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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:24 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les cotillons célèbres + Deuxième Série + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: March 20, 2006 [EBook #18027] +[Last updated on August 4, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LES COTILLONS CÉLÈBRES + +PAR + +ÉMILE GABORIAU + + * * * * * + +DEUXIÈME SÉRIE + +PARIS + +E. DENTU, ÉDITEUR + +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES + +PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13 + +MDCCCLXI + +Reproduction et traduction réservées + +[Illustration: Mlle. DE LAVALLIÈRE.] + + * * * * * + +DEUXIÈME SÉRIE + +LES COTILLONS CÉLÈBRES + + + + +I + +LA COUR DE LOUIS XIV. + + +Trois femmes, à elles seules, résument et personnifient le long règne de +Louis XIV, ce règne aux fortunes si diverses. La différence de leurs +passions, de leur humeur, de leurs goûts, explique et symbolise les +changements de politique du monarque. Comme trois génies, elles +président aux trois grandes phases de l'existence du roi-soleil. + +La Vallière, l'humble, la timide, la dévouée, c'est l'amour, la poésie, +la jeunesse; elle inspire les idées qui peuvent paraître généreuses et +chevaleresques. Le soleil se lève, l'horizon se colore de lueurs +splendides, on dirait l'aurore d'un grand règne. + +La fière, la bruyante Montespan arrive à l'heure de la toute-puissance; +c'est l'épanouissement de la gloire. La France découvre en elle des +forces et des richesses ignorées, l'Europe tremble, les courtisans +adorent à genoux en se voilant la face. Le vertige d'un orgueil insensé +trouble la raison de Louis XIV; alors il foule aux pieds toutes les lois +divines et humaines, que dis-je? il croit être lui-même la loi et la +divinité. L'astre est à son zénith, il suffit à plusieurs mondes: _Nec +pluribus impar_. + +Avec madame de Maintenon, la huguenote convertie, la prude ambitieuse, +Tartufe en cotillons, nous assistons à la décadence. Tout croule, +l'édifice prodigieux de tant de fausse grandeur craque et se disjoint. +C'est la période du sang et des crimes; on violente les consciences, on +massacre de tous côtés, au nom de Dieu et du roi. La veuve de Scarron le +cul-de-jatte, c'est l'expiation, le remords, le châtiment, l'anathème; +l'avenir est terrible de menaces, le soleil s'éteint dans l'orage. + +Crayonner la vie de ces trois femmes, c'est donc esquisser l'histoire de +ce roi qui, pour tant de gens encore, en dépit de toute morale, de toute +vérité, de toute justice, est resté le roi par excellence,--le grand +roi. + +Grand roi, soit, mais alors seulement comme ceux de la tragédie, +monarque au diadème de clinquant, qui de la queue de leur manteau de +pourpre balayent les planches du théâtre. + +Et que fut Louis XIV, en effet, sinon un roi de théâtre? Tout son règne +est-il autre chose qu'une représentation pompeuse au bénéfice de +l'Europe, et dont la France, de son travail, de ses sueurs et de son +sang, paie les somptueux décors et les nobles acteurs? + +Poser, voilà la grande, l'unique préoccupation de Louis XIV. Il pose +pour la cour, pour la France, pour le monde, pour la postérité; mais là +s'arrêtent ses succès. À un demi-siècle de distance, la splendeur de la +mise en scène n'éblouit plus. La postérité envahit la scène, fouille +dans les coulisses, dans les coins obscurs, dans les dessous et jusque +dans le trou du souffleur. Alors, elle trouve les costumes en loques, +les masques éraillés, les perruques chauves, les manuscrits des rôles +avec les ratures au crayon, et, indignée, elle s'écrie: Comédie! +comédie! + +Et depuis des années, on la siffle, cette comédie, que Louis XIV +commence dans le Parlement un fouet de poste à la main, pour la finir +dans la chambre de madame de Maintenon par la révocation de l'édit de +Nantes. On a mis un siècle à élever un piédestal à la statue de Louis, +il s'est écroulé en un jour. Il y a longtemps déjà que l'arc-de-triomphe +élevé _Ludovico Magno_ s'appelle la porte Saint-Denis. + +On a fait justice, enfin, de ce que tant d'historiens ont appelé le +génie de Louis XIV. Un orgueil à peine croyable, une ignorance +crasse[1], une infatuation prodigieuse de soi, voilà son génie. À ces +trois éléments il a dû sa renommée et ses succès inespérés. Ne doutant +jamais de soi, étranger aux connaissances les plus élémentaires, il +peut, sans réflexion, prendre un parti, là où n'osent se prononcer les +plus hardis et les plus sages. + +[Note 1: L'abbé Le Gendre très-instruit des choses du temps et +confident d'Henri de Chauvallon, affirme que Louis XIV «_savait à peine +lire et écrire_.» (Mag. de librairie, 1859.) Ce qu'on appelle la _main_ +de Louis XIV est, dit M. Michelet, le bonhomme Rose, son faussaire +patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du roi.] + +«Trancher,» tel est selon lui le dernier mot du métier de roi. Aussi, +voyez comme il tranche! pourquoi? parce que tel est son bon plaisir. +Pourquoi une décision plutôt qu'une autre? parce que ce jour-là plus +pénible est la digestion, ou que la Montespan fait la moue, ou que +Lauzun devient insupportable. La cause est toujours personnelle. + +Les autres hésitent, se consultent; lui, jamais. À quoi donc servirait +la supériorité de son essence! il a reçu l'omniscience avec la couronne. +Lorsqu'il est au conseil, Dieu le père descend du ciel tout exprès pour +l'inspirer. Vous avez cru entendre le roi, Dieu lui-même parlait. + +Dans un curieux _Manuel, Ad usum Delphini_, Louis XIV a pris la peine de +nous révéler ces faits surprenants. C'est dans ce manuel qu'il faut +chercher le grand roi. Là seulement on le voit sans la perruque si +pleine de majesté, qui partout ailleurs ne le quitte pas. + +C'est là qu'il apprend à son successeur qu'un roi possède en toute +propriété la vie et les biens de ses sujets, qu'il peut à son gré +disposer de l'argent de sa cassette et de l'argent des impôts, et même +de l'argent qu'il _condescend_ à laisser en circulation dans le +commerce. + +Morale étrange, inouïe, monstrueuse, qui fut cependant la morale de +Louis XIV, et dont les articles soigneusement enregistrés devinrent +comme le code des rois du droit divin! + +Mais qui pourrait se faire une idée de l'orgueil du grand roi? C'est lui +qui disait un jour à un évêque: + +--«Soyez tranquille, monseigneur, nous vous saurons gré, _Dieu et moi_, +de votre conduite.» + +Il nomme Dieu le premier, il est vrai, mais c'est pure politesse de sa +part. + +Mazarin croyait découvrir, dans Louis XIV encore enfant «assez d'étoffe +pour faire trois grands souverains et un honnête homme.» On ne saurait +trop se défier des opinions de Mazarin, il se trompe souvent lorsqu'il +ne cherche pas à tromper les autres, et ses théories sur l'art de régner +sont au moins singulières. N'est-ce pas lui qui, faisant ouvertement +profession de fourberie et de mensonge, disait, en parlant du jeune roi: +«Il sait régner déjà, puisqu'il sait dissimuler[2].» Cet axiome fameux +n'est pas tombé dans l'eau. + +[Note 2: Ce mot a été aussi attribué à un fils du maréchal de +Villeroy, archevêque de Lyon.] + +Mazarin n'est pas étranger aux fautes de Louis XIV; il avait tenu son +élève éloigné de toutes les affaires; il l'avait entouré de jeunes +favoris chargés de le détourner de tout travail, de toute application +sérieuse; tâche facile! L'habile ministre n'avait pas fait alors avec la +maladie le compte de ses jours; il croyait avoir longtemps encore à +vivre, et il cherchait à façonner un autre Louis XIII, qui lui permît de +continuer le règne du grand Richelieu. + +En mourant, le cardinal laissa cependant un bel héritage à Louis XIV, +non pas les quinze millions qui servirent à préparer la ruine du +fastueux Fouquet, mais un trésor bien autrement précieux, Colbert. + +Colbert, voilà en effet l'homme des belles années de Louis XIV. Mais il +ne comptait pas alors; on ne voyait en lui que l'instrument aveugle, le +bras qui exécute. On ne voulait pas savoir qu'il était l'inspiration +aussi. En cela consiste l'habileté suprême du grand ministre; il laissa +à son maître l'honneur de toutes les grandes déterminations, et Louis +XIV pouvait penser qu'à lui seul appartenait toute initiative. + +Aussi qu'advient-il le jour où le gouvernail échappe aux mains si fermes +et si habiles de Colbert? Où donc va le vaisseau et quel est le pilote? +Est-ce Louvois, si puissant pour le mal? est-ce l'incapable +Phélippeaux, Barbezieux le débauché, ou Chamillard, qui gouvernent +toutes voiles dehors vers l'abîme? Non, cette fois, c'est Louis XIV. + +L'ingratitude la plus noire paya Colbert de ses travaux; le roi se +réjouit de perdre ce ministre qui, plus d'une fois, avait osé faire des +représentations, et même, chose incroyable, résister en face. + +Aussi les remords et les regrets vinrent assaillir Colbert à son lit +d'agonie. Il se mourait lorsqu'on lui apporta une lettre du roi; il +refusa de la lire: + +--«Je ne veux plus, s'écria-t-il, entendre parler de cet homme; qu'il me +laisse mourir en paix. Si j'avais fait pour Dieu la moitié de ce que +j'ai fait pour lui, je serais sauvé dix fois; et maintenant, sais-je où +je vais!...» + +Le peuple, ingrat, aveugle, imbécile, le peuple fit comme le roi, il se +réjouit. Il vint danser sur la tombe de celui qui avait été son ami, son +seul protecteur. Il reprochait à Colbert le prix de cette gloire qui +faisait l'auréole et la popularité de Louis XIV; il l'appelait tyran, +inventeur d'impôts. Pour sauver de la haine populaire la dépouille +mortelle du ministre, il fallut l'enterrer de nuit. + +Il était mort de la pierre, et ce fut le sujet de plaisanteries infâmes, +de vers injurieux. Entre mille, je copie cette épitaphe qui n'est pas la +plus cruelle: + + Ici fut mis en sépulture + Colbert, qui de douleur creva. + De son corps on fit l'ouverture: + Quatre pierres on y trouva, + Dont son coeur était la plus dure. + +La fin de Louvois fut bien autrement terrible. Des courtisans le +rencontrèrent un matin au sortir du conseil, il allait chancelant comme +un homme ivre, l'oeil hagard. On put recueillir les mots sans suite qui +échappaient à son délire; il disait: + +--L'osera-t'il? non, il n'osera jamais... peut-être l'y +contraindra-t-on.... + +Moins de huit jours après, il fut pris d'un mal subit qui l'enleva avec +la rapidité foudroyante d'une balle de pistolet. On cria au poison. + +Louis XIV, qui de ses fenêtres apercevait l'appartement où se mourait +son ministre, prononça ces paroles caractéristiques: + +--«Cette année m'a été heureuse; elle m'a débarrassé de trois hommes que +je ne pouvais plus souffrir, Louvois, Seignelai et La Feuillade.» + +Eh quoi, Sire! La Feuillade aussi! La Feuillade, le plus passionné de +vos admirateurs, La Feuillade qui a voué à Votre Majesté une adoration +perpétuelle, qui vous a dédié un autel comme à la madone et qui devant +votre statue élevée au milieu de Paris, fait brûler nuit et jour de +l'encens et des cierges! Hélas oui! + +--«Les flatteries maladroites de La Feuillade me fatiguaient.» + +C'est vainement qu'indigné, on essaie de révoquer en doute ce cynique +égoïsme. On ne peut. Les preuves sont là, flagrantes, irrécusables. +D'année en année, de jour en jour, avec l'orgueil de Louis XIV, croît +son égoïsme; il devient monstrueux, révoltant. De plus en plus le roi +est convaincu que la divinité s'incarne en lui.--À genoux! pourrait-il +s'écrier, à genoux, je sens que je deviens Dieu! + +Dès lors, plus rien qu'une farouche insensibilité pour tout ce qui +n'est pas lui. Laquelle de ses maîtresses nous dira si son coeur bat +encore? + +Moins de vingt-quatre heures après la mort de Monsieur, de son frère, il +fredonne à Marly des airs d'opéra, il demande d'où vient la tristesse +qu'il lit sur tous les visages, enfin il fait dresser des tables de +brelan. + +--Quoi! murmure le duc de Montfort, on songe à jouer! mais le cadavre de +Monsieur n'est pas encore refroidi! + +Le duc de Bourgogne a été chargé de la réponse: + +--Ordre du roi. Sa Majesté ne veut pas qu'on s'ennuie autour d'elle; +elle désire que tout le monde joue, et je vais donner l'exemple. + +Devant la personnalité grossière du maître, tout s'efface, tout +disparaît. Pour la satisfaction d'un caprice, il est prêt à tout +sacrifier, même ce qui lui reste de sa famille, frappée d'anathème +jusqu'à la troisième génération. + +Vieillard décrépit, morose, ombre de lui-même, il n'a plus qu'une +distraction, la conversation enjouée de la jeune et charmante duchesse +de Bourgogne. Mais voici qu'elle est enceinte et ne peut sans danger +supporter le mouvement du carrosse. + +Qu'importe! Le roi n'a-t-il pas eu l'habitude de faire voyager toutes +ses maîtresses enceintes ou à peine relevées de couche, jouant sans +souci leur vie à ce jeu! + +Il fera de même pour la duchesse. Malgré les observations timides des +sages-femmes et des médecins, il la traîne malade, mourante, à +Fontainebleau. Périsse sa petite-fille, il n'aura pas retardé son +voyage. Ce qui devait arriver arrive. La jeune femme se blesse et avorte +dans la nuit. + +Le lendemain, Louis XIV, entouré de ses courtisans, qui le regardaient +faire avec une respectueuse admiration, s'amusait à donner à manger à +ses carpes, lorsque madame de Lude, éplorée, vint lui apprendre à voix +basse la funeste nouvelle. + +Tranquillement, «sans que son visage eût bougé,» il revient au bassin, +et comme tous les yeux brillent de curiosité: + +--La duchesse de Bourgogne est blessée, dit-il. + +Un concert de plaintes s'élève, c'est à qui témoignera la plus vive +douleur. + +--Ô mon Dieu! Sire, s'écrie le duc de La Rochefoucauld, ne semble-t-il +pas à Votre Majesté que c'est le plus grand malheur du monde! Madame la +duchesse de Bourgogne n'aura peut-être plus d'enfants! + +Un regard irrité du roi arrêta toutes les démonstrations. + +--Eh! que m'importe, dit-il avec colère, n'a-t-elle pas un enfant +déjà!... Dieu merci! elle est blessée: puisqu'elle avait à l'être, tant +mieux! je ne serai plus contrarié dans mes voyages par les +représentations des matrones. J'irai, je viendrai à ma fantaisie, et on +me laissera en repos. + +À ces paroles incroyables, le rouge monta au front des courtisans. +Chacun baissait les yeux, on était muet, pétrifié. Saint-Simon assistait +à cette scène; on eût, dit-il, entendu trotter une souris. + +Ainsi la honte serra la gorge de tous les hommes à genoux devant le +caprice du maître, ils ne purent trouver une parole. Quelle leçon que ce +silence! Le roi ne voulut pas la comprendre. Comme il avait traîné la +duchesse de Bourgogne, il traîna la duchesse de Berry à Fontainebleau. +Elle, aussi, accoucha d'un enfant mort et ne fut sauvée que par miracle. +On porta l'embryon aux caveaux de Saint-Denis, et tout fut dit pour +Louis XIV. + +Et cependant, lorsqu'il était ainsi sans pitié, un mal mystérieux et +étrange frappait ceux de sa race. Le spectre sinistre de Locuste errait +dans les corridors sombres du palais, marquant d'un signe funèbre la +porte des enfants de Louis. Tout bas, en regardant autour de soi, on +parlait de poison et de meurtre. Les lèvres ne touchaient qu'en +tremblant à la coupe, l'épouvante s'asseyait aux banquets. + +Chaque matin, les courtisans comptaient avec inquiétude ceux qui +survivaient de la famille royale, et chaque matin ils en trouvaient un +de moins. Si bien qu'il n'en resta plus qu'un seul, un enfant au +berceau, qui devait être Louis XV; encore on tremblait pour sa vie. + +Louis XIV était seul. Il avait vu s'éteindre cette riche lignée; l'un +après l'autre étaient allés à Saint-Denis ses héritiers légitimes, +tristes fruits d'un devoir maussade et de la raison d'État. Seuls, les +bâtards prospéraient. Ils croissaient et multipliaient, se rangeaient +autour du trône et semblaient vouloir le prendre d'assaut. Les fils de +l'amour et de l'adultère avaient pris pour eux toute la force et toute +la vie, il n'en était plus resté pour les enfants de la reine. + +Louis XIV assistait, ruine vivante, à cette grande désolation. «Les +jours où il perdait quelqu'un des siens, il allait à la chasse.» + +Depuis longtemps la fortune l'avait abandonné. Les grands ministres +étaient morts, morts aussi les grands généraux qui fixaient la victoire, +morts tous ceux qui étaient les rayons du soleil, le génie de Louis XIV. +Nul alors ne lui _volait_ sa gloire.--Il est vrai qu'il n'y avait plus +de gloire. + +De tous côtés, des nouvelles sinistres. Ce canon qu'on entend, annonce +une défaite; c'est l'Europe qui prend sa revanche. + +L'infatuation du roi ne diminue pas encore. Il est seul debout au +milieu des débris des splendeurs passées; mais lui, c'est encore assez. +Il croit pouvoir faire face à tout, et il ne s'avoue son impuissance que +le jour où, après avoir envoyé son argenterie à la Monnaie, il est +réduit à demander la paix à genoux. + +Quel châtiment! s'endormir dans le nuage et s'éveiller dans l'abîme. + +Mais de quoi pouvait se plaindre Louis XIV! N'avait il pas, bien des +années auparavant, assisté, tranquille et fier, à son apothéose? + + * * * * * + +L'oeuvre capitale de Louis XIV, son chef-d'oeuvre, ce fut l'organisation +de sa cour, de cette cour qui absorbait la France et qui s'absorbait +elle-même dans le roi. Quelle admirable science de détail, quel art, +quelle patience! Chaque jour le roi ajoute un rouage nouveau, une +combinaison ingénieuse, et il arrive enfin à élever cette prodigieuse +machine, si savante, si compliquée, et qu'il gouverne avec une si +souveraine habileté. + +Continuateur du programme de Richelieu, qui sans pitié frappait la +féodalité, Louis XIV prit un moyen bien autrement sûr que la force. +Organisant un vaste système d'embauchage, il enrégimenta à son service +toute la haute noblesse. Il y avait des grands seigneurs avant lui, +après il n'y eut plus que des courtisans. + +La noblesse n'essaya pas de résister, la tentative avortée de la Fronde +lui avait démontré son impuissance. Elle courba le front et passa +volontiers sous les fourches caudines de la volonté royale. Plus +d'existences féodales, _la maison du roi_ absorbe toutes les grandes +_maisons_, les princes eux-mêmes ne sont plus que les _domestiques_, +dans l'ancienne acception du mot. + +Du roi seul viennent les grâces, les faveurs, les richesses. Voilà +pourquoi il faut vivre près du roi. On ne se chauffe bien que près du +soleil. Tout a été calculé pour servir la monarchie aux dépens de +l'aristocratie; les grands seigneurs n'ont plus aucune part au pouvoir, +et comme fiche de consolation on leur donne des titres honorifiques, des +grades dans l'armée, des ordonnances de comptant, des cordons et des +_justaucorps_ à brevet. + +L'intérêt seul, cependant, ne guide pas la noblesse. Le roi, pour la +retenir près de lui, a bien d'autres moyens. La cour est l'empyrée +terrestre où se réunissent tous les plaisirs et tous les enchantements. +Ne pas y vivre, c'est ne vivre pas. Est-on absent huit jours, on revient +ridicule, et être ridicule est ce qu'on redoute avant tout. + +Être absent de la cour, c'est être oublié: on n'est plus là aux jours où +les faveurs pleuvent. Veut-on des grâces, il faut savoir se mettre sous +la gouttière; c'est le talent du courtisan, l'étude de tous ses +instants. Pour avoir, il faut mériter, demander. Concourir à l'éclat du +trône, être un rayon du soleil, voilà des titres. + +A-t-on une fois goûté de cette vie, on n'en peut tolérer une autre; au +loin, en exil, à dix lieues de la cour, on se dessèche, on meurt. Nous +ne pouvons, à notre époque, comprendre cette existence féerique, ces +journées pleines d'enchantements: ces nuits enflammées, à peine, les +mémoires du temps à la main, pouvons-nous nous en faire une idée. + +Chaque matin, quelque enchantement nouveau. Que sont auprès de ces +réalités les inventions des romanciers! Les décorateurs de Louis XIV, +les ordonnateurs de ses fêtes sont des hommes de génie. Spectacles, +ballets, promenades se succèdent sans relâche, à chaque instant le décor +change. Après la chasse, le bal, après le bal, le jeu; puis le théâtre +qui se crée, avec Lully, avec Molière, avec Racine. + +Et pour animer, pour enfiévrer ce rêve, une élite incomparable de femmes +resplendissantes de beauté, étourdissantes d'esprit et de verve; +galantes, amoureuses, faciles; radieuses sous l'étincelant habit de +l'époque. + +Au-dessus de tout cela plane le roi. Partout, il nous apparaît drapé +dans sa majesté et dans son orgueil. En lui tout se résume; il est +l'image, les autres sont le cadre. + +Devant le roi les têtes se découvrent, les fronts se baissent, les +genoux se ploient. On n'admire plus, on adore. Acteur de génie en cela, +Louis a pris son rôle au sérieux, il inocule aux autres la robuste foi +qui le soutient. Ce que disent les flatteurs, ils le pensent; toutes les +adulations sont consciencieuses; le courtisan, chose étrange, peut dire +la vérité. + +«Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, dit M. Michelet[3], +que nous revenons difficilement à l'intelligence de cette robuste +matérialité de l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre +époque actuelle, c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut +étudier cela.» + +[Note 3: _Louis XIV et la révocation de l'édit de Nantes_. Paris +1860.] + +Malheureusement, le revers de cette médaille si belle est terrible, +terrible surtout pour la monarchie. La noblesse qui, aujourd'hui encore, +admire Louis XIV, ne veut pas s'avouer qu'elle a été confisquée par lui. +M. Pelletan a pour peindre la conduite de Louis XIV une image +saisissante de vérité: «Le roi mit la noblesse à l'engrais, elle mangea +et ensuite elle mourut.» + +Louis XIV, sans le savoir, fatalement, préparait et rendait possible la +révolution; Louis XVI innocent devait payer la dette du coupable. En +ruinant, en avilissant les grands seigneurs, en les mettant complétement +sous la dépendance du roi, il assurait sa tranquillité présente et son +égoïsme y trouvait son compte; mais il privait le trône de ses +défenseurs naturels, ou tout au moins il leur ôtait les moyens de le +secourir efficacement. Sans compter que pour subvenir à ce luxe, à ces +magnificences, pour venir en aide à la noblesse obérée par lui et pour +lui, il mit la France au pillage, l'accabla d'impôts, et enfin ne légua +à son successeur qu'une banqueroute honteuse. + +Mais que dire des moeurs de cette cour si magnifique? «Là, disent +certains historiens, tout était admirable et chevaleresque.» À la +surface, peut-être, mais au fond? Étaient-ils si chevaleresques, ces +gentilshommes si plats avec le maître, si insolents avec tous les +autres; ces marquis avides qui assiégeaient le roi de demandes d'argent; +ces nobles qui volaient au jeu, ces ducs qui offraient aux plaisirs du +monarque leurs filles, leurs femmes ou leurs soeurs? + +Et ce Louis XIV si sublime, quelle était sa façon d'agir? Il se +découvrait avec respect devant toutes les femmes, saluant, disent les +mémoires, jusqu'aux chambrières. Voilà qui est fort bien, mais comment +était-il avec la reine? avec ses maîtresses, il se conduisait comme +rougirait de le faire un valet de nos jours. Pour lui, les femmes ne +furent jamais qu'un joujou: il les prenait, les brisait, puis les jetait +là, sans souci et sans vergogne, jusqu'au jour où lui-même tomba aux +mains de la veuve Scarron. + +À la cour de Louis XIV, les femmes tiennent une grande place; mais leur +rôle politique est fort effacé et tout occulte. Quant à leur conduite, +elle était ce qu'elle devait être près d'un prince qui glorifiait +l'adultère et ne rougissait pas de promener dans le même carrosse sa +femme et deux de ses maîtresses. + +Un maître en l'art d'écrire, Paul-Louis Courier, nous a laissé sur ces +moeurs chevaleresques une page étincelante d'esprit et de verve, et bien +vraie cependant. «Imaginez, dit-il, ce que c'est. La cour.... Il n'y a +ici ni femmes ni enfants: écoutez. La cour est un lieu honnête, si l'on +veut, et cependant bien étrange. De celle d'aujourd'hui, je sais peu de +nouvelles; mais je connais, et qui ne connaît pas celle du grand roi +Louis XIV, le modèle de toutes, la cour par excellence. + +«C'est quelque chose de merveilleux. Car, par exemple, leur façon de +vivre avec les femmes... je ne sais trop comment vous dire. On se +prenait, on se quittait, ou, se convenant, on s'arrangeait. Les femmes +n'étaient pas toutes communes à tous; ils ne vivaient pas pêle-mêle. +Chacun avait la sienne, et même ils se mariaient. Cela est hors de +doute. + +«Ainsi, je trouve qu'un jour, dans le salon d'une princesse, deux +femmes, au jeu, s'étant piquées, comme il arrive, l'une dit à +l'autre:--Bon Dieu! que d'argent vous jouez, combien donc vous donnent +vos amants?--Autant, repartit celle-ci sans s'émouvoir, autant que vous +donnez aux vôtres. Et la chronique ajoute: Les maris étaient là; elles +étaient mariées; ce qui s'explique peut-être, en disant que chacune +était la femme d'un homme et la maîtresse de tous. + +«Il y a de pareils traits en foule. Le roi eut un ministre, entre +autres, qui aimant fort les femmes, les voulut avoir toutes; j'entends +celles qui en valaient la peine; il les paya et les eut. Il lui en +coûta. Quelques-unes se mirent à haut prix, connaissant sa manie. Tant +que voulant avoir aussi celle du roi, c'est-à-dire sa maîtresse d'alors +il la fit marchander, dont le roi se fâcha et le mit en prison. S'il fit +bien, c'est un point que je laisse à juger; mais on en murmura. Les +courtisans se plaignirent.--Le roi veut, disaient-ils, entretenir nos +femmes; coucher avec nos soeurs et nous interdire ses.... Je ne veux +pas dire le mot: mais ceci est historique, et si j'avais mes livres, je +vous le ferais lire.» + +À ce tableau déjà si sombre, on pourrait ajouter bien d'autres traits +encore. Toutes les dépravations étaient représentées à cette cour +chevaleresque. La débauche allait le front levé, étalant dans les salons +dorés ses flétrissures qui n'étaient pas marques d'infamies. Les hommes +reprochaient aux femmes des passions renouvelées des mystères de la +bonne déesse; les femmes montraient du doigt en riant les partisans de +l'amour grec, fiers de compter dans leurs rangs Monsieur, le frère du +roi et les plus illustres de l'armée, Condé, Villars, d'Humières, le +chevalier de Lorraine, le cardinal de Bouillon et bien d'autres. Les +femmes enfin s'essayaient aux vices des hommes; et, au dire de la +princesse Palatine, s'adonnaient à l'ivrognerie. Mademoiselle de Mazarin +se grisait au champagne, madame de Montespan eût tenu tête à un +mousquetaire, la duchesse de Berry, qui préférait l'eau-de-vie, roulait +ivre-morte sous la table. + +Malheureusement la dépravation n'était pas confinée à la cour; elle +allait de couche en couche gagnant la société tout entière, la noblesse +de robe, la bourgeoisie, le peuple; on assiste alors à une épouvantable +débâcle des moeurs. + +Lorsque, pris de la peur de l'enfer que lui montrait madame de +Maintenon, Louis XIV songea sur ses vieux jours à faire pénitence, tous +les courtisans se grimèrent à l'exemple du maître, mais la morale n'y +gagna rien; l'hypocrisie doubla tous les autres vices, voilà tout. La +cour prit un air grotesquement béat et dévot. Tartufe eut ses grandes +entrées. On avait porté des plumes et des dentelles, on porta des +scapulaires et des chapelets. La galanterie s'affubla d'un cilice, +l'adultère coucha sur la cendre. + + --Laurent, _vite_ ma haire avec ma discipline. + + * * * * * + +Mais pour se faire une juste idée de Louis XIV au moment de son +apothéose, il est nécessaire de le suivre à Versailles. Versailles, +c'est son oeuvre à lui, sa création. Là tout le symbolise et le +personnifie. C'est son Olympe, son empyrée. + +Depuis longtemps Louis XIV avait en haine toutes les résidences royales. +Il détestait Paris, qui lui rappelait la Fronde; Paris où gronde la +tempête populaire, où «l'ignoble peuple a faim et se plaint. Il n'aimait +ni Fontainebleau, ni Chambord, ni Compiègne, peuplés de légendes +royales, car il jalousait jusqu'à l'ombre de ses aïeux.» + +Sa résidence habituelle, Saint-Germain, lui devenait de jour en jour +odieuse; au loin il apercevait les clochers de Saint-Denis, perpétuel +_memento mori_ qui troublait l'ivresse de sa puissance. D'ailleurs à +Saint-Germain il avait passé sa jeunesse, il y avait aimé et pleuré +avant que d'être Dieu, et mille souvenirs s'y attachaient qui lui +semblaient nuisibles à sa majesté, à sa dignité, à sa gloire. + +Un courtisan caustique, il y en avait, pouvait, aux dépens du maître, y +exercer son esprit en faisant à quelque ambassadeur étranger les +honneurs du château. + +--Vous voyez ces gouttières? vingt fois Sa Majesté y courut au risque +de se rompre le cou.--C'est par cette cheminée qu'elle se glissait chez +les filles d'honneur.--Sa Majesté resta prise, ne pouvant avancer, ni +reculer, à cette lucarne que vous apercevez là-haut, une nuit qu'elle +allait en conter à une fille de cuisine.--Cette grille a été posée par +madame de Navailles, une duègne farouche, pour s'opposer aux galantes +entreprises de Sa Majesté. + +Voilà pourtant ce que l'on pouvait dire, sans mentir, et tous ces +souvenirs importunaient Louis XIV. + +C'est alors qu'il résolut de faire construire un palais à lui, un palais +qu'emplirait sa seule personnalité, où on le sentirait vivre encore dans +des siècles futurs. + +Sur les ordres du roi on jeta les fondations de Versailles, lui-même +avait choisi l'emplacement. + +C'était un désert, et tout y était à créer, «non-seulement les monuments +de l'art, mais la nature même.» C'est là précisément ce qui décida Louis +XIV. + +«Il n'y a, dit M. Henri Martin, point de sites, point d'eau, point +d'habitants à Versailles: les sites, on les créera en créant un immense +paysage de main d'homme; les eaux, on les amènera de toute la contrée +par des travaux qui effraient l'imagination; les habitants, on les fera +pour ainsi dire sortir de terre en élevant toute une grande cité pour le +service du château. Louis se fera ainsi une cité à lui, dont il sera la +vie. Versailles et la cour seront le corps et l'âme d'un même être, tous +deux créés à même fin, pour la glorification du dieu terrestre auquel +ils devront l'existence.» + +Le duc de Créqui appelait Versailles _un favori sans mérite_. Mais +n'était-ce pas un immense mérite que de n'en pas avoir et de devoir tout +au maître? + +Versailles s'éleva comme par magie; sans compter on y prodigua la vie +des hommes et les richesses de la France. Que d'années de revenu +enfouies dans ces sables stériles[4]! Là s'épuisa le génie de l'époque, +l'industrie enfanta des miracles, l'art du temps dit son dernier mot. + +[Note 4: Il est bon de se garder de toute exagération; les dépenses +de Versailles n'ont pas été si fantastiques qu'on l'a dit longtemps. +Saint-Simon parle de milliards, Mirabeau dit douze cents millions; +Volney imagine quatre milliards six cents millions! On peut mettre tout +un peuple sur la paille mais non lui prendre ce qu'il n'a pas; «Où il +n'y a rien, le roi perd ses droits.» On arrive, pièces en mains, à +établir que les dépenses de Versailles représentent environ six cents +millions de notre monnaie. C'est déjà monstrueux!] + +On eut de l'eau, des fontaines jaillissantes, des forêts, arrachées +toutes venues aux plus belles forêts de la couronne; le marbre s'entassa +sur le marbre. + +Mansard, Lebrun, Le Nôtre dirigeaient les travaux; l'oeuvre avançait. +Les bassins étaient creusés, et dans leur eau se miraient tous les dieux +de la mer, toutes les dryades des fontaines; un peuple de statues +animait les bosquets, tout l'Olympe. + +Enfin le palais fut terminé. Il était à la taille du maître; des salles +immenses, des escaliers de géants. Autour du palais une ville était +sortie de terre, et l'on terminait les bâtiments si vastes où +s'entassèrent les ministères; les aides, les commis, tout l'attirail de +la cour. + +Louis XIV alors se mit au balcon qui regarde le soleil levant, et en +apercevant ce paysage splendide, ces jardins enchantés, ces pelouses, +ces bosquets, il se sentit le dieu de cet univers et put dire: «Je suis +content, je règne en paix.» + +Alors, par toutes les fenêtres de son palais, il commença à jeter ce qui +restait de richesses à la France, et dans les cours les courtisans +avides se disputaient les dépouilles. Triste curée! + +Versailles cependant, avec ses chambres sans nombre, ses casernes +babyloniennes, ses communs grands comme une cité, Versailles était trop +étroit encore pour loger cette foule oisive qui toujours et partout +entourait le roi; peuple privilégié au milieu d'un autre peuple, et qui +n'avait d'autres fonctions que de concourir à l'éclat du roi soleil. +Prêtres de ce dieu qui avait inventé un culte tout particulier à son +usage, sorte de liturgie païenne qui réglait minute par minute tous les +mouvements de l'idole, et décidait «la façon d'ôter une pantoufle ou de +mettre un bonnet[5].» + +[Note 5: J'ai sous les yeux, en écrivant ce chapitre, le +très-remarquable travail de M. Eugène Pelletan, _Décadence de la +monarchie_, «un livre populaire, dit M. Michelet, très-piquant et +très-véridique, qui, grâce à Dieu, ira partout et restera.»] + +Cette religion, savamment combinée, avait deux grands buts. Elle tenait +la noblesse à distance et donnait occasion de créer une foule de charges +d'autant plus recherchées qu'elles permettaient d'approcher davantage de +la personne royale. + +Ces charges, qui se vendaient des sommes considérables, bien qu'elles +fussent une ruine pour les titulaires, étaient innombrables. Chaque acte +de la vie du roi justifiait un titre nouveau, depuis celui de grand +chambellan, jusqu'à celui de capitaine des levrettes. + +On croit rêver véritablement, lorsque minute par minute, détail par +détail, on suit une des journées de Louis XIV, journée semblable à +toutes les autres, ordonnée avec une symétrie que nul événement ne peut +bouleverser. + +Le cérémonial prend le roi au saut du lit, avec le médecin qui vient +lui faire tirer la langue et ne le quitte que lorsqu'il a mis sa +couronne de nuit et qu'un autre médecin est venu interroger les +battements de son pouls. Il y a le grand et le petit lever; la chambre +royale est pleine de ceux qui, en vertu de leur charge ou de leur +dignité, ont le droit de contribuer à la toilette du roi fétiche. + +Tout d'abord, c'est la perruque, mais le roi la met derrière ses +rideaux, nul ne doit voir à nu le chef du souverain, encore y a-t-il +plusieurs perruques: celle du grand lever n'est pas celle du petit; il y +a la perruque des jours ordinaires et celle des jours de gala. La +cérémonie de la chemise vient ensuite, c'est d'habitude un prince du +sang qui la donne. Puis, la cérémonie des bas, des souliers et du reste. +Les serviteurs de la main droite ne sont pas ceux de la main gauche. Il +y a un gentilhomme pour le chapeau, un autre pour l'épée, un troisième +pour les ordres que le roi porte sous son habit. + +Chaque fonction de la machine royale, chaque besoin, chaque exigence de +sa nature est le prétexte d'une pompe tout aussi imposante; c'est en +cadence que le roi marche, qu'il boit, qu'il mange et qu'il prend +médecine. La cérémonie de Molière, si burlesque, est une réalité. + +Et afin qu'on ne puisse douter de ces faits, ils sont consignés en vingt +endroits divers. Dangeau passe sa vie à écrire les faits et gestes du +roi, il est l'historien de l'antichambre et des arrière-cabinets, mais +il n'en est que plus précieux pour qui veut essayer de reconstituer +cette cour, «la première du monde;» par lui, nous savons à une seconde +près ce que faisait Louis XIV, il nous a légué les noms de ces +courtisans heureux qui chaque soir recevaient le bougeoir des mains du +roi. + +Un autre monument précieux est le journal des médecins, longue histoire +de la santé et de la maladie du roi, livre admirable, dit M. Michelet, +dont le positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en +page, est chanté et purgé. + +Dans la vie de Louis XIV, les purges jouent un grand rôle. Elles +n'avaient pas été seulement le prétexte de _l'étiquette des jours de +médecine_ qui rompt agréablement la monotonie du cérémonial quotidien, +elles étaient de la plus grande utilité. Prodigieux mangeur, le roi +avait souvent besoin de venir en aide à la nature. + +Cet appétit du roi de France est une des grandes stupéfactions de la +princesse Palatine, elle en parle dix fois dans ses Mémoires. «Le roi +consommait aisément, dans un seul repas, écrit-elle, quatre assiettes de +soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une assiette de salade, +deux tranches de jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de +pâtisserie, et au dessert, une profusion d'oeufs durs et des fruits de +toute qualité.» + +Après de tels repas, largement arrosés, il fallait au roi le grand air +et l'exercice, encore la digestion n'était-elle pas toujours facile, et +dans les réactions qui suivent souvent, un illustre historien croit voir +l'origine de la «politique à outrance» des dernières années de Louis +XIV. + +Et maintenant représentez-vous Louis XIV, lorsque, entre une triple haie +de courtisans, il descend le grand escalier de Versailles. À voir, sur +son passage l'admiration passionnée de tous ces nobles gentilshommes, ne +devine-t-on pas que c'est là le maître qui tient la corne d'abondance, +l'homme qui a pris le soleil pour emblème? + +«Sa taille n'est pas au-dessus de la moyenne, il a les mouvements nobles +et gracieux, la démarche pleine de majesté. Il avance avec grâce une +jambe fine et merveilleusement tournée, sa figure impose le respect et +l'admiration, enfin son regard est fier, terrible lorsqu'il est irrité, +plein de bienveillance lorsqu'il est satisfait.» + +Tel est le portrait que nous a laissé de Louis XIV un de ses +contemporains, ce portrait est daté de l'époque la plus brillante; mais +l'auteur oublie de nous dire que, toujours fidèle à son système, le roi, +sans doute pour imprimer à sa personne une majesté plus grande, avait +trouvé bon de se hausser sur d'énormes talons et de s'allonger d'une +prodigieuse perruque. + +Nous avons, au reste, plus de cent portraits de Louis XIV. La Bruyère +dit que «son visage remplissait la curiosité des peuples,» et +Saint-Simon, que «sa taille, son port, sa beauté, sa grande mine, le +firent distinguer jusqu'à sa mort comme le roi des abeilles.» + + «Dans quelqu'état obscur que le ciel l'eût fait naître, + Le monde en le voyant, eût reconnu son maître.» + +Que sont devenues cependant toutes les splendeurs du «grand roi?» Que +reste-t-il de toute cette fantasmagorie qui éblouit un siècle? + +Versailles est désert aujourd'hui, morne et triste. Vingt ouvriers +travaillent à la journée pour arracher l'herbe qui croît drue entre les +pavés; l'eau croupit dans les réservoirs, les statues grelottent sur +leurs piédestaux rongés de mousse. + +De loin, cet énorme amoncellement de pierres, de briques et de marbres +étonne l'imagination, mais on a le coeur serré. + +Louis-Philippe eut la pensée de rendre la vie à cette vaste nécropole de +la monarchie, mais un musée n'a pu la ranimer. Mieux eût valu laisser +tomber Versailles pierre à pierre, laisser le lierre couvrir de son +manteau ces ruines colossales. + +Tout semble petit, mesquin, glacial, dans ces salles si vastes; les +tableaux les plus excellents y perdent de leur valeur. Ils fixent les +yeux, mais non l'imagination. La pensée est ailleurs. Involontairement +on écoute l'écho des pas dans les escaliers, les craquements sourds des +boiseries, les gémissements du vent dans les corridors. Devant chaque +porte on s'arrête, on hésite à ouvrir, qui trouvera-t-on derrière? + +Seule, la grande galerie des portraits est en harmonie avec les +impressions que donne l'aspect de Versailles; lorsque parfois on la +traverse dans toute sa longueur, seul, à la nuit tombante, on est saisi +d'une frayeur secrète au bruit de ses pas, redit vingt fois par les +voûtes sonores. On croit voir remuer des yeux, s'agiter des lèvres, et +dans l'ombre lointaine de grandes figures se détacher de la toile et +jaillir de leurs cadres. + +À Versailles, dans les cours désertes, dans les recoins ignorés, sont +venues s'échouer toutes les épaves des monarchies passées, battues et +renversées par la tempête populaire. On y aperçoit bien des cadres sans +toiles, des bustes mutilés, des statues décapitées. + +Là, dans un passage obscur, non loin de l'Orangerie, j'ai retrouvé une +admirable statue équestre du duc d'Orléans, ce prince si généreux, si +loyal, si bon. Involontairement je me rappelai les grandes espérances +avec lui éteintes, je me souvins de ce grand deuil de la France le jour +où sa mort révéla combien cher il était à tous. + +Du vivant même de Louis XIV, Versailles avait eu sa décadence. Avec +madame de Maintenon, la tristesse entra dans le palais enchanté, un +crêpe sombre s'étendit sur ce séjour de la féerie, la fantasmagorie +s'évanouit. La veuve de Scarron était reine. Les palais reflètent la +physionomie des maîtres. + +Le demi-dieu était redevenu un homme, moins qu'un homme, un vieillard +hébété par la peur de l'enfer. + +--M'aviez-vous donc cru immortel? demanda-t-il aux courtisans qui +entouraient son lit d'agonie. + +Ils auraient pu lui répondre: Oui, Sire, et vous-même avez essayé de le +croire. + +Lorsqu'on conduisit Louis XIV à Saint-Denis, le peuple imbécile crut se +venger en insultant sa dépouille mortelle; il couvrit de pierres et de +boue le cercueil de cet homme qu'aux jours d'enivrement et de prospérité +il avait surnommé le grand roi. + + + + +II + +PREMIÈRES AMOURS. + + +Élevé par une mère galante, sur les genoux des belles dames de la +Fronde, sous les yeux d'un ministre qui pour l'éloigner des affaires +favorisait tous ses penchants, Louis XIV, doué d'un tempérament de feu, +fit pressentir dès son enfance qu'il marcherait glorieusement sur les +traces de son aïeul Henri IV de galante mémoire. + +Jeune, beau, élégant, Louis «avait tout ce qu'il faut pour réussir près +des femmes,» et à tous ces dons de la nature il joignait «des grâces +exquises» et une galanterie raffinée qu'il devait à madame de Choisy, +son précepteur en belles manières. + +La comtesse de Choisy, dont le mari était chancelier dans la maison de +Monsieur, avait entrepris de faire du jeune roi ce qu'on appelait alors +un _honnête homme_, c'est-à-dire un cavalier accompli. Cette femme +d'esprit, «déjà sur le retour, possédait toutes les grâces de la +politesse et du bon ton, toute la science du savoir-vivre, toutes les +perfections d'une précieuse du beau temps de l'hôtel Rambouillet[6],» le +jeune roi ne pouvait aller à meilleure école. L'élève fit honneur à son +institutrice, et plus tard, il récompensa d'une pension de huit mille +livres des leçons qui avaient fait de lui le gentilhomme le plus +accompli de son royaume. + +[Note 6: M. le baron Walckenaer, _Mémoires touchant la vie et les +écrits de madame de Sévigné_.] + +Les Mémoires du temps ont retenu les premiers bégaiements du coeur du +jeune monarque, et nous savons les moindres détails de ses premières +inclinations, badinages galants et enfantins, sans portée et sans +conséquence. Tour à tour il sembla s'attacher à la duchesse de +Châtillon, à Élisabeth de Ternau et enfin à Olympia Mancini, une des +trop nombreuses nièces du cardinal Mazarin, et qui avait été la compagne +de ses premiers jeux. Olympia, dangereuse Italienne, «âme et visage +noirs,» fut mariée au duc de Soissons. On la retrouve à la tête de +toutes les cabales organisées pour perdre Madame. + +Une fille d'atours de la reine-mère, mademoiselle de La Mothe +d'Argencourt, inspira à Louis XIV sa première passion sérieuse. + +Cette jeune fille, que quelques mémoires nous peignent comme n'étant ni +fort belle ni très-spirituelle, était en réalité d'une éclatante beauté. +Elle avait de merveilleux cheveux blonds d'une richesse extrême, de +grands yeux bleus pleins de feu, et, par une singularité piquante qui +donnait quelque chose de saisissant à sa physionomie, des sourcils d'un +noir d'ébène admirablement arqués. Avec cela une peau éblouissante de +blancheur, des traits fins et réguliers, et «une taille à tenir dans une +bague.» + +Bientôt l'amour du jeune roi ne fut un secret pour personne. C'était son +premier amour; ses regards, ses gestes, ses moindres actions le +trahissaient, malgré toute sa naïve dissimulation, en dépit de toute la +diplomatie si gauche et si charmante de son adolescence. + +Il recherchait avec empressement tous les moyens de se rencontrer avec +son amie, savait trouver des prétextes qu'il croyait habiles, et +paraissait transporté de voir sa passion payée du plus tendre retour. + +Mais Mazarin et la reine-mère, jaloux du pouvoir que leur laissait le +jeune roi, veillaient avec sollicitude. Ils comprirent le danger. Une +maîtresse pouvait prendre une terrible influence sur le royal +adolescent; d'ailleurs ils entrevoyaient dans l'ombre toute la famille +de mademoiselle d'Argencourt, impatiente de profiter de l'ascendant de +la jeune favorite. + +Anne d'Autriche résolut d'éloigner son fils. Louis était fort dévot; +elle éveilla les susceptibilités de sa conscience, l'effraya de +l'horrible péché qu'il allait commettre, et finit par le décider à fuir +le danger. L'amant désolé de la belle d'Argencourt quitta donc +Saint-Germain, et se réfugia à Vincennes près du cardinal Mazarin. + +Cette éclipse du roi déconcerta si fort les belles espérances caressées +par les parents de la jeune personne, «que madame d'Argencourt, qui +croyait tout perdu, alla jusqu'à faire avertir la reine, que si elle le +désirait elle consentirait aux relations de Louis et de sa fille, et +cela sans condition.» Anne d'Autriche refusa cette offre obligeante. + +Le jeune roi, arrivé à Vincennes, s'était mis en retraite sous la +direction d'un confesseur choisi par le cardinal. Quinze jours durant, +il pria, pleura, jeûna, se mortifia, se confessa, communia, et enfin se +croyant complétement guéri, ou tout au moins en bonne voie de guérison, +il revint à la cour. Il se défiait pourtant encore de son coeur, et, +pour ne pas s'exposer à une rechute, il mit tous ses soins à éviter +autant que possible sa charmante amie. + +Cette affectation même à la fuir convainquit mademoiselle d'Argencourt +qu'elle était toujours aimée, et, en fille bien instruite, elle fit +naître cette occasion que redoutait le roi. L'occasion vint; la rechute +fut complète. + +En se trouvant près de celle qu'il aimait, Louis oublia toutes les +remontrances maternelles, les pieuses exhortations de son directeur, les +belles résolutions s'envolèrent: il se troubla, balbutia, rougit, et +pour dissimuler sa rougeur, sans doute, cacha son front dans les belles +mains de son amie. + +Anne d'Autriche, à son tour, perdit tout espoir; elle avait lu dans les +yeux de son fils une passion si grande, une résolution si énergique, +que, renonçant à entraver cet amour, elle ne songea plus qu'à en tirer +tout le parti possible et à s'arranger avec la grandeur future de cette +favorite. + +Malheureusement pour mademoiselle d'Argencourt, Mazarin n'avait pas dit +son dernier mot. Beaucoup moins convaincu que la reine mère de +l'efficacité d'une retraite, il avait cherché quelque autre moyen plus +humain pour rompre ce grand amour, et il n'avait pas tardé à trouver. + +Le cardinal, tandis que Louis était à Vincennes, avait mis en campagne +trois ou quatre de ses plus habiles espions, et le résultat de cette +enquête avait été de lui apprendre que mademoiselle d'Argencourt n'en +était pas à faire ses premières armes. Un amant la vengeait de la +timidité du royal néophyte, et, pour trouver la force de résister à la +passion du roi, elle retrempait sa vertu entre les bras de Chamarante, +le plus bel homme de la cour. Elle poussait même l'imprudence jusqu'à +écrire les lettres les plus passionnées à ce favori de son coeur. + +Fort de cette découverte, Mazarin manda le beau Chamarante, et lui fit +comprendre qu'il donnerait un bon prix de cette correspondance +amoureuse. Chamarante eut la lâcheté de trahir celle qui l'avait aimé, +et, moyennant finance, la tendre prose de mademoiselle d'Argencourt +passa aux mains du ministre. + +Ces doux billets, le cardinal les avait précieusement conservés. Voyant +que désormais le roi, emporté par la passion, n'écouterait aucune +remontrance, il lui demanda un entretien. + +Louis s'attendait à de longues exhortations, à une explication presque +orageuse et, conseillé par sa charmante maîtresse, il s'était muni de +tout son courage pour résister ouvertement et déclarer qu'il entendait +être le maître. Peine perdue! le ministre parut. Calme et presque +souriant, il ne dit pas un mot de mademoiselle d'Argencourt. Seulement, +après quelques banalités générales sur la perfidie des femmes et sur le +malheur des souverains qui sont si rarement aimés pour eux-mêmes, il +tira de son sein les fameuses lettres, et les présentant au roi: + +--Que Votre Majesté, dit-il, daigne prendre la peine de lire cette +correspondance, elle lui en apprendra plus que je ne saurais lui en +dire. + +Les preuves étaient accablantes, le doute n'était pas possible: Louis +fut accablé, son orgueil naissant recevait là un rude choc. Il pleura de +dépit et de rage, mais il eut la force de dissimuler sa colère. Il ne +témoigna plus qu'un dédain glacial à sa perfide et refusa d'avoir avec +elle aucune explication. + +Déchue de ses espérances, outrée de la conduite de Chamarante, brouillée +avec sa famille, qui lui reprochait bien moins son amant que sa +maladresse, mademoiselle d'Argencourt ne songea plus qu'à chercher une +consolation. Elle s'éprit d'une passion folle pour le marquis de +Richelieu. + +Cette liaison fit tant de bruit et de scandale que la marquise de +Richelieu vint se jeter aux pieds de la reine-mère pour la conjurer +d'éloigner mademoiselle d'Argencourt, et que l'on conseilla l'air du +cloître à la trop sensible jeune fille. + +Elle se réfugia dans un de ces charmants couvents où les grandes dames +dépitées allaient alors passer leurs accès de dévotion. Elle s'y trouva +si bien qu'elle n'en voulut plus sortir et y passa sa vie, sans jamais +cependant prononcer ses voeux. Plus tard Louis XIV paya pour elle une +dot de vingt mille écus. + +Refroidi par ce premier naufrage, le jeune roi hésitait à se rembarquer +sur le fleuve du Tendre, lorsqu'il tomba aux mains de madame de +Beauvais, la femme de chambre favorite d'Anne d'Autriche. + +La Beauvais, pour parler comme les Mémoires, avait depuis longtemps déjà +doublé le cap de la quarantaine lorsqu'elle mit son expérience au +service de Louis. + +Laide, borgne, ridée comme pomme en avril, l'affreuse vieille avait +depuis plusieurs années jeté son dévolu sur le jeune roi. Elle guettait +l'âge de sa puberté, sachant bien qu'alors le tempérament parle plus +haut que le coeur, décidée à profiter de la première surprise et à en +tirer parti pour l'élévation de sa famille. Son plan réussit à +merveille. + +La flamme de l'oeil unique de la Beauvais alluma les sens du royal +jouvenceau, et bientôt il n'eut plus rien à lui refuser. Mais +l'enivrement fut de courte durée. Adresse et séductions échouèrent, +l'élève s'échappa tout fier de son expérience nouvelle, impatient d'en +tirer parti. + +Les bons offices de la Beauvais eurent cependant leur récompense, on lui +fit don de la seigneurie de Chantilly, et sa famille fut toujours +protégée[7]. «Le roi, dit l'abbé de Choisi, ne perdit pas la mémoire de +l'autel de ses premiers sacrifices.» + +[Note 7: Saint-Simon, _Mém_., t. 1.] + +La Beauvais continua jusqu'à sa mort de rester à la cour, et on lit dans +les Mémoires de la princesse Palatine: «J'ai vu encore cette vieille +créature de Beauvais; elle a vécu quelques années depuis que je suis en +France. C'est elle qui, la première apprit au feu roi ce qu'il a si bien +pratiqué auprès des femmes. Cette affreuse borgne s'entendait fort bien +à faire des élèves.» + +Tout frais émancipé après ce premier amour borgne, le jeune Louis n'osa +pas tout d'abord s'adresser aux grandes dames qui formaient la cour +d'Anne d'Autriche. Peut-être était-il retenu par la crainte de sa mère, +peut-être ne savait-il pas encore qu'un roi trouve bien rarement des +cruelles. Au grand dépit de toutes celles qui si volontiers eussent +accepté le mouchoir, il se contentait d'égarer son coeur dans les +cuisines et dans les antichambres. + +«Le feu roi, dit la Palatine, a été très galant assurément, mais il est +allé souvent plus loin que la débauche. Tout lui était bon en sa +jeunesse: paysannes, filles de jardinier, servantes, femmes de chambre, +pourvu qu'elles fissent semblant de l'aimer.» + +Beaucoup faisaient semblant, et les passions du jeune roi s'en +arrangeaient à merveille. Il ne résulta rien de toutes ces liaisons +obscures, rien qu'un enfant, une fille qui était, assure Saint-Simon, +son portrait vivant. Il l'avait eue d'une jeune et fraîche jardinière de +Saint-Germain. L'obscurité de la mère empêcha le roi de reconnaître +l'enfant, mais il assura son avenir et la maria honorablement. + +Nous sommes ici à l'époque des fredaines amoureuses du grand roi. +Saint-Germain était le théâtre de ses exploits. À chaque instant il +échappait à la surveillance de sa mère, et madame de Navailles, préposée +à la garde de la vertu fragile des filles d'honneur, avait toutes les +peines du monde à empêcher le loup de faire invasion dans la bergerie. + +Il était temps cependant qu'un amour noble et élevé vînt mettre un terme +à ces emportements de jeunesse et arrêter Louis sur la pente glissante +de la débauche vulgaire: une des nièces du cardinal Mazarin se trouva là +fort à propos pour accomplir cette oeuvre. + +Marie Mancini, qui n'était qu'un enfant lorsque déjà le roi courtisait +sa soeur Olympia, était sortie du couvent et avait fait son apparition à +la cour depuis un an environ. + +C'était lorsqu'elle arriva se joindre à l'escadron des nièces du +cardinal, des Mazarines, comme on disait alors, «une grande fille +maigre, avec de longs bras rouges, un long cou, un teint brun et jaune, +une grande bouche, mais de belles dents et de grands yeux noirs, beaux +et pleins de feu.» Louis, bien qu'il préférât Marie à son autre soeur +Hortense, une des plus belles personnes de son temps, fit fort peu +d'attention à la nouvelle venue, et la regarda à peine. + +Plusieurs mois seulement après, un entretien que le roi eut avec Marie +commença le charme. Ces quelques mois, il est vrai, avaient profité à +la jeune fille: elle avait gagné l'embonpoint qui lui manquait, sa +taille gauche s'était assouplie, son teint s'était coloré, enfin ses +grands yeux noirs, profonds et passionnés, donnaient un rare et +singulier attrait à sa physionomie. + +Elle regagnait d'ailleurs du côté de l'esprit ce qui lui manquait en +beauté. Vive, spirituelle, railleuse, sa conversation brillante éblouit +le roi, très-flatté en secret du soin que prenait de lui plaire une +personne si accomplie. + +Aussi hardie qu'ambitieuse, Marie profita en fille habile de ses +premiers avantages, chaque jour plus avant elle enfonçait le trait dans +le coeur de Louis, et bientôt il en vint à ne pouvoir plus se passer +d'elle. + +Prévoyant avec une perspicacité rare à son âge que la timidité d'un +prince à peine sorti de tutelle, était ce qu'elle avait le plus à +redouter, elle ne négligeait aucun moyen pour exalter le courage de +Louis et faire passer dans son âme un peu de cette audace aventureuse +qui animait la sienne. + +Dans les longues après-midi qu'il passait à ses genoux, elle lui lisait +des poésies passionnées ou des romans de chevalerie aux merveilleux +exploits, agissant ainsi tout à la fois sur son imagination et sur son +coeur. + +Mais déjà son ascendant était immense. Puisant dans la violence de son +amour une hardiesse qui lui eût semblé impossible quelques mois +auparavant, Louis osa aimer Marie Mancini à la face de la cour, sous les +yeux de sa mère et du cardinal Mazarin. + +Alors, il lui accordait une préférence marquée; au bal c'est à elle la +première qu'il offrait toujours la main; il affectait de s'entretenir +tout bas avec elle, il la consultait sur tous ses projets, même sur les +affaires de l'État. Enfin pour passer seul avec elle, ne fût-ce qu'une +minute, il n'est pas de prétextes et d'expédients qu'il n'employât. + +Un jour Marie Mancini sortait de chez la reine-mère, elle était seule +dans son carrosse, «Louis monta sur le siége et lui servit de cocher +jusqu'à ce que la voiture ne fût plus en vue; alors il y entra et vint +se placer à côté d'elle.» + +La cour s'agitait, l'Europe s'était émue. Une favorite pouvait inaugurer +une politique nouvelle, et nul ne doutait que Marie Mancini ne fût +bientôt maîtresse déclarée du roi. Mais l'ambitieuse visait bien autre +chose. Elle rêvait un mariage et le titre de reine. + +Ce projet n'était pas une chimère. «Cette sombre Italienne, aux grands +yeux flamboyants avec un esprit infernal et l'énergie du bas peuple de +Rome, avait un instant enveloppé le froid Louis XIV d'un tourbillon de +passion.» Il était bien à elle corps et âme. + +Bientôt on parla tout bas à la cour de la possibilité de cette union, +mais non si bas que l'écho de ces propos ne vînt aux oreilles d'Anne +d'Autriche. Elle fut saisie d'effroi. Un instant elle crut que Mazarin, +ébloui par cette perspective de placer une de ses nièces sur le trône, +était d'accord avec sa nièce, et dans son horreur «d'un mariage aussi +monstrueux,» elle fit rédiger une protestation. + +Plutôt que de souffrir une pareille infamie, disait-elle, je ferais un +appel à la noblesse, j'armerais mon second fils contre son frère, et +moi-même, à la tête de l'armée, je marcherais contre le roi. + +Mais cette protestation était inutile. La reine-mère suspectait à tort +les intentions du cardinal. Le ministre ne rêvait qu'une chose, +l'alliance espagnole; et tandis qu'on l'accusait de traîner en longueur +les dernières formalités du mariage de Louis XIV avec une princesse de +Savoie, des agents habiles négociaient à Madrid et obtenaient du cabinet +de l'Escurial la paix et la main de l'infante. + +Pressé par son amante, le jeune roi avait osé déclarer au cardinal qu'il +était résolu à faire mademoiselle Mancini reine de France. + +--Moi vivant, avait répondu le ministre, jamais ce mariage n'aura lieu; +je poignarderais plutôt ma nièce de ma propre main. + +Ce qui diminue peut-être un peu le mérite du cardinal, c'est que depuis +longtemps il avait pénétré l'ingratitude de sa nièce. Marie n'avait en +effet usé de son ascendant que pour tâcher de perdre Mazarin, à qui elle +devait tout, dans l'esprit du roi. + +Et pourtant le moment approchait où Louis XIV allait avoir à prendre un +parti. On avait rompu les projets de mariage avec la princesse de +Savoie, et l'Espagne se décidait à offrir son infante. L'amour du roi +pour Marie paraissait désormais le seul obstacle sérieux, et toute la +cour suivait avec anxiété les phases diverses de cette grande passion, +qui donnait aux combinaisons politiques d'ordinaire si froides tout +l'intérêt d'un drame. + +Qui l'emporterait dans le coeur du jeune prince, de la raison d'État ou +de l'amour? Hélas! le parti de la sagesse eut raison. + +Marie Mancini reçut l'ordre de quitter la cour et d'aller attendre à la +Rochelle et au Brouage la fin des négociations avec l'Espagne. Louis XIV +n'osa pas s'opposer au départ de son amie. + +Les adieux des deux amants furent déchirants. Louis tout en pleurs +conduisit son amie jusqu'au carrosse qui devait l'emmener bien loin de +lui, et c'est alors que la jeune fille lui adressa ces paroles si +souvent citées:--«Vous êtes roi, vous pleurez, et je pars!...» + +À ces mots les larmes du roi redoublèrent, mais il n'osa pas révoquer +l'ordre qu'avait donné le cardinal. Marie eût résisté, Louis céda. + +Les deux amants n'eurent plus qu'une entrevue avant le mariage du roi. +Comme la cour se rendait à Bordeaux pour attendre la fin des +négociations, Marie Mancini eut la permission de venir saluer la +reine-mère à son passage à Saint-Jean-d'Angely. C'était le seul moyen +d'empêcher le roi de se détourner de son chemin pour aller voir son amie +et d'éviter un scandale. + +Cette entrevue raviva les espérances de l'orgueilleuse jeune fille et +exalta si bien l'amour du roi que Mazarin, sérieusement inquiet, écrivit +au roi pour le menacer de quitter la France avec ses nièces: «Aucune +puissance humaine, disait-il, ne saurait m'ôter la libre disposition que +Dieu et les lois m'ont donnée sur ma famille.» + +Cette lettre du cardinal peint Marie sous les couleurs les plus sombres, +il la traite d'extravagante, d'ingrate, d'ambitieuse, incapable d'aimer +personne. + +«Songez, je vous prie, écrivait-il au roi, s'il y a au monde un homme +plus malheureux que moi, qui, après m'être appliqué avec ardeur à +procurer par toutes les voies les plus pénibles, la gloire de vos armes, +le repos de vos peuples et le bien de votre État, ai le déplaisir de +voir qu'une personne qui m'appartient est sur le point de renverser tout +et de causer votre ruine!...[8]» + +[Note 8: _Correspondance de Mazarin_, t. 1, p. 179, 202.] + +Ces lettres ne servirent qu'à irriter la passion du roi. Les obstacles +semblaient exalter son courage et l'affermir dans ses résolutions. Il +menaçait de rompre les négociations avec l'Espagne, si avancées qu'elles +fussent, et d'épouser, envers et contre tous, celle qui l'aimait et qui +seule, disait-il, pouvait assurer le bonheur de sa vie, lorsque la jeune +fille prit une résolution aussi héroïque qu'inattendue et trancha +d'elle-même les difficultés de la situation. + +Marie Mancini eut le courage de s'arracher à son beau rêve; elle cessa +toute correspondance avec le roi et annonça qu'elle était décidée à ne +le revoir jamais. «Action telle, écrit Mazarin, qui peut-être par ses +intimidations avait contribué à la résolution de Marie, action telle +qu'il eût été malaisé d'en attendre une semblable, d'une personne de +quarante ans qui eût été nourrie toute sa vie avec des philosophes.» + +Ainsi se termina ce roman d'amour, épisode important de la vie de Louis +XIV.... Avec «moins de _bons sens précoce_, de sagesse et de politique,» +il eût épousé Marie Mancini; et alors que de malheurs épargnés, à la +France[9]! + +[Note 9: Le mariage de Louis XIV avec l'Infante donnait à la +couronne de France ces fameux droits à la succession d'Espagne dont la +poursuite coûta tant d'or et tant de sang, un des faits les plus +désastreux de ce règne si fécond en désastres.] + +Abandonné à ses propres forces, le jeune roi ne résista plus et, le 9 +juin 1660, on célébra, à Saint-Jean-de-Luz, son mariage avec l'infante +d'Espagne Marie-Thérèse. Après douze jours d'une marche triomphale à +travers la France, le royal couple fit son entrée à Paris au milieu des +acclamations d'un peuple qui dans cette union ne voyait que l'assurance +d'une paix durable. + +Marie-Thérèse avait du premier jour déplu au roi, elle était petite, +replète, fort rouge, presque naine, et la passion admirative qu'elle eut +toute sa vie pour son mari ne fut jamais payée de retour. + +Louis XIV n'eut même pas pour elle les égards qu'il devait à sa femme +légitime, à la reine. Presque au lendemain des noces, il déserta son +salon pour aller chercher ailleurs de galantes distractions. + +Lorsque plus tard la reine, entourée des maîtresses au milieu desquelles +vivait le roi de France comme Bajazet dans son sérail, osa élever la +voix et se plaindre de l'indignité de ces relations de chaque jour, le +roi lui répondit aigrement: + +--De quoi vous plaignez-vous, madame, n'ai-je pas toujours partagé votre +lit? + +Après comme avant le mariage, la question restait la même: quelle serait +la reine de fait? d'où soufflerait désormais la faveur? On était fort +indécis, et les courtisans les plus habiles s'abstenaient, ne sachant de +quel côté encore tourner leurs adorations. + +Le salon favori du roi était alors celui de la comtesse de Soissons, +cette même Olympia Mancini, l'une des inclinations enfantines de Louis. +Il était fort assidu chez elle, et les plus médisants assuraient que la +comtesse, pour s'attacher le prince, n'avait pas reculé devant +l'adultère. + +Nulle influence ne pouvait être plus fâcheuse que celle de madame de +Soissons, et cependant le roi semblait chaque jour s'attacher davantage +à elle, lorsque l'arrivée d'Henriette d'Angleterre vint rendre inutiles +toutes les séductions d'Olympia. Dès lors le charme fut rompu, le roi ne +garda plus rien de son ancien faible pour la comtesse, et même il +chargea de Vardes, son favori, de l'en débarrasser en se déclarant son +galant. + +Henriette d'Angleterre, dont l'arrivée à la cour de France marque +l'aurore d'une ère nouvelle, était fille de la charmante et trop galante +Henriette de France, et de Charles Ier, ce prince infortuné qui expia +si cruellement ses fautes sur l'échafaud. + +Nulle vie ne fut plus terriblement agitée que la sienne. Elle était le +gage de la dernière réconciliation de Charles Ier fugitif et de sa +trop infidèle épouse. «Née d'une larme et d'un baiser d'adieu,» elle +vint au monde au milieu des horreurs d'un siége, sous le canon de +l'ennemi. + +L'épouse de Charles Ier eut le bonheur d'échapper aux puritains, elle +s'enfuit entraînant ses enfants, appuyée sur le bras de son amant, ce +bel Anglais qu'elle épousa plus tard. + +Les fugitifs purent gagner la France, ils y trouvèrent un asile, mais +non du pain; ils avaient un appartement au Louvre, mais l'hiver ils +manquaient de bois et restaient au lit faute de feu. + +La petite Henriette avait cinq ans lorsque son père fut décapité en +Angleterre. Nul alors ne se souciait d'elle. On la laissait aux mains +des femmes de chambre. Elle avait sous les yeux de déplorables exemples, +le ménage illégitime et sans cesse troublé par des querelles de sa mère +et de son amant. Personne près d'elle pour éveiller en ce jeune coeur le +sens moral. + +Plus tard, elle fut mise au couvent mondain de Chaillot, dirigé par +mademoiselle de La Fayette, cet asile aimable «dont le galant parloir +était un foyer d'intrigues politiques.» + +Rien n'annonçait encore ce qu'elle serait à dix-huit ans; elle était +maigre et n'avait d'autre attrait qu'une grâce sauvage que l'on ne +comprenait guère alors. + +Louis XIV la voyait quelquefois, les jours où on l'amenait à la cour +pour essayer de la distraire un peu, mais il n'avait pour elle aucun +penchant. + +--J'ai peu d'appétit, disait-il, pour les petits os des saints +innocents. + +Mot cruel, bien digne, de ce prodigieux égoïste. + +Henriette, suivit en Angleterre son frère Charles II, le jour où un +serment qu'il ne tint guère lui rendit le trône de ses aïeux, et elle +commençait à faire le charme de la cour d'Angleterre, lorsque, son +mariage avec Monsieur, frère de Louis XIV, fut décidé. + +Les passions qu'elle devait inspirer commencèrent sur le vaisseau même +qui l'amenait en France; pour elle, Buckingham, ce fils séduisant de +l'amant d'Anne d'Autriche, et l'amiral faillirent mettre l'épée à la +main. On eut une tempête horrible, et la frêle et souffrante Henriette, +cette ombre d'une ombre, cette fleur sortie du tombeau, faillit mourir. + +Enfin, on la maria, et de ce jour datèrent ses plus cruels malheurs. + +Monsieur était bien fait pour inspirer à une femme la répulsion et +l'horreur instinctive qu'Henriette ressentit pour lui. + +Élevé en jupons jusqu'à l'âge de dix-sept ans, Monsieur était une +véritable fille, dans toutes les acceptions de ce mot. Il passait toutes +ses journées à se parer et à se farder, avec trois ou quatre favoris +«qui partageaient ses goûts, ou faisaient semblant pour lui plaire.» + +Dès le lendemain les querelles les plus immorales divisèrent, ce ménage. +Monsieur était jaloux de sa femme. Mais jaloux, entendons-nous, non +parce qu'elle pouvait avoir des amants, mais parce qu'il craignait +qu'elle ne lui enlevât le coeur de quelqu'un de ses favoris. + +L'amour du roi pour Madame vint bientôt envenimer ces querelles et leur +donner un éclat étrangement scandaleux. + +Louis XIV s'éprit d'une passion violente pour l'épouse de son frère, +pour cette femme charmante qu'il avait tant méprisée enfant, et il garda +si peu de mesure que toute l'Europe en fut bientôt informée, et que tout +bas, à la cour, on murmura ce mot terrible: Inceste. + +Madame, il faut le dire, était digne de tous les amours, de toutes les +adorations. Frêle et pâle, elle ressemblait à son père, le décapité; sa +langueur maladive avait des grâces indicibles; un feu terrible, le feu +de la fièvre éclatait dans ses grands yeux; enfin elle avait en elle cet +attrait irrésistible de ceux qui ne doivent pas vivre. + +Mais son âme avait une grandeur instinctive, une naïve générosité que la +dépravation des deux cours les plus licencieuses de l'Europe ne put lui +faire perdre. Dévouée jusqu'à la plus absolue abnégation, elle se +sacrifia toujours pour ceux qu'elle aimait, et l'idée d'être utile à son +frère qui avait besoin du secours de la France contribua sans nul doute +à lui faire supporter les terribles assiduités de Louis XIV. + +Il n'y a qu'une voix sur madame Henriette, tous l'aiment, tous +l'admirent, et les nobles amitiés qu'elle inspira la défendront toujours +et l'absoudront en quelque sorte des graves accusations qui pèsent sur +elle. + +Elle aima et ne sut pas toujours se défendre, elle-même l'avoue dans ses +courageux Mémoires, qu'il faut longtemps étudier pour les comprendre, +parce qu'ils ne disent rien, et cependant laissent tout deviner. + +La cour était à Fontainebleau, lorsqu'éclata l'amour de Louis XIV pour +sa belle-soeur. Le roi avait trouvé d'excellentes raisons pour laisser +de côté ce que l'étiquette avait de plus gênant, et chaque jour, isolé +par le respect, il pouvait se trouver seul avec madame Henriette. + +C'étaient alors de longues promenades solitaires sous les ombrages les +plus mystérieux de la forêt, promenades qui souvent duraient jusqu'au +jour, et de longs tête à tête, que les fêtes de chaque jour ne pouvaient +interrompre. + +L'ascendant de Madame sur Louis XIV fut très-grand et très-réel, la +passion que le roi ressentait pour elle, souvent contrariée, eut des +intermittences, mais ne se démentit jamais, même aux jours de brouilles +les plus graves, et par trois fois Henriette ressaisit une influence +qu'elle eût pu toujours conserver, si elle l'eût voulu. + +Il serait imprudent de soulever le voile transparent qu'on est convenu +de jeter sur les relations de Madame et du roi de France, les chroniques +n'ont que des insinuations et les Mémoires n'osent se prononcer. + +Mais ce n'est pas au roi que doit revenir l'honneur de la demi-obscurité +qui entoure ces amours. La pudeur, la honte et la morale étaient +étrangères à Louis XIV. Et si fantaisie lui en eût pris, l'homme qui +glorifia l'adultère eût également, et avec le même succès, glorifié +l'inceste. + + + + +III + +MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE. + + +Si puissante que fût l'autorité de Louis XIV, elle ne pouvait arrêter +les fâcheuses interprétations que l'on donnait aux assiduités du roi +près de la femme de son frère. On trouvait cette préférence marquée un +peu bien scandaleuse pour un fils aîné de l'Église, qui venait d'établir +un conseil de conscience, _ad majorem Dei gloriam_. + +La reine mère, admirablement renseignée sur les moindres faits et gestes +du roi, voyait avec effroi grandir chaque jour l'influence de Madame, +qui déjà la reléguait au second plan. «Elle avait volontiers passé à son +fils des souillons, des filles de chambre, voire une négresse,» elle ne +voulut pas lui passer Henriette. + +Elle fit tant et si bien qu'elle rendit jaloux Monsieur qui n'y songeait +guère; elle lui fit représenter par un de ses favoris qu'en cette +circonstance, comme toujours, il était le plastron de son frère et +Monsieur poussa les hauts cris. Anne d'Autriche fit chorus, et le roi ne +sut plus auquel entendre. + +Louis XIV n'était pas encore si absolu qu'il le devint, le scandale lui +fit peur. + +D'un côté il redoutait la colère de sa mère, pour laquelle il avait +toujours eu la plus grande déférence, de l'autre l'explosion de la +douleur de la reine, sa femme, qu'une indiscrétion pouvait instruire de +tout. Marie-Thérèse était alors enceinte, et un chagrin violent pouvait +assurément «lui faire manquer son dauphin.» Enfin, et par-dessus tout, +il craignit qu'une intimité si publique, avec une femme d'un esprit +supérieur, et Madame avait cette réputation, ne le fit soupçonner de +faiblesse et ne donnât à penser qu'il pouvait, lui, le roi, recevoir des +inspirations et se laisser conduire. + +Madame Henriette, pour sa part, était épouvantée de tout ce bruit, de +tout ce déchaînement de calomnies--ou de médisances. Elle eût rompu +brusquement, sans cette conviction, qui influa si tristement sur toute +sa vie, que son ascendant sur Louis XIV pouvait être à son frère Charles +II de la plus grande utilité. + +Toutes ces considérations décidèrent Louis et Henriette, non à rompre, +ce qui paraissait impossible au roi, mais à se contraindre et à +dissimuler. + +Il fut convenu entre eux que le roi feindrait une grande passion pour +une des filles de Madame, et que Madame semblerait fort irritée d'avoir +été si longtemps dupe de prévenances qui, en réalité, s'adressaient à +une autre. + +Henriette se chargea de trouver elle-même l'écran derrière lequel +s'abriteraient ses relations, et après mûre réflexion, elle choisit +celle de ses demoiselles d'honneur qui lui sembla la moins jolie et la +plus insignifiante, et la désigna à l'attention du roi. + +Cette jeune fille dont le maintien modeste, la timidité et le caractère +effacé rassuraient si complètement Madame qu'elle consentit à lui prêter +le rôle de rivale, était mademoiselle de La Vallière. + +Françoise-Louise de La Baume Le Blanc de La Vallière appartenait à une +famille d'une mince noblesse. Elle était née en Touraine, dans les +premiers jours du mois d'août 1644. Fort jeune encore, elle perdit son +père; et sa mère, qui se remaria trois fois, avait épousé en dernier +lieu Jacques de Courtavel, marquis de Saint-Rémy, premier maître d'hôtel +de Monsieur. + +La jeunesse de Louise s'écoula paisible au château de Blois, à la cour +bourgeoise et un peu triste de Gaston d'Orléans, ce traître de toutes +les conspirations du règne de Louis XIII. C'est là que, pour la première +fois, mademoiselle de La Vallière aperçut le roi, à un voyage de la +cour. Son amour pour Louis XIV date peut-être de cette époque. + +Pauvre, vertueuse, «elle n'avait pas grandes chances de trouver un bon +établissement[10]» et s'estima fort heureuse d'être admise au nombre +des filles d'honneur de Madame dont on formait alors la maison. Elle +avait été présentée et recommandée par madame de Choisy. + +[Note 10: Selon l'auteur des _Mémoires de madame de Maintenon_, «La +Vallière, pendant son séjour à la cour de Gaston, avait agréé la main +d'un gentilhomme de Normandie, auquel elle avait inspiré une passion +sérieuse. Plus tard, à son retour de l'armée, cet officier, ignorant +tout ce qui s'était passé en son absence, se rend chez Madame, demande +en vain La Vallière, court à l'hôtel qu'elle occupait, ne comprend rien +à ce qu'il voit, ne peut parvenir jusqu'à elle, sort la rage dans le +coeur. Un ami lui apprend, la vérité sans ménagement.--Tout est perdu +pour moi, s'écrie cet amant malheureux; et il se perce de son épée. +Celle qu'il avait tant aimée le pleura.»] + +Son arrivée à la cour n'avait pas fait sensation. «Son peu de fortune +lui interdisait les toilettes qui attirent l'attention,» et sa beauté +était de celles qui restent inaperçues jusqu'au moment où quelque +circonstance fortuite vient les mettre dans le jour qui leur est +favorable. + +Les nombreux portraits qui nous restent de mademoiselle de La Vallière +sont loin de nous donner une juste idée du genre de beauté, ou plutôt de +charme qui lui était propre. + +Il faut, pour bien se la représenter, se livrer à un travail qui a une +certaine analogie avec les jeux de patience que l'on met aux mains des +enfants. Il faut, en s'aidant des trois ou quatre bons portraits que +nous avons d'elle, rassembler les mille traits épars ça et là dans les +chroniques, les comparer, les essayer, les ajuster enfin, jusqu'à ce que +l'on obtienne un ensemble satisfaisant. + +Une grâce pudique et ingénue, une modestie naïve, un grand air de vertu +instinctive, étaient le suprême attrait de mademoiselle de La Vallière, +et tempéraient à propos ce que sa nonchalance maladive pouvait avoir de +passionné. + +En elle, point de trait saisissant et vif, mais un ensemble ravissant. +Rien de tranché, des nuances. + +Les reflets argentés de ses beaux cheveux blonds, la transparence nacrée +de son teint éblouissant de blancheur, la suave expression de son +regard, d'un bleu céleste, étaient les parties essentielles de sa +beauté. Sa voix était douce et pénétrante, pleine de caresses, elle +vibrait encore dans l'âme, longtemps après qu'on l'avait entendue. + +Enfin «sa boiterie» même donnait à sa démarche une certaine grâce +pudiquement effarouchée, qui était un attrait de plus. + +«Elle était aimable, écrit madame de Motteville, et sa beauté avait de +grands agréments par l'éclat de la blancheur et l'incarnat de son teint, +par le bleu de ses yeux qui avaient beaucoup de douceur et par la beauté +de ses cheveux argentés qui augmentait celle de son visage.» + +L'abbé de Choisy, qui avait passé son enfance avec mademoiselle de La +Vallière, esquisse d'un trait de plume cette douce et sympathique +figure. + +«Ce n'était pas, dit-il, une de ces beautés toutes parfaites qu'on +admire souvent sans les aimer; elle était fort aimable; et ce vers de La +Fontaine, + + «Et la grâce, plus belle, encor que la beauté, + +semble avoir été fait pour elle. Elle avait le teint beau, les cheveux +blonds, le sourire agréable, les yeux bleus, le regard si tendre et en +même temps si modeste, qu'elle gagnait le coeur et l'esprit au même +moment[11].» + +[Note 11: Un manuscrit français de la Bibliothèque de +Saint-Pétersbourg, dont il a été publié en France quelques fragments, +trace un portrait infiniment moins flatteur de mademoiselle de La +Vallière: «Cette fille est d'une taille médiocre et fort mince, elle +marche d'un méchant air à cause qu'elle boite. Elle est blonde, blanche, +marquée de la petite vérole; les yeux bruns, les regards languissants et +passionnés, et quelquefois aussi pleins de feu, de joie et d'esprit. La +bouche grande, assez vermeille, les dents pas belles, point de gorge, +les bras plats qui font mal juger du reste du corps.»] + +Mais il est un point sur lequel s'accordent tous les Mémoires, c'est +lorsqu'il est question du coeur et des grandes qualités de mademoiselle +de La Vallière. Aimable, bonne, généreuse, serviable, elle était dévouée +«jusqu'à la mort» à ses amis. Sa modestie d'ailleurs était si grande, +qu'elle ne songeait qu'à s'effacer et «que jamais elle ne blessa aucune +vanité.» + +Quel plus bel éloge peut-on faire d'une femme qui pendant sept ans fut +toute-puissante sur le coeur de Louis XIV! Elle eut des envieux +cependant, maintes fois on chercha à la renverser, mais aucun de ceux +qui cherchaient à lui nuire «n'eût pu trouver un prétexte raisonnable +d'être son ennemi.» + +Douée d'un jugement sain, d'un esprit solide, plus instruite que ne +l'étaient en général les femmes de la cour de Louis XIV, elle n'avait +pas cette verve médisante et moqueuse fort à la mode alors, aussi +l'accusait-on de manquer d'esprit. «Peu d'esprit, pas d'esprit du tout,» +dit en parlant d'elle l'abbé de Choisy; mais l'abbé veut sans doute ici +parler de l'esprit d'intrigue. C'est à peu près dans ce sens que madame +de La Fayette disait: «C'est une petite sotte qui n'a pas su profiter à +la cour de sa position.» + +La conversation de mademoiselle de La Vallière était fine et attachante. +«Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de feu,» telle est +l'opinion de Bussy. Le manuscrit de la bibliothèque de +Saint-Pétersbourg, dont j'ai parlé, ajoute: «Elle est gaie et causeuse, +elle pense et dit les choses fort plaisamment, et ses reparties sont +toujours très-vives, sans jamais être blessantes.» + +Enfin madame de Sévigné, qui avait le droit de parler d'esprit et qui +s'y connaissait, aimait fort celui de mademoiselle de La Vallière; dans +plusieurs de ses lettres elle cite de ses _mots_, et ce n'est jamais +sans ajouter: «Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute +la modestie que vous pourrez imaginer.» + +Telle était à dix-sept ans mademoiselle de La Vallière, lorsque Madame +eut l'idée de se servir d'elle pour détourner l'attention de la cour et +l'orage dont la menaçait la colère d'Anne d'Autriche. + +Fidèle aux conventions, Louis XIV, le soir même, s'arrêta devant +mademoiselle de La Vallière, qui se trouvait dans un des salons +d'attente de Madame; «il commença par lui dire des choses fort +obligeantes, et l'entretien continua à demi-voix.» Les compagnes de La +Vallière, mesdemoiselles Montalais et Tonnay-Charente, qui se trouvaient +là, s'étant retirées par respect, le roi laissa retomber la lourde +tapisserie qui masquait la porte, et ainsi «il resta seul au moins un +gros quart d'heure» avec la jeune fille. + +Lorsque La Vallière revint au salon, toute confuse de l'honneur inespéré +qu'avait daigné lui faire le roi, tous les yeux s'arrêtèrent sur elle +comme si son front qui rougissait sous les regards curieux eût pu +révéler quelque chose de la conversation royale. + +Plusieurs fois dans les jours qui suivirent, on remarqua des scènes +analogues. Le roi recherchait La Vallière avec un empressement marqué. +Au bal, dans les salons de Madame ou même de la reine, à la promenade, +il semblait prendre un grand plaisir à s'entretenir avec elle, et un +soir, à la suite d'une chasse, il fit pendant plus d'une lieue galoper +son cheval à la portière du carrosse où elle se trouvait. + +De toutes ces petites circonstances observées et réunies, on fit un gros +événement, et il parut clair que le roi avait du goût pour Louise de La +Vallière. + +Une indiscrétion des compagnes de la jeune fille d'honneur vint +confirmer ce bruit. Un soir, à la suite d'une fête, les demoiselles de +Madame s'étaient amusées à passer en revue les plus beaux cavaliers de +la cour. C'était l'heure des confidences, chacune avoua sa préférence +secrète. Le tour de La Vallière arriva. Elle se taisait; ses compagnes +la pressèrent. Elle leur dit alors que la seule présence du roi dans une +fête l'empêchait de s'apercevoir même de la présence des autres hommes. +Les moqueuses accablèrent Louise de leurs railleries.--Ainsi, +mademoiselle la dédaigneuse, il faut au moins être roi pour vous +plaire.--Hélas! soupira l'innocente, qui seule peut-être disait la +vérité; hélas! la couronne n'ajoute rien à l'éclat de sa personne, mais +elle diminue le danger et le rend moins redoutable: qui donc oserait +lever les yeux jusqu'au roi? + +N'était-ce pas un aveu? Ainsi du moins le prirent les jeunes filles, qui +s'en allèrent partout disant que La Vallière se mourait d'amour pour le +roi. Tout le monde ne le crut pas, mais tout le monde le répéta. + +Si bien qu'un soir, chez Madame, le bouffon Roquelaure,--il n'était pas +plaisant tous les jours!--prit La Vallière par le bras, et de force, +brutalement presque, la traîna jusque devant le roi. + +--«Je vous dénonce, Sire, criait-il, cette illustre aux yeux mourants; +elle ne sait aimer rien moins qu'un grand monarque.» + +Rougissante, éperdue, affolée de voir ainsi révélé et impitoyablement +raillé le secret de son coeur, abîmée dans sa honte, La Vallière +faillit s'évanouir; on fut obligé de la soutenir. + +«Le roi cependant la salua le plus civilement du monde et lui adressa +quelques paroles pleines de bonté.» + +Jusque-là Louis XIV ne s'écartait pas du plan convenu. + +Fidèle à son rôle, Madame se répandit en reproches contre La Vallière, +«cette petite hypocrite mielleuse,» et se plaignit amèrement de la +conduite du roi, qui, pour dissimuler une amourette avec une fille +d'honneur, ne craignait pas de compromettre la femme de son frère. + +«Comme il avait honte de venir voir cette fille chez moi sans me voir, +fait-on dire à Madame dans un pamphlet publié en Hollande[12], que fit +le roi? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour qu'il était +amoureux de moi, et dès qu'il voyait quelqu'un, il s'attachait à mon +oreille pour me dire des bagatelles; il me mettait souvent sur le +chapitre de sa belle en m'obligeant à lui dire les moindres choses; +comme j'étais aise de le divertir, je l'entretenais tant qu'il voulait.» + +[Note 12: Parmi cette masse de pamphlets, plus ou moins injurieux, +publiés à l'étranger, il en est qui certainement ont été écrits sous +l'inspiration de Louis XIV ou de ses ministres. De ce nombre sont deux +ou trois libelles contre Madame, fort injurieux quant à la forme, mais +qui au fond la disculpent de cette grave accusation d'avoir trop aimé +son beau-frère. Déjà avant «le grand roi,» on avait utilisé les +pamphlétaires à l'étranger.] + +Lorsqu'elle se plaignait ainsi de l'humiliante rivalité de La Vallière, +Madame était bien loin de se croire si près de la vérité. + +Après quelques caprices passagers, le coeur de Louis XIV était sur le +point de se fixer, au moins pour un certain temps. + +Il s'était vite dégoûté de mademoiselle de Lamothe-Houdancourt, que +n'avait pu défendre contre ses entreprises la duchesse de Navailles, +cette duègne infortunée des filles d'honneur, qui passait cependant ses +nuits et ses jours l'oeil au guet, l'oreille tendue, essayant en vain de +préserver de la dent du loup les trop tendres brebis confiées à sa +garde. + +Délaissée, mademoiselle d'Houdancourt épousa de rage le plus laid, le +plus bossu des ducs et pairs, M. de Ventadour. + +--«Tant mieux si elle aime celui-là, s'écria l'abbé de la Victoire, elle +en aimera bien un autre.» Elle en aima beaucoup d'autres. + +Le règne de la princesse de Monaco ne dura qu'une nuit, le temps à peine +de faire éclater la jalousie de Lauzun, son amant. Lauzun, qui +prétendait lutter avec le maître, s'avisa de fermer à double tour la +porte dérobée par où chaque soir la princesse se glissait chez le roi. +Le moment venu, plus de clef, impossible d'ouvrir, il y eut une scène +d'un haut comique à travers le trou d'une serrure. + +Au moment où nous sommes arrivés, le coeur du roi flottait fort indécis +entre trois femmes également remarquables: mademoiselle de Pons que la +comtesse de Soissons venait de lui jeter à la tête, Madame, et enfin +mademoiselle de La Vallière. + +L'humble fille d'honneur l'emporta. Roquelaure avait cru faire une +méchanceté atroce, il atteignit le roi dans la seule chose qu'il eût de +véritablement sensible, son amour-propre. + +La vanité de Louis fut délicieusement flattée de ce culte profond et +mystérieux dont il était l'objet, il eut un regard de bonté pour celle +qui se consumait d'amour n'osant lever les yeux jusqu'à lui. Trois ou +quatre entretiens achevèrent le charme. Louis XIV n'aimait pas l'esprit, +et la conversation douce et tendre de La Vallière le réduisit et +l'attacha. Bien que les grandes passions ne soient guère contagieuses, +les ardeurs contenues de cette âme brûlante «fondirent pour un moment +les glaces royales.» + +Une correspondance secrète s'établit entre les deux amants. Ils +échangèrent des vers assez pitoyables et une prose ponctuée de tendres +larmes. Dangeau et Benserade tenaient la plume pour le couple illustre. +Dangeau, choisi par Louis XIV pour exprimer ses sentiments, fut aussi +choisi par La Vallière pour être son interprète. L'illustre courtisan +fut ainsi le premier dans le secret. Il écrivait les lettres et les +réponses, réservant l'esprit pour le roi, donnant habilement la réplique +dans les lettres de La Vallière. Ce fut la source de sa faveur, et la +source ne tarit jamais. Il avait le département de la prose, Benserade +celui des vers. + +Plus tard, en un jour d'épanchement, La Vallière osa avouer au roi que +ces lettres si tendres avaient été écrites par un secrétaire.--«Et par +qui donc? demanda Louis XIV.--Par Dangeau et Benserade, Sire.» Le roi se +mit à rire aux éclats; puis, redevenu sérieux:--«Voilà, dit il, de bons +serviteurs, discrets et fidèles; s'ils faisaient vos lettres, ils +faisaient aussi les miennes, et jamais n'en n'ont soufflé mot.» + +Telle avait été la discrétion des confidents de Louis XIV,--discrétion +qu'explique un intérêt bien entendu,--que rien ne transpira de ses +premières relations. Les gens clairvoyants cependant, ceux qui +connaissaient à fond la carte de la cour, se doutaient de quelque chose. +Interrogeant chaque jour l'horizon de la faveur, ils invoquaient +l'étoile de mademoiselle de La Vallière qui se levait. + +Mais on n'avait que des doutes, les certitudes ne vinrent qu'après la +fête de Vaux. + +À cette époque il y avait deux puissances en France. Louis XIV et +Fouquet, le surintendant des finances. Fouquet était plus riche que le +roi, il puisait sans compter aux coffres de l'État et ne rendait compte +qu'autant qu'il le voulait bien. Non content de voler, il laissait voler +les autres. Le plus effroyable désordre régnait dans les finances. +Fouquet lui-même ne savait plus où en étaient les comptes. + +Le nom de Fouquet est resté le synonyme de générosité et de munificence; +au moins faisait-il un royal usage des millions qui restaient dans le +double fond de sa caisse. Autour de lui se groupait un peuple d'amis et +de flatteurs. Il avait plus de la moitié de la cour à sa solde, c'était +un formidable parti qu'il entretenait, si on lui eût donné du dévoûment +pour son argent. + +À côté des courtisans se pressait à la table du surintendant toute une +académie d'artistes et de gens de lettres, il les aidait à vivre ou même +les enrichissait les uns et les autres[13]. Pour un sonnet il donnait +une pension; pour moins, souvent. Scarron était inscrit pour douze cents +livres parce qu'il avait eu une très-belle femme, celle-là même qui +devint madame de Maintenon. + +[Note 13: _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine._] + +Le surintendant si riche adorait les femmes et il était payé d'un tendre +retour: + + «Jamais surintendant ne trouva de cruelles,» + +dit Boileau. Ce vers désignait Fouquet. Il avait chez lui un cabinet +tapissé des portraits de celles qui l'avaient aimé; le cabinet était +immense. Le coffret qui renfermait sa correspondance galante avait des +proportions analogues, il y avait là pour des millions de tendresses et +d'amour[14]! + +[Note 14: Courart, _Mém._, t. XLVIII.] + +À la tête de la police amoureuse et politique de Fouquet était madame +Duplessis-Bellièvre, une amie dévouée et un agent courageux[15]. Elle +achetait pour lui des secrets et des femmes, elle n'avait pas une minute +de repos. Pélisson, qui devint plus tard le panégyriste patenté de Louis +XIV, était comme son intendant. L'ancien parti de la Fronde tenait ses +grandes assises dans son salon, la cour nouvelle y accourait en masse, +il y avait fusion. + +[Note 15: Fouquet, _Défenses_, t. II.] + +Ce salon inquiétait Louis XIV, qui jalousait les belles fêtes et les +millions du surintendant. + +Ces millions arrachés à la France, il les considérait comme siens. Aux +fêtes de Fouquet se pressait toute la noblesse, ces jours-là, la cour +était presque déserte. C'était aussi trop d'insolence. + +Deux ou trois fois la fortune de Fouquet avait chancelé, mais elle +s'était toujours relevée. Ce financier, artiste et grand seigneur, +manquait cependant d'adresse. Il ne crut au danger que le jour où il fut +au fond du précipice, un cul de basse fosse. Croyant prendre ses +précautions, il avait acheté des gouverneurs de places de guerre et +fortifié Belle-Isle. Il donnait simplement des armes contre lui. + +Depuis longtemps Louis XIV voulait se défaire du surintendant. Il y +était surtout poussé par Colbert, qui désirait voir clair dans ce gâchis +des finances, et qui pensait assez justement que l'or des impôts est +trop précieux pour le laisser gaspiller. + +On avait donc résolu de se débarrasser honnêtement de Fouquet. Il en fut +averti, et n'en voulut rien croire. Il avoua à demi ses rapines au roi, +et comme le roi lui sourit, il pensa que tout était fini et qu'il +pouvait dormir tranquille. Il n'en fut que plus vain et plus +présomptueux. + +D'accord sur la nécessité d'éloigner Fouquet, Louis XIV et Colbert +n'étaient plus divisés que sur les moyens à prendre, Colbert poussant à +la rigueur, lorsque le malheureux surintendant commit les deux plus +lourdes fautes de sa vie, deux fautes à faire pendre dix innocents, et +il était vingt fois coupable: il donna la fête de Vaux, et voulut +acheter les faveurs de mademoiselle de La Vallière. + +Louis XIV ne songeait point encore à l'humble fille d'honneur lorsque +Fouquet en eut la fantaisie. Il lui envoya sa courtière habituelle, qui +lui proposa deux cent mille livres. C'était beaucoup; Fouquet avait pu à +moins se donner des duchesses. La Vallière refusa[16]. Surpris de cette +résistance si extraordinaire, le surintendant mit en campagne des gens +au flair subtil qui découvrirent l'amour de La Vallière d'abord, l'amour +du roi ensuite.[17] + +[Note 16: La Fayette, _Mém._, t. LXIV.] + +[Note 17: M. le baron Walckenaer, _Mém. touchant la vie et les +écrits de madame de Sévigné_.] + +Possesseur d'un secret ignoré de la cour, Fouquet ne songea qu'à en +tirer parti pour ses affaires, et non à se poser en rival du maître. Ne +comprenant pas que La Vallière était l'_amante_ de Louis et non la +_maîtresse_ du roi, il fit marchander son influence tout comme il avait +fait marchander sa vertu. + +Ces propositions, bien qu'adroitement faites, accablèrent la jeune +fille. «En faisant à son amant le sacrifice de sa vertu, elle avait +obtenu de lui la promesse que sa réputation serait respectée, et que le +voile le plus épais couvrirait leurs amours.» Elle se crut trahie, et +raconta tout au roi. + +Louis XIV entra dans une épouvantable colère et jura de tirer une +vengeance exemplaire de l'insolence du ministre. + +C'est ce moment que Fouquet, toujours plein de sécurité, malgré +plusieurs avertissements venus de divers côtés, choisit pour donner, à +son château de Vaux, cette fête magnifique dont le souvenir est resté +comme un monument de la fastueuse prodigalité du surintendant. + +Le château de Vaux, prodigieuse _folie_ de Fouquet, avait absorbé des +millions. Là, il avait convié les hommes de génie ses amis, et, leur +ouvrant ses coffres: «--Puisez à mains pleines, leur avait-il dit, et +matérialisez vos rêves.» Il avait été obéi, et le merveilleux palais, +avec ses jardins, son parc immense, ses étangs, ses bassins, ses +rivières, ses forêts, ses charmilles et son peuple de statues, était +sorti de terre, comme une des demeures enchantées des contes arabes. + +Et c'est là que l'imprudent Fouquet voulut fêter Louis XIV. Insensé qui +ne comprenait pas que chaque pierre de son palais, chaque détail de sa +fête était une terrible accusation contre lui. + +--Vous êtes mieux logé que le roi, dit Louis XIV. + +Ce seul mot était gros de menaces. Fouquet avait humilié le roi; mieux +eût valu le frapper d'un coup de poignard. Tous le comprirent, lui non. + +--Un bon cheval et de l'or plein vos poches, lui dirent ses amis, voilà +ce qu'il vous faut. + +Il s'obstina à rester, il voulait faire les honneurs de sa merveille. Et +à chaque pas Louis XIV se heurtait à quelque nouveau sujet +d'indignation. Partout, jusqu'au-dessus des frises de son lit à +balustre, au-dessus du royal soleil, grimpait la téméraire devise du +surintendant: _quò non ascendam_. Puis au-dessous de l'écureuil, armes +parlantes, une couleuvre, _coluber_, dans laquelle se reconnaissait +Colbert. + +Puis on disait qu'en visitant les appartements, Louis XIV avait aperçu +un portrait de femme blonde et que ce portrait était celui de +mademoiselle de La Vallière. + +C'est à ce moment, pendant ces «fêtes de soixante heures» que +couronnaient _les Fâcheux_ de Molière, tandis que l'orage s'amassait +terrible dans le coeur du roi, que Fouquet osa, frappé d'aveuglement, +faire demander à La Vallière quelques instants d'entretien, sans autre +but que de s'assurer sa protection. + +En apprenant cette inconcevable audace de Fouquet la colère de Louis XIV +éclata. Il voulait sur-le-champ «faire prendre Fouquet[18];» sa mère, +Colbert, deux ou trois confidents eurent toutes les peines du monde à le +calmer et à le détourner de ce dessein peu chevaleresque de faire +arrêter son hôte. Il se décida à attendre, jurant que la punition n'en +serait que plus terrible. + +[Note 18: L'abbé de Choisy (p. 586) prétend que Louis XIV était venu +à Vaux avec cette intention.] + +Les murs ont des oreilles partout où habitent les rois: on sut quelque +chose de la colère du roi. On flairait un mystère, chacun était dans +l'attente de quelque événement imprévu. On suivait d'un oeil distrait +les enchantements qui se succédaient, l'intérêt n'était plus là; il +était tout au drame que l'on sentait vaguement dans l'air. + +Quel sera le dénoûment? se demandait-on. Il fut tel que si rien ne +s'était passé. Louis XIV s'était décidé à dissimuler, et nul, mieux que +cet élève de Mazarin, ne sut commander à son visage. Le roi quitta le +château de Vaux en promettant à son ministre la continuation de ses +bonnes grâces. + +Moins d'un mois après, le 5 septembre, le surintendant, arrêté à Nantes +où on l'avait attiré, était conduit au château d'Angers avec le plus +grand mystère. + +Louis XIV fut mal conseillé en cette circonstance. Fouquet était +coupable, il pouvait le faire empoigner par quatre estafiers et le +faire conduire à la Bastille; il préféra ruser, mentir, «conspirer +presque contre son sujet.» Le coupable eut le beau rôle; le roi +compromit sa dignité. «Fouquet voleur, au contraire, se conduisit comme +un chevalier[19].» + +[Note 19: M. Michelet, _Louis XIV_.] + +Fouquet tombé, les courtisans qui tant de fois étaient venus frapper à +sa caisse s'éloignèrent de lui; les femmes et les artistes lui restèrent +seuls fidèles. Mademoiselle de Scudéry alla le voir dans sa prison, +madame de Sévigné, qui l'avait gardé pour ami après l'avoir refusé pour +amant, mit en mouvement pour lui toutes ses influences. Les gens de +lettres s'illustrèrent; pour lui, ils risquèrent leur influence, leur +fortune et leur liberté. La Fontaine, le naïf fablier, fut héroïque de +courage et de dévoûment. + +Mais Fouquet ne put être sauvé. On avait trouvé chez lui de quoi faire +pendre tout un conseil de ministres. Il se défendit bien cependant. +L'accusation de détournement était la moins grave; lorsqu'on lui parlait +de ses vols, il répondait seulement: Mazarin volait aussi. + +Il fut condamné à un bannissement perpétuel[20]. «Louis XIV alors, dit +M. Henri Martin, fit une chose étrange, inouïe, que l'on a considérée +comme un des grands scandales de l'histoire. Prenant le contre-pied du +droit attribué à la clémence royale, d'adoucir les peines des condamnés, +il aggrava la sentence de Fouquet, et, au lieu de l'envoyer en exil, il +le fit conduire prisonnier à Pignerol, avec l'intention de ne jamais lui +rendre la liberté.» + +[Note 20: 20 décembre 1664, à la majorité de 13 voix contre 9; +Journal ms. de d'Ormesson.] + +Encore cet horrible abus de justice ne satisfit pas complétement le +ressentiment de Louis XIV, il avait espéré un arrêt de mort. + +Le roi était chez mademoiselle de La Vallière lorsqu'on vint lui +annoncer que la vie de Fouquet était sauvée; il fit un geste de colère, +et jetant sur sa maîtresse un regard terrible: + +--«S'il eût été condamné à mort, dit-il, je l'aurais laissé mourir.» + +Cette fête de Vaux, si désastreuse pour Fouquet, n'avait pas été moins +fatale à mademoiselle de La Vallière. À bout de luttes, de vertu et de +courage, elle cessa de résister; vaincue bien plus encore par sa passion +si longtemps contenue que par l'amour pressant de Louis XIV, elle se +donna tout entière ou plutôt elle s'abandonna. + +«Le vrai fond de la fête de Vaux, dit M. Michelet, fut réellement une +chasse: la chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au +filet; la chasse de La Vallière pour la livrer au roi. Les complaisants +y travaillaient.» Ils réussirent; à dire vrai il fallut une surprise. Au +milieu du trouble et de l'enivrement de la fête, lorsque tant de +magnificences tournaient toutes les têtes, Vardes, Saint-Aignan et +d'autres encore l'attirèrent sous un prétexte frivole et la poussèrent +dans un cabinet où l'attendait le roi. Elle était prise au piége. + +De ce moment commença entre Louis XIV et La Vallière une lutte qui dura +autant que la faveur de la pauvre fille. Pudique, craintive, honteuse du +mal jusqu'à en mourir, Louise demandait en grâce à son amant la solitude +et le mystère; le roi, au contraire, voulait du bruit autour d'elle, il +trouvait indigne de lui de se cacher. «Il prétendait éblouir la cour de +sa maîtresse.» + +C'était à chaque instant des larmes et des prières nouvelles, car sans +cesse le roi, par quelque nouvelle fantaisie, paraissait vouloir ajouter +à l'éclat de ses amours. Presque toujours, dans les commencements +surtout, La Vallière remportait la victoire et réussissait à calmer la +vanité jalouse et si susceptible du roi. + +Cependant les relations du roi et de La Vallière avaient trop de +confidents pour que tous les intéressés n'eussent pas été prévenus. La +reine-mère, Madame, la comtesse de Soissons s'indignaient de la faveur +de cette petite sotte. Madame surtout, convaincue qu'elle avait été +jouée, «était dans la dernière colère, et on ne peut exprimer ses dépits +et ses emportements, et combien elle se trouvait indignement traitée. +Elle était belle, elle était glorieuse et la plus fière de la cour. +Quoi! disait-elle, préférer une petite bourgeoise de Tours à une fille +de roi faite comme je suis!» + +Ainsi l'on fait parler Madame dans un pamphlet; dans un autre elle note +tous les détails qui démontrent la passion de Louis pour La Vallière. + +«Le roi, lui fait-on dire, vint un soir avec la reine-mère qui nous +montra un bracelet de camées d'une beauté admirable, au milieu desquels +une miniature représentant Lucrèce. Toutes tant que nous étions de +dames, nous eussions tout donné pour avoir ce bijou: à quoi bon le +dissimuler, j'avoue que je le crus à moi, car je ne négligeai rien pour +montrer au roi qu'il me ferait un présent bien agréable! Le roi le prit +des mains de la reine sa mère et le montra à toutes mes filles; il +s'adressa à La Vallière pour lui dire que nous en mourions toutes +d'envie; elle lui répondit d'un ton languissant et précieux; alors le +roi vint prier sa mère de le lui troquer; elle le lui donna avec bien de +la joie. + +«Aussitôt le roi parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes mes filles +que je serais bien étonnée si je n'avais pas ce bijou le lendemain à mon +bras. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment après elle +partit, et Tonnay-Charente la suivit doucement. Elle vit La Vallière +regardant le bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa poche. La +Vallière, en se retournant, aperçut Tonnay-Charente. Surprise, elle +rougit excessivement et lui dit: + +--«Mademoiselle, vous avez maintenant le secret du roi, c'est une chose +fort délicate; pensez-y plus d'une fois.» + +La pauvre La Vallière se faisait cruellement illusion; ce qu'elle +appelait encore «le secret du roi» n'était plus qu'un secret de comédie. +Moins naïve, elle s'en fût aperçue aux hommages dont l'entouraient les +hauts seigneurs de l'intimité du roi qui adoraient en elle le caprice du +maître. Elle s'en fût aperçue encore aux insinuations perfides de ses +compagnes, beautés jalouses qui ne lui pardonnaient pas une faveur dont +elles se croyaient infiniment plus dignes. + +La malignité avait depuis longtemps fait l'inventaire exact des modestes +parures de la pauvre fille, on savait à une épingle près ce qu'elle +possédait d'armes dans l'arsenal de sa coquetterie féminine, et pour peu +qu'un bijou nouveau vînt relever la simplicité de sa toilette, la +chronique scandaleuse en tirait les plus méchantes inductions. + +C'était un des bonheurs du roi de parer son idole, il eût voulu la +couvrir de perles et de diamants. Sa grossière vanité souffrait +cruellement de voir les simples toilettes de Louise écrasées par les +tapageuses parures des moindres dames de la cour. Selon lui, la femme +aimée du roi devait être par la richesse de sa mise bien au-dessus de +toutes les autres femmes. Tous les dons de son amant, précieux pour elle +seulement parce qu'ils étaient un gage d'amour, La Vallière les serrait +avec soin dans ses coffres, et lorsque le roi lui reprochait de n'en pas +faire usage:--«Voulez-vous donc, Sire, disait-elle, me forcer d'étaler à +tous les yeux les marques de ma honte!» + +Étranger à toute délicatesse de sentiment, Louis XIV ne comprenait rien +aux scrupules de son amie. Il ne voyait pas que l'on pût rougir d'être +la maîtresse du roi. Lorsque Louise disait honte, il pensait qu'elle eût +dû dire honneur. Beaucoup de gens à la cour étaient de cet avis, et l'on +se moquait fort des craintes pudiques de La Vallière, que l'on ne +pouvait s'empêcher de taxer de simplicité. + +Parfois cependant, «cédant aux sollicitations pressantes de son amant, +craignant par ses refus de froisser un amour qui était sa seule +consolation, La Vallière consentait à se parer de quelqu'un de ses +présents. Elle choisissait alors, parmi les plus modestes et les plus +simples, ceux qui lui semblaient devoir le moins attirer l'attention: +des pendants d'oreille, une montre d'or, un collier de perles à un seul +rang, encore elle rougissait et courbait le front sous «ces bijoux +indiscrets» qu'elle devait plus tard appeler «livrée de son infamie.» + +Mais le roi avait bien d'autres moyens de l'afficher et de la +compromettre. À Fontainebleau, par exemple, toute la cour est surprise +par un orage à une lieue du château, le roi ne songe qu'à La Vallière; +il court à elle, et se découvrant, il essaye avec son chapeau de la +garantir de l'eau qui tombe à grosses gouttes. Quelques jours plus tard, +à une revue donnée pour les gentilshommes de l'ambassade d'Angleterre, +Louis XIV oublie et les ambassadeurs et les reines, et s'avançant au +galop vers le carrosse de La Vallière, il reste à la portière, «la tête +découverte, pendant une heure et demie, bien qu'il fît une petite pluie +pénétrante que tout le monde trouvait fort incommode.» + +Marie-Thérèse elle-même, cette épouse si passivement dévouée, si +naïvement idolâtre de Louis XIV, avait, dès cette époque, de cruels +soupçons. «Un soir, dit madame de Motteville, j'avais l'honneur d'être +auprès de la reine à la ruelle de son lit: elle me fit signe de l'oeil, +et m'ayant montré mademoiselle de La Vallière, qui passait par sa +chambre pour aller souper chez la comtesse de Soissons, elle me dit en +espagnol: _Esta donzella, con las aracadas de diamante, es esta que el +rei quiere_.--C'est cette fille aux pendants d'oreille de diamants que +le roi aime?» + +«Cette semaine, dit Bussy[21], le roi et mademoiselle de La Vallière +allèrent seuls à Versailles, où ils se régalèrent six ou huit jours, à +tout ce qu'ils voulurent. Là, revenant à Paris, La Vallière tomba de +cheval; elle ne se serait pas fait grand mal, si elle n'avait été la +maîtresse du roi: il fallut la saigner promptement; elle voulut que ce +fût au pied. Deux fois le chirurgien manqua l'opération; l'amant devint +plus pâle que son linge et voulut la saigner lui-même. Elle fut obligée +de garder le lit un mois, et à cause de tout cela le roi différa de +deux jours son voyage à Fontainebleau. Au retour, la joie fut grande, +celle de la reine ne fut pas de même; elle avait assez déjà de chagrin, +sans celui d'avoir à entendre, presque toutes les nuits, le roi qui +rêvait tout haut de sa petite cateau. C'est ainsi que la reine nommait +La Vallière, parce qu'elle ne savait pas assez bien la valeur précise +des mots français.» + +[Note 21: Bussy-Rabutin, _Discours sur les amours de mademoiselle de +La Vallière_.] + +Ce dernier trait est joli, et bien dans le ton de raillerie +qu'affectionne Bussy. Mais les entrevues des deux amants n'étaient point +encore aussi faciles qu'il l'indique. Deux partis rivaux surveillaient +furieusement mademoiselle de La Vallière, celui de Madame et celui des +dévots. Madame tenait Louise dans sa main; elle était de sa maison, +attachée à son service; elle l'enchaînait à ses pas et ne la perdait pas +un instant de vue. D'un autre côté, Anne d'Autriche avait ses espions; +enfin, on avait réussi à piquer au jeu madame de Navailles, qui n'avait +pas assez de clefs ni de verrous pour griller celle de ses ouailles qui +lui semblait le plus en danger. + +Louis XIV enrageait de tous ces contre-temps, la contrainte lui semblait +horrible. À chaque instant, il menaçait de briser comme verre tous ceux +qui hérissaient d'obstacles son bonheur le plus cher. Il fallait tout +l'ascendant de La Vallière pour apaiser cette colère, toujours près +d'éclater. + +Et encore on osait railler La Vallière. À la cour, nul n'était censé +connaître le secret du maître; on pouvait donc parler de la fille +d'honneur de Madame sans attenter à la majesté royale. Certains +audacieux ne s'en faisaient pas faute. Ils payèrent cher leur audace. + +Un courtisan s'avisa un jour de dire que «la beauté de La Vallière +n'était pas la plus parfaite de la cour.» Celui-là était un sot ou ne +craignait pas la Bastille. Louis XIV se contint cependant. + +--«Je la ferai monter si haut, dit-il, que la tête tournera aux +audacieux qui oseraient lever les yeux jusqu'à elle.» + +Le malheur est que La Vallière se refusait à toute élévation. Après +avoir donné son honneur au roi, elle lui disputait lambeau par lambeau +sa réputation; elle y tenait, prétendant que c'était son seul bien. +Louis XIV voulait retirer sa maîtresse de chez Madame, lui donner un +palais à elle, la faire la plus riche et la plus puissante dame de +France; elle repoussait ces offres qui eussent ébloui toute autre. + +Le roi, à son grand désespoir, continua son rôle d'amant aventureux, «de +chevalier des gouttières,» rôle difficile et plein de périls, qui lui +semblait un crime de lèse-majesté, le plus grand des crimes! C'était le +beau temps des amours de La Vallière; les entrevues des deux amants +étaient furtives et rares, et cependant tous les amis du roi, Dangeau, +Saint-Aignan, La Feuillade, Roquelaure même, passaient leur vie à +imaginer des ruses nouvelles pour déconcerter toutes les surveillances. + +À courir de nuit sur les toits, au bout d'une corde que tenait La +Feuillade, le roi avait failli se rompre le cou; on avait enlevé les +échelles si bien à la main qui servaient dans les premiers temps; la +farouche duchesse de Navailles avait fait murer une porte secrète, +percée dans l'épaisseur d'un mur: autant de moyens usés; les confidents +du roi se mettaient à quatre pour inventer autre chose. Saint-Aignan, +seul, trouva de jolis _trucs_. On défonça un plafond, et pendant une +chasse, qui avait entraîné toute la cour, on ajusta un escalier mobile, +dont la dernière marche touchait le pied du lit de La Vallière. Elle +n'avait qu'un pas à faire. L'escalier-échelle aboutissait à +l'appartement de Saint-Aignan, qui avait mis dans de beaux meubles les +amours du roi. C'était un charmant et somptueux réduit, orné par des +artistes de génie, un nid de satin et de velours. + +Là, les deux amants eurent des heures délicieuses, l'oreille au guet +entre deux baisers; la crainte sonnait les quarts d'heure; l'anxiété +donnait aux minutes un prix inestimable. Saint-Aignan et les autres +faisaient sentinelle, Saint-Aignan plus fier que les autres, à cause de +l'honneur qu'on faisait à son appartement. Ainsi ces habiles courtisans +gagnaient bravement leurs grades au service du roi. + +L'escalier finit par être découvert, paraît-il, car Madame changea La +Vallière de chambre. Nouveau contre-temps, nouvelles ruses. + +Pour les cas extrêmes, et lorsque depuis trop longtemps les entrevues +avaient été impossibles, il y avait la ressource des maladies. Le roi, +prévenu, invitait toute la cour à quelque fête, l'invitation était un +ordre, la fête était une revue, tout le monde devait être sous les +armes. Au dernier moment La Vallière se déclarait malade, force était +alors de la laisser seule. Qui donc eût osé ne pas se rendre à une +invitation du roi! Un gentilhomme qui avait été désigné pour un ballet +eut le courage de quitter le lit où il se mourait pour venir danser son +pas. Il y perdit la vie, mais non la faveur. + +La solitude ainsi faite autour de sa maîtresse, le roi accourait, +certain que nul n'oserait s'apercevoir de son absence, encore moins en +soupçonner tout haut le but. Encore quelques bons instants pris sur +l'ennemi. + +Il est bon d'insister un peu sur cette première période des amours de +mademoiselle de La Vallière, son caractère en ressort plus digne et plus +sympathique. En la comparant à une «modeste violette qui se cache,» +madame de Sévigné, cette femme si spirituelle, dont tout le coeur était +dans la tête, n'a fait que lui rendre justice. C'est malgré elle, c'est +après bien des larmes et des supplications inutiles, qu'elle sort de son +obscurité. + +Heure par heure, nous pouvons suivre les phases de la lutte qui, dès le +premier jour de leurs amours, s'engage entre l'humble fille d'honneur et +le tout-puissant roi de France. La Vallière demande à son amant l'ombre +de la solitude, l'obscurité, le mystère, elle le conjure de jeter un +voile épais sur des relations que condamne la morale. Le roi, au +contraire, veut pour sa maîtresse tous les prestiges du rang, de la +richesse et du pouvoir, jusqu'à ce qu'enfin, lui donnant la plus haute +dignité que puisse rêver une ambitieuse, il prétende lui faire une +auréole d'un amour adultère. + +Tandis que cette intrigue du roi se croisait avec les mille intrigues +des courtisans, qui mettaient leur gloire à se modeler sur leur maître, +le temps marchait. Louis XIV organisait sa cour, et embrigadait la +noblesse. Du haut de l'étonnant Sinaï de sa présomption, il commençait à +dicter les articles du culte de sa personne, et les cadres de +l'étiquette plus révérés cent fois que les tables de l'ancienne loi. + +Ce n'est pas tout; il s'agissait, pour être fidèle à un plan habilement +calculé, «d'amuser cette cour[22],» d'enchaîner par de perpétuels +enchantements cette noblesse autrefois si indisciplinée. «Un roi fait +l'aumône en dépensant beaucoup[23].» Louis XIV goûta plus que tout autre +cet agréable axiome. Charitablement, il voulut faire d'énormes aumônes +à son peuple, et les grandes fêtes de son règne commencèrent. + +[Note 22: Oeuvres de Louis XIV, _Instructions pour le Dauphin_.] + +[Note 23: Lemontey, t. V, p. 144. Les dernières années de Louis XIV +montrent où peuvent conduire de tels axiomes. Les lettres de Colbert au +roi prouvent que ce grand ministre n'approuvait pas cette façon +ingénieuse et facile d'_enrichir_ un peuple.] + +Pour donner plus d'éclat aux réjouissances, et encourager le luxe +ruineux des courtisans, Louis XIV inaugura son système de largesses, et +ouvrit les réservoirs de ses faveurs. Il fit pleuvoir les cordons bleus: +en une seule fois, il y eut une promotion de soixante et onze +chevaliers. + +Presqu'en même temps, il imaginait une distinction nouvelle qu'on se +disputa bientôt avec fureur, _les justaucorps à brevets_, moyen +excessivement adroit de faire porter sa livrée à la plus haute noblesse +de France[24]. + +[Note 24: Le _justaucorps à brevet_ était une casaque bleue, brodée +d'or et d'argent, semblable à celle que le roi portait lui-même. Il +était un indice de faveur et nullement une récompense de services +rendus. Ce fameux _justaucorps_ donnait le droit de suivre le roi dans +ses chasses et dans ses promenades à la campagne. Pour se parer de cette +livrée, il fallait une autorisation spéciale ou brevet; de là le nom.] + +À voir l'ardeur que mettait Louis XIV à s'occuper de la splendeur de sa +cour, on eût pu croire qu'il n'avait pas d'autres soins. Il +s'intéressait aux moindres détails, voulait tout régler lui-même, tout +voir, tout approuver. Il avait avec les ordonnateurs des plaisirs royaux +de longues conférences, examinait leurs plans et leur suggérait des +idées. + +Les divertissements se ressentirent de la surveillance du maître. Le +ballet qu'on donna cette année, _Hercule amoureux_, était le plus +magnifique et le mieux ordonné qu'on eût vu. Machinistes, décorateurs, +costumiers s'étaient surpassés. Jamais Benserade, le poëte officiel, +n'avait trouvé des louanges si délicates, des allusions si ingénieuses. +Louis XIV, «qui avait toujours aimé la danse,» et qui ne manquait jamais +une occasion de monter sur un théâtre, quel qu'il fût, figura dans le +ballet, «et daigna danser lui-même.» Il obtint le plus grand succès. + +Puis vint le célèbre carrousel qui a donné son nom à la grande place qui +s'étend devant les Tuileries, et que, pour cette circonstance, on avait +décorée avec une pompe extraordinaire. «Il y eut cinq quadrilles. Le roi +était à la tête des Romains, son frère des Persans, le prince de Condé +des Turcs, d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise des +Américains. Ce duc de Guise, petit fils du Balafré, était fameux dans le +monde par son audace malheureuse. Sa prison, ses dettes, ses amours +romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en +tout. On disait de lui en le voyant courir avec le Grand Condé:--«Voilà +les héros de la fable et de l'histoire[25].» + +[Note 25: _Description du Carrousel de 1762_. Bibl. impér.--Collection +des gravures.] + +Entre tous ces grands seigneurs si galants, si magnifiques, «le roi se +faisait remarquer par le bon goût et la richesse de ses costumes.» Là, +pour la première fois, il porta l'emblème devenu fameux, un soleil +éclairant un globe de feu avec cette devise: _ne più, ne pari_, dont le +_nec pluribus impar_ n'est que la traduction[26]. + +[Note 26: _Mémoires touchant les écrits de madame de Sévigné_, 2e +partie, p. 466.] + +Aux exercices dangereux des fêtes de la chevalerie si chères aux Valois, +avaient succédé des jeux de précision et d'adresse, au carrousel des +Tuileries, après de brillantes passes d'armes, il y eut des courses aux +bagues et aux têtes, divertissements nouveaux pour la foule «avide de +jouir du plus brillant spectacle qu'on eût encore contemplé.» + +Marie Thérèse et Anne d'Autriche, la mère et la femme du roi, semblaient +les reines de cette fête, de leurs mains elles donnaient les prix aux +vainqueurs, mais La Vallière était en réalité la divinité invisible à +laquelle s'adressaient toutes ces magnificences. Perdue dans la foule +des grandes dames et des filles d'honneur, elle s'enivrait des succès et +de la gloire de son amant. N'était-ce pas pour elle qu'il avait déployé +toute cette pompe, mis en mouvement ces troupes magnifiques, «ces +escadrons de héros?» C'est vers elle qu'en secret montaient tous les +hommages, c'est elle que le roi cherchait sur les estrades, heureux +lorsque ses yeux rencontraient les yeux de sa maîtresse, et que +furtivement ils pouvaient échanger mille promesses dans un regard. + +Toutes ces fêtes ne touchaient guère Madame, ou plutôt, il n'y avait +plus de fêtes pour la triste Henriette d'Angleterre. Seule, délaissée, +elle restait face à face avec cette fille minaudière qu'on appelait +Monsieur, honteux mari que lui avait imposé la politique. Son règne +avait duré moins de trois mois, et tout prestige s'était évanoui. Elle +était enceinte alors, et sa santé si frêle était devenue menaçante. Dans +son ennui, elle s'était laissé distraire par Guiche, qui professait pour +elle un culte passionné. + +Guiche venait chez elle sous tous les déguisements possibles, en vieille +femme le plus souvent, sous prétexte de dire la bonne aventure. + +Insensiblement, Madame s'était rapprochée d'Olympia Mancini, comtesse de +Soissons, une autre délaissée que consolait de Vardes. Olympia détestait +La Vallière et ne cherchait qu'à la renverser. Elle avait essayé de +déplacer les faveurs du roi en offrant à son amour deux des plus jolies +personnes de la cour, mais elle avait échoué. Elle imagina alors, en +collaboration avec de Vardes, un complot à double fin qui devait perdre +La Vallière dans le présent et Henriette dans l'avenir. Pour arriver au +but elle se fit l'alliée de Madame qui, elle aussi, rêvait le +renversement de la favorite. Il va sans dire que Guiche était dans le +secret. + +Les conspirateurs imaginèrent de supposer une lettre du roi d'Espagne à +Marie-Thérèse, lettre dans laquelle, après avoir appris à sa fille tout +ce qui se passait, il lui représentait qu'il était de sa dignité de +reine de faire chasser de la cour la maîtresse de son mari. + +Le plan était habile, l'exécution ne l'était pas moins. L'écriture et le +style du roi d'Espagne avaient été merveilleusement contrefaits. La +reine y eût été prise, de là esclandre et chute de La Vallière. Toute +cette belle machination échoua cependant, par la faute d'une comparse, +Montalais, fille d'honneur de Madame. + +Montalais, pauvre et ambitieuse, à la chasse d'un mari, ne voyait dans +toutes ces rivalités qu'un moyen d'assurer son établissement et sa +fortune. Elle pêchait en eau trouble. Intrigante de troisième ordre, +elle tenait cependant le fil de toutes ces trames. Confidente à double +face, elle allait de Madame à La Vallière, et, tout en les amusant de +son caquet, surprenait leurs secrets et les emmagasinait pour l'avenir. + +Un jour, cette rusée qui pourtant ne s'abandonnait guère, eut la langue +trop longue avec La Vallière. Sous le sceau du secret elle lui raconta +les moindres détails de l'intrigue galante de Guiche et de Madame. + +Le soir même Louis XIV parla à sa maîtresse de cette grande passion de +Guiche que l'on commençait à soupçonner et qui arrachait à Monsieur des +hurlements de désespoir faciles à comprendre, puisqu'il se trouvait +perdre tout à la fois sa femme et un de ses anciens favoris. Le roi +voulait savoir si Louise n'avait entendu parler de rien. Aux questions +de son amant, la pauvre fille, qui eût mieux aimé mourir que de trahir +la confiance d'une amie, ne sut que rougir et balbutier. Le roi comprit +qu'elle savait quelque chose, et insista, lui rappelant leur mutuelle +promesse de n'avoir jamais de secrets l'un pour l'autre. Et comme elle +s'obstinait encore dans son silence, il se leva brusquement et sortit +furieux. + +«Les deux amants étaient convenus plusieurs fois, dit Madame de La +Fayette, que, quelque brouillerie qu'ils eussent ensemble, ils ne +s'endormiraient jamais sans se raccommoder et sans s'écrire.» La +Vallière, effrayée de la colère du roi, se hâta de lui faire passer une +lettre où elle s'accusait et s'excusait de la façon la plus touchante. +Elle attendit la réponse: mainte fois déjà chose pareille était arrivée, +et le roi était toujours venu au devant de la réconciliation. Mais cette +fois il tint rigueur. La pauvre Louise passa la nuit à pleurer, espérant +toujours un mot de pardon: ce pardon ne vint pas. + +Alors elle crut que tout était fini; l'amour de son amant perdu, le +reste lui importait peu. Au petit jour, elle sortit désespérée des +Tuileries, et s'en alla «se camper» dans un couvent, non pas à Chaillot, +mais à Saint-Cloud. + +La matinée était déjà avancée lorsque le bruit de la disparition de La +Vallière se répandit aux Tuileries. Le duc de Saint-Aignan fut des +premiers averti. Sans perdre une minute, l'habile courtisan courut aux +informations, afin de découvrir la retraite de la fugitive. Un exempt, +qui, voyant à cette heure matinale sortir des Tuileries une femme en +toilette de cour, l'avait suivie à tout hasard et l'avait vue frapper à +la porte du couvent, put donner le premier renseignement. Restait à +avertir le roi, les moments étaient précieux, un autre pouvait avoir la +même idée. + +Malheureusement Louis XIV, ce jour-là, donnait audience aux ambassadeurs +d'Espagne; parvenir jusqu'à lui était difficile, lui parler impossible, +l'étiquette était formelle. Mais Saint-Aignan n'était pas homme à +s'embarrasser de si peu. Ami et confident du roi, il avait toutes les +entrées, les grandes et les petites. + +Il pénètre donc dans la salle des audiences solennelles, se glisse à +travers les groupes des grands seigneurs présents à l'entrevue, et enfin +arrive aussi près que possible du trône, juste au moment où Louis XIV +donnait congé aux ambassadeurs. Alors, tout haut, et comme s'il se fût +adressé à quelqu'un: + +--Vous savez, dit-il, la surprenante nouvelle, La Vallière est +religieuse. + +À ces mots le roi fait un brusque mouvement, et se tournant vers +Saint-Aignan: + +--Que dites-vous, duc? s'écrie-t-il, que dites-vous? + +La foudre tombant au milieu de la salle eût moins surpris la noble +assemblée que cette violation étrange, inconcevable, de l'étiquette, car +enfin le tonnerre est dans les choses naturelles. Les reines sont +stupéfiées, les ministres épouvantés, les courtisans qui n'ont pas +entendu les paroles du duc ne comprennent rien à l'exclamation du roi, +les ambassadeurs pétrifiés s'arrêtent à moitié de l'arc de quarante-cinq +degrés que décrivait leur dernière courbette. + +Cependant Saint-Aignan, sur un signe du roi, s'est approché du trône et +en deux mots a tout raconté à son maître. + +Louis XIV se lève, ivre de colère: + +--Un carrosse! s'écrie-t-il, vite un carrosse! Suivez-moi, duc! + +La reine-mère, forte de son ascendant, veut essayer de retenir son fils: + +--Vous n'êtes guère maître de vous-même, Sire, lui dit-elle. + +--Si je ne le suis de moi, répond-il d'une voix tonnante, je le serai de +ceux qui m'outragent. + +Et sortant aussitôt, il se précipite à travers les escaliers. Dans la +cour il n'y a pas de carrosse, mais Saint-Aignan, qui a tout prévu, a +d'avance fait préparer des chevaux. Le roi s'élance en selle et, suivi +seulement de quatre gentilshommes, il part à fond de train pour +Saint-Cloud. + +Arrivé au couvent, il trouve La Vallière, à demi évanouie, étendue sur +les dalles du parloir, les religieuses lui ont refusé l'entrée du +couvent. «Louis XIV fondant en larmes court à sa maîtresse: + +«--Ah! que vous avez peu de soin, lui dit-il, de la vie de ceux qui vous +aiment. + +Il veut l'entraîner alors, mais elle refuse de le suivre. + +«--C'est Dieu, dit-elle, qui m'a conduite ici. + +Mais elle ne peut se défendre longtemps contre les prières si tendres de +son amant. + +«--On est bien faible quand on aime, dit-elle, et je ne me sens point la +force de résister à Votre Majesté.» + +Louis XIV alors, avec l'aide des religieuses et de ses amis, tous émus +jusqu'aux larmes par une scène si touchante, transporte La Vallière dans +un carrosse, et, rayonnant de bonheur, reprend avec elle le chemin des +Tuileries. + +Il paraît que de tous les assistants le seul Roquelaure n'avait pas été +attendri, car le lendemain il disait tout bas: + +--«Par ma foi! ces gens-là pleuraient si agréablement qu'ils m'en +faisaient venir envie de rire.» + +La rentrée de La Vallière à la cour fut presque un triomphe, le roi +voulut lui-même la reconduire chez Madame, et en la lui présentant il la +pria de la considérer et de la traiter désormais comme une personne qui +lui était plus chère que la vie. + +--Je la traiterai, Sire, répondit ironiquement Henriette d'Angleterre, +comme une fille à vous. + +Mais cet esclandre devait avoir bien d'autres suites. Il révéla d'abord +à Louis XIV l'intrigue de Madame et de Guiche, puis le complot tramé +contre La Vallière. La fausse lettre du roi d'Espagne destinée à la +reine arriva aux mains du roi. Il avait la mesure de ce qu'on pouvait +oser contre sa maîtresse, il voulut faire un exemple. La comtesse de +Soissons reçut l'ordre de quitter la cour, le chevalier de Grammont fut +exilé, Montalais fut enfermée dans un couvent; enfin Guiche crut prudent +d'aller visiter la Pologne, bien il fit; quelques mois plus tard, +Lauzun, rival de son maître, ne fut-il pas enfermé à la Bastille «pour +avoir trop plu aux dames[27]!» + +[Note 27: La Fayette, t. I et IV, p. 407.--Montpensier, _Mémoires_, +t. XL, p. 174 et suiv.--Motteville, _Mémoires_.--_Mémoires de Grammont_, +t. I.] + +Cette fuite au couvent de Saint-Cloud fut heureuse pour La Vallière; +elle redoubla la passion du roi. Louis à cette époque était amoureux fou +de sa maîtresse, «au point même, dit M. Sainte-Beuve, d'être jaloux dans +le passé, et de s'inquiéter s'il était bien le premier qui se fût logé +dans son coeur et si elle n'avait point eu quelque première inclination +en province pour M. de Bragelone,» auquel il convient d'ajouter le +surintendant Fouquet dont le nom revenait dans toutes les querelles des +deux amants. + +Cette jalousie du roi imposait à La Vallière la plus grande +circonspection; un geste, un regard d'elle inquiétaient le roi, «un mot, +une pensée lue dans ses yeux lui portaient ombrage.» Qu'on juge donc de +la colère du roi, lorsqu'un matin, passant en revue les cadets de sa +maison, il vit sa maîtresse sourire à un jeune homme qui de son côté +l'avait familièrement saluée. Laissant là tout aussitôt la revue, Louis +courut à La Vallière, et d'un ton irrité lui demanda quel était ce jeune +homme. Elle se troubla excessivement et répondit enfin que c'était son +frère. Le roi n'en voulait rien croire, il envoya tout de suite aux +informations. «C'était bien un frère de Louise, en effet, et jamais elle +n'en avait parlé au roi, elle qui d'un mot pouvait faire la fortune de +ce jeune homme. Il lui eût semblé honteux d'abuser de relations dont +elle rougissait pour enrichir sa famille ou lui ouvrir le chemin des +honneurs.» + +Désormais le roi aima presque ouvertement mademoiselle de La Vallière; +le voile était déchiré, le mystère n'était plus qu'officiel. Il passait +presque toutes les soirées avec elle, et souvent ne s'en allait qu'après +trois heures du matin. Marie-Thérèse, la pauvre reine, n'osait élever la +voix pour se plaindre, et elle dévorait sa jalousie et ses humiliations +sans cesser de faire bon visage à son mari. + +Cependant le parti de la reine mère, et surtout des dévots, qui +très-probablement, les événements l'ont prouvé, eût passé au roi une +maîtresse adroite et qui eût agi dans le sens de sa politique +envahissante, ce parti, qui essayait alors son influence, résolut de +tenter quelques efforts pour renverser La Vallière. En vain. L'heure +n'était pas venue de la dévotion. + +Ce fut, tout d'abord, le très-ridicule duc de Mazarin qui entra en +scène. Un matin, au lever du roi, il parut tout vêtu de noir. Il venait +raconter un rêve prodigieux qui avait épouvanté ses nuits. Ce rêve, +avertissement céleste, l'avait prévenu que si le roi ne renvoyait pas La +Vallière, les malheurs les plus épouvantables allaient fondre sur la +France. Louis XIV remercia courtoisement le duc et lui conseilla, avec +bonté, de se faire saigner longtemps avant de revenir à la cour. + +Le duc, prévenu ainsi, se retira pour ne reparaître à la cour que sous +le règne de la folle Fontanges, au sujet de laquelle il avait eu un +autre rêve, ou une autre lune, comme on voudra, qui lui montrait la +veuve Scarron s'enlevant aux cieux dans un char de feu, à l'instar du +prophète. + +Au duc de Mazarin succéda le père Annat. Sur les prières instantes des +reines, ce bon père consentit «à parler très-fortement au roi et à le +menacer de quitter la cour si La Vallière ne la quittait.» + +Louis XIV prit fort allégrement la menace du bon père Annat, il lui +accorda même son congé, assurant que désormais son curé lui suffirait. +L'excellent religieux s'éloigna tout déconfit du peu de succès de ses +menaces, et du succès trop inespéré de sa signification de congé. + +Le parti dévot eut presque peur. Il comprit qu'avec un prince qui le +prenait sur ce ton, il fallait, si on ne voulait tout perdre, user de +paternelle indulgence et se montrer coulant. Aussi, le lendemain de la +protestation infructueuse du père Annat, deux jésuites parurent au petit +lever de Louis XIV. + +Les deux pères se faufilèrent jusqu'auprès du roi qui faisait ses +prières; alors, l'un dit très-haut à l'autre: + +--Il faut avouer, mon père, que le zèle indiscret de notre bon père +Annat est allé un peu loin. + +--Je suis entièrement de votre avis, mon père, répondit l'autre. + +Le successeur du père Annat partageait aussi cette opinion; il savait +qu'avec les rois on doit préparer les voies de la grâce, mais non pas +essayer de la faire pénétrer avant l'heure. + +À ce moment le clergé était en baisse, Louis XIV était bien loin encore +de la veuve Scarron. Il venait de faire _saisir_ le Pape et lui retenait +Avignon. Enfin, il faisait saigner bien cruellement le coeur de +l'Église, en défendant les enlèvements d'enfants et en faisant rendre +ceux qui étaient détenus dans les couvents. + +Mais le clergé est patient. Il prit sa revanche: jusqu'ici il l'a prise +toujours. + +C'est alors qu'Anne d'Autriche voulut tenter une suprême démarche; elle +le fit par ambition et en fut cruellement punie. Louis ne devait pas +plus respecter sa mère qu'il ne respecta plus tard les lois sacrées de +la conscience et de l'humanité. La reine-mère _osa_ lui reprocher le +scandale de ses amours, alors il perdit toute mesure: + +--Eh quoi! Madame, répondit-il, devez-vous ajouter foi à tout ce qu'on +dit? Cette morale que vous me prêchez si chrétiennement a-t-elle été la +vôtre? On m'a assuré que non. + +Anne d'Autriche se retira cruellement humiliée, et le soir même le roi +disait à ses courtisans: + +--Quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons comme ceux +que l'amour et le plaisir quittent, comme madame de Chevreuse, par +exemple, ou madame de Carignan. + +Et, comme tous les flatteurs s'extasiaient et riaient, le roi continua: + +--Est-ce que la galanterie n'a pas toujours été et ne sera pas toujours? +Voyez mesdames de Châtillon, de Ludre, de Soubise, de Luynes, de Vitry, +de Monaco, de Vivonne, de Soissons, de Pons, d'Humières, etc., etc., +etc. + +La litanie eût pu durer encore, car toute la cour suivait les exemples +du maître. + +La Vallière recevait en amour le contre-coup de toutes ces attaques; le +roi qui l'avait aimée en raison des difficultés qu'il lui fallait +surmonter pour la voir, l'adorait maintenant en raison de l'acharnement +qui se déchaînait contre elle. C'était encore le bon, l'heureux temps. + +Depuis la fuite à Saint-Cloud, la situation de La Vallière était devenue +plus tolérable. Madame, par ses imprudences, s'était mise à la +discrétion du roi, elle respecta la maîtresse de celui qui pouvait tout. +Elle fut bonne sans ostentation, indulgente sans fausse pruderie pour sa +fille d'honneur. Elle aida même à dissimuler les deux premières +grossesses de La Vallière, qui put ainsi mettre mystérieusement au monde +deux enfants qui ne furent jamais déclarés. Colbert, le grand ministre, +qui, pour conserver son influence dans les grandes affaires du royaume, +était obligé de descendre aux plus petits détails de la vie du roi, se +chargea de ces deux enfants. + +Le terme venu, Madame donnait à La Vallière un des pavillons du +Palais-Royal, retraite mystérieuse où nul ne pouvait pénétrer que les +confidents, le roi, les médecins, une ou deux amies qui s'étaient +attachées à la pauvre Louise. Madame se chargeait d'excuser ou plutôt de +cacher l'absence de sa fille d'honneur, et La Vallière pouvait +reparaître sans qu'on se fût aperçu de rien, au moins en y mettant un +peu de bonne volonté. + +Ces deux premiers enfants, deux garçons, qui vécurent peu, furent +secrètement enlevés par Colbert. On les baptisa sous un faux nom à une +petite église de la rue Saint-Denis. D'anciens domestiques, de pauvres +gens, parmi lesquels un vrai pauvre de la paroisse, tinrent sur les +fonts baptismaux ces fils «du plus-grand roi du monde[28].» + +[Note 28: _Revue rétrospective_ (juillet 1834). Extraits d'un +manuscrit de Colbert intitulé: _Journal fait par chacune semaine, de ce +qui peut servir à l'histoire du roi, du 14 avril 1663 au 9 janvier +1665_. On voit là le grand ministre présidant à deux accouchements de +mademoiselle de La Vallière.] + +Les divertissements se continuaient sans interruption à la cour, les +prétextes ne manquaient pas. En apparence la reine et Madame étaient les +divinités de ces enchantements, mais tout le monde savait maintenant que +pour la seule La Vallière Louis XIV déployait toutes ces magnificences, +comme s'il eût été besoin d'éblouir sa maîtresse par tout ce frivole et +inutile étalage de grandeur. + +À toutes ces fêtes, la pauvre Marie-Thérèse se traînait comme au +supplice, par ordre du roi. Elle eût tant aimé à pleurer en paix, cette +femme éprise et jalouse, mais non, il fallait régner, subir tous ces +hommages destinés à une autre, ajouter le triomphe de sa présence à tous +les triomphes d'une rivale adorée. Marie-Thérèse alors n'appréciait pas +La Vallière à sa juste valeur, elle ne comprenait pas le beau caractère +de cette toute-puissante maîtresse, qui osait à peine lever les yeux sur +elle, et qui s'inclinait devant elle jusqu'à tomber à genoux. Quelques +années encore, et la reine, outragée par d'insolentes favorites, +regrettera La Vallière, si humble dans sa puissance, si modeste dans ses +succès. + +Aux fêtes intimes, impromptus de chaque soir, le roi ne traînait pas +Marie-Thérèse. + +Le roi se passait alors le plaisir d'aimer sans contrainte sa bien-aimée +maîtresse. Travestis de façon à se rendre méconnaissables, le visage +couvert d'un loup de velours, les deux amants se mêlaient aux bandes de +masques de la cour qui, pendant les réjouissances du carnaval, couraient +toute la nuit des Tuileries au Louvre, du Louvre au Palais-Royal. + +Autant qu'elle le pouvait, La Vallière résistait encore à cette +publicité qui lui semblait un crime; mais elle était placée dans cette +cruelle alternative d'obéir ou de perdre le coeur de son amant. Elle +subissait, en courbant le front et en dévorant ses larmes et sa honte, +le poids «des honneurs» dont l'accablait le roi, mais elle n'eut jamais +un moment d'enivrement. + +Les poëtes officiels, certains de plaire au maître, commençaient à mêler +à leurs vers les noms de La Vallière. Ce n'était encore que des +allusions délicates, mais dont la transparence ne trompait absolument +personne. Dans le _ballet des_ ARTS, + + La Vallière, fille illustre, + Et si digne du balustre, + +pour parler comme cet insipide rimeur qui a nom Loret, figurait déguisée +en bergère à côté de son amant, et Benserade faisait dire d'elle: + + Et je ne pense pas que dans tout le village + Il se rencontre un coeur mieux placé que le sien. + +Mais Louis XIV rêvait de bien autres splendeurs! Les enchantements de +Vaux étaient encore dans toutes les mémoires, et cette idée d'avoir été +surpassé en magnificence par un sujet insolent troublait le bonheur du +roi. Fouquet avait été un prodigue insensé, il fallait être plus +prodigue encore. De cette époque datent les premiers triomphes de +Versailles. + +Versailles n'était rien encore, un simple pavillon de chasse bâti par +Louis XIV au milieu d'un parc. C'est là cependant que Louis XIV résolut +de donner une fête en harmonie avec l'idée qu'il se faisait de sa +grandeur. Il fallait tout improviser; cela charma le roi. + +Le 7 mai 1664 commencèrent ces fêtes merveilleuses, étourdissante féerie +de sept jours. On avait annoncé: _Les plaisirs de l'île enchantée, +divisés en trois journées_; mais trois jours de seulement vingt-quatre +heures ne purent suffire pour dérouler sous les yeux éblouis de toute la +noblesse de France les merveilles commandées par Louis XIV. + +Vigarani avait été le décorateur. Le Nôtre avait improvisé les jardins +et un paysage; Toricelli s'était chargé des feux d'artifice. Puis, comme +il fallait d'autres plaisirs que ces récréations des yeux, on avait +appelé la troupe des Béjart; Benserade composa des madrigaux pour tous +les invités, et enfin Molière avait fait ou fait faire _la Princesse +d'Élide_. + +Puis, au-dessus de tous ces artistes, de ces hommes de génie, planait +Colbert, l'ordonnateur suprême, Colbert qui sortait à regret les +millions des coffres de l'État, et qui voulait essayer, tout en +obéissant à son maître, de faire la part du feu. + +À ces fêtes de Versailles, Molière osa célébrer les amours du roi. Dans +_la Princesse d'Élide_, tous les assistants comprirent l'allusion, +lorsqu'un vieux courtisan dit en s'adressant au prince: + + Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements + Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments! + + * * * * * + + Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils; + Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage + De la beauté d'une âme est un vrai témoignage, + Et qu'il est mal aisé que, sans être amoureux, + Un jeune prince soit et grand et généreux. + +Les applaudissements à ces vers si directs éclatèrent comme une tempête, +et la pauvre La Vallière faillit mourir de honte sous le poids de tous +les regards qui désignaient aux reines indignées «l'objet charmant de +ces allusions.» + +Cette grande féerie de sept jours fut, dit M. Michelet, «un triomphe +sans victoire, fête sans but, donnée, non pour la reine et non pour La +Vallière, une maîtresse de trois années, mais donnée par le roi au roi; +Louis XIV fêtait Louis XIV.» + +Bien d'autres hontes, c'est-à-dire bien d'autres faveurs allaient +accabler La Vallière; Louis XIV souhaitait plus de publicité encore; le +roi imposa sa maîtresse à Marie-Thérèse sa femme, à Anne d'Autriche sa +mère, et les contraignit de la recevoir. + +Madame de Montausier, «cette femme qui naturellement avait de l'âpreté +pour tout ce qui s'appelle la faveur,» et qui avait remplacé dans la +charge de surveillante des filles d'honneur la digne duchesse de +Navailles[29], fut chargée de signifier aux reines la volonté du roi. +Elle s'acquitta habilement de cette commission épineuse, et acquit +ainsi de nouveaux droits aux bonnes grâces du maître. + +[Note 29: Avec un roi comme Louis XIV, la garde des filles d'honneur +devenant impossible, madame de Navailles eut l'héroïque courage de +prendre sa retraite plutôt que de favoriser les amours du roi. Madame de +Montausier, en lui succédant, prenait l'engagement tacite de fermer les +yeux à propos; de ce moment, en effet, les entrevues du roi et de +mademoiselle de La Vallière furent singulièrement facilitées.] + +La réputation de vertu de madame de Montausier et de son Alceste de mari +a été beaucoup trop surfaite, pour qu'il ne soit pas intéressant de +rétablir un peu les choses dans leur vrai jour; il n'y a qu'à copier +madame de Motteville à la page où elle raconte la démarche, couronnée +d'un si heureux succès, de madame de Montausier près des deux reines. + +«Je ne puis, en cet endroit, écrit-elle, m'empêcher de dire une chose +qui peut faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont +le coeur et l'esprit gâtés.... Je rencontrai madame de Montausier qui +était ravie de ce dont la reine était au désespoir. Elle me dit avec une +exclamation de joie:--Voyez-vous, madame, la reine-mère a fait une +action admirable d'avoir voulu voir La Vallière, voilà le tour d'une +très-habile femme et d'une bonne politique. Mais, ajouta cette dame, la +reine est si faible que nous ne pouvons pas espérer qu'elle soutienne +cette action comme elle le devrait.» + +Le langage de la _très-prude_ madame de Montausier ne laisse pas que de +stupéfier la bonne Motteville. + +«Véritablement, continue-t-elle, je fus étonnée de voir dans la comédie +de ce monde combien la différence des sentiments fait jouer des +personnages différents. Le duc de Montausier, qui était en grande +réputation d'homme d'honneur, me donna quasi en même temps une pareille +peine, car en parlant du chagrin que la reine-mère avait eu contre la +comtesse de Brancas, il me dit ces mots:--Ah! vraiment, la reine est +bien plaisante d'avoir trouvé mauvais que madame de Brancas ait eu de la +complaisance pour le roi en tenant compagnie à mademoiselle de La +Vallière. Si elle était habile, elle devrait être bien aise que le roi +fût amoureux de mademoiselle de Brancas, car étant fille d'un homme qui +est, à elle, son premier domestique, _lui, sa femme et sa fille lui +rendraient de bons offices auprès du roi._» + +Voilà l'homme aux moeurs sévères, le Misanthrope de la cour de Louis +XIV! On se demande, avec stupéfaction, comment devaient être les +Philintes. + +La Vallière acceptée des reines, Louis n'eut pas besoin de l'imposer aux +autres dames de la cour, toutes se disputaient les bonnes grâces de la +favorite; et lorsqu'il décida «que désormais les dames accompagneraient +mademoiselle de La Vallière,» il rendit un décret inutile, depuis +longtemps on était allé au devant de ses désirs. + +Il y avait d'autant plus de mérite à adorer le caprice du maître qu'on +ne le comprenait guère, on n'appréciait nullement à la cour la beauté de +La Vallière, et, faut-il le dire, son ambition était pour les courtisans +la mesure de son esprit. Tandis que toutes les platitudes rampaient à +ses pieds, tout bas on raillait sa figure, «sa démarche cahin caha» et +surtout sa niaiserie. On prétendait qu'elle passait des journées +entières à une fenêtre, occupée à souffler dans une paille des bulles de +savon. Distraction bien innocente, dans tous les cas, et qui n'eût guère +amusé toutes ces belles dames qui n'avaient aucun goût pour les plaisirs +innocents. La reine Marie-Thérèse elle-même, cette reine si disgraciée +de la nature, se demandait par quel charme «cette fille boiteuse et fade +pouvait lui avoir enlevé le coeur de son époux.» + +Des couplets satiriques, des épigrammes injurieuses contre La Vallière, +circulaient sous le manteau de la cheminée, mais on n'osait les +fredonner encore que toutes portes bien closes. Pour bien moins que cela +le roi déjà avait fait de terribles exemples. On sait le sort du +vaniteux cousin de madame de Sévigné, Bussy, cet impitoyable railleur +que l'_Histoire amoureuse des Gaules_ conduisit droit à la Bastille; le +seul soupçon d'être l'auteur d'un noël fameux sous le nom des _alleluia_ +fit plus pour sa disgrâce que le déchaînement des colères que souleva le +très-célèbre pamphlet. Un couplet de ce noël surtout obtint un succès +incroyable de vogue clandestine, on le chantait partout, avec les +sourdines de la peur bien entendu: + + Que Deodatus[30] est heureux + De baiser ce bec amoureux + Qui d'une oreille à l'autre va! + Alleluia! + +[Note 30: Ce nom de Dieudonné qu'avait reçu Louis XIV lors de sa +naissance, trop inattendue pour ne pas être un peu miraculeuse, revient +dans toutes les épigrammes du temps: + + Ce roi, si grand, si fortuné, + Plus sage que César, plus vaillant qu'Alexandre, + On dit que Dieu nous l'a donné, + Hélas! s'il voulait le reprendre! +] + +Deodatus, c'est le roi, ô comble de l'irrévérence! Quant au bec +amoureux, c'est bien celui de la favorite, qui dans le fait avait la +bouche un peu grande. + +La mort d'Anne d'Autriche (janvier 1666) porta un terrible coup au +bonheur de mademoiselle de La Vallière, ce fut le grand et premier échec +de sa fortune. + +Louis XIV que la crainte de sa mère avait toujours contenu ne garda plus +désormais aucune mesure. Il fit sortir sa maîtresse de chez Madame, lui +donna l'hôtel Biron, monta sa maison avec une splendeur princière, lui +fit présent de meubles magnifiques et de toilettes royales. Ainsi, à +deux pas des Tuileries, le roi eut, au vu et su de tous, son petit +ménage; il eut une autre femme à côté de sa femme légitime, pauvre et +malheureuse reine qui tremblait devant cet époux qu'elle adorait, et +qui, contre tous les outrages dont il l'abreuva, n'eut jamais que des +larmes. Alors, il y eut deux cours, la petite et la grande, la cour +officielle où toute la noblesse était admise, la cour intime où seuls +les favoris avaient leurs entrées. On désertait les salons de la reine +pour ceux de la favorite. + +Tous ces honneurs, on disait ainsi alors, ne changèrent rien à la +craintive modestie de La Vallière, tant ce scandale lui était aussi +odieux qu'à la reine elle-même. Aussi, alors que tant d'autres eussent +marché haut le front, elle marchait courbée sous le poids de sa faveur, +essayant à force d'abnégation et d'humilité de se faire pardonner son +élévation. Bien plus, au péril de sa vie, elle essayait encore de cacher +les preuves de sa faiblesse, espérant sauver ce qui lui restait de +réputation, après ce grand naufrage de son honneur. + +Elle était enceinte et faisait tous ses efforts pour dissimuler sa +grossesse. À force d'imprudences, d'extravagances même, elle réussit à +ne pas éveiller l'attention. Elle était de toutes les fêtes, +accompagnait partout le roi qui, dans sa cruauté égoïste, ne lui épargna +pas une occasion de souffrir ou de risquer sa vie. Elle montait à +cheval, suivait les chasses, et avec toute la cour changeait à chaque +instant de résidence, tantôt à Saint-Germain, à Paris, à Fontainebleau. +Jamais les atroces douleurs que devait lui causer le mouvement des +carrosses, moins bien suspendus alors que nos moindres charrettes, et +toujours menés grand train, ne lui arrachèrent aucun cri, ne troublèrent +la douce placidité de son sourire. + +Ainsi elle put échapper à la surveillance méchante dont elle était +l'objet. Toute la cour était à Vincennes lorsqu'arriva le terme de sa +grossesse; elle avait si bien dissimulé jusqu'au dernier moment, +«qu'elle ne fit, pour ainsi dire, que passer de la chambre de la reine +entre les mains des médecins et de la sage-femme, cachés près de là.» + +Les douleurs la prirent vers une heure après minuit. Qu'on juge du +courage de la pauvre fille et des précautions qu'il fallut prendre. + +Pour sauver les apparences et pour éloigner tout soupçon, on lui avait +donné un appartement voisin de celui de la reine et que cette princesse +traversait tous les matins pour se rendre à la messe. + +C'est là, «séparée seulement par une porte d'une reine trop justement +jalouse,» qu'elle donna le jour à une fille légitimée sous le nom de +mademoiselle de Blois. + +«Le roi fut présent aux couches, aida les médecins, partagea les +angoisses de celle qu'il aimait, en père et en amant, et reçut le +premier l'enfant dans ses bras. Cependant midi sonnait; la reine allait +passer pour entendre la messe. Elle entre, elle voit l'appartement garni +de tubéreuses, de fleurs d'oranger et d'autres odeurs mortelles pour les +femmes en couche: expédient terrible, meurtrier, mais dont La Vallière +était à peine contente. + +«On dit à la reine que La Vallière avait été fort tourmentée dans la +nuit d'une indisposition. La reine, alors, avec une jupe parfumée de +peaux d'Espagne, s'approche du lit de la malade et lui parle avec bonté +sur son état. + +«Dans la journée le bruit se répandit que La Vallière était accouchée, +mais la reine le détruisit par le simple récit de ce qu'elle avait vu. + +«Le soir même, elle reparut chez la reine avec toute la compagnie, +veilla, soupa, et resta une partie de la nuit en coiffure de bal, la +tête découverte, comme si de rien n'était.» + +Telle est pourtant la femme que l'on a osé accuser de fausse pruderie, +de modestie bien jouée. Pour que la honte l'obligeât à une telle +contrainte, il faut que moralement elle ait cruellement souffert. + +L'année 1667 fut bien fatale à La Vallière; elle fut faite duchesse +d'abord, elle perdit le coeur de son amant, et enfin, pour la seule fois +de sa vie, elle fut audacieuse et manqua de respect à la reine. + +C'est en mai, au moment de son départ pour la conquête des Flandres, que +Louis XIV conféra à sa maîtresse le titre de duchesse. Pour elle il +érigea en duché-pairie, sous le titre de La Vallière, les terres de +Vaujour et de Saint-Christophe, deux baronnies, situées, l'une en +Touraine, l'autre en Anjou, transmissibles à l'enfant que le roi venait +d'avoir. Par les mêmes lettres patentes datées de Saint-Germain-en-Laye, +le roi légitimait mademoiselle de Blois. + +Le préambule de ces lettres est assez curieux pour qu'on s'en soit +souvenu; Pélisson le rédigea de sa plus belle écriture. C'est le roi qui +parle, mais c'est bien plus encore l'amant passionné. + +«Les bienfaits que les rois exercent dans leurs États, dit +Pélisson-Louis XIV, étant la marque extérieure du mérite de ceux qui les +reçoivent, et le plus glorieux éloge des sujets qui en sont honorés, +nous avons cru ne pouvoir mieux exprimer, dans le public, l'estime toute +particulière que nous faisons de la personne de notre très chère, +bien-aimée et très-féale Françoise-Louise de La Vallière, qu'en lui +conférant les plus hauts titres d'honneur, qu'une affection +très-singulière, excitée dans notre coeur par une infinité de rares +perfections, nous a inspirée depuis quelques années en sa faveur[31].» + +[Note 31: Louis XIV, dans ses _Mémoires_ (année 1667), prend la +peine d'expliquer ainsi à la postérité «cet acte de sa toute-puissance.» +«N'allant pas à l'armée, dit-il, pour être éloigné de tous les périls, +je crus qu'il était juste _d'assurer à cet enfant_ l'HONNEUR +_de sa naissance_, et de donner à la mère un établissement convenable à +l'affection que j'avais pour elle depuis six ans.»] + +L'édit enregistré, Louis XIV installa à Versailles la nouvelle duchesse, +et, rassuré sur le sort de la mère et de l'enfant, il partit le 16 mai, +de Saint-Germain, à la conquête de la branche de laurier nécessaire à +ses futures apothéoses. + +Cette conquête de la Flandre ne fut, à bien dire, qu'une promenade +militaire, presqu'un tournoi à armes courtoises. Tout avait été combiné, +réglé d'avance, comme à ces jeux de guerre où l'on exerce les soldats. +Le jour, on paradait à cheval, le soir on se réjouissait sous les +tentes, l'or roulait et le vin coulait, dit La Fare, et jamais les +gentilshommes de la maison du roi n'avaient été si joyeux. On eut fini +en un tour de main. Turenne était là. + +Alors, pour que la fête fût complète, le roi partit au devant de +Marie-Thérèse qui venait rejoindre l'armée avec toutes les dames, il +fallait montrer leur reine à ces nouveaux sujets et les éblouir des +splendeurs de la cour la plus brillante de l'Europe. + +C'était bien le moins qu'on montrât à ces bons Flamands ce que désormais +on ferait de leur argent. + +Cette campagne si facile est un des plus brillants et des plus joyeux +épisodes du règne de Louis XIV, c'est l'instant que l'excellent +Vander-Meulen a choisi pour nous montrer toute cette cour en campagne. +Voilà bien les immenses carrosses dorés, maisons roulantes où l'on rit, +où l'on joue, où l'on mange. Le roi va de l'un à l'autre, il cause, il +rit, il agace les dames. De tous côtés ce ne sont que gentilshommes +enrubannés, qui caracolent en tenue de Versailles sur leurs magnifiques +chevaux. + +Mais cette conquête de la Flandre, dont la Porte Saint-Martin est le +monument héroï-comique[32], valut au roi une bien autre conquête, dont +_Amphitryon_ restera pour Louis XIV le honteux et éternel monument. + +[Note 32: «Le monument de cette agréable campagne est notre porte +Saint-Martin, quoique datée d'une autre époque.» (M. Michelet, _Louis +XIV_.)] + +Depuis les dernières couches de La Vallière, qui alors était de nouveau +enceinte, le coeur du roi s'était peu à peu dégagé de liens qui +n'étaient qu'habitude, et errait de l'une à l'autre sans pouvoir se +décider. Trois ou quatre dames des plus aimables et des plus belles, +Brantôme dirait des plus honnêtes, battaient en brèche le coeur du roi; +elles le prirent d'assaut, et ne le gardèrent pas; mais elles aplanirent +la voie pour madame de Montespan dont l'heure était venue. + +C'est à Compiègne, sous le manteau discret de madame de Montausier +«cette vertu si sévère,» qu'eurent lieu les premiers rendez-vous de +Louis XIV et de cette fille des Mortemart. Le secret en commençant fut +admirablement gardé, et longtemps encore madame de Montespan put tromper +la reine par ses hypocrites condoléances et sa dévotion affectée. + +La Vallière, elle, plus clairvoyante, ne s'y trompa pas une minute, +elle comprit bien que le roi, peu à peu, se détachait d'elle, et qu'il +en aimait une autre, mais sans savoir encore quelle était cette rivale. + +Madame la Duchesse, c'était ainsi qu'on l'appelait désormais, avait +voulu suivre la cour en Flandre. Depuis sept semaines elle était séparée +de son amant, et sentait le besoin de rassurer son coeur. Elle osa +partir, malgré la reine qu'indignait cette audace de venir lui disputer +le coeur de son mari. Oubliant tout ce qui l'effrayait tant autrefois, +elle se mêla à la suite, et l'exaspération de la reine fut telle, qu'à +la première halte elle défendit qu'on lui donnât à manger. + +Tout le cortége de Marie-Thérèse était arrivé en vue de l'armée; au loin +déjà on distinguait le roi, monté sur un de ces énormes normands, comme +les peint si bien Vander-Meulen. Le carrosse de la reine tenait la tête +de la file, elle avait défendu que personne la précédât, elle se faisait +une fête d'être la première à embrasser le roi. + +Tout à coup on aperçut un carrosse qui, se détachant du cortége, coupait +à travers champs et courait vers le roi au grand galop de ses chevaux. +«La reine le vit, elle se mit dans une incroyable colère.--Arrêtez-la, +criait-elle, arrêtez-la!» Nul ne l'osa faire, on craignait trop encore +l'amour du roi, et elle arriva la première. + +Voilà cependant ce qu'en vue de toute l'armée osa faire la timide, la +modeste La Vallière; plus tard, elle se reprochait amèrement cette +audace, et s'accusait de ce que «sa gloire et son ambition d'être aimée +avaient été comme des chevaux furieux qui l'entraînaient dans le +précipice.» + +Le roi reçut admirablement cette maîtresse déjà délaissée, il l'emmena +même, seule avec lui, jusqu'à La Fère, où les deux amants restèrent près +d'une semaine. + +La fin de cette année «si glorieusement commencée» s'acheva triste et +menaçante pour l'infortunée duchesse. Le roi dissimulait encore; mais +avec cette délicatesse d'impressions d'une femme véritablement aimante, +elle sentait que chaque jour se détachait ce coeur qui si longtemps +n'avait battu que pour elle. + +Toute espérance n'était pas perdue cependant, elle était enceinte, et un +fils pouvait renouer encore cette chaîne qui menaçait de se rompre. La +Vallière ne savait pas tout ce qu'il y avait d'égoïsme et de bestialité +dans ce roi qui, pour repousser du pied ses maîtresses, pour les +remplacer, choisit toujours le moment où les autres hommes redoublent +d'attentions, de soins et d'amour pour celles qu'ils aiment. + +Dans les premiers jours du mois d'octobre, La Vallière donna au roi un +fils, le duc de Vermandois, dont la mort mystérieuse et tragique devait +ouvrir le champ aux plus étranges rumeurs. + +Le roi était seul avec sa maîtresse, lorsqu'arriva le moment décisif. +«La pauvre créature, dit Bussy, fut prise de ce mal qui fait tant +souffrir, et en fut prise avec tant de violence et des convulsions si +terribles, que jamais homme ne fut si embarrassé que notre monarque. Il +appela du monde par les fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire +à mesdames de Montausier et de Choisy qu'elles vinssent au plus tôt, et +une fille de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire. Tout le monde +vint trop tard.... Les dames, arrivant, trouvèrent le roi, suant comme un +boeuf d'avoir soutenu sa maîtresse, dont les douleurs avaient été assez +fortes pour lui faire déchirer un collet de mille pistoles en se pendant +au col du roi. + +«Un instant, on crut la pauvre créature morte. Elle avait été prise +d'une effrayante syncope, et madame de Montausier dit qu'elle croyait +bien qu'elle venait de passer. Alors le roi se jetant au pied du lit et +fondant en larmes: + +--«Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, prenez-moi tout ce que j'ai et +rendez-la-moi. + +Dieu la lui rendit en effet, et il en fit la plus malheureuse des +femmes. Ce fut le dernier élan de passion de Louis XIV pour une favorite +si digne de son amour, pour cette âme douce et tendre, «timide violette +qui se cache sous l'herbe, dit madame de Sévigné, et qui rougissait +d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse.» + +La Vallière vécut, mais pour expier ses fautes d'amour; l'étoile d'une +autre se levait. + +La passion nouvelle de Louis XIV pour madame de Montespan ne tarda pas, +en effet, à se manifester au grand jour et de la façon la plus +scandaleuse. Comme il fallait «sauver les apparences,»--le mot est +joli,--madame de Montespan alla s'installer chez la duchesse de La +Vallière, et la pauvre favorite délaissée eut à souffrir les horribles +tourments de la jalousie que, bien malgré elle, autrefois, elle avait +fait endurer à l'infortunée Marie-Thérèse. + +Mais quelle différence! Chastement craintive, La Vallière, lorsque ses +yeux rencontraient ceux de la reine, sa rivale, semblait toujours +demander grâce, «on croyait qu'elle allait tomber à genoux.» Madame de +Montespan, au contraire, presque aussi brutalement égoïste que le roi, +mais bien autrement cruelle, semblait prendre plaisir à retourner le +poignard dans le coeur de l'infortunée. Chaque jour quelque insulte +nouvelle, quelque humiliation méditée avec d'incroyables raffinements. + +La Vallière n'essaya même pas de lutter. Elle ne savait que gémir et +fondre en pleurs. Et comment eût-elle pu lutter, d'ailleurs, contre +cette superbe rivale qui, à une éclatante et splendide beauté, joignait +l'esprit et la méchanceté des Mortemart; contre cette femme qui, d'un +mot, tuait ses ennemis? La pauvre duchesse, elle, n'avait plus que son +amour. Sa beauté s'était flétrie, ses charmes s'étaient envolés. Sa +dernière couche avait été désastreuse, elle y avait laissé ce qui lui +restait encore de jeunesse et de fraîcheur, et le roi, le croirait-on, +fut assez misérable pour le lui reprocher. + +Les chagrins achevèrent l'oeuvre du temps et des souffrances. Elle était +pâle comme une morte, disent les Mémoires, et avait toujours les yeux +rouges. Elle était d'une maigreur effrayante et avait été frappée d'une +sorte de paralysie qui lui rendait les mouvements très-difficiles. + +Parfois l'idée lui venait que toutes ces amertumes n'étaient qu'une +expiation de sa faute.--«Dieu me châtie cruellement, disait-elle alors, +mais je l'ai mérité.» + +Et cependant elle n'avait pas encore le courage de s'éloigner, de se +dérober par la fuite à toutes ces humiliations si honteuses pour le roi +et pour madame de Montespan.--«Je suis la faiblesse même, disait-elle.» + +Et en effet, un regard, une bonne parole de son amant suffisaient pour +lui faire oublier ses souffrances et ses larmes. Le roi semblait revenir +vers elle quelquefois, aux jours où l'orgueil de madame de Montespan, +presqu'aussi grand que le sien, lui résistait et lui tenait tête. + +De même qu'elle acceptait les avanies, La Vallière acceptait ces retours +plus humiliants encore. Bien plus elle s'en réjouissait. Au fond de son +coeur à toutes les illusions avait survécu l'espérance, cette plante +vivace qui croît au fond des âmes les plus corrodées, et dont la +dernière racine ne s'arrache qu'avec la vie. À chaque retour du roi elle +croyait que son amant d'autrefois lui était rendu. Elle séchait ses +larmes, ses yeux redevenaient radieux de bonheur, sa démarche semblait +plus légère. Mais toujours par quelque odieuse méchanceté, elle était +arrachée à ce beau rêve. + +Telle est cependant la femme que madame de Montespan attacha au char +insolent de sa prospérité, qu'elle traîna misérablement dans toutes les +traverses de la passion, qu'elle enchaîna entre le roi et elle, par un +excès de dépravation incompréhensible chez une femme jeune et +passionnée, mais que pourtant on explique. + +Car enfin il faut savoir comment ce roi et cette favorite traitaient +cette pauvre âme déchue. Madame de Montespan en avait fait sa servante +et le roi quelque chose de pis. On la faisait coucher dans une chambre +par où passait le roi lorsqu'il allait chez madame de Montespan, comme +si on eût craint de lui épargner une seule goutte de ce calice +d'amertume. + +Écoutons plutôt la princesse Palatine, on ne peut pas l'accuser d'aimer +les favorites, celle-là, elle les abomine, elle les exècre; si un +instant elle était toute puissante, certainement elle les jetterait à la +porte du palais de Versailles, et cependant le malheur de La Vallière la +touche, elle s'apitoie sur le sort de cette infortunée, elle regrette +presque de n'avoir pas été là pour essuyer ses larmes. + +«Madame de La Vallière, dit la Palatine, a cru ne pouvoir faire une plus +rude pénitence que de rester avec la Montespan. Celle-ci la traitait +indécemment, cruellement, et se moquait d'elle en toute occasion, même +en public. + +«Elle fit plus; sa jalouse rage ne fut pas satisfaite qu'elle n'eût +excité le roi à avoir pour La Vallière les façons les plus +désobligeantes et les plus dures. Il fallait que le roi passât par +l'appartement de la duchesse de La Vallière pour aller dans celui de la +Montespan: il avait un petit chien épagneul que l'on nommait _Malice_; +le roi, à la prière de la Montespan, le jeta à la duchesse de La +Vallière en lui disant:--Tenez, Madame, voilà votre compagnie, c'est +assez. Cela était bien dur, d'autant plus qu'en parlant ainsi il ne +faisait que passer, n'ajouta pas le moindre correctif à ce peu de mots, +et s'en allait trouver sa Montespan[33].» + +[Note 33: _Mélanges historiques_ de la princesse de Bavière. Cette +simple affectation de la princesse à donner toujours à La Vallière son +titre de duchesse, tandis qu'elle appelle l'autre _la_ Montespan, +n'exprime-t-elle pas bien mieux son indignation que de longues tirades?] + +Les avanies de madame de Montespan, pour être moins grossières, n'en +étaient que plus cruelles: + +--Le roi a fait La Vallière duchesse, disait-elle un jour, parce qu'il +savait que pour fille de chambre je ne voudrais pas une personne de +moindre qualité. + +C'est madame de Montespan qui répandit à la cour une abominable +épigramme qui faisait une allusion cyniquement méchante aux +accouchements mystérieux de celle qui était devenue son souffre-douleur: + + Soyez boiteuse, ayez quinze ans, + Point de gorge, fort peu de sens, + Des parents! Dieu le sait! faites, en fille neuve, + Dans l'antichambre vos enfants, + Sur ma foi! vous aurez le premier des amants; + Et La Vallière en est la preuve. + +Madame de Montespan avait bien le droit de railler l'héroïque pudeur de +La Vallière: la belle dame, pour donner des enfants au roi, n'y mettait +pas tant de façons. + +Brisée de douleur, La Vallière eut bien l'audace, un jour, de faire +entendre une timide plainte. + +--Je n'aime pas à être gêné!... + +Telle fut la sèche et laconique réponse de ce roi, si poli qu'il se +découvrait devant les chambrières, et qui eût bien mieux fait de se +conduire avec une maîtresse délaissée un peu en gentilhomme. Ainsi vont +les réputations, cependant, et le nom de Louis XIV restera pour beaucoup +de gens le synonyme de galante courtoisie. + +C'est vers cette époque que La Vallière envoyait au roi ce sonnet +touchant rimé sur une de ses lettres, par un des poëtes restés ses amis: + + Tout se détruit, tout passe, et le coeur le plus tendre + Ne peut d'un même objet se contenter toujours. + Le passé n'a point eu d'éternelles amours, + Et les siècles futurs n'en doivent point attendre. + + La constance a des lois qu'on ne veut pas entendre, + Des désirs d'un grand roi rien n'arrête le cours; + Ce qui plaît aujourd'hui déplaît en peu de jours: + Son inégalité ne saurait se comprendre. + + Louis, tous ces défauts font tort à vos vertus; + Vous m'aimiez autrefois et vous ne m'aimez plus; + Mes sentiments, hélas! diffèrent bien des vôtres! + + Amour à qui je dois et mon mal et mon bien, + Que ne lui donniez-vous un coeur comme le mien! + Ou que n'avez-vous fait le mien comme les autres! + +Bien différente elle était des autres, cette pauvre duchesse, et rien ne +put la consoler de la perte de son amour. Car les consolateurs ne +manquèrent pas: plus d'un grand seigneur, voyant dans ce mariage une +source de prospérités pour sa maison, lui offrit de l'épouser, elle +refusa toujours en disant qu'elle n'aurait pas trop du reste de sa vie +pour pleurer les fautes de sa jeunesse. + +Cependant la mesure était comble, et La Vallière ne put se résigner +davantage à voir sous ses yeux le bonheur de celle qui lui avait enlevé +le coeur du roi. Depuis longtemps, le repentir avec la désillusion était +entré dans son âme, elle se dit que Dieu seul pouvait pour elle +remplacer l'homme, le roi qu'elle avait tant aimé, et elle résolut +d'aller demander la paix, sinon l'oubli, aux solitudes du cloître. Une +pieuse cohorte de dévots personnages la soutenait dans cette résolution. +Bien des fois, avant le règne de la veuve Scarron, on retrouve autour du +roi cette sainte phalange, surveillant d'un oeil demi-clos les +événements. Patiente, elle attend son heure. Elle aide à précipiter les +favorites du haut du caprice royal, jusqu'à ce qu'enfin dans la couche +de Louis XIV elle pousse une Vasthi de son choix, une élue de son coeur +et de sa politique impitoyable. + +Beaucoup de ceux qui entouraient la duchesse de La Vallière étaient +convaincus que la faveur de madame de Montespan ne résisterait guère à +l'éloignement de sa rivale. Ils ne se trompaient pas; quoi qu'il en +soit, les pieuses exhortations de ces amis de son infortune décidèrent +la duchesse, et un soir de mardi-gras, à une grande fête de Versailles, +on apprit qu'elle s'était réfugiée aux Carmélites de Chaillot, près de +mademoiselle de La Motte d'Argencourt, cette première passion de Louis +XIV. + +En apprenant la fuite de La Vallière, le roi eut comme un éclair de +remords, le souvenir des enivrements de cette première passion lui +revint au coeur; peut-être se dit-il qu'il avait été bien cruel pour +cette pauvre fille dont l'amour unique était un culte. Il quitta la fête +presqu'aussitôt, et dès le lendemain il fit porter à la fugitive une +lettre dans laquelle il la conjurait de ne le pas abandonner. Le +maréchal de Bellefonds, en qui La Vallière avait la plus grande +confiance, fut chargé de la missive royale; mais il ne put rien obtenir +d'elle. En quelques lignes elle répondit au roi que désormais elle ne +voulait plus songer qu'à son salut. + +Cette réponse désola Louis XIV[34], et non moins inutilement il lui +renvoya Lauzun qu'elle ne voulut même pas recevoir. Alors il cessa de +prier, il ordonna. Colbert alla signifier les volontés du maître, et La +Vallière se décida à revenir prendre sa lourde chaîne. + +[Note 34: Sévigné, _Lettres_, 12 février 1671.] + +--Hélas! dit-elle à Colbert, autrefois il serait venu me chercher +lui-même. + +Puis elle embrassa les religieuses qui déjà avaient tué le veau gras +pour fêter la bienvenue de l'enfant prodigue. + +--Adieu, mes soeurs, leur dit-elle, vous ne serez pas longtemps sans me +revoir. + +Au retour, dit madame de Sévigné, «le roi a causé une heure avec elle, +il pleurait fort. Madame de Montespan fut au devant d'elle les bras +ouverts et les larmes aux yeux; tout cela ne se comprend pas... enfin +nous verrons.» + +Six jours après madame de Sévigné écrit à sa fille[35]: «Madame de La +Vallière est toute rétablie à la cour, le roi la reçut avec des larmes +de joie, et madame de Montespan avec des larmes... devinez de quoi?... +Tout cela est difficile à comprendre. Il faut se taire.» + +[Note 35: Sévigné, _Lettres_, 18 février 1671.] + +Il faut parler au contraire, et dire que madame de Montespan ne jouait +nullement la comédie. La Vallière pour elle était un gage de la durée de +sa faveur. À sa faveur seulement elle tenait, et lorsque quelquefois, +pendant une brouille, le roi retournait à la pauvre délaissée, réduite +aux miettes du banquet de l'amour, elle riait aux larmes et disait que +La Vallière ne la gênait point. + +On avait approuvé le départ de madame de La Vallière, on blâma son +retour. Toutes les femmes, madame de Sévigné en tête, trouvèrent qu'elle +manquait de dignité, comme si l'amour, une passion véritable et la +dignité n'étaient pas choses incompatibles. + +Alors on se moquait de ce que l'on appelait les velléités de repentir de +La Vallière, ou on l'appelait une demi-repentie. Ici apparaît la +sécheresse du coeur de madame de Sévigné, qui, malgré son surprenant +esprit, ne put jamais arriver à la sensibilité et s'arrêta toujours à la +sensiblerie. + +«À l'égard de madame La Vallière, écrit-elle à sa fille, nous sommes au +désespoir de ne pouvoir vous la remettre à Chaillot; mais elle est à la +cour beaucoup mieux qu'elle n'a été depuis longtemps, et il faut vous +résoudre à l'y laisser.» + +Et encore près de deux ans après (15 décembre 1673): «Madame de La +Vallière ne parle plus d'aucune retraite; c'est assez de l'avoir dit: sa +femme de chambre s'est jetée à ses pieds pour l'en empêcher; peut-on +résister à cela?...» + +Cependant madame de La Vallière n'avait pas abandonné son projet de +retraite, seulement ni le roi ni madame de Montespan ne voulaient la +laisser partir. Que d'affligeants spectacles pour elle, cependant, +pendant ces années d'épreuves! C'est Madame qui meurt: cette belle, +cette touchante Henriette d'Angleterre a été empoisonnée par un des +honteux favoris de son mari. Avec toute la cour, La Vallière frémit à la +grande voix de Bossuet qui tonne du haut de la chaire: Madame se meurt! +Madame est morte! Puis, autour d'elle, elle voit grandir et croître la +lignée impure de madame de Montespan, ces bâtards qui étalent sur la +pourpre le déshonneur de leur mère. + +Cette vie d'immolation, d'inépuisables amertumes dura trois ans encore, +trois ans encore on foula aux pieds celle qu'on n'appelait plus que +l'ancienne favorite, vieille avant l'âge,--elle n'avait pas trente +ans,--flétrie comme une de ces fleurs frêles fanées une heure après +qu'on les a détachées de leur tige. + +Un jour que sa douleur était plus amère encore que tous les jours et +qu'elle parlait d'entrer en religion, la veuve Scarron, qui faisait déjà +le ménage de madame de Montespan, lui dit comme pour sonder la +profondeur de son désespoir: + +--Songez aux privations et aux austérités du cloître! aurez-vous le +courage de les supporter? + +--Si jamais se plaignait la chair, répondit La Vallière, je n'aurais +pour me trouver heureuse qu'à me rappeler ce que ces gens-ci me font +souffrir. + +Et elle montrait le roi et madame de Montespan. + +Enfin, l'heure du repos sonna pour elle, et il lui fut permis de se +retirer dans un de ces cloîtres d'où, à trois reprises déjà, le roi +était venu l'arracher. Cette fois elle y entrait pour toujours. + +Dès lors elle ne vécut plus pour le monde, et jamais le bruit de cette +cour de Versailles dont elle avait été la reine ne put troubler sa +méditation. Que d'événements cependant! Ainsi elle apprit tour à tour la +chute de madame de Montespan et celle de la belle Fontanges, et celle de +bien d'autres qui ne régnèrent qu'un jour, jusqu'à cette surprenante +nouvelle du mariage «du grand roi» avec la veuve du Cul-de-jatte. + +À la grille du parloir bien des amis vinrent la visiter, et pour les +malheureux, l'affligée avait de bonnes paroles. Elle la désespérée, elle +eut cet honneur insigne de recevoir la reine Marie-Thérèse et de la +consoler; elle pleurait avec elle lorsque cette épouse tant outragée lui +racontait les monstrueux scandales du roi; alors Marie-Thérèse, qui +l'avait tant haïe, et depuis tant regrettée, put lui donner le baiser du +pardon. + +Pendant trente longues années que se prolongea sa dure pénitence, elle +n'eut jamais un seul mot de regret ou d'amertume. La gloire de sa fille, +cette ravissante mademoiselle de Blois qui épousa le prince de Conti +(1680), sembla la toucher à peine. Lorsqu'on lui apprit la mort si +douloureuse du comte de Vermandois, ce fils qui avait tous les vices de +son père, sans avoir la puissance qui les fait excuser, elle ne put +s'empêcher de verser des larmes abondantes, et comme Bossuet s'efforçait +de la consoler, elle lui dit en essayant de sécher ses larmes: + +--Oui, vous avez raison, c'est assez pleurer la mort d'un fils dont je +n'ai pas encore assez pleuré la naissance. + +«Ce n'est plus la duchesse de La Vallière, c'est la soeur Louise de la +Miséricorde,» écrivait un de ses anciens amis. Ce mot exprime tout le +changement qui s'était opéré; c'est comme la paraphrase de la parole si +laconique de Bossuet le jour où cette autre Madeleine prononça ses +voeux: «Quel état!... et quel état!» + +Mais aussi quel abîme entre les lettres d'amour de la belle et jeune +fille d'honneur de Madame, et les réflexions sur la miséricorde de Dieu +de la religieuse carmélite. + +Il y avait trente ans qu'elle jeûnait et couchait sur la dure, lorsqu'en +1710 elle s'éteignit sur un lit de cendres, elle, la maîtresse adorée de +la jeunesse du grand roi. + +On prit des ménagements pour annoncer cette mort au vieux monarque; mais +qu'en était-il besoin? + +--La duchesse de La Vallière, dit-il d'un ton sec, est morte pour moi le +jour où elle a quitté ma cour. + + + + +IV + +MADAME DE MONTESPAN. + +MADEMOISELLE DE FONTANGES. + + +Le jour où la duchesse de La Vallière, emportée par son amour, osait, au +mépris des ordres de Marie-Thérèse, lancer en avant son carrosse et +arriver la première près de Louis XIV, il y eut autour de la reine comme +un cri d'indignation arraché par l'audace de la favorite. + +--Pour moi, dit une des dames, Dieu me garde d'être jamais la maîtresse +du roi; mais, si j'étais assez malheureuse pour cela, je n'aurais jamais +l'effronterie de paraître devant la reine. + +Cette dame plus vertueusement indignée que les autres était la marquise +de Montespan. Et lorsqu'ainsi, devant la reine, elle prenait parti pour +l'épouse contre la favorite, son audace était bien autrement grande que +celle de La Vallière; car en ce moment même elle travaillait à renverser +la pauvre duchesse, et, la veille de ce jour peut-être, sa chambre +s'était mystérieusement ouverte pour le roi. + +Françoise-Athénaïs de Rochechouart-Mortemart appartenait à l'une des +plus nobles et des plus anciennes familles du royaume; elle était née en +1641. Toute jeune, elle était venue à la cour, et, sous le nom de +Tonnay-Charente, avait brillé, à côté de La Vallière, au milieu de +l'escadron fringant des filles d'honneur de Henriette d'Angleterre. + +Brouillonne, intrigante, médisante à faire frémir, se moquant de tout, +elle réussit à se faire chasser de chez Madame, qui était la bonté même. +Comme elle avait envie de prendre son essor, elle se décida à choisir +parmi les nombreux et honorables partis qui se présentaient. + +Elle épousa en 1663 un homme de coeur et d'esprit, Henri Louis de +Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, petit-fils de ce riche +Zamet, chez qui la belle Gabrielle prit son dernier repas. Le roi signa +au contrat. + +La jeune marquise, elle avait vingt-trois ans, commença par donner un +fils, un héritier à son mari, le duc d'Antin; c'était l'usage du temps. +Nommée surintendante de Marie-Thérèse, elle sut capter la confiance de +la reine par sa dévotion affectée et par ses médisances contre la pauvre +La Vallière. + +Madame de Montespan était mariée depuis moins de dix-huit-mois, +lorsqu'elle chercha, semble-t-il, à disputer le coeur de Monsieur à un +de ses petits amis, le chevalier de Lorraine. Elle perdit sa peine. Elle +écouta alors, dit-on, l'irrésistible Lauzun; mais cette passion, +d'ailleurs tenue fort secrète, ne dura qu'un jour. + +Lauzun en la quittant voulut reconnaître ses faveurs par de bons +offices, et il parla fort avantageusement au roi de la marquise de +Montespan. Louis XIV fit la sourde oreille, il aimait encore La +Vallière et la marquise ne lui avait jamais plu. + +Le roi la connaissait de longue date, et seul peut-être de sa cour, il +n'avait point admiré cette superbe beauté. Il l'avait vue jeune fille +dans les salons de Madame; mariée, il la retrouvait chaque soir chez la +reine, et ne semblait faire aucune attention à elle. Peut-être la +redoutait-il. Louis XIV détestait l'esprit et les femmes spirituelles; +or madame de Montespan passait pour une des plus redoutables railleuses +de la cour. Ses bons mots armés en guerre blessaient mortellement, +lorsqu'ils ne tuaient pas. Elle avait cette verve caustique si amusante +pour tous ceux qui se croient à l'abri, et qui semblait un des +priviléges de sa famille; on disait: «_l'esprit des Mortemart._» + +On peut le dire hardiment, jamais la superbe marquise de Montespan n'eût +succédé à la timide La Vallière dans le coeur de son amant, sans un de +ces hasards vulgaires qui, presque toujours, décident souverainement des +destinées, hasard qui la jeta sur le chemin du roi. + +C'était pendant cette joyeuse promenade de Flandre, en 1667. Toute la +cour, à la suite de la reine, s'était établie en camp-volant à +Compiègne, et, en attendant le roi, menait la plus joyeuse vie du monde. +Madame de Montespan, avec un luxe de prudence, un peu exagéré peut-être +pour une femme de trente ans, ne voulut pas demeurer seule, elle demanda +asile à madame de Montausier, et vint mettre sa vertu et sa réputation +sous la clef «de cette dame si austère.» + +Un soir, le roi arrive, les fourriers avaient oublié son logement; +l'appartement voisin de celui de la reine avait été donné à +Mademoiselle. Louis XIV ne veut déranger personne, il déclare qu'en +campagne le plus humble logis lui suffit, et il se contente d'une +petite chambre qu'un simple escalier de quelques marches séparait seul +de l'appartement occupé par madame de Montausier. Pour plus de sûreté, +comme «cette reine des Précieuses» avait sous sa garde la vertu des +filles d'honneur, on plaça une sentinelle sur l'escalier. Sentinelle +perdue. + +Toutes ces précautions dont se bastionnait la vertu de madame de +Montespan devaient irriter la tentation. La curiosité prit le roi. Il +vit là des difficultés à vaincre, de l'adresse à déployer. C'était une +aventure, il la courut. César vint, il vit, il triompha. Ou plutôt non, +tout le triomphe fut pour la marquise. Le lendemain, on ne replaça plus +de sentinelle dans l'escalier. + +La surprise, le mystère, les périls presque, donnaient un piquant +attrait à cette bonne fortune. Il y avait mille obstacles; et que de +précautions à prendre! L'escalier à franchir, sans être vu, la porte à +forcer, bien discrètement; la reine logeait au-dessous, il fallait +marcher sur la pointe du pied, puis, on pouvait éveiller madame de +Montausier: que dirait cette dame «aux moeurs si sévères?» Hélas! +faut-il le dire, madame de Montausier dormit autant que le souhaitait le +roi. + +À dater de cette première nuit, le roi sembla prendre en affection sa +petite chambre, il s'y enfermait des journées entières, pour travailler, +et souvent ses travaux le retenaient jusqu'à une heure fort avancée de +la nuit. La reine était pleine d'inquiétude de cet excès de labeur, elle +craignait que le roi ne compromît sa santé, mais Louis la rassurait, et +lui faisait comprendre les pénibles nécessités du métier de roi. + +Enfin, au bout de huit jours, ou plutôt de huit nuits, le roi était +amoureux fou de madame de Montespan. + +Et certes, la marquise en valait la peine. Un matin, au temps de sa plus +grande faveur, elle était à sa toilette et se faisait des mines dans son +miroir, lorsqu'il lui arriva de dire: + +--Le roi devait bien à la dignité de sa couronne de prendre pour +maîtresse la plus belle femme de son royaume. + +Cette présomption superbe était, il faut l'avouer, admirablement +justifiée. La marquise de Montespan, au dire de tous ses contemporains, +et ce qui est mieux, de ses contemporaines, était la plus belle femme de +la cour. + +Beauté plantureuse et exubérante, elle était le vivant contraste de la +blonde et frêle La Vallière; elle étalait avec orgueil des épaules et +des bras admirables, et une gorge dont les splendeurs n'avaient pas de +rivales; ses traits étaient réguliers, un peu virils, peut-être, ou du +moins trop nettement accusés, son teint éblouissant de fraîcheur; elle +avait la bouche sensuelle, la lèvre un peu épaisse, mais des dents +magnifiques; ses yeux brûlaient de passion ou pétillaient de malice, +selon les sentiments qui l'agitaient; enfin, elle avait une chevelure +opulente, ses pieds et ses mains étaient d'une délicatesse exquise et +d'une rare perfection de modelé. + +Malgré cette beauté si rayonnante, madame de Montespan n'était cependant +pas sympathique. Elle pouvait inspirer des désirs furieux, mais non un +véritable amour, comme la douce et tendre La Vallière; remuer les sens, +mais non le coeur. On se rend compte de la puissance de cette femme si +belle, lorsqu'on regarde avec réflexion le beau portrait qui nous en est +resté; elle est là dans tout l'épanouissement de sa riche nature; les +seins nus, elle allaite un enfant beau comme elle, comme elle éclatant +de vie et de fraîcheur. Et cependant elle ne séduit pas, une pensée +méchante plisse imperceptiblement le coin de sa bouche moqueuse, on +attend l'épigramme cruelle, enfin on lit dans cet oeil aux lueurs +phosphorescentes son terrible caractère. + +Légère, capricieuse, hardie, hautaine, tous ses goûts étaient des +passions, toutes ses passions des orages. Jalouse, tyrannique, un rien +lui portait ombrage; la mobilité de ses caprices eût lassé toutes les +patiences; ses dédains étaient écrasants. Son égoïsme était plus grand +encore que celui de Louis XIV, jamais elle n'aima personne, pas plus son +amant que son mari, elle n'aima pas même ses enfants. Son esprit cruel +était sans pitié, pas un ridicule, pas un travers ne lui échappaient, et +souvent elle immola ses meilleurs amis, ses plus dévoués, au seul +plaisir de dire un mot plaisant. Ses emportements étaient incroyables, +ses colères furieuses; une de ses contemporaines la peint d'un trait: +«C'était un ouragan.» + +C'est à cette femme que Louis XIV sacrifia La Vallière, la bonne, la +dévouée La Vallière, le seul amour vrai de sa vie. Avec madame de +Montespan la tempête entrait à Versailles. + +Cette nouvelle passion du roi déjoua pendant quelques mois l'incessant +espionnage organisé par les courtisans autour de la personne du maître; +les trois ou quatre confidents de Louis XIV gardèrent scrupuleusement le +secret. L'orgueil toujours croissant de madame de Montespan finit par +donner l'éveil, et du jour où l'on tint le premier fil de cette +intrigue, tout l'écheveau fut bientôt déroulé. + +Ce fut un rude échec pour la réputation de madame de Montausier: on se +demandait comment «l'Alceste femelle» avait pu prêter les mains à la +double infidélité du roi, et donner à des amours adultères l'abri de son +manteau d'austérité. + +La reine, qui avait la plus grande confiance en la surveillante des +filles d'honneur, fut plus particulièrement indignée; elle la fit venir, +afin d'avoir avec elle une explication. Madame de Montausier nia tout, +mais la reine ne parut pas convaincue. + +«On me mande, disait Marie-Thérèse, que c'est madame de Montausier qui +conduit cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeait d'avec +madame de Montespan chez elle.... Je ne suis dupe de personne, j'en +sais plus qu'on ne croit[36].» + +[Note 36: _Mém. de Mademoiselle._] + +La duchesse de La Vallière, elle aussi, était depuis longtemps au +courant de tout, mais, comme la reine, elle se contenta de pleurer sans +mot dire; depuis longtemps elle s'attendait à voir le roi la quitter +pour une autre. «Ma beauté m'a abandonnée, disait-elle tristement, le +roi a fait de même.» + +Comme toujours en pareille occurrence, le trop confiant marquis de +Montespan fut le dernier informé de ce qui se passait. Il l'apprit +cependant, et, comme «il était original en tout,» il ne fut que +médiocrement satisfait de l'honneur que le roi lui faisait en aimant la +marquise. + +Comme cependant on ne savait rien de positif, le marquis pensa que le +plus court était d'emmener sa femme dans leurs terres. La marquise +refusa net de le suivre. Une scène d'intérieur s'ensuivit, scène si +orageuse vers la fin, que M. de Montespan leva la main sur sa femme. + +--Eh bien! oui, le roi m'aime! s'écria la marquise avec un geste de +défi, le roi m'aime. Et maintenant, frappez si vous l'osez. + +Le marquis osa; il osa même si fort, que madame de Montespan, échevelée, +les habits en désordre, s'enfuit de l'hôtel conjugal et alla demander +l'hospitalité aux époux Montausier. Ils étaient l'un et l'autre trop +bons chrétiens et trop habiles courtisans pour laisser à la porte une +pauvre femme, la maîtresse du roi, sans refuge; ils l'accueillirent +comme une bénédiction de Dieu, et lui firent fête. Ils pensaient qu'avec +madame de Montespan la fortune et la faveur allaient entrer dans leur +maison. + +Le marquis de Montespan, un entêté, ne se tint pas pour battu. Il pensa +que son titre de mari lui donnait quelques droits, et directement il se +rendit chez madame de Montausier pour reprendre sa femme. + +Ce fut un esclandre épouvantable: la marquise, aidée de sa protectrice, +se défendit comme une lionne contre son mari qui voulait l'entraîner de +force. Le marquis allait être le plus fort, lorsque madame de Montausier +appela ses domestiques à la rescousse. Ils accoururent, se faisant arme +de tout, et M. de Montespan dut battre en retraite devant un ennemi par +trop supérieur en nombre. Mais il ne s'éloigna pas sans avoir passé sa +fureur sur madame de Montausier; «il lui dit des choses horribles, et +mêla ses reproches des injures les plus atroces.» + +Cette terrible scène fit une telle impression sur madame de Montausier, +déjà souffrante à ce moment, qu'elle tomba malade sérieusement, et se +mit au lit pour ne plus se relever. Au moins son mari fut récompensé, +«Alceste fut nommé gouverneur du Dauphin.» + +Lorsque la marquise éplorée vint informer le roi de ce qui s'était +passé, il entra dans une fureur impossible à décrire. Il n'osait +pourtant rien entreprendre contre le mari de sa maîtresse, il se +contenta de lui faire conseiller de se tenir tranquille. + +Le malheur est que le marquis de Montespan ne voulait pas se tenir +tranquille. Ne pouvant empêcher qu'on lui prît sa femme, il prétendait +avoir la liberté de ne s'en pas montrer satisfait, et, qui plus est, de +le publier partout. + +Moins de trois jours après cette aventure, le marquis parut au lever de +Louis XIV vêtu de noir de la tête aux pieds, et le visage lugubre, +«comme un homme qui aurait enterré toute sa famille.» + +--Avez-vous donc perdu quelqu'un, marquis? lui demanda le roi de son air +le plus bienveillant. + +--Non, Sire, répondit-il brutalement, je porte le deuil de ma femme. + +Et il se retira gravement, au milieu de l'ébahissement général, laissant +les courtisans véritablement stupéfaits de l'audace de cet original et +de l'incompréhensible longanimité du roi. + +Ce n'était pourtant pas encore assez pour le marquis: il fit draper son +carrosse de noir, et aux quatre coins, en guise de panaches, il fit +placer des cornes,--ses armes parlantes, disait-il. Puis, avec cet +équipage fantastique, il se promena par tout Paris. + +C'était plus que n'en pouvait supporter Louis XIV; il écrivit à son +ministre pour châtier l'insolent: + +«Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos +indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de près +et de chasser de Paris.» + +On ne le chassa pas. Pour l'avoir toujours sous la main, on le mit à la +Bastille.--Une douche à un cerveau malade. Après cet acte éclatant de +justice souveraine, Louis XIV dormit plus tranquille, et madame de +Montespan étala avec plus d'orgueil encore l'immense ampleur de ses +jupes. + +On pensait que le roi laisserait éternellement le marquis à la Bastille, +comme assurément il en avait le pouvoir; on se trompait. Un beau matin, +on lui ouvrit les portes, et on lui donna une belle escorte pour le +reconduire à sa terre de Guienne. On essaya même de l'avilir en lui +faisant accepter de l'argent. On l'inscrivit sur une liste de pensions, +mais il ne voulut jamais en toucher les quartiers. + +Arrivé en Guienne, Montespan poussa jusqu'au bout sa lugubre vengeance, +un des actes les plus courageux de cette époque de platitudes rampantes. +Il fit prévenir tous les gentilshommes de sa province que la marquise +était morte, il s'obstina à porter le deuil, et chaque mois il faisait +chanter une messe en musique pour le repos de l'âme de sa défunte femme. + +Tout ce scandale ne suffit pas à Louis XIV; ses relations doublement +adultères dévoilées, il entreprit de les justifier, bien plus, de les +glorifier. Au nom de sa toute-puissance, il prétendit déifier ses +passions, réhabiliter sa favorite, et changer en honneur insigne +l'opprobre qu'il infligeait au mari. + +Les courtisans, troupe plate et servile, applaudirent des deux mains à +cette prodigieuse audace de Louis XIV; ils firent litière de leur +honneur, déclarant par là que tous accepteraient avec joie le rôle de +Montespan, cet original qui semblait mépriser l'illustration nouvelle +que le caprice royal donnait à sa maison. + +Molière prêta le secours de son génie au monstrueux projet de Louis XIV, +et l'on joua sur la scène, devant toute la cour, en présence de +Marie-Thérèse, de la pauvre La Vallière et de madame de Montausier, à +deux pas de madame de Montespan; on joua les mystères de Compiègne, +c'est-à-dire _Amphitryon_. + +Sombre page de l'histoire de Molière! N'est-ce pas la fatalité antique +qui s'acharne après lui? Le génie est-il donc un si grand crime, que, +vivant, il faille en porter la peine? + +Molière obéit à Louis XIV. Il fit pour la fantaisie du maître cette +terrible comédie, _Amphitryon_, tout comme il avait fait écrire _la +Princesse d'Élide_, comme il fera représenter _Georges Dandin_. + +Et cependant il n'est pas de ces vils adulateurs qui se traînent à plat +ventre autour du trône. Il paie royalement la protection royale. Il +achète ainsi le droit de donner des chefs-d'oeuvre: _la Princesse +d'Élide_ a sauvé _Tartufe_, _Amphitryon_ ouvre le chemin à _Don Juan_. + +C'est que Molière est seul contre tous. Le grand homme n'a que le roi +pour le défendre. Il a déchaîné toutes les haines; les partis, lorsqu'il +s'agit de le perdre, d'étouffer sa voix, se donnent la main. Il les a +tous flagellés et souffletés de ses vers, abîmés et ridiculisés de son +rire. Les dévots ne pardonnent pas _Tartufe_, les marquis veulent se +venger de la critique de l'_École des Femmes_, Alceste atteint la cour, +Pourceaugnac fait grincer des dents à la province. C'est qu'il n'a +ménagé ni la ville, ni la cour, ni la bourgeoisie, ni la noblesse. + +Il n'en épargne qu'un, celui qui le protège contre les autres, et encore +il sent sa chaîne, il gémit tout bas, et tout haut il se plaint de +l'esclavage: + + Sosie, à quelle servitude + Tes jours sont-ils assujettis! + Notre sort est beaucoup plus rude + Chez les grands que chez les petits. + Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature + Obligé de s'immoler. + +Et voilà pourquoi Molière s'immole. Mari passionnément épris d'une femme +coquette, cette détestable Béjart, le voilà qui glorifie l'adultère. Il +pleure des larmes de sang sur les infidélités de sa femme, peu importe, +il rira, il fera rire des trahisons conjugales, et, cocu sublime, il +jettera à pleines mains le ridicule sur les époux trompés. + +Ainsi, nous avons _Amphitryon_, et Molière-Sosie: mais cherchez bien +sous ce rire, vous trouverez la plaie qui saigne; malgré le bruit de +cette verve désolante et convulsive, vous entendrez le sanglot sourd. En +tel endroit, il secoue sa chaîne et la révolte perce; c'est l'argument +du bâton qui seul peut convaincre Molière-Sosie, terrible argument de la +loi du plus fort. + +Donc, autour de Sosie les voici tous, les acteurs de la comédie ignoble, +Molière les a mis en scène. Voici Jupiter-Louis XIV, et +Amphitryon-Montespan, et la belle Alcmène-favorite. C'est une apothéose +en règle, la divinité excuse la marquise, les cornes de l'époux trompé +se changent en couronne triomphale. + +Et les courtisans applaudissent à leur opprobre, et Mercure-Lauzun est +tout fier et fait la roue. + + Un partage avec Jupiter + N'a rien du tout qui déshonore, + Et sans doute il ne peut être que glorieux + De se voir pour rival le souverain des dieux. + +Telle est la morale, et cette noblesse, autrefois si fière, n'y trouve +rien à redire, et il n'est pas un seul de ces grands seigneurs qui ne +soit disposé à porter à sa femme le mouchoir que daignera lui jeter +Louis XIV. Tel est le degré d'avilissement où les a réduits ce roi qui +tient pour eux la _corne_ d'abondance. + + Le véritable Amphitryon + Est l'Amphitryon où l'on dîne, + +et les broches tournent du matin au soir dans les cuisines de +Versailles, et le couvert est toujours mis chez Louis XIV. Demandez +plutôt à Vivonne, il vous montrera les roses qui fleurissent sur ses +joues, et le double menton qui bat sa poitrine; il les doit aux perdrix +que l'on mange à la table royale. + +Comme on pourrait jaser, pourtant, comme un envieux mal avisé pourrait +hasarder un blâme, Sosie, avant de se retirer, transmet les volontés de +Jupiter-Louis. Écoutez l'oracle, et à bon entendeur salut: + + Tout cela va le mieux du monde. + Mais enfin, coupons aux discours, + Et que chacun chez soi doucement se retire. + Sur telles affaires toujours + Le meilleur est de ne rien dire. + +Après ce scandaleux étalage d'un amour adultère, après ce monstrueux +déni de morale, il semble que Louis XIV n'ait plus aucune mesure à +garder; cependant il se contraint encore. Il fait mettre en scène ses +amours «qui honorent celles qui en sont l'objet, qui honorent même leurs +maris,»--mais il essaie, au moins dans les commencements, d'en +dissimuler les suites. On cache donc les premières grossesses de madame +de Montespan. + +Déjà dans le courant de l'année 1669 elle avait mis au monde une fille +qui ne vécut que trois ans; le 30 mars 1670, elle donna au roi un fils +qui fut le duc du Maine. + +La naissance de ces deux enfants fut tenue extrêmement secrète. Lorsque +pour la seconde fois madame de Montespan se trouva enceinte, le roi, +malgré l'aversion que lui inspirait Paris s'installa au Louvre où +l'étiquette était beaucoup moins sévère, où il était beaucoup moins +entouré, ce qui lui permettait de visiter presque tous les jours madame +de Montespan à laquelle on avait fourni un prétexte plausible de +s'éloigner pour quelques jours de la cour. + +«Le terme venu de l'accouchement, une fille de service de la marquise de +Montespan, en qui le roi et elle avaient une confiance particulière, +monta en carrosse et alla dans la rue Saint-Antoine chercher un nommé +Clément, fameux accoucheur, à qui elle demanda s'il voudrait venir avec +elle, pour une femme qui était en mal d'enfant. On lui dit que s'il +voulait venir, il fallait qu'il consentît à se laisser bander les yeux, +parce qu'on ne voulait pas qu'il sût où on le menait. + +«Clément, à qui de pareilles choses arrivaient souvent, voyant que celle +qui venait le chercher avait l'air honnête, répondit qu'il était prêt à +tout ce qu'on voudrait[37].» + +[Note 37: Oeuvres de Bussy-Rabutin.] + +Il monta donc en carrosse, les yeux bandés, et s'assit à côté de la +fille de chambre. On resta plus d'une heure et demie en route; le +cocher, qui avait ses ordres à l'avance, fit faire au carrosse +d'innombrables détours, afin de dérouter complétement le chirurgien. +Enfin, on s'arrêta. La fille de chambre prit la main du chirurgien, +l'aida à descendre, le guida à travers l'escalier et l'introduisit dans +un appartement peu éclairé, où seulement il put ôter son bandeau. + +Un homme,--le roi,--était debout près du lit; il lui dit de ne rien +craindre. Clément répondit qu'il ne craignait rien; il s'approcha de la +malade, l'examina attentivement, et dit que l'instant n'était pas encore +venu. + +Alors, s'adressant au roi, qu'il avait peut-être reconnu, mais qu'il eut +l'habileté de traiter comme le premier gentilhomme venu, il demanda +«s'il se trouvait dans la maison de Dieu, où il n'est permis ni de boire +ni de manger; que pour lui, il avait grand faim, étant parti de chez lui +au moment où il allait se mettre à table pour souper. + +«Le roi, sans attendre qu'une des femmes qui était dans la chambre +s'entremît pour le servir, s'en alla lui-même à une armoire où il prit +un pot de confitures qu'il lui apporta, ainsi qu'un morceau de pain, en +lui disant de n'épargner ni l'un ni l'autre, qu'il y en avait encore +dans la maison. Le roi lui apporta de même une bouteille de vin et lui +versa deux ou trois coups. + +«Lorsque maître Clément eut bu, il demanda au roi s'il ne boirait pas +bien aussi, et le roi ayant répondu que non, il lui dit en souriant que +la malade n'en accoucherait pas si bien, et que s'il avait envie qu'elle +fût promptement délivrée, il fallait qu'il bût à sa santé[38].» + +[Note 38: _Amours du roi et de la marquise de Montespan_.] + +Cette dernière considération décida Louis XIV: il emplit deux verres de +vin, et trinqua avec maître Clément à la santé de la malade. + +Sans doute le choc des verres porta bonheur à la marquise, car moins +d'une heure après elle était délivrée, et maître Clément annonça que +tout danger étant passé, il allait se retirer. On lui banda les yeux de +nouveau, et, avec les mêmes précautions prises pour l'amener, on le +reconduisit chez lui. + +«Lorsqu'on fut arrivé devant la porte de sa maison, sa conductrice lui +ôta son bandeau, lui mit dans la main une bourse qui contenait cent +louis d'or, et tout aussitôt le carrosse repartit au grand galop des +chevaux. + +La naissance de l'enfant que madame de Montespan mit au monde l'année +suivante, fut cachée avec presqu'autant de soin. Cette fois, la marquise +accoucha au château de Saint-Germain. Lauzun, qui était dans la +confidence, emporta l'enfant dans les plis de son manteau, et le remit à +madame Scarron, qu'on n'avait pas osé introduire au château, et qui +attendait dans un carrosse, à quelques pas d'une porte de service. + +Voici donc, pour la première fois, la veuve Scarron mêlée au ménage +illégitime du roi. «Elle avait le pied dans l'étrier.» + +La veuve du cul-de-jatte devait cette heureuse fortune à madame de +Montespan elle-même. Lorsqu'il s'était agi de faire élever, loin de la +cour, ces bâtards dont le nombre devait aller croissant chaque année, la +marquise crut faire un coup de maître en confiant les enfants du roi à +quelque créature du parti dévot qui avait fini par accepter La Vallière, +et de qui elle avait à coeur d'être acceptée. + +Elle désigna donc au roi madame Scarron qu'elle avait autrefois connue +chez madame d'Hendicourt, et qui, depuis quelque temps, tournait fort à +la dévotion, et s'entourait des plus habiles intrigants du parti. Le roi +se sentait peu de sympathie pour cette veuve adroite et discrète, mais +madame de Montespan prouva si bien à son amant que cette dame avait +précisément le mérite et l'esprit nécessaires pour donner une éducation +convenable à des rejetons si illustres, qu'il finit par donner son +consentement. + +«On fit donc sonder madame Scarron, mais en termes mystérieux. En +parlant des enfants, on ne disait pas le nom du père, et on voulait que +l'éducation fût très-secrète.» Madame Scarron hésita; elle redoutait, +disait-elle, d'aliéner sa liberté et de se donner de trop lourdes +chaînes; sa _conscience_ même lui en faisait quelques scrupules. Elle +demanda à consulter l'abbé Gobelin, et, après quelques jours, finit par +accepter, mais à une condition, c'est qu'on lui déclarerait que les +enfants étaient bien du roi. + +«Ce mystère qu'on exige de moi, écrivait-elle à M. de Vivonne, le frère +de madame de Montespan, peut me faire supposer qu'on me tend un piége. +Cependant, _si les enfants sont bien au roi, je le veux bien; je ne me +chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan_. Ainsi, il +faut que le roi me l'_ordonne_; voilà mon dernier mot[39].» + +[Note 39: Correspondance de madame de Maintenon. Cette lettre est du +24 mars 1670; on n'en a pas l'autographe; elle est seulement citée par +La Beaumelle, et M. le duc de Noailles, panégyriste déterminé de madame +de Maintenon, ne semble pas la révoquer en doute.] + +Cette lettre, digne d'Escobar, n'ouvrit pas les yeux à la marquise; plus +elle sentait madame Scarron aux mains des dévots, plus elle +s'applaudissait de son choix. Aussi elle insista près de son amant afin +qu'il donnât un ordre positif. Louis XIV céda, et ce fut pour +l'insinuante veuve «le commencement de sa fortune singulière.» + +À dater de la naissance de cet enfant (1670), la marquise de Montespan, +abandonnant le reste de pudeur qui la faisait s'astreindre au mystère, +laissa de côté toute contrainte; il est vrai que sa déplorable fécondité +l'eût obligée à de perpétuelles précautions. C'eût été ne pas vivre. +Elle préféra déchirer le voile, et désormais elle afficha ses grossesses +annuelles. C'était les afficher, en effet, que de les déguiser comme +elle le faisait. Elle inventa, dit la princesse de Bavière, «les robes +volantes pour ses grossesses, parce qu'on ne pouvait voir la taille sous +ces robes. Mais quand elle en prenait une de ce genre, c'était comme si +elle eût écrit sur son front qu'elle était enceinte. Chacun disait à la +cour: «Madame de Montespan a pris la robe volante, donc elle est +grosse.» + +D'ailleurs, à quoi bon cacher ces naissances illégitimes? Louis XIV, par +un acte véritablement incroyable, ne va-t-il pas les révéler à l'Europe? +De sa main, le roi osa écrire le divorce du marquis et de la marquise de +Montespan, et bientôt après (1673) il légitima la naissance de ses +enfants, les reconnut, et, au mépris de toutes les lois humaines, lui, +le roi, il proclama ces bâtards fils de France. Et pas une voix ne +s'éleva pour protester contre ce fait inouï, contre cet exorbitant +mépris de la morale. + +Nous voici arrivé à l'époque la plus brillante du règne du «grand roi.» +Versailles est presque terminé. Le dieu s'est assis sur son nuage. Louis +XIV a pris possession de cette fameuse chambre où frappe chaque matin le +premier rayon du soleil, son emblème. + +Le désert est devenu oasis, comme au coup de baguette d'un enchanteur. +Pourquoi, hélas! faut-il tant de millions aux enchanteurs terrestres! +L'empyrée du roi-fétiche a ruiné la France. Et cependant, que de +chefs-d'oeuvre! Voici Mansard; c'est lui qui a remué ces montagnes de +pierres, échafaudé cette nouvelle Babel; et Le Nôtre, le créateur du +paysage, qui a tracé ces lignes, dessiné ces parterres, courbé ces ifs +à tous les caprices de sa fantaisie. Lebrun, Mignard, Jouvenet, Audran, +Philippe de Champaigne, ont animé les murs de ces salles immenses; ils +ont tiré de leur palette des effets merveilleux; ils ont lancé aux +plafonds ces nuages légers, scellé dans le mur ces fresques grandioses. +Pour orner cet olympe nouveau de Louis XIV, ils ont mis au pillage +l'olympe de la Rome païenne. C'est maintenant le bataillon des +sculpteurs: Coysevox, Girardon, Puget, Pygmalions de ce peuple de +statues qui enchantent les bosquets, se mirent dans les eaux des +bassins, et donnent la vie à tout ce paysage magnifique que, du haut de +son balcon, le roi peut embrasser d'un seul coup d'oeil. + +Que le peuple gémisse, de loin on lui montrera Versailles, de très-loin. +Tiens, France, voici tes sueurs, voici ton sang, voici ton pain. Et de +quoi se plaindrait-on, Louis XIV n'est-il pas le maître de la vie et de +la fortune de ses sujets? Colbert, le grand génie du règne, a fécondé la +France; on dévore le revenu, demain on pillera le fonds. + +Colbert a vu l'abîme, il voudrait arrêter le roi sur cette pente +terrible; vains efforts! Il s'est jeté aux genoux du maître et le maître +l'a repoussé du pied. Avec la Montespan, Colbert, l'homme de +l'industrie, de la paix, de l'agriculture, l'homme du peuple en un mot, +n'est plus rien. Tout à Louvois, le ministre de l'incendie du Palatinat, +tout à lui, jusqu'au jour où un crime peut-être débarrassera de ses +services, devenus importuns comme un remords. + +Mais nul autre que Colbert n'avait alors de ces pressentiments lugubres, +nul ne comprenait que cet immense échafaudage de puissance était bâti +sur le sable, tous les yeux se fermaient à l'avenir. + +Et Louis XIV régnait dans le nuage, il avait mené son oeuvre de patience +à bonne fin, il avait absorbé la France; toutes les gloires, tous les +mérites, n'étaient plus que les rayons de son génie; il s'était sacré +héros, ses flatteurs l'avaient déclaré Dieu. + +C'est que Louis XIV autour de son trône eut, jusque vers la fin de son +règne, des flatteurs de génie;--la tête pouvait bien lui tourner un peu. +Mais tous ces beaux esprits, ces savants, ces poëtes qu'il protégeait, +ont fait son règne, le grand règne. Si l'illusion a duré si longtemps, +c'est que toutes ces gloires si fausses vivaient presque réelles dans +des pages immortelles. Les gens de lettres ont rendu à Louis XIV plus +qu'il ne leur avait donné, et lorsque le poëte s'écrie: + + Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire, + +on est tenté de prendre le poëte au sérieux et d'être saisi d'admiration +pour ce roi qui + + Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage. + +Le règne entier de Louis XIV n'est qu'un passage du Rhin. Peu à peu, la +vérité se fait jour. Longtemps on a considéré cet exploit comme un des +plus grands faits militaires de France. On croyait sur parole les +historiens et les poëtes. Mais un jour, un curieux est venu qui a mesuré +le fleuve et le vers de Boileau; le fleuve était de beaucoup le plus +petit. Alors la flatterie s'est retournée contre l'idole, et de ce +passage du Rhin, fait de guerre des plus simples, l'ode boursoufflée du +poëte a fait un exploit héroï-burlesque. + +Tout est ainsi dans le règne de Louis XIV, pour qui veut se donner la +peine de l'étudier sérieusement.--«Je veux ôter la perruque au grand +roi,» disait, il y a quelques mois, un des écrivains les plus éminents +de notre siècle; il a tenu parole, mais hélas! la perruque ôtée, il +n'est plus rien resté. À chaque instant dans ce règne, sous la pompe du +décor, sous le grandiose de la mise en scène, le grotesque apparaît. + +La Feuillade élève un autel à son maître, nuit et jour brûlent des +lampadaires autour de la statue, voilà l'apothéose. Mais attendez, un +Gascon se glisse dans l'ombre et écrit sur le piédestal l'épigraphe +oubliée: + + Eh sandis! La Feuillade, est-ce que tu nous bernes, + De mettre le soleil entre quatre lanternes? + +À la fin du règne cependant, le grotesque disparaît pour faire place à +l'horrible. Louis XIV croit expier ses fautes par une Saint-Barthélemy +qui dure quinze années. Ce roi fait tout en grand. + +L'odieux seul est réel, le reste n'est qu'illusion. Il y a de vrai +encore l'avilissement de la noblesse et l'avénement du tiers, +l'acheminement à la révolution. + +Mais nous sommes encore au temps des grandeurs et des magnificences, et +madame de Montespan est souveraine. Elle est définitivement déclarée, +elle règne avec un tapage infernal. + +La marquise avait élu domicile chez la duchesse de La Vallière; là elle +s'était emparée de tout: autour d'elle, ses domestiques, ses créatures, +ses amis étaient venus se grouper. Comme pour assurer sa puissance, elle +avait appelé à la rescousse tous les Mortemart de la terre, soeurs, +frères, cousins. Elle marchait toujours entre ses deux soeurs, belles et +spirituellement méchantes comme elle. L'une était la marquise de +Thiange; «grande mangeuse et grande buveuse;» l'autre, l'agréable +abbesse de Fontevraulte, que le roi avait dispensé de la résidence, et +qui, très-exigeante et très-austère pour ses nonnes, faisait gaiement +son salut à la cour. Vivonne n'apparaissait, lui, que dans les grandes +occasions, il partageait son temps entre la table et la lecture. + +La duchesse de La Vallière avait bien essayé de s'opposer à cet +envahissement, mais la marquise avait vite comprimé ces velléités de +rébellion. Madame de Montespan avait fini par réduire La Vallière au +rôle de Cendrillon, elle en avait fait sa première fille de chambre. +Elle se faisait habiller et parer par cette pauvre délaissée, la +grondant lorsqu'elle était maladroite.--«Pensez-vous, lui demandait-elle +quelquefois, que le roi me trouve belle ce soir?» + +Le roi la trouvait toujours belle, le matin comme le soir. +Véritablement, elle l'avait endiablé, étourdi de son esprit et de sa +conversation. Il en avait même un peu peur, comme tout le monde. + +Souvent la marquise se mettait avec son amant au grand balcon de +Versailles, et, avec une verve étourdissante, elle caricaturait tous les +courtisans qui passaient à portée de son regard. «En une minute, elle +habillait son homme,» et le roi riait des mille ridicules qu'elle +donnait à tous. C'était sa façon de distraire Louis XIV. + +Les courtisans appelaient ce genre de récréation _passer par les armes_ +de madame de Montespan, c'était pour eux une terreur. La marquise +paraissait-elle à une fenêtre avec le roi, en moins de rien les cours +étaient vides, c'était comme une déroute générale. + +Aux moments de bonne humeur, Louis XIV appelait madame de Montespan une +agréable étourdie; d'autres fois, il disait: On ne peut lui en vouloir, +c'est une véritable enfant. Enfant terrible, alors. En réalité, il +subissait toutes ses brusqueries et lui passait les plus incroyables +caprices. Jamais plus fantasque maîtresse ne mit à l'épreuve la patience +d'un amant. + +Chaque jour, quelque folie nouvelle. Son luxe était insensé, son train +princier. Jamais la France n'entretint une favorite avec cette +splendeur. Elle avait des toilettes fabuleuses, des parures folles. +Quelquefois, le roi lui prêtait les diamants de la couronne, et elle +trouvait la force de les porter tous. Dieu sait le poids pourtant! Un +jour, Louis XIV eut l'idée, pour recevoir ces fameux ambassadeurs +apocryphes destinés à le distraire, de faire coudre tous ses diamants +sur un habit, il ne put le garder plus d'une heure, tant il +pesait,--c'est Dangeau qui nous l'affirme,--et pour dîner il prit une +autre veste. + +Rien d'étrange comme les goûts et les amusements de la belle marquise; +elle adorait les bêtes. Une partie des splendides appartements que le +roi lui avait donnés dans toutes les résidences royales était +transformée en ménagerie. Là, elle élevait des chats, des chiens, et +même des cochons d'Inde. Elle avait un grand coffre tout rempli de +souris blanches, et son grand bonheur était de faire mordiller ses +belles mains par ces dégoûtantes petites bêtes, ou de les faire courir +sur ses bras et sur ses épaules. Lorsqu'elle ne sortait pas, elle +passait ses journées à atteler des souris apprivoisées à un petit +carrosse en filigrane et à les faire galoper à travers sa chambre. + +Mais que dire des bizarres idées qui traversaient à chaque instant la +tête folle de la marquise et que presqu'aussitôt elle mettait à +exécution! Un jour, elle envoyait des coussins à l'église pour ses +chiens favoris; le lendemain, elle causait au milieu de quelque +solennité une horrible confusion; une autre fois, pour une question +d'étiquette, elle brouillait presque toute la famille royale. + +Ainsi, de sa personnalité bruyante madame de Montespan emplissait ce +palais de Versailles, bâti par Louis XIV pour la duchesse de La +Vallière. Des éclats de sa gaîté ou de ses colères, du matin au soir +retentissaient les grandes salles et les corridors. + +--«Cette catau me fera mourir,» disait souvent Marie-Thérèse. + +La pauvre reine n'avait pas assez de regrets pour cette douce La +Vallière que si longtemps elle avait méconnue; mais il était trop tard, +et pour comble d'humiliation et de désespoir, le roi imposait à sa femme +la présence presque continuelle de la marquise. + +L'ingratitude de madame de Montespan était passée en proverbe, et +Lauzun, ce modèle du courtisan, Lauzun à qui elle devait son élévation, +lui dut la perte de sa prodigieuse fortune. + +Ce favori, qui avait pris pour armes parlantes une _fusée_, était parti +de rien, et par sa seule habileté s'était élevé au plus haut rang à la +cour. Un jour, il eut un rêve éblouissant, il faillit épouser +Mademoiselle. Pendant vingt-quatre heures il eut l'autorisation du +maître, mais le roi, on ne sait pourquoi, retira sa parole. + +On dit à Lauzun que le retour du roi provenait de madame de Montespan; +le favori n'en voulut rien croire, il était bien certain que la +marquise, son ancienne maîtresse, sa créature, lui était une fidèle +alliée. Cependant les mêmes propos lui étant revenus de plusieurs côtés +à la fois, il voulut s'assurer du fait. + +Il alla trouver la marquise, et la pria d'intercéder en sa faveur auprès +du roi. La favorite le promit, et en même temps elle jura à Lauzun que +plusieurs fois déjà elle avait parlé pour lui. + +Lauzun feignit alors de se retirer; mais, profitant de la connaissance +parfaite qu'il avait de l'appartement, il se faufila dans la chambre à +coucher de la marquise, se glissa sous le lit et attendit. + +Presqu'aussitôt madame de Montespan entra, suivie du roi. La +conversation tomba sur Lauzun, et le favori put entendre celle qu'il +croyait son alliée dire de lui un mal horrible. La colère l'étouffait, +mais il réussit à se contenir, sachant bien que s'il faisait un +mouvement c'en était fait de lui. + +Le roi sorti, il accabla de reproches et d'injures l'ingrate marquise, +et il la menaça, si le roi ne consentait à son mariage, de divulguer «ce +qu'il avait vu et entendu.» Que voulait dire Lauzun? on ne peut que le +conjecturer; mais la chose devait être grave puisqu'on ne trouva qu'une +prison perpétuelle pour se mettre à l'abri des indiscrétions de ce +favori si audacieux, le seul qui ait jamais osé braver la colère de +Louis XIV, mais qui la brava à ce point que le roi levait sa canne pour +châtier l'insolent, lorsque, réfléchissant, il fit un des plus beaux +actes de sa vie, il ouvrit la fenêtre et jeta sa canne en disant: + +«Ainsi je ne serai pas exposé au malheur de frapper un gentilhomme.» + +En vain Mademoiselle se traîna aux pieds du roi, pour obtenir non plus +une autorisation de mariage, mais la liberté de l'homme qu'elle aimait, +le roi fut inflexible; il pleurait avec elle, mais il laissait Lauzun à +Pignerol, méditer avec Fouquet sur le danger de déplaire au maître. + +Bien des années seulement après cette aventure, Mademoiselle obtint +qu'on lui rendît Lauzun, et à quel prix! On lui extorqua une partie de +son immense fortune pour en enrichir un des bâtards de la favorite. +Ajoutons que Lauzun paya de la plus noire ingratitude le dévoûment si +absolu de cette bonne et romanesque Mademoiselle. + +À tout moment les frasques de madame de Montespan obligeaient le roi +d'intervenir et d'interposer son autorité. Cette liaison du roi était un +continuel orage, mais tous ces tourments étaient calculés. + +--Savez-vous, marquise, lui disait un de ses amis, qu'à ce jeu vous +risquez fort de perdre l'amour du roi? + +--Je n'en crois rien, répondit madame de Montespan, en agissant comme je +le fais; je distrais Sa Majesté, j'occupe son esprit et son coeur, et il +n'a pas le loisir de penser à une autre. + +Mais madame de Montespan avait sur le roi un moyen d'influence bien +autrement sérieux. Chaque année, avec une désolante ponctualité, elle +donnait à son amant un nouveau bâtard, et cette honteuse fécondité +emplissait de joie le coeur du monarque. + +De ces enfants devait pourtant venir la ruine de la marquise; non d'eux +précisément, mais de leur institutrice, madame Scarron. Cette +intrigante, qui avait le génie de la patience, n'avait pas tardé à +prendre une place très-sérieuse dans le petit ménage de Louis XIV. +Chaque enfant de la marquise augmentait son importance. Pour élever tous +les bâtards, on avait donné à madame Scarron un vaste hôtel isolé, du +côté de Vaugirard, et elle tenait avec une habileté admirable le +pensionnat royal. Peu à peu elle avait été admise à saluer le roi +d'abord, puis à lui rendre compte de la santé des enfants, et +insensiblement, de causerie en causerie, elle était devenue presque +nécessaire à Louis XIV. + +On reste saisi d'admiration lorsqu'on considère l'oeuvre de patience de +madame Scarron; c'est la force de l'eau qui goutte à goutte use le +rocher. Grain de sable par grain de sable elle comble l'abîme qui la +sépare du roi. On se rappelle involontairement en suivant ce magnifique +travail de persévérance ces petites araignées qui parfois dans leur +toile prennent une mouche énorme: elles ne sautent pas dessus tout +d'abord, elles savent se contenir, elles se tiennent à distance; alors, +avec un art infini, elles jettent un fil, puis deux, puis des milliers +de fils sur la mouche terrible, elles l'enveloppent, la lient, la +réduisent à l'impuissance. C'est là, exactement, le labeur de madame de +Maintenon: quelle patience! mais aussi quel succès! + +Il faut voir cependant quelle était alors l'existence du grand roi, +lorsqu'il régnait à Versailles, un peu comme Bajazet au fond de son +sérail. Il avait la reine d'abord, sa femme légitime, puis sa maîtresse +de la veille, La Vallière, puis celle du présent, la Montespan, et +peut-être encore celle du lendemain. + +Entre ces trois femmes, il se pavanait et faisait la roue. Parfois il +les mettait toutes trois ensemble, dans le même carrosse, et les +traînait au grand soleil, l'une enceinte, l'autre pâle encore de ses +couches. À ce spectacle inouï d'une reine de France entre les deux +maîtresses du roi, les populations, remplies d'étonnement, se +demandaient si la morale n'était pas un vain mot, et si toutes les lois +humaines n'étaient pas un détestable mensonge. + +Et cette trigamie ne suffisait pas encore au grand roi, il égayait +l'uniformité de cette vie à quatre par de nombreuses infidélités; à +chaque instant on croyait voir surgir un astre nouveau; mais la terrible +Montespan, d'un mot, rejetait dans la foule sa rivale d'un jour. + +On se demande, en voyant ce scandale étrange, ce que faisaient à la cour +ces hommes si pieux, ces saints évêques, ces prêtres dévorés du zèle de +Dieu. Ils ne faisaient rien, ils attendaient. Ils secondaient madame +Scarron dans son oeuvre et préparaient l'heure de la Grâce. Ils savaient +que plus les débordements du roi seraient grands, plus, à l'heure de la +conversion, ils auraient le droit de se montrer exigeants. Et ils +laissaient faire. + +Louis XIV, au milieu de la plus grande fougue de ses passions, n'avait +jamais cessé, non d'être religieux, il ne le fut jamais, mais d'être +dévot. À côté de ses maîtresses, il protégeait toujours les prêtres et +les confesseurs; peut-être les considérait-il un peu comme des valets de +chambre nécessaires à son salut. Ainsi, jamais il ne manqua à remplir +les devoirs qu'impose l'Église, et un saint jour de Pâques put voir +ensemble s'approcher de la Sainte-Table le roi, la reine, madame de +Montespan et la duchesse de La Vallière. La femme et les deux +maîtresses, et encore, à quelques pas, la quatrième, peut-être. + +La retraite au couvent de madame de La Vallière fut pour la marquise un +coup terrible, mais depuis longtemps prévu. En retenant près d'elle la +favorite délaissée, l'habile étourdie savait parfaitement qu'elle liait +son amant. + +Louis XIV, n'ayant plus qu'une maîtresse en pied, crut pouvoir se +permettre quelques infidélités de plus, et chaque jour la jalousie de la +marquise éclatait en scènes terribles. À ses côtés elle voyait avec +inquiétude grandir, grandir toujours, lentement, peu à peu, mais avec +une persistance soutenue, la veuve habile de Scarron; et les choses en +étaient venues au point qu'elle voyait une rivale dans cette femme +qu'elle était allée chercher dans le lit de Ninon de Lenclos. Elle +voulut la faire chasser, trop tard. Le roi ne pouvait plus se passer de +la causerie de cette adroite personne. + +Déjà l'influence de madame Scarron était énorme; soutenue par toutes les +dévotes gens de la cour, elle se préparait à entrer dans le coeur de +Louis XIV, incessamment battu en brèche, sur les ruines de son amour +pour madame de Montespan. + +Le roi vieillissait, les digestions devenaient pénibles, les purges plus +fréquentes, la goutte aussi s'en mêlait. Avec l'apparence d'une santé à +défier le temps, Louis XIV était vieux avant l'âge; il n'eût pu faire +seulement une lieue à cheval. + +C'est le moment que choisit madame Scarron pour parler du ciel d'abord, +de l'enfer ensuite; elle parla de repentir et de conversion, de morale +outragée; le roi prêta l'oreille. Un instant madame de Montespan dut +quitter la cour. Mais elle ressaisit bientôt sa puissance. + +De ce jour, il y a lutte ouverte entre madame de Montespan et la veuve +Scarron. Cette dernière a conquis son premier grade; le roi l'a appelée +un jour madame de Maintenon, et ce sera son nom désormais. Dans l'espoir +d'éloigner cette rivale, d'autant plus dangereuse que son jeu est plus +insaisissable, madame de Montespan essaye de la marier, de lui faire +accepter les brillants partis qui se présentent pour elle; toutes ses +négociations échouent, comme si madame de Maintenon avait le +pressentiment de sa fortune future. + +Bientôt, il y eut entre le roi et madame de Montespan une séparation +nouvelle; madame de Maintenon y avait plus contribué que personne; elle +ne perdait pas une occasion de remettre le roi sur la voie du salut, car +c'est sous ce spécieux prétexte qu'elle voila son ambition. Après une +revue des mousquetaires, elle s'enhardit jusqu'à dire au roi: + +--Que feriez-vous cependant, Sire, si l'on vous disait que l'un de ces +jeunes gens est marié et vit publiquement avec la femme d'un autre? + +Louis XIV ne répondit pas, mais sans cesse exhorté par Bossuet et par +Bourdaloue, il se décida à quitter la marquise. Les deux amants se +séparèrent, dit madame de Caylus, s'aimant plus que la vie; le roi +partit pour l'armée, madame de Montespan alla cacher sa douleur à +Clagny. + +Le roi et la favorite firent leurs dévotions chacun de son côté, rien +n'était plus édifiant; Louis XIV, tout glorieux de la victoire remportée +sur ses passions, disait à Bossuet: + +--Eh bien! mon père, vous le savez, madame de Montespan est à Clagny? + +--Oui, répondit Bossuet, mais Dieu serait, je crois, plus content si +Clagny était à soixante lieues de Paris. + +On était à l'époque du Jubilé, et toute la cour, à l'exemple du roi, ne +songeait qu'à prendre la haire et le cilice. Madame de Maintenon et ses +amis étaient bien convaincus qu'ils étaient à tout jamais débarrassés de +madame de Montespan, et ils songeaient à profiter de leur victoire, +lorsqu'il y eut chez le royal pénitent une nouvelle et hélas! bien +scandaleuse rechute. Ils rentrèrent donc la discipline jusqu'à une +occasion nouvelle et meilleure, et de nouveau s'arrangèrent le mieux +possible avec les passions du maître. + + «Il est avec le ciel des accommodements.» + +Et dans le lointain ils entrevoyaient la révocation de l'édit de Nantes, +cette prime offerte par le roi pour son salut. + +«Le Jubilé étant fini, dit madame de Caylus, il fut question de savoir +si madame de Montespan reviendrait à la cour. Pourquoi non? disaient ses +parents et ses amis, même les plus vertueux. Madame de Montespan, par sa +naissance ou par sa charge, doit y être; elle peut y vivre aussi +chrétiennement qu'ailleurs. L'évêque de Meaux fut de cet avis; il +restait cependant une difficulté: madame de Montespan, ajoutait-on, +paraîtra-t-elle devant le roi sans préparation? Il faudrait qu'ils se +vissent avant que de se rencontrer en public, pour éviter les +inconvénients de la surprise. + +«Sur ce principe, il fut conclu que le roi viendrait chez madame de +Montespan; mais pour ne pas donner à la médisance le moindre sujet de +mordre, on convint que des dames respectables et les plus graves de la +cour seraient présentes à cette entrevue, et que le roi ne verrait +madame de Montespan qu'en leur compagnie. + +«Le roi vint donc chez madame de Montespan comme il avait été décidé; +mais insensiblement il l'attira dans une fenêtre; ils se parlèrent bas +assez longtemps, pleurèrent, et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire +en pareil cas; ils firent ensuite une profonde révérence à ces +vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre, et il en advint +madame la duchesse d'Orléans et ensuite M. le comte de Toulouse. + +«Je ne puis me refuser, continue madame de Caylus, de dire ici une +pensée qui me vient dans l'esprit. Il me semble qu'on voit encore dans +le caractère, dans la physionomie et dans toute la personne de madame la +duchesse d'Orléans les traces de ce combat de l'amour et du Jubilé.» + +Ce retour désola madame de Maintenon, mais ne lui fit pas perdre +l'espérance. Dans une lettre à madame de Saint-Géran, elle se plaint +amèrement de la maladresse de M. de Condom: + +«Je vous l'avais bien dit, écrit-elle, que M. de Condom jouerait dans +cette affaire un personnage de dupe. Il a beaucoup d'esprit, mais il n'a +pas celui de la cour. Avec tout son zèle, il a fait précisément ce que +Lauzun aurait eu honte de faire; il voulait les convertir, et il les a +raccommodés. C'est une chose inutile, madame, que tous ces projets; _il +n'y a que le père de La Chaise qui puisse les faire réussir._ Il a +déploré vingt fois avec moi les égarements du roi; mais pourquoi ne lui +refuse-t-il pas absolument l'usage des sacrements? il se contente d'une +demi-conversion.» + +Cette lettre n'explique-t-elle pas admirablement l'odieux caractère de +madame de Maintenon, n'y dévoile-t-elle pas, pour ainsi dire, la +redoutable ambition qui la dévore? Elle va feindre de quitter la cour, +mais le roi la retiendra; s'il lui a échappé deux fois, il n'échappera +pas une troisième; le père de La Chaise est là qui veille pour faire +réussir ses projets. + +Le roi, cependant, n'était même pas à demi-converti. Il avait repris la +marquise, et avec elle ses anciennes habitudes. Cette séparation, sans +avoir complétement effacé l'amour du roi, l'avait au-moins affaibli, et +bientôt de nombreuses infidélités révélèrent à la favorite que son +influence diminuait. + +Le roi n'eut d'abord que des caprices d'un jour. Il faillit s'arrêter à +mademoiselle de Sévigné; mais elle était trop maigre.--«Quel malheur! +s'écrie le fier, l'orgueilleux Bussy, elle eût rendu tant de bons +offices à notre famille.» + +Madame de Soubise dura quelques jours; mais elle craignait la Montespan, +et la ménagea. Mandée au moment du caprice, elle se rendait près du roi +à la première réquisition; Bontemps, le valet de chambre, venait la +chercher, souvent au milieu de la nuit. Elle quittait alors le lit +conjugal, sans trop se gêner; son mari était le premier dormeur du +royaume. «Une fois, ainsi pressée, dit M. Michelet, elle ne trouvait pas +ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait; le mari dit en +songe:--«Eh! mon Dieu! prends les miennes!» et il continua de ronfler.» + +Villarceaux essaya de pousser une de ses nièces.--«J'ai ouï parler, +dit-il au roi, que Votre Majesté a quelque dessein sur elle; s'il en +était ainsi, je la supplie de ne charger nul autre que moi de cette +affaire.» + +Le roi rit et refusa, il avait mieux. Une toute jeune fille, +mademoiselle de Laval, lui avait plu une heure. Elle se trouva enceinte, +et pour ne pas légitimer encore un enfant, «Louis XIV écoula sa +maîtresse au duc de Roquelaure.» Elle enrichit son mari; aussi, lorsque +vint l'enfant, presqu'aussitôt le mariage, le duc de Roquelaure lui fit +fête: + +«--Je ne vous attendais pas si tôt, dit-il, néanmoins soyez le +bienvenu.» + +Un instant on crut qu'une jeune et belle fille de Lorraine, mademoiselle +du Lude, chanoinesse de Poussay, allait prendre la première place dans +le coeur du roi; mais on comptait sans madame de Montespan. La maîtresse +en titre fit une querelle terrible à sa rivale, l'étrangla presque, et +finit par la chasser de Fontainebleau. Le roi n'osa rien dire, et de +cette liaison il ne resta qu'une épigramme railleuse: + + La Vallière était du commun, + La Montespan est de noblesse, + Et la du Lude est chanoinesse: + Toutes trois ne sont que pour un. + Mais, savez-vous ce que veut faire + Le plus puissant des potentats? + La chose paraît assez claire, + Il veut unir les trois états. + +Tandis que les courtisans se fatiguaient à suivre les passagères amours +de Louis XIV, une nouvelle favorite apparut tout à coup, qui d'un seul +bond escalada tous les degrés de la faveur, mademoiselle de Fontanges. + +C'était une rousse éblouissante, exactement belle de la tête aux pieds; +les La Feuillade, courtisans expérimentés, lui firent la courte échelle, +madame de Montespan elle-même la détailla au roi:--«J'ai près de moi, +Sire, lui disait-elle, une belle idole de marbre.» + +Elle fit plus: un jour à la chasse elle enleva d'un geste brusque le +fichu qui couvrait les épaules de Fontanges, et appelant le roi:--«Voyez +donc, Sire, que tout cela est beau!» + +Ce fut tout à fait l'avis du roi, et huit jours après l'idole de marbre +était l'idole de la cour. + +Madame de Montespan au désespoir eût voulu chasser Fontanges comme elle +en avait chassé tant d'autres; mais _l'innocente_ tint bon, elle s'était +cramponnée à la faveur et prétendait bien ne céder sa place à personne. + +Déjà le roi aimait Fontanges avec l'emportement des vieillards. Plus +elle était absurde et folle, plus il se sentait épris. La petite était +sotte comme un panier, dit l'abbé de Choisy; peut-être est-ce pour cela +qu'il l'adorait. Madame de Montespan l'avait fatigué d'esprit. + +Voilà donc Fontanges maîtresse déclarée et duchesse. La tête lui tourna, +il y avait de quoi. Elle qui la veille encore «n'avait, dit M. Pelletan, +que la cape et l'épée, c'est-à-dire sa beauté,» elle eut tout à coup un +palais et des trésors, Versailles et la fortune de la France, et le roi +à ses genoux. + +Aussi elle prit sans compter, et à pleines mains jeta l'argent par +toutes les fenêtres de ses fantaisies. Les grandeurs lui montèrent au +cerveau, et véritablement elle se crut reine, elle passait devant +Marie-Thérèse sans la saluer. Elle vengea La Vallière et traita +ignominieusement madame de Montespan. + +Le roi lui donnait cent mille écus par mois, le double en cadeaux, mais +il ne parvenait pas à lasser ses prodigalités; elle conduisait grand +train, avec huit chevaux, le carrosse de sa fortune, elle semblait +vouloir «dévorer son règne en un moment.» + +Pour Fontanges, Louis XIV était redevenu jeune; il reprit les diamants, +les rubans et les plumes. C'était tous les jours quelque fête nouvelle, +chasses, ballets, comédies, jamais le luxe n'avait été poussé si loin. + +L'intérieur du roi était, grâce à Fontanges, devenu un enfer. Tandis que +la nouvelle sultane régnait avec tout l'emportement de la folie, +l'ancienne emplissait l'air de ses cris d'Ariane abandonnée. Chaque +matin quelque sujet nouveau de jalousie, de colère, de haine. Entre ces +deux femmes madame de Maintenon avait fort à faire, elle courait de +l'une à l'autre, essayant de les apaiser, de les réconcilier, mais elle +y perdait toute son éloquence si persuasive. + +Parfois elle voulait faire de la morale à Fontanges, mais la duchesse +d'hier n'entendait pas de cette oreille.--«Quand je serai à votre âge, +disait-elle à l'officieuse veuve, je songerai à ma conversion.» Une +autre fois elle disait:--«Croyez-vous donc qu'il est aussi aisé de +quitter un roi que de quitter une chemise?» + +Hélas! c'est le roi qui la quitta. Elle devint enceinte. C'était, on le +sait, l'écueil des maîtresses de Louis XIV. Elle perdit sa beauté, et +avec sa beauté son amant. Blessée au service du roi, elle demanda sa +retraite et alla au fond d'une campagne cacher sa laideur et son +désespoir. + +Elle éblouit la cour un instant, comme un météore, puis elle disparut. +Rose, elle vécut ce que vivent les roses. Elle ne laissait en quittant +Versailles, ni un ami, ni un regret, et nul ne se fût souvenu de son nom +sans un hasard, un coup de vent, une coquetterie heureuse. + +Un jour à la chasse, le vent emporta son chapeau. D'un geste mutin elle +réunit en un tour de mains ses admirables cheveux, et les lia avec un +flot de rubans. Elle était si jolie ainsi, si mutine, si effrontée, que +le roi ravi la pria de toujours porter cette coiffure. + +Le lendemain, toutes les dames de la cour qui avaient copié les robes +honteusement flottantes de madame de Montespan, copiaient la coiffure de +la folle sultane et portaient leurs cheveux à la Fontanges. + +La pauvre fille ne survécut guère à sa retraite. Un jour on apprit que +Fontanges allait mourir et qu'elle faisait demander le roi. Louis XIV se +rendit aux désirs de la malade, madame de Maintenon l'y avait poussé, +elle pensait que cette mort ferait une grande impression sur le roi et +qu'on en pourrait profiter. + +Louis ne reconnut pas la pauvre moribonde, c'était une ombre déjà +lorsqu'il s'approcha de son lit. Cette passion devait être +extraordinaire en tout, il sembla touché des souffrances de la pauvre +fille et pleura. + +--Je remercie Votre Majesté, murmura Fontanges, je suis contente +puisqu'à mon lit de mort j'ai vu pleurer mon roi. + +Elle mourut en accusant madame de Montespan de l'avoir fait empoisonner +par un de ses domestiques dans une tasse de lait. Mais elle se trompait, +madame de Montespan était incapable d'un tel crime. + +La duchesse de Fontanges fut le dernier éclair de passion de Louis XIV; +de ce jour il tomba sous la tutelle de madame de Maintenon, qui de plus +en plus lui était devenue indispensable. + +La marquise de Montespan essaya de lutter encore, mais son règne était +définitivement passé. Comme à La Vallière, le roi lui déclara qu'il ne +voulait pas être gêné. C'était un ordre formel de quitter la cour; la +marquise se résigna, elle partit, laissant à Versailles pour la +représenter une armée de bâtards à la tête desquels marchait le duc du +Maine, le favori de la vieillesse du roi, l'élu de madame de Maintenon. + +La belle, l'orgueilleuse Montespan quitta les robes volantes pour le +cilice, l'éventail pour la discipline: c'était la mode alors. Elle +essaya à force de mouvement de dissiper son chagrin et de tromper son +ennui, «mais le vide s'était fait autour d'elle,» et sans pouvoir +trouver une heure de repos ou d'oubli, elle passait sa vie à changer de +résidence, «ne se trouvant heureuse que là où elle n'était pas.» Le roi +lui donnait vingt mille louis par mois, une belle pension de retraite, +et elle les dépensait presque entièrement en bonnes oeuvres. Elle dotait +des filles pauvres, enrichissait des couvents, ou faisait bâtir des +chapelles. + +La mort, telle était la grande, l'épouvantable terreur de la marquise de +Montespan; elle redoutait jusqu'au sommeil qui en est l'image. Elle ne +dormait que dans une chambre resplendissante de lumières, et toujours +autour de son lit se tenaient cinq ou six femmes de service, qui +devaient jouer ou causer gaîment tandis qu'elle sommeillait. + +Était-ce donc un pressentiment? Cette mort tant redoutée arriva à +l'improviste tandis qu'elle dormait, et à peine put-elle prononcer +quelques paroles. + +Louis XIV pleura la marquise de Montespan à peu près comme il avait +pleuré la duchesse de La Vallière: + +--Depuis que je l'avais congédiée, répondit-il, j'avais espéré ne jamais +la revoir. + + + + +V + +MADAME DE MAINTENON. + + +Avec madame de Maintenon commence ce qu'on est convenu d'appeler les +sombres années du règne de Louis XIV; ceci, vrai pour les horreurs +religieuses, est inexact quant au reste. Depuis 1670, la prospérité +n'était qu'apparente, et chaque année les dépenses avaient été +croissant. Le trésor était vide, les troupes sans solde, les routes +étaient infestées de brigands. Le luxe dévorait la noblesse; enfin, les +pierres, les bâtiments, Versailles, engloutissaient des sommes immenses. +Il était bien évident que la débâcle arriverait, qu'un jour viendrait où +tous les expédients du crédit et de l'emprunt feraient défaut. + +Colbert avait prévu ces désastres, et il avait conjuré le roi de modérer +ses dépenses. Louis XIV ne l'écouta pas; il était alors dans l'ivresse +de la puissance et ne se doutait guère que vers la fin de son règne il +en serait réduit, lui, le grand roi, le roi-soleil, à faire les honneurs +de Versailles à Samuel Bernard, et à flatter l'importance du financier +pour lui soutirer quelques pauvres millions. + +Il est bien nécessaire d'insister sur cette pénurie des finances, parce +qu'elle explique la révocation de l'édit de Nantes et les rigueurs des +persécutions et des proscriptions religieuses. Le clergé n'eût jamais +obtenu cela du roi sans la noblesse; la noblesse y poussa, parce que, +complétement ruinée, elle savait trouver d'immenses avantages +pécuniaires à ces rigueurs déployées contre les protestants. La +révocation fut bien moins une affaire religieuse qu'une spéculation, le +fait n'en est que plus odieux. Ce fut une confiscation générale. Les +réformés eurent sous le règne de Louis XIV le sort des juifs au moyen +âge; on les laissa prospérer, s'enrichir, et lorsqu'on jugea leurs +coffres assez pleins, on les saisit à la gorge:--Halte-là! la bourse ou +la vie! au nom du roi, au nom de Dieu! Tous y laissèrent leur fortune, +beaucoup leur vie. + +Il serait, on le voit, injuste de faire retomber toute l'atrocité de +l'action sur madame de Maintenon, l'idée ne lui appartient pas, mais +elle commit le crime déjà énorme de contribuer au succès, malgré elle, +malgré ses convictions, prise entre son ambition et sa conscience. + +Avec madame de Maintenon, le cotillon disparaît, mais il est remplacé +par la robe noire du jésuite. Sous les guimpes dont s'enveloppe sa prude +coquetterie, je distingue le père de La Chaise, dans sa manche je vois +s'agiter le bras du fanatique Le Tellier. Aux caprices parfois +désastreux, mais passagers, d'une maîtresse intrigante et coquette, se +substitue le sombre plan d'une société ambitieuse, qui, froidement, +lentement, par tous moyens, veut arriver et arrive à son but. + +Les dévots ont jeté la veuve Scarron dans la place. C'est à la marquise +de Maintenon de leur ouvrir les portes; elle entretiendra les +démangeaisons de la conscience royale, les jésuites se chargeront de les +calmer. + +Et Louis XIV est dupe, et, malgré lui, il laisse faire; entouré, +circonvenu, il perd cette audacieuse initiative qui fut sa force. +Résiste-t-il, son confesseur entr'ouvre immédiatement une des trappes de +l'enfer, et il se rend; son ignorance fait la force de ceux qui l'ont +pris à leur toile; écoutons plutôt Madame: + +«On avait, dit-elle, fait tellement peur au roi de l'enfer, qu'il +croyait que tous ceux qui n'avaient pas été instruits par les jésuites +seraient damnés, et qu'il craignait d'être damné aussi en les +fréquentant. Quand on voulait perdre quelqu'un, il suffisait de dire: Il +est huguenot ou janséniste; alors son affaire était faite. On ne saurait +être plus ignorant en matière de religion que n'était le roi. Il croyait +tout ce que lui disaient les prêtres, comme si cela venait de Dieu même. +La vieille Maintenon et le père La Chaise lui avaient persuadé que tous +les péchés qu'il avait commis avec La Montespan lui seraient remis, s'il +tourmentait et chassait les réformés, et que c'était la voie du ciel. Il +l'a cru fermement. Il était du moins de bonne foi, et ce n'était pas du +tout sa faute que sa cour fût hypocrite; la vieille Maintenon avait +forcé les gens à l'être.» + +Louis XIV, en ses belles années, avait applaudi à l'exécution des faux +dévots; il avait encouragé Molière, il ne s'en souvenait plus. Tartufe +mit des jupons et des coiffes, alors il ne le reconnut plus. Que dis-je! +il lui fit fête, le pauvre homme! il lui ouvrit son palais et son lit, +et finalement l'installa à côté de lui sur le trône. Ce fut l'apothéose +de Tartufe. + +Jamais pouvoir ne fut moins éclatant et pourtant plus réel que celui de +madame de Maintenon; elle eut la main à tout.--Elle fit des généraux et +des ministres, plus nuls les uns que les autres, mais les uns et les +autres ses créatures. Louis XIV n'avait rien à lui refuser; elle le +dominait par le coeur, par les sens et par la conscience; seule elle +était l'arbitre de son bonheur en ce monde et dans l'autre. Favorite +d'un genre nouveau, elle tenait du directeur et de la maîtresse, et un +confessionnal était le boudoir de ses glaciales amours. + +Plus on étudie le caractère de cette femme froide, sèche, moins on a +pour elle de sympathie; toute sa conduite est louche comme sa position. +Rien de net, d'arrêté, de précis; elle hésite, elle tergiverse, elle ne +sait dire ni oui, ni non. Tout est vague, ambigu, voilé; il n'y a de +positif en elle que sa souplesse. Les péripéties de sa vie expliquent +jusqu'à un certain point ce caractère. Ambitieuse, passionnée, la +première moitié de sa vie n'est qu'une longue humiliation, sa jeunesse +se passe, sa beauté se fane, avant qu'elle ait même l'espérance d'une +situation dans le monde; admise un peu partout, mais en subalterne, elle +ne sauve sa position qu'à force d'habileté et d'aménité insinuante; il +lui reste de toutes ces épreuves quelque chose de vil et de bas, le +sceau indélébile de la domesticité. + +C'est dans la conciergerie de la prison de Niort que naquit, le 2 +novembre 1635, d'une vieille famille calviniste, Françoise d'Aubigné, la +future marquise de Maintenon. Constant d'Aubigné, son père, fils maudit +et déshérité du vieil Agrippa, avait eu une triste vie, infamante à plus +d'un titre, et était alors enfermé pour des intelligences avec le +gouvernement anglais. + +Rendu à la liberté, sur les sollicitations pressantes de sa femme, il +partit avec toute sa famille pour la Martinique, où l'on commençait à +fonder des établissements, et où il espérait rétablir promptement sa +fortune follement dissipée. + +«On aime à entourer de merveilleux l'enfance des personnes célèbres,» +aussi la biographie de madame de Maintenon commence presque comme un +conte de Perrault. Elle tombe malade sur le vaisseau, on la croit morte, +on va la jeter à la mer, un mouvement qu'elle fait la sauve. Elle +n'échappe à ce danger que pour en courir un plus grand encore. Des +corsaires sont au moment de s'emparer du vaisseau qui la porte; par +bonheur un ouragan éloigne les pirates. À la Martinique, une servante +imprudente laisse seule sur le rivage la petite Françoise, et il s'en +faut de rien qu'elle ne soit dévorée par un énorme serpent. + +Mais des malheurs plus grands et plus réels l'attendaient. Son père +refit en effet sa fortune, mais il la dissipa de nouveau au jeu, et il +mourut comme il perdait son dernier louis, laissant sa femme et ses +enfants dans un dénûment absolu. + +Revenue en France avec la petite Françoise, alors âgée de dix ans, +madame d'Aubigné, réduite à la plus profonde misère, fut obligée de +travailler de ses mains pour vivre, tandis qu'elle poursuivait les +débris de la fortune de son mari. Ses affaires l'ayant rappelée à la +Martinique, elle confia sa fille à madame de Villette, qui eut pour elle +une tendresse maternelle. + +Ce bonheur dura peu; la jeune d'Aubigné fut arrachée de cette maison par +madame de Neuillant, catholique zélée, qui, se fondant sur sa parenté, +obtint par autorité de justice le droit d'élever et de convertir sa +jeune parente. + +C'est une des phases les plus terribles de la vie si agitée de +mademoiselle d'Aubigné: elle tenait au culte réformé, et madame de +Neuillant voulait absolument lui faire accepter la religion romaine. «On +employa d'abord la douceur et les caresses, en vain. On voulut la +vaincre alors par les humiliations et les duretés. On la confondit avec +les domestiques, et on la chargea des plus bas détails de la maison. «Je +commandais à la basse-cour, a-t-elle dit depuis, et c'est par là que son +règne a commencé. Tous les matins, une gaule à sa main et un petit +panier sous son bras, on l'envoyait garder les dindons, avec défense de +toucher aux provisions du panier avant d'avoir appris cinq quatrains de +Pibrac.» + +Sa conversion n'avançait pas, malgré la dureté de ces traitements; +madame de Neuillant la fit entrer aux Ursulines de Niort. Elle n'y resta +que quelques mois; personne ne payant sa pension, les soeurs la +rendirent à sa mère, qui la plaça à Paris aux Ursulines de la rue +Saint-Jacques. «C'est là qu'on obtint son abjuration, après beaucoup de +résistance de sa part.» + +À peine sortie du couvent, mademoiselle d'Aubigné perdit sa mère, et de +nouveau se vit forcée de recourir à l'hospitalité de madame de Neuillant +«qui, dit Tallemant, bien que riche et quoique sa parente, la laissait +nue par avarice.» + +Sans ressources, sans expérience, sans famille, la pauvre jeune fille +mangeait avec douleur le pain amer et souvent reproché de l'aumône, +lorsqu'elle se trouva pour la première fois en relation avec le poëte +Scarron. + +Cet infortuné, qui doit sa réputation bien moins à ses vers burlesques +qu'à la gaîté courageuse avec laquelle il railla ses douleurs et fit un +jouet de son mal, était un raccourci de toutes les infirmités humaines. + +Horriblement paralysé, contrefait, tordu par de continuelles +souffrances, il n'avait de libre que la bouche et les mains. Seul, +l'estomac était bon et avait conservé toute sa vigueur. On faisait cent +contes de l'horrible torture du pauvre Scarron, et lui-même s'en plaint +dans une de ses préfaces: «Les uns disent que je suis cul-de-jatte, les +autres qu'on me met sur une table dans un étui où je cause comme une pie +borgne, d'autres encore que mon chapeau tient à une corde qui passe dans +une poulie, et que je la hausse et la baisse pour saluer ceux qui me +visitent, je veux arrêter ces mensonges.» Sur ce, il fait son portrait, +et assure qu'il n'est guère plus contrefait qu'un _Z_. + +En ce triste état, n'ayant presqu'aucune fortune, Scarron sut tirer +parti de son mal; il en vécut au moins autant que de ses vers. Il +s'était déclaré _malade de la reine_, et touchait une petite pension +pour _remplir son office_. Bien des gens lui venaient en aide, et il ne +se faisait pas faute de se rappeler au souvenir de ceux qui pouvaient +pour lui quelque chose, par de burlesques requêtes auxquelles il était +bien difficile de ne pas faire droit. + + Je suis, depuis quatre ans, atteint d'un mal hideux + Qui tâche de m'abattre; + J'en pleure comme un veau, bien souvent comme deux, + Quelquefois comme quatre. + +Tel est le style des plaintes du pauvre Scarron, ce qui ne l'empêche pas +de «bien manger et de bien boire, nous avoue-t-il, comme le plus grand +glouton bien portant, surtout lorsqu'il n'est pas _logé à l'hôtel de +l'impécuniosité_, ce qui lui arrive parfois.» + +Tel est le malheureux qui prit en pitié le malheur de mademoiselle +d'Aubigné, et lui offrit sa main. Elle accepta, «aimant mieux encore cet +extrait de mari que le couvent,» et que la pauvreté, eût-elle pu +ajouter; car tel était son dénûment, que le jour de sa noce elle fut +réduite à emprunter un habit. + +Fidèle à ses habitudes burlesques, Scarron reconnut par contrat à sa +future: «Quatre louis de rente, une paire de belles mains, un très beau +corsage, une jolie figure, deux grands yeux fort mutins et beaucoup +d'esprit.» + +Ce portrait n'est point flatté, si flatteur qu'il semble: mademoiselle +d'Aubigné était, à dix-sept ans qu'elle avait alors, une des plus +ravissantes personnes que l'on pût voir. On ne l'appelait que _la Belle +Indienne_. Mademoiselle de Scudéry nous en a laissé dans sa _Clélie_ un +vivant portrait, sous le nom de Lyrianne, épouse de Scaurus (Scarron). +«Lyrianne était de grande et belle taille, mais de cette grandeur qui +n'épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le +teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et +très-agréables, le nez très-bien fait, la bouche bien taillée, l'air +noble, doux, enjoué, modeste, et, pour rendre sa beauté plus parfaite et +plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde, noirs, +brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit.» + +Chez Scarron, dont le salon s'emplissait chaque soir du regain de la +Fronde, la jeune épouse, la garde malade plutôt, étendit le cercle +jusque-là assez restreint de ses connaissances. Elle devint la reine de +ce cénacle de beaux esprits et de grands seigneurs, et, toute jeune +qu'elle était, imposa assez aux habitués de son mari pour qu'au moins en +sa présence on s'abstînt des plaisanteries licencieuses qui avaient +cours auparavant chez le poëte burlesque. + +Madame de Maintenon a eu trop d'ennemis acharnés à essayer de salir son +passé pour qu'il soit possible d'ajouter foi aux pamphlets qui racontent +les mille et une aventures galantes de madame Scarron. Elle sut dans +tous les cas sauver bien habilement les apparences. Rien ne prouve que +Fouquet le surintendant ait eu autre chose que de l'amitié pour elle et +de l'admiration pour les vers de son mari, d'où une pension. Rien ne +prouve qu'elle n'ait pas repoussé et désolé tous ses adorateurs, +Villarceaux comme les autres. Elle n'a qu'une chose qui puisse faire +douter de sa vertu, sa liaison avec Ninon de Lenclos, liaison on ne peut +plus intime, et un mot de cette même Ninon: + +--Que de fois je lui ai prêté ma chambre jaune pour ses entrevues avec +Villarceaux! + +Je prendrais presque le parti de la sagesse de madame Scarron, en +l'étudiant avec soin année par année; ses traits se tirent, son regard +devient dur, sa physionomie est sèche, elle a tous les caractères de la +vieille fille sortie victorieuse d'une lutte contre le célibat. + +La mort de Scarron réduisit sa veuve à la mendicité; la reine-mère +heureusement lui rendit la pension dont avait joui son mari, mais cette +pension s'éteignit avec la reine-mère. Voilà la pauvre veuve de nouveau +sans pain, et accablant Louis XIV de pétitions, bien inutiles, hélas! + +Enfin un jour le roi lui accorda gracieusement, et lorsqu'elle y pensait +le moins, ce que tant de fois elle avait demandé en vain; elle eut +strictement de quoi vivre et parut s'en contenter. Elle était même si +habile qu'elle paraissait riche avec ce qui n'eût pas suffi à une +autre.--«Deux mille livres! s'écria-t-elle, c'est plus qu'il n'en faut +pour ma solitude et mon salut.» + +Déjà, on le voit, madame Scarron inclinait fort à la dévotion, ce qui ne +l'empêchait pas de suivre ses anciennes relations et de fréquenter le +monde où elle avait de vrais succès; elle soupait encore avec Ninon de +Lenclos, mais elle avait pris l'abbé Gobelin pour directeur. + +Ainsi elle vivait, ne sachant quelle direction donner à l'immense +ambition qui la dévorait, lorsque madame de Montespan eut la +très-malheureuse idée de lui confier l'éducation de ses enfants. + +L'ambitieuse veuve accepta, avec de jésuitiques restrictions, il est +vrai; elle voulut un ordre du roi, elle l'eut. Il est probable que, du +premier jour où elle se trouva en relations directes avec Louis XIV, son +plan de campagne fut fait. Tout d'abord, elle se fit l'_amie_ de madame +de Montespan, et ne redressa la tête que le jour où elle fut certaine de +son empire sur le roi. + +Quel chef-d'oeuvre de patience, d'habileté et d'insinuation que cette +victoire de madame Scarron! Détestée du roi d'abord, elle arrive à se +faire tolérer comme une servante discrète, puis accepter comme une amie +de bon conseil, puis aimer comme une confidente dévouée. Les premiers +désastres du règne de Louis XIV lui furent d'un grand secours; elle +devint la garde malade de l'orgueil du roi-soleil et pansa les blessures +de son amour-propre. + +Longtemps avant que sa puissance n'éclatât, on la pressentait à la cour; +le roi avait pour elle une inimaginable déférence, et un noël fort +répandu lui attribue plus de faveur qu'elle n'en avait encore; un +provincial interroge le _Messager fidèle qui revient de la Cour_. + + Que fait le grand Alcandre, + Tandis qu'il est en paix? + N'a-t-il plus le coeur tendre, + N'aimera-t-il jamais? + +Le messager répond: + + --On ne sait plus qu'en dire, + Et l'on n'ose parler. + Si son grand coeur soupire, + Il sait dissimuler. + + --Est-il vrai qu'il s'occupe + Au moins le tiers du jour + Où son coeur est la dupe, + Ainsi que son amour? + --En homme d'habitude, + Il va chez Maintenon + Il est humble, elle est prude, + Il trouve cela bon. + + --La superbe maîtresse + En est-elle d'accord? + Voit-elle avec tristesse + La rigueur de son sort? + --L'on dit qu'elle en murmure + Et que sans ses enfants + Elle ferait figure + Avec les mécontents. + +Mais le messager fidèle s'abuse en cet endroit; les enfants de madame de +Montespan ne sont plus rien pour leur mère, ou plutôt ils l'ont oubliée; +la seule mère pour eux est leur gouvernante, l'habile veuve Scarron. +Elle les a élevés avec un soin extrême, pour elle, pour ses desseins; +elle en a fait de petits saints, dévots convenables, ambitieux, +hypocrites, égoïstes surtout. «Le lien entre elle et le roi, image +burlesque de l'Amour, est le petit boiteux, le duc du Maine, avorton de +malheur, rusé buffon, Scapin fait Tartufe.» Aussi, le jour où madame de +Maintenon obtient du roi le renvoi de madame de Montespan, est-ce le duc +du Maine, le favori de Louis XIV, qui va annoncer à sa mère la décision +du roi; cherchant ainsi, par sa bassesse, à mériter sa grandeur future. + +Guidés par madame de Maintenon, encouragés par elle, ces bâtards +deviennent une cause de ruine pour la France, de discorde pour la cour, +et dans ses dernières années Louis XIV essaie de leur léguer le trône au +détriment de ses descendants légitimes. + +Souveraine absolue par le départ de madame de Montespan et par la mort +de la reine, madame de Maintenon se trouva dans la plus difficile des +situations. Tint-elle rigueur à ce monarque inamusable, qu'elle +renvoyait toujours affligé, mais jamais désespéré, ou sacrifia-t-elle sa +vertu au salut et à la conversion du roi? Cette dernière hypothèse est +la plus probable. Au moins chacun était-il convaincu de la défaite de +cette dévote austère, défaite imposée peut-être par un directeur; car à +tout prix il fallait prévenir le retour de quelque Montespan, et le roi, +plus adonné à la table que jamais, n'avait pas un tempérament à +supporter les dures privations du cloître. + +Sa position à la cour était louche, fâcheuse, peu assurée. Lorsque les +dévots et la noblesse eurent besoin de sa voix pour la révocation de +l'édit de Nantes, préparée depuis longtemps, et lui promirent en échange +de son appui leur approbation à un mariage secret avec Louis XIV, elle +n'hésita pas. Et le jour où les dragons se répandirent à travers la +France pour prêcher le catéchisme à main armée, l'union du roi-soleil et +de la veuve Cul-de-jatte fut décidée. + +Ce mariage honteux fut la dernière chute de Louis XIV; à l'exemple des +vieux célibataires libertins, il épousa sa servante, secrètement, dans +une chapelle de Versailles, avec ses valets de chambre pour témoins, la +nuit sans doute, pour dérober sa rougeur aux assistants et pour ne pas +voir la leur. + +Cette union souleva la réprobation universelle, et le sonnet suivant, +parti de trop haut pour qu'on pût songer à punir celui qui l'avait mis +en circulation, donne une juste idée de l'opinion de toute la cour: + + Que l'Éternel est grand! que sa main est puissante! + Il a comblé de biens mes pénibles travaux. + Je naquis demoiselle et je devins servante; + Je lavai la vaisselle et souffris mille maux. + + Je fis plusieurs amants et ne fus point ingrate; + Je me livrai souvent à leurs premiers transports. + À la fin, j'épousai ce fameux cul-de-jatte, + Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps. + + Mais enfin il mourut, et vieille devenue, + Mes amants sans pitié me laissaient toute nue, + Lorsqu'un héros me crut propre encore aux plaisirs; + + Il me parla d'amour, je fis la Madeleine; + Je lui montrai le diable au fort de ses désirs, + Il en eut peur, le lâche!... Et je me trouvai reine. + +Reine elle était en effet, mais non heureuse. Garde-malade du plus +triste des rois, rivée à la même chaîne, elle expiait cruellement son +ambition. + +--«Que ne puis-je m'enfuir, disait-elle quelquefois,» et son frère +d'Aubigné, qui connaissait bien son caractère, de lui répondre:--«Vous +avez donc promesse d'épouser Dieu le père?» + +Forcée de renoncer à l'espérance de faire déclarer son mariage, son +ambition n'eut plus de but; et, cruellement désabusée, elle dut se +contenter de gouverner mystérieusement du coin de sa cheminée. On ne +prit plus une décision sans elle; et lorsque Louis XIV avait à trancher +quelque lourde difficulté, c'est toujours à elle qu'il s'en +rapportait.--«Qu'en pense, lui disait-il, votre solidité?» + +Le peuple, qui s'en prenait à elle de tous les désastres, des défaites, +du sang, de la ruine, la haïssait à ce point qu'elle n'osait plus se +montrer dans Paris; on ne comptait plus les épigrammes blessantes, les +noëls injurieux, et la fureur populaire s'en prenait autant au roi qu'à +la favorite: + + Créole abominable, + Infâme Maintenon, + Quand la Parque implacable + T'enverra chez Pluton, + Oh! jour digne d'envie, + Heureux moment, + S'il en coûte la vie + À ton amant. + +Nous n'entreprendrons pas de retracer ici les dernières années du couple +royal, nous ne suivrons pas le conseil des ministres chez madame de +Maintenon; de ce moment elle appartient à la politique: cette figure de +l'amie de Louis XIV est déjà bien sombre pour un livre si léger. + +Disons seulement qu'après avoir échoué dans son projet de donner toute +la puissance aux bâtards, elle assista impassible à la mort du roi, et +se retira ensuite à la maison de Saint-Cyr qu'elle avait fondée. + +Fidèle jusqu'au bout à son rôle d'hypocrisie, elle écrivit un livre sur +l'éducation des filles, livre dont la morale peut se résumer en deux +mots:--la dévotion bien entendue mène à tout. + + + + +VI + +LES FEMMES DE LA RÉGENCE. + +MADAME D'ARGENTON.--LA MARQUISE DE PARABÈRE. + + +Un abîme sépare les deux règnes si différents de Louis XIV et de Louis +XV, un abîme ou un cloaque, la Régence. Il fallait une transition; +Philippe d'Orléans est le trait-d'union qui relie ces deux rois, +contrastes vivants. Louis XIV avait conduit la monarchie à l'abîme, +Louis XV la conduit à l'égout, il verse dans la boue le char de la +royauté. Pour régner, il fallait au grand roi les enivrements de son +Olympe de Versailles, les pompes d'une apothéose de tous les instants; +plus modeste dans ses goûts, le Bien-Aimé ne se sent à l'aise que dans +les petits appartements, et son sanctuaire d'élection sera le boudoir +d'une courtisane. + +À tort, cependant, on imputerait à Philippe d'avoir préparé le règne de +Louis XV; le régent, nous ne parlons ici que de l'homme d'État, fut la +première victime de la politique de Louis XIV; il dut payer les frais +de l'apothéose. Pour tout héritage à recueillir sans bénéfice +d'inventaire, le grand roi laissait la France saccagée, ruinée, +ensanglantée, et deux milliards six cents millions de dettes. Une +catastrophe était inévitable; le régent eut le mérite de la retarder. On +lui jette à la face cette grande duperie du système, mais il n'avait pas +à choisir; Saint-Simon lui conseillait une banqueroute pure et simple; +il préféra le système de Law, qui du moins semblait sauver les +apparences, et la banque de l'aventurier avait encore plus de chances +que les projets des frères Pâris. + +La débâcle des moeurs n'est pas plus le fait du régent que la débâcle +des finances. Après avoir, trente ans durant, donné au monde l'étrange +spectacle d'un roi de France vivant au milieu de sa cour comme un sultan +au fond de son sérail, après avoir glorifié l'adultère et lâché la bride +à toutes les passions, Louis XIV crut pouvoir, du jour au lendemain, +réformer les moeurs dépravées par son exemple. Étrange erreur! Parce +qu'il se convertissait dans les bras de madame de Maintenon, il crut que +toute la cour allait le suivre sérieusement dans cette voie nouvelle et +se convertir aussi. En effet, tous les courtisans prirent le masque de +la vertu. Mais sous ce voile de triste austérité qui ravissait le vieux +monarque, la corruption fit encore des progrès. + +On s'en aperçoit, à la mort de Louis XIV; tous les masques tombent. La +réaction arrive, d'autant plus furieuse que la contrainte a été plus +grande; chacun semble vouloir se dédommager, «on avait été gêné, on ne +se gêne plus.» La licence devient effroyable, les désordres insensés. Il +semble que tous les liens qui retiennent la société sont près de se +rompre; plus de morale, plus de retenue; on n'a plus qu'une hypocrisie, +celle du vice. Rien ne surnage dans ce grand naufrage des moeurs, toute +la noblesse se donne la main pour cette ronde infernale, la famille même +ne subsiste plus, le mariage est ridiculisé, la fidélité conjugale +bafouée, les grands seigneurs prennent leurs maîtresses au coin des +rues, et les grandes dames, ouvrant leur lit à la populace, se font +gloire d'y faire passer tout Paris. + +Le régent, malheureusement, suivait l'exemple général, mais au moins ne +songea-t-il jamais à se faire honneur de ses désordres. Il sut faire +deux parts bien distinctes de sa vie: il donnait le jour aux affaires, +la nuit à la débauche, et jamais la nuit n'empiéta sur le jour, +c'est-à-dire que jamais aucune de ses maîtresses n'influença sa +politique: roués et rouées, convives de ses soupers, favoris et +maîtresses, n'obtinrent jamais le moindre rôle politique. Il détestait +«les hommes qui se grisaient à demi et les femmes qui parlaient +d'affaires.» Ni les uns ni les autres ne purent jamais lui tirer un +secret d'État.--«Je ne donne point d'audience sur l'oreiller,» disait-il +à une belle dame qui s'était avisée de lui parler des affaires +d'Espagne. Une autre fois, il conduisait devant une glace une de ses +maîtresses qui avait voulu essayer de causer politique.--«Comment une si +jolie bouche, lui dit-il, peut-elle prononcer d'aussi vilains mots?» + +Aussi aucune des femmes aimées du régent n'appartient à l'histoire; +elles dominent l'homme privé, mais leur pouvoir s'arrête à l'homme +d'État. Tout au plus sont-elles du ressort de la chronique; elles +restent dans le huis-clos des petits appartements, et rien ne signale +dans les affaires le passage de ces favorites d'un jour. + +À part la vie privée, et il n'en est pas pour les gouvernants, le duc +d'Orléans tient une place honorable dans l'histoire; «et quand Louis XV, +devenu homme et roi, se rappela son enfance chétive et souffreteuse, +grande dut être sa reconnaissance pour le tuteur, pour l'oncle qui, en +dépit de la nature, l'avait rendu à la vie et au trône.» + +Peu d'hommes cependant ont été plus indignement calomniés que Philippe +d'Orléans; il n'est pas de crime dont on ne l'ait accusé, de dépravation +qu'on ne lui reproche, de forfait qui ne semble naturel venant de lui. +Ce devait être sa destinée; et il passa le moitié de sa vie à essayer de +démontrer l'insigne fausseté des soupçons atroces qui pesaient sur lui. +Dans les dernières années de Louis XIV, n'avait-on pas voulu voir en lui +l'auteur de ces morts mystérieuses qui décimaient la famille royale! + +À la mort de Louis XIV, lorsque le parlement eut cassé le testament qui +léguait la régence au duc du Maine, le bâtard favori de madame de +Maintenon, lorsque Philippe d'Orléans eut pris la direction des +affaires, on essaya de faire revivre ces accusations insensées, et +Lagrange-Chancel, le poëte des haines et des vengeances de la petite +cour de Sceaux, adresse au jeune roi sa première _Philippique_: + + Royal enfant, jeune monarque, + Ce coup a réglé ton destin; + Pour lui, l'inévitable Parque + Un jour te fera son butin. + Tant qu'on te verra sans défense + Dans une assez paisible enfance + On laissera couler tes jours; + Mais quand, par le secours de l'âge, + Tes yeux s'ouvriront davantage, + On les fermera pour toujours. + +N'est-il pas temps de le dire? si jamais une main versa le poison aux +héritiers légitimes du trône de Louis XIV, ce n'est assurément pas celle +du duc d'Orléans. + +Le régent, ainsi que le disait Louis XIV, ne fut qu'un fanfaron de +vices. Homme ennuyé avant tout, peut-être avait-il toutes les +dépravations, mais il était incapable d'un crime, et tant qu'il eut la +toute-puissance, on ne peut lui reprocher une cruauté. Il versa des +larmes le jour où l'on exécutait ceux qui avaient comploté sa mort, et +il les eût graciés sans l'inflexible résistance de Dubois. + +«M. le duc d'Orléans, dit Saint-Simon, était de taille médiocre au plus, +fort, plein sans être gros, l'air et le port aisé et fort noble, le +visage large, agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la +perruque de même. Quoiqu'il eût médiocrement réussi à l'académie, il +avait dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières, une grâce +infinie, et si naturelle qu'elle venait jusqu'à ses moindres actions. Il +était doux, accueillant, ouvert, d'un accès facile et charmant, le son +de la voix agréable, et un don de la parole qui lui était naturel en +quelque genre que ce pût être.... Il excellait à parler sur-le-champ, +et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties.» + +Tel était ce prince, qui avait toutes les grâces et tous les défauts de +la faiblesse; on déplore ses déportements, on maudit ses désordres, et +cependant on ne peut se défendre d'une certaine sympathie pour lui. + +Élevé par un précepteur profondément corrompu, et dont l'occupation fut +d'inoculer tous les vices à son élève, Philippe commença de bonne heure +ses fredaines amoureuses: + + Chez les âmes bien nées, + La valeur n'attend pas le nombre des années. + +Il n'avait pas encore treize ans, lorsque «une dame de qualité» s'avisa +de faire son éducation. La leçon profita, et dès l'année suivante il eut +un enfant «de la petite Léonore, fille du concierge du garde-meuble du +Palais-Royal.» + +À dater de ce moment, on suit dans les mémoires de Madame, mère du +régent, toutes les passions de son fils; elle semble déplorer ses +égarements, mais elle les enregistre avec une scrupuleuse exactitude et +même une certaine complaisance. + +«Mon fils, dit-elle, n'a pas du tout les manières propres à se faire +aimer; il est incapable de ressentir une passion et d'avoir longtemps de +l'attachement pour la même personne. D'un autre côté, ses manières ne +sont pas assez polies et assez séduisantes pour qu'il prétende à se +faire aimer.... Tout le monde ne lui plaît pas. Le grand air lui +convient moins que l'air déhanché et dégingandé comme celui des +danseuses de l'Opéra. J'en ris souvent avec lui.... Mon fils n'est pas +délicat; pourvu que les dames soient de bonne humeur, qu'elles boivent +et mangent goulûment, et qu'elles soient fraîches, elles n'ont même pas +besoin d'avoir de la beauté.» + +Madame, on le voit, semble prendre assez allègrement son parti des goûts +de son fils; il n'est qu'une femme qu'elle ne lui pardonne pas, sa femme +légitime. On sait que le jour où le duc d'Orléans, qui épousait malgré +lui mademoiselle de Blois, fille légitimée du roi et de madame de +Montespan, vint annoncer ce mariage à sa mère, elle répondit par un +soufflet. + +La duchesse d'Orléans tient une fort petite place dans la vie de son +mari. «Peu m'importe qu'il m'aime, ou non, avait-elle dit, pourvu qu'il +m'épouse.» Son désir fut exaucé. Le duc d'Orléans, lorsqu'il lui +parlait, l'appelait _madame Lucifer_, et «elle convenait que ce nom ne +lui déplaisait pas.» + +Mais revenons au jeune duc d'Orléans. On comprend qu'avec ses théories +en amour, il eut bientôt nombre de noms sur sa liste; d'ailleurs il +s'adressait où il savait fort bien ne pas devoir être repoussé: aussi le +mot de «conquêtes,» que Madame emploie, est-il une insigne flatterie. + +C'est au théâtre que le duc d'Orléans alla chercher ses premières +maîtresses. «La Grandval, comédienne, disent les Mémoires de Maurepas, +succéda à Léonore, mais on s'opposa à cette intrigue, parce qu'on +trouvait cette fille trop vieille et trop corrompue pour lui.» + +Une actrice charmante, arrière-petite-fille de la Champmeslé, +Ernestine-Antoinette-Charlotte Desmares, prit la place de la Grandval; +elle ne la garda pas longtemps, et pourtant cet amour de comédie eut +quatre ou cinq rechutes. Madame signale cette nouvelle conquête: «Mon +fils a eu de la Desmares une petite fille. Elle aurait bien voulu lui +mettre sur le corps un autre enfant, mais il a répondu:--Non, celui-ci +est par trop arlequin.» + +Mademoiselle Desmares, en effet, ne se piquait pas d'une bien exacte +fidélité, et la porte de son boudoir s'ouvrait à tout venant. + + On vit de la même façon + Chez Desmares que chez Fillon, + +assure une annonce du temps. Mais Philippe ne s'en souciait guère, et la +preuve, c'est que dès le lendemain de la rupture définitive, ou la +veille, il alla porter son coeur chez une princesse de l'Opéra. + +La danseuse Florence, admirablement belle, adorablement sotte, eut le +pouvoir, avec l'aide de quelques-unes de ses amies, de retenir quelque +temps le futur régent, elle en eut même un fils, cet abbé de +Saint-Albin, favori de Madame, «le seul des enfants naturels du duc +d'Orléans qui eût véritablement un air de famille.» + +Mais il est impossible de suivre, même au vol de la plume, les aventures +sans nombre de Philippe, en un temps où, jaloux avant tout de se faire +une réputation solide de débauché, il courait de boudoir en boudoir, +effeuillant sa vie et son coeur à tous les vents des passions; mieux +vaut tourner brusquement quelques feuillets et arriver au premier, au +seul amour probablement du duc d'Orléans. + +Quoi, Philippe amoureux? Hélas! oui. Une fois en sa vie il subit la loi +commune. Sérieusement épris, on crut un instant qu'il allait devenir +fidèle. Les beaux yeux de mademoiselle de Séry, la plus gracieuse des +filles d'honneur de Madame, opérèrent ce miracle. «C'était, dit +Saint-Simon, une jeune personne de condition, sans aucun bien, jolie, +piquante, d'un air vif, mutin, capricieux et plaisant. Cet air ne tenait +que trop ce qu'il promettait.» + +Discret «pour cette fois seulement,» le duc d'Orléans entoura d'abord +son amour d'un tendre mystère, il écrivait des billets doux et rimait en +secret pour sa belle: + + Tircis me disait un jour: + Je ne connaîtrais pas l'amour, + Sans vous Philis, je vous le jure, + Sans vous, Philis. + + Quand on a dépeint la beauté, + On n'a jamais représenté + Que vous, Philis. + +Une grossesse malencontreuse vint par malheur révéler les faiblesses de +mademoiselle de Séry. Philippe ne l'en aima que davantage; et comme elle +ne pouvait, dans son état, continuer à porter ce titre de demoiselle, il +lui fit présent de la terre d'Argenton, et à force d'instances obtint de +Louis XIV, pour son amie, la faveur signalée de s'appeler désormais +madame. + +C'est le beau moment des amours de mademoiselle de Séry, devenue madame +d'Argenton. Douce, modeste, bienveillante, toujours disposée à rendre +service, elle sut se faire accepter de tous; autour d'elle, au +Palais-Royal, elle s'était fait comme une petite cour de femmes aimables +et spirituelles, et Philippe passait presque toutes ses soirées dans ces +réunions intimes qu'il animait et égayait par son esprit charmant et sa +verve facile. + +Malheureusement pour elle, madame d'Argenton voulut user de son +influence sur le duc d'Orléans pour le transformer, pour en faire un +homme; elle réussit à demi, et une bonne partie de l'honneur qu'acquit +son amant en Italie et en Espagne lui revient de droit. + +Ce fut là sa perte. Madame de Maintenon qui, toute dévouée à la fortune +du duc du Maine et des autres bâtards, voyait avec inquiétude grandir la +popularité du duc d'Orléans, entreprit de faire renvoyer cette maîtresse +dangereuse, assez hardie pour inspirer à son amant de nobles sentiments. +Rien n'était impossible à l'élève du père Gobelin: elle porta au +tribunal du roi les plus étranges accusations contre le duc d'Orléans, +et les calomnies portèrent si bien leurs fruits que le prince se trouva +dans cette alternative cruelle, de subir la colère royale ou de renvoyer +sa maîtresse. Il hésitait; le duc de Saint-Simon le décida en lui +prouvant que par ce sacrifice il désarmait la cour, toujours si hostile +à sa famille. Le renvoi de madame d'Argenton fut résolu, et mademoiselle +de Chausseraye fut chargée d'aller annoncer à l'infortunée cette +rupture, qui la surprit comme un coup de foudre. Philippe, lui, retourna +à la Desmares; il lui fallait une chaîne. + +La cour battit des mains à la décision du duc d'Orléans, ou du moins fit +semblant; mais le public fut indigné, et les chansonniers, les +interprètes de l'opinion, commencèrent contre le jeune prince un feu +roulant de couplets satiriques. + + D'Orléans va bien s'amuser + Avec les maîtres à chanter, + Et le grand oeuvre il pourra faire, + Lère, là, lanlère. + + Quand la Séry le possédoit, + Mieux des trois-quarts il en valoit; + Maintenant il n'est bon qu'à faire + Lère, là, lanlère. + +L'épigramme suivante est plus explicite encore: + + Philippe ayant eu la faiblesse + De proscrire la d'Argenton, + Désormais n'aura pour maîtresse + Qu'une élève de la Fillon. + Il fait succéder à la gloire + La musique et la volupté: + On le nommera dans l'histoire + Le héros de l'oisiveté. + +Le bon sens public ne se trompait pas. Après le départ de madame +d'Argenton, le duc d'Orléans sembla se résigner à ce rôle de prince +oisif que lui imposait la volonté du roi et de madame de Maintenon. +Renonçant à toute légitime ambition, il reprit avec la Desmares ses +habitudes décousues, «et ne sembla plus occupé qu'à soutenir sa +réputation de premier débauché du royaume.» + +Avec madame de Parabère, qui recueillit et partagea avec beaucoup +d'autres l'héritage de madame d'Argenton, nous entrons en pleine +régence; elle inaugure ces soupers qui de nuit en nuit croissent en +licence, dégénèrent en orgies, et finissent par les saturnales des fêtes +d'Adam. Digne maîtresse d'un homme comme le régent, madame de Parabère +semble créée expressément pour lui; ils s'entendent, ils se comprennent, +ils s'aiment même autant qu'ils peuvent aimer. Point de brouilles, point +de jalousies mesquines, ils portent gaîment la chaîne de leur union +illégitime, et n'hésitent point à se faire aider lorsqu'elle leur +devient trop lourde. + +Marie-Madeleine de La Vieuville appartenait à une famille où la légèreté +semblait héréditaire chez les femmes. Sa mère, madame de La Vieuville, +avait fait beaucoup parler d'elle, ainsi que le témoigne maint couplet +du recueil Maurepas. Devenue vieille, elle tourna à la dévotion et +entreprit de défendre la vertu de sa fille mieux qu'elle n'avait défendu +la sienne. C'était une tâche difficile. La jeune Marie-Madeleine annonça +de bonne heure tout ce qu'elle tint depuis. Vive, légère, audacieuse, +elle essayait déjà la portée de ses oeillades meurtrières, et toute la +vigilance d'une maman expérimentée ne l'empêcha pas de se mettre en +coquetterie réglée avec «plus d'un soupirant, et il y en avait bon +nombre.» Mais ce n'étaient encore qu'escarmouches sans conséquence, +sinon sans danger; des billets doux et quelques petits présents +entretinrent seuls ces innocentes amitiés. Elle redoutait cependant +assez sa mère pour se cacher d'elle autant que possible, et cette +petite hypocrisie lui avait valu le surnom de _Sainte n'y touche_. + + Quand sa mère approchait, + Faisait la souche, + Pas un mot ne disait, + Mais quand elle sortait.... + +Elle sortait rarement, il faut le dire, cette mère modèle, et la mort +seule débarrassa Marie-Madeleine d'une surveillance qui lui pesait +horriblement. Libre, elle se dédommagea de sa contrainte, car la colère +de son mari ne l'effraya jamais assez pour l'empêcher de suivre ses +goûts. + +C'est en 1741 que mademoiselle de La Vieuville épousa le marquis de +Parabère, bon gentilhomme du Poitou, qui sans doute ne s'attendait guère +à l'illustration que sa femme donnerait au nom de ses aïeux. «C'était un +fort pauvre homme en tout que ce mari,» dit Saint-Simon. «Borné d'esprit +et de coeur, et _sot_ avant de le devenir, ce qui ne tarda pas +longtemps.» + +Le marquis de Parabère ne commença à se soucier de sa femme que le jour +où il s'aperçut que définitivement il était le seul à ne point avoir +part à ses faveurs. Alors ne s'avisa-t-il pas de devenir jaloux? + +La marquise lui prouva qu'il avait tort, et désormais il noya ses +soupçons dans les pots. + +C'est chez madame de Berry que le duc d'Orléans s'éprit de madame de +Parabère. «Il aimait les victoires faciles, il tomba bien; à peine y +eut-il un souper entre la première parole échangée et le premier +rendez-vous.» + +Les nombreux portraits qui nous sont restés de madame de Parabère +expliquent l'attachement du régent pour elle. Il ne tarda pas à +reconnaître en sa nouvelle maîtresse tous les défauts, tous les vices +qu'il adorait, et qui étaient pour lui autant de charmes. + +«Elle était vive, légère, capricieuse, hautaine, emportée; le séjour de +la cour et la société du régent eurent bientôt développé cet heureux +naturel. L'originalité de son esprit éclata sans retenue; ses traits +malins atteignaient tout le monde, excepté le régent; et, dès lors, elle +devint l'âme de tous ses plaisirs, quand ses plaisirs n'étaient pas des +débauches. Il faut ajouter qu'aucun vil intérêt, qu'aucune idée +d'ambition n'entrait dans la conduite de la comtesse. Elle aimait le +régent pour lui; elle recherchait en lui le convive charmant, l'homme +aimable, et se plaisait à méconnaître, à braver même le pouvoir et les +transports jaloux du prince.» + +Rien de plus vrai que cette esquisse, sauf pourtant la restriction à +propos des débauches, dont au contraire elle devint la reine: quelques +traits de Madame ne laissent à cet égard aucun doute: + +«Mon fils dit qu'il s'était attaché à la Parabère parce qu'elle ne songe +à rien, si ce n'est à se divertir, et qu'elle ne se mêle d'aucune +affaire. Ce serait très-bien si elle n'était pas si ivrognesse.» + +«Mon fils a une maudite maîtresse qui boit comme un trou et qui lui est +infidèle; mais comme elle ne lui demande pas un cheveu, il n'en est pas +jaloux. + +«Elle est capable de manger et boire, et de débiter des étourderies; +cela divertit mon fils et lui fait oublier tous ses travaux.» + +Cette passion de l'orgie était ce que le duc d'Orléans aimait le plus en +madame de Parabère. Grand buveur qui portait mal le vin, le régent +admirait cette folle femme, «qui portait le champagne aussi légèrement +que l'amour.» + +«Ce n'est pas elle, en effet, dit M. de Lescure, le très-spirituel et +très-érudit historien de la vie privée du duc d'Orléans[40], ce n'est pas +madame de Parabère qui se fût exposée, comme madame d'Averne, à la honte +de mourir d'indigestion. Elle avait l'héroïsme du plaisir. Tout nerfs, +cette femme, frêle en apparence, apportait dans ces défis sensuels +chaque soir jetés à la force humaine, une santé d'acier. Les convives +s'abaissaient successivement sous la table, comme écrasés par une main +invisible. Seule, madame de Parabère, toujours souriante, souriait au +dernier buveur; seule, toujours la coupe à la main, elle défiait le +dernier rieur. Et, quand elle s'était assez rassasiée de lumière, de +parfums, de rires et de chansons, elle daignait laisser tomber sa +paupière sur son oeil toujours étincelant, et abdiquait un moment la +royauté du festin. Une heure de repos lui suffisait pour se relever plus +fraîche que les roses de son sein, plus disposée que jamais à rire d'un +bon mot ou à goûter d'un bon coeur.» + +[Note 40: _Les Maîtresses du Régent_, 1 vol. in-18, E. Dentu, édit. +1860.] + +Il faut passer légèrement sur les soupers qui firent de la vie du régent +une perpétuelle saturnale, les détails sont de nature à faire monter le +rouge au front d'un agent de la police secrète; mais il est nécessaire +cependant de les indiquer, ils tiennent une trop large place dans la vie +du duc d'Orléans, et d'ailleurs ils sont un des traits caractéristiques +de cette époque étrange. + +Arrivé au pouvoir par la mort de Louis XIV, libre enfin, mais chargé du +poids écrasant d'un royaume presqu'en ruines, Philippe entreprit de +faire marcher de front la politique et le plaisir. Il fit deux parts de +son existence, bien distinctes, bien séparées. Le jour, depuis sept +heures du matin, appartenait aux affaires, son temps était réglé avec +une précision digne de l'étiquette de Louis XIV; mais à six heures du +soir l'homme d'Etat disparaissait pour faire place au débauché. + +De six heures du soir au lendemain, plus de régent; pour l'affaire la +plus urgente il ne se fût point levé de table, personne même n'eût osé +lui proposer de se déranger. Dubois, le bizarre ministre de ce prince +extraordinaire, l'essaya une ou deux fois en des cas extrêmes, il fut +repoussé avec perte. + +Toute la nuit, le régent courait dans des carrosses étrangers, soupant +chez l'un, chez l'autre, dans les petites maisons de ses favoris, à +Asnières, à Saint-Cloud, mais le plus souvent au Palais-Royal. + +Messieurs les _roués_, ses amis, gens dignes de la roue, disent les +étymologistes, étaient ses convives ordinaires, les compagnons de toutes +ses débauches. + + Ce sont messieurs les libertins, + Gens à bombances, à festins, + Gros garçons à vastes bedaines, + Aimant bien gentilles fredaines, + Traits malins et joyeux propos, + Bref, gens tout ronds et point cagots. + +C'étaient Nocé, que Madame appelle un diable vert, noir et jaune foncé, +La Fare, le duc de Noailles, Broglie, Canillac, Biron, Nancré, et bien +d'autres encore. + +En femmes, c'étaient toutes les femmes, grandes dames ou filles d'Opéra, +mesdames de Parabère, d'Averne, de Phalaris, de Sabran, la princesse de +Léon, Emilie Dupré, madame de Gesvres, la Le Roy, madame de Flavacourt, +les deux soeurs Souris; la liste n'en finit pas. Toutes les femmes +peuvent prétendre à l'honneur des soupers du Palais-Royal, il ne s'agit +que d'être jolie ou spirituelle, de tenir haut son verre, d'être vive à +la riposte, et de ne jamais rougir. + +L'égalité la plus absolue existe autour de la table du «bon régent.» + +Là, dit Saint-Simon, dans ces appartements secrets dont on avait fait +sortir tous les domestiques, «quand on avoit assez bu, assez dit des +ordures à gorge déployée, et des impiétés à qui mieux mieux,» et «que +l'ivresse complète avoit mis les convives hors d'état de parler et de +s'entendre, ceux qui pouvoient encore marcher se retiroient. On +emportoit les autres. Et tous les jours se ressembloient. Le régent, +pendant la première heure de son lever, étoit encore si appesanti, si +offusqué des fumées du vin, qu'on lui auroit fait signer ce qu'on auroit +voulu.» + +Si secrètes que fussent ces orgies, il en transpirait toujours quelque +chose, et, comme pour fouetter l'indignation publique, Lagrange-Chancel +donnait libre cours à sa haine, et poursuivait ses _philippiques_, que +la cour de Sceaux faisait distribuer par tous les moyens, et qui de main +en main arrivaient toujours jusqu'à Philippe d'Orléans: + + Suis-le dans cette autre Caprée, + Où non loin des yeux de Paris + Tu te vois bien mieux célébrée + Que dans l'île que tu chéris. + Vers cet impudique Tibère + Conduis Sabran et Parabère, + Rivales sans dissension, + Et pour achever l'allégresse + Mène Priape à la princesse + Sous la figure de Rion. + + Vainqueur de l'Inde, Dieu d'Erice, + Soyez les âmes du festin; + Faites que tout y renchérisse + Sur Pétrone et sur l'Arétin; + Que plus d'une infâme posture, + Plus d'un outrage à la nature + Excitent d'impudiques ris, + Et que chaque digne convive + Y trace une peinture vive + De Capoue et de Sybaris. + + Dans ces saturnales augustes, + Mettez au rang de vos égaux + Et vos gardes les plus robustes + Et vos esclaves les plus beaux; + Que la faveur ni la puissance, + La fortune ni la naissance + N'y puissent remporter le prix; + Mais que sur tout autre préside + Quiconque a la vigueur d'Alcide + Sous le visage de Pâris. + +Malheureusement cet effroyable tableau de Lagrange ne s'éloigne point +assez de la vérité pour qu'on puisse l'accuser de calomnie, et il +explique la colère du peuple, qui plus d'une fois entoura en tumulte le +Palais-Royal, ou poussa des cris menaçants sur le passage du régent.--À +l'eau! à l'eau! à l'eau! hurlaient un jour des forcenés qui avaient +entouré sa voiture. C'étaient pour lui comme des avertissements +terribles; mais il n'en tenait compte, pas plus que des avis des +médecins qui chaque jour lui disaient qu'à continuer son genre de vie il +se tuerait infailliblement. + +Usé par la débauche, excédé de la vie, il se précipitait dans l'orgie +avec une fureur qui tenait de la folie. Depuis longtemps il ne se +soutenait plus qu'à force d'excitants mortels, et chaque matin, pour +retrouver sa raison et sa lucidité au milieu des vapeurs de l'ivresse, +il lui fallait une incroyable énergie. + +Madame de Parabère, le _petit corbeau brun_ des jours de tendresse, +était déjà bien loin. Tandis qu'elle trompait,--si tromperie il y a,--le +régent pour Richelieu, Richelieu pour Nocé, Nocé pour bien d'autres, +Philippe avait de son côté cherché des consolations, et les consolations +ne lui avaient point fait défaut; tour à tour ou simultanément, il aima +madame de Sabran, madame d'Averne et madame de Phalaris, sans compter le +corps de ballet tout entier, les élèves de la Fillon, et bien d'autres +qu'on vint lui offrir ou qui seules vinrent au-devant de lui. + +Un souper vit commencer et finir le règne de madame de Sabran; elle +avait le vin mauvais. C'est elle qui, à une de ces fêtes où +«s'encanaillait, en compagnie du maître, toute la noblesse de France, se +leva chancelante, et prononça ce mot terrible:--L'âme des princes est +faite d'une boue à part, la même qui sert pour l'âme des laquais.» + +Le régent prit la chose en riant, et les blasphèmes continuèrent; mais +madame de Sabran ne pouvait plus être la maîtresse de Philippe, elle le +comprit, et se retira, se réservant seulement le rôle d'amie, et le +droit de présenter les postulantes aux faveurs du régent. Philippe la +méprise, mais elle le lui rend bien, et se redressant sous l'injure: +«Gare à la mouche, s'écrie-t-elle, qui n'est plus que la mouche du +coche, mais qui pique.» + +Les couplets du temps n'ont point failli à mettre en chanson le triste +rôle de madame de Sabran: + + Sabran, leste et piquante, + Conduisait Phalaris, + Comme la présidente, + Si célèbre à Paris. + Je cherche le régent. Voici bien son affaire, + Chez le petit poupon,--don, don; + Enfin il arriva,--là, là, + Mais avec Parabère. + +Madame d'Averne, livrée par un époux complaisant, n'eut pas sur le +régent plus d'empire que toutes les autres, non plus que madame de +Phalaris, à qui était réservée cette épouvante de le voir mourir entre +ses bras. + +Le duc d'Orléans était plus malade que jamais, lorsque mourut Dubois; +seul il voulut se charger des affaires, sans pour cela renoncer à ses +orgies de chaque nuit; le faix était trop lourd, il l'écrasa. + +Sa mort, en tout point, fut digne de sa vie, ce fut presqu'un suicide; +il savait une apoplexie imminente et ne voulait pas se laisser même +saigner; bien plus, il fit tout ce qui dépendait de lui pour hâter les +progrès du mal. Cette mort, qu'il appelait de tous ses voeux, arriva +enfin. + +Le 2 décembre 1723, il venait de donner une audience et passait dans son +cabinet, lorsqu'il aperçut madame de Phalaris. + +--Entrez donc, duchesse, lui dit-il, je suis bien aise de vous voir; +vous m'égaierez avec vos contes; j'ai grand mal à la tête. + +À peine furent-ils seuls ensemble, que le régent, s'affaissant sur +lui-même, glissa sur le tapis et resta sans mouvement. La Phalaris, +effrayée, appela au secours; on accourut; un laquais essaya vainement de +le saigner, il était trop tard. + +«Monsieur le duc d'Orléans, dirent les gazettes étrangères, est mort +entre les bras de son confesseur ordinaire.» + +Une chanson ordurière fut son oraison funèbre, et ses épitaphes furent +dignes de celles que sa conduite avait values à sa mère: + + CI-GIT L'OISIVETÉ + MÈRE DE TOUS LES VICES. + + + + +VII + +LOUIS XV LE BIEN-AIMÉ. + +LES DEMOISELLES DE NESLE. + + +Louis XV venait d'atteindre sa quinzième année, et la cour attentive +étudiait avec anxiété le caractère du jeune roi, afin de modeler sa +conduite sur celle du maître, d'adopter ses goûts, et d'aller au-devant +de ses moindres désirs. Mais nul symptôme encore n'éclairait les +courtisans attentifs. L'ennui seul se lisait sur les traits du royal +adolescent. Il était timide, gauche, irrésolu, dévot. Ainsi l'avait +façonné pour son ambition le cardinal Fleury, ce précepteur ministre +d'État, qui, sous une doucereuse modestie, dissimula toujours ses rêves +de grandeur. + +Rien encore ne faisait présager ce que devait être un jour Louis XV, ce +sultan blasé du Parc-aux-Cerfs, inamusable amant de madame du Barry. Les +vétérans du Palais-Royal, ces parangons effrontés de la débauche, +avaient presque envie de crier au scandale. Vainement les grandes dames +cherchaient le coeur du jeune monarque; il baissait les yeux, et +rougissait sous la hardiesse provocante de ces regards. Oui, il +rougissait, ce jeune prince bercé aux chants de cette orgie universelle +qui s'appelle la Régence. Et c'est une justice à rendre au duc +d'Orléans, à cette époque où toutes les ambitions spéculaient sur les +vices, s'il fut athée, blasphémateur, dissolu, il préserva de tout +contact impur le royal enfant que la Providence avait commis à sa garde, +et dont il devait compte à la France. + +Et les grandes dames trouvaient désespérante cette timidité de Louis XV. +Il était parfaitement beau à cette époque, et toutes les femmes +convoitaient sa possession. «Les dames étaient prêtes, dit de Villars +dans ses Mémoires, mais le roi ne l'était pas.» Les courtisans malins +allaient répétant que Louis XV attendait les seize ans de l'infante +d'Espagne qu'on lui destinait pour épouse, et qui n'avait encore que +sept ans. «C'est encore neuf ans de sagesse,» disaient-ils. + +Il n'en devait pas être ainsi: + +Une grave maladie du jeune roi fit comprendre la nécessité de hâter son +mariage; on rompit avec l'Espagne, et on lui fit épouser Marie +Leczinska, fille d'un pauvre gentilhomme polonais, roi un instant par la +volonté de Charles XII victorieux. L'opinion publique désapprouva cette +alliance; nul ne se doutait alors que la pauvre princesse doterait la +France d'une de ses plus belles provinces, la Lorraine. + +Le mariage du maître n'apporta presqu'aucun changement dans les +habitudes de la cour. Louis XV était toujours timide, l'éclat du trône +l'importunait, les affaires l'ennuyaient à l'excès, et son coeur sans +ressort était toujours prêt à se livrer à quiconque voulait bien le +débarrasser des rudes labeurs de son métier de roi. + +L'activité qu'il devait à ses sujets, il la dépensait à courre le cerf +dans les forêts; c'était vraiment encore merveilleux que ces chasses de +la jeunesse de Louis XV, avec toutes ces galantes amazones qui les +suivaient, la belle comtesse de Toulouse, mademoiselle de Charolais, +mademoiselle de Clermont, mademoiselle de Sens, et tant d'autres +héroïnes que nous retrouvons sur les toiles de Vanloo. + +Après cinq ans de mariage, Marie Leczinska régnait encore seule, sans +partage, sur le coeur de son époux; Louis XV, pendant ces premières +années, fut le meilleur et le plus bourgeois des maris. Il ne se +contentait pas de dire: «J'aime la reine,» il le prouvait; et, à peine +âgé de vingt et un ans, il avait déjà cinq enfants, deux fils et trois +filles. Si quelque courtisan audacieux se permettait de l'entretenir de +l'amour que ressentait pour lui quelque beauté célèbre, il se contentait +de répondre: «--Trouveriez vous la reine moins belle?» + +À cette époque donc, il eût été facile à Marie Leczinska de s'attacher +le roi, et pour toujours d'enchaîner son coeur comme elle avait enchaîné +ses sens. Il ne lui fallait pour cela qu'être un peu la maîtresse de ce +roi dont elle était la femme; elle ne le voulut pas. + +La nature avait donné à Louis XV un tempérament ardent. Marie Leczinska +était froide, et plusieurs couches successives accrurent encore sa +froideur. Bientôt les empressements du roi lui devinrent à charge; elle +ne prit pas la peine de dissimuler ses impressions; et lorsque le soir, +après quelqu'un de ces soupers qui suivaient les chasses, le roi +arrivait chez elle échauffé par le vin, elle témoignait hautement son +dégoût. + +Louis XV, à ce moment, n'avait qu'à choisir, qu'à jeter le mouchoir, +toutes les dames de la cour étaient sur les rangs. On lui épargnait même +les premières avances, et il trouvait jusque dans ses poches des +déclarations aussi audacieuses que celle-ci, que lui adressait +mademoiselle de La Charolais: + + Vous avez l'humeur sauvage + Et le regard séduisant; + Se peut-il donc qu'à votre âge + Vous soyez indifférent? + Si l'Amour veut vous instruire, + Cédez, ne disputez rien, + On a fondé votre empire + Bien longtemps après le sien. + +Le roi soupirait, mais ne disait mot; une timidité farouche, une pudeur +innée l'arrêtait encore; mais déjà il n'aimait plus Marie Leczinska. + +Ainsi donc, jusqu'à la fin de 1732, rien n'avait transpiré des amours +secrètes de Louis XV, s'il en avait eu, lorsque le 27 janvier, dans un +souper où il avait bu plus que de coutume, il se leva tout à coup, et +porta un toast à sa _maîtresse inconnue_; il brisa alors sa coupe en +invitant les convives à en faire autant. + +Le lendemain, les courtisans ne s'abordaient qu'avec ces mots: + +--Vous savez? le roi a pris une maîtresse. + +Et chacun de se creuser la tête, d'épier, d'interroger pour tâcher de +savoir le nom de cette mystérieuse favorite, afin d'obtenir cet _honneur +insigne_ d'être pour quelque chose dans les amours du roi. + +Mais le toast de Louis XV n'était qu'un jeu, il n'avait pas de maîtresse +encore, seulement il songeait sérieusement à en prendre une. + +Le cardinal Fleury ne lui laissa pas le temps de choisir. Un conseil fut +tenu entre l'ancien précepteur, madame la Duchesse, le duc de Richelieu +et les trois valets de chambre, Lebel, Bachelier et Bontemps, afin de +savoir quelle femme on pousserait dans le lit du roi. + +Après bien des hésitations, l'unanimité des suffrages s'arrêta sur une +des dames du palais, amie intime de la comtesse de Toulouse, madame de +Mailly, de l'illustre maison de Nesle. + +La famille de Nesle, qui pendant longues années eut le privilége de +fournir des favorites à la couche royale, était des plus nobles et des +plus anciennes; son illustration avait commencé vers le XIe siècle. +En 1709, l'aîné de cette maison, Louis III de Nesle, avait épousé +mademoiselle de Laporte-Mazarin, dont la galanterie n'avait pas tardé à +devenir proverbiale. + +Cette dame de Nesle, dame d'honneur de Marie Leczinska, avait passé, +trois ou quatre ans avant l'époque où nous sommes arrivés, pour avoir +été passagèrement la maîtresse du roi. + +Elle était morte en 1729, laissant cinq filles, qui toutes les cinq +attirèrent les regards du roi, et dont quatre au moins furent ses +maîtresses. + +La première, Louise-Julie, celle dont il est question ici, épousa +Louis-Alexandre de Mailly, son cousin. + +La seconde, Pauline-Félicité, épousa Félix de Vintimille. + +La troisième, Diane-Adélaïde, épousa Louis de Brancas, duc de +Lauraguais. + +La quatrième épousa le marquis de Flavacourt. + +Enfin la cinquième, Marie-Anne, qui fut plus tard duchesse de +Châteauroux, épousa le marquis de la Tournelle. + +C'était donc l'aînée des filles de madame de Nesle que le cardinal +Fleury jugea convenable de donner à Louis XV. + +Et véritablement ce fut un heureux choix, et pour le roi et pour +l'ambitieux cardinal. + +Madame de Mailly, née en 1710, était à peu près de l'âge de Louis. Elle +n'était pas jolie, mais elle était admirablement bien faite, et avait +pour sa toilette plus de goût que toutes les dames de la cour. Son +visage était un peu long peut-être, son teint un peu brun, mais son +front avait le poli de l'ivoire, et ses yeux étaient pleins de feu et +d'éclat. + +Timide et réservée, elle était sans ambition, sans connaissance des +affaires de l'État, détestait la politique et les choses sérieuses, et, +tandis qu'autour d'elle se mêlaient et se croisaient mille intrigues, +elle était toujours restée en dehors de toutes les coteries. + +On donna une maîtresse au roi, comme on lui avait donné une épouse, sans +le consulter. Mais la barrière des passions était franchie, il était +entré dans cette voie où il devait faire des pas si rapides. + +Toutefois, le respect qu'il avait alors pour la reine l'engagea à tenir +cette liaison secrète; le mystère d'ailleurs plaisait à madame de +Mailly; elle aimait le roi sans intérêt d'amour-propre, et se trouvait +assez heureuse de le posséder. + +Les deux années qui suivirent, furent assurément pour Louis XV les plus +charmantes de son règne; mettant plus de prix à l'ardeur des sens qu'à +la beauté, il s'attacha peu à peu sa maîtresse. + +On raconte que dans les premiers temps de sa liaison avec madame de +Mailly, il la quittait quelquefois brusquement pour courir chez la +reine, ou que, se jetant à genoux, il priait avec ferveur et demandait à +Dieu pardon de ses égarements. + +Ce transparent mystère eût pu durer longtemps encore. Les courtisans +étaient gens trop adroits pour découvrir jamais ce que voulait cacher le +maître; mais, vers 1735, les personnes qui entouraient le monarque +crurent de leur intérêt que les rapports de madame de Mailly avec le roi +devinssent publics, et elle fut déclarée maîtresse du roi. + +Deux personnes aussitôt «jetèrent des cris d'aigle:» le père et le mari, +le marquis de Nesle et le comte de Mailly. Cette nouvelle eut l'air de +les frapper comme un coup de foudre. + +On engagea tout d'abord le comte de Mailly à ne plus communiquer avec sa +femme; et comme il faisait mine de résister, on le pria d'aller courre +le cerf dans une de ses terres fort éloignée de la capitale. + +Le marquis de Nesle fut de plus facile accommodement: ses affaires +étaient fort dérangées, on lui fit don de cinq cent mille livres et il +s'apaisa aussitôt. + +C'était faire assez bon marché de l'honneur d'une famille illustre. + +La reine «reçut assez tranquillement le coup terrible,» seulement sa +piété redoubla; elle passait des journées entières au pied du crucifix, +demandant à Dieu la conversion de son époux. Pas une seule fois il ne +lui vint à l'idée qu'elle-même par ses rigueurs avait précipité le roi +sur cette pente que chacun essayait de lui rendre plus douce. + +Forte de son devoir accompli, elle crut qu'il serait au-dessous d'elle +de lutter avec les sirènes qui lui avaient ravi le coeur de son époux. +Elle courba la tête et adora les décrets de la Providence. + +Maîtresse déclarée, n'ayant plus d'apparences à sauver, madame de +Mailly resta la même: vainement on s'efforça d'éveiller son ambition; à +ceux qui l'engageaient à user, pour sa fortune et pour celle de ses +amis, du pouvoir qu'elle avait sur Louis XV, elle répondait +invariablement qu'elle «tenait trop à l'amour de l'homme pour jamais le +compromettre en essayant de son influence sur le coeur du roi.» + +Les années s'écoulaient, et la favorite était heureuse. Le roi +paraissait plus épris d'elle que jamais; il ne semblait point songer à +lui donner de rivales, car on ne peut appeler infidélités quelques +surprises des sens que l'on doit attribuer à Bachelier ou à Lebel, qui +déjà s'exerçaient à leur infâme métier de pourvoyeurs. Le cardinal +Fleury protégeait presque ouvertement la maîtresse du roi, qu'il +appelait, en se servant d'expressions plus énergiques, une bonne fille. +La reine, qui avait ouï parler de l'audace des maîtresses de Louis XIV, +en était arrivée à remercier le ciel du choix de son époux. + +Malheureusement, cette douce existence ne tarda pas à être troublée. +Madame de Mailly avait une soeur pensionnaire à l'abbaye de Port-Royal. +Cette jeune personne, hardie, décidée, dévorée d'ambition, conçut, du +fond de son couvent, le dessein, non-seulement de remplacer sa soeur +dans le coeur du roi, mais encore de s'emparer de la confiance qu'il +accordait au cardinal. Jouer sous Louis XV le rôle qu'avait joué madame +de Maintenon sous Louis XIV, au mariage près, tel était le rêve de +l'ambitieuse pensionnaire. + +Elle écrivit à sa soeur les lettres les plus tendres et les plus +soumises, pour obtenir la faveur de vivre auprès d'elle, «la priant de +permettre qu'elle lui servît de dame de compagnie, de secrétaire, de +lectrice.» Elle lui parlait avec horreur du couvent où elle vivait +enfermée, assurant qu'à coup sûr elle ne tarderait pas à mourir si on +l'y laissait. + +La comtesse, bonne et sans défiance, se laissa toucher par les prières +de la triste recluse, et un beau matin mademoiselle de Nesle fut +présentée à la cour. + +Pour s'emparer du coeur de Louis XV, elle ne comptait pas sur sa beauté, +elle était très laide et ne s'abusait pas sur sa figure; elle savait +fort bien que sa taille était courte et épaisse, son cou et ses bras +rouges, ses épaules disgracieuses. Pour compenser tous ces désavantages, +elle avait son sourire, un sourire divinement railleur, et ses yeux, +fort petits, mais pétillants de malice et d'audacieuse gaîté. + +Mais elle avait l'imagination vive, le caractère aventureux et hardi, +une volonté patiente et implacable; elle se dit qu'elle réussirait grâce +à l'originalité et à l'imprévu de son esprit, et elle ne se trompa pas. +Dès le premier jour elle se conduisit en coquette consommée. + +Louis XV, qui s'ennuyait à trente ans comme Louis XIV s'était ennuyé à +soixante-dix, ne tarda pas à trouver une distraction dans l'esprit de la +nouvelle venue; et lorsque madame de Mailly s'aperçut des projets de sa +soeur, elle reconnut avec effroi qu'il était trop tard pour s'y opposer. + +La pauvre comtesse n'avait que deux partis à choisir: céder ses droits +ou les partager; elle préféra cette dernière alternative; accord infâme, +si on eût pu l'attribuer à l'ambition ou à la cupidité, mais dont la +cause fut un amour passionné qui préféra la plus cruelle souffrance à la +séparation de l'objet aimé. Elle espérait d'ailleurs que ses +complaisances resteraient ignorées. Mais ce n'était pas le but de +l'ambitieuse pensionnaire de Port-Royal; elle-même prit à tâche +d'afficher ses amours. Louis XV, de son côté, s'ouvrit de son bonheur à +quelques courtisans, et, moins de deux mois après l'arrivée de +mademoiselle de Nesle à la cour, le secret de madame de Mailly était +devenu un vrai secret de comédie: tous les courtisans savaient que le +roi avait les deux soeurs pour maîtresses. + +Bientôt il fallut songer à donner un état à la cour à la nouvelle venue. +C'était un grand faiseur d'enfants que le roi Louis XV, et déjà +mademoiselle de Nesle était enceinte et n'allait plus pouvoir dissimuler +sa position. + +On se hâta donc de chercher un gentilhomme qui voulût bien prêter son +nom à la favorite et le donner à l'enfant qui allait venir. + +Les avantages attachés à ce mariage étaient: une dot de deux cent mille +livres, six mille livres de pension, une place de dame du palais pour la +femme, et un logement à Versailles pour le mari. + +On trouva, pour accepter cette humiliation, un comte du Luc de +Vintimille, petit-neveu de l'archevêque de Paris. L'oncle voulait être +cardinal, on lui promit le chapeau, et cette promesse lui fit subir la +honte de bénir cette union. M. du Luc père consentit à fermer les yeux +moyennant finance, et il profita de la faveur de sa bru pour monter dans +les carrosses du roi. Il avait bien au moins droit à cet honneur. + +Toutes choses bien arrêtées, bien convenues, la cérémonie du mariage eut +lieu. + +Mademoiselle, princesse de facile accommodement, prêta aux nouveaux +époux, pour y passer leur _lune de miel_, son château de Madrid, voisin +de la Muette. + +Le soir des noces, Louis XV déclara qu'il voulait être bon prince +jusqu'au bout et faire honneur à la soeur de madame de Mailly; il +accompagna donc les époux jusqu'à la chambre nuptiale et présenta la +chemise au marié, ce qui était un des plus grands honneurs que le roi +pût faire. Les invités se retirèrent alors, et le comte de Vintimille +s'esquiva par une porte dérobée, laissant la place au roi. Il fallait +bien gagner la pension et la dot. + +Chacun savait le lendemain que le roi n'était pas revenu coucher à la +Muette, mais nul ne s'avisa de blâmer la conduite du comte du Luc, tant +était grand à cette époque le respect pour les caprices du maître. + +Le lendemain Mademoiselle, en grande cérémonie, présenta au roi toute la +famille Vintimille. + +L'ambitieuse élève de Port-Royal touchait à son but. Grâce à sa soeur +qui lui était dévouée corps et âme, elle était véritablement la +maîtresse absolue du roi de France. Elle s'était emparée de son esprit, +madame de Mailly régnait sur ses sens. Les deux soeurs, on le voit, se +complétaient admirablement, et puisqu'elles avaient passé par-dessus la +jalousie, rien désormais ne les pouvait désunir. + +Madame la comtesse de Vintimille se voyait réellement reine de France, +lorsque la mort vint la surprendre au milieu de son triomphe. + +Prise à la suite de ses couches d'horribles douleurs d'entrailles, elle +fut enlevée en quelques heures, sans même avoir pu recevoir les derniers +sacrements. Elle laissait au roi un fils, qui porta plus tard le nom +d'abbé du Luc. Il était le portrait vivant de son père, et tous ses amis +ne l'appelaient jamais autrement que le _demi-Louis_. + +Cette mort inattendue fut un coup de foudre pour Louis XV; «jamais il +n'avait paru si touché, et il se laissa aller à donner des marques de sa +douleur.» Il se mit au lit, et défendit absolument sa porte à tout le +monde. La reine essaya de parvenir jusqu'à lui, mais, même pour elle, la +consigne fut maintenue, elle ne fut levée qu'en faveur du comte de +Noailles. Le roi pleurait comme un enfant, et ses terreurs religieuses +lui revenaient plus terribles que jamais. + +La bonne madame de Mailly, elle, était au désespoir: en perdant sa soeur +elle avait cru perdre le coeur du roi. + +«Sans doute, écrivait-elle à une de ses amies, le roi, mon cher Sire, va +s'éloigner de moi pour toujours; il ne tenait à moi que par elle, et +comment remplacerais-je pour lui cette pauvre soeur qu'il consultait en +tout et qui le faisait tant rire?» + +La modestie de madame de Mailly l'aveuglait; le roi revint à elle, plus +épris que jamais. Ensemble ils pleuraient cette pauvre Vintimille, mais +le temps sécha vite leurs larmes. + +Un mois après la mort de la favorite, madame de Mailly avait installé +près d'elle une autre de ses soeurs, la duchesse de Lauraguais; les +voyages de Choisy avaient repris leur cours, et, comme au temps de +madame de Vintimille, Louis XV eut deux maîtresses. + +Depuis quelques mois déjà le roi avait remarqué cette troisième +demoiselle de Nesle, et pour lui faire une existence à la cour il +s'était hâté de la marier, mais à un homme qui n'était pas prévenu, le +duc de Lauraguais. Richelieu, chargé de négocier ce mariage, avait +obtenu du roi pour les futurs époux les avantages suivants: vingt-quatre +mille livres pour frais de noces, quatre-vingt mille livres de rente sur +les postes, et la pension de dame du palais. + +Mais le duc de Lauraguais s'aperçut bien vite du rôle qu'on lui +destinait; chose rare à cette époque, il n'eut point un seul instant +l'idée d'en tirer parti; il rompit sans scandale avec sa femme, et +depuis ne voulut jamais consentir à la revoir. + +Habituée à partager le coeur de celui qu'elle aimait, madame de Mailly +prit son parti de cette nouvelle maîtresse, et s'entendit avec cette +seconde soeur aussi bien qu'elle s'était entendue avec la première. Son +existence ne lui paraissait donc point troublée, lorsque la mort de +madame de Mazarin vint rapprocher du roi ses deux dernières soeurs, les +plus jeunes et les plus jolies, mesdames de La Tournelle et de +Flavacourt. + +Chassées littéralement par madame de Maurepas, héritière de madame de +Mazarin, de l'hôtel où elles demeuraient, les deux soeurs eurent l'idée +de venir demander l'hospitalité à Louis XV; il les reçut admirablement, +leur donna l'ancien appartement de madame de Mailly, et leur promit deux +places de dames du palais. + +Ainsi se trouvèrent installées à Versailles les deux dernières +demoiselles de Nesle. + +Madame de Mailly, que deux cruelles leçons auraient cependant dû rendre +défiante, fut enchantée de la réception faite à ses deux soeurs. Elle +pensa que la conduite de son royal amant était une délicate attention, +et elle le remercia avec effusion. + +Louis XV ne tarda pas à s'apercevoir de la beauté des deux commensales +qu'il devait à la dureté de madame de Maurepas, et bientôt il commença à +faire la cour aux deux nouvelles venues. + +Il s'était fait, ce semble, une douce habitude de prendre ses maîtresses +dans la famille de Nesle. + +Tout d'abord il s'adressa à madame de Flavacourt. Il fut repoussé. +Madame de Flavacourt aimait son mari; ce mari lui-même était, dit-on, un +homme d'un autre temps, piètre courtisan et peu disposé à partager sa +femme, même avec le roi; ses conjugales et énergiques menaces exercèrent +peut-être une influence sur sa femme et vinrent en aide à sa vertu +attaquée. Quoi qu'il en soit, elle fit répondre au roi de façon à lui +ôter tout espoir. + +Repoussé de ce côté, Louis XV entreprit la conquête de madame de La +Tournelle. Celle-là était veuve, et ne pouvait prétexter son amour pour +son mari. Mais elle avait un amant, et qui plus est un amant adoré. Elle +aimait à la folie, jusqu'à la fidélité, M. d'Agenois, fils du duc +d'Aiguillon, neveu de Richelieu. Le roi était désespéré de ce +contre-temps. + +Enfin il eut recours au duc de Richelieu, qui jusqu'ici l'avait bien +servi, pour détourner madame de La Tournelle du comte d'Agenois. + +Richelieu se chargea de la commission. Il commença par capter la +confiance de madame de La Tournelle, et, voyant qu'il ne parviendrait +pas à la rendre infidèle, il tourna ses batteries contre l'amant. + +Il dépêcha au comte d'Agenois une des sirènes de le cour, avec mission +de le rendre infidèle à tout prix, et surtout de le faire écrire, afin +d'avoir des preuves à montrer à madame de La Tournelle. + +Richelieu n'avait pas trop compté sur l'adresse de sa messagère; quinze +jours ne s'étaient pas écoulés que déjà on avait une lettre de M. +d'Agenois. On en eut deux, puis quatre, puis bien davantage. Mais ces +preuves d'abandon n'ébranlaient en aucune façon madame de La Tournelle; +elle secouait la tête, et répondait que l'écriture de son amant avait +été contrefaite. Enfin, elle dut se rendre à l'évidence, mais ne sembla +point encore disposée à accepter l'honneur de l'amour du roi. + +Cependant elle était décidée, depuis assez longtemps même; seulement, +avant de s'engager, elle voulait être certaine du pouvoir de ses +charmes. Habile, artificieuse, sa conduite, pendant que le roi brûlait +d'impatience de la posséder, fut un véritable chef-d'oeuvre de +coquetterie. Elle se disait malade afin de se dispenser de paraître; et +lorsque, cédant aux prières du roi, elle consentait à «embellir les +fêtes de sa présence,» elle ne se «montrait que cachée à demi sous une +baigneuse qui lui seyait à ravir. Le roi alors ne se lassait pas de la +contempler, et vingt fois il venait l'admirer et l'embrasser.» + +Madame de Mailly voyait tout cela; elle en souffrait, mais elle se +taisait, pauvre femme! Elle aimait tant son ingrat amant! Peut-être elle +se résignait d'avance à un nouveau partage, elle n'avait que la moitié +du coeur du roi, elle n'en aurait plus que le tiers. Son sacrifice était +fait; sacrifice douloureux, mais inutile. Madame de La Tournelle ne +devait pas admettre de partage, elle voulait régner, mais régner sans +rivale. + +Instruite par l'exemple de sa soeur de Mailly, à qui le roi n'avait +donné ni honneurs ni richesses, l'ambitieuse marquise voulut faire ses +conditions avant de capituler, et certaine que le roi, emporté par sa +passion, souscrirait à tout, elle demanda pour se conduire des conseils +au duc de Richelieu, son ami et son confident. + +Richelieu lui conseilla d'exiger le même état qu'avait eu, sous Louis +XIV, madame de Montespan; puis, aidée de cet homme habile, elle rédigea +l'acte de _capitulation_ qui devait la faire maîtresse du roi. Les +Mémoires du temps nous ont conservé ce curieux monument d'ambition, le +voici presque textuellement: + +«Mon titre de marquise sera changé en celui de duchesse, et le roi +fournira tout ce qui sera nécessaire à la représentation pour soutenir +mon rang. + +«Madame de Mailly sera éloignée de la cour avec défense d'y reparaître +jamais. Le roi m'assurera une fortune indépendante qui me mette à +l'abri de tous les changements qui pourraient survenir.» + +Ces démarches, ces négociations n'étaient point un mystère pour madame +de Mailly; chaque soir, de charitables amis venaient la prévenir de ce +qui se passait; et déjà, sur un air à la mode, elle avait pu entendre +fredonner ce couplet satirique: + + Madame Allain est toute en pleurs, + Voilà ce que c'est d'avoir des soeurs! + L'une, jadis, lui fit grand peur! + Mais, chose nouvelle, + On prend la plus belle. + Ma foi! c'est jouer de malheur! + Voilà ce que c'est d'avoir des soeurs. + +Hélas! oui, voilà ce que c'est. Bientôt le traité fut ratifié et signé, +dans l'alcôve bleue du pavillon de Choisy, et la pauvre madame de +Mailly, honteusement chassée, se retira dans un couvent où, par son +repentir, ses aumônes et son humilité, elle essaya de faire oublier le +scandale de sa vie passée. + +Les noëls injurieux, les chansons outrageantes saluèrent l'avénement de +la nouvelle favorite; les courtisans s'indignaient de voir ainsi la +faveur se perpétuer dans la même famille, et le peuple trouvait au moins +étrange que quatre soeurs se succédassent dans la couche royale. +L'épigramme qui résumait le mieux l'opinion fut un soir, on ne sait +comment, trouvée par le roi sur le pied de son lit: + + LES DEMOISELLES DE NESLE. + + L'une est presqu'en oubli, l'autre presqu'en poussière, + La troisième est en pied, la quatrième attend, + Pour faire place à la dernière. + Choisir une famille entière, + Est-ce être infidèle ou constant? + +Mais le roi ne faisait que rire, et n'en continuait pas moins à aimer +madame de La Tournelle. + +La mort du cardinal Fleury, qui seul pouvait encore retenir Louis XV sur +la pente terrible de ses passions, vint mettre le comble à la puissance +de la favorite. Poussé par elle, le roi déclara que, comme son aïeul +Louis XIV, il voulait régner lui-même. Le règne des favoris et des +maîtresses, le vrai règne de Louis XV, commençait. + +Les commencements, à vrai dire, donnèrent bon espoir; madame de La +Tournelle était ambitieuse; ce qu'elle aimait surtout en Louis, c'était +la royauté, le prestige du pouvoir; elle entreprit de faire un héros de +son amant. Peut-être eût-elle réussi, car son influence était grande, si +grande, qu'elle décida le roi à travailler avec ses ministres et à +s'occuper un peu plus du royaume que s'il eût été un simple particulier. + +Pour elle, nommée duchesse de Châteauroux, riche de tous les revenus de +France, elle avait une maison royale, un train de reine; les splendeurs +du règne de Louis XIV étaient son rêve et son désir, elle força son +amant à donner quelques grandes fêtes, à étendre le cercle des +invitations pour les chasses et les promenades, enfin les voyages à +Choisy et les petits soupers devinrent chaque jour plus rares. + +Les ennemis de la favorite, M. de Maurepas en tête, étaient vaincus. M. +de Maurepas se vengea en faisant courir des vers qui commençaient ainsi: + + Incestueuse La Tournelle, + Qui des trois êtes la plus belle, + Le tabouret tant souhaité + A de quoi vous rendre bien fière.... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Ajoutons, pour l'intelligence de ces vers, que la dignité de duchesse +donnait droit à un tabouret à la cour, inestimable faveur enviée des +plus grandes dames. + +En apprenant la nouvelle élévation de sa fille La Tournelle, qu'il +n'appelait plus que sa fille préférée, le marquis de Nesle songea à en +tirer parti. Il avait, disait-il, des prétentions fondées sur la +principauté de Neufchâtel, et il pria sa fille de décider le roi à la +lui acheter. + +On trouvait à la cour que madame la duchesse de Châteauroux se +comportait bien plus noblement, bien plus convenablement que ne l'avait +fait sa soeur de Mailly. + +Bientôt (mars 1744) on apprit que le roi était décidé à se mettre à la +tête de l'armée de Flandres. Les fautes de l'homme furent aussitôt +oubliées, on ne pensa plus qu'au noble dévoûment de ce souverain qui +abandonnait les délices de la cour la plus voluptueuse, la plus aimable +et la plus spirituelle de l'Europe, pour courir partager les fatigues et +les dangers des soldats et des braves gentilshommes qui versaient leur +sang pour la patrie. + +On pensait alors que Louis XV n'emmènerait pas madame de Châteauroux; +mais la favorite n'avait poussé son indolent amant à prendre le +commandement des troupes qu'à la condition expresse qu'elle le suivrait. +Elle connaissait trop bien la faiblesse du roi pour compromettre par une +absence le crédit qu'elle devait à son adresse. Elle voulait la gloire +du roi, mais avant tout le maintien de sa puissance. + +«Enfin je l'emporte, mon cher duc, écrivait-elle à Richelieu, son +dévoué confident, son conseiller intime, je l'emporte, le roi commande +les armées. Je l'accompagnerai, non en héroïne, mais en femme dévouée. +Le roi, loin de moi, occupé des grands intérêts de l'État et de sa +gloire, entouré de ses ministres, pourrait oublier que c'est à mes +conseils qu'il devra le titre de conquérant.» + +Cependant le roi partit seul, mais quinze jours après le duc de +Richelieu conduisait à Lille mesdames de Châteauroux et de Lauraguais. + +La présence à l'armée de la favorite et de sa soeur produisit le plus +mauvais effet. Les soldats les appelaient les _coureuses_, et jusque +sous leurs fenêtres elles entendaient chanter les chansons les plus +insultantes. Bientôt le scandale fut tel que le roi se décida à envoyer +sa maîtresse à Dunkerque, où il alla la rejoindre après avoir pris Menin +et Ypres. + +Le 5 août le roi arriva à Metz. Le lendemain il apprit le succès du +prince de Conti dans les Alpes, et, pour remercier Dieu de cette +victoire, il fit chanter un _Te Deum_ dans la cathédrale de Metz. Mais +les fatigues de la marche, les excès de la table, les plaisirs de +l'amour avaient échauffé son sang outre mesure, ses forces étaient +dépassées. Il tomba malade, et trois jours après sa vie était en danger. + +À la nouvelle de la maladie du roi, la consternation, comme un crêpe +funèbre, s'étendit sur la France. Les populations, tremblant pour la vie +du souverain, emplissaient les églises. On attendait avec une fébrile +inquiétude les courriers qui apportaient les bulletins de la santé de +l'auguste malade; la mort du roi semblait à toute la France la plus +grande calamité que l'on eût à redouter. + +À la cour il n'en était pas ainsi. Toutes les ambitions s'éveillèrent à +la nouvelle de la maladie du roi, mille intrigues se nouèrent pour +tirer avantage des circonstances qui pouvaient survenir. On ne désirait +pas la mort du roi, on la prévoyait. + +Autour du malade, cependant, trois partis étaient en présence: + +Le parti des ministres, le parti des princes, le parti des favoris et de +la maîtresse; le duc de Richelieu était le chef de ce dernier. + +Aussitôt la maladie du roi, la duchesse de Châteauroux, madame de +Lauraguais et le duc de Richelieu s'étaient établis dans la chambre +royale. Sous prétexte que le roi n'était qu'indisposé et qu'un peu de +repos l'aurait vite remis sur pied, Richelieu, en sa qualité de premier +gentilhomme de la chambre, ferma la porte à tout le monde. Des +domestiques intimes étaient chargés du service; vainement des grands +officiers de la couronne, des princes du sang demandèrent à voir le roi, +Richelieu s'obstina à leur refuser l'entrée. + +Cette exclusion irrita le parti des princes du sang; ils s'unirent aux +ministres, et il fut décidé que, coûte que coûte, on pénétrerait +jusqu'au lit du roi, et que là, si la maladie du roi était vraiment +grave, on en profiterait pour épouvanter le faible Louis XV et faire +ignominieusement chasser les favorites. Il fut de plus convenu entre les +princes, l'évêque de Metz et le premier aumônier, M. de Fitz-James, que +l'on refuserait au roi l'absolution tant qu'il n'aurait pas accordé le +renvoi de madame de Châteauroux. + +Pour madame de Châteauroux, toute la question se réduisait à ceci: Le +roi se confessera-t-il? Si le roi se remettait sans avoir besoin des +secours de la religion, elle gardait toute sa puissance. Si au contraire +sa maladie empirait, si besoin était d'appeler un confesseur, elle était +perdue. + +Ce jour-là même on était au 12, et le roi était malade depuis cinq +jours; M. de Clermont se chargea de pénétrer jusqu'à la chambre royale. + +Il se présenta chez le roi. Richelieu, avec son assurance habituelle, +voulut lui interdire l'entrée; mais le duc de Clermont d'un coup +d'épaule écarta les deux battants de la porte, et comme Richelieu +essayait de lui faire obstacle, il le repoussa vivement. + +--Depuis quand, s'écria-t-il, un valet refuse-t-il aux princes du sang +l'entrée de la chambre de son maître? + +Et s'avançant jusqu'au lit où Louis XV gisait accablé, il lui parla sans +ménagement de la gravité de sa situation et de la nécessité des +sacrements. + +--Ah! s'écria-t-il, qu'un roi qui va paraître devant Dieu a de comptes à +rendre! J'ai été bien indigne de la royauté. Ah! que ce passage est +terrible! + +--Sire, dit M. de Soissons qui était entré sur les pas de M. de +Clermont, la bonté de Dieu est infinie. + +La duchesse se sentit perdue. Sans donc essayer de lutter davantage, +elle voulut se retirer sans bruit, sans scandale. Mais ce n'était pas là +le compte de ses ennemis; ils voulaient, par un éclat terrible, rendre, +si le roi revenait à la santé, son retour impossible. + +Les deux femmes, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais, séparées du +duc de Richelieu, furent, non pas éconduites, mais chassées de la maison +qu'occupait le roi, aux huées d'une populace qui leur attribuait la +maladie du souverain. Elles coururent aux écuries du roi, mais de tous +ces courtisans qui, la veille encore, se disputaient un regard de la +favorite, pas un ne voulut les reconnaître. On leur refusa brutalement +une voiture et des chevaux. Elles s'enfuyaient à pied, ne sachant où +aller, poursuivies par des injures et des malédictions, lorsqu'elles +rencontrèrent le maréchal de Belle-Isle. Plus humain ou plus courageux +que les autres, il leur prêta sa voiture, et après mille difficultés, +mille périls presque, tant était grande l'exaspération des populations, +elles purent gagner une maison de campagne à trois lieues de Metz. + +Mais tous ces tiraillements avaient épuisé les forces du roi, et bientôt +on désespéra de sa vie. Déjà les courtisans désertaient les +antichambres, les ministres et les princes faisaient préparer leurs +voitures, quand une crise heureuse et inattendue détermina la +convalescence. Et lorsque la reine, mandée en toute hâte, arriva à Metz, +son époux était hors de danger. + +--Me pardonnez-vous, madame? Telles furent les premières paroles de +Louis XV à la reine. + +Marie Leczinska n'y répondit qu'en fondant en larmes et en serrant son +époux entre ses bras. + +Mais avec les forces, le courage revenait à Louis XV. Toutes les scènes +de sa maladie se présentaient vivement à ses yeux, et il avait honte de +sa conduite. Une tristesse profonde avait succédé à sa maladie. Il +regardait avec des yeux pleins de menaces tous ceux qui l'entouraient, +il s'en prenait à eux de la faiblesse qu'il n'avait pas su cacher, et la +reine voyait renaître l'ancienne froideur du roi pour elle. + +Richelieu s'était hasardé à reparaître; timide d'abord, il s'enhardit de +toute l'amitié que lui témoignait le roi, et elle était grande; la +réaction commençait. + +Rendu à la santé, Louis XV voulut reprendre le commandement de ses +troupes; la reine, malgré ses prières, dut regagner Paris, et nonobstant +la saison pluvieuse, le roi se rendit au siége de Fribourg, entrepris +depuis le 30 septembre par le maréchal de Coigny. Le 1er novembre la +ville capitula, et Louis XV, sans attendre la reddition des châteaux, +regagna sa capitale. + +Des transports de joie l'attendaient à son arrivée; trois jours de +suite, il fut littéralement assiégé aux Tuileries par un peuple ivre +d'allégresse. Le quatrième jour il se rendit en grande pompe à une fête +préparée à l'Hôtel-de-Ville. + +Mais depuis quatre jours madame de Châteauroux, cachée à Paris, guettait +un regard du roi. C'est en se rendant à l'Hôtel-de-Ville que, pour la +première fois, le roi l'aperçut, déguisée, à une fenêtre: il la +reconnut. Les yeux des deux amants se rencontrèrent, et dans le regard +du roi madame de Châteauroux lut tout un avenir d'amour et de puissance. + +Louis XV l'aimait toujours en effet, et le soir même, n'y tenant plus, +il se fit conduire incognito à l'hôtel qu'occupait madame de +Châteauroux. + +À cette heure, seule avec sa soeur Lauraguais, madame de Châteauroux +cherchait un moyen pour reparaître à Versailles. On lui annonça le roi. +D'un coup d'oeil, elle embrassa la situation. Le roi venait se mettre à +sa discrétion, c'était à elle de reprendre sa fierté et de poser des +conditions. Elle dit qu'heureuse dans son obscurité, elle ne voulait pas +reparaître à la cour. + +Alors le roi supplia, se fâcha, finit par parler en maître et déclara à +la duchesse qu'elle reparaîtrait à la cour, pour y reprendre avec éclat +son rang, ses charges et ses dignités. + +Alors aussi il fut décidé que toutes les humiliations de Metz seraient +vengées. + +Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld furent exilés. Balleroi, +ancien gouverneur du duc de Chartres, fut renvoyé dans ses terres. +Fitz-James reçut l'ordre de ne plus sortir de son diocèse, et M. de +Maurepas, dont le roi avait de la peine à se défaire, fut condamné à +présenter ses excuses à la duchesse: il eut l'humiliation d'aller lui +annoncer lui-même qu'elle était rappelée. + +Lorsque M. de Maurepas se présenta de la part du roi chez la duchesse, +elle venait de se mettre au lit, souffrante qu'elle était d'un violent +mal de tête. Elle reçut cependant le ministre, accepta ses excuses, et +lui donna sa main à baiser. Il fut convenu que madame de Châteauroux +ferait sa rentrée à la cour le samedi suivant. + +Mais les épouvantables alternatives de douleur et de joie avaient brisé +l'organisation de cette infortunée, elle ne put résister à ces brusques +secousses. La faveur du roi était revenue, mais la mort avait choisi cet +instant pour enlever sa proie. + +Belle, jeune, vaillante, glorieuse, aimée, toute parée pour un triomphe +au milieu de la cour, madame de Châteauroux fut frappée par un mal +étrange, sinistre, qui en quelques jours la mit aux portes du tombeau. + +Elle se plaignait de douleurs d'entrailles intolérables, et se tordait +sur sa couche en poussant des cris affreux. + +Le roi désespéré envoyait cent fois le jour prendre de ses nouvelles. Il +s'était enfermé dans sa chambre et refusait de voir personne.--Puis il +faisait dire des messes pour le rétablissement de sa maîtresse. + +Mais les prières du roi ne furent pas exaucées, et le 8 décembre 1744 +madame de Châteauroux rendit l'âme entre les bras de sa soeur de Mailly, +accourue à la première nouvelle du danger. Les deux maîtresses du roi de +France, l'une triste et délaissée, l'autre aimée et triomphante, se +réconcilièrent dans un fraternel baiser sur le seuil de l'éternité. + +Cette mort causa au roi une profonde douleur. Réfugié à la Muette, il +refusait plus que jamais de voir personne, il ne voulait accepter aucune +consolation; ses valets de chambre étaient obligés de le contraindre à +prendre quelque nourriture.--C'est ma faiblesse, disait-il, qui l'a +tuée. + +Madame de Lauraguais, qui n'avait joui que par ricochet de la faveur +royale, n'attira plus les regards du roi. + +Quant à madame de Flavacourt, cette dernière demoiselle de Nesle, une +fois encore elle eut à repousser les négociations du duc de Richelieu +qui, jaloux de distraire Louis XV dont la mélancolie augmentait de jour +en jour, voulait absolument lui donner la dernière des filles de cette +illustre maison qui lui avait fourni déjà quatre maîtresses adorables. + +La dernière fois qu'il essaya près d'elle de ses séductions, il lui fit +un admirable tableau de cette position de favorite d'un roi de France +jeune et beau. Belle, jeune, riche de tous les trésors de son amant, +elle aurait la France à ses pieds. Il essaya de lui faire comprendre les +charmes du pouvoir, les plaisirs brûlants de l'ambition, les +ravissements de la puissance. + +Et comme la marquise ne répondait rien et souriait doucement: + +--Connaissez-vous, lui dit-il, quelque chose qui vaille tout cela? + +--Oui, répondit-elle simplement: l'estime. + + + +[Illustration: Mme. DE POMPADOUR.] + + + + +VIII + +LA MARQUISE DE POMPADOUR. + + +Il y avait grand bal à l'Hôtel-de-Ville, ce palais de la bourgeoisie. +Paris, qui s'associait alors aux joies comme aux douleurs de la famille +royale, prétendait célébrer dignement le mariage de monseigneur le +dauphin. La fête devait être splendide et digne des hôtes illustres qui +allaient l'honorer de leur présence. + +C'était un bal masqué que donnaient à leur souverain MM. les échevins de +la bonne ville de Paris. La fête avait «le caractère d'un grand concours +de nations et de divinités de la mythologie. La terre et le ciel se +donnaient rendez-vous pour distraire un instant le mélancolique Louis +XV. Bourgeoises et grandes dames avaient fait assaut de toilette et +d'imagination. Mais si la cour l'emportait par la richesse et la variété +des costumes, la palme de la beauté restait aux mains des belles et +fraîches jeunes femmes de la ville, dont le rouge et le blanc ne +gâtaient point les ravissants visages. + +Le roi, d'un air distrait, se promenait au milieu de cette foule +immense, bigarrée, gracieuse, qui s'écartait et s'inclinait +respectueusement sur son passage, insensible aux mille agaceries dont il +était l'objet, lorsqu'il vit s'avancer vers lui, le carquois sur +l'épaule, un arc d'argent à la main, une ravissante Diane chasseresse, à +la jambe fine, aux bras blancs et ronds, à la démarche de déesse. La +gracieuse Diane était masquée, mais d'admirables yeux brillaient sous +son loup de velours noir, et ses lèvres roses, entr'ouvertes, laissaient +apercevoir une double rangée de perles fines. + +--Belle chasseresse, dit le roi surpris et charmé, les traits que vous +décochez sont mortels. + +Mais la coquette nymphe, après un gracieux salut, se perdit dans la +foule pressée. + +Le roi ne tarda pas à la rejoindre, et, après cinq minutes d'une +conversation spirituelle et enjouée, étincelante de fines railleries, +semée de flatteries ingénieuses, le monarque semblait avoir oublié son +ennui. La belle Diane cependant ne s'était pas encore démasquée; +lorsqu'à la prière de son royal interlocuteur elle eut ôté le loup de +velours qui cachait son visage, le roi, amoureux déjà de la spirituelle +sirène, reconnut une gracieuse chasseresse qui maintes fois, dans ses +chasses de la forêt de Sénart, lui était apparue, tantôt vive et hardie, +emportée au galop d'un cheval fougueux, tantôt nonchalante et +paresseuse, à demi couchée dans une conque élégante de nacre et de +cristal attelée de chevaux blancs. + +Laissant le roi à sa muette admiration, une seconde fois elle se jeta +dans la foule. Mais soit calcul, soit maladresse, elle laissa tomber le +mouchoir de précieuses dentelles qu'elle tenait à la main. Le roi le +ramassa, et ne pouvant atteindre la belle fugitive, avec cette grâce +parfaite qu'il mettait à toutes ses actions, il le lui jeta. + +--Le roi vient de jeter le mouchoir. + +Ainsi dit un courtisan; et ce propos, comme un murmure confus, circula +dans la salle; des groupes se formèrent pour discuter l'action du roi. +Chacun voulait voir cette Diane charmeresse qui, dissipant le chagrin +que Louis XV ressentait encore de la mort de la duchesse de Châteauroux, +avait fait une si vive impression sur son coeur, qu'au milieu d'une +fête, devant «la ville et la cour,» il n'avait pas hésité à lui faire +une déclaration. Mais vainement les favoris du roi se répandirent dans +les salons, fouillèrent du regard les longues galeries resplendissantes +de lumières, pénétrèrent dans les bosquets où le jour était plus sombre; +ils ne purent retrouver la nymphe fugitive. Son but était atteint sans +doute, elle avait disparu. + +La Diane chasseresse du palais de la Ville, l'amazone hardie de la forêt +de Sénart, était la belle Jeanne-Antoinette Poisson, devenue la femme du +seigneur d'Étioles. + +Le nom de cette femme charmante n'était pas inconnu à la cour. Tous ceux +qui dans les bois de Sénart suivaient habituellement les chasses +royales, avaient remarqué la belle promeneuse. Ses costumes parfois +étranges, mais toujours coquets, sa voiture de cristal et de nacre, +avaient attiré les regards de Louis XV. Le roi, à différentes reprises, +en avait parlé aux soupers qui suivaient toujours les chasses. Et ce nom +d'Étioles jeté ainsi, par hasard, au milieu des vives et libres +causeries des convives, avait toujours causé à madame de Châteauroux un +étrange malaise. + +Jeanne-Antoinette Poisson était née à Paris, en 1721. + +Le mari de sa mère, un certain Antoine Poisson, avait eu une existence +au moins aventureuse. Fournisseur des vivres de l'armée de Villars, +poursuivi pour ses dilapidations par la _chambre ardente_ créée par le +régent pour faire rendre gorge aux financiers et aux fournisseurs, il +n'essaya point de se justifier. Réalisant à la hâte tout ce qu'il put du +produit de ses infidélités, il s'enfuit en toute hâte en Hollande. Bien +lui en prit; il fut condamné, par contumace, à être pendu. Poisson resta +plusieurs années à l'étranger. Enfin, grâce aux nombreux amis de sa +femme, il put faire casser l'arrêt et rentra en France. + +À son retour, il occupa chez les frères Pâris, ces heureux et riches +financiers, le poste difficile et délicat de premier commis. + +Il devint ensuite fournisseur des vivres et de la viande des Invalides, +ce qui a fait dire à quelques pamphlétaires qu'il était boucher. + +Madame Poisson, fille elle-même d'un riche financier, n'était rien moins +qu'une vertu rigide. Jolie, galante, elle avait eu les moeurs faciles et +relâchées des femmes de la Régence et avait empli les salons de la +finance du bruit de ses amours. Deux de ses amants, un des frères Pâris, +protecteur de son mari, et le richissime fermier-général Le Normand de +Turneheim, se disputèrent longtemps la paternité de celle qui, devenue +marquise de Pompadour, gouverna vingt ans durant et la France et le roi. + +Ce fut, dès son enfance, une ravissante enfant que cette Antoinette, et +ses heureuses saillies, ses mines enfantines, faisaient l'admiration de +tous ceux qui fréquentaient les salons de sa mère et de M. de Turneheim. +Mais plus que tous les autres, la mère Poisson admirait sa fille. «C'est +un _vrai morceau de roi_, disait-elle toujours; vous verrez quand elle +sera grande.» + +C'est donc avec cette idée parfaitement arrêtée d'en faire plus tard un +«_régal de roi_,» que cette femme galante éleva sa fille. Une éducation +artiste et littéraire développa de bonne heure tous ses talents et +toutes ses vanités. Dressée pour le plaisir, comme les courtisanes de +l'ancienne Grèce, elle s'habitua peu à peu à regarder la position de +maîtresse du roi comme l'idéal de l'ambition féminine. + +À dix-huit ans, Jeanne-Antoinette Poisson était la plus délicieuse +personne que l'on pût rêver; elle avait toutes les séductions, tous les +enchantements. Elle ravissait par les charmes de son esprit, par sa +conversation étincelante, par ses grâces inimitables, ceux que sa beauté +ne fascinait pas au premier regard. Aussi tous les salons de la haute +finance s'arrachaient cette fille sans rivale, et ses admirateurs lui +faisaient comme une cour dont les louanges l'enivraient. + +Plusieurs fois déjà on avait demandé sa main. Mais M. de Turneheim, +auquel décidément le financier Pâris avait abandonné tous les droits de +la paternité, s'était réservé le soin de lui trouver un époux digne +d'elle. + +Cet époux devait être un de ses neveux, Jean-Baptiste Lenormand +d'Étioles, syndic de la ferme générale, et depuis longtemps amoureux +d'Antoinette. La mère Poisson goûta fort ce mariage. Le jeune Lenormand +avait un caractère paisible, les sens rassis, l'esprit facile, et le +coeur bon. Elle pensa que si jamais sa fille avait besoin de toute sa +liberté, ce serait un mari commode et d'humeur accommodante. + +Aux premières ouvertures de ce mariage, la famille du jeune amoureux se +récria. La réputation des époux Poisson était bien faite, en effet, pour +dégoûter de toute alliance, mais M. de Turneheim insista. Il était sans +enfant; il déclara que toute sa fortune reviendrait au mari +d'Antoinette, et la crainte de voir un jour cette opulente succession +enrichir une famille étrangère leva tous les scrupules des parents; ils +donnèrent leur consentement. + +Antoinette Poisson, richement dotée par M de Turneheim, devint donc +madame Lenormand d'Étioles. + +Aimée et adorée de son mari, adulée de tous ceux qui l'approchaient, la +belle d'Etioles fit peu parler d'elle. Aux scandales de sa mère, elle ne +voulait pas ajouter ses scandales; son démon familier lui parlait dans +la nuit et dans le silence de hautes destinées, elle ménageait sa +réputation comme on épargne un capital. + +Elle aimait le roi. Oui, elle l'aimait à cette époque, quoi qu'en aient +dit les faiseurs de libelles et les insulteurs de Belgique et de +Hollande. Quel motif la portait à feindre, que lui manquait-il à cette +femme idolâtrée, qui enchaînait au char de ses grâces et de sa beauté +tous ceux qui la voyaient? Jeune, belle, immensément riche, reine de +sujets d'élite, eût-elle sans son amour, échangé ces tranquilles +bonheurs, ces caressantes voluptés pour les soucis brillants et les +amers déboires de la faveur royale? + +Elle aimait le roi. Et quoi d'extraordinaire à cela? Tant de femmes +l'aimaient alors. + +C'est qu'en ces temps d'enthousiasme, de dévoûment et de foi, le roi +était pour tous un être presque surnaturel, un représentant de Dieu +attardé sur la terre pour dicter aux hommes les volontés du ciel. +Enfants d'un siècle incrédule et railleur, nous ne pouvons, froids +sceptiques que nous sommes, comprendre toute la magie qu'avait autrefois +ce mot: le roi! + +Nul, d'ailleurs, n'était plus digne que Louis XV d'occuper le coeur +d'une femme; il eût été aimé, même sans cette auréole que faisait à son +front le pouvoir souverain. + +Souvent, on le pense, il était question du roi dans les conversations du +petit manoir d'Etioles. La jeune châtelaine s'informait minutieusement à +tous les gentilshommes qui venaient s'asseoir à sa table, des moindres +détails de l'existence du château. Elle suivait avec anxiété toutes les +phases des amours royales, elle voulait bien connaître les favorites, +madame de Mailly, madame de Vintimille, la duchesse de Châteauroux. Elle +se faisait initier aux goûts du souverain, on lui disait ses plaisirs, +ses amusements, ses caprices. Et elle se préparait, dans le +recueillement de ses heures de solitude, au rôle qu'elle voulait jouer. +Elle dessinait son plan, ourdissait sa trame. Car à côté de son amour se +dressait son ambition. Elle voulait obtenir les faveurs du roi; mais +elle ne voulait pas d'un caprice passager. Elle souhaitait ardemment le +rôle de favorite; mais ce rôle, elle voulait le jouer toute sa vie. + +Afin de pouvoir suivre Louis XV dans la forêt de Sénart, madame +d'Etioles avait feint une grande passion pour la chasse; son mari, à +genoux devant toutes ses fantaisies, ne s'opposait donc pas à ce qu'elle +suivît de loin tous les brillants cavaliers qui, sur les pas du roi, +couraient le cerf dans les grands bois. Elle montait hardiment à cheval +ou conduisait elle-même un phaéton dans les allées les plus sinueuses, +croisant le roi souvent afin d'attirer ses regards. Tant qu'avait duré +la faveur de madame de Châteauroux, la belle d'Etioles avait dissimulé +son amour et ses ambitieuses pensées; elle attendait son tour avec cette +inaltérable patience que donne une immuable volonté. Mais après la mort +de la favorite, la place était vacante dans la couche royale, elle pensa +que son heure était enfin venue, et la scène du bal de l'Hôtel-de-Ville +fut comme le couronnement de son oeuvre de séduction. + +Louis XV cependant, de retour à Choisy après les fêtes qui célébrèrent +le mariage du Dauphin, ne pouvait détacher ses pensées de la belle +chasseresse qui lui était un instant apparue. Vainement ses pourvoyeurs +ordinaires, les valets de chambre, essayèrent d'attirer son attention +sur quelques femmes qui se disputaient ses faveurs, «le roi n'avait de +goût à rien.» + +La marquise de Rochechouart elle-même, malgré son esprit et sa beauté, +ne put vaincre la froide indifférence du monarque. + +Un valet de chambre nommé Binet fut le premier confident que choisit +Louis XV. + +Ce Binet fut ravi de la confiance du roi. Il voyait devant lui s'ouvrir +le chemin de la fortune. Justement, il était quelque peu parent des +Poisson, il se chargea des premières démarches. + +Les négociations ne furent ni longues ni difficiles. Madame d'Etioles +n'était pas une grande dame pour dicter d'avance ses conditions. Elle +accepta donc tout ce que lui proposa Binet. + +La première entrevue eut lieu dans l'hôtel de M. de Turneheim, rue +Croix-des-Petits-Champs. + +À quelques jours de là, c'est-à-dire le 27 avril 1745, madame d'Etioles +soupait à Versailles avec le roi, dans l'ancien appartement de madame de +Mailly. MM. de Luxembourg et de Richelieu avaient été invités. + +Le repas fut gai, la nuit fut longue, et le roi sortit fasciné des bras +de l'enchanteresse. Huit jours après madame d'Etioles abandonnait son +ravissant manoir pour un petit appartement à Versailles. + +Tout cela avait lieu en l'absence de M. d'Etioles, qui était allé passer +les fêtes de Pâques chez un de ses amis. + +À son retour seulement, il apprit tout à la fois que sa femme avait +déserté sa maison et qu'elle était maîtresse déclarée. + +Cette nouvelle frappa M. d'Etioles comme un coup de foudre. Il aimait sa +femme, cet homme. Sa première pensée fut de s'armer de ses droits +d'époux outragé pour ramener l'infidèle. Aux premières démarches qu'il +fit, on lui conseilla de se tenir tranquille. Et, comme il emplissait +Paris de ses lamentations, comme trop de gens s'associaient à sa +légitime douleur, il reçut l'avis de se rendre à Avignon et d'y rester +jusqu'à nouvel ordre. Alors, dans la violence de son chagrin, il écrivit +à sa femme un dernier adieu. C'était un suprême effort qu'il tentait +pour la faire revenir à ses devoirs. Madame d'Etioles fut insensible au +désespoir de son mari. Seulement elle fit lire cette lettre au roi, afin +sans doute de lui montrer quel amour elle lui sacrifiait. + +Le roi lut la lettre avec attention. Les plaintes de cet époux +mortellement blessé dans ses plus chères affections le troublèrent et +l'émurent. + +--Ah! madame, dit-il à sa nouvelle maîtresse, vous aviez là pour mari un +honnête et digne homme. + +Cependant madame d'Etioles habitait désormais Versailles. Le roi lui +avait donné l'ancien appartement de cette pauvre comtesse de Mailly, et +chaque soir il y soupait avec elle. Les convives étaient alors +Richelieu, Boufflers, d'Ayen, la marquise de Bellefond et madame de +Lauraguais, dont la destinée fut toujours d'être l'amie des favorites +qui se succédèrent dans la couche royale. + +À l'exemple de madame de Châteauroux, madame d'Etioles poussa le roi à +prendre le commandement de ses troupes; mais, plus habile que la +duchesse, elle ne voulut pas suivre son amant. Elle lui fit promettre de +répondre aux lettres qu'elle lui écrirait, et, sûre des séductions de +son style, elle prit l'absence pour auxiliaire. Pendant toute la +campagne, le roi lui écrivit presque tous les jours, et ses lettres +étaient scellées d'un cachet qui portait ces deux mots: _discret et +fidèle_. + +Le 7 du mois de septembre, Louis XV faisait son entrée dans sa bonne +ville de Paris, et pendant plus de huit jours, bals, fêtes, +illuminations et carrousels célébrèrent le retour du vainqueur de +Fontenoy. + +Ainsi que l'avait prévu madame d'Etioles, l'absence avait augmenté +l'empire qu'elle exerçait sur le roi; il revenait plus amoureux que +jamais; son premier soin en arrivant à Versailles fut donc de fixer la +position de la favorite. + +Tout d'abord il fallait lui donner un nom: impossible de présenter à la +cour mademoiselle Poisson devenue madame Lenormand d'Etioles! Il fallait +d'abord dissimuler sa roture et effacer autant que possible toute trace +du passé. On trouva pour la favorite le titre et le marquisat de +Pompadour, qui avaient fait retour au domaine. Ce nom appartenait à une +illustre famille du Limousin dont le dernier représentant était mort +après avoir été compromis dans la conspiration de Cellamare. + +C'est donc avec le titre de marquise de Pompadour que la fille de +Poisson, le fournisseur infidèle, fut solennellement présentée à +Versailles, le mardi 14 septembre 1745, à dix heures du soir, par la +princesse douairière de Conti, qui avait vivement sollicité cet honneur. + +«La foule abondait, curieuse de voir cette petite bourgeoise prendre +rang au milieu de la cour; chacun cherchait à deviner quelles seraient +les paroles que la reine lui adresserait; elle se borna à lui demander +des nouvelles de madame de Seissac, qui jadis avait contribué à obtenir +la révision du jugement qui condamnait le père Poisson à être pendu. + +«Confuse, déconcertée, la nouvelle marquise de Pompadour balbutia sa +réponse; on ne put saisir que les mots suivants: + +«--Je désire passionnément, madame, accomplir tout ce que Votre Majesté +m'ordonnera pour son service.» + +Le lendemain on célébra à Choisy la présentation de la favorite; +courtisans et grandes dames s'étaient disputé la faveur d'une +invitation. Le roi devait revenir à Versailles le lendemain, mais il +soupa si prodigieusement qu'il fut pris dans la nuit d'une incommodité +assez grave. + +La reine et toute la cour accoururent aussitôt à Choisy, et dans cette +circonstance Marie Leczinska, à force de résignation, manqua de dignité. +Elle consentit à manger avec madame de Pompadour. Toutes les dames +invitées à cette résidence royale s'assirent à la même table que la +concubine: leur délicatesse se trouvait sauvée par l'exemple de la +reine. + +À l'apparition à la cour de la nouvelle marquise, la cour se partagea en +deux partis: les courtisans serviles, adorateurs quand même des caprices +du maître, furent aux pieds de la favorite; ils se moquaient de ses +manières, des locutions bourgeoises dont elle ne put jamais se défaire, +mais ils se moquaient tout bas, résolus à tirer parti de son pouvoir. +Les hommes honnêtes, ceux qu'un nouveau scandale indignait, ou qui +croyaient encore la religion nécessaire à la conservation de l'ordre +social, se rangèrent autour du Dauphin, afin de balancer autant que +possible l'influence de madame de Pompadour, de _la marquise_, comme on +l'appela dès le premier moment. Et ce nom que lui donnèrent ses ennemis, +lui resta comme un sobriquet, comme un nom de guerre; madame de +Pompadour fut en effet et sera toujours par excellence: la marquise. + +Les gens habiles d'ailleurs ne s'y trompèrent pas. Ils s'aperçurent bien +vite que c'était un ministre en jupons qui arrivait à Versailles. + +Le séjour de madame de Pompadour pendant cette première période de sa +liaison avec le roi fut le château de Choisy, cette petite maison sans +étiquette qu'elle préférait à toutes les autres. Louis XV, encore dans +l'ivresse de la possession, passait presque tout son temps auprès +d'elle; il recevait ses ministres dans son salon, demandait son avis, et +se conformait à ses conseils. Jeanne Poisson de Pompadour remplaçait le +cardinal Fleury. + +La belle favorite, on le voit, n'avait rien perdu à ne pas faire ses +conditions à l'avance; à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire +six mois après ce premier souper avec le roi où assistait le duc de +Richelieu, elle avait déjà de ses dons: 180,000 livres de rentes, un +logement splendide à la cour, un appartement dans toutes les résidences +royales, et le marquisat de Pompadour. L'année suivante, 1746, le roi +devait lui donner: la terre de Selle, achetée cent cinquante-cinq mille +livres, et dans laquelle on dépensa immédiatement soixante mille livres +rien qu'en réparations; la terre et le château de Crécy, qui valaient +sept cent cinquante mille livres, et enfin deux charges de cinq cent +mille livres chacune. C'était ostensiblement plus de quatre millions en +moins d'une année. Mais l'ambition de la favorite ne devait pas se +contenter pour si peu. + +À Paris, l'indignation était grande, et l'on chantait dans tous les +salons: + + Autrefois de Versaille + Nous venait le bon goût, + Aujourd'hui la canaille + Règne et tient le haut bout. + Si la cour se ravale, + De quoi s'étonne-t-on? + N'est-ce pas de la halle + Que nous vient le _poisson_? + +L'avénement de madame de Pompadour fut le signal de changements dans le +ministère: elle voulait des hommes qui lui fussent dévoués. Elle usa +donc des prémices de sa faveur pour obtenir le renvoi du contrôleur +général Orry, qui pendant seize ans avait administré avec habileté et +intégrité les finances de l'État. Orry avait le malheur d'être l'ennemi +des frères Pâris, et la favorite n'avait pas oublié ses anciens amis de +la finance; de plus, il se plaignait des profusions de la maîtresse. Il +fut remplacé par M. de Machault, lié aux intérêts de la ferme générale. +C'était un homme probe et rangé, mais à genoux devant toutes les +fantaisies de la favorite. + +Avec madame de Pompadour, le parti philosophique essaya d'entrer dans +les affaires; sous les jupons du ministre femelle, les poëtes et les +beaux-esprits commencèrent à se glisser à la cour. Il était difficile de +les faire accepter de Louis XV: ce roi, bien qu'essentiellement +spirituel, n'aimait ni les artistes ni les gens de lettres, il détestait +surtout les philosophes, ces raisonneurs qui allaient, comme on disait +alors, _apprendre à penser_ en Angleterre, et revenaient en France +propager des idées nouvelles. Mais le roi ne savait rien refuser à +madame de Pompadour, et l'on protégea bientôt tous les auteurs de +l'Encyclopédie. + +L'hiver de 1745 à 1746 fut des plus brillants à Versailles: la nouvelle +favorite entreprenait cette tâche difficile d'amuser le plus inamusable +des rois; elle réussit cependant. Elle multipliait les soupers et les +fêtes, les voyages se succédaient, soit à Choisy, soit dans les châteaux +qu'elle tenait des libéralités de son amant. La vie du roi était un +perpétuel enchantement. «Comme les jours passent!» s'écriait-il +quelquefois. Et le faible souverain s'endormait dans cette déplorable +inertie, et le peuple s'indignait de l'empire qu'il subissait. + +Bientôt ce fut le tour de Choisy. Choisy devint le séjour des plaisirs +et des enchantements; chaque jour amenait quelque divertissement +nouveau, quelque flatteuse surprise. Gentil-Bernard, l'auteur de _l'Art +d'aimer_, secrétaire des dragons de Coigny, était l'ordonnateur de +toutes les fêtes. Jamais, il faut le dire, la coquetterie des moindres +détails ne fut poussée plus loin. + +La marquise, alors dans tout l'éclat de sa beauté, réunissait l'esprit à +la gaîté, elle amusait le roi par ses saillies, ses petites médisances. +Elle chantait, ou bien elle dansait avec la spontanéité d'un enfant. + +Madame de Pompadour commença par transformer Choisy. Au moins cette +fortune royale qu'elle devait à l'amour du roi, et dont elle ne savait +que faire, servit à encourager tous les arts. Vernet, Latour, Pigale, +Boucher, Watteau devinrent les commensaux ordinaires de la favorite. +L'art, grâce à elle, se modifia, elle avait sous la main de grands +artistes pour reproduire toutes les fantaisies de son imagination, tous +les caprices de ses rêves. + +L'art descendit de ses hauteurs pour se prêter aux commodités de la +vie; il se transforma: il n'était qu'agréable, il devint utile. Il se +prêta aux moindres détails de l'ameublement. Ces mille futilités dont +une femme s'entoure, ces mille petits riens qui réjouissent ses yeux, +devinrent des choses d'art, et, aujourd'hui encore, nos femmes à la mode +ont pris sous la protection de leur goût ce genre futile et coûteux +auquel la marquise a donné son nom. + +Tous les mérites avaient part aux libéralités royales dont la favorite +était la dispensatrice; et tandis que Boucher enrubannait pour elle les +moutons et les bergers, l'architecte Gabriel lui soumettait des plans, +Leguay, l'éminent graveur, recueillait sur ses ordres les camées, les +pierres gravées, précieux bijoux de l'antiquité, et Bouchardon, sous ses +inspirations, façonnait les dragons et les chimères, des grandes pièces +d'eau de Versailles. + +Duclos et Marmontel étaient logés aux frais du roi dans l'hôtel des +affaires étrangères, avec douze mille livres de pension; enfin Crébillon +le tragique obtenait une pension de trois mille livres, un logement au +Louvre, et le titre de bibliothécaire de Choisy avec cinq mille livres. +Et cependant, dans ses contes licencieux, Crébillon fils, plus d'une +fois, avait fait des allusions blessantes aux amours de la marquise. + +Après une représentation brillante de _Catilina_, madame de Pompadour +obtint encore, pour le vieux Crébillon, l'honneur d'une impression +gratuite de ses oeuvres à l'imprimerie royale. + +Le lendemain, le vieux poëte, alors âgé de quatre-vingt-un ans, vint à +Choisy remercier sa protectrice. + +La marquise était souffrante, elle reçut néanmoins Crébillon et le fit +asseoir jusque dans la balustrade de son lit. Tandis que le poëte +embrassait avec effusion la main de la marquise le roi entra. Le vieux +tragique eût alors un à-propos charmant. + +--Ah! madame, dit-il, nous sommes perdus, le roi nous a surpris. + +Louis XV rit beaucoup de cette exclamation du vieillard baisant la main +de la marquise comme un amant en bonne fortune. + +Mais de tous les hôtes de la marquise, artistes, poëtes, grands +seigneurs, le plus cher à son coeur était assurément l'abbé de Bernis, +l'ancien commensal du château d'Etioles. Les médisants disaient que +l'abbé était mieux qu'un ami pour la favorite, et qu'elle lui donnait +pour rien ce qu'achetait si chèrement Louis XV. Mais il la remboursait +généreusement en madrigaux. + +Sûre de sa puissance, la nouvelle favorite s'occupa de sa famille. +Malheureusement sa mère n'était plus. Malade depuis longtemps, la dame +Poisson était morte de joie en apprenant que sa fille était maîtresse +déclarée. «Tous mes voeux sont comblés, dit-elle en expirant, je pars +contente.» + +Cent épitaphes circulèrent aussitôt, tant à Paris qu'à la cour, et voici +celle qui obtint le plus de succès: + + Ci-git qui, sortant du fumier, + Sut faire une fortune entière, + Vendit son honneur au fermier + Et sa fille au propriétaire. + +Le fermier, c'était M. de Turneheim, le propriétaire était le roi. + +Le père Poisson fut anobli. C'était ravaler l'institution, mais peu +importait à madame de Pompadour; sa mission semblait être de saper +l'ordre de choses établi, elle accomplissait sa mission sociale; elle +conduisait la royauté à sa ruine et préparait la révolution. + +Personne ne fut surpris de l'élévation du père Poisson, mais plus que +jamais les chansons et les épigrammes circulaient; madame de Pompadour +en trouvait jusque sur sa table de toilette. On disait à la cour que le +père Poisson avait une chance de pendu. + +C'était un homme impudent et grossier; il venait chez sa fille lorsqu'il +avait besoin d'argent, c'est-à-dire souvent. Il forçait toutes les +consignes, et la présence du roi ne l'arrêtait pas. En parlant de Louis +XV il disait: mon gendre. + +Certain jour, un valet voulut l'empêcher d'entrer chez la favorite. + +--Maraud! s'écria le père Poisson exaspéré, ne sais-tu donc pas que je +suis le père de la ... du roi. + +Il dînait une autre fois avec des gens de la ferme, chez un financier +enrichi depuis peu. La salle à manger était splendide, la chère exquise, +les domestiques nombreux. + +--Morbleu! dit tout à coup le père de la favorite que le vin mettait en +belle humeur, ne dirait-on pas à nous voir une assemblée de princes? et +cependant au fond nous ne sommes tous que.... + +Les convives crurent prudent de l'empêcher d'aller plus loin. + +Tel est l'homme auquel Louis XV accorda des lettres de noblesse. + +Le frère de madame de Pompadour était plus digne des faveurs royales. +Nommé marquis de Vandières, il dut bientôt changer ce nom qui prêtait au +ridicule, on ne l'appelait que marquis _d'Avant-hier_. Il prit le titre +de marquis de Marigny. + +Le roi aimait fort le marquis de Marigny, dont la conversation était +instructive parfois, amusante toujours. Il l'admettait volontiers aux +soupers intimes, et l'appelait son _petit frère_. + +Un jour la favorite allait se mettre à table avec le marquis de Marigny. +On annonce le roi, le marquis se retire. + +--Mais, dit Louis XV à madame de Pompadour, il me semble que je vois ici +deux couverts: avec qui donc dîniez-vous? + +--Sire, avec mon frère. + +--Mais qu'il reste alors, dit le roi; n'est-il pas de la famille? Qu'on +mette un troisième couvert pour moi. + +Tous les courtisans s'inclinaient devant le frère de la maîtresse du +roi, les uns redoutaient son influence, les autres espéraient s'en +servir. Un jour le marquis de Marigny disait au roi: + +--Je ne saurais vraiment, Sire, comprendre ce qui m'arrive; je ne puis +laisser tomber mon mouchoir, que vingt cordons bleus ne se baissent pour +le ramasser. + +Mais à ce marquis de fraîche date, _d'avant-hier_, comme disaient les +courtisans, il fallait, pour avoir l'air d'un vrai marquis, les ordres +du roi. + +Louis XV hésita longtemps, la faveur était insigne. + +--C'est que, disait-il, c'est un bien petit poisson pour le mettre au +bleu. + +Une prière de la favorite leva tous ses scrupules, et pour dispenser le +marquis de Marigny de faire ses preuves, on le nomma secrétaire de +l'ordre. Il eut un cordon bleu exceptionnel. + +Cette fois au moins les faveurs pleuvaient sur un honnête homme. + +Madame de Pompadour, heureusement pour la France, n'avait pas une +nombreuse famille. Son parent le plus éloigné était un certain Poisson +de Malvoisin, tambour au régiment de Piémont. Il voulut comme de raison +profiter de la situation de sa cousine, et vint la trouver. On résolut +de le faire avancer dans l'armée, mais ce n'est qu'après bien des peines +et des démarches qu'on parvint à le caser. Les officiers des régiments +consentaient bien à l'accepter, mais à la condition qu'il se battît avec +eux tous. + +De 1746 à 1748, c'est-à-dire jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle, madame +de Pompadour ne songea qu'à consolider sa puissance. Louis XV ayant été +prendre le commandement de ses troupes, elle le suivit incognito, +déguisée en page, à la suite du duc de Richelieu. Bien des dames +suivaient alors leurs maris ou leurs amants à l'armée, et le maréchal de +Saxe appelait cette partie de son bagage «son artillerie légère.» Le +théâtre de madame Favart faisait campagne, cette année-là, et entre deux +assauts, tandis qu'on assiégeait une ville, les officiers couraient au +spectacle. À Tongres, la veille de la bataille de Raucoux, le directeur +de la troupe annonça que le lendemain il ferait _relâche pour cause de +victoire_. + +Lorsque madame de Pompadour n'accompagnait pas son amant en Flandres, +elle se retirait à Choisy, et toute la cour, grands seigneurs et grandes +dames, venait l'y entourer d'hommages et savoir des nouvelles de +l'armée, car elle était, on ne l'ignorait pas, parfaitement renseignée; +elle était en correspondance avec les généraux, et le roi lui écrivait +presque tous les jours. + +Le dessin et la gravure la distrayaient aux heures de solitude; artiste +habile, la marquise reproduisait les dessins de Boucher, de Vien ou de +Leguay. Mais elle aimait surtout les pierres gravées imitées de +l'antique. Elle gravait, elle sculptait elle-même l'onyx, la sardoine, +l'émeraude, la cornaline et l'ivoire. La sollicitude des amateurs +éclairés de l'art nous a conservé _l'oeuvre de madame de Pompadour_, et +toutes ces oeuvres d'art, au bas desquelles se retrouve cette signature: +_Pompadour sculpsit_, sont d'une perfection achevée. + +Lorsque, la campagne terminée, Louis XV revenait à Versailles prendre +ses quartiers d'hiver, la marquise continuait près de lui son rôle +d'amuseuse, rôle ingrat s'il en fût jamais. Avec un art infini, elle +multipliait les distractions les plus diverses. Le roi avait fini par +adopter quelques-uns des goûts de sa maîtresse: il prenait intérêt aux +oeuvres des artistes dont la marquise était comme la reine; il se +plaisait aux pompes du théâtre, et presque chaque jour l'Opéra venait +donner des représentations à Versailles. Le roi chassait ensuite et +soupait avec ses intimes. + +Le second mariage du Dauphin, dont la première femme était morte en +couches l'année précédente, avait été, à Paris, le signal de fêtes +magnifiques. Le roi avait assisté à plusieurs bals masqués donnés à +l'Hôtel-de-Ville. Ces fêtes faisaient trembler madame de Pompadour. Elle +redoutait pour le roi, instruite par sa propre expérience, les dangers +de ces bals où l'intrigue devient audacieuse sous le masque. Pour +écarter ce danger, des hommes à elle entouraient inostensiblement le roi +et ne le perdaient pas de rue. S'adressait-il à une femme, paraissait-il +prendre plaisir à sa conversation, aussitôt la marquise était prévenue +et accourait. + +La paix générale, signée à Aix-la-Chapelle, amena un temps de repos et +de joyeux loisirs pour la cour. Tous les brillants gentilshommes qui +venaient de faire leurs preuves sur les champs de bataille, accoururent +oublier à Versailles les fatigues et les dangers. + +Cette période est la plus brillante du règne de madame de Pompadour. +Sans être arrivée à la toute puissance, son influence n'a déjà plus +d'obstacles, et elle est encore aimée du roi. La femme aimable n'a pas +encore fait place à la femme d'État dont la responsabilité terrible +assombrira le front; enfin elle est encore dans tout l'éclat de sa +jeunesse et de sa beauté. + +Voici, d'ailleurs, le portrait de cette favorite, tracé par un homme qui +certes ne l'aimait pas: + +«On peut la citer encore comme une des très-belles femmes de la +capitale, et peut-être comme la plus belle. Il y a dans l'ensemble de sa +physionomie un tel mélange de vivacité et de tendresse, elle est si bien +tout à la fois ce qu'on appelle une jolie femme et une belle femme, que +la réunion de ces qualités en fait une sorte de phénomène. + +«Cette femme dangereuse, cette habile comédienne, peut être tour à tour +superbe, impérieuse, calme, lutine, sensée, curieuse, attentive, +enjouée. Sa voix a un ton sentimental qui touche même ceux qui l'aiment +le moins, et de plus elle possède ce qu'on a d'habitude le moins à la +cour, _le don des larmes_. + +«Elle met peu de rouge, la fraîcheur de son teint lui suffit. Ses yeux +ont reçu d'ailleurs une telle vivacité, qu'il semble qu'une étincelle en +jaillit quand elle donne un coup d'oeil. + +«Ses yeux sont châtains, ses dents très-belles, ainsi que ses mains. Sa +taille est fine, bien coupée, de moyenne grandeur et sans aucun défaut. + +«Elle connaît si bien ses qualités, qu'elle a grand soin de les aider de +tous les secours de l'art. Elle a inventé des négligés, adoptés par la +mode, et qu'on appelle les robes à la Pompadour, et qui font ressortir +toutes les beautés qu'elles semblent vouloir cacher.» + +Ce portrait, où l'on reconnaît la main d'un ennemi furieux d'être forcé +de se rendre à l'évidence, ne suffit-il pas pour expliquer l'influence +de madame de Pompadour? + +Ne faisait-elle pas, d'ailleurs, tous ses efforts pour distraire +l'insurmontable ennui d'un roi rassasié de tout? Chaque jour son +imagination fertile lui suggérait quelque moyen nouveau. Louis XV avait +cent femmes en une seule. Pour l'agacer et le surprendre, la marquise +apparaissait chaque jour avec un travestissement nouveau: en grande dame +aujourd'hui, demain en paysanne. Aucune mise en scène ne lui coûtait. Le +roi avait un jour remarqué une religieuse fort jolie: il trouva le +lendemain la marquise vêtue en soeur grise. + +Toute jeune fille, madame de Pompadour avait joué avec succès la comédie +et le petit opéra; devenue reine de Choisy, elle résolut d'y faire +élever un théâtre et d'y jouer devant le roi, puisqu'il aimait à la +retrouver dans des rôles toujours nouveaux. + +Cette idée fut exécutée avec la rapidité que donne la toute-puissance: +Gabriel construisit la salle, Boucher peignit des décors merveilleux; +les répétitions commencèrent. Toute la cour s'arrachait les rôles. Jouer +la comédie devant le roi, avec madame de Pompadour, la précieuse faveur! + +Les principaux artistes du théâtre de Choisy étaient: la marquise +d'abord, puis mesdames de Marchais, de Courtenvaux, de Maillebois, de +Brancas, d'Estrades; MM. de Richelieu, de Duras, de Coigny, de +Nivernais, d'Entragues. + +Lorsqu'il y avait un ballet, le marquis de Courtenvaux, le duc de +Melfort et le comte de Langeron étaient les premiers sujets. + +Le duc de La Vallière était le directeur de cette noble compagnie. +L'abbé de Lagarde soufflait: Gresset, Crébillon et l'abbé de Bernis +dirigeaient les répétitions. + +Le corps de ballet était insuffisant, et les choeurs laissaient à +désirer; mais le roi ne s'en amusait que mieux. + +--Ils chantent aussi mal que moi, disait-il en riant. + +Et c'était une grosse injure à jeter à des choeurs d'opéra; le roi +possédait la voix la plus fausse de son royaume. + +Mais les distractions de la comédie ne suffisaient pas à l'ennuyé Louis +XV; les petits voyages impromptus continuaient soit à Marly, soit à +Crécy, chez la marquise, ou à Trianon, que l'on avait fait réparer à +grands frais. Les chasses étaient plus fréquentes que jamais; on courait +le cerf à Fontainebleau ou à Compiègne, le plus souvent dans la forêt de +Sénart. La chasse, voilà la seule vraie passion de Louis XV, celle qu'il +conserva jusqu'à la fin de sa vie. + +À Choisy, après la comédie, après la chasse, au retour de toutes les +excursions, on soupait. Le souper, c'était l'heure du repos, de la +liberté, de la joie. Les pamphlets du temps nous ont laissé sur les +soupers de Louis XV de longs et minutieux détails; mais tous sont +empreints de la plus haineuse exagération. Ces soupers ne furent point, +tant que régna la marquise, les crapuleuses orgies racontées avec +complaisance par quelques libellistes obscurs. + +Voici, d'ailleurs, comment les choses se passaient: le roi, l'heure du +souper venue, désignait douze ou quinze convives, jamais plus, et l'on +passait dans la salle à manger. C'était un charmant salon, meublé avec +élégance, décoré par Watteau, Boucher ou Latour. Aucun apprêt de festin +ne paraissait; seulement, au milieu du salon, le parquet dessinait une +vaste rosace. À un signe du roi, la rosace s'élevait, et, comme dans +les contes de fées, on voyait apparaître une table chargée de plats et +de flacons, étincelante de cristaux et de porcelaines, éclairée par des +centaines de bougies. Le roi s'asseyait, et les invités prenaient place; +des pages de la petite écurie, fils de grande famille pour la plupart, +servaient le souper rapidement, sans bruit; à chaque service, la table +était renouvelée. Au dessert, les pages étaient renvoyés. + +Alors seulement on oubliait l'étiquette. Mais les propos grossiers du +libertinage ou de l'impiété étaient sévèrement bannis. Une ironie +spirituelle, légère, superficielle, était la seule arme dont on se +servît. On ne discutait pas, on se moquait. Les mots charmants +éclataient de tous côtés, les anecdotes spirituelles circulaient autour +de la table. La conversation était leste parfois, et même un peu +grivoise, mais jamais ordurière; la langue avait d'ailleurs à cette +époque une licence qu'aujourd'hui on ne tolérerait plus. + +Alors s'échangeaient les joyeux défis de vins d'Aï ou de Tokai, les +coupes s'emplissaient, se choquaient et se vidaient au bruit charmant +des éclats de rire, et quelque poëte, l'abbé de Bernis, par exemple, +improvisait d'anacréontiques couplets. + +Le roi, en se levant, ne donnait pas le signal du départ; souvent les +invités restaient après l'hôte; mais la liberté n'était pas plus grande, +elle ne dégénérait pas en licence. + +Le roi se retirait habituellement chez madame de Pompadour. Parfois le +champagne frappé, dont il abusait, lui montait à la tête; la marquise en +faisait alors ce qu'elle pouvait jusqu'au lendemain. On faisait lever +quelque femme de chambre, mais dans le plus grand mystère, et on +préparait du thé. Plus d'une fois la favorite eut sujet d'être inquiète, +et madame du Hausset raconte que, certaine nuit, la vie de Louis XV fut +en danger; mais on avait toujours un médecin sous la main. + +--Que deviendrais-je, grands dieux, disait la marquise, si jamais le roi +venait à mourir chez moi!!! Je serais massacrée; la populace me +traînerait dans les ruisseaux. + +Le premier médecin la rassurait alors, jusqu'à la prochaine mésaventure. + +Au matin, le roi recevait les ministres chez la favorite, dont le salon +était devenu la chambre du conseil. Le roi ne disait mot, il écoutait; +la marquise prenait les décisions pour lui. + +--Sire, disait-elle au roi, les discussions vous donnent la jaunisse. + +Le roi la croyait sur parole, et la laissait faire. Elle s'exerçait et +s'enhardissait au métier d'homme d'État. Afin de se perfectionner, elle +travaillait avec chaque ministre en particulier. Mais la marquise était +une artiste et non une femme politique; elle le prouva bien. La paix +était faite, et quelle paix! et les affaires à l'intérieur n'en allaient +pas mieux. Aussi, tandis qu'à la cour on dansait, on soupait après la +comédie, le peuple murmurait. Mais le roi n'entendait pas le murmure de +son peuple, le roi ne savait même pas le prix du pain à Paris. Et comme +un jour un placet lui était parvenu par le plus grand des hasards, il +voulut savoir. Alors un courtisan chercha à rassurer le roi. + +--Sire, lui dit-il, le pain n'a jamais été meilleur marché. + +--Malpeste, s'écria un grand seigneur qui était du parti du Dauphin, je +suis bien aise de savoir cela; je vais de ce pas bâtonner mon maître +d'hôtel qui a l'impudence de me le faire payer très-cher. + +De toutes parts craquait l'édifice vermoulu de la royauté; il fallait un +bras pour soutenir l'édifice, une tête pour diriger ce bras; il n'y +avait ni bras ni tête, il y avait madame de Pompadour, une femme +charmante, spirituelle, artiste, mais une femme. Ses petites passions, +ses jalousies de favorite, ses impressions du moment, tel était son code +politique. Le peuple sentait tout cela, et le peuple l'avait en horreur. +D'ailleurs un vent s'était levé, qui n'était plus un vent de fronde, +c'était le souffle puissant de la liberté. Il venait d'Angleterre et de +Genève, de partout un peu. Les philosophes avaient allumé un bûcher pour +y brûler toutes les institutions et toutes les croyances, le vent +attisait ce feu terrible. Il y avait encore les parlements qui +s'exerçaient à la rébellion, et le clergé qui, par ses divisions et son +intolérance, poussait à la révolte. + +Dans le public, on disait que le traité d'Aix-la-Chapelle était un +traité honteux; madame de Pompadour pensait comme le public, mais qui +savait ses pensées? Une des clauses secrètes de ce traité était +l'expulsion de France du prince Édouard, le prétendant, ce prince +infortuné pour lequel la France avait prodigué son or et versé son sang. +Louis XV voulut tenir la parole donnée et écrite; un soir, au sortir de +l'Opéra, le prince Édouard fut saisi, lié, jeté dans une chaise de +poste, et conduit à la frontière. Le ministère d'alors semblait vraiment +être à la discrétion de l'Angleterre. La marquise osa dire au roi ce que +tout bas pensait le peuple: + +--Sire, c'est une lâcheté! + +Des pamphlets, des épigrammes, des libelles, seule arme du +mécontentement, parurent aussitôt de tous côtés contre le roi, la +favorite, les ministres, contre le régiment des gardes qui avait exécuté +les ordres reçus et arrêté le prince Édouard: + + Des gardes en un mot, le brave régiment, + Vient, dit-on, d'arrêter le fils du prétendant. + Il a pris un anglais. Ah Dieu! quelle victoire! + Muses, gravez bien vite au temple de mémoire + Ce rare événement. + Va, déesse aux cent voix, va l'apprendre à la terre, + Car c'est le seul Anglais qu'il ait pris à la guerre. + +Une épître remarquable, dédiée: AU ROI, commençait ainsi: + + Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile, + Des princes malheureux vous n'êtes plus l'asile. + Vos ennemis, vaincus aux champs de Fontenoy, + À leurs propres vainqueurs ont imposé la loi. + +Des enlèvements d'enfants vinrent encore aigrir la population contre le +roi et contre la favorite; la faute en est certainement à quelques +misérables, agents subalternes de la police, qui outrepassèrent leurs +ordres; mais le peuple ne s'arrête point à ces considérations. + +Une ordonnance du roi avait défendu la mendicité et ordonné +l'arrestation des gens sans aveu; à Paris, ils étaient arrêtés et +dirigés sur Marseille où on les embarquait pour les colonies. Il arriva +que des agents de police, pour rançonner quelques pauvres mais honnêtes +familles, abusèrent de leur pouvoir et enlevèrent plusieurs enfants. + +Un jour, un de ces misérables enlève et conduit au dépôt un jeune +garçon, espérant forcer la mère à le racheter. Cette femme, au +désespoir, croyant son fils perdu, mort, s'élance dans la rue et +parcourt tout le faubourg Saint-Antoine, poussant d'horribles cris, +invoquant la pitié du peuple. Sur ses pas, la population sort des +maisons, des groupes se forment, les mères prennent parti pour la mère. +Les rumeurs les plus étranges circulent: on dit que dans tous les +quartiers des enfants ont ainsi disparu. Ce n'est plus un enfant qui a +été enlevé, ce sont des milliers d'enfants. Tout à coup une imputation +horrible, épouvantable, se répand dans la foule: on dit que les médecins +ont ordonné des bains de sang au roi, pour rétablir sa santé usée par la +débauche; on ajoute que c'est chez la Pompadour que les enfants sont +conduits et égorgés pour ces bains réparateurs. + +Ces rumeurs abominables accroissent l'agitation, les rassemblements +augmentent, l'exaspération du peuple est à son comble. On se jette sur +les agents de police, partout où on les reconnaît. Mais les agents ne +sont que les instruments du crime, le coupable est le lieutenant de +police qui ordonne. Aussitôt la multitude roule ses flots menaçants +jusqu'à son hôtel pour le massacrer. Prévenu, il s'enfuit par les +jardins. On va escalader les murailles, briser tout dans l'hôtel. Tout à +coup les portes s'ouvrent par les ordres de la femme du lieutenant de +police, moins craintive que son époux. Du moment où il peut entrer, le +peuple hésite; il craignait un piége. Mais les troupes de la maison du +roi accourent à toute bride; à leur vue l'insurrection se dissipe. On +arrête ceux dont la fuite n'a pas été assez prompte, et le lendemain, +sans jugement, sans information, coupables ou non, ils sont pendus sans +miséricorde. + +Le Parlement saisit avec bonheur cette occasion d'être désagréable à la +cour. Une information fut décidée. On manda le lieutenant de police pour +l'admonester. Mais ce lieutenant était une créature de madame de +Pompadour; le Parlement le blâmait, elle le nomma, pour le récompenser, +conseiller d'État; plus tard elle l'appela au ministère. Telle était sa +politique. + +Paris avait calomnié son roi par une horrible imputation; Louis XV prit +en dégoût sa capitale, la ville autrefois des plaisirs et des fêtes, +devenue la ville des insultes et des menaces. Depuis longtemps, le +peuple lui avait retiré ce beau titre de Louis le bien-aimé; quelques +années plus tard il disait avec justice: + + Le bien-aimé de l'almanach + N'est plus le bien-aimé de France. + +Le roi prit donc la résolution de ne plus traverser Paris pour aller de +Versailles à Compiègne. Il voulait, dit-il, punir son peuple; le fait +est qu'il en était réduit à le craindre. On fit, par ses ordres, un +chemin de la porte du bois de Boulogne à Saint-Denis, en tournant la +capitale. Cette nouvelle voie prit le nom de route de la Révolte, +qu'elle a gardé depuis. + +À l'occasion de cette émeute, le guet reçut une organisation militaire; +on fit bâtir des casernes à Rueil et à Courbevoie, afin d'avoir toujours +des troupes sous la main; enfin le maréchal de Lowendal fut chargé de +dresser un plan de fortifications contre Paris. + +Cependant le Parlement continuait ses remontrances, et la querelle des +billets de confession menaçait l'Église d'un schisme. + +Mais le mépris des Français pour Louis XV n'avait pas détruit encore +dans leur coeur l'attachement au sang de leurs rois. Toute l'affection +du peuple s'était reportée sur le Dauphin, dont la vie sérieuse et calme +formait un contraste éloquent avec les goûts de son père. D'ailleurs, +c'est surtout à la favorite que le peuple s'en prenait; on la disait la +cause de tout le mal. Mieux que nous ne le pourrions faire, une simple +chanson du temps expliquera la situation des esprits; elle est bien +l'expression des sentiments de l'époque: + + Les grands seigneurs s'avilissent, + Les financiers s'enrichissent, + Tous les Poissons s'agrandissent, + C'est le règne des vauriens. + On épuise la finance + En bâtiments, en dépense, + L'État tombe en décadence, + Le roi ne met ordre à rien, + Rien, rien, rien. + + * * * * * + +Cette chanson, qui dans l'original a neuf ou dix couplets, était +destinée à faire fortune. + +Assez de fautes graves, assez d'accusations méritées pèsent sur la +mémoire de la marquise de Pompadour, sans qu'il soit nécessaire de la +calomnier encore. Il est donc juste de la décharger d'une imputation +odieuse et ridicule, fort accréditée par quelques romans _historiques_ +et un gros mélodrame, qui l'accusent d'avoir trente ans durant persécuté +un malheureux prisonnier plus impudent et imprudent que coupable. On +devine qu'il s'agit de Latude--ou trente ans de captivité. Rétablissons +donc les faits: + +Le 15 mai 1750, madame de Pompadour était à sa toilette, lorsqu'on lui +remit une lettre apportée par la poste. On y dénonçait un complot contre +ses jours, et on donnait la liste des principaux conjurés. Le nom des +plus grands personnages de la cour y figurait. Cette lettre +l'avertissait qu'avant peu elle recevrait une cassette renfermant des +poisons si violents que les respirer serait mortel. La lettre était +signée Henri Mazers de Latude. + +La marquise, on le comprend, fut épouvantée, et fit aussitôt prévenir le +lieutenant de police, un homme qui lui était tout dévoué. La cassette +annoncée ne tarda pas à arriver. On l'ouvrit avec les plus grandes +précautions; elle renfermait quelques paquets de poudre blanche, poudre +complètement inoffensive. L'innocence de tous les personnages dénoncés +résultant d'une information des plus sérieuses, on résolut de découvrir +le mystificateur, et c'est bien le nom qui convient. Latude avait pris +si peu de précautions, que les paquets de poudre blanche de la cassette +étaient renfermés dans des papiers écrits de sa main; or, du premier +coup d'oeil, on s'était convaincu que l'auteur de la lettre et celui qui +avait envoyé la cassette ne faisaient qu'un seul et même personnage. +Latude ne se cachait pas, il fut arrêté comme calomniateur. + +Interrogé par le lieutenant de police, il répondit que, se trouvant sans +ressources et sans protecteurs, il avait trouvé ce moyen, dans l'espoir +que madame de Pompadour, se croyant sauvée par lui d'un grand danger, +lui accorderait sa protection. + +Le lieutenant de police se contenta alors de le faire enfermer au fort +de Vincennes. + +Mazers de Latude était un petit gentilhomme gascon, né à Montagnac dans +le Languedoc. Il avait fait en Hollande, près des réfugiés protestants, +de remarquables études, et se destinait au génie militaire. C'est donc +comme officier qu'il fut conduit à Vincennes. + +Latude s'évada le second mois, mais il ne fut pas poursuivi; il eût été +oublié sans doute, s'il ne s'était avisé d'une nouvelle plaisanterie +dans le goût de la première. Il avait la monomanie de la dénonciation. +Arrêté dans l'hôtel garni qu'il occupait, il fut cette fois conduit à la +Bastille. On le traita convenablement; il avait un logement d'officier. +Là il se lia avec un nommé d'Alègre, Gascon comme lui, et six mois après +tous les deux s'évadaient avec une incontestable hardiesse. + +Ils se sauvèrent en Hollande, où Latude s'affilia aux conjurations des +protestants et des jansénistes réfugiés. Il fut enlevé et réintégré à la +Bastille. Naturellement, on dut prendre à son égard certaines +précautions de surveillance; mais il fut néanmoins bien traité. On lui +accordait la permission d'écrire: les plans et les projets de génie +militaire qu'il adressait au ministre en font foi. Homme supérieur, +esprit d'élite, Latude avait des idées jeunes et fécondes; le ministre +lui fit offrir la liberté à la condition de retourner à Montagnac. Sans +refuser précisément, il prit occasion d'écrire à madame de Pompadour des +lettres d'une extrême insolence. Or, ces lettres, qui devaient passer +par les mains du lieutenant de police, n'arrivèrent pas à leur adresse. +En novembre 1765, Latude s'échappait de nouveau, par un miracle inouï +d'audace et de présence d'esprit. Repris, il fut enfermé à Bicêtre, et +on ne le relâcha qu'en 1777, sous la condition expresse qu'il habiterait +son lieu de naissance. + +Où voit-on dans tout cela une vengeance personnelle de madame de +Pompadour? Si cela était, n'eût-il pas recouvré sa liberté à la mort de +la favorite? M. de Sartines, ennemi de la marquise, eût-il fait +poursuivre en 1765 le prisonnier évadé? Le duc de Choiseul l'eût-il fait +enfermer à Bicêtre? M. de Malhesherbes, visitant cet hôpital en 1775, +n'eût-il pas fait droit à ses réclamations? + +Louis XV cependant s'ennuyait toujours, et la marquise, malgré toute son +imagination, se voyait à bout de moyens de distraction. C'est alors que +l'idée lui vint d'inspirer au roi le goût des bâtiments et des +constructions. On mit des ouvriers partout à la fois. Le public cria +fort. C'était la moindre des préoccupations de la favorite. Les finances +se trouvaient dans le plus déplorable état; mais telle était +l'indifférence du roi et la toute-puissance de la marquise, que l'on put +faire un incroyable abus des acquits de comptant. C'était tout +simplement conduire l'État à la banqueroute. Quelques entreprises utiles +furent cependant conseillées par madame de Pompadour, et l'on commença +les bâtiments de l'École militaire et de la Manufacture de porcelaines +de Sèvres. + +L'établissement de la manufacture de porcelaines de Sèvres rendit le +plus grand service à l'industrie française. Nous avions les Gobelins, la +Savonnerie, les glaces, qui, par la supériorité de leurs produits, nous +donnaient la première place; mais l'art céramique était resté en retard. +Bien plus, il avait dégénéré, et depuis longtemps le secret était perdu +de ces magnifiques poteries des XVe et XVIe siècles, si +recherchées encore aujourd'hui des amateurs. Nos porcelainiers se +bornaient alors à l'imitation mal réussie, à la contrefaçon grotesque +des produits de la Saxe ou du Japon. + +Sous les auspices de madame de Pompadour, cet art charmant fit les plus +rapides progrès; on retrouva des couleurs et des nuances perdues, on eut +le secret de la pâte tendre, si fine et si belle, et bientôt les +produits de la Manufacture de Sèvres firent l'admiration du monde +entier. + +Les constructions de l'École militaire et de la Manufacture de Sèvres ne +faisaient pas négliger d'autres entreprises beaucoup moins utiles, mais +plus coûteuses: on travaillait à force à Choisy, à Crécy, à la Muette, +et surtout au château de Bellevue, dispendieuse fantaisie de la +favorite. + +Madame de Pompadour allant un jour de Sèvres à Meudon, s'arrêta sur la +colline qui domine la rive gauche de la Seine, au point où la route de +Versailles traversait cette rivière. + +--Voyez donc, Sire, dit-elle en s'adressant au roi, voyez donc la belle +vue! + +Et sur cette hauteur abandonnée aux bruyères, elle résolut de se faire +construire un château. Artistes, architectes, peintres, sculpteurs, +jardiniers, furent aussitôt convoqués, les plans furent arrêtés séance +tenante, et les travaux commencèrent avec une magique rapidité. La +marquise elle-même surveillait l'oeuvre des architectes, et souvent le +roi quittait la chasse pour venir déjeuner au milieu des ouvriers. Moins +de deux ans après, le château de Bellevue était achevé. Les petits +bâtiments, situés au bas de la rampe, presqu'au bord de la Seine, +prirent le nom de Brimborion. + +Bellevue, inauguré le 25 novembre 1760, par des fêtes magnifiques, +devint bientôt la résidence favorite de Louis XV; il est vrai que la +marquise avait prodigué les millions pour faire de ce château un +véritable séjour des Mille et une nuits. + +Le jour de l'inauguration, la marquise, après avoir promené son royal +amant dans toutes les pièces de ce merveilleux château, après avoir joui +de ses surprises et de son admiration, le conduisit dans un appartement +qui s'ouvrait sur une serre immense éclairée de mille bougies. Là se +trouvaient à profusion les fleurs les plus rares, les plus éloignées de +la saison: roses, lilas, jasmins, oeillets, renoncules et primevères +s'épanouissaient «dans ce domaine enchanté de Flore,» comme on disait +alors, et répandaient les plus suaves parfums. Le roi fut ébloui. + +--Ne me donnerez-vous pas un bouquet, marquise? demanda-t-il. + +--Venez vous-même le cueillir, Sire, dit l'enchanteresse, avec un +ravissant sourire, venez. + +Le roi y alla. Mais à la première fleur qu'il voulut détacher, il +s'aperçut que la tige était froide et rigide. + +Tout ce charmant parterre était en fine porcelaine de Saxe, et de suaves +essences, dont les gouttes brillaient sur les feuilles comme autant de +perles de rosée, remplaçaient les émanations de toutes ces fleurs. + +Toute la cour, est-il besoin de le dire, s'arracha bientôt les +invitations de Bellevue. + +Mais le château était petit, le nombre des invités fut très-restreint. +Il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus. Les ministres, quelques +favoris intimes étaient les hôtes habituels. Ceux-là passaient la nuit +au château. Les invités ordinaires se retiraient après les fêtes et +allaient chercher un gîte dans les habitations des environs. On appelait +ces convives de jour, des _polissons_; et cependant, aller à Bellevue, +même en _polisson_, était une faveur insigne. Hommes et femmes devaient +revêtir un uniforme choisi et dessiné par madame de Pompadour: elle-même +avait distribué les étoffes et donné le calque des dessins que chacun +devait faire exécuter; les broderies seules étaient une affaire de plus +de douze cents livres. Les habits des hommes étaient de velours, les +robes des dames de damas. + +Les dépenses du château de Bellevue firent beaucoup crier; pamphlets et +chansons faisaient rage. Un officier aux gardes, chevalier de Malte, +pour quatre mauvais vers, fut condamné à un an de détention, puis +exilé. Les flatteurs de la favorite trouvaient la punition bien douce. + +Toute-puissante dans l'État, madame de Pompadour n'avait pas à la cour +les honneurs du tabouret. Elle n'eut qu'un mot à dire, tout fléchit +devant ses volontés, même l'étiquette, qui n'accordait cette prérogative +qu'aux seules duchesses. Le roi saisit, pour lui accorder cette faveur, +l'occasion du rétablissement du Dauphin, qui avait été si sérieusement +malade qu'un instant on avait craint pour ses jours. La favorite eut +donc le tabouret; vainement le parti du Dauphin s'opposa à son +élévation, elle fut présentée. + +Suivant le cérémonial des présentations, elle devait être embrassée par +la reine, par le Dauphin et par les princesses. La reine et ses filles +se soumirent à cette humiliation nouvelle que leur imposait le roi; mais +le Dauphin ne put cacher son dégoût. Après avoir embrassé la nouvelle +élue, il lui tira la langue, selon les uns, et essuya ses lèvres du +revers de sa main, selon d'autres. + +La marquise ne s'en aperçut pas sur le moment, mais ses flatteurs ne +tardèrent pas à le lui apprendre. Grande fut sa colère contre le +Dauphin, qu'elle n'avait jamais aimé: sa piété, selon elle, n'était +qu'hypocrisie, sa charité, un moyen habile de se créer une popularité. +Elle alla donc trouver le roi, se plaignant amèrement de cette insulte +qui retombait sur lui. Louis XV partagea l'indignation de la favorite, +et le Dauphin reçut l'ordre de se rendre au château de Meudon. Vainement +la reine et ses filles intercédèrent pour lui, le roi mit pour condition +à son retour qu'il ferait des excuses à la marquise. + +Après quelque résistance, le Dauphin fut obligé de se soumettre. En +présence de toute la cour, il déclara à madame de Pompadour qu'il était +très-innocent de l'injure que des calomniateurs lui imputaient. + +La favorite reçut cette déclaration avec la dignité d'une reine, et +gracieusement elle lui répondit que jamais elle n'avait ajouté foi à +tout ce qu'on était venu lui rapporter. Puis, comme gage de +réconciliation, elle grava elle-même le portrait du Dauphin. Tel fut le +dénoûment de cette aventure, qui faillit diviser le parti du Dauphin: +les uns le blâmaient, les autres l'approuvaient d'avoir obéi au roi. +Mais le Dauphin fit observer que toute la honte, si honte il y avait, +retombait, non sur le fils qui se soumettait, mais sur le père qui avait +donné des ordres. + +Le tabouret ne satisfit pas encore l'ambition de madame de Pompadour, +elle voulut être dame d'honneur de la reine. Sûre de l'approbation du +roi, elle fit faire quelques démarches près de Marie Leczinska. La +reine, toujours faible et soumise, n'osa refuser, mais elle objecta que, +toutes les dames du palais faisant leurs pâques, la favorite ne pouvait +être admise qu'à la condition d'approcher des sacrements. + +La marquise s'occupa immédiatement de lever cet obstacle. Elle commença +par déclarer que ses relations avec le roi n'étaient plus qu'amicales, +ce qui était vrai, comme nous le verrons plus tard; elle sollicita +ensuite de son mari une lettre de pardon, dans laquelle il devait dire +que désormais, oubliant toutes les fautes de sa femme, il lui rendait +son estime et lui rouvrait sa maison. + +M. d'Etioles consentit à tout ce que lui demanda sa femme. Depuis +longtemps il avait pris son parti de son abandon, et il s'était même +décidé à user de son pouvoir, tant pour lui que pour ses amis. En 1754 +il avait accepté la place vacante de fermier général des postes, au +scandale de beaucoup de ses amis, qui pensaient que la retraite +convenait à sa situation. + +Munie de ses pièces justificatives, la marquise entra en négociations +avec le père de Sacy, qui consentit à lui donner l'absolution et à lui +administrer les sacrements. Elle fut donc nommée dame d'honneur. Elle se +jeta alors pour quelque temps dans la dévotion, mais dès ce moment, +assure-t-on, elle résolut la perte des jésuites, qui avaient osé, +lorsqu'il s'était agi de ses pâques, résister à ses volontés. + +L'expulsion des jésuites, due à madame de Pompadour et au duc de +Choiseul qui voulait la destruction ou la réforme des ordres religieux, +donna à la favorite une heure de popularité. Accepter la volonté des +partis est un moyen habile qu'ont toujours adopté les ambitieux. On se +grandit alors à peu de frais, et de tous les intéressés on se fait des +créatures. Un instant on oublia la haine vouée à la favorite, on oublia +la bassesse de sa naissance, son avidité, les traités honteux, et, pour +cette proscription d'une société dangereuse, on l'adula plus que si elle +eût donné une province à la France. + +Dans le courant de l'année 1754, madame de Pompadour avait éprouvé le +plus grand chagrin de son existence. Alexandrine, sa fille bien-aimée, +mourut subitement pour avoir été saignée mal à propos au couvent de +l'Assomption, où on l'élevait avec le plus grand soin. Elle avait alors +onze ans. + +Ici commence la seconde période de la vie de la marquise de Pompadour. +La maîtresse charmante de Louis XV fait place à la femme d'État. +L'ambitieuse incapable que flétrit l'histoire succède à l'artiste +spirituelle, qui avait trouvé grâce. + +La favorite règne désormais. Elle est duchesse de fait, sinon de titre, +elle est dame d'honneur de la reine. Alors son orgueil devient immense, +insatiable comme son ambition. + +Dans son salon, elle affecte le ton et les manières d'une reine, elle +trône, comme jamais, même après son mariage, ne l'avait osé faire madame +de Maintenon. Elle reçoit tout le monde, assise dans une chaise longue, +ne se levant jamais, même pour les princes du sang, obligeant tout le +monde à se tenir debout. + +Pour qu'on ne lui _manque pas de respect_, c'est-à-dire pour que nul +n'ait l'idée de s'asseoir en sa présence, elle fait enlever les siéges, +si bien qu'un jour le marquis de Souvré, sorte d'original qui avait son +franc parler, vient, pour se reposer, s'asseoir sur un des bras de son +fauteuil. + +Cette familiarité lui semble monstrueuse, et elle se plaint au roi de +l'outrage qu'elle a reçu. Louis XV demande une explication au marquis. + +--Ma foi! sire, répond M. de Souvré, j'étais diablement las, et, ne +sachant où m'asseoir, je me suis aidé comme j'ai pu. + +Cette réponse cavalière fit heureusement rire le roi. Si le coupable +avait essayé de se disculper, il était perdu. + +Sous prétexte qu'elle est souffrante, la marquise ne rend de visites à +personne, même aux duchesses titrées, et un noël de la cour fait +allusion à ces prérogatives que la faiblesse royale donne à la favorite: + + De Jésus la naissance + Fit grand bruit à la cour; + Louis, en diligence, + Fut trouver Pompadour. + Allons voir cet enfant, lui dit-il, ma mignonne. + Non, dit la marquise au roi, + Qu'on l'apporte chez moi, + Je ne vais chez personne. + +Elle fait donner à ses domestiques des titres et des décorations; sa +femme de chambre est une personne de qualité, et lorsqu'elle sort, il +lui faut un chevalier de Saint-Louis pour porter la queue de sa robe. + +Et l'on se demande lequel des deux l'emporte, de la vanité de la +maîtresse ou de la bassesse du gentilhomme. + +Les courtisans prenaient à tâche de justifier cette insolence par leur +plate obséquiosité, et les plus grands seigneurs de France ne +rougissaient pas de faire antichambre chez elle, attendant une audience +pour solliciter quelque grâce. + +Elle est roi désormais, président du conseil des ministres. C'est dans +son cabinet que se fait le travail politique, les secrétaires d'État +viennent lui soumettre toutes les décisions, elle assiste aux lits de +justice, elle répond aux remontrances du Parlement. Richelieu, le grand +ministre, sous sa robe rouge de cardinal avait caché Louis XIII; Louis +XV disparaît sous les jupes amples de sa favorite. Un éventail, voilà le +sceptre de la France. + +La toute-puissance de la marquise de Pompadour ne tarda pas à se faire +sentir d'une manière désastreuse. + +Le traité d'Aix-la-Chapelle ne nous donnait qu'une paix boiteuse. +C'était une trêve armée, chacun le sentait, mais nul alors ne prévoyait +la guerre de Sept-Ans. Cette guerre impolitique, insensée, calamiteuse, +elle fut l'oeuvre de la favorite. De tout temps l'Autriche avait été +considérée comme l'ennemie naturelle de la France: ainsi pensaient Henri +IV et Richelieu, deux politiques au moins aussi forts que la maîtresse +de Louis XV. On changea de conduite, et l'on tendit la main à +Marie-Thérèse. + +Cette guerre devait servir admirablement et les rancunes et les amitiés +de madame de Pompadour, qui détestait Frédéric, le roi de Prusse, et +affectionnait très-particulièrement l'impératrice d'Autriche. + +La haine de la marquise contre le roi de Prusse datait de longtemps. +Frédéric, sorte de tyran philosophe et bel esprit, accueillait avec +distinction tous les mécontents que faisait la cour de France. Il +professait une tolérance universelle. Il permettait de tout dire, de +tout imprimer, lorsqu'il ne faisait pas mettre les libres penseurs en +prison et brûler les livres par la main du bourreau. Son palais était +une petite académie, un hôtel Rambouillet de l'Encyclopédie. Il écrivait +à Jean-Jacques Rousseau et donnait à Voltaire la clef de chambellan. À +ses soupers on raisonnait sur tout, et sur bien d'autres choses encore, +mais surtout on critiquait, on se moquait. Versailles, on le devine, +n'était point épargné, et la favorite de Louis XV était le point de mire +de tous les traits d'esprit. Souvent à ses oreilles étaient venus les +propos méchants, les piquantes épigrammes; on lui avait montré des vers, +apporté des chansons. Enfin Frédéric l'avait surnommée, et elle le +savait, Cotillon II. + +L'amitié de madame de Pompadour pour Marie-Thérèse fut l'oeuvre du comte +de Kaunitz, ambassadeur d'Autriche. Politique habile sous des dehors +frivoles, reconnaissant l'utilité de l'alliance de la France, il pensa +que l'amour-propre de la favorite valait la peine d'être exploité. Il +décida donc sa souveraine à écrire une lettre autographe à la maîtresse +du roi de France. Marie-Thérèse, dans ses lettres, traitait la marquise +d'égale à égale, elle l'appelait _cousine_, se disait son _amie_. +L'orgueil faillit étouffer madame de Pompadour. Kaunitz ne s'était pas +trompé, de ce jour elle voua une inaltérable affection à son amie et +cousine Marie-Thérèse. + +Les négociations avec l'Autriche commencèrent, et bientôt un traité +d'alliance fut signé; c'était le signal de la guerre de Sept-Ans. La +France va désormais, au profit de son ancienne ennemie, prodiguer son or +et son sang. Frédéric sera plusieurs fois à deux doigts de sa perte, +dans son désespoir il songera même au suicide; mais, général habile, roi +vraiment grand et héroïque dans plusieurs campagnes, il tirera un +admirable parti de toutes ses ressources, fera face de tous côtés à la +fois, échappera à quatre armées qui le cernent, et sortira de cette +lutte inégale, sinon vainqueur, du moins sans grandes pertes. + +Marie-Thérèse, grâce à une habile administration, aidée d'ailleurs par +la France, accroîtra son influence en Europe. + +Tout le poids de la guerre retombera sur la France; durant ces sept +années d'hostilité il périra neuf cent mille combattants, nous +sacrifierons des millions, nous perdrons toute notre prépondérance, et +le pacte de famille que M. de Choiseul considérait comme un +chef-d'oeuvre de diplomatie, nous fera perdre la Louisiane. + +Pendant cette guerre désastreuse, de petits généraux conduisent à la +mort de grandes armées, des rivalités mesquines éclatent entre les chefs +et font échouer tous les plans, les flatteurs seuls de la favorite +obtiennent des commandements; enfin des généraux français font +construire, ô honte! des palais à Paris avec l'or de l'ennemi. + +Insouciant et ennuyé, Louis XV apprendra toutes les turpitudes, il verra +le mal et ne songera pas à y remédier; il a emprunté la devise de sa +favorite: Après nous le déluge! + +Voilà cependant où nous conduisaient les petites passions de la marquise +de Pompadour. Sa politique ne rencontra aucun obstacle de la part des +ministres, elle n'admettait au pouvoir, il est vrai, que des créatures à +elle, et plus tard l'abbé de Bernis, son ami dévoué, un des auteurs du +traité avec l'Autriche, fut exilé pour avoir osé résister. + +Depuis longtemps déjà M. de Maurepas, le ministre aimé de Louis XV, le +seul qui pût faire travailler le roi, entre un bon mot et une chanson, +ce qui ne l'empêchait pas d'être un habile homme d'État, avait été +renvoyé. Il avait fallu trouver un prétexte. La marquise l'accusa donc +d'être l'auteur d'un abominable quatrain qu'elle avait, disait-elle, +trouvé un jour sous sa serviette en se mettant à table. + +Au dedans cependant les affaires n'en allaient pas mieux; les finances +étaient obérées; le clergé et le Parlement mesuraient tour à tour la +faiblesse du gouvernement et tenaient peu de compte de ses ordres; une +division intestine partageait le sacerdoce et la magistrature. Il y +avait débat entre toutes les juridictions. Bientôt, à la suite d'une +mesure prise par le roi, cent-quatre-vingt membres du Parlement +donnèrent leur démission. + +«La douleur des Parisiens, dit l'auteur de _l'Histoire philosophique du +règne de Louis XV_, se manifesta bientôt en expressions de colère. Le +roi était hautement qualifié du nom de tyran. On se racontait la +turpitude de ses moeurs. La favorite était couverte d'imprécations;» +enfin les pamphlets et les placards les plus injurieux étaient chaque +jour affichés jusque sur les murs du palais. L'exaltation était à son +comble. + +Le crime ne se fit pas attendre. Le 5 janvier 1757, vers cinq heures du +soir, le roi qui, dans la journée, était venu à Versailles voir une de +ses filles malades, se disposait à monter en carrosse pour retourner à +Trianon. Il mettait le pied sur le degré de velours, lorsqu'un homme qui +s'était glissé dans l'ombre au milieu des personnes qui l'entouraient, +s'élança sur lui et le frappa. + +--On vient, s'écria le roi, de me donner un furieux coup de coude. + +Puis, passant la main sous son habit, il la retira pleine de sang. + +--Je suis blessé, dit-il. + +Alors, regardant autour de lui, et apercevant un homme qui gardait son +chapeau sur la tête: + +--C'est cet homme qui m'a frappé! Qu'on le prenne, mais qu'on ne le tue +pas. + +Des gardes du corps se précipitèrent aussitôt sur l'assassin, et +l'arrêtèrent. + +Il eût pu s'enfuir dix fois avant ce temps, se perdre dans la foule; +mais, soit horreur de son crime, soit mépris de la vie, il était resté +immobile. + +Conduit dans la salle des gardes du corps, il fut fouillé. On trouva sur +lui une trentaine de louis d'or et un couteau à deux lames. Il s'était +servi, pour frapper le roi, de la plus petite, qui avait la forme d'un +canif. Interrogé, il déclara se nommer François Damiens. Puis, tout à +coup, et comme pris de remords: + +--Qu'on prenne garde, s'écria-t-il, à monseigneur le Dauphin! qu'il ne +sorte pas d'aujourd'hui! + +Cette exclamation fit croire qu'il avait des complices, et, pour obtenir +une révélation complète, les gardes du corps commencèrent à lui donner +la torture. + +Mais vainement on le tenailla avec des pincettes rouges, les soldats se +lassèrent plus vite que lui; il ne poussa pas un cri, il n'avoua rien. + +Bientôt le grand prévôt de l'hôtel vint s'emparer de l'assassin et le +fit conduire à la geôle, pour commencer une instruction régulière. + +Le roi cependant perdait beaucoup de sang. Il remonta l'escalier sans +être soutenu. Il devait coucher à Trianon, en sorte qu'il n'y avait rien +de préparé à Versailles. On coucha le roi sur des matelas, pendant qu'on +disposait son lit; et tous ceux qui étaient autour de lui commencèrent à +le déshabiller. + +Un médecin était accouru. La blessure se réduisait à une forte +égratignure. Le roi portait ce jour-là, à cause du froid plusieurs +vêtements, ils avaient amorti le coup. La blessure pansée, le calme +commençait à renaître, lorsque tout à coup un imprudent énonça la +crainte que le couteau ne fût empoisonné. + +Cette crainte frappa l'esprit du roi. Tout son sang-froid l'abandonna. +Il voulut un prêtre à l'instant; et comme tous les aumôniers étaient +absents, un simple chapelain remplit en tremblant la redoutable mission +de le réconcilier avec le ciel. + +La famille royale était accourue; la reine se précipita tout en larmes +dans la chambre. Madame de Pompadour se présenta, mais la porte lui fut +interdite, par ordre du roi, qui lui fit donner le conseil de se retirer +de la cour. Ses terreurs de Metz le reprenaient. Puis il délégua tous +les pouvoirs au Dauphin, qui prit le gouvernement des affaires. + +Le ministre Machault, conformément aux intentions du roi, était allé +trouver madame de Pompadour. Dans son intérêt, il lui conseillait de +fuir. Jamais la position de la favorite n'avait été ainsi menacée, elle +perdait la tête. Elle allait se décider à partir, lorsque madame de +Mirepoix, présente à l'entretien, lui représenta que son départ la +perdait à tout jamais. + +--Il faut rester, lui dit-elle. + +Et comme la marquise hésitait encore: + +--Oui, ajouta madame de Mirepoix, mieux vaut être chassée, que de partir +un jour trop tôt. + +Bien en prit à madame de Pompadour de suivre ce conseil. Huit jours +après, le roi était remis et redevenait son esclave. + +Le procès de Damiens ne fit jaillir aucune lumière sur cet odieux +attentat. Il resta cependant à peu près prouvé qu'il n'avait pas de +complices. + +Dans tous ses interrogatoires, il soutint qu'il n'avait voulu que +blesser le roi. Les tortures les plus atroces ne lui arrachèrent aucune +révélation. + +Quelques jours après l'attentat, le ministère fut presque entièrement +renouvelé. + +Le roi, revenu de ses terreurs de la mort, rougissait-il de ses +faiblesses, voulait-il en éloigner les témoins? Quelle que soit la +raison, les ministres furent brusquement renvoyés et remplacés par des +hommes complètement à la discrétion de la marquise, plus puissante que +jamais. + +Depuis longtemps déjà, la marquise de Pompadour n'était plus pour le roi +qu'une amie; les sens n'étaient plus pour rien dans leur mutuel +attachement. Tel était l'état de sa santé, que, de l'avis même du +médecin, elle avait dû rompre entièrement toutes relations avec son +amant. Sa déclaration au père de Sacy, à l'occasion de ses pâques, était +donc vraie. Dans sa jeunesse d'ailleurs, au temps même où véritablement +elle était la maîtresse du roi, madame de Pompadour avait toujours eu un +tempérament très-opposé à celui de Louis XV, et on a peine à se figurer +les expédients auxquels elle avait recours pour garder seule l'amour du +maître et ménager son influence, lorsque l'amitié née de l'habitude +succédait à l'amour dans le coeur du roi. + +Voici une anecdote empruntée aux Mémoires de madame du Hausset qui +peint admirablement le caractère de la marquise à cette époque, et cette +anecdote ne peut être révoquée en doute, venant d'une femme qui lui fut +toujours dévouée. C'est madame du Hausset qui parle. + +«J'avais remarqué que, depuis plusieurs jours, madame de Pompadour se +faisait servir du chocolat à triple vanille et ambré, à son déjeuner; +qu'elle mangeait des truffes et des potages au céleri. La trouvant fort +échauffée, je lui fis un jour des représentations sur son régime, +qu'elle eut l'air de ne pas écouter. Alors je crus devoir en parler à +son amie, la duchesse de Brancas. + +«--Je m'en suis aperçue, me dit-elle, et je vais lui en parler devant +vous. + +«Effectivement, après sa toilette, madame de Brancas lui fit part de ses +craintes sur sa santé. + +«--Je viens de m'en entretenir avec elle, dit-elle en me montrant la +duchesse, elle est de mon avis. + +«Madame la marquise témoigna un peu d'humeur et se mit à fondre en +larmes. J'allai aussitôt fermer la porte, et je revins écouter. + +«--Ma chère amie, dit madame de Pompadour à madame de Brancas, je suis +troublée de la crainte de perdre le coeur du roi en cessant de lui être +agréable. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de +prix à certaines choses, et j'ai le malheur d'être d'un tempérament +excessivement froid. J'ai imaginé de prendre un régime un peu +échauffant, pour réparer ce défaut, et depuis deux jours cet élixir me +fait du bien.... + +«Elle pleura encore, et ajouta: + +«Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé il y a huit jours, le roi, sous +prétexte qu'il faisait chaud, s'est mis sur mon canapé et y a passé la +moitié de la nuit; il se dégoûtera de moi et en prendra une autre. + +«--Vous ne l'éviterez pas, répondit la duchesse, en suivant votre +régime, et ce régime vous tuera. + +«Ces dames s'embrassèrent, madame de Pompadour recommanda le secret à +madame de Brancas, et le régime fut abandonné. + +«Peu de temps après, elle me dit: + +«--Le maître est plus content de moi, et c'est depuis que j'en ai parlé +à Quesnay, sans lui tout dire. Il m'a dit que pour avoir ce que je +désire, il fallait avoir soin de se bien porter, et tâcher de bien +digérer et faire de l'exercice pour y parvenir. Je crois que le docteur +a raison, et je me sens tout autre. J'adore le roi: je voudrais lui être +agréable, mais, hélas! quelquefois il me trouve plus froide qu'une +macreuse.» + +Mais l'influence de madame de Pompadour tenait à des sentiments plus +nobles que ceux qu'elle désirait alors. Elle devait son empire à son +adresse, à son dévouement constant à toutes les fantaisies du maître, au +soin qu'elle prenait de courir au-devant de ses moindres désirs, aux +charmes de son esprit, à sa grâce, à toutes ces qualités, enfin, qu'elle +possédait dans la première période de ses relations avec le roi. + +Plus tard, elle fut pour Louis XV comme un vieux ministre; il n'osait la +renvoyer par cette même raison qui l'avait fait garder le cardinal +Fleury: il tremblait de voir retomber sur lui seul tout le poids des +affaires; il voyait bien que la royauté allait droit à sa perte. Il +pressentait la ruine, mais il disait: «Bast! tout cela durera bien +autant que moi.» Et il laissait faire le mal, pouvant l'empêcher, ce qui +est le plus grand crime qu'un souverain puisse commettre. + +Madame de Pompadour, cependant, tremblait toujours de voir surgir une +rivale. Depuis longtemps, elle le savait, les valets de chambre du roi, +corrupteurs subalternes, méprisables agents de la débauche, +fournissaient aux caprices du maître de jeunes et jolies filles qu'ils +allaient recrutant de tous côtés. Les intrigues des ennemis de la +marquise pouvaient pousser dans la couche royale quelque femme de grande +maison, belle, fière, spirituelle, hardie, comme l'avait été la duchesse +de Châteauroux. + +La favorite frémissait à cette idée; les infidélités passagères de son +amant lui importaient peu, elle ne l'aimait plus; mais elle tenait au +pouvoir plus qu'à la vie. Elle résolut donc d'être elle-même +l'intendante des honteux plaisirs du royal débauché. C'était la première +fois que cette idée venait à une favorite d'entourer son amant d'un +sérail, mais cette idée assura la puissance de madame de Pompadour. Elle +choisit pour le roi des maîtresses jeunes, jolies, gracieuses, mais +d'une classe inférieure ou sans fortune et sans alliances, aussi peu +spirituelles que possible, de façon à n'avoir rien à redouter du pouvoir +de leurs charmes. Les pourvoyeurs habituels du roi devinrent ses +créatures, et nulle ne put être admise près du roi sans son approbation. + +Déjà, quelque temps auparavant, Louis XV était venu lui demander, avec +un certain embarras, il est vrai, ses bontés pour une jeune fille prête +à devenir mère, et sur laquelle il désirait que l'on veillât avec la +plus grande sollicitude. Il était fort embarrassé de cette jeune fille; +ne voulant pas trahir son incognito, et n'osant s'ouvrir à personne de +peur d'une indiscrétion, il avait pensé à son amie. + +La marquise se chargea elle-même de prendre soin de la mère et de +l'enfant; elle pourvut généreusement à tous leurs besoins et leur assura +un revenu honnête. + +«--Que vous êtes bonne! lui disait le roi; que de gratitude pour vous, +de vous charger d'une pareille mission!» + +La marquise devait avoir bien d'autres complaisances: afin de favoriser +les goûts de Louis XV, elle lui donna, dès 1753, sa charmante retraite +de l'Ermitage, située dans le parc de Versailles, et admirablement +disposée pour les débauches secrètes. + +Le Parc-aux-Cerfs était inventé. + +C'est là que désormais furent logées les jeunes filles qui attendaient +les embrassements du maître. On donna à cette maison une organisation. +Un chevalier de Saint-Louis sollicita l'honneur d'en être l'intendant +général. Une ancienne chanoinesse fut chargée de la surveillance +intérieure: elle avait sous ses ordres deux sous-maîtresses; enfin, un +certain nombre de femmes de compagnie étaient chargées de l'éducation +des jeunes élèves. + +Le valet de chambre Lebel, M. de Lugeac, neveu de la favorite, et sa +femme, la marquise elle-même, tels étaient les pourvoyeurs ordinaires de +cet infâme sérail. La police s'en mêlait aussi, et lorsque quelque +enfant de neuf à onze ans attirait par sa beauté les regards des agents, +elle était enlevée ou achetée à ses parents et conduite à Versailles. + +Le nombre des malheureuses qui passèrent successivement au +Parc-aux-Cerfs est immense. À leur sortie, elles étaient mariées à des +hommes vils ou crédules, à qui elles apportaient une bonne dot. On leur +trouvait toujours un mari. La turpitude du chef de l'État provoquait +ainsi la bassesse des sentiments. L'argent, au besoin, n'était pas +épargné, on le prodiguait, on prodiguait aussi les places dans l'armée +ou dans le clergé. Le roi était généreux, le trésor public fournissait à +tout. Il est difficile d'évaluer les sommes englouties par le +Parc-aux-Cerfs, mais on peut assurer sans exagération que pendant +trente-quatre ans que subsista cet établissement, elles s'élevèrent au +moins à cent cinquante millions. + +Le peuple savait toutes ces infamies, son mépris et sa haine +augmentaient. + +Le traité de paix signé à Paris (10 février 1763) vint mettre le comble +à l'exaspération générale. C'était cependant la fin de cette guerre +absurde, entreprise en faveur de l'Autriche sous l'inspiration de madame +de Pompadour. Mais ce traité nous faisait perdre toute notre +prépondérance européenne, la France humiliée devenait une puissance de +troisième ordre. Enfin, malgré la détresse des finances, il fallut payer +à Marie-Thérèse, la bonne amie de la marquise, une somme de trente-huit +millions qui l'aida à réparer ses pertes. + +On trouva que les amitiés de la favorite coûtaient un peu trop cher. La +nation fut frappée au coeur. + +La majesté royale était avilie, et tous ceux qui entouraient le trône +semblaient prendre à tâche de flétrir la couronne. Le bruit ne courut-il +pas que, pour augmenter ses ressources, pour payer plus largement ses +honteux plaisirs, le roi s'était mis à la tête du pacte de famine et +créait pour s'enrichir des disettes factices! + +La marquise, on le pense, n'était pas épargnée. Depuis longtemps déjà +elle n'osait plus se montrer en public, elle était accueillie par des +huées. On ne l'appelait plus que le _fléau de la France_. On disait +hautement qu'elle avait ruiné l'État, et cette allégation ne manquait +pas de fondement. + +Sans compter les sommes fabuleuses englouties dans la guerre de +Sept-Ans, la marquise avait dilapidé les finances pour enrichir ses +parents, ses amis, pour se faire des créatures, pour satisfaire les +passions du roi. + +Sa fortune à elle-même était scandaleuse. Elle possédait le marquisat de +Pompadour, le château de Crécy, en Brie, les châteaux de Bel-Air et de +Bellevue, des Réservoirs, le marquisat de Mesnars, sans compter +plusieurs autres magnifiques propriétés, entre autres l'hôtel d'Évreux, +qu'elle avait fait reconstruire à l'extrémité des Champs-Elysées. + +Enfin, pour se faire une idée de son luxe, on n'a qu'à jeter les yeux +sur son livre de dépenses, qui ne dit pas tout, et l'on voit qu'elle +paya de 1748 à 1754, pour la construction et les décorations intérieures +seulement de sa maison de Bellevue, la somme de près de trois millions +(2,983,047 francs). Le linge, pour draps et table de sa maison de Crécy, +avait coûté 60,452 livres. Qu'on estime ce qu'elle avait dû dépenser +pour Bellevue! Elle possédait pour près de deux millions de diamants, et +elle estimait elle-même sa vaisselle d'or et d'argent à 687,600 francs. +Ses seuls colifichets sont évalués à 394,000 livres; ses porcelaines, +non compris celles de Sèvres, à 261,945 livres, sa garde-robe à 350,000 +livres. + +Les voyages du roi, comédies, fêtes données en ses différentes maisons, +lui coûtèrent plus de quatre millions. Enfin, pendant ses dix-neuf +années de règne, elle dépensa pour sa bouche la somme de trois millions +cinq cent quatre mille huit cents livres. + +Les tableaux, les objets d'art, les mobiliers splendides, les +collections de camées et de pierres fines, ne sont pas compris dans cet +état fort abrégé des richesses de la favorite. La vente seule de son +mobilier dura plus d'un an. + +Madame de Pompadour avait entrepris une tâche impossible, celle d'amuser +Louis XV: elle succomba à cette tâche, elle y usa sa santé, sa vie. + +Cette femme, partie de si bas pour s'élever si haut, n'avait pas été +heureuse. Elle régnait, tous ses désirs semblaient remplis, mais une +inquiétude profonde la consumait en secret. Son pouvoir tenait à si peu +de chose! On se fait difficilement une idée de ce qu'il en coûta de +peines, de soucis, de douleurs à cette favorite, pour conserver au +milieu de tous ses ennemis sa haute situation. Sa santé s'altéra sous le +poids des angoisses de son âme. La Providence allait être justifiée. + +Hélas! elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Jeune femme, elle +avait été menacée d'épuisement; sa maladie dégénéra bientôt en une +langueur mortelle. + +Longtemps elle réussit à cacher ses souffrances au roi, mais un jour, à +Choisy, au milieu d'une partie de plaisir, elle fut terrassée par le +mal. On crut d'abord que ce ne serait qu'une indisposition passagère, +mais les symptômes devinrent vite menaçants, et on la transporta de +Choisy à Versailles. Les médecins ne désespéraient pas, elle seule ne +s'abusa point sur son état. + +--Je suis perdue, dit-elle; qu'on aille me chercher un confesseur! + +Louis XV vit sans émotion les progrès de la maladie. Il fut convenable, +voilà tout. Chaque jour il envoyait plusieurs fois prendre de ses +nouvelles, chaque matin un de ses favoris lui apportait un bulletin de +la nuit. + +Calme et résignée, elle vit approcher la mort. Au commencement de sa +dernière journée, le curé de la Magdeleine, sa paroisse, était venu la +voir et l'exhorter au courage; à onze heures il prit congé d'elle. + +--Attendez encore un moment, monsieur le curé, murmura-t-elle, nous nous +en irons ensemble. + +Peu après elle expira (15 avril 1764); elle avait alors quarante-trois +ans, et en avait passé près de vingt avec le roi. + +Louis XV, jusqu'au dernier moment, lui laissa l'exercice de son pouvoir +suprême, et elle eut cette dernière faveur de «rendre le dernier soupir +dans la demeure des rois, quoique l'étiquette en bannisse la mort, cette +messagère importune.» + +Mais avec la vie de la favorite s'éteignirent toute sollicitude, toute +commisération. Son cadavre, roulé dans un drap, fut placé sur une +civière, et deux hommes de peine le portèrent hors du palais. Louis XV, +de la fenêtre de ses appartements, vit passer dans la cour l'ignoble +cortège. Le temps était sombre, il tombait une pluie fine et glacée. + +--Pauvre marquise! dit le roi, elle aura bien mauvais temps pour son +dernier voyage. + +Ce fut tout. Louis XV n'eut pas une larme, un mot de regret pour cette +femme qui, pendant vingt ans, avait été son amie. + +Madame de Pompadour fut inhumée au couvent des Capucines de Paris, dans +une chapelle qu'elle avait achetée un an auparavant. Le marquis de +Marigny fut l'héritier de ses immenses richesses. + +Son corps n'était pas refroidi encore, que d'ignobles épitaphes +circulaient déjà à Paris et à Versailles. Enfin, dirent les Parisiens +transportés de joie, Louis XV va donc régner. + + + + +IX + +LA COMTESSE DU BARRY. + + +Malgré son indifférence apparente, Louis XV avait été vivement frappé de +la mort de madame de Pompadour. Un instant il sembla vouloir réformer +ses moeurs; vainement quelques grandes dames essayèrent de prendre cette +place vacante de favorite, leurs tentatives échouèrent, «et il ne leur +revint que la honte d'un infructueux essai.» Le vieux monarque sembla +renoncer à l'institution d'une maîtresse en titre, en possession d'une +influence quelconque sur les affaires. Son ennui devint plus profond, +plus incurable, voilà tout. + +D'autres douleurs que celles de la mort de la favorite étaient réservées +au vieux roi. La santé du Dauphin, depuis longtemps altérée, devint tout +à fait mauvaise, une maladie de poitrine se déclara, et les médecins ne +tardèrent pas à déclarer qu'il ne restait plus aucun espoir. + +À cette nouvelle, un cri d'effroi retentit dans toute la France. Depuis +longtemps toutes les espérances de la nation reposaient sur ce jeune +prince, véritable philosophe chrétien, qui se conduisait en apôtre et +pensait en roi. + +--Il faut bien me hâter de mourir, disait-il à ceux qui le soignaient, +je vois bien que j'impatiente trop de monde. + +Quelques jours avant il avait dit à ses confidents: + +--Pour tout le monde j'ai une maladie de poitrine, je feins de le +croire; mais à vous, je vous le dis, je meurs empoisonné. + +Le Dauphin succomba le 20 décembre 1765. Il était âgé de trente-six ans. + +L'opinion publique attribua la mort de ce prince à un crime, et on +l'imputa au duc de Choiseul, son ennemi. + +La Dauphine ne tarda pas à suivre son époux dans la tombe (1767). Enfin +la reine; cette pieuse et résignée Marie Leczinska, trop faible pour +résister à tant de cruelles épreuves, fut atteinte d'une maladie de +langueur qui la conduisit au tombeau (25 juin 1768). + +Tant de pertes successives frappèrent douloureusement Louis XV. Il avait +vu d'un oeil sec la mort de son fils et de la Dauphine; son chagrin +éclata en larmes amères devant la tombe entr'ouverte de la mère de ses +enfants. Toutes les énormités de sa conduite privée lui apparurent +menaçantes, et il jura de changer de vie. Le Parc-aux-Cerfs fut réformé. + +La nouvelle existence du roi fit trembler ses favoris, courtisans des +vices qui assuraient leur crédit, anciens compagnons des débauches +royales. Ils essayèrent de ranimer les sens endormis du roi. Ils lui +persuadèrent de chercher dans les plaisirs l'oubli de ses chagrins et de +ses tristes pensées. Le faible Louis XV céda. + +Tous les partis cherchaient à donner une maîtresse au roi afin de +s'emparer par ses mains de la toute-puissance. Mesdames, filles du roi, +de leur côté, essayèrent de marier Louis XV. Elles lui proposaient une +jeune et charmante femme, Louise de Savoie-Carignan, veuve du prince de +Lamballe. La jeune princesse consentait à ce mariage. Le roi refusa. Il +craignait le ridicule qui s'attache toujours aux unions +disproportionnées. Malheureusement, il craignit moins l'infamie que le +ridicule. + +Telle était la situation, lorsque Lebel reçut l'ordre de pourvoir, comme +par le passé, aux goûts passagers du maître. + +«Le libertinage dont se souille la vieillesse conduit toujours à une +profonde dégradation; ainsi advint à Louis XV. Après avoir admis près de +sa personne des femmes de toutes les conditions, on le vit accueillir +une prostituée, Marie-Jeanne Vaubernier, comtesse Du Barry.» + +À la face de la France, il éleva cette femme jusqu'à lui, ou plutôt il +descendit jusqu'à elle. Il la maria, pour lui donner un titre, et, +foulant aux pieds toute pudeur, tout respect de lui-même, il la présenta +à ses filles, la fit asseoir près de la jeune Dauphine, en un mot +l'établit à la cour comme maîtresse déclarée. + +Marie-Jeanne Gomard Vaubernier naquit le 28 août 1744, à Vaucouleurs, la +patrie de Jeanne Darc. Souvent, au temps de sa faveur, on plaisanta sur +ce singulier rapprochement. + +Le père Vaubernier, simple commis aux barrières, avait épousé par amour +une femme aussi pauvre que lui. C'est dire la gêne de cette famille. +Elle comptait, il est vrai, sur la protection du délégué des fermes +générales, M. du Breuil, qui lui voulait du bien. + +Le hasard donna un protecteur à l'enfant qui venait de naître. Un des +hauts délégués des fermes générales, M. Billard de Monceaux, consentit à +être son parrain. + +À huit ans à peine, Marie-Jeanne perdit son père. Le pauvre commis aux +barrières était l'unique soutien de sa famille; sa veuve et son enfant +se trouvèrent à Vaucouleurs dans la plus affreuse misère. Madame +Vaubernier sollicita une place dans un bureau de loterie; mais toutes +ses démarches restant sans résultat, elle se décida à venir chercher +fortune à Paris. + +Elle croyait pouvoir, dans la capitale, compter sur deux protecteurs, +sur son frère d'abord, religieux de l'ordre des Minimes, et connu sous +le nom de frère Ange; sur le parrain de sa fille ensuite, le riche +Billard de Monceaux. + +Les espérances de la veuve ne furent point déçues. Frère Ange accueillit +de son mieux la mère et l'enfant, et leur promit de les conduire chez le +parrain, et en attendant il leur procura un logement. + +Dès le lendemain, madame Vaubernier se présentait avec sa fille chez M. +de Monceaux. Le riche financier reçut très-bien sa filleule, déjà +gentille à croquer à cette époque, et promit de lui tenir lieu de père. +Pour commencer, il la fit entrer au couvent de Sainte-Anne de la rue +Saint-Martin, où les filles de petite noblesse et de bourgeoisie +recevaient une excellente éducation. + +Plus tard, la bienveillance du financier fournit matière à la médisance +des pamphlétaires aux gages de M. de Choiseul. On insinua que M. Billard +de Monceaux n'élevait l'enfant que pour ses plaisirs, de connivence avec +la mère. Madame Vaubernier était elle-même accusée d'entretenir des +rapports incestueux avec son frère le minime. + +Marie-Jeanne resta au couvent jusqu'à l'âge de seize ans. + +C'était alors une ravissante enfant, vive, enjouée, d'une inaltérable +bonne humeur, coquette déjà au-delà des limites du possible. Sa figure, +d'un ovale parfait, était éclairée par deux grands yeux noirs, brillants +d'audace et de gaîté, sous des sourcils noirs admirablement tracés. Son +nez avait une exquise pureté de lignes, et sa bouche rieuse et rose +laissait voir des dents d'une blancheur à défier la neige. Enfin, pour +achever ce portrait, ses fins cheveux cendrés lui faisaient, comme un +manteau soyeux qui traînait à terre lorsqu'elle les dénouait. + +Une fille de seize ans belle comme un ange, sans un sou vaillant, devait +être difficile à surveiller. Son parrain et son oncle, le frère minime, +tinrent conseil, et Marie-Jeanne fut confiée à madame Labille, qui +tenait, près de la barrière des Sergents, rue Saint-Honoré, un magasin +de modes fort en vogue. Seulement, l'oncle Ange, qui rougissait de voir +sa nièce exercer un métier manuel, lui conseilla de changer de nom, et +mademoiselle Vaubernier entra chez la marchande de modes sous le nom de +mademoiselle Lançon. + +Les beaux yeux de la jeune ouvrière ne tardèrent pas à faire des +miracles, et nombre d'amoureux, clercs, mousquetaires, voire même riches +gentilshommes, vinrent à l'envi rôder autour du magasin de madame +Labille. Le parrain lui-même venait rendre parfois visite à sa gentille +filleule, et dame! les autres ouvrières en jasaient. + +Un garçon pâtissier eut les prémices du coeur de la belle Jeanne. +C'était un amoureux sérieux, celui-là. Il ne parlait rien moins que de +l'épouser, quoiqu'elle n'eût rien et qu'il fût, lui, possesseur en +perspective d'une boutique de bonbonnerie. La belle ouvrière refusa. Un +hardi mousquetaire avait murmuré de douces paroles à son oreille, elle +dédaigna le pauvre pâtissier pour suivre le brillant militaire. Mais le +second amoureux vengea le premier. Il délaissa pour une procureuse déjà +mûre sa charmante amie. Jeanne prétendit se venger du mousquetaire. Les +vengeurs ne manquaient pas; il y en eut un, puis deux, puis trois, puis +tant enfin, que le bruit en arriva aux oreilles du parrain. + +Il fut médiocrement satisfait de la conduite de sa filleule, et la +menaça de lui retirer sa protection. + +La belle Jeanne lui répondit que seul il était coupable de tout ce qui +était arrivé. Pourquoi mettre dans les modes une aussi jolie filleule? + +Le parrain avoua qu'il avait eu tort en effet, et, pour réparer autant +que possible son manque de réflexion, il fit quelques démarches pour la +faire entrer dans une maison bourgeoise. Justement, à cette époque, le +père Ange était le directeur spirituel de la veuve d'un riche fermier +général, madame de Lagarde. Jeanne eut une place de dame de compagnie +dans cette opulente maison. + +Malheureusement, ni le parrain ni l'oncle n'avaient réfléchi à une +chose, c'est que madame de Lagarde avait deux fils; et un mois ne +s'était pas écoulé, qu'à la suite d'une aventure avec les deux jeunes +gens, elle était forcée d'aller chercher fortune ailleurs. + +On retrouve Marie-Jeanne chez les demoiselles de Verrières. Seulement +elle a changé de nom une seconde fois, elle s'appelle mademoiselle +Lange, et c'est sous ce nom de guerre qu'elle sera connue de tout Paris. + +Mesdemoiselles de Verrières étaient deux soeurs charmantes qui faisaient +alors fureur à Paris. Pour leurs beaux yeux, financiers et gentilshommes +se ruinaient de la façon la plus galante du monde. + +Dans ces salons aimables, on rencontrait en hommes belle et grande +compagnie. La fine fleur de la noblesse de cour, les coffres-forts les +mieux garnis de la haute finance s'y donnaient rendez-vous. Les princes +de Soubise, les Richelieu, les ducs de Nivernais y coudoyaient les +Maillé, les Boufflers, les d'Ayen; là venaient d'Alembert, et Diderot, +et Gentil-Bernard. Puis on soupait, la chère était délicate, les vins +exquis, et on jouait gros jeu, un jeu d'enfer, toute la nuit. + +Belle, délurée, mademoiselle Lange ne tarda pas à faire des conquêtes, +dix adorateurs furent bientôt à ses pieds; elle pouvait choisir, +l'embarras du choix la troubla sans doute, elle n'eut pas la main +heureuse. Elle accepta les hommages d'un financier, le sieur Radix de +Sainte-Foix, qui mit à ses genoux son coeur et le produit de ses +dilapidations. L'union ne fut point heureuse. Radix de Sainte-Foix était +un homme sans préjugés, et il n'avait rien trouvé de mieux que +d'exploiter, à son profit, les charmes de son amie. La belle Lange se +hâta de rompre, et de nouveau se trouva beaucoup plus libre qu'elle ne +l'eût souhaité. + +C'est ici l'instant le plus critique de son aventureuse carrière. Sans +amis, sans protecteurs, plus insouciante que jamais, elle descendit d'un +degré encore l'escalier doré du vice, et bientôt la Jourdan la compta au +nombre de ses pensionnaires les plus courues. + +C'est dans l'une de ces maisons suspectes que, pour la première fois, +mademoiselle Vaubernier, toujours sous le nom de Lange, rencontra le +comte Jean du Barry, son complice futur dans la comédie de sa royauté. + +Le comte Jean du Barry était, à cette époque, un homme de quarante à +quarante-cinq ans, grand, fort, avec des façons de laquais de mauvais +lieu. Le vice sur sa laide figure avait creusé des stigmates profonds; +son oeil était vacillant et terne, son teint couperosé. Toutes les +couleurs de l'arc-en-ciel enluminaient son nez bourgeonnant. C'était un +homme perdu d'honneur. Fils d'une honnête famille du Languedoc, il avait +depuis longtemps abandonné sa femme pour vivre à Paris du fruit de ses +industries illicites. Joueur, ivrogne, brelandier, quelque peu grec, il +avait à toutes les difficultés de la vie laissé un lambeau de sa +réputation. + +Homme du monde d'ailleurs, spirituel à sa façon et à ses heures, +ingénieux, rusé, fertile en expédients pour se sortir des embarras où +son genre de vie le jetait sans cesse. Il affectait des prétentions au +bel esprit et se déclarait protecteur-né des beaux-arts. + +Tel qu'il était, cet homme plut à la belle Lange, ce qui fait peu +d'honneur à son goût. Elle consentit à former avec lui une union libre, +et à signer un traité offensif et défensif contre les difficultés de +l'existence. + +Le comte Jean du Barry habitait alors rue des Petits-Champs, non loin de +la rue des Moulins. Il donnait à jouer presque tous les soirs. La jolie +Lange lui devait être du plus grand secours. Elle comprit +merveilleusement son rôle, prodigua les oeillades, abusa des tendres +soupirs, reçut ou écrivit une foule de billets doux, attira enfin riche +et nombreuse clientèle dans le tripot du comte Jean. + +C'est là que pour la première fois la remarquèrent Soubise, d'Ayen et le +duc de Richelieu. Ils la trouvèrent ravissante, et en parlèrent à Louis +XV. Depuis quelques jours précisément Lebel avait reçu l'ordre de se +mettre en chasse pour le compte de Sa Majesté; un rapprochement devenait +presque inévitable. + +Les deux associés, de leur côté, le gentilhomme taré et la courtisane, +avaient fait un beau rêve. Jean, dans la beauté de son amie, voyait une +mine à exploiter. La bonne Lange ne demandait pas mieux. Or Jean, dans +son ambition, ne rêvait pour sa complice rien moins que les honneurs de +la couche royale! Mais comment franchir cette immense distance qui +sépare le trône d'un tripot infect? Là était la difficulté. + +L'aimable couple se creusait vainement la tête pour trouver un +expédient, lorsque le hasard, ce dieu hostile aux honnêtes projets, leur +vint en aide au moment où ils s'y attendaient le moins. Le hasard avait +pris les traits de Lebel, le valet de chambre et le Mercure ordinaire de +Sa Majesté le roi de France. + +Oui, Lebel avait entendu parler des charmes divins, des rares +perfections de mademoiselle Lange, et, en pourvoyeur consciencieux, il +venait voir, s'assurer par lui-même de la vérité des récits qui lui +avaient été faits par MM. de Richelieu et de Soubise. + +À la vue de la belle Lange, qui trônait, reine et maîtresse, dans le +tripot du comte Jean, Lebel fut ébloui. Il ne sut même pas dissimuler +ses impressions. Il se glissa derrière la jolie fille et appliquant un +baiser sur son épaule nue: + +--Vous êtes ravissante, dit-il, je reviendrai demain. + +Il revint en effet, et bientôt Marie-Jeanne Vaubernier, dite la belle +Lange, donnant la main à cet honnête serviteur, fit son entrée dans les +petits appartements de Versailles. + +La salle à manger où venait d'être introduite l'associée du comte Du +Barry était royalement ornée; tout autour des buffets somptueux +supportaient d'admirables porcelaines, chefs-d'oeuvre précieux de la +Chine ou de la manufacture de Sèvres. Sur la table, dressée au milieu, +il y avait quatre couverts. + +Deux gentilshommes qui causaient auprès d'une fenêtre, se levèrent à +son entrée; l'un des deux était le duc de Richelieu, elle le reconnut. + +--Charmante, ravissante, adorable! s'écria-t-il en la voyant entrer. + +Puis, il s'avança vers elle, lui prit la main, et se tournant vers +l'autre gentilhomme qui était resté immobile: + +--Je vous présente, marquis, dit-il, l'astre nouveau qui se lève à +Versailles. + +Marie-Jeanne eut un mot, leste, c'est vrai, mais spirituel. + +--Permettez, monsieur le duc, répondit-elle en faisant une profonde +révérence, il faut d'abord que l'astre se couche. + +Cependant le baron de Gonesse ne tarda pas à arriver. C'était un fort +bel homme, aux façons royalement distinguées, un incommensurable ennui +se lisait en traits profonds sur sa belle et majestueuse figure. La +belle fille reconnut le roi. Elle l'eût deviné à la noblesse de son +maintien, à ses gestes, à cette imposante dignité que donne le pouvoir +absolu. + +On se mit à table. + +Mademoiselle Lange avait un rôle à jouer, elle ne l'oublia pas. Depuis +huit jours, le comte Jean lui faisait minutieusement la leçon. + +Toute entière à ce rôle, Marie-Jeanne, pendant la première partie du +souper, ne fut pas elle-même: ses gestes étaient embarrassés, ses +réponses longues et entortillées; on voyait passer le bout de l'oreille, +on devinait la leçon apprise à l'avance et récitée par une élève +malhabile. Le duc de Richelieu faisait tous les frais de la +conversation; le marquis de Chauvelin ne soufflait mot; l'ennui du baron +de Gonesse semblait avoir redoublé. + +Mais le champagne bientôt délia la langue de l'ancienne élève de la +Jourdan. Son rôle lui pesait, elle l'envoya par-dessus les moulins +rejoindre son bonnet. Elle oublia tout, et les recommandations du comte +Jean, et le comte Jean lui-même; elle ne vit plus qu'un souper délicat +et des convives charmants, mais royalement ennuyés. Elle voulut avant +tout les distraire, et bientôt sa gaieté expansive chassa tous les +nuages de tristesse. + +Elle fut vive, enjouée, brillante, licencieuse. Les propos lestes et les +mots grivois éclatèrent bientôt comme un feu d'artifice. Elle ne se +souvenait plus que le roi était là, elle se croyait encore à quelqu'un +des soupers des demoiselles de Verrières. + +Sans s'en douter, elle venait de trouver le chemin du coeur du roi. + +Louis XV, l'ennuyé monarque, n'avait pas idée de cette verve légèrement +graveleuse, de cette pétulance, de ce sans-gêne de mauvais ton. Lui, +toujours à l'affût de la nouveauté, il ne connaissait rien de semblable. +Ses maîtresses avaient, malgré elles, respecté ce qu'il respectait si +peu lui-même, la dignité royale. Il pensait que Jeanne Vaubernier serait +comme les autres. Il s'attendait à de la timidité, à des marques de +respect. Il se trompait. + +La nouvelle venue le traitait avec aussi peu de façons que s'il eût été +le dernier gentilhomme. Elle lui parlait librement et follement, lui +coupait la parole, le raillait; elle agrémentait ses répliques de +locutions populaires, et empruntait des images au dictionnaire familier +des maisons où elle avait vécu. + +Le roi était ravi. Il s'imaginait qu'il n'était plus roi, ce qui était +son rêve. Aussi, la fin de ce souper fut aussi gaie que le commencement +avait été triste. Les convives sortirent de table dans cette +demi-ivresse lucide et joyeuse qui suit toujours les repas arrosés de +vins exquis et généreux. + +Bientôt le baron de Gonesse se retira. Mademoiselle Lange resta seule +avec les deux convives, trop animée pour être le moins du monde inquiète +de l'effet qu'elle avait produit. + +Un second souper annoncé fut suivi d'un troisième, puis d'un quatrième; +au bout de quinze jours, Jeanne Vaubernier occupait définitivement un +des petits appartements de Versailles et avait une maison montée. + +Les relations du roi et de la séduisante courtisane devenaient +sérieuses. Toute la cour s'en émut; les histoires les plus étranges +circulèrent. Comme toujours en pareil cas, deux partis se formèrent, +l'un contre, l'autre pour la nouvelle favorite. À la tête du premier +était le duc de Choiseul; le duc d'Aiguillon fut le chef de l'autre. + +Le duc de Choiseul, en cette circonstance, se conduisit en politique +inhabile. Fort de l'amitié du roi, des services rendus, des secrets même +qu'il possédait, il crut pouvoir tenir tête à une maîtresse de naissance +obscure, sans influences apparentes, sans alliances. Il se flattait de +la renverser d'un souffle. Il devait bien cependant, lui, la créature de +madame de Pompadour, connaître la faiblesse du maître qu'il servait. +Peut-être fut-il poussé dans cette voie par madame de Grammont, qui, +après avoir essayé vainement de prendre d'assaut le coeur de Louis XV, +se voyait, à sa grande colère, préférer une fille qui longtemps avait +trôné dans les tripots. + +Plus habile ou mieux inspiré, le duc d'Aiguillon voulut être l'ami de la +favorite. Elle était sans expérience, il devint son guide, son confident +intime, mieux encore, dit la chronique scandaleuse. Mais il basa sur sa +faveur tous ses projets d'ambition, mais il en fit l'instrument de sa +politique. Elle devint entre ses mains un levier dont il se servait +pour renverser tous ses ennemis. + +Sûre de l'affection du roi, Marie-Jeanne n'était pourtant pas sans +inquiétudes. Elle s'était offerte sous le nom de comtesse Du Barry, +empruntant ainsi, sans façon, le nom et le titre du comte Jean. D'un +jour à l'autre on pouvait apprendre qu'elle n'était ni comtesse ni +mariée. Qu'adviendrait-il alors? Elle tremblait rien que d'y penser. Le +comte Jean l'eût bien épousée, mais il avait déjà une femme, et + + La bigamie est un cas pendable. + +La favorite, mieux servie par son audace que par la politique la plus +habile, aima mieux aller au-devant d'une explication qui devait tôt ou +tard avoir lieu; elle avoua tout au roi. + +La confession amusa prodigieusement Louis XV, mais il était formaliste, +il ne voulait pas s'écarter des usages reçus, il engagea vivement son +amie à trouver un mari le plus vite possible, à n'importe quel prix. + +C'était chose facile. Le comte Jean avait une nombreuse famille, il +pensa que ce rôle de mari de la maîtresse déclarée du roi conviendrait +admirablement à l'un de ses frères. Il écrivit donc à Toulouse, et ses +parents, jaloux de ne pas laisser échapper une pareille aubaine, +accoururent aussitôt. Cet expédient avait l'avantage de laisser à +mademoiselle Vaubernier le nom de Du Barry, sous lequel on commençait à +la connaître à Versailles. + +Le comte Guillaume du Barry fut l'heureux élu. Il épousa, le plus +secrètement possible, mademoiselle Marie-Jeanne Gomard-Vaubernier, à la +paroisse de Saint-Laurent, toucha la prime qui s'élevait à quelques +centaines de mille livres, et repartit aussitôt. + +Il laissait à Paris ses deux soeurs, mesdemoiselles Isabelle et Fanchon +du Barry, qui devinrent bientôt les commensales de la favorite. La +première avait été surnommée _Bischi_, on appelait familièrement l'autre +_Chon_. Ces deux sobriquets faisaient le bonheur du roi; il était +lui-même grand donneur de surnoms, et l'on sait qu'il avait baptisé ses +trois filles, mesdames Victoire, Adélaïde et Sophie, des noms de +_Loque_, _Chiffe_ et _Graille_. + +M. de Choiseul, de son côté, n'avait pas perdu son temps. Il avait mis +en campagne des agents habiles, et les aventures de Marie-Jeanne +Vaubernier, de mademoiselle Lançon et de la belle Lange, devenue depuis +comtesse du Barry, n'avaient pas tardé à être connues à la cour, +enjolivées et commentées. Ce fut à Versailles un haro universel; mais le +roi fit la sourde oreille, il ne voulait rien savoir. M. de Choiseul +songea alors à un autre moyen: nombre de poëtes et de beaux esprits +étaient admis dans ses salons, il eut recours à eux, espérant faire +tomber la favorite sous les épigrammes et les chansons. On ne pouvait +nommer madame Du Barry et le roi, on eut recours à des pseudonymes +bientôt connus de tout Paris. Louis XV était _monsieur Blaise_, la +favorite était _la belle Bourbonnaise_, et voici ce que l'on chantait en +plein Pont-Neuf, avec approbation de monsieur le lieutenant de police: + + La belle _Bourbonnaise_ + Arrivant à Paris, + La Bourbonnaise, + A gagné des louis, + Chez un marquis. + +À la ville comme à la cour, cette plate chanson avait un succès fou, +mais elle était loin d'atteindre le but que se proposait M. de Choiseul. +De ces chansons, le roi ne faisait que rire, et, pour bien montrer à son +ministre qu'il n'ignorait pas ses menées, et le peu de cas qu'il en +faisait, il prit la peine de fredonner devant lui, de sa voix fausse, +l'air de _la Bourbonnaise_. + +Les favoris du roi, ceux même qui avaient contribué à l'élévation de la +comtesse, ne se faisaient pas faute de l'éclairer sur ce qu'elle avait +été. + +--Cette chère comtesse, disait un jour le roi devant quelques +confidents, vraiment elle vaut de l'or. + +--Parbleu! Sire, répondit l'un d'eux, tout Paris le sait bien. + +Une autre fois Louis XV disait au duc d'Ayen: + +--Je sais bien que, dans le coeur de cette chère comtesse, je succède à +Radix de Sainte-Foix. + +--Absolument, Sire, avait répondu d'Ayen, comme vous succédez à +Pharamond. + +On pourrait à cela répondre que, sauf quelques rares exceptions, la +conduite des dames de la cour n'était guère plus édifiante que ne +l'avait été celle de Jeanne Vaubernier. + +Jusque-là, cependant, la position de la comtesse n'était rien moins que +régularisée; elle habitait le château de Versailles, mais elle logeait +dans les petits appartements; le roi la comblait de présents et soupait +presque tous les soirs avec elle, mais il venait incognito et n'amenait +avec lui que des intimes. Elle n'était d'aucune partie, d'aucune chasse, +et ne suivait même pas le roi dans ses fréquents voyages, soit à Marly, +soit à Choisy. + +Chaque jour, poussée par le comte Jean et le duc d'Aiguillon, madame Du +Barry demandait au roi, sinon de la déclarer, du moins de lui permettre +de l'accompagner lorsqu'il changeait de résidence. Après bien des +hésitations, le faible Louis XV consentit. C'était un premier pas de +fait. + +Les ennemis du duc de Choiseul, ceux qui voulaient absolument sa ruine +pour en profiter, pensèrent alors que l'instant était venu de faire +présenter la favorite. + +Présenter solennellement à Versailles, à la cour, Jeanne Vaubernier, +comtesse Du Barry, cette femme dont tout Paris chantait les scandaleuses +aventures, était une chose terriblement grave, c'était un bien audacieux +défi jeté à l'opinion. + +Les ducs de Soubise et de Richelieu se chargèrent de commencer +l'attaque. Aux premiers mots qu'ils hasardèrent à ce sujet, Louis XV +leur coupa la parole par un refus qui paraissait ne laisser aucun +espoir. Le duc d'Aiguillon revint à la charge, le roi ne dit ni oui ni +non. Un mot, un regard de la comtesse arrachèrent un consentement +timide, il est vrai, mais enfin c'était un consentement. + +Restait à trouver une marraine. Cette difficulté, qui dans le principe +n'en avait même pas semblé une, faillit faire manquer la présentation. +Impossible dans cette cour galante et dissolue de trouver une femme qui +voulût consentir à patronner la favorite. M. d'Aiguillon conjura +vainement sa femme de se charger de cette honteuse mission, madame +d'Aiguillon résista et se mit au lit, prétextant une maladie grave. +Madame de Mirepoix elle-même refusa. Des démarches près de quelques +grandes dames criblées de dettes, et qu'une somme considérable pouvait +tenter, n'amenèrent que des refus humiliants. C'était à se désespérer. + +C'est alors que le comte Jean se mit à son tour en campagne. Où les +autres avaient échoué, il réussit. Il découvrit une vieille grande dame +qui traînait dans une misère mal supportée un des beaux noms de France, +la comtesse de Béarn. Elle consentit à patronner la favorite moyennant +cent mille livres, trente mille francs pour les frais, et un régiment +pour son frère. + +Il ne restait plus qu'à fixer le jour de la présentation. Ceci regardait +le roi, il s'exécuta de bonne grâce, et le 21 août 1770, à son petit +coucher, il annonça que, le lendemain, il y aurait dans la grande +galerie des glaces présentation de dames; il prononça les paroles de la +formule: + +--Nous avons permis à madame de Béarn de nous présenter la comtesse Du +Barry. + +Il se fit, à cette déclaration du maître, un certain murmure +d'étonnement. Les courtisans s'entre-regardaient d'un air surpris, comme +des gens qui en croient à peine leurs oreilles. Une heure après, toute +la cour savait la grande nouvelle. + +La présentation décidée, annoncée par le roi, une espérance restait +encore aux amis du duc de Choiseul. Ils comptaient constater et publier +les façons vulgaires, les hérésies de langage, les gaucheries de cette +_fille de rien_, jetée tout à coup à la cour devant la plus merveilleuse +société de l'Europe, au milieu de tous les gentilshommes persiffleurs, +de ces grandes dames insolentes et railleuses. On comptait bien rire des +révérences de _la belle Bourbonnaise, la servante de Blaise_; elle se +troublerait sans doute, il y aurait esclandre, et jamais elle n'oserait +se représenter à la cour. Les pamphlets et les chansons avaient si bien +préparé les esprits, on avait tant calomnié cette femme, éblouissante de +beauté, que tout le monde était convaincu que le jour de son triomphe +serait aussi celui de sa chute, et quelle chute! honteuse, grotesque, en +présence de toute la cour. + +Le soir du 22 avril, tout était en émoi au château de Versailles. On +attendait avec une fiévreuse impatience l'heure de la présentation. +Cette heure déjà était passée, les groupes étaient nombreux et animés. +Le roi était inquiet, distrait; il causait avec le duc de Richelieu et +le prince de Soubise, et à chaque instant tournait les yeux vers la +porte. Les amis du duc de Choiseul affirmaient que la présentation +n'aurait pas lieu, on n'oserait pas; l'énormité de cette action avait +enfin épouvanté le roi. + +Au milieu des conjectures les plus vives, de l'impatience la plus +haletante, la porte s'ouvrit, et un huissier de la chambre annonça: + +--Madame la comtesse de Béarn, madame la comtesse Du Barry. + +Éblouissante de beauté, rayonnante de grâce, la favorite entra donnant +la main à sa marraine. L'impression fut immense. Les plus méchants +complots étaient déjoués; la comtesse Du Barry n'avait pas fait dix pas, +que déjà son succès était assuré. + +Tous les regards chargés de haine furent pour la vieille comtesse, qui +se sentait faiblir. La honte montait par bouffées à son visage, on la +voyait rougir sous le fard. + +La favorite cependant s'avança vers le roi, dont la figure rayonnait +d'enthousiasme et de plaisir. Il ne la laissa pas s'agenouiller, selon +l'usage, devant lui; lui prenant les mains, il la releva. + +--Les Grâces, dit-il, ne s'inclinent devant personne. + +Ces mots de Louis XV furent entendus, et presque tous les ennemis de la +comtesse se changèrent en serviles courtisans. + +Le soir même il y eut cercle chez elle, et au nombre de ses adulateurs +elle put compter avec orgueil un prince du sang, le comte de la Marche, +cadet des Conti. + +Le crédit de madame Du Barry fut bientôt aussi grand que l'avait été +celui de la marquise de Pompadour. La comtesse n'était pas méchante, +c'était même ce qu'on est convenu d'appeler une bonne fille, mais elle +se devait à ceux qui avaient favorisé son élévation, elle était un +instrument entre leurs mains. Ses conseillers étaient le duc +d'Aiguillon, le chancelier Maupeou et l'abbé Terray; tous les trois +voulaient le renversement du ministère Choiseul. + +Depuis longtemps le duc d'Aiguillon était l'ami de la belle comtesse, le +chancelier se disait son cousin; quant à l'abbé, le dernier venu de ce +triumvirat qui aspirait à gouverner la France, elle n'avait rien à lui +refuser: n'ouvrait-il pas pour elle le trésor du roi, n'acquittait-il +pas les bons à vue signés par la favorite avec plus d'exactitude que +ceux qui portaient le nom de Louis? + +Le salon de la comtesse était le centre des intrigues du parti opposé à +M. de Choiseul. Mais le roi venait dans ce salon. Louis XV était +follement épris de sa nouvelle maîtresse. Son sans-gêne, son cynisme, +ses audacieuses reparties le divertissaient infiniment. Le vieux +monarque se plaisait dans la société des belles soeurs de la favorite, +_Bischi_ et la _petite Chon_; les grossièretés et les jurons de Jean du +Barry, qu'il appelait _frérot_, l'amusaient et le faisaient rire. Il +retrouvait dans ce salon toutes ses anciennes habitudes, et jusqu'à la +maréchale de Mirepoix, la compagne assidue autrefois de la marquise de +Pompadour. + +De tous côtés on lui demandait le renvoi du duc de Choiseul. Entrait-il +chez la favorite, il la trouvait assise dans une chaise longue, faisant +sauter une orange de chaque main. + +--Que faites-vous, comtesse? + +--Vous le voyez, Sire. + +Et l'étourdie continuait à faire sauter les oranges en disant: + +--Saute, Choiseul! saute, Praslin! saute, Choiseul! + +Le roi ne pouvait s'empêcher de rire, mais il tenait à son ministre. + +--Le pauvre duc de Choiseul, disait-il, ne saurait tarder à être +renversé, je suis le seul ici à vouloir le maintenir. + +Mais madame Du Barry, malgré toute son influence, ne pouvait ramener à +elle les femmes de la cour. Les grandes dames, chose incroyable, +résistaient au maître, et plusieurs osèrent lui témoigner publiquement +leur mépris. + +Un jour, à Marly, la favorite était allée s'asseoir à une place vide +près de la princesse de Guéménée. La princesse se leva aussitôt, et d'un +air de dégoût: + +--Fi! l'horreur! dit-elle, assez haut pour être entendue. + +Une heure après, madame de Guéménée recevait l'ordre de quitter Marly +sur-le-champ. + +Ces symptômes de faveur n'éclairaient pas le parti de M. de Choiseul. Le +ministre se croyait inattaquable. En ce moment il négociait le mariage +du Dauphin avec une archiduchesse d'Autriche; il savait que tant que +l'union ne serait pas conclue il était indispensable, et pour l'avenir +il comptait sur l'influence de la future Dauphine. C'est donc de son +salon que partaient toutes les épigrammes, les chansons, les épîtres, +les nouvelles à la main destinées à battre en brèche le crédit de la +favorite. Le roi, comme de juste, n'était pas épargné; quelques-unes de +ces pièces légères étaient d'un goût douteux ou même tristement +ordurières: + + France, tel est ton destin, + D'être soumise à la femelle: + Ton salut vint de la pucelle, + Tu périras par la catin. + +D'autres au contraire étaient ravissantes de grâce et d'esprit, telle +l'_épître à Margot_, attribuée tour à tour à Boufflers et à Dorat, et +reniée également par tous les deux. + + Pourquoi craindrai-je de le dire! + C'est Margot qui fixe mon goût; + Oui, Margot, cela vous fait rire; + Que fait le nom? la chose est tout. + Je sais que son humble naissance + N'offre pas à l'orgueil flatté + La chimérique jouissance + Dont s'enivre la vanité, + + * * * * * + + Mais Margot a de si beaux yeux + Qu'un seul de ses regards vaut mieux + Que fortune, esprit et naissance. + +À l'instigation de M. de Choiseul, son ami Voltaire s'était mis de la +partie; il faisait pleuvoir sur la comtesse Du Barry une grêle de fines +épigrammes. On faisait même courir sous son nom un conte bêtement +ordurier intitulé _La cour du roi Pétaud_: + + Il vous souvient encor de cette tour de Nesles, + Mintiville, Lymail, Rouxchâteau, Papomdour + (_Vintimille, Mailly, Châteauroux, Pompadour_), + Dans cette foule enfin de peut être cent belles + Qu'il honora de son amour + Pour choisir celle qu'à la cour + On soutenait n'avoir jamais été cruelle. + La bonne pâte de femelle, + Combien d'heureux fit-elle, dans ses bras! + Qui, dans Paris, ne connut ses appas? + Du laquais au marquis, chacune se souvient d'elle. + +Certes, jamais Voltaire n'a écrit cette niaise platitude, mais enfin on +le comptait au nombre des ennemis de la comtesse, mal renseigné qu'il +était par ceux qui voulaient la chute de la favorite. + +Madame Du Barry eut peur du patriarche de Ferney, et, sans en rien dire +au roi, elle fit faire quelques démarches près de lui par son grand ami +et admirateur Richelieu. + +Éclairé sur la puissance de madame Du Barry, Voltaire, qui toute sa vie +joua en toutes circonstances un double jeu, fut épouvanté de +l'imprudence que, conseillé par les Choiseul, il avait été sur le point +de commettre, et le duc d'Aiguillon fut chargé de le réconcilier avec la +favorite. + +La comtesse Du Barry soutenait alors le chancelier Maupeou dans sa lutte +contre les Parlements. Les attaques du chancelier pouvaient tourner +contre lui, le faible Louis XV pouvait, en un jour d'ennui, donner +raison à ceux qu'il appelait les _robes noires_; mais le ministre avait +pour lui la favorite, elle avait fait placer dans sa chambre un +magnifique portrait de Charles Ier, peint par Van-Dick, et souvent +elle le montrait au roi en lui disant: + +--Les Parlements, Sire, nous traiteront comme ils ont traité Charles +Ier. + +La victoire resta au chancelier, mais il souleva contre lui +l'indignation générale. À Paris, on récitait ce _Pater noster_ d'un +nouveau genre: + +«Notre père qui êtes à Versailles, que votre nom soit glorifié. Votre +règne est ébranlé; votre volonté n'est pas plus faite dans le ciel que +sur la terre. Rendez-nous notre pain quotidien que vous nous avez ôté; +pardonnez à vos Parlements qui ont soutenu vos intérêts comme vous +pardonnez à vos ministres qui les ont vendus. Ne succombez plus aux +tentations de la Du Barry, mais délivrez-nous de ce diable de +chancelier. Ainsi soit-il.» + +À Versailles, on faisait courir les plus atroces épigrammes. + +Le chancelier riait de tous ces clabaudages, le roi le proclamait «le +plus ferme et le plus intègre des ministres.» Il était sûr de l'appui de +la favorite, il était certain qu'au premier jour son ennemi Choiseul +serait renversé; il le fut en effet, au grand triomphe des amis de +madame Du Barry. + +--C'est le règne de Cotillon III qui commence! s'était écrié le roi de +Prusse. + +Débarrassé du duc de Choiseul, Louis XV n'eut plus de querelles, plus de +luttes à soutenir. «Les ministres s'entendent comme larrons en foire, +écrivait un bel esprit de l'époque, et la guenon (le mot n'est pas poli) +qui nous gouverne s'entend avec eux.» Le roi laissait agir ses +ministres. + +--Ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront, disait-il en riant, je m'en +lave les mains. + +Le vieux roi avait en effet «renoncé à toute fausse honte.» Il +délaissait complétement la cour pour vivre près de la favorite. Il +voyait rarement le Dauphin et la Dauphine; plus rarement ses filles. +Déjà l'une d'elles, Madame Victoire, navrée des désordres qui +flétrissaient la vieillesse de son père, avait pris le parti de se +retirer dans un couvent. + +--En voilà une, disait le duc de Richelieu, qui veut gagner le paradis +uniquement pour ne pas être avec sa famille durant toute l'éternité. + +Madame Du Barry accompagnait le roi partout, elle était de toutes les +chasses, de tous les voyages. Elle-même dressait les listes +d'invitation. + +Docile aux conseils des vieux courtisans qui depuis longtemps +connaissaient les goûts et les habitudes de Louis XV, elle ne recevait +que les anciens compagnons du roi; les femmes admises devaient être +jolies ou l'avoir été, elles devaient surtout entendre admirablement la +plaisanterie. Le temps était passé des conversations finement +spirituelles des soupers de la marquise de Pompadour; il fallait du gros +sel pour réveiller le vieux monarque, et la favorite lui en servait à +pleines mains. + +Mais c'est à Luciennes surtout, dans le ravissant pavillon qu'elle avait +fait bâtir, que madame Du Barry aimait à recevoir Louis XV. + +Rien de merveilleux comme cette habitation, véritable bonbonnière +d'écaille et de marbre, bâtie sur les hauteurs des bois de Luciennes ou +de Louveciennes, au milieu d'un paysage digne de Paul Potter ou de +Claude Lorrain. Là, les eaux coulent à pleines cascades, et de beaux +bouquets d'arbres se mirent dans des lacs d'eaux vives. + +Louis XV avait d'abord voulu donner à la comtesse le grand pavillon de +Luciennes, construit par le duc de Penthièvre, mais elle l'avait trouvé +trop vaste encore pour ses goûts simples et familiers. + +Avec la permission du roi, elle fit élever, à quelque distance, une +toute petite maison, palais en miniature, bien commode, bien élégante. +Tout autour on dessina de charmants jardins, fouillis de fleurs au +milieu d'admirables pelouses. La terrasse avait un immense horizon, et à +perte de vue s'étendaient des allées de tilleuls. De ce petit pavillon +de Luciennes, elle fit un paradis. + +Là, tout était disposé pour recevoir le roi. Les pièces étaient petites, +mais commodes; les domestiques étaient peu nombreux, mais choisis avec +soin, fidèles, éprouvés, discrets, et d'un inaltérable respect. + +La comtesse avait toujours près d'elle ses deux belles-soeurs, Chon et +Bischi, ses conseils dans les petites occasions, ses confidentes +intimes; leur propre intérêt les faisait dévouées. + +Puis, pour animer cet intérieur, pour faire cette solitude bruyante, il +y avait des oiseaux de toutes les couleurs dans des volières de +filigrane d'or, une perruche aux couleurs de feu, un singe du Brésil, et +enfin une petite épagneule blanche, avec des marques de feu, méchante +comme un petit démon, et qui mordait tout le monde, excepté le roi +qu'elle aimait beaucoup. + +Comme les châtelaines du moyen âge, la favorite avait un page noir, +Zamore, enlacé de bracelets et de colliers de verroterie; il marchait +devant elle, et portait son parasol, comme dans les romans de +chevalerie. + +Le négrillon, lui, ne respectait personne, pas même le roi; il enlevait +la perruque du chancelier, et faisait cent autres malices. Un jour Louis +XV trouva plaisant de faire de Zamore un gouverneur de résidence royale, +et la chancellerie expédia un brevet scellé par le chancelier, qui +nommait ce sapajou gouverneur du château de Luciennes, aux appointements +de deux cents louis. + +Les ministres venaient travailler et tenaient conseil à Luciennes, +madame Du Barry présidait. On agitait en riant les questions les plus +sérieuses. Pour Louis XV un bon mot valait mieux qu'une bonne raison; il +disait toujours oui. Lorsque la chose semblait trop grave, et que le roi +se sentait embarrassé, il prenait l'avis de Chon. Mieux eût valu tirer +à pile ou face. + +Lorsque la conversation se ralentissait, que l'on était à bout de bons +mots et de mauvaises épigrammes, que l'on avait ri du pamphlet de la +veille et chansonné le Parlement, on lisait les lettres décachetées à la +poste, on parcourait les rapports de la police. + +La lecture de toutes ces turpitudes terminée, on allait faire une +promenade dans les jardins, puis l'on soupait. C'était l'heure heureuse +du roi. Les propos à ces soupers était d'une liberté telle, que la +maréchale de Mirepoix en rougissait; mais la favorite le voulait ainsi, +certaine par là de plaire à son amant. Le nombre des convives était +beaucoup plus restreint que du temps de la marquise de Pompadour; le roi +admettait à sa table six ou huit personnes, dix au plus, et encore +très-rarement. + +Parfois Louis XV se mêlait de faire la cuisine; il y avait des +prétentions. Les convives devaient se résigner, ces jours-là, à manger, +en dissimulant de leur mieux une grimace, des beignets plus lourds que +du plomb, ou des omelettes brûlées. + +Louis XV ne souhaitait qu'une chose, oublier sa royauté. + +La favorite faisait tous ses efforts pour que ce voeu fût exaucé. À la +façon dont il était traité dans l'intimité, entre Chon et Bischi, il ne +tenait qu'au vieux monarque de se croire le plus humble de ses sujets. +Il n'était plus le roi, il était M. La France, ou même La France, tout +court. La comtesse, pour flatter ses goûts, redevenait la petite Lange, +et retrouvait l'effronterie de manières et le cynisme de langage de ses +jeunes années, de ce temps où, du salon des demoiselles Verrières, elle +passait au tripot du comte Jean. Le roi aimait fort à préparer lui-même +son café, et si, distrait par Chon ou par Zamore, il laissait la +liqueur se répandre sur la table, la comtesse lui criait en lui jetant +sa pantoufle à la tête: + +--Eh! La France! ton café f...iche le camp! + +Au contraire de toutes les favorites, madame Du Barry, c'est une justice +à lui rendre, n'était ni avide ni intéressée. La fragilité de son +pouvoir ne l'épouvantait nullement, et jamais elle ne s'inquiéta de +l'avenir. Elle pillait le trésor, mais elle ne pillait pas pour son +propre compte. Ne lui fallait-il pas enrichir tous ceux qui +l'entouraient, parents, amis, flatteurs? elle s'exécutait de bonne +grâce. Il lui en coûtait si peu. Les acquits au comptant payaient tout, +et l'abbé Terray semblait n'être véritablement que le trésorier de la +favorite. + +Depuis longtemps elle avait assuré au vicomte Adolphe du Barry une +position magnifique. Doté richement, il avait épousé une fille de grande +maison, fort pauvre il est vrai, mais dont le roi avait fait un +excellent parti. + +Le mari pour rire de la favorite dépensait annuellement des sommes +considérables; mais il lui fallait bien chercher des consolations. Chon +et Bischi avaient une fortune indépendante. La maréchale de Mirepoix ne +donnait pas son amitié. Enfin, il y avait le comte Jean, de force à +absorber tout seul les revenus de l'État. + +De tout cela le roi s'inquiétait fort peu. Le trône s'en allait à +vau-l'eau, sans que personne parût en prendre souci. Chaque ministre +était maître absolu dans son département, à la condition d'obéir aux +fantaisies de la comtesse. + +Le chancelier Maupeou entre un matin chez madame Du Barry; la veille, il +avait pris une mesure d'une certaine gravité. + +--Eh bien! monsieur le chancelier, demanda la comtesse, que dit-on dans +le public de votre décision? + +--Ma foi! ma cousine, répond Maupeou, je n'en sais rien, mais je m'en +f...iche. + +La favorite part d'un éclat de rire. Le roi survient. + +--On est bien gai, ce me semble, ici, dit-il; de quoi rit-on si fort? + +--Sire, je demandais au chancelier ce que l'on pense de ses mesures, il +m'a répondu qu'il s'en f...ichait. + +--Vraiment, comtesse. + +--Oui, Sire, et je partage son opinion, je m'en f...iche. + +--En ce cas, reprend le roi, riant aussi, nous sommes trois qui nous en +f...ichons. + +Parfois, cependant, les murmures du parti du Dauphin arrivaient jusqu'au +roi. Ces jours-là, il était de mauvaise humeur; la comtesse mettait tout +sur le compte de M. de Choiseul, exilé à Chanteloup. Des pamphlets qui +continuaient à pleuvoir, on ne faisait que rire, même lorsqu'ils étaient +encore plus outrageants que celui-ci, longtemps attribué au comte Jean. + + Drôlesse, + Où prends-tu donc ta fierté? + Princesse, + D'où te vient ta dignité? + Si jamais ton teint se fane ou se pelle, + Au train + De catin + Le public te rappelle. + Drôlesse, + Où prends-tu ta fierté? + Princesse, + D'où te vient ta dignité? + Lorsque tu vivais de la messe + De ton père Gomard, + Que la Romson volait la graisse + Pour joindre à ton morceau de lard, + Tu n'étais pas si fière, + Et n'en valais que mieux. + Baisse ta tête altière, + Au moins devant mes yeux; + Écoute-moi, rentre en toi-même, + Pour éviter de plus grands maux, + Permets à qui t'aime + De t'offrir encor des sabots. + +Mais la bonté de la comtesse fut toujours extrême envers ces mêmes +Choiseul qui l'attaquaient si cruellement. Elle aimait à les railler, +elle ne voulut pas les persécuter; et cependant leur sort était entre +ses mains. Plus d'une fois Louis XV, en parlant de son ancien ministre, +avait dit: + +--Cet homme-là devrait être à la Bastille. + +Mais toujours la favorite avait désarmé Louis XV; elle le désarmait par +un bon mot, par une plaisanterie. + +Véritablement, elle était le type de _la bonne fille_: folle, +insouciante, crédule même, jamais elle n'abusa de son pouvoir pour faire +du mal; toutes les fautes qu'on lui impute doivent retomber sur les gens +qui l'entouraient. + +Sous son _règne_, il est vrai, on fit un épouvantable abus des lettres +de cachet, mais il faut s'en prendre au duc de La Vrillière, dont la +maîtresse en faisait publiquement commerce: pour cinquante louis, on +faisait mettre un homme en prison. La favorite ne trempait aucunement +dans toutes ces infamies: plusieurs fois même elle usa de son influence +pour rendre à la liberté des malheureux injustement détenus. + +Elle avait d'ailleurs bien autre chose à faire; les amours la +préoccupaient beaucoup plus que la politique, dont elle ne se mêlait +que pour obéir à ses amis. Louis XV, en effet, ne régna jamais seul sur +le coeur de la belle comtesse, il lui fallait plus d'un amant, et nombre +de simples gentilshommes furent tout aussi heureux que le roi de France. + +Le comte de Cossé-Brissac fut son plus grand, son plus durable amour. +Jeune, élégant, chevaleresque, il était fait pour plaire à toutes les +femmes, elle ne put le voir sans l'aimer. Pour la comtesse Du Barry, M. +de Brissac délaissa une femme jeune et charmante, qu'il avait épousée +depuis peu; il était fou de la belle favorite, et telle était +l'imprudence des deux amants, que plusieurs fois ils faillirent être +surpris par le roi. + +Tous les amis de la comtesse connaissaient cette intrigue, mais ils la +cachaient avec un soin extrême; sa fortune était la leur, et une +indiscrétion pouvait tout renverser. Madame de Cossé elle-même apprit un +jour les relations de son mari et de la favorite; elle surprit une +lettre, une lettre qui ne laissait aucun doute; elle pouvait se venger, +elle ne le fit pas, pensant qu'à force de résignation elle ramènerait +son mari: elle réussit à demi. + +Madame Du Barry était alors au plus haut degré de la faveur; ses amis +rêvèrent pour elle la destinée de madame de Maintenon, épousée +secrètement par Louis XIV. C'était s'assurer contre toutes les chances. +La favorite adopta cette idée avec empressement, et bientôt les +démarches commencèrent. + +Madame du Barry femme du roi de France, c'était une grosse affaire à +traiter, et cependant, du premier coup, les obstacles qui avaient semblé +les plus terribles furent levés. Mesdames, filles du roi, donnaient leur +assentiment. Pieuses, aimantes, les filles de Louis XV tremblaient pour +le salut de leur père; ne pouvant le détacher d'une maîtresse aimée, +elles trouvèrent bon de légitimer la passion du vieux monarque, et de +faire ainsi cesser le scandale. On se souciait peu de l'opposition du +Dauphin. Depuis longtemps, le roi savait les dispositions hostiles de +son petit-fils: un jour que la vicomtesse Adolphe du Barry lui avait été +présentée, il s'était détourné avec mépris et n'avait pas daigné +répondre. On pensa qu'on pouvait passer outre. Tiraillé de tous côtés, +Louis XV donna son consentement; il promit même à la comtesse de la +nommer, à cette occasion, duchesse de Roquelaure. + +Une union morganatique fut donc résolue, et le cardinal de Bernis fut +chargé de poursuivre secrètement à Rome la nullité du mariage de la +favorite avec le comte Guillaume du Barry. + +Déjà, comme pour donner l'exemple et préparer les esprits, le duc +d'Orléans avait, depuis peu, épousé en secret madame de Montesson, sa +maîtresse. Madame Du Barry avait favorisé ce mariage de tout son +pouvoir, elle devait même obtenir de le faire déclarer; le duc +d'Orléans, qui savait son influence, avait pour cela sollicité son +appui. + +--Épousez toujours, mon gros père, avait-elle répondu, après nous +verrons. J'y suis, comme vous le savez, fort intéressée moi-même. + +Cependant l'inexplicable mélancolie du roi gagnait de jour en jour; son +front se faisait plus sombre, l'ennui l'enveloppait. Vainement, pour le +distraire, la comtesse redoublait d'enjoûment, de gaîté, de licence; +vainement, pour chasser ses noires idées, elle se prêtait à ses +infidélités passagères et peuplait le Parc-aux-Cerfs de fraîches et +charmantes jeunes filles: rien ne pouvait plus émouvoir cette âme +rassasiée. + +Bientôt, à cette tristesse incessante, vinrent se mêler des +pressentiments de mort. Un soir, à un souper chez la favorite, Louis XV +vit tout à coup pâlir, puis chanceler un de ses vieux compagnons, le +marquis de Chauvelin. + +--Qu'avez-vous, Chauvelin? vous trouvez-vous mal? s'écria-t-il. + +On s'empressa autour du marquis, affaissé sur lui-même; il était mort. + +Cette foudroyante destruction épouvanta le roi. Il se leva de table sans +mot dire et se retira dans son appartement. + +--C'est un avertissement du ciel! disait-il à ceux qui l'entouraient. + +On était alors en carême: les sermons prêchés par l'évêque de Sénés +firent une impression profonde sur le coeur du roi. L'évêque ne +ménageait pas les vices des grands. Le jour du jeudi-saint, le sermon du +ministre de l'Évangile fut d'une «audace inouïe.» En traits hardis, il +peignit la misère des peuples et flétrit les désordres de la cour, dont +le roi était le premier complice et le plus coupable. + +--Écoutez-moi bien, s'écria-t-il, et repentez-vous. Encore quarante +jours, et Ninive sera détruite!... + +À ces mots, le vieux monarque frissonna; il lui sembla qu'il venait +d'entendre son arrêt, et, loin de punir ce que les courtisans appelaient +«l'insolence de ce prêtre,» il récompensa l'homme qui avait osé lui +faire entendre des paroles de vérité. + +De ce jour, il devint plus exact à ses prières; il restait seul enfermé +dans ses appartements, et rendait de fréquentes visites à madame Louise, +cette pieuse princesse qui, retirée à Saint-Denis, priait avec ferveur +pour la conversion et le salut de son père. + +Ces symptômes alarmèrent la favorite et ceux de ses amis qui +exploitaient son crédit. On tint conseil chez elle, et il fut décidé +qu'à tout prix on essaierait de distraire le roi et de ranimer son goût +pour le plaisir. + +Le comte Jean proposa un voyage à Trianon. Là, il amènerait une jeune +fille d'une rare beauté qu'il avait rencontrée; ses charmes naissants +réveilleraient les sens blasés du roi et feraient diversion aux lugubres +pensées qui assiégeaient son âme. + +À l'unanimité, on adopta les propositions du comte Jean, le voyage à +Trianon fut résolu, la jeune fille amenée. + +C'était le 5 mai 1774; les invités étaient les convives habituels du +roi: le prince de Soubise, les ducs d'Aiguillon, d'Ayen et de Duras; +mesdames de Mirepoix, de Forcalquier, de Flammarens. + +Le souper fut d'une gaîté folle; jamais le roi n'avait paru de meilleure +humeur; il cherchait à s'étourdir, les convives l'y aidaient à qui mieux +mieux. L'aï bientôt exalta toutes les têtes, on porta des toasts, on +chanta: les propos les plus lestes, les anecdotes les plus scabreuses, +les mots les plus déshabillés éclataient de tous côtés; la licence, +cette nuit-là, fut sans bornes. À deux heures, le roi se retira dans +l'appartement où l'attendait la jeune fille; il l'avait vue et l'avait +trouvée charmante; les convives, rassurés sur l'avenir, se couchèrent +donc en attendant le jour. + +Triste fut le réveil de cette nuit si folle. De grand matin, on vint +annoncer à madame Du Barry que le roi était souffrant. Vite, elle courut +aux appartements. Le roi était couché, il avait la tête fort lourde, +tout le corps endolori. + +--Ah! comtesse, lui dit-il, ne m'en veuillez pas de mon infidélité; je +suis, vous le voyez, bien puni. + +--Ce ne sera rien, répondit-elle; Votre Majesté va dormir, et dans +quelques heures il n'y paraîtra plus. + +Mais vainement elle cherchait à tromper le roi, à se tromper elle-même; +le 10 mai 1774, à trois heures et quelques minutes, le premier médecin +s'aperçut que Louis venait de rendre le dernier soupir; il interrogea le +coeur, plaça une glace devant la bouche du roi, et, après une minute +environ, il se retourna vers les assistants, et prononça les paroles +sacramentelles: Le roi est mort, vive le roi!... + +Madame Du Barry savait depuis deux heures à peine l'écroulement de sa +fortune, lorsqu'elle vit paraître le duc de la Vrillière. Il lui +apportait une lettre de cachet écrite en entier de la main du nouveau +roi. + +«Madame Du Barry, pour des raisons à moi connues, qui tiennent à la +tranquillité de mon royaume et à la nécessité de ne point permettre la +divulgation du secret de l'État qui vous a été confié, je vous fais +cette lettre pour que vous ayez à vous rendre à Pont-aux-Dames sans +retard, seule, avec une femme pour vous servir, et sous la conduite du +sieur Hamont, l'un de nos exempts. Cette mesure ne doit pas vous être +désagréable: elle aura un terme prochain.» + +--Un beau fichu commencement de règne! s'écria la comtesse, quand elle +eut pris connaissance de cette lettre. Je vais obéir, monsieur, dit-elle +au duc de la Vrillière. + +La route fut triste jusqu'à Pont-aux-Dames, et cependant la comtesse +montra beaucoup de fermeté et de résignation. + +Prévenues de l'arrivée de la favorite du feu roi, les bonnes religieuses +l'attendaient avec une impatience mêlée de curiosité. De monstrueux +récits étaient venus jusqu'à elles, et lorsqu'elles accoururent pour +l'accueillir, elles furent étonnées de trouver tant de grâces unies à +une si parfaite modestie. + +Une nouvelle existence commençait pour madame Du Barry; elle eut le bon +esprit de se plier sans murmure à sa fortune présente, et d'oublier sa +puissance passée. Elle n'était pas riche, son insouciance pour l'avenir +avait toujours été grande, jamais elle n'avait rien demandé. Ses +diamants, son hôtel à Versailles, son pavillon de Luciennes formaient +toute sa fortune. C'était de quoi vivre modestement et simplement: elle +s'y résigna de la meilleure grâce du monde. + +Les religieuses de l'abbaye l'avaient prise en amitié, elle-même se +plaisait à ce tranquille bonheur du monastère; un instant elle eut la +pensée d'y finir ses jours; elle pouvait y jouer le rôle de madame de +Maintenon à Saint-Cyr. Le souvenir de ses amis l'arrêta. + +Bientôt elle obtint du roi la permission de quitter Pont-aux-Dames. Elle +venait de vendre au comte de Provence son hôtel de Versailles, elle en +consacra le prix à l'achat de la terre de Saint-Vrain, près de Chartres, +et s'y retira. À Saint-Vrain, entourée de sa famille, elle reçut tous +ses amis d'autrefois, Soubise, Richelieu, le duc et la duchesse +d'Aiguillon, et le comte de Cossé-Brissac, qui, fidèle dans la disgrâce, +voulut partager son exil. Plusieurs fois déjà, déguisé en paysan, il +était allé la consoler à l'abbaye de Pont-aux-Dames. + +Les faiseurs de libelles ne furent point désarmés par la chute de la +favorite; puissante, ils l'avaient accablée, ils la poursuivirent dans +l'exil, et un matin ces vers ignobles lui étaient parvenus jusque dans +sa chambre du monastère de Pont-aux-Dames: + + Les ponts ont fait époque dans ma vie, + Dit Lange en pleurs dans sa cellule en Brie; + Fille d'un moine et de Manon Giroux, + J'ai pris naissance au coin du Pont-aux-Choux; + À peine a lui l'aurore de mes charmes, + Que le Pont-Neuf vit mes premières armes. + Au Pont-au-Change, à plaisir je fêtais + Le tiers, le quart, bourgeois, nobles, laquais. + L'art libertin de rallumer les flammes, + Au Pont-Royal me mit le sceptre en main. + Un si haut fait m'amène au Pont-aux-Dames, + Où j'ai bien peur de finir mon destin. + +L'exil de madame Du Barry à Saint-Vrain fut de courte durée. Elle eut +recours à la générosité de la reine Marie-Antoinette: bientôt elle reçut +une réponse conforme à ses désirs, et toute joyeuse elle revint +s'établir à Luciennes. + +Cependant des nuages sanglants grossissaient à l'horizon; les jours +sombres étaient venus pour Versailles. + +Madame Du Barry, qui avait conçu pour la famille royale un attachement +profond et respectueux, ne songea qu'à tirer parti de sa position pour +lui être utile. Déjà, dans la triste affaire du collier, elle avait pu +donner à Marie-Antoinette la mesure de son dévoûment. Sacrifiant, sans +hésiter, sa vieille amitié pour le cardinal de Rohan, elle avait de +toutes ses forces défendu l'honneur de la reine. + +Chaque jour amena désormais à madame Du Barry un nouveau malheur. Des +escrocs, aussi habiles qu'audacieux, lui arrachèrent des sommes +considérables; ses diamants, sa seule ressource, lui furent volés; enfin +le séjour de Luciennes lui fut rendu insupportable par Zamore. Ce noir +ingrat, qu'elle avait comblé de ses bienfaits, était devenu l'orateur le +plus ardent du club de Luciennes, et chaque jour il déclamait contre sa +maîtresse, qui n'osait pas le chasser. + +Mais une douleur plus grande lui était réservée; le 4 septembre 1792, +des clameurs menaçantes s'élevèrent autour du château, un groupe +d'hommes armés pénétra dans le vestibule; l'un d'eux, au bout d'une +pique, portait une tête affreusement sanglante. Cette tête était celle +de Brissac, «tué en faisant son devoir.» Au bruit, la comtesse était +accourue. Alors, un des hommes saisit la tête, et l'envoyant rouler aux +pieds de madame Du Barry: + +--Tiens, s'écria-t-il, voilà la tête de ton amant! + +Reçue plusieurs fois à Trianon par la reine, madame Du Barry s'était +chargée de suivre à Londres les négociations secrètes commencées par la +cour avec le comité d'émigration. Sous prétexte de rechercher les +voleurs de ses diamants, elle fit successivement plusieurs voyages en +Angleterre. Le 14 décembre 1792, au moment du procès du roi, elle quitta +Paris une fois encore avec un passeport du district de Versailles. + +À Londres, elle apprit la terrible catastrophe du 21 janvier 1793, la +mort de Louis XVI. Sans doute, à ce moment, elle se souvint de ce +portrait de Charles Ier qu'elle avait autrefois fait placer dans sa +chambre, pour le montrer à Louis XV. + +Tous les amis de la comtesse lui conseillaient de rester en Angleterre; +elle ne voulut rien entendre, elle osa revenir en France. Mais la colère +du peuple devait atteindre tout ce qui, de près ou de loin, avait tenu à +la monarchie; la favorite de Louis XV ne pouvait être oubliée. + +Le 3 juillet 1793, un arrêté du comité de sûreté générale ordonna +l'arrestation de la ci-devant comtesse Du Barry. + +Louis XVI innocent expiait les crimes pompeux de Louis XIV et les +turpitudes de Louis XV; en la pauvre Du Barry, une _fille_ égarée sur le +trône de France, on frappa toutes les favorites qui depuis tant de +siècles avaient pris à tâche de ruiner la France; elle fut la victime +expiatoire des Diane de Poitiers, des Montespan et des Pompadour. + +Elle ne tarda pas à comparaître devant le tribunal révolutionnaire, et, +à l'unanimité, la _courtisane de Capet XV_ fut condamnée à la peine de +mort. + +Le lendemain, 9 décembre 1793, on vint tirer la comtesse de la prison +pour la conduire à l'échafaud. + +À ce moment suprême, tout son courage l'abandonna. Elle poussa un grand +cri, et s'affaissa sur elle-même. On fut obligé de la porter. Pâle, +défaite, elle gisait inanimée sur le devant de la charrette fatale. Ses +sanglots et ses gémissements ne cessèrent pas tant que dura le funèbre +trajet. Lorsque, arrivée à la place de la Révolution, on la porta sur la +terrible machine, les forces lui revinrent; elle se débattait aux mains +de ceux qui la soutenaient; d'une voix déchirante elle criait à la +multitude: «Bon peuple! au secours, délivre-moi, je suis innocente[41]!» + +[Note 41: _Histoire-musée de la République Française_, par Augustin +Challamel, t. II, p. 14.] + +Tandis qu'on la liait, elle tournait vers le bourreau ses yeux noyés de +larmes. + +--Encore une minute, disait-elle, une seule minute, je vous en conjure! +monsieur le bourreau. + +Pauvre comtesse, elle ne put achever sa phrase, et la foule qui hurlait +autour de la guillotine battit des mains lorsqu'on lui montra la tête +sanglante de la dernière favorite des rois de France. + + +FIN. + +TABLE DES MATIÈRES. + +I. La cour de Louis XIV + +II. Premières amours + +III. Mademoiselle de La Vallière + +IV. Madame de Montespan + +V. Madame de Maintenon + +VI. Les femmes de la Régence + +VII. Les demoiselles de Nesle + +VIII. Madame de Pompadour + +IX. Madame Du Barry + +_____________________________________________ +Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18. + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES *** + +***** This file should be named 18027-8.txt or 18027-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/2/18027/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les cotillons célèbres + Deuxième Série + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: March 20, 2006 [EBook #18027] +[Last updated on August 4, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<h1>LES COTILLONS CÉLÈBRES</h1> + +<h2>PAR</h2> + +<h2>ÉMILE GABORIAU</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h2>DEUXIÈME SÉRIE</h2> + +<h2>PARIS</h2> + +<h2>E. DENTU, ÉDITEUR</h2> + +<h2>LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</h2> +<div class="center"> + <img src="images/001.jpg" + alt="image" title="image" /> +</div> +<h2>PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13</h2> + +<h2>MDCCCLXI</h2> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="center"> + <img src="images/002.jpg" + alt="Melle. DE LAVALLIÈRE" title="Melle. DE LAVALLIÈRE" /> +</div> +<hr style='width: 45%;' /> + +<h2>DEUXIÈME SÉRIE</h2> +<hr style='width: 45%;' /> +<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<div class="center"> +<a href="#I"><b>I--La cour de Louis XIV</b></a><br /> +<a href="#II"><b>II--Premières amours</b></a><br /> +<a href="#III"><b>III--Mademoiselle de La Vallière</b></a><br /> +<a href="#IV"><b>IV--Madame de Montespan</b></a><br /> +<a href="#V"><b>V--Madame de Maintenon</b></a><br /> +<a href="#VI"><b>VI--Les femmes de la Régence</b></a><br /> +<a href="#VII"><b>VII--Les demoiselles de Nesle</b></a><br /> +<a href="#VIII"><b>VIII--Madame de Pompadour</b></a><br /> +<a href="#IX"><b>IX--Madame Du Barry</b></a><br /> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h1>LES COTILLONS CÉLÈBRES</h1> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA COUR DE LOUIS XIV.</a></h3> + + +<p>Trois femmes, à elles seules, résument et personnifient le long règne de +Louis XIV, ce règne aux fortunes si diverses. La différence de leurs +passions, de leur humeur, de leurs goûts, explique et symbolise les +changements de politique du monarque. Comme trois génies, elles +président aux trois grandes phases de l'existence du roi-soleil.</p> + +<p>La Vallière, l'humble, la timide, la dévouée, c'est l'amour, la poésie, +la jeunesse; elle inspire les idées qui peuvent paraître généreuses et +chevaleresques. Le soleil se lève, l'horizon se colore de lueurs +splendides, on dirait l'aurore d'un grand règne.</p> + +<p>La fière, la bruyante Montespan arrive à l'heure de la toute-puissance; +c'est l'épanouissement de la gloire. La France découvre en elle des +forces et des richesses ignorées, l'Europe tremble, les courtisans +adorent à genoux en se voilant la face. Le vertige d'un orgueil insensé +trouble la raison de Louis XIV; alors il foule aux pieds toutes les lois +divines et humaines, que dis-je? il croit être lui-même la loi et la +divinité. L'astre est à son zénith, il suffit à plusieurs mondes: <i>Nec +pluribus impar</i>.</p> + +<p>Avec madame de Maintenon, la huguenote convertie, la prude ambitieuse, +Tartufe en cotillons, nous assistons à la décadence. Tout croule, +l'édifice prodigieux de tant de fausse grandeur craque et se disjoint. +C'est la période du sang et des crimes; on violente les consciences, on +massacre de tous côtés, au nom de Dieu et du roi. La veuve de Scarron le +cul-de-jatte, c'est l'expiation, le remords, le châtiment, l'anathème; +l'avenir est terrible de menaces, le soleil s'éteint dans l'orage.</p> + +<p>Crayonner la vie de ces trois femmes, c'est donc esquisser l'histoire de +ce roi qui, pour tant de gens encore, en dépit de toute morale, de toute +vérité, de toute justice, est resté le roi par excellence,—le grand +roi.</p> + +<p>Grand roi, soit, mais alors seulement comme ceux de la tragédie, +monarque au diadème de clinquant, qui de la queue de leur manteau de +pourpre balayent les planches du théâtre.</p> + +<p>Et que fut Louis XIV, en effet, sinon un roi de théâtre? Tout son règne +est-il autre chose qu'une représentation pompeuse au bénéfice de +l'Europe, et dont la France, de son travail, de ses sueurs et de son +sang, paie les somptueux décors et les nobles acteurs?</p> + +<p>Poser, voilà la grande, l'unique préoccupation de Louis XIV. Il pose +pour la cour, pour la France, pour le monde, pour la postérité; mais là +s'arrêtent ses succès. À un demi-siècle de distance, la splendeur de la +mise en scène n'éblouit plus. La postérité envahit la scène, fouille +dans les coulisses, dans les coins obscurs, dans les dessous et jusque +dans le trou du souffleur. Alors, elle trouve les costumes en loques, +les masques éraillés, les perruques chauves, les manuscrits des rôles +avec les ratures au crayon, et, indignée, elle s'écrie: Comédie! +comédie!</p> + +<p>Et depuis des années, on la siffle, cette comédie, que Louis XIV +commence dans le Parlement un fouet de poste à la main, pour la finir +dans la chambre de madame de Maintenon par la révocation de l'édit de +Nantes. On a mis un siècle à élever un piédestal à la statue de Louis, +il s'est écroulé en un jour. Il y a longtemps déjà que l'arc-de-triomphe +élevé <i>Ludovico Magno</i> s'appelle la porte Saint-Denis.</p> + +<p>On a fait justice, enfin, de ce que tant d'historiens ont appelé le +génie de Louis XIV. Un orgueil à peine croyable, une ignorance +crasse<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, une infatuation prodigieuse de soi, voilà son génie. À ces +trois éléments il a dû sa renommée et ses succès inespérés. Ne doutant +jamais de soi, étranger aux connaissances les plus élémentaires, il +peut, sans réflexion, prendre un parti, là où n'osent se prononcer les +plus hardis et les plus sages.</p> + +<p>«Trancher,» tel est selon lui le dernier mot du métier de roi. Aussi, +voyez comme il tranche! pourquoi? parce que tel est son bon plaisir. +Pourquoi une décision plutôt qu'une autre? parce que ce jour-là plus +pénible est la digestion, ou que la Montespan fait la moue, ou que +Lauzun devient insupportable. La cause est toujours personnelle.</p> + +<p>Les autres hésitent, se consultent; lui, jamais. À quoi donc servirait +la supériorité de son essence! il a reçu l'omniscience avec la couronne. +Lorsqu'il est au conseil, Dieu le père descend du ciel tout exprès pour +l'inspirer. Vous avez cru entendre le roi, Dieu lui-même parlait.</p> + +<p>Dans un curieux <i>Manuel, Ad usum Delphini</i>, Louis XIV a pris la peine de +nous révéler ces faits surprenants. C'est dans ce manuel qu'il faut +chercher le grand roi. Là seulement on le voit sans la perruque si +pleine de majesté, qui partout ailleurs ne le quitte pas.</p> + +<p>C'est là qu'il apprend à son successeur qu'un roi possède en toute +propriété la vie et les biens de ses sujets, qu'il peut à son gré +disposer de l'argent de sa cassette et de l'argent des impôts, et même +de l'argent qu'il <i>condescend</i> à laisser en circulation dans le +commerce.</p> + +<p>Morale étrange, inouïe, monstrueuse, qui fut cependant la morale de +Louis XIV, et dont les articles soigneusement enregistrés devinrent +comme le code des rois du droit divin!</p> + +<p>Mais qui pourrait se faire une idée de l'orgueil du grand roi? C'est lui +qui disait un jour à un évêque:</p> + +<p>—«Soyez tranquille, monseigneur, nous vous saurons gré, <i>Dieu et moi</i>, +de votre conduite.»</p> + +<p>Il nomme Dieu le premier, il est vrai, mais c'est pure politesse de sa +part.</p> + +<p>Mazarin croyait découvrir, dans Louis XIV encore enfant «assez d'étoffe +pour faire trois grands souverains et un honnête homme.» On ne saurait +trop se défier des opinions de Mazarin, il se trompe souvent lorsqu'il +ne cherche pas à tromper les autres, et ses théories sur l'art de régner +sont au moins singulières. N'est-ce pas lui qui, faisant ouvertement +profession de fourberie et de mensonge, disait, en parlant du jeune roi: +«Il sait régner déjà, puisqu'il sait dissimuler<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.» Cet axiome fameux +n'est pas tombé dans l'eau.</p> + +<p>Mazarin n'est pas étranger aux fautes de Louis XIV; il avait tenu son +élève éloigné de toutes les affaires; il l'avait entouré de jeunes +favoris chargés de le détourner de tout travail, de toute application +sérieuse; tâche facile! L'habile ministre n'avait pas fait alors avec la +maladie le compte de ses jours; il croyait avoir longtemps encore à +vivre, et il cherchait à façonner un autre Louis XIII, qui lui permît de +continuer le règne du grand Richelieu.</p> + +<p>En mourant, le cardinal laissa cependant un bel héritage à Louis XIV, +non pas les quinze millions qui servirent à préparer la ruine du +fastueux Fouquet, mais un trésor bien autrement précieux, Colbert.</p> + +<p>Colbert, voilà en effet l'homme des belles années de Louis XIV. Mais il +ne comptait pas alors; on ne voyait en lui que l'instrument aveugle, le +bras qui exécute. On ne voulait pas savoir qu'il était l'inspiration +aussi. En cela consiste l'habileté suprême du grand ministre; il laissa +à son maître l'honneur de toutes les grandes déterminations, et Louis +XIV pouvait penser qu'à lui seul appartenait toute initiative.</p> + +<p>Aussi qu'advient-il le jour où le gouvernail échappe aux mains si fermes +et si habiles de Colbert? Où donc va le vaisseau et quel est le pilote? +Est-ce Louvois, si puissant pour le mal? est-ce l'incapable +Phélippeaux, Barbezieux le débauché, ou Chamillard, qui gouvernent +toutes voiles dehors vers l'abîme? Non, cette fois, c'est Louis XIV.</p> + +<p>L'ingratitude la plus noire paya Colbert de ses travaux; le roi se +réjouit de perdre ce ministre qui, plus d'une fois, avait osé faire des +représentations, et même, chose incroyable, résister en face.</p> + +<p>Aussi les remords et les regrets vinrent assaillir Colbert à son lit +d'agonie. Il se mourait lorsqu'on lui apporta une lettre du roi; il +refusa de la lire:</p> + +<p>—«Je ne veux plus, s'écria-t-il, entendre parler de cet homme; qu'il me +laisse mourir en paix. Si j'avais fait pour Dieu la moitié de ce que +j'ai fait pour lui, je serais sauvé dix fois; et maintenant, sais-je où +je vais!...»</p> + +<p>Le peuple, ingrat, aveugle, imbécile, le peuple fit comme le roi, il se +réjouit. Il vint danser sur la tombe de celui qui avait été son ami, son +seul protecteur. Il reprochait à Colbert le prix de cette gloire qui +faisait l'auréole et la popularité de Louis XIV; il l'appelait tyran, +inventeur d'impôts. Pour sauver de la haine populaire la dépouille +mortelle du ministre, il fallut l'enterrer de nuit.</p> + +<p>Il était mort de la pierre, et ce fut le sujet de plaisanteries infâmes, +de vers injurieux. Entre mille, je copie cette épitaphe qui n'est pas la +plus cruelle:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ici fut mis en sépulture</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Colbert, qui de douleur creva.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De son corps on fit l'ouverture:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quatre pierres on y trouva,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dont son cœur était la plus dure.</span><br /> +</p> + +<p>La fin de Louvois fut bien autrement terrible. Des courtisans le +rencontrèrent un matin au sortir du conseil, il allait chancelant comme +un homme ivre, l'œil hagard. On put recueillir les mots sans suite qui +échappaient à son délire; il disait:</p> + +<p>—L'osera-t'il? non, il n'osera jamais... peut-être l'y +contraindra-t-on....</p> + +<p>Moins de huit jours après, il fut pris d'un mal subit qui l'enleva avec +la rapidité foudroyante d'une balle de pistolet. On cria au poison.</p> + +<p>Louis XIV, qui de ses fenêtres apercevait l'appartement où se mourait +son ministre, prononça ces paroles caractéristiques:</p> + +<p>—«Cette année m'a été heureuse; elle m'a débarrassé de trois hommes que +je ne pouvais plus souffrir, Louvois, Seignelai et La Feuillade.»</p> + +<p>Eh quoi, Sire! La Feuillade aussi! La Feuillade, le plus passionné de +vos admirateurs, La Feuillade qui a voué à Votre Majesté une adoration +perpétuelle, qui vous a dédié un autel comme à la madone et qui devant +votre statue élevée au milieu de Paris, fait brûler nuit et jour de +l'encens et des cierges! Hélas oui!</p> + +<p>—«Les flatteries maladroites de La Feuillade me fatiguaient.»</p> + +<p>C'est vainement qu'indigné, on essaie de révoquer en doute ce cynique +égoïsme. On ne peut. Les preuves sont là, flagrantes, irrécusables. +D'année en année, de jour en jour, avec l'orgueil de Louis XIV, croît +son égoïsme; il devient monstrueux, révoltant. De plus en plus le roi +est convaincu que la divinité s'incarne en lui.—À genoux! pourrait-il +s'écrier, à genoux, je sens que je deviens Dieu!</p> + +<p>Dès lors, plus rien qu'une farouche insensibilité pour tout ce qui +n'est pas lui. Laquelle de ses maîtresses nous dira si son cœur bat +encore?</p> + +<p>Moins de vingt-quatre heures après la mort de Monsieur, de son frère, il +fredonne à Marly des airs d'opéra, il demande d'où vient la tristesse +qu'il lit sur tous les visages, enfin il fait dresser des tables de +brelan.</p> + +<p>—Quoi! murmure le duc de Montfort, on songe à jouer! mais le cadavre de +Monsieur n'est pas encore refroidi!</p> + +<p>Le duc de Bourgogne a été chargé de la réponse:</p> + +<p>—Ordre du roi. Sa Majesté ne veut pas qu'on s'ennuie autour d'elle; +elle désire que tout le monde joue, et je vais donner l'exemple.</p> + +<p>Devant la personnalité grossière du maître, tout s'efface, tout +disparaît. Pour la satisfaction d'un caprice, il est prêt à tout +sacrifier, même ce qui lui reste de sa famille, frappée d'anathème +jusqu'à la troisième génération.</p> + +<p>Vieillard décrépit, morose, ombre de lui-même, il n'a plus qu'une +distraction, la conversation enjouée de la jeune et charmante duchesse +de Bourgogne. Mais voici qu'elle est enceinte et ne peut sans danger +supporter le mouvement du carrosse.</p> + +<p>Qu'importe! Le roi n'a-t-il pas eu l'habitude de faire voyager toutes +ses maîtresses enceintes ou à peine relevées de couche, jouant sans +souci leur vie à ce jeu!</p> + +<p>Il fera de même pour la duchesse. Malgré les observations timides des +sages-femmes et des médecins, il la traîne malade, mourante, à +Fontainebleau. Périsse sa petite-fille, il n'aura pas retardé son +voyage. Ce qui devait arriver arrive. La jeune femme se blesse et avorte +dans la nuit.</p> + +<p>Le lendemain, Louis XIV, entouré de ses courtisans, qui le regardaient +faire avec une respectueuse admiration, s'amusait à donner à manger à +ses carpes, lorsque madame de Lude, éplorée, vint lui apprendre à voix +basse la funeste nouvelle.</p> + +<p>Tranquillement, «sans que son visage eût bougé,» il revient au bassin, +et comme tous les yeux brillent de curiosité:</p> + +<p>—La duchesse de Bourgogne est blessée, dit-il.</p> + +<p>Un concert de plaintes s'élève, c'est à qui témoignera la plus vive +douleur.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! Sire, s'écrie le duc de La Rochefoucauld, ne semble-t-il +pas à Votre Majesté que c'est le plus grand malheur du monde! Madame la +duchesse de Bourgogne n'aura peut-être plus d'enfants!</p> + +<p>Un regard irrité du roi arrêta toutes les démonstrations.</p> + +<p>—Eh! que m'importe, dit-il avec colère, n'a-t-elle pas un enfant +déjà!... Dieu merci! elle est blessée: puisqu'elle avait à l'être, tant +mieux! je ne serai plus contrarié dans mes voyages par les +représentations des matrones. J'irai, je viendrai à ma fantaisie, et on +me laissera en repos.</p> + +<p>À ces paroles incroyables, le rouge monta au front des courtisans. +Chacun baissait les yeux, on était muet, pétrifié. Saint-Simon assistait +à cette scène; on eût, dit-il, entendu trotter une souris.</p> + +<p>Ainsi la honte serra la gorge de tous les hommes à genoux devant le +caprice du maître, ils ne purent trouver une parole. Quelle leçon que ce +silence! Le roi ne voulut pas la comprendre. Comme il avait traîné la +duchesse de Bourgogne, il traîna la duchesse de Berry à Fontainebleau. +Elle, aussi, accoucha d'un enfant mort et ne fut sauvée que par miracle. +On porta l'embryon aux caveaux de Saint-Denis, et tout fut dit pour +Louis XIV.</p> + +<p>Et cependant, lorsqu'il était ainsi sans pitié, un mal mystérieux et +étrange frappait ceux de sa race. Le spectre sinistre de Locuste errait +dans les corridors sombres du palais, marquant d'un signe funèbre la +porte des enfants de Louis. Tout bas, en regardant autour de soi, on +parlait de poison et de meurtre. Les lèvres ne touchaient qu'en +tremblant à la coupe, l'épouvante s'asseyait aux banquets.</p> + +<p>Chaque matin, les courtisans comptaient avec inquiétude ceux qui +survivaient de la famille royale, et chaque matin ils en trouvaient un +de moins. Si bien qu'il n'en resta plus qu'un seul, un enfant au +berceau, qui devait être Louis XV; encore on tremblait pour sa vie.</p> + +<p>Louis XIV était seul. Il avait vu s'éteindre cette riche lignée; l'un +après l'autre étaient allés à Saint-Denis ses héritiers légitimes, +tristes fruits d'un devoir maussade et de la raison d'État. Seuls, les +bâtards prospéraient. Ils croissaient et multipliaient, se rangeaient +autour du trône et semblaient vouloir le prendre d'assaut. Les fils de +l'amour et de l'adultère avaient pris pour eux toute la force et toute +la vie, il n'en était plus resté pour les enfants de la reine.</p> + +<p>Louis XIV assistait, ruine vivante, à cette grande désolation. «Les +jours où il perdait quelqu'un des siens, il allait à la chasse.»</p> + +<p>Depuis longtemps la fortune l'avait abandonné. Les grands ministres +étaient morts, morts aussi les grands généraux qui fixaient la victoire, +morts tous ceux qui étaient les rayons du soleil, le génie de Louis XIV. +Nul alors ne lui <i>volait</i> sa gloire.—Il est vrai qu'il n'y avait plus +de gloire.</p> + +<p>De tous côtés, des nouvelles sinistres. Ce canon qu'on entend, annonce +une défaite; c'est l'Europe qui prend sa revanche.</p> + +<p>L'infatuation du roi ne diminue pas encore. Il est seul debout au +milieu des débris des splendeurs passées; mais lui, c'est encore assez. +Il croit pouvoir faire face à tout, et il ne s'avoue son impuissance que +le jour où, après avoir envoyé son argenterie à la Monnaie, il est +réduit à demander la paix à genoux.</p> + +<p>Quel châtiment! s'endormir dans le nuage et s'éveiller dans l'abîme.</p> + +<p>Mais de quoi pouvait se plaindre Louis XIV! N'avait il pas, bien des +années auparavant, assisté, tranquille et fier, à son apothéose?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'œuvre capitale de Louis XIV, son chef-d'œuvre, ce fut l'organisation +de sa cour, de cette cour qui absorbait la France et qui s'absorbait +elle-même dans le roi. Quelle admirable science de détail, quel art, +quelle patience! Chaque jour le roi ajoute un rouage nouveau, une +combinaison ingénieuse, et il arrive enfin à élever cette prodigieuse +machine, si savante, si compliquée, et qu'il gouverne avec une si +souveraine habileté.</p> + +<p>Continuateur du programme de Richelieu, qui sans pitié frappait la +féodalité, Louis XIV prit un moyen bien autrement sûr que la force. +Organisant un vaste système d'embauchage, il enrégimenta à son service +toute la haute noblesse. Il y avait des grands seigneurs avant lui, +après il n'y eut plus que des courtisans.</p> + +<p>La noblesse n'essaya pas de résister, la tentative avortée de la Fronde +lui avait démontré son impuissance. Elle courba le front et passa +volontiers sous les fourches caudines de la volonté royale. Plus +d'existences féodales, <i>la maison du roi</i> absorbe toutes les grandes +<i>maisons</i>, les princes eux-mêmes ne sont plus que les <i>domestiques</i>, +dans l'ancienne acception du mot.</p> + +<p>Du roi seul viennent les grâces, les faveurs, les richesses. Voilà +pourquoi il faut vivre près du roi. On ne se chauffe bien que près du +soleil. Tout a été calculé pour servir la monarchie aux dépens de +l'aristocratie; les grands seigneurs n'ont plus aucune part au pouvoir, +et comme fiche de consolation on leur donne des titres honorifiques, des +grades dans l'armée, des ordonnances de comptant, des cordons et des +<i>justaucorps</i> à brevet.</p> + +<p>L'intérêt seul, cependant, ne guide pas la noblesse. Le roi, pour la +retenir près de lui, a bien d'autres moyens. La cour est l'empyrée +terrestre où se réunissent tous les plaisirs et tous les enchantements. +Ne pas y vivre, c'est ne vivre pas. Est-on absent huit jours, on revient +ridicule, et être ridicule est ce qu'on redoute avant tout.</p> + +<p>Être absent de la cour, c'est être oublié: on n'est plus là aux jours où +les faveurs pleuvent. Veut-on des grâces, il faut savoir se mettre sous +la gouttière; c'est le talent du courtisan, l'étude de tous ses +instants. Pour avoir, il faut mériter, demander. Concourir à l'éclat du +trône, être un rayon du soleil, voilà des titres.</p> + +<p>A-t-on une fois goûté de cette vie, on n'en peut tolérer une autre; au +loin, en exil, à dix lieues de la cour, on se dessèche, on meurt. Nous +ne pouvons, à notre époque, comprendre cette existence féerique, ces +journées pleines d'enchantements: ces nuits enflammées, à peine, les +mémoires du temps à la main, pouvons-nous nous en faire une idée.</p> + +<p>Chaque matin, quelque enchantement nouveau. Que sont auprès de ces +réalités les inventions des romanciers! Les décorateurs de Louis XIV, +les ordonnateurs de ses fêtes sont des hommes de génie. Spectacles, +ballets, promenades se succèdent sans relâche, à chaque instant le décor +change. Après la chasse, le bal, après le bal, le jeu; puis le théâtre +qui se crée, avec Lully, avec Molière, avec Racine.</p> + +<p>Et pour animer, pour enfiévrer ce rêve, une élite incomparable de femmes +resplendissantes de beauté, étourdissantes d'esprit et de verve; +galantes, amoureuses, faciles; radieuses sous l'étincelant habit de +l'époque.</p> + +<p>Au-dessus de tout cela plane le roi. Partout, il nous apparaît drapé +dans sa majesté et dans son orgueil. En lui tout se résume; il est +l'image, les autres sont le cadre.</p> + +<p>Devant le roi les têtes se découvrent, les fronts se baissent, les +genoux se ploient. On n'admire plus, on adore. Acteur de génie en cela, +Louis a pris son rôle au sérieux, il inocule aux autres la robuste foi +qui le soutient. Ce que disent les flatteurs, ils le pensent; toutes les +adulations sont consciencieuses; le courtisan, chose étrange, peut dire +la vérité.</p> + +<p>«Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, dit M. Michelet<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, +que nous revenons difficilement à l'intelligence de cette robuste +matérialité de l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre +époque actuelle, c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut +étudier cela.»</p> + +<p>Malheureusement, le revers de cette médaille si belle est terrible, +terrible surtout pour la monarchie. La noblesse qui, aujourd'hui encore, +admire Louis XIV, ne veut pas s'avouer qu'elle a été confisquée par lui. +M. Pelletan a pour peindre la conduite de Louis XIV une image +saisissante de vérité: «Le roi mit la noblesse à l'engrais, elle mangea +et ensuite elle mourut.»</p> + +<p>Louis XIV, sans le savoir, fatalement, préparait et rendait possible la +révolution; Louis XVI innocent devait payer la dette du coupable. En +ruinant, en avilissant les grands seigneurs, en les mettant complétement +sous la dépendance du roi, il assurait sa tranquillité présente et son +égoïsme y trouvait son compte; mais il privait le trône de ses +défenseurs naturels, ou tout au moins il leur ôtait les moyens de le +secourir efficacement. Sans compter que pour subvenir à ce luxe, à ces +magnificences, pour venir en aide à la noblesse obérée par lui et pour +lui, il mit la France au pillage, l'accabla d'impôts, et enfin ne légua +à son successeur qu'une banqueroute honteuse.</p> + +<p>Mais que dire des mœurs de cette cour si magnifique? «Là, disent +certains historiens, tout était admirable et chevaleresque.» À la +surface, peut-être, mais au fond? Étaient-ils si chevaleresques, ces +gentilshommes si plats avec le maître, si insolents avec tous les +autres; ces marquis avides qui assiégeaient le roi de demandes d'argent; +ces nobles qui volaient au jeu, ces ducs qui offraient aux plaisirs du +monarque leurs filles, leurs femmes ou leurs sœurs?</p> + +<p>Et ce Louis XIV si sublime, quelle était sa façon d'agir? Il se +découvrait avec respect devant toutes les femmes, saluant, disent les +mémoires, jusqu'aux chambrières. Voilà qui est fort bien, mais comment +était-il avec la reine? avec ses maîtresses, il se conduisait comme +rougirait de le faire un valet de nos jours. Pour lui, les femmes ne +furent jamais qu'un joujou: il les prenait, les brisait, puis les jetait +là, sans souci et sans vergogne, jusqu'au jour où lui-même tomba aux +mains de la veuve Scarron.</p> + +<p>À la cour de Louis XIV, les femmes tiennent une grande place; mais leur +rôle politique est fort effacé et tout occulte. Quant à leur conduite, +elle était ce qu'elle devait être près d'un prince qui glorifiait +l'adultère et ne rougissait pas de promener dans le même carrosse sa +femme et deux de ses maîtresses.</p> + +<p>Un maître en l'art d'écrire, Paul-Louis Courier, nous a laissé sur ces +mœurs chevaleresques une page étincelante d'esprit et de verve, et bien +vraie cependant. «Imaginez, dit-il, ce que c'est. La cour.... Il n'y a +ici ni femmes ni enfants: écoutez. La cour est un lieu honnête, si l'on +veut, et cependant bien étrange. De celle d'aujourd'hui, je sais peu de +nouvelles; mais je connais, et qui ne connaît pas celle du grand roi +Louis XIV, le modèle de toutes, la cour par excellence.</p> + +<p>«C'est quelque chose de merveilleux. Car, par exemple, leur façon de +vivre avec les femmes... je ne sais trop comment vous dire. On se +prenait, on se quittait, ou, se convenant, on s'arrangeait. Les femmes +n'étaient pas toutes communes à tous; ils ne vivaient pas pêle-mêle. +Chacun avait la sienne, et même ils se mariaient. Cela est hors de +doute.</p> + +<p>«Ainsi, je trouve qu'un jour, dans le salon d'une princesse, deux +femmes, au jeu, s'étant piquées, comme il arrive, l'une dit à +l'autre:—Bon Dieu! que d'argent vous jouez, combien donc vous donnent +vos amants?—Autant, repartit celle-ci sans s'émouvoir, autant que vous +donnez aux vôtres. Et la chronique ajoute: Les maris étaient là; elles +étaient mariées; ce qui s'explique peut-être, en disant que chacune +était la femme d'un homme et la maîtresse de tous.</p> + +<p>«Il y a de pareils traits en foule. Le roi eut un ministre, entre +autres, qui aimant fort les femmes, les voulut avoir toutes; j'entends +celles qui en valaient la peine; il les paya et les eut. Il lui en +coûta. Quelques-unes se mirent à haut prix, connaissant sa manie. Tant +que voulant avoir aussi celle du roi, c'est-à-dire sa maîtresse d'alors +il la fit marchander, dont le roi se fâcha et le mit en prison. S'il fit +bien, c'est un point que je laisse à juger; mais on en murmura. Les +courtisans se plaignirent.—Le roi veut, disaient-ils, entretenir nos +femmes; coucher avec nos sœurs et nous interdire ses.... Je ne veux +pas dire le mot: mais ceci est historique, et si j'avais mes livres, je +vous le ferais lire.»</p> + +<p>À ce tableau déjà si sombre, on pourrait ajouter bien d'autres traits +encore. Toutes les dépravations étaient représentées à cette cour +chevaleresque. La débauche allait le front levé, étalant dans les salons +dorés ses flétrissures qui n'étaient pas marques d'infamies. Les hommes +reprochaient aux femmes des passions renouvelées des mystères de la +bonne déesse; les femmes montraient du doigt en riant les partisans de +l'amour grec, fiers de compter dans leurs rangs Monsieur, le frère du +roi et les plus illustres de l'armée, Condé, Villars, d'Humières, le +chevalier de Lorraine, le cardinal de Bouillon et bien d'autres. Les +femmes enfin s'essayaient aux vices des hommes; et, au dire de la +princesse Palatine, s'adonnaient à l'ivrognerie. Mademoiselle de Mazarin +se grisait au champagne, madame de Montespan eût tenu tête à un +mousquetaire, la duchesse de Berry, qui préférait l'eau-de-vie, roulait +ivre-morte sous la table.</p> + +<p>Malheureusement la dépravation n'était pas confinée à la cour; elle +allait de couche en couche gagnant la société tout entière, la noblesse +de robe, la bourgeoisie, le peuple; on assiste alors à une épouvantable +débâcle des mœurs.</p> + +<p>Lorsque, pris de la peur de l'enfer que lui montrait madame de +Maintenon, Louis XIV songea sur ses vieux jours à faire pénitence, tous +les courtisans se grimèrent à l'exemple du maître, mais la morale n'y +gagna rien; l'hypocrisie doubla tous les autres vices, voilà tout. La +cour prit un air grotesquement béat et dévot. Tartufe eut ses grandes +entrées. On avait porté des plumes et des dentelles, on porta des +scapulaires et des chapelets. La galanterie s'affubla d'un cilice, +l'adultère coucha sur la cendre.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">—Laurent, <i>vite</i> ma haire avec ma discipline.</span><br /> +</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais pour se faire une juste idée de Louis XIV au moment de son +apothéose, il est nécessaire de le suivre à Versailles. Versailles, +c'est son œuvre à lui, sa création. Là tout le symbolise et le +personnifie. C'est son Olympe, son empyrée.</p> + +<p>Depuis longtemps Louis XIV avait en haine toutes les résidences royales. +Il détestait Paris, qui lui rappelait la Fronde; Paris où gronde la +tempête populaire, où «l'ignoble peuple a faim et se plaint. Il n'aimait +ni Fontainebleau, ni Chambord, ni Compiègne, peuplés de légendes +royales, car il jalousait jusqu'à l'ombre de ses aïeux.»</p> + +<p>Sa résidence habituelle, Saint-Germain, lui devenait de jour en jour +odieuse; au loin il apercevait les clochers de Saint-Denis, perpétuel +<i>memento mori</i> qui troublait l'ivresse de sa puissance. D'ailleurs à +Saint-Germain il avait passé sa jeunesse, il y avait aimé et pleuré +avant que d'être Dieu, et mille souvenirs s'y attachaient qui lui +semblaient nuisibles à sa majesté, à sa dignité, à sa gloire.</p> + +<p>Un courtisan caustique, il y en avait, pouvait, aux dépens du maître, y +exercer son esprit en faisant à quelque ambassadeur étranger les +honneurs du château.</p> + +<p>—Vous voyez ces gouttières? vingt fois Sa Majesté y courut au risque +de se rompre le cou.—C'est par cette cheminée qu'elle se glissait chez +les filles d'honneur.—Sa Majesté resta prise, ne pouvant avancer, ni +reculer, à cette lucarne que vous apercevez là-haut, une nuit qu'elle +allait en conter à une fille de cuisine.—Cette grille a été posée par +madame de Navailles, une duègne farouche, pour s'opposer aux galantes +entreprises de Sa Majesté.</p> + +<p>Voilà pourtant ce que l'on pouvait dire, sans mentir, et tous ces +souvenirs importunaient Louis XIV.</p> + +<p>C'est alors qu'il résolut de faire construire un palais à lui, un palais +qu'emplirait sa seule personnalité, où on le sentirait vivre encore dans +des siècles futurs.</p> + +<p>Sur les ordres du roi on jeta les fondations de Versailles, lui-même +avait choisi l'emplacement.</p> + +<p>C'était un désert, et tout y était à créer, «non-seulement les monuments +de l'art, mais la nature même.» C'est là précisément ce qui décida Louis +XIV.</p> + +<p>«Il n'y a, dit M. Henri Martin, point de sites, point d'eau, point +d'habitants à Versailles: les sites, on les créera en créant un immense +paysage de main d'homme; les eaux, on les amènera de toute la contrée +par des travaux qui effraient l'imagination; les habitants, on les fera +pour ainsi dire sortir de terre en élevant toute une grande cité pour le +service du château. Louis se fera ainsi une cité à lui, dont il sera la +vie. Versailles et la cour seront le corps et l'âme d'un même être, tous +deux créés à même fin, pour la glorification du dieu terrestre auquel +ils devront l'existence.»</p> + +<p>Le duc de Créqui appelait Versailles <i>un favori sans mérite</i>. Mais +n'était-ce pas un immense mérite que de n'en pas avoir et de devoir tout +au maître?</p> + +<p>Versailles s'éleva comme par magie; sans compter on y prodigua la vie +des hommes et les richesses de la France. Que d'années de revenu +enfouies dans ces sables stériles<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>! Là s'épuisa le génie de l'époque, +l'industrie enfanta des miracles, l'art du temps dit son dernier mot.</p> + +<p>On eut de l'eau, des fontaines jaillissantes, des forêts, arrachées +toutes venues aux plus belles forêts de la couronne; le marbre s'entassa +sur le marbre.</p> + +<p>Mansard, Lebrun, Le Nôtre dirigeaient les travaux; l'œuvre avançait. +Les bassins étaient creusés, et dans leur eau se miraient tous les dieux +de la mer, toutes les dryades des fontaines; un peuple de statues +animait les bosquets, tout l'Olympe.</p> + +<p>Enfin le palais fut terminé. Il était à la taille du maître; des salles +immenses, des escaliers de géants. Autour du palais une ville était +sortie de terre, et l'on terminait les bâtiments si vastes où +s'entassèrent les ministères; les aides, les commis, tout l'attirail de +la cour.</p> + +<p>Louis XIV alors se mit au balcon qui regarde le soleil levant, et en +apercevant ce paysage splendide, ces jardins enchantés, ces pelouses, +ces bosquets, il se sentit le dieu de cet univers et put dire: «Je suis +content, je règne en paix.»</p> + +<p>Alors, par toutes les fenêtres de son palais, il commença à jeter ce qui +restait de richesses à la France, et dans les cours les courtisans +avides se disputaient les dépouilles. Triste curée!</p> + +<p>Versailles cependant, avec ses chambres sans nombre, ses casernes +babyloniennes, ses communs grands comme une cité, Versailles était trop +étroit encore pour loger cette foule oisive qui toujours et partout +entourait le roi; peuple privilégié au milieu d'un autre peuple, et qui +n'avait d'autres fonctions que de concourir à l'éclat du roi soleil. +Prêtres de ce dieu qui avait inventé un culte tout particulier à son +usage, sorte de liturgie païenne qui réglait minute par minute tous les +mouvements de l'idole, et décidait «la façon d'ôter une pantoufle ou de +mettre un bonnet<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> + +<p>Cette religion, savamment combinée, avait deux grands buts. Elle tenait +la noblesse à distance et donnait occasion de créer une foule de charges +d'autant plus recherchées qu'elles permettaient d'approcher davantage de +la personne royale.</p> + +<p>Ces charges, qui se vendaient des sommes considérables, bien qu'elles +fussent une ruine pour les titulaires, étaient innombrables. Chaque acte +de la vie du roi justifiait un titre nouveau, depuis celui de grand +chambellan, jusqu'à celui de capitaine des levrettes.</p> + +<p>On croit rêver véritablement, lorsque minute par minute, détail par +détail, on suit une des journées de Louis XIV, journée semblable à +toutes les autres, ordonnée avec une symétrie que nul événement ne peut +bouleverser.</p> + +<p>Le cérémonial prend le roi au saut du lit, avec le médecin qui vient +lui faire tirer la langue et ne le quitte que lorsqu'il a mis sa +couronne de nuit et qu'un autre médecin est venu interroger les +battements de son pouls. Il y a le grand et le petit lever; la chambre +royale est pleine de ceux qui, en vertu de leur charge ou de leur +dignité, ont le droit de contribuer à la toilette du roi fétiche.</p> + +<p>Tout d'abord, c'est la perruque, mais le roi la met derrière ses +rideaux, nul ne doit voir à nu le chef du souverain, encore y a-t-il +plusieurs perruques: celle du grand lever n'est pas celle du petit; il y +a la perruque des jours ordinaires et celle des jours de gala. La +cérémonie de la chemise vient ensuite, c'est d'habitude un prince du +sang qui la donne. Puis, la cérémonie des bas, des souliers et du reste. +Les serviteurs de la main droite ne sont pas ceux de la main gauche. Il +y a un gentilhomme pour le chapeau, un autre pour l'épée, un troisième +pour les ordres que le roi porte sous son habit.</p> + +<p>Chaque fonction de la machine royale, chaque besoin, chaque exigence de +sa nature est le prétexte d'une pompe tout aussi imposante; c'est en +cadence que le roi marche, qu'il boit, qu'il mange et qu'il prend +médecine. La cérémonie de Molière, si burlesque, est une réalité.</p> + +<p>Et afin qu'on ne puisse douter de ces faits, ils sont consignés en vingt +endroits divers. Dangeau passe sa vie à écrire les faits et gestes du +roi, il est l'historien de l'antichambre et des arrière-cabinets, mais +il n'en est que plus précieux pour qui veut essayer de reconstituer +cette cour, «la première du monde;» par lui, nous savons à une seconde +près ce que faisait Louis XIV, il nous a légué les noms de ces +courtisans heureux qui chaque soir recevaient le bougeoir des mains du +roi.</p> + +<p>Un autre monument précieux est le journal des médecins, longue histoire +de la santé et de la maladie du roi, livre admirable, dit M. Michelet, +dont le positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en +page, est chanté et purgé.</p> + +<p>Dans la vie de Louis XIV, les purges jouent un grand rôle. Elles +n'avaient pas été seulement le prétexte de <i>l'étiquette des jours de +médecine</i> qui rompt agréablement la monotonie du cérémonial quotidien, +elles étaient de la plus grande utilité. Prodigieux mangeur, le roi +avait souvent besoin de venir en aide à la nature.</p> + +<p>Cet appétit du roi de France est une des grandes stupéfactions de la +princesse Palatine, elle en parle dix fois dans ses Mémoires. «Le roi +consommait aisément, dans un seul repas, écrit-elle, quatre assiettes de +soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une assiette de salade, +deux tranches de jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de +pâtisserie, et au dessert, une profusion d'œufs durs et des fruits de +toute qualité.»</p> + +<p>Après de tels repas, largement arrosés, il fallait au roi le grand air +et l'exercice, encore la digestion n'était-elle pas toujours facile, et +dans les réactions qui suivent souvent, un illustre historien croit voir +l'origine de la «politique à outrance» des dernières années de Louis +XIV.</p> + +<p>Et maintenant représentez-vous Louis XIV, lorsque, entre une triple haie +de courtisans, il descend le grand escalier de Versailles. À voir, sur +son passage l'admiration passionnée de tous ces nobles gentilshommes, ne +devine-t-on pas que c'est là le maître qui tient la corne d'abondance, +l'homme qui a pris le soleil pour emblème?</p> + +<p>«Sa taille n'est pas au-dessus de la moyenne, il a les mouvements nobles +et gracieux, la démarche pleine de majesté. Il avance avec grâce une +jambe fine et merveilleusement tournée, sa figure impose le respect et +l'admiration, enfin son regard est fier, terrible lorsqu'il est irrité, +plein de bienveillance lorsqu'il est satisfait.»</p> + +<p>Tel est le portrait que nous a laissé de Louis XIV un de ses +contemporains, ce portrait est daté de l'époque la plus brillante; mais +l'auteur oublie de nous dire que, toujours fidèle à son système, le roi, +sans doute pour imprimer à sa personne une majesté plus grande, avait +trouvé bon de se hausser sur d'énormes talons et de s'allonger d'une +prodigieuse perruque.</p> + +<p>Nous avons, au reste, plus de cent portraits de Louis XIV. La Bruyère +dit que «son visage remplissait la curiosité des peuples,» et +Saint-Simon, que «sa taille, son port, sa beauté, sa grande mine, le +firent distinguer jusqu'à sa mort comme le roi des abeilles.»</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">«Dans quelqu'état obscur que le ciel l'eût fait naître,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le monde en le voyant, eût reconnu son maître.»</span><br /> +</p> + +<p>Que sont devenues cependant toutes les splendeurs du «grand roi?» Que +reste-t-il de toute cette fantasmagorie qui éblouit un siècle?</p> + +<p>Versailles est désert aujourd'hui, morne et triste. Vingt ouvriers +travaillent à la journée pour arracher l'herbe qui croît drue entre les +pavés; l'eau croupit dans les réservoirs, les statues grelottent sur +leurs piédestaux rongés de mousse.</p> + +<p>De loin, cet énorme amoncellement de pierres, de briques et de marbres +étonne l'imagination, mais on a le cœur serré.</p> + +<p>Louis-Philippe eut la pensée de rendre la vie à cette vaste nécropole de +la monarchie, mais un musée n'a pu la ranimer. Mieux eût valu laisser +tomber Versailles pierre à pierre, laisser le lierre couvrir de son +manteau ces ruines colossales.</p> + +<p>Tout semble petit, mesquin, glacial, dans ces salles si vastes; les +tableaux les plus excellents y perdent de leur valeur. Ils fixent les +yeux, mais non l'imagination. La pensée est ailleurs. Involontairement +on écoute l'écho des pas dans les escaliers, les craquements sourds des +boiseries, les gémissements du vent dans les corridors. Devant chaque +porte on s'arrête, on hésite à ouvrir, qui trouvera-t-on derrière?</p> + +<p>Seule, la grande galerie des portraits est en harmonie avec les +impressions que donne l'aspect de Versailles; lorsque parfois on la +traverse dans toute sa longueur, seul, à la nuit tombante, on est saisi +d'une frayeur secrète au bruit de ses pas, redit vingt fois par les +voûtes sonores. On croit voir remuer des yeux, s'agiter des lèvres, et +dans l'ombre lointaine de grandes figures se détacher de la toile et +jaillir de leurs cadres.</p> + +<p>À Versailles, dans les cours désertes, dans les recoins ignorés, sont +venues s'échouer toutes les épaves des monarchies passées, battues et +renversées par la tempête populaire. On y aperçoit bien des cadres sans +toiles, des bustes mutilés, des statues décapitées.</p> + +<p>Là, dans un passage obscur, non loin de l'Orangerie, j'ai retrouvé une +admirable statue équestre du duc d'Orléans, ce prince si généreux, si +loyal, si bon. Involontairement je me rappelai les grandes espérances +avec lui éteintes, je me souvins de ce grand deuil de la France le jour +où sa mort révéla combien cher il était à tous.</p> + +<p>Du vivant même de Louis XIV, Versailles avait eu sa décadence. Avec +madame de Maintenon, la tristesse entra dans le palais enchanté, un +crêpe sombre s'étendit sur ce séjour de la féerie, la fantasmagorie +s'évanouit. La veuve de Scarron était reine. Les palais reflètent la +physionomie des maîtres.</p> + +<p>Le demi-dieu était redevenu un homme, moins qu'un homme, un vieillard +hébété par la peur de l'enfer.</p> + +<p>—M'aviez-vous donc cru immortel? demanda-t-il aux courtisans qui +entouraient son lit d'agonie.</p> + +<p>Ils auraient pu lui répondre: Oui, Sire, et vous-même avez essayé de le +croire.</p> + +<p>Lorsqu'on conduisit Louis XIV à Saint-Denis, le peuple imbécile crut se +venger en insultant sa dépouille mortelle; il couvrit de pierres et de +boue le cercueil de cet homme qu'aux jours d'enivrement et de prospérité +il avait surnommé le grand roi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table">PREMIÈRES AMOURS.</a></h3> + + +<p>Élevé par une mère galante, sur les genoux des belles dames de la +Fronde, sous les yeux d'un ministre qui pour l'éloigner des affaires +favorisait tous ses penchants, Louis XIV, doué d'un tempérament de feu, +fit pressentir dès son enfance qu'il marcherait glorieusement sur les +traces de son aïeul Henri IV de galante mémoire.</p> + +<p>Jeune, beau, élégant, Louis «avait tout ce qu'il faut pour réussir près +des femmes,» et à tous ces dons de la nature il joignait «des grâces +exquises» et une galanterie raffinée qu'il devait à madame de Choisy, +son précepteur en belles manières.</p> + +<p>La comtesse de Choisy, dont le mari était chancelier dans la maison de +Monsieur, avait entrepris de faire du jeune roi ce qu'on appelait alors +un <i>honnête homme</i>, c'est-à-dire un cavalier accompli. Cette femme +d'esprit, «déjà sur le retour, possédait toutes les grâces de la +politesse et du bon ton, toute la science du savoir-vivre, toutes les +perfections d'une précieuse du beau temps de l'hôtel Rambouillet<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>,» le +jeune roi ne pouvait aller à meilleure école. L'élève fit honneur à son +institutrice, et plus tard, il récompensa d'une pension de huit mille +livres des leçons qui avaient fait de lui le gentilhomme le plus +accompli de son royaume.</p> + +<p>Les Mémoires du temps ont retenu les premiers bégaiements du cœur du +jeune monarque, et nous savons les moindres détails de ses premières +inclinations, badinages galants et enfantins, sans portée et sans +conséquence. Tour à tour il sembla s'attacher à la duchesse de +Châtillon, à Élisabeth de Ternau et enfin à Olympia Mancini, une des +trop nombreuses nièces du cardinal Mazarin, et qui avait été la compagne +de ses premiers jeux. Olympia, dangereuse Italienne, «âme et visage +noirs,» fut mariée au duc de Soissons. On la retrouve à la tête de +toutes les cabales organisées pour perdre Madame.</p> + +<p>Une fille d'atours de la reine-mère, mademoiselle de La Mothe +d'Argencourt, inspira à Louis XIV sa première passion sérieuse.</p> + +<p>Cette jeune fille, que quelques mémoires nous peignent comme n'étant ni +fort belle ni très-spirituelle, était en réalité d'une éclatante beauté. +Elle avait de merveilleux cheveux blonds d'une richesse extrême, de +grands yeux bleus pleins de feu, et, par une singularité piquante qui +donnait quelque chose de saisissant à sa physionomie, des sourcils d'un +noir d'ébène admirablement arqués. Avec cela une peau éblouissante de +blancheur, des traits fins et réguliers, et «une taille à tenir dans une +bague.»</p> + +<p>Bientôt l'amour du jeune roi ne fut un secret pour personne. C'était son +premier amour; ses regards, ses gestes, ses moindres actions le +trahissaient, malgré toute sa naïve dissimulation, en dépit de toute la +diplomatie si gauche et si charmante de son adolescence.</p> + +<p>Il recherchait avec empressement tous les moyens de se rencontrer avec +son amie, savait trouver des prétextes qu'il croyait habiles, et +paraissait transporté de voir sa passion payée du plus tendre retour.</p> + +<p>Mais Mazarin et la reine-mère, jaloux du pouvoir que leur laissait le +jeune roi, veillaient avec sollicitude. Ils comprirent le danger. Une +maîtresse pouvait prendre une terrible influence sur le royal +adolescent; d'ailleurs ils entrevoyaient dans l'ombre toute la famille +de mademoiselle d'Argencourt, impatiente de profiter de l'ascendant de +la jeune favorite.</p> + +<p>Anne d'Autriche résolut d'éloigner son fils. Louis était fort dévot; +elle éveilla les susceptibilités de sa conscience, l'effraya de +l'horrible péché qu'il allait commettre, et finit par le décider à fuir +le danger. L'amant désolé de la belle d'Argencourt quitta donc +Saint-Germain, et se réfugia à Vincennes près du cardinal Mazarin.</p> + +<p>Cette éclipse du roi déconcerta si fort les belles espérances caressées +par les parents de la jeune personne, «que madame d'Argencourt, qui +croyait tout perdu, alla jusqu'à faire avertir la reine, que si elle le +désirait elle consentirait aux relations de Louis et de sa fille, et +cela sans condition.» Anne d'Autriche refusa cette offre obligeante.</p> + +<p>Le jeune roi, arrivé à Vincennes, s'était mis en retraite sous la +direction d'un confesseur choisi par le cardinal. Quinze jours durant, +il pria, pleura, jeûna, se mortifia, se confessa, communia, et enfin se +croyant complétement guéri, ou tout au moins en bonne voie de guérison, +il revint à la cour. Il se défiait pourtant encore de son cœur, et, +pour ne pas s'exposer à une rechute, il mit tous ses soins à éviter +autant que possible sa charmante amie.</p> + +<p>Cette affectation même à la fuir convainquit mademoiselle d'Argencourt +qu'elle était toujours aimée, et, en fille bien instruite, elle fit +naître cette occasion que redoutait le roi. L'occasion vint; la rechute +fut complète.</p> + +<p>En se trouvant près de celle qu'il aimait, Louis oublia toutes les +remontrances maternelles, les pieuses exhortations de son directeur, les +belles résolutions s'envolèrent: il se troubla, balbutia, rougit, et +pour dissimuler sa rougeur, sans doute, cacha son front dans les belles +mains de son amie.</p> + +<p>Anne d'Autriche, à son tour, perdit tout espoir; elle avait lu dans les +yeux de son fils une passion si grande, une résolution si énergique, +que, renonçant à entraver cet amour, elle ne songea plus qu'à en tirer +tout le parti possible et à s'arranger avec la grandeur future de cette +favorite.</p> + +<p>Malheureusement pour mademoiselle d'Argencourt, Mazarin n'avait pas dit +son dernier mot. Beaucoup moins convaincu que la reine mère de +l'efficacité d'une retraite, il avait cherché quelque autre moyen plus +humain pour rompre ce grand amour, et il n'avait pas tardé à trouver.</p> + +<p>Le cardinal, tandis que Louis était à Vincennes, avait mis en campagne +trois ou quatre de ses plus habiles espions, et le résultat de cette +enquête avait été de lui apprendre que mademoiselle d'Argencourt n'en +était pas à faire ses premières armes. Un amant la vengeait de la +timidité du royal néophyte, et, pour trouver la force de résister à la +passion du roi, elle retrempait sa vertu entre les bras de Chamarante, +le plus bel homme de la cour. Elle poussait même l'imprudence jusqu'à +écrire les lettres les plus passionnées à ce favori de son cœur.</p> + +<p>Fort de cette découverte, Mazarin manda le beau Chamarante, et lui fit +comprendre qu'il donnerait un bon prix de cette correspondance +amoureuse. Chamarante eut la lâcheté de trahir celle qui l'avait aimé, +et, moyennant finance, la tendre prose de mademoiselle d'Argencourt +passa aux mains du ministre.</p> + +<p>Ces doux billets, le cardinal les avait précieusement conservés. Voyant +que désormais le roi, emporté par la passion, n'écouterait aucune +remontrance, il lui demanda un entretien.</p> + +<p>Louis s'attendait à de longues exhortations, à une explication presque +orageuse et, conseillé par sa charmante maîtresse, il s'était muni de +tout son courage pour résister ouvertement et déclarer qu'il entendait +être le maître. Peine perdue! le ministre parut. Calme et presque +souriant, il ne dit pas un mot de mademoiselle d'Argencourt. Seulement, +après quelques banalités générales sur la perfidie des femmes et sur le +malheur des souverains qui sont si rarement aimés pour eux-mêmes, il +tira de son sein les fameuses lettres, et les présentant au roi:</p> + +<p>—Que Votre Majesté, dit-il, daigne prendre la peine de lire cette +correspondance, elle lui en apprendra plus que je ne saurais lui en +dire.</p> + +<p>Les preuves étaient accablantes, le doute n'était pas possible: Louis +fut accablé, son orgueil naissant recevait là un rude choc. Il pleura de +dépit et de rage, mais il eut la force de dissimuler sa colère. Il ne +témoigna plus qu'un dédain glacial à sa perfide et refusa d'avoir avec +elle aucune explication.</p> + +<p>Déchue de ses espérances, outrée de la conduite de Chamarante, brouillée +avec sa famille, qui lui reprochait bien moins son amant que sa +maladresse, mademoiselle d'Argencourt ne songea plus qu'à chercher une +consolation. Elle s'éprit d'une passion folle pour le marquis de +Richelieu.</p> + +<p>Cette liaison fit tant de bruit et de scandale que la marquise de +Richelieu vint se jeter aux pieds de la reine-mère pour la conjurer +d'éloigner mademoiselle d'Argencourt, et que l'on conseilla l'air du +cloître à la trop sensible jeune fille.</p> + +<p>Elle se réfugia dans un de ces charmants couvents où les grandes dames +dépitées allaient alors passer leurs accès de dévotion. Elle s'y trouva +si bien qu'elle n'en voulut plus sortir et y passa sa vie, sans jamais +cependant prononcer ses vœux. Plus tard Louis XIV paya pour elle une +dot de vingt mille écus.</p> + +<p>Refroidi par ce premier naufrage, le jeune roi hésitait à se rembarquer +sur le fleuve du Tendre, lorsqu'il tomba aux mains de madame de +Beauvais, la femme de chambre favorite d'Anne d'Autriche.</p> + +<p>La Beauvais, pour parler comme les Mémoires, avait depuis longtemps déjà +doublé le cap de la quarantaine lorsqu'elle mit son expérience au +service de Louis.</p> + +<p>Laide, borgne, ridée comme pomme en avril, l'affreuse vieille avait +depuis plusieurs années jeté son dévolu sur le jeune roi. Elle guettait +l'âge de sa puberté, sachant bien qu'alors le tempérament parle plus +haut que le cœur, décidée à profiter de la première surprise et à en +tirer parti pour l'élévation de sa famille. Son plan réussit à +merveille.</p> + +<p>La flamme de l'œil unique de la Beauvais alluma les sens du royal +jouvenceau, et bientôt il n'eut plus rien à lui refuser. Mais +l'enivrement fut de courte durée. Adresse et séductions échouèrent, +l'élève s'échappa tout fier de son expérience nouvelle, impatient d'en +tirer parti.</p> + +<p>Les bons offices de la Beauvais eurent cependant leur récompense, on lui +fit don de la seigneurie de Chantilly, et sa famille fut toujours +protégée<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. «Le roi, dit l'abbé de Choisi, ne perdit pas la mémoire de +l'autel de ses premiers sacrifices.»</p> + +<p>La Beauvais continua jusqu'à sa mort de rester à la cour, et on lit dans +les Mémoires de la princesse Palatine: «J'ai vu encore cette vieille +créature de Beauvais; elle a vécu quelques années depuis que je suis en +France. C'est elle qui, la première apprit au feu roi ce qu'il a si bien +pratiqué auprès des femmes. Cette affreuse borgne s'entendait fort bien +à faire des élèves.»</p> + +<p>Tout frais émancipé après ce premier amour borgne, le jeune Louis n'osa +pas tout d'abord s'adresser aux grandes dames qui formaient la cour +d'Anne d'Autriche. Peut-être était-il retenu par la crainte de sa mère, +peut-être ne savait-il pas encore qu'un roi trouve bien rarement des +cruelles. Au grand dépit de toutes celles qui si volontiers eussent +accepté le mouchoir, il se contentait d'égarer son cœur dans les +cuisines et dans les antichambres.</p> + +<p>«Le feu roi, dit la Palatine, a été très galant assurément, mais il est +allé souvent plus loin que la débauche. Tout lui était bon en sa +jeunesse: paysannes, filles de jardinier, servantes, femmes de chambre, +pourvu qu'elles fissent semblant de l'aimer.»</p> + +<p>Beaucoup faisaient semblant, et les passions du jeune roi s'en +arrangeaient à merveille. Il ne résulta rien de toutes ces liaisons +obscures, rien qu'un enfant, une fille qui était, assure Saint-Simon, +son portrait vivant. Il l'avait eue d'une jeune et fraîche jardinière de +Saint-Germain. L'obscurité de la mère empêcha le roi de reconnaître +l'enfant, mais il assura son avenir et la maria honorablement.</p> + +<p>Nous sommes ici à l'époque des fredaines amoureuses du grand roi. +Saint-Germain était le théâtre de ses exploits. À chaque instant il +échappait à la surveillance de sa mère, et madame de Navailles, préposée +à la garde de la vertu fragile des filles d'honneur, avait toutes les +peines du monde à empêcher le loup de faire invasion dans la bergerie.</p> + +<p>Il était temps cependant qu'un amour noble et élevé vînt mettre un terme +à ces emportements de jeunesse et arrêter Louis sur la pente glissante +de la débauche vulgaire: une des nièces du cardinal Mazarin se trouva là +fort à propos pour accomplir cette œuvre.</p> + +<p>Marie Mancini, qui n'était qu'un enfant lorsque déjà le roi courtisait +sa sœur Olympia, était sortie du couvent et avait fait son apparition à +la cour depuis un an environ.</p> + +<p>C'était lorsqu'elle arriva se joindre à l'escadron des nièces du +cardinal, des Mazarines, comme on disait alors, «une grande fille +maigre, avec de longs bras rouges, un long cou, un teint brun et jaune, +une grande bouche, mais de belles dents et de grands yeux noirs, beaux +et pleins de feu.» Louis, bien qu'il préférât Marie à son autre sœur +Hortense, une des plus belles personnes de son temps, fit fort peu +d'attention à la nouvelle venue, et la regarda à peine.</p> + +<p>Plusieurs mois seulement après, un entretien que le roi eut avec Marie +commença le charme. Ces quelques mois, il est vrai, avaient profité à +la jeune fille: elle avait gagné l'embonpoint qui lui manquait, sa +taille gauche s'était assouplie, son teint s'était coloré, enfin ses +grands yeux noirs, profonds et passionnés, donnaient un rare et +singulier attrait à sa physionomie.</p> + +<p>Elle regagnait d'ailleurs du côté de l'esprit ce qui lui manquait en +beauté. Vive, spirituelle, railleuse, sa conversation brillante éblouit +le roi, très-flatté en secret du soin que prenait de lui plaire une +personne si accomplie.</p> + +<p>Aussi hardie qu'ambitieuse, Marie profita en fille habile de ses +premiers avantages, chaque jour plus avant elle enfonçait le trait dans +le cœur de Louis, et bientôt il en vint à ne pouvoir plus se passer +d'elle.</p> + +<p>Prévoyant avec une perspicacité rare à son âge que la timidité d'un +prince à peine sorti de tutelle, était ce qu'elle avait le plus à +redouter, elle ne négligeait aucun moyen pour exalter le courage de +Louis et faire passer dans son âme un peu de cette audace aventureuse +qui animait la sienne.</p> + +<p>Dans les longues après-midi qu'il passait à ses genoux, elle lui lisait +des poésies passionnées ou des romans de chevalerie aux merveilleux +exploits, agissant ainsi tout à la fois sur son imagination et sur son +cœur.</p> + +<p>Mais déjà son ascendant était immense. Puisant dans la violence de son +amour une hardiesse qui lui eût semblé impossible quelques mois +auparavant, Louis osa aimer Marie Mancini à la face de la cour, sous les +yeux de sa mère et du cardinal Mazarin.</p> + +<p>Alors, il lui accordait une préférence marquée; au bal c'est à elle la +première qu'il offrait toujours la main; il affectait de s'entretenir +tout bas avec elle, il la consultait sur tous ses projets, même sur les +affaires de l'État. Enfin pour passer seul avec elle, ne fût-ce qu'une +minute, il n'est pas de prétextes et d'expédients qu'il n'employât.</p> + +<p>Un jour Marie Mancini sortait de chez la reine-mère, elle était seule +dans son carrosse, «Louis monta sur le siége et lui servit de cocher +jusqu'à ce que la voiture ne fût plus en vue; alors il y entra et vint +se placer à côté d'elle.»</p> + +<p>La cour s'agitait, l'Europe s'était émue. Une favorite pouvait inaugurer +une politique nouvelle, et nul ne doutait que Marie Mancini ne fût +bientôt maîtresse déclarée du roi. Mais l'ambitieuse visait bien autre +chose. Elle rêvait un mariage et le titre de reine.</p> + +<p>Ce projet n'était pas une chimère. «Cette sombre Italienne, aux grands +yeux flamboyants avec un esprit infernal et l'énergie du bas peuple de +Rome, avait un instant enveloppé le froid Louis XIV d'un tourbillon de +passion.» Il était bien à elle corps et âme.</p> + +<p>Bientôt on parla tout bas à la cour de la possibilité de cette union, +mais non si bas que l'écho de ces propos ne vînt aux oreilles d'Anne +d'Autriche. Elle fut saisie d'effroi. Un instant elle crut que Mazarin, +ébloui par cette perspective de placer une de ses nièces sur le trône, +était d'accord avec sa nièce, et dans son horreur «d'un mariage aussi +monstrueux,» elle fit rédiger une protestation.</p> + +<p>Plutôt que de souffrir une pareille infamie, disait-elle, je ferais un +appel à la noblesse, j'armerais mon second fils contre son frère, et +moi-même, à la tête de l'armée, je marcherais contre le roi.</p> + +<p>Mais cette protestation était inutile. La reine-mère suspectait à tort +les intentions du cardinal. Le ministre ne rêvait qu'une chose, +l'alliance espagnole; et tandis qu'on l'accusait de traîner en longueur +les dernières formalités du mariage de Louis XIV avec une princesse de +Savoie, des agents habiles négociaient à Madrid et obtenaient du cabinet +de l'Escurial la paix et la main de l'infante.</p> + +<p>Pressé par son amante, le jeune roi avait osé déclarer au cardinal qu'il +était résolu à faire mademoiselle Mancini reine de France.</p> + +<p>—Moi vivant, avait répondu le ministre, jamais ce mariage n'aura lieu; +je poignarderais plutôt ma nièce de ma propre main.</p> + +<p>Ce qui diminue peut-être un peu le mérite du cardinal, c'est que depuis +longtemps il avait pénétré l'ingratitude de sa nièce. Marie n'avait en +effet usé de son ascendant que pour tâcher de perdre Mazarin, à qui elle +devait tout, dans l'esprit du roi.</p> + +<p>Et pourtant le moment approchait où Louis XIV allait avoir à prendre un +parti. On avait rompu les projets de mariage avec la princesse de +Savoie, et l'Espagne se décidait à offrir son infante. L'amour du roi +pour Marie paraissait désormais le seul obstacle sérieux, et toute la +cour suivait avec anxiété les phases diverses de cette grande passion, +qui donnait aux combinaisons politiques d'ordinaire si froides tout +l'intérêt d'un drame.</p> + +<p>Qui l'emporterait dans le cœur du jeune prince, de la raison d'État ou +de l'amour? Hélas! le parti de la sagesse eut raison.</p> + +<p>Marie Mancini reçut l'ordre de quitter la cour et d'aller attendre à la +Rochelle et au Brouage la fin des négociations avec l'Espagne. Louis XIV +n'osa pas s'opposer au départ de son amie.</p> + +<p>Les adieux des deux amants furent déchirants. Louis tout en pleurs +conduisit son amie jusqu'au carrosse qui devait l'emmener bien loin de +lui, et c'est alors que la jeune fille lui adressa ces paroles si +souvent citées:—«Vous êtes roi, vous pleurez, et je pars!...»</p> + +<p>À ces mots les larmes du roi redoublèrent, mais il n'osa pas révoquer +l'ordre qu'avait donné le cardinal. Marie eût résisté, Louis céda.</p> + +<p>Les deux amants n'eurent plus qu'une entrevue avant le mariage du roi. +Comme la cour se rendait à Bordeaux pour attendre la fin des +négociations, Marie Mancini eut la permission de venir saluer la +reine-mère à son passage à Saint-Jean-d'Angely. C'était le seul moyen +d'empêcher le roi de se détourner de son chemin pour aller voir son amie +et d'éviter un scandale.</p> + +<p>Cette entrevue raviva les espérances de l'orgueilleuse jeune fille et +exalta si bien l'amour du roi que Mazarin, sérieusement inquiet, écrivit +au roi pour le menacer de quitter la France avec ses nièces: «Aucune +puissance humaine, disait-il, ne saurait m'ôter la libre disposition que +Dieu et les lois m'ont donnée sur ma famille.»</p> + +<p>Cette lettre du cardinal peint Marie sous les couleurs les plus sombres, +il la traite d'extravagante, d'ingrate, d'ambitieuse, incapable d'aimer +personne.</p> + +<p>«Songez, je vous prie, écrivait-il au roi, s'il y a au monde un homme +plus malheureux que moi, qui, après m'être appliqué avec ardeur à +procurer par toutes les voies les plus pénibles, la gloire de vos armes, +le repos de vos peuples et le bien de votre État, ai le déplaisir de +voir qu'une personne qui m'appartient est sur le point de renverser tout +et de causer votre ruine!...<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>»</p> + +<p>Ces lettres ne servirent qu'à irriter la passion du roi. Les obstacles +semblaient exalter son courage et l'affermir dans ses résolutions. Il +menaçait de rompre les négociations avec l'Espagne, si avancées qu'elles +fussent, et d'épouser, envers et contre tous, celle qui l'aimait et qui +seule, disait-il, pouvait assurer le bonheur de sa vie, lorsque la jeune +fille prit une résolution aussi héroïque qu'inattendue et trancha +d'elle-même les difficultés de la situation.</p> + +<p>Marie Mancini eut le courage de s'arracher à son beau rêve; elle cessa +toute correspondance avec le roi et annonça qu'elle était décidée à ne +le revoir jamais. «Action telle, écrit Mazarin, qui peut-être par ses +intimidations avait contribué à la résolution de Marie, action telle +qu'il eût été malaisé d'en attendre une semblable, d'une personne de +quarante ans qui eût été nourrie toute sa vie avec des philosophes.»</p> + +<p>Ainsi se termina ce roman d'amour, épisode important de la vie de Louis +XIV.... Avec «moins de <i>bons sens précoce</i>, de sagesse et de politique,» +il eût épousé Marie Mancini; et alors que de malheurs épargnés, à la +France<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>!</p> + +<p>Abandonné à ses propres forces, le jeune roi ne résista plus et, le 9 +juin 1660, on célébra, à Saint-Jean-de-Luz, son mariage avec l'infante +d'Espagne Marie-Thérèse. Après douze jours d'une marche triomphale à +travers la France, le royal couple fit son entrée à Paris au milieu des +acclamations d'un peuple qui dans cette union ne voyait que l'assurance +d'une paix durable.</p> + +<p>Marie-Thérèse avait du premier jour déplu au roi, elle était petite, +replète, fort rouge, presque naine, et la passion admirative qu'elle eut +toute sa vie pour son mari ne fut jamais payée de retour.</p> + +<p>Louis XIV n'eut même pas pour elle les égards qu'il devait à sa femme +légitime, à la reine. Presque au lendemain des noces, il déserta son +salon pour aller chercher ailleurs de galantes distractions.</p> + +<p>Lorsque plus tard la reine, entourée des maîtresses au milieu desquelles +vivait le roi de France comme Bajazet dans son sérail, osa élever la +voix et se plaindre de l'indignité de ces relations de chaque jour, le +roi lui répondit aigrement:</p> + +<p>—De quoi vous plaignez-vous, madame, n'ai-je pas toujours partagé votre +lit?</p> + +<p>Après comme avant le mariage, la question restait la même: quelle serait +la reine de fait? d'où soufflerait désormais la faveur? On était fort +indécis, et les courtisans les plus habiles s'abstenaient, ne sachant de +quel côté encore tourner leurs adorations.</p> + +<p>Le salon favori du roi était alors celui de la comtesse de Soissons, +cette même Olympia Mancini, l'une des inclinations enfantines de Louis. +Il était fort assidu chez elle, et les plus médisants assuraient que la +comtesse, pour s'attacher le prince, n'avait pas reculé devant +l'adultère.</p> + +<p>Nulle influence ne pouvait être plus fâcheuse que celle de madame de +Soissons, et cependant le roi semblait chaque jour s'attacher davantage +à elle, lorsque l'arrivée d'Henriette d'Angleterre vint rendre inutiles +toutes les séductions d'Olympia. Dès lors le charme fut rompu, le roi ne +garda plus rien de son ancien faible pour la comtesse, et même il +chargea de Vardes, son favori, de l'en débarrasser en se déclarant son +galant.</p> + +<p>Henriette d'Angleterre, dont l'arrivée à la cour de France marque +l'aurore d'une ère nouvelle, était fille de la charmante et trop galante +Henriette de France, et de Charles I<sup>er</sup>, ce prince infortuné qui expia +si cruellement ses fautes sur l'échafaud.</p> + +<p>Nulle vie ne fut plus terriblement agitée que la sienne. Elle était le +gage de la dernière réconciliation de Charles I<sup>er</sup> fugitif et de sa +trop infidèle épouse. «Née d'une larme et d'un baiser d'adieu,» elle +vint au monde au milieu des horreurs d'un siége, sous le canon de +l'ennemi.</p> + +<p>L'épouse de Charles I<sup>er</sup> eut le bonheur d'échapper aux puritains, elle +s'enfuit entraînant ses enfants, appuyée sur le bras de son amant, ce +bel Anglais qu'elle épousa plus tard.</p> + +<p>Les fugitifs purent gagner la France, ils y trouvèrent un asile, mais +non du pain; ils avaient un appartement au Louvre, mais l'hiver ils +manquaient de bois et restaient au lit faute de feu.</p> + +<p>La petite Henriette avait cinq ans lorsque son père fut décapité en +Angleterre. Nul alors ne se souciait d'elle. On la laissait aux mains +des femmes de chambre. Elle avait sous les yeux de déplorables exemples, +le ménage illégitime et sans cesse troublé par des querelles de sa mère +et de son amant. Personne près d'elle pour éveiller en ce jeune cœur le +sens moral.</p> + +<p>Plus tard, elle fut mise au couvent mondain de Chaillot, dirigé par +mademoiselle de La Fayette, cet asile aimable «dont le galant parloir +était un foyer d'intrigues politiques.»</p> + +<p>Rien n'annonçait encore ce qu'elle serait à dix-huit ans; elle était +maigre et n'avait d'autre attrait qu'une grâce sauvage que l'on ne +comprenait guère alors.</p> + +<p>Louis XIV la voyait quelquefois, les jours où on l'amenait à la cour +pour essayer de la distraire un peu, mais il n'avait pour elle aucun +penchant.</p> + +<p>—J'ai peu d'appétit, disait-il, pour les petits os des saints +innocents.</p> + +<p>Mot cruel, bien digne, de ce prodigieux égoïste.</p> + +<p>Henriette, suivit en Angleterre son frère Charles II, le jour où un +serment qu'il ne tint guère lui rendit le trône de ses aïeux, et elle +commençait à faire le charme de la cour d'Angleterre, lorsque, son +mariage avec Monsieur, frère de Louis XIV, fut décidé.</p> + +<p>Les passions qu'elle devait inspirer commencèrent sur le vaisseau même +qui l'amenait en France; pour elle, Buckingham, ce fils séduisant de +l'amant d'Anne d'Autriche, et l'amiral faillirent mettre l'épée à la +main. On eut une tempête horrible, et la frêle et souffrante Henriette, +cette ombre d'une ombre, cette fleur sortie du tombeau, faillit mourir.</p> + +<p>Enfin, on la maria, et de ce jour datèrent ses plus cruels malheurs.</p> + +<p>Monsieur était bien fait pour inspirer à une femme la répulsion et +l'horreur instinctive qu'Henriette ressentit pour lui.</p> + +<p>Élevé en jupons jusqu'à l'âge de dix-sept ans, Monsieur était une +véritable fille, dans toutes les acceptions de ce mot. Il passait toutes +ses journées à se parer et à se farder, avec trois ou quatre favoris +«qui partageaient ses goûts, ou faisaient semblant pour lui plaire.»</p> + +<p>Dès le lendemain les querelles les plus immorales divisèrent, ce ménage. +Monsieur était jaloux de sa femme. Mais jaloux, entendons-nous, non +parce qu'elle pouvait avoir des amants, mais parce qu'il craignait +qu'elle ne lui enlevât le cœur de quelqu'un de ses favoris.</p> + +<p>L'amour du roi pour Madame vint bientôt envenimer ces querelles et leur +donner un éclat étrangement scandaleux.</p> + +<p>Louis XIV s'éprit d'une passion violente pour l'épouse de son frère, +pour cette femme charmante qu'il avait tant méprisée enfant, et il garda +si peu de mesure que toute l'Europe en fut bientôt informée, et que tout +bas, à la cour, on murmura ce mot terrible: Inceste.</p> + +<p>Madame, il faut le dire, était digne de tous les amours, de toutes les +adorations. Frêle et pâle, elle ressemblait à son père, le décapité; sa +langueur maladive avait des grâces indicibles; un feu terrible, le feu +de la fièvre éclatait dans ses grands yeux; enfin elle avait en elle cet +attrait irrésistible de ceux qui ne doivent pas vivre.</p> + +<p>Mais son âme avait une grandeur instinctive, une naïve générosité que la +dépravation des deux cours les plus licencieuses de l'Europe ne put lui +faire perdre. Dévouée jusqu'à la plus absolue abnégation, elle se +sacrifia toujours pour ceux qu'elle aimait, et l'idée d'être utile à son +frère qui avait besoin du secours de la France contribua sans nul doute +à lui faire supporter les terribles assiduités de Louis XIV.</p> + +<p>Il n'y a qu'une voix sur madame Henriette, tous l'aiment, tous +l'admirent, et les nobles amitiés qu'elle inspira la défendront toujours +et l'absoudront en quelque sorte des graves accusations qui pèsent sur +elle.</p> + +<p>Elle aima et ne sut pas toujours se défendre, elle-même l'avoue dans ses +courageux Mémoires, qu'il faut longtemps étudier pour les comprendre, +parce qu'ils ne disent rien, et cependant laissent tout deviner.</p> + +<p>La cour était à Fontainebleau, lorsqu'éclata l'amour de Louis XIV pour +sa belle-sœur. Le roi avait trouvé d'excellentes raisons pour laisser +de côté ce que l'étiquette avait de plus gênant, et chaque jour, isolé +par le respect, il pouvait se trouver seul avec madame Henriette.</p> + +<p>C'étaient alors de longues promenades solitaires sous les ombrages les +plus mystérieux de la forêt, promenades qui souvent duraient jusqu'au +jour, et de longs tête à tête, que les fêtes de chaque jour ne pouvaient +interrompre.</p> + +<p>L'ascendant de Madame sur Louis XIV fut très-grand et très-réel, la +passion que le roi ressentait pour elle, souvent contrariée, eut des +intermittences, mais ne se démentit jamais, même aux jours de brouilles +les plus graves, et par trois fois Henriette ressaisit une influence +qu'elle eût pu toujours conserver, si elle l'eût voulu.</p> + +<p>Il serait imprudent de soulever le voile transparent qu'on est convenu +de jeter sur les relations de Madame et du roi de France, les chroniques +n'ont que des insinuations et les Mémoires n'osent se prononcer.</p> + +<p>Mais ce n'est pas au roi que doit revenir l'honneur de la demi-obscurité +qui entoure ces amours. La pudeur, la honte et la morale étaient +étrangères à Louis XIV. Et si fantaisie lui en eût pris, l'homme qui +glorifia l'adultère eût également, et avec le même succès, glorifié +l'inceste.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE.</a></h3> + + +<p>Si puissante que fût l'autorité de Louis XIV, elle ne pouvait arrêter +les fâcheuses interprétations que l'on donnait aux assiduités du roi +près de la femme de son frère. On trouvait cette préférence marquée un +peu bien scandaleuse pour un fils aîné de l'Église, qui venait d'établir +un conseil de conscience, <i>ad majorem Dei gloriam</i>.</p> + +<p>La reine mère, admirablement renseignée sur les moindres faits et gestes +du roi, voyait avec effroi grandir chaque jour l'influence de Madame, +qui déjà la reléguait au second plan. «Elle avait volontiers passé à son +fils des souillons, des filles de chambre, voire une négresse,» elle ne +voulut pas lui passer Henriette.</p> + +<p>Elle fit tant et si bien qu'elle rendit jaloux Monsieur qui n'y songeait +guère; elle lui fit représenter par un de ses favoris qu'en cette +circonstance, comme toujours, il était le plastron de son frère et +Monsieur poussa les hauts cris. Anne d'Autriche fit chorus, et le roi ne +sut plus auquel entendre.</p> + +<p>Louis XIV n'était pas encore si absolu qu'il le devint, le scandale lui +fit peur.</p> + +<p>D'un côté il redoutait la colère de sa mère, pour laquelle il avait +toujours eu la plus grande déférence, de l'autre l'explosion de la +douleur de la reine, sa femme, qu'une indiscrétion pouvait instruire de +tout. Marie-Thérèse était alors enceinte, et un chagrin violent pouvait +assurément «lui faire manquer son dauphin.» Enfin, et par-dessus tout, +il craignit qu'une intimité si publique, avec une femme d'un esprit +supérieur, et Madame avait cette réputation, ne le fit soupçonner de +faiblesse et ne donnât à penser qu'il pouvait, lui, le roi, recevoir des +inspirations et se laisser conduire.</p> + +<p>Madame Henriette, pour sa part, était épouvantée de tout ce bruit, de +tout ce déchaînement de calomnies—ou de médisances. Elle eût rompu +brusquement, sans cette conviction, qui influa si tristement sur toute +sa vie, que son ascendant sur Louis XIV pouvait être à son frère Charles +II de la plus grande utilité.</p> + +<p>Toutes ces considérations décidèrent Louis et Henriette, non à rompre, +ce qui paraissait impossible au roi, mais à se contraindre et à +dissimuler.</p> + +<p>Il fut convenu entre eux que le roi feindrait une grande passion pour +une des filles de Madame, et que Madame semblerait fort irritée d'avoir +été si longtemps dupe de prévenances qui, en réalité, s'adressaient à +une autre.</p> + +<p>Henriette se chargea de trouver elle-même l'écran derrière lequel +s'abriteraient ses relations, et après mûre réflexion, elle choisit +celle de ses demoiselles d'honneur qui lui sembla la moins jolie et la +plus insignifiante, et la désigna à l'attention du roi.</p> + +<p>Cette jeune fille dont le maintien modeste, la timidité et le caractère +effacé rassuraient si complètement Madame qu'elle consentit à lui prêter +le rôle de rivale, était mademoiselle de La Vallière.</p> + +<p>Françoise-Louise de La Baume Le Blanc de La Vallière appartenait à une +famille d'une mince noblesse. Elle était née en Touraine, dans les +premiers jours du mois d'août 1644. Fort jeune encore, elle perdit son +père; et sa mère, qui se remaria trois fois, avait épousé en dernier +lieu Jacques de Courtavel, marquis de Saint-Rémy, premier maître d'hôtel +de Monsieur.</p> + +<p>La jeunesse de Louise s'écoula paisible au château de Blois, à la cour +bourgeoise et un peu triste de Gaston d'Orléans, ce traître de toutes +les conspirations du règne de Louis XIII. C'est là que, pour la première +fois, mademoiselle de La Vallière aperçut le roi, à un voyage de la +cour. Son amour pour Louis XIV date peut-être de cette époque.</p> + +<p>Pauvre, vertueuse, «elle n'avait pas grandes chances de trouver un bon +établissement<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>» et s'estima fort heureuse d'être admise au nombre +des filles d'honneur de Madame dont on formait alors la maison. Elle +avait été présentée et recommandée par madame de Choisy.</p> + +<p>Son arrivée à la cour n'avait pas fait sensation. «Son peu de fortune +lui interdisait les toilettes qui attirent l'attention,» et sa beauté +était de celles qui restent inaperçues jusqu'au moment où quelque +circonstance fortuite vient les mettre dans le jour qui leur est +favorable.</p> + +<p>Les nombreux portraits qui nous restent de mademoiselle de La Vallière +sont loin de nous donner une juste idée du genre de beauté, ou plutôt de +charme qui lui était propre.</p> + +<p>Il faut, pour bien se la représenter, se livrer à un travail qui a une +certaine analogie avec les jeux de patience que l'on met aux mains des +enfants. Il faut, en s'aidant des trois ou quatre bons portraits que +nous avons d'elle, rassembler les mille traits épars ça et là dans les +chroniques, les comparer, les essayer, les ajuster enfin, jusqu'à ce que +l'on obtienne un ensemble satisfaisant.</p> + +<p>Une grâce pudique et ingénue, une modestie naïve, un grand air de vertu +instinctive, étaient le suprême attrait de mademoiselle de La Vallière, +et tempéraient à propos ce que sa nonchalance maladive pouvait avoir de +passionné.</p> + +<p>En elle, point de trait saisissant et vif, mais un ensemble ravissant. +Rien de tranché, des nuances.</p> + +<p>Les reflets argentés de ses beaux cheveux blonds, la transparence nacrée +de son teint éblouissant de blancheur, la suave expression de son +regard, d'un bleu céleste, étaient les parties essentielles de sa +beauté. Sa voix était douce et pénétrante, pleine de caresses, elle +vibrait encore dans l'âme, longtemps après qu'on l'avait entendue.</p> + +<p>Enfin «sa boiterie» même donnait à sa démarche une certaine grâce +pudiquement effarouchée, qui était un attrait de plus.</p> + +<p>«Elle était aimable, écrit madame de Motteville, et sa beauté avait de +grands agréments par l'éclat de la blancheur et l'incarnat de son teint, +par le bleu de ses yeux qui avaient beaucoup de douceur et par la beauté +de ses cheveux argentés qui augmentait celle de son visage.»</p> + +<p>L'abbé de Choisy, qui avait passé son enfance avec mademoiselle de La +Vallière, esquisse d'un trait de plume cette douce et sympathique +figure.</p> + +<p>«Ce n'était pas, dit-il, une de ces beautés toutes parfaites qu'on +admire souvent sans les aimer; elle était fort aimable; et ce vers de La +Fontaine,</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">«Et la grâce, plus belle, encor que la beauté,</span><br /> +</p> + +<p>semble avoir été fait pour elle. Elle avait le teint beau, les cheveux +blonds, le sourire agréable, les yeux bleus, le regard si tendre et en +même temps si modeste, qu'elle gagnait le cœur et l'esprit au même +moment<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p> + +<p>Mais il est un point sur lequel s'accordent tous les Mémoires, c'est +lorsqu'il est question du cœur et des grandes qualités de mademoiselle +de La Vallière. Aimable, bonne, généreuse, serviable, elle était dévouée +«jusqu'à la mort» à ses amis. Sa modestie d'ailleurs était si grande, +qu'elle ne songeait qu'à s'effacer et «que jamais elle ne blessa aucune +vanité.»</p> + +<p>Quel plus bel éloge peut-on faire d'une femme qui pendant sept ans fut +toute-puissante sur le cœur de Louis XIV! Elle eut des envieux +cependant, maintes fois on chercha à la renverser, mais aucun de ceux +qui cherchaient à lui nuire «n'eût pu trouver un prétexte raisonnable +d'être son ennemi.»</p> + +<p>Douée d'un jugement sain, d'un esprit solide, plus instruite que ne +l'étaient en général les femmes de la cour de Louis XIV, elle n'avait +pas cette verve médisante et moqueuse fort à la mode alors, aussi +l'accusait-on de manquer d'esprit. «Peu d'esprit, pas d'esprit du tout,» +dit en parlant d'elle l'abbé de Choisy; mais l'abbé veut sans doute ici +parler de l'esprit d'intrigue. C'est à peu près dans ce sens que madame +de La Fayette disait: «C'est une petite sotte qui n'a pas su profiter à +la cour de sa position.»</p> + +<p>La conversation de mademoiselle de La Vallière était fine et attachante. +«Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de feu,» telle est +l'opinion de Bussy. Le manuscrit de la bibliothèque de +Saint-Pétersbourg, dont j'ai parlé, ajoute: «Elle est gaie et causeuse, +elle pense et dit les choses fort plaisamment, et ses reparties sont +toujours très-vives, sans jamais être blessantes.»</p> + +<p>Enfin madame de Sévigné, qui avait le droit de parler d'esprit et qui +s'y connaissait, aimait fort celui de mademoiselle de La Vallière; dans +plusieurs de ses lettres elle cite de ses <i>mots</i>, et ce n'est jamais +sans ajouter: «Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute +la modestie que vous pourrez imaginer.»</p> + +<p>Telle était à dix-sept ans mademoiselle de La Vallière, lorsque Madame +eut l'idée de se servir d'elle pour détourner l'attention de la cour et +l'orage dont la menaçait la colère d'Anne d'Autriche.</p> + +<p>Fidèle aux conventions, Louis XIV, le soir même, s'arrêta devant +mademoiselle de La Vallière, qui se trouvait dans un des salons +d'attente de Madame; «il commença par lui dire des choses fort +obligeantes, et l'entretien continua à demi-voix.» Les compagnes de La +Vallière, mesdemoiselles Montalais et Tonnay-Charente, qui se trouvaient +là, s'étant retirées par respect, le roi laissa retomber la lourde +tapisserie qui masquait la porte, et ainsi «il resta seul au moins un +gros quart d'heure» avec la jeune fille.</p> + +<p>Lorsque La Vallière revint au salon, toute confuse de l'honneur inespéré +qu'avait daigné lui faire le roi, tous les yeux s'arrêtèrent sur elle +comme si son front qui rougissait sous les regards curieux eût pu +révéler quelque chose de la conversation royale.</p> + +<p>Plusieurs fois dans les jours qui suivirent, on remarqua des scènes +analogues. Le roi recherchait La Vallière avec un empressement marqué. +Au bal, dans les salons de Madame ou même de la reine, à la promenade, +il semblait prendre un grand plaisir à s'entretenir avec elle, et un +soir, à la suite d'une chasse, il fit pendant plus d'une lieue galoper +son cheval à la portière du carrosse où elle se trouvait.</p> + +<p>De toutes ces petites circonstances observées et réunies, on fit un gros +événement, et il parut clair que le roi avait du goût pour Louise de La +Vallière.</p> + +<p>Une indiscrétion des compagnes de la jeune fille d'honneur vint +confirmer ce bruit. Un soir, à la suite d'une fête, les demoiselles de +Madame s'étaient amusées à passer en revue les plus beaux cavaliers de +la cour. C'était l'heure des confidences, chacune avoua sa préférence +secrète. Le tour de La Vallière arriva. Elle se taisait; ses compagnes +la pressèrent. Elle leur dit alors que la seule présence du roi dans une +fête l'empêchait de s'apercevoir même de la présence des autres hommes. +Les moqueuses accablèrent Louise de leurs railleries.—Ainsi, +mademoiselle la dédaigneuse, il faut au moins être roi pour vous +plaire.—Hélas! soupira l'innocente, qui seule peut-être disait la +vérité; hélas! la couronne n'ajoute rien à l'éclat de sa personne, mais +elle diminue le danger et le rend moins redoutable: qui donc oserait +lever les yeux jusqu'au roi?</p> + +<p>N'était-ce pas un aveu? Ainsi du moins le prirent les jeunes filles, qui +s'en allèrent partout disant que La Vallière se mourait d'amour pour le +roi. Tout le monde ne le crut pas, mais tout le monde le répéta.</p> + +<p>Si bien qu'un soir, chez Madame, le bouffon Roquelaure,—il n'était pas +plaisant tous les jours!—prit La Vallière par le bras, et de force, +brutalement presque, la traîna jusque devant le roi.</p> + +<p>—«Je vous dénonce, Sire, criait-il, cette illustre aux yeux mourants; +elle ne sait aimer rien moins qu'un grand monarque.»</p> + +<p>Rougissante, éperdue, affolée de voir ainsi révélé et impitoyablement +raillé le secret de son cœur, abîmée dans sa honte, La Vallière +faillit s'évanouir; on fut obligé de la soutenir.</p> + +<p>«Le roi cependant la salua le plus civilement du monde et lui adressa +quelques paroles pleines de bonté.»</p> + +<p>Jusque-là Louis XIV ne s'écartait pas du plan convenu.</p> + +<p>Fidèle à son rôle, Madame se répandit en reproches contre La Vallière, +«cette petite hypocrite mielleuse,» et se plaignit amèrement de la +conduite du roi, qui, pour dissimuler une amourette avec une fille +d'honneur, ne craignait pas de compromettre la femme de son frère.</p> + +<p>«Comme il avait honte de venir voir cette fille chez moi sans me voir, +fait-on dire à Madame dans un pamphlet publié en Hollande<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, que fit +le roi? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour qu'il était +amoureux de moi, et dès qu'il voyait quelqu'un, il s'attachait à mon +oreille pour me dire des bagatelles; il me mettait souvent sur le +chapitre de sa belle en m'obligeant à lui dire les moindres choses; +comme j'étais aise de le divertir, je l'entretenais tant qu'il voulait.»</p> + +<p>Lorsqu'elle se plaignait ainsi de l'humiliante rivalité de La Vallière, +Madame était bien loin de se croire si près de la vérité.</p> + +<p>Après quelques caprices passagers, le cœur de Louis XIV était sur le +point de se fixer, au moins pour un certain temps.</p> + +<p>Il s'était vite dégoûté de mademoiselle de Lamothe-Houdancourt, que +n'avait pu défendre contre ses entreprises la duchesse de Navailles, +cette duègne infortunée des filles d'honneur, qui passait cependant ses +nuits et ses jours l'œil au guet, l'oreille tendue, essayant en vain de +préserver de la dent du loup les trop tendres brebis confiées à sa +garde.</p> + +<p>Délaissée, mademoiselle d'Houdancourt épousa de rage le plus laid, le +plus bossu des ducs et pairs, M. de Ventadour.</p> + +<p>—«Tant mieux si elle aime celui-là, s'écria l'abbé de la Victoire, elle +en aimera bien un autre.» Elle en aima beaucoup d'autres.</p> + +<p>Le règne de la princesse de Monaco ne dura qu'une nuit, le temps à peine +de faire éclater la jalousie de Lauzun, son amant. Lauzun, qui +prétendait lutter avec le maître, s'avisa de fermer à double tour la +porte dérobée par où chaque soir la princesse se glissait chez le roi. +Le moment venu, plus de clef, impossible d'ouvrir, il y eut une scène +d'un haut comique à travers le trou d'une serrure.</p> + +<p>Au moment où nous sommes arrivés, le cœur du roi flottait fort indécis +entre trois femmes également remarquables: mademoiselle de Pons que la +comtesse de Soissons venait de lui jeter à la tête, Madame, et enfin +mademoiselle de La Vallière.</p> + +<p>L'humble fille d'honneur l'emporta. Roquelaure avait cru faire une +méchanceté atroce, il atteignit le roi dans la seule chose qu'il eût de +véritablement sensible, son amour-propre.</p> + +<p>La vanité de Louis fut délicieusement flattée de ce culte profond et +mystérieux dont il était l'objet, il eut un regard de bonté pour celle +qui se consumait d'amour n'osant lever les yeux jusqu'à lui. Trois ou +quatre entretiens achevèrent le charme. Louis XIV n'aimait pas l'esprit, +et la conversation douce et tendre de La Vallière le réduisit et +l'attacha. Bien que les grandes passions ne soient guère contagieuses, +les ardeurs contenues de cette âme brûlante «fondirent pour un moment +les glaces royales.»</p> + +<p>Une correspondance secrète s'établit entre les deux amants. Ils +échangèrent des vers assez pitoyables et une prose ponctuée de tendres +larmes. Dangeau et Benserade tenaient la plume pour le couple illustre. +Dangeau, choisi par Louis XIV pour exprimer ses sentiments, fut aussi +choisi par La Vallière pour être son interprète. L'illustre courtisan +fut ainsi le premier dans le secret. Il écrivait les lettres et les +réponses, réservant l'esprit pour le roi, donnant habilement la réplique +dans les lettres de La Vallière. Ce fut la source de sa faveur, et la +source ne tarit jamais. Il avait le département de la prose, Benserade +celui des vers.</p> + +<p>Plus tard, en un jour d'épanchement, La Vallière osa avouer au roi que +ces lettres si tendres avaient été écrites par un secrétaire.—«Et par +qui donc? demanda Louis XIV.—Par Dangeau et Benserade, Sire.» Le roi se +mit à rire aux éclats; puis, redevenu sérieux:—«Voilà, dit il, de bons +serviteurs, discrets et fidèles; s'ils faisaient vos lettres, ils +faisaient aussi les miennes, et jamais n'en n'ont soufflé mot.»</p> + +<p>Telle avait été la discrétion des confidents de Louis XIV,—discrétion +qu'explique un intérêt bien entendu,—que rien ne transpira de ses +premières relations. Les gens clairvoyants cependant, ceux qui +connaissaient à fond la carte de la cour, se doutaient de quelque chose. +Interrogeant chaque jour l'horizon de la faveur, ils invoquaient +l'étoile de mademoiselle de La Vallière qui se levait.</p> + +<p>Mais on n'avait que des doutes, les certitudes ne vinrent qu'après la +fête de Vaux.</p> + +<p>À cette époque il y avait deux puissances en France. Louis XIV et +Fouquet, le surintendant des finances. Fouquet était plus riche que le +roi, il puisait sans compter aux coffres de l'État et ne rendait compte +qu'autant qu'il le voulait bien. Non content de voler, il laissait voler +les autres. Le plus effroyable désordre régnait dans les finances. +Fouquet lui-même ne savait plus où en étaient les comptes.</p> + +<p>Le nom de Fouquet est resté le synonyme de générosité et de munificence; +au moins faisait-il un royal usage des millions qui restaient dans le +double fond de sa caisse. Autour de lui se groupait un peuple d'amis et +de flatteurs. Il avait plus de la moitié de la cour à sa solde, c'était +un formidable parti qu'il entretenait, si on lui eût donné du dévoûment +pour son argent.</p> + +<p>À côté des courtisans se pressait à la table du surintendant toute une +académie d'artistes et de gens de lettres, il les aidait à vivre ou même +les enrichissait les uns et les autres<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Pour un sonnet il donnait +une pension; pour moins, souvent. Scarron était inscrit pour douze cents +livres parce qu'il avait eu une très-belle femme, celle-là même qui +devint madame de Maintenon.</p> + +<p>Le surintendant si riche adorait les femmes et il était payé d'un tendre +retour:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">«Jamais surintendant ne trouva de cruelles,»</span><br /> +</p> + +<p>dit Boileau. Ce vers désignait Fouquet. Il avait chez lui un cabinet +tapissé des portraits de celles qui l'avaient aimé; le cabinet était +immense. Le coffret qui renfermait sa correspondance galante avait des +proportions analogues, il y avait là pour des millions de tendresses et +d'amour<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>!</p> + +<p>À la tête de la police amoureuse et politique de Fouquet était madame +Duplessis-Bellièvre, une amie dévouée et un agent courageux<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Elle +achetait pour lui des secrets et des femmes, elle n'avait pas une minute +de repos. Pélisson, qui devint plus tard le panégyriste patenté de Louis +XIV, était comme son intendant. L'ancien parti de la Fronde tenait ses +grandes assises dans son salon, la cour nouvelle y accourait en masse, +il y avait fusion.</p> + +<p>Ce salon inquiétait Louis XIV, qui jalousait les belles fêtes et les +millions du surintendant.</p> + +<p>Ces millions arrachés à la France, il les considérait comme siens. Aux +fêtes de Fouquet se pressait toute la noblesse, ces jours-là, la cour +était presque déserte. C'était aussi trop d'insolence.</p> + +<p>Deux ou trois fois la fortune de Fouquet avait chancelé, mais elle +s'était toujours relevée. Ce financier, artiste et grand seigneur, +manquait cependant d'adresse. Il ne crut au danger que le jour où il fut +au fond du précipice, un cul de basse fosse. Croyant prendre ses +précautions, il avait acheté des gouverneurs de places de guerre et +fortifié Belle-Isle. Il donnait simplement des armes contre lui.</p> + +<p>Depuis longtemps Louis XIV voulait se défaire du surintendant. Il y +était surtout poussé par Colbert, qui désirait voir clair dans ce gâchis +des finances, et qui pensait assez justement que l'or des impôts est +trop précieux pour le laisser gaspiller.</p> + +<p>On avait donc résolu de se débarrasser honnêtement de Fouquet. Il en fut +averti, et n'en voulut rien croire. Il avoua à demi ses rapines au roi, +et comme le roi lui sourit, il pensa que tout était fini et qu'il +pouvait dormir tranquille. Il n'en fut que plus vain et plus +présomptueux.</p> + +<p>D'accord sur la nécessité d'éloigner Fouquet, Louis XIV et Colbert +n'étaient plus divisés que sur les moyens à prendre, Colbert poussant à +la rigueur, lorsque le malheureux surintendant commit les deux plus +lourdes fautes de sa vie, deux fautes à faire pendre dix innocents, et +il était vingt fois coupable: il donna la fête de Vaux, et voulut +acheter les faveurs de mademoiselle de La Vallière.</p> + +<p>Louis XIV ne songeait point encore à l'humble fille d'honneur lorsque +Fouquet en eut la fantaisie. Il lui envoya sa courtière habituelle, qui +lui proposa deux cent mille livres. C'était beaucoup; Fouquet avait pu à +moins se donner des duchesses. La Vallière refusa<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Surpris de cette +résistance si extraordinaire, le surintendant mit en campagne des gens +au flair subtil qui découvrirent l'amour de La Vallière d'abord, l'amour +du roi ensuite.<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></p> + +<p>Possesseur d'un secret ignoré de la cour, Fouquet ne songea qu'à en +tirer parti pour ses affaires, et non à se poser en rival du maître. Ne +comprenant pas que La Vallière était l'<i>amante</i> de Louis et non la +<i>maîtresse</i> du roi, il fit marchander son influence tout comme il avait +fait marchander sa vertu.</p> + +<p>Ces propositions, bien qu'adroitement faites, accablèrent la jeune +fille. «En faisant à son amant le sacrifice de sa vertu, elle avait +obtenu de lui la promesse que sa réputation serait respectée, et que le +voile le plus épais couvrirait leurs amours.» Elle se crut trahie, et +raconta tout au roi.</p> + +<p>Louis XIV entra dans une épouvantable colère et jura de tirer une +vengeance exemplaire de l'insolence du ministre.</p> + +<p>C'est ce moment que Fouquet, toujours plein de sécurité, malgré +plusieurs avertissements venus de divers côtés, choisit pour donner, à +son château de Vaux, cette fête magnifique dont le souvenir est resté +comme un monument de la fastueuse prodigalité du surintendant.</p> + +<p>Le château de Vaux, prodigieuse <i>folie</i> de Fouquet, avait absorbé des +millions. Là, il avait convié les hommes de génie ses amis, et, leur +ouvrant ses coffres: «—Puisez à mains pleines, leur avait-il dit, et +matérialisez vos rêves.» Il avait été obéi, et le merveilleux palais, +avec ses jardins, son parc immense, ses étangs, ses bassins, ses +rivières, ses forêts, ses charmilles et son peuple de statues, était +sorti de terre, comme une des demeures enchantées des contes arabes.</p> + +<p>Et c'est là que l'imprudent Fouquet voulut fêter Louis XIV. Insensé qui +ne comprenait pas que chaque pierre de son palais, chaque détail de sa +fête était une terrible accusation contre lui.</p> + +<p>—Vous êtes mieux logé que le roi, dit Louis XIV.</p> + +<p>Ce seul mot était gros de menaces. Fouquet avait humilié le roi; mieux +eût valu le frapper d'un coup de poignard. Tous le comprirent, lui non.</p> + +<p>—Un bon cheval et de l'or plein vos poches, lui dirent ses amis, voilà +ce qu'il vous faut.</p> + +<p>Il s'obstina à rester, il voulait faire les honneurs de sa merveille. Et +à chaque pas Louis XIV se heurtait à quelque nouveau sujet +d'indignation. Partout, jusqu'au-dessus des frises de son lit à +balustre, au-dessus du royal soleil, grimpait la téméraire devise du +surintendant: <i>quò non ascendam</i>. Puis au-dessous de l'écureuil, armes +parlantes, une couleuvre, <i>coluber</i>, dans laquelle se reconnaissait +Colbert.</p> + +<p>Puis on disait qu'en visitant les appartements, Louis XIV avait aperçu +un portrait de femme blonde et que ce portrait était celui de +mademoiselle de La Vallière.</p> + +<p>C'est à ce moment, pendant ces «fêtes de soixante heures» que +couronnaient <i>les Fâcheux</i> de Molière, tandis que l'orage s'amassait +terrible dans le cœur du roi, que Fouquet osa, frappé d'aveuglement, +faire demander à La Vallière quelques instants d'entretien, sans autre +but que de s'assurer sa protection.</p> + +<p>En apprenant cette inconcevable audace de Fouquet la colère de Louis XIV +éclata. Il voulait sur-le-champ «faire prendre Fouquet<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>;» sa mère, +Colbert, deux ou trois confidents eurent toutes les peines du monde à le +calmer et à le détourner de ce dessein peu chevaleresque de faire +arrêter son hôte. Il se décida à attendre, jurant que la punition n'en +serait que plus terrible.</p> + +<p>Les murs ont des oreilles partout où habitent les rois: on sut quelque +chose de la colère du roi. On flairait un mystère, chacun était dans +l'attente de quelque événement imprévu. On suivait d'un œil distrait +les enchantements qui se succédaient, l'intérêt n'était plus là; il +était tout au drame que l'on sentait vaguement dans l'air.</p> + +<p>Quel sera le dénoûment? se demandait-on. Il fut tel que si rien ne +s'était passé. Louis XIV s'était décidé à dissimuler, et nul, mieux que +cet élève de Mazarin, ne sut commander à son visage. Le roi quitta le +château de Vaux en promettant à son ministre la continuation de ses +bonnes grâces.</p> + +<p>Moins d'un mois après, le 5 septembre, le surintendant, arrêté à Nantes +où on l'avait attiré, était conduit au château d'Angers avec le plus +grand mystère.</p> + +<p>Louis XIV fut mal conseillé en cette circonstance. Fouquet était +coupable, il pouvait le faire empoigner par quatre estaffiers et le +faire conduire à la Bastille; il préféra ruser, mentir, «conspirer +presque contre son sujet.» Le coupable eut le beau rôle; le roi +compromit sa dignité. «Fouquet voleur, au contraire, se conduisit comme +un chevalier<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p> + +<p>Fouquet tombé, les courtisans qui tant de fois étaient venus frapper à +sa caisse s'éloignèrent de lui; les femmes et les artistes lui restèrent +seuls fidèles. Mademoiselle de Scudéry alla le voir dans sa prison, +madame de Sévigné, qui l'avait gardé pour ami après l'avoir refusé pour +amant, mit en mouvement pour lui toutes ses influences. Les gens de +lettres s'illustrèrent; pour lui, ils risquèrent leur influence, leur +fortune et leur liberté. La Fontaine, le naïf fablier, fut héroïque de +courage et de dévoûment.</p> + +<p>Mais Fouquet ne put être sauvé. On avait trouvé chez lui de quoi faire +pendre tout un conseil de ministres. Il se défendit bien cependant. +L'accusation de détournement était la moins grave; lorsqu'on lui parlait +de ses vols, il répondait seulement: Mazarin volait aussi.</p> + +<p>Il fut condamné à un bannissement perpétuel<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. «Louis XIV alors, dit +M. Henri Martin, fit une chose étrange, inouïe, que l'on a considérée +comme un des grands scandales de l'histoire. Prenant le contre-pied du +droit attribué à la clémence royale, d'adoucir les peines des condamnés, +il aggrava la sentence de Fouquet, et, au lieu de l'envoyer en exil, il +le fit conduire prisonnier à Pignerol, avec l'intention de ne jamais lui +rendre la liberté.»</p> + +<p>Encore cet horrible abus de justice ne satisfit pas complétement le +ressentiment de Louis XIV, il avait espéré un arrêt de mort.</p> + +<p>Le roi était chez mademoiselle de La Vallière lorsqu'on vint lui +annoncer que la vie de Fouquet était sauvée; il fit un geste de colère, +et jetant sur sa maîtresse un regard terrible:</p> + +<p>—«S'il eût été condamné à mort, dit-il, je l'aurais laissé mourir.»</p> + +<p>Cette fête de Vaux, si désastreuse pour Fouquet, n'avait pas été moins +fatale à mademoiselle de La Vallière. À bout de luttes, de vertu et de +courage, elle cessa de résister; vaincue bien plus encore par sa passion +si longtemps contenue que par l'amour pressant de Louis XIV, elle se +donna tout entière ou plutôt elle s'abandonna.</p> + +<p>«Le vrai fond de la fête de Vaux, dit M. Michelet, fut réellement une +chasse: la chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au +filet; la chasse de La Vallière pour la livrer au roi. Les complaisants +y travaillaient.» Ils réussirent; à dire vrai il fallut une surprise. Au +milieu du trouble et de l'enivrement de la fête, lorsque tant de +magnificences tournaient toutes les têtes, Vardes, Saint-Aignan et +d'autres encore l'attirèrent sous un prétexte frivole et la poussèrent +dans un cabinet où l'attendait le roi. Elle était prise au piége.</p> + +<p>De ce moment commença entre Louis XIV et La Vallière une lutte qui dura +autant que la faveur de la pauvre fille. Pudique, craintive, honteuse du +mal jusqu'à en mourir, Louise demandait en grâce à son amant la solitude +et le mystère; le roi, au contraire, voulait du bruit autour d'elle, il +trouvait indigne de lui de se cacher. «Il prétendait éblouir la cour de +sa maîtresse.»</p> + +<p>C'était à chaque instant des larmes et des prières nouvelles, car sans +cesse le roi, par quelque nouvelle fantaisie, paraissait vouloir ajouter +à l'éclat de ses amours. Presque toujours, dans les commencements +surtout, La Vallière remportait la victoire et réussissait à calmer la +vanité jalouse et si susceptible du roi.</p> + +<p>Cependant les relations du roi et de La Vallière avaient trop de +confidents pour que tous les intéressés n'eussent pas été prévenus. La +reine-mère, Madame, la comtesse de Soissons s'indignaient de la faveur +de cette petite sotte. Madame surtout, convaincue qu'elle avait été +jouée, «était dans la dernière colère, et on ne peut exprimer ses dépits +et ses emportements, et combien elle se trouvait indignement traitée. +Elle était belle, elle était glorieuse et la plus fière de la cour. +Quoi! disait-elle, préférer une petite bourgeoise de Tours à une fille +de roi faite comme je suis!»</p> + +<p>Ainsi l'on fait parler Madame dans un pamphlet; dans un autre elle note +tous les détails qui démontrent la passion de Louis pour La Vallière.</p> + +<p>«Le roi, lui fait-on dire, vint un soir avec la reine-mère qui nous +montra un bracelet de camées d'une beauté admirable, au milieu desquels +une miniature représentant Lucrèce. Toutes tant que nous étions de +dames, nous eussions tout donné pour avoir ce bijou: à quoi bon le +dissimuler, j'avoue que je le crus à moi, car je ne négligeai rien pour +montrer au roi qu'il me ferait un présent bien agréable! Le roi le prit +des mains de la reine sa mère et le montra à toutes mes filles; il +s'adressa à La Vallière pour lui dire que nous en mourions toutes +d'envie; elle lui répondit d'un ton languissant et précieux; alors le +roi vint prier sa mère de le lui troquer; elle le lui donna avec bien de +la joie.</p> + +<p>«Aussitôt le roi parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes mes filles +que je serais bien étonnée si je n'avais pas ce bijou le lendemain à mon +bras. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment après elle +partit, et Tonnay-Charente la suivit doucement. Elle vit La Vallière +regardant le bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa poche. La +Vallière, en se retournant, aperçut Tonnay-Charente. Surprise, elle +rougit excessivement et lui dit:</p> + +<p>—«Mademoiselle, vous avez maintenant le secret du roi, c'est une chose +fort délicate; pensez-y plus d'une fois.»</p> + +<p>La pauvre La Vallière se faisait cruellement illusion; ce qu'elle +appelait encore «le secret du roi» n'était plus qu'un secret de comédie. +Moins naïve, elle s'en fût aperçue aux hommages dont l'entouraient les +hauts seigneurs de l'intimité du roi qui adoraient en elle le caprice du +maître. Elle s'en fût aperçue encore aux insinuations perfides de ses +compagnes, beautés jalouses qui ne lui pardonnaient pas une faveur dont +elles se croyaient infiniment plus dignes.</p> + +<p>La malignité avait depuis longtemps fait l'inventaire exact des modestes +parures de la pauvre fille, on savait à une épingle près ce qu'elle +possédait d'armes dans l'arsenal de sa coquetterie féminine, et pour peu +qu'un bijou nouveau vînt relever la simplicité de sa toilette, la +chronique scandaleuse en tirait les plus méchantes inductions.</p> + +<p>C'était un des bonheurs du roi de parer son idole, il eût voulu la +couvrir de perles et de diamants. Sa grossière vanité souffrait +cruellement de voir les simples toilettes de Louise écrasées par les +tapageuses parures des moindres dames de la cour. Selon lui, la femme +aimée du roi devait être par la richesse de sa mise bien au-dessus de +toutes les autres femmes. Tous les dons de son amant, précieux pour elle +seulement parce qu'ils étaient un gage d'amour, La Vallière les serrait +avec soin dans ses coffres, et lorsque le roi lui reprochait de n'en pas +faire usage:—«Voulez-vous donc, Sire, disait-elle, me forcer d'étaler à +tous les yeux les marques de ma honte!»</p> + +<p>Étranger à toute délicatesse de sentiment, Louis XIV ne comprenait rien +aux scrupules de son amie. Il ne voyait pas que l'on pût rougir d'être +la maîtresse du roi. Lorsque Louise disait honte, il pensait qu'elle eût +dû dire honneur. Beaucoup de gens à la cour étaient de cet avis, et l'on +se moquait fort des craintes pudiques de La Vallière, que l'on ne +pouvait s'empêcher de taxer de simplicité.</p> + +<p>Parfois cependant, «cédant aux sollicitations pressantes de son amant, +craignant par ses refus de froisser un amour qui était sa seule +consolation, La Vallière consentait à se parer de quelqu'un de ses +présents. Elle choisissait alors, parmi les plus modestes et les plus +simples, ceux qui lui semblaient devoir le moins attirer l'attention: +des pendants d'oreille, une montre d'or, un collier de perles à un seul +rang, encore elle rougissait et courbait le front sous «ces bijoux +indiscrets» qu'elle devait plus tard appeler «livrée de son infamie.»</p> + +<p>Mais le roi avait bien d'autres moyens de l'afficher et de la +compromettre. À Fontainebleau, par exemple, toute la cour est surprise +par un orage à une lieue du château, le roi ne songe qu'à La Vallière; +il court à elle, et se découvrant, il essaye avec son chapeau de la +garantir de l'eau qui tombe à grosses gouttes. Quelques jours plus tard, +à une revue donnée pour les gentilshommes de l'ambassade d'Angleterre, +Louis XIV oublie et les ambassadeurs et les reines, et s'avançant au +galop vers le carrosse de La Vallière, il reste à la portière, «la tête +découverte, pendant une heure et demie, bien qu'il fît une petite pluie +pénétrante que tout le monde trouvait fort incommode.»</p> + +<p>Marie-Thérèse elle-même, cette épouse si passivement dévouée, si +naïvement idolâtre de Louis XIV, avait, dès cette époque, de cruels +soupçons. «Un soir, dit madame de Motteville, j'avais l'honneur d'être +auprès de la reine à la ruelle de son lit: elle me fit signe de l'œil, +et m'ayant montré mademoiselle de La Vallière, qui passait par sa +chambre pour aller souper chez la comtesse de Soissons, elle me dit en +espagnol: <i>Esta donzella, con las aracadas de diamante, es esta que el +rei quiere</i>.—C'est cette fille aux pendants d'oreille de diamants que +le roi aime?»</p> + +<p>«Cette semaine, dit Bussy<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, le roi et mademoiselle de La Vallière +allèrent seuls à Versailles, où ils se régalèrent six ou huit jours, à +tout ce qu'ils voulurent. Là, revenant à Paris, La Vallière tomba de +cheval; elle ne se serait pas fait grand mal, si elle n'avait été la +maîtresse du roi: il fallut la saigner promptement; elle voulut que ce +fût au pied. Deux fois le chirurgien manqua l'opération; l'amant devint +plus pâle que son linge et voulut la saigner lui-même. Elle fut obligée +de garder le lit un mois, et à cause de tout cela le roi différa de +deux jours son voyage à Fontainebleau. Au retour, la joie fut grande, +celle de la reine ne fut pas de même; elle avait assez déjà de chagrin, +sans celui d'avoir à entendre, presque toutes les nuits, le roi qui +rêvait tout haut de sa petite cateau. C'est ainsi que la reine nommait +La Vallière, parce qu'elle ne savait pas assez bien la valeur précise +des mots français.»</p> + +<p>Ce dernier trait est joli, et bien dans le ton de raillerie +qu'affectionne Bussy. Mais les entrevues des deux amants n'étaient point +encore aussi faciles qu'il l'indique. Deux partis rivaux surveillaient +furieusement mademoiselle de La Vallière, celui de Madame et celui des +dévots. Madame tenait Louise dans sa main; elle était de sa maison, +attachée à son service; elle l'enchaînait à ses pas et ne la perdait pas +un instant de vue. D'un autre côté, Anne d'Autriche avait ses espions; +enfin, on avait réussi à piquer au jeu madame de Navailles, qui n'avait +pas assez de clefs ni de verrous pour griller celle de ses ouailles qui +lui semblait le plus en danger.</p> + +<p>Louis XIV enrageait de tous ces contre-temps, la contrainte lui semblait +horrible. À chaque instant, il menaçait de briser comme verre tous ceux +qui hérissaient d'obstacles son bonheur le plus cher. Il fallait tout +l'ascendant de La Vallière pour apaiser cette colère, toujours près +d'éclater.</p> + +<p>Et encore on osait railler La Vallière. À la cour, nul n'était censé +connaître le secret du maître; on pouvait donc parler de la fille +d'honneur de Madame sans attenter à la majesté royale. Certains +audacieux ne s'en faisaient pas faute. Ils payèrent cher leur audace.</p> + +<p>Un courtisan s'avisa un jour de dire que «la beauté de La Vallière +n'était pas la plus parfaite de la cour.» Celui-là était un sot ou ne +craignait pas la Bastille. Louis XIV se contint cependant.</p> + +<p>—«Je la ferai monter si haut, dit-il, que la tête tournera aux +audacieux qui oseraient lever les yeux jusqu'à elle.»</p> + +<p>Le malheur est que La Vallière se refusait à toute élévation. Après +avoir donné son honneur au roi, elle lui disputait lambeau par lambeau +sa réputation; elle y tenait, prétendant que c'était son seul bien. +Louis XIV voulait retirer sa maîtresse de chez Madame, lui donner un +palais à elle, la faire la plus riche et la plus puissante dame de +France; elle repoussait ces offres qui eussent ébloui toute autre.</p> + +<p>Le roi, à son grand désespoir, continua son rôle d'amant aventureux, «de +chevalier des gouttières,» rôle difficile et plein de périls, qui lui +semblait un crime de lèse-majesté, le plus grand des crimes! C'était le +beau temps des amours de La Vallière; les entrevues des deux amants +étaient furtives et rares, et cependant tous les amis du roi, Dangeau, +Saint-Aignan, La Feuillade, Roquelaure même, passaient leur vie à +imaginer des ruses nouvelles pour déconcerter toutes les surveillances.</p> + +<p>À courir de nuit sur les toits, au bout d'une corde que tenait La +Feuillade, le roi avait failli se rompre le cou; on avait enlevé les +échelles si bien à la main qui servaient dans les premiers temps; la +farouche duchesse de Navailles avait fait murer une porte secrète, +percée dans l'épaisseur d'un mur: autant de moyens usés; les confidents +du roi se mettaient à quatre pour inventer autre chose. Saint-Aignan, +seul, trouva de jolis <i>trucs</i>. On défonça un plafond, et pendant une +chasse, qui avait entraîné toute la cour, on ajusta un escalier mobile, +dont la dernière marche touchait le pied du lit de La Vallière. Elle +n'avait qu'un pas à faire. L'escalier-échelle aboutissait à +l'appartement de Saint-Aignan, qui avait mis dans de beaux meubles les +amours du roi. C'était un charmant et somptueux réduit, orné par des +artistes de génie, un nid de satin et de velours.</p> + +<p>Là, les deux amants eurent des heures délicieuses, l'oreille au guet +entre deux baisers; la crainte sonnait les quarts d'heure; l'anxiété +donnait aux minutes un prix inestimable. Saint-Aignan et les autres +faisaient sentinelle, Saint-Aignan plus fier que les autres, à cause de +l'honneur qu'on faisait à son appartement. Ainsi ces habiles courtisans +gagnaient bravement leurs grades au service du roi.</p> + +<p>L'escalier finit par être découvert, paraît-il, car Madame changea La +Vallière de chambre. Nouveau contre-temps, nouvelles ruses.</p> + +<p>Pour les cas extrêmes, et lorsque depuis trop longtemps les entrevues +avaient été impossibles, il y avait la ressource des maladies. Le roi, +prévenu, invitait toute la cour à quelque fête, l'invitation était un +ordre, la fête était une revue, tout le monde devait être sous les +armes. Au dernier moment La Vallière se déclarait malade, force était +alors de la laisser seule. Qui donc eût osé ne pas se rendre à une +invitation du roi! Un gentilhomme qui avait été désigné pour un ballet +eut le courage de quitter le lit où il se mourait pour venir danser son +pas. Il y perdit la vie, mais non la faveur.</p> + +<p>La solitude ainsi faite autour de sa maîtresse, le roi accourait, +certain que nul n'oserait s'apercevoir de son absence, encore moins en +soupçonner tout haut le but. Encore quelques bons instants pris sur +l'ennemi.</p> + +<p>Il est bon d'insister un peu sur cette première période des amours de +mademoiselle de La Vallière, son caractère en ressort plus digne et plus +sympathique. En la comparant à une «modeste violette qui se cache,» +madame de Sévigné, cette femme si spirituelle, dont tout le cœur était +dans la tête, n'a fait que lui rendre justice. C'est malgré elle, c'est +après bien des larmes et des supplications inutiles, qu'elle sort de son +obscurité.</p> + +<p>Heure par heure, nous pouvons suivre les phases de la lutte qui, dès le +premier jour de leurs amours, s'engage entre l'humble fille d'honneur et +le tout-puissant roi de France. La Vallière demande à son amant l'ombre +de la solitude, l'obscurité, le mystère, elle le conjure de jeter un +voile épais sur des relations que condamne la morale. Le roi, au +contraire, veut pour sa maîtresse tous les prestiges du rang, de la +richesse et du pouvoir, jusqu'à ce qu'enfin, lui donnant la plus haute +dignité que puisse rêver une ambitieuse, il prétende lui faire une +auréole d'un amour adultère.</p> + +<p>Tandis que cette intrigue du roi se croisait avec les mille intrigues +des courtisans, qui mettaient leur gloire à se modeler sur leur maître, +le temps marchait. Louis XIV organisait sa cour, et embrigadait la +noblesse. Du haut de l'étonnant Sinaï de sa présomption, il commençait à +dicter les articles du culte de sa personne, et les cadres de +l'étiquette plus révérés cent fois que les tables de l'ancienne loi.</p> + +<p>Ce n'est pas tout; il s'agissait, pour être fidèle à un plan habilement +calculé, «d'amuser cette cour<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>,» d'enchaîner par de perpétuels +enchantements cette noblesse autrefois si indisciplinée. «Un roi fait +l'aumône en dépensant beaucoup<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.» Louis XIV goûta plus que tout autre +cet agréable axiome. Charitablement, il voulut faire d'énormes aumônes +à son peuple, et les grandes fêtes de son règne commencèrent.</p> + +<p>Pour donner plus d'éclat aux réjouissances, et encourager le luxe +ruineux des courtisans, Louis XIV inaugura son système de largesses, et +ouvrit les réservoirs de ses faveurs. Il fit pleuvoir les cordons bleus: +en une seule fois, il y eut une promotion de soixante et onze +chevaliers.</p> + +<p>Presqu'en même temps, il imaginait une distinction nouvelle qu'on se +disputa bientôt avec fureur, <i>les justaucorps à brevets</i>, moyen +excessivement adroit de faire porter sa livrée à la plus haute noblesse +de France<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> + +<p>À voir l'ardeur que mettait Louis XIV à s'occuper de la splendeur de sa +cour, on eût pu croire qu'il n'avait pas d'autres soins. Il +s'intéressait aux moindres détails, voulait tout régler lui-même, tout +voir, tout approuver. Il avait avec les ordonnateurs des plaisirs royaux +de longues conférences, examinait leurs plans et leur suggérait des +idées.</p> + +<p>Les divertissements se ressentirent de la surveillance du maître. Le +ballet qu'on donna cette année, <i>Hercule amoureux</i>, était le plus +magnifique et le mieux ordonné qu'on eût vu. Machinistes, décorateurs, +costumiers s'étaient surpassés. Jamais Benserade, le poëte officiel, +n'avait trouvé des louanges si délicates, des allusions si ingénieuses. +Louis XIV, «qui avait toujours aimé la danse,» et qui ne manquait jamais +une occasion de monter sur un théâtre, quel qu'il fût, figura dans le +ballet, «et daigna danser lui-même.» Il obtint le plus grand succès.</p> + +<p>Puis vint le célèbre carrousel qui a donné son nom à la grande place qui +s'étend devant les Tuileries, et que, pour cette circonstance, on avait +décorée avec une pompe extraordinaire. «Il y eut cinq quadrilles. Le roi +était à la tête des Romains, son frère des Persans, le prince de Condé +des Turcs, d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise des +Américains. Ce duc de Guise, petit fils du Balafré, était fameux dans le +monde par son audace malheureuse. Sa prison, ses dettes, ses amours +romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en +tout. On disait de lui en le voyant courir avec le Grand Condé:—«Voilà +les héros de la fable et de l'histoire<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.»</p> + +<p>Entre tous ces grands seigneurs si galants, si magnifiques, «le roi se +faisait remarquer par le bon goût et la richesse de ses costumes.» Là, +pour la première fois, il porta l'emblème devenu fameux, un soleil +éclairant un globe de feu avec cette devise: <i>ne più, ne pari</i>, dont le +<i>nec pluribus impar</i> n'est que la traduction<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>Aux exercices dangereux des fêtes de la chevalerie si chères aux Valois, +avaient succédé des jeux de précision et d'adresse, au carrousel des +Tuileries, après de brillantes passes d'armes, il y eut des courses aux +bagues et aux têtes, divertissements nouveaux pour la foule «avide de +jouir du plus brillant spectacle qu'on eût encore contemplé.»</p> + +<p>Marie Thérèse et Anne d'Autriche, la mère et la femme du roi, semblaient +les reines de cette fête, de leurs mains elles donnaient les prix aux +vainqueurs, mais La Vallière était en réalité la divinité invisible à +laquelle s'adressaient toutes ces magnificences. Perdue dans la foule +des grandes dames et des filles d'honneur, elle s'enivrait des succès et +de la gloire de son amant. N'était-ce pas pour elle qu'il avait déployé +toute cette pompe, mis en mouvement ces troupes magnifiques, «ces +escadrons de héros?» C'est vers elle qu'en secret montaient tous les +hommages, c'est elle que le roi cherchait sur les estrades, heureux +lorsque ses yeux rencontraient les yeux de sa maîtresse, et que +furtivement ils pouvaient échanger mille promesses dans un regard.</p> + +<p>Toutes ces fêtes ne touchaient guère Madame, ou plutôt, il n'y avait +plus de fêtes pour la triste Henriette d'Angleterre. Seule, délaissée, +elle restait face à face avec cette fille minaudière qu'on appelait +Monsieur, honteux mari que lui avait imposé la politique. Son règne +avait duré moins de trois mois, et tout prestige s'était évanoui. Elle +était enceinte alors, et sa santé si frêle était devenue menaçante. Dans +son ennui, elle s'était laissé distraire par Guiche, qui professait pour +elle un culte passionné.</p> + +<p>Guiche venait chez elle sous tous les déguisements possibles, en vieille +femme le plus souvent, sous prétexte de dire la bonne aventure.</p> + +<p>Insensiblement, Madame s'était rapprochée d'Olympia Mancini, comtesse de +Soissons, une autre délaissée que consolait de Vardes. Olympia détestait +La Vallière et ne cherchait qu'à la renverser. Elle avait essayé de +déplacer les faveurs du roi en offrant à son amour deux des plus jolies +personnes de la cour, mais elle avait échoué. Elle imagina alors, en +collaboration avec de Vardes, un complot à double fin qui devait perdre +La Vallière dans le présent et Henriette dans l'avenir. Pour arriver au +but elle se fit l'alliée de Madame qui, elle aussi, rêvait le +renversement de la favorite. Il va sans dire que Guiche était dans le +secret.</p> + +<p>Les conspirateurs imaginèrent de supposer une lettre du roi d'Espagne à +Marie-Thérèse, lettre dans laquelle, après avoir appris à sa fille tout +ce qui se passait, il lui représentait qu'il était de sa dignité de +reine de faire chasser de la cour la maîtresse de son mari.</p> + +<p>Le plan était habile, l'exécution ne l'était pas moins. L'écriture et le +style du roi d'Espagne avaient été merveilleusement contrefaits. La +reine y eût été prise, de là esclandre et chute de La Vallière. Toute +cette belle machination échoua cependant, par la faute d'une comparse, +Montalais, fille d'honneur de Madame.</p> + +<p>Montalais, pauvre et ambitieuse, à la chasse d'un mari, ne voyait dans +toutes ces rivalités qu'un moyen d'assurer son établissement et sa +fortune. Elle pêchait en eau trouble. Intrigante de troisième ordre, +elle tenait cependant le fil de toutes ces trames. Confidente à double +face, elle allait de Madame à La Vallière, et, tout en les amusant de +son caquet, surprenait leurs secrets et les emmagasinait pour l'avenir.</p> + +<p>Un jour, cette rusée qui pourtant ne s'abandonnait guère, eut la langue +trop longue avec La Vallière. Sous le sceau du secret elle lui raconta +les moindres détails de l'intrigue galante de Guiche et de Madame.</p> + +<p>Le soir même Louis XIV parla à sa maîtresse de cette grande passion de +Guiche que l'on commençait à soupçonner et qui arrachait à Monsieur des +hurlements de désespoir faciles à comprendre, puisqu'il se trouvait +perdre tout à la fois sa femme et un de ses anciens favoris. Le roi +voulait savoir si Louise n'avait entendu parler de rien. Aux questions +de son amant, la pauvre fille, qui eût mieux aimé mourir que de trahir +la confiance d'une amie, ne sut que rougir et balbutier. Le roi comprit +qu'elle savait quelque chose, et insista, lui rappelant leur mutuelle +promesse de n'avoir jamais de secrets l'un pour l'autre. Et comme elle +s'obstinait encore dans son silence, il se leva brusquement et sortit +furieux.</p> + +<p>«Les deux amants étaient convenus plusieurs fois, dit Madame de La +Fayette, que, quelque brouillerie qu'ils eussent ensemble, ils ne +s'endormiraient jamais sans se raccommoder et sans s'écrire.» La +Vallière, effrayée de la colère du roi, se hâta de lui faire passer une +lettre où elle s'accusait et s'excusait de la façon la plus touchante. +Elle attendit la réponse: mainte fois déjà chose pareille était arrivée, +et le roi était toujours venu au devant de la réconciliation. Mais cette +fois il tint rigueur. La pauvre Louise passa la nuit à pleurer, espérant +toujours un mot de pardon: ce pardon ne vint pas.</p> + +<p>Alors elle crut que tout était fini; l'amour de son amant perdu, le +reste lui importait peu. Au petit jour, elle sortit désespérée des +Tuileries, et s'en alla «se camper» dans un couvent, non pas à Chaillot, +mais à Saint-Cloud.</p> + +<p>La matinée était déjà avancée lorsque le bruit de la disparition de La +Vallière se répandit aux Tuileries. Le duc de Saint-Aignan fut des +premiers averti. Sans perdre une minute, l'habile courtisan courut aux +informations, afin de découvrir la retraite de la fugitive. Un exempt, +qui, voyant à cette heure matinale sortir des Tuileries une femme en +toilette de cour, l'avait suivie à tout hasard et l'avait vue frapper à +la porte du couvent, put donner le premier renseignement. Restait à +avertir le roi, les moments étaient précieux, un autre pouvait avoir la +même idée.</p> + +<p>Malheureusement Louis XIV, ce jour-là, donnait audience aux ambassadeurs +d'Espagne; parvenir jusqu'à lui était difficile, lui parler impossible, +l'étiquette était formelle. Mais Saint-Aignan n'était pas homme à +s'embarrasser de si peu. Ami et confident du roi, il avait toutes les +entrées, les grandes et les petites.</p> + +<p>Il pénètre donc dans la salle des audiences solennelles, se glisse à +travers les groupes des grands seigneurs présents à l'entrevue, et enfin +arrive aussi près que possible du trône, juste au moment où Louis XIV +donnait congé aux ambassadeurs. Alors, tout haut, et comme s'il se fût +adressé à quelqu'un:</p> + +<p>—Vous savez, dit-il, la surprenante nouvelle, La Vallière est +religieuse.</p> + +<p>À ces mots le roi fait un brusque mouvement, et se tournant vers +Saint-Aignan:</p> + +<p>—Que dites-vous, duc? s'écrie-t-il, que dites-vous?</p> + +<p>La foudre tombant au milieu de la salle eût moins surpris la noble +assemblée que cette violation étrange, inconcevable, de l'étiquette, car +enfin le tonnerre est dans les choses naturelles. Les reines sont +stupéfiées, les ministres épouvantés, les courtisans qui n'ont pas +entendu les paroles du duc ne comprennent rien à l'exclamation du roi, +les ambassadeurs pétrifiés s'arrêtent à moitié de l'arc de quarante-cinq +degrés que décrivait leur dernière courbette.</p> + +<p>Cependant Saint-Aignan, sur un signe du roi, s'est approché du trône et +en deux mots a tout raconté à son maître.</p> + +<p>Louis XIV se lève, ivre de colère:</p> + +<p>—Un carrosse! s'écrie-t-il, vite un carrosse! Suivez-moi, duc!</p> + +<p>La reine-mère, forte de son ascendant, veut essayer de retenir son fils:</p> + +<p>—Vous n'êtes guère maître de vous-même, Sire, lui dit-elle.</p> + +<p>—Si je ne le suis de moi, répond-il d'une voix tonnante, je le serai de +ceux qui m'outragent.</p> + +<p>Et sortant aussitôt, il se précipite à travers les escaliers. Dans la +cour il n'y a pas de carrosse, mais Saint-Aignan, qui a tout prévu, a +d'avance fait préparer des chevaux. Le roi s'élance en selle et, suivi +seulement de quatre gentilshommes, il part à fond de train pour +Saint-Cloud.</p> + +<p>Arrivé au couvent, il trouve La Vallière, à demi évanouie, étendue sur +les dalles du parloir, les religieuses lui ont refusé l'entrée du +couvent. «Louis XIV fondant en larmes court à sa maîtresse:</p> + +<p>«—Ah! que vous avez peu de soin, lui dit-il, de la vie de ceux qui vous +aiment.</p> + +<p>Il veut l'entraîner alors, mais elle refuse de le suivre.</p> + +<p>«—C'est Dieu, dit-elle, qui m'a conduite ici.</p> + +<p>Mais elle ne peut se défendre longtemps contre les prières si tendres de +son amant.</p> + +<p>«—On est bien faible quand on aime, dit-elle, et je ne me sens point la +force de résister à Votre Majesté.»</p> + +<p>Louis XIV alors, avec l'aide des religieuses et de ses amis, tous émus +jusqu'aux larmes par une scène si touchante, transporte La Vallière dans +un carrosse, et, rayonnant de bonheur, reprend avec elle le chemin des +Tuileries.</p> + +<p>Il paraît que de tous les assistants le seul Roquelaure n'avait pas été +attendri, car le lendemain il disait tout bas:</p> + +<p>—«Par ma foi! ces gens-là pleuraient si agréablement qu'ils m'en +faisaient venir envie de rire.»</p> + +<p>La rentrée de La Vallière à la cour fut presque un triomphe, le roi +voulut lui-même la reconduire chez Madame, et en la lui présentant il la +pria de la considérer et de la traiter désormais comme une personne qui +lui était plus chère que la vie.</p> + +<p>—Je la traiterai, Sire, répondit ironiquement Henriette d'Angleterre, +comme une fille à vous.</p> + +<p>Mais cet esclandre devait avoir bien d'autres suites. Il révéla d'abord +à Louis XIV l'intrigue de Madame et de Guiche, puis le complot tramé +contre La Vallière. La fausse lettre du roi d'Espagne destinée à la +reine arriva aux mains du roi. Il avait la mesure de ce qu'on pouvait +oser contre sa maîtresse, il voulut faire un exemple. La comtesse de +Soissons reçut l'ordre de quitter la cour, le chevalier de Grammont fut +exilé, Montalais fut enfermée dans un couvent; enfin Guiche crut prudent +d'aller visiter la Pologne, bien il fit; quelques mois plus tard, +Lauzun, rival de son maître, ne fut-il pas enfermé à la Bastille «pour +avoir trop plu aux dames<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>!»</p> + +<p>Cette fuite au couvent de Saint-Cloud fut heureuse pour La Vallière; +elle redoubla la passion du roi. Louis à cette époque était amoureux fou +de sa maîtresse, «au point même, dit M. Sainte-Beuve, d'être jaloux dans +le passé, et de s'inquiéter s'il était bien le premier qui se fût logé +dans son cœur et si elle n'avait point eu quelque première inclination +en province pour M. de Bragelone,» auquel il convient d'ajouter le +surintendant Fouquet dont le nom revenait dans toutes les querelles des +deux amants.</p> + +<p>Cette jalousie du roi imposait à La Vallière la plus grande +circonspection; un geste, un regard d'elle inquiétaient le roi, «un mot, +une pensée lue dans ses yeux lui portaient ombrage.» Qu'on juge donc de +la colère du roi, lorsqu'un matin, passant en revue les cadets de sa +maison, il vit sa maîtresse sourire à un jeune homme qui de son côté +l'avait familièrement saluée. Laissant là tout aussitôt la revue, Louis +courut à La Vallière, et d'un ton irrité lui demanda quel était ce jeune +homme. Elle se troubla excessivement et répondit enfin que c'était son +frère. Le roi n'en voulait rien croire, il envoya tout de suite aux +informations. «C'était bien un frère de Louise, en effet, et jamais elle +n'en avait parlé au roi, elle qui d'un mot pouvait faire la fortune de +ce jeune homme. Il lui eût semblé honteux d'abuser de relations dont +elle rougissait pour enrichir sa famille ou lui ouvrir le chemin des +honneurs.»</p> + +<p>Désormais le roi aima presque ouvertement mademoiselle de La Vallière; +le voile était déchiré, le mystère n'était plus qu'officiel. Il passait +presque toutes les soirées avec elle, et souvent ne s'en allait qu'après +trois heures du matin. Marie-Thérèse, la pauvre reine, n'osait élever la +voix pour se plaindre, et elle dévorait sa jalousie et ses humiliations +sans cesser de faire bon visage à son mari.</p> + +<p>Cependant le parti de la reine mère, et surtout des dévots, qui +très-probablement, les événements l'ont prouvé, eût passé au roi une +maîtresse adroite et qui eût agi dans le sens de sa politique +envahissante, ce parti, qui essayait alors son influence, résolut de +tenter quelques efforts pour renverser La Vallière. En vain. L'heure +n'était pas venue de la dévotion.</p> + +<p>Ce fut, tout d'abord, le très-ridicule duc de Mazarin qui entra en +scène. Un matin, au lever du roi, il parut tout vêtu de noir. Il venait +raconter un rêve prodigieux qui avait épouvanté ses nuits. Ce rêve, +avertissement céleste, l'avait prévenu que si le roi ne renvoyait pas La +Vallière, les malheurs les plus épouvantables allaient fondre sur la +France. Louis XIV remercia courtoisement le duc et lui conseilla, avec +bonté, de se faire saigner longtemps avant de revenir à la cour.</p> + +<p>Le duc, prévenu ainsi, se retira pour ne reparaître à la cour que sous +le règne de la folle Fontanges, au sujet de laquelle il avait eu un +autre rêve, ou une autre lune, comme on voudra, qui lui montrait la +veuve Scarron s'enlevant aux cieux dans un char de feu, à l'instar du +prophète.</p> + +<p>Au duc de Mazarin succéda le père Annat. Sur les prières instantes des +reines, ce bon père consentit «à parler très-fortement au roi et à le +menacer de quitter la cour si La Vallière ne la quittait.»</p> + +<p>Louis XIV prit fort allégrement la menace du bon père Annat, il lui +accorda même son congé, assurant que désormais son curé lui suffirait. +L'excellent religieux s'éloigna tout déconfit du peu de succès de ses +menaces, et du succès trop inespéré de sa signification de congé.</p> + +<p>Le parti dévot eut presque peur. Il comprit qu'avec un prince qui le +prenait sur ce ton, il fallait, si on ne voulait tout perdre, user de +paternelle indulgence et se montrer coulant. Aussi, le lendemain de la +protestation infructueuse du père Annat, deux jésuites parurent au petit +lever de Louis XIV.</p> + +<p>Les deux pères se faufilèrent jusqu'auprès du roi qui faisait ses +prières; alors, l'un dit très-haut à l'autre:</p> + +<p>—Il faut avouer, mon père, que le zèle indiscret de notre bon père +Annat est allé un peu loin.</p> + +<p>—Je suis entièrement de votre avis, mon père, répondit l'autre.</p> + +<p>Le successeur du père Annat partageait aussi cette opinion; il savait +qu'avec les rois on doit préparer les voies de la grâce, mais non pas +essayer de la faire pénétrer avant l'heure.</p> + +<p>À ce moment le clergé était en baisse, Louis XIV était bien loin encore +de la veuve Scarron. Il venait de faire <i>saisir</i> le Pape et lui retenait +Avignon. Enfin, il faisait saigner bien cruellement le cœur de +l'Église, en défendant les enlèvements d'enfants et en faisant rendre +ceux qui étaient détenus dans les couvents.</p> + +<p>Mais le clergé est patient. Il prit sa revanche: jusqu'ici il l'a prise +toujours.</p> + +<p>C'est alors qu'Anne d'Autriche voulut tenter une suprême démarche; elle +le fit par ambition et en fut cruellement punie. Louis ne devait pas +plus respecter sa mère qu'il ne respecta plus tard les lois sacrées de +la conscience et de l'humanité. La reine-mère <i>osa</i> lui reprocher le +scandale de ses amours, alors il perdit toute mesure:</p> + +<p>—Eh quoi! Madame, répondit-il, devez-vous ajouter foi à tout ce qu'on +dit? Cette morale que vous me prêchez si chrétiennement a-t-elle été la +vôtre? On m'a assuré que non.</p> + +<p>Anne d'Autriche se retira cruellement humiliée, et le soir même le roi +disait à ses courtisans:</p> + +<p>—Quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons comme ceux +que l'amour et le plaisir quittent, comme madame de Chevreuse, par +exemple, ou madame de Carignan.</p> + +<p>Et, comme tous les flatteurs s'extasiaient et riaient, le roi continua:</p> + +<p>—Est-ce que la galanterie n'a pas toujours été et ne sera pas toujours? +Voyez mesdames de Châtillon, de Ludre, de Soubise, de Luynes, de Vitry, +de Monaco, de Vivonne, de Soissons, de Pons, d'Humières, etc., etc., +etc.</p> + +<p>La litanie eût pu durer encore, car toute la cour suivait les exemples +du maître.</p> + +<p>La Vallière recevait en amour le contre-coup de toutes ces attaques; le +roi qui l'avait aimée en raison des difficultés qu'il lui fallait +surmonter pour la voir, l'adorait maintenant en raison de l'acharnement +qui se déchaînait contre elle. C'était encore le bon, l'heureux temps.</p> + +<p>Depuis la fuite à Saint-Cloud, la situation de La Vallière était devenue +plus tolérable. Madame, par ses imprudences, s'était mise à la +discrétion du roi, elle respecta la maîtresse de celui qui pouvait tout. +Elle fut bonne sans ostentation, indulgente sans fausse pruderie pour sa +fille d'honneur. Elle aida même à dissimuler les deux premières +grossesses de La Vallière, qui put ainsi mettre mystérieusement au monde +deux enfants qui ne furent jamais déclarés. Colbert, le grand ministre, +qui, pour conserver son influence dans les grandes affaires du royaume, +était obligé de descendre aux plus petits détails de la vie du roi, se +chargea de ces deux enfants.</p> + +<p>Le terme venu, Madame donnait à La Vallière un des pavillons du +Palais-Royal, retraite mystérieuse où nul ne pouvait pénétrer que les +confidents, le roi, les médecins, une ou deux amies qui s'étaient +attachées à la pauvre Louise. Madame se chargeait d'excuser ou plutôt de +cacher l'absence de sa fille d'honneur, et La Vallière pouvait +reparaître sans qu'on se fût aperçu de rien, au moins en y mettant un +peu de bonne volonté.</p> + +<p>Ces deux premiers enfants, deux garçons, qui vécurent peu, furent +secrètement enlevés par Colbert. On les baptisa sous un faux nom à une +petite église de la rue Saint-Denis. D'anciens domestiques, de pauvres +gens, parmi lesquels un vrai pauvre de la paroisse, tinrent sur les +fonts baptismaux ces fils «du plus-grand roi du monde<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.»</p> + +<p>Les divertissements se continuaient sans interruption à la cour, les +prétextes ne manquaient pas. En apparence la reine et Madame étaient les +divinités de ces enchantements, mais tout le monde savait maintenant que +pour la seule La Vallière Louis XIV déployait toutes ces magnificences, +comme s'il eût été besoin d'éblouir sa maîtresse par tout ce frivole et +inutile étalage de grandeur.</p> + +<p>À toutes ces fêtes, la pauvre Marie-Thérèse se traînait comme au +supplice, par ordre du roi. Elle eût tant aimé à pleurer en paix, cette +femme éprise et jalouse, mais non, il fallait régner, subir tous ces +hommages destinés à une autre, ajouter le triomphe de sa présence à tous +les triomphes d'une rivale adorée. Marie-Thérèse alors n'appréciait pas +La Vallière à sa juste valeur, elle ne comprenait pas le beau caractère +de cette toute-puissante maîtresse, qui osait à peine lever les yeux sur +elle, et qui s'inclinait devant elle jusqu'à tomber à genoux. Quelques +années encore, et la reine, outragée par d'insolentes favorites, +regrettera La Vallière, si humble dans sa puissance, si modeste dans ses +succès.</p> + +<p>Aux fêtes intimes, impromptus de chaque soir, le roi ne traînait pas +Marie-Thérèse.</p> + +<p>Le roi se passait alors le plaisir d'aimer sans contrainte sa bien-aimée +maîtresse. Travestis de façon à se rendre méconnaissables, le visage +couvert d'un loup de velours, les deux amants se mêlaient aux bandes de +masques de la cour qui, pendant les réjouissances du carnaval, couraient +toute la nuit des Tuileries au Louvre, du Louvre au Palais-Royal.</p> + +<p>Autant qu'elle le pouvait, La Vallière résistait encore à cette +publicité qui lui semblait un crime; mais elle était placée dans cette +cruelle alternative d'obéir ou de perdre le cœur de son amant. Elle +subissait, en courbant le front et en dévorant ses larmes et sa honte, +le poids «des honneurs» dont l'accablait le roi, mais elle n'eut jamais +un moment d'enivrement.</p> + +<p>Les poëtes officiels, certains de plaire au maître, commençaient à mêler +à leurs vers les noms de La Vallière. Ce n'était encore que des +allusions délicates, mais dont la transparence ne trompait absolument +personne. Dans le <i>ballet des</i> ARTS,</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La Vallière, fille illustre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et si digne du balustre,</span><br /> +</p> + +<p>pour parler comme cet insipide rimeur qui a nom Loret, figurait déguisée +en bergère à côté de son amant, et Benserade faisait dire d'elle:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et je ne pense pas que dans tout le village</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien.</span><br /> +</p> + +<p>Mais Louis XIV rêvait de bien autres splendeurs! Les enchantements de +Vaux étaient encore dans toutes les mémoires, et cette idée d'avoir été +surpassé en magnificence par un sujet insolent troublait le bonheur du +roi. Fouquet avait été un prodigue insensé, il fallait être plus +prodigue encore. De cette époque datent les premiers triomphes de +Versailles.</p> + +<p>Versailles n'était rien encore, un simple pavillon de chasse bâti par +Louis XIV au milieu d'un parc. C'est là cependant que Louis XIV résolut +de donner une fête en harmonie avec l'idée qu'il se faisait de sa +grandeur. Il fallait tout improviser; cela charma le roi.</p> + +<p>Le 7 mai 1664 commencèrent ces fêtes merveilleuses, étourdissante féerie +de sept jours. On avait annoncé: <i>Les plaisirs de l'île enchantée, +divisés en trois journées</i>; mais trois jours de seulement vingt-quatre +heures ne purent suffire pour dérouler sous les yeux éblouis de toute la +noblesse de France les merveilles commandées par Louis XIV.</p> + +<p>Vigarani avait été le décorateur. Le Nôtre avait improvisé les jardins +et un paysage; Toricelli s'était chargé des feux d'artifice. Puis, comme +il fallait d'autres plaisirs que ces récréations des yeux, on avait +appelé la troupe des Béjart; Benserade composa des madrigaux pour tous +les invités, et enfin Molière avait fait ou fait faire <i>la Princesse +d'Élide</i>.</p> + +<p>Puis, au-dessus de tous ces artistes, de ces hommes de génie, planait +Colbert, l'ordonnateur suprême, Colbert qui sortait à regret les +millions des coffres de l'État, et qui voulait essayer, tout en +obéissant à son maître, de faire la part du feu.</p> + +<p>À ces fêtes de Versailles, Molière osa célébrer les amours du roi. Dans +<i>la Princesse d'Élide</i>, tous les assistants comprirent l'allusion, +lorsqu'un vieux courtisan dit en s'adressant au prince:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">...................................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De la beauté d'une âme est un vrai témoignage,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et qu'il est mal aisé que, sans être amoureux,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Un jeune prince soit et grand et généreux.</span><br /> +</p> + +<p>Les applaudissements à ces vers si directs éclatèrent comme une tempête, +et la pauvre La Vallière faillit mourir de honte sous le poids de tous +les regards qui désignaient aux reines indignées «l'objet charmant de +ces allusions.»</p> + +<p>Cette grande féerie de sept jours fut, dit M. Michelet, «un triomphe +sans victoire, fête sans but, donnée, non pour la reine et non pour La +Vallière, une maîtresse de trois années, mais donnée par le roi au roi; +Louis XIV fêtait Louis XIV.»</p> + +<p>Bien d'autres hontes, c'est-à-dire bien d'autres faveurs allaient +accabler La Vallière; Louis XIV souhaitait plus de publicité encore; le +roi imposa sa maîtresse à Marie-Thérèse sa femme, à Anne d'Autriche sa +mère, et les contraignit de la recevoir.</p> + +<p>Madame de Montausier, «cette femme qui naturellement avait de l'âpreté +pour tout ce qui s'appelle la faveur,» et qui avait remplacé dans la +charge de surveillante des filles d'honneur la digne duchesse de +Navailles<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, fut chargée de signifier aux reines la volonté du roi. +Elle s'acquitta habilement de cette commission épineuse, et acquit +ainsi de nouveaux droits aux bonnes grâces du maître.</p> + +<p>La réputation de vertu de madame de Montausier et de son Alceste de mari +a été beaucoup trop surfaite, pour qu'il ne soit pas intéressant de +rétablir un peu les choses dans leur vrai jour; il n'y a qu'à copier +madame de Motteville à la page où elle raconte la démarche, couronnée +d'un si heureux succès, de madame de Montausier près des deux reines.</p> + +<p>«Je ne puis, en cet endroit, écrit-elle, m'empêcher de dire une chose +qui peut faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont +le cœur et l'esprit gâtés.... Je rencontrai madame de Montausier qui +était ravie de ce dont la reine était au désespoir. Elle me dit avec une +exclamation de joie:—Voyez-vous, madame, la reine-mère a fait une +action admirable d'avoir voulu voir La Vallière, voilà le tour d'une +très-habile femme et d'une bonne politique. Mais, ajouta cette dame, la +reine est si faible que nous ne pouvons pas espérer qu'elle soutienne +cette action comme elle le devrait.»</p> + +<p>Le langage de la <i>très-prude</i> madame de Montausier ne laisse pas que de +stupéfier la bonne Motteville.</p> + +<p>«Véritablement, continue-t-elle, je fus étonnée de voir dans la comédie +de ce monde combien la différence des sentiments fait jouer des +personnages différents. Le duc de Montausier, qui était en grande +réputation d'homme d'honneur, me donna quasi en même temps une pareille +peine, car en parlant du chagrin que la reine-mère avait eu contre la +comtesse de Brancas, il me dit ces mots:—Ah! vraiment, la reine est +bien plaisante d'avoir trouvé mauvais que madame de Brancas ait eu de la +complaisance pour le roi en tenant compagnie à mademoiselle de La +Vallière. Si elle était habile, elle devrait être bien aise que le roi +fût amoureux de mademoiselle de Brancas, car étant fille d'un homme qui +est, à elle, son premier domestique, <i>lui, sa femme et sa fille lui +rendraient de bons offices auprès du roi.</i>»</p> + +<p>Voilà l'homme aux mœurs sévères, le Misanthrope de la cour de Louis +XIV! On se demande, avec stupéfaction, comment devaient être les +Philintes.</p> + +<p>La Vallière acceptée des reines, Louis n'eut pas besoin de l'imposer aux +autres dames de la cour, toutes se disputaient les bonnes grâces de la +favorite; et lorsqu'il décida «que désormais les dames accompagneraient +mademoiselle de La Vallière,» il rendit un décret inutile, depuis +longtemps on était allé au devant de ses désirs.</p> + +<p>Il y avait d'autant plus de mérite à adorer le caprice du maître qu'on +ne le comprenait guère, on n'appréciait nullement à la cour la beauté de +La Vallière, et, faut-il le dire, son ambition était pour les courtisans +la mesure de son esprit. Tandis que toutes les platitudes rampaient à +ses pieds, tout bas on raillait sa figure, «sa démarche cahin caha» et +surtout sa niaiserie. On prétendait qu'elle passait des journées +entières à une fenêtre, occupée à souffler dans une paille des bulles de +savon. Distraction bien innocente, dans tous les cas, et qui n'eût guère +amusé toutes ces belles dames qui n'avaient aucun goût pour les plaisirs +innocents. La reine Marie-Thérèse elle-même, cette reine si disgraciée +de la nature, se demandait par quel charme «cette fille boiteuse et fade +pouvait lui avoir enlevé le cœur de son époux.»</p> + +<p>Des couplets satiriques, des épigrammes injurieuses contre La Vallière, +circulaient sous le manteau de la cheminée, mais on n'osait les +fredonner encore que toutes portes bien closes. Pour bien moins que cela +le roi déjà avait fait de terribles exemples. On sait le sort du +vaniteux cousin de madame de Sévigné, Bussy, cet impitoyable railleur +que l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i> conduisit droit à la Bastille; le +seul soupçon d'être l'auteur d'un noël fameux sous le nom des <i>alleluia</i> +fit plus pour sa disgrâce que le déchaînement des colères que souleva le +très-célèbre pamphlet. Un couplet de ce noël surtout obtint un succès +incroyable de vogue clandestine, on le chantait partout, avec les +sourdines de la peur bien entendu:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que Deodatus<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> est heureux</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De baiser ce bec amoureux</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qui d'une oreille à l'autre va!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Alleluia!</span><br /> +</p> + +<p>Deodatus, c'est le roi, ô comble de l'irrévérence! Quant au bec +amoureux, c'est bien celui de la favorite, qui dans le fait avait la +bouche un peu grande.</p> + +<p>La mort d'Anne d'Autriche (janvier 1666) porta un terrible coup au +bonheur de mademoiselle de La Vallière, ce fut le grand et premier échec +de sa fortune.</p> + +<p>Louis XIV que la crainte de sa mère avait toujours contenu ne garda plus +désormais aucune mesure. Il fit sortir sa maîtresse de chez Madame, lui +donna l'hôtel Biron, monta sa maison avec une splendeur princière, lui +fit présent de meubles magnifiques et de toilettes royales. Ainsi, à +deux pas des Tuileries, le roi eut, au vu et su de tous, son petit +ménage; il eut une autre femme à côté de sa femme légitime, pauvre et +malheureuse reine qui tremblait devant cet époux qu'elle adorait, et +qui, contre tous les outrages dont il l'abreuva, n'eut jamais que des +larmes. Alors, il y eut deux cours, la petite et la grande, la cour +officielle où toute la noblesse était admise, la cour intime où seuls +les favoris avaient leurs entrées. On désertait les salons de la reine +pour ceux de la favorite.</p> + +<p>Tous ces honneurs, on disait ainsi alors, ne changèrent rien à la +craintive modestie de La Vallière, tant ce scandale lui était aussi +odieux qu'à la reine elle-même. Aussi, alors que tant d'autres eussent +marché haut le front, elle marchait courbée sous le poids de sa faveur, +essayant à force d'abnégation et d'humilité de se faire pardonner son +élévation. Bien plus, au péril de sa vie, elle essayait encore de cacher +les preuves de sa faiblesse, espérant sauver ce qui lui restait de +réputation, après ce grand naufrage de son honneur.</p> + +<p>Elle était enceinte et faisait tous ses efforts pour dissimuler sa +grossesse. À force d'imprudences, d'extravagances même, elle réussit à +ne pas éveiller l'attention. Elle était de toutes les fêtes, +accompagnait partout le roi qui, dans sa cruauté égoïste, ne lui épargna +pas une occasion de souffrir ou de risquer sa vie. Elle montait à +cheval, suivait les chasses, et avec toute la cour changeait à chaque +instant de résidence, tantôt à Saint-Germain, à Paris, à Fontainebleau. +Jamais les atroces douleurs que devait lui causer le mouvement des +carrosses, moins bien suspendus alors que nos moindres charrettes, et +toujours menés grand train, ne lui arrachèrent aucun cri, ne troublèrent +la douce placidité de son sourire.</p> + +<p>Ainsi elle put échapper à la surveillance méchante dont elle était +l'objet. Toute la cour était à Vincennes lorsqu'arriva le terme de sa +grossesse; elle avait si bien dissimulé jusqu'au dernier moment, +«qu'elle ne fit, pour ainsi dire, que passer de la chambre de la reine +entre les mains des médecins et de la sage-femme, cachés près de là.»</p> + +<p>Les douleurs la prirent vers une heure après minuit. Qu'on juge du +courage de la pauvre fille et des précautions qu'il fallut prendre.</p> + +<p>Pour sauver les apparences et pour éloigner tout soupçon, on lui avait +donné un appartement voisin de celui de la reine et que cette princesse +traversait tous les matins pour se rendre à la messe.</p> + +<p>C'est là, «séparée seulement par une porte d'une reine trop justement +jalouse,» qu'elle donna le jour à une fille légitimée sous le nom de +mademoiselle de Blois.</p> + +<p>«Le roi fut présent aux couches, aida les médecins, partagea les +angoisses de celle qu'il aimait, en père et en amant, et reçut le +premier l'enfant dans ses bras. Cependant midi sonnait; la reine allait +passer pour entendre la messe. Elle entre, elle voit l'appartement garni +de tubéreuses, de fleurs d'oranger et d'autres odeurs mortelles pour les +femmes en couche: expédient terrible, meurtrier, mais dont La Vallière +était à peine contente.</p> + +<p>«On dit à la reine que La Vallière avait été fort tourmentée dans la +nuit d'une indisposition. La reine, alors, avec une jupe parfumée de +peaux d'Espagne, s'approche du lit de la malade et lui parle avec bonté +sur son état.</p> + +<p>«Dans la journée le bruit se répandit que La Vallière était accouchée, +mais la reine le détruisit par le simple récit de ce qu'elle avait vu.</p> + +<p>«Le soir même, elle reparut chez la reine avec toute la compagnie, +veilla, soupa, et resta une partie de la nuit en coiffure de bal, la +tête découverte, comme si de rien n'était.»</p> + +<p>Telle est pourtant la femme que l'on a osé accuser de fausse pruderie, +de modestie bien jouée. Pour que la honte l'obligeât à une telle +contrainte, il faut que moralement elle ait cruellement souffert.</p> + +<p>L'année 1667 fut bien fatale à La Vallière; elle fut faite duchesse +d'abord, elle perdit le cœur de son amant, et enfin, pour la seule fois +de sa vie, elle fut audacieuse et manqua de respect à la reine.</p> + +<p>C'est en mai, au moment de son départ pour la conquête des Flandres, que +Louis XIV conféra à sa maîtresse le titre de duchesse. Pour elle il +érigea en duché-pairie, sous le titre de La Vallière, les terres de +Vaujour et de Saint-Christophe, deux baronnies, situées, l'une en +Touraine, l'autre en Anjou, transmissibles à l'enfant que le roi venait +d'avoir. Par les mêmes lettres patentes datées de Saint-Germain-en-Laye, +le roi légitimait mademoiselle de Blois.</p> + +<p>Le préambule de ces lettres est assez curieux pour qu'on s'en soit +souvenu; Pélisson le rédigea de sa plus belle écriture. C'est le roi qui +parle, mais c'est bien plus encore l'amant passionné.</p> + +<p>«Les bienfaits que les rois exercent dans leurs États, dit +Pélisson-Louis XIV, étant la marque extérieure du mérite de ceux qui les +reçoivent, et le plus glorieux éloge des sujets qui en sont honorés, +nous avons cru ne pouvoir mieux exprimer, dans le public, l'estime toute +particulière que nous faisons de la personne de notre très chère, +bien-aimée et très-féale Françoise-Louise de La Vallière, qu'en lui +conférant les plus hauts titres d'honneur, qu'une affection +très-singulière, excitée dans notre cœur par une infinité de rares +perfections, nous a inspirée depuis quelques années en sa faveur<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.»</p> + +<p>L'édit enregistré, Louis XIV installa à Versailles la nouvelle duchesse, +et, rassuré sur le sort de la mère et de l'enfant, il partit le 16 mai, +de Saint-Germain, à la conquête de la branche de laurier nécessaire à +ses futures apothéoses.</p> + +<p>Cette conquête de la Flandre ne fut, à bien dire, qu'une promenade +militaire, presqu'un tournoi à armes courtoises. Tout avait été combiné, +réglé d'avance, comme à ces jeux de guerre où l'on exerce les soldats. +Le jour, on paradait à cheval, le soir on se réjouissait sous les +tentes, l'or roulait et le vin coulait, dit La Fare, et jamais les +gentilshommes de la maison du roi n'avaient été si joyeux. On eut fini +en un tour de main. Turenne était là.</p> + +<p>Alors, pour que la fête fût complète, le roi partit au devant de +Marie-Thérèse qui venait rejoindre l'armée avec toutes les dames, il +fallait montrer leur reine à ces nouveaux sujets et les éblouir des +splendeurs de la cour la plus brillante de l'Europe.</p> + +<p>C'était bien le moins qu'on montrât à ces bons Flamands ce que désormais +on ferait de leur argent.</p> + +<p>Cette campagne si facile est un des plus brillants et des plus joyeux +épisodes du règne de Louis XIV, c'est l'instant que l'excellent +Vander-Meulen a choisi pour nous montrer toute cette cour en campagne. +Voilà bien les immenses carrosses dorés, maisons roulantes où l'on rit, +où l'on joue, où l'on mange. Le roi va de l'un à l'autre, il cause, il +rit, il agace les dames. De tous côtés ce ne sont que gentilshommes +enrubannés, qui caracolent en tenue de Versailles sur leurs magnifiques +chevaux.</p> + +<p>Mais cette conquête de la Flandre, dont la Porte Saint-Martin est le +monument héroï-comique<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, valut au roi une bien autre conquête, dont +<i>Amphitryon</i> restera pour Louis XIV le honteux et éternel monument.</p> + +<p>Depuis les dernières couches de La Vallière, qui alors était de nouveau +enceinte, le cœur du roi s'était peu à peu dégagé de liens qui +n'étaient qu'habitude, et errait de l'une à l'autre sans pouvoir se +décider. Trois ou quatre dames des plus aimables et des plus belles, +Brantôme dirait des plus honnêtes, battaient en brèche le cœur du roi; +elles le prirent d'assaut, et ne le gardèrent pas; mais elles aplanirent +la voie pour madame de Montespan dont l'heure était venue.</p> + +<p>C'est à Compiègne, sous le manteau discret de madame de Montausier +«cette vertu si sévère,» qu'eurent lieu les premiers rendez-vous de +Louis XIV et de cette fille des Mortemart. Le secret en commençant fut +admirablement gardé, et longtemps encore madame de Montespan put tromper +la reine par ses hypocrites condoléances et sa dévotion affectée.</p> + +<p>La Vallière, elle, plus clairvoyante, ne s'y trompa pas une minute, +elle comprit bien que le roi, peu à peu, se détachait d'elle, et qu'il +en aimait une autre, mais sans savoir encore quelle était cette rivale.</p> + +<p>Madame la Duchesse, c'était ainsi qu'on l'appelait désormais, avait +voulu suivre la cour en Flandre. Depuis sept semaines elle était séparée +de son amant, et sentait le besoin de rassurer son cœur. Elle osa +partir, malgré la reine qu'indignait cette audace de venir lui disputer +le cœur de son mari. Oubliant tout ce qui l'effrayait tant autrefois, +elle se mêla à la suite, et l'exaspération de la reine fut telle, qu'à +la première halte elle défendit qu'on lui donnât à manger.</p> + +<p>Tout le cortége de Marie-Thérèse était arrivé en vue de l'armée; au loin +déjà on distinguait le roi, monté sur un de ces énormes normands, comme +les peint si bien Vander-Meulen. Le carrosse de la reine tenait la tête +de la file, elle avait défendu que personne la précédât, elle se faisait +une fête d'être la première à embrasser le roi.</p> + +<p>Tout à coup on aperçut un carrosse qui, se détachant du cortége, coupait +à travers champs et courait vers le roi au grand galop de ses chevaux. +«La reine le vit, elle se mit dans une incroyable colère.—Arrêtez-la, +criait-elle, arrêtez-la!» Nul ne l'osa faire, on craignait trop encore +l'amour du roi, et elle arriva la première.</p> + +<p>Voilà cependant ce qu'en vue de toute l'armée osa faire la timide, la +modeste La Vallière; plus tard, elle se reprochait amèrement cette +audace, et s'accusait de ce que «sa gloire et son ambition d'être aimée +avaient été comme des chevaux furieux qui l'entraînaient dans le +précipice.»</p> + +<p>Le roi reçut admirablement cette maîtresse déjà délaissée, il l'emmena +même, seule avec lui, jusqu'à La Fère, où les deux amants restèrent près +d'une semaine.</p> + +<p>La fin de cette année «si glorieusement commencée» s'acheva triste et +menaçante pour l'infortunée duchesse. Le roi dissimulait encore; mais +avec cette délicatesse d'impressions d'une femme véritablement aimante, +elle sentait que chaque jour se détachait ce cœur qui si longtemps +n'avait battu que pour elle.</p> + +<p>Toute espérance n'était pas perdue cependant, elle était enceinte, et un +fils pouvait renouer encore cette chaîne qui menaçait de se rompre. La +Vallière ne savait pas tout ce qu'il y avait d'égoïsme et de bestialité +dans ce roi qui, pour repousser du pied ses maîtresses, pour les +remplacer, choisit toujours le moment où les autres hommes redoublent +d'attentions, de soins et d'amour pour celles qu'ils aiment.</p> + +<p>Dans les premiers jours du mois d'octobre, La Vallière donna au roi un +fils, le duc de Vermandois, dont la mort mystérieuse et tragique devait +ouvrir le champ aux plus étranges rumeurs.</p> + +<p>Le roi était seul avec sa maîtresse, lorsqu'arriva le moment décisif. +«La pauvre créature, dit Bussy, fut prise de ce mal qui fait tant +souffrir, et en fut prise avec tant de violence et des convulsions si +terribles, que jamais homme ne fut si embarrassé que notre monarque. Il +appela du monde par les fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire +à mesdames de Montausier et de Choisy qu'elles vinssent au plus tôt, et +une fille de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire. Tout le monde +vint trop tard.... Les dames, arrivant, trouvèrent le roi, suant comme un +bœuf d'avoir soutenu sa maîtresse, dont les douleurs avaient été assez +fortes pour lui faire déchirer un collet de mille pistoles en se pendant +au col du roi.</p> + +<p>«Un instant, on crut la pauvre créature morte. Elle avait été prise +d'une effrayante syncope, et madame de Montausier dit qu'elle croyait +bien qu'elle venait de passer. Alors le roi se jetant au pied du lit et +fondant en larmes:</p> + +<p>—«Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, prenez-moi tout ce que j'ai et +rendez-la-moi.</p> + +<p>Dieu la lui rendit en effet, et il en fit la plus malheureuse des +femmes. Ce fut le dernier élan de passion de Louis XIV pour une favorite +si digne de son amour, pour cette âme douce et tendre, «timide violette +qui se cache sous l'herbe, dit madame de Sévigné, et qui rougissait +d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse.»</p> + +<p>La Vallière vécut, mais pour expier ses fautes d'amour; l'étoile d'une +autre se levait.</p> + +<p>La passion nouvelle de Louis XIV pour madame de Montespan ne tarda pas, +en effet, à se manifester au grand jour et de la façon la plus +scandaleuse. Comme il fallait «sauver les apparences,»—le mot est +joli,—madame de Montespan alla s'installer chez la duchesse de La +Vallière, et la pauvre favorite délaissée eut à souffrir les horribles +tourments de la jalousie que, bien malgré elle, autrefois, elle avait +fait endurer à l'infortunée Marie-Thérèse.</p> + +<p>Mais quelle différence! Chastement craintive, La Vallière, lorsque ses +yeux rencontraient ceux de la reine, sa rivale, semblait toujours +demander grâce, «on croyait qu'elle allait tomber à genoux.» Madame de +Montespan, au contraire, presque aussi brutalement égoïste que le roi, +mais bien autrement cruelle, semblait prendre plaisir à retourner le +poignard dans le cœur de l'infortunée. Chaque jour quelque insulte +nouvelle, quelque humiliation méditée avec d'incroyables raffinements.</p> + +<p>La Vallière n'essaya même pas de lutter. Elle ne savait que gémir et +fondre en pleurs. Et comment eût-elle pu lutter, d'ailleurs, contre +cette superbe rivale qui, à une éclatante et splendide beauté, joignait +l'esprit et la méchanceté des Mortemart; contre cette femme qui, d'un +mot, tuait ses ennemis? La pauvre duchesse, elle, n'avait plus que son +amour. Sa beauté s'était flétrie, ses charmes s'étaient envolés. Sa +dernière couche avait été désastreuse, elle y avait laissé ce qui lui +restait encore de jeunesse et de fraîcheur, et le roi, le croirait-on, +fut assez misérable pour le lui reprocher.</p> + +<p>Les chagrins achevèrent l'œuvre du temps et des souffrances. Elle était +pâle comme une morte, disent les Mémoires, et avait toujours les yeux +rouges. Elle était d'une maigreur effrayante et avait été frappée d'une +sorte de paralysie qui lui rendait les mouvements très-difficiles.</p> + +<p>Parfois l'idée lui venait que toutes ces amertumes n'étaient qu'une +expiation de sa faute.—«Dieu me châtie cruellement, disait-elle alors, +mais je l'ai mérité.»</p> + +<p>Et cependant elle n'avait pas encore le courage de s'éloigner, de se +dérober par la fuite à toutes ces humiliations si honteuses pour le roi +et pour madame de Montespan.—«Je suis la faiblesse même, disait-elle.»</p> + +<p>Et en effet, un regard, une bonne parole de son amant suffisaient pour +lui faire oublier ses souffrances et ses larmes. Le roi semblait revenir +vers elle quelquefois, aux jours où l'orgueil de madame de Montespan, +presqu'aussi grand que le sien, lui résistait et lui tenait tête.</p> + +<p>De même qu'elle acceptait les avanies, La Vallière acceptait ces retours +plus humiliants encore. Bien plus elle s'en réjouissait. Au fond de son +cœur à toutes les illusions avait survécu l'espérance, cette plante +vivace qui croît au fond des âmes les plus corrodées, et dont la +dernière racine ne s'arrache qu'avec la vie. À chaque retour du roi elle +croyait que son amant d'autrefois lui était rendu. Elle séchait ses +larmes, ses yeux redevenaient radieux de bonheur, sa démarche semblait +plus légère. Mais toujours par quelque odieuse méchanceté, elle était +arrachée à ce beau rêve.</p> + +<p>Telle est cependant la femme que madame de Montespan attacha au char +insolent de sa prospérité, qu'elle traîna misérablement dans toutes les +traverses de la passion, qu'elle enchaîna entre le roi et elle, par un +excès de dépravation incompréhensible chez une femme jeune et +passionnée, mais que pourtant on explique.</p> + +<p>Car enfin il faut savoir comment ce roi et cette favorite traitaient +cette pauvre âme déchue. Madame de Montespan en avait fait sa servante +et le roi quelque chose de pis. On la faisait coucher dans une chambre +par où passait le roi lorsqu'il allait chez madame de Montespan, comme +si on eût craint de lui épargner une seule goutte de ce calice +d'amertume.</p> + +<p>Écoutons plutôt la princesse Palatine, on ne peut pas l'accuser d'aimer +les favorites, celle-là, elle les abomine, elle les exècre; si un +instant elle était toute puissante, certainement elle les jetterait à la +porte du palais de Versailles, et cependant le malheur de La Vallière la +touche, elle s'apitoie sur le sort de cette infortunée, elle regrette +presque de n'avoir pas été là pour essuyer ses larmes.</p> + +<p>«Madame de La Vallière, dit la Palatine, a cru ne pouvoir faire une plus +rude pénitence que de rester avec la Montespan. Celle-ci la traitait +indécemment, cruellement, et se moquait d'elle en toute occasion, même +en public.</p> + +<p>«Elle fit plus; sa jalouse rage ne fut pas satisfaite qu'elle n'eût +excité le roi à avoir pour La Vallière les façons les plus +désobligeantes et les plus dures. Il fallait que le roi passât par +l'appartement de la duchesse de La Vallière pour aller dans celui de la +Montespan: il avait un petit chien épagneul que l'on nommait <i>Malice</i>; +le roi, à la prière de la Montespan, le jeta à la duchesse de La +Vallière en lui disant:—Tenez, Madame, voilà votre compagnie, c'est +assez. Cela était bien dur, d'autant plus qu'en parlant ainsi il ne +faisait que passer, n'ajouta pas le moindre correctif à ce peu de mots, +et s'en allait trouver sa Montespan<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.»</p> + +<p>Les avanies de madame de Montespan, pour être moins grossières, n'en +étaient que plus cruelles:</p> + +<p>—Le roi a fait La Vallière duchesse, disait-elle un jour, parce qu'il +savait que pour fille de chambre je ne voudrais pas une personne de +moindre qualité.</p> + +<p>C'est madame de Montespan qui répandit à la cour une abominable +épigramme qui faisait une allusion cyniquement méchante aux +accouchements mystérieux de celle qui était devenue son souffre-douleur:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Soyez boiteuse, ayez quinze ans,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Point de gorge, fort peu de sens,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Des parents! Dieu le sait! faites, en fille neuve,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Dans l'antichambre vos enfants,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sur ma foi! vous aurez le premier des amants;</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Et La Vallière en est la preuve.</span><br /> +</p> + +<p>Madame de Montespan avait bien le droit de railler l'héroïque pudeur de +La Vallière: la belle dame, pour donner des enfants au roi, n'y mettait +pas tant de façons.</p> + +<p>Brisée de douleur, La Vallière eut bien l'audace, un jour, de faire +entendre une timide plainte.</p> + +<p>—Je n'aime pas à être gêné!...</p> + +<p>Telle fut la sèche et laconique réponse de ce roi, si poli qu'il se +découvrait devant les chambrières, et qui eût bien mieux fait de se +conduire avec une maîtresse délaissée un peu en gentilhomme. Ainsi vont +les réputations, cependant, et le nom de Louis XIV restera pour beaucoup +de gens le synonyme de galante courtoisie.</p> + +<p>C'est vers cette époque que La Vallière envoyait au roi ce sonnet +touchant rimé sur une de ses lettres, par un des poëtes restés ses amis:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tout se détruit, tout passe, et le cœur le plus tendre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ne peut d'un même objet se contenter toujours.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le passé n'a point eu d'éternelles amours,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et les siècles futurs n'en doivent point attendre.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">La constance a des lois qu'on ne veut pas entendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Des désirs d'un grand roi rien n'arrête le cours;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ce qui plaît aujourd'hui déplaît en peu de jours:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Son inégalité ne saurait se comprendre.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Louis, tous ces défauts font tort à vos vertus;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vous m'aimiez autrefois et vous ne m'aimez plus;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mes sentiments, hélas! diffèrent bien des vôtres!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Amour à qui je dois et mon mal et mon bien,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que ne lui donniez-vous un cœur comme le mien!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ou que n'avez-vous fait le mien comme les autres!</span><br /> +</p> + +<p>Bien différente elle était des autres, cette pauvre duchesse, et rien ne +put la consoler de la perte de son amour. Car les consolateurs ne +manquèrent pas: plus d'un grand seigneur, voyant dans ce mariage une +source de prospérités pour sa maison, lui offrit de l'épouser, elle +refusa toujours en disant qu'elle n'aurait pas trop du reste de sa vie +pour pleurer les fautes de sa jeunesse.</p> + +<p>Cependant la mesure était comble, et La Vallière ne put se résigner +davantage à voir sous ses yeux le bonheur de celle qui lui avait enlevé +le cœur du roi. Depuis longtemps, le repentir avec la désillusion était +entré dans son âme, elle se dit que Dieu seul pouvait pour elle +remplacer l'homme, le roi qu'elle avait tant aimé, et elle résolut +d'aller demander la paix, sinon l'oubli, aux solitudes du cloître. Une +pieuse cohorte de dévots personnages la soutenait dans cette résolution. +Bien des fois, avant le règne de la veuve Scarron, on retrouve autour du +roi cette sainte phalange, surveillant d'un œil demi-clos les +événements. Patiente, elle attend son heure. Elle aide à précipiter les +favorites du haut du caprice royal, jusqu'à ce qu'enfin dans la couche +de Louis XIV elle pousse une Vasthi de son choix, une élue de son cœur +et de sa politique impitoyable.</p> + +<p>Beaucoup de ceux qui entouraient la duchesse de La Vallière étaient +convaincus que la faveur de madame de Montespan ne résisterait guère à +l'éloignement de sa rivale. Ils ne se trompaient pas; quoi qu'il en +soit, les pieuses exhortations de ces amis de son infortune décidèrent +la duchesse, et un soir de mardi-gras, à une grande fête de Versailles, +on apprit qu'elle s'était réfugiée aux Carmélites de Chaillot, près de +mademoiselle de La Motte d'Argencourt, cette première passion de Louis +XIV.</p> + +<p>En apprenant la fuite de La Vallière, le roi eut comme un éclair de +remords, le souvenir des enivrements de cette première passion lui +revint au cœur; peut-être se dit-il qu'il avait été bien cruel pour +cette pauvre fille dont l'amour unique était un culte. Il quitta la fête +presqu'aussitôt, et dès le lendemain il fit porter à la fugitive une +lettre dans laquelle il la conjurait de ne le pas abandonner. Le +maréchal de Bellefonds, en qui La Vallière avait la plus grande +confiance, fut chargé de la missive royale; mais il ne put rien obtenir +d'elle. En quelques lignes elle répondit au roi que désormais elle ne +voulait plus songer qu'à son salut.</p> + +<p>Cette réponse désola Louis XIV<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, et non moins inutilement il lui +renvoya Lauzun qu'elle ne voulut même pas recevoir. Alors il cessa de +prier, il ordonna. Colbert alla signifier les volontés du maître, et La +Vallière se décida à revenir prendre sa lourde chaîne.</p> + +<p>—Hélas! dit-elle à Colbert, autrefois il serait venu me chercher +lui-même.</p> + +<p>Puis elle embrassa les religieuses qui déjà avaient tué le veau gras +pour fêter la bienvenue de l'enfant prodigue.</p> + +<p>—Adieu, mes sœurs, leur dit-elle, vous ne serez pas longtemps sans me +revoir.</p> + +<p>Au retour, dit madame de Sévigné, «le roi a causé une heure avec elle, +il pleurait fort. Madame de Montespan fut au devant d'elle les bras +ouverts et les larmes aux yeux; tout cela ne se comprend pas... enfin +nous verrons.»</p> + +<p>Six jours après madame de Sévigné écrit à sa fille<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>: «Madame de La +Vallière est toute rétablie à la cour, le roi la reçut avec des larmes +de joie, et madame de Montespan avec des larmes... devinez de quoi?... +Tout cela est difficile à comprendre. Il faut se taire.»</p> + +<p>Il faut parler au contraire, et dire que madame de Montespan ne jouait +nullement la comédie. La Vallière pour elle était un gage de la durée de +sa faveur. À sa faveur seulement elle tenait, et lorsque quelquefois, +pendant une brouille, le roi retournait à la pauvre délaissée, réduite +aux miettes du banquet de l'amour, elle riait aux larmes et disait que +La Vallière ne la gênait point.</p> + +<p>On avait approuvé le départ de madame de La Vallière, on blâma son +retour. Toutes les femmes, madame de Sévigné en tête, trouvèrent qu'elle +manquait de dignité, comme si l'amour, une passion véritable et la +dignité n'étaient pas choses incompatibles.</p> + +<p>Alors on se moquait de ce que l'on appelait les velléités de repentir de +La Vallière, ou on l'appelait une demi-repentie. Ici apparaît la +sécheresse du cœur de madame de Sévigné, qui, malgré son surprenant +esprit, ne put jamais arriver à la sensibilité et s'arrêta toujours à la +sensiblerie.</p> + +<p>«À l'égard de madame La Vallière, écrit-elle à sa fille, nous sommes au +désespoir de ne pouvoir vous la remettre à Chaillot; mais elle est à la +cour beaucoup mieux qu'elle n'a été depuis longtemps, et il faut vous +résoudre à l'y laisser.»</p> + +<p>Et encore près de deux ans après (15 décembre 1673): «Madame de La +Vallière ne parle plus d'aucune retraite; c'est assez de l'avoir dit: sa +femme de chambre s'est jetée à ses pieds pour l'en empêcher; peut-on +résister à cela?...»</p> + +<p>Cependant madame de La Vallière n'avait pas abandonné son projet de +retraite, seulement ni le roi ni madame de Montespan ne voulaient la +laisser partir. Que d'affligeants spectacles pour elle, cependant, +pendant ces années d'épreuves! C'est Madame qui meurt: cette belle, +cette touchante Henriette d'Angleterre a été empoisonnée par un des +honteux favoris de son mari. Avec toute la cour, La Vallière frémit à la +grande voix de Bossuet qui tonne du haut de la chaire: Madame se meurt! +Madame est morte! Puis, autour d'elle, elle voit grandir et croître la +lignée impure de madame de Montespan, ces bâtards qui étalent sur la +pourpre le déshonneur de leur mère.</p> + +<p>Cette vie d'immolation, d'inépuisables amertumes dura trois ans encore, +trois ans encore on foula aux pieds celle qu'on n'appelait plus que +l'ancienne favorite, vieille avant l'âge,—elle n'avait pas trente +ans,—flétrie comme une de ces fleurs frêles fanées une heure après +qu'on les a détachées de leur tige.</p> + +<p>Un jour que sa douleur était plus amère encore que tous les jours et +qu'elle parlait d'entrer en religion, la veuve Scarron, qui faisait déjà +le ménage de madame de Montespan, lui dit comme pour sonder la +profondeur de son désespoir:</p> + +<p>—Songez aux privations et aux austérités du cloître! aurez-vous le +courage de les supporter?</p> + +<p>—Si jamais se plaignait la chair, répondit La Vallière, je n'aurais +pour me trouver heureuse qu'à me rappeler ce que ces gens-ci me font +souffrir.</p> + +<p>Et elle montrait le roi et madame de Montespan.</p> + +<p>Enfin, l'heure du repos sonna pour elle, et il lui fut permis de se +retirer dans un de ces cloîtres d'où, à trois reprises déjà, le roi +était venu l'arracher. Cette fois elle y entrait pour toujours.</p> + +<p>Dès lors elle ne vécut plus pour le monde, et jamais le bruit de cette +cour de Versailles dont elle avait été la reine ne put troubler sa +méditation. Que d'événements cependant! Ainsi elle apprit tour à tour la +chute de madame de Montespan et celle de la belle Fontanges, et celle de +bien d'autres qui ne régnèrent qu'un jour, jusqu'à cette surprenante +nouvelle du mariage «du grand roi» avec la veuve du Cul-de-jatte.</p> + +<p>À la grille du parloir bien des amis vinrent la visiter, et pour les +malheureux, l'affligée avait de bonnes paroles. Elle la désespérée, elle +eut cet honneur insigne de recevoir la reine Marie-Thérèse et de la +consoler; elle pleurait avec elle lorsque cette épouse tant outragée lui +racontait les monstrueux scandales du roi; alors Marie-Thérèse, qui +l'avait tant haïe, et depuis tant regrettée, put lui donner le baiser du +pardon.</p> + +<p>Pendant trente longues années que se prolongea sa dure pénitence, elle +n'eut jamais un seul mot de regret ou d'amertume. La gloire de sa fille, +cette ravissante mademoiselle de Blois qui épousa le prince de Conti +(1680), sembla la toucher à peine. Lorsqu'on lui apprit la mort si +douloureuse du comte de Vermandois, ce fils qui avait tous les vices de +son père, sans avoir la puissance qui les fait excuser, elle ne put +s'empêcher de verser des larmes abondantes, et comme Bossuet s'efforçait +de la consoler, elle lui dit en essayant de sécher ses larmes:</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, c'est assez pleurer la mort d'un fils dont je +n'ai pas encore assez pleuré la naissance.</p> + +<p>«Ce n'est plus la duchesse de La Vallière, c'est la sœur Louise de la +Miséricorde,» écrivait un de ses anciens amis. Ce mot exprime tout le +changement qui s'était opéré; c'est comme la paraphrase de la parole si +laconique de Bossuet le jour où cette autre Madeleine prononça ses +vœux: «Quel état!... et quel état!»</p> + +<p>Mais aussi quel abîme entre les lettres d'amour de la belle et jeune +fille d'honneur de Madame, et les réflexions sur la miséricorde de Dieu +de la religieuse carmélite.</p> + +<p>Il y avait trente ans qu'elle jeûnait et couchait sur la dure, lorsqu'en +1710 elle s'éteignit sur un lit de cendres, elle, la maîtresse adorée de +la jeunesse du grand roi.</p> + +<p>On prit des ménagements pour annoncer cette mort au vieux monarque; mais +qu'en était-il besoin?</p> + +<p>—La duchesse de La Vallière, dit-il d'un ton sec, est morte pour moi le +jour où elle a quitté ma cour.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3><a href="#table">MADAME DE MONTESPAN.</a></h3> + +<h3><a href="#table">MADEMOISELLE DE FONTANGES.</a></h3> + + +<p>Le jour où la duchesse de La Vallière, emportée par son amour, osait, au +mépris des ordres de Marie-Thérèse, lancer en avant son carrosse et +arriver la première près de Louis XIV, il y eut autour de la reine comme +un cri d'indignation arraché par l'audace de la favorite.</p> + +<p>—Pour moi, dit une des dames, Dieu me garde d'être jamais la maîtresse +du roi; mais, si j'étais assez malheureuse pour cela, je n'aurais jamais +l'effronterie de paraître devant la reine.</p> + +<p>Cette dame plus vertueusement indignée que les autres était la marquise +de Montespan. Et lorsqu'ainsi, devant la reine, elle prenait parti pour +l'épouse contre la favorite, son audace était bien autrement grande que +celle de La Vallière; car en ce moment même elle travaillait à renverser +la pauvre duchesse, et, la veille de ce jour peut-être, sa chambre +s'était mystérieusement ouverte pour le roi.</p> + +<p>Françoise-Athénaïs de Rochechouart-Mortemart appartenait à l'une des +plus nobles et des plus anciennes familles du royaume; elle était née en +1641. Toute jeune, elle était venue à la cour, et, sous le nom de +Tonnay-Charente, avait brillé, à côté de La Vallière, au milieu de +l'escadron fringant des filles d'honneur de Henriette d'Angleterre.</p> + +<p>Brouillonne, intrigante, médisante à faire frémir, se moquant de tout, +elle réussit à se faire chasser de chez Madame, qui était la bonté même. +Comme elle avait envie de prendre son essor, elle se décida à choisir +parmi les nombreux et honorables partis qui se présentaient.</p> + +<p>Elle épousa en 1663 un homme de cœur et d'esprit, Henri Louis de +Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, petit-fils de ce riche +Zamet, chez qui la belle Gabrielle prit son dernier repas. Le roi signa +au contrat.</p> + +<p>La jeune marquise, elle avait vingt-trois ans, commença par donner un +fils, un héritier à son mari, le duc d'Antin; c'était l'usage du temps. +Nommée surintendante de Marie-Thérèse, elle sut capter la confiance de +la reine par sa dévotion affectée et par ses médisances contre la pauvre +La Vallière.</p> + +<p>Madame de Montespan était mariée depuis moins de dix-huit-mois, +lorsqu'elle chercha, semble-t-il, à disputer le cœur de Monsieur à un +de ses petits amis, le chevalier de Lorraine. Elle perdit sa peine. Elle +écouta alors, dit-on, l'irrésistible Lauzun; mais cette passion, +d'ailleurs tenue fort secrète, ne dura qu'un jour.</p> + +<p>Lauzun en la quittant voulut reconnaître ses faveurs par de bons +offices, et il parla fort avantageusement au roi de la marquise de +Montespan. Louis XIV fit la sourde oreille, il aimait encore La +Vallière et la marquise ne lui avait jamais plu.</p> + +<p>Le roi la connaissait de longue date, et seul peut-être de sa cour, il +n'avait point admiré cette superbe beauté. Il l'avait vue jeune fille +dans les salons de Madame; mariée, il la retrouvait chaque soir chez la +reine, et ne semblait faire aucune attention à elle. Peut-être la +redoutait-il. Louis XIV détestait l'esprit et les femmes spirituelles; +or madame de Montespan passait pour une des plus redoutables railleuses +de la cour. Ses bons mots armés en guerre blessaient mortellement, +lorsqu'ils ne tuaient pas. Elle avait cette verve caustique si amusante +pour tous ceux qui se croient à l'abri, et qui semblait un des +priviléges de sa famille; on disait: «<i>l'esprit des Mortemart.</i>»</p> + +<p>On peut le dire hardiment, jamais la superbe marquise de Montespan n'eût +succédé à la timide La Vallière dans le cœur de son amant, sans un de +ces hasards vulgaires qui, presque toujours, décident souverainement des +destinées, hasard qui la jeta sur le chemin du roi.</p> + +<p>C'était pendant cette joyeuse promenade de Flandre, en 1667. Toute la +cour, à la suite de la reine, s'était établie en camp-volant à +Compiègne, et, en attendant le roi, menait la plus joyeuse vie du monde. +Madame de Montespan, avec un luxe de prudence, un peu exagéré peut-être +pour une femme de trente ans, ne voulut pas demeurer seule, elle demanda +asile à madame de Montausier, et vint mettre sa vertu et sa réputation +sous la clef «de cette dame si austère.»</p> + +<p>Un soir, le roi arrive, les fourriers avaient oublié son logement; +l'appartement voisin de celui de la reine avait été donné à +Mademoiselle. Louis XIV ne veut déranger personne, il déclare qu'en +campagne le plus humble logis lui suffit, et il se contente d'une +petite chambre qu'un simple escalier de quelques marches séparait seul +de l'appartement occupé par madame de Montausier. Pour plus de sûreté, +comme «cette reine des Précieuses» avait sous sa garde la vertu des +filles d'honneur, on plaça une sentinelle sur l'escalier. Sentinelle +perdue.</p> + +<p>Toutes ces précautions dont se bastionnait la vertu de madame de +Montespan devaient irriter la tentation. La curiosité prit le roi. Il +vit là des difficultés à vaincre, de l'adresse à déployer. C'était une +aventure, il la courut. César vint, il vit, il triompha. Ou plutôt non, +tout le triomphe fut pour la marquise. Le lendemain, on ne replaça plus +de sentinelle dans l'escalier.</p> + +<p>La surprise, le mystère, les périls presque, donnaient un piquant +attrait à cette bonne fortune. Il y avait mille obstacles; et que de +précautions à prendre! L'escalier à franchir, sans être vu, la porte à +forcer, bien discrètement; la reine logeait au-dessous, il fallait +marcher sur la pointe du pied, puis, on pouvait éveiller madame de +Montausier: que dirait cette dame «aux mœurs si sévères?» Hélas! +faut-il le dire, madame de Montausier dormit autant que le souhaitait le +roi.</p> + +<p>À dater de cette première nuit, le roi sembla prendre en affection sa +petite chambre, il s'y enfermait des journées entières, pour travailler, +et souvent ses travaux le retenaient jusqu'à une heure fort avancée de +la nuit. La reine était pleine d'inquiétude de cet excès de labeur, elle +craignait que le roi ne compromît sa santé, mais Louis la rassurait, et +lui faisait comprendre les pénibles nécessités du métier de roi.</p> + +<p>Enfin, au bout de huit jours, ou plutôt de huit nuits, le roi était +amoureux fou de madame de Montespan.</p> + +<p>Et certes, la marquise en valait la peine. Un matin, au temps de sa plus +grande faveur, elle était à sa toilette et se faisait des mines dans son +miroir, lorsqu'il lui arriva de dire:</p> + +<p>—Le roi devait bien à la dignité de sa couronne de prendre pour +maîtresse la plus belle femme de son royaume.</p> + +<p>Cette présomption superbe était, il faut l'avouer, admirablement +justifiée. La marquise de Montespan, au dire de tous ses contemporains, +et ce qui est mieux, de ses contemporaines, était la plus belle femme de +la cour.</p> + +<p>Beauté plantureuse et exubérante, elle était le vivant contraste de la +blonde et frêle La Vallière; elle étalait avec orgueil des épaules et +des bras admirables, et une gorge dont les splendeurs n'avaient pas de +rivales; ses traits étaient réguliers, un peu virils, peut-être, ou du +moins trop nettement accusés, son teint éblouissant de fraîcheur; elle +avait la bouche sensuelle, la lèvre un peu épaisse, mais des dents +magnifiques; ses yeux brûlaient de passion ou pétillaient de malice, +selon les sentiments qui l'agitaient; enfin, elle avait une chevelure +opulente, ses pieds et ses mains étaient d'une délicatesse exquise et +d'une rare perfection de modelé.</p> + +<p>Malgré cette beauté si rayonnante, madame de Montespan n'était cependant +pas sympathique. Elle pouvait inspirer des désirs furieux, mais non un +véritable amour, comme la douce et tendre La Vallière; remuer les sens, +mais non le cœur. On se rend compte de la puissance de cette femme si +belle, lorsqu'on regarde avec réflexion le beau portrait qui nous en est +resté; elle est là dans tout l'épanouissement de sa riche nature; les +seins nus, elle allaite un enfant beau comme elle, comme elle éclatant +de vie et de fraîcheur. Et cependant elle ne séduit pas, une pensée +méchante plisse imperceptiblement le coin de sa bouche moqueuse, on +attend l'épigramme cruelle, enfin on lit dans cet œil aux lueurs +phosphorescentes son terrible caractère.</p> + +<p>Légère, capricieuse, hardie, hautaine, tous ses goûts étaient des +passions, toutes ses passions des orages. Jalouse, tyrannique, un rien +lui portait ombrage; la mobilité de ses caprices eût lassé toutes les +patiences; ses dédains étaient écrasants. Son égoïsme était plus grand +encore que celui de Louis XIV, jamais elle n'aima personne, pas plus son +amant que son mari, elle n'aima pas même ses enfants. Son esprit cruel +était sans pitié, pas un ridicule, pas un travers ne lui échappaient, et +souvent elle immola ses meilleurs amis, ses plus dévoués, au seul +plaisir de dire un mot plaisant. Ses emportements étaient incroyables, +ses colères furieuses; une de ses contemporaines la peint d'un trait: +«C'était un ouragan.»</p> + +<p>C'est à cette femme que Louis XIV sacrifia La Vallière, la bonne, la +dévouée La Vallière, le seul amour vrai de sa vie. Avec madame de +Montespan la tempête entrait à Versailles.</p> + +<p>Cette nouvelle passion du roi déjoua pendant quelques mois l'incessant +espionnage organisé par les courtisans autour de la personne du maître; +les trois ou quatre confidents de Louis XIV gardèrent scrupuleusement le +secret. L'orgueil toujours croissant de madame de Montespan finit par +donner l'éveil, et du jour où l'on tint le premier fil de cette +intrigue, tout l'écheveau fut bientôt déroulé.</p> + +<p>Ce fut un rude échec pour la réputation de madame de Montausier: on se +demandait comment «l'Alceste femelle» avait pu prêter les mains à la +double infidélité du roi, et donner à des amours adultères l'abri de son +manteau d'austérité.</p> + +<p>La reine, qui avait la plus grande confiance en la surveillante des +filles d'honneur, fut plus particulièrement indignée; elle la fit venir, +afin d'avoir avec elle une explication. Madame de Montausier nia tout, +mais la reine ne parut pas convaincue.</p> + +<p>«On me mande, disait Marie-Thérèse, que c'est madame de Montausier qui +conduit cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeait d'avec +madame de Montespan chez elle.... Je ne suis dupe de personne, j'en +sais plus qu'on ne croit<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.»</p> + +<p>La duchesse de La Vallière, elle aussi, était depuis longtemps au +courant de tout, mais, comme la reine, elle se contenta de pleurer sans +mot dire; depuis longtemps elle s'attendait à voir le roi la quitter +pour une autre. «Ma beauté m'a abandonnée, disait-elle tristement, le +roi a fait de même.»</p> + +<p>Comme toujours en pareille occurrence, le trop confiant marquis de +Montespan fut le dernier informé de ce qui se passait. Il l'apprit +cependant, et, comme «il était original en tout,» il ne fut que +médiocrement satisfait de l'honneur que le roi lui faisait en aimant la +marquise.</p> + +<p>Comme cependant on ne savait rien de positif, le marquis pensa que le +plus court était d'emmener sa femme dans leurs terres. La marquise +refusa net de le suivre. Une scène d'intérieur s'ensuivit, scène si +orageuse vers la fin, que M. de Montespan leva la main sur sa femme.</p> + +<p>—Eh bien! oui, le roi m'aime! s'écria la marquise avec un geste de +défi, le roi m'aime. Et maintenant, frappez si vous l'osez.</p> + +<p>Le marquis osa; il osa même si fort, que madame de Montespan, échevelée, +les habits en désordre, s'enfuit de l'hôtel conjugal et alla demander +l'hospitalité aux époux Montausier. Ils étaient l'un et l'autre trop +bons chrétiens et trop habiles courtisans pour laisser à la porte une +pauvre femme, la maîtresse du roi, sans refuge; ils l'accueillirent +comme une bénédiction de Dieu, et lui firent fête. Ils pensaient qu'avec +madame de Montespan la fortune et la faveur allaient entrer dans leur +maison.</p> + +<p>Le marquis de Montespan, un entêté, ne se tint pas pour battu. Il pensa +que son titre de mari lui donnait quelques droits, et directement il se +rendit chez madame de Montausier pour reprendre sa femme.</p> + +<p>Ce fut un esclandre épouvantable: la marquise, aidée de sa protectrice, +se défendit comme une lionne contre son mari qui voulait l'entraîner de +force. Le marquis allait être le plus fort, lorsque madame de Montausier +appela ses domestiques à la rescousse. Ils accoururent, se faisant arme +de tout, et M. de Montespan dut battre en retraite devant un ennemi par +trop supérieur en nombre. Mais il ne s'éloigna pas sans avoir passé sa +fureur sur madame de Montausier; «il lui dit des choses horribles, et +mêla ses reproches des injures les plus atroces.»</p> + +<p>Cette terrible scène fit une telle impression sur madame de Montausier, +déjà souffrante à ce moment, qu'elle tomba malade sérieusement, et se +mit au lit pour ne plus se relever. Au moins son mari fut récompensé, +«Alceste fut nommé gouverneur du Dauphin.»</p> + +<p>Lorsque la marquise éplorée vint informer le roi de ce qui s'était +passé, il entra dans une fureur impossible à décrire. Il n'osait +pourtant rien entreprendre contre le mari de sa maîtresse, il se +contenta de lui faire conseiller de se tenir tranquille.</p> + +<p>Le malheur est que le marquis de Montespan ne voulait pas se tenir +tranquille. Ne pouvant empêcher qu'on lui prît sa femme, il prétendait +avoir la liberté de ne s'en pas montrer satisfait, et, qui plus est, de +le publier partout.</p> + +<p>Moins de trois jours après cette aventure, le marquis parut au lever de +Louis XIV vêtu de noir de la tête aux pieds, et le visage lugubre, +«comme un homme qui aurait enterré toute sa famille.»</p> + +<p>—Avez-vous donc perdu quelqu'un, marquis? lui demanda le roi de son air +le plus bienveillant.</p> + +<p>—Non, Sire, répondit-il brutalement, je porte le deuil de ma femme.</p> + +<p>Et il se retira gravement, au milieu de l'ébahissement général, laissant +les courtisans véritablement stupéfaits de l'audace de cet original et +de l'incompréhensible longanimité du roi.</p> + +<p>Ce n'était pourtant pas encore assez pour le marquis: il fit draper son +carrosse de noir, et aux quatre coins, en guise de panaches, il fit +placer des cornes,—ses armes parlantes, disait-il. Puis, avec cet +équipage fantastique, il se promena par tout Paris.</p> + +<p>C'était plus que n'en pouvait supporter Louis XIV; il écrivit à son +ministre pour châtier l'insolent:</p> + +<p>«Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos +indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de près +et de chasser de Paris.»</p> + +<p>On ne le chassa pas. Pour l'avoir toujours sous la main, on le mit à la +Bastille.—Une douche à un cerveau malade. Après cet acte éclatant de +justice souveraine, Louis XIV dormit plus tranquille, et madame de +Montespan étala avec plus d'orgueil encore l'immense ampleur de ses +jupes.</p> + +<p>On pensait que le roi laisserait éternellement le marquis à la Bastille, +comme assurément il en avait le pouvoir; on se trompait. Un beau matin, +on lui ouvrit les portes, et on lui donna une belle escorte pour le +reconduire à sa terre de Guienne. On essaya même de l'avilir en lui +faisant accepter de l'argent. On l'inscrivit sur une liste de pensions, +mais il ne voulut jamais en toucher les quartiers.</p> + +<p>Arrivé en Guienne, Montespan poussa jusqu'au bout sa lugubre vengeance, +un des actes les plus courageux de cette époque de platitudes rampantes. +Il fit prévenir tous les gentilshommes de sa province que la marquise +était morte, il s'obstina à porter le deuil, et chaque mois il faisait +chanter une messe en musique pour le repos de l'âme de sa défunte femme.</p> + +<p>Tout ce scandale ne suffit pas à Louis XIV; ses relations doublement +adultères dévoilées, il entreprit de les justifier, bien plus, de les +glorifier. Au nom de sa toute-puissance, il prétendit déifier ses +passions, réhabiliter sa favorite, et changer en honneur insigne +l'opprobre qu'il infligeait au mari.</p> + +<p>Les courtisans, troupe plate et servile, applaudirent des deux mains à +cette prodigieuse audace de Louis XIV; ils firent litière de leur +honneur, déclarant par là que tous accepteraient avec joie le rôle de +Montespan, cet original qui semblait mépriser l'illustration nouvelle +que le caprice royal donnait à sa maison.</p> + +<p>Molière prêta le secours de son génie au monstrueux projet de Louis XIV, +et l'on joua sur la scène, devant toute la cour, en présence de +Marie-Thérèse, de la pauvre La Vallière et de madame de Montausier, à +deux pas de madame de Montespan; on joua les mystères de Compiègne, +c'est-à-dire <i>Amphitryon</i>.</p> + +<p>Sombre page de l'histoire de Molière! N'est-ce pas la fatalité antique +qui s'acharne après lui? Le génie est-il donc un si grand crime, que, +vivant, il faille en porter la peine?</p> + +<p>Molière obéit à Louis XIV. Il fit pour la fantaisie du maître cette +terrible comédie, <i>Amphitryon</i>, tout comme il avait fait écrire <i>la +Princesse d'Élide</i>, comme il fera représenter <i>Georges Dandin</i>.</p> + +<p>Et cependant il n'est pas de ces vils adulateurs qui se traînent à plat +ventre autour du trône. Il paie royalement la protection royale. Il +achète ainsi le droit de donner des chefs-d'œuvre: <i>la Princesse +d'Élide</i> a sauvé <i>Tartufe</i>, <i>Amphitryon</i> ouvre le chemin à <i>Don Juan</i>.</p> + +<p>C'est que Molière est seul contre tous. Le grand homme n'a que le roi +pour le défendre. Il a déchaîné toutes les haines; les partis, lorsqu'il +s'agit de le perdre, d'étouffer sa voix, se donnent la main. Il les a +tous flagellés et souffletés de ses vers, abîmés et ridiculisés de son +rire. Les dévots ne pardonnent pas <i>Tartufe</i>, les marquis veulent se +venger de la critique de l'<i>École des Femmes</i>, Alceste atteint la cour, +Pourceaugnac fait grincer des dents à la province. C'est qu'il n'a +ménagé ni la ville, ni la cour, ni la bourgeoisie, ni la noblesse.</p> + +<p>Il n'en épargne qu'un, celui qui le protège contre les autres, et encore +il sent sa chaîne, il gémit tout bas, et tout haut il se plaint de +l'esclavage:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sosie, à quelle servitude</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tes jours sont-ils assujettis!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Notre sort est beaucoup plus rude</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Chez les grands que chez les petits.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Obligé de s'immoler.</span><br /> +</p> + +<p>Et voilà pourquoi Molière s'immole. Mari passionnément épris d'une femme +coquette, cette détestable Béjart, le voilà qui glorifie l'adultère. Il +pleure des larmes de sang sur les infidélités de sa femme, peu importe, +il rira, il fera rire des trahisons conjugales, et, cocu sublime, il +jettera à pleines mains le ridicule sur les époux trompés.</p> + +<p>Ainsi, nous avons <i>Amphitryon</i>, et Molière-Sosie: mais cherchez bien +sous ce rire, vous trouverez la plaie qui saigne; malgré le bruit de +cette verve désolante et convulsive, vous entendrez le sanglot sourd. En +tel endroit, il secoue sa chaîne et la révolte perce; c'est l'argument +du bâton qui seul peut convaincre Molière-Sosie, terrible argument de la +loi du plus fort.</p> + +<p>Donc, autour de Sosie les voici tous, les acteurs de la comédie ignoble, +Molière les a mis en scène. Voici Jupiter-Louis XIV, et +Amphitryon-Montespan, et la belle Alcmène-favorite. C'est une apothéose +en règle, la divinité excuse la marquise, les cornes de l'époux trompé +se changent en couronne triomphale.</p> + +<p>Et les courtisans applaudissent à leur opprobre, et Mercure-Lauzun est +tout fier et fait la roue.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Un partage avec Jupiter</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">N'a rien du tout qui déshonore,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et sans doute il ne peut être que glorieux</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De se voir pour rival le souverain des dieux.</span><br /> +</p> + +<p>Telle est la morale, et cette noblesse, autrefois si fière, n'y trouve +rien à redire, et il n'est pas un seul de ces grands seigneurs qui ne +soit disposé à porter à sa femme le mouchoir que daignera lui jeter +Louis XIV. Tel est le degré d'avilissement où les a réduits ce roi qui +tient pour eux la <i>corne</i> d'abondance.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le véritable Amphitryon</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Est l'Amphitryon où l'on dîne,</span><br /> +</p> + +<p>et les broches tournent du matin au soir dans les cuisines de +Versailles, et le couvert est toujours mis chez Louis XIV. Demandez +plutôt à Vivonne, il vous montrera les roses qui fleurissent sur ses +joues, et le double menton qui bat sa poitrine; il les doit aux perdrix +que l'on mange à la table royale.</p> + +<p>Comme on pourrait jaser, pourtant, comme un envieux mal avisé pourrait +hasarder un blâme, Sosie, avant de se retirer, transmet les volontés de +Jupiter-Louis. Écoutez l'oracle, et à bon entendeur salut:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Tout cela va le mieux du monde.</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Mais enfin, coupons aux discours,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et que chacun chez soi doucement se retire.</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Sur telles affaires toujours</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Le meilleur est de ne rien dire.</span><br /> +</p> + +<p>Après ce scandaleux étalage d'un amour adultère, après ce monstrueux +déni de morale, il semble que Louis XIV n'ait plus aucune mesure à +garder; cependant il se contraint encore. Il fait mettre en scène ses +amours «qui honorent celles qui en sont l'objet, qui honorent même leurs +maris,»—mais il essaie, au moins dans les commencements, d'en +dissimuler les suites. On cache donc les premières grossesses de madame +de Montespan.</p> + +<p>Déjà dans le courant de l'année 1669 elle avait mis au monde une fille +qui ne vécut que trois ans; le 30 mars 1670, elle donna au roi un fils +qui fut le duc du Maine.</p> + +<p>La naissance de ces deux enfants fut tenue extrêmement secrète. Lorsque +pour la seconde fois madame de Montespan se trouva enceinte, le roi, +malgré l'aversion que lui inspirait Paris s'installa au Louvre où +l'étiquette était beaucoup moins sévère, où il était beaucoup moins +entouré, ce qui lui permettait de visiter presque tous les jours madame +de Montespan à laquelle on avait fourni un prétexte plausible de +s'éloigner pour quelques jours de la cour.</p> + +<p>«Le terme venu de l'accouchement, une fille de service de la marquise de +Montespan, en qui le roi et elle avaient une confiance particulière, +monta en carrosse et alla dans la rue Saint-Antoine chercher un nommé +Clément, fameux accoucheur, à qui elle demanda s'il voudrait venir avec +elle, pour une femme qui était en mal d'enfant. On lui dit que s'il +voulait venir, il fallait qu'il consentît à se laisser bander les yeux, +parce qu'on ne voulait pas qu'il sût où on le menait.</p> + +<p>«Clément, à qui de pareilles choses arrivaient souvent, voyant que celle +qui venait le chercher avait l'air honnête, répondit qu'il était prêt à +tout ce qu'on voudrait<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.»</p> + +<p>Il monta donc en carrosse, les yeux bandés, et s'assit à côté de la +fille de chambre. On resta plus d'une heure et demie en route; le +cocher, qui avait ses ordres à l'avance, fit faire au carrosse +d'innombrables détours, afin de dérouter complétement le chirurgien. +Enfin, on s'arrêta. La fille de chambre prit la main du chirurgien, +l'aida à descendre, le guida à travers l'escalier et l'introduisit dans +un appartement peu éclairé, où seulement il put ôter son bandeau.</p> + +<p>Un homme,—le roi,—était debout près du lit; il lui dit de ne rien +craindre. Clément répondit qu'il ne craignait rien; il s'approcha de la +malade, l'examina attentivement, et dit que l'instant n'était pas encore +venu.</p> + +<p>Alors, s'adressant au roi, qu'il avait peut-être reconnu, mais qu'il eut +l'habileté de traiter comme le premier gentilhomme venu, il demanda +«s'il se trouvait dans la maison de Dieu, où il n'est permis ni de boire +ni de manger; que pour lui, il avait grand faim, étant parti de chez lui +au moment où il allait se mettre à table pour souper.</p> + +<p>«Le roi, sans attendre qu'une des femmes qui était dans la chambre +s'entremît pour le servir, s'en alla lui-même à une armoire où il prit +un pot de confitures qu'il lui apporta, ainsi qu'un morceau de pain, en +lui disant de n'épargner ni l'un ni l'autre, qu'il y en avait encore +dans la maison. Le roi lui apporta de même une bouteille de vin et lui +versa deux ou trois coups.</p> + +<p>«Lorsque maître Clément eut bu, il demanda au roi s'il ne boirait pas +bien aussi, et le roi ayant répondu que non, il lui dit en souriant que +la malade n'en accoucherait pas si bien, et que s'il avait envie qu'elle +fût promptement délivrée, il fallait qu'il bût à sa santé<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.»</p> + +<p>Cette dernière considération décida Louis XIV: il emplit deux verres de +vin, et trinqua avec maître Clément à la santé de la malade.</p> + +<p>Sans doute le choc des verres porta bonheur à la marquise, car moins +d'une heure après elle était délivrée, et maître Clément annonça que +tout danger étant passé, il allait se retirer. On lui banda les yeux de +nouveau, et, avec les mêmes précautions prises pour l'amener, on le +reconduisit chez lui.</p> + +<p>«Lorsqu'on fut arrivé devant la porte de sa maison, sa conductrice lui +ôta son bandeau, lui mit dans la main une bourse qui contenait cent +louis d'or, et tout aussitôt le carrosse repartit au grand galop des +chevaux.</p> + +<p>La naissance de l'enfant que madame de Montespan mit au monde l'année +suivante, fut cachée avec presqu'autant de soin. Cette fois, la marquise +accoucha au château de Saint-Germain. Lauzun, qui était dans la +confidence, emporta l'enfant dans les plis de son manteau, et le remit à +madame Scarron, qu'on n'avait pas osé introduire au château, et qui +attendait dans un carrosse, à quelques pas d'une porte de service.</p> + +<p>Voici donc, pour la première fois, la veuve Scarron mêlée au ménage +illégitime du roi. «Elle avait le pied dans l'étrier.»</p> + +<p>La veuve du cul-de-jatte devait cette heureuse fortune à madame de +Montespan elle-même. Lorsqu'il s'était agi de faire élever, loin de la +cour, ces bâtards dont le nombre devait aller croissant chaque année, la +marquise crut faire un coup de maître en confiant les enfants du roi à +quelque créature du parti dévot qui avait fini par accepter La Vallière, +et de qui elle avait à cœur d'être acceptée.</p> + +<p>Elle désigna donc au roi madame Scarron qu'elle avait autrefois connue +chez madame d'Hendicourt, et qui, depuis quelque temps, tournait fort à +la dévotion, et s'entourait des plus habiles intrigants du parti. Le roi +se sentait peu de sympathie pour cette veuve adroite et discrète, mais +madame de Montespan prouva si bien à son amant que cette dame avait +précisément le mérite et l'esprit nécessaires pour donner une éducation +convenable à des rejetons si illustres, qu'il finit par donner son +consentement.</p> + +<p>«On fit donc sonder madame Scarron, mais en termes mystérieux. En +parlant des enfants, on ne disait pas le nom du père, et on voulait que +l'éducation fût très-secrète.» Madame Scarron hésita; elle redoutait, +disait-elle, d'aliéner sa liberté et de se donner de trop lourdes +chaînes; sa <i>conscience</i> même lui en faisait quelques scrupules. Elle +demanda à consulter l'abbé Gobelin, et, après quelques jours, finit par +accepter, mais à une condition, c'est qu'on lui déclarerait que les +enfants étaient bien du roi.</p> + +<p>«Ce mystère qu'on exige de moi, écrivait-elle à M. de Vivonne, le frère +de madame de Montespan, peut me faire supposer qu'on me tend un piége. +Cependant, <i>si les enfants sont bien au roi, je le veux bien; je ne me +chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan</i>. Ainsi, il +faut que le roi me l'<i>ordonne</i>; voilà mon dernier mot<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.»</p> + +<p>Cette lettre, digne d'Escobar, n'ouvrit pas les yeux à la marquise; plus +elle sentait madame Scarron aux mains des dévots, plus elle +s'applaudissait de son choix. Aussi elle insista près de son amant afin +qu'il donnât un ordre positif. Louis XIV céda, et ce fut pour +l'insinuante veuve «le commencement de sa fortune singulière.»</p> + +<p>À dater de la naissance de cet enfant (1670), la marquise de Montespan, +abandonnant le reste de pudeur qui la faisait s'astreindre au mystère, +laissa de côté toute contrainte; il est vrai que sa déplorable fécondité +l'eût obligée à de perpétuelles précautions. C'eût été ne pas vivre. +Elle préféra déchirer le voile, et désormais elle afficha ses grossesses +annuelles. C'était les afficher, en effet, que de les déguiser comme +elle le faisait. Elle inventa, dit la princesse de Bavière, «les robes +volantes pour ses grossesses, parce qu'on ne pouvait voir la taille sous +ces robes. Mais quand elle en prenait une de ce genre, c'était comme si +elle eût écrit sur son front qu'elle était enceinte. Chacun disait à la +cour: «Madame de Montespan a pris la robe volante, donc elle est +grosse.»</p> + +<p>D'ailleurs, à quoi bon cacher ces naissances illégitimes? Louis XIV, par +un acte véritablement incroyable, ne va-t-il pas les révéler à l'Europe? +De sa main, le roi osa écrire le divorce du marquis et de la marquise de +Montespan, et bientôt après (1673) il légitima la naissance de ses +enfants, les reconnut, et, au mépris de toutes les lois humaines, lui, +le roi, il proclama ces bâtards fils de France. Et pas une voix ne +s'éleva pour protester contre ce fait inouï, contre cet exorbitant +mépris de la morale.</p> + +<p>Nous voici arrivé à l'époque la plus brillante du règne du «grand roi.» +Versailles est presque terminé. Le dieu s'est assis sur son nuage. Louis +XIV a pris possession de cette fameuse chambre où frappe chaque matin le +premier rayon du soleil, son emblème.</p> + +<p>Le désert est devenu oasis, comme au coup de baguette d'un enchanteur. +Pourquoi, hélas! faut-il tant de millions aux enchanteurs terrestres! +L'empyrée du roi-fétiche a ruiné la France. Et cependant, que de +chefs-d'œuvre! Voici Mansard; c'est lui qui a remué ces montagnes de +pierres, échafaudé cette nouvelle Babel; et Le Nôtre, le créateur du +paysage, qui a tracé ces lignes, dessiné ces parterres, courbé ces ifs +à tous les caprices de sa fantaisie. Lebrun, Mignard, Jouvenet, Audran, +Philippe de Champaigne, ont animé les murs de ces salles immenses; ils +ont tiré de leur palette des effets merveilleux; ils ont lancé aux +plafonds ces nuages légers, scellé dans le mur ces fresques grandioses. +Pour orner cet olympe nouveau de Louis XIV, ils ont mis au pillage +l'olympe de la Rome païenne. C'est maintenant le bataillon des +sculpteurs: Coysevox, Girardon, Puget, Pygmalions de ce peuple de +statues qui enchantent les bosquets, se mirent dans les eaux des +bassins, et donnent la vie à tout ce paysage magnifique que, du haut de +son balcon, le roi peut embrasser d'un seul coup d'œil.</p> + +<p>Que le peuple gémisse, de loin on lui montrera Versailles, de très-loin. +Tiens, France, voici tes sueurs, voici ton sang, voici ton pain. Et de +quoi se plaindrait-on, Louis XIV n'est-il pas le maître de la vie et de +la fortune de ses sujets? Colbert, le grand génie du règne, a fécondé la +France; on dévore le revenu, demain on pillera le fonds.</p> + +<p>Colbert a vu l'abîme, il voudrait arrêter le roi sur cette pente +terrible; vains efforts! Il s'est jeté aux genoux du maître et le maître +l'a repoussé du pied. Avec la Montespan, Colbert, l'homme de +l'industrie, de la paix, de l'agriculture, l'homme du peuple en un mot, +n'est plus rien. Tout à Louvois, le ministre de l'incendie du Palatinat, +tout à lui, jusqu'au jour où un crime peut-être débarrassera de ses +services, devenus importuns comme un remords.</p> + +<p>Mais nul autre que Colbert n'avait alors de ces pressentiments lugubres, +nul ne comprenait que cet immense échafaudage de puissance était bâti +sur le sable, tous les yeux se fermaient à l'avenir.</p> + +<p>Et Louis XIV régnait dans le nuage, il avait mené son œuvre de patience +à bonne fin, il avait absorbé la France; toutes les gloires, tous les +mérites, n'étaient plus que les rayons de son génie; il s'était sacré +héros, ses flatteurs l'avaient déclaré Dieu.</p> + +<p>C'est que Louis XIV autour de son trône eut, jusque vers la fin de son +règne, des flatteurs de génie;—la tête pouvait bien lui tourner un peu. +Mais tous ces beaux esprits, ces savants, ces poëtes qu'il protégeait, +ont fait son règne, le grand règne. Si l'illusion a duré si longtemps, +c'est que toutes ces gloires si fausses vivaient presque réelles dans +des pages immortelles. Les gens de lettres ont rendu à Louis XIV plus +qu'il ne leur avait donné, et lorsque le poëte s'écrie:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire,</span><br /> +</p> + +<p>on est tenté de prendre le poëte au sérieux et d'être saisi d'admiration +pour ce roi qui</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.</span><br /> +</p> + +<p>Le règne entier de Louis XIV n'est qu'un passage du Rhin. Peu à peu, la +vérité se fait jour. Longtemps on a considéré cet exploit comme un des +plus grands faits militaires de France. On croyait sur parole les +historiens et les poëtes. Mais un jour, un curieux est venu qui a mesuré +le fleuve et le vers de Boileau; le fleuve était de beaucoup le plus +petit. Alors la flatterie s'est retournée contre l'idole, et de ce +passage du Rhin, fait de guerre des plus simples, l'ode boursoufflée du +poëte a fait un exploit héroï-burlesque.</p> + +<p>Tout est ainsi dans le règne de Louis XIV, pour qui veut se donner la +peine de l'étudier sérieusement.—«Je veux ôter la perruque au grand +roi,» disait, il y a quelques mois, un des écrivains les plus éminents +de notre siècle; il a tenu parole, mais hélas! la perruque ôtée, il +n'est plus rien resté. À chaque instant dans ce règne, sous la pompe du +décor, sous le grandiose de la mise en scène, le grotesque apparaît.</p> + +<p>La Feuillade élève un autel à son maître, nuit et jour brûlent des +lampadaires autour de la statue, voilà l'apothéose. Mais attendez, un +Gascon se glisse dans l'ombre et écrit sur le piédestal l'épigraphe +oubliée:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Eh sandis! La Feuillade, est-ce que tu nous bernes,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De mettre le soleil entre quatre lanternes?</span><br /> +</p> + +<p>À la fin du règne cependant, le grotesque disparaît pour faire place à +l'horrible. Louis XIV croit expier ses fautes par une Saint-Barthélemy +qui dure quinze années. Ce roi fait tout en grand.</p> + +<p>L'odieux seul est réel, le reste n'est qu'illusion. Il y a de vrai +encore l'avilissement de la noblesse et l'avénement du tiers, +l'acheminement à la révolution.</p> + +<p>Mais nous sommes encore au temps des grandeurs et des magnificences, et +madame de Montespan est souveraine. Elle est définitivement déclarée, +elle règne avec un tapage infernal.</p> + +<p>La marquise avait élu domicile chez la duchesse de La Vallière; là elle +s'était emparée de tout: autour d'elle, ses domestiques, ses créatures, +ses amis étaient venus se grouper. Comme pour assurer sa puissance, elle +avait appelé à la rescousse tous les Mortemart de la terre, sœurs, +frères, cousins. Elle marchait toujours entre ses deux sœurs, belles et +spirituellement méchantes comme elle. L'une était la marquise de +Thiange; «grande mangeuse et grande buveuse;» l'autre, l'agréable +abbesse de Fontevraulte, que le roi avait dispensé de la résidence, et +qui, très-exigeante et très-austère pour ses nonnes, faisait gaiement +son salut à la cour. Vivonne n'apparaissait, lui, que dans les grandes +occasions, il partageait son temps entre la table et la lecture.</p> + +<p>La duchesse de La Vallière avait bien essayé de s'opposer à cet +envahissement, mais la marquise avait vite comprimé ces velléités de +rébellion. Madame de Montespan avait fini par réduire La Vallière au +rôle de Cendrillon, elle en avait fait sa première fille de chambre. +Elle se faisait habiller et parer par cette pauvre délaissée, la +grondant lorsqu'elle était maladroite.—«Pensez-vous, lui demandait-elle +quelquefois, que le roi me trouve belle ce soir?»</p> + +<p>Le roi la trouvait toujours belle, le matin comme le soir. +Véritablement, elle l'avait endiablé, étourdi de son esprit et de sa +conversation. Il en avait même un peu peur, comme tout le monde.</p> + +<p>Souvent la marquise se mettait avec son amant au grand balcon de +Versailles, et, avec une verve étourdissante, elle caricaturait tous les +courtisans qui passaient à portée de son regard. «En une minute, elle +habillait son homme,» et le roi riait des mille ridicules qu'elle +donnait à tous. C'était sa façon de distraire Louis XIV.</p> + +<p>Les courtisans appelaient ce genre de récréation <i>passer par les armes</i> +de madame de Montespan, c'était pour eux une terreur. La marquise +paraissait-elle à une fenêtre avec le roi, en moins de rien les cours +étaient vides, c'était comme une déroute générale.</p> + +<p>Aux moments de bonne humeur, Louis XIV appelait madame de Montespan une +agréable étourdie; d'autres fois, il disait: On ne peut lui en vouloir, +c'est une véritable enfant. Enfant terrible, alors. En réalité, il +subissait toutes ses brusqueries et lui passait les plus incroyables +caprices. Jamais plus fantasque maîtresse ne mit à l'épreuve la patience +d'un amant.</p> + +<p>Chaque jour, quelque folie nouvelle. Son luxe était insensé, son train +princier. Jamais la France n'entretint une favorite avec cette +splendeur. Elle avait des toilettes fabuleuses, des parures folles. +Quelquefois, le roi lui prêtait les diamants de la couronne, et elle +trouvait la force de les porter tous. Dieu sait le poids pourtant! Un +jour, Louis XIV eut l'idée, pour recevoir ces fameux ambassadeurs +apocryphes destinés à le distraire, de faire coudre tous ses diamants +sur un habit, il ne put le garder plus d'une heure, tant il +pesait,—c'est Dangeau qui nous l'affirme,—et pour dîner il prit une +autre veste.</p> + +<p>Rien d'étrange comme les goûts et les amusements de la belle marquise; +elle adorait les bêtes. Une partie des splendides appartements que le +roi lui avait donnés dans toutes les résidences royales était +transformée en ménagerie. Là, elle élevait des chats, des chiens, et +même des cochons d'Inde. Elle avait un grand coffre tout rempli de +souris blanches, et son grand bonheur était de faire mordiller ses +belles mains par ces dégoûtantes petites bêtes, ou de les faire courir +sur ses bras et sur ses épaules. Lorsqu'elle ne sortait pas, elle +passait ses journées à atteler des souris apprivoisées à un petit +carrosse en filigrane et à les faire galoper à travers sa chambre.</p> + +<p>Mais que dire des bizarres idées qui traversaient à chaque instant la +tête folle de la marquise et que presqu'aussitôt elle mettait à +exécution! Un jour, elle envoyait des coussins à l'église pour ses +chiens favoris; le lendemain, elle causait au milieu de quelque +solennité une horrible confusion; une autre fois, pour une question +d'étiquette, elle brouillait presque toute la famille royale.</p> + +<p>Ainsi, de sa personnalité bruyante madame de Montespan emplissait ce +palais de Versailles, bâti par Louis XIV pour la duchesse de La +Vallière. Des éclats de sa gaîté ou de ses colères, du matin au soir +retentissaient les grandes salles et les corridors.</p> + +<p>—«Cette catau me fera mourir,» disait souvent Marie-Thérèse.</p> + +<p>La pauvre reine n'avait pas assez de regrets pour cette douce La +Vallière que si longtemps elle avait méconnue; mais il était trop tard, +et pour comble d'humiliation et de désespoir, le roi imposait à sa femme +la présence presque continuelle de la marquise.</p> + +<p>L'ingratitude de madame de Montespan était passée en proverbe, et +Lauzun, ce modèle du courtisan, Lauzun à qui elle devait son élévation, +lui dut la perte de sa prodigieuse fortune.</p> + +<p>Ce favori, qui avait pris pour armes parlantes une <i>fusée</i>, était parti +de rien, et par sa seule habileté s'était élevé au plus haut rang à la +cour. Un jour, il eut un rêve éblouissant, il faillit épouser +Mademoiselle. Pendant vingt-quatre heures il eut l'autorisation du +maître, mais le roi, on ne sait pourquoi, retira sa parole.</p> + +<p>On dit à Lauzun que le retour du roi provenait de madame de Montespan; +le favori n'en voulut rien croire, il était bien certain que la +marquise, son ancienne maîtresse, sa créature, lui était une fidèle +alliée. Cependant les mêmes propos lui étant revenus de plusieurs côtés +à la fois, il voulut s'assurer du fait.</p> + +<p>Il alla trouver la marquise, et la pria d'intercéder en sa faveur auprès +du roi. La favorite le promit, et en même temps elle jura à Lauzun que +plusieurs fois déjà elle avait parlé pour lui.</p> + +<p>Lauzun feignit alors de se retirer; mais, profitant de la connaissance +parfaite qu'il avait de l'appartement, il se faufila dans la chambre à +coucher de la marquise, se glissa sous le lit et attendit.</p> + +<p>Presqu'aussitôt madame de Montespan entra, suivie du roi. La +conversation tomba sur Lauzun, et le favori put entendre celle qu'il +croyait son alliée dire de lui un mal horrible. La colère l'étouffait, +mais il réussit à se contenir, sachant bien que s'il faisait un +mouvement c'en était fait de lui.</p> + +<p>Le roi sorti, il accabla de reproches et d'injures l'ingrate marquise, +et il la menaça, si le roi ne consentait à son mariage, de divulguer «ce +qu'il avait vu et entendu.» Que voulait dire Lauzun? on ne peut que le +conjecturer; mais la chose devait être grave puisqu'on ne trouva qu'une +prison perpétuelle pour se mettre à l'abri des indiscrétions de ce +favori si audacieux, le seul qui ait jamais osé braver la colère de +Louis XIV, mais qui la brava à ce point que le roi levait sa canne pour +châtier l'insolent, lorsque, réfléchissant, il fit un des plus beaux +actes de sa vie, il ouvrit la fenêtre et jeta sa canne en disant:</p> + +<p>«Ainsi je ne serai pas exposé au malheur de frapper un gentilhomme.»</p> + +<p>En vain Mademoiselle se traîna aux pieds du roi, pour obtenir non plus +une autorisation de mariage, mais la liberté de l'homme qu'elle aimait, +le roi fut inflexible; il pleurait avec elle, mais il laissait Lauzun à +Pignerol, méditer avec Fouquet sur le danger de déplaire au maître.</p> + +<p>Bien des années seulement après cette aventure, Mademoiselle obtint +qu'on lui rendît Lauzun, et à quel prix! On lui extorqua une partie de +son immense fortune pour en enrichir un des bâtards de la favorite. +Ajoutons que Lauzun paya de la plus noire ingratitude le dévoûment si +absolu de cette bonne et romanesque Mademoiselle.</p> + +<p>À tout moment les frasques de madame de Montespan obligeaient le roi +d'intervenir et d'interposer son autorité. Cette liaison du roi était un +continuel orage, mais tous ces tourments étaient calculés.</p> + +<p>—Savez-vous, marquise, lui disait un de ses amis, qu'à ce jeu vous +risquez fort de perdre l'amour du roi?</p> + +<p>—Je n'en crois rien, répondit madame de Montespan, en agissant comme je +le fais; je distrais Sa Majesté, j'occupe son esprit et son cœur, et il +n'a pas le loisir de penser à une autre.</p> + +<p>Mais madame de Montespan avait sur le roi un moyen d'influence bien +autrement sérieux. Chaque année, avec une désolante ponctualité, elle +donnait à son amant un nouveau bâtard, et cette honteuse fécondité +emplissait de joie le cœur du monarque.</p> + +<p>De ces enfants devait pourtant venir la ruine de la marquise; non d'eux +précisément, mais de leur institutrice, madame Scarron. Cette +intrigante, qui avait le génie de la patience, n'avait pas tardé à +prendre une place très-sérieuse dans le petit ménage de Louis XIV. +Chaque enfant de la marquise augmentait son importance. Pour élever tous +les bâtards, on avait donné à madame Scarron un vaste hôtel isolé, du +côté de Vaugirard, et elle tenait avec une habileté admirable le +pensionnat royal. Peu à peu elle avait été admise à saluer le roi +d'abord, puis à lui rendre compte de la santé des enfants, et +insensiblement, de causerie en causerie, elle était devenue presque +nécessaire à Louis XIV.</p> + +<p>On reste saisi d'admiration lorsqu'on considère l'œuvre de patience de +madame Scarron; c'est la force de l'eau qui goutte à goutte use le +rocher. Grain de sable par grain de sable elle comble l'abîme qui la +sépare du roi. On se rappelle involontairement en suivant ce magnifique +travail de persévérance ces petites araignées qui parfois dans leur +toile prennent une mouche énorme: elles ne sautent pas dessus tout +d'abord, elles savent se contenir, elles se tiennent à distance; alors, +avec un art infini, elles jettent un fil, puis deux, puis des milliers +de fils sur la mouche terrible, elles l'enveloppent, la lient, la +réduisent à l'impuissance. C'est là, exactement, le labeur de madame de +Maintenon: quelle patience! mais aussi quel succès!</p> + +<p>Il faut voir cependant quelle était alors l'existence du grand roi, +lorsqu'il régnait à Versailles, un peu comme Bajazet au fond de son +sérail. Il avait la reine d'abord, sa femme légitime, puis sa maîtresse +de la veille, La Vallière, puis celle du présent, la Montespan, et +peut-être encore celle du lendemain.</p> + +<p>Entre ces trois femmes, il se pavanait et faisait la roue. Parfois il +les mettait toutes trois ensemble, dans le même carrosse, et les +traînait au grand soleil, l'une enceinte, l'autre pâle encore de ses +couches. À ce spectacle inouï d'une reine de France entre les deux +maîtresses du roi, les populations, remplies d'étonnement, se +demandaient si la morale n'était pas un vain mot, et si toutes les lois +humaines n'étaient pas un détestable mensonge.</p> + +<p>Et cette trigamie ne suffisait pas encore au grand roi, il égayait +l'uniformité de cette vie à quatre par de nombreuses infidélités; à +chaque instant on croyait voir surgir un astre nouveau; mais la terrible +Montespan, d'un mot, rejetait dans la foule sa rivale d'un jour.</p> + +<p>On se demande, en voyant ce scandale étrange, ce que faisaient à la cour +ces hommes si pieux, ces saints évêques, ces prêtres dévorés du zèle de +Dieu. Ils ne faisaient rien, ils attendaient. Ils secondaient madame +Scarron dans son œuvre et préparaient l'heure de la Grâce. Ils savaient +que plus les débordements du roi seraient grands, plus, à l'heure de la +conversion, ils auraient le droit de se montrer exigeants. Et ils +laissaient faire.</p> + +<p>Louis XIV, au milieu de la plus grande fougue de ses passions, n'avait +jamais cessé, non d'être religieux, il ne le fut jamais, mais d'être +dévot. À côté de ses maîtresses, il protégeait toujours les prêtres et +les confesseurs; peut-être les considérait-il un peu comme des valets de +chambre nécessaires à son salut. Ainsi, jamais il ne manqua à remplir +les devoirs qu'impose l'Église, et un saint jour de Pâques put voir +ensemble s'approcher de la Sainte-Table le roi, la reine, madame de +Montespan et la duchesse de La Vallière. La femme et les deux +maîtresses, et encore, à quelques pas, la quatrième, peut-être.</p> + +<p>La retraite au couvent de madame de La Vallière fut pour la marquise un +coup terrible, mais depuis longtemps prévu. En retenant près d'elle la +favorite délaissée, l'habile étourdie savait parfaitement qu'elle liait +son amant.</p> + +<p>Louis XIV, n'ayant plus qu'une maîtresse en pied, crut pouvoir se +permettre quelques infidélités de plus, et chaque jour la jalousie de la +marquise éclatait en scènes terribles. À ses côtés elle voyait avec +inquiétude grandir, grandir toujours, lentement, peu à peu, mais avec +une persistance soutenue, la veuve habile de Scarron; et les choses en +étaient venues au point qu'elle voyait une rivale dans cette femme +qu'elle était allée chercher dans le lit de Ninon de Lenclos. Elle +voulut la faire chasser, trop tard. Le roi ne pouvait plus se passer de +la causerie de cette adroite personne.</p> + +<p>Déjà l'influence de madame Scarron était énorme; soutenue par toutes les +dévotes gens de la cour, elle se préparait à entrer dans le cœur de +Louis XIV, incessamment battu en brèche, sur les ruines de son amour +pour madame de Montespan.</p> + +<p>Le roi vieillissait, les digestions devenaient pénibles, les purges plus +fréquentes, la goutte aussi s'en mêlait. Avec l'apparence d'une santé à +défier le temps, Louis XIV était vieux avant l'âge; il n'eût pu faire +seulement une lieue à cheval.</p> + +<p>C'est le moment que choisit madame Scarron pour parler du ciel d'abord, +de l'enfer ensuite; elle parla de repentir et de conversion, de morale +outragée; le roi prêta l'oreille. Un instant madame de Montespan dut +quitter la cour. Mais elle ressaisit bientôt sa puissance.</p> + +<p>De ce jour, il y a lutte ouverte entre madame de Montespan et la veuve +Scarron. Cette dernière a conquis son premier grade; le roi l'a appelée +un jour madame de Maintenon, et ce sera son nom désormais. Dans l'espoir +d'éloigner cette rivale, d'autant plus dangereuse que son jeu est plus +insaisissable, madame de Montespan essaye de la marier, de lui faire +accepter les brillants partis qui se présentent pour elle; toutes ses +négociations échouent, comme si madame de Maintenon avait le +pressentiment de sa fortune future.</p> + +<p>Bientôt, il y eut entre le roi et madame de Montespan une séparation +nouvelle; madame de Maintenon y avait plus contribué que personne; elle +ne perdait pas une occasion de remettre le roi sur la voie du salut, car +c'est sous ce spécieux prétexte qu'elle voila son ambition. Après une +revue des mousquetaires, elle s'enhardit jusqu'à dire au roi:</p> + +<p>—Que feriez-vous cependant, Sire, si l'on vous disait que l'un de ces +jeunes gens est marié et vit publiquement avec la femme d'un autre?</p> + +<p>Louis XIV ne répondit pas, mais sans cesse exhorté par Bossuet et par +Bourdaloue, il se décida à quitter la marquise. Les deux amants se +séparèrent, dit madame de Caylus, s'aimant plus que la vie; le roi +partit pour l'armée, madame de Montespan alla cacher sa douleur à +Clagny.</p> + +<p>Le roi et la favorite firent leurs dévotions chacun de son côté, rien +n'était plus édifiant; Louis XIV, tout glorieux de la victoire remportée +sur ses passions, disait à Bossuet:</p> + +<p>—Eh bien! mon père, vous le savez, madame de Montespan est à Clagny?</p> + +<p>—Oui, répondit Bossuet, mais Dieu serait, je crois, plus content si +Clagny était à soixante lieues de Paris.</p> + +<p>On était à l'époque du Jubilé, et toute la cour, à l'exemple du roi, ne +songeait qu'à prendre la haire et le cilice. Madame de Maintenon et ses +amis étaient bien convaincus qu'ils étaient à tout jamais débarrassés de +madame de Montespan, et ils songeaient à profiter de leur victoire, +lorsqu'il y eut chez le royal pénitent une nouvelle et hélas! bien +scandaleuse rechute. Ils rentrèrent donc la discipline jusqu'à une +occasion nouvelle et meilleure, et de nouveau s'arrangèrent le mieux +possible avec les passions du maître.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">«Il est avec le ciel des accommodements.»</span><br /> +</p> + +<p>Et dans le lointain ils entrevoyaient la révocation de l'édit de Nantes, +cette prime offerte par le roi pour son salut.</p> + +<p>«Le Jubilé étant fini, dit madame de Caylus, il fut question de savoir +si madame de Montespan reviendrait à la cour. Pourquoi non? disaient ses +parents et ses amis, même les plus vertueux. Madame de Montespan, par sa +naissance ou par sa charge, doit y être; elle peut y vivre aussi +chrétiennement qu'ailleurs. L'évêque de Meaux fut de cet avis; il +restait cependant une difficulté: madame de Montespan, ajoutait-on, +paraîtra-t-elle devant le roi sans préparation? Il faudrait qu'ils se +vissent avant que de se rencontrer en public, pour éviter les +inconvénients de la surprise.</p> + +<p>«Sur ce principe, il fut conclu que le roi viendrait chez madame de +Montespan; mais pour ne pas donner à la médisance le moindre sujet de +mordre, on convint que des dames respectables et les plus graves de la +cour seraient présentes à cette entrevue, et que le roi ne verrait +madame de Montespan qu'en leur compagnie.</p> + +<p>«Le roi vint donc chez madame de Montespan comme il avait été décidé; +mais insensiblement il l'attira dans une fenêtre; ils se parlèrent bas +assez longtemps, pleurèrent, et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire +en pareil cas; ils firent ensuite une profonde révérence à ces +vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre, et il en advint +madame la duchesse d'Orléans et ensuite M. le comte de Toulouse.</p> + +<p>«Je ne puis me refuser, continue madame de Caylus, de dire ici une +pensée qui me vient dans l'esprit. Il me semble qu'on voit encore dans +le caractère, dans la physionomie et dans toute la personne de madame la +duchesse d'Orléans les traces de ce combat de l'amour et du Jubilé.»</p> + +<p>Ce retour désola madame de Maintenon, mais ne lui fit pas perdre +l'espérance. Dans une lettre à madame de Saint-Géran, elle se plaint +amèrement de la maladresse de M. de Condom:</p> + +<p>«Je vous l'avais bien dit, écrit-elle, que M. de Condom jouerait dans +cette affaire un personnage de dupe. Il a beaucoup d'esprit, mais il n'a +pas celui de la cour. Avec tout son zèle, il a fait précisément ce que +Lauzun aurait eu honte de faire; il voulait les convertir, et il les a +raccommodés. C'est une chose inutile, madame, que tous ces projets; <i>il +n'y a que le père de La Chaise qui puisse les faire réussir.</i> Il a +déploré vingt fois avec moi les égarements du roi; mais pourquoi ne lui +refuse-t-il pas absolument l'usage des sacrements? il se contente d'une +demi-conversion.»</p> + +<p>Cette lettre n'explique-t-elle pas admirablement l'odieux caractère de +madame de Maintenon, n'y dévoile-t-elle pas, pour ainsi dire, la +redoutable ambition qui la dévore? Elle va feindre de quitter la cour, +mais le roi la retiendra; s'il lui a échappé deux fois, il n'échappera +pas une troisième; le père de La Chaise est là qui veille pour faire +réussir ses projets.</p> + +<p>Le roi, cependant, n'était même pas à demi-converti. Il avait repris la +marquise, et avec elle ses anciennes habitudes. Cette séparation, sans +avoir complétement effacé l'amour du roi, l'avait au-moins affaibli, et +bientôt de nombreuses infidélités révélèrent à la favorite que son +influence diminuait.</p> + +<p>Le roi n'eut d'abord que des caprices d'un jour. Il faillit s'arrêter à +mademoiselle de Sévigné; mais elle était trop maigre.—«Quel malheur! +s'écrie le fier, l'orgueilleux Bussy, elle eût rendu tant de bons +offices à notre famille.»</p> + +<p>Madame de Soubise dura quelques jours; mais elle craignait la Montespan, +et la ménagea. Mandée au moment du caprice, elle se rendait près du roi +à la première réquisition; Bontemps, le valet de chambre, venait la +chercher, souvent au milieu de la nuit. Elle quittait alors le lit +conjugal, sans trop se gêner; son mari était le premier dormeur du +royaume. «Une fois, ainsi pressée, dit M. Michelet, elle ne trouvait pas +ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait; le mari dit en +songe:—«Eh! mon Dieu! prends les miennes!» et il continua de ronfler.»</p> + +<p>Villarceaux essaya de pousser une de ses nièces.—«J'ai ouï parler, +dit-il au roi, que Votre Majesté a quelque dessein sur elle; s'il en +était ainsi, je la supplie de ne charger nul autre que moi de cette +affaire.»</p> + +<p>Le roi rit et refusa, il avait mieux. Une toute jeune fille, +mademoiselle de Laval, lui avait plu une heure. Elle se trouva enceinte, +et pour ne pas légitimer encore un enfant, «Louis XIV écoula sa +maîtresse au duc de Roquelaure.» Elle enrichit son mari; aussi, lorsque +vint l'enfant, presqu'aussitôt le mariage, le duc de Roquelaure lui fit +fête:</p> + +<p>«—Je ne vous attendais pas si tôt, dit-il, néanmoins soyez le +bienvenu.»</p> + +<p>Un instant on crut qu'une jeune et belle fille de Lorraine, mademoiselle +du Lude, chanoinesse de Poussay, allait prendre la première place dans +le cœur du roi; mais on comptait sans madame de Montespan. La maîtresse +en titre fit une querelle terrible à sa rivale, l'étrangla presque, et +finit par la chasser de Fontainebleau. Le roi n'osa rien dire, et de +cette liaison il ne resta qu'une épigramme railleuse:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La Vallière était du commun,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La Montespan est de noblesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et la du Lude est chanoinesse:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Toutes trois ne sont que pour un.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais, savez-vous ce que veut faire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le plus puissant des potentats?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La chose paraît assez claire,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il veut unir les trois états.</span><br /> +</p> + +<p>Tandis que les courtisans se fatiguaient à suivre les passagères amours +de Louis XIV, une nouvelle favorite apparut tout à coup, qui d'un seul +bond escalada tous les degrés de la faveur, mademoiselle de Fontanges.</p> + +<p>C'était une rousse éblouissante, exactement belle de la tête aux pieds; +les La Feuillade, courtisans expérimentés, lui firent la courte échelle, +madame de Montespan elle-même la détailla au roi:—«J'ai près de moi, +Sire, lui disait-elle, une belle idole de marbre.»</p> + +<p>Elle fit plus: un jour à la chasse elle enleva d'un geste brusque le +fichu qui couvrait les épaules de Fontanges, et appelant le roi:—«Voyez +donc, Sire, que tout cela est beau!»</p> + +<p>Ce fut tout à fait l'avis du roi, et huit jours après l'idole de marbre +était l'idole de la cour.</p> + +<p>Madame de Montespan au désespoir eût voulu chasser Fontanges comme elle +en avait chassé tant d'autres; mais <i>l'innocente</i> tint bon, elle s'était +cramponnée à la faveur et prétendait bien ne céder sa place à personne.</p> + +<p>Déjà le roi aimait Fontanges avec l'emportement des vieillards. Plus +elle était absurde et folle, plus il se sentait épris. La petite était +sotte comme un panier, dit l'abbé de Choisy; peut-être est-ce pour cela +qu'il l'adorait. Madame de Montespan l'avait fatigué d'esprit.</p> + +<p>Voilà donc Fontanges maîtresse déclarée et duchesse. La tête lui tourna, +il y avait de quoi. Elle qui la veille encore «n'avait, dit M. Pelletan, +que la cape et l'épée, c'est-à-dire sa beauté,» elle eut tout à coup un +palais et des trésors, Versailles et la fortune de la France, et le roi +à ses genoux.</p> + +<p>Aussi elle prit sans compter, et à pleines mains jeta l'argent par +toutes les fenêtres de ses fantaisies. Les grandeurs lui montèrent au +cerveau, et véritablement elle se crut reine, elle passait devant +Marie-Thérèse sans la saluer. Elle vengea La Vallière et traita +ignominieusement madame de Montespan.</p> + +<p>Le roi lui donnait cent mille écus par mois, le double en cadeaux, mais +il ne parvenait pas à lasser ses prodigalités; elle conduisait grand +train, avec huit chevaux, le carrosse de sa fortune, elle semblait +vouloir «dévorer son règne en un moment.»</p> + +<p>Pour Fontanges, Louis XIV était redevenu jeune; il reprit les diamants, +les rubans et les plumes. C'était tous les jours quelque fête nouvelle, +chasses, ballets, comédies, jamais le luxe n'avait été poussé si loin.</p> + +<p>L'intérieur du roi était, grâce à Fontanges, devenu un enfer. Tandis que +la nouvelle sultane régnait avec tout l'emportement de la folie, +l'ancienne emplissait l'air de ses cris d'Ariane abandonnée. Chaque +matin quelque sujet nouveau de jalousie, de colère, de haine. Entre ces +deux femmes madame de Maintenon avait fort à faire, elle courait de +l'une à l'autre, essayant de les apaiser, de les réconcilier, mais elle +y perdait toute son éloquence si persuasive.</p> + +<p>Parfois elle voulait faire de la morale à Fontanges, mais la duchesse +d'hier n'entendait pas de cette oreille.—«Quand je serai à votre âge, +disait-elle à l'officieuse veuve, je songerai à ma conversion.» Une +autre fois elle disait:—«Croyez-vous donc qu'il est aussi aisé de +quitter un roi que de quitter une chemise?»</p> + +<p>Hélas! c'est le roi qui la quitta. Elle devint enceinte. C'était, on le +sait, l'écueil des maîtresses de Louis XIV. Elle perdit sa beauté, et +avec sa beauté son amant. Blessée au service du roi, elle demanda sa +retraite et alla au fond d'une campagne cacher sa laideur et son +désespoir.</p> + +<p>Elle éblouit la cour un instant, comme un météore, puis elle disparut. +Rose, elle vécut ce que vivent les roses. Elle ne laissait en quittant +Versailles, ni un ami, ni un regret, et nul ne se fût souvenu de son nom +sans un hasard, un coup de vent, une coquetterie heureuse.</p> + +<p>Un jour à la chasse, le vent emporta son chapeau. D'un geste mutin elle +réunit en un tour de mains ses admirables cheveux, et les lia avec un +flot de rubans. Elle était si jolie ainsi, si mutine, si effrontée, que +le roi ravi la pria de toujours porter cette coiffure.</p> + +<p>Le lendemain, toutes les dames de la cour qui avaient copié les robes +honteusement flottantes de madame de Montespan, copiaient la coiffure de +la folle sultane et portaient leurs cheveux à la Fontanges.</p> + +<p>La pauvre fille ne survécut guère à sa retraite. Un jour on apprit que +Fontanges allait mourir et qu'elle faisait demander le roi. Louis XIV se +rendit aux désirs de la malade, madame de Maintenon l'y avait poussé, +elle pensait que cette mort ferait une grande impression sur le roi et +qu'on en pourrait profiter.</p> + +<p>Louis ne reconnut pas la pauvre moribonde, c'était une ombre déjà +lorsqu'il s'approcha de son lit. Cette passion devait être +extraordinaire en tout, il sembla touché des souffrances de la pauvre +fille et pleura.</p> + +<p>—Je remercie Votre Majesté, murmura Fontanges, je suis contente +puisqu'à mon lit de mort j'ai vu pleurer mon roi.</p> + +<p>Elle mourut en accusant madame de Montespan de l'avoir fait empoisonner +par un de ses domestiques dans une tasse de lait. Mais elle se trompait, +madame de Montespan était incapable d'un tel crime.</p> + +<p>La duchesse de Fontanges fut le dernier éclair de passion de Louis XIV; +de ce jour il tomba sous la tutelle de madame de Maintenon, qui de plus +en plus lui était devenue indispensable.</p> + +<p>La marquise de Montespan essaya de lutter encore, mais son règne était +définitivement passé. Comme à La Vallière, le roi lui déclara qu'il ne +voulait pas être gêné. C'était un ordre formel de quitter la cour; la +marquise se résigna, elle partit, laissant à Versailles pour la +représenter une armée de bâtards à la tête desquels marchait le duc du +Maine, le favori de la vieillesse du roi, l'élu de madame de Maintenon.</p> + +<p>La belle, l'orgueilleuse Montespan quitta les robes volantes pour le +cilice, l'éventail pour la discipline: c'était la mode alors. Elle +essaya à force de mouvement de dissiper son chagrin et de tromper son +ennui, «mais le vide s'était fait autour d'elle,» et sans pouvoir +trouver une heure de repos ou d'oubli, elle passait sa vie à changer de +résidence, «ne se trouvant heureuse que là où elle n'était pas.» Le roi +lui donnait vingt mille louis par mois, une belle pension de retraite, +et elle les dépensait presque entièrement en bonnes œuvres. Elle dotait +des filles pauvres, enrichissait des couvents, ou faisait bâtir des +chapelles.</p> + +<p>La mort, telle était la grande, l'épouvantable terreur de la marquise de +Montespan; elle redoutait jusqu'au sommeil qui en est l'image. Elle ne +dormait que dans une chambre resplendissante de lumières, et toujours +autour de son lit se tenaient cinq ou six femmes de service, qui +devaient jouer ou causer gaîment tandis qu'elle sommeillait.</p> + +<p>Était-ce donc un pressentiment? Cette mort tant redoutée arriva à +l'improviste tandis qu'elle dormait, et à peine put-elle prononcer +quelques paroles.</p> + +<p>Louis XIV pleura la marquise de Montespan à peu près comme il avait +pleuré la duchesse de La Vallière:</p> + +<p>—Depuis que je l'avais congédiée, répondit-il, j'avais espéré ne jamais +la revoir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + +<h3><a href="#table">MADAME DE MAINTENON.</a></h3> + + +<p>Avec madame de Maintenon commence ce qu'on est convenu d'appeler les +sombres années du règne de Louis XIV; ceci, vrai pour les horreurs +religieuses, est inexact quant au reste. Depuis 1670, la prospérité +n'était qu'apparente, et chaque année les dépenses avaient été +croissant. Le trésor était vide, les troupes sans solde, les routes +étaient infestées de brigands. Le luxe dévorait la noblesse; enfin, les +pierres, les bâtiments, Versailles, engloutissaient des sommes immenses. +Il était bien évident que la débâcle arriverait, qu'un jour viendrait où +tous les expédients du crédit et de l'emprunt feraient défaut.</p> + +<p>Colbert avait prévu ces désastres, et il avait conjuré le roi de modérer +ses dépenses. Louis XIV ne l'écouta pas; il était alors dans l'ivresse +de la puissance et ne se doutait guère que vers la fin de son règne il +en serait réduit, lui, le grand roi, le roi-soleil, à faire les honneurs +de Versailles à Samuel Bernard, et à flatter l'importance du financier +pour lui soutirer quelques pauvres millions.</p> + +<p>Il est bien nécessaire d'insister sur cette pénurie des finances, parce +qu'elle explique la révocation de l'édit de Nantes et les rigueurs des +persécutions et des proscriptions religieuses. Le clergé n'eût jamais +obtenu cela du roi sans la noblesse; la noblesse y poussa, parce que, +complétement ruinée, elle savait trouver d'immenses avantages +pécuniaires à ces rigueurs déployées contre les protestants. La +révocation fut bien moins une affaire religieuse qu'une spéculation, le +fait n'en est que plus odieux. Ce fut une confiscation générale. Les +réformés eurent sous le règne de Louis XIV le sort des juifs au moyen +âge; on les laissa prospérer, s'enrichir, et lorsqu'on jugea leurs +coffres assez pleins, on les saisit à la gorge:—Halte-là! la bourse ou +la vie! au nom du roi, au nom de Dieu! Tous y laissèrent leur fortune, +beaucoup leur vie.</p> + +<p>Il serait, on le voit, injuste de faire retomber toute l'atrocité de +l'action sur madame de Maintenon, l'idée ne lui appartient pas, mais +elle commit le crime déjà énorme de contribuer au succès, malgré elle, +malgré ses convictions, prise entre son ambition et sa conscience.</p> + +<p>Avec madame de Maintenon, le cotillon disparaît, mais il est remplacé +par la robe noire du jésuite. Sous les guimpes dont s'enveloppe sa prude +coquetterie, je distingue le père de La Chaise, dans sa manche je vois +s'agiter le bras du fanatique Le Tellier. Aux caprices parfois +désastreux, mais passagers, d'une maîtresse intrigante et coquette, se +substitue le sombre plan d'une société ambitieuse, qui, froidement, +lentement, par tous moyens, veut arriver et arrive à son but.</p> + +<p>Les dévots ont jeté la veuve Scarron dans la place. C'est à la marquise +de Maintenon de leur ouvrir les portes; elle entretiendra les +démangeaisons de la conscience royale, les jésuites se chargeront de les +calmer.</p> + +<p>Et Louis XIV est dupe, et, malgré lui, il laisse faire; entouré, +circonvenu, il perd cette audacieuse initiative qui fut sa force. +Résiste-t-il, son confesseur entr'ouvre immédiatement une des trappes de +l'enfer, et il se rend; son ignorance fait la force de ceux qui l'ont +pris à leur toile; écoutons plutôt Madame:</p> + +<p>«On avait, dit-elle, fait tellement peur au roi de l'enfer, qu'il +croyait que tous ceux qui n'avaient pas été instruits par les jésuites +seraient damnés, et qu'il craignait d'être damné aussi en les +fréquentant. Quand on voulait perdre quelqu'un, il suffisait de dire: Il +est huguenot ou janséniste; alors son affaire était faite. On ne saurait +être plus ignorant en matière de religion que n'était le roi. Il croyait +tout ce que lui disaient les prêtres, comme si cela venait de Dieu même. +La vieille Maintenon et le père La Chaise lui avaient persuadé que tous +les péchés qu'il avait commis avec La Montespan lui seraient remis, s'il +tourmentait et chassait les réformés, et que c'était la voie du ciel. Il +l'a cru fermement. Il était du moins de bonne foi, et ce n'était pas du +tout sa faute que sa cour fût hypocrite; la vieille Maintenon avait +forcé les gens à l'être.»</p> + +<p>Louis XIV, en ses belles années, avait applaudi à l'exécution des faux +dévots; il avait encouragé Molière, il ne s'en souvenait plus. Tartufe +mit des jupons et des coiffes, alors il ne le reconnut plus. Que dis-je! +il lui fit fête, le pauvre homme! il lui ouvrit son palais et son lit, +et finalement l'installa à côté de lui sur le trône. Ce fut l'apothéose +de Tartufe.</p> + +<p>Jamais pouvoir ne fut moins éclatant et pourtant plus réel que celui de +madame de Maintenon; elle eut la main à tout.—Elle fit des généraux et +des ministres, plus nuls les uns que les autres, mais les uns et les +autres ses créatures. Louis XIV n'avait rien à lui refuser; elle le +dominait par le cœur, par les sens et par la conscience; seule elle +était l'arbitre de son bonheur en ce monde et dans l'autre. Favorite +d'un genre nouveau, elle tenait du directeur et de la maîtresse, et un +confessionnal était le boudoir de ses glaciales amours.</p> + +<p>Plus on étudie le caractère de cette femme froide, sèche, moins on a +pour elle de sympathie; toute sa conduite est louche comme sa position. +Rien de net, d'arrêté, de précis; elle hésite, elle tergiverse, elle ne +sait dire ni oui, ni non. Tout est vague, ambigu, voilé; il n'y a de +positif en elle que sa souplesse. Les péripéties de sa vie expliquent +jusqu'à un certain point ce caractère. Ambitieuse, passionnée, la +première moitié de sa vie n'est qu'une longue humiliation, sa jeunesse +se passe, sa beauté se fane, avant qu'elle ait même l'espérance d'une +situation dans le monde; admise un peu partout, mais en subalterne, elle +ne sauve sa position qu'à force d'habileté et d'aménité insinuante; il +lui reste de toutes ces épreuves quelque chose de vil et de bas, le +sceau indélébile de la domesticité.</p> + +<p>C'est dans la conciergerie de la prison de Niort que naquit, le 2 +novembre 1635, d'une vieille famille calviniste, Françoise d'Aubigné, la +future marquise de Maintenon. Constant d'Aubigné, son père, fils maudit +et déshérité du vieil Agrippa, avait eu une triste vie, infamante à plus +d'un titre, et était alors enfermé pour des intelligences avec le +gouvernement anglais.</p> + +<p>Rendu à la liberté, sur les sollicitations pressantes de sa femme, il +partit avec toute sa famille pour la Martinique, où l'on commençait à +fonder des établissements, et où il espérait rétablir promptement sa +fortune follement dissipée.</p> + +<p>«On aime à entourer de merveilleux l'enfance des personnes célèbres,» +aussi la biographie de madame de Maintenon commence presque comme un +conte de Perrault. Elle tombe malade sur le vaisseau, on la croit morte, +on va la jeter à la mer, un mouvement qu'elle fait la sauve. Elle +n'échappe à ce danger que pour en courir un plus grand encore. Des +corsaires sont au moment de s'emparer du vaisseau qui la porte; par +bonheur un ouragan éloigne les pirates. À la Martinique, une servante +imprudente laisse seule sur le rivage la petite Françoise, et il s'en +faut de rien qu'elle ne soit dévorée par un énorme serpent.</p> + +<p>Mais des malheurs plus grands et plus réels l'attendaient. Son père +refit en effet sa fortune, mais il la dissipa de nouveau au jeu, et il +mourut comme il perdait son dernier louis, laissant sa femme et ses +enfants dans un dénûment absolu.</p> + +<p>Revenue en France avec la petite Françoise, alors âgée de dix ans, +madame d'Aubigné, réduite à la plus profonde misère, fut obligée de +travailler de ses mains pour vivre, tandis qu'elle poursuivait les +débris de la fortune de son mari. Ses affaires l'ayant rappelée à la +Martinique, elle confia sa fille à madame de Villette, qui eut pour elle +une tendresse maternelle.</p> + +<p>Ce bonheur dura peu; la jeune d'Aubigné fut arrachée de cette maison par +madame de Neuillant, catholique zélée, qui, se fondant sur sa parenté, +obtint par autorité de justice le droit d'élever et de convertir sa +jeune parente.</p> + +<p>C'est une des phases les plus terribles de la vie si agitée de +mademoiselle d'Aubigné: elle tenait au culte réformé, et madame de +Neuillant voulait absolument lui faire accepter la religion romaine. «On +employa d'abord la douceur et les caresses, en vain. On voulut la +vaincre alors par les humiliations et les duretés. On la confondit avec +les domestiques, et on la chargea des plus bas détails de la maison. «Je +commandais à la basse-cour, a-t-elle dit depuis, et c'est par là que son +règne a commencé. Tous les matins, une gaule à sa main et un petit +panier sous son bras, on l'envoyait garder les dindons, avec défense de +toucher aux provisions du panier avant d'avoir appris cinq quatrains de +Pibrac.»</p> + +<p>Sa conversion n'avançait pas, malgré la dureté de ces traitements; +madame de Neuillant la fit entrer aux Ursulines de Niort. Elle n'y resta +que quelques mois; personne ne payant sa pension, les sœurs la +rendirent à sa mère, qui la plaça à Paris aux Ursulines de la rue +Saint-Jacques. «C'est là qu'on obtint son abjuration, après beaucoup de +résistance de sa part.»</p> + +<p>À peine sortie du couvent, mademoiselle d'Aubigné perdit sa mère, et de +nouveau se vit forcée de recourir à l'hospitalité de madame de Neuillant +«qui, dit Tallemant, bien que riche et quoique sa parente, la laissait +nue par avarice.»</p> + +<p>Sans ressources, sans expérience, sans famille, la pauvre jeune fille +mangeait avec douleur le pain amer et souvent reproché de l'aumône, +lorsqu'elle se trouva pour la première fois en relation avec le poëte +Scarron.</p> + +<p>Cet infortuné, qui doit sa réputation bien moins à ses vers burlesques +qu'à la gaîté courageuse avec laquelle il railla ses douleurs et fit un +jouet de son mal, était un raccourci de toutes les infirmités humaines.</p> + +<p>Horriblement paralysé, contrefait, tordu par de continuelles +souffrances, il n'avait de libre que la bouche et les mains. Seul, +l'estomac était bon et avait conservé toute sa vigueur. On faisait cent +contes de l'horrible torture du pauvre Scarron, et lui-même s'en plaint +dans une de ses préfaces: «Les uns disent que je suis cul-de-jatte, les +autres qu'on me met sur une table dans un étui où je cause comme une pie +borgne, d'autres encore que mon chapeau tient à une corde qui passe dans +une poulie, et que je la hausse et la baisse pour saluer ceux qui me +visitent, je veux arrêter ces mensonges.» Sur ce, il fait son portrait, +et assure qu'il n'est guère plus contrefait qu'un <i>Z</i>.</p> + +<p>En ce triste état, n'ayant presqu'aucune fortune, Scarron sut tirer +parti de son mal; il en vécut au moins autant que de ses vers. Il +s'était déclaré <i>malade de la reine</i>, et touchait une petite pension +pour <i>remplir son office</i>. Bien des gens lui venaient en aide, et il ne +se faisait pas faute de se rappeler au souvenir de ceux qui pouvaient +pour lui quelque chose, par de burlesques requêtes auxquelles il était +bien difficile de ne pas faire droit.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je suis, depuis quatre ans, atteint d'un mal hideux</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Qui tâche de m'abattre;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">J'en pleure comme un veau, bien souvent comme deux,</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Quelquefois comme quatre.</span><br /> +</p> + +<p>Tel est le style des plaintes du pauvre Scarron, ce qui ne l'empêche pas +de «bien manger et de bien boire, nous avoue-t-il, comme le plus grand +glouton bien portant, surtout lorsqu'il n'est pas <i>logé à l'hôtel de +l'impécuniosité</i>, ce qui lui arrive parfois.»</p> + +<p>Tel est le malheureux qui prit en pitié le malheur de mademoiselle +d'Aubigné, et lui offrit sa main. Elle accepta, «aimant mieux encore cet +extrait de mari que le couvent,» et que la pauvreté, eût-elle pu +ajouter; car tel était son dénûment, que le jour de sa noce elle fut +réduite à emprunter un habit.</p> + +<p>Fidèle à ses habitudes burlesques, Scarron reconnut par contrat à sa +future: «Quatre louis de rente, une paire de belles mains, un très beau +corsage, une jolie figure, deux grands yeux fort mutins et beaucoup +d'esprit.»</p> + +<p>Ce portrait n'est point flatté, si flatteur qu'il semble: mademoiselle +d'Aubigné était, à dix-sept ans qu'elle avait alors, une des plus +ravissantes personnes que l'on pût voir. On ne l'appelait que <i>la Belle +Indienne</i>. Mademoiselle de Scudéry nous en a laissé dans sa <i>Clélie</i> un +vivant portrait, sous le nom de Lyrianne, épouse de Scaurus (Scarron). +«Lyrianne était de grande et belle taille, mais de cette grandeur qui +n'épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le +teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et +très-agréables, le nez très-bien fait, la bouche bien taillée, l'air +noble, doux, enjoué, modeste, et, pour rendre sa beauté plus parfaite et +plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde, noirs, +brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit.»</p> + +<p>Chez Scarron, dont le salon s'emplissait chaque soir du regain de la +Fronde, la jeune épouse, la garde malade plutôt, étendit le cercle +jusque-là assez restreint de ses connaissances. Elle devint la reine de +ce cénacle de beaux esprits et de grands seigneurs, et, toute jeune +qu'elle était, imposa assez aux habitués de son mari pour qu'au moins en +sa présence on s'abstînt des plaisanteries licencieuses qui avaient +cours auparavant chez le poëte burlesque.</p> + +<p>Madame de Maintenon a eu trop d'ennemis acharnés à essayer de salir son +passé pour qu'il soit possible d'ajouter foi aux pamphlets qui racontent +les mille et une aventures galantes de madame Scarron. Elle sut dans +tous les cas sauver bien habilement les apparences. Rien ne prouve que +Fouquet le surintendant ait eu autre chose que de l'amitié pour elle et +de l'admiration pour les vers de son mari, d'où une pension. Rien ne +prouve qu'elle n'ait pas repoussé et désolé tous ses adorateurs, +Villarceaux comme les autres. Elle n'a qu'une chose qui puisse faire +douter de sa vertu, sa liaison avec Ninon de Lenclos, liaison on ne peut +plus intime, et un mot de cette même Ninon:</p> + +<p>—Que de fois je lui ai prêté ma chambre jaune pour ses entrevues avec +Villarceaux!</p> + +<p>Je prendrais presque le parti de la sagesse de madame Scarron, en +l'étudiant avec soin année par année; ses traits se tirent, son regard +devient dur, sa physionomie est sèche, elle a tous les caractères de la +vieille fille sortie victorieuse d'une lutte contre le célibat.</p> + +<p>La mort de Scarron réduisit sa veuve à la mendicité; la reine-mère +heureusement lui rendit la pension dont avait joui son mari, mais cette +pension s'éteignit avec la reine-mère. Voilà la pauvre veuve de nouveau +sans pain, et accablant Louis XIV de pétitions, bien inutiles, hélas!</p> + +<p>Enfin un jour le roi lui accorda gracieusement, et lorsqu'elle y pensait +le moins, ce que tant de fois elle avait demandé en vain; elle eut +strictement de quoi vivre et parut s'en contenter. Elle était même si +habile qu'elle paraissait riche avec ce qui n'eût pas suffi à une +autre.—«Deux mille livres! s'écria-t-elle, c'est plus qu'il n'en faut +pour ma solitude et mon salut.»</p> + +<p>Déjà, on le voit, madame Scarron inclinait fort à la dévotion, ce qui ne +l'empêchait pas de suivre ses anciennes relations et de fréquenter le +monde où elle avait de vrais succès; elle soupait encore avec Ninon de +Lenclos, mais elle avait pris l'abbé Gobelin pour directeur.</p> + +<p>Ainsi elle vivait, ne sachant quelle direction donner à l'immense +ambition qui la dévorait, lorsque madame de Montespan eut la +très-malheureuse idée de lui confier l'éducation de ses enfants.</p> + +<p>L'ambitieuse veuve accepta, avec de jésuitiques restrictions, il est +vrai; elle voulut un ordre du roi, elle l'eut. Il est probable que, du +premier jour où elle se trouva en relations directes avec Louis XIV, son +plan de campagne fut fait. Tout d'abord, elle se fit l'<i>amie</i> de madame +de Montespan, et ne redressa la tête que le jour où elle fut certaine de +son empire sur le roi.</p> + +<p>Quel chef-d'œuvre de patience, d'habileté et d'insinuation que cette +victoire de madame Scarron! Détestée du roi d'abord, elle arrive à se +faire tolérer comme une servante discrète, puis accepter comme une amie +de bon conseil, puis aimer comme une confidente dévouée. Les premiers +désastres du règne de Louis XIV lui furent d'un grand secours; elle +devint la garde malade de l'orgueil du roi-soleil et pansa les blessures +de son amour-propre.</p> + +<p>Longtemps avant que sa puissance n'éclatât, on la pressentait à la cour; +le roi avait pour elle une inimaginable déférence, et un noël fort +répandu lui attribue plus de faveur qu'elle n'en avait encore; un +provincial interroge le <i>Messager fidèle qui revient de la Cour</i>.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que fait le grand Alcandre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tandis qu'il est en paix?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">N'a-t-il plus le cœur tendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">N'aimera-t-il jamais?</span><br /> +</p> + +<p>Le messager répond:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">—On ne sait plus qu'en dire,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Et l'on n'ose parler.</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Si son grand cœur soupire,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Il sait dissimuler.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">—Est-il vrai qu'il s'occupe</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Au moins le tiers du jour</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Où son cœur est la dupe,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ainsi que son amour?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">—En homme d'habitude,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Il va chez Maintenon</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Il est humble, elle est prude,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Il trouve cela bon.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">—La superbe maîtresse</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">En est-elle d'accord?</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Voit-elle avec tristesse</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">La rigueur de son sort?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">—L'on dit qu'elle en murmure</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Et que sans ses enfants</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Elle ferait figure</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Avec les mécontents.</span><br /> +</p> + +<p>Mais le messager fidèle s'abuse en cet endroit; les enfants de madame de +Montespan ne sont plus rien pour leur mère, ou plutôt ils l'ont oubliée; +la seule mère pour eux est leur gouvernante, l'habile veuve Scarron. +Elle les a élevés avec un soin extrême, pour elle, pour ses desseins; +elle en a fait de petits saints, dévots convenables, ambitieux, +hypocrites, égoïstes surtout. «Le lien entre elle et le roi, image +burlesque de l'Amour, est le petit boiteux, le duc du Maine, avorton de +malheur, rusé buffon, Scapin fait Tartufe.» Aussi, le jour où madame de +Maintenon obtient du roi le renvoi de madame de Montespan, est-ce le duc +du Maine, le favori de Louis XIV, qui va annoncer à sa mère la décision +du roi; cherchant ainsi, par sa bassesse, à mériter sa grandeur future.</p> + +<p>Guidés par madame de Maintenon, encouragés par elle, ces bâtards +deviennent une cause de ruine pour la France, de discorde pour la cour, +et dans ses dernières années Louis XIV essaie de leur léguer le trône au +détriment de ses descendants légitimes.</p> + +<p>Souveraine absolue par le départ de madame de Montespan et par la mort +de la reine, madame de Maintenon se trouva dans la plus difficile des +situations. Tint-elle rigueur à ce monarque inamusable, qu'elle +renvoyait toujours affligé, mais jamais désespéré, ou sacrifia-t-elle sa +vertu au salut et à la conversion du roi? Cette dernière hypothèse est +la plus probable. Au moins chacun était-il convaincu de la défaite de +cette dévote austère, défaite imposée peut-être par un directeur; car à +tout prix il fallait prévenir le retour de quelque Montespan, et le roi, +plus adonné à la table que jamais, n'avait pas un tempérament à +supporter les dures privations du cloître.</p> + +<p>Sa position à la cour était louche, fâcheuse, peu assurée. Lorsque les +dévots et la noblesse eurent besoin de sa voix pour la révocation de +l'édit de Nantes, préparée depuis longtemps, et lui promirent en échange +de son appui leur approbation à un mariage secret avec Louis XIV, elle +n'hésita pas. Et le jour où les dragons se répandirent à travers la +France pour prêcher le catéchisme à main armée, l'union du roi-soleil et +de la veuve Cul-de-jatte fut décidée.</p> + +<p>Ce mariage honteux fut la dernière chute de Louis XIV; à l'exemple des +vieux célibataires libertins, il épousa sa servante, secrètement, dans +une chapelle de Versailles, avec ses valets de chambre pour témoins, la +nuit sans doute, pour dérober sa rougeur aux assistants et pour ne pas +voir la leur.</p> + +<p>Cette union souleva la réprobation universelle, et le sonnet suivant, +parti de trop haut pour qu'on pût songer à punir celui qui l'avait mis +en circulation, donne une juste idée de l'opinion de toute la cour:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que l'Éternel est grand! que sa main est puissante!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il a comblé de biens mes pénibles travaux.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je naquis demoiselle et je devins servante;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je lavai la vaisselle et souffris mille maux.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je fis plusieurs amants et ne fus point ingrate;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je me livrai souvent à leurs premiers transports.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">À la fin, j'épousai ce fameux cul-de-jatte,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais enfin il mourut, et vieille devenue,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mes amants sans pitié me laissaient toute nue,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Lorsqu'un héros me crut propre encore aux plaisirs;</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il me parla d'amour, je fis la Madeleine;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je lui montrai le diable au fort de ses désirs,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il en eut peur, le lâche!... Et je me trouvai reine.</span><br /> +</p> + +<p>Reine elle était en effet, mais non heureuse. Garde-malade du plus +triste des rois, rivée à la même chaîne, elle expiait cruellement son +ambition.</p> + +<p>—«Que ne puis-je m'enfuir, disait-elle quelquefois,» et son frère +d'Aubigné, qui connaissait bien son caractère, de lui répondre:—«Vous +avez donc promesse d'épouser Dieu le père?»</p> + +<p>Forcée de renoncer à l'espérance de faire déclarer son mariage, son +ambition n'eut plus de but; et, cruellement désabusée, elle dut se +contenter de gouverner mystérieusement du coin de sa cheminée. On ne +prit plus une décision sans elle; et lorsque Louis XIV avait à trancher +quelque lourde difficulté, c'est toujours à elle qu'il s'en +rapportait.—«Qu'en pense, lui disait-il, votre solidité?»</p> + +<p>Le peuple, qui s'en prenait à elle de tous les désastres, des défaites, +du sang, de la ruine, la haïssait à ce point qu'elle n'osait plus se +montrer dans Paris; on ne comptait plus les épigrammes blessantes, les +noëls injurieux, et la fureur populaire s'en prenait autant au roi qu'à +la favorite:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Créole abominable,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Infâme Maintenon,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand la Parque implacable</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">T'enverra chez Pluton,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Oh! jour digne d'envie,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Heureux moment,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">S'il en coûte la vie</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">À ton amant.</span><br /> +</p> + +<p>Nous n'entreprendrons pas de retracer ici les dernières années du couple +royal, nous ne suivrons pas le conseil des ministres chez madame de +Maintenon; de ce moment elle appartient à la politique: cette figure de +l'amie de Louis XIV est déjà bien sombre pour un livre si léger.</p> + +<p>Disons seulement qu'après avoir échoué dans son projet de donner toute +la puissance aux bâtards, elle assista impassible à la mort du roi, et +se retira ensuite à la maison de Saint-Cyr qu'elle avait fondée.</p> + +<p>Fidèle jusqu'au bout à son rôle d'hypocrisie, elle écrivit un livre sur +l'éducation des filles, livre dont la morale peut se résumer en deux +mots:—la dévotion bien entendue mène à tout.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3><a href="#table">LES FEMMES DE LA RÉGENCE.<br /> +MADAME D'ARGENTON.—LA MARQUISE DE PARABÈRE.</a></h3> + + +<p>Un abîme sépare les deux règnes si différents de Louis XIV et de Louis +XV, un abîme ou un cloaque, la Régence. Il fallait une transition; +Philippe d'Orléans est le trait-d'union qui relie ces deux rois, +contrastes vivants. Louis XIV avait conduit la monarchie à l'abîme, +Louis XV la conduit à l'égout, il verse dans la boue le char de la +royauté. Pour régner, il fallait au grand roi les enivrements de son +Olympe de Versailles, les pompes d'une apothéose de tous les instants; +plus modeste dans ses goûts, le Bien-Aimé ne se sent à l'aise que dans +les petits appartements, et son sanctuaire d'élection sera le boudoir +d'une courtisane.</p> + +<p>À tort, cependant, on imputerait à Philippe d'avoir préparé le règne de +Louis XV; le régent, nous ne parlons ici que de l'homme d'État, fut la +première victime de la politique de Louis XIV; il dut payer les frais +de l'apothéose. Pour tout héritage à recueillir sans bénéfice +d'inventaire, le grand roi laissait la France saccagée, ruinée, +ensanglantée, et deux milliards six cents millions de dettes. Une +catastrophe était inévitable; le régent eut le mérite de la retarder. On +lui jette à la face cette grande duperie du système, mais il n'avait pas +à choisir; Saint-Simon lui conseillait une banqueroute pure et simple; +il préféra le système de Law, qui du moins semblait sauver les +apparences, et la banque de l'aventurier avait encore plus de chances +que les projets des frères Pâris.</p> + +<p>La débâcle des mœurs n'est pas plus le fait du régent que la débâcle +des finances. Après avoir, trente ans durant, donné au monde l'étrange +spectacle d'un roi de France vivant au milieu de sa cour comme un sultan +au fond de son sérail, après avoir glorifié l'adultère et lâché la bride +à toutes les passions, Louis XIV crut pouvoir, du jour au lendemain, +réformer les mœurs dépravées par son exemple. Étrange erreur! Parce +qu'il se convertissait dans les bras de madame de Maintenon, il crut que +toute la cour allait le suivre sérieusement dans cette voie nouvelle et +se convertir aussi. En effet, tous les courtisans prirent le masque de +la vertu. Mais sous ce voile de triste austérité qui ravissait le vieux +monarque, la corruption fit encore des progrès.</p> + +<p>On s'en aperçoit, à la mort de Louis XIV; tous les masques tombent. La +réaction arrive, d'autant plus furieuse que la contrainte a été plus +grande; chacun semble vouloir se dédommager, «on avait été gêné, on ne +se gêne plus.» La licence devient effroyable, les désordres insensés. Il +semble que tous les liens qui retiennent la société sont près de se +rompre; plus de morale, plus de retenue; on n'a plus qu'une hypocrisie, +celle du vice. Rien ne surnage dans ce grand naufrage des mœurs, toute +la noblesse se donne la main pour cette ronde infernale, la famille même +ne subsiste plus, le mariage est ridiculisé, la fidélité conjugale +bafouée, les grands seigneurs prennent leurs maîtresses au coin des +rues, et les grandes dames, ouvrant leur lit à la populace, se font +gloire d'y faire passer tout Paris.</p> + +<p>Le régent, malheureusement, suivait l'exemple général, mais au moins ne +songea-t-il jamais à se faire honneur de ses désordres. Il sut faire +deux parts bien distinctes de sa vie: il donnait le jour aux affaires, +la nuit à la débauche, et jamais la nuit n'empiéta sur le jour, +c'est-à-dire que jamais aucune de ses maîtresses n'influença sa +politique: roués et rouées, convives de ses soupers, favoris et +maîtresses, n'obtinrent jamais le moindre rôle politique. Il détestait +«les hommes qui se grisaient à demi et les femmes qui parlaient +d'affaires.» Ni les uns ni les autres ne purent jamais lui tirer un +secret d'État.—«Je ne donne point d'audience sur l'oreiller,» disait-il +à une belle dame qui s'était avisée de lui parler des affaires +d'Espagne. Une autre fois, il conduisait devant une glace une de ses +maîtresses qui avait voulu essayer de causer politique.—«Comment une si +jolie bouche, lui dit-il, peut-elle prononcer d'aussi vilains mots?»</p> + +<p>Aussi aucune des femmes aimées du régent n'appartient à l'histoire; +elles dominent l'homme privé, mais leur pouvoir s'arrête à l'homme +d'État. Tout au plus sont-elles du ressort de la chronique; elles +restent dans le huis-clos des petits appartements, et rien ne signale +dans les affaires le passage de ces favorites d'un jour.</p> + +<p>À part la vie privée, et il n'en est pas pour les gouvernants, le duc +d'Orléans tient une place honorable dans l'histoire; «et quand Louis XV, +devenu homme et roi, se rappela son enfance chétive et souffreteuse, +grande dut être sa reconnaissance pour le tuteur, pour l'oncle qui, en +dépit de la nature, l'avait rendu à la vie et au trône.»</p> + +<p>Peu d'hommes cependant ont été plus indignement calomniés que Philippe +d'Orléans; il n'est pas de crime dont on ne l'ait accusé, de dépravation +qu'on ne lui reproche, de forfait qui ne semble naturel venant de lui. +Ce devait être sa destinée; et il passa le moitié de sa vie à essayer de +démontrer l'insigne fausseté des soupçons atroces qui pesaient sur lui. +Dans les dernières années de Louis XIV, n'avait-on pas voulu voir en lui +l'auteur de ces morts mystérieuses qui décimaient la famille royale!</p> + +<p>À la mort de Louis XIV, lorsque le parlement eut cassé le testament qui +léguait la régence au duc du Maine, le bâtard favori de madame de +Maintenon, lorsque Philippe d'Orléans eut pris la direction des +affaires, on essaya de faire revivre ces accusations insensées, et +Lagrange-Chancel, le poëte des haines et des vengeances de la petite +cour de Sceaux, adresse au jeune roi sa première <i>Philippique</i>:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Royal enfant, jeune monarque,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ce coup a réglé ton destin;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour lui, l'inévitable Parque</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Un jour te fera son butin.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tant qu'on te verra sans défense</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dans une assez paisible enfance</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On laissera couler tes jours;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais quand, par le secours de l'âge,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tes yeux s'ouvriront davantage,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On les fermera pour toujours.</span><br /> +</p> + +<p>N'est-il pas temps de le dire? si jamais une main versa le poison aux +héritiers légitimes du trône de Louis XIV, ce n'est assurément pas celle +du duc d'Orléans.</p> + +<p>Le régent, ainsi que le disait Louis XIV, ne fut qu'un fanfaron de +vices. Homme ennuyé avant tout, peut-être avait-il toutes les +dépravations, mais il était incapable d'un crime, et tant qu'il eut la +toute-puissance, on ne peut lui reprocher une cruauté. Il versa des +larmes le jour où l'on exécutait ceux qui avaient comploté sa mort, et +il les eût graciés sans l'inflexible résistance de Dubois.</p> + +<p>«M. le duc d'Orléans, dit Saint-Simon, était de taille médiocre au plus, +fort, plein sans être gros, l'air et le port aisé et fort noble, le +visage large, agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la +perruque de même. Quoiqu'il eût médiocrement réussi à l'académie, il +avait dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières, une grâce +infinie, et si naturelle qu'elle venait jusqu'à ses moindres actions. Il +était doux, accueillant, ouvert, d'un accès facile et charmant, le son +de la voix agréable, et un don de la parole qui lui était naturel en +quelque genre que ce pût être.... Il excellait à parler sur-le-champ, +et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties.»</p> + +<p>Tel était ce prince, qui avait toutes les grâces et tous les défauts de +la faiblesse; on déplore ses déportements, on maudit ses désordres, et +cependant on ne peut se défendre d'une certaine sympathie pour lui.</p> + +<p>Élevé par un précepteur profondément corrompu, et dont l'occupation fut +d'inoculer tous les vices à son élève, Philippe commença de bonne heure +ses fredaines amoureuses:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 15em;">Chez les âmes bien nées,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La valeur n'attend pas le nombre des années.</span><br /> +</p> + +<p>Il n'avait pas encore treize ans, lorsque «une dame de qualité» s'avisa +de faire son éducation. La leçon profita, et dès l'année suivante il eut +un enfant «de la petite Léonore, fille du concierge du garde-meuble du +Palais-Royal.»</p> + +<p>À dater de ce moment, on suit dans les mémoires de Madame, mère du +régent, toutes les passions de son fils; elle semble déplorer ses +égarements, mais elle les enregistre avec une scrupuleuse exactitude et +même une certaine complaisance.</p> + +<p>«Mon fils, dit-elle, n'a pas du tout les manières propres à se faire +aimer; il est incapable de ressentir une passion et d'avoir longtemps de +l'attachement pour la même personne. D'un autre côté, ses manières ne +sont pas assez polies et assez séduisantes pour qu'il prétende à se +faire aimer.... Tout le monde ne lui plaît pas. Le grand air lui +convient moins que l'air déhanché et dégingandé comme celui des +danseuses de l'Opéra. J'en ris souvent avec lui.... Mon fils n'est pas +délicat; pourvu que les dames soient de bonne humeur, qu'elles boivent +et mangent goulument, et qu'elles soient fraîches, elles n'ont même pas +besoin d'avoir de la beauté.»</p> + +<p>Madame, on le voit, semble prendre assez allègrement son parti des goûts +de son fils; il n'est qu'une femme qu'elle ne lui pardonne pas, sa femme +légitime. On sait que le jour où le duc d'Orléans, qui épousait malgré +lui mademoiselle de Blois, fille légitimée du roi et de madame de +Montespan, vint annoncer ce mariage à sa mère, elle répondit par un +soufflet.</p> + +<p>La duchesse d'Orléans tient une fort petite place dans la vie de son +mari. «Peu m'importe qu'il m'aime, ou non, avait-elle dit, pourvu qu'il +m'épouse.» Son désir fut exaucé. Le duc d'Orléans, lorsqu'il lui +parlait, l'appelait <i>madame Lucifer</i>, et «elle convenait que ce nom ne +lui déplaisait pas.»</p> + +<p>Mais revenons au jeune duc d'Orléans. On comprend qu'avec ses théories +en amour, il eut bientôt nombre de noms sur sa liste; d'ailleurs il +s'adressait où il savait fort bien ne pas devoir être repoussé: aussi le +mot de «conquêtes,» que Madame emploie, est-il une insigne flatterie.</p> + +<p>C'est au théâtre que le duc d'Orléans alla chercher ses premières +maîtresses. «La Grandval, comédienne, disent les Mémoires de Maurepas, +succéda à Léonore, mais on s'opposa à cette intrigue, parce qu'on +trouvait cette fille trop vieille et trop corrompue pour lui.»</p> + +<p>Une actrice charmante, arrière-petite-fille de la Champmeslé, +Ernestine-Antoinette-Charlotte Desmares, prit la place de la Grandval; +elle ne la garda pas longtemps, et pourtant cet amour de comédie eut +quatre ou cinq rechutes. Madame signale cette nouvelle conquête: «Mon +fils a eu de la Desmares une petite fille. Elle aurait bien voulu lui +mettre sur le corps un autre enfant, mais il a répondu:—Non, celui-ci +est par trop arlequin.»</p> + +<p>Mademoiselle Desmares, en effet, ne se piquait pas d'une bien exacte +fidélité, et la porte de son boudoir s'ouvrait à tout venant.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On vit de la même façon</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Chez Desmares que chez Fillon,</span><br /> +</p> + +<p>assure une annonce du temps. Mais Philippe ne s'en souciait guère, et la +preuve, c'est que dès le lendemain de la rupture définitive, ou la +veille, il alla porter son cœur chez une princesse de l'Opéra.</p> + +<p>La danseuse Florence, admirablement belle, adorablement sotte, eut le +pouvoir, avec l'aide de quelques-unes de ses amies, de retenir quelque +temps le futur régent, elle en eut même un fils, cet abbé de +Saint-Albin, favori de Madame, «le seul des enfants naturels du duc +d'Orléans qui eût véritablement un air de famille.»</p> + +<p>Mais il est impossible de suivre, même au vol de la plume, les aventures +sans nombre de Philippe, en un temps où, jaloux avant tout de se faire +une réputation solide de débauché, il courait de boudoir en boudoir, +effeuillant sa vie et son cœur à tous les vents des passions; mieux +vaut tourner brusquement quelques feuillets et arriver au premier, au +seul amour probablement du duc d'Orléans.</p> + +<p>Quoi, Philippe amoureux? Hélas! oui. Une fois en sa vie il subit la loi +commune. Sérieusement épris, on crut un instant qu'il allait devenir +fidèle. Les beaux yeux de mademoiselle de Séry, la plus gracieuse des +filles d'honneur de Madame, opérèrent ce miracle. «C'était, dit +Saint-Simon, une jeune personne de condition, sans aucun bien, jolie, +piquante, d'un air vif, mutin, capricieux et plaisant. Cet air ne tenait +que trop ce qu'il promettait.»</p> + +<p>Discret «pour cette fois seulement,» le duc d'Orléans entoura d'abord +son amour d'un tendre mystère, il écrivait des billets doux et rimait en +secret pour sa belle:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tircis me disait un jour:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je ne connaîtrais pas l'amour,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sans vous Philis, je vous le jure,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Sans vous, Philis.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand on a dépeint la beauté,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On n'a jamais représenté</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Que vous, Philis.</span><br /> +</p> + +<p>Une grossesse malencontreuse vint par malheur révéler les faiblesses de +mademoiselle de Séry. Philippe ne l'en aima que davantage; et comme elle +ne pouvait, dans son état, continuer à porter ce titre de demoiselle, il +lui fit présent de la terre d'Argenton, et à force d'instances obtint de +Louis XIV, pour son amie, la faveur signalée de s'appeler désormais +madame.</p> + +<p>C'est le beau moment des amours de mademoiselle de Séry, devenue madame +d'Argenton. Douce, modeste, bienveillante, toujours disposée à rendre +service, elle sut se faire accepter de tous; autour d'elle, au +Palais-Royal, elle s'était fait comme une petite cour de femmes aimables +et spirituelles, et Philippe passait presque toutes ses soirées dans ces +réunions intimes qu'il animait et égayait par son esprit charmant et sa +verve facile.</p> + +<p>Malheureusement pour elle, madame d'Argenton voulut user de son +influence sur le duc d'Orléans pour le transformer, pour en faire un +homme; elle réussit à demi, et une bonne partie de l'honneur qu'acquit +son amant en Italie et en Espagne lui revient de droit.</p> + +<p>Ce fut là sa perte. Madame de Maintenon qui, toute dévouée à la fortune +du duc du Maine et des autres bâtards, voyait avec inquiétude grandir la +popularité du duc d'Orléans, entreprit de faire renvoyer cette maîtresse +dangereuse, assez hardie pour inspirer à son amant de nobles sentiments. +Rien n'était impossible à l'élève du père Gobelin: elle porta au +tribunal du roi les plus étranges accusations contre le duc d'Orléans, +et les calomnies portèrent si bien leurs fruits que le prince se trouva +dans cette alternative cruelle, de subir la colère royale ou de renvoyer +sa maîtresse. Il hésitait; le duc de Saint-Simon le décida en lui +prouvant que par ce sacrifice il désarmait la cour, toujours si hostile +à sa famille. Le renvoi de madame d'Argenton fut résolu, et mademoiselle +de Chausseraye fut chargée d'aller annoncer à l'infortunée cette +rupture, qui la surprit comme un coup de foudre. Philippe, lui, retourna +à la Desmares; il lui fallait une chaîne.</p> + +<p>La cour battit des mains à la décision du duc d'Orléans, ou du moins fit +semblant; mais le public fut indigné, et les chansonniers, les +interprètes de l'opinion, commencèrent contre le jeune prince un feu +roulant de couplets satiriques.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">D'Orléans va bien s'amuser</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Avec les maîtres à chanter,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et le grand œuvre il pourra faire,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Lère, là, lanlère.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand la Séry le possédoit,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mieux des trois-quarts il en valoit;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Maintenant il n'est bon qu'à faire</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Lère, là, lanlère.</span><br /> +</p> + +<p>L'épigramme suivante est plus explicite encore:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Philippe ayant eu la faiblesse</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De proscrire la d'Argenton,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Désormais n'aura pour maîtresse</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'une élève de la Fillon.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il fait succéder à la gloire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La musique et la volupté:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On le nommera dans l'histoire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le héros de l'oisiveté.</span><br /> +</p> + +<p>Le bon sens public ne se trompait pas. Après le départ de madame +d'Argenton, le duc d'Orléans sembla se résigner à ce rôle de prince +oisif que lui imposait la volonté du roi et de madame de Maintenon. +Renonçant à toute légitime ambition, il reprit avec la Desmares ses +habitudes décousues, «et ne sembla plus occupé qu'à soutenir sa +réputation de premier débauché du royaume.»</p> + +<p>Avec madame de Parabère, qui recueillit et partagea avec beaucoup +d'autres l'héritage de madame d'Argenton, nous entrons en pleine +régence; elle inaugure ces soupers qui de nuit en nuit croissent en +licence, dégénèrent en orgies, et finissent par les saturnales des fêtes +d'Adam. Digne maîtresse d'un homme comme le régent, madame de Parabère +semble créée expressément pour lui; ils s'entendent, ils se comprennent, +ils s'aiment même autant qu'ils peuvent aimer. Point de brouilles, point +de jalousies mesquines, ils portent gaîment la chaîne de leur union +illégitime, et n'hésitent point à se faire aider lorsqu'elle leur +devient trop lourde.</p> + +<p>Marie-Madeleine de La Vieuville appartenait à une famille où la légèreté +semblait héréditaire chez les femmes. Sa mère, madame de La Vieuville, +avait fait beaucoup parler d'elle, ainsi que le témoigne maint couplet +du recueil Maurepas. Devenue vieille, elle tourna à la dévotion et +entreprit de défendre la vertu de sa fille mieux qu'elle n'avait défendu +la sienne. C'était une tâche difficile. La jeune Marie-Madeleine annonça +de bonne heure tout ce qu'elle tint depuis. Vive, légère, audacieuse, +elle essayait déjà la portée de ses œillades meurtrières, et toute la +vigilance d'une maman expérimentée ne l'empêcha pas de se mettre en +coquetterie réglée avec «plus d'un soupirant, et il y en avait bon +nombre.» Mais ce n'étaient encore qu'escarmouches sans conséquence, +sinon sans danger; des billets doux et quelques petits présents +entretinrent seuls ces innocentes amitiés. Elle redoutait cependant +assez sa mère pour se cacher d'elle autant que possible, et cette +petite hypocrisie lui avait valu le surnom de <i>Sainte n'y touche</i>.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand sa mère approchait,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Faisait la souche,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pas un mot ne disait,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais quand elle sortait....</span><br /> +</p> + +<p>Elle sortait rarement, il faut le dire, cette mère modèle, et la mort +seule débarrassa Marie-Madeleine d'une surveillance qui lui pesait +horriblement. Libre, elle se dédommagea de sa contrainte, car la colère +de son mari ne l'effraya jamais assez pour l'empêcher de suivre ses +goûts.</p> + +<p>C'est en 1741 que mademoiselle de La Vieuville épousa le marquis de +Parabère, bon gentilhomme du Poitou, qui sans doute ne s'attendait guère +à l'illustration que sa femme donnerait au nom de ses aïeux. «C'était un +fort pauvre homme en tout que ce mari,» dit Saint-Simon. «Borné d'esprit +et de cœur, et <i>sot</i> avant de le devenir, ce qui ne tarda pas +longtemps.»</p> + +<p>Le marquis de Parabère ne commença à se soucier de sa femme que le jour +où il s'aperçut que définitivement il était le seul à ne point avoir +part à ses faveurs. Alors ne s'avisa-t-il pas de devenir jaloux?</p> + +<p>La marquise lui prouva qu'il avait tort, et désormais il noya ses +soupçons dans les pots.</p> + +<p>C'est chez madame de Berry que le duc d'Orléans s'éprit de madame de +Parabère. «Il aimait les victoires faciles, il tomba bien; à peine y +eut-il un souper entre la première parole échangée et le premier +rendez-vous.»</p> + +<p>Les nombreux portraits qui nous sont restés de madame de Parabère +expliquent l'attachement du régent pour elle. Il ne tarda pas à +reconnaître en sa nouvelle maîtresse tous les défauts, tous les vices +qu'il adorait, et qui étaient pour lui autant de charmes.</p> + +<p>«Elle était vive, légère, capricieuse, hautaine, emportée; le séjour de +la cour et la société du régent eurent bientôt développé cet heureux +naturel. L'originalité de son esprit éclata sans retenue; ses traits +malins atteignaient tout le monde, excepté le régent; et, dès lors, elle +devint l'âme de tous ses plaisirs, quand ses plaisirs n'étaient pas des +débauches. Il faut ajouter qu'aucun vil intérêt, qu'aucune idée +d'ambition n'entrait dans la conduite de la comtesse. Elle aimait le +régent pour lui; elle recherchait en lui le convive charmant, l'homme +aimable, et se plaisait à méconnaître, à braver même le pouvoir et les +transports jaloux du prince.»</p> + +<p>Rien de plus vrai que cette esquisse, sauf pourtant la restriction à +propos des débauches, dont au contraire elle devint la reine: quelques +traits de Madame ne laissent à cet égard aucun doute:</p> + +<p>«Mon fils dit qu'il s'était attaché à la Parabère parce qu'elle ne songe +à rien, si ce n'est à se divertir, et qu'elle ne se mêle d'aucune +affaire. Ce serait très-bien si elle n'était pas si ivrognesse.»</p> + +<p>«Mon fils a une maudite maîtresse qui boit comme un trou et qui lui est +infidèle; mais comme elle ne lui demande pas un cheveu, il n'en est pas +jaloux.</p> + +<p>«Elle est capable de manger et boire, et de débiter des étourderies; +cela divertit mon fils et lui fait oublier tous ses travaux.»</p> + +<p>Cette passion de l'orgie était ce que le duc d'Orléans aimait le plus en +madame de Parabère. Grand buveur qui portait mal le vin, le régent +admirait cette folle femme, «qui portait le champagne aussi légèrement +que l'amour.»</p> + +<p>«Ce n'est pas elle, en effet, dit M. de Lescure, le très-spirituel et +très-érudit historien de la vie privée du duc d'Orléans<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, ce n'est pas +madame de Parabère qui se fût exposée, comme madame d'Averne, à la honte +de mourir d'indigestion. Elle avait l'héroïsme du plaisir. Tout nerfs, +cette femme, frêle en apparence, apportait dans ces défis sensuels +chaque soir jetés à la force humaine, une santé d'acier. Les convives +s'abaissaient successivement sous la table, comme écrasés par une main +invisible. Seule, madame de Parabère, toujours souriante, souriait au +dernier buveur; seule, toujours la coupe à la main, elle défiait le +dernier rieur. Et, quand elle s'était assez rassasiée de lumière, de +parfums, de rires et de chansons, elle daignait laisser tomber sa +paupière sur son œil toujours étincelant, et abdiquait un moment la +royauté du festin. Une heure de repos lui suffisait pour se relever plus +fraîche que les roses de son sein, plus disposée que jamais à rire d'un +bon mot ou à goûter d'un bon cœur.»</p> + +<p>Il faut passer légèrement sur les soupers qui firent de la vie du régent +une perpétuelle saturnale, les détails sont de nature à faire monter le +rouge au front d'un agent de la police secrète; mais il est nécessaire +cependant de les indiquer, ils tiennent une trop large place dans la vie +du duc d'Orléans, et d'ailleurs ils sont un des traits caractéristiques +de cette époque étrange.</p> + +<p>Arrivé au pouvoir par la mort de Louis XIV, libre enfin, mais chargé du +poids écrasant d'un royaume presqu'en ruines, Philippe entreprit de +faire marcher de front la politique et le</p> + + + +<p>plaisir. Il fit deux parts de son existence, bien distinctes, bien +séparées. Le jour, depuis sept heures du matin, appartenait aux +affaires, son temps était réglé avec une précision digne de l'étiquette +de Louis XIV; mais à six heures du soir l'homme d'Etat disparaissait +pour faire place au débauché.</p> + +<p>De six heures du soir au lendemain, plus de régent; pour l'affaire la +plus urgente il ne se fût point levé de table, personne même n'eût osé +lui proposer de se déranger. Dubois, le bizarre ministre de ce prince +extraordinaire, l'essaya une ou deux fois en des cas extrêmes, il fut +repoussé avec perte.</p> + +<p>Toute la nuit, le régent courait dans des carrosses étrangers, soupant +chez l'un, chez l'autre, dans les petites maisons de ses favoris, à +Asnières, à Saint-Cloud, mais le plus souvent au Palais-Royal.</p> + +<p>Messieurs les <i>roués</i>, ses amis, gens dignes de la roue, disent les +étymologistes, étaient ses convives ordinaires, les compagnons de toutes +ses débauches.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ce sont messieurs les libertins,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Gens à bombances, à festins,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Gros garçons à vastes bedaines,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Aimant bien gentilles fredaines,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Traits malins et joyeux propos,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Bref, gens tout ronds et point cagots.</span><br /> +</p> + +<p>C'étaient Nocé, que Madame appelle un diable vert, noir et jaune foncé, +La Fare, le duc de Noailles, Broglie, Canillac, Biron, Nancré, et bien +d'autres encore.</p> + +<p>En femmes, c'étaient toutes les femmes, grandes dames ou filles d'Opéra, +mesdames de Parabère, d'Averne, de Phalaris, de Sabran, la princesse de +Léon, Emilie Dupré, madame de Gesvres, la Le Roy, madame de Flavacourt, +les deux sœurs Souris; la liste n'en finit pas. Toutes les femmes +peuvent prétendre à l'honneur des soupers du Palais-Royal, il ne s'agit +que d'être jolie ou spirituelle, de tenir haut son verre, d'être vive à +la riposte, et de ne jamais rougir.</p> + +<p>L'égalité la plus absolue existe autour de la table du «bon régent.»</p> + +<p>Là, dit Saint-Simon, dans ces appartements secrets dont on avait fait +sortir tous les domestiques, «quand on avoit assez bu, assez dit des +ordures à gorge déployée, et des impiétés à qui mieux mieux,» et «que +l'ivresse complète avoit mis les convives hors d'état de parler et de +s'entendre, ceux qui pouvoient encore marcher se retiroient. On +emportoit les autres. Et tous les jours se ressembloient. Le régent, +pendant la première heure de son lever, étoit encore si appesanti, si +offusqué des fumées du vin, qu'on lui auroit fait signer ce qu'on auroit +voulu.»</p> + +<p>Si secrètes que fussent ces orgies, il en transpirait toujours quelque +chose, et, comme pour fouetter l'indignation publique, Lagrange-Chancel +donnait libre cours à sa haine, et poursuivait ses <i>philippiques</i>, que +la cour de Sceaux faisait distribuer par tous les moyens, et qui de main +en main arrivaient toujours jusqu'à Philippe d'Orléans:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Suis-le dans cette autre Caprée,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Où non loin des yeux de Paris</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tu te vois bien mieux célébrée</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que dans l'île que tu chéris.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vers cet impudique Tibère</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Conduis Sabran et Parabère,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Rivales sans dissension,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et pour achever l'allégresse</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mène Priape à la princesse</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sous la figure de Rion.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vainqueur de l'Inde, Dieu d'Erice,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Soyez les âmes du festin;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Faites que tout y renchérisse</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sur Pétrone et sur l'Arétin;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que plus d'une infâme posture,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Plus d'un outrage à la nature</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Excitent d'impudiques ris,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et que chaque digne convive</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Y trace une peinture vive</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De Capoue et de Sybaris.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dans ces saturnales augustes,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mettez au rang de vos égaux</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et vos gardes les plus robustes</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et vos esclaves les plus beaux;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que la faveur ni la puissance,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La fortune ni la naissance</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">N'y puissent remporter le prix;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais que sur tout autre préside</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quiconque a la vigueur d'Alcide</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sous le visage de Pâris.</span><br /> +</p> + +<p>Malheureusement cet effroyable tableau de Lagrange ne s'éloigne point +assez de la vérité pour qu'on puisse l'accuser de calomnie, et il +explique la colère du peuple, qui plus d'une fois entoura en tumulte le +Palais-Royal, ou poussa des cris menaçants sur le passage du régent.—À +l'eau! à l'eau! à l'eau! hurlaient un jour des forcenés qui avaient +entouré sa voiture. C'étaient pour lui comme des avertissements +terribles; mais il n'en tenait compte, pas plus que des avis des +médecins qui chaque jour lui disaient qu'à continuer son genre de vie il +se tuerait infailliblement.</p> + +<p>Usé par la débauche, excédé de la vie, il se précipitait dans l'orgie +avec une fureur qui tenait de la folie. Depuis longtemps il ne se +soutenait plus qu'à force d'excitants mortels, et chaque matin, pour +retrouver sa raison et sa lucidité au milieu des vapeurs de l'ivresse, +il lui fallait une incroyable énergie.</p> + +<p>Madame de Parabère, le <i>petit corbeau brun</i> des jours de tendresse, +était déjà bien loin. Tandis qu'elle trompait,—si tromperie il y a,—le +régent pour Richelieu, Richelieu pour Nocé, Nocé pour bien d'autres, +Philippe avait de son côté cherché des consolations, et les consolations +ne lui avaient point fait défaut; tour à tour ou simultanément, il aima +madame de Sabran, madame d'Averne et madame de Phalaris, sans compter le +corps de ballet tout entier, les élèves de la Fillon, et bien d'autres +qu'on vint lui offrir ou qui seules vinrent au-devant de lui.</p> + +<p>Un souper vit commencer et finir le règne de madame de Sabran; elle +avait le vin mauvais. C'est elle qui, à une de ces fêtes où +«s'encanaillait, en compagnie du maître, toute la noblesse de France, se +leva chancelante, et prononça ce mot terrible:—L'âme des princes est +faite d'une boue à part, la même qui sert pour l'âme des laquais.»</p> + +<p>Le régent prit la chose en riant, et les blasphèmes continuèrent; mais +madame de Sabran ne pouvait plus être la maîtresse de Philippe, elle le +comprit, et se retira, se réservant seulement le rôle d'amie, et le +droit de présenter les postulantes aux faveurs du régent. Philippe la +méprise, mais elle le lui rend bien, et se redressant sous l'injure: +«Gare à la mouche, s'écrie-t-elle, qui n'est plus que la mouche du +coche, mais qui pique.»</p> + +<p>Les couplets du temps n'ont point failli à mettre en chanson le triste +rôle de madame de Sabran:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Sabran, leste et piquante,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Conduisait Phalaris,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Comme la présidente,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Si célèbre à Paris.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je cherche le régent. Voici bien son affaire,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Chez le petit poupon,—don, don;</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Enfin il arriva,—là, là,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Mais avec Parabère.</span><br /> +</p> + +<p>Madame d'Averne, livrée par un époux complaisant, n'eut pas sur le +régent plus d'empire que toutes les autres, non plus que madame de +Phalaris, à qui était réservée cette épouvante de le voir mourir entre +ses bras.</p> + +<p>Le duc d'Orléans était plus malade que jamais, lorsque mourut Dubois; +seul il voulut se charger des affaires, sans pour cela renoncer à ses +orgies de chaque nuit; le faix était trop lourd, il l'écrasa.</p> + +<p>Sa mort, en tout point, fut digne de sa vie, ce fut presqu'un suicide; +il savait une apoplexie imminente et ne voulait pas se laisser même +saigner; bien plus, il fit tout ce qui dépendait de lui pour hâter les +progrès du mal. Cette mort, qu'il appelait de tous ses vœux, arriva +enfin.</p> + +<p>Le 2 décembre 1723, il venait de donner une audience et passait dans son +cabinet, lorsqu'il aperçut madame de Phalaris.</p> + +<p>—Entrez donc, duchesse, lui dit-il, je suis bien aise de vous voir; +vous m'égaierez avec vos contes; j'ai grand mal à la tête.</p> + +<p>À peine furent-ils seuls ensemble, que le régent, s'affaissant sur +lui-même, glissa sur le tapis et resta sans mouvement. La Phalaris, +effrayée, appela au secours; on accourut; un laquais essaya vainement de +le saigner, il était trop tard.</p> + +<p>«Monsieur le duc d'Orléans, dirent les gazettes étrangères, est mort +entre les bras de son confesseur ordinaire.»</p> + +<p>Une chanson ordurière fut son oraison funèbre, et ses épitaphes furent +dignes de celles que sa conduite avait values à sa mère:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">CI-GIT L'OISIVETÉ</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">MÈRE DE TOUS LES VICES.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3><a href="#table">LOUIS XV LE BIEN-AIMÉ.<br /> +LES DEMOISELLES DE NESLE.</a></h3> + + +<p>Louis XV venait d'atteindre sa quinzième année, et la cour attentive +étudiait avec anxiété le caractère du jeune roi, afin de modeler sa +conduite sur celle du maître, d'adopter ses goûts, et d'aller au-devant +de ses moindres désirs. Mais nul symptôme encore n'éclairait les +courtisans attentifs. L'ennui seul se lisait sur les traits du royal +adolescent. Il était timide, gauche, irrésolu, dévot. Ainsi l'avait +façonné pour son ambition le cardinal Fleury, ce précepteur ministre +d'État, qui, sous une doucereuse modestie, dissimula toujours ses rêves +de grandeur.</p> + +<p>Rien encore ne faisait présager ce que devait être un jour Louis XV, ce +sultan blasé du Parc-aux-Cerfs, inamusable amant de madame du Barry. Les +vétérans du Palais-Royal, ces parangons effrontés de la débauche, +avaient presque envie de crier au scandale. Vainement les grandes dames +cherchaient le cœur du jeune monarque; il baissait les yeux, et +rougissait sous la hardiesse provocante de ces regards. Oui, il +rougissait, ce jeune prince bercé aux chants de cette orgie universelle +qui s'appelle la Régence. Et c'est une justice à rendre au duc +d'Orléans, à cette époque où toutes les ambitions spéculaient sur les +vices, s'il fut athée, blasphémateur, dissolu, il préserva de tout +contact impur le royal enfant que la Providence avait commis à sa garde, +et dont il devait compte à la France.</p> + +<p>Et les grandes dames trouvaient désespérante cette timidité de Louis XV. +Il était parfaitement beau à cette époque, et toutes les femmes +convoitaient sa possession. «Les dames étaient prêtes, dit de Villars +dans ses Mémoires, mais le roi ne l'était pas.» Les courtisans malins +allaient répétant que Louis XV attendait les seize ans de l'infante +d'Espagne qu'on lui destinait pour épouse, et qui n'avait encore que +sept ans. «C'est encore neuf ans de sagesse,» disaient-ils.</p> + +<p>Il n'en devait pas être ainsi:</p> + +<p>Une grave maladie du jeune roi fit comprendre la nécessité de hâter son +mariage; on rompit avec l'Espagne, et on lui fit épouser Marie +Leczinska, fille d'un pauvre gentilhomme polonais, roi un instant par la +volonté de Charles XII victorieux. L'opinion publique désapprouva cette +alliance; nul ne se doutait alors que la pauvre princesse doterait la +France d'une de ses plus belles provinces, la Lorraine.</p> + +<p>Le mariage du maître n'apporta presqu'aucun changement dans les +habitudes de la cour. Louis XV était toujours timide, l'éclat du trône +l'importunait, les affaires l'ennuyaient à l'excès, et son cœur sans +ressort était toujours prêt à se livrer à quiconque voulait bien le +débarrasser des rudes labeurs de son métier de roi.</p> + +<p>L'activité qu'il devait à ses sujets, il la dépensait à courre le cerf +dans les forêts; c'était vraiment encore merveilleux que ces chasses de +la jeunesse de Louis XV, avec toutes ces galantes amazones qui les +suivaient, la belle comtesse de Toulouse, mademoiselle de Charolais, +mademoiselle de Clermont, mademoiselle de Sens, et tant d'autres +héroïnes que nous retrouvons sur les toiles de Vanloo.</p> + +<p>Après cinq ans de mariage, Marie Leczinska régnait encore seule, sans +partage, sur le cœur de son époux; Louis XV, pendant ces premières +années, fut le meilleur et le plus bourgeois des maris. Il ne se +contentait pas de dire: «J'aime la reine,» il le prouvait; et, à peine +âgé de vingt et un ans, il avait déjà cinq enfants, deux fils et trois +filles. Si quelque courtisan audacieux se permettait de l'entretenir de +l'amour que ressentait pour lui quelque beauté célèbre, il se contentait +de répondre: «—Trouveriez vous la reine moins belle?»</p> + +<p>À cette époque donc, il eût été facile à Marie Leczinska de s'attacher +le roi, et pour toujours d'enchaîner son cœur comme elle avait enchaîné +ses sens. Il ne lui fallait pour cela qu'être un peu la maîtresse de ce +roi dont elle était la femme; elle ne le voulut pas.</p> + +<p>La nature avait donné à Louis XV un tempérament ardent. Marie Leczinska +était froide, et plusieurs couches successives accrurent encore sa +froideur. Bientôt les empressements du roi lui devinrent à charge; elle +ne prit pas la peine de dissimuler ses impressions; et lorsque le soir, +après quelqu'un de ces soupers qui suivaient les chasses, le roi +arrivait chez elle échauffé par le vin, elle témoignait hautement son +dégoût.</p> + +<p>Louis XV, à ce moment, n'avait qu'à choisir, qu'à jeter le mouchoir, +toutes les dames de la cour étaient sur les rangs. On lui épargnait même +les premières avances, et il trouvait jusque dans ses poches des +déclarations aussi audacieuses que celle-ci, que lui adressait +mademoiselle de La Charolais:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vous avez l'humeur sauvage</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et le regard séduisant;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Se peut-il donc qu'à votre âge</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vous soyez indifférent?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si l'Amour veut vous instruire,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Cédez, ne disputez rien,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On a fondé votre empire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Bien longtemps après le sien.</span><br /> +</p> + +<p>Le roi soupirait, mais ne disait mot; une timidité farouche, une pudeur +innée l'arrêtait encore; mais déjà il n'aimait plus Marie Leczinska.</p> + +<p>Ainsi donc, jusqu'à la fin de 1732, rien n'avait transpiré des amours +secrètes de Louis XV, s'il en avait eu, lorsque le 27 janvier, dans un +souper où il avait bu plus que de coutume, il se leva tout à coup, et +porta un toast à sa <i>maîtresse inconnue</i>; il brisa alors sa coupe en +invitant les convives à en faire autant.</p> + +<p>Le lendemain, les courtisans ne s'abordaient qu'avec ces mots:</p> + +<p>—Vous savez? le roi a pris une maîtresse.</p> + +<p>Et chacun de se creuser la tête, d'épier, d'interroger pour tâcher de +savoir le nom de cette mystérieuse favorite, afin d'obtenir cet <i>honneur +insigne</i> d'être pour quelque chose dans les amours du roi.</p> + +<p>Mais le toast de Louis XV n'était qu'un jeu, il n'avait pas de maîtresse +encore, seulement il songeait sérieusement à en prendre une.</p> + +<p>Le cardinal Fleury ne lui laissa pas le temps de choisir. Un conseil fut +tenu entre l'ancien précepteur, madame la Duchesse, le duc de Richelieu +et les trois valets de chambre, Lebel, Bachelier et Bontemps, afin de +savoir quelle femme on pousserait dans le lit du roi.</p> + +<p>Après bien des hésitations, l'unanimité des suffrages s'arrêta sur une +des dames du palais, amie intime de la comtesse de Toulouse, madame de +Mailly, de l'illustre maison de Nesle.</p> + +<p>La famille de Nesle, qui pendant longues années eut le privilége de +fournir des favorites à la couche royale, était des plus nobles et des +plus anciennes; son illustration avait commencé vers le XI<sup>e</sup> siècle. +En 1709, l'aîné de cette maison, Louis III de Nesle, avait épousé +mademoiselle de Laporte-Mazarin, dont la galanterie n'avait pas tardé à +devenir proverbiale.</p> + +<p>Cette dame de Nesle, dame d'honneur de Marie Leczinska, avait passé, +trois ou quatre ans avant l'époque où nous sommes arrivés, pour avoir +été passagèrement la maîtresse du roi.</p> + +<p>Elle était morte en 1729, laissant cinq filles, qui toutes les cinq +attirèrent les regards du roi, et dont quatre au moins furent ses +maîtresses.</p> + +<p>La première, Louise-Julie, celle dont il est question ici, épousa +Louis-Alexandre de Mailly, son cousin.</p> + +<p>La seconde, Pauline-Félicité, épousa Félix de Vintimille.</p> + +<p>La troisième, Diane-Adélaïde, épousa Louis de Brancas, duc de +Lauraguais.</p> + +<p>La quatrième épousa le marquis de Flavacourt.</p> + +<p>Enfin la cinquième, Marie-Anne, qui fut plus tard duchesse de +Châteauroux, épousa le marquis de la Tournelle.</p> + +<p>C'était donc l'aînée des filles de madame de Nesle que le cardinal +Fleury jugea convenable de donner à Louis XV.</p> + +<p>Et véritablement ce fut un heureux choix, et pour le roi et pour +l'ambitieux cardinal.</p> + +<p>Madame de Mailly, née en 1710, était à peu près de l'âge de Louis. Elle +n'était pas jolie, mais elle était admirablement bien faite, et avait +pour sa toilette plus de goût que toutes les dames de la cour. Son +visage était un peu long peut-être, son teint un peu brun, mais son +front avait le poli de l'ivoire, et ses yeux étaient pleins de feu et +d'éclat.</p> + +<p>Timide et réservée, elle était sans ambition, sans connaissance des +affaires de l'État, détestait la politique et les choses sérieuses, et, +tandis qu'autour d'elle se mêlaient et se croisaient mille intrigues, +elle était toujours restée en dehors de toutes les coteries.</p> + +<p>On donna une maîtresse au roi, comme on lui avait donné une épouse, sans +le consulter. Mais la barrière des passions était franchie, il était +entré dans cette voie où il devait faire des pas si rapides.</p> + +<p>Toutefois, le respect qu'il avait alors pour la reine l'engagea à tenir +cette liaison secrète; le mystère d'ailleurs plaisait à madame de +Mailly; elle aimait le roi sans intérêt d'amour-propre, et se trouvait +assez heureuse de le posséder.</p> + +<p>Les deux années qui suivirent, furent assurément pour Louis XV les plus +charmantes de son règne; mettant plus de prix à l'ardeur des sens qu'à +la beauté, il s'attacha peu à peu sa maîtresse.</p> + +<p>On raconte que dans les premiers temps de sa liaison avec madame de +Mailly, il la quittait quelquefois brusquement pour courir chez la +reine, ou que, se jetant à genoux, il priait avec ferveur et demandait à +Dieu pardon de ses égarements.</p> + +<p>Ce transparent mystère eût pu durer longtemps encore. Les courtisans +étaient gens trop adroits pour découvrir jamais ce que voulait cacher le +maître; mais, vers 1735, les personnes qui entouraient le monarque +crurent de leur intérêt que les rapports de madame de Mailly avec le roi +devinssent publics, et elle fut déclarée maîtresse du roi.</p> + +<p>Deux personnes aussitôt «jetèrent des cris d'aigle:» le père et le mari, +le marquis de Nesle et le comte de Mailly. Cette nouvelle eut l'air de +les frapper comme un coup de foudre.</p> + +<p>On engagea tout d'abord le comte de Mailly à ne plus communiquer avec sa +femme; et comme il faisait mine de résister, on le pria d'aller courre +le cerf dans une de ses terres fort éloignée de la capitale.</p> + +<p>Le marquis de Nesle fut de plus facile accommodement: ses affaires +étaient fort dérangées, on lui fit don de cinq cent mille livres et il +s'apaisa aussitôt.</p> + +<p>C'était faire assez bon marché de l'honneur d'une famille illustre.</p> + +<p>La reine «reçut assez tranquillement le coup terrible,» seulement sa +piété redoubla; elle passait des journées entières au pied du crucifix, +demandant à Dieu la conversion de son époux. Pas une seule fois il ne +lui vint à l'idée qu'elle-même par ses rigueurs avait précipité le roi +sur cette pente que chacun essayait de lui rendre plus douce.</p> + +<p>Forte de son devoir accompli, elle crut qu'il serait au-dessous d'elle +de lutter avec les sirènes qui lui avaient ravi le cœur de son époux. +Elle courba la tête et adora les décrets de la Providence.</p> + +<p>Maîtresse déclarée, n'ayant plus d'apparences à sauver, madame de +Mailly resta la même: vainement on s'efforça d'éveiller son ambition; à +ceux qui l'engageaient à user, pour sa fortune et pour celle de ses +amis, du pouvoir qu'elle avait sur Louis XV, elle répondait +invariablement qu'elle «tenait trop à l'amour de l'homme pour jamais le +compromettre en essayant de son influence sur le cœur du roi.»</p> + +<p>Les années s'écoulaient, et la favorite était heureuse. Le roi +paraissait plus épris d'elle que jamais; il ne semblait point songer à +lui donner de rivales, car on ne peut appeler infidélités quelques +surprises des sens que l'on doit attribuer à Bachelier ou à Lebel, qui +déjà s'exerçaient à leur infâme métier de pourvoyeurs. Le cardinal +Fleury protégeait presque ouvertement la maîtresse du roi, qu'il +appelait, en se servant d'expressions plus énergiques, une bonne fille. +La reine, qui avait ouï parler de l'audace des maîtresses de Louis XIV, +en était arrivée à remercier le ciel du choix de son époux.</p> + +<p>Malheureusement, cette douce existence ne tarda pas à être troublée. +Madame de Mailly avait une sœur pensionnaire à l'abbaye de Port-Royal. +Cette jeune personne, hardie, décidée, dévorée d'ambition, conçut, du +fond de son couvent, le dessein, non-seulement de remplacer sa sœur +dans le cœur du roi, mais encore de s'emparer de la confiance qu'il +accordait au cardinal. Jouer sous Louis XV le rôle qu'avait joué madame +de Maintenon sous Louis XIV, au mariage près, tel était le rêve de +l'ambitieuse pensionnaire.</p> + +<p>Elle écrivit à sa sœur les lettres les plus tendres et les plus +soumises, pour obtenir la faveur de vivre auprès d'elle, «la priant de +permettre qu'elle lui servît de dame de compagnie, de secrétaire, de +lectrice.» Elle lui parlait avec horreur du couvent où elle vivait +enfermée, assurant qu'à coup sûr elle ne tarderait pas à mourir si on +l'y laissait.</p> + +<p>La comtesse, bonne et sans défiance, se laissa toucher par les prières +de la triste recluse, et un beau matin mademoiselle de Nesle fut +présentée à la cour.</p> + +<p>Pour s'emparer du cœur de Louis XV, elle ne comptait pas sur sa beauté, +elle était très laide et ne s'abusait pas sur sa figure; elle savait +fort bien que sa taille était courte et épaisse, son cou et ses bras +rouges, ses épaules disgracieuses. Pour compenser tous ces désavantages, +elle avait son sourire, un sourire divinement railleur, et ses yeux, +fort petits, mais pétillants de malice et d'audacieuse gaîté.</p> + +<p>Mais elle avait l'imagination vive, le caractère aventureux et hardi, +une volonté patiente et implacable; elle se dit qu'elle réussirait grâce +à l'originalité et à l'imprévu de son esprit, et elle ne se trompa pas. +Dès le premier jour elle se conduisit en coquette consommée.</p> + +<p>Louis XV, qui s'ennuyait à trente ans comme Louis XIV s'était ennuyé à +soixante-dix, ne tarda pas à trouver une distraction dans l'esprit de la +nouvelle venue; et lorsque madame de Mailly s'aperçut des projets de sa +sœur, elle reconnut avec effroi qu'il était trop tard pour s'y opposer.</p> + +<p>La pauvre comtesse n'avait que deux partis à choisir: céder ses droits +ou les partager; elle préféra cette dernière alternative; accord infâme, +si on eût pu l'attribuer à l'ambition ou à la cupidité, mais dont la +cause fut un amour passionné qui préféra la plus cruelle souffrance à la +séparation de l'objet aimé. Elle espérait d'ailleurs que ses +complaisances resteraient ignorées. Mais ce n'était pas le but de +l'ambitieuse pensionnaire de Port-Royal; elle-même prit à tâche +d'afficher ses amours. Louis XV, de son côté, s'ouvrit de son bonheur à +quelques courtisans, et, moins de deux mois après l'arrivée de +mademoiselle de Nesle à la cour, le secret de madame de Mailly était +devenu un vrai secret de comédie: tous les courtisans savaient que le +roi avait les deux sœurs pour maîtresses.</p> + +<p>Bientôt il fallut songer à donner un état à la cour à la nouvelle venue. +C'était un grand faiseur d'enfants que le roi Louis XV, et déjà +mademoiselle de Nesle était enceinte et n'allait plus pouvoir dissimuler +sa position.</p> + +<p>On se hâta donc de chercher un gentilhomme qui voulût bien prêter son +nom à la favorite et le donner à l'enfant qui allait venir.</p> + +<p>Les avantages attachés à ce mariage étaient: une dot de deux cent mille +livres, six mille livres de pension, une place de dame du palais pour la +femme, et un logement à Versailles pour le mari.</p> + +<p>On trouva, pour accepter cette humiliation, un comte du Luc de +Vintimille, petit-neveu de l'archevêque de Paris. L'oncle voulait être +cardinal, on lui promit le chapeau, et cette promesse lui fit subir la +honte de bénir cette union. M. du Luc père consentit à fermer les yeux +moyennant finance, et il profita de la faveur de sa bru pour monter dans +les carrosses du roi. Il avait bien au moins droit à cet honneur.</p> + +<p>Toutes choses bien arrêtées, bien convenues, la cérémonie du mariage eut +lieu.</p> + +<p>Mademoiselle, princesse de facile accommodement, prêta aux nouveaux +époux, pour y passer leur <i>lune de miel</i>, son château de Madrid, voisin +de la Muette.</p> + +<p>Le soir des noces, Louis XV déclara qu'il voulait être bon prince +jusqu'au bout et faire honneur à la sœur de madame de Mailly; il +accompagna donc les époux jusqu'à la chambre nuptiale et présenta la +chemise au marié, ce qui était un des plus grands honneurs que le roi +pût faire. Les invités se retirèrent alors, et le comte de Vintimille +s'esquiva par une porte dérobée, laissant la place au roi. Il fallait +bien gagner la pension et la dot.</p> + +<p>Chacun savait le lendemain que le roi n'était pas revenu coucher à la +Muette, mais nul ne s'avisa de blâmer la conduite du comte du Luc, tant +était grand à cette époque le respect pour les caprices du maître.</p> + +<p>Le lendemain Mademoiselle, en grande cérémonie, présenta au roi toute la +famille Vintimille.</p> + +<p>L'ambitieuse élève de Port-Royal touchait à son but. Grâce à sa sœur +qui lui était dévouée corps et âme, elle était véritablement la +maîtresse absolue du roi de France. Elle s'était emparée de son esprit, +madame de Mailly régnait sur ses sens. Les deux sœurs, on le voit, se +complétaient admirablement, et puisqu'elles avaient passé par-dessus la +jalousie, rien désormais ne les pouvait désunir.</p> + +<p>Madame la comtesse de Vintimille se voyait réellement reine de France, +lorsque la mort vint la surprendre au milieu de son triomphe.</p> + +<p>Prise à la suite de ses couches d'horribles douleurs d'entrailles, elle +fut enlevée en quelques heures, sans même avoir pu recevoir les derniers +sacrements. Elle laissait au roi un fils, qui porta plus tard le nom +d'abbé du Luc. Il était le portrait vivant de son père, et tous ses amis +ne l'appelaient jamais autrement que le <i>demi-Louis</i>.</p> + +<p>Cette mort inattendue fut un coup de foudre pour Louis XV; «jamais il +n'avait paru si touché, et il se laissa aller à donner des marques de sa +douleur.» Il se mit au lit, et défendit absolument sa porte à tout le +monde. La reine essaya de parvenir jusqu'à lui, mais, même pour elle, la +consigne fut maintenue, elle ne fut levée qu'en faveur du comte de +Noailles. Le roi pleurait comme un enfant, et ses terreurs religieuses +lui revenaient plus terribles que jamais.</p> + +<p>La bonne madame de Mailly, elle, était au désespoir: en perdant sa sœur +elle avait cru perdre le cœur du roi.</p> + +<p>«Sans doute, écrivait-elle à une de ses amies, le roi, mon cher Sire, va +s'éloigner de moi pour toujours; il ne tenait à moi que par elle, et +comment remplacerais-je pour lui cette pauvre sœur qu'il consultait en +tout et qui le faisait tant rire?»</p> + +<p>La modestie de madame de Mailly l'aveuglait; le roi revint à elle, plus +épris que jamais. Ensemble ils pleuraient cette pauvre Vintimille, mais +le temps sécha vite leurs larmes.</p> + +<p>Un mois après la mort de la favorite, madame de Mailly avait installé +près d'elle une autre de ses sœurs, la duchesse de Lauraguais; les +voyages de Choisy avaient repris leur cours, et, comme au temps de +madame de Vintimille, Louis XV eut deux maîtresses.</p> + +<p>Depuis quelques mois déjà le roi avait remarqué cette troisième +demoiselle de Nesle, et pour lui faire une existence à la cour il +s'était hâté de la marier, mais à un homme qui n'était pas prévenu, le +duc de Lauraguais. Richelieu, chargé de négocier ce mariage, avait +obtenu du roi pour les futurs époux les avantages suivants: vingt-quatre +mille livres pour frais de noces, quatre-vingt mille livres de rente sur +les postes, et la pension de dame du palais.</p> + +<p>Mais le duc de Lauraguais s'aperçut bien vite du rôle qu'on lui +destinait; chose rare à cette époque, il n'eut point un seul instant +l'idée d'en tirer parti; il rompit sans scandale avec sa femme, et +depuis ne voulut jamais consentir à la revoir.</p> + +<p>Habituée à partager le cœur de celui qu'elle aimait, madame de Mailly +prit son parti de cette nouvelle maîtresse, et s'entendit avec cette +seconde sœur aussi bien qu'elle s'était entendue avec la première. Son +existence ne lui paraissait donc point troublée, lorsque la mort de +madame de Mazarin vint rapprocher du roi ses deux dernières sœurs, les +plus jeunes et les plus jolies, mesdames de La Tournelle et de +Flavacourt.</p> + +<p>Chassées littéralement par madame de Maurepas, héritière de madame de +Mazarin, de l'hôtel où elles demeuraient, les deux sœurs eurent l'idée +de venir demander l'hospitalité à Louis XV; il les reçut admirablement, +leur donna l'ancien appartement de madame de Mailly, et leur promit deux +places de dames du palais.</p> + +<p>Ainsi se trouvèrent installées à Versailles les deux dernières +demoiselles de Nesle.</p> + +<p>Madame de Mailly, que deux cruelles leçons auraient cependant dû rendre +défiante, fut enchantée de la réception faite à ses deux sœurs. Elle +pensa que la conduite de son royal amant était une délicate attention, +et elle le remercia avec effusion.</p> + +<p>Louis XV ne tarda pas à s'apercevoir de la beauté des deux commensales +qu'il devait à la dureté de madame de Maurepas, et bientôt il commença à +faire la cour aux deux nouvelles venues.</p> + +<p>Il s'était fait, ce semble, une douce habitude de prendre ses maîtresses +dans la famille de Nesle.</p> + +<p>Tout d'abord il s'adressa à madame de Flavacourt. Il fut repoussé. +Madame de Flavacourt aimait son mari; ce mari lui-même était, dit-on, un +homme d'un autre temps, piétre courtisan et peu disposé à partager sa +femme, même avec le roi; ses conjugales et énergiques menaces exercèrent +peut-être une influence sur sa femme et vinrent en aide à sa vertu +attaquée. Quoi qu'il en soit, elle fit répondre au roi de façon à lui +ôter tout espoir.</p> + +<p>Repoussé de ce côté, Louis XV entreprit la conquête de madame de La +Tournelle. Celle-là était veuve, et ne pouvait prétexter son amour pour +son mari. Mais elle avait un amant, et qui plus est un amant adoré. Elle +aimait à la folie, jusqu'à la fidélité, M. d'Agenois, fils du duc +d'Aiguillon, neveu de Richelieu. Le roi était désespéré de ce +contre-temps.</p> + +<p>Enfin il eut recours au duc de Richelieu, qui jusqu'ici l'avait bien +servi, pour détourner madame de La Tournelle du comte d'Agenois.</p> + +<p>Richelieu se chargea de la commission. Il commença par capter la +confiance de madame de La Tournelle, et, voyant qu'il ne parviendrait +pas à la rendre infidèle, il tourna ses batteries contre l'amant.</p> + +<p>Il dépêcha au comte d'Agenois une des sirènes de le cour, avec mission +de le rendre infidèle à tout prix, et surtout de le faire écrire, afin +d'avoir des preuves à montrer à madame de La Tournelle.</p> + +<p>Richelieu n'avait pas trop compté sur l'adresse de sa messagère; quinze +jours ne s'étaient pas écoulés que déjà on avait une lettre de M. +d'Agenois. On en eut deux, puis quatre, puis bien davantage. Mais ces +preuves d'abandon n'ébranlaient en aucune façon madame de La Tournelle; +elle secouait la tête, et répondait que l'écriture de son amant avait +été contrefaite. Enfin, elle dut se rendre à l'évidence, mais ne sembla +point encore disposée à accepter l'honneur de l'amour du roi.</p> + +<p>Cependant elle était décidée, depuis assez longtemps même; seulement, +avant de s'engager, elle voulait être certaine du pouvoir de ses +charmes. Habile, artificieuse, sa conduite, pendant que le roi brûlait +d'impatience de la posséder, fut un véritable chef-d'œuvre de +coquetterie. Elle se disait malade afin de se dispenser de paraître; et +lorsque, cédant aux prières du roi, elle consentait à «embellir les +fêtes de sa présence,» elle ne se «montrait que cachée à demi sous une +baigneuse qui lui seyait à ravir. Le roi alors ne se lassait pas de la +contempler, et vingt fois il venait l'admirer et l'embrasser.»</p> + +<p>Madame de Mailly voyait tout cela; elle en souffrait, mais elle se +taisait, pauvre femme! Elle aimait tant son ingrat amant! Peut-être elle +se résignait d'avance à un nouveau partage, elle n'avait que la moitié +du cœur du roi, elle n'en aurait plus que le tiers. Son sacrifice était +fait; sacrifice douloureux, mais inutile. Madame de La Tournelle ne +devait pas admettre de partage, elle voulait régner, mais régner sans +rivale.</p> + +<p>Instruite par l'exemple de sa sœur de Mailly, à qui le roi n'avait +donné ni honneurs ni richesses, l'ambitieuse marquise voulut faire ses +conditions avant de capituler, et certaine que le roi, emporté par sa +passion, souscrirait à tout, elle demanda pour se conduire des conseils +au duc de Richelieu, son ami et son confident.</p> + +<p>Richelieu lui conseilla d'exiger le même état qu'avait eu, sous Louis +XIV, madame de Montespan; puis, aidée de cet homme habile, elle rédigea +l'acte de <i>capitulation</i> qui devait la faire maîtresse du roi. Les +Mémoires du temps nous ont conservé ce curieux monument d'ambition, le +voici presque textuellement:</p> + +<p>«Mon titre de marquise sera changé en celui de duchesse, et le roi +fournira tout ce qui sera nécessaire à la représentation pour soutenir +mon rang.</p> + +<p>«Madame de Mailly sera éloignée de la cour avec défense d'y reparaître +jamais. Le roi m'assurera une fortune indépendante qui me mette à +l'abri de tous les changements qui pourraient survenir.»</p> + +<p>Ces démarches, ces négociations n'étaient point un mystère pour madame +de Mailly; chaque soir, de charitables amis venaient la prévenir de ce +qui se passait; et déjà, sur un air à la mode, elle avait pu entendre +fredonner ce couplet satirique:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Madame Allain est toute en pleurs,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Voilà ce que c'est d'avoir des sœurs!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'une, jadis, lui fit grand peur!</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Mais, chose nouvelle,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">On prend la plus belle.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ma foi! c'est jouer de malheur!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Voilà ce que c'est d'avoir des sœurs.</span><br /> +</p> + +<p>Hélas! oui, voilà ce que c'est. Bientôt le traité fut ratifié et signé, +dans l'alcôve bleue du pavillon de Choisy, et la pauvre madame de +Mailly, honteusement chassée, se retira dans un couvent où, par son +repentir, ses aumônes et son humilité, elle essaya de faire oublier le +scandale de sa vie passée.</p> + +<p>Les noëls injurieux, les chansons outrageantes saluèrent l'avénement de +la nouvelle favorite; les courtisans s'indignaient de voir ainsi la +faveur se perpétuer dans la même famille, et le peuple trouvait au moins +étrange que quatre sœurs se succédassent dans la couche royale. +L'épigramme qui résumait le mieux l'opinion fut un soir, on ne sait +comment, trouvée par le roi sur le pied de son lit:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 11em;">LES DEMOISELLES DE NESLE.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'une est presqu'en oubli, l'autre presqu'en poussière,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La troisième est en pied, la quatrième attend,</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Pour faire place à la dernière.</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Choisir une famille entière,</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Est-ce être infidèle ou constant?</span><br /> +</p> + +<p>Mais le roi ne faisait que rire, et n'en continuait pas moins à aimer +madame de La Tournelle.</p> + +<p>La mort du cardinal Fleury, qui seul pouvait encore retenir Louis XV sur +la pente terrible de ses passions, vint mettre le comble à la puissance +de la favorite. Poussé par elle, le roi déclara que, comme son aïeul +Louis XIV, il voulait régner lui-même. Le règne des favoris et des +maîtresses, le vrai règne de Louis XV, commençait.</p> + +<p>Les commencements, à vrai dire, donnèrent bon espoir; madame de La +Tournelle était ambitieuse; ce qu'elle aimait surtout en Louis, c'était +la royauté, le prestige du pouvoir; elle entreprit de faire un héros de +son amant. Peut-être eût-elle réussi, car son influence était grande, si +grande, qu'elle décida le roi à travailler avec ses ministres et à +s'occuper un peu plus du royaume que s'il eût été un simple particulier.</p> + +<p>Pour elle, nommée duchesse de Châteauroux, riche de tous les revenus de +France, elle avait une maison royale, un train de reine; les splendeurs +du règne de Louis XIV étaient son rêve et son désir, elle força son +amant à donner quelques grandes fêtes, à étendre le cercle des +invitations pour les chasses et les promenades, enfin les voyages à +Choisy et les petits soupers devinrent chaque jour plus rares.</p> + +<p>Les ennemis de la favorite, M. de Maurepas en tête, étaient vaincus. M. +de Maurepas se vengea en faisant courir des vers qui commençaient ainsi:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Incestueuse La Tournelle,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qui des trois êtes la plus belle,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le tabouret tant souhaité</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A de quoi vous rendre bien fière....</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> +</p> + +<p>Ajoutons, pour l'intelligence de ces vers, que la dignité de duchesse +donnait droit à un tabouret à la cour, inestimable faveur enviée des +plus grandes dames.</p> + +<p>En apprenant la nouvelle élévation de sa fille La Tournelle, qu'il +n'appelait plus que sa fille préférée, le marquis de Nesle songea à en +tirer parti. Il avait, disait-il, des prétentions fondées sur la +principauté de Neufchâtel, et il pria sa fille de décider le roi à la +lui acheter.</p> + +<p>On trouvait à la cour que madame la duchesse de Châteauroux se +comportait bien plus noblement, bien plus convenablement que ne l'avait +fait sa sœur de Mailly.</p> + +<p>Bientôt (mars 1744) on apprit que le roi était décidé à se mettre à la +tête de l'armée de Flandres. Les fautes de l'homme furent aussitôt +oubliées, on ne pensa plus qu'au noble dévoûment de ce souverain qui +abandonnait les délices de la cour la plus voluptueuse, la plus aimable +et la plus spirituelle de l'Europe, pour courir partager les fatigues et +les dangers des soldats et des braves gentilshommes qui versaient leur +sang pour la patrie.</p> + +<p>On pensait alors que Louis XV n'emmènerait pas madame de Châteauroux; +mais la favorite n'avait poussé son indolent amant à prendre le +commandement des troupes qu'à la condition expresse qu'elle le suivrait. +Elle connaissait trop bien la faiblesse du roi pour compromettre par une +absence le crédit qu'elle devait à son adresse. Elle voulait la gloire +du roi, mais avant tout le maintien de sa puissance.</p> + +<p>«Enfin je l'emporte, mon cher duc, écrivait-elle à Richelieu, son +dévoué confident, son conseiller intime, je l'emporte, le roi commande +les armées. Je l'accompagnerai, non en héroïne, mais en femme dévouée. +Le roi, loin de moi, occupé des grands intérêts de l'Etat et de sa +gloire, entouré de ses ministres, pourrait oublier que c'est à mes +conseils qu'il devra le titre de conquérant.»</p> + +<p>Cependant le roi partit seul, mais quinze jours après le duc de +Richelieu conduisait à Lille mesdames de Châteauroux et de Lauraguais.</p> + +<p>La présence à l'armée de la favorite et de sa sœur produisit le plus +mauvais effet. Les soldats les appelaient les <i>coureuses</i>, et jusque +sous leurs fenêtres elles entendaient chanter les chansons les plus +insultantes. Bientôt le scandale fut tel que le roi se décida à envoyer +sa maîtresse à Dunkerque, où il alla la rejoindre après avoir pris Menin +et Ypres.</p> + +<p>Le 5 août le roi arriva à Metz. Le lendemain il apprit le succès du +prince de Conti dans les Alpes, et, pour remercier Dieu de cette +victoire, il fit chanter un <i>Te Deum</i> dans la cathédrale de Metz. Mais +les fatigues de la marche, les excès de la table, les plaisirs de +l'amour avaient échauffé son sang outre mesure, ses forces étaient +dépassées. Il tomba malade, et trois jours après sa vie était en danger.</p> + +<p>À la nouvelle de la maladie du roi, la consternation, comme un crêpe +funèbre, s'étendit sur la France. Les populations, tremblant pour la vie +du souverain, emplissaient les églises. On attendait avec une fébrile +inquiétude les courriers qui apportaient les bulletins de la santé de +l'auguste malade; la mort du roi semblait à toute la France la plus +grande calamité que l'on eût à redouter.</p> + +<p>À la cour il n'en était pas ainsi. Toutes les ambitions s'éveillèrent à +la nouvelle de la maladie du roi, mille intrigues se nouèrent pour +tirer avantage des circonstances qui pouvaient survenir. On ne désirait +pas la mort du roi, on la prévoyait.</p> + +<p>Autour du malade, cependant, trois partis étaient en présence:</p> + +<p>Le parti des ministres, le parti des princes, le parti des favoris et de +la maîtresse; le duc de Richelieu était le chef de ce dernier.</p> + +<p>Aussitôt la maladie du roi, la duchesse de Châteauroux, madame de +Lauraguais et le duc de Richelieu s'étaient établis dans la chambre +royale. Sous prétexte que le roi n'était qu'indisposé et qu'un peu de +repos l'aurait vite remis sur pied, Richelieu, en sa qualité de premier +gentilhomme de la chambre, ferma la porte à tout le monde. Des +domestiques intimes étaient chargés du service; vainement des grands +officiers de la couronne, des princes du sang demandèrent à voir le roi, +Richelieu s'obstina à leur refuser l'entrée.</p> + +<p>Cette exclusion irrita le parti des princes du sang; ils s'unirent aux +ministres, et il fut décidé que, coûte que coûte, on pénétrerait +jusqu'au lit du roi, et que là, si la maladie du roi était vraiment +grave, on en profiterait pour épouvanter le faible Louis XV et faire +ignominieusement chasser les favorites. Il fut de plus convenu entre les +princes, l'évêque de Metz et le premier aumônier, M. de Fitz-James, que +l'on refuserait au roi l'absolution tant qu'il n'aurait pas accordé le +renvoi de madame de Châteauroux.</p> + +<p>Pour madame de Châteauroux, toute la question se réduisait à ceci: Le +roi se confessera-t-il? Si le roi se remettait sans avoir besoin des +secours de la religion, elle gardait toute sa puissance. Si au contraire +sa maladie empirait, si besoin était d'appeler un confesseur, elle était +perdue.</p> + +<p>Ce jour-là même on était au 12, et le roi était malade depuis cinq +jours; M. de Clermont se chargea de pénétrer jusqu'à la chambre royale.</p> + +<p>Il se présenta chez le roi. Richelieu, avec son assurance habituelle, +voulut lui interdire l'entrée; mais le duc de Clermont d'un coup +d'épaule écarta les deux battants de la porte, et comme Richelieu +essayait de lui faire obstacle, il le repoussa vivement.</p> + +<p>—Depuis quand, s'écria-t-il, un valet refuse-t-il aux princes du sang +l'entrée de la chambre de son maître?</p> + +<p>Et s'avançant jusqu'au lit où Louis XV gisait accablé, il lui parla sans +ménagement de la gravité de sa situation et de la nécessité des +sacrements.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il, qu'un roi qui va paraître devant Dieu a de comptes à +rendre! J'ai été bien indigne de la royauté. Ah! que ce passage est +terrible!</p> + +<p>—Sire, dit M. de Soissons qui était entré sur les pas de M. de +Clermont, la bonté de Dieu est infinie.</p> + +<p>La duchesse se sentit perdue. Sans donc essayer de lutter davantage, +elle voulut se retirer sans bruit, sans scandale. Mais ce n'était pas là +le compte de ses ennemis; ils voulaient, par un éclat terrible, rendre, +si le roi revenait à la santé, son retour impossible.</p> + +<p>Les deux femmes, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais, séparées du +duc de Richelieu, furent, non pas éconduites, mais chassées de la maison +qu'occupait le roi, aux huées d'une populace qui leur attribuait la +maladie du souverain. Elles coururent aux écuries du roi, mais de tous +ces courtisans qui, la veille encore, se disputaient un regard de la +favorite, pas un ne voulut les reconnaître. On leur refusa brutalement +une voiture et des chevaux. Elles s'enfuyaient à pied, ne sachant où +aller, poursuivies par des injures et des malédictions, lorsqu'elles +rencontrèrent le maréchal de Belle-Isle. Plus humain ou plus courageux +que les autres, il leur prêta sa voiture, et après mille difficultés, +mille périls presque, tant était grande l'exaspération des populations, +elles purent gagner une maison de campagne à trois lieues de Metz.</p> + +<p>Mais tous ces tiraillements avaient épuisé les forces du roi, et bientôt +on désespéra de sa vie. Déjà les courtisans désertaient les +antichambres, les ministres et les princes faisaient préparer leurs +voitures, quand une crise heureuse et inattendue détermina la +convalescence. Et lorsque la reine, mandée en toute hâte, arriva à Metz, +son époux était hors de danger.</p> + +<p>—Me pardonnez-vous, madame? Telles furent les premières paroles de +Louis XV à la reine.</p> + +<p>Marie Leczinska n'y répondit qu'en fondant en larmes et en serrant son +époux entre ses bras.</p> + +<p>Mais avec les forces, le courage revenait à Louis XV. Toutes les scènes +de sa maladie se présentaient vivement à ses yeux, et il avait honte de +sa conduite. Une tristesse profonde avait succédé à sa maladie. Il +regardait avec des yeux pleins de menaces tous ceux qui l'entouraient, +il s'en prenait à eux de la faiblesse qu'il n'avait pas su cacher, et la +reine voyait renaître l'ancienne froideur du roi pour elle.</p> + +<p>Richelieu s'était hasardé à reparaître; timide d'abord, il s'enhardit de +toute l'amitié que lui témoignait le roi, et elle était grande; la +réaction commençait.</p> + +<p>Rendu à la santé, Louis XV voulut reprendre le commandement de ses +troupes; la reine, malgré ses prières, dut regagner Paris, et nonobstant +la saison pluvieuse, le roi se rendit au siége de Fribourg, entrepris +depuis le 30 septembre par le maréchal de Coigny. Le 1<sup>er</sup> novembre la +ville capitula, et Louis XV, sans attendre la reddition des châteaux, +regagna sa capitale.</p> + +<p>Des transports de joie l'attendaient à son arrivée; trois jours de +suite, il fut littéralement assiégé aux Tuileries par un peuple ivre +d'allégresse. Le quatrième jour il se rendit en grande pompe à une fête +préparée à l'Hôtel-de-Ville.</p> + +<p>Mais depuis quatre jours madame de Châteauroux, cachée à Paris, guettait +un regard du roi. C'est en se rendant à l'Hôtel-de-Ville que, pour la +première fois, le roi l'aperçut, déguisée, à une fenêtre: il la +reconnut. Les yeux des deux amants se rencontrèrent, et dans le regard +du roi madame de Châteauroux lut tout un avenir d'amour et de puissance.</p> + +<p>Louis XV l'aimait toujours en effet, et le soir même, n'y tenant plus, +il se fit conduire incognito à l'hôtel qu'occupait madame de +Châteauroux.</p> + +<p>À cette heure, seule avec sa sœur Lauraguais, madame de Châteauroux +cherchait un moyen pour reparaître à Versailles. On lui annonça le roi. +D'un coup d'œil, elle embrassa la situation. Le roi venait se mettre à +sa discrétion, c'était à elle de reprendre sa fierté et de poser des +conditions. Elle dit qu'heureuse dans son obscurité, elle ne voulait pas +reparaître à la cour.</p> + +<p>Alors le roi supplia, se fâcha, finit par parler en maître et déclara à +la duchesse qu'elle reparaîtrait à la cour, pour y reprendre avec éclat +son rang, ses charges et ses dignités.</p> + +<p>Alors aussi il fut décidé que toutes les humiliations de Metz seraient +vengées.</p> + +<p>Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld furent exilés. Balleroi, +ancien gouverneur du duc de Chartres, fut renvoyé dans ses terres. +Fitz-James reçut l'ordre de ne plus sortir de son diocèse, et M. de +Maurepas, dont le roi avait de la peine à se défaire, fut condamné à +présenter ses excuses à la duchesse: il eut l'humiliation d'aller lui +annoncer lui-même qu'elle était rappelée.</p> + +<p>Lorsque M. de Maurepas se présenta de la part du roi chez la duchesse, +elle venait de se mettre au lit, souffrante qu'elle était d'un violent +mal de tête. Elle reçut cependant le ministre, accepta ses excuses, et +lui donna sa main à baiser. Il fut convenu que madame de Châteauroux +ferait sa rentrée à la cour le samedi suivant.</p> + +<p>Mais les épouvantables alternatives de douleur et de joie avaient brisé +l'organisation de cette infortunée, elle ne put résister à ces brusques +secousses. La faveur du roi était revenue, mais la mort avait choisi cet +instant pour enlever sa proie.</p> + +<p>Belle, jeune, vaillante, glorieuse, aimée, toute parée pour un triomphe +au milieu de la cour, madame de Châteauroux fut frappée par un mal +étrange, sinistre, qui en quelques jours la mit aux portes du tombeau.</p> + +<p>Elle se plaignait de douleurs d'entrailles intolérables, et se tordait +sur sa couche en poussant des cris affreux.</p> + +<p>Le roi désespéré envoyait cent fois le jour prendre de ses nouvelles. Il +s'était enfermé dans sa chambre et refusait de voir personne.—Puis il +faisait dire des messes pour le rétablissement de sa maîtresse.</p> + +<p>Mais les prières du roi ne furent pas exaucées, et le 8 décembre 1744 +madame de Châteauroux rendit l'âme entre les bras de sa sœur de Mailly, +accourue à la première nouvelle du danger. Les deux maîtresses du roi de +France, l'une triste et délaissée, l'autre aimée et triomphante, se +réconcilièrent dans un fraternel baiser sur le seuil de l'éternité.</p> + +<p>Cette mort causa au roi une profonde douleur. Réfugié à la Muette, il +refusait plus que jamais de voir personne, il ne voulait accepter aucune +consolation; ses valets de chambre étaient obligés de le contraindre à +prendre quelque nourriture.—C'est ma faiblesse, disait-il, qui l'a +tuée.</p> + +<p>Madame de Lauraguais, qui n'avait joui que par ricochet de la faveur +royale, n'attira plus les regards du roi.</p> + +<p>Quant à madame de Flavacourt, cette dernière demoiselle de Nesle, une +fois encore elle eut à repousser les négociations du duc de Richelieu +qui, jaloux de distraire Louis XV dont la mélancolie augmentait de jour +en jour, voulait absolument lui donner la dernière des filles de cette +illustre maison qui lui avait fourni déjà quatre maîtresses adorables.</p> + +<p>La dernière fois qu'il essaya près d'elle de ses séductions, il lui fit +un admirable tableau de cette position de favorite d'un roi de France +jeune et beau. Belle, jeune, riche de tous les trésors de son amant, +elle aurait la France à ses pieds. Il essaya de lui faire comprendre les +charmes du pouvoir, les plaisirs brûlants de l'ambition, les +ravissements de la puissance.</p> + +<p>Et comme la marquise ne répondait rien et souriait doucement:</p> + +<p>—Connaissez-vous, lui dit-il, quelque chose qui vaille tout cela?</p> + +<p>—Oui, répondit-elle simplement: l'estime.</p> +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="center"> + <img src="images/003.jpg" + alt="Mme. DE POMPADOUR" title="Mme. DE POMPADOUR" /> +</div> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA MARQUISE DE POMPADOUR.</a></h3> + + +<p>Il y avait grand bal à l'Hôtel-de-Ville, ce palais de la bourgeoisie. +Paris, qui s'associait alors aux joies comme aux douleurs de la famille +royale, prétendait célébrer dignement le mariage de monseigneur le +dauphin. La fête devait être splendide et digne des hôtes illustres qui +allaient l'honorer de leur présence.</p> + +<p>C'était un bal masqué que donnaient à leur souverain MM. les échevins de +la bonne ville de Paris. La fête avait «le caractère d'un grand concours +de nations et de divinités de la mythologie. La terre et le ciel se +donnaient rendez-vous pour distraire un instant le mélancolique Louis +XV. Bourgeoises et grandes dames avaient fait assaut de toilette et +d'imagination. Mais si la cour l'emportait par la richesse et la variété +des costumes, la palme de la beauté restait aux mains des belles et +fraîches jeunes femmes de la ville, dont le rouge et le blanc ne +gâtaient point les ravissants visages.</p> + +<p>Le roi, d'un air distrait, se promenait au milieu de cette foule +immense, bigarrée, gracieuse, qui s'écartait et s'inclinait +respectueusement sur son passage, insensible aux mille agaceries dont il +était l'objet, lorsqu'il vit s'avancer vers lui, le carquois sur +l'épaule, un arc d'argent à la main, une ravissante Diane chasseresse, à +la jambe fine, aux bras blancs et ronds, à la démarche de déesse. La +gracieuse Diane était masquée, mais d'admirables yeux brillaient sous +son loup de velours noir, et ses lèvres roses, entr'ouvertes, laissaient +apercevoir une double rangée de perles fines.</p> + +<p>—Belle chasseresse, dit le roi surpris et charmé, les traits que vous +décochez sont mortels.</p> + +<p>Mais la coquette nymphe, après un gracieux salut, se perdit dans la +foule pressée.</p> + +<p>Le roi ne tarda pas à la rejoindre, et, après cinq minutes d'une +conversation spirituelle et enjouée, étincelante de fines railleries, +semée de flatteries ingénieuses, le monarque semblait avoir oublié son +ennui. La belle Diane cependant ne s'était pas encore démasquée; +lorsqu'à la prière de son royal interlocuteur elle eut ôté le loup de +velours qui cachait son visage, le roi, amoureux déjà de la spirituelle +sirène, reconnut une gracieuse chasseresse qui maintes fois, dans ses +chasses de la forêt de Sénart, lui était apparue, tantôt vive et hardie, +emportée au galop d'un cheval fougueux, tantôt nonchalante et +paresseuse, à demi couchée dans une conque élégante de nacre et de +cristal attelée de chevaux blancs.</p> + +<p>Laissant le roi à sa muette admiration, une seconde fois elle se jeta +dans la foule. Mais soit calcul, soit maladresse, elle laissa tomber le +mouchoir de précieuses dentelles qu'elle tenait à la main. Le roi le +ramassa, et ne pouvant atteindre la belle fugitive, avec cette grâce +parfaite qu'il mettait à toutes ses actions, il le lui jeta.</p> + +<p>—Le roi vient de jeter le mouchoir.</p> + +<p>Ainsi dit un courtisan; et ce propos, comme un murmure confus, circula +dans la salle; des groupes se formèrent pour discuter l'action du roi. +Chacun voulait voir cette Diane charmeresse qui, dissipant le chagrin +que Louis XV ressentait encore de la mort de la duchesse de Châteauroux, +avait fait une si vive impression sur son cœur, qu'au milieu d'une +fête, devant «la ville et la cour,» il n'avait pas hésité à lui faire +une déclaration. Mais vainement les favoris du roi se répandirent dans +les salons, fouillèrent du regard les longues galeries resplendissantes +de lumières, pénétrèrent dans les bosquets où le jour était plus sombre; +ils ne purent retrouver la nymphe fugitive. Son but était atteint sans +doute, elle avait disparu.</p> + +<p>La Diane chasseresse du palais de la Ville, l'amazone hardie de la forêt +de Sénart, était la belle Jeanne-Antoinette Poisson, devenue la femme du +seigneur d'Étioles.</p> + +<p>Le nom de cette femme charmante n'était pas inconnu à la cour. Tous ceux +qui dans les bois de Sénart suivaient habituellement les chasses +royales, avaient remarqué la belle promeneuse. Ses costumes parfois +étranges, mais toujours coquets, sa voiture de cristal et de nacre, +avaient attiré les regards de Louis XV. Le roi, à différentes reprises, +en avait parlé aux soupers qui suivaient toujours les chasses. Et ce nom +d'Etioles jeté ainsi, par hasard, au milieu des vives et libres +causeries des convives, avait toujours causé à madame de Châteauroux un +étrange malaise.</p> + +<p>Jeanne-Antoinette Poisson était née à Paris, en 1721.</p> + +<p>Le mari de sa mère, un certain Antoine Poisson, avait eu une existence +au moins aventureuse. Fournisseur des vivres de l'armée de Villars, +poursuivi pour ses dilapidations par la <i>chambre ardente</i> créée par le +régent pour faire rendre gorge aux financiers et aux fournisseurs, il +n'essaya point de se justifier. Réalisant à la hâte tout ce qu'il put du +produit de ses infidélités, il s'enfuit en toute hâte en Hollande. Bien +lui en prit; il fut condamné, par contumace, à être pendu. Poisson resta +plusieurs années à l'étranger. Enfin, grâce aux nombreux amis de sa +femme, il put faire casser l'arrêt et rentra en France.</p> + +<p>À son retour, il occupa chez les frères Pâris, ces heureux et riches +financiers, le poste difficile et délicat de premier commis.</p> + +<p>Il devint ensuite fournisseur des vivres et de la viande des Invalides, +ce qui a fait dire à quelques pamphlétaires qu'il était boucher.</p> + +<p>Madame Poisson, fille elle-même d'un riche financier, n'était rien moins +qu'une vertu rigide. Jolie, galante, elle avait eu les mœurs faciles et +relâchées des femmes de la Régence et avait empli les salons de la +finance du bruit de ses amours. Deux de ses amants, un des frères Pâris, +protecteur de son mari, et le richissime fermier-général Le Normand de +Turneheim, se disputèrent longtemps la paternité de celle qui, devenue +marquise de Pompadour, gouverna vingt ans durant et la France et le roi.</p> + +<p>Ce fut, dès son enfance, une ravissante enfant que cette Antoinette, et +ses heureuses saillies, ses mines enfantines, faisaient l'admiration de +tous ceux qui fréquentaient les salons de sa mère et de M. de Turneheim. +Mais plus que tous les autres, la mère Poisson admirait sa fille. «C'est +un <i>vrai morceau de roi</i>, disait-elle toujours; vous verrez quand elle +sera grande.»</p> + +<p>C'est donc avec cette idée parfaitement arrêtée d'en faire plus tard un +«<i>régal de roi</i>,» que cette femme galante éleva sa fille. Une éducation +artiste et littéraire développa de bonne heure tous ses talents et +toutes ses vanités. Dressée pour le plaisir, comme les courtisanes de +l'ancienne Grèce, elle s'habitua peu à peu à regarder la position de +maîtresse du roi comme l'idéal de l'ambition féminine.</p> + +<p>À dix-huit ans, Jeanne-Antoinette Poisson était la plus délicieuse +personne que l'on pût rêver; elle avait toutes les séductions, tous les +enchantements. Elle ravissait par les charmes de son esprit, par sa +conversation étincelante, par ses grâces inimitables, ceux que sa beauté +ne fascinait pas au premier regard. Aussi tous les salons de la haute +finance s'arrachaient cette fille sans rivale, et ses admirateurs lui +faisaient comme une cour dont les louanges l'enivraient.</p> + +<p>Plusieurs fois déjà on avait demandé sa main. Mais M. de Turneheim, +auquel décidément le financier Pâris avait abandonné tous les droits de +la paternité, s'était réservé le soin de lui trouver un époux digne +d'elle.</p> + +<p>Cet époux devait être un de ses neveux, Jean-Baptiste Lenormand +d'Etioles, syndic de la ferme générale, et depuis longtemps amoureux +d'Antoinette. La mère Poisson goûta fort ce mariage. Le jeune Lenormand +avait un caractère paisible, les sens rassis, l'esprit facile, et le +cœur bon. Elle pensa que si jamais sa fille avait besoin de toute sa +liberté, ce serait un mari commode et d'humeur accommodante.</p> + +<p>Aux premières ouvertures de ce mariage, la famille du jeune amoureux se +récria. La réputation des époux Poisson était bien faite, en effet, pour +dégoûter de toute alliance, mais M. de Turneheim insista. Il était sans +enfant; il déclara que toute sa fortune reviendrait au mari +d'Antoinette, et la crainte de voir un jour cette opulente succession +enrichir une famille étrangère leva tous les scrupules des parents; ils +donnèrent leur consentement.</p> + +<p>Antoinette Poisson, richement dotée par M de Turneheim, devint donc +madame Lenormand d'Etioles.</p> + +<p>Aimée et adorée de son mari, adulée de tous ceux qui l'approchaient, la +belle d'Etioles fit peu parler d'elle. Aux scandales de sa mère, elle ne +voulait pas ajouter ses scandales; son démon familier lui parlait dans +la nuit et dans le silence de hautes destinées, elle ménageait sa +réputation comme on épargne un capital.</p> + +<p>Elle aimait le roi. Oui, elle l'aimait à cette époque, quoi qu'en aient +dit les faiseurs de libelles et les insulteurs de Belgique et de +Hollande. Quel motif la portait à feindre, que lui manquait-il à cette +femme idolâtrée, qui enchaînait au char de ses grâces et de sa beauté +tous ceux qui la voyaient? Jeune, belle, immensément riche, reine de +sujets d'élite, eût-elle sans son amour, échangé ces tranquilles +bonheurs, ces caressantes voluptés pour les soucis brillants et les +amers déboires de la faveur royale?</p> + +<p>Elle aimait le roi. Et quoi d'extraordinaire à cela? Tant de femmes +l'aimaient alors.</p> + +<p>C'est qu'en ces temps d'enthousiasme, de dévoûment et de foi, le roi +était pour tous un être presque surnaturel, un représentant de Dieu +attardé sur la terre pour dicter aux hommes les volontés du ciel. +Enfants d'un siècle incrédule et railleur, nous ne pouvons, froids +sceptiques que nous sommes, comprendre toute la magie qu'avait autrefois +ce mot: le roi!</p> + +<p>Nul, d'ailleurs, n'était plus digne que Louis XV d'occuper le cœur +d'une femme; il eût été aimé, même sans cette auréole que faisait à son +front le pouvoir souverain.</p> + +<p>Souvent, on le pense, il était question du roi dans les conversations du +petit manoir d'Etioles. La jeune châtelaine s'informait minutieusement à +tous les gentilshommes qui venaient s'asseoir à sa table, des moindres +détails de l'existence du château. Elle suivait avec anxiété toutes les +phases des amours royales, elle voulait bien connaître les favorites, +madame de Mailly, madame de Vintimille, la duchesse de Châteauroux. Elle +se faisait initier aux goûts du souverain, on lui disait ses plaisirs, +ses amusements, ses caprices. Et elle se préparait, dans le +recueillement de ses heures de solitude, au rôle qu'elle voulait jouer. +Elle dessinait son plan, ourdissait sa trame. Car à côté de son amour se +dressait son ambition. Elle voulait obtenir les faveurs du roi; mais +elle ne voulait pas d'un caprice passager. Elle souhaitait ardemment le +rôle de favorite; mais ce rôle, elle voulait le jouer toute sa vie.</p> + +<p>Afin de pouvoir suivre Louis XV dans la forêt de Sénart, madame +d'Etioles avait feint une grande passion pour la chasse; son mari, à +genoux devant toutes ses fantaisies, ne s'opposait donc pas à ce qu'elle +suivît de loin tous les brillants cavaliers qui, sur les pas du roi, +couraient le cerf dans les grands bois. Elle montait hardiment à cheval +ou conduisait elle-même un phaéton dans les allées les plus sinueuses, +croisant le roi souvent afin d'attirer ses regards. Tant qu'avait duré +la faveur de madame de Châteauroux, la belle d'Etioles avait dissimulé +son amour et ses ambitieuses pensées; elle attendait son tour avec cette +inaltérable patience que donne une immuable volonté. Mais après la mort +de la favorite, la place était vacante dans la couche royale, elle pensa +que son heure était enfin venue, et la scène du bal de l'Hôtel-de-Ville +fut comme le couronnement de son œuvre de séduction.</p> + +<p>Louis XV cependant, de retour à Choisy après les fêtes qui célébrèrent +le mariage du Dauphin, ne pouvait détacher ses pensées de la belle +chasseresse qui lui était un instant apparue. Vainement ses pourvoyeurs +ordinaires, les valets de chambre, essayèrent d'attirer son attention +sur quelques femmes qui se disputaient ses faveurs, «le roi n'avait de +goût à rien.»</p> + +<p>La marquise de Rochechouart elle-même, malgré son esprit et sa beauté, +ne put vaincre la froide indifférence du monarque.</p> + +<p>Un valet de chambre nommé Binet fut le premier confident que choisit +Louis XV.</p> + +<p>Ce Binet fut ravi de la confiance du roi. Il voyait devant lui s'ouvrir +le chemin de la fortune. Justement, il était quelque peu parent des +Poisson, il se chargea des premières démarches.</p> + +<p>Les négociations ne furent ni longues ni difficiles. Madame d'Etioles +n'était pas une grande dame pour dicter d'avance ses conditions. Elle +accepta donc tout ce que lui proposa Binet.</p> + +<p>La première entrevue eut lieu dans l'hôtel de M. de Turneheim, rue +Croix-des-Petits-Champs.</p> + +<p>À quelques jours de là, c'est-à-dire le 27 avril 1745, madame d'Etioles +soupait à Versailles avec le roi, dans l'ancien appartement de madame de +Mailly. MM. de Luxembourg et de Richelieu avaient été invités.</p> + +<p>Le repas fut gai, la nuit fut longue, et le roi sortit fasciné des bras +de l'enchanteresse. Huit jours après madame d'Etioles abandonnait son +ravissant manoir pour un petit appartement à Versailles.</p> + +<p>Tout cela avait lieu en l'absence de M. d'Etioles, qui était allé passer +les fêtes de Pâques chez un de ses amis.</p> + +<p>À son retour seulement, il apprit tout à la fois que sa femme avait +déserté sa maison et qu'elle était maîtresse déclarée.</p> + +<p>Cette nouvelle frappa M. d'Etioles comme un coup de foudre. Il aimait sa +femme, cet homme. Sa première pensée fut de s'armer de ses droits +d'époux outragé pour ramener l'infidèle. Aux premières démarches qu'il +fit, on lui conseilla de se tenir tranquille. Et, comme il emplissait +Paris de ses lamentations, comme trop de gens s'associaient à sa +légitime douleur, il reçut l'avis de se rendre à Avignon et d'y rester +jusqu'à nouvel ordre. Alors, dans la violence de son chagrin, il écrivit +à sa femme un dernier adieu. C'était un suprême effort qu'il tentait +pour la faire revenir à ses devoirs. Madame d'Etioles fut insensible au +désespoir de son mari. Seulement elle fit lire cette lettre au roi, afin +sans doute de lui montrer quel amour elle lui sacrifiait.</p> + +<p>Le roi lut la lettre avec attention. Les plaintes de cet époux +mortellement blessé dans ses plus chères affections le troublèrent et +l'émurent.</p> + +<p>—Ah! madame, dit-il à sa nouvelle maîtresse, vous aviez là pour mari un +honnête et digne homme.</p> + +<p>Cependant madame d'Etioles habitait désormais Versailles. Le roi lui +avait donné l'ancien appartement de cette pauvre comtesse de Mailly, et +chaque soir il y soupait avec elle. Les convives étaient alors +Richelieu, Boufflers, d'Ayen, la marquise de Bellefond et madame de +Lauraguais, dont la destinée fut toujours d'être l'amie des favorites +qui se succédèrent dans la couche royale.</p> + +<p>À l'exemple de madame de Châteauroux, madame d'Etioles poussa le roi à +prendre le commandement de ses troupes; mais, plus habile que la +duchesse, elle ne voulut pas suivre son amant. Elle lui fit promettre de +répondre aux lettres qu'elle lui écrirait, et, sûre des séductions de +son style, elle prit l'absence pour auxiliaire. Pendant toute la +campagne, le roi lui écrivit presque tous les jours, et ses lettres +étaient scellées d'un cachet qui portait ces deux mots: <i>discret et +fidèle</i>.</p> + +<p>Le 7 du mois de septembre, Louis XV faisait son entrée dans sa bonne +ville de Paris, et pendant plus de huit jours, bals, fêtes, +illuminations et carrousels célébrèrent le retour du vainqueur de +Fontenoy.</p> + +<p>Ainsi que l'avait prévu madame d'Etioles, l'absence avait augmenté +l'empire qu'elle exerçait sur le roi; il revenait plus amoureux que +jamais; son premier soin en arrivant à Versailles fut donc de fixer la +position de la favorite.</p> + +<p>Tout d'abord il fallait lui donner un nom: impossible de présenter à la +cour mademoiselle Poisson devenue madame Lenormand d'Etioles! Il fallait +d'abord dissimuler sa roture et effacer autant que possible toute trace +du passé. On trouva pour la favorite le titre et le marquisat de +Pompadour, qui avaient fait retour au domaine. Ce nom appartenait à une +illustre famille du Limousin dont le dernier représentant était mort +après avoir été compromis dans la conspiration de Cellamare.</p> + +<p>C'est donc avec le titre de marquise de Pompadour que la fille de +Poisson, le fournisseur infidèle, fut solennellement présentée à +Versailles, le mardi 14 septembre 1745, à dix heures du soir, par la +princesse douairière de Conti, qui avait vivement sollicité cet honneur.</p> + +<p>«La foule abondait, curieuse de voir cette petite bourgeoise prendre +rang au milieu de la cour; chacun cherchait à deviner quelles seraient +les paroles que la reine lui adresserait; elle se borna à lui demander +des nouvelles de madame de Seissac, qui jadis avait contribué à obtenir +la révision du jugement qui condamnait le père Poisson à être pendu.</p> + +<p>«Confuse, déconcertée, la nouvelle marquise de Pompadour balbutia sa +réponse; on ne put saisir que les mots suivants:</p> + +<p>«—Je désire passionnément, madame, accomplir tout ce que Votre Majesté +m'ordonnera pour son service.»</p> + +<p>Le lendemain on célébra à Choisy la présentation de la favorite; +courtisans et grandes dames s'étaient disputé la faveur d'une +invitation. Le roi devait revenir à Versailles le lendemain, mais il +soupa si prodigieusement qu'il fut pris dans la nuit d'une incommodité +assez grave.</p> + +<p>La reine et toute la cour accoururent aussitôt à Choisy, et dans cette +circonstance Marie Leczinska, à force de résignation, manqua de dignité. +Elle consentit à manger avec madame de Pompadour. Toutes les dames +invitées à cette résidence royale s'assirent à la même table que la +concubine: leur délicatesse se trouvait sauvée par l'exemple de la +reine.</p> + +<p>À l'apparition à la cour de la nouvelle marquise, la cour se partagea en +deux partis: les courtisans serviles, adorateurs quand même des caprices +du maître, furent aux pieds de la favorite; ils se moquaient de ses +manières, des locutions bourgeoises dont elle ne put jamais se défaire, +mais ils se moquaient tout bas, résolus à tirer parti de son pouvoir. +Les hommes honnêtes, ceux qu'un nouveau scandale indignait, ou qui +croyaient encore la religion nécessaire à la conservation de l'ordre +social, se rangèrent autour du Dauphin, afin de balancer autant que +possible l'influence de madame de Pompadour, de <i>la marquise</i>, comme on +l'appela dès le premier moment. Et ce nom que lui donnèrent ses ennemis, +lui resta comme un sobriquet, comme un nom de guerre; madame de +Pompadour fut en effet et sera toujours par excellence: la marquise.</p> + +<p>Les gens habiles d'ailleurs ne s'y trompèrent pas. Ils s'aperçurent bien +vite que c'était un ministre en jupons qui arrivait à Versailles.</p> + +<p>Le séjour de madame de Pompadour pendant cette première période de sa +liaison avec le roi fut le château de Choisy, cette petite maison sans +étiquette qu'elle préférait à toutes les autres. Louis XV, encore dans +l'ivresse de la possession, passait presque tout son temps auprès +d'elle; il recevait ses ministres dans son salon, demandait son avis, et +se conformait à ses conseils. Jeanne Poisson de Pompadour remplaçait le +cardinal Fleury.</p> + +<p>La belle favorite, on le voit, n'avait rien perdu à ne pas faire ses +conditions à l'avance; à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire +six mois après ce premier souper avec le roi où assistait le duc de +Richelieu, elle avait déjà de ses dons: 180,000 livres de rentes, un +logement splendide à la cour, un appartement dans toutes les résidences +royales, et le marquisat de Pompadour. L'année suivante, 1746, le roi +devait lui donner: la terre de Selle, achetée cent cinquante-cinq mille +livres, et dans laquelle on dépensa immédiatement soixante mille livres +rien qu'en réparations; la terre et le château de Crécy, qui valaient +sept cent cinquante mille livres, et enfin deux charges de cinq cent +mille livres chacune. C'était ostensiblement plus de quatre millions en +moins d'une année. Mais l'ambition de la favorite ne devait pas se +contenter pour si peu.</p> + +<p>À Paris, l'indignation était grande, et l'on chantait dans tous les +salons:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Autrefois de Versaille</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Nous venait le bon goût,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Aujourd'hui la canaille</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Règne et tient le haut bout.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si la cour se ravale,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De quoi s'étonne-t-on?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">N'est-ce pas de la halle</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que nous vient le <i>poisson</i>?</span><br /> +</p> + +<p>L'avénement de madame de Pompadour fut le signal de changements dans le +ministère: elle voulait des hommes qui lui fussent dévoués. Elle usa +donc des prémices de sa faveur pour obtenir le renvoi du contrôleur +général Orry, qui pendant seize ans avait administré avec habileté et +intégrité les finances de l'État. Orry avait le malheur d'être l'ennemi +des frères Pâris, et la favorite n'avait pas oublié ses anciens amis de +la finance; de plus, il se plaignait des profusions de la maîtresse. Il +fut remplacé par M. de Machault, lié aux intérêts de la ferme générale. +C'était un homme probe et rangé, mais à genoux devant toutes les +fantaisies de la favorite.</p> + +<p>Avec madame de Pompadour, le parti philosophique essaya d'entrer dans +les affaires; sous les jupons du ministre femelle, les poëtes et les +beaux-esprits commencèrent à se glisser à la cour. Il était difficile de +les faire accepter de Louis XV: ce roi, bien qu'essentiellement +spirituel, n'aimait ni les artistes ni les gens de lettres, il détestait +surtout les philosophes, ces raisonneurs qui allaient, comme on disait +alors, <i>apprendre à penser</i> en Angleterre, et revenaient en France +propager des idées nouvelles. Mais le roi ne savait rien refuser à +madame de Pompadour, et l'on protégea bientôt tous les auteurs de +l'Encyclopédie.</p> + +<p>L'hiver de 1745 à 1746 fut des plus brillants à Versailles: la nouvelle +favorite entreprenait cette tâche difficile d'amuser le plus inamusable +des rois; elle réussit cependant. Elle multipliait les soupers et les +fêtes, les voyages se succédaient, soit à Choisy, soit dans les châteaux +qu'elle tenait des libéralités de son amant. La vie du roi était un +perpétuel enchantement. «Comme les jours passent!» s'écriait-il +quelquefois. Et le faible souverain s'endormait dans cette déplorable +inertie, et le peuple s'indignait de l'empire qu'il subissait.</p> + +<p>Bientôt ce fut le tour de Choisy. Choisy devint le séjour des plaisirs +et des enchantements; chaque jour amenait quelque divertissement +nouveau, quelque flatteuse surprise. Gentil-Bernard, l'auteur de <i>l'Art +d'aimer</i>, secrétaire des dragons de Coigny, était l'ordonnateur de +toutes les fêtes. Jamais, il faut le dire, la coquetterie des moindres +détails ne fut poussée plus loin.</p> + +<p>La marquise, alors dans tout l'éclat de sa beauté, réunissait l'esprit à +la gaîté, elle amusait le roi par ses saillies, ses petites médisances. +Elle chantait, ou bien elle dansait avec la spontanéité d'un enfant.</p> + +<p>Madame de Pompadour commença par transformer Choisy. Au moins cette +fortune royale qu'elle devait à l'amour du roi, et dont elle ne savait +que faire, servit à encourager tous les arts. Vernet, Latour, Pigale, +Boucher, Watteau devinrent les commensaux ordinaires de la favorite. +L'art, grâce à elle, se modifia, elle avait sous la main de grands +artistes pour reproduire toutes les fantaisies de son imagination, tous +les caprices de ses rêves.</p> + +<p>L'art descendit de ses hauteurs pour se prêter aux commodités de la +vie; il se transforma: il n'était qu'agréable, il devint utile. Il se +prêta aux moindres détails de l'ameublement. Ces mille futilités dont +une femme s'entoure, ces mille petits riens qui réjouissent ses yeux, +devinrent des choses d'art, et, aujourd'hui encore, nos femmes à la mode +ont pris sous la protection de leur goût ce genre futile et coûteux +auquel la marquise a donné son nom.</p> + +<p>Tous les mérites avaient part aux libéralités royales dont la favorite +était la dispensatrice; et tandis que Boucher enrubannait pour elle les +moutons et les bergers, l'architecte Gabriel lui soumettait des plans, +Leguay, l'éminent graveur, recueillait sur ses ordres les camées, les +pierres gravées, précieux bijoux de l'antiquité, et Bouchardon, sous ses +inspirations, façonnait les dragons et les chimères, des grandes pièces +d'eau de Versailles.</p> + +<p>Duclos et Marmontel étaient logés aux frais du roi dans l'hôtel des +affaires étrangères, avec douze mille livres de pension; enfin Crébillon +le tragique obtenait une pension de trois mille livres, un logement au +Louvre, et le titre de bibliothécaire de Choisy avec cinq mille livres. +Et cependant, dans ses contes licencieux, Crébillon fils, plus d'une +fois, avait fait des allusions blessantes aux amours de la marquise.</p> + +<p>Après une représentation brillante de <i>Catilina</i>, madame de Pompadour +obtint encore, pour le vieux Crébillon, l'honneur d'une impression +gratuite de ses œuvres à l'imprimerie royale.</p> + +<p>Le lendemain, le vieux poëte, alors âgé de quatre-vingt-un ans, vint à +Choisy remercier sa protectrice.</p> + +<p>La marquise était souffrante, elle reçut néanmoins Crébillon et le fit +asseoir jusque dans la balustrade de son lit. Tandis que le poëte +embrassait avec effusion la main de la marquise le roi entra. Le vieux +tragique eût alors un à-propos charmant.</p> + +<p>—Ah! madame, dit-il, nous sommes perdus, le roi nous a surpris.</p> + +<p>Louis XV rit beaucoup de cette exclamation du vieillard baisant la main +de la marquise comme un amant en bonne fortune.</p> + +<p>Mais de tous les hôtes de la marquise, artistes, poëtes, grands +seigneurs, le plus cher à son cœur était assurément l'abbé de Bernis, +l'ancien commensal du château d'Etioles. Les médisants disaient que +l'abbé était mieux qu'un ami pour la favorite, et qu'elle lui donnait +pour rien ce qu'achetait si chèrement Louis XV. Mais il la remboursait +généreusement en madrigaux.</p> + +<p>Sûre de sa puissance, la nouvelle favorite s'occupa de sa famille. +Malheureusement sa mère n'était plus. Malade depuis longtemps, la dame +Poisson était morte de joie en apprenant que sa fille était maîtresse +déclarée. «Tous mes vœux sont comblés, dit-elle en expirant, je pars +contente.»</p> + +<p>Cent épitaphes circulèrent aussitôt, tant à Paris qu'à la cour, et voici +celle qui obtint le plus de succès:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ci-git qui, sortant du fumier,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sut faire une fortune entière,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vendit son honneur au fermier</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et sa fille au propriétaire.</span><br /> +</p> + +<p>Le fermier, c'était M. de Turneheim, le propriétaire était le roi.</p> + +<p>Le père Poisson fut anobli. C'était ravaler l'institution, mais peu +importait à madame de Pompadour; sa mission semblait être de saper +l'ordre de choses établi, elle accomplissait sa mission sociale; elle +conduisait la royauté à sa ruine et préparait la révolution.</p> + +<p>Personne ne fut surpris de l'élévation du père Poisson, mais plus que +jamais les chansons et les épigrammes circulaient; madame de Pompadour +en trouvait jusque sur sa table de toilette. On disait à la cour que le +père Poisson avait une chance de pendu.</p> + +<p>C'était un homme impudent et grossier; il venait chez sa fille lorsqu'il +avait besoin d'argent, c'est-à-dire souvent. Il forçait toutes les +consignes, et la présence du roi ne l'arrêtait pas. En parlant de Louis +XV il disait: mon gendre.</p> + +<p>Certain jour, un valet voulut l'empêcher d'entrer chez la favorite.</p> + +<p>—Maraud! s'écria le père Poisson exaspéré, ne sais-tu donc pas que je +suis le père de la ... du roi.</p> + +<p>Il dînait une autre fois avec des gens de la ferme, chez un financier +enrichi depuis peu. La salle à manger était splendide, la chère exquise, +les domestiques nombreux.</p> + +<p>—Morbleu! dit tout à coup le père de la favorite que le vin mettait en +belle humeur, ne dirait-on pas à nous voir une assemblée de princes? et +cependant au fond nous ne sommes tous que....</p> + +<p>Les convives crurent prudent de l'empêcher d'aller plus loin.</p> + +<p>Tel est l'homme auquel Louis XV accorda des lettres de noblesse.</p> + +<p>Le frère de madame de Pompadour était plus digne des faveurs royales. +Nommé marquis de Vandières, il dut bientôt changer ce nom qui prêtait au +ridicule, on ne l'appelait que marquis <i>d'Avant-hier</i>. Il prit le titre +de marquis de Marigny.</p> + +<p>Le roi aimait fort le marquis de Marigny, dont la conversation était +instructive parfois, amusante toujours. Il l'admettait volontiers aux +soupers intimes, et l'appelait son <i>petit frère</i>.</p> + +<p>Un jour la favorite allait se mettre à table avec le marquis de Marigny. +On annonce le roi, le marquis se retire.</p> + +<p>—Mais, dit Louis XV à madame de Pompadour, il me semble que je vois ici +deux couverts: avec qui donc dîniez-vous?</p> + +<p>—Sire, avec mon frère.</p> + +<p>—Mais qu'il reste alors, dit le roi; n'est-il pas de la famille? Qu'on +mette un troisième couvert pour moi.</p> + +<p>Tous les courtisans s'inclinaient devant le frère de la maîtresse du +roi, les uns redoutaient son influence, les autres espéraient s'en +servir. Un jour le marquis de Marigny disait au roi:</p> + +<p>—Je ne saurais vraiment, Sire, comprendre ce qui m'arrive; je ne puis +laisser tomber mon mouchoir, que vingt cordons bleus ne se baissent pour +le ramasser.</p> + +<p>Mais à ce marquis de fraîche date, <i>d'avant-hier</i>, comme disaient les +courtisans, il fallait, pour avoir l'air d'un vrai marquis, les ordres +du roi.</p> + +<p>Louis XV hésita longtemps, la faveur était insigne.</p> + +<p>—C'est que, disait-il, c'est un bien petit poisson pour le mettre au +bleu.</p> + +<p>Une prière de la favorite leva tous ses scrupules, et pour dispenser le +marquis de Marigny de faire ses preuves, on le nomma secrétaire de +l'ordre. Il eut un cordon bleu exceptionnel.</p> + +<p>Cette fois au moins les faveurs pleuvaient sur un honnête homme.</p> + +<p>Madame de Pompadour, heureusement pour la France, n'avait pas une +nombreuse famille. Son parent le plus éloigné était un certain Poisson +de Malvoisin, tambour au régiment de Piémont. Il voulut comme de raison +profiter de la situation de sa cousine, et vint la trouver. On résolut +de le faire avancer dans l'armée, mais ce n'est qu'après bien des peines +et des démarches qu'on parvint à le caser. Les officiers des régiments +consentaient bien à l'accepter, mais à la condition qu'il se battît avec +eux tous.</p> + +<p>De 1746 à 1748, c'est-à-dire jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle, madame +de Pompadour ne songea qu'à consolider sa puissance. Louis XV ayant été +prendre le commandement de ses troupes, elle le suivit incognito, +déguisée en page, à la suite du duc de Richelieu. Bien des dames +suivaient alors leurs maris ou leurs amants à l'armée, et le maréchal de +Saxe appelait cette partie de son bagage «son artillerie légère.» Le +théâtre de madame Favart faisait campagne, cette année-là, et entre deux +assauts, tandis qu'on assiégeait une ville, les officiers couraient au +spectacle. À Tongres, la veille de la bataille de Raucoux, le directeur +de la troupe annonça que le lendemain il ferait <i>relâche pour cause de +victoire</i>.</p> + +<p>Lorsque madame de Pompadour n'accompagnait pas son amant en Flandres, +elle se retirait à Choisy, et toute la cour, grands seigneurs et grandes +dames, venait l'y entourer d'hommages et savoir des nouvelles de +l'armée, car elle était, on ne l'ignorait pas, parfaitement renseignée; +elle était en correspondance avec les généraux, et le roi lui écrivait +presque tous les jours.</p> + +<p>Le dessin et la gravure la distrayaient aux heures de solitude; artiste +habile, la marquise reproduisait les dessins de Boucher, de Vien ou de +Leguay. Mais elle aimait surtout les pierres gravées imitées de +l'antique. Elle gravait, elle sculptait elle-même l'onyx, la sardoine, +l'émeraude, la cornaline et l'ivoire. La sollicitude des amateurs +éclairés de l'art nous a conservé <i>l'œuvre de madame de Pompadour</i>, et +toutes ces œuvres d'art, au bas desquelles se retrouve cette signature: +<i>Pompadour sculpsit</i>, sont d'une perfection achevée.</p> + +<p>Lorsque, la campagne terminée, Louis XV revenait à Versailles prendre +ses quartiers d'hiver, la marquise continuait près de lui son rôle +d'amuseuse, rôle ingrat s'il en fût jamais. Avec un art infini, elle +multipliait les distractions les plus diverses. Le roi avait fini par +adopter quelques-uns des goûts de sa maîtresse: il prenait intérêt aux +œuvres des artistes dont la marquise était comme la reine; il se +plaisait aux pompes du théâtre, et presque chaque jour l'Opéra venait +donner des représentations à Versailles. Le roi chassait ensuite et +soupait avec ses intimes.</p> + +<p>Le second mariage du Dauphin, dont la première femme était morte en +couches l'année précédente, avait été, à Paris, le signal de fêtes +magnifiques. Le roi avait assisté à plusieurs bals masqués donnés à +l'Hôtel-de-Ville. Ces fêtes faisaient trembler madame de Pompadour. Elle +redoutait pour le roi, instruite par sa propre expérience, les dangers +de ces bals où l'intrigue devient audacieuse sous le masque. Pour +écarter ce danger, des hommes à elle entouraient inostensiblement le roi +et ne le perdaient pas de rue. S'adressait-il à une femme, paraissait-il +prendre plaisir à sa conversation, aussitôt la marquise était prévenue +et accourait.</p> + +<p>La paix générale, signée à Aix-la-Chapelle, amena un temps de repos et +de joyeux loisirs pour la cour. Tous les brillants gentilshommes qui +venaient de faire leurs preuves sur les champs de bataille, accoururent +oublier à Versailles les fatigues et les dangers.</p> + +<p>Cette période est la plus brillante du règne de madame de Pompadour. +Sans être arrivée à la toute puissance, son influence n'a déjà plus +d'obstacles, et elle est encore aimée du roi. La femme aimable n'a pas +encore fait place à la femme d'État dont la responsabilité terrible +assombrira le front; enfin elle est encore dans tout l'éclat de sa +jeunesse et de sa beauté.</p> + +<p>Voici, d'ailleurs, le portrait de cette favorite, tracé par un homme qui +certes ne l'aimait pas:</p> + +<p>«On peut la citer encore comme une des très-belles femmes de la +capitale, et peut-être comme la plus belle. Il y a dans l'ensemble de sa +physionomie un tel mélange de vivacité et de tendresse, elle est si bien +tout à la fois ce qu'on appelle une jolie femme et une belle femme, que +la réunion de ces qualités en fait une sorte de phénomène.</p> + +<p>«Cette femme dangereuse, cette habile comédienne, peut être tour à tour +superbe, impérieuse, calme, lutine, sensée, curieuse, attentive, +enjouée. Sa voix a un ton sentimental qui touche même ceux qui l'aiment +le moins, et de plus elle possède ce qu'on a d'habitude le moins à la +cour, <i>le don des larmes</i>.</p> + +<p>«Elle met peu de rouge, la fraîcheur de son teint lui suffit. Ses yeux +ont reçu d'ailleurs une telle vivacité, qu'il semble qu'une étincelle en +jaillit quand elle donne un coup d'œil.</p> + +<p>«Ses yeux sont châtains, ses dents très-belles, ainsi que ses mains. Sa +taille est fine, bien coupée, de moyenne grandeur et sans aucun défaut.</p> + +<p>«Elle connaît si bien ses qualités, qu'elle a grand soin de les aider de +tous les secours de l'art. Elle a inventé des négligés, adoptés par la +mode, et qu'on appelle les robes à la Pompadour, et qui font ressortir +toutes les beautés qu'elles semblent vouloir cacher.»</p> + +<p>Ce portrait, où l'on reconnaît la main d'un ennemi furieux d'être forcé +de se rendre à l'évidence, ne suffit-il pas pour expliquer l'influence +de madame de Pompadour?</p> + +<p>Ne faisait-elle pas, d'ailleurs, tous ses efforts pour distraire +l'insurmontable ennui d'un roi rassasié de tout? Chaque jour son +imagination fertile lui suggérait quelque moyen nouveau. Louis XV avait +cent femmes en une seule. Pour l'agacer et le surprendre, la marquise +apparaissait chaque jour avec un travestissement nouveau: en grande dame +aujourd'hui, demain en paysanne. Aucune mise en scène ne lui coûtait. Le +roi avait un jour remarqué une religieuse fort jolie: il trouva le +lendemain la marquise vêtue en sœur grise.</p> + +<p>Toute jeune fille, madame de Pompadour avait joué avec succès la comédie +et le petit opéra; devenue reine de Choisy, elle résolut d'y faire +élever un théâtre et d'y jouer devant le roi, puisqu'il aimait à la +retrouver dans des rôles toujours nouveaux.</p> + +<p>Cette idée fut exécutée avec la rapidité que donne la toute-puissance: +Gabriel construisit la salle, Boucher peignit des décors merveilleux; +les répétitions commencèrent. Toute la cour s'arrachait les rôles. Jouer +la comédie devant le roi, avec madame de Pompadour, la précieuse faveur!</p> + +<p>Les principaux artistes du théâtre de Choisy étaient: la marquise +d'abord, puis mesdames de Marchais, de Courtenvaux, de Maillebois, de +Brancas, d'Estrades; MM. de Richelieu, de Duras, de Coigny, de +Nivernais, d'Entragues.</p> + +<p>Lorsqu'il y avait un ballet, le marquis de Courtenvaux, le duc de +Melfort et le comte de Langeron étaient les premiers sujets.</p> + +<p>Le duc de La Vallière était le directeur de cette noble compagnie. +L'abbé de Lagarde soufflait: Gresset, Crébillon et l'abbé de Bernis +dirigeaient les répétitions.</p> + +<p>Le corps de ballet était insuffisant, et les chœurs laissaient à +désirer; mais le roi ne s'en amusait que mieux.</p> + +<p>—Ils chantent aussi mal que moi, disait-il en riant.</p> + +<p>Et c'était une grosse injure à jeter à des chœurs d'opéra; le roi +possédait la voix la plus fausse de son royaume.</p> + +<p>Mais les distractions de la comédie ne suffisaient pas à l'ennuyé Louis +XV; les petits voyages impromptus continuaient soit à Marly, soit à +Crécy, chez la marquise, ou à Trianon, que l'on avait fait réparer à +grands frais. Les chasses étaient plus fréquentes que jamais; on courait +le cerf à Fontainebleau ou à Compiègne, le plus souvent dans la forêt de +Sénart. La chasse, voilà la seule vraie passion de Louis XV, celle qu'il +conserva jusqu'à la fin de sa vie.</p> + +<p>À Choisy, après la comédie, après la chasse, au retour de toutes les +excursions, on soupait. Le souper, c'était l'heure du repos, de la +liberté, de la joie. Les pamphlets du temps nous ont laissé sur les +soupers de Louis XV de longs et minutieux détails; mais tous sont +empreints de la plus haineuse exagération. Ces soupers ne furent point, +tant que régna la marquise, les crapuleuses orgies racontées avec +complaisance par quelques libellistes obscurs.</p> + +<p>Voici, d'ailleurs, comment les choses se passaient: le roi, l'heure du +souper venue, désignait douze ou quinze convives, jamais plus, et l'on +passait dans la salle à manger. C'était un charmant salon, meublé avec +élégance, décoré par Watteau, Boucher ou Latour. Aucun apprêt de festin +ne paraissait; seulement, au milieu du salon, le parquet dessinait une +vaste rosace. À un signe du roi, la rosace s'élevait, et, comme dans +les contes de fées, on voyait apparaître une table chargée de plats et +de flacons, étincelante de cristaux et de porcelaines, éclairée par des +centaines de bougies. Le roi s'asseyait, et les invités prenaient place; +des pages de la petite écurie, fils de grande famille pour la plupart, +servaient le souper rapidement, sans bruit; à chaque service, la table +était renouvelée. Au dessert, les pages étaient renvoyés.</p> + +<p>Alors seulement on oubliait l'étiquette. Mais les propos grossiers du +libertinage ou de l'impiété étaient sévèrement bannis. Une ironie +spirituelle, légère, superficielle, était la seule arme dont on se +servît. On ne discutait pas, on se moquait. Les mots charmants +éclataient de tous côtés, les anecdotes spirituelles circulaient autour +de la table. La conversation était leste parfois, et même un peu +grivoise, mais jamais ordurière; la langue avait d'ailleurs à cette +époque une licence qu'aujourd'hui on ne tolérerait plus.</p> + +<p>Alors s'échangeaient les joyeux défis de vins d'Aï ou de Tokai, les +coupes s'emplissaient, se choquaient et se vidaient au bruit charmant +des éclats de rire, et quelque poëte, l'abbé de Bernis, par exemple, +improvisait d'anacréontiques couplets.</p> + +<p>Le roi, en se levant, ne donnait pas le signal du départ; souvent les +invités restaient après l'hôte; mais la liberté n'était pas plus grande, +elle ne dégénérait pas en licence.</p> + +<p>Le roi se retirait habituellement chez madame de Pompadour. Parfois le +champagne frappé, dont il abusait, lui montait à la tête; la marquise en +faisait alors ce qu'elle pouvait jusqu'au lendemain. On faisait lever +quelque femme de chambre, mais dans le plus grand mystère, et on +préparait du thé. Plus d'une fois la favorite eut sujet d'être inquiète, +et madame du Hausset raconte que, certaine nuit, la vie de Louis XV fut +en danger; mais on avait toujours un médecin sous la main.</p> + +<p>—Que deviendrais-je, grands dieux, disait la marquise, si jamais le roi +venait à mourir chez moi!!! Je serais massacrée; la populace me +traînerait dans les ruisseaux.</p> + +<p>Le premier médecin la rassurait alors, jusqu'à la prochaine mésaventure.</p> + +<p>Au matin, le roi recevait les ministres chez la favorite, dont le salon +était devenu la chambre du conseil. Le roi ne disait mot, il écoutait; +la marquise prenait les décisions pour lui.</p> + +<p>—Sire, disait-elle au roi, les discussions vous donnent la jaunisse.</p> + +<p>Le roi la croyait sur parole, et la laissait faire. Elle s'exerçait et +s'enhardissait au métier d'homme d'État. Afin de se perfectionner, elle +travaillait avec chaque ministre en particulier. Mais la marquise était +une artiste et non une femme politique; elle le prouva bien. La paix +était faite, et quelle paix! et les affaires à l'intérieur n'en allaient +pas mieux. Aussi, tandis qu'à la cour on dansait, on soupait après la +comédie, le peuple murmurait. Mais le roi n'entendait pas le murmure de +son peuple, le roi ne savait même pas le prix du pain à Paris. Et comme +un jour un placet lui était parvenu par le plus grand des hasards, il +voulut savoir. Alors un courtisan chercha à rassurer le roi.</p> + +<p>—Sire, lui dit-il, le pain n'a jamais été meilleur marché.</p> + +<p>—Malpeste, s'écria un grand seigneur qui était du parti du Dauphin, je +suis bien aise de savoir cela; je vais de ce pas bâtonner mon maître +d'hôtel qui a l'impudence de me le faire payer très-cher.</p> + +<p>De toutes parts craquait l'édifice vermoulu de la royauté; il fallait un +bras pour soutenir l'édifice, une tête pour diriger ce bras; il n'y +avait ni bras ni tête, il y avait madame de Pompadour, une femme +charmante, spirituelle, artiste, mais une femme. Ses petites passions, +ses jalousies de favorite, ses impressions du moment, tel était son code +politique. Le peuple sentait tout cela, et le peuple l'avait en horreur. +D'ailleurs un vent s'était levé, qui n'était plus un vent de fronde, +c'était le souffle puissant de la liberté. Il venait d'Angleterre et de +Genève, de partout un peu. Les philosophes avaient allumé un bûcher pour +y brûler toutes les institutions et toutes les croyances, le vent +attisait ce feu terrible. Il y avait encore les parlements qui +s'exerçaient à la rébellion, et le clergé qui, par ses divisions et son +intolérance, poussait à la révolte.</p> + +<p>Dans le public, on disait que le traité d'Aix-la-Chapelle était un +traité honteux; madame de Pompadour pensait comme le public, mais qui +savait ses pensées? Une des clauses secrètes de ce traité était +l'expulsion de France du prince Édouard, le prétendant, ce prince +infortuné pour lequel la France avait prodigué son or et versé son sang. +Louis XV voulut tenir la parole donnée et écrite; un soir, au sortir de +l'Opéra, le prince Édouard fut saisi, lié, jeté dans une chaise de +poste, et conduit à la frontière. Le ministère d'alors semblait vraiment +être à la discrétion de l'Angleterre. La marquise osa dire au roi ce que +tout bas pensait le peuple:</p> + +<p>—Sire, c'est une lâcheté!</p> + +<p>Des pamphlets, des épigrammes, des libelles, seule arme du +mécontentement, parurent aussitôt de tous côtés contre le roi, la +favorite, les ministres, contre le régiment des gardes qui avait exécuté +les ordres reçus et arrêté le prince Édouard:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Des gardes en un mot, le brave régiment,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vient, dit-on, d'arrêter le fils du prétendant.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il a pris un anglais. Ah Dieu! quelle victoire!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Muses, gravez bien vite au temple de mémoire</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Ce rare événement.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Va, déesse aux cent voix, va l'apprendre à la terre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Car c'est le seul Anglais qu'il ait pris à la guerre.</span><br /> +</p> + +<p>Une épître remarquable, dédiée: <span class="smcap">AU ROI</span>, commençait ainsi:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Des princes malheureux vous n'êtes plus l'asile.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vos ennemis, vaincus aux champs de Fontenoy,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">À leurs propres vainqueurs ont imposé la loi.</span><br /> +</p> + +<p>Des enlèvements d'enfants vinrent encore aigrir la population contre le +roi et contre la favorite; la faute en est certainement à quelques +misérables, agents subalternes de la police, qui outrepassèrent leurs +ordres; mais le peuple ne s'arrête point à ces considérations.</p> + +<p>Une ordonnance du roi avait défendu la mendicité et ordonné +l'arrestation des gens sans aveu; à Paris, ils étaient arrêtés et +dirigés sur Marseille où on les embarquait pour les colonies. Il arriva +que des agents de police, pour rançonner quelques pauvres mais honnêtes +familles, abusèrent de leur pouvoir et enlevèrent plusieurs enfants.</p> + +<p>Un jour, un de ces misérables enlève et conduit au dépôt un jeune +garçon, espérant forcer la mère à le racheter. Cette femme, au +désespoir, croyant son fils perdu, mort, s'élance dans la rue et +parcourt tout le faubourg Saint-Antoine, poussant d'horribles cris, +invoquant la pitié du peuple. Sur ses pas, la population sort des +maisons, des groupes se forment, les mères prennent parti pour la mère. +Les rumeurs les plus étranges circulent: on dit que dans tous les +quartiers des enfants ont ainsi disparu. Ce n'est plus un enfant qui a +été enlevé, ce sont des milliers d'enfants. Tout à coup une imputation +horrible, épouvantable, se répand dans la foule: on dit que les médecins +ont ordonné des bains de sang au roi, pour rétablir sa santé usée par la +débauche; on ajoute que c'est chez la Pompadour que les enfants sont +conduits et égorgés pour ces bains réparateurs.</p> + +<p>Ces rumeurs abominables accroissent l'agitation, les rassemblements +augmentent, l'exaspération du peuple est à son comble. On se jette sur +les agents de police, partout où on les reconnaît. Mais les agents ne +sont que les instruments du crime, le coupable est le lieutenant de +police qui ordonne. Aussitôt la multitude roule ses flots menaçants +jusqu'à son hôtel pour le massacrer. Prévenu, il s'enfuit par les +jardins. On va escalader les murailles, briser tout dans l'hôtel. Tout à +coup les portes s'ouvrent par les ordres de la femme du lieutenant de +police, moins craintive que son époux. Du moment où il peut entrer, le +peuple hésite; il craignait un piége. Mais les troupes de la maison du +roi accourent à toute bride; à leur vue l'insurrection se dissipe. On +arrête ceux dont la fuite n'a pas été assez prompte, et le lendemain, +sans jugement, sans information, coupables ou non, ils sont pendus sans +miséricorde.</p> + +<p>Le Parlement saisit avec bonheur cette occasion d'être désagréable à la +cour. Une information fut décidée. On manda le lieutenant de police pour +l'admonester. Mais ce lieutenant était une créature de madame de +Pompadour; le Parlement le blâmait, elle le nomma, pour le récompenser, +conseiller d'État; plus tard elle l'appela au ministère. Telle était sa +politique.</p> + +<p>Paris avait calomnié son roi par une horrible imputation; Louis XV prit +en dégoût sa capitale, la ville autrefois des plaisirs et des fêtes, +devenue la ville des insultes et des menaces. Depuis longtemps, le +peuple lui avait retiré ce beau titre de Louis le bien-aimé; quelques +années plus tard il disait avec justice:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le bien-aimé de l'almanach</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">N'est plus le bien-aimé de France.</span><br /> +</p> + +<p>Le roi prit donc la résolution de ne plus traverser Paris pour aller de +Versailles à Compiègne. Il voulait, dit-il, punir son peuple; le fait +est qu'il en était réduit à le craindre. On fit, par ses ordres, un +chemin de la porte du bois de Boulogne à Saint-Denis, en tournant la +capitale. Cette nouvelle voie prit le nom de route de la Révolte, +qu'elle a gardé depuis.</p> + +<p>À l'occasion de cette émeute, le guet reçut une organisation militaire; +on fit bâtir des casernes à Rueil et à Courbevoie, afin d'avoir toujours +des troupes sous la main; enfin le maréchal de Lowendal fut chargé de +dresser un plan de fortifications contre Paris.</p> + +<p>Cependant le Parlement continuait ses remontrances, et la querelle des +billets de confession menaçait l'Église d'un schisme.</p> + +<p>Mais le mépris des Français pour Louis XV n'avait pas détruit encore +dans leur cœur l'attachement au sang de leurs rois. Toute l'affection +du peuple s'était reportée sur le Dauphin, dont la vie sérieuse et calme +formait un contraste éloquent avec les goûts de son père. D'ailleurs, +c'est surtout à la favorite que le peuple s'en prenait; on la disait la +cause de tout le mal. Mieux que nous ne le pourrions faire, une simple +chanson du temps expliquera la situation des esprits; elle est bien +l'expression des sentiments de l'époque:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Les grands seigneurs s'avilissent,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Les financiers s'enrichissent,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tous les Poissons s'agrandissent,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">C'est le règne des vauriens.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On épuise la finance</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">En bâtiments, en dépense,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'État tombe en décadence,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le roi ne met ordre à rien,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Rien, rien, rien.</span><br /> +</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cette chanson, qui dans l'original a neuf ou dix couplets, était +destinée à faire fortune.</p> + +<p>Assez de fautes graves, assez d'accusations méritées pèsent sur la +mémoire de la marquise de Pompadour, sans qu'il soit nécessaire de la +calomnier encore. Il est donc juste de la décharger d'une imputation +odieuse et ridicule, fort accréditée par quelques romans <i>historiques</i> +et un gros mélodrame, qui l'accusent d'avoir trente ans durant persécuté +un malheureux prisonnier plus impudent et imprudent que coupable. On +devine qu'il s'agit de Latude—ou trente ans de captivité. Rétablissons +donc les faits:</p> + +<p>Le 15 mai 1750, madame de Pompadour était à sa toilette, lorsqu'on lui +remit une lettre apportée par la poste. On y dénonçait un complot contre +ses jours, et on donnait la liste des principaux conjurés. Le nom des +plus grands personnages de la cour y figurait. Cette lettre +l'avertissait qu'avant peu elle recevrait une cassette renfermant des +poisons si violents que les respirer serait mortel. La lettre était +signée Henri Mazers de Latude.</p> + +<p>La marquise, on le comprend, fut épouvantée, et fit aussitôt prévenir le +lieutenant de police, un homme qui lui était tout dévoué. La cassette +annoncée ne tarda pas à arriver. On l'ouvrit avec les plus grandes +précautions; elle renfermait quelques paquets de poudre blanche, poudre +complètement inoffensive. L'innocence de tous les personnages dénoncés +résultant d'une information des plus sérieuses, on résolut de découvrir +le mystificateur, et c'est bien le nom qui convient. Latude avait pris +si peu de précautions, que les paquets de poudre blanche de la cassette +étaient renfermés dans des papiers écrits de sa main; or, du premier +coup d'œil, on s'était convaincu que l'auteur de la lettre et celui qui +avait envoyé la cassette ne faisaient qu'un seul et même personnage. +Latude ne se cachait pas, il fut arrêté comme calomniateur.</p> + +<p>Interrogé par le lieutenant de police, il répondit que, se trouvant sans +ressources et sans protecteurs, il avait trouvé ce moyen, dans l'espoir +que madame de Pompadour, se croyant sauvée par lui d'un grand danger, +lui accorderait sa protection.</p> + +<p>Le lieutenant de police se contenta alors de le faire enfermer au fort +de Vincennes.</p> + +<p>Mazers de Latude était un petit gentilhomme gascon, né à Montagnac dans +le Languedoc. Il avait fait en Hollande, près des réfugiés protestants, +de remarquables études, et se destinait au génie militaire. C'est donc +comme officier qu'il fut conduit à Vincennes.</p> + +<p>Latude s'évada le second mois, mais il ne fut pas poursuivi; il eût été +oublié sans doute, s'il ne s'était avisé d'une nouvelle plaisanterie +dans le goût de la première. Il avait la monomanie de la dénonciation. +Arrêté dans l'hôtel garni qu'il occupait, il fut cette fois conduit à la +Bastille. On le traita convenablement; il avait un logement d'officier. +Là il se lia avec un nommé d'Alègre, Gascon comme lui, et six mois après +tous les deux s'évadaient avec une incontestable hardiesse.</p> + +<p>Ils se sauvèrent en Hollande, où Latude s'affilia aux conjurations des +protestants et des jansénistes réfugiés. Il fut enlevé et réintégré à la +Bastille. Naturellement, on dut prendre à son égard certaines +précautions de surveillance; mais il fut néanmoins bien traité. On lui +accordait la permission d'écrire: les plans et les projets de génie +militaire qu'il adressait au ministre en font foi. Homme supérieur, +esprit d'élite, Latude avait des idées jeunes et fécondes; le ministre +lui fit offrir la liberté à la condition de retourner à Montagnac. Sans +refuser précisément, il prit occasion d'écrire à madame de Pompadour des +lettres d'une extrême insolence. Or, ces lettres, qui devaient passer +par les mains du lieutenant de police, n'arrivèrent pas à leur adresse. +En novembre 1765, Latude s'échappait de nouveau, par un miracle inouï +d'audace et de présence d'esprit. Repris, il fut enfermé à Bicêtre, et +on ne le relâcha qu'en 1777, sous la condition expresse qu'il habiterait +son lieu de naissance.</p> + +<p>Où voit-on dans tout cela une vengeance personnelle de madame de +Pompadour? Si cela était, n'eût-il pas recouvré sa liberté à la mort de +la favorite? M. de Sartines, ennemi de la marquise, eût-il fait +poursuivre en 1765 le prisonnier évadé? Le duc de Choiseul l'eût-il fait +enfermer à Bicêtre? M. de Malhesherbes, visitant cet hôpital en 1775, +n'eût-il pas fait droit à ses réclamations?</p> + +<p>Louis XV cependant s'ennuyait toujours, et la marquise, malgré toute son +imagination, se voyait à bout de moyens de distraction. C'est alors que +l'idée lui vint d'inspirer au roi le goût des bâtiments et des +constructions. On mit des ouvriers partout à la fois. Le public cria +fort. C'était la moindre des préoccupations de la favorite. Les finances +se trouvaient dans le plus déplorable état; mais telle était +l'indifférence du roi et la toute-puissance de la marquise, que l'on put +faire un incroyable abus des acquits de comptant. C'était tout +simplement conduire l'État à la banqueroute. Quelques entreprises utiles +furent cependant conseillées par madame de Pompadour, et l'on commença +les bâtiments de l'École militaire et de la Manufacture de porcelaines +de Sèvres.</p> + +<p>L'établissement de la manufacture de porcelaines de Sèvres rendit le +plus grand service à l'industrie française. Nous avions les Gobelins, la +Savonnerie, les glaces, qui, par la supériorité de leurs produits, nous +donnaient la première place; mais l'art céramique était resté en retard. +Bien plus, il avait dégénéré, et depuis longtemps le secret était perdu +de ces magnifiques poteries des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, si +recherchées encore aujourd'hui des amateurs. Nos porcelainiers se +bornaient alors à l'imitation mal réussie, à la contrefaçon grotesque +des produits de la Saxe ou du Japon.</p> + +<p>Sous les auspices de madame de Pompadour, cet art charmant fit les plus +rapides progrès; on retrouva des couleurs et des nuances perdues, on eut +le secret de la pâte tendre, si fine et si belle, et bientôt les +produits de la Manufacture de Sèvres firent l'admiration du monde +entier.</p> + +<p>Les constructions de l'École militaire et de la Manufacture de Sèvres ne +faisaient pas négliger d'autres entreprises beaucoup moins utiles, mais +plus coûteuses: on travaillait à force à Choisy, à Crécy, à la Muette, +et surtout au château de Bellevue, dispendieuse fantaisie de la +favorite.</p> + +<p>Madame de Pompadour allant un jour de Sèvres à Meudon, s'arrêta sur la +colline qui domine la rive gauche de la Seine, au point où la route de +Versailles traversait cette rivière.</p> + +<p>—Voyez donc, Sire, dit-elle en s'adressant au roi, voyez donc la belle +vue!</p> + +<p>Et sur cette hauteur abandonnée aux bruyères, elle résolut de se faire +construire un château. Artistes, architectes, peintres, sculpteurs, +jardiniers, furent aussitôt convoqués, les plans furent arrêtés séance +tenante, et les travaux commencèrent avec une magique rapidité. La +marquise elle-même surveillait l'œuvre des architectes, et souvent le +roi quittait la chasse pour venir déjeuner au milieu des ouvriers. Moins +de deux ans après, le château de Bellevue était achevé. Les petits +bâtiments, situés au bas de la rampe, presqu'au bord de la Seine, +prirent le nom de Brimborion.</p> + +<p>Bellevue, inauguré le 25 novembre 1760, par des fêtes magnifiques, +devint bientôt la résidence favorite de Louis XV; il est vrai que la +marquise avait prodigué les millions pour faire de ce château un +véritable séjour des Mille et une nuits.</p> + +<p>Le jour de l'inauguration, la marquise, après avoir promené son royal +amant dans toutes les pièces de ce merveilleux château, après avoir joui +de ses surprises et de son admiration, le conduisit dans un appartement +qui s'ouvrait sur une serre immense éclairée de mille bougies. Là se +trouvaient à profusion les fleurs les plus rares, les plus éloignées de +la saison: roses, lilas, jasmins, œillets, renoncules et primevères +s'épanouissaient «dans ce domaine enchanté de Flore,» comme on disait +alors, et répandaient les plus suaves parfums. Le roi fut ébloui.</p> + +<p>—Ne me donnerez-vous pas un bouquet, marquise? demanda-t-il.</p> + +<p>—Venez vous-même le cueillir, Sire, dit l'enchanteresse, avec un +ravissant sourire, venez.</p> + +<p>Le roi y alla. Mais à la première fleur qu'il voulut détacher, il +s'aperçut que la tige était froide et rigide.</p> + +<p>Tout ce charmant parterre était en fine porcelaine de Saxe, et de suaves +essences, dont les gouttes brillaient sur les feuilles comme autant de +perles de rosée, remplaçaient les émanations de toutes ces fleurs.</p> + +<p>Toute la cour, est-il besoin de le dire, s'arracha bientôt les +invitations de Bellevue.</p> + +<p>Mais le château était petit, le nombre des invités fut très-restreint. +Il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus. Les ministres, quelques +favoris intimes étaient les hôtes habituels. Ceux-là passaient la nuit +au château. Les invités ordinaires se retiraient après les fêtes et +allaient chercher un gîte dans les habitations des environs. On appelait +ces convives de jour, des <i>polissons</i>; et cependant, aller à Bellevue, +même en <i>polisson</i>, était une faveur insigne. Hommes et femmes devaient +revêtir un uniforme choisi et dessiné par madame de Pompadour: elle-même +avait distribué les étoffes et donné le calque des dessins que chacun +devait faire exécuter; les broderies seules étaient une affaire de plus +de douze cents livres. Les habits des hommes étaient de velours, les +robes des dames de damas.</p> + +<p>Les dépenses du château de Bellevue firent beaucoup crier; pamphlets et +chansons faisaient rage. Un officier aux gardes, chevalier de Malte, +pour quatre mauvais vers, fut condamné à un an de détention, puis +exilé. Les flatteurs de la favorite trouvaient la punition bien douce.</p> + +<p>Toute-puissante dans l'État, madame de Pompadour n'avait pas à la cour +les honneurs du tabouret. Elle n'eut qu'un mot à dire, tout fléchit +devant ses volontés, même l'étiquette, qui n'accordait cette prérogative +qu'aux seules duchesses. Le roi saisit, pour lui accorder cette faveur, +l'occasion du rétablissement du Dauphin, qui avait été si sérieusement +malade qu'un instant on avait craint pour ses jours. La favorite eut +donc le tabouret; vainement le parti du Dauphin s'opposa à son +élévation, elle fut présentée.</p> + +<p>Suivant le cérémonial des présentations, elle devait être embrassée par +la reine, par le Dauphin et par les princesses. La reine et ses filles +se soumirent à cette humiliation nouvelle que leur imposait le roi; mais +le Dauphin ne put cacher son dégoût. Après avoir embrassé la nouvelle +élue, il lui tira la langue, selon les uns, et essuya ses lèvres du +revers de sa main, selon d'autres.</p> + +<p>La marquise ne s'en aperçut pas sur le moment, mais ses flatteurs ne +tardèrent pas à le lui apprendre. Grande fut sa colère contre le +Dauphin, qu'elle n'avait jamais aimé: sa piété, selon elle, n'était +qu'hypocrisie, sa charité, un moyen habile de se créer une popularité. +Elle alla donc trouver le roi, se plaignant amèrement de cette insulte +qui retombait sur lui. Louis XV partagea l'indignation de la favorite, +et le Dauphin reçut l'ordre de se rendre au château de Meudon. Vainement +la reine et ses filles intercédèrent pour lui, le roi mit pour condition +à son retour qu'il ferait des excuses à la marquise.</p> + +<p>Après quelque résistance, le Dauphin fut obligé de se soumettre. En +présence de toute la cour, il déclara à madame de Pompadour qu'il était +très-innocent de l'injure que des calomniateurs lui imputaient.</p> + +<p>La favorite reçut cette déclaration avec la dignité d'une reine, et +gracieusement elle lui répondit que jamais elle n'avait ajouté foi à +tout ce qu'on était venu lui rapporter. Puis, comme gage de +réconciliation, elle grava elle-même le portrait du Dauphin. Tel fut le +dénoûment de cette aventure, qui faillit diviser le parti du Dauphin: +les uns le blâmaient, les autres l'approuvaient d'avoir obéi au roi. +Mais le Dauphin fit observer que toute la honte, si honte il y avait, +retombait, non sur le fils qui se soumettait, mais sur le père qui avait +donné des ordres.</p> + +<p>Le tabouret ne satisfit pas encore l'ambition de madame de Pompadour, +elle voulut être dame d'honneur de la reine. Sûre de l'approbation du +roi, elle fit faire quelques démarches près de Marie Leczinska. La +reine, toujours faible et soumise, n'osa refuser, mais elle objecta que, +toutes les dames du palais faisant leurs pâques, la favorite ne pouvait +être admise qu'à la condition d'approcher des sacrements.</p> + +<p>La marquise s'occupa immédiatement de lever cet obstacle. Elle commença +par déclarer que ses relations avec le roi n'étaient plus qu'amicales, +ce qui était vrai, comme nous le verrons plus tard; elle sollicita +ensuite de son mari une lettre de pardon, dans laquelle il devait dire +que désormais, oubliant toutes les fautes de sa femme, il lui rendait +son estime et lui rouvrait sa maison.</p> + +<p>M. d'Etioles consentit à tout ce que lui demanda sa femme. Depuis +longtemps il avait pris son parti de son abandon, et il s'était même +décidé à user de son pouvoir, tant pour lui que pour ses amis. En 1754 +il avait accepté la place vacante de fermier général des postes, au +scandale de beaucoup de ses amis, qui pensaient que la retraite +convenait à sa situation.</p> + +<p>Munie de ses pièces justificatives, la marquise entra en négociations +avec le père de Sacy, qui consentit à lui donner l'absolution et à lui +administrer les sacrements. Elle fut donc nommée dame d'honneur. Elle se +jeta alors pour quelque temps dans la dévotion, mais dès ce moment, +assure-t-on, elle résolut la perte des jésuites, qui avaient osé, +lorsqu'il s'était agi de ses pâques, résister à ses volontés.</p> + +<p>L'expulsion des jésuites, due à madame de Pompadour et au duc de +Choiseul qui voulait la destruction ou la réforme des ordres religieux, +donna à la favorite une heure de popularité. Accepter la volonté des +partis est un moyen habile qu'ont toujours adopté les ambitieux. On se +grandit alors à peu de frais, et de tous les intéressés on se fait des +créatures. Un instant on oublia la haine vouée à la favorite, on oublia +la bassesse de sa naissance, son avidité, les traités honteux, et, pour +cette proscription d'une société dangereuse, on l'adula plus que si elle +eût donné une province à la France.</p> + +<p>Dans le courant de l'année 1754, madame de Pompadour avait éprouvé le +plus grand chagrin de son existence. Alexandrine, sa fille bien-aimée, +mourut subitement pour avoir été saignée mal à propos au couvent de +l'Assomption, où on l'élevait avec le plus grand soin. Elle avait alors +onze ans.</p> + +<p>Ici commence la seconde période de la vie de la marquise de Pompadour. +La maîtresse charmante de Louis XV fait place à la femme d'État. +L'ambitieuse incapable que flétrit l'histoire succède à l'artiste +spirituelle, qui avait trouvé grâce.</p> + +<p>La favorite règne désormais. Elle est duchesse de fait, sinon de titre, +elle est dame d'honneur de la reine. Alors son orgueil devient immense, +insatiable comme son ambition.</p> + +<p>Dans son salon, elle affecte le ton et les manières d'une reine, elle +trône, comme jamais, même après son mariage, ne l'avait osé faire madame +de Maintenon. Elle reçoit tout le monde, assise dans une chaise longue, +ne se levant jamais, même pour les princes du sang, obligeant tout le +monde à se tenir debout.</p> + +<p>Pour qu'on ne lui <i>manque pas de respect</i>, c'est-à-dire pour que nul +n'ait l'idée de s'asseoir en sa présence, elle fait enlever les siéges, +si bien qu'un jour le marquis de Souvré, sorte d'original qui avait son +franc parler, vient, pour se reposer, s'asseoir sur un des bras de son +fauteuil.</p> + +<p>Cette familiarité lui semble monstrueuse, et elle se plaint au roi de +l'outrage qu'elle a reçu. Louis XV demande une explication au marquis.</p> + +<p>—Ma foi! sire, répond M. de Souvré, j'étais diablement las, et, ne +sachant où m'asseoir, je me suis aidé comme j'ai pu.</p> + +<p>Cette réponse cavalière fit heureusement rire le roi. Si le coupable +avait essayé de se disculper, il était perdu.</p> + +<p>Sous prétexte qu'elle est souffrante, la marquise ne rend de visites à +personne, même aux duchesses titrées, et un noël de la cour fait +allusion à ces prérogatives que la faiblesse royale donne à la favorite:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 7em;">De Jésus la naissance</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Fit grand bruit à la cour;</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Louis, en diligence,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Fut trouver Pompadour.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Allons voir cet enfant, lui dit-il, ma mignonne.</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Non, dit la marquise au roi,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Qu'on l'apporte chez moi,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Je ne vais chez personne.</span><br /> +</p> + +<p>Elle fait donner à ses domestiques des titres et des décorations; sa +femme de chambre est une personne de qualité, et lorsqu'elle sort, il +lui faut un chevalier de Saint-Louis pour porter la queue de sa robe.</p> + +<p>Et l'on se demande lequel des deux l'emporte, de la vanité de la +maîtresse ou de la bassesse du gentilhomme.</p> + +<p>Les courtisans prenaient à tâche de justifier cette insolence par leur +plate obséquiosité, et les plus grands seigneurs de France ne +rougissaient pas de faire antichambre chez elle, attendant une audience +pour solliciter quelque grâce.</p> + +<p>Elle est roi désormais, président du conseil des ministres. C'est dans +son cabinet que se fait le travail politique, les secrétaires d'État +viennent lui soumettre toutes les décisions, elle assiste aux lits de +justice, elle répond aux remontrances du Parlement. Richelieu, le grand +ministre, sous sa robe rouge de cardinal avait caché Louis XIII; Louis +XV disparaît sous les jupes amples de sa favorite. Un éventail, voilà le +sceptre de la France.</p> + +<p>La toute-puissance de la marquise de Pompadour ne tarda pas à se faire +sentir d'une manière désastreuse.</p> + +<p>Le traité d'Aix-la-Chapelle ne nous donnait qu'une paix boiteuse. +C'était une trêve armée, chacun le sentait, mais nul alors ne prévoyait +la guerre de Sept-Ans. Cette guerre impolitique, insensée, calamiteuse, +elle fut l'œuvre de la favorite. De tout temps l'Autriche avait été +considérée comme l'ennemie naturelle de la France: ainsi pensaient Henri +IV et Richelieu, deux politiques au moins aussi forts que la maîtresse +de Louis XV. On changea de conduite, et l'on tendit la main à +Marie-Thérèse.</p> + +<p>Cette guerre devait servir admirablement et les rancunes et les amitiés +de madame de Pompadour, qui détestait Frédéric, le roi de Prusse, et +affectionnait très-particulièrement l'impératrice d'Autriche.</p> + +<p>La haine de la marquise contre le roi de Prusse datait de longtemps. +Frédéric, sorte de tyran philosophe et bel esprit, accueillait avec +distinction tous les mécontents que faisait la cour de France. Il +professait une tolérance universelle. Il permettait de tout dire, de +tout imprimer, lorsqu'il ne faisait pas mettre les libres penseurs en +prison et brûler les livres par la main du bourreau. Son palais était +une petite académie, un hôtel Rambouillet de l'Encyclopédie. Il écrivait +à Jean-Jacques Rousseau et donnait à Voltaire la clef de chambellan. À +ses soupers on raisonnait sur tout, et sur bien d'autres choses encore, +mais surtout on critiquait, on se moquait. Versailles, on le devine, +n'était point épargné, et la favorite de Louis XV était le point de mire +de tous les traits d'esprit. Souvent à ses oreilles étaient venus les +propos méchants, les piquantes épigrammes; on lui avait montré des vers, +apporté des chansons. Enfin Frédéric l'avait surnommée, et elle le +savait, Cotillon II.</p> + +<p>L'amitié de madame de Pompadour pour Marie-Thérèse fut l'œuvre du comte +de Kaunitz, ambassadeur d'Autriche. Politique habile sous des dehors +frivoles, reconnaissant l'utilité de l'alliance de la France, il pensa +que l'amour-propre de la favorite valait la peine d'être exploité. Il +décida donc sa souveraine à écrire une lettre autographe à la maîtresse +du roi de France. Marie-Thérèse, dans ses lettres, traitait la marquise +d'égale à égale, elle l'appelait <i>cousine</i>, se disait son <i>amie</i>. +L'orgueil faillit étouffer madame de Pompadour. Kaunitz ne s'était pas +trompé, de ce jour elle voua une inaltérable affection à son amie et +cousine Marie-Thérèse.</p> + +<p>Les négociations avec l'Autriche commencèrent, et bientôt un traité +d'alliance fut signé; c'était le signal de la guerre de Sept-Ans. La +France va désormais, au profit de son ancienne ennemie, prodiguer son or +et son sang. Frédéric sera plusieurs fois à deux doigts de sa perte, +dans son désespoir il songera même au suicide; mais, général habile, roi +vraiment grand et héroïque dans plusieurs campagnes, il tirera un +admirable parti de toutes ses ressources, fera face de tous côtés à la +fois, échappera à quatre armées qui le cernent, et sortira de cette +lutte inégale, sinon vainqueur, du moins sans grandes pertes.</p> + +<p>Marie-Thérèse, grâce à une habile administration, aidée d'ailleurs par +la France, accroîtra son influence en Europe.</p> + +<p>Tout le poids de la guerre retombera sur la France; durant ces sept +années d'hostilité il périra neuf cent mille combattants, nous +sacrifierons des millions, nous perdrons toute notre prépondérance, et +le pacte de famille que M. de Choiseul considérait comme un +chef-d'œuvre de diplomatie, nous fera perdre la Louisiane.</p> + +<p>Pendant cette guerre désastreuse, de petits généraux conduisent à la +mort de grandes armées, des rivalités mesquines éclatent entre les chefs +et font échouer tous les plans, les flatteurs seuls de la favorite +obtiennent des commandements; enfin des généraux français font +construire, ô honte! des palais à Paris avec l'or de l'ennemi.</p> + +<p>Insouciant et ennuyé, Louis XV apprendra toutes les turpitudes, il verra +le mal et ne songera pas à y remédier; il a emprunté la devise de sa +favorite: Après nous le déluge!</p> + +<p>Voilà cependant où nous conduisaient les petites passions de la marquise +de Pompadour. Sa politique ne rencontra aucun obstacle de la part des +ministres, elle n'admettait au pouvoir, il est vrai, que des créatures à +elle, et plus tard l'abbé de Bernis, son ami dévoué, un des auteurs du +traité avec l'Autriche, fut exilé pour avoir osé résister.</p> + +<p>Depuis longtemps déjà M. de Maurepas, le ministre aimé de Louis XV, le +seul qui pût faire travailler le roi, entre un bon mot et une chanson, +ce qui ne l'empêchait pas d'être un habile homme d'État, avait été +renvoyé. Il avait fallu trouver un prétexte. La marquise l'accusa donc +d'être l'auteur d'un abominable quatrain qu'elle avait, disait-elle, +trouvé un jour sous sa serviette en se mettant à table.</p> + +<p>Au dedans cependant les affaires n'en allaient pas mieux; les finances +étaient obérées; le clergé et le Parlement mesuraient tour à tour la +faiblesse du gouvernement et tenaient peu de compte de ses ordres; une +division intestine partageait le sacerdoce et la magistrature. Il y +avait débat entre toutes les juridictions. Bientôt, à la suite d'une +mesure prise par le roi, cent-quatre-vingt membres du Parlement +donnèrent leur démission.</p> + +<p>«La douleur des Parisiens, dit l'auteur de <i>l'Histoire philosophique du +règne de Louis XV</i>, se manifesta bientôt en expressions de colère. Le +roi était hautement qualifié du nom de tyran. On se racontait la +turpitude de ses mœurs. La favorite était couverte d'imprécations;» +enfin les pamphlets et les placards les plus injurieux étaient chaque +jour affichés jusque sur les murs du palais. L'exaltation était à son +comble.</p> + +<p>Le crime ne se fit pas attendre. Le 5 janvier 1757, vers cinq heures du +soir, le roi qui, dans la journée, était venu à Versailles voir une de +ses filles malades, se disposait à monter en carrosse pour retourner à +Trianon. Il mettait le pied sur le degré de velours, lorsqu'un homme qui +s'était glissé dans l'ombre au milieu des personnes qui l'entouraient, +s'élança sur lui et le frappa.</p> + +<p>—On vient, s'écria le roi, de me donner un furieux coup de coude.</p> + +<p>Puis, passant la main sous son habit, il la retira pleine de sang.</p> + +<p>—Je suis blessé, dit-il.</p> + +<p>Alors, regardant autour de lui, et apercevant un homme qui gardait son +chapeau sur la tête:</p> + +<p>—C'est cet homme qui m'a frappé! Qu'on le prenne, mais qu'on ne le tue +pas.</p> + +<p>Des gardes du corps se précipitèrent aussitôt sur l'assassin, et +l'arrêtèrent.</p> + +<p>Il eût pu s'enfuir dix fois avant ce temps, se perdre dans la foule; +mais, soit horreur de son crime, soit mépris de la vie, il était resté +immobile.</p> + +<p>Conduit dans la salle des gardes du corps, il fut fouillé. On trouva sur +lui une trentaine de louis d'or et un couteau à deux lames. Il s'était +servi, pour frapper le roi, de la plus petite, qui avait la forme d'un +canif. Interrogé, il déclara se nommer François Damiens. Puis, tout à +coup, et comme pris de remords:</p> + +<p>—Qu'on prenne garde, s'écria-t-il, à monseigneur le Dauphin! qu'il ne +sorte pas d'aujourd'hui!</p> + +<p>Cette exclamation fit croire qu'il avait des complices, et, pour obtenir +une révélation complète, les gardes du corps commencèrent à lui donner +la torture.</p> + +<p>Mais vainement on le tenailla avec des pincettes rouges, les soldats se +lassèrent plus vite que lui; il ne poussa pas un cri, il n'avoua rien.</p> + +<p>Bientôt le grand prévôt de l'hôtel vint s'emparer de l'assassin et le +fit conduire à la geôle, pour commencer une instruction régulière.</p> + +<p>Le roi cependant perdait beaucoup de sang. Il remonta l'escalier sans +être soutenu. Il devait coucher à Trianon, en sorte qu'il n'y avait rien +de préparé à Versailles. On coucha le roi sur des matelas, pendant qu'on +disposait son lit; et tous ceux qui étaient autour de lui commencèrent à +le déshabiller.</p> + +<p>Un médecin était accouru. La blessure se réduisait à une forte +égratignure. Le roi portait ce jour-là, à cause du froid plusieurs +vêtements, ils avaient amorti le coup. La blessure pansée, le calme +commençait à renaître, lorsque tout à coup un imprudent énonça la +crainte que le couteau ne fût empoisonné.</p> + +<p>Cette crainte frappa l'esprit du roi. Tout son sang-froid l'abandonna. +Il voulut un prêtre à l'instant; et comme tous les aumôniers étaient +absents, un simple chapelain remplit en tremblant la redoutable mission +de le réconcilier avec le ciel.</p> + +<p>La famille royale était accourue; la reine se précipita tout en larmes +dans la chambre. Madame de Pompadour se présenta, mais la porte lui fut +interdite, par ordre du roi, qui lui fit donner le conseil de se retirer +de la cour. Ses terreurs de Metz le reprenaient. Puis il délégua tous +les pouvoirs au Dauphin, qui prit le gouvernement des affaires.</p> + +<p>Le ministre Machault, conformément aux intentions du roi, était allé +trouver madame de Pompadour. Dans son intérêt, il lui conseillait de +fuir. Jamais la position de la favorite n'avait été ainsi menacée, elle +perdait la tête. Elle allait se décider à partir, lorsque madame de +Mirepoix, présente à l'entretien, lui représenta que son départ la +perdait à tout jamais.</p> + +<p>—Il faut rester, lui dit-elle.</p> + +<p>Et comme la marquise hésitait encore:</p> + +<p>—Oui, ajouta madame de Mirepoix, mieux vaut être chassée, que de partir +un jour trop tôt.</p> + +<p>Bien en prit à madame de Pompadour de suivre ce conseil. Huit jours +après, le roi était remis et redevenait son esclave.</p> + +<p>Le procès de Damiens ne fit jaillir aucune lumière sur cet odieux +attentat. Il resta cependant à peu près prouvé qu'il n'avait pas de +complices.</p> + +<p>Dans tous ses interrogatoires, il soutint qu'il n'avait voulu que +blesser le roi. Les tortures les plus atroces ne lui arrachèrent aucune +révélation.</p> + +<p>Quelques jours après l'attentat, le ministère fut presque entièrement +renouvelé.</p> + +<p>Le roi, revenu de ses terreurs de la mort, rougissait-il de ses +faiblesses, voulait-il en éloigner les témoins? Quelle que soit la +raison, les ministres furent brusquement renvoyés et remplacés par des +hommes complètement à la discrétion de la marquise, plus puissante que +jamais.</p> + +<p>Depuis longtemps déjà, la marquise de Pompadour n'était plus pour le roi +qu'une amie; les sens n'étaient plus pour rien dans leur mutuel +attachement. Tel était l'état de sa santé, que, de l'avis même du +médecin, elle avait dû rompre entièrement toutes relations avec son +amant. Sa déclaration au père de Sacy, à l'occasion de ses pâques, était +donc vraie. Dans sa jeunesse d'ailleurs, au temps même où véritablement +elle était la maîtresse du roi, madame de Pompadour avait toujours eu un +tempérament très-opposé à celui de Louis XV, et on a peine à se figurer +les expédients auxquels elle avait recours pour garder seule l'amour du +maître et ménager son influence, lorsque l'amitié née de l'habitude +succédait à l'amour dans le cœur du roi.</p> + +<p>Voici une anecdote empruntée aux Mémoires de madame du Hausset qui +peint admirablement le caractère de la marquise à cette époque, et cette +anecdote ne peut être révoquée en doute, venant d'une femme qui lui fut +toujours dévouée. C'est madame du Hausset qui parle.</p> + +<p>«J'avais remarqué que, depuis plusieurs jours, madame de Pompadour se +faisait servir du chocolat à triple vanille et ambré, à son déjeuner; +qu'elle mangeait des truffes et des potages au céleri. La trouvant fort +échauffée, je lui fis un jour des représentations sur son régime, +qu'elle eut l'air de ne pas écouter. Alors je crus devoir en parler à +son amie, la duchesse de Brancas.</p> + +<p>«—Je m'en suis aperçue, me dit-elle, et je vais lui en parler devant +vous.</p> + +<p>«Effectivement, après sa toilette, madame de Brancas lui fit part de ses +craintes sur sa santé.</p> + +<p>«—Je viens de m'en entretenir avec elle, dit-elle en me montrant la +duchesse, elle est de mon avis.</p> + +<p>«Madame la marquise témoigna un peu d'humeur et se mit à fondre en +larmes. J'allai aussitôt fermer la porte, et je revins écouter.</p> + +<p>«—Ma chère amie, dit madame de Pompadour à madame de Brancas, je suis +troublée de la crainte de perdre le cœur du roi en cessant de lui être +agréable. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de +prix à certaines choses, et j'ai le malheur d'être d'un tempérament +excessivement froid. J'ai imaginé de prendre un régime un peu +échauffant, pour réparer ce défaut, et depuis deux jours cet élixir me +fait du bien....</p> + +<p>«Elle pleura encore, et ajouta:</p> + +<p>«Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé il y a huit jours, le roi, sous +prétexte qu'il faisait chaud, s'est mis sur mon canapé et y a passé la +moitié de la nuit; il se dégoûtera de moi et en prendra une autre.</p> + +<p>«—Vous ne l'éviterez pas, répondit la duchesse, en suivant votre +régime, et ce régime vous tuera.</p> + +<p>«Ces dames s'embrassèrent, madame de Pompadour recommanda le secret à +madame de Brancas, et le régime fut abandonné.</p> + +<p>«Peu de temps après, elle me dit:</p> + +<p>«—Le maître est plus content de moi, et c'est depuis que j'en ai parlé +à Quesnay, sans lui tout dire. Il m'a dit que pour avoir ce que je +désire, il fallait avoir soin de se bien porter, et tâcher de bien +digérer et faire de l'exercice pour y parvenir. Je crois que le docteur +a raison, et je me sens tout autre. J'adore le roi: je voudrais lui être +agréable, mais, hélas! quelquefois il me trouve plus froide qu'une +macreuse.»</p> + +<p>Mais l'influence de madame de Pompadour tenait à des sentiments plus +nobles que ceux qu'elle désirait alors. Elle devait son empire à son +adresse, à son dévouement constant à toutes les fantaisies du maître, au +soin qu'elle prenait de courir au-devant de ses moindres désirs, aux +charmes de son esprit, à sa grâce, à toutes ces qualités, enfin, qu'elle +possédait dans la première période de ses relations avec le roi.</p> + +<p>Plus tard, elle fut pour Louis XV comme un vieux ministre; il n'osait la +renvoyer par cette même raison qui l'avait fait garder le cardinal +Fleury: il tremblait de voir retomber sur lui seul tout le poids des +affaires; il voyait bien que la royauté allait droit à sa perte. Il +pressentait la ruine, mais il disait: «Bast! tout cela durera bien +autant que moi.» Et il laissait faire le mal, pouvant l'empêcher, ce qui +est le plus grand crime qu'un souverain puisse commettre.</p> + +<p>Madame de Pompadour, cependant, tremblait toujours de voir surgir une +rivale. Depuis longtemps, elle le savait, les valets de chambre du roi, +corrupteurs subalternes, méprisables agents de la débauche, +fournissaient aux caprices du maître de jeunes et jolies filles qu'ils +allaient recrutant de tous côtés. Les intrigues des ennemis de la +marquise pouvaient pousser dans la couche royale quelque femme de grande +maison, belle, fière, spirituelle, hardie, comme l'avait été la duchesse +de Châteauroux.</p> + +<p>La favorite frémissait à cette idée; les infidélités passagères de son +amant lui importaient peu, elle ne l'aimait plus; mais elle tenait au +pouvoir plus qu'à la vie. Elle résolut donc d'être elle-même +l'intendante des honteux plaisirs du royal débauché. C'était la première +fois que cette idée venait à une favorite d'entourer son amant d'un +sérail, mais cette idée assura la puissance de madame de Pompadour. Elle +choisit pour le roi des maîtresses jeunes, jolies, gracieuses, mais +d'une classe inférieure ou sans fortune et sans alliances, aussi peu +spirituelles que possible, de façon à n'avoir rien à redouter du pouvoir +de leurs charmes. Les pourvoyeurs habituels du roi devinrent ses +créatures, et nulle ne put être admise près du roi sans son approbation.</p> + +<p>Déjà, quelque temps auparavant, Louis XV était venu lui demander, avec +un certain embarras, il est vrai, ses bontés pour une jeune fille prête +à devenir mère, et sur laquelle il désirait que l'on veillât avec la +plus grande sollicitude. Il était fort embarrassé de cette jeune fille; +ne voulant pas trahir son incognito, et n'osant s'ouvrir à personne de +peur d'une indiscrétion, il avait pensé à son amie.</p> + +<p>La marquise se chargea elle-même de prendre soin de la mère et de +l'enfant; elle pourvut généreusement à tous leurs besoins et leur assura +un revenu honnête.</p> + +<p>«—Que vous êtes bonne! lui disait le roi; que de gratitude pour vous, +de vous charger d'une pareille mission!»</p> + +<p>La marquise devait avoir bien d'autres complaisances: afin de favoriser +les goûts de Louis XV, elle lui donna, dès 1753, sa charmante retraite +de l'Ermitage, située dans le parc de Versailles, et admirablement +disposée pour les débauches secrètes.</p> + +<p>Le Parc-aux-Cerfs était inventé.</p> + +<p>C'est là que désormais furent logées les jeunes filles qui attendaient +les embrassements du maître. On donna à cette maison une organisation. +Un chevalier de Saint-Louis sollicita l'honneur d'en être l'intendant +général. Une ancienne chanoinesse fut chargée de la surveillance +intérieure: elle avait sous ses ordres deux sous-maîtresses; enfin, un +certain nombre de femmes de compagnie étaient chargées de l'éducation +des jeunes élèves.</p> + +<p>Le valet de chambre Lebel, M. de Lugeac, neveu de la favorite, et sa +femme, la marquise elle-même, tels étaient les pourvoyeurs ordinaires de +cet infâme sérail. La police s'en mêlait aussi, et lorsque quelque +enfant de neuf à onze ans attirait par sa beauté les regards des agents, +elle était enlevée ou achetée à ses parents et conduite à Versailles.</p> + +<p>Le nombre des malheureuses qui passèrent successivement au +Parc-aux-Cerfs est immense. À leur sortie, elles étaient mariées à des +hommes vils ou crédules, à qui elles apportaient une bonne dot. On leur +trouvait toujours un mari. La turpitude du chef de l'Etat provoquait +ainsi la bassesse des sentiments. L'argent, au besoin, n'était pas +épargné, on le prodiguait, on prodiguait aussi les places dans l'armée +ou dans le clergé. Le roi était généreux, le trésor public fournissait à +tout. Il est difficile d'évaluer les sommes englouties par le +Parc-aux-Cerfs, mais on peut assurer sans exagération que pendant +trente-quatre ans que subsista cet établissement, elles s'élevèrent au +moins à cent cinquante millions.</p> + +<p>Le peuple savait toutes ces infamies, son mépris et sa haine +augmentaient.</p> + +<p>Le traité de paix signé à Paris (10 février 1763) vint mettre le comble +à l'exaspération générale. C'était cependant la fin de cette guerre +absurde, entreprise en faveur de l'Autriche sous l'inspiration de madame +de Pompadour. Mais ce traité nous faisait perdre toute notre +prépondérance européenne, la France humiliée devenait une puissance de +troisième ordre. Enfin, malgré la détresse des finances, il fallut payer +à Marie-Thérèse, la bonne amie de la marquise, une somme de trente-huit +millions qui l'aida à réparer ses pertes.</p> + +<p>On trouva que les amitiés de la favorite coûtaient un peu trop cher. La +nation fut frappée au cœur.</p> + +<p>La majesté royale était avilie, et tous ceux qui entouraient le trône +semblaient prendre à tâche de flétrir la couronne. Le bruit ne courut-il +pas que, pour augmenter ses ressources, pour payer plus largement ses +honteux plaisirs, le roi s'était mis à la tête du pacte de famine et +créait pour s'enrichir des disettes factices!</p> + +<p>La marquise, on le pense, n'était pas épargnée. Depuis longtemps déjà +elle n'osait plus se montrer en public, elle était accueillie par des +huées. On ne l'appelait plus que le <i>fléau de la France</i>. On disait +hautement qu'elle avait ruiné l'Etat, et cette allégation ne manquait +pas de fondement.</p> + +<p>Sans compter les sommes fabuleuses englouties dans la guerre de +Sept-Ans, la marquise avait dilapidé les finances pour enrichir ses +parents, ses amis, pour se faire des créatures, pour satisfaire les +passions du roi.</p> + +<p>Sa fortune à elle-même était scandaleuse. Elle possédait le marquisat de +Pompadour, le château de Crécy, en Brie, les châteaux de Bel-Air et de +Bellevue, des Réservoirs, le marquisat de Mesnars, sans compter +plusieurs autres magnifiques propriétés, entre autres l'hôtel d'Évreux, +qu'elle avait fait reconstruire à l'extrémité des Champs-Elysées.</p> + +<p>Enfin, pour se faire une idée de son luxe, on n'a qu'à jeter les yeux +sur son livre de dépenses, qui ne dit pas tout, et l'on voit qu'elle +paya de 1748 à 1754, pour la construction et les décorations intérieures +seulement de sa maison de Bellevue, la somme de près de trois millions +(2,983,047 francs). Le linge, pour draps et table de sa maison de Crécy, +avait coûté 60,452 livres. Qu'on estime ce qu'elle avait dû dépenser +pour Bellevue! Elle possédait pour près de deux millions de diamants, et +elle estimait elle-même sa vaisselle d'or et d'argent à 687,600 francs. +Ses seuls colifichets sont évalués à 394,000 livres; ses porcelaines, +non compris celles de Sèvres, à 261,945 livres, sa garde-robe à 350,000 +livres.</p> + +<p>Les voyages du roi, comédies, fêtes données en ses différentes maisons, +lui coûtèrent plus de quatre millions. Enfin, pendant ses dix-neuf +années de règne, elle dépensa pour sa bouche la somme de trois millions +cinq cent quatre mille huit cents livres.</p> + +<p>Les tableaux, les objets d'art, les mobiliers splendides, les +collections de camées et de pierres fines, ne sont pas compris dans cet +état fort abrégé des richesses de la favorite. La vente seule de son +mobilier dura plus d'un an.</p> + +<p>Madame de Pompadour avait entrepris une tâche impossible, celle d'amuser +Louis XV: elle succomba à cette tâche, elle y usa sa santé, sa vie.</p> + +<p>Cette femme, partie de si bas pour s'élever si haut, n'avait pas été +heureuse. Elle régnait, tous ses désirs semblaient remplis, mais une +inquiétude profonde la consumait en secret. Son pouvoir tenait à si peu +de chose! On se fait difficilement une idée de ce qu'il en coûta de +peines, de soucis, de douleurs à cette favorite, pour conserver au +milieu de tous ses ennemis sa haute situation. Sa santé s'altéra sous le +poids des angoisses de son âme. La Providence allait être justifiée.</p> + +<p>Hélas! elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Jeune femme, elle +avait été menacée d'épuisement; sa maladie dégénéra bientôt en une +langueur mortelle.</p> + +<p>Longtemps elle réussit à cacher ses souffrances au roi, mais un jour, à +Choisy, au milieu d'une partie de plaisir, elle fut terrassée par le +mal. On crut d'abord que ce ne serait qu'une indisposition passagère, +mais les symptômes devinrent vite menaçants, et on la transporta de +Choisy à Versailles. Les médecins ne désespéraient pas, elle seule ne +s'abusa point sur son état.</p> + +<p>—Je suis perdue, dit-elle; qu'on aille me chercher un confesseur!</p> + +<p>Louis XV vit sans émotion les progrès de la maladie. Il fut convenable, +voilà tout. Chaque jour il envoyait plusieurs fois prendre de ses +nouvelles, chaque matin un de ses favoris lui apportait un bulletin de +la nuit.</p> + +<p>Calme et résignée, elle vit approcher la mort. Au commencement de sa +dernière journée, le curé de la Magdeleine, sa paroisse, était venu la +voir et l'exhorter au courage; à onze heures il prit congé d'elle.</p> + +<p>—Attendez encore un moment, monsieur le curé, murmura-t-elle, nous nous +en irons ensemble.</p> + +<p>Peu après elle expira (15 avril 1764); elle avait alors quarante-trois +ans, et en avait passé près de vingt avec le roi.</p> + +<p>Louis XV, jusqu'au dernier moment, lui laissa l'exercice de son pouvoir +suprême, et elle eut cette dernière faveur de «rendre le dernier soupir +dans la demeure des rois, quoique l'étiquette en bannisse la mort, cette +messagère importune.»</p> + +<p>Mais avec la vie de la favorite s'éteignirent toute sollicitude, toute +commisération. Son cadavre, roulé dans un drap, fut placé sur une +civière, et deux hommes de peine le portèrent hors du palais. Louis XV, +de la fenêtre de ses appartements, vit passer dans la cour l'ignoble +cortège. Le temps était sombre, il tombait une pluie fine et glacée.</p> + +<p>—Pauvre marquise! dit le roi, elle aura bien mauvais temps pour son +dernier voyage.</p> + +<p>Ce fut tout. Louis XV n'eut pas une larme, un mot de regret pour cette +femme qui, pendant vingt ans, avait été son amie.</p> + +<p>Madame de Pompadour fut inhumée au couvent des Capucines de Paris, dans +une chapelle qu'elle avait achetée un an auparavant. Le marquis de +Marigny fut l'héritier de ses immenses richesses.</p> + +<p>Son corps n'était pas refroidi encore, que d'ignobles épitaphes +circulaient déjà à Paris et à Versailles. Enfin, dirent les Parisiens +transportés de joie, Louis XV va donc régner.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA COMTESSE DU BARRY.</a></h3> + + +<p>Malgré son indifférence apparente, Louis XV avait été vivement frappé de +la mort de madame de Pompadour. Un instant il sembla vouloir réformer +ses mœurs; vainement quelques grandes dames essayèrent de prendre cette +place vacante de favorite, leurs tentatives échouèrent, «et il ne leur +revint que la honte d'un infructueux essai.» Le vieux monarque sembla +renoncer à l'institution d'une maîtresse en titre, en possession d'une +influence quelconque sur les affaires. Son ennui devint plus profond, +plus incurable, voilà tout.</p> + +<p>D'autres douleurs que celles de la mort de la favorite étaient réservées +au vieux roi. La santé du Dauphin, depuis longtemps altérée, devint tout +à fait mauvaise, une maladie de poitrine se déclara, et les médecins ne +tardèrent pas à déclarer qu'il ne restait plus aucun espoir.</p> + +<p>À cette nouvelle, un cri d'effroi retentit dans toute la France. Depuis +longtemps toutes les espérances de la nation reposaient sur ce jeune +prince, véritable philosophe chrétien, qui se conduisait en apôtre et +pensait en roi.</p> + +<p>—Il faut bien me hâter de mourir, disait-il à ceux qui le soignaient, +je vois bien que j'impatiente trop de monde.</p> + +<p>Quelques jours avant il avait dit à ses confidents:</p> + +<p>—Pour tout le monde j'ai une maladie de poitrine, je feins de le +croire; mais à vous, je vous le dis, je meurs empoisonné.</p> + +<p>Le Dauphin succomba le 20 décembre 1765. Il était âgé de trente-six ans.</p> + +<p>L'opinion publique attribua la mort de ce prince à un crime, et on +l'imputa au duc de Choiseul, son ennemi.</p> + +<p>La Dauphine ne tarda pas à suivre son époux dans la tombe (1767). Enfin +la reine; cette pieuse et résignée Marie Leczinska, trop faible pour +résister à tant de cruelles épreuves, fut atteinte d'une maladie de +langueur qui la conduisit au tombeau (25 juin 1768).</p> + +<p>Tant de pertes successives frappèrent douloureusement Louis XV. Il avait +vu d'un œil sec la mort de son fils et de la Dauphine; son chagrin +éclata en larmes amères devant la tombe entr'ouverte de la mère de ses +enfants. Toutes les énormités de sa conduite privée lui apparurent +menaçantes, et il jura de changer de vie. Le Parc-aux-Cerfs fut réformé.</p> + +<p>La nouvelle existence du roi fit trembler ses favoris, courtisans des +vices qui assuraient leur crédit, anciens compagnons des débauches +royales. Ils essayèrent de ranimer les sens endormis du roi. Ils lui +persuadèrent de chercher dans les plaisirs l'oubli de ses chagrins et de +ses tristes pensées. Le faible Louis XV céda.</p> + +<p>Tous les partis cherchaient à donner une maîtresse au roi afin de +s'emparer par ses mains de la toute-puissance. Mesdames, filles du roi, +de leur côté, essayèrent de marier Louis XV. Elles lui proposaient une +jeune et charmante femme, Louise de Savoie-Carignan, veuve du prince de +Lamballe. La jeune princesse consentait à ce mariage. Le roi refusa. Il +craignait le ridicule qui s'attache toujours aux unions +disproportionnées. Malheureusement, il craignit moins l'infamie que le +ridicule.</p> + +<p>Telle était la situation, lorsque Lebel reçut l'ordre de pourvoir, comme +par le passé, aux goûts passagers du maître.</p> + +<p>«Le libertinage dont se souille la vieillesse conduit toujours à une +profonde dégradation; ainsi advint à Louis XV. Après avoir admis près de +sa personne des femmes de toutes les conditions, on le vit accueillir +une prostituée, Marie-Jeanne Vaubernier, comtesse Du Barry.»</p> + +<p>À la face de la France, il éleva cette femme jusqu'à lui, ou plutôt il +descendit jusqu'à elle. Il la maria, pour lui donner un titre, et, +foulant aux pieds toute pudeur, tout respect de lui-même, il la présenta +à ses filles, la fit asseoir près de la jeune Dauphine, en un mot +l'établit à la cour comme maîtresse déclarée.</p> + +<p>Marie-Jeanne Gomard Vaubernier naquit le 28 août 1744, à Vaucouleurs, la +patrie de Jeanne Darc. Souvent, au temps de sa faveur, on plaisanta sur +ce singulier rapprochement.</p> + +<p>Le père Vaubernier, simple commis aux barrières, avait épousé par amour +une femme aussi pauvre que lui. C'est dire la gêne de cette famille. +Elle comptait, il est vrai, sur la protection du délégué des fermes +générales, M. du Breuil, qui lui voulait du bien.</p> + +<p>Le hasard donna un protecteur à l'enfant qui venait de naître. Un des +hauts délégués des fermes générales, M. Billard de Monceaux, consentit à +être son parrain.</p> + +<p>À huit ans à peine, Marie-Jeanne perdit son père. Le pauvre commis aux +barrières était l'unique soutien de sa famille; sa veuve et son enfant +se trouvèrent à Vaucouleurs dans la plus affreuse misère. Madame +Vaubernier sollicita une place dans un bureau de loterie; mais toutes +ses démarches restant sans résultat, elle se décida à venir chercher +fortune à Paris.</p> + +<p>Elle croyait pouvoir, dans la capitale, compter sur deux protecteurs, +sur son frère d'abord, religieux de l'ordre des Minimes, et connu sous +le nom de frère Ange; sur le parrain de sa fille ensuite, le riche +Billard de Monceaux.</p> + +<p>Les espérances de la veuve ne furent point déçues. Frère Ange accueillit +de son mieux la mère et l'enfant, et leur promit de les conduire chez le +parrain, et en attendant il leur procura un logement.</p> + +<p>Dès le lendemain, madame Vaubernier se présentait avec sa fille chez M. +de Monceaux. Le riche financier reçut très-bien sa filleule, déjà +gentille à croquer à cette époque, et promit de lui tenir lieu de père. +Pour commencer, il la fit entrer au couvent de Sainte-Anne de la rue +Saint-Martin, où les filles de petite noblesse et de bourgeoisie +recevaient une excellente éducation.</p> + +<p>Plus tard, la bienveillance du financier fournit matière à la médisance +des pamphlétaires aux gages de M. de Choiseul. On insinua que M. Billard +de Monceaux n'élevait l'enfant que pour ses plaisirs, de connivence avec +la mère. Madame Vaubernier était elle-même accusée d'entretenir des +rapports incestueux avec son frère le minime.</p> + +<p>Marie-Jeanne resta au couvent jusqu'à l'âge de seize ans.</p> + +<p>C'était alors une ravissante enfant, vive, enjouée, d'une inaltérable +bonne humeur, coquette déjà au-delà des limites du possible. Sa figure, +d'un ovale parfait, était éclairée par deux grands yeux noirs, brillants +d'audace et de gaîté, sous des sourcils noirs admirablement tracés. Son +nez avait une exquise pureté de lignes, et sa bouche rieuse et rose +laissait voir des dents d'une blancheur à défier la neige. Enfin, pour +achever ce portrait, ses fins cheveux cendrés lui faisaient, comme un +manteau soyeux qui traînait à terre lorsqu'elle les dénouait.</p> + +<p>Une fille de seize ans belle comme un ange, sans un sou vaillant, devait +être difficile à surveiller. Son parrain et son oncle, le frère minime, +tinrent conseil, et Marie-Jeanne fut confiée à madame Labille, qui +tenait, près de la barrière des Sergents, rue Saint-Honoré, un magasin +de modes fort en vogue. Seulement, l'oncle Ange, qui rougissait de voir +sa nièce exercer un métier manuel, lui conseilla de changer de nom, et +mademoiselle Vaubernier entra chez la marchande de modes sous le nom de +mademoiselle Lançon.</p> + +<p>Les beaux yeux de la jeune ouvrière ne tardèrent pas à faire des +miracles, et nombre d'amoureux, clercs, mousquetaires, voire même riches +gentilshommes, vinrent à l'envi rôder autour du magasin de madame +Labille. Le parrain lui-même venait rendre parfois visite à sa gentille +filleule, et dame! les autres ouvrières en jasaient.</p> + +<p>Un garçon pâtissier eut les prémices du cœur de la belle Jeanne. +C'était un amoureux sérieux, celui-là. Il ne parlait rien moins que de +l'épouser, quoiqu'elle n'eût rien et qu'il fût, lui, possesseur en +perspective d'une boutique de bonbonnerie. La belle ouvrière refusa. Un +hardi mousquetaire avait murmuré de douces paroles à son oreille, elle +dédaigna le pauvre pâtissier pour suivre le brillant militaire. Mais le +second amoureux vengea le premier. Il délaissa pour une procureuse déjà +mûre sa charmante amie. Jeanne prétendit se venger du mousquetaire. Les +vengeurs ne manquaient pas; il y en eut un, puis deux, puis trois, puis +tant enfin, que le bruit en arriva aux oreilles du parrain.</p> + +<p>Il fut médiocrement satisfait de la conduite de sa filleule, et la +menaça de lui retirer sa protection.</p> + +<p>La belle Jeanne lui répondit que seul il était coupable de tout ce qui +était arrivé. Pourquoi mettre dans les modes une aussi jolie filleule?</p> + +<p>Le parrain avoua qu'il avait eu tort en effet, et, pour réparer autant +que possible son manque de réflexion, il fit quelques démarches pour la +faire entrer dans une maison bourgeoise. Justement, à cette époque, le +père Ange était le directeur spirituel de la veuve d'un riche fermier +général, madame de Lagarde. Jeanne eut une place de dame de compagnie +dans cette opulente maison.</p> + +<p>Malheureusement, ni le parrain ni l'oncle n'avaient réfléchi à une +chose, c'est que madame de Lagarde avait deux fils; et un mois ne +s'était pas écoulé, qu'à la suite d'une aventure avec les deux jeunes +gens, elle était forcée d'aller chercher fortune ailleurs.</p> + +<p>On retrouve Marie-Jeanne chez les demoiselles de Verrières. Seulement +elle a changé de nom une seconde fois, elle s'appelle mademoiselle +Lange, et c'est sous ce nom de guerre qu'elle sera connue de tout Paris.</p> + +<p>Mesdemoiselles de Verrières étaient deux sœurs charmantes qui faisaient +alors fureur à Paris. Pour leurs beaux yeux, financiers et gentilshommes +se ruinaient de la façon la plus galante du monde.</p> + +<p>Dans ces salons aimables, on rencontrait en hommes belle et grande +compagnie. La fine fleur de la noblesse de cour, les coffres-forts les +mieux garnis de la haute finance s'y donnaient rendez-vous. Les princes +de Soubise, les Richelieu, les ducs de Nivernais y coudoyaient les +Maillé, les Boufflers, les d'Ayen; là venaient d'Alembert, et Diderot, +et Gentil-Bernard. Puis on soupait, la chère était délicate, les vins +exquis, et on jouait gros jeu, un jeu d'enfer, toute la nuit.</p> + +<p>Belle, délurée, mademoiselle Lange ne tarda pas à faire des conquêtes, +dix adorateurs furent bientôt à ses pieds; elle pouvait choisir, +l'embarras du choix la troubla sans doute, elle n'eut pas la main +heureuse. Elle accepta les hommages d'un financier, le sieur Radix de +Sainte-Foix, qui mit à ses genoux son cœur et le produit de ses +dilapidations. L'union ne fut point heureuse. Radix de Sainte-Foix était +un homme sans préjugés, et il n'avait rien trouvé de mieux que +d'exploiter, à son profit, les charmes de son amie. La belle Lange se +hâta de rompre, et de nouveau se trouva beaucoup plus libre qu'elle ne +l'eût souhaité.</p> + +<p>C'est ici l'instant le plus critique de son aventureuse carrière. Sans +amis, sans protecteurs, plus insouciante que jamais, elle descendit d'un +degré encore l'escalier doré du vice, et bientôt la Jourdan la compta au +nombre de ses pensionnaires les plus courues.</p> + +<p>C'est dans l'une de ces maisons suspectes que, pour la première fois, +mademoiselle Vaubernier, toujours sous le nom de Lange, rencontra le +comte Jean du Barry, son complice futur dans la comédie de sa royauté.</p> + +<p>Le comte Jean du Barry était, à cette époque, un homme de quarante à +quarante-cinq ans, grand, fort, avec des façons de laquais de mauvais +lieu. Le vice sur sa laide figure avait creusé des stigmates profonds; +son œil était vacillant et terne, son teint couperosé. Toutes les +couleurs de l'arc-en-ciel enluminaient son nez bourgeonnant. C'était un +homme perdu d'honneur. Fils d'une honnête famille du Languedoc, il avait +depuis longtemps abandonné sa femme pour vivre à Paris du fruit de ses +industries illicites. Joueur, ivrogne, brelandier, quelque peu grec, il +avait à toutes les difficultés de la vie laissé un lambeau de sa +réputation.</p> + +<p>Homme du monde d'ailleurs, spirituel à sa façon et à ses heures, +ingénieux, rusé, fertile en expédients pour se sortir des embarras où +son genre de vie le jetait sans cesse. Il affectait des prétentions au +bel esprit et se déclarait protecteur-né des beaux-arts.</p> + +<p>Tel qu'il était, cet homme plut à la belle Lange, ce qui fait peu +d'honneur à son goût. Elle consentit à former avec lui une union libre, +et à signer un traité offensif et défensif contre les difficultés de +l'existence.</p> + +<p>Le comte Jean du Barry habitait alors rue des Petits-Champs, non loin de +la rue des Moulins. Il donnait à jouer presque tous les soirs. La jolie +Lange lui devait être du plus grand secours. Elle comprit +merveilleusement son rôle, prodigua les œillades, abusa des tendres +soupirs, reçut ou écrivit une foule de billets doux, attira enfin riche +et nombreuse clientèle dans le tripot du comte Jean.</p> + +<p>C'est là que pour la première fois la remarquèrent Soubise, d'Ayen et le +duc de Richelieu. Ils la trouvèrent ravissante, et en parlèrent à Louis +XV. Depuis quelques jours précisément Lebel avait reçu l'ordre de se +mettre en chasse pour le compte de Sa Majesté; un rapprochement devenait +presque inévitable.</p> + +<p>Les deux associés, de leur côté, le gentilhomme taré et la courtisane, +avaient fait un beau rêve. Jean, dans la beauté de son amie, voyait une +mine à exploiter. La bonne Lange ne demandait pas mieux. Or Jean, dans +son ambition, ne rêvait pour sa complice rien moins que les honneurs de +la couche royale! Mais comment franchir cette immense distance qui +sépare le trône d'un tripot infect? Là était la difficulté.</p> + +<p>L'aimable couple se creusait vainement la tête pour trouver un +expédient, lorsque le hasard, ce dieu hostile aux honnêtes projets, leur +vint en aide au moment où ils s'y attendaient le moins. Le hasard avait +pris les traits de Lebel, le valet de chambre et le Mercure ordinaire de +Sa Majesté le roi de France.</p> + +<p>Oui, Lebel avait entendu parler des charmes divins, des rares +perfections de mademoiselle Lange, et, en pourvoyeur consciencieux, il +venait voir, s'assurer par lui-même de la vérité des récits qui lui +avaient été faits par MM. de Richelieu et de Soubise.</p> + +<p>À la vue de la belle Lange, qui trônait, reine et maîtresse, dans le +tripot du comte Jean, Lebel fut ébloui. Il ne sut même pas dissimuler +ses impressions. Il se glissa derrière la jolie fille et appliquant un +baiser sur son épaule nue:</p> + +<p>—Vous êtes ravissante, dit-il, je reviendrai demain.</p> + +<p>Il revint en effet, et bientôt Marie-Jeanne Vaubernier, dite la belle +Lange, donnant la main à cet honnête serviteur, fit son entrée dans les +petits appartements de Versailles.</p> + +<p>La salle à manger où venait d'être introduite l'associée du comte Du +Barry était royalement ornée; tout autour des buffets somptueux +supportaient d'admirables porcelaines, chefs-d'œuvre précieux de la +Chine ou de la manufacture de Sèvres. Sur la table, dressée au milieu, +il y avait quatre couverts.</p> + +<p>Deux gentilshommes qui causaient auprès d'une fenêtre, se levèrent à +son entrée; l'un des deux était le duc de Richelieu, elle le reconnut.</p> + +<p>—Charmante, ravissante, adorable! s'écria-t-il en la voyant entrer.</p> + +<p>Puis, il s'avança vers elle, lui prit la main, et se tournant vers +l'autre gentilhomme qui était resté immobile:</p> + +<p>—Je vous présente, marquis, dit-il, l'astre nouveau qui se lève à +Versailles.</p> + +<p>Marie-Jeanne eut un mot, leste, c'est vrai, mais spirituel.</p> + +<p>—Permettez, monsieur le duc, répondit-elle en faisant une profonde +révérence, il faut d'abord que l'astre se couche.</p> + +<p>Cependant le baron de Gonesse ne tarda pas à arriver. C'était un fort +bel homme, aux façons royalement distinguées, un incommensurable ennui +se lisait en traits profonds sur sa belle et majestueuse figure. La +belle fille reconnut le roi. Elle l'eût deviné à la noblesse de son +maintien, à ses gestes, à cette imposante dignité que donne le pouvoir +absolu.</p> + +<p>On se mit à table.</p> + +<p>Mademoiselle Lange avait un rôle à jouer, elle ne l'oublia pas. Depuis +huit jours, le comte Jean lui faisait minutieusement la leçon.</p> + +<p>Toute entière à ce rôle, Marie-Jeanne, pendant la première partie du +souper, ne fut pas elle-même: ses gestes étaient embarrassés, ses +réponses longues et entortillées; on voyait passer le bout de l'oreille, +on devinait la leçon apprise à l'avance et récitée par une élève +malhabile. Le duc de Richelieu faisait tous les frais de la +conversation; le marquis de Chauvelin ne soufflait mot; l'ennui du baron +de Gonesse semblait avoir redoublé.</p> + +<p>Mais le champagne bientôt délia la langue de l'ancienne élève de la +Jourdan. Son rôle lui pesait, elle l'envoya par-dessus les moulins +rejoindre son bonnet. Elle oublia tout, et les recommandations du comte +Jean, et le comte Jean lui-même; elle ne vit plus qu'un souper délicat +et des convives charmants, mais royalement ennuyés. Elle voulut avant +tout les distraire, et bientôt sa gaieté expansive chassa tous les +nuages de tristesse.</p> + +<p>Elle fut vive, enjouée, brillante, licencieuse. Les propos lestes et les +mots grivois éclatèrent bientôt comme un feu d'artifice. Elle ne se +souvenait plus que le roi était là, elle se croyait encore à quelqu'un +des soupers des demoiselles de Verrières.</p> + +<p>Sans s'en douter, elle venait de trouver le chemin du cœur du roi.</p> + +<p>Louis XV, l'ennuyé monarque, n'avait pas idée de cette verve légèrement +graveleuse, de cette pétulance, de ce sans-gêne de mauvais ton. Lui, +toujours à l'affût de la nouveauté, il ne connaissait rien de semblable. +Ses maîtresses avaient, malgré elles, respecté ce qu'il respectait si +peu lui-même, la dignité royale. Il pensait que Jeanne Vaubernier serait +comme les autres. Il s'attendait à de la timidité, à des marques de +respect. Il se trompait.</p> + +<p>La nouvelle venue le traitait avec aussi peu de façons que s'il eût été +le dernier gentilhomme. Elle lui parlait librement et follement, lui +coupait la parole, le raillait; elle agrémentait ses répliques de +locutions populaires, et empruntait des images au dictionnaire familier +des maisons où elle avait vécu.</p> + +<p>Le roi était ravi. Il s'imaginait qu'il n'était plus roi, ce qui était +son rêve. Aussi, la fin de ce souper fut aussi gaie que le commencement +avait été triste. Les convives sortirent de table dans cette +demi-ivresse lucide et joyeuse qui suit toujours les repas arrosés de +vins exquis et généreux.</p> + +<p>Bientôt le baron de Gonesse se retira. Mademoiselle Lange resta seule +avec les deux convives, trop animée pour être le moins du monde inquiète +de l'effet qu'elle avait produit.</p> + +<p>Un second souper annoncé fut suivi d'un troisième, puis d'un quatrième; +au bout de quinze jours, Jeanne Vaubernier occupait définitivement un +des petits appartements de Versailles et avait une maison montée.</p> + +<p>Les relations du roi et de la séduisante courtisane devenaient +sérieuses. Toute la cour s'en émut; les histoires les plus étranges +circulèrent. Comme toujours en pareil cas, deux partis se formèrent, +l'un contre, l'autre pour la nouvelle favorite. À la tête du premier +était le duc de Choiseul; le duc d'Aiguillon fut le chef de l'autre.</p> + +<p>Le duc de Choiseul, en cette circonstance, se conduisit en politique +inhabile. Fort de l'amitié du roi, des services rendus, des secrets même +qu'il possédait, il crut pouvoir tenir tête à une maîtresse de naissance +obscure, sans influences apparentes, sans alliances. Il se flattait de +la renverser d'un souffle. Il devait bien cependant, lui, la créature de +madame de Pompadour, connaître la faiblesse du maître qu'il servait. +Peut-être fut-il poussé dans cette voie par madame de Grammont, qui, +après avoir essayé vainement de prendre d'assaut le cœur de Louis XV, +se voyait, à sa grande colère, préférer une fille qui longtemps avait +trôné dans les tripots.</p> + +<p>Plus habile ou mieux inspiré, le duc d'Aiguillon voulut être l'ami de la +favorite. Elle était sans expérience, il devint son guide, son confident +intime, mieux encore, dit la chronique scandaleuse. Mais il basa sur sa +faveur tous ses projets d'ambition, mais il en fit l'instrument de sa +politique. Elle devint entre ses mains un levier dont il se servait +pour renverser tous ses ennemis.</p> + +<p>Sûre de l'affection du roi, Marie-Jeanne n'était pourtant pas sans +inquiétudes. Elle s'était offerte sous le nom de comtesse Du Barry, +empruntant ainsi, sans façon, le nom et le titre du comte Jean. D'un +jour à l'autre on pouvait apprendre qu'elle n'était ni comtesse ni +mariée. Qu'adviendrait-il alors? Elle tremblait rien que d'y penser. Le +comte Jean l'eût bien épousée, mais il avait déjà une femme, et</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La bigamie est un cas pendable.</span><br /> +</p> + +<p>La favorite, mieux servie par son audace que par la politique la plus +habile, aima mieux aller au-devant d'une explication qui devait tôt ou +tard avoir lieu; elle avoua tout au roi.</p> + +<p>La confession amusa prodigieusement Louis XV, mais il était formaliste, +il ne voulait pas s'écarter des usages reçus, il engagea vivement son +amie à trouver un mari le plus vite possible, à n'importe quel prix.</p> + +<p>C'était chose facile. Le comte Jean avait une nombreuse famille, il +pensa que ce rôle de mari de la maîtresse déclarée du roi conviendrait +admirablement à l'un de ses frères. Il écrivit donc à Toulouse, et ses +parents, jaloux de ne pas laisser échapper une pareille aubaine, +accoururent aussitôt. Cet expédient avait l'avantage de laisser à +mademoiselle Vaubernier le nom de Du Barry, sous lequel on commençait à +la connaître à Versailles.</p> + +<p>Le comte Guillaume du Barry fut l'heureux élu. Il épousa, le plus +secrètement possible, mademoiselle Marie-Jeanne Gomard-Vaubernier, à la +paroisse de Saint-Laurent, toucha la prime qui s'élevait à quelques +centaines de mille livres, et repartit aussitôt.</p> + +<p>Il laissait à Paris ses deux sœurs, mesdemoiselles Isabelle et Fanchon +du Barry, qui devinrent bientôt les commensales de la favorite. La +première avait été surnommée <i>Bischi</i>, on appelait familièrement l'autre +<i>Chon</i>. Ces deux sobriquets faisaient le bonheur du roi; il était +lui-même grand donneur de surnoms, et l'on sait qu'il avait baptisé ses +trois filles, mesdames Victoire, Adélaïde et Sophie, des noms de +<i>Loque</i>, <i>Chiffe</i> et <i>Graille</i>.</p> + +<p>M. de Choiseul, de son côté, n'avait pas perdu son temps. Il avait mis +en campagne des agents habiles, et les aventures de Marie-Jeanne +Vaubernier, de mademoiselle Lançon et de la belle Lange, devenue depuis +comtesse du Barry, n'avaient pas tardé à être connues à la cour, +enjolivées et commentées. Ce fut à Versailles un haro universel; mais le +roi fit la sourde oreille, il ne voulait rien savoir. M. de Choiseul +songea alors à un autre moyen: nombre de poëtes et de beaux esprits +étaient admis dans ses salons, il eut recours à eux, espérant faire +tomber la favorite sous les épigrammes et les chansons. On ne pouvait +nommer madame Du Barry et le roi, on eut recours à des pseudonymes +bientôt connus de tout Paris. Louis XV était <i>monsieur Blaise</i>, la +favorite était <i>la belle Bourbonnaise</i>, et voici ce que l'on chantait en +plein Pont-Neuf, avec approbation de monsieur le lieutenant de police:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La belle <i>Bourbonnaise</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Arrivant à Paris,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La Bourbonnaise,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A gagné des louis,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Chez un marquis.</span><br /> +</p> + +<p>À la ville comme à la cour, cette plate chanson avait un succès fou, +mais elle était loin d'atteindre le but que se proposait M. de Choiseul. +De ces chansons, le roi ne faisait que rire, et, pour bien montrer à son +ministre qu'il n'ignorait pas ses menées, et le peu de cas qu'il en +faisait, il prit la peine de fredonner devant lui, de sa voix fausse, +l'air de <i>la Bourbonnaise</i>.</p> + +<p>Les favoris du roi, ceux même qui avaient contribué à l'élévation de la +comtesse, ne se faisaient pas faute de l'éclairer sur ce qu'elle avait +été.</p> + +<p>—Cette chère comtesse, disait un jour le roi devant quelques +confidents, vraiment elle vaut de l'or.</p> + +<p>—Parbleu! Sire, répondit l'un d'eux, tout Paris le sait bien.</p> + +<p>Une autre fois Louis XV disait au duc d'Ayen:</p> + +<p>—Je sais bien que, dans le cœur de cette chère comtesse, je succède à +Radix de Sainte-Foix.</p> + +<p>—Absolument, Sire, avait répondu d'Ayen, comme vous succédez à +Pharamond.</p> + +<p>On pourrait à cela répondre que, sauf quelques rares exceptions, la +conduite des dames de la cour n'était guère plus édifiante que ne +l'avait été celle de Jeanne Vaubernier.</p> + +<p>Jusque-là, cependant, la position de la comtesse n'était rien moins que +régularisée; elle habitait le château de Versailles, mais elle logeait +dans les petits appartements; le roi la comblait de présents et soupait +presque tous les soirs avec elle, mais il venait incognito et n'amenait +avec lui que des intimes. Elle n'était d'aucune partie, d'aucune chasse, +et ne suivait même pas le roi dans ses fréquents voyages, soit à Marly, +soit à Choisy.</p> + +<p>Chaque jour, poussée par le comte Jean et le duc d'Aiguillon, madame Du +Barry demandait au roi, sinon de la déclarer, du moins de lui permettre +de l'accompagner lorsqu'il changeait de résidence. Après bien des +hésitations, le faible Louis XV consentit. C'était un premier pas de +fait.</p> + +<p>Les ennemis du duc de Choiseul, ceux qui voulaient absolument sa ruine +pour en profiter, pensèrent alors que l'instant était venu de faire +présenter la favorite.</p> + +<p>Présenter solennellement à Versailles, à la cour, Jeanne Vaubernier, +comtesse Du Barry, cette femme dont tout Paris chantait les scandaleuses +aventures, était une chose terriblement grave, c'était un bien audacieux +défi jeté à l'opinion.</p> + +<p>Les ducs de Soubise et de Richelieu se chargèrent de commencer +l'attaque. Aux premiers mots qu'ils hasardèrent à ce sujet, Louis XV +leur coupa la parole par un refus qui paraissait ne laisser aucun +espoir. Le duc d'Aiguillon revint à la charge, le roi ne dit ni oui ni +non. Un mot, un regard de la comtesse arrachèrent un consentement +timide, il est vrai, mais enfin c'était un consentement.</p> + +<p>Restait à trouver une marraine. Cette difficulté, qui dans le principe +n'en avait même pas semblé une, faillit faire manquer la présentation. +Impossible dans cette cour galante et dissolue de trouver une femme qui +voulût consentir à patronner la favorite. M. d'Aiguillon conjura +vainement sa femme de se charger de cette honteuse mission, madame +d'Aiguillon résista et se mit au lit, prétextant une maladie grave. +Madame de Mirepoix elle-même refusa. Des démarches près de quelques +grandes dames criblées de dettes, et qu'une somme considérable pouvait +tenter, n'amenèrent que des refus humiliants. C'était à se désespérer.</p> + +<p>C'est alors que le comte Jean se mit à son tour en campagne. Où les +autres avaient échoué, il réussit. Il découvrit une vieille grande dame +qui traînait dans une misère mal supportée un des beaux noms de France, +la comtesse de Béarn. Elle consentit à patronner la favorite moyennant +cent mille livres, trente mille francs pour les frais, et un régiment +pour son frère.</p> + +<p>Il ne restait plus qu'à fixer le jour de la présentation. Ceci regardait +le roi, il s'exécuta de bonne grâce, et le 21 août 1770, à son petit +coucher, il annonça que, le lendemain, il y aurait dans la grande +galerie des glaces présentation de dames; il prononça les paroles de la +formule:</p> + +<p>—Nous avons permis à madame de Béarn de nous présenter la comtesse Du +Barry.</p> + +<p>Il se fit, à cette déclaration du maître, un certain murmure +d'étonnement. Les courtisans s'entre-regardaient d'un air surpris, comme +des gens qui en croient à peine leurs oreilles. Une heure après, toute +la cour savait la grande nouvelle.</p> + +<p>La présentation décidée, annoncée par le roi, une espérance restait +encore aux amis du duc de Choiseul. Ils comptaient constater et publier +les façons vulgaires, les hérésies de langage, les gaucheries de cette +<i>fille de rien</i>, jetée tout à coup à la cour devant la plus merveilleuse +société de l'Europe, au milieu de tous les gentilshommes persiffleurs, +de ces grandes dames insolentes et railleuses. On comptait bien rire des +révérences de <i>la belle Bourbonnaise, la servante de Blaise</i>; elle se +troublerait sans doute, il y aurait esclandre, et jamais elle n'oserait +se représenter à la cour. Les pamphlets et les chansons avaient si bien +préparé les esprits, on avait tant calomnié cette femme, éblouissante de +beauté, que tout le monde était convaincu que le jour de son triomphe +serait aussi celui de sa chute, et quelle chute! honteuse, grotesque, en +présence de toute la cour.</p> + +<p>Le soir du 22 avril, tout était en émoi au château de Versailles. On +attendait avec une fiévreuse impatience l'heure de la présentation. +Cette heure déjà était passée, les groupes étaient nombreux et animés. +Le roi était inquiet, distrait; il causait avec le duc de Richelieu et +le prince de Soubise, et à chaque instant tournait les yeux vers la +porte. Les amis du duc de Choiseul affirmaient que la présentation +n'aurait pas lieu, on n'oserait pas; l'énormité de cette action avait +enfin épouvanté le roi.</p> + +<p>Au milieu des conjectures les plus vives, de l'impatience la plus +haletante, la porte s'ouvrit, et un huissier de la chambre annonça:</p> + +<p>—Madame la comtesse de Béarn, madame la comtesse Du Barry.</p> + +<p>Éblouissante de beauté, rayonnante de grâce, la favorite entra donnant +la main à sa marraine. L'impression fut immense. Les plus méchants +complots étaient déjoués; la comtesse Du Barry n'avait pas fait dix pas, +que déjà son succès était assuré.</p> + +<p>Tous les regards chargés de haine furent pour la vieille comtesse, qui +se sentait faiblir. La honte montait par bouffées à son visage, on la +voyait rougir sous le fard.</p> + +<p>La favorite cependant s'avança vers le roi, dont la figure rayonnait +d'enthousiasme et de plaisir. Il ne la laissa pas s'agenouiller, selon +l'usage, devant lui; lui prenant les mains, il la releva.</p> + +<p>—Les Grâces, dit-il, ne s'inclinent devant personne.</p> + +<p>Ces mots de Louis XV furent entendus, et presque tous les ennemis de la +comtesse se changèrent en serviles courtisans.</p> + +<p>Le soir même il y eut cercle chez elle, et au nombre de ses adulateurs +elle put compter avec orgueil un prince du sang, le comte de la Marche, +cadet des Conti.</p> + +<p>Le crédit de madame Du Barry fut bientôt aussi grand que l'avait été +celui de la marquise de Pompadour. La comtesse n'était pas méchante, +c'était même ce qu'on est convenu d'appeler une bonne fille, mais elle +se devait à ceux qui avaient favorisé son élévation, elle était un +instrument entre leurs mains. Ses conseillers étaient le duc +d'Aiguillon, le chancelier Maupeou et l'abbé Terray; tous les trois +voulaient le renversement du ministère Choiseul.</p> + +<p>Depuis longtemps le duc d'Aiguillon était l'ami de la belle comtesse, le +chancelier se disait son cousin; quant à l'abbé, le dernier venu de ce +triumvirat qui aspirait à gouverner la France, elle n'avait rien à lui +refuser: n'ouvrait-il pas pour elle le trésor du roi, n'acquittait-il +pas les bons à vue signés par la favorite avec plus d'exactitude que +ceux qui portaient le nom de Louis?</p> + +<p>Le salon de la comtesse était le centre des intrigues du parti opposé à +M. de Choiseul. Mais le roi venait dans ce salon. Louis XV était +follement épris de sa nouvelle maîtresse. Son sans-gêne, son cynisme, +ses audacieuses reparties le divertissaient infiniment. Le vieux +monarque se plaisait dans la société des belles sœurs de la favorite, +<i>Bischi</i> et la <i>petite Chon</i>; les grossièretés et les jurons de Jean du +Barry, qu'il appelait <i>frérot</i>, l'amusaient et le faisaient rire. Il +retrouvait dans ce salon toutes ses anciennes habitudes, et jusqu'à la +maréchale de Mirepoix, la compagne assidue autrefois de la marquise de +Pompadour.</p> + +<p>De tous côtés on lui demandait le renvoi du duc de Choiseul. Entrait-il +chez la favorite, il la trouvait assise dans une chaise longue, faisant +sauter une orange de chaque main.</p> + +<p>—Que faites-vous, comtesse?</p> + +<p>—Vous le voyez, Sire.</p> + +<p>Et l'étourdie continuait à faire sauter les oranges en disant:</p> + +<p>—Saute, Choiseul! saute, Praslin! saute, Choiseul!</p> + +<p>Le roi ne pouvait s'empêcher de rire, mais il tenait à son ministre.</p> + +<p>—Le pauvre duc de Choiseul, disait-il, ne saurait tarder à être +renversé, je suis le seul ici à vouloir le maintenir.</p> + +<p>Mais madame Du Barry, malgré toute son influence, ne pouvait ramener à +elle les femmes de la cour. Les grandes dames, chose incroyable, +résistaient au maître, et plusieurs osèrent lui témoigner publiquement +leur mépris.</p> + +<p>Un jour, à Marly, la favorite était allée s'asseoir à une place vide +près de la princesse de Guéménée. La princesse se leva aussitôt, et d'un +air de dégoût:</p> + +<p>—Fi! l'horreur! dit-elle, assez haut pour être entendue.</p> + +<p>Une heure après, madame de Guéménée recevait l'ordre de quitter Marly +sur-le-champ.</p> + +<p>Ces symptômes de faveur n'éclairaient pas le parti de M. de Choiseul. Le +ministre se croyait inattaquable. En ce moment il négociait le mariage +du Dauphin avec une archiduchesse d'Autriche; il savait que tant que +l'union ne serait pas conclue il était indispensable, et pour l'avenir +il comptait sur l'influence de la future Dauphine. C'est donc de son +salon que partaient toutes les épigrammes, les chansons, les épîtres, +les nouvelles à la main destinées à battre en brèche le crédit de la +favorite. Le roi, comme de juste, n'était pas épargné; quelques-unes de +ces pièces légères étaient d'un goût douteux ou même tristement +ordurières:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">France, tel est ton destin,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">D'être soumise à la femelle:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ton salut vint de la pucelle,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tu périras par la catin.</span><br /> +</p> + +<p>D'autres au contraire étaient ravissantes de grâce et d'esprit, telle +l'<i>épître à Margot</i>, attribuée tour à tour à Boufflers et à Dorat, et +reniée également par tous les deux.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pourquoi craindrai-je de le dire!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">C'est Margot qui fixe mon goût;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Oui, Margot, cela vous fait rire;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que fait le nom? la chose est tout.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je sais que son humble naissance</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">N'offre pas à l'orgueil flatté</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La chimérique jouissance</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dont s'enivre la vanité,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">.......................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais Margot a de si beaux yeux</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'un seul de ses regards vaut mieux</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que fortune, esprit et naissance.</span><br /> +</p> + +<p>À l'instigation de M. de Choiseul, son ami Voltaire s'était mis de la +partie; il faisait pleuvoir sur la comtesse Du Barry une grêle de fines +épigrammes. On faisait même courir sous son nom un conte bêtement +ordurier intitulé <i>La cour du roi Pétaud</i>:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il vous souvient encor de cette tour de Nesles,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mintiville, Lymail, Rouxchâteau, Papomdour</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">(<i>Vintimille, Mailly, Châteauroux, Pompadour</i>),</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dans cette foule enfin de peut être cent belles</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Qu'il honora de son amour</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Pour choisir celle qu'à la cour</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On soutenait n'avoir jamais été cruelle.</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">La bonne pâte de femelle,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Combien d'heureux fit-elle, dans ses bras!</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Qui, dans Paris, ne connut ses appas?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Du laquais au marquis, chacune se souvient d'elle.</span><br /> +</p> + +<p>Certes, jamais Voltaire n'a écrit cette niaise platitude, mais enfin on +le comptait au nombre des ennemis de la comtesse, mal renseigné qu'il +était par ceux qui voulaient la chute de la favorite.</p> + +<p>Madame Du Barry eut peur du patriarche de Ferney, et, sans en rien dire +au roi, elle fit faire quelques démarches près de lui par son grand ami +et admirateur Richelieu.</p> + +<p>Éclairé sur la puissance de madame Du Barry, Voltaire, qui toute sa vie +joua en toutes circonstances un double jeu, fut épouvanté de +l'imprudence que, conseillé par les Choiseul, il avait été sur le point +de commettre, et le duc d'Aiguillon fut chargé de le réconcilier avec la +favorite.</p> + +<p>La comtesse Du Barry soutenait alors le chancelier Maupeou dans sa lutte +contre les Parlements. Les attaques du chancelier pouvaient tourner +contre lui, le faible Louis XV pouvait, en un jour d'ennui, donner +raison à ceux qu'il appelait les <i>robes noires</i>; mais le ministre avait +pour lui la favorite, elle avait fait placer dans sa chambre un +magnifique portrait de Charles I<sup>er</sup>, peint par Van-Dick, et souvent +elle le montrait au roi en lui disant:</p> + +<p>—Les Parlements, Sire, nous traiteront comme ils ont traité Charles +I<sup>er</sup>.</p> + +<p>La victoire resta au chancelier, mais il souleva contre lui +l'indignation générale. À Paris, on récitait ce <i>Pater noster</i> d'un +nouveau genre:</p> + +<p>«Notre père qui êtes à Versailles, que votre nom soit glorifié. Votre +règne est ébranlé; votre volonté n'est pas plus faite dans le ciel que +sur la terre. Rendez-nous notre pain quotidien que vous nous avez ôté; +pardonnez à vos Parlements qui ont soutenu vos intérêts comme vous +pardonnez à vos ministres qui les ont vendus. Ne succombez plus aux +tentations de la Du Barry, mais délivrez-nous de ce diable de +chancelier. Ainsi soit-il.»</p> + +<p>À Versailles, on faisait courir les plus atroces épigrammes.</p> + +<p>Le chancelier riait de tous ces clabaudages, le roi le proclamait «le +plus ferme et le plus intègre des ministres.» Il était sûr de l'appui de +la favorite, il était certain qu'au premier jour son ennemi Choiseul +serait renversé; il le fut en effet, au grand triomphe des amis de +madame Du Barry.</p> + +<p>—C'est le règne de Cotillon III qui commence! s'était écrié le roi de +Prusse.</p> + +<p>Débarrassé du duc de Choiseul, Louis XV n'eut plus de querelles, plus de +luttes à soutenir. «Les ministres s'entendent comme larrons en foire, +écrivait un bel esprit de l'époque, et la guenon (le mot n'est pas poli) +qui nous gouverne s'entend avec eux.» Le roi laissait agir ses +ministres.</p> + +<p>—Ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront, disait-il en riant, je m'en +lave les mains.</p> + +<p>Le vieux roi avait en effet «renoncé à toute fausse honte.» Il +délaissait complétement la cour pour vivre près de la favorite. Il +voyait rarement le Dauphin et la Dauphine; plus rarement ses filles. +Déjà l'une d'elles, Madame Victoire, navrée des désordres qui +flétrissaient la vieillesse de son père, avait pris le parti de se +retirer dans un couvent.</p> + +<p>—En voilà une, disait le duc de Richelieu, qui veut gagner le paradis +uniquement pour ne pas être avec sa famille durant toute l'éternité.</p> + +<p>Madame Du Barry accompagnait le roi partout, elle était de toutes les +chasses, de tous les voyages. Elle-même dressait les listes +d'invitation.</p> + +<p>Docile aux conseils des vieux courtisans qui depuis longtemps +connaissaient les goûts et les habitudes de Louis XV, elle ne recevait +que les anciens compagnons du roi; les femmes admises devaient être +jolies ou l'avoir été, elles devaient surtout entendre admirablement la +plaisanterie. Le temps était passé des conversations finement +spirituelles des soupers de la marquise de Pompadour; il fallait du gros +sel pour réveiller le vieux monarque, et la favorite lui en servait à +pleines mains.</p> + +<p>Mais c'est à Luciennes surtout, dans le ravissant pavillon qu'elle avait +fait bâtir, que madame Du Barry aimait à recevoir Louis XV.</p> + +<p>Rien de merveilleux comme cette habitation, véritable bonbonnière +d'écaille et de marbre, bâtie sur les hauteurs des bois de Luciennes ou +de Louveciennes, au milieu d'un paysage digne de Paul Potter ou de +Claude Lorrain. Là, les eaux coulent à pleines cascades, et de beaux +bouquets d'arbres se mirent dans des lacs d'eaux vives.</p> + +<p>Louis XV avait d'abord voulu donner à la comtesse le grand pavillon de +Luciennes, construit par le duc de Penthièvre, mais elle l'avait trouvé +trop vaste encore pour ses goûts simples et familiers.</p> + +<p>Avec la permission du roi, elle fit élever, à quelque distance, une +toute petite maison, palais en miniature, bien commode, bien élégante. +Tout autour on dessina de charmants jardins, fouillis de fleurs au +milieu d'admirables pelouses. La terrasse avait un immense horizon, et à +perte de vue s'étendaient des allées de tilleuls. De ce petit pavillon +de Luciennes, elle fit un paradis.</p> + +<p>Là, tout était disposé pour recevoir le roi. Les pièces étaient petites, +mais commodes; les domestiques étaient peu nombreux, mais choisis avec +soin, fidèles, éprouvés, discrets, et d'un inaltérable respect.</p> + +<p>La comtesse avait toujours près d'elle ses deux belles-sœurs, Chon et +Bischi, ses conseils dans les petites occasions, ses confidentes +intimes; leur propre intérêt les faisait dévouées.</p> + +<p>Puis, pour animer cet intérieur, pour faire cette solitude bruyante, il +y avait des oiseaux de toutes les couleurs dans des volières de +filigrane d'or, une perruche aux couleurs de feu, un singe du Brésil, et +enfin une petite épagneule blanche, avec des marques de feu, méchante +comme un petit démon, et qui mordait tout le monde, excepté le roi +qu'elle aimait beaucoup.</p> + +<p>Comme les châtelaines du moyen âge, la favorite avait un page noir, +Zamore, enlacé de bracelets et de colliers de verroterie; il marchait +devant elle, et portait son parasol, comme dans les romans de +chevalerie.</p> + +<p>Le négrillon, lui, ne respectait personne, pas même le roi; il enlevait +la perruque du chancelier, et faisait cent autres malices. Un jour Louis +XV trouva plaisant de faire de Zamore un gouverneur de résidence royale, +et la chancellerie expédia un brevet scellé par le chancelier, qui +nommait ce sapajou gouverneur du château de Luciennes, aux appointements +de deux cents louis.</p> + +<p>Les ministres venaient travailler et tenaient conseil à Luciennes, +madame Du Barry présidait. On agitait en riant les questions les plus +sérieuses. Pour Louis XV un bon mot valait mieux qu'une bonne raison; il +disait toujours oui. Lorsque la chose semblait trop grave, et que le roi +se sentait embarrassé, il prenait l'avis de Chon. Mieux eût valu tirer +à pile ou face.</p> + +<p>Lorsque la conversation se ralentissait, que l'on était à bout de bons +mots et de mauvaises épigrammes, que l'on avait ri du pamphlet de la +veille et chansonné le Parlement, on lisait les lettres décachetées à la +poste, on parcourait les rapports de la police.</p> + +<p>La lecture de toutes ces turpitudes terminée, on allait faire une +promenade dans les jardins, puis l'on soupait. C'était l'heure heureuse +du roi. Les propos à ces soupers était d'une liberté telle, que la +maréchale de Mirepoix en rougissait; mais la favorite le voulait ainsi, +certaine par là de plaire à son amant. Le nombre des convives était +beaucoup plus restreint que du temps de la marquise de Pompadour; le roi +admettait à sa table six ou huit personnes, dix au plus, et encore +très-rarement.</p> + +<p>Parfois Louis XV se mêlait de faire la cuisine; il y avait des +prétentions. Les convives devaient se résigner, ces jours-là, à manger, +en dissimulant de leur mieux une grimace, des beignets plus lourds que +du plomb, ou des omelettes brûlées.</p> + +<p>Louis XV ne souhaitait qu'une chose, oublier sa royauté.</p> + +<p>La favorite faisait tous ses efforts pour que ce vœu fût exaucé. À la +façon dont il était traité dans l'intimité, entre Chon et Bischi, il ne +tenait qu'au vieux monarque de se croire le plus humble de ses sujets. +Il n'était plus le roi, il était M. La France, ou même La France, tout +court. La comtesse, pour flatter ses goûts, redevenait la petite Lange, +et retrouvait l'effronterie de manières et le cynisme de langage de ses +jeunes années, de ce temps où, du salon des demoiselles Verrières, elle +passait au tripot du comte Jean. Le roi aimait fort à préparer lui-même +son café, et si, distrait par Chon ou par Zamore, il laissait la +liqueur se répandre sur la table, la comtesse lui criait en lui jetant +sa pantoufle à la tête:</p> + +<p>—Eh! La France! ton café f...iche le camp!</p> + +<p>Au contraire de toutes les favorites, madame Du Barry, c'est une justice +à lui rendre, n'était ni avide ni intéressée. La fragilité de son +pouvoir ne l'épouvantait nullement, et jamais elle ne s'inquiéta de +l'avenir. Elle pillait le trésor, mais elle ne pillait pas pour son +propre compte. Ne lui fallait-il pas enrichir tous ceux qui +l'entouraient, parents, amis, flatteurs? elle s'exécutait de bonne +grâce. Il lui en coûtait si peu. Les acquits au comptant payaient tout, +et l'abbé Terray semblait n'être véritablement que le trésorier de la +favorite.</p> + +<p>Depuis longtemps elle avait assuré au vicomte Adolphe du Barry une +position magnifique. Doté richement, il avait épousé une fille de grande +maison, fort pauvre il est vrai, mais dont le roi avait fait un +excellent parti.</p> + +<p>Le mari pour rire de la favorite dépensait annuellement des sommes +considérables; mais il lui fallait bien chercher des consolations. Chon +et Bischi avaient une fortune indépendante. La maréchale de Mirepoix ne +donnait pas son amitié. Enfin, il y avait le comte Jean, de force à +absorber tout seul les revenus de l'État.</p> + +<p>De tout cela le roi s'inquiétait fort peu. Le trône s'en allait à +vau-l'eau, sans que personne parût en prendre souci. Chaque ministre +était maître absolu dans son département, à la condition d'obéir aux +fantaisies de la comtesse.</p> + +<p>Le chancelier Maupeou entre un matin chez madame Du Barry; la veille, il +avait pris une mesure d'une certaine gravité.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur le chancelier, demanda la comtesse, que dit-on dans +le public de votre décision?</p> + +<p>—Ma foi! ma cousine, répond Maupeou, je n'en sais rien, mais je m'en +f...iche.</p> + +<p>La favorite part d'un éclat de rire. Le roi survient.</p> + +<p>—On est bien gai, ce me semble, ici, dit-il; de quoi rit-on si fort?</p> + +<p>—Sire, je demandais au chancelier ce que l'on pense de ses mesures, il +m'a répondu qu'il s'en f...ichait.</p> + +<p>—Vraiment, comtesse.</p> + +<p>—Oui, Sire, et je partage son opinion, je m'en f...iche.</p> + +<p>—En ce cas, reprend le roi, riant aussi, nous sommes trois qui nous en +f...ichons.</p> + +<p>Parfois, cependant, les murmures du parti du Dauphin arrivaient jusqu'au +roi. Ces jours-là, il était de mauvaise humeur; la comtesse mettait tout +sur le compte de M. de Choiseul, exilé à Chanteloup. Des pamphlets qui +continuaient à pleuvoir, on ne faisait que rire, même lorsqu'ils étaient +encore plus outrageants que celui-ci, longtemps attribué au comte Jean.</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Drôlesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Où prends-tu donc ta fierté?</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Princesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">D'où te vient ta dignité?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si jamais ton teint se fane ou se pelle,</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Au train</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">De catin</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Le public te rappelle.</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Drôlesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Où prends-tu ta fierté?</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">Princesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">D'où te vient ta dignité?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Lorsque tu vivais de la messe</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">De ton père Gomard,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que la Romson volait la graisse</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour joindre à ton morceau de lard,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Tu n'étais pas si fière,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Et n'en valais que mieux.</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Baisse ta tête altière,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Au moins devant mes yeux;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Écoute-moi, rentre en toi-même,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour éviter de plus grands maux,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Permets à qui t'aime</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De t'offrir encor des sabots.</span><br /> +</p> + +<p>Mais la bonté de la comtesse fut toujours extrême envers ces mêmes +Choiseul qui l'attaquaient si cruellement. Elle aimait à les railler, +elle ne voulut pas les persécuter; et cependant leur sort était entre +ses mains. Plus d'une fois Louis XV, en parlant de son ancien ministre, +avait dit:</p> + +<p>—Cet homme-là devrait être à la Bastille.</p> + +<p>Mais toujours la favorite avait désarmé Louis XV; elle le désarmait par +un bon mot, par une plaisanterie.</p> + +<p>Véritablement, elle était le type de <i>la bonne fille</i>: folle, +insouciante, crédule même, jamais elle n'abusa de son pouvoir pour faire +du mal; toutes les fautes qu'on lui impute doivent retomber sur les gens +qui l'entouraient.</p> + +<p>Sous son <i>règne</i>, il est vrai, on fit un épouvantable abus des lettres +de cachet, mais il faut s'en prendre au duc de La Vrillière, dont la +maîtresse en faisait publiquement commerce: pour cinquante louis, on +faisait mettre un homme en prison. La favorite ne trempait aucunement +dans toutes ces infamies: plusieurs fois même elle usa de son influence +pour rendre à la liberté des malheureux injustement détenus.</p> + +<p>Elle avait d'ailleurs bien autre chose à faire; les amours la +préoccupaient beaucoup plus que la politique, dont elle ne se mêlait +que pour obéir à ses amis. Louis XV, en effet, ne régna jamais seul sur +le cœur de la belle comtesse, il lui fallait plus d'un amant, et nombre +de simples gentilshommes furent tout aussi heureux que le roi de France.</p> + +<p>Le comte de Cossé-Brissac fut son plus grand, son plus durable amour. +Jeune, élégant, chevaleresque, il était fait pour plaire à toutes les +femmes, elle ne put le voir sans l'aimer. Pour la comtesse Du Barry, M. +de Brissac délaissa une femme jeune et charmante, qu'il avait épousée +depuis peu; il était fou de la belle favorite, et telle était +l'imprudence des deux amants, que plusieurs fois ils faillirent être +surpris par le roi.</p> + +<p>Tous les amis de la comtesse connaissaient cette intrigue, mais ils la +cachaient avec un soin extrême; sa fortune était la leur, et une +indiscrétion pouvait tout renverser. Madame de Cossé elle-même apprit un +jour les relations de son mari et de la favorite; elle surprit une +lettre, une lettre qui ne laissait aucun doute; elle pouvait se venger, +elle ne le fit pas, pensant qu'à force de résignation elle ramènerait +son mari: elle réussit à demi.</p> + +<p>Madame Du Barry était alors au plus haut degré de la faveur; ses amis +rêvèrent pour elle la destinée de madame de Maintenon, épousée +secrètement par Louis XIV. C'était s'assurer contre toutes les chances. +La favorite adopta cette idée avec empressement, et bientôt les +démarches commencèrent.</p> + +<p>Madame du Barry femme du roi de France, c'était une grosse affaire à +traiter, et cependant, du premier coup, les obstacles qui avaient semblé +les plus terribles furent levés. Mesdames, filles du roi, donnaient leur +assentiment. Pieuses, aimantes, les filles de Louis XV tremblaient pour +le salut de leur père; ne pouvant le détacher d'une maîtresse aimée, +elles trouvèrent bon de légitimer la passion du vieux monarque, et de +faire ainsi cesser le scandale. On se souciait peu de l'opposition du +Dauphin. Depuis longtemps, le roi savait les dispositions hostiles de +son petit-fils: un jour que la vicomtesse Adolphe du Barry lui avait été +présentée, il s'était détourné avec mépris et n'avait pas daigné +répondre. On pensa qu'on pouvait passer outre. Tiraillé de tous côtés, +Louis XV donna son consentement; il promit même à la comtesse de la +nommer, à cette occasion, duchesse de Roquelaure.</p> + +<p>Une union morganatique fut donc résolue, et le cardinal de Bernis fut +chargé de poursuivre secrètement à Rome la nullité du mariage de la +favorite avec le comte Guillaume du Barry.</p> + +<p>Déjà, comme pour donner l'exemple et préparer les esprits, le duc +d'Orléans avait, depuis peu, épousé en secret madame de Montesson, sa +maîtresse. Madame Du Barry avait favorisé ce mariage de tout son +pouvoir, elle devait même obtenir de le faire déclarer; le duc +d'Orléans, qui savait son influence, avait pour cela sollicité son +appui.</p> + +<p>—Épousez toujours, mon gros père, avait-elle répondu, après nous +verrons. J'y suis, comme vous le savez, fort intéressée moi-même.</p> + +<p>Cependant l'inexplicable mélancolie du roi gagnait de jour en jour; son +front se faisait plus sombre, l'ennui l'enveloppait. Vainement, pour le +distraire, la comtesse redoublait d'enjoûment, de gaîté, de licence; +vainement, pour chasser ses noires idées, elle se prêtait à ses +infidélités passagères et peuplait le Parc-aux-Cerfs de fraîches et +charmantes jeunes filles: rien ne pouvait plus émouvoir cette âme +rassasiée.</p> + +<p>Bientôt, à cette tristesse incessante, vinrent se mêler des +pressentiments de mort. Un soir, à un souper chez la favorite, Louis XV +vit tout à coup pâlir, puis chanceler un de ses vieux compagnons, le +marquis de Chauvelin.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, Chauvelin? vous trouvez-vous mal? s'écria-t-il.</p> + +<p>On s'empressa autour du marquis, affaissé sur lui-même; il était mort.</p> + +<p>Cette foudroyante destruction épouvanta le roi. Il se leva de table sans +mot dire et se retira dans son appartement.</p> + +<p>—C'est un avertissement du ciel! disait-il à ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>On était alors en carême: les sermons prêchés par l'évêque de Sénés +firent une impression profonde sur le cœur du roi. L'évêque ne +ménageait pas les vices des grands. Le jour du jeudi-saint, le sermon du +ministre de l'Évangile fut d'une «audace inouïe.» En traits hardis, il +peignit la misère des peuples et flétrit les désordres de la cour, dont +le roi était le premier complice et le plus coupable.</p> + +<p>—Écoutez-moi bien, s'écria-t-il, et repentez-vous. Encore quarante +jours, et Ninive sera détruite!...</p> + +<p>À ces mots, le vieux monarque frissonna; il lui sembla qu'il venait +d'entendre son arrêt, et, loin de punir ce que les courtisans appelaient +«l'insolence de ce prêtre,» il récompensa l'homme qui avait osé lui +faire entendre des paroles de vérité.</p> + +<p>De ce jour, il devint plus exact à ses prières; il restait seul enfermé +dans ses appartements, et rendait de fréquentes visites à madame Louise, +cette pieuse princesse qui, retirée à Saint-Denis, priait avec ferveur +pour la conversion et le salut de son père.</p> + +<p>Ces symptômes alarmèrent la favorite et ceux de ses amis qui +exploitaient son crédit. On tint conseil chez elle, et il fut décidé +qu'à tout prix on essaierait de distraire le roi et de ranimer son goût +pour le plaisir.</p> + +<p>Le comte Jean proposa un voyage à Trianon. Là, il amènerait une jeune +fille d'une rare beauté qu'il avait rencontrée; ses charmes naissants +réveilleraient les sens blasés du roi et feraient diversion aux lugubres +pensées qui assiégeaient son âme.</p> + +<p>À l'unanimité, on adopta les propositions du comte Jean, le voyage à +Trianon fut résolu, la jeune fille amenée.</p> + +<p>C'était le 5 mai 1774; les invités étaient les convives habituels du +roi: le prince de Soubise, les ducs d'Aiguillon, d'Ayen et de Duras; +mesdames de Mirepoix, de Forcalquier, de Flammarens.</p> + +<p>Le souper fut d'une gaîté folle; jamais le roi n'avait paru de meilleure +humeur; il cherchait à s'étourdir, les convives l'y aidaient à qui mieux +mieux. L'aï bientôt exalta toutes les têtes, on porta des toasts, on +chanta: les propos les plus lestes, les anecdotes les plus scabreuses, +les mots les plus déshabillés éclataient de tous côtés; la licence, +cette nuit-là, fut sans bornes. À deux heures, le roi se retira dans +l'appartement où l'attendait la jeune fille; il l'avait vue et l'avait +trouvée charmante; les convives, rassurés sur l'avenir, se couchèrent +donc en attendant le jour.</p> + +<p>Triste fut le réveil de cette nuit si folle. De grand matin, on vint +annoncer à madame Du Barry que le roi était souffrant. Vite, elle courut +aux appartements. Le roi était couché, il avait la tête fort lourde, +tout le corps endolori.</p> + +<p>—Ah! comtesse, lui dit-il, ne m'en veuillez pas de mon infidélité; je +suis, vous le voyez, bien puni.</p> + +<p>—Ce ne sera rien, répondit-elle; Votre Majesté va dormir, et dans +quelques heures il n'y paraîtra plus.</p> + +<p>Mais vainement elle cherchait à tromper le roi, à se tromper elle-même; +le 10 mai 1774, à trois heures et quelques minutes, le premier médecin +s'aperçut que Louis venait de rendre le dernier soupir; il interrogea le +cœur, plaça une glace devant la bouche du roi, et, après une minute +environ, il se retourna vers les assistants, et prononça les paroles +sacramentelles: Le roi est mort, vive le roi!...</p> + +<p>Madame Du Barry savait depuis deux heures à peine l'écroulement de sa +fortune, lorsqu'elle vit paraître le duc de la Vrillière. Il lui +apportait une lettre de cachet écrite en entier de la main du nouveau +roi.</p> + +<p>«Madame Du Barry, pour des raisons à moi connues, qui tiennent à la +tranquillité de mon royaume et à la nécessité de ne point permettre la +divulgation du secret de l'État qui vous a été confié, je vous fais +cette lettre pour que vous ayez à vous rendre à Pont-aux-Dames sans +retard, seule, avec une femme pour vous servir, et sous la conduite du +sieur Hamont, l'un de nos exempts. Cette mesure ne doit pas vous être +désagréable: elle aura un terme prochain.»</p> + +<p>—Un beau fichu commencement de règne! s'écria la comtesse, quand elle +eut pris connaissance de cette lettre. Je vais obéir, monsieur, dit-elle +au duc de la Vrillière.</p> + +<p>La route fut triste jusqu'à Pont-aux-Dames, et cependant la comtesse +montra beaucoup de fermeté et de résignation.</p> + +<p>Prévenues de l'arrivée de la favorite du feu roi, les bonnes religieuses +l'attendaient avec une impatience mêlée de curiosité. De monstrueux +récits étaient venus jusqu'à elles, et lorsqu'elles accoururent pour +l'accueillir, elles furent étonnées de trouver tant de grâces unies à +une si parfaite modestie.</p> + +<p>Une nouvelle existence commençait pour madame Du Barry; elle eut le bon +esprit de se plier sans murmure à sa fortune présente, et d'oublier sa +puissance passée. Elle n'était pas riche, son insouciance pour l'avenir +avait toujours été grande, jamais elle n'avait rien demandé. Ses +diamants, son hôtel à Versailles, son pavillon de Luciennes formaient +toute sa fortune. C'était de quoi vivre modestement et simplement: elle +s'y résigna de la meilleure grâce du monde.</p> + +<p>Les religieuses de l'abbaye l'avaient prise en amitié, elle-même se +plaisait à ce tranquille bonheur du monastère; un instant elle eut la +pensée d'y finir ses jours; elle pouvait y jouer le rôle de madame de +Maintenon à Saint-Cyr. Le souvenir de ses amis l'arrêta.</p> + +<p>Bientôt elle obtint du roi la permission de quitter Pont-aux-Dames. Elle +venait de vendre au comte de Provence son hôtel de Versailles, elle en +consacra le prix à l'achat de la terre de Saint-Vrain, près de Chartres, +et s'y retira. À Saint-Vrain, entourée de sa famille, elle reçut tous +ses amis d'autrefois, Soubise, Richelieu, le duc et la duchesse +d'Aiguillon, et le comte de Cossé-Brissac, qui, fidèle dans la disgrâce, +voulut partager son exil. Plusieurs fois déjà, déguisé en paysan, il +était allé la consoler à l'abbaye de Pont-aux-Dames.</p> + +<p>Les faiseurs de libelles ne furent point désarmés par la chute de la +favorite; puissante, ils l'avaient accablée, ils la poursuivirent dans +l'exil, et un matin ces vers ignobles lui étaient parvenus jusque dans +sa chambre du monastère de Pont-aux-Dames:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Les ponts ont fait époque dans ma vie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dit Lange en pleurs dans sa cellule en Brie;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Fille d'un moine et de Manon Giroux,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">J'ai pris naissance au coin du Pont-aux-Choux;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">À peine a lui l'aurore de mes charmes,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que le Pont-Neuf vit mes premières armes.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Au Pont-au-Change, à plaisir je fêtais</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le tiers, le quart, bourgeois, nobles, laquais.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'art libertin de rallumer les flammes,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Au Pont-Royal me mit le sceptre en main.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Un si haut fait m'amène au Pont-aux-Dames,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Où j'ai bien peur de finir mon destin.</span><br /> +</p> + +<p>L'exil de madame Du Barry à Saint-Vrain fut de courte durée. Elle eut +recours à la générosité de la reine Marie-Antoinette: bientôt elle reçut +une réponse conforme à ses désirs, et toute joyeuse elle revint +s'établir à Luciennes.</p> + +<p>Cependant des nuages sanglants grossissaient à l'horizon; les jours +sombres étaient venus pour Versailles.</p> + +<p>Madame Du Barry, qui avait conçu pour la famille royale un attachement +profond et respectueux, ne songea qu'à tirer parti de sa position pour +lui être utile. Déjà, dans la triste affaire du collier, elle avait pu +donner à Marie-Antoinette la mesure de son dévoûment. Sacrifiant, sans +hésiter, sa vieille amitié pour le cardinal de Rohan, elle avait de +toutes ses forces défendu l'honneur de la reine.</p> + +<p>Chaque jour amena désormais à madame Du Barry un nouveau malheur. Des +escrocs, aussi habiles qu'audacieux, lui arrachèrent des sommes +considérables; ses diamants, sa seule ressource, lui furent volés; enfin +le séjour de Luciennes lui fut rendu insupportable par Zamore. Ce noir +ingrat, qu'elle avait comblé de ses bienfaits, était devenu l'orateur le +plus ardent du club de Luciennes, et chaque jour il déclamait contre sa +maîtresse, qui n'osait pas le chasser.</p> + +<p>Mais une douleur plus grande lui était réservée; le 4 septembre 1792, +des clameurs menaçantes s'élevèrent autour du château, un groupe +d'hommes armés pénétra dans le vestibule; l'un d'eux, au bout d'une +pique, portait une tête affreusement sanglante. Cette tête était celle +de Brissac, «tué en faisant son devoir.» Au bruit, la comtesse était +accourue. Alors, un des hommes saisit la tête, et l'envoyant rouler aux +pieds de madame Du Barry:</p> + +<p>—Tiens, s'écria-t-il, voilà la tête de ton amant!</p> + +<p>Reçue plusieurs fois à Trianon par la reine, madame Du Barry s'était +chargée de suivre à Londres les négociations secrètes commencées par la +cour avec le comité d'émigration. Sous prétexte de rechercher les +voleurs de ses diamants, elle fit successivement plusieurs voyages en +Angleterre. Le 14 décembre 1792, au moment du procès du roi, elle quitta +Paris une fois encore avec un passeport du district de Versailles.</p> + +<p>À Londres, elle apprit la terrible catastrophe du 21 janvier 1793, la +mort de Louis XVI. Sans doute, à ce moment, elle se souvint de ce +portrait de Charles I<sup>er</sup> qu'elle avait autrefois fait placer dans sa +chambre, pour le montrer à Louis XV.</p> + +<p>Tous les amis de la comtesse lui conseillaient de rester en Angleterre; +elle ne voulut rien entendre, elle osa revenir en France. Mais la colère +du peuple devait atteindre tout ce qui, de près ou de loin, avait tenu à +la monarchie; la favorite de Louis XV ne pouvait être oubliée.</p> + +<p>Le 3 juillet 1793, un arrêté du comité de sûreté générale ordonna +l'arrestation de la ci-devant comtesse Du Barry.</p> + +<p>Louis XVI innocent expiait les crimes pompeux de Louis XIV et les +turpitudes de Louis XV; en la pauvre Du Barry, une <i>fille</i> égarée sur le +trône de France, on frappa toutes les favorites qui depuis tant de +siècles avaient pris à tâche de ruiner la France; elle fut la victime +expiatoire des Diane de Poitiers, des Montespan et des Pompadour.</p> + +<p>Elle ne tarda pas à comparaître devant le tribunal révolutionnaire, et, +à l'unanimité, la <i>courtisane de Capet XV</i> fut condamnée à la peine de +mort.</p> + +<p>Le lendemain, 9 décembre 1793, on vint tirer la comtesse de la prison +pour la conduire à l'échafaud.</p> + +<p>À ce moment suprême, tout son courage l'abandonna. Elle poussa un grand +cri, et s'affaissa sur elle-même. On fut obligé de la porter. Pâle, +défaite, elle gisait inanimée sur le devant de la charrette fatale. Ses +sanglots et ses gémissements ne cessèrent pas tant que dura le funèbre +trajet. Lorsque, arrivée à la place de la Révolution, on la porta sur la +terrible machine, les forces lui revinrent; elle se débattait aux mains +de ceux qui la soutenaient; d'une voix déchirante elle criait à la +multitude: «Bon peuple! au secours, délivre-moi, je suis innocente<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>!»</p> + +<p>Tandis qu'on la liait, elle tournait vers le bourreau ses yeux noyés de +larmes.</p> + +<p>—Encore une minute, disait-elle, une seule minute, je vous en conjure! +monsieur le bourreau.</p> + +<p>Pauvre comtesse, elle ne put achever sa phrase, et la foule qui hurlait +autour de la guillotine battit des mains lorsqu'on lui montra la tête +sanglante de la dernière favorite des rois de France.</p> + +<h3>FIN.</h3> +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'abbé Le Gendre très-instruit des choses du temps et +confident d'Henri de Chauvallon, affirme que Louis XIV «<i>savait à peine +lire et écrire</i>.» (Mag. de librairie, 1859.) Ce qu'on appelle la <i>main</i> +de Louis XIV est, dit M. Michelet, le bonhomme Rose, son faussaire +patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du roi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Ce mot a été aussi attribué à un fils du maréchal de +Villeroy, archevêque de Lyon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Louis XIV et la révocation de l'édit de Nantes</i>. Paris +1860.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il est bon de se garder de toute exagération; les dépenses +de Versailles n'ont pas été si fantastiques qu'on l'a dit longtemps. +Saint-Simon parle de milliards, Mirabeau dit douze cents millions; +Volney imagine quatre milliards six cents millions! On peut mettre tout +un peuple sur la paille mais non lui prendre ce qu'il n'a pas; «Où il +n'y a rien, le roi perd ses droits.» On arrive, pièces en mains, à +établir que les dépenses de Versailles représentent environ six cents +millions de notre monnaie. C'est déjà monstrueux!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> J'ai sous les yeux, en écrivant ce chapitre, le +très-remarquable travail de M. Eugène Pelletan, <i>Décadence de la +monarchie</i>, «un livre populaire, dit M. Michelet, très-piquant et +très-véridique, qui, grâce à Dieu, ira partout et restera.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> M. le baron Walckenaer, <i>Mémoires touchant la vie et les +écrits de madame de Sévigné</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Saint-Simon, <i>Mém</i>., t. 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Correspondance de Mazarin</i>, t. 1, p. 179, 202.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le mariage de Louis XIV avec l'Infante donnait à la +couronne de France ces fameux droits à la succession d'Espagne dont la +poursuite coûta tant d'or et tant de sang, un des faits les plus +désastreux de ce règne si fécond en désastres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Selon l'auteur des <i>Mémoires de madame de Maintenon</i>, «La +Vallière, pendant son séjour à la cour de Gaston, avait agréé la main +d'un gentilhomme de Normandie, auquel elle avait inspiré une passion +sérieuse. Plus tard, à son retour de l'armée, cet officier, ignorant +tout ce qui s'était passé en son absence, se rend chez Madame, demande +en vain La Vallière, court à l'hôtel qu'elle occupait, ne comprend rien +à ce qu'il voit, ne peut parvenir jusqu'à elle, sort la rage dans le +cœur. Un ami lui apprend, la vérité sans ménagement.—Tout est perdu +pour moi, s'écrie cet amant malheureux; et il se perce de son épée. +Celle qu'il avait tant aimée le pleura.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Un manuscrit français de la Bibliothèque de +Saint-Pétersbourg, dont il a été publié en France quelques fragments, +trace un portrait infiniment moins flatteur de mademoiselle de La +Vallière: «Cette fille est d'une taille médiocre et fort mince, elle +marche d'un méchant air à cause qu'elle boite. Elle est blonde, blanche, +marquée de la petite vérole; les yeux bruns, les regards languissants et +passionnés, et quelquefois aussi pleins de feu, de joie et d'esprit. La +bouche grande, assez vermeille, les dents pas belles, point de gorge, +les bras plats qui font mal juger du reste du corps.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Parmi cette masse de pamphlets, plus ou moins injurieux, +publiés à l'étranger, il en est qui certainement ont été écrits sous +l'inspiration de Louis XIV ou de ses ministres. De ce nombre sont deux +ou trois libelles contre Madame, fort injurieux quant à la forme, mais +qui au fond la disculpent de cette grave accusation d'avoir trop aimé +son beau-frère. Déjà avant «le grand roi,» on avait utilisé les +pamphlétaires à l'étranger.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Courart, <i>Mém.</i>, t. XLVIII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Fouquet, <i>Défenses</i>, t. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> La Fayette, <i>Mém.</i>, t. LXIV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> M. le baron Walckenaer, <i>Mém. touchant la vie et les +écrits de madame de Sévigné.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> L'abbé de Choisy (p. 586) prétend que Louis XIV était venu +à Vaux avec cette intention.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> M. Michelet, <i>Louis XIV</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> 20 décembre 1664, à la majorité de 13 voix contre 9; +Journal ms. de d'Ormesson.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Bussy-Rabutin, <i>Discours sur les amours de mademoiselle de +La Vallière</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Oeuvres de Louis XIV, <i>Instructions pour le Dauphin</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Lemontey, t. V, p. 144. Les dernières années de Louis XIV +montrent où peuvent conduire de tels axiomes. Les lettres de Colbert au +roi prouvent que ce grand ministre n'approuvait pas cette façon +ingénieuse et facile d'<i>enrichir</i> un peuple.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Le <i>justaucorps à brevet</i> était une casaque bleue, brodée +d'or et d'argent, semblable à celle que le roi portait lui-même. Il +était un indice de faveur et nullement une récompense de services +rendus. Ce fameux <i>justaucorps</i> donnait le droit de suivre le roi dans +ses chasses et dans ses promenades à la campagne. Pour se parer de cette +livrée, il fallait une autorisation spéciale ou brevet; de là le nom.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Description du Carrousel de 1762</i>. Bibl. +impér.—Collection des gravures.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Mémoires touchant les écrits de madame de Sévigné</i>, 2<sup>e</sup> +partie, p. 466.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> La Fayette, t. I et IV, p. 407.—Montpensier, <i>Mémoires</i>, +t. XL, p. 174 et suiv.—Motteville, <i>Mémoires</i>.—<i>Mémoires de Grammont</i>, +t. I.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Revue rétrospective</i> (juillet 1834). Extraits d'un +manuscrit de Colbert intitulé: <i>Journal fait par chacune semaine, de ce +qui peut servir à l'histoire du roi, du 14 avril 1663 au 9 janvier +1665</i>. On voit là le grand ministre présidant à deux accouchements de +mademoiselle de La Vallière.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Avec un roi comme Louis XIV, la garde des filles d'honneur +devenant impossible, madame de Navailles eut l'héroïque courage de +prendre sa retraite plutôt que de favoriser les amours du roi. Madame de +Montausier, en lui succédant, prenait l'engagement tacite de fermer les +yeux à propos; de ce moment, en effet, les entrevues du roi et de +mademoiselle de La Vallière furent singulièrement facilitées.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Ce nom de Dieudonné qu'avait reçu Louis XIV lors de sa +naissance, trop inattendue pour ne pas être un peu miraculeuse, revient +dans toutes les épigrammes du temps: +</p> +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ce roi, si grand, si fortuné,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Plus sage que César, plus vaillant qu'Alexandre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On dit que Dieu nous l'a donné,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Hélas! s'il voulait le reprendre!</span><br /> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Louis XIV, dans ses <i>Mémoires</i> (année 1667), prend la +peine d'expliquer ainsi à la postérité «cet acte de sa toute-puissance.» +«N'allant pas à l'armée, dit-il, pour être éloigné de tous les périls, +je crus qu'il était juste <i>d'assurer à cet enfant</i> l'<span class="smcap">honneur</span> +<i>de sa naissance</i>, et de donner à la mère un établissement convenable à +l'affection que j'avais pour elle depuis six ans.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> «Le monument de cette agréable campagne est notre porte +Saint-Martin, quoique datée d'une autre époque.» (M. Michelet, <i>Louis +XIV</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Mélanges historiques</i> de la princesse de Bavière. Cette +simple affectation de la princesse à donner toujours à La Vallière son +titre de duchesse, tandis qu'elle appelle l'autre <i>la</i> Montespan, +n'exprime-t-elle pas bien mieux son indignation que de longues tirades?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Sévigné, <i>Lettres</i>, 12 février 1671.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Sévigné, <i>Lettres</i>, 18 février 1671.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Mém. de Mademoiselle.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Oeuvres de Bussy-Rabutin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Amours du roi et de la marquise de Montespan</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Correspondance de madame de Maintenon. Cette lettre est du +24 mars 1670; on n'en a pas l'autographe; elle est seulement citée par +La Beaumelle, et M. le duc de Noailles, panégyriste déterminé de madame +de Maintenon, ne semble pas la révoquer en doute.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Les Maîtresses du Régent</i>, 1 vol. in-18, E. Dentu, édit. +1860.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Histoire-musée de la République Française</i>, par Augustin +Challamel, t. II, p. 14.</p></div> + +<p>Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES *** + +***** This file should be named 18027-h.htm or 18027-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/2/18027/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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