diff options
Diffstat (limited to '18029-8.txt')
| -rw-r--r-- | 18029-8.txt | 8892 |
1 files changed, 8892 insertions, 0 deletions
diff --git a/18029-8.txt b/18029-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1bb4835 --- /dev/null +++ b/18029-8.txt @@ -0,0 +1,8892 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les derniers Iroquois, by Émile Chevalier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les derniers Iroquois + +Author: Émile Chevalier + +Release Date: March 20, 2006 [EBook #18029] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS IROQUOIS *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + + LES DERNIERS + IROQUOIS + + PAR + + ÉMILE CHEVALIER + + + PARIS + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + RUE AUGER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + 1876 + + + +A M. PHILARÈTE CHASLES + +Témoignage de haute admiration pour ses magnifiques +et profondes études sur les hommes et les choses de +l'Amérique septentrionale. + +H. ÉMILE CHRVALIER. +Château de Maulnes, septembre 1882. + + + + + CHAPITRE PREMIER + + LA VEUVE INDIENNE ET SES MARIS + + +La nuit est noire, profonde: rares sont les étoiles qui, comme des +diamants fixés à un dais de velours bleu foncé, scintillent ça et là +dans l'immensité des cieux. Pas un rayon de lune pour éclairer l'espace. + +Cependant des bruits étranges, des chants bizarres s'élèvent du +mont Baker, limite septentrionale de la chaîne des Cascades, dans la +Nouvelle-Calédonie. + +Cette chaîne, composée de collines reliées par les pics Baker, +Rainier[1] Sainte-Hélène, Hood, Jefferson et Jackson, ourle le littoral +du Pacifique, à quelque vingt lieues des côtes, et se déploie presque +parallèlement à elles, comme un arc, dont les monts Saint-Hélène et +Jefferson formeraient les sommets, le mont Hood le point d'appui pour +ajuster la flèche. + +Situées au 122° de longitude, les Cascades s'étendent du 49° latitude N. +au 43° S. Le Rio-Columbia les coupe en deux parties à peu près égales. +On peut leur assigner comme bornes, en haut, la baie Bellingham, dans +le golfe de Géorgie, vis à vis de l'île Vancouver, et en bas la rivière +Smiths, oui se verse dans l'Océan. Ces bornes ne sont toutefois +pas définitives, car après avoir semblé se perdre dans les vallées +spacieuses, les Cascades reparaissent plus robustes, plus sourcilleuses +que jamais et projettent d'un côté leur tête chenue jusque sous le pôle, +tandis que, par le mont Shasté, elles descendent jusqu'en Californie, +baigner leurs pieds aux ondes du Sacramento. + +Plusieurs des pics qui, de même que des sentinelles géantes, les +dominent de distance en distance, sont volcaniques et sujets à des +éruptions fréquentes: de ce nombre, le Baker, haut de 10,700 pieds +anglais. + +[Note 1: C'est l'orthographe exacte du nom que, par erreur, j'ai +quelquefois appelé _Ramer_ dans mes précédents ouvrages.] + +Tout d'un coup, les sons qui montaient à sa base cessèrent. Il se fit un +silence solennel, à peine troublé par le frémissement des feuillages au +souffle de la brise. + +On eût dit que la solitude était complète, dans ces régions incultes et +lointaines. + +Mais, soudain, une flamme claire, pétillante, jaillit à travers les +ténèbres: elle embrasse un étroit horizon. Au même instant, les chants +recommencent, et, dans le cercle de feu, on voit, comme sur le rideau +d'une lanterne magique, s'agiter des personnages aux proportions +effrayantes. + +Le regard est attiré et repoussé tout à la fois. + +Assiste-t-on à une scène de ce monde ou à quelque mystérieuse +fantasmagorie telle qu'il ne s'en montre que dans les hallucinations +d'un esprit en délire? + +Quoi qu'il en soit, le chant hausse. C'est une sorte d'antienne +cadencée, soutenue par l'accompagnement monotone de plusieurs +tambourins. + +Dans cette musique grave et douce, bien qu'inharmonique, au milieu +de cette nuit sombre, sans écho, il y a quelque chose d'indicible qui +attriste le coeur et le refroidit. Si nous étions en Europe, au Moyen +Age, je croirais à une lugubre cérémonie religieuse accomplie par des +fanatiques. Mais, au fond de l'Amérique septentrionale!... + +Examinons d'ailleurs: simple torche en paraissant, la flamme s'est +développée; elle a grandi; elle s'est élargie; elle a gagné en +intensité, et la voici qui s'évanouit: on ne distingue plus que des +lueurs rouges, enfouies sous des tourbillons de fumée blanchâtre; des +craquements se font entendre; une pénétrante senteur de résine sature +l'air; et, subitement, un éclair sillonne les vapeurs, comme la foudre +sillonne les nuées, des torrents de lumière se précipitent de toutes +parts. + +Le tableau se présente à nous mieux accentué qu'en plein jour. + +Au premier plan, vers le faîte d'une éminence, un bûcher; sur ce bûcher +deux corps humains; tout à l'entour une bande d'Indiens, sans armes +et sans autres habillements que la _kalaquarté_, ou jupon court en +filaments d'écorce de cèdre; à droite, attaché à un pin, un autre Indien +vêtu en trappeur du Nord-Ouest; sur la gauche une petite troupe de +chevaux broutant le gazon, et, par derrière, le Baker dont les flancs +abrupts se confondent avec l'obscurité, après avoir dessiné un instant, +sous les réverbérations du brasier, leurs crêtes rugueuses, hérissées de +pins séculaires. + +La plupart des sauvages dansaient, en nasillant leur psalmodie, devant +le bûcher; quelques-uns gesticulaient et se livraient à des contorsions +fantastiques; ceux-ci frappaient avec de petits bâtons sur des +_co-lu-de-sos_, instruments assez semblables à nos tambours de basque, +et ceux-la attisaient le feu. + +Déjà, de ses langues dévorantes, il ronge le bûcher entier, quand une +des formes humaines, étendues à son sommet, se lève brusquement en +poussant un cri de douleur. + +Un moment elle reste debout, ceinte par les flammes comme par une +radieuse auréole. Une peau de buffle, dont elle était enveloppée, tombe +à ses pieds, et, alors, on découvre que cette peau cachait une femme, +jeune, belle, pleine de séductions. + +Nulle couverte, nulle tunique de chasse ne dérobe ses merveilleux +attraits. A l'exception de la kalaquarté, elle est dans l'état de +nature, et l'on se sent saisi d'admiration à l'aspect de tant de charmes +réunis sur une même personne. + +Cependant, comme ceux qui l'environnent, le sang de la race rouge coule +dans ses veines. Mais, ainsi que le captif, elle n'appartient pas à +la même tribu, car ses traits nobles et réguliers ne sont pas déformés +comme les leurs par ce morceau de bois ou d'os, logé entre la lèvre +inférieure et les gencives, qui leur vaut le nom de Grosses-Babines. + +Sans la brune couleur de sa carnation et sans la légère saillie de ses +pommettes, on la prendrait aisément pour une des suaves créations de +l'Albane, tant son buste est délicatement modelé. + +Elle a une chevelure abondante, dont les boucles soyeuses, aussi noires +que l'ébène, aussi brillantes que les reflets du raisin mur, tombent +en grappes pressées sur un col ciselé au tour. Dans le cadre de cette +chevelure, ressortent les linéaments d'un visage où la fierté habituelle +de l'expression le dispute à une mélancolie passagère. Si les lignes de +sa figure manquent jusqu'à un certain point de symétrie; si elles +sont un peu dures, il s'échappe de ses grands yeux bruns un rayon de +sensibilité qui va droit au coeur. + +La richesse de sa taille porte le trouble dans les sens. Elle rappelle +les meilleurs modèles de l'antiquité. Une Européenne envierait ses mains +menues et longues; leurs attaches sont souples, ainsi que celles de sa +jambe, fine, nerveuse, qui annonce l'agilité jointe à la vigueur. + +Au cri de souffrance lâché par cette superbe créature, répondit un cri +d'angoisse. + +Il fut proféré par l'Indien lié à l'arbre dont nous avons parlé. + +Le malheureux fit une puissante mais vaine tentative pour briser ses +entraves. + +La femme et lui s'échangèrent un profond regard, regard d'anxiété, de +consolation, d'espérance et d'amour, puis, elle se jeta à bas du bûcher. + +Alors, elle opéra un mouvement pour voler vers lui. Mais, des mains +rudes, lourdes comme le métal, s'abattirent sur ses épaules et la +retournèrent brusquement vers le feu. + +--Que ma soeur remplisse son devoir comme il convient à l'épouse d'un +grand chef, dit un des sauvages en faisant un signe à ses compagnons. + +Les voix de ceux-ci montèrent sur un diapason plus aigu. + +Ramenée au brasier, qui épanchait déjà une chaleur intolérable, la jeune +femme adressa encore un coup d'oeil à son compagnon d'infortunes pour +l'engager à la résignation, et, s'armant de courage, elle avança ses +bras nus à travers les flammes, afin de maintenir, dans une attitude +allongée, le corps resté sur les troncs de pins brûlants. + +Ce corps était celui d'un homme mort. L'action du feu en contractait les +nerfs, qui se recoquillaient et ramassaient les membres en boule. + +En grésillant, il dégageait une odeur infecte, laquelle, ajoutée aux +torrents de fumée et à l'ardeur de la combustion, faillit suffoquer +l'Indienne. Elle fléchit sur ses genoux, chancela et retira vivement ses +mains. + +Aussitôt le Peau-Rouge, qui se tenait derrière elle, la frappa d'un +bâton garni d'épines: + +--Ma soeur est faible; mais ma soeur honorera jusqu'à la fin son +illustre époux, dit-il en ricanant. + +La victime de cette brutalité exhala un soupir, qui se perdit dans le +sinistre concert que les Grosses-Babines exécutaient autour d'elle. + +Cependant, le captif exaspéré redoublait d'efforts pour rompre ses +liens. Des hurlements rauques sortaient de sa poitrine. Ses traits +altérés, ses veines gonflées, la sueur qui ruisselait sur ses épaules, +attestaient la violence de son émotion. Peut-être serait-il parvenu à +se délivrer, mais un des assistants lui asséna sur le crâne un coup +de tomahawk; un flot de sang jaillit; il fut pris d'un frémissement +général, qui dura quelques secondes; ses muscles se détendirent, sa tête +pencha sur le côté, et il demeura immobile, comme privé de vie. + +Pendant ce temps, la pauvre femme, ranimée par une cruelle fustigation, +avait été reconduite au bûcher, où, malgré ses plaintes déchirantes, +malgré ses résistances, quatre bourreaux l'obligeaient à poursuivre +sa terrible opération. Et pendant ce temps aussi les Grosses-Babines +continuaient leur scène infernale. De leurs poitrines bondissaient +non plus des chants, mais des beuglements assourdissants; de leurs +tambourins frappés à tour de bras, ils tiraient des notes inimaginables, +qui retentissaient à plusieurs milles à la ronde; et au milieu de ce +hourvari ils se démenaient comme une légion de démons. + +C'était un spectacle hideux, capable de glacer de terreur les plus +hardis. + +Il se prolongea au-delà d'une heure; et, durant ce long intervalle, +l'Indienne fut contrainte de veiller à ce que le cadavre conservât une +position convenable. + +La crémation finie, notre misérable héroïne avait les doigts calcinés +jusqu'aux os, le visage et les mains labourés par des cicatrices +profondes. + +Son martyre n'était pourtant pas terminé. + +De sa main mutilée, il lui fallut recueillir, parmi les charbons +incandescents, les cendres du défunt, et les serrer dans un sac de peau +de vison, orné de broderies, qu'on avait préparé à cet effet. + +Cette nouvelle tâche remplie et le sac suspendu à son cou par une +lanière de cuir, la squaw, épuisée, s'évanouit. Ce que voyant les +Grosses-Babines, ils suspendirent leur brouhaha; plusieurs creusèrent un +grand trou, y enterrèrent soigneusement les restes du bûcher, et un +de leurs sorciers s'occupa à rappeler l'Indienne au sentiment. +_Ni-a-pa-ah_, l'Onde-Pure, tel était le nom de cette Indienne. Elle +avait reçu le jour sur les bords du Saint-Laurent, à Caughnawagha, petit +village situé à trois lieues environ de Montréal, dans le Bas-Canada. + +C'est là que se sont réfugiés les derniers débris de la nation +iroquoise, jadis une des plus nombreuses et des plus vaillantes qui +existassent sur le continent américain. + +Le sang de Ni-a-pa-ah était pur de tout mélange. Par sa mère, la fameuse +Vipère-Grise, elle descendait de la Chaudière-Noire, ce chef sanguinaire +qui, vers la fin du XVIIe siècle, dévasta si impitoyablement nos +colonies de la Nouvelle-France. + +Un an avant le drame que nous venons d'esquisser, Ni-a-pa-ah avait +épousé Nar-go-tou-ké, la Poudre, brave sagamo iroquois, non moins +illustre qu'elle par ses aïeux. Cette union était heureuse, et tout +semblait faire prévoir que la félicité lui tresserait longtemps des +couronnes parfumées, car les deux conjoints s'aimaient tendrement, +lorsque leur quiétude fut à jamais troublée par un coup du sort. + +Nar-go-tou-ké était ambitieux. Élevé près d'une grande ville, il +avait reçu quelque instruction, et, quoique l'ennemi des blancs, il ne +répugnait point aux plaisirs que procure la civilisation. + +Une fois marié, son penchant pour ces plaisirs augmenta. Mais il était +pauvre, comme la plupart, de ses compatriotes, plus riches en traditions +glorieuses qu'en biens personnels. Pour lui, c'eût été s'abaisser que de +demander la fortune aux moyens que nous employons ordinairement. + +Après avoir médité, il résolut de s'enfoncer dans le désert et d'y +entreprendre, pour son compte, la traite des pelleteries. + +Nar-go-tou-ké communiqua ce dessein à sa jeune femme. Ni-a-pa-ah ne +voyait que par les yeux de son mari. Elle l'encouragea même dans ses +projets, car elle désirait vivement visiter le pays de leurs ancêtres, +les Grands-Lacs, célèbres par les nombreux exploits guerriers des +Iroquois. + +Ils partirent donc, malgré les prédictions redoutables de la +Vipère-Grise, qui leur déclara que le malheur les attendait au-delà des +sources de Laduanna[2]. + +[Note 2: C'est ainsi que les Iroquois appellent le Saint-Laurent.] + +Pour ne, pas être en butte aux agressions de la Compagnie de la haie +d'Hudson, qui possédait le monopole exclusif de la traite et des +chasses, depuis le lac Supérieur jusqu'au-delà du Rio-Columba, et de la +baie York jusqu'au Pacifique, Nar-go-tou-ké décida d'aller s'établir sur +la rivière Tacoutche ou Fraser, aujourd'hui si renommée pour ses mines +d'or. + +La rivière Tacoutche se déploie entre les 49° et 50° de latitude nord. + +Elle pouvait, à cette époque, passer pour la limite des territoires sur +lesquels la Compagnie de la baie d'Hudson exerçait un empire absolu, +puisque cette compagnie avait droit de vie et de mort sur tous les +habitants. + +Une factorerie, le fort Langley, établi sur le bord méridional, à huit +ou dix milles de l'embouchure du cours d'eau, lui appartenait. + +C'était un comptoir important pour traiter avec les insulaires de Quadra +ou Vancouver et les tribus indigènes cantonnées dans l'intérieur des +terres, à l'est des montagnes Rocheuses. + +Après un long et périlleux voyage, qui dura plus de neuf mois, +Nar-go-tou-ké et sa femme arrivèrent au fort Langley. L'intention +du chef iroquois était de se fixer sur la rive septentrionale de la +Tacoutche, afin de ne pas s'exposer à la malveillance des agents de +la Compagnie; et d'avoir près de son campement un débouché pour les +pelleteries qu'il amasserait. + +Au poste[3] Langley, il fut parfaitement accueilli par le chef facteur, +sir William King, qui non-seulement l'engagea fort à planter sa tente de +l'autre côté de la rivière, mais promit de lui acheter ses peaux et de +lui fournir les provisions dont il aurait besoin. Il ajouta même +qu'il l'aiderait de toute son autorité, si les trappeurs blancs ou les +sauvages de la Nouvelle-Calédonie cherchaient à l'inquiéter. + +[Note 3: Les établissements pour la traite sont nommés fort, +factorerie ou poste. Voir la Huronne.] + +Venues d'un des agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, généralement +trop jaloux de leurs privilèges pour en abandonner la moindre part +sans gros bénéfices, ces promesses étaient brillantes et généreuses à +l'excès. Elles devaient avoir un motif caché. Nar-go-tou-ké s'en douta +sans le deviner. + +Mais il n'échappa point à Ni-a-pa-ah. Elle était femme et découvrit tout +de suite la profonde impression que ses charmes avaient produite sur le +chef facteur. + +Craignant, avec une juste raison, les conséquences de cette +impression, elle essaya d'entraîner son mari dans une autre contrée. +Malheureusement, Nar-go-tou-ké fut aveugle ou se crut assez fort pour +lutter contre le commandant du poste. + +Il dressa donc son wigwam sur la rive septentrionale du Fraser, en face +du fort Langley. + +Pendant quelques semaines, les relations entre les gens de la factorerie +et les nouveaux venus furent pacifiques et amicales en apparence. Mais +bientôt le chef blanc fit à Ni-a-pa-ah des propositions insultantes +qui furent repoussées comme elles le méritaient. La passion de celui-ci +s'accrut de tous les dédains qu'il reçut. Voulant la satisfaire quoi +qu'il en coûtât, il s'introduisit dans la tente de Nar-go-tou-ké, en son +absence, et essaya de faire subir à sa femme le dernier des outrages. + +Ni-a-pa-ah se défendit avec une énergie qui trompa l'attente du +scélérat. + +Il la quitta, la rage dans le coeur, et en jurant de se venger. + +Cela ne lui était pas difficile; mais les vices ont peur de la lumière, +et notre homme n'osa pas se confier à ses subordonnés pour le crime +qu'il méditait. + +Il s'adressa à Li-li-pu-i, le Renard-Argenté, chef d'un parti d'Indiens +Grosses-Babines. + +Li-li-pu-i ne demandait pas mieux que d'enlever la belle Ni-a-pa-ah. Il +la connaissait, s'en était épris et la convoitait, depuis le moment où +il l'avait vue pour la première fois. Mais, allié à là Compagnie de la +baie d'Hudson, il n'avait pas voulu s'attirer la colère des Anglais, en +s'emparant des deux Iroquois qui paraissaient être sous leur protection +spéciale. + +Sir William King ignorait cet intéressant détail. Il chargea Li-li-pu-i +du rapt, et promit que, s'il réussissait, il lui donnerait une livre de +poudre et une bouteille d'eau-de-feu. + +Le sagamo accepta. Nar-go-tou-ké et sa femme, surpris au sein de +leur sommeil, furent garrottés et entraînés vers les loges des +Grosses-Babines, sur les premières rampes du mont Baker. + +Li-li-pu-i s'était engagé à faire périr Nar-go-tou-ké et à conduire +Ni-a-pa-ah au chef facteur, dans une hutte de chasse que ce dernier +possédait à vingt milles environ du fort Langley, près de _l'ienhus_[4] +de ses alliés. + +[Note 4: Village. Voir la _Tête-Plate_, les _Nez-Percés_.] + +Toutefois, en route, Li-li-pu-i changea d'idée. Les attraits de +l'Iroquoise lui tournèrent la tête. Au lieu de la mener à son rival, il +prit la détermination de l'épouser. + +Cette détermination fut aussitôt mise à exécution. + +Avec la pointe de son couteau, Li-li-pu-i marqua Ni-a-pa-ah sur +l'épaule, d'une figure de fer de flèche émoussé, signe de la servitude +dans la Nouvelle-Calédonie tout aussi bien que dans la Colombie, et la +petite fille de la Chaudière-Noire devint dès lors la femme esclave d'un +Grosse-Babine. + +Je laisse à penser quel fut le désespoir de Nar-go-tou-ké, témoin +impuissant de la cérémonie. Sa douleur ne saurait être comparée qu'à +celle de la désolée Ni-a-pa-ah. Mais la noble Iroquoise était bien +résolue à se tuer plutôt que de se laisser souiller par son odieux +ravisseur. + +Un accident survenu à Li-li-pu-i, le soir même de son mariage, prévint +cette funeste résolution. + +Comme ils approchaient du village des Indiens, le cheval du chef +s'emporta, et, après une course effrénée dans la montagne, il s'abattit +sur son maître. + +Quand on releva Li-li-pu-i, il avait cessé de vivre. Suivant les usages +des Grosses-Babines, le corps devait être brûlé sur un bûcher au milieu +de la nuit suivante, et sa veuve devait prendre à l'incinération une +part aussi active que dangereuse. + +On sait comment Ni-a-pa-ah s'acquitta de cette horrible tâche. + +Lorsqu'elle eut recouvré ses sens, elle était enfermée et gardée à +vue dans la cabane d'un de ses ennemis. A son cou pendait le sac qui +contenait les cendres de Li-li-pu-i. Ce sac, si elle fût restée parmi +les Grosses-Babines, elle eût, d'après la coutume, été condamnée à le +porter ainsi pendant trois ans, avec défense de se laver ou d'apporter +aucun soin à sa toilette. Le terme du deuil expiré, les parents du +défunt se seraient livrés à de grandes réjouissances, et, après avoir +déposé dans un coffret d'écorce de cèdre et fixé à une longue perche +les restes du trépassé, dépouillant Ni-a-pa-ah de ses vêtements, ils +l'auraient enduite de colle de poisson liquide et roulée sur un tas +de duvet de cygne; le tout accompagné de danses, festins et tabagies. +Enfin, la pauvre femme, ramenée en grande pompe chez elle, aurait joui +de la permission de se remarier, si toutefois, comme le dit un voyageur, +«elle se fût senti assez de courage pour s'aventurer à courir de nouveau +le risque de brûler vive ou d'endurer tous ces tourments.» + +Mais Ni-a-pa-ah eut le bonheur d'échapper à ce surcroît d'afflictions. + +Nar-go-tou-ké n'avait été qu'étourdi par le coup de tomahawk. Resté +esclave chez les Grosses-Babines, il parvint à leur arracher sa femme +lorsqu'elle fut guérie de ses plaies, quoique hideusement défigurée et +incapable de se servir désormais de ses mains. + +Ils prirent la fuite, retraversèrent les steppes immenses qu'ils avaient +franchis naguère bercés par des illusions si enivrantes, et retournèrent +à Caughnawagha, au commencement de 1817. + +--Ah! dit la Vipère-Grise, en remarquant le triste état de sa fille, +Athahuata[5] m'avait prévenue que cette expédition serait fatale à ma +famille, Athahuata ne trompe pas ceux qui ont foi en lui. Pourquoi mon +fils ne m'a-t-il pas écoutée? + +[Note 5: Divinité des sorciers Iroquois.] + +Sans lui répondre, Nar-go-tou-ké abaissa un regard sombre et douloureux +sur Ni-a-pa-ah; puis, relevant les yeux et étendant la main dans la +direction de Montréal, qu'on apercevait dans le lointain, il s'écria: + +--Là sont les destructeurs de ma race; là sont ceux qui ont fait pleurer +celle qui est la joie et les délices de mon existence; là, Nar-go-tou-ké +détruira ses ennemis; il fera pleurer à leurs femmes tous les pleurs de +leurs yeux. + +--Que mon fils prenne garde, qu'il prenne bien garde! dit la +Vipère-Grise d'un accent prophétique. Athaënsie[6] est irrité contre +lui. Les Habits-Rouges[7] lui seront fatals: ils tueront jusqu'au +dernier des Iroquois! + +[Note 6: Divinité du mal.] + +[Note 7: Les indiens nomment les Anglais _Habits-Rouges_ ou +_Kingsors_, corruption de King Georges (Roi Georges).] + + + + + CHAPITRE II + + MONTRÉAL + + +Trois cent vingt-sept ans se sont écoulés depuis que l'illustre +Jacques Cartier foula, pour la première fois, le sol sur lequel s'élève +aujourd'hui la ville de Montréal. Qui eût osé prédire alors au pilote +malouin que, bientôt, ces terres incultes, occupées par des bois +inextricables, des landes marécageuses et par la chétive bourgade +indienne connue sous le nom de _Hochelaga_, fructifieraient aux rayons +vivificateurs de l'industrie et verraient surgir de leur sein une +des opulentes cités du Nouveau-Monde? Qui eût osé le prédire à M. de +Maisonneuve, quand, un siècle plus tard à peine, il vint asseoir dans +ces plaines les bases de la métropole actuelle du Canada? Aux deux +intrépides aventuriers ne pourrions-nous appliquer le cri d'enthousiasme +échappé à M. F.-X, Garneau eu parlant du premier? + +«S'il était permis, aujourd'hui, à Jacques Cartier de sortir du tombeau +pour contempler le vaste pays qu'il a livré, couvert de forêts et de +hordes barbares, à l'entreprise et à la civilisation européenne, quel +spectacle plus digne pourrait exciter dans son coeur l'orgueil d'un +fondateur d'empire, le noble orgueil de ces hommes privilégiés dont le +nom grandit, chaque jour avec les conséquences de leurs grandes actions. +L'Amérique a cela de particulier qu'elle a été trouvée et qu'elle s'est +faite ce qu'elle est, moins par les armes que par les travaux les plus +productifs, et que c'est en séchant les larmes des malheureux que la +persécution ou la misère chassait d'Europe, qu'elle assurait son bonheur +et sa prospérité[8].» + +[Note 8: Garneau, _Histoire du Canada_, t. 1, p. 21.] + +Au mois de septembre 1535, Cartier, qui avait précédemment reconnu les +bords du Saint-Laurent jusqu'au confluent de la rivière Saint-Charles +avec ce fleuve, désire poursuivre ses explorations. Il remet à la +voile, et, après une navigation de treize jours sur le grand fleuve, +il débarque à Hochelaga, village algonquin situé à soixante lieues plus +haut. + +«Hochelaga, dit M. Garneau, se composait d'une cinquantaine de maisons +en bois, de cinquante pas de long sur douze ou quinze de large, +couvertes d'écorces cousues ensemble avec beaucoup de soin. Chaque +maison contenait plusieurs chambres distribuées autour d'une grande +salle carrée où la famille se tenait habituellement et faisait son +ordinaire. Le village lui-même était entouré d'une triple enceinte +circulaire palissadée, percée d'une seule porte fermant à barre. Des +galeries régnaient en plusieurs endroits en haut de cette enceinte, et +au-dessus de la porte, avec des échelles pour y monter et des amas de +pierres déposées au pied pour la défense. Dans le milieu de la bourgade +se trouvait une grande place[9].» + +[Note 9: Garneau, _Histoire du Canada_, t. I, p. 23.] + +Voilà le berceau de Montréal. + +Les années fuient sur le cadran des âges, insensiblement, et malgré +l'incurie si déplorable du gouvernement français, le Canada se peuple, +Champlain commence la ville de Québec; des établissements se forment à +Sillery, à Trois-Rivières[10], des missionnaires catholiques, la croix +d'une main, la houe ou l'arquebuse de l'autre, se répandent partout, +convertissant les Indiens, défrichant les terres, érigeant des fermes et +des maisons d'éducation. + +[Note 10: Voir la _Huronne_.] + +Mais c'est en 1640 seulement que la richesse du site de Hochelaga attire +l'attention. Ce site est une île longue de neuf lieues sur deux et +demie de large environ. Une compagnie de négociants français se la +fait concéder et y envoie un de ses membres, Paul de Chomedy, sieur +de Maisonneuve, gentilhomme champenois, avec ordre d'y implanter une +colonie. + +«Il partit pour le Canada le coeur plein de joie. En arrivant, le +gouverneur voulut en vain le fixer dans l'Ile d'Orléans[11], pour ne +pas être exposé aux attaques des Iroquois; il ne voulut pas se laisser +intimider par les dangers et alla, en 1617, jeter les fondements de +la ville de Montréal. Il éleva une bourgade palissadée à l'abri des +attaques des Indiens, qu'il nomma Ville-Marie, et se mit à réunir des +sauvages chrétiens ou qui voulaient le devenir, autour de lui, pour les +civiliser et leur enseigner l'art de cultiver la terre. Ainsi Montréal +devint à la fois une école de civilisation, de morale et d'industrie, +destination noble qui fut inaugurée avec toute la pompe de l'Église.» + +[Note 11: Située à une demi-lieue au-dessous de Québec.] + +La colonie de Ville-Marie[12] s'accrut lentement d'abord; ses premiers +pas furent incertains, arrêtés par mille obstacles. En 1664, elle ne +comptait que 884 familles. Néanmoins on pouvait prévoir la rapidité de +son extension future, car déjà son enceinte dépassait celle de Québec, +ville qui, quoique fondée trente-quatre ans plus tôt, n'avait à la même +époque que 888 habitants. + +[Note 12: Le clergé catholique s'entête à n'appeler Montréal que par +ce nom.] + +De ce moment jusqu'à nos jours, la population de Montréal suivit +incessamment une marche ascendante. + +Aujourd'hui le chiffre de cette population peut être porté à 100,000 +âmes, taudis que Québec, que beaucoup de nos géographes s'obstinent à +citer uniquement comme la seule ville importante du Canada, n'en a guère +plus de 50,000. + +Nous ne saurions mieux comparer l'île de Montréal qu'à un bicorne dont +la ville figurerait l'aigrette. Au nord, elle est arrosée par la rivière +des Prairies, branche de l'Outaouais (ou Ottawa), et au sud par le +Saint-Laurent qui, devant la ville, a plus de deux milles de large. + +Adossé à la montagne d'où elle tire son nom. Montréal (Mont-Royal) offre +à la vue une sorte de parallélogramme avec ses trois cents rues coupées +à angle droit. + +La principale voie passagère, la rue Notre-Dame, s'étend du nord à l'est +sur un espace de plus d'un mille. Elle est le centre du commerce de +détail, le rendez-vous du monde élégant. Des magasins fort coquets, +et quelques-uns fort riches aussi, la bordent des deux côtés. Elle est +partagée parla place d'Armes sur laquelle on a construit, il y a une +trentaine d'années, la cathédrale Notre-Dame, basilique dans le genre +néo-gothique, mais prétentieuse, mince, étriquée, une sorte de monument +en carton-pierre, bien qu'on le considère comme le temple le plus vaste +de l'Amérique septentrionale. Au-delà on remarque aussi le nouveau +Palais de Justice, dont la façade a une grande mine, niais dont +la distribution intérieure laisse beaucoup à désirer: son portique +appartient au style grec. Il se dresse en face de la place Jacques +Cartier, sur laquelle, par un contre-sens risible, ou plutôt par une +dérision amère, les Anglais ont élevé une colonne et une statue à +l'amiral Nelson! + +Parallèlement à la rue Notre-Dame, s'élance la rue Saint-Paul, plus +étroite, moins élégante, mais non moins animée. La partie septentrionale +est envahie par les petits négociants en nouveautés, mercerie et +quincaillerie; la partie méridionale par les gros importateurs, dont les +immenses magasins descendent jusqu'à la rue des Communes, laquelle longe +les quais. + +Bâtis en belle pierre de taille à douze ou quinze pieds du niveau +du Saint-Laurent, ces quais se déploient devant la ville comme un +inébranlable rempart. Pendant la bonne saison, les oisifs et les curieux +s'y rassemblent. Peu de promenades présentent, à notre avis, autant +d'agréments que celle-là. + +En se dirigeant vers le sud, le regard franchit des paysages aussi +séduisants que variés, après avoir passé par-dessus le magnifique pont +tubulaire _Victoria_, le plus beau au monde, construit dernièrement par +le célèbre ingénieur anglais Stevenson. + +Qu'il s'arrête sur les nombreux navires de toutes les nations, voiliers +ou vapeurs, goélettes ou trois-mâts, canots d'écorce ou vaisseaux de +guerre, mouillés dans les bassins, qu'il ondule avec les eaux diaphanes +du roi des fleuves, qu'il vague mollement à travers les quinconces de +l'île Sainte-Hélène qui, telle qu'une corbeille de verdure, émerge de +l'onde vis à vis de la ville, ou qu'avide et amoureux des champs, il +saute à l'autre rive du Saint-Laurent, l'oeil trouve cent sujets de +plaisir, d'instruction, de rêverie, de délices. + +C'est un spectacle enchanteur pour l'artiste nonchalant, insoucieux, et +pour le spéculateur alerte, farci de chiffres. + +Entendez le sifflement des steamers! suivez ce double panache de fumée +qui se balance au faîte de leurs noires cheminées; voyez-vous dans cette +atmosphère imprégnée d'odeurs résineuses et aquatiques, ou bien comptez +ces boucauts de sucre, ces _quarts_[13] de farine, ces barriques de +tabac, ces caisses, ces ballots de toutes sortes amoncelés sur les +quais! + +[Note 13: Les Canadiens-Français nomment ainsi les barils de farine, +provisions, etc.] + +Partout l'activité, partout le travail intelligent, partout l'abondance. + +Des hommes, des chevaux, des cabs, des cabrouets se pressent, se +froissent se heurtent. On dirait de l'entrepôt général du trafic du +globe. + +Mais laissons la rue des Commissaires où nous ramèneront +vraisemblablement les incidents de notre récit. En examinant Montréal +à vol d'oiseau, nous voyons la ville s'étager en amphithéâtre dans les +plis d'un terrain fortement tourmenté. + +Les quartiers limitrophes du fleuve sont exclusivement consacrés aux +affaires. La majeure partie de la population y est anglaise. Plus loin, +en escaladant les premières rues de la montagne, nous rencontrons les +rues Craig, Vitré, de la Gauchetière, Dorchester, et la grande rue +Sainte-Catherine; plus loin encore, la rue Sherbrooke. Toutes observent +un parallélisme remarquable. + +Les premières sont habitées par des Canadiens français, la dernière par +l'aristocratie anglaise. + +Perdue sous des allées d'arbres touffus, la rue Sherbrooke ressemble +vraiment à l'avenue d'un Eden. Là on n'entend ni tumulte, ni +grincement criard. Le chant des oiseaux, les soupirs d'une romance, les +frémissements d'une harpe, le chuchotement d'un piano viennent caresser +vos oreilles. + +Là, point de luxueux magasins pour fasciner vos yeux, mais des cottages +gracieux, des villas pimpantes, des manoirs féodaux en miniature, de +vertes pelouses, des jardins émaillés de fleurs pour séduire votre +imagination. Là, point de mouvement, point de passants qui vous +coudoient, mais le murmure harmonieux du feuillage, des amants +solitaires lentement pressés l'un contre l'autre, des apparitions +enchanteresses qui vous ravissent le coeur. + +Elle n'est point régulière, la rue Sherbrooke, elle n'est point dallée, +pas même pavée, mais ses méandres sont si mystérieux, sa poussière est +si molle, son gazon si doux, ses ombrages si frais... Ah! oui, c'est +bien dans la rue Sherbrooke qu'on aime à aimer! + +Et quel merveilleux panorama se déroule à vos pieds, se masse sur votre +tête! C'est Montréal, la vigilante, qui chauffe ses fourneaux, ouvre ses +chantiers, charge et décharge ses cargaisons, décore ses édifices, agite +ses milliers de bras, comme ses milliers de têtes! C'est une montagne +dont les sommets altiers déchirent la nue; ce sont de gras coteaux, des +bois plus verts que l'émeraude, des vergers où se veloutent et se dorent +les fruits savoureux, des parterres embaumés et diaprés de toutes les +couleurs de l'arc-en-ciel. + +L'extrémité septentrionale de la rue Sherbrooke aboutit à la rue +Saint-Denis, grande artère qui s'appuie perpendiculairement sur la rue +Notre Dame, divise toute la ville du haut en bas et court s'épanouir +dans la prairie. + +Elle forme la limite du faubourg Québec. + +Dans ce faubourg, un des plus populeux de Montréal, essaiment des +Canadiens-Français artisans, détailleurs ou débitants de boissons pour +la plupart. Jadis ses hôtes étaient gens enrichis par la traite des +pelleteries. On peut s'en convaincre aisément à l'apparence des maisons +que les désastreux incendies de 1852 ont épargnées[14]. + +[Note 14: Après ces incendies successifs, plus de vingt mille +habitants se trouvèrent sans logements.] + +Mais, à mesure que la race anglaise s'est agglomérée dans la ville, elle +y a usurpé le sceptre de la fortune[15], et soit qu'elle ne voulût pas +s'allier à la race française, soit que ses goûts la portassent à se +hausser, elle a déserté les bords du fleuve pour charger de ses palais +les gradins de la montagne. On connaît l'histoire des moutons de +Panurge: petit à petit, les conquis ont imité les conquérants, et, à +présent, sauf de rares exceptions, il est peu de Canadiens-Français, +rentiers ou dignitaires, qui oseraient avouer un domicile dans le +faubourg Québec. + +[Note 15: Chose triste à dire, mais trop facile à comprendre, partout +où les populations protestante et catholique se trouvent en présence, on +voit la première prospérer, acquérir des richesses, l'autre décroître, +s'appauvrir.] + +Cette migration n'a, du reste, rien qui doive surprendre. Les +circonstances ont pu les provoquer. Au fur et à mesure que la ville a +élargi sa ceinture, les fabriques, les usines se sont multipliées. +Par conséquent, les rives du fleuve ont acquis une importance relative +qu'elles n'avaient pas auparavant. On a vendu les terrains occupés par +les maisons de plaisance pour y faire des manufactures, et les premiers +se sont réfugiés autre part. Puis, fait digne d'attention, comme +beaucoup de cités américaines, Montréal tend à remonter le cours du +fleuve qui baigne ses murs. Il n'y a pas longtemps, les vaisseaux +ne jetaient point l'ancre plus haut que la place de la Douane. Par +l'ouverture du canal Lachine[16], on leur a facilité un mouillage +jusqu'au bout de l'île, pour ainsi dire. Dans quelques années +probablement, quand les docks projetés par M. Young seront exécutés, le +port de Montréal s'étendra de la rue Bonsecours, à l'entrée du faubourg +Québec, jusqu'à la pointe Saint-Charles, tête du pont Victoria. + +[Note 16: Pour l'étymologie de ce nom, voir la _Huronne_.] + +Alors, les quartiers sous-jacents se dépeupleront au profit des +quartiers nouveaux qui s'installeront en amont. Cela s'explique +facilement: quand une colonie se fixe près d'un cours d'eau, elle +défriche les terres en s'acheminant vers la source. S'il survient +d'autres membres à la colonie, ils ne planteront pas leurs tentes +au-dessous des précédents parce que les pouvoirs d'eau ont été utilisés +d'une façon ou d'une autre par le drainage des campagnes ou le jeu des +machines, mais ils s'établissent au-dessus où rien ne les gêne et ne les +embarrasse. + +Les terres inférieures étant ainsi les premières mises en culture +acquièrent un prix que n'ont pas les terres supérieures, laissées +vierges et improductives. Il résulte de là que les manufacturiers, +fabricants et entrepreneurs s'échelonnent graduellement devant une +ville, en refoulant son cours d'eau, sûrs qu'ils sont d'acheter meilleur +marché les emplacements nécessaires à l'établissement de leurs usines ou +entrepôts et d'obtenir des forces motrices plus considérables. + +Mais ces entrepreneurs, fabricants et manufacturiers sont les +avant-coureurs du commerce. Celui-ci ne peut pas plus vivre sans +eux, qu'ils ne peuvent vivre sans lui. Autour des usines se groupent +promptement les magasins; car, pour éviter les frais de transport, +le consommateur se rapproche constamment du producteur. Bientôt les +terrains enserrés par la manufacture montent: ils doublent, ils triplent +de valeur. Non-seulement le propriétaire ou directeur comprend qu'il +aurait avantage à vendre son emplacement et à transférer plus haut ses +ateliers, mais il s'aperçoit de l'impossibilité pour lui d'augmenter +ses moyens de production par un agrandissement de local, à cause de la +cherté excessive des lots avoisinants. + +Il déloge; les chantiers l'accompagnent. La navigation, forcée de +déposer ou prendre son fret près de ces chantiers, la navigation bon gré +mal gré suit leurs mouvements. Le cours d'eau est-il trop peu profond, +on le creuse; est-il semé de rochers, on le drague; est-il hérissé de +récifs, de cataractes, on perce un canal, comme celui de Lachine au pied +des rapides du Sault Saint-Louis ou Caughnawagha. + +Et toujours, toujours la ville va refluant vers la source. Se serait-il +pas possible de découvrir dans ce phénomène la preuve de notre marche +ascensionnelle aussi bien que la preuve de notre penchant à remonter des +effets aux causes? + +Quant à la cité, elle subit autant de métamorphoses que de progressions. +La manufacture est supplantée par le magasin, qui sera supplante à +son tour par la maison bourgeoise, et peut-être en dernier lieu par la +ferme. Montréal nous en présente un exemple frappant. Il y a un siècle, +les comptoirs du commerce ne dépassaient pas la rue des Commissaires. La +rue des Communes, qui s'annexe à elle, n'existait même pas. Mais là +où prend pied le quartier Sainte-Anne, des moulins, des scieries, +des fonderies, des forges fonctionnaient du matin au soir. Maintenant +forges, fonderies, moulins immigrent, et des _stores_, des _warehouses_ +leur succèdent partout. Le négoce s'enfuit à tire d'ailes du marché +Bonsecours vers les rues Saint-Paul, Notre-Dame, Saint-Jacques, et se +précipite dans la rue Mac-Gill. + +Avant vingt ans, il aura, nous en avons la conviction, déserté ses vieux +foyers et inondé le quartier Sainte-Anne. Ses révolutions passées sont +un critérium pour préciser ses révolutions à venir. L'abaissement +lent mais continu du prix des loyers dans le faubourg Québec et leur +élévation inusitée du côté du faubourg Saint-Antoine suffisent déjà +à démontrer d'une façon concluante la justesse de cette assertion. +L'achèvement du pont Victoria et l'établissement à la pointe +Saint-Charles d'une gare centrale pour la compagnie du chemin de fer du +Grand-Tronc, n'ont fait que bâter le transfert du centre commercial +au quartier Sainte-Anne ou _Griffinton_, ce bourbier infect, cette +léproserie où grouille une population irlandaise, sordide, déguenillée, +fanatique, prête à tous les crimes, la honte et l'effroi de la métropole +canadienne, comme les Cinq-Points de New-York, la Cité de Londres ou +de Paris, le Ghetto de Rome, furent longtemps la honte et l'effroi des +nobles capitales qui recelaient ces clapiers dans leur sein. + +Le Griffinton, une fois assaini, purgé des bandes de misérables qui +rendent son séjour dangereux autant que dégoûtant, Montréal, avec ses +maisons bien bâties, ses grand édifices publics, civils ou religieux, +ses rues régulières parfaitement aérées, ses nombreux instituts, son +riche musée de géologie, son jardin botanique, son magnifique port, ses +prodigieuses ressources maritimes, industrielles et agricoles, et les +splendides campagnes qui se déploient à ses portes, Montréal prendra +définitivement rang parmi les villes les plus favorisées et les plus +agréables des deux hémisphères. + + + + + CHAPITRE III + + LES DERNIER IROQUOIS + + +Quoique Montréal ne possédât pas, en 1837, la moitié de la population +et des embellissements dont elle s'enorgueillit, à juste titre, +aujourd'hui, c'était déjà, par son vaste négoce et son esprit +d'entreprise, une des cités les plus importantes de l'Amérique +septentrionale. Cette métropole, qui compte près de cent mille âmes dans +son enceinte, n'en avait guère alors que quarante à quarante-cinq[17]. +Mais ils étaient doués d'une activité, d'une intelligence commerciale, +et d'un amour de l'indépendance qui, dès cette époque, faisaient de leur +ville le foyer du libéralisme canadien. Tandis que la capitale politique +de la colonie, Québec, demeurait immobile dans son corset de remparts +et de préjugés religieux; tandis que ses plus nobles famille françaises +acceptaient presque toutes sans murmurer le joug de la domination +anglaise, et que beaucoup courtisaient leurs maîtres, adulaient Son +Excellence le gouverneur général, les Montréalais ou Montréalistes, +comme on les appelle dans le pays, protestaient ouvertement contre +toutes les exactions du pouvoir, lui faisaient une opposition énergique, +et aspiraient les uns à l'indépendance, les autres à l'annexion aux +États-Unis, une certaine, mais faible minorité, à un retour sous +l'administration française. + +[Note 17: La population des deux Canadas dépasse actuellement deux +millions d'habitants. Il n'est guère de peuples qui se soient accrus +aussi rapidement. Comme on le concevra aisément, les Anglo-Saxons ont +pris plus de développement que les Franco-Canadiens, depuis la conquête +du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les premiers ne comptaient +pas plus de sept à huit mille âmes dans le paya qu'ils occupaient sous +le nom de Haut-Canada, à l'ouest de Montréal. De récentes statistiques +nous montrent leur progression vraiment fabuleuse: + + 1814.................... 95,000 + + 1824.................... 151,097 + + 1829.................... 198,440 + + 1832.................... 261,066 + + 1834.................... 320,693 + + 1836.................... 372,502 + + 1842.................... 486,055 + + 1848.................... 723,292 + + 1852.................... 952,054 + + 1855.................... 1,003,121 + + 1860.................... 1,060,305 + +Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'échelle suivante: + +Lors de la conquête, soixante mille Français à peine l'habitaient. A +partir du premier recensement anglais on trouve: + + 1825.................... 423,630 + + 1827.................... 471,876 + + 1831.................... 511,920 + + 1844.................... 690,782 + + 1882.................... 890,661 + + 1888.................... 930,207 + + 1860.................... 1,000,044 + +M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada accompagne +ces chiffres d'observations très-judicieuses. + +«Si, dit-il, l'on considère que cet accroissement est presque +entièrement dû à la multiplication par le seul effet des naissances +de 60,000 Français, on le trouvera certainement remarquable. Quelques +centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes, ont +originairement peuplé les vastes territoires qui composaient la +Nouvelle-France. A la conquête, un grand nombre de familles se sont +embarquées pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas été ajouté +aux familles françaises de la colonie. Quelques individus isolés, +aussitôt repartis qu'arrivés, ont, pour bien dire, à peine visité la +Nouvelle-France, passée sous la domination de l'Angleterre. Malgré le +nombre considérable de Français et de Belges qui émigrent en Amérique, +il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de ces deux pays. Loin de +gagner par l'immigration, la race française a, au contraire, constamment +perdu par une émigration qui s'est faite dès l'origine et n'a cessé +de se faire vers les États-Unis, les plaines de l'ouest et jusqu'à la +Louisiane et au Texas... Bien plus, une émigration plus formidable s'est +faite depuis quelques années. Des ouvriers par bandes, des familles de +cultivateurs par essaims ont laissé le Canada, etc...!» + +Les dilapidations insensées du trésor public, la corruption effroyable +des hommes politiques, l'augmentation constante des impôts, la lourdeur +de la dette coloniale, qui pèse de près de deux cents francs sur chaque +tête d'individu, sont les principaux motifs de cette émigration. Quant +à la fécondité des Canadiens, elle peut passer pour proverbiale. Les» +familles de douze ou quinze enfant» sont communes. J'ai connu des femmes +qui avaient donné le jour à vingt-cinq, et une à trente et un!] + +Les motifs de leur désaffection étaient divers. Pour les +Franco-Canadiens, c'était principalement cette vieille inimitié de +race que le temps n'a malheureusement pas effacée. D'ailleurs, peuple +conquis, il n'eut, guère été naturel qu'ils supportassent sans se +plaindre leurs conquérants. + +Pour les Anglo-Canadiens, la vue de l'égalité et de la liberté qui +régnait aux États-Unis, comparées à l'oligarchie aristocratique et +tyrannique du gouvernement colonial, pouvait être un sujet d'envie. Quoi +qu'il en soit, le mécontentement avait atteint ses limites extrêmes. +Et les mécontents formulèrent, en 1834, leurs griefs dans un factum +célèbre, sous le titre _Les quatre-vingt-douze_ rédigées, en grande +partie, sous la direction de M. Louis-Joseph Papineau, le tribun du +parti libéral à l'Assemblée législative [18]. + +[Note 18: Pour plus amples détails, qu'il m'est impossible de donner +ici, voir la _Huronne_.] + +Ce document fut envoyé à Londres. Mais, loin de faire droit à ses +instantes réclamations, quoiqu'elles fussent appuyées par lord John +Russell, O'Connell et plusieurs membres éminents de la chambre des +communes anglaise, le cabinet de Saint-James ferma l'oreille. + +Des troubles, bientôt réprimés, éclatèrent, au commencement de 1837, à +Montréal et dans les environs. + +Alors, le ministère anglais se décida à nommer des commissaires pour +s'enquérir des affaires du Canada. Au lieu de pacifier les esprits par +quelques concessions, la commission les irrita davantage en provoquant +des arrestations. + +A la fin d'avril de cette année, plusieurs Montréalais furent +incarcérés, et l'exécutif fit lancer une foule de _warrants_, ou mandats +d'amener, contre différents individus des campagnes avoisinantes, +soupçonnés d'être hostiles à la Grande-Bretagne. + +Parmi les suspects se trouvait un Indien habitant le village de +Caughnawagha. + +Ainsi que nous l'avons dit, le village de Caughnawagha ou du Sault +Saint-Louis s'élève à trois lieues environ de Montréal, sur la rive +méridionale du Saint-Laurent. + +Là, comme les Hurons à Lorette, près de Québec[19], se sont réfugiés les +derniers rejetons des Iroquois. Cette peuplade, jadis si florissante, +qui s'intitulait superbement les Six Nations, et qui, plus d'une fois, +fit fléchir nos armes, est à présent réduite à une centaine de familles +du métis, végétant dans la misère et la dégradation. A peine leur +reste-t-il le souvenir de ce que furent leurs ancêtres à peine +savent-ils qu'il n'y a pas deux siècles ils possédaient toutes les +régions à l'est et à l'ouest des Grands-Lacs, que le nom seul de leur +race faisait trembler les autres Peaux-Rouges et jusqu'aux blancs +établis sur les bords du Saint-Laurent et de l'Hudson. + +[Note 19: Voir la _Huronne_.] + +Alors ils se recrutaient des Oneidas, Onondagas, Cayugas, Senecas, plus +tard des Tuscarocas, six en tout; mais si puissants, mais si vaillants, +qu'on les appelait les HOMMES, pour les distinguer des Delawares, les +FEMMES, leurs courageux et infortunés adversaires. + +Et cependant ils étaient braves, eux aussi, les Delawares ou +Lenni-Lenapes, c'est-à-dire peuple sans mélange, comme ils se +qualifiaient. + +Que sont-ils devenus? Hélas! notre ambition les a anéantis. Vainqueurs +et vaincus, Delawares et Iroquois, n'ont plus sur cette terre un +seul représentant pur d'alliance étrangère. Les échos de l'Amérique +n'entendent plus leur cri de guerre, ne redisent plus leurs glorieux +exploits. Ils sont ensevelis au cénotaphe de l'histoire. Comme sur +une tombe, leur nom reste, mais pour désigner quelques divisions +territoriales du Canada et des États-Unis. + +Qui croirait, en parcourant le chétif hameau de Caughnawagha, en +rencontrant ces Bois-Brûlés[20] couverts d'habillements déguenillés comme +nos mendiants européens, abrutis par l'ivrognerie et la fainéantise, que +ce sont là les petits-fils--bâtards il est vrai--des Iroquois! Qui le +croirait à la vue de leurs sales et chétives cahutes eu boue, tristement +éparpillées sur une plage fertile, mais infécondée vis à vis, et à +deux pas d'une grande ville éblouissante de luxe, toute palpitante +d'industrie! + +[Note 20: On appelle ainsi les métis nés d'une peau blanche et d'une +mère indienne.] + +Pénible spectacle! navrant contraste! Voilà ce que, sur tout le +continent américain, notre civilisation a fait des propriétaires +légitimes du sol. Une civilisation généreuse, charitable pourtant que la +nôtre, et qui ne prétend marcher qu'armée du code de la légalité! Quelle +thèse pour le philosophe! Que de réflexions sur l'incertitude de ce que +nous regardons comme le droit, de ce que nous jugeons sacro-saint! + +Jamais je n'ai traversé la désolée bourgade de Caughnawagha sans que mon +coeur ne se serrât douloureusement et que des larmes ne montassent à mes +paupières. Au milieu du désert, l'Indien avive en moi le sentiment de +la puissance humaine: il me fait plaisir; quoique déjà dégénéré, quoique +déjà il se soit inoculé la plupart des vices qui déshonorent les blancs, +il conserve pour moi encore quelque prestige; je le vois libre, alerte, +hardi dans le danger, et j'oublie volontiers sa malpropreté habituelle, +sa paresse imprévoyante, sa duplicité, pour admirer sa patience à toute +épreuve, son amour de l'indépendance, sa pénétration, son adresse, sa +résistance aux fatigues, aux luttes du corps, ses admirables talents +oratoires, son inflexible stoïcisme dans les tortures, sa sérénité +devant la mort. + +A l'état demi-policé, il est hideux, hideux comme tous les monstres, +parce que le Peau-Rouge n'a pas été,--je le dis hautement,--créé pour +l'organisation sociale des Visages-Pâles. Nos missionnaires se sont +trompés, ils ont été dupés de leur zèle, pour ne pas dire plus. Chez +nous, près de nous, l'Indien s'étiole, s'avilit, se suicide lentement. +C'est une plante exotique qui ne peut vivre dans notre atmosphère. Nous +était-il permis, sous un prétexte politique, religieux on autre, de +le traiter comme nous l'avons traité? Est-il permis aux Anglais de +poursuivre cette oeuvre meurtrière? Problèmes redoutables, questions +difficiles que je me suis souvent posés, mais pour la solution desquels +je ne me crois pas assez autorisé. + +Quoi qu'il en soit, en 1837, le village de Caughnawagha n'était ni +mieux, ni plus mal construit qu'il ne l'est maintenant. C'était une +réunion de cabanes, avec des toits de chaume ou de planches, d'un aspect +repoussant. On les avait groupées près d'une chapelle où un prêtre +catholique essayait, chaque dimanche, par des instructions dans leur +langue, d'attacher les Iroquois à la religion du Christ. + +A l'exception d'un petit jardin attenant au presbytère et de deux ou +trois lopins de terre semés de maïs, nulle trace de culture autour des +huttes. Mais ça et là des flaques d'eau noirâtre où barbotaient quelques +pourceaux éthiques et des nichées d'enfants dégoûtants au possible. + +Pourtant, au centre du village, on remarquait une maisonnette +relativement assez élégante, mais qui, par les matériaux dont elle était +composée, sinon par sa forme, affectait le type du wigwam indien. + +Des peaux de buffle la recouvraient entièrement. Et, au lieu d'être +ouverte à tous les vents ou d'avoir une méchante porte de bois comme les +autres, elle se fermait au moyen d'un rideau en cuir d'orignal, orné de +broderies en _rassade_[21], représentant un castor et un grand aigle à +tête chauve. + +[Note 21: Las Indiens appellent rassade les grains de verroterie +enfilés dans des piquants de porc-épic.] + +Ces figures étaient le _totem_ on écusson d'un chef. Le castor est +(avec la tortue) l'emblème des Iroquois et des Canadiens qui le leur ont +emprunté; l'aigle à tête chauve est un des symboles du pouvoir chez les +Peaux-Rouges. + +La hutte appartenait en effet à un sagamo. Sa femme, son fils et lui +étaient considérés par les habitants du village comme les derniers +Iroquois qui n'eussent pas dans leurs veines une seule goutte de sang +mêlé. + +C'était Nar-go-tou-ké, la Poudre, Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure, sa femme, et +Co-lo-mo-o, le Petit-Aigle, leur fils unique. + +Nar-go-tou-ké portait gaillardement ses cinquante années. Malgré les +malheurs qui avaient abreuvé sa jeunesse, et malgré les tribulations +nombreuses qui avaient assailli son âge mûr, il se tenait droit, vert et +ferme comme un chêne robuste que l'ouragan a pu agiter sans le courber +jamais. + +Ni-a-pa-ah, au contraire, avait profondément ressenti les coups de +l'infortune. Elle n'était qu'à l'été de la vie, et déjà une caducité +précoce, ployait sa taille en deux. Ses cheveux si noirs, si abondants +autrefois, avaient tombé et blanchi. Un inextricable réseau de rides +sillonnait en tous sens son visage osseux; de larges coutures jaunâtres +tranchaient sur le ton généralement bistré de sa peau et ne rappelaient +que trop les atroces tortures auxquelles la pauvre squaw avait été +soumise sur le mont Baker. + +Ses mains brûlées n'offraient plus que des moignons informes dont elle +était incapable de faire usage, même pour prendre ses aliments. De ses +charmes flétris, il ne lui restait que les yeux,--ces yeux si éloquents +dont le rayonnement sympathique reflétait tant d'amour et de mélancolie. + +Son amour, elle l'épanchait tout entier, maintenant, sur Co-lo-mo-o, +l'enfant qu'elle avait eu de Nar-go-tou-ké, un an après leur rentrée de +la Nouvelle-Calédonie au Canada. + +Né en 1818, le Petit-Aigle avait donc alors vingt ans passés. Beau et +vaillant jeune homme s'il en fut. Il tenait de race. Taille élevée, bien +prise, membres vigoureux, muscles d'acier, coeur intrépide, comme son +père, il avait les traits délicats, le regard séduisant de sa mère. + +Rompu à tous les exercices corporels, chasseur sans rival, pêcheur +des plus habiles, Co-lo-mo-o excellait à tirer de l'arc ou du fusil, +à dompter un cheval, à conduire un bateau. Nar-go-tou-ké l'avait fait +instruire par le pasteur du village, et le Petit-Aigle avait appris, du +digne missionnaire, le français, l'anglais, le calcul, un peu de dessin +et de musique. Ostensiblement, il pratiquait la religion catholique; on +l'avait baptisé sous le nom de Paul. Son s'était flatté un instant de +le convertir entièrement et de le faire entrer dans les ordres. Il +s'efforça de lui persuader qu'il était appelé, par une faveur divine, à +aller prêcher la foi aux Peaux-Rouges de la baie d'Hudson. Mais le +jeune homme avait hérité de sa grand'mère, la fameuse Vipère-Grise, un +invincible penchant pour les superstitions indiennes, et les tentatives +du bon abbé pour en triompher furent sans résultat. + +Eût-il réussi, que les goûts de Co-lo-mo-o l'auraient tourné vers une +autre profession. + +Jamais, du reste, Nar-go-tou-ké n'aurait consenti à laisser son fils +embrasser la carrière ecclésiastique. N'espérait-il point que par lui +la race iroquoise revivrait un jour et finirait par reconquérir les +territoires dont l'avaient spoliée les Visages-Pâles? + +Cette espérance, le Petit-Aigle la caressait aussi. Il était heureux et +fier de la proclamer. + +Les Indiens de Caughnawagha obéissaient à Nar-go-tou-ké. Cependant, ils +ne se montraient pas respectueux et soumis à lui, comme le sont à +leurs chefs les Peaux-Rouges du désert américain. Une portion même +méconnaissait son autorité et s'était attachée à un sagamo de rang +inférieur, qui travaillait à la ruine de Nar-go-tou-ké. L'origine de +cette haine remontait au mariage de Nar-go-tou-ké avec Ni-a-pa-ah. +L'autre sagamo briguait alors la main de la jeune fille. Furieux d'avoir +été repoussé, il complota depuis ce jour la perte de son rival; avec +la ténacité d'un sauvage, il attendit patiemment que le moment des +représailles fût venu. Il se fit des amis, des partisans, et, tandis +que Nar-go-tou-ké et les siens se joignaient aux Canadiens-Français +pour secouer le despotisme anglais, il se vendit aux agents de la +Grande-Bretagne. + +On le nommait Mu-us-lu-lu, le Serpent-Noir. + +Dès le mois de mars 1837, Mu-us-lu-lu avait déposé au parquet de +Montréal une dénonciation en forme contre Nar-go-tou-ké. Le missionnaire +de Caughnawagha eut vent de cette dénonciation; sans rien dire à celui +qui en était l'objet, car il redoutait la violence de son caractère, il +chercha à le sauver, par affection pour Co-lo-mo-o. Une démarche près +du grand connétable[22] suffit à faire suspendre l'exécution d'un mandat +d'arrestation qui avait déjà été dressé contre Nar-go-tou-ké. Ignorant +tout, le sagamo, ennemi naturel des Anglais, et le coeur ulcéré par les +souffrances que les Grosses-Babines avaient fait endurer à sa femme, le +sagamo continua de se concerter avec les chefs des libéraux canadiens +pour révolutionner le pays. L'abbé ne lui ménagea pas les avis +indirects, les conseils officieux. Mais Nar-go-tou-ké ne comprit rien ou +ne voulut rien comprendre. + +[Note 22: Un des principaux chefs de la police.] + +Plus que jamais il se mêlait aux conspirateurs, surtout depuis +l'apparition au Canada d'une bande de trappeurs, conduite par un certain +Poignet-d'Acier, homme d'une force herculéenne dont on racontait les +prodiges et que maints vieillards prétendaient avoir vu notaire à +Montréal, sons le nom de Villefranche, quelque vingt ans auparavant. + +Ce Poignet-d'Acier faisait le désespoir de la police provinciale. Elle +avait mis sa tête à un haut prix, vingt mille livres sterling; mais nul +ne savait où le prendre, quoiqu'on le trouvât partout. + +Quant à ses gens, dont on évaluait le nombre à plusieurs milliers, ils +étaient aussi insaisissables que leur maître. Ce n'était pourtant pas +une troupe fictive. On l'avait vue traverser Ottawa, à son arrivée des +_pays d'en haut_[23]; on assurait même qu'elle traînait à sa suite des +trésors immenses recueillis sur les bords du Rio-Columbia. Mais au delà +d'Ottawa elle s'était dispersée, et personne, sauf les affiliés, ne +pouvait dire où ses membres avaient, élu domicile. + +[Note 23: Les Canadiens nomment ainsi les territoires du Nord-ouest. +Voir la _Huronne_.] + +Nar-go-tou-ké le savait bien, lui! Il ne s'écoulait guère de semaines +sans qu'il eût quelque entrevue avec Poignet-d'Acier. Tous deux +communiquaient aussi avec MM. Joseph Papineau, Wolfred Nelson et +Duvernay, les machinateurs de l'effervescence populaire; tous deux +tâchaient d'avancer l'heure où ils pourraient venger sur la couronne +d'Angleterre les outrages qu'ils avaient reçus de quelques-uns de ses +sujets. + + + + + CHAPITRE IV + + L'ILE AU DIABLE [24] + + +[Note 24: Je ne crois pas inutile de prévenir mes lecteurs que toutes +les localités que je cite existent et que, dans mes descriptions de +ces localités, je tâche et tâcherai toujours d'être aussi exact que +possible, mon but, en publiant ces ouvrages, étant de raconter, sous une +forme anecdotique, mes voyages dans l'Amérique septentrionale.] + +Par une splendide soirée du mois d'avril, Nar-go-tou-ké et Ni-a-pa-ah +causaient dans leur hutte. + +L'intérieur se composait de trois pièces. + +L'une à l'entrée s'appelait, comme chez les Canadiens, la salle. C'était +le lieu commun de réunion. Les deux autres servaient de chambres à +coucher. Ces chambres étaient un luxe inusité chez les Iroquois de +Caughnawagha. Du vivant de sa belle-mère, la Vipère-Grise, Nar-go-tou-ké +n'avait osé se le procurer, car la vieille squaw, fermement attachée +aux traditions de ses ancêtres, eût soulevé contre lui la population +indienne, sur qui elle exerçait, en sa qualité de medawin ou sorcière, +une influence irrésistible. + +Mais, depuis qu'elle était morte, au commencement de 1830, Nar-go-tou-ké +se livrait, dans la mesure de ses moyens, à son goût pour le confort +européen. + +Il avait construit sa maisonnette avec une coquetterie bien faite pour +piquer davantage la jalousie de Muuslulu, qui habitait une cahute en +argile de l'aspect le plus misérable. + +Dans la salle où devisaient la Poudre et sa femme, on voyait des +trophées d'armes indiennes, fixées contre les murailles blanchies à +la chaux; des peaux de bêtes fauves étaient accrochées ça et là ou +tapissaient le sol. + +Sur un cuir d'orignal passé, apprêté à la pierre ponce, et cloué à deux +lances, reparaissait encore le blason du chef iroquois. + +Un poêle de fonte, quadrangulaire, à deux étages, haut de cinq pieds, +large de deux, ronflait au milieu de la pièce, car le temps était froid +encore, quoique le soleil commençât à reverdir les campagnes. + +Assis sur un escabeau, une poche remplie de plomb en fusion dans une +main, un moule dans l'autre, Nar-go-tou-ké s'occupait à couler des +balles de fusil, tandis que sa femme lui parlait, accroupie à son côté. + +Son costume était celui des _habitants_[25] canadiens: _tuque_ bleue, +_capot_ et pantalons en laine grise fabriquée dans le pays, souliers en +cuir de caribou non tanné, et ceinture fléchée multicolore. + +[Note 25: Au Canada, les gens de la campagne sont ainsi nommés, et cette +qualification leur a sans doute été appliquée aux premiers temps de la +colonisation par opposition aux gens qui faisaient la chasse on +couraient le pays en quête d'aventures, tandis qu'eux ils habitaient des +demeures fixes.] + +Ni-a-pa-ah avait conservé le costume national, la couverte en drap +bleu foncé, bordé d'une frange étroite jaune clair, les mitas aux longs +effilés, les mocassins élégamment brodés. + +Sa couverte ramenée en capuchon sur sa tête, de façon à cacher la moitié +du front, enveloppait étroitement son buste, retenue à la taille par ses +mains mutilées, et flottait en larges plis autour d'elle. + +Ainsi embéguinée comme une religieuse, et drapée comme une Mauresque, on +ne voyait de toute sa personne qu'une partie du visage, et, de temps en +temps, le bout de son petit pied, quand elle faisait un mouvement. + +Une chaîne en or, dont elle se montrait très-vaine, descendait de son +col sur son sein et soutenait une grosse montre d'argent, cadeau du son +fils, le Petit-Aigle. + +Deux chiens de la plus grande espèce, noirs comme l'encre, dormaient +allongés près d'elle, le museau enfoui dans leurs pattes de devant et +fourré jusque sous le poêle. + +L'un répondait au nom de Ka-ga-osk, l'Éclair. + +L'autre répondait au nom de Ke-ou-a-no-quote, la Nuée-Orageuse. + +--Voilà, dit Ni-a-pa-ah, en jetant un coup d'oeil vers l'unique fenêtre +de la salle, voilà que le soleil baisse et Colomoo ne rentre pas. Il y +a déjà longtemps qu'il est parti. Je crains qu'il ne lui soit arrivé +un accident. Quand il a quitté le wigwam, j'ai vu deux corbeaux qui +se battaient dans l'air. C'est un mauvais présage. Si ma mère n'était +retournée chez les esprits, elle ne l'aurait pas laissé sortir. + +--L'épouse de Nar-go-tou-ké a tort de prendre de l'inquiétude, répondit +le sagamo. Colomoo n'est pas en retard. + +--Dans deux heures il sera nuit. + +--Les jours sont courts en cette saison; Ni-a-pa-ah le sait bien. + +--Ordinairement, reprit la squaw, en s'agitant, Colomoo est de retour +avant le coucher du soleil. + +--Oui, mais c'est pendant l'été, lorsque le fleuve est libre. + +--Si le fleuve était libre, je n'aurais pas ces craintes. Colomoo est +habile, il connaît la manoeuvre, il n'y a pas dans le village un pilote +plus adroit que lui. Mais quand le fleuve charrie des glaçons... + +--Que Ni-a-pa-ah se rassure, interrompit Nar-go-tou-ké, en suspendant +son travail. Le fils de ma femme n'est point un novice. Le premier, +l'année dernière, il a sauté les rapides avec le _Montréalais_. J'étais +à la roue, près de lui. Je suis certain qu'aucun de nos jeunes gens ne +gouverne aussi bien. + +--Colomoo sera un grand chef! répliqua la squaw en relevant la tête avec +une expression d'orgueil intraduisible. + +--Oui, il aura la gloire de m'aider à chasser les Kingsors des +territoires qu'ils ont volés à notre race. + +--Nar-go-tou-ké veut-il donc l'emmener avec lui? dit Ni-a-pa-ah d'un ton +anxieux. + +--Nar-go-tou-ké l'emmènera avec lui, répliqua simplement le sagamo en +reprenant son opération. + +Il y eut un moment de silence. Ni-a-pa-ah aurait voulu combattre la +résolution de son mari, mais elle n'osait le faire ouvertement, +car, comme les femmes indiennes, elle avait été élevée à obéir, sans +murmurer, à toutes les volontés du maître qu'elle s'était donné. + +Cependant, après quelques réflexions intérieures, elle hasarda ces mots: + +--Nar-go-tou-ké se souvient que la Vipère-Grise était inspirée par +Athahuata? + +Le chef ne répondit pas, et l'Onde-Pure poursuivit: + +--La Vipère-Grise avait tenu l'oreille ouverte au discours d'Athahuata, +et il lui avait prédit qu'il arriverait malheur à sa fille dans les pays +où le soleil se couche. + +A cette allusion, Nar-go-tou-ké frémit; un éclair de ressentiment +traversa son visage. Mais Ni-a-pa-ah tenait ses yeux baissés; elle ne +remarqua point la colère qu'elle venait d'allumer, et imprudemment elle +continua: + +--La Vipère-Grise avait dit juste. L'esprit l'avait sagement éclairée. +La femme de Nar-go-tou-ké a été cruellement punie de sa désobéissance +aux recommandations de la Vipère-Grise. + +En achevant, la pauvre Ni-a-pa-ah, sortit ses poignets informes de +dessous sa couverte et les étendit sous les regards du sagamo. + +Aussitôt celui-ci, laissant tomber le moule qu'il avait à la main, se +leva, les sourcils froncés, et, frappant du pied avec une violence qui +justifiait bien son nom, la Poudre, il s'écria: + +--Que le courroux de mes pères s'appesantisse sur moi! que la foudre +du ciel tombe sur ma tête et me réduise en poussière! que la terre +s'entr'ouvre et engloutisse ce qui restera de Nar-go-tou-ké s'il ne +venge pas les tortures infligées à Ni-a-pa-ah! Mais que son fils, que +Colomoo soit changé en femme, qu'on le condamne à porter toute sa vie +un peigne et des ciseaux[26], s'il ne vient pas avec son père châtier les +Habits-Rouges des outrages dont un de leurs chefs a abreuvé sa mère! + +[Note 26: Marques de la dégradation d'un homme chez les sauvages de +l'Amérique septentrionale.] + +--Mon seigneur fera à son plaisir, dit tristement l'Onde-Pure, en +courbant la tête. + +--Nar-go-tou-ké et Colomoo agiront comme il convient à des Iroquois +insultés dans ce qu'ils ont de plus cher, répliqua le sachem d'un ton +ferme, mais qui déjà avait perdu toute son exaspération. + +Il se rassit, ramassa les balles qu'il venait de fabriquer et les serra +dans les poches de son capot. + +--Cependant, fit Ni-a-pa-ah en glissant un regard timide vers son mari, +la Vipère-Grise voyait dans l'avenir. + +--Oui, dit la Poudre d'un air distrait. + +--Et, ajouta sa femme, enhardie par cette concession, elle a déclaré que +si Colomoo déterrait la hache de guerre contre les Habits-Rouges... + +Elle s'arrêta, interdite par le coup d'oeil terrible que lui lança son +mari. + +--Il périrait! acheva celui-ci avec un accent sarcastique; eh bien, +qu'il périsse! Mais qu'il rende à, ses ennemis tout le mal qu'ils ont +fait à son père et à sa mère! Ma femme croit-elle donc que je n'ai pas +souffert, moi non plus! croit-elle que le coeur du chef n'a pas saigné +de toutes ses blessures! croit-elle... + +A ce moment, on siffla devant la maisonnette. + +Les deux chiens se dressèrent sur leurs pattes, mais sans aboyer, et +étirèrent paresseusement leurs membres. + +--C'est Jean-Baptiste, dit Nar-go-tou-ké, en se tournant vers la porte. + +Un individu entra en sautillant: un nain. Il n'avait pas plus de quatre +pieds et demi de haut. Sa tête était énorme, son corps rabougri, fluet, +ses jambes grosses et presque aussi longues que celles d'un homme de +taille moyenne. Avec cela, elles étaient bancroches, tournées en dehors, +de sorte qu'en marchant les pieds se trouvaient à angle obtus, et la +gauche dépassait la droite de deux pouces au moins. + +Ce pauvre petit être, si difforme, avait pourtant une figure +intéressante et pleine d'intelligence. Mais, pour comble d'infortune, et +comme si la nature ne l'eût pas assez maltraité, il était né sourd-muet. + +Quels étaient les parents de Jean-Baptiste? On l'ignorait. Un jour, +plusieurs années avant les événements que nous rapportons, il était +tombé, comme des nues, à Lachine[27], village situé exactement en face +de Caughnawagha, sur l'autre rive du Saint-Laurent, et y avait fixé sa +résidence dans un des magasins abandonnés de la Compagnie de la baie +d'Hudson. + +[Note 27: Voir la _Huronne_.] + +Les habitants de Lachine l'avaient baptisé Jean-Baptiste, du nom de +leur patron national, et _sobriquétisé_ le _Quêteux_, parce qu'il vivait +d'aumônes. + +Jean-Baptiste traversait souvent le fleuve pour aller mendier dans les +paroisses de l'Est. Bien accueilli par les Indiens de Caughnawagha +qui, comme tous les sauvages, pensent que les fous et les estropiés +de naissance sont doués d'un pouvoir magique, il s'était pris d'une +affection mystérieuse, mais profonde, pour la famille de Nar-go-tou-ké. + +Seuls au monde peut-être, le chef et son fils pouvaient échanger des +pensées avec lui. + +Ces communications avaient lieu par des regards et des signes. + +Du reste, Jean-Baptiste se montrait très-reservé avec les Canadiens et +vivait solitaire. + +Jamais personne n'avait pénétré dans sa demeure. Il était l'effroi des +petits enfants; les jeunes gens même craignaient de l'affronter, bien +que quelques-uns eussent donné beaucoup pour visiter l'intérieur du +Quêteux. + +Mais, malgré ses infirmités, il possédait une agilité et une force +extraordinaires. + +Toute cette agilité, toute cette force s'étaient réfugiées dans ses +jambes. Ils l'avaient appris à leurs dépens ceux qui s'étaient frottés +à Jean-Baptiste. Dès qu'on l'irritait, le nain se jetait sur le dos, +ouvrait ses longues jambes, comme un poulpe ouvre ses bras, un crabe +ses pinces, saisissait son insulteur, le serrait, et, quelle que fût +l'adresse ou la vigueur de celui-ci, il était incapable de sortir de +cet étau qui le pressait de plus en plus, jusqu'à ce que la douleur +l'obligeât à implorer son pardon. + +La méchanceté ne composait pas le fond du caractère de Jean-Baptiste, +mais il était fidèle à ses rancunes comme à ses amitiés. + +Il s'avança dans la salle en jouant avec un bâton noueux, plutôt qu'il +ne s'en faisait une aide. + +Dans ses yeux, Nar-go-tou-ké lut une nouvelle fâcheuse: le front du +sagamo se rembrunit. + +Par une mimique aussi rapide que la parole, le nouveau venu étendit +l'index vers Montréal, puis vers Lachine puis éleva dix doigts en l'air, +ensuite le bras droit et rassembla ses mains comme si elles eussent été +liées. + +Nar-go-tou-ké comprit: dix hommes commandés par le grand connétable +accouraient de Montréal pour l'arrêter. + +--Merci! fit-il, en frappant sur son coeur pour témoigner sa +reconnaissance. + +Et s'adressant à Ni-a-pa-ah, consternée par cette scène, dont elle +devinait à demi la signification: + +--Maintenant, prononça-t-il d'une voix ferme la hache de guerre est +déterrée. Quand Colomoo rentrera que la femme de Nar-go-tou-ké lui +dise que son père l'attend. Les Kingsors viendront ici. Bientôt leurs +chevelures pendront à la ceinture du sagamo iroquois. Ni-a-pa-ah leur +répondra que le chef est parti pour les territoires de chasse. Mais +qu'elle prenne garde que le Petit-Aigle ne tombe sous la dent de ces +loups-cerviers. La destinée de Nar-go-tou-ké était de venger les os +de ses pères qui blanchissent encore sans sépulture, sur les bords des +Grands-Lacs; sa destinée s'accomplira. + +--Nar-go-tou-ké permettra-t-il à sa femme de l'accompagner? demanda la +squaw d'une voix suppliante. + +--Non, elle doit rester ici, répliqua la Poudre. + +Ni-a-pa-ah laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et des larmes +emplirent ses paupières. + +Cependant le sachem interrogeait Jean-Baptiste du regard. + +Avec son bâton, l'autre figura un navire sur le sol. + +--Ils s'embarquent pour traverser. Nar-go-tou-ké doit partir, dit le +chef. + +Il décrocha un fusil à deux coups, suspendit une hache et des pistolets +à sa ceinture, plaça le fusil sous son bras, jeta sur ses épaules une +robe de peau de buffle, et, serrant la main de sa femme, il lui dit: + +--Les yeux de Ni-a-pa-ah ont été rougis par les pleurs qu'elle a versés; +mais Nar-go-tou-ké rougira la terre par le sang de ses ennemis, et un +ruisseau de ce sang de lièvre paiera pour chacune de ses larmes. Que +Ni-a-pa-ah se réjouisse donc! qu'elle se rappelle qu'elle descend de la +Chaudière-Noire. Le cri de guerre des iroquois va retentir! + +Après ces mots le sachem, se carrant majestueusement dans sa peau de +bison, comme un empereur dans un manteau de pourpre, sortit avec dignité +du wigwam, en faisant signe au nain de l'accompagner. + +Une fois sur la place du village, Nar-go-tou-ké indiqua du doigt à +Jean le chemin de la Prairie, village, distant de deux lieues de +Caughnawagha, sur la même rive. + +Le bancal saisit immédiatement le sens de cette indication, et il se mit +à arpenter le terrain avec une célérité qui eût fait envie à un coureur +de profession. + +L'Indien alors descendit au bord du Saint-Laurent. Il sauta dans un +tronc d'arbre creusé en forme de canot et suivit pendant quelque temps +le cours de l'eau. + +Le soleil, au terme de sa carrière, achevait de ronger son disque +enflammé derrière les bois de Lachine. Moutonneux, bruyant, le fleuve, +inondé de ses tièdes rayons, réfléchissait des lueurs éblouissantes, qui +scintillaient parfois, ainsi que des éclairs, quand une banquise voguait +sous leurs larmes de feu; car, après avoir été, pendant cinq mois, +emprisonné, par l'hiver, dans une barrière de glace, le Saint-Laurent +venait enfin de forcer les murs du cachot, et se trémoussait en fuyant +vers son embouchure avec l'ardeur d'un captif qui a brisé ses fers. + +A un faible intervalle, on entendait le mugissement des ondes sur les +rapides[28] du Sault Saint-Louis. + +[Note 28: On sait que les rapides sont des écueils à fleur d'eau.] + +A chaque instant, des piverts rasaient la surface à tire d'aile, +en poussant leur note aiguë, et des bataillons de canards sauvages +sillonnaient les airs. + +Bientôt Nar-go-tou-ké tourna brusquement à gauche et remonta le courant, +on traçant une ligne diagonale. + +Devant lui, à trois ou quatre cents brasses, apparaissaient deux îlots. + +L'un en amont, à une portée de fusil du second, et d'un accès, assez +facile; l'autre au-dessous, hérissé d'écueils, que le fleuve déchirait +de ses flots rageurs avec un fracas formidable. + +Le pied du ce dernier baigne dans les rapides, et sur sa tête, +constamment battue par des vagues aussi hautes que des montagnes qui +rejaillissent en poussière liquide dans l'île, se présente comme un +front de chevaux de frise en granit, infranchissables. + +C'est l'île au Diable, la justement nommée. Elle a au plus un demi-mille +de circonférence. + +Inabordable par en bas et par en haut, elle n'offre aucune baie, aucune +anse, aucune crique sur ses flancs. Bien des gens croient encore qu'il +est impossible d'y pénétrer. Du reste, plus d'un batelier audacieux et +téméraire a péri on essayant d'aller la reconnaître. Je ne sais rien +d'affreux, rien de sauvage comme ce lieu inhospitalier. On dirait +qu'il n'a été jeté au milieu du Saint-Laurent que pour narguer l'esprit +ingénieux des blancs et servir de trône aux martins-pêcheurs, qu'on +voit, en toute saison, insolemment juchés à la cime des rochers et des +broussailles qui le défendent[29]. + +[Note 29: Durant l'hiver de 1854-53, le froid fut excessif au Canada. +Le thermomètre descendit jusqu'à 35° Réaumur. Pour la première fois, de +mémoire d'homme, une partie des rapides du Sault Saint-Louis gela, et je +fus assez heureux pour pouvoir, avec deux amis, visiter l'île au Diable, +en y passant de la rive septentrionale sur le pont de glace. Celle +petite expédition fit événement dans la pays, où bien peu de personnes +peuvent se flatter d'avoir exploré l'île en question.] + +Il est notoire cependant que quelques canots montés par Indiens ont +réussi à y atterrir. + +C'était, vers l'île au Diable que tendaient les efforts de +Nar-go-tou-ké. + +Durant une demi-heure, il scia le courant du fleuve, et, parvenu à +la hauteur du premier îlot, il se laissa emporter au fil de l'eau, en +imprimant, avec sa pagaie, une légère oblique à l'embarcation; puis, +sans s'émouvoir des fureurs de l'élément sur lequel son canot dansait +comme une plume que ballotte la brise, sans s'inquiéter des paquets +d'eau écumante qui le couvraient à toute minute, il se contenta de +maintenir le léger esquif en équilibre, jusqu'à ce qu'il atteignit un +chicot en face de l'île au Diable, à vingt brasses de celle-ci. + +Le canot dérivait avec une effrayante vitesse. + +Lâchant sa pagaie, l'Iroquois s'étendit tout de son long à la proue, et, +en rasant le récif si près qu'on eût cru qu'il l'aurait heurté, ce qui +pour lui eût été la mort, il empoigna un câble qui flottait devant. + +D'abord, il laissa filer le câble dans sa main demi-fermée, car s'il +eût arrêté subitement son bateau, le contrecoup l'aurait sans doute fait +chavirer. Et, après avoir ralenti, peu à peu, la course du canot, il +revint à l'autre extrémité et le fit remonter tout doucement en le +halant par la corde. + +Cette corde tournait le chicot; elle était fixée par le bout à un anneau +de fer, scellé dans une anfractuosité des rochers de l'île au Diable. + +Dès qu'on la tenait, il n'était plus guère difficile, avec, des +précautions et la connaissance de la localité, d'arriver au but de la +périlleuse navigation. + +Continuant de haler son embarcation, et se faisant de sa pagaie une +gaffe pour l'empêcher d'être brisée par la violence des remous contre +les énormes cailloux erratiques dont la côte est Jonchée, Nar-go-tou-ké +se dirigea habilement à travers les terribles obstacles qui se +dressaient autour de lui, et, à la nuit tombante, il débarquait sain et +sauf dans l'îlot. + +Ayant tiré sur la grève et caché son canot, il se faufila, en rampant +sur les pieds et sur les mains, sous des buissons si fourrés qu'ils +paraissaient impénétrables, si épineux que quiconque eût ignoré le +passage secret pris par l'Indien se fût vainement déchiré le corps pour +essayer de les franchir. + +Au bout de deux minutes celui-ci déboucha dans une étroite clairière +ombragée par un cèdre à la large envergure. + +Une cotte de halliers semblables à ceux que Nar-go-tou-ké venait du +traverser le cuirassait. + +Et à son pied s'élevait un énorme monolithe, représentant une figure +étrange, grossièrement sculptée, assise sur une sorte de trône à +dossier. + +Cette statue avait bien vingt pieds de hauteur et dix de large à sa +base. Des mousses, des lichens, des graminées l'habillaient d'une +épaisse robe de verdure. + +En se redressant dans la clairière, Nar-go-tou-ké découvrit une immense +colonne de fumée et de flammes, qui ondulait du côté des rapides en haut +de la Prairie. + +Puis le glas funèbre du tocsin, dont les notes vibrantes dominaient le +vacarme de la cataracte, frappa son oreille. + +--Qu'est-ce que cela? mes alliés seraient-ils déjà entrés sur le sentier +de la guerre? murmura-t-il. + +Et, s'élançant sur la statue, il grimpa jusqu'aux premiers rameaux du +cèdre. + +De ce point, l'oeil embrassait une vaste circonférence. + +Nar-go-tou-ké ne l'eut pas plus tôt atteint qu'il s'écria avec un +indicible accent de stupeur: + +--Le _Montréalais_ est en feu! Jouskeka, protège mon fils! + + + + + CHAPITRE V + + LE MONTRÉALAIS + + +Les moyens d'existence des sauvages[30] de Caughnawagha sont très-bornés: +la pêche, la chasse constituent les principaux. Et de même que les +Hurons de Lorette, les curiosités indiennes, telles que mocassins, +bourses, toques, paniers, porte-cigares, etc., fabriqués par leurs +femmes et vendus soit aux étrangers, soit à des négociants de Montréal, +les aident beaucoup à vivre. + +[Note 30: Les Indiens de Caughnawagha et de Lorette sont ainsi +désignés par les Canadiens-Français.] + +Le gouvernement anglais leur a accordé des terres d'une grande fertilité +autour de leur village, mais ils mourraient plutôt de faim que de les +ensemencer. Une forêt assez considérable, contiguë à ces terres, leur +fournit du bois de chauffage pour l'hiver. Si déplorable est cependant +chez les hommes la paresse, ou plutôt le mépris du travail manuel, que +la plupart périraient de froid si les squaws ne faisaient, pendant la +bonne saison, quelques provisions de combustible. + +Néanmoins il existe pour eux une source de gain dont ils profitent +généralement volontiers. + +Nous avons déjà parlé des rapides de Caughnawagha, appelés aussi rapides +du Sault Saint-Louis,--nom chrétien de cette, bourgade,--et parfois, +rapides de Lachine. + +C'est une chaîne d'écueils, qui barre la navigation du Saint-Laurent au +bas de Caughnawagha et à deux lieues environ de Montréal. + +Pour remédier à cet obstacle, on a, comme je l'ai dit, creusé un canal, +le canal Lachine, qui, partant de la pointe Saint-Charles, dans le +quartier Sainte-Anne, s'en va rejoindre le Saint-Laurent au-dessus du +village Lachine, après un parcours de neuf à dix milles. + +Cependant, si les vaisseaux de toute dimension sont incapables de +remonter les rapides et doivent, à l'exception des steamboats, se faire +remorquer dans le canal pour gagner le haut Saint-Laurent, il n'est pas +sans exemple que des canots dirigés par des Indiens aient descendu, ou, +suivant l'expression usitée, sauté les rapides. + +Cette circonstance a donné aux compagnies des bateaux à vapeur qui +mettent en communication Montréal et les localités supérieures l'idée +de faire sauter les rapides à leurs navires, la route étant, à la fois, +plus courte et plus agréable pour les voyageurs. + +Dans ce but, ils emploient uniquement des pilotes iroquois, auxquels ils +offrent une légère rémunération. + +Dans l'après-midi du jour où Nar-go-tou-ké fut obligé de fuir pour se +soustraire aux agents de la police, on avait signalé, à Caughnawagha, un +vapeur qui paraissait près des îles Dorval. + +Ce vapeur était le _Montréalais_, affecté au service du bas et du haut +Canada. + +Il arrivait de Toronto, et se rendait à Montréal. + +Ce steamboat inaugurait la réouverture de la navigation fluviale; aussi +était-il pavoisé de banderoles aux couleurs chatoyantes. + +Les Indiens tirèrent au sort pour décider qui aurait l'avantage de le +piloter à travers les rapides. + +Une vingtaine de petits bâtons (tout autant qu'il y avait de +compétiteurs) réunis en faisceau dans la main fermée, et dont l'un était +moins long que les autres, servirent à cet effet. + +C'est exactement notre jeu de la courte-paille. + +Le sort fut favorable au fils de Nar-go-tou-ké. + +Quand le _Montréalais_ arriva en face de Caughnawagha, Co-lo-mo-o se +jeta dans un canot et alla aborder le navire, qui avait renversé sa +vapeur pour attendre le pilote. + +Le Petit-Aigle amarra son canot à la poupe du steamboat et grimpa +lestement sur le pont. + +Après avoir salué le capitaine, il se mit au gouvernail. + +Un coup de sonnette retentit, la machine du bâtiment lâcha des +sifflements stridents; ses deux hautes cheminées vomirent des torrents +de fumée qui ondoyèrent, dans l'espace, comme deux panaches immenses; +un bruit sourd, des craquements s'échappèrent de ses entrailles, et le +navire reprit sa course. + +A cette époque, la navigation à vapeur était loin d'avoir reçu les +merveilleux perfectionnements qui l'embellissent aujourd'hui. + +Le _Montréalais_ n'avait ni la grâce, ni la beauté, ni l'éclat de nos +steamboats actuels. Il ne ressemblait pas plus aux palais flottants, +à plusieurs étages, tout resplendissants de glaces, de dorures, qui +sillonnent maintenant les eaux du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du +Mississipi, qu'un caboteur ne ressemble à un vaisseau de haut bord. + +On n'y voyait pas de magnifiques salons, couverts de riches tapis, +meublés avec un luxe féerique; pas d'élégantes cabines presque +aussi commodes que les chambres de nos maisons; et surtout pas cette +somptueuse chambre nuptiale (bride room) où les jeunes mariés américains +aiment à couler leur lune de miel, en faisant un _trip_[31] vers quelque +paysage renommé. + +[Note 31: Excursion.] + +En 1837, les steamboats canadiens n'étaient rien moins que confortables. + +Non-seulement vous n'y trouviez point une table aussi délicatement +servie que dans les meilleurs hôtels, mais sur la plupart vous ne +pouviez même vous procurer à manger, non-seulement les dames n'y avaient +pas leur appartement particulier, mais on couchait pêle-mêle dans +l'entre-pont, sur des cadres superposés et désagréables au suprême +degré. + +Heureusement que tout est relatif: le voyage en steamboat valait mieux +encore que le voyage en goélette, en patache ou en carriole; les gens +d'alors s'y estimaient fort à l'aise et vantaient très-haut les charmes +de leurs bateaux à vapeur. + +Ainsi marche le monde. Nos anciens rois manquaient de la moitié +des choses qui semblent, à présent, de nécessité absolue pour les +prolétaires. + +Avant un quart de siècle on se demandera peut-être comment on a pu +naviguer jamais dans ces steamboats qui nous paraissent si splendides. + +De son temps, le _Montréalais_ passait pour un chef-d'oeuvre +d'architecture nautique. + +Il avait cent cinquante pieds de longueur, trente de maître-bau, une +puissante machine à basse pression, et jouissait d'une réputation de fin +coureur justement méritée. + +Mais ce qui le faisait préférer à ses rivaux, c'est que, pour la +première fois au Canada, on avait élevé sur son pont deux constructions +légères en bois blanc, dans lesquelles les passagers pouvaient se +réfugier lorsqu'il pleuvait et qu'ils ne voulaient pas s'exposer aux +nauséabondes odeurs de l'entrepont. + +Ces constructions d'étendaient à bâbord et à tribord, contre les aubes +du vapeur; elles étaient séparées par un intervalle affecté à la cage +de la machine, la logette du pilote, et deux passages pour circuler de +l'avant à l'arrière du vaisseau. + +Elles formaient deux salles. + +Sur la porte de l'une on lisait: + +_Ladies and gentlemen cabin_ (cabine des dames et des messieurs). + +Et au-dessous: + +_No smoking allowed_ (défense de fumer). + +La porte de l'autre portait cette inscription: + +Crew's cabin (cabine de l'équipage). + +La première salle, bien éclairée et garnie de bancs de bois, +était chauffée par un petit poêle en fonte. Le public s'y tenait +habituellement plutôt que dans l'entrepont, où l'on mangeait et +couchait, mais qui ne recevait de jour que par des lampes fumeuses. + +Nous n'avons pus besoin de dire que, quand il faisait beau, on se +promenait sur le tillac, ou bien on demeurait assis sur les banquettes +disposées autour de son plat-bord. + +La réouverture de la navigation signale, au Canada, la reprise des +affaires: alors chacun est d'autant plus avare de son temps que, +durant l'hiver, les communications sont difficiles et la bonne saison +très-courte, aussi, comme les navires qui font alors les premières +traversées sur le Saint-Laurent, le _Montréalais_ était-il encombré de +monde. + +On y voyait pêle-mêle des Anglais, des Canadiens, des Écossais, des +Irlandais, des Indiens, des Yankees; des marchands, des trappeurs, +des bateliers, des bûcherons, des pêcheurs; des femmes de toutes les +conditions, des toilettes distinguées et des vêtements en haillons, des +physionomies avenantes et des figures hideuses; mais par-dessus tout +tranchait l'uniforme rouge anglais.. + +C'était un bataillon de la ligne que le gouverneur du Haut-Canada, sir +Francis Head, expédiait de Toronto à Montréal, pour prêter main-forte à +la troupe qui y était déjà casernée, car ou appréhendait un soulèvement +prochain. + +Attroupés sur le pont, les passagers devisaient des événements +politiques. + +Quoique au premier aspect les races parussent confondues, un observateur +n'aurait pas manqué de remarquer que les Anglais et les Écossais se +rassemblaient d'un côté, les Canadiens-Français, les Irlandais et les +Yankees de l'autre. + +Ceux-ci s'étaient rangés à l'avant du vapeur» et ceux-là à l'arrière. + +Les femmes avaient suivi l'exemple des hommes; les Anglo-Saxonnes à la +proue, le reste à la poupe. + +Plus encore que les différences de nationalités, les différences +d'opinions créaient cette division. + +Parmi les passagers ainsi placés à l'avant; on ne pouvait s'empêcher +distinguer trois personnes qui caquetaient et riaient gaiement sans se +préoccuper de la sombre gravité de ceux qui les environnaient. L'une +était un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, les autres deux jeunes +femmes fort jolies, fort attrayantes, quoique leur genre de beauté fût +en parfaite opposition, car l'aînée avait le teint blanc comme un lis, +les cheveux noirs, lisses en bandeaux contre les tempes, l'air doucement +mélancolique, et la moins âgée montrait un visage rose comme la pulpe +d'une pèche, toujours souriant, que couronnait une abondante chevelure +blond-cendré, dont les grappes voltigeaient, par boucles soyeuses, +autour de son cou. + +Toutes deux étaient coiffées d'un casque ou toque de pelleterie, et +douillettement emmitouflées dans de chauds manteaux de drap garnis de +vison. + +Leur compagnon avait aussi la tête couverte d'un casque de fourrure, et +sur les épaules un pardessus en peau de castor; car, bien que le soleil +brillât de tout son éclat, la brise était fraîche et piquante sur le +Saint-Laurent. + +--Mon Dieu, que voilà un sauvage qui a bonne mine! fit avec la vivacité +d'un enfant la plus jeune des dames en voyant Co-lo-mo-o monter sur le +vapeur. + +--Voulez-vous bien ne pas parler si haut, petite imprudente! + +--Et pourquoi, monsieur, je vous prie? + +--Si votre cavalier[32] vous entendait! répliqua le jeune homme, en la +menaçant du doigt. + +[Note 32: Chez les Canadiens-Français ce terme s'emploie +ordinairement pour _futur, fiancé, amoureux_.] + +--Sir William? Ok! il est bien trop occupé à déblatérer contre les +Canadiens; et puis, au surplus, je me soucie de lui comme d'une vieille +papillote, ajouta-t-elle eu riant. + +--Oh! Léonie, commença l'autre dame... + +Mais elle s'interrompit brusquement. + +--Dites donc, ma cousine, est-ce que les Indiens que vous commandiez +ressemblaient à celui-là? Alors vous avez eu bien tort d'épouser un +vilain garçon comme M. Xavier! + +--Est-elle insolente, un peu! dit le jeune homme en la gratifiant d'une +petite claque sur la joue. + +--Dame, mon cousin, l'insolence est le privilège des jolies femmes, vous +me l'avez trop souvent répété pour que je l'oublie jamais. + +--Attrapez, mon mari! reprit la seconde. + +--Quoi! tu t'en mêles, Léonie? + +--Dans tout ça, ma cousine, vous n'avez pas répondu à ma question, dit +Léonie. + +--Vous êtes une méchante espiègle. + +--Ce n'est pas toujours une réponse. Je vous demandais si vos sauvages +de la Colombie étaient aussi beaux que notre pilote. + +--Mais, petite ignorante, ils ont la tête aplatie comme une poire tapée, +intervint Xavier. + +--Et ma cousine, qui était leur reine, ne l'avait pas la tête aplatie? +reprit Louise avec une ténacité plaisante. + +--J'espère, dit le jeune homme. + +--Et, s'écria-t-elle vivement, si elle avait eu la tête aplatie comme +une poire tapée, est-ce que vous l'auriez épousée, malgré ce grandissime +amour qui vous a entraîné dans les pays d'en haut[33] pour aller la +chercher? + +[Note 33: Les territoires habités par les Indiens du nord-ouest +américain sont ainsi nommés au Canada.] + +Ces paroles furent prononcées avec une expression si comique par la +folle créature, que Xavier Cherrier[34], tel était le nom du jeune homme, +s'abandonna à un bruyant accès d'hilarité. + +[Note 34: Voir les _Nez-Percés_.] + +--Ça n'empêche, poursuivit Léonie, en jetant un coup d'oeil sur le +Petit-Aigle, qu'on voyait attelé à la roue du gouvernail, dans sa +guérite, au-dessus de la machine; ça n'empêche, c'est une drôle +d'aventure que la vôtre, je voudrais bien en avoir une comme ça, moi: +être souveraine d'une tribu sauvage jusqu'à vingt ans, puis, tout à +coup, rencontrer un parent, comme mon cousin Cherrier, qui vient de la +Louisiane, dans le désert, exprès pour moi, m'enlève à mes sujets et me +marie[35]. Vraiment, Louise, vous avez eu trop de bonheur! J'envie votre +sort! + +[Note 35: Cette locution, comme une foule d'autres employées en +Normandie est très-usitée au Canada, même dans la haute classe de la +société.] + +Celle à qui s'adressait cette réflexion traîna vers son mari un long +regard d'amour. + +--Ce serait, juste, si vous aviez dit que le trop heureux, c'est moi, +dit-il. + +--Égoïste! murmura joyeusement Louise. + +--Mais, s'écria Xavier, de quoi vous plaignez-vous, ma belle cousine! +vous avez parmi vos galants un gentilhomme accompli... + +--Sir William! riposte-t-elle avec une moue dédaigneuse. + +--Il est très-riche, titré... + +--C'est la moindre de mes préoccupations. + +--Il vous adore... + +--Et je le déteste. + +--Hypocrite, va! dit Xavier en la poussant légèrement du genou. + +--Vous croyez! + +--J'en suis sûr. + +--Eh bien, voulez-vous savoir la vérité? + +--Nous vous défions de la dire. + +--Oui-dà? repartit-elle d'un ton piqué. + +--Parlez, ma chère Louise, car moi je suis convaincus que vous serez +franche, dit madame Cherrier. + +--Alors, répliqua la jeune fille, de sa voix railleuse, je vous déclare +que j'aimerais mieux ce beau sauvage que le noble sir William King. + +Une nouvelle explosion de rire accueillit cette plaisante déclaration. + +--Ma foi, oui, ajouta Léonie, cette fois d'un accent sérieux; sir +William me déplaît. Et s'il ne tient qu'à moi, jamais je ne l'épouserai. +Quoiqu'il soit venu exprès de Montréal pour me chercher chez ma tante où +j'étais, Dieu merci, parfaitement, je vous jure que si vous ne m'eussiez +pas accompagnée, je ne serais pas descendue avec lui, malgré les ordres +de mon père. D'abord il a toujours à la bouche quelques mauvais +propos contre les Canadiens, puis, enfin, il s'est permis une fois des +libertés... Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela? + +Cette exclamation avait été arrachée à la jeune fille par un violent +mouvement de tangage. + +--Rien, poltronne; nous sautons les rapides; faites des voeux pour +que votre Adonis Peau-Rouge ait le coup d'oeil juste et la main terme, +répondit Cherrier. + +Le _Montréalais_ venait effectivement de s'engager dans un étroit +chenal, lequel, serpentant entre les écueils du Sault Saint-Louis, +permet aux vapeurs de franchir la dangereuse passe. + +De toutes parts l'onde bouillonnait autour du navire et le fouettait de +ses gerbes liquides, qui s'égrenaient en des milliards de gouttelettes +scintillant aux rayons du soleil à son déclin, comme de la poussière de +rubis, avant de retomber, en fine pluie, sur le pont. Tous les +passagers avaient suspendu leurs conversations, et, malgré ces rosées +consécutives, se tenaient immobiles pour contempler le spectacle qu'ils +avaient sous les yeux. + +Devant eux, à perte de vue, le fleuve semblait rouler des mamelons de +neige, qui s'agitaient incessamment avec la fluidité du vif-argent. +Mais, s'abaissant sur le côté, les regards reconnaissaient bien vite +que cette neige mobile n'était que l'écume des eaux, hachées par +une multitude infinie de rochers de formes et de couleurs variées, +disséminés, comme des gradins, sur toute la largeur du Saint-Laurent. + +Si cette scène n'a pas le caractère imposant des grandes cataractes, +elle est émouvante; elle produit une certaine sensation d'effroi, la +première fois qu'on la parcourt emporté sur un bateau à vapeur. + +Le _Montréalais_ plongeait entre les récifs, ainsi que plonge, entre +des vagues géantes, le navire battu par la tempête; sa proue se trouvait +toujours à plusieurs pieds au-dessous de la poupe, ce qui obligeait les +passagers à s'appuyer à la lisse pour conserver leur équilibre. Et, à +tout moment, ou pouvait craindre qu'il ne se déchirât sur la herse de +roc qu'un caprice de la nature a fixée à cet endroit. + +Un éblouissement du pilote, un engourdissement passager de son bras, une +seconde d'inattention de son esprit, et c'en était fait du vaisseau, de +ceux qui le montaient. + +Nul n'eût pu échapper à sa destruction. Tous auraient été mis en pièces, +lacérés de mille manières avant d'être engloutis par l'abîme inexorable. +Une agonie lente, affreuse, sans remède, eût été le seul et triste +avantage laissé aux plus vigoureux nageurs. + +Mais Co-lo-mo-o connaissait son métier. + +Le _Montréalais_, dirigé par une main expérimentée, opéra gaillardement +la descente: au bout de deux minutes, il se redressait calme et fier +dans la baie de la Prairie. + +Déjà chacun des passagers souriait de son émoi, ou renouait les +entretiens interrompus, et le sifflet éclatant de la machine proclamait +le triomphe du vapeur, quand un cri sinistre porta le trouble dans tous +les coeurs. + +--Le feu! le feu est au navire! + +Ce cri, en mer le plus épouvantable de ceux qui peuvent frapper +l'oreille humaine, gagna, de proche en proche, toutes les parties du +bâtiment, depuis les cabines supérieures jusqu'à la cale, et bientôt une +masse compacte de deux cents individus se foula sur In pont. Je renonce +à peindre la stupeur, les exclamations vibrantes, le désordre! Vainement +le capitaine essaya-t-il de donner des ordres, sa voix ne fut pas +entendue, ses gestes ne furent point écoutés. + +Cependant on ignorait encore si la terrible nouvelle était vraie ou +fausse, lorsqu'une flèche de feu jaillit soudainement, au-dessous de +la cage du pilote, par l'écoutille qui conduisait à la chambre du +machiniste. + +Co-lo-mo-o ne sourcilla point. Sans déserter son poste, malgré la flamme +qui grimpait à ses pieds et malgré les clameurs, le bruit inqualifiable, +il tourna le cap vers le rivage de la Prairie qu'on distinguait à +travers le crépuscule, à un mille de distance au plus. + +Par malheur le vaisseau cessa subitement d'avancer, les chauffeurs ayant +abandonné leurs fourneaux. + +Les passagers et les matelots se ruèrent avec fureur sur les +embarcations pendues aux porte-manteaux. Dans leur frénésie, ils +renversaient et foulaient sans pitié les femmes, les enfants. Plusieurs +râlaient étouffés par la cohue. + +Une chaloupe détachée tomba à l'eau et sombra; une autre fut enfoncée +par le poids des personnes qui l'envahirent dès qu'elle eut été mise à +flot; la troisième parvint à s'éloigner de quelques mètres du foyer +de l'embrasement qui, en moins de rien, avait pris les plus vastes +proportions; mais le fleuve était jonché de naufragés, se soutenant, se +submergeant, se suicidant les uns les autres:--aux premières lueurs de +la conflagration, ils s'étaient précipités dans le Saint-Laurent. +Ces malheureux, hommes et femmes, s'accrochèrent désespérément à la +troisième chaloupe et la firent chavirer. + +Alors, illuminé par les torches fulgurantes de l'incendie, commença un +de ces drames palpitants que le pinceau et la plume sont impuissants à +reproduire. On vit accomplir des traits de courage héroïque, exécuter +des actes d'un égoïsme hideusement sauvage. + +Qu'il nous soit permis de tirer le voile sur ce sombre tableau, dont +le souvenir ne restera que trop longtemps gravé dans la mémoire des +Canadiens; car la catastrophe coûta la vie à plus de cent cinquante +personnes qui périrent, le plus grand nombre par l'eau, les autres par +le feu, en un temps serein, à quelques centaines de brasses de la rive, +et sous les yeux d'une population intrépide, ingénieuse, bienveillante, +que le tocsin avait amenée de tous côtes et qui organisa aussitôt des +moyens de sauvetage. + +Une poussée de la multitude avait violemment séparé. Léonie de ses amis. + +Pressée contre le plat-bord, elle crut, un moment, qu'elle allait +perdre connaissance. Puis elle se sentit soulevée et lancée, par un bras +robuste dans l'espace. + +La jeune fille tomba à l'eau, ses vêtements la soutinrent à la surface. +Mais ce mince secours ne lui pouvait être d'une grande utilité; car déjà +dix mains avides s'allongeaient autour de son corps pour s'y cramponner, +pour l'enfoncer dans le gouffre avec elles, en voulant se sauver, +lorsqu'un nageur vigoureux la saisit à la taille et l'entraîna loin de +ce théâtre d'horreurs. + + + + + CHAPITRE VI + + LÉONIE DE REPENTIGNY. + + +Le lendemain de cette tragédie, Léonie s'éveilla dans sa jolie +chambrette, chez son père, M. de Repentigny, riche propriétaire +canadien-français, qui occupait une charge considérable dans le +gouvernement colonial. + +Nous avons peu de choses à ajouter pour compléter le portrait physique +de la jeune fille. Elle rendait exactement le type canadien. Sa figure +était pleine, très-fraîche, d'une carnation qui annonçait l'exubérance +de la santé. Elle avait les yeux bruns, fort clairs, pétillants de +malice. Son nez, petit, d'une coupe aimable, gentiment retroussé, se +serait bien gardé de démentir l'expression du regard Une fossette au +menton ne lui messeyait pas du tout; et ses lèvres, aussi purpurines que +des pommes d'amour, appelaient les baisers. + +Taille médiocre, du reste, épaules larges, arrondies, riches en +promesses; une prédisposition marquée l'embonpoint; les mains petites, +grosses un peu, rougeaudes, nous l'avouons; les doigts courts, encore +noués, le pied à l'avenant. + +Ce qui n'empêchait pas mademoiselle Léonie de Repentigny d'être citée +parmi les belles de Montréal et de Québec, et ce qui ne l'empêchait +pas non plus de laisser pressentir, sous sa piquante physionomie de +pensionnaire, une future femme extrêmement gracieuse. + +Depuis un hiver elle avait quitté le couvent du Sacré-Coeur, où elle +avait été élevée. + +Parlerai-je de son moral? C'est chose difficile, pour ne pas dire +impossible. En général, le coeur des jeunes filles est un livre fermé +aux curieux. Il en est qui le nomment grimoire. + +Mais ce vocable est si impertinent que je m'en voudrais de l'employer. + +Léonie avait reçu l'instruction commune. Elle savait parfaitement son +Histoire sainte, rien ou presque rien de l'histoire du reste du monde; +on l'avait teintée de géographie; elle se tirait aisément des quatre +premières règles de l'arithmétique, dessinait au besoin des paysages +dont les lignes n'étaient pas démesurément cagneuses, taquinait un piano +sans excès de cruauté et arrachait de son gosier des notes ni plus ni +moins fausses que la plupart des petites personnes de son âge et de son +rang. + +J'oubliais un point essentiel: Léonie de Repentigny dansait à ravir. Pas +n'est besoin donc de dire que, de tous les plaisirs, le bal était celui +qu'elle préférait. + +«Bon coeur, mauvaise tête,» ainsi la qualifiaient dans leurs Bulletins +les dames religieuses qui avaient fait son éducation. + +Comme on a vu qu'elle était spirituelle, ce mot de ses institutrices +nous dispense très à propos de nous appesantir davantage sur le +caractère de notre héroïne. + +Quoique élégant, son appartement n'offrait pas toutes ces futilités +coquettes qu'une Française eût aimé à y trouver. Comme le sont, en +général, les chambres à coucher américaines, y compris celles des dames +dont la vie mondaine se passe au salon, et dont la chambre à coucher +est un sanctuaire inviolable, même pour les domestiques mâles, la +pièce occupée par Léonie de Repentigny était simplement meublée: on +y remarquait un lit tendu en soie bleu-clair, comme les rideaux des +fenêtres, une petite table à ouvrage, un rocking chair (sorte de +berceuse), et quelques chaises en damas bleu de la même nuance que le +lit et les rideaux. + +Le plus grand luxe, c'était le tapis qui recouvrait le parquet. +Ce tapis, à ramages blancs et bleus, provenait de nos meilleures +manufactures françaises. + +Les murs de la chambre, nus, semblaient plaqués d'albâtre, tant leur +blancheur mate était immaculée! + +Une petite salle de bain et un cabinet de toilette étaient contigus à +cette chambre. + +En s'éveillant, Léonie se sentit énervée. Il était huit heures du matin; +suivant l'habitude des maisons américaines, on sonnait le premier coup +du déjeuner. + +--Bon, se dit la jeune fille en entr'ouvrant les rideaux, et en étirant +ses membres, afin de leur rendre leur élasticité; bon, j'ai encore une +demi-heure pour me reposer, plus une autre grande demie pour m'habiller! +C'est bien plus qu'il ne m'en faut. Au couvent, nous n'avions que dix +minutes, et encore il fallait se lever à des heures,--elle se prit à +bâiller nonchalamment et découvrit deux rangées de dents superbes,--à +des heures qu'on n'y voyait goutte. Ah! quel bonheur d'en être sortie! +ai ce n'était cet ennuyeux sir William qui me fatigue du matin au soir +avec ses protestations, je n'échangerais pas mon sort pour celui d'une +reine. Mais comme je suis courbaturée! Cet accident d'hier, grand Dieu, +je n'ose y songer..... sans le brave pilote, j'étais perdue! Ce n'est +pas sir William qui m'aurait sauvée! Il pensait bien plutôt à sa chère +personne qu'à moi! Oh! je me souviendrai de sa conduite! Aujourd'hui +j'irai à Notre-Dame-de-Bon-Secours et je brûlerai un cierge à la sainte +Vierge pour la remercier de sa protection. Je suis bien sure que c'est +elle qui a inspiré au sauvage l'idée de m'assister..... + +Léonie s'arrêta un instant, fit une courte prière mentale; puis elle +continua: + +--Comme la destinée est donc singulière! je rêvais justement d'aventures +au moment où la catastrophe est arrivée. Je songeais même à l'Indien. +Quel air noble il a! quelle fierté dans ses traits!... + +Surprise par cette réflexion, elle devint rouge comme une grenade et +jeta autour d'elle un petit coup d'oeil inquiet, craignant qu'il n'y eût +dans la chambre quelqu'un qui l'observât. + +--Enfin, reprit-elle comme pour chasser une pensée dont la convenance +lui paraissait douteuse, heureusement que mon cousin et ma cousine +Cherrier s'en sont tirés sains et saufs. Je me serais toujours reproché +le mal qui aurait pu leur advenir, car c'est pour m'être agréables +qu'ils sont descendus de Toronto à Montréal. Louise voulait que Xavier +demeurât dans le Haut-Canada, jusqu'à ce qu'ils retournassent à la +Nouvelle-Orléans. Elle a peur des troubles qui éclatent chaque jour à +Montréal. Elle n'est pourtant pas poltronne, ma cousine; mais elle aime +tant son mari! Ah! ça doit être bien doux d'aimer quelqu'un! Est-ce que +le mariage donne l'amour? Je m'imagine pourtant que je ne pourrai +jamais aimer sir William; il n'est pas méchant, mais si fat, si +insupportable... Oh! mais, je n'ai pas encore dit oui..... Nous +verrons... + +Et Léonie appuya son assertion d'un geste volontaire qui annonçait +qu'elle avait «la tête près du bonnet,» comme disaient les domestiques +de la maison. + +La cloche retentit de nouveau. + +--Voici le deuxième coup déjà! Une, deux, nous y sommes, dit-elle tout +haut, en glissant en bas de son lit. + +Elle s'enveloppa frileusement dans un peignoir, fit ses ablutions, +releva en un tour de main ses beaux cheveux derrière son son chignon et +acheva sa toilette. + +Comme elle s'apprêtait à sortir de la chambre, sa mère entra, en +amortissant le bruit de ses pas. + +--Comment! debout! s'écria-t-elle. + +--Oui, ma bonne maman, répondit Léonie en se précipitant dans les bras +de madame de Repentigny, qui la pressa avec force sur son sein. + +--Ma chère, chère enfant! disait la tendre mère, les yeux tout humides +de larmes. Oh! comme nous devons bénir Dieu de ce qu'il nous a conservé +tes jours! + +--J'ai promis un cierge à Notre-Dame-de-Bon-Secours, murmura la +jeune fille en répondant passionnément aux caresses qui lui étaient +prodiguées. + +--Et tu as sagement fait, ma Léonie bien-aimée! Mais es-tu remise, ne +sens-tu aucun mal, aucune douleur? + +--Non, petite maman, non; un peu de fatigue, voilà tout. + +--Dès hier soir j'ai envoyé un exprès à ton père pour lui dire que tu +avais échappé au sinistre avec sir William et nos cousins... + +--Il est donc parti pour Québec, mon père? + +--Oui, les affaires du gouvernement l'ont appelé et il s'est embarqué +hier à quatre heures, presque au moment.... Oh! que je t'embrasse!... +Encore! encore! + +Et madame de Repentigny couvrait sa fille de baisers. + +--Mais tu vas me manger, petite maman, disait celle-ci, en souriant à +travers les douces larmes qui coulaient sur ses joues. + +--Ah! j'ai eu une si grande frayeur! puis tellement craint de te perdre, +ma pauvre enfant. Mais, écoute, mets ton chapeau, nous irons tout de +suite à Notre-Dame-de-Bon-Secours offrir nos voeux à la sainte Vierge. + +--Oh! je le veux bien, maman. + +--Je vais faire atteler. Dépêche-toi. + +--Dans une minute, je serai prête. + +Bientôt la mère et la fille sortirent dans un élégant carrosse à deux +chevaux de la maison qu'elles habitaient, rue Sherbrooke, au pied même +du mont Royal. + +Madame Éléonore de Repentigny, née de Beaujeu, appartenait, et par ses +ancêtres et par son alliance aux de Repentigny, à la plus haute noblesse +franco-canadienne. + +C'était une femme de trente-huit ans, simple, douce et bonne jusqu'à la +faiblesse. Son mariage n'était pas heureux: M de Repentigny unissait à +une ambition démesurée qui l'avait vendu à l'administration anglaise, +une sécheresse naturelle qui en faisait un despote pour les siens. Il +eût voulu un héritier mâle de son nom, dont il était très-vain, et ne +pardonnait pas à sa femme de ne lui avoir donné qu'une fille. Ce trait +prouve qu'à la dureté du coeur il joignait une étroitesse remarquable +de l'esprit. Ces deux vices de conformation morale s'accompagnent assez +communément: une personne affectée de l'un est presque toujours atteinte +de l'autre. + +Au yeux de son père Léonie partageait la faute de sa mère. Il les +traitait toutes deux avec une rigueur odieuse. Cependant, la jeune fille +avait, jusqu'à un certain point, hérité de son opiniâtreté. Elle lui +résistait à l'occasion et prenait courageusement parti pour madame +de Repentigny. Aussi était-il pressé de la marier. A peine sortie +du couvent, il avait provoqué les assiduités d'un jeune Anglais +près d'elle. Cet Anglais, sir William King, officier dans l'armée +britannique, mais cadet de famille, ne demandait pas mieux que d'épouser +mademoiselle de Repentigny, à laquelle on assurait une dot de vingt-cinq +mille livres sterling et qui pourrait prétendre à une somme double au +moins, après la mort de ses parents. + +Jusqu'alors Léonie ne se montrait pas trop opposée à cette union, +quoiqu'elle reçût parfois fort mal son futur époux. Elle considérait, +le mariage comme une sorte de délivrance, qui lui permettait même de +protéger sa mère contre les emportements de M. de Repentigny, car elle +se promettait bien de ne la quitter jamais. + +Sous un extérieur enjoué, Léonie cachait un grand fonds de fermeté. +Mais, ainsi que son père, elle avait des passions très-fougueuses, +qu'elle ignorait, encore elle-même. Seulement, au lieu d'être des +passions d'esprit comme les siennes, c'était des passions, de coeur. +Jusqu'alors sa tendresse pour sa et une vive affection pour quelques +personnes de leurs entours avaient suffi aux aspirations de son âme. +S'assurer l'empire sur le mari qu'on lui destinait, afin de n'avoir pas +à souffrir comme madame de Repentigny, était l'unique souci de Léonie. + +La mère et la fille n'avaient de contentement que quand elles étaient +ensemble. On peut donc juger des angoisses de la première en apprenant +la veille, vers huit heures du soir, que le vapeur qui lui ramenait sa +fille de Toronto brûlait, à deux lieues de Montréal; on peut juger des +expansions de sa félicité en la retrouvant sauve et bien portante auprès +d'elle. + +Sans être aussi démonstrative, la joie de Léonie égalait celle de madame +de Repentigny. + +Pelotonnées dans leur voiture, chacune un bras passé autour de la +taille de l'autre, se couvant du regard, se baisant à chaque propos, +elles ressemblaient plutôt à deux soeurs étroitement liées, qu'à +une mère à son automne et une fille à son printemps, car madame de +Repentigny était belle encore, surtout quand le bonheur souriait sur son +visage, et ne paraissait pas âgée de plus de vingt-six à vingt-huit ans. + +Après avoir longé la rue Sherbrooke, leur voiture tourna dans la rue +Saint-Denis, qu'elle descendit rapidement, côtoya le Champ-de-Mars, +situé derrière le Palais de Justice, et vint s'arrêter au coin des rues +Saint-Paul, de Bon-Secours, où s'élève l'église de ce nom, tout près +du marché et de l'hôtel de ville, monument qui ne manquerait pas d'une +grandeur imposante si, par une inconcevable incurie, trop commune au +Canada, il n'était resté inachevé. + +L'église de Notre-Dame-de-Bon-Secours est en grande vénération parmi les +Canadiens. Petite, étroite, mais richement décorée, elle ouvre sur la +rue Saint-Paul et son chevet regarde le Saint-Laurent, vis à vis de +l'île Sainte-Hélène[36]. + +[Note 36: Le clergé catholique a joué un rôle prépondérant dans la +colonisation canadienne; aussi n'est-il pas étonnant qu'on trouve une +si abondante quantité de noms de saints et de saintes pour designer les +localités.] + +Les bateliers catholiques n'oublient jamais de se signer en passant +devant cette chapelle, et les marins y vont prier avant de partir pour +un voyage. + +Leurs dévotions terminées, les deux dames retournèrent chez elles. + +En rentrant, elles trouvèrent sir William qui était venu prendre des +nouvelles de Léonie. + +C'était un grand jeune homme, d'un blond fadasse, dont toute la +distinction se résumait en une prodigieuse satisfaction de lui-même et +une arrogance incroyable. + +Quoiqu'il courtisât la fortune de mademoiselle de Repentigny, il +affichait un profond mépris pour les Canadiens. Ce n'était cependant +pas un contre-sens dans un certain monde de Montréal et Québec, où bon +nombre de vieilles familles nobles françaises, ralliées à la couronne +britannique, s'efforcent à oublier leur origine et se flattent d'ignorer +jusqu'à notre langue pour complaire à leurs maîtres. + +--Ah! mesdames! vous me voyez bienheureux, très-heureux de vous trouver +en aussi merveilleuse santé; je craignais que notre chère Léonie ne fut +indisposée des suites de notre petite aventure. Ç'a été excentrique, +très-excentrique! dit-il en abordant madame et mademoiselle de +Repentigny. + +--Dites affreux, épouvantable, sir William, fit la première en +frissonnant. + +--Oh! sir William ne s'émeut pas aussi facilement! dit Léonie d'un ton +épigrammatique. + +--C'est vrai, très-vrai, my dear, dit-il avec le grasseyement +particulier aux dandies londonnais. + +--Vous avez couru de grands dangers, sans doute! dit la jeune fille de +sa voix moqueuse. + +--Une bagatelle! une très-petite bagatelle! + +--Pourtant vous ne pensiez guère à moi! + +--Au contraire, my dear, au contraire! J'y pensais sérieusement, +très-sérieusement. + +--Vous l'avez prouvé! dit ironiquement Léonie. + +--Oh! oui; et je courais à vous, vite, très-vite, my dear, quand..... + +--Ne parlons plus de cela, je vous en prie, sir William, interrompit +madame de Repentigny; ce sujet m'est trop pénible--Vous déjeunerez avec +nous? + +Le jeune homme s'inclina en signe d'assentiment. On entra dans la salle +à manger où le déjeuner était dressé. + +Séparée du parloir par deux portes à coulisse, cette pièce avait pour +meuble principal une table oblongue en mahogany, sorte d'acajou foncé, +et un dressoir de même bois, chargé d'argenterie massive. Une toile +cirée, à carreaux noirs et gris, s'étendait sur le plancher. + +Le repas fut servi suivant la façon anglaise: il se composait d'oeufs à +la coque, jambon fumé, côtelettes d'agneau, poisson frit, beurre frais, +petits pains chauds sans levain, appelés cakes, thé et café. + +Tout en mangeant, Léonie s'amusait à cingler l'humeur apparemment +très-paisible de son prétendu. + +Comme le déjeuner tirait à sa fin, madame de Repentigny dit tout à coup, +en levant les yeux vers la fenêtre, à travers laquelle s'ébattaient les +tièdes rayons d'un soleil printanier: + +--Mes enfants, nous avons un devoir à remplir; il faudra s'en acquitter +aujourd'hui. Nous irons faire une visite à ce brave sauvage qui a sauvé +la vie à ma fille. + +--Oh! bien volontiers, maman! s'écria Léonie; le temps est magnifique, +ce sera une promenade charmante, n'est-ce pas, sir William? + +--Charmante, très-charmante, my dear, répéta celui-ci d'un air distrait. + +--Comme il nous dit cela! fit Léonie qui avait remarqué que le visage du +jeune homme s'était rembruni aux premiers mots de la proposition. + +--J'espère que vous nous accompagnerez, monsieur! dit madame de +Repentigny. + +--Ce serait avec plaisir, un très-grand plaisir, je vous assure..... + +--Mais vous êtes de service, je gage! riposta Léonie; eh bien, que vous +soyez de service ou non, vous serez notre cavalier, je le veux! + +--Elle est originale, très-originale! dit sir William en ébauchant un +sourire contraint. + +--Pourtant, sois raisonnable, ma fille, essaya madame de Repentigny; si +les occupation» de sir William... + +--Ses occupations, repartit-elle vivement en haussant les épaules, je +voudrais bien voir qu'il eût autre occupation que celle de me plaire! + +--Spirituel, très-spirituel, dit l'officier saluant agréablement de la +tête. + +--Alors, reprit la mère de Léonie, nous allons nous habiller et partir. + +--Mais, objecta sir William...... + +La jeune fille lui coupa aussitôt la parole. + +--Je vous interdis toute observation, ou sinon! + +Elle tendit son doigt vers lui d'un air menaçant, tout en quittant la +salle à manger pour remonter à sa chambre. + + + + + CHAPITRE VII + + CO-LO-MO-O LE PETIT-AIGLE. + + +Quand la noblesse du maintien de Co-lo-mo-o attira l'attention de Léonie +de Repentigny sur le _Montréalais_, celui-ci la connaissait déjà, sans +qu'elle le sût. Il l'avait remarquée à Lachine, où elle était venue +se promener avec son parent Xavier Cherrier, et à Montréal, un jour de +grande fête religieuse. + +Mais quels que fussent les sentiments de l'Iroquois à l'égard de la +jeune fille, il les tenait cachés au fond de son coeur avec la discrète +fierté particulière aux Indiens. + +Les regards furtifs que lui adressa plus d'une fois Léonie à bord +du vapeur, n'échappèrent point à sa pénétration. Loin de lui être +agréables, cependant, ils l'irritèrent. Co-lo-mo-o crut y démêler du +dédain, et son orgueil fut d'autant plus profondément froissé qu'il +attribua à des plaisanteries dont il était l'objet la souriante gaieté +de Léonie et de ses compagnons. + +Si, au moment de l'incendie, la machine du navire n'eût cessé de +fonctionner, il n'aurait, certes, pas quitté sa logette pour aller lui +porter secours. Mais ses services devenant inutiles, il abandonna le +gouvernail et songea à son salut personnel. + +En fendant la presse, afin de sauter à l'eau et de gagner la rive à la +nage, le hasard, plutôt qu'une intention de son esprit, le poussa vers +Léonie, à qui la douleur arrachait des plaintes déchirantes. + +Le Petit-Aigle fut ému par l'accent de ces plaintes. Il oublia son +ressentiment: il saisit la jeune fille par la taille, il la lança dans +le fleuve, s'y précipita derrière elle et la traîna jusqu'à la grève où +les soins qu'exigeait son état lui furent prodigués. + +Co-lo-mo-o, alors, jeta un coup d'oeil étrange sur le navire qui +achevait de se consumer, au milieu des gémissements, des clameurs des +naufragés. + +Il fit un mouvement comme pour se remettre à l'eau et revenir leur +prêter son aide. Mais ce mouvement fut à l'instant réprimé. + +--Non, murmura-t-il, Co-lo-mo-o ne serait pas le digne fils des Iroquois +s'il assistait les ennemis de sa race! + +Puis, il s'élança, en courant, sur un sentier qui côtoie le +Saint-Laurent dans la direction de Caughnawagha. + +A mi-chemin de ce village, près d'un hameau canadien bâti au pied même +des rapides, le Petit-Aigle rencontra Jean-Baptiste. + +Par des signes, le nain lui annonça que la police montréalaise était +arrivée à Caughnawagha pour y arrêter son père, que celui-ci s'était +réfugié dans l'île au Diable, que Co-lo-mo-o s'exposerait certainement à +être appréhendé s'il se montrait avant le départ du grand connétable. + +Aucune trace d'émotion ne se peignit sur le visage du jeune Indien. + +Il témoigna à Jean-Baptiste qu'il voulait être seul, et le bancal, +sans manifester la moindre contrariété, poursuivit son chemin vers la +Prairie. + +La nuit était tombée, nuit fort triste à cet endroit, quoique claire, +sereine, toute radieuse des constellations célestes qui scintillaient +dans l'espace. Mais les arbres étaient encore dépouillés, l'herbe était +encore enfouie sous les amas de neige et de glace dont le rivage du +fleuve était jonché, et les chantres des gazons et des bois n'avaient +pas encore fait leur réapparition. + +Après une minute de réflexion, Co-lo-mo-o traversa le hameau, +grimpa, sur un chêne en face de l'île au Diable, et, à trois reprise +différentes, il imita le cri du pivert, cri si âpre qu'il domina les +rugissements de la cataracte. + +Rien ne répondit à cet appel. + +Sans se décourager, Co-lo-mo-o recommença, en imprimant à ses notes une +modulation insaisissable pour toute autre que pour une oreille exercée. + +Cette fois, le cri du pivert s'éleva aussi de l'île au Diable, mais +faible au point qu'à peine on le pouvait entendre. + +--Mon père est en sûreté, se dit le Petit-Aigle; maintenant il faut que +je voie ce qu'on fait à l'ienhus[37]. + +[Note 37: Les Indiens appellent ainsi leurs villages...] + +Il redescendit de l'arbre et continua de monter vers Caughnawagha. + +Arrivé devant le village, il prit un canot sur la grève, le mit à flot, +s'éloigna à quelques mètres du bord du fleuve et exhala un aboiement +prolongé. + +On eût dit un chien renfermé qui se lamentait. + +Peu après, dans l'ombre, Co-lo-mo-o aperçut deux masses noires, glissant +rapidement de son côté. Il se rapprocha sans bruit du rivage. Les +sombres figures entrèrent sans hésiter dans l'eau. + +C'étaient les chiens de Nar-go-tou-ké. + +--Ici, Kagaosk! souffla le Petit-Aigle à voix basse. + +L'Éclair et la Nuée-Sombre nagèrent vers le canot. Il semblait qu'ils +comprissent les désirs de Co-lo-mo-o, car ils ne faisaient aucun bruit, +en avançant. + +--Les Habits-Rouges ne sont pas encore partis, pensa l'Iroquois, en se +baissant pour prendre deux objets que les chiens portaient dans leur +gueule. + +L'un de ces objets était un fusil double, enveloppé dans un fourreau de +cuir imperméable; l'autre une boîte de fer-blanc hermétiquement close, +qui contenait des munitions de chasse. + +D'un geste de la main, le Petit-Aigle renvoya Kagaosk et Kewanoquot. + +Puis il chargea son fusil, arrêta l'embarcation au moyen de ses pagaies, +fichues comme des pieux, contre chaque flanc, dans le sable des battures +sur lesquelles il se trouvait, et resta en observation, étendu au fond +de l'esquif. + +Deux heures s'écoulèrent sans que Co-lo-mo-o eût changé de position. +Tout à coup, un son léger, puis un clapotis le tirèrent de son +immobilité. Il projeta sa tête par-dessus le bord du canot. Ses yeux +fouillèrent les ténèbres et il distingua l'Éclair qui venait à lui. + +--Nos ennemis ne sont plus là; la squaw m'envoie le chien pour me +prévenir; allons savoir ce qui s'est passé, se dit le Petit-Aigle. + +Laissant son embarcation sur la place, il descendit dans l'eau, tenant, +comme les Canadiens, son fusil sur l'épaule, par le canon, et marchant +vers le wigwam, où Ni-a-pa-ah l'attendait dans une anxiété fiévreuse. + +--Que ma mère cesse de craindre, dit-il, avec une certaine hauteur, +en s'arrachant aux embrassements de l'Indienne, le chef est dans une +retraite que les Visages-Pâles ne pourront atteindre. + +--Mais Co-lo-mo-o a couru des dangers? demanda Ni-a-pa-ah d'un ton +timide. + +Co-lo-mo-o est le fils d'un noble sagamo; le danger lui plaît, dit +laconiquement le Petit-Aigle. + +--La bête-à-feu[38] flottante a éclaté? interrogea encore l'Onde-Pure en +examinant avec inquiétude son fils à la lueur d'une torche. + +[Note 38: C'est le nom donné par les Indiens aux bateaux à vapeur: +ils appellent bête-à-feu, sans qualificatif, les locomotives de chemin +de fer, et, par extension, les convois.] + +Celui-ci ne jugea pas à propos de répondre. + +--Le chef a-t-il des provisions? s'enquit-il. + +--Il a emporté de la poudre et des balles. Mais Co-lo-mo-o ne me +racontera-t-il pas comment il a échappé à l'incendie qui, disait-on ce +soir dans le village, a détruit le grand canot des blancs? + +--Il ne s'agit pas de moi maintenant, mais du chef, ma mère, vous +devriez le savoir, répliqua le jeune homme avec la sévérité d'un sagamo +du désert s'adressant à l'une de ses squaws. + +Ce n'était point que Co-lo-mo-o n'aimât Ni-a-pa-ah; mais un orgueil +insoutenable le possédait. Pour lui, la femme était un être inférieur +tenue envers l'homme à une obéissance passive, comme son chien, son +cheval. Une instruction à demi chrétienne n'avait pas réussi à +triompher de ce sentiment qu'avait développé en lui sa grand'mère, la +Vipère-Grise, et le jeune Indien, plein de soumission, de vénération +pour son père, n'admettait pas qu'un fils dût déférer aux ordres d'une +mère. + +--Nar-go-tou-ké a pris tout ce dont il avait besoin, repartit Ni-a-pa-ah +avec un soupir. + +--Quand les hommes de la police sont-ils venus? dit le Petit-Aigle. + +--Comme le soleil se couchait. + +--Combien étaient-ils? + +Ni-a-pa-ah compta sur ses doigts. + +--Dix, répliqua-t-elle. + +--Et ils ont quitté le village? + +--Oui, mon fils, un de nos alliés est venu me l'apprendre. + +Il y eut un moment de silence. + +Son fusil posé à terre devant lui, les mains croisées sur la gueule des +canons, le corps un peu incline, Co-lo-mo-o méditait profondément, quand +les deux chiens, qui s'étaient couchés à ses pieds, se relevèrent +en même temps et allongèrent leur museau sous la porte du wigwam, en +aspirant l'air. + +--On a trompé ma mère, les Habits-Rouges sont encore ici, s'écria +Co-lo-mo-o en épaulant son arme et s'apprêtant à se défendre. + +Mais, soit que les chiens eussent eu une fausse alerte, soit que ceux +qui l'avaient excitée ne jugeassent pas opportun de se montrer, on +n'entendit rien, on ne vit rien paraître. + +Le Petit-Aigle rabaissa son fusil. + +--Les blancs rôdent autour de cette loge, dit-il. Donnez-moi quelques +aliments, ma mère. + +--Irais-tu rejoindre Nar-go-tou-ké? + +--Co-lo-mo-o ira où le chef l'enverra, répondit-il en prenant un bissac +où il plaça un quartier de venaison boucanée, que lui tendit Ni-a-pa-ah. + +Sans mot dire, l'Onde-Pure s'accroupit, en pleurant, près du poêle. + +Le Petit-Aigle jeta le bissac sur son dos et sortit de l'habitation, le +doigt appuyé à la gâchette de son fusil. + +La lune se levait à ce moment et inondait de ses pâles clartés la place +du village. + +L'Indien promena aux environs des regards scrutateurs; mais on ne +discernait créature vivante; toutes les lumières étaient éteintes dans +les huttes iroquoises; le murmure des flots du Saint-Laurent sur la +grève et le bourdonnement éloigné des rapides étaient les seuls sons +perceptibles.. + +Co-lo-mo-o regagna son embarcation et prit le large. + +D'abord, il tourna le cap sur l'île au Diable. Mais, ayant alors +porté ses yeux vers Caughnawagha, il lui sembla voir des ombres qui +s'agitaient derrière la chapelle. + +Cette découverte le fit changer de resolution, et il pointa droit à +l'îlot supérieur. + +Au bout d'une demi-heure de navigation il y abordait. + +Comme l'île au Diable, cet îlot est fortifié par des rochers à fleur +d'eau et un épais fourré du ronces; mais l'accès en est beaucoup moins +périlleux. + +Co-lo-mo-o tira son canot sur le sable, le cacha avec soin, colla +un moment son oreille contre le sol, écouta, et, certain qu'on ne le +poursuivait pas, qu'il n'y avait pas un bateau en mouvement sur le +fleuve, depuis Caughnawagha jusqu'aux rapides, il s'enfonça dans l'île, +où il mangea un peu pour réparer ses forces. + +Aux première lueurs du jour, le cri du pivert résonna au bas de l'îlot, +en face la tête de l'île au Diable. + +Ce cri avait été articulé par Co-lo-mo-o. + +Au bout de l'île au Diable, se dessinèrent les silhouettes de deux +hommes. + +L'un, Nar-go-tou-ké, se mit aussitôt à établir des signaux avec son +fils, tandis que l'autre, muni d'une longue-vue, observait, tour à tour, +la rive méridionale et la rive septentrionale du Saint-Laurent. + +Après avoir été informé, par quelques gestes de Co-lo-mo-o, que la +police, avait opéré une descente chez lui, Nar-go-tou-ké rentra sous le +bois, demeura cinq ou six minutes absent, et revint avec un oiseau dans +la main. + +Il lâcha l'oiseau qui s'éleva lentement dans l'air en obliquant vers +l'îlot. + +Cependant il hésitait à poursuivre son vol de ce côté ou à filer sur +Caughnawagha. + +Un roucoulement de Co-lo-mo-o fit cesser son indécision, et le volatile +vint se percher sur le poignet du jeune Indien. + +Il appartenait à l'espèce appelée tourte par les Canadiens-Français, +espèce si nombreuse dans l'Amérique septentrionale. + +Le Petit-Aigle caressa la tourte, la posa à terre, tira de sa poche un +calepin dont il déchira une feuille, et écrivit ces mots: + +«Les policemen sont venus. Ils doivent être embusqués dans le village. +Se tenir sur ses gardes. Si je puis les dépister, je tacherai de passer +la nuit prochaine.» + +Ayant fini, il roula le papier et l'attacha avec une menue racine +flexible au cou du pigeon qui retourna à l'île au Diable où il disparut. + +Nar-go-tou-ké et son compagnon se renfoncèrent dans les halliers. +Co-lo-mo-o les imita sur son îlot; il replongea vers le centre, se +coucha au pied d'un pin et s'endormit, après toutefois avoir renouvelé +l'amorce de son fusil, qu'il appuya au tronc de l'arbre pour que +l'humidité ne pénétrât point la poudre. + +Ce sommeil devait être funeste à l'Iroquois, car ses actions étaient +épiées depuis longtemps déjà. + +Après avoir fait chez Nar-go-tou-ké une perquisition sans résultat, +le grand connétable, suivant le conseil de Mu-us-lu-lu, avait feint de +repartir pour Montréal, mais il s'était arrêta à Lachine, et trois de +ses hommes, les plus déterminés, avaient, traversé le fleuve. Sous +les ordres du Serpent-Noir, ils se postèrent en vue du wigwam de +Nar-go-tou-ké et firent sentinelle. + +Quoiqu'ils ne fussent pas commissionnés pour arrêter Co-lo-mo-o, leur +mandat portait qu'au besoin il faudrait l'amener devant le surintendant +de la police, afin d'en obtenir le secret de la retraite de son père. + +Quand ils le surent dans le wigwam, les agents voulurent s'emparer de +lui. Mu-us-lu-lu leur fit observer qu'il valait mieux attendre, parce +qu'il ressortirait infailliblement avant le jour et irait trouver +Nar-go-tou-ké. + +L'avis était bon, il fut goûté. + +La police souffrit, que le Petit-Aigle remontât paisiblement dans son +canot et se rendît sans être inquiété à l'îlot. + +--Il nous échappe, damnation! blasphéma un des sbires, lorsque +l'embarcation s'évanouit à ses regards dans la distance. + +--Tu commets une erreur, mon frère, lui dit froidement Mu-us-lu-lu, dont +les yeux suivaient toujours le canot. + +--Pardieu! il a fui à l'autre rive! + +--Non, et nous tenons le loup et le louveteau, dit l'Indien, croyant que +la Pondre s'était réfugié dans l'îlot supérieur, où son fils était en ce +moment. + +Les gens de la police et lui délibérèrent s'ils se rendraient +immédiatement à l'îlot, ou s'ils attendraient le lever du soleil. +Mu-us-lu-lu voulait se mettre tout de suite à l'oeuvre. Mais les autres +étaient fatigués par la veille. Peut-être aussi une expédition en +pleine nuit sur le Saint-Laurent leur souriait-elle médiocrement. Ils +résolurent de rester en embuscade jusqu'à ce qu'il fit jour. + +Au lever de l'aurore, conduits par le Serpent-Noir, ils atterrissaient à +quelques pas de Co-lo-mo-o, qui dormait encore d'un sommeil de plomb. + +Avant qu'il eût eu le loisir de se disposer à la résistance, il fut +attaqué, désarmé et garrotté. + +--Lâche! dit-il, en crachant avec mépris au visage de Mu-us-lu-lu; tu +as vendu ta fille à un Kingsor, et maintenant tu leur vends les chefs +glorieux des Iroquois. Va! tu ne mens pas à ton sang, c'est bien celui +d'un blanc débauché et d'une Indienne éhontée! + +Un sifflement grinça, avec un rire infernal, entre les dents du +Serpent-Noir. + +Mais il ne répondit rien, et, laissant Co-lo-mo-o sous la surveillance +des agents de police, il visita l'île en tous sens. + +Son désappointement fut vif, en ne trouvant pas ce qu'il cherchait. + +Il revint très-contrarié près du captif. + +--Rien, dit-il à ses gardiens; le loup nous a éventés. + +--Il est peut-être bien dans cet endroit-là, observa l'un en indiquant +du doigt l'île au Diable. + +--Mon frère s'imagine-t-il que le wolverenne peut se changer en poisson? +répliqua Mu-us-lu-lu avec un sourire ironique. + +--C'est vrai, ajouta l'autre policeman; il n'y a qu'un poisson ou un +oiseau qui puisse aller là-dedans. Mais, bah! nous tenons le petit, nous +saurons bientôt ce qu'est devenu le père. + +--Si on voulait me le donner, oui, dit le Serpent-Noir. + +--Comment cela! + +--Mes frères ne savent pas faire parler la langue d'un sauvage. Ils +interrogeront celui-ci, et il ne répondra pas. Moi, je commencerais +par lui approcher les pieds d'un brasier ardent et je le laisserais là +jusqu'à ce qu'il eût conté son histoire. Mais mes frères blancs ne sont +pas habiles comme les Peaux-Rouges! + +--Non, non, dit un agent avec un geste de dégoût; et j'espère que jamais +les blancs n'auront l'habileté de leurs frères peaux-rouges. Allons, +virons de bord et menons notre prisonnier au grand connétable. Après +tout, la capture n'est pas si mauvaise. + +Co-lo-mo-o, poings et pieds liés, fut transporté dans le canot qui +reprit aussitôt la route de Caughnawagha. + +Une foule d'Indiens était assemblée sur la plage pour assister au +retour de la police; et parmi ces Indiens, on remarquait Ni-a-pa-ah, +l'Onde-Pure. + + + + + CHAPITRE VIII + + DE MONTRÉAL A CAUGHNAWAGHA + + +Au moment où madame et mademoiselle de Repentigny descendirent de leurs +chambres, habillées pour la petite excursion qu'elles avaient projetée, +M. et madame Cherrier entraient dans le parloir où sir William King +attendait, en feuilletant des keepsakes. + +Ce parloir ou salon était une grande pièce quadrangulaire dans laquelle +régnait le confortable américain, et décorée avec un goût vraiment +français. + +Xavier Cherrier et sir William King se saluèrent froidement. Une de +ces antipathies secrètes dont la cause échappe, mais qui, comme des +prophètes de malheur, nous éloignent souvent de certaines personnes, +sans motif apparent, avait, dès leur première entrevue, inspiré au +Canadien de la répulsion pour l'officier anglais. + +Celui-ci avait fait quelques efforts dans le but de se rapprocher, car, +amis intimes de Léonie, Cherrier et sa femme exerçaient de l'influence +sur les dispositions de la jeune fille. Vaines tentatives! Fort riche, +très-considéré, Xavier s'était montré insensible aux avances de sir +William. D'où colère et haine de ce dernier, qui ne manquait jamais +une occasion d'exprimer, avec la hautaine politesse britannique, son +aversion pour les Français. + +En politique, Xavier marchait avec les libéraux, c'est-à-dire les +patriotes, comme ils s'intitulaient, et sir William avec les loyalistes, +ainsi qu'on avait baptisé les sujets fidèles à la couronne d'Angleterre. + +--Je vous félicite, monsieur, de vous être tiré sain et sauf de +l'épouvantable catastrophe d'hier, lui dit Cherrier en s'asseyant. + +--Je vous suis reconnaissant, très-reconnaissant pour votre sollicitude, +répondit ironiquement l'officier; mais permettez-moi de vous renvoyer +les félicitations, car vous-même et madame,--il s'inclina légèrement en +regardant Louise,--avez eu le même bonheur que moi. + +--On dit que vous avez perdu un bataillon entier? + +--C'est vrai, très-vrai; mais vos rebelles n'auront pas trop lieu de +s'en réjouir; sir Francis Head dépêchera d'autres troupes pour leur +laver la tête, repartit l'Anglais d'un ton de défi. + +--Ah! monsieur, vous êtes injuste envers mes compatriotes, dit gravement +Cherrier. Pas un d'eux ne se réjouira d'un événement qui sera, j'en suis +sûr, considéré comme une calamité publique, sans distinction d'origine +ou de parti. + +--Bien répliqué! bravo, mon cousin! cria la voix fraîche de Léonie, qui +avait entendu les derniers mots de cette conversation par la porte du +salon laissée entr'ouverte. + +Et la sémillante jeune fille entra en achevant de boutonner ses gants. + +Elle tendit la main à Cherrier et courut embrasser Louise. + +--Comme vous arrivez à propos, dit-elle après avoir pris des nouvelles +de leur santé; nous partons pour Caughnawagha. Vous êtes des nôtres, +n'est-ce pas? + +Et comme Guerrier consultait sa femme du regard: + +--Oh! reprit Léonie, ma cousine vient. D'abord je veux passer la +journée avec elle. Nous luncherons[39] à votre maison de Lachine et nous +reviendrons tous dîner ici. + +[Note 39: On sait que le lunch est le goûter des Anglais et des +Américains.] + +--Mais, dit Xavier, serait-ce une indiscrétion que de vous demander?... + +--Pas du tout, pas du tout. Nous allons à Caughnawagha... + +Elle s'arrêta et rougit. + +L'arrivée de madame de Repentigny, qui venait de donner des ordres à +ses domestiques, lui fut un excellent prétexte pour ne pas terminer sa +réponse. + +La première expliqua à Cherrier qu'elle voulait remercier le sauveur de +sa fille et lui offrir quelque gage de sa gratitude. + +--Je doute qu'il accepte rien de vous, dit Louise. + +--Un sauvage! fit Léonie. + +--Ce serait singulier, très-singulier, grasseya sir William. + +--Oh! continua Louise, je connais les sauvages! + +--Écoutez madame, elle les a fréquentés, très fréquentés, dit l'officier +d'un ton qui prétendait, être méchamment spirituel. + +Xavier saisit l'impertinence. Il ne daigna pas la relever. Mais la +pétulante Léonie se chargea de ce soin. + +--Je crois, dit-elle d'un air froid et sérieux, je crois, sir William, +que vous oubliez à qui et devant qui vous parlez. + +L'Anglais se mordit les lèvres, et madame de Repentigny, voulant changer +la tournure de la conversation, s'écria, comme si elle n'avait pas +remarqué ce petit incident: + +--Eh bien, c'est dit, ma cousine et mon cousin, vous venez avec nous. + +--Acceptons-nous, Louise? demanda Cherrier à sa femme. + +--Pour moi, dit-elle gaiement, je n'y ai pas objection. + +--Et moi, repartit-il, je serai enchanté de voyager avec ma petite +cousine pour la faire endêver. + +--Oui-dà! dit Léonie; et moi, je parie qu'à ce jeu je vous damerai le +pion! + +--Joli, joli, en vérité, très-joli, excessivement joli! intervint sir +William, désirant se faire pardonner sa malencontreuse allusion. + +--Oh! de grace, lui dit la jeune fille, ne canonnez pas comme cela dès +le matin avec le plus formidable de vos superlatifs, sans quoi nous +serons perdus avant deux heures d'ici. + +Cette riposte fut accueillie par un rire général, au grand déplaisir de +celui qui en était, l'objet. + +Son ressentiment pour Cherrier augmenta. + +--Voyons, sir William, poursuivit Léonie, ne froncez pas ainsi les +sourcils; vous êtes laid dans ce rôle, mon cher. Si je vous y voyais +souvent, eh bien, là, vrai, j'en aurais un mortel chagrin. Offrez votre +bras à maman, je prends celui de mon cousin, et en avant! + +Le carrosse de madame de Repentigny était spacieux: on y accommodent +aisément six personnes. + +La jeune fille régla les places; sa mère, Louise et elle sur le siége du +fond, les messieurs sur celui du devant, sir William en face de madame +de Repentigny, Xavier à l'autre coin, vis à vis de Léonie. + +La voilure sortit de la maison, enfila la rue de Bleury, tourna +à droite, dans la rue Notre-Dame, et, parcourant toute la rue +Saint-Joseph, arriva au bureau de péage (toll gate) du chemin de +Lachine. + +Ce chemin serpente sur des hauteurs, d'où l'on découvre le Saint-Laurent +à gauche, dans une profonde et grasse vallée, à droite, des bois épais, +entrecoupés par des jardins potagers et des champs. + +Il est délicieux en été: le gazouillement des oiseaux, la riche +floraison de la campagne, le parfum des fleurs, la gentillesse du +paysage se combinent pour lui prêter des agréments. + +Mais, au mois d'avril, il présente peu de séductions. La terre est +nue, ou marquetée par des amas de neige et de glace qui ont résisté aux +premières injonctions du soleil; ou bien elle est à demi-noyée sous les +eaux. Pas de feuillage chuchotant, pas de chanteurs ailés pour réjouir +les yeux et les oreilles, pas de senteurs embaumées pour flatter +l'odorat. Mais des arbres décharnés, squelettiques, on quelques +sapins aux sombres rameaux sur lesquels, seul, le grimpereau jette, en +sautillant, son cri aigu, et l'odeur de la résine qui vous prend à la +gorge. + +Cependant, comme il faisait très-beau ce jour-là, Léonie avait voulu +qu'on laissât ouvert un des vasistas de la voiture, afin de savourer, +avait-elle dit, les douces haleines du printemps. + +Le carrosse avait traversé les Tanneries, petit village à une lieue de +Montréal et à deux environ de Lachine; il moulait péniblement une côte +escarpée, lorsque soudain un coup de feu retentit à quelque distance, +dans la direction du Saint-Laurent, dont on distinguait les rapides, à +travers la bruine follette qui dansait sur la fleuve. + +Presque au même instant, un oiseau, s'introduisant par le vasistas, +s'abattit sur les genoux de Léonie. + +Après un petit mouvement de frayeur, la jeune fille s'exclama: + +--Ah! mon Dieu! une tourte! elle est blessée! + +--Oui, mais vous allez vous tacher, dit Cherrier, qui, prenant le +volatile, comme pour garantir Léonie du sang qu'il perdait par une +patte, lui enleva adroitement un papier roulé et attaché avec une +fibrille sous son cou. + +Si leste qu'eût été Xavier, sir William l'avait vu. + +--Qu'est-ce que cela? dit-il en étendant la main vers le Canadien. + +--Voulez-vous bien ne pas toucher mon oiseau! répliqua Léonie en lui +frappant sur les doigts. + +En ce moment un homme, armé d'un fusil, parut sur le bord de la route. + +--Ohé! l'ami, vous n'auriez, pas aperçu un pigeon? demanda-t-il en +anglais au cocher. + +--C'est le chasseur, murmura Léonie. J'ai envie de cette tourte. Je veux +l'élever. Chut! + +--Non, répondit le cocher, ignorant que l'oiseau était entré dans la +voiture. + +--Ah! maugréa l'homme eu s'éloignant, cette maudite bête m'échappe +encore. Mais je saurai bien la retrouver! + +--Bon, le voici partit, le méchant! dit Léonie. Pensez-vous, mon cousin, +que ma tourte guérisse? + +--Elle n'a qu'une écorchure, ce ne sera rien, répondit Xavier, eu +examinant la patte de l'oiseau. + +--Et un billet? intervint sir William. + +--Un billet! quel billet? fit mademoiselle de Repentigny, surprise. + +Cherrier pâlit: pour cacher son trouble, il se pencha sur la colombe, et +étancha, avec un mouchoir, le sang qui coulait de sa blessure. + +--Curieux, très-curieux, répondit l'officier en souriant malignement. + +--Mais, enfin, quelle est celle énigme? interrogea Léonie. + +--Votre cousin vous en donnera l'explication, dit l'Anglais. + +--Je ne comprends pas, balbutia celui-ci. + +--Vous êtes des sphinx, messieurs, je renonce à vous deviner, dit la +jeune fille. Mais laissons cela. Comment appellerai-je ma tourterelle! +Pauvre petite! faut-il être cruel pour tuer ces innocentes créatures-là! +Oh! les hommes sont des monstres! Sir William, aidez-moi à lui trouver +un nom. + +--Volontiers, my dear, très-volontiers; appelez-la la messagère, dit-il +en jetant un regard ironique à Cherrier. + +--Moi, dit Léonie, je la nommerais Délivrance. + +--Délivrance! Oui, c'est cela, dit Xavier, eu se tournant vers sa femme. + +--Ah! le maladroit? elle ne le mérite que trop ce nom! s'écria Léonie. + +Cherrier, qui n'avait cessé de tenir la tourte, venait de la laisser +échapper, comme par mégarde, et elle s'envolait à tire d'aile. + +--Oh! grondez-moi bien fort, car je suis un nigaud! Mais, ma chère +cousine, je vous aurai une autre colombe. + +--Une autre, je ne m'en soucie guère; c'est celle-là que je voulais, dit +la jeune fille d'un ton boudeur. + +L'entretien roula sur ce sujet jusqu'à ce qu'ils arrivassent à Lachine, +charmant village sur le bord du Saint-Laurent. + +La Compagnie de la baie d'Hudson y a ses entrepôts, et le gouverneur de +cette Compagnie sa résidence habituelle. + +--Avec votre permission, vous descendrons chez nous, dit Xavier en +s'adressant à madame de Repentigny. + +--Quoi! vous ne viendriez pas jusqu'à Caughnawagha! + +--Non, dit Louise. Il vaut mieux, je crois, que vous fassiez seules +votre visite. Les Indiens sont susceptibles; la présence de tant de +monde les importunerait. Sir William vous accompagnera de l'autre côté +de l'eau; mais il fera bien de ne as aller avec vous chez le libérateur +de ma cousine. + +--Juste, très-juste, appuya l'officier. + +Sans savoir pourquoi, Léonie désirait intérieurement n'avoir pas d'autre +témoin que sa mère de son entrevue avec le pilote iroquois. + +--Alors, vous nous attendrez ici, dit-elle. + +--Oui, répondit Xavier, et Louise vous préparera un lunch avec ces +gâteaux à l'indienne que vous aimez tant. + +--Stop! cria-t-il au cocher, en frappant contre la vitre placée sous le +strapontin. + +La voilure s'arrêta. Cherrier sauta sur le sol, saisit délicatement sa +femme dans ses bras, la déposa près de lui, et, après avoir salué leurs +compagnons de la main, les deux époux s'enfoncèrent sous une belle +avenue de cadres qui conduisait à une coquette maison de campagne. + +Le carrosse reprit sa course. + +Au bout de cinq minutes, il fit une nouvelle halte. + +Les dames de Repentigny et sir William mirent pied à terre sur un quai +du Saint-Laurent, au lieu occupé aujourd'hui par l'embarcadère du chemin +de fer. + +La traversée entre Lachine et Caughnawagha ne se faisait pas alors +en bateau à vapeur. _L'Iroquois_, ce puissant steamboat qui relie +maintenant les deux rives du fleuve, n'existait pas. Pour aller de l'une +à l'autre, on se servait de canots dirigés par des Indiens. + +Le trajet s'accomplit sans accident. + +--Vous ne nous escorterez pas plus loin, beau cavalier, dit en +débarquant Léonie à sir William; faites faction ici, mon preux, et +surtout ne vous laissez pas fasciner par les attraits des aimables +sauvagesses d'alentour, car je suis jalouse, oh! terriblement jalouse... +de vous!... ajouta-t-elle en souriant. + +Sir William se rengorgea. + +--Depuis que j'ai eu l'extrême felicité de vous contempler pour la +première fois, mes yeux ne voient plus que votre image adorable, +très-adorable! + +Léonie éclata de rire. + +--Alors donc, dit-elle, restez mentalement en extase devant mon image +adorable, très-adorable; je vous y autorise. Votre extrême félicité sera +sans bornes! + +Et elle rejoignit madame de Repentigny, qui se faisait indiquer la +demeura de l'Indien qui, la veille, avait piloté le _Montréalais_. + +Jamais auparavant Léonie de Repentigny n'avait visité Caughnawagha. +L'affreuse nudité des cabanes, l'odeur marécageuse, malsaine, qu'on +respirait, l'apparence chétive des enfants déguenillés grouillant autour +des huttes, la torpeur apathique peinte sur les traits des femmes et +des hommes, l'air de désolation et de dénuement qui formait le fond +du tableau, tout cela était bien propre à serrer le coeur, à remplir +l'esprit d'une inexprimable tristesse. + +Aussi Léonie se serrait-elle timidement et presque tremblante contre sa +mère, à qui elle donnait le bras. + +Elles n'eurent pas de peine à trouver l'habitation qu'elles cherchaient. + +Sa bonne mine relative, l'aisance qu'elle annonçait, dissipèrent la +mélancolie de la jeune fille et lui rendirent une partie de sa gaieté +naturelle. + +Des groupes assez nombreux d'Indiens stationnaient devant le wigwam. + +Ils causaient avec animation. A la vue des dames, ils se rangèrent, plus +par crainte que par déférence, pour les laisser passer. + +Elles s'avancèrent vers la porte de la maisonnette. Mais là un homme de +la police leur barra le chemin: + +--On n'entre pas, dit-il brusquement. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda la mère de Léonie. + +--Le grand connétable procède à une enquête. + +--Au sujet de l'incendie du Montréalais, sans doute! + +--Non, il s'agit des rebelles. + +--N'est-ce pas ici que reste un pilote nommé Co-lo-mo-o? + +--Le fils de ce brigand de Nar-go-tou-ké qui nous a échappé? c'est cela. + +--Je voudrais lui parler. + +--Impossible. Ou l'interroge: j'ai ordre de ne laisser entrer personne. + +--Je suis madame de Repentigny; veuillez porter mon nom au grand +connétable. + +Le factionnaire savait que M. de Repentigny occupait un poste supérieur +dans l'administration coloniale. Devenu aussitôt plus poli, il salua +humblement les deux dames, en balbutiant quelques excuses, et les +introduisit dans la cabane de Nar-go-tou-ké. + +Le sein de Léonie battit si fort, à cet instant, que, honteuse de +son émotion, elle eut voulu pouvoir se cacher derrière sa mère. Mais +aussitôt le spectacle qui lui frappa les yeux changea sa confusion en un +douloureux étonnement. + +Son sauveur, les mains liées derrière le dos, comme un criminel, était +debout devant une table, sur laquelle un homme écrivait tandis qu'un +autre adressait des questions au captif. + +Près de lui, à un pilier qui supportait le toit de la cabane, on voyait +attachée une Indienne, les vêtements en désordre, la bouche couverte +d'un haillon. Entre eux, au milieu d'une mare de sang, gisait le cadavre +d'un chien. + +L'indienne, c'était Ni-a-pa-ah; le cadavre, c'était celui de Kewanoquot. + +A l'arrivée de son fils enchaîné, Ni-a-pa-ah avait bondi, comme une +lionne sur Mu-us-lu-lu auteur de la capture, et ne pouvant se servir +de ses mains, elle lui avait arraché le nez avec ses dents. Puis, elle +s'était jetée sur les hommes de police qui avaient eu beaucoup de +peine à se rendre maîtres de cette mère en furie. L'ayant garrottée +et bâillonné ils la traînèrent avec Co-lo-mo-o dans le wigwam pour y +attendre l'arrivée du grand connétable, qu'ils envoyèrent chercher +à Lachine. Mais à la porte de la hutte, ils furent reçus par deux +adversaires formidables auxquels ils n'avaient pas songé. Kagaosk et +Kewanoquot, les chiens de Nar-go-tou-ké, se précipitèrent sur les agents +de police. Un combat terrible s'engagea. Deux hommes furent blessés +plus ou moins grièvement. Ils allaient abandonner la partie, quand +le troisième réussit à tuer Kewanoquot d'un coup de pistolet. Kagaosk +restait, haletant, fou de rage, prêt à venger la mort de son compagnon. +Mais le bruit de la détonation avait attiré plusieurs Indiens amis de +Mu-us-lu-lu. Ils se ruèrent sur le brave animal, qui, sentant que les +chances n'étaient plus égales, sauta par-dessus les épaules de ses +assaillants et s'enfuit dans le bois. + +Il était plus de midi lorsque le grand connétable, qui avait fait, la +veille, à Lachine, quelques libations avec le gouverneur de la baie +d'Hudson, se décida à venir examiner le prisonnier et recommencer ses +perquisitions dans le wigwam de Nar-go-tou-ké. + +Il ouvrait l'enquête, comme madame de Repentigny et sa fille parurent +dans la salle. + +Surpris de cette visite inattendue, il se leva pour la recevoir. + +A ce même moment des cris aigus se firent entendre. + + + + + CHAPITRE IX + + L'EMPLUMEMENT + + +Sir William King, lieutenant au 32° de ligne, ne manquait pas de raisons +pour redouter une excursion à Caughnawagha, principalement en compagnie +des dames de Repentigny. + +Aux colonies, la vie de garnison est une vie de désoeuvrement. On s'y +ennuie comme dans un exil. Pour tromper le temps et charmer les +heures d'oisiveté, sir William King avait cultivé diverses amourettes +«inconséquentes, très-inconséquentes,» suivant son expression. Entre +autres une jeune sauvagesse de Caughnawagha, la fille de Mu-us-lu-lu. +Le bruit courait même, dans le village, que ce chef n'ignorait pas cette +intrigue, mais qu'il était grassement payé pour fermer les yeux. + +Partout, jusque chez les sauvages, il y a des mauvaises langues. + +Cependant, si le Serpent-Noir feignait de n'en être point instruit, +les Iroquois, n'ayant sans doute pas le même intérêt à se taire, +s'indignaient hautement de cette liaison. Ils sont fort susceptibles +à pareil égard, et plus d'un blanc qui s'est avisé de galantiser leurs +squaws, a payé cher son imprudence. + +Ce n'est pas que ni eux ni elles aient des prétentions; à la vertu, ô +Dieu non! Hommes et femmes sont débauchés, libertins; la chasteté ne +fait pas leur joie; mais,--tout abâtardis qu'ils sont physiquement +et moralement,--ils ne souffrent pas volontiers que les autres races +s'introduisent dans leur bourgade pour y courtiser les indiennes. + +En cela, la jalousie me paraît être le sentiment qui domine les +premiers; car, infiniment moins prudes, les les dernières achalandent, +sans façon, pour la plupart, leurs charmes équivoques dans les rues de +Montréal et dans les localités qui avoisinent Caughnawagha. + +Un dicton populaire, un peu trop hardi pour que je l'ose citer, y a même +stigmatisé leur incontinence. + +La présence de sir William dans la bourgade indienne avait été remarquée +plus d'une fois. + +Les habitants se fâchèrent. Ils résolurent de jouer à l'officier un tour +dont ils sont coutumiers et dont l'effet est de singulièrement refroidir +la bravoure des séducteurs. + +Averti par sa maîtresse de ce qui se complotait coutre lui, le Jeune +homme cessa de la voir à Caughnawagha. + +Les Iroquois n'en demandaient pas davantage. Pourvu que les +Visages-Pâles n'apportent pas le désordre chez eux, ils sont satisfaits. +Au dehors, leurs squaws sont à peu près libres d'agir comme il leur +plaît. Rarement un père ou un mari prendra souci des débordements de sa +femme ou de sa fille, s'ils ont lieu à distance du village; et je l'ai +dit, celles-ci jouissent avec usure de cette liberté. + +Pour en revenir à sir William, craignant de se faire voir, il s'était +caché une saussaie sur le bord du fleuve. Là, il avait allumé un cigare +et se félicitait sincèrement d'avoir échappé au danger de traverser +Caughnawagha. + +--C'eût été épineux, très-épineux, _by jove_, murmura-t-il, en se noyant +dans un nuage de fumée bleuâtre. + +Par malheur, il comptait sans les Indiens qui l'avaient amené avec les +dames de Repentigny. + +Reconnu par ceux-ci, qui étaient des ennemis de Mu-us-lu-lu, il ne +devait pas échapper au châtiment dont on l'avait menacé. + +Dès qu'ils eurent amarré leur canot au rivage, ils volèrent aux +premières maisons et annoncèrent que l'Habit-Rouge était au village. +Il avait, ajoutèrent-ils, un rendez-vous avec sa maîtresse, car il +l'attendait dans un bouquet d'arbres, près de la baie. + +La nouvelle se répandit avec la célérité de l'éclair. + +Une vingtaine d'hommes, autant de femmes, entourèrent bientôt la +saussaie où sir William admirait toujours son bonheur «providentiel, +très-providentiel,» en humant les parfums du meilleur havane qui eut été +jamais importé à Montréal. + +Surpris par cette bande hostile, il essuya pourtant de faire résistance. +Mais que pouvait-il? On lui lia les mains l'une contre l'autre; on lui +passa aux jambes une corde, qui, sans lui interdire complètement la +marche, le gênait et l'empêchait de courir. + +Alors seulement, et quoiqu'il en coûtât é son amour-propre, sir William, +incapable de lutter, se mit à crier, dans l'espoir que Mu-us-lu-lu ou +quelque âme charitable viendrait à son secours. + +Mais aussitôt les sauvages, sachant que la police de Montréal était dans +le village, lui appliquèrent sur la bouche une vieille guenille en guise +de bâillon. + +Les cris de l'officier cessèrent, et personne ne se montra pour +s'interposer entre ses bourreaux et lui. + +Ceux-ci alors se divisèrent en deux partis: les uns l'entraînèrent +vers le bois, les autres s'en furent chercher dans leur hutte, qui une +chaudière, qui du goudron ou de la résine, qui une tonne vide, qui +des poches[40] pleines de ce duvet de canard sauvage dont les Iroquois +faisaient alors commerce avec les matelassiers de Montréal. + +[Note 40: C'est le vieux mot français, toujours employé au Canada +comme équivalent de sac.] + +Tous ces objets furent portés dans clairière à deux ou trois cents pas à +l'intérieur du bois. + +La foule dressa un bûcher, en chantant et en dansant, comme aux plus +belles époques de l'histoire de la tribu. Cependant on s'abstenait de +vociférations de peur d'attirer les policemen. + +Le bûcher prêt et allumé, la chaudière fut placée dessus; on la remplit +de goudron et de résine, et les sacs de duvet furent ouverts, pendant +que les femmes dépouillaient lestement le pauvre sir William King de +ses vêtements, sans même,--_pro pudor!_--faire grâce pour celui que les +dames anglaises défendent de nommer en leur compagnie. + +L'infortuné jeune home se fatiguait en efforts inouïs, mais infructueux, +pour parler. Ne prévoyant que trop le supplice honteux auquel il était +réservé, il eût payé son pardon d'une partie de tout ce qu'il possédait. +Mais les sauvages ne le voulaient écouter. Ils riaient de son visage +boursouflé, de ses yeux écarquillés par la tension des muscles, de la +sueur qui coulait à grosses gouttes de son front. Ils se moquaient des +larmes de rage dont ses paupières étaient garnies, ils se livraient à +d'ignobles plaisanteries sur les formes grêles du malheureux Anglais, et +les squaws rivalisaient de méchanceté avec les hommes. + +Dès qu'il eut été remis à l'état primitif, coupant des ronces on +arrachant des orties, elles le fustigèrent à qui mieux mieux. + +Sous les coups de cette cruelle flagellation, l'officier sautait, +tombait à terre, s'y roulait, se démenait dans tous les sens, et se +consumait en vaines tentatives pour briser ses entraves. + +Mais ni l'horreur de ce spectacle, ni les battements précipités de son +coeur qui résonnait comme un marteau sur une enclume, ni les sons sourds +et caverneux échappés de sa poitrine à travers le bâillon, n'étaient +faits pour toucher les Iroquois. Bien au contraire, ils excitaient leur +férocité à ce point que quelques-uns, en souvenir des glorieux exploits +de leurs ancêtres, proposèrent de le brûler à petit feu. + +Les sauvagesses appuyèrent à l'envi cette terrible proposition. + +--Sacrifions-le à Athaënsie, dit l'une. + +--Oui, dit une autre, ainsi nous nous vengerons des injures que nous ont +faites les Visages-Pâles. + +--Il faut faire rougir des bâtons pointus au feu et les lui enfoncer +dans les chairs, ajouta une troisième. + +--Je commence, s'écria une vieille sorcière édentée arrachant au brasier +un tison enflammé et l'appliquant froidement sur le, dos du misérable +sir William, qui fit un bond et alla rouler un peu plus loin, à la +grande hilarité de ses tourmenteurs. + +L'exemple de la squaw ne pouvait manquer de trouver des imitateurs, et +l'officier courait déjà risque de périr dans des souffrances affreuses; +mais un des chefs du complot les arrêta. + +--Prenons garde, mes frères, dit-il; les Habits-Rouges sont maintenant +les plus forts. Si nous tuions ce chien, comme il le mérite, ses +complices nous pendraient. Il vaut mieux attendre et nous contenter +aujourd'hui de l'emplumer. + +Comme une goutte d'eau sur un vase en ébullition, les paroles de ce +chef calmèrent l'effervescence des Indiens. + +Ils cessèrent un instant de torturer sir William pour s'occuper aux +préparatifs de son emplumement. + +Le goudron et la résine étant fondus, mêlés ensemble, on versa le +contenu de la chaudière dans la tonne vide, dont un des fonds avait été +enlevé. + +Ensuite, sur le gazon de la clairière, les sauvagesses firent un lit de +duvet. + +Quand cela fut terminé et que le liquide se fut un peu refroidi de +manière à être presque supportable à la main. Les Iroquois saisirent par +le corps l'Anglais épuisé et le plongèrent dans la cuve de goudron. + +Il avait les membres en sang, la chaleur dévorante de ce bain lui rendit +pour un moment toute son énergie, elle la tripla; contractant les poings +par un mouvement désespéré, il brisa ses liens, arracha son bâillon, et +proféra un cri qui n'avait plus rien d'humain. + +En même temps il essaya de sortir de la tonne. Mais aussitôt les +sauvages la poussèrent par derrière et il fut renversé avec elle. + +La matière fluide l'inonda de toutes parts. + +Empêtré dans cette glu, meurtri, brûlé, les chevilles maintenues par +une corde, le pauvre sir William était toujours à la merci de ses +persécuteurs, qui, échauffés par les excès de leur barbarie, ne +songeaient plus que ses déchirants appels pouvaient être entendus des +gens du grand connétable. + +L'ayant traîné sur le lit de duvet et roulé jusqu'à ce qu'il fût tout +couvert de plumes, ils le relevèrent, coupèrent la corde qu'il avait aux +jambes, et le chassèrent devant eux, hors du bois, vers le village. + +Sauf l'incident des charbons, cette pratique révoltante est généralement +en usage à quelques variantes près, parmi les paysans du l'Amérique +septentrionale qui l'ont apprise aux Indiens [41]. + +[Note 41: Ils l'appliquent dans le cas de séduction, adultère, +mariage entre gens d'âges très-différents, etc.] + +Pendant qu'elle s'accomplissait, madame de Repentigny et sa fille +entrèrent, comme il a été dit, dans le wigwam de Nar-go-tou-ké. + +A la vue de Co-lo-mo-o, la mère avait demandé par un regard rapide à +Léonie. + +--Est-ce là ton sauveur! + +--Oui, murmura la jeune fille en baissant douloureusement les yeux vers +le sol. + +Elle avait l'âme navrée. Des pleurs silencieux s'amassaient déjà sous +ses paupières et commençaient à glisser sur ses joues. + +En l'apercevant, Co-lo-mo-o tressaillit. Mais ce tressaillement fut +léger, rapide. L'éclair n'est pas plus prompt, ne laisse pas plus de +trace. Un calme impénétrable lui succéda. + +La scène avait duré quelques secondes seulement. + +--Daignez vous asseoir, mesdames, disait le grand connétable en +approchant un banc de bois; les sièges, ajouta-t-il gaiement, sont rares +et peu confortables ici, mais à la guerre comme à la guerre. + +--Merci, monsieur, dit madame de Repentigny. + +--Si, reprit le magistrat, vous désirez me parler en particulier..... + +--Du tout, monsieur; nous sommes venues pour remercier ce jeune homme +qui, hier, a sauvé la vie à ma fille..... + +--Ce sauvage! fit le grand connétable, en désignant du doigt Co-lo-mo-o. + +--Lui-même, monsieur. + +--C'est bien heureux pour lui, car son père est un rebelle de la pire +espèce. Nous avons un mandat d'amener contre lui. Il s'est caché quelque +part dans les environs, son fils le sait; il connaît sa retraite, mais +il ne veut pas le révéler. J'ai beau l'interroger, le gaillard fait la +sourde oreille. Oh! mais nous en viendrons à bout! + +--Il est donc coupable? demanda madame de Repentigny. + +--Coupable de dissimulation, répondit sévèrement le magistrat. + +--Mais, monsieur, cacher son père, ce n'est pas un crime, après tout, +c'est plutôt une bonne action, observa Léonie en rougissant. + +--Ce n'est pas ainsi que la loi l'entend, mademoiselle; pas ainsi, +répéta-t-il en se caressant le menton. + +--Cependant, reprit madame de Repentigny, vous ne l'emmènerez pas en +prison? + +--S'il refuse de parler, j'y serai forcé, bien malgré moi, voyant +l'intérêt que vous lui témoignez. + +Et, interpellant Co-lo-mo-o d'un ton paternel: + +--Allons, mon ami, lui dit-il, soyez raisonnable. Répondez à nos +questions. Que diable, nous ne lui voulons pas plus de mal qu'à vous +à votre père! C'est simplement pour un examen que nous le cherchons. +Dites-moi où il est, et on vous lâche, vous et votre mère, quoiqu'elle +ait, m'a-t-on dit, malmené mes gens. + +L'Indien ne prononça aucune parole; mais à cette allusion touchant +Ni-a-pa-ah, il abaissa ses regards sur elle et un nuage couvrit son +front. + +--Vous le voyez, mesdames, j'y mets toute la douceur, mais je n'en puis +rien faire, malgré ma bonne volonté. Il brave la justice, l'insensé! +Oh! mais, mon drôle, nous avons à la prison une petite collection +d'instruments qui desserraient les dents à un mort! + +--Voulez-vous me permettre de lui parler? dit madame de Repentigny. + +--Enchanté de vous être agréable, madame, répondit galamment le grand +connétable. + +Et, après un moment île réflexion: + +--Si vous désirez l'entretenir en tête-à-tête? reprit-il. + +--Non, c'est inutile, je vous remercie, monsieur. Tout le monde peut +entendre ce que j'ai à dire à ce brave garçon. Il a arraché ma fille A +la mort qui la menaçait sur le _Montréalais_, et nous sommes heureuses, +elle et moi, de lui exprimer en public notre reconnaissance. + +--Oh! oui, s'écria vivement Léonie, et, pour ma part, cette +reconnaissance sera éternelle. + +S'animant, elle fit un pas vers Co-lo-mo-o et lui dit: + +--Croyez bien, monsieur, que vous n'aurez pas obligé une ingrate. S'il +est quelque chose que nous puissions faire pour vous, dites. Mon père a +du crédit, il ne refusera pas de l'employer pour le sauveur de sa fille. + +Le nuage qui assombrissait le front du Petit-Aigle se dissipa. Une lueur +brillante resplendit sur son visage, mais il resta muet. + +--Voulez-vous, continua la jeune fille, que nous priions le grand +connétable de vous enlever ces liens qui blessent vos bras? + +L'Indien ne sembla pas avoir entendu cette offre. + +--Et votre pauvre mère, poursuivit Léonie, voulez-vous que nous lui +fassions rendre la liberté? + +--Je vous remercie et pour elle et pour moi, mademoiselle répondit +Co-lo-mo-o, en très bon français, mais avec cet accent unique, +fascinateur, qu'ont la plupart des Peaux-Rouges de l'Amérique +septentrionale qui parviennent à parler notre langue. + +Léonie ne s'attendait pas à la réponse; elle devint rouge comme une +cerise. + +--Si vous en avez le pouvoir, ajouta le Petit-Aigle, soyez assez bonne +pour faire ôter les cordes qui meurtrissent les poignets de ma mère. +Quant à moi, je vous sais gré de votre attention, mais cela est inutile. +Fils d'un chef illustre, je serai digue de lui! + +--Toujours vantards, ces sauvages! fit le grand connétable, en haussant +les épaules. + +--Monsieur, lui dit madame de Repentigny, je joins mes instances à +celles de ma fille pour vous supplier..... + +--Je vous entends, madame, je vous entends; mais si nous laissons à +cette squaw l'usage de ses membres, elle se jettera sur nous comme une +enragée qu'elle est. + +--Je promets qu'elle se tiendra tranquille, dit froidement Co-lo-mo-o. + +Et il adressa, en idiome iroquois, quelques paroles à sa mère. + +--Si elle consent à être sage, je consens aussi à ce qu'elle soit mise +en liberté, dit le magistrat. + +--J'en réponds, dit le Petit-Aigle. + +--Et vous vous laisserez interroger? + +Co-lo-mo-o retomba dans son mutisme. + +--Ainsi donc, dit madame de Repentigny au grand connétable, vous serez +assez bienveillant, monsieur... + +--Sur-le-champ, madame, sur-le-champ. Il n'est rien que je ne sois +disposé à faire pour l'épouse d'un de nos plus habiles fonctionnaires. + +Il appela: un homme de police parut. + +--John, lui dit-il, vous pouvez détacher la vieille. + +Alors retentit dans le wigwam ce cri déchirant que sir William avait +lancé, en parvenant à se délivrer de son bâillon. + +--Qu'est-ce que cela? dit le magistrat surpris; voilà deux fois que +j'entends crier. Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, John, +allez voir ce que ça signifie. + +Tandis que l'agent de police exécutait cet ordre, madame de Repentigny +s'approcha du grand connétable et lui parla à voix basse en faveur dr +Co-lo-mo-o. + +Des rires bruyant, des clameurs, le vacarme d'une population en émoi, +troublèrent tout à coup leur entretien. + +Le rideau qui tenait lieu de porte au wigwam fut arraché, et une forme +humaine, hérissée de plumes des pieds à la tête, comme un monstrueux +volatile, se précipita dans la salle, poursuivie par une centaine de +sauvages vociférant comme des énergumènes! + +--Des armes! qu'on me donne des armes! hurla l'étrange figure. + +A la vue de cette grotesque apparition, madame de Repentigny ne put +retenir un sourire; Léonie se réfugia derrière sa mère. + +Le grand connétable avait repris sa magistrale dignité. + +--Passez dans cette pièce, je vous en prie, dit-il aux deux dames, en +leur montrant la porte d'un des cabinets qui servaient de chambre à +coucher. + +En se retrouvant devant madame et mademoiselle de Repentigny, sir +William King, on l'a reconnu, recula en proie à la plus profonde +confusion qui ait jamais frappé un homme. + +Il eût voulu être à cent pieds sous terre. La mort lui aurait semblé +préférable à cette odieuse humiliation. + +Il tenta de fuir, de se sauver. + +Une foule curieuse, avide, insultante, impitoyable, lui barrait le +passage. + + + + + CHAPITRE X + + ÉVASION ET DUEL + + +En entrant dans le cabinet où, par considération pour leur sexe et pour +leur rang, le grand connétable avait invité les dames de Repentigny à se +retirer, Léonie ne put retenir un petit cri de surprise. + +La propreté élégante, si je puis m'exprimer ainsi, et l'ordre +merveilleux qui régnaient dans ce cabinet le lui avaient arraché. Il +était étroit, resserré, d'une simplicité primitive, et, cependant, +les ustensiles, les outils necessaires à plusieurs métiers, y étaient +renfermés; et cependant tout y était à sa place propre, rien n'y +détonnait, chaque chose, chaque disposition semblait avoir été faite +expressément pour cette pièce, qui, de plus, servait de chambre à +coucher. + +Pour large ou luxueuse, de vrai, la couche ne l'était guère: des +planches de pin, très-minces, pliantes, avec une natte de jonc +recouverte de peaux d'ours. Des montures délicates, en noyer tendre, +n'en ornaient pas moins le devant du châlit, posé sur des pieds crochus, +habilement sculptés. + +Il remplissait, tout un côté de la chambre. + +Dans l'embrasure de l'unique fenêtre, garnie d'un rideau tricoté +avec une sorte de laine en poil de martre, on voyait un tour et ses +accessoires. Auprès, une petite forge, son enclume, ses étaux, et, en +face du lit, un établi de menuisier. + +Entre la porte et l'établi, une table à écrire, surmontée d'une +bibliothèque exiguë, mais composée avec un certain art. Les oeuvres de +Shakespeare, Byron, Thomas, Corneille, Molière, La Bruyère, les premiers +romans de Cooper et de Walter Scott s'y faisaient remarquer, parmi des +ouvrages de théologie. + +Quelques aquarelles et dessins, bien réussis, signées Paul (on se +souvient que c'était le nom chrétien de Co-lo-mo-o), comblaient avec des +trophées d'armes sauvages et civilisées les intervalles inoccupés. + +Quatre chaises, à fonds de bois brun bordés en jaune, étaient rangées +dans les angles. + +Le plancher, lavé avec le soin scrupuleux d'une ménagère hollandaise, +brillait d'une blancheur aussi éclatante que l'ivoire. + +Mais ce qui étonnait et charmait tout à la fois, c'était l'heureux +accord, l'harmonie de tant d'objets disparates, réunis dans un si court +espace. + +--Oh! mais, dis donc, maman, comme c'est gentil ici! exclama Léonie. + +--C'est sans doute la chambre de ce pauvre et bon jeune homme. + +--Assurément. Mais vois un peu comme il a du goût pour un sauvage! + +Et la jeune fille désigna la bibliothèque dont le cadre avait été tourné +avec beaucoup de mignardise. + +--Le fait est qu'on ne se croirait jamais chez un Indien, murmura madame +de Repentigny. + +--N'est-ce pas? appuya Léonie. + +--Avec quel enthousiasme tu dis cela! fit sa mère en appuyant doucement +la main sur son épaule. + +Léonie sentit que ses joues devenaient brûlantes. Elle baissa les yeux. + +--Il lit nos grands poètes, dit madame de Repentigny. + +--Et il écrit aussi, repartit la jeune fille, en jetant les yeux sur la +table. Tiens, regarde, maman; voilà un manuscrit: _Histoire des grands +chefs_. + +--En effet, car..... + +--Écoute donc, maman, s'écria tout à coup Léonie, en posant un doigt sur +ses lèvres. + +Par un sentiment bien facile à comprendre, madame de Repentigny tâchait +de détourner de sir William les pensées de sa tille. L'apparition aussi +ridicule que peu séante de l'officier était pour elle un motif de grave +contrariété. La cause son emplumement, elle la devinait. Mais c'était +un sujet délicat à traiter avec une jeune personne. Elle appréhendait le +moment où Léonie allait faire ses réflexions à cet égard. Méditant +les réponses les plus convenables qu'elle pourrait opposer à ses +commentaires, elle était enchantée de voir son esprit occupé ailleurs. + +Malheureusement, la chambre de Co-lo-mo-o n'était séparée de la salle +que par une légère cloison, à travers laquelle on percevait tout ce qui +se disait, à voix haute, dans l'une ou l'autre pièce, et Léonie, qui +avait reconnu sir William aussi bien que sa mère, avait entendu ces +mots: + +--Les misérables! ils voulaient me brûler à petit feu! + +--Regarde la jolie coupe, comme elle est coquettement tournée, dit +madame de Repentigny. + +--A propos, dit Léonie, que peut-il être arrivé à sir William? + +--Mais, je ne sais trop, balbutia madame de Repentigny; les sauvages +n'aiment pas les Anglais. + +--Ah! mon Dieu! l'ont-ils arrangé? dit Léonie en détournant la tête pour +cacher un sourire. + +La voix du grand connétable répondit: + +--Croyez, sir William, que justice vous sera faite. Nous ne souffrirons +pas qu'un brave officier de l'armée britannique soit indignement +maltraité par une populace... + +--Indignement, très-indignement, interrompit le lieutenant. + +--Mais, reprit le magistrat, avant toute chose, il faudrait vous +changer, sir William. + +A ces mots, Léonie ne put maîtriser un éclat de rire; madame de +Repentigny elle-même eut bien de la peine à garder son sérieux. + +Le grand connétable poursuivit: + +--Il y a encore une pièce de libre ici; passez-y, sir William. Avec de +l'eau chaude et de la potasse, vous enlèverez le plus gros des plumes. +Deux de mes hommes vous aideront. On est allé chercher vos vêtements. +Quand vous serez habillé, je me tiendrai à votre disposition pour +procéder à l'enquête. + +--Non, non, repartit vivement l'officier, pas d'enquête sur cette +affaire, je vous prie, monsieur, elle me rendrait la fable de la +garnison. Étouffons-la plutôt. + +--Comme il vous plaira, sir William. + +--Monsieur le grand connétable, reprit le lieutenant, d'un ton plus bas, +voulez-vous avoir la bonté de faire mes excuses aux dames de Repentigny; +je ne puis me présenter à elles, vous comprenez! + +--Parfaitement, parfaitement, sir William. Si elles y consentent, je les +reconduirai même à Lachine, en emmenant mon prisonnier. + +--Je vous demanderai encore le secret... + +--Sur votre aventure? + +--Oui, monsieur, sur cette vilaine, très-vilaine aventure. + +--Vous avez ma parole, sir William. En donnant une légère gratification +à nos hommes, eux aussi seront muets comme la tombe. + +--Je n'y manquerai pas, dit l'officier, en s'avançant vers la porte +d'une des chambres à coucher. + +--Non, pas celle-là, pas celle-là! que faites-vous, sir William? C'est +là que sont les dames de Repentigny; la porte de gauche! Bien, vous y +êtes! dit le magistrat, en remarquant que le lieutenant marchait vers le +cabinet de Co-lo-mo-o. + +--Pauvre sir William, je le plains de tout mon coeur, dit ironiquement +Léonie; mais c'est égal, j'aurais maintenant bien de la peine à épouser +un homme que j'ai vu dans une situation aussi burlesque. + +--Tiens, un portrait qui te ressemble! s'écria madame de Repentigny, +feignant de n'avoir point prêté l'oreille à cette observation. + +La jeune fille se rapprocha de sa mère, qui examinait une ébauche aux +deux crayons, fixée par quatre épingles à la cloison. + +--Ah! mon Dieu, mais c'est vrai; on jurerait que c'est moi! +exclama-t-elle, après avoir jeté un coup d'oeil sur le dessin. + +A ce moment on frappa doucement à la porte. + +--Mesdames, dit le grand-connétable, en se montrant, sir William... + +--Bien, bien! nous savons, monsieur, répondit madame de Repentigny. + +Et, s'adressant à sa fille: + +--Viens, Léonie. + +La jeune demoiselle sortit à regret de la chambre. En rentrant dans la +salle, elle tenait ses yeux attachés vers le sol. Cependant elle sentit +le regard courroucé que lui lança Co-lo-mo-o, car il était furieux que +le secret du sa chambre eût été violé par des étrangers. + +Madame de Repentigny dit aussitôt à l'indien: + +--Ma fille et moi ne voulons pas savoir de quoi on vous accuse, mais +soyez sûr, monsieur, que tout ce qu'il faudra faire pour vous rendre +la liberté, nous le ferons, et nous nous jugerons encore vos obligées. +Quant à votre mère, dites ce que nous pouvons faire pour elle. + +--La femme du sagamo est libre; elle n'a plus besoin de rien. Son +fils ne demande et ne veut rien, répondit sèchement le jeune homme, en +tournant le dos aux deux dames. + +--Vous le voyez, c'est une tête de mule, une vraie tête de mule, je l'ai +dit; mais nous lui mettrons les pincettes, s'écria le grand connétable, +en se frottant les mains,--Mesdames, voulez-vous accepter mon canot pour +retourner à Lachine? + +--Merci, monsieur, nous avons le notre. + +--Désolé, mesdames, désolé de ne pouvoir vous être utile, dit +l'obséquieux magistrat. + +Léonie et sa mère sortirent du wigwam au milieu d'un attroupement +considérable. + +Le grand-connétable les suivit de près avec son captif et quelques +agents de police. Mais, arrivées à l'endroit où on les avait débarquées, +madame de Repentigny ne trouva plus les bateliers. Ils n'avaient garde +de se montrer après l'attentat dont ils étaient les principaux auteurs. +En vain madame de Repentigny offrit-elle de l'argent à d'autres +Indiens pour les traverser. La crainte des policemen l'emportait sur la +cupidité. Heureusement que le grand-connétable renouvela sa proposition, +qui, cette fois, fut acceptée. + +Les dames de Repentigny, son greffier et lui montèrent dans un canot, +avec deux rameurs; on embarqua dans un autre Co-lo-mo-o entre quatre +agents de police, et le magistrat donna l'ordre du départ. + +A cet instant, un homme chétif fendit la foule curieusement assemblée +sur le rivage, s'avança vers le canot qui contenait le Petit-Aigle et +fit un signe aux agents de police. + +--Qu'est-ce que veut ce nabot? dit rudement l'un en le repoussant. + +--Laisse-le, dit un autre, c'est Jean-Baptiste le quêteux. Il veut +traverser, faisons-lui la charité, ça nous portera bonheur. + +Le bancal était déjà dans l'embarcation. + +Les deux bateaux quittèrent le quai en même temps. + +Léonie, songeuse, le coeur oppressé, hasardait, de moment en moment, +sur Co-lo-mo-o, des regards timides et sympathiques; le Petit-Aigle, les +mains liées sur le dos, semblait indifférent à ce qui l'entourait. Assis +derrière lui, Jean échangeait des signes avec les hommes de police, sans +avoir l'air de le connaître. + +On atteignit ainsi le milieu du Saint-Laurent; les deux canots marchant +de conserve. + +Tout à coup le bancal, qui s'était dressé comme pour examiner un objet à +distance, perdit son équilibre et tomba sur le Petit-Aigle. + +Les policemen partirent d'un éclat de rire.. + +Le muet se releva lentement, et, comme s'il eut entendu les rieurs, se +tourna vers eux avec colère. L'hilarité des agents de la force publique +redoubla. Mais alors Co-lo-mo-o et le nain sautèrent dans le fleuve, +chacun d'un côté. + +--Tirez dessus! tirez dessus! commanda le grand-connétable, qui avait vu +ce mouvement. + +--Oh! monsieur! dit Léonie, en lui arrêtant le bras car le magistrat +avait déjà armé un pistolet. + +C'était inutile; Jean-Baptiste et l'Indien, dont le premier avait coupé +les entraves, dans sa chute prétendue, s'étaient enfoncés sous l'eau. + +--Il faut les poursuivre! Nous les attraperons! nous les attraperons! +Dix piastres A celui qui prendra le sauvage! cria le grand-connétable. + +L'autre canot se mit aussitôt à donner la chasse au fugitif, dans la +direction des rapides. Celui de l'officier de police allait suivre la +même route, quand madame de Repentigny dit à ce dernier: + +--Mais, monsieur, on nous attend à Lachine; vous ne voulez pas, j'espère +que nous participions à vos recherches! + +--C'est juste, madame; pardon de mon oubli, je vais vous faire conduire +à terre. + +Cette réponse soulagea Léonie d'un grand poids. Dans le fond de son âme, +elle priait Dieu pour que le Petit-Aigle échappât aux agents de police, +et ses yeux demeuraient rivés sur le fleuve. + +Elle désirait et tremblait, en même temps, de voir reparaître son +sauveur. + +Mais le canot du grand-connétable arriva à Lachine sans que Léonie eût, +de nouveau, aperçu Co-lo-mo-o ou le nain. + +Le lunch, chez Xavier Cherrier, fut assez triste, malgré les efforts +du jeune homme et de sa femme pour l'égayer. Léonie était soucieuse; +sa mère partageait son anxiété, et les plaisanteries de leur hôte sur +l'échauffourée de sir William ne parvinrent pas à leur dérider le front. + +Tous quatre revinrent à Montréal. + +A la sollicitation de sa fille, madame de Repentigny envoya un +domestique pour savoir si le Petit-Aigle avait ou non été repris. + +On lui rapporta qu'on ne savait ce qu'il était devenu et que, +désespérant de s'en emparer, la police avait abandonné la poursuite. + +Cette réponse rassénéra Léonie; car elle avait l'intime assurance que +Co-lo-mo-o ne s'était pas noyé. + +Dans la soirée, sir William se fit annoncer. La jeune fille se sentait +de bonne humeur. Au lieu de plaisanter sur sa mésaventure, elle ne lui +en parla que pour le plaindre, et avec une commisération qui enchanta +l'officier, peu habitué à de semblables témoignages d'affection. + +Outre sir William et Cherrier, plusieurs personnes de la ville avaient +été retenues à dîner par madame de Repentigny. + +Le repas fut animé, joyeux, la maîtresse de la maison ayant +préalablement interdit toute conversation politique. + +Mais, après le dessert, les dames quittèrent la table, suivant la mode +anglaise; on enleva la nappe, et les domestiques apportèrent des carafes +de vin, des noix, des noisettes et différentes espèces de fruits secs. + +Les messieurs, délivrés de leur consigne, commencèrent alors à parler +des événements du jour. Sir William King, qui avait bu en véritable +enfant du nord, fit une sortie furibonde contre les Canadiens-Français. +Quoique plusieurs des assistants appartinssent à cette nationalité, la +plupart étant fonctionnaires publics, et, comme tels, plus jaloux de +leurs emplois que de leur dignité personnelle, n'osaient lui répondre. +Quelques-uns même applaudissaient chaudement. + +--Nous tondrons, s'il le faut, jusqu'à la peau, ces moutons entêtés, +très-entêtés, s'écria sir William en manière de conclusion. + +--Ce sera probablement pour vous remplumer, répondit Cherrier, en +grugeant une amande. + +A cette allusion, le visage de l'officier passa du pourpre au cramoisi. + +--Est-ce une insulte? tonna-t-il. + +--Mais, à votre choix, répliqua tranquillement Cherrier. + +--Monsieur!... reprit l'Anglais, haussant encore le ton. + +--Ah! messieurs, du calme, je vous prie; n'oublions pas que nous sommes +chez des dames, intervint un des convives. + +La provocation en resta là, et l'entretien redevint général. Chacun +pensait, sauf les intéressés, que cette dispute n'aurait pas plus de +suites que les fumées du vin, auxquelles on l'attribuait généralement. + +Mais, le lendemain, Cherrier reçut, dans la matinée, deux officiers +anglais, porteurs d'un cartel de la part de sir William King. On lui +laissait le choix des armes. + +--C'est bien, messieurs, leur dit le jeune homme; entre quatre et cinq +heures, j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins. + +Xavier était très-brave. Le duel ne l'effrayait pas. Il détestait depuis +longtemps sir William King, dont l'impertinente fatuité lui agaçait +les oreilles, suivant son expression; depuis longtemps aussi il ne +négligeait aucune occasion de rabaisser sa morgue aristocratique. + +Mais Xavier aimait sa femme; il l'aimait passionnément. Et l'idée d'une +rencontre, qui pouvait être mortelle, l'attrista un moment. + +Il réfléchit durant une heure en se promenant dans son cabinet, puis +il écrivit quelques lettres, traça nu crayon cinq ou six lignes sur un +carré de papier, le roula entre ses doigts, et monta à une volière qu'il +entretenait sous les combles de sa maison. + +Dans cette volière, une demi-douzaine de pigeons roucoulaient +amoureusement. Xavier en saisit un, lui attacha le rouleau de papier au +cou, ouvrit une lucarne, et lâcha l'oiseau, qui prit aussitôt son essor +vers le Saint-Laurent. + +Trois heures après, un homme de haute stature était introduit dans le +cabinet de Cherrier. + +--Comment, mon ami, dit-il, après lui avoir serré la main, vous voulez +vous battre au moment où nous avons besoin de tous nos bras, de toutes +nos intelligences! C'est une sottise, pardonnez-moi ma rude franchise. + +--Il m'était impossible de refuser, monsieur! + +--Quel est votre adversaire? + +--Sir William King, un officier anglais. + +--Un officier anglais! dit l'inconnu en tressaillant. Ah! c'est +différent. Je prends votre parti, le voulez-vous? + +--Merci, monsieur, soyez mon témoin, cela suffira. + +--Vous avez raison. Je ne savais ce que je disais. Quelles armes? + +--Le pistolet. Mon autre témoin sera M. Décoigne. Souhaitez-vous vous +entendre avec lui? + +--Assurément. Où aura lieu la rencontre? + +--Il vaudrait peut-être mieux aller sur la frontière, car les lois..... + +--Non, non, dit l'étranger. C'est trop loin, et nous n'avons pas de +temps à perdre. Je connais un endroit charmant. Si vous voulez vous en +rapporter à moi..... + +Cherrier s'inclina en signe d'assentiment. Après quelques nouveaux +pourparlers les deux hommes se quittèrent. + +Xavier était si tranquille que sa femme ne soupçonna pas le danger +auquel il allait s'exposer. + +Le lendemain, deux canots déposèrent six hommes sur un des îlots de +Boucherville, à six lieues environ de Montréal. + +Parmi ces hommes se trouvaient Xavier Cherrier et sir William King. + +Ils se présentèrent mutuellement leurs témoins: MM. Villefranche[42] et +Décoigne pour Cherrier, Steven et Johnson pour King. + +[Note 42: Voir la _Huronne_.] + +En abordant, Villefranche avait les traits contractés. A en juger par sa +physionomie, une tempête terrible grondait dans son sein. Malgré l'air +de force et d'énergie que respirait toute sa personne, il chancelait +presque. + +Le terrain fut choisi dans une éclaircie gazonnée, au milieu de laquelle +s'élevait un petit tertre. + +--Il y a vingt et un ans... déjà[43]! murmura le principal témoin de +Cherrier, en embrassant ce tertre dans un regard sombre et douloureux. + +[Note 43: La _Huronne_, prologue.] + +--Êtes-vous prêts, messieurs? demanda M. Steven. + +--Oui, dirent les deux adversaires. + +Ils devaient tirer à vingt-cinq pas, et rester en place ou marcher +facultativement l'un sur l'autre. + +On leur remit à chacun un pistolet chargé. + +Ils se postèrent. + +--Allez, dit M. Steven, d'une voix brève. + +Les deux antagonistes étaient également altérés de vengeance. Ils ne +bougèrent pas de place. + +Une double explosion retentit. Xavier tomba à la renverse, baigné dans +son sang. + +--Ah! grommela Villefranche, entre ses dents; ce misérable Anglais +nous échappe; j'espérais pourtant bien l'enterrer ici! Mais, patience, +patience, je le retrouverai! + + + + + CHAPITRE XI + + LES GARNISAIRES DE L'ILE AU DIABLE. + + + +Après le départ des deux canots qui emmenaient Co-lo-mo-o et la police, +les iroquois attroupés sur le rivage du Saint-Laurent, à Caughnawagha, +s'étaient lentement retirés dans leurs loges. + +Seules deux personnes, deux femmes, ne quittèrent point le bord du +fleuve. + +L'une, debout à la pointe d'un rocher, drapée dans sa couverte, muette, +immobile comme un marbre, mais le front plissé, les yeux sombres, +profondément rentrés sous leurs orbites, les traits contractés, la lèvre +frissonnante, semblait quelque manitou indien descendu sur la terre pour +y venger les insultes faites à son peuple. + +L'autre, accroupie, la tête penchée, le visage plongé dans ses mains, +les cheveux flottant au vent, pleurait à chaudes larmes. Puissante +aussi, sa douleur s'exhalait en sanglots déchirants. Mais que loin +elle était de celle qui gonflait le sein de sa compagne, sans pouvoir +s'épancher! Cependant, si l'attitude austère de celle-ci effrayait +presque, la posture humble, désespérée de celle-là, navrait le coeur. + +La première était Ni-a-pa-ah, mère de Co-lo-mo-o; la seconde était +Hi-ou-ti-ou-li, la Fauvette-Légère, fille de Mu-us-lu-lu, soeur de la +maîtresse de sir William King. + +Hi-ou-ti-ou-li aimait Co-lo-mo-o. Après la famille de Nar-go-tou-ké, +la sienne était celle des Iroquois de Caughnawagha dont le sang s'était +conservé le plus pur. + +On avait même espéré qu'un mariage entre leurs enfants éteindrait la +haine qui divisait les deux chefs. Par malheur, aucun d'eux n'était +disposé à faire une concession à l'autre. + +Co-lo-mo-o avait accueilli avec une indifférence complète l'amour +d'Hi-ou-ti-ou-li. Et la jeune fille, malgré sa jeunesse rayonnante de +beauté, se consumait dans le chagrin et les pleurs; car, dédaignée par +l'objet de son culte, elle était encore en butte aux mauvais traitements +de ses parents qui ne lui pardonnaient pas sa tendresse pour le fils de +leur ennemi. + +Tout d'un coup Hi-ou-ti-ou-li releva la tête, puis elle s'élança vers +Ni-a-pa-ah: + +--Ma mère, dit-elle, je vais suivre le Petit-Aigle; venez avec moi; +partons; je connais, parmi les Fransé[44] de Montréal, des chefs +influents. Nous irons chez eux; nous leur parlerons; ils rendront la +liberté... + +[Note 44: Les Indiens appellent ainsi les Canadiens-Français.] + +Elle s'arrêta court, la pauvre enfant, et baissa les yeux. + +Aux premiers mots, Ni-a-pa-ah avait haussé les épaules, ensuite elle +s'était retournée lentement et avait repris le chemin de sa cabane, sans +accorder un regard à la belle éplorée. + +L'affliction chez nous efface les rangs, elle fait taire les inimitiés. +Il n'en est pas de même chez les Peaux-Rouges. L'aversion subsiste à +travers toutes les vicissitudes de la vie. Elle en dépasse les limites +pour se transmettre, plante vénéneuse, vivace, indéracinable, de +générations en générations. + +La femme de Nar-go-tou-ké éloignée, Hi-ou-ti-ou-li reporta sur le fleuve +ses yeux humides. + +Le temps était fort clair et la vue embrassait les deux rives. + +A ce moment, la Fauvette-Légère aperçut le bancal, qui se levait dans le +canot et tombait sur Co-lo-mo-o. + +Elle pressentit l'intention de Jean-Baptiste. Son coeur battit +violemment. Les pleurs séchèrent sous sa paupière. Son regard doubla +d'intensité. + +Le Petit-Aigle se jette à l'eau, aussitôt Hi-ou-ti-ou-li saute dans un +canot et s'avance vers le milieu du Saint-Laurent. + +Cependant, Jean-Baptiste avait, pour couper les liens du jeune +chef, profité du passage d'un de ces longs trains, de bois que les +Canadiens-Français appellent cages. + +Co-lo-mo-o comprit bien que la cage pouvait lui être d'une grande +utilité. + +Lorsqu'il plongea, une distance de cinquante à soixante brasses environ +le séparait des canots de la police. + +Mais au lieu de nager tout d'abord vers la cage, le jeune homme prit une +direction opposée, et, après quatre ou cinq minutes, se montra à fleur +d'eau derrière une petite île. + +Du bateau lancé à sa poursuite, on le distingua. + +L'Indien n'en demandait pas davantage. Se renfonçant immédiatement sous +les flots, il pointe alors sur la cage, pendant que les gens de police, +trompés par son stratagème, le chassent vainement autour de l'île. + +Le train de bois marche avec lenteur. + +Co-lo-mo-o ne tarde guère à ile rejoindre. Quand il juge c«i cire tout +près, il remonte, et une grosse botte d'herbes aquatiques paraît à la +surface du fleuve. + +Ces herbages, c'est Co-lo-mo-o qui les a cueillis près de l'Ile. On +dirait qu'arrachés de quelque crique par la force du courant, ils s'en +vont bien innocemment à la dérive. Mais, dans leur touffe épaisse, se +cache la tête du Petit-Aigle. Il respire, tout en observant ses ennemis, +à présent descendus sur l'île pour l'y chercher. + +Cependant Co-lo-mo-o est fatigué. Longue est la course qu'il a fournie +sans pouvoir reprendre haleine. Il s'accroche à un des arbres qui +composent la cage et examine les hommes chargés de la diriger. + +C'est que déjà se font entendre les voix mugissantes des rapides; c'est +que déjà aussi les vagues sont devenues trop impétueuses pour qu'il +soit possible de regagner la rive à la nage, et que Co-lo-mo-o sait qu'à +moins de monter sur le train, il court risque d'être déchiré par les +rochers qui hérissent le Saint-Laurent au sault Saint-Louis. + +Que les cageux soient des Canadiens-Français ou des Irlandais, et +le Petit-Aigle leur demandera assistance, car les uns et les autres +détestent les Anglais. + +Mais à leurs grosses figures sanguinolentes, à leurs yeux bleus, à leurs +favoris roux comme leurs cheveux, Co-lo-mo-o reconnaît des Écossais, ces +fidèles serviteurs de la couronne d'Angleterre, que le temps a rendus +plus royalistes que le roi lui-même. + +Impossible de s'adresser à ces hommes. Malgré le respect,--un peu +exagéré,--qu'on leur prête pour les lois de l'hospitalité, ils +s'empareraient assurément du jeune sagamo et le livreraient à la police, +en arrivant à Montréal. + +Pourtant l'on n'aperçoit plus dans l'espace les policemen. + +A peine la cime des arbres de l'île où ils ont débarqué est-elle encore +visible. + +Co-lo-mo-o réfléchit. + +Il faut se décider, et promptement: de plus en plus on approche des +rapides et voilà que les cageux se hâtent de diviser leur train en +plusieurs parties, suivant l'habitude, afin qu'il ne soit pas rompu par +les écueils, en descendant la cataracte. + +Que faire? se confier à eux. C'est la dernière chance de salut. Il n'y a +plus à hésiter. + +Co-lo-mo-o en prend la résolution. La perspective de la prison est +encore préférable à une mort imminente. + +Il dresse la tête; il fait un mouvement pour se hisser sur la cage: le +bruit d'un canot frappe son oreille. + +Suspendu à l'un des bois flottants, Co-lo-mo-o se retourne, plein de +rage, prêt à replonger dans l'abîme et à périr dans son sein, plutôt +qu'à se livrer aux ennemis de sa race. + +Mais non, le brave Iroquois ne succombera pas ainsi; pas ainsi, non, il +ne languira pas cette fois dans un noir cachot. + +--Vile! vite! mon frère! lui crie une voix inquiète. + +Un des cageux répond: + +--Eh! ou diable va-t-on comme cela, la belle? As-tu envie de sauter les +rapides avec nous? Au moins, viens ici, près de moi, tu seras plus on +sûreté que dans ta coquille de noix. + +--Pardieu! c'est qu'elle est jolie, cette coquine! ajouta un second. Ah! +mais qu'est-ce que cela veut dire! + +Cette exclamation fut arrachée au marinier par la soudaine apparition de +Co-lo-mo-o. + +Reconnaissant la personne et la voix qui l'avaient appelé l'Indien prit +son élan, monta sur la cage, et d'un bond, fut dans le canot, à côté +d'Hi-ou-ti-ou-li. + +--Ces sauvages, ça vous a de drôles d'inventions! dit le premier des +Écossais qui avait parlé. + +--A quel jeu jouent-ils? dit lautre. + +--Au jeu de l'évasion, intervint un troisième. L'homme est un +prisonnier, je l'ai remarqué, tout à l'heure, dans le bateau de la +police. Il s'est échappé. Mais il y a sans doute une prime pour sa peau; +je m'en vas tâcher de l'avoir. + +En disant ces mots, le cageux prit, sur un fagot, un long fusil simple, +l'épaula tranquillement et fit feu. + +--Un cri perçant retentit. + +--Touché! touché! je l'ai touché! s'exclama l'Écossais, en brandissant +triomphalement son fusil en l'air. + +L'on n'entendit plus rien, car les tronçons de la cage s'étaient tour à +tour engagé dans la passe des rapides. + +--Mon frère est blessé! répétait avec angoisses Hi-ou-ti-ou-li, en +voyant quelques gouttes de sang qui roulaient sur la joue de Co-lo-mo-o. + +--Non, ma soeur, répondit le jeune homme. + +--Mais tu as été atteint! + +--Légèrement. Ramons, ramons; à droite! ferme! repartit le Petit-Aigle +qui, aussitôt dans le canot, avait saisi une pagaie et faisait des +efforts surhumains pour résister à la violence des eaux. + +Ce n'était point une entreprise aisée. Des lames courtes, furieuses, +irritées, déferlaient avec fracas autour de l'esquif, menaçant de +l'engloutir ou de le précipiter avec elles à travers les écueils. Pour +braver leur colère, pour la vaincre, il fallait joindre l'énergie A la +prudence, l'habileté au sang-froid. + +Ces qualités, Co-lo-mo-o les possédait heureusement à un haut degré. + +Secondé avec autant d'intelligence que de courage par Mi-ou-li-ou-li, il +parvint, après une lutte acharnée avec le terrible élément, à placer un +certain intervalle entre les rapides et son embarcation. + +Hors du danger le plus pressant, il se demanda ce qu'il devait faire. +Retourner au village eut été une maladresse. Aussi le Petit-Aigle n'y +songea-t-il point. Le meilleur parti qu'il put adopter, c'était de +joindre son père sur l'île au Diable. + +Mais une difficulté se présentait. Hi-ou-ti-ou-li était fille de +Mu-us-lu-lu; ne le trahirait-elle pas? D'ailleurs, l'île au Diable +servait de retraite à une foule de gens, Canadiens et Indiens, en +hostilité ouverte avec le gouvernement anglais. Tous s'étaient liés par +un serment solennel à ne jamais révéler cet asile. + +Co-lo-mo-o résolut de sonder la Fauvette-Légère. + +--Je remercie, dit-il, ma soeur du service qu'elle m'a rendu. En +revenant à Caughnawagha, je lui ferai des présents qui lui prouveront +que mon coeur n'est point ingrat. + +--Hi-ou-ti-ou-li, répondit-elle, ne demande rien. Si son frère +Co-lo-mo-o est heureux, elle aussi est heureuse; s'il souffre, elle +aussi souffre. + +--Ma soeur est bonne, reprit le sagamo. Pourquoi l'esprit du père de ma +soeur n'est-il pas semblable au sien? + +L'Indienne soupira, et le Petit-Aigle poursuivit: + +--L'esprit du père de ma soeur lui parle pour les ennemis du notre race. + +--Mais, s'écria vivement la jeune fille, l'esprit d'Hi-ou-ti-ou-li +lui parle pour les amis de Co-lo-mo-o. En le voyant pris par +les Habits-Rouge elle a pleuré; en le voyant se jeter dans la +Grande-Rivière, elle a été réjouie et elle est venue à lui pour l'aider +s'il avait besoin de son secours. + +Le sachem, se tournant vers elle, lui envoya un regard de gratitude, et +il dit: + +--Ma soeur veut donc du bien à Co-lo-mo-o? + +--Hi-ou-ti-ou-li veut pour Co-lo-mo-o ce qui lui est agréable. + +--Et elle serait fidèle à ceux qu'il aime? + +--Oh! oui, répliqua-t-elle avec ardeur. + +--Alors, dit lu Petit-Aigle; si je lui découvrais un secret elle le +garderait comme la Grande-Rivière garde les cailloux qu'on laisse tomber +dans son lit? + +--Si mon frère confiait un secret à Hi-ou-ti-ou-li, dit-elle +chaleureusement, c'est qu'il l'aimerait; et s'il l'aimait, +Hi-ou-ti-ou-li mourrait avec joie pour lui faire un plaisir. + +--Ma soeur n'aperçoit-elle rien là-bas, sur la rive? interrogea +Co-lo-mo-o, changeant brusquement le sujet de la conversation. + +Fauvette-Légère regarda un instant dans la direction qu'il indiquait. + +Elle, lui répondit: + +--Je vois les Habits-Rouges. Que mon frère n'aille pas de ce côté! + +--Non, Co-lo-mo-o n'ira point. Il se rendra dans un autre lieu où il +pourra échapper aux griffes de ses lâches anglais, si Hi-ou-ti-ou-li +veut lui promettre de ne point le trahir. + +--Hi-ou-ti-ou-li le jure sur la croix qu'adorent les chrétiens! répondit +gravement la jeune Iroquoise en étendant son bras vers le petit clocher +de la chapelle de Caughnawagha, qui se profilait dans le lointain. + +Satisfait de ce serment, le fils de Nar-go-tou-ké oublia qu'il était +défendu aux non-initiés de pénétrer dans l'île au Diable et manoeuvra +hardiment vers ce point. + +Sa compagne le laissa faire sans prononcer une parole, quoiqu'elle +ignorât l'existence du cordage qui facilitait l'accès de l'îlot; et +quoique, par conséquent, elle dût d'abord juger le dessein de Co-lo-mo-o +follement téméraire. + +Mais n'avait-elle pas dit, ne pensait-elle pas que ce serait un bonheur +pour elle de mourir, s'il était nécessaire, en le servant? + +Surprise à la vue du câble dont Co-lo-mo-o se saisit, afin de haler le +canot jusqu'à la seule place abordable, elle le fut bien davantage quand +une foule de gens, à l'extérieur farouche, les entourèrent au moment de +leur débarquement. + +Parmi eux, il y avait des Canadiens, des Indiens, des Irlandais, et +quelques Anglais. + +Tous étaient armés. + +Il remplissaient l'étroite crique où Co-lo-mo-o amarrait son canot. +Plus encore que la jeune fille, ils paraissaient étonnés. La plupart lui +lancèrent des regards menaçants. + +Nar-go-tou-ké, son fusil à la main, marcha vers Co-lo-mo-o, et, lui +frappant sur l'épaule: + +--Pourquoi, dit-il d'un ton rude, mon fils amène-t-il ici cette fille de +loup? + +--Elle m'a sauvé la vie, balbutia le jeune homme, tremblant d'avoir +offensé son père. + +--Et c'est pour la récompenser de lui avoir sauvé la vie que mon fils la +conduit à sa perte? reprit la Poudre en portant le pouce sur le chien de +son fusil. + +--Les Habits-Rouges me poursuivaient..... + +Nar-go-tou-ké ne lui donna pas le loisir d'achever. + +--Qu'importe! s'écria-t-il. Mon fils nous a vendus en montrant, notre +refuge à cette squaw de malheur. Il périra avec elle. + +--Il est vrai que les règlements de noire association décrètent la mort +contre les délateurs et les profanes, dit un Canadien-Français; mais +avant de condamner ce jeune homme, on devrait l'entendre. + +--Mes règlements à moi, riposta impétueusement la Poudre, sont qu'il +est mon fils, qu'il a manqué au respect qu'il me devait, en amenant ici +cette fille, et que, pour le punir, je vais le tuer comme il le mérite. + +--Si je vous ai manqué de respect, je suis prêt à subir mon châtiment; +mais épargnez Hi-ou-ti-ou-li, dit bravement Co-lo-mo-o. + +--Épargner le vil rejeton de Mu-us-lu-lu! Non! non! dit aigrement +Nar-go-tou-ké. + +Et deux petits coups secs résonnèrent. + +L'irascible sagamo venait d'armer son fusil. + +--Grâce pour Co-lo-mo-o! grâce pour votre fils! supplia Hi-ou-ti-ou-li +en se jetant à ses genoux; grâce pour lui, je vous en conjure! Moi, je +ne découvrirai pas votre secret, je l'ai juré..... Si vous doutez de +la parole d'Hi-ou-ti-ou-li, sacrifiez-la, et ne faites pas de mal à +Co-lo-mo-o. + +--Il faut délibérer, dirent plusieurs voix. + +Nar-go-tou-ké ne les entendit pas. Il ajusta le Petit-Aigle, toujours +calme, impassible, et pressa la détente. Le coup partit. Mais une main +vigoureuse avait subitement rabaissé le canon du fusil, et le plomb +meurtrier s'était logé en terre. + +--Poignet-d'Acier! Poignet-d'Acier! murmurèrent les spectateurs. + +Exaspéré par cette opposition soudaine à l'horrible forfait que, dans +son emportement aveugle, il eut accompli, la Poudre avait tourné sur ses +talons comme sur un pivot, et, la prunelle enflammée, la provocation à +la bouche, il défiait le nouveau venu. + + + + + CHAPITRE XII + + LE CHARLEVOIX + + +Haute taille, belle prestance, charpente musculeuse, visage rude, +bronzé, cheveux noirs, grisonnants, barbe longue, de même nuance que les +cheveux, l'air d'un héros de légende, tel était ce dernier. + +Son âge eût été difficile à préciser; il pouvait tout aussi bien avoir +quarante-cinq ans que soixante. Mais la force et la santé rayonnaient +sur sa personne. On devinait qu'il avait été créé pour le commandement, +destiné aux choses grandes, bonnes ou mauvaises. Un costume mi-parti de +voyage, mi-parti de ville, faisait ressortir les admirables proportions +de ses membres. + +C'était un chapeau de feutre brun foncé, une tunique en velours sombre, +boutonnée jusqu'en haut, un pantalon de même étoffe, à demi enfoui dans +une paire de grandes bottes de chasse, mais qu'on pouvait, en un tour de +main, ramener et rabattre par-dessus les tiges. + +Il avait débouché par une étroite issue, pratiquée entre les buissons +qui bordent l'île au Diable, et se tenait appuyé à une carabine. + +--Mon frère a-t-il perdu la raison? dit-il d'une voix brève à +Nar-go-tou-ké. L'heure est-elle propice pour avoir des querelles? Est-ce +au moment d'attaquer nos ennemis qu'il faut nous diviser? Ce jeune homme +n'est-il pas le fils de mon frère? le dernier des descendants d'une +famille qui compte tant de braves? Que mon frère réfléchisse, et mon +frère me remerciera d'avoir arrêté son bras; car si mon frère est +prompt comme la poudre, dont on lui a donné le nom, il a la sagesse d'un +vieillard, la bonté du père des hommes. + +Ce discours était bien propre à apaiser l'irritation du sagamo. Il +flattait sa vanité, le sentiment par excellence des Indiens, et lui +donnait le temps d'envisager l'étendue du crime qu'il avait été sur le +point de perpétrer. + +--C'est juste, c'est juste, appuyèrent les assistants. + +--Mais, demanda l'un, que ferons-nous de cette squaw? car puisqu'elle +est fille de Mu-us-lu-lu, un loyaliste enragé, elle nous vendra +assurément. + +--Je réponds d'elle, s'écria Co-lo-mo-o. + +Nar-go-tou-ké fronça les sourcils. + +--Est-ce que, dit-il, d'un ton ironique, le descendant de la +Chaudière-Noire voudrait prendre sous sa protection les enfants du +Loup? Oublie-t-il que c'est le père de cette fille qui m'a dénoncé aux +Habits-Rouges? S'il en était ainsi, j'étranglerais plutôt Co-lo-mo-o de +mes propres mains, que de le laisser déshonorer le sang qui coule dans +ses veines. + +--Co-lo-mo-o demande pardon à son père, il est prêt à le vénérer et à +lui obéir en tout, dit doucement le jeune homme; mais Hi-ou-ti-ou-li l'a +aidé à échapper aux Kingsors, et il ne la paiera point par un acte de la +plus noire ingratitude. + +--Le jeune Aigle parle bien; il est digne de figurer au conseil des +anciens. Qu'il nous conte ce qui lui est arrivé; et toi, vaillant +Nar-go-tou-ké, écoute-le avec le calme des hommes forts, dit alors +Poignet-d'Acier. + +Co-lo-mo-o, encouragé par l'approbation générale, fit simplement et +correctement le récit de ce qui s'était passé à Caughnawagha depuis la +fuite de Nar-go-tou-ké. + +--En apprenant les outrages dont sa femme et son fils avaient été +victimes, celui-ci se sentit pris d'une fureur nouvelle qui s'exhala +en cris frénétiques, auxquels la plupart des auditeurs joignirent des +paroles de vengeance. + +--Puisque cette squaw a sauvé tes jours et puisqu'elle promet de se +taire, qu'elle parte! dit brusquement le sagamo, quand Co-lo-mo-o cessa +de parler. Mais qu'elle se souvienne que si sa langue tourne une fois de +trop dans sa bouche, je la lui arracherai pour la donnera manger à mes +chiens! + +--Tu as entendu, jeune fille, fit gravement Poignet-d'Acier. Va, et +rappelle-toi ton serment. + +--Ce que Hi-ou-ti-ou-li a promis à Co-lo-mo-o, elle l'observera +avec autant de régularité que le soleil observe son cours, répondit +l'Indienne en embrassant le Petit-Aigle dans un long regard, comme +si elle prévoyait, hélas! que ce regard était le dernier, qu'elle ne +reverrait plus le fils de Nar-go-tou-ké. + +Pendant que, un à un, les acteurs de cette scène se baissaient et +s'introduisaient sous les halliers pour rentrer à l'intérieur de l'ilot, +la Fauvette-Légère monta dans son canot et quitta lentement le rivage, +en se laissant glisser le long de la corde qui leur avait servi pour +attérir. + +Elle espérait que Co-lo-mo-o lui adresserait un mot, un signe, un coup +d'oeil. Mais soit qu'il craignit d'offenser son père, soit qu'il ne +pensât plus à elle, Co-lo-mo-o se plongea sous les broussailles, sans se +tourner vers la pauvre Indienne. + +Fatal oubli, il fut la perte de la Fauvette-Légère. + +Le sang s'arrêta dans ses veines; son coeur se glaça; un tourbillon +passa sur ses yeux; ses doigts détendus lâchèrent le câble protecteur, +et la malheureuse Iroquoise, entraînée avec la rapidité de la foudre, +sur la cataracte qui rugissait à cent brasses de là, fut mise en pièces +avec sa frêle embarcation. + +Elle n'avait pas proféré un cri, pas fait une tentative pour disputer sa +vie à la mort. + +Le lendemain on trouva, échoués dans la baie de Laprairie, ses restes +sanglants, que se disputait une bande de vautours. + +Cependant Co-lo-mo-o avait suivi les compagnons de son père dans +l'éclaircie ouverte au milieu de l'île. Il était content de savoir sa +libératrice en sûreté; mais ne se préoccupait plus guère d'elle, croyant +qu'elle retournerait, sans encombre, à Caughnawagha. + +Une fois dans la clairière, il remarqua que le nombre des insulaires +augmentait. + +Ils arrivaient de toutes les parties de l'ilot et semblaient, pour ainsi +dire, sortir de dessous terre. + +Bientôt on en put compter plus de deux cents. + +Gens robustes, à la mine énergique, ils appartenaient aux classes +ouvrières de la société. + +Les trappeurs, les bateliers, les cageux, dominaient néanmoins dans la +masse. + +La clairière était couverte de monde. Poignet-d'Acier grimpa sur la +gigantesque statue dont il a été question déjà, et, s'adressant à la +multitude: + +--Mes amis, dit-il, le but qui nous rassemble vous est connu. Quels que +soient nos motifs, nous voulons tous briser le joug que l'Angleterre +fait peser sur ce pays. Pour moi, ce n'est pas le désir d'une heure; il +y a plus de vingt ans qu'il me brûle, que j'en poursuis la réalisation. + +Ils le savent, ceux qui m'ont accompagné des déserts de la Colombie +jusqu'ici. Deux fois, j'ai possédé des richesses si grandes que +j'aurais pu acheter tout le Canada aux tyrans qui l'oppriment et qui +le vendraient s'ils en trouvaient un prix capable de satisfaire leur +cupidité; mais, deux fois, mes trésors m'ont été enlevés au moment où +je les rapportais pour vous délivrer de l'infâme tyrannie sous laquelle +Canadiens et Indiens, Irlandais et même Anglais, voue gémissez. +Cependant, quoique ruiné, je n'ai jamais perdu l'espoir. N'avais-je pas +avec moi des hommes intrépides, dévoués jusqu'à la mort? + +--Oui, oui! s'écrièrent divers individus dans la foule. + +L'orateur poursuivit, en s'animant par degrés: + +--Nous sommes entrés au Canada: on nous a proscrits! Nous avons demandé +justice: on a mis nos têtes à prix! Nous avons protesté: on a tiré +sur nous! Eh bien, mes amis, que fallait-il faire? Profiter de +l'exaspération publique, nous unir aux membres du parti libéral; nous +entendre avec les chefs de ce parti, les Papineau, les Neilson, les +O'Callaghan, les Bédard, les Morin, les Viger, et prendre une heure pour +déployer partout, dans le Haut comme dans le Bas-Canada, l'étendard de +l'indépendance! + +--Hourrah! hourrah! hip, hip, bip, hourrah! vociféra l'auditoire +enthousiasmé. + +--Cette heure, reprit le tribun, elle va sonner. Approuvez-vous mon +alliance avec les patriotes de la province? + +--Oui, oui, oui! + +--Consentez-vous à leur obéir sous mes ordres? + +--Oui, oui, oui! + +--Eh! bien, je vous le dis, mes amis, le temps de se lever en masse +est venu. Les correspondances que j'entretiens, comme vous le savez, +au moyen de pigeons dressés à cet effet et qui partent à tout instant +d'ici, mon quartier général, ces correspondances m'apprennent que le +signal sera prochainement donné dans toute la colonie, depuis le golfe +Saint-Laurent jusqu'aux Grands-Lacs; tenez-vous donc pour avertis! Nous, +nous ne sommes que des aventuriers qui avons des injures à venger. Nous +nous réunissons aux partisans de l'émancipation; mais que cette union +ne nous fasse pas oublier notre devise: Dent pour dent, oeil pour oeil, +sang pour sang! Pour l'Angleterre, nous devons être les vengeurs, les +fléaux de Dieu! Amis, encore un mot: Il faut nous disperser jusqu'au +jour où je vous appellerai à moi, et jusqu'à ce jour, il faut courir les +campagnes, raviver les blessures faites à l'orgueil national, remettre +en mémoire les vieux griefs, distribuer des armes, des munitions, et +partout souffler la haine contre l'administration anglaise, partout +allumer l'incendie qui doit consumer jusqu'aux derniers vestiges de ce +pouvoir exécrable! + +Des bravos formidables accueillirent la péroraison de Poignet-d'Acier. + +Il descendit de sa tribune improvisée, où plusieurs orateurs lui +succédèrent et parlèrent, tour à tour ce langage métaphorique, imagé, si +propre à remuer les passions des masses. + +Le crépuscule tombait lorsque le dernier discours fut fini. + +--Maintenant, mes amis, reprit Poignet-d'Acier, que chacun de vous aille +là où il a le plus d'influence, et qu'il y attende avec patience le mot +d'ordre que je ne tarderai pas d'envoyer à tous. + +S'adressant ensuite à Nar-go-tou-ké: + +--Mon frère, lui dit-il, tu resteras ici avec moi et vingt de nos +trappeurs. Notre devoir est de surveiller Montréal et d'y frapper le +premier coup. Quant à ton fils Co-lo-mo-o, il est valeureux, il est +rusé; il partira demain pour soulever les Hurons de Lorette et les +Indiens du Saguenay. + +--Je vous remercie, monsieur, d'avoir pensé à moi, dit le jeune homme, +en saluant avec déférence Poignet-d'Acier. + +--C'est bien; nous vous déguiserons, jeune homme, afin que vous ne soyez +pas reconnu. Il y a ici, dans, ma tente, tout ce qui est nécessaire pour +cela. Vous parlez sans accent le français et l'anglais. Avec une fausse +barbe et un habillement de fin drap noir, vous pourrez facilement vous +donner pour un planteur de la Louisiane. + +--Mais, objecta Nar-go-tou-ké, mon fils restera ce qu'il est: l'ours n'a +pas besoin de la peau du renard. + +--Mon frère, répliqua sévèrement Poignet-d'Acier, qui veut la fin veut +aussi les moyens. + +--Le chef blanc dit vrai, mon père, ajouta Co-lo-mo-o. Sous mon costume +je serais reconnu soit à Montréal, soit à Québec. 11 vaut mieux en +mettre un autre. + +--D'ailleurs, dit le premier, ce ne sera que pour un temps. Aussitôt sa +mission remplie, le jeune aigle reprendra sa couverte nationale. + +--Qu'il fasse donc comme il lui plaira, pourvu que son bras ne soit +jamais fatigué quand la hache de guerre sera une fois déterrée, fit +Nar-go-tou-ké d'une voix vibrante. + +--Je me porte garant pour sa valeur! dit Poignet-d'Acier, en posant +familièrement sa main sur l'épaule du jeune iroquois. + +Moins d'une heure après, une vingtaine d'hommes seulement demeuraient +encore sur l'île au Diable. + +Les autres, après avoir regagné le bord méridional du Saint-Laurent, +s'étaient disséminés eu petits groupes, par différents chemins, dans les +campagnes environnantes. + +Co-lo-mo-o, vêtu en colon des États de l'Amérique du Sud, coucha dans +les bois de Saint-Lambert, hameau situé au bas de Laprairie, tout à fait +vis à vis de Montréal. + +Le lendemain, il déjeuna dans une ferme et traversa le fleuve sur le +bateau à roues mues par des chevaux, qui faisait alors le service entre +les deux rives. + +Ce jour-là était un dimanche, il n'y avait point de départ pour Québec, +Co-lo-mo-o resta enfermé dans une chambre de l'hôtel Rasco, où il était +descendu. + +Le lundi, à quatre heures de l'après-midi, il prit passage pour Québec, +à bord du vapeur _Charlevoix_. + +Nombreux étaient les voyageurs sur ce steamboat. + +Co-lo-mo-o aperçut plusieurs personnes qu'il avait l'habitude de voir à +Montréal; mais aucune d'elles ne le reconnut. Partout autour de lui il +entendait dire: + +--C'est un homme du Sud, ou _he is a Southman_. + +Le Petit-Aigle se félicitait intérieurement d'en imposer aux passagers, +lorsque ses yeux, errant sur le pont, rencontrèrent les regards +scrutateurs de Léonie de Repentigny. + +La jeune fille était accompagnée de sa mère et de sir William King, qui, +lui aussi, examinait curieusement le faux planteur. + +Co-lo-mo-o se sentit troublé; mais il surmonta son émotion avec cette +volonté puissante qui caractérise les Indiens, alluma nonchalamment un +cigare, et, faisant un demi-tour sur lui-même, alla se cacher dans la +foule, à l'autre extrémité du vapeur. + +--Ah! ravissant, très-ravissant, sur ma parole, disait alors sir +William à Léonie; un sauvage affublé en yankee! spectacle merveilleux, +très-merveilleux! + +L'Anglais était aussi calme, aussi humoristique que si, deux heures +auparavant, il ne se fût pas battu en duel avec Xavier Cherrier. + +Madame et mademoiselle de Repentigny ignoraient entièrement cet +incident. Désirant faire une visite à l'une de leurs amies, madame +Mougenot[45], qui habitait Trois-Rivières, jolie petite ville, placée +entre Montréal et Québec, elles avaient prié l'officier de leur servir +de cavalier, et sir William avait trouvé «original, très-original,» +de blesser, à dix heures du matin, un cousin qu'elles affectionnaient +beaucoup, et de leur faire sa cour à quatre de l'après-midi. + +[Note 45: Voir la _Huronne_.] + +--Que dites-vous donc? répliqua Léonie à l'exclamation du +sous-lieutenant. + +--Mais que voilà une aventure romanesque, très-romanesque, my dear. + +--Je ne comprends pas, balbutia-t-elle pour se donner une contenance, +car elle éprouvait un grand malaise. + +Sir William partit d'un éclat de rire. + +--Je gagerais, dit-il, cent guinées contre une que le personnage que +vous voyez se faufiler là-bas parmi les passagers n'est pas ce qu'un +vain peuple pense, comme dit je ne sais plus quel poète français. + +--Et qu'est-ce alors, je vous prie, sir William? demanda madame de +Repentigny. + +--Peut-être un prince qui voyage incognito, répondit Léonie, en +ébauchant un sourire pour dissimuler son inquiétude. + +--Hé! bien dit, très-bien dit! excessivement bien dit! s'écria +l'officier frottant bruyamment ses mains l'une contre l'autre. + +--Je ne suis pas du tout à la conversation, dit madame de Repentigny. + +--Oh! sir William plaisante toujours, et tu sais comme il est amusant, +quand il s'avise de plaisanter, repartit aigrement la jeune fille. + +La cloche du bateau suspendit leur entretien. + +On sonnait pour le thé. + +Les voyageurs se réunirent dans l'entrepont, où la collation du soir +était servie. + +Elle se composait de l'invariable _tea or coffee_, saucisses, oeufs +frits, cornbeef (boeuf fumé) et pommes de terre cuites à l'eau. + +Le faux colon lie parut pas à ce repas. + +Léonie le vit se diriger vers un des cadres disposés de chaque côté de +la salle, et qui se fermaient au moyen de rideaux. + +Après le thé, la jeune fille remonta avec sa mère et sir William sur +le pont pour jouir de la brise du soir. Mais prétextant bientôt d'une +migraine, elle redescendit dans l'entrepont. + +Les rideaux du cadre de Co-lo-mo-o étaient tirés. + +Une lampe vacillante éclairait à peine la vaste cabine. + +Léonie s'approcha de cette lampe, déchira une page de son agenda, y +écrivit deux ligues au crayon; puis s'armant de courage, elle alla droit +au cadre de Co-lo-mo-o. + +D'un coup d'oeil elle s'assura que personne ne l'observait. + +--Monsieur! dit-elle d'une voix basse et pénétrante. + +L'Indien écarta le rideau et tendit la tête. + +Mademoiselle de Repentigny lui jeta son papier et remonta tout affolée +sur le pont. + +Elle ne trouva que sa mère qui prenait le frais. + +--Tiens, sir William t'a quittée, bonne maman? dit-elle. + +--Oui, il n'y a qu'un instant. Mais nous allons nous coucher, n'est-ce +pas, car il fait nuit et le froid me gagne? Tu vas mieux, mon enfant? + +-Oh! bien mieux. Ce mal de tête est passé. Promenons-nous encore un peu. +Le veux-tu? + +--Volontiers, si cela te fait plaisir. + +--Comme tu es bonne, maman! dit Léonie en serrant tendrement la main de +sa mère. + +--Et comme tu as chaud! dit celle-ci. On dirait que tu as la fièvre. + +--Moi! répliqua la jeune fille, pas le moins du monde; je me porte à +ravir. + +Elles causèrent ainsi durant une demi-heure, et elles allaient quitter +le pont, l'air devenant glacial, lorsque sir William parut. + +--Étrange! très-étrange, s'écria-t-il, en offrant son bras à Léonie, +votre homme du Sud a disparu, ma chère! + +--Ah! riposta la jeune fille, il vous intéresse fort, mon homme du +Sud. Eh bien, sir William, je ne me serais jamais imaginé que vous +remplissiez le rôle de mouchard du gouvernement britannique. + +--Mouchard! Qu'est-ce que cela veut dire, my dear? grasseya l'officier. + +--C'est un mot français; un autre jour, je vous apprendrai sa +signification. Bonsoir! + +--Est-elle mauvaise! fit gaiement madame de Repentigny, en saluant sir +William qui les avait accompagnées jusqu'à l'escalier de l'entrepont. + + + + + CHAPITRE XIII + + UNE PAGE D'HISTOIRE + + +Plusieurs mois se sont écoulés depuis les événements qui ouvrent ce +récit. + +La crise politique à laquelle le Canada était en proie a fait des +progrès effroyables: elle touche à son paroxysme. + +Quelques lignes d'explication sont nécessaires à l'intelligence des +faits qui vont se dérouler. + +On a vu que, lors de la cession du Canada à l'Angleterre par la _paix +honteuse_ de 1763, la colonie était presque entièrement française. + +Une fois en possession du pays, la Grande-Bretagne remplaça tous les +fonctionnaires civils et militaires; puis elle poussa l'immigration de +ses sujets vers les rives du Saint-Laurent. + +Ces derniers étaient encore en très-faible minorité dans le pays, que, +déjà, ils tyrannisaient les vaincus, grâce à l'appui de la force armée, +dont ils disposaient arbitrairement. + +Conformément au système gouvernemental anglais qui fut en partie adopté, +les juges devinrent tout-puissants; et, dès 1803, un de ces magistrats, +M. Sewell, demanda la suppression de la langue française, l'abolition de +la religion catholique, et l'exclusion des Canadiens-Français de toutes +les charges publiques. + +Si cette demande ne fut pas sanctionnée par un acte officiel de la +mère-patrie, elle n'eut que trop d'admirateurs parmi les Anglais de la +colonie, qui s'en autorisèrent pour redoubler leurs vexations. + +Vainement nos malheureux compatriotes firent-ils preuve d'un dévouement +sans bornes à leurs maîtres, soit lors de la révolution américaine de +1775, soit lors de la guerre de 1812, ils furent constamment traités +comme des factieux, écrasés d'impôts et soumis aux plus atroces +persécutions. + +La prolongation d'un état de choses aussi anormal, aussi odieux, disons +le mot, fut la source d'un fléau que la Grande-Bretagne n'avait pas +prévu, mais qui devait inévitablement arriver:--Ses agents, investis de +pouvoirs illimités, employèrent ces pouvoirs à la satisfaction de +leurs passions personnelles, et bientôt ils frappèrent sur les colons +anglo-saxons aussi bien que français. + +Le trésor de la province fut livré à un gaspillage monstrueux. Les +exactions et les concussions les plus éhontées devinrent à l'ordre du +jour: tous les fonctionnaires s'en mêlèrent, à l'envi, tous, depuis +le plus haut jusqu'au plus bas, depuis le gouverneur-général jusqu'aux +simples schérifs. + +Les noblemen d'Angleterre, sans fortune ou ruinés, sollicitaient le +siège gubernatorial du Canada, pour y faire ou refaire leur fortune, et +les négociants banqueroutiers s'acheminaient vers le Saint-Laurent dans +le même but. + +Des germes d'hostilités ne tardèrent pas à se montrer, même entre les +oppresseurs. + +Aurait-il pu en être autrement au milieu des injustices criantes dont se +souillaient chaque jour les chefs de l'exécutif. + +En 1816 la mesure était presque comble. + +Pour qu'on ne suppose pas que j'exagère, je citerai un paragraphe de +M. Garneau, historien très-impartial et très-précis dans ses +renseignements. + +«Le général Drummond, qui vint remplacer temporairement sir George +Prévôt (comme gouverneur général), s'occupa des récompenses à donner +aux soldats et aux miliciens qui s'étaient distingués (dans la guerre +précédente). On songea à les payer en terres; et pour cela il fallut +recourir à un département où l'on ne pouvait jeter les yeux sans +découvrir les énormes abus qui ne cessaient de s'y commettre. Les +instructions qu'avait envoyées l'Angleterre sur les représentations du +général Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait +cesser, semblaient les avoir accrus. Malgré les murmures de tout le +monde, on continuait toujours à gorger les favoris de terres. On leur en +avait tant donné, que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois +empêchaient d'établir les soldats licenciés et les émigrants sur la +rivière Saint-François. Chacun s'était jeté sur cette grande pâture, +et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en avait reçu +12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-même et +10,000 pour ses enfants. De 1793 à 1811, plus de trois millions +d'acres avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, dont +quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, comme le gouverneur R. +Shove Milnes, qui en prit près de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs +n'avaient aucune intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur. +Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les +laisser dans l'état où elles étaient jusqu'à ce que l'établissement +du voisinage en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique +paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières +de loyaux sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les +Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de +la Chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact de deux +populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière des hommes +d'un même sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion que +l'ennemi.» + +Ces réflexions étaient tellement sensées, qu'à la révolution de 1837-38 +les Américains, comme on désigne les citoyens de la république fédérale, +se joignirent aux insurgés du Haut-Canada, tout anglais, et parurent à +peine dans le Bas-Canada, alors presque exclusivement français. + +Mais ces abus que nous venons de signaler, était-ce tout? Non, hélas! ce +n'était encore que la plus minime partie. + +L'Assemblée législative faisant des difficultés pour voter les subsides, +le bureau colonial, qui siège à Londres, dans Downing street, donna au +gouverneur instruction de partager le droit de vote entre l'Assemblée et +le Conseil législatif, nommé par la Couronne, conséquemment sa créature. + +Cependant la Grande-Bretagne, toujours inquiète, tremblait que les +Canadiens ne se révoltassent. Quoi qu'elle en eût, il lui en coûtait, +comme il lui en coûterait considérablement de perdre cette colonie, un +des plus beaux joyaux de son diadème. + +Pour s'attacher les familles françaises, nobles, dispersées sur le +territoire, elle avait laissé subsister les droits seigneuriaux,--les +lods et ventes,--autre sujet de grief dont on se plaignait amèrement[46]. + +[Note 46: Abolis par un acte du parlement en 1835 seulement.] + +Elle alla plus loin, et elle, la rigoureuse protestante, caressa +l'Eglise catholique: elle consentit à l'érection d'un archevêché à +Québec. M. Plessis fut appelé à cette dignité en 1819. On le cajola pour +avoir son appui; et on l'obtint, tacitement au moins. + +«Le prélat canadien ne fit aucune promesse à lord Bathurst de soutenir +de l'influence cléricale les mesures politiques que l'Angleterre +pourrait adopter à l'égard du Canada; quelque préjudiciables qu'elles +pussent être aux intérêts de ses compatriotes; mais on peut présumer +que le ministre en vit assez, à travers son langage, pour se convaincre +qu'en mettant la religion catholique, les biens religieux et les dîmes +à l'abri, on pouvait compter sur son zèle pour le maintien de la +suprématie anglaise, quelque chose qui pût arriver, soit que l'on +voulût changer les lois et la constitution, ou réunir le Bas-Canada au +Haut[47].» + +[Note 47: Garneau, _Histoire du Canada_.] + +Les dîmes, le projet de réunion des Canadas sous une même législature, +deux causes nouvelles d'irritation: la dîme obérait les habitants de +la campagne, la réunion des Canadas devait être l'engloutissement de la +race française dans l'élément anglais. + +Pour y arriver, et pour favoriser davantage les sujets de la +Grande-Bretagne établis dans le Haut-Canada, on exigeait du Bas le +partage du revenu des douanes avec la province supérieure! Iniquité +révoltante s'il en fut, entre tant d'iniquités! + +Nous ne sommes point au bout, car voilà que bientôt le bureau colonial +propose un bill attentatoire à toutes les libertés. Ce bill restreint la +représentation du Bas-Canada; il confère à des conseiller, non élus par +le peuple, le droit de prendre part aux débats de l'Assemblée. I; abolit +l'usage de la langue française et atteint les prérogatives de l'Église +catholique. + +«Il réduisait, s'écrie M. Garneau, le Canadien-Français presque à l'état +de l'Irlandais catholique. Le peuple libre qui se met à tyranniser +est cent fois plus injuste, plus cruel que le despote absolu; car +sa violence se porte, pour ainsi dire, par chaque individu du peuple +opprimant sur chaque individu du peuple opprimé, toujours face à face +avec lui.» + +Ce fut le signal d'une agitation immense. Dans tous les comtés du +Bas-Canada on fit des assemblées pour protester contre cette proposition +détestable. Elles donnèrent naissance à des pétitions appuyées par plus +de soixante mille signatures. + +Portées à Londres par les chefs du parti populaire, MM. Papineau et +Neilson, ces pétitions furent éloquemment secondées dans le parlement. + +On obtint l'ajournement du bill plutôt que sa suppression. + +Le mécontentement croissait de plus en plus, alimenté par les fautes +du cabinet anglais, aussi bien que par le désordre de l'administration +coloniale. + +En 1825, on découvre dans la caisse du receveur-général, M. Caldwell, un +déficit de quatre-vingt-seize mille livres sterling, somme égale à deux +années du revenu public. + +Ce fonctionnaire était insolvable et n'avait pas fourni de caution. + +A la même époque, le percepteur des douanes à Québec est reconnu +défalcataire: on demande son changement; l'Angleterre le refuse. + +Voyez s'amasser l'orage. + +Cependant l'assemblée veut la paix. Elle est honnête, elle craint les +troubles. Elles vote les subsides. + +Mais l'année suivante, on lui propose un budget tellement onéreux, +avec si peu de détail sur les estimés, qu'elle se déclare forcée de les +rejeter. + +Lord Dalhousie, alors gouverneur, fait un coup d'État. Singeant Louis +XIV, il monte à la chambre, «éperonné, l'épée au côté et accompagné +d'une nombreuse suite couverte d'écarlate et d'or.» + +Il insulte les représentants du peuple, dissout le parlement. + +Ces outrages insensés blessent profondément les Canadiens. Ils se +regardent, ils s'étonnent; ils se comptent. J'entends fourbir des armes. + +_L'Ami du peuple_, journal rédigé en français, à Plattsburg, sur la +frontière des États-Unis, lance un appel: + +«Canadiens, s'écrie-t-il, on travaille à vous forger des chaînes. Il +semble que l'on veuille vous anéantir ou vous gouverner avec un sceptre +de fer. Vos libertés sont envahies, vos droits violés, vos privilèges +abolis, vos réclamations méprisées, votre existence politique menacée +d'une ruine totale! + +«Voici que le temps est arrivé de déployer vos ressources, de montrer +votre énergie et de convaincre la mère-patrie et la horde qui, depuis +un demi-siècle, vous tyrannise dans vos propres foyers, que si vous êtes +sujets vous n'êtes pas esclaves.» + +Elles avaient de l'écho dans la colonie, ces nobles paroles, car, en les +reproduisant, le _Spectateur_ de Montréal ne craignait pas d'ajouter: + +«La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne devons pas encore +désespérer de son salut.» + +Son salut! A quel degré de misère la Grande-Bretagne l'avait-elle donc +réduite, cette riche contrée, pour que les Canadiens en fussent arrivés +à douter de leur salut? + +Ah! que de larmes, que de larmes de sang ils ont versées ces malheureux +frères que la catinerie de Louis XV a lâchement vendus à l'étranger! + +Mais l'insurrection commence. Elle est sourde, timide, incertaine à son +éclosion. Elle se manifeste par des troubles partiels aux élections, +par des meeting tumultueux, par l'adoption de résolutions qui condamnent +violemment les mesures administratives. + +L'exécutif répondit en faisant arrêter la plupart des moteurs de ces +résolutions. + +L'Angleterre s'émut; mais, suivant l'habitude, son émotion se dissipa en +speeches plus ou moins parlementaires. Whigs et tories firent +provision de capital politique, pour se grandir dans l'esprit de leurs +commettants. + +On n'essayait toujours aucune réforme propre à mettre un terme aux +dissensions du Canada; mais on hasardait tout pour les aggraver. + +Des élections législatives eurent lieu. Elles amenèrent à la chambre un +grand nombre de jeunes gens animés par des idées libérales. + +«MM. de Bleury, La Fontaine, Morin, Rodier, et autres nouvellement élus, +voulaient déjà que l'on allât beaucoup plus loin que l'on ne l'avait +encore osé. Il fallait que le peuple entrât enfin en possession de tous +les privilèges et de tous les droits qui sont son partage indubitable +dans le Nouveau-Monde; et il n'avait rien à craindre, en insistant pour +les avoir, car les Etats-Unis étaient à côté de nous pour le recueillir +dans ses bras, s'il était blessé dons une lutte aussi sainte. + +Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui parût comporter la moindre +fraction des droits populaires. Ils se rangèrent autour de M. Papineau, +l'excitèrent et lui promirent un appui inébranlable. Il ne fallait faire +aucune concession. Pleins d'ardeur, mais sans expérience, ne voyant les +obstacles qu'à travers un prisme trompeur, ils croyaient pouvoir amener +l'Angleterre là où ils voudraient, et que la cause qu'ils défendaient +était trop juste pour succomber. Hélas! plusieurs d'entre eux ne +prévoyaient pas alors que la Providence se servirait d'eux plus tard, +en les enveloppant d'un nuage d'honneur et d'or, pour faire marcher +un gouvernement dont la fin première serait d'établir, suivant son +auteur[48], dans cette province une population anglaise, avec les lois et +la langue anglaises, et de n'en confier la direction qu'à un législateur +décidément anglais,» qui ne laisserait plus exister que comme le phare +trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faulx du temps: «Nos +institutions, notre langue et nos lois.» + +[Note 48: Rapport de Lord Durham, envoyé après les premiers troubles +pour faire une enquête sur les affaires du Canada.] + +Montréal était le foyer du libéralisme. + +L'élection d'un député, en mai 1832, y fut signalée par une lutte +affreuse entre les troupes et le peuple. + +Plusieurs individus restèrent sur le théâtre du combat. + +Les assemblées et les pétitions recommencèrent de plus belle. L'exécutif +ne tint compte ni des unes, ni des autres. + +Les Bas-Canadiens n'étaient que courroucés, on les exaspéra. + +Le 7 janvier 1834, le gouverneur informa les chambres que le roi avait +nommé un sur-arbitre pour faire le partage des droits de douane entre +les deux Canadas, et que le rapport accordait une plus grande part que +de coutume au Haut. + +Aussitôt les hommes avancés du corps législatif parlèrent de se séparer +de l'exécutif. + +La motion ne prévalut pas, et Papineau énuméra dans un acte devenu +célèbre sous le titre de: _Les quatre-vingt-douze résolutions_, les +griefs de la colonie contre l'Angleterre. + +Mais, je l'ai dit déjà, malgré le tapage que firent ses orateurs autour +des quatre-vingt-douze résolutions, l'Angleterre les considéra à peu +près comme non avenues. + +Les Canadiens se préparèrent à une guerre civile. Des clubs, des +associations secrètes furent formées par les Patriotes et par les +Loyalistes. Si les premiers enfantèrent les _Fils de la Liberté_, les +seconds donnèrent le jour à un corps de carabiniers au nom de _God save +the King_ (Dieu sauve le roi). + +Dans le même temps les journaux des deux partis se livraient +continuellement à des sorties furibondes. Un des plus prudents, le +_Canadien_, allait jusqu'à dire: + +«Ce n'est qu'avec des idées et des principes d'égalité que l'on peut +gouverner maintenant en Amérique. Si les hommes d'État de l'Angleterre +ne veulent pas l'apprendre par la voie des remontrances respectueuses, +ils l'apprendront, avant longtemps, d'une façon moins courtoise; car les +choses vont vite dans le Nouveau-Monde.» + +La chambre refuse de voter la liste civile: elle est prorogée. + +Plus un coin de ciel bleu à l'horizon. Des grondements sinistres +s'élèvent de toutes parts; la tempête est à la veille d'éclater. + +La _Minerve_ et le _Vindicator_ embouchent la trompette de révolte: + +«Des protestations nouvelles, énergiques et telles qu'on ne puisse les +méprendre, nous semblent nécessaires.» + +Papineau et ses amis parcourent le pays; ils soulèvent les masses par +leurs discours incendiaires. + +Papineau occupait un poste élevé dans la milice provinciale. Le +gouverneur, furieux de ce qu'à une assemblée publique, à Saint-Laurent, +on avait voté des résolutions blâmant sa conduite, lui fait écrire par +son secrétaire d'État pour le sommer d'avoir à se justifier. + +Papineau répond: + +«Monsieur, + +«La prétention du gouverneur à m'interroger touchant ma conduite à +Saint-Laurent est une impertinence que je repousse avec mépris et +silence. + +«Toutefois, je prends ma plume pour dire au gouverneur simplement qu'il +est faux qu'aucune des résolutions adoptées à la dernière assemblée +du comté de Montréal recommande une violation des lois, comme dans son +ignorance il peut le croire ou du moins il l'affirme. + +«Votre obéissant serviteur, + +«LOUIS-JOSEPH PAPINEAU[49].» + +L'épée était tirée. Hélas! elle ne devait rentrer au fourreau que teinte +du sang français le plus pur. + +A quelque origine qu'il appartienne, tout juge impartial condamnera la +conduite de l'Angleterre dans cette sombre tragédie,--une des pages les +plus ignominieuses de son histoire, malheureusement pour elle si grosse, +si noire de forfaits politiques. + +[Note 49: Historique.--Il est à regretter que M. Garneau n'ait pas +reproduit dans son _Histoire du Canada_, cette lettre qui me semble +avoir l'importance d'un document d'État.] + + + + + CHAPITRE XIV + + ASSEMBLÉE A SAINT CHARLES + + +Le 23 octobre 1837, une animation inusitée régnait dès le matin à +Saint-Charles, petit village dans le comté de Richelieu, et sur la +rivière de ce nom. + +De tous côtés arrivaient pêle-mêle, à pied, à cheval, en voiture, des +nuées d'hommes, de femmes, d'enfants. + +Comme une marée montante, ils affluaient dans une vaste prairie devant +le village et battaient, de leurs flots tumultueux, le pied d'une +colonne surmontée par le bonnet phrygien. + +Sur cette colonne, on lisait l'inscription suivante: + + A PAPINEAU, PAR SES FRÈRES PATRIOTES RECONNAISSANTS + + 1837. + +Une estrade ornée de tapisseries tricolores et de fleurs s'élevait +auprès. + +Des drapeaux, des pavillons, des banderoles flottaient à l'entour. + +C'étaient les couleurs de la France, des États-Unis, de l'Irlande, de +l'Écosse; mais l'étendard britannique manquait. + +Des devises chargeaient ces bannières: + + _Vive Papineau et le système électif; + Honneur à ceux qui ont renvoyé leurs commissions Ou ont été + destitués; + Honte à leurs successeurs; + Nos amis du Haut-Canada; + Honneur aux braves Canadiens de 1813; le pays attend + encore leur secours. + Indépendance._ + +Sur une flamme noire, le conseil législatif était représenté par une +tête de mort et des os en croix. + +Dans la foule, qui se pressait avidement autour de ces symboles du +soulèvement populaire, on remarquait un grand nombre d'Indiens en +costume national et une centaine de miliciens armés, revêtus de leur +uniforme. + +Commandés par des officiers démis de leurs grades, ces derniers avaient +intrépidement bravé la loi martiale pour se rendre au meeting. + +Une troupe de chasseurs nord-ouestiers s'y montrait aussi. + +Reconnaissables à leurs proportions herculéennes, à leurs visages +tannés, aux pelleteries dont ils étaient couverts, les nord-ouestiers +parcouraient la multitude en tous sens. Ils la talonnaient, +l'aiguillonnaient, enflammaient ses plus sauvages passions. + +De temps en temps, l'un d'eux levait la tête vers un petit groupe, +debout sur une éminence, qui dominait la plaine, recevait un signe et +poursuivait son oeuvre incendiaire vers un point de la réunion ou vers +un autre. + +Quatre individus composaient le groupe: Poignet-d'Acier ou Villefranche, +comme on l'appelait à Montréal; Nar-go-tou-ké, Xavier Cherrier, et un +jeune homme imberbe, à la figure rosée, élégamment vêtu, qui lui donnait +le bras. + +L'air timide, quelque peu craintif, de ce jeune homme contrastait +singulièrement avec les mines hardies, rébarbatives de la plupart des +assistants. + +--Pour Dieu! ne tremblez pas comme cela, mon cher Léon; il n'y a rien à +redouter, et vous allez vous trahir, lui disait Xavier à mi-voix. + +--Oh! mais c'est que tout ce monde-là semble terrible! répondit +l'adolescent, en frémissant. + +--Il fallait bien vous attendre à ne point trouver la société gracieuse +et polie de votre salon. + +--Dites donc, mon cousin; mais si on se battait! + +--Ah! dame, je n'en répondrais pas, dit Cherrier en souriant. Quelle +idée aussi d'avoir voulu venir à la réunion? + +--Est-ce un reproche, mon cousin? fut-il reparti d'un ton piqué. + +--Un reproche! j'en serais desolé! + +--Si maman connaissait mon escapade? + +--Elle ne la connaîtra pas. D'ailleurs, après tout, est-il surprenant +que vous ayez désiré assister..... + +--Sans doute, sans doute, mais ce déguisement! + +--Il vous sied à merveille. Et si j'étais femme, je tomberais amoureux +fou d'un aussi parfait cavalier. + +--Flatteur, va! dit gaiement l'autre, en pinçant le bras de Cherrier. + +--Non, non, non; je ne suis pas un flatteur. La plus jolie moitié de +l'assemblée n'a des yeux que pour vous! + +--Les femmes? + +--Assurément. + +--Vous les trouvez jolies, mon cousin? + +--Oh! tout est relatif, entendons-nous. + +Les deux interlocuteurs partirent d'un éclat de rire. + +--N'importe, reprit Cherrier, au bout d'un instant, pour ma première +sortie, après cette maudite blessure, j'ai du bonheur. + +--Ah! oui, cette blessure mystérieuse, vilain batailleur! A la place de +ma cousine, je vous en voudrais toute ma vie, car c'est en duel que vous +avez été blessé... Oh! ne le niez pas. Si je cherchais bien, je vous +dirais peut-être le nom de votre adversaire... + +--Enfin! les voici qui arrivent! s'écria tout à coup Poignet-d'Acier, en +étendant son bras dans la direction de la rivière Richelieu. + +--Oui, mon frère a l'oeil sûr, ce sont eux, ajouta Nar-go-tou-ké qui, +jusque-là, avait causé, sur un ton animé, avec le chef des trappeurs. + +Interrompant leur conversation, les deux jeunes gens se tournèrent du +côté indiqué et découvrirent une longue file d'hommes qui ondulaient +vers la prairie. + +--Qu'est-re que cette nouvelle bande? demanda Cherrier à Poignet +d'Acier. + +--Les sauvages de Lorette, répondit celui-ci. + +--Quoi! les sauvages de Lorette, ici! + +--Pas tous, mais une bonne partie. + +--Qui donc a pu les décider, car on assure que les Québecquois ont viré +leur capot[50]? + +[Note 50: Locution canadienne. Elle signifie _Changer de parti_.] + +--Pas tous non plus, jeune homme, pas tous; quelques trembleurs, +quelques ambitieux au petit pied. 11 y en a sous tous les drapeaux. + +--Mais vous avez donc envoyé un agent aux Hurons? + +--Oui; un vaillant Iroquois, le fils de ce sagamo. + +Et son doigt se posa sur l'épaule de Nar-go-tou-ké. + +--Co-lo-mo-o est brave; il est habile; il sera digne de ses glorieux +ancêtres, dit majestueusement le sachem. + +--Mon frère ne pouvait donner le jour à un lièvre, fit Poignet-d'Acier, +pour flatter la vanité de Nar-go-tou-ké. + +--Qu'avez-vous donc? interrogea Cherrier sentant frissonner le bras +qu'il avait sous le sien. + +--Moi, dit l'adolescent, mais rien... rien, je vous assure! + +--Vous pâlissez! + +--Oh! la bonne plaisanterie! + +--Je vous jure que je ne plaisante pas. Et je voudrais avoir un miroir +pour vous le prouver. + +--Si nous marchions un peu! + +--Il vaut mieux rester à cette place. Non-seulement nous serons aux +premières loges pour voir et pour entendre, mais la présence de M. +Villefranche et du chef indien vous assure une protection que nous ne +trouverions certainement pas ailleurs. Regardez, je vous prie, ce +beau jeune homme qui s'avance à la tête des Hurons de Lorette. Est-il +possible d'avoir des dehors plus nobles, et plus mâles tout à la fois? +Dirait-on que c'est le fils d'au sauvage! + +En prononçant ces mots, Xavier désignait Co-lo-mo-o qui, débouchant +avec une cinquantaine d'Indiens d'un bouquet de peupliers, marchait vers +l'estrade. + +Le Petit-Aigle, en tenue de guerre, était vraiment superbe à contempler, +avec sa chevelure ornée de plumes, sa couverte bleue, négligemment jetée +sur ses épaules, les armes qui resplendissaient à sa ceinture rouge, ses +mitas aux longues franges bigarrées, ses mocassins brodés, la fierté de +son maintien et la haute distinction de sa physionomie. + +Apercevant le sagamo sur l'éminence, il commanda aux Hurons de +s'arrêter, et il s'approcha de Nar-go-tou-ké. + +--Ton père, lui dit le sachem, est heureux de te rencontrer ici. Il +s'enorgueillit d'avoir engendré un fils tel que toi. + +Un éclair de satisfaction brilla sur le visage de Co-lo-mo-o. + +--Si mon père est content de son fils, dit-il, ce que son fils a fait +est bien fait et celui-ci en est réjoui. + +Puis s'adressant à Poignet-d'Acier: + +--Capitaine, lui dit-il, j'ai rempli ma mission. Je vous amène cinquante +hommes de ma race; j'attends de nouveaux ordres. + +--Pour récompenser le jeune Aigle, je lui confie le commandement de ces +cinquante hommes, répondit Villefranche en offrant cordialement sa main +à Co-lo-mo-o. + +Mais, au lieu de remercier avec la franchise qui lui était familière, +celui-ci baissa les yeux et balbutia quelques paroles inintelligibles. + +C'est qu'en pressant la main du capitaine, son regard avait croisé +celui de l'adolescent qui accompagnait Cherrier, et qu'il avait +aussitôt reconnu Léonie de Repentigny, aussi rouge qu'une pivoine, aussi +tremblante que la feuille du bouleau. + +Pour rapides qu'ils fussent, ces signes d'intelligence n'échapperont pas +à la pénétration de Poignet-d'Acier: il sourit amèrement. + +--Ah! s'écria Cherrier, Papineau monte sur le _Hustings_[51]. Écoutons. + +[Note 51: C'est le nom donné, en Angleterre et en Amérique, à +l'estrade qui sert, dans les meetings, aux orateurs politiques.] + +--Je vous reverrai après l'assemblée, dit le capitaine à Co-lo-mo-o. + +Le jeune Iroquois rejoignit ses Hurons, et l'attention générale se porta +vers l'estrade, où arrivaient, deux à deux, les chefs du parti libéral, +habillés, comme la majorité des spectateurs, en étoffe grise, fabriquée +dans la colonie (car il avait été décidé qu'on ne ferait plus usage des +importations anglaises), et la feuille d'érable, emblème des Canadiens, +passée à la boutonnière. + +Des salves d'applaudissements passionnés retentirent dans tous les +rangs. + +Puis le docteur Neilson fut appelé à la présidence et M. Papineau prit +la parole, au milieu d'un silence devenu tout à coup solennel. + +«Orateur énergique et persévérant, dit l'historien du Canada, M. +Papineau n'avait jamais dévié dans sa longue carrière politique. Il +était doué d'un physique imposant et robuste, d'une voix forte et +pénétrante, et de cette éloquence peu châtiée, mais mâle et animée qui +agite les masses. A l'époque où nous sommes arrivés, il était au plus +haut point de sa puissance. Tout le monde avait les yeux tournés vers +lui; et c'était notre personnification chez l'étranger[52].» + +[Note 52: Ce portrait de M. Papineau était encore vrai en 1833, quand +nous avons eu l'avantage de le voir et de l'entendre.] + +Il prononça contre l'Angleterre un long et énergique réquisitoire. Mais +sa véhémence n'égalait pas la fièvre qui dévorait l'assistance; et, +comme il recommandait de procéder constitutionnellement pour obtenir +le redressement des griefs, comme il conseillait d'éviter une levée de +boucliers, le docteur Neilson, quittant son fauteuil, déclare, dans un +langage brûlant, que le moment d'agir est venu, qu'il faut à l'instant +même prendre les armes. + +Des hourrahs assourdissants et des décharges de mousqueterie accueillent +sa harangue. + +Aux chants de la _Marseillaise_ et de la _Parisienne_, on passe aussitôt +des résolutions insurrectionnelles. + +Une procession se forme. Papineau, Neilson et plusieurs membres de la +chambre législative qui prenaient part aux délibérations, sont enlevés +de l'estrade, portés en triomphe autour de la colonne, et mille voix +jurent, dans un enthousiasme délirant, de chasser les Anglais du Canada +ou de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang sur l'autel de la +patrie. + +Altérée par le spectacle de cette scène, si grandement émouvante, Léonie +de Repentigny avait, sans y songer, quitté le bras de Cherrier; et +celui-ci, enflammé par le réveil de ses compatriotes, oubliait ce qui +l'entourait pour battre des mains et crier bravo de toute la force de +ses poumons. + +--Viens, jeune homme, viens! lui dit Poignet-d'Acier d'un ton de Stentor +qui couvrit un instant les clameurs de la foule, comme la voix du +tonnerre couvre le rugissement des éléments déchaînés; viens aussi jurer +de venger les outrages faits à ta race ou de mourir en combattant! + +Et il l'entraîna, sans que Cherrier, ivre d'excitation, se rendit compte +de ce qu'il faisait. + +Le voyant partir, mademoiselle de Repentigny sortit de sa torpeur. Elle +voulut l'appeler, le retenir. + +Le son expira sur ses lèvres: une main rude et tannée l'avait +bâillonnée. + +Éperdue, la jeune fille essaya de se retourner. + +Tentative inutile. Elle se trouvait déjà encastrée dans une cohue +d'individus qui déferlaient, bruyamment vers la colonne; mais une voix +étrange lui sifflait à l'oreille: + +--Tu m'as enlevé mon amant, mon bel officier, à moi aussi les +représailles! + +Et Léonie poussa un gémissement sourd; on l'avait cruellement mordue à +l'épaule. + +--Pourquoi maltraites-tu cet enfant, ma soeur! demanda-t-on derrière +elle. + +--C'est une femme, un espion, déguisée en homme, répondit la voix aiguë +qui l'avait apostrophée. + +--Un espion! Un espion! Un espion! + +Ce cri eut cent échos. + +--Et maintenant tu te souviendras de la fille de Mu-us-lu-lu, la +maîtresse de ton fiancé, sir William King, dit, en lâchant mademoiselle +de Repentigny et en se montrant à elle, une jeune Indienne, aux robustes +appas, qui s'enfonça aussitôt dans la foule tourbillonnante. + +--Un espion! un espion! où est-il? Il faut faire un exemple! il faut le +lyncher[53], le pendre! répétait-on avec des accents terribles autour de +l'infortunée Léonie. + +[Note 53: On sait que ce terme, purement américain, signifier +exécuter sans forme de procès.] + +Un homme la saisit au collet: + +--Qui es-tu, que fais-tu? lui dit-il brusquement. + +Elle se mit à pleurer. Ses larmes furent interprétées comme un +témoignage de culpabilité. + +--Allons, dit l'homme, ton nom, et vite! + +Folle de terreur, de confusion, elle se taisait. + +--C'est un traître! Qu'on l'accroche à un arbre! vociféraient les +patriotes. + +--C'est une femme déguisée! glapit l'Indienne A quelque distance. + +--Une femme! nous allons voir ça! + +Avec ces mots, salués par les ricanements et les quolibets de la +populace, l'individu qui s'était emparé de la jeune fille fit sauter les +boutons du frac qui lui emprisonnait la taille. + +--Oh! pitié! grâce! monsieur; grâce! supplia-t-elle en tombant à genoux. + +--Déshabillez-le! déshabillez-le! et qu'on lui donne le fouet! oui, +qu'on le fouette! nous allons rire! beuglaient quelques ivrognes. + +--Oh! monsieur! monsieur! épargnez-moi cette honte! Je vous dirai tout! +Je suis une pauvre fille, bégayait Léonie à travers ses sanglots. + +--Une fille! tu es fille! Qu'est-ce que ça veut dire? + +--J'avais envie d'assister à l'assemblée. + +--Pour nous trahir! + +--Je vous fait le serment que non. Je suis venue avec mon cousin, un +patriote, un des Fils de la liberté!.... + +--Quel est ton nom? + +Léonie hésita. + +Sachant combien son père avait d'ennemis, combien il était odieux au +parti libéral, elle pressentait la fureur de cette plèbe exaltée, en +apprenant qu'elle était la fille de M. de Repentigny. + +Elle recueillit, pour un élan suprême, tout ce qui lui restait de +vigueur, se releva d'un bond, tendit ses mains en l'air et s'exclama: + +--A moi! à moi! à moi! + +Ce cri fut entendu, car la foule, haletante, grondeuse, s'écarta presque +aussitôt pour livrer passage à trois hommes qui, comme un torrent, +accouraient, renversant tout ce qui voulait s'opposer à leur fougue. + +Le premier, Co-lo-mo-o, arriva près de Léonie. + +--Retire-toi on je t'assomme! proféra-t-il, en repoussant le brutal qui +avait questionné la jeune fille. + +Dix poings fermés menacèrent à l'instant le Petit-Aigle; quelques +canons de pistolets furent même dirigés contre lui, des imprécations +l'assaillirent. + +--A bas le sauvage! mort au sauvage! + +Mais alors Poignet-d'Acier suivi de Cherrier. Derrière eux venait un +bataillon de chasseurs nord-ouestiers. + +--Arrière! ordonna-t-il. Cet enfant m'appartient. Malheur à qui le +touche! + +Son accent, son geste, étaient irrésistibles. + +Les plus audacieux reculèrent intimidés. + + + + + CHAPITRE XV + + LES SUITES D'UN DÉGUISEMENT + + +Saint-Charles, coquettement assis au penchant d'une colline, à +une douzaine de lieues de Montréal, est une des plus florissantes +paroisses[54] du Canada. Le site en est gracieux, les horizons variés +à l'infini, les alentours pleins de poésie. Il y fait bon respirer les +fraîches et fortifiantes senteurs de la campagne; il y fait bon rêver, +aimer doucement dans la paix et la solitude. + +[Note 54: Les Canadiens ne se servent jamais du mot village.] + +Dans ce plaisant village, M. de Repentigny possédait un cottage, au sein +d'un parc délicieux que festonnaient des eaux vives, folâtrant avec un +murmure argentin, soit dans les méandres d'un vaste jardin anglais, soit +à travers des pelouses aussi unies qu'un drap de velours, soit sous des +bosquets ombreux, animés par les concerts des gentils musiciens ailés. + +Le Cottage, ainsi le désignait-on, à contre-sens toutefois, n'était rien +moins qu'une chaumière, mais bel et bien un beau manoir, miniature d'un +château-fort, comme on en voit tant dans la Grande-Bretagne et même aux +environs des grandes villes américaines. + +Il avait ses tourelles, son donjon, ses créneaux, ses mâchicoulis, ses +petites fenêtres à ogives. + +C'était une confusion du moyen âge avec la Renaissance, de l'art moderne +avec l'art ancien. + +Intérieurement, tout était disposé à l'anglaise: cuisine dans le +sous-sol ou _basement_; parloir et salle à manger à ce que nous +appellerions le rez-de-chaussée, mais que les Anglais appellent +le premier; chambres à coucher et cabinets de toilette aux étages +supérieurs. + +En revenant de Trois-Rivières, où elle avait passé un mois avec +sa fille, madame de Repentigny s'était arrêtée à sa campagne de +Saint-Charles. + +Elle avait l'intention d'y séjourner pendant l'été. Son mari +avait approuvé ce projet, parce que les troubles qui éclataient +continuellement à Montréal rendaient la ville dangereuse pour la femme +d'un fonctionnaire aussi dévoué au gouvernement que l'était M. de +Repentigny. + +Mais, peu après son arrivée au village, madame de Repentigny tomba +malade. Depuis longtemps elle était atteinte d'une hypertrophie du +coeur, causée par ses chagrins domestiques. L'affection fit tout à coup +des progrès si rapides, que la vie de la pauvre femme fut en danger. On +manda M. de Repentigny. Il répondit que les affaires de la colonie le +retenaient à son poste. + +Léonie soignait sa mère avec une tendresse et une sollicitude sans +bornes. Nuit et jour à son chevet, elle n'avait plus de pensées, plus de +voeux que pour son rétablissement Est-il nécessaire de dire qu'elle lui +cacha cette réponse laconique et dure? + +Vers la fin de septembre, la santé de madame de Repentigny parut +s'améliorer. + +Au commencement d'octobre, elle alla positivement mieux, et, pour +fêter sa résurrection, comme disait Léonie, on convia plusieurs amis de +Montréal et de la campagne à un grand dîner. Cherrier, sa femme et sir +William étaient naturellement au nombre des invités. Ce dernier, occupé +par son service, envoya une lettre d'excuses, en ajoutant que, dès +qu'il aurait un moment de liberté, il volerait «certainement, +très-certainement, présenter ses respects à ces dames.» + +Le 15 avait été choisi pour la partie. + +Mais, dans l'intervalle, on apprit qu'une grande assemblée publique +aurait lieu A Saint-Charles, le 23, et le dîner fut remis au 22, afin +que les hôtes étrangers profitassent de cette occasion pour jouir du +spectacle. + +Telle était cependant l'anxiété générale, que les Canadiens, si +passionnés pour les distractions, négligeaient leurs plaisirs. + +Tout le monde avait promis de venir; à l'exception des époux Cherrier, +personne ne vint de Montréal. + +Pour avoir lieu tout à fait un famille, le dîner n'en fut pas moins gai. + +Enchantée de voir sa mère souriante, et, en apparence bien portante, +Léonie témoigna sa joie par cent folies aimables. + +Entre autres, elle se déguisa secrètement avec un costume d'homme que +sa cousine Louise s'était fait faire pour accompagner Xavier dans ses +excursions, et elle parut ainsi au dîner. Ce déguisement ne contribua +pas peu à réjouir les assistants. + +--Ma foi, chère espiègle, vous devriez prendre ce costume pour aller +demain à l'assemblée, lui dit Guerrier en se promenant avec elle dans le +parc, après le repas. + +--Tiens, mais ce serait original! + +--Est-ce convenu? + +--Oh! maman ne le permettrait pas. + +--Qui le lui dira? + +--Vous êtes charmant, mon cousin, vous avez réponse à tout. + +--Et vous, vous faites le plus ravissant cavalier que je sache! + +--Oh! un superlatif à la sir William! s'écria la jeune fille en riant +aux éclats. + +Le front de Cherrier se rembrunit. + +Léonie s'en aperçut aussitôt. + +--Pardon, dit-elle, j'avais oublié. + +--Quoi donc? fit Cherrier reprenant à l'instant sa bonne humeur. + +--Rien, mon cousin, rien.... je sais ce que je sais... Mais Louise? + +--Louise ne veut pas venir à l'assemblée. Elle restera près de votre +bonne mère. + +--Alors voilà qui est dit. Nous irons flâner à cette assemblée, le stick +à la main, le lorgnon à l'arcade sourcilière... + +--Bravo! + +--A une condition pourtant! + +--Et laquelle? + +--C'est que le cigare et le grog nous sont interdits. + +--Approuvé de grand coeur, dit Cherrier eu souriant. + +Voilà comment, le jour suivant, mademoiselle Léonie de Repentigny +se trouvait, en élégant dandy, avec Xavier Cherrier au meeting des +patriotes canadiens. + +Composé des habitants des comtés de Richelieu, Saint-Hyacinthe, +Rouville, Chambly et Verchères, ce meeting, qui devait secouer +si violemment les bases du gouvernement anglais, sur les bords du +Saint-Laurent, prenait le nom de _Confédération des six comtés_, au +moment même où la jalousie de la fille de Mu-us-lu-lu menaçait de +devenir fatale à Léonie de Repentigny. + +--Allons, mon enfant, donnez-moi le bras, lui dit Poignet-d'Acier en +faisant signe à ses trappeurs de former une haie pour leur permettre de +passer. + +En un clin d'oeil le mouvement fut opéré. + +La jeune fille et ses trois cavaliers sortirent de la foule, qui +s'élança vers de nouvelles scènes de tumulte. + +La maison de sa mère n'était pas fort éloignée du théâtre de cette +réunion. + +Bientôt remise de son trouble, Léonie dit, en arrivant à la porte, à ses +compagnons: + +--J'espère, messieurs mes libérateurs, que vous daignerez entrer; et je +vous prie de ne point parler de ma mésaventure devant maman. Elle est +malade et si elle apprenait... + +--Je vous remercie votre invitation, mon enfant, dit Poignet-d'Acier. +Mais ma présence est encore nécessaire sur la prairie. + +La jeune fille se tourna en rougissant vers Co-lo-mo-o. + +--Ce jeune homme accepte! intervint le capitaine, remarquant qu'elle ne +pouvait articuler une parole. + +--Je vous demande pardon, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, je ne puis +accepter. + +--Vous me refuseriez! balbutia Léonie. + +--Non, non, vous dînerez avec nous, messieurs, dit Cherrier. + +--Cela m'est impossible, mon ami. Mais je vous enverrai le jeune Aigle. + +Co-lo-mo-o voulut protester. + +--Allons, venez, lui dit Poignet-d'Acier; j'ai à vous parler. + +--Cependant, monsieur, je vous déclare..... + +--Et moi, je vous déclare que vous acceptez l'invitation de +mademoiselle, reprit gaiement le capitaine.--Parbleu, ajouta-t-il, nous +savons, monsieur le sagamo, que vous avez reçu une instruction aussi +brillante que la plupart de nos jeunes gens de bonne famille; nous +savons que vous pouvez prendre, quand il vous plait, des manières aussi +courtoises que pas un de nous, et nous certifions enfin que vous pouvez +être un guerrier illustre chez les Iroquois, un général habile chez les +blancs, et, partout un homme agréable en société. + +Ayant dit, Poignet-d'Acier salua et entraîna le Petit-Aigle, moins +touché peut-être par la flatterie adressée à sa vanité indienne que par +les éloges donnés à ses moeurs policées. + +--A présent, mon brave jeune homme, lui dit le capitaine, faites-moi +votre rapport. Soyez bref, mais précis. Quel est l'esprit de la +population A Québec? + +--Sur Québec, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, il ne vous faudra pas trop +compter. Corrompus par l'or de l'Angleterre ou éblouis par le faste de +la cour vice-royale, les habitants n'ont ni l'idée de l'indépendance, +ni la fermeté nécessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnées sur les +chaînes don ils sont charges leur en cachent les meurtrissures. + +Mais les paroisses? reprit impatiemment Poignet-d'Acier. + +--Dans les paroisses, c'est différent. Touchez la corde de +l'émancipation, elle vibrera dans tous les coeurs. J'ai j'ai parcouru le +pays jusqu'à Gaspé. Partout j'ai trouvé un peuple soupirant pour l'heure +de la délivrance. Les Indiens du Saguenay, du Lac Saint-Jean; les +Montagnais, les Abénaquis, vous prêteront leur concours, comme les +Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha, si l'on nous garantit +que les territoires de chasse qui s'étendent à l'ouest des Grands-Lacs +nous seront rendus, et que nous y pourrons vivre et mourir sans être +désormais inquiétés par les blancs. + +--Vous avez ma parole et j'ai celle des chefs du mouvement populaire. + +--Nous vous la rappellerons, monsieur. + +--Ainsi, à l'exception de la capitale, tout est préparé, dit +Poignet-d'Acier, en s'arrêtant pour réfléchir. + +--Je le crois, il ne manque que des armes. + +--Des armes! oui, nous en manquons.... Ah! si j'avais les trésors que +j'ai perdus..... Bah! à quoi bon ces regrets! Le plus fort est fait. +Grâce à moi, les masses sont soulevées. J'ai rompu le pont derrière ces +meneurs timides. Ils marcheront! et, au défunt de fusils ou de sabres, +ils prendront des fourches ou des fléaux! Quand un peuple veut sa +liberté, il trouve dans son coeur ses meilleures armes! N'est-ce point +votre avis? + +Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux: + +--Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux. Il ne nous +reste qu'à profiter de l'enthousiasme pour marcher immédiatement sur +Montréal. Une fois cette métropole à nous, le Canada nous appartient. +Maîtres du Canada! Quel rêve! et comme voluptueusement, j'assouvirai ces +vengeances qui fermentent là, depuis tant d'années..... des siècles de +torture! poursuivit-il, d'un ton creux, en se frappant le front de son +poing crispé. C'est que, moi aussi, j'ai souffert, s'écria-t-il, comme +s'il cédait à un invincible besoin d'expansion, souffert, le martyre, +pour ces Anglais qui m'ont séduit ma femme, violé ma fille, mon unique +enfant, mon Adèle chérie[55]; ces Anglais qui ont armé mon bras pour le +meurtre et le parricide..... Horreur! + +[Note 55: Voir la _Huronne_.] + +--Mon frère trouvera un bras, un bras infatigable pour frapper à côté de +lui, dit tout à coup Nar-go-tou-ké en paraissant au bout du mur du parc, +près duquel Poignet-d'Acier se tenait avec Co-lo-mo-o. + +--Que faisais-tu là, mon frère? demanda le capitaine. + +--Nar-go-tou-ké a vu le fils de son ennemi. Il l'épiait, répondu le +sagamo. + +Poignet-d'Acier n'accorda aucune attention à cette réponse. Une soudaine +évolution de la foule sur la prairie l'occupait à ce moment tout entier. + +--Je vous laisse, dit-il aux Iroquois. Je vais engager Neilson à +profiter de l'ardeur de cette multitude pour la pousser, sans retard, +sur Montréal. Demain, elle serait refroidie, nous n'en pourrions rien +tirer. + +Et il marcha, à grands pas, vers l'estrade qu'on apercevait à une faible +distance. + +--Mon fils, dit Nar-go-tou-ké à Co-lo-mo-o, dès qu'ils furent seuls, +le rejeton de l'Anglais qui a voulu outrager ta mère, de celui qui l'a +livrée aux lâches tribus de la Nouvelle-Calédonie, est là, dans cette +maison. Puisque l'heure de la vengeance a sonné, commençons par nous +venger de celui-là. Nous allons le guetter, et, quand il sortira..... + +L'Indien fit résonner, d'un air significatif, une carabine qu'il avait à +la main. + +--Dans un instant Co-lo-mo-o rejoindra son père, répondit le +Petit-Aigle; mais il faut, auparavant, qu'il aille délibérer avec les +chefs des tribus qu'il a amenées. + +--Va, Nar-go-tou-ké t'attendra, reprit le sachem. + +Le Petit-Aigle partit, en feignant de se diriger vers la foule qu'un +orateur haranguait de nouveau. Mais, bientôt, il se jeta à gauche dans +une saulaie et s'assit au pied d'un arbre. + +Là, il médita, durant quelques minutes. Son esprit paraissait flotter +entre diverses résolutions, car tantôt il tournait les yeux vers le +cottage de madame de Repentigny, et tantôt sur le meeting. + +S'arrêtant enfin à une détermination, il prit, dans la bourse de vison +qui pendait sur sa poitrine, suivant l'usage indien, un crayon, une +feuille de papier, et il écrivit sur son genou. + +Ce travail terminé, il le relut avec soin, plia le papier en forme de +lettre, le cacheta et y mit la suscription: + + Mademoiselle, + + Mademoiselle Léonie de Repentigny, + + à + + Saint-Charles. + +Pour une petite piece de monnaie, il fit ensuite porter le billet à +son adresse. + +Léonie venait de changer de costume, quand on le lui remit, en annonçant +que sir William, arrivé depuis une demi-heure, était allé rendre ses +devoirs à sa mère. + +Surprise à la réception de ce billet, dont l'écriture ne lui semblait +pas étrangère, la jeune fille le décacheta avec une certaine émotion. + +Ses yeux volèrent aussitôt à la signature. + +PAUL, disait cette signature. + +--Paul! Paul! je ne connais point de Paul, murmura Léonie, en parcourant +la missive. + +Elle était ainsi conçue: + +«Mademoiselle, + +«J'aime à vous remercier pour les lignes que vous m'avez remises à bord +du _Charlevoix_; ces ligne m'avertissaient qu'on m'avait découvert sous +mon déguisement de planteur; par conséquent je vous doit d'être libre, +car aussitôt je sautai dans le fleuve et gagnai la rive à la nage. +J'aurais voulu pouvoir vous témoigner plus tôt ma reconnaissance. Des +causes majeures s'y sont opposées. Obligé aujourd'hui de vous écrire +pour vous déclarer que je ne puis accepter votre invitation, je mets +à profit cette circonstance et vous exprime la gratitude de votre tout +dévoué, + +«PAUL.» + +«P. S. Vous avez chez vous un jeune officier anglais; qu'il ne sorte pas +de la journée. Il y va de sa vie.» + +Cette singulière épître troubla si fort Léonie, qu'elle n'entendit pas +la cloche qui sonnait le dîner. + +Madame de Repentigny l'envoya chercher par une domestique. + +--Mon ange, lui dit-elle, en la baisant au front, tu feras les honneurs, +car je suis un peu souffrante. + +La jeune fille avait repris son assurance, remettant au soir le soin de +relire et de commenter la lettre de l'Indien. + +Sir William King, Xavier Cherrier, sa femme et un vieux parent de M. de +Repentigny attendaient déjà, sans cérémonie, dans la salle à manger. + +--Eh bien, notre Antinoüs sauvage ne vient donc pas? questionna +Cherrier. + +--Je ne sais, mais ce n'est pas probable, répondit Léonie d'un ton +quelque peu hypocrite. + +Le repas fut assez triste, sir William et Cherrier n'ouvraient la bouche +que pour s'adresser des épigrammes trop peu voilées. + +Comme on causait politique au dessert, le parent de M. de Repentigny +dit, en branlant la tête: + +--Ça ne fait rien, le parti anglais a reçu aujourd'hui une fière +blessure! + +--Ah! riposta, sir William, en décochant un regard ironique à Cherrier, +si nous devions compter toutes celles que nous avons faites aux +Canadiens-Français, nous ne trouverions pas assez de chiffres dans la +table de multiplication. Demandez plutôt à monsieur! + +Xavier se mordit les lèvres pour ne pas éclater. Mais il sut se +contenir, se leva de table et remonta avec sa femme dans leur +appartement. + +Le vieux monsieur sortit aussi pour aller faire un tour de promenade. + +L'officier, s'approchant alors de Léonie, lui prit la main comme s'il +voulait la porter à ses lèvres. + +La jeune fille recula d'un pas, en retirant sa main. + +--Sir William, dit-elle gravement; vous vous êtes battu avec mon cousin; +ne niez pas....; j'en suis sûre; je ne saurais aimer l'homme qui a +versé le sang de l'un des miens. Ainsi donc tout est rompu entre nous. +N'essayez point de me fléchir, vous perdriez votre temps. Mais je ne +manquerai point pour cela aux devoirs de l'hospitalité; vous pouvez +rester ici tant qu'il vous plaira; je vous engage même à ne pas quitter +la maison aujourd'hui. On m'a prévenue que vos jours seraient en danger, +si vous mettiez le pied dehors. + +Laissant le jeune homme bouleversé par ces paroles, Léonie de Repentigny +regagna sa chambre à coucher. + + + + + CHAPITRE XVI + + L'INSURRECTION + + +Filles de l'enthousiasme, les révolutions populaires ont la même durée +que cette fièvre de l'esprit. + +Si, après l'assemblée de Saint-Charles, les patriotes canadiens se +fussent instantanément portés sur Montréal, il est vraisemblable que la +métropole serait tombée en leur pouvoir, et qui peut dire qu'alors ils +n'auraient pas été maîtres de la province! + +Mais si Neilson et plusieurs autres étaient décidés à profiter +de l'ardeur de leurs partisans, Papineau, chef réel du mouvement, +balançait. Il paralysa par sa tiédeur tous ces braves qui ne demandaient +qu'à voler au combat. Ne se croyait-il pas assez bien préparé, +n'osait-il encore assumer la haute responsabilité qui incombe aux +meneurs d'une insurrection? ce n'est pas à nous de répondre. Nous sommes +trop près encore de ces tristes événements. Leur appréciation appartient +à la postérité[56]. + +[Note 56: Dan» la deuxième édition de _l'Histoire_ de M. Garneau, ou +trouve la note suivante: + +«Le docteur O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 19 juillet 1832: Si vous +devez blâmer le mouvement, blâmez ceux qui l'ont provoqué et qui doivent +en répondre devant l'histoire. Quant à nous, mon ami, nous fûmes les +victimes, non les conspirateurs; et, fussé-je sur mon lit du mort, je +ne pourrais que déclarer, en présence du ciel, que je n'avais pas plus +l'idée d'un mouvement de résistance quand je quittai Montréal et +me rendis à la rivière Richelieu avec M. Papineau, que je ne songe +maintenant à être évêque de Québec. Je vous dirai aussi que M. Papineau +et moi, nous nous cachâmes dans une ferme de la paroisse Saint-Marc, de +peur que notre présence n'alarmât le pays, et ne servit de prétexte à la +témérité!... Je voyais bien aussi que le pays n'était pas prêt.» + +M. Garneau a publié cette note en anglais.] + +Cependant, le lien entre l'exécutif et les Canadiens était brisé. Le +renouer par des moyens pacifiques n'était plus au pouvoir de personne. + +A Montréal, et dans les comtés limitrophes, on arma ouvertement. + +Des bandes hostiles sillonnèrent, le pays. + +Les occupations ordinaires de la ville et des champs furent abandonnées. +Chacun prit fait et cause pour un parti ou pour un autre. La guerre +civile alluma ses torches. + +«Le 7 novembre, les Fils de la liberté et les Constitutionnels ou les +membres du Club Doric, comme te nommèrent les Anglais, en vinrent aux +mains, avec des succès divers. La maison de M. Papineau et celle +du docteur Roberston et autres furent attaquées et les presses du +_Vindicator_ saccagées. On appela les troupes sous les armes: elles +paradèrent dans les rues avec de l'artillerie.» + +L'autorité mit sur pied toutes les forces militaires, et inonda la +campagne détachements chargés de faire exécuter les nombreux mandats +d'arrestation lancés contre les fauteurs de la Confédération des six +comtés. + +Depuis l'assemblée, Papineau, Neilson et leurs principaux partisans +étaient restés dans le comté de Richelieu. + +Entourés d'une foule d'hommes dévoués, ils s'y disposaient à la +résistance, commettant cette grande faute,--faute irréparable--c'est +d'attendre, c'est-à-dire de laisser se dissiper l'ivresse de leurs gens, +au lieu de marcher droit à l'ennemi. + +Leur quartier général avait été établi entre Saint-Denis et +Saint-Charles, villages éloignés de sept milles l'un de l'autre, sur le +Richelieu. + +Le premier est à seize milles de Sorel, le second à dix-huit de Chambly, +localités où le gouvernement anglais avait caserné plusieurs régiments. + +Ces régiments reçurent, en même temps, l'ordre d'aller attaquer les +rebelles, et de les prendre ainsi en avant et en arrière,--Saint-Denis +et Saint-Charles se trouvent entre Chambly et Sorel. + +Comme ils avaient à peu près la même distance à parcourir, ils devaient +vraisemblablement se joindre à peu près à la même heure sur le théâtre +des opérations. + +Le 21 novembre au soir, le colonel Gore partit de Sorel avec cinq +compagnies d'infanterie, une pièce d'artillerie de six et un piquet de +police à cheval. + +Le temps était mauvais; il faisait froid et pleuvait à torrents. Tous +les chemins avaient été défoncés et les ponts rompus par les paysans. + +Néanmoins, le lendemain, le colonel Gore et ses troupes arrivèrent +devant Saint-Denis, après une rude marche d'environ douze heures. + +Il pouvait être dix heures du matin. + +Aussitôt le tocsin laissa tomber dans l'espace ses notes funèbres. + +Des barricades défendaient toutes les avenues du village, et un puissant +rempart, construit avec des troncs d'arbres, interceptait la route. + +Retiré dans une grosse maison de pierre qu'il avait fait fortifier et +créneler, le docteur Neilson avait résolu de vaincre ou de mourir. M. +Papineau, le docteur O'Callaghan et quelques officiers de milice s'y +trouvaient avec lui. + +Huit cents hommes, dont un quart à peine munis de fusils, le reste +portant qui une lance, qui un épieu, qui une fourche, qui une faux, ou +de vieux sabres rouillés, faisaient retentir le village des chants de la +_Marseillaise_ et de la _Parisienne_. + +Malgré leur nombre et leur détermination, Neilson doutait de la +victoire. + +--Monsieur, dit-il à Papineau, vous devriez vous retirer à +Saint-Charles; ce n'est pas ici que vous serez le plus utile; nous +aurons besoin de vous plus tard. + +--Que penserait-on de moi, si je m'éloignais à cette heure? répliqua +celui-ci. + +--Vous êtes notre chef à tous; à tous, vous devez compte de votre vie, +reprit Neilson[57]. + +[Note 57: Textuel.] + +A ce moment le canon gronda. + +--A nos postes, messieurs! s'écria Neilson et souvenez-vous que la +patrie a les yeux sur vous! + +Le feu des Canadiens répondit aussitôt à l'artillerie des troupes +royales. + +Mais que pouvait un seul canon contre des amas de pins hauts comme des +maisons? + +Les insurgés se montraient à peine, lâchaient leurs coups de fusil et +disparaissaient derrière les barricades. + +La mousqueterie des Anglais ne leur faisait pas plus de mal que leur +canonnade. + +Cependant un boulet, passant à travers les souches, tua un membre de la +Chambre législative, M. Ovide Perrault, blessa plus ou moins grièvement +cinq hommes, et jeta quelque confusion dans les rangs des Canadiens. + +Mais, vers deux heures, et après que le colonel Gore eut fait de vaines +tentatives pour emporter les retranchements à l'assaut, les patriotes +reçurent du renfort, et Neilson commanda une sortie. + +Elle réussit complètement. Les royalistes, épuisés de fatigue, à +court de munitions, lâchèrent pied et s'enfuirent vers les bois, en +abandonnant leur canon, leurs fourgons et leurs blessés. + +Fiers de ce triomphe, les Canadiens rentrèrent chez eux en chantant des +hymnes d'allégresse. Mais ce n'était pas l'heure de s'endormir sur +les premiers lauriers; car, s'étant emparés d'un officier anglais, +ils avaient appris que le colonel Wetherell s'avançait de Chambly sur +Saint-Charles, à la tête de cinq compagnies, d'une troupe de police à +cheval et de deux pièces de canon. + +Après avoir réparé leurs fortifications, ils coururent prêter assistance +à leurs amis de Saint-Charles. + +Bon nombre d'habitants avaient quitté le village avec les femmes et les +enfants. Mais madame de Repentigny et sa fille y résidaient encore; la +première ayant fait une rechute, et les médecins ayant déclaré qu'il +était impossible de la transférer à la ville sans compromettre son +existence. + +Le 25 novembre, au matin, la pauvre femme sommeillait dans son lit, +et Léonie, assise à son chevet, parcourait des yeux plutôt qu'elle ne +suivait avec l'esprit un livre de piété. + +C'était un touchant tableau! + +La mère, immobile, les joues amaigries, le teint jaune comme l'ivoire du +crucifix qui pendait dans la ruelle, déjà marquée au sceau de la mort, +était l'image de la douleur profonde, mais résignée. + +Pâle, les yeux cernés par l'insomnie et les angoisses, sa fille offrait +une navrante personnification de l'Inquiétude. + +Tout à coup les roulements du tambour résonnent, déchirés par les notes +perçantes du clairon. + +Madame de Repentigny s'agite sur sa couche, Léonie tressaille. + +--Qu'y a-t-il, mon enfant? demande la première d'une voix affaiblie. + +--Ah! maman, maman! ils vont se battre! ils vont se battre! répond la +jeune fille en se levant et se jetant sur l'oreiller qu'elle baigne de +ses larmes. + +--Heureusement que ni ton père, ni sir William, ne sont là, dit la +tendre mère en faisant un effort pour baiser sa fille. Ton père est à +Québec, sir William à Montréal, prions Dieu pour eux! + +--Et pour mon cousin, dit Léonie en tombant à genoux. + +--Ah! oui, il est à Saint-Eustache. Mais il ne court aucun danger, +n'est-ce pas? + +--Je l'espère, maman. + +Après ces mots, toutes deux joignirent les mains, et confondirent leurs +coeurs dans un élan vers l'Éternel. + +Le canon détona, accompagné d'une fusillade nourrie, alors qu'elles +achevaient cotte ardente oraison. + +--Sonne donc pour savoir ce qui se passe au dehors, mon enfant, dit +madame de Repentigny. + +A cet appel, un domestique arriva; mais il ne put rien dire, sinon que +les troupes du roi étaient aux prises avec les rebelles. + +Léonie se précipita vers la fenêtre. + +--Prends garde! ah! prends garde, ma fille! lui cria madame de +Repentigny avec terreur. + +--Il n'y a rien à craindre, bonne maman; je vois parfaitement, mais +on ne peut m'apercevoir; et, d'ailleurs, on ne tire pas de ce côté, +répondit Léonie en collant son visage contre les carreaux de la croisée. +Ah! voici les militaires qui chargent; les insurgés plient; le ciel est +tout noir de fumée. + +Le colonel Wetherell venait en effet de fondre sur les Canadiens avec +une impétuosité irrésistible. + +Quoique sorti de Chambly dans la nuit même où le colonel Gore sortait de +Sorel, il n'avait pu arriver avant le 25 en vue de Saint-Charles, tant +les habitants avaient semé d'obstacles sur sa route. + +A midi, il prit position sur une colline qui domine la rivière, et +braqua son artillerie contre le camp des patriotes. + +Ce camp, fortifié par des ouvrages en terre et en bois, formait un +parallélogramme, appuyé d'un côté sur la rivière, et l'autre sur maison +de M. Debartzeh, l'un des instigateurs de l'insurrection. + +Trouée par par une centaine de meurtrières, cette maison renfermait une +foule de tirailleurs. + +Deux petites pièces de campagne ajoutaient encore à la force des +Canadiens. + +Leurs dispositions, leur bravoure, leur permettaient d'espérer la +victoire. + +Malheureusement, ils étaient commandés par un Anglais mécontent, un +certain T. Brown,--un lâche,--qui déserta son poste à l'heure même du +combat. + +Le signal de l'attaque donné, le colonel Wetherell canonne les +retranchements, et lance ses troupes autour du camp pour l'envelopper. + +Les Canadiens se défendent avec une incroyable énergie; ils se montrent +digne de cette poignée de héros leurs pères qui, semblables aux trois +cents Spartiates, culbutèrent sept mille Américains, le 26 octobre 1813, +sur les bords de la rivière Châteauguay. + +Ah! si un Salaberry était à leur tête! + +Mais, ils n'ont point de chef; ils ne savent à qui obéir; la confusion +se met dans leurs rangs. Leurs faibles barrières sont enfoncées. + +Les ennemis se précipitent sur eux, la baïonnette en avant... ils les +cernent; ils les acculent; ils frappent impitoyablement ces malheureux, +qui, manquant d'armes, pour la plupart, se défendent avec leurs mains, +avec leurs pieds, avec leurs dents. + +C'est une atroce boucherie! + +De sa fenêtre, Léonie voit tout. Elle tremble, elle palpite; elle sent +son coeur défaillir; elle ne respire plus, et elle ne peut, la pauvre +enfant, s'arracher au plus effroyable des spectacles. + +C'est que, dans la foule des combattants, elle a distingué le +Petit-Aigle qui, brandissant un sabre de cavalerie, enlevé à un officier +de police, l'assène, à droite, à gauche, en avant, partout, et, aidé de +son père, tient encore bon, alors que tout fuit autour d'eux. + +Mais il tombe, accablé par le nombre. Les yeux de Léonie se ferment; +elle chancelle et tâche de se cramponner à l'espagnolette pour ne pas +tomber aussi. + +--Ma fille! mon enfant! au secours! s'écrie madame de Repentigny, +oubliant sa faiblesse, thésaurisant un reste de force, et se jetant à +bas du lit pour recevoir Léonie dans ses bras. + +Et elle s'affaisse à côté d'elle. + +On les relève. + +--Ah! j'ai eu bien peur! merci, ô mon Dieu! murmure la tendre mère, en +embrassant Léonie, qui, un peu remise de son émotion, s'occupe à border +le lit. + +Le crépuscule se faisait. Un éclair illumina soudain l'appartement. + +--Le feu! exclama la jeune fille en retournant, malgré elle, à la +croisée. + +Une scène nouvelle l'attendait. + +Incendiant le village, les Anglais dansaient et proféraient des +hurlements forcenés. + +Et, à la lueur des flammes, Léonie vit une troupe de soldats qui se +dirigeaient vers leur maison, en chassant à coups de plat du sabre et du +crosses de fusil une longue, file de prisonniers, parmi lesquels, à son +costume pittoresque, quoique noirci par la poudre, maculé de sang et +réduit en lambeaux, on remarquait Co-lo-mo-o. + +Le jeune homme marchait d'un pas ferme, sa contenance était digne. + +En l'apercevant, Léonie, qui l'avait cru mort, ne put retenir un cri de +joie. + +--Ma fille, lui dit madame de Repentigny en essayant de sourire, je +voudrais être seule quelques instants. Va te reposer! + +Après un long baiser, Léonie sortit. + +--Marthe, dit alors la malade, à sa femme de chambre, je sens que je me +meurs; cours chercher M. le curé, mais que l'enfant l'ignore. + +Pendant ce temps, un domestique annonçait à mademoiselle de Repentigny +qu'un officier anglais désirait l'entretenir dans le parloir. + +Elle y descendit. + +--Je vous demande mille pardons de vous déranger, mademoiselle, lui +dit cet officier; j'ai appris le triste état de madame votre mère et je +voudrais pour tout au monde ne vous causer aucun trouble. Mais les +lois de la guerre sont inflexibles. On m'a commande de renfermer, pour +jusqu'à demain, dans votre maison, plusieurs prisonniers, et quoi qu'il +m'en coûte, j'obéis à ma consigne. Veuillez être assurée, du reste, +qu'on ne fera aucun bruit. + +--Je crains, dit Léonie, que nous n'ayons pas de chambres assez vastes. + +--Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Il y a près de votre parc +une basse-cour dont les murs sont élevés; c'est assez bon pour des +misérables dont le bourreau fera bientôt justice..... + +Un frisson glacial figea le sang de la jeune fille dans ses veines. + +--Disposez-en comme il vous plaira, monsieur, balbutia-t-elle; mais +excusez-moi..... la maladie de ma mère..... + +Des larmes lui coupèrent la parole. + +Elle sortit du parloir. Cependant, au lieu de remonter à sa chambre, +elle entra dans une petite serre attenant à la salle à manger, et +appela: + +--Antoine! + +Un jeune homme parut: + +--Écoute, lui dit-elle d'une voix brève et palpitante, tu es mon frère +de lait; j'ai confiance en toi. Tu ne me tromperas pas, n'est-ce pas +vrai, car tu m'aimes? Un Indien m'a sauvé la vie, dans la catastrophe du +Montréalais, tu le sais. Cet indien est prisonnier parmi ceux qu'on nous +amène. Il faut le délivrer. Tu le délivreras, n'est-ce pas? + +--Je ferai tout ce que vous voudrez, ma chère soeur, mais le moyen? + +--Le moyen? Il y en a un. On enfermera les captifs dans la basse-cour. +Ils n'y sont pas encore. Glisse-toi parmi eux. Dis un mot à l'Indien. +Passe-lui un couteau. Il fait presque nuit. La chose n'est pas +impossible. Tu porteras la clef de la basse-cour au commandant de +détachement qui conduit ces pauvres gens. On ne se défiera pas de toi. +Puis tu offriras du vin aux soldats, et, dans la nuit, quand ils seront +ivres, tu ouvriras la porte de la basse-cour, qui donne sur le parc; +m'as-tu comprise? + +--Oui, oui, oui, soyez tranquille, votre protégé s'évadera ou je perds +mon nom. + +--Dépêche-toi, j'attendrai le résultat dans ma chambre. + +Antoine partit. + +Nous renonçons à peindre l'anxiété dont Léonie fut dévorée pendant les +cinq heures qui s'écoulèrent jusqu'à son retour. + +--C'est fait, dit-il; il est échappé. + +La jeune fille se prosterna pour rendre grâces à Dieu; puis, se +relevant, elle alla, sur la pointe du pied, souhaiter le bonsoir à sa +mère, avant de se coucher. + +Le silence général régnait dans la chambre, faiblement éclairée par une +veilleuse. + +Léonie crut que madame de Repentigny dormait. + +Elle se pencha sur le lit pour effleurer son front. + +Ce front était froid comme un marbre. + +--Ah! je suis maudite! s'écria la jeune fille en se redressant tout d'un +coup, comme si elle eût été mue par un ressort; je suis maudite; j'ai +un instant oublié ma mère, et ma mère est morte sans me donner sa +bénédiction! + +Et elle tomba à la renverse. + + + + + CHAPITRE XVII + + DRAME + + +Dans une salle basse, voûtée, aux fenêtres ogivales, aux murs blanchis à +la chaux, plusieurs personnages assis entourent une table. + +Ils sont diversement vêtus de costumes mi-partis civils, mi-partis +militaires. + +Des sabres pendent à leur côté, des pistolets à leur ceinture; +quelques-uns portent l'uniforme en drap foncé de la milice canadienne. + +Il y a la Poignet-d'Acier, qui domine par sa taille, Xavier Cherrier +et sa femme habillée en homme, le docteur Chénier, Armury Girod, Suisse +d'origine, et quelques autres. + +On est au 13 décembre. Il fait nuit, un grand feu pétille dans l'âtre +de la salle et efface, par ses clartés brillantes, la lueur terne d'une +lampe qui brûle tristement sur la table. + +Au dehors, le vent pousse des gémissements lamentables ébranle les +croisées, et, s'introduisant par rafales dans la cheminée, chasse +jusqu'au milieu de la pièce des tourbillons de flamme et de fumée. + +Sombre nuit que celle-là; plus sombres sont les figures des gens qui +discutent, à cette heure, dans le couvent de Saint-Eustache. + +Car c'est à Saint-Eustache que nous sommes, à sept lieues environ de +Montréal, de l'autre côté du Saint-Laurent, sur la rive septentrionale +de l'Outaouais, vis à vis de l'île Jésu. + +Un homme entre dans la salle. A sa soutane, à son air grave, recueilli, +vous reconnaîtriez un ecclésiastique. Il est prêtre, en effet, curé de +Saint-Eustache; on le nomme messire Paquin. + +A sa vue Poignet-d'Acier fronce le sourcil. + +--Que venez-vous faire ici, monsieur? dit-il durement. + +--Je viens, répondit messire Paquin, d'une voix douce et ferme, engager +des hommes égarés à cesser une lutte dangereuse qui est pour le pays une +source de deuil, de désolation..... + +--C'est assez, monsieur, reprit Poignet-d'Acier; vos conseils sont +superflus. + +--Mais, monsieur, vous ne songez donc pas aux veuves, aux orphelins, à +tous ces malheureux que votre folle témérité a plongé dans les larmes +et l'affliction? Vous ne pensez donc pas à Dieu qui vous voit, qui vous +juge..... + +Le capitaine poussa un éclat de rire démoniaque. + +--Oui, qui vous juge et qui vous condamne! poursuivit le prêtre avec une +énergie croissante. Il vous condamne, ce Dieu tout-puissant! Il frappe +les insensés qui ont allumé le brandon de la guerre civile; car ils +viennent d'essuyer une sanglante défaite! + +--Vous mentez! s'écria Poignet-d'Acier d'un ton cassant. + +Et il se leva, marcha sur le curé. + +--Arrêtez! arrêtez! dirent les assistants en se levant à leur tour. + +--Laissez cet homme! laissez-le! dit l'ecclésiastique, sans s'émouvoir. +La fureur l'aveugle. Mais il ouvrira les yeux. Qu'importe qu'il me +batte, pourvu qu'ensuite il rentre en lui-même, qu'il cesse de vous +conduire à l'abîme! + +--Mais qu'y a-t-il? demanda le docteur Chénier. + +--Il y a, mon fils, une nouvelle affreuse. Les royalistes ont écrasé +votre parti à Saint-Charles, le 25 novembre! + +--Cela n'est pas; cela n'est pas! intervint Poignet-d'Acier; Cela n'est +pas; fausseté que votre langage, prêtre! fausseté, puisque, le 22, le +brave Neilson déroutait les Anglais devant Saint-Denis! + +--Votre violence ne m'intimidera point, répondit avec calme messire +Paquin. Ce que je vous dis est vrai. Le colonel Wetherell a défait les +Canadiens à Saint-Denis. Il leur a tué plus de cent hommes, cent pères +de famille, monsieur, et le village ne présente plus aujourd'hui qu'un +monceau de décombres fumants! Puisse le ciel vous pardonner! Mais tous +ces pauvres gens privés de leurs foyers; toutes ces femmes privées +de leurs maris, de leurs enfants; tous ces infortunés privés de leur +soutien vous pardonneront-ils? + +Ces paroles répandirent la consternation parmi les auditeurs. Des larmes +coulèrent sur les joues du docteur Chénier; cependant il répliqua avec +la fermeté d'une conviction inébranlable: + +--Les rapports que nous avons reçus du comté de Richelieu ne s'accordent +pas avec les vôtres, monsieur le curé. Y fussent-ils conformes, que ma +résolution ne changerait pas. Investi du commandement de ce village, j'y +vaincrai ou je m'ensevelirai sous ses ruines. + +--Bien parlé, mon ami; bien parlé! dit Poignet-d'Acier un serrant +chaleureusement la main du docteur. + +--Oui, bien dit, votre réponse est d'un grand coeur! ajouta la femme de +Cherrier, qui, depuis le commencement des troubles, avait senti renaître +en elle l'ardeur martiale qu'elle avait puisée au milieu des tribus +indiennes du désert américain, alors que, sous le nom de Mérellum, la +Petite-Hirondelle[58], elle exerçait une autorité souveraine sur les +Clallomes. + +[Note 58: Voir la _Tête-Plate_, les _Nez-Percés_.] + +Xavier approuva par un regard l'exclamation de Louise. + +Et aussitôt les assistants, magnétisés par cet accès d'enthousiasme, +se jetèrent dans les bras les uns des autres en prononçant ce noble +serment: + +--Oui, nous jurons ici de triompher de nos oppresseurs ou de mourir en +combattant! + +--Oh! les aveugles! les misérables aveugles! proféra l'ecclésiastique, +élevant les mains et les joignant avec une expression désespérée. + +Puis il se retira, au moment même où deux Indiens pénétraient dans la +salle. + +C'était Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké. + +--Ah! enfin, nous allons être édifiés sur la valeur de ces bruits +absurdes, dit Poignet-d'Acier, courant à la rencontre des Iroquois. + +--Que s'est-il passé à Saint-Charles, mon jeune Aigle? + +--Les Habits-Rouges ont eu le dessus. + +--Vous y étiez, n'est-ce pas? + +--J'y étais. + +--Et ils ont vaincu? + +--Oui, parce que le chef nous a abandonnés. + +--Ah! ce Brown, je m'en doutais! répliqua amèrement Poignet-d'Acier. +Pourquoi aussi tous les postes importants n'ont-ils pas été confiés à +des Canadiens-Français? + +--Hélas! notre trop grande confiance nous a toujours perdus! murmura +Chénier. + +--Donnez-nous des détails, reprit le capitaine. + +Co-lo-mo-o raconta ce qui avait eu lieu, le 25 novembre à Saint-Charles, +mais sans dire qu'il était tombé au pouvoir des vainqueurs. + +--Où pensez-vous que soient maintenant MM. Papineau et Neilson? s'enquit +Chénier. + +--Le premier, répondit le Petit-Aigle, doit être réfugié aux États-Unis; +quant au second, je crois qu'il a été pris sur la frontière et ramené à +Montréal. + +--Alors, c'en est fait de nous! s'écria Chénier, se laissant tomber sur +son siège et enfouissant sa tête dans ses mains. + +--Non, non, ce n'est pas fini! dit Poignet-d'Acier, Neilson, malgré son +courage, malgré son dévouement, est encore de la race maudite. Pour moi, +son arrestation ne m'inquiète guère. Mais je suis heureux d'apprendre +que Papineau est aux États-Unis. Plus que jamais nous devons résister, +car il ne tardera guère à reparaître sur les bords du Saint-Laurent avec +une puissante armée américaine. Soyez assurés, mes amis, que si nous +pouvons tenir encore huit jours, il nous arrivera de la République +fédérale des secours effectifs, avec lesquels nous réparerons +promptement le petit échec de Saint-Charles. Ne vous découragez donc +pas. Plus nos infâmes ennemis massacreront, saccageront, brûleront nos +campagnes, plus ils feront de victimes, plus ils se rendront odieux, +plus ils soulèveront contre eux les autres nations du monde! + +Ce discours fait d'une voix mâle et persuasive, produisit l'effet qu'en +attendait le capitaine. + +Il ranima l'espérance dans le coeur des insurgés, qui le saluèrent par +des bravos enthousiastes. + +Quand lu silence se fut rétabli, Poignet-d'Acier dit à Co-lo-mo-o: + +--Vous amenez sans doute vos Hurons? + +--Non, reprit le jeune homme en secouant la tête. Mécontents des +délibérations prises à l'assemblée de Saint-Charles, ils sont partis +pour la plupart et retournés à Lorette. + +--Alors vous êtes seul! + +--Seul avec mon père. + +Nar-go-tou-ké prit la parole. + +--J'ai travaillé, pour mes frères, dit-il. Les Indiens de l'Outaouais +m'ont donné vingt-cinq guerriers, autant de fusils et un canon. Les +guerriers et les armes sont là dans la cour. + +--Merci, mon frère, lui dit Chénier, nous récompenserons tes services. + +Nar-go-tou-ké n'a bas besoin de récompense, répliqua sèchement +l'Iroquois. + +--Que signifie ce bruit? interrogea Louise en dirigeant ses regards vers +la porte qui s'ouvrit brusquement. + +Une dizaine de paysans armées entrèrent. + +Au milieu d'eux trottinait un homme rabougri, bancal. + +--Voici un espion, docteur, dit un des paysans, en s'adressant à +Chénier. + +Co-lo-mo-o sourit imperceptiblement. + +--Un brigand d'espion, baptême! poursuivit le paysan. Mais impossible +de lui faire desserrer les dents. Nous l'avons roué de coups, sans y +parvenir. + +--Et vous avez tort, Pierre, dit Chénier, car ce nain est sourd-muet. + +--Ah! exclamèrent en choeur les gardiens de Jean-Baptiste, qui s'était +mis à échanger des signes avec Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké. + +--Ordonnez à ces gens de sortir, monsieur, dit le Petit-Aigle à Chénier. + +--C'est bien, mes amis, allez! fit le docteur aux paysans qui +évacuèrent la salle, en y laissant le nain. + +--Mon père et moi, dit alors Co-lo-mo-o, nous répondons de cet homme. +Il arrive de Montréal, et nous annonce qu'une troupe nombreuse d'Anglais +est en marche vers ce village. + +A Cet instant un rire singulier glissa sur le visage de Nar-go-tou-ké, +qui continuait avec Jean-Baptiste une conversation mimique. + +--Pourquoi ce sauvage rit-il? interrogea sévèrement Chénier. + +--Mon père rit, parce que le nain lui apprend qu'un officier anglais, +son ennemi personnel, fait partie du corps d'expédition. + +--Ah! dit Poignet-d'Acier, si l'ennemi personnel de Nar-go-tou-ké +se trouve dans le détachement qu'on lance contre nous, malheur à ce +détachement!...... le vaillant chef iroquois,--le dernier avec son fils +de cette noble tribu, messieurs,--fera un terrible..... des Kingsors, +comme il appelle les sujets de la Grande-Bretagne. + +--Ainsi, dit Chénier, nous pouvons compter sur ce que rapporte cet +individu? + +--Oui, répondit Co-lo-mo-o. + +--Alors, messieurs, il faut prendre nos mesures, faire battre la +générale. Il est minuit. Les royalistes paraîtront de bonne heure dans +la matinée! Prouvons leur que nous sommes encore les dignes enfants de +la France! + +Pendant que le docteur Chénier et ses compagnons quittaient la salle +et allaient donner ordres, Co-lo-mo-o continua de questionner +Jean-Baptiste. + +Bientôt il sut que sir William Colborne, commandant en chef des troupes +anglaises et surnommé plus tard le _Vieux-brûlot_ à cause des incendies +dont il couvrit le Bas-Canada, était parti, le matin même, de Montréal +avec deux mille hommes, huit pièces de canon et un obusier, pour envahir +le comté des Deux-Montagnes. + +Cette force était composées soldats de la ligne, d'un corps de +volontaires, Canadiens dégénérés qui trahirent le drapeau de leur pays +pour celui d'Albion, et d'une centaine de cavaliers. + +Le 32e régiment, où sir William King servait comme lieutenant, figurait +dans l'effectif de cette armée. + +Dans la soirée, elle campa sur le bord méridional de l'Outaouais. + +Le 14, dès l'aurore, elle traversa la rivière. + +Il avait neigé une partie de la nuit. Mais alors le temps était froid, +clair et sec. + +Le passage de l'Outaouais se fit au moyeu de bateaux. + +Aussitôt que les insurgés, réunis au nombre de cinq ou six cents devant +le couvent, le presbytère et l'église de Saint-Eustache, aperçurent +cette longue «colonne, d'autant plus imposante qu'elle couvrait avec ses +bagages plus de deux milles d'espace,» ils furent saisis d'une panique +invincible, et se débandèrent. + +Épouvanté, Girod se sauva avec un grand nombre. + +Poignet-d'Acier se tenait devant la rivière avec cent hommes déterminés, +parfaitement armés, tireurs des plus habiles, et qui pouvaient opposer +au débarquement des Anglais une barrière inexpugnable. Mais ces hommes, +tous trappeurs, qui avaient vieilli avec leur capitaine dans le désert +américain, ne reconnaissaient d'autre chef que lui, ne voulaient +recevoir des ordres de personne autre. + +L'oeil sanglant, le visage coloré, souriant, Poignet-d'Acier, +l'ex-notaire de Montréal, savourait déjà par anticipation cette +vengeance qu'il avait attendue, cultivée et mûrie pendant de si longues +années; ses regards étaient rivés aux embarcations qui approchaient +lentement de la grève; sa main droite frémissait d'impatience en +tourmentant la poignée d'un sabre qu'il se disposait à dresser en l'air +comme signal du combat, lorsqu'un éclair brilla dans les rangs anglais, +la détonation d'une arme à feu se fit entendre, et Poignet-d'Acier tomba +le cou percé d'une balle. + +Aussitôt ses hommes l'entourèrent. Il voulut parler, ne le put; +commander de rester, de lutter; effort inutile! I s'évanouit. + +Et les trappeurs nord-ouestiers, tournant le dos à l'ennemi, se +retirèrent froidement en emportant leur capitaine avec eux. + +A peine restait-il deux cent cinquante hommes auprès de Chénier. + +--Fuyons, dirent quelques-uns. + +--Quoi! vous aussi m'abandonneriez! + +--Mais nous n'avons pas d'armes. + +--Soyez tranquilles, répondit flegmatiquement l'intrépide docteur; il +y aura du monde de tué aujourd'hui. Vous ramasserez les fusils des +morts[59]. + +[Note 59: Historique.] + +Cette réponse électrisa Cherrier. + +--Ah! Chénier, lui dit-il, vous étiez né pour manier l'épée plutôt que +la lancette. + +--Mon ami, repartit l'autre, je ne comprendrais pas qu'on manquât de +courage, quand on voit une femme jeune et belle comme la vôtre affronter +en souriant les balles de l'ennemi. Mais, attention, voilà le branle-bas +qui commence! + +--Un baiser encore, avant de courir au feu, ma Louise chérie, dit +Xavier. + +Et, au bruit du l'artillerie, à travers la mitraille qui déjà +impitoyablement fauchait autour d'eux, Xavier embrassa sa femme avec une +tendresse idolâtre. + +--En avant! citoyens, en avant! tonna la voix de Chénier. Les patriotes +se ruèrent sur les batteries anglaises en chantant l'hymne de Charles +VI: + + Guerre aux tyrans! + Jamais, jamais en France! + Jamais l'Anglais... + +Repoussés, avec des pertes considérables, par deux décharges +successives, ils revinrent une troisième fois à l'attaque, et forcèrent +les artilleurs à reculer. + +Mais alors, sir John Colborne donna l'ordre au 32e régiment d'appuyer +ses batteries. + +Cet ordre fut aussitôt exécuté. + +Sir William King, l'épée nue, le front haut, se jeta bravement A la tête +de sa compagnie en murmurant: + +--Tiens, ce Cherrier ici.... Charmant, très-charmant, en vérité! Je vais +lui donner sa revanche.... Mais, by Jove, ne me trompé-je pas? C'est sa +femme que j'aperçois près de lui.... un joli, très-joli militaire, sur +ma foi! Ah! la fête sera ravissante, extrêmement ravissante! Mais, +comme elle joue du sabre, la petite dame! Parole d'honneur, j'en suis +émerveillé.... Ah! + +Un coup de couteau en pleine poitrine arracha ce cri au sous-lieutenant. + +Il l'avait à peine exhale, qu'un bras vigoureux le renversait à terre; +un homme, un démon à forme humaine, lui plantait son genou sur le +ventre, lui tranchait la tête en un clin d'oeil, et le houp de guerre +indien retentissait par-dessus le fracas de la bataille. + +Si rapides furent ces divers mouvements, que, dans l'ivresse du combat, +les soldats de sir William ne le remarquèrent point. + +Le meurtrier se releva, la tête de sa victime à la main, et se tourna +vers Co-lo-mo-o, qui, tenant un fusil par le bout du canon, s'en servait +comme d'une massue, et faisait de larges trouées dans les bataillons +anglais. + +--Que le Petit-Aigle, s'écria-t-il, apprenne, par l'exemple de +Nar-go-tou-ké, à venger les injures infligées à sa race! Le père de ce +chien a fait mutiler Ni-a-pa-ah, ma femme, et moi, voilà ce que je fais +de l'un des siens! + +Il cracha à la face de la tête sanglante qu'il agitait en l'air, et la +lança au front d'une compagnie de Volontaires, qui fondit sur lui, le +larda sur-le-champ avec ses sabres, le cribla de balles, et le foula aux +pieds de ses chevaux, en chargeant les insurgés. + +Car ceux-ci pliaient sous le nombre. + +Ni les prodiges de valeur accomplis par le docteur Chénier, Cherrier +et sa femme; ni les efforts inouïs de Co-lo-mo-o; ni la bravoure +des assaillis ne pouvaient longtemps résister à deux mille hommes +disciplinés, pourvus d'armes en excellent état et de munitions +abondantes, tandis qu'eux étaient mal équipés pour la plupart et obligés +de faire usage de cailloux arrondis en guise de plomb. + +Pressés par l'ennemi, ils se réfugièrent dans l'église et continuèrent +désespérément la défense. + +Les troupes y mirent le feu. + +Bientôt des torrents de flammes et de fumée envahirent l'enceinte du +temple. + +Les assiégés n'ont plus de poudre; mais le courage leur reste; ils +montent au clocher; une grêle de pierres tombe sur les assiégeants. + +--Il faut les enfumer comme des renards! hurle sir John Colborne, aux +portes du lieu saint. + +L'incendie gagne du terrain. Le clocher est enveloppé par ses langues +ardentes. + +--La charpente s'écroule! crie une voix. + +C'est un sauve-qui-peut général. + +On s'élance aux fenêtres; on se foule; on se précipite dans le +cimetière. + +Chénier, Cherrier, Louise, Co-lo-mo-o y parviennent avec une +cinquantaine d'autres. + +Mais là, devant eux, se dresse un rempart de baïonnettes. + +Cent coups de fusil les reçoivent. + +Le docteur Chénier est frappé à mort. + + + + + CHAPITRE XVIII + + AMOUR + + +«Ha! ha!» ce Cri d'étonnement ne manque guère d'échapper au voyageur, +après avoir longé, pendant une vingtaine de lieues, le bord méridional +du Saguenay; et telle fut, sans doute, l'exclamation poussée par les +premiers navigateurs européens qui remontèrent le cours d'eau jusqu'à +ce point, car elle est restée comme dénomination de la plus étrange des +haies. + +La baie de Ha-ha, donc, a deux lieues de profondeur sur une de large. +Mais le grandiose de ses dimensions en est le moindre sujet de surprise. + +Ce qui frappe l'imagination, ce qui confond tout d'abord le jugement, si +l'on y arrive, comme je viens de le dire, par la rive sud du Saguenay, +c'est que la baie de Ha-ha se déploie tout à coup devant vous en +hémicycle immense, et qu'elle semble le bout, la source d'un fleuve +géant, qui roule, sur un espace de soixante milles environ, une masse +liquide effroyable, dont l'épaisseur est évaluée à trois cents brasses, +la largeur a un et deux milles. + +Quel volume! N'y a-t-il pas dans ce tableau, dans ce fait, de quoi +dérouter tous les calculs de l'esprit, épouvanter la raison? + +Que si vous prenez la côte opposée du Saguenay, pour trouver en +partie son explication, le phénomène n'en restera pas moins curieux, +saisissant, un des plus singuliers jeux de la nature. Cette côte conduit +en effet à un lac considérable, récipient d'une foule de rivières, le +lac Saint-Jean, dont les eaux bruyamment descendent de leur réservoir et +se déchargent à quelques lieues au-dessous de la baie de Ha-ha, après un +parcours de plus de soixante milles, dans un lit comparativement étroit. + +En conséquence, cette baie se trouve isolée, sans affluents directs. +Mais elle est probablement alimentée par un canal souterrain, parti soit +du lac Saint-Jean, soit du lac Kénocami. + +Quoi qu'il en soit, elle couronne admirablement la galerie de merveilles +que le Créateur a disposées sur toute l'étendue du Saguenay. + +Confluant avec le Saint-Laurent, à soixante lieues en bas de Québec, +ce fleuve semble, comme je le disais dernièrement dans le feuilleton du +_Pays de Paris_, avoir été déchiré, à travers une chaîne de montagnes, +par la main de quelque divinité malfaisante en fureur. + +Si les anciens l'eussent connu, ils y auraient assurément place leur +Ténare. + +L'estuaire, presque toujours noyé dans les brouillards, est bastionné +par des falaises sourcilleuses, et, à peine a-t-on quitté le +Saint-Laurent, dont les flots vert de mer réjouissent le coeur, qu'on +rencontre des eaux hideuses, noires comme l'encre. + +Aussitôt vous êtes encaissés entre des rochers qui percent la nue et +au milieu desquels vainement l'oeil chercherait un chemin, une sente. +Granit fonce et nu, maigrement semé, à ses cimes pelées, de cyprès +rabougris dont le feuillage mélancolique ajoute encore à l'horreur de +ces lieux. Point d'arête, point de ravine, point d'anfractuosité pour +reposer le regard attristé. Sur votre tête le ciel généralement d'un +gris de plomb, à vos pieds l'abîme sombre, implacable, l'abîme qui vous +fascine, vous abuse, car ces eaux noires, elles paraissent calmes, les +perfides, arrêtées dans leur cours, alors qu'elles glissent avec +une rapidité si grande, que le plus puissant vapeur se fatigue à les +refouler; et près de vous, là, sur le côte, l'illusion, la déception, le +mensonge encore! + +Si élevés sont les caps, que du pont du navire qui vous emporte, il +semble qu'on les puisse toucher avec le bras allongé; mais prenez une +pierre, non, prenez une fronde, placez-y un caillou, et de toutes vos +forces lancez le projectile! Quoi! il n'a pas atteint la roche! il est +tombé à plus de cent mètres de distance! + +Oui, tel est l'effet du mirage. + +Mais voilà barrée toute issue. Sentinelle cyclopéenne, droit devant nous +se dresse une montagne: c'est la Tête-de-Boule, blanche, chenue à son +faîte, comme le crâne du vieux Saturne. Est-ce lui qui se serait couché +en travers du fleuve pour en interdire l'accès? Ne pourrons-nous aller +jusqu'à la baie de Ha-ha! Examinons; qu'on nous donne un télescope. +Vivat! j'aperçois un goulot, par lequel le Saguenay s'infiltre +timidement, j'allais dire craintivement, comme s'il avait peur de +réveiller le colosse qui sommeille dans son lit. + +Tout au plus un batelet, monté par des pygmées, réussirait à se faufiler +dans cet étroit ruisseau. Jamais une embarcation, conduite par des +hommes, ne le traversera. Approchons, néanmoins, pour contempler la +Tête-de-Boule. Notre vaisseau avance, et le ruisseau s'élargit, il se +fait rivière, il se fait fleuve, il a deux milles de large! + +Dupes encore d'une erreur de nos sens. + +Maintenant, nous voguons entre des collines échancrées, de formes +diverses, tantôt taillées en dentelle dans le vif, tantôt brusquement +lacérées, tantôt lourdes, déprimées, puis tout à coup protubérantes, +aiguës comme des campaniles, arrondies en coupoles, tantôt stériles, +tantôt chargées des trésors de la végétation, et toujours variées à +l'infini, comme la main qui les a faites. + +Le fleuve resserre sa ceinture. On distingue parfaitement ses rives. +Il reprend sa physionomie austère, ses lignes rigides, ses proportions +écrasantes. + +Plus de paysage animé par une frondaison souriante; plus de daims +broutant sur l'échine des monts, ou perchés à la pointe d'une roche pour +nous regarder monter; mais, à droite, à gauche, un escarpement d'une +hauteur démesurée, grisâtre, aride, dépourvu de plantes, même des plus +simples graminées! + +Ce spectacle est horrible. Il fait mal[60]. + +[Note 60: Une dame anglaise, avec qui j'eus le plaisir de faire une +excursion au Saguenay, en 1853, s'écrie, en racontant ses impressions: +«A chaque minute de nouvelles sublimités nous saluaient, les rives +devenaient plus élevées, plus hardies, au point que l'émotion comprimée +inondait l'âme et la rendait malade; les paroles ne pouvaient la +soulager, les paroles ne pourraient décrire ce qu'elle éprouvait»] + +On fermerait les yeux, si bientôt un objet unique ne les attirait, +en les fixant invinciblement sur lui. C'est, à cent cinquante mètres +au-dessus de l'eau, un médaillon gigantesque sur lequel le Grand +Artiste a ciselé le profil d'une figure grecque. Mais l'extraordinaire, +l'inexplicable, ce médaillon paraît avoir été dédoublé, la figure +partagée par une section verticale passant entre les deux yeux, et +chacune des deux faces est gravée sur chacune des deux rives; comme si +la tête, encastrée dans le rocher, eût été tranchée avec elle lors de la +révolution terrestre qui bouleversa cette région. + +Les Canadiens-Français l'appellent judicieusement le Tableau. + +Au-delà, de nouvelles stupéfactions vous attendent. D'abord, ce +formidable boulevard qu'on nomme le Point de l'Éternité, à deux mille +pieds du niveau du Saguenay; puis, cette série de masses porphyritiques +dont les nuances éclatantes brillent de mille reflets aux rayons +du soleil; puis encore, le cap de la Trinité, avec ses trois têtes +impériales dominant, par leur altitude, même le Point de l'Éternité. + +Au-delà, enfin, la baie de Ha-ha se déroule, bordée par des campagnes +d'une fécondité ravissante, et abritée contre les souffles du nord par +un gracieux écran de coteaux boisés. + +Un charmant village s'étage maintenant au flanc de ces coteaux et +regarde la baie, au milieu de laquelle émerge une ile avec de jolies +habitations. + +Ce séjour est plein d'attraits. Culture, commerce, chasse, pèche, +perspectives enchanteresses, il offre tout ce qui plaît à l'homme, lui +rend la vie douce et facile. + +Mais, on 1837, la baie de Ha-ha était en partie déserte. Elle ne se +faisait remarquer que par ses beautés sauvages. Deux ou trois familles +seulement, dont les chefs s'occupaient à la traite des pelleteries, y +avaient fixé leur résidence. + +De ce nombre était M. de Vaudreuil, descendant de l'ancien gouverneur du +même nom. Il avait épousé la soeur de madame de Repentigny, excellente +femme, qui se serait estimée la plus heureuse créature du monde si elle +avait eu un enfant. Mais le ciel lui avait refusé cette faveur. Aussi +la bonne dame s'était-elle prise d'une tendresse idolâtre pour sa nièce, +Léonie de Repentigny. + +Elle aurait voulu que la jeune fille restât constamment avec elle. + +Léonie n'était pas insensible à cette affection. Chaque année, elle +passait ordinairement un mois de la belle saison chez madame de +Vaudreuil. La maladie de sa mère l'avait empêchée de se procurer ce +plaisir pendant l'été de 1837. Et elle se promettait bien de ne pas le +laisser échapper au printemps suivant, si madame de Repentigny était +rétablie. Celle-ci espérait aussi profiter du projet de sa fille pour +aller prendre les eaux du Saguenay, qui sont très-efficaces contre +certaines affections du coeur. + +On sait comment la mort brisa ce projet, en frappant la pauvre femme +dans la soirée du 25 novembre. + +Folle de douleur, Léonie fut conduite par son père à Québec. + +Pendant tout le reste de l'hiver, elle ne sortit point, ne voulut +recevoir aucune visite. + +A la réouverture de la navigation, au commencement de mai, sa tante vint +la voir. + +Physiquement et moralement, Léonie était bien changée. La blancheur des +lis avait remplacé les roses qui naguère s'épanouissaient sur ses joues. +Son sourire s'était éteint; plus de gaieté maligne dans ses yeux, plus +de fines, plaisanteries sur ses lèvres. Triste, songeuse, indifférente à +ce qui faisait autrefois son bonheur, elle s'abandonnait à un désespoir +profond. + +Madame de Vaudreuil fut effrayée de l'altération de ses traits. Kilt +demanda à M. de Repentigny la permission de l'emmener avec elle. Le haut +fonctionnaire accepta volontiers cette proposition. Mais, contrairement +à ses habitudes, Léonie voulut huit jours pour réfléchir. + +Durant ces huit jours, elle écrivit plusieurs fois à Caughnawagha, elle +y envoya même secrètement son frère de lait. Quand il revint, les yeux +de la jeune fille l'interrogèrent: + +--Rien, répondit Antoine, en secouant la tête. On sait seulement qu'il +a échappé au désastre de Saint-Eustache; mais si sa mère connaît sa +retraite, elle ne veut pas la découvrir. + +Le lendemain, Léonie partit avec sa tante pour la baie de Ha-ha. Elle +était plus sombre encore qu'à l'ordinaire, et ni les distractions d'un +voyage de quatre-vingts lieues en goélette, ni le pittoresque et la +variété des sites ne triomphèrent de sa mélancolie. + +Elles arrivèrent à la fin de juin, dans le moment où une nature prodigue +étale toutes ses magnificences sur le continent américain; et y dispose +tous les êtres à l'expansion, à l'amour. + +M. de Vaudreuil était allé vaquer aux affaires de son négoce dans le +Nord-ouest. Par conséquent, Léonie se trouva seule avec sa tante et +quelques domestiques, au milieu d'un pays presque désert. + +Rien n'invite plus aux confidences que le tête-à-tête: madame de +Vaudreuil pensait, avec raison, que la mort de sa mère n'était pas la +cause unique du noir chagrin qui dévorait Léonie. Sans laisser percer +ses soupçons, sans prétendre non plus s'imposer comme confidente, +elle l'invita doucement, dans leurs longues promenades sur le bord du +Saguenay, à lui faire des aveux. + +Un premier épanchement en entraîna un autre, puis un autre, puis Léonie +ouvrit tout à fait son coeur. Il est si bon de parler de ce que l'on +aime! + +Madame de Vaudreuil n'avait point de préjugés. Cependant la passion de +sa nièce pour un Indien, pour un sauvage, lui fit peur. Elle craignit +que celui qui l'avait inspirée n'en fût indigne, ou qu'il n'y répondît +pas. + +--Oh! s'écria Léonie, il est beau, il est brave, il est juste! il +m'aimera, j'en sais sûre! + +--Mais ton père ne consentira jamais à une mésalliance! + +--Que Paul m'aime, répondit résolument la jeune fille, et si mon père +ne veut pas nous accorder son consentement, nous irons nous marier aux +Etats-Unis. + +Mais Paul ou Co-lo-mo-o, si on le préfère, l'aimait-il? telle était la +question. Où était-il d'ailleurs? Quand, comment le retrouver? + +Malgré la sollicitude de sa tante, malgré les encouragements dont elle +soutenait ses défaillances, Léonie dépérissait. Elle redevint taciturne, +sédentaire, et, dès le commencement d'août, l'appétit lui manqua; elle +fut forcée de garder le lit. + +Madame de Vaudreuil ne se faisait pas d'illusion sur son état. Un seul +remède la pouvait sauver, et ce remède, seul l'auteur de son mal pouvait +le lui procurer. Alors la bonne tante, après bien des tergiversations, +prit un parti, auquel elle avait souvent songé, mais contre lequel +aussi protestait sa dignité: elle écrivit à Co-lo-mo-o, sans en parler à +Léonie. + +La lettre faite, très-mûrie, très-alambiquée, mais très-pressante, il +s'agissait de la faire par venir au destinataire. Ce n'était pas facile, +puisqu'il était caché et qu'on ignorait son asile. + +Madame de Vaudreuil s'adressa à un Indien Montagnais, qu'elle avait +obligé plusieurs fois. + +L'Indien promit de faire tout en son pouvoir pour découvrir Co-lo-mo-o, +et il se mit en route. + +Un mois s'écoula. On entrait en septembre. Déjà le feuillage pâlissait +et les cimes des arbres se mordoraient. Léonie s'affaiblissait de jour +en jour. + +Madame de Vaudreuil souffrait cruellement de ces souffrances qu'elle +ne pouvait alléger, car elle n'avait pas encore reçu de nouvelles +du Montagnais. Cependant, dans son coeur, elle réchauffait un rayon +d'espérance qu'elle n'osait faire luire aux yeux de la malheureuse +Léonie. + +Un soir, le soleil à son déclin teignait d'un rouge pourpre les eaux de +la baie. Couchée dans son lit, contre une fenêtre donnant sur le fleuve, +la jeune fille suivait, d'un air rêveur, les grandes traînées d'ombres +qui descendaient rapidement des montagnes et remplaçaient la lumière +diurne. + +Sa tante travaillait près d'elle à un ouvrage d'aiguille. + +--Voilà une bien belle soirée! c'est comme cela que les adorait ma +pauvre cousine! murmura Léonie. + +--Quelle cousine? demanda madame de Vaudreuil, qui pensait à autre +chose. + +--Louise Cherrier. + +--Ah! celle qui a été tuée avec son mari à la bataille de +Saint-Eustache? + +--Oui, elle était bonne, elle aussi! et Xavier, quel noble caractère! +Comme ils s'aimaient! Ah! je suis bien certaine qu'ils sont heureux +là-haut! Je voudrais y être... près d'eux... et près de ma mère..... + +Ces réflexions faites d'un ton doux, mais désolé, navrèrent madame de +Vaudreuil. Néanmoins, elle refoula ses angoisses, et, pour détourner les +idées de Léonie d'un sujet aussi affligeant, elle lui dit, en indiquant +un canot qu'on apercevait dans le lointain: + +--Vois donc, mon enfant; quel joli tableau cela ferait avec cette île +au premier plan, au second cet esquif qui vole à la crête des flots, +ce troupeau de daims qui pait sur la grève, et à l'horizon ces pics +altiers. + +--Oui, répondit négligemment Léonie. + +--Me le composeras-tu, quand tu seras rétablie? + +--Le composer... quand je serai rétablie.... répéta la jeune fille avec +un pâle sourire. + +Madame de Vaudreuil regardait toujours le canot, qui s'avançait vers la +baie; et le visage de la bonne dame changeait de couleur. Elle tremblait +sur son siège. + +--Mon Dieu! se disait-elle intérieurement, si c'était lui! + +L'embarcation était montée par deux hommes, mais leurs costumes +n'étaient pas encore distincts. + +--Je vais fermer la croisée, ma fille, car il commence à faire froid, +dit madame de Vaudreuil. + +Sans répondre, Léonie rejeta la tête sur son oreiller et ferma les yeux +comme pour dormir. + +Sa tante, ayant fermé la fenêtre, sortit de la chambre sur la pointe du +pied, puis elle se munit d'une longue-vue, descendit vers le rivage, et +se prit à examiner le canot. + +--Le Montagnais! s'écria-t-elle aussitôt. Il est accompagné d'un +Indien. Ce doit être... lui! Léonie est sauvée! O ma patronne, ma divine +patronne, vous avez entendu mes prières, soyez bénie!... Mais il ne faut +pas que Léonie apprenne subitement... la joie la tuerait... + +Le canot aborda. Il portait effectivement le messager de madame de +Vaudreuil, avec Co-lo-mo-o. + +Le Montagnais s'approcha de la tante de Léonie. + +--Voilà, dit-il simplement en désignant le Petit-Aigle, l'homme que la +bonne face blanche a commandé à son frère d'aller quérir. + +Co-lo-mo-o salua madame de Vaudreuil avec l'aisance d'un gentleman. + +--Madame, lui-dit-il de ce ton musical qui lui était propre, si +j'avais appris plus tôt que ma présence fût nécessaire à la santé +de mademoiselle de Repentigny, vous ne m'eussiez pas attendu aussi +longtemps. Mais, contraint de me cacher, j'ai reçu votre lettre il n'y +a que huit jours. Immédiatement je suis venu. Que me reste-t-il à faire? +Je dois ma liberté à mademoiselle de Repentigny. Si mes services peuvent +lui être de quelque utilité, ils lui sont acquis. + +Il n'était jamais entré dans l'esprit de madame de Vaudreuil qu'un +sauvage fût capable de se présenter et de s'exprimer en français avec +cette distinction. Quoique Léonie lui eût répété cent fois que son Paul +n'était pas un Indien ordinaire, elle avait mis jusque-là sur le compte +de l'enthousiasme les brillantes couleurs dont la jeune fille ornait son +portrait. + +Mais ce début était concluant. La vénérable tante fut ravie. Elle offrit +une chambre à Co-lo-mo-o. Il refusa, et il fut impossible de le gagner. +Alors on convint que le lendemain il aurait une entrevue avec Léonie. +Durant l'intervalle, madame de Vaudreuil la préparerait à cette agréable +nouvelle. + +La félicité de la jeune fille ne saurait se peindre. Elle faillit se +trouver mal. La nuit lui parut d'une longueur mortelle. + +Quand le Petit-Aigle parut, elle était levée, vêtue d'une robe blanche +qui faisait ressortir davantage encore la pâleur diaphane de son teint. + +Il remercia affectueusement Léonie, promit de rester quelque temps à la +baie de Ha-ha, mais aucune parole émue ne tomba de ses lèvres. + +--Il m'aime! n'est-ce pas qu'il m'aime? dites-moi qu'il m'aime, ma +tante! s'écria Léonie quand il fut parti. + +--Je le crois, mon enfant, répondit madame de Vaudreuil en détournant +les yeux pour essuyer une larme. + +Co-lo-mo-o s'était établi dans une famille indienne. + +Fidèle à sa parole, il revint le jour suivant et les autres. Il se +montrait amical, sans empressement, obligeant, mais non prévenant. +Léonie exprimait-elle un souhait, il la satisfaisait s'il le pouvait. +Mais il ne courait point au-devant de ses désirs. Attentif à les +réaliser, il ne les devinait pas ou ne les voulait pas deviner, si +elle ne les formulait. L'eût-elle demandé, il fût allé lui chercher un +bouquet au sommet du Point-de-l'Éternité ou de la Tête-de-Boule, mais il +n'eût pas cueilli une fleur préférée dans l'intention de lui causer une +surprise. + +Madame de Vaudreuil l'invita maintes fois à dîner, sans pouvoir lui +faire accepter ses invitations. Instances, prières, menaces familières, +tout fut inutile. + +Léonie s'aveuglait-elle sur la nature des sentiments du chef iroquois +pour elle, ou pénétrait-elle jusqu'au fond de son coeur, et y +démêlait-elle une passion puissante qui se débattait contre une volonté +plus puissante encore: qui le pourrait dire? + +Toutefois la santé de mademoiselle de Repentigny s'améliora rapidement. +Elle reprit des couleurs, des forces. + +Bientôt elle put sortir, faire avec Paul des excursions dans le +voisinage, et boire à longs traits cette coupe d'amour que lui versait +libéralement sa brûlante imagination de jeune fille. + +Pourtant l'Indien s'obstinait dans sa réserve. Jamais un serrement de +main, jamais un regard humide, jamais un mot de tendresse. Une fois, +comme il l'aidait à franchir un fossé, Léonie, dans les bras du jeune +homme, avait cru sentir qu'il frémissait. C'était tout. Il lui obéissait +comme un esclave, la servait comme un ami, et s'en tenait là. + +Informée de toutes les impressions de sa nièce, madame de Vaudreuil +était en proie à un étonnement douloureux qu'elle se gardait bien de +manifester. + +--Cela ne peut cependant pas durer indéfiniment, il faut qu'il se +déclare, dit-elle à Léonie. Veux-tu que je lui parle? + +--Oh! non, non, ma petite tante chérie, ne le faites pas, je vous en +conjure! + +--Mais voici la saison qui avance, et ton père va te rappeler... + +--Attendons encore un peu. + +De la sorte, on atteignit octobre. + +--Ma pauvre enfant, dit un matin madame de Vaudreuil à sa nièce, j'ai +reçu une lettre de M. de Repentigny Il arrivera d'un moment à l'autre +pour te chercher. Qu'allons-nous faire? + +Ce fut un coup de foudre qui arracha Léonie à son beau rêve. + +Elle resta anéantie. + +--Eh bien! dit-elle ensuite d'un ton décidé, aujourd'hui je +m'expliquerai avec Paul. + +Après le déjeuner il vint, à son habitude, la prendre pour faire leur +promenade accoutumée sur le bord du fleuve. + +Le temps était triste, brumeux; un tapis de feuilles sèches, criant +aigrement sous les pieds, brunissait la terre. Comme des spectres, les +arbres dressaient partout leurs rameaux décharnés. Au joyeux ramage +des chantres de la forêt, succédaient les cris discords des oiseaux +aquatiques. L'automne en deuil menait déjà les funérailles de l'été. + +Durant une heure, Léonie marcha silencieusement à côté de Co-lo-mo-o. + +Elle aurait voulu qu'il engageât l'entretien; il n'en fit rien. Au +surplus, rarement il causait avant qu'elle l'eût interrogé. + +A la fin elle s'arma de courage. + +--Monsieur Paul, lui dit-elle en baissant les yeux... + +Elle s'arrêta, car son coeur battait à rompre sa poitrine. + +--Mademoiselle? répondit le Petit-Aigle, sans paraître remarquer le +trouble de sa compagne. + +--Monsieur Paul, reprit Léonie, d'une voix haletante, mon père est +attendu ici. + +--Il vient sans doute vous chercher? dit tranquillement Co-lo-mo-o. + +--Oui, murmura Léonie. + +Il y eut une pause. + +--Nous suivrez-vous à Québec balbutia la jeune fille. + +--Peut-être, mademoiselle. + +--Pourquoi non, monsieur Paul? + +--Je ne promets pas ce que je ne suis pas sûr de tenir, répliqua +Co-lo-mo-o, éludant à demi la question. + +--Qui vous en empêcherait? insista-t-elle. + +--Mon père a été tué par les Habits-Rouges, ses mânes crient vengeance! + +Le ton de ces paroles fit frémir mademoiselle de Repentigny. + +--Ah! dit-elle, vous allez encore exposer votre vie, sans souci de ceux +qui vous aiment. + +--Une seule personne m'aime, fit-il, c'est ma mère, et ma mère pleure +Nar-go-tou-ké! + +--Mais moi! s'écria Léonie, avec un accent intraduisible, et en levant +sur le Petit-Aigle ses beaux yeux gonflés par les larmes; moi! est-ce +que je ne vous aime pas! ne le savez-vous pas, Paul? Dois-je vous le +dire? Est-il un moyen de vous le prouver? dites; parlez! je vous suis +où vous voudrez; je serai votre femme, votre servante, ce qu'il vous +plaira... je vous aime... + +Suffoquée par l'émotion, Léonie jeta ses bras à l'Iroquois, avec un +geste passionné. + +Co-lo-mo-o hésita. Une lueur, fugitive comme l'éclair, colora son +visage bronzé; telles qu'un diamant frappé par un rayon de lumière, ses +prunelles étincelèrent aux regards brûlants de la jeune fille; elle crut +qu'ivre d'amour, il allait l'attirer, la presser sur son sein, l'inonder +de caresses; un frisson voluptueux agita son corps; et, confuse, +palpitante, elle ferma les paupières. + +Quand elle les releva, une seconde après, le Petit-Aigle n'avait pas +fait un mouvement. + +Mais sa figure était sereine, impassible. + +--Peau-Blanche et Peau-Rouge n'ont point été créés l'un pour l'autre, +dit-il avec calme, en revenant à sa phraséologie indienne; si ma soeur +l'oublie, Co-lo-mo-o ne l'oublie point. Leurs sangs ne peuvent s'allier. +Jamais celui du dernier des Iroquois ne se souillera à celui des +Visages-Pâles. Adieu! + +Et il partit en se dirigeant vers le Sud. + +Léonie poussa un cri, tendit les mains vers lui pour le rappeler. + +Il était déjà loin. + + + + + CHAPITRE XIX + + LE SOURD-MUET + + +La rue Sainte-Thérèse, au centre de Montréal, est parallèle aux rues +Notre-Dame et Saint-Paul. Elle n'a pas deux cents mètres de long. On y +arrive par les rues Saint-Vincent et Saint-Gabriel, aboutissant +toutes deux, d'un côté à la rue Notre-Dame, de l'autre à la rue des +Commissaires, ou le quai. Une troisième rue innommée tombe en outre +perpendiculairement de la rue Saint-Paul à son milieu. + +Le 2 novembre 1838, au soir, un observateur attentif eût remarqué +qu'une foule de gens, venus des différents quartiers de la ville, se +dirigeaient vers la rue Sainte-Thérèse. + +Ces gens marchaient seul à seul; ils avaient l'air de ne se point +connaître. Ceux-ci se coulaient sournoisement le long des maisons et +évitaient avec le plus grand soin les patrouilles qui sillonnaient +la ville; ceux-là suivaient bravement leur chemin, en se donnant une +apparence aussi dégagée que possible. + +La nuit était fort noire; il tombait une pluie fine, serrée, qui glaçait +les membres. + +A tout instant, on entendait le cliquetis des armes et retentir le +«Qui vive?» des miliciens canadiens fidèles au gouvernement, ou le +«challenge!» des troupes royales. + +Sur le carré[61] Chaboillez, dans la rue Saint-Joseph, une de ces +patrouilles rencontra un individu qui trottait lestement en s'appuyant à +un bâton. + +[Note 61: Plus logiques que nous, les Canadiens ont traduit les mots +anglais square par carré, wagon par char, rail par lisse, etc.] + +Il était si petit que, dans l'obscurité, on l'eût pris pour un enfant de +huit A dix ans. + +--Où diable va ce gamin? s'écria un des soldats en l'apercevant. + +--Quelque gueux d'Irlandais qui quête! + +--Qui quête à pareille heure? + +--Pourquoi pas? + +--Eh! toutes les maisons sont fermées. + +--Holà! morveux, arrête un peu, mon ami! + +Mais le personnage continua sa route sans répondre à cette invitation. + +--Veux-tu bien faire halte! répéta la même voix. + +--Il feint de ne pas entendre, le polisson, dit un autre, Jack, mon +brave, apprends-lui ce que parler veut dire. + +--Tu vas voir, répliqua Jack, en tirant la baguette de son fusil dont il +cingla les épaules du récalcitrant, tandis que ses compagnons criaient: + +--Il faut déculotter ce babouin et le fouailler d'importance. + +Mais Jean, c'était lui, pirouetta subitement en faisant tourner son +gourdin comme une fronde, et il en asséna au visage de maître Jack un +coup si violent que le troupier alla rouler à quelques pas en poussant +des hurlements de rage. + +Ses camarades partirent d'un éclat de rire dont le sourd-muet profita +pour détaler à toutes jambes. + +Par malheur, en frappant l'Anglais, Jean avait laissé tomber un petit +papier que, pour plus de sûreté, il tenait roulé dans sa main, autour de +la poignée de son bâton. + +Découvrant bientôt la perte qu'il avait faite, il revint avec précaution +sur ses pas; la patrouille était éloignée; il fouilla le carré +Chaboillez eu tous sens, mais il lui fut impossible de trouver ce qu'il +cherchait. + +Jean se jeta comme un fou dans la rue Saint-Maurice, et, traversant +la rue Mac-Gill, arriva à la place de la Douane par les rues Lemoine, +Saint-Pierre et Saint-Paul. + +Un canot abordait, à ce moment, dans le bassin du Roi. + +Craignant que ce canot ne fût monté par des Anglais, le sourd-muet se +cacha à l'angle de la place et de la rue Capitale. + +Un homme s'élança de l'embarcation sur le quai et traversa la place de +la Douane. + +Jean, qui la surveillait du regard, reconnut Co-lo-mo-o. + +Il courut à lui. + +La conversation suivante s'établit aussitôt entre eux par dactylologie. + +CO-LO-MO-O.--Que faites-vous ici? + +JEAN.--Je vais sans doute où vous allez! + +CO-LO-MO-O.--Comment? + +JEAN.--Vous allez à l'assemblée des Fils de la Liberté, j'y vais aussi. + +CO-LO-MO-O.--Vous? + +JEAN.--Oui, moi! vous en êtes surpris? + +CO-LO-MO-O.--Qu'y allez-vous faire? vous n'entendez pas, vous ne pouvez +pas vous faire comprendre. + +JEAN.--Je lis sur le visage les pensées des hommes. + +CO-LO-MO-O.--Mais quel intérêt y avez-vous? + +JEAN.--Mon père était patriote, un jour les Anglais pénétrèrent chez +nous, en l'absence de ma mère; ils venaient pour arrêter mon père; il se +défendit, il tua deux de ses ennemis; enfin, terrassé par le nombre, il +fut mortellement blessé, puis crucifié, avec des clous, dans la ruelle +de son lit[62]. Alors ma mère me portait dans son sein; elle était +enceinte de huit mois. En rentrant, elle s'évanouit... Elle me mit au +monde avant terme. + +[Note 62: Les exemples de cette horrible barbarie ne sont pas rares +dans l'histoire du Canada. En 1832, un patriote canadien, Nadeau, fut +pris par les Anglais et accroché, au moyen d'un clou planté dans la +mâchoire inférieure, à l'aile d'un moulin à vent. Il mit trois jours à +mourir!] + +CO-LO-MO-O (prenant la main du sourd-muet et la serrant avec force)--Je +comprends. + +Jean-Baptiste alors lui apprit qu'il venait de Beauharnais où tout était +préparé pour un mouvement, mais que, sur le carré Chaboillez, il avait +égaré un billet important, dont on l'avait chargé pour les patriotes de +Montréal. + +En causant, ils atteignirent la rue Sainte-Thérèse, qui recevait alors +des gens mystérieux par ses cinq avenues. Ces gens s'observaient avec +une attention soupçonneuse, échangeaient quelques paroles avec des +sentinelles postées à chaque coin de la rue, puis couraient tour à +tour à une porte qui s'ouvrait dès qu'on l'avait poussée d'une certaine +manière, et se refermait aussitôt sur chaque arrivant. + +Entrés par cette porte, Co-lo-mo-o et Jean se trouvèrent dans les +ténèbres. + +Une main invisible les saisit l'un après l'autre par la main, leur fit +avec les doigts des signes auxquels ils répondirent, et les guida à +quelque distance. Ils s'arrêtèrent. On leur banda les yeux. Un nouveau +conducteur s'empara d'eux et les mena dans une sorte de cave brillamment +éclairée, où il enleva le bandeau qui leur couvrait les yeux. + +La cave était remplie de monde. + +A une table longue se tenaient cinq hommes masqués. + +Derrière eux on lisait ces inscriptions en gros caractères: + + ASSOCIATION DES FILS DE LA LIBERTÉ[63]. + + QUI PARJURE SON SERMENT MÉRITE LA MORT. + +[Note 63: Voir la _Huronne_.] + + +La plupart des assistants portaient des armes. + +Les hommes masqués avaient devant eux, sur la table, des épées en croix +et une Bible. + +C'étaient le président ou grand-maître de la société, le vice-président, +le premier député grand-maître, le trésorier, le secrétaire et le maître +des cérémonies. + +Le grand-maître était inconnu, même à la plupart des initiés; mais le +bruit courait qu'il se nommait Villefranche, avait été jadis notaire à +Montréal, qu'à la suite de chagrins domestiques il avait voyagé dans +le désert américain, d'où il était revenu secrètement pour diriger +l'insurrection canadienne. + +Co-lo-mo-o alla droit à lui et l'entretint pendant quelques minutes, en +tournant fréquemment les yeux sur le sourd-muet, resté près de la porte. + +--Si cela est, répondit à voix basse le grand-maître, il faut taire +cette fâcheuse nouvelle et précipiter le soulèvement. Vous irez cette +nuit à Beauharnais et profiterez de l'exaspération causée par les +dernières arrestations pour entraîner les habitants à Montréal. + +--J'irai, dit le Petit-Aigle. + +--Vous tâcherez d'arriver dans la matinée de dimanche, au moment de la +messe. Les troupes seront à leurs temples; nous nous jetterons sur les +casernes pour y prendre les armes qui nous manquent. + +--Bien. + +--Et si vous rencontrez Robert Neilson[64], qui doit s'approcher par +Napierville, avec une bande d'Américains, vous l'engagerez, de tout +votre pouvoir, à vous suivre à Montréal. Nous jouons notre dernier coup, +mais avec grande chance de gagner. Les atrocités de Colborne et de ses +séides ont tourné de notre côté les partisans du gouvernement eux-mêmes. +Allez donc, jeune Aigle, et recommandez à Jean-Baptiste de ne point +faire mention du billet qu'il a perdu. Dimanche, à dix heures, nous vous +attendrons à Montréal. + +[Note 64: Il s'agit ici du frère de celui qui combattit à +Saint-Denis.] + +Co-lo-mo-o sortit en emmenant avec lui le sourd-muet. + +--Citoyens, dit alors le grand-maître à la foule des conspirateurs, +je vous avais prévenu que l'Angleterre nous leurrerait encore de ses +promesses mensongères. La réalité a confirmé mes prophéties. A la +suite de notre glorieuse tentative de l'année dernière, le ministère +britannique a délégué ici sous prétexte d'apaiser les justes murmures +de la population, un lord Durham qui, après avoir paradé à Québec et à +Montréal, après nous avoir bercés par ses fausses protestations d'amour +et de respect pour nos personnes, vient de retourner dans son pays, nous +livrant, nous, nos biens, nos femmes, nos enfants, à la brutalité des +hordes barbares que sir John Colborne traîne à sa suite. Lord Durham +s'est embarqué hier, et depuis lors, c'est-à-dire depuis vingt-quatre +heures, plus du cinq cents personnes ont été entassées dans les cachots. +Demain, il y en aura mille; après-demain, cinquante poteaux seront +dressés à Montréal et à Québec! N'ayant pu vous faire abjurer votre +nationalité, l'Angleterre la veut noyer dans votre sang! + +--Nous résisterons jusqu'à la mort! clamèrent plusieurs voix. + +--Eh! qui parle de résistance! reprit l'orateur avec force. Où nous +a-t-elle menés, la résistance? Demandez-le aux ruines fumantes de +Saint-Charles, de Saint-Eustache, de Saint-Benoît. Non, plus de cette +tactique insensée; plus de résistance passive! mais l'attaque, mais +l'agression, mais prenons l'initiative d'une rencontre avec nos ennemis. + +Une violente rumeur, accompagnée d'un grand désordre, s'éleva en ce +moment vers la porte de la cave. + +--Les troupes! nous sommes cernés! s'écria un homme qui venait d'entrer +brusquement. + +--Ah! murmura le président avec amertume, il y a un traître parmi nous; +et il ajouta d'un ton élevé: citoyens, soyez sans crainte, nous nous +échapperons par un passage secret qui traverse la rue Saint-Paul +jusqu'au quai; mais rappelez-vous de descendre en armes, dimanche, +à neuf heures du matin. Encore une fois, citoyens, mes amis, je vous +prédis la victoire, car le frère du vainqueur de Saint-Denis, Robert +Neilson, débarquera à dix heures dans la rue des Commissaires, avec +vingt mille hommes. Maintenant, filez sans bruit, la porte est ouverte! + +Et, donnant l'exemple à tous, il s'élança par une trappe placée sous +la table, dans un sombre couloir qui s'enfonçait profondément sous la +terre. + +Pendant qu'une compagnie du 32e régiment envahissait la cave, et pendant +qu'une partie des conjurés réussissait à s'évader, Co-lo-mo-o remontait, +en courant suivant la coutume indienne, le chemin de Lachine. + +La pluie avait, cessé pour faire place à un vent furieux qui tordait, +brisait, déracinait les arbres et remplissait l'atmosphère de plaintes +déchirantes. + +Quand le Petit-Aigle arriva à Lachine, la tempête sévissait dans toute +sa rage. + +C'eût été folie que de songer à traverser le Saint-Laurent pour se +rendre à Beauharnais, éloigné de trois lieues, environ. Nul batelier, si +habile qu'il fût, n'aurait pu gouverner un canot, sur le fleuve par un +temps semblable. + +L'ouragan dura toute la nuit. Bon gré, mal gré, Co-lo-mo-o dut attendre +au lendemain pour remplir sa mission. Parti de Lachine à huit heures il +n'aborda vis à vis de Beauharnais que vers deux heures, si redoutable +était encore la colère des eaux. + +Environné aussitôt par une multitude de patriotes armés, avides d'avoir +des nouvelles, le Petit-Aigle s'acquitta de son message. + +Il déclara qu'il fallait envoyer un courrier à Neilson et descendre +immédiatement à Montréal pour y joindre les Fils de la liberté dans la +matinée du dimanche. + +On se conforma à son avis; mais, avant de quitter le village, les +insurgés assaillirent la maison d'un certain Ellice, chef du parti +anglais à Beauharnais et un des hommes influents du la colonie, grâce +à son mariage avec la fille de lord Grey, whig très-puissant dans la +Grande-Bretagne. + +Le siège de cette maison prit du temps, et les patriotes, après l'avoir +mise à sac et s'être emparés d'Ellice, qui fut donna en garde au curé +de la paroisse, s'acheminèrent vers Montréal par la rive méridionale du +Saint-Laurent. + +Leur dessein était de passer à Caughnawagha, où Co-lo-mo-o pensait +recruter une centaine d'Indiens autrefois dévoués à sa famille. +Malheureusement, depuis la mort de Nar-go-tou-ké et le, départ du +Petit-Aigle, le pouvoir de Mu-us-lu-lu avait grandi. Par la séduction +ou la terreur il s'était gagné tous les Iroquois et avait rallié les +dissidents à la couronne d'Angleterre. + +Ce changement s'était surtout opéré pendant le séjour de Co-lo-mo-o à +la baie de Ha-ha, et le jeune sagamo, revenu, il y avait une semaine au +plus, et contraint de se cacher pour se soustraire au mandat d'amener +qui le poursuivait, n'avait encore osé paraître à Caughnawagha. + +Mu-us-lu-lu le savait dans les environs. Il mettait tout en oeuvre pour +le surprendre et le livrer aux Anglais. + +Averti, par des espions, que le Petit-Aigle s'avançait vers Caughnawagha +avec un gros bataillon de Canadiens. Mu-us-lu-lu, qui assistait alors au +service divin, sortit de l'église et engagea les Iroquois à se porter au +devant d'eux, comme s'ils étaient tout disposés à épouser leur cause. + +--Vous les inviterez à boire et à se reposer, leur dit-il, et, quand ces +damnés rebelles ne seront plus sur leurs gardes, nous les entourerons +et les enchaînerons pour les mener au grand Ononthio[65], qui nous +récompensera par des dons de poudre, de balles, de couvertes et d'eau de +feu. + +[Note 65: C'est le nom donné par les Indiens au gouverneur du +Canada.] + +Personne ne se hasarda à combattre cette insigne perfidie. + +Les insurgés, sans défiance, furent pris au piège. + +Tandis qu'ils trinquaient fraternellement avec les Iroquois, ceux-ci se +précipitèrent sur les armes qu'ils avaient disposées en faisceaux autour +d'eux et massacrèrent les Canadiens. + +Mu-us-lu-lu ne se montra qu'au moment de l'attaque. Il se jeta sur +Co-lo-mo-o, le saisit par derrière, et, aidé de deux robustes sauvages, +lui garrotta les mains et les pieds. + +--Ouah[66]! mon frère a fait la grimace sur ma fille, dit-il avec un rire +diabolique, nous verrons quelle grimace nouvelle il fera au bout d'une +corde! + +[Note 66: Une des exclamations ordinaires des Indiens; les Anglais +l'écrivent _waught_.] + +Le jour même, Mu-us-lu-lu traîna le Petit-Aigle, avec soixante-dix +autres prisonniers, à Montréal, devant sir John Colborne, qui lui +adressa des compliments chaleureux. + +Le chef indien en conçut un tel orgueil, qu'il s'écria avec toute +l'emphase de la présomption exaltée à son dernier degré: + +--Les Visages-Pâles ne savent pas faire la guerre; que le grand Ononthio +le permette à Mu-us-lu-lu, et avant que le soleil se soit couché deux +fois Mu-us-lu-lu lui rapportera le scalp de tous les chiens de Français +qui sont dans ce pays[67]. + +[Note 67: Historique.--(_English Reporter_, années 1838-39.)] + +Mais à peine avait-il parlé, qu'il pâlit, chancela et s'affaissa dans +une mare de sang, sur la place Jacques Cartier où se passait cette +scène. + +Il avait été frappé mortellement dans le dos par un couteau poignard. + +Une foule compacte de curieux se pressait autour de sir John Colborne et +des prisonniers. + +Vainement chercha-t-on l'assassin: il fut introuvable. + +Néanmoins, de graves soupçons planèrent sur Jean, le sourd-muet de +Lachine, qu'on avait vu se faufiler entre les spectateurs et rôder près +du Mu-us-lu-lu. + +Que ce fût lui ou non, il s'était éclipsé. + + + + + CHAPITRE XX + + DÉNOUEMENT + + +La sombre épopée touchait à sa péripétie. Les patriotes canadiens +étaient anéantis; l'odieux sir John Colborne achevait de les étouffer +sous les ruines de leurs habitations, de les noyer dans les flots de +leur propre sang. + +Le lendemain des événements que nous n'avons fait qu'esquisser, le +_Herald_ de Montréal publiait ces incroyables blasphèmes: + +«Pour avoir la paix, il faut que nous fassions une solitude; il faut +balayer les Canadiens de la face de la terre... Dimanche soir, tout le +pays en arrière de Laprairie présentait l'affreux spectacle d'une vaste +nappe de flammes livides, et l'on rapporte que pas une maison rebelle +n'a été laissée debout. Dieu sait ce que vont devenir les Canadiens +qui n'ont pas péri, leurs femmes et leurs familles, pendant l'hiver qui +approche, puisqu'ils n'ont devant les yeux que les horreurs de la faim +et du froid..... + +«Néanmoins il faut que la suprématie soit maintenue, qu'elle demeure +inviolable, que l'intégrité de l'empire soit respectée, et que la paix +et la prospérité soient assurées aux Anglais, même aux dépens de la +nation canadienne entière.» + +«Sir John Colborne n'eut qu'à promener la torche de l'incendie, écrit +M. Garneau, sans plus d'égards pour l'innocent que pour le coupable; il +brûla tout et ne laissa que des ruines et des cendres sur son passage.» + +On convertit plusieurs maisons particulières en geôles, les prisons +ordinaires étant combles depuis les culs de basse-fosse jusque sous +le toit; celle de Montréal ne renfermait pas moins sept cent +cinquante-trois inculpés. + +La loi martiale fut proclamée. Sous l'empire de la terreur organisée par +ce sir Colborne à qui l'Angleterre conféra le titre du lord Seaton pour +le récompenser de ses monstrueux services, et dont les paysans canadiens +changèrent le nom en celui de lord Satan, sous l'empire de cette +terreur, les cours condamnèrent quatre-vingt-neuf prévenus à mort, +quarante-sept à la déportation à Botany-Bay, une foule d'autres à la +Bermude, et confisquèrent tous leurs biens. + +De retour à Québec avec son père, qui l'avait ramenée, peu après le +brusque départ de Co-lo-mo-o, Léonie de Repentigny, la triste Léonie +dévorait avidement les journaux. Elle espérait en tremblant y apprendre +ce qu'il était devenu. Mais, quoiqu'il eut été arrêté le 4 novembre, le +20 elle ignorait encore son sort. + +Ce jour-là, M. de Repentigny entra dans sa chambre en tenant une gazette +à la main. + +--Ah! ah! dit-il en souriant avec la satisfaction d'un homme qui apporte +une excellente nouvelle, nous allons donc enfin apprendre la sagesse à +messieurs les rebelles. J'ai le plaisir de t'annoncer, ma fille, que je +suis sur le point d'être nommé juge en chef. Embrasse-moi, car ce n'est +plus avec un simple baronnet, mais avec un lord, que nous te marierons: +seras-tu heureuse de t'entendre appeler _Your ladyship_[68], hein? +J'ai déjà jeté les yeux sur un secrétaire d'ambassade... Mais nous en +causerons plus tard, quand ton deuil sera fini. Voici le _Herald_ du 19; +il y a un article superbe; tiens, lis. + +[Note 68: Titre donné aux femmes des lords anglais; il est +intraduisible en français.] + +Et le digne serviteur de la couronne britannique tendit la journal à sa +fille, en marquant avec l'ongle un entre-filet ainsi conçu: + +«Nous avons vu la nouvelle potence construite par M. Bronson, et nous +croyons qu'elle sera dressée aujourd'hui devant la nouvelle prison, de +sorte que les rebelles pourront jouir d'une, perspective qui ne manquera +pas sans doute d'avoir l'effet de leur procurer un sommeil profond et +des songes agréables. Six ou sept s'y trouveront à l'aise; mais on y en +pourra mettre davantage dans un cas pressé[69].» + +[Note 69: Historique.--Hélas!] + +--N'est-ce pas que c'est bien touché? demanda M. de Repentigny, +pirouettant sur les talons et sortant sans attendre la réponse de +Léonie. + +Glacée par cet exécrable cynisme, elle laissa glisser la feuille sur le +lapis. + +Après quelques moments, elle se pencha, ramassa le hideux papier, et +le parcourut vaguement en détournant toutefois ses yeux des lignes +sanglantes que son père lui avait fait lire. + +Sur la page suivante, elle fut frappée par ces mots: + +«Plusieurs prisonniers importants, parmi lesquels se trouvent quelques +Indiens, vont être transférés à Québec, pour y être interrogés par une +commission spéciale. On dit, qu'ils seront embarqués ce soir sur un +navire du Gouvernement.» + +--Ah! mon Dieu! Paul est avec eux; j'en suis sûre, j'en ferais le +serment! Il faut que je le voie! s'écria Léonie, éclairée par un de ces +pressentiments qui sont familiers aux natures ardentes. + +Elle se leva transfigurée et courut au cabinet de M. de Repentigny. + +--Mon père, lui dit-elle vivement, on amène aujourd'hui des prisonniers +à Québec! + +--De quel ton tu me dis cela! + +--Je voudrais... + +--Assister à leur débarquement? Rien de plus facile. Je t'y conduirai +moi-même. J'ai envie de voir la figure de ces imbéciles. Quelle heure +est-il? + +--Dix heures. + +--Ils ne seront pas ici avant onze. Va t'habiller; tu as tout le temps. + +Inquiète, mais presque joyeuse, la jeune fille eut bientôt fait sa +toilette; elle se transporta avec son père dans la Basse-Ville, sur le +quai de la Reine. + +Un navire à vapeur descendait le Saint-Laurent, eu bas du cap Diamant. + +Le coeur de la jeune fille battit avec force. + +--C'est là qu'il est... chargé du fers... se disait-elle déjà. + +Des pleurs montèrent à ses yeux, et il lui fallut se faire violence pour +les comprimer sous ses paupières brûlantes. + +--Ah! ah! disait M. de Repentigny, en frappant du pied, sais-tu qu'il +fait froid, aujourd'hui? Nos gaillards ne doivent pas avoir chaud dans +la cale du bâtiment. Pour ma part, je ne voudrais, ma foi, pas être à +leur place. C'est, qu'il gèle à pierre fendre! Comme l'hiver arrive de +bonne heure, cette année! Si cela continue, dans huit jours le fleuve +sera pris et la navigation fermée. Singulier caprice que tu as eu de +sortir par un temps... Ah! voici le vapeur qui touche à son wharf... +Mais, qu'as-tu donc? Comme tu frissonnes? Veux-tu rentrer? + +--Oh! non, non, mon père, restons encore, je vous en supplie! + +--Ah! les femmes! les femmes! marmotta M. de Repentigny, en haussant +complaisamment les épaules; les femmes, elles ne sont que fantaisie! + +Cependant le bateau avait été amarré. + +Attachés deux à deux, les patriotes sortaient entre une double rangée de +soldats qui les accablaient de mauvais traitements. + +Une foule sombre, silencieuse, encombrait le quai. + +--Approchons, dit M. de Repentigny. Je n'ai qu'un mot à dire pour faire +disperser toute cette canaille. + +--Non, non, je suis très-bien ici, répondit Léonie... Oh! Paul! mon +Dieu! ajouta-t-elle à mi-voix. + +Co-lo-mo-o paraissait effectivement sur le pont du vapeur. Lié à un +autre Indien, il n'avait rien perdu de son stoïcisme méprisant. + +Au moment où il passa du vaisseau sur le quai, une femme, une +sauvagesse, enfonça la haie de militaires et se précipita vers le +Petit-Aigle, en criant: + +--Le fils de Nar-go-tou-ké! Rendez-moi le fils de Nar-go-tou-ké! + +Et elle l'entoura de ses bras, mordit avec rage la chaîne qu'il avait au +poignet, essaya de la briser avec ses dents. + +Co-lo-mo-o tressaillit. Son visage se contracta; tout son sang parut +s'allumer dans ses veines; il se pencha vers sa mère comme pour la +baiser au front. + +Mais déjà un sergent brutal, arrachant Ni-a-pa-ah à son étreinte, la +repoussait dans la multitude avec la crosse de son fusil. + +Co-lo-mo-o dompta magiquement son émotion, se contentant d'abaisser sur +le sergent un regard dédaigneux. + +Et il suivit froidement ses compagnons d'infortune. + +--Un bel homme! un bel homme! en vérité; c'est dommage qu'il soit +destiné au gibet, fit M. de Repentigny, examinant l'Indien à travers une +face à main. + +--Ah! mon père, sanglota Léonie. + +--Eh bien, tu pleures! qu'y a-t-il donc? + +--Cet homme, c'est le pilote qui, à bord du Montréalais, m'a sauvé la +vie. + +--Vraiment? + +--Oh! faites-lui rendre la liberté! + +--La liberté! moi, m'employer pour un rebelle, au moment d'être élevé à +la charge de juge en chef; moi, un magistrat! Vous êtes folle, Léonie! + +--Sans lui, pourtant... murmura-t-elle. + +--Sois tranquille, je lui enverrai quelque argent pour adoucir la +rigueur de sa captivité... Mais partons. Vos larmes m'impatientent... +On nous remarque... C'était peut-être pour voir ce sauvage... Ah! si je +soupçonnais... + +M. de Repentigny entraîna la jeune fille, en accentuant ses paroles d'un +geste qui eût banni toute espérance du coeur de Léonie, si elle se fût +jamais abusée sur les dispositions de son père. + +Rentrée à leur maison, sur la place du Marché, vis à vis de la caserne, +Léonie appela aussitôt son frère de lait dans sa chambre. La vue de son +amant avait chassé son apathie. Ses forces, son activité lui étaient +revenues comme par enchantement. Ayant reconnu Ni-a-pa-ah, dont la +physionomie expressive avait fait une impression profonde sur sa mémoire +lors de la scène du wigwam, elle voulut s'aboucher aussitôt avec elle, +pour l'exécution d'un plan qui déjà germait dans son cerveau. + +--Antoine, dit-elle au jeune homme, plus que jamais j'ai besoin de tes +services. Tout à l'heure, au débarquement des prisonniers, la mère de +l'Indien qui m'a arrachée aux flammes a été blessée par un soldat. Va à +la Basse-Ville et hâte-toi de savoir où elle demeure. + +Antoine n'eut pas de peine à trouver Ni-a-pa-ah, qu'un pauvre +pécheur--la misère est plus compatissante que la richesse--avait +transférée à sa cabane, rue Champlain, sur le bord du fleuve. + +Léonie y vola. + +Atteinte à la tête par la crosse du sergent, Ni-a-pa-ah avait perdu une +quantité de sang considérable. La fièvre s'était emparée d'elle. Elle +délirait. + +Mademoiselle de Repentigny manda un médecin. + +--Si elle s'en tire, elle sera folle, répondit le praticien, après avoir +examiné la malade. + +Léonie jouissait de toute la liberté d'action des jeunes Anglaises. Elle +s'établit au chevet de la moribonde, passa la plus grande partie de +ses journées près d'elle, et, pendant trois semaines, la soigna avec la +sollicitude de la plus affectueuse des filles. Mais ses soins étaient +infructueux. Le mal empirait. Ni-a-pa-ah délirait toujours, annonçant +dans ses hallucinations que l'heure suprême des Iroquois était venue, +et que le dernier d'entre eux mourrait bientôt sans postérité, parce +que elle, Ni-a-pa-ah, avait désobéi aux Manitous, en méprisant les +prédictions de sa mère, la Vipère-Grise, poursuivre Nar-go-tou-ké à la +Nouvelle-Calédonie. + +Cependant Léonie cherchait un moyen de faire évader Co-lo-mo-o, qu'on +avait enfermé à la citadelle de Québec. Grande était la difficulté. +Cette citadelle, le Gibraltar du Nouveau-Monde, est perchée, comme un +nid d'aigle, sur des rochers escarpés à plus de cent mètres au-dessus du +Saint-Laurent. Une triple enceinte la défend du côté de la ville, et du +côté du fleuve, où elle est presque inaccessible, ses murs ont cinquante +pieds de haut. + +Avec le consentement de M. de Repentigny, il eût été facile à Léonie de +pénétrer dans la formidable bastille. + +Mais à ce consentement, il ne fallait pas songer. Pourtant le rigide +magistrat permit à sa fille de faire passer quelques provisions de +bouche à son protégé. Elle profita de la permission pour coller sous +une assiette un papier à l'adresse dr Co-lo-mo-o. Elle lui disait entre +autres choses qu'elle lui ferait parvenir un livre et que, s'il voulait +se mettre en communication avec elle, il n'avait qu'à piquer avec une +épingle les lettres nécessaires à l'expression de ses pensées, à marquer +les pages du livre et à le lui renvoyer. Elle-même en ferait autant. + +Apporté quelque temps après au guichet de la citadelle, le livre y fut +l'objet d'une inspection minutieuse. + +Le commandant ne savait trop s'il devait le recevoir. + +Léonie n'avait point l'autorisation de M. de Repentigny; mais, +heureusement pour elle, on supposa qu'il s'intéressait directement +à Co-lo-mo-o, puisqu'il souffrait que sa fille lui lit porter des +aliments, et le volume fut remis. + +C'était le _Télémaque_. Il contenait une longue lettre, tracée sur une +partie du Livre Ier. Léonie donnait à Paul des nouvelles de sa mère, le +priait de lui écrire, et renouvelait ses offres instantes de service. + +Le Petit-Aigle renvoya l'ouvrage au bout d'une semaine. + +Après s'être enfermée chez elle, mademoiselle de Repentigny l'ouvrit, +avec une trépidation d'anxiété indicible. + +Il y avait un signet au Livre XXI. + +Ce livre commence ainsi: + +«A peine Adraste fut mort que tous les Dauniens, loin de déplorer leur +défaite et la perte de leur chef, se réjouirent de leur délivrance; ils +tendirent les mains aux alliés en signe de paix et de réconciliation. +Métrodore, fils d'Adraste, que son père ayait nourri dans des maximes de +dissimulation, d'injustice et d'inhumanité, s'enfuit lâchement. Mais +un esclave, complice de ses infamies et de ses cruautés, qu'il avait +affranchi et comblé de biens, et auquel il se confia dans sa fuite, ne +songea qu'à le trahir pour son propre intérêt.» + +Des petits trous, imperceptibles à moins d'être prévenu et de tenir +le feuillet devant une lumière vive, avaient été faits sur différentes +lettres. + +Numériquement, elles représentaient, en comptant depuis la première de +la première ligne, les lettres 17, 23, 50, 79, 89, 114, 168, 218, 225, +227, 245, 258, 272, 361, 388, 389, 395, 402. + +Réunies ensemble et agencées de façon à former des mots, ces lettres +signifient «_merci, vous êtes bonne_.» + +Ce n'était guère, pour un coeur passionné comme celui de Léonie; et +pourtant elle se sentit transportée de joie. + +L'amour se contente de si peu, quand longtemps on lui a refusé tout! Un +reste ce sentiment étrange vit de famine et meurt d'abondance. + +Près du lit de Ni-a-pa-ah, mademoiselle de Repentigny avait fait +connaissance de Jean-Baptiste le sourd-muet qu'elle avait trouvé, un +matin, familièrement installé dans la chambre de la malade. En quelques +heures ils se comprirent. Le nain se prit d'affection pour la jeune +fille. + +Heureuse que son stratagème eût réussi, elle courut en informer +Jean-Baptiste. + +Il pleurait silencieusement, debout, appuyé sur son bâton, près de +Ni-a-pa-ah agonisante. + +Tout à coup la squaw se plaça sur son séant, promena autour d'elle un +regard effaré qui n'avait plus rien d'humain, et elle psalmodia un chant +bizarre, cadencé; puis sa tête retomba sur le traversin. + +Elle était morte. + +Léonie se mit pieusement à genoux et pria devant le cadavre. + +Quand elle eut fini, Jean-Baptiste l'entraîna dans une pièce voisine et +lui dit par une pantomime éloquente: + +--Je vais me faire mettre en prison; puisque la femme de celui qui fut +mon ami n'est plus, je veux travailler à délivrer leur fils. + +Et, comme Léonie paraissait douter du succès, il dévissa la poignée de +son bâton et montra à l'intérieur une cavité contenant plusieurs petites +limes très-fines; ensuite il referma cette cavité et indiqua ses jambes +tortues dont il ne pouvait faire un sans un appui, ce qui voulait dire +que, si on l'incarcérait, on lui laisserait sa béquille. + +--Mais comment obtenir l'incarcération à la citadelle? demanda la jeune +fille. + +Jean sourit. + +--Dans deux heures j'y serai, fit-il. + +Il sortit, monta à la Ville-Haute, sur la place du Marché, s'approcha de +la caserne, saisit le drapeau fixé à la porte, le déchira et le traîna +dans la boue. + +Il n'en fallait pas tant alors pour se faire arrêter. + +Le soir même, Jean-Baptiste couchait à la citadelle, et il y couchait +avec son bâton. On n'avait pas même eu l'idée de le lui enlever. + +Mais il n'avait pas été placé dans le même cachot que Co-lo-mo-o. + +Léonie avertit ce dernier de la généreuse tentative du nain, puis elle +attendit. Un mois s'écoula. Seule, la fièvre soutenait mademoiselle de +Repentigny; elle mangeait à peine, ne dormait pas, se consumait dans une +impatience dévorante. + +Chaque semaine elle envoyait un livre nouveau, chargé de souhaitas +ardents pour son bien-aimé; mais il y répondait peu, quelques mots +affectueux seulement. + +Cela suffisait à Léonie; elle baisait cent fois les caractères pointés à +l'aiguille. + +La Cour martiale poursuivait opiniâtrement sa tâche homicide. Treize[70] +condamnés avaient déjà péri sur l'échafaud. + +[Note 70: Et non _dix_, comme je l'ai dit par erreur dans la +_Huronne_.] + +On parlait d'une nouvelle fournée! + +Il n'était pas douteux que Paul y serait compris. Léonie ne vivait +plus; sa raison s'égarait, quand elle reçut l'avis suivant, dans une +_Imitation de Jésus-Christ_: + +«_Vu l'homme; nuit prochaine._» + +Quelques jours auparavant, Jean-Baptiste avait réussi à voir Co-lo-mo-o, +enfermé dans la tour du Télégraphe, au-dessus du cap Diamant. Il lui +avait donné les limes cachées dans sa béquille, et l'Indien, ayant scié +ses fers, s'était fabriqué une corde avec la paille de son lit. + +De la mie de pain, frottée de rouille, lui servait à dissimuler +l'effraction de la chaîne qu'il avait aux pieds; un trou creusé dans son +cachot recelait, pendant le jour, la corde de paille, jusqu'à ce qu'elle +fût terminée. + +Ensuite, avec les limes, avec les débris de ses fers, avec ses ongles, +il pratiqua une ouverture sous la porte, et le 23 janvier 1839, à +minuit, Co-lo-mo-o quittait furtivement la prison où il languissait +depuis près de trois mois. + +Au bas du cap Diamant, Léonie, accompagnée de son fidèle Antoine, tenait +ses regards attachés sur la tour du Télégraphe, avec une tension +telle qu'elle on avait le vertige, et que des fantômes sanglants +tourbillonnaient devant eux. + +Les minutes, pour elle, étaient effroyablement longues. Mais elle ne les +pouvait compter. Elle avait perdu la mesure du temps; elle n'en savait +plus apprécier la durée. + +Il faisait noir, bien noir, le vent soufflait en tempête, et le +Saint-Laurent poussait sur ses grèves des hurlements de bête fauve. + +Voici qu'une ombre se profile au faîte de cette tour si avidement +scrutée; mais cette ombre est haute, mais elle se détache si peu +des ténèbres environnantes, qu'il faut les yeux d'une amante pour la +discerner à pareille distance. Le coeur de la jeune fille cesse de +palpiter, ses paupières se ferment, des bourdonnements remplissent ses +oreilles. + +Soudain, répété par mille échos, un coup de feu retentit au sommet de la +citadelle. + +Et, à la lueur de l'éclair qui a déchiré l'obscurité, Antoine a vu un +homme suspendu dans l'espace à une corde attachée à la tour. + +Le bruit sourd et mat, sinistre, d'un corps s'écrasant sur le sol, +résonne. + +--Ah! exclame Antoine, le malheureux a été découvert; une sentinelle l'a +tué! + +Léonie n'est plus là! A peine a-t-elle entendu la détonation qu'elle +s'est élancée vers la cime du cap. Une ardeur incroyable, surnaturelle, +l'anime, lui prête des ailes. Avec l'agilité d'une panthère, elle +escalade ces rochers dont l'aspect seul fait frémir, elle arrive au pied +de la tour, se penche sur le corps pantelant, brisé, de Co-lo-mo-o, le +baigne de ses larmes et de ses baisers. + +On crie sur les remparts, on ouvre avec fracas les lourdes portes de +la citadelle; des torches circulent ça et là. Léonie est menacée. Si on +l'aperçoit on tirera sur elle. Mais est-ce qu'elle voit, est-ce qu'elle +entend, est-ce qu'au-delà de ce corps il y a un monde pour elle? + +L'Indien n'a point rendu l'âme encore. Il pousse un gémissement. Il +cherche de sa main affaiblie la main de la jeune fille, la pose sur son +coeur et laisse tomber ces paroles dans un dernier soupir: + +--Je l'aimais pourtant! + +Un an après, aux Ursulines de Québec entrait mademoiselle Léonie de +Repentigny, en religion soeur Paul. + +Jean-Baptiste, le sourd-muet, avait été déporté à Sydney. + + +Giguy, 28 juillet--17 août 1862. + + + + + TABLE + + + CHAPITRE Ier. La veuve indienne et ses maris + II. Montréal + III. Les derniers Iroquois + IV. L'Ile au Diable + V. Le _Montréalais_ + VI. Léonie de Repentigny + VII. Co-lo-mo-o le Petit-Aigle + VIII. De Montréal à Caughnawagha + IX. L'emplumement + X. Évasion et duel + XI. Les Garnisaires de l'Ile au Diable + XII. Le _Charlevoix_ + XII. Une page d'histoire + XIV. Assemblée à Saint-Charles + XV. Les suites d'un déguisement + XVI. L'insurrection + XVII. Drame + XVIII. Amour + XIX. Le sourd-muet + XX. Dénouement. + + + ______________________________ + F Aureau.--Imprimerie de Lagny + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les derniers Iroquois, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS IROQUOIS *** + +***** This file should be named 18029-8.txt or 18029-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/2/18029/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + |
