
+<p>Voici qu'une ombre se profile au faîte de cette tour si
+avidement scrutée; mais cette ombre est haute, mais elle
+se détache si peu des ténèbres environnantes, qu'il faut les
+yeux d'une amante pour la discerner à pareille distance.
+Le coeur de la jeune fille cesse de palpiter, ses paupières
+se ferment, des bourdonnements remplissent ses oreilles.</p>
+
+<p>Soudain, répété par mille échos, un coup de feu retentit
+au sommet de la citadelle.</p>
+
+<p>Et, à la lueur de l'éclair qui a déchiré l'obscurité, Antoine
+a vu un homme suspendu dans l'espace à une corde
+attachée à la tour.</p>
+
+<p>Le bruit sourd et mat, sinistre, d'un corps s'écrasant
+sur le sol, résonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! exclame Antoine, le malheureux a été découvert;
+une sentinelle l'a tué!</p>
+
+<p>Léonie n'est plus là! A peine a-t-elle entendu la détonation
+qu'elle s'est élancée vers la cime du cap. Une ardeur
+incroyable, surnaturelle, l'anime, lui prête des ailes.
+Avec l'agilité d'une panthère, elle escalade ces rochers
+dont l'aspect seul fait frémir, elle arrive au pied de la
+tour, se penche sur le corps pantelant, brisé, de Co-lo-mo-o,
+le baigne de ses larmes et de ses baisers.</p>
+
+<p>On crie sur les remparts, on ouvre avec fracas les
+lourdes portes de la citadelle; des torches circulent ça et
+là. Léonie est menacée. Si on l'aperçoit on tirera sur
+elle. Mais est-ce qu'elle voit, est-ce qu'elle entend, est-ce
+qu'au-delà de ce corps il y a un monde pour elle?</p>
+
+<p>L'Indien n'a point rendu l'âme encore. Il pousse un
+gémissement. Il cherche de sa main affaiblie la main de
+la jeune fille, la pose sur son coeur et laisse tomber ces
+paroles dans un dernier soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aimais pourtant!</p>
+
+<p>Un an après, aux Ursulines de Québec entrait mademoiselle
+Léonie de Repentigny, en religion soeur Paul.</p>
+
+<p>Jean-Baptiste, le sourd-muet, avait été déporté à Sydney.</p>
+<br><br>
+
+<p>Giguy, 28 juillet&mdash;17 août 1862.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i20">TABLE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>CHAPITRE Ier. La veuve indienne et ses maris</p>
+<p class="i10">II. Montréal</p>
+<p class="i10"> III. Les derniers Iroquois</p>
+<p class="i10">IV. L'Ile au Diable</p>
+<p class="i10"> V. Le <i>Montréalais</i></p>
+<p class="i10">VI. Léonie de Repentigny</p>
+<p class="i10"> VII. Co-lo-mo-o le Petit-Aigle</p>
+<p class="i10">VIII. De Montréal à Caughnawagha</p>
+<p class="i10">IX. L'emplumement</p>
+<p class="i10"> X. Évasion et duel</p>
+<p class="i10">XI. Les Garnisaires de l'Ile au Diable</p>
+<p class="i10"> XII. Le <i>Charlevoix</i></p>
+<p class="i10"> XII. Une page d'histoire</p>
+<p class="i10"> XIV. Assemblée à Saint-Charles</p>
+<p class="i10">XV. Les suites d'un déguisement</p>
+<p class="i10"> XVI. L'insurrection</p>
+<p class="i10">XVII. Drame</p>
+<p class="i10"> XVIII. Amour</p>
+<p class="i10"> XIX. Le sourd-muet</p>
+<p class="i10">XX. Dénouement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>______________________________</p>
+<p>F Aureau.&mdash;Imprimerie de Lagny</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les derniers Iroquois, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS IROQUOIS ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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