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+The Project Gutenberg EBook of Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les cotillons célèbres
+ Deuxième Série
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: March 20, 2006 [EBook #18027]
+[Last updated on August 4, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
+
+
+
+
+LES COTILLONS CÉLÈBRES
+
+PAR
+
+ÉMILE GABORIAU
+
+ * * * * *
+
+DEUXIÈME SÉRIE
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+
+PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13
+
+MDCCCLXI
+
+Reproduction et traduction réservées
+
+[Illustration: Mlle. DE LAVALLIÈRE.]
+
+ * * * * *
+
+DEUXIÈME SÉRIE
+
+LES COTILLONS CÉLÈBRES
+
+
+
+
+I
+
+LA COUR DE LOUIS XIV.
+
+
+Trois femmes, à elles seules, résument et personnifient le long règne de
+Louis XIV, ce règne aux fortunes si diverses. La différence de leurs
+passions, de leur humeur, de leurs goûts, explique et symbolise les
+changements de politique du monarque. Comme trois génies, elles
+président aux trois grandes phases de l'existence du roi-soleil.
+
+La Vallière, l'humble, la timide, la dévouée, c'est l'amour, la poésie,
+la jeunesse; elle inspire les idées qui peuvent paraître généreuses et
+chevaleresques. Le soleil se lève, l'horizon se colore de lueurs
+splendides, on dirait l'aurore d'un grand règne.
+
+La fière, la bruyante Montespan arrive à l'heure de la toute-puissance;
+c'est l'épanouissement de la gloire. La France découvre en elle des
+forces et des richesses ignorées, l'Europe tremble, les courtisans
+adorent à genoux en se voilant la face. Le vertige d'un orgueil insensé
+trouble la raison de Louis XIV; alors il foule aux pieds toutes les lois
+divines et humaines, que dis-je? il croit être lui-même la loi et la
+divinité. L'astre est à son zénith, il suffit à plusieurs mondes: _Nec
+pluribus impar_.
+
+Avec madame de Maintenon, la huguenote convertie, la prude ambitieuse,
+Tartufe en cotillons, nous assistons à la décadence. Tout croule,
+l'édifice prodigieux de tant de fausse grandeur craque et se disjoint.
+C'est la période du sang et des crimes; on violente les consciences, on
+massacre de tous côtés, au nom de Dieu et du roi. La veuve de Scarron le
+cul-de-jatte, c'est l'expiation, le remords, le châtiment, l'anathème;
+l'avenir est terrible de menaces, le soleil s'éteint dans l'orage.
+
+Crayonner la vie de ces trois femmes, c'est donc esquisser l'histoire de
+ce roi qui, pour tant de gens encore, en dépit de toute morale, de toute
+vérité, de toute justice, est resté le roi par excellence,--le grand
+roi.
+
+Grand roi, soit, mais alors seulement comme ceux de la tragédie,
+monarque au diadème de clinquant, qui de la queue de leur manteau de
+pourpre balayent les planches du théâtre.
+
+Et que fut Louis XIV, en effet, sinon un roi de théâtre? Tout son règne
+est-il autre chose qu'une représentation pompeuse au bénéfice de
+l'Europe, et dont la France, de son travail, de ses sueurs et de son
+sang, paie les somptueux décors et les nobles acteurs?
+
+Poser, voilà la grande, l'unique préoccupation de Louis XIV. Il pose
+pour la cour, pour la France, pour le monde, pour la postérité; mais là
+s'arrêtent ses succès. À un demi-siècle de distance, la splendeur de la
+mise en scène n'éblouit plus. La postérité envahit la scène, fouille
+dans les coulisses, dans les coins obscurs, dans les dessous et jusque
+dans le trou du souffleur. Alors, elle trouve les costumes en loques,
+les masques éraillés, les perruques chauves, les manuscrits des rôles
+avec les ratures au crayon, et, indignée, elle s'écrie: Comédie!
+comédie!
+
+Et depuis des années, on la siffle, cette comédie, que Louis XIV
+commence dans le Parlement un fouet de poste à la main, pour la finir
+dans la chambre de madame de Maintenon par la révocation de l'édit de
+Nantes. On a mis un siècle à élever un piédestal à la statue de Louis,
+il s'est écroulé en un jour. Il y a longtemps déjà que l'arc-de-triomphe
+élevé _Ludovico Magno_ s'appelle la porte Saint-Denis.
+
+On a fait justice, enfin, de ce que tant d'historiens ont appelé le
+génie de Louis XIV. Un orgueil à peine croyable, une ignorance
+crasse[1], une infatuation prodigieuse de soi, voilà son génie. À ces
+trois éléments il a dû sa renommée et ses succès inespérés. Ne doutant
+jamais de soi, étranger aux connaissances les plus élémentaires, il
+peut, sans réflexion, prendre un parti, là où n'osent se prononcer les
+plus hardis et les plus sages.
+
+[Note 1: L'abbé Le Gendre très-instruit des choses du temps et
+confident d'Henri de Chauvallon, affirme que Louis XIV «_savait à peine
+lire et écrire_.» (Mag. de librairie, 1859.) Ce qu'on appelle la _main_
+de Louis XIV est, dit M. Michelet, le bonhomme Rose, son faussaire
+patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du roi.]
+
+«Trancher,» tel est selon lui le dernier mot du métier de roi. Aussi,
+voyez comme il tranche! pourquoi? parce que tel est son bon plaisir.
+Pourquoi une décision plutôt qu'une autre? parce que ce jour-là plus
+pénible est la digestion, ou que la Montespan fait la moue, ou que
+Lauzun devient insupportable. La cause est toujours personnelle.
+
+Les autres hésitent, se consultent; lui, jamais. À quoi donc servirait
+la supériorité de son essence! il a reçu l'omniscience avec la couronne.
+Lorsqu'il est au conseil, Dieu le père descend du ciel tout exprès pour
+l'inspirer. Vous avez cru entendre le roi, Dieu lui-même parlait.
+
+Dans un curieux _Manuel, Ad usum Delphini_, Louis XIV a pris la peine de
+nous révéler ces faits surprenants. C'est dans ce manuel qu'il faut
+chercher le grand roi. Là seulement on le voit sans la perruque si
+pleine de majesté, qui partout ailleurs ne le quitte pas.
+
+C'est là qu'il apprend à son successeur qu'un roi possède en toute
+propriété la vie et les biens de ses sujets, qu'il peut à son gré
+disposer de l'argent de sa cassette et de l'argent des impôts, et même
+de l'argent qu'il _condescend_ à laisser en circulation dans le
+commerce.
+
+Morale étrange, inouïe, monstrueuse, qui fut cependant la morale de
+Louis XIV, et dont les articles soigneusement enregistrés devinrent
+comme le code des rois du droit divin!
+
+Mais qui pourrait se faire une idée de l'orgueil du grand roi? C'est lui
+qui disait un jour à un évêque:
+
+--«Soyez tranquille, monseigneur, nous vous saurons gré, _Dieu et moi_,
+de votre conduite.»
+
+Il nomme Dieu le premier, il est vrai, mais c'est pure politesse de sa
+part.
+
+Mazarin croyait découvrir, dans Louis XIV encore enfant «assez d'étoffe
+pour faire trois grands souverains et un honnête homme.» On ne saurait
+trop se défier des opinions de Mazarin, il se trompe souvent lorsqu'il
+ne cherche pas à tromper les autres, et ses théories sur l'art de régner
+sont au moins singulières. N'est-ce pas lui qui, faisant ouvertement
+profession de fourberie et de mensonge, disait, en parlant du jeune roi:
+«Il sait régner déjà, puisqu'il sait dissimuler[2].» Cet axiome fameux
+n'est pas tombé dans l'eau.
+
+[Note 2: Ce mot a été aussi attribué à un fils du maréchal de
+Villeroy, archevêque de Lyon.]
+
+Mazarin n'est pas étranger aux fautes de Louis XIV; il avait tenu son
+élève éloigné de toutes les affaires; il l'avait entouré de jeunes
+favoris chargés de le détourner de tout travail, de toute application
+sérieuse; tâche facile! L'habile ministre n'avait pas fait alors avec la
+maladie le compte de ses jours; il croyait avoir longtemps encore à
+vivre, et il cherchait à façonner un autre Louis XIII, qui lui permît de
+continuer le règne du grand Richelieu.
+
+En mourant, le cardinal laissa cependant un bel héritage à Louis XIV,
+non pas les quinze millions qui servirent à préparer la ruine du
+fastueux Fouquet, mais un trésor bien autrement précieux, Colbert.
+
+Colbert, voilà en effet l'homme des belles années de Louis XIV. Mais il
+ne comptait pas alors; on ne voyait en lui que l'instrument aveugle, le
+bras qui exécute. On ne voulait pas savoir qu'il était l'inspiration
+aussi. En cela consiste l'habileté suprême du grand ministre; il laissa
+à son maître l'honneur de toutes les grandes déterminations, et Louis
+XIV pouvait penser qu'à lui seul appartenait toute initiative.
+
+Aussi qu'advient-il le jour où le gouvernail échappe aux mains si fermes
+et si habiles de Colbert? Où donc va le vaisseau et quel est le pilote?
+Est-ce Louvois, si puissant pour le mal? est-ce l'incapable
+Phélippeaux, Barbezieux le débauché, ou Chamillard, qui gouvernent
+toutes voiles dehors vers l'abîme? Non, cette fois, c'est Louis XIV.
+
+L'ingratitude la plus noire paya Colbert de ses travaux; le roi se
+réjouit de perdre ce ministre qui, plus d'une fois, avait osé faire des
+représentations, et même, chose incroyable, résister en face.
+
+Aussi les remords et les regrets vinrent assaillir Colbert à son lit
+d'agonie. Il se mourait lorsqu'on lui apporta une lettre du roi; il
+refusa de la lire:
+
+--«Je ne veux plus, s'écria-t-il, entendre parler de cet homme; qu'il me
+laisse mourir en paix. Si j'avais fait pour Dieu la moitié de ce que
+j'ai fait pour lui, je serais sauvé dix fois; et maintenant, sais-je où
+je vais!...»
+
+Le peuple, ingrat, aveugle, imbécile, le peuple fit comme le roi, il se
+réjouit. Il vint danser sur la tombe de celui qui avait été son ami, son
+seul protecteur. Il reprochait à Colbert le prix de cette gloire qui
+faisait l'auréole et la popularité de Louis XIV; il l'appelait tyran,
+inventeur d'impôts. Pour sauver de la haine populaire la dépouille
+mortelle du ministre, il fallut l'enterrer de nuit.
+
+Il était mort de la pierre, et ce fut le sujet de plaisanteries infâmes,
+de vers injurieux. Entre mille, je copie cette épitaphe qui n'est pas la
+plus cruelle:
+
+ Ici fut mis en sépulture
+ Colbert, qui de douleur creva.
+ De son corps on fit l'ouverture:
+ Quatre pierres on y trouva,
+ Dont son coeur était la plus dure.
+
+La fin de Louvois fut bien autrement terrible. Des courtisans le
+rencontrèrent un matin au sortir du conseil, il allait chancelant comme
+un homme ivre, l'oeil hagard. On put recueillir les mots sans suite qui
+échappaient à son délire; il disait:
+
+--L'osera-t'il? non, il n'osera jamais... peut-être l'y
+contraindra-t-on....
+
+Moins de huit jours après, il fut pris d'un mal subit qui l'enleva avec
+la rapidité foudroyante d'une balle de pistolet. On cria au poison.
+
+Louis XIV, qui de ses fenêtres apercevait l'appartement où se mourait
+son ministre, prononça ces paroles caractéristiques:
+
+--«Cette année m'a été heureuse; elle m'a débarrassé de trois hommes que
+je ne pouvais plus souffrir, Louvois, Seignelai et La Feuillade.»
+
+Eh quoi, Sire! La Feuillade aussi! La Feuillade, le plus passionné de
+vos admirateurs, La Feuillade qui a voué à Votre Majesté une adoration
+perpétuelle, qui vous a dédié un autel comme à la madone et qui devant
+votre statue élevée au milieu de Paris, fait brûler nuit et jour de
+l'encens et des cierges! Hélas oui!
+
+--«Les flatteries maladroites de La Feuillade me fatiguaient.»
+
+C'est vainement qu'indigné, on essaie de révoquer en doute ce cynique
+égoïsme. On ne peut. Les preuves sont là, flagrantes, irrécusables.
+D'année en année, de jour en jour, avec l'orgueil de Louis XIV, croît
+son égoïsme; il devient monstrueux, révoltant. De plus en plus le roi
+est convaincu que la divinité s'incarne en lui.--À genoux! pourrait-il
+s'écrier, à genoux, je sens que je deviens Dieu!
+
+Dès lors, plus rien qu'une farouche insensibilité pour tout ce qui
+n'est pas lui. Laquelle de ses maîtresses nous dira si son coeur bat
+encore?
+
+Moins de vingt-quatre heures après la mort de Monsieur, de son frère, il
+fredonne à Marly des airs d'opéra, il demande d'où vient la tristesse
+qu'il lit sur tous les visages, enfin il fait dresser des tables de
+brelan.
+
+--Quoi! murmure le duc de Montfort, on songe à jouer! mais le cadavre de
+Monsieur n'est pas encore refroidi!
+
+Le duc de Bourgogne a été chargé de la réponse:
+
+--Ordre du roi. Sa Majesté ne veut pas qu'on s'ennuie autour d'elle;
+elle désire que tout le monde joue, et je vais donner l'exemple.
+
+Devant la personnalité grossière du maître, tout s'efface, tout
+disparaît. Pour la satisfaction d'un caprice, il est prêt à tout
+sacrifier, même ce qui lui reste de sa famille, frappée d'anathème
+jusqu'à la troisième génération.
+
+Vieillard décrépit, morose, ombre de lui-même, il n'a plus qu'une
+distraction, la conversation enjouée de la jeune et charmante duchesse
+de Bourgogne. Mais voici qu'elle est enceinte et ne peut sans danger
+supporter le mouvement du carrosse.
+
+Qu'importe! Le roi n'a-t-il pas eu l'habitude de faire voyager toutes
+ses maîtresses enceintes ou à peine relevées de couche, jouant sans
+souci leur vie à ce jeu!
+
+Il fera de même pour la duchesse. Malgré les observations timides des
+sages-femmes et des médecins, il la traîne malade, mourante, à
+Fontainebleau. Périsse sa petite-fille, il n'aura pas retardé son
+voyage. Ce qui devait arriver arrive. La jeune femme se blesse et avorte
+dans la nuit.
+
+Le lendemain, Louis XIV, entouré de ses courtisans, qui le regardaient
+faire avec une respectueuse admiration, s'amusait à donner à manger à
+ses carpes, lorsque madame de Lude, éplorée, vint lui apprendre à voix
+basse la funeste nouvelle.
+
+Tranquillement, «sans que son visage eût bougé,» il revient au bassin,
+et comme tous les yeux brillent de curiosité:
+
+--La duchesse de Bourgogne est blessée, dit-il.
+
+Un concert de plaintes s'élève, c'est à qui témoignera la plus vive
+douleur.
+
+--Ô mon Dieu! Sire, s'écrie le duc de La Rochefoucauld, ne semble-t-il
+pas à Votre Majesté que c'est le plus grand malheur du monde! Madame la
+duchesse de Bourgogne n'aura peut-être plus d'enfants!
+
+Un regard irrité du roi arrêta toutes les démonstrations.
+
+--Eh! que m'importe, dit-il avec colère, n'a-t-elle pas un enfant
+déjà!... Dieu merci! elle est blessée: puisqu'elle avait à l'être, tant
+mieux! je ne serai plus contrarié dans mes voyages par les
+représentations des matrones. J'irai, je viendrai à ma fantaisie, et on
+me laissera en repos.
+
+À ces paroles incroyables, le rouge monta au front des courtisans.
+Chacun baissait les yeux, on était muet, pétrifié. Saint-Simon assistait
+à cette scène; on eût, dit-il, entendu trotter une souris.
+
+Ainsi la honte serra la gorge de tous les hommes à genoux devant le
+caprice du maître, ils ne purent trouver une parole. Quelle leçon que ce
+silence! Le roi ne voulut pas la comprendre. Comme il avait traîné la
+duchesse de Bourgogne, il traîna la duchesse de Berry à Fontainebleau.
+Elle, aussi, accoucha d'un enfant mort et ne fut sauvée que par miracle.
+On porta l'embryon aux caveaux de Saint-Denis, et tout fut dit pour
+Louis XIV.
+
+Et cependant, lorsqu'il était ainsi sans pitié, un mal mystérieux et
+étrange frappait ceux de sa race. Le spectre sinistre de Locuste errait
+dans les corridors sombres du palais, marquant d'un signe funèbre la
+porte des enfants de Louis. Tout bas, en regardant autour de soi, on
+parlait de poison et de meurtre. Les lèvres ne touchaient qu'en
+tremblant à la coupe, l'épouvante s'asseyait aux banquets.
+
+Chaque matin, les courtisans comptaient avec inquiétude ceux qui
+survivaient de la famille royale, et chaque matin ils en trouvaient un
+de moins. Si bien qu'il n'en resta plus qu'un seul, un enfant au
+berceau, qui devait être Louis XV; encore on tremblait pour sa vie.
+
+Louis XIV était seul. Il avait vu s'éteindre cette riche lignée; l'un
+après l'autre étaient allés à Saint-Denis ses héritiers légitimes,
+tristes fruits d'un devoir maussade et de la raison d'État. Seuls, les
+bâtards prospéraient. Ils croissaient et multipliaient, se rangeaient
+autour du trône et semblaient vouloir le prendre d'assaut. Les fils de
+l'amour et de l'adultère avaient pris pour eux toute la force et toute
+la vie, il n'en était plus resté pour les enfants de la reine.
+
+Louis XIV assistait, ruine vivante, à cette grande désolation. «Les
+jours où il perdait quelqu'un des siens, il allait à la chasse.»
+
+Depuis longtemps la fortune l'avait abandonné. Les grands ministres
+étaient morts, morts aussi les grands généraux qui fixaient la victoire,
+morts tous ceux qui étaient les rayons du soleil, le génie de Louis XIV.
+Nul alors ne lui _volait_ sa gloire.--Il est vrai qu'il n'y avait plus
+de gloire.
+
+De tous côtés, des nouvelles sinistres. Ce canon qu'on entend, annonce
+une défaite; c'est l'Europe qui prend sa revanche.
+
+L'infatuation du roi ne diminue pas encore. Il est seul debout au
+milieu des débris des splendeurs passées; mais lui, c'est encore assez.
+Il croit pouvoir faire face à tout, et il ne s'avoue son impuissance que
+le jour où, après avoir envoyé son argenterie à la Monnaie, il est
+réduit à demander la paix à genoux.
+
+Quel châtiment! s'endormir dans le nuage et s'éveiller dans l'abîme.
+
+Mais de quoi pouvait se plaindre Louis XIV! N'avait il pas, bien des
+années auparavant, assisté, tranquille et fier, à son apothéose?
+
+ * * * * *
+
+L'oeuvre capitale de Louis XIV, son chef-d'oeuvre, ce fut l'organisation
+de sa cour, de cette cour qui absorbait la France et qui s'absorbait
+elle-même dans le roi. Quelle admirable science de détail, quel art,
+quelle patience! Chaque jour le roi ajoute un rouage nouveau, une
+combinaison ingénieuse, et il arrive enfin à élever cette prodigieuse
+machine, si savante, si compliquée, et qu'il gouverne avec une si
+souveraine habileté.
+
+Continuateur du programme de Richelieu, qui sans pitié frappait la
+féodalité, Louis XIV prit un moyen bien autrement sûr que la force.
+Organisant un vaste système d'embauchage, il enrégimenta à son service
+toute la haute noblesse. Il y avait des grands seigneurs avant lui,
+après il n'y eut plus que des courtisans.
+
+La noblesse n'essaya pas de résister, la tentative avortée de la Fronde
+lui avait démontré son impuissance. Elle courba le front et passa
+volontiers sous les fourches caudines de la volonté royale. Plus
+d'existences féodales, _la maison du roi_ absorbe toutes les grandes
+_maisons_, les princes eux-mêmes ne sont plus que les _domestiques_,
+dans l'ancienne acception du mot.
+
+Du roi seul viennent les grâces, les faveurs, les richesses. Voilà
+pourquoi il faut vivre près du roi. On ne se chauffe bien que près du
+soleil. Tout a été calculé pour servir la monarchie aux dépens de
+l'aristocratie; les grands seigneurs n'ont plus aucune part au pouvoir,
+et comme fiche de consolation on leur donne des titres honorifiques, des
+grades dans l'armée, des ordonnances de comptant, des cordons et des
+_justaucorps_ à brevet.
+
+L'intérêt seul, cependant, ne guide pas la noblesse. Le roi, pour la
+retenir près de lui, a bien d'autres moyens. La cour est l'empyrée
+terrestre où se réunissent tous les plaisirs et tous les enchantements.
+Ne pas y vivre, c'est ne vivre pas. Est-on absent huit jours, on revient
+ridicule, et être ridicule est ce qu'on redoute avant tout.
+
+Être absent de la cour, c'est être oublié: on n'est plus là aux jours où
+les faveurs pleuvent. Veut-on des grâces, il faut savoir se mettre sous
+la gouttière; c'est le talent du courtisan, l'étude de tous ses
+instants. Pour avoir, il faut mériter, demander. Concourir à l'éclat du
+trône, être un rayon du soleil, voilà des titres.
+
+A-t-on une fois goûté de cette vie, on n'en peut tolérer une autre; au
+loin, en exil, à dix lieues de la cour, on se dessèche, on meurt. Nous
+ne pouvons, à notre époque, comprendre cette existence féerique, ces
+journées pleines d'enchantements: ces nuits enflammées, à peine, les
+mémoires du temps à la main, pouvons-nous nous en faire une idée.
+
+Chaque matin, quelque enchantement nouveau. Que sont auprès de ces
+réalités les inventions des romanciers! Les décorateurs de Louis XIV,
+les ordonnateurs de ses fêtes sont des hommes de génie. Spectacles,
+ballets, promenades se succèdent sans relâche, à chaque instant le décor
+change. Après la chasse, le bal, après le bal, le jeu; puis le théâtre
+qui se crée, avec Lully, avec Molière, avec Racine.
+
+Et pour animer, pour enfiévrer ce rêve, une élite incomparable de femmes
+resplendissantes de beauté, étourdissantes d'esprit et de verve;
+galantes, amoureuses, faciles; radieuses sous l'étincelant habit de
+l'époque.
+
+Au-dessus de tout cela plane le roi. Partout, il nous apparaît drapé
+dans sa majesté et dans son orgueil. En lui tout se résume; il est
+l'image, les autres sont le cadre.
+
+Devant le roi les têtes se découvrent, les fronts se baissent, les
+genoux se ploient. On n'admire plus, on adore. Acteur de génie en cela,
+Louis a pris son rôle au sérieux, il inocule aux autres la robuste foi
+qui le soutient. Ce que disent les flatteurs, ils le pensent; toutes les
+adulations sont consciencieuses; le courtisan, chose étrange, peut dire
+la vérité.
+
+«Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, dit M. Michelet[3],
+que nous revenons difficilement à l'intelligence de cette robuste
+matérialité de l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre
+époque actuelle, c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut
+étudier cela.»
+
+[Note 3: _Louis XIV et la révocation de l'édit de Nantes_. Paris
+1860.]
+
+Malheureusement, le revers de cette médaille si belle est terrible,
+terrible surtout pour la monarchie. La noblesse qui, aujourd'hui encore,
+admire Louis XIV, ne veut pas s'avouer qu'elle a été confisquée par lui.
+M. Pelletan a pour peindre la conduite de Louis XIV une image
+saisissante de vérité: «Le roi mit la noblesse à l'engrais, elle mangea
+et ensuite elle mourut.»
+
+Louis XIV, sans le savoir, fatalement, préparait et rendait possible la
+révolution; Louis XVI innocent devait payer la dette du coupable. En
+ruinant, en avilissant les grands seigneurs, en les mettant complétement
+sous la dépendance du roi, il assurait sa tranquillité présente et son
+égoïsme y trouvait son compte; mais il privait le trône de ses
+défenseurs naturels, ou tout au moins il leur ôtait les moyens de le
+secourir efficacement. Sans compter que pour subvenir à ce luxe, à ces
+magnificences, pour venir en aide à la noblesse obérée par lui et pour
+lui, il mit la France au pillage, l'accabla d'impôts, et enfin ne légua
+à son successeur qu'une banqueroute honteuse.
+
+Mais que dire des moeurs de cette cour si magnifique? «Là, disent
+certains historiens, tout était admirable et chevaleresque.» À la
+surface, peut-être, mais au fond? Étaient-ils si chevaleresques, ces
+gentilshommes si plats avec le maître, si insolents avec tous les
+autres; ces marquis avides qui assiégeaient le roi de demandes d'argent;
+ces nobles qui volaient au jeu, ces ducs qui offraient aux plaisirs du
+monarque leurs filles, leurs femmes ou leurs soeurs?
+
+Et ce Louis XIV si sublime, quelle était sa façon d'agir? Il se
+découvrait avec respect devant toutes les femmes, saluant, disent les
+mémoires, jusqu'aux chambrières. Voilà qui est fort bien, mais comment
+était-il avec la reine? avec ses maîtresses, il se conduisait comme
+rougirait de le faire un valet de nos jours. Pour lui, les femmes ne
+furent jamais qu'un joujou: il les prenait, les brisait, puis les jetait
+là, sans souci et sans vergogne, jusqu'au jour où lui-même tomba aux
+mains de la veuve Scarron.
+
+À la cour de Louis XIV, les femmes tiennent une grande place; mais leur
+rôle politique est fort effacé et tout occulte. Quant à leur conduite,
+elle était ce qu'elle devait être près d'un prince qui glorifiait
+l'adultère et ne rougissait pas de promener dans le même carrosse sa
+femme et deux de ses maîtresses.
+
+Un maître en l'art d'écrire, Paul-Louis Courier, nous a laissé sur ces
+moeurs chevaleresques une page étincelante d'esprit et de verve, et bien
+vraie cependant. «Imaginez, dit-il, ce que c'est. La cour.... Il n'y a
+ici ni femmes ni enfants: écoutez. La cour est un lieu honnête, si l'on
+veut, et cependant bien étrange. De celle d'aujourd'hui, je sais peu de
+nouvelles; mais je connais, et qui ne connaît pas celle du grand roi
+Louis XIV, le modèle de toutes, la cour par excellence.
+
+«C'est quelque chose de merveilleux. Car, par exemple, leur façon de
+vivre avec les femmes... je ne sais trop comment vous dire. On se
+prenait, on se quittait, ou, se convenant, on s'arrangeait. Les femmes
+n'étaient pas toutes communes à tous; ils ne vivaient pas pêle-mêle.
+Chacun avait la sienne, et même ils se mariaient. Cela est hors de
+doute.
+
+«Ainsi, je trouve qu'un jour, dans le salon d'une princesse, deux
+femmes, au jeu, s'étant piquées, comme il arrive, l'une dit à
+l'autre:--Bon Dieu! que d'argent vous jouez, combien donc vous donnent
+vos amants?--Autant, repartit celle-ci sans s'émouvoir, autant que vous
+donnez aux vôtres. Et la chronique ajoute: Les maris étaient là; elles
+étaient mariées; ce qui s'explique peut-être, en disant que chacune
+était la femme d'un homme et la maîtresse de tous.
+
+«Il y a de pareils traits en foule. Le roi eut un ministre, entre
+autres, qui aimant fort les femmes, les voulut avoir toutes; j'entends
+celles qui en valaient la peine; il les paya et les eut. Il lui en
+coûta. Quelques-unes se mirent à haut prix, connaissant sa manie. Tant
+que voulant avoir aussi celle du roi, c'est-à-dire sa maîtresse d'alors
+il la fit marchander, dont le roi se fâcha et le mit en prison. S'il fit
+bien, c'est un point que je laisse à juger; mais on en murmura. Les
+courtisans se plaignirent.--Le roi veut, disaient-ils, entretenir nos
+femmes; coucher avec nos soeurs et nous interdire ses.... Je ne veux
+pas dire le mot: mais ceci est historique, et si j'avais mes livres, je
+vous le ferais lire.»
+
+À ce tableau déjà si sombre, on pourrait ajouter bien d'autres traits
+encore. Toutes les dépravations étaient représentées à cette cour
+chevaleresque. La débauche allait le front levé, étalant dans les salons
+dorés ses flétrissures qui n'étaient pas marques d'infamies. Les hommes
+reprochaient aux femmes des passions renouvelées des mystères de la
+bonne déesse; les femmes montraient du doigt en riant les partisans de
+l'amour grec, fiers de compter dans leurs rangs Monsieur, le frère du
+roi et les plus illustres de l'armée, Condé, Villars, d'Humières, le
+chevalier de Lorraine, le cardinal de Bouillon et bien d'autres. Les
+femmes enfin s'essayaient aux vices des hommes; et, au dire de la
+princesse Palatine, s'adonnaient à l'ivrognerie. Mademoiselle de Mazarin
+se grisait au champagne, madame de Montespan eût tenu tête à un
+mousquetaire, la duchesse de Berry, qui préférait l'eau-de-vie, roulait
+ivre-morte sous la table.
+
+Malheureusement la dépravation n'était pas confinée à la cour; elle
+allait de couche en couche gagnant la société tout entière, la noblesse
+de robe, la bourgeoisie, le peuple; on assiste alors à une épouvantable
+débâcle des moeurs.
+
+Lorsque, pris de la peur de l'enfer que lui montrait madame de
+Maintenon, Louis XIV songea sur ses vieux jours à faire pénitence, tous
+les courtisans se grimèrent à l'exemple du maître, mais la morale n'y
+gagna rien; l'hypocrisie doubla tous les autres vices, voilà tout. La
+cour prit un air grotesquement béat et dévot. Tartufe eut ses grandes
+entrées. On avait porté des plumes et des dentelles, on porta des
+scapulaires et des chapelets. La galanterie s'affubla d'un cilice,
+l'adultère coucha sur la cendre.
+
+ --Laurent, _vite_ ma haire avec ma discipline.
+
+ * * * * *
+
+Mais pour se faire une juste idée de Louis XIV au moment de son
+apothéose, il est nécessaire de le suivre à Versailles. Versailles,
+c'est son oeuvre à lui, sa création. Là tout le symbolise et le
+personnifie. C'est son Olympe, son empyrée.
+
+Depuis longtemps Louis XIV avait en haine toutes les résidences royales.
+Il détestait Paris, qui lui rappelait la Fronde; Paris où gronde la
+tempête populaire, où «l'ignoble peuple a faim et se plaint. Il n'aimait
+ni Fontainebleau, ni Chambord, ni Compiègne, peuplés de légendes
+royales, car il jalousait jusqu'à l'ombre de ses aïeux.»
+
+Sa résidence habituelle, Saint-Germain, lui devenait de jour en jour
+odieuse; au loin il apercevait les clochers de Saint-Denis, perpétuel
+_memento mori_ qui troublait l'ivresse de sa puissance. D'ailleurs à
+Saint-Germain il avait passé sa jeunesse, il y avait aimé et pleuré
+avant que d'être Dieu, et mille souvenirs s'y attachaient qui lui
+semblaient nuisibles à sa majesté, à sa dignité, à sa gloire.
+
+Un courtisan caustique, il y en avait, pouvait, aux dépens du maître, y
+exercer son esprit en faisant à quelque ambassadeur étranger les
+honneurs du château.
+
+--Vous voyez ces gouttières? vingt fois Sa Majesté y courut au risque
+de se rompre le cou.--C'est par cette cheminée qu'elle se glissait chez
+les filles d'honneur.--Sa Majesté resta prise, ne pouvant avancer, ni
+reculer, à cette lucarne que vous apercevez là-haut, une nuit qu'elle
+allait en conter à une fille de cuisine.--Cette grille a été posée par
+madame de Navailles, une duègne farouche, pour s'opposer aux galantes
+entreprises de Sa Majesté.
+
+Voilà pourtant ce que l'on pouvait dire, sans mentir, et tous ces
+souvenirs importunaient Louis XIV.
+
+C'est alors qu'il résolut de faire construire un palais à lui, un palais
+qu'emplirait sa seule personnalité, où on le sentirait vivre encore dans
+des siècles futurs.
+
+Sur les ordres du roi on jeta les fondations de Versailles, lui-même
+avait choisi l'emplacement.
+
+C'était un désert, et tout y était à créer, «non-seulement les monuments
+de l'art, mais la nature même.» C'est là précisément ce qui décida Louis
+XIV.
+
+«Il n'y a, dit M. Henri Martin, point de sites, point d'eau, point
+d'habitants à Versailles: les sites, on les créera en créant un immense
+paysage de main d'homme; les eaux, on les amènera de toute la contrée
+par des travaux qui effraient l'imagination; les habitants, on les fera
+pour ainsi dire sortir de terre en élevant toute une grande cité pour le
+service du château. Louis se fera ainsi une cité à lui, dont il sera la
+vie. Versailles et la cour seront le corps et l'âme d'un même être, tous
+deux créés à même fin, pour la glorification du dieu terrestre auquel
+ils devront l'existence.»
+
+Le duc de Créqui appelait Versailles _un favori sans mérite_. Mais
+n'était-ce pas un immense mérite que de n'en pas avoir et de devoir tout
+au maître?
+
+Versailles s'éleva comme par magie; sans compter on y prodigua la vie
+des hommes et les richesses de la France. Que d'années de revenu
+enfouies dans ces sables stériles[4]! Là s'épuisa le génie de l'époque,
+l'industrie enfanta des miracles, l'art du temps dit son dernier mot.
+
+[Note 4: Il est bon de se garder de toute exagération; les dépenses
+de Versailles n'ont pas été si fantastiques qu'on l'a dit longtemps.
+Saint-Simon parle de milliards, Mirabeau dit douze cents millions;
+Volney imagine quatre milliards six cents millions! On peut mettre tout
+un peuple sur la paille mais non lui prendre ce qu'il n'a pas; «Où il
+n'y a rien, le roi perd ses droits.» On arrive, pièces en mains, à
+établir que les dépenses de Versailles représentent environ six cents
+millions de notre monnaie. C'est déjà monstrueux!]
+
+On eut de l'eau, des fontaines jaillissantes, des forêts, arrachées
+toutes venues aux plus belles forêts de la couronne; le marbre s'entassa
+sur le marbre.
+
+Mansard, Lebrun, Le Nôtre dirigeaient les travaux; l'oeuvre avançait.
+Les bassins étaient creusés, et dans leur eau se miraient tous les dieux
+de la mer, toutes les dryades des fontaines; un peuple de statues
+animait les bosquets, tout l'Olympe.
+
+Enfin le palais fut terminé. Il était à la taille du maître; des salles
+immenses, des escaliers de géants. Autour du palais une ville était
+sortie de terre, et l'on terminait les bâtiments si vastes où
+s'entassèrent les ministères; les aides, les commis, tout l'attirail de
+la cour.
+
+Louis XIV alors se mit au balcon qui regarde le soleil levant, et en
+apercevant ce paysage splendide, ces jardins enchantés, ces pelouses,
+ces bosquets, il se sentit le dieu de cet univers et put dire: «Je suis
+content, je règne en paix.»
+
+Alors, par toutes les fenêtres de son palais, il commença à jeter ce qui
+restait de richesses à la France, et dans les cours les courtisans
+avides se disputaient les dépouilles. Triste curée!
+
+Versailles cependant, avec ses chambres sans nombre, ses casernes
+babyloniennes, ses communs grands comme une cité, Versailles était trop
+étroit encore pour loger cette foule oisive qui toujours et partout
+entourait le roi; peuple privilégié au milieu d'un autre peuple, et qui
+n'avait d'autres fonctions que de concourir à l'éclat du roi soleil.
+Prêtres de ce dieu qui avait inventé un culte tout particulier à son
+usage, sorte de liturgie païenne qui réglait minute par minute tous les
+mouvements de l'idole, et décidait «la façon d'ôter une pantoufle ou de
+mettre un bonnet[5].»
+
+[Note 5: J'ai sous les yeux, en écrivant ce chapitre, le
+très-remarquable travail de M. Eugène Pelletan, _Décadence de la
+monarchie_, «un livre populaire, dit M. Michelet, très-piquant et
+très-véridique, qui, grâce à Dieu, ira partout et restera.»]
+
+Cette religion, savamment combinée, avait deux grands buts. Elle tenait
+la noblesse à distance et donnait occasion de créer une foule de charges
+d'autant plus recherchées qu'elles permettaient d'approcher davantage de
+la personne royale.
+
+Ces charges, qui se vendaient des sommes considérables, bien qu'elles
+fussent une ruine pour les titulaires, étaient innombrables. Chaque acte
+de la vie du roi justifiait un titre nouveau, depuis celui de grand
+chambellan, jusqu'à celui de capitaine des levrettes.
+
+On croit rêver véritablement, lorsque minute par minute, détail par
+détail, on suit une des journées de Louis XIV, journée semblable à
+toutes les autres, ordonnée avec une symétrie que nul événement ne peut
+bouleverser.
+
+Le cérémonial prend le roi au saut du lit, avec le médecin qui vient
+lui faire tirer la langue et ne le quitte que lorsqu'il a mis sa
+couronne de nuit et qu'un autre médecin est venu interroger les
+battements de son pouls. Il y a le grand et le petit lever; la chambre
+royale est pleine de ceux qui, en vertu de leur charge ou de leur
+dignité, ont le droit de contribuer à la toilette du roi fétiche.
+
+Tout d'abord, c'est la perruque, mais le roi la met derrière ses
+rideaux, nul ne doit voir à nu le chef du souverain, encore y a-t-il
+plusieurs perruques: celle du grand lever n'est pas celle du petit; il y
+a la perruque des jours ordinaires et celle des jours de gala. La
+cérémonie de la chemise vient ensuite, c'est d'habitude un prince du
+sang qui la donne. Puis, la cérémonie des bas, des souliers et du reste.
+Les serviteurs de la main droite ne sont pas ceux de la main gauche. Il
+y a un gentilhomme pour le chapeau, un autre pour l'épée, un troisième
+pour les ordres que le roi porte sous son habit.
+
+Chaque fonction de la machine royale, chaque besoin, chaque exigence de
+sa nature est le prétexte d'une pompe tout aussi imposante; c'est en
+cadence que le roi marche, qu'il boit, qu'il mange et qu'il prend
+médecine. La cérémonie de Molière, si burlesque, est une réalité.
+
+Et afin qu'on ne puisse douter de ces faits, ils sont consignés en vingt
+endroits divers. Dangeau passe sa vie à écrire les faits et gestes du
+roi, il est l'historien de l'antichambre et des arrière-cabinets, mais
+il n'en est que plus précieux pour qui veut essayer de reconstituer
+cette cour, «la première du monde;» par lui, nous savons à une seconde
+près ce que faisait Louis XIV, il nous a légué les noms de ces
+courtisans heureux qui chaque soir recevaient le bougeoir des mains du
+roi.
+
+Un autre monument précieux est le journal des médecins, longue histoire
+de la santé et de la maladie du roi, livre admirable, dit M. Michelet,
+dont le positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en
+page, est chanté et purgé.
+
+Dans la vie de Louis XIV, les purges jouent un grand rôle. Elles
+n'avaient pas été seulement le prétexte de _l'étiquette des jours de
+médecine_ qui rompt agréablement la monotonie du cérémonial quotidien,
+elles étaient de la plus grande utilité. Prodigieux mangeur, le roi
+avait souvent besoin de venir en aide à la nature.
+
+Cet appétit du roi de France est une des grandes stupéfactions de la
+princesse Palatine, elle en parle dix fois dans ses Mémoires. «Le roi
+consommait aisément, dans un seul repas, écrit-elle, quatre assiettes de
+soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une assiette de salade,
+deux tranches de jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de
+pâtisserie, et au dessert, une profusion d'oeufs durs et des fruits de
+toute qualité.»
+
+Après de tels repas, largement arrosés, il fallait au roi le grand air
+et l'exercice, encore la digestion n'était-elle pas toujours facile, et
+dans les réactions qui suivent souvent, un illustre historien croit voir
+l'origine de la «politique à outrance» des dernières années de Louis
+XIV.
+
+Et maintenant représentez-vous Louis XIV, lorsque, entre une triple haie
+de courtisans, il descend le grand escalier de Versailles. À voir, sur
+son passage l'admiration passionnée de tous ces nobles gentilshommes, ne
+devine-t-on pas que c'est là le maître qui tient la corne d'abondance,
+l'homme qui a pris le soleil pour emblème?
+
+«Sa taille n'est pas au-dessus de la moyenne, il a les mouvements nobles
+et gracieux, la démarche pleine de majesté. Il avance avec grâce une
+jambe fine et merveilleusement tournée, sa figure impose le respect et
+l'admiration, enfin son regard est fier, terrible lorsqu'il est irrité,
+plein de bienveillance lorsqu'il est satisfait.»
+
+Tel est le portrait que nous a laissé de Louis XIV un de ses
+contemporains, ce portrait est daté de l'époque la plus brillante; mais
+l'auteur oublie de nous dire que, toujours fidèle à son système, le roi,
+sans doute pour imprimer à sa personne une majesté plus grande, avait
+trouvé bon de se hausser sur d'énormes talons et de s'allonger d'une
+prodigieuse perruque.
+
+Nous avons, au reste, plus de cent portraits de Louis XIV. La Bruyère
+dit que «son visage remplissait la curiosité des peuples,» et
+Saint-Simon, que «sa taille, son port, sa beauté, sa grande mine, le
+firent distinguer jusqu'à sa mort comme le roi des abeilles.»
+
+ «Dans quelqu'état obscur que le ciel l'eût fait naître,
+ Le monde en le voyant, eût reconnu son maître.»
+
+Que sont devenues cependant toutes les splendeurs du «grand roi?» Que
+reste-t-il de toute cette fantasmagorie qui éblouit un siècle?
+
+Versailles est désert aujourd'hui, morne et triste. Vingt ouvriers
+travaillent à la journée pour arracher l'herbe qui croît drue entre les
+pavés; l'eau croupit dans les réservoirs, les statues grelottent sur
+leurs piédestaux rongés de mousse.
+
+De loin, cet énorme amoncellement de pierres, de briques et de marbres
+étonne l'imagination, mais on a le coeur serré.
+
+Louis-Philippe eut la pensée de rendre la vie à cette vaste nécropole de
+la monarchie, mais un musée n'a pu la ranimer. Mieux eût valu laisser
+tomber Versailles pierre à pierre, laisser le lierre couvrir de son
+manteau ces ruines colossales.
+
+Tout semble petit, mesquin, glacial, dans ces salles si vastes; les
+tableaux les plus excellents y perdent de leur valeur. Ils fixent les
+yeux, mais non l'imagination. La pensée est ailleurs. Involontairement
+on écoute l'écho des pas dans les escaliers, les craquements sourds des
+boiseries, les gémissements du vent dans les corridors. Devant chaque
+porte on s'arrête, on hésite à ouvrir, qui trouvera-t-on derrière?
+
+Seule, la grande galerie des portraits est en harmonie avec les
+impressions que donne l'aspect de Versailles; lorsque parfois on la
+traverse dans toute sa longueur, seul, à la nuit tombante, on est saisi
+d'une frayeur secrète au bruit de ses pas, redit vingt fois par les
+voûtes sonores. On croit voir remuer des yeux, s'agiter des lèvres, et
+dans l'ombre lointaine de grandes figures se détacher de la toile et
+jaillir de leurs cadres.
+
+À Versailles, dans les cours désertes, dans les recoins ignorés, sont
+venues s'échouer toutes les épaves des monarchies passées, battues et
+renversées par la tempête populaire. On y aperçoit bien des cadres sans
+toiles, des bustes mutilés, des statues décapitées.
+
+Là, dans un passage obscur, non loin de l'Orangerie, j'ai retrouvé une
+admirable statue équestre du duc d'Orléans, ce prince si généreux, si
+loyal, si bon. Involontairement je me rappelai les grandes espérances
+avec lui éteintes, je me souvins de ce grand deuil de la France le jour
+où sa mort révéla combien cher il était à tous.
+
+Du vivant même de Louis XIV, Versailles avait eu sa décadence. Avec
+madame de Maintenon, la tristesse entra dans le palais enchanté, un
+crêpe sombre s'étendit sur ce séjour de la féerie, la fantasmagorie
+s'évanouit. La veuve de Scarron était reine. Les palais reflètent la
+physionomie des maîtres.
+
+Le demi-dieu était redevenu un homme, moins qu'un homme, un vieillard
+hébété par la peur de l'enfer.
+
+--M'aviez-vous donc cru immortel? demanda-t-il aux courtisans qui
+entouraient son lit d'agonie.
+
+Ils auraient pu lui répondre: Oui, Sire, et vous-même avez essayé de le
+croire.
+
+Lorsqu'on conduisit Louis XIV à Saint-Denis, le peuple imbécile crut se
+venger en insultant sa dépouille mortelle; il couvrit de pierres et de
+boue le cercueil de cet homme qu'aux jours d'enivrement et de prospérité
+il avait surnommé le grand roi.
+
+
+
+
+II
+
+PREMIÈRES AMOURS.
+
+
+Élevé par une mère galante, sur les genoux des belles dames de la
+Fronde, sous les yeux d'un ministre qui pour l'éloigner des affaires
+favorisait tous ses penchants, Louis XIV, doué d'un tempérament de feu,
+fit pressentir dès son enfance qu'il marcherait glorieusement sur les
+traces de son aïeul Henri IV de galante mémoire.
+
+Jeune, beau, élégant, Louis «avait tout ce qu'il faut pour réussir près
+des femmes,» et à tous ces dons de la nature il joignait «des grâces
+exquises» et une galanterie raffinée qu'il devait à madame de Choisy,
+son précepteur en belles manières.
+
+La comtesse de Choisy, dont le mari était chancelier dans la maison de
+Monsieur, avait entrepris de faire du jeune roi ce qu'on appelait alors
+un _honnête homme_, c'est-à-dire un cavalier accompli. Cette femme
+d'esprit, «déjà sur le retour, possédait toutes les grâces de la
+politesse et du bon ton, toute la science du savoir-vivre, toutes les
+perfections d'une précieuse du beau temps de l'hôtel Rambouillet[6],» le
+jeune roi ne pouvait aller à meilleure école. L'élève fit honneur à son
+institutrice, et plus tard, il récompensa d'une pension de huit mille
+livres des leçons qui avaient fait de lui le gentilhomme le plus
+accompli de son royaume.
+
+[Note 6: M. le baron Walckenaer, _Mémoires touchant la vie et les
+écrits de madame de Sévigné_.]
+
+Les Mémoires du temps ont retenu les premiers bégaiements du coeur du
+jeune monarque, et nous savons les moindres détails de ses premières
+inclinations, badinages galants et enfantins, sans portée et sans
+conséquence. Tour à tour il sembla s'attacher à la duchesse de
+Châtillon, à Élisabeth de Ternau et enfin à Olympia Mancini, une des
+trop nombreuses nièces du cardinal Mazarin, et qui avait été la compagne
+de ses premiers jeux. Olympia, dangereuse Italienne, «âme et visage
+noirs,» fut mariée au duc de Soissons. On la retrouve à la tête de
+toutes les cabales organisées pour perdre Madame.
+
+Une fille d'atours de la reine-mère, mademoiselle de La Mothe
+d'Argencourt, inspira à Louis XIV sa première passion sérieuse.
+
+Cette jeune fille, que quelques mémoires nous peignent comme n'étant ni
+fort belle ni très-spirituelle, était en réalité d'une éclatante beauté.
+Elle avait de merveilleux cheveux blonds d'une richesse extrême, de
+grands yeux bleus pleins de feu, et, par une singularité piquante qui
+donnait quelque chose de saisissant à sa physionomie, des sourcils d'un
+noir d'ébène admirablement arqués. Avec cela une peau éblouissante de
+blancheur, des traits fins et réguliers, et «une taille à tenir dans une
+bague.»
+
+Bientôt l'amour du jeune roi ne fut un secret pour personne. C'était son
+premier amour; ses regards, ses gestes, ses moindres actions le
+trahissaient, malgré toute sa naïve dissimulation, en dépit de toute la
+diplomatie si gauche et si charmante de son adolescence.
+
+Il recherchait avec empressement tous les moyens de se rencontrer avec
+son amie, savait trouver des prétextes qu'il croyait habiles, et
+paraissait transporté de voir sa passion payée du plus tendre retour.
+
+Mais Mazarin et la reine-mère, jaloux du pouvoir que leur laissait le
+jeune roi, veillaient avec sollicitude. Ils comprirent le danger. Une
+maîtresse pouvait prendre une terrible influence sur le royal
+adolescent; d'ailleurs ils entrevoyaient dans l'ombre toute la famille
+de mademoiselle d'Argencourt, impatiente de profiter de l'ascendant de
+la jeune favorite.
+
+Anne d'Autriche résolut d'éloigner son fils. Louis était fort dévot;
+elle éveilla les susceptibilités de sa conscience, l'effraya de
+l'horrible péché qu'il allait commettre, et finit par le décider à fuir
+le danger. L'amant désolé de la belle d'Argencourt quitta donc
+Saint-Germain, et se réfugia à Vincennes près du cardinal Mazarin.
+
+Cette éclipse du roi déconcerta si fort les belles espérances caressées
+par les parents de la jeune personne, «que madame d'Argencourt, qui
+croyait tout perdu, alla jusqu'à faire avertir la reine, que si elle le
+désirait elle consentirait aux relations de Louis et de sa fille, et
+cela sans condition.» Anne d'Autriche refusa cette offre obligeante.
+
+Le jeune roi, arrivé à Vincennes, s'était mis en retraite sous la
+direction d'un confesseur choisi par le cardinal. Quinze jours durant,
+il pria, pleura, jeûna, se mortifia, se confessa, communia, et enfin se
+croyant complétement guéri, ou tout au moins en bonne voie de guérison,
+il revint à la cour. Il se défiait pourtant encore de son coeur, et,
+pour ne pas s'exposer à une rechute, il mit tous ses soins à éviter
+autant que possible sa charmante amie.
+
+Cette affectation même à la fuir convainquit mademoiselle d'Argencourt
+qu'elle était toujours aimée, et, en fille bien instruite, elle fit
+naître cette occasion que redoutait le roi. L'occasion vint; la rechute
+fut complète.
+
+En se trouvant près de celle qu'il aimait, Louis oublia toutes les
+remontrances maternelles, les pieuses exhortations de son directeur, les
+belles résolutions s'envolèrent: il se troubla, balbutia, rougit, et
+pour dissimuler sa rougeur, sans doute, cacha son front dans les belles
+mains de son amie.
+
+Anne d'Autriche, à son tour, perdit tout espoir; elle avait lu dans les
+yeux de son fils une passion si grande, une résolution si énergique,
+que, renonçant à entraver cet amour, elle ne songea plus qu'à en tirer
+tout le parti possible et à s'arranger avec la grandeur future de cette
+favorite.
+
+Malheureusement pour mademoiselle d'Argencourt, Mazarin n'avait pas dit
+son dernier mot. Beaucoup moins convaincu que la reine mère de
+l'efficacité d'une retraite, il avait cherché quelque autre moyen plus
+humain pour rompre ce grand amour, et il n'avait pas tardé à trouver.
+
+Le cardinal, tandis que Louis était à Vincennes, avait mis en campagne
+trois ou quatre de ses plus habiles espions, et le résultat de cette
+enquête avait été de lui apprendre que mademoiselle d'Argencourt n'en
+était pas à faire ses premières armes. Un amant la vengeait de la
+timidité du royal néophyte, et, pour trouver la force de résister à la
+passion du roi, elle retrempait sa vertu entre les bras de Chamarante,
+le plus bel homme de la cour. Elle poussait même l'imprudence jusqu'à
+écrire les lettres les plus passionnées à ce favori de son coeur.
+
+Fort de cette découverte, Mazarin manda le beau Chamarante, et lui fit
+comprendre qu'il donnerait un bon prix de cette correspondance
+amoureuse. Chamarante eut la lâcheté de trahir celle qui l'avait aimé,
+et, moyennant finance, la tendre prose de mademoiselle d'Argencourt
+passa aux mains du ministre.
+
+Ces doux billets, le cardinal les avait précieusement conservés. Voyant
+que désormais le roi, emporté par la passion, n'écouterait aucune
+remontrance, il lui demanda un entretien.
+
+Louis s'attendait à de longues exhortations, à une explication presque
+orageuse et, conseillé par sa charmante maîtresse, il s'était muni de
+tout son courage pour résister ouvertement et déclarer qu'il entendait
+être le maître. Peine perdue! le ministre parut. Calme et presque
+souriant, il ne dit pas un mot de mademoiselle d'Argencourt. Seulement,
+après quelques banalités générales sur la perfidie des femmes et sur le
+malheur des souverains qui sont si rarement aimés pour eux-mêmes, il
+tira de son sein les fameuses lettres, et les présentant au roi:
+
+--Que Votre Majesté, dit-il, daigne prendre la peine de lire cette
+correspondance, elle lui en apprendra plus que je ne saurais lui en
+dire.
+
+Les preuves étaient accablantes, le doute n'était pas possible: Louis
+fut accablé, son orgueil naissant recevait là un rude choc. Il pleura de
+dépit et de rage, mais il eut la force de dissimuler sa colère. Il ne
+témoigna plus qu'un dédain glacial à sa perfide et refusa d'avoir avec
+elle aucune explication.
+
+Déchue de ses espérances, outrée de la conduite de Chamarante, brouillée
+avec sa famille, qui lui reprochait bien moins son amant que sa
+maladresse, mademoiselle d'Argencourt ne songea plus qu'à chercher une
+consolation. Elle s'éprit d'une passion folle pour le marquis de
+Richelieu.
+
+Cette liaison fit tant de bruit et de scandale que la marquise de
+Richelieu vint se jeter aux pieds de la reine-mère pour la conjurer
+d'éloigner mademoiselle d'Argencourt, et que l'on conseilla l'air du
+cloître à la trop sensible jeune fille.
+
+Elle se réfugia dans un de ces charmants couvents où les grandes dames
+dépitées allaient alors passer leurs accès de dévotion. Elle s'y trouva
+si bien qu'elle n'en voulut plus sortir et y passa sa vie, sans jamais
+cependant prononcer ses voeux. Plus tard Louis XIV paya pour elle une
+dot de vingt mille écus.
+
+Refroidi par ce premier naufrage, le jeune roi hésitait à se rembarquer
+sur le fleuve du Tendre, lorsqu'il tomba aux mains de madame de
+Beauvais, la femme de chambre favorite d'Anne d'Autriche.
+
+La Beauvais, pour parler comme les Mémoires, avait depuis longtemps déjà
+doublé le cap de la quarantaine lorsqu'elle mit son expérience au
+service de Louis.
+
+Laide, borgne, ridée comme pomme en avril, l'affreuse vieille avait
+depuis plusieurs années jeté son dévolu sur le jeune roi. Elle guettait
+l'âge de sa puberté, sachant bien qu'alors le tempérament parle plus
+haut que le coeur, décidée à profiter de la première surprise et à en
+tirer parti pour l'élévation de sa famille. Son plan réussit à
+merveille.
+
+La flamme de l'oeil unique de la Beauvais alluma les sens du royal
+jouvenceau, et bientôt il n'eut plus rien à lui refuser. Mais
+l'enivrement fut de courte durée. Adresse et séductions échouèrent,
+l'élève s'échappa tout fier de son expérience nouvelle, impatient d'en
+tirer parti.
+
+Les bons offices de la Beauvais eurent cependant leur récompense, on lui
+fit don de la seigneurie de Chantilly, et sa famille fut toujours
+protégée[7]. «Le roi, dit l'abbé de Choisi, ne perdit pas la mémoire de
+l'autel de ses premiers sacrifices.»
+
+[Note 7: Saint-Simon, _Mém_., t. 1.]
+
+La Beauvais continua jusqu'à sa mort de rester à la cour, et on lit dans
+les Mémoires de la princesse Palatine: «J'ai vu encore cette vieille
+créature de Beauvais; elle a vécu quelques années depuis que je suis en
+France. C'est elle qui, la première apprit au feu roi ce qu'il a si bien
+pratiqué auprès des femmes. Cette affreuse borgne s'entendait fort bien
+à faire des élèves.»
+
+Tout frais émancipé après ce premier amour borgne, le jeune Louis n'osa
+pas tout d'abord s'adresser aux grandes dames qui formaient la cour
+d'Anne d'Autriche. Peut-être était-il retenu par la crainte de sa mère,
+peut-être ne savait-il pas encore qu'un roi trouve bien rarement des
+cruelles. Au grand dépit de toutes celles qui si volontiers eussent
+accepté le mouchoir, il se contentait d'égarer son coeur dans les
+cuisines et dans les antichambres.
+
+«Le feu roi, dit la Palatine, a été très galant assurément, mais il est
+allé souvent plus loin que la débauche. Tout lui était bon en sa
+jeunesse: paysannes, filles de jardinier, servantes, femmes de chambre,
+pourvu qu'elles fissent semblant de l'aimer.»
+
+Beaucoup faisaient semblant, et les passions du jeune roi s'en
+arrangeaient à merveille. Il ne résulta rien de toutes ces liaisons
+obscures, rien qu'un enfant, une fille qui était, assure Saint-Simon,
+son portrait vivant. Il l'avait eue d'une jeune et fraîche jardinière de
+Saint-Germain. L'obscurité de la mère empêcha le roi de reconnaître
+l'enfant, mais il assura son avenir et la maria honorablement.
+
+Nous sommes ici à l'époque des fredaines amoureuses du grand roi.
+Saint-Germain était le théâtre de ses exploits. À chaque instant il
+échappait à la surveillance de sa mère, et madame de Navailles, préposée
+à la garde de la vertu fragile des filles d'honneur, avait toutes les
+peines du monde à empêcher le loup de faire invasion dans la bergerie.
+
+Il était temps cependant qu'un amour noble et élevé vînt mettre un terme
+à ces emportements de jeunesse et arrêter Louis sur la pente glissante
+de la débauche vulgaire: une des nièces du cardinal Mazarin se trouva là
+fort à propos pour accomplir cette oeuvre.
+
+Marie Mancini, qui n'était qu'un enfant lorsque déjà le roi courtisait
+sa soeur Olympia, était sortie du couvent et avait fait son apparition à
+la cour depuis un an environ.
+
+C'était lorsqu'elle arriva se joindre à l'escadron des nièces du
+cardinal, des Mazarines, comme on disait alors, «une grande fille
+maigre, avec de longs bras rouges, un long cou, un teint brun et jaune,
+une grande bouche, mais de belles dents et de grands yeux noirs, beaux
+et pleins de feu.» Louis, bien qu'il préférât Marie à son autre soeur
+Hortense, une des plus belles personnes de son temps, fit fort peu
+d'attention à la nouvelle venue, et la regarda à peine.
+
+Plusieurs mois seulement après, un entretien que le roi eut avec Marie
+commença le charme. Ces quelques mois, il est vrai, avaient profité à
+la jeune fille: elle avait gagné l'embonpoint qui lui manquait, sa
+taille gauche s'était assouplie, son teint s'était coloré, enfin ses
+grands yeux noirs, profonds et passionnés, donnaient un rare et
+singulier attrait à sa physionomie.
+
+Elle regagnait d'ailleurs du côté de l'esprit ce qui lui manquait en
+beauté. Vive, spirituelle, railleuse, sa conversation brillante éblouit
+le roi, très-flatté en secret du soin que prenait de lui plaire une
+personne si accomplie.
+
+Aussi hardie qu'ambitieuse, Marie profita en fille habile de ses
+premiers avantages, chaque jour plus avant elle enfonçait le trait dans
+le coeur de Louis, et bientôt il en vint à ne pouvoir plus se passer
+d'elle.
+
+Prévoyant avec une perspicacité rare à son âge que la timidité d'un
+prince à peine sorti de tutelle, était ce qu'elle avait le plus à
+redouter, elle ne négligeait aucun moyen pour exalter le courage de
+Louis et faire passer dans son âme un peu de cette audace aventureuse
+qui animait la sienne.
+
+Dans les longues après-midi qu'il passait à ses genoux, elle lui lisait
+des poésies passionnées ou des romans de chevalerie aux merveilleux
+exploits, agissant ainsi tout à la fois sur son imagination et sur son
+coeur.
+
+Mais déjà son ascendant était immense. Puisant dans la violence de son
+amour une hardiesse qui lui eût semblé impossible quelques mois
+auparavant, Louis osa aimer Marie Mancini à la face de la cour, sous les
+yeux de sa mère et du cardinal Mazarin.
+
+Alors, il lui accordait une préférence marquée; au bal c'est à elle la
+première qu'il offrait toujours la main; il affectait de s'entretenir
+tout bas avec elle, il la consultait sur tous ses projets, même sur les
+affaires de l'État. Enfin pour passer seul avec elle, ne fût-ce qu'une
+minute, il n'est pas de prétextes et d'expédients qu'il n'employât.
+
+Un jour Marie Mancini sortait de chez la reine-mère, elle était seule
+dans son carrosse, «Louis monta sur le siége et lui servit de cocher
+jusqu'à ce que la voiture ne fût plus en vue; alors il y entra et vint
+se placer à côté d'elle.»
+
+La cour s'agitait, l'Europe s'était émue. Une favorite pouvait inaugurer
+une politique nouvelle, et nul ne doutait que Marie Mancini ne fût
+bientôt maîtresse déclarée du roi. Mais l'ambitieuse visait bien autre
+chose. Elle rêvait un mariage et le titre de reine.
+
+Ce projet n'était pas une chimère. «Cette sombre Italienne, aux grands
+yeux flamboyants avec un esprit infernal et l'énergie du bas peuple de
+Rome, avait un instant enveloppé le froid Louis XIV d'un tourbillon de
+passion.» Il était bien à elle corps et âme.
+
+Bientôt on parla tout bas à la cour de la possibilité de cette union,
+mais non si bas que l'écho de ces propos ne vînt aux oreilles d'Anne
+d'Autriche. Elle fut saisie d'effroi. Un instant elle crut que Mazarin,
+ébloui par cette perspective de placer une de ses nièces sur le trône,
+était d'accord avec sa nièce, et dans son horreur «d'un mariage aussi
+monstrueux,» elle fit rédiger une protestation.
+
+Plutôt que de souffrir une pareille infamie, disait-elle, je ferais un
+appel à la noblesse, j'armerais mon second fils contre son frère, et
+moi-même, à la tête de l'armée, je marcherais contre le roi.
+
+Mais cette protestation était inutile. La reine-mère suspectait à tort
+les intentions du cardinal. Le ministre ne rêvait qu'une chose,
+l'alliance espagnole; et tandis qu'on l'accusait de traîner en longueur
+les dernières formalités du mariage de Louis XIV avec une princesse de
+Savoie, des agents habiles négociaient à Madrid et obtenaient du cabinet
+de l'Escurial la paix et la main de l'infante.
+
+Pressé par son amante, le jeune roi avait osé déclarer au cardinal qu'il
+était résolu à faire mademoiselle Mancini reine de France.
+
+--Moi vivant, avait répondu le ministre, jamais ce mariage n'aura lieu;
+je poignarderais plutôt ma nièce de ma propre main.
+
+Ce qui diminue peut-être un peu le mérite du cardinal, c'est que depuis
+longtemps il avait pénétré l'ingratitude de sa nièce. Marie n'avait en
+effet usé de son ascendant que pour tâcher de perdre Mazarin, à qui elle
+devait tout, dans l'esprit du roi.
+
+Et pourtant le moment approchait où Louis XIV allait avoir à prendre un
+parti. On avait rompu les projets de mariage avec la princesse de
+Savoie, et l'Espagne se décidait à offrir son infante. L'amour du roi
+pour Marie paraissait désormais le seul obstacle sérieux, et toute la
+cour suivait avec anxiété les phases diverses de cette grande passion,
+qui donnait aux combinaisons politiques d'ordinaire si froides tout
+l'intérêt d'un drame.
+
+Qui l'emporterait dans le coeur du jeune prince, de la raison d'État ou
+de l'amour? Hélas! le parti de la sagesse eut raison.
+
+Marie Mancini reçut l'ordre de quitter la cour et d'aller attendre à la
+Rochelle et au Brouage la fin des négociations avec l'Espagne. Louis XIV
+n'osa pas s'opposer au départ de son amie.
+
+Les adieux des deux amants furent déchirants. Louis tout en pleurs
+conduisit son amie jusqu'au carrosse qui devait l'emmener bien loin de
+lui, et c'est alors que la jeune fille lui adressa ces paroles si
+souvent citées:--«Vous êtes roi, vous pleurez, et je pars!...»
+
+À ces mots les larmes du roi redoublèrent, mais il n'osa pas révoquer
+l'ordre qu'avait donné le cardinal. Marie eût résisté, Louis céda.
+
+Les deux amants n'eurent plus qu'une entrevue avant le mariage du roi.
+Comme la cour se rendait à Bordeaux pour attendre la fin des
+négociations, Marie Mancini eut la permission de venir saluer la
+reine-mère à son passage à Saint-Jean-d'Angely. C'était le seul moyen
+d'empêcher le roi de se détourner de son chemin pour aller voir son amie
+et d'éviter un scandale.
+
+Cette entrevue raviva les espérances de l'orgueilleuse jeune fille et
+exalta si bien l'amour du roi que Mazarin, sérieusement inquiet, écrivit
+au roi pour le menacer de quitter la France avec ses nièces: «Aucune
+puissance humaine, disait-il, ne saurait m'ôter la libre disposition que
+Dieu et les lois m'ont donnée sur ma famille.»
+
+Cette lettre du cardinal peint Marie sous les couleurs les plus sombres,
+il la traite d'extravagante, d'ingrate, d'ambitieuse, incapable d'aimer
+personne.
+
+«Songez, je vous prie, écrivait-il au roi, s'il y a au monde un homme
+plus malheureux que moi, qui, après m'être appliqué avec ardeur à
+procurer par toutes les voies les plus pénibles, la gloire de vos armes,
+le repos de vos peuples et le bien de votre État, ai le déplaisir de
+voir qu'une personne qui m'appartient est sur le point de renverser tout
+et de causer votre ruine!...[8]»
+
+[Note 8: _Correspondance de Mazarin_, t. 1, p. 179, 202.]
+
+Ces lettres ne servirent qu'à irriter la passion du roi. Les obstacles
+semblaient exalter son courage et l'affermir dans ses résolutions. Il
+menaçait de rompre les négociations avec l'Espagne, si avancées qu'elles
+fussent, et d'épouser, envers et contre tous, celle qui l'aimait et qui
+seule, disait-il, pouvait assurer le bonheur de sa vie, lorsque la jeune
+fille prit une résolution aussi héroïque qu'inattendue et trancha
+d'elle-même les difficultés de la situation.
+
+Marie Mancini eut le courage de s'arracher à son beau rêve; elle cessa
+toute correspondance avec le roi et annonça qu'elle était décidée à ne
+le revoir jamais. «Action telle, écrit Mazarin, qui peut-être par ses
+intimidations avait contribué à la résolution de Marie, action telle
+qu'il eût été malaisé d'en attendre une semblable, d'une personne de
+quarante ans qui eût été nourrie toute sa vie avec des philosophes.»
+
+Ainsi se termina ce roman d'amour, épisode important de la vie de Louis
+XIV.... Avec «moins de _bons sens précoce_, de sagesse et de politique,»
+il eût épousé Marie Mancini; et alors que de malheurs épargnés, à la
+France[9]!
+
+[Note 9: Le mariage de Louis XIV avec l'Infante donnait à la
+couronne de France ces fameux droits à la succession d'Espagne dont la
+poursuite coûta tant d'or et tant de sang, un des faits les plus
+désastreux de ce règne si fécond en désastres.]
+
+Abandonné à ses propres forces, le jeune roi ne résista plus et, le 9
+juin 1660, on célébra, à Saint-Jean-de-Luz, son mariage avec l'infante
+d'Espagne Marie-Thérèse. Après douze jours d'une marche triomphale à
+travers la France, le royal couple fit son entrée à Paris au milieu des
+acclamations d'un peuple qui dans cette union ne voyait que l'assurance
+d'une paix durable.
+
+Marie-Thérèse avait du premier jour déplu au roi, elle était petite,
+replète, fort rouge, presque naine, et la passion admirative qu'elle eut
+toute sa vie pour son mari ne fut jamais payée de retour.
+
+Louis XIV n'eut même pas pour elle les égards qu'il devait à sa femme
+légitime, à la reine. Presque au lendemain des noces, il déserta son
+salon pour aller chercher ailleurs de galantes distractions.
+
+Lorsque plus tard la reine, entourée des maîtresses au milieu desquelles
+vivait le roi de France comme Bajazet dans son sérail, osa élever la
+voix et se plaindre de l'indignité de ces relations de chaque jour, le
+roi lui répondit aigrement:
+
+--De quoi vous plaignez-vous, madame, n'ai-je pas toujours partagé votre
+lit?
+
+Après comme avant le mariage, la question restait la même: quelle serait
+la reine de fait? d'où soufflerait désormais la faveur? On était fort
+indécis, et les courtisans les plus habiles s'abstenaient, ne sachant de
+quel côté encore tourner leurs adorations.
+
+Le salon favori du roi était alors celui de la comtesse de Soissons,
+cette même Olympia Mancini, l'une des inclinations enfantines de Louis.
+Il était fort assidu chez elle, et les plus médisants assuraient que la
+comtesse, pour s'attacher le prince, n'avait pas reculé devant
+l'adultère.
+
+Nulle influence ne pouvait être plus fâcheuse que celle de madame de
+Soissons, et cependant le roi semblait chaque jour s'attacher davantage
+à elle, lorsque l'arrivée d'Henriette d'Angleterre vint rendre inutiles
+toutes les séductions d'Olympia. Dès lors le charme fut rompu, le roi ne
+garda plus rien de son ancien faible pour la comtesse, et même il
+chargea de Vardes, son favori, de l'en débarrasser en se déclarant son
+galant.
+
+Henriette d'Angleterre, dont l'arrivée à la cour de France marque
+l'aurore d'une ère nouvelle, était fille de la charmante et trop galante
+Henriette de France, et de Charles Ier, ce prince infortuné qui expia
+si cruellement ses fautes sur l'échafaud.
+
+Nulle vie ne fut plus terriblement agitée que la sienne. Elle était le
+gage de la dernière réconciliation de Charles Ier fugitif et de sa
+trop infidèle épouse. «Née d'une larme et d'un baiser d'adieu,» elle
+vint au monde au milieu des horreurs d'un siége, sous le canon de
+l'ennemi.
+
+L'épouse de Charles Ier eut le bonheur d'échapper aux puritains, elle
+s'enfuit entraînant ses enfants, appuyée sur le bras de son amant, ce
+bel Anglais qu'elle épousa plus tard.
+
+Les fugitifs purent gagner la France, ils y trouvèrent un asile, mais
+non du pain; ils avaient un appartement au Louvre, mais l'hiver ils
+manquaient de bois et restaient au lit faute de feu.
+
+La petite Henriette avait cinq ans lorsque son père fut décapité en
+Angleterre. Nul alors ne se souciait d'elle. On la laissait aux mains
+des femmes de chambre. Elle avait sous les yeux de déplorables exemples,
+le ménage illégitime et sans cesse troublé par des querelles de sa mère
+et de son amant. Personne près d'elle pour éveiller en ce jeune coeur le
+sens moral.
+
+Plus tard, elle fut mise au couvent mondain de Chaillot, dirigé par
+mademoiselle de La Fayette, cet asile aimable «dont le galant parloir
+était un foyer d'intrigues politiques.»
+
+Rien n'annonçait encore ce qu'elle serait à dix-huit ans; elle était
+maigre et n'avait d'autre attrait qu'une grâce sauvage que l'on ne
+comprenait guère alors.
+
+Louis XIV la voyait quelquefois, les jours où on l'amenait à la cour
+pour essayer de la distraire un peu, mais il n'avait pour elle aucun
+penchant.
+
+--J'ai peu d'appétit, disait-il, pour les petits os des saints
+innocents.
+
+Mot cruel, bien digne, de ce prodigieux égoïste.
+
+Henriette, suivit en Angleterre son frère Charles II, le jour où un
+serment qu'il ne tint guère lui rendit le trône de ses aïeux, et elle
+commençait à faire le charme de la cour d'Angleterre, lorsque, son
+mariage avec Monsieur, frère de Louis XIV, fut décidé.
+
+Les passions qu'elle devait inspirer commencèrent sur le vaisseau même
+qui l'amenait en France; pour elle, Buckingham, ce fils séduisant de
+l'amant d'Anne d'Autriche, et l'amiral faillirent mettre l'épée à la
+main. On eut une tempête horrible, et la frêle et souffrante Henriette,
+cette ombre d'une ombre, cette fleur sortie du tombeau, faillit mourir.
+
+Enfin, on la maria, et de ce jour datèrent ses plus cruels malheurs.
+
+Monsieur était bien fait pour inspirer à une femme la répulsion et
+l'horreur instinctive qu'Henriette ressentit pour lui.
+
+Élevé en jupons jusqu'à l'âge de dix-sept ans, Monsieur était une
+véritable fille, dans toutes les acceptions de ce mot. Il passait toutes
+ses journées à se parer et à se farder, avec trois ou quatre favoris
+«qui partageaient ses goûts, ou faisaient semblant pour lui plaire.»
+
+Dès le lendemain les querelles les plus immorales divisèrent, ce ménage.
+Monsieur était jaloux de sa femme. Mais jaloux, entendons-nous, non
+parce qu'elle pouvait avoir des amants, mais parce qu'il craignait
+qu'elle ne lui enlevât le coeur de quelqu'un de ses favoris.
+
+L'amour du roi pour Madame vint bientôt envenimer ces querelles et leur
+donner un éclat étrangement scandaleux.
+
+Louis XIV s'éprit d'une passion violente pour l'épouse de son frère,
+pour cette femme charmante qu'il avait tant méprisée enfant, et il garda
+si peu de mesure que toute l'Europe en fut bientôt informée, et que tout
+bas, à la cour, on murmura ce mot terrible: Inceste.
+
+Madame, il faut le dire, était digne de tous les amours, de toutes les
+adorations. Frêle et pâle, elle ressemblait à son père, le décapité; sa
+langueur maladive avait des grâces indicibles; un feu terrible, le feu
+de la fièvre éclatait dans ses grands yeux; enfin elle avait en elle cet
+attrait irrésistible de ceux qui ne doivent pas vivre.
+
+Mais son âme avait une grandeur instinctive, une naïve générosité que la
+dépravation des deux cours les plus licencieuses de l'Europe ne put lui
+faire perdre. Dévouée jusqu'à la plus absolue abnégation, elle se
+sacrifia toujours pour ceux qu'elle aimait, et l'idée d'être utile à son
+frère qui avait besoin du secours de la France contribua sans nul doute
+à lui faire supporter les terribles assiduités de Louis XIV.
+
+Il n'y a qu'une voix sur madame Henriette, tous l'aiment, tous
+l'admirent, et les nobles amitiés qu'elle inspira la défendront toujours
+et l'absoudront en quelque sorte des graves accusations qui pèsent sur
+elle.
+
+Elle aima et ne sut pas toujours se défendre, elle-même l'avoue dans ses
+courageux Mémoires, qu'il faut longtemps étudier pour les comprendre,
+parce qu'ils ne disent rien, et cependant laissent tout deviner.
+
+La cour était à Fontainebleau, lorsqu'éclata l'amour de Louis XIV pour
+sa belle-soeur. Le roi avait trouvé d'excellentes raisons pour laisser
+de côté ce que l'étiquette avait de plus gênant, et chaque jour, isolé
+par le respect, il pouvait se trouver seul avec madame Henriette.
+
+C'étaient alors de longues promenades solitaires sous les ombrages les
+plus mystérieux de la forêt, promenades qui souvent duraient jusqu'au
+jour, et de longs tête à tête, que les fêtes de chaque jour ne pouvaient
+interrompre.
+
+L'ascendant de Madame sur Louis XIV fut très-grand et très-réel, la
+passion que le roi ressentait pour elle, souvent contrariée, eut des
+intermittences, mais ne se démentit jamais, même aux jours de brouilles
+les plus graves, et par trois fois Henriette ressaisit une influence
+qu'elle eût pu toujours conserver, si elle l'eût voulu.
+
+Il serait imprudent de soulever le voile transparent qu'on est convenu
+de jeter sur les relations de Madame et du roi de France, les chroniques
+n'ont que des insinuations et les Mémoires n'osent se prononcer.
+
+Mais ce n'est pas au roi que doit revenir l'honneur de la demi-obscurité
+qui entoure ces amours. La pudeur, la honte et la morale étaient
+étrangères à Louis XIV. Et si fantaisie lui en eût pris, l'homme qui
+glorifia l'adultère eût également, et avec le même succès, glorifié
+l'inceste.
+
+
+
+
+III
+
+MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE.
+
+
+Si puissante que fût l'autorité de Louis XIV, elle ne pouvait arrêter
+les fâcheuses interprétations que l'on donnait aux assiduités du roi
+près de la femme de son frère. On trouvait cette préférence marquée un
+peu bien scandaleuse pour un fils aîné de l'Église, qui venait d'établir
+un conseil de conscience, _ad majorem Dei gloriam_.
+
+La reine mère, admirablement renseignée sur les moindres faits et gestes
+du roi, voyait avec effroi grandir chaque jour l'influence de Madame,
+qui déjà la reléguait au second plan. «Elle avait volontiers passé à son
+fils des souillons, des filles de chambre, voire une négresse,» elle ne
+voulut pas lui passer Henriette.
+
+Elle fit tant et si bien qu'elle rendit jaloux Monsieur qui n'y songeait
+guère; elle lui fit représenter par un de ses favoris qu'en cette
+circonstance, comme toujours, il était le plastron de son frère et
+Monsieur poussa les hauts cris. Anne d'Autriche fit chorus, et le roi ne
+sut plus auquel entendre.
+
+Louis XIV n'était pas encore si absolu qu'il le devint, le scandale lui
+fit peur.
+
+D'un côté il redoutait la colère de sa mère, pour laquelle il avait
+toujours eu la plus grande déférence, de l'autre l'explosion de la
+douleur de la reine, sa femme, qu'une indiscrétion pouvait instruire de
+tout. Marie-Thérèse était alors enceinte, et un chagrin violent pouvait
+assurément «lui faire manquer son dauphin.» Enfin, et par-dessus tout,
+il craignit qu'une intimité si publique, avec une femme d'un esprit
+supérieur, et Madame avait cette réputation, ne le fit soupçonner de
+faiblesse et ne donnât à penser qu'il pouvait, lui, le roi, recevoir des
+inspirations et se laisser conduire.
+
+Madame Henriette, pour sa part, était épouvantée de tout ce bruit, de
+tout ce déchaînement de calomnies--ou de médisances. Elle eût rompu
+brusquement, sans cette conviction, qui influa si tristement sur toute
+sa vie, que son ascendant sur Louis XIV pouvait être à son frère Charles
+II de la plus grande utilité.
+
+Toutes ces considérations décidèrent Louis et Henriette, non à rompre,
+ce qui paraissait impossible au roi, mais à se contraindre et à
+dissimuler.
+
+Il fut convenu entre eux que le roi feindrait une grande passion pour
+une des filles de Madame, et que Madame semblerait fort irritée d'avoir
+été si longtemps dupe de prévenances qui, en réalité, s'adressaient à
+une autre.
+
+Henriette se chargea de trouver elle-même l'écran derrière lequel
+s'abriteraient ses relations, et après mûre réflexion, elle choisit
+celle de ses demoiselles d'honneur qui lui sembla la moins jolie et la
+plus insignifiante, et la désigna à l'attention du roi.
+
+Cette jeune fille dont le maintien modeste, la timidité et le caractère
+effacé rassuraient si complètement Madame qu'elle consentit à lui prêter
+le rôle de rivale, était mademoiselle de La Vallière.
+
+Françoise-Louise de La Baume Le Blanc de La Vallière appartenait à une
+famille d'une mince noblesse. Elle était née en Touraine, dans les
+premiers jours du mois d'août 1644. Fort jeune encore, elle perdit son
+père; et sa mère, qui se remaria trois fois, avait épousé en dernier
+lieu Jacques de Courtavel, marquis de Saint-Rémy, premier maître d'hôtel
+de Monsieur.
+
+La jeunesse de Louise s'écoula paisible au château de Blois, à la cour
+bourgeoise et un peu triste de Gaston d'Orléans, ce traître de toutes
+les conspirations du règne de Louis XIII. C'est là que, pour la première
+fois, mademoiselle de La Vallière aperçut le roi, à un voyage de la
+cour. Son amour pour Louis XIV date peut-être de cette époque.
+
+Pauvre, vertueuse, «elle n'avait pas grandes chances de trouver un bon
+établissement[10]» et s'estima fort heureuse d'être admise au nombre
+des filles d'honneur de Madame dont on formait alors la maison. Elle
+avait été présentée et recommandée par madame de Choisy.
+
+[Note 10: Selon l'auteur des _Mémoires de madame de Maintenon_, «La
+Vallière, pendant son séjour à la cour de Gaston, avait agréé la main
+d'un gentilhomme de Normandie, auquel elle avait inspiré une passion
+sérieuse. Plus tard, à son retour de l'armée, cet officier, ignorant
+tout ce qui s'était passé en son absence, se rend chez Madame, demande
+en vain La Vallière, court à l'hôtel qu'elle occupait, ne comprend rien
+à ce qu'il voit, ne peut parvenir jusqu'à elle, sort la rage dans le
+coeur. Un ami lui apprend, la vérité sans ménagement.--Tout est perdu
+pour moi, s'écrie cet amant malheureux; et il se perce de son épée.
+Celle qu'il avait tant aimée le pleura.»]
+
+Son arrivée à la cour n'avait pas fait sensation. «Son peu de fortune
+lui interdisait les toilettes qui attirent l'attention,» et sa beauté
+était de celles qui restent inaperçues jusqu'au moment où quelque
+circonstance fortuite vient les mettre dans le jour qui leur est
+favorable.
+
+Les nombreux portraits qui nous restent de mademoiselle de La Vallière
+sont loin de nous donner une juste idée du genre de beauté, ou plutôt de
+charme qui lui était propre.
+
+Il faut, pour bien se la représenter, se livrer à un travail qui a une
+certaine analogie avec les jeux de patience que l'on met aux mains des
+enfants. Il faut, en s'aidant des trois ou quatre bons portraits que
+nous avons d'elle, rassembler les mille traits épars ça et là dans les
+chroniques, les comparer, les essayer, les ajuster enfin, jusqu'à ce que
+l'on obtienne un ensemble satisfaisant.
+
+Une grâce pudique et ingénue, une modestie naïve, un grand air de vertu
+instinctive, étaient le suprême attrait de mademoiselle de La Vallière,
+et tempéraient à propos ce que sa nonchalance maladive pouvait avoir de
+passionné.
+
+En elle, point de trait saisissant et vif, mais un ensemble ravissant.
+Rien de tranché, des nuances.
+
+Les reflets argentés de ses beaux cheveux blonds, la transparence nacrée
+de son teint éblouissant de blancheur, la suave expression de son
+regard, d'un bleu céleste, étaient les parties essentielles de sa
+beauté. Sa voix était douce et pénétrante, pleine de caresses, elle
+vibrait encore dans l'âme, longtemps après qu'on l'avait entendue.
+
+Enfin «sa boiterie» même donnait à sa démarche une certaine grâce
+pudiquement effarouchée, qui était un attrait de plus.
+
+«Elle était aimable, écrit madame de Motteville, et sa beauté avait de
+grands agréments par l'éclat de la blancheur et l'incarnat de son teint,
+par le bleu de ses yeux qui avaient beaucoup de douceur et par la beauté
+de ses cheveux argentés qui augmentait celle de son visage.»
+
+L'abbé de Choisy, qui avait passé son enfance avec mademoiselle de La
+Vallière, esquisse d'un trait de plume cette douce et sympathique
+figure.
+
+«Ce n'était pas, dit-il, une de ces beautés toutes parfaites qu'on
+admire souvent sans les aimer; elle était fort aimable; et ce vers de La
+Fontaine,
+
+ «Et la grâce, plus belle, encor que la beauté,
+
+semble avoir été fait pour elle. Elle avait le teint beau, les cheveux
+blonds, le sourire agréable, les yeux bleus, le regard si tendre et en
+même temps si modeste, qu'elle gagnait le coeur et l'esprit au même
+moment[11].»
+
+[Note 11: Un manuscrit français de la Bibliothèque de
+Saint-Pétersbourg, dont il a été publié en France quelques fragments,
+trace un portrait infiniment moins flatteur de mademoiselle de La
+Vallière: «Cette fille est d'une taille médiocre et fort mince, elle
+marche d'un méchant air à cause qu'elle boite. Elle est blonde, blanche,
+marquée de la petite vérole; les yeux bruns, les regards languissants et
+passionnés, et quelquefois aussi pleins de feu, de joie et d'esprit. La
+bouche grande, assez vermeille, les dents pas belles, point de gorge,
+les bras plats qui font mal juger du reste du corps.»]
+
+Mais il est un point sur lequel s'accordent tous les Mémoires, c'est
+lorsqu'il est question du coeur et des grandes qualités de mademoiselle
+de La Vallière. Aimable, bonne, généreuse, serviable, elle était dévouée
+«jusqu'à la mort» à ses amis. Sa modestie d'ailleurs était si grande,
+qu'elle ne songeait qu'à s'effacer et «que jamais elle ne blessa aucune
+vanité.»
+
+Quel plus bel éloge peut-on faire d'une femme qui pendant sept ans fut
+toute-puissante sur le coeur de Louis XIV! Elle eut des envieux
+cependant, maintes fois on chercha à la renverser, mais aucun de ceux
+qui cherchaient à lui nuire «n'eût pu trouver un prétexte raisonnable
+d'être son ennemi.»
+
+Douée d'un jugement sain, d'un esprit solide, plus instruite que ne
+l'étaient en général les femmes de la cour de Louis XIV, elle n'avait
+pas cette verve médisante et moqueuse fort à la mode alors, aussi
+l'accusait-on de manquer d'esprit. «Peu d'esprit, pas d'esprit du tout,»
+dit en parlant d'elle l'abbé de Choisy; mais l'abbé veut sans doute ici
+parler de l'esprit d'intrigue. C'est à peu près dans ce sens que madame
+de La Fayette disait: «C'est une petite sotte qui n'a pas su profiter à
+la cour de sa position.»
+
+La conversation de mademoiselle de La Vallière était fine et attachante.
+«Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de feu,» telle est
+l'opinion de Bussy. Le manuscrit de la bibliothèque de
+Saint-Pétersbourg, dont j'ai parlé, ajoute: «Elle est gaie et causeuse,
+elle pense et dit les choses fort plaisamment, et ses reparties sont
+toujours très-vives, sans jamais être blessantes.»
+
+Enfin madame de Sévigné, qui avait le droit de parler d'esprit et qui
+s'y connaissait, aimait fort celui de mademoiselle de La Vallière; dans
+plusieurs de ses lettres elle cite de ses _mots_, et ce n'est jamais
+sans ajouter: «Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute
+la modestie que vous pourrez imaginer.»
+
+Telle était à dix-sept ans mademoiselle de La Vallière, lorsque Madame
+eut l'idée de se servir d'elle pour détourner l'attention de la cour et
+l'orage dont la menaçait la colère d'Anne d'Autriche.
+
+Fidèle aux conventions, Louis XIV, le soir même, s'arrêta devant
+mademoiselle de La Vallière, qui se trouvait dans un des salons
+d'attente de Madame; «il commença par lui dire des choses fort
+obligeantes, et l'entretien continua à demi-voix.» Les compagnes de La
+Vallière, mesdemoiselles Montalais et Tonnay-Charente, qui se trouvaient
+là, s'étant retirées par respect, le roi laissa retomber la lourde
+tapisserie qui masquait la porte, et ainsi «il resta seul au moins un
+gros quart d'heure» avec la jeune fille.
+
+Lorsque La Vallière revint au salon, toute confuse de l'honneur inespéré
+qu'avait daigné lui faire le roi, tous les yeux s'arrêtèrent sur elle
+comme si son front qui rougissait sous les regards curieux eût pu
+révéler quelque chose de la conversation royale.
+
+Plusieurs fois dans les jours qui suivirent, on remarqua des scènes
+analogues. Le roi recherchait La Vallière avec un empressement marqué.
+Au bal, dans les salons de Madame ou même de la reine, à la promenade,
+il semblait prendre un grand plaisir à s'entretenir avec elle, et un
+soir, à la suite d'une chasse, il fit pendant plus d'une lieue galoper
+son cheval à la portière du carrosse où elle se trouvait.
+
+De toutes ces petites circonstances observées et réunies, on fit un gros
+événement, et il parut clair que le roi avait du goût pour Louise de La
+Vallière.
+
+Une indiscrétion des compagnes de la jeune fille d'honneur vint
+confirmer ce bruit. Un soir, à la suite d'une fête, les demoiselles de
+Madame s'étaient amusées à passer en revue les plus beaux cavaliers de
+la cour. C'était l'heure des confidences, chacune avoua sa préférence
+secrète. Le tour de La Vallière arriva. Elle se taisait; ses compagnes
+la pressèrent. Elle leur dit alors que la seule présence du roi dans une
+fête l'empêchait de s'apercevoir même de la présence des autres hommes.
+Les moqueuses accablèrent Louise de leurs railleries.--Ainsi,
+mademoiselle la dédaigneuse, il faut au moins être roi pour vous
+plaire.--Hélas! soupira l'innocente, qui seule peut-être disait la
+vérité; hélas! la couronne n'ajoute rien à l'éclat de sa personne, mais
+elle diminue le danger et le rend moins redoutable: qui donc oserait
+lever les yeux jusqu'au roi?
+
+N'était-ce pas un aveu? Ainsi du moins le prirent les jeunes filles, qui
+s'en allèrent partout disant que La Vallière se mourait d'amour pour le
+roi. Tout le monde ne le crut pas, mais tout le monde le répéta.
+
+Si bien qu'un soir, chez Madame, le bouffon Roquelaure,--il n'était pas
+plaisant tous les jours!--prit La Vallière par le bras, et de force,
+brutalement presque, la traîna jusque devant le roi.
+
+--«Je vous dénonce, Sire, criait-il, cette illustre aux yeux mourants;
+elle ne sait aimer rien moins qu'un grand monarque.»
+
+Rougissante, éperdue, affolée de voir ainsi révélé et impitoyablement
+raillé le secret de son coeur, abîmée dans sa honte, La Vallière
+faillit s'évanouir; on fut obligé de la soutenir.
+
+«Le roi cependant la salua le plus civilement du monde et lui adressa
+quelques paroles pleines de bonté.»
+
+Jusque-là Louis XIV ne s'écartait pas du plan convenu.
+
+Fidèle à son rôle, Madame se répandit en reproches contre La Vallière,
+«cette petite hypocrite mielleuse,» et se plaignit amèrement de la
+conduite du roi, qui, pour dissimuler une amourette avec une fille
+d'honneur, ne craignait pas de compromettre la femme de son frère.
+
+«Comme il avait honte de venir voir cette fille chez moi sans me voir,
+fait-on dire à Madame dans un pamphlet publié en Hollande[12], que fit
+le roi? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour qu'il était
+amoureux de moi, et dès qu'il voyait quelqu'un, il s'attachait à mon
+oreille pour me dire des bagatelles; il me mettait souvent sur le
+chapitre de sa belle en m'obligeant à lui dire les moindres choses;
+comme j'étais aise de le divertir, je l'entretenais tant qu'il voulait.»
+
+[Note 12: Parmi cette masse de pamphlets, plus ou moins injurieux,
+publiés à l'étranger, il en est qui certainement ont été écrits sous
+l'inspiration de Louis XIV ou de ses ministres. De ce nombre sont deux
+ou trois libelles contre Madame, fort injurieux quant à la forme, mais
+qui au fond la disculpent de cette grave accusation d'avoir trop aimé
+son beau-frère. Déjà avant «le grand roi,» on avait utilisé les
+pamphlétaires à l'étranger.]
+
+Lorsqu'elle se plaignait ainsi de l'humiliante rivalité de La Vallière,
+Madame était bien loin de se croire si près de la vérité.
+
+Après quelques caprices passagers, le coeur de Louis XIV était sur le
+point de se fixer, au moins pour un certain temps.
+
+Il s'était vite dégoûté de mademoiselle de Lamothe-Houdancourt, que
+n'avait pu défendre contre ses entreprises la duchesse de Navailles,
+cette duègne infortunée des filles d'honneur, qui passait cependant ses
+nuits et ses jours l'oeil au guet, l'oreille tendue, essayant en vain de
+préserver de la dent du loup les trop tendres brebis confiées à sa
+garde.
+
+Délaissée, mademoiselle d'Houdancourt épousa de rage le plus laid, le
+plus bossu des ducs et pairs, M. de Ventadour.
+
+--«Tant mieux si elle aime celui-là, s'écria l'abbé de la Victoire, elle
+en aimera bien un autre.» Elle en aima beaucoup d'autres.
+
+Le règne de la princesse de Monaco ne dura qu'une nuit, le temps à peine
+de faire éclater la jalousie de Lauzun, son amant. Lauzun, qui
+prétendait lutter avec le maître, s'avisa de fermer à double tour la
+porte dérobée par où chaque soir la princesse se glissait chez le roi.
+Le moment venu, plus de clef, impossible d'ouvrir, il y eut une scène
+d'un haut comique à travers le trou d'une serrure.
+
+Au moment où nous sommes arrivés, le coeur du roi flottait fort indécis
+entre trois femmes également remarquables: mademoiselle de Pons que la
+comtesse de Soissons venait de lui jeter à la tête, Madame, et enfin
+mademoiselle de La Vallière.
+
+L'humble fille d'honneur l'emporta. Roquelaure avait cru faire une
+méchanceté atroce, il atteignit le roi dans la seule chose qu'il eût de
+véritablement sensible, son amour-propre.
+
+La vanité de Louis fut délicieusement flattée de ce culte profond et
+mystérieux dont il était l'objet, il eut un regard de bonté pour celle
+qui se consumait d'amour n'osant lever les yeux jusqu'à lui. Trois ou
+quatre entretiens achevèrent le charme. Louis XIV n'aimait pas l'esprit,
+et la conversation douce et tendre de La Vallière le réduisit et
+l'attacha. Bien que les grandes passions ne soient guère contagieuses,
+les ardeurs contenues de cette âme brûlante «fondirent pour un moment
+les glaces royales.»
+
+Une correspondance secrète s'établit entre les deux amants. Ils
+échangèrent des vers assez pitoyables et une prose ponctuée de tendres
+larmes. Dangeau et Benserade tenaient la plume pour le couple illustre.
+Dangeau, choisi par Louis XIV pour exprimer ses sentiments, fut aussi
+choisi par La Vallière pour être son interprète. L'illustre courtisan
+fut ainsi le premier dans le secret. Il écrivait les lettres et les
+réponses, réservant l'esprit pour le roi, donnant habilement la réplique
+dans les lettres de La Vallière. Ce fut la source de sa faveur, et la
+source ne tarit jamais. Il avait le département de la prose, Benserade
+celui des vers.
+
+Plus tard, en un jour d'épanchement, La Vallière osa avouer au roi que
+ces lettres si tendres avaient été écrites par un secrétaire.--«Et par
+qui donc? demanda Louis XIV.--Par Dangeau et Benserade, Sire.» Le roi se
+mit à rire aux éclats; puis, redevenu sérieux:--«Voilà, dit il, de bons
+serviteurs, discrets et fidèles; s'ils faisaient vos lettres, ils
+faisaient aussi les miennes, et jamais n'en n'ont soufflé mot.»
+
+Telle avait été la discrétion des confidents de Louis XIV,--discrétion
+qu'explique un intérêt bien entendu,--que rien ne transpira de ses
+premières relations. Les gens clairvoyants cependant, ceux qui
+connaissaient à fond la carte de la cour, se doutaient de quelque chose.
+Interrogeant chaque jour l'horizon de la faveur, ils invoquaient
+l'étoile de mademoiselle de La Vallière qui se levait.
+
+Mais on n'avait que des doutes, les certitudes ne vinrent qu'après la
+fête de Vaux.
+
+À cette époque il y avait deux puissances en France. Louis XIV et
+Fouquet, le surintendant des finances. Fouquet était plus riche que le
+roi, il puisait sans compter aux coffres de l'État et ne rendait compte
+qu'autant qu'il le voulait bien. Non content de voler, il laissait voler
+les autres. Le plus effroyable désordre régnait dans les finances.
+Fouquet lui-même ne savait plus où en étaient les comptes.
+
+Le nom de Fouquet est resté le synonyme de générosité et de munificence;
+au moins faisait-il un royal usage des millions qui restaient dans le
+double fond de sa caisse. Autour de lui se groupait un peuple d'amis et
+de flatteurs. Il avait plus de la moitié de la cour à sa solde, c'était
+un formidable parti qu'il entretenait, si on lui eût donné du dévoûment
+pour son argent.
+
+À côté des courtisans se pressait à la table du surintendant toute une
+académie d'artistes et de gens de lettres, il les aidait à vivre ou même
+les enrichissait les uns et les autres[13]. Pour un sonnet il donnait
+une pension; pour moins, souvent. Scarron était inscrit pour douze cents
+livres parce qu'il avait eu une très-belle femme, celle-là même qui
+devint madame de Maintenon.
+
+[Note 13: _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine._]
+
+Le surintendant si riche adorait les femmes et il était payé d'un tendre
+retour:
+
+ «Jamais surintendant ne trouva de cruelles,»
+
+dit Boileau. Ce vers désignait Fouquet. Il avait chez lui un cabinet
+tapissé des portraits de celles qui l'avaient aimé; le cabinet était
+immense. Le coffret qui renfermait sa correspondance galante avait des
+proportions analogues, il y avait là pour des millions de tendresses et
+d'amour[14]!
+
+[Note 14: Courart, _Mém._, t. XLVIII.]
+
+À la tête de la police amoureuse et politique de Fouquet était madame
+Duplessis-Bellièvre, une amie dévouée et un agent courageux[15]. Elle
+achetait pour lui des secrets et des femmes, elle n'avait pas une minute
+de repos. Pélisson, qui devint plus tard le panégyriste patenté de Louis
+XIV, était comme son intendant. L'ancien parti de la Fronde tenait ses
+grandes assises dans son salon, la cour nouvelle y accourait en masse,
+il y avait fusion.
+
+[Note 15: Fouquet, _Défenses_, t. II.]
+
+Ce salon inquiétait Louis XIV, qui jalousait les belles fêtes et les
+millions du surintendant.
+
+Ces millions arrachés à la France, il les considérait comme siens. Aux
+fêtes de Fouquet se pressait toute la noblesse, ces jours-là, la cour
+était presque déserte. C'était aussi trop d'insolence.
+
+Deux ou trois fois la fortune de Fouquet avait chancelé, mais elle
+s'était toujours relevée. Ce financier, artiste et grand seigneur,
+manquait cependant d'adresse. Il ne crut au danger que le jour où il fut
+au fond du précipice, un cul de basse fosse. Croyant prendre ses
+précautions, il avait acheté des gouverneurs de places de guerre et
+fortifié Belle-Isle. Il donnait simplement des armes contre lui.
+
+Depuis longtemps Louis XIV voulait se défaire du surintendant. Il y
+était surtout poussé par Colbert, qui désirait voir clair dans ce gâchis
+des finances, et qui pensait assez justement que l'or des impôts est
+trop précieux pour le laisser gaspiller.
+
+On avait donc résolu de se débarrasser honnêtement de Fouquet. Il en fut
+averti, et n'en voulut rien croire. Il avoua à demi ses rapines au roi,
+et comme le roi lui sourit, il pensa que tout était fini et qu'il
+pouvait dormir tranquille. Il n'en fut que plus vain et plus
+présomptueux.
+
+D'accord sur la nécessité d'éloigner Fouquet, Louis XIV et Colbert
+n'étaient plus divisés que sur les moyens à prendre, Colbert poussant à
+la rigueur, lorsque le malheureux surintendant commit les deux plus
+lourdes fautes de sa vie, deux fautes à faire pendre dix innocents, et
+il était vingt fois coupable: il donna la fête de Vaux, et voulut
+acheter les faveurs de mademoiselle de La Vallière.
+
+Louis XIV ne songeait point encore à l'humble fille d'honneur lorsque
+Fouquet en eut la fantaisie. Il lui envoya sa courtière habituelle, qui
+lui proposa deux cent mille livres. C'était beaucoup; Fouquet avait pu à
+moins se donner des duchesses. La Vallière refusa[16]. Surpris de cette
+résistance si extraordinaire, le surintendant mit en campagne des gens
+au flair subtil qui découvrirent l'amour de La Vallière d'abord, l'amour
+du roi ensuite.[17]
+
+[Note 16: La Fayette, _Mém._, t. LXIV.]
+
+[Note 17: M. le baron Walckenaer, _Mém. touchant la vie et les
+écrits de madame de Sévigné_.]
+
+Possesseur d'un secret ignoré de la cour, Fouquet ne songea qu'à en
+tirer parti pour ses affaires, et non à se poser en rival du maître. Ne
+comprenant pas que La Vallière était l'_amante_ de Louis et non la
+_maîtresse_ du roi, il fit marchander son influence tout comme il avait
+fait marchander sa vertu.
+
+Ces propositions, bien qu'adroitement faites, accablèrent la jeune
+fille. «En faisant à son amant le sacrifice de sa vertu, elle avait
+obtenu de lui la promesse que sa réputation serait respectée, et que le
+voile le plus épais couvrirait leurs amours.» Elle se crut trahie, et
+raconta tout au roi.
+
+Louis XIV entra dans une épouvantable colère et jura de tirer une
+vengeance exemplaire de l'insolence du ministre.
+
+C'est ce moment que Fouquet, toujours plein de sécurité, malgré
+plusieurs avertissements venus de divers côtés, choisit pour donner, à
+son château de Vaux, cette fête magnifique dont le souvenir est resté
+comme un monument de la fastueuse prodigalité du surintendant.
+
+Le château de Vaux, prodigieuse _folie_ de Fouquet, avait absorbé des
+millions. Là, il avait convié les hommes de génie ses amis, et, leur
+ouvrant ses coffres: «--Puisez à mains pleines, leur avait-il dit, et
+matérialisez vos rêves.» Il avait été obéi, et le merveilleux palais,
+avec ses jardins, son parc immense, ses étangs, ses bassins, ses
+rivières, ses forêts, ses charmilles et son peuple de statues, était
+sorti de terre, comme une des demeures enchantées des contes arabes.
+
+Et c'est là que l'imprudent Fouquet voulut fêter Louis XIV. Insensé qui
+ne comprenait pas que chaque pierre de son palais, chaque détail de sa
+fête était une terrible accusation contre lui.
+
+--Vous êtes mieux logé que le roi, dit Louis XIV.
+
+Ce seul mot était gros de menaces. Fouquet avait humilié le roi; mieux
+eût valu le frapper d'un coup de poignard. Tous le comprirent, lui non.
+
+--Un bon cheval et de l'or plein vos poches, lui dirent ses amis, voilà
+ce qu'il vous faut.
+
+Il s'obstina à rester, il voulait faire les honneurs de sa merveille. Et
+à chaque pas Louis XIV se heurtait à quelque nouveau sujet
+d'indignation. Partout, jusqu'au-dessus des frises de son lit à
+balustre, au-dessus du royal soleil, grimpait la téméraire devise du
+surintendant: _quò non ascendam_. Puis au-dessous de l'écureuil, armes
+parlantes, une couleuvre, _coluber_, dans laquelle se reconnaissait
+Colbert.
+
+Puis on disait qu'en visitant les appartements, Louis XIV avait aperçu
+un portrait de femme blonde et que ce portrait était celui de
+mademoiselle de La Vallière.
+
+C'est à ce moment, pendant ces «fêtes de soixante heures» que
+couronnaient _les Fâcheux_ de Molière, tandis que l'orage s'amassait
+terrible dans le coeur du roi, que Fouquet osa, frappé d'aveuglement,
+faire demander à La Vallière quelques instants d'entretien, sans autre
+but que de s'assurer sa protection.
+
+En apprenant cette inconcevable audace de Fouquet la colère de Louis XIV
+éclata. Il voulait sur-le-champ «faire prendre Fouquet[18];» sa mère,
+Colbert, deux ou trois confidents eurent toutes les peines du monde à le
+calmer et à le détourner de ce dessein peu chevaleresque de faire
+arrêter son hôte. Il se décida à attendre, jurant que la punition n'en
+serait que plus terrible.
+
+[Note 18: L'abbé de Choisy (p. 586) prétend que Louis XIV était venu
+à Vaux avec cette intention.]
+
+Les murs ont des oreilles partout où habitent les rois: on sut quelque
+chose de la colère du roi. On flairait un mystère, chacun était dans
+l'attente de quelque événement imprévu. On suivait d'un oeil distrait
+les enchantements qui se succédaient, l'intérêt n'était plus là; il
+était tout au drame que l'on sentait vaguement dans l'air.
+
+Quel sera le dénoûment? se demandait-on. Il fut tel que si rien ne
+s'était passé. Louis XIV s'était décidé à dissimuler, et nul, mieux que
+cet élève de Mazarin, ne sut commander à son visage. Le roi quitta le
+château de Vaux en promettant à son ministre la continuation de ses
+bonnes grâces.
+
+Moins d'un mois après, le 5 septembre, le surintendant, arrêté à Nantes
+où on l'avait attiré, était conduit au château d'Angers avec le plus
+grand mystère.
+
+Louis XIV fut mal conseillé en cette circonstance. Fouquet était
+coupable, il pouvait le faire empoigner par quatre estafiers et le
+faire conduire à la Bastille; il préféra ruser, mentir, «conspirer
+presque contre son sujet.» Le coupable eut le beau rôle; le roi
+compromit sa dignité. «Fouquet voleur, au contraire, se conduisit comme
+un chevalier[19].»
+
+[Note 19: M. Michelet, _Louis XIV_.]
+
+Fouquet tombé, les courtisans qui tant de fois étaient venus frapper à
+sa caisse s'éloignèrent de lui; les femmes et les artistes lui restèrent
+seuls fidèles. Mademoiselle de Scudéry alla le voir dans sa prison,
+madame de Sévigné, qui l'avait gardé pour ami après l'avoir refusé pour
+amant, mit en mouvement pour lui toutes ses influences. Les gens de
+lettres s'illustrèrent; pour lui, ils risquèrent leur influence, leur
+fortune et leur liberté. La Fontaine, le naïf fablier, fut héroïque de
+courage et de dévoûment.
+
+Mais Fouquet ne put être sauvé. On avait trouvé chez lui de quoi faire
+pendre tout un conseil de ministres. Il se défendit bien cependant.
+L'accusation de détournement était la moins grave; lorsqu'on lui parlait
+de ses vols, il répondait seulement: Mazarin volait aussi.
+
+Il fut condamné à un bannissement perpétuel[20]. «Louis XIV alors, dit
+M. Henri Martin, fit une chose étrange, inouïe, que l'on a considérée
+comme un des grands scandales de l'histoire. Prenant le contre-pied du
+droit attribué à la clémence royale, d'adoucir les peines des condamnés,
+il aggrava la sentence de Fouquet, et, au lieu de l'envoyer en exil, il
+le fit conduire prisonnier à Pignerol, avec l'intention de ne jamais lui
+rendre la liberté.»
+
+[Note 20: 20 décembre 1664, à la majorité de 13 voix contre 9;
+Journal ms. de d'Ormesson.]
+
+Encore cet horrible abus de justice ne satisfit pas complétement le
+ressentiment de Louis XIV, il avait espéré un arrêt de mort.
+
+Le roi était chez mademoiselle de La Vallière lorsqu'on vint lui
+annoncer que la vie de Fouquet était sauvée; il fit un geste de colère,
+et jetant sur sa maîtresse un regard terrible:
+
+--«S'il eût été condamné à mort, dit-il, je l'aurais laissé mourir.»
+
+Cette fête de Vaux, si désastreuse pour Fouquet, n'avait pas été moins
+fatale à mademoiselle de La Vallière. À bout de luttes, de vertu et de
+courage, elle cessa de résister; vaincue bien plus encore par sa passion
+si longtemps contenue que par l'amour pressant de Louis XIV, elle se
+donna tout entière ou plutôt elle s'abandonna.
+
+«Le vrai fond de la fête de Vaux, dit M. Michelet, fut réellement une
+chasse: la chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au
+filet; la chasse de La Vallière pour la livrer au roi. Les complaisants
+y travaillaient.» Ils réussirent; à dire vrai il fallut une surprise. Au
+milieu du trouble et de l'enivrement de la fête, lorsque tant de
+magnificences tournaient toutes les têtes, Vardes, Saint-Aignan et
+d'autres encore l'attirèrent sous un prétexte frivole et la poussèrent
+dans un cabinet où l'attendait le roi. Elle était prise au piége.
+
+De ce moment commença entre Louis XIV et La Vallière une lutte qui dura
+autant que la faveur de la pauvre fille. Pudique, craintive, honteuse du
+mal jusqu'à en mourir, Louise demandait en grâce à son amant la solitude
+et le mystère; le roi, au contraire, voulait du bruit autour d'elle, il
+trouvait indigne de lui de se cacher. «Il prétendait éblouir la cour de
+sa maîtresse.»
+
+C'était à chaque instant des larmes et des prières nouvelles, car sans
+cesse le roi, par quelque nouvelle fantaisie, paraissait vouloir ajouter
+à l'éclat de ses amours. Presque toujours, dans les commencements
+surtout, La Vallière remportait la victoire et réussissait à calmer la
+vanité jalouse et si susceptible du roi.
+
+Cependant les relations du roi et de La Vallière avaient trop de
+confidents pour que tous les intéressés n'eussent pas été prévenus. La
+reine-mère, Madame, la comtesse de Soissons s'indignaient de la faveur
+de cette petite sotte. Madame surtout, convaincue qu'elle avait été
+jouée, «était dans la dernière colère, et on ne peut exprimer ses dépits
+et ses emportements, et combien elle se trouvait indignement traitée.
+Elle était belle, elle était glorieuse et la plus fière de la cour.
+Quoi! disait-elle, préférer une petite bourgeoise de Tours à une fille
+de roi faite comme je suis!»
+
+Ainsi l'on fait parler Madame dans un pamphlet; dans un autre elle note
+tous les détails qui démontrent la passion de Louis pour La Vallière.
+
+«Le roi, lui fait-on dire, vint un soir avec la reine-mère qui nous
+montra un bracelet de camées d'une beauté admirable, au milieu desquels
+une miniature représentant Lucrèce. Toutes tant que nous étions de
+dames, nous eussions tout donné pour avoir ce bijou: à quoi bon le
+dissimuler, j'avoue que je le crus à moi, car je ne négligeai rien pour
+montrer au roi qu'il me ferait un présent bien agréable! Le roi le prit
+des mains de la reine sa mère et le montra à toutes mes filles; il
+s'adressa à La Vallière pour lui dire que nous en mourions toutes
+d'envie; elle lui répondit d'un ton languissant et précieux; alors le
+roi vint prier sa mère de le lui troquer; elle le lui donna avec bien de
+la joie.
+
+«Aussitôt le roi parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes mes filles
+que je serais bien étonnée si je n'avais pas ce bijou le lendemain à mon
+bras. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment après elle
+partit, et Tonnay-Charente la suivit doucement. Elle vit La Vallière
+regardant le bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa poche. La
+Vallière, en se retournant, aperçut Tonnay-Charente. Surprise, elle
+rougit excessivement et lui dit:
+
+--«Mademoiselle, vous avez maintenant le secret du roi, c'est une chose
+fort délicate; pensez-y plus d'une fois.»
+
+La pauvre La Vallière se faisait cruellement illusion; ce qu'elle
+appelait encore «le secret du roi» n'était plus qu'un secret de comédie.
+Moins naïve, elle s'en fût aperçue aux hommages dont l'entouraient les
+hauts seigneurs de l'intimité du roi qui adoraient en elle le caprice du
+maître. Elle s'en fût aperçue encore aux insinuations perfides de ses
+compagnes, beautés jalouses qui ne lui pardonnaient pas une faveur dont
+elles se croyaient infiniment plus dignes.
+
+La malignité avait depuis longtemps fait l'inventaire exact des modestes
+parures de la pauvre fille, on savait à une épingle près ce qu'elle
+possédait d'armes dans l'arsenal de sa coquetterie féminine, et pour peu
+qu'un bijou nouveau vînt relever la simplicité de sa toilette, la
+chronique scandaleuse en tirait les plus méchantes inductions.
+
+C'était un des bonheurs du roi de parer son idole, il eût voulu la
+couvrir de perles et de diamants. Sa grossière vanité souffrait
+cruellement de voir les simples toilettes de Louise écrasées par les
+tapageuses parures des moindres dames de la cour. Selon lui, la femme
+aimée du roi devait être par la richesse de sa mise bien au-dessus de
+toutes les autres femmes. Tous les dons de son amant, précieux pour elle
+seulement parce qu'ils étaient un gage d'amour, La Vallière les serrait
+avec soin dans ses coffres, et lorsque le roi lui reprochait de n'en pas
+faire usage:--«Voulez-vous donc, Sire, disait-elle, me forcer d'étaler à
+tous les yeux les marques de ma honte!»
+
+Étranger à toute délicatesse de sentiment, Louis XIV ne comprenait rien
+aux scrupules de son amie. Il ne voyait pas que l'on pût rougir d'être
+la maîtresse du roi. Lorsque Louise disait honte, il pensait qu'elle eût
+dû dire honneur. Beaucoup de gens à la cour étaient de cet avis, et l'on
+se moquait fort des craintes pudiques de La Vallière, que l'on ne
+pouvait s'empêcher de taxer de simplicité.
+
+Parfois cependant, «cédant aux sollicitations pressantes de son amant,
+craignant par ses refus de froisser un amour qui était sa seule
+consolation, La Vallière consentait à se parer de quelqu'un de ses
+présents. Elle choisissait alors, parmi les plus modestes et les plus
+simples, ceux qui lui semblaient devoir le moins attirer l'attention:
+des pendants d'oreille, une montre d'or, un collier de perles à un seul
+rang, encore elle rougissait et courbait le front sous «ces bijoux
+indiscrets» qu'elle devait plus tard appeler «livrée de son infamie.»
+
+Mais le roi avait bien d'autres moyens de l'afficher et de la
+compromettre. À Fontainebleau, par exemple, toute la cour est surprise
+par un orage à une lieue du château, le roi ne songe qu'à La Vallière;
+il court à elle, et se découvrant, il essaye avec son chapeau de la
+garantir de l'eau qui tombe à grosses gouttes. Quelques jours plus tard,
+à une revue donnée pour les gentilshommes de l'ambassade d'Angleterre,
+Louis XIV oublie et les ambassadeurs et les reines, et s'avançant au
+galop vers le carrosse de La Vallière, il reste à la portière, «la tête
+découverte, pendant une heure et demie, bien qu'il fît une petite pluie
+pénétrante que tout le monde trouvait fort incommode.»
+
+Marie-Thérèse elle-même, cette épouse si passivement dévouée, si
+naïvement idolâtre de Louis XIV, avait, dès cette époque, de cruels
+soupçons. «Un soir, dit madame de Motteville, j'avais l'honneur d'être
+auprès de la reine à la ruelle de son lit: elle me fit signe de l'oeil,
+et m'ayant montré mademoiselle de La Vallière, qui passait par sa
+chambre pour aller souper chez la comtesse de Soissons, elle me dit en
+espagnol: _Esta donzella, con las aracadas de diamante, es esta que el
+rei quiere_.--C'est cette fille aux pendants d'oreille de diamants que
+le roi aime?»
+
+«Cette semaine, dit Bussy[21], le roi et mademoiselle de La Vallière
+allèrent seuls à Versailles, où ils se régalèrent six ou huit jours, à
+tout ce qu'ils voulurent. Là, revenant à Paris, La Vallière tomba de
+cheval; elle ne se serait pas fait grand mal, si elle n'avait été la
+maîtresse du roi: il fallut la saigner promptement; elle voulut que ce
+fût au pied. Deux fois le chirurgien manqua l'opération; l'amant devint
+plus pâle que son linge et voulut la saigner lui-même. Elle fut obligée
+de garder le lit un mois, et à cause de tout cela le roi différa de
+deux jours son voyage à Fontainebleau. Au retour, la joie fut grande,
+celle de la reine ne fut pas de même; elle avait assez déjà de chagrin,
+sans celui d'avoir à entendre, presque toutes les nuits, le roi qui
+rêvait tout haut de sa petite cateau. C'est ainsi que la reine nommait
+La Vallière, parce qu'elle ne savait pas assez bien la valeur précise
+des mots français.»
+
+[Note 21: Bussy-Rabutin, _Discours sur les amours de mademoiselle de
+La Vallière_.]
+
+Ce dernier trait est joli, et bien dans le ton de raillerie
+qu'affectionne Bussy. Mais les entrevues des deux amants n'étaient point
+encore aussi faciles qu'il l'indique. Deux partis rivaux surveillaient
+furieusement mademoiselle de La Vallière, celui de Madame et celui des
+dévots. Madame tenait Louise dans sa main; elle était de sa maison,
+attachée à son service; elle l'enchaînait à ses pas et ne la perdait pas
+un instant de vue. D'un autre côté, Anne d'Autriche avait ses espions;
+enfin, on avait réussi à piquer au jeu madame de Navailles, qui n'avait
+pas assez de clefs ni de verrous pour griller celle de ses ouailles qui
+lui semblait le plus en danger.
+
+Louis XIV enrageait de tous ces contre-temps, la contrainte lui semblait
+horrible. À chaque instant, il menaçait de briser comme verre tous ceux
+qui hérissaient d'obstacles son bonheur le plus cher. Il fallait tout
+l'ascendant de La Vallière pour apaiser cette colère, toujours près
+d'éclater.
+
+Et encore on osait railler La Vallière. À la cour, nul n'était censé
+connaître le secret du maître; on pouvait donc parler de la fille
+d'honneur de Madame sans attenter à la majesté royale. Certains
+audacieux ne s'en faisaient pas faute. Ils payèrent cher leur audace.
+
+Un courtisan s'avisa un jour de dire que «la beauté de La Vallière
+n'était pas la plus parfaite de la cour.» Celui-là était un sot ou ne
+craignait pas la Bastille. Louis XIV se contint cependant.
+
+--«Je la ferai monter si haut, dit-il, que la tête tournera aux
+audacieux qui oseraient lever les yeux jusqu'à elle.»
+
+Le malheur est que La Vallière se refusait à toute élévation. Après
+avoir donné son honneur au roi, elle lui disputait lambeau par lambeau
+sa réputation; elle y tenait, prétendant que c'était son seul bien.
+Louis XIV voulait retirer sa maîtresse de chez Madame, lui donner un
+palais à elle, la faire la plus riche et la plus puissante dame de
+France; elle repoussait ces offres qui eussent ébloui toute autre.
+
+Le roi, à son grand désespoir, continua son rôle d'amant aventureux, «de
+chevalier des gouttières,» rôle difficile et plein de périls, qui lui
+semblait un crime de lèse-majesté, le plus grand des crimes! C'était le
+beau temps des amours de La Vallière; les entrevues des deux amants
+étaient furtives et rares, et cependant tous les amis du roi, Dangeau,
+Saint-Aignan, La Feuillade, Roquelaure même, passaient leur vie à
+imaginer des ruses nouvelles pour déconcerter toutes les surveillances.
+
+À courir de nuit sur les toits, au bout d'une corde que tenait La
+Feuillade, le roi avait failli se rompre le cou; on avait enlevé les
+échelles si bien à la main qui servaient dans les premiers temps; la
+farouche duchesse de Navailles avait fait murer une porte secrète,
+percée dans l'épaisseur d'un mur: autant de moyens usés; les confidents
+du roi se mettaient à quatre pour inventer autre chose. Saint-Aignan,
+seul, trouva de jolis _trucs_. On défonça un plafond, et pendant une
+chasse, qui avait entraîné toute la cour, on ajusta un escalier mobile,
+dont la dernière marche touchait le pied du lit de La Vallière. Elle
+n'avait qu'un pas à faire. L'escalier-échelle aboutissait à
+l'appartement de Saint-Aignan, qui avait mis dans de beaux meubles les
+amours du roi. C'était un charmant et somptueux réduit, orné par des
+artistes de génie, un nid de satin et de velours.
+
+Là, les deux amants eurent des heures délicieuses, l'oreille au guet
+entre deux baisers; la crainte sonnait les quarts d'heure; l'anxiété
+donnait aux minutes un prix inestimable. Saint-Aignan et les autres
+faisaient sentinelle, Saint-Aignan plus fier que les autres, à cause de
+l'honneur qu'on faisait à son appartement. Ainsi ces habiles courtisans
+gagnaient bravement leurs grades au service du roi.
+
+L'escalier finit par être découvert, paraît-il, car Madame changea La
+Vallière de chambre. Nouveau contre-temps, nouvelles ruses.
+
+Pour les cas extrêmes, et lorsque depuis trop longtemps les entrevues
+avaient été impossibles, il y avait la ressource des maladies. Le roi,
+prévenu, invitait toute la cour à quelque fête, l'invitation était un
+ordre, la fête était une revue, tout le monde devait être sous les
+armes. Au dernier moment La Vallière se déclarait malade, force était
+alors de la laisser seule. Qui donc eût osé ne pas se rendre à une
+invitation du roi! Un gentilhomme qui avait été désigné pour un ballet
+eut le courage de quitter le lit où il se mourait pour venir danser son
+pas. Il y perdit la vie, mais non la faveur.
+
+La solitude ainsi faite autour de sa maîtresse, le roi accourait,
+certain que nul n'oserait s'apercevoir de son absence, encore moins en
+soupçonner tout haut le but. Encore quelques bons instants pris sur
+l'ennemi.
+
+Il est bon d'insister un peu sur cette première période des amours de
+mademoiselle de La Vallière, son caractère en ressort plus digne et plus
+sympathique. En la comparant à une «modeste violette qui se cache,»
+madame de Sévigné, cette femme si spirituelle, dont tout le coeur était
+dans la tête, n'a fait que lui rendre justice. C'est malgré elle, c'est
+après bien des larmes et des supplications inutiles, qu'elle sort de son
+obscurité.
+
+Heure par heure, nous pouvons suivre les phases de la lutte qui, dès le
+premier jour de leurs amours, s'engage entre l'humble fille d'honneur et
+le tout-puissant roi de France. La Vallière demande à son amant l'ombre
+de la solitude, l'obscurité, le mystère, elle le conjure de jeter un
+voile épais sur des relations que condamne la morale. Le roi, au
+contraire, veut pour sa maîtresse tous les prestiges du rang, de la
+richesse et du pouvoir, jusqu'à ce qu'enfin, lui donnant la plus haute
+dignité que puisse rêver une ambitieuse, il prétende lui faire une
+auréole d'un amour adultère.
+
+Tandis que cette intrigue du roi se croisait avec les mille intrigues
+des courtisans, qui mettaient leur gloire à se modeler sur leur maître,
+le temps marchait. Louis XIV organisait sa cour, et embrigadait la
+noblesse. Du haut de l'étonnant Sinaï de sa présomption, il commençait à
+dicter les articles du culte de sa personne, et les cadres de
+l'étiquette plus révérés cent fois que les tables de l'ancienne loi.
+
+Ce n'est pas tout; il s'agissait, pour être fidèle à un plan habilement
+calculé, «d'amuser cette cour[22],» d'enchaîner par de perpétuels
+enchantements cette noblesse autrefois si indisciplinée. «Un roi fait
+l'aumône en dépensant beaucoup[23].» Louis XIV goûta plus que tout autre
+cet agréable axiome. Charitablement, il voulut faire d'énormes aumônes
+à son peuple, et les grandes fêtes de son règne commencèrent.
+
+[Note 22: Oeuvres de Louis XIV, _Instructions pour le Dauphin_.]
+
+[Note 23: Lemontey, t. V, p. 144. Les dernières années de Louis XIV
+montrent où peuvent conduire de tels axiomes. Les lettres de Colbert au
+roi prouvent que ce grand ministre n'approuvait pas cette façon
+ingénieuse et facile d'_enrichir_ un peuple.]
+
+Pour donner plus d'éclat aux réjouissances, et encourager le luxe
+ruineux des courtisans, Louis XIV inaugura son système de largesses, et
+ouvrit les réservoirs de ses faveurs. Il fit pleuvoir les cordons bleus:
+en une seule fois, il y eut une promotion de soixante et onze
+chevaliers.
+
+Presqu'en même temps, il imaginait une distinction nouvelle qu'on se
+disputa bientôt avec fureur, _les justaucorps à brevets_, moyen
+excessivement adroit de faire porter sa livrée à la plus haute noblesse
+de France[24].
+
+[Note 24: Le _justaucorps à brevet_ était une casaque bleue, brodée
+d'or et d'argent, semblable à celle que le roi portait lui-même. Il
+était un indice de faveur et nullement une récompense de services
+rendus. Ce fameux _justaucorps_ donnait le droit de suivre le roi dans
+ses chasses et dans ses promenades à la campagne. Pour se parer de cette
+livrée, il fallait une autorisation spéciale ou brevet; de là le nom.]
+
+À voir l'ardeur que mettait Louis XIV à s'occuper de la splendeur de sa
+cour, on eût pu croire qu'il n'avait pas d'autres soins. Il
+s'intéressait aux moindres détails, voulait tout régler lui-même, tout
+voir, tout approuver. Il avait avec les ordonnateurs des plaisirs royaux
+de longues conférences, examinait leurs plans et leur suggérait des
+idées.
+
+Les divertissements se ressentirent de la surveillance du maître. Le
+ballet qu'on donna cette année, _Hercule amoureux_, était le plus
+magnifique et le mieux ordonné qu'on eût vu. Machinistes, décorateurs,
+costumiers s'étaient surpassés. Jamais Benserade, le poëte officiel,
+n'avait trouvé des louanges si délicates, des allusions si ingénieuses.
+Louis XIV, «qui avait toujours aimé la danse,» et qui ne manquait jamais
+une occasion de monter sur un théâtre, quel qu'il fût, figura dans le
+ballet, «et daigna danser lui-même.» Il obtint le plus grand succès.
+
+Puis vint le célèbre carrousel qui a donné son nom à la grande place qui
+s'étend devant les Tuileries, et que, pour cette circonstance, on avait
+décorée avec une pompe extraordinaire. «Il y eut cinq quadrilles. Le roi
+était à la tête des Romains, son frère des Persans, le prince de Condé
+des Turcs, d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise des
+Américains. Ce duc de Guise, petit fils du Balafré, était fameux dans le
+monde par son audace malheureuse. Sa prison, ses dettes, ses amours
+romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en
+tout. On disait de lui en le voyant courir avec le Grand Condé:--«Voilà
+les héros de la fable et de l'histoire[25].»
+
+[Note 25: _Description du Carrousel de 1762_. Bibl. impér.--Collection
+des gravures.]
+
+Entre tous ces grands seigneurs si galants, si magnifiques, «le roi se
+faisait remarquer par le bon goût et la richesse de ses costumes.» Là,
+pour la première fois, il porta l'emblème devenu fameux, un soleil
+éclairant un globe de feu avec cette devise: _ne più, ne pari_, dont le
+_nec pluribus impar_ n'est que la traduction[26].
+
+[Note 26: _Mémoires touchant les écrits de madame de Sévigné_, 2e
+partie, p. 466.]
+
+Aux exercices dangereux des fêtes de la chevalerie si chères aux Valois,
+avaient succédé des jeux de précision et d'adresse, au carrousel des
+Tuileries, après de brillantes passes d'armes, il y eut des courses aux
+bagues et aux têtes, divertissements nouveaux pour la foule «avide de
+jouir du plus brillant spectacle qu'on eût encore contemplé.»
+
+Marie Thérèse et Anne d'Autriche, la mère et la femme du roi, semblaient
+les reines de cette fête, de leurs mains elles donnaient les prix aux
+vainqueurs, mais La Vallière était en réalité la divinité invisible à
+laquelle s'adressaient toutes ces magnificences. Perdue dans la foule
+des grandes dames et des filles d'honneur, elle s'enivrait des succès et
+de la gloire de son amant. N'était-ce pas pour elle qu'il avait déployé
+toute cette pompe, mis en mouvement ces troupes magnifiques, «ces
+escadrons de héros?» C'est vers elle qu'en secret montaient tous les
+hommages, c'est elle que le roi cherchait sur les estrades, heureux
+lorsque ses yeux rencontraient les yeux de sa maîtresse, et que
+furtivement ils pouvaient échanger mille promesses dans un regard.
+
+Toutes ces fêtes ne touchaient guère Madame, ou plutôt, il n'y avait
+plus de fêtes pour la triste Henriette d'Angleterre. Seule, délaissée,
+elle restait face à face avec cette fille minaudière qu'on appelait
+Monsieur, honteux mari que lui avait imposé la politique. Son règne
+avait duré moins de trois mois, et tout prestige s'était évanoui. Elle
+était enceinte alors, et sa santé si frêle était devenue menaçante. Dans
+son ennui, elle s'était laissé distraire par Guiche, qui professait pour
+elle un culte passionné.
+
+Guiche venait chez elle sous tous les déguisements possibles, en vieille
+femme le plus souvent, sous prétexte de dire la bonne aventure.
+
+Insensiblement, Madame s'était rapprochée d'Olympia Mancini, comtesse de
+Soissons, une autre délaissée que consolait de Vardes. Olympia détestait
+La Vallière et ne cherchait qu'à la renverser. Elle avait essayé de
+déplacer les faveurs du roi en offrant à son amour deux des plus jolies
+personnes de la cour, mais elle avait échoué. Elle imagina alors, en
+collaboration avec de Vardes, un complot à double fin qui devait perdre
+La Vallière dans le présent et Henriette dans l'avenir. Pour arriver au
+but elle se fit l'alliée de Madame qui, elle aussi, rêvait le
+renversement de la favorite. Il va sans dire que Guiche était dans le
+secret.
+
+Les conspirateurs imaginèrent de supposer une lettre du roi d'Espagne à
+Marie-Thérèse, lettre dans laquelle, après avoir appris à sa fille tout
+ce qui se passait, il lui représentait qu'il était de sa dignité de
+reine de faire chasser de la cour la maîtresse de son mari.
+
+Le plan était habile, l'exécution ne l'était pas moins. L'écriture et le
+style du roi d'Espagne avaient été merveilleusement contrefaits. La
+reine y eût été prise, de là esclandre et chute de La Vallière. Toute
+cette belle machination échoua cependant, par la faute d'une comparse,
+Montalais, fille d'honneur de Madame.
+
+Montalais, pauvre et ambitieuse, à la chasse d'un mari, ne voyait dans
+toutes ces rivalités qu'un moyen d'assurer son établissement et sa
+fortune. Elle pêchait en eau trouble. Intrigante de troisième ordre,
+elle tenait cependant le fil de toutes ces trames. Confidente à double
+face, elle allait de Madame à La Vallière, et, tout en les amusant de
+son caquet, surprenait leurs secrets et les emmagasinait pour l'avenir.
+
+Un jour, cette rusée qui pourtant ne s'abandonnait guère, eut la langue
+trop longue avec La Vallière. Sous le sceau du secret elle lui raconta
+les moindres détails de l'intrigue galante de Guiche et de Madame.
+
+Le soir même Louis XIV parla à sa maîtresse de cette grande passion de
+Guiche que l'on commençait à soupçonner et qui arrachait à Monsieur des
+hurlements de désespoir faciles à comprendre, puisqu'il se trouvait
+perdre tout à la fois sa femme et un de ses anciens favoris. Le roi
+voulait savoir si Louise n'avait entendu parler de rien. Aux questions
+de son amant, la pauvre fille, qui eût mieux aimé mourir que de trahir
+la confiance d'une amie, ne sut que rougir et balbutier. Le roi comprit
+qu'elle savait quelque chose, et insista, lui rappelant leur mutuelle
+promesse de n'avoir jamais de secrets l'un pour l'autre. Et comme elle
+s'obstinait encore dans son silence, il se leva brusquement et sortit
+furieux.
+
+«Les deux amants étaient convenus plusieurs fois, dit Madame de La
+Fayette, que, quelque brouillerie qu'ils eussent ensemble, ils ne
+s'endormiraient jamais sans se raccommoder et sans s'écrire.» La
+Vallière, effrayée de la colère du roi, se hâta de lui faire passer une
+lettre où elle s'accusait et s'excusait de la façon la plus touchante.
+Elle attendit la réponse: mainte fois déjà chose pareille était arrivée,
+et le roi était toujours venu au devant de la réconciliation. Mais cette
+fois il tint rigueur. La pauvre Louise passa la nuit à pleurer, espérant
+toujours un mot de pardon: ce pardon ne vint pas.
+
+Alors elle crut que tout était fini; l'amour de son amant perdu, le
+reste lui importait peu. Au petit jour, elle sortit désespérée des
+Tuileries, et s'en alla «se camper» dans un couvent, non pas à Chaillot,
+mais à Saint-Cloud.
+
+La matinée était déjà avancée lorsque le bruit de la disparition de La
+Vallière se répandit aux Tuileries. Le duc de Saint-Aignan fut des
+premiers averti. Sans perdre une minute, l'habile courtisan courut aux
+informations, afin de découvrir la retraite de la fugitive. Un exempt,
+qui, voyant à cette heure matinale sortir des Tuileries une femme en
+toilette de cour, l'avait suivie à tout hasard et l'avait vue frapper à
+la porte du couvent, put donner le premier renseignement. Restait à
+avertir le roi, les moments étaient précieux, un autre pouvait avoir la
+même idée.
+
+Malheureusement Louis XIV, ce jour-là, donnait audience aux ambassadeurs
+d'Espagne; parvenir jusqu'à lui était difficile, lui parler impossible,
+l'étiquette était formelle. Mais Saint-Aignan n'était pas homme à
+s'embarrasser de si peu. Ami et confident du roi, il avait toutes les
+entrées, les grandes et les petites.
+
+Il pénètre donc dans la salle des audiences solennelles, se glisse à
+travers les groupes des grands seigneurs présents à l'entrevue, et enfin
+arrive aussi près que possible du trône, juste au moment où Louis XIV
+donnait congé aux ambassadeurs. Alors, tout haut, et comme s'il se fût
+adressé à quelqu'un:
+
+--Vous savez, dit-il, la surprenante nouvelle, La Vallière est
+religieuse.
+
+À ces mots le roi fait un brusque mouvement, et se tournant vers
+Saint-Aignan:
+
+--Que dites-vous, duc? s'écrie-t-il, que dites-vous?
+
+La foudre tombant au milieu de la salle eût moins surpris la noble
+assemblée que cette violation étrange, inconcevable, de l'étiquette, car
+enfin le tonnerre est dans les choses naturelles. Les reines sont
+stupéfiées, les ministres épouvantés, les courtisans qui n'ont pas
+entendu les paroles du duc ne comprennent rien à l'exclamation du roi,
+les ambassadeurs pétrifiés s'arrêtent à moitié de l'arc de quarante-cinq
+degrés que décrivait leur dernière courbette.
+
+Cependant Saint-Aignan, sur un signe du roi, s'est approché du trône et
+en deux mots a tout raconté à son maître.
+
+Louis XIV se lève, ivre de colère:
+
+--Un carrosse! s'écrie-t-il, vite un carrosse! Suivez-moi, duc!
+
+La reine-mère, forte de son ascendant, veut essayer de retenir son fils:
+
+--Vous n'êtes guère maître de vous-même, Sire, lui dit-elle.
+
+--Si je ne le suis de moi, répond-il d'une voix tonnante, je le serai de
+ceux qui m'outragent.
+
+Et sortant aussitôt, il se précipite à travers les escaliers. Dans la
+cour il n'y a pas de carrosse, mais Saint-Aignan, qui a tout prévu, a
+d'avance fait préparer des chevaux. Le roi s'élance en selle et, suivi
+seulement de quatre gentilshommes, il part à fond de train pour
+Saint-Cloud.
+
+Arrivé au couvent, il trouve La Vallière, à demi évanouie, étendue sur
+les dalles du parloir, les religieuses lui ont refusé l'entrée du
+couvent. «Louis XIV fondant en larmes court à sa maîtresse:
+
+«--Ah! que vous avez peu de soin, lui dit-il, de la vie de ceux qui vous
+aiment.
+
+Il veut l'entraîner alors, mais elle refuse de le suivre.
+
+«--C'est Dieu, dit-elle, qui m'a conduite ici.
+
+Mais elle ne peut se défendre longtemps contre les prières si tendres de
+son amant.
+
+«--On est bien faible quand on aime, dit-elle, et je ne me sens point la
+force de résister à Votre Majesté.»
+
+Louis XIV alors, avec l'aide des religieuses et de ses amis, tous émus
+jusqu'aux larmes par une scène si touchante, transporte La Vallière dans
+un carrosse, et, rayonnant de bonheur, reprend avec elle le chemin des
+Tuileries.
+
+Il paraît que de tous les assistants le seul Roquelaure n'avait pas été
+attendri, car le lendemain il disait tout bas:
+
+--«Par ma foi! ces gens-là pleuraient si agréablement qu'ils m'en
+faisaient venir envie de rire.»
+
+La rentrée de La Vallière à la cour fut presque un triomphe, le roi
+voulut lui-même la reconduire chez Madame, et en la lui présentant il la
+pria de la considérer et de la traiter désormais comme une personne qui
+lui était plus chère que la vie.
+
+--Je la traiterai, Sire, répondit ironiquement Henriette d'Angleterre,
+comme une fille à vous.
+
+Mais cet esclandre devait avoir bien d'autres suites. Il révéla d'abord
+à Louis XIV l'intrigue de Madame et de Guiche, puis le complot tramé
+contre La Vallière. La fausse lettre du roi d'Espagne destinée à la
+reine arriva aux mains du roi. Il avait la mesure de ce qu'on pouvait
+oser contre sa maîtresse, il voulut faire un exemple. La comtesse de
+Soissons reçut l'ordre de quitter la cour, le chevalier de Grammont fut
+exilé, Montalais fut enfermée dans un couvent; enfin Guiche crut prudent
+d'aller visiter la Pologne, bien il fit; quelques mois plus tard,
+Lauzun, rival de son maître, ne fut-il pas enfermé à la Bastille «pour
+avoir trop plu aux dames[27]!»
+
+[Note 27: La Fayette, t. I et IV, p. 407.--Montpensier, _Mémoires_,
+t. XL, p. 174 et suiv.--Motteville, _Mémoires_.--_Mémoires de Grammont_,
+t. I.]
+
+Cette fuite au couvent de Saint-Cloud fut heureuse pour La Vallière;
+elle redoubla la passion du roi. Louis à cette époque était amoureux fou
+de sa maîtresse, «au point même, dit M. Sainte-Beuve, d'être jaloux dans
+le passé, et de s'inquiéter s'il était bien le premier qui se fût logé
+dans son coeur et si elle n'avait point eu quelque première inclination
+en province pour M. de Bragelone,» auquel il convient d'ajouter le
+surintendant Fouquet dont le nom revenait dans toutes les querelles des
+deux amants.
+
+Cette jalousie du roi imposait à La Vallière la plus grande
+circonspection; un geste, un regard d'elle inquiétaient le roi, «un mot,
+une pensée lue dans ses yeux lui portaient ombrage.» Qu'on juge donc de
+la colère du roi, lorsqu'un matin, passant en revue les cadets de sa
+maison, il vit sa maîtresse sourire à un jeune homme qui de son côté
+l'avait familièrement saluée. Laissant là tout aussitôt la revue, Louis
+courut à La Vallière, et d'un ton irrité lui demanda quel était ce jeune
+homme. Elle se troubla excessivement et répondit enfin que c'était son
+frère. Le roi n'en voulait rien croire, il envoya tout de suite aux
+informations. «C'était bien un frère de Louise, en effet, et jamais elle
+n'en avait parlé au roi, elle qui d'un mot pouvait faire la fortune de
+ce jeune homme. Il lui eût semblé honteux d'abuser de relations dont
+elle rougissait pour enrichir sa famille ou lui ouvrir le chemin des
+honneurs.»
+
+Désormais le roi aima presque ouvertement mademoiselle de La Vallière;
+le voile était déchiré, le mystère n'était plus qu'officiel. Il passait
+presque toutes les soirées avec elle, et souvent ne s'en allait qu'après
+trois heures du matin. Marie-Thérèse, la pauvre reine, n'osait élever la
+voix pour se plaindre, et elle dévorait sa jalousie et ses humiliations
+sans cesser de faire bon visage à son mari.
+
+Cependant le parti de la reine mère, et surtout des dévots, qui
+très-probablement, les événements l'ont prouvé, eût passé au roi une
+maîtresse adroite et qui eût agi dans le sens de sa politique
+envahissante, ce parti, qui essayait alors son influence, résolut de
+tenter quelques efforts pour renverser La Vallière. En vain. L'heure
+n'était pas venue de la dévotion.
+
+Ce fut, tout d'abord, le très-ridicule duc de Mazarin qui entra en
+scène. Un matin, au lever du roi, il parut tout vêtu de noir. Il venait
+raconter un rêve prodigieux qui avait épouvanté ses nuits. Ce rêve,
+avertissement céleste, l'avait prévenu que si le roi ne renvoyait pas La
+Vallière, les malheurs les plus épouvantables allaient fondre sur la
+France. Louis XIV remercia courtoisement le duc et lui conseilla, avec
+bonté, de se faire saigner longtemps avant de revenir à la cour.
+
+Le duc, prévenu ainsi, se retira pour ne reparaître à la cour que sous
+le règne de la folle Fontanges, au sujet de laquelle il avait eu un
+autre rêve, ou une autre lune, comme on voudra, qui lui montrait la
+veuve Scarron s'enlevant aux cieux dans un char de feu, à l'instar du
+prophète.
+
+Au duc de Mazarin succéda le père Annat. Sur les prières instantes des
+reines, ce bon père consentit «à parler très-fortement au roi et à le
+menacer de quitter la cour si La Vallière ne la quittait.»
+
+Louis XIV prit fort allégrement la menace du bon père Annat, il lui
+accorda même son congé, assurant que désormais son curé lui suffirait.
+L'excellent religieux s'éloigna tout déconfit du peu de succès de ses
+menaces, et du succès trop inespéré de sa signification de congé.
+
+Le parti dévot eut presque peur. Il comprit qu'avec un prince qui le
+prenait sur ce ton, il fallait, si on ne voulait tout perdre, user de
+paternelle indulgence et se montrer coulant. Aussi, le lendemain de la
+protestation infructueuse du père Annat, deux jésuites parurent au petit
+lever de Louis XIV.
+
+Les deux pères se faufilèrent jusqu'auprès du roi qui faisait ses
+prières; alors, l'un dit très-haut à l'autre:
+
+--Il faut avouer, mon père, que le zèle indiscret de notre bon père
+Annat est allé un peu loin.
+
+--Je suis entièrement de votre avis, mon père, répondit l'autre.
+
+Le successeur du père Annat partageait aussi cette opinion; il savait
+qu'avec les rois on doit préparer les voies de la grâce, mais non pas
+essayer de la faire pénétrer avant l'heure.
+
+À ce moment le clergé était en baisse, Louis XIV était bien loin encore
+de la veuve Scarron. Il venait de faire _saisir_ le Pape et lui retenait
+Avignon. Enfin, il faisait saigner bien cruellement le coeur de
+l'Église, en défendant les enlèvements d'enfants et en faisant rendre
+ceux qui étaient détenus dans les couvents.
+
+Mais le clergé est patient. Il prit sa revanche: jusqu'ici il l'a prise
+toujours.
+
+C'est alors qu'Anne d'Autriche voulut tenter une suprême démarche; elle
+le fit par ambition et en fut cruellement punie. Louis ne devait pas
+plus respecter sa mère qu'il ne respecta plus tard les lois sacrées de
+la conscience et de l'humanité. La reine-mère _osa_ lui reprocher le
+scandale de ses amours, alors il perdit toute mesure:
+
+--Eh quoi! Madame, répondit-il, devez-vous ajouter foi à tout ce qu'on
+dit? Cette morale que vous me prêchez si chrétiennement a-t-elle été la
+vôtre? On m'a assuré que non.
+
+Anne d'Autriche se retira cruellement humiliée, et le soir même le roi
+disait à ses courtisans:
+
+--Quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons comme ceux
+que l'amour et le plaisir quittent, comme madame de Chevreuse, par
+exemple, ou madame de Carignan.
+
+Et, comme tous les flatteurs s'extasiaient et riaient, le roi continua:
+
+--Est-ce que la galanterie n'a pas toujours été et ne sera pas toujours?
+Voyez mesdames de Châtillon, de Ludre, de Soubise, de Luynes, de Vitry,
+de Monaco, de Vivonne, de Soissons, de Pons, d'Humières, etc., etc.,
+etc.
+
+La litanie eût pu durer encore, car toute la cour suivait les exemples
+du maître.
+
+La Vallière recevait en amour le contre-coup de toutes ces attaques; le
+roi qui l'avait aimée en raison des difficultés qu'il lui fallait
+surmonter pour la voir, l'adorait maintenant en raison de l'acharnement
+qui se déchaînait contre elle. C'était encore le bon, l'heureux temps.
+
+Depuis la fuite à Saint-Cloud, la situation de La Vallière était devenue
+plus tolérable. Madame, par ses imprudences, s'était mise à la
+discrétion du roi, elle respecta la maîtresse de celui qui pouvait tout.
+Elle fut bonne sans ostentation, indulgente sans fausse pruderie pour sa
+fille d'honneur. Elle aida même à dissimuler les deux premières
+grossesses de La Vallière, qui put ainsi mettre mystérieusement au monde
+deux enfants qui ne furent jamais déclarés. Colbert, le grand ministre,
+qui, pour conserver son influence dans les grandes affaires du royaume,
+était obligé de descendre aux plus petits détails de la vie du roi, se
+chargea de ces deux enfants.
+
+Le terme venu, Madame donnait à La Vallière un des pavillons du
+Palais-Royal, retraite mystérieuse où nul ne pouvait pénétrer que les
+confidents, le roi, les médecins, une ou deux amies qui s'étaient
+attachées à la pauvre Louise. Madame se chargeait d'excuser ou plutôt de
+cacher l'absence de sa fille d'honneur, et La Vallière pouvait
+reparaître sans qu'on se fût aperçu de rien, au moins en y mettant un
+peu de bonne volonté.
+
+Ces deux premiers enfants, deux garçons, qui vécurent peu, furent
+secrètement enlevés par Colbert. On les baptisa sous un faux nom à une
+petite église de la rue Saint-Denis. D'anciens domestiques, de pauvres
+gens, parmi lesquels un vrai pauvre de la paroisse, tinrent sur les
+fonts baptismaux ces fils «du plus-grand roi du monde[28].»
+
+[Note 28: _Revue rétrospective_ (juillet 1834). Extraits d'un
+manuscrit de Colbert intitulé: _Journal fait par chacune semaine, de ce
+qui peut servir à l'histoire du roi, du 14 avril 1663 au 9 janvier
+1665_. On voit là le grand ministre présidant à deux accouchements de
+mademoiselle de La Vallière.]
+
+Les divertissements se continuaient sans interruption à la cour, les
+prétextes ne manquaient pas. En apparence la reine et Madame étaient les
+divinités de ces enchantements, mais tout le monde savait maintenant que
+pour la seule La Vallière Louis XIV déployait toutes ces magnificences,
+comme s'il eût été besoin d'éblouir sa maîtresse par tout ce frivole et
+inutile étalage de grandeur.
+
+À toutes ces fêtes, la pauvre Marie-Thérèse se traînait comme au
+supplice, par ordre du roi. Elle eût tant aimé à pleurer en paix, cette
+femme éprise et jalouse, mais non, il fallait régner, subir tous ces
+hommages destinés à une autre, ajouter le triomphe de sa présence à tous
+les triomphes d'une rivale adorée. Marie-Thérèse alors n'appréciait pas
+La Vallière à sa juste valeur, elle ne comprenait pas le beau caractère
+de cette toute-puissante maîtresse, qui osait à peine lever les yeux sur
+elle, et qui s'inclinait devant elle jusqu'à tomber à genoux. Quelques
+années encore, et la reine, outragée par d'insolentes favorites,
+regrettera La Vallière, si humble dans sa puissance, si modeste dans ses
+succès.
+
+Aux fêtes intimes, impromptus de chaque soir, le roi ne traînait pas
+Marie-Thérèse.
+
+Le roi se passait alors le plaisir d'aimer sans contrainte sa bien-aimée
+maîtresse. Travestis de façon à se rendre méconnaissables, le visage
+couvert d'un loup de velours, les deux amants se mêlaient aux bandes de
+masques de la cour qui, pendant les réjouissances du carnaval, couraient
+toute la nuit des Tuileries au Louvre, du Louvre au Palais-Royal.
+
+Autant qu'elle le pouvait, La Vallière résistait encore à cette
+publicité qui lui semblait un crime; mais elle était placée dans cette
+cruelle alternative d'obéir ou de perdre le coeur de son amant. Elle
+subissait, en courbant le front et en dévorant ses larmes et sa honte,
+le poids «des honneurs» dont l'accablait le roi, mais elle n'eut jamais
+un moment d'enivrement.
+
+Les poëtes officiels, certains de plaire au maître, commençaient à mêler
+à leurs vers les noms de La Vallière. Ce n'était encore que des
+allusions délicates, mais dont la transparence ne trompait absolument
+personne. Dans le _ballet des_ ARTS,
+
+ La Vallière, fille illustre,
+ Et si digne du balustre,
+
+pour parler comme cet insipide rimeur qui a nom Loret, figurait déguisée
+en bergère à côté de son amant, et Benserade faisait dire d'elle:
+
+ Et je ne pense pas que dans tout le village
+ Il se rencontre un coeur mieux placé que le sien.
+
+Mais Louis XIV rêvait de bien autres splendeurs! Les enchantements de
+Vaux étaient encore dans toutes les mémoires, et cette idée d'avoir été
+surpassé en magnificence par un sujet insolent troublait le bonheur du
+roi. Fouquet avait été un prodigue insensé, il fallait être plus
+prodigue encore. De cette époque datent les premiers triomphes de
+Versailles.
+
+Versailles n'était rien encore, un simple pavillon de chasse bâti par
+Louis XIV au milieu d'un parc. C'est là cependant que Louis XIV résolut
+de donner une fête en harmonie avec l'idée qu'il se faisait de sa
+grandeur. Il fallait tout improviser; cela charma le roi.
+
+Le 7 mai 1664 commencèrent ces fêtes merveilleuses, étourdissante féerie
+de sept jours. On avait annoncé: _Les plaisirs de l'île enchantée,
+divisés en trois journées_; mais trois jours de seulement vingt-quatre
+heures ne purent suffire pour dérouler sous les yeux éblouis de toute la
+noblesse de France les merveilles commandées par Louis XIV.
+
+Vigarani avait été le décorateur. Le Nôtre avait improvisé les jardins
+et un paysage; Toricelli s'était chargé des feux d'artifice. Puis, comme
+il fallait d'autres plaisirs que ces récréations des yeux, on avait
+appelé la troupe des Béjart; Benserade composa des madrigaux pour tous
+les invités, et enfin Molière avait fait ou fait faire _la Princesse
+d'Élide_.
+
+Puis, au-dessus de tous ces artistes, de ces hommes de génie, planait
+Colbert, l'ordonnateur suprême, Colbert qui sortait à regret les
+millions des coffres de l'État, et qui voulait essayer, tout en
+obéissant à son maître, de faire la part du feu.
+
+À ces fêtes de Versailles, Molière osa célébrer les amours du roi. Dans
+_la Princesse d'Élide_, tous les assistants comprirent l'allusion,
+lorsqu'un vieux courtisan dit en s'adressant au prince:
+
+ Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements
+ Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments!
+
+ * * * * *
+
+ Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils;
+ Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage
+ De la beauté d'une âme est un vrai témoignage,
+ Et qu'il est mal aisé que, sans être amoureux,
+ Un jeune prince soit et grand et généreux.
+
+Les applaudissements à ces vers si directs éclatèrent comme une tempête,
+et la pauvre La Vallière faillit mourir de honte sous le poids de tous
+les regards qui désignaient aux reines indignées «l'objet charmant de
+ces allusions.»
+
+Cette grande féerie de sept jours fut, dit M. Michelet, «un triomphe
+sans victoire, fête sans but, donnée, non pour la reine et non pour La
+Vallière, une maîtresse de trois années, mais donnée par le roi au roi;
+Louis XIV fêtait Louis XIV.»
+
+Bien d'autres hontes, c'est-à-dire bien d'autres faveurs allaient
+accabler La Vallière; Louis XIV souhaitait plus de publicité encore; le
+roi imposa sa maîtresse à Marie-Thérèse sa femme, à Anne d'Autriche sa
+mère, et les contraignit de la recevoir.
+
+Madame de Montausier, «cette femme qui naturellement avait de l'âpreté
+pour tout ce qui s'appelle la faveur,» et qui avait remplacé dans la
+charge de surveillante des filles d'honneur la digne duchesse de
+Navailles[29], fut chargée de signifier aux reines la volonté du roi.
+Elle s'acquitta habilement de cette commission épineuse, et acquit
+ainsi de nouveaux droits aux bonnes grâces du maître.
+
+[Note 29: Avec un roi comme Louis XIV, la garde des filles d'honneur
+devenant impossible, madame de Navailles eut l'héroïque courage de
+prendre sa retraite plutôt que de favoriser les amours du roi. Madame de
+Montausier, en lui succédant, prenait l'engagement tacite de fermer les
+yeux à propos; de ce moment, en effet, les entrevues du roi et de
+mademoiselle de La Vallière furent singulièrement facilitées.]
+
+La réputation de vertu de madame de Montausier et de son Alceste de mari
+a été beaucoup trop surfaite, pour qu'il ne soit pas intéressant de
+rétablir un peu les choses dans leur vrai jour; il n'y a qu'à copier
+madame de Motteville à la page où elle raconte la démarche, couronnée
+d'un si heureux succès, de madame de Montausier près des deux reines.
+
+«Je ne puis, en cet endroit, écrit-elle, m'empêcher de dire une chose
+qui peut faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont
+le coeur et l'esprit gâtés.... Je rencontrai madame de Montausier qui
+était ravie de ce dont la reine était au désespoir. Elle me dit avec une
+exclamation de joie:--Voyez-vous, madame, la reine-mère a fait une
+action admirable d'avoir voulu voir La Vallière, voilà le tour d'une
+très-habile femme et d'une bonne politique. Mais, ajouta cette dame, la
+reine est si faible que nous ne pouvons pas espérer qu'elle soutienne
+cette action comme elle le devrait.»
+
+Le langage de la _très-prude_ madame de Montausier ne laisse pas que de
+stupéfier la bonne Motteville.
+
+«Véritablement, continue-t-elle, je fus étonnée de voir dans la comédie
+de ce monde combien la différence des sentiments fait jouer des
+personnages différents. Le duc de Montausier, qui était en grande
+réputation d'homme d'honneur, me donna quasi en même temps une pareille
+peine, car en parlant du chagrin que la reine-mère avait eu contre la
+comtesse de Brancas, il me dit ces mots:--Ah! vraiment, la reine est
+bien plaisante d'avoir trouvé mauvais que madame de Brancas ait eu de la
+complaisance pour le roi en tenant compagnie à mademoiselle de La
+Vallière. Si elle était habile, elle devrait être bien aise que le roi
+fût amoureux de mademoiselle de Brancas, car étant fille d'un homme qui
+est, à elle, son premier domestique, _lui, sa femme et sa fille lui
+rendraient de bons offices auprès du roi._»
+
+Voilà l'homme aux moeurs sévères, le Misanthrope de la cour de Louis
+XIV! On se demande, avec stupéfaction, comment devaient être les
+Philintes.
+
+La Vallière acceptée des reines, Louis n'eut pas besoin de l'imposer aux
+autres dames de la cour, toutes se disputaient les bonnes grâces de la
+favorite; et lorsqu'il décida «que désormais les dames accompagneraient
+mademoiselle de La Vallière,» il rendit un décret inutile, depuis
+longtemps on était allé au devant de ses désirs.
+
+Il y avait d'autant plus de mérite à adorer le caprice du maître qu'on
+ne le comprenait guère, on n'appréciait nullement à la cour la beauté de
+La Vallière, et, faut-il le dire, son ambition était pour les courtisans
+la mesure de son esprit. Tandis que toutes les platitudes rampaient à
+ses pieds, tout bas on raillait sa figure, «sa démarche cahin caha» et
+surtout sa niaiserie. On prétendait qu'elle passait des journées
+entières à une fenêtre, occupée à souffler dans une paille des bulles de
+savon. Distraction bien innocente, dans tous les cas, et qui n'eût guère
+amusé toutes ces belles dames qui n'avaient aucun goût pour les plaisirs
+innocents. La reine Marie-Thérèse elle-même, cette reine si disgraciée
+de la nature, se demandait par quel charme «cette fille boiteuse et fade
+pouvait lui avoir enlevé le coeur de son époux.»
+
+Des couplets satiriques, des épigrammes injurieuses contre La Vallière,
+circulaient sous le manteau de la cheminée, mais on n'osait les
+fredonner encore que toutes portes bien closes. Pour bien moins que cela
+le roi déjà avait fait de terribles exemples. On sait le sort du
+vaniteux cousin de madame de Sévigné, Bussy, cet impitoyable railleur
+que l'_Histoire amoureuse des Gaules_ conduisit droit à la Bastille; le
+seul soupçon d'être l'auteur d'un noël fameux sous le nom des _alleluia_
+fit plus pour sa disgrâce que le déchaînement des colères que souleva le
+très-célèbre pamphlet. Un couplet de ce noël surtout obtint un succès
+incroyable de vogue clandestine, on le chantait partout, avec les
+sourdines de la peur bien entendu:
+
+ Que Deodatus[30] est heureux
+ De baiser ce bec amoureux
+ Qui d'une oreille à l'autre va!
+ Alleluia!
+
+[Note 30: Ce nom de Dieudonné qu'avait reçu Louis XIV lors de sa
+naissance, trop inattendue pour ne pas être un peu miraculeuse, revient
+dans toutes les épigrammes du temps:
+
+ Ce roi, si grand, si fortuné,
+ Plus sage que César, plus vaillant qu'Alexandre,
+ On dit que Dieu nous l'a donné,
+ Hélas! s'il voulait le reprendre!
+]
+
+Deodatus, c'est le roi, ô comble de l'irrévérence! Quant au bec
+amoureux, c'est bien celui de la favorite, qui dans le fait avait la
+bouche un peu grande.
+
+La mort d'Anne d'Autriche (janvier 1666) porta un terrible coup au
+bonheur de mademoiselle de La Vallière, ce fut le grand et premier échec
+de sa fortune.
+
+Louis XIV que la crainte de sa mère avait toujours contenu ne garda plus
+désormais aucune mesure. Il fit sortir sa maîtresse de chez Madame, lui
+donna l'hôtel Biron, monta sa maison avec une splendeur princière, lui
+fit présent de meubles magnifiques et de toilettes royales. Ainsi, à
+deux pas des Tuileries, le roi eut, au vu et su de tous, son petit
+ménage; il eut une autre femme à côté de sa femme légitime, pauvre et
+malheureuse reine qui tremblait devant cet époux qu'elle adorait, et
+qui, contre tous les outrages dont il l'abreuva, n'eut jamais que des
+larmes. Alors, il y eut deux cours, la petite et la grande, la cour
+officielle où toute la noblesse était admise, la cour intime où seuls
+les favoris avaient leurs entrées. On désertait les salons de la reine
+pour ceux de la favorite.
+
+Tous ces honneurs, on disait ainsi alors, ne changèrent rien à la
+craintive modestie de La Vallière, tant ce scandale lui était aussi
+odieux qu'à la reine elle-même. Aussi, alors que tant d'autres eussent
+marché haut le front, elle marchait courbée sous le poids de sa faveur,
+essayant à force d'abnégation et d'humilité de se faire pardonner son
+élévation. Bien plus, au péril de sa vie, elle essayait encore de cacher
+les preuves de sa faiblesse, espérant sauver ce qui lui restait de
+réputation, après ce grand naufrage de son honneur.
+
+Elle était enceinte et faisait tous ses efforts pour dissimuler sa
+grossesse. À force d'imprudences, d'extravagances même, elle réussit à
+ne pas éveiller l'attention. Elle était de toutes les fêtes,
+accompagnait partout le roi qui, dans sa cruauté égoïste, ne lui épargna
+pas une occasion de souffrir ou de risquer sa vie. Elle montait à
+cheval, suivait les chasses, et avec toute la cour changeait à chaque
+instant de résidence, tantôt à Saint-Germain, à Paris, à Fontainebleau.
+Jamais les atroces douleurs que devait lui causer le mouvement des
+carrosses, moins bien suspendus alors que nos moindres charrettes, et
+toujours menés grand train, ne lui arrachèrent aucun cri, ne troublèrent
+la douce placidité de son sourire.
+
+Ainsi elle put échapper à la surveillance méchante dont elle était
+l'objet. Toute la cour était à Vincennes lorsqu'arriva le terme de sa
+grossesse; elle avait si bien dissimulé jusqu'au dernier moment,
+«qu'elle ne fit, pour ainsi dire, que passer de la chambre de la reine
+entre les mains des médecins et de la sage-femme, cachés près de là.»
+
+Les douleurs la prirent vers une heure après minuit. Qu'on juge du
+courage de la pauvre fille et des précautions qu'il fallut prendre.
+
+Pour sauver les apparences et pour éloigner tout soupçon, on lui avait
+donné un appartement voisin de celui de la reine et que cette princesse
+traversait tous les matins pour se rendre à la messe.
+
+C'est là, «séparée seulement par une porte d'une reine trop justement
+jalouse,» qu'elle donna le jour à une fille légitimée sous le nom de
+mademoiselle de Blois.
+
+«Le roi fut présent aux couches, aida les médecins, partagea les
+angoisses de celle qu'il aimait, en père et en amant, et reçut le
+premier l'enfant dans ses bras. Cependant midi sonnait; la reine allait
+passer pour entendre la messe. Elle entre, elle voit l'appartement garni
+de tubéreuses, de fleurs d'oranger et d'autres odeurs mortelles pour les
+femmes en couche: expédient terrible, meurtrier, mais dont La Vallière
+était à peine contente.
+
+«On dit à la reine que La Vallière avait été fort tourmentée dans la
+nuit d'une indisposition. La reine, alors, avec une jupe parfumée de
+peaux d'Espagne, s'approche du lit de la malade et lui parle avec bonté
+sur son état.
+
+«Dans la journée le bruit se répandit que La Vallière était accouchée,
+mais la reine le détruisit par le simple récit de ce qu'elle avait vu.
+
+«Le soir même, elle reparut chez la reine avec toute la compagnie,
+veilla, soupa, et resta une partie de la nuit en coiffure de bal, la
+tête découverte, comme si de rien n'était.»
+
+Telle est pourtant la femme que l'on a osé accuser de fausse pruderie,
+de modestie bien jouée. Pour que la honte l'obligeât à une telle
+contrainte, il faut que moralement elle ait cruellement souffert.
+
+L'année 1667 fut bien fatale à La Vallière; elle fut faite duchesse
+d'abord, elle perdit le coeur de son amant, et enfin, pour la seule fois
+de sa vie, elle fut audacieuse et manqua de respect à la reine.
+
+C'est en mai, au moment de son départ pour la conquête des Flandres, que
+Louis XIV conféra à sa maîtresse le titre de duchesse. Pour elle il
+érigea en duché-pairie, sous le titre de La Vallière, les terres de
+Vaujour et de Saint-Christophe, deux baronnies, situées, l'une en
+Touraine, l'autre en Anjou, transmissibles à l'enfant que le roi venait
+d'avoir. Par les mêmes lettres patentes datées de Saint-Germain-en-Laye,
+le roi légitimait mademoiselle de Blois.
+
+Le préambule de ces lettres est assez curieux pour qu'on s'en soit
+souvenu; Pélisson le rédigea de sa plus belle écriture. C'est le roi qui
+parle, mais c'est bien plus encore l'amant passionné.
+
+«Les bienfaits que les rois exercent dans leurs États, dit
+Pélisson-Louis XIV, étant la marque extérieure du mérite de ceux qui les
+reçoivent, et le plus glorieux éloge des sujets qui en sont honorés,
+nous avons cru ne pouvoir mieux exprimer, dans le public, l'estime toute
+particulière que nous faisons de la personne de notre très chère,
+bien-aimée et très-féale Françoise-Louise de La Vallière, qu'en lui
+conférant les plus hauts titres d'honneur, qu'une affection
+très-singulière, excitée dans notre coeur par une infinité de rares
+perfections, nous a inspirée depuis quelques années en sa faveur[31].»
+
+[Note 31: Louis XIV, dans ses _Mémoires_ (année 1667), prend la
+peine d'expliquer ainsi à la postérité «cet acte de sa toute-puissance.»
+«N'allant pas à l'armée, dit-il, pour être éloigné de tous les périls,
+je crus qu'il était juste _d'assurer à cet enfant_ l'HONNEUR
+_de sa naissance_, et de donner à la mère un établissement convenable à
+l'affection que j'avais pour elle depuis six ans.»]
+
+L'édit enregistré, Louis XIV installa à Versailles la nouvelle duchesse,
+et, rassuré sur le sort de la mère et de l'enfant, il partit le 16 mai,
+de Saint-Germain, à la conquête de la branche de laurier nécessaire à
+ses futures apothéoses.
+
+Cette conquête de la Flandre ne fut, à bien dire, qu'une promenade
+militaire, presqu'un tournoi à armes courtoises. Tout avait été combiné,
+réglé d'avance, comme à ces jeux de guerre où l'on exerce les soldats.
+Le jour, on paradait à cheval, le soir on se réjouissait sous les
+tentes, l'or roulait et le vin coulait, dit La Fare, et jamais les
+gentilshommes de la maison du roi n'avaient été si joyeux. On eut fini
+en un tour de main. Turenne était là.
+
+Alors, pour que la fête fût complète, le roi partit au devant de
+Marie-Thérèse qui venait rejoindre l'armée avec toutes les dames, il
+fallait montrer leur reine à ces nouveaux sujets et les éblouir des
+splendeurs de la cour la plus brillante de l'Europe.
+
+C'était bien le moins qu'on montrât à ces bons Flamands ce que désormais
+on ferait de leur argent.
+
+Cette campagne si facile est un des plus brillants et des plus joyeux
+épisodes du règne de Louis XIV, c'est l'instant que l'excellent
+Vander-Meulen a choisi pour nous montrer toute cette cour en campagne.
+Voilà bien les immenses carrosses dorés, maisons roulantes où l'on rit,
+où l'on joue, où l'on mange. Le roi va de l'un à l'autre, il cause, il
+rit, il agace les dames. De tous côtés ce ne sont que gentilshommes
+enrubannés, qui caracolent en tenue de Versailles sur leurs magnifiques
+chevaux.
+
+Mais cette conquête de la Flandre, dont la Porte Saint-Martin est le
+monument héroï-comique[32], valut au roi une bien autre conquête, dont
+_Amphitryon_ restera pour Louis XIV le honteux et éternel monument.
+
+[Note 32: «Le monument de cette agréable campagne est notre porte
+Saint-Martin, quoique datée d'une autre époque.» (M. Michelet, _Louis
+XIV_.)]
+
+Depuis les dernières couches de La Vallière, qui alors était de nouveau
+enceinte, le coeur du roi s'était peu à peu dégagé de liens qui
+n'étaient qu'habitude, et errait de l'une à l'autre sans pouvoir se
+décider. Trois ou quatre dames des plus aimables et des plus belles,
+Brantôme dirait des plus honnêtes, battaient en brèche le coeur du roi;
+elles le prirent d'assaut, et ne le gardèrent pas; mais elles aplanirent
+la voie pour madame de Montespan dont l'heure était venue.
+
+C'est à Compiègne, sous le manteau discret de madame de Montausier
+«cette vertu si sévère,» qu'eurent lieu les premiers rendez-vous de
+Louis XIV et de cette fille des Mortemart. Le secret en commençant fut
+admirablement gardé, et longtemps encore madame de Montespan put tromper
+la reine par ses hypocrites condoléances et sa dévotion affectée.
+
+La Vallière, elle, plus clairvoyante, ne s'y trompa pas une minute,
+elle comprit bien que le roi, peu à peu, se détachait d'elle, et qu'il
+en aimait une autre, mais sans savoir encore quelle était cette rivale.
+
+Madame la Duchesse, c'était ainsi qu'on l'appelait désormais, avait
+voulu suivre la cour en Flandre. Depuis sept semaines elle était séparée
+de son amant, et sentait le besoin de rassurer son coeur. Elle osa
+partir, malgré la reine qu'indignait cette audace de venir lui disputer
+le coeur de son mari. Oubliant tout ce qui l'effrayait tant autrefois,
+elle se mêla à la suite, et l'exaspération de la reine fut telle, qu'à
+la première halte elle défendit qu'on lui donnât à manger.
+
+Tout le cortége de Marie-Thérèse était arrivé en vue de l'armée; au loin
+déjà on distinguait le roi, monté sur un de ces énormes normands, comme
+les peint si bien Vander-Meulen. Le carrosse de la reine tenait la tête
+de la file, elle avait défendu que personne la précédât, elle se faisait
+une fête d'être la première à embrasser le roi.
+
+Tout à coup on aperçut un carrosse qui, se détachant du cortége, coupait
+à travers champs et courait vers le roi au grand galop de ses chevaux.
+«La reine le vit, elle se mit dans une incroyable colère.--Arrêtez-la,
+criait-elle, arrêtez-la!» Nul ne l'osa faire, on craignait trop encore
+l'amour du roi, et elle arriva la première.
+
+Voilà cependant ce qu'en vue de toute l'armée osa faire la timide, la
+modeste La Vallière; plus tard, elle se reprochait amèrement cette
+audace, et s'accusait de ce que «sa gloire et son ambition d'être aimée
+avaient été comme des chevaux furieux qui l'entraînaient dans le
+précipice.»
+
+Le roi reçut admirablement cette maîtresse déjà délaissée, il l'emmena
+même, seule avec lui, jusqu'à La Fère, où les deux amants restèrent près
+d'une semaine.
+
+La fin de cette année «si glorieusement commencée» s'acheva triste et
+menaçante pour l'infortunée duchesse. Le roi dissimulait encore; mais
+avec cette délicatesse d'impressions d'une femme véritablement aimante,
+elle sentait que chaque jour se détachait ce coeur qui si longtemps
+n'avait battu que pour elle.
+
+Toute espérance n'était pas perdue cependant, elle était enceinte, et un
+fils pouvait renouer encore cette chaîne qui menaçait de se rompre. La
+Vallière ne savait pas tout ce qu'il y avait d'égoïsme et de bestialité
+dans ce roi qui, pour repousser du pied ses maîtresses, pour les
+remplacer, choisit toujours le moment où les autres hommes redoublent
+d'attentions, de soins et d'amour pour celles qu'ils aiment.
+
+Dans les premiers jours du mois d'octobre, La Vallière donna au roi un
+fils, le duc de Vermandois, dont la mort mystérieuse et tragique devait
+ouvrir le champ aux plus étranges rumeurs.
+
+Le roi était seul avec sa maîtresse, lorsqu'arriva le moment décisif.
+«La pauvre créature, dit Bussy, fut prise de ce mal qui fait tant
+souffrir, et en fut prise avec tant de violence et des convulsions si
+terribles, que jamais homme ne fut si embarrassé que notre monarque. Il
+appela du monde par les fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire
+à mesdames de Montausier et de Choisy qu'elles vinssent au plus tôt, et
+une fille de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire. Tout le monde
+vint trop tard.... Les dames, arrivant, trouvèrent le roi, suant comme un
+boeuf d'avoir soutenu sa maîtresse, dont les douleurs avaient été assez
+fortes pour lui faire déchirer un collet de mille pistoles en se pendant
+au col du roi.
+
+«Un instant, on crut la pauvre créature morte. Elle avait été prise
+d'une effrayante syncope, et madame de Montausier dit qu'elle croyait
+bien qu'elle venait de passer. Alors le roi se jetant au pied du lit et
+fondant en larmes:
+
+--«Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, prenez-moi tout ce que j'ai et
+rendez-la-moi.
+
+Dieu la lui rendit en effet, et il en fit la plus malheureuse des
+femmes. Ce fut le dernier élan de passion de Louis XIV pour une favorite
+si digne de son amour, pour cette âme douce et tendre, «timide violette
+qui se cache sous l'herbe, dit madame de Sévigné, et qui rougissait
+d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse.»
+
+La Vallière vécut, mais pour expier ses fautes d'amour; l'étoile d'une
+autre se levait.
+
+La passion nouvelle de Louis XIV pour madame de Montespan ne tarda pas,
+en effet, à se manifester au grand jour et de la façon la plus
+scandaleuse. Comme il fallait «sauver les apparences,»--le mot est
+joli,--madame de Montespan alla s'installer chez la duchesse de La
+Vallière, et la pauvre favorite délaissée eut à souffrir les horribles
+tourments de la jalousie que, bien malgré elle, autrefois, elle avait
+fait endurer à l'infortunée Marie-Thérèse.
+
+Mais quelle différence! Chastement craintive, La Vallière, lorsque ses
+yeux rencontraient ceux de la reine, sa rivale, semblait toujours
+demander grâce, «on croyait qu'elle allait tomber à genoux.» Madame de
+Montespan, au contraire, presque aussi brutalement égoïste que le roi,
+mais bien autrement cruelle, semblait prendre plaisir à retourner le
+poignard dans le coeur de l'infortunée. Chaque jour quelque insulte
+nouvelle, quelque humiliation méditée avec d'incroyables raffinements.
+
+La Vallière n'essaya même pas de lutter. Elle ne savait que gémir et
+fondre en pleurs. Et comment eût-elle pu lutter, d'ailleurs, contre
+cette superbe rivale qui, à une éclatante et splendide beauté, joignait
+l'esprit et la méchanceté des Mortemart; contre cette femme qui, d'un
+mot, tuait ses ennemis? La pauvre duchesse, elle, n'avait plus que son
+amour. Sa beauté s'était flétrie, ses charmes s'étaient envolés. Sa
+dernière couche avait été désastreuse, elle y avait laissé ce qui lui
+restait encore de jeunesse et de fraîcheur, et le roi, le croirait-on,
+fut assez misérable pour le lui reprocher.
+
+Les chagrins achevèrent l'oeuvre du temps et des souffrances. Elle était
+pâle comme une morte, disent les Mémoires, et avait toujours les yeux
+rouges. Elle était d'une maigreur effrayante et avait été frappée d'une
+sorte de paralysie qui lui rendait les mouvements très-difficiles.
+
+Parfois l'idée lui venait que toutes ces amertumes n'étaient qu'une
+expiation de sa faute.--«Dieu me châtie cruellement, disait-elle alors,
+mais je l'ai mérité.»
+
+Et cependant elle n'avait pas encore le courage de s'éloigner, de se
+dérober par la fuite à toutes ces humiliations si honteuses pour le roi
+et pour madame de Montespan.--«Je suis la faiblesse même, disait-elle.»
+
+Et en effet, un regard, une bonne parole de son amant suffisaient pour
+lui faire oublier ses souffrances et ses larmes. Le roi semblait revenir
+vers elle quelquefois, aux jours où l'orgueil de madame de Montespan,
+presqu'aussi grand que le sien, lui résistait et lui tenait tête.
+
+De même qu'elle acceptait les avanies, La Vallière acceptait ces retours
+plus humiliants encore. Bien plus elle s'en réjouissait. Au fond de son
+coeur à toutes les illusions avait survécu l'espérance, cette plante
+vivace qui croît au fond des âmes les plus corrodées, et dont la
+dernière racine ne s'arrache qu'avec la vie. À chaque retour du roi elle
+croyait que son amant d'autrefois lui était rendu. Elle séchait ses
+larmes, ses yeux redevenaient radieux de bonheur, sa démarche semblait
+plus légère. Mais toujours par quelque odieuse méchanceté, elle était
+arrachée à ce beau rêve.
+
+Telle est cependant la femme que madame de Montespan attacha au char
+insolent de sa prospérité, qu'elle traîna misérablement dans toutes les
+traverses de la passion, qu'elle enchaîna entre le roi et elle, par un
+excès de dépravation incompréhensible chez une femme jeune et
+passionnée, mais que pourtant on explique.
+
+Car enfin il faut savoir comment ce roi et cette favorite traitaient
+cette pauvre âme déchue. Madame de Montespan en avait fait sa servante
+et le roi quelque chose de pis. On la faisait coucher dans une chambre
+par où passait le roi lorsqu'il allait chez madame de Montespan, comme
+si on eût craint de lui épargner une seule goutte de ce calice
+d'amertume.
+
+Écoutons plutôt la princesse Palatine, on ne peut pas l'accuser d'aimer
+les favorites, celle-là, elle les abomine, elle les exècre; si un
+instant elle était toute puissante, certainement elle les jetterait à la
+porte du palais de Versailles, et cependant le malheur de La Vallière la
+touche, elle s'apitoie sur le sort de cette infortunée, elle regrette
+presque de n'avoir pas été là pour essuyer ses larmes.
+
+«Madame de La Vallière, dit la Palatine, a cru ne pouvoir faire une plus
+rude pénitence que de rester avec la Montespan. Celle-ci la traitait
+indécemment, cruellement, et se moquait d'elle en toute occasion, même
+en public.
+
+«Elle fit plus; sa jalouse rage ne fut pas satisfaite qu'elle n'eût
+excité le roi à avoir pour La Vallière les façons les plus
+désobligeantes et les plus dures. Il fallait que le roi passât par
+l'appartement de la duchesse de La Vallière pour aller dans celui de la
+Montespan: il avait un petit chien épagneul que l'on nommait _Malice_;
+le roi, à la prière de la Montespan, le jeta à la duchesse de La
+Vallière en lui disant:--Tenez, Madame, voilà votre compagnie, c'est
+assez. Cela était bien dur, d'autant plus qu'en parlant ainsi il ne
+faisait que passer, n'ajouta pas le moindre correctif à ce peu de mots,
+et s'en allait trouver sa Montespan[33].»
+
+[Note 33: _Mélanges historiques_ de la princesse de Bavière. Cette
+simple affectation de la princesse à donner toujours à La Vallière son
+titre de duchesse, tandis qu'elle appelle l'autre _la_ Montespan,
+n'exprime-t-elle pas bien mieux son indignation que de longues tirades?]
+
+Les avanies de madame de Montespan, pour être moins grossières, n'en
+étaient que plus cruelles:
+
+--Le roi a fait La Vallière duchesse, disait-elle un jour, parce qu'il
+savait que pour fille de chambre je ne voudrais pas une personne de
+moindre qualité.
+
+C'est madame de Montespan qui répandit à la cour une abominable
+épigramme qui faisait une allusion cyniquement méchante aux
+accouchements mystérieux de celle qui était devenue son souffre-douleur:
+
+ Soyez boiteuse, ayez quinze ans,
+ Point de gorge, fort peu de sens,
+ Des parents! Dieu le sait! faites, en fille neuve,
+ Dans l'antichambre vos enfants,
+ Sur ma foi! vous aurez le premier des amants;
+ Et La Vallière en est la preuve.
+
+Madame de Montespan avait bien le droit de railler l'héroïque pudeur de
+La Vallière: la belle dame, pour donner des enfants au roi, n'y mettait
+pas tant de façons.
+
+Brisée de douleur, La Vallière eut bien l'audace, un jour, de faire
+entendre une timide plainte.
+
+--Je n'aime pas à être gêné!...
+
+Telle fut la sèche et laconique réponse de ce roi, si poli qu'il se
+découvrait devant les chambrières, et qui eût bien mieux fait de se
+conduire avec une maîtresse délaissée un peu en gentilhomme. Ainsi vont
+les réputations, cependant, et le nom de Louis XIV restera pour beaucoup
+de gens le synonyme de galante courtoisie.
+
+C'est vers cette époque que La Vallière envoyait au roi ce sonnet
+touchant rimé sur une de ses lettres, par un des poëtes restés ses amis:
+
+ Tout se détruit, tout passe, et le coeur le plus tendre
+ Ne peut d'un même objet se contenter toujours.
+ Le passé n'a point eu d'éternelles amours,
+ Et les siècles futurs n'en doivent point attendre.
+
+ La constance a des lois qu'on ne veut pas entendre,
+ Des désirs d'un grand roi rien n'arrête le cours;
+ Ce qui plaît aujourd'hui déplaît en peu de jours:
+ Son inégalité ne saurait se comprendre.
+
+ Louis, tous ces défauts font tort à vos vertus;
+ Vous m'aimiez autrefois et vous ne m'aimez plus;
+ Mes sentiments, hélas! diffèrent bien des vôtres!
+
+ Amour à qui je dois et mon mal et mon bien,
+ Que ne lui donniez-vous un coeur comme le mien!
+ Ou que n'avez-vous fait le mien comme les autres!
+
+Bien différente elle était des autres, cette pauvre duchesse, et rien ne
+put la consoler de la perte de son amour. Car les consolateurs ne
+manquèrent pas: plus d'un grand seigneur, voyant dans ce mariage une
+source de prospérités pour sa maison, lui offrit de l'épouser, elle
+refusa toujours en disant qu'elle n'aurait pas trop du reste de sa vie
+pour pleurer les fautes de sa jeunesse.
+
+Cependant la mesure était comble, et La Vallière ne put se résigner
+davantage à voir sous ses yeux le bonheur de celle qui lui avait enlevé
+le coeur du roi. Depuis longtemps, le repentir avec la désillusion était
+entré dans son âme, elle se dit que Dieu seul pouvait pour elle
+remplacer l'homme, le roi qu'elle avait tant aimé, et elle résolut
+d'aller demander la paix, sinon l'oubli, aux solitudes du cloître. Une
+pieuse cohorte de dévots personnages la soutenait dans cette résolution.
+Bien des fois, avant le règne de la veuve Scarron, on retrouve autour du
+roi cette sainte phalange, surveillant d'un oeil demi-clos les
+événements. Patiente, elle attend son heure. Elle aide à précipiter les
+favorites du haut du caprice royal, jusqu'à ce qu'enfin dans la couche
+de Louis XIV elle pousse une Vasthi de son choix, une élue de son coeur
+et de sa politique impitoyable.
+
+Beaucoup de ceux qui entouraient la duchesse de La Vallière étaient
+convaincus que la faveur de madame de Montespan ne résisterait guère à
+l'éloignement de sa rivale. Ils ne se trompaient pas; quoi qu'il en
+soit, les pieuses exhortations de ces amis de son infortune décidèrent
+la duchesse, et un soir de mardi-gras, à une grande fête de Versailles,
+on apprit qu'elle s'était réfugiée aux Carmélites de Chaillot, près de
+mademoiselle de La Motte d'Argencourt, cette première passion de Louis
+XIV.
+
+En apprenant la fuite de La Vallière, le roi eut comme un éclair de
+remords, le souvenir des enivrements de cette première passion lui
+revint au coeur; peut-être se dit-il qu'il avait été bien cruel pour
+cette pauvre fille dont l'amour unique était un culte. Il quitta la fête
+presqu'aussitôt, et dès le lendemain il fit porter à la fugitive une
+lettre dans laquelle il la conjurait de ne le pas abandonner. Le
+maréchal de Bellefonds, en qui La Vallière avait la plus grande
+confiance, fut chargé de la missive royale; mais il ne put rien obtenir
+d'elle. En quelques lignes elle répondit au roi que désormais elle ne
+voulait plus songer qu'à son salut.
+
+Cette réponse désola Louis XIV[34], et non moins inutilement il lui
+renvoya Lauzun qu'elle ne voulut même pas recevoir. Alors il cessa de
+prier, il ordonna. Colbert alla signifier les volontés du maître, et La
+Vallière se décida à revenir prendre sa lourde chaîne.
+
+[Note 34: Sévigné, _Lettres_, 12 février 1671.]
+
+--Hélas! dit-elle à Colbert, autrefois il serait venu me chercher
+lui-même.
+
+Puis elle embrassa les religieuses qui déjà avaient tué le veau gras
+pour fêter la bienvenue de l'enfant prodigue.
+
+--Adieu, mes soeurs, leur dit-elle, vous ne serez pas longtemps sans me
+revoir.
+
+Au retour, dit madame de Sévigné, «le roi a causé une heure avec elle,
+il pleurait fort. Madame de Montespan fut au devant d'elle les bras
+ouverts et les larmes aux yeux; tout cela ne se comprend pas... enfin
+nous verrons.»
+
+Six jours après madame de Sévigné écrit à sa fille[35]: «Madame de La
+Vallière est toute rétablie à la cour, le roi la reçut avec des larmes
+de joie, et madame de Montespan avec des larmes... devinez de quoi?...
+Tout cela est difficile à comprendre. Il faut se taire.»
+
+[Note 35: Sévigné, _Lettres_, 18 février 1671.]
+
+Il faut parler au contraire, et dire que madame de Montespan ne jouait
+nullement la comédie. La Vallière pour elle était un gage de la durée de
+sa faveur. À sa faveur seulement elle tenait, et lorsque quelquefois,
+pendant une brouille, le roi retournait à la pauvre délaissée, réduite
+aux miettes du banquet de l'amour, elle riait aux larmes et disait que
+La Vallière ne la gênait point.
+
+On avait approuvé le départ de madame de La Vallière, on blâma son
+retour. Toutes les femmes, madame de Sévigné en tête, trouvèrent qu'elle
+manquait de dignité, comme si l'amour, une passion véritable et la
+dignité n'étaient pas choses incompatibles.
+
+Alors on se moquait de ce que l'on appelait les velléités de repentir de
+La Vallière, ou on l'appelait une demi-repentie. Ici apparaît la
+sécheresse du coeur de madame de Sévigné, qui, malgré son surprenant
+esprit, ne put jamais arriver à la sensibilité et s'arrêta toujours à la
+sensiblerie.
+
+«À l'égard de madame La Vallière, écrit-elle à sa fille, nous sommes au
+désespoir de ne pouvoir vous la remettre à Chaillot; mais elle est à la
+cour beaucoup mieux qu'elle n'a été depuis longtemps, et il faut vous
+résoudre à l'y laisser.»
+
+Et encore près de deux ans après (15 décembre 1673): «Madame de La
+Vallière ne parle plus d'aucune retraite; c'est assez de l'avoir dit: sa
+femme de chambre s'est jetée à ses pieds pour l'en empêcher; peut-on
+résister à cela?...»
+
+Cependant madame de La Vallière n'avait pas abandonné son projet de
+retraite, seulement ni le roi ni madame de Montespan ne voulaient la
+laisser partir. Que d'affligeants spectacles pour elle, cependant,
+pendant ces années d'épreuves! C'est Madame qui meurt: cette belle,
+cette touchante Henriette d'Angleterre a été empoisonnée par un des
+honteux favoris de son mari. Avec toute la cour, La Vallière frémit à la
+grande voix de Bossuet qui tonne du haut de la chaire: Madame se meurt!
+Madame est morte! Puis, autour d'elle, elle voit grandir et croître la
+lignée impure de madame de Montespan, ces bâtards qui étalent sur la
+pourpre le déshonneur de leur mère.
+
+Cette vie d'immolation, d'inépuisables amertumes dura trois ans encore,
+trois ans encore on foula aux pieds celle qu'on n'appelait plus que
+l'ancienne favorite, vieille avant l'âge,--elle n'avait pas trente
+ans,--flétrie comme une de ces fleurs frêles fanées une heure après
+qu'on les a détachées de leur tige.
+
+Un jour que sa douleur était plus amère encore que tous les jours et
+qu'elle parlait d'entrer en religion, la veuve Scarron, qui faisait déjà
+le ménage de madame de Montespan, lui dit comme pour sonder la
+profondeur de son désespoir:
+
+--Songez aux privations et aux austérités du cloître! aurez-vous le
+courage de les supporter?
+
+--Si jamais se plaignait la chair, répondit La Vallière, je n'aurais
+pour me trouver heureuse qu'à me rappeler ce que ces gens-ci me font
+souffrir.
+
+Et elle montrait le roi et madame de Montespan.
+
+Enfin, l'heure du repos sonna pour elle, et il lui fut permis de se
+retirer dans un de ces cloîtres d'où, à trois reprises déjà, le roi
+était venu l'arracher. Cette fois elle y entrait pour toujours.
+
+Dès lors elle ne vécut plus pour le monde, et jamais le bruit de cette
+cour de Versailles dont elle avait été la reine ne put troubler sa
+méditation. Que d'événements cependant! Ainsi elle apprit tour à tour la
+chute de madame de Montespan et celle de la belle Fontanges, et celle de
+bien d'autres qui ne régnèrent qu'un jour, jusqu'à cette surprenante
+nouvelle du mariage «du grand roi» avec la veuve du Cul-de-jatte.
+
+À la grille du parloir bien des amis vinrent la visiter, et pour les
+malheureux, l'affligée avait de bonnes paroles. Elle la désespérée, elle
+eut cet honneur insigne de recevoir la reine Marie-Thérèse et de la
+consoler; elle pleurait avec elle lorsque cette épouse tant outragée lui
+racontait les monstrueux scandales du roi; alors Marie-Thérèse, qui
+l'avait tant haïe, et depuis tant regrettée, put lui donner le baiser du
+pardon.
+
+Pendant trente longues années que se prolongea sa dure pénitence, elle
+n'eut jamais un seul mot de regret ou d'amertume. La gloire de sa fille,
+cette ravissante mademoiselle de Blois qui épousa le prince de Conti
+(1680), sembla la toucher à peine. Lorsqu'on lui apprit la mort si
+douloureuse du comte de Vermandois, ce fils qui avait tous les vices de
+son père, sans avoir la puissance qui les fait excuser, elle ne put
+s'empêcher de verser des larmes abondantes, et comme Bossuet s'efforçait
+de la consoler, elle lui dit en essayant de sécher ses larmes:
+
+--Oui, vous avez raison, c'est assez pleurer la mort d'un fils dont je
+n'ai pas encore assez pleuré la naissance.
+
+«Ce n'est plus la duchesse de La Vallière, c'est la soeur Louise de la
+Miséricorde,» écrivait un de ses anciens amis. Ce mot exprime tout le
+changement qui s'était opéré; c'est comme la paraphrase de la parole si
+laconique de Bossuet le jour où cette autre Madeleine prononça ses
+voeux: «Quel état!... et quel état!»
+
+Mais aussi quel abîme entre les lettres d'amour de la belle et jeune
+fille d'honneur de Madame, et les réflexions sur la miséricorde de Dieu
+de la religieuse carmélite.
+
+Il y avait trente ans qu'elle jeûnait et couchait sur la dure, lorsqu'en
+1710 elle s'éteignit sur un lit de cendres, elle, la maîtresse adorée de
+la jeunesse du grand roi.
+
+On prit des ménagements pour annoncer cette mort au vieux monarque; mais
+qu'en était-il besoin?
+
+--La duchesse de La Vallière, dit-il d'un ton sec, est morte pour moi le
+jour où elle a quitté ma cour.
+
+
+
+
+IV
+
+MADAME DE MONTESPAN.
+
+MADEMOISELLE DE FONTANGES.
+
+
+Le jour où la duchesse de La Vallière, emportée par son amour, osait, au
+mépris des ordres de Marie-Thérèse, lancer en avant son carrosse et
+arriver la première près de Louis XIV, il y eut autour de la reine comme
+un cri d'indignation arraché par l'audace de la favorite.
+
+--Pour moi, dit une des dames, Dieu me garde d'être jamais la maîtresse
+du roi; mais, si j'étais assez malheureuse pour cela, je n'aurais jamais
+l'effronterie de paraître devant la reine.
+
+Cette dame plus vertueusement indignée que les autres était la marquise
+de Montespan. Et lorsqu'ainsi, devant la reine, elle prenait parti pour
+l'épouse contre la favorite, son audace était bien autrement grande que
+celle de La Vallière; car en ce moment même elle travaillait à renverser
+la pauvre duchesse, et, la veille de ce jour peut-être, sa chambre
+s'était mystérieusement ouverte pour le roi.
+
+Françoise-Athénaïs de Rochechouart-Mortemart appartenait à l'une des
+plus nobles et des plus anciennes familles du royaume; elle était née en
+1641. Toute jeune, elle était venue à la cour, et, sous le nom de
+Tonnay-Charente, avait brillé, à côté de La Vallière, au milieu de
+l'escadron fringant des filles d'honneur de Henriette d'Angleterre.
+
+Brouillonne, intrigante, médisante à faire frémir, se moquant de tout,
+elle réussit à se faire chasser de chez Madame, qui était la bonté même.
+Comme elle avait envie de prendre son essor, elle se décida à choisir
+parmi les nombreux et honorables partis qui se présentaient.
+
+Elle épousa en 1663 un homme de coeur et d'esprit, Henri Louis de
+Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, petit-fils de ce riche
+Zamet, chez qui la belle Gabrielle prit son dernier repas. Le roi signa
+au contrat.
+
+La jeune marquise, elle avait vingt-trois ans, commença par donner un
+fils, un héritier à son mari, le duc d'Antin; c'était l'usage du temps.
+Nommée surintendante de Marie-Thérèse, elle sut capter la confiance de
+la reine par sa dévotion affectée et par ses médisances contre la pauvre
+La Vallière.
+
+Madame de Montespan était mariée depuis moins de dix-huit-mois,
+lorsqu'elle chercha, semble-t-il, à disputer le coeur de Monsieur à un
+de ses petits amis, le chevalier de Lorraine. Elle perdit sa peine. Elle
+écouta alors, dit-on, l'irrésistible Lauzun; mais cette passion,
+d'ailleurs tenue fort secrète, ne dura qu'un jour.
+
+Lauzun en la quittant voulut reconnaître ses faveurs par de bons
+offices, et il parla fort avantageusement au roi de la marquise de
+Montespan. Louis XIV fit la sourde oreille, il aimait encore La
+Vallière et la marquise ne lui avait jamais plu.
+
+Le roi la connaissait de longue date, et seul peut-être de sa cour, il
+n'avait point admiré cette superbe beauté. Il l'avait vue jeune fille
+dans les salons de Madame; mariée, il la retrouvait chaque soir chez la
+reine, et ne semblait faire aucune attention à elle. Peut-être la
+redoutait-il. Louis XIV détestait l'esprit et les femmes spirituelles;
+or madame de Montespan passait pour une des plus redoutables railleuses
+de la cour. Ses bons mots armés en guerre blessaient mortellement,
+lorsqu'ils ne tuaient pas. Elle avait cette verve caustique si amusante
+pour tous ceux qui se croient à l'abri, et qui semblait un des
+priviléges de sa famille; on disait: «_l'esprit des Mortemart._»
+
+On peut le dire hardiment, jamais la superbe marquise de Montespan n'eût
+succédé à la timide La Vallière dans le coeur de son amant, sans un de
+ces hasards vulgaires qui, presque toujours, décident souverainement des
+destinées, hasard qui la jeta sur le chemin du roi.
+
+C'était pendant cette joyeuse promenade de Flandre, en 1667. Toute la
+cour, à la suite de la reine, s'était établie en camp-volant à
+Compiègne, et, en attendant le roi, menait la plus joyeuse vie du monde.
+Madame de Montespan, avec un luxe de prudence, un peu exagéré peut-être
+pour une femme de trente ans, ne voulut pas demeurer seule, elle demanda
+asile à madame de Montausier, et vint mettre sa vertu et sa réputation
+sous la clef «de cette dame si austère.»
+
+Un soir, le roi arrive, les fourriers avaient oublié son logement;
+l'appartement voisin de celui de la reine avait été donné à
+Mademoiselle. Louis XIV ne veut déranger personne, il déclare qu'en
+campagne le plus humble logis lui suffit, et il se contente d'une
+petite chambre qu'un simple escalier de quelques marches séparait seul
+de l'appartement occupé par madame de Montausier. Pour plus de sûreté,
+comme «cette reine des Précieuses» avait sous sa garde la vertu des
+filles d'honneur, on plaça une sentinelle sur l'escalier. Sentinelle
+perdue.
+
+Toutes ces précautions dont se bastionnait la vertu de madame de
+Montespan devaient irriter la tentation. La curiosité prit le roi. Il
+vit là des difficultés à vaincre, de l'adresse à déployer. C'était une
+aventure, il la courut. César vint, il vit, il triompha. Ou plutôt non,
+tout le triomphe fut pour la marquise. Le lendemain, on ne replaça plus
+de sentinelle dans l'escalier.
+
+La surprise, le mystère, les périls presque, donnaient un piquant
+attrait à cette bonne fortune. Il y avait mille obstacles; et que de
+précautions à prendre! L'escalier à franchir, sans être vu, la porte à
+forcer, bien discrètement; la reine logeait au-dessous, il fallait
+marcher sur la pointe du pied, puis, on pouvait éveiller madame de
+Montausier: que dirait cette dame «aux moeurs si sévères?» Hélas!
+faut-il le dire, madame de Montausier dormit autant que le souhaitait le
+roi.
+
+À dater de cette première nuit, le roi sembla prendre en affection sa
+petite chambre, il s'y enfermait des journées entières, pour travailler,
+et souvent ses travaux le retenaient jusqu'à une heure fort avancée de
+la nuit. La reine était pleine d'inquiétude de cet excès de labeur, elle
+craignait que le roi ne compromît sa santé, mais Louis la rassurait, et
+lui faisait comprendre les pénibles nécessités du métier de roi.
+
+Enfin, au bout de huit jours, ou plutôt de huit nuits, le roi était
+amoureux fou de madame de Montespan.
+
+Et certes, la marquise en valait la peine. Un matin, au temps de sa plus
+grande faveur, elle était à sa toilette et se faisait des mines dans son
+miroir, lorsqu'il lui arriva de dire:
+
+--Le roi devait bien à la dignité de sa couronne de prendre pour
+maîtresse la plus belle femme de son royaume.
+
+Cette présomption superbe était, il faut l'avouer, admirablement
+justifiée. La marquise de Montespan, au dire de tous ses contemporains,
+et ce qui est mieux, de ses contemporaines, était la plus belle femme de
+la cour.
+
+Beauté plantureuse et exubérante, elle était le vivant contraste de la
+blonde et frêle La Vallière; elle étalait avec orgueil des épaules et
+des bras admirables, et une gorge dont les splendeurs n'avaient pas de
+rivales; ses traits étaient réguliers, un peu virils, peut-être, ou du
+moins trop nettement accusés, son teint éblouissant de fraîcheur; elle
+avait la bouche sensuelle, la lèvre un peu épaisse, mais des dents
+magnifiques; ses yeux brûlaient de passion ou pétillaient de malice,
+selon les sentiments qui l'agitaient; enfin, elle avait une chevelure
+opulente, ses pieds et ses mains étaient d'une délicatesse exquise et
+d'une rare perfection de modelé.
+
+Malgré cette beauté si rayonnante, madame de Montespan n'était cependant
+pas sympathique. Elle pouvait inspirer des désirs furieux, mais non un
+véritable amour, comme la douce et tendre La Vallière; remuer les sens,
+mais non le coeur. On se rend compte de la puissance de cette femme si
+belle, lorsqu'on regarde avec réflexion le beau portrait qui nous en est
+resté; elle est là dans tout l'épanouissement de sa riche nature; les
+seins nus, elle allaite un enfant beau comme elle, comme elle éclatant
+de vie et de fraîcheur. Et cependant elle ne séduit pas, une pensée
+méchante plisse imperceptiblement le coin de sa bouche moqueuse, on
+attend l'épigramme cruelle, enfin on lit dans cet oeil aux lueurs
+phosphorescentes son terrible caractère.
+
+Légère, capricieuse, hardie, hautaine, tous ses goûts étaient des
+passions, toutes ses passions des orages. Jalouse, tyrannique, un rien
+lui portait ombrage; la mobilité de ses caprices eût lassé toutes les
+patiences; ses dédains étaient écrasants. Son égoïsme était plus grand
+encore que celui de Louis XIV, jamais elle n'aima personne, pas plus son
+amant que son mari, elle n'aima pas même ses enfants. Son esprit cruel
+était sans pitié, pas un ridicule, pas un travers ne lui échappaient, et
+souvent elle immola ses meilleurs amis, ses plus dévoués, au seul
+plaisir de dire un mot plaisant. Ses emportements étaient incroyables,
+ses colères furieuses; une de ses contemporaines la peint d'un trait:
+«C'était un ouragan.»
+
+C'est à cette femme que Louis XIV sacrifia La Vallière, la bonne, la
+dévouée La Vallière, le seul amour vrai de sa vie. Avec madame de
+Montespan la tempête entrait à Versailles.
+
+Cette nouvelle passion du roi déjoua pendant quelques mois l'incessant
+espionnage organisé par les courtisans autour de la personne du maître;
+les trois ou quatre confidents de Louis XIV gardèrent scrupuleusement le
+secret. L'orgueil toujours croissant de madame de Montespan finit par
+donner l'éveil, et du jour où l'on tint le premier fil de cette
+intrigue, tout l'écheveau fut bientôt déroulé.
+
+Ce fut un rude échec pour la réputation de madame de Montausier: on se
+demandait comment «l'Alceste femelle» avait pu prêter les mains à la
+double infidélité du roi, et donner à des amours adultères l'abri de son
+manteau d'austérité.
+
+La reine, qui avait la plus grande confiance en la surveillante des
+filles d'honneur, fut plus particulièrement indignée; elle la fit venir,
+afin d'avoir avec elle une explication. Madame de Montausier nia tout,
+mais la reine ne parut pas convaincue.
+
+«On me mande, disait Marie-Thérèse, que c'est madame de Montausier qui
+conduit cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeait d'avec
+madame de Montespan chez elle.... Je ne suis dupe de personne, j'en
+sais plus qu'on ne croit[36].»
+
+[Note 36: _Mém. de Mademoiselle._]
+
+La duchesse de La Vallière, elle aussi, était depuis longtemps au
+courant de tout, mais, comme la reine, elle se contenta de pleurer sans
+mot dire; depuis longtemps elle s'attendait à voir le roi la quitter
+pour une autre. «Ma beauté m'a abandonnée, disait-elle tristement, le
+roi a fait de même.»
+
+Comme toujours en pareille occurrence, le trop confiant marquis de
+Montespan fut le dernier informé de ce qui se passait. Il l'apprit
+cependant, et, comme «il était original en tout,» il ne fut que
+médiocrement satisfait de l'honneur que le roi lui faisait en aimant la
+marquise.
+
+Comme cependant on ne savait rien de positif, le marquis pensa que le
+plus court était d'emmener sa femme dans leurs terres. La marquise
+refusa net de le suivre. Une scène d'intérieur s'ensuivit, scène si
+orageuse vers la fin, que M. de Montespan leva la main sur sa femme.
+
+--Eh bien! oui, le roi m'aime! s'écria la marquise avec un geste de
+défi, le roi m'aime. Et maintenant, frappez si vous l'osez.
+
+Le marquis osa; il osa même si fort, que madame de Montespan, échevelée,
+les habits en désordre, s'enfuit de l'hôtel conjugal et alla demander
+l'hospitalité aux époux Montausier. Ils étaient l'un et l'autre trop
+bons chrétiens et trop habiles courtisans pour laisser à la porte une
+pauvre femme, la maîtresse du roi, sans refuge; ils l'accueillirent
+comme une bénédiction de Dieu, et lui firent fête. Ils pensaient qu'avec
+madame de Montespan la fortune et la faveur allaient entrer dans leur
+maison.
+
+Le marquis de Montespan, un entêté, ne se tint pas pour battu. Il pensa
+que son titre de mari lui donnait quelques droits, et directement il se
+rendit chez madame de Montausier pour reprendre sa femme.
+
+Ce fut un esclandre épouvantable: la marquise, aidée de sa protectrice,
+se défendit comme une lionne contre son mari qui voulait l'entraîner de
+force. Le marquis allait être le plus fort, lorsque madame de Montausier
+appela ses domestiques à la rescousse. Ils accoururent, se faisant arme
+de tout, et M. de Montespan dut battre en retraite devant un ennemi par
+trop supérieur en nombre. Mais il ne s'éloigna pas sans avoir passé sa
+fureur sur madame de Montausier; «il lui dit des choses horribles, et
+mêla ses reproches des injures les plus atroces.»
+
+Cette terrible scène fit une telle impression sur madame de Montausier,
+déjà souffrante à ce moment, qu'elle tomba malade sérieusement, et se
+mit au lit pour ne plus se relever. Au moins son mari fut récompensé,
+«Alceste fut nommé gouverneur du Dauphin.»
+
+Lorsque la marquise éplorée vint informer le roi de ce qui s'était
+passé, il entra dans une fureur impossible à décrire. Il n'osait
+pourtant rien entreprendre contre le mari de sa maîtresse, il se
+contenta de lui faire conseiller de se tenir tranquille.
+
+Le malheur est que le marquis de Montespan ne voulait pas se tenir
+tranquille. Ne pouvant empêcher qu'on lui prît sa femme, il prétendait
+avoir la liberté de ne s'en pas montrer satisfait, et, qui plus est, de
+le publier partout.
+
+Moins de trois jours après cette aventure, le marquis parut au lever de
+Louis XIV vêtu de noir de la tête aux pieds, et le visage lugubre,
+«comme un homme qui aurait enterré toute sa famille.»
+
+--Avez-vous donc perdu quelqu'un, marquis? lui demanda le roi de son air
+le plus bienveillant.
+
+--Non, Sire, répondit-il brutalement, je porte le deuil de ma femme.
+
+Et il se retira gravement, au milieu de l'ébahissement général, laissant
+les courtisans véritablement stupéfaits de l'audace de cet original et
+de l'incompréhensible longanimité du roi.
+
+Ce n'était pourtant pas encore assez pour le marquis: il fit draper son
+carrosse de noir, et aux quatre coins, en guise de panaches, il fit
+placer des cornes,--ses armes parlantes, disait-il. Puis, avec cet
+équipage fantastique, il se promena par tout Paris.
+
+C'était plus que n'en pouvait supporter Louis XIV; il écrivit à son
+ministre pour châtier l'insolent:
+
+«Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos
+indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de près
+et de chasser de Paris.»
+
+On ne le chassa pas. Pour l'avoir toujours sous la main, on le mit à la
+Bastille.--Une douche à un cerveau malade. Après cet acte éclatant de
+justice souveraine, Louis XIV dormit plus tranquille, et madame de
+Montespan étala avec plus d'orgueil encore l'immense ampleur de ses
+jupes.
+
+On pensait que le roi laisserait éternellement le marquis à la Bastille,
+comme assurément il en avait le pouvoir; on se trompait. Un beau matin,
+on lui ouvrit les portes, et on lui donna une belle escorte pour le
+reconduire à sa terre de Guienne. On essaya même de l'avilir en lui
+faisant accepter de l'argent. On l'inscrivit sur une liste de pensions,
+mais il ne voulut jamais en toucher les quartiers.
+
+Arrivé en Guienne, Montespan poussa jusqu'au bout sa lugubre vengeance,
+un des actes les plus courageux de cette époque de platitudes rampantes.
+Il fit prévenir tous les gentilshommes de sa province que la marquise
+était morte, il s'obstina à porter le deuil, et chaque mois il faisait
+chanter une messe en musique pour le repos de l'âme de sa défunte femme.
+
+Tout ce scandale ne suffit pas à Louis XIV; ses relations doublement
+adultères dévoilées, il entreprit de les justifier, bien plus, de les
+glorifier. Au nom de sa toute-puissance, il prétendit déifier ses
+passions, réhabiliter sa favorite, et changer en honneur insigne
+l'opprobre qu'il infligeait au mari.
+
+Les courtisans, troupe plate et servile, applaudirent des deux mains à
+cette prodigieuse audace de Louis XIV; ils firent litière de leur
+honneur, déclarant par là que tous accepteraient avec joie le rôle de
+Montespan, cet original qui semblait mépriser l'illustration nouvelle
+que le caprice royal donnait à sa maison.
+
+Molière prêta le secours de son génie au monstrueux projet de Louis XIV,
+et l'on joua sur la scène, devant toute la cour, en présence de
+Marie-Thérèse, de la pauvre La Vallière et de madame de Montausier, à
+deux pas de madame de Montespan; on joua les mystères de Compiègne,
+c'est-à-dire _Amphitryon_.
+
+Sombre page de l'histoire de Molière! N'est-ce pas la fatalité antique
+qui s'acharne après lui? Le génie est-il donc un si grand crime, que,
+vivant, il faille en porter la peine?
+
+Molière obéit à Louis XIV. Il fit pour la fantaisie du maître cette
+terrible comédie, _Amphitryon_, tout comme il avait fait écrire _la
+Princesse d'Élide_, comme il fera représenter _Georges Dandin_.
+
+Et cependant il n'est pas de ces vils adulateurs qui se traînent à plat
+ventre autour du trône. Il paie royalement la protection royale. Il
+achète ainsi le droit de donner des chefs-d'oeuvre: _la Princesse
+d'Élide_ a sauvé _Tartufe_, _Amphitryon_ ouvre le chemin à _Don Juan_.
+
+C'est que Molière est seul contre tous. Le grand homme n'a que le roi
+pour le défendre. Il a déchaîné toutes les haines; les partis, lorsqu'il
+s'agit de le perdre, d'étouffer sa voix, se donnent la main. Il les a
+tous flagellés et souffletés de ses vers, abîmés et ridiculisés de son
+rire. Les dévots ne pardonnent pas _Tartufe_, les marquis veulent se
+venger de la critique de l'_École des Femmes_, Alceste atteint la cour,
+Pourceaugnac fait grincer des dents à la province. C'est qu'il n'a
+ménagé ni la ville, ni la cour, ni la bourgeoisie, ni la noblesse.
+
+Il n'en épargne qu'un, celui qui le protège contre les autres, et encore
+il sent sa chaîne, il gémit tout bas, et tout haut il se plaint de
+l'esclavage:
+
+ Sosie, à quelle servitude
+ Tes jours sont-ils assujettis!
+ Notre sort est beaucoup plus rude
+ Chez les grands que chez les petits.
+ Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature
+ Obligé de s'immoler.
+
+Et voilà pourquoi Molière s'immole. Mari passionnément épris d'une femme
+coquette, cette détestable Béjart, le voilà qui glorifie l'adultère. Il
+pleure des larmes de sang sur les infidélités de sa femme, peu importe,
+il rira, il fera rire des trahisons conjugales, et, cocu sublime, il
+jettera à pleines mains le ridicule sur les époux trompés.
+
+Ainsi, nous avons _Amphitryon_, et Molière-Sosie: mais cherchez bien
+sous ce rire, vous trouverez la plaie qui saigne; malgré le bruit de
+cette verve désolante et convulsive, vous entendrez le sanglot sourd. En
+tel endroit, il secoue sa chaîne et la révolte perce; c'est l'argument
+du bâton qui seul peut convaincre Molière-Sosie, terrible argument de la
+loi du plus fort.
+
+Donc, autour de Sosie les voici tous, les acteurs de la comédie ignoble,
+Molière les a mis en scène. Voici Jupiter-Louis XIV, et
+Amphitryon-Montespan, et la belle Alcmène-favorite. C'est une apothéose
+en règle, la divinité excuse la marquise, les cornes de l'époux trompé
+se changent en couronne triomphale.
+
+Et les courtisans applaudissent à leur opprobre, et Mercure-Lauzun est
+tout fier et fait la roue.
+
+ Un partage avec Jupiter
+ N'a rien du tout qui déshonore,
+ Et sans doute il ne peut être que glorieux
+ De se voir pour rival le souverain des dieux.
+
+Telle est la morale, et cette noblesse, autrefois si fière, n'y trouve
+rien à redire, et il n'est pas un seul de ces grands seigneurs qui ne
+soit disposé à porter à sa femme le mouchoir que daignera lui jeter
+Louis XIV. Tel est le degré d'avilissement où les a réduits ce roi qui
+tient pour eux la _corne_ d'abondance.
+
+ Le véritable Amphitryon
+ Est l'Amphitryon où l'on dîne,
+
+et les broches tournent du matin au soir dans les cuisines de
+Versailles, et le couvert est toujours mis chez Louis XIV. Demandez
+plutôt à Vivonne, il vous montrera les roses qui fleurissent sur ses
+joues, et le double menton qui bat sa poitrine; il les doit aux perdrix
+que l'on mange à la table royale.
+
+Comme on pourrait jaser, pourtant, comme un envieux mal avisé pourrait
+hasarder un blâme, Sosie, avant de se retirer, transmet les volontés de
+Jupiter-Louis. Écoutez l'oracle, et à bon entendeur salut:
+
+ Tout cela va le mieux du monde.
+ Mais enfin, coupons aux discours,
+ Et que chacun chez soi doucement se retire.
+ Sur telles affaires toujours
+ Le meilleur est de ne rien dire.
+
+Après ce scandaleux étalage d'un amour adultère, après ce monstrueux
+déni de morale, il semble que Louis XIV n'ait plus aucune mesure à
+garder; cependant il se contraint encore. Il fait mettre en scène ses
+amours «qui honorent celles qui en sont l'objet, qui honorent même leurs
+maris,»--mais il essaie, au moins dans les commencements, d'en
+dissimuler les suites. On cache donc les premières grossesses de madame
+de Montespan.
+
+Déjà dans le courant de l'année 1669 elle avait mis au monde une fille
+qui ne vécut que trois ans; le 30 mars 1670, elle donna au roi un fils
+qui fut le duc du Maine.
+
+La naissance de ces deux enfants fut tenue extrêmement secrète. Lorsque
+pour la seconde fois madame de Montespan se trouva enceinte, le roi,
+malgré l'aversion que lui inspirait Paris s'installa au Louvre où
+l'étiquette était beaucoup moins sévère, où il était beaucoup moins
+entouré, ce qui lui permettait de visiter presque tous les jours madame
+de Montespan à laquelle on avait fourni un prétexte plausible de
+s'éloigner pour quelques jours de la cour.
+
+«Le terme venu de l'accouchement, une fille de service de la marquise de
+Montespan, en qui le roi et elle avaient une confiance particulière,
+monta en carrosse et alla dans la rue Saint-Antoine chercher un nommé
+Clément, fameux accoucheur, à qui elle demanda s'il voudrait venir avec
+elle, pour une femme qui était en mal d'enfant. On lui dit que s'il
+voulait venir, il fallait qu'il consentît à se laisser bander les yeux,
+parce qu'on ne voulait pas qu'il sût où on le menait.
+
+«Clément, à qui de pareilles choses arrivaient souvent, voyant que celle
+qui venait le chercher avait l'air honnête, répondit qu'il était prêt à
+tout ce qu'on voudrait[37].»
+
+[Note 37: Oeuvres de Bussy-Rabutin.]
+
+Il monta donc en carrosse, les yeux bandés, et s'assit à côté de la
+fille de chambre. On resta plus d'une heure et demie en route; le
+cocher, qui avait ses ordres à l'avance, fit faire au carrosse
+d'innombrables détours, afin de dérouter complétement le chirurgien.
+Enfin, on s'arrêta. La fille de chambre prit la main du chirurgien,
+l'aida à descendre, le guida à travers l'escalier et l'introduisit dans
+un appartement peu éclairé, où seulement il put ôter son bandeau.
+
+Un homme,--le roi,--était debout près du lit; il lui dit de ne rien
+craindre. Clément répondit qu'il ne craignait rien; il s'approcha de la
+malade, l'examina attentivement, et dit que l'instant n'était pas encore
+venu.
+
+Alors, s'adressant au roi, qu'il avait peut-être reconnu, mais qu'il eut
+l'habileté de traiter comme le premier gentilhomme venu, il demanda
+«s'il se trouvait dans la maison de Dieu, où il n'est permis ni de boire
+ni de manger; que pour lui, il avait grand faim, étant parti de chez lui
+au moment où il allait se mettre à table pour souper.
+
+«Le roi, sans attendre qu'une des femmes qui était dans la chambre
+s'entremît pour le servir, s'en alla lui-même à une armoire où il prit
+un pot de confitures qu'il lui apporta, ainsi qu'un morceau de pain, en
+lui disant de n'épargner ni l'un ni l'autre, qu'il y en avait encore
+dans la maison. Le roi lui apporta de même une bouteille de vin et lui
+versa deux ou trois coups.
+
+«Lorsque maître Clément eut bu, il demanda au roi s'il ne boirait pas
+bien aussi, et le roi ayant répondu que non, il lui dit en souriant que
+la malade n'en accoucherait pas si bien, et que s'il avait envie qu'elle
+fût promptement délivrée, il fallait qu'il bût à sa santé[38].»
+
+[Note 38: _Amours du roi et de la marquise de Montespan_.]
+
+Cette dernière considération décida Louis XIV: il emplit deux verres de
+vin, et trinqua avec maître Clément à la santé de la malade.
+
+Sans doute le choc des verres porta bonheur à la marquise, car moins
+d'une heure après elle était délivrée, et maître Clément annonça que
+tout danger étant passé, il allait se retirer. On lui banda les yeux de
+nouveau, et, avec les mêmes précautions prises pour l'amener, on le
+reconduisit chez lui.
+
+«Lorsqu'on fut arrivé devant la porte de sa maison, sa conductrice lui
+ôta son bandeau, lui mit dans la main une bourse qui contenait cent
+louis d'or, et tout aussitôt le carrosse repartit au grand galop des
+chevaux.
+
+La naissance de l'enfant que madame de Montespan mit au monde l'année
+suivante, fut cachée avec presqu'autant de soin. Cette fois, la marquise
+accoucha au château de Saint-Germain. Lauzun, qui était dans la
+confidence, emporta l'enfant dans les plis de son manteau, et le remit à
+madame Scarron, qu'on n'avait pas osé introduire au château, et qui
+attendait dans un carrosse, à quelques pas d'une porte de service.
+
+Voici donc, pour la première fois, la veuve Scarron mêlée au ménage
+illégitime du roi. «Elle avait le pied dans l'étrier.»
+
+La veuve du cul-de-jatte devait cette heureuse fortune à madame de
+Montespan elle-même. Lorsqu'il s'était agi de faire élever, loin de la
+cour, ces bâtards dont le nombre devait aller croissant chaque année, la
+marquise crut faire un coup de maître en confiant les enfants du roi à
+quelque créature du parti dévot qui avait fini par accepter La Vallière,
+et de qui elle avait à coeur d'être acceptée.
+
+Elle désigna donc au roi madame Scarron qu'elle avait autrefois connue
+chez madame d'Hendicourt, et qui, depuis quelque temps, tournait fort à
+la dévotion, et s'entourait des plus habiles intrigants du parti. Le roi
+se sentait peu de sympathie pour cette veuve adroite et discrète, mais
+madame de Montespan prouva si bien à son amant que cette dame avait
+précisément le mérite et l'esprit nécessaires pour donner une éducation
+convenable à des rejetons si illustres, qu'il finit par donner son
+consentement.
+
+«On fit donc sonder madame Scarron, mais en termes mystérieux. En
+parlant des enfants, on ne disait pas le nom du père, et on voulait que
+l'éducation fût très-secrète.» Madame Scarron hésita; elle redoutait,
+disait-elle, d'aliéner sa liberté et de se donner de trop lourdes
+chaînes; sa _conscience_ même lui en faisait quelques scrupules. Elle
+demanda à consulter l'abbé Gobelin, et, après quelques jours, finit par
+accepter, mais à une condition, c'est qu'on lui déclarerait que les
+enfants étaient bien du roi.
+
+«Ce mystère qu'on exige de moi, écrivait-elle à M. de Vivonne, le frère
+de madame de Montespan, peut me faire supposer qu'on me tend un piége.
+Cependant, _si les enfants sont bien au roi, je le veux bien; je ne me
+chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan_. Ainsi, il
+faut que le roi me l'_ordonne_; voilà mon dernier mot[39].»
+
+[Note 39: Correspondance de madame de Maintenon. Cette lettre est du
+24 mars 1670; on n'en a pas l'autographe; elle est seulement citée par
+La Beaumelle, et M. le duc de Noailles, panégyriste déterminé de madame
+de Maintenon, ne semble pas la révoquer en doute.]
+
+Cette lettre, digne d'Escobar, n'ouvrit pas les yeux à la marquise; plus
+elle sentait madame Scarron aux mains des dévots, plus elle
+s'applaudissait de son choix. Aussi elle insista près de son amant afin
+qu'il donnât un ordre positif. Louis XIV céda, et ce fut pour
+l'insinuante veuve «le commencement de sa fortune singulière.»
+
+À dater de la naissance de cet enfant (1670), la marquise de Montespan,
+abandonnant le reste de pudeur qui la faisait s'astreindre au mystère,
+laissa de côté toute contrainte; il est vrai que sa déplorable fécondité
+l'eût obligée à de perpétuelles précautions. C'eût été ne pas vivre.
+Elle préféra déchirer le voile, et désormais elle afficha ses grossesses
+annuelles. C'était les afficher, en effet, que de les déguiser comme
+elle le faisait. Elle inventa, dit la princesse de Bavière, «les robes
+volantes pour ses grossesses, parce qu'on ne pouvait voir la taille sous
+ces robes. Mais quand elle en prenait une de ce genre, c'était comme si
+elle eût écrit sur son front qu'elle était enceinte. Chacun disait à la
+cour: «Madame de Montespan a pris la robe volante, donc elle est
+grosse.»
+
+D'ailleurs, à quoi bon cacher ces naissances illégitimes? Louis XIV, par
+un acte véritablement incroyable, ne va-t-il pas les révéler à l'Europe?
+De sa main, le roi osa écrire le divorce du marquis et de la marquise de
+Montespan, et bientôt après (1673) il légitima la naissance de ses
+enfants, les reconnut, et, au mépris de toutes les lois humaines, lui,
+le roi, il proclama ces bâtards fils de France. Et pas une voix ne
+s'éleva pour protester contre ce fait inouï, contre cet exorbitant
+mépris de la morale.
+
+Nous voici arrivé à l'époque la plus brillante du règne du «grand roi.»
+Versailles est presque terminé. Le dieu s'est assis sur son nuage. Louis
+XIV a pris possession de cette fameuse chambre où frappe chaque matin le
+premier rayon du soleil, son emblème.
+
+Le désert est devenu oasis, comme au coup de baguette d'un enchanteur.
+Pourquoi, hélas! faut-il tant de millions aux enchanteurs terrestres!
+L'empyrée du roi-fétiche a ruiné la France. Et cependant, que de
+chefs-d'oeuvre! Voici Mansard; c'est lui qui a remué ces montagnes de
+pierres, échafaudé cette nouvelle Babel; et Le Nôtre, le créateur du
+paysage, qui a tracé ces lignes, dessiné ces parterres, courbé ces ifs
+à tous les caprices de sa fantaisie. Lebrun, Mignard, Jouvenet, Audran,
+Philippe de Champaigne, ont animé les murs de ces salles immenses; ils
+ont tiré de leur palette des effets merveilleux; ils ont lancé aux
+plafonds ces nuages légers, scellé dans le mur ces fresques grandioses.
+Pour orner cet olympe nouveau de Louis XIV, ils ont mis au pillage
+l'olympe de la Rome païenne. C'est maintenant le bataillon des
+sculpteurs: Coysevox, Girardon, Puget, Pygmalions de ce peuple de
+statues qui enchantent les bosquets, se mirent dans les eaux des
+bassins, et donnent la vie à tout ce paysage magnifique que, du haut de
+son balcon, le roi peut embrasser d'un seul coup d'oeil.
+
+Que le peuple gémisse, de loin on lui montrera Versailles, de très-loin.
+Tiens, France, voici tes sueurs, voici ton sang, voici ton pain. Et de
+quoi se plaindrait-on, Louis XIV n'est-il pas le maître de la vie et de
+la fortune de ses sujets? Colbert, le grand génie du règne, a fécondé la
+France; on dévore le revenu, demain on pillera le fonds.
+
+Colbert a vu l'abîme, il voudrait arrêter le roi sur cette pente
+terrible; vains efforts! Il s'est jeté aux genoux du maître et le maître
+l'a repoussé du pied. Avec la Montespan, Colbert, l'homme de
+l'industrie, de la paix, de l'agriculture, l'homme du peuple en un mot,
+n'est plus rien. Tout à Louvois, le ministre de l'incendie du Palatinat,
+tout à lui, jusqu'au jour où un crime peut-être débarrassera de ses
+services, devenus importuns comme un remords.
+
+Mais nul autre que Colbert n'avait alors de ces pressentiments lugubres,
+nul ne comprenait que cet immense échafaudage de puissance était bâti
+sur le sable, tous les yeux se fermaient à l'avenir.
+
+Et Louis XIV régnait dans le nuage, il avait mené son oeuvre de patience
+à bonne fin, il avait absorbé la France; toutes les gloires, tous les
+mérites, n'étaient plus que les rayons de son génie; il s'était sacré
+héros, ses flatteurs l'avaient déclaré Dieu.
+
+C'est que Louis XIV autour de son trône eut, jusque vers la fin de son
+règne, des flatteurs de génie;--la tête pouvait bien lui tourner un peu.
+Mais tous ces beaux esprits, ces savants, ces poëtes qu'il protégeait,
+ont fait son règne, le grand règne. Si l'illusion a duré si longtemps,
+c'est que toutes ces gloires si fausses vivaient presque réelles dans
+des pages immortelles. Les gens de lettres ont rendu à Louis XIV plus
+qu'il ne leur avait donné, et lorsque le poëte s'écrie:
+
+ Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire,
+
+on est tenté de prendre le poëte au sérieux et d'être saisi d'admiration
+pour ce roi qui
+
+ Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.
+
+Le règne entier de Louis XIV n'est qu'un passage du Rhin. Peu à peu, la
+vérité se fait jour. Longtemps on a considéré cet exploit comme un des
+plus grands faits militaires de France. On croyait sur parole les
+historiens et les poëtes. Mais un jour, un curieux est venu qui a mesuré
+le fleuve et le vers de Boileau; le fleuve était de beaucoup le plus
+petit. Alors la flatterie s'est retournée contre l'idole, et de ce
+passage du Rhin, fait de guerre des plus simples, l'ode boursoufflée du
+poëte a fait un exploit héroï-burlesque.
+
+Tout est ainsi dans le règne de Louis XIV, pour qui veut se donner la
+peine de l'étudier sérieusement.--«Je veux ôter la perruque au grand
+roi,» disait, il y a quelques mois, un des écrivains les plus éminents
+de notre siècle; il a tenu parole, mais hélas! la perruque ôtée, il
+n'est plus rien resté. À chaque instant dans ce règne, sous la pompe du
+décor, sous le grandiose de la mise en scène, le grotesque apparaît.
+
+La Feuillade élève un autel à son maître, nuit et jour brûlent des
+lampadaires autour de la statue, voilà l'apothéose. Mais attendez, un
+Gascon se glisse dans l'ombre et écrit sur le piédestal l'épigraphe
+oubliée:
+
+ Eh sandis! La Feuillade, est-ce que tu nous bernes,
+ De mettre le soleil entre quatre lanternes?
+
+À la fin du règne cependant, le grotesque disparaît pour faire place à
+l'horrible. Louis XIV croit expier ses fautes par une Saint-Barthélemy
+qui dure quinze années. Ce roi fait tout en grand.
+
+L'odieux seul est réel, le reste n'est qu'illusion. Il y a de vrai
+encore l'avilissement de la noblesse et l'avénement du tiers,
+l'acheminement à la révolution.
+
+Mais nous sommes encore au temps des grandeurs et des magnificences, et
+madame de Montespan est souveraine. Elle est définitivement déclarée,
+elle règne avec un tapage infernal.
+
+La marquise avait élu domicile chez la duchesse de La Vallière; là elle
+s'était emparée de tout: autour d'elle, ses domestiques, ses créatures,
+ses amis étaient venus se grouper. Comme pour assurer sa puissance, elle
+avait appelé à la rescousse tous les Mortemart de la terre, soeurs,
+frères, cousins. Elle marchait toujours entre ses deux soeurs, belles et
+spirituellement méchantes comme elle. L'une était la marquise de
+Thiange; «grande mangeuse et grande buveuse;» l'autre, l'agréable
+abbesse de Fontevraulte, que le roi avait dispensé de la résidence, et
+qui, très-exigeante et très-austère pour ses nonnes, faisait gaiement
+son salut à la cour. Vivonne n'apparaissait, lui, que dans les grandes
+occasions, il partageait son temps entre la table et la lecture.
+
+La duchesse de La Vallière avait bien essayé de s'opposer à cet
+envahissement, mais la marquise avait vite comprimé ces velléités de
+rébellion. Madame de Montespan avait fini par réduire La Vallière au
+rôle de Cendrillon, elle en avait fait sa première fille de chambre.
+Elle se faisait habiller et parer par cette pauvre délaissée, la
+grondant lorsqu'elle était maladroite.--«Pensez-vous, lui demandait-elle
+quelquefois, que le roi me trouve belle ce soir?»
+
+Le roi la trouvait toujours belle, le matin comme le soir.
+Véritablement, elle l'avait endiablé, étourdi de son esprit et de sa
+conversation. Il en avait même un peu peur, comme tout le monde.
+
+Souvent la marquise se mettait avec son amant au grand balcon de
+Versailles, et, avec une verve étourdissante, elle caricaturait tous les
+courtisans qui passaient à portée de son regard. «En une minute, elle
+habillait son homme,» et le roi riait des mille ridicules qu'elle
+donnait à tous. C'était sa façon de distraire Louis XIV.
+
+Les courtisans appelaient ce genre de récréation _passer par les armes_
+de madame de Montespan, c'était pour eux une terreur. La marquise
+paraissait-elle à une fenêtre avec le roi, en moins de rien les cours
+étaient vides, c'était comme une déroute générale.
+
+Aux moments de bonne humeur, Louis XIV appelait madame de Montespan une
+agréable étourdie; d'autres fois, il disait: On ne peut lui en vouloir,
+c'est une véritable enfant. Enfant terrible, alors. En réalité, il
+subissait toutes ses brusqueries et lui passait les plus incroyables
+caprices. Jamais plus fantasque maîtresse ne mit à l'épreuve la patience
+d'un amant.
+
+Chaque jour, quelque folie nouvelle. Son luxe était insensé, son train
+princier. Jamais la France n'entretint une favorite avec cette
+splendeur. Elle avait des toilettes fabuleuses, des parures folles.
+Quelquefois, le roi lui prêtait les diamants de la couronne, et elle
+trouvait la force de les porter tous. Dieu sait le poids pourtant! Un
+jour, Louis XIV eut l'idée, pour recevoir ces fameux ambassadeurs
+apocryphes destinés à le distraire, de faire coudre tous ses diamants
+sur un habit, il ne put le garder plus d'une heure, tant il
+pesait,--c'est Dangeau qui nous l'affirme,--et pour dîner il prit une
+autre veste.
+
+Rien d'étrange comme les goûts et les amusements de la belle marquise;
+elle adorait les bêtes. Une partie des splendides appartements que le
+roi lui avait donnés dans toutes les résidences royales était
+transformée en ménagerie. Là, elle élevait des chats, des chiens, et
+même des cochons d'Inde. Elle avait un grand coffre tout rempli de
+souris blanches, et son grand bonheur était de faire mordiller ses
+belles mains par ces dégoûtantes petites bêtes, ou de les faire courir
+sur ses bras et sur ses épaules. Lorsqu'elle ne sortait pas, elle
+passait ses journées à atteler des souris apprivoisées à un petit
+carrosse en filigrane et à les faire galoper à travers sa chambre.
+
+Mais que dire des bizarres idées qui traversaient à chaque instant la
+tête folle de la marquise et que presqu'aussitôt elle mettait à
+exécution! Un jour, elle envoyait des coussins à l'église pour ses
+chiens favoris; le lendemain, elle causait au milieu de quelque
+solennité une horrible confusion; une autre fois, pour une question
+d'étiquette, elle brouillait presque toute la famille royale.
+
+Ainsi, de sa personnalité bruyante madame de Montespan emplissait ce
+palais de Versailles, bâti par Louis XIV pour la duchesse de La
+Vallière. Des éclats de sa gaîté ou de ses colères, du matin au soir
+retentissaient les grandes salles et les corridors.
+
+--«Cette catau me fera mourir,» disait souvent Marie-Thérèse.
+
+La pauvre reine n'avait pas assez de regrets pour cette douce La
+Vallière que si longtemps elle avait méconnue; mais il était trop tard,
+et pour comble d'humiliation et de désespoir, le roi imposait à sa femme
+la présence presque continuelle de la marquise.
+
+L'ingratitude de madame de Montespan était passée en proverbe, et
+Lauzun, ce modèle du courtisan, Lauzun à qui elle devait son élévation,
+lui dut la perte de sa prodigieuse fortune.
+
+Ce favori, qui avait pris pour armes parlantes une _fusée_, était parti
+de rien, et par sa seule habileté s'était élevé au plus haut rang à la
+cour. Un jour, il eut un rêve éblouissant, il faillit épouser
+Mademoiselle. Pendant vingt-quatre heures il eut l'autorisation du
+maître, mais le roi, on ne sait pourquoi, retira sa parole.
+
+On dit à Lauzun que le retour du roi provenait de madame de Montespan;
+le favori n'en voulut rien croire, il était bien certain que la
+marquise, son ancienne maîtresse, sa créature, lui était une fidèle
+alliée. Cependant les mêmes propos lui étant revenus de plusieurs côtés
+à la fois, il voulut s'assurer du fait.
+
+Il alla trouver la marquise, et la pria d'intercéder en sa faveur auprès
+du roi. La favorite le promit, et en même temps elle jura à Lauzun que
+plusieurs fois déjà elle avait parlé pour lui.
+
+Lauzun feignit alors de se retirer; mais, profitant de la connaissance
+parfaite qu'il avait de l'appartement, il se faufila dans la chambre à
+coucher de la marquise, se glissa sous le lit et attendit.
+
+Presqu'aussitôt madame de Montespan entra, suivie du roi. La
+conversation tomba sur Lauzun, et le favori put entendre celle qu'il
+croyait son alliée dire de lui un mal horrible. La colère l'étouffait,
+mais il réussit à se contenir, sachant bien que s'il faisait un
+mouvement c'en était fait de lui.
+
+Le roi sorti, il accabla de reproches et d'injures l'ingrate marquise,
+et il la menaça, si le roi ne consentait à son mariage, de divulguer «ce
+qu'il avait vu et entendu.» Que voulait dire Lauzun? on ne peut que le
+conjecturer; mais la chose devait être grave puisqu'on ne trouva qu'une
+prison perpétuelle pour se mettre à l'abri des indiscrétions de ce
+favori si audacieux, le seul qui ait jamais osé braver la colère de
+Louis XIV, mais qui la brava à ce point que le roi levait sa canne pour
+châtier l'insolent, lorsque, réfléchissant, il fit un des plus beaux
+actes de sa vie, il ouvrit la fenêtre et jeta sa canne en disant:
+
+«Ainsi je ne serai pas exposé au malheur de frapper un gentilhomme.»
+
+En vain Mademoiselle se traîna aux pieds du roi, pour obtenir non plus
+une autorisation de mariage, mais la liberté de l'homme qu'elle aimait,
+le roi fut inflexible; il pleurait avec elle, mais il laissait Lauzun à
+Pignerol, méditer avec Fouquet sur le danger de déplaire au maître.
+
+Bien des années seulement après cette aventure, Mademoiselle obtint
+qu'on lui rendît Lauzun, et à quel prix! On lui extorqua une partie de
+son immense fortune pour en enrichir un des bâtards de la favorite.
+Ajoutons que Lauzun paya de la plus noire ingratitude le dévoûment si
+absolu de cette bonne et romanesque Mademoiselle.
+
+À tout moment les frasques de madame de Montespan obligeaient le roi
+d'intervenir et d'interposer son autorité. Cette liaison du roi était un
+continuel orage, mais tous ces tourments étaient calculés.
+
+--Savez-vous, marquise, lui disait un de ses amis, qu'à ce jeu vous
+risquez fort de perdre l'amour du roi?
+
+--Je n'en crois rien, répondit madame de Montespan, en agissant comme je
+le fais; je distrais Sa Majesté, j'occupe son esprit et son coeur, et il
+n'a pas le loisir de penser à une autre.
+
+Mais madame de Montespan avait sur le roi un moyen d'influence bien
+autrement sérieux. Chaque année, avec une désolante ponctualité, elle
+donnait à son amant un nouveau bâtard, et cette honteuse fécondité
+emplissait de joie le coeur du monarque.
+
+De ces enfants devait pourtant venir la ruine de la marquise; non d'eux
+précisément, mais de leur institutrice, madame Scarron. Cette
+intrigante, qui avait le génie de la patience, n'avait pas tardé à
+prendre une place très-sérieuse dans le petit ménage de Louis XIV.
+Chaque enfant de la marquise augmentait son importance. Pour élever tous
+les bâtards, on avait donné à madame Scarron un vaste hôtel isolé, du
+côté de Vaugirard, et elle tenait avec une habileté admirable le
+pensionnat royal. Peu à peu elle avait été admise à saluer le roi
+d'abord, puis à lui rendre compte de la santé des enfants, et
+insensiblement, de causerie en causerie, elle était devenue presque
+nécessaire à Louis XIV.
+
+On reste saisi d'admiration lorsqu'on considère l'oeuvre de patience de
+madame Scarron; c'est la force de l'eau qui goutte à goutte use le
+rocher. Grain de sable par grain de sable elle comble l'abîme qui la
+sépare du roi. On se rappelle involontairement en suivant ce magnifique
+travail de persévérance ces petites araignées qui parfois dans leur
+toile prennent une mouche énorme: elles ne sautent pas dessus tout
+d'abord, elles savent se contenir, elles se tiennent à distance; alors,
+avec un art infini, elles jettent un fil, puis deux, puis des milliers
+de fils sur la mouche terrible, elles l'enveloppent, la lient, la
+réduisent à l'impuissance. C'est là, exactement, le labeur de madame de
+Maintenon: quelle patience! mais aussi quel succès!
+
+Il faut voir cependant quelle était alors l'existence du grand roi,
+lorsqu'il régnait à Versailles, un peu comme Bajazet au fond de son
+sérail. Il avait la reine d'abord, sa femme légitime, puis sa maîtresse
+de la veille, La Vallière, puis celle du présent, la Montespan, et
+peut-être encore celle du lendemain.
+
+Entre ces trois femmes, il se pavanait et faisait la roue. Parfois il
+les mettait toutes trois ensemble, dans le même carrosse, et les
+traînait au grand soleil, l'une enceinte, l'autre pâle encore de ses
+couches. À ce spectacle inouï d'une reine de France entre les deux
+maîtresses du roi, les populations, remplies d'étonnement, se
+demandaient si la morale n'était pas un vain mot, et si toutes les lois
+humaines n'étaient pas un détestable mensonge.
+
+Et cette trigamie ne suffisait pas encore au grand roi, il égayait
+l'uniformité de cette vie à quatre par de nombreuses infidélités; à
+chaque instant on croyait voir surgir un astre nouveau; mais la terrible
+Montespan, d'un mot, rejetait dans la foule sa rivale d'un jour.
+
+On se demande, en voyant ce scandale étrange, ce que faisaient à la cour
+ces hommes si pieux, ces saints évêques, ces prêtres dévorés du zèle de
+Dieu. Ils ne faisaient rien, ils attendaient. Ils secondaient madame
+Scarron dans son oeuvre et préparaient l'heure de la Grâce. Ils savaient
+que plus les débordements du roi seraient grands, plus, à l'heure de la
+conversion, ils auraient le droit de se montrer exigeants. Et ils
+laissaient faire.
+
+Louis XIV, au milieu de la plus grande fougue de ses passions, n'avait
+jamais cessé, non d'être religieux, il ne le fut jamais, mais d'être
+dévot. À côté de ses maîtresses, il protégeait toujours les prêtres et
+les confesseurs; peut-être les considérait-il un peu comme des valets de
+chambre nécessaires à son salut. Ainsi, jamais il ne manqua à remplir
+les devoirs qu'impose l'Église, et un saint jour de Pâques put voir
+ensemble s'approcher de la Sainte-Table le roi, la reine, madame de
+Montespan et la duchesse de La Vallière. La femme et les deux
+maîtresses, et encore, à quelques pas, la quatrième, peut-être.
+
+La retraite au couvent de madame de La Vallière fut pour la marquise un
+coup terrible, mais depuis longtemps prévu. En retenant près d'elle la
+favorite délaissée, l'habile étourdie savait parfaitement qu'elle liait
+son amant.
+
+Louis XIV, n'ayant plus qu'une maîtresse en pied, crut pouvoir se
+permettre quelques infidélités de plus, et chaque jour la jalousie de la
+marquise éclatait en scènes terribles. À ses côtés elle voyait avec
+inquiétude grandir, grandir toujours, lentement, peu à peu, mais avec
+une persistance soutenue, la veuve habile de Scarron; et les choses en
+étaient venues au point qu'elle voyait une rivale dans cette femme
+qu'elle était allée chercher dans le lit de Ninon de Lenclos. Elle
+voulut la faire chasser, trop tard. Le roi ne pouvait plus se passer de
+la causerie de cette adroite personne.
+
+Déjà l'influence de madame Scarron était énorme; soutenue par toutes les
+dévotes gens de la cour, elle se préparait à entrer dans le coeur de
+Louis XIV, incessamment battu en brèche, sur les ruines de son amour
+pour madame de Montespan.
+
+Le roi vieillissait, les digestions devenaient pénibles, les purges plus
+fréquentes, la goutte aussi s'en mêlait. Avec l'apparence d'une santé à
+défier le temps, Louis XIV était vieux avant l'âge; il n'eût pu faire
+seulement une lieue à cheval.
+
+C'est le moment que choisit madame Scarron pour parler du ciel d'abord,
+de l'enfer ensuite; elle parla de repentir et de conversion, de morale
+outragée; le roi prêta l'oreille. Un instant madame de Montespan dut
+quitter la cour. Mais elle ressaisit bientôt sa puissance.
+
+De ce jour, il y a lutte ouverte entre madame de Montespan et la veuve
+Scarron. Cette dernière a conquis son premier grade; le roi l'a appelée
+un jour madame de Maintenon, et ce sera son nom désormais. Dans l'espoir
+d'éloigner cette rivale, d'autant plus dangereuse que son jeu est plus
+insaisissable, madame de Montespan essaye de la marier, de lui faire
+accepter les brillants partis qui se présentent pour elle; toutes ses
+négociations échouent, comme si madame de Maintenon avait le
+pressentiment de sa fortune future.
+
+Bientôt, il y eut entre le roi et madame de Montespan une séparation
+nouvelle; madame de Maintenon y avait plus contribué que personne; elle
+ne perdait pas une occasion de remettre le roi sur la voie du salut, car
+c'est sous ce spécieux prétexte qu'elle voila son ambition. Après une
+revue des mousquetaires, elle s'enhardit jusqu'à dire au roi:
+
+--Que feriez-vous cependant, Sire, si l'on vous disait que l'un de ces
+jeunes gens est marié et vit publiquement avec la femme d'un autre?
+
+Louis XIV ne répondit pas, mais sans cesse exhorté par Bossuet et par
+Bourdaloue, il se décida à quitter la marquise. Les deux amants se
+séparèrent, dit madame de Caylus, s'aimant plus que la vie; le roi
+partit pour l'armée, madame de Montespan alla cacher sa douleur à
+Clagny.
+
+Le roi et la favorite firent leurs dévotions chacun de son côté, rien
+n'était plus édifiant; Louis XIV, tout glorieux de la victoire remportée
+sur ses passions, disait à Bossuet:
+
+--Eh bien! mon père, vous le savez, madame de Montespan est à Clagny?
+
+--Oui, répondit Bossuet, mais Dieu serait, je crois, plus content si
+Clagny était à soixante lieues de Paris.
+
+On était à l'époque du Jubilé, et toute la cour, à l'exemple du roi, ne
+songeait qu'à prendre la haire et le cilice. Madame de Maintenon et ses
+amis étaient bien convaincus qu'ils étaient à tout jamais débarrassés de
+madame de Montespan, et ils songeaient à profiter de leur victoire,
+lorsqu'il y eut chez le royal pénitent une nouvelle et hélas! bien
+scandaleuse rechute. Ils rentrèrent donc la discipline jusqu'à une
+occasion nouvelle et meilleure, et de nouveau s'arrangèrent le mieux
+possible avec les passions du maître.
+
+ «Il est avec le ciel des accommodements.»
+
+Et dans le lointain ils entrevoyaient la révocation de l'édit de Nantes,
+cette prime offerte par le roi pour son salut.
+
+«Le Jubilé étant fini, dit madame de Caylus, il fut question de savoir
+si madame de Montespan reviendrait à la cour. Pourquoi non? disaient ses
+parents et ses amis, même les plus vertueux. Madame de Montespan, par sa
+naissance ou par sa charge, doit y être; elle peut y vivre aussi
+chrétiennement qu'ailleurs. L'évêque de Meaux fut de cet avis; il
+restait cependant une difficulté: madame de Montespan, ajoutait-on,
+paraîtra-t-elle devant le roi sans préparation? Il faudrait qu'ils se
+vissent avant que de se rencontrer en public, pour éviter les
+inconvénients de la surprise.
+
+«Sur ce principe, il fut conclu que le roi viendrait chez madame de
+Montespan; mais pour ne pas donner à la médisance le moindre sujet de
+mordre, on convint que des dames respectables et les plus graves de la
+cour seraient présentes à cette entrevue, et que le roi ne verrait
+madame de Montespan qu'en leur compagnie.
+
+«Le roi vint donc chez madame de Montespan comme il avait été décidé;
+mais insensiblement il l'attira dans une fenêtre; ils se parlèrent bas
+assez longtemps, pleurèrent, et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire
+en pareil cas; ils firent ensuite une profonde révérence à ces
+vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre, et il en advint
+madame la duchesse d'Orléans et ensuite M. le comte de Toulouse.
+
+«Je ne puis me refuser, continue madame de Caylus, de dire ici une
+pensée qui me vient dans l'esprit. Il me semble qu'on voit encore dans
+le caractère, dans la physionomie et dans toute la personne de madame la
+duchesse d'Orléans les traces de ce combat de l'amour et du Jubilé.»
+
+Ce retour désola madame de Maintenon, mais ne lui fit pas perdre
+l'espérance. Dans une lettre à madame de Saint-Géran, elle se plaint
+amèrement de la maladresse de M. de Condom:
+
+«Je vous l'avais bien dit, écrit-elle, que M. de Condom jouerait dans
+cette affaire un personnage de dupe. Il a beaucoup d'esprit, mais il n'a
+pas celui de la cour. Avec tout son zèle, il a fait précisément ce que
+Lauzun aurait eu honte de faire; il voulait les convertir, et il les a
+raccommodés. C'est une chose inutile, madame, que tous ces projets; _il
+n'y a que le père de La Chaise qui puisse les faire réussir._ Il a
+déploré vingt fois avec moi les égarements du roi; mais pourquoi ne lui
+refuse-t-il pas absolument l'usage des sacrements? il se contente d'une
+demi-conversion.»
+
+Cette lettre n'explique-t-elle pas admirablement l'odieux caractère de
+madame de Maintenon, n'y dévoile-t-elle pas, pour ainsi dire, la
+redoutable ambition qui la dévore? Elle va feindre de quitter la cour,
+mais le roi la retiendra; s'il lui a échappé deux fois, il n'échappera
+pas une troisième; le père de La Chaise est là qui veille pour faire
+réussir ses projets.
+
+Le roi, cependant, n'était même pas à demi-converti. Il avait repris la
+marquise, et avec elle ses anciennes habitudes. Cette séparation, sans
+avoir complétement effacé l'amour du roi, l'avait au-moins affaibli, et
+bientôt de nombreuses infidélités révélèrent à la favorite que son
+influence diminuait.
+
+Le roi n'eut d'abord que des caprices d'un jour. Il faillit s'arrêter à
+mademoiselle de Sévigné; mais elle était trop maigre.--«Quel malheur!
+s'écrie le fier, l'orgueilleux Bussy, elle eût rendu tant de bons
+offices à notre famille.»
+
+Madame de Soubise dura quelques jours; mais elle craignait la Montespan,
+et la ménagea. Mandée au moment du caprice, elle se rendait près du roi
+à la première réquisition; Bontemps, le valet de chambre, venait la
+chercher, souvent au milieu de la nuit. Elle quittait alors le lit
+conjugal, sans trop se gêner; son mari était le premier dormeur du
+royaume. «Une fois, ainsi pressée, dit M. Michelet, elle ne trouvait pas
+ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait; le mari dit en
+songe:--«Eh! mon Dieu! prends les miennes!» et il continua de ronfler.»
+
+Villarceaux essaya de pousser une de ses nièces.--«J'ai ouï parler,
+dit-il au roi, que Votre Majesté a quelque dessein sur elle; s'il en
+était ainsi, je la supplie de ne charger nul autre que moi de cette
+affaire.»
+
+Le roi rit et refusa, il avait mieux. Une toute jeune fille,
+mademoiselle de Laval, lui avait plu une heure. Elle se trouva enceinte,
+et pour ne pas légitimer encore un enfant, «Louis XIV écoula sa
+maîtresse au duc de Roquelaure.» Elle enrichit son mari; aussi, lorsque
+vint l'enfant, presqu'aussitôt le mariage, le duc de Roquelaure lui fit
+fête:
+
+«--Je ne vous attendais pas si tôt, dit-il, néanmoins soyez le
+bienvenu.»
+
+Un instant on crut qu'une jeune et belle fille de Lorraine, mademoiselle
+du Lude, chanoinesse de Poussay, allait prendre la première place dans
+le coeur du roi; mais on comptait sans madame de Montespan. La maîtresse
+en titre fit une querelle terrible à sa rivale, l'étrangla presque, et
+finit par la chasser de Fontainebleau. Le roi n'osa rien dire, et de
+cette liaison il ne resta qu'une épigramme railleuse:
+
+ La Vallière était du commun,
+ La Montespan est de noblesse,
+ Et la du Lude est chanoinesse:
+ Toutes trois ne sont que pour un.
+ Mais, savez-vous ce que veut faire
+ Le plus puissant des potentats?
+ La chose paraît assez claire,
+ Il veut unir les trois états.
+
+Tandis que les courtisans se fatiguaient à suivre les passagères amours
+de Louis XIV, une nouvelle favorite apparut tout à coup, qui d'un seul
+bond escalada tous les degrés de la faveur, mademoiselle de Fontanges.
+
+C'était une rousse éblouissante, exactement belle de la tête aux pieds;
+les La Feuillade, courtisans expérimentés, lui firent la courte échelle,
+madame de Montespan elle-même la détailla au roi:--«J'ai près de moi,
+Sire, lui disait-elle, une belle idole de marbre.»
+
+Elle fit plus: un jour à la chasse elle enleva d'un geste brusque le
+fichu qui couvrait les épaules de Fontanges, et appelant le roi:--«Voyez
+donc, Sire, que tout cela est beau!»
+
+Ce fut tout à fait l'avis du roi, et huit jours après l'idole de marbre
+était l'idole de la cour.
+
+Madame de Montespan au désespoir eût voulu chasser Fontanges comme elle
+en avait chassé tant d'autres; mais _l'innocente_ tint bon, elle s'était
+cramponnée à la faveur et prétendait bien ne céder sa place à personne.
+
+Déjà le roi aimait Fontanges avec l'emportement des vieillards. Plus
+elle était absurde et folle, plus il se sentait épris. La petite était
+sotte comme un panier, dit l'abbé de Choisy; peut-être est-ce pour cela
+qu'il l'adorait. Madame de Montespan l'avait fatigué d'esprit.
+
+Voilà donc Fontanges maîtresse déclarée et duchesse. La tête lui tourna,
+il y avait de quoi. Elle qui la veille encore «n'avait, dit M. Pelletan,
+que la cape et l'épée, c'est-à-dire sa beauté,» elle eut tout à coup un
+palais et des trésors, Versailles et la fortune de la France, et le roi
+à ses genoux.
+
+Aussi elle prit sans compter, et à pleines mains jeta l'argent par
+toutes les fenêtres de ses fantaisies. Les grandeurs lui montèrent au
+cerveau, et véritablement elle se crut reine, elle passait devant
+Marie-Thérèse sans la saluer. Elle vengea La Vallière et traita
+ignominieusement madame de Montespan.
+
+Le roi lui donnait cent mille écus par mois, le double en cadeaux, mais
+il ne parvenait pas à lasser ses prodigalités; elle conduisait grand
+train, avec huit chevaux, le carrosse de sa fortune, elle semblait
+vouloir «dévorer son règne en un moment.»
+
+Pour Fontanges, Louis XIV était redevenu jeune; il reprit les diamants,
+les rubans et les plumes. C'était tous les jours quelque fête nouvelle,
+chasses, ballets, comédies, jamais le luxe n'avait été poussé si loin.
+
+L'intérieur du roi était, grâce à Fontanges, devenu un enfer. Tandis que
+la nouvelle sultane régnait avec tout l'emportement de la folie,
+l'ancienne emplissait l'air de ses cris d'Ariane abandonnée. Chaque
+matin quelque sujet nouveau de jalousie, de colère, de haine. Entre ces
+deux femmes madame de Maintenon avait fort à faire, elle courait de
+l'une à l'autre, essayant de les apaiser, de les réconcilier, mais elle
+y perdait toute son éloquence si persuasive.
+
+Parfois elle voulait faire de la morale à Fontanges, mais la duchesse
+d'hier n'entendait pas de cette oreille.--«Quand je serai à votre âge,
+disait-elle à l'officieuse veuve, je songerai à ma conversion.» Une
+autre fois elle disait:--«Croyez-vous donc qu'il est aussi aisé de
+quitter un roi que de quitter une chemise?»
+
+Hélas! c'est le roi qui la quitta. Elle devint enceinte. C'était, on le
+sait, l'écueil des maîtresses de Louis XIV. Elle perdit sa beauté, et
+avec sa beauté son amant. Blessée au service du roi, elle demanda sa
+retraite et alla au fond d'une campagne cacher sa laideur et son
+désespoir.
+
+Elle éblouit la cour un instant, comme un météore, puis elle disparut.
+Rose, elle vécut ce que vivent les roses. Elle ne laissait en quittant
+Versailles, ni un ami, ni un regret, et nul ne se fût souvenu de son nom
+sans un hasard, un coup de vent, une coquetterie heureuse.
+
+Un jour à la chasse, le vent emporta son chapeau. D'un geste mutin elle
+réunit en un tour de mains ses admirables cheveux, et les lia avec un
+flot de rubans. Elle était si jolie ainsi, si mutine, si effrontée, que
+le roi ravi la pria de toujours porter cette coiffure.
+
+Le lendemain, toutes les dames de la cour qui avaient copié les robes
+honteusement flottantes de madame de Montespan, copiaient la coiffure de
+la folle sultane et portaient leurs cheveux à la Fontanges.
+
+La pauvre fille ne survécut guère à sa retraite. Un jour on apprit que
+Fontanges allait mourir et qu'elle faisait demander le roi. Louis XIV se
+rendit aux désirs de la malade, madame de Maintenon l'y avait poussé,
+elle pensait que cette mort ferait une grande impression sur le roi et
+qu'on en pourrait profiter.
+
+Louis ne reconnut pas la pauvre moribonde, c'était une ombre déjà
+lorsqu'il s'approcha de son lit. Cette passion devait être
+extraordinaire en tout, il sembla touché des souffrances de la pauvre
+fille et pleura.
+
+--Je remercie Votre Majesté, murmura Fontanges, je suis contente
+puisqu'à mon lit de mort j'ai vu pleurer mon roi.
+
+Elle mourut en accusant madame de Montespan de l'avoir fait empoisonner
+par un de ses domestiques dans une tasse de lait. Mais elle se trompait,
+madame de Montespan était incapable d'un tel crime.
+
+La duchesse de Fontanges fut le dernier éclair de passion de Louis XIV;
+de ce jour il tomba sous la tutelle de madame de Maintenon, qui de plus
+en plus lui était devenue indispensable.
+
+La marquise de Montespan essaya de lutter encore, mais son règne était
+définitivement passé. Comme à La Vallière, le roi lui déclara qu'il ne
+voulait pas être gêné. C'était un ordre formel de quitter la cour; la
+marquise se résigna, elle partit, laissant à Versailles pour la
+représenter une armée de bâtards à la tête desquels marchait le duc du
+Maine, le favori de la vieillesse du roi, l'élu de madame de Maintenon.
+
+La belle, l'orgueilleuse Montespan quitta les robes volantes pour le
+cilice, l'éventail pour la discipline: c'était la mode alors. Elle
+essaya à force de mouvement de dissiper son chagrin et de tromper son
+ennui, «mais le vide s'était fait autour d'elle,» et sans pouvoir
+trouver une heure de repos ou d'oubli, elle passait sa vie à changer de
+résidence, «ne se trouvant heureuse que là où elle n'était pas.» Le roi
+lui donnait vingt mille louis par mois, une belle pension de retraite,
+et elle les dépensait presque entièrement en bonnes oeuvres. Elle dotait
+des filles pauvres, enrichissait des couvents, ou faisait bâtir des
+chapelles.
+
+La mort, telle était la grande, l'épouvantable terreur de la marquise de
+Montespan; elle redoutait jusqu'au sommeil qui en est l'image. Elle ne
+dormait que dans une chambre resplendissante de lumières, et toujours
+autour de son lit se tenaient cinq ou six femmes de service, qui
+devaient jouer ou causer gaîment tandis qu'elle sommeillait.
+
+Était-ce donc un pressentiment? Cette mort tant redoutée arriva à
+l'improviste tandis qu'elle dormait, et à peine put-elle prononcer
+quelques paroles.
+
+Louis XIV pleura la marquise de Montespan à peu près comme il avait
+pleuré la duchesse de La Vallière:
+
+--Depuis que je l'avais congédiée, répondit-il, j'avais espéré ne jamais
+la revoir.
+
+
+
+
+V
+
+MADAME DE MAINTENON.
+
+
+Avec madame de Maintenon commence ce qu'on est convenu d'appeler les
+sombres années du règne de Louis XIV; ceci, vrai pour les horreurs
+religieuses, est inexact quant au reste. Depuis 1670, la prospérité
+n'était qu'apparente, et chaque année les dépenses avaient été
+croissant. Le trésor était vide, les troupes sans solde, les routes
+étaient infestées de brigands. Le luxe dévorait la noblesse; enfin, les
+pierres, les bâtiments, Versailles, engloutissaient des sommes immenses.
+Il était bien évident que la débâcle arriverait, qu'un jour viendrait où
+tous les expédients du crédit et de l'emprunt feraient défaut.
+
+Colbert avait prévu ces désastres, et il avait conjuré le roi de modérer
+ses dépenses. Louis XIV ne l'écouta pas; il était alors dans l'ivresse
+de la puissance et ne se doutait guère que vers la fin de son règne il
+en serait réduit, lui, le grand roi, le roi-soleil, à faire les honneurs
+de Versailles à Samuel Bernard, et à flatter l'importance du financier
+pour lui soutirer quelques pauvres millions.
+
+Il est bien nécessaire d'insister sur cette pénurie des finances, parce
+qu'elle explique la révocation de l'édit de Nantes et les rigueurs des
+persécutions et des proscriptions religieuses. Le clergé n'eût jamais
+obtenu cela du roi sans la noblesse; la noblesse y poussa, parce que,
+complétement ruinée, elle savait trouver d'immenses avantages
+pécuniaires à ces rigueurs déployées contre les protestants. La
+révocation fut bien moins une affaire religieuse qu'une spéculation, le
+fait n'en est que plus odieux. Ce fut une confiscation générale. Les
+réformés eurent sous le règne de Louis XIV le sort des juifs au moyen
+âge; on les laissa prospérer, s'enrichir, et lorsqu'on jugea leurs
+coffres assez pleins, on les saisit à la gorge:--Halte-là! la bourse ou
+la vie! au nom du roi, au nom de Dieu! Tous y laissèrent leur fortune,
+beaucoup leur vie.
+
+Il serait, on le voit, injuste de faire retomber toute l'atrocité de
+l'action sur madame de Maintenon, l'idée ne lui appartient pas, mais
+elle commit le crime déjà énorme de contribuer au succès, malgré elle,
+malgré ses convictions, prise entre son ambition et sa conscience.
+
+Avec madame de Maintenon, le cotillon disparaît, mais il est remplacé
+par la robe noire du jésuite. Sous les guimpes dont s'enveloppe sa prude
+coquetterie, je distingue le père de La Chaise, dans sa manche je vois
+s'agiter le bras du fanatique Le Tellier. Aux caprices parfois
+désastreux, mais passagers, d'une maîtresse intrigante et coquette, se
+substitue le sombre plan d'une société ambitieuse, qui, froidement,
+lentement, par tous moyens, veut arriver et arrive à son but.
+
+Les dévots ont jeté la veuve Scarron dans la place. C'est à la marquise
+de Maintenon de leur ouvrir les portes; elle entretiendra les
+démangeaisons de la conscience royale, les jésuites se chargeront de les
+calmer.
+
+Et Louis XIV est dupe, et, malgré lui, il laisse faire; entouré,
+circonvenu, il perd cette audacieuse initiative qui fut sa force.
+Résiste-t-il, son confesseur entr'ouvre immédiatement une des trappes de
+l'enfer, et il se rend; son ignorance fait la force de ceux qui l'ont
+pris à leur toile; écoutons plutôt Madame:
+
+«On avait, dit-elle, fait tellement peur au roi de l'enfer, qu'il
+croyait que tous ceux qui n'avaient pas été instruits par les jésuites
+seraient damnés, et qu'il craignait d'être damné aussi en les
+fréquentant. Quand on voulait perdre quelqu'un, il suffisait de dire: Il
+est huguenot ou janséniste; alors son affaire était faite. On ne saurait
+être plus ignorant en matière de religion que n'était le roi. Il croyait
+tout ce que lui disaient les prêtres, comme si cela venait de Dieu même.
+La vieille Maintenon et le père La Chaise lui avaient persuadé que tous
+les péchés qu'il avait commis avec La Montespan lui seraient remis, s'il
+tourmentait et chassait les réformés, et que c'était la voie du ciel. Il
+l'a cru fermement. Il était du moins de bonne foi, et ce n'était pas du
+tout sa faute que sa cour fût hypocrite; la vieille Maintenon avait
+forcé les gens à l'être.»
+
+Louis XIV, en ses belles années, avait applaudi à l'exécution des faux
+dévots; il avait encouragé Molière, il ne s'en souvenait plus. Tartufe
+mit des jupons et des coiffes, alors il ne le reconnut plus. Que dis-je!
+il lui fit fête, le pauvre homme! il lui ouvrit son palais et son lit,
+et finalement l'installa à côté de lui sur le trône. Ce fut l'apothéose
+de Tartufe.
+
+Jamais pouvoir ne fut moins éclatant et pourtant plus réel que celui de
+madame de Maintenon; elle eut la main à tout.--Elle fit des généraux et
+des ministres, plus nuls les uns que les autres, mais les uns et les
+autres ses créatures. Louis XIV n'avait rien à lui refuser; elle le
+dominait par le coeur, par les sens et par la conscience; seule elle
+était l'arbitre de son bonheur en ce monde et dans l'autre. Favorite
+d'un genre nouveau, elle tenait du directeur et de la maîtresse, et un
+confessionnal était le boudoir de ses glaciales amours.
+
+Plus on étudie le caractère de cette femme froide, sèche, moins on a
+pour elle de sympathie; toute sa conduite est louche comme sa position.
+Rien de net, d'arrêté, de précis; elle hésite, elle tergiverse, elle ne
+sait dire ni oui, ni non. Tout est vague, ambigu, voilé; il n'y a de
+positif en elle que sa souplesse. Les péripéties de sa vie expliquent
+jusqu'à un certain point ce caractère. Ambitieuse, passionnée, la
+première moitié de sa vie n'est qu'une longue humiliation, sa jeunesse
+se passe, sa beauté se fane, avant qu'elle ait même l'espérance d'une
+situation dans le monde; admise un peu partout, mais en subalterne, elle
+ne sauve sa position qu'à force d'habileté et d'aménité insinuante; il
+lui reste de toutes ces épreuves quelque chose de vil et de bas, le
+sceau indélébile de la domesticité.
+
+C'est dans la conciergerie de la prison de Niort que naquit, le 2
+novembre 1635, d'une vieille famille calviniste, Françoise d'Aubigné, la
+future marquise de Maintenon. Constant d'Aubigné, son père, fils maudit
+et déshérité du vieil Agrippa, avait eu une triste vie, infamante à plus
+d'un titre, et était alors enfermé pour des intelligences avec le
+gouvernement anglais.
+
+Rendu à la liberté, sur les sollicitations pressantes de sa femme, il
+partit avec toute sa famille pour la Martinique, où l'on commençait à
+fonder des établissements, et où il espérait rétablir promptement sa
+fortune follement dissipée.
+
+«On aime à entourer de merveilleux l'enfance des personnes célèbres,»
+aussi la biographie de madame de Maintenon commence presque comme un
+conte de Perrault. Elle tombe malade sur le vaisseau, on la croit morte,
+on va la jeter à la mer, un mouvement qu'elle fait la sauve. Elle
+n'échappe à ce danger que pour en courir un plus grand encore. Des
+corsaires sont au moment de s'emparer du vaisseau qui la porte; par
+bonheur un ouragan éloigne les pirates. À la Martinique, une servante
+imprudente laisse seule sur le rivage la petite Françoise, et il s'en
+faut de rien qu'elle ne soit dévorée par un énorme serpent.
+
+Mais des malheurs plus grands et plus réels l'attendaient. Son père
+refit en effet sa fortune, mais il la dissipa de nouveau au jeu, et il
+mourut comme il perdait son dernier louis, laissant sa femme et ses
+enfants dans un dénûment absolu.
+
+Revenue en France avec la petite Françoise, alors âgée de dix ans,
+madame d'Aubigné, réduite à la plus profonde misère, fut obligée de
+travailler de ses mains pour vivre, tandis qu'elle poursuivait les
+débris de la fortune de son mari. Ses affaires l'ayant rappelée à la
+Martinique, elle confia sa fille à madame de Villette, qui eut pour elle
+une tendresse maternelle.
+
+Ce bonheur dura peu; la jeune d'Aubigné fut arrachée de cette maison par
+madame de Neuillant, catholique zélée, qui, se fondant sur sa parenté,
+obtint par autorité de justice le droit d'élever et de convertir sa
+jeune parente.
+
+C'est une des phases les plus terribles de la vie si agitée de
+mademoiselle d'Aubigné: elle tenait au culte réformé, et madame de
+Neuillant voulait absolument lui faire accepter la religion romaine. «On
+employa d'abord la douceur et les caresses, en vain. On voulut la
+vaincre alors par les humiliations et les duretés. On la confondit avec
+les domestiques, et on la chargea des plus bas détails de la maison. «Je
+commandais à la basse-cour, a-t-elle dit depuis, et c'est par là que son
+règne a commencé. Tous les matins, une gaule à sa main et un petit
+panier sous son bras, on l'envoyait garder les dindons, avec défense de
+toucher aux provisions du panier avant d'avoir appris cinq quatrains de
+Pibrac.»
+
+Sa conversion n'avançait pas, malgré la dureté de ces traitements;
+madame de Neuillant la fit entrer aux Ursulines de Niort. Elle n'y resta
+que quelques mois; personne ne payant sa pension, les soeurs la
+rendirent à sa mère, qui la plaça à Paris aux Ursulines de la rue
+Saint-Jacques. «C'est là qu'on obtint son abjuration, après beaucoup de
+résistance de sa part.»
+
+À peine sortie du couvent, mademoiselle d'Aubigné perdit sa mère, et de
+nouveau se vit forcée de recourir à l'hospitalité de madame de Neuillant
+«qui, dit Tallemant, bien que riche et quoique sa parente, la laissait
+nue par avarice.»
+
+Sans ressources, sans expérience, sans famille, la pauvre jeune fille
+mangeait avec douleur le pain amer et souvent reproché de l'aumône,
+lorsqu'elle se trouva pour la première fois en relation avec le poëte
+Scarron.
+
+Cet infortuné, qui doit sa réputation bien moins à ses vers burlesques
+qu'à la gaîté courageuse avec laquelle il railla ses douleurs et fit un
+jouet de son mal, était un raccourci de toutes les infirmités humaines.
+
+Horriblement paralysé, contrefait, tordu par de continuelles
+souffrances, il n'avait de libre que la bouche et les mains. Seul,
+l'estomac était bon et avait conservé toute sa vigueur. On faisait cent
+contes de l'horrible torture du pauvre Scarron, et lui-même s'en plaint
+dans une de ses préfaces: «Les uns disent que je suis cul-de-jatte, les
+autres qu'on me met sur une table dans un étui où je cause comme une pie
+borgne, d'autres encore que mon chapeau tient à une corde qui passe dans
+une poulie, et que je la hausse et la baisse pour saluer ceux qui me
+visitent, je veux arrêter ces mensonges.» Sur ce, il fait son portrait,
+et assure qu'il n'est guère plus contrefait qu'un _Z_.
+
+En ce triste état, n'ayant presqu'aucune fortune, Scarron sut tirer
+parti de son mal; il en vécut au moins autant que de ses vers. Il
+s'était déclaré _malade de la reine_, et touchait une petite pension
+pour _remplir son office_. Bien des gens lui venaient en aide, et il ne
+se faisait pas faute de se rappeler au souvenir de ceux qui pouvaient
+pour lui quelque chose, par de burlesques requêtes auxquelles il était
+bien difficile de ne pas faire droit.
+
+ Je suis, depuis quatre ans, atteint d'un mal hideux
+ Qui tâche de m'abattre;
+ J'en pleure comme un veau, bien souvent comme deux,
+ Quelquefois comme quatre.
+
+Tel est le style des plaintes du pauvre Scarron, ce qui ne l'empêche pas
+de «bien manger et de bien boire, nous avoue-t-il, comme le plus grand
+glouton bien portant, surtout lorsqu'il n'est pas _logé à l'hôtel de
+l'impécuniosité_, ce qui lui arrive parfois.»
+
+Tel est le malheureux qui prit en pitié le malheur de mademoiselle
+d'Aubigné, et lui offrit sa main. Elle accepta, «aimant mieux encore cet
+extrait de mari que le couvent,» et que la pauvreté, eût-elle pu
+ajouter; car tel était son dénûment, que le jour de sa noce elle fut
+réduite à emprunter un habit.
+
+Fidèle à ses habitudes burlesques, Scarron reconnut par contrat à sa
+future: «Quatre louis de rente, une paire de belles mains, un très beau
+corsage, une jolie figure, deux grands yeux fort mutins et beaucoup
+d'esprit.»
+
+Ce portrait n'est point flatté, si flatteur qu'il semble: mademoiselle
+d'Aubigné était, à dix-sept ans qu'elle avait alors, une des plus
+ravissantes personnes que l'on pût voir. On ne l'appelait que _la Belle
+Indienne_. Mademoiselle de Scudéry nous en a laissé dans sa _Clélie_ un
+vivant portrait, sous le nom de Lyrianne, épouse de Scaurus (Scarron).
+«Lyrianne était de grande et belle taille, mais de cette grandeur qui
+n'épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le
+teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et
+très-agréables, le nez très-bien fait, la bouche bien taillée, l'air
+noble, doux, enjoué, modeste, et, pour rendre sa beauté plus parfaite et
+plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde, noirs,
+brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit.»
+
+Chez Scarron, dont le salon s'emplissait chaque soir du regain de la
+Fronde, la jeune épouse, la garde malade plutôt, étendit le cercle
+jusque-là assez restreint de ses connaissances. Elle devint la reine de
+ce cénacle de beaux esprits et de grands seigneurs, et, toute jeune
+qu'elle était, imposa assez aux habitués de son mari pour qu'au moins en
+sa présence on s'abstînt des plaisanteries licencieuses qui avaient
+cours auparavant chez le poëte burlesque.
+
+Madame de Maintenon a eu trop d'ennemis acharnés à essayer de salir son
+passé pour qu'il soit possible d'ajouter foi aux pamphlets qui racontent
+les mille et une aventures galantes de madame Scarron. Elle sut dans
+tous les cas sauver bien habilement les apparences. Rien ne prouve que
+Fouquet le surintendant ait eu autre chose que de l'amitié pour elle et
+de l'admiration pour les vers de son mari, d'où une pension. Rien ne
+prouve qu'elle n'ait pas repoussé et désolé tous ses adorateurs,
+Villarceaux comme les autres. Elle n'a qu'une chose qui puisse faire
+douter de sa vertu, sa liaison avec Ninon de Lenclos, liaison on ne peut
+plus intime, et un mot de cette même Ninon:
+
+--Que de fois je lui ai prêté ma chambre jaune pour ses entrevues avec
+Villarceaux!
+
+Je prendrais presque le parti de la sagesse de madame Scarron, en
+l'étudiant avec soin année par année; ses traits se tirent, son regard
+devient dur, sa physionomie est sèche, elle a tous les caractères de la
+vieille fille sortie victorieuse d'une lutte contre le célibat.
+
+La mort de Scarron réduisit sa veuve à la mendicité; la reine-mère
+heureusement lui rendit la pension dont avait joui son mari, mais cette
+pension s'éteignit avec la reine-mère. Voilà la pauvre veuve de nouveau
+sans pain, et accablant Louis XIV de pétitions, bien inutiles, hélas!
+
+Enfin un jour le roi lui accorda gracieusement, et lorsqu'elle y pensait
+le moins, ce que tant de fois elle avait demandé en vain; elle eut
+strictement de quoi vivre et parut s'en contenter. Elle était même si
+habile qu'elle paraissait riche avec ce qui n'eût pas suffi à une
+autre.--«Deux mille livres! s'écria-t-elle, c'est plus qu'il n'en faut
+pour ma solitude et mon salut.»
+
+Déjà, on le voit, madame Scarron inclinait fort à la dévotion, ce qui ne
+l'empêchait pas de suivre ses anciennes relations et de fréquenter le
+monde où elle avait de vrais succès; elle soupait encore avec Ninon de
+Lenclos, mais elle avait pris l'abbé Gobelin pour directeur.
+
+Ainsi elle vivait, ne sachant quelle direction donner à l'immense
+ambition qui la dévorait, lorsque madame de Montespan eut la
+très-malheureuse idée de lui confier l'éducation de ses enfants.
+
+L'ambitieuse veuve accepta, avec de jésuitiques restrictions, il est
+vrai; elle voulut un ordre du roi, elle l'eut. Il est probable que, du
+premier jour où elle se trouva en relations directes avec Louis XIV, son
+plan de campagne fut fait. Tout d'abord, elle se fit l'_amie_ de madame
+de Montespan, et ne redressa la tête que le jour où elle fut certaine de
+son empire sur le roi.
+
+Quel chef-d'oeuvre de patience, d'habileté et d'insinuation que cette
+victoire de madame Scarron! Détestée du roi d'abord, elle arrive à se
+faire tolérer comme une servante discrète, puis accepter comme une amie
+de bon conseil, puis aimer comme une confidente dévouée. Les premiers
+désastres du règne de Louis XIV lui furent d'un grand secours; elle
+devint la garde malade de l'orgueil du roi-soleil et pansa les blessures
+de son amour-propre.
+
+Longtemps avant que sa puissance n'éclatât, on la pressentait à la cour;
+le roi avait pour elle une inimaginable déférence, et un noël fort
+répandu lui attribue plus de faveur qu'elle n'en avait encore; un
+provincial interroge le _Messager fidèle qui revient de la Cour_.
+
+ Que fait le grand Alcandre,
+ Tandis qu'il est en paix?
+ N'a-t-il plus le coeur tendre,
+ N'aimera-t-il jamais?
+
+Le messager répond:
+
+ --On ne sait plus qu'en dire,
+ Et l'on n'ose parler.
+ Si son grand coeur soupire,
+ Il sait dissimuler.
+
+ --Est-il vrai qu'il s'occupe
+ Au moins le tiers du jour
+ Où son coeur est la dupe,
+ Ainsi que son amour?
+ --En homme d'habitude,
+ Il va chez Maintenon
+ Il est humble, elle est prude,
+ Il trouve cela bon.
+
+ --La superbe maîtresse
+ En est-elle d'accord?
+ Voit-elle avec tristesse
+ La rigueur de son sort?
+ --L'on dit qu'elle en murmure
+ Et que sans ses enfants
+ Elle ferait figure
+ Avec les mécontents.
+
+Mais le messager fidèle s'abuse en cet endroit; les enfants de madame de
+Montespan ne sont plus rien pour leur mère, ou plutôt ils l'ont oubliée;
+la seule mère pour eux est leur gouvernante, l'habile veuve Scarron.
+Elle les a élevés avec un soin extrême, pour elle, pour ses desseins;
+elle en a fait de petits saints, dévots convenables, ambitieux,
+hypocrites, égoïstes surtout. «Le lien entre elle et le roi, image
+burlesque de l'Amour, est le petit boiteux, le duc du Maine, avorton de
+malheur, rusé buffon, Scapin fait Tartufe.» Aussi, le jour où madame de
+Maintenon obtient du roi le renvoi de madame de Montespan, est-ce le duc
+du Maine, le favori de Louis XIV, qui va annoncer à sa mère la décision
+du roi; cherchant ainsi, par sa bassesse, à mériter sa grandeur future.
+
+Guidés par madame de Maintenon, encouragés par elle, ces bâtards
+deviennent une cause de ruine pour la France, de discorde pour la cour,
+et dans ses dernières années Louis XIV essaie de leur léguer le trône au
+détriment de ses descendants légitimes.
+
+Souveraine absolue par le départ de madame de Montespan et par la mort
+de la reine, madame de Maintenon se trouva dans la plus difficile des
+situations. Tint-elle rigueur à ce monarque inamusable, qu'elle
+renvoyait toujours affligé, mais jamais désespéré, ou sacrifia-t-elle sa
+vertu au salut et à la conversion du roi? Cette dernière hypothèse est
+la plus probable. Au moins chacun était-il convaincu de la défaite de
+cette dévote austère, défaite imposée peut-être par un directeur; car à
+tout prix il fallait prévenir le retour de quelque Montespan, et le roi,
+plus adonné à la table que jamais, n'avait pas un tempérament à
+supporter les dures privations du cloître.
+
+Sa position à la cour était louche, fâcheuse, peu assurée. Lorsque les
+dévots et la noblesse eurent besoin de sa voix pour la révocation de
+l'édit de Nantes, préparée depuis longtemps, et lui promirent en échange
+de son appui leur approbation à un mariage secret avec Louis XIV, elle
+n'hésita pas. Et le jour où les dragons se répandirent à travers la
+France pour prêcher le catéchisme à main armée, l'union du roi-soleil et
+de la veuve Cul-de-jatte fut décidée.
+
+Ce mariage honteux fut la dernière chute de Louis XIV; à l'exemple des
+vieux célibataires libertins, il épousa sa servante, secrètement, dans
+une chapelle de Versailles, avec ses valets de chambre pour témoins, la
+nuit sans doute, pour dérober sa rougeur aux assistants et pour ne pas
+voir la leur.
+
+Cette union souleva la réprobation universelle, et le sonnet suivant,
+parti de trop haut pour qu'on pût songer à punir celui qui l'avait mis
+en circulation, donne une juste idée de l'opinion de toute la cour:
+
+ Que l'Éternel est grand! que sa main est puissante!
+ Il a comblé de biens mes pénibles travaux.
+ Je naquis demoiselle et je devins servante;
+ Je lavai la vaisselle et souffris mille maux.
+
+ Je fis plusieurs amants et ne fus point ingrate;
+ Je me livrai souvent à leurs premiers transports.
+ À la fin, j'épousai ce fameux cul-de-jatte,
+ Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps.
+
+ Mais enfin il mourut, et vieille devenue,
+ Mes amants sans pitié me laissaient toute nue,
+ Lorsqu'un héros me crut propre encore aux plaisirs;
+
+ Il me parla d'amour, je fis la Madeleine;
+ Je lui montrai le diable au fort de ses désirs,
+ Il en eut peur, le lâche!... Et je me trouvai reine.
+
+Reine elle était en effet, mais non heureuse. Garde-malade du plus
+triste des rois, rivée à la même chaîne, elle expiait cruellement son
+ambition.
+
+--«Que ne puis-je m'enfuir, disait-elle quelquefois,» et son frère
+d'Aubigné, qui connaissait bien son caractère, de lui répondre:--«Vous
+avez donc promesse d'épouser Dieu le père?»
+
+Forcée de renoncer à l'espérance de faire déclarer son mariage, son
+ambition n'eut plus de but; et, cruellement désabusée, elle dut se
+contenter de gouverner mystérieusement du coin de sa cheminée. On ne
+prit plus une décision sans elle; et lorsque Louis XIV avait à trancher
+quelque lourde difficulté, c'est toujours à elle qu'il s'en
+rapportait.--«Qu'en pense, lui disait-il, votre solidité?»
+
+Le peuple, qui s'en prenait à elle de tous les désastres, des défaites,
+du sang, de la ruine, la haïssait à ce point qu'elle n'osait plus se
+montrer dans Paris; on ne comptait plus les épigrammes blessantes, les
+noëls injurieux, et la fureur populaire s'en prenait autant au roi qu'à
+la favorite:
+
+ Créole abominable,
+ Infâme Maintenon,
+ Quand la Parque implacable
+ T'enverra chez Pluton,
+ Oh! jour digne d'envie,
+ Heureux moment,
+ S'il en coûte la vie
+ À ton amant.
+
+Nous n'entreprendrons pas de retracer ici les dernières années du couple
+royal, nous ne suivrons pas le conseil des ministres chez madame de
+Maintenon; de ce moment elle appartient à la politique: cette figure de
+l'amie de Louis XIV est déjà bien sombre pour un livre si léger.
+
+Disons seulement qu'après avoir échoué dans son projet de donner toute
+la puissance aux bâtards, elle assista impassible à la mort du roi, et
+se retira ensuite à la maison de Saint-Cyr qu'elle avait fondée.
+
+Fidèle jusqu'au bout à son rôle d'hypocrisie, elle écrivit un livre sur
+l'éducation des filles, livre dont la morale peut se résumer en deux
+mots:--la dévotion bien entendue mène à tout.
+
+
+
+
+VI
+
+LES FEMMES DE LA RÉGENCE.
+
+MADAME D'ARGENTON.--LA MARQUISE DE PARABÈRE.
+
+
+Un abîme sépare les deux règnes si différents de Louis XIV et de Louis
+XV, un abîme ou un cloaque, la Régence. Il fallait une transition;
+Philippe d'Orléans est le trait-d'union qui relie ces deux rois,
+contrastes vivants. Louis XIV avait conduit la monarchie à l'abîme,
+Louis XV la conduit à l'égout, il verse dans la boue le char de la
+royauté. Pour régner, il fallait au grand roi les enivrements de son
+Olympe de Versailles, les pompes d'une apothéose de tous les instants;
+plus modeste dans ses goûts, le Bien-Aimé ne se sent à l'aise que dans
+les petits appartements, et son sanctuaire d'élection sera le boudoir
+d'une courtisane.
+
+À tort, cependant, on imputerait à Philippe d'avoir préparé le règne de
+Louis XV; le régent, nous ne parlons ici que de l'homme d'État, fut la
+première victime de la politique de Louis XIV; il dut payer les frais
+de l'apothéose. Pour tout héritage à recueillir sans bénéfice
+d'inventaire, le grand roi laissait la France saccagée, ruinée,
+ensanglantée, et deux milliards six cents millions de dettes. Une
+catastrophe était inévitable; le régent eut le mérite de la retarder. On
+lui jette à la face cette grande duperie du système, mais il n'avait pas
+à choisir; Saint-Simon lui conseillait une banqueroute pure et simple;
+il préféra le système de Law, qui du moins semblait sauver les
+apparences, et la banque de l'aventurier avait encore plus de chances
+que les projets des frères Pâris.
+
+La débâcle des moeurs n'est pas plus le fait du régent que la débâcle
+des finances. Après avoir, trente ans durant, donné au monde l'étrange
+spectacle d'un roi de France vivant au milieu de sa cour comme un sultan
+au fond de son sérail, après avoir glorifié l'adultère et lâché la bride
+à toutes les passions, Louis XIV crut pouvoir, du jour au lendemain,
+réformer les moeurs dépravées par son exemple. Étrange erreur! Parce
+qu'il se convertissait dans les bras de madame de Maintenon, il crut que
+toute la cour allait le suivre sérieusement dans cette voie nouvelle et
+se convertir aussi. En effet, tous les courtisans prirent le masque de
+la vertu. Mais sous ce voile de triste austérité qui ravissait le vieux
+monarque, la corruption fit encore des progrès.
+
+On s'en aperçoit, à la mort de Louis XIV; tous les masques tombent. La
+réaction arrive, d'autant plus furieuse que la contrainte a été plus
+grande; chacun semble vouloir se dédommager, «on avait été gêné, on ne
+se gêne plus.» La licence devient effroyable, les désordres insensés. Il
+semble que tous les liens qui retiennent la société sont près de se
+rompre; plus de morale, plus de retenue; on n'a plus qu'une hypocrisie,
+celle du vice. Rien ne surnage dans ce grand naufrage des moeurs, toute
+la noblesse se donne la main pour cette ronde infernale, la famille même
+ne subsiste plus, le mariage est ridiculisé, la fidélité conjugale
+bafouée, les grands seigneurs prennent leurs maîtresses au coin des
+rues, et les grandes dames, ouvrant leur lit à la populace, se font
+gloire d'y faire passer tout Paris.
+
+Le régent, malheureusement, suivait l'exemple général, mais au moins ne
+songea-t-il jamais à se faire honneur de ses désordres. Il sut faire
+deux parts bien distinctes de sa vie: il donnait le jour aux affaires,
+la nuit à la débauche, et jamais la nuit n'empiéta sur le jour,
+c'est-à-dire que jamais aucune de ses maîtresses n'influença sa
+politique: roués et rouées, convives de ses soupers, favoris et
+maîtresses, n'obtinrent jamais le moindre rôle politique. Il détestait
+«les hommes qui se grisaient à demi et les femmes qui parlaient
+d'affaires.» Ni les uns ni les autres ne purent jamais lui tirer un
+secret d'État.--«Je ne donne point d'audience sur l'oreiller,» disait-il
+à une belle dame qui s'était avisée de lui parler des affaires
+d'Espagne. Une autre fois, il conduisait devant une glace une de ses
+maîtresses qui avait voulu essayer de causer politique.--«Comment une si
+jolie bouche, lui dit-il, peut-elle prononcer d'aussi vilains mots?»
+
+Aussi aucune des femmes aimées du régent n'appartient à l'histoire;
+elles dominent l'homme privé, mais leur pouvoir s'arrête à l'homme
+d'État. Tout au plus sont-elles du ressort de la chronique; elles
+restent dans le huis-clos des petits appartements, et rien ne signale
+dans les affaires le passage de ces favorites d'un jour.
+
+À part la vie privée, et il n'en est pas pour les gouvernants, le duc
+d'Orléans tient une place honorable dans l'histoire; «et quand Louis XV,
+devenu homme et roi, se rappela son enfance chétive et souffreteuse,
+grande dut être sa reconnaissance pour le tuteur, pour l'oncle qui, en
+dépit de la nature, l'avait rendu à la vie et au trône.»
+
+Peu d'hommes cependant ont été plus indignement calomniés que Philippe
+d'Orléans; il n'est pas de crime dont on ne l'ait accusé, de dépravation
+qu'on ne lui reproche, de forfait qui ne semble naturel venant de lui.
+Ce devait être sa destinée; et il passa le moitié de sa vie à essayer de
+démontrer l'insigne fausseté des soupçons atroces qui pesaient sur lui.
+Dans les dernières années de Louis XIV, n'avait-on pas voulu voir en lui
+l'auteur de ces morts mystérieuses qui décimaient la famille royale!
+
+À la mort de Louis XIV, lorsque le parlement eut cassé le testament qui
+léguait la régence au duc du Maine, le bâtard favori de madame de
+Maintenon, lorsque Philippe d'Orléans eut pris la direction des
+affaires, on essaya de faire revivre ces accusations insensées, et
+Lagrange-Chancel, le poëte des haines et des vengeances de la petite
+cour de Sceaux, adresse au jeune roi sa première _Philippique_:
+
+ Royal enfant, jeune monarque,
+ Ce coup a réglé ton destin;
+ Pour lui, l'inévitable Parque
+ Un jour te fera son butin.
+ Tant qu'on te verra sans défense
+ Dans une assez paisible enfance
+ On laissera couler tes jours;
+ Mais quand, par le secours de l'âge,
+ Tes yeux s'ouvriront davantage,
+ On les fermera pour toujours.
+
+N'est-il pas temps de le dire? si jamais une main versa le poison aux
+héritiers légitimes du trône de Louis XIV, ce n'est assurément pas celle
+du duc d'Orléans.
+
+Le régent, ainsi que le disait Louis XIV, ne fut qu'un fanfaron de
+vices. Homme ennuyé avant tout, peut-être avait-il toutes les
+dépravations, mais il était incapable d'un crime, et tant qu'il eut la
+toute-puissance, on ne peut lui reprocher une cruauté. Il versa des
+larmes le jour où l'on exécutait ceux qui avaient comploté sa mort, et
+il les eût graciés sans l'inflexible résistance de Dubois.
+
+«M. le duc d'Orléans, dit Saint-Simon, était de taille médiocre au plus,
+fort, plein sans être gros, l'air et le port aisé et fort noble, le
+visage large, agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la
+perruque de même. Quoiqu'il eût médiocrement réussi à l'académie, il
+avait dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières, une grâce
+infinie, et si naturelle qu'elle venait jusqu'à ses moindres actions. Il
+était doux, accueillant, ouvert, d'un accès facile et charmant, le son
+de la voix agréable, et un don de la parole qui lui était naturel en
+quelque genre que ce pût être.... Il excellait à parler sur-le-champ,
+et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties.»
+
+Tel était ce prince, qui avait toutes les grâces et tous les défauts de
+la faiblesse; on déplore ses déportements, on maudit ses désordres, et
+cependant on ne peut se défendre d'une certaine sympathie pour lui.
+
+Élevé par un précepteur profondément corrompu, et dont l'occupation fut
+d'inoculer tous les vices à son élève, Philippe commença de bonne heure
+ses fredaines amoureuses:
+
+ Chez les âmes bien nées,
+ La valeur n'attend pas le nombre des années.
+
+Il n'avait pas encore treize ans, lorsque «une dame de qualité» s'avisa
+de faire son éducation. La leçon profita, et dès l'année suivante il eut
+un enfant «de la petite Léonore, fille du concierge du garde-meuble du
+Palais-Royal.»
+
+À dater de ce moment, on suit dans les mémoires de Madame, mère du
+régent, toutes les passions de son fils; elle semble déplorer ses
+égarements, mais elle les enregistre avec une scrupuleuse exactitude et
+même une certaine complaisance.
+
+«Mon fils, dit-elle, n'a pas du tout les manières propres à se faire
+aimer; il est incapable de ressentir une passion et d'avoir longtemps de
+l'attachement pour la même personne. D'un autre côté, ses manières ne
+sont pas assez polies et assez séduisantes pour qu'il prétende à se
+faire aimer.... Tout le monde ne lui plaît pas. Le grand air lui
+convient moins que l'air déhanché et dégingandé comme celui des
+danseuses de l'Opéra. J'en ris souvent avec lui.... Mon fils n'est pas
+délicat; pourvu que les dames soient de bonne humeur, qu'elles boivent
+et mangent goulûment, et qu'elles soient fraîches, elles n'ont même pas
+besoin d'avoir de la beauté.»
+
+Madame, on le voit, semble prendre assez allègrement son parti des goûts
+de son fils; il n'est qu'une femme qu'elle ne lui pardonne pas, sa femme
+légitime. On sait que le jour où le duc d'Orléans, qui épousait malgré
+lui mademoiselle de Blois, fille légitimée du roi et de madame de
+Montespan, vint annoncer ce mariage à sa mère, elle répondit par un
+soufflet.
+
+La duchesse d'Orléans tient une fort petite place dans la vie de son
+mari. «Peu m'importe qu'il m'aime, ou non, avait-elle dit, pourvu qu'il
+m'épouse.» Son désir fut exaucé. Le duc d'Orléans, lorsqu'il lui
+parlait, l'appelait _madame Lucifer_, et «elle convenait que ce nom ne
+lui déplaisait pas.»
+
+Mais revenons au jeune duc d'Orléans. On comprend qu'avec ses théories
+en amour, il eut bientôt nombre de noms sur sa liste; d'ailleurs il
+s'adressait où il savait fort bien ne pas devoir être repoussé: aussi le
+mot de «conquêtes,» que Madame emploie, est-il une insigne flatterie.
+
+C'est au théâtre que le duc d'Orléans alla chercher ses premières
+maîtresses. «La Grandval, comédienne, disent les Mémoires de Maurepas,
+succéda à Léonore, mais on s'opposa à cette intrigue, parce qu'on
+trouvait cette fille trop vieille et trop corrompue pour lui.»
+
+Une actrice charmante, arrière-petite-fille de la Champmeslé,
+Ernestine-Antoinette-Charlotte Desmares, prit la place de la Grandval;
+elle ne la garda pas longtemps, et pourtant cet amour de comédie eut
+quatre ou cinq rechutes. Madame signale cette nouvelle conquête: «Mon
+fils a eu de la Desmares une petite fille. Elle aurait bien voulu lui
+mettre sur le corps un autre enfant, mais il a répondu:--Non, celui-ci
+est par trop arlequin.»
+
+Mademoiselle Desmares, en effet, ne se piquait pas d'une bien exacte
+fidélité, et la porte de son boudoir s'ouvrait à tout venant.
+
+ On vit de la même façon
+ Chez Desmares que chez Fillon,
+
+assure une annonce du temps. Mais Philippe ne s'en souciait guère, et la
+preuve, c'est que dès le lendemain de la rupture définitive, ou la
+veille, il alla porter son coeur chez une princesse de l'Opéra.
+
+La danseuse Florence, admirablement belle, adorablement sotte, eut le
+pouvoir, avec l'aide de quelques-unes de ses amies, de retenir quelque
+temps le futur régent, elle en eut même un fils, cet abbé de
+Saint-Albin, favori de Madame, «le seul des enfants naturels du duc
+d'Orléans qui eût véritablement un air de famille.»
+
+Mais il est impossible de suivre, même au vol de la plume, les aventures
+sans nombre de Philippe, en un temps où, jaloux avant tout de se faire
+une réputation solide de débauché, il courait de boudoir en boudoir,
+effeuillant sa vie et son coeur à tous les vents des passions; mieux
+vaut tourner brusquement quelques feuillets et arriver au premier, au
+seul amour probablement du duc d'Orléans.
+
+Quoi, Philippe amoureux? Hélas! oui. Une fois en sa vie il subit la loi
+commune. Sérieusement épris, on crut un instant qu'il allait devenir
+fidèle. Les beaux yeux de mademoiselle de Séry, la plus gracieuse des
+filles d'honneur de Madame, opérèrent ce miracle. «C'était, dit
+Saint-Simon, une jeune personne de condition, sans aucun bien, jolie,
+piquante, d'un air vif, mutin, capricieux et plaisant. Cet air ne tenait
+que trop ce qu'il promettait.»
+
+Discret «pour cette fois seulement,» le duc d'Orléans entoura d'abord
+son amour d'un tendre mystère, il écrivait des billets doux et rimait en
+secret pour sa belle:
+
+ Tircis me disait un jour:
+ Je ne connaîtrais pas l'amour,
+ Sans vous Philis, je vous le jure,
+ Sans vous, Philis.
+
+ Quand on a dépeint la beauté,
+ On n'a jamais représenté
+ Que vous, Philis.
+
+Une grossesse malencontreuse vint par malheur révéler les faiblesses de
+mademoiselle de Séry. Philippe ne l'en aima que davantage; et comme elle
+ne pouvait, dans son état, continuer à porter ce titre de demoiselle, il
+lui fit présent de la terre d'Argenton, et à force d'instances obtint de
+Louis XIV, pour son amie, la faveur signalée de s'appeler désormais
+madame.
+
+C'est le beau moment des amours de mademoiselle de Séry, devenue madame
+d'Argenton. Douce, modeste, bienveillante, toujours disposée à rendre
+service, elle sut se faire accepter de tous; autour d'elle, au
+Palais-Royal, elle s'était fait comme une petite cour de femmes aimables
+et spirituelles, et Philippe passait presque toutes ses soirées dans ces
+réunions intimes qu'il animait et égayait par son esprit charmant et sa
+verve facile.
+
+Malheureusement pour elle, madame d'Argenton voulut user de son
+influence sur le duc d'Orléans pour le transformer, pour en faire un
+homme; elle réussit à demi, et une bonne partie de l'honneur qu'acquit
+son amant en Italie et en Espagne lui revient de droit.
+
+Ce fut là sa perte. Madame de Maintenon qui, toute dévouée à la fortune
+du duc du Maine et des autres bâtards, voyait avec inquiétude grandir la
+popularité du duc d'Orléans, entreprit de faire renvoyer cette maîtresse
+dangereuse, assez hardie pour inspirer à son amant de nobles sentiments.
+Rien n'était impossible à l'élève du père Gobelin: elle porta au
+tribunal du roi les plus étranges accusations contre le duc d'Orléans,
+et les calomnies portèrent si bien leurs fruits que le prince se trouva
+dans cette alternative cruelle, de subir la colère royale ou de renvoyer
+sa maîtresse. Il hésitait; le duc de Saint-Simon le décida en lui
+prouvant que par ce sacrifice il désarmait la cour, toujours si hostile
+à sa famille. Le renvoi de madame d'Argenton fut résolu, et mademoiselle
+de Chausseraye fut chargée d'aller annoncer à l'infortunée cette
+rupture, qui la surprit comme un coup de foudre. Philippe, lui, retourna
+à la Desmares; il lui fallait une chaîne.
+
+La cour battit des mains à la décision du duc d'Orléans, ou du moins fit
+semblant; mais le public fut indigné, et les chansonniers, les
+interprètes de l'opinion, commencèrent contre le jeune prince un feu
+roulant de couplets satiriques.
+
+ D'Orléans va bien s'amuser
+ Avec les maîtres à chanter,
+ Et le grand oeuvre il pourra faire,
+ Lère, là, lanlère.
+
+ Quand la Séry le possédoit,
+ Mieux des trois-quarts il en valoit;
+ Maintenant il n'est bon qu'à faire
+ Lère, là, lanlère.
+
+L'épigramme suivante est plus explicite encore:
+
+ Philippe ayant eu la faiblesse
+ De proscrire la d'Argenton,
+ Désormais n'aura pour maîtresse
+ Qu'une élève de la Fillon.
+ Il fait succéder à la gloire
+ La musique et la volupté:
+ On le nommera dans l'histoire
+ Le héros de l'oisiveté.
+
+Le bon sens public ne se trompait pas. Après le départ de madame
+d'Argenton, le duc d'Orléans sembla se résigner à ce rôle de prince
+oisif que lui imposait la volonté du roi et de madame de Maintenon.
+Renonçant à toute légitime ambition, il reprit avec la Desmares ses
+habitudes décousues, «et ne sembla plus occupé qu'à soutenir sa
+réputation de premier débauché du royaume.»
+
+Avec madame de Parabère, qui recueillit et partagea avec beaucoup
+d'autres l'héritage de madame d'Argenton, nous entrons en pleine
+régence; elle inaugure ces soupers qui de nuit en nuit croissent en
+licence, dégénèrent en orgies, et finissent par les saturnales des fêtes
+d'Adam. Digne maîtresse d'un homme comme le régent, madame de Parabère
+semble créée expressément pour lui; ils s'entendent, ils se comprennent,
+ils s'aiment même autant qu'ils peuvent aimer. Point de brouilles, point
+de jalousies mesquines, ils portent gaîment la chaîne de leur union
+illégitime, et n'hésitent point à se faire aider lorsqu'elle leur
+devient trop lourde.
+
+Marie-Madeleine de La Vieuville appartenait à une famille où la légèreté
+semblait héréditaire chez les femmes. Sa mère, madame de La Vieuville,
+avait fait beaucoup parler d'elle, ainsi que le témoigne maint couplet
+du recueil Maurepas. Devenue vieille, elle tourna à la dévotion et
+entreprit de défendre la vertu de sa fille mieux qu'elle n'avait défendu
+la sienne. C'était une tâche difficile. La jeune Marie-Madeleine annonça
+de bonne heure tout ce qu'elle tint depuis. Vive, légère, audacieuse,
+elle essayait déjà la portée de ses oeillades meurtrières, et toute la
+vigilance d'une maman expérimentée ne l'empêcha pas de se mettre en
+coquetterie réglée avec «plus d'un soupirant, et il y en avait bon
+nombre.» Mais ce n'étaient encore qu'escarmouches sans conséquence,
+sinon sans danger; des billets doux et quelques petits présents
+entretinrent seuls ces innocentes amitiés. Elle redoutait cependant
+assez sa mère pour se cacher d'elle autant que possible, et cette
+petite hypocrisie lui avait valu le surnom de _Sainte n'y touche_.
+
+ Quand sa mère approchait,
+ Faisait la souche,
+ Pas un mot ne disait,
+ Mais quand elle sortait....
+
+Elle sortait rarement, il faut le dire, cette mère modèle, et la mort
+seule débarrassa Marie-Madeleine d'une surveillance qui lui pesait
+horriblement. Libre, elle se dédommagea de sa contrainte, car la colère
+de son mari ne l'effraya jamais assez pour l'empêcher de suivre ses
+goûts.
+
+C'est en 1741 que mademoiselle de La Vieuville épousa le marquis de
+Parabère, bon gentilhomme du Poitou, qui sans doute ne s'attendait guère
+à l'illustration que sa femme donnerait au nom de ses aïeux. «C'était un
+fort pauvre homme en tout que ce mari,» dit Saint-Simon. «Borné d'esprit
+et de coeur, et _sot_ avant de le devenir, ce qui ne tarda pas
+longtemps.»
+
+Le marquis de Parabère ne commença à se soucier de sa femme que le jour
+où il s'aperçut que définitivement il était le seul à ne point avoir
+part à ses faveurs. Alors ne s'avisa-t-il pas de devenir jaloux?
+
+La marquise lui prouva qu'il avait tort, et désormais il noya ses
+soupçons dans les pots.
+
+C'est chez madame de Berry que le duc d'Orléans s'éprit de madame de
+Parabère. «Il aimait les victoires faciles, il tomba bien; à peine y
+eut-il un souper entre la première parole échangée et le premier
+rendez-vous.»
+
+Les nombreux portraits qui nous sont restés de madame de Parabère
+expliquent l'attachement du régent pour elle. Il ne tarda pas à
+reconnaître en sa nouvelle maîtresse tous les défauts, tous les vices
+qu'il adorait, et qui étaient pour lui autant de charmes.
+
+«Elle était vive, légère, capricieuse, hautaine, emportée; le séjour de
+la cour et la société du régent eurent bientôt développé cet heureux
+naturel. L'originalité de son esprit éclata sans retenue; ses traits
+malins atteignaient tout le monde, excepté le régent; et, dès lors, elle
+devint l'âme de tous ses plaisirs, quand ses plaisirs n'étaient pas des
+débauches. Il faut ajouter qu'aucun vil intérêt, qu'aucune idée
+d'ambition n'entrait dans la conduite de la comtesse. Elle aimait le
+régent pour lui; elle recherchait en lui le convive charmant, l'homme
+aimable, et se plaisait à méconnaître, à braver même le pouvoir et les
+transports jaloux du prince.»
+
+Rien de plus vrai que cette esquisse, sauf pourtant la restriction à
+propos des débauches, dont au contraire elle devint la reine: quelques
+traits de Madame ne laissent à cet égard aucun doute:
+
+«Mon fils dit qu'il s'était attaché à la Parabère parce qu'elle ne songe
+à rien, si ce n'est à se divertir, et qu'elle ne se mêle d'aucune
+affaire. Ce serait très-bien si elle n'était pas si ivrognesse.»
+
+«Mon fils a une maudite maîtresse qui boit comme un trou et qui lui est
+infidèle; mais comme elle ne lui demande pas un cheveu, il n'en est pas
+jaloux.
+
+«Elle est capable de manger et boire, et de débiter des étourderies;
+cela divertit mon fils et lui fait oublier tous ses travaux.»
+
+Cette passion de l'orgie était ce que le duc d'Orléans aimait le plus en
+madame de Parabère. Grand buveur qui portait mal le vin, le régent
+admirait cette folle femme, «qui portait le champagne aussi légèrement
+que l'amour.»
+
+«Ce n'est pas elle, en effet, dit M. de Lescure, le très-spirituel et
+très-érudit historien de la vie privée du duc d'Orléans[40], ce n'est pas
+madame de Parabère qui se fût exposée, comme madame d'Averne, à la honte
+de mourir d'indigestion. Elle avait l'héroïsme du plaisir. Tout nerfs,
+cette femme, frêle en apparence, apportait dans ces défis sensuels
+chaque soir jetés à la force humaine, une santé d'acier. Les convives
+s'abaissaient successivement sous la table, comme écrasés par une main
+invisible. Seule, madame de Parabère, toujours souriante, souriait au
+dernier buveur; seule, toujours la coupe à la main, elle défiait le
+dernier rieur. Et, quand elle s'était assez rassasiée de lumière, de
+parfums, de rires et de chansons, elle daignait laisser tomber sa
+paupière sur son oeil toujours étincelant, et abdiquait un moment la
+royauté du festin. Une heure de repos lui suffisait pour se relever plus
+fraîche que les roses de son sein, plus disposée que jamais à rire d'un
+bon mot ou à goûter d'un bon coeur.»
+
+[Note 40: _Les Maîtresses du Régent_, 1 vol. in-18, E. Dentu, édit.
+1860.]
+
+Il faut passer légèrement sur les soupers qui firent de la vie du régent
+une perpétuelle saturnale, les détails sont de nature à faire monter le
+rouge au front d'un agent de la police secrète; mais il est nécessaire
+cependant de les indiquer, ils tiennent une trop large place dans la vie
+du duc d'Orléans, et d'ailleurs ils sont un des traits caractéristiques
+de cette époque étrange.
+
+Arrivé au pouvoir par la mort de Louis XIV, libre enfin, mais chargé du
+poids écrasant d'un royaume presqu'en ruines, Philippe entreprit de
+faire marcher de front la politique et le plaisir. Il fit deux parts de
+son existence, bien distinctes, bien séparées. Le jour, depuis sept
+heures du matin, appartenait aux affaires, son temps était réglé avec
+une précision digne de l'étiquette de Louis XIV; mais à six heures du
+soir l'homme d'Etat disparaissait pour faire place au débauché.
+
+De six heures du soir au lendemain, plus de régent; pour l'affaire la
+plus urgente il ne se fût point levé de table, personne même n'eût osé
+lui proposer de se déranger. Dubois, le bizarre ministre de ce prince
+extraordinaire, l'essaya une ou deux fois en des cas extrêmes, il fut
+repoussé avec perte.
+
+Toute la nuit, le régent courait dans des carrosses étrangers, soupant
+chez l'un, chez l'autre, dans les petites maisons de ses favoris, à
+Asnières, à Saint-Cloud, mais le plus souvent au Palais-Royal.
+
+Messieurs les _roués_, ses amis, gens dignes de la roue, disent les
+étymologistes, étaient ses convives ordinaires, les compagnons de toutes
+ses débauches.
+
+ Ce sont messieurs les libertins,
+ Gens à bombances, à festins,
+ Gros garçons à vastes bedaines,
+ Aimant bien gentilles fredaines,
+ Traits malins et joyeux propos,
+ Bref, gens tout ronds et point cagots.
+
+C'étaient Nocé, que Madame appelle un diable vert, noir et jaune foncé,
+La Fare, le duc de Noailles, Broglie, Canillac, Biron, Nancré, et bien
+d'autres encore.
+
+En femmes, c'étaient toutes les femmes, grandes dames ou filles d'Opéra,
+mesdames de Parabère, d'Averne, de Phalaris, de Sabran, la princesse de
+Léon, Emilie Dupré, madame de Gesvres, la Le Roy, madame de Flavacourt,
+les deux soeurs Souris; la liste n'en finit pas. Toutes les femmes
+peuvent prétendre à l'honneur des soupers du Palais-Royal, il ne s'agit
+que d'être jolie ou spirituelle, de tenir haut son verre, d'être vive à
+la riposte, et de ne jamais rougir.
+
+L'égalité la plus absolue existe autour de la table du «bon régent.»
+
+Là, dit Saint-Simon, dans ces appartements secrets dont on avait fait
+sortir tous les domestiques, «quand on avoit assez bu, assez dit des
+ordures à gorge déployée, et des impiétés à qui mieux mieux,» et «que
+l'ivresse complète avoit mis les convives hors d'état de parler et de
+s'entendre, ceux qui pouvoient encore marcher se retiroient. On
+emportoit les autres. Et tous les jours se ressembloient. Le régent,
+pendant la première heure de son lever, étoit encore si appesanti, si
+offusqué des fumées du vin, qu'on lui auroit fait signer ce qu'on auroit
+voulu.»
+
+Si secrètes que fussent ces orgies, il en transpirait toujours quelque
+chose, et, comme pour fouetter l'indignation publique, Lagrange-Chancel
+donnait libre cours à sa haine, et poursuivait ses _philippiques_, que
+la cour de Sceaux faisait distribuer par tous les moyens, et qui de main
+en main arrivaient toujours jusqu'à Philippe d'Orléans:
+
+ Suis-le dans cette autre Caprée,
+ Où non loin des yeux de Paris
+ Tu te vois bien mieux célébrée
+ Que dans l'île que tu chéris.
+ Vers cet impudique Tibère
+ Conduis Sabran et Parabère,
+ Rivales sans dissension,
+ Et pour achever l'allégresse
+ Mène Priape à la princesse
+ Sous la figure de Rion.
+
+ Vainqueur de l'Inde, Dieu d'Erice,
+ Soyez les âmes du festin;
+ Faites que tout y renchérisse
+ Sur Pétrone et sur l'Arétin;
+ Que plus d'une infâme posture,
+ Plus d'un outrage à la nature
+ Excitent d'impudiques ris,
+ Et que chaque digne convive
+ Y trace une peinture vive
+ De Capoue et de Sybaris.
+
+ Dans ces saturnales augustes,
+ Mettez au rang de vos égaux
+ Et vos gardes les plus robustes
+ Et vos esclaves les plus beaux;
+ Que la faveur ni la puissance,
+ La fortune ni la naissance
+ N'y puissent remporter le prix;
+ Mais que sur tout autre préside
+ Quiconque a la vigueur d'Alcide
+ Sous le visage de Pâris.
+
+Malheureusement cet effroyable tableau de Lagrange ne s'éloigne point
+assez de la vérité pour qu'on puisse l'accuser de calomnie, et il
+explique la colère du peuple, qui plus d'une fois entoura en tumulte le
+Palais-Royal, ou poussa des cris menaçants sur le passage du régent.--À
+l'eau! à l'eau! à l'eau! hurlaient un jour des forcenés qui avaient
+entouré sa voiture. C'étaient pour lui comme des avertissements
+terribles; mais il n'en tenait compte, pas plus que des avis des
+médecins qui chaque jour lui disaient qu'à continuer son genre de vie il
+se tuerait infailliblement.
+
+Usé par la débauche, excédé de la vie, il se précipitait dans l'orgie
+avec une fureur qui tenait de la folie. Depuis longtemps il ne se
+soutenait plus qu'à force d'excitants mortels, et chaque matin, pour
+retrouver sa raison et sa lucidité au milieu des vapeurs de l'ivresse,
+il lui fallait une incroyable énergie.
+
+Madame de Parabère, le _petit corbeau brun_ des jours de tendresse,
+était déjà bien loin. Tandis qu'elle trompait,--si tromperie il y a,--le
+régent pour Richelieu, Richelieu pour Nocé, Nocé pour bien d'autres,
+Philippe avait de son côté cherché des consolations, et les consolations
+ne lui avaient point fait défaut; tour à tour ou simultanément, il aima
+madame de Sabran, madame d'Averne et madame de Phalaris, sans compter le
+corps de ballet tout entier, les élèves de la Fillon, et bien d'autres
+qu'on vint lui offrir ou qui seules vinrent au-devant de lui.
+
+Un souper vit commencer et finir le règne de madame de Sabran; elle
+avait le vin mauvais. C'est elle qui, à une de ces fêtes où
+«s'encanaillait, en compagnie du maître, toute la noblesse de France, se
+leva chancelante, et prononça ce mot terrible:--L'âme des princes est
+faite d'une boue à part, la même qui sert pour l'âme des laquais.»
+
+Le régent prit la chose en riant, et les blasphèmes continuèrent; mais
+madame de Sabran ne pouvait plus être la maîtresse de Philippe, elle le
+comprit, et se retira, se réservant seulement le rôle d'amie, et le
+droit de présenter les postulantes aux faveurs du régent. Philippe la
+méprise, mais elle le lui rend bien, et se redressant sous l'injure:
+«Gare à la mouche, s'écrie-t-elle, qui n'est plus que la mouche du
+coche, mais qui pique.»
+
+Les couplets du temps n'ont point failli à mettre en chanson le triste
+rôle de madame de Sabran:
+
+ Sabran, leste et piquante,
+ Conduisait Phalaris,
+ Comme la présidente,
+ Si célèbre à Paris.
+ Je cherche le régent. Voici bien son affaire,
+ Chez le petit poupon,--don, don;
+ Enfin il arriva,--là, là,
+ Mais avec Parabère.
+
+Madame d'Averne, livrée par un époux complaisant, n'eut pas sur le
+régent plus d'empire que toutes les autres, non plus que madame de
+Phalaris, à qui était réservée cette épouvante de le voir mourir entre
+ses bras.
+
+Le duc d'Orléans était plus malade que jamais, lorsque mourut Dubois;
+seul il voulut se charger des affaires, sans pour cela renoncer à ses
+orgies de chaque nuit; le faix était trop lourd, il l'écrasa.
+
+Sa mort, en tout point, fut digne de sa vie, ce fut presqu'un suicide;
+il savait une apoplexie imminente et ne voulait pas se laisser même
+saigner; bien plus, il fit tout ce qui dépendait de lui pour hâter les
+progrès du mal. Cette mort, qu'il appelait de tous ses voeux, arriva
+enfin.
+
+Le 2 décembre 1723, il venait de donner une audience et passait dans son
+cabinet, lorsqu'il aperçut madame de Phalaris.
+
+--Entrez donc, duchesse, lui dit-il, je suis bien aise de vous voir;
+vous m'égaierez avec vos contes; j'ai grand mal à la tête.
+
+À peine furent-ils seuls ensemble, que le régent, s'affaissant sur
+lui-même, glissa sur le tapis et resta sans mouvement. La Phalaris,
+effrayée, appela au secours; on accourut; un laquais essaya vainement de
+le saigner, il était trop tard.
+
+«Monsieur le duc d'Orléans, dirent les gazettes étrangères, est mort
+entre les bras de son confesseur ordinaire.»
+
+Une chanson ordurière fut son oraison funèbre, et ses épitaphes furent
+dignes de celles que sa conduite avait values à sa mère:
+
+ CI-GIT L'OISIVETÉ
+ MÈRE DE TOUS LES VICES.
+
+
+
+
+VII
+
+LOUIS XV LE BIEN-AIMÉ.
+
+LES DEMOISELLES DE NESLE.
+
+
+Louis XV venait d'atteindre sa quinzième année, et la cour attentive
+étudiait avec anxiété le caractère du jeune roi, afin de modeler sa
+conduite sur celle du maître, d'adopter ses goûts, et d'aller au-devant
+de ses moindres désirs. Mais nul symptôme encore n'éclairait les
+courtisans attentifs. L'ennui seul se lisait sur les traits du royal
+adolescent. Il était timide, gauche, irrésolu, dévot. Ainsi l'avait
+façonné pour son ambition le cardinal Fleury, ce précepteur ministre
+d'État, qui, sous une doucereuse modestie, dissimula toujours ses rêves
+de grandeur.
+
+Rien encore ne faisait présager ce que devait être un jour Louis XV, ce
+sultan blasé du Parc-aux-Cerfs, inamusable amant de madame du Barry. Les
+vétérans du Palais-Royal, ces parangons effrontés de la débauche,
+avaient presque envie de crier au scandale. Vainement les grandes dames
+cherchaient le coeur du jeune monarque; il baissait les yeux, et
+rougissait sous la hardiesse provocante de ces regards. Oui, il
+rougissait, ce jeune prince bercé aux chants de cette orgie universelle
+qui s'appelle la Régence. Et c'est une justice à rendre au duc
+d'Orléans, à cette époque où toutes les ambitions spéculaient sur les
+vices, s'il fut athée, blasphémateur, dissolu, il préserva de tout
+contact impur le royal enfant que la Providence avait commis à sa garde,
+et dont il devait compte à la France.
+
+Et les grandes dames trouvaient désespérante cette timidité de Louis XV.
+Il était parfaitement beau à cette époque, et toutes les femmes
+convoitaient sa possession. «Les dames étaient prêtes, dit de Villars
+dans ses Mémoires, mais le roi ne l'était pas.» Les courtisans malins
+allaient répétant que Louis XV attendait les seize ans de l'infante
+d'Espagne qu'on lui destinait pour épouse, et qui n'avait encore que
+sept ans. «C'est encore neuf ans de sagesse,» disaient-ils.
+
+Il n'en devait pas être ainsi:
+
+Une grave maladie du jeune roi fit comprendre la nécessité de hâter son
+mariage; on rompit avec l'Espagne, et on lui fit épouser Marie
+Leczinska, fille d'un pauvre gentilhomme polonais, roi un instant par la
+volonté de Charles XII victorieux. L'opinion publique désapprouva cette
+alliance; nul ne se doutait alors que la pauvre princesse doterait la
+France d'une de ses plus belles provinces, la Lorraine.
+
+Le mariage du maître n'apporta presqu'aucun changement dans les
+habitudes de la cour. Louis XV était toujours timide, l'éclat du trône
+l'importunait, les affaires l'ennuyaient à l'excès, et son coeur sans
+ressort était toujours prêt à se livrer à quiconque voulait bien le
+débarrasser des rudes labeurs de son métier de roi.
+
+L'activité qu'il devait à ses sujets, il la dépensait à courre le cerf
+dans les forêts; c'était vraiment encore merveilleux que ces chasses de
+la jeunesse de Louis XV, avec toutes ces galantes amazones qui les
+suivaient, la belle comtesse de Toulouse, mademoiselle de Charolais,
+mademoiselle de Clermont, mademoiselle de Sens, et tant d'autres
+héroïnes que nous retrouvons sur les toiles de Vanloo.
+
+Après cinq ans de mariage, Marie Leczinska régnait encore seule, sans
+partage, sur le coeur de son époux; Louis XV, pendant ces premières
+années, fut le meilleur et le plus bourgeois des maris. Il ne se
+contentait pas de dire: «J'aime la reine,» il le prouvait; et, à peine
+âgé de vingt et un ans, il avait déjà cinq enfants, deux fils et trois
+filles. Si quelque courtisan audacieux se permettait de l'entretenir de
+l'amour que ressentait pour lui quelque beauté célèbre, il se contentait
+de répondre: «--Trouveriez vous la reine moins belle?»
+
+À cette époque donc, il eût été facile à Marie Leczinska de s'attacher
+le roi, et pour toujours d'enchaîner son coeur comme elle avait enchaîné
+ses sens. Il ne lui fallait pour cela qu'être un peu la maîtresse de ce
+roi dont elle était la femme; elle ne le voulut pas.
+
+La nature avait donné à Louis XV un tempérament ardent. Marie Leczinska
+était froide, et plusieurs couches successives accrurent encore sa
+froideur. Bientôt les empressements du roi lui devinrent à charge; elle
+ne prit pas la peine de dissimuler ses impressions; et lorsque le soir,
+après quelqu'un de ces soupers qui suivaient les chasses, le roi
+arrivait chez elle échauffé par le vin, elle témoignait hautement son
+dégoût.
+
+Louis XV, à ce moment, n'avait qu'à choisir, qu'à jeter le mouchoir,
+toutes les dames de la cour étaient sur les rangs. On lui épargnait même
+les premières avances, et il trouvait jusque dans ses poches des
+déclarations aussi audacieuses que celle-ci, que lui adressait
+mademoiselle de La Charolais:
+
+ Vous avez l'humeur sauvage
+ Et le regard séduisant;
+ Se peut-il donc qu'à votre âge
+ Vous soyez indifférent?
+ Si l'Amour veut vous instruire,
+ Cédez, ne disputez rien,
+ On a fondé votre empire
+ Bien longtemps après le sien.
+
+Le roi soupirait, mais ne disait mot; une timidité farouche, une pudeur
+innée l'arrêtait encore; mais déjà il n'aimait plus Marie Leczinska.
+
+Ainsi donc, jusqu'à la fin de 1732, rien n'avait transpiré des amours
+secrètes de Louis XV, s'il en avait eu, lorsque le 27 janvier, dans un
+souper où il avait bu plus que de coutume, il se leva tout à coup, et
+porta un toast à sa _maîtresse inconnue_; il brisa alors sa coupe en
+invitant les convives à en faire autant.
+
+Le lendemain, les courtisans ne s'abordaient qu'avec ces mots:
+
+--Vous savez? le roi a pris une maîtresse.
+
+Et chacun de se creuser la tête, d'épier, d'interroger pour tâcher de
+savoir le nom de cette mystérieuse favorite, afin d'obtenir cet _honneur
+insigne_ d'être pour quelque chose dans les amours du roi.
+
+Mais le toast de Louis XV n'était qu'un jeu, il n'avait pas de maîtresse
+encore, seulement il songeait sérieusement à en prendre une.
+
+Le cardinal Fleury ne lui laissa pas le temps de choisir. Un conseil fut
+tenu entre l'ancien précepteur, madame la Duchesse, le duc de Richelieu
+et les trois valets de chambre, Lebel, Bachelier et Bontemps, afin de
+savoir quelle femme on pousserait dans le lit du roi.
+
+Après bien des hésitations, l'unanimité des suffrages s'arrêta sur une
+des dames du palais, amie intime de la comtesse de Toulouse, madame de
+Mailly, de l'illustre maison de Nesle.
+
+La famille de Nesle, qui pendant longues années eut le privilége de
+fournir des favorites à la couche royale, était des plus nobles et des
+plus anciennes; son illustration avait commencé vers le XIe siècle.
+En 1709, l'aîné de cette maison, Louis III de Nesle, avait épousé
+mademoiselle de Laporte-Mazarin, dont la galanterie n'avait pas tardé à
+devenir proverbiale.
+
+Cette dame de Nesle, dame d'honneur de Marie Leczinska, avait passé,
+trois ou quatre ans avant l'époque où nous sommes arrivés, pour avoir
+été passagèrement la maîtresse du roi.
+
+Elle était morte en 1729, laissant cinq filles, qui toutes les cinq
+attirèrent les regards du roi, et dont quatre au moins furent ses
+maîtresses.
+
+La première, Louise-Julie, celle dont il est question ici, épousa
+Louis-Alexandre de Mailly, son cousin.
+
+La seconde, Pauline-Félicité, épousa Félix de Vintimille.
+
+La troisième, Diane-Adélaïde, épousa Louis de Brancas, duc de
+Lauraguais.
+
+La quatrième épousa le marquis de Flavacourt.
+
+Enfin la cinquième, Marie-Anne, qui fut plus tard duchesse de
+Châteauroux, épousa le marquis de la Tournelle.
+
+C'était donc l'aînée des filles de madame de Nesle que le cardinal
+Fleury jugea convenable de donner à Louis XV.
+
+Et véritablement ce fut un heureux choix, et pour le roi et pour
+l'ambitieux cardinal.
+
+Madame de Mailly, née en 1710, était à peu près de l'âge de Louis. Elle
+n'était pas jolie, mais elle était admirablement bien faite, et avait
+pour sa toilette plus de goût que toutes les dames de la cour. Son
+visage était un peu long peut-être, son teint un peu brun, mais son
+front avait le poli de l'ivoire, et ses yeux étaient pleins de feu et
+d'éclat.
+
+Timide et réservée, elle était sans ambition, sans connaissance des
+affaires de l'État, détestait la politique et les choses sérieuses, et,
+tandis qu'autour d'elle se mêlaient et se croisaient mille intrigues,
+elle était toujours restée en dehors de toutes les coteries.
+
+On donna une maîtresse au roi, comme on lui avait donné une épouse, sans
+le consulter. Mais la barrière des passions était franchie, il était
+entré dans cette voie où il devait faire des pas si rapides.
+
+Toutefois, le respect qu'il avait alors pour la reine l'engagea à tenir
+cette liaison secrète; le mystère d'ailleurs plaisait à madame de
+Mailly; elle aimait le roi sans intérêt d'amour-propre, et se trouvait
+assez heureuse de le posséder.
+
+Les deux années qui suivirent, furent assurément pour Louis XV les plus
+charmantes de son règne; mettant plus de prix à l'ardeur des sens qu'à
+la beauté, il s'attacha peu à peu sa maîtresse.
+
+On raconte que dans les premiers temps de sa liaison avec madame de
+Mailly, il la quittait quelquefois brusquement pour courir chez la
+reine, ou que, se jetant à genoux, il priait avec ferveur et demandait à
+Dieu pardon de ses égarements.
+
+Ce transparent mystère eût pu durer longtemps encore. Les courtisans
+étaient gens trop adroits pour découvrir jamais ce que voulait cacher le
+maître; mais, vers 1735, les personnes qui entouraient le monarque
+crurent de leur intérêt que les rapports de madame de Mailly avec le roi
+devinssent publics, et elle fut déclarée maîtresse du roi.
+
+Deux personnes aussitôt «jetèrent des cris d'aigle:» le père et le mari,
+le marquis de Nesle et le comte de Mailly. Cette nouvelle eut l'air de
+les frapper comme un coup de foudre.
+
+On engagea tout d'abord le comte de Mailly à ne plus communiquer avec sa
+femme; et comme il faisait mine de résister, on le pria d'aller courre
+le cerf dans une de ses terres fort éloignée de la capitale.
+
+Le marquis de Nesle fut de plus facile accommodement: ses affaires
+étaient fort dérangées, on lui fit don de cinq cent mille livres et il
+s'apaisa aussitôt.
+
+C'était faire assez bon marché de l'honneur d'une famille illustre.
+
+La reine «reçut assez tranquillement le coup terrible,» seulement sa
+piété redoubla; elle passait des journées entières au pied du crucifix,
+demandant à Dieu la conversion de son époux. Pas une seule fois il ne
+lui vint à l'idée qu'elle-même par ses rigueurs avait précipité le roi
+sur cette pente que chacun essayait de lui rendre plus douce.
+
+Forte de son devoir accompli, elle crut qu'il serait au-dessous d'elle
+de lutter avec les sirènes qui lui avaient ravi le coeur de son époux.
+Elle courba la tête et adora les décrets de la Providence.
+
+Maîtresse déclarée, n'ayant plus d'apparences à sauver, madame de
+Mailly resta la même: vainement on s'efforça d'éveiller son ambition; à
+ceux qui l'engageaient à user, pour sa fortune et pour celle de ses
+amis, du pouvoir qu'elle avait sur Louis XV, elle répondait
+invariablement qu'elle «tenait trop à l'amour de l'homme pour jamais le
+compromettre en essayant de son influence sur le coeur du roi.»
+
+Les années s'écoulaient, et la favorite était heureuse. Le roi
+paraissait plus épris d'elle que jamais; il ne semblait point songer à
+lui donner de rivales, car on ne peut appeler infidélités quelques
+surprises des sens que l'on doit attribuer à Bachelier ou à Lebel, qui
+déjà s'exerçaient à leur infâme métier de pourvoyeurs. Le cardinal
+Fleury protégeait presque ouvertement la maîtresse du roi, qu'il
+appelait, en se servant d'expressions plus énergiques, une bonne fille.
+La reine, qui avait ouï parler de l'audace des maîtresses de Louis XIV,
+en était arrivée à remercier le ciel du choix de son époux.
+
+Malheureusement, cette douce existence ne tarda pas à être troublée.
+Madame de Mailly avait une soeur pensionnaire à l'abbaye de Port-Royal.
+Cette jeune personne, hardie, décidée, dévorée d'ambition, conçut, du
+fond de son couvent, le dessein, non-seulement de remplacer sa soeur
+dans le coeur du roi, mais encore de s'emparer de la confiance qu'il
+accordait au cardinal. Jouer sous Louis XV le rôle qu'avait joué madame
+de Maintenon sous Louis XIV, au mariage près, tel était le rêve de
+l'ambitieuse pensionnaire.
+
+Elle écrivit à sa soeur les lettres les plus tendres et les plus
+soumises, pour obtenir la faveur de vivre auprès d'elle, «la priant de
+permettre qu'elle lui servît de dame de compagnie, de secrétaire, de
+lectrice.» Elle lui parlait avec horreur du couvent où elle vivait
+enfermée, assurant qu'à coup sûr elle ne tarderait pas à mourir si on
+l'y laissait.
+
+La comtesse, bonne et sans défiance, se laissa toucher par les prières
+de la triste recluse, et un beau matin mademoiselle de Nesle fut
+présentée à la cour.
+
+Pour s'emparer du coeur de Louis XV, elle ne comptait pas sur sa beauté,
+elle était très laide et ne s'abusait pas sur sa figure; elle savait
+fort bien que sa taille était courte et épaisse, son cou et ses bras
+rouges, ses épaules disgracieuses. Pour compenser tous ces désavantages,
+elle avait son sourire, un sourire divinement railleur, et ses yeux,
+fort petits, mais pétillants de malice et d'audacieuse gaîté.
+
+Mais elle avait l'imagination vive, le caractère aventureux et hardi,
+une volonté patiente et implacable; elle se dit qu'elle réussirait grâce
+à l'originalité et à l'imprévu de son esprit, et elle ne se trompa pas.
+Dès le premier jour elle se conduisit en coquette consommée.
+
+Louis XV, qui s'ennuyait à trente ans comme Louis XIV s'était ennuyé à
+soixante-dix, ne tarda pas à trouver une distraction dans l'esprit de la
+nouvelle venue; et lorsque madame de Mailly s'aperçut des projets de sa
+soeur, elle reconnut avec effroi qu'il était trop tard pour s'y opposer.
+
+La pauvre comtesse n'avait que deux partis à choisir: céder ses droits
+ou les partager; elle préféra cette dernière alternative; accord infâme,
+si on eût pu l'attribuer à l'ambition ou à la cupidité, mais dont la
+cause fut un amour passionné qui préféra la plus cruelle souffrance à la
+séparation de l'objet aimé. Elle espérait d'ailleurs que ses
+complaisances resteraient ignorées. Mais ce n'était pas le but de
+l'ambitieuse pensionnaire de Port-Royal; elle-même prit à tâche
+d'afficher ses amours. Louis XV, de son côté, s'ouvrit de son bonheur à
+quelques courtisans, et, moins de deux mois après l'arrivée de
+mademoiselle de Nesle à la cour, le secret de madame de Mailly était
+devenu un vrai secret de comédie: tous les courtisans savaient que le
+roi avait les deux soeurs pour maîtresses.
+
+Bientôt il fallut songer à donner un état à la cour à la nouvelle venue.
+C'était un grand faiseur d'enfants que le roi Louis XV, et déjà
+mademoiselle de Nesle était enceinte et n'allait plus pouvoir dissimuler
+sa position.
+
+On se hâta donc de chercher un gentilhomme qui voulût bien prêter son
+nom à la favorite et le donner à l'enfant qui allait venir.
+
+Les avantages attachés à ce mariage étaient: une dot de deux cent mille
+livres, six mille livres de pension, une place de dame du palais pour la
+femme, et un logement à Versailles pour le mari.
+
+On trouva, pour accepter cette humiliation, un comte du Luc de
+Vintimille, petit-neveu de l'archevêque de Paris. L'oncle voulait être
+cardinal, on lui promit le chapeau, et cette promesse lui fit subir la
+honte de bénir cette union. M. du Luc père consentit à fermer les yeux
+moyennant finance, et il profita de la faveur de sa bru pour monter dans
+les carrosses du roi. Il avait bien au moins droit à cet honneur.
+
+Toutes choses bien arrêtées, bien convenues, la cérémonie du mariage eut
+lieu.
+
+Mademoiselle, princesse de facile accommodement, prêta aux nouveaux
+époux, pour y passer leur _lune de miel_, son château de Madrid, voisin
+de la Muette.
+
+Le soir des noces, Louis XV déclara qu'il voulait être bon prince
+jusqu'au bout et faire honneur à la soeur de madame de Mailly; il
+accompagna donc les époux jusqu'à la chambre nuptiale et présenta la
+chemise au marié, ce qui était un des plus grands honneurs que le roi
+pût faire. Les invités se retirèrent alors, et le comte de Vintimille
+s'esquiva par une porte dérobée, laissant la place au roi. Il fallait
+bien gagner la pension et la dot.
+
+Chacun savait le lendemain que le roi n'était pas revenu coucher à la
+Muette, mais nul ne s'avisa de blâmer la conduite du comte du Luc, tant
+était grand à cette époque le respect pour les caprices du maître.
+
+Le lendemain Mademoiselle, en grande cérémonie, présenta au roi toute la
+famille Vintimille.
+
+L'ambitieuse élève de Port-Royal touchait à son but. Grâce à sa soeur
+qui lui était dévouée corps et âme, elle était véritablement la
+maîtresse absolue du roi de France. Elle s'était emparée de son esprit,
+madame de Mailly régnait sur ses sens. Les deux soeurs, on le voit, se
+complétaient admirablement, et puisqu'elles avaient passé par-dessus la
+jalousie, rien désormais ne les pouvait désunir.
+
+Madame la comtesse de Vintimille se voyait réellement reine de France,
+lorsque la mort vint la surprendre au milieu de son triomphe.
+
+Prise à la suite de ses couches d'horribles douleurs d'entrailles, elle
+fut enlevée en quelques heures, sans même avoir pu recevoir les derniers
+sacrements. Elle laissait au roi un fils, qui porta plus tard le nom
+d'abbé du Luc. Il était le portrait vivant de son père, et tous ses amis
+ne l'appelaient jamais autrement que le _demi-Louis_.
+
+Cette mort inattendue fut un coup de foudre pour Louis XV; «jamais il
+n'avait paru si touché, et il se laissa aller à donner des marques de sa
+douleur.» Il se mit au lit, et défendit absolument sa porte à tout le
+monde. La reine essaya de parvenir jusqu'à lui, mais, même pour elle, la
+consigne fut maintenue, elle ne fut levée qu'en faveur du comte de
+Noailles. Le roi pleurait comme un enfant, et ses terreurs religieuses
+lui revenaient plus terribles que jamais.
+
+La bonne madame de Mailly, elle, était au désespoir: en perdant sa soeur
+elle avait cru perdre le coeur du roi.
+
+«Sans doute, écrivait-elle à une de ses amies, le roi, mon cher Sire, va
+s'éloigner de moi pour toujours; il ne tenait à moi que par elle, et
+comment remplacerais-je pour lui cette pauvre soeur qu'il consultait en
+tout et qui le faisait tant rire?»
+
+La modestie de madame de Mailly l'aveuglait; le roi revint à elle, plus
+épris que jamais. Ensemble ils pleuraient cette pauvre Vintimille, mais
+le temps sécha vite leurs larmes.
+
+Un mois après la mort de la favorite, madame de Mailly avait installé
+près d'elle une autre de ses soeurs, la duchesse de Lauraguais; les
+voyages de Choisy avaient repris leur cours, et, comme au temps de
+madame de Vintimille, Louis XV eut deux maîtresses.
+
+Depuis quelques mois déjà le roi avait remarqué cette troisième
+demoiselle de Nesle, et pour lui faire une existence à la cour il
+s'était hâté de la marier, mais à un homme qui n'était pas prévenu, le
+duc de Lauraguais. Richelieu, chargé de négocier ce mariage, avait
+obtenu du roi pour les futurs époux les avantages suivants: vingt-quatre
+mille livres pour frais de noces, quatre-vingt mille livres de rente sur
+les postes, et la pension de dame du palais.
+
+Mais le duc de Lauraguais s'aperçut bien vite du rôle qu'on lui
+destinait; chose rare à cette époque, il n'eut point un seul instant
+l'idée d'en tirer parti; il rompit sans scandale avec sa femme, et
+depuis ne voulut jamais consentir à la revoir.
+
+Habituée à partager le coeur de celui qu'elle aimait, madame de Mailly
+prit son parti de cette nouvelle maîtresse, et s'entendit avec cette
+seconde soeur aussi bien qu'elle s'était entendue avec la première. Son
+existence ne lui paraissait donc point troublée, lorsque la mort de
+madame de Mazarin vint rapprocher du roi ses deux dernières soeurs, les
+plus jeunes et les plus jolies, mesdames de La Tournelle et de
+Flavacourt.
+
+Chassées littéralement par madame de Maurepas, héritière de madame de
+Mazarin, de l'hôtel où elles demeuraient, les deux soeurs eurent l'idée
+de venir demander l'hospitalité à Louis XV; il les reçut admirablement,
+leur donna l'ancien appartement de madame de Mailly, et leur promit deux
+places de dames du palais.
+
+Ainsi se trouvèrent installées à Versailles les deux dernières
+demoiselles de Nesle.
+
+Madame de Mailly, que deux cruelles leçons auraient cependant dû rendre
+défiante, fut enchantée de la réception faite à ses deux soeurs. Elle
+pensa que la conduite de son royal amant était une délicate attention,
+et elle le remercia avec effusion.
+
+Louis XV ne tarda pas à s'apercevoir de la beauté des deux commensales
+qu'il devait à la dureté de madame de Maurepas, et bientôt il commença à
+faire la cour aux deux nouvelles venues.
+
+Il s'était fait, ce semble, une douce habitude de prendre ses maîtresses
+dans la famille de Nesle.
+
+Tout d'abord il s'adressa à madame de Flavacourt. Il fut repoussé.
+Madame de Flavacourt aimait son mari; ce mari lui-même était, dit-on, un
+homme d'un autre temps, piètre courtisan et peu disposé à partager sa
+femme, même avec le roi; ses conjugales et énergiques menaces exercèrent
+peut-être une influence sur sa femme et vinrent en aide à sa vertu
+attaquée. Quoi qu'il en soit, elle fit répondre au roi de façon à lui
+ôter tout espoir.
+
+Repoussé de ce côté, Louis XV entreprit la conquête de madame de La
+Tournelle. Celle-là était veuve, et ne pouvait prétexter son amour pour
+son mari. Mais elle avait un amant, et qui plus est un amant adoré. Elle
+aimait à la folie, jusqu'à la fidélité, M. d'Agenois, fils du duc
+d'Aiguillon, neveu de Richelieu. Le roi était désespéré de ce
+contre-temps.
+
+Enfin il eut recours au duc de Richelieu, qui jusqu'ici l'avait bien
+servi, pour détourner madame de La Tournelle du comte d'Agenois.
+
+Richelieu se chargea de la commission. Il commença par capter la
+confiance de madame de La Tournelle, et, voyant qu'il ne parviendrait
+pas à la rendre infidèle, il tourna ses batteries contre l'amant.
+
+Il dépêcha au comte d'Agenois une des sirènes de le cour, avec mission
+de le rendre infidèle à tout prix, et surtout de le faire écrire, afin
+d'avoir des preuves à montrer à madame de La Tournelle.
+
+Richelieu n'avait pas trop compté sur l'adresse de sa messagère; quinze
+jours ne s'étaient pas écoulés que déjà on avait une lettre de M.
+d'Agenois. On en eut deux, puis quatre, puis bien davantage. Mais ces
+preuves d'abandon n'ébranlaient en aucune façon madame de La Tournelle;
+elle secouait la tête, et répondait que l'écriture de son amant avait
+été contrefaite. Enfin, elle dut se rendre à l'évidence, mais ne sembla
+point encore disposée à accepter l'honneur de l'amour du roi.
+
+Cependant elle était décidée, depuis assez longtemps même; seulement,
+avant de s'engager, elle voulait être certaine du pouvoir de ses
+charmes. Habile, artificieuse, sa conduite, pendant que le roi brûlait
+d'impatience de la posséder, fut un véritable chef-d'oeuvre de
+coquetterie. Elle se disait malade afin de se dispenser de paraître; et
+lorsque, cédant aux prières du roi, elle consentait à «embellir les
+fêtes de sa présence,» elle ne se «montrait que cachée à demi sous une
+baigneuse qui lui seyait à ravir. Le roi alors ne se lassait pas de la
+contempler, et vingt fois il venait l'admirer et l'embrasser.»
+
+Madame de Mailly voyait tout cela; elle en souffrait, mais elle se
+taisait, pauvre femme! Elle aimait tant son ingrat amant! Peut-être elle
+se résignait d'avance à un nouveau partage, elle n'avait que la moitié
+du coeur du roi, elle n'en aurait plus que le tiers. Son sacrifice était
+fait; sacrifice douloureux, mais inutile. Madame de La Tournelle ne
+devait pas admettre de partage, elle voulait régner, mais régner sans
+rivale.
+
+Instruite par l'exemple de sa soeur de Mailly, à qui le roi n'avait
+donné ni honneurs ni richesses, l'ambitieuse marquise voulut faire ses
+conditions avant de capituler, et certaine que le roi, emporté par sa
+passion, souscrirait à tout, elle demanda pour se conduire des conseils
+au duc de Richelieu, son ami et son confident.
+
+Richelieu lui conseilla d'exiger le même état qu'avait eu, sous Louis
+XIV, madame de Montespan; puis, aidée de cet homme habile, elle rédigea
+l'acte de _capitulation_ qui devait la faire maîtresse du roi. Les
+Mémoires du temps nous ont conservé ce curieux monument d'ambition, le
+voici presque textuellement:
+
+«Mon titre de marquise sera changé en celui de duchesse, et le roi
+fournira tout ce qui sera nécessaire à la représentation pour soutenir
+mon rang.
+
+«Madame de Mailly sera éloignée de la cour avec défense d'y reparaître
+jamais. Le roi m'assurera une fortune indépendante qui me mette à
+l'abri de tous les changements qui pourraient survenir.»
+
+Ces démarches, ces négociations n'étaient point un mystère pour madame
+de Mailly; chaque soir, de charitables amis venaient la prévenir de ce
+qui se passait; et déjà, sur un air à la mode, elle avait pu entendre
+fredonner ce couplet satirique:
+
+ Madame Allain est toute en pleurs,
+ Voilà ce que c'est d'avoir des soeurs!
+ L'une, jadis, lui fit grand peur!
+ Mais, chose nouvelle,
+ On prend la plus belle.
+ Ma foi! c'est jouer de malheur!
+ Voilà ce que c'est d'avoir des soeurs.
+
+Hélas! oui, voilà ce que c'est. Bientôt le traité fut ratifié et signé,
+dans l'alcôve bleue du pavillon de Choisy, et la pauvre madame de
+Mailly, honteusement chassée, se retira dans un couvent où, par son
+repentir, ses aumônes et son humilité, elle essaya de faire oublier le
+scandale de sa vie passée.
+
+Les noëls injurieux, les chansons outrageantes saluèrent l'avénement de
+la nouvelle favorite; les courtisans s'indignaient de voir ainsi la
+faveur se perpétuer dans la même famille, et le peuple trouvait au moins
+étrange que quatre soeurs se succédassent dans la couche royale.
+L'épigramme qui résumait le mieux l'opinion fut un soir, on ne sait
+comment, trouvée par le roi sur le pied de son lit:
+
+ LES DEMOISELLES DE NESLE.
+
+ L'une est presqu'en oubli, l'autre presqu'en poussière,
+ La troisième est en pied, la quatrième attend,
+ Pour faire place à la dernière.
+ Choisir une famille entière,
+ Est-ce être infidèle ou constant?
+
+Mais le roi ne faisait que rire, et n'en continuait pas moins à aimer
+madame de La Tournelle.
+
+La mort du cardinal Fleury, qui seul pouvait encore retenir Louis XV sur
+la pente terrible de ses passions, vint mettre le comble à la puissance
+de la favorite. Poussé par elle, le roi déclara que, comme son aïeul
+Louis XIV, il voulait régner lui-même. Le règne des favoris et des
+maîtresses, le vrai règne de Louis XV, commençait.
+
+Les commencements, à vrai dire, donnèrent bon espoir; madame de La
+Tournelle était ambitieuse; ce qu'elle aimait surtout en Louis, c'était
+la royauté, le prestige du pouvoir; elle entreprit de faire un héros de
+son amant. Peut-être eût-elle réussi, car son influence était grande, si
+grande, qu'elle décida le roi à travailler avec ses ministres et à
+s'occuper un peu plus du royaume que s'il eût été un simple particulier.
+
+Pour elle, nommée duchesse de Châteauroux, riche de tous les revenus de
+France, elle avait une maison royale, un train de reine; les splendeurs
+du règne de Louis XIV étaient son rêve et son désir, elle força son
+amant à donner quelques grandes fêtes, à étendre le cercle des
+invitations pour les chasses et les promenades, enfin les voyages à
+Choisy et les petits soupers devinrent chaque jour plus rares.
+
+Les ennemis de la favorite, M. de Maurepas en tête, étaient vaincus. M.
+de Maurepas se vengea en faisant courir des vers qui commençaient ainsi:
+
+ Incestueuse La Tournelle,
+ Qui des trois êtes la plus belle,
+ Le tabouret tant souhaité
+ A de quoi vous rendre bien fière....
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ajoutons, pour l'intelligence de ces vers, que la dignité de duchesse
+donnait droit à un tabouret à la cour, inestimable faveur enviée des
+plus grandes dames.
+
+En apprenant la nouvelle élévation de sa fille La Tournelle, qu'il
+n'appelait plus que sa fille préférée, le marquis de Nesle songea à en
+tirer parti. Il avait, disait-il, des prétentions fondées sur la
+principauté de Neufchâtel, et il pria sa fille de décider le roi à la
+lui acheter.
+
+On trouvait à la cour que madame la duchesse de Châteauroux se
+comportait bien plus noblement, bien plus convenablement que ne l'avait
+fait sa soeur de Mailly.
+
+Bientôt (mars 1744) on apprit que le roi était décidé à se mettre à la
+tête de l'armée de Flandres. Les fautes de l'homme furent aussitôt
+oubliées, on ne pensa plus qu'au noble dévoûment de ce souverain qui
+abandonnait les délices de la cour la plus voluptueuse, la plus aimable
+et la plus spirituelle de l'Europe, pour courir partager les fatigues et
+les dangers des soldats et des braves gentilshommes qui versaient leur
+sang pour la patrie.
+
+On pensait alors que Louis XV n'emmènerait pas madame de Châteauroux;
+mais la favorite n'avait poussé son indolent amant à prendre le
+commandement des troupes qu'à la condition expresse qu'elle le suivrait.
+Elle connaissait trop bien la faiblesse du roi pour compromettre par une
+absence le crédit qu'elle devait à son adresse. Elle voulait la gloire
+du roi, mais avant tout le maintien de sa puissance.
+
+«Enfin je l'emporte, mon cher duc, écrivait-elle à Richelieu, son
+dévoué confident, son conseiller intime, je l'emporte, le roi commande
+les armées. Je l'accompagnerai, non en héroïne, mais en femme dévouée.
+Le roi, loin de moi, occupé des grands intérêts de l'État et de sa
+gloire, entouré de ses ministres, pourrait oublier que c'est à mes
+conseils qu'il devra le titre de conquérant.»
+
+Cependant le roi partit seul, mais quinze jours après le duc de
+Richelieu conduisait à Lille mesdames de Châteauroux et de Lauraguais.
+
+La présence à l'armée de la favorite et de sa soeur produisit le plus
+mauvais effet. Les soldats les appelaient les _coureuses_, et jusque
+sous leurs fenêtres elles entendaient chanter les chansons les plus
+insultantes. Bientôt le scandale fut tel que le roi se décida à envoyer
+sa maîtresse à Dunkerque, où il alla la rejoindre après avoir pris Menin
+et Ypres.
+
+Le 5 août le roi arriva à Metz. Le lendemain il apprit le succès du
+prince de Conti dans les Alpes, et, pour remercier Dieu de cette
+victoire, il fit chanter un _Te Deum_ dans la cathédrale de Metz. Mais
+les fatigues de la marche, les excès de la table, les plaisirs de
+l'amour avaient échauffé son sang outre mesure, ses forces étaient
+dépassées. Il tomba malade, et trois jours après sa vie était en danger.
+
+À la nouvelle de la maladie du roi, la consternation, comme un crêpe
+funèbre, s'étendit sur la France. Les populations, tremblant pour la vie
+du souverain, emplissaient les églises. On attendait avec une fébrile
+inquiétude les courriers qui apportaient les bulletins de la santé de
+l'auguste malade; la mort du roi semblait à toute la France la plus
+grande calamité que l'on eût à redouter.
+
+À la cour il n'en était pas ainsi. Toutes les ambitions s'éveillèrent à
+la nouvelle de la maladie du roi, mille intrigues se nouèrent pour
+tirer avantage des circonstances qui pouvaient survenir. On ne désirait
+pas la mort du roi, on la prévoyait.
+
+Autour du malade, cependant, trois partis étaient en présence:
+
+Le parti des ministres, le parti des princes, le parti des favoris et de
+la maîtresse; le duc de Richelieu était le chef de ce dernier.
+
+Aussitôt la maladie du roi, la duchesse de Châteauroux, madame de
+Lauraguais et le duc de Richelieu s'étaient établis dans la chambre
+royale. Sous prétexte que le roi n'était qu'indisposé et qu'un peu de
+repos l'aurait vite remis sur pied, Richelieu, en sa qualité de premier
+gentilhomme de la chambre, ferma la porte à tout le monde. Des
+domestiques intimes étaient chargés du service; vainement des grands
+officiers de la couronne, des princes du sang demandèrent à voir le roi,
+Richelieu s'obstina à leur refuser l'entrée.
+
+Cette exclusion irrita le parti des princes du sang; ils s'unirent aux
+ministres, et il fut décidé que, coûte que coûte, on pénétrerait
+jusqu'au lit du roi, et que là, si la maladie du roi était vraiment
+grave, on en profiterait pour épouvanter le faible Louis XV et faire
+ignominieusement chasser les favorites. Il fut de plus convenu entre les
+princes, l'évêque de Metz et le premier aumônier, M. de Fitz-James, que
+l'on refuserait au roi l'absolution tant qu'il n'aurait pas accordé le
+renvoi de madame de Châteauroux.
+
+Pour madame de Châteauroux, toute la question se réduisait à ceci: Le
+roi se confessera-t-il? Si le roi se remettait sans avoir besoin des
+secours de la religion, elle gardait toute sa puissance. Si au contraire
+sa maladie empirait, si besoin était d'appeler un confesseur, elle était
+perdue.
+
+Ce jour-là même on était au 12, et le roi était malade depuis cinq
+jours; M. de Clermont se chargea de pénétrer jusqu'à la chambre royale.
+
+Il se présenta chez le roi. Richelieu, avec son assurance habituelle,
+voulut lui interdire l'entrée; mais le duc de Clermont d'un coup
+d'épaule écarta les deux battants de la porte, et comme Richelieu
+essayait de lui faire obstacle, il le repoussa vivement.
+
+--Depuis quand, s'écria-t-il, un valet refuse-t-il aux princes du sang
+l'entrée de la chambre de son maître?
+
+Et s'avançant jusqu'au lit où Louis XV gisait accablé, il lui parla sans
+ménagement de la gravité de sa situation et de la nécessité des
+sacrements.
+
+--Ah! s'écria-t-il, qu'un roi qui va paraître devant Dieu a de comptes à
+rendre! J'ai été bien indigne de la royauté. Ah! que ce passage est
+terrible!
+
+--Sire, dit M. de Soissons qui était entré sur les pas de M. de
+Clermont, la bonté de Dieu est infinie.
+
+La duchesse se sentit perdue. Sans donc essayer de lutter davantage,
+elle voulut se retirer sans bruit, sans scandale. Mais ce n'était pas là
+le compte de ses ennemis; ils voulaient, par un éclat terrible, rendre,
+si le roi revenait à la santé, son retour impossible.
+
+Les deux femmes, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais, séparées du
+duc de Richelieu, furent, non pas éconduites, mais chassées de la maison
+qu'occupait le roi, aux huées d'une populace qui leur attribuait la
+maladie du souverain. Elles coururent aux écuries du roi, mais de tous
+ces courtisans qui, la veille encore, se disputaient un regard de la
+favorite, pas un ne voulut les reconnaître. On leur refusa brutalement
+une voiture et des chevaux. Elles s'enfuyaient à pied, ne sachant où
+aller, poursuivies par des injures et des malédictions, lorsqu'elles
+rencontrèrent le maréchal de Belle-Isle. Plus humain ou plus courageux
+que les autres, il leur prêta sa voiture, et après mille difficultés,
+mille périls presque, tant était grande l'exaspération des populations,
+elles purent gagner une maison de campagne à trois lieues de Metz.
+
+Mais tous ces tiraillements avaient épuisé les forces du roi, et bientôt
+on désespéra de sa vie. Déjà les courtisans désertaient les
+antichambres, les ministres et les princes faisaient préparer leurs
+voitures, quand une crise heureuse et inattendue détermina la
+convalescence. Et lorsque la reine, mandée en toute hâte, arriva à Metz,
+son époux était hors de danger.
+
+--Me pardonnez-vous, madame? Telles furent les premières paroles de
+Louis XV à la reine.
+
+Marie Leczinska n'y répondit qu'en fondant en larmes et en serrant son
+époux entre ses bras.
+
+Mais avec les forces, le courage revenait à Louis XV. Toutes les scènes
+de sa maladie se présentaient vivement à ses yeux, et il avait honte de
+sa conduite. Une tristesse profonde avait succédé à sa maladie. Il
+regardait avec des yeux pleins de menaces tous ceux qui l'entouraient,
+il s'en prenait à eux de la faiblesse qu'il n'avait pas su cacher, et la
+reine voyait renaître l'ancienne froideur du roi pour elle.
+
+Richelieu s'était hasardé à reparaître; timide d'abord, il s'enhardit de
+toute l'amitié que lui témoignait le roi, et elle était grande; la
+réaction commençait.
+
+Rendu à la santé, Louis XV voulut reprendre le commandement de ses
+troupes; la reine, malgré ses prières, dut regagner Paris, et nonobstant
+la saison pluvieuse, le roi se rendit au siége de Fribourg, entrepris
+depuis le 30 septembre par le maréchal de Coigny. Le 1er novembre la
+ville capitula, et Louis XV, sans attendre la reddition des châteaux,
+regagna sa capitale.
+
+Des transports de joie l'attendaient à son arrivée; trois jours de
+suite, il fut littéralement assiégé aux Tuileries par un peuple ivre
+d'allégresse. Le quatrième jour il se rendit en grande pompe à une fête
+préparée à l'Hôtel-de-Ville.
+
+Mais depuis quatre jours madame de Châteauroux, cachée à Paris, guettait
+un regard du roi. C'est en se rendant à l'Hôtel-de-Ville que, pour la
+première fois, le roi l'aperçut, déguisée, à une fenêtre: il la
+reconnut. Les yeux des deux amants se rencontrèrent, et dans le regard
+du roi madame de Châteauroux lut tout un avenir d'amour et de puissance.
+
+Louis XV l'aimait toujours en effet, et le soir même, n'y tenant plus,
+il se fit conduire incognito à l'hôtel qu'occupait madame de
+Châteauroux.
+
+À cette heure, seule avec sa soeur Lauraguais, madame de Châteauroux
+cherchait un moyen pour reparaître à Versailles. On lui annonça le roi.
+D'un coup d'oeil, elle embrassa la situation. Le roi venait se mettre à
+sa discrétion, c'était à elle de reprendre sa fierté et de poser des
+conditions. Elle dit qu'heureuse dans son obscurité, elle ne voulait pas
+reparaître à la cour.
+
+Alors le roi supplia, se fâcha, finit par parler en maître et déclara à
+la duchesse qu'elle reparaîtrait à la cour, pour y reprendre avec éclat
+son rang, ses charges et ses dignités.
+
+Alors aussi il fut décidé que toutes les humiliations de Metz seraient
+vengées.
+
+Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld furent exilés. Balleroi,
+ancien gouverneur du duc de Chartres, fut renvoyé dans ses terres.
+Fitz-James reçut l'ordre de ne plus sortir de son diocèse, et M. de
+Maurepas, dont le roi avait de la peine à se défaire, fut condamné à
+présenter ses excuses à la duchesse: il eut l'humiliation d'aller lui
+annoncer lui-même qu'elle était rappelée.
+
+Lorsque M. de Maurepas se présenta de la part du roi chez la duchesse,
+elle venait de se mettre au lit, souffrante qu'elle était d'un violent
+mal de tête. Elle reçut cependant le ministre, accepta ses excuses, et
+lui donna sa main à baiser. Il fut convenu que madame de Châteauroux
+ferait sa rentrée à la cour le samedi suivant.
+
+Mais les épouvantables alternatives de douleur et de joie avaient brisé
+l'organisation de cette infortunée, elle ne put résister à ces brusques
+secousses. La faveur du roi était revenue, mais la mort avait choisi cet
+instant pour enlever sa proie.
+
+Belle, jeune, vaillante, glorieuse, aimée, toute parée pour un triomphe
+au milieu de la cour, madame de Châteauroux fut frappée par un mal
+étrange, sinistre, qui en quelques jours la mit aux portes du tombeau.
+
+Elle se plaignait de douleurs d'entrailles intolérables, et se tordait
+sur sa couche en poussant des cris affreux.
+
+Le roi désespéré envoyait cent fois le jour prendre de ses nouvelles. Il
+s'était enfermé dans sa chambre et refusait de voir personne.--Puis il
+faisait dire des messes pour le rétablissement de sa maîtresse.
+
+Mais les prières du roi ne furent pas exaucées, et le 8 décembre 1744
+madame de Châteauroux rendit l'âme entre les bras de sa soeur de Mailly,
+accourue à la première nouvelle du danger. Les deux maîtresses du roi de
+France, l'une triste et délaissée, l'autre aimée et triomphante, se
+réconcilièrent dans un fraternel baiser sur le seuil de l'éternité.
+
+Cette mort causa au roi une profonde douleur. Réfugié à la Muette, il
+refusait plus que jamais de voir personne, il ne voulait accepter aucune
+consolation; ses valets de chambre étaient obligés de le contraindre à
+prendre quelque nourriture.--C'est ma faiblesse, disait-il, qui l'a
+tuée.
+
+Madame de Lauraguais, qui n'avait joui que par ricochet de la faveur
+royale, n'attira plus les regards du roi.
+
+Quant à madame de Flavacourt, cette dernière demoiselle de Nesle, une
+fois encore elle eut à repousser les négociations du duc de Richelieu
+qui, jaloux de distraire Louis XV dont la mélancolie augmentait de jour
+en jour, voulait absolument lui donner la dernière des filles de cette
+illustre maison qui lui avait fourni déjà quatre maîtresses adorables.
+
+La dernière fois qu'il essaya près d'elle de ses séductions, il lui fit
+un admirable tableau de cette position de favorite d'un roi de France
+jeune et beau. Belle, jeune, riche de tous les trésors de son amant,
+elle aurait la France à ses pieds. Il essaya de lui faire comprendre les
+charmes du pouvoir, les plaisirs brûlants de l'ambition, les
+ravissements de la puissance.
+
+Et comme la marquise ne répondait rien et souriait doucement:
+
+--Connaissez-vous, lui dit-il, quelque chose qui vaille tout cela?
+
+--Oui, répondit-elle simplement: l'estime.
+
+
+
+[Illustration: Mme. DE POMPADOUR.]
+
+
+
+
+VIII
+
+LA MARQUISE DE POMPADOUR.
+
+
+Il y avait grand bal à l'Hôtel-de-Ville, ce palais de la bourgeoisie.
+Paris, qui s'associait alors aux joies comme aux douleurs de la famille
+royale, prétendait célébrer dignement le mariage de monseigneur le
+dauphin. La fête devait être splendide et digne des hôtes illustres qui
+allaient l'honorer de leur présence.
+
+C'était un bal masqué que donnaient à leur souverain MM. les échevins de
+la bonne ville de Paris. La fête avait «le caractère d'un grand concours
+de nations et de divinités de la mythologie. La terre et le ciel se
+donnaient rendez-vous pour distraire un instant le mélancolique Louis
+XV. Bourgeoises et grandes dames avaient fait assaut de toilette et
+d'imagination. Mais si la cour l'emportait par la richesse et la variété
+des costumes, la palme de la beauté restait aux mains des belles et
+fraîches jeunes femmes de la ville, dont le rouge et le blanc ne
+gâtaient point les ravissants visages.
+
+Le roi, d'un air distrait, se promenait au milieu de cette foule
+immense, bigarrée, gracieuse, qui s'écartait et s'inclinait
+respectueusement sur son passage, insensible aux mille agaceries dont il
+était l'objet, lorsqu'il vit s'avancer vers lui, le carquois sur
+l'épaule, un arc d'argent à la main, une ravissante Diane chasseresse, à
+la jambe fine, aux bras blancs et ronds, à la démarche de déesse. La
+gracieuse Diane était masquée, mais d'admirables yeux brillaient sous
+son loup de velours noir, et ses lèvres roses, entr'ouvertes, laissaient
+apercevoir une double rangée de perles fines.
+
+--Belle chasseresse, dit le roi surpris et charmé, les traits que vous
+décochez sont mortels.
+
+Mais la coquette nymphe, après un gracieux salut, se perdit dans la
+foule pressée.
+
+Le roi ne tarda pas à la rejoindre, et, après cinq minutes d'une
+conversation spirituelle et enjouée, étincelante de fines railleries,
+semée de flatteries ingénieuses, le monarque semblait avoir oublié son
+ennui. La belle Diane cependant ne s'était pas encore démasquée;
+lorsqu'à la prière de son royal interlocuteur elle eut ôté le loup de
+velours qui cachait son visage, le roi, amoureux déjà de la spirituelle
+sirène, reconnut une gracieuse chasseresse qui maintes fois, dans ses
+chasses de la forêt de Sénart, lui était apparue, tantôt vive et hardie,
+emportée au galop d'un cheval fougueux, tantôt nonchalante et
+paresseuse, à demi couchée dans une conque élégante de nacre et de
+cristal attelée de chevaux blancs.
+
+Laissant le roi à sa muette admiration, une seconde fois elle se jeta
+dans la foule. Mais soit calcul, soit maladresse, elle laissa tomber le
+mouchoir de précieuses dentelles qu'elle tenait à la main. Le roi le
+ramassa, et ne pouvant atteindre la belle fugitive, avec cette grâce
+parfaite qu'il mettait à toutes ses actions, il le lui jeta.
+
+--Le roi vient de jeter le mouchoir.
+
+Ainsi dit un courtisan; et ce propos, comme un murmure confus, circula
+dans la salle; des groupes se formèrent pour discuter l'action du roi.
+Chacun voulait voir cette Diane charmeresse qui, dissipant le chagrin
+que Louis XV ressentait encore de la mort de la duchesse de Châteauroux,
+avait fait une si vive impression sur son coeur, qu'au milieu d'une
+fête, devant «la ville et la cour,» il n'avait pas hésité à lui faire
+une déclaration. Mais vainement les favoris du roi se répandirent dans
+les salons, fouillèrent du regard les longues galeries resplendissantes
+de lumières, pénétrèrent dans les bosquets où le jour était plus sombre;
+ils ne purent retrouver la nymphe fugitive. Son but était atteint sans
+doute, elle avait disparu.
+
+La Diane chasseresse du palais de la Ville, l'amazone hardie de la forêt
+de Sénart, était la belle Jeanne-Antoinette Poisson, devenue la femme du
+seigneur d'Étioles.
+
+Le nom de cette femme charmante n'était pas inconnu à la cour. Tous ceux
+qui dans les bois de Sénart suivaient habituellement les chasses
+royales, avaient remarqué la belle promeneuse. Ses costumes parfois
+étranges, mais toujours coquets, sa voiture de cristal et de nacre,
+avaient attiré les regards de Louis XV. Le roi, à différentes reprises,
+en avait parlé aux soupers qui suivaient toujours les chasses. Et ce nom
+d'Étioles jeté ainsi, par hasard, au milieu des vives et libres
+causeries des convives, avait toujours causé à madame de Châteauroux un
+étrange malaise.
+
+Jeanne-Antoinette Poisson était née à Paris, en 1721.
+
+Le mari de sa mère, un certain Antoine Poisson, avait eu une existence
+au moins aventureuse. Fournisseur des vivres de l'armée de Villars,
+poursuivi pour ses dilapidations par la _chambre ardente_ créée par le
+régent pour faire rendre gorge aux financiers et aux fournisseurs, il
+n'essaya point de se justifier. Réalisant à la hâte tout ce qu'il put du
+produit de ses infidélités, il s'enfuit en toute hâte en Hollande. Bien
+lui en prit; il fut condamné, par contumace, à être pendu. Poisson resta
+plusieurs années à l'étranger. Enfin, grâce aux nombreux amis de sa
+femme, il put faire casser l'arrêt et rentra en France.
+
+À son retour, il occupa chez les frères Pâris, ces heureux et riches
+financiers, le poste difficile et délicat de premier commis.
+
+Il devint ensuite fournisseur des vivres et de la viande des Invalides,
+ce qui a fait dire à quelques pamphlétaires qu'il était boucher.
+
+Madame Poisson, fille elle-même d'un riche financier, n'était rien moins
+qu'une vertu rigide. Jolie, galante, elle avait eu les moeurs faciles et
+relâchées des femmes de la Régence et avait empli les salons de la
+finance du bruit de ses amours. Deux de ses amants, un des frères Pâris,
+protecteur de son mari, et le richissime fermier-général Le Normand de
+Turneheim, se disputèrent longtemps la paternité de celle qui, devenue
+marquise de Pompadour, gouverna vingt ans durant et la France et le roi.
+
+Ce fut, dès son enfance, une ravissante enfant que cette Antoinette, et
+ses heureuses saillies, ses mines enfantines, faisaient l'admiration de
+tous ceux qui fréquentaient les salons de sa mère et de M. de Turneheim.
+Mais plus que tous les autres, la mère Poisson admirait sa fille. «C'est
+un _vrai morceau de roi_, disait-elle toujours; vous verrez quand elle
+sera grande.»
+
+C'est donc avec cette idée parfaitement arrêtée d'en faire plus tard un
+«_régal de roi_,» que cette femme galante éleva sa fille. Une éducation
+artiste et littéraire développa de bonne heure tous ses talents et
+toutes ses vanités. Dressée pour le plaisir, comme les courtisanes de
+l'ancienne Grèce, elle s'habitua peu à peu à regarder la position de
+maîtresse du roi comme l'idéal de l'ambition féminine.
+
+À dix-huit ans, Jeanne-Antoinette Poisson était la plus délicieuse
+personne que l'on pût rêver; elle avait toutes les séductions, tous les
+enchantements. Elle ravissait par les charmes de son esprit, par sa
+conversation étincelante, par ses grâces inimitables, ceux que sa beauté
+ne fascinait pas au premier regard. Aussi tous les salons de la haute
+finance s'arrachaient cette fille sans rivale, et ses admirateurs lui
+faisaient comme une cour dont les louanges l'enivraient.
+
+Plusieurs fois déjà on avait demandé sa main. Mais M. de Turneheim,
+auquel décidément le financier Pâris avait abandonné tous les droits de
+la paternité, s'était réservé le soin de lui trouver un époux digne
+d'elle.
+
+Cet époux devait être un de ses neveux, Jean-Baptiste Lenormand
+d'Étioles, syndic de la ferme générale, et depuis longtemps amoureux
+d'Antoinette. La mère Poisson goûta fort ce mariage. Le jeune Lenormand
+avait un caractère paisible, les sens rassis, l'esprit facile, et le
+coeur bon. Elle pensa que si jamais sa fille avait besoin de toute sa
+liberté, ce serait un mari commode et d'humeur accommodante.
+
+Aux premières ouvertures de ce mariage, la famille du jeune amoureux se
+récria. La réputation des époux Poisson était bien faite, en effet, pour
+dégoûter de toute alliance, mais M. de Turneheim insista. Il était sans
+enfant; il déclara que toute sa fortune reviendrait au mari
+d'Antoinette, et la crainte de voir un jour cette opulente succession
+enrichir une famille étrangère leva tous les scrupules des parents; ils
+donnèrent leur consentement.
+
+Antoinette Poisson, richement dotée par M de Turneheim, devint donc
+madame Lenormand d'Étioles.
+
+Aimée et adorée de son mari, adulée de tous ceux qui l'approchaient, la
+belle d'Etioles fit peu parler d'elle. Aux scandales de sa mère, elle ne
+voulait pas ajouter ses scandales; son démon familier lui parlait dans
+la nuit et dans le silence de hautes destinées, elle ménageait sa
+réputation comme on épargne un capital.
+
+Elle aimait le roi. Oui, elle l'aimait à cette époque, quoi qu'en aient
+dit les faiseurs de libelles et les insulteurs de Belgique et de
+Hollande. Quel motif la portait à feindre, que lui manquait-il à cette
+femme idolâtrée, qui enchaînait au char de ses grâces et de sa beauté
+tous ceux qui la voyaient? Jeune, belle, immensément riche, reine de
+sujets d'élite, eût-elle sans son amour, échangé ces tranquilles
+bonheurs, ces caressantes voluptés pour les soucis brillants et les
+amers déboires de la faveur royale?
+
+Elle aimait le roi. Et quoi d'extraordinaire à cela? Tant de femmes
+l'aimaient alors.
+
+C'est qu'en ces temps d'enthousiasme, de dévoûment et de foi, le roi
+était pour tous un être presque surnaturel, un représentant de Dieu
+attardé sur la terre pour dicter aux hommes les volontés du ciel.
+Enfants d'un siècle incrédule et railleur, nous ne pouvons, froids
+sceptiques que nous sommes, comprendre toute la magie qu'avait autrefois
+ce mot: le roi!
+
+Nul, d'ailleurs, n'était plus digne que Louis XV d'occuper le coeur
+d'une femme; il eût été aimé, même sans cette auréole que faisait à son
+front le pouvoir souverain.
+
+Souvent, on le pense, il était question du roi dans les conversations du
+petit manoir d'Etioles. La jeune châtelaine s'informait minutieusement à
+tous les gentilshommes qui venaient s'asseoir à sa table, des moindres
+détails de l'existence du château. Elle suivait avec anxiété toutes les
+phases des amours royales, elle voulait bien connaître les favorites,
+madame de Mailly, madame de Vintimille, la duchesse de Châteauroux. Elle
+se faisait initier aux goûts du souverain, on lui disait ses plaisirs,
+ses amusements, ses caprices. Et elle se préparait, dans le
+recueillement de ses heures de solitude, au rôle qu'elle voulait jouer.
+Elle dessinait son plan, ourdissait sa trame. Car à côté de son amour se
+dressait son ambition. Elle voulait obtenir les faveurs du roi; mais
+elle ne voulait pas d'un caprice passager. Elle souhaitait ardemment le
+rôle de favorite; mais ce rôle, elle voulait le jouer toute sa vie.
+
+Afin de pouvoir suivre Louis XV dans la forêt de Sénart, madame
+d'Etioles avait feint une grande passion pour la chasse; son mari, à
+genoux devant toutes ses fantaisies, ne s'opposait donc pas à ce qu'elle
+suivît de loin tous les brillants cavaliers qui, sur les pas du roi,
+couraient le cerf dans les grands bois. Elle montait hardiment à cheval
+ou conduisait elle-même un phaéton dans les allées les plus sinueuses,
+croisant le roi souvent afin d'attirer ses regards. Tant qu'avait duré
+la faveur de madame de Châteauroux, la belle d'Etioles avait dissimulé
+son amour et ses ambitieuses pensées; elle attendait son tour avec cette
+inaltérable patience que donne une immuable volonté. Mais après la mort
+de la favorite, la place était vacante dans la couche royale, elle pensa
+que son heure était enfin venue, et la scène du bal de l'Hôtel-de-Ville
+fut comme le couronnement de son oeuvre de séduction.
+
+Louis XV cependant, de retour à Choisy après les fêtes qui célébrèrent
+le mariage du Dauphin, ne pouvait détacher ses pensées de la belle
+chasseresse qui lui était un instant apparue. Vainement ses pourvoyeurs
+ordinaires, les valets de chambre, essayèrent d'attirer son attention
+sur quelques femmes qui se disputaient ses faveurs, «le roi n'avait de
+goût à rien.»
+
+La marquise de Rochechouart elle-même, malgré son esprit et sa beauté,
+ne put vaincre la froide indifférence du monarque.
+
+Un valet de chambre nommé Binet fut le premier confident que choisit
+Louis XV.
+
+Ce Binet fut ravi de la confiance du roi. Il voyait devant lui s'ouvrir
+le chemin de la fortune. Justement, il était quelque peu parent des
+Poisson, il se chargea des premières démarches.
+
+Les négociations ne furent ni longues ni difficiles. Madame d'Etioles
+n'était pas une grande dame pour dicter d'avance ses conditions. Elle
+accepta donc tout ce que lui proposa Binet.
+
+La première entrevue eut lieu dans l'hôtel de M. de Turneheim, rue
+Croix-des-Petits-Champs.
+
+À quelques jours de là, c'est-à-dire le 27 avril 1745, madame d'Etioles
+soupait à Versailles avec le roi, dans l'ancien appartement de madame de
+Mailly. MM. de Luxembourg et de Richelieu avaient été invités.
+
+Le repas fut gai, la nuit fut longue, et le roi sortit fasciné des bras
+de l'enchanteresse. Huit jours après madame d'Etioles abandonnait son
+ravissant manoir pour un petit appartement à Versailles.
+
+Tout cela avait lieu en l'absence de M. d'Etioles, qui était allé passer
+les fêtes de Pâques chez un de ses amis.
+
+À son retour seulement, il apprit tout à la fois que sa femme avait
+déserté sa maison et qu'elle était maîtresse déclarée.
+
+Cette nouvelle frappa M. d'Etioles comme un coup de foudre. Il aimait sa
+femme, cet homme. Sa première pensée fut de s'armer de ses droits
+d'époux outragé pour ramener l'infidèle. Aux premières démarches qu'il
+fit, on lui conseilla de se tenir tranquille. Et, comme il emplissait
+Paris de ses lamentations, comme trop de gens s'associaient à sa
+légitime douleur, il reçut l'avis de se rendre à Avignon et d'y rester
+jusqu'à nouvel ordre. Alors, dans la violence de son chagrin, il écrivit
+à sa femme un dernier adieu. C'était un suprême effort qu'il tentait
+pour la faire revenir à ses devoirs. Madame d'Etioles fut insensible au
+désespoir de son mari. Seulement elle fit lire cette lettre au roi, afin
+sans doute de lui montrer quel amour elle lui sacrifiait.
+
+Le roi lut la lettre avec attention. Les plaintes de cet époux
+mortellement blessé dans ses plus chères affections le troublèrent et
+l'émurent.
+
+--Ah! madame, dit-il à sa nouvelle maîtresse, vous aviez là pour mari un
+honnête et digne homme.
+
+Cependant madame d'Etioles habitait désormais Versailles. Le roi lui
+avait donné l'ancien appartement de cette pauvre comtesse de Mailly, et
+chaque soir il y soupait avec elle. Les convives étaient alors
+Richelieu, Boufflers, d'Ayen, la marquise de Bellefond et madame de
+Lauraguais, dont la destinée fut toujours d'être l'amie des favorites
+qui se succédèrent dans la couche royale.
+
+À l'exemple de madame de Châteauroux, madame d'Etioles poussa le roi à
+prendre le commandement de ses troupes; mais, plus habile que la
+duchesse, elle ne voulut pas suivre son amant. Elle lui fit promettre de
+répondre aux lettres qu'elle lui écrirait, et, sûre des séductions de
+son style, elle prit l'absence pour auxiliaire. Pendant toute la
+campagne, le roi lui écrivit presque tous les jours, et ses lettres
+étaient scellées d'un cachet qui portait ces deux mots: _discret et
+fidèle_.
+
+Le 7 du mois de septembre, Louis XV faisait son entrée dans sa bonne
+ville de Paris, et pendant plus de huit jours, bals, fêtes,
+illuminations et carrousels célébrèrent le retour du vainqueur de
+Fontenoy.
+
+Ainsi que l'avait prévu madame d'Etioles, l'absence avait augmenté
+l'empire qu'elle exerçait sur le roi; il revenait plus amoureux que
+jamais; son premier soin en arrivant à Versailles fut donc de fixer la
+position de la favorite.
+
+Tout d'abord il fallait lui donner un nom: impossible de présenter à la
+cour mademoiselle Poisson devenue madame Lenormand d'Etioles! Il fallait
+d'abord dissimuler sa roture et effacer autant que possible toute trace
+du passé. On trouva pour la favorite le titre et le marquisat de
+Pompadour, qui avaient fait retour au domaine. Ce nom appartenait à une
+illustre famille du Limousin dont le dernier représentant était mort
+après avoir été compromis dans la conspiration de Cellamare.
+
+C'est donc avec le titre de marquise de Pompadour que la fille de
+Poisson, le fournisseur infidèle, fut solennellement présentée à
+Versailles, le mardi 14 septembre 1745, à dix heures du soir, par la
+princesse douairière de Conti, qui avait vivement sollicité cet honneur.
+
+«La foule abondait, curieuse de voir cette petite bourgeoise prendre
+rang au milieu de la cour; chacun cherchait à deviner quelles seraient
+les paroles que la reine lui adresserait; elle se borna à lui demander
+des nouvelles de madame de Seissac, qui jadis avait contribué à obtenir
+la révision du jugement qui condamnait le père Poisson à être pendu.
+
+«Confuse, déconcertée, la nouvelle marquise de Pompadour balbutia sa
+réponse; on ne put saisir que les mots suivants:
+
+«--Je désire passionnément, madame, accomplir tout ce que Votre Majesté
+m'ordonnera pour son service.»
+
+Le lendemain on célébra à Choisy la présentation de la favorite;
+courtisans et grandes dames s'étaient disputé la faveur d'une
+invitation. Le roi devait revenir à Versailles le lendemain, mais il
+soupa si prodigieusement qu'il fut pris dans la nuit d'une incommodité
+assez grave.
+
+La reine et toute la cour accoururent aussitôt à Choisy, et dans cette
+circonstance Marie Leczinska, à force de résignation, manqua de dignité.
+Elle consentit à manger avec madame de Pompadour. Toutes les dames
+invitées à cette résidence royale s'assirent à la même table que la
+concubine: leur délicatesse se trouvait sauvée par l'exemple de la
+reine.
+
+À l'apparition à la cour de la nouvelle marquise, la cour se partagea en
+deux partis: les courtisans serviles, adorateurs quand même des caprices
+du maître, furent aux pieds de la favorite; ils se moquaient de ses
+manières, des locutions bourgeoises dont elle ne put jamais se défaire,
+mais ils se moquaient tout bas, résolus à tirer parti de son pouvoir.
+Les hommes honnêtes, ceux qu'un nouveau scandale indignait, ou qui
+croyaient encore la religion nécessaire à la conservation de l'ordre
+social, se rangèrent autour du Dauphin, afin de balancer autant que
+possible l'influence de madame de Pompadour, de _la marquise_, comme on
+l'appela dès le premier moment. Et ce nom que lui donnèrent ses ennemis,
+lui resta comme un sobriquet, comme un nom de guerre; madame de
+Pompadour fut en effet et sera toujours par excellence: la marquise.
+
+Les gens habiles d'ailleurs ne s'y trompèrent pas. Ils s'aperçurent bien
+vite que c'était un ministre en jupons qui arrivait à Versailles.
+
+Le séjour de madame de Pompadour pendant cette première période de sa
+liaison avec le roi fut le château de Choisy, cette petite maison sans
+étiquette qu'elle préférait à toutes les autres. Louis XV, encore dans
+l'ivresse de la possession, passait presque tout son temps auprès
+d'elle; il recevait ses ministres dans son salon, demandait son avis, et
+se conformait à ses conseils. Jeanne Poisson de Pompadour remplaçait le
+cardinal Fleury.
+
+La belle favorite, on le voit, n'avait rien perdu à ne pas faire ses
+conditions à l'avance; à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire
+six mois après ce premier souper avec le roi où assistait le duc de
+Richelieu, elle avait déjà de ses dons: 180,000 livres de rentes, un
+logement splendide à la cour, un appartement dans toutes les résidences
+royales, et le marquisat de Pompadour. L'année suivante, 1746, le roi
+devait lui donner: la terre de Selle, achetée cent cinquante-cinq mille
+livres, et dans laquelle on dépensa immédiatement soixante mille livres
+rien qu'en réparations; la terre et le château de Crécy, qui valaient
+sept cent cinquante mille livres, et enfin deux charges de cinq cent
+mille livres chacune. C'était ostensiblement plus de quatre millions en
+moins d'une année. Mais l'ambition de la favorite ne devait pas se
+contenter pour si peu.
+
+À Paris, l'indignation était grande, et l'on chantait dans tous les
+salons:
+
+ Autrefois de Versaille
+ Nous venait le bon goût,
+ Aujourd'hui la canaille
+ Règne et tient le haut bout.
+ Si la cour se ravale,
+ De quoi s'étonne-t-on?
+ N'est-ce pas de la halle
+ Que nous vient le _poisson_?
+
+L'avénement de madame de Pompadour fut le signal de changements dans le
+ministère: elle voulait des hommes qui lui fussent dévoués. Elle usa
+donc des prémices de sa faveur pour obtenir le renvoi du contrôleur
+général Orry, qui pendant seize ans avait administré avec habileté et
+intégrité les finances de l'État. Orry avait le malheur d'être l'ennemi
+des frères Pâris, et la favorite n'avait pas oublié ses anciens amis de
+la finance; de plus, il se plaignait des profusions de la maîtresse. Il
+fut remplacé par M. de Machault, lié aux intérêts de la ferme générale.
+C'était un homme probe et rangé, mais à genoux devant toutes les
+fantaisies de la favorite.
+
+Avec madame de Pompadour, le parti philosophique essaya d'entrer dans
+les affaires; sous les jupons du ministre femelle, les poëtes et les
+beaux-esprits commencèrent à se glisser à la cour. Il était difficile de
+les faire accepter de Louis XV: ce roi, bien qu'essentiellement
+spirituel, n'aimait ni les artistes ni les gens de lettres, il détestait
+surtout les philosophes, ces raisonneurs qui allaient, comme on disait
+alors, _apprendre à penser_ en Angleterre, et revenaient en France
+propager des idées nouvelles. Mais le roi ne savait rien refuser à
+madame de Pompadour, et l'on protégea bientôt tous les auteurs de
+l'Encyclopédie.
+
+L'hiver de 1745 à 1746 fut des plus brillants à Versailles: la nouvelle
+favorite entreprenait cette tâche difficile d'amuser le plus inamusable
+des rois; elle réussit cependant. Elle multipliait les soupers et les
+fêtes, les voyages se succédaient, soit à Choisy, soit dans les châteaux
+qu'elle tenait des libéralités de son amant. La vie du roi était un
+perpétuel enchantement. «Comme les jours passent!» s'écriait-il
+quelquefois. Et le faible souverain s'endormait dans cette déplorable
+inertie, et le peuple s'indignait de l'empire qu'il subissait.
+
+Bientôt ce fut le tour de Choisy. Choisy devint le séjour des plaisirs
+et des enchantements; chaque jour amenait quelque divertissement
+nouveau, quelque flatteuse surprise. Gentil-Bernard, l'auteur de _l'Art
+d'aimer_, secrétaire des dragons de Coigny, était l'ordonnateur de
+toutes les fêtes. Jamais, il faut le dire, la coquetterie des moindres
+détails ne fut poussée plus loin.
+
+La marquise, alors dans tout l'éclat de sa beauté, réunissait l'esprit à
+la gaîté, elle amusait le roi par ses saillies, ses petites médisances.
+Elle chantait, ou bien elle dansait avec la spontanéité d'un enfant.
+
+Madame de Pompadour commença par transformer Choisy. Au moins cette
+fortune royale qu'elle devait à l'amour du roi, et dont elle ne savait
+que faire, servit à encourager tous les arts. Vernet, Latour, Pigale,
+Boucher, Watteau devinrent les commensaux ordinaires de la favorite.
+L'art, grâce à elle, se modifia, elle avait sous la main de grands
+artistes pour reproduire toutes les fantaisies de son imagination, tous
+les caprices de ses rêves.
+
+L'art descendit de ses hauteurs pour se prêter aux commodités de la
+vie; il se transforma: il n'était qu'agréable, il devint utile. Il se
+prêta aux moindres détails de l'ameublement. Ces mille futilités dont
+une femme s'entoure, ces mille petits riens qui réjouissent ses yeux,
+devinrent des choses d'art, et, aujourd'hui encore, nos femmes à la mode
+ont pris sous la protection de leur goût ce genre futile et coûteux
+auquel la marquise a donné son nom.
+
+Tous les mérites avaient part aux libéralités royales dont la favorite
+était la dispensatrice; et tandis que Boucher enrubannait pour elle les
+moutons et les bergers, l'architecte Gabriel lui soumettait des plans,
+Leguay, l'éminent graveur, recueillait sur ses ordres les camées, les
+pierres gravées, précieux bijoux de l'antiquité, et Bouchardon, sous ses
+inspirations, façonnait les dragons et les chimères, des grandes pièces
+d'eau de Versailles.
+
+Duclos et Marmontel étaient logés aux frais du roi dans l'hôtel des
+affaires étrangères, avec douze mille livres de pension; enfin Crébillon
+le tragique obtenait une pension de trois mille livres, un logement au
+Louvre, et le titre de bibliothécaire de Choisy avec cinq mille livres.
+Et cependant, dans ses contes licencieux, Crébillon fils, plus d'une
+fois, avait fait des allusions blessantes aux amours de la marquise.
+
+Après une représentation brillante de _Catilina_, madame de Pompadour
+obtint encore, pour le vieux Crébillon, l'honneur d'une impression
+gratuite de ses oeuvres à l'imprimerie royale.
+
+Le lendemain, le vieux poëte, alors âgé de quatre-vingt-un ans, vint à
+Choisy remercier sa protectrice.
+
+La marquise était souffrante, elle reçut néanmoins Crébillon et le fit
+asseoir jusque dans la balustrade de son lit. Tandis que le poëte
+embrassait avec effusion la main de la marquise le roi entra. Le vieux
+tragique eût alors un à-propos charmant.
+
+--Ah! madame, dit-il, nous sommes perdus, le roi nous a surpris.
+
+Louis XV rit beaucoup de cette exclamation du vieillard baisant la main
+de la marquise comme un amant en bonne fortune.
+
+Mais de tous les hôtes de la marquise, artistes, poëtes, grands
+seigneurs, le plus cher à son coeur était assurément l'abbé de Bernis,
+l'ancien commensal du château d'Etioles. Les médisants disaient que
+l'abbé était mieux qu'un ami pour la favorite, et qu'elle lui donnait
+pour rien ce qu'achetait si chèrement Louis XV. Mais il la remboursait
+généreusement en madrigaux.
+
+Sûre de sa puissance, la nouvelle favorite s'occupa de sa famille.
+Malheureusement sa mère n'était plus. Malade depuis longtemps, la dame
+Poisson était morte de joie en apprenant que sa fille était maîtresse
+déclarée. «Tous mes voeux sont comblés, dit-elle en expirant, je pars
+contente.»
+
+Cent épitaphes circulèrent aussitôt, tant à Paris qu'à la cour, et voici
+celle qui obtint le plus de succès:
+
+ Ci-git qui, sortant du fumier,
+ Sut faire une fortune entière,
+ Vendit son honneur au fermier
+ Et sa fille au propriétaire.
+
+Le fermier, c'était M. de Turneheim, le propriétaire était le roi.
+
+Le père Poisson fut anobli. C'était ravaler l'institution, mais peu
+importait à madame de Pompadour; sa mission semblait être de saper
+l'ordre de choses établi, elle accomplissait sa mission sociale; elle
+conduisait la royauté à sa ruine et préparait la révolution.
+
+Personne ne fut surpris de l'élévation du père Poisson, mais plus que
+jamais les chansons et les épigrammes circulaient; madame de Pompadour
+en trouvait jusque sur sa table de toilette. On disait à la cour que le
+père Poisson avait une chance de pendu.
+
+C'était un homme impudent et grossier; il venait chez sa fille lorsqu'il
+avait besoin d'argent, c'est-à-dire souvent. Il forçait toutes les
+consignes, et la présence du roi ne l'arrêtait pas. En parlant de Louis
+XV il disait: mon gendre.
+
+Certain jour, un valet voulut l'empêcher d'entrer chez la favorite.
+
+--Maraud! s'écria le père Poisson exaspéré, ne sais-tu donc pas que je
+suis le père de la ... du roi.
+
+Il dînait une autre fois avec des gens de la ferme, chez un financier
+enrichi depuis peu. La salle à manger était splendide, la chère exquise,
+les domestiques nombreux.
+
+--Morbleu! dit tout à coup le père de la favorite que le vin mettait en
+belle humeur, ne dirait-on pas à nous voir une assemblée de princes? et
+cependant au fond nous ne sommes tous que....
+
+Les convives crurent prudent de l'empêcher d'aller plus loin.
+
+Tel est l'homme auquel Louis XV accorda des lettres de noblesse.
+
+Le frère de madame de Pompadour était plus digne des faveurs royales.
+Nommé marquis de Vandières, il dut bientôt changer ce nom qui prêtait au
+ridicule, on ne l'appelait que marquis _d'Avant-hier_. Il prit le titre
+de marquis de Marigny.
+
+Le roi aimait fort le marquis de Marigny, dont la conversation était
+instructive parfois, amusante toujours. Il l'admettait volontiers aux
+soupers intimes, et l'appelait son _petit frère_.
+
+Un jour la favorite allait se mettre à table avec le marquis de Marigny.
+On annonce le roi, le marquis se retire.
+
+--Mais, dit Louis XV à madame de Pompadour, il me semble que je vois ici
+deux couverts: avec qui donc dîniez-vous?
+
+--Sire, avec mon frère.
+
+--Mais qu'il reste alors, dit le roi; n'est-il pas de la famille? Qu'on
+mette un troisième couvert pour moi.
+
+Tous les courtisans s'inclinaient devant le frère de la maîtresse du
+roi, les uns redoutaient son influence, les autres espéraient s'en
+servir. Un jour le marquis de Marigny disait au roi:
+
+--Je ne saurais vraiment, Sire, comprendre ce qui m'arrive; je ne puis
+laisser tomber mon mouchoir, que vingt cordons bleus ne se baissent pour
+le ramasser.
+
+Mais à ce marquis de fraîche date, _d'avant-hier_, comme disaient les
+courtisans, il fallait, pour avoir l'air d'un vrai marquis, les ordres
+du roi.
+
+Louis XV hésita longtemps, la faveur était insigne.
+
+--C'est que, disait-il, c'est un bien petit poisson pour le mettre au
+bleu.
+
+Une prière de la favorite leva tous ses scrupules, et pour dispenser le
+marquis de Marigny de faire ses preuves, on le nomma secrétaire de
+l'ordre. Il eut un cordon bleu exceptionnel.
+
+Cette fois au moins les faveurs pleuvaient sur un honnête homme.
+
+Madame de Pompadour, heureusement pour la France, n'avait pas une
+nombreuse famille. Son parent le plus éloigné était un certain Poisson
+de Malvoisin, tambour au régiment de Piémont. Il voulut comme de raison
+profiter de la situation de sa cousine, et vint la trouver. On résolut
+de le faire avancer dans l'armée, mais ce n'est qu'après bien des peines
+et des démarches qu'on parvint à le caser. Les officiers des régiments
+consentaient bien à l'accepter, mais à la condition qu'il se battît avec
+eux tous.
+
+De 1746 à 1748, c'est-à-dire jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle, madame
+de Pompadour ne songea qu'à consolider sa puissance. Louis XV ayant été
+prendre le commandement de ses troupes, elle le suivit incognito,
+déguisée en page, à la suite du duc de Richelieu. Bien des dames
+suivaient alors leurs maris ou leurs amants à l'armée, et le maréchal de
+Saxe appelait cette partie de son bagage «son artillerie légère.» Le
+théâtre de madame Favart faisait campagne, cette année-là, et entre deux
+assauts, tandis qu'on assiégeait une ville, les officiers couraient au
+spectacle. À Tongres, la veille de la bataille de Raucoux, le directeur
+de la troupe annonça que le lendemain il ferait _relâche pour cause de
+victoire_.
+
+Lorsque madame de Pompadour n'accompagnait pas son amant en Flandres,
+elle se retirait à Choisy, et toute la cour, grands seigneurs et grandes
+dames, venait l'y entourer d'hommages et savoir des nouvelles de
+l'armée, car elle était, on ne l'ignorait pas, parfaitement renseignée;
+elle était en correspondance avec les généraux, et le roi lui écrivait
+presque tous les jours.
+
+Le dessin et la gravure la distrayaient aux heures de solitude; artiste
+habile, la marquise reproduisait les dessins de Boucher, de Vien ou de
+Leguay. Mais elle aimait surtout les pierres gravées imitées de
+l'antique. Elle gravait, elle sculptait elle-même l'onyx, la sardoine,
+l'émeraude, la cornaline et l'ivoire. La sollicitude des amateurs
+éclairés de l'art nous a conservé _l'oeuvre de madame de Pompadour_, et
+toutes ces oeuvres d'art, au bas desquelles se retrouve cette signature:
+_Pompadour sculpsit_, sont d'une perfection achevée.
+
+Lorsque, la campagne terminée, Louis XV revenait à Versailles prendre
+ses quartiers d'hiver, la marquise continuait près de lui son rôle
+d'amuseuse, rôle ingrat s'il en fût jamais. Avec un art infini, elle
+multipliait les distractions les plus diverses. Le roi avait fini par
+adopter quelques-uns des goûts de sa maîtresse: il prenait intérêt aux
+oeuvres des artistes dont la marquise était comme la reine; il se
+plaisait aux pompes du théâtre, et presque chaque jour l'Opéra venait
+donner des représentations à Versailles. Le roi chassait ensuite et
+soupait avec ses intimes.
+
+Le second mariage du Dauphin, dont la première femme était morte en
+couches l'année précédente, avait été, à Paris, le signal de fêtes
+magnifiques. Le roi avait assisté à plusieurs bals masqués donnés à
+l'Hôtel-de-Ville. Ces fêtes faisaient trembler madame de Pompadour. Elle
+redoutait pour le roi, instruite par sa propre expérience, les dangers
+de ces bals où l'intrigue devient audacieuse sous le masque. Pour
+écarter ce danger, des hommes à elle entouraient inostensiblement le roi
+et ne le perdaient pas de rue. S'adressait-il à une femme, paraissait-il
+prendre plaisir à sa conversation, aussitôt la marquise était prévenue
+et accourait.
+
+La paix générale, signée à Aix-la-Chapelle, amena un temps de repos et
+de joyeux loisirs pour la cour. Tous les brillants gentilshommes qui
+venaient de faire leurs preuves sur les champs de bataille, accoururent
+oublier à Versailles les fatigues et les dangers.
+
+Cette période est la plus brillante du règne de madame de Pompadour.
+Sans être arrivée à la toute puissance, son influence n'a déjà plus
+d'obstacles, et elle est encore aimée du roi. La femme aimable n'a pas
+encore fait place à la femme d'État dont la responsabilité terrible
+assombrira le front; enfin elle est encore dans tout l'éclat de sa
+jeunesse et de sa beauté.
+
+Voici, d'ailleurs, le portrait de cette favorite, tracé par un homme qui
+certes ne l'aimait pas:
+
+«On peut la citer encore comme une des très-belles femmes de la
+capitale, et peut-être comme la plus belle. Il y a dans l'ensemble de sa
+physionomie un tel mélange de vivacité et de tendresse, elle est si bien
+tout à la fois ce qu'on appelle une jolie femme et une belle femme, que
+la réunion de ces qualités en fait une sorte de phénomène.
+
+«Cette femme dangereuse, cette habile comédienne, peut être tour à tour
+superbe, impérieuse, calme, lutine, sensée, curieuse, attentive,
+enjouée. Sa voix a un ton sentimental qui touche même ceux qui l'aiment
+le moins, et de plus elle possède ce qu'on a d'habitude le moins à la
+cour, _le don des larmes_.
+
+«Elle met peu de rouge, la fraîcheur de son teint lui suffit. Ses yeux
+ont reçu d'ailleurs une telle vivacité, qu'il semble qu'une étincelle en
+jaillit quand elle donne un coup d'oeil.
+
+«Ses yeux sont châtains, ses dents très-belles, ainsi que ses mains. Sa
+taille est fine, bien coupée, de moyenne grandeur et sans aucun défaut.
+
+«Elle connaît si bien ses qualités, qu'elle a grand soin de les aider de
+tous les secours de l'art. Elle a inventé des négligés, adoptés par la
+mode, et qu'on appelle les robes à la Pompadour, et qui font ressortir
+toutes les beautés qu'elles semblent vouloir cacher.»
+
+Ce portrait, où l'on reconnaît la main d'un ennemi furieux d'être forcé
+de se rendre à l'évidence, ne suffit-il pas pour expliquer l'influence
+de madame de Pompadour?
+
+Ne faisait-elle pas, d'ailleurs, tous ses efforts pour distraire
+l'insurmontable ennui d'un roi rassasié de tout? Chaque jour son
+imagination fertile lui suggérait quelque moyen nouveau. Louis XV avait
+cent femmes en une seule. Pour l'agacer et le surprendre, la marquise
+apparaissait chaque jour avec un travestissement nouveau: en grande dame
+aujourd'hui, demain en paysanne. Aucune mise en scène ne lui coûtait. Le
+roi avait un jour remarqué une religieuse fort jolie: il trouva le
+lendemain la marquise vêtue en soeur grise.
+
+Toute jeune fille, madame de Pompadour avait joué avec succès la comédie
+et le petit opéra; devenue reine de Choisy, elle résolut d'y faire
+élever un théâtre et d'y jouer devant le roi, puisqu'il aimait à la
+retrouver dans des rôles toujours nouveaux.
+
+Cette idée fut exécutée avec la rapidité que donne la toute-puissance:
+Gabriel construisit la salle, Boucher peignit des décors merveilleux;
+les répétitions commencèrent. Toute la cour s'arrachait les rôles. Jouer
+la comédie devant le roi, avec madame de Pompadour, la précieuse faveur!
+
+Les principaux artistes du théâtre de Choisy étaient: la marquise
+d'abord, puis mesdames de Marchais, de Courtenvaux, de Maillebois, de
+Brancas, d'Estrades; MM. de Richelieu, de Duras, de Coigny, de
+Nivernais, d'Entragues.
+
+Lorsqu'il y avait un ballet, le marquis de Courtenvaux, le duc de
+Melfort et le comte de Langeron étaient les premiers sujets.
+
+Le duc de La Vallière était le directeur de cette noble compagnie.
+L'abbé de Lagarde soufflait: Gresset, Crébillon et l'abbé de Bernis
+dirigeaient les répétitions.
+
+Le corps de ballet était insuffisant, et les choeurs laissaient à
+désirer; mais le roi ne s'en amusait que mieux.
+
+--Ils chantent aussi mal que moi, disait-il en riant.
+
+Et c'était une grosse injure à jeter à des choeurs d'opéra; le roi
+possédait la voix la plus fausse de son royaume.
+
+Mais les distractions de la comédie ne suffisaient pas à l'ennuyé Louis
+XV; les petits voyages impromptus continuaient soit à Marly, soit à
+Crécy, chez la marquise, ou à Trianon, que l'on avait fait réparer à
+grands frais. Les chasses étaient plus fréquentes que jamais; on courait
+le cerf à Fontainebleau ou à Compiègne, le plus souvent dans la forêt de
+Sénart. La chasse, voilà la seule vraie passion de Louis XV, celle qu'il
+conserva jusqu'à la fin de sa vie.
+
+À Choisy, après la comédie, après la chasse, au retour de toutes les
+excursions, on soupait. Le souper, c'était l'heure du repos, de la
+liberté, de la joie. Les pamphlets du temps nous ont laissé sur les
+soupers de Louis XV de longs et minutieux détails; mais tous sont
+empreints de la plus haineuse exagération. Ces soupers ne furent point,
+tant que régna la marquise, les crapuleuses orgies racontées avec
+complaisance par quelques libellistes obscurs.
+
+Voici, d'ailleurs, comment les choses se passaient: le roi, l'heure du
+souper venue, désignait douze ou quinze convives, jamais plus, et l'on
+passait dans la salle à manger. C'était un charmant salon, meublé avec
+élégance, décoré par Watteau, Boucher ou Latour. Aucun apprêt de festin
+ne paraissait; seulement, au milieu du salon, le parquet dessinait une
+vaste rosace. À un signe du roi, la rosace s'élevait, et, comme dans
+les contes de fées, on voyait apparaître une table chargée de plats et
+de flacons, étincelante de cristaux et de porcelaines, éclairée par des
+centaines de bougies. Le roi s'asseyait, et les invités prenaient place;
+des pages de la petite écurie, fils de grande famille pour la plupart,
+servaient le souper rapidement, sans bruit; à chaque service, la table
+était renouvelée. Au dessert, les pages étaient renvoyés.
+
+Alors seulement on oubliait l'étiquette. Mais les propos grossiers du
+libertinage ou de l'impiété étaient sévèrement bannis. Une ironie
+spirituelle, légère, superficielle, était la seule arme dont on se
+servît. On ne discutait pas, on se moquait. Les mots charmants
+éclataient de tous côtés, les anecdotes spirituelles circulaient autour
+de la table. La conversation était leste parfois, et même un peu
+grivoise, mais jamais ordurière; la langue avait d'ailleurs à cette
+époque une licence qu'aujourd'hui on ne tolérerait plus.
+
+Alors s'échangeaient les joyeux défis de vins d'Aï ou de Tokai, les
+coupes s'emplissaient, se choquaient et se vidaient au bruit charmant
+des éclats de rire, et quelque poëte, l'abbé de Bernis, par exemple,
+improvisait d'anacréontiques couplets.
+
+Le roi, en se levant, ne donnait pas le signal du départ; souvent les
+invités restaient après l'hôte; mais la liberté n'était pas plus grande,
+elle ne dégénérait pas en licence.
+
+Le roi se retirait habituellement chez madame de Pompadour. Parfois le
+champagne frappé, dont il abusait, lui montait à la tête; la marquise en
+faisait alors ce qu'elle pouvait jusqu'au lendemain. On faisait lever
+quelque femme de chambre, mais dans le plus grand mystère, et on
+préparait du thé. Plus d'une fois la favorite eut sujet d'être inquiète,
+et madame du Hausset raconte que, certaine nuit, la vie de Louis XV fut
+en danger; mais on avait toujours un médecin sous la main.
+
+--Que deviendrais-je, grands dieux, disait la marquise, si jamais le roi
+venait à mourir chez moi!!! Je serais massacrée; la populace me
+traînerait dans les ruisseaux.
+
+Le premier médecin la rassurait alors, jusqu'à la prochaine mésaventure.
+
+Au matin, le roi recevait les ministres chez la favorite, dont le salon
+était devenu la chambre du conseil. Le roi ne disait mot, il écoutait;
+la marquise prenait les décisions pour lui.
+
+--Sire, disait-elle au roi, les discussions vous donnent la jaunisse.
+
+Le roi la croyait sur parole, et la laissait faire. Elle s'exerçait et
+s'enhardissait au métier d'homme d'État. Afin de se perfectionner, elle
+travaillait avec chaque ministre en particulier. Mais la marquise était
+une artiste et non une femme politique; elle le prouva bien. La paix
+était faite, et quelle paix! et les affaires à l'intérieur n'en allaient
+pas mieux. Aussi, tandis qu'à la cour on dansait, on soupait après la
+comédie, le peuple murmurait. Mais le roi n'entendait pas le murmure de
+son peuple, le roi ne savait même pas le prix du pain à Paris. Et comme
+un jour un placet lui était parvenu par le plus grand des hasards, il
+voulut savoir. Alors un courtisan chercha à rassurer le roi.
+
+--Sire, lui dit-il, le pain n'a jamais été meilleur marché.
+
+--Malpeste, s'écria un grand seigneur qui était du parti du Dauphin, je
+suis bien aise de savoir cela; je vais de ce pas bâtonner mon maître
+d'hôtel qui a l'impudence de me le faire payer très-cher.
+
+De toutes parts craquait l'édifice vermoulu de la royauté; il fallait un
+bras pour soutenir l'édifice, une tête pour diriger ce bras; il n'y
+avait ni bras ni tête, il y avait madame de Pompadour, une femme
+charmante, spirituelle, artiste, mais une femme. Ses petites passions,
+ses jalousies de favorite, ses impressions du moment, tel était son code
+politique. Le peuple sentait tout cela, et le peuple l'avait en horreur.
+D'ailleurs un vent s'était levé, qui n'était plus un vent de fronde,
+c'était le souffle puissant de la liberté. Il venait d'Angleterre et de
+Genève, de partout un peu. Les philosophes avaient allumé un bûcher pour
+y brûler toutes les institutions et toutes les croyances, le vent
+attisait ce feu terrible. Il y avait encore les parlements qui
+s'exerçaient à la rébellion, et le clergé qui, par ses divisions et son
+intolérance, poussait à la révolte.
+
+Dans le public, on disait que le traité d'Aix-la-Chapelle était un
+traité honteux; madame de Pompadour pensait comme le public, mais qui
+savait ses pensées? Une des clauses secrètes de ce traité était
+l'expulsion de France du prince Édouard, le prétendant, ce prince
+infortuné pour lequel la France avait prodigué son or et versé son sang.
+Louis XV voulut tenir la parole donnée et écrite; un soir, au sortir de
+l'Opéra, le prince Édouard fut saisi, lié, jeté dans une chaise de
+poste, et conduit à la frontière. Le ministère d'alors semblait vraiment
+être à la discrétion de l'Angleterre. La marquise osa dire au roi ce que
+tout bas pensait le peuple:
+
+--Sire, c'est une lâcheté!
+
+Des pamphlets, des épigrammes, des libelles, seule arme du
+mécontentement, parurent aussitôt de tous côtés contre le roi, la
+favorite, les ministres, contre le régiment des gardes qui avait exécuté
+les ordres reçus et arrêté le prince Édouard:
+
+ Des gardes en un mot, le brave régiment,
+ Vient, dit-on, d'arrêter le fils du prétendant.
+ Il a pris un anglais. Ah Dieu! quelle victoire!
+ Muses, gravez bien vite au temple de mémoire
+ Ce rare événement.
+ Va, déesse aux cent voix, va l'apprendre à la terre,
+ Car c'est le seul Anglais qu'il ait pris à la guerre.
+
+Une épître remarquable, dédiée: AU ROI, commençait ainsi:
+
+ Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile,
+ Des princes malheureux vous n'êtes plus l'asile.
+ Vos ennemis, vaincus aux champs de Fontenoy,
+ À leurs propres vainqueurs ont imposé la loi.
+
+Des enlèvements d'enfants vinrent encore aigrir la population contre le
+roi et contre la favorite; la faute en est certainement à quelques
+misérables, agents subalternes de la police, qui outrepassèrent leurs
+ordres; mais le peuple ne s'arrête point à ces considérations.
+
+Une ordonnance du roi avait défendu la mendicité et ordonné
+l'arrestation des gens sans aveu; à Paris, ils étaient arrêtés et
+dirigés sur Marseille où on les embarquait pour les colonies. Il arriva
+que des agents de police, pour rançonner quelques pauvres mais honnêtes
+familles, abusèrent de leur pouvoir et enlevèrent plusieurs enfants.
+
+Un jour, un de ces misérables enlève et conduit au dépôt un jeune
+garçon, espérant forcer la mère à le racheter. Cette femme, au
+désespoir, croyant son fils perdu, mort, s'élance dans la rue et
+parcourt tout le faubourg Saint-Antoine, poussant d'horribles cris,
+invoquant la pitié du peuple. Sur ses pas, la population sort des
+maisons, des groupes se forment, les mères prennent parti pour la mère.
+Les rumeurs les plus étranges circulent: on dit que dans tous les
+quartiers des enfants ont ainsi disparu. Ce n'est plus un enfant qui a
+été enlevé, ce sont des milliers d'enfants. Tout à coup une imputation
+horrible, épouvantable, se répand dans la foule: on dit que les médecins
+ont ordonné des bains de sang au roi, pour rétablir sa santé usée par la
+débauche; on ajoute que c'est chez la Pompadour que les enfants sont
+conduits et égorgés pour ces bains réparateurs.
+
+Ces rumeurs abominables accroissent l'agitation, les rassemblements
+augmentent, l'exaspération du peuple est à son comble. On se jette sur
+les agents de police, partout où on les reconnaît. Mais les agents ne
+sont que les instruments du crime, le coupable est le lieutenant de
+police qui ordonne. Aussitôt la multitude roule ses flots menaçants
+jusqu'à son hôtel pour le massacrer. Prévenu, il s'enfuit par les
+jardins. On va escalader les murailles, briser tout dans l'hôtel. Tout à
+coup les portes s'ouvrent par les ordres de la femme du lieutenant de
+police, moins craintive que son époux. Du moment où il peut entrer, le
+peuple hésite; il craignait un piége. Mais les troupes de la maison du
+roi accourent à toute bride; à leur vue l'insurrection se dissipe. On
+arrête ceux dont la fuite n'a pas été assez prompte, et le lendemain,
+sans jugement, sans information, coupables ou non, ils sont pendus sans
+miséricorde.
+
+Le Parlement saisit avec bonheur cette occasion d'être désagréable à la
+cour. Une information fut décidée. On manda le lieutenant de police pour
+l'admonester. Mais ce lieutenant était une créature de madame de
+Pompadour; le Parlement le blâmait, elle le nomma, pour le récompenser,
+conseiller d'État; plus tard elle l'appela au ministère. Telle était sa
+politique.
+
+Paris avait calomnié son roi par une horrible imputation; Louis XV prit
+en dégoût sa capitale, la ville autrefois des plaisirs et des fêtes,
+devenue la ville des insultes et des menaces. Depuis longtemps, le
+peuple lui avait retiré ce beau titre de Louis le bien-aimé; quelques
+années plus tard il disait avec justice:
+
+ Le bien-aimé de l'almanach
+ N'est plus le bien-aimé de France.
+
+Le roi prit donc la résolution de ne plus traverser Paris pour aller de
+Versailles à Compiègne. Il voulait, dit-il, punir son peuple; le fait
+est qu'il en était réduit à le craindre. On fit, par ses ordres, un
+chemin de la porte du bois de Boulogne à Saint-Denis, en tournant la
+capitale. Cette nouvelle voie prit le nom de route de la Révolte,
+qu'elle a gardé depuis.
+
+À l'occasion de cette émeute, le guet reçut une organisation militaire;
+on fit bâtir des casernes à Rueil et à Courbevoie, afin d'avoir toujours
+des troupes sous la main; enfin le maréchal de Lowendal fut chargé de
+dresser un plan de fortifications contre Paris.
+
+Cependant le Parlement continuait ses remontrances, et la querelle des
+billets de confession menaçait l'Église d'un schisme.
+
+Mais le mépris des Français pour Louis XV n'avait pas détruit encore
+dans leur coeur l'attachement au sang de leurs rois. Toute l'affection
+du peuple s'était reportée sur le Dauphin, dont la vie sérieuse et calme
+formait un contraste éloquent avec les goûts de son père. D'ailleurs,
+c'est surtout à la favorite que le peuple s'en prenait; on la disait la
+cause de tout le mal. Mieux que nous ne le pourrions faire, une simple
+chanson du temps expliquera la situation des esprits; elle est bien
+l'expression des sentiments de l'époque:
+
+ Les grands seigneurs s'avilissent,
+ Les financiers s'enrichissent,
+ Tous les Poissons s'agrandissent,
+ C'est le règne des vauriens.
+ On épuise la finance
+ En bâtiments, en dépense,
+ L'État tombe en décadence,
+ Le roi ne met ordre à rien,
+ Rien, rien, rien.
+
+ * * * * *
+
+Cette chanson, qui dans l'original a neuf ou dix couplets, était
+destinée à faire fortune.
+
+Assez de fautes graves, assez d'accusations méritées pèsent sur la
+mémoire de la marquise de Pompadour, sans qu'il soit nécessaire de la
+calomnier encore. Il est donc juste de la décharger d'une imputation
+odieuse et ridicule, fort accréditée par quelques romans _historiques_
+et un gros mélodrame, qui l'accusent d'avoir trente ans durant persécuté
+un malheureux prisonnier plus impudent et imprudent que coupable. On
+devine qu'il s'agit de Latude--ou trente ans de captivité. Rétablissons
+donc les faits:
+
+Le 15 mai 1750, madame de Pompadour était à sa toilette, lorsqu'on lui
+remit une lettre apportée par la poste. On y dénonçait un complot contre
+ses jours, et on donnait la liste des principaux conjurés. Le nom des
+plus grands personnages de la cour y figurait. Cette lettre
+l'avertissait qu'avant peu elle recevrait une cassette renfermant des
+poisons si violents que les respirer serait mortel. La lettre était
+signée Henri Mazers de Latude.
+
+La marquise, on le comprend, fut épouvantée, et fit aussitôt prévenir le
+lieutenant de police, un homme qui lui était tout dévoué. La cassette
+annoncée ne tarda pas à arriver. On l'ouvrit avec les plus grandes
+précautions; elle renfermait quelques paquets de poudre blanche, poudre
+complètement inoffensive. L'innocence de tous les personnages dénoncés
+résultant d'une information des plus sérieuses, on résolut de découvrir
+le mystificateur, et c'est bien le nom qui convient. Latude avait pris
+si peu de précautions, que les paquets de poudre blanche de la cassette
+étaient renfermés dans des papiers écrits de sa main; or, du premier
+coup d'oeil, on s'était convaincu que l'auteur de la lettre et celui qui
+avait envoyé la cassette ne faisaient qu'un seul et même personnage.
+Latude ne se cachait pas, il fut arrêté comme calomniateur.
+
+Interrogé par le lieutenant de police, il répondit que, se trouvant sans
+ressources et sans protecteurs, il avait trouvé ce moyen, dans l'espoir
+que madame de Pompadour, se croyant sauvée par lui d'un grand danger,
+lui accorderait sa protection.
+
+Le lieutenant de police se contenta alors de le faire enfermer au fort
+de Vincennes.
+
+Mazers de Latude était un petit gentilhomme gascon, né à Montagnac dans
+le Languedoc. Il avait fait en Hollande, près des réfugiés protestants,
+de remarquables études, et se destinait au génie militaire. C'est donc
+comme officier qu'il fut conduit à Vincennes.
+
+Latude s'évada le second mois, mais il ne fut pas poursuivi; il eût été
+oublié sans doute, s'il ne s'était avisé d'une nouvelle plaisanterie
+dans le goût de la première. Il avait la monomanie de la dénonciation.
+Arrêté dans l'hôtel garni qu'il occupait, il fut cette fois conduit à la
+Bastille. On le traita convenablement; il avait un logement d'officier.
+Là il se lia avec un nommé d'Alègre, Gascon comme lui, et six mois après
+tous les deux s'évadaient avec une incontestable hardiesse.
+
+Ils se sauvèrent en Hollande, où Latude s'affilia aux conjurations des
+protestants et des jansénistes réfugiés. Il fut enlevé et réintégré à la
+Bastille. Naturellement, on dut prendre à son égard certaines
+précautions de surveillance; mais il fut néanmoins bien traité. On lui
+accordait la permission d'écrire: les plans et les projets de génie
+militaire qu'il adressait au ministre en font foi. Homme supérieur,
+esprit d'élite, Latude avait des idées jeunes et fécondes; le ministre
+lui fit offrir la liberté à la condition de retourner à Montagnac. Sans
+refuser précisément, il prit occasion d'écrire à madame de Pompadour des
+lettres d'une extrême insolence. Or, ces lettres, qui devaient passer
+par les mains du lieutenant de police, n'arrivèrent pas à leur adresse.
+En novembre 1765, Latude s'échappait de nouveau, par un miracle inouï
+d'audace et de présence d'esprit. Repris, il fut enfermé à Bicêtre, et
+on ne le relâcha qu'en 1777, sous la condition expresse qu'il habiterait
+son lieu de naissance.
+
+Où voit-on dans tout cela une vengeance personnelle de madame de
+Pompadour? Si cela était, n'eût-il pas recouvré sa liberté à la mort de
+la favorite? M. de Sartines, ennemi de la marquise, eût-il fait
+poursuivre en 1765 le prisonnier évadé? Le duc de Choiseul l'eût-il fait
+enfermer à Bicêtre? M. de Malhesherbes, visitant cet hôpital en 1775,
+n'eût-il pas fait droit à ses réclamations?
+
+Louis XV cependant s'ennuyait toujours, et la marquise, malgré toute son
+imagination, se voyait à bout de moyens de distraction. C'est alors que
+l'idée lui vint d'inspirer au roi le goût des bâtiments et des
+constructions. On mit des ouvriers partout à la fois. Le public cria
+fort. C'était la moindre des préoccupations de la favorite. Les finances
+se trouvaient dans le plus déplorable état; mais telle était
+l'indifférence du roi et la toute-puissance de la marquise, que l'on put
+faire un incroyable abus des acquits de comptant. C'était tout
+simplement conduire l'État à la banqueroute. Quelques entreprises utiles
+furent cependant conseillées par madame de Pompadour, et l'on commença
+les bâtiments de l'École militaire et de la Manufacture de porcelaines
+de Sèvres.
+
+L'établissement de la manufacture de porcelaines de Sèvres rendit le
+plus grand service à l'industrie française. Nous avions les Gobelins, la
+Savonnerie, les glaces, qui, par la supériorité de leurs produits, nous
+donnaient la première place; mais l'art céramique était resté en retard.
+Bien plus, il avait dégénéré, et depuis longtemps le secret était perdu
+de ces magnifiques poteries des XVe et XVIe siècles, si
+recherchées encore aujourd'hui des amateurs. Nos porcelainiers se
+bornaient alors à l'imitation mal réussie, à la contrefaçon grotesque
+des produits de la Saxe ou du Japon.
+
+Sous les auspices de madame de Pompadour, cet art charmant fit les plus
+rapides progrès; on retrouva des couleurs et des nuances perdues, on eut
+le secret de la pâte tendre, si fine et si belle, et bientôt les
+produits de la Manufacture de Sèvres firent l'admiration du monde
+entier.
+
+Les constructions de l'École militaire et de la Manufacture de Sèvres ne
+faisaient pas négliger d'autres entreprises beaucoup moins utiles, mais
+plus coûteuses: on travaillait à force à Choisy, à Crécy, à la Muette,
+et surtout au château de Bellevue, dispendieuse fantaisie de la
+favorite.
+
+Madame de Pompadour allant un jour de Sèvres à Meudon, s'arrêta sur la
+colline qui domine la rive gauche de la Seine, au point où la route de
+Versailles traversait cette rivière.
+
+--Voyez donc, Sire, dit-elle en s'adressant au roi, voyez donc la belle
+vue!
+
+Et sur cette hauteur abandonnée aux bruyères, elle résolut de se faire
+construire un château. Artistes, architectes, peintres, sculpteurs,
+jardiniers, furent aussitôt convoqués, les plans furent arrêtés séance
+tenante, et les travaux commencèrent avec une magique rapidité. La
+marquise elle-même surveillait l'oeuvre des architectes, et souvent le
+roi quittait la chasse pour venir déjeuner au milieu des ouvriers. Moins
+de deux ans après, le château de Bellevue était achevé. Les petits
+bâtiments, situés au bas de la rampe, presqu'au bord de la Seine,
+prirent le nom de Brimborion.
+
+Bellevue, inauguré le 25 novembre 1760, par des fêtes magnifiques,
+devint bientôt la résidence favorite de Louis XV; il est vrai que la
+marquise avait prodigué les millions pour faire de ce château un
+véritable séjour des Mille et une nuits.
+
+Le jour de l'inauguration, la marquise, après avoir promené son royal
+amant dans toutes les pièces de ce merveilleux château, après avoir joui
+de ses surprises et de son admiration, le conduisit dans un appartement
+qui s'ouvrait sur une serre immense éclairée de mille bougies. Là se
+trouvaient à profusion les fleurs les plus rares, les plus éloignées de
+la saison: roses, lilas, jasmins, oeillets, renoncules et primevères
+s'épanouissaient «dans ce domaine enchanté de Flore,» comme on disait
+alors, et répandaient les plus suaves parfums. Le roi fut ébloui.
+
+--Ne me donnerez-vous pas un bouquet, marquise? demanda-t-il.
+
+--Venez vous-même le cueillir, Sire, dit l'enchanteresse, avec un
+ravissant sourire, venez.
+
+Le roi y alla. Mais à la première fleur qu'il voulut détacher, il
+s'aperçut que la tige était froide et rigide.
+
+Tout ce charmant parterre était en fine porcelaine de Saxe, et de suaves
+essences, dont les gouttes brillaient sur les feuilles comme autant de
+perles de rosée, remplaçaient les émanations de toutes ces fleurs.
+
+Toute la cour, est-il besoin de le dire, s'arracha bientôt les
+invitations de Bellevue.
+
+Mais le château était petit, le nombre des invités fut très-restreint.
+Il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus. Les ministres, quelques
+favoris intimes étaient les hôtes habituels. Ceux-là passaient la nuit
+au château. Les invités ordinaires se retiraient après les fêtes et
+allaient chercher un gîte dans les habitations des environs. On appelait
+ces convives de jour, des _polissons_; et cependant, aller à Bellevue,
+même en _polisson_, était une faveur insigne. Hommes et femmes devaient
+revêtir un uniforme choisi et dessiné par madame de Pompadour: elle-même
+avait distribué les étoffes et donné le calque des dessins que chacun
+devait faire exécuter; les broderies seules étaient une affaire de plus
+de douze cents livres. Les habits des hommes étaient de velours, les
+robes des dames de damas.
+
+Les dépenses du château de Bellevue firent beaucoup crier; pamphlets et
+chansons faisaient rage. Un officier aux gardes, chevalier de Malte,
+pour quatre mauvais vers, fut condamné à un an de détention, puis
+exilé. Les flatteurs de la favorite trouvaient la punition bien douce.
+
+Toute-puissante dans l'État, madame de Pompadour n'avait pas à la cour
+les honneurs du tabouret. Elle n'eut qu'un mot à dire, tout fléchit
+devant ses volontés, même l'étiquette, qui n'accordait cette prérogative
+qu'aux seules duchesses. Le roi saisit, pour lui accorder cette faveur,
+l'occasion du rétablissement du Dauphin, qui avait été si sérieusement
+malade qu'un instant on avait craint pour ses jours. La favorite eut
+donc le tabouret; vainement le parti du Dauphin s'opposa à son
+élévation, elle fut présentée.
+
+Suivant le cérémonial des présentations, elle devait être embrassée par
+la reine, par le Dauphin et par les princesses. La reine et ses filles
+se soumirent à cette humiliation nouvelle que leur imposait le roi; mais
+le Dauphin ne put cacher son dégoût. Après avoir embrassé la nouvelle
+élue, il lui tira la langue, selon les uns, et essuya ses lèvres du
+revers de sa main, selon d'autres.
+
+La marquise ne s'en aperçut pas sur le moment, mais ses flatteurs ne
+tardèrent pas à le lui apprendre. Grande fut sa colère contre le
+Dauphin, qu'elle n'avait jamais aimé: sa piété, selon elle, n'était
+qu'hypocrisie, sa charité, un moyen habile de se créer une popularité.
+Elle alla donc trouver le roi, se plaignant amèrement de cette insulte
+qui retombait sur lui. Louis XV partagea l'indignation de la favorite,
+et le Dauphin reçut l'ordre de se rendre au château de Meudon. Vainement
+la reine et ses filles intercédèrent pour lui, le roi mit pour condition
+à son retour qu'il ferait des excuses à la marquise.
+
+Après quelque résistance, le Dauphin fut obligé de se soumettre. En
+présence de toute la cour, il déclara à madame de Pompadour qu'il était
+très-innocent de l'injure que des calomniateurs lui imputaient.
+
+La favorite reçut cette déclaration avec la dignité d'une reine, et
+gracieusement elle lui répondit que jamais elle n'avait ajouté foi à
+tout ce qu'on était venu lui rapporter. Puis, comme gage de
+réconciliation, elle grava elle-même le portrait du Dauphin. Tel fut le
+dénoûment de cette aventure, qui faillit diviser le parti du Dauphin:
+les uns le blâmaient, les autres l'approuvaient d'avoir obéi au roi.
+Mais le Dauphin fit observer que toute la honte, si honte il y avait,
+retombait, non sur le fils qui se soumettait, mais sur le père qui avait
+donné des ordres.
+
+Le tabouret ne satisfit pas encore l'ambition de madame de Pompadour,
+elle voulut être dame d'honneur de la reine. Sûre de l'approbation du
+roi, elle fit faire quelques démarches près de Marie Leczinska. La
+reine, toujours faible et soumise, n'osa refuser, mais elle objecta que,
+toutes les dames du palais faisant leurs pâques, la favorite ne pouvait
+être admise qu'à la condition d'approcher des sacrements.
+
+La marquise s'occupa immédiatement de lever cet obstacle. Elle commença
+par déclarer que ses relations avec le roi n'étaient plus qu'amicales,
+ce qui était vrai, comme nous le verrons plus tard; elle sollicita
+ensuite de son mari une lettre de pardon, dans laquelle il devait dire
+que désormais, oubliant toutes les fautes de sa femme, il lui rendait
+son estime et lui rouvrait sa maison.
+
+M. d'Etioles consentit à tout ce que lui demanda sa femme. Depuis
+longtemps il avait pris son parti de son abandon, et il s'était même
+décidé à user de son pouvoir, tant pour lui que pour ses amis. En 1754
+il avait accepté la place vacante de fermier général des postes, au
+scandale de beaucoup de ses amis, qui pensaient que la retraite
+convenait à sa situation.
+
+Munie de ses pièces justificatives, la marquise entra en négociations
+avec le père de Sacy, qui consentit à lui donner l'absolution et à lui
+administrer les sacrements. Elle fut donc nommée dame d'honneur. Elle se
+jeta alors pour quelque temps dans la dévotion, mais dès ce moment,
+assure-t-on, elle résolut la perte des jésuites, qui avaient osé,
+lorsqu'il s'était agi de ses pâques, résister à ses volontés.
+
+L'expulsion des jésuites, due à madame de Pompadour et au duc de
+Choiseul qui voulait la destruction ou la réforme des ordres religieux,
+donna à la favorite une heure de popularité. Accepter la volonté des
+partis est un moyen habile qu'ont toujours adopté les ambitieux. On se
+grandit alors à peu de frais, et de tous les intéressés on se fait des
+créatures. Un instant on oublia la haine vouée à la favorite, on oublia
+la bassesse de sa naissance, son avidité, les traités honteux, et, pour
+cette proscription d'une société dangereuse, on l'adula plus que si elle
+eût donné une province à la France.
+
+Dans le courant de l'année 1754, madame de Pompadour avait éprouvé le
+plus grand chagrin de son existence. Alexandrine, sa fille bien-aimée,
+mourut subitement pour avoir été saignée mal à propos au couvent de
+l'Assomption, où on l'élevait avec le plus grand soin. Elle avait alors
+onze ans.
+
+Ici commence la seconde période de la vie de la marquise de Pompadour.
+La maîtresse charmante de Louis XV fait place à la femme d'État.
+L'ambitieuse incapable que flétrit l'histoire succède à l'artiste
+spirituelle, qui avait trouvé grâce.
+
+La favorite règne désormais. Elle est duchesse de fait, sinon de titre,
+elle est dame d'honneur de la reine. Alors son orgueil devient immense,
+insatiable comme son ambition.
+
+Dans son salon, elle affecte le ton et les manières d'une reine, elle
+trône, comme jamais, même après son mariage, ne l'avait osé faire madame
+de Maintenon. Elle reçoit tout le monde, assise dans une chaise longue,
+ne se levant jamais, même pour les princes du sang, obligeant tout le
+monde à se tenir debout.
+
+Pour qu'on ne lui _manque pas de respect_, c'est-à-dire pour que nul
+n'ait l'idée de s'asseoir en sa présence, elle fait enlever les siéges,
+si bien qu'un jour le marquis de Souvré, sorte d'original qui avait son
+franc parler, vient, pour se reposer, s'asseoir sur un des bras de son
+fauteuil.
+
+Cette familiarité lui semble monstrueuse, et elle se plaint au roi de
+l'outrage qu'elle a reçu. Louis XV demande une explication au marquis.
+
+--Ma foi! sire, répond M. de Souvré, j'étais diablement las, et, ne
+sachant où m'asseoir, je me suis aidé comme j'ai pu.
+
+Cette réponse cavalière fit heureusement rire le roi. Si le coupable
+avait essayé de se disculper, il était perdu.
+
+Sous prétexte qu'elle est souffrante, la marquise ne rend de visites à
+personne, même aux duchesses titrées, et un noël de la cour fait
+allusion à ces prérogatives que la faiblesse royale donne à la favorite:
+
+ De Jésus la naissance
+ Fit grand bruit à la cour;
+ Louis, en diligence,
+ Fut trouver Pompadour.
+ Allons voir cet enfant, lui dit-il, ma mignonne.
+ Non, dit la marquise au roi,
+ Qu'on l'apporte chez moi,
+ Je ne vais chez personne.
+
+Elle fait donner à ses domestiques des titres et des décorations; sa
+femme de chambre est une personne de qualité, et lorsqu'elle sort, il
+lui faut un chevalier de Saint-Louis pour porter la queue de sa robe.
+
+Et l'on se demande lequel des deux l'emporte, de la vanité de la
+maîtresse ou de la bassesse du gentilhomme.
+
+Les courtisans prenaient à tâche de justifier cette insolence par leur
+plate obséquiosité, et les plus grands seigneurs de France ne
+rougissaient pas de faire antichambre chez elle, attendant une audience
+pour solliciter quelque grâce.
+
+Elle est roi désormais, président du conseil des ministres. C'est dans
+son cabinet que se fait le travail politique, les secrétaires d'État
+viennent lui soumettre toutes les décisions, elle assiste aux lits de
+justice, elle répond aux remontrances du Parlement. Richelieu, le grand
+ministre, sous sa robe rouge de cardinal avait caché Louis XIII; Louis
+XV disparaît sous les jupes amples de sa favorite. Un éventail, voilà le
+sceptre de la France.
+
+La toute-puissance de la marquise de Pompadour ne tarda pas à se faire
+sentir d'une manière désastreuse.
+
+Le traité d'Aix-la-Chapelle ne nous donnait qu'une paix boiteuse.
+C'était une trêve armée, chacun le sentait, mais nul alors ne prévoyait
+la guerre de Sept-Ans. Cette guerre impolitique, insensée, calamiteuse,
+elle fut l'oeuvre de la favorite. De tout temps l'Autriche avait été
+considérée comme l'ennemie naturelle de la France: ainsi pensaient Henri
+IV et Richelieu, deux politiques au moins aussi forts que la maîtresse
+de Louis XV. On changea de conduite, et l'on tendit la main à
+Marie-Thérèse.
+
+Cette guerre devait servir admirablement et les rancunes et les amitiés
+de madame de Pompadour, qui détestait Frédéric, le roi de Prusse, et
+affectionnait très-particulièrement l'impératrice d'Autriche.
+
+La haine de la marquise contre le roi de Prusse datait de longtemps.
+Frédéric, sorte de tyran philosophe et bel esprit, accueillait avec
+distinction tous les mécontents que faisait la cour de France. Il
+professait une tolérance universelle. Il permettait de tout dire, de
+tout imprimer, lorsqu'il ne faisait pas mettre les libres penseurs en
+prison et brûler les livres par la main du bourreau. Son palais était
+une petite académie, un hôtel Rambouillet de l'Encyclopédie. Il écrivait
+à Jean-Jacques Rousseau et donnait à Voltaire la clef de chambellan. À
+ses soupers on raisonnait sur tout, et sur bien d'autres choses encore,
+mais surtout on critiquait, on se moquait. Versailles, on le devine,
+n'était point épargné, et la favorite de Louis XV était le point de mire
+de tous les traits d'esprit. Souvent à ses oreilles étaient venus les
+propos méchants, les piquantes épigrammes; on lui avait montré des vers,
+apporté des chansons. Enfin Frédéric l'avait surnommée, et elle le
+savait, Cotillon II.
+
+L'amitié de madame de Pompadour pour Marie-Thérèse fut l'oeuvre du comte
+de Kaunitz, ambassadeur d'Autriche. Politique habile sous des dehors
+frivoles, reconnaissant l'utilité de l'alliance de la France, il pensa
+que l'amour-propre de la favorite valait la peine d'être exploité. Il
+décida donc sa souveraine à écrire une lettre autographe à la maîtresse
+du roi de France. Marie-Thérèse, dans ses lettres, traitait la marquise
+d'égale à égale, elle l'appelait _cousine_, se disait son _amie_.
+L'orgueil faillit étouffer madame de Pompadour. Kaunitz ne s'était pas
+trompé, de ce jour elle voua une inaltérable affection à son amie et
+cousine Marie-Thérèse.
+
+Les négociations avec l'Autriche commencèrent, et bientôt un traité
+d'alliance fut signé; c'était le signal de la guerre de Sept-Ans. La
+France va désormais, au profit de son ancienne ennemie, prodiguer son or
+et son sang. Frédéric sera plusieurs fois à deux doigts de sa perte,
+dans son désespoir il songera même au suicide; mais, général habile, roi
+vraiment grand et héroïque dans plusieurs campagnes, il tirera un
+admirable parti de toutes ses ressources, fera face de tous côtés à la
+fois, échappera à quatre armées qui le cernent, et sortira de cette
+lutte inégale, sinon vainqueur, du moins sans grandes pertes.
+
+Marie-Thérèse, grâce à une habile administration, aidée d'ailleurs par
+la France, accroîtra son influence en Europe.
+
+Tout le poids de la guerre retombera sur la France; durant ces sept
+années d'hostilité il périra neuf cent mille combattants, nous
+sacrifierons des millions, nous perdrons toute notre prépondérance, et
+le pacte de famille que M. de Choiseul considérait comme un
+chef-d'oeuvre de diplomatie, nous fera perdre la Louisiane.
+
+Pendant cette guerre désastreuse, de petits généraux conduisent à la
+mort de grandes armées, des rivalités mesquines éclatent entre les chefs
+et font échouer tous les plans, les flatteurs seuls de la favorite
+obtiennent des commandements; enfin des généraux français font
+construire, ô honte! des palais à Paris avec l'or de l'ennemi.
+
+Insouciant et ennuyé, Louis XV apprendra toutes les turpitudes, il verra
+le mal et ne songera pas à y remédier; il a emprunté la devise de sa
+favorite: Après nous le déluge!
+
+Voilà cependant où nous conduisaient les petites passions de la marquise
+de Pompadour. Sa politique ne rencontra aucun obstacle de la part des
+ministres, elle n'admettait au pouvoir, il est vrai, que des créatures à
+elle, et plus tard l'abbé de Bernis, son ami dévoué, un des auteurs du
+traité avec l'Autriche, fut exilé pour avoir osé résister.
+
+Depuis longtemps déjà M. de Maurepas, le ministre aimé de Louis XV, le
+seul qui pût faire travailler le roi, entre un bon mot et une chanson,
+ce qui ne l'empêchait pas d'être un habile homme d'État, avait été
+renvoyé. Il avait fallu trouver un prétexte. La marquise l'accusa donc
+d'être l'auteur d'un abominable quatrain qu'elle avait, disait-elle,
+trouvé un jour sous sa serviette en se mettant à table.
+
+Au dedans cependant les affaires n'en allaient pas mieux; les finances
+étaient obérées; le clergé et le Parlement mesuraient tour à tour la
+faiblesse du gouvernement et tenaient peu de compte de ses ordres; une
+division intestine partageait le sacerdoce et la magistrature. Il y
+avait débat entre toutes les juridictions. Bientôt, à la suite d'une
+mesure prise par le roi, cent-quatre-vingt membres du Parlement
+donnèrent leur démission.
+
+«La douleur des Parisiens, dit l'auteur de _l'Histoire philosophique du
+règne de Louis XV_, se manifesta bientôt en expressions de colère. Le
+roi était hautement qualifié du nom de tyran. On se racontait la
+turpitude de ses moeurs. La favorite était couverte d'imprécations;»
+enfin les pamphlets et les placards les plus injurieux étaient chaque
+jour affichés jusque sur les murs du palais. L'exaltation était à son
+comble.
+
+Le crime ne se fit pas attendre. Le 5 janvier 1757, vers cinq heures du
+soir, le roi qui, dans la journée, était venu à Versailles voir une de
+ses filles malades, se disposait à monter en carrosse pour retourner à
+Trianon. Il mettait le pied sur le degré de velours, lorsqu'un homme qui
+s'était glissé dans l'ombre au milieu des personnes qui l'entouraient,
+s'élança sur lui et le frappa.
+
+--On vient, s'écria le roi, de me donner un furieux coup de coude.
+
+Puis, passant la main sous son habit, il la retira pleine de sang.
+
+--Je suis blessé, dit-il.
+
+Alors, regardant autour de lui, et apercevant un homme qui gardait son
+chapeau sur la tête:
+
+--C'est cet homme qui m'a frappé! Qu'on le prenne, mais qu'on ne le tue
+pas.
+
+Des gardes du corps se précipitèrent aussitôt sur l'assassin, et
+l'arrêtèrent.
+
+Il eût pu s'enfuir dix fois avant ce temps, se perdre dans la foule;
+mais, soit horreur de son crime, soit mépris de la vie, il était resté
+immobile.
+
+Conduit dans la salle des gardes du corps, il fut fouillé. On trouva sur
+lui une trentaine de louis d'or et un couteau à deux lames. Il s'était
+servi, pour frapper le roi, de la plus petite, qui avait la forme d'un
+canif. Interrogé, il déclara se nommer François Damiens. Puis, tout à
+coup, et comme pris de remords:
+
+--Qu'on prenne garde, s'écria-t-il, à monseigneur le Dauphin! qu'il ne
+sorte pas d'aujourd'hui!
+
+Cette exclamation fit croire qu'il avait des complices, et, pour obtenir
+une révélation complète, les gardes du corps commencèrent à lui donner
+la torture.
+
+Mais vainement on le tenailla avec des pincettes rouges, les soldats se
+lassèrent plus vite que lui; il ne poussa pas un cri, il n'avoua rien.
+
+Bientôt le grand prévôt de l'hôtel vint s'emparer de l'assassin et le
+fit conduire à la geôle, pour commencer une instruction régulière.
+
+Le roi cependant perdait beaucoup de sang. Il remonta l'escalier sans
+être soutenu. Il devait coucher à Trianon, en sorte qu'il n'y avait rien
+de préparé à Versailles. On coucha le roi sur des matelas, pendant qu'on
+disposait son lit; et tous ceux qui étaient autour de lui commencèrent à
+le déshabiller.
+
+Un médecin était accouru. La blessure se réduisait à une forte
+égratignure. Le roi portait ce jour-là, à cause du froid plusieurs
+vêtements, ils avaient amorti le coup. La blessure pansée, le calme
+commençait à renaître, lorsque tout à coup un imprudent énonça la
+crainte que le couteau ne fût empoisonné.
+
+Cette crainte frappa l'esprit du roi. Tout son sang-froid l'abandonna.
+Il voulut un prêtre à l'instant; et comme tous les aumôniers étaient
+absents, un simple chapelain remplit en tremblant la redoutable mission
+de le réconcilier avec le ciel.
+
+La famille royale était accourue; la reine se précipita tout en larmes
+dans la chambre. Madame de Pompadour se présenta, mais la porte lui fut
+interdite, par ordre du roi, qui lui fit donner le conseil de se retirer
+de la cour. Ses terreurs de Metz le reprenaient. Puis il délégua tous
+les pouvoirs au Dauphin, qui prit le gouvernement des affaires.
+
+Le ministre Machault, conformément aux intentions du roi, était allé
+trouver madame de Pompadour. Dans son intérêt, il lui conseillait de
+fuir. Jamais la position de la favorite n'avait été ainsi menacée, elle
+perdait la tête. Elle allait se décider à partir, lorsque madame de
+Mirepoix, présente à l'entretien, lui représenta que son départ la
+perdait à tout jamais.
+
+--Il faut rester, lui dit-elle.
+
+Et comme la marquise hésitait encore:
+
+--Oui, ajouta madame de Mirepoix, mieux vaut être chassée, que de partir
+un jour trop tôt.
+
+Bien en prit à madame de Pompadour de suivre ce conseil. Huit jours
+après, le roi était remis et redevenait son esclave.
+
+Le procès de Damiens ne fit jaillir aucune lumière sur cet odieux
+attentat. Il resta cependant à peu près prouvé qu'il n'avait pas de
+complices.
+
+Dans tous ses interrogatoires, il soutint qu'il n'avait voulu que
+blesser le roi. Les tortures les plus atroces ne lui arrachèrent aucune
+révélation.
+
+Quelques jours après l'attentat, le ministère fut presque entièrement
+renouvelé.
+
+Le roi, revenu de ses terreurs de la mort, rougissait-il de ses
+faiblesses, voulait-il en éloigner les témoins? Quelle que soit la
+raison, les ministres furent brusquement renvoyés et remplacés par des
+hommes complètement à la discrétion de la marquise, plus puissante que
+jamais.
+
+Depuis longtemps déjà, la marquise de Pompadour n'était plus pour le roi
+qu'une amie; les sens n'étaient plus pour rien dans leur mutuel
+attachement. Tel était l'état de sa santé, que, de l'avis même du
+médecin, elle avait dû rompre entièrement toutes relations avec son
+amant. Sa déclaration au père de Sacy, à l'occasion de ses pâques, était
+donc vraie. Dans sa jeunesse d'ailleurs, au temps même où véritablement
+elle était la maîtresse du roi, madame de Pompadour avait toujours eu un
+tempérament très-opposé à celui de Louis XV, et on a peine à se figurer
+les expédients auxquels elle avait recours pour garder seule l'amour du
+maître et ménager son influence, lorsque l'amitié née de l'habitude
+succédait à l'amour dans le coeur du roi.
+
+Voici une anecdote empruntée aux Mémoires de madame du Hausset qui
+peint admirablement le caractère de la marquise à cette époque, et cette
+anecdote ne peut être révoquée en doute, venant d'une femme qui lui fut
+toujours dévouée. C'est madame du Hausset qui parle.
+
+«J'avais remarqué que, depuis plusieurs jours, madame de Pompadour se
+faisait servir du chocolat à triple vanille et ambré, à son déjeuner;
+qu'elle mangeait des truffes et des potages au céleri. La trouvant fort
+échauffée, je lui fis un jour des représentations sur son régime,
+qu'elle eut l'air de ne pas écouter. Alors je crus devoir en parler à
+son amie, la duchesse de Brancas.
+
+«--Je m'en suis aperçue, me dit-elle, et je vais lui en parler devant
+vous.
+
+«Effectivement, après sa toilette, madame de Brancas lui fit part de ses
+craintes sur sa santé.
+
+«--Je viens de m'en entretenir avec elle, dit-elle en me montrant la
+duchesse, elle est de mon avis.
+
+«Madame la marquise témoigna un peu d'humeur et se mit à fondre en
+larmes. J'allai aussitôt fermer la porte, et je revins écouter.
+
+«--Ma chère amie, dit madame de Pompadour à madame de Brancas, je suis
+troublée de la crainte de perdre le coeur du roi en cessant de lui être
+agréable. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de
+prix à certaines choses, et j'ai le malheur d'être d'un tempérament
+excessivement froid. J'ai imaginé de prendre un régime un peu
+échauffant, pour réparer ce défaut, et depuis deux jours cet élixir me
+fait du bien....
+
+«Elle pleura encore, et ajouta:
+
+«Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé il y a huit jours, le roi, sous
+prétexte qu'il faisait chaud, s'est mis sur mon canapé et y a passé la
+moitié de la nuit; il se dégoûtera de moi et en prendra une autre.
+
+«--Vous ne l'éviterez pas, répondit la duchesse, en suivant votre
+régime, et ce régime vous tuera.
+
+«Ces dames s'embrassèrent, madame de Pompadour recommanda le secret à
+madame de Brancas, et le régime fut abandonné.
+
+«Peu de temps après, elle me dit:
+
+«--Le maître est plus content de moi, et c'est depuis que j'en ai parlé
+à Quesnay, sans lui tout dire. Il m'a dit que pour avoir ce que je
+désire, il fallait avoir soin de se bien porter, et tâcher de bien
+digérer et faire de l'exercice pour y parvenir. Je crois que le docteur
+a raison, et je me sens tout autre. J'adore le roi: je voudrais lui être
+agréable, mais, hélas! quelquefois il me trouve plus froide qu'une
+macreuse.»
+
+Mais l'influence de madame de Pompadour tenait à des sentiments plus
+nobles que ceux qu'elle désirait alors. Elle devait son empire à son
+adresse, à son dévouement constant à toutes les fantaisies du maître, au
+soin qu'elle prenait de courir au-devant de ses moindres désirs, aux
+charmes de son esprit, à sa grâce, à toutes ces qualités, enfin, qu'elle
+possédait dans la première période de ses relations avec le roi.
+
+Plus tard, elle fut pour Louis XV comme un vieux ministre; il n'osait la
+renvoyer par cette même raison qui l'avait fait garder le cardinal
+Fleury: il tremblait de voir retomber sur lui seul tout le poids des
+affaires; il voyait bien que la royauté allait droit à sa perte. Il
+pressentait la ruine, mais il disait: «Bast! tout cela durera bien
+autant que moi.» Et il laissait faire le mal, pouvant l'empêcher, ce qui
+est le plus grand crime qu'un souverain puisse commettre.
+
+Madame de Pompadour, cependant, tremblait toujours de voir surgir une
+rivale. Depuis longtemps, elle le savait, les valets de chambre du roi,
+corrupteurs subalternes, méprisables agents de la débauche,
+fournissaient aux caprices du maître de jeunes et jolies filles qu'ils
+allaient recrutant de tous côtés. Les intrigues des ennemis de la
+marquise pouvaient pousser dans la couche royale quelque femme de grande
+maison, belle, fière, spirituelle, hardie, comme l'avait été la duchesse
+de Châteauroux.
+
+La favorite frémissait à cette idée; les infidélités passagères de son
+amant lui importaient peu, elle ne l'aimait plus; mais elle tenait au
+pouvoir plus qu'à la vie. Elle résolut donc d'être elle-même
+l'intendante des honteux plaisirs du royal débauché. C'était la première
+fois que cette idée venait à une favorite d'entourer son amant d'un
+sérail, mais cette idée assura la puissance de madame de Pompadour. Elle
+choisit pour le roi des maîtresses jeunes, jolies, gracieuses, mais
+d'une classe inférieure ou sans fortune et sans alliances, aussi peu
+spirituelles que possible, de façon à n'avoir rien à redouter du pouvoir
+de leurs charmes. Les pourvoyeurs habituels du roi devinrent ses
+créatures, et nulle ne put être admise près du roi sans son approbation.
+
+Déjà, quelque temps auparavant, Louis XV était venu lui demander, avec
+un certain embarras, il est vrai, ses bontés pour une jeune fille prête
+à devenir mère, et sur laquelle il désirait que l'on veillât avec la
+plus grande sollicitude. Il était fort embarrassé de cette jeune fille;
+ne voulant pas trahir son incognito, et n'osant s'ouvrir à personne de
+peur d'une indiscrétion, il avait pensé à son amie.
+
+La marquise se chargea elle-même de prendre soin de la mère et de
+l'enfant; elle pourvut généreusement à tous leurs besoins et leur assura
+un revenu honnête.
+
+«--Que vous êtes bonne! lui disait le roi; que de gratitude pour vous,
+de vous charger d'une pareille mission!»
+
+La marquise devait avoir bien d'autres complaisances: afin de favoriser
+les goûts de Louis XV, elle lui donna, dès 1753, sa charmante retraite
+de l'Ermitage, située dans le parc de Versailles, et admirablement
+disposée pour les débauches secrètes.
+
+Le Parc-aux-Cerfs était inventé.
+
+C'est là que désormais furent logées les jeunes filles qui attendaient
+les embrassements du maître. On donna à cette maison une organisation.
+Un chevalier de Saint-Louis sollicita l'honneur d'en être l'intendant
+général. Une ancienne chanoinesse fut chargée de la surveillance
+intérieure: elle avait sous ses ordres deux sous-maîtresses; enfin, un
+certain nombre de femmes de compagnie étaient chargées de l'éducation
+des jeunes élèves.
+
+Le valet de chambre Lebel, M. de Lugeac, neveu de la favorite, et sa
+femme, la marquise elle-même, tels étaient les pourvoyeurs ordinaires de
+cet infâme sérail. La police s'en mêlait aussi, et lorsque quelque
+enfant de neuf à onze ans attirait par sa beauté les regards des agents,
+elle était enlevée ou achetée à ses parents et conduite à Versailles.
+
+Le nombre des malheureuses qui passèrent successivement au
+Parc-aux-Cerfs est immense. À leur sortie, elles étaient mariées à des
+hommes vils ou crédules, à qui elles apportaient une bonne dot. On leur
+trouvait toujours un mari. La turpitude du chef de l'État provoquait
+ainsi la bassesse des sentiments. L'argent, au besoin, n'était pas
+épargné, on le prodiguait, on prodiguait aussi les places dans l'armée
+ou dans le clergé. Le roi était généreux, le trésor public fournissait à
+tout. Il est difficile d'évaluer les sommes englouties par le
+Parc-aux-Cerfs, mais on peut assurer sans exagération que pendant
+trente-quatre ans que subsista cet établissement, elles s'élevèrent au
+moins à cent cinquante millions.
+
+Le peuple savait toutes ces infamies, son mépris et sa haine
+augmentaient.
+
+Le traité de paix signé à Paris (10 février 1763) vint mettre le comble
+à l'exaspération générale. C'était cependant la fin de cette guerre
+absurde, entreprise en faveur de l'Autriche sous l'inspiration de madame
+de Pompadour. Mais ce traité nous faisait perdre toute notre
+prépondérance européenne, la France humiliée devenait une puissance de
+troisième ordre. Enfin, malgré la détresse des finances, il fallut payer
+à Marie-Thérèse, la bonne amie de la marquise, une somme de trente-huit
+millions qui l'aida à réparer ses pertes.
+
+On trouva que les amitiés de la favorite coûtaient un peu trop cher. La
+nation fut frappée au coeur.
+
+La majesté royale était avilie, et tous ceux qui entouraient le trône
+semblaient prendre à tâche de flétrir la couronne. Le bruit ne courut-il
+pas que, pour augmenter ses ressources, pour payer plus largement ses
+honteux plaisirs, le roi s'était mis à la tête du pacte de famine et
+créait pour s'enrichir des disettes factices!
+
+La marquise, on le pense, n'était pas épargnée. Depuis longtemps déjà
+elle n'osait plus se montrer en public, elle était accueillie par des
+huées. On ne l'appelait plus que le _fléau de la France_. On disait
+hautement qu'elle avait ruiné l'État, et cette allégation ne manquait
+pas de fondement.
+
+Sans compter les sommes fabuleuses englouties dans la guerre de
+Sept-Ans, la marquise avait dilapidé les finances pour enrichir ses
+parents, ses amis, pour se faire des créatures, pour satisfaire les
+passions du roi.
+
+Sa fortune à elle-même était scandaleuse. Elle possédait le marquisat de
+Pompadour, le château de Crécy, en Brie, les châteaux de Bel-Air et de
+Bellevue, des Réservoirs, le marquisat de Mesnars, sans compter
+plusieurs autres magnifiques propriétés, entre autres l'hôtel d'Évreux,
+qu'elle avait fait reconstruire à l'extrémité des Champs-Elysées.
+
+Enfin, pour se faire une idée de son luxe, on n'a qu'à jeter les yeux
+sur son livre de dépenses, qui ne dit pas tout, et l'on voit qu'elle
+paya de 1748 à 1754, pour la construction et les décorations intérieures
+seulement de sa maison de Bellevue, la somme de près de trois millions
+(2,983,047 francs). Le linge, pour draps et table de sa maison de Crécy,
+avait coûté 60,452 livres. Qu'on estime ce qu'elle avait dû dépenser
+pour Bellevue! Elle possédait pour près de deux millions de diamants, et
+elle estimait elle-même sa vaisselle d'or et d'argent à 687,600 francs.
+Ses seuls colifichets sont évalués à 394,000 livres; ses porcelaines,
+non compris celles de Sèvres, à 261,945 livres, sa garde-robe à 350,000
+livres.
+
+Les voyages du roi, comédies, fêtes données en ses différentes maisons,
+lui coûtèrent plus de quatre millions. Enfin, pendant ses dix-neuf
+années de règne, elle dépensa pour sa bouche la somme de trois millions
+cinq cent quatre mille huit cents livres.
+
+Les tableaux, les objets d'art, les mobiliers splendides, les
+collections de camées et de pierres fines, ne sont pas compris dans cet
+état fort abrégé des richesses de la favorite. La vente seule de son
+mobilier dura plus d'un an.
+
+Madame de Pompadour avait entrepris une tâche impossible, celle d'amuser
+Louis XV: elle succomba à cette tâche, elle y usa sa santé, sa vie.
+
+Cette femme, partie de si bas pour s'élever si haut, n'avait pas été
+heureuse. Elle régnait, tous ses désirs semblaient remplis, mais une
+inquiétude profonde la consumait en secret. Son pouvoir tenait à si peu
+de chose! On se fait difficilement une idée de ce qu'il en coûta de
+peines, de soucis, de douleurs à cette favorite, pour conserver au
+milieu de tous ses ennemis sa haute situation. Sa santé s'altéra sous le
+poids des angoisses de son âme. La Providence allait être justifiée.
+
+Hélas! elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Jeune femme, elle
+avait été menacée d'épuisement; sa maladie dégénéra bientôt en une
+langueur mortelle.
+
+Longtemps elle réussit à cacher ses souffrances au roi, mais un jour, à
+Choisy, au milieu d'une partie de plaisir, elle fut terrassée par le
+mal. On crut d'abord que ce ne serait qu'une indisposition passagère,
+mais les symptômes devinrent vite menaçants, et on la transporta de
+Choisy à Versailles. Les médecins ne désespéraient pas, elle seule ne
+s'abusa point sur son état.
+
+--Je suis perdue, dit-elle; qu'on aille me chercher un confesseur!
+
+Louis XV vit sans émotion les progrès de la maladie. Il fut convenable,
+voilà tout. Chaque jour il envoyait plusieurs fois prendre de ses
+nouvelles, chaque matin un de ses favoris lui apportait un bulletin de
+la nuit.
+
+Calme et résignée, elle vit approcher la mort. Au commencement de sa
+dernière journée, le curé de la Magdeleine, sa paroisse, était venu la
+voir et l'exhorter au courage; à onze heures il prit congé d'elle.
+
+--Attendez encore un moment, monsieur le curé, murmura-t-elle, nous nous
+en irons ensemble.
+
+Peu après elle expira (15 avril 1764); elle avait alors quarante-trois
+ans, et en avait passé près de vingt avec le roi.
+
+Louis XV, jusqu'au dernier moment, lui laissa l'exercice de son pouvoir
+suprême, et elle eut cette dernière faveur de «rendre le dernier soupir
+dans la demeure des rois, quoique l'étiquette en bannisse la mort, cette
+messagère importune.»
+
+Mais avec la vie de la favorite s'éteignirent toute sollicitude, toute
+commisération. Son cadavre, roulé dans un drap, fut placé sur une
+civière, et deux hommes de peine le portèrent hors du palais. Louis XV,
+de la fenêtre de ses appartements, vit passer dans la cour l'ignoble
+cortège. Le temps était sombre, il tombait une pluie fine et glacée.
+
+--Pauvre marquise! dit le roi, elle aura bien mauvais temps pour son
+dernier voyage.
+
+Ce fut tout. Louis XV n'eut pas une larme, un mot de regret pour cette
+femme qui, pendant vingt ans, avait été son amie.
+
+Madame de Pompadour fut inhumée au couvent des Capucines de Paris, dans
+une chapelle qu'elle avait achetée un an auparavant. Le marquis de
+Marigny fut l'héritier de ses immenses richesses.
+
+Son corps n'était pas refroidi encore, que d'ignobles épitaphes
+circulaient déjà à Paris et à Versailles. Enfin, dirent les Parisiens
+transportés de joie, Louis XV va donc régner.
+
+
+
+
+IX
+
+LA COMTESSE DU BARRY.
+
+
+Malgré son indifférence apparente, Louis XV avait été vivement frappé de
+la mort de madame de Pompadour. Un instant il sembla vouloir réformer
+ses moeurs; vainement quelques grandes dames essayèrent de prendre cette
+place vacante de favorite, leurs tentatives échouèrent, «et il ne leur
+revint que la honte d'un infructueux essai.» Le vieux monarque sembla
+renoncer à l'institution d'une maîtresse en titre, en possession d'une
+influence quelconque sur les affaires. Son ennui devint plus profond,
+plus incurable, voilà tout.
+
+D'autres douleurs que celles de la mort de la favorite étaient réservées
+au vieux roi. La santé du Dauphin, depuis longtemps altérée, devint tout
+à fait mauvaise, une maladie de poitrine se déclara, et les médecins ne
+tardèrent pas à déclarer qu'il ne restait plus aucun espoir.
+
+À cette nouvelle, un cri d'effroi retentit dans toute la France. Depuis
+longtemps toutes les espérances de la nation reposaient sur ce jeune
+prince, véritable philosophe chrétien, qui se conduisait en apôtre et
+pensait en roi.
+
+--Il faut bien me hâter de mourir, disait-il à ceux qui le soignaient,
+je vois bien que j'impatiente trop de monde.
+
+Quelques jours avant il avait dit à ses confidents:
+
+--Pour tout le monde j'ai une maladie de poitrine, je feins de le
+croire; mais à vous, je vous le dis, je meurs empoisonné.
+
+Le Dauphin succomba le 20 décembre 1765. Il était âgé de trente-six ans.
+
+L'opinion publique attribua la mort de ce prince à un crime, et on
+l'imputa au duc de Choiseul, son ennemi.
+
+La Dauphine ne tarda pas à suivre son époux dans la tombe (1767). Enfin
+la reine; cette pieuse et résignée Marie Leczinska, trop faible pour
+résister à tant de cruelles épreuves, fut atteinte d'une maladie de
+langueur qui la conduisit au tombeau (25 juin 1768).
+
+Tant de pertes successives frappèrent douloureusement Louis XV. Il avait
+vu d'un oeil sec la mort de son fils et de la Dauphine; son chagrin
+éclata en larmes amères devant la tombe entr'ouverte de la mère de ses
+enfants. Toutes les énormités de sa conduite privée lui apparurent
+menaçantes, et il jura de changer de vie. Le Parc-aux-Cerfs fut réformé.
+
+La nouvelle existence du roi fit trembler ses favoris, courtisans des
+vices qui assuraient leur crédit, anciens compagnons des débauches
+royales. Ils essayèrent de ranimer les sens endormis du roi. Ils lui
+persuadèrent de chercher dans les plaisirs l'oubli de ses chagrins et de
+ses tristes pensées. Le faible Louis XV céda.
+
+Tous les partis cherchaient à donner une maîtresse au roi afin de
+s'emparer par ses mains de la toute-puissance. Mesdames, filles du roi,
+de leur côté, essayèrent de marier Louis XV. Elles lui proposaient une
+jeune et charmante femme, Louise de Savoie-Carignan, veuve du prince de
+Lamballe. La jeune princesse consentait à ce mariage. Le roi refusa. Il
+craignait le ridicule qui s'attache toujours aux unions
+disproportionnées. Malheureusement, il craignit moins l'infamie que le
+ridicule.
+
+Telle était la situation, lorsque Lebel reçut l'ordre de pourvoir, comme
+par le passé, aux goûts passagers du maître.
+
+«Le libertinage dont se souille la vieillesse conduit toujours à une
+profonde dégradation; ainsi advint à Louis XV. Après avoir admis près de
+sa personne des femmes de toutes les conditions, on le vit accueillir
+une prostituée, Marie-Jeanne Vaubernier, comtesse Du Barry.»
+
+À la face de la France, il éleva cette femme jusqu'à lui, ou plutôt il
+descendit jusqu'à elle. Il la maria, pour lui donner un titre, et,
+foulant aux pieds toute pudeur, tout respect de lui-même, il la présenta
+à ses filles, la fit asseoir près de la jeune Dauphine, en un mot
+l'établit à la cour comme maîtresse déclarée.
+
+Marie-Jeanne Gomard Vaubernier naquit le 28 août 1744, à Vaucouleurs, la
+patrie de Jeanne Darc. Souvent, au temps de sa faveur, on plaisanta sur
+ce singulier rapprochement.
+
+Le père Vaubernier, simple commis aux barrières, avait épousé par amour
+une femme aussi pauvre que lui. C'est dire la gêne de cette famille.
+Elle comptait, il est vrai, sur la protection du délégué des fermes
+générales, M. du Breuil, qui lui voulait du bien.
+
+Le hasard donna un protecteur à l'enfant qui venait de naître. Un des
+hauts délégués des fermes générales, M. Billard de Monceaux, consentit à
+être son parrain.
+
+À huit ans à peine, Marie-Jeanne perdit son père. Le pauvre commis aux
+barrières était l'unique soutien de sa famille; sa veuve et son enfant
+se trouvèrent à Vaucouleurs dans la plus affreuse misère. Madame
+Vaubernier sollicita une place dans un bureau de loterie; mais toutes
+ses démarches restant sans résultat, elle se décida à venir chercher
+fortune à Paris.
+
+Elle croyait pouvoir, dans la capitale, compter sur deux protecteurs,
+sur son frère d'abord, religieux de l'ordre des Minimes, et connu sous
+le nom de frère Ange; sur le parrain de sa fille ensuite, le riche
+Billard de Monceaux.
+
+Les espérances de la veuve ne furent point déçues. Frère Ange accueillit
+de son mieux la mère et l'enfant, et leur promit de les conduire chez le
+parrain, et en attendant il leur procura un logement.
+
+Dès le lendemain, madame Vaubernier se présentait avec sa fille chez M.
+de Monceaux. Le riche financier reçut très-bien sa filleule, déjà
+gentille à croquer à cette époque, et promit de lui tenir lieu de père.
+Pour commencer, il la fit entrer au couvent de Sainte-Anne de la rue
+Saint-Martin, où les filles de petite noblesse et de bourgeoisie
+recevaient une excellente éducation.
+
+Plus tard, la bienveillance du financier fournit matière à la médisance
+des pamphlétaires aux gages de M. de Choiseul. On insinua que M. Billard
+de Monceaux n'élevait l'enfant que pour ses plaisirs, de connivence avec
+la mère. Madame Vaubernier était elle-même accusée d'entretenir des
+rapports incestueux avec son frère le minime.
+
+Marie-Jeanne resta au couvent jusqu'à l'âge de seize ans.
+
+C'était alors une ravissante enfant, vive, enjouée, d'une inaltérable
+bonne humeur, coquette déjà au-delà des limites du possible. Sa figure,
+d'un ovale parfait, était éclairée par deux grands yeux noirs, brillants
+d'audace et de gaîté, sous des sourcils noirs admirablement tracés. Son
+nez avait une exquise pureté de lignes, et sa bouche rieuse et rose
+laissait voir des dents d'une blancheur à défier la neige. Enfin, pour
+achever ce portrait, ses fins cheveux cendrés lui faisaient, comme un
+manteau soyeux qui traînait à terre lorsqu'elle les dénouait.
+
+Une fille de seize ans belle comme un ange, sans un sou vaillant, devait
+être difficile à surveiller. Son parrain et son oncle, le frère minime,
+tinrent conseil, et Marie-Jeanne fut confiée à madame Labille, qui
+tenait, près de la barrière des Sergents, rue Saint-Honoré, un magasin
+de modes fort en vogue. Seulement, l'oncle Ange, qui rougissait de voir
+sa nièce exercer un métier manuel, lui conseilla de changer de nom, et
+mademoiselle Vaubernier entra chez la marchande de modes sous le nom de
+mademoiselle Lançon.
+
+Les beaux yeux de la jeune ouvrière ne tardèrent pas à faire des
+miracles, et nombre d'amoureux, clercs, mousquetaires, voire même riches
+gentilshommes, vinrent à l'envi rôder autour du magasin de madame
+Labille. Le parrain lui-même venait rendre parfois visite à sa gentille
+filleule, et dame! les autres ouvrières en jasaient.
+
+Un garçon pâtissier eut les prémices du coeur de la belle Jeanne.
+C'était un amoureux sérieux, celui-là. Il ne parlait rien moins que de
+l'épouser, quoiqu'elle n'eût rien et qu'il fût, lui, possesseur en
+perspective d'une boutique de bonbonnerie. La belle ouvrière refusa. Un
+hardi mousquetaire avait murmuré de douces paroles à son oreille, elle
+dédaigna le pauvre pâtissier pour suivre le brillant militaire. Mais le
+second amoureux vengea le premier. Il délaissa pour une procureuse déjà
+mûre sa charmante amie. Jeanne prétendit se venger du mousquetaire. Les
+vengeurs ne manquaient pas; il y en eut un, puis deux, puis trois, puis
+tant enfin, que le bruit en arriva aux oreilles du parrain.
+
+Il fut médiocrement satisfait de la conduite de sa filleule, et la
+menaça de lui retirer sa protection.
+
+La belle Jeanne lui répondit que seul il était coupable de tout ce qui
+était arrivé. Pourquoi mettre dans les modes une aussi jolie filleule?
+
+Le parrain avoua qu'il avait eu tort en effet, et, pour réparer autant
+que possible son manque de réflexion, il fit quelques démarches pour la
+faire entrer dans une maison bourgeoise. Justement, à cette époque, le
+père Ange était le directeur spirituel de la veuve d'un riche fermier
+général, madame de Lagarde. Jeanne eut une place de dame de compagnie
+dans cette opulente maison.
+
+Malheureusement, ni le parrain ni l'oncle n'avaient réfléchi à une
+chose, c'est que madame de Lagarde avait deux fils; et un mois ne
+s'était pas écoulé, qu'à la suite d'une aventure avec les deux jeunes
+gens, elle était forcée d'aller chercher fortune ailleurs.
+
+On retrouve Marie-Jeanne chez les demoiselles de Verrières. Seulement
+elle a changé de nom une seconde fois, elle s'appelle mademoiselle
+Lange, et c'est sous ce nom de guerre qu'elle sera connue de tout Paris.
+
+Mesdemoiselles de Verrières étaient deux soeurs charmantes qui faisaient
+alors fureur à Paris. Pour leurs beaux yeux, financiers et gentilshommes
+se ruinaient de la façon la plus galante du monde.
+
+Dans ces salons aimables, on rencontrait en hommes belle et grande
+compagnie. La fine fleur de la noblesse de cour, les coffres-forts les
+mieux garnis de la haute finance s'y donnaient rendez-vous. Les princes
+de Soubise, les Richelieu, les ducs de Nivernais y coudoyaient les
+Maillé, les Boufflers, les d'Ayen; là venaient d'Alembert, et Diderot,
+et Gentil-Bernard. Puis on soupait, la chère était délicate, les vins
+exquis, et on jouait gros jeu, un jeu d'enfer, toute la nuit.
+
+Belle, délurée, mademoiselle Lange ne tarda pas à faire des conquêtes,
+dix adorateurs furent bientôt à ses pieds; elle pouvait choisir,
+l'embarras du choix la troubla sans doute, elle n'eut pas la main
+heureuse. Elle accepta les hommages d'un financier, le sieur Radix de
+Sainte-Foix, qui mit à ses genoux son coeur et le produit de ses
+dilapidations. L'union ne fut point heureuse. Radix de Sainte-Foix était
+un homme sans préjugés, et il n'avait rien trouvé de mieux que
+d'exploiter, à son profit, les charmes de son amie. La belle Lange se
+hâta de rompre, et de nouveau se trouva beaucoup plus libre qu'elle ne
+l'eût souhaité.
+
+C'est ici l'instant le plus critique de son aventureuse carrière. Sans
+amis, sans protecteurs, plus insouciante que jamais, elle descendit d'un
+degré encore l'escalier doré du vice, et bientôt la Jourdan la compta au
+nombre de ses pensionnaires les plus courues.
+
+C'est dans l'une de ces maisons suspectes que, pour la première fois,
+mademoiselle Vaubernier, toujours sous le nom de Lange, rencontra le
+comte Jean du Barry, son complice futur dans la comédie de sa royauté.
+
+Le comte Jean du Barry était, à cette époque, un homme de quarante à
+quarante-cinq ans, grand, fort, avec des façons de laquais de mauvais
+lieu. Le vice sur sa laide figure avait creusé des stigmates profonds;
+son oeil était vacillant et terne, son teint couperosé. Toutes les
+couleurs de l'arc-en-ciel enluminaient son nez bourgeonnant. C'était un
+homme perdu d'honneur. Fils d'une honnête famille du Languedoc, il avait
+depuis longtemps abandonné sa femme pour vivre à Paris du fruit de ses
+industries illicites. Joueur, ivrogne, brelandier, quelque peu grec, il
+avait à toutes les difficultés de la vie laissé un lambeau de sa
+réputation.
+
+Homme du monde d'ailleurs, spirituel à sa façon et à ses heures,
+ingénieux, rusé, fertile en expédients pour se sortir des embarras où
+son genre de vie le jetait sans cesse. Il affectait des prétentions au
+bel esprit et se déclarait protecteur-né des beaux-arts.
+
+Tel qu'il était, cet homme plut à la belle Lange, ce qui fait peu
+d'honneur à son goût. Elle consentit à former avec lui une union libre,
+et à signer un traité offensif et défensif contre les difficultés de
+l'existence.
+
+Le comte Jean du Barry habitait alors rue des Petits-Champs, non loin de
+la rue des Moulins. Il donnait à jouer presque tous les soirs. La jolie
+Lange lui devait être du plus grand secours. Elle comprit
+merveilleusement son rôle, prodigua les oeillades, abusa des tendres
+soupirs, reçut ou écrivit une foule de billets doux, attira enfin riche
+et nombreuse clientèle dans le tripot du comte Jean.
+
+C'est là que pour la première fois la remarquèrent Soubise, d'Ayen et le
+duc de Richelieu. Ils la trouvèrent ravissante, et en parlèrent à Louis
+XV. Depuis quelques jours précisément Lebel avait reçu l'ordre de se
+mettre en chasse pour le compte de Sa Majesté; un rapprochement devenait
+presque inévitable.
+
+Les deux associés, de leur côté, le gentilhomme taré et la courtisane,
+avaient fait un beau rêve. Jean, dans la beauté de son amie, voyait une
+mine à exploiter. La bonne Lange ne demandait pas mieux. Or Jean, dans
+son ambition, ne rêvait pour sa complice rien moins que les honneurs de
+la couche royale! Mais comment franchir cette immense distance qui
+sépare le trône d'un tripot infect? Là était la difficulté.
+
+L'aimable couple se creusait vainement la tête pour trouver un
+expédient, lorsque le hasard, ce dieu hostile aux honnêtes projets, leur
+vint en aide au moment où ils s'y attendaient le moins. Le hasard avait
+pris les traits de Lebel, le valet de chambre et le Mercure ordinaire de
+Sa Majesté le roi de France.
+
+Oui, Lebel avait entendu parler des charmes divins, des rares
+perfections de mademoiselle Lange, et, en pourvoyeur consciencieux, il
+venait voir, s'assurer par lui-même de la vérité des récits qui lui
+avaient été faits par MM. de Richelieu et de Soubise.
+
+À la vue de la belle Lange, qui trônait, reine et maîtresse, dans le
+tripot du comte Jean, Lebel fut ébloui. Il ne sut même pas dissimuler
+ses impressions. Il se glissa derrière la jolie fille et appliquant un
+baiser sur son épaule nue:
+
+--Vous êtes ravissante, dit-il, je reviendrai demain.
+
+Il revint en effet, et bientôt Marie-Jeanne Vaubernier, dite la belle
+Lange, donnant la main à cet honnête serviteur, fit son entrée dans les
+petits appartements de Versailles.
+
+La salle à manger où venait d'être introduite l'associée du comte Du
+Barry était royalement ornée; tout autour des buffets somptueux
+supportaient d'admirables porcelaines, chefs-d'oeuvre précieux de la
+Chine ou de la manufacture de Sèvres. Sur la table, dressée au milieu,
+il y avait quatre couverts.
+
+Deux gentilshommes qui causaient auprès d'une fenêtre, se levèrent à
+son entrée; l'un des deux était le duc de Richelieu, elle le reconnut.
+
+--Charmante, ravissante, adorable! s'écria-t-il en la voyant entrer.
+
+Puis, il s'avança vers elle, lui prit la main, et se tournant vers
+l'autre gentilhomme qui était resté immobile:
+
+--Je vous présente, marquis, dit-il, l'astre nouveau qui se lève à
+Versailles.
+
+Marie-Jeanne eut un mot, leste, c'est vrai, mais spirituel.
+
+--Permettez, monsieur le duc, répondit-elle en faisant une profonde
+révérence, il faut d'abord que l'astre se couche.
+
+Cependant le baron de Gonesse ne tarda pas à arriver. C'était un fort
+bel homme, aux façons royalement distinguées, un incommensurable ennui
+se lisait en traits profonds sur sa belle et majestueuse figure. La
+belle fille reconnut le roi. Elle l'eût deviné à la noblesse de son
+maintien, à ses gestes, à cette imposante dignité que donne le pouvoir
+absolu.
+
+On se mit à table.
+
+Mademoiselle Lange avait un rôle à jouer, elle ne l'oublia pas. Depuis
+huit jours, le comte Jean lui faisait minutieusement la leçon.
+
+Toute entière à ce rôle, Marie-Jeanne, pendant la première partie du
+souper, ne fut pas elle-même: ses gestes étaient embarrassés, ses
+réponses longues et entortillées; on voyait passer le bout de l'oreille,
+on devinait la leçon apprise à l'avance et récitée par une élève
+malhabile. Le duc de Richelieu faisait tous les frais de la
+conversation; le marquis de Chauvelin ne soufflait mot; l'ennui du baron
+de Gonesse semblait avoir redoublé.
+
+Mais le champagne bientôt délia la langue de l'ancienne élève de la
+Jourdan. Son rôle lui pesait, elle l'envoya par-dessus les moulins
+rejoindre son bonnet. Elle oublia tout, et les recommandations du comte
+Jean, et le comte Jean lui-même; elle ne vit plus qu'un souper délicat
+et des convives charmants, mais royalement ennuyés. Elle voulut avant
+tout les distraire, et bientôt sa gaieté expansive chassa tous les
+nuages de tristesse.
+
+Elle fut vive, enjouée, brillante, licencieuse. Les propos lestes et les
+mots grivois éclatèrent bientôt comme un feu d'artifice. Elle ne se
+souvenait plus que le roi était là, elle se croyait encore à quelqu'un
+des soupers des demoiselles de Verrières.
+
+Sans s'en douter, elle venait de trouver le chemin du coeur du roi.
+
+Louis XV, l'ennuyé monarque, n'avait pas idée de cette verve légèrement
+graveleuse, de cette pétulance, de ce sans-gêne de mauvais ton. Lui,
+toujours à l'affût de la nouveauté, il ne connaissait rien de semblable.
+Ses maîtresses avaient, malgré elles, respecté ce qu'il respectait si
+peu lui-même, la dignité royale. Il pensait que Jeanne Vaubernier serait
+comme les autres. Il s'attendait à de la timidité, à des marques de
+respect. Il se trompait.
+
+La nouvelle venue le traitait avec aussi peu de façons que s'il eût été
+le dernier gentilhomme. Elle lui parlait librement et follement, lui
+coupait la parole, le raillait; elle agrémentait ses répliques de
+locutions populaires, et empruntait des images au dictionnaire familier
+des maisons où elle avait vécu.
+
+Le roi était ravi. Il s'imaginait qu'il n'était plus roi, ce qui était
+son rêve. Aussi, la fin de ce souper fut aussi gaie que le commencement
+avait été triste. Les convives sortirent de table dans cette
+demi-ivresse lucide et joyeuse qui suit toujours les repas arrosés de
+vins exquis et généreux.
+
+Bientôt le baron de Gonesse se retira. Mademoiselle Lange resta seule
+avec les deux convives, trop animée pour être le moins du monde inquiète
+de l'effet qu'elle avait produit.
+
+Un second souper annoncé fut suivi d'un troisième, puis d'un quatrième;
+au bout de quinze jours, Jeanne Vaubernier occupait définitivement un
+des petits appartements de Versailles et avait une maison montée.
+
+Les relations du roi et de la séduisante courtisane devenaient
+sérieuses. Toute la cour s'en émut; les histoires les plus étranges
+circulèrent. Comme toujours en pareil cas, deux partis se formèrent,
+l'un contre, l'autre pour la nouvelle favorite. À la tête du premier
+était le duc de Choiseul; le duc d'Aiguillon fut le chef de l'autre.
+
+Le duc de Choiseul, en cette circonstance, se conduisit en politique
+inhabile. Fort de l'amitié du roi, des services rendus, des secrets même
+qu'il possédait, il crut pouvoir tenir tête à une maîtresse de naissance
+obscure, sans influences apparentes, sans alliances. Il se flattait de
+la renverser d'un souffle. Il devait bien cependant, lui, la créature de
+madame de Pompadour, connaître la faiblesse du maître qu'il servait.
+Peut-être fut-il poussé dans cette voie par madame de Grammont, qui,
+après avoir essayé vainement de prendre d'assaut le coeur de Louis XV,
+se voyait, à sa grande colère, préférer une fille qui longtemps avait
+trôné dans les tripots.
+
+Plus habile ou mieux inspiré, le duc d'Aiguillon voulut être l'ami de la
+favorite. Elle était sans expérience, il devint son guide, son confident
+intime, mieux encore, dit la chronique scandaleuse. Mais il basa sur sa
+faveur tous ses projets d'ambition, mais il en fit l'instrument de sa
+politique. Elle devint entre ses mains un levier dont il se servait
+pour renverser tous ses ennemis.
+
+Sûre de l'affection du roi, Marie-Jeanne n'était pourtant pas sans
+inquiétudes. Elle s'était offerte sous le nom de comtesse Du Barry,
+empruntant ainsi, sans façon, le nom et le titre du comte Jean. D'un
+jour à l'autre on pouvait apprendre qu'elle n'était ni comtesse ni
+mariée. Qu'adviendrait-il alors? Elle tremblait rien que d'y penser. Le
+comte Jean l'eût bien épousée, mais il avait déjà une femme, et
+
+ La bigamie est un cas pendable.
+
+La favorite, mieux servie par son audace que par la politique la plus
+habile, aima mieux aller au-devant d'une explication qui devait tôt ou
+tard avoir lieu; elle avoua tout au roi.
+
+La confession amusa prodigieusement Louis XV, mais il était formaliste,
+il ne voulait pas s'écarter des usages reçus, il engagea vivement son
+amie à trouver un mari le plus vite possible, à n'importe quel prix.
+
+C'était chose facile. Le comte Jean avait une nombreuse famille, il
+pensa que ce rôle de mari de la maîtresse déclarée du roi conviendrait
+admirablement à l'un de ses frères. Il écrivit donc à Toulouse, et ses
+parents, jaloux de ne pas laisser échapper une pareille aubaine,
+accoururent aussitôt. Cet expédient avait l'avantage de laisser à
+mademoiselle Vaubernier le nom de Du Barry, sous lequel on commençait à
+la connaître à Versailles.
+
+Le comte Guillaume du Barry fut l'heureux élu. Il épousa, le plus
+secrètement possible, mademoiselle Marie-Jeanne Gomard-Vaubernier, à la
+paroisse de Saint-Laurent, toucha la prime qui s'élevait à quelques
+centaines de mille livres, et repartit aussitôt.
+
+Il laissait à Paris ses deux soeurs, mesdemoiselles Isabelle et Fanchon
+du Barry, qui devinrent bientôt les commensales de la favorite. La
+première avait été surnommée _Bischi_, on appelait familièrement l'autre
+_Chon_. Ces deux sobriquets faisaient le bonheur du roi; il était
+lui-même grand donneur de surnoms, et l'on sait qu'il avait baptisé ses
+trois filles, mesdames Victoire, Adélaïde et Sophie, des noms de
+_Loque_, _Chiffe_ et _Graille_.
+
+M. de Choiseul, de son côté, n'avait pas perdu son temps. Il avait mis
+en campagne des agents habiles, et les aventures de Marie-Jeanne
+Vaubernier, de mademoiselle Lançon et de la belle Lange, devenue depuis
+comtesse du Barry, n'avaient pas tardé à être connues à la cour,
+enjolivées et commentées. Ce fut à Versailles un haro universel; mais le
+roi fit la sourde oreille, il ne voulait rien savoir. M. de Choiseul
+songea alors à un autre moyen: nombre de poëtes et de beaux esprits
+étaient admis dans ses salons, il eut recours à eux, espérant faire
+tomber la favorite sous les épigrammes et les chansons. On ne pouvait
+nommer madame Du Barry et le roi, on eut recours à des pseudonymes
+bientôt connus de tout Paris. Louis XV était _monsieur Blaise_, la
+favorite était _la belle Bourbonnaise_, et voici ce que l'on chantait en
+plein Pont-Neuf, avec approbation de monsieur le lieutenant de police:
+
+ La belle _Bourbonnaise_
+ Arrivant à Paris,
+ La Bourbonnaise,
+ A gagné des louis,
+ Chez un marquis.
+
+À la ville comme à la cour, cette plate chanson avait un succès fou,
+mais elle était loin d'atteindre le but que se proposait M. de Choiseul.
+De ces chansons, le roi ne faisait que rire, et, pour bien montrer à son
+ministre qu'il n'ignorait pas ses menées, et le peu de cas qu'il en
+faisait, il prit la peine de fredonner devant lui, de sa voix fausse,
+l'air de _la Bourbonnaise_.
+
+Les favoris du roi, ceux même qui avaient contribué à l'élévation de la
+comtesse, ne se faisaient pas faute de l'éclairer sur ce qu'elle avait
+été.
+
+--Cette chère comtesse, disait un jour le roi devant quelques
+confidents, vraiment elle vaut de l'or.
+
+--Parbleu! Sire, répondit l'un d'eux, tout Paris le sait bien.
+
+Une autre fois Louis XV disait au duc d'Ayen:
+
+--Je sais bien que, dans le coeur de cette chère comtesse, je succède à
+Radix de Sainte-Foix.
+
+--Absolument, Sire, avait répondu d'Ayen, comme vous succédez à
+Pharamond.
+
+On pourrait à cela répondre que, sauf quelques rares exceptions, la
+conduite des dames de la cour n'était guère plus édifiante que ne
+l'avait été celle de Jeanne Vaubernier.
+
+Jusque-là, cependant, la position de la comtesse n'était rien moins que
+régularisée; elle habitait le château de Versailles, mais elle logeait
+dans les petits appartements; le roi la comblait de présents et soupait
+presque tous les soirs avec elle, mais il venait incognito et n'amenait
+avec lui que des intimes. Elle n'était d'aucune partie, d'aucune chasse,
+et ne suivait même pas le roi dans ses fréquents voyages, soit à Marly,
+soit à Choisy.
+
+Chaque jour, poussée par le comte Jean et le duc d'Aiguillon, madame Du
+Barry demandait au roi, sinon de la déclarer, du moins de lui permettre
+de l'accompagner lorsqu'il changeait de résidence. Après bien des
+hésitations, le faible Louis XV consentit. C'était un premier pas de
+fait.
+
+Les ennemis du duc de Choiseul, ceux qui voulaient absolument sa ruine
+pour en profiter, pensèrent alors que l'instant était venu de faire
+présenter la favorite.
+
+Présenter solennellement à Versailles, à la cour, Jeanne Vaubernier,
+comtesse Du Barry, cette femme dont tout Paris chantait les scandaleuses
+aventures, était une chose terriblement grave, c'était un bien audacieux
+défi jeté à l'opinion.
+
+Les ducs de Soubise et de Richelieu se chargèrent de commencer
+l'attaque. Aux premiers mots qu'ils hasardèrent à ce sujet, Louis XV
+leur coupa la parole par un refus qui paraissait ne laisser aucun
+espoir. Le duc d'Aiguillon revint à la charge, le roi ne dit ni oui ni
+non. Un mot, un regard de la comtesse arrachèrent un consentement
+timide, il est vrai, mais enfin c'était un consentement.
+
+Restait à trouver une marraine. Cette difficulté, qui dans le principe
+n'en avait même pas semblé une, faillit faire manquer la présentation.
+Impossible dans cette cour galante et dissolue de trouver une femme qui
+voulût consentir à patronner la favorite. M. d'Aiguillon conjura
+vainement sa femme de se charger de cette honteuse mission, madame
+d'Aiguillon résista et se mit au lit, prétextant une maladie grave.
+Madame de Mirepoix elle-même refusa. Des démarches près de quelques
+grandes dames criblées de dettes, et qu'une somme considérable pouvait
+tenter, n'amenèrent que des refus humiliants. C'était à se désespérer.
+
+C'est alors que le comte Jean se mit à son tour en campagne. Où les
+autres avaient échoué, il réussit. Il découvrit une vieille grande dame
+qui traînait dans une misère mal supportée un des beaux noms de France,
+la comtesse de Béarn. Elle consentit à patronner la favorite moyennant
+cent mille livres, trente mille francs pour les frais, et un régiment
+pour son frère.
+
+Il ne restait plus qu'à fixer le jour de la présentation. Ceci regardait
+le roi, il s'exécuta de bonne grâce, et le 21 août 1770, à son petit
+coucher, il annonça que, le lendemain, il y aurait dans la grande
+galerie des glaces présentation de dames; il prononça les paroles de la
+formule:
+
+--Nous avons permis à madame de Béarn de nous présenter la comtesse Du
+Barry.
+
+Il se fit, à cette déclaration du maître, un certain murmure
+d'étonnement. Les courtisans s'entre-regardaient d'un air surpris, comme
+des gens qui en croient à peine leurs oreilles. Une heure après, toute
+la cour savait la grande nouvelle.
+
+La présentation décidée, annoncée par le roi, une espérance restait
+encore aux amis du duc de Choiseul. Ils comptaient constater et publier
+les façons vulgaires, les hérésies de langage, les gaucheries de cette
+_fille de rien_, jetée tout à coup à la cour devant la plus merveilleuse
+société de l'Europe, au milieu de tous les gentilshommes persiffleurs,
+de ces grandes dames insolentes et railleuses. On comptait bien rire des
+révérences de _la belle Bourbonnaise, la servante de Blaise_; elle se
+troublerait sans doute, il y aurait esclandre, et jamais elle n'oserait
+se représenter à la cour. Les pamphlets et les chansons avaient si bien
+préparé les esprits, on avait tant calomnié cette femme, éblouissante de
+beauté, que tout le monde était convaincu que le jour de son triomphe
+serait aussi celui de sa chute, et quelle chute! honteuse, grotesque, en
+présence de toute la cour.
+
+Le soir du 22 avril, tout était en émoi au château de Versailles. On
+attendait avec une fiévreuse impatience l'heure de la présentation.
+Cette heure déjà était passée, les groupes étaient nombreux et animés.
+Le roi était inquiet, distrait; il causait avec le duc de Richelieu et
+le prince de Soubise, et à chaque instant tournait les yeux vers la
+porte. Les amis du duc de Choiseul affirmaient que la présentation
+n'aurait pas lieu, on n'oserait pas; l'énormité de cette action avait
+enfin épouvanté le roi.
+
+Au milieu des conjectures les plus vives, de l'impatience la plus
+haletante, la porte s'ouvrit, et un huissier de la chambre annonça:
+
+--Madame la comtesse de Béarn, madame la comtesse Du Barry.
+
+Éblouissante de beauté, rayonnante de grâce, la favorite entra donnant
+la main à sa marraine. L'impression fut immense. Les plus méchants
+complots étaient déjoués; la comtesse Du Barry n'avait pas fait dix pas,
+que déjà son succès était assuré.
+
+Tous les regards chargés de haine furent pour la vieille comtesse, qui
+se sentait faiblir. La honte montait par bouffées à son visage, on la
+voyait rougir sous le fard.
+
+La favorite cependant s'avança vers le roi, dont la figure rayonnait
+d'enthousiasme et de plaisir. Il ne la laissa pas s'agenouiller, selon
+l'usage, devant lui; lui prenant les mains, il la releva.
+
+--Les Grâces, dit-il, ne s'inclinent devant personne.
+
+Ces mots de Louis XV furent entendus, et presque tous les ennemis de la
+comtesse se changèrent en serviles courtisans.
+
+Le soir même il y eut cercle chez elle, et au nombre de ses adulateurs
+elle put compter avec orgueil un prince du sang, le comte de la Marche,
+cadet des Conti.
+
+Le crédit de madame Du Barry fut bientôt aussi grand que l'avait été
+celui de la marquise de Pompadour. La comtesse n'était pas méchante,
+c'était même ce qu'on est convenu d'appeler une bonne fille, mais elle
+se devait à ceux qui avaient favorisé son élévation, elle était un
+instrument entre leurs mains. Ses conseillers étaient le duc
+d'Aiguillon, le chancelier Maupeou et l'abbé Terray; tous les trois
+voulaient le renversement du ministère Choiseul.
+
+Depuis longtemps le duc d'Aiguillon était l'ami de la belle comtesse, le
+chancelier se disait son cousin; quant à l'abbé, le dernier venu de ce
+triumvirat qui aspirait à gouverner la France, elle n'avait rien à lui
+refuser: n'ouvrait-il pas pour elle le trésor du roi, n'acquittait-il
+pas les bons à vue signés par la favorite avec plus d'exactitude que
+ceux qui portaient le nom de Louis?
+
+Le salon de la comtesse était le centre des intrigues du parti opposé à
+M. de Choiseul. Mais le roi venait dans ce salon. Louis XV était
+follement épris de sa nouvelle maîtresse. Son sans-gêne, son cynisme,
+ses audacieuses reparties le divertissaient infiniment. Le vieux
+monarque se plaisait dans la société des belles soeurs de la favorite,
+_Bischi_ et la _petite Chon_; les grossièretés et les jurons de Jean du
+Barry, qu'il appelait _frérot_, l'amusaient et le faisaient rire. Il
+retrouvait dans ce salon toutes ses anciennes habitudes, et jusqu'à la
+maréchale de Mirepoix, la compagne assidue autrefois de la marquise de
+Pompadour.
+
+De tous côtés on lui demandait le renvoi du duc de Choiseul. Entrait-il
+chez la favorite, il la trouvait assise dans une chaise longue, faisant
+sauter une orange de chaque main.
+
+--Que faites-vous, comtesse?
+
+--Vous le voyez, Sire.
+
+Et l'étourdie continuait à faire sauter les oranges en disant:
+
+--Saute, Choiseul! saute, Praslin! saute, Choiseul!
+
+Le roi ne pouvait s'empêcher de rire, mais il tenait à son ministre.
+
+--Le pauvre duc de Choiseul, disait-il, ne saurait tarder à être
+renversé, je suis le seul ici à vouloir le maintenir.
+
+Mais madame Du Barry, malgré toute son influence, ne pouvait ramener à
+elle les femmes de la cour. Les grandes dames, chose incroyable,
+résistaient au maître, et plusieurs osèrent lui témoigner publiquement
+leur mépris.
+
+Un jour, à Marly, la favorite était allée s'asseoir à une place vide
+près de la princesse de Guéménée. La princesse se leva aussitôt, et d'un
+air de dégoût:
+
+--Fi! l'horreur! dit-elle, assez haut pour être entendue.
+
+Une heure après, madame de Guéménée recevait l'ordre de quitter Marly
+sur-le-champ.
+
+Ces symptômes de faveur n'éclairaient pas le parti de M. de Choiseul. Le
+ministre se croyait inattaquable. En ce moment il négociait le mariage
+du Dauphin avec une archiduchesse d'Autriche; il savait que tant que
+l'union ne serait pas conclue il était indispensable, et pour l'avenir
+il comptait sur l'influence de la future Dauphine. C'est donc de son
+salon que partaient toutes les épigrammes, les chansons, les épîtres,
+les nouvelles à la main destinées à battre en brèche le crédit de la
+favorite. Le roi, comme de juste, n'était pas épargné; quelques-unes de
+ces pièces légères étaient d'un goût douteux ou même tristement
+ordurières:
+
+ France, tel est ton destin,
+ D'être soumise à la femelle:
+ Ton salut vint de la pucelle,
+ Tu périras par la catin.
+
+D'autres au contraire étaient ravissantes de grâce et d'esprit, telle
+l'_épître à Margot_, attribuée tour à tour à Boufflers et à Dorat, et
+reniée également par tous les deux.
+
+ Pourquoi craindrai-je de le dire!
+ C'est Margot qui fixe mon goût;
+ Oui, Margot, cela vous fait rire;
+ Que fait le nom? la chose est tout.
+ Je sais que son humble naissance
+ N'offre pas à l'orgueil flatté
+ La chimérique jouissance
+ Dont s'enivre la vanité,
+
+ * * * * *
+
+ Mais Margot a de si beaux yeux
+ Qu'un seul de ses regards vaut mieux
+ Que fortune, esprit et naissance.
+
+À l'instigation de M. de Choiseul, son ami Voltaire s'était mis de la
+partie; il faisait pleuvoir sur la comtesse Du Barry une grêle de fines
+épigrammes. On faisait même courir sous son nom un conte bêtement
+ordurier intitulé _La cour du roi Pétaud_:
+
+ Il vous souvient encor de cette tour de Nesles,
+ Mintiville, Lymail, Rouxchâteau, Papomdour
+ (_Vintimille, Mailly, Châteauroux, Pompadour_),
+ Dans cette foule enfin de peut être cent belles
+ Qu'il honora de son amour
+ Pour choisir celle qu'à la cour
+ On soutenait n'avoir jamais été cruelle.
+ La bonne pâte de femelle,
+ Combien d'heureux fit-elle, dans ses bras!
+ Qui, dans Paris, ne connut ses appas?
+ Du laquais au marquis, chacune se souvient d'elle.
+
+Certes, jamais Voltaire n'a écrit cette niaise platitude, mais enfin on
+le comptait au nombre des ennemis de la comtesse, mal renseigné qu'il
+était par ceux qui voulaient la chute de la favorite.
+
+Madame Du Barry eut peur du patriarche de Ferney, et, sans en rien dire
+au roi, elle fit faire quelques démarches près de lui par son grand ami
+et admirateur Richelieu.
+
+Éclairé sur la puissance de madame Du Barry, Voltaire, qui toute sa vie
+joua en toutes circonstances un double jeu, fut épouvanté de
+l'imprudence que, conseillé par les Choiseul, il avait été sur le point
+de commettre, et le duc d'Aiguillon fut chargé de le réconcilier avec la
+favorite.
+
+La comtesse Du Barry soutenait alors le chancelier Maupeou dans sa lutte
+contre les Parlements. Les attaques du chancelier pouvaient tourner
+contre lui, le faible Louis XV pouvait, en un jour d'ennui, donner
+raison à ceux qu'il appelait les _robes noires_; mais le ministre avait
+pour lui la favorite, elle avait fait placer dans sa chambre un
+magnifique portrait de Charles Ier, peint par Van-Dick, et souvent
+elle le montrait au roi en lui disant:
+
+--Les Parlements, Sire, nous traiteront comme ils ont traité Charles
+Ier.
+
+La victoire resta au chancelier, mais il souleva contre lui
+l'indignation générale. À Paris, on récitait ce _Pater noster_ d'un
+nouveau genre:
+
+«Notre père qui êtes à Versailles, que votre nom soit glorifié. Votre
+règne est ébranlé; votre volonté n'est pas plus faite dans le ciel que
+sur la terre. Rendez-nous notre pain quotidien que vous nous avez ôté;
+pardonnez à vos Parlements qui ont soutenu vos intérêts comme vous
+pardonnez à vos ministres qui les ont vendus. Ne succombez plus aux
+tentations de la Du Barry, mais délivrez-nous de ce diable de
+chancelier. Ainsi soit-il.»
+
+À Versailles, on faisait courir les plus atroces épigrammes.
+
+Le chancelier riait de tous ces clabaudages, le roi le proclamait «le
+plus ferme et le plus intègre des ministres.» Il était sûr de l'appui de
+la favorite, il était certain qu'au premier jour son ennemi Choiseul
+serait renversé; il le fut en effet, au grand triomphe des amis de
+madame Du Barry.
+
+--C'est le règne de Cotillon III qui commence! s'était écrié le roi de
+Prusse.
+
+Débarrassé du duc de Choiseul, Louis XV n'eut plus de querelles, plus de
+luttes à soutenir. «Les ministres s'entendent comme larrons en foire,
+écrivait un bel esprit de l'époque, et la guenon (le mot n'est pas poli)
+qui nous gouverne s'entend avec eux.» Le roi laissait agir ses
+ministres.
+
+--Ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront, disait-il en riant, je m'en
+lave les mains.
+
+Le vieux roi avait en effet «renoncé à toute fausse honte.» Il
+délaissait complétement la cour pour vivre près de la favorite. Il
+voyait rarement le Dauphin et la Dauphine; plus rarement ses filles.
+Déjà l'une d'elles, Madame Victoire, navrée des désordres qui
+flétrissaient la vieillesse de son père, avait pris le parti de se
+retirer dans un couvent.
+
+--En voilà une, disait le duc de Richelieu, qui veut gagner le paradis
+uniquement pour ne pas être avec sa famille durant toute l'éternité.
+
+Madame Du Barry accompagnait le roi partout, elle était de toutes les
+chasses, de tous les voyages. Elle-même dressait les listes
+d'invitation.
+
+Docile aux conseils des vieux courtisans qui depuis longtemps
+connaissaient les goûts et les habitudes de Louis XV, elle ne recevait
+que les anciens compagnons du roi; les femmes admises devaient être
+jolies ou l'avoir été, elles devaient surtout entendre admirablement la
+plaisanterie. Le temps était passé des conversations finement
+spirituelles des soupers de la marquise de Pompadour; il fallait du gros
+sel pour réveiller le vieux monarque, et la favorite lui en servait à
+pleines mains.
+
+Mais c'est à Luciennes surtout, dans le ravissant pavillon qu'elle avait
+fait bâtir, que madame Du Barry aimait à recevoir Louis XV.
+
+Rien de merveilleux comme cette habitation, véritable bonbonnière
+d'écaille et de marbre, bâtie sur les hauteurs des bois de Luciennes ou
+de Louveciennes, au milieu d'un paysage digne de Paul Potter ou de
+Claude Lorrain. Là, les eaux coulent à pleines cascades, et de beaux
+bouquets d'arbres se mirent dans des lacs d'eaux vives.
+
+Louis XV avait d'abord voulu donner à la comtesse le grand pavillon de
+Luciennes, construit par le duc de Penthièvre, mais elle l'avait trouvé
+trop vaste encore pour ses goûts simples et familiers.
+
+Avec la permission du roi, elle fit élever, à quelque distance, une
+toute petite maison, palais en miniature, bien commode, bien élégante.
+Tout autour on dessina de charmants jardins, fouillis de fleurs au
+milieu d'admirables pelouses. La terrasse avait un immense horizon, et à
+perte de vue s'étendaient des allées de tilleuls. De ce petit pavillon
+de Luciennes, elle fit un paradis.
+
+Là, tout était disposé pour recevoir le roi. Les pièces étaient petites,
+mais commodes; les domestiques étaient peu nombreux, mais choisis avec
+soin, fidèles, éprouvés, discrets, et d'un inaltérable respect.
+
+La comtesse avait toujours près d'elle ses deux belles-soeurs, Chon et
+Bischi, ses conseils dans les petites occasions, ses confidentes
+intimes; leur propre intérêt les faisait dévouées.
+
+Puis, pour animer cet intérieur, pour faire cette solitude bruyante, il
+y avait des oiseaux de toutes les couleurs dans des volières de
+filigrane d'or, une perruche aux couleurs de feu, un singe du Brésil, et
+enfin une petite épagneule blanche, avec des marques de feu, méchante
+comme un petit démon, et qui mordait tout le monde, excepté le roi
+qu'elle aimait beaucoup.
+
+Comme les châtelaines du moyen âge, la favorite avait un page noir,
+Zamore, enlacé de bracelets et de colliers de verroterie; il marchait
+devant elle, et portait son parasol, comme dans les romans de
+chevalerie.
+
+Le négrillon, lui, ne respectait personne, pas même le roi; il enlevait
+la perruque du chancelier, et faisait cent autres malices. Un jour Louis
+XV trouva plaisant de faire de Zamore un gouverneur de résidence royale,
+et la chancellerie expédia un brevet scellé par le chancelier, qui
+nommait ce sapajou gouverneur du château de Luciennes, aux appointements
+de deux cents louis.
+
+Les ministres venaient travailler et tenaient conseil à Luciennes,
+madame Du Barry présidait. On agitait en riant les questions les plus
+sérieuses. Pour Louis XV un bon mot valait mieux qu'une bonne raison; il
+disait toujours oui. Lorsque la chose semblait trop grave, et que le roi
+se sentait embarrassé, il prenait l'avis de Chon. Mieux eût valu tirer
+à pile ou face.
+
+Lorsque la conversation se ralentissait, que l'on était à bout de bons
+mots et de mauvaises épigrammes, que l'on avait ri du pamphlet de la
+veille et chansonné le Parlement, on lisait les lettres décachetées à la
+poste, on parcourait les rapports de la police.
+
+La lecture de toutes ces turpitudes terminée, on allait faire une
+promenade dans les jardins, puis l'on soupait. C'était l'heure heureuse
+du roi. Les propos à ces soupers était d'une liberté telle, que la
+maréchale de Mirepoix en rougissait; mais la favorite le voulait ainsi,
+certaine par là de plaire à son amant. Le nombre des convives était
+beaucoup plus restreint que du temps de la marquise de Pompadour; le roi
+admettait à sa table six ou huit personnes, dix au plus, et encore
+très-rarement.
+
+Parfois Louis XV se mêlait de faire la cuisine; il y avait des
+prétentions. Les convives devaient se résigner, ces jours-là, à manger,
+en dissimulant de leur mieux une grimace, des beignets plus lourds que
+du plomb, ou des omelettes brûlées.
+
+Louis XV ne souhaitait qu'une chose, oublier sa royauté.
+
+La favorite faisait tous ses efforts pour que ce voeu fût exaucé. À la
+façon dont il était traité dans l'intimité, entre Chon et Bischi, il ne
+tenait qu'au vieux monarque de se croire le plus humble de ses sujets.
+Il n'était plus le roi, il était M. La France, ou même La France, tout
+court. La comtesse, pour flatter ses goûts, redevenait la petite Lange,
+et retrouvait l'effronterie de manières et le cynisme de langage de ses
+jeunes années, de ce temps où, du salon des demoiselles Verrières, elle
+passait au tripot du comte Jean. Le roi aimait fort à préparer lui-même
+son café, et si, distrait par Chon ou par Zamore, il laissait la
+liqueur se répandre sur la table, la comtesse lui criait en lui jetant
+sa pantoufle à la tête:
+
+--Eh! La France! ton café f...iche le camp!
+
+Au contraire de toutes les favorites, madame Du Barry, c'est une justice
+à lui rendre, n'était ni avide ni intéressée. La fragilité de son
+pouvoir ne l'épouvantait nullement, et jamais elle ne s'inquiéta de
+l'avenir. Elle pillait le trésor, mais elle ne pillait pas pour son
+propre compte. Ne lui fallait-il pas enrichir tous ceux qui
+l'entouraient, parents, amis, flatteurs? elle s'exécutait de bonne
+grâce. Il lui en coûtait si peu. Les acquits au comptant payaient tout,
+et l'abbé Terray semblait n'être véritablement que le trésorier de la
+favorite.
+
+Depuis longtemps elle avait assuré au vicomte Adolphe du Barry une
+position magnifique. Doté richement, il avait épousé une fille de grande
+maison, fort pauvre il est vrai, mais dont le roi avait fait un
+excellent parti.
+
+Le mari pour rire de la favorite dépensait annuellement des sommes
+considérables; mais il lui fallait bien chercher des consolations. Chon
+et Bischi avaient une fortune indépendante. La maréchale de Mirepoix ne
+donnait pas son amitié. Enfin, il y avait le comte Jean, de force à
+absorber tout seul les revenus de l'État.
+
+De tout cela le roi s'inquiétait fort peu. Le trône s'en allait à
+vau-l'eau, sans que personne parût en prendre souci. Chaque ministre
+était maître absolu dans son département, à la condition d'obéir aux
+fantaisies de la comtesse.
+
+Le chancelier Maupeou entre un matin chez madame Du Barry; la veille, il
+avait pris une mesure d'une certaine gravité.
+
+--Eh bien! monsieur le chancelier, demanda la comtesse, que dit-on dans
+le public de votre décision?
+
+--Ma foi! ma cousine, répond Maupeou, je n'en sais rien, mais je m'en
+f...iche.
+
+La favorite part d'un éclat de rire. Le roi survient.
+
+--On est bien gai, ce me semble, ici, dit-il; de quoi rit-on si fort?
+
+--Sire, je demandais au chancelier ce que l'on pense de ses mesures, il
+m'a répondu qu'il s'en f...ichait.
+
+--Vraiment, comtesse.
+
+--Oui, Sire, et je partage son opinion, je m'en f...iche.
+
+--En ce cas, reprend le roi, riant aussi, nous sommes trois qui nous en
+f...ichons.
+
+Parfois, cependant, les murmures du parti du Dauphin arrivaient jusqu'au
+roi. Ces jours-là, il était de mauvaise humeur; la comtesse mettait tout
+sur le compte de M. de Choiseul, exilé à Chanteloup. Des pamphlets qui
+continuaient à pleuvoir, on ne faisait que rire, même lorsqu'ils étaient
+encore plus outrageants que celui-ci, longtemps attribué au comte Jean.
+
+ Drôlesse,
+ Où prends-tu donc ta fierté?
+ Princesse,
+ D'où te vient ta dignité?
+ Si jamais ton teint se fane ou se pelle,
+ Au train
+ De catin
+ Le public te rappelle.
+ Drôlesse,
+ Où prends-tu ta fierté?
+ Princesse,
+ D'où te vient ta dignité?
+ Lorsque tu vivais de la messe
+ De ton père Gomard,
+ Que la Romson volait la graisse
+ Pour joindre à ton morceau de lard,
+ Tu n'étais pas si fière,
+ Et n'en valais que mieux.
+ Baisse ta tête altière,
+ Au moins devant mes yeux;
+ Écoute-moi, rentre en toi-même,
+ Pour éviter de plus grands maux,
+ Permets à qui t'aime
+ De t'offrir encor des sabots.
+
+Mais la bonté de la comtesse fut toujours extrême envers ces mêmes
+Choiseul qui l'attaquaient si cruellement. Elle aimait à les railler,
+elle ne voulut pas les persécuter; et cependant leur sort était entre
+ses mains. Plus d'une fois Louis XV, en parlant de son ancien ministre,
+avait dit:
+
+--Cet homme-là devrait être à la Bastille.
+
+Mais toujours la favorite avait désarmé Louis XV; elle le désarmait par
+un bon mot, par une plaisanterie.
+
+Véritablement, elle était le type de _la bonne fille_: folle,
+insouciante, crédule même, jamais elle n'abusa de son pouvoir pour faire
+du mal; toutes les fautes qu'on lui impute doivent retomber sur les gens
+qui l'entouraient.
+
+Sous son _règne_, il est vrai, on fit un épouvantable abus des lettres
+de cachet, mais il faut s'en prendre au duc de La Vrillière, dont la
+maîtresse en faisait publiquement commerce: pour cinquante louis, on
+faisait mettre un homme en prison. La favorite ne trempait aucunement
+dans toutes ces infamies: plusieurs fois même elle usa de son influence
+pour rendre à la liberté des malheureux injustement détenus.
+
+Elle avait d'ailleurs bien autre chose à faire; les amours la
+préoccupaient beaucoup plus que la politique, dont elle ne se mêlait
+que pour obéir à ses amis. Louis XV, en effet, ne régna jamais seul sur
+le coeur de la belle comtesse, il lui fallait plus d'un amant, et nombre
+de simples gentilshommes furent tout aussi heureux que le roi de France.
+
+Le comte de Cossé-Brissac fut son plus grand, son plus durable amour.
+Jeune, élégant, chevaleresque, il était fait pour plaire à toutes les
+femmes, elle ne put le voir sans l'aimer. Pour la comtesse Du Barry, M.
+de Brissac délaissa une femme jeune et charmante, qu'il avait épousée
+depuis peu; il était fou de la belle favorite, et telle était
+l'imprudence des deux amants, que plusieurs fois ils faillirent être
+surpris par le roi.
+
+Tous les amis de la comtesse connaissaient cette intrigue, mais ils la
+cachaient avec un soin extrême; sa fortune était la leur, et une
+indiscrétion pouvait tout renverser. Madame de Cossé elle-même apprit un
+jour les relations de son mari et de la favorite; elle surprit une
+lettre, une lettre qui ne laissait aucun doute; elle pouvait se venger,
+elle ne le fit pas, pensant qu'à force de résignation elle ramènerait
+son mari: elle réussit à demi.
+
+Madame Du Barry était alors au plus haut degré de la faveur; ses amis
+rêvèrent pour elle la destinée de madame de Maintenon, épousée
+secrètement par Louis XIV. C'était s'assurer contre toutes les chances.
+La favorite adopta cette idée avec empressement, et bientôt les
+démarches commencèrent.
+
+Madame du Barry femme du roi de France, c'était une grosse affaire à
+traiter, et cependant, du premier coup, les obstacles qui avaient semblé
+les plus terribles furent levés. Mesdames, filles du roi, donnaient leur
+assentiment. Pieuses, aimantes, les filles de Louis XV tremblaient pour
+le salut de leur père; ne pouvant le détacher d'une maîtresse aimée,
+elles trouvèrent bon de légitimer la passion du vieux monarque, et de
+faire ainsi cesser le scandale. On se souciait peu de l'opposition du
+Dauphin. Depuis longtemps, le roi savait les dispositions hostiles de
+son petit-fils: un jour que la vicomtesse Adolphe du Barry lui avait été
+présentée, il s'était détourné avec mépris et n'avait pas daigné
+répondre. On pensa qu'on pouvait passer outre. Tiraillé de tous côtés,
+Louis XV donna son consentement; il promit même à la comtesse de la
+nommer, à cette occasion, duchesse de Roquelaure.
+
+Une union morganatique fut donc résolue, et le cardinal de Bernis fut
+chargé de poursuivre secrètement à Rome la nullité du mariage de la
+favorite avec le comte Guillaume du Barry.
+
+Déjà, comme pour donner l'exemple et préparer les esprits, le duc
+d'Orléans avait, depuis peu, épousé en secret madame de Montesson, sa
+maîtresse. Madame Du Barry avait favorisé ce mariage de tout son
+pouvoir, elle devait même obtenir de le faire déclarer; le duc
+d'Orléans, qui savait son influence, avait pour cela sollicité son
+appui.
+
+--Épousez toujours, mon gros père, avait-elle répondu, après nous
+verrons. J'y suis, comme vous le savez, fort intéressée moi-même.
+
+Cependant l'inexplicable mélancolie du roi gagnait de jour en jour; son
+front se faisait plus sombre, l'ennui l'enveloppait. Vainement, pour le
+distraire, la comtesse redoublait d'enjoûment, de gaîté, de licence;
+vainement, pour chasser ses noires idées, elle se prêtait à ses
+infidélités passagères et peuplait le Parc-aux-Cerfs de fraîches et
+charmantes jeunes filles: rien ne pouvait plus émouvoir cette âme
+rassasiée.
+
+Bientôt, à cette tristesse incessante, vinrent se mêler des
+pressentiments de mort. Un soir, à un souper chez la favorite, Louis XV
+vit tout à coup pâlir, puis chanceler un de ses vieux compagnons, le
+marquis de Chauvelin.
+
+--Qu'avez-vous, Chauvelin? vous trouvez-vous mal? s'écria-t-il.
+
+On s'empressa autour du marquis, affaissé sur lui-même; il était mort.
+
+Cette foudroyante destruction épouvanta le roi. Il se leva de table sans
+mot dire et se retira dans son appartement.
+
+--C'est un avertissement du ciel! disait-il à ceux qui l'entouraient.
+
+On était alors en carême: les sermons prêchés par l'évêque de Sénés
+firent une impression profonde sur le coeur du roi. L'évêque ne
+ménageait pas les vices des grands. Le jour du jeudi-saint, le sermon du
+ministre de l'Évangile fut d'une «audace inouïe.» En traits hardis, il
+peignit la misère des peuples et flétrit les désordres de la cour, dont
+le roi était le premier complice et le plus coupable.
+
+--Écoutez-moi bien, s'écria-t-il, et repentez-vous. Encore quarante
+jours, et Ninive sera détruite!...
+
+À ces mots, le vieux monarque frissonna; il lui sembla qu'il venait
+d'entendre son arrêt, et, loin de punir ce que les courtisans appelaient
+«l'insolence de ce prêtre,» il récompensa l'homme qui avait osé lui
+faire entendre des paroles de vérité.
+
+De ce jour, il devint plus exact à ses prières; il restait seul enfermé
+dans ses appartements, et rendait de fréquentes visites à madame Louise,
+cette pieuse princesse qui, retirée à Saint-Denis, priait avec ferveur
+pour la conversion et le salut de son père.
+
+Ces symptômes alarmèrent la favorite et ceux de ses amis qui
+exploitaient son crédit. On tint conseil chez elle, et il fut décidé
+qu'à tout prix on essaierait de distraire le roi et de ranimer son goût
+pour le plaisir.
+
+Le comte Jean proposa un voyage à Trianon. Là, il amènerait une jeune
+fille d'une rare beauté qu'il avait rencontrée; ses charmes naissants
+réveilleraient les sens blasés du roi et feraient diversion aux lugubres
+pensées qui assiégeaient son âme.
+
+À l'unanimité, on adopta les propositions du comte Jean, le voyage à
+Trianon fut résolu, la jeune fille amenée.
+
+C'était le 5 mai 1774; les invités étaient les convives habituels du
+roi: le prince de Soubise, les ducs d'Aiguillon, d'Ayen et de Duras;
+mesdames de Mirepoix, de Forcalquier, de Flammarens.
+
+Le souper fut d'une gaîté folle; jamais le roi n'avait paru de meilleure
+humeur; il cherchait à s'étourdir, les convives l'y aidaient à qui mieux
+mieux. L'aï bientôt exalta toutes les têtes, on porta des toasts, on
+chanta: les propos les plus lestes, les anecdotes les plus scabreuses,
+les mots les plus déshabillés éclataient de tous côtés; la licence,
+cette nuit-là, fut sans bornes. À deux heures, le roi se retira dans
+l'appartement où l'attendait la jeune fille; il l'avait vue et l'avait
+trouvée charmante; les convives, rassurés sur l'avenir, se couchèrent
+donc en attendant le jour.
+
+Triste fut le réveil de cette nuit si folle. De grand matin, on vint
+annoncer à madame Du Barry que le roi était souffrant. Vite, elle courut
+aux appartements. Le roi était couché, il avait la tête fort lourde,
+tout le corps endolori.
+
+--Ah! comtesse, lui dit-il, ne m'en veuillez pas de mon infidélité; je
+suis, vous le voyez, bien puni.
+
+--Ce ne sera rien, répondit-elle; Votre Majesté va dormir, et dans
+quelques heures il n'y paraîtra plus.
+
+Mais vainement elle cherchait à tromper le roi, à se tromper elle-même;
+le 10 mai 1774, à trois heures et quelques minutes, le premier médecin
+s'aperçut que Louis venait de rendre le dernier soupir; il interrogea le
+coeur, plaça une glace devant la bouche du roi, et, après une minute
+environ, il se retourna vers les assistants, et prononça les paroles
+sacramentelles: Le roi est mort, vive le roi!...
+
+Madame Du Barry savait depuis deux heures à peine l'écroulement de sa
+fortune, lorsqu'elle vit paraître le duc de la Vrillière. Il lui
+apportait une lettre de cachet écrite en entier de la main du nouveau
+roi.
+
+«Madame Du Barry, pour des raisons à moi connues, qui tiennent à la
+tranquillité de mon royaume et à la nécessité de ne point permettre la
+divulgation du secret de l'État qui vous a été confié, je vous fais
+cette lettre pour que vous ayez à vous rendre à Pont-aux-Dames sans
+retard, seule, avec une femme pour vous servir, et sous la conduite du
+sieur Hamont, l'un de nos exempts. Cette mesure ne doit pas vous être
+désagréable: elle aura un terme prochain.»
+
+--Un beau fichu commencement de règne! s'écria la comtesse, quand elle
+eut pris connaissance de cette lettre. Je vais obéir, monsieur, dit-elle
+au duc de la Vrillière.
+
+La route fut triste jusqu'à Pont-aux-Dames, et cependant la comtesse
+montra beaucoup de fermeté et de résignation.
+
+Prévenues de l'arrivée de la favorite du feu roi, les bonnes religieuses
+l'attendaient avec une impatience mêlée de curiosité. De monstrueux
+récits étaient venus jusqu'à elles, et lorsqu'elles accoururent pour
+l'accueillir, elles furent étonnées de trouver tant de grâces unies à
+une si parfaite modestie.
+
+Une nouvelle existence commençait pour madame Du Barry; elle eut le bon
+esprit de se plier sans murmure à sa fortune présente, et d'oublier sa
+puissance passée. Elle n'était pas riche, son insouciance pour l'avenir
+avait toujours été grande, jamais elle n'avait rien demandé. Ses
+diamants, son hôtel à Versailles, son pavillon de Luciennes formaient
+toute sa fortune. C'était de quoi vivre modestement et simplement: elle
+s'y résigna de la meilleure grâce du monde.
+
+Les religieuses de l'abbaye l'avaient prise en amitié, elle-même se
+plaisait à ce tranquille bonheur du monastère; un instant elle eut la
+pensée d'y finir ses jours; elle pouvait y jouer le rôle de madame de
+Maintenon à Saint-Cyr. Le souvenir de ses amis l'arrêta.
+
+Bientôt elle obtint du roi la permission de quitter Pont-aux-Dames. Elle
+venait de vendre au comte de Provence son hôtel de Versailles, elle en
+consacra le prix à l'achat de la terre de Saint-Vrain, près de Chartres,
+et s'y retira. À Saint-Vrain, entourée de sa famille, elle reçut tous
+ses amis d'autrefois, Soubise, Richelieu, le duc et la duchesse
+d'Aiguillon, et le comte de Cossé-Brissac, qui, fidèle dans la disgrâce,
+voulut partager son exil. Plusieurs fois déjà, déguisé en paysan, il
+était allé la consoler à l'abbaye de Pont-aux-Dames.
+
+Les faiseurs de libelles ne furent point désarmés par la chute de la
+favorite; puissante, ils l'avaient accablée, ils la poursuivirent dans
+l'exil, et un matin ces vers ignobles lui étaient parvenus jusque dans
+sa chambre du monastère de Pont-aux-Dames:
+
+ Les ponts ont fait époque dans ma vie,
+ Dit Lange en pleurs dans sa cellule en Brie;
+ Fille d'un moine et de Manon Giroux,
+ J'ai pris naissance au coin du Pont-aux-Choux;
+ À peine a lui l'aurore de mes charmes,
+ Que le Pont-Neuf vit mes premières armes.
+ Au Pont-au-Change, à plaisir je fêtais
+ Le tiers, le quart, bourgeois, nobles, laquais.
+ L'art libertin de rallumer les flammes,
+ Au Pont-Royal me mit le sceptre en main.
+ Un si haut fait m'amène au Pont-aux-Dames,
+ Où j'ai bien peur de finir mon destin.
+
+L'exil de madame Du Barry à Saint-Vrain fut de courte durée. Elle eut
+recours à la générosité de la reine Marie-Antoinette: bientôt elle reçut
+une réponse conforme à ses désirs, et toute joyeuse elle revint
+s'établir à Luciennes.
+
+Cependant des nuages sanglants grossissaient à l'horizon; les jours
+sombres étaient venus pour Versailles.
+
+Madame Du Barry, qui avait conçu pour la famille royale un attachement
+profond et respectueux, ne songea qu'à tirer parti de sa position pour
+lui être utile. Déjà, dans la triste affaire du collier, elle avait pu
+donner à Marie-Antoinette la mesure de son dévoûment. Sacrifiant, sans
+hésiter, sa vieille amitié pour le cardinal de Rohan, elle avait de
+toutes ses forces défendu l'honneur de la reine.
+
+Chaque jour amena désormais à madame Du Barry un nouveau malheur. Des
+escrocs, aussi habiles qu'audacieux, lui arrachèrent des sommes
+considérables; ses diamants, sa seule ressource, lui furent volés; enfin
+le séjour de Luciennes lui fut rendu insupportable par Zamore. Ce noir
+ingrat, qu'elle avait comblé de ses bienfaits, était devenu l'orateur le
+plus ardent du club de Luciennes, et chaque jour il déclamait contre sa
+maîtresse, qui n'osait pas le chasser.
+
+Mais une douleur plus grande lui était réservée; le 4 septembre 1792,
+des clameurs menaçantes s'élevèrent autour du château, un groupe
+d'hommes armés pénétra dans le vestibule; l'un d'eux, au bout d'une
+pique, portait une tête affreusement sanglante. Cette tête était celle
+de Brissac, «tué en faisant son devoir.» Au bruit, la comtesse était
+accourue. Alors, un des hommes saisit la tête, et l'envoyant rouler aux
+pieds de madame Du Barry:
+
+--Tiens, s'écria-t-il, voilà la tête de ton amant!
+
+Reçue plusieurs fois à Trianon par la reine, madame Du Barry s'était
+chargée de suivre à Londres les négociations secrètes commencées par la
+cour avec le comité d'émigration. Sous prétexte de rechercher les
+voleurs de ses diamants, elle fit successivement plusieurs voyages en
+Angleterre. Le 14 décembre 1792, au moment du procès du roi, elle quitta
+Paris une fois encore avec un passeport du district de Versailles.
+
+À Londres, elle apprit la terrible catastrophe du 21 janvier 1793, la
+mort de Louis XVI. Sans doute, à ce moment, elle se souvint de ce
+portrait de Charles Ier qu'elle avait autrefois fait placer dans sa
+chambre, pour le montrer à Louis XV.
+
+Tous les amis de la comtesse lui conseillaient de rester en Angleterre;
+elle ne voulut rien entendre, elle osa revenir en France. Mais la colère
+du peuple devait atteindre tout ce qui, de près ou de loin, avait tenu à
+la monarchie; la favorite de Louis XV ne pouvait être oubliée.
+
+Le 3 juillet 1793, un arrêté du comité de sûreté générale ordonna
+l'arrestation de la ci-devant comtesse Du Barry.
+
+Louis XVI innocent expiait les crimes pompeux de Louis XIV et les
+turpitudes de Louis XV; en la pauvre Du Barry, une _fille_ égarée sur le
+trône de France, on frappa toutes les favorites qui depuis tant de
+siècles avaient pris à tâche de ruiner la France; elle fut la victime
+expiatoire des Diane de Poitiers, des Montespan et des Pompadour.
+
+Elle ne tarda pas à comparaître devant le tribunal révolutionnaire, et,
+à l'unanimité, la _courtisane de Capet XV_ fut condamnée à la peine de
+mort.
+
+Le lendemain, 9 décembre 1793, on vint tirer la comtesse de la prison
+pour la conduire à l'échafaud.
+
+À ce moment suprême, tout son courage l'abandonna. Elle poussa un grand
+cri, et s'affaissa sur elle-même. On fut obligé de la porter. Pâle,
+défaite, elle gisait inanimée sur le devant de la charrette fatale. Ses
+sanglots et ses gémissements ne cessèrent pas tant que dura le funèbre
+trajet. Lorsque, arrivée à la place de la Révolution, on la porta sur la
+terrible machine, les forces lui revinrent; elle se débattait aux mains
+de ceux qui la soutenaient; d'une voix déchirante elle criait à la
+multitude: «Bon peuple! au secours, délivre-moi, je suis innocente[41]!»
+
+[Note 41: _Histoire-musée de la République Française_, par Augustin
+Challamel, t. II, p. 14.]
+
+Tandis qu'on la liait, elle tournait vers le bourreau ses yeux noyés de
+larmes.
+
+--Encore une minute, disait-elle, une seule minute, je vous en conjure!
+monsieur le bourreau.
+
+Pauvre comtesse, elle ne put achever sa phrase, et la foule qui hurlait
+autour de la guillotine battit des mains lorsqu'on lui montra la tête
+sanglante de la dernière favorite des rois de France.
+
+
+FIN.
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+I. La cour de Louis XIV
+
+II. Premières amours
+
+III. Mademoiselle de La Vallière
+
+IV. Madame de Montespan
+
+V. Madame de Maintenon
+
+VI. Les femmes de la Régence
+
+VII. Les demoiselles de Nesle
+
+VIII. Madame de Pompadour
+
+IX. Madame Du Barry
+
+_____________________________________________
+Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Cotillons Célèbres, by Émile Gaboriau
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les cotillons célèbres
+ Deuxième Série
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: March 20, 2006 [EBook #18027]
+[Last updated on August 4, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
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+</pre>
+
+
+
+
+<h1>LES COTILLONS C&Eacute;L&Egrave;BRES</h1>
+
+<h2>PAR</h2>
+
+<h2>&Eacute;MILE GABORIAU</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h2>DEUXI&Egrave;ME S&Eacute;RIE</h2>
+
+<h2>PARIS</h2>
+
+<h2>E. DENTU, &Eacute;DITEUR</h2>
+
+<h2>LIBRAIRE DE LA SOCI&Eacute;T&Eacute; DES GENS DE LETTRES</h2>
+<div class="center">
+ <img src="images/001.jpg"
+ alt="image" title="image" />
+</div>
+<h2>PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORL&Eacute;ANS, 13</h2>
+
+<h2>MDCCCLXI</h2>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="center">
+ <img src="images/002.jpg"
+ alt="Melle. DE LAVALLI&Egrave;RE" title="Melle. DE LAVALLI&Egrave;RE" />
+</div>
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h2>DEUXI&Egrave;ME S&Eacute;RIE</h2>
+<hr style='width: 45%;' />
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES.</h3>
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<div class="center">
+<a href="#I"><b>I--La cour de Louis XIV</b></a><br />
+<a href="#II"><b>II--Premi&egrave;res amours</b></a><br />
+<a href="#III"><b>III--Mademoiselle de La Valli&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#IV"><b>IV--Madame de Montespan</b></a><br />
+<a href="#V"><b>V--Madame de Maintenon</b></a><br />
+<a href="#VI"><b>VI--Les femmes de la R&eacute;gence</b></a><br />
+<a href="#VII"><b>VII--Les demoiselles de Nesle</b></a><br />
+<a href="#VIII"><b>VIII--Madame de Pompadour</b></a><br />
+<a href="#IX"><b>IX--Madame Du Barry</b></a><br />
+</div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h1>LES COTILLONS C&Eacute;L&Egrave;BRES</h1>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA COUR DE LOUIS XIV.</a></h3>
+
+
+<p>Trois femmes, &agrave; elles seules, r&eacute;sument et personnifient le long r&egrave;gne de
+Louis XIV, ce r&egrave;gne aux fortunes si diverses. La diff&eacute;rence de leurs
+passions, de leur humeur, de leurs go&ucirc;ts, explique et symbolise les
+changements de politique du monarque. Comme trois g&eacute;nies, elles
+pr&eacute;sident aux trois grandes phases de l'existence du roi-soleil.</p>
+
+<p>La Valli&egrave;re, l'humble, la timide, la d&eacute;vou&eacute;e, c'est l'amour, la po&eacute;sie,
+la jeunesse; elle inspire les id&eacute;es qui peuvent para&icirc;tre g&eacute;n&eacute;reuses et
+chevaleresques. Le soleil se l&egrave;ve, l'horizon se colore de lueurs
+splendides, on dirait l'aurore d'un grand r&egrave;gne.</p>
+
+<p>La fi&egrave;re, la bruyante Montespan arrive &agrave; l'heure de la toute-puissance;
+c'est l'&eacute;panouissement de la gloire. La France d&eacute;couvre en elle des
+forces et des richesses ignor&eacute;es, l'Europe tremble, les courtisans
+adorent &agrave; genoux en se voilant la face. Le vertige d'un orgueil insens&eacute;
+trouble la raison de Louis XIV; alors il foule aux pieds toutes les lois
+divines et humaines, que dis-je? il croit &ecirc;tre lui-m&ecirc;me la loi et la
+divinit&eacute;. L'astre est &agrave; son z&eacute;nith, il suffit &agrave; plusieurs mondes: <i>Nec
+pluribus impar</i>.</p>
+
+<p>Avec madame de Maintenon, la huguenote convertie, la prude ambitieuse,
+Tartufe en cotillons, nous assistons &agrave; la d&eacute;cadence. Tout croule,
+l'&eacute;difice prodigieux de tant de fausse grandeur craque et se disjoint.
+C'est la p&eacute;riode du sang et des crimes; on violente les consciences, on
+massacre de tous c&ocirc;t&eacute;s, au nom de Dieu et du roi. La veuve de Scarron le
+cul-de-jatte, c'est l'expiation, le remords, le ch&acirc;timent, l'anath&egrave;me;
+l'avenir est terrible de menaces, le soleil s'&eacute;teint dans l'orage.</p>
+
+<p>Crayonner la vie de ces trois femmes, c'est donc esquisser l'histoire de
+ce roi qui, pour tant de gens encore, en d&eacute;pit de toute morale, de toute
+v&eacute;rit&eacute;, de toute justice, est rest&eacute; le roi par excellence,&mdash;le grand
+roi.</p>
+
+<p>Grand roi, soit, mais alors seulement comme ceux de la trag&eacute;die,
+monarque au diad&egrave;me de clinquant, qui de la queue de leur manteau de
+pourpre balayent les planches du th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Et que fut Louis XIV, en effet, sinon un roi de th&eacute;&acirc;tre? Tout son r&egrave;gne
+est-il autre chose qu'une repr&eacute;sentation pompeuse au b&eacute;n&eacute;fice de
+l'Europe, et dont la France, de son travail, de ses sueurs et de son
+sang, paie les somptueux d&eacute;cors et les nobles acteurs?</p>
+
+<p>Poser, voil&agrave; la grande, l'unique pr&eacute;occupation de Louis XIV. Il pose
+pour la cour, pour la France, pour le monde, pour la post&eacute;rit&eacute;; mais l&agrave;
+s'arr&ecirc;tent ses succ&egrave;s. &Agrave; un demi-si&egrave;cle de distance, la splendeur de la
+mise en sc&egrave;ne n'&eacute;blouit plus. La post&eacute;rit&eacute; envahit la sc&egrave;ne, fouille
+dans les coulisses, dans les coins obscurs, dans les dessous et jusque
+dans le trou du souffleur. Alors, elle trouve les costumes en loques,
+les masques &eacute;raill&eacute;s, les perruques chauves, les manuscrits des r&ocirc;les
+avec les ratures au crayon, et, indign&eacute;e, elle s'&eacute;crie: Com&eacute;die!
+com&eacute;die!</p>
+
+<p>Et depuis des ann&eacute;es, on la siffle, cette com&eacute;die, que Louis XIV
+commence dans le Parlement un fouet de poste &agrave; la main, pour la finir
+dans la chambre de madame de Maintenon par la r&eacute;vocation de l'&eacute;dit de
+Nantes. On a mis un si&egrave;cle &agrave; &eacute;lever un pi&eacute;destal &agrave; la statue de Louis,
+il s'est &eacute;croul&eacute; en un jour. Il y a longtemps d&eacute;j&agrave; que l'arc-de-triomphe
+&eacute;lev&eacute; <i>Ludovico Magno</i> s'appelle la porte Saint-Denis.</p>
+
+<p>On a fait justice, enfin, de ce que tant d'historiens ont appel&eacute; le
+g&eacute;nie de Louis XIV. Un orgueil &agrave; peine croyable, une ignorance
+crasse<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, une infatuation prodigieuse de soi, voil&agrave; son g&eacute;nie. &Agrave; ces
+trois &eacute;l&eacute;ments il a d&ucirc; sa renomm&eacute;e et ses succ&egrave;s inesp&eacute;r&eacute;s. Ne doutant
+jamais de soi, &eacute;tranger aux connaissances les plus &eacute;l&eacute;mentaires, il
+peut, sans r&eacute;flexion, prendre un parti, l&agrave; o&ugrave; n'osent se prononcer les
+plus hardis et les plus sages.</p>
+
+<p>&laquo;Trancher,&raquo; tel est selon lui le dernier mot du m&eacute;tier de roi. Aussi,
+voyez comme il tranche! pourquoi? parce que tel est son bon plaisir.
+Pourquoi une d&eacute;cision plut&ocirc;t qu'une autre? parce que ce jour-l&agrave; plus
+p&eacute;nible est la digestion, ou que la Montespan fait la moue, ou que
+Lauzun devient insupportable. La cause est toujours personnelle.</p>
+
+<p>Les autres h&eacute;sitent, se consultent; lui, jamais. &Agrave; quoi donc servirait
+la sup&eacute;riorit&eacute; de son essence! il a re&ccedil;u l'omniscience avec la couronne.
+Lorsqu'il est au conseil, Dieu le p&egrave;re descend du ciel tout expr&egrave;s pour
+l'inspirer. Vous avez cru entendre le roi, Dieu lui-m&ecirc;me parlait.</p>
+
+<p>Dans un curieux <i>Manuel, Ad usum Delphini</i>, Louis XIV a pris la peine de
+nous r&eacute;v&eacute;ler ces faits surprenants. C'est dans ce manuel qu'il faut
+chercher le grand roi. L&agrave; seulement on le voit sans la perruque si
+pleine de majest&eacute;, qui partout ailleurs ne le quitte pas.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; qu'il apprend &agrave; son successeur qu'un roi poss&egrave;de en toute
+propri&eacute;t&eacute; la vie et les biens de ses sujets, qu'il peut &agrave; son gr&eacute;
+disposer de l'argent de sa cassette et de l'argent des imp&ocirc;ts, et m&ecirc;me
+de l'argent qu'il <i>condescend</i> &agrave; laisser en circulation dans le
+commerce.</p>
+
+<p>Morale &eacute;trange, inou&iuml;e, monstrueuse, qui fut cependant la morale de
+Louis XIV, et dont les articles soigneusement enregistr&eacute;s devinrent
+comme le code des rois du droit divin!</p>
+
+<p>Mais qui pourrait se faire une id&eacute;e de l'orgueil du grand roi? C'est lui
+qui disait un jour &agrave; un &eacute;v&ecirc;que:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Soyez tranquille, monseigneur, nous vous saurons gr&eacute;, <i>Dieu et moi</i>,
+de votre conduite.&raquo;</p>
+
+<p>Il nomme Dieu le premier, il est vrai, mais c'est pure politesse de sa
+part.</p>
+
+<p>Mazarin croyait d&eacute;couvrir, dans Louis XIV encore enfant &laquo;assez d'&eacute;toffe
+pour faire trois grands souverains et un honn&ecirc;te homme.&raquo; On ne saurait
+trop se d&eacute;fier des opinions de Mazarin, il se trompe souvent lorsqu'il
+ne cherche pas &agrave; tromper les autres, et ses th&eacute;ories sur l'art de r&eacute;gner
+sont au moins singuli&egrave;res. N'est-ce pas lui qui, faisant ouvertement
+profession de fourberie et de mensonge, disait, en parlant du jeune roi:
+&laquo;Il sait r&eacute;gner d&eacute;j&agrave;, puisqu'il sait dissimuler<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.&raquo; Cet axiome fameux
+n'est pas tomb&eacute; dans l'eau.</p>
+
+<p>Mazarin n'est pas &eacute;tranger aux fautes de Louis XIV; il avait tenu son
+&eacute;l&egrave;ve &eacute;loign&eacute; de toutes les affaires; il l'avait entour&eacute; de jeunes
+favoris charg&eacute;s de le d&eacute;tourner de tout travail, de toute application
+s&eacute;rieuse; t&acirc;che facile! L'habile ministre n'avait pas fait alors avec la
+maladie le compte de ses jours; il croyait avoir longtemps encore &agrave;
+vivre, et il cherchait &agrave; fa&ccedil;onner un autre Louis XIII, qui lui perm&icirc;t de
+continuer le r&egrave;gne du grand Richelieu.</p>
+
+<p>En mourant, le cardinal laissa cependant un bel h&eacute;ritage &agrave; Louis XIV,
+non pas les quinze millions qui servirent &agrave; pr&eacute;parer la ruine du
+fastueux Fouquet, mais un tr&eacute;sor bien autrement pr&eacute;cieux, Colbert.</p>
+
+<p>Colbert, voil&agrave; en effet l'homme des belles ann&eacute;es de Louis XIV. Mais il
+ne comptait pas alors; on ne voyait en lui que l'instrument aveugle, le
+bras qui ex&eacute;cute. On ne voulait pas savoir qu'il &eacute;tait l'inspiration
+aussi. En cela consiste l'habilet&eacute; supr&ecirc;me du grand ministre; il laissa
+&agrave; son ma&icirc;tre l'honneur de toutes les grandes d&eacute;terminations, et Louis
+XIV pouvait penser qu'&agrave; lui seul appartenait toute initiative.</p>
+
+<p>Aussi qu'advient-il le jour o&ugrave; le gouvernail &eacute;chappe aux mains si fermes
+et si habiles de Colbert? O&ugrave; donc va le vaisseau et quel est le pilote?
+Est-ce Louvois, si puissant pour le mal? est-ce l'incapable
+Ph&eacute;lippeaux, Barbezieux le d&eacute;bauch&eacute;, ou Chamillard, qui gouvernent
+toutes voiles dehors vers l'ab&icirc;me? Non, cette fois, c'est Louis XIV.</p>
+
+<p>L'ingratitude la plus noire paya Colbert de ses travaux; le roi se
+r&eacute;jouit de perdre ce ministre qui, plus d'une fois, avait os&eacute; faire des
+repr&eacute;sentations, et m&ecirc;me, chose incroyable, r&eacute;sister en face.</p>
+
+<p>Aussi les remords et les regrets vinrent assaillir Colbert &agrave; son lit
+d'agonie. Il se mourait lorsqu'on lui apporta une lettre du roi; il
+refusa de la lire:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je ne veux plus, s'&eacute;cria-t-il, entendre parler de cet homme; qu'il me
+laisse mourir en paix. Si j'avais fait pour Dieu la moiti&eacute; de ce que
+j'ai fait pour lui, je serais sauv&eacute; dix fois; et maintenant, sais-je o&ugrave;
+je vais!...&raquo;</p>
+
+<p>Le peuple, ingrat, aveugle, imb&eacute;cile, le peuple fit comme le roi, il se
+r&eacute;jouit. Il vint danser sur la tombe de celui qui avait &eacute;t&eacute; son ami, son
+seul protecteur. Il reprochait &agrave; Colbert le prix de cette gloire qui
+faisait l'aur&eacute;ole et la popularit&eacute; de Louis XIV; il l'appelait tyran,
+inventeur d'imp&ocirc;ts. Pour sauver de la haine populaire la d&eacute;pouille
+mortelle du ministre, il fallut l'enterrer de nuit.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait mort de la pierre, et ce fut le sujet de plaisanteries inf&acirc;mes,
+de vers injurieux. Entre mille, je copie cette &eacute;pitaphe qui n'est pas la
+plus cruelle:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ici fut mis en s&eacute;pulture</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Colbert, qui de douleur creva.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De son corps on fit l'ouverture:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quatre pierres on y trouva,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dont son c&oelig;ur &eacute;tait la plus dure.</span><br />
+</p>
+
+<p>La fin de Louvois fut bien autrement terrible. Des courtisans le
+rencontr&egrave;rent un matin au sortir du conseil, il allait chancelant comme
+un homme ivre, l'&oelig;il hagard. On put recueillir les mots sans suite qui
+&eacute;chappaient &agrave; son d&eacute;lire; il disait:</p>
+
+<p>&mdash;L'osera-t'il? non, il n'osera jamais... peut-&ecirc;tre l'y
+contraindra-t-on....</p>
+
+<p>Moins de huit jours apr&egrave;s, il fut pris d'un mal subit qui l'enleva avec
+la rapidit&eacute; foudroyante d'une balle de pistolet. On cria au poison.</p>
+
+<p>Louis XIV, qui de ses fen&ecirc;tres apercevait l'appartement o&ugrave; se mourait
+son ministre, pronon&ccedil;a ces paroles caract&eacute;ristiques:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Cette ann&eacute;e m'a &eacute;t&eacute; heureuse; elle m'a d&eacute;barrass&eacute; de trois hommes que
+je ne pouvais plus souffrir, Louvois, Seignelai et La Feuillade.&raquo;</p>
+
+<p>Eh quoi, Sire! La Feuillade aussi! La Feuillade, le plus passionn&eacute; de
+vos admirateurs, La Feuillade qui a vou&eacute; &agrave; Votre Majest&eacute; une adoration
+perp&eacute;tuelle, qui vous a d&eacute;di&eacute; un autel comme &agrave; la madone et qui devant
+votre statue &eacute;lev&eacute;e au milieu de Paris, fait br&ucirc;ler nuit et jour de
+l'encens et des cierges! H&eacute;las oui!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Les flatteries maladroites de La Feuillade me fatiguaient.&raquo;</p>
+
+<p>C'est vainement qu'indign&eacute;, on essaie de r&eacute;voquer en doute ce cynique
+&eacute;go&iuml;sme. On ne peut. Les preuves sont l&agrave;, flagrantes, irr&eacute;cusables.
+D'ann&eacute;e en ann&eacute;e, de jour en jour, avec l'orgueil de Louis XIV, cro&icirc;t
+son &eacute;go&iuml;sme; il devient monstrueux, r&eacute;voltant. De plus en plus le roi
+est convaincu que la divinit&eacute; s'incarne en lui.&mdash;&Agrave; genoux! pourrait-il
+s'&eacute;crier, &agrave; genoux, je sens que je deviens Dieu!</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, plus rien qu'une farouche insensibilit&eacute; pour tout ce qui
+n'est pas lui. Laquelle de ses ma&icirc;tresses nous dira si son c&oelig;ur bat
+encore?</p>
+
+<p>Moins de vingt-quatre heures apr&egrave;s la mort de Monsieur, de son fr&egrave;re, il
+fredonne &agrave; Marly des airs d'op&eacute;ra, il demande d'o&ugrave; vient la tristesse
+qu'il lit sur tous les visages, enfin il fait dresser des tables de
+brelan.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! murmure le duc de Montfort, on songe &agrave; jouer! mais le cadavre de
+Monsieur n'est pas encore refroidi!</p>
+
+<p>Le duc de Bourgogne a &eacute;t&eacute; charg&eacute; de la r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&mdash;Ordre du roi. Sa Majest&eacute; ne veut pas qu'on s'ennuie autour d'elle;
+elle d&eacute;sire que tout le monde joue, et je vais donner l'exemple.</p>
+
+<p>Devant la personnalit&eacute; grossi&egrave;re du ma&icirc;tre, tout s'efface, tout
+dispara&icirc;t. Pour la satisfaction d'un caprice, il est pr&ecirc;t &agrave; tout
+sacrifier, m&ecirc;me ce qui lui reste de sa famille, frapp&eacute;e d'anath&egrave;me
+jusqu'&agrave; la troisi&egrave;me g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+
+<p>Vieillard d&eacute;cr&eacute;pit, morose, ombre de lui-m&ecirc;me, il n'a plus qu'une
+distraction, la conversation enjou&eacute;e de la jeune et charmante duchesse
+de Bourgogne. Mais voici qu'elle est enceinte et ne peut sans danger
+supporter le mouvement du carrosse.</p>
+
+<p>Qu'importe! Le roi n'a-t-il pas eu l'habitude de faire voyager toutes
+ses ma&icirc;tresses enceintes ou &agrave; peine relev&eacute;es de couche, jouant sans
+souci leur vie &agrave; ce jeu!</p>
+
+<p>Il fera de m&ecirc;me pour la duchesse. Malgr&eacute; les observations timides des
+sages-femmes et des m&eacute;decins, il la tra&icirc;ne malade, mourante, &agrave;
+Fontainebleau. P&eacute;risse sa petite-fille, il n'aura pas retard&eacute; son
+voyage. Ce qui devait arriver arrive. La jeune femme se blesse et avorte
+dans la nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain, Louis XIV, entour&eacute; de ses courtisans, qui le regardaient
+faire avec une respectueuse admiration, s'amusait &agrave; donner &agrave; manger &agrave;
+ses carpes, lorsque madame de Lude, &eacute;plor&eacute;e, vint lui apprendre &agrave; voix
+basse la funeste nouvelle.</p>
+
+<p>Tranquillement, &laquo;sans que son visage e&ucirc;t boug&eacute;,&raquo; il revient au bassin,
+et comme tous les yeux brillent de curiosit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse de Bourgogne est bless&eacute;e, dit-il.</p>
+
+<p>Un concert de plaintes s'&eacute;l&egrave;ve, c'est &agrave; qui t&eacute;moignera la plus vive
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! Sire, s'&eacute;crie le duc de La Rochefoucauld, ne semble-t-il
+pas &agrave; Votre Majest&eacute; que c'est le plus grand malheur du monde! Madame la
+duchesse de Bourgogne n'aura peut-&ecirc;tre plus d'enfants!</p>
+
+<p>Un regard irrit&eacute; du roi arr&ecirc;ta toutes les d&eacute;monstrations.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que m'importe, dit-il avec col&egrave;re, n'a-t-elle pas un enfant
+d&eacute;j&agrave;!... Dieu merci! elle est bless&eacute;e: puisqu'elle avait &agrave; l'&ecirc;tre, tant
+mieux! je ne serai plus contrari&eacute; dans mes voyages par les
+repr&eacute;sentations des matrones. J'irai, je viendrai &agrave; ma fantaisie, et on
+me laissera en repos.</p>
+
+<p>&Agrave; ces paroles incroyables, le rouge monta au front des courtisans.
+Chacun baissait les yeux, on &eacute;tait muet, p&eacute;trifi&eacute;. Saint-Simon assistait
+&agrave; cette sc&egrave;ne; on e&ucirc;t, dit-il, entendu trotter une souris.</p>
+
+<p>Ainsi la honte serra la gorge de tous les hommes &agrave; genoux devant le
+caprice du ma&icirc;tre, ils ne purent trouver une parole. Quelle le&ccedil;on que ce
+silence! Le roi ne voulut pas la comprendre. Comme il avait tra&icirc;n&eacute; la
+duchesse de Bourgogne, il tra&icirc;na la duchesse de Berry &agrave; Fontainebleau.
+Elle, aussi, accoucha d'un enfant mort et ne fut sauv&eacute;e que par miracle.
+On porta l'embryon aux caveaux de Saint-Denis, et tout fut dit pour
+Louis XIV.</p>
+
+<p>Et cependant, lorsqu'il &eacute;tait ainsi sans piti&eacute;, un mal myst&eacute;rieux et
+&eacute;trange frappait ceux de sa race. Le spectre sinistre de Locuste errait
+dans les corridors sombres du palais, marquant d'un signe fun&egrave;bre la
+porte des enfants de Louis. Tout bas, en regardant autour de soi, on
+parlait de poison et de meurtre. Les l&egrave;vres ne touchaient qu'en
+tremblant &agrave; la coupe, l'&eacute;pouvante s'asseyait aux banquets.</p>
+
+<p>Chaque matin, les courtisans comptaient avec inqui&eacute;tude ceux qui
+survivaient de la famille royale, et chaque matin ils en trouvaient un
+de moins. Si bien qu'il n'en resta plus qu'un seul, un enfant au
+berceau, qui devait &ecirc;tre Louis XV; encore on tremblait pour sa vie.</p>
+
+<p>Louis XIV &eacute;tait seul. Il avait vu s'&eacute;teindre cette riche lign&eacute;e; l'un
+apr&egrave;s l'autre &eacute;taient all&eacute;s &agrave; Saint-Denis ses h&eacute;ritiers l&eacute;gitimes,
+tristes fruits d'un devoir maussade et de la raison d'&Eacute;tat. Seuls, les
+b&acirc;tards prosp&eacute;raient. Ils croissaient et multipliaient, se rangeaient
+autour du tr&ocirc;ne et semblaient vouloir le prendre d'assaut. Les fils de
+l'amour et de l'adult&egrave;re avaient pris pour eux toute la force et toute
+la vie, il n'en &eacute;tait plus rest&eacute; pour les enfants de la reine.</p>
+
+<p>Louis XIV assistait, ruine vivante, &agrave; cette grande d&eacute;solation. &laquo;Les
+jours o&ugrave; il perdait quelqu'un des siens, il allait &agrave; la chasse.&raquo;</p>
+
+<p>Depuis longtemps la fortune l'avait abandonn&eacute;. Les grands ministres
+&eacute;taient morts, morts aussi les grands g&eacute;n&eacute;raux qui fixaient la victoire,
+morts tous ceux qui &eacute;taient les rayons du soleil, le g&eacute;nie de Louis XIV.
+Nul alors ne lui <i>volait</i> sa gloire.&mdash;Il est vrai qu'il n'y avait plus
+de gloire.</p>
+
+<p>De tous c&ocirc;t&eacute;s, des nouvelles sinistres. Ce canon qu'on entend, annonce
+une d&eacute;faite; c'est l'Europe qui prend sa revanche.</p>
+
+<p>L'infatuation du roi ne diminue pas encore. Il est seul debout au
+milieu des d&eacute;bris des splendeurs pass&eacute;es; mais lui, c'est encore assez.
+Il croit pouvoir faire face &agrave; tout, et il ne s'avoue son impuissance que
+le jour o&ugrave;, apr&egrave;s avoir envoy&eacute; son argenterie &agrave; la Monnaie, il est
+r&eacute;duit &agrave; demander la paix &agrave; genoux.</p>
+
+<p>Quel ch&acirc;timent! s'endormir dans le nuage et s'&eacute;veiller dans l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Mais de quoi pouvait se plaindre Louis XIV! N'avait il pas, bien des
+ann&eacute;es auparavant, assist&eacute;, tranquille et fier, &agrave; son apoth&eacute;ose?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'&oelig;uvre capitale de Louis XIV, son chef-d'&oelig;uvre, ce fut l'organisation
+de sa cour, de cette cour qui absorbait la France et qui s'absorbait
+elle-m&ecirc;me dans le roi. Quelle admirable science de d&eacute;tail, quel art,
+quelle patience! Chaque jour le roi ajoute un rouage nouveau, une
+combinaison ing&eacute;nieuse, et il arrive enfin &agrave; &eacute;lever cette prodigieuse
+machine, si savante, si compliqu&eacute;e, et qu'il gouverne avec une si
+souveraine habilet&eacute;.</p>
+
+<p>Continuateur du programme de Richelieu, qui sans piti&eacute; frappait la
+f&eacute;odalit&eacute;, Louis XIV prit un moyen bien autrement s&ucirc;r que la force.
+Organisant un vaste syst&egrave;me d'embauchage, il enr&eacute;gimenta &agrave; son service
+toute la haute noblesse. Il y avait des grands seigneurs avant lui,
+apr&egrave;s il n'y eut plus que des courtisans.</p>
+
+<p>La noblesse n'essaya pas de r&eacute;sister, la tentative avort&eacute;e de la Fronde
+lui avait d&eacute;montr&eacute; son impuissance. Elle courba le front et passa
+volontiers sous les fourches caudines de la volont&eacute; royale. Plus
+d'existences f&eacute;odales, <i>la maison du roi</i> absorbe toutes les grandes
+<i>maisons</i>, les princes eux-m&ecirc;mes ne sont plus que les <i>domestiques</i>,
+dans l'ancienne acception du mot.</p>
+
+<p>Du roi seul viennent les gr&acirc;ces, les faveurs, les richesses. Voil&agrave;
+pourquoi il faut vivre pr&egrave;s du roi. On ne se chauffe bien que pr&egrave;s du
+soleil. Tout a &eacute;t&eacute; calcul&eacute; pour servir la monarchie aux d&eacute;pens de
+l'aristocratie; les grands seigneurs n'ont plus aucune part au pouvoir,
+et comme fiche de consolation on leur donne des titres honorifiques, des
+grades dans l'arm&eacute;e, des ordonnances de comptant, des cordons et des
+<i>justaucorps</i> &agrave; brevet.</p>
+
+<p>L'int&eacute;r&ecirc;t seul, cependant, ne guide pas la noblesse. Le roi, pour la
+retenir pr&egrave;s de lui, a bien d'autres moyens. La cour est l'empyr&eacute;e
+terrestre o&ugrave; se r&eacute;unissent tous les plaisirs et tous les enchantements.
+Ne pas y vivre, c'est ne vivre pas. Est-on absent huit jours, on revient
+ridicule, et &ecirc;tre ridicule est ce qu'on redoute avant tout.</p>
+
+<p>&Ecirc;tre absent de la cour, c'est &ecirc;tre oubli&eacute;: on n'est plus l&agrave; aux jours o&ugrave;
+les faveurs pleuvent. Veut-on des gr&acirc;ces, il faut savoir se mettre sous
+la goutti&egrave;re; c'est le talent du courtisan, l'&eacute;tude de tous ses
+instants. Pour avoir, il faut m&eacute;riter, demander. Concourir &agrave; l'&eacute;clat du
+tr&ocirc;ne, &ecirc;tre un rayon du soleil, voil&agrave; des titres.</p>
+
+<p>A-t-on une fois go&ucirc;t&eacute; de cette vie, on n'en peut tol&eacute;rer une autre; au
+loin, en exil, &agrave; dix lieues de la cour, on se dess&egrave;che, on meurt. Nous
+ne pouvons, &agrave; notre &eacute;poque, comprendre cette existence f&eacute;erique, ces
+journ&eacute;es pleines d'enchantements: ces nuits enflamm&eacute;es, &agrave; peine, les
+m&eacute;moires du temps &agrave; la main, pouvons-nous nous en faire une id&eacute;e.</p>
+
+<p>Chaque matin, quelque enchantement nouveau. Que sont aupr&egrave;s de ces
+r&eacute;alit&eacute;s les inventions des romanciers! Les d&eacute;corateurs de Louis XIV,
+les ordonnateurs de ses f&ecirc;tes sont des hommes de g&eacute;nie. Spectacles,
+ballets, promenades se succ&egrave;dent sans rel&acirc;che, &agrave; chaque instant le d&eacute;cor
+change. Apr&egrave;s la chasse, le bal, apr&egrave;s le bal, le jeu; puis le th&eacute;&acirc;tre
+qui se cr&eacute;e, avec Lully, avec Moli&egrave;re, avec Racine.</p>
+
+<p>Et pour animer, pour enfi&eacute;vrer ce r&ecirc;ve, une &eacute;lite incomparable de femmes
+resplendissantes de beaut&eacute;, &eacute;tourdissantes d'esprit et de verve;
+galantes, amoureuses, faciles; radieuses sous l'&eacute;tincelant habit de
+l'&eacute;poque.</p>
+
+<p>Au-dessus de tout cela plane le roi. Partout, il nous appara&icirc;t drap&eacute;
+dans sa majest&eacute; et dans son orgueil. En lui tout se r&eacute;sume; il est
+l'image, les autres sont le cadre.</p>
+
+<p>Devant le roi les t&ecirc;tes se d&eacute;couvrent, les fronts se baissent, les
+genoux se ploient. On n'admire plus, on adore. Acteur de g&eacute;nie en cela,
+Louis a pris son r&ocirc;le au s&eacute;rieux, il inocule aux autres la robuste foi
+qui le soutient. Ce que disent les flatteurs, ils le pensent; toutes les
+adulations sont consciencieuses; le courtisan, chose &eacute;trange, peut dire
+la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Nous sommes maintenant si cultiv&eacute;s, si raffin&eacute;s, dit M. Michelet<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,
+que nous revenons difficilement &agrave; l'intelligence de cette robuste
+mat&eacute;rialit&eacute; de l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre
+&eacute;poque actuelle, c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut
+&eacute;tudier cela.&raquo;</p>
+
+<p>Malheureusement, le revers de cette m&eacute;daille si belle est terrible,
+terrible surtout pour la monarchie. La noblesse qui, aujourd'hui encore,
+admire Louis XIV, ne veut pas s'avouer qu'elle a &eacute;t&eacute; confisqu&eacute;e par lui.
+M. Pelletan a pour peindre la conduite de Louis XIV une image
+saisissante de v&eacute;rit&eacute;: &laquo;Le roi mit la noblesse &agrave; l'engrais, elle mangea
+et ensuite elle mourut.&raquo;</p>
+
+<p>Louis XIV, sans le savoir, fatalement, pr&eacute;parait et rendait possible la
+r&eacute;volution; Louis XVI innocent devait payer la dette du coupable. En
+ruinant, en avilissant les grands seigneurs, en les mettant compl&eacute;tement
+sous la d&eacute;pendance du roi, il assurait sa tranquillit&eacute; pr&eacute;sente et son
+&eacute;go&iuml;sme y trouvait son compte; mais il privait le tr&ocirc;ne de ses
+d&eacute;fenseurs naturels, ou tout au moins il leur &ocirc;tait les moyens de le
+secourir efficacement. Sans compter que pour subvenir &agrave; ce luxe, &agrave; ces
+magnificences, pour venir en aide &agrave; la noblesse ob&eacute;r&eacute;e par lui et pour
+lui, il mit la France au pillage, l'accabla d'imp&ocirc;ts, et enfin ne l&eacute;gua
+&agrave; son successeur qu'une banqueroute honteuse.</p>
+
+<p>Mais que dire des m&oelig;urs de cette cour si magnifique? &laquo;L&agrave;, disent
+certains historiens, tout &eacute;tait admirable et chevaleresque.&raquo; &Agrave; la
+surface, peut-&ecirc;tre, mais au fond? &Eacute;taient-ils si chevaleresques, ces
+gentilshommes si plats avec le ma&icirc;tre, si insolents avec tous les
+autres; ces marquis avides qui assi&eacute;geaient le roi de demandes d'argent;
+ces nobles qui volaient au jeu, ces ducs qui offraient aux plaisirs du
+monarque leurs filles, leurs femmes ou leurs s&oelig;urs?</p>
+
+<p>Et ce Louis XIV si sublime, quelle &eacute;tait sa fa&ccedil;on d'agir? Il se
+d&eacute;couvrait avec respect devant toutes les femmes, saluant, disent les
+m&eacute;moires, jusqu'aux chambri&egrave;res. Voil&agrave; qui est fort bien, mais comment
+&eacute;tait-il avec la reine? avec ses ma&icirc;tresses, il se conduisait comme
+rougirait de le faire un valet de nos jours. Pour lui, les femmes ne
+furent jamais qu'un joujou: il les prenait, les brisait, puis les jetait
+l&agrave;, sans souci et sans vergogne, jusqu'au jour o&ugrave; lui-m&ecirc;me tomba aux
+mains de la veuve Scarron.</p>
+
+<p>&Agrave; la cour de Louis XIV, les femmes tiennent une grande place; mais leur
+r&ocirc;le politique est fort effac&eacute; et tout occulte. Quant &agrave; leur conduite,
+elle &eacute;tait ce qu'elle devait &ecirc;tre pr&egrave;s d'un prince qui glorifiait
+l'adult&egrave;re et ne rougissait pas de promener dans le m&ecirc;me carrosse sa
+femme et deux de ses ma&icirc;tresses.</p>
+
+<p>Un ma&icirc;tre en l'art d'&eacute;crire, Paul-Louis Courier, nous a laiss&eacute; sur ces
+m&oelig;urs chevaleresques une page &eacute;tincelante d'esprit et de verve, et bien
+vraie cependant. &laquo;Imaginez, dit-il, ce que c'est. La cour.... Il n'y a
+ici ni femmes ni enfants: &eacute;coutez. La cour est un lieu honn&ecirc;te, si l'on
+veut, et cependant bien &eacute;trange. De celle d'aujourd'hui, je sais peu de
+nouvelles; mais je connais, et qui ne conna&icirc;t pas celle du grand roi
+Louis XIV, le mod&egrave;le de toutes, la cour par excellence.</p>
+
+<p>&laquo;C'est quelque chose de merveilleux. Car, par exemple, leur fa&ccedil;on de
+vivre avec les femmes... je ne sais trop comment vous dire. On se
+prenait, on se quittait, ou, se convenant, on s'arrangeait. Les femmes
+n'&eacute;taient pas toutes communes &agrave; tous; ils ne vivaient pas p&ecirc;le-m&ecirc;le.
+Chacun avait la sienne, et m&ecirc;me ils se mariaient. Cela est hors de
+doute.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, je trouve qu'un jour, dans le salon d'une princesse, deux
+femmes, au jeu, s'&eacute;tant piqu&eacute;es, comme il arrive, l'une dit &agrave;
+l'autre:&mdash;Bon Dieu! que d'argent vous jouez, combien donc vous donnent
+vos amants?&mdash;Autant, repartit celle-ci sans s'&eacute;mouvoir, autant que vous
+donnez aux v&ocirc;tres. Et la chronique ajoute: Les maris &eacute;taient l&agrave;; elles
+&eacute;taient mari&eacute;es; ce qui s'explique peut-&ecirc;tre, en disant que chacune
+&eacute;tait la femme d'un homme et la ma&icirc;tresse de tous.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a de pareils traits en foule. Le roi eut un ministre, entre
+autres, qui aimant fort les femmes, les voulut avoir toutes; j'entends
+celles qui en valaient la peine; il les paya et les eut. Il lui en
+co&ucirc;ta. Quelques-unes se mirent &agrave; haut prix, connaissant sa manie. Tant
+que voulant avoir aussi celle du roi, c'est-&agrave;-dire sa ma&icirc;tresse d'alors
+il la fit marchander, dont le roi se f&acirc;cha et le mit en prison. S'il fit
+bien, c'est un point que je laisse &agrave; juger; mais on en murmura. Les
+courtisans se plaignirent.&mdash;Le roi veut, disaient-ils, entretenir nos
+femmes; coucher avec nos s&oelig;urs et nous interdire ses.... Je ne veux
+pas dire le mot: mais ceci est historique, et si j'avais mes livres, je
+vous le ferais lire.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce tableau d&eacute;j&agrave; si sombre, on pourrait ajouter bien d'autres traits
+encore. Toutes les d&eacute;pravations &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;es &agrave; cette cour
+chevaleresque. La d&eacute;bauche allait le front lev&eacute;, &eacute;talant dans les salons
+dor&eacute;s ses fl&eacute;trissures qui n'&eacute;taient pas marques d'infamies. Les hommes
+reprochaient aux femmes des passions renouvel&eacute;es des myst&egrave;res de la
+bonne d&eacute;esse; les femmes montraient du doigt en riant les partisans de
+l'amour grec, fiers de compter dans leurs rangs Monsieur, le fr&egrave;re du
+roi et les plus illustres de l'arm&eacute;e, Cond&eacute;, Villars, d'Humi&egrave;res, le
+chevalier de Lorraine, le cardinal de Bouillon et bien d'autres. Les
+femmes enfin s'essayaient aux vices des hommes; et, au dire de la
+princesse Palatine, s'adonnaient &agrave; l'ivrognerie. Mademoiselle de Mazarin
+se grisait au champagne, madame de Montespan e&ucirc;t tenu t&ecirc;te &agrave; un
+mousquetaire, la duchesse de Berry, qui pr&eacute;f&eacute;rait l'eau-de-vie, roulait
+ivre-morte sous la table.</p>
+
+<p>Malheureusement la d&eacute;pravation n'&eacute;tait pas confin&eacute;e &agrave; la cour; elle
+allait de couche en couche gagnant la soci&eacute;t&eacute; tout enti&egrave;re, la noblesse
+de robe, la bourgeoisie, le peuple; on assiste alors &agrave; une &eacute;pouvantable
+d&eacute;b&acirc;cle des m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Lorsque, pris de la peur de l'enfer que lui montrait madame de
+Maintenon, Louis XIV songea sur ses vieux jours &agrave; faire p&eacute;nitence, tous
+les courtisans se grim&egrave;rent &agrave; l'exemple du ma&icirc;tre, mais la morale n'y
+gagna rien; l'hypocrisie doubla tous les autres vices, voil&agrave; tout. La
+cour prit un air grotesquement b&eacute;at et d&eacute;vot. Tartufe eut ses grandes
+entr&eacute;es. On avait port&eacute; des plumes et des dentelles, on porta des
+scapulaires et des chapelets. La galanterie s'affubla d'un cilice,
+l'adult&egrave;re coucha sur la cendre.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;Laurent, <i>vite</i> ma haire avec ma discipline.</span><br />
+</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mais pour se faire une juste id&eacute;e de Louis XIV au moment de son
+apoth&eacute;ose, il est n&eacute;cessaire de le suivre &agrave; Versailles. Versailles,
+c'est son &oelig;uvre &agrave; lui, sa cr&eacute;ation. L&agrave; tout le symbolise et le
+personnifie. C'est son Olympe, son empyr&eacute;e.</p>
+
+<p>Depuis longtemps Louis XIV avait en haine toutes les r&eacute;sidences royales.
+Il d&eacute;testait Paris, qui lui rappelait la Fronde; Paris o&ugrave; gronde la
+temp&ecirc;te populaire, o&ugrave; &laquo;l'ignoble peuple a faim et se plaint. Il n'aimait
+ni Fontainebleau, ni Chambord, ni Compi&egrave;gne, peupl&eacute;s de l&eacute;gendes
+royales, car il jalousait jusqu'&agrave; l'ombre de ses a&iuml;eux.&raquo;</p>
+
+<p>Sa r&eacute;sidence habituelle, Saint-Germain, lui devenait de jour en jour
+odieuse; au loin il apercevait les clochers de Saint-Denis, perp&eacute;tuel
+<i>memento mori</i> qui troublait l'ivresse de sa puissance. D'ailleurs &agrave;
+Saint-Germain il avait pass&eacute; sa jeunesse, il y avait aim&eacute; et pleur&eacute;
+avant que d'&ecirc;tre Dieu, et mille souvenirs s'y attachaient qui lui
+semblaient nuisibles &agrave; sa majest&eacute;, &agrave; sa dignit&eacute;, &agrave; sa gloire.</p>
+
+<p>Un courtisan caustique, il y en avait, pouvait, aux d&eacute;pens du ma&icirc;tre, y
+exercer son esprit en faisant &agrave; quelque ambassadeur &eacute;tranger les
+honneurs du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez ces goutti&egrave;res? vingt fois Sa Majest&eacute; y courut au risque
+de se rompre le cou.&mdash;C'est par cette chemin&eacute;e qu'elle se glissait chez
+les filles d'honneur.&mdash;Sa Majest&eacute; resta prise, ne pouvant avancer, ni
+reculer, &agrave; cette lucarne que vous apercevez l&agrave;-haut, une nuit qu'elle
+allait en conter &agrave; une fille de cuisine.&mdash;Cette grille a &eacute;t&eacute; pos&eacute;e par
+madame de Navailles, une du&egrave;gne farouche, pour s'opposer aux galantes
+entreprises de Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourtant ce que l'on pouvait dire, sans mentir, et tous ces
+souvenirs importunaient Louis XIV.</p>
+
+<p>C'est alors qu'il r&eacute;solut de faire construire un palais &agrave; lui, un palais
+qu'emplirait sa seule personnalit&eacute;, o&ugrave; on le sentirait vivre encore dans
+des si&egrave;cles futurs.</p>
+
+<p>Sur les ordres du roi on jeta les fondations de Versailles, lui-m&ecirc;me
+avait choisi l'emplacement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un d&eacute;sert, et tout y &eacute;tait &agrave; cr&eacute;er, &laquo;non-seulement les monuments
+de l'art, mais la nature m&ecirc;me.&raquo; C'est l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui d&eacute;cida Louis
+XIV.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a, dit M. Henri Martin, point de sites, point d'eau, point
+d'habitants &agrave; Versailles: les sites, on les cr&eacute;era en cr&eacute;ant un immense
+paysage de main d'homme; les eaux, on les am&egrave;nera de toute la contr&eacute;e
+par des travaux qui effraient l'imagination; les habitants, on les fera
+pour ainsi dire sortir de terre en &eacute;levant toute une grande cit&eacute; pour le
+service du ch&acirc;teau. Louis se fera ainsi une cit&eacute; &agrave; lui, dont il sera la
+vie. Versailles et la cour seront le corps et l'&acirc;me d'un m&ecirc;me &ecirc;tre, tous
+deux cr&eacute;&eacute;s &agrave; m&ecirc;me fin, pour la glorification du dieu terrestre auquel
+ils devront l'existence.&raquo;</p>
+
+<p>Le duc de Cr&eacute;qui appelait Versailles <i>un favori sans m&eacute;rite</i>. Mais
+n'&eacute;tait-ce pas un immense m&eacute;rite que de n'en pas avoir et de devoir tout
+au ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>Versailles s'&eacute;leva comme par magie; sans compter on y prodigua la vie
+des hommes et les richesses de la France. Que d'ann&eacute;es de revenu
+enfouies dans ces sables st&eacute;riles<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>! L&agrave; s'&eacute;puisa le g&eacute;nie de l'&eacute;poque,
+l'industrie enfanta des miracles, l'art du temps dit son dernier mot.</p>
+
+<p>On eut de l'eau, des fontaines jaillissantes, des for&ecirc;ts, arrach&eacute;es
+toutes venues aux plus belles for&ecirc;ts de la couronne; le marbre s'entassa
+sur le marbre.</p>
+
+<p>Mansard, Lebrun, Le N&ocirc;tre dirigeaient les travaux; l'&oelig;uvre avan&ccedil;ait.
+Les bassins &eacute;taient creus&eacute;s, et dans leur eau se miraient tous les dieux
+de la mer, toutes les dryades des fontaines; un peuple de statues
+animait les bosquets, tout l'Olympe.</p>
+
+<p>Enfin le palais fut termin&eacute;. Il &eacute;tait &agrave; la taille du ma&icirc;tre; des salles
+immenses, des escaliers de g&eacute;ants. Autour du palais une ville &eacute;tait
+sortie de terre, et l'on terminait les b&acirc;timents si vastes o&ugrave;
+s'entass&egrave;rent les minist&egrave;res; les aides, les commis, tout l'attirail de
+la cour.</p>
+
+<p>Louis XIV alors se mit au balcon qui regarde le soleil levant, et en
+apercevant ce paysage splendide, ces jardins enchant&eacute;s, ces pelouses,
+ces bosquets, il se sentit le dieu de cet univers et put dire: &laquo;Je suis
+content, je r&egrave;gne en paix.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, par toutes les fen&ecirc;tres de son palais, il commen&ccedil;a &agrave; jeter ce qui
+restait de richesses &agrave; la France, et dans les cours les courtisans
+avides se disputaient les d&eacute;pouilles. Triste cur&eacute;e!</p>
+
+<p>Versailles cependant, avec ses chambres sans nombre, ses casernes
+babyloniennes, ses communs grands comme une cit&eacute;, Versailles &eacute;tait trop
+&eacute;troit encore pour loger cette foule oisive qui toujours et partout
+entourait le roi; peuple privil&eacute;gi&eacute; au milieu d'un autre peuple, et qui
+n'avait d'autres fonctions que de concourir &agrave; l'&eacute;clat du roi soleil.
+Pr&ecirc;tres de ce dieu qui avait invent&eacute; un culte tout particulier &agrave; son
+usage, sorte de liturgie pa&iuml;enne qui r&eacute;glait minute par minute tous les
+mouvements de l'idole, et d&eacute;cidait &laquo;la fa&ccedil;on d'&ocirc;ter une pantoufle ou de
+mettre un bonnet<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette religion, savamment combin&eacute;e, avait deux grands buts. Elle tenait
+la noblesse &agrave; distance et donnait occasion de cr&eacute;er une foule de charges
+d'autant plus recherch&eacute;es qu'elles permettaient d'approcher davantage de
+la personne royale.</p>
+
+<p>Ces charges, qui se vendaient des sommes consid&eacute;rables, bien qu'elles
+fussent une ruine pour les titulaires, &eacute;taient innombrables. Chaque acte
+de la vie du roi justifiait un titre nouveau, depuis celui de grand
+chambellan, jusqu'&agrave; celui de capitaine des levrettes.</p>
+
+<p>On croit r&ecirc;ver v&eacute;ritablement, lorsque minute par minute, d&eacute;tail par
+d&eacute;tail, on suit une des journ&eacute;es de Louis XIV, journ&eacute;e semblable &agrave;
+toutes les autres, ordonn&eacute;e avec une sym&eacute;trie que nul &eacute;v&eacute;nement ne peut
+bouleverser.</p>
+
+<p>Le c&eacute;r&eacute;monial prend le roi au saut du lit, avec le m&eacute;decin qui vient
+lui faire tirer la langue et ne le quitte que lorsqu'il a mis sa
+couronne de nuit et qu'un autre m&eacute;decin est venu interroger les
+battements de son pouls. Il y a le grand et le petit lever; la chambre
+royale est pleine de ceux qui, en vertu de leur charge ou de leur
+dignit&eacute;, ont le droit de contribuer &agrave; la toilette du roi f&eacute;tiche.</p>
+
+<p>Tout d'abord, c'est la perruque, mais le roi la met derri&egrave;re ses
+rideaux, nul ne doit voir &agrave; nu le chef du souverain, encore y a-t-il
+plusieurs perruques: celle du grand lever n'est pas celle du petit; il y
+a la perruque des jours ordinaires et celle des jours de gala. La
+c&eacute;r&eacute;monie de la chemise vient ensuite, c'est d'habitude un prince du
+sang qui la donne. Puis, la c&eacute;r&eacute;monie des bas, des souliers et du reste.
+Les serviteurs de la main droite ne sont pas ceux de la main gauche. Il
+y a un gentilhomme pour le chapeau, un autre pour l'&eacute;p&eacute;e, un troisi&egrave;me
+pour les ordres que le roi porte sous son habit.</p>
+
+<p>Chaque fonction de la machine royale, chaque besoin, chaque exigence de
+sa nature est le pr&eacute;texte d'une pompe tout aussi imposante; c'est en
+cadence que le roi marche, qu'il boit, qu'il mange et qu'il prend
+m&eacute;decine. La c&eacute;r&eacute;monie de Moli&egrave;re, si burlesque, est une r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Et afin qu'on ne puisse douter de ces faits, ils sont consign&eacute;s en vingt
+endroits divers. Dangeau passe sa vie &agrave; &eacute;crire les faits et gestes du
+roi, il est l'historien de l'antichambre et des arri&egrave;re-cabinets, mais
+il n'en est que plus pr&eacute;cieux pour qui veut essayer de reconstituer
+cette cour, &laquo;la premi&egrave;re du monde;&raquo; par lui, nous savons &agrave; une seconde
+pr&egrave;s ce que faisait Louis XIV, il nous a l&eacute;gu&eacute; les noms de ces
+courtisans heureux qui chaque soir recevaient le bougeoir des mains du
+roi.</p>
+
+<p>Un autre monument pr&eacute;cieux est le journal des m&eacute;decins, longue histoire
+de la sant&eacute; et de la maladie du roi, livre admirable, dit M. Michelet,
+dont le positif intr&eacute;pide n'att&eacute;nue pas l'adoration. Le roi, de page en
+page, est chant&eacute; et purg&eacute;.</p>
+
+<p>Dans la vie de Louis XIV, les purges jouent un grand r&ocirc;le. Elles
+n'avaient pas &eacute;t&eacute; seulement le pr&eacute;texte de <i>l'&eacute;tiquette des jours de
+m&eacute;decine</i> qui rompt agr&eacute;ablement la monotonie du c&eacute;r&eacute;monial quotidien,
+elles &eacute;taient de la plus grande utilit&eacute;. Prodigieux mangeur, le roi
+avait souvent besoin de venir en aide &agrave; la nature.</p>
+
+<p>Cet app&eacute;tit du roi de France est une des grandes stup&eacute;factions de la
+princesse Palatine, elle en parle dix fois dans ses M&eacute;moires. &laquo;Le roi
+consommait ais&eacute;ment, dans un seul repas, &eacute;crit-elle, quatre assiettes de
+soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une assiette de salade,
+deux tranches de jambon, du mouton au jus et &agrave; l'ail, une assiette de
+p&acirc;tisserie, et au dessert, une profusion d'&oelig;ufs durs et des fruits de
+toute qualit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de tels repas, largement arros&eacute;s, il fallait au roi le grand air
+et l'exercice, encore la digestion n'&eacute;tait-elle pas toujours facile, et
+dans les r&eacute;actions qui suivent souvent, un illustre historien croit voir
+l'origine de la &laquo;politique &agrave; outrance&raquo; des derni&egrave;res ann&eacute;es de Louis
+XIV.</p>
+
+<p>Et maintenant repr&eacute;sentez-vous Louis XIV, lorsque, entre une triple haie
+de courtisans, il descend le grand escalier de Versailles. &Agrave; voir, sur
+son passage l'admiration passionn&eacute;e de tous ces nobles gentilshommes, ne
+devine-t-on pas que c'est l&agrave; le ma&icirc;tre qui tient la corne d'abondance,
+l'homme qui a pris le soleil pour embl&egrave;me?</p>
+
+<p>&laquo;Sa taille n'est pas au-dessus de la moyenne, il a les mouvements nobles
+et gracieux, la d&eacute;marche pleine de majest&eacute;. Il avance avec gr&acirc;ce une
+jambe fine et merveilleusement tourn&eacute;e, sa figure impose le respect et
+l'admiration, enfin son regard est fier, terrible lorsqu'il est irrit&eacute;,
+plein de bienveillance lorsqu'il est satisfait.&raquo;</p>
+
+<p>Tel est le portrait que nous a laiss&eacute; de Louis XIV un de ses
+contemporains, ce portrait est dat&eacute; de l'&eacute;poque la plus brillante; mais
+l'auteur oublie de nous dire que, toujours fid&egrave;le &agrave; son syst&egrave;me, le roi,
+sans doute pour imprimer &agrave; sa personne une majest&eacute; plus grande, avait
+trouv&eacute; bon de se hausser sur d'&eacute;normes talons et de s'allonger d'une
+prodigieuse perruque.</p>
+
+<p>Nous avons, au reste, plus de cent portraits de Louis XIV. La Bruy&egrave;re
+dit que &laquo;son visage remplissait la curiosit&eacute; des peuples,&raquo; et
+Saint-Simon, que &laquo;sa taille, son port, sa beaut&eacute;, sa grande mine, le
+firent distinguer jusqu'&agrave; sa mort comme le roi des abeilles.&raquo;</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Dans quelqu'&eacute;tat obscur que le ciel l'e&ucirc;t fait na&icirc;tre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le monde en le voyant, e&ucirc;t reconnu son ma&icirc;tre.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Que sont devenues cependant toutes les splendeurs du &laquo;grand roi?&raquo; Que
+reste-t-il de toute cette fantasmagorie qui &eacute;blouit un si&egrave;cle?</p>
+
+<p>Versailles est d&eacute;sert aujourd'hui, morne et triste. Vingt ouvriers
+travaillent &agrave; la journ&eacute;e pour arracher l'herbe qui cro&icirc;t drue entre les
+pav&eacute;s; l'eau croupit dans les r&eacute;servoirs, les statues grelottent sur
+leurs pi&eacute;destaux rong&eacute;s de mousse.</p>
+
+<p>De loin, cet &eacute;norme amoncellement de pierres, de briques et de marbres
+&eacute;tonne l'imagination, mais on a le c&oelig;ur serr&eacute;.</p>
+
+<p>Louis-Philippe eut la pens&eacute;e de rendre la vie &agrave; cette vaste n&eacute;cropole de
+la monarchie, mais un mus&eacute;e n'a pu la ranimer. Mieux e&ucirc;t valu laisser
+tomber Versailles pierre &agrave; pierre, laisser le lierre couvrir de son
+manteau ces ruines colossales.</p>
+
+<p>Tout semble petit, mesquin, glacial, dans ces salles si vastes; les
+tableaux les plus excellents y perdent de leur valeur. Ils fixent les
+yeux, mais non l'imagination. La pens&eacute;e est ailleurs. Involontairement
+on &eacute;coute l'&eacute;cho des pas dans les escaliers, les craquements sourds des
+boiseries, les g&eacute;missements du vent dans les corridors. Devant chaque
+porte on s'arr&ecirc;te, on h&eacute;site &agrave; ouvrir, qui trouvera-t-on derri&egrave;re?</p>
+
+<p>Seule, la grande galerie des portraits est en harmonie avec les
+impressions que donne l'aspect de Versailles; lorsque parfois on la
+traverse dans toute sa longueur, seul, &agrave; la nuit tombante, on est saisi
+d'une frayeur secr&egrave;te au bruit de ses pas, redit vingt fois par les
+vo&ucirc;tes sonores. On croit voir remuer des yeux, s'agiter des l&egrave;vres, et
+dans l'ombre lointaine de grandes figures se d&eacute;tacher de la toile et
+jaillir de leurs cadres.</p>
+
+<p>&Agrave; Versailles, dans les cours d&eacute;sertes, dans les recoins ignor&eacute;s, sont
+venues s'&eacute;chouer toutes les &eacute;paves des monarchies pass&eacute;es, battues et
+renvers&eacute;es par la temp&ecirc;te populaire. On y aper&ccedil;oit bien des cadres sans
+toiles, des bustes mutil&eacute;s, des statues d&eacute;capit&eacute;es.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans un passage obscur, non loin de l'Orangerie, j'ai retrouv&eacute; une
+admirable statue &eacute;questre du duc d'Orl&eacute;ans, ce prince si g&eacute;n&eacute;reux, si
+loyal, si bon. Involontairement je me rappelai les grandes esp&eacute;rances
+avec lui &eacute;teintes, je me souvins de ce grand deuil de la France le jour
+o&ugrave; sa mort r&eacute;v&eacute;la combien cher il &eacute;tait &agrave; tous.</p>
+
+<p>Du vivant m&ecirc;me de Louis XIV, Versailles avait eu sa d&eacute;cadence. Avec
+madame de Maintenon, la tristesse entra dans le palais enchant&eacute;, un
+cr&ecirc;pe sombre s'&eacute;tendit sur ce s&eacute;jour de la f&eacute;erie, la fantasmagorie
+s'&eacute;vanouit. La veuve de Scarron &eacute;tait reine. Les palais refl&egrave;tent la
+physionomie des ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Le demi-dieu &eacute;tait redevenu un homme, moins qu'un homme, un vieillard
+h&eacute;b&eacute;t&eacute; par la peur de l'enfer.</p>
+
+<p>&mdash;M'aviez-vous donc cru immortel? demanda-t-il aux courtisans qui
+entouraient son lit d'agonie.</p>
+
+<p>Ils auraient pu lui r&eacute;pondre: Oui, Sire, et vous-m&ecirc;me avez essay&eacute; de le
+croire.</p>
+
+<p>Lorsqu'on conduisit Louis XIV &agrave; Saint-Denis, le peuple imb&eacute;cile crut se
+venger en insultant sa d&eacute;pouille mortelle; il couvrit de pierres et de
+boue le cercueil de cet homme qu'aux jours d'enivrement et de prosp&eacute;rit&eacute;
+il avait surnomm&eacute; le grand roi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">PREMI&Egrave;RES AMOURS.</a></h3>
+
+
+<p>&Eacute;lev&eacute; par une m&egrave;re galante, sur les genoux des belles dames de la
+Fronde, sous les yeux d'un ministre qui pour l'&eacute;loigner des affaires
+favorisait tous ses penchants, Louis XIV, dou&eacute; d'un temp&eacute;rament de feu,
+fit pressentir d&egrave;s son enfance qu'il marcherait glorieusement sur les
+traces de son a&iuml;eul Henri IV de galante m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Jeune, beau, &eacute;l&eacute;gant, Louis &laquo;avait tout ce qu'il faut pour r&eacute;ussir pr&egrave;s
+des femmes,&raquo; et &agrave; tous ces dons de la nature il joignait &laquo;des gr&acirc;ces
+exquises&raquo; et une galanterie raffin&eacute;e qu'il devait &agrave; madame de Choisy,
+son pr&eacute;cepteur en belles mani&egrave;res.</p>
+
+<p>La comtesse de Choisy, dont le mari &eacute;tait chancelier dans la maison de
+Monsieur, avait entrepris de faire du jeune roi ce qu'on appelait alors
+un <i>honn&ecirc;te homme</i>, c'est-&agrave;-dire un cavalier accompli. Cette femme
+d'esprit, &laquo;d&eacute;j&agrave; sur le retour, poss&eacute;dait toutes les gr&acirc;ces de la
+politesse et du bon ton, toute la science du savoir-vivre, toutes les
+perfections d'une pr&eacute;cieuse du beau temps de l'h&ocirc;tel Rambouillet<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>,&raquo; le
+jeune roi ne pouvait aller &agrave; meilleure &eacute;cole. L'&eacute;l&egrave;ve fit honneur &agrave; son
+institutrice, et plus tard, il r&eacute;compensa d'une pension de huit mille
+livres des le&ccedil;ons qui avaient fait de lui le gentilhomme le plus
+accompli de son royaume.</p>
+
+<p>Les M&eacute;moires du temps ont retenu les premiers b&eacute;gaiements du c&oelig;ur du
+jeune monarque, et nous savons les moindres d&eacute;tails de ses premi&egrave;res
+inclinations, badinages galants et enfantins, sans port&eacute;e et sans
+cons&eacute;quence. Tour &agrave; tour il sembla s'attacher &agrave; la duchesse de
+Ch&acirc;tillon, &agrave; &Eacute;lisabeth de Ternau et enfin &agrave; Olympia Mancini, une des
+trop nombreuses ni&egrave;ces du cardinal Mazarin, et qui avait &eacute;t&eacute; la compagne
+de ses premiers jeux. Olympia, dangereuse Italienne, &laquo;&acirc;me et visage
+noirs,&raquo; fut mari&eacute;e au duc de Soissons. On la retrouve &agrave; la t&ecirc;te de
+toutes les cabales organis&eacute;es pour perdre Madame.</p>
+
+<p>Une fille d'atours de la reine-m&egrave;re, mademoiselle de La Mothe
+d'Argencourt, inspira &agrave; Louis XIV sa premi&egrave;re passion s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>Cette jeune fille, que quelques m&eacute;moires nous peignent comme n'&eacute;tant ni
+fort belle ni tr&egrave;s-spirituelle, &eacute;tait en r&eacute;alit&eacute; d'une &eacute;clatante beaut&eacute;.
+Elle avait de merveilleux cheveux blonds d'une richesse extr&ecirc;me, de
+grands yeux bleus pleins de feu, et, par une singularit&eacute; piquante qui
+donnait quelque chose de saisissant &agrave; sa physionomie, des sourcils d'un
+noir d'&eacute;b&egrave;ne admirablement arqu&eacute;s. Avec cela une peau &eacute;blouissante de
+blancheur, des traits fins et r&eacute;guliers, et &laquo;une taille &agrave; tenir dans une
+bague.&raquo;</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t l'amour du jeune roi ne fut un secret pour personne. C'&eacute;tait son
+premier amour; ses regards, ses gestes, ses moindres actions le
+trahissaient, malgr&eacute; toute sa na&iuml;ve dissimulation, en d&eacute;pit de toute la
+diplomatie si gauche et si charmante de son adolescence.</p>
+
+<p>Il recherchait avec empressement tous les moyens de se rencontrer avec
+son amie, savait trouver des pr&eacute;textes qu'il croyait habiles, et
+paraissait transport&eacute; de voir sa passion pay&eacute;e du plus tendre retour.</p>
+
+<p>Mais Mazarin et la reine-m&egrave;re, jaloux du pouvoir que leur laissait le
+jeune roi, veillaient avec sollicitude. Ils comprirent le danger. Une
+ma&icirc;tresse pouvait prendre une terrible influence sur le royal
+adolescent; d'ailleurs ils entrevoyaient dans l'ombre toute la famille
+de mademoiselle d'Argencourt, impatiente de profiter de l'ascendant de
+la jeune favorite.</p>
+
+<p>Anne d'Autriche r&eacute;solut d'&eacute;loigner son fils. Louis &eacute;tait fort d&eacute;vot;
+elle &eacute;veilla les susceptibilit&eacute;s de sa conscience, l'effraya de
+l'horrible p&eacute;ch&eacute; qu'il allait commettre, et finit par le d&eacute;cider &agrave; fuir
+le danger. L'amant d&eacute;sol&eacute; de la belle d'Argencourt quitta donc
+Saint-Germain, et se r&eacute;fugia &agrave; Vincennes pr&egrave;s du cardinal Mazarin.</p>
+
+<p>Cette &eacute;clipse du roi d&eacute;concerta si fort les belles esp&eacute;rances caress&eacute;es
+par les parents de la jeune personne, &laquo;que madame d'Argencourt, qui
+croyait tout perdu, alla jusqu'&agrave; faire avertir la reine, que si elle le
+d&eacute;sirait elle consentirait aux relations de Louis et de sa fille, et
+cela sans condition.&raquo; Anne d'Autriche refusa cette offre obligeante.</p>
+
+<p>Le jeune roi, arriv&eacute; &agrave; Vincennes, s'&eacute;tait mis en retraite sous la
+direction d'un confesseur choisi par le cardinal. Quinze jours durant,
+il pria, pleura, je&ucirc;na, se mortifia, se confessa, communia, et enfin se
+croyant compl&eacute;tement gu&eacute;ri, ou tout au moins en bonne voie de gu&eacute;rison,
+il revint &agrave; la cour. Il se d&eacute;fiait pourtant encore de son c&oelig;ur, et,
+pour ne pas s'exposer &agrave; une rechute, il mit tous ses soins &agrave; &eacute;viter
+autant que possible sa charmante amie.</p>
+
+<p>Cette affectation m&ecirc;me &agrave; la fuir convainquit mademoiselle d'Argencourt
+qu'elle &eacute;tait toujours aim&eacute;e, et, en fille bien instruite, elle fit
+na&icirc;tre cette occasion que redoutait le roi. L'occasion vint; la rechute
+fut compl&egrave;te.</p>
+
+<p>En se trouvant pr&egrave;s de celle qu'il aimait, Louis oublia toutes les
+remontrances maternelles, les pieuses exhortations de son directeur, les
+belles r&eacute;solutions s'envol&egrave;rent: il se troubla, balbutia, rougit, et
+pour dissimuler sa rougeur, sans doute, cacha son front dans les belles
+mains de son amie.</p>
+
+<p>Anne d'Autriche, &agrave; son tour, perdit tout espoir; elle avait lu dans les
+yeux de son fils une passion si grande, une r&eacute;solution si &eacute;nergique,
+que, renon&ccedil;ant &agrave; entraver cet amour, elle ne songea plus qu'&agrave; en tirer
+tout le parti possible et &agrave; s'arranger avec la grandeur future de cette
+favorite.</p>
+
+<p>Malheureusement pour mademoiselle d'Argencourt, Mazarin n'avait pas dit
+son dernier mot. Beaucoup moins convaincu que la reine m&egrave;re de
+l'efficacit&eacute; d'une retraite, il avait cherch&eacute; quelque autre moyen plus
+humain pour rompre ce grand amour, et il n'avait pas tard&eacute; &agrave; trouver.</p>
+
+<p>Le cardinal, tandis que Louis &eacute;tait &agrave; Vincennes, avait mis en campagne
+trois ou quatre de ses plus habiles espions, et le r&eacute;sultat de cette
+enqu&ecirc;te avait &eacute;t&eacute; de lui apprendre que mademoiselle d'Argencourt n'en
+&eacute;tait pas &agrave; faire ses premi&egrave;res armes. Un amant la vengeait de la
+timidit&eacute; du royal n&eacute;ophyte, et, pour trouver la force de r&eacute;sister &agrave; la
+passion du roi, elle retrempait sa vertu entre les bras de Chamarante,
+le plus bel homme de la cour. Elle poussait m&ecirc;me l'imprudence jusqu'&agrave;
+&eacute;crire les lettres les plus passionn&eacute;es &agrave; ce favori de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Fort de cette d&eacute;couverte, Mazarin manda le beau Chamarante, et lui fit
+comprendre qu'il donnerait un bon prix de cette correspondance
+amoureuse. Chamarante eut la l&acirc;chet&eacute; de trahir celle qui l'avait aim&eacute;,
+et, moyennant finance, la tendre prose de mademoiselle d'Argencourt
+passa aux mains du ministre.</p>
+
+<p>Ces doux billets, le cardinal les avait pr&eacute;cieusement conserv&eacute;s. Voyant
+que d&eacute;sormais le roi, emport&eacute; par la passion, n'&eacute;couterait aucune
+remontrance, il lui demanda un entretien.</p>
+
+<p>Louis s'attendait &agrave; de longues exhortations, &agrave; une explication presque
+orageuse et, conseill&eacute; par sa charmante ma&icirc;tresse, il s'&eacute;tait muni de
+tout son courage pour r&eacute;sister ouvertement et d&eacute;clarer qu'il entendait
+&ecirc;tre le ma&icirc;tre. Peine perdue! le ministre parut. Calme et presque
+souriant, il ne dit pas un mot de mademoiselle d'Argencourt. Seulement,
+apr&egrave;s quelques banalit&eacute;s g&eacute;n&eacute;rales sur la perfidie des femmes et sur le
+malheur des souverains qui sont si rarement aim&eacute;s pour eux-m&ecirc;mes, il
+tira de son sein les fameuses lettres, et les pr&eacute;sentant au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majest&eacute;, dit-il, daigne prendre la peine de lire cette
+correspondance, elle lui en apprendra plus que je ne saurais lui en
+dire.</p>
+
+<p>Les preuves &eacute;taient accablantes, le doute n'&eacute;tait pas possible: Louis
+fut accabl&eacute;, son orgueil naissant recevait l&agrave; un rude choc. Il pleura de
+d&eacute;pit et de rage, mais il eut la force de dissimuler sa col&egrave;re. Il ne
+t&eacute;moigna plus qu'un d&eacute;dain glacial &agrave; sa perfide et refusa d'avoir avec
+elle aucune explication.</p>
+
+<p>D&eacute;chue de ses esp&eacute;rances, outr&eacute;e de la conduite de Chamarante, brouill&eacute;e
+avec sa famille, qui lui reprochait bien moins son amant que sa
+maladresse, mademoiselle d'Argencourt ne songea plus qu'&agrave; chercher une
+consolation. Elle s'&eacute;prit d'une passion folle pour le marquis de
+Richelieu.</p>
+
+<p>Cette liaison fit tant de bruit et de scandale que la marquise de
+Richelieu vint se jeter aux pieds de la reine-m&egrave;re pour la conjurer
+d'&eacute;loigner mademoiselle d'Argencourt, et que l'on conseilla l'air du
+clo&icirc;tre &agrave; la trop sensible jeune fille.</p>
+
+<p>Elle se r&eacute;fugia dans un de ces charmants couvents o&ugrave; les grandes dames
+d&eacute;pit&eacute;es allaient alors passer leurs acc&egrave;s de d&eacute;votion. Elle s'y trouva
+si bien qu'elle n'en voulut plus sortir et y passa sa vie, sans jamais
+cependant prononcer ses v&oelig;ux. Plus tard Louis XIV paya pour elle une
+dot de vingt mille &eacute;cus.</p>
+
+<p>Refroidi par ce premier naufrage, le jeune roi h&eacute;sitait &agrave; se rembarquer
+sur le fleuve du Tendre, lorsqu'il tomba aux mains de madame de
+Beauvais, la femme de chambre favorite d'Anne d'Autriche.</p>
+
+<p>La Beauvais, pour parler comme les M&eacute;moires, avait depuis longtemps d&eacute;j&agrave;
+doubl&eacute; le cap de la quarantaine lorsqu'elle mit son exp&eacute;rience au
+service de Louis.</p>
+
+<p>Laide, borgne, rid&eacute;e comme pomme en avril, l'affreuse vieille avait
+depuis plusieurs ann&eacute;es jet&eacute; son d&eacute;volu sur le jeune roi. Elle guettait
+l'&acirc;ge de sa pubert&eacute;, sachant bien qu'alors le temp&eacute;rament parle plus
+haut que le c&oelig;ur, d&eacute;cid&eacute;e &agrave; profiter de la premi&egrave;re surprise et &agrave; en
+tirer parti pour l'&eacute;l&eacute;vation de sa famille. Son plan r&eacute;ussit &agrave;
+merveille.</p>
+
+<p>La flamme de l'&oelig;il unique de la Beauvais alluma les sens du royal
+jouvenceau, et bient&ocirc;t il n'eut plus rien &agrave; lui refuser. Mais
+l'enivrement fut de courte dur&eacute;e. Adresse et s&eacute;ductions &eacute;chou&egrave;rent,
+l'&eacute;l&egrave;ve s'&eacute;chappa tout fier de son exp&eacute;rience nouvelle, impatient d'en
+tirer parti.</p>
+
+<p>Les bons offices de la Beauvais eurent cependant leur r&eacute;compense, on lui
+fit don de la seigneurie de Chantilly, et sa famille fut toujours
+prot&eacute;g&eacute;e<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. &laquo;Le roi, dit l'abb&eacute; de Choisi, ne perdit pas la m&eacute;moire de
+l'autel de ses premiers sacrifices.&raquo;</p>
+
+<p>La Beauvais continua jusqu'&agrave; sa mort de rester &agrave; la cour, et on lit dans
+les M&eacute;moires de la princesse Palatine: &laquo;J'ai vu encore cette vieille
+cr&eacute;ature de Beauvais; elle a v&eacute;cu quelques ann&eacute;es depuis que je suis en
+France. C'est elle qui, la premi&egrave;re apprit au feu roi ce qu'il a si bien
+pratiqu&eacute; aupr&egrave;s des femmes. Cette affreuse borgne s'entendait fort bien
+&agrave; faire des &eacute;l&egrave;ves.&raquo;</p>
+
+<p>Tout frais &eacute;mancip&eacute; apr&egrave;s ce premier amour borgne, le jeune Louis n'osa
+pas tout d'abord s'adresser aux grandes dames qui formaient la cour
+d'Anne d'Autriche. Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il retenu par la crainte de sa m&egrave;re,
+peut-&ecirc;tre ne savait-il pas encore qu'un roi trouve bien rarement des
+cruelles. Au grand d&eacute;pit de toutes celles qui si volontiers eussent
+accept&eacute; le mouchoir, il se contentait d'&eacute;garer son c&oelig;ur dans les
+cuisines et dans les antichambres.</p>
+
+<p>&laquo;Le feu roi, dit la Palatine, a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s galant assur&eacute;ment, mais il est
+all&eacute; souvent plus loin que la d&eacute;bauche. Tout lui &eacute;tait bon en sa
+jeunesse: paysannes, filles de jardinier, servantes, femmes de chambre,
+pourvu qu'elles fissent semblant de l'aimer.&raquo;</p>
+
+<p>Beaucoup faisaient semblant, et les passions du jeune roi s'en
+arrangeaient &agrave; merveille. Il ne r&eacute;sulta rien de toutes ces liaisons
+obscures, rien qu'un enfant, une fille qui &eacute;tait, assure Saint-Simon,
+son portrait vivant. Il l'avait eue d'une jeune et fra&icirc;che jardini&egrave;re de
+Saint-Germain. L'obscurit&eacute; de la m&egrave;re emp&ecirc;cha le roi de reconna&icirc;tre
+l'enfant, mais il assura son avenir et la maria honorablement.</p>
+
+<p>Nous sommes ici &agrave; l'&eacute;poque des fredaines amoureuses du grand roi.
+Saint-Germain &eacute;tait le th&eacute;&acirc;tre de ses exploits. &Agrave; chaque instant il
+&eacute;chappait &agrave; la surveillance de sa m&egrave;re, et madame de Navailles, pr&eacute;pos&eacute;e
+&agrave; la garde de la vertu fragile des filles d'honneur, avait toutes les
+peines du monde &agrave; emp&ecirc;cher le loup de faire invasion dans la bergerie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps cependant qu'un amour noble et &eacute;lev&eacute; v&icirc;nt mettre un terme
+&agrave; ces emportements de jeunesse et arr&ecirc;ter Louis sur la pente glissante
+de la d&eacute;bauche vulgaire: une des ni&egrave;ces du cardinal Mazarin se trouva l&agrave;
+fort &agrave; propos pour accomplir cette &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Marie Mancini, qui n'&eacute;tait qu'un enfant lorsque d&eacute;j&agrave; le roi courtisait
+sa s&oelig;ur Olympia, &eacute;tait sortie du couvent et avait fait son apparition &agrave;
+la cour depuis un an environ.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lorsqu'elle arriva se joindre &agrave; l'escadron des ni&egrave;ces du
+cardinal, des Mazarines, comme on disait alors, &laquo;une grande fille
+maigre, avec de longs bras rouges, un long cou, un teint brun et jaune,
+une grande bouche, mais de belles dents et de grands yeux noirs, beaux
+et pleins de feu.&raquo; Louis, bien qu'il pr&eacute;f&eacute;r&acirc;t Marie &agrave; son autre s&oelig;ur
+Hortense, une des plus belles personnes de son temps, fit fort peu
+d'attention &agrave; la nouvelle venue, et la regarda &agrave; peine.</p>
+
+<p>Plusieurs mois seulement apr&egrave;s, un entretien que le roi eut avec Marie
+commen&ccedil;a le charme. Ces quelques mois, il est vrai, avaient profit&eacute; &agrave;
+la jeune fille: elle avait gagn&eacute; l'embonpoint qui lui manquait, sa
+taille gauche s'&eacute;tait assouplie, son teint s'&eacute;tait color&eacute;, enfin ses
+grands yeux noirs, profonds et passionn&eacute;s, donnaient un rare et
+singulier attrait &agrave; sa physionomie.</p>
+
+<p>Elle regagnait d'ailleurs du c&ocirc;t&eacute; de l'esprit ce qui lui manquait en
+beaut&eacute;. Vive, spirituelle, railleuse, sa conversation brillante &eacute;blouit
+le roi, tr&egrave;s-flatt&eacute; en secret du soin que prenait de lui plaire une
+personne si accomplie.</p>
+
+<p>Aussi hardie qu'ambitieuse, Marie profita en fille habile de ses
+premiers avantages, chaque jour plus avant elle enfon&ccedil;ait le trait dans
+le c&oelig;ur de Louis, et bient&ocirc;t il en vint &agrave; ne pouvoir plus se passer
+d'elle.</p>
+
+<p>Pr&eacute;voyant avec une perspicacit&eacute; rare &agrave; son &acirc;ge que la timidit&eacute; d'un
+prince &agrave; peine sorti de tutelle, &eacute;tait ce qu'elle avait le plus &agrave;
+redouter, elle ne n&eacute;gligeait aucun moyen pour exalter le courage de
+Louis et faire passer dans son &acirc;me un peu de cette audace aventureuse
+qui animait la sienne.</p>
+
+<p>Dans les longues apr&egrave;s-midi qu'il passait &agrave; ses genoux, elle lui lisait
+des po&eacute;sies passionn&eacute;es ou des romans de chevalerie aux merveilleux
+exploits, agissant ainsi tout &agrave; la fois sur son imagination et sur son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; son ascendant &eacute;tait immense. Puisant dans la violence de son
+amour une hardiesse qui lui e&ucirc;t sembl&eacute; impossible quelques mois
+auparavant, Louis osa aimer Marie Mancini &agrave; la face de la cour, sous les
+yeux de sa m&egrave;re et du cardinal Mazarin.</p>
+
+<p>Alors, il lui accordait une pr&eacute;f&eacute;rence marqu&eacute;e; au bal c'est &agrave; elle la
+premi&egrave;re qu'il offrait toujours la main; il affectait de s'entretenir
+tout bas avec elle, il la consultait sur tous ses projets, m&ecirc;me sur les
+affaires de l'&Eacute;tat. Enfin pour passer seul avec elle, ne f&ucirc;t-ce qu'une
+minute, il n'est pas de pr&eacute;textes et d'exp&eacute;dients qu'il n'employ&acirc;t.</p>
+
+<p>Un jour Marie Mancini sortait de chez la reine-m&egrave;re, elle &eacute;tait seule
+dans son carrosse, &laquo;Louis monta sur le si&eacute;ge et lui servit de cocher
+jusqu'&agrave; ce que la voiture ne f&ucirc;t plus en vue; alors il y entra et vint
+se placer &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle.&raquo;</p>
+
+<p>La cour s'agitait, l'Europe s'&eacute;tait &eacute;mue. Une favorite pouvait inaugurer
+une politique nouvelle, et nul ne doutait que Marie Mancini ne f&ucirc;t
+bient&ocirc;t ma&icirc;tresse d&eacute;clar&eacute;e du roi. Mais l'ambitieuse visait bien autre
+chose. Elle r&ecirc;vait un mariage et le titre de reine.</p>
+
+<p>Ce projet n'&eacute;tait pas une chim&egrave;re. &laquo;Cette sombre Italienne, aux grands
+yeux flamboyants avec un esprit infernal et l'&eacute;nergie du bas peuple de
+Rome, avait un instant envelopp&eacute; le froid Louis XIV d'un tourbillon de
+passion.&raquo; Il &eacute;tait bien &agrave; elle corps et &acirc;me.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t on parla tout bas &agrave; la cour de la possibilit&eacute; de cette union,
+mais non si bas que l'&eacute;cho de ces propos ne v&icirc;nt aux oreilles d'Anne
+d'Autriche. Elle fut saisie d'effroi. Un instant elle crut que Mazarin,
+&eacute;bloui par cette perspective de placer une de ses ni&egrave;ces sur le tr&ocirc;ne,
+&eacute;tait d'accord avec sa ni&egrave;ce, et dans son horreur &laquo;d'un mariage aussi
+monstrueux,&raquo; elle fit r&eacute;diger une protestation.</p>
+
+<p>Plut&ocirc;t que de souffrir une pareille infamie, disait-elle, je ferais un
+appel &agrave; la noblesse, j'armerais mon second fils contre son fr&egrave;re, et
+moi-m&ecirc;me, &agrave; la t&ecirc;te de l'arm&eacute;e, je marcherais contre le roi.</p>
+
+<p>Mais cette protestation &eacute;tait inutile. La reine-m&egrave;re suspectait &agrave; tort
+les intentions du cardinal. Le ministre ne r&ecirc;vait qu'une chose,
+l'alliance espagnole; et tandis qu'on l'accusait de tra&icirc;ner en longueur
+les derni&egrave;res formalit&eacute;s du mariage de Louis XIV avec une princesse de
+Savoie, des agents habiles n&eacute;gociaient &agrave; Madrid et obtenaient du cabinet
+de l'Escurial la paix et la main de l'infante.</p>
+
+<p>Press&eacute; par son amante, le jeune roi avait os&eacute; d&eacute;clarer au cardinal qu'il
+&eacute;tait r&eacute;solu &agrave; faire mademoiselle Mancini reine de France.</p>
+
+<p>&mdash;Moi vivant, avait r&eacute;pondu le ministre, jamais ce mariage n'aura lieu;
+je poignarderais plut&ocirc;t ma ni&egrave;ce de ma propre main.</p>
+
+<p>Ce qui diminue peut-&ecirc;tre un peu le m&eacute;rite du cardinal, c'est que depuis
+longtemps il avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; l'ingratitude de sa ni&egrave;ce. Marie n'avait en
+effet us&eacute; de son ascendant que pour t&acirc;cher de perdre Mazarin, &agrave; qui elle
+devait tout, dans l'esprit du roi.</p>
+
+<p>Et pourtant le moment approchait o&ugrave; Louis XIV allait avoir &agrave; prendre un
+parti. On avait rompu les projets de mariage avec la princesse de
+Savoie, et l'Espagne se d&eacute;cidait &agrave; offrir son infante. L'amour du roi
+pour Marie paraissait d&eacute;sormais le seul obstacle s&eacute;rieux, et toute la
+cour suivait avec anxi&eacute;t&eacute; les phases diverses de cette grande passion,
+qui donnait aux combinaisons politiques d'ordinaire si froides tout
+l'int&eacute;r&ecirc;t d'un drame.</p>
+
+<p>Qui l'emporterait dans le c&oelig;ur du jeune prince, de la raison d'&Eacute;tat ou
+de l'amour? H&eacute;las! le parti de la sagesse eut raison.</p>
+
+<p>Marie Mancini re&ccedil;ut l'ordre de quitter la cour et d'aller attendre &agrave; la
+Rochelle et au Brouage la fin des n&eacute;gociations avec l'Espagne. Louis XIV
+n'osa pas s'opposer au d&eacute;part de son amie.</p>
+
+<p>Les adieux des deux amants furent d&eacute;chirants. Louis tout en pleurs
+conduisit son amie jusqu'au carrosse qui devait l'emmener bien loin de
+lui, et c'est alors que la jeune fille lui adressa ces paroles si
+souvent cit&eacute;es:&mdash;&laquo;Vous &ecirc;tes roi, vous pleurez, et je pars!...&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots les larmes du roi redoubl&egrave;rent, mais il n'osa pas r&eacute;voquer
+l'ordre qu'avait donn&eacute; le cardinal. Marie e&ucirc;t r&eacute;sist&eacute;, Louis c&eacute;da.</p>
+
+<p>Les deux amants n'eurent plus qu'une entrevue avant le mariage du roi.
+Comme la cour se rendait &agrave; Bordeaux pour attendre la fin des
+n&eacute;gociations, Marie Mancini eut la permission de venir saluer la
+reine-m&egrave;re &agrave; son passage &agrave; Saint-Jean-d'Angely. C'&eacute;tait le seul moyen
+d'emp&ecirc;cher le roi de se d&eacute;tourner de son chemin pour aller voir son amie
+et d'&eacute;viter un scandale.</p>
+
+<p>Cette entrevue raviva les esp&eacute;rances de l'orgueilleuse jeune fille et
+exalta si bien l'amour du roi que Mazarin, s&eacute;rieusement inquiet, &eacute;crivit
+au roi pour le menacer de quitter la France avec ses ni&egrave;ces: &laquo;Aucune
+puissance humaine, disait-il, ne saurait m'&ocirc;ter la libre disposition que
+Dieu et les lois m'ont donn&eacute;e sur ma famille.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre du cardinal peint Marie sous les couleurs les plus sombres,
+il la traite d'extravagante, d'ingrate, d'ambitieuse, incapable d'aimer
+personne.</p>
+
+<p>&laquo;Songez, je vous prie, &eacute;crivait-il au roi, s'il y a au monde un homme
+plus malheureux que moi, qui, apr&egrave;s m'&ecirc;tre appliqu&eacute; avec ardeur &agrave;
+procurer par toutes les voies les plus p&eacute;nibles, la gloire de vos armes,
+le repos de vos peuples et le bien de votre &Eacute;tat, ai le d&eacute;plaisir de
+voir qu'une personne qui m'appartient est sur le point de renverser tout
+et de causer votre ruine!...<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>&raquo;</p>
+
+<p>Ces lettres ne servirent qu'&agrave; irriter la passion du roi. Les obstacles
+semblaient exalter son courage et l'affermir dans ses r&eacute;solutions. Il
+mena&ccedil;ait de rompre les n&eacute;gociations avec l'Espagne, si avanc&eacute;es qu'elles
+fussent, et d'&eacute;pouser, envers et contre tous, celle qui l'aimait et qui
+seule, disait-il, pouvait assurer le bonheur de sa vie, lorsque la jeune
+fille prit une r&eacute;solution aussi h&eacute;ro&iuml;que qu'inattendue et trancha
+d'elle-m&ecirc;me les difficult&eacute;s de la situation.</p>
+
+<p>Marie Mancini eut le courage de s'arracher &agrave; son beau r&ecirc;ve; elle cessa
+toute correspondance avec le roi et annon&ccedil;a qu'elle &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne
+le revoir jamais. &laquo;Action telle, &eacute;crit Mazarin, qui peut-&ecirc;tre par ses
+intimidations avait contribu&eacute; &agrave; la r&eacute;solution de Marie, action telle
+qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; malais&eacute; d'en attendre une semblable, d'une personne de
+quarante ans qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; nourrie toute sa vie avec des philosophes.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi se termina ce roman d'amour, &eacute;pisode important de la vie de Louis
+XIV.... Avec &laquo;moins de <i>bons sens pr&eacute;coce</i>, de sagesse et de politique,&raquo;
+il e&ucirc;t &eacute;pous&eacute; Marie Mancini; et alors que de malheurs &eacute;pargn&eacute;s, &agrave; la
+France<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>!</p>
+
+<p>Abandonn&eacute; &agrave; ses propres forces, le jeune roi ne r&eacute;sista plus et, le 9
+juin 1660, on c&eacute;l&eacute;bra, &agrave; Saint-Jean-de-Luz, son mariage avec l'infante
+d'Espagne Marie-Th&eacute;r&egrave;se. Apr&egrave;s douze jours d'une marche triomphale &agrave;
+travers la France, le royal couple fit son entr&eacute;e &agrave; Paris au milieu des
+acclamations d'un peuple qui dans cette union ne voyait que l'assurance
+d'une paix durable.</p>
+
+<p>Marie-Th&eacute;r&egrave;se avait du premier jour d&eacute;plu au roi, elle &eacute;tait petite,
+repl&egrave;te, fort rouge, presque naine, et la passion admirative qu'elle eut
+toute sa vie pour son mari ne fut jamais pay&eacute;e de retour.</p>
+
+<p>Louis XIV n'eut m&ecirc;me pas pour elle les &eacute;gards qu'il devait &agrave; sa femme
+l&eacute;gitime, &agrave; la reine. Presque au lendemain des noces, il d&eacute;serta son
+salon pour aller chercher ailleurs de galantes distractions.</p>
+
+<p>Lorsque plus tard la reine, entour&eacute;e des ma&icirc;tresses au milieu desquelles
+vivait le roi de France comme Bajazet dans son s&eacute;rail, osa &eacute;lever la
+voix et se plaindre de l'indignit&eacute; de ces relations de chaque jour, le
+roi lui r&eacute;pondit aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vous plaignez-vous, madame, n'ai-je pas toujours partag&eacute; votre
+lit?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s comme avant le mariage, la question restait la m&ecirc;me: quelle serait
+la reine de fait? d'o&ugrave; soufflerait d&eacute;sormais la faveur? On &eacute;tait fort
+ind&eacute;cis, et les courtisans les plus habiles s'abstenaient, ne sachant de
+quel c&ocirc;t&eacute; encore tourner leurs adorations.</p>
+
+<p>Le salon favori du roi &eacute;tait alors celui de la comtesse de Soissons,
+cette m&ecirc;me Olympia Mancini, l'une des inclinations enfantines de Louis.
+Il &eacute;tait fort assidu chez elle, et les plus m&eacute;disants assuraient que la
+comtesse, pour s'attacher le prince, n'avait pas recul&eacute; devant
+l'adult&egrave;re.</p>
+
+<p>Nulle influence ne pouvait &ecirc;tre plus f&acirc;cheuse que celle de madame de
+Soissons, et cependant le roi semblait chaque jour s'attacher davantage
+&agrave; elle, lorsque l'arriv&eacute;e d'Henriette d'Angleterre vint rendre inutiles
+toutes les s&eacute;ductions d'Olympia. D&egrave;s lors le charme fut rompu, le roi ne
+garda plus rien de son ancien faible pour la comtesse, et m&ecirc;me il
+chargea de Vardes, son favori, de l'en d&eacute;barrasser en se d&eacute;clarant son
+galant.</p>
+
+<p>Henriette d'Angleterre, dont l'arriv&eacute;e &agrave; la cour de France marque
+l'aurore d'une &egrave;re nouvelle, &eacute;tait fille de la charmante et trop galante
+Henriette de France, et de Charles I<sup>er</sup>, ce prince infortun&eacute; qui expia
+si cruellement ses fautes sur l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Nulle vie ne fut plus terriblement agit&eacute;e que la sienne. Elle &eacute;tait le
+gage de la derni&egrave;re r&eacute;conciliation de Charles I<sup>er</sup> fugitif et de sa
+trop infid&egrave;le &eacute;pouse. &laquo;N&eacute;e d'une larme et d'un baiser d'adieu,&raquo; elle
+vint au monde au milieu des horreurs d'un si&eacute;ge, sous le canon de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>L'&eacute;pouse de Charles I<sup>er</sup> eut le bonheur d'&eacute;chapper aux puritains, elle
+s'enfuit entra&icirc;nant ses enfants, appuy&eacute;e sur le bras de son amant, ce
+bel Anglais qu'elle &eacute;pousa plus tard.</p>
+
+<p>Les fugitifs purent gagner la France, ils y trouv&egrave;rent un asile, mais
+non du pain; ils avaient un appartement au Louvre, mais l'hiver ils
+manquaient de bois et restaient au lit faute de feu.</p>
+
+<p>La petite Henriette avait cinq ans lorsque son p&egrave;re fut d&eacute;capit&eacute; en
+Angleterre. Nul alors ne se souciait d'elle. On la laissait aux mains
+des femmes de chambre. Elle avait sous les yeux de d&eacute;plorables exemples,
+le m&eacute;nage ill&eacute;gitime et sans cesse troubl&eacute; par des querelles de sa m&egrave;re
+et de son amant. Personne pr&egrave;s d'elle pour &eacute;veiller en ce jeune c&oelig;ur le
+sens moral.</p>
+
+<p>Plus tard, elle fut mise au couvent mondain de Chaillot, dirig&eacute; par
+mademoiselle de La Fayette, cet asile aimable &laquo;dont le galant parloir
+&eacute;tait un foyer d'intrigues politiques.&raquo;</p>
+
+<p>Rien n'annon&ccedil;ait encore ce qu'elle serait &agrave; dix-huit ans; elle &eacute;tait
+maigre et n'avait d'autre attrait qu'une gr&acirc;ce sauvage que l'on ne
+comprenait gu&egrave;re alors.</p>
+
+<p>Louis XIV la voyait quelquefois, les jours o&ugrave; on l'amenait &agrave; la cour
+pour essayer de la distraire un peu, mais il n'avait pour elle aucun
+penchant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peu d'app&eacute;tit, disait-il, pour les petits os des saints
+innocents.</p>
+
+<p>Mot cruel, bien digne, de ce prodigieux &eacute;go&iuml;ste.</p>
+
+<p>Henriette, suivit en Angleterre son fr&egrave;re Charles II, le jour o&ugrave; un
+serment qu'il ne tint gu&egrave;re lui rendit le tr&ocirc;ne de ses a&iuml;eux, et elle
+commen&ccedil;ait &agrave; faire le charme de la cour d'Angleterre, lorsque, son
+mariage avec Monsieur, fr&egrave;re de Louis XIV, fut d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>Les passions qu'elle devait inspirer commenc&egrave;rent sur le vaisseau m&ecirc;me
+qui l'amenait en France; pour elle, Buckingham, ce fils s&eacute;duisant de
+l'amant d'Anne d'Autriche, et l'amiral faillirent mettre l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la
+main. On eut une temp&ecirc;te horrible, et la fr&ecirc;le et souffrante Henriette,
+cette ombre d'une ombre, cette fleur sortie du tombeau, faillit mourir.</p>
+
+<p>Enfin, on la maria, et de ce jour dat&egrave;rent ses plus cruels malheurs.</p>
+
+<p>Monsieur &eacute;tait bien fait pour inspirer &agrave; une femme la r&eacute;pulsion et
+l'horreur instinctive qu'Henriette ressentit pour lui.</p>
+
+<p>&Eacute;lev&eacute; en jupons jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de dix-sept ans, Monsieur &eacute;tait une
+v&eacute;ritable fille, dans toutes les acceptions de ce mot. Il passait toutes
+ses journ&eacute;es &agrave; se parer et &agrave; se farder, avec trois ou quatre favoris
+&laquo;qui partageaient ses go&ucirc;ts, ou faisaient semblant pour lui plaire.&raquo;</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain les querelles les plus immorales divis&egrave;rent, ce m&eacute;nage.
+Monsieur &eacute;tait jaloux de sa femme. Mais jaloux, entendons-nous, non
+parce qu'elle pouvait avoir des amants, mais parce qu'il craignait
+qu'elle ne lui enlev&acirc;t le c&oelig;ur de quelqu'un de ses favoris.</p>
+
+<p>L'amour du roi pour Madame vint bient&ocirc;t envenimer ces querelles et leur
+donner un &eacute;clat &eacute;trangement scandaleux.</p>
+
+<p>Louis XIV s'&eacute;prit d'une passion violente pour l'&eacute;pouse de son fr&egrave;re,
+pour cette femme charmante qu'il avait tant m&eacute;pris&eacute;e enfant, et il garda
+si peu de mesure que toute l'Europe en fut bient&ocirc;t inform&eacute;e, et que tout
+bas, &agrave; la cour, on murmura ce mot terrible: Inceste.</p>
+
+<p>Madame, il faut le dire, &eacute;tait digne de tous les amours, de toutes les
+adorations. Fr&ecirc;le et p&acirc;le, elle ressemblait &agrave; son p&egrave;re, le d&eacute;capit&eacute;; sa
+langueur maladive avait des gr&acirc;ces indicibles; un feu terrible, le feu
+de la fi&egrave;vre &eacute;clatait dans ses grands yeux; enfin elle avait en elle cet
+attrait irr&eacute;sistible de ceux qui ne doivent pas vivre.</p>
+
+<p>Mais son &acirc;me avait une grandeur instinctive, une na&iuml;ve g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; que la
+d&eacute;pravation des deux cours les plus licencieuses de l'Europe ne put lui
+faire perdre. D&eacute;vou&eacute;e jusqu'&agrave; la plus absolue abn&eacute;gation, elle se
+sacrifia toujours pour ceux qu'elle aimait, et l'id&eacute;e d'&ecirc;tre utile &agrave; son
+fr&egrave;re qui avait besoin du secours de la France contribua sans nul doute
+&agrave; lui faire supporter les terribles assiduit&eacute;s de Louis XIV.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'une voix sur madame Henriette, tous l'aiment, tous
+l'admirent, et les nobles amiti&eacute;s qu'elle inspira la d&eacute;fendront toujours
+et l'absoudront en quelque sorte des graves accusations qui p&egrave;sent sur
+elle.</p>
+
+<p>Elle aima et ne sut pas toujours se d&eacute;fendre, elle-m&ecirc;me l'avoue dans ses
+courageux M&eacute;moires, qu'il faut longtemps &eacute;tudier pour les comprendre,
+parce qu'ils ne disent rien, et cependant laissent tout deviner.</p>
+
+<p>La cour &eacute;tait &agrave; Fontainebleau, lorsqu'&eacute;clata l'amour de Louis XIV pour
+sa belle-s&oelig;ur. Le roi avait trouv&eacute; d'excellentes raisons pour laisser
+de c&ocirc;t&eacute; ce que l'&eacute;tiquette avait de plus g&ecirc;nant, et chaque jour, isol&eacute;
+par le respect, il pouvait se trouver seul avec madame Henriette.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient alors de longues promenades solitaires sous les ombrages les
+plus myst&eacute;rieux de la for&ecirc;t, promenades qui souvent duraient jusqu'au
+jour, et de longs t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, que les f&ecirc;tes de chaque jour ne pouvaient
+interrompre.</p>
+
+<p>L'ascendant de Madame sur Louis XIV fut tr&egrave;s-grand et tr&egrave;s-r&eacute;el, la
+passion que le roi ressentait pour elle, souvent contrari&eacute;e, eut des
+intermittences, mais ne se d&eacute;mentit jamais, m&ecirc;me aux jours de brouilles
+les plus graves, et par trois fois Henriette ressaisit une influence
+qu'elle e&ucirc;t pu toujours conserver, si elle l'e&ucirc;t voulu.</p>
+
+<p>Il serait imprudent de soulever le voile transparent qu'on est convenu
+de jeter sur les relations de Madame et du roi de France, les chroniques
+n'ont que des insinuations et les M&eacute;moires n'osent se prononcer.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas au roi que doit revenir l'honneur de la demi-obscurit&eacute;
+qui entoure ces amours. La pudeur, la honte et la morale &eacute;taient
+&eacute;trang&egrave;res &agrave; Louis XIV. Et si fantaisie lui en e&ucirc;t pris, l'homme qui
+glorifia l'adult&egrave;re e&ucirc;t &eacute;galement, et avec le m&ecirc;me succ&egrave;s, glorifi&eacute;
+l'inceste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">MADEMOISELLE DE LA VALLI&Egrave;RE.</a></h3>
+
+
+<p>Si puissante que f&ucirc;t l'autorit&eacute; de Louis XIV, elle ne pouvait arr&ecirc;ter
+les f&acirc;cheuses interpr&eacute;tations que l'on donnait aux assiduit&eacute;s du roi
+pr&egrave;s de la femme de son fr&egrave;re. On trouvait cette pr&eacute;f&eacute;rence marqu&eacute;e un
+peu bien scandaleuse pour un fils a&icirc;n&eacute; de l'&Eacute;glise, qui venait d'&eacute;tablir
+un conseil de conscience, <i>ad majorem Dei gloriam</i>.</p>
+
+<p>La reine m&egrave;re, admirablement renseign&eacute;e sur les moindres faits et gestes
+du roi, voyait avec effroi grandir chaque jour l'influence de Madame,
+qui d&eacute;j&agrave; la rel&eacute;guait au second plan. &laquo;Elle avait volontiers pass&eacute; &agrave; son
+fils des souillons, des filles de chambre, voire une n&eacute;gresse,&raquo; elle ne
+voulut pas lui passer Henriette.</p>
+
+<p>Elle fit tant et si bien qu'elle rendit jaloux Monsieur qui n'y songeait
+gu&egrave;re; elle lui fit repr&eacute;senter par un de ses favoris qu'en cette
+circonstance, comme toujours, il &eacute;tait le plastron de son fr&egrave;re et
+Monsieur poussa les hauts cris. Anne d'Autriche fit chorus, et le roi ne
+sut plus auquel entendre.</p>
+
+<p>Louis XIV n'&eacute;tait pas encore si absolu qu'il le devint, le scandale lui
+fit peur.</p>
+
+<p>D'un c&ocirc;t&eacute; il redoutait la col&egrave;re de sa m&egrave;re, pour laquelle il avait
+toujours eu la plus grande d&eacute;f&eacute;rence, de l'autre l'explosion de la
+douleur de la reine, sa femme, qu'une indiscr&eacute;tion pouvait instruire de
+tout. Marie-Th&eacute;r&egrave;se &eacute;tait alors enceinte, et un chagrin violent pouvait
+assur&eacute;ment &laquo;lui faire manquer son dauphin.&raquo; Enfin, et par-dessus tout,
+il craignit qu'une intimit&eacute; si publique, avec une femme d'un esprit
+sup&eacute;rieur, et Madame avait cette r&eacute;putation, ne le fit soup&ccedil;onner de
+faiblesse et ne donn&acirc;t &agrave; penser qu'il pouvait, lui, le roi, recevoir des
+inspirations et se laisser conduire.</p>
+
+<p>Madame Henriette, pour sa part, &eacute;tait &eacute;pouvant&eacute;e de tout ce bruit, de
+tout ce d&eacute;cha&icirc;nement de calomnies&mdash;ou de m&eacute;disances. Elle e&ucirc;t rompu
+brusquement, sans cette conviction, qui influa si tristement sur toute
+sa vie, que son ascendant sur Louis XIV pouvait &ecirc;tre &agrave; son fr&egrave;re Charles
+II de la plus grande utilit&eacute;.</p>
+
+<p>Toutes ces consid&eacute;rations d&eacute;cid&egrave;rent Louis et Henriette, non &agrave; rompre,
+ce qui paraissait impossible au roi, mais &agrave; se contraindre et &agrave;
+dissimuler.</p>
+
+<p>Il fut convenu entre eux que le roi feindrait une grande passion pour
+une des filles de Madame, et que Madame semblerait fort irrit&eacute;e d'avoir
+&eacute;t&eacute; si longtemps dupe de pr&eacute;venances qui, en r&eacute;alit&eacute;, s'adressaient &agrave;
+une autre.</p>
+
+<p>Henriette se chargea de trouver elle-m&ecirc;me l'&eacute;cran derri&egrave;re lequel
+s'abriteraient ses relations, et apr&egrave;s m&ucirc;re r&eacute;flexion, elle choisit
+celle de ses demoiselles d'honneur qui lui sembla la moins jolie et la
+plus insignifiante, et la d&eacute;signa &agrave; l'attention du roi.</p>
+
+<p>Cette jeune fille dont le maintien modeste, la timidit&eacute; et le caract&egrave;re
+effac&eacute; rassuraient si compl&egrave;tement Madame qu'elle consentit &agrave; lui pr&ecirc;ter
+le r&ocirc;le de rivale, &eacute;tait mademoiselle de La Valli&egrave;re.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;oise-Louise de La Baume Le Blanc de La Valli&egrave;re appartenait &agrave; une
+famille d'une mince noblesse. Elle &eacute;tait n&eacute;e en Touraine, dans les
+premiers jours du mois d'ao&ucirc;t 1644. Fort jeune encore, elle perdit son
+p&egrave;re; et sa m&egrave;re, qui se remaria trois fois, avait &eacute;pous&eacute; en dernier
+lieu Jacques de Courtavel, marquis de Saint-R&eacute;my, premier ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel
+de Monsieur.</p>
+
+<p>La jeunesse de Louise s'&eacute;coula paisible au ch&acirc;teau de Blois, &agrave; la cour
+bourgeoise et un peu triste de Gaston d'Orl&eacute;ans, ce tra&icirc;tre de toutes
+les conspirations du r&egrave;gne de Louis XIII. C'est l&agrave; que, pour la premi&egrave;re
+fois, mademoiselle de La Valli&egrave;re aper&ccedil;ut le roi, &agrave; un voyage de la
+cour. Son amour pour Louis XIV date peut-&ecirc;tre de cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Pauvre, vertueuse, &laquo;elle n'avait pas grandes chances de trouver un bon
+&eacute;tablissement<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>&raquo; et s'estima fort heureuse d'&ecirc;tre admise au nombre
+des filles d'honneur de Madame dont on formait alors la maison. Elle
+avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute;e et recommand&eacute;e par madame de Choisy.</p>
+
+<p>Son arriv&eacute;e &agrave; la cour n'avait pas fait sensation. &laquo;Son peu de fortune
+lui interdisait les toilettes qui attirent l'attention,&raquo; et sa beaut&eacute;
+&eacute;tait de celles qui restent inaper&ccedil;ues jusqu'au moment o&ugrave; quelque
+circonstance fortuite vient les mettre dans le jour qui leur est
+favorable.</p>
+
+<p>Les nombreux portraits qui nous restent de mademoiselle de La Valli&egrave;re
+sont loin de nous donner une juste id&eacute;e du genre de beaut&eacute;, ou plut&ocirc;t de
+charme qui lui &eacute;tait propre.</p>
+
+<p>Il faut, pour bien se la repr&eacute;senter, se livrer &agrave; un travail qui a une
+certaine analogie avec les jeux de patience que l'on met aux mains des
+enfants. Il faut, en s'aidant des trois ou quatre bons portraits que
+nous avons d'elle, rassembler les mille traits &eacute;pars &ccedil;a et l&agrave; dans les
+chroniques, les comparer, les essayer, les ajuster enfin, jusqu'&agrave; ce que
+l'on obtienne un ensemble satisfaisant.</p>
+
+<p>Une gr&acirc;ce pudique et ing&eacute;nue, une modestie na&iuml;ve, un grand air de vertu
+instinctive, &eacute;taient le supr&ecirc;me attrait de mademoiselle de La Valli&egrave;re,
+et temp&eacute;raient &agrave; propos ce que sa nonchalance maladive pouvait avoir de
+passionn&eacute;.</p>
+
+<p>En elle, point de trait saisissant et vif, mais un ensemble ravissant.
+Rien de tranch&eacute;, des nuances.</p>
+
+<p>Les reflets argent&eacute;s de ses beaux cheveux blonds, la transparence nacr&eacute;e
+de son teint &eacute;blouissant de blancheur, la suave expression de son
+regard, d'un bleu c&eacute;leste, &eacute;taient les parties essentielles de sa
+beaut&eacute;. Sa voix &eacute;tait douce et p&eacute;n&eacute;trante, pleine de caresses, elle
+vibrait encore dans l'&acirc;me, longtemps apr&egrave;s qu'on l'avait entendue.</p>
+
+<p>Enfin &laquo;sa boiterie&raquo; m&ecirc;me donnait &agrave; sa d&eacute;marche une certaine gr&acirc;ce
+pudiquement effarouch&eacute;e, qui &eacute;tait un attrait de plus.</p>
+
+<p>&laquo;Elle &eacute;tait aimable, &eacute;crit madame de Motteville, et sa beaut&eacute; avait de
+grands agr&eacute;ments par l'&eacute;clat de la blancheur et l'incarnat de son teint,
+par le bleu de ses yeux qui avaient beaucoup de douceur et par la beaut&eacute;
+de ses cheveux argent&eacute;s qui augmentait celle de son visage.&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; de Choisy, qui avait pass&eacute; son enfance avec mademoiselle de La
+Valli&egrave;re, esquisse d'un trait de plume cette douce et sympathique
+figure.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'&eacute;tait pas, dit-il, une de ces beaut&eacute;s toutes parfaites qu'on
+admire souvent sans les aimer; elle &eacute;tait fort aimable; et ce vers de La
+Fontaine,</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Et la gr&acirc;ce, plus belle, encor que la beaut&eacute;,</span><br />
+</p>
+
+<p>semble avoir &eacute;t&eacute; fait pour elle. Elle avait le teint beau, les cheveux
+blonds, le sourire agr&eacute;able, les yeux bleus, le regard si tendre et en
+m&ecirc;me temps si modeste, qu'elle gagnait le c&oelig;ur et l'esprit au m&ecirc;me
+moment<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Mais il est un point sur lequel s'accordent tous les M&eacute;moires, c'est
+lorsqu'il est question du c&oelig;ur et des grandes qualit&eacute;s de mademoiselle
+de La Valli&egrave;re. Aimable, bonne, g&eacute;n&eacute;reuse, serviable, elle &eacute;tait d&eacute;vou&eacute;e
+&laquo;jusqu'&agrave; la mort&raquo; &agrave; ses amis. Sa modestie d'ailleurs &eacute;tait si grande,
+qu'elle ne songeait qu'&agrave; s'effacer et &laquo;que jamais elle ne blessa aucune
+vanit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Quel plus bel &eacute;loge peut-on faire d'une femme qui pendant sept ans fut
+toute-puissante sur le c&oelig;ur de Louis XIV! Elle eut des envieux
+cependant, maintes fois on chercha &agrave; la renverser, mais aucun de ceux
+qui cherchaient &agrave; lui nuire &laquo;n'e&ucirc;t pu trouver un pr&eacute;texte raisonnable
+d'&ecirc;tre son ennemi.&raquo;</p>
+
+<p>Dou&eacute;e d'un jugement sain, d'un esprit solide, plus instruite que ne
+l'&eacute;taient en g&eacute;n&eacute;ral les femmes de la cour de Louis XIV, elle n'avait
+pas cette verve m&eacute;disante et moqueuse fort &agrave; la mode alors, aussi
+l'accusait-on de manquer d'esprit. &laquo;Peu d'esprit, pas d'esprit du tout,&raquo;
+dit en parlant d'elle l'abb&eacute; de Choisy; mais l'abb&eacute; veut sans doute ici
+parler de l'esprit d'intrigue. C'est &agrave; peu pr&egrave;s dans ce sens que madame
+de La Fayette disait: &laquo;C'est une petite sotte qui n'a pas su profiter &agrave;
+la cour de sa position.&raquo;</p>
+
+<p>La conversation de mademoiselle de La Valli&egrave;re &eacute;tait fine et attachante.
+&laquo;Son esprit est brillant, beaucoup de vivacit&eacute; et de feu,&raquo; telle est
+l'opinion de Bussy. Le manuscrit de la biblioth&egrave;que de
+Saint-P&eacute;tersbourg, dont j'ai parl&eacute;, ajoute: &laquo;Elle est gaie et causeuse,
+elle pense et dit les choses fort plaisamment, et ses reparties sont
+toujours tr&egrave;s-vives, sans jamais &ecirc;tre blessantes.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin madame de S&eacute;vign&eacute;, qui avait le droit de parler d'esprit et qui
+s'y connaissait, aimait fort celui de mademoiselle de La Valli&egrave;re; dans
+plusieurs de ses lettres elle cite de ses <i>mots</i>, et ce n'est jamais
+sans ajouter: &laquo;Mettez dans cela toute la gr&acirc;ce, tout l'esprit et toute
+la modestie que vous pourrez imaginer.&raquo;</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait &agrave; dix-sept ans mademoiselle de La Valli&egrave;re, lorsque Madame
+eut l'id&eacute;e de se servir d'elle pour d&eacute;tourner l'attention de la cour et
+l'orage dont la mena&ccedil;ait la col&egrave;re d'Anne d'Autriche.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le aux conventions, Louis XIV, le soir m&ecirc;me, s'arr&ecirc;ta devant
+mademoiselle de La Valli&egrave;re, qui se trouvait dans un des salons
+d'attente de Madame; &laquo;il commen&ccedil;a par lui dire des choses fort
+obligeantes, et l'entretien continua &agrave; demi-voix.&raquo; Les compagnes de La
+Valli&egrave;re, mesdemoiselles Montalais et Tonnay-Charente, qui se trouvaient
+l&agrave;, s'&eacute;tant retir&eacute;es par respect, le roi laissa retomber la lourde
+tapisserie qui masquait la porte, et ainsi &laquo;il resta seul au moins un
+gros quart d'heure&raquo; avec la jeune fille.</p>
+
+<p>Lorsque La Valli&egrave;re revint au salon, toute confuse de l'honneur inesp&eacute;r&eacute;
+qu'avait daign&eacute; lui faire le roi, tous les yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur elle
+comme si son front qui rougissait sous les regards curieux e&ucirc;t pu
+r&eacute;v&eacute;ler quelque chose de la conversation royale.</p>
+
+<p>Plusieurs fois dans les jours qui suivirent, on remarqua des sc&egrave;nes
+analogues. Le roi recherchait La Valli&egrave;re avec un empressement marqu&eacute;.
+Au bal, dans les salons de Madame ou m&ecirc;me de la reine, &agrave; la promenade,
+il semblait prendre un grand plaisir &agrave; s'entretenir avec elle, et un
+soir, &agrave; la suite d'une chasse, il fit pendant plus d'une lieue galoper
+son cheval &agrave; la porti&egrave;re du carrosse o&ugrave; elle se trouvait.</p>
+
+<p>De toutes ces petites circonstances observ&eacute;es et r&eacute;unies, on fit un gros
+&eacute;v&eacute;nement, et il parut clair que le roi avait du go&ucirc;t pour Louise de La
+Valli&egrave;re.</p>
+
+<p>Une indiscr&eacute;tion des compagnes de la jeune fille d'honneur vint
+confirmer ce bruit. Un soir, &agrave; la suite d'une f&ecirc;te, les demoiselles de
+Madame s'&eacute;taient amus&eacute;es &agrave; passer en revue les plus beaux cavaliers de
+la cour. C'&eacute;tait l'heure des confidences, chacune avoua sa pr&eacute;f&eacute;rence
+secr&egrave;te. Le tour de La Valli&egrave;re arriva. Elle se taisait; ses compagnes
+la press&egrave;rent. Elle leur dit alors que la seule pr&eacute;sence du roi dans une
+f&ecirc;te l'emp&ecirc;chait de s'apercevoir m&ecirc;me de la pr&eacute;sence des autres hommes.
+Les moqueuses accabl&egrave;rent Louise de leurs railleries.&mdash;Ainsi,
+mademoiselle la d&eacute;daigneuse, il faut au moins &ecirc;tre roi pour vous
+plaire.&mdash;H&eacute;las! soupira l'innocente, qui seule peut-&ecirc;tre disait la
+v&eacute;rit&eacute;; h&eacute;las! la couronne n'ajoute rien &agrave; l'&eacute;clat de sa personne, mais
+elle diminue le danger et le rend moins redoutable: qui donc oserait
+lever les yeux jusqu'au roi?</p>
+
+<p>N'&eacute;tait-ce pas un aveu? Ainsi du moins le prirent les jeunes filles, qui
+s'en all&egrave;rent partout disant que La Valli&egrave;re se mourait d'amour pour le
+roi. Tout le monde ne le crut pas, mais tout le monde le r&eacute;p&eacute;ta.</p>
+
+<p>Si bien qu'un soir, chez Madame, le bouffon Roquelaure,&mdash;il n'&eacute;tait pas
+plaisant tous les jours!&mdash;prit La Valli&egrave;re par le bras, et de force,
+brutalement presque, la tra&icirc;na jusque devant le roi.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je vous d&eacute;nonce, Sire, criait-il, cette illustre aux yeux mourants;
+elle ne sait aimer rien moins qu'un grand monarque.&raquo;</p>
+
+<p>Rougissante, &eacute;perdue, affol&eacute;e de voir ainsi r&eacute;v&eacute;l&eacute; et impitoyablement
+raill&eacute; le secret de son c&oelig;ur, ab&icirc;m&eacute;e dans sa honte, La Valli&egrave;re
+faillit s'&eacute;vanouir; on fut oblig&eacute; de la soutenir.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi cependant la salua le plus civilement du monde et lui adressa
+quelques paroles pleines de bont&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; Louis XIV ne s'&eacute;cartait pas du plan convenu.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le &agrave; son r&ocirc;le, Madame se r&eacute;pandit en reproches contre La Valli&egrave;re,
+&laquo;cette petite hypocrite mielleuse,&raquo; et se plaignit am&egrave;rement de la
+conduite du roi, qui, pour dissimuler une amourette avec une fille
+d'honneur, ne craignait pas de compromettre la femme de son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Comme il avait honte de venir voir cette fille chez moi sans me voir,
+fait-on dire &agrave; Madame dans un pamphlet publi&eacute; en Hollande<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, que fit
+le roi? Il trouva moyen de faire dire &agrave; toute sa cour qu'il &eacute;tait
+amoureux de moi, et d&egrave;s qu'il voyait quelqu'un, il s'attachait &agrave; mon
+oreille pour me dire des bagatelles; il me mettait souvent sur le
+chapitre de sa belle en m'obligeant &agrave; lui dire les moindres choses;
+comme j'&eacute;tais aise de le divertir, je l'entretenais tant qu'il voulait.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se plaignait ainsi de l'humiliante rivalit&eacute; de La Valli&egrave;re,
+Madame &eacute;tait bien loin de se croire si pr&egrave;s de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques caprices passagers, le c&oelig;ur de Louis XIV &eacute;tait sur le
+point de se fixer, au moins pour un certain temps.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait vite d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de mademoiselle de Lamothe-Houdancourt, que
+n'avait pu d&eacute;fendre contre ses entreprises la duchesse de Navailles,
+cette du&egrave;gne infortun&eacute;e des filles d'honneur, qui passait cependant ses
+nuits et ses jours l'&oelig;il au guet, l'oreille tendue, essayant en vain de
+pr&eacute;server de la dent du loup les trop tendres brebis confi&eacute;es &agrave; sa
+garde.</p>
+
+<p>D&eacute;laiss&eacute;e, mademoiselle d'Houdancourt &eacute;pousa de rage le plus laid, le
+plus bossu des ducs et pairs, M. de Ventadour.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tant mieux si elle aime celui-l&agrave;, s'&eacute;cria l'abb&eacute; de la Victoire, elle
+en aimera bien un autre.&raquo; Elle en aima beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>Le r&egrave;gne de la princesse de Monaco ne dura qu'une nuit, le temps &agrave; peine
+de faire &eacute;clater la jalousie de Lauzun, son amant. Lauzun, qui
+pr&eacute;tendait lutter avec le ma&icirc;tre, s'avisa de fermer &agrave; double tour la
+porte d&eacute;rob&eacute;e par o&ugrave; chaque soir la princesse se glissait chez le roi.
+Le moment venu, plus de clef, impossible d'ouvrir, il y eut une sc&egrave;ne
+d'un haut comique &agrave; travers le trou d'une serrure.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous sommes arriv&eacute;s, le c&oelig;ur du roi flottait fort ind&eacute;cis
+entre trois femmes &eacute;galement remarquables: mademoiselle de Pons que la
+comtesse de Soissons venait de lui jeter &agrave; la t&ecirc;te, Madame, et enfin
+mademoiselle de La Valli&egrave;re.</p>
+
+<p>L'humble fille d'honneur l'emporta. Roquelaure avait cru faire une
+m&eacute;chancet&eacute; atroce, il atteignit le roi dans la seule chose qu'il e&ucirc;t de
+v&eacute;ritablement sensible, son amour-propre.</p>
+
+<p>La vanit&eacute; de Louis fut d&eacute;licieusement flatt&eacute;e de ce culte profond et
+myst&eacute;rieux dont il &eacute;tait l'objet, il eut un regard de bont&eacute; pour celle
+qui se consumait d'amour n'osant lever les yeux jusqu'&agrave; lui. Trois ou
+quatre entretiens achev&egrave;rent le charme. Louis XIV n'aimait pas l'esprit,
+et la conversation douce et tendre de La Valli&egrave;re le r&eacute;duisit et
+l'attacha. Bien que les grandes passions ne soient gu&egrave;re contagieuses,
+les ardeurs contenues de cette &acirc;me br&ucirc;lante &laquo;fondirent pour un moment
+les glaces royales.&raquo;</p>
+
+<p>Une correspondance secr&egrave;te s'&eacute;tablit entre les deux amants. Ils
+&eacute;chang&egrave;rent des vers assez pitoyables et une prose ponctu&eacute;e de tendres
+larmes. Dangeau et Benserade tenaient la plume pour le couple illustre.
+Dangeau, choisi par Louis XIV pour exprimer ses sentiments, fut aussi
+choisi par La Valli&egrave;re pour &ecirc;tre son interpr&egrave;te. L'illustre courtisan
+fut ainsi le premier dans le secret. Il &eacute;crivait les lettres et les
+r&eacute;ponses, r&eacute;servant l'esprit pour le roi, donnant habilement la r&eacute;plique
+dans les lettres de La Valli&egrave;re. Ce fut la source de sa faveur, et la
+source ne tarit jamais. Il avait le d&eacute;partement de la prose, Benserade
+celui des vers.</p>
+
+<p>Plus tard, en un jour d'&eacute;panchement, La Valli&egrave;re osa avouer au roi que
+ces lettres si tendres avaient &eacute;t&eacute; &eacute;crites par un secr&eacute;taire.&mdash;&laquo;Et par
+qui donc? demanda Louis XIV.&mdash;Par Dangeau et Benserade, Sire.&raquo; Le roi se
+mit &agrave; rire aux &eacute;clats; puis, redevenu s&eacute;rieux:&mdash;&laquo;Voil&agrave;, dit il, de bons
+serviteurs, discrets et fid&egrave;les; s'ils faisaient vos lettres, ils
+faisaient aussi les miennes, et jamais n'en n'ont souffl&eacute; mot.&raquo;</p>
+
+<p>Telle avait &eacute;t&eacute; la discr&eacute;tion des confidents de Louis XIV,&mdash;discr&eacute;tion
+qu'explique un int&eacute;r&ecirc;t bien entendu,&mdash;que rien ne transpira de ses
+premi&egrave;res relations. Les gens clairvoyants cependant, ceux qui
+connaissaient &agrave; fond la carte de la cour, se doutaient de quelque chose.
+Interrogeant chaque jour l'horizon de la faveur, ils invoquaient
+l'&eacute;toile de mademoiselle de La Valli&egrave;re qui se levait.</p>
+
+<p>Mais on n'avait que des doutes, les certitudes ne vinrent qu'apr&egrave;s la
+f&ecirc;te de Vaux.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque il y avait deux puissances en France. Louis XIV et
+Fouquet, le surintendant des finances. Fouquet &eacute;tait plus riche que le
+roi, il puisait sans compter aux coffres de l'&Eacute;tat et ne rendait compte
+qu'autant qu'il le voulait bien. Non content de voler, il laissait voler
+les autres. Le plus effroyable d&eacute;sordre r&eacute;gnait dans les finances.
+Fouquet lui-m&ecirc;me ne savait plus o&ugrave; en &eacute;taient les comptes.</p>
+
+<p>Le nom de Fouquet est rest&eacute; le synonyme de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et de munificence;
+au moins faisait-il un royal usage des millions qui restaient dans le
+double fond de sa caisse. Autour de lui se groupait un peuple d'amis et
+de flatteurs. Il avait plus de la moiti&eacute; de la cour &agrave; sa solde, c'&eacute;tait
+un formidable parti qu'il entretenait, si on lui e&ucirc;t donn&eacute; du d&eacute;vo&ucirc;ment
+pour son argent.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; des courtisans se pressait &agrave; la table du surintendant toute une
+acad&eacute;mie d'artistes et de gens de lettres, il les aidait &agrave; vivre ou m&ecirc;me
+les enrichissait les uns et les autres<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Pour un sonnet il donnait
+une pension; pour moins, souvent. Scarron &eacute;tait inscrit pour douze cents
+livres parce qu'il avait eu une tr&egrave;s-belle femme, celle-l&agrave; m&ecirc;me qui
+devint madame de Maintenon.</p>
+
+<p>Le surintendant si riche adorait les femmes et il &eacute;tait pay&eacute; d'un tendre
+retour:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Jamais surintendant ne trouva de cruelles,&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>dit Boileau. Ce vers d&eacute;signait Fouquet. Il avait chez lui un cabinet
+tapiss&eacute; des portraits de celles qui l'avaient aim&eacute;; le cabinet &eacute;tait
+immense. Le coffret qui renfermait sa correspondance galante avait des
+proportions analogues, il y avait l&agrave; pour des millions de tendresses et
+d'amour<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>!</p>
+
+<p>&Agrave; la t&ecirc;te de la police amoureuse et politique de Fouquet &eacute;tait madame
+Duplessis-Belli&egrave;vre, une amie d&eacute;vou&eacute;e et un agent courageux<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Elle
+achetait pour lui des secrets et des femmes, elle n'avait pas une minute
+de repos. P&eacute;lisson, qui devint plus tard le pan&eacute;gyriste patent&eacute; de Louis
+XIV, &eacute;tait comme son intendant. L'ancien parti de la Fronde tenait ses
+grandes assises dans son salon, la cour nouvelle y accourait en masse,
+il y avait fusion.</p>
+
+<p>Ce salon inqui&eacute;tait Louis XIV, qui jalousait les belles f&ecirc;tes et les
+millions du surintendant.</p>
+
+<p>Ces millions arrach&eacute;s &agrave; la France, il les consid&eacute;rait comme siens. Aux
+f&ecirc;tes de Fouquet se pressait toute la noblesse, ces jours-l&agrave;, la cour
+&eacute;tait presque d&eacute;serte. C'&eacute;tait aussi trop d'insolence.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois la fortune de Fouquet avait chancel&eacute;, mais elle
+s'&eacute;tait toujours relev&eacute;e. Ce financier, artiste et grand seigneur,
+manquait cependant d'adresse. Il ne crut au danger que le jour o&ugrave; il fut
+au fond du pr&eacute;cipice, un cul de basse fosse. Croyant prendre ses
+pr&eacute;cautions, il avait achet&eacute; des gouverneurs de places de guerre et
+fortifi&eacute; Belle-Isle. Il donnait simplement des armes contre lui.</p>
+
+<p>Depuis longtemps Louis XIV voulait se d&eacute;faire du surintendant. Il y
+&eacute;tait surtout pouss&eacute; par Colbert, qui d&eacute;sirait voir clair dans ce g&acirc;chis
+des finances, et qui pensait assez justement que l'or des imp&ocirc;ts est
+trop pr&eacute;cieux pour le laisser gaspiller.</p>
+
+<p>On avait donc r&eacute;solu de se d&eacute;barrasser honn&ecirc;tement de Fouquet. Il en fut
+averti, et n'en voulut rien croire. Il avoua &agrave; demi ses rapines au roi,
+et comme le roi lui sourit, il pensa que tout &eacute;tait fini et qu'il
+pouvait dormir tranquille. Il n'en fut que plus vain et plus
+pr&eacute;somptueux.</p>
+
+<p>D'accord sur la n&eacute;cessit&eacute; d'&eacute;loigner Fouquet, Louis XIV et Colbert
+n'&eacute;taient plus divis&eacute;s que sur les moyens &agrave; prendre, Colbert poussant &agrave;
+la rigueur, lorsque le malheureux surintendant commit les deux plus
+lourdes fautes de sa vie, deux fautes &agrave; faire pendre dix innocents, et
+il &eacute;tait vingt fois coupable: il donna la f&ecirc;te de Vaux, et voulut
+acheter les faveurs de mademoiselle de La Valli&egrave;re.</p>
+
+<p>Louis XIV ne songeait point encore &agrave; l'humble fille d'honneur lorsque
+Fouquet en eut la fantaisie. Il lui envoya sa courti&egrave;re habituelle, qui
+lui proposa deux cent mille livres. C'&eacute;tait beaucoup; Fouquet avait pu &agrave;
+moins se donner des duchesses. La Valli&egrave;re refusa<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Surpris de cette
+r&eacute;sistance si extraordinaire, le surintendant mit en campagne des gens
+au flair subtil qui d&eacute;couvrirent l'amour de La Valli&egrave;re d'abord, l'amour
+du roi ensuite.<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></p>
+
+<p>Possesseur d'un secret ignor&eacute; de la cour, Fouquet ne songea qu'&agrave; en
+tirer parti pour ses affaires, et non &agrave; se poser en rival du ma&icirc;tre. Ne
+comprenant pas que La Valli&egrave;re &eacute;tait l'<i>amante</i> de Louis et non la
+<i>ma&icirc;tresse</i> du roi, il fit marchander son influence tout comme il avait
+fait marchander sa vertu.</p>
+
+<p>Ces propositions, bien qu'adroitement faites, accabl&egrave;rent la jeune
+fille. &laquo;En faisant &agrave; son amant le sacrifice de sa vertu, elle avait
+obtenu de lui la promesse que sa r&eacute;putation serait respect&eacute;e, et que le
+voile le plus &eacute;pais couvrirait leurs amours.&raquo; Elle se crut trahie, et
+raconta tout au roi.</p>
+
+<p>Louis XIV entra dans une &eacute;pouvantable col&egrave;re et jura de tirer une
+vengeance exemplaire de l'insolence du ministre.</p>
+
+<p>C'est ce moment que Fouquet, toujours plein de s&eacute;curit&eacute;, malgr&eacute;
+plusieurs avertissements venus de divers c&ocirc;t&eacute;s, choisit pour donner, &agrave;
+son ch&acirc;teau de Vaux, cette f&ecirc;te magnifique dont le souvenir est rest&eacute;
+comme un monument de la fastueuse prodigalit&eacute; du surintendant.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau de Vaux, prodigieuse <i>folie</i> de Fouquet, avait absorb&eacute; des
+millions. L&agrave;, il avait convi&eacute; les hommes de g&eacute;nie ses amis, et, leur
+ouvrant ses coffres: &laquo;&mdash;Puisez &agrave; mains pleines, leur avait-il dit, et
+mat&eacute;rialisez vos r&ecirc;ves.&raquo; Il avait &eacute;t&eacute; ob&eacute;i, et le merveilleux palais,
+avec ses jardins, son parc immense, ses &eacute;tangs, ses bassins, ses
+rivi&egrave;res, ses for&ecirc;ts, ses charmilles et son peuple de statues, &eacute;tait
+sorti de terre, comme une des demeures enchant&eacute;es des contes arabes.</p>
+
+<p>Et c'est l&agrave; que l'imprudent Fouquet voulut f&ecirc;ter Louis XIV. Insens&eacute; qui
+ne comprenait pas que chaque pierre de son palais, chaque d&eacute;tail de sa
+f&ecirc;te &eacute;tait une terrible accusation contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mieux log&eacute; que le roi, dit Louis XIV.</p>
+
+<p>Ce seul mot &eacute;tait gros de menaces. Fouquet avait humili&eacute; le roi; mieux
+e&ucirc;t valu le frapper d'un coup de poignard. Tous le comprirent, lui non.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon cheval et de l'or plein vos poches, lui dirent ses amis, voil&agrave;
+ce qu'il vous faut.</p>
+
+<p>Il s'obstina &agrave; rester, il voulait faire les honneurs de sa merveille. Et
+&agrave; chaque pas Louis XIV se heurtait &agrave; quelque nouveau sujet
+d'indignation. Partout, jusqu'au-dessus des frises de son lit &agrave;
+balustre, au-dessus du royal soleil, grimpait la t&eacute;m&eacute;raire devise du
+surintendant: <i>qu&ograve; non ascendam</i>. Puis au-dessous de l'&eacute;cureuil, armes
+parlantes, une couleuvre, <i>coluber</i>, dans laquelle se reconnaissait
+Colbert.</p>
+
+<p>Puis on disait qu'en visitant les appartements, Louis XIV avait aper&ccedil;u
+un portrait de femme blonde et que ce portrait &eacute;tait celui de
+mademoiselle de La Valli&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce moment, pendant ces &laquo;f&ecirc;tes de soixante heures&raquo; que
+couronnaient <i>les F&acirc;cheux</i> de Moli&egrave;re, tandis que l'orage s'amassait
+terrible dans le c&oelig;ur du roi, que Fouquet osa, frapp&eacute; d'aveuglement,
+faire demander &agrave; La Valli&egrave;re quelques instants d'entretien, sans autre
+but que de s'assurer sa protection.</p>
+
+<p>En apprenant cette inconcevable audace de Fouquet la col&egrave;re de Louis XIV
+&eacute;clata. Il voulait sur-le-champ &laquo;faire prendre Fouquet<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>;&raquo; sa m&egrave;re,
+Colbert, deux ou trois confidents eurent toutes les peines du monde &agrave; le
+calmer et &agrave; le d&eacute;tourner de ce dessein peu chevaleresque de faire
+arr&ecirc;ter son h&ocirc;te. Il se d&eacute;cida &agrave; attendre, jurant que la punition n'en
+serait que plus terrible.</p>
+
+<p>Les murs ont des oreilles partout o&ugrave; habitent les rois: on sut quelque
+chose de la col&egrave;re du roi. On flairait un myst&egrave;re, chacun &eacute;tait dans
+l'attente de quelque &eacute;v&eacute;nement impr&eacute;vu. On suivait d'un &oelig;il distrait
+les enchantements qui se succ&eacute;daient, l'int&eacute;r&ecirc;t n'&eacute;tait plus l&agrave;; il
+&eacute;tait tout au drame que l'on sentait vaguement dans l'air.</p>
+
+<p>Quel sera le d&eacute;no&ucirc;ment? se demandait-on. Il fut tel que si rien ne
+s'&eacute;tait pass&eacute;. Louis XIV s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; dissimuler, et nul, mieux que
+cet &eacute;l&egrave;ve de Mazarin, ne sut commander &agrave; son visage. Le roi quitta le
+ch&acirc;teau de Vaux en promettant &agrave; son ministre la continuation de ses
+bonnes gr&acirc;ces.</p>
+
+<p>Moins d'un mois apr&egrave;s, le 5 septembre, le surintendant, arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Nantes
+o&ugrave; on l'avait attir&eacute;, &eacute;tait conduit au ch&acirc;teau d'Angers avec le plus
+grand myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Louis XIV fut mal conseill&eacute; en cette circonstance. Fouquet &eacute;tait
+coupable, il pouvait le faire empoigner par quatre estaffiers et le
+faire conduire &agrave; la Bastille; il pr&eacute;f&eacute;ra ruser, mentir, &laquo;conspirer
+presque contre son sujet.&raquo; Le coupable eut le beau r&ocirc;le; le roi
+compromit sa dignit&eacute;. &laquo;Fouquet voleur, au contraire, se conduisit comme
+un chevalier<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Fouquet tomb&eacute;, les courtisans qui tant de fois &eacute;taient venus frapper &agrave;
+sa caisse s'&eacute;loign&egrave;rent de lui; les femmes et les artistes lui rest&egrave;rent
+seuls fid&egrave;les. Mademoiselle de Scud&eacute;ry alla le voir dans sa prison,
+madame de S&eacute;vign&eacute;, qui l'avait gard&eacute; pour ami apr&egrave;s l'avoir refus&eacute; pour
+amant, mit en mouvement pour lui toutes ses influences. Les gens de
+lettres s'illustr&egrave;rent; pour lui, ils risqu&egrave;rent leur influence, leur
+fortune et leur libert&eacute;. La Fontaine, le na&iuml;f fablier, fut h&eacute;ro&iuml;que de
+courage et de d&eacute;vo&ucirc;ment.</p>
+
+<p>Mais Fouquet ne put &ecirc;tre sauv&eacute;. On avait trouv&eacute; chez lui de quoi faire
+pendre tout un conseil de ministres. Il se d&eacute;fendit bien cependant.
+L'accusation de d&eacute;tournement &eacute;tait la moins grave; lorsqu'on lui parlait
+de ses vols, il r&eacute;pondait seulement: Mazarin volait aussi.</p>
+
+<p>Il fut condamn&eacute; &agrave; un bannissement perp&eacute;tuel<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. &laquo;Louis XIV alors, dit
+M. Henri Martin, fit une chose &eacute;trange, inou&iuml;e, que l'on a consid&eacute;r&eacute;e
+comme un des grands scandales de l'histoire. Prenant le contre-pied du
+droit attribu&eacute; &agrave; la cl&eacute;mence royale, d'adoucir les peines des condamn&eacute;s,
+il aggrava la sentence de Fouquet, et, au lieu de l'envoyer en exil, il
+le fit conduire prisonnier &agrave; Pignerol, avec l'intention de ne jamais lui
+rendre la libert&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Encore cet horrible abus de justice ne satisfit pas compl&eacute;tement le
+ressentiment de Louis XIV, il avait esp&eacute;r&eacute; un arr&ecirc;t de mort.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait chez mademoiselle de La Valli&egrave;re lorsqu'on vint lui
+annoncer que la vie de Fouquet &eacute;tait sauv&eacute;e; il fit un geste de col&egrave;re,
+et jetant sur sa ma&icirc;tresse un regard terrible:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;S'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; condamn&eacute; &agrave; mort, dit-il, je l'aurais laiss&eacute; mourir.&raquo;</p>
+
+<p>Cette f&ecirc;te de Vaux, si d&eacute;sastreuse pour Fouquet, n'avait pas &eacute;t&eacute; moins
+fatale &agrave; mademoiselle de La Valli&egrave;re. &Agrave; bout de luttes, de vertu et de
+courage, elle cessa de r&eacute;sister; vaincue bien plus encore par sa passion
+si longtemps contenue que par l'amour pressant de Louis XIV, elle se
+donna tout enti&egrave;re ou plut&ocirc;t elle s'abandonna.</p>
+
+<p>&laquo;Le vrai fond de la f&ecirc;te de Vaux, dit M. Michelet, fut r&eacute;ellement une
+chasse: la chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au
+filet; la chasse de La Valli&egrave;re pour la livrer au roi. Les complaisants
+y travaillaient.&raquo; Ils r&eacute;ussirent; &agrave; dire vrai il fallut une surprise. Au
+milieu du trouble et de l'enivrement de la f&ecirc;te, lorsque tant de
+magnificences tournaient toutes les t&ecirc;tes, Vardes, Saint-Aignan et
+d'autres encore l'attir&egrave;rent sous un pr&eacute;texte frivole et la pouss&egrave;rent
+dans un cabinet o&ugrave; l'attendait le roi. Elle &eacute;tait prise au pi&eacute;ge.</p>
+
+<p>De ce moment commen&ccedil;a entre Louis XIV et La Valli&egrave;re une lutte qui dura
+autant que la faveur de la pauvre fille. Pudique, craintive, honteuse du
+mal jusqu'&agrave; en mourir, Louise demandait en gr&acirc;ce &agrave; son amant la solitude
+et le myst&egrave;re; le roi, au contraire, voulait du bruit autour d'elle, il
+trouvait indigne de lui de se cacher. &laquo;Il pr&eacute;tendait &eacute;blouir la cour de
+sa ma&icirc;tresse.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; chaque instant des larmes et des pri&egrave;res nouvelles, car sans
+cesse le roi, par quelque nouvelle fantaisie, paraissait vouloir ajouter
+&agrave; l'&eacute;clat de ses amours. Presque toujours, dans les commencements
+surtout, La Valli&egrave;re remportait la victoire et r&eacute;ussissait &agrave; calmer la
+vanit&eacute; jalouse et si susceptible du roi.</p>
+
+<p>Cependant les relations du roi et de La Valli&egrave;re avaient trop de
+confidents pour que tous les int&eacute;ress&eacute;s n'eussent pas &eacute;t&eacute; pr&eacute;venus. La
+reine-m&egrave;re, Madame, la comtesse de Soissons s'indignaient de la faveur
+de cette petite sotte. Madame surtout, convaincue qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+jou&eacute;e, &laquo;&eacute;tait dans la derni&egrave;re col&egrave;re, et on ne peut exprimer ses d&eacute;pits
+et ses emportements, et combien elle se trouvait indignement trait&eacute;e.
+Elle &eacute;tait belle, elle &eacute;tait glorieuse et la plus fi&egrave;re de la cour.
+Quoi! disait-elle, pr&eacute;f&eacute;rer une petite bourgeoise de Tours &agrave; une fille
+de roi faite comme je suis!&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi l'on fait parler Madame dans un pamphlet; dans un autre elle note
+tous les d&eacute;tails qui d&eacute;montrent la passion de Louis pour La Valli&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi, lui fait-on dire, vint un soir avec la reine-m&egrave;re qui nous
+montra un bracelet de cam&eacute;es d'une beaut&eacute; admirable, au milieu desquels
+une miniature repr&eacute;sentant Lucr&egrave;ce. Toutes tant que nous &eacute;tions de
+dames, nous eussions tout donn&eacute; pour avoir ce bijou: &agrave; quoi bon le
+dissimuler, j'avoue que je le crus &agrave; moi, car je ne n&eacute;gligeai rien pour
+montrer au roi qu'il me ferait un pr&eacute;sent bien agr&eacute;able! Le roi le prit
+des mains de la reine sa m&egrave;re et le montra &agrave; toutes mes filles; il
+s'adressa &agrave; La Valli&egrave;re pour lui dire que nous en mourions toutes
+d'envie; elle lui r&eacute;pondit d'un ton languissant et pr&eacute;cieux; alors le
+roi vint prier sa m&egrave;re de le lui troquer; elle le lui donna avec bien de
+la joie.</p>
+
+<p>&laquo;Aussit&ocirc;t le roi parti, je ne pus m'emp&ecirc;cher de dire &agrave; toutes mes filles
+que je serais bien &eacute;tonn&eacute;e si je n'avais pas ce bijou le lendemain &agrave; mon
+bras. La Valli&egrave;re rougit et ne r&eacute;pondit rien; un moment apr&egrave;s elle
+partit, et Tonnay-Charente la suivit doucement. Elle vit La Valli&egrave;re
+regardant le bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa poche. La
+Valli&egrave;re, en se retournant, aper&ccedil;ut Tonnay-Charente. Surprise, elle
+rougit excessivement et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mademoiselle, vous avez maintenant le secret du roi, c'est une chose
+fort d&eacute;licate; pensez-y plus d'une fois.&raquo;</p>
+
+<p>La pauvre La Valli&egrave;re se faisait cruellement illusion; ce qu'elle
+appelait encore &laquo;le secret du roi&raquo; n'&eacute;tait plus qu'un secret de com&eacute;die.
+Moins na&iuml;ve, elle s'en f&ucirc;t aper&ccedil;ue aux hommages dont l'entouraient les
+hauts seigneurs de l'intimit&eacute; du roi qui adoraient en elle le caprice du
+ma&icirc;tre. Elle s'en f&ucirc;t aper&ccedil;ue encore aux insinuations perfides de ses
+compagnes, beaut&eacute;s jalouses qui ne lui pardonnaient pas une faveur dont
+elles se croyaient infiniment plus dignes.</p>
+
+<p>La malignit&eacute; avait depuis longtemps fait l'inventaire exact des modestes
+parures de la pauvre fille, on savait &agrave; une &eacute;pingle pr&egrave;s ce qu'elle
+poss&eacute;dait d'armes dans l'arsenal de sa coquetterie f&eacute;minine, et pour peu
+qu'un bijou nouveau v&icirc;nt relever la simplicit&eacute; de sa toilette, la
+chronique scandaleuse en tirait les plus m&eacute;chantes inductions.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un des bonheurs du roi de parer son idole, il e&ucirc;t voulu la
+couvrir de perles et de diamants. Sa grossi&egrave;re vanit&eacute; souffrait
+cruellement de voir les simples toilettes de Louise &eacute;cras&eacute;es par les
+tapageuses parures des moindres dames de la cour. Selon lui, la femme
+aim&eacute;e du roi devait &ecirc;tre par la richesse de sa mise bien au-dessus de
+toutes les autres femmes. Tous les dons de son amant, pr&eacute;cieux pour elle
+seulement parce qu'ils &eacute;taient un gage d'amour, La Valli&egrave;re les serrait
+avec soin dans ses coffres, et lorsque le roi lui reprochait de n'en pas
+faire usage:&mdash;&laquo;Voulez-vous donc, Sire, disait-elle, me forcer d'&eacute;taler &agrave;
+tous les yeux les marques de ma honte!&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;tranger &agrave; toute d&eacute;licatesse de sentiment, Louis XIV ne comprenait rien
+aux scrupules de son amie. Il ne voyait pas que l'on p&ucirc;t rougir d'&ecirc;tre
+la ma&icirc;tresse du roi. Lorsque Louise disait honte, il pensait qu'elle e&ucirc;t
+d&ucirc; dire honneur. Beaucoup de gens &agrave; la cour &eacute;taient de cet avis, et l'on
+se moquait fort des craintes pudiques de La Valli&egrave;re, que l'on ne
+pouvait s'emp&ecirc;cher de taxer de simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>Parfois cependant, &laquo;c&eacute;dant aux sollicitations pressantes de son amant,
+craignant par ses refus de froisser un amour qui &eacute;tait sa seule
+consolation, La Valli&egrave;re consentait &agrave; se parer de quelqu'un de ses
+pr&eacute;sents. Elle choisissait alors, parmi les plus modestes et les plus
+simples, ceux qui lui semblaient devoir le moins attirer l'attention:
+des pendants d'oreille, une montre d'or, un collier de perles &agrave; un seul
+rang, encore elle rougissait et courbait le front sous &laquo;ces bijoux
+indiscrets&raquo; qu'elle devait plus tard appeler &laquo;livr&eacute;e de son infamie.&raquo;</p>
+
+<p>Mais le roi avait bien d'autres moyens de l'afficher et de la
+compromettre. &Agrave; Fontainebleau, par exemple, toute la cour est surprise
+par un orage &agrave; une lieue du ch&acirc;teau, le roi ne songe qu'&agrave; La Valli&egrave;re;
+il court &agrave; elle, et se d&eacute;couvrant, il essaye avec son chapeau de la
+garantir de l'eau qui tombe &agrave; grosses gouttes. Quelques jours plus tard,
+&agrave; une revue donn&eacute;e pour les gentilshommes de l'ambassade d'Angleterre,
+Louis XIV oublie et les ambassadeurs et les reines, et s'avan&ccedil;ant au
+galop vers le carrosse de La Valli&egrave;re, il reste &agrave; la porti&egrave;re, &laquo;la t&ecirc;te
+d&eacute;couverte, pendant une heure et demie, bien qu'il f&icirc;t une petite pluie
+p&eacute;n&eacute;trante que tout le monde trouvait fort incommode.&raquo;</p>
+
+<p>Marie-Th&eacute;r&egrave;se elle-m&ecirc;me, cette &eacute;pouse si passivement d&eacute;vou&eacute;e, si
+na&iuml;vement idol&acirc;tre de Louis XIV, avait, d&egrave;s cette &eacute;poque, de cruels
+soup&ccedil;ons. &laquo;Un soir, dit madame de Motteville, j'avais l'honneur d'&ecirc;tre
+aupr&egrave;s de la reine &agrave; la ruelle de son lit: elle me fit signe de l'&oelig;il,
+et m'ayant montr&eacute; mademoiselle de La Valli&egrave;re, qui passait par sa
+chambre pour aller souper chez la comtesse de Soissons, elle me dit en
+espagnol: <i>Esta donzella, con las aracadas de diamante, es esta que el
+rei quiere</i>.&mdash;C'est cette fille aux pendants d'oreille de diamants que
+le roi aime?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Cette semaine, dit Bussy<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, le roi et mademoiselle de La Valli&egrave;re
+all&egrave;rent seuls &agrave; Versailles, o&ugrave; ils se r&eacute;gal&egrave;rent six ou huit jours, &agrave;
+tout ce qu'ils voulurent. L&agrave;, revenant &agrave; Paris, La Valli&egrave;re tomba de
+cheval; elle ne se serait pas fait grand mal, si elle n'avait &eacute;t&eacute; la
+ma&icirc;tresse du roi: il fallut la saigner promptement; elle voulut que ce
+f&ucirc;t au pied. Deux fois le chirurgien manqua l'op&eacute;ration; l'amant devint
+plus p&acirc;le que son linge et voulut la saigner lui-m&ecirc;me. Elle fut oblig&eacute;e
+de garder le lit un mois, et &agrave; cause de tout cela le roi diff&eacute;ra de
+deux jours son voyage &agrave; Fontainebleau. Au retour, la joie fut grande,
+celle de la reine ne fut pas de m&ecirc;me; elle avait assez d&eacute;j&agrave; de chagrin,
+sans celui d'avoir &agrave; entendre, presque toutes les nuits, le roi qui
+r&ecirc;vait tout haut de sa petite cateau. C'est ainsi que la reine nommait
+La Valli&egrave;re, parce qu'elle ne savait pas assez bien la valeur pr&eacute;cise
+des mots fran&ccedil;ais.&raquo;</p>
+
+<p>Ce dernier trait est joli, et bien dans le ton de raillerie
+qu'affectionne Bussy. Mais les entrevues des deux amants n'&eacute;taient point
+encore aussi faciles qu'il l'indique. Deux partis rivaux surveillaient
+furieusement mademoiselle de La Valli&egrave;re, celui de Madame et celui des
+d&eacute;vots. Madame tenait Louise dans sa main; elle &eacute;tait de sa maison,
+attach&eacute;e &agrave; son service; elle l'encha&icirc;nait &agrave; ses pas et ne la perdait pas
+un instant de vue. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, Anne d'Autriche avait ses espions;
+enfin, on avait r&eacute;ussi &agrave; piquer au jeu madame de Navailles, qui n'avait
+pas assez de clefs ni de verrous pour griller celle de ses ouailles qui
+lui semblait le plus en danger.</p>
+
+<p>Louis XIV enrageait de tous ces contre-temps, la contrainte lui semblait
+horrible. &Agrave; chaque instant, il mena&ccedil;ait de briser comme verre tous ceux
+qui h&eacute;rissaient d'obstacles son bonheur le plus cher. Il fallait tout
+l'ascendant de La Valli&egrave;re pour apaiser cette col&egrave;re, toujours pr&egrave;s
+d'&eacute;clater.</p>
+
+<p>Et encore on osait railler La Valli&egrave;re. &Agrave; la cour, nul n'&eacute;tait cens&eacute;
+conna&icirc;tre le secret du ma&icirc;tre; on pouvait donc parler de la fille
+d'honneur de Madame sans attenter &agrave; la majest&eacute; royale. Certains
+audacieux ne s'en faisaient pas faute. Ils pay&egrave;rent cher leur audace.</p>
+
+<p>Un courtisan s'avisa un jour de dire que &laquo;la beaut&eacute; de La Valli&egrave;re
+n'&eacute;tait pas la plus parfaite de la cour.&raquo; Celui-l&agrave; &eacute;tait un sot ou ne
+craignait pas la Bastille. Louis XIV se contint cependant.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je la ferai monter si haut, dit-il, que la t&ecirc;te tournera aux
+audacieux qui oseraient lever les yeux jusqu'&agrave; elle.&raquo;</p>
+
+<p>Le malheur est que La Valli&egrave;re se refusait &agrave; toute &eacute;l&eacute;vation. Apr&egrave;s
+avoir donn&eacute; son honneur au roi, elle lui disputait lambeau par lambeau
+sa r&eacute;putation; elle y tenait, pr&eacute;tendant que c'&eacute;tait son seul bien.
+Louis XIV voulait retirer sa ma&icirc;tresse de chez Madame, lui donner un
+palais &agrave; elle, la faire la plus riche et la plus puissante dame de
+France; elle repoussait ces offres qui eussent &eacute;bloui toute autre.</p>
+
+<p>Le roi, &agrave; son grand d&eacute;sespoir, continua son r&ocirc;le d'amant aventureux, &laquo;de
+chevalier des goutti&egrave;res,&raquo; r&ocirc;le difficile et plein de p&eacute;rils, qui lui
+semblait un crime de l&egrave;se-majest&eacute;, le plus grand des crimes! C'&eacute;tait le
+beau temps des amours de La Valli&egrave;re; les entrevues des deux amants
+&eacute;taient furtives et rares, et cependant tous les amis du roi, Dangeau,
+Saint-Aignan, La Feuillade, Roquelaure m&ecirc;me, passaient leur vie &agrave;
+imaginer des ruses nouvelles pour d&eacute;concerter toutes les surveillances.</p>
+
+<p>&Agrave; courir de nuit sur les toits, au bout d'une corde que tenait La
+Feuillade, le roi avait failli se rompre le cou; on avait enlev&eacute; les
+&eacute;chelles si bien &agrave; la main qui servaient dans les premiers temps; la
+farouche duchesse de Navailles avait fait murer une porte secr&egrave;te,
+perc&eacute;e dans l'&eacute;paisseur d'un mur: autant de moyens us&eacute;s; les confidents
+du roi se mettaient &agrave; quatre pour inventer autre chose. Saint-Aignan,
+seul, trouva de jolis <i>trucs</i>. On d&eacute;fon&ccedil;a un plafond, et pendant une
+chasse, qui avait entra&icirc;n&eacute; toute la cour, on ajusta un escalier mobile,
+dont la derni&egrave;re marche touchait le pied du lit de La Valli&egrave;re. Elle
+n'avait qu'un pas &agrave; faire. L'escalier-&eacute;chelle aboutissait &agrave;
+l'appartement de Saint-Aignan, qui avait mis dans de beaux meubles les
+amours du roi. C'&eacute;tait un charmant et somptueux r&eacute;duit, orn&eacute; par des
+artistes de g&eacute;nie, un nid de satin et de velours.</p>
+
+<p>L&agrave;, les deux amants eurent des heures d&eacute;licieuses, l'oreille au guet
+entre deux baisers; la crainte sonnait les quarts d'heure; l'anxi&eacute;t&eacute;
+donnait aux minutes un prix inestimable. Saint-Aignan et les autres
+faisaient sentinelle, Saint-Aignan plus fier que les autres, &agrave; cause de
+l'honneur qu'on faisait &agrave; son appartement. Ainsi ces habiles courtisans
+gagnaient bravement leurs grades au service du roi.</p>
+
+<p>L'escalier finit par &ecirc;tre d&eacute;couvert, para&icirc;t-il, car Madame changea La
+Valli&egrave;re de chambre. Nouveau contre-temps, nouvelles ruses.</p>
+
+<p>Pour les cas extr&ecirc;mes, et lorsque depuis trop longtemps les entrevues
+avaient &eacute;t&eacute; impossibles, il y avait la ressource des maladies. Le roi,
+pr&eacute;venu, invitait toute la cour &agrave; quelque f&ecirc;te, l'invitation &eacute;tait un
+ordre, la f&ecirc;te &eacute;tait une revue, tout le monde devait &ecirc;tre sous les
+armes. Au dernier moment La Valli&egrave;re se d&eacute;clarait malade, force &eacute;tait
+alors de la laisser seule. Qui donc e&ucirc;t os&eacute; ne pas se rendre &agrave; une
+invitation du roi! Un gentilhomme qui avait &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute; pour un ballet
+eut le courage de quitter le lit o&ugrave; il se mourait pour venir danser son
+pas. Il y perdit la vie, mais non la faveur.</p>
+
+<p>La solitude ainsi faite autour de sa ma&icirc;tresse, le roi accourait,
+certain que nul n'oserait s'apercevoir de son absence, encore moins en
+soup&ccedil;onner tout haut le but. Encore quelques bons instants pris sur
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Il est bon d'insister un peu sur cette premi&egrave;re p&eacute;riode des amours de
+mademoiselle de La Valli&egrave;re, son caract&egrave;re en ressort plus digne et plus
+sympathique. En la comparant &agrave; une &laquo;modeste violette qui se cache,&raquo;
+madame de S&eacute;vign&eacute;, cette femme si spirituelle, dont tout le c&oelig;ur &eacute;tait
+dans la t&ecirc;te, n'a fait que lui rendre justice. C'est malgr&eacute; elle, c'est
+apr&egrave;s bien des larmes et des supplications inutiles, qu'elle sort de son
+obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Heure par heure, nous pouvons suivre les phases de la lutte qui, d&egrave;s le
+premier jour de leurs amours, s'engage entre l'humble fille d'honneur et
+le tout-puissant roi de France. La Valli&egrave;re demande &agrave; son amant l'ombre
+de la solitude, l'obscurit&eacute;, le myst&egrave;re, elle le conjure de jeter un
+voile &eacute;pais sur des relations que condamne la morale. Le roi, au
+contraire, veut pour sa ma&icirc;tresse tous les prestiges du rang, de la
+richesse et du pouvoir, jusqu'&agrave; ce qu'enfin, lui donnant la plus haute
+dignit&eacute; que puisse r&ecirc;ver une ambitieuse, il pr&eacute;tende lui faire une
+aur&eacute;ole d'un amour adult&egrave;re.</p>
+
+<p>Tandis que cette intrigue du roi se croisait avec les mille intrigues
+des courtisans, qui mettaient leur gloire &agrave; se modeler sur leur ma&icirc;tre,
+le temps marchait. Louis XIV organisait sa cour, et embrigadait la
+noblesse. Du haut de l'&eacute;tonnant Sina&iuml; de sa pr&eacute;somption, il commen&ccedil;ait &agrave;
+dicter les articles du culte de sa personne, et les cadres de
+l'&eacute;tiquette plus r&eacute;v&eacute;r&eacute;s cent fois que les tables de l'ancienne loi.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout; il s'agissait, pour &ecirc;tre fid&egrave;le &agrave; un plan habilement
+calcul&eacute;, &laquo;d'amuser cette cour<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>,&raquo; d'encha&icirc;ner par de perp&eacute;tuels
+enchantements cette noblesse autrefois si indisciplin&eacute;e. &laquo;Un roi fait
+l'aum&ocirc;ne en d&eacute;pensant beaucoup<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.&raquo; Louis XIV go&ucirc;ta plus que tout autre
+cet agr&eacute;able axiome. Charitablement, il voulut faire d'&eacute;normes aum&ocirc;nes
+&agrave; son peuple, et les grandes f&ecirc;tes de son r&egrave;gne commenc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Pour donner plus d'&eacute;clat aux r&eacute;jouissances, et encourager le luxe
+ruineux des courtisans, Louis XIV inaugura son syst&egrave;me de largesses, et
+ouvrit les r&eacute;servoirs de ses faveurs. Il fit pleuvoir les cordons bleus:
+en une seule fois, il y eut une promotion de soixante et onze
+chevaliers.</p>
+
+<p>Presqu'en m&ecirc;me temps, il imaginait une distinction nouvelle qu'on se
+disputa bient&ocirc;t avec fureur, <i>les justaucorps &agrave; brevets</i>, moyen
+excessivement adroit de faire porter sa livr&eacute;e &agrave; la plus haute noblesse
+de France<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
+
+<p>&Agrave; voir l'ardeur que mettait Louis XIV &agrave; s'occuper de la splendeur de sa
+cour, on e&ucirc;t pu croire qu'il n'avait pas d'autres soins. Il
+s'int&eacute;ressait aux moindres d&eacute;tails, voulait tout r&eacute;gler lui-m&ecirc;me, tout
+voir, tout approuver. Il avait avec les ordonnateurs des plaisirs royaux
+de longues conf&eacute;rences, examinait leurs plans et leur sugg&eacute;rait des
+id&eacute;es.</p>
+
+<p>Les divertissements se ressentirent de la surveillance du ma&icirc;tre. Le
+ballet qu'on donna cette ann&eacute;e, <i>Hercule amoureux</i>, &eacute;tait le plus
+magnifique et le mieux ordonn&eacute; qu'on e&ucirc;t vu. Machinistes, d&eacute;corateurs,
+costumiers s'&eacute;taient surpass&eacute;s. Jamais Benserade, le po&euml;te officiel,
+n'avait trouv&eacute; des louanges si d&eacute;licates, des allusions si ing&eacute;nieuses.
+Louis XIV, &laquo;qui avait toujours aim&eacute; la danse,&raquo; et qui ne manquait jamais
+une occasion de monter sur un th&eacute;&acirc;tre, quel qu'il f&ucirc;t, figura dans le
+ballet, &laquo;et daigna danser lui-m&ecirc;me.&raquo; Il obtint le plus grand succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Puis vint le c&eacute;l&egrave;bre carrousel qui a donn&eacute; son nom &agrave; la grande place qui
+s'&eacute;tend devant les Tuileries, et que, pour cette circonstance, on avait
+d&eacute;cor&eacute;e avec une pompe extraordinaire. &laquo;Il y eut cinq quadrilles. Le roi
+&eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te des Romains, son fr&egrave;re des Persans, le prince de Cond&eacute;
+des Turcs, d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise des
+Am&eacute;ricains. Ce duc de Guise, petit fils du Balafr&eacute;, &eacute;tait fameux dans le
+monde par son audace malheureuse. Sa prison, ses dettes, ses amours
+romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en
+tout. On disait de lui en le voyant courir avec le Grand Cond&eacute;:&mdash;&laquo;Voil&agrave;
+les h&eacute;ros de la fable et de l'histoire<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Entre tous ces grands seigneurs si galants, si magnifiques, &laquo;le roi se
+faisait remarquer par le bon go&ucirc;t et la richesse de ses costumes.&raquo; L&agrave;,
+pour la premi&egrave;re fois, il porta l'embl&egrave;me devenu fameux, un soleil
+&eacute;clairant un globe de feu avec cette devise: <i>ne pi&ugrave;, ne pari</i>, dont le
+<i>nec pluribus impar</i> n'est que la traduction<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>Aux exercices dangereux des f&ecirc;tes de la chevalerie si ch&egrave;res aux Valois,
+avaient succ&eacute;d&eacute; des jeux de pr&eacute;cision et d'adresse, au carrousel des
+Tuileries, apr&egrave;s de brillantes passes d'armes, il y eut des courses aux
+bagues et aux t&ecirc;tes, divertissements nouveaux pour la foule &laquo;avide de
+jouir du plus brillant spectacle qu'on e&ucirc;t encore contempl&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Marie Th&eacute;r&egrave;se et Anne d'Autriche, la m&egrave;re et la femme du roi, semblaient
+les reines de cette f&ecirc;te, de leurs mains elles donnaient les prix aux
+vainqueurs, mais La Valli&egrave;re &eacute;tait en r&eacute;alit&eacute; la divinit&eacute; invisible &agrave;
+laquelle s'adressaient toutes ces magnificences. Perdue dans la foule
+des grandes dames et des filles d'honneur, elle s'enivrait des succ&egrave;s et
+de la gloire de son amant. N'&eacute;tait-ce pas pour elle qu'il avait d&eacute;ploy&eacute;
+toute cette pompe, mis en mouvement ces troupes magnifiques, &laquo;ces
+escadrons de h&eacute;ros?&raquo; C'est vers elle qu'en secret montaient tous les
+hommages, c'est elle que le roi cherchait sur les estrades, heureux
+lorsque ses yeux rencontraient les yeux de sa ma&icirc;tresse, et que
+furtivement ils pouvaient &eacute;changer mille promesses dans un regard.</p>
+
+<p>Toutes ces f&ecirc;tes ne touchaient gu&egrave;re Madame, ou plut&ocirc;t, il n'y avait
+plus de f&ecirc;tes pour la triste Henriette d'Angleterre. Seule, d&eacute;laiss&eacute;e,
+elle restait face &agrave; face avec cette fille minaudi&egrave;re qu'on appelait
+Monsieur, honteux mari que lui avait impos&eacute; la politique. Son r&egrave;gne
+avait dur&eacute; moins de trois mois, et tout prestige s'&eacute;tait &eacute;vanoui. Elle
+&eacute;tait enceinte alors, et sa sant&eacute; si fr&ecirc;le &eacute;tait devenue mena&ccedil;ante. Dans
+son ennui, elle s'&eacute;tait laiss&eacute; distraire par Guiche, qui professait pour
+elle un culte passionn&eacute;.</p>
+
+<p>Guiche venait chez elle sous tous les d&eacute;guisements possibles, en vieille
+femme le plus souvent, sous pr&eacute;texte de dire la bonne aventure.</p>
+
+<p>Insensiblement, Madame s'&eacute;tait rapproch&eacute;e d'Olympia Mancini, comtesse de
+Soissons, une autre d&eacute;laiss&eacute;e que consolait de Vardes. Olympia d&eacute;testait
+La Valli&egrave;re et ne cherchait qu'&agrave; la renverser. Elle avait essay&eacute; de
+d&eacute;placer les faveurs du roi en offrant &agrave; son amour deux des plus jolies
+personnes de la cour, mais elle avait &eacute;chou&eacute;. Elle imagina alors, en
+collaboration avec de Vardes, un complot &agrave; double fin qui devait perdre
+La Valli&egrave;re dans le pr&eacute;sent et Henriette dans l'avenir. Pour arriver au
+but elle se fit l'alli&eacute;e de Madame qui, elle aussi, r&ecirc;vait le
+renversement de la favorite. Il va sans dire que Guiche &eacute;tait dans le
+secret.</p>
+
+<p>Les conspirateurs imagin&egrave;rent de supposer une lettre du roi d'Espagne &agrave;
+Marie-Th&eacute;r&egrave;se, lettre dans laquelle, apr&egrave;s avoir appris &agrave; sa fille tout
+ce qui se passait, il lui repr&eacute;sentait qu'il &eacute;tait de sa dignit&eacute; de
+reine de faire chasser de la cour la ma&icirc;tresse de son mari.</p>
+
+<p>Le plan &eacute;tait habile, l'ex&eacute;cution ne l'&eacute;tait pas moins. L'&eacute;criture et le
+style du roi d'Espagne avaient &eacute;t&eacute; merveilleusement contrefaits. La
+reine y e&ucirc;t &eacute;t&eacute; prise, de l&agrave; esclandre et chute de La Valli&egrave;re. Toute
+cette belle machination &eacute;choua cependant, par la faute d'une comparse,
+Montalais, fille d'honneur de Madame.</p>
+
+<p>Montalais, pauvre et ambitieuse, &agrave; la chasse d'un mari, ne voyait dans
+toutes ces rivalit&eacute;s qu'un moyen d'assurer son &eacute;tablissement et sa
+fortune. Elle p&ecirc;chait en eau trouble. Intrigante de troisi&egrave;me ordre,
+elle tenait cependant le fil de toutes ces trames. Confidente &agrave; double
+face, elle allait de Madame &agrave; La Valli&egrave;re, et, tout en les amusant de
+son caquet, surprenait leurs secrets et les emmagasinait pour l'avenir.</p>
+
+<p>Un jour, cette rus&eacute;e qui pourtant ne s'abandonnait gu&egrave;re, eut la langue
+trop longue avec La Valli&egrave;re. Sous le sceau du secret elle lui raconta
+les moindres d&eacute;tails de l'intrigue galante de Guiche et de Madame.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me Louis XIV parla &agrave; sa ma&icirc;tresse de cette grande passion de
+Guiche que l'on commen&ccedil;ait &agrave; soup&ccedil;onner et qui arrachait &agrave; Monsieur des
+hurlements de d&eacute;sespoir faciles &agrave; comprendre, puisqu'il se trouvait
+perdre tout &agrave; la fois sa femme et un de ses anciens favoris. Le roi
+voulait savoir si Louise n'avait entendu parler de rien. Aux questions
+de son amant, la pauvre fille, qui e&ucirc;t mieux aim&eacute; mourir que de trahir
+la confiance d'une amie, ne sut que rougir et balbutier. Le roi comprit
+qu'elle savait quelque chose, et insista, lui rappelant leur mutuelle
+promesse de n'avoir jamais de secrets l'un pour l'autre. Et comme elle
+s'obstinait encore dans son silence, il se leva brusquement et sortit
+furieux.</p>
+
+<p>&laquo;Les deux amants &eacute;taient convenus plusieurs fois, dit Madame de La
+Fayette, que, quelque brouillerie qu'ils eussent ensemble, ils ne
+s'endormiraient jamais sans se raccommoder et sans s'&eacute;crire.&raquo; La
+Valli&egrave;re, effray&eacute;e de la col&egrave;re du roi, se h&acirc;ta de lui faire passer une
+lettre o&ugrave; elle s'accusait et s'excusait de la fa&ccedil;on la plus touchante.
+Elle attendit la r&eacute;ponse: mainte fois d&eacute;j&agrave; chose pareille &eacute;tait arriv&eacute;e,
+et le roi &eacute;tait toujours venu au devant de la r&eacute;conciliation. Mais cette
+fois il tint rigueur. La pauvre Louise passa la nuit &agrave; pleurer, esp&eacute;rant
+toujours un mot de pardon: ce pardon ne vint pas.</p>
+
+<p>Alors elle crut que tout &eacute;tait fini; l'amour de son amant perdu, le
+reste lui importait peu. Au petit jour, elle sortit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e des
+Tuileries, et s'en alla &laquo;se camper&raquo; dans un couvent, non pas &agrave; Chaillot,
+mais &agrave; Saint-Cloud.</p>
+
+<p>La matin&eacute;e &eacute;tait d&eacute;j&agrave; avanc&eacute;e lorsque le bruit de la disparition de La
+Valli&egrave;re se r&eacute;pandit aux Tuileries. Le duc de Saint-Aignan fut des
+premiers averti. Sans perdre une minute, l'habile courtisan courut aux
+informations, afin de d&eacute;couvrir la retraite de la fugitive. Un exempt,
+qui, voyant &agrave; cette heure matinale sortir des Tuileries une femme en
+toilette de cour, l'avait suivie &agrave; tout hasard et l'avait vue frapper &agrave;
+la porte du couvent, put donner le premier renseignement. Restait &agrave;
+avertir le roi, les moments &eacute;taient pr&eacute;cieux, un autre pouvait avoir la
+m&ecirc;me id&eacute;e.</p>
+
+<p>Malheureusement Louis XIV, ce jour-l&agrave;, donnait audience aux ambassadeurs
+d'Espagne; parvenir jusqu'&agrave; lui &eacute;tait difficile, lui parler impossible,
+l'&eacute;tiquette &eacute;tait formelle. Mais Saint-Aignan n'&eacute;tait pas homme &agrave;
+s'embarrasser de si peu. Ami et confident du roi, il avait toutes les
+entr&eacute;es, les grandes et les petites.</p>
+
+<p>Il p&eacute;n&egrave;tre donc dans la salle des audiences solennelles, se glisse &agrave;
+travers les groupes des grands seigneurs pr&eacute;sents &agrave; l'entrevue, et enfin
+arrive aussi pr&egrave;s que possible du tr&ocirc;ne, juste au moment o&ugrave; Louis XIV
+donnait cong&eacute; aux ambassadeurs. Alors, tout haut, et comme s'il se f&ucirc;t
+adress&eacute; &agrave; quelqu'un:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit-il, la surprenante nouvelle, La Valli&egrave;re est
+religieuse.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots le roi fait un brusque mouvement, et se tournant vers
+Saint-Aignan:</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, duc? s'&eacute;crie-t-il, que dites-vous?</p>
+
+<p>La foudre tombant au milieu de la salle e&ucirc;t moins surpris la noble
+assembl&eacute;e que cette violation &eacute;trange, inconcevable, de l'&eacute;tiquette, car
+enfin le tonnerre est dans les choses naturelles. Les reines sont
+stup&eacute;fi&eacute;es, les ministres &eacute;pouvant&eacute;s, les courtisans qui n'ont pas
+entendu les paroles du duc ne comprennent rien &agrave; l'exclamation du roi,
+les ambassadeurs p&eacute;trifi&eacute;s s'arr&ecirc;tent &agrave; moiti&eacute; de l'arc de quarante-cinq
+degr&eacute;s que d&eacute;crivait leur derni&egrave;re courbette.</p>
+
+<p>Cependant Saint-Aignan, sur un signe du roi, s'est approch&eacute; du tr&ocirc;ne et
+en deux mots a tout racont&eacute; &agrave; son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Louis XIV se l&egrave;ve, ivre de col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Un carrosse! s'&eacute;crie-t-il, vite un carrosse! Suivez-moi, duc!</p>
+
+<p>La reine-m&egrave;re, forte de son ascendant, veut essayer de retenir son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes gu&egrave;re ma&icirc;tre de vous-m&ecirc;me, Sire, lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne le suis de moi, r&eacute;pond-il d'une voix tonnante, je le serai de
+ceux qui m'outragent.</p>
+
+<p>Et sortant aussit&ocirc;t, il se pr&eacute;cipite &agrave; travers les escaliers. Dans la
+cour il n'y a pas de carrosse, mais Saint-Aignan, qui a tout pr&eacute;vu, a
+d'avance fait pr&eacute;parer des chevaux. Le roi s'&eacute;lance en selle et, suivi
+seulement de quatre gentilshommes, il part &agrave; fond de train pour
+Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au couvent, il trouve La Valli&egrave;re, &agrave; demi &eacute;vanouie, &eacute;tendue sur
+les dalles du parloir, les religieuses lui ont refus&eacute; l'entr&eacute;e du
+couvent. &laquo;Louis XIV fondant en larmes court &agrave; sa ma&icirc;tresse:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! que vous avez peu de soin, lui dit-il, de la vie de ceux qui vous
+aiment.</p>
+
+<p>Il veut l'entra&icirc;ner alors, mais elle refuse de le suivre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est Dieu, dit-elle, qui m'a conduite ici.</p>
+
+<p>Mais elle ne peut se d&eacute;fendre longtemps contre les pri&egrave;res si tendres de
+son amant.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;On est bien faible quand on aime, dit-elle, et je ne me sens point la
+force de r&eacute;sister &agrave; Votre Majest&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Louis XIV alors, avec l'aide des religieuses et de ses amis, tous &eacute;mus
+jusqu'aux larmes par une sc&egrave;ne si touchante, transporte La Valli&egrave;re dans
+un carrosse, et, rayonnant de bonheur, reprend avec elle le chemin des
+Tuileries.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que de tous les assistants le seul Roquelaure n'avait pas &eacute;t&eacute;
+attendri, car le lendemain il disait tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Par ma foi! ces gens-l&agrave; pleuraient si agr&eacute;ablement qu'ils m'en
+faisaient venir envie de rire.&raquo;</p>
+
+<p>La rentr&eacute;e de La Valli&egrave;re &agrave; la cour fut presque un triomphe, le roi
+voulut lui-m&ecirc;me la reconduire chez Madame, et en la lui pr&eacute;sentant il la
+pria de la consid&eacute;rer et de la traiter d&eacute;sormais comme une personne qui
+lui &eacute;tait plus ch&egrave;re que la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Je la traiterai, Sire, r&eacute;pondit ironiquement Henriette d'Angleterre,
+comme une fille &agrave; vous.</p>
+
+<p>Mais cet esclandre devait avoir bien d'autres suites. Il r&eacute;v&eacute;la d'abord
+&agrave; Louis XIV l'intrigue de Madame et de Guiche, puis le complot tram&eacute;
+contre La Valli&egrave;re. La fausse lettre du roi d'Espagne destin&eacute;e &agrave; la
+reine arriva aux mains du roi. Il avait la mesure de ce qu'on pouvait
+oser contre sa ma&icirc;tresse, il voulut faire un exemple. La comtesse de
+Soissons re&ccedil;ut l'ordre de quitter la cour, le chevalier de Grammont fut
+exil&eacute;, Montalais fut enferm&eacute;e dans un couvent; enfin Guiche crut prudent
+d'aller visiter la Pologne, bien il fit; quelques mois plus tard,
+Lauzun, rival de son ma&icirc;tre, ne fut-il pas enferm&eacute; &agrave; la Bastille &laquo;pour
+avoir trop plu aux dames<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>!&raquo;</p>
+
+<p>Cette fuite au couvent de Saint-Cloud fut heureuse pour La Valli&egrave;re;
+elle redoubla la passion du roi. Louis &agrave; cette &eacute;poque &eacute;tait amoureux fou
+de sa ma&icirc;tresse, &laquo;au point m&ecirc;me, dit M. Sainte-Beuve, d'&ecirc;tre jaloux dans
+le pass&eacute;, et de s'inqui&eacute;ter s'il &eacute;tait bien le premier qui se f&ucirc;t log&eacute;
+dans son c&oelig;ur et si elle n'avait point eu quelque premi&egrave;re inclination
+en province pour M. de Bragelone,&raquo; auquel il convient d'ajouter le
+surintendant Fouquet dont le nom revenait dans toutes les querelles des
+deux amants.</p>
+
+<p>Cette jalousie du roi imposait &agrave; La Valli&egrave;re la plus grande
+circonspection; un geste, un regard d'elle inqui&eacute;taient le roi, &laquo;un mot,
+une pens&eacute;e lue dans ses yeux lui portaient ombrage.&raquo; Qu'on juge donc de
+la col&egrave;re du roi, lorsqu'un matin, passant en revue les cadets de sa
+maison, il vit sa ma&icirc;tresse sourire &agrave; un jeune homme qui de son c&ocirc;t&eacute;
+l'avait famili&egrave;rement salu&eacute;e. Laissant l&agrave; tout aussit&ocirc;t la revue, Louis
+courut &agrave; La Valli&egrave;re, et d'un ton irrit&eacute; lui demanda quel &eacute;tait ce jeune
+homme. Elle se troubla excessivement et r&eacute;pondit enfin que c'&eacute;tait son
+fr&egrave;re. Le roi n'en voulait rien croire, il envoya tout de suite aux
+informations. &laquo;C'&eacute;tait bien un fr&egrave;re de Louise, en effet, et jamais elle
+n'en avait parl&eacute; au roi, elle qui d'un mot pouvait faire la fortune de
+ce jeune homme. Il lui e&ucirc;t sembl&eacute; honteux d'abuser de relations dont
+elle rougissait pour enrichir sa famille ou lui ouvrir le chemin des
+honneurs.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;sormais le roi aima presque ouvertement mademoiselle de La Valli&egrave;re;
+le voile &eacute;tait d&eacute;chir&eacute;, le myst&egrave;re n'&eacute;tait plus qu'officiel. Il passait
+presque toutes les soir&eacute;es avec elle, et souvent ne s'en allait qu'apr&egrave;s
+trois heures du matin. Marie-Th&eacute;r&egrave;se, la pauvre reine, n'osait &eacute;lever la
+voix pour se plaindre, et elle d&eacute;vorait sa jalousie et ses humiliations
+sans cesser de faire bon visage &agrave; son mari.</p>
+
+<p>Cependant le parti de la reine m&egrave;re, et surtout des d&eacute;vots, qui
+tr&egrave;s-probablement, les &eacute;v&eacute;nements l'ont prouv&eacute;, e&ucirc;t pass&eacute; au roi une
+ma&icirc;tresse adroite et qui e&ucirc;t agi dans le sens de sa politique
+envahissante, ce parti, qui essayait alors son influence, r&eacute;solut de
+tenter quelques efforts pour renverser La Valli&egrave;re. En vain. L'heure
+n'&eacute;tait pas venue de la d&eacute;votion.</p>
+
+<p>Ce fut, tout d'abord, le tr&egrave;s-ridicule duc de Mazarin qui entra en
+sc&egrave;ne. Un matin, au lever du roi, il parut tout v&ecirc;tu de noir. Il venait
+raconter un r&ecirc;ve prodigieux qui avait &eacute;pouvant&eacute; ses nuits. Ce r&ecirc;ve,
+avertissement c&eacute;leste, l'avait pr&eacute;venu que si le roi ne renvoyait pas La
+Valli&egrave;re, les malheurs les plus &eacute;pouvantables allaient fondre sur la
+France. Louis XIV remercia courtoisement le duc et lui conseilla, avec
+bont&eacute;, de se faire saigner longtemps avant de revenir &agrave; la cour.</p>
+
+<p>Le duc, pr&eacute;venu ainsi, se retira pour ne repara&icirc;tre &agrave; la cour que sous
+le r&egrave;gne de la folle Fontanges, au sujet de laquelle il avait eu un
+autre r&ecirc;ve, ou une autre lune, comme on voudra, qui lui montrait la
+veuve Scarron s'enlevant aux cieux dans un char de feu, &agrave; l'instar du
+proph&egrave;te.</p>
+
+<p>Au duc de Mazarin succ&eacute;da le p&egrave;re Annat. Sur les pri&egrave;res instantes des
+reines, ce bon p&egrave;re consentit &laquo;&agrave; parler tr&egrave;s-fortement au roi et &agrave; le
+menacer de quitter la cour si La Valli&egrave;re ne la quittait.&raquo;</p>
+
+<p>Louis XIV prit fort all&eacute;grement la menace du bon p&egrave;re Annat, il lui
+accorda m&ecirc;me son cong&eacute;, assurant que d&eacute;sormais son cur&eacute; lui suffirait.
+L'excellent religieux s'&eacute;loigna tout d&eacute;confit du peu de succ&egrave;s de ses
+menaces, et du succ&egrave;s trop inesp&eacute;r&eacute; de sa signification de cong&eacute;.</p>
+
+<p>Le parti d&eacute;vot eut presque peur. Il comprit qu'avec un prince qui le
+prenait sur ce ton, il fallait, si on ne voulait tout perdre, user de
+paternelle indulgence et se montrer coulant. Aussi, le lendemain de la
+protestation infructueuse du p&egrave;re Annat, deux j&eacute;suites parurent au petit
+lever de Louis XIV.</p>
+
+<p>Les deux p&egrave;res se faufil&egrave;rent jusqu'aupr&egrave;s du roi qui faisait ses
+pri&egrave;res; alors, l'un dit tr&egrave;s-haut &agrave; l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avouer, mon p&egrave;re, que le z&egrave;le indiscret de notre bon p&egrave;re
+Annat est all&eacute; un peu loin.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis enti&egrave;rement de votre avis, mon p&egrave;re, r&eacute;pondit l'autre.</p>
+
+<p>Le successeur du p&egrave;re Annat partageait aussi cette opinion; il savait
+qu'avec les rois on doit pr&eacute;parer les voies de la gr&acirc;ce, mais non pas
+essayer de la faire p&eacute;n&eacute;trer avant l'heure.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment le clerg&eacute; &eacute;tait en baisse, Louis XIV &eacute;tait bien loin encore
+de la veuve Scarron. Il venait de faire <i>saisir</i> le Pape et lui retenait
+Avignon. Enfin, il faisait saigner bien cruellement le c&oelig;ur de
+l'&Eacute;glise, en d&eacute;fendant les enl&egrave;vements d'enfants et en faisant rendre
+ceux qui &eacute;taient d&eacute;tenus dans les couvents.</p>
+
+<p>Mais le clerg&eacute; est patient. Il prit sa revanche: jusqu'ici il l'a prise
+toujours.</p>
+
+<p>C'est alors qu'Anne d'Autriche voulut tenter une supr&ecirc;me d&eacute;marche; elle
+le fit par ambition et en fut cruellement punie. Louis ne devait pas
+plus respecter sa m&egrave;re qu'il ne respecta plus tard les lois sacr&eacute;es de
+la conscience et de l'humanit&eacute;. La reine-m&egrave;re <i>osa</i> lui reprocher le
+scandale de ses amours, alors il perdit toute mesure:</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Madame, r&eacute;pondit-il, devez-vous ajouter foi &agrave; tout ce qu'on
+dit? Cette morale que vous me pr&ecirc;chez si chr&eacute;tiennement a-t-elle &eacute;t&eacute; la
+v&ocirc;tre? On m'a assur&eacute; que non.</p>
+
+<p>Anne d'Autriche se retira cruellement humili&eacute;e, et le soir m&ecirc;me le roi
+disait &agrave; ses courtisans:</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons comme ceux
+que l'amour et le plaisir quittent, comme madame de Chevreuse, par
+exemple, ou madame de Carignan.</p>
+
+<p>Et, comme tous les flatteurs s'extasiaient et riaient, le roi continua:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la galanterie n'a pas toujours &eacute;t&eacute; et ne sera pas toujours?
+Voyez mesdames de Ch&acirc;tillon, de Ludre, de Soubise, de Luynes, de Vitry,
+de Monaco, de Vivonne, de Soissons, de Pons, d'Humi&egrave;res, etc., etc.,
+etc.</p>
+
+<p>La litanie e&ucirc;t pu durer encore, car toute la cour suivait les exemples
+du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>La Valli&egrave;re recevait en amour le contre-coup de toutes ces attaques; le
+roi qui l'avait aim&eacute;e en raison des difficult&eacute;s qu'il lui fallait
+surmonter pour la voir, l'adorait maintenant en raison de l'acharnement
+qui se d&eacute;cha&icirc;nait contre elle. C'&eacute;tait encore le bon, l'heureux temps.</p>
+
+<p>Depuis la fuite &agrave; Saint-Cloud, la situation de La Valli&egrave;re &eacute;tait devenue
+plus tol&eacute;rable. Madame, par ses imprudences, s'&eacute;tait mise &agrave; la
+discr&eacute;tion du roi, elle respecta la ma&icirc;tresse de celui qui pouvait tout.
+Elle fut bonne sans ostentation, indulgente sans fausse pruderie pour sa
+fille d'honneur. Elle aida m&ecirc;me &agrave; dissimuler les deux premi&egrave;res
+grossesses de La Valli&egrave;re, qui put ainsi mettre myst&eacute;rieusement au monde
+deux enfants qui ne furent jamais d&eacute;clar&eacute;s. Colbert, le grand ministre,
+qui, pour conserver son influence dans les grandes affaires du royaume,
+&eacute;tait oblig&eacute; de descendre aux plus petits d&eacute;tails de la vie du roi, se
+chargea de ces deux enfants.</p>
+
+<p>Le terme venu, Madame donnait &agrave; La Valli&egrave;re un des pavillons du
+Palais-Royal, retraite myst&eacute;rieuse o&ugrave; nul ne pouvait p&eacute;n&eacute;trer que les
+confidents, le roi, les m&eacute;decins, une ou deux amies qui s'&eacute;taient
+attach&eacute;es &agrave; la pauvre Louise. Madame se chargeait d'excuser ou plut&ocirc;t de
+cacher l'absence de sa fille d'honneur, et La Valli&egrave;re pouvait
+repara&icirc;tre sans qu'on se f&ucirc;t aper&ccedil;u de rien, au moins en y mettant un
+peu de bonne volont&eacute;.</p>
+
+<p>Ces deux premiers enfants, deux gar&ccedil;ons, qui v&eacute;curent peu, furent
+secr&egrave;tement enlev&eacute;s par Colbert. On les baptisa sous un faux nom &agrave; une
+petite &eacute;glise de la rue Saint-Denis. D'anciens domestiques, de pauvres
+gens, parmi lesquels un vrai pauvre de la paroisse, tinrent sur les
+fonts baptismaux ces fils &laquo;du plus-grand roi du monde<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Les divertissements se continuaient sans interruption &agrave; la cour, les
+pr&eacute;textes ne manquaient pas. En apparence la reine et Madame &eacute;taient les
+divinit&eacute;s de ces enchantements, mais tout le monde savait maintenant que
+pour la seule La Valli&egrave;re Louis XIV d&eacute;ployait toutes ces magnificences,
+comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; besoin d'&eacute;blouir sa ma&icirc;tresse par tout ce frivole et
+inutile &eacute;talage de grandeur.</p>
+
+<p>&Agrave; toutes ces f&ecirc;tes, la pauvre Marie-Th&eacute;r&egrave;se se tra&icirc;nait comme au
+supplice, par ordre du roi. Elle e&ucirc;t tant aim&eacute; &agrave; pleurer en paix, cette
+femme &eacute;prise et jalouse, mais non, il fallait r&eacute;gner, subir tous ces
+hommages destin&eacute;s &agrave; une autre, ajouter le triomphe de sa pr&eacute;sence &agrave; tous
+les triomphes d'une rivale ador&eacute;e. Marie-Th&eacute;r&egrave;se alors n'appr&eacute;ciait pas
+La Valli&egrave;re &agrave; sa juste valeur, elle ne comprenait pas le beau caract&egrave;re
+de cette toute-puissante ma&icirc;tresse, qui osait &agrave; peine lever les yeux sur
+elle, et qui s'inclinait devant elle jusqu'&agrave; tomber &agrave; genoux. Quelques
+ann&eacute;es encore, et la reine, outrag&eacute;e par d'insolentes favorites,
+regrettera La Valli&egrave;re, si humble dans sa puissance, si modeste dans ses
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Aux f&ecirc;tes intimes, impromptus de chaque soir, le roi ne tra&icirc;nait pas
+Marie-Th&eacute;r&egrave;se.</p>
+
+<p>Le roi se passait alors le plaisir d'aimer sans contrainte sa bien-aim&eacute;e
+ma&icirc;tresse. Travestis de fa&ccedil;on &agrave; se rendre m&eacute;connaissables, le visage
+couvert d'un loup de velours, les deux amants se m&ecirc;laient aux bandes de
+masques de la cour qui, pendant les r&eacute;jouissances du carnaval, couraient
+toute la nuit des Tuileries au Louvre, du Louvre au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Autant qu'elle le pouvait, La Valli&egrave;re r&eacute;sistait encore &agrave; cette
+publicit&eacute; qui lui semblait un crime; mais elle &eacute;tait plac&eacute;e dans cette
+cruelle alternative d'ob&eacute;ir ou de perdre le c&oelig;ur de son amant. Elle
+subissait, en courbant le front et en d&eacute;vorant ses larmes et sa honte,
+le poids &laquo;des honneurs&raquo; dont l'accablait le roi, mais elle n'eut jamais
+un moment d'enivrement.</p>
+
+<p>Les po&euml;tes officiels, certains de plaire au ma&icirc;tre, commen&ccedil;aient &agrave; m&ecirc;ler
+&agrave; leurs vers les noms de La Valli&egrave;re. Ce n'&eacute;tait encore que des
+allusions d&eacute;licates, mais dont la transparence ne trompait absolument
+personne. Dans le <i>ballet des</i> ARTS,</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La Valli&egrave;re, fille illustre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et si digne du balustre,</span><br />
+</p>
+
+<p>pour parler comme cet insipide rimeur qui a nom Loret, figurait d&eacute;guis&eacute;e
+en berg&egrave;re &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son amant, et Benserade faisait dire d'elle:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et je ne pense pas que dans tout le village</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il se rencontre un c&oelig;ur mieux plac&eacute; que le sien.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais Louis XIV r&ecirc;vait de bien autres splendeurs! Les enchantements de
+Vaux &eacute;taient encore dans toutes les m&eacute;moires, et cette id&eacute;e d'avoir &eacute;t&eacute;
+surpass&eacute; en magnificence par un sujet insolent troublait le bonheur du
+roi. Fouquet avait &eacute;t&eacute; un prodigue insens&eacute;, il fallait &ecirc;tre plus
+prodigue encore. De cette &eacute;poque datent les premiers triomphes de
+Versailles.</p>
+
+<p>Versailles n'&eacute;tait rien encore, un simple pavillon de chasse b&acirc;ti par
+Louis XIV au milieu d'un parc. C'est l&agrave; cependant que Louis XIV r&eacute;solut
+de donner une f&ecirc;te en harmonie avec l'id&eacute;e qu'il se faisait de sa
+grandeur. Il fallait tout improviser; cela charma le roi.</p>
+
+<p>Le 7 mai 1664 commenc&egrave;rent ces f&ecirc;tes merveilleuses, &eacute;tourdissante f&eacute;erie
+de sept jours. On avait annonc&eacute;: <i>Les plaisirs de l'&icirc;le enchant&eacute;e,
+divis&eacute;s en trois journ&eacute;es</i>; mais trois jours de seulement vingt-quatre
+heures ne purent suffire pour d&eacute;rouler sous les yeux &eacute;blouis de toute la
+noblesse de France les merveilles command&eacute;es par Louis XIV.</p>
+
+<p>Vigarani avait &eacute;t&eacute; le d&eacute;corateur. Le N&ocirc;tre avait improvis&eacute; les jardins
+et un paysage; Toricelli s'&eacute;tait charg&eacute; des feux d'artifice. Puis, comme
+il fallait d'autres plaisirs que ces r&eacute;cr&eacute;ations des yeux, on avait
+appel&eacute; la troupe des B&eacute;jart; Benserade composa des madrigaux pour tous
+les invit&eacute;s, et enfin Moli&egrave;re avait fait ou fait faire <i>la Princesse
+d'&Eacute;lide</i>.</p>
+
+<p>Puis, au-dessus de tous ces artistes, de ces hommes de g&eacute;nie, planait
+Colbert, l'ordonnateur supr&ecirc;me, Colbert qui sortait &agrave; regret les
+millions des coffres de l'&Eacute;tat, et qui voulait essayer, tout en
+ob&eacute;issant &agrave; son ma&icirc;tre, de faire la part du feu.</p>
+
+<p>&Agrave; ces f&ecirc;tes de Versailles, Moli&egrave;re osa c&eacute;l&eacute;brer les amours du roi. Dans
+<i>la Princesse d'&Eacute;lide</i>, tous les assistants comprirent l'allusion,
+lorsqu'un vieux courtisan dit en s'adressant au prince:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Moi, vous bl&acirc;mer, seigneur, des tendres mouvements</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">O&ugrave; je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">...................................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je dirai que l'amour sied bien &agrave; vos pareils;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De la beaut&eacute; d'une &acirc;me est un vrai t&eacute;moignage,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et qu'il est mal ais&eacute; que, sans &ecirc;tre amoureux,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Un jeune prince soit et grand et g&eacute;n&eacute;reux.</span><br />
+</p>
+
+<p>Les applaudissements &agrave; ces vers si directs &eacute;clat&egrave;rent comme une temp&ecirc;te,
+et la pauvre La Valli&egrave;re faillit mourir de honte sous le poids de tous
+les regards qui d&eacute;signaient aux reines indign&eacute;es &laquo;l'objet charmant de
+ces allusions.&raquo;</p>
+
+<p>Cette grande f&eacute;erie de sept jours fut, dit M. Michelet, &laquo;un triomphe
+sans victoire, f&ecirc;te sans but, donn&eacute;e, non pour la reine et non pour La
+Valli&egrave;re, une ma&icirc;tresse de trois ann&eacute;es, mais donn&eacute;e par le roi au roi;
+Louis XIV f&ecirc;tait Louis XIV.&raquo;</p>
+
+<p>Bien d'autres hontes, c'est-&agrave;-dire bien d'autres faveurs allaient
+accabler La Valli&egrave;re; Louis XIV souhaitait plus de publicit&eacute; encore; le
+roi imposa sa ma&icirc;tresse &agrave; Marie-Th&eacute;r&egrave;se sa femme, &agrave; Anne d'Autriche sa
+m&egrave;re, et les contraignit de la recevoir.</p>
+
+<p>Madame de Montausier, &laquo;cette femme qui naturellement avait de l'&acirc;pret&eacute;
+pour tout ce qui s'appelle la faveur,&raquo; et qui avait remplac&eacute; dans la
+charge de surveillante des filles d'honneur la digne duchesse de
+Navailles<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, fut charg&eacute;e de signifier aux reines la volont&eacute; du roi.
+Elle s'acquitta habilement de cette commission &eacute;pineuse, et acquit
+ainsi de nouveaux droits aux bonnes gr&acirc;ces du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>La r&eacute;putation de vertu de madame de Montausier et de son Alceste de mari
+a &eacute;t&eacute; beaucoup trop surfaite, pour qu'il ne soit pas int&eacute;ressant de
+r&eacute;tablir un peu les choses dans leur vrai jour; il n'y a qu'&agrave; copier
+madame de Motteville &agrave; la page o&ugrave; elle raconte la d&eacute;marche, couronn&eacute;e
+d'un si heureux succ&egrave;s, de madame de Montausier pr&egrave;s des deux reines.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis, en cet endroit, &eacute;crit-elle, m'emp&ecirc;cher de dire une chose
+qui peut faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont
+le c&oelig;ur et l'esprit g&acirc;t&eacute;s.... Je rencontrai madame de Montausier qui
+&eacute;tait ravie de ce dont la reine &eacute;tait au d&eacute;sespoir. Elle me dit avec une
+exclamation de joie:&mdash;Voyez-vous, madame, la reine-m&egrave;re a fait une
+action admirable d'avoir voulu voir La Valli&egrave;re, voil&agrave; le tour d'une
+tr&egrave;s-habile femme et d'une bonne politique. Mais, ajouta cette dame, la
+reine est si faible que nous ne pouvons pas esp&eacute;rer qu'elle soutienne
+cette action comme elle le devrait.&raquo;</p>
+
+<p>Le langage de la <i>tr&egrave;s-prude</i> madame de Montausier ne laisse pas que de
+stup&eacute;fier la bonne Motteville.</p>
+
+<p>&laquo;V&eacute;ritablement, continue-t-elle, je fus &eacute;tonn&eacute;e de voir dans la com&eacute;die
+de ce monde combien la diff&eacute;rence des sentiments fait jouer des
+personnages diff&eacute;rents. Le duc de Montausier, qui &eacute;tait en grande
+r&eacute;putation d'homme d'honneur, me donna quasi en m&ecirc;me temps une pareille
+peine, car en parlant du chagrin que la reine-m&egrave;re avait eu contre la
+comtesse de Brancas, il me dit ces mots:&mdash;Ah! vraiment, la reine est
+bien plaisante d'avoir trouv&eacute; mauvais que madame de Brancas ait eu de la
+complaisance pour le roi en tenant compagnie &agrave; mademoiselle de La
+Valli&egrave;re. Si elle &eacute;tait habile, elle devrait &ecirc;tre bien aise que le roi
+f&ucirc;t amoureux de mademoiselle de Brancas, car &eacute;tant fille d'un homme qui
+est, &agrave; elle, son premier domestique, <i>lui, sa femme et sa fille lui
+rendraient de bons offices aupr&egrave;s du roi.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; l'homme aux m&oelig;urs s&eacute;v&egrave;res, le Misanthrope de la cour de Louis
+XIV! On se demande, avec stup&eacute;faction, comment devaient &ecirc;tre les
+Philintes.</p>
+
+<p>La Valli&egrave;re accept&eacute;e des reines, Louis n'eut pas besoin de l'imposer aux
+autres dames de la cour, toutes se disputaient les bonnes gr&acirc;ces de la
+favorite; et lorsqu'il d&eacute;cida &laquo;que d&eacute;sormais les dames accompagneraient
+mademoiselle de La Valli&egrave;re,&raquo; il rendit un d&eacute;cret inutile, depuis
+longtemps on &eacute;tait all&eacute; au devant de ses d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>Il y avait d'autant plus de m&eacute;rite &agrave; adorer le caprice du ma&icirc;tre qu'on
+ne le comprenait gu&egrave;re, on n'appr&eacute;ciait nullement &agrave; la cour la beaut&eacute; de
+La Valli&egrave;re, et, faut-il le dire, son ambition &eacute;tait pour les courtisans
+la mesure de son esprit. Tandis que toutes les platitudes rampaient &agrave;
+ses pieds, tout bas on raillait sa figure, &laquo;sa d&eacute;marche cahin caha&raquo; et
+surtout sa niaiserie. On pr&eacute;tendait qu'elle passait des journ&eacute;es
+enti&egrave;res &agrave; une fen&ecirc;tre, occup&eacute;e &agrave; souffler dans une paille des bulles de
+savon. Distraction bien innocente, dans tous les cas, et qui n'e&ucirc;t gu&egrave;re
+amus&eacute; toutes ces belles dames qui n'avaient aucun go&ucirc;t pour les plaisirs
+innocents. La reine Marie-Th&eacute;r&egrave;se elle-m&ecirc;me, cette reine si disgraci&eacute;e
+de la nature, se demandait par quel charme &laquo;cette fille boiteuse et fade
+pouvait lui avoir enlev&eacute; le c&oelig;ur de son &eacute;poux.&raquo;</p>
+
+<p>Des couplets satiriques, des &eacute;pigrammes injurieuses contre La Valli&egrave;re,
+circulaient sous le manteau de la chemin&eacute;e, mais on n'osait les
+fredonner encore que toutes portes bien closes. Pour bien moins que cela
+le roi d&eacute;j&agrave; avait fait de terribles exemples. On sait le sort du
+vaniteux cousin de madame de S&eacute;vign&eacute;, Bussy, cet impitoyable railleur
+que l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i> conduisit droit &agrave; la Bastille; le
+seul soup&ccedil;on d'&ecirc;tre l'auteur d'un no&euml;l fameux sous le nom des <i>alleluia</i>
+fit plus pour sa disgr&acirc;ce que le d&eacute;cha&icirc;nement des col&egrave;res que souleva le
+tr&egrave;s-c&eacute;l&egrave;bre pamphlet. Un couplet de ce no&euml;l surtout obtint un succ&egrave;s
+incroyable de vogue clandestine, on le chantait partout, avec les
+sourdines de la peur bien entendu:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que Deodatus<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> est heureux</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De baiser ce bec amoureux</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qui d'une oreille &agrave; l'autre va!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Alleluia!</span><br />
+</p>
+
+<p>Deodatus, c'est le roi, &ocirc; comble de l'irr&eacute;v&eacute;rence! Quant au bec
+amoureux, c'est bien celui de la favorite, qui dans le fait avait la
+bouche un peu grande.</p>
+
+<p>La mort d'Anne d'Autriche (janvier 1666) porta un terrible coup au
+bonheur de mademoiselle de La Valli&egrave;re, ce fut le grand et premier &eacute;chec
+de sa fortune.</p>
+
+<p>Louis XIV que la crainte de sa m&egrave;re avait toujours contenu ne garda plus
+d&eacute;sormais aucune mesure. Il fit sortir sa ma&icirc;tresse de chez Madame, lui
+donna l'h&ocirc;tel Biron, monta sa maison avec une splendeur princi&egrave;re, lui
+fit pr&eacute;sent de meubles magnifiques et de toilettes royales. Ainsi, &agrave;
+deux pas des Tuileries, le roi eut, au vu et su de tous, son petit
+m&eacute;nage; il eut une autre femme &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa femme l&eacute;gitime, pauvre et
+malheureuse reine qui tremblait devant cet &eacute;poux qu'elle adorait, et
+qui, contre tous les outrages dont il l'abreuva, n'eut jamais que des
+larmes. Alors, il y eut deux cours, la petite et la grande, la cour
+officielle o&ugrave; toute la noblesse &eacute;tait admise, la cour intime o&ugrave; seuls
+les favoris avaient leurs entr&eacute;es. On d&eacute;sertait les salons de la reine
+pour ceux de la favorite.</p>
+
+<p>Tous ces honneurs, on disait ainsi alors, ne chang&egrave;rent rien &agrave; la
+craintive modestie de La Valli&egrave;re, tant ce scandale lui &eacute;tait aussi
+odieux qu'&agrave; la reine elle-m&ecirc;me. Aussi, alors que tant d'autres eussent
+march&eacute; haut le front, elle marchait courb&eacute;e sous le poids de sa faveur,
+essayant &agrave; force d'abn&eacute;gation et d'humilit&eacute; de se faire pardonner son
+&eacute;l&eacute;vation. Bien plus, au p&eacute;ril de sa vie, elle essayait encore de cacher
+les preuves de sa faiblesse, esp&eacute;rant sauver ce qui lui restait de
+r&eacute;putation, apr&egrave;s ce grand naufrage de son honneur.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait enceinte et faisait tous ses efforts pour dissimuler sa
+grossesse. &Agrave; force d'imprudences, d'extravagances m&ecirc;me, elle r&eacute;ussit &agrave;
+ne pas &eacute;veiller l'attention. Elle &eacute;tait de toutes les f&ecirc;tes,
+accompagnait partout le roi qui, dans sa cruaut&eacute; &eacute;go&iuml;ste, ne lui &eacute;pargna
+pas une occasion de souffrir ou de risquer sa vie. Elle montait &agrave;
+cheval, suivait les chasses, et avec toute la cour changeait &agrave; chaque
+instant de r&eacute;sidence, tant&ocirc;t &agrave; Saint-Germain, &agrave; Paris, &agrave; Fontainebleau.
+Jamais les atroces douleurs que devait lui causer le mouvement des
+carrosses, moins bien suspendus alors que nos moindres charrettes, et
+toujours men&eacute;s grand train, ne lui arrach&egrave;rent aucun cri, ne troubl&egrave;rent
+la douce placidit&eacute; de son sourire.</p>
+
+<p>Ainsi elle put &eacute;chapper &agrave; la surveillance m&eacute;chante dont elle &eacute;tait
+l'objet. Toute la cour &eacute;tait &agrave; Vincennes lorsqu'arriva le terme de sa
+grossesse; elle avait si bien dissimul&eacute; jusqu'au dernier moment,
+&laquo;qu'elle ne fit, pour ainsi dire, que passer de la chambre de la reine
+entre les mains des m&eacute;decins et de la sage-femme, cach&eacute;s pr&egrave;s de l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Les douleurs la prirent vers une heure apr&egrave;s minuit. Qu'on juge du
+courage de la pauvre fille et des pr&eacute;cautions qu'il fallut prendre.</p>
+
+<p>Pour sauver les apparences et pour &eacute;loigner tout soup&ccedil;on, on lui avait
+donn&eacute; un appartement voisin de celui de la reine et que cette princesse
+traversait tous les matins pour se rendre &agrave; la messe.</p>
+
+<p>C'est l&agrave;, &laquo;s&eacute;par&eacute;e seulement par une porte d'une reine trop justement
+jalouse,&raquo; qu'elle donna le jour &agrave; une fille l&eacute;gitim&eacute;e sous le nom de
+mademoiselle de Blois.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi fut pr&eacute;sent aux couches, aida les m&eacute;decins, partagea les
+angoisses de celle qu'il aimait, en p&egrave;re et en amant, et re&ccedil;ut le
+premier l'enfant dans ses bras. Cependant midi sonnait; la reine allait
+passer pour entendre la messe. Elle entre, elle voit l'appartement garni
+de tub&eacute;reuses, de fleurs d'oranger et d'autres odeurs mortelles pour les
+femmes en couche: exp&eacute;dient terrible, meurtrier, mais dont La Valli&egrave;re
+&eacute;tait &agrave; peine contente.</p>
+
+<p>&laquo;On dit &agrave; la reine que La Valli&egrave;re avait &eacute;t&eacute; fort tourment&eacute;e dans la
+nuit d'une indisposition. La reine, alors, avec une jupe parfum&eacute;e de
+peaux d'Espagne, s'approche du lit de la malade et lui parle avec bont&eacute;
+sur son &eacute;tat.</p>
+
+<p>&laquo;Dans la journ&eacute;e le bruit se r&eacute;pandit que La Valli&egrave;re &eacute;tait accouch&eacute;e,
+mais la reine le d&eacute;truisit par le simple r&eacute;cit de ce qu'elle avait vu.</p>
+
+<p>&laquo;Le soir m&ecirc;me, elle reparut chez la reine avec toute la compagnie,
+veilla, soupa, et resta une partie de la nuit en coiffure de bal, la
+t&ecirc;te d&eacute;couverte, comme si de rien n'&eacute;tait.&raquo;</p>
+
+<p>Telle est pourtant la femme que l'on a os&eacute; accuser de fausse pruderie,
+de modestie bien jou&eacute;e. Pour que la honte l'oblige&acirc;t &agrave; une telle
+contrainte, il faut que moralement elle ait cruellement souffert.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e 1667 fut bien fatale &agrave; La Valli&egrave;re; elle fut faite duchesse
+d'abord, elle perdit le c&oelig;ur de son amant, et enfin, pour la seule fois
+de sa vie, elle fut audacieuse et manqua de respect &agrave; la reine.</p>
+
+<p>C'est en mai, au moment de son d&eacute;part pour la conqu&ecirc;te des Flandres, que
+Louis XIV conf&eacute;ra &agrave; sa ma&icirc;tresse le titre de duchesse. Pour elle il
+&eacute;rigea en duch&eacute;-pairie, sous le titre de La Valli&egrave;re, les terres de
+Vaujour et de Saint-Christophe, deux baronnies, situ&eacute;es, l'une en
+Touraine, l'autre en Anjou, transmissibles &agrave; l'enfant que le roi venait
+d'avoir. Par les m&ecirc;mes lettres patentes dat&eacute;es de Saint-Germain-en-Laye,
+le roi l&eacute;gitimait mademoiselle de Blois.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;ambule de ces lettres est assez curieux pour qu'on s'en soit
+souvenu; P&eacute;lisson le r&eacute;digea de sa plus belle &eacute;criture. C'est le roi qui
+parle, mais c'est bien plus encore l'amant passionn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Les bienfaits que les rois exercent dans leurs &Eacute;tats, dit
+P&eacute;lisson-Louis XIV, &eacute;tant la marque ext&eacute;rieure du m&eacute;rite de ceux qui les
+re&ccedil;oivent, et le plus glorieux &eacute;loge des sujets qui en sont honor&eacute;s,
+nous avons cru ne pouvoir mieux exprimer, dans le public, l'estime toute
+particuli&egrave;re que nous faisons de la personne de notre tr&egrave;s ch&egrave;re,
+bien-aim&eacute;e et tr&egrave;s-f&eacute;ale Fran&ccedil;oise-Louise de La Valli&egrave;re, qu'en lui
+conf&eacute;rant les plus hauts titres d'honneur, qu'une affection
+tr&egrave;s-singuli&egrave;re, excit&eacute;e dans notre c&oelig;ur par une infinit&eacute; de rares
+perfections, nous a inspir&eacute;e depuis quelques ann&eacute;es en sa faveur<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>L'&eacute;dit enregistr&eacute;, Louis XIV installa &agrave; Versailles la nouvelle duchesse,
+et, rassur&eacute; sur le sort de la m&egrave;re et de l'enfant, il partit le 16 mai,
+de Saint-Germain, &agrave; la conqu&ecirc;te de la branche de laurier n&eacute;cessaire &agrave;
+ses futures apoth&eacute;oses.</p>
+
+<p>Cette conqu&ecirc;te de la Flandre ne fut, &agrave; bien dire, qu'une promenade
+militaire, presqu'un tournoi &agrave; armes courtoises. Tout avait &eacute;t&eacute; combin&eacute;,
+r&eacute;gl&eacute; d'avance, comme &agrave; ces jeux de guerre o&ugrave; l'on exerce les soldats.
+Le jour, on paradait &agrave; cheval, le soir on se r&eacute;jouissait sous les
+tentes, l'or roulait et le vin coulait, dit La Fare, et jamais les
+gentilshommes de la maison du roi n'avaient &eacute;t&eacute; si joyeux. On eut fini
+en un tour de main. Turenne &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>Alors, pour que la f&ecirc;te f&ucirc;t compl&egrave;te, le roi partit au devant de
+Marie-Th&eacute;r&egrave;se qui venait rejoindre l'arm&eacute;e avec toutes les dames, il
+fallait montrer leur reine &agrave; ces nouveaux sujets et les &eacute;blouir des
+splendeurs de la cour la plus brillante de l'Europe.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien le moins qu'on montr&acirc;t &agrave; ces bons Flamands ce que d&eacute;sormais
+on ferait de leur argent.</p>
+
+<p>Cette campagne si facile est un des plus brillants et des plus joyeux
+&eacute;pisodes du r&egrave;gne de Louis XIV, c'est l'instant que l'excellent
+Vander-Meulen a choisi pour nous montrer toute cette cour en campagne.
+Voil&agrave; bien les immenses carrosses dor&eacute;s, maisons roulantes o&ugrave; l'on rit,
+o&ugrave; l'on joue, o&ugrave; l'on mange. Le roi va de l'un &agrave; l'autre, il cause, il
+rit, il agace les dames. De tous c&ocirc;t&eacute;s ce ne sont que gentilshommes
+enrubann&eacute;s, qui caracolent en tenue de Versailles sur leurs magnifiques
+chevaux.</p>
+
+<p>Mais cette conqu&ecirc;te de la Flandre, dont la Porte Saint-Martin est le
+monument h&eacute;ro&iuml;-comique<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, valut au roi une bien autre conqu&ecirc;te, dont
+<i>Amphitryon</i> restera pour Louis XIV le honteux et &eacute;ternel monument.</p>
+
+<p>Depuis les derni&egrave;res couches de La Valli&egrave;re, qui alors &eacute;tait de nouveau
+enceinte, le c&oelig;ur du roi s'&eacute;tait peu &agrave; peu d&eacute;gag&eacute; de liens qui
+n'&eacute;taient qu'habitude, et errait de l'une &agrave; l'autre sans pouvoir se
+d&eacute;cider. Trois ou quatre dames des plus aimables et des plus belles,
+Brant&ocirc;me dirait des plus honn&ecirc;tes, battaient en br&egrave;che le c&oelig;ur du roi;
+elles le prirent d'assaut, et ne le gard&egrave;rent pas; mais elles aplanirent
+la voie pour madame de Montespan dont l'heure &eacute;tait venue.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Compi&egrave;gne, sous le manteau discret de madame de Montausier
+&laquo;cette vertu si s&eacute;v&egrave;re,&raquo; qu'eurent lieu les premiers rendez-vous de
+Louis XIV et de cette fille des Mortemart. Le secret en commen&ccedil;ant fut
+admirablement gard&eacute;, et longtemps encore madame de Montespan put tromper
+la reine par ses hypocrites condol&eacute;ances et sa d&eacute;votion affect&eacute;e.</p>
+
+<p>La Valli&egrave;re, elle, plus clairvoyante, ne s'y trompa pas une minute,
+elle comprit bien que le roi, peu &agrave; peu, se d&eacute;tachait d'elle, et qu'il
+en aimait une autre, mais sans savoir encore quelle &eacute;tait cette rivale.</p>
+
+<p>Madame la Duchesse, c'&eacute;tait ainsi qu'on l'appelait d&eacute;sormais, avait
+voulu suivre la cour en Flandre. Depuis sept semaines elle &eacute;tait s&eacute;par&eacute;e
+de son amant, et sentait le besoin de rassurer son c&oelig;ur. Elle osa
+partir, malgr&eacute; la reine qu'indignait cette audace de venir lui disputer
+le c&oelig;ur de son mari. Oubliant tout ce qui l'effrayait tant autrefois,
+elle se m&ecirc;la &agrave; la suite, et l'exasp&eacute;ration de la reine fut telle, qu'&agrave;
+la premi&egrave;re halte elle d&eacute;fendit qu'on lui donn&acirc;t &agrave; manger.</p>
+
+<p>Tout le cort&eacute;ge de Marie-Th&eacute;r&egrave;se &eacute;tait arriv&eacute; en vue de l'arm&eacute;e; au loin
+d&eacute;j&agrave; on distinguait le roi, mont&eacute; sur un de ces &eacute;normes normands, comme
+les peint si bien Vander-Meulen. Le carrosse de la reine tenait la t&ecirc;te
+de la file, elle avait d&eacute;fendu que personne la pr&eacute;c&eacute;d&acirc;t, elle se faisait
+une f&ecirc;te d'&ecirc;tre la premi&egrave;re &agrave; embrasser le roi.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on aper&ccedil;ut un carrosse qui, se d&eacute;tachant du cort&eacute;ge, coupait
+&agrave; travers champs et courait vers le roi au grand galop de ses chevaux.
+&laquo;La reine le vit, elle se mit dans une incroyable col&egrave;re.&mdash;Arr&ecirc;tez-la,
+criait-elle, arr&ecirc;tez-la!&raquo; Nul ne l'osa faire, on craignait trop encore
+l'amour du roi, et elle arriva la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Voil&agrave; cependant ce qu'en vue de toute l'arm&eacute;e osa faire la timide, la
+modeste La Valli&egrave;re; plus tard, elle se reprochait am&egrave;rement cette
+audace, et s'accusait de ce que &laquo;sa gloire et son ambition d'&ecirc;tre aim&eacute;e
+avaient &eacute;t&eacute; comme des chevaux furieux qui l'entra&icirc;naient dans le
+pr&eacute;cipice.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi re&ccedil;ut admirablement cette ma&icirc;tresse d&eacute;j&agrave; d&eacute;laiss&eacute;e, il l'emmena
+m&ecirc;me, seule avec lui, jusqu'&agrave; La F&egrave;re, o&ugrave; les deux amants rest&egrave;rent pr&egrave;s
+d'une semaine.</p>
+
+<p>La fin de cette ann&eacute;e &laquo;si glorieusement commenc&eacute;e&raquo; s'acheva triste et
+mena&ccedil;ante pour l'infortun&eacute;e duchesse. Le roi dissimulait encore; mais
+avec cette d&eacute;licatesse d'impressions d'une femme v&eacute;ritablement aimante,
+elle sentait que chaque jour se d&eacute;tachait ce c&oelig;ur qui si longtemps
+n'avait battu que pour elle.</p>
+
+<p>Toute esp&eacute;rance n'&eacute;tait pas perdue cependant, elle &eacute;tait enceinte, et un
+fils pouvait renouer encore cette cha&icirc;ne qui mena&ccedil;ait de se rompre. La
+Valli&egrave;re ne savait pas tout ce qu'il y avait d'&eacute;go&iuml;sme et de bestialit&eacute;
+dans ce roi qui, pour repousser du pied ses ma&icirc;tresses, pour les
+remplacer, choisit toujours le moment o&ugrave; les autres hommes redoublent
+d'attentions, de soins et d'amour pour celles qu'ils aiment.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours du mois d'octobre, La Valli&egrave;re donna au roi un
+fils, le duc de Vermandois, dont la mort myst&eacute;rieuse et tragique devait
+ouvrir le champ aux plus &eacute;tranges rumeurs.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait seul avec sa ma&icirc;tresse, lorsqu'arriva le moment d&eacute;cisif.
+&laquo;La pauvre cr&eacute;ature, dit Bussy, fut prise de ce mal qui fait tant
+souffrir, et en fut prise avec tant de violence et des convulsions si
+terribles, que jamais homme ne fut si embarrass&eacute; que notre monarque. Il
+appela du monde par les fen&ecirc;tres, tout effray&eacute;, et cria qu'on all&acirc;t dire
+&agrave; mesdames de Montausier et de Choisy qu'elles vinssent au plus t&ocirc;t, et
+une fille de La Valli&egrave;re courut &agrave; la sage-femme ordinaire. Tout le monde
+vint trop tard.... Les dames, arrivant, trouv&egrave;rent le roi, suant comme un
+b&oelig;uf d'avoir soutenu sa ma&icirc;tresse, dont les douleurs avaient &eacute;t&eacute; assez
+fortes pour lui faire d&eacute;chirer un collet de mille pistoles en se pendant
+au col du roi.</p>
+
+<p>&laquo;Un instant, on crut la pauvre cr&eacute;ature morte. Elle avait &eacute;t&eacute; prise
+d'une effrayante syncope, et madame de Montausier dit qu'elle croyait
+bien qu'elle venait de passer. Alors le roi se jetant au pied du lit et
+fondant en larmes:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh! mon Dieu! s'&eacute;cria-t-il, prenez-moi tout ce que j'ai et
+rendez-la-moi.</p>
+
+<p>Dieu la lui rendit en effet, et il en fit la plus malheureuse des
+femmes. Ce fut le dernier &eacute;lan de passion de Louis XIV pour une favorite
+si digne de son amour, pour cette &acirc;me douce et tendre, &laquo;timide violette
+qui se cache sous l'herbe, dit madame de S&eacute;vign&eacute;, et qui rougissait
+d'&ecirc;tre ma&icirc;tresse, d'&ecirc;tre m&egrave;re, d'&ecirc;tre duchesse.&raquo;</p>
+
+<p>La Valli&egrave;re v&eacute;cut, mais pour expier ses fautes d'amour; l'&eacute;toile d'une
+autre se levait.</p>
+
+<p>La passion nouvelle de Louis XIV pour madame de Montespan ne tarda pas,
+en effet, &agrave; se manifester au grand jour et de la fa&ccedil;on la plus
+scandaleuse. Comme il fallait &laquo;sauver les apparences,&raquo;&mdash;le mot est
+joli,&mdash;madame de Montespan alla s'installer chez la duchesse de La
+Valli&egrave;re, et la pauvre favorite d&eacute;laiss&eacute;e eut &agrave; souffrir les horribles
+tourments de la jalousie que, bien malgr&eacute; elle, autrefois, elle avait
+fait endurer &agrave; l'infortun&eacute;e Marie-Th&eacute;r&egrave;se.</p>
+
+<p>Mais quelle diff&eacute;rence! Chastement craintive, La Valli&egrave;re, lorsque ses
+yeux rencontraient ceux de la reine, sa rivale, semblait toujours
+demander gr&acirc;ce, &laquo;on croyait qu'elle allait tomber &agrave; genoux.&raquo; Madame de
+Montespan, au contraire, presque aussi brutalement &eacute;go&iuml;ste que le roi,
+mais bien autrement cruelle, semblait prendre plaisir &agrave; retourner le
+poignard dans le c&oelig;ur de l'infortun&eacute;e. Chaque jour quelque insulte
+nouvelle, quelque humiliation m&eacute;dit&eacute;e avec d'incroyables raffinements.</p>
+
+<p>La Valli&egrave;re n'essaya m&ecirc;me pas de lutter. Elle ne savait que g&eacute;mir et
+fondre en pleurs. Et comment e&ucirc;t-elle pu lutter, d'ailleurs, contre
+cette superbe rivale qui, &agrave; une &eacute;clatante et splendide beaut&eacute;, joignait
+l'esprit et la m&eacute;chancet&eacute; des Mortemart; contre cette femme qui, d'un
+mot, tuait ses ennemis? La pauvre duchesse, elle, n'avait plus que son
+amour. Sa beaut&eacute; s'&eacute;tait fl&eacute;trie, ses charmes s'&eacute;taient envol&eacute;s. Sa
+derni&egrave;re couche avait &eacute;t&eacute; d&eacute;sastreuse, elle y avait laiss&eacute; ce qui lui
+restait encore de jeunesse et de fra&icirc;cheur, et le roi, le croirait-on,
+fut assez mis&eacute;rable pour le lui reprocher.</p>
+
+<p>Les chagrins achev&egrave;rent l'&oelig;uvre du temps et des souffrances. Elle &eacute;tait
+p&acirc;le comme une morte, disent les M&eacute;moires, et avait toujours les yeux
+rouges. Elle &eacute;tait d'une maigreur effrayante et avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e d'une
+sorte de paralysie qui lui rendait les mouvements tr&egrave;s-difficiles.</p>
+
+<p>Parfois l'id&eacute;e lui venait que toutes ces amertumes n'&eacute;taient qu'une
+expiation de sa faute.&mdash;&laquo;Dieu me ch&acirc;tie cruellement, disait-elle alors,
+mais je l'ai m&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et cependant elle n'avait pas encore le courage de s'&eacute;loigner, de se
+d&eacute;rober par la fuite &agrave; toutes ces humiliations si honteuses pour le roi
+et pour madame de Montespan.&mdash;&laquo;Je suis la faiblesse m&ecirc;me, disait-elle.&raquo;</p>
+
+<p>Et en effet, un regard, une bonne parole de son amant suffisaient pour
+lui faire oublier ses souffrances et ses larmes. Le roi semblait revenir
+vers elle quelquefois, aux jours o&ugrave; l'orgueil de madame de Montespan,
+presqu'aussi grand que le sien, lui r&eacute;sistait et lui tenait t&ecirc;te.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me qu'elle acceptait les avanies, La Valli&egrave;re acceptait ces retours
+plus humiliants encore. Bien plus elle s'en r&eacute;jouissait. Au fond de son
+c&oelig;ur &agrave; toutes les illusions avait surv&eacute;cu l'esp&eacute;rance, cette plante
+vivace qui cro&icirc;t au fond des &acirc;mes les plus corrod&eacute;es, et dont la
+derni&egrave;re racine ne s'arrache qu'avec la vie. &Agrave; chaque retour du roi elle
+croyait que son amant d'autrefois lui &eacute;tait rendu. Elle s&eacute;chait ses
+larmes, ses yeux redevenaient radieux de bonheur, sa d&eacute;marche semblait
+plus l&eacute;g&egrave;re. Mais toujours par quelque odieuse m&eacute;chancet&eacute;, elle &eacute;tait
+arrach&eacute;e &agrave; ce beau r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Telle est cependant la femme que madame de Montespan attacha au char
+insolent de sa prosp&eacute;rit&eacute;, qu'elle tra&icirc;na mis&eacute;rablement dans toutes les
+traverses de la passion, qu'elle encha&icirc;na entre le roi et elle, par un
+exc&egrave;s de d&eacute;pravation incompr&eacute;hensible chez une femme jeune et
+passionn&eacute;e, mais que pourtant on explique.</p>
+
+<p>Car enfin il faut savoir comment ce roi et cette favorite traitaient
+cette pauvre &acirc;me d&eacute;chue. Madame de Montespan en avait fait sa servante
+et le roi quelque chose de pis. On la faisait coucher dans une chambre
+par o&ugrave; passait le roi lorsqu'il allait chez madame de Montespan, comme
+si on e&ucirc;t craint de lui &eacute;pargner une seule goutte de ce calice
+d'amertume.</p>
+
+<p>&Eacute;coutons plut&ocirc;t la princesse Palatine, on ne peut pas l'accuser d'aimer
+les favorites, celle-l&agrave;, elle les abomine, elle les ex&egrave;cre; si un
+instant elle &eacute;tait toute puissante, certainement elle les jetterait &agrave; la
+porte du palais de Versailles, et cependant le malheur de La Valli&egrave;re la
+touche, elle s'apitoie sur le sort de cette infortun&eacute;e, elle regrette
+presque de n'avoir pas &eacute;t&eacute; l&agrave; pour essuyer ses larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Madame de La Valli&egrave;re, dit la Palatine, a cru ne pouvoir faire une plus
+rude p&eacute;nitence que de rester avec la Montespan. Celle-ci la traitait
+ind&eacute;cemment, cruellement, et se moquait d'elle en toute occasion, m&ecirc;me
+en public.</p>
+
+<p>&laquo;Elle fit plus; sa jalouse rage ne fut pas satisfaite qu'elle n'e&ucirc;t
+excit&eacute; le roi &agrave; avoir pour La Valli&egrave;re les fa&ccedil;ons les plus
+d&eacute;sobligeantes et les plus dures. Il fallait que le roi pass&acirc;t par
+l'appartement de la duchesse de La Valli&egrave;re pour aller dans celui de la
+Montespan: il avait un petit chien &eacute;pagneul que l'on nommait <i>Malice</i>;
+le roi, &agrave; la pri&egrave;re de la Montespan, le jeta &agrave; la duchesse de La
+Valli&egrave;re en lui disant:&mdash;Tenez, Madame, voil&agrave; votre compagnie, c'est
+assez. Cela &eacute;tait bien dur, d'autant plus qu'en parlant ainsi il ne
+faisait que passer, n'ajouta pas le moindre correctif &agrave; ce peu de mots,
+et s'en allait trouver sa Montespan<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Les avanies de madame de Montespan, pour &ecirc;tre moins grossi&egrave;res, n'en
+&eacute;taient que plus cruelles:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi a fait La Valli&egrave;re duchesse, disait-elle un jour, parce qu'il
+savait que pour fille de chambre je ne voudrais pas une personne de
+moindre qualit&eacute;.</p>
+
+<p>C'est madame de Montespan qui r&eacute;pandit &agrave; la cour une abominable
+&eacute;pigramme qui faisait une allusion cyniquement m&eacute;chante aux
+accouchements myst&eacute;rieux de celle qui &eacute;tait devenue son souffre-douleur:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Soyez boiteuse, ayez quinze ans,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Point de gorge, fort peu de sens,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Des parents! Dieu le sait! faites, en fille neuve,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Dans l'antichambre vos enfants,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sur ma foi! vous aurez le premier des amants;</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Et La Valli&egrave;re en est la preuve.</span><br />
+</p>
+
+<p>Madame de Montespan avait bien le droit de railler l'h&eacute;ro&iuml;que pudeur de
+La Valli&egrave;re: la belle dame, pour donner des enfants au roi, n'y mettait
+pas tant de fa&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Bris&eacute;e de douleur, La Valli&egrave;re eut bien l'audace, un jour, de faire
+entendre une timide plainte.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas &agrave; &ecirc;tre g&ecirc;n&eacute;!...</p>
+
+<p>Telle fut la s&egrave;che et laconique r&eacute;ponse de ce roi, si poli qu'il se
+d&eacute;couvrait devant les chambri&egrave;res, et qui e&ucirc;t bien mieux fait de se
+conduire avec une ma&icirc;tresse d&eacute;laiss&eacute;e un peu en gentilhomme. Ainsi vont
+les r&eacute;putations, cependant, et le nom de Louis XIV restera pour beaucoup
+de gens le synonyme de galante courtoisie.</p>
+
+<p>C'est vers cette &eacute;poque que La Valli&egrave;re envoyait au roi ce sonnet
+touchant rim&eacute; sur une de ses lettres, par un des po&euml;tes rest&eacute;s ses amis:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tout se d&eacute;truit, tout passe, et le c&oelig;ur le plus tendre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ne peut d'un m&ecirc;me objet se contenter toujours.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le pass&eacute; n'a point eu d'&eacute;ternelles amours,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et les si&egrave;cles futurs n'en doivent point attendre.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">La constance a des lois qu'on ne veut pas entendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Des d&eacute;sirs d'un grand roi rien n'arr&ecirc;te le cours;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ce qui pla&icirc;t aujourd'hui d&eacute;pla&icirc;t en peu de jours:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Son in&eacute;galit&eacute; ne saurait se comprendre.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Louis, tous ces d&eacute;fauts font tort &agrave; vos vertus;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vous m'aimiez autrefois et vous ne m'aimez plus;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mes sentiments, h&eacute;las! diff&egrave;rent bien des v&ocirc;tres!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Amour &agrave; qui je dois et mon mal et mon bien,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que ne lui donniez-vous un c&oelig;ur comme le mien!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ou que n'avez-vous fait le mien comme les autres!</span><br />
+</p>
+
+<p>Bien diff&eacute;rente elle &eacute;tait des autres, cette pauvre duchesse, et rien ne
+put la consoler de la perte de son amour. Car les consolateurs ne
+manqu&egrave;rent pas: plus d'un grand seigneur, voyant dans ce mariage une
+source de prosp&eacute;rit&eacute;s pour sa maison, lui offrit de l'&eacute;pouser, elle
+refusa toujours en disant qu'elle n'aurait pas trop du reste de sa vie
+pour pleurer les fautes de sa jeunesse.</p>
+
+<p>Cependant la mesure &eacute;tait comble, et La Valli&egrave;re ne put se r&eacute;signer
+davantage &agrave; voir sous ses yeux le bonheur de celle qui lui avait enlev&eacute;
+le c&oelig;ur du roi. Depuis longtemps, le repentir avec la d&eacute;sillusion &eacute;tait
+entr&eacute; dans son &acirc;me, elle se dit que Dieu seul pouvait pour elle
+remplacer l'homme, le roi qu'elle avait tant aim&eacute;, et elle r&eacute;solut
+d'aller demander la paix, sinon l'oubli, aux solitudes du clo&icirc;tre. Une
+pieuse cohorte de d&eacute;vots personnages la soutenait dans cette r&eacute;solution.
+Bien des fois, avant le r&egrave;gne de la veuve Scarron, on retrouve autour du
+roi cette sainte phalange, surveillant d'un &oelig;il demi-clos les
+&eacute;v&eacute;nements. Patiente, elle attend son heure. Elle aide &agrave; pr&eacute;cipiter les
+favorites du haut du caprice royal, jusqu'&agrave; ce qu'enfin dans la couche
+de Louis XIV elle pousse une Vasthi de son choix, une &eacute;lue de son c&oelig;ur
+et de sa politique impitoyable.</p>
+
+<p>Beaucoup de ceux qui entouraient la duchesse de La Valli&egrave;re &eacute;taient
+convaincus que la faveur de madame de Montespan ne r&eacute;sisterait gu&egrave;re &agrave;
+l'&eacute;loignement de sa rivale. Ils ne se trompaient pas; quoi qu'il en
+soit, les pieuses exhortations de ces amis de son infortune d&eacute;cid&egrave;rent
+la duchesse, et un soir de mardi-gras, &agrave; une grande f&ecirc;te de Versailles,
+on apprit qu'elle s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;e aux Carm&eacute;lites de Chaillot, pr&egrave;s de
+mademoiselle de La Motte d'Argencourt, cette premi&egrave;re passion de Louis
+XIV.</p>
+
+<p>En apprenant la fuite de La Valli&egrave;re, le roi eut comme un &eacute;clair de
+remords, le souvenir des enivrements de cette premi&egrave;re passion lui
+revint au c&oelig;ur; peut-&ecirc;tre se dit-il qu'il avait &eacute;t&eacute; bien cruel pour
+cette pauvre fille dont l'amour unique &eacute;tait un culte. Il quitta la f&ecirc;te
+presqu'aussit&ocirc;t, et d&egrave;s le lendemain il fit porter &agrave; la fugitive une
+lettre dans laquelle il la conjurait de ne le pas abandonner. Le
+mar&eacute;chal de Bellefonds, en qui La Valli&egrave;re avait la plus grande
+confiance, fut charg&eacute; de la missive royale; mais il ne put rien obtenir
+d'elle. En quelques lignes elle r&eacute;pondit au roi que d&eacute;sormais elle ne
+voulait plus songer qu'&agrave; son salut.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse d&eacute;sola Louis XIV<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, et non moins inutilement il lui
+renvoya Lauzun qu'elle ne voulut m&ecirc;me pas recevoir. Alors il cessa de
+prier, il ordonna. Colbert alla signifier les volont&eacute;s du ma&icirc;tre, et La
+Valli&egrave;re se d&eacute;cida &agrave; revenir prendre sa lourde cha&icirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit-elle &agrave; Colbert, autrefois il serait venu me chercher
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Puis elle embrassa les religieuses qui d&eacute;j&agrave; avaient tu&eacute; le veau gras
+pour f&ecirc;ter la bienvenue de l'enfant prodigue.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mes s&oelig;urs, leur dit-elle, vous ne serez pas longtemps sans me
+revoir.</p>
+
+<p>Au retour, dit madame de S&eacute;vign&eacute;, &laquo;le roi a caus&eacute; une heure avec elle,
+il pleurait fort. Madame de Montespan fut au devant d'elle les bras
+ouverts et les larmes aux yeux; tout cela ne se comprend pas... enfin
+nous verrons.&raquo;</p>
+
+<p>Six jours apr&egrave;s madame de S&eacute;vign&eacute; &eacute;crit &agrave; sa fille<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>: &laquo;Madame de La
+Valli&egrave;re est toute r&eacute;tablie &agrave; la cour, le roi la re&ccedil;ut avec des larmes
+de joie, et madame de Montespan avec des larmes... devinez de quoi?...
+Tout cela est difficile &agrave; comprendre. Il faut se taire.&raquo;</p>
+
+<p>Il faut parler au contraire, et dire que madame de Montespan ne jouait
+nullement la com&eacute;die. La Valli&egrave;re pour elle &eacute;tait un gage de la dur&eacute;e de
+sa faveur. &Agrave; sa faveur seulement elle tenait, et lorsque quelquefois,
+pendant une brouille, le roi retournait &agrave; la pauvre d&eacute;laiss&eacute;e, r&eacute;duite
+aux miettes du banquet de l'amour, elle riait aux larmes et disait que
+La Valli&egrave;re ne la g&ecirc;nait point.</p>
+
+<p>On avait approuv&eacute; le d&eacute;part de madame de La Valli&egrave;re, on bl&acirc;ma son
+retour. Toutes les femmes, madame de S&eacute;vign&eacute; en t&ecirc;te, trouv&egrave;rent qu'elle
+manquait de dignit&eacute;, comme si l'amour, une passion v&eacute;ritable et la
+dignit&eacute; n'&eacute;taient pas choses incompatibles.</p>
+
+<p>Alors on se moquait de ce que l'on appelait les vell&eacute;it&eacute;s de repentir de
+La Valli&egrave;re, ou on l'appelait une demi-repentie. Ici appara&icirc;t la
+s&eacute;cheresse du c&oelig;ur de madame de S&eacute;vign&eacute;, qui, malgr&eacute; son surprenant
+esprit, ne put jamais arriver &agrave; la sensibilit&eacute; et s'arr&ecirc;ta toujours &agrave; la
+sensiblerie.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'&eacute;gard de madame La Valli&egrave;re, &eacute;crit-elle &agrave; sa fille, nous sommes au
+d&eacute;sespoir de ne pouvoir vous la remettre &agrave; Chaillot; mais elle est &agrave; la
+cour beaucoup mieux qu'elle n'a &eacute;t&eacute; depuis longtemps, et il faut vous
+r&eacute;soudre &agrave; l'y laisser.&raquo;</p>
+
+<p>Et encore pr&egrave;s de deux ans apr&egrave;s (15 d&eacute;cembre 1673): &laquo;Madame de La
+Valli&egrave;re ne parle plus d'aucune retraite; c'est assez de l'avoir dit: sa
+femme de chambre s'est jet&eacute;e &agrave; ses pieds pour l'en emp&ecirc;cher; peut-on
+r&eacute;sister &agrave; cela?...&raquo;</p>
+
+<p>Cependant madame de La Valli&egrave;re n'avait pas abandonn&eacute; son projet de
+retraite, seulement ni le roi ni madame de Montespan ne voulaient la
+laisser partir. Que d'affligeants spectacles pour elle, cependant,
+pendant ces ann&eacute;es d'&eacute;preuves! C'est Madame qui meurt: cette belle,
+cette touchante Henriette d'Angleterre a &eacute;t&eacute; empoisonn&eacute;e par un des
+honteux favoris de son mari. Avec toute la cour, La Valli&egrave;re fr&eacute;mit &agrave; la
+grande voix de Bossuet qui tonne du haut de la chaire: Madame se meurt!
+Madame est morte! Puis, autour d'elle, elle voit grandir et cro&icirc;tre la
+lign&eacute;e impure de madame de Montespan, ces b&acirc;tards qui &eacute;talent sur la
+pourpre le d&eacute;shonneur de leur m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cette vie d'immolation, d'in&eacute;puisables amertumes dura trois ans encore,
+trois ans encore on foula aux pieds celle qu'on n'appelait plus que
+l'ancienne favorite, vieille avant l'&acirc;ge,&mdash;elle n'avait pas trente
+ans,&mdash;fl&eacute;trie comme une de ces fleurs fr&ecirc;les fan&eacute;es une heure apr&egrave;s
+qu'on les a d&eacute;tach&eacute;es de leur tige.</p>
+
+<p>Un jour que sa douleur &eacute;tait plus am&egrave;re encore que tous les jours et
+qu'elle parlait d'entrer en religion, la veuve Scarron, qui faisait d&eacute;j&agrave;
+le m&eacute;nage de madame de Montespan, lui dit comme pour sonder la
+profondeur de son d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Songez aux privations et aux aust&eacute;rit&eacute;s du clo&icirc;tre! aurez-vous le
+courage de les supporter?</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais se plaignait la chair, r&eacute;pondit La Valli&egrave;re, je n'aurais
+pour me trouver heureuse qu'&agrave; me rappeler ce que ces gens-ci me font
+souffrir.</p>
+
+<p>Et elle montrait le roi et madame de Montespan.</p>
+
+<p>Enfin, l'heure du repos sonna pour elle, et il lui fut permis de se
+retirer dans un de ces clo&icirc;tres d'o&ugrave;, &agrave; trois reprises d&eacute;j&agrave;, le roi
+&eacute;tait venu l'arracher. Cette fois elle y entrait pour toujours.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors elle ne v&eacute;cut plus pour le monde, et jamais le bruit de cette
+cour de Versailles dont elle avait &eacute;t&eacute; la reine ne put troubler sa
+m&eacute;ditation. Que d'&eacute;v&eacute;nements cependant! Ainsi elle apprit tour &agrave; tour la
+chute de madame de Montespan et celle de la belle Fontanges, et celle de
+bien d'autres qui ne r&eacute;gn&egrave;rent qu'un jour, jusqu'&agrave; cette surprenante
+nouvelle du mariage &laquo;du grand roi&raquo; avec la veuve du Cul-de-jatte.</p>
+
+<p>&Agrave; la grille du parloir bien des amis vinrent la visiter, et pour les
+malheureux, l'afflig&eacute;e avait de bonnes paroles. Elle la d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, elle
+eut cet honneur insigne de recevoir la reine Marie-Th&eacute;r&egrave;se et de la
+consoler; elle pleurait avec elle lorsque cette &eacute;pouse tant outrag&eacute;e lui
+racontait les monstrueux scandales du roi; alors Marie-Th&eacute;r&egrave;se, qui
+l'avait tant ha&iuml;e, et depuis tant regrett&eacute;e, put lui donner le baiser du
+pardon.</p>
+
+<p>Pendant trente longues ann&eacute;es que se prolongea sa dure p&eacute;nitence, elle
+n'eut jamais un seul mot de regret ou d'amertume. La gloire de sa fille,
+cette ravissante mademoiselle de Blois qui &eacute;pousa le prince de Conti
+(1680), sembla la toucher &agrave; peine. Lorsqu'on lui apprit la mort si
+douloureuse du comte de Vermandois, ce fils qui avait tous les vices de
+son p&egrave;re, sans avoir la puissance qui les fait excuser, elle ne put
+s'emp&ecirc;cher de verser des larmes abondantes, et comme Bossuet s'effor&ccedil;ait
+de la consoler, elle lui dit en essayant de s&eacute;cher ses larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison, c'est assez pleurer la mort d'un fils dont je
+n'ai pas encore assez pleur&eacute; la naissance.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est plus la duchesse de La Valli&egrave;re, c'est la s&oelig;ur Louise de la
+Mis&eacute;ricorde,&raquo; &eacute;crivait un de ses anciens amis. Ce mot exprime tout le
+changement qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute;; c'est comme la paraphrase de la parole si
+laconique de Bossuet le jour o&ugrave; cette autre Madeleine pronon&ccedil;a ses
+v&oelig;ux: &laquo;Quel &eacute;tat!... et quel &eacute;tat!&raquo;</p>
+
+<p>Mais aussi quel ab&icirc;me entre les lettres d'amour de la belle et jeune
+fille d'honneur de Madame, et les r&eacute;flexions sur la mis&eacute;ricorde de Dieu
+de la religieuse carm&eacute;lite.</p>
+
+<p>Il y avait trente ans qu'elle je&ucirc;nait et couchait sur la dure, lorsqu'en
+1710 elle s'&eacute;teignit sur un lit de cendres, elle, la ma&icirc;tresse ador&eacute;e de
+la jeunesse du grand roi.</p>
+
+<p>On prit des m&eacute;nagements pour annoncer cette mort au vieux monarque; mais
+qu'en &eacute;tait-il besoin?</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse de La Valli&egrave;re, dit-il d'un ton sec, est morte pour moi le
+jour o&ugrave; elle a quitt&eacute; ma cour.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">MADAME DE MONTESPAN.</a></h3>
+
+<h3><a href="#table">MADEMOISELLE DE FONTANGES.</a></h3>
+
+
+<p>Le jour o&ugrave; la duchesse de La Valli&egrave;re, emport&eacute;e par son amour, osait, au
+m&eacute;pris des ordres de Marie-Th&eacute;r&egrave;se, lancer en avant son carrosse et
+arriver la premi&egrave;re pr&egrave;s de Louis XIV, il y eut autour de la reine comme
+un cri d'indignation arrach&eacute; par l'audace de la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit une des dames, Dieu me garde d'&ecirc;tre jamais la ma&icirc;tresse
+du roi; mais, si j'&eacute;tais assez malheureuse pour cela, je n'aurais jamais
+l'effronterie de para&icirc;tre devant la reine.</p>
+
+<p>Cette dame plus vertueusement indign&eacute;e que les autres &eacute;tait la marquise
+de Montespan. Et lorsqu'ainsi, devant la reine, elle prenait parti pour
+l'&eacute;pouse contre la favorite, son audace &eacute;tait bien autrement grande que
+celle de La Valli&egrave;re; car en ce moment m&ecirc;me elle travaillait &agrave; renverser
+la pauvre duchesse, et, la veille de ce jour peut-&ecirc;tre, sa chambre
+s'&eacute;tait myst&eacute;rieusement ouverte pour le roi.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;oise-Ath&eacute;na&iuml;s de Rochechouart-Mortemart appartenait &agrave; l'une des
+plus nobles et des plus anciennes familles du royaume; elle &eacute;tait n&eacute;e en
+1641. Toute jeune, elle &eacute;tait venue &agrave; la cour, et, sous le nom de
+Tonnay-Charente, avait brill&eacute;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de La Valli&egrave;re, au milieu de
+l'escadron fringant des filles d'honneur de Henriette d'Angleterre.</p>
+
+<p>Brouillonne, intrigante, m&eacute;disante &agrave; faire fr&eacute;mir, se moquant de tout,
+elle r&eacute;ussit &agrave; se faire chasser de chez Madame, qui &eacute;tait la bont&eacute; m&ecirc;me.
+Comme elle avait envie de prendre son essor, elle se d&eacute;cida &agrave; choisir
+parmi les nombreux et honorables partis qui se pr&eacute;sentaient.</p>
+
+<p>Elle &eacute;pousa en 1663 un homme de c&oelig;ur et d'esprit, Henri Louis de
+Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, petit-fils de ce riche
+Zamet, chez qui la belle Gabrielle prit son dernier repas. Le roi signa
+au contrat.</p>
+
+<p>La jeune marquise, elle avait vingt-trois ans, commen&ccedil;a par donner un
+fils, un h&eacute;ritier &agrave; son mari, le duc d'Antin; c'&eacute;tait l'usage du temps.
+Nomm&eacute;e surintendante de Marie-Th&eacute;r&egrave;se, elle sut capter la confiance de
+la reine par sa d&eacute;votion affect&eacute;e et par ses m&eacute;disances contre la pauvre
+La Valli&egrave;re.</p>
+
+<p>Madame de Montespan &eacute;tait mari&eacute;e depuis moins de dix-huit-mois,
+lorsqu'elle chercha, semble-t-il, &agrave; disputer le c&oelig;ur de Monsieur &agrave; un
+de ses petits amis, le chevalier de Lorraine. Elle perdit sa peine. Elle
+&eacute;couta alors, dit-on, l'irr&eacute;sistible Lauzun; mais cette passion,
+d'ailleurs tenue fort secr&egrave;te, ne dura qu'un jour.</p>
+
+<p>Lauzun en la quittant voulut reconna&icirc;tre ses faveurs par de bons
+offices, et il parla fort avantageusement au roi de la marquise de
+Montespan. Louis XIV fit la sourde oreille, il aimait encore La
+Valli&egrave;re et la marquise ne lui avait jamais plu.</p>
+
+<p>Le roi la connaissait de longue date, et seul peut-&ecirc;tre de sa cour, il
+n'avait point admir&eacute; cette superbe beaut&eacute;. Il l'avait vue jeune fille
+dans les salons de Madame; mari&eacute;e, il la retrouvait chaque soir chez la
+reine, et ne semblait faire aucune attention &agrave; elle. Peut-&ecirc;tre la
+redoutait-il. Louis XIV d&eacute;testait l'esprit et les femmes spirituelles;
+or madame de Montespan passait pour une des plus redoutables railleuses
+de la cour. Ses bons mots arm&eacute;s en guerre blessaient mortellement,
+lorsqu'ils ne tuaient pas. Elle avait cette verve caustique si amusante
+pour tous ceux qui se croient &agrave; l'abri, et qui semblait un des
+privil&eacute;ges de sa famille; on disait: &laquo;<i>l'esprit des Mortemart.</i>&raquo;</p>
+
+<p>On peut le dire hardiment, jamais la superbe marquise de Montespan n'e&ucirc;t
+succ&eacute;d&eacute; &agrave; la timide La Valli&egrave;re dans le c&oelig;ur de son amant, sans un de
+ces hasards vulgaires qui, presque toujours, d&eacute;cident souverainement des
+destin&eacute;es, hasard qui la jeta sur le chemin du roi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pendant cette joyeuse promenade de Flandre, en 1667. Toute la
+cour, &agrave; la suite de la reine, s'&eacute;tait &eacute;tablie en camp-volant &agrave;
+Compi&egrave;gne, et, en attendant le roi, menait la plus joyeuse vie du monde.
+Madame de Montespan, avec un luxe de prudence, un peu exag&eacute;r&eacute; peut-&ecirc;tre
+pour une femme de trente ans, ne voulut pas demeurer seule, elle demanda
+asile &agrave; madame de Montausier, et vint mettre sa vertu et sa r&eacute;putation
+sous la clef &laquo;de cette dame si aust&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Un soir, le roi arrive, les fourriers avaient oubli&eacute; son logement;
+l'appartement voisin de celui de la reine avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave;
+Mademoiselle. Louis XIV ne veut d&eacute;ranger personne, il d&eacute;clare qu'en
+campagne le plus humble logis lui suffit, et il se contente d'une
+petite chambre qu'un simple escalier de quelques marches s&eacute;parait seul
+de l'appartement occup&eacute; par madame de Montausier. Pour plus de s&ucirc;ret&eacute;,
+comme &laquo;cette reine des Pr&eacute;cieuses&raquo; avait sous sa garde la vertu des
+filles d'honneur, on pla&ccedil;a une sentinelle sur l'escalier. Sentinelle
+perdue.</p>
+
+<p>Toutes ces pr&eacute;cautions dont se bastionnait la vertu de madame de
+Montespan devaient irriter la tentation. La curiosit&eacute; prit le roi. Il
+vit l&agrave; des difficult&eacute;s &agrave; vaincre, de l'adresse &agrave; d&eacute;ployer. C'&eacute;tait une
+aventure, il la courut. C&eacute;sar vint, il vit, il triompha. Ou plut&ocirc;t non,
+tout le triomphe fut pour la marquise. Le lendemain, on ne repla&ccedil;a plus
+de sentinelle dans l'escalier.</p>
+
+<p>La surprise, le myst&egrave;re, les p&eacute;rils presque, donnaient un piquant
+attrait &agrave; cette bonne fortune. Il y avait mille obstacles; et que de
+pr&eacute;cautions &agrave; prendre! L'escalier &agrave; franchir, sans &ecirc;tre vu, la porte &agrave;
+forcer, bien discr&egrave;tement; la reine logeait au-dessous, il fallait
+marcher sur la pointe du pied, puis, on pouvait &eacute;veiller madame de
+Montausier: que dirait cette dame &laquo;aux m&oelig;urs si s&eacute;v&egrave;res?&raquo; H&eacute;las!
+faut-il le dire, madame de Montausier dormit autant que le souhaitait le
+roi.</p>
+
+<p>&Agrave; dater de cette premi&egrave;re nuit, le roi sembla prendre en affection sa
+petite chambre, il s'y enfermait des journ&eacute;es enti&egrave;res, pour travailler,
+et souvent ses travaux le retenaient jusqu'&agrave; une heure fort avanc&eacute;e de
+la nuit. La reine &eacute;tait pleine d'inqui&eacute;tude de cet exc&egrave;s de labeur, elle
+craignait que le roi ne comprom&icirc;t sa sant&eacute;, mais Louis la rassurait, et
+lui faisait comprendre les p&eacute;nibles n&eacute;cessit&eacute;s du m&eacute;tier de roi.</p>
+
+<p>Enfin, au bout de huit jours, ou plut&ocirc;t de huit nuits, le roi &eacute;tait
+amoureux fou de madame de Montespan.</p>
+
+<p>Et certes, la marquise en valait la peine. Un matin, au temps de sa plus
+grande faveur, elle &eacute;tait &agrave; sa toilette et se faisait des mines dans son
+miroir, lorsqu'il lui arriva de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi devait bien &agrave; la dignit&eacute; de sa couronne de prendre pour
+ma&icirc;tresse la plus belle femme de son royaume.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;somption superbe &eacute;tait, il faut l'avouer, admirablement
+justifi&eacute;e. La marquise de Montespan, au dire de tous ses contemporains,
+et ce qui est mieux, de ses contemporaines, &eacute;tait la plus belle femme de
+la cour.</p>
+
+<p>Beaut&eacute; plantureuse et exub&eacute;rante, elle &eacute;tait le vivant contraste de la
+blonde et fr&ecirc;le La Valli&egrave;re; elle &eacute;talait avec orgueil des &eacute;paules et
+des bras admirables, et une gorge dont les splendeurs n'avaient pas de
+rivales; ses traits &eacute;taient r&eacute;guliers, un peu virils, peut-&ecirc;tre, ou du
+moins trop nettement accus&eacute;s, son teint &eacute;blouissant de fra&icirc;cheur; elle
+avait la bouche sensuelle, la l&egrave;vre un peu &eacute;paisse, mais des dents
+magnifiques; ses yeux br&ucirc;laient de passion ou p&eacute;tillaient de malice,
+selon les sentiments qui l'agitaient; enfin, elle avait une chevelure
+opulente, ses pieds et ses mains &eacute;taient d'une d&eacute;licatesse exquise et
+d'une rare perfection de model&eacute;.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cette beaut&eacute; si rayonnante, madame de Montespan n'&eacute;tait cependant
+pas sympathique. Elle pouvait inspirer des d&eacute;sirs furieux, mais non un
+v&eacute;ritable amour, comme la douce et tendre La Valli&egrave;re; remuer les sens,
+mais non le c&oelig;ur. On se rend compte de la puissance de cette femme si
+belle, lorsqu'on regarde avec r&eacute;flexion le beau portrait qui nous en est
+rest&eacute;; elle est l&agrave; dans tout l'&eacute;panouissement de sa riche nature; les
+seins nus, elle allaite un enfant beau comme elle, comme elle &eacute;clatant
+de vie et de fra&icirc;cheur. Et cependant elle ne s&eacute;duit pas, une pens&eacute;e
+m&eacute;chante plisse imperceptiblement le coin de sa bouche moqueuse, on
+attend l'&eacute;pigramme cruelle, enfin on lit dans cet &oelig;il aux lueurs
+phosphorescentes son terrible caract&egrave;re.</p>
+
+<p>L&eacute;g&egrave;re, capricieuse, hardie, hautaine, tous ses go&ucirc;ts &eacute;taient des
+passions, toutes ses passions des orages. Jalouse, tyrannique, un rien
+lui portait ombrage; la mobilit&eacute; de ses caprices e&ucirc;t lass&eacute; toutes les
+patiences; ses d&eacute;dains &eacute;taient &eacute;crasants. Son &eacute;go&iuml;sme &eacute;tait plus grand
+encore que celui de Louis XIV, jamais elle n'aima personne, pas plus son
+amant que son mari, elle n'aima pas m&ecirc;me ses enfants. Son esprit cruel
+&eacute;tait sans piti&eacute;, pas un ridicule, pas un travers ne lui &eacute;chappaient, et
+souvent elle immola ses meilleurs amis, ses plus d&eacute;vou&eacute;s, au seul
+plaisir de dire un mot plaisant. Ses emportements &eacute;taient incroyables,
+ses col&egrave;res furieuses; une de ses contemporaines la peint d'un trait:
+&laquo;C'&eacute;tait un ouragan.&raquo;</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette femme que Louis XIV sacrifia La Valli&egrave;re, la bonne, la
+d&eacute;vou&eacute;e La Valli&egrave;re, le seul amour vrai de sa vie. Avec madame de
+Montespan la temp&ecirc;te entrait &agrave; Versailles.</p>
+
+<p>Cette nouvelle passion du roi d&eacute;joua pendant quelques mois l'incessant
+espionnage organis&eacute; par les courtisans autour de la personne du ma&icirc;tre;
+les trois ou quatre confidents de Louis XIV gard&egrave;rent scrupuleusement le
+secret. L'orgueil toujours croissant de madame de Montespan finit par
+donner l'&eacute;veil, et du jour o&ugrave; l'on tint le premier fil de cette
+intrigue, tout l'&eacute;cheveau fut bient&ocirc;t d&eacute;roul&eacute;.</p>
+
+<p>Ce fut un rude &eacute;chec pour la r&eacute;putation de madame de Montausier: on se
+demandait comment &laquo;l'Alceste femelle&raquo; avait pu pr&ecirc;ter les mains &agrave; la
+double infid&eacute;lit&eacute; du roi, et donner &agrave; des amours adult&egrave;res l'abri de son
+manteau d'aust&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>La reine, qui avait la plus grande confiance en la surveillante des
+filles d'honneur, fut plus particuli&egrave;rement indign&eacute;e; elle la fit venir,
+afin d'avoir avec elle une explication. Madame de Montausier nia tout,
+mais la reine ne parut pas convaincue.</p>
+
+<p>&laquo;On me mande, disait Marie-Th&eacute;r&egrave;se, que c'est madame de Montausier qui
+conduit cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeait d'avec
+madame de Montespan chez elle.... Je ne suis dupe de personne, j'en
+sais plus qu'on ne croit<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>La duchesse de La Valli&egrave;re, elle aussi, &eacute;tait depuis longtemps au
+courant de tout, mais, comme la reine, elle se contenta de pleurer sans
+mot dire; depuis longtemps elle s'attendait &agrave; voir le roi la quitter
+pour une autre. &laquo;Ma beaut&eacute; m'a abandonn&eacute;e, disait-elle tristement, le
+roi a fait de m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Comme toujours en pareille occurrence, le trop confiant marquis de
+Montespan fut le dernier inform&eacute; de ce qui se passait. Il l'apprit
+cependant, et, comme &laquo;il &eacute;tait original en tout,&raquo; il ne fut que
+m&eacute;diocrement satisfait de l'honneur que le roi lui faisait en aimant la
+marquise.</p>
+
+<p>Comme cependant on ne savait rien de positif, le marquis pensa que le
+plus court &eacute;tait d'emmener sa femme dans leurs terres. La marquise
+refusa net de le suivre. Une sc&egrave;ne d'int&eacute;rieur s'ensuivit, sc&egrave;ne si
+orageuse vers la fin, que M. de Montespan leva la main sur sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, le roi m'aime! s'&eacute;cria la marquise avec un geste de
+d&eacute;fi, le roi m'aime. Et maintenant, frappez si vous l'osez.</p>
+
+<p>Le marquis osa; il osa m&ecirc;me si fort, que madame de Montespan, &eacute;chevel&eacute;e,
+les habits en d&eacute;sordre, s'enfuit de l'h&ocirc;tel conjugal et alla demander
+l'hospitalit&eacute; aux &eacute;poux Montausier. Ils &eacute;taient l'un et l'autre trop
+bons chr&eacute;tiens et trop habiles courtisans pour laisser &agrave; la porte une
+pauvre femme, la ma&icirc;tresse du roi, sans refuge; ils l'accueillirent
+comme une b&eacute;n&eacute;diction de Dieu, et lui firent f&ecirc;te. Ils pensaient qu'avec
+madame de Montespan la fortune et la faveur allaient entrer dans leur
+maison.</p>
+
+<p>Le marquis de Montespan, un ent&ecirc;t&eacute;, ne se tint pas pour battu. Il pensa
+que son titre de mari lui donnait quelques droits, et directement il se
+rendit chez madame de Montausier pour reprendre sa femme.</p>
+
+<p>Ce fut un esclandre &eacute;pouvantable: la marquise, aid&eacute;e de sa protectrice,
+se d&eacute;fendit comme une lionne contre son mari qui voulait l'entra&icirc;ner de
+force. Le marquis allait &ecirc;tre le plus fort, lorsque madame de Montausier
+appela ses domestiques &agrave; la rescousse. Ils accoururent, se faisant arme
+de tout, et M. de Montespan dut battre en retraite devant un ennemi par
+trop sup&eacute;rieur en nombre. Mais il ne s'&eacute;loigna pas sans avoir pass&eacute; sa
+fureur sur madame de Montausier; &laquo;il lui dit des choses horribles, et
+m&ecirc;la ses reproches des injures les plus atroces.&raquo;</p>
+
+<p>Cette terrible sc&egrave;ne fit une telle impression sur madame de Montausier,
+d&eacute;j&agrave; souffrante &agrave; ce moment, qu'elle tomba malade s&eacute;rieusement, et se
+mit au lit pour ne plus se relever. Au moins son mari fut r&eacute;compens&eacute;,
+&laquo;Alceste fut nomm&eacute; gouverneur du Dauphin.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque la marquise &eacute;plor&eacute;e vint informer le roi de ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute;, il entra dans une fureur impossible &agrave; d&eacute;crire. Il n'osait
+pourtant rien entreprendre contre le mari de sa ma&icirc;tresse, il se
+contenta de lui faire conseiller de se tenir tranquille.</p>
+
+<p>Le malheur est que le marquis de Montespan ne voulait pas se tenir
+tranquille. Ne pouvant emp&ecirc;cher qu'on lui pr&icirc;t sa femme, il pr&eacute;tendait
+avoir la libert&eacute; de ne s'en pas montrer satisfait, et, qui plus est, de
+le publier partout.</p>
+
+<p>Moins de trois jours apr&egrave;s cette aventure, le marquis parut au lever de
+Louis XIV v&ecirc;tu de noir de la t&ecirc;te aux pieds, et le visage lugubre,
+&laquo;comme un homme qui aurait enterr&eacute; toute sa famille.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc perdu quelqu'un, marquis? lui demanda le roi de son air
+le plus bienveillant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire, r&eacute;pondit-il brutalement, je porte le deuil de ma femme.</p>
+
+<p>Et il se retira gravement, au milieu de l'&eacute;bahissement g&eacute;n&eacute;ral, laissant
+les courtisans v&eacute;ritablement stup&eacute;faits de l'audace de cet original et
+de l'incompr&eacute;hensible longanimit&eacute; du roi.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pourtant pas encore assez pour le marquis: il fit draper son
+carrosse de noir, et aux quatre coins, en guise de panaches, il fit
+placer des cornes,&mdash;ses armes parlantes, disait-il. Puis, avec cet
+&eacute;quipage fantastique, il se promena par tout Paris.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus que n'en pouvait supporter Louis XIV; il &eacute;crivit &agrave; son
+ministre pour ch&acirc;tier l'insolent:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos
+indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de pr&egrave;s
+et de chasser de Paris.&raquo;</p>
+
+<p>On ne le chassa pas. Pour l'avoir toujours sous la main, on le mit &agrave; la
+Bastille.&mdash;Une douche &agrave; un cerveau malade. Apr&egrave;s cet acte &eacute;clatant de
+justice souveraine, Louis XIV dormit plus tranquille, et madame de
+Montespan &eacute;tala avec plus d'orgueil encore l'immense ampleur de ses
+jupes.</p>
+
+<p>On pensait que le roi laisserait &eacute;ternellement le marquis &agrave; la Bastille,
+comme assur&eacute;ment il en avait le pouvoir; on se trompait. Un beau matin,
+on lui ouvrit les portes, et on lui donna une belle escorte pour le
+reconduire &agrave; sa terre de Guienne. On essaya m&ecirc;me de l'avilir en lui
+faisant accepter de l'argent. On l'inscrivit sur une liste de pensions,
+mais il ne voulut jamais en toucher les quartiers.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; en Guienne, Montespan poussa jusqu'au bout sa lugubre vengeance,
+un des actes les plus courageux de cette &eacute;poque de platitudes rampantes.
+Il fit pr&eacute;venir tous les gentilshommes de sa province que la marquise
+&eacute;tait morte, il s'obstina &agrave; porter le deuil, et chaque mois il faisait
+chanter une messe en musique pour le repos de l'&acirc;me de sa d&eacute;funte femme.</p>
+
+<p>Tout ce scandale ne suffit pas &agrave; Louis XIV; ses relations doublement
+adult&egrave;res d&eacute;voil&eacute;es, il entreprit de les justifier, bien plus, de les
+glorifier. Au nom de sa toute-puissance, il pr&eacute;tendit d&eacute;ifier ses
+passions, r&eacute;habiliter sa favorite, et changer en honneur insigne
+l'opprobre qu'il infligeait au mari.</p>
+
+<p>Les courtisans, troupe plate et servile, applaudirent des deux mains &agrave;
+cette prodigieuse audace de Louis XIV; ils firent liti&egrave;re de leur
+honneur, d&eacute;clarant par l&agrave; que tous accepteraient avec joie le r&ocirc;le de
+Montespan, cet original qui semblait m&eacute;priser l'illustration nouvelle
+que le caprice royal donnait &agrave; sa maison.</p>
+
+<p>Moli&egrave;re pr&ecirc;ta le secours de son g&eacute;nie au monstrueux projet de Louis XIV,
+et l'on joua sur la sc&egrave;ne, devant toute la cour, en pr&eacute;sence de
+Marie-Th&eacute;r&egrave;se, de la pauvre La Valli&egrave;re et de madame de Montausier, &agrave;
+deux pas de madame de Montespan; on joua les myst&egrave;res de Compi&egrave;gne,
+c'est-&agrave;-dire <i>Amphitryon</i>.</p>
+
+<p>Sombre page de l'histoire de Moli&egrave;re! N'est-ce pas la fatalit&eacute; antique
+qui s'acharne apr&egrave;s lui? Le g&eacute;nie est-il donc un si grand crime, que,
+vivant, il faille en porter la peine?</p>
+
+<p>Moli&egrave;re ob&eacute;it &agrave; Louis XIV. Il fit pour la fantaisie du ma&icirc;tre cette
+terrible com&eacute;die, <i>Amphitryon</i>, tout comme il avait fait &eacute;crire <i>la
+Princesse d'&Eacute;lide</i>, comme il fera repr&eacute;senter <i>Georges Dandin</i>.</p>
+
+<p>Et cependant il n'est pas de ces vils adulateurs qui se tra&icirc;nent &agrave; plat
+ventre autour du tr&ocirc;ne. Il paie royalement la protection royale. Il
+ach&egrave;te ainsi le droit de donner des chefs-d'&oelig;uvre: <i>la Princesse
+d'&Eacute;lide</i> a sauv&eacute; <i>Tartufe</i>, <i>Amphitryon</i> ouvre le chemin &agrave; <i>Don Juan</i>.</p>
+
+<p>C'est que Moli&egrave;re est seul contre tous. Le grand homme n'a que le roi
+pour le d&eacute;fendre. Il a d&eacute;cha&icirc;n&eacute; toutes les haines; les partis, lorsqu'il
+s'agit de le perdre, d'&eacute;touffer sa voix, se donnent la main. Il les a
+tous flagell&eacute;s et soufflet&eacute;s de ses vers, ab&icirc;m&eacute;s et ridiculis&eacute;s de son
+rire. Les d&eacute;vots ne pardonnent pas <i>Tartufe</i>, les marquis veulent se
+venger de la critique de l'<i>&Eacute;cole des Femmes</i>, Alceste atteint la cour,
+Pourceaugnac fait grincer des dents &agrave; la province. C'est qu'il n'a
+m&eacute;nag&eacute; ni la ville, ni la cour, ni la bourgeoisie, ni la noblesse.</p>
+
+<p>Il n'en &eacute;pargne qu'un, celui qui le prot&egrave;ge contre les autres, et encore
+il sent sa cha&icirc;ne, il g&eacute;mit tout bas, et tout haut il se plaint de
+l'esclavage:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sosie, &agrave; quelle servitude</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tes jours sont-ils assujettis!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Notre sort est beaucoup plus rude</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Chez les grands que chez les petits.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Oblig&eacute; de s'immoler.</span><br />
+</p>
+
+<p>Et voil&agrave; pourquoi Moli&egrave;re s'immole. Mari passionn&eacute;ment &eacute;pris d'une femme
+coquette, cette d&eacute;testable B&eacute;jart, le voil&agrave; qui glorifie l'adult&egrave;re. Il
+pleure des larmes de sang sur les infid&eacute;lit&eacute;s de sa femme, peu importe,
+il rira, il fera rire des trahisons conjugales, et, cocu sublime, il
+jettera &agrave; pleines mains le ridicule sur les &eacute;poux tromp&eacute;s.</p>
+
+<p>Ainsi, nous avons <i>Amphitryon</i>, et Moli&egrave;re-Sosie: mais cherchez bien
+sous ce rire, vous trouverez la plaie qui saigne; malgr&eacute; le bruit de
+cette verve d&eacute;solante et convulsive, vous entendrez le sanglot sourd. En
+tel endroit, il secoue sa cha&icirc;ne et la r&eacute;volte perce; c'est l'argument
+du b&acirc;ton qui seul peut convaincre Moli&egrave;re-Sosie, terrible argument de la
+loi du plus fort.</p>
+
+<p>Donc, autour de Sosie les voici tous, les acteurs de la com&eacute;die ignoble,
+Moli&egrave;re les a mis en sc&egrave;ne. Voici Jupiter-Louis XIV, et
+Amphitryon-Montespan, et la belle Alcm&egrave;ne-favorite. C'est une apoth&eacute;ose
+en r&egrave;gle, la divinit&eacute; excuse la marquise, les cornes de l'&eacute;poux tromp&eacute;
+se changent en couronne triomphale.</p>
+
+<p>Et les courtisans applaudissent &agrave; leur opprobre, et Mercure-Lauzun est
+tout fier et fait la roue.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Un partage avec Jupiter</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">N'a rien du tout qui d&eacute;shonore,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et sans doute il ne peut &ecirc;tre que glorieux</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De se voir pour rival le souverain des dieux.</span><br />
+</p>
+
+<p>Telle est la morale, et cette noblesse, autrefois si fi&egrave;re, n'y trouve
+rien &agrave; redire, et il n'est pas un seul de ces grands seigneurs qui ne
+soit dispos&eacute; &agrave; porter &agrave; sa femme le mouchoir que daignera lui jeter
+Louis XIV. Tel est le degr&eacute; d'avilissement o&ugrave; les a r&eacute;duits ce roi qui
+tient pour eux la <i>corne</i> d'abondance.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le v&eacute;ritable Amphitryon</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Est l'Amphitryon o&ugrave; l'on d&icirc;ne,</span><br />
+</p>
+
+<p>et les broches tournent du matin au soir dans les cuisines de
+Versailles, et le couvert est toujours mis chez Louis XIV. Demandez
+plut&ocirc;t &agrave; Vivonne, il vous montrera les roses qui fleurissent sur ses
+joues, et le double menton qui bat sa poitrine; il les doit aux perdrix
+que l'on mange &agrave; la table royale.</p>
+
+<p>Comme on pourrait jaser, pourtant, comme un envieux mal avis&eacute; pourrait
+hasarder un bl&acirc;me, Sosie, avant de se retirer, transmet les volont&eacute;s de
+Jupiter-Louis. &Eacute;coutez l'oracle, et &agrave; bon entendeur salut:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Tout cela va le mieux du monde.</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Mais enfin, coupons aux discours,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et que chacun chez soi doucement se retire.</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Sur telles affaires toujours</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Le meilleur est de ne rien dire.</span><br />
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce scandaleux &eacute;talage d'un amour adult&egrave;re, apr&egrave;s ce monstrueux
+d&eacute;ni de morale, il semble que Louis XIV n'ait plus aucune mesure &agrave;
+garder; cependant il se contraint encore. Il fait mettre en sc&egrave;ne ses
+amours &laquo;qui honorent celles qui en sont l'objet, qui honorent m&ecirc;me leurs
+maris,&raquo;&mdash;mais il essaie, au moins dans les commencements, d'en
+dissimuler les suites. On cache donc les premi&egrave;res grossesses de madame
+de Montespan.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; dans le courant de l'ann&eacute;e 1669 elle avait mis au monde une fille
+qui ne v&eacute;cut que trois ans; le 30 mars 1670, elle donna au roi un fils
+qui fut le duc du Maine.</p>
+
+<p>La naissance de ces deux enfants fut tenue extr&ecirc;mement secr&egrave;te. Lorsque
+pour la seconde fois madame de Montespan se trouva enceinte, le roi,
+malgr&eacute; l'aversion que lui inspirait Paris s'installa au Louvre o&ugrave;
+l'&eacute;tiquette &eacute;tait beaucoup moins s&eacute;v&egrave;re, o&ugrave; il &eacute;tait beaucoup moins
+entour&eacute;, ce qui lui permettait de visiter presque tous les jours madame
+de Montespan &agrave; laquelle on avait fourni un pr&eacute;texte plausible de
+s'&eacute;loigner pour quelques jours de la cour.</p>
+
+<p>&laquo;Le terme venu de l'accouchement, une fille de service de la marquise de
+Montespan, en qui le roi et elle avaient une confiance particuli&egrave;re,
+monta en carrosse et alla dans la rue Saint-Antoine chercher un nomm&eacute;
+Cl&eacute;ment, fameux accoucheur, &agrave; qui elle demanda s'il voudrait venir avec
+elle, pour une femme qui &eacute;tait en mal d'enfant. On lui dit que s'il
+voulait venir, il fallait qu'il consent&icirc;t &agrave; se laisser bander les yeux,
+parce qu'on ne voulait pas qu'il s&ucirc;t o&ugrave; on le menait.</p>
+
+<p>&laquo;Cl&eacute;ment, &agrave; qui de pareilles choses arrivaient souvent, voyant que celle
+qui venait le chercher avait l'air honn&ecirc;te, r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave;
+tout ce qu'on voudrait<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il monta donc en carrosse, les yeux band&eacute;s, et s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+fille de chambre. On resta plus d'une heure et demie en route; le
+cocher, qui avait ses ordres &agrave; l'avance, fit faire au carrosse
+d'innombrables d&eacute;tours, afin de d&eacute;router compl&eacute;tement le chirurgien.
+Enfin, on s'arr&ecirc;ta. La fille de chambre prit la main du chirurgien,
+l'aida &agrave; descendre, le guida &agrave; travers l'escalier et l'introduisit dans
+un appartement peu &eacute;clair&eacute;, o&ugrave; seulement il put &ocirc;ter son bandeau.</p>
+
+<p>Un homme,&mdash;le roi,&mdash;&eacute;tait debout pr&egrave;s du lit; il lui dit de ne rien
+craindre. Cl&eacute;ment r&eacute;pondit qu'il ne craignait rien; il s'approcha de la
+malade, l'examina attentivement, et dit que l'instant n'&eacute;tait pas encore
+venu.</p>
+
+<p>Alors, s'adressant au roi, qu'il avait peut-&ecirc;tre reconnu, mais qu'il eut
+l'habilet&eacute; de traiter comme le premier gentilhomme venu, il demanda
+&laquo;s'il se trouvait dans la maison de Dieu, o&ugrave; il n'est permis ni de boire
+ni de manger; que pour lui, il avait grand faim, &eacute;tant parti de chez lui
+au moment o&ugrave; il allait se mettre &agrave; table pour souper.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi, sans attendre qu'une des femmes qui &eacute;tait dans la chambre
+s'entrem&icirc;t pour le servir, s'en alla lui-m&ecirc;me &agrave; une armoire o&ugrave; il prit
+un pot de confitures qu'il lui apporta, ainsi qu'un morceau de pain, en
+lui disant de n'&eacute;pargner ni l'un ni l'autre, qu'il y en avait encore
+dans la maison. Le roi lui apporta de m&ecirc;me une bouteille de vin et lui
+versa deux ou trois coups.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque ma&icirc;tre Cl&eacute;ment eut bu, il demanda au roi s'il ne boirait pas
+bien aussi, et le roi ayant r&eacute;pondu que non, il lui dit en souriant que
+la malade n'en accoucherait pas si bien, et que s'il avait envie qu'elle
+f&ucirc;t promptement d&eacute;livr&eacute;e, il fallait qu'il b&ucirc;t &agrave; sa sant&eacute;<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re consid&eacute;ration d&eacute;cida Louis XIV: il emplit deux verres de
+vin, et trinqua avec ma&icirc;tre Cl&eacute;ment &agrave; la sant&eacute; de la malade.</p>
+
+<p>Sans doute le choc des verres porta bonheur &agrave; la marquise, car moins
+d'une heure apr&egrave;s elle &eacute;tait d&eacute;livr&eacute;e, et ma&icirc;tre Cl&eacute;ment annon&ccedil;a que
+tout danger &eacute;tant pass&eacute;, il allait se retirer. On lui banda les yeux de
+nouveau, et, avec les m&ecirc;mes pr&eacute;cautions prises pour l'amener, on le
+reconduisit chez lui.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsqu'on fut arriv&eacute; devant la porte de sa maison, sa conductrice lui
+&ocirc;ta son bandeau, lui mit dans la main une bourse qui contenait cent
+louis d'or, et tout aussit&ocirc;t le carrosse repartit au grand galop des
+chevaux.</p>
+
+<p>La naissance de l'enfant que madame de Montespan mit au monde l'ann&eacute;e
+suivante, fut cach&eacute;e avec presqu'autant de soin. Cette fois, la marquise
+accoucha au ch&acirc;teau de Saint-Germain. Lauzun, qui &eacute;tait dans la
+confidence, emporta l'enfant dans les plis de son manteau, et le remit &agrave;
+madame Scarron, qu'on n'avait pas os&eacute; introduire au ch&acirc;teau, et qui
+attendait dans un carrosse, &agrave; quelques pas d'une porte de service.</p>
+
+<p>Voici donc, pour la premi&egrave;re fois, la veuve Scarron m&ecirc;l&eacute;e au m&eacute;nage
+ill&eacute;gitime du roi. &laquo;Elle avait le pied dans l'&eacute;trier.&raquo;</p>
+
+<p>La veuve du cul-de-jatte devait cette heureuse fortune &agrave; madame de
+Montespan elle-m&ecirc;me. Lorsqu'il s'&eacute;tait agi de faire &eacute;lever, loin de la
+cour, ces b&acirc;tards dont le nombre devait aller croissant chaque ann&eacute;e, la
+marquise crut faire un coup de ma&icirc;tre en confiant les enfants du roi &agrave;
+quelque cr&eacute;ature du parti d&eacute;vot qui avait fini par accepter La Valli&egrave;re,
+et de qui elle avait &agrave; c&oelig;ur d'&ecirc;tre accept&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle d&eacute;signa donc au roi madame Scarron qu'elle avait autrefois connue
+chez madame d'Hendicourt, et qui, depuis quelque temps, tournait fort &agrave;
+la d&eacute;votion, et s'entourait des plus habiles intrigants du parti. Le roi
+se sentait peu de sympathie pour cette veuve adroite et discr&egrave;te, mais
+madame de Montespan prouva si bien &agrave; son amant que cette dame avait
+pr&eacute;cis&eacute;ment le m&eacute;rite et l'esprit n&eacute;cessaires pour donner une &eacute;ducation
+convenable &agrave; des rejetons si illustres, qu'il finit par donner son
+consentement.</p>
+
+<p>&laquo;On fit donc sonder madame Scarron, mais en termes myst&eacute;rieux. En
+parlant des enfants, on ne disait pas le nom du p&egrave;re, et on voulait que
+l'&eacute;ducation f&ucirc;t tr&egrave;s-secr&egrave;te.&raquo; Madame Scarron h&eacute;sita; elle redoutait,
+disait-elle, d'ali&eacute;ner sa libert&eacute; et de se donner de trop lourdes
+cha&icirc;nes; sa <i>conscience</i> m&ecirc;me lui en faisait quelques scrupules. Elle
+demanda &agrave; consulter l'abb&eacute; Gobelin, et, apr&egrave;s quelques jours, finit par
+accepter, mais &agrave; une condition, c'est qu'on lui d&eacute;clarerait que les
+enfants &eacute;taient bien du roi.</p>
+
+<p>&laquo;Ce myst&egrave;re qu'on exige de moi, &eacute;crivait-elle &agrave; M. de Vivonne, le fr&egrave;re
+de madame de Montespan, peut me faire supposer qu'on me tend un pi&eacute;ge.
+Cependant, <i>si les enfants sont bien au roi, je le veux bien; je ne me
+chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan</i>. Ainsi, il
+faut que le roi me l'<i>ordonne</i>; voil&agrave; mon dernier mot<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre, digne d'Escobar, n'ouvrit pas les yeux &agrave; la marquise; plus
+elle sentait madame Scarron aux mains des d&eacute;vots, plus elle
+s'applaudissait de son choix. Aussi elle insista pr&egrave;s de son amant afin
+qu'il donn&acirc;t un ordre positif. Louis XIV c&eacute;da, et ce fut pour
+l'insinuante veuve &laquo;le commencement de sa fortune singuli&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; dater de la naissance de cet enfant (1670), la marquise de Montespan,
+abandonnant le reste de pudeur qui la faisait s'astreindre au myst&egrave;re,
+laissa de c&ocirc;t&eacute; toute contrainte; il est vrai que sa d&eacute;plorable f&eacute;condit&eacute;
+l'e&ucirc;t oblig&eacute;e &agrave; de perp&eacute;tuelles pr&eacute;cautions. C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ne pas vivre.
+Elle pr&eacute;f&eacute;ra d&eacute;chirer le voile, et d&eacute;sormais elle afficha ses grossesses
+annuelles. C'&eacute;tait les afficher, en effet, que de les d&eacute;guiser comme
+elle le faisait. Elle inventa, dit la princesse de Bavi&egrave;re, &laquo;les robes
+volantes pour ses grossesses, parce qu'on ne pouvait voir la taille sous
+ces robes. Mais quand elle en prenait une de ce genre, c'&eacute;tait comme si
+elle e&ucirc;t &eacute;crit sur son front qu'elle &eacute;tait enceinte. Chacun disait &agrave; la
+cour: &laquo;Madame de Montespan a pris la robe volante, donc elle est
+grosse.&raquo;</p>
+
+<p>D'ailleurs, &agrave; quoi bon cacher ces naissances ill&eacute;gitimes? Louis XIV, par
+un acte v&eacute;ritablement incroyable, ne va-t-il pas les r&eacute;v&eacute;ler &agrave; l'Europe?
+De sa main, le roi osa &eacute;crire le divorce du marquis et de la marquise de
+Montespan, et bient&ocirc;t apr&egrave;s (1673) il l&eacute;gitima la naissance de ses
+enfants, les reconnut, et, au m&eacute;pris de toutes les lois humaines, lui,
+le roi, il proclama ces b&acirc;tards fils de France. Et pas une voix ne
+s'&eacute;leva pour protester contre ce fait inou&iuml;, contre cet exorbitant
+m&eacute;pris de la morale.</p>
+
+<p>Nous voici arriv&eacute; &agrave; l'&eacute;poque la plus brillante du r&egrave;gne du &laquo;grand roi.&raquo;
+Versailles est presque termin&eacute;. Le dieu s'est assis sur son nuage. Louis
+XIV a pris possession de cette fameuse chambre o&ugrave; frappe chaque matin le
+premier rayon du soleil, son embl&egrave;me.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sert est devenu oasis, comme au coup de baguette d'un enchanteur.
+Pourquoi, h&eacute;las! faut-il tant de millions aux enchanteurs terrestres!
+L'empyr&eacute;e du roi-f&eacute;tiche a ruin&eacute; la France. Et cependant, que de
+chefs-d'&oelig;uvre! Voici Mansard; c'est lui qui a remu&eacute; ces montagnes de
+pierres, &eacute;chafaud&eacute; cette nouvelle Babel; et Le N&ocirc;tre, le cr&eacute;ateur du
+paysage, qui a trac&eacute; ces lignes, dessin&eacute; ces parterres, courb&eacute; ces ifs
+&agrave; tous les caprices de sa fantaisie. Lebrun, Mignard, Jouvenet, Audran,
+Philippe de Champaigne, ont anim&eacute; les murs de ces salles immenses; ils
+ont tir&eacute; de leur palette des effets merveilleux; ils ont lanc&eacute; aux
+plafonds ces nuages l&eacute;gers, scell&eacute; dans le mur ces fresques grandioses.
+Pour orner cet olympe nouveau de Louis XIV, ils ont mis au pillage
+l'olympe de la Rome pa&iuml;enne. C'est maintenant le bataillon des
+sculpteurs: Coysevox, Girardon, Puget, Pygmalions de ce peuple de
+statues qui enchantent les bosquets, se mirent dans les eaux des
+bassins, et donnent la vie &agrave; tout ce paysage magnifique que, du haut de
+son balcon, le roi peut embrasser d'un seul coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Que le peuple g&eacute;misse, de loin on lui montrera Versailles, de tr&egrave;s-loin.
+Tiens, France, voici tes sueurs, voici ton sang, voici ton pain. Et de
+quoi se plaindrait-on, Louis XIV n'est-il pas le ma&icirc;tre de la vie et de
+la fortune de ses sujets? Colbert, le grand g&eacute;nie du r&egrave;gne, a f&eacute;cond&eacute; la
+France; on d&eacute;vore le revenu, demain on pillera le fonds.</p>
+
+<p>Colbert a vu l'ab&icirc;me, il voudrait arr&ecirc;ter le roi sur cette pente
+terrible; vains efforts! Il s'est jet&eacute; aux genoux du ma&icirc;tre et le ma&icirc;tre
+l'a repouss&eacute; du pied. Avec la Montespan, Colbert, l'homme de
+l'industrie, de la paix, de l'agriculture, l'homme du peuple en un mot,
+n'est plus rien. Tout &agrave; Louvois, le ministre de l'incendie du Palatinat,
+tout &agrave; lui, jusqu'au jour o&ugrave; un crime peut-&ecirc;tre d&eacute;barrassera de ses
+services, devenus importuns comme un remords.</p>
+
+<p>Mais nul autre que Colbert n'avait alors de ces pressentiments lugubres,
+nul ne comprenait que cet immense &eacute;chafaudage de puissance &eacute;tait b&acirc;ti
+sur le sable, tous les yeux se fermaient &agrave; l'avenir.</p>
+
+<p>Et Louis XIV r&eacute;gnait dans le nuage, il avait men&eacute; son &oelig;uvre de patience
+&agrave; bonne fin, il avait absorb&eacute; la France; toutes les gloires, tous les
+m&eacute;rites, n'&eacute;taient plus que les rayons de son g&eacute;nie; il s'&eacute;tait sacr&eacute;
+h&eacute;ros, ses flatteurs l'avaient d&eacute;clar&eacute; Dieu.</p>
+
+<p>C'est que Louis XIV autour de son tr&ocirc;ne eut, jusque vers la fin de son
+r&egrave;gne, des flatteurs de g&eacute;nie;&mdash;la t&ecirc;te pouvait bien lui tourner un peu.
+Mais tous ces beaux esprits, ces savants, ces po&euml;tes qu'il prot&eacute;geait,
+ont fait son r&egrave;gne, le grand r&egrave;gne. Si l'illusion a dur&eacute; si longtemps,
+c'est que toutes ces gloires si fausses vivaient presque r&eacute;elles dans
+des pages immortelles. Les gens de lettres ont rendu &agrave; Louis XIV plus
+qu'il ne leur avait donn&eacute;, et lorsque le po&euml;te s'&eacute;crie:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'&eacute;crire,</span><br />
+</p>
+
+<p>on est tent&eacute; de prendre le po&euml;te au s&eacute;rieux et d'&ecirc;tre saisi d'admiration
+pour ce roi qui</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le r&egrave;gne entier de Louis XIV n'est qu'un passage du Rhin. Peu &agrave; peu, la
+v&eacute;rit&eacute; se fait jour. Longtemps on a consid&eacute;r&eacute; cet exploit comme un des
+plus grands faits militaires de France. On croyait sur parole les
+historiens et les po&euml;tes. Mais un jour, un curieux est venu qui a mesur&eacute;
+le fleuve et le vers de Boileau; le fleuve &eacute;tait de beaucoup le plus
+petit. Alors la flatterie s'est retourn&eacute;e contre l'idole, et de ce
+passage du Rhin, fait de guerre des plus simples, l'ode boursouffl&eacute;e du
+po&euml;te a fait un exploit h&eacute;ro&iuml;-burlesque.</p>
+
+<p>Tout est ainsi dans le r&egrave;gne de Louis XIV, pour qui veut se donner la
+peine de l'&eacute;tudier s&eacute;rieusement.&mdash;&laquo;Je veux &ocirc;ter la perruque au grand
+roi,&raquo; disait, il y a quelques mois, un des &eacute;crivains les plus &eacute;minents
+de notre si&egrave;cle; il a tenu parole, mais h&eacute;las! la perruque &ocirc;t&eacute;e, il
+n'est plus rien rest&eacute;. &Agrave; chaque instant dans ce r&egrave;gne, sous la pompe du
+d&eacute;cor, sous le grandiose de la mise en sc&egrave;ne, le grotesque appara&icirc;t.</p>
+
+<p>La Feuillade &eacute;l&egrave;ve un autel &agrave; son ma&icirc;tre, nuit et jour br&ucirc;lent des
+lampadaires autour de la statue, voil&agrave; l'apoth&eacute;ose. Mais attendez, un
+Gascon se glisse dans l'ombre et &eacute;crit sur le pi&eacute;destal l'&eacute;pigraphe
+oubli&eacute;e:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Eh sandis! La Feuillade, est-ce que tu nous bernes,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De mettre le soleil entre quatre lanternes?</span><br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; la fin du r&egrave;gne cependant, le grotesque dispara&icirc;t pour faire place &agrave;
+l'horrible. Louis XIV croit expier ses fautes par une Saint-Barth&eacute;lemy
+qui dure quinze ann&eacute;es. Ce roi fait tout en grand.</p>
+
+<p>L'odieux seul est r&eacute;el, le reste n'est qu'illusion. Il y a de vrai
+encore l'avilissement de la noblesse et l'av&eacute;nement du tiers,
+l'acheminement &agrave; la r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Mais nous sommes encore au temps des grandeurs et des magnificences, et
+madame de Montespan est souveraine. Elle est d&eacute;finitivement d&eacute;clar&eacute;e,
+elle r&egrave;gne avec un tapage infernal.</p>
+
+<p>La marquise avait &eacute;lu domicile chez la duchesse de La Valli&egrave;re; l&agrave; elle
+s'&eacute;tait empar&eacute;e de tout: autour d'elle, ses domestiques, ses cr&eacute;atures,
+ses amis &eacute;taient venus se grouper. Comme pour assurer sa puissance, elle
+avait appel&eacute; &agrave; la rescousse tous les Mortemart de la terre, s&oelig;urs,
+fr&egrave;res, cousins. Elle marchait toujours entre ses deux s&oelig;urs, belles et
+spirituellement m&eacute;chantes comme elle. L'une &eacute;tait la marquise de
+Thiange; &laquo;grande mangeuse et grande buveuse;&raquo; l'autre, l'agr&eacute;able
+abbesse de Fontevraulte, que le roi avait dispens&eacute; de la r&eacute;sidence, et
+qui, tr&egrave;s-exigeante et tr&egrave;s-aust&egrave;re pour ses nonnes, faisait gaiement
+son salut &agrave; la cour. Vivonne n'apparaissait, lui, que dans les grandes
+occasions, il partageait son temps entre la table et la lecture.</p>
+
+<p>La duchesse de La Valli&egrave;re avait bien essay&eacute; de s'opposer &agrave; cet
+envahissement, mais la marquise avait vite comprim&eacute; ces vell&eacute;it&eacute;s de
+r&eacute;bellion. Madame de Montespan avait fini par r&eacute;duire La Valli&egrave;re au
+r&ocirc;le de Cendrillon, elle en avait fait sa premi&egrave;re fille de chambre.
+Elle se faisait habiller et parer par cette pauvre d&eacute;laiss&eacute;e, la
+grondant lorsqu'elle &eacute;tait maladroite.&mdash;&laquo;Pensez-vous, lui demandait-elle
+quelquefois, que le roi me trouve belle ce soir?&raquo;</p>
+
+<p>Le roi la trouvait toujours belle, le matin comme le soir.
+V&eacute;ritablement, elle l'avait endiabl&eacute;, &eacute;tourdi de son esprit et de sa
+conversation. Il en avait m&ecirc;me un peu peur, comme tout le monde.</p>
+
+<p>Souvent la marquise se mettait avec son amant au grand balcon de
+Versailles, et, avec une verve &eacute;tourdissante, elle caricaturait tous les
+courtisans qui passaient &agrave; port&eacute;e de son regard. &laquo;En une minute, elle
+habillait son homme,&raquo; et le roi riait des mille ridicules qu'elle
+donnait &agrave; tous. C'&eacute;tait sa fa&ccedil;on de distraire Louis XIV.</p>
+
+<p>Les courtisans appelaient ce genre de r&eacute;cr&eacute;ation <i>passer par les armes</i>
+de madame de Montespan, c'&eacute;tait pour eux une terreur. La marquise
+paraissait-elle &agrave; une fen&ecirc;tre avec le roi, en moins de rien les cours
+&eacute;taient vides, c'&eacute;tait comme une d&eacute;route g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Aux moments de bonne humeur, Louis XIV appelait madame de Montespan une
+agr&eacute;able &eacute;tourdie; d'autres fois, il disait: On ne peut lui en vouloir,
+c'est une v&eacute;ritable enfant. Enfant terrible, alors. En r&eacute;alit&eacute;, il
+subissait toutes ses brusqueries et lui passait les plus incroyables
+caprices. Jamais plus fantasque ma&icirc;tresse ne mit &agrave; l'&eacute;preuve la patience
+d'un amant.</p>
+
+<p>Chaque jour, quelque folie nouvelle. Son luxe &eacute;tait insens&eacute;, son train
+princier. Jamais la France n'entretint une favorite avec cette
+splendeur. Elle avait des toilettes fabuleuses, des parures folles.
+Quelquefois, le roi lui pr&ecirc;tait les diamants de la couronne, et elle
+trouvait la force de les porter tous. Dieu sait le poids pourtant! Un
+jour, Louis XIV eut l'id&eacute;e, pour recevoir ces fameux ambassadeurs
+apocryphes destin&eacute;s &agrave; le distraire, de faire coudre tous ses diamants
+sur un habit, il ne put le garder plus d'une heure, tant il
+pesait,&mdash;c'est Dangeau qui nous l'affirme,&mdash;et pour d&icirc;ner il prit une
+autre veste.</p>
+
+<p>Rien d'&eacute;trange comme les go&ucirc;ts et les amusements de la belle marquise;
+elle adorait les b&ecirc;tes. Une partie des splendides appartements que le
+roi lui avait donn&eacute;s dans toutes les r&eacute;sidences royales &eacute;tait
+transform&eacute;e en m&eacute;nagerie. L&agrave;, elle &eacute;levait des chats, des chiens, et
+m&ecirc;me des cochons d'Inde. Elle avait un grand coffre tout rempli de
+souris blanches, et son grand bonheur &eacute;tait de faire mordiller ses
+belles mains par ces d&eacute;go&ucirc;tantes petites b&ecirc;tes, ou de les faire courir
+sur ses bras et sur ses &eacute;paules. Lorsqu'elle ne sortait pas, elle
+passait ses journ&eacute;es &agrave; atteler des souris apprivois&eacute;es &agrave; un petit
+carrosse en filigrane et &agrave; les faire galoper &agrave; travers sa chambre.</p>
+
+<p>Mais que dire des bizarres id&eacute;es qui traversaient &agrave; chaque instant la
+t&ecirc;te folle de la marquise et que presqu'aussit&ocirc;t elle mettait &agrave;
+ex&eacute;cution! Un jour, elle envoyait des coussins &agrave; l'&eacute;glise pour ses
+chiens favoris; le lendemain, elle causait au milieu de quelque
+solennit&eacute; une horrible confusion; une autre fois, pour une question
+d'&eacute;tiquette, elle brouillait presque toute la famille royale.</p>
+
+<p>Ainsi, de sa personnalit&eacute; bruyante madame de Montespan emplissait ce
+palais de Versailles, b&acirc;ti par Louis XIV pour la duchesse de La
+Valli&egrave;re. Des &eacute;clats de sa ga&icirc;t&eacute; ou de ses col&egrave;res, du matin au soir
+retentissaient les grandes salles et les corridors.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Cette catau me fera mourir,&raquo; disait souvent Marie-Th&eacute;r&egrave;se.</p>
+
+<p>La pauvre reine n'avait pas assez de regrets pour cette douce La
+Valli&egrave;re que si longtemps elle avait m&eacute;connue; mais il &eacute;tait trop tard,
+et pour comble d'humiliation et de d&eacute;sespoir, le roi imposait &agrave; sa femme
+la pr&eacute;sence presque continuelle de la marquise.</p>
+
+<p>L'ingratitude de madame de Montespan &eacute;tait pass&eacute;e en proverbe, et
+Lauzun, ce mod&egrave;le du courtisan, Lauzun &agrave; qui elle devait son &eacute;l&eacute;vation,
+lui dut la perte de sa prodigieuse fortune.</p>
+
+<p>Ce favori, qui avait pris pour armes parlantes une <i>fus&eacute;e</i>, &eacute;tait parti
+de rien, et par sa seule habilet&eacute; s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; au plus haut rang &agrave; la
+cour. Un jour, il eut un r&ecirc;ve &eacute;blouissant, il faillit &eacute;pouser
+Mademoiselle. Pendant vingt-quatre heures il eut l'autorisation du
+ma&icirc;tre, mais le roi, on ne sait pourquoi, retira sa parole.</p>
+
+<p>On dit &agrave; Lauzun que le retour du roi provenait de madame de Montespan;
+le favori n'en voulut rien croire, il &eacute;tait bien certain que la
+marquise, son ancienne ma&icirc;tresse, sa cr&eacute;ature, lui &eacute;tait une fid&egrave;le
+alli&eacute;e. Cependant les m&ecirc;mes propos lui &eacute;tant revenus de plusieurs c&ocirc;t&eacute;s
+&agrave; la fois, il voulut s'assurer du fait.</p>
+
+<p>Il alla trouver la marquise, et la pria d'interc&eacute;der en sa faveur aupr&egrave;s
+du roi. La favorite le promit, et en m&ecirc;me temps elle jura &agrave; Lauzun que
+plusieurs fois d&eacute;j&agrave; elle avait parl&eacute; pour lui.</p>
+
+<p>Lauzun feignit alors de se retirer; mais, profitant de la connaissance
+parfaite qu'il avait de l'appartement, il se faufila dans la chambre &agrave;
+coucher de la marquise, se glissa sous le lit et attendit.</p>
+
+<p>Presqu'aussit&ocirc;t madame de Montespan entra, suivie du roi. La
+conversation tomba sur Lauzun, et le favori put entendre celle qu'il
+croyait son alli&eacute;e dire de lui un mal horrible. La col&egrave;re l'&eacute;touffait,
+mais il r&eacute;ussit &agrave; se contenir, sachant bien que s'il faisait un
+mouvement c'en &eacute;tait fait de lui.</p>
+
+<p>Le roi sorti, il accabla de reproches et d'injures l'ingrate marquise,
+et il la mena&ccedil;a, si le roi ne consentait &agrave; son mariage, de divulguer &laquo;ce
+qu'il avait vu et entendu.&raquo; Que voulait dire Lauzun? on ne peut que le
+conjecturer; mais la chose devait &ecirc;tre grave puisqu'on ne trouva qu'une
+prison perp&eacute;tuelle pour se mettre &agrave; l'abri des indiscr&eacute;tions de ce
+favori si audacieux, le seul qui ait jamais os&eacute; braver la col&egrave;re de
+Louis XIV, mais qui la brava &agrave; ce point que le roi levait sa canne pour
+ch&acirc;tier l'insolent, lorsque, r&eacute;fl&eacute;chissant, il fit un des plus beaux
+actes de sa vie, il ouvrit la fen&ecirc;tre et jeta sa canne en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi je ne serai pas expos&eacute; au malheur de frapper un gentilhomme.&raquo;</p>
+
+<p>En vain Mademoiselle se tra&icirc;na aux pieds du roi, pour obtenir non plus
+une autorisation de mariage, mais la libert&eacute; de l'homme qu'elle aimait,
+le roi fut inflexible; il pleurait avec elle, mais il laissait Lauzun &agrave;
+Pignerol, m&eacute;diter avec Fouquet sur le danger de d&eacute;plaire au ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Bien des ann&eacute;es seulement apr&egrave;s cette aventure, Mademoiselle obtint
+qu'on lui rend&icirc;t Lauzun, et &agrave; quel prix! On lui extorqua une partie de
+son immense fortune pour en enrichir un des b&acirc;tards de la favorite.
+Ajoutons que Lauzun paya de la plus noire ingratitude le d&eacute;vo&ucirc;ment si
+absolu de cette bonne et romanesque Mademoiselle.</p>
+
+<p>&Agrave; tout moment les frasques de madame de Montespan obligeaient le roi
+d'intervenir et d'interposer son autorit&eacute;. Cette liaison du roi &eacute;tait un
+continuel orage, mais tous ces tourments &eacute;taient calcul&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, marquise, lui disait un de ses amis, qu'&agrave; ce jeu vous
+risquez fort de perdre l'amour du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en crois rien, r&eacute;pondit madame de Montespan, en agissant comme je
+le fais; je distrais Sa Majest&eacute;, j'occupe son esprit et son c&oelig;ur, et il
+n'a pas le loisir de penser &agrave; une autre.</p>
+
+<p>Mais madame de Montespan avait sur le roi un moyen d'influence bien
+autrement s&eacute;rieux. Chaque ann&eacute;e, avec une d&eacute;solante ponctualit&eacute;, elle
+donnait &agrave; son amant un nouveau b&acirc;tard, et cette honteuse f&eacute;condit&eacute;
+emplissait de joie le c&oelig;ur du monarque.</p>
+
+<p>De ces enfants devait pourtant venir la ruine de la marquise; non d'eux
+pr&eacute;cis&eacute;ment, mais de leur institutrice, madame Scarron. Cette
+intrigante, qui avait le g&eacute;nie de la patience, n'avait pas tard&eacute; &agrave;
+prendre une place tr&egrave;s-s&eacute;rieuse dans le petit m&eacute;nage de Louis XIV.
+Chaque enfant de la marquise augmentait son importance. Pour &eacute;lever tous
+les b&acirc;tards, on avait donn&eacute; &agrave; madame Scarron un vaste h&ocirc;tel isol&eacute;, du
+c&ocirc;t&eacute; de Vaugirard, et elle tenait avec une habilet&eacute; admirable le
+pensionnat royal. Peu &agrave; peu elle avait &eacute;t&eacute; admise &agrave; saluer le roi
+d'abord, puis &agrave; lui rendre compte de la sant&eacute; des enfants, et
+insensiblement, de causerie en causerie, elle &eacute;tait devenue presque
+n&eacute;cessaire &agrave; Louis XIV.</p>
+
+<p>On reste saisi d'admiration lorsqu'on consid&egrave;re l'&oelig;uvre de patience de
+madame Scarron; c'est la force de l'eau qui goutte &agrave; goutte use le
+rocher. Grain de sable par grain de sable elle comble l'ab&icirc;me qui la
+s&eacute;pare du roi. On se rappelle involontairement en suivant ce magnifique
+travail de pers&eacute;v&eacute;rance ces petites araign&eacute;es qui parfois dans leur
+toile prennent une mouche &eacute;norme: elles ne sautent pas dessus tout
+d'abord, elles savent se contenir, elles se tiennent &agrave; distance; alors,
+avec un art infini, elles jettent un fil, puis deux, puis des milliers
+de fils sur la mouche terrible, elles l'enveloppent, la lient, la
+r&eacute;duisent &agrave; l'impuissance. C'est l&agrave;, exactement, le labeur de madame de
+Maintenon: quelle patience! mais aussi quel succ&egrave;s!</p>
+
+<p>Il faut voir cependant quelle &eacute;tait alors l'existence du grand roi,
+lorsqu'il r&eacute;gnait &agrave; Versailles, un peu comme Bajazet au fond de son
+s&eacute;rail. Il avait la reine d'abord, sa femme l&eacute;gitime, puis sa ma&icirc;tresse
+de la veille, La Valli&egrave;re, puis celle du pr&eacute;sent, la Montespan, et
+peut-&ecirc;tre encore celle du lendemain.</p>
+
+<p>Entre ces trois femmes, il se pavanait et faisait la roue. Parfois il
+les mettait toutes trois ensemble, dans le m&ecirc;me carrosse, et les
+tra&icirc;nait au grand soleil, l'une enceinte, l'autre p&acirc;le encore de ses
+couches. &Agrave; ce spectacle inou&iuml; d'une reine de France entre les deux
+ma&icirc;tresses du roi, les populations, remplies d'&eacute;tonnement, se
+demandaient si la morale n'&eacute;tait pas un vain mot, et si toutes les lois
+humaines n'&eacute;taient pas un d&eacute;testable mensonge.</p>
+
+<p>Et cette trigamie ne suffisait pas encore au grand roi, il &eacute;gayait
+l'uniformit&eacute; de cette vie &agrave; quatre par de nombreuses infid&eacute;lit&eacute;s; &agrave;
+chaque instant on croyait voir surgir un astre nouveau; mais la terrible
+Montespan, d'un mot, rejetait dans la foule sa rivale d'un jour.</p>
+
+<p>On se demande, en voyant ce scandale &eacute;trange, ce que faisaient &agrave; la cour
+ces hommes si pieux, ces saints &eacute;v&ecirc;ques, ces pr&ecirc;tres d&eacute;vor&eacute;s du z&egrave;le de
+Dieu. Ils ne faisaient rien, ils attendaient. Ils secondaient madame
+Scarron dans son &oelig;uvre et pr&eacute;paraient l'heure de la Gr&acirc;ce. Ils savaient
+que plus les d&eacute;bordements du roi seraient grands, plus, &agrave; l'heure de la
+conversion, ils auraient le droit de se montrer exigeants. Et ils
+laissaient faire.</p>
+
+<p>Louis XIV, au milieu de la plus grande fougue de ses passions, n'avait
+jamais cess&eacute;, non d'&ecirc;tre religieux, il ne le fut jamais, mais d'&ecirc;tre
+d&eacute;vot. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ses ma&icirc;tresses, il prot&eacute;geait toujours les pr&ecirc;tres et
+les confesseurs; peut-&ecirc;tre les consid&eacute;rait-il un peu comme des valets de
+chambre n&eacute;cessaires &agrave; son salut. Ainsi, jamais il ne manqua &agrave; remplir
+les devoirs qu'impose l'&Eacute;glise, et un saint jour de P&acirc;ques put voir
+ensemble s'approcher de la Sainte-Table le roi, la reine, madame de
+Montespan et la duchesse de La Valli&egrave;re. La femme et les deux
+ma&icirc;tresses, et encore, &agrave; quelques pas, la quatri&egrave;me, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>La retraite au couvent de madame de La Valli&egrave;re fut pour la marquise un
+coup terrible, mais depuis longtemps pr&eacute;vu. En retenant pr&egrave;s d'elle la
+favorite d&eacute;laiss&eacute;e, l'habile &eacute;tourdie savait parfaitement qu'elle liait
+son amant.</p>
+
+<p>Louis XIV, n'ayant plus qu'une ma&icirc;tresse en pied, crut pouvoir se
+permettre quelques infid&eacute;lit&eacute;s de plus, et chaque jour la jalousie de la
+marquise &eacute;clatait en sc&egrave;nes terribles. &Agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s elle voyait avec
+inqui&eacute;tude grandir, grandir toujours, lentement, peu &agrave; peu, mais avec
+une persistance soutenue, la veuve habile de Scarron; et les choses en
+&eacute;taient venues au point qu'elle voyait une rivale dans cette femme
+qu'elle &eacute;tait all&eacute;e chercher dans le lit de Ninon de Lenclos. Elle
+voulut la faire chasser, trop tard. Le roi ne pouvait plus se passer de
+la causerie de cette adroite personne.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; l'influence de madame Scarron &eacute;tait &eacute;norme; soutenue par toutes les
+d&eacute;votes gens de la cour, elle se pr&eacute;parait &agrave; entrer dans le c&oelig;ur de
+Louis XIV, incessamment battu en br&egrave;che, sur les ruines de son amour
+pour madame de Montespan.</p>
+
+<p>Le roi vieillissait, les digestions devenaient p&eacute;nibles, les purges plus
+fr&eacute;quentes, la goutte aussi s'en m&ecirc;lait. Avec l'apparence d'une sant&eacute; &agrave;
+d&eacute;fier le temps, Louis XIV &eacute;tait vieux avant l'&acirc;ge; il n'e&ucirc;t pu faire
+seulement une lieue &agrave; cheval.</p>
+
+<p>C'est le moment que choisit madame Scarron pour parler du ciel d'abord,
+de l'enfer ensuite; elle parla de repentir et de conversion, de morale
+outrag&eacute;e; le roi pr&ecirc;ta l'oreille. Un instant madame de Montespan dut
+quitter la cour. Mais elle ressaisit bient&ocirc;t sa puissance.</p>
+
+<p>De ce jour, il y a lutte ouverte entre madame de Montespan et la veuve
+Scarron. Cette derni&egrave;re a conquis son premier grade; le roi l'a appel&eacute;e
+un jour madame de Maintenon, et ce sera son nom d&eacute;sormais. Dans l'espoir
+d'&eacute;loigner cette rivale, d'autant plus dangereuse que son jeu est plus
+insaisissable, madame de Montespan essaye de la marier, de lui faire
+accepter les brillants partis qui se pr&eacute;sentent pour elle; toutes ses
+n&eacute;gociations &eacute;chouent, comme si madame de Maintenon avait le
+pressentiment de sa fortune future.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, il y eut entre le roi et madame de Montespan une s&eacute;paration
+nouvelle; madame de Maintenon y avait plus contribu&eacute; que personne; elle
+ne perdait pas une occasion de remettre le roi sur la voie du salut, car
+c'est sous ce sp&eacute;cieux pr&eacute;texte qu'elle voila son ambition. Apr&egrave;s une
+revue des mousquetaires, elle s'enhardit jusqu'&agrave; dire au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Que feriez-vous cependant, Sire, si l'on vous disait que l'un de ces
+jeunes gens est mari&eacute; et vit publiquement avec la femme d'un autre?</p>
+
+<p>Louis XIV ne r&eacute;pondit pas, mais sans cesse exhort&eacute; par Bossuet et par
+Bourdaloue, il se d&eacute;cida &agrave; quitter la marquise. Les deux amants se
+s&eacute;par&egrave;rent, dit madame de Caylus, s'aimant plus que la vie; le roi
+partit pour l'arm&eacute;e, madame de Montespan alla cacher sa douleur &agrave;
+Clagny.</p>
+
+<p>Le roi et la favorite firent leurs d&eacute;votions chacun de son c&ocirc;t&eacute;, rien
+n'&eacute;tait plus &eacute;difiant; Louis XIV, tout glorieux de la victoire remport&eacute;e
+sur ses passions, disait &agrave; Bossuet:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon p&egrave;re, vous le savez, madame de Montespan est &agrave; Clagny?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Bossuet, mais Dieu serait, je crois, plus content si
+Clagny &eacute;tait &agrave; soixante lieues de Paris.</p>
+
+<p>On &eacute;tait &agrave; l'&eacute;poque du Jubil&eacute;, et toute la cour, &agrave; l'exemple du roi, ne
+songeait qu'&agrave; prendre la haire et le cilice. Madame de Maintenon et ses
+amis &eacute;taient bien convaincus qu'ils &eacute;taient &agrave; tout jamais d&eacute;barrass&eacute;s de
+madame de Montespan, et ils songeaient &agrave; profiter de leur victoire,
+lorsqu'il y eut chez le royal p&eacute;nitent une nouvelle et h&eacute;las! bien
+scandaleuse rechute. Ils rentr&egrave;rent donc la discipline jusqu'&agrave; une
+occasion nouvelle et meilleure, et de nouveau s'arrang&egrave;rent le mieux
+possible avec les passions du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Il est avec le ciel des accommodements.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Et dans le lointain ils entrevoyaient la r&eacute;vocation de l'&eacute;dit de Nantes,
+cette prime offerte par le roi pour son salut.</p>
+
+<p>&laquo;Le Jubil&eacute; &eacute;tant fini, dit madame de Caylus, il fut question de savoir
+si madame de Montespan reviendrait &agrave; la cour. Pourquoi non? disaient ses
+parents et ses amis, m&ecirc;me les plus vertueux. Madame de Montespan, par sa
+naissance ou par sa charge, doit y &ecirc;tre; elle peut y vivre aussi
+chr&eacute;tiennement qu'ailleurs. L'&eacute;v&ecirc;que de Meaux fut de cet avis; il
+restait cependant une difficult&eacute;: madame de Montespan, ajoutait-on,
+para&icirc;tra-t-elle devant le roi sans pr&eacute;paration? Il faudrait qu'ils se
+vissent avant que de se rencontrer en public, pour &eacute;viter les
+inconv&eacute;nients de la surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Sur ce principe, il fut conclu que le roi viendrait chez madame de
+Montespan; mais pour ne pas donner &agrave; la m&eacute;disance le moindre sujet de
+mordre, on convint que des dames respectables et les plus graves de la
+cour seraient pr&eacute;sentes &agrave; cette entrevue, et que le roi ne verrait
+madame de Montespan qu'en leur compagnie.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi vint donc chez madame de Montespan comme il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute;;
+mais insensiblement il l'attira dans une fen&ecirc;tre; ils se parl&egrave;rent bas
+assez longtemps, pleur&egrave;rent, et se dirent ce qu'on a accoutum&eacute; de dire
+en pareil cas; ils firent ensuite une profonde r&eacute;v&eacute;rence &agrave; ces
+v&eacute;n&eacute;rables matrones, pass&egrave;rent dans une autre chambre, et il en advint
+madame la duchesse d'Orl&eacute;ans et ensuite M. le comte de Toulouse.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis me refuser, continue madame de Caylus, de dire ici une
+pens&eacute;e qui me vient dans l'esprit. Il me semble qu'on voit encore dans
+le caract&egrave;re, dans la physionomie et dans toute la personne de madame la
+duchesse d'Orl&eacute;ans les traces de ce combat de l'amour et du Jubil&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Ce retour d&eacute;sola madame de Maintenon, mais ne lui fit pas perdre
+l'esp&eacute;rance. Dans une lettre &agrave; madame de Saint-G&eacute;ran, elle se plaint
+am&egrave;rement de la maladresse de M. de Condom:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous l'avais bien dit, &eacute;crit-elle, que M. de Condom jouerait dans
+cette affaire un personnage de dupe. Il a beaucoup d'esprit, mais il n'a
+pas celui de la cour. Avec tout son z&egrave;le, il a fait pr&eacute;cis&eacute;ment ce que
+Lauzun aurait eu honte de faire; il voulait les convertir, et il les a
+raccommod&eacute;s. C'est une chose inutile, madame, que tous ces projets; <i>il
+n'y a que le p&egrave;re de La Chaise qui puisse les faire r&eacute;ussir.</i> Il a
+d&eacute;plor&eacute; vingt fois avec moi les &eacute;garements du roi; mais pourquoi ne lui
+refuse-t-il pas absolument l'usage des sacrements? il se contente d'une
+demi-conversion.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre n'explique-t-elle pas admirablement l'odieux caract&egrave;re de
+madame de Maintenon, n'y d&eacute;voile-t-elle pas, pour ainsi dire, la
+redoutable ambition qui la d&eacute;vore? Elle va feindre de quitter la cour,
+mais le roi la retiendra; s'il lui a &eacute;chapp&eacute; deux fois, il n'&eacute;chappera
+pas une troisi&egrave;me; le p&egrave;re de La Chaise est l&agrave; qui veille pour faire
+r&eacute;ussir ses projets.</p>
+
+<p>Le roi, cependant, n'&eacute;tait m&ecirc;me pas &agrave; demi-converti. Il avait repris la
+marquise, et avec elle ses anciennes habitudes. Cette s&eacute;paration, sans
+avoir compl&eacute;tement effac&eacute; l'amour du roi, l'avait au-moins affaibli, et
+bient&ocirc;t de nombreuses infid&eacute;lit&eacute;s r&eacute;v&eacute;l&egrave;rent &agrave; la favorite que son
+influence diminuait.</p>
+
+<p>Le roi n'eut d'abord que des caprices d'un jour. Il faillit s'arr&ecirc;ter &agrave;
+mademoiselle de S&eacute;vign&eacute;; mais elle &eacute;tait trop maigre.&mdash;&laquo;Quel malheur!
+s'&eacute;crie le fier, l'orgueilleux Bussy, elle e&ucirc;t rendu tant de bons
+offices &agrave; notre famille.&raquo;</p>
+
+<p>Madame de Soubise dura quelques jours; mais elle craignait la Montespan,
+et la m&eacute;nagea. Mand&eacute;e au moment du caprice, elle se rendait pr&egrave;s du roi
+&agrave; la premi&egrave;re r&eacute;quisition; Bontemps, le valet de chambre, venait la
+chercher, souvent au milieu de la nuit. Elle quittait alors le lit
+conjugal, sans trop se g&ecirc;ner; son mari &eacute;tait le premier dormeur du
+royaume. &laquo;Une fois, ainsi press&eacute;e, dit M. Michelet, elle ne trouvait pas
+ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait; le mari dit en
+songe:&mdash;&laquo;Eh! mon Dieu! prends les miennes!&raquo; et il continua de ronfler.&raquo;</p>
+
+<p>Villarceaux essaya de pousser une de ses ni&egrave;ces.&mdash;&laquo;J'ai ou&iuml; parler,
+dit-il au roi, que Votre Majest&eacute; a quelque dessein sur elle; s'il en
+&eacute;tait ainsi, je la supplie de ne charger nul autre que moi de cette
+affaire.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi rit et refusa, il avait mieux. Une toute jeune fille,
+mademoiselle de Laval, lui avait plu une heure. Elle se trouva enceinte,
+et pour ne pas l&eacute;gitimer encore un enfant, &laquo;Louis XIV &eacute;coula sa
+ma&icirc;tresse au duc de Roquelaure.&raquo; Elle enrichit son mari; aussi, lorsque
+vint l'enfant, presqu'aussit&ocirc;t le mariage, le duc de Roquelaure lui fit
+f&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je ne vous attendais pas si t&ocirc;t, dit-il, n&eacute;anmoins soyez le
+bienvenu.&raquo;</p>
+
+<p>Un instant on crut qu'une jeune et belle fille de Lorraine, mademoiselle
+du Lude, chanoinesse de Poussay, allait prendre la premi&egrave;re place dans
+le c&oelig;ur du roi; mais on comptait sans madame de Montespan. La ma&icirc;tresse
+en titre fit une querelle terrible &agrave; sa rivale, l'&eacute;trangla presque, et
+finit par la chasser de Fontainebleau. Le roi n'osa rien dire, et de
+cette liaison il ne resta qu'une &eacute;pigramme railleuse:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La Valli&egrave;re &eacute;tait du commun,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La Montespan est de noblesse,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et la du Lude est chanoinesse:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Toutes trois ne sont que pour un.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais, savez-vous ce que veut faire</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le plus puissant des potentats?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La chose para&icirc;t assez claire,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il veut unir les trois &eacute;tats.</span><br />
+</p>
+
+<p>Tandis que les courtisans se fatiguaient &agrave; suivre les passag&egrave;res amours
+de Louis XIV, une nouvelle favorite apparut tout &agrave; coup, qui d'un seul
+bond escalada tous les degr&eacute;s de la faveur, mademoiselle de Fontanges.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une rousse &eacute;blouissante, exactement belle de la t&ecirc;te aux pieds;
+les La Feuillade, courtisans exp&eacute;riment&eacute;s, lui firent la courte &eacute;chelle,
+madame de Montespan elle-m&ecirc;me la d&eacute;tailla au roi:&mdash;&laquo;J'ai pr&egrave;s de moi,
+Sire, lui disait-elle, une belle idole de marbre.&raquo;</p>
+
+<p>Elle fit plus: un jour &agrave; la chasse elle enleva d'un geste brusque le
+fichu qui couvrait les &eacute;paules de Fontanges, et appelant le roi:&mdash;&laquo;Voyez
+donc, Sire, que tout cela est beau!&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut tout &agrave; fait l'avis du roi, et huit jours apr&egrave;s l'idole de marbre
+&eacute;tait l'idole de la cour.</p>
+
+<p>Madame de Montespan au d&eacute;sespoir e&ucirc;t voulu chasser Fontanges comme elle
+en avait chass&eacute; tant d'autres; mais <i>l'innocente</i> tint bon, elle s'&eacute;tait
+cramponn&eacute;e &agrave; la faveur et pr&eacute;tendait bien ne c&eacute;der sa place &agrave; personne.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le roi aimait Fontanges avec l'emportement des vieillards. Plus
+elle &eacute;tait absurde et folle, plus il se sentait &eacute;pris. La petite &eacute;tait
+sotte comme un panier, dit l'abb&eacute; de Choisy; peut-&ecirc;tre est-ce pour cela
+qu'il l'adorait. Madame de Montespan l'avait fatigu&eacute; d'esprit.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc Fontanges ma&icirc;tresse d&eacute;clar&eacute;e et duchesse. La t&ecirc;te lui tourna,
+il y avait de quoi. Elle qui la veille encore &laquo;n'avait, dit M. Pelletan,
+que la cape et l'&eacute;p&eacute;e, c'est-&agrave;-dire sa beaut&eacute;,&raquo; elle eut tout &agrave; coup un
+palais et des tr&eacute;sors, Versailles et la fortune de la France, et le roi
+&agrave; ses genoux.</p>
+
+<p>Aussi elle prit sans compter, et &agrave; pleines mains jeta l'argent par
+toutes les fen&ecirc;tres de ses fantaisies. Les grandeurs lui mont&egrave;rent au
+cerveau, et v&eacute;ritablement elle se crut reine, elle passait devant
+Marie-Th&eacute;r&egrave;se sans la saluer. Elle vengea La Valli&egrave;re et traita
+ignominieusement madame de Montespan.</p>
+
+<p>Le roi lui donnait cent mille &eacute;cus par mois, le double en cadeaux, mais
+il ne parvenait pas &agrave; lasser ses prodigalit&eacute;s; elle conduisait grand
+train, avec huit chevaux, le carrosse de sa fortune, elle semblait
+vouloir &laquo;d&eacute;vorer son r&egrave;gne en un moment.&raquo;</p>
+
+<p>Pour Fontanges, Louis XIV &eacute;tait redevenu jeune; il reprit les diamants,
+les rubans et les plumes. C'&eacute;tait tous les jours quelque f&ecirc;te nouvelle,
+chasses, ballets, com&eacute;dies, jamais le luxe n'avait &eacute;t&eacute; pouss&eacute; si loin.</p>
+
+<p>L'int&eacute;rieur du roi &eacute;tait, gr&acirc;ce &agrave; Fontanges, devenu un enfer. Tandis que
+la nouvelle sultane r&eacute;gnait avec tout l'emportement de la folie,
+l'ancienne emplissait l'air de ses cris d'Ariane abandonn&eacute;e. Chaque
+matin quelque sujet nouveau de jalousie, de col&egrave;re, de haine. Entre ces
+deux femmes madame de Maintenon avait fort &agrave; faire, elle courait de
+l'une &agrave; l'autre, essayant de les apaiser, de les r&eacute;concilier, mais elle
+y perdait toute son &eacute;loquence si persuasive.</p>
+
+<p>Parfois elle voulait faire de la morale &agrave; Fontanges, mais la duchesse
+d'hier n'entendait pas de cette oreille.&mdash;&laquo;Quand je serai &agrave; votre &acirc;ge,
+disait-elle &agrave; l'officieuse veuve, je songerai &agrave; ma conversion.&raquo; Une
+autre fois elle disait:&mdash;&laquo;Croyez-vous donc qu'il est aussi ais&eacute; de
+quitter un roi que de quitter une chemise?&raquo;</p>
+
+<p>H&eacute;las! c'est le roi qui la quitta. Elle devint enceinte. C'&eacute;tait, on le
+sait, l'&eacute;cueil des ma&icirc;tresses de Louis XIV. Elle perdit sa beaut&eacute;, et
+avec sa beaut&eacute; son amant. Bless&eacute;e au service du roi, elle demanda sa
+retraite et alla au fond d'une campagne cacher sa laideur et son
+d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Elle &eacute;blouit la cour un instant, comme un m&eacute;t&eacute;ore, puis elle disparut.
+Rose, elle v&eacute;cut ce que vivent les roses. Elle ne laissait en quittant
+Versailles, ni un ami, ni un regret, et nul ne se f&ucirc;t souvenu de son nom
+sans un hasard, un coup de vent, une coquetterie heureuse.</p>
+
+<p>Un jour &agrave; la chasse, le vent emporta son chapeau. D'un geste mutin elle
+r&eacute;unit en un tour de mains ses admirables cheveux, et les lia avec un
+flot de rubans. Elle &eacute;tait si jolie ainsi, si mutine, si effront&eacute;e, que
+le roi ravi la pria de toujours porter cette coiffure.</p>
+
+<p>Le lendemain, toutes les dames de la cour qui avaient copi&eacute; les robes
+honteusement flottantes de madame de Montespan, copiaient la coiffure de
+la folle sultane et portaient leurs cheveux &agrave; la Fontanges.</p>
+
+<p>La pauvre fille ne surv&eacute;cut gu&egrave;re &agrave; sa retraite. Un jour on apprit que
+Fontanges allait mourir et qu'elle faisait demander le roi. Louis XIV se
+rendit aux d&eacute;sirs de la malade, madame de Maintenon l'y avait pouss&eacute;,
+elle pensait que cette mort ferait une grande impression sur le roi et
+qu'on en pourrait profiter.</p>
+
+<p>Louis ne reconnut pas la pauvre moribonde, c'&eacute;tait une ombre d&eacute;j&agrave;
+lorsqu'il s'approcha de son lit. Cette passion devait &ecirc;tre
+extraordinaire en tout, il sembla touch&eacute; des souffrances de la pauvre
+fille et pleura.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Majest&eacute;, murmura Fontanges, je suis contente
+puisqu'&agrave; mon lit de mort j'ai vu pleurer mon roi.</p>
+
+<p>Elle mourut en accusant madame de Montespan de l'avoir fait empoisonner
+par un de ses domestiques dans une tasse de lait. Mais elle se trompait,
+madame de Montespan &eacute;tait incapable d'un tel crime.</p>
+
+<p>La duchesse de Fontanges fut le dernier &eacute;clair de passion de Louis XIV;
+de ce jour il tomba sous la tutelle de madame de Maintenon, qui de plus
+en plus lui &eacute;tait devenue indispensable.</p>
+
+<p>La marquise de Montespan essaya de lutter encore, mais son r&egrave;gne &eacute;tait
+d&eacute;finitivement pass&eacute;. Comme &agrave; La Valli&egrave;re, le roi lui d&eacute;clara qu'il ne
+voulait pas &ecirc;tre g&ecirc;n&eacute;. C'&eacute;tait un ordre formel de quitter la cour; la
+marquise se r&eacute;signa, elle partit, laissant &agrave; Versailles pour la
+repr&eacute;senter une arm&eacute;e de b&acirc;tards &agrave; la t&ecirc;te desquels marchait le duc du
+Maine, le favori de la vieillesse du roi, l'&eacute;lu de madame de Maintenon.</p>
+
+<p>La belle, l'orgueilleuse Montespan quitta les robes volantes pour le
+cilice, l'&eacute;ventail pour la discipline: c'&eacute;tait la mode alors. Elle
+essaya &agrave; force de mouvement de dissiper son chagrin et de tromper son
+ennui, &laquo;mais le vide s'&eacute;tait fait autour d'elle,&raquo; et sans pouvoir
+trouver une heure de repos ou d'oubli, elle passait sa vie &agrave; changer de
+r&eacute;sidence, &laquo;ne se trouvant heureuse que l&agrave; o&ugrave; elle n'&eacute;tait pas.&raquo; Le roi
+lui donnait vingt mille louis par mois, une belle pension de retraite,
+et elle les d&eacute;pensait presque enti&egrave;rement en bonnes &oelig;uvres. Elle dotait
+des filles pauvres, enrichissait des couvents, ou faisait b&acirc;tir des
+chapelles.</p>
+
+<p>La mort, telle &eacute;tait la grande, l'&eacute;pouvantable terreur de la marquise de
+Montespan; elle redoutait jusqu'au sommeil qui en est l'image. Elle ne
+dormait que dans une chambre resplendissante de lumi&egrave;res, et toujours
+autour de son lit se tenaient cinq ou six femmes de service, qui
+devaient jouer ou causer ga&icirc;ment tandis qu'elle sommeillait.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce donc un pressentiment? Cette mort tant redout&eacute;e arriva &agrave;
+l'improviste tandis qu'elle dormait, et &agrave; peine put-elle prononcer
+quelques paroles.</p>
+
+<p>Louis XIV pleura la marquise de Montespan &agrave; peu pr&egrave;s comme il avait
+pleur&eacute; la duchesse de La Valli&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que je l'avais cong&eacute;di&eacute;e, r&eacute;pondit-il, j'avais esp&eacute;r&eacute; ne jamais
+la revoir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">MADAME DE MAINTENON.</a></h3>
+
+
+<p>Avec madame de Maintenon commence ce qu'on est convenu d'appeler les
+sombres ann&eacute;es du r&egrave;gne de Louis XIV; ceci, vrai pour les horreurs
+religieuses, est inexact quant au reste. Depuis 1670, la prosp&eacute;rit&eacute;
+n'&eacute;tait qu'apparente, et chaque ann&eacute;e les d&eacute;penses avaient &eacute;t&eacute;
+croissant. Le tr&eacute;sor &eacute;tait vide, les troupes sans solde, les routes
+&eacute;taient infest&eacute;es de brigands. Le luxe d&eacute;vorait la noblesse; enfin, les
+pierres, les b&acirc;timents, Versailles, engloutissaient des sommes immenses.
+Il &eacute;tait bien &eacute;vident que la d&eacute;b&acirc;cle arriverait, qu'un jour viendrait o&ugrave;
+tous les exp&eacute;dients du cr&eacute;dit et de l'emprunt feraient d&eacute;faut.</p>
+
+<p>Colbert avait pr&eacute;vu ces d&eacute;sastres, et il avait conjur&eacute; le roi de mod&eacute;rer
+ses d&eacute;penses. Louis XIV ne l'&eacute;couta pas; il &eacute;tait alors dans l'ivresse
+de la puissance et ne se doutait gu&egrave;re que vers la fin de son r&egrave;gne il
+en serait r&eacute;duit, lui, le grand roi, le roi-soleil, &agrave; faire les honneurs
+de Versailles &agrave; Samuel Bernard, et &agrave; flatter l'importance du financier
+pour lui soutirer quelques pauvres millions.</p>
+
+<p>Il est bien n&eacute;cessaire d'insister sur cette p&eacute;nurie des finances, parce
+qu'elle explique la r&eacute;vocation de l'&eacute;dit de Nantes et les rigueurs des
+pers&eacute;cutions et des proscriptions religieuses. Le clerg&eacute; n'e&ucirc;t jamais
+obtenu cela du roi sans la noblesse; la noblesse y poussa, parce que,
+compl&eacute;tement ruin&eacute;e, elle savait trouver d'immenses avantages
+p&eacute;cuniaires &agrave; ces rigueurs d&eacute;ploy&eacute;es contre les protestants. La
+r&eacute;vocation fut bien moins une affaire religieuse qu'une sp&eacute;culation, le
+fait n'en est que plus odieux. Ce fut une confiscation g&eacute;n&eacute;rale. Les
+r&eacute;form&eacute;s eurent sous le r&egrave;gne de Louis XIV le sort des juifs au moyen
+&acirc;ge; on les laissa prosp&eacute;rer, s'enrichir, et lorsqu'on jugea leurs
+coffres assez pleins, on les saisit &agrave; la gorge:&mdash;Halte-l&agrave;! la bourse ou
+la vie! au nom du roi, au nom de Dieu! Tous y laiss&egrave;rent leur fortune,
+beaucoup leur vie.</p>
+
+<p>Il serait, on le voit, injuste de faire retomber toute l'atrocit&eacute; de
+l'action sur madame de Maintenon, l'id&eacute;e ne lui appartient pas, mais
+elle commit le crime d&eacute;j&agrave; &eacute;norme de contribuer au succ&egrave;s, malgr&eacute; elle,
+malgr&eacute; ses convictions, prise entre son ambition et sa conscience.</p>
+
+<p>Avec madame de Maintenon, le cotillon dispara&icirc;t, mais il est remplac&eacute;
+par la robe noire du j&eacute;suite. Sous les guimpes dont s'enveloppe sa prude
+coquetterie, je distingue le p&egrave;re de La Chaise, dans sa manche je vois
+s'agiter le bras du fanatique Le Tellier. Aux caprices parfois
+d&eacute;sastreux, mais passagers, d'une ma&icirc;tresse intrigante et coquette, se
+substitue le sombre plan d'une soci&eacute;t&eacute; ambitieuse, qui, froidement,
+lentement, par tous moyens, veut arriver et arrive &agrave; son but.</p>
+
+<p>Les d&eacute;vots ont jet&eacute; la veuve Scarron dans la place. C'est &agrave; la marquise
+de Maintenon de leur ouvrir les portes; elle entretiendra les
+d&eacute;mangeaisons de la conscience royale, les j&eacute;suites se chargeront de les
+calmer.</p>
+
+<p>Et Louis XIV est dupe, et, malgr&eacute; lui, il laisse faire; entour&eacute;,
+circonvenu, il perd cette audacieuse initiative qui fut sa force.
+R&eacute;siste-t-il, son confesseur entr'ouvre imm&eacute;diatement une des trappes de
+l'enfer, et il se rend; son ignorance fait la force de ceux qui l'ont
+pris &agrave; leur toile; &eacute;coutons plut&ocirc;t Madame:</p>
+
+<p>&laquo;On avait, dit-elle, fait tellement peur au roi de l'enfer, qu'il
+croyait que tous ceux qui n'avaient pas &eacute;t&eacute; instruits par les j&eacute;suites
+seraient damn&eacute;s, et qu'il craignait d'&ecirc;tre damn&eacute; aussi en les
+fr&eacute;quentant. Quand on voulait perdre quelqu'un, il suffisait de dire: Il
+est huguenot ou jans&eacute;niste; alors son affaire &eacute;tait faite. On ne saurait
+&ecirc;tre plus ignorant en mati&egrave;re de religion que n'&eacute;tait le roi. Il croyait
+tout ce que lui disaient les pr&ecirc;tres, comme si cela venait de Dieu m&ecirc;me.
+La vieille Maintenon et le p&egrave;re La Chaise lui avaient persuad&eacute; que tous
+les p&eacute;ch&eacute;s qu'il avait commis avec La Montespan lui seraient remis, s'il
+tourmentait et chassait les r&eacute;form&eacute;s, et que c'&eacute;tait la voie du ciel. Il
+l'a cru fermement. Il &eacute;tait du moins de bonne foi, et ce n'&eacute;tait pas du
+tout sa faute que sa cour f&ucirc;t hypocrite; la vieille Maintenon avait
+forc&eacute; les gens &agrave; l'&ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Louis XIV, en ses belles ann&eacute;es, avait applaudi &agrave; l'ex&eacute;cution des faux
+d&eacute;vots; il avait encourag&eacute; Moli&egrave;re, il ne s'en souvenait plus. Tartufe
+mit des jupons et des coiffes, alors il ne le reconnut plus. Que dis-je!
+il lui fit f&ecirc;te, le pauvre homme! il lui ouvrit son palais et son lit,
+et finalement l'installa &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui sur le tr&ocirc;ne. Ce fut l'apoth&eacute;ose
+de Tartufe.</p>
+
+<p>Jamais pouvoir ne fut moins &eacute;clatant et pourtant plus r&eacute;el que celui de
+madame de Maintenon; elle eut la main &agrave; tout.&mdash;Elle fit des g&eacute;n&eacute;raux et
+des ministres, plus nuls les uns que les autres, mais les uns et les
+autres ses cr&eacute;atures. Louis XIV n'avait rien &agrave; lui refuser; elle le
+dominait par le c&oelig;ur, par les sens et par la conscience; seule elle
+&eacute;tait l'arbitre de son bonheur en ce monde et dans l'autre. Favorite
+d'un genre nouveau, elle tenait du directeur et de la ma&icirc;tresse, et un
+confessionnal &eacute;tait le boudoir de ses glaciales amours.</p>
+
+<p>Plus on &eacute;tudie le caract&egrave;re de cette femme froide, s&egrave;che, moins on a
+pour elle de sympathie; toute sa conduite est louche comme sa position.
+Rien de net, d'arr&ecirc;t&eacute;, de pr&eacute;cis; elle h&eacute;site, elle tergiverse, elle ne
+sait dire ni oui, ni non. Tout est vague, ambigu, voil&eacute;; il n'y a de
+positif en elle que sa souplesse. Les p&eacute;rip&eacute;ties de sa vie expliquent
+jusqu'&agrave; un certain point ce caract&egrave;re. Ambitieuse, passionn&eacute;e, la
+premi&egrave;re moiti&eacute; de sa vie n'est qu'une longue humiliation, sa jeunesse
+se passe, sa beaut&eacute; se fane, avant qu'elle ait m&ecirc;me l'esp&eacute;rance d'une
+situation dans le monde; admise un peu partout, mais en subalterne, elle
+ne sauve sa position qu'&agrave; force d'habilet&eacute; et d'am&eacute;nit&eacute; insinuante; il
+lui reste de toutes ces &eacute;preuves quelque chose de vil et de bas, le
+sceau ind&eacute;l&eacute;bile de la domesticit&eacute;.</p>
+
+<p>C'est dans la conciergerie de la prison de Niort que naquit, le 2
+novembre 1635, d'une vieille famille calviniste, Fran&ccedil;oise d'Aubign&eacute;, la
+future marquise de Maintenon. Constant d'Aubign&eacute;, son p&egrave;re, fils maudit
+et d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; du vieil Agrippa, avait eu une triste vie, infamante &agrave; plus
+d'un titre, et &eacute;tait alors enferm&eacute; pour des intelligences avec le
+gouvernement anglais.</p>
+
+<p>Rendu &agrave; la libert&eacute;, sur les sollicitations pressantes de sa femme, il
+partit avec toute sa famille pour la Martinique, o&ugrave; l'on commen&ccedil;ait &agrave;
+fonder des &eacute;tablissements, et o&ugrave; il esp&eacute;rait r&eacute;tablir promptement sa
+fortune follement dissip&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;On aime &agrave; entourer de merveilleux l'enfance des personnes c&eacute;l&egrave;bres,&raquo;
+aussi la biographie de madame de Maintenon commence presque comme un
+conte de Perrault. Elle tombe malade sur le vaisseau, on la croit morte,
+on va la jeter &agrave; la mer, un mouvement qu'elle fait la sauve. Elle
+n'&eacute;chappe &agrave; ce danger que pour en courir un plus grand encore. Des
+corsaires sont au moment de s'emparer du vaisseau qui la porte; par
+bonheur un ouragan &eacute;loigne les pirates. &Agrave; la Martinique, une servante
+imprudente laisse seule sur le rivage la petite Fran&ccedil;oise, et il s'en
+faut de rien qu'elle ne soit d&eacute;vor&eacute;e par un &eacute;norme serpent.</p>
+
+<p>Mais des malheurs plus grands et plus r&eacute;els l'attendaient. Son p&egrave;re
+refit en effet sa fortune, mais il la dissipa de nouveau au jeu, et il
+mourut comme il perdait son dernier louis, laissant sa femme et ses
+enfants dans un d&eacute;n&ucirc;ment absolu.</p>
+
+<p>Revenue en France avec la petite Fran&ccedil;oise, alors &acirc;g&eacute;e de dix ans,
+madame d'Aubign&eacute;, r&eacute;duite &agrave; la plus profonde mis&egrave;re, fut oblig&eacute;e de
+travailler de ses mains pour vivre, tandis qu'elle poursuivait les
+d&eacute;bris de la fortune de son mari. Ses affaires l'ayant rappel&eacute;e &agrave; la
+Martinique, elle confia sa fille &agrave; madame de Villette, qui eut pour elle
+une tendresse maternelle.</p>
+
+<p>Ce bonheur dura peu; la jeune d'Aubign&eacute; fut arrach&eacute;e de cette maison par
+madame de Neuillant, catholique z&eacute;l&eacute;e, qui, se fondant sur sa parent&eacute;,
+obtint par autorit&eacute; de justice le droit d'&eacute;lever et de convertir sa
+jeune parente.</p>
+
+<p>C'est une des phases les plus terribles de la vie si agit&eacute;e de
+mademoiselle d'Aubign&eacute;: elle tenait au culte r&eacute;form&eacute;, et madame de
+Neuillant voulait absolument lui faire accepter la religion romaine. &laquo;On
+employa d'abord la douceur et les caresses, en vain. On voulut la
+vaincre alors par les humiliations et les duret&eacute;s. On la confondit avec
+les domestiques, et on la chargea des plus bas d&eacute;tails de la maison. &laquo;Je
+commandais &agrave; la basse-cour, a-t-elle dit depuis, et c'est par l&agrave; que son
+r&egrave;gne a commenc&eacute;. Tous les matins, une gaule &agrave; sa main et un petit
+panier sous son bras, on l'envoyait garder les dindons, avec d&eacute;fense de
+toucher aux provisions du panier avant d'avoir appris cinq quatrains de
+Pibrac.&raquo;</p>
+
+<p>Sa conversion n'avan&ccedil;ait pas, malgr&eacute; la duret&eacute; de ces traitements;
+madame de Neuillant la fit entrer aux Ursulines de Niort. Elle n'y resta
+que quelques mois; personne ne payant sa pension, les s&oelig;urs la
+rendirent &agrave; sa m&egrave;re, qui la pla&ccedil;a &agrave; Paris aux Ursulines de la rue
+Saint-Jacques. &laquo;C'est l&agrave; qu'on obtint son abjuration, apr&egrave;s beaucoup de
+r&eacute;sistance de sa part.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine sortie du couvent, mademoiselle d'Aubign&eacute; perdit sa m&egrave;re, et de
+nouveau se vit forc&eacute;e de recourir &agrave; l'hospitalit&eacute; de madame de Neuillant
+&laquo;qui, dit Tallemant, bien que riche et quoique sa parente, la laissait
+nue par avarice.&raquo;</p>
+
+<p>Sans ressources, sans exp&eacute;rience, sans famille, la pauvre jeune fille
+mangeait avec douleur le pain amer et souvent reproch&eacute; de l'aum&ocirc;ne,
+lorsqu'elle se trouva pour la premi&egrave;re fois en relation avec le po&euml;te
+Scarron.</p>
+
+<p>Cet infortun&eacute;, qui doit sa r&eacute;putation bien moins &agrave; ses vers burlesques
+qu'&agrave; la ga&icirc;t&eacute; courageuse avec laquelle il railla ses douleurs et fit un
+jouet de son mal, &eacute;tait un raccourci de toutes les infirmit&eacute;s humaines.</p>
+
+<p>Horriblement paralys&eacute;, contrefait, tordu par de continuelles
+souffrances, il n'avait de libre que la bouche et les mains. Seul,
+l'estomac &eacute;tait bon et avait conserv&eacute; toute sa vigueur. On faisait cent
+contes de l'horrible torture du pauvre Scarron, et lui-m&ecirc;me s'en plaint
+dans une de ses pr&eacute;faces: &laquo;Les uns disent que je suis cul-de-jatte, les
+autres qu'on me met sur une table dans un &eacute;tui o&ugrave; je cause comme une pie
+borgne, d'autres encore que mon chapeau tient &agrave; une corde qui passe dans
+une poulie, et que je la hausse et la baisse pour saluer ceux qui me
+visitent, je veux arr&ecirc;ter ces mensonges.&raquo; Sur ce, il fait son portrait,
+et assure qu'il n'est gu&egrave;re plus contrefait qu'un <i>Z</i>.</p>
+
+<p>En ce triste &eacute;tat, n'ayant presqu'aucune fortune, Scarron sut tirer
+parti de son mal; il en v&eacute;cut au moins autant que de ses vers. Il
+s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute; <i>malade de la reine</i>, et touchait une petite pension
+pour <i>remplir son office</i>. Bien des gens lui venaient en aide, et il ne
+se faisait pas faute de se rappeler au souvenir de ceux qui pouvaient
+pour lui quelque chose, par de burlesques requ&ecirc;tes auxquelles il &eacute;tait
+bien difficile de ne pas faire droit.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je suis, depuis quatre ans, atteint d'un mal hideux</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Qui t&acirc;che de m'abattre;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">J'en pleure comme un veau, bien souvent comme deux,</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Quelquefois comme quatre.</span><br />
+</p>
+
+<p>Tel est le style des plaintes du pauvre Scarron, ce qui ne l'emp&ecirc;che pas
+de &laquo;bien manger et de bien boire, nous avoue-t-il, comme le plus grand
+glouton bien portant, surtout lorsqu'il n'est pas <i>log&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel de
+l'imp&eacute;cuniosit&eacute;</i>, ce qui lui arrive parfois.&raquo;</p>
+
+<p>Tel est le malheureux qui prit en piti&eacute; le malheur de mademoiselle
+d'Aubign&eacute;, et lui offrit sa main. Elle accepta, &laquo;aimant mieux encore cet
+extrait de mari que le couvent,&raquo; et que la pauvret&eacute;, e&ucirc;t-elle pu
+ajouter; car tel &eacute;tait son d&eacute;n&ucirc;ment, que le jour de sa noce elle fut
+r&eacute;duite &agrave; emprunter un habit.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le &agrave; ses habitudes burlesques, Scarron reconnut par contrat &agrave; sa
+future: &laquo;Quatre louis de rente, une paire de belles mains, un tr&egrave;s beau
+corsage, une jolie figure, deux grands yeux fort mutins et beaucoup
+d'esprit.&raquo;</p>
+
+<p>Ce portrait n'est point flatt&eacute;, si flatteur qu'il semble: mademoiselle
+d'Aubign&eacute; &eacute;tait, &agrave; dix-sept ans qu'elle avait alors, une des plus
+ravissantes personnes que l'on p&ucirc;t voir. On ne l'appelait que <i>la Belle
+Indienne</i>. Mademoiselle de Scud&eacute;ry nous en a laiss&eacute; dans sa <i>Cl&eacute;lie</i> un
+vivant portrait, sous le nom de Lyrianne, &eacute;pouse de Scaurus (Scarron).
+&laquo;Lyrianne &eacute;tait de grande et belle taille, mais de cette grandeur qui
+n'&eacute;pouvante point et qui sert seulement &agrave; la bonne mine. Elle avait le
+teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un ch&acirc;tain clair et
+tr&egrave;s-agr&eacute;ables, le nez tr&egrave;s-bien fait, la bouche bien taill&eacute;e, l'air
+noble, doux, enjou&eacute;, modeste, et, pour rendre sa beaut&eacute; plus parfaite et
+plus &eacute;clatante, elle avait les plus beaux yeux du monde, noirs,
+brillants, doux, passionn&eacute;s et pleins d'esprit.&raquo;</p>
+
+<p>Chez Scarron, dont le salon s'emplissait chaque soir du regain de la
+Fronde, la jeune &eacute;pouse, la garde malade plut&ocirc;t, &eacute;tendit le cercle
+jusque-l&agrave; assez restreint de ses connaissances. Elle devint la reine de
+ce c&eacute;nacle de beaux esprits et de grands seigneurs, et, toute jeune
+qu'elle &eacute;tait, imposa assez aux habitu&eacute;s de son mari pour qu'au moins en
+sa pr&eacute;sence on s'abst&icirc;nt des plaisanteries licencieuses qui avaient
+cours auparavant chez le po&euml;te burlesque.</p>
+
+<p>Madame de Maintenon a eu trop d'ennemis acharn&eacute;s &agrave; essayer de salir son
+pass&eacute; pour qu'il soit possible d'ajouter foi aux pamphlets qui racontent
+les mille et une aventures galantes de madame Scarron. Elle sut dans
+tous les cas sauver bien habilement les apparences. Rien ne prouve que
+Fouquet le surintendant ait eu autre chose que de l'amiti&eacute; pour elle et
+de l'admiration pour les vers de son mari, d'o&ugrave; une pension. Rien ne
+prouve qu'elle n'ait pas repouss&eacute; et d&eacute;sol&eacute; tous ses adorateurs,
+Villarceaux comme les autres. Elle n'a qu'une chose qui puisse faire
+douter de sa vertu, sa liaison avec Ninon de Lenclos, liaison on ne peut
+plus intime, et un mot de cette m&ecirc;me Ninon:</p>
+
+<p>&mdash;Que de fois je lui ai pr&ecirc;t&eacute; ma chambre jaune pour ses entrevues avec
+Villarceaux!</p>
+
+<p>Je prendrais presque le parti de la sagesse de madame Scarron, en
+l'&eacute;tudiant avec soin ann&eacute;e par ann&eacute;e; ses traits se tirent, son regard
+devient dur, sa physionomie est s&egrave;che, elle a tous les caract&egrave;res de la
+vieille fille sortie victorieuse d'une lutte contre le c&eacute;libat.</p>
+
+<p>La mort de Scarron r&eacute;duisit sa veuve &agrave; la mendicit&eacute;; la reine-m&egrave;re
+heureusement lui rendit la pension dont avait joui son mari, mais cette
+pension s'&eacute;teignit avec la reine-m&egrave;re. Voil&agrave; la pauvre veuve de nouveau
+sans pain, et accablant Louis XIV de p&eacute;titions, bien inutiles, h&eacute;las!</p>
+
+<p>Enfin un jour le roi lui accorda gracieusement, et lorsqu'elle y pensait
+le moins, ce que tant de fois elle avait demand&eacute; en vain; elle eut
+strictement de quoi vivre et parut s'en contenter. Elle &eacute;tait m&ecirc;me si
+habile qu'elle paraissait riche avec ce qui n'e&ucirc;t pas suffi &agrave; une
+autre.&mdash;&laquo;Deux mille livres! s'&eacute;cria-t-elle, c'est plus qu'il n'en faut
+pour ma solitude et mon salut.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, on le voit, madame Scarron inclinait fort &agrave; la d&eacute;votion, ce qui ne
+l'emp&ecirc;chait pas de suivre ses anciennes relations et de fr&eacute;quenter le
+monde o&ugrave; elle avait de vrais succ&egrave;s; elle soupait encore avec Ninon de
+Lenclos, mais elle avait pris l'abb&eacute; Gobelin pour directeur.</p>
+
+<p>Ainsi elle vivait, ne sachant quelle direction donner &agrave; l'immense
+ambition qui la d&eacute;vorait, lorsque madame de Montespan eut la
+tr&egrave;s-malheureuse id&eacute;e de lui confier l'&eacute;ducation de ses enfants.</p>
+
+<p>L'ambitieuse veuve accepta, avec de j&eacute;suitiques restrictions, il est
+vrai; elle voulut un ordre du roi, elle l'eut. Il est probable que, du
+premier jour o&ugrave; elle se trouva en relations directes avec Louis XIV, son
+plan de campagne fut fait. Tout d'abord, elle se fit l'<i>amie</i> de madame
+de Montespan, et ne redressa la t&ecirc;te que le jour o&ugrave; elle fut certaine de
+son empire sur le roi.</p>
+
+<p>Quel chef-d'&oelig;uvre de patience, d'habilet&eacute; et d'insinuation que cette
+victoire de madame Scarron! D&eacute;test&eacute;e du roi d'abord, elle arrive &agrave; se
+faire tol&eacute;rer comme une servante discr&egrave;te, puis accepter comme une amie
+de bon conseil, puis aimer comme une confidente d&eacute;vou&eacute;e. Les premiers
+d&eacute;sastres du r&egrave;gne de Louis XIV lui furent d'un grand secours; elle
+devint la garde malade de l'orgueil du roi-soleil et pansa les blessures
+de son amour-propre.</p>
+
+<p>Longtemps avant que sa puissance n'&eacute;clat&acirc;t, on la pressentait &agrave; la cour;
+le roi avait pour elle une inimaginable d&eacute;f&eacute;rence, et un no&euml;l fort
+r&eacute;pandu lui attribue plus de faveur qu'elle n'en avait encore; un
+provincial interroge le <i>Messager fid&egrave;le qui revient de la Cour</i>.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que fait le grand Alcandre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tandis qu'il est en paix?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">N'a-t-il plus le c&oelig;ur tendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">N'aimera-t-il jamais?</span><br />
+</p>
+
+<p>Le messager r&eacute;pond:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;On ne sait plus qu'en dire,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Et l'on n'ose parler.</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Si son grand c&oelig;ur soupire,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Il sait dissimuler.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;Est-il vrai qu'il s'occupe</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Au moins le tiers du jour</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">O&ugrave; son c&oelig;ur est la dupe,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ainsi que son amour?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;En homme d'habitude,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Il va chez Maintenon</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Il est humble, elle est prude,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Il trouve cela bon.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;La superbe ma&icirc;tresse</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">En est-elle d'accord?</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Voit-elle avec tristesse</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">La rigueur de son sort?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;L'on dit qu'elle en murmure</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Et que sans ses enfants</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Elle ferait figure</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Avec les m&eacute;contents.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais le messager fid&egrave;le s'abuse en cet endroit; les enfants de madame de
+Montespan ne sont plus rien pour leur m&egrave;re, ou plut&ocirc;t ils l'ont oubli&eacute;e;
+la seule m&egrave;re pour eux est leur gouvernante, l'habile veuve Scarron.
+Elle les a &eacute;lev&eacute;s avec un soin extr&ecirc;me, pour elle, pour ses desseins;
+elle en a fait de petits saints, d&eacute;vots convenables, ambitieux,
+hypocrites, &eacute;go&iuml;stes surtout. &laquo;Le lien entre elle et le roi, image
+burlesque de l'Amour, est le petit boiteux, le duc du Maine, avorton de
+malheur, rus&eacute; buffon, Scapin fait Tartufe.&raquo; Aussi, le jour o&ugrave; madame de
+Maintenon obtient du roi le renvoi de madame de Montespan, est-ce le duc
+du Maine, le favori de Louis XIV, qui va annoncer &agrave; sa m&egrave;re la d&eacute;cision
+du roi; cherchant ainsi, par sa bassesse, &agrave; m&eacute;riter sa grandeur future.</p>
+
+<p>Guid&eacute;s par madame de Maintenon, encourag&eacute;s par elle, ces b&acirc;tards
+deviennent une cause de ruine pour la France, de discorde pour la cour,
+et dans ses derni&egrave;res ann&eacute;es Louis XIV essaie de leur l&eacute;guer le tr&ocirc;ne au
+d&eacute;triment de ses descendants l&eacute;gitimes.</p>
+
+<p>Souveraine absolue par le d&eacute;part de madame de Montespan et par la mort
+de la reine, madame de Maintenon se trouva dans la plus difficile des
+situations. Tint-elle rigueur &agrave; ce monarque inamusable, qu'elle
+renvoyait toujours afflig&eacute;, mais jamais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, ou sacrifia-t-elle sa
+vertu au salut et &agrave; la conversion du roi? Cette derni&egrave;re hypoth&egrave;se est
+la plus probable. Au moins chacun &eacute;tait-il convaincu de la d&eacute;faite de
+cette d&eacute;vote aust&egrave;re, d&eacute;faite impos&eacute;e peut-&ecirc;tre par un directeur; car &agrave;
+tout prix il fallait pr&eacute;venir le retour de quelque Montespan, et le roi,
+plus adonn&eacute; &agrave; la table que jamais, n'avait pas un temp&eacute;rament &agrave;
+supporter les dures privations du clo&icirc;tre.</p>
+
+<p>Sa position &agrave; la cour &eacute;tait louche, f&acirc;cheuse, peu assur&eacute;e. Lorsque les
+d&eacute;vots et la noblesse eurent besoin de sa voix pour la r&eacute;vocation de
+l'&eacute;dit de Nantes, pr&eacute;par&eacute;e depuis longtemps, et lui promirent en &eacute;change
+de son appui leur approbation &agrave; un mariage secret avec Louis XIV, elle
+n'h&eacute;sita pas. Et le jour o&ugrave; les dragons se r&eacute;pandirent &agrave; travers la
+France pour pr&ecirc;cher le cat&eacute;chisme &agrave; main arm&eacute;e, l'union du roi-soleil et
+de la veuve Cul-de-jatte fut d&eacute;cid&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce mariage honteux fut la derni&egrave;re chute de Louis XIV; &agrave; l'exemple des
+vieux c&eacute;libataires libertins, il &eacute;pousa sa servante, secr&egrave;tement, dans
+une chapelle de Versailles, avec ses valets de chambre pour t&eacute;moins, la
+nuit sans doute, pour d&eacute;rober sa rougeur aux assistants et pour ne pas
+voir la leur.</p>
+
+<p>Cette union souleva la r&eacute;probation universelle, et le sonnet suivant,
+parti de trop haut pour qu'on p&ucirc;t songer &agrave; punir celui qui l'avait mis
+en circulation, donne une juste id&eacute;e de l'opinion de toute la cour:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que l'&Eacute;ternel est grand! que sa main est puissante!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il a combl&eacute; de biens mes p&eacute;nibles travaux.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je naquis demoiselle et je devins servante;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je lavai la vaisselle et souffris mille maux.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je fis plusieurs amants et ne fus point ingrate;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je me livrai souvent &agrave; leurs premiers transports.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&Agrave; la fin, j'&eacute;pousai ce fameux cul-de-jatte,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais enfin il mourut, et vieille devenue,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mes amants sans piti&eacute; me laissaient toute nue,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Lorsqu'un h&eacute;ros me crut propre encore aux plaisirs;</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il me parla d'amour, je fis la Madeleine;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je lui montrai le diable au fort de ses d&eacute;sirs,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il en eut peur, le l&acirc;che!... Et je me trouvai reine.</span><br />
+</p>
+
+<p>Reine elle &eacute;tait en effet, mais non heureuse. Garde-malade du plus
+triste des rois, riv&eacute;e &agrave; la m&ecirc;me cha&icirc;ne, elle expiait cruellement son
+ambition.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que ne puis-je m'enfuir, disait-elle quelquefois,&raquo; et son fr&egrave;re
+d'Aubign&eacute;, qui connaissait bien son caract&egrave;re, de lui r&eacute;pondre:&mdash;&laquo;Vous
+avez donc promesse d'&eacute;pouser Dieu le p&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>Forc&eacute;e de renoncer &agrave; l'esp&eacute;rance de faire d&eacute;clarer son mariage, son
+ambition n'eut plus de but; et, cruellement d&eacute;sabus&eacute;e, elle dut se
+contenter de gouverner myst&eacute;rieusement du coin de sa chemin&eacute;e. On ne
+prit plus une d&eacute;cision sans elle; et lorsque Louis XIV avait &agrave; trancher
+quelque lourde difficult&eacute;, c'est toujours &agrave; elle qu'il s'en
+rapportait.&mdash;&laquo;Qu'en pense, lui disait-il, votre solidit&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Le peuple, qui s'en prenait &agrave; elle de tous les d&eacute;sastres, des d&eacute;faites,
+du sang, de la ruine, la ha&iuml;ssait &agrave; ce point qu'elle n'osait plus se
+montrer dans Paris; on ne comptait plus les &eacute;pigrammes blessantes, les
+no&euml;ls injurieux, et la fureur populaire s'en prenait autant au roi qu'&agrave;
+la favorite:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Cr&eacute;ole abominable,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Inf&acirc;me Maintenon,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand la Parque implacable</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">T'enverra chez Pluton,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Oh! jour digne d'envie,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Heureux moment,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">S'il en co&ucirc;te la vie</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">&Agrave; ton amant.</span><br />
+</p>
+
+<p>Nous n'entreprendrons pas de retracer ici les derni&egrave;res ann&eacute;es du couple
+royal, nous ne suivrons pas le conseil des ministres chez madame de
+Maintenon; de ce moment elle appartient &agrave; la politique: cette figure de
+l'amie de Louis XIV est d&eacute;j&agrave; bien sombre pour un livre si l&eacute;ger.</p>
+
+<p>Disons seulement qu'apr&egrave;s avoir &eacute;chou&eacute; dans son projet de donner toute
+la puissance aux b&acirc;tards, elle assista impassible &agrave; la mort du roi, et
+se retira ensuite &agrave; la maison de Saint-Cyr qu'elle avait fond&eacute;e.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le jusqu'au bout &agrave; son r&ocirc;le d'hypocrisie, elle &eacute;crivit un livre sur
+l'&eacute;ducation des filles, livre dont la morale peut se r&eacute;sumer en deux
+mots:&mdash;la d&eacute;votion bien entendue m&egrave;ne &agrave; tout.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES FEMMES DE LA R&Eacute;GENCE.<br />
+MADAME D'ARGENTON.&mdash;LA MARQUISE DE PARAB&Egrave;RE.</a></h3>
+
+
+<p>Un ab&icirc;me s&eacute;pare les deux r&egrave;gnes si diff&eacute;rents de Louis XIV et de Louis
+XV, un ab&icirc;me ou un cloaque, la R&eacute;gence. Il fallait une transition;
+Philippe d'Orl&eacute;ans est le trait-d'union qui relie ces deux rois,
+contrastes vivants. Louis XIV avait conduit la monarchie &agrave; l'ab&icirc;me,
+Louis XV la conduit &agrave; l'&eacute;gout, il verse dans la boue le char de la
+royaut&eacute;. Pour r&eacute;gner, il fallait au grand roi les enivrements de son
+Olympe de Versailles, les pompes d'une apoth&eacute;ose de tous les instants;
+plus modeste dans ses go&ucirc;ts, le Bien-Aim&eacute; ne se sent &agrave; l'aise que dans
+les petits appartements, et son sanctuaire d'&eacute;lection sera le boudoir
+d'une courtisane.</p>
+
+<p>&Agrave; tort, cependant, on imputerait &agrave; Philippe d'avoir pr&eacute;par&eacute; le r&egrave;gne de
+Louis XV; le r&eacute;gent, nous ne parlons ici que de l'homme d'&Eacute;tat, fut la
+premi&egrave;re victime de la politique de Louis XIV; il dut payer les frais
+de l'apoth&eacute;ose. Pour tout h&eacute;ritage &agrave; recueillir sans b&eacute;n&eacute;fice
+d'inventaire, le grand roi laissait la France saccag&eacute;e, ruin&eacute;e,
+ensanglant&eacute;e, et deux milliards six cents millions de dettes. Une
+catastrophe &eacute;tait in&eacute;vitable; le r&eacute;gent eut le m&eacute;rite de la retarder. On
+lui jette &agrave; la face cette grande duperie du syst&egrave;me, mais il n'avait pas
+&agrave; choisir; Saint-Simon lui conseillait une banqueroute pure et simple;
+il pr&eacute;f&eacute;ra le syst&egrave;me de Law, qui du moins semblait sauver les
+apparences, et la banque de l'aventurier avait encore plus de chances
+que les projets des fr&egrave;res P&acirc;ris.</p>
+
+<p>La d&eacute;b&acirc;cle des m&oelig;urs n'est pas plus le fait du r&eacute;gent que la d&eacute;b&acirc;cle
+des finances. Apr&egrave;s avoir, trente ans durant, donn&eacute; au monde l'&eacute;trange
+spectacle d'un roi de France vivant au milieu de sa cour comme un sultan
+au fond de son s&eacute;rail, apr&egrave;s avoir glorifi&eacute; l'adult&egrave;re et l&acirc;ch&eacute; la bride
+&agrave; toutes les passions, Louis XIV crut pouvoir, du jour au lendemain,
+r&eacute;former les m&oelig;urs d&eacute;prav&eacute;es par son exemple. &Eacute;trange erreur! Parce
+qu'il se convertissait dans les bras de madame de Maintenon, il crut que
+toute la cour allait le suivre s&eacute;rieusement dans cette voie nouvelle et
+se convertir aussi. En effet, tous les courtisans prirent le masque de
+la vertu. Mais sous ce voile de triste aust&eacute;rit&eacute; qui ravissait le vieux
+monarque, la corruption fit encore des progr&egrave;s.</p>
+
+<p>On s'en aper&ccedil;oit, &agrave; la mort de Louis XIV; tous les masques tombent. La
+r&eacute;action arrive, d'autant plus furieuse que la contrainte a &eacute;t&eacute; plus
+grande; chacun semble vouloir se d&eacute;dommager, &laquo;on avait &eacute;t&eacute; g&ecirc;n&eacute;, on ne
+se g&ecirc;ne plus.&raquo; La licence devient effroyable, les d&eacute;sordres insens&eacute;s. Il
+semble que tous les liens qui retiennent la soci&eacute;t&eacute; sont pr&egrave;s de se
+rompre; plus de morale, plus de retenue; on n'a plus qu'une hypocrisie,
+celle du vice. Rien ne surnage dans ce grand naufrage des m&oelig;urs, toute
+la noblesse se donne la main pour cette ronde infernale, la famille m&ecirc;me
+ne subsiste plus, le mariage est ridiculis&eacute;, la fid&eacute;lit&eacute; conjugale
+bafou&eacute;e, les grands seigneurs prennent leurs ma&icirc;tresses au coin des
+rues, et les grandes dames, ouvrant leur lit &agrave; la populace, se font
+gloire d'y faire passer tout Paris.</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent, malheureusement, suivait l'exemple g&eacute;n&eacute;ral, mais au moins ne
+songea-t-il jamais &agrave; se faire honneur de ses d&eacute;sordres. Il sut faire
+deux parts bien distinctes de sa vie: il donnait le jour aux affaires,
+la nuit &agrave; la d&eacute;bauche, et jamais la nuit n'empi&eacute;ta sur le jour,
+c'est-&agrave;-dire que jamais aucune de ses ma&icirc;tresses n'influen&ccedil;a sa
+politique: rou&eacute;s et rou&eacute;es, convives de ses soupers, favoris et
+ma&icirc;tresses, n'obtinrent jamais le moindre r&ocirc;le politique. Il d&eacute;testait
+&laquo;les hommes qui se grisaient &agrave; demi et les femmes qui parlaient
+d'affaires.&raquo; Ni les uns ni les autres ne purent jamais lui tirer un
+secret d'&Eacute;tat.&mdash;&laquo;Je ne donne point d'audience sur l'oreiller,&raquo; disait-il
+&agrave; une belle dame qui s'&eacute;tait avis&eacute;e de lui parler des affaires
+d'Espagne. Une autre fois, il conduisait devant une glace une de ses
+ma&icirc;tresses qui avait voulu essayer de causer politique.&mdash;&laquo;Comment une si
+jolie bouche, lui dit-il, peut-elle prononcer d'aussi vilains mots?&raquo;</p>
+
+<p>Aussi aucune des femmes aim&eacute;es du r&eacute;gent n'appartient &agrave; l'histoire;
+elles dominent l'homme priv&eacute;, mais leur pouvoir s'arr&ecirc;te &agrave; l'homme
+d'&Eacute;tat. Tout au plus sont-elles du ressort de la chronique; elles
+restent dans le huis-clos des petits appartements, et rien ne signale
+dans les affaires le passage de ces favorites d'un jour.</p>
+
+<p>&Agrave; part la vie priv&eacute;e, et il n'en est pas pour les gouvernants, le duc
+d'Orl&eacute;ans tient une place honorable dans l'histoire; &laquo;et quand Louis XV,
+devenu homme et roi, se rappela son enfance ch&eacute;tive et souffreteuse,
+grande dut &ecirc;tre sa reconnaissance pour le tuteur, pour l'oncle qui, en
+d&eacute;pit de la nature, l'avait rendu &agrave; la vie et au tr&ocirc;ne.&raquo;</p>
+
+<p>Peu d'hommes cependant ont &eacute;t&eacute; plus indignement calomni&eacute;s que Philippe
+d'Orl&eacute;ans; il n'est pas de crime dont on ne l'ait accus&eacute;, de d&eacute;pravation
+qu'on ne lui reproche, de forfait qui ne semble naturel venant de lui.
+Ce devait &ecirc;tre sa destin&eacute;e; et il passa le moiti&eacute; de sa vie &agrave; essayer de
+d&eacute;montrer l'insigne fausset&eacute; des soup&ccedil;ons atroces qui pesaient sur lui.
+Dans les derni&egrave;res ann&eacute;es de Louis XIV, n'avait-on pas voulu voir en lui
+l'auteur de ces morts myst&eacute;rieuses qui d&eacute;cimaient la famille royale!</p>
+
+<p>&Agrave; la mort de Louis XIV, lorsque le parlement eut cass&eacute; le testament qui
+l&eacute;guait la r&eacute;gence au duc du Maine, le b&acirc;tard favori de madame de
+Maintenon, lorsque Philippe d'Orl&eacute;ans eut pris la direction des
+affaires, on essaya de faire revivre ces accusations insens&eacute;es, et
+Lagrange-Chancel, le po&euml;te des haines et des vengeances de la petite
+cour de Sceaux, adresse au jeune roi sa premi&egrave;re <i>Philippique</i>:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Royal enfant, jeune monarque,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ce coup a r&eacute;gl&eacute; ton destin;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour lui, l'in&eacute;vitable Parque</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Un jour te fera son butin.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tant qu'on te verra sans d&eacute;fense</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dans une assez paisible enfance</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On laissera couler tes jours;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais quand, par le secours de l'&acirc;ge,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tes yeux s'ouvriront davantage,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On les fermera pour toujours.</span><br />
+</p>
+
+<p>N'est-il pas temps de le dire? si jamais une main versa le poison aux
+h&eacute;ritiers l&eacute;gitimes du tr&ocirc;ne de Louis XIV, ce n'est assur&eacute;ment pas celle
+du duc d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent, ainsi que le disait Louis XIV, ne fut qu'un fanfaron de
+vices. Homme ennuy&eacute; avant tout, peut-&ecirc;tre avait-il toutes les
+d&eacute;pravations, mais il &eacute;tait incapable d'un crime, et tant qu'il eut la
+toute-puissance, on ne peut lui reprocher une cruaut&eacute;. Il versa des
+larmes le jour o&ugrave; l'on ex&eacute;cutait ceux qui avaient complot&eacute; sa mort, et
+il les e&ucirc;t graci&eacute;s sans l'inflexible r&eacute;sistance de Dubois.</p>
+
+<p>&laquo;M. le duc d'Orl&eacute;ans, dit Saint-Simon, &eacute;tait de taille m&eacute;diocre au plus,
+fort, plein sans &ecirc;tre gros, l'air et le port ais&eacute; et fort noble, le
+visage large, agr&eacute;able, fort haut en couleur, le poil noir et la
+perruque de m&ecirc;me. Quoiqu'il e&ucirc;t m&eacute;diocrement r&eacute;ussi &agrave; l'acad&eacute;mie, il
+avait dans le visage, dans le geste, dans toutes ses mani&egrave;res, une gr&acirc;ce
+infinie, et si naturelle qu'elle venait jusqu'&agrave; ses moindres actions. Il
+&eacute;tait doux, accueillant, ouvert, d'un acc&egrave;s facile et charmant, le son
+de la voix agr&eacute;able, et un don de la parole qui lui &eacute;tait naturel en
+quelque genre que ce p&ucirc;t &ecirc;tre.... Il excellait &agrave; parler sur-le-champ,
+et en justesse et en vivacit&eacute;, soit de bons mots, soit de reparties.&raquo;</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait ce prince, qui avait toutes les gr&acirc;ces et tous les d&eacute;fauts de
+la faiblesse; on d&eacute;plore ses d&eacute;portements, on maudit ses d&eacute;sordres, et
+cependant on ne peut se d&eacute;fendre d'une certaine sympathie pour lui.</p>
+
+<p>&Eacute;lev&eacute; par un pr&eacute;cepteur profond&eacute;ment corrompu, et dont l'occupation fut
+d'inoculer tous les vices &agrave; son &eacute;l&egrave;ve, Philippe commen&ccedil;a de bonne heure
+ses fredaines amoureuses:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 15em;">Chez les &acirc;mes bien n&eacute;es,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La valeur n'attend pas le nombre des ann&eacute;es.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il n'avait pas encore treize ans, lorsque &laquo;une dame de qualit&eacute;&raquo; s'avisa
+de faire son &eacute;ducation. La le&ccedil;on profita, et d&egrave;s l'ann&eacute;e suivante il eut
+un enfant &laquo;de la petite L&eacute;onore, fille du concierge du garde-meuble du
+Palais-Royal.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; dater de ce moment, on suit dans les m&eacute;moires de Madame, m&egrave;re du
+r&eacute;gent, toutes les passions de son fils; elle semble d&eacute;plorer ses
+&eacute;garements, mais elle les enregistre avec une scrupuleuse exactitude et
+m&ecirc;me une certaine complaisance.</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils, dit-elle, n'a pas du tout les mani&egrave;res propres &agrave; se faire
+aimer; il est incapable de ressentir une passion et d'avoir longtemps de
+l'attachement pour la m&ecirc;me personne. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, ses mani&egrave;res ne
+sont pas assez polies et assez s&eacute;duisantes pour qu'il pr&eacute;tende &agrave; se
+faire aimer.... Tout le monde ne lui pla&icirc;t pas. Le grand air lui
+convient moins que l'air d&eacute;hanch&eacute; et d&eacute;gingand&eacute; comme celui des
+danseuses de l'Op&eacute;ra. J'en ris souvent avec lui.... Mon fils n'est pas
+d&eacute;licat; pourvu que les dames soient de bonne humeur, qu'elles boivent
+et mangent goulument, et qu'elles soient fra&icirc;ches, elles n'ont m&ecirc;me pas
+besoin d'avoir de la beaut&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Madame, on le voit, semble prendre assez all&egrave;grement son parti des go&ucirc;ts
+de son fils; il n'est qu'une femme qu'elle ne lui pardonne pas, sa femme
+l&eacute;gitime. On sait que le jour o&ugrave; le duc d'Orl&eacute;ans, qui &eacute;pousait malgr&eacute;
+lui mademoiselle de Blois, fille l&eacute;gitim&eacute;e du roi et de madame de
+Montespan, vint annoncer ce mariage &agrave; sa m&egrave;re, elle r&eacute;pondit par un
+soufflet.</p>
+
+<p>La duchesse d'Orl&eacute;ans tient une fort petite place dans la vie de son
+mari. &laquo;Peu m'importe qu'il m'aime, ou non, avait-elle dit, pourvu qu'il
+m'&eacute;pouse.&raquo; Son d&eacute;sir fut exauc&eacute;. Le duc d'Orl&eacute;ans, lorsqu'il lui
+parlait, l'appelait <i>madame Lucifer</i>, et &laquo;elle convenait que ce nom ne
+lui d&eacute;plaisait pas.&raquo;</p>
+
+<p>Mais revenons au jeune duc d'Orl&eacute;ans. On comprend qu'avec ses th&eacute;ories
+en amour, il eut bient&ocirc;t nombre de noms sur sa liste; d'ailleurs il
+s'adressait o&ugrave; il savait fort bien ne pas devoir &ecirc;tre repouss&eacute;: aussi le
+mot de &laquo;conqu&ecirc;tes,&raquo; que Madame emploie, est-il une insigne flatterie.</p>
+
+<p>C'est au th&eacute;&acirc;tre que le duc d'Orl&eacute;ans alla chercher ses premi&egrave;res
+ma&icirc;tresses. &laquo;La Grandval, com&eacute;dienne, disent les M&eacute;moires de Maurepas,
+succ&eacute;da &agrave; L&eacute;onore, mais on s'opposa &agrave; cette intrigue, parce qu'on
+trouvait cette fille trop vieille et trop corrompue pour lui.&raquo;</p>
+
+<p>Une actrice charmante, arri&egrave;re-petite-fille de la Champmesl&eacute;,
+Ernestine-Antoinette-Charlotte Desmares, prit la place de la Grandval;
+elle ne la garda pas longtemps, et pourtant cet amour de com&eacute;die eut
+quatre ou cinq rechutes. Madame signale cette nouvelle conqu&ecirc;te: &laquo;Mon
+fils a eu de la Desmares une petite fille. Elle aurait bien voulu lui
+mettre sur le corps un autre enfant, mais il a r&eacute;pondu:&mdash;Non, celui-ci
+est par trop arlequin.&raquo;</p>
+
+<p>Mademoiselle Desmares, en effet, ne se piquait pas d'une bien exacte
+fid&eacute;lit&eacute;, et la porte de son boudoir s'ouvrait &agrave; tout venant.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On vit de la m&ecirc;me fa&ccedil;on</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Chez Desmares que chez Fillon,</span><br />
+</p>
+
+<p>assure une annonce du temps. Mais Philippe ne s'en souciait gu&egrave;re, et la
+preuve, c'est que d&egrave;s le lendemain de la rupture d&eacute;finitive, ou la
+veille, il alla porter son c&oelig;ur chez une princesse de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>La danseuse Florence, admirablement belle, adorablement sotte, eut le
+pouvoir, avec l'aide de quelques-unes de ses amies, de retenir quelque
+temps le futur r&eacute;gent, elle en eut m&ecirc;me un fils, cet abb&eacute; de
+Saint-Albin, favori de Madame, &laquo;le seul des enfants naturels du duc
+d'Orl&eacute;ans qui e&ucirc;t v&eacute;ritablement un air de famille.&raquo;</p>
+
+<p>Mais il est impossible de suivre, m&ecirc;me au vol de la plume, les aventures
+sans nombre de Philippe, en un temps o&ugrave;, jaloux avant tout de se faire
+une r&eacute;putation solide de d&eacute;bauch&eacute;, il courait de boudoir en boudoir,
+effeuillant sa vie et son c&oelig;ur &agrave; tous les vents des passions; mieux
+vaut tourner brusquement quelques feuillets et arriver au premier, au
+seul amour probablement du duc d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Quoi, Philippe amoureux? H&eacute;las! oui. Une fois en sa vie il subit la loi
+commune. S&eacute;rieusement &eacute;pris, on crut un instant qu'il allait devenir
+fid&egrave;le. Les beaux yeux de mademoiselle de S&eacute;ry, la plus gracieuse des
+filles d'honneur de Madame, op&eacute;r&egrave;rent ce miracle. &laquo;C'&eacute;tait, dit
+Saint-Simon, une jeune personne de condition, sans aucun bien, jolie,
+piquante, d'un air vif, mutin, capricieux et plaisant. Cet air ne tenait
+que trop ce qu'il promettait.&raquo;</p>
+
+<p>Discret &laquo;pour cette fois seulement,&raquo; le duc d'Orl&eacute;ans entoura d'abord
+son amour d'un tendre myst&egrave;re, il &eacute;crivait des billets doux et rimait en
+secret pour sa belle:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tircis me disait un jour:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je ne conna&icirc;trais pas l'amour,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sans vous Philis, je vous le jure,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Sans vous, Philis.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand on a d&eacute;peint la beaut&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On n'a jamais repr&eacute;sent&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Que vous, Philis.</span><br />
+</p>
+
+<p>Une grossesse malencontreuse vint par malheur r&eacute;v&eacute;ler les faiblesses de
+mademoiselle de S&eacute;ry. Philippe ne l'en aima que davantage; et comme elle
+ne pouvait, dans son &eacute;tat, continuer &agrave; porter ce titre de demoiselle, il
+lui fit pr&eacute;sent de la terre d'Argenton, et &agrave; force d'instances obtint de
+Louis XIV, pour son amie, la faveur signal&eacute;e de s'appeler d&eacute;sormais
+madame.</p>
+
+<p>C'est le beau moment des amours de mademoiselle de S&eacute;ry, devenue madame
+d'Argenton. Douce, modeste, bienveillante, toujours dispos&eacute;e &agrave; rendre
+service, elle sut se faire accepter de tous; autour d'elle, au
+Palais-Royal, elle s'&eacute;tait fait comme une petite cour de femmes aimables
+et spirituelles, et Philippe passait presque toutes ses soir&eacute;es dans ces
+r&eacute;unions intimes qu'il animait et &eacute;gayait par son esprit charmant et sa
+verve facile.</p>
+
+<p>Malheureusement pour elle, madame d'Argenton voulut user de son
+influence sur le duc d'Orl&eacute;ans pour le transformer, pour en faire un
+homme; elle r&eacute;ussit &agrave; demi, et une bonne partie de l'honneur qu'acquit
+son amant en Italie et en Espagne lui revient de droit.</p>
+
+<p>Ce fut l&agrave; sa perte. Madame de Maintenon qui, toute d&eacute;vou&eacute;e &agrave; la fortune
+du duc du Maine et des autres b&acirc;tards, voyait avec inqui&eacute;tude grandir la
+popularit&eacute; du duc d'Orl&eacute;ans, entreprit de faire renvoyer cette ma&icirc;tresse
+dangereuse, assez hardie pour inspirer &agrave; son amant de nobles sentiments.
+Rien n'&eacute;tait impossible &agrave; l'&eacute;l&egrave;ve du p&egrave;re Gobelin: elle porta au
+tribunal du roi les plus &eacute;tranges accusations contre le duc d'Orl&eacute;ans,
+et les calomnies port&egrave;rent si bien leurs fruits que le prince se trouva
+dans cette alternative cruelle, de subir la col&egrave;re royale ou de renvoyer
+sa ma&icirc;tresse. Il h&eacute;sitait; le duc de Saint-Simon le d&eacute;cida en lui
+prouvant que par ce sacrifice il d&eacute;sarmait la cour, toujours si hostile
+&agrave; sa famille. Le renvoi de madame d'Argenton fut r&eacute;solu, et mademoiselle
+de Chausseraye fut charg&eacute;e d'aller annoncer &agrave; l'infortun&eacute;e cette
+rupture, qui la surprit comme un coup de foudre. Philippe, lui, retourna
+&agrave; la Desmares; il lui fallait une cha&icirc;ne.</p>
+
+<p>La cour battit des mains &agrave; la d&eacute;cision du duc d'Orl&eacute;ans, ou du moins fit
+semblant; mais le public fut indign&eacute;, et les chansonniers, les
+interpr&egrave;tes de l'opinion, commenc&egrave;rent contre le jeune prince un feu
+roulant de couplets satiriques.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D'Orl&eacute;ans va bien s'amuser</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Avec les ma&icirc;tres &agrave; chanter,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et le grand &oelig;uvre il pourra faire,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">L&egrave;re, l&agrave;, lanl&egrave;re.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand la S&eacute;ry le poss&eacute;doit,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mieux des trois-quarts il en valoit;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Maintenant il n'est bon qu'&agrave; faire</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">L&egrave;re, l&agrave;, lanl&egrave;re.</span><br />
+</p>
+
+<p>L'&eacute;pigramme suivante est plus explicite encore:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Philippe ayant eu la faiblesse</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De proscrire la d'Argenton,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D&eacute;sormais n'aura pour ma&icirc;tresse</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qu'une &eacute;l&egrave;ve de la Fillon.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il fait succ&eacute;der &agrave; la gloire</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La musique et la volupt&eacute;:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On le nommera dans l'histoire</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le h&eacute;ros de l'oisivet&eacute;.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le bon sens public ne se trompait pas. Apr&egrave;s le d&eacute;part de madame
+d'Argenton, le duc d'Orl&eacute;ans sembla se r&eacute;signer &agrave; ce r&ocirc;le de prince
+oisif que lui imposait la volont&eacute; du roi et de madame de Maintenon.
+Renon&ccedil;ant &agrave; toute l&eacute;gitime ambition, il reprit avec la Desmares ses
+habitudes d&eacute;cousues, &laquo;et ne sembla plus occup&eacute; qu'&agrave; soutenir sa
+r&eacute;putation de premier d&eacute;bauch&eacute; du royaume.&raquo;</p>
+
+<p>Avec madame de Parab&egrave;re, qui recueillit et partagea avec beaucoup
+d'autres l'h&eacute;ritage de madame d'Argenton, nous entrons en pleine
+r&eacute;gence; elle inaugure ces soupers qui de nuit en nuit croissent en
+licence, d&eacute;g&eacute;n&egrave;rent en orgies, et finissent par les saturnales des f&ecirc;tes
+d'Adam. Digne ma&icirc;tresse d'un homme comme le r&eacute;gent, madame de Parab&egrave;re
+semble cr&eacute;&eacute;e express&eacute;ment pour lui; ils s'entendent, ils se comprennent,
+ils s'aiment m&ecirc;me autant qu'ils peuvent aimer. Point de brouilles, point
+de jalousies mesquines, ils portent ga&icirc;ment la cha&icirc;ne de leur union
+ill&eacute;gitime, et n'h&eacute;sitent point &agrave; se faire aider lorsqu'elle leur
+devient trop lourde.</p>
+
+<p>Marie-Madeleine de La Vieuville appartenait &agrave; une famille o&ugrave; la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+semblait h&eacute;r&eacute;ditaire chez les femmes. Sa m&egrave;re, madame de La Vieuville,
+avait fait beaucoup parler d'elle, ainsi que le t&eacute;moigne maint couplet
+du recueil Maurepas. Devenue vieille, elle tourna &agrave; la d&eacute;votion et
+entreprit de d&eacute;fendre la vertu de sa fille mieux qu'elle n'avait d&eacute;fendu
+la sienne. C'&eacute;tait une t&acirc;che difficile. La jeune Marie-Madeleine annon&ccedil;a
+de bonne heure tout ce qu'elle tint depuis. Vive, l&eacute;g&egrave;re, audacieuse,
+elle essayait d&eacute;j&agrave; la port&eacute;e de ses &oelig;illades meurtri&egrave;res, et toute la
+vigilance d'une maman exp&eacute;riment&eacute;e ne l'emp&ecirc;cha pas de se mettre en
+coquetterie r&eacute;gl&eacute;e avec &laquo;plus d'un soupirant, et il y en avait bon
+nombre.&raquo; Mais ce n'&eacute;taient encore qu'escarmouches sans cons&eacute;quence,
+sinon sans danger; des billets doux et quelques petits pr&eacute;sents
+entretinrent seuls ces innocentes amiti&eacute;s. Elle redoutait cependant
+assez sa m&egrave;re pour se cacher d'elle autant que possible, et cette
+petite hypocrisie lui avait valu le surnom de <i>Sainte n'y touche</i>.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand sa m&egrave;re approchait,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Faisait la souche,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pas un mot ne disait,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais quand elle sortait....</span><br />
+</p>
+
+<p>Elle sortait rarement, il faut le dire, cette m&egrave;re mod&egrave;le, et la mort
+seule d&eacute;barrassa Marie-Madeleine d'une surveillance qui lui pesait
+horriblement. Libre, elle se d&eacute;dommagea de sa contrainte, car la col&egrave;re
+de son mari ne l'effraya jamais assez pour l'emp&ecirc;cher de suivre ses
+go&ucirc;ts.</p>
+
+<p>C'est en 1741 que mademoiselle de La Vieuville &eacute;pousa le marquis de
+Parab&egrave;re, bon gentilhomme du Poitou, qui sans doute ne s'attendait gu&egrave;re
+&agrave; l'illustration que sa femme donnerait au nom de ses a&iuml;eux. &laquo;C'&eacute;tait un
+fort pauvre homme en tout que ce mari,&raquo; dit Saint-Simon. &laquo;Born&eacute; d'esprit
+et de c&oelig;ur, et <i>sot</i> avant de le devenir, ce qui ne tarda pas
+longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>Le marquis de Parab&egrave;re ne commen&ccedil;a &agrave; se soucier de sa femme que le jour
+o&ugrave; il s'aper&ccedil;ut que d&eacute;finitivement il &eacute;tait le seul &agrave; ne point avoir
+part &agrave; ses faveurs. Alors ne s'avisa-t-il pas de devenir jaloux?</p>
+
+<p>La marquise lui prouva qu'il avait tort, et d&eacute;sormais il noya ses
+soup&ccedil;ons dans les pots.</p>
+
+<p>C'est chez madame de Berry que le duc d'Orl&eacute;ans s'&eacute;prit de madame de
+Parab&egrave;re. &laquo;Il aimait les victoires faciles, il tomba bien; &agrave; peine y
+eut-il un souper entre la premi&egrave;re parole &eacute;chang&eacute;e et le premier
+rendez-vous.&raquo;</p>
+
+<p>Les nombreux portraits qui nous sont rest&eacute;s de madame de Parab&egrave;re
+expliquent l'attachement du r&eacute;gent pour elle. Il ne tarda pas &agrave;
+reconna&icirc;tre en sa nouvelle ma&icirc;tresse tous les d&eacute;fauts, tous les vices
+qu'il adorait, et qui &eacute;taient pour lui autant de charmes.</p>
+
+<p>&laquo;Elle &eacute;tait vive, l&eacute;g&egrave;re, capricieuse, hautaine, emport&eacute;e; le s&eacute;jour de
+la cour et la soci&eacute;t&eacute; du r&eacute;gent eurent bient&ocirc;t d&eacute;velopp&eacute; cet heureux
+naturel. L'originalit&eacute; de son esprit &eacute;clata sans retenue; ses traits
+malins atteignaient tout le monde, except&eacute; le r&eacute;gent; et, d&egrave;s lors, elle
+devint l'&acirc;me de tous ses plaisirs, quand ses plaisirs n'&eacute;taient pas des
+d&eacute;bauches. Il faut ajouter qu'aucun vil int&eacute;r&ecirc;t, qu'aucune id&eacute;e
+d'ambition n'entrait dans la conduite de la comtesse. Elle aimait le
+r&eacute;gent pour lui; elle recherchait en lui le convive charmant, l'homme
+aimable, et se plaisait &agrave; m&eacute;conna&icirc;tre, &agrave; braver m&ecirc;me le pouvoir et les
+transports jaloux du prince.&raquo;</p>
+
+<p>Rien de plus vrai que cette esquisse, sauf pourtant la restriction &agrave;
+propos des d&eacute;bauches, dont au contraire elle devint la reine: quelques
+traits de Madame ne laissent &agrave; cet &eacute;gard aucun doute:</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils dit qu'il s'&eacute;tait attach&eacute; &agrave; la Parab&egrave;re parce qu'elle ne songe
+&agrave; rien, si ce n'est &agrave; se divertir, et qu'elle ne se m&ecirc;le d'aucune
+affaire. Ce serait tr&egrave;s-bien si elle n'&eacute;tait pas si ivrognesse.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils a une maudite ma&icirc;tresse qui boit comme un trou et qui lui est
+infid&egrave;le; mais comme elle ne lui demande pas un cheveu, il n'en est pas
+jaloux.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est capable de manger et boire, et de d&eacute;biter des &eacute;tourderies;
+cela divertit mon fils et lui fait oublier tous ses travaux.&raquo;</p>
+
+<p>Cette passion de l'orgie &eacute;tait ce que le duc d'Orl&eacute;ans aimait le plus en
+madame de Parab&egrave;re. Grand buveur qui portait mal le vin, le r&eacute;gent
+admirait cette folle femme, &laquo;qui portait le champagne aussi l&eacute;g&egrave;rement
+que l'amour.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas elle, en effet, dit M. de Lescure, le tr&egrave;s-spirituel et
+tr&egrave;s-&eacute;rudit historien de la vie priv&eacute;e du duc d'Orl&eacute;ans<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, ce n'est pas
+madame de Parab&egrave;re qui se f&ucirc;t expos&eacute;e, comme madame d'Averne, &agrave; la honte
+de mourir d'indigestion. Elle avait l'h&eacute;ro&iuml;sme du plaisir. Tout nerfs,
+cette femme, fr&ecirc;le en apparence, apportait dans ces d&eacute;fis sensuels
+chaque soir jet&eacute;s &agrave; la force humaine, une sant&eacute; d'acier. Les convives
+s'abaissaient successivement sous la table, comme &eacute;cras&eacute;s par une main
+invisible. Seule, madame de Parab&egrave;re, toujours souriante, souriait au
+dernier buveur; seule, toujours la coupe &agrave; la main, elle d&eacute;fiait le
+dernier rieur. Et, quand elle s'&eacute;tait assez rassasi&eacute;e de lumi&egrave;re, de
+parfums, de rires et de chansons, elle daignait laisser tomber sa
+paupi&egrave;re sur son &oelig;il toujours &eacute;tincelant, et abdiquait un moment la
+royaut&eacute; du festin. Une heure de repos lui suffisait pour se relever plus
+fra&icirc;che que les roses de son sein, plus dispos&eacute;e que jamais &agrave; rire d'un
+bon mot ou &agrave; go&ucirc;ter d'un bon c&oelig;ur.&raquo;</p>
+
+<p>Il faut passer l&eacute;g&egrave;rement sur les soupers qui firent de la vie du r&eacute;gent
+une perp&eacute;tuelle saturnale, les d&eacute;tails sont de nature &agrave; faire monter le
+rouge au front d'un agent de la police secr&egrave;te; mais il est n&eacute;cessaire
+cependant de les indiquer, ils tiennent une trop large place dans la vie
+du duc d'Orl&eacute;ans, et d'ailleurs ils sont un des traits caract&eacute;ristiques
+de cette &eacute;poque &eacute;trange.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au pouvoir par la mort de Louis XIV, libre enfin, mais charg&eacute; du
+poids &eacute;crasant d'un royaume presqu'en ruines, Philippe entreprit de
+faire marcher de front la politique et le</p>
+
+
+
+<p>plaisir. Il fit deux parts de son existence, bien distinctes, bien
+s&eacute;par&eacute;es. Le jour, depuis sept heures du matin, appartenait aux
+affaires, son temps &eacute;tait r&eacute;gl&eacute; avec une pr&eacute;cision digne de l'&eacute;tiquette
+de Louis XIV; mais &agrave; six heures du soir l'homme d'Etat disparaissait
+pour faire place au d&eacute;bauch&eacute;.</p>
+
+<p>De six heures du soir au lendemain, plus de r&eacute;gent; pour l'affaire la
+plus urgente il ne se f&ucirc;t point lev&eacute; de table, personne m&ecirc;me n'e&ucirc;t os&eacute;
+lui proposer de se d&eacute;ranger. Dubois, le bizarre ministre de ce prince
+extraordinaire, l'essaya une ou deux fois en des cas extr&ecirc;mes, il fut
+repouss&eacute; avec perte.</p>
+
+<p>Toute la nuit, le r&eacute;gent courait dans des carrosses &eacute;trangers, soupant
+chez l'un, chez l'autre, dans les petites maisons de ses favoris, &agrave;
+Asni&egrave;res, &agrave; Saint-Cloud, mais le plus souvent au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Messieurs les <i>rou&eacute;s</i>, ses amis, gens dignes de la roue, disent les
+&eacute;tymologistes, &eacute;taient ses convives ordinaires, les compagnons de toutes
+ses d&eacute;bauches.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ce sont messieurs les libertins,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Gens &agrave; bombances, &agrave; festins,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Gros gar&ccedil;ons &agrave; vastes bedaines,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Aimant bien gentilles fredaines,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Traits malins et joyeux propos,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Bref, gens tout ronds et point cagots.</span><br />
+</p>
+
+<p>C'&eacute;taient Noc&eacute;, que Madame appelle un diable vert, noir et jaune fonc&eacute;,
+La Fare, le duc de Noailles, Broglie, Canillac, Biron, Nancr&eacute;, et bien
+d'autres encore.</p>
+
+<p>En femmes, c'&eacute;taient toutes les femmes, grandes dames ou filles d'Op&eacute;ra,
+mesdames de Parab&egrave;re, d'Averne, de Phalaris, de Sabran, la princesse de
+L&eacute;on, Emilie Dupr&eacute;, madame de Gesvres, la Le Roy, madame de Flavacourt,
+les deux s&oelig;urs Souris; la liste n'en finit pas. Toutes les femmes
+peuvent pr&eacute;tendre &agrave; l'honneur des soupers du Palais-Royal, il ne s'agit
+que d'&ecirc;tre jolie ou spirituelle, de tenir haut son verre, d'&ecirc;tre vive &agrave;
+la riposte, et de ne jamais rougir.</p>
+
+<p>L'&eacute;galit&eacute; la plus absolue existe autour de la table du &laquo;bon r&eacute;gent.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;, dit Saint-Simon, dans ces appartements secrets dont on avait fait
+sortir tous les domestiques, &laquo;quand on avoit assez bu, assez dit des
+ordures &agrave; gorge d&eacute;ploy&eacute;e, et des impi&eacute;t&eacute;s &agrave; qui mieux mieux,&raquo; et &laquo;que
+l'ivresse compl&egrave;te avoit mis les convives hors d'&eacute;tat de parler et de
+s'entendre, ceux qui pouvoient encore marcher se retiroient. On
+emportoit les autres. Et tous les jours se ressembloient. Le r&eacute;gent,
+pendant la premi&egrave;re heure de son lever, &eacute;toit encore si appesanti, si
+offusqu&eacute; des fum&eacute;es du vin, qu'on lui auroit fait signer ce qu'on auroit
+voulu.&raquo;</p>
+
+<p>Si secr&egrave;tes que fussent ces orgies, il en transpirait toujours quelque
+chose, et, comme pour fouetter l'indignation publique, Lagrange-Chancel
+donnait libre cours &agrave; sa haine, et poursuivait ses <i>philippiques</i>, que
+la cour de Sceaux faisait distribuer par tous les moyens, et qui de main
+en main arrivaient toujours jusqu'&agrave; Philippe d'Orl&eacute;ans:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Suis-le dans cette autre Capr&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">O&ugrave; non loin des yeux de Paris</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tu te vois bien mieux c&eacute;l&eacute;br&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que dans l'&icirc;le que tu ch&eacute;ris.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vers cet impudique Tib&egrave;re</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Conduis Sabran et Parab&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Rivales sans dissension,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et pour achever l'all&eacute;gresse</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">M&egrave;ne Priape &agrave; la princesse</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sous la figure de Rion.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vainqueur de l'Inde, Dieu d'Erice,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Soyez les &acirc;mes du festin;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Faites que tout y rench&eacute;risse</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sur P&eacute;trone et sur l'Ar&eacute;tin;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que plus d'une inf&acirc;me posture,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Plus d'un outrage &agrave; la nature</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Excitent d'impudiques ris,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et que chaque digne convive</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Y trace une peinture vive</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De Capoue et de Sybaris.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dans ces saturnales augustes,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mettez au rang de vos &eacute;gaux</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et vos gardes les plus robustes</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et vos esclaves les plus beaux;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que la faveur ni la puissance,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La fortune ni la naissance</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">N'y puissent remporter le prix;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais que sur tout autre pr&eacute;side</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quiconque a la vigueur d'Alcide</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sous le visage de P&acirc;ris.</span><br />
+</p>
+
+<p>Malheureusement cet effroyable tableau de Lagrange ne s'&eacute;loigne point
+assez de la v&eacute;rit&eacute; pour qu'on puisse l'accuser de calomnie, et il
+explique la col&egrave;re du peuple, qui plus d'une fois entoura en tumulte le
+Palais-Royal, ou poussa des cris mena&ccedil;ants sur le passage du r&eacute;gent.&mdash;&Agrave;
+l'eau! &agrave; l'eau! &agrave; l'eau! hurlaient un jour des forcen&eacute;s qui avaient
+entour&eacute; sa voiture. C'&eacute;taient pour lui comme des avertissements
+terribles; mais il n'en tenait compte, pas plus que des avis des
+m&eacute;decins qui chaque jour lui disaient qu'&agrave; continuer son genre de vie il
+se tuerait infailliblement.</p>
+
+<p>Us&eacute; par la d&eacute;bauche, exc&eacute;d&eacute; de la vie, il se pr&eacute;cipitait dans l'orgie
+avec une fureur qui tenait de la folie. Depuis longtemps il ne se
+soutenait plus qu'&agrave; force d'excitants mortels, et chaque matin, pour
+retrouver sa raison et sa lucidit&eacute; au milieu des vapeurs de l'ivresse,
+il lui fallait une incroyable &eacute;nergie.</p>
+
+<p>Madame de Parab&egrave;re, le <i>petit corbeau brun</i> des jours de tendresse,
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien loin. Tandis qu'elle trompait,&mdash;si tromperie il y a,&mdash;le
+r&eacute;gent pour Richelieu, Richelieu pour Noc&eacute;, Noc&eacute; pour bien d'autres,
+Philippe avait de son c&ocirc;t&eacute; cherch&eacute; des consolations, et les consolations
+ne lui avaient point fait d&eacute;faut; tour &agrave; tour ou simultan&eacute;ment, il aima
+madame de Sabran, madame d'Averne et madame de Phalaris, sans compter le
+corps de ballet tout entier, les &eacute;l&egrave;ves de la Fillon, et bien d'autres
+qu'on vint lui offrir ou qui seules vinrent au-devant de lui.</p>
+
+<p>Un souper vit commencer et finir le r&egrave;gne de madame de Sabran; elle
+avait le vin mauvais. C'est elle qui, &agrave; une de ces f&ecirc;tes o&ugrave;
+&laquo;s'encanaillait, en compagnie du ma&icirc;tre, toute la noblesse de France, se
+leva chancelante, et pronon&ccedil;a ce mot terrible:&mdash;L'&acirc;me des princes est
+faite d'une boue &agrave; part, la m&ecirc;me qui sert pour l'&acirc;me des laquais.&raquo;</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent prit la chose en riant, et les blasph&egrave;mes continu&egrave;rent; mais
+madame de Sabran ne pouvait plus &ecirc;tre la ma&icirc;tresse de Philippe, elle le
+comprit, et se retira, se r&eacute;servant seulement le r&ocirc;le d'amie, et le
+droit de pr&eacute;senter les postulantes aux faveurs du r&eacute;gent. Philippe la
+m&eacute;prise, mais elle le lui rend bien, et se redressant sous l'injure:
+&laquo;Gare &agrave; la mouche, s'&eacute;crie-t-elle, qui n'est plus que la mouche du
+coche, mais qui pique.&raquo;</p>
+
+<p>Les couplets du temps n'ont point failli &agrave; mettre en chanson le triste
+r&ocirc;le de madame de Sabran:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Sabran, leste et piquante,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Conduisait Phalaris,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Comme la pr&eacute;sidente,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Si c&eacute;l&egrave;bre &agrave; Paris.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je cherche le r&eacute;gent. Voici bien son affaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Chez le petit poupon,&mdash;don, don;</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Enfin il arriva,&mdash;l&agrave;, l&agrave;,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Mais avec Parab&egrave;re.</span><br />
+</p>
+
+<p>Madame d'Averne, livr&eacute;e par un &eacute;poux complaisant, n'eut pas sur le
+r&eacute;gent plus d'empire que toutes les autres, non plus que madame de
+Phalaris, &agrave; qui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e cette &eacute;pouvante de le voir mourir entre
+ses bras.</p>
+
+<p>Le duc d'Orl&eacute;ans &eacute;tait plus malade que jamais, lorsque mourut Dubois;
+seul il voulut se charger des affaires, sans pour cela renoncer &agrave; ses
+orgies de chaque nuit; le faix &eacute;tait trop lourd, il l'&eacute;crasa.</p>
+
+<p>Sa mort, en tout point, fut digne de sa vie, ce fut presqu'un suicide;
+il savait une apoplexie imminente et ne voulait pas se laisser m&ecirc;me
+saigner; bien plus, il fit tout ce qui d&eacute;pendait de lui pour h&acirc;ter les
+progr&egrave;s du mal. Cette mort, qu'il appelait de tous ses v&oelig;ux, arriva
+enfin.</p>
+
+<p>Le 2 d&eacute;cembre 1723, il venait de donner une audience et passait dans son
+cabinet, lorsqu'il aper&ccedil;ut madame de Phalaris.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez donc, duchesse, lui dit-il, je suis bien aise de vous voir;
+vous m'&eacute;gaierez avec vos contes; j'ai grand mal &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&Agrave; peine furent-ils seuls ensemble, que le r&eacute;gent, s'affaissant sur
+lui-m&ecirc;me, glissa sur le tapis et resta sans mouvement. La Phalaris,
+effray&eacute;e, appela au secours; on accourut; un laquais essaya vainement de
+le saigner, il &eacute;tait trop tard.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le duc d'Orl&eacute;ans, dirent les gazettes &eacute;trang&egrave;res, est mort
+entre les bras de son confesseur ordinaire.&raquo;</p>
+
+<p>Une chanson orduri&egrave;re fut son oraison fun&egrave;bre, et ses &eacute;pitaphes furent
+dignes de celles que sa conduite avait values &agrave; sa m&egrave;re:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">CI-GIT L'OISIVET&Eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">M&Egrave;RE DE TOUS LES VICES.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LOUIS XV LE BIEN-AIM&Eacute;.<br />
+LES DEMOISELLES DE NESLE.</a></h3>
+
+
+<p>Louis XV venait d'atteindre sa quinzi&egrave;me ann&eacute;e, et la cour attentive
+&eacute;tudiait avec anxi&eacute;t&eacute; le caract&egrave;re du jeune roi, afin de modeler sa
+conduite sur celle du ma&icirc;tre, d'adopter ses go&ucirc;ts, et d'aller au-devant
+de ses moindres d&eacute;sirs. Mais nul sympt&ocirc;me encore n'&eacute;clairait les
+courtisans attentifs. L'ennui seul se lisait sur les traits du royal
+adolescent. Il &eacute;tait timide, gauche, irr&eacute;solu, d&eacute;vot. Ainsi l'avait
+fa&ccedil;onn&eacute; pour son ambition le cardinal Fleury, ce pr&eacute;cepteur ministre
+d'&Eacute;tat, qui, sous une doucereuse modestie, dissimula toujours ses r&ecirc;ves
+de grandeur.</p>
+
+<p>Rien encore ne faisait pr&eacute;sager ce que devait &ecirc;tre un jour Louis XV, ce
+sultan blas&eacute; du Parc-aux-Cerfs, inamusable amant de madame du Barry. Les
+v&eacute;t&eacute;rans du Palais-Royal, ces parangons effront&eacute;s de la d&eacute;bauche,
+avaient presque envie de crier au scandale. Vainement les grandes dames
+cherchaient le c&oelig;ur du jeune monarque; il baissait les yeux, et
+rougissait sous la hardiesse provocante de ces regards. Oui, il
+rougissait, ce jeune prince berc&eacute; aux chants de cette orgie universelle
+qui s'appelle la R&eacute;gence. Et c'est une justice &agrave; rendre au duc
+d'Orl&eacute;ans, &agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; toutes les ambitions sp&eacute;culaient sur les
+vices, s'il fut ath&eacute;e, blasph&eacute;mateur, dissolu, il pr&eacute;serva de tout
+contact impur le royal enfant que la Providence avait commis &agrave; sa garde,
+et dont il devait compte &agrave; la France.</p>
+
+<p>Et les grandes dames trouvaient d&eacute;sesp&eacute;rante cette timidit&eacute; de Louis XV.
+Il &eacute;tait parfaitement beau &agrave; cette &eacute;poque, et toutes les femmes
+convoitaient sa possession. &laquo;Les dames &eacute;taient pr&ecirc;tes, dit de Villars
+dans ses M&eacute;moires, mais le roi ne l'&eacute;tait pas.&raquo; Les courtisans malins
+allaient r&eacute;p&eacute;tant que Louis XV attendait les seize ans de l'infante
+d'Espagne qu'on lui destinait pour &eacute;pouse, et qui n'avait encore que
+sept ans. &laquo;C'est encore neuf ans de sagesse,&raquo; disaient-ils.</p>
+
+<p>Il n'en devait pas &ecirc;tre ainsi:</p>
+
+<p>Une grave maladie du jeune roi fit comprendre la n&eacute;cessit&eacute; de h&acirc;ter son
+mariage; on rompit avec l'Espagne, et on lui fit &eacute;pouser Marie
+Leczinska, fille d'un pauvre gentilhomme polonais, roi un instant par la
+volont&eacute; de Charles XII victorieux. L'opinion publique d&eacute;sapprouva cette
+alliance; nul ne se doutait alors que la pauvre princesse doterait la
+France d'une de ses plus belles provinces, la Lorraine.</p>
+
+<p>Le mariage du ma&icirc;tre n'apporta presqu'aucun changement dans les
+habitudes de la cour. Louis XV &eacute;tait toujours timide, l'&eacute;clat du tr&ocirc;ne
+l'importunait, les affaires l'ennuyaient &agrave; l'exc&egrave;s, et son c&oelig;ur sans
+ressort &eacute;tait toujours pr&ecirc;t &agrave; se livrer &agrave; quiconque voulait bien le
+d&eacute;barrasser des rudes labeurs de son m&eacute;tier de roi.</p>
+
+<p>L'activit&eacute; qu'il devait &agrave; ses sujets, il la d&eacute;pensait &agrave; courre le cerf
+dans les for&ecirc;ts; c'&eacute;tait vraiment encore merveilleux que ces chasses de
+la jeunesse de Louis XV, avec toutes ces galantes amazones qui les
+suivaient, la belle comtesse de Toulouse, mademoiselle de Charolais,
+mademoiselle de Clermont, mademoiselle de Sens, et tant d'autres
+h&eacute;ro&iuml;nes que nous retrouvons sur les toiles de Vanloo.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cinq ans de mariage, Marie Leczinska r&eacute;gnait encore seule, sans
+partage, sur le c&oelig;ur de son &eacute;poux; Louis XV, pendant ces premi&egrave;res
+ann&eacute;es, fut le meilleur et le plus bourgeois des maris. Il ne se
+contentait pas de dire: &laquo;J'aime la reine,&raquo; il le prouvait; et, &agrave; peine
+&acirc;g&eacute; de vingt et un ans, il avait d&eacute;j&agrave; cinq enfants, deux fils et trois
+filles. Si quelque courtisan audacieux se permettait de l'entretenir de
+l'amour que ressentait pour lui quelque beaut&eacute; c&eacute;l&egrave;bre, il se contentait
+de r&eacute;pondre: &laquo;&mdash;Trouveriez vous la reine moins belle?&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque donc, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile &agrave; Marie Leczinska de s'attacher
+le roi, et pour toujours d'encha&icirc;ner son c&oelig;ur comme elle avait encha&icirc;n&eacute;
+ses sens. Il ne lui fallait pour cela qu'&ecirc;tre un peu la ma&icirc;tresse de ce
+roi dont elle &eacute;tait la femme; elle ne le voulut pas.</p>
+
+<p>La nature avait donn&eacute; &agrave; Louis XV un temp&eacute;rament ardent. Marie Leczinska
+&eacute;tait froide, et plusieurs couches successives accrurent encore sa
+froideur. Bient&ocirc;t les empressements du roi lui devinrent &agrave; charge; elle
+ne prit pas la peine de dissimuler ses impressions; et lorsque le soir,
+apr&egrave;s quelqu'un de ces soupers qui suivaient les chasses, le roi
+arrivait chez elle &eacute;chauff&eacute; par le vin, elle t&eacute;moignait hautement son
+d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Louis XV, &agrave; ce moment, n'avait qu'&agrave; choisir, qu'&agrave; jeter le mouchoir,
+toutes les dames de la cour &eacute;taient sur les rangs. On lui &eacute;pargnait m&ecirc;me
+les premi&egrave;res avances, et il trouvait jusque dans ses poches des
+d&eacute;clarations aussi audacieuses que celle-ci, que lui adressait
+mademoiselle de La Charolais:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vous avez l'humeur sauvage</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et le regard s&eacute;duisant;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Se peut-il donc qu'&agrave; votre &acirc;ge</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vous soyez indiff&eacute;rent?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si l'Amour veut vous instruire,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">C&eacute;dez, ne disputez rien,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On a fond&eacute; votre empire</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Bien longtemps apr&egrave;s le sien.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le roi soupirait, mais ne disait mot; une timidit&eacute; farouche, une pudeur
+inn&eacute;e l'arr&ecirc;tait encore; mais d&eacute;j&agrave; il n'aimait plus Marie Leczinska.</p>
+
+<p>Ainsi donc, jusqu'&agrave; la fin de 1732, rien n'avait transpir&eacute; des amours
+secr&egrave;tes de Louis XV, s'il en avait eu, lorsque le 27 janvier, dans un
+souper o&ugrave; il avait bu plus que de coutume, il se leva tout &agrave; coup, et
+porta un toast &agrave; sa <i>ma&icirc;tresse inconnue</i>; il brisa alors sa coupe en
+invitant les convives &agrave; en faire autant.</p>
+
+<p>Le lendemain, les courtisans ne s'abordaient qu'avec ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez? le roi a pris une ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Et chacun de se creuser la t&ecirc;te, d'&eacute;pier, d'interroger pour t&acirc;cher de
+savoir le nom de cette myst&eacute;rieuse favorite, afin d'obtenir cet <i>honneur
+insigne</i> d'&ecirc;tre pour quelque chose dans les amours du roi.</p>
+
+<p>Mais le toast de Louis XV n'&eacute;tait qu'un jeu, il n'avait pas de ma&icirc;tresse
+encore, seulement il songeait s&eacute;rieusement &agrave; en prendre une.</p>
+
+<p>Le cardinal Fleury ne lui laissa pas le temps de choisir. Un conseil fut
+tenu entre l'ancien pr&eacute;cepteur, madame la Duchesse, le duc de Richelieu
+et les trois valets de chambre, Lebel, Bachelier et Bontemps, afin de
+savoir quelle femme on pousserait dans le lit du roi.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s bien des h&eacute;sitations, l'unanimit&eacute; des suffrages s'arr&ecirc;ta sur une
+des dames du palais, amie intime de la comtesse de Toulouse, madame de
+Mailly, de l'illustre maison de Nesle.</p>
+
+<p>La famille de Nesle, qui pendant longues ann&eacute;es eut le privil&eacute;ge de
+fournir des favorites &agrave; la couche royale, &eacute;tait des plus nobles et des
+plus anciennes; son illustration avait commenc&eacute; vers le XI<sup>e</sup> si&egrave;cle.
+En 1709, l'a&icirc;n&eacute; de cette maison, Louis III de Nesle, avait &eacute;pous&eacute;
+mademoiselle de Laporte-Mazarin, dont la galanterie n'avait pas tard&eacute; &agrave;
+devenir proverbiale.</p>
+
+<p>Cette dame de Nesle, dame d'honneur de Marie Leczinska, avait pass&eacute;,
+trois ou quatre ans avant l'&eacute;poque o&ugrave; nous sommes arriv&eacute;s, pour avoir
+&eacute;t&eacute; passag&egrave;rement la ma&icirc;tresse du roi.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait morte en 1729, laissant cinq filles, qui toutes les cinq
+attir&egrave;rent les regards du roi, et dont quatre au moins furent ses
+ma&icirc;tresses.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re, Louise-Julie, celle dont il est question ici, &eacute;pousa
+Louis-Alexandre de Mailly, son cousin.</p>
+
+<p>La seconde, Pauline-F&eacute;licit&eacute;, &eacute;pousa F&eacute;lix de Vintimille.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me, Diane-Ad&eacute;la&iuml;de, &eacute;pousa Louis de Brancas, duc de
+Lauraguais.</p>
+
+<p>La quatri&egrave;me &eacute;pousa le marquis de Flavacourt.</p>
+
+<p>Enfin la cinqui&egrave;me, Marie-Anne, qui fut plus tard duchesse de
+Ch&acirc;teauroux, &eacute;pousa le marquis de la Tournelle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc l'a&icirc;n&eacute;e des filles de madame de Nesle que le cardinal
+Fleury jugea convenable de donner &agrave; Louis XV.</p>
+
+<p>Et v&eacute;ritablement ce fut un heureux choix, et pour le roi et pour
+l'ambitieux cardinal.</p>
+
+<p>Madame de Mailly, n&eacute;e en 1710, &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s de l'&acirc;ge de Louis. Elle
+n'&eacute;tait pas jolie, mais elle &eacute;tait admirablement bien faite, et avait
+pour sa toilette plus de go&ucirc;t que toutes les dames de la cour. Son
+visage &eacute;tait un peu long peut-&ecirc;tre, son teint un peu brun, mais son
+front avait le poli de l'ivoire, et ses yeux &eacute;taient pleins de feu et
+d'&eacute;clat.</p>
+
+<p>Timide et r&eacute;serv&eacute;e, elle &eacute;tait sans ambition, sans connaissance des
+affaires de l'&Eacute;tat, d&eacute;testait la politique et les choses s&eacute;rieuses, et,
+tandis qu'autour d'elle se m&ecirc;laient et se croisaient mille intrigues,
+elle &eacute;tait toujours rest&eacute;e en dehors de toutes les coteries.</p>
+
+<p>On donna une ma&icirc;tresse au roi, comme on lui avait donn&eacute; une &eacute;pouse, sans
+le consulter. Mais la barri&egrave;re des passions &eacute;tait franchie, il &eacute;tait
+entr&eacute; dans cette voie o&ugrave; il devait faire des pas si rapides.</p>
+
+<p>Toutefois, le respect qu'il avait alors pour la reine l'engagea &agrave; tenir
+cette liaison secr&egrave;te; le myst&egrave;re d'ailleurs plaisait &agrave; madame de
+Mailly; elle aimait le roi sans int&eacute;r&ecirc;t d'amour-propre, et se trouvait
+assez heureuse de le poss&eacute;der.</p>
+
+<p>Les deux ann&eacute;es qui suivirent, furent assur&eacute;ment pour Louis XV les plus
+charmantes de son r&egrave;gne; mettant plus de prix &agrave; l'ardeur des sens qu'&agrave;
+la beaut&eacute;, il s'attacha peu &agrave; peu sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>On raconte que dans les premiers temps de sa liaison avec madame de
+Mailly, il la quittait quelquefois brusquement pour courir chez la
+reine, ou que, se jetant &agrave; genoux, il priait avec ferveur et demandait &agrave;
+Dieu pardon de ses &eacute;garements.</p>
+
+<p>Ce transparent myst&egrave;re e&ucirc;t pu durer longtemps encore. Les courtisans
+&eacute;taient gens trop adroits pour d&eacute;couvrir jamais ce que voulait cacher le
+ma&icirc;tre; mais, vers 1735, les personnes qui entouraient le monarque
+crurent de leur int&eacute;r&ecirc;t que les rapports de madame de Mailly avec le roi
+devinssent publics, et elle fut d&eacute;clar&eacute;e ma&icirc;tresse du roi.</p>
+
+<p>Deux personnes aussit&ocirc;t &laquo;jet&egrave;rent des cris d'aigle:&raquo; le p&egrave;re et le mari,
+le marquis de Nesle et le comte de Mailly. Cette nouvelle eut l'air de
+les frapper comme un coup de foudre.</p>
+
+<p>On engagea tout d'abord le comte de Mailly &agrave; ne plus communiquer avec sa
+femme; et comme il faisait mine de r&eacute;sister, on le pria d'aller courre
+le cerf dans une de ses terres fort &eacute;loign&eacute;e de la capitale.</p>
+
+<p>Le marquis de Nesle fut de plus facile accommodement: ses affaires
+&eacute;taient fort d&eacute;rang&eacute;es, on lui fit don de cinq cent mille livres et il
+s'apaisa aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait faire assez bon march&eacute; de l'honneur d'une famille illustre.</p>
+
+<p>La reine &laquo;re&ccedil;ut assez tranquillement le coup terrible,&raquo; seulement sa
+pi&eacute;t&eacute; redoubla; elle passait des journ&eacute;es enti&egrave;res au pied du crucifix,
+demandant &agrave; Dieu la conversion de son &eacute;poux. Pas une seule fois il ne
+lui vint &agrave; l'id&eacute;e qu'elle-m&ecirc;me par ses rigueurs avait pr&eacute;cipit&eacute; le roi
+sur cette pente que chacun essayait de lui rendre plus douce.</p>
+
+<p>Forte de son devoir accompli, elle crut qu'il serait au-dessous d'elle
+de lutter avec les sir&egrave;nes qui lui avaient ravi le c&oelig;ur de son &eacute;poux.
+Elle courba la t&ecirc;te et adora les d&eacute;crets de la Providence.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tresse d&eacute;clar&eacute;e, n'ayant plus d'apparences &agrave; sauver, madame de
+Mailly resta la m&ecirc;me: vainement on s'effor&ccedil;a d'&eacute;veiller son ambition; &agrave;
+ceux qui l'engageaient &agrave; user, pour sa fortune et pour celle de ses
+amis, du pouvoir qu'elle avait sur Louis XV, elle r&eacute;pondait
+invariablement qu'elle &laquo;tenait trop &agrave; l'amour de l'homme pour jamais le
+compromettre en essayant de son influence sur le c&oelig;ur du roi.&raquo;</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es s'&eacute;coulaient, et la favorite &eacute;tait heureuse. Le roi
+paraissait plus &eacute;pris d'elle que jamais; il ne semblait point songer &agrave;
+lui donner de rivales, car on ne peut appeler infid&eacute;lit&eacute;s quelques
+surprises des sens que l'on doit attribuer &agrave; Bachelier ou &agrave; Lebel, qui
+d&eacute;j&agrave; s'exer&ccedil;aient &agrave; leur inf&acirc;me m&eacute;tier de pourvoyeurs. Le cardinal
+Fleury prot&eacute;geait presque ouvertement la ma&icirc;tresse du roi, qu'il
+appelait, en se servant d'expressions plus &eacute;nergiques, une bonne fille.
+La reine, qui avait ou&iuml; parler de l'audace des ma&icirc;tresses de Louis XIV,
+en &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; remercier le ciel du choix de son &eacute;poux.</p>
+
+<p>Malheureusement, cette douce existence ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre troubl&eacute;e.
+Madame de Mailly avait une s&oelig;ur pensionnaire &agrave; l'abbaye de Port-Royal.
+Cette jeune personne, hardie, d&eacute;cid&eacute;e, d&eacute;vor&eacute;e d'ambition, con&ccedil;ut, du
+fond de son couvent, le dessein, non-seulement de remplacer sa s&oelig;ur
+dans le c&oelig;ur du roi, mais encore de s'emparer de la confiance qu'il
+accordait au cardinal. Jouer sous Louis XV le r&ocirc;le qu'avait jou&eacute; madame
+de Maintenon sous Louis XIV, au mariage pr&egrave;s, tel &eacute;tait le r&ecirc;ve de
+l'ambitieuse pensionnaire.</p>
+
+<p>Elle &eacute;crivit &agrave; sa s&oelig;ur les lettres les plus tendres et les plus
+soumises, pour obtenir la faveur de vivre aupr&egrave;s d'elle, &laquo;la priant de
+permettre qu'elle lui serv&icirc;t de dame de compagnie, de secr&eacute;taire, de
+lectrice.&raquo; Elle lui parlait avec horreur du couvent o&ugrave; elle vivait
+enferm&eacute;e, assurant qu'&agrave; coup s&ucirc;r elle ne tarderait pas &agrave; mourir si on
+l'y laissait.</p>
+
+<p>La comtesse, bonne et sans d&eacute;fiance, se laissa toucher par les pri&egrave;res
+de la triste recluse, et un beau matin mademoiselle de Nesle fut
+pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; la cour.</p>
+
+<p>Pour s'emparer du c&oelig;ur de Louis XV, elle ne comptait pas sur sa beaut&eacute;,
+elle &eacute;tait tr&egrave;s laide et ne s'abusait pas sur sa figure; elle savait
+fort bien que sa taille &eacute;tait courte et &eacute;paisse, son cou et ses bras
+rouges, ses &eacute;paules disgracieuses. Pour compenser tous ces d&eacute;savantages,
+elle avait son sourire, un sourire divinement railleur, et ses yeux,
+fort petits, mais p&eacute;tillants de malice et d'audacieuse ga&icirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Mais elle avait l'imagination vive, le caract&egrave;re aventureux et hardi,
+une volont&eacute; patiente et implacable; elle se dit qu'elle r&eacute;ussirait gr&acirc;ce
+&agrave; l'originalit&eacute; et &agrave; l'impr&eacute;vu de son esprit, et elle ne se trompa pas.
+D&egrave;s le premier jour elle se conduisit en coquette consomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Louis XV, qui s'ennuyait &agrave; trente ans comme Louis XIV s'&eacute;tait ennuy&eacute; &agrave;
+soixante-dix, ne tarda pas &agrave; trouver une distraction dans l'esprit de la
+nouvelle venue; et lorsque madame de Mailly s'aper&ccedil;ut des projets de sa
+s&oelig;ur, elle reconnut avec effroi qu'il &eacute;tait trop tard pour s'y opposer.</p>
+
+<p>La pauvre comtesse n'avait que deux partis &agrave; choisir: c&eacute;der ses droits
+ou les partager; elle pr&eacute;f&eacute;ra cette derni&egrave;re alternative; accord inf&acirc;me,
+si on e&ucirc;t pu l'attribuer &agrave; l'ambition ou &agrave; la cupidit&eacute;, mais dont la
+cause fut un amour passionn&eacute; qui pr&eacute;f&eacute;ra la plus cruelle souffrance &agrave; la
+s&eacute;paration de l'objet aim&eacute;. Elle esp&eacute;rait d'ailleurs que ses
+complaisances resteraient ignor&eacute;es. Mais ce n'&eacute;tait pas le but de
+l'ambitieuse pensionnaire de Port-Royal; elle-m&ecirc;me prit &agrave; t&acirc;che
+d'afficher ses amours. Louis XV, de son c&ocirc;t&eacute;, s'ouvrit de son bonheur &agrave;
+quelques courtisans, et, moins de deux mois apr&egrave;s l'arriv&eacute;e de
+mademoiselle de Nesle &agrave; la cour, le secret de madame de Mailly &eacute;tait
+devenu un vrai secret de com&eacute;die: tous les courtisans savaient que le
+roi avait les deux s&oelig;urs pour ma&icirc;tresses.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il fallut songer &agrave; donner un &eacute;tat &agrave; la cour &agrave; la nouvelle venue.
+C'&eacute;tait un grand faiseur d'enfants que le roi Louis XV, et d&eacute;j&agrave;
+mademoiselle de Nesle &eacute;tait enceinte et n'allait plus pouvoir dissimuler
+sa position.</p>
+
+<p>On se h&acirc;ta donc de chercher un gentilhomme qui voul&ucirc;t bien pr&ecirc;ter son
+nom &agrave; la favorite et le donner &agrave; l'enfant qui allait venir.</p>
+
+<p>Les avantages attach&eacute;s &agrave; ce mariage &eacute;taient: une dot de deux cent mille
+livres, six mille livres de pension, une place de dame du palais pour la
+femme, et un logement &agrave; Versailles pour le mari.</p>
+
+<p>On trouva, pour accepter cette humiliation, un comte du Luc de
+Vintimille, petit-neveu de l'archev&ecirc;que de Paris. L'oncle voulait &ecirc;tre
+cardinal, on lui promit le chapeau, et cette promesse lui fit subir la
+honte de b&eacute;nir cette union. M. du Luc p&egrave;re consentit &agrave; fermer les yeux
+moyennant finance, et il profita de la faveur de sa bru pour monter dans
+les carrosses du roi. Il avait bien au moins droit &agrave; cet honneur.</p>
+
+<p>Toutes choses bien arr&ecirc;t&eacute;es, bien convenues, la c&eacute;r&eacute;monie du mariage eut
+lieu.</p>
+
+<p>Mademoiselle, princesse de facile accommodement, pr&ecirc;ta aux nouveaux
+&eacute;poux, pour y passer leur <i>lune de miel</i>, son ch&acirc;teau de Madrid, voisin
+de la Muette.</p>
+
+<p>Le soir des noces, Louis XV d&eacute;clara qu'il voulait &ecirc;tre bon prince
+jusqu'au bout et faire honneur &agrave; la s&oelig;ur de madame de Mailly; il
+accompagna donc les &eacute;poux jusqu'&agrave; la chambre nuptiale et pr&eacute;senta la
+chemise au mari&eacute;, ce qui &eacute;tait un des plus grands honneurs que le roi
+p&ucirc;t faire. Les invit&eacute;s se retir&egrave;rent alors, et le comte de Vintimille
+s'esquiva par une porte d&eacute;rob&eacute;e, laissant la place au roi. Il fallait
+bien gagner la pension et la dot.</p>
+
+<p>Chacun savait le lendemain que le roi n'&eacute;tait pas revenu coucher &agrave; la
+Muette, mais nul ne s'avisa de bl&acirc;mer la conduite du comte du Luc, tant
+&eacute;tait grand &agrave; cette &eacute;poque le respect pour les caprices du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Le lendemain Mademoiselle, en grande c&eacute;r&eacute;monie, pr&eacute;senta au roi toute la
+famille Vintimille.</p>
+
+<p>L'ambitieuse &eacute;l&egrave;ve de Port-Royal touchait &agrave; son but. Gr&acirc;ce &agrave; sa s&oelig;ur
+qui lui &eacute;tait d&eacute;vou&eacute;e corps et &acirc;me, elle &eacute;tait v&eacute;ritablement la
+ma&icirc;tresse absolue du roi de France. Elle s'&eacute;tait empar&eacute;e de son esprit,
+madame de Mailly r&eacute;gnait sur ses sens. Les deux s&oelig;urs, on le voit, se
+compl&eacute;taient admirablement, et puisqu'elles avaient pass&eacute; par-dessus la
+jalousie, rien d&eacute;sormais ne les pouvait d&eacute;sunir.</p>
+
+<p>Madame la comtesse de Vintimille se voyait r&eacute;ellement reine de France,
+lorsque la mort vint la surprendre au milieu de son triomphe.</p>
+
+<p>Prise &agrave; la suite de ses couches d'horribles douleurs d'entrailles, elle
+fut enlev&eacute;e en quelques heures, sans m&ecirc;me avoir pu recevoir les derniers
+sacrements. Elle laissait au roi un fils, qui porta plus tard le nom
+d'abb&eacute; du Luc. Il &eacute;tait le portrait vivant de son p&egrave;re, et tous ses amis
+ne l'appelaient jamais autrement que le <i>demi-Louis</i>.</p>
+
+<p>Cette mort inattendue fut un coup de foudre pour Louis XV; &laquo;jamais il
+n'avait paru si touch&eacute;, et il se laissa aller &agrave; donner des marques de sa
+douleur.&raquo; Il se mit au lit, et d&eacute;fendit absolument sa porte &agrave; tout le
+monde. La reine essaya de parvenir jusqu'&agrave; lui, mais, m&ecirc;me pour elle, la
+consigne fut maintenue, elle ne fut lev&eacute;e qu'en faveur du comte de
+Noailles. Le roi pleurait comme un enfant, et ses terreurs religieuses
+lui revenaient plus terribles que jamais.</p>
+
+<p>La bonne madame de Mailly, elle, &eacute;tait au d&eacute;sespoir: en perdant sa s&oelig;ur
+elle avait cru perdre le c&oelig;ur du roi.</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute, &eacute;crivait-elle &agrave; une de ses amies, le roi, mon cher Sire, va
+s'&eacute;loigner de moi pour toujours; il ne tenait &agrave; moi que par elle, et
+comment remplacerais-je pour lui cette pauvre s&oelig;ur qu'il consultait en
+tout et qui le faisait tant rire?&raquo;</p>
+
+<p>La modestie de madame de Mailly l'aveuglait; le roi revint &agrave; elle, plus
+&eacute;pris que jamais. Ensemble ils pleuraient cette pauvre Vintimille, mais
+le temps s&eacute;cha vite leurs larmes.</p>
+
+<p>Un mois apr&egrave;s la mort de la favorite, madame de Mailly avait install&eacute;
+pr&egrave;s d'elle une autre de ses s&oelig;urs, la duchesse de Lauraguais; les
+voyages de Choisy avaient repris leur cours, et, comme au temps de
+madame de Vintimille, Louis XV eut deux ma&icirc;tresses.</p>
+
+<p>Depuis quelques mois d&eacute;j&agrave; le roi avait remarqu&eacute; cette troisi&egrave;me
+demoiselle de Nesle, et pour lui faire une existence &agrave; la cour il
+s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; de la marier, mais &agrave; un homme qui n'&eacute;tait pas pr&eacute;venu, le
+duc de Lauraguais. Richelieu, charg&eacute; de n&eacute;gocier ce mariage, avait
+obtenu du roi pour les futurs &eacute;poux les avantages suivants: vingt-quatre
+mille livres pour frais de noces, quatre-vingt mille livres de rente sur
+les postes, et la pension de dame du palais.</p>
+
+<p>Mais le duc de Lauraguais s'aper&ccedil;ut bien vite du r&ocirc;le qu'on lui
+destinait; chose rare &agrave; cette &eacute;poque, il n'eut point un seul instant
+l'id&eacute;e d'en tirer parti; il rompit sans scandale avec sa femme, et
+depuis ne voulut jamais consentir &agrave; la revoir.</p>
+
+<p>Habitu&eacute;e &agrave; partager le c&oelig;ur de celui qu'elle aimait, madame de Mailly
+prit son parti de cette nouvelle ma&icirc;tresse, et s'entendit avec cette
+seconde s&oelig;ur aussi bien qu'elle s'&eacute;tait entendue avec la premi&egrave;re. Son
+existence ne lui paraissait donc point troubl&eacute;e, lorsque la mort de
+madame de Mazarin vint rapprocher du roi ses deux derni&egrave;res s&oelig;urs, les
+plus jeunes et les plus jolies, mesdames de La Tournelle et de
+Flavacourt.</p>
+
+<p>Chass&eacute;es litt&eacute;ralement par madame de Maurepas, h&eacute;riti&egrave;re de madame de
+Mazarin, de l'h&ocirc;tel o&ugrave; elles demeuraient, les deux s&oelig;urs eurent l'id&eacute;e
+de venir demander l'hospitalit&eacute; &agrave; Louis XV; il les re&ccedil;ut admirablement,
+leur donna l'ancien appartement de madame de Mailly, et leur promit deux
+places de dames du palais.</p>
+
+<p>Ainsi se trouv&egrave;rent install&eacute;es &agrave; Versailles les deux derni&egrave;res
+demoiselles de Nesle.</p>
+
+<p>Madame de Mailly, que deux cruelles le&ccedil;ons auraient cependant d&ucirc; rendre
+d&eacute;fiante, fut enchant&eacute;e de la r&eacute;ception faite &agrave; ses deux s&oelig;urs. Elle
+pensa que la conduite de son royal amant &eacute;tait une d&eacute;licate attention,
+et elle le remercia avec effusion.</p>
+
+<p>Louis XV ne tarda pas &agrave; s'apercevoir de la beaut&eacute; des deux commensales
+qu'il devait &agrave; la duret&eacute; de madame de Maurepas, et bient&ocirc;t il commen&ccedil;a &agrave;
+faire la cour aux deux nouvelles venues.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait fait, ce semble, une douce habitude de prendre ses ma&icirc;tresses
+dans la famille de Nesle.</p>
+
+<p>Tout d'abord il s'adressa &agrave; madame de Flavacourt. Il fut repouss&eacute;.
+Madame de Flavacourt aimait son mari; ce mari lui-m&ecirc;me &eacute;tait, dit-on, un
+homme d'un autre temps, pi&eacute;tre courtisan et peu dispos&eacute; &agrave; partager sa
+femme, m&ecirc;me avec le roi; ses conjugales et &eacute;nergiques menaces exerc&egrave;rent
+peut-&ecirc;tre une influence sur sa femme et vinrent en aide &agrave; sa vertu
+attaqu&eacute;e. Quoi qu'il en soit, elle fit r&eacute;pondre au roi de fa&ccedil;on &agrave; lui
+&ocirc;ter tout espoir.</p>
+
+<p>Repouss&eacute; de ce c&ocirc;t&eacute;, Louis XV entreprit la conqu&ecirc;te de madame de La
+Tournelle. Celle-l&agrave; &eacute;tait veuve, et ne pouvait pr&eacute;texter son amour pour
+son mari. Mais elle avait un amant, et qui plus est un amant ador&eacute;. Elle
+aimait &agrave; la folie, jusqu'&agrave; la fid&eacute;lit&eacute;, M. d'Agenois, fils du duc
+d'Aiguillon, neveu de Richelieu. Le roi &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de ce
+contre-temps.</p>
+
+<p>Enfin il eut recours au duc de Richelieu, qui jusqu'ici l'avait bien
+servi, pour d&eacute;tourner madame de La Tournelle du comte d'Agenois.</p>
+
+<p>Richelieu se chargea de la commission. Il commen&ccedil;a par capter la
+confiance de madame de La Tournelle, et, voyant qu'il ne parviendrait
+pas &agrave; la rendre infid&egrave;le, il tourna ses batteries contre l'amant.</p>
+
+<p>Il d&eacute;p&ecirc;cha au comte d'Agenois une des sir&egrave;nes de le cour, avec mission
+de le rendre infid&egrave;le &agrave; tout prix, et surtout de le faire &eacute;crire, afin
+d'avoir des preuves &agrave; montrer &agrave; madame de La Tournelle.</p>
+
+<p>Richelieu n'avait pas trop compt&eacute; sur l'adresse de sa messag&egrave;re; quinze
+jours ne s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;s que d&eacute;j&agrave; on avait une lettre de M.
+d'Agenois. On en eut deux, puis quatre, puis bien davantage. Mais ces
+preuves d'abandon n'&eacute;branlaient en aucune fa&ccedil;on madame de La Tournelle;
+elle secouait la t&ecirc;te, et r&eacute;pondait que l'&eacute;criture de son amant avait
+&eacute;t&eacute; contrefaite. Enfin, elle dut se rendre &agrave; l'&eacute;vidence, mais ne sembla
+point encore dispos&eacute;e &agrave; accepter l'honneur de l'amour du roi.</p>
+
+<p>Cependant elle &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e, depuis assez longtemps m&ecirc;me; seulement,
+avant de s'engager, elle voulait &ecirc;tre certaine du pouvoir de ses
+charmes. Habile, artificieuse, sa conduite, pendant que le roi br&ucirc;lait
+d'impatience de la poss&eacute;der, fut un v&eacute;ritable chef-d'&oelig;uvre de
+coquetterie. Elle se disait malade afin de se dispenser de para&icirc;tre; et
+lorsque, c&eacute;dant aux pri&egrave;res du roi, elle consentait &agrave; &laquo;embellir les
+f&ecirc;tes de sa pr&eacute;sence,&raquo; elle ne se &laquo;montrait que cach&eacute;e &agrave; demi sous une
+baigneuse qui lui seyait &agrave; ravir. Le roi alors ne se lassait pas de la
+contempler, et vingt fois il venait l'admirer et l'embrasser.&raquo;</p>
+
+<p>Madame de Mailly voyait tout cela; elle en souffrait, mais elle se
+taisait, pauvre femme! Elle aimait tant son ingrat amant! Peut-&ecirc;tre elle
+se r&eacute;signait d'avance &agrave; un nouveau partage, elle n'avait que la moiti&eacute;
+du c&oelig;ur du roi, elle n'en aurait plus que le tiers. Son sacrifice &eacute;tait
+fait; sacrifice douloureux, mais inutile. Madame de La Tournelle ne
+devait pas admettre de partage, elle voulait r&eacute;gner, mais r&eacute;gner sans
+rivale.</p>
+
+<p>Instruite par l'exemple de sa s&oelig;ur de Mailly, &agrave; qui le roi n'avait
+donn&eacute; ni honneurs ni richesses, l'ambitieuse marquise voulut faire ses
+conditions avant de capituler, et certaine que le roi, emport&eacute; par sa
+passion, souscrirait &agrave; tout, elle demanda pour se conduire des conseils
+au duc de Richelieu, son ami et son confident.</p>
+
+<p>Richelieu lui conseilla d'exiger le m&ecirc;me &eacute;tat qu'avait eu, sous Louis
+XIV, madame de Montespan; puis, aid&eacute;e de cet homme habile, elle r&eacute;digea
+l'acte de <i>capitulation</i> qui devait la faire ma&icirc;tresse du roi. Les
+M&eacute;moires du temps nous ont conserv&eacute; ce curieux monument d'ambition, le
+voici presque textuellement:</p>
+
+<p>&laquo;Mon titre de marquise sera chang&eacute; en celui de duchesse, et le roi
+fournira tout ce qui sera n&eacute;cessaire &agrave; la repr&eacute;sentation pour soutenir
+mon rang.</p>
+
+<p>&laquo;Madame de Mailly sera &eacute;loign&eacute;e de la cour avec d&eacute;fense d'y repara&icirc;tre
+jamais. Le roi m'assurera une fortune ind&eacute;pendante qui me mette &agrave;
+l'abri de tous les changements qui pourraient survenir.&raquo;</p>
+
+<p>Ces d&eacute;marches, ces n&eacute;gociations n'&eacute;taient point un myst&egrave;re pour madame
+de Mailly; chaque soir, de charitables amis venaient la pr&eacute;venir de ce
+qui se passait; et d&eacute;j&agrave;, sur un air &agrave; la mode, elle avait pu entendre
+fredonner ce couplet satirique:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Madame Allain est toute en pleurs,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Voil&agrave; ce que c'est d'avoir des s&oelig;urs!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">L'une, jadis, lui fit grand peur!</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Mais, chose nouvelle,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">On prend la plus belle.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ma foi! c'est jouer de malheur!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Voil&agrave; ce que c'est d'avoir des s&oelig;urs.</span><br />
+</p>
+
+<p>H&eacute;las! oui, voil&agrave; ce que c'est. Bient&ocirc;t le trait&eacute; fut ratifi&eacute; et sign&eacute;,
+dans l'alc&ocirc;ve bleue du pavillon de Choisy, et la pauvre madame de
+Mailly, honteusement chass&eacute;e, se retira dans un couvent o&ugrave;, par son
+repentir, ses aum&ocirc;nes et son humilit&eacute;, elle essaya de faire oublier le
+scandale de sa vie pass&eacute;e.</p>
+
+<p>Les no&euml;ls injurieux, les chansons outrageantes salu&egrave;rent l'av&eacute;nement de
+la nouvelle favorite; les courtisans s'indignaient de voir ainsi la
+faveur se perp&eacute;tuer dans la m&ecirc;me famille, et le peuple trouvait au moins
+&eacute;trange que quatre s&oelig;urs se succ&eacute;dassent dans la couche royale.
+L'&eacute;pigramme qui r&eacute;sumait le mieux l'opinion fut un soir, on ne sait
+comment, trouv&eacute;e par le roi sur le pied de son lit:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 11em;">LES DEMOISELLES DE NESLE.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">L'une est presqu'en oubli, l'autre presqu'en poussi&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La troisi&egrave;me est en pied, la quatri&egrave;me attend,</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Pour faire place &agrave; la derni&egrave;re.</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Choisir une famille enti&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Est-ce &ecirc;tre infid&egrave;le ou constant?</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais le roi ne faisait que rire, et n'en continuait pas moins &agrave; aimer
+madame de La Tournelle.</p>
+
+<p>La mort du cardinal Fleury, qui seul pouvait encore retenir Louis XV sur
+la pente terrible de ses passions, vint mettre le comble &agrave; la puissance
+de la favorite. Pouss&eacute; par elle, le roi d&eacute;clara que, comme son a&iuml;eul
+Louis XIV, il voulait r&eacute;gner lui-m&ecirc;me. Le r&egrave;gne des favoris et des
+ma&icirc;tresses, le vrai r&egrave;gne de Louis XV, commen&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Les commencements, &agrave; vrai dire, donn&egrave;rent bon espoir; madame de La
+Tournelle &eacute;tait ambitieuse; ce qu'elle aimait surtout en Louis, c'&eacute;tait
+la royaut&eacute;, le prestige du pouvoir; elle entreprit de faire un h&eacute;ros de
+son amant. Peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-elle r&eacute;ussi, car son influence &eacute;tait grande, si
+grande, qu'elle d&eacute;cida le roi &agrave; travailler avec ses ministres et &agrave;
+s'occuper un peu plus du royaume que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un simple particulier.</p>
+
+<p>Pour elle, nomm&eacute;e duchesse de Ch&acirc;teauroux, riche de tous les revenus de
+France, elle avait une maison royale, un train de reine; les splendeurs
+du r&egrave;gne de Louis XIV &eacute;taient son r&ecirc;ve et son d&eacute;sir, elle for&ccedil;a son
+amant &agrave; donner quelques grandes f&ecirc;tes, &agrave; &eacute;tendre le cercle des
+invitations pour les chasses et les promenades, enfin les voyages &agrave;
+Choisy et les petits soupers devinrent chaque jour plus rares.</p>
+
+<p>Les ennemis de la favorite, M. de Maurepas en t&ecirc;te, &eacute;taient vaincus. M.
+de Maurepas se vengea en faisant courir des vers qui commen&ccedil;aient ainsi:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Incestueuse La Tournelle,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qui des trois &ecirc;tes la plus belle,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le tabouret tant souhait&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A de quoi vous rendre bien fi&egrave;re....</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+</p>
+
+<p>Ajoutons, pour l'intelligence de ces vers, que la dignit&eacute; de duchesse
+donnait droit &agrave; un tabouret &agrave; la cour, inestimable faveur envi&eacute;e des
+plus grandes dames.</p>
+
+<p>En apprenant la nouvelle &eacute;l&eacute;vation de sa fille La Tournelle, qu'il
+n'appelait plus que sa fille pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, le marquis de Nesle songea &agrave; en
+tirer parti. Il avait, disait-il, des pr&eacute;tentions fond&eacute;es sur la
+principaut&eacute; de Neufch&acirc;tel, et il pria sa fille de d&eacute;cider le roi &agrave; la
+lui acheter.</p>
+
+<p>On trouvait &agrave; la cour que madame la duchesse de Ch&acirc;teauroux se
+comportait bien plus noblement, bien plus convenablement que ne l'avait
+fait sa s&oelig;ur de Mailly.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t (mars 1744) on apprit que le roi &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; se mettre &agrave; la
+t&ecirc;te de l'arm&eacute;e de Flandres. Les fautes de l'homme furent aussit&ocirc;t
+oubli&eacute;es, on ne pensa plus qu'au noble d&eacute;vo&ucirc;ment de ce souverain qui
+abandonnait les d&eacute;lices de la cour la plus voluptueuse, la plus aimable
+et la plus spirituelle de l'Europe, pour courir partager les fatigues et
+les dangers des soldats et des braves gentilshommes qui versaient leur
+sang pour la patrie.</p>
+
+<p>On pensait alors que Louis XV n'emm&egrave;nerait pas madame de Ch&acirc;teauroux;
+mais la favorite n'avait pouss&eacute; son indolent amant &agrave; prendre le
+commandement des troupes qu'&agrave; la condition expresse qu'elle le suivrait.
+Elle connaissait trop bien la faiblesse du roi pour compromettre par une
+absence le cr&eacute;dit qu'elle devait &agrave; son adresse. Elle voulait la gloire
+du roi, mais avant tout le maintien de sa puissance.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin je l'emporte, mon cher duc, &eacute;crivait-elle &agrave; Richelieu, son
+d&eacute;vou&eacute; confident, son conseiller intime, je l'emporte, le roi commande
+les arm&eacute;es. Je l'accompagnerai, non en h&eacute;ro&iuml;ne, mais en femme d&eacute;vou&eacute;e.
+Le roi, loin de moi, occup&eacute; des grands int&eacute;r&ecirc;ts de l'Etat et de sa
+gloire, entour&eacute; de ses ministres, pourrait oublier que c'est &agrave; mes
+conseils qu'il devra le titre de conqu&eacute;rant.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant le roi partit seul, mais quinze jours apr&egrave;s le duc de
+Richelieu conduisait &agrave; Lille mesdames de Ch&acirc;teauroux et de Lauraguais.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sence &agrave; l'arm&eacute;e de la favorite et de sa s&oelig;ur produisit le plus
+mauvais effet. Les soldats les appelaient les <i>coureuses</i>, et jusque
+sous leurs fen&ecirc;tres elles entendaient chanter les chansons les plus
+insultantes. Bient&ocirc;t le scandale fut tel que le roi se d&eacute;cida &agrave; envoyer
+sa ma&icirc;tresse &agrave; Dunkerque, o&ugrave; il alla la rejoindre apr&egrave;s avoir pris Menin
+et Ypres.</p>
+
+<p>Le 5 ao&ucirc;t le roi arriva &agrave; Metz. Le lendemain il apprit le succ&egrave;s du
+prince de Conti dans les Alpes, et, pour remercier Dieu de cette
+victoire, il fit chanter un <i>Te Deum</i> dans la cath&eacute;drale de Metz. Mais
+les fatigues de la marche, les exc&egrave;s de la table, les plaisirs de
+l'amour avaient &eacute;chauff&eacute; son sang outre mesure, ses forces &eacute;taient
+d&eacute;pass&eacute;es. Il tomba malade, et trois jours apr&egrave;s sa vie &eacute;tait en danger.</p>
+
+<p>&Agrave; la nouvelle de la maladie du roi, la consternation, comme un cr&ecirc;pe
+fun&egrave;bre, s'&eacute;tendit sur la France. Les populations, tremblant pour la vie
+du souverain, emplissaient les &eacute;glises. On attendait avec une f&eacute;brile
+inqui&eacute;tude les courriers qui apportaient les bulletins de la sant&eacute; de
+l'auguste malade; la mort du roi semblait &agrave; toute la France la plus
+grande calamit&eacute; que l'on e&ucirc;t &agrave; redouter.</p>
+
+<p>&Agrave; la cour il n'en &eacute;tait pas ainsi. Toutes les ambitions s'&eacute;veill&egrave;rent &agrave;
+la nouvelle de la maladie du roi, mille intrigues se nou&egrave;rent pour
+tirer avantage des circonstances qui pouvaient survenir. On ne d&eacute;sirait
+pas la mort du roi, on la pr&eacute;voyait.</p>
+
+<p>Autour du malade, cependant, trois partis &eacute;taient en pr&eacute;sence:</p>
+
+<p>Le parti des ministres, le parti des princes, le parti des favoris et de
+la ma&icirc;tresse; le duc de Richelieu &eacute;tait le chef de ce dernier.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la maladie du roi, la duchesse de Ch&acirc;teauroux, madame de
+Lauraguais et le duc de Richelieu s'&eacute;taient &eacute;tablis dans la chambre
+royale. Sous pr&eacute;texte que le roi n'&eacute;tait qu'indispos&eacute; et qu'un peu de
+repos l'aurait vite remis sur pied, Richelieu, en sa qualit&eacute; de premier
+gentilhomme de la chambre, ferma la porte &agrave; tout le monde. Des
+domestiques intimes &eacute;taient charg&eacute;s du service; vainement des grands
+officiers de la couronne, des princes du sang demand&egrave;rent &agrave; voir le roi,
+Richelieu s'obstina &agrave; leur refuser l'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette exclusion irrita le parti des princes du sang; ils s'unirent aux
+ministres, et il fut d&eacute;cid&eacute; que, co&ucirc;te que co&ucirc;te, on p&eacute;n&eacute;trerait
+jusqu'au lit du roi, et que l&agrave;, si la maladie du roi &eacute;tait vraiment
+grave, on en profiterait pour &eacute;pouvanter le faible Louis XV et faire
+ignominieusement chasser les favorites. Il fut de plus convenu entre les
+princes, l'&eacute;v&ecirc;que de Metz et le premier aum&ocirc;nier, M. de Fitz-James, que
+l'on refuserait au roi l'absolution tant qu'il n'aurait pas accord&eacute; le
+renvoi de madame de Ch&acirc;teauroux.</p>
+
+<p>Pour madame de Ch&acirc;teauroux, toute la question se r&eacute;duisait &agrave; ceci: Le
+roi se confessera-t-il? Si le roi se remettait sans avoir besoin des
+secours de la religion, elle gardait toute sa puissance. Si au contraire
+sa maladie empirait, si besoin &eacute;tait d'appeler un confesseur, elle &eacute;tait
+perdue.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; m&ecirc;me on &eacute;tait au 12, et le roi &eacute;tait malade depuis cinq
+jours; M. de Clermont se chargea de p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; la chambre royale.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;senta chez le roi. Richelieu, avec son assurance habituelle,
+voulut lui interdire l'entr&eacute;e; mais le duc de Clermont d'un coup
+d'&eacute;paule &eacute;carta les deux battants de la porte, et comme Richelieu
+essayait de lui faire obstacle, il le repoussa vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand, s'&eacute;cria-t-il, un valet refuse-t-il aux princes du sang
+l'entr&eacute;e de la chambre de son ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>Et s'avan&ccedil;ant jusqu'au lit o&ugrave; Louis XV gisait accabl&eacute;, il lui parla sans
+m&eacute;nagement de la gravit&eacute; de sa situation et de la n&eacute;cessit&eacute; des
+sacrements.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria-t-il, qu'un roi qui va para&icirc;tre devant Dieu a de comptes &agrave;
+rendre! J'ai &eacute;t&eacute; bien indigne de la royaut&eacute;. Ah! que ce passage est
+terrible!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit M. de Soissons qui &eacute;tait entr&eacute; sur les pas de M. de
+Clermont, la bont&eacute; de Dieu est infinie.</p>
+
+<p>La duchesse se sentit perdue. Sans donc essayer de lutter davantage,
+elle voulut se retirer sans bruit, sans scandale. Mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave;
+le compte de ses ennemis; ils voulaient, par un &eacute;clat terrible, rendre,
+si le roi revenait &agrave; la sant&eacute;, son retour impossible.</p>
+
+<p>Les deux femmes, mesdames de Ch&acirc;teauroux et de Lauraguais, s&eacute;par&eacute;es du
+duc de Richelieu, furent, non pas &eacute;conduites, mais chass&eacute;es de la maison
+qu'occupait le roi, aux hu&eacute;es d'une populace qui leur attribuait la
+maladie du souverain. Elles coururent aux &eacute;curies du roi, mais de tous
+ces courtisans qui, la veille encore, se disputaient un regard de la
+favorite, pas un ne voulut les reconna&icirc;tre. On leur refusa brutalement
+une voiture et des chevaux. Elles s'enfuyaient &agrave; pied, ne sachant o&ugrave;
+aller, poursuivies par des injures et des mal&eacute;dictions, lorsqu'elles
+rencontr&egrave;rent le mar&eacute;chal de Belle-Isle. Plus humain ou plus courageux
+que les autres, il leur pr&ecirc;ta sa voiture, et apr&egrave;s mille difficult&eacute;s,
+mille p&eacute;rils presque, tant &eacute;tait grande l'exasp&eacute;ration des populations,
+elles purent gagner une maison de campagne &agrave; trois lieues de Metz.</p>
+
+<p>Mais tous ces tiraillements avaient &eacute;puis&eacute; les forces du roi, et bient&ocirc;t
+on d&eacute;sesp&eacute;ra de sa vie. D&eacute;j&agrave; les courtisans d&eacute;sertaient les
+antichambres, les ministres et les princes faisaient pr&eacute;parer leurs
+voitures, quand une crise heureuse et inattendue d&eacute;termina la
+convalescence. Et lorsque la reine, mand&eacute;e en toute h&acirc;te, arriva &agrave; Metz,
+son &eacute;poux &eacute;tait hors de danger.</p>
+
+<p>&mdash;Me pardonnez-vous, madame? Telles furent les premi&egrave;res paroles de
+Louis XV &agrave; la reine.</p>
+
+<p>Marie Leczinska n'y r&eacute;pondit qu'en fondant en larmes et en serrant son
+&eacute;poux entre ses bras.</p>
+
+<p>Mais avec les forces, le courage revenait &agrave; Louis XV. Toutes les sc&egrave;nes
+de sa maladie se pr&eacute;sentaient vivement &agrave; ses yeux, et il avait honte de
+sa conduite. Une tristesse profonde avait succ&eacute;d&eacute; &agrave; sa maladie. Il
+regardait avec des yeux pleins de menaces tous ceux qui l'entouraient,
+il s'en prenait &agrave; eux de la faiblesse qu'il n'avait pas su cacher, et la
+reine voyait rena&icirc;tre l'ancienne froideur du roi pour elle.</p>
+
+<p>Richelieu s'&eacute;tait hasard&eacute; &agrave; repara&icirc;tre; timide d'abord, il s'enhardit de
+toute l'amiti&eacute; que lui t&eacute;moignait le roi, et elle &eacute;tait grande; la
+r&eacute;action commen&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Rendu &agrave; la sant&eacute;, Louis XV voulut reprendre le commandement de ses
+troupes; la reine, malgr&eacute; ses pri&egrave;res, dut regagner Paris, et nonobstant
+la saison pluvieuse, le roi se rendit au si&eacute;ge de Fribourg, entrepris
+depuis le 30 septembre par le mar&eacute;chal de Coigny. Le 1<sup>er</sup> novembre la
+ville capitula, et Louis XV, sans attendre la reddition des ch&acirc;teaux,
+regagna sa capitale.</p>
+
+<p>Des transports de joie l'attendaient &agrave; son arriv&eacute;e; trois jours de
+suite, il fut litt&eacute;ralement assi&eacute;g&eacute; aux Tuileries par un peuple ivre
+d'all&eacute;gresse. Le quatri&egrave;me jour il se rendit en grande pompe &agrave; une f&ecirc;te
+pr&eacute;par&eacute;e &agrave; l'H&ocirc;tel-de-Ville.</p>
+
+<p>Mais depuis quatre jours madame de Ch&acirc;teauroux, cach&eacute;e &agrave; Paris, guettait
+un regard du roi. C'est en se rendant &agrave; l'H&ocirc;tel-de-Ville que, pour la
+premi&egrave;re fois, le roi l'aper&ccedil;ut, d&eacute;guis&eacute;e, &agrave; une fen&ecirc;tre: il la
+reconnut. Les yeux des deux amants se rencontr&egrave;rent, et dans le regard
+du roi madame de Ch&acirc;teauroux lut tout un avenir d'amour et de puissance.</p>
+
+<p>Louis XV l'aimait toujours en effet, et le soir m&ecirc;me, n'y tenant plus,
+il se fit conduire incognito &agrave; l'h&ocirc;tel qu'occupait madame de
+Ch&acirc;teauroux.</p>
+
+<p>&Agrave; cette heure, seule avec sa s&oelig;ur Lauraguais, madame de Ch&acirc;teauroux
+cherchait un moyen pour repara&icirc;tre &agrave; Versailles. On lui annon&ccedil;a le roi.
+D'un coup d'&oelig;il, elle embrassa la situation. Le roi venait se mettre &agrave;
+sa discr&eacute;tion, c'&eacute;tait &agrave; elle de reprendre sa fiert&eacute; et de poser des
+conditions. Elle dit qu'heureuse dans son obscurit&eacute;, elle ne voulait pas
+repara&icirc;tre &agrave; la cour.</p>
+
+<p>Alors le roi supplia, se f&acirc;cha, finit par parler en ma&icirc;tre et d&eacute;clara &agrave;
+la duchesse qu'elle repara&icirc;trait &agrave; la cour, pour y reprendre avec &eacute;clat
+son rang, ses charges et ses dignit&eacute;s.</p>
+
+<p>Alors aussi il fut d&eacute;cid&eacute; que toutes les humiliations de Metz seraient
+veng&eacute;es.</p>
+
+<p>Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld furent exil&eacute;s. Balleroi,
+ancien gouverneur du duc de Chartres, fut renvoy&eacute; dans ses terres.
+Fitz-James re&ccedil;ut l'ordre de ne plus sortir de son dioc&egrave;se, et M. de
+Maurepas, dont le roi avait de la peine &agrave; se d&eacute;faire, fut condamn&eacute; &agrave;
+pr&eacute;senter ses excuses &agrave; la duchesse: il eut l'humiliation d'aller lui
+annoncer lui-m&ecirc;me qu'elle &eacute;tait rappel&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsque M. de Maurepas se pr&eacute;senta de la part du roi chez la duchesse,
+elle venait de se mettre au lit, souffrante qu'elle &eacute;tait d'un violent
+mal de t&ecirc;te. Elle re&ccedil;ut cependant le ministre, accepta ses excuses, et
+lui donna sa main &agrave; baiser. Il fut convenu que madame de Ch&acirc;teauroux
+ferait sa rentr&eacute;e &agrave; la cour le samedi suivant.</p>
+
+<p>Mais les &eacute;pouvantables alternatives de douleur et de joie avaient bris&eacute;
+l'organisation de cette infortun&eacute;e, elle ne put r&eacute;sister &agrave; ces brusques
+secousses. La faveur du roi &eacute;tait revenue, mais la mort avait choisi cet
+instant pour enlever sa proie.</p>
+
+<p>Belle, jeune, vaillante, glorieuse, aim&eacute;e, toute par&eacute;e pour un triomphe
+au milieu de la cour, madame de Ch&acirc;teauroux fut frapp&eacute;e par un mal
+&eacute;trange, sinistre, qui en quelques jours la mit aux portes du tombeau.</p>
+
+<p>Elle se plaignait de douleurs d'entrailles intol&eacute;rables, et se tordait
+sur sa couche en poussant des cris affreux.</p>
+
+<p>Le roi d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; envoyait cent fois le jour prendre de ses nouvelles. Il
+s'&eacute;tait enferm&eacute; dans sa chambre et refusait de voir personne.&mdash;Puis il
+faisait dire des messes pour le r&eacute;tablissement de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Mais les pri&egrave;res du roi ne furent pas exauc&eacute;es, et le 8 d&eacute;cembre 1744
+madame de Ch&acirc;teauroux rendit l'&acirc;me entre les bras de sa s&oelig;ur de Mailly,
+accourue &agrave; la premi&egrave;re nouvelle du danger. Les deux ma&icirc;tresses du roi de
+France, l'une triste et d&eacute;laiss&eacute;e, l'autre aim&eacute;e et triomphante, se
+r&eacute;concili&egrave;rent dans un fraternel baiser sur le seuil de l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette mort causa au roi une profonde douleur. R&eacute;fugi&eacute; &agrave; la Muette, il
+refusait plus que jamais de voir personne, il ne voulait accepter aucune
+consolation; ses valets de chambre &eacute;taient oblig&eacute;s de le contraindre &agrave;
+prendre quelque nourriture.&mdash;C'est ma faiblesse, disait-il, qui l'a
+tu&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame de Lauraguais, qui n'avait joui que par ricochet de la faveur
+royale, n'attira plus les regards du roi.</p>
+
+<p>Quant &agrave; madame de Flavacourt, cette derni&egrave;re demoiselle de Nesle, une
+fois encore elle eut &agrave; repousser les n&eacute;gociations du duc de Richelieu
+qui, jaloux de distraire Louis XV dont la m&eacute;lancolie augmentait de jour
+en jour, voulait absolument lui donner la derni&egrave;re des filles de cette
+illustre maison qui lui avait fourni d&eacute;j&agrave; quatre ma&icirc;tresses adorables.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re fois qu'il essaya pr&egrave;s d'elle de ses s&eacute;ductions, il lui fit
+un admirable tableau de cette position de favorite d'un roi de France
+jeune et beau. Belle, jeune, riche de tous les tr&eacute;sors de son amant,
+elle aurait la France &agrave; ses pieds. Il essaya de lui faire comprendre les
+charmes du pouvoir, les plaisirs br&ucirc;lants de l'ambition, les
+ravissements de la puissance.</p>
+
+<p>Et comme la marquise ne r&eacute;pondait rien et souriait doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous, lui dit-il, quelque chose qui vaille tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit-elle simplement: l'estime.</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="center">
+ <img src="images/003.jpg"
+ alt="Mme. DE POMPADOUR" title="Mme. DE POMPADOUR" />
+</div>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA MARQUISE DE POMPADOUR.</a></h3>
+
+
+<p>Il y avait grand bal &agrave; l'H&ocirc;tel-de-Ville, ce palais de la bourgeoisie.
+Paris, qui s'associait alors aux joies comme aux douleurs de la famille
+royale, pr&eacute;tendait c&eacute;l&eacute;brer dignement le mariage de monseigneur le
+dauphin. La f&ecirc;te devait &ecirc;tre splendide et digne des h&ocirc;tes illustres qui
+allaient l'honorer de leur pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un bal masqu&eacute; que donnaient &agrave; leur souverain MM. les &eacute;chevins de
+la bonne ville de Paris. La f&ecirc;te avait &laquo;le caract&egrave;re d'un grand concours
+de nations et de divinit&eacute;s de la mythologie. La terre et le ciel se
+donnaient rendez-vous pour distraire un instant le m&eacute;lancolique Louis
+XV. Bourgeoises et grandes dames avaient fait assaut de toilette et
+d'imagination. Mais si la cour l'emportait par la richesse et la vari&eacute;t&eacute;
+des costumes, la palme de la beaut&eacute; restait aux mains des belles et
+fra&icirc;ches jeunes femmes de la ville, dont le rouge et le blanc ne
+g&acirc;taient point les ravissants visages.</p>
+
+<p>Le roi, d'un air distrait, se promenait au milieu de cette foule
+immense, bigarr&eacute;e, gracieuse, qui s'&eacute;cartait et s'inclinait
+respectueusement sur son passage, insensible aux mille agaceries dont il
+&eacute;tait l'objet, lorsqu'il vit s'avancer vers lui, le carquois sur
+l'&eacute;paule, un arc d'argent &agrave; la main, une ravissante Diane chasseresse, &agrave;
+la jambe fine, aux bras blancs et ronds, &agrave; la d&eacute;marche de d&eacute;esse. La
+gracieuse Diane &eacute;tait masqu&eacute;e, mais d'admirables yeux brillaient sous
+son loup de velours noir, et ses l&egrave;vres roses, entr'ouvertes, laissaient
+apercevoir une double rang&eacute;e de perles fines.</p>
+
+<p>&mdash;Belle chasseresse, dit le roi surpris et charm&eacute;, les traits que vous
+d&eacute;cochez sont mortels.</p>
+
+<p>Mais la coquette nymphe, apr&egrave;s un gracieux salut, se perdit dans la
+foule press&eacute;e.</p>
+
+<p>Le roi ne tarda pas &agrave; la rejoindre, et, apr&egrave;s cinq minutes d'une
+conversation spirituelle et enjou&eacute;e, &eacute;tincelante de fines railleries,
+sem&eacute;e de flatteries ing&eacute;nieuses, le monarque semblait avoir oubli&eacute; son
+ennui. La belle Diane cependant ne s'&eacute;tait pas encore d&eacute;masqu&eacute;e;
+lorsqu'&agrave; la pri&egrave;re de son royal interlocuteur elle eut &ocirc;t&eacute; le loup de
+velours qui cachait son visage, le roi, amoureux d&eacute;j&agrave; de la spirituelle
+sir&egrave;ne, reconnut une gracieuse chasseresse qui maintes fois, dans ses
+chasses de la for&ecirc;t de S&eacute;nart, lui &eacute;tait apparue, tant&ocirc;t vive et hardie,
+emport&eacute;e au galop d'un cheval fougueux, tant&ocirc;t nonchalante et
+paresseuse, &agrave; demi couch&eacute;e dans une conque &eacute;l&eacute;gante de nacre et de
+cristal attel&eacute;e de chevaux blancs.</p>
+
+<p>Laissant le roi &agrave; sa muette admiration, une seconde fois elle se jeta
+dans la foule. Mais soit calcul, soit maladresse, elle laissa tomber le
+mouchoir de pr&eacute;cieuses dentelles qu'elle tenait &agrave; la main. Le roi le
+ramassa, et ne pouvant atteindre la belle fugitive, avec cette gr&acirc;ce
+parfaite qu'il mettait &agrave; toutes ses actions, il le lui jeta.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi vient de jeter le mouchoir.</p>
+
+<p>Ainsi dit un courtisan; et ce propos, comme un murmure confus, circula
+dans la salle; des groupes se form&egrave;rent pour discuter l'action du roi.
+Chacun voulait voir cette Diane charmeresse qui, dissipant le chagrin
+que Louis XV ressentait encore de la mort de la duchesse de Ch&acirc;teauroux,
+avait fait une si vive impression sur son c&oelig;ur, qu'au milieu d'une
+f&ecirc;te, devant &laquo;la ville et la cour,&raquo; il n'avait pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; lui faire
+une d&eacute;claration. Mais vainement les favoris du roi se r&eacute;pandirent dans
+les salons, fouill&egrave;rent du regard les longues galeries resplendissantes
+de lumi&egrave;res, p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans les bosquets o&ugrave; le jour &eacute;tait plus sombre;
+ils ne purent retrouver la nymphe fugitive. Son but &eacute;tait atteint sans
+doute, elle avait disparu.</p>
+
+<p>La Diane chasseresse du palais de la Ville, l'amazone hardie de la for&ecirc;t
+de S&eacute;nart, &eacute;tait la belle Jeanne-Antoinette Poisson, devenue la femme du
+seigneur d'&Eacute;tioles.</p>
+
+<p>Le nom de cette femme charmante n'&eacute;tait pas inconnu &agrave; la cour. Tous ceux
+qui dans les bois de S&eacute;nart suivaient habituellement les chasses
+royales, avaient remarqu&eacute; la belle promeneuse. Ses costumes parfois
+&eacute;tranges, mais toujours coquets, sa voiture de cristal et de nacre,
+avaient attir&eacute; les regards de Louis XV. Le roi, &agrave; diff&eacute;rentes reprises,
+en avait parl&eacute; aux soupers qui suivaient toujours les chasses. Et ce nom
+d'Etioles jet&eacute; ainsi, par hasard, au milieu des vives et libres
+causeries des convives, avait toujours caus&eacute; &agrave; madame de Ch&acirc;teauroux un
+&eacute;trange malaise.</p>
+
+<p>Jeanne-Antoinette Poisson &eacute;tait n&eacute;e &agrave; Paris, en 1721.</p>
+
+<p>Le mari de sa m&egrave;re, un certain Antoine Poisson, avait eu une existence
+au moins aventureuse. Fournisseur des vivres de l'arm&eacute;e de Villars,
+poursuivi pour ses dilapidations par la <i>chambre ardente</i> cr&eacute;&eacute;e par le
+r&eacute;gent pour faire rendre gorge aux financiers et aux fournisseurs, il
+n'essaya point de se justifier. R&eacute;alisant &agrave; la h&acirc;te tout ce qu'il put du
+produit de ses infid&eacute;lit&eacute;s, il s'enfuit en toute h&acirc;te en Hollande. Bien
+lui en prit; il fut condamn&eacute;, par contumace, &agrave; &ecirc;tre pendu. Poisson resta
+plusieurs ann&eacute;es &agrave; l'&eacute;tranger. Enfin, gr&acirc;ce aux nombreux amis de sa
+femme, il put faire casser l'arr&ecirc;t et rentra en France.</p>
+
+<p>&Agrave; son retour, il occupa chez les fr&egrave;res P&acirc;ris, ces heureux et riches
+financiers, le poste difficile et d&eacute;licat de premier commis.</p>
+
+<p>Il devint ensuite fournisseur des vivres et de la viande des Invalides,
+ce qui a fait dire &agrave; quelques pamphl&eacute;taires qu'il &eacute;tait boucher.</p>
+
+<p>Madame Poisson, fille elle-m&ecirc;me d'un riche financier, n'&eacute;tait rien moins
+qu'une vertu rigide. Jolie, galante, elle avait eu les m&oelig;urs faciles et
+rel&acirc;ch&eacute;es des femmes de la R&eacute;gence et avait empli les salons de la
+finance du bruit de ses amours. Deux de ses amants, un des fr&egrave;res P&acirc;ris,
+protecteur de son mari, et le richissime fermier-g&eacute;n&eacute;ral Le Normand de
+Turneheim, se disput&egrave;rent longtemps la paternit&eacute; de celle qui, devenue
+marquise de Pompadour, gouverna vingt ans durant et la France et le roi.</p>
+
+<p>Ce fut, d&egrave;s son enfance, une ravissante enfant que cette Antoinette, et
+ses heureuses saillies, ses mines enfantines, faisaient l'admiration de
+tous ceux qui fr&eacute;quentaient les salons de sa m&egrave;re et de M. de Turneheim.
+Mais plus que tous les autres, la m&egrave;re Poisson admirait sa fille. &laquo;C'est
+un <i>vrai morceau de roi</i>, disait-elle toujours; vous verrez quand elle
+sera grande.&raquo;</p>
+
+<p>C'est donc avec cette id&eacute;e parfaitement arr&ecirc;t&eacute;e d'en faire plus tard un
+&laquo;<i>r&eacute;gal de roi</i>,&raquo; que cette femme galante &eacute;leva sa fille. Une &eacute;ducation
+artiste et litt&eacute;raire d&eacute;veloppa de bonne heure tous ses talents et
+toutes ses vanit&eacute;s. Dress&eacute;e pour le plaisir, comme les courtisanes de
+l'ancienne Gr&egrave;ce, elle s'habitua peu &agrave; peu &agrave; regarder la position de
+ma&icirc;tresse du roi comme l'id&eacute;al de l'ambition f&eacute;minine.</p>
+
+<p>&Agrave; dix-huit ans, Jeanne-Antoinette Poisson &eacute;tait la plus d&eacute;licieuse
+personne que l'on p&ucirc;t r&ecirc;ver; elle avait toutes les s&eacute;ductions, tous les
+enchantements. Elle ravissait par les charmes de son esprit, par sa
+conversation &eacute;tincelante, par ses gr&acirc;ces inimitables, ceux que sa beaut&eacute;
+ne fascinait pas au premier regard. Aussi tous les salons de la haute
+finance s'arrachaient cette fille sans rivale, et ses admirateurs lui
+faisaient comme une cour dont les louanges l'enivraient.</p>
+
+<p>Plusieurs fois d&eacute;j&agrave; on avait demand&eacute; sa main. Mais M. de Turneheim,
+auquel d&eacute;cid&eacute;ment le financier P&acirc;ris avait abandonn&eacute; tous les droits de
+la paternit&eacute;, s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute; le soin de lui trouver un &eacute;poux digne
+d'elle.</p>
+
+<p>Cet &eacute;poux devait &ecirc;tre un de ses neveux, Jean-Baptiste Lenormand
+d'Etioles, syndic de la ferme g&eacute;n&eacute;rale, et depuis longtemps amoureux
+d'Antoinette. La m&egrave;re Poisson go&ucirc;ta fort ce mariage. Le jeune Lenormand
+avait un caract&egrave;re paisible, les sens rassis, l'esprit facile, et le
+c&oelig;ur bon. Elle pensa que si jamais sa fille avait besoin de toute sa
+libert&eacute;, ce serait un mari commode et d'humeur accommodante.</p>
+
+<p>Aux premi&egrave;res ouvertures de ce mariage, la famille du jeune amoureux se
+r&eacute;cria. La r&eacute;putation des &eacute;poux Poisson &eacute;tait bien faite, en effet, pour
+d&eacute;go&ucirc;ter de toute alliance, mais M. de Turneheim insista. Il &eacute;tait sans
+enfant; il d&eacute;clara que toute sa fortune reviendrait au mari
+d'Antoinette, et la crainte de voir un jour cette opulente succession
+enrichir une famille &eacute;trang&egrave;re leva tous les scrupules des parents; ils
+donn&egrave;rent leur consentement.</p>
+
+<p>Antoinette Poisson, richement dot&eacute;e par M de Turneheim, devint donc
+madame Lenormand d'Etioles.</p>
+
+<p>Aim&eacute;e et ador&eacute;e de son mari, adul&eacute;e de tous ceux qui l'approchaient, la
+belle d'Etioles fit peu parler d'elle. Aux scandales de sa m&egrave;re, elle ne
+voulait pas ajouter ses scandales; son d&eacute;mon familier lui parlait dans
+la nuit et dans le silence de hautes destin&eacute;es, elle m&eacute;nageait sa
+r&eacute;putation comme on &eacute;pargne un capital.</p>
+
+<p>Elle aimait le roi. Oui, elle l'aimait &agrave; cette &eacute;poque, quoi qu'en aient
+dit les faiseurs de libelles et les insulteurs de Belgique et de
+Hollande. Quel motif la portait &agrave; feindre, que lui manquait-il &agrave; cette
+femme idol&acirc;tr&eacute;e, qui encha&icirc;nait au char de ses gr&acirc;ces et de sa beaut&eacute;
+tous ceux qui la voyaient? Jeune, belle, immens&eacute;ment riche, reine de
+sujets d'&eacute;lite, e&ucirc;t-elle sans son amour, &eacute;chang&eacute; ces tranquilles
+bonheurs, ces caressantes volupt&eacute;s pour les soucis brillants et les
+amers d&eacute;boires de la faveur royale?</p>
+
+<p>Elle aimait le roi. Et quoi d'extraordinaire &agrave; cela? Tant de femmes
+l'aimaient alors.</p>
+
+<p>C'est qu'en ces temps d'enthousiasme, de d&eacute;vo&ucirc;ment et de foi, le roi
+&eacute;tait pour tous un &ecirc;tre presque surnaturel, un repr&eacute;sentant de Dieu
+attard&eacute; sur la terre pour dicter aux hommes les volont&eacute;s du ciel.
+Enfants d'un si&egrave;cle incr&eacute;dule et railleur, nous ne pouvons, froids
+sceptiques que nous sommes, comprendre toute la magie qu'avait autrefois
+ce mot: le roi!</p>
+
+<p>Nul, d'ailleurs, n'&eacute;tait plus digne que Louis XV d'occuper le c&oelig;ur
+d'une femme; il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aim&eacute;, m&ecirc;me sans cette aur&eacute;ole que faisait &agrave; son
+front le pouvoir souverain.</p>
+
+<p>Souvent, on le pense, il &eacute;tait question du roi dans les conversations du
+petit manoir d'Etioles. La jeune ch&acirc;telaine s'informait minutieusement &agrave;
+tous les gentilshommes qui venaient s'asseoir &agrave; sa table, des moindres
+d&eacute;tails de l'existence du ch&acirc;teau. Elle suivait avec anxi&eacute;t&eacute; toutes les
+phases des amours royales, elle voulait bien conna&icirc;tre les favorites,
+madame de Mailly, madame de Vintimille, la duchesse de Ch&acirc;teauroux. Elle
+se faisait initier aux go&ucirc;ts du souverain, on lui disait ses plaisirs,
+ses amusements, ses caprices. Et elle se pr&eacute;parait, dans le
+recueillement de ses heures de solitude, au r&ocirc;le qu'elle voulait jouer.
+Elle dessinait son plan, ourdissait sa trame. Car &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son amour se
+dressait son ambition. Elle voulait obtenir les faveurs du roi; mais
+elle ne voulait pas d'un caprice passager. Elle souhaitait ardemment le
+r&ocirc;le de favorite; mais ce r&ocirc;le, elle voulait le jouer toute sa vie.</p>
+
+<p>Afin de pouvoir suivre Louis XV dans la for&ecirc;t de S&eacute;nart, madame
+d'Etioles avait feint une grande passion pour la chasse; son mari, &agrave;
+genoux devant toutes ses fantaisies, ne s'opposait donc pas &agrave; ce qu'elle
+suiv&icirc;t de loin tous les brillants cavaliers qui, sur les pas du roi,
+couraient le cerf dans les grands bois. Elle montait hardiment &agrave; cheval
+ou conduisait elle-m&ecirc;me un pha&eacute;ton dans les all&eacute;es les plus sinueuses,
+croisant le roi souvent afin d'attirer ses regards. Tant qu'avait dur&eacute;
+la faveur de madame de Ch&acirc;teauroux, la belle d'Etioles avait dissimul&eacute;
+son amour et ses ambitieuses pens&eacute;es; elle attendait son tour avec cette
+inalt&eacute;rable patience que donne une immuable volont&eacute;. Mais apr&egrave;s la mort
+de la favorite, la place &eacute;tait vacante dans la couche royale, elle pensa
+que son heure &eacute;tait enfin venue, et la sc&egrave;ne du bal de l'H&ocirc;tel-de-Ville
+fut comme le couronnement de son &oelig;uvre de s&eacute;duction.</p>
+
+<p>Louis XV cependant, de retour &agrave; Choisy apr&egrave;s les f&ecirc;tes qui c&eacute;l&eacute;br&egrave;rent
+le mariage du Dauphin, ne pouvait d&eacute;tacher ses pens&eacute;es de la belle
+chasseresse qui lui &eacute;tait un instant apparue. Vainement ses pourvoyeurs
+ordinaires, les valets de chambre, essay&egrave;rent d'attirer son attention
+sur quelques femmes qui se disputaient ses faveurs, &laquo;le roi n'avait de
+go&ucirc;t &agrave; rien.&raquo;</p>
+
+<p>La marquise de Rochechouart elle-m&ecirc;me, malgr&eacute; son esprit et sa beaut&eacute;,
+ne put vaincre la froide indiff&eacute;rence du monarque.</p>
+
+<p>Un valet de chambre nomm&eacute; Binet fut le premier confident que choisit
+Louis XV.</p>
+
+<p>Ce Binet fut ravi de la confiance du roi. Il voyait devant lui s'ouvrir
+le chemin de la fortune. Justement, il &eacute;tait quelque peu parent des
+Poisson, il se chargea des premi&egrave;res d&eacute;marches.</p>
+
+<p>Les n&eacute;gociations ne furent ni longues ni difficiles. Madame d'Etioles
+n'&eacute;tait pas une grande dame pour dicter d'avance ses conditions. Elle
+accepta donc tout ce que lui proposa Binet.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re entrevue eut lieu dans l'h&ocirc;tel de M. de Turneheim, rue
+Croix-des-Petits-Champs.</p>
+
+<p>&Agrave; quelques jours de l&agrave;, c'est-&agrave;-dire le 27 avril 1745, madame d'Etioles
+soupait &agrave; Versailles avec le roi, dans l'ancien appartement de madame de
+Mailly. MM. de Luxembourg et de Richelieu avaient &eacute;t&eacute; invit&eacute;s.</p>
+
+<p>Le repas fut gai, la nuit fut longue, et le roi sortit fascin&eacute; des bras
+de l'enchanteresse. Huit jours apr&egrave;s madame d'Etioles abandonnait son
+ravissant manoir pour un petit appartement &agrave; Versailles.</p>
+
+<p>Tout cela avait lieu en l'absence de M. d'Etioles, qui &eacute;tait all&eacute; passer
+les f&ecirc;tes de P&acirc;ques chez un de ses amis.</p>
+
+<p>&Agrave; son retour seulement, il apprit tout &agrave; la fois que sa femme avait
+d&eacute;sert&eacute; sa maison et qu'elle &eacute;tait ma&icirc;tresse d&eacute;clar&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette nouvelle frappa M. d'Etioles comme un coup de foudre. Il aimait sa
+femme, cet homme. Sa premi&egrave;re pens&eacute;e fut de s'armer de ses droits
+d'&eacute;poux outrag&eacute; pour ramener l'infid&egrave;le. Aux premi&egrave;res d&eacute;marches qu'il
+fit, on lui conseilla de se tenir tranquille. Et, comme il emplissait
+Paris de ses lamentations, comme trop de gens s'associaient &agrave; sa
+l&eacute;gitime douleur, il re&ccedil;ut l'avis de se rendre &agrave; Avignon et d'y rester
+jusqu'&agrave; nouvel ordre. Alors, dans la violence de son chagrin, il &eacute;crivit
+&agrave; sa femme un dernier adieu. C'&eacute;tait un supr&ecirc;me effort qu'il tentait
+pour la faire revenir &agrave; ses devoirs. Madame d'Etioles fut insensible au
+d&eacute;sespoir de son mari. Seulement elle fit lire cette lettre au roi, afin
+sans doute de lui montrer quel amour elle lui sacrifiait.</p>
+
+<p>Le roi lut la lettre avec attention. Les plaintes de cet &eacute;poux
+mortellement bless&eacute; dans ses plus ch&egrave;res affections le troubl&egrave;rent et
+l'&eacute;murent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit-il &agrave; sa nouvelle ma&icirc;tresse, vous aviez l&agrave; pour mari un
+honn&ecirc;te et digne homme.</p>
+
+<p>Cependant madame d'Etioles habitait d&eacute;sormais Versailles. Le roi lui
+avait donn&eacute; l'ancien appartement de cette pauvre comtesse de Mailly, et
+chaque soir il y soupait avec elle. Les convives &eacute;taient alors
+Richelieu, Boufflers, d'Ayen, la marquise de Bellefond et madame de
+Lauraguais, dont la destin&eacute;e fut toujours d'&ecirc;tre l'amie des favorites
+qui se succ&eacute;d&egrave;rent dans la couche royale.</p>
+
+<p>&Agrave; l'exemple de madame de Ch&acirc;teauroux, madame d'Etioles poussa le roi &agrave;
+prendre le commandement de ses troupes; mais, plus habile que la
+duchesse, elle ne voulut pas suivre son amant. Elle lui fit promettre de
+r&eacute;pondre aux lettres qu'elle lui &eacute;crirait, et, s&ucirc;re des s&eacute;ductions de
+son style, elle prit l'absence pour auxiliaire. Pendant toute la
+campagne, le roi lui &eacute;crivit presque tous les jours, et ses lettres
+&eacute;taient scell&eacute;es d'un cachet qui portait ces deux mots: <i>discret et
+fid&egrave;le</i>.</p>
+
+<p>Le 7 du mois de septembre, Louis XV faisait son entr&eacute;e dans sa bonne
+ville de Paris, et pendant plus de huit jours, bals, f&ecirc;tes,
+illuminations et carrousels c&eacute;l&eacute;br&egrave;rent le retour du vainqueur de
+Fontenoy.</p>
+
+<p>Ainsi que l'avait pr&eacute;vu madame d'Etioles, l'absence avait augment&eacute;
+l'empire qu'elle exer&ccedil;ait sur le roi; il revenait plus amoureux que
+jamais; son premier soin en arrivant &agrave; Versailles fut donc de fixer la
+position de la favorite.</p>
+
+<p>Tout d'abord il fallait lui donner un nom: impossible de pr&eacute;senter &agrave; la
+cour mademoiselle Poisson devenue madame Lenormand d'Etioles! Il fallait
+d'abord dissimuler sa roture et effacer autant que possible toute trace
+du pass&eacute;. On trouva pour la favorite le titre et le marquisat de
+Pompadour, qui avaient fait retour au domaine. Ce nom appartenait &agrave; une
+illustre famille du Limousin dont le dernier repr&eacute;sentant &eacute;tait mort
+apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; compromis dans la conspiration de Cellamare.</p>
+
+<p>C'est donc avec le titre de marquise de Pompadour que la fille de
+Poisson, le fournisseur infid&egrave;le, fut solennellement pr&eacute;sent&eacute;e &agrave;
+Versailles, le mardi 14 septembre 1745, &agrave; dix heures du soir, par la
+princesse douairi&egrave;re de Conti, qui avait vivement sollicit&eacute; cet honneur.</p>
+
+<p>&laquo;La foule abondait, curieuse de voir cette petite bourgeoise prendre
+rang au milieu de la cour; chacun cherchait &agrave; deviner quelles seraient
+les paroles que la reine lui adresserait; elle se borna &agrave; lui demander
+des nouvelles de madame de Seissac, qui jadis avait contribu&eacute; &agrave; obtenir
+la r&eacute;vision du jugement qui condamnait le p&egrave;re Poisson &agrave; &ecirc;tre pendu.</p>
+
+<p>&laquo;Confuse, d&eacute;concert&eacute;e, la nouvelle marquise de Pompadour balbutia sa
+r&eacute;ponse; on ne put saisir que les mots suivants:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je d&eacute;sire passionn&eacute;ment, madame, accomplir tout ce que Votre Majest&eacute;
+m'ordonnera pour son service.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain on c&eacute;l&eacute;bra &agrave; Choisy la pr&eacute;sentation de la favorite;
+courtisans et grandes dames s'&eacute;taient disput&eacute; la faveur d'une
+invitation. Le roi devait revenir &agrave; Versailles le lendemain, mais il
+soupa si prodigieusement qu'il fut pris dans la nuit d'une incommodit&eacute;
+assez grave.</p>
+
+<p>La reine et toute la cour accoururent aussit&ocirc;t &agrave; Choisy, et dans cette
+circonstance Marie Leczinska, &agrave; force de r&eacute;signation, manqua de dignit&eacute;.
+Elle consentit &agrave; manger avec madame de Pompadour. Toutes les dames
+invit&eacute;es &agrave; cette r&eacute;sidence royale s'assirent &agrave; la m&ecirc;me table que la
+concubine: leur d&eacute;licatesse se trouvait sauv&eacute;e par l'exemple de la
+reine.</p>
+
+<p>&Agrave; l'apparition &agrave; la cour de la nouvelle marquise, la cour se partagea en
+deux partis: les courtisans serviles, adorateurs quand m&ecirc;me des caprices
+du ma&icirc;tre, furent aux pieds de la favorite; ils se moquaient de ses
+mani&egrave;res, des locutions bourgeoises dont elle ne put jamais se d&eacute;faire,
+mais ils se moquaient tout bas, r&eacute;solus &agrave; tirer parti de son pouvoir.
+Les hommes honn&ecirc;tes, ceux qu'un nouveau scandale indignait, ou qui
+croyaient encore la religion n&eacute;cessaire &agrave; la conservation de l'ordre
+social, se rang&egrave;rent autour du Dauphin, afin de balancer autant que
+possible l'influence de madame de Pompadour, de <i>la marquise</i>, comme on
+l'appela d&egrave;s le premier moment. Et ce nom que lui donn&egrave;rent ses ennemis,
+lui resta comme un sobriquet, comme un nom de guerre; madame de
+Pompadour fut en effet et sera toujours par excellence: la marquise.</p>
+
+<p>Les gens habiles d'ailleurs ne s'y tromp&egrave;rent pas. Ils s'aper&ccedil;urent bien
+vite que c'&eacute;tait un ministre en jupons qui arrivait &agrave; Versailles.</p>
+
+<p>Le s&eacute;jour de madame de Pompadour pendant cette premi&egrave;re p&eacute;riode de sa
+liaison avec le roi fut le ch&acirc;teau de Choisy, cette petite maison sans
+&eacute;tiquette qu'elle pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; toutes les autres. Louis XV, encore dans
+l'ivresse de la possession, passait presque tout son temps aupr&egrave;s
+d'elle; il recevait ses ministres dans son salon, demandait son avis, et
+se conformait &agrave; ses conseils. Jeanne Poisson de Pompadour rempla&ccedil;ait le
+cardinal Fleury.</p>
+
+<p>La belle favorite, on le voit, n'avait rien perdu &agrave; ne pas faire ses
+conditions &agrave; l'avance; &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; nous sommes arriv&eacute;s, c'est-&agrave;-dire
+six mois apr&egrave;s ce premier souper avec le roi o&ugrave; assistait le duc de
+Richelieu, elle avait d&eacute;j&agrave; de ses dons: 180,000 livres de rentes, un
+logement splendide &agrave; la cour, un appartement dans toutes les r&eacute;sidences
+royales, et le marquisat de Pompadour. L'ann&eacute;e suivante, 1746, le roi
+devait lui donner: la terre de Selle, achet&eacute;e cent cinquante-cinq mille
+livres, et dans laquelle on d&eacute;pensa imm&eacute;diatement soixante mille livres
+rien qu'en r&eacute;parations; la terre et le ch&acirc;teau de Cr&eacute;cy, qui valaient
+sept cent cinquante mille livres, et enfin deux charges de cinq cent
+mille livres chacune. C'&eacute;tait ostensiblement plus de quatre millions en
+moins d'une ann&eacute;e. Mais l'ambition de la favorite ne devait pas se
+contenter pour si peu.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, l'indignation &eacute;tait grande, et l'on chantait dans tous les
+salons:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Autrefois de Versaille</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Nous venait le bon go&ucirc;t,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Aujourd'hui la canaille</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">R&egrave;gne et tient le haut bout.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si la cour se ravale,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De quoi s'&eacute;tonne-t-on?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">N'est-ce pas de la halle</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que nous vient le <i>poisson</i>?</span><br />
+</p>
+
+<p>L'av&eacute;nement de madame de Pompadour fut le signal de changements dans le
+minist&egrave;re: elle voulait des hommes qui lui fussent d&eacute;vou&eacute;s. Elle usa
+donc des pr&eacute;mices de sa faveur pour obtenir le renvoi du contr&ocirc;leur
+g&eacute;n&eacute;ral Orry, qui pendant seize ans avait administr&eacute; avec habilet&eacute; et
+int&eacute;grit&eacute; les finances de l'&Eacute;tat. Orry avait le malheur d'&ecirc;tre l'ennemi
+des fr&egrave;res P&acirc;ris, et la favorite n'avait pas oubli&eacute; ses anciens amis de
+la finance; de plus, il se plaignait des profusions de la ma&icirc;tresse. Il
+fut remplac&eacute; par M. de Machault, li&eacute; aux int&eacute;r&ecirc;ts de la ferme g&eacute;n&eacute;rale.
+C'&eacute;tait un homme probe et rang&eacute;, mais &agrave; genoux devant toutes les
+fantaisies de la favorite.</p>
+
+<p>Avec madame de Pompadour, le parti philosophique essaya d'entrer dans
+les affaires; sous les jupons du ministre femelle, les po&euml;tes et les
+beaux-esprits commenc&egrave;rent &agrave; se glisser &agrave; la cour. Il &eacute;tait difficile de
+les faire accepter de Louis XV: ce roi, bien qu'essentiellement
+spirituel, n'aimait ni les artistes ni les gens de lettres, il d&eacute;testait
+surtout les philosophes, ces raisonneurs qui allaient, comme on disait
+alors, <i>apprendre &agrave; penser</i> en Angleterre, et revenaient en France
+propager des id&eacute;es nouvelles. Mais le roi ne savait rien refuser &agrave;
+madame de Pompadour, et l'on prot&eacute;gea bient&ocirc;t tous les auteurs de
+l'Encyclop&eacute;die.</p>
+
+<p>L'hiver de 1745 &agrave; 1746 fut des plus brillants &agrave; Versailles: la nouvelle
+favorite entreprenait cette t&acirc;che difficile d'amuser le plus inamusable
+des rois; elle r&eacute;ussit cependant. Elle multipliait les soupers et les
+f&ecirc;tes, les voyages se succ&eacute;daient, soit &agrave; Choisy, soit dans les ch&acirc;teaux
+qu'elle tenait des lib&eacute;ralit&eacute;s de son amant. La vie du roi &eacute;tait un
+perp&eacute;tuel enchantement. &laquo;Comme les jours passent!&raquo; s'&eacute;criait-il
+quelquefois. Et le faible souverain s'endormait dans cette d&eacute;plorable
+inertie, et le peuple s'indignait de l'empire qu'il subissait.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t ce fut le tour de Choisy. Choisy devint le s&eacute;jour des plaisirs
+et des enchantements; chaque jour amenait quelque divertissement
+nouveau, quelque flatteuse surprise. Gentil-Bernard, l'auteur de <i>l'Art
+d'aimer</i>, secr&eacute;taire des dragons de Coigny, &eacute;tait l'ordonnateur de
+toutes les f&ecirc;tes. Jamais, il faut le dire, la coquetterie des moindres
+d&eacute;tails ne fut pouss&eacute;e plus loin.</p>
+
+<p>La marquise, alors dans tout l'&eacute;clat de sa beaut&eacute;, r&eacute;unissait l'esprit &agrave;
+la ga&icirc;t&eacute;, elle amusait le roi par ses saillies, ses petites m&eacute;disances.
+Elle chantait, ou bien elle dansait avec la spontan&eacute;it&eacute; d'un enfant.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour commen&ccedil;a par transformer Choisy. Au moins cette
+fortune royale qu'elle devait &agrave; l'amour du roi, et dont elle ne savait
+que faire, servit &agrave; encourager tous les arts. Vernet, Latour, Pigale,
+Boucher, Watteau devinrent les commensaux ordinaires de la favorite.
+L'art, gr&acirc;ce &agrave; elle, se modifia, elle avait sous la main de grands
+artistes pour reproduire toutes les fantaisies de son imagination, tous
+les caprices de ses r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>L'art descendit de ses hauteurs pour se pr&ecirc;ter aux commodit&eacute;s de la
+vie; il se transforma: il n'&eacute;tait qu'agr&eacute;able, il devint utile. Il se
+pr&ecirc;ta aux moindres d&eacute;tails de l'ameublement. Ces mille futilit&eacute;s dont
+une femme s'entoure, ces mille petits riens qui r&eacute;jouissent ses yeux,
+devinrent des choses d'art, et, aujourd'hui encore, nos femmes &agrave; la mode
+ont pris sous la protection de leur go&ucirc;t ce genre futile et co&ucirc;teux
+auquel la marquise a donn&eacute; son nom.</p>
+
+<p>Tous les m&eacute;rites avaient part aux lib&eacute;ralit&eacute;s royales dont la favorite
+&eacute;tait la dispensatrice; et tandis que Boucher enrubannait pour elle les
+moutons et les bergers, l'architecte Gabriel lui soumettait des plans,
+Leguay, l'&eacute;minent graveur, recueillait sur ses ordres les cam&eacute;es, les
+pierres grav&eacute;es, pr&eacute;cieux bijoux de l'antiquit&eacute;, et Bouchardon, sous ses
+inspirations, fa&ccedil;onnait les dragons et les chim&egrave;res, des grandes pi&egrave;ces
+d'eau de Versailles.</p>
+
+<p>Duclos et Marmontel &eacute;taient log&eacute;s aux frais du roi dans l'h&ocirc;tel des
+affaires &eacute;trang&egrave;res, avec douze mille livres de pension; enfin Cr&eacute;billon
+le tragique obtenait une pension de trois mille livres, un logement au
+Louvre, et le titre de biblioth&eacute;caire de Choisy avec cinq mille livres.
+Et cependant, dans ses contes licencieux, Cr&eacute;billon fils, plus d'une
+fois, avait fait des allusions blessantes aux amours de la marquise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une repr&eacute;sentation brillante de <i>Catilina</i>, madame de Pompadour
+obtint encore, pour le vieux Cr&eacute;billon, l'honneur d'une impression
+gratuite de ses &oelig;uvres &agrave; l'imprimerie royale.</p>
+
+<p>Le lendemain, le vieux po&euml;te, alors &acirc;g&eacute; de quatre-vingt-un ans, vint &agrave;
+Choisy remercier sa protectrice.</p>
+
+<p>La marquise &eacute;tait souffrante, elle re&ccedil;ut n&eacute;anmoins Cr&eacute;billon et le fit
+asseoir jusque dans la balustrade de son lit. Tandis que le po&euml;te
+embrassait avec effusion la main de la marquise le roi entra. Le vieux
+tragique e&ucirc;t alors un &agrave;-propos charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit-il, nous sommes perdus, le roi nous a surpris.</p>
+
+<p>Louis XV rit beaucoup de cette exclamation du vieillard baisant la main
+de la marquise comme un amant en bonne fortune.</p>
+
+<p>Mais de tous les h&ocirc;tes de la marquise, artistes, po&euml;tes, grands
+seigneurs, le plus cher &agrave; son c&oelig;ur &eacute;tait assur&eacute;ment l'abb&eacute; de Bernis,
+l'ancien commensal du ch&acirc;teau d'Etioles. Les m&eacute;disants disaient que
+l'abb&eacute; &eacute;tait mieux qu'un ami pour la favorite, et qu'elle lui donnait
+pour rien ce qu'achetait si ch&egrave;rement Louis XV. Mais il la remboursait
+g&eacute;n&eacute;reusement en madrigaux.</p>
+
+<p>S&ucirc;re de sa puissance, la nouvelle favorite s'occupa de sa famille.
+Malheureusement sa m&egrave;re n'&eacute;tait plus. Malade depuis longtemps, la dame
+Poisson &eacute;tait morte de joie en apprenant que sa fille &eacute;tait ma&icirc;tresse
+d&eacute;clar&eacute;e. &laquo;Tous mes v&oelig;ux sont combl&eacute;s, dit-elle en expirant, je pars
+contente.&raquo;</p>
+
+<p>Cent &eacute;pitaphes circul&egrave;rent aussit&ocirc;t, tant &agrave; Paris qu'&agrave; la cour, et voici
+celle qui obtint le plus de succ&egrave;s:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ci-git qui, sortant du fumier,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sut faire une fortune enti&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vendit son honneur au fermier</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et sa fille au propri&eacute;taire.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le fermier, c'&eacute;tait M. de Turneheim, le propri&eacute;taire &eacute;tait le roi.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Poisson fut anobli. C'&eacute;tait ravaler l'institution, mais peu
+importait &agrave; madame de Pompadour; sa mission semblait &ecirc;tre de saper
+l'ordre de choses &eacute;tabli, elle accomplissait sa mission sociale; elle
+conduisait la royaut&eacute; &agrave; sa ruine et pr&eacute;parait la r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Personne ne fut surpris de l'&eacute;l&eacute;vation du p&egrave;re Poisson, mais plus que
+jamais les chansons et les &eacute;pigrammes circulaient; madame de Pompadour
+en trouvait jusque sur sa table de toilette. On disait &agrave; la cour que le
+p&egrave;re Poisson avait une chance de pendu.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme impudent et grossier; il venait chez sa fille lorsqu'il
+avait besoin d'argent, c'est-&agrave;-dire souvent. Il for&ccedil;ait toutes les
+consignes, et la pr&eacute;sence du roi ne l'arr&ecirc;tait pas. En parlant de Louis
+XV il disait: mon gendre.</p>
+
+<p>Certain jour, un valet voulut l'emp&ecirc;cher d'entrer chez la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Maraud! s'&eacute;cria le p&egrave;re Poisson exasp&eacute;r&eacute;, ne sais-tu donc pas que je
+suis le p&egrave;re de la ... du roi.</p>
+
+<p>Il d&icirc;nait une autre fois avec des gens de la ferme, chez un financier
+enrichi depuis peu. La salle &agrave; manger &eacute;tait splendide, la ch&egrave;re exquise,
+les domestiques nombreux.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! dit tout &agrave; coup le p&egrave;re de la favorite que le vin mettait en
+belle humeur, ne dirait-on pas &agrave; nous voir une assembl&eacute;e de princes? et
+cependant au fond nous ne sommes tous que....</p>
+
+<p>Les convives crurent prudent de l'emp&ecirc;cher d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Tel est l'homme auquel Louis XV accorda des lettres de noblesse.</p>
+
+<p>Le fr&egrave;re de madame de Pompadour &eacute;tait plus digne des faveurs royales.
+Nomm&eacute; marquis de Vandi&egrave;res, il dut bient&ocirc;t changer ce nom qui pr&ecirc;tait au
+ridicule, on ne l'appelait que marquis <i>d'Avant-hier</i>. Il prit le titre
+de marquis de Marigny.</p>
+
+<p>Le roi aimait fort le marquis de Marigny, dont la conversation &eacute;tait
+instructive parfois, amusante toujours. Il l'admettait volontiers aux
+soupers intimes, et l'appelait son <i>petit fr&egrave;re</i>.</p>
+
+<p>Un jour la favorite allait se mettre &agrave; table avec le marquis de Marigny.
+On annonce le roi, le marquis se retire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Louis XV &agrave; madame de Pompadour, il me semble que je vois ici
+deux couverts: avec qui donc d&icirc;niez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, avec mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'il reste alors, dit le roi; n'est-il pas de la famille? Qu'on
+mette un troisi&egrave;me couvert pour moi.</p>
+
+<p>Tous les courtisans s'inclinaient devant le fr&egrave;re de la ma&icirc;tresse du
+roi, les uns redoutaient son influence, les autres esp&eacute;raient s'en
+servir. Un jour le marquis de Marigny disait au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vraiment, Sire, comprendre ce qui m'arrive; je ne puis
+laisser tomber mon mouchoir, que vingt cordons bleus ne se baissent pour
+le ramasser.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ce marquis de fra&icirc;che date, <i>d'avant-hier</i>, comme disaient les
+courtisans, il fallait, pour avoir l'air d'un vrai marquis, les ordres
+du roi.</p>
+
+<p>Louis XV h&eacute;sita longtemps, la faveur &eacute;tait insigne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, disait-il, c'est un bien petit poisson pour le mettre au
+bleu.</p>
+
+<p>Une pri&egrave;re de la favorite leva tous ses scrupules, et pour dispenser le
+marquis de Marigny de faire ses preuves, on le nomma secr&eacute;taire de
+l'ordre. Il eut un cordon bleu exceptionnel.</p>
+
+<p>Cette fois au moins les faveurs pleuvaient sur un honn&ecirc;te homme.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour, heureusement pour la France, n'avait pas une
+nombreuse famille. Son parent le plus &eacute;loign&eacute; &eacute;tait un certain Poisson
+de Malvoisin, tambour au r&eacute;giment de Pi&eacute;mont. Il voulut comme de raison
+profiter de la situation de sa cousine, et vint la trouver. On r&eacute;solut
+de le faire avancer dans l'arm&eacute;e, mais ce n'est qu'apr&egrave;s bien des peines
+et des d&eacute;marches qu'on parvint &agrave; le caser. Les officiers des r&eacute;giments
+consentaient bien &agrave; l'accepter, mais &agrave; la condition qu'il se batt&icirc;t avec
+eux tous.</p>
+
+<p>De 1746 &agrave; 1748, c'est-&agrave;-dire jusqu'&agrave; la paix d'Aix-la-Chapelle, madame
+de Pompadour ne songea qu'&agrave; consolider sa puissance. Louis XV ayant &eacute;t&eacute;
+prendre le commandement de ses troupes, elle le suivit incognito,
+d&eacute;guis&eacute;e en page, &agrave; la suite du duc de Richelieu. Bien des dames
+suivaient alors leurs maris ou leurs amants &agrave; l'arm&eacute;e, et le mar&eacute;chal de
+Saxe appelait cette partie de son bagage &laquo;son artillerie l&eacute;g&egrave;re.&raquo; Le
+th&eacute;&acirc;tre de madame Favart faisait campagne, cette ann&eacute;e-l&agrave;, et entre deux
+assauts, tandis qu'on assi&eacute;geait une ville, les officiers couraient au
+spectacle. &Agrave; Tongres, la veille de la bataille de Raucoux, le directeur
+de la troupe annon&ccedil;a que le lendemain il ferait <i>rel&acirc;che pour cause de
+victoire</i>.</p>
+
+<p>Lorsque madame de Pompadour n'accompagnait pas son amant en Flandres,
+elle se retirait &agrave; Choisy, et toute la cour, grands seigneurs et grandes
+dames, venait l'y entourer d'hommages et savoir des nouvelles de
+l'arm&eacute;e, car elle &eacute;tait, on ne l'ignorait pas, parfaitement renseign&eacute;e;
+elle &eacute;tait en correspondance avec les g&eacute;n&eacute;raux, et le roi lui &eacute;crivait
+presque tous les jours.</p>
+
+<p>Le dessin et la gravure la distrayaient aux heures de solitude; artiste
+habile, la marquise reproduisait les dessins de Boucher, de Vien ou de
+Leguay. Mais elle aimait surtout les pierres grav&eacute;es imit&eacute;es de
+l'antique. Elle gravait, elle sculptait elle-m&ecirc;me l'onyx, la sardoine,
+l'&eacute;meraude, la cornaline et l'ivoire. La sollicitude des amateurs
+&eacute;clair&eacute;s de l'art nous a conserv&eacute; <i>l'&oelig;uvre de madame de Pompadour</i>, et
+toutes ces &oelig;uvres d'art, au bas desquelles se retrouve cette signature:
+<i>Pompadour sculpsit</i>, sont d'une perfection achev&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsque, la campagne termin&eacute;e, Louis XV revenait &agrave; Versailles prendre
+ses quartiers d'hiver, la marquise continuait pr&egrave;s de lui son r&ocirc;le
+d'amuseuse, r&ocirc;le ingrat s'il en f&ucirc;t jamais. Avec un art infini, elle
+multipliait les distractions les plus diverses. Le roi avait fini par
+adopter quelques-uns des go&ucirc;ts de sa ma&icirc;tresse: il prenait int&eacute;r&ecirc;t aux
+&oelig;uvres des artistes dont la marquise &eacute;tait comme la reine; il se
+plaisait aux pompes du th&eacute;&acirc;tre, et presque chaque jour l'Op&eacute;ra venait
+donner des repr&eacute;sentations &agrave; Versailles. Le roi chassait ensuite et
+soupait avec ses intimes.</p>
+
+<p>Le second mariage du Dauphin, dont la premi&egrave;re femme &eacute;tait morte en
+couches l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, avait &eacute;t&eacute;, &agrave; Paris, le signal de f&ecirc;tes
+magnifiques. Le roi avait assist&eacute; &agrave; plusieurs bals masqu&eacute;s donn&eacute;s &agrave;
+l'H&ocirc;tel-de-Ville. Ces f&ecirc;tes faisaient trembler madame de Pompadour. Elle
+redoutait pour le roi, instruite par sa propre exp&eacute;rience, les dangers
+de ces bals o&ugrave; l'intrigue devient audacieuse sous le masque. Pour
+&eacute;carter ce danger, des hommes &agrave; elle entouraient inostensiblement le roi
+et ne le perdaient pas de rue. S'adressait-il &agrave; une femme, paraissait-il
+prendre plaisir &agrave; sa conversation, aussit&ocirc;t la marquise &eacute;tait pr&eacute;venue
+et accourait.</p>
+
+<p>La paix g&eacute;n&eacute;rale, sign&eacute;e &agrave; Aix-la-Chapelle, amena un temps de repos et
+de joyeux loisirs pour la cour. Tous les brillants gentilshommes qui
+venaient de faire leurs preuves sur les champs de bataille, accoururent
+oublier &agrave; Versailles les fatigues et les dangers.</p>
+
+<p>Cette p&eacute;riode est la plus brillante du r&egrave;gne de madame de Pompadour.
+Sans &ecirc;tre arriv&eacute;e &agrave; la toute puissance, son influence n'a d&eacute;j&agrave; plus
+d'obstacles, et elle est encore aim&eacute;e du roi. La femme aimable n'a pas
+encore fait place &agrave; la femme d'&Eacute;tat dont la responsabilit&eacute; terrible
+assombrira le front; enfin elle est encore dans tout l'&eacute;clat de sa
+jeunesse et de sa beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Voici, d'ailleurs, le portrait de cette favorite, trac&eacute; par un homme qui
+certes ne l'aimait pas:</p>
+
+<p>&laquo;On peut la citer encore comme une des tr&egrave;s-belles femmes de la
+capitale, et peut-&ecirc;tre comme la plus belle. Il y a dans l'ensemble de sa
+physionomie un tel m&eacute;lange de vivacit&eacute; et de tendresse, elle est si bien
+tout &agrave; la fois ce qu'on appelle une jolie femme et une belle femme, que
+la r&eacute;union de ces qualit&eacute;s en fait une sorte de ph&eacute;nom&egrave;ne.</p>
+
+<p>&laquo;Cette femme dangereuse, cette habile com&eacute;dienne, peut &ecirc;tre tour &agrave; tour
+superbe, imp&eacute;rieuse, calme, lutine, sens&eacute;e, curieuse, attentive,
+enjou&eacute;e. Sa voix a un ton sentimental qui touche m&ecirc;me ceux qui l'aiment
+le moins, et de plus elle poss&egrave;de ce qu'on a d'habitude le moins &agrave; la
+cour, <i>le don des larmes</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Elle met peu de rouge, la fra&icirc;cheur de son teint lui suffit. Ses yeux
+ont re&ccedil;u d'ailleurs une telle vivacit&eacute;, qu'il semble qu'une &eacute;tincelle en
+jaillit quand elle donne un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&laquo;Ses yeux sont ch&acirc;tains, ses dents tr&egrave;s-belles, ainsi que ses mains. Sa
+taille est fine, bien coup&eacute;e, de moyenne grandeur et sans aucun d&eacute;faut.</p>
+
+<p>&laquo;Elle conna&icirc;t si bien ses qualit&eacute;s, qu'elle a grand soin de les aider de
+tous les secours de l'art. Elle a invent&eacute; des n&eacute;glig&eacute;s, adopt&eacute;s par la
+mode, et qu'on appelle les robes &agrave; la Pompadour, et qui font ressortir
+toutes les beaut&eacute;s qu'elles semblent vouloir cacher.&raquo;</p>
+
+<p>Ce portrait, o&ugrave; l'on reconna&icirc;t la main d'un ennemi furieux d'&ecirc;tre forc&eacute;
+de se rendre &agrave; l'&eacute;vidence, ne suffit-il pas pour expliquer l'influence
+de madame de Pompadour?</p>
+
+<p>Ne faisait-elle pas, d'ailleurs, tous ses efforts pour distraire
+l'insurmontable ennui d'un roi rassasi&eacute; de tout? Chaque jour son
+imagination fertile lui sugg&eacute;rait quelque moyen nouveau. Louis XV avait
+cent femmes en une seule. Pour l'agacer et le surprendre, la marquise
+apparaissait chaque jour avec un travestissement nouveau: en grande dame
+aujourd'hui, demain en paysanne. Aucune mise en sc&egrave;ne ne lui co&ucirc;tait. Le
+roi avait un jour remarqu&eacute; une religieuse fort jolie: il trouva le
+lendemain la marquise v&ecirc;tue en s&oelig;ur grise.</p>
+
+<p>Toute jeune fille, madame de Pompadour avait jou&eacute; avec succ&egrave;s la com&eacute;die
+et le petit op&eacute;ra; devenue reine de Choisy, elle r&eacute;solut d'y faire
+&eacute;lever un th&eacute;&acirc;tre et d'y jouer devant le roi, puisqu'il aimait &agrave; la
+retrouver dans des r&ocirc;les toujours nouveaux.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e fut ex&eacute;cut&eacute;e avec la rapidit&eacute; que donne la toute-puissance:
+Gabriel construisit la salle, Boucher peignit des d&eacute;cors merveilleux;
+les r&eacute;p&eacute;titions commenc&egrave;rent. Toute la cour s'arrachait les r&ocirc;les. Jouer
+la com&eacute;die devant le roi, avec madame de Pompadour, la pr&eacute;cieuse faveur!</p>
+
+<p>Les principaux artistes du th&eacute;&acirc;tre de Choisy &eacute;taient: la marquise
+d'abord, puis mesdames de Marchais, de Courtenvaux, de Maillebois, de
+Brancas, d'Estrades; MM. de Richelieu, de Duras, de Coigny, de
+Nivernais, d'Entragues.</p>
+
+<p>Lorsqu'il y avait un ballet, le marquis de Courtenvaux, le duc de
+Melfort et le comte de Langeron &eacute;taient les premiers sujets.</p>
+
+<p>Le duc de La Valli&egrave;re &eacute;tait le directeur de cette noble compagnie.
+L'abb&eacute; de Lagarde soufflait: Gresset, Cr&eacute;billon et l'abb&eacute; de Bernis
+dirigeaient les r&eacute;p&eacute;titions.</p>
+
+<p>Le corps de ballet &eacute;tait insuffisant, et les ch&oelig;urs laissaient &agrave;
+d&eacute;sirer; mais le roi ne s'en amusait que mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ils chantent aussi mal que moi, disait-il en riant.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait une grosse injure &agrave; jeter &agrave; des ch&oelig;urs d'op&eacute;ra; le roi
+poss&eacute;dait la voix la plus fausse de son royaume.</p>
+
+<p>Mais les distractions de la com&eacute;die ne suffisaient pas &agrave; l'ennuy&eacute; Louis
+XV; les petits voyages impromptus continuaient soit &agrave; Marly, soit &agrave;
+Cr&eacute;cy, chez la marquise, ou &agrave; Trianon, que l'on avait fait r&eacute;parer &agrave;
+grands frais. Les chasses &eacute;taient plus fr&eacute;quentes que jamais; on courait
+le cerf &agrave; Fontainebleau ou &agrave; Compi&egrave;gne, le plus souvent dans la for&ecirc;t de
+S&eacute;nart. La chasse, voil&agrave; la seule vraie passion de Louis XV, celle qu'il
+conserva jusqu'&agrave; la fin de sa vie.</p>
+
+<p>&Agrave; Choisy, apr&egrave;s la com&eacute;die, apr&egrave;s la chasse, au retour de toutes les
+excursions, on soupait. Le souper, c'&eacute;tait l'heure du repos, de la
+libert&eacute;, de la joie. Les pamphlets du temps nous ont laiss&eacute; sur les
+soupers de Louis XV de longs et minutieux d&eacute;tails; mais tous sont
+empreints de la plus haineuse exag&eacute;ration. Ces soupers ne furent point,
+tant que r&eacute;gna la marquise, les crapuleuses orgies racont&eacute;es avec
+complaisance par quelques libellistes obscurs.</p>
+
+<p>Voici, d'ailleurs, comment les choses se passaient: le roi, l'heure du
+souper venue, d&eacute;signait douze ou quinze convives, jamais plus, et l'on
+passait dans la salle &agrave; manger. C'&eacute;tait un charmant salon, meubl&eacute; avec
+&eacute;l&eacute;gance, d&eacute;cor&eacute; par Watteau, Boucher ou Latour. Aucun appr&ecirc;t de festin
+ne paraissait; seulement, au milieu du salon, le parquet dessinait une
+vaste rosace. &Agrave; un signe du roi, la rosace s'&eacute;levait, et, comme dans
+les contes de f&eacute;es, on voyait appara&icirc;tre une table charg&eacute;e de plats et
+de flacons, &eacute;tincelante de cristaux et de porcelaines, &eacute;clair&eacute;e par des
+centaines de bougies. Le roi s'asseyait, et les invit&eacute;s prenaient place;
+des pages de la petite &eacute;curie, fils de grande famille pour la plupart,
+servaient le souper rapidement, sans bruit; &agrave; chaque service, la table
+&eacute;tait renouvel&eacute;e. Au dessert, les pages &eacute;taient renvoy&eacute;s.</p>
+
+<p>Alors seulement on oubliait l'&eacute;tiquette. Mais les propos grossiers du
+libertinage ou de l'impi&eacute;t&eacute; &eacute;taient s&eacute;v&egrave;rement bannis. Une ironie
+spirituelle, l&eacute;g&egrave;re, superficielle, &eacute;tait la seule arme dont on se
+serv&icirc;t. On ne discutait pas, on se moquait. Les mots charmants
+&eacute;clataient de tous c&ocirc;t&eacute;s, les anecdotes spirituelles circulaient autour
+de la table. La conversation &eacute;tait leste parfois, et m&ecirc;me un peu
+grivoise, mais jamais orduri&egrave;re; la langue avait d'ailleurs &agrave; cette
+&eacute;poque une licence qu'aujourd'hui on ne tol&eacute;rerait plus.</p>
+
+<p>Alors s'&eacute;changeaient les joyeux d&eacute;fis de vins d'A&iuml; ou de Tokai, les
+coupes s'emplissaient, se choquaient et se vidaient au bruit charmant
+des &eacute;clats de rire, et quelque po&euml;te, l'abb&eacute; de Bernis, par exemple,
+improvisait d'anacr&eacute;ontiques couplets.</p>
+
+<p>Le roi, en se levant, ne donnait pas le signal du d&eacute;part; souvent les
+invit&eacute;s restaient apr&egrave;s l'h&ocirc;te; mais la libert&eacute; n'&eacute;tait pas plus grande,
+elle ne d&eacute;g&eacute;n&eacute;rait pas en licence.</p>
+
+<p>Le roi se retirait habituellement chez madame de Pompadour. Parfois le
+champagne frapp&eacute;, dont il abusait, lui montait &agrave; la t&ecirc;te; la marquise en
+faisait alors ce qu'elle pouvait jusqu'au lendemain. On faisait lever
+quelque femme de chambre, mais dans le plus grand myst&egrave;re, et on
+pr&eacute;parait du th&eacute;. Plus d'une fois la favorite eut sujet d'&ecirc;tre inqui&egrave;te,
+et madame du Hausset raconte que, certaine nuit, la vie de Louis XV fut
+en danger; mais on avait toujours un m&eacute;decin sous la main.</p>
+
+<p>&mdash;Que deviendrais-je, grands dieux, disait la marquise, si jamais le roi
+venait &agrave; mourir chez moi!!! Je serais massacr&eacute;e; la populace me
+tra&icirc;nerait dans les ruisseaux.</p>
+
+<p>Le premier m&eacute;decin la rassurait alors, jusqu'&agrave; la prochaine m&eacute;saventure.</p>
+
+<p>Au matin, le roi recevait les ministres chez la favorite, dont le salon
+&eacute;tait devenu la chambre du conseil. Le roi ne disait mot, il &eacute;coutait;
+la marquise prenait les d&eacute;cisions pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, disait-elle au roi, les discussions vous donnent la jaunisse.</p>
+
+<p>Le roi la croyait sur parole, et la laissait faire. Elle s'exer&ccedil;ait et
+s'enhardissait au m&eacute;tier d'homme d'&Eacute;tat. Afin de se perfectionner, elle
+travaillait avec chaque ministre en particulier. Mais la marquise &eacute;tait
+une artiste et non une femme politique; elle le prouva bien. La paix
+&eacute;tait faite, et quelle paix! et les affaires &agrave; l'int&eacute;rieur n'en allaient
+pas mieux. Aussi, tandis qu'&agrave; la cour on dansait, on soupait apr&egrave;s la
+com&eacute;die, le peuple murmurait. Mais le roi n'entendait pas le murmure de
+son peuple, le roi ne savait m&ecirc;me pas le prix du pain &agrave; Paris. Et comme
+un jour un placet lui &eacute;tait parvenu par le plus grand des hasards, il
+voulut savoir. Alors un courtisan chercha &agrave; rassurer le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, lui dit-il, le pain n'a jamais &eacute;t&eacute; meilleur march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Malpeste, s'&eacute;cria un grand seigneur qui &eacute;tait du parti du Dauphin, je
+suis bien aise de savoir cela; je vais de ce pas b&acirc;tonner mon ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel qui a l'impudence de me le faire payer tr&egrave;s-cher.</p>
+
+<p>De toutes parts craquait l'&eacute;difice vermoulu de la royaut&eacute;; il fallait un
+bras pour soutenir l'&eacute;difice, une t&ecirc;te pour diriger ce bras; il n'y
+avait ni bras ni t&ecirc;te, il y avait madame de Pompadour, une femme
+charmante, spirituelle, artiste, mais une femme. Ses petites passions,
+ses jalousies de favorite, ses impressions du moment, tel &eacute;tait son code
+politique. Le peuple sentait tout cela, et le peuple l'avait en horreur.
+D'ailleurs un vent s'&eacute;tait lev&eacute;, qui n'&eacute;tait plus un vent de fronde,
+c'&eacute;tait le souffle puissant de la libert&eacute;. Il venait d'Angleterre et de
+Gen&egrave;ve, de partout un peu. Les philosophes avaient allum&eacute; un b&ucirc;cher pour
+y br&ucirc;ler toutes les institutions et toutes les croyances, le vent
+attisait ce feu terrible. Il y avait encore les parlements qui
+s'exer&ccedil;aient &agrave; la r&eacute;bellion, et le clerg&eacute; qui, par ses divisions et son
+intol&eacute;rance, poussait &agrave; la r&eacute;volte.</p>
+
+<p>Dans le public, on disait que le trait&eacute; d'Aix-la-Chapelle &eacute;tait un
+trait&eacute; honteux; madame de Pompadour pensait comme le public, mais qui
+savait ses pens&eacute;es? Une des clauses secr&egrave;tes de ce trait&eacute; &eacute;tait
+l'expulsion de France du prince &Eacute;douard, le pr&eacute;tendant, ce prince
+infortun&eacute; pour lequel la France avait prodigu&eacute; son or et vers&eacute; son sang.
+Louis XV voulut tenir la parole donn&eacute;e et &eacute;crite; un soir, au sortir de
+l'Op&eacute;ra, le prince &Eacute;douard fut saisi, li&eacute;, jet&eacute; dans une chaise de
+poste, et conduit &agrave; la fronti&egrave;re. Le minist&egrave;re d'alors semblait vraiment
+&ecirc;tre &agrave; la discr&eacute;tion de l'Angleterre. La marquise osa dire au roi ce que
+tout bas pensait le peuple:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, c'est une l&acirc;chet&eacute;!</p>
+
+<p>Des pamphlets, des &eacute;pigrammes, des libelles, seule arme du
+m&eacute;contentement, parurent aussit&ocirc;t de tous c&ocirc;t&eacute;s contre le roi, la
+favorite, les ministres, contre le r&eacute;giment des gardes qui avait ex&eacute;cut&eacute;
+les ordres re&ccedil;us et arr&ecirc;t&eacute; le prince &Eacute;douard:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Des gardes en un mot, le brave r&eacute;giment,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vient, dit-on, d'arr&ecirc;ter le fils du pr&eacute;tendant.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il a pris un anglais. Ah Dieu! quelle victoire!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Muses, gravez bien vite au temple de m&eacute;moire</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Ce rare &eacute;v&eacute;nement.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Va, d&eacute;esse aux cent voix, va l'apprendre &agrave; la terre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Car c'est le seul Anglais qu'il ait pris &agrave; la guerre.</span><br />
+</p>
+
+<p>Une &eacute;p&icirc;tre remarquable, d&eacute;di&eacute;e: <span class="smcap">AU ROI</span>, commen&ccedil;ait ainsi:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Des princes malheureux vous n'&ecirc;tes plus l'asile.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vos ennemis, vaincus aux champs de Fontenoy,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&Agrave; leurs propres vainqueurs ont impos&eacute; la loi.</span><br />
+</p>
+
+<p>Des enl&egrave;vements d'enfants vinrent encore aigrir la population contre le
+roi et contre la favorite; la faute en est certainement &agrave; quelques
+mis&eacute;rables, agents subalternes de la police, qui outrepass&egrave;rent leurs
+ordres; mais le peuple ne s'arr&ecirc;te point &agrave; ces consid&eacute;rations.</p>
+
+<p>Une ordonnance du roi avait d&eacute;fendu la mendicit&eacute; et ordonn&eacute;
+l'arrestation des gens sans aveu; &agrave; Paris, ils &eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s et
+dirig&eacute;s sur Marseille o&ugrave; on les embarquait pour les colonies. Il arriva
+que des agents de police, pour ran&ccedil;onner quelques pauvres mais honn&ecirc;tes
+familles, abus&egrave;rent de leur pouvoir et enlev&egrave;rent plusieurs enfants.</p>
+
+<p>Un jour, un de ces mis&eacute;rables enl&egrave;ve et conduit au d&eacute;p&ocirc;t un jeune
+gar&ccedil;on, esp&eacute;rant forcer la m&egrave;re &agrave; le racheter. Cette femme, au
+d&eacute;sespoir, croyant son fils perdu, mort, s'&eacute;lance dans la rue et
+parcourt tout le faubourg Saint-Antoine, poussant d'horribles cris,
+invoquant la piti&eacute; du peuple. Sur ses pas, la population sort des
+maisons, des groupes se forment, les m&egrave;res prennent parti pour la m&egrave;re.
+Les rumeurs les plus &eacute;tranges circulent: on dit que dans tous les
+quartiers des enfants ont ainsi disparu. Ce n'est plus un enfant qui a
+&eacute;t&eacute; enlev&eacute;, ce sont des milliers d'enfants. Tout &agrave; coup une imputation
+horrible, &eacute;pouvantable, se r&eacute;pand dans la foule: on dit que les m&eacute;decins
+ont ordonn&eacute; des bains de sang au roi, pour r&eacute;tablir sa sant&eacute; us&eacute;e par la
+d&eacute;bauche; on ajoute que c'est chez la Pompadour que les enfants sont
+conduits et &eacute;gorg&eacute;s pour ces bains r&eacute;parateurs.</p>
+
+<p>Ces rumeurs abominables accroissent l'agitation, les rassemblements
+augmentent, l'exasp&eacute;ration du peuple est &agrave; son comble. On se jette sur
+les agents de police, partout o&ugrave; on les reconna&icirc;t. Mais les agents ne
+sont que les instruments du crime, le coupable est le lieutenant de
+police qui ordonne. Aussit&ocirc;t la multitude roule ses flots mena&ccedil;ants
+jusqu'&agrave; son h&ocirc;tel pour le massacrer. Pr&eacute;venu, il s'enfuit par les
+jardins. On va escalader les murailles, briser tout dans l'h&ocirc;tel. Tout &agrave;
+coup les portes s'ouvrent par les ordres de la femme du lieutenant de
+police, moins craintive que son &eacute;poux. Du moment o&ugrave; il peut entrer, le
+peuple h&eacute;site; il craignait un pi&eacute;ge. Mais les troupes de la maison du
+roi accourent &agrave; toute bride; &agrave; leur vue l'insurrection se dissipe. On
+arr&ecirc;te ceux dont la fuite n'a pas &eacute;t&eacute; assez prompte, et le lendemain,
+sans jugement, sans information, coupables ou non, ils sont pendus sans
+mis&eacute;ricorde.</p>
+
+<p>Le Parlement saisit avec bonheur cette occasion d'&ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able &agrave; la
+cour. Une information fut d&eacute;cid&eacute;e. On manda le lieutenant de police pour
+l'admonester. Mais ce lieutenant &eacute;tait une cr&eacute;ature de madame de
+Pompadour; le Parlement le bl&acirc;mait, elle le nomma, pour le r&eacute;compenser,
+conseiller d'&Eacute;tat; plus tard elle l'appela au minist&egrave;re. Telle &eacute;tait sa
+politique.</p>
+
+<p>Paris avait calomni&eacute; son roi par une horrible imputation; Louis XV prit
+en d&eacute;go&ucirc;t sa capitale, la ville autrefois des plaisirs et des f&ecirc;tes,
+devenue la ville des insultes et des menaces. Depuis longtemps, le
+peuple lui avait retir&eacute; ce beau titre de Louis le bien-aim&eacute;; quelques
+ann&eacute;es plus tard il disait avec justice:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le bien-aim&eacute; de l'almanach</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">N'est plus le bien-aim&eacute; de France.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le roi prit donc la r&eacute;solution de ne plus traverser Paris pour aller de
+Versailles &agrave; Compi&egrave;gne. Il voulait, dit-il, punir son peuple; le fait
+est qu'il en &eacute;tait r&eacute;duit &agrave; le craindre. On fit, par ses ordres, un
+chemin de la porte du bois de Boulogne &agrave; Saint-Denis, en tournant la
+capitale. Cette nouvelle voie prit le nom de route de la R&eacute;volte,
+qu'elle a gard&eacute; depuis.</p>
+
+<p>&Agrave; l'occasion de cette &eacute;meute, le guet re&ccedil;ut une organisation militaire;
+on fit b&acirc;tir des casernes &agrave; Rueil et &agrave; Courbevoie, afin d'avoir toujours
+des troupes sous la main; enfin le mar&eacute;chal de Lowendal fut charg&eacute; de
+dresser un plan de fortifications contre Paris.</p>
+
+<p>Cependant le Parlement continuait ses remontrances, et la querelle des
+billets de confession mena&ccedil;ait l'&Eacute;glise d'un schisme.</p>
+
+<p>Mais le m&eacute;pris des Fran&ccedil;ais pour Louis XV n'avait pas d&eacute;truit encore
+dans leur c&oelig;ur l'attachement au sang de leurs rois. Toute l'affection
+du peuple s'&eacute;tait report&eacute;e sur le Dauphin, dont la vie s&eacute;rieuse et calme
+formait un contraste &eacute;loquent avec les go&ucirc;ts de son p&egrave;re. D'ailleurs,
+c'est surtout &agrave; la favorite que le peuple s'en prenait; on la disait la
+cause de tout le mal. Mieux que nous ne le pourrions faire, une simple
+chanson du temps expliquera la situation des esprits; elle est bien
+l'expression des sentiments de l'&eacute;poque:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les grands seigneurs s'avilissent,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les financiers s'enrichissent,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tous les Poissons s'agrandissent,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">C'est le r&egrave;gne des vauriens.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On &eacute;puise la finance</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">En b&acirc;timents, en d&eacute;pense,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">L'&Eacute;tat tombe en d&eacute;cadence,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le roi ne met ordre &agrave; rien,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Rien, rien, rien.</span><br />
+</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Cette chanson, qui dans l'original a neuf ou dix couplets, &eacute;tait
+destin&eacute;e &agrave; faire fortune.</p>
+
+<p>Assez de fautes graves, assez d'accusations m&eacute;rit&eacute;es p&egrave;sent sur la
+m&eacute;moire de la marquise de Pompadour, sans qu'il soit n&eacute;cessaire de la
+calomnier encore. Il est donc juste de la d&eacute;charger d'une imputation
+odieuse et ridicule, fort accr&eacute;dit&eacute;e par quelques romans <i>historiques</i>
+et un gros m&eacute;lodrame, qui l'accusent d'avoir trente ans durant pers&eacute;cut&eacute;
+un malheureux prisonnier plus impudent et imprudent que coupable. On
+devine qu'il s'agit de Latude&mdash;ou trente ans de captivit&eacute;. R&eacute;tablissons
+donc les faits:</p>
+
+<p>Le 15 mai 1750, madame de Pompadour &eacute;tait &agrave; sa toilette, lorsqu'on lui
+remit une lettre apport&eacute;e par la poste. On y d&eacute;non&ccedil;ait un complot contre
+ses jours, et on donnait la liste des principaux conjur&eacute;s. Le nom des
+plus grands personnages de la cour y figurait. Cette lettre
+l'avertissait qu'avant peu elle recevrait une cassette renfermant des
+poisons si violents que les respirer serait mortel. La lettre &eacute;tait
+sign&eacute;e Henri Mazers de Latude.</p>
+
+<p>La marquise, on le comprend, fut &eacute;pouvant&eacute;e, et fit aussit&ocirc;t pr&eacute;venir le
+lieutenant de police, un homme qui lui &eacute;tait tout d&eacute;vou&eacute;. La cassette
+annonc&eacute;e ne tarda pas &agrave; arriver. On l'ouvrit avec les plus grandes
+pr&eacute;cautions; elle renfermait quelques paquets de poudre blanche, poudre
+compl&egrave;tement inoffensive. L'innocence de tous les personnages d&eacute;nonc&eacute;s
+r&eacute;sultant d'une information des plus s&eacute;rieuses, on r&eacute;solut de d&eacute;couvrir
+le mystificateur, et c'est bien le nom qui convient. Latude avait pris
+si peu de pr&eacute;cautions, que les paquets de poudre blanche de la cassette
+&eacute;taient renferm&eacute;s dans des papiers &eacute;crits de sa main; or, du premier
+coup d'&oelig;il, on s'&eacute;tait convaincu que l'auteur de la lettre et celui qui
+avait envoy&eacute; la cassette ne faisaient qu'un seul et m&ecirc;me personnage.
+Latude ne se cachait pas, il fut arr&ecirc;t&eacute; comme calomniateur.</p>
+
+<p>Interrog&eacute; par le lieutenant de police, il r&eacute;pondit que, se trouvant sans
+ressources et sans protecteurs, il avait trouv&eacute; ce moyen, dans l'espoir
+que madame de Pompadour, se croyant sauv&eacute;e par lui d'un grand danger,
+lui accorderait sa protection.</p>
+
+<p>Le lieutenant de police se contenta alors de le faire enfermer au fort
+de Vincennes.</p>
+
+<p>Mazers de Latude &eacute;tait un petit gentilhomme gascon, n&eacute; &agrave; Montagnac dans
+le Languedoc. Il avait fait en Hollande, pr&egrave;s des r&eacute;fugi&eacute;s protestants,
+de remarquables &eacute;tudes, et se destinait au g&eacute;nie militaire. C'est donc
+comme officier qu'il fut conduit &agrave; Vincennes.</p>
+
+<p>Latude s'&eacute;vada le second mois, mais il ne fut pas poursuivi; il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+oubli&eacute; sans doute, s'il ne s'&eacute;tait avis&eacute; d'une nouvelle plaisanterie
+dans le go&ucirc;t de la premi&egrave;re. Il avait la monomanie de la d&eacute;nonciation.
+Arr&ecirc;t&eacute; dans l'h&ocirc;tel garni qu'il occupait, il fut cette fois conduit &agrave; la
+Bastille. On le traita convenablement; il avait un logement d'officier.
+L&agrave; il se lia avec un nomm&eacute; d'Al&egrave;gre, Gascon comme lui, et six mois apr&egrave;s
+tous les deux s'&eacute;vadaient avec une incontestable hardiesse.</p>
+
+<p>Ils se sauv&egrave;rent en Hollande, o&ugrave; Latude s'affilia aux conjurations des
+protestants et des jans&eacute;nistes r&eacute;fugi&eacute;s. Il fut enlev&eacute; et r&eacute;int&eacute;gr&eacute; &agrave; la
+Bastille. Naturellement, on dut prendre &agrave; son &eacute;gard certaines
+pr&eacute;cautions de surveillance; mais il fut n&eacute;anmoins bien trait&eacute;. On lui
+accordait la permission d'&eacute;crire: les plans et les projets de g&eacute;nie
+militaire qu'il adressait au ministre en font foi. Homme sup&eacute;rieur,
+esprit d'&eacute;lite, Latude avait des id&eacute;es jeunes et f&eacute;condes; le ministre
+lui fit offrir la libert&eacute; &agrave; la condition de retourner &agrave; Montagnac. Sans
+refuser pr&eacute;cis&eacute;ment, il prit occasion d'&eacute;crire &agrave; madame de Pompadour des
+lettres d'une extr&ecirc;me insolence. Or, ces lettres, qui devaient passer
+par les mains du lieutenant de police, n'arriv&egrave;rent pas &agrave; leur adresse.
+En novembre 1765, Latude s'&eacute;chappait de nouveau, par un miracle inou&iuml;
+d'audace et de pr&eacute;sence d'esprit. Repris, il fut enferm&eacute; &agrave; Bic&ecirc;tre, et
+on ne le rel&acirc;cha qu'en 1777, sous la condition expresse qu'il habiterait
+son lieu de naissance.</p>
+
+<p>O&ugrave; voit-on dans tout cela une vengeance personnelle de madame de
+Pompadour? Si cela &eacute;tait, n'e&ucirc;t-il pas recouvr&eacute; sa libert&eacute; &agrave; la mort de
+la favorite? M. de Sartines, ennemi de la marquise, e&ucirc;t-il fait
+poursuivre en 1765 le prisonnier &eacute;vad&eacute;? Le duc de Choiseul l'e&ucirc;t-il fait
+enfermer &agrave; Bic&ecirc;tre? M. de Malhesherbes, visitant cet h&ocirc;pital en 1775,
+n'e&ucirc;t-il pas fait droit &agrave; ses r&eacute;clamations?</p>
+
+<p>Louis XV cependant s'ennuyait toujours, et la marquise, malgr&eacute; toute son
+imagination, se voyait &agrave; bout de moyens de distraction. C'est alors que
+l'id&eacute;e lui vint d'inspirer au roi le go&ucirc;t des b&acirc;timents et des
+constructions. On mit des ouvriers partout &agrave; la fois. Le public cria
+fort. C'&eacute;tait la moindre des pr&eacute;occupations de la favorite. Les finances
+se trouvaient dans le plus d&eacute;plorable &eacute;tat; mais telle &eacute;tait
+l'indiff&eacute;rence du roi et la toute-puissance de la marquise, que l'on put
+faire un incroyable abus des acquits de comptant. C'&eacute;tait tout
+simplement conduire l'&Eacute;tat &agrave; la banqueroute. Quelques entreprises utiles
+furent cependant conseill&eacute;es par madame de Pompadour, et l'on commen&ccedil;a
+les b&acirc;timents de l'&Eacute;cole militaire et de la Manufacture de porcelaines
+de S&egrave;vres.</p>
+
+<p>L'&eacute;tablissement de la manufacture de porcelaines de S&egrave;vres rendit le
+plus grand service &agrave; l'industrie fran&ccedil;aise. Nous avions les Gobelins, la
+Savonnerie, les glaces, qui, par la sup&eacute;riorit&eacute; de leurs produits, nous
+donnaient la premi&egrave;re place; mais l'art c&eacute;ramique &eacute;tait rest&eacute; en retard.
+Bien plus, il avait d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;, et depuis longtemps le secret &eacute;tait perdu
+de ces magnifiques poteries des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> si&egrave;cles, si
+recherch&eacute;es encore aujourd'hui des amateurs. Nos porcelainiers se
+bornaient alors &agrave; l'imitation mal r&eacute;ussie, &agrave; la contrefa&ccedil;on grotesque
+des produits de la Saxe ou du Japon.</p>
+
+<p>Sous les auspices de madame de Pompadour, cet art charmant fit les plus
+rapides progr&egrave;s; on retrouva des couleurs et des nuances perdues, on eut
+le secret de la p&acirc;te tendre, si fine et si belle, et bient&ocirc;t les
+produits de la Manufacture de S&egrave;vres firent l'admiration du monde
+entier.</p>
+
+<p>Les constructions de l'&Eacute;cole militaire et de la Manufacture de S&egrave;vres ne
+faisaient pas n&eacute;gliger d'autres entreprises beaucoup moins utiles, mais
+plus co&ucirc;teuses: on travaillait &agrave; force &agrave; Choisy, &agrave; Cr&eacute;cy, &agrave; la Muette,
+et surtout au ch&acirc;teau de Bellevue, dispendieuse fantaisie de la
+favorite.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour allant un jour de S&egrave;vres &agrave; Meudon, s'arr&ecirc;ta sur la
+colline qui domine la rive gauche de la Seine, au point o&ugrave; la route de
+Versailles traversait cette rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc, Sire, dit-elle en s'adressant au roi, voyez donc la belle
+vue!</p>
+
+<p>Et sur cette hauteur abandonn&eacute;e aux bruy&egrave;res, elle r&eacute;solut de se faire
+construire un ch&acirc;teau. Artistes, architectes, peintres, sculpteurs,
+jardiniers, furent aussit&ocirc;t convoqu&eacute;s, les plans furent arr&ecirc;t&eacute;s s&eacute;ance
+tenante, et les travaux commenc&egrave;rent avec une magique rapidit&eacute;. La
+marquise elle-m&ecirc;me surveillait l'&oelig;uvre des architectes, et souvent le
+roi quittait la chasse pour venir d&eacute;jeuner au milieu des ouvriers. Moins
+de deux ans apr&egrave;s, le ch&acirc;teau de Bellevue &eacute;tait achev&eacute;. Les petits
+b&acirc;timents, situ&eacute;s au bas de la rampe, presqu'au bord de la Seine,
+prirent le nom de Brimborion.</p>
+
+<p>Bellevue, inaugur&eacute; le 25 novembre 1760, par des f&ecirc;tes magnifiques,
+devint bient&ocirc;t la r&eacute;sidence favorite de Louis XV; il est vrai que la
+marquise avait prodigu&eacute; les millions pour faire de ce ch&acirc;teau un
+v&eacute;ritable s&eacute;jour des Mille et une nuits.</p>
+
+<p>Le jour de l'inauguration, la marquise, apr&egrave;s avoir promen&eacute; son royal
+amant dans toutes les pi&egrave;ces de ce merveilleux ch&acirc;teau, apr&egrave;s avoir joui
+de ses surprises et de son admiration, le conduisit dans un appartement
+qui s'ouvrait sur une serre immense &eacute;clair&eacute;e de mille bougies. L&agrave; se
+trouvaient &agrave; profusion les fleurs les plus rares, les plus &eacute;loign&eacute;es de
+la saison: roses, lilas, jasmins, &oelig;illets, renoncules et primev&egrave;res
+s'&eacute;panouissaient &laquo;dans ce domaine enchant&eacute; de Flore,&raquo; comme on disait
+alors, et r&eacute;pandaient les plus suaves parfums. Le roi fut &eacute;bloui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me donnerez-vous pas un bouquet, marquise? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Venez vous-m&ecirc;me le cueillir, Sire, dit l'enchanteresse, avec un
+ravissant sourire, venez.</p>
+
+<p>Le roi y alla. Mais &agrave; la premi&egrave;re fleur qu'il voulut d&eacute;tacher, il
+s'aper&ccedil;ut que la tige &eacute;tait froide et rigide.</p>
+
+<p>Tout ce charmant parterre &eacute;tait en fine porcelaine de Saxe, et de suaves
+essences, dont les gouttes brillaient sur les feuilles comme autant de
+perles de ros&eacute;e, rempla&ccedil;aient les &eacute;manations de toutes ces fleurs.</p>
+
+<p>Toute la cour, est-il besoin de le dire, s'arracha bient&ocirc;t les
+invitations de Bellevue.</p>
+
+<p>Mais le ch&acirc;teau &eacute;tait petit, le nombre des invit&eacute;s fut tr&egrave;s-restreint.
+Il y avait beaucoup d'appel&eacute;s et peu d'&eacute;lus. Les ministres, quelques
+favoris intimes &eacute;taient les h&ocirc;tes habituels. Ceux-l&agrave; passaient la nuit
+au ch&acirc;teau. Les invit&eacute;s ordinaires se retiraient apr&egrave;s les f&ecirc;tes et
+allaient chercher un g&icirc;te dans les habitations des environs. On appelait
+ces convives de jour, des <i>polissons</i>; et cependant, aller &agrave; Bellevue,
+m&ecirc;me en <i>polisson</i>, &eacute;tait une faveur insigne. Hommes et femmes devaient
+rev&ecirc;tir un uniforme choisi et dessin&eacute; par madame de Pompadour: elle-m&ecirc;me
+avait distribu&eacute; les &eacute;toffes et donn&eacute; le calque des dessins que chacun
+devait faire ex&eacute;cuter; les broderies seules &eacute;taient une affaire de plus
+de douze cents livres. Les habits des hommes &eacute;taient de velours, les
+robes des dames de damas.</p>
+
+<p>Les d&eacute;penses du ch&acirc;teau de Bellevue firent beaucoup crier; pamphlets et
+chansons faisaient rage. Un officier aux gardes, chevalier de Malte,
+pour quatre mauvais vers, fut condamn&eacute; &agrave; un an de d&eacute;tention, puis
+exil&eacute;. Les flatteurs de la favorite trouvaient la punition bien douce.</p>
+
+<p>Toute-puissante dans l'&Eacute;tat, madame de Pompadour n'avait pas &agrave; la cour
+les honneurs du tabouret. Elle n'eut qu'un mot &agrave; dire, tout fl&eacute;chit
+devant ses volont&eacute;s, m&ecirc;me l'&eacute;tiquette, qui n'accordait cette pr&eacute;rogative
+qu'aux seules duchesses. Le roi saisit, pour lui accorder cette faveur,
+l'occasion du r&eacute;tablissement du Dauphin, qui avait &eacute;t&eacute; si s&eacute;rieusement
+malade qu'un instant on avait craint pour ses jours. La favorite eut
+donc le tabouret; vainement le parti du Dauphin s'opposa &agrave; son
+&eacute;l&eacute;vation, elle fut pr&eacute;sent&eacute;e.</p>
+
+<p>Suivant le c&eacute;r&eacute;monial des pr&eacute;sentations, elle devait &ecirc;tre embrass&eacute;e par
+la reine, par le Dauphin et par les princesses. La reine et ses filles
+se soumirent &agrave; cette humiliation nouvelle que leur imposait le roi; mais
+le Dauphin ne put cacher son d&eacute;go&ucirc;t. Apr&egrave;s avoir embrass&eacute; la nouvelle
+&eacute;lue, il lui tira la langue, selon les uns, et essuya ses l&egrave;vres du
+revers de sa main, selon d'autres.</p>
+
+<p>La marquise ne s'en aper&ccedil;ut pas sur le moment, mais ses flatteurs ne
+tard&egrave;rent pas &agrave; le lui apprendre. Grande fut sa col&egrave;re contre le
+Dauphin, qu'elle n'avait jamais aim&eacute;: sa pi&eacute;t&eacute;, selon elle, n'&eacute;tait
+qu'hypocrisie, sa charit&eacute;, un moyen habile de se cr&eacute;er une popularit&eacute;.
+Elle alla donc trouver le roi, se plaignant am&egrave;rement de cette insulte
+qui retombait sur lui. Louis XV partagea l'indignation de la favorite,
+et le Dauphin re&ccedil;ut l'ordre de se rendre au ch&acirc;teau de Meudon. Vainement
+la reine et ses filles interc&eacute;d&egrave;rent pour lui, le roi mit pour condition
+&agrave; son retour qu'il ferait des excuses &agrave; la marquise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelque r&eacute;sistance, le Dauphin fut oblig&eacute; de se soumettre. En
+pr&eacute;sence de toute la cour, il d&eacute;clara &agrave; madame de Pompadour qu'il &eacute;tait
+tr&egrave;s-innocent de l'injure que des calomniateurs lui imputaient.</p>
+
+<p>La favorite re&ccedil;ut cette d&eacute;claration avec la dignit&eacute; d'une reine, et
+gracieusement elle lui r&eacute;pondit que jamais elle n'avait ajout&eacute; foi &agrave;
+tout ce qu'on &eacute;tait venu lui rapporter. Puis, comme gage de
+r&eacute;conciliation, elle grava elle-m&ecirc;me le portrait du Dauphin. Tel fut le
+d&eacute;no&ucirc;ment de cette aventure, qui faillit diviser le parti du Dauphin:
+les uns le bl&acirc;maient, les autres l'approuvaient d'avoir ob&eacute;i au roi.
+Mais le Dauphin fit observer que toute la honte, si honte il y avait,
+retombait, non sur le fils qui se soumettait, mais sur le p&egrave;re qui avait
+donn&eacute; des ordres.</p>
+
+<p>Le tabouret ne satisfit pas encore l'ambition de madame de Pompadour,
+elle voulut &ecirc;tre dame d'honneur de la reine. S&ucirc;re de l'approbation du
+roi, elle fit faire quelques d&eacute;marches pr&egrave;s de Marie Leczinska. La
+reine, toujours faible et soumise, n'osa refuser, mais elle objecta que,
+toutes les dames du palais faisant leurs p&acirc;ques, la favorite ne pouvait
+&ecirc;tre admise qu'&agrave; la condition d'approcher des sacrements.</p>
+
+<p>La marquise s'occupa imm&eacute;diatement de lever cet obstacle. Elle commen&ccedil;a
+par d&eacute;clarer que ses relations avec le roi n'&eacute;taient plus qu'amicales,
+ce qui &eacute;tait vrai, comme nous le verrons plus tard; elle sollicita
+ensuite de son mari une lettre de pardon, dans laquelle il devait dire
+que d&eacute;sormais, oubliant toutes les fautes de sa femme, il lui rendait
+son estime et lui rouvrait sa maison.</p>
+
+<p>M. d'Etioles consentit &agrave; tout ce que lui demanda sa femme. Depuis
+longtemps il avait pris son parti de son abandon, et il s'&eacute;tait m&ecirc;me
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; user de son pouvoir, tant pour lui que pour ses amis. En 1754
+il avait accept&eacute; la place vacante de fermier g&eacute;n&eacute;ral des postes, au
+scandale de beaucoup de ses amis, qui pensaient que la retraite
+convenait &agrave; sa situation.</p>
+
+<p>Munie de ses pi&egrave;ces justificatives, la marquise entra en n&eacute;gociations
+avec le p&egrave;re de Sacy, qui consentit &agrave; lui donner l'absolution et &agrave; lui
+administrer les sacrements. Elle fut donc nomm&eacute;e dame d'honneur. Elle se
+jeta alors pour quelque temps dans la d&eacute;votion, mais d&egrave;s ce moment,
+assure-t-on, elle r&eacute;solut la perte des j&eacute;suites, qui avaient os&eacute;,
+lorsqu'il s'&eacute;tait agi de ses p&acirc;ques, r&eacute;sister &agrave; ses volont&eacute;s.</p>
+
+<p>L'expulsion des j&eacute;suites, due &agrave; madame de Pompadour et au duc de
+Choiseul qui voulait la destruction ou la r&eacute;forme des ordres religieux,
+donna &agrave; la favorite une heure de popularit&eacute;. Accepter la volont&eacute; des
+partis est un moyen habile qu'ont toujours adopt&eacute; les ambitieux. On se
+grandit alors &agrave; peu de frais, et de tous les int&eacute;ress&eacute;s on se fait des
+cr&eacute;atures. Un instant on oublia la haine vou&eacute;e &agrave; la favorite, on oublia
+la bassesse de sa naissance, son avidit&eacute;, les trait&eacute;s honteux, et, pour
+cette proscription d'une soci&eacute;t&eacute; dangereuse, on l'adula plus que si elle
+e&ucirc;t donn&eacute; une province &agrave; la France.</p>
+
+<p>Dans le courant de l'ann&eacute;e 1754, madame de Pompadour avait &eacute;prouv&eacute; le
+plus grand chagrin de son existence. Alexandrine, sa fille bien-aim&eacute;e,
+mourut subitement pour avoir &eacute;t&eacute; saign&eacute;e mal &agrave; propos au couvent de
+l'Assomption, o&ugrave; on l'&eacute;levait avec le plus grand soin. Elle avait alors
+onze ans.</p>
+
+<p>Ici commence la seconde p&eacute;riode de la vie de la marquise de Pompadour.
+La ma&icirc;tresse charmante de Louis XV fait place &agrave; la femme d'&Eacute;tat.
+L'ambitieuse incapable que fl&eacute;trit l'histoire succ&egrave;de &agrave; l'artiste
+spirituelle, qui avait trouv&eacute; gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>La favorite r&egrave;gne d&eacute;sormais. Elle est duchesse de fait, sinon de titre,
+elle est dame d'honneur de la reine. Alors son orgueil devient immense,
+insatiable comme son ambition.</p>
+
+<p>Dans son salon, elle affecte le ton et les mani&egrave;res d'une reine, elle
+tr&ocirc;ne, comme jamais, m&ecirc;me apr&egrave;s son mariage, ne l'avait os&eacute; faire madame
+de Maintenon. Elle re&ccedil;oit tout le monde, assise dans une chaise longue,
+ne se levant jamais, m&ecirc;me pour les princes du sang, obligeant tout le
+monde &agrave; se tenir debout.</p>
+
+<p>Pour qu'on ne lui <i>manque pas de respect</i>, c'est-&agrave;-dire pour que nul
+n'ait l'id&eacute;e de s'asseoir en sa pr&eacute;sence, elle fait enlever les si&eacute;ges,
+si bien qu'un jour le marquis de Souvr&eacute;, sorte d'original qui avait son
+franc parler, vient, pour se reposer, s'asseoir sur un des bras de son
+fauteuil.</p>
+
+<p>Cette familiarit&eacute; lui semble monstrueuse, et elle se plaint au roi de
+l'outrage qu'elle a re&ccedil;u. Louis XV demande une explication au marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! sire, r&eacute;pond M. de Souvr&eacute;, j'&eacute;tais diablement las, et, ne
+sachant o&ugrave; m'asseoir, je me suis aid&eacute; comme j'ai pu.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse cavali&egrave;re fit heureusement rire le roi. Si le coupable
+avait essay&eacute; de se disculper, il &eacute;tait perdu.</p>
+
+<p>Sous pr&eacute;texte qu'elle est souffrante, la marquise ne rend de visites &agrave;
+personne, m&ecirc;me aux duchesses titr&eacute;es, et un no&euml;l de la cour fait
+allusion &agrave; ces pr&eacute;rogatives que la faiblesse royale donne &agrave; la favorite:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 7em;">De J&eacute;sus la naissance</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Fit grand bruit &agrave; la cour;</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Louis, en diligence,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Fut trouver Pompadour.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Allons voir cet enfant, lui dit-il, ma mignonne.</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Non, dit la marquise au roi,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Qu'on l'apporte chez moi,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Je ne vais chez personne.</span><br />
+</p>
+
+<p>Elle fait donner &agrave; ses domestiques des titres et des d&eacute;corations; sa
+femme de chambre est une personne de qualit&eacute;, et lorsqu'elle sort, il
+lui faut un chevalier de Saint-Louis pour porter la queue de sa robe.</p>
+
+<p>Et l'on se demande lequel des deux l'emporte, de la vanit&eacute; de la
+ma&icirc;tresse ou de la bassesse du gentilhomme.</p>
+
+<p>Les courtisans prenaient &agrave; t&acirc;che de justifier cette insolence par leur
+plate obs&eacute;quiosit&eacute;, et les plus grands seigneurs de France ne
+rougissaient pas de faire antichambre chez elle, attendant une audience
+pour solliciter quelque gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Elle est roi d&eacute;sormais, pr&eacute;sident du conseil des ministres. C'est dans
+son cabinet que se fait le travail politique, les secr&eacute;taires d'&Eacute;tat
+viennent lui soumettre toutes les d&eacute;cisions, elle assiste aux lits de
+justice, elle r&eacute;pond aux remontrances du Parlement. Richelieu, le grand
+ministre, sous sa robe rouge de cardinal avait cach&eacute; Louis XIII; Louis
+XV dispara&icirc;t sous les jupes amples de sa favorite. Un &eacute;ventail, voil&agrave; le
+sceptre de la France.</p>
+
+<p>La toute-puissance de la marquise de Pompadour ne tarda pas &agrave; se faire
+sentir d'une mani&egrave;re d&eacute;sastreuse.</p>
+
+<p>Le trait&eacute; d'Aix-la-Chapelle ne nous donnait qu'une paix boiteuse.
+C'&eacute;tait une tr&ecirc;ve arm&eacute;e, chacun le sentait, mais nul alors ne pr&eacute;voyait
+la guerre de Sept-Ans. Cette guerre impolitique, insens&eacute;e, calamiteuse,
+elle fut l'&oelig;uvre de la favorite. De tout temps l'Autriche avait &eacute;t&eacute;
+consid&eacute;r&eacute;e comme l'ennemie naturelle de la France: ainsi pensaient Henri
+IV et Richelieu, deux politiques au moins aussi forts que la ma&icirc;tresse
+de Louis XV. On changea de conduite, et l'on tendit la main &agrave;
+Marie-Th&eacute;r&egrave;se.</p>
+
+<p>Cette guerre devait servir admirablement et les rancunes et les amiti&eacute;s
+de madame de Pompadour, qui d&eacute;testait Fr&eacute;d&eacute;ric, le roi de Prusse, et
+affectionnait tr&egrave;s-particuli&egrave;rement l'imp&eacute;ratrice d'Autriche.</p>
+
+<p>La haine de la marquise contre le roi de Prusse datait de longtemps.
+Fr&eacute;d&eacute;ric, sorte de tyran philosophe et bel esprit, accueillait avec
+distinction tous les m&eacute;contents que faisait la cour de France. Il
+professait une tol&eacute;rance universelle. Il permettait de tout dire, de
+tout imprimer, lorsqu'il ne faisait pas mettre les libres penseurs en
+prison et br&ucirc;ler les livres par la main du bourreau. Son palais &eacute;tait
+une petite acad&eacute;mie, un h&ocirc;tel Rambouillet de l'Encyclop&eacute;die. Il &eacute;crivait
+&agrave; Jean-Jacques Rousseau et donnait &agrave; Voltaire la clef de chambellan. &Agrave;
+ses soupers on raisonnait sur tout, et sur bien d'autres choses encore,
+mais surtout on critiquait, on se moquait. Versailles, on le devine,
+n'&eacute;tait point &eacute;pargn&eacute;, et la favorite de Louis XV &eacute;tait le point de mire
+de tous les traits d'esprit. Souvent &agrave; ses oreilles &eacute;taient venus les
+propos m&eacute;chants, les piquantes &eacute;pigrammes; on lui avait montr&eacute; des vers,
+apport&eacute; des chansons. Enfin Fr&eacute;d&eacute;ric l'avait surnomm&eacute;e, et elle le
+savait, Cotillon II.</p>
+
+<p>L'amiti&eacute; de madame de Pompadour pour Marie-Th&eacute;r&egrave;se fut l'&oelig;uvre du comte
+de Kaunitz, ambassadeur d'Autriche. Politique habile sous des dehors
+frivoles, reconnaissant l'utilit&eacute; de l'alliance de la France, il pensa
+que l'amour-propre de la favorite valait la peine d'&ecirc;tre exploit&eacute;. Il
+d&eacute;cida donc sa souveraine &agrave; &eacute;crire une lettre autographe &agrave; la ma&icirc;tresse
+du roi de France. Marie-Th&eacute;r&egrave;se, dans ses lettres, traitait la marquise
+d'&eacute;gale &agrave; &eacute;gale, elle l'appelait <i>cousine</i>, se disait son <i>amie</i>.
+L'orgueil faillit &eacute;touffer madame de Pompadour. Kaunitz ne s'&eacute;tait pas
+tromp&eacute;, de ce jour elle voua une inalt&eacute;rable affection &agrave; son amie et
+cousine Marie-Th&eacute;r&egrave;se.</p>
+
+<p>Les n&eacute;gociations avec l'Autriche commenc&egrave;rent, et bient&ocirc;t un trait&eacute;
+d'alliance fut sign&eacute;; c'&eacute;tait le signal de la guerre de Sept-Ans. La
+France va d&eacute;sormais, au profit de son ancienne ennemie, prodiguer son or
+et son sang. Fr&eacute;d&eacute;ric sera plusieurs fois &agrave; deux doigts de sa perte,
+dans son d&eacute;sespoir il songera m&ecirc;me au suicide; mais, g&eacute;n&eacute;ral habile, roi
+vraiment grand et h&eacute;ro&iuml;que dans plusieurs campagnes, il tirera un
+admirable parti de toutes ses ressources, fera face de tous c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la
+fois, &eacute;chappera &agrave; quatre arm&eacute;es qui le cernent, et sortira de cette
+lutte in&eacute;gale, sinon vainqueur, du moins sans grandes pertes.</p>
+
+<p>Marie-Th&eacute;r&egrave;se, gr&acirc;ce &agrave; une habile administration, aid&eacute;e d'ailleurs par
+la France, accro&icirc;tra son influence en Europe.</p>
+
+<p>Tout le poids de la guerre retombera sur la France; durant ces sept
+ann&eacute;es d'hostilit&eacute; il p&eacute;rira neuf cent mille combattants, nous
+sacrifierons des millions, nous perdrons toute notre pr&eacute;pond&eacute;rance, et
+le pacte de famille que M. de Choiseul consid&eacute;rait comme un
+chef-d'&oelig;uvre de diplomatie, nous fera perdre la Louisiane.</p>
+
+<p>Pendant cette guerre d&eacute;sastreuse, de petits g&eacute;n&eacute;raux conduisent &agrave; la
+mort de grandes arm&eacute;es, des rivalit&eacute;s mesquines &eacute;clatent entre les chefs
+et font &eacute;chouer tous les plans, les flatteurs seuls de la favorite
+obtiennent des commandements; enfin des g&eacute;n&eacute;raux fran&ccedil;ais font
+construire, &ocirc; honte! des palais &agrave; Paris avec l'or de l'ennemi.</p>
+
+<p>Insouciant et ennuy&eacute;, Louis XV apprendra toutes les turpitudes, il verra
+le mal et ne songera pas &agrave; y rem&eacute;dier; il a emprunt&eacute; la devise de sa
+favorite: Apr&egrave;s nous le d&eacute;luge!</p>
+
+<p>Voil&agrave; cependant o&ugrave; nous conduisaient les petites passions de la marquise
+de Pompadour. Sa politique ne rencontra aucun obstacle de la part des
+ministres, elle n'admettait au pouvoir, il est vrai, que des cr&eacute;atures &agrave;
+elle, et plus tard l'abb&eacute; de Bernis, son ami d&eacute;vou&eacute;, un des auteurs du
+trait&eacute; avec l'Autriche, fut exil&eacute; pour avoir os&eacute; r&eacute;sister.</p>
+
+<p>Depuis longtemps d&eacute;j&agrave; M. de Maurepas, le ministre aim&eacute; de Louis XV, le
+seul qui p&ucirc;t faire travailler le roi, entre un bon mot et une chanson,
+ce qui ne l'emp&ecirc;chait pas d'&ecirc;tre un habile homme d'&Eacute;tat, avait &eacute;t&eacute;
+renvoy&eacute;. Il avait fallu trouver un pr&eacute;texte. La marquise l'accusa donc
+d'&ecirc;tre l'auteur d'un abominable quatrain qu'elle avait, disait-elle,
+trouv&eacute; un jour sous sa serviette en se mettant &agrave; table.</p>
+
+<p>Au dedans cependant les affaires n'en allaient pas mieux; les finances
+&eacute;taient ob&eacute;r&eacute;es; le clerg&eacute; et le Parlement mesuraient tour &agrave; tour la
+faiblesse du gouvernement et tenaient peu de compte de ses ordres; une
+division intestine partageait le sacerdoce et la magistrature. Il y
+avait d&eacute;bat entre toutes les juridictions. Bient&ocirc;t, &agrave; la suite d'une
+mesure prise par le roi, cent-quatre-vingt membres du Parlement
+donn&egrave;rent leur d&eacute;mission.</p>
+
+<p>&laquo;La douleur des Parisiens, dit l'auteur de <i>l'Histoire philosophique du
+r&egrave;gne de Louis XV</i>, se manifesta bient&ocirc;t en expressions de col&egrave;re. Le
+roi &eacute;tait hautement qualifi&eacute; du nom de tyran. On se racontait la
+turpitude de ses m&oelig;urs. La favorite &eacute;tait couverte d'impr&eacute;cations;&raquo;
+enfin les pamphlets et les placards les plus injurieux &eacute;taient chaque
+jour affich&eacute;s jusque sur les murs du palais. L'exaltation &eacute;tait &agrave; son
+comble.</p>
+
+<p>Le crime ne se fit pas attendre. Le 5 janvier 1757, vers cinq heures du
+soir, le roi qui, dans la journ&eacute;e, &eacute;tait venu &agrave; Versailles voir une de
+ses filles malades, se disposait &agrave; monter en carrosse pour retourner &agrave;
+Trianon. Il mettait le pied sur le degr&eacute; de velours, lorsqu'un homme qui
+s'&eacute;tait gliss&eacute; dans l'ombre au milieu des personnes qui l'entouraient,
+s'&eacute;lan&ccedil;a sur lui et le frappa.</p>
+
+<p>&mdash;On vient, s'&eacute;cria le roi, de me donner un furieux coup de coude.</p>
+
+<p>Puis, passant la main sous son habit, il la retira pleine de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bless&eacute;, dit-il.</p>
+
+<p>Alors, regardant autour de lui, et apercevant un homme qui gardait son
+chapeau sur la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;C'est cet homme qui m'a frapp&eacute;! Qu'on le prenne, mais qu'on ne le tue
+pas.</p>
+
+<p>Des gardes du corps se pr&eacute;cipit&egrave;rent aussit&ocirc;t sur l'assassin, et
+l'arr&ecirc;t&egrave;rent.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t pu s'enfuir dix fois avant ce temps, se perdre dans la foule;
+mais, soit horreur de son crime, soit m&eacute;pris de la vie, il &eacute;tait rest&eacute;
+immobile.</p>
+
+<p>Conduit dans la salle des gardes du corps, il fut fouill&eacute;. On trouva sur
+lui une trentaine de louis d'or et un couteau &agrave; deux lames. Il s'&eacute;tait
+servi, pour frapper le roi, de la plus petite, qui avait la forme d'un
+canif. Interrog&eacute;, il d&eacute;clara se nommer Fran&ccedil;ois Damiens. Puis, tout &agrave;
+coup, et comme pris de remords:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on prenne garde, s'&eacute;cria-t-il, &agrave; monseigneur le Dauphin! qu'il ne
+sorte pas d'aujourd'hui!</p>
+
+<p>Cette exclamation fit croire qu'il avait des complices, et, pour obtenir
+une r&eacute;v&eacute;lation compl&egrave;te, les gardes du corps commenc&egrave;rent &agrave; lui donner
+la torture.</p>
+
+<p>Mais vainement on le tenailla avec des pincettes rouges, les soldats se
+lass&egrave;rent plus vite que lui; il ne poussa pas un cri, il n'avoua rien.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le grand pr&eacute;v&ocirc;t de l'h&ocirc;tel vint s'emparer de l'assassin et le
+fit conduire &agrave; la ge&ocirc;le, pour commencer une instruction r&eacute;guli&egrave;re.</p>
+
+<p>Le roi cependant perdait beaucoup de sang. Il remonta l'escalier sans
+&ecirc;tre soutenu. Il devait coucher &agrave; Trianon, en sorte qu'il n'y avait rien
+de pr&eacute;par&eacute; &agrave; Versailles. On coucha le roi sur des matelas, pendant qu'on
+disposait son lit; et tous ceux qui &eacute;taient autour de lui commenc&egrave;rent &agrave;
+le d&eacute;shabiller.</p>
+
+<p>Un m&eacute;decin &eacute;tait accouru. La blessure se r&eacute;duisait &agrave; une forte
+&eacute;gratignure. Le roi portait ce jour-l&agrave;, &agrave; cause du froid plusieurs
+v&ecirc;tements, ils avaient amorti le coup. La blessure pans&eacute;e, le calme
+commen&ccedil;ait &agrave; rena&icirc;tre, lorsque tout &agrave; coup un imprudent &eacute;non&ccedil;a la
+crainte que le couteau ne f&ucirc;t empoisonn&eacute;.</p>
+
+<p>Cette crainte frappa l'esprit du roi. Tout son sang-froid l'abandonna.
+Il voulut un pr&ecirc;tre &agrave; l'instant; et comme tous les aum&ocirc;niers &eacute;taient
+absents, un simple chapelain remplit en tremblant la redoutable mission
+de le r&eacute;concilier avec le ciel.</p>
+
+<p>La famille royale &eacute;tait accourue; la reine se pr&eacute;cipita tout en larmes
+dans la chambre. Madame de Pompadour se pr&eacute;senta, mais la porte lui fut
+interdite, par ordre du roi, qui lui fit donner le conseil de se retirer
+de la cour. Ses terreurs de Metz le reprenaient. Puis il d&eacute;l&eacute;gua tous
+les pouvoirs au Dauphin, qui prit le gouvernement des affaires.</p>
+
+<p>Le ministre Machault, conform&eacute;ment aux intentions du roi, &eacute;tait all&eacute;
+trouver madame de Pompadour. Dans son int&eacute;r&ecirc;t, il lui conseillait de
+fuir. Jamais la position de la favorite n'avait &eacute;t&eacute; ainsi menac&eacute;e, elle
+perdait la t&ecirc;te. Elle allait se d&eacute;cider &agrave; partir, lorsque madame de
+Mirepoix, pr&eacute;sente &agrave; l'entretien, lui repr&eacute;senta que son d&eacute;part la
+perdait &agrave; tout jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut rester, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Et comme la marquise h&eacute;sitait encore:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajouta madame de Mirepoix, mieux vaut &ecirc;tre chass&eacute;e, que de partir
+un jour trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Bien en prit &agrave; madame de Pompadour de suivre ce conseil. Huit jours
+apr&egrave;s, le roi &eacute;tait remis et redevenait son esclave.</p>
+
+<p>Le proc&egrave;s de Damiens ne fit jaillir aucune lumi&egrave;re sur cet odieux
+attentat. Il resta cependant &agrave; peu pr&egrave;s prouv&eacute; qu'il n'avait pas de
+complices.</p>
+
+<p>Dans tous ses interrogatoires, il soutint qu'il n'avait voulu que
+blesser le roi. Les tortures les plus atroces ne lui arrach&egrave;rent aucune
+r&eacute;v&eacute;lation.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s l'attentat, le minist&egrave;re fut presque enti&egrave;rement
+renouvel&eacute;.</p>
+
+<p>Le roi, revenu de ses terreurs de la mort, rougissait-il de ses
+faiblesses, voulait-il en &eacute;loigner les t&eacute;moins? Quelle que soit la
+raison, les ministres furent brusquement renvoy&eacute;s et remplac&eacute;s par des
+hommes compl&egrave;tement &agrave; la discr&eacute;tion de la marquise, plus puissante que
+jamais.</p>
+
+<p>Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, la marquise de Pompadour n'&eacute;tait plus pour le roi
+qu'une amie; les sens n'&eacute;taient plus pour rien dans leur mutuel
+attachement. Tel &eacute;tait l'&eacute;tat de sa sant&eacute;, que, de l'avis m&ecirc;me du
+m&eacute;decin, elle avait d&ucirc; rompre enti&egrave;rement toutes relations avec son
+amant. Sa d&eacute;claration au p&egrave;re de Sacy, &agrave; l'occasion de ses p&acirc;ques, &eacute;tait
+donc vraie. Dans sa jeunesse d'ailleurs, au temps m&ecirc;me o&ugrave; v&eacute;ritablement
+elle &eacute;tait la ma&icirc;tresse du roi, madame de Pompadour avait toujours eu un
+temp&eacute;rament tr&egrave;s-oppos&eacute; &agrave; celui de Louis XV, et on a peine &agrave; se figurer
+les exp&eacute;dients auxquels elle avait recours pour garder seule l'amour du
+ma&icirc;tre et m&eacute;nager son influence, lorsque l'amiti&eacute; n&eacute;e de l'habitude
+succ&eacute;dait &agrave; l'amour dans le c&oelig;ur du roi.</p>
+
+<p>Voici une anecdote emprunt&eacute;e aux M&eacute;moires de madame du Hausset qui
+peint admirablement le caract&egrave;re de la marquise &agrave; cette &eacute;poque, et cette
+anecdote ne peut &ecirc;tre r&eacute;voqu&eacute;e en doute, venant d'une femme qui lui fut
+toujours d&eacute;vou&eacute;e. C'est madame du Hausset qui parle.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais remarqu&eacute; que, depuis plusieurs jours, madame de Pompadour se
+faisait servir du chocolat &agrave; triple vanille et ambr&eacute;, &agrave; son d&eacute;jeuner;
+qu'elle mangeait des truffes et des potages au c&eacute;leri. La trouvant fort
+&eacute;chauff&eacute;e, je lui fis un jour des repr&eacute;sentations sur son r&eacute;gime,
+qu'elle eut l'air de ne pas &eacute;couter. Alors je crus devoir en parler &agrave;
+son amie, la duchesse de Brancas.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je m'en suis aper&ccedil;ue, me dit-elle, et je vais lui en parler devant
+vous.</p>
+
+<p>&laquo;Effectivement, apr&egrave;s sa toilette, madame de Brancas lui fit part de ses
+craintes sur sa sant&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je viens de m'en entretenir avec elle, dit-elle en me montrant la
+duchesse, elle est de mon avis.</p>
+
+<p>&laquo;Madame la marquise t&eacute;moigna un peu d'humeur et se mit &agrave; fondre en
+larmes. J'allai aussit&ocirc;t fermer la porte, et je revins &eacute;couter.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma ch&egrave;re amie, dit madame de Pompadour &agrave; madame de Brancas, je suis
+troubl&eacute;e de la crainte de perdre le c&oelig;ur du roi en cessant de lui &ecirc;tre
+agr&eacute;able. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de
+prix &agrave; certaines choses, et j'ai le malheur d'&ecirc;tre d'un temp&eacute;rament
+excessivement froid. J'ai imagin&eacute; de prendre un r&eacute;gime un peu
+&eacute;chauffant, pour r&eacute;parer ce d&eacute;faut, et depuis deux jours cet &eacute;lixir me
+fait du bien....</p>
+
+<p>&laquo;Elle pleura encore, et ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne savez pas ce qui m'est arriv&eacute; il y a huit jours, le roi, sous
+pr&eacute;texte qu'il faisait chaud, s'est mis sur mon canap&eacute; et y a pass&eacute; la
+moiti&eacute; de la nuit; il se d&eacute;go&ucirc;tera de moi et en prendra une autre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous ne l'&eacute;viterez pas, r&eacute;pondit la duchesse, en suivant votre
+r&eacute;gime, et ce r&eacute;gime vous tuera.</p>
+
+<p>&laquo;Ces dames s'embrass&egrave;rent, madame de Pompadour recommanda le secret &agrave;
+madame de Brancas, et le r&eacute;gime fut abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Peu de temps apr&egrave;s, elle me dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Le ma&icirc;tre est plus content de moi, et c'est depuis que j'en ai parl&eacute;
+&agrave; Quesnay, sans lui tout dire. Il m'a dit que pour avoir ce que je
+d&eacute;sire, il fallait avoir soin de se bien porter, et t&acirc;cher de bien
+dig&eacute;rer et faire de l'exercice pour y parvenir. Je crois que le docteur
+a raison, et je me sens tout autre. J'adore le roi: je voudrais lui &ecirc;tre
+agr&eacute;able, mais, h&eacute;las! quelquefois il me trouve plus froide qu'une
+macreuse.&raquo;</p>
+
+<p>Mais l'influence de madame de Pompadour tenait &agrave; des sentiments plus
+nobles que ceux qu'elle d&eacute;sirait alors. Elle devait son empire &agrave; son
+adresse, &agrave; son d&eacute;vouement constant &agrave; toutes les fantaisies du ma&icirc;tre, au
+soin qu'elle prenait de courir au-devant de ses moindres d&eacute;sirs, aux
+charmes de son esprit, &agrave; sa gr&acirc;ce, &agrave; toutes ces qualit&eacute;s, enfin, qu'elle
+poss&eacute;dait dans la premi&egrave;re p&eacute;riode de ses relations avec le roi.</p>
+
+<p>Plus tard, elle fut pour Louis XV comme un vieux ministre; il n'osait la
+renvoyer par cette m&ecirc;me raison qui l'avait fait garder le cardinal
+Fleury: il tremblait de voir retomber sur lui seul tout le poids des
+affaires; il voyait bien que la royaut&eacute; allait droit &agrave; sa perte. Il
+pressentait la ruine, mais il disait: &laquo;Bast! tout cela durera bien
+autant que moi.&raquo; Et il laissait faire le mal, pouvant l'emp&ecirc;cher, ce qui
+est le plus grand crime qu'un souverain puisse commettre.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour, cependant, tremblait toujours de voir surgir une
+rivale. Depuis longtemps, elle le savait, les valets de chambre du roi,
+corrupteurs subalternes, m&eacute;prisables agents de la d&eacute;bauche,
+fournissaient aux caprices du ma&icirc;tre de jeunes et jolies filles qu'ils
+allaient recrutant de tous c&ocirc;t&eacute;s. Les intrigues des ennemis de la
+marquise pouvaient pousser dans la couche royale quelque femme de grande
+maison, belle, fi&egrave;re, spirituelle, hardie, comme l'avait &eacute;t&eacute; la duchesse
+de Ch&acirc;teauroux.</p>
+
+<p>La favorite fr&eacute;missait &agrave; cette id&eacute;e; les infid&eacute;lit&eacute;s passag&egrave;res de son
+amant lui importaient peu, elle ne l'aimait plus; mais elle tenait au
+pouvoir plus qu'&agrave; la vie. Elle r&eacute;solut donc d'&ecirc;tre elle-m&ecirc;me
+l'intendante des honteux plaisirs du royal d&eacute;bauch&eacute;. C'&eacute;tait la premi&egrave;re
+fois que cette id&eacute;e venait &agrave; une favorite d'entourer son amant d'un
+s&eacute;rail, mais cette id&eacute;e assura la puissance de madame de Pompadour. Elle
+choisit pour le roi des ma&icirc;tresses jeunes, jolies, gracieuses, mais
+d'une classe inf&eacute;rieure ou sans fortune et sans alliances, aussi peu
+spirituelles que possible, de fa&ccedil;on &agrave; n'avoir rien &agrave; redouter du pouvoir
+de leurs charmes. Les pourvoyeurs habituels du roi devinrent ses
+cr&eacute;atures, et nulle ne put &ecirc;tre admise pr&egrave;s du roi sans son approbation.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, quelque temps auparavant, Louis XV &eacute;tait venu lui demander, avec
+un certain embarras, il est vrai, ses bont&eacute;s pour une jeune fille pr&ecirc;te
+&agrave; devenir m&egrave;re, et sur laquelle il d&eacute;sirait que l'on veill&acirc;t avec la
+plus grande sollicitude. Il &eacute;tait fort embarrass&eacute; de cette jeune fille;
+ne voulant pas trahir son incognito, et n'osant s'ouvrir &agrave; personne de
+peur d'une indiscr&eacute;tion, il avait pens&eacute; &agrave; son amie.</p>
+
+<p>La marquise se chargea elle-m&ecirc;me de prendre soin de la m&egrave;re et de
+l'enfant; elle pourvut g&eacute;n&eacute;reusement &agrave; tous leurs besoins et leur assura
+un revenu honn&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Que vous &ecirc;tes bonne! lui disait le roi; que de gratitude pour vous,
+de vous charger d'une pareille mission!&raquo;</p>
+
+<p>La marquise devait avoir bien d'autres complaisances: afin de favoriser
+les go&ucirc;ts de Louis XV, elle lui donna, d&egrave;s 1753, sa charmante retraite
+de l'Ermitage, situ&eacute;e dans le parc de Versailles, et admirablement
+dispos&eacute;e pour les d&eacute;bauches secr&egrave;tes.</p>
+
+<p>Le Parc-aux-Cerfs &eacute;tait invent&eacute;.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que d&eacute;sormais furent log&eacute;es les jeunes filles qui attendaient
+les embrassements du ma&icirc;tre. On donna &agrave; cette maison une organisation.
+Un chevalier de Saint-Louis sollicita l'honneur d'en &ecirc;tre l'intendant
+g&eacute;n&eacute;ral. Une ancienne chanoinesse fut charg&eacute;e de la surveillance
+int&eacute;rieure: elle avait sous ses ordres deux sous-ma&icirc;tresses; enfin, un
+certain nombre de femmes de compagnie &eacute;taient charg&eacute;es de l'&eacute;ducation
+des jeunes &eacute;l&egrave;ves.</p>
+
+<p>Le valet de chambre Lebel, M. de Lugeac, neveu de la favorite, et sa
+femme, la marquise elle-m&ecirc;me, tels &eacute;taient les pourvoyeurs ordinaires de
+cet inf&acirc;me s&eacute;rail. La police s'en m&ecirc;lait aussi, et lorsque quelque
+enfant de neuf &agrave; onze ans attirait par sa beaut&eacute; les regards des agents,
+elle &eacute;tait enlev&eacute;e ou achet&eacute;e &agrave; ses parents et conduite &agrave; Versailles.</p>
+
+<p>Le nombre des malheureuses qui pass&egrave;rent successivement au
+Parc-aux-Cerfs est immense. &Agrave; leur sortie, elles &eacute;taient mari&eacute;es &agrave; des
+hommes vils ou cr&eacute;dules, &agrave; qui elles apportaient une bonne dot. On leur
+trouvait toujours un mari. La turpitude du chef de l'Etat provoquait
+ainsi la bassesse des sentiments. L'argent, au besoin, n'&eacute;tait pas
+&eacute;pargn&eacute;, on le prodiguait, on prodiguait aussi les places dans l'arm&eacute;e
+ou dans le clerg&eacute;. Le roi &eacute;tait g&eacute;n&eacute;reux, le tr&eacute;sor public fournissait &agrave;
+tout. Il est difficile d'&eacute;valuer les sommes englouties par le
+Parc-aux-Cerfs, mais on peut assurer sans exag&eacute;ration que pendant
+trente-quatre ans que subsista cet &eacute;tablissement, elles s'&eacute;lev&egrave;rent au
+moins &agrave; cent cinquante millions.</p>
+
+<p>Le peuple savait toutes ces infamies, son m&eacute;pris et sa haine
+augmentaient.</p>
+
+<p>Le trait&eacute; de paix sign&eacute; &agrave; Paris (10 f&eacute;vrier 1763) vint mettre le comble
+&agrave; l'exasp&eacute;ration g&eacute;n&eacute;rale. C'&eacute;tait cependant la fin de cette guerre
+absurde, entreprise en faveur de l'Autriche sous l'inspiration de madame
+de Pompadour. Mais ce trait&eacute; nous faisait perdre toute notre
+pr&eacute;pond&eacute;rance europ&eacute;enne, la France humili&eacute;e devenait une puissance de
+troisi&egrave;me ordre. Enfin, malgr&eacute; la d&eacute;tresse des finances, il fallut payer
+&agrave; Marie-Th&eacute;r&egrave;se, la bonne amie de la marquise, une somme de trente-huit
+millions qui l'aida &agrave; r&eacute;parer ses pertes.</p>
+
+<p>On trouva que les amiti&eacute;s de la favorite co&ucirc;taient un peu trop cher. La
+nation fut frapp&eacute;e au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La majest&eacute; royale &eacute;tait avilie, et tous ceux qui entouraient le tr&ocirc;ne
+semblaient prendre &agrave; t&acirc;che de fl&eacute;trir la couronne. Le bruit ne courut-il
+pas que, pour augmenter ses ressources, pour payer plus largement ses
+honteux plaisirs, le roi s'&eacute;tait mis &agrave; la t&ecirc;te du pacte de famine et
+cr&eacute;ait pour s'enrichir des disettes factices!</p>
+
+<p>La marquise, on le pense, n'&eacute;tait pas &eacute;pargn&eacute;e. Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;
+elle n'osait plus se montrer en public, elle &eacute;tait accueillie par des
+hu&eacute;es. On ne l'appelait plus que le <i>fl&eacute;au de la France</i>. On disait
+hautement qu'elle avait ruin&eacute; l'Etat, et cette all&eacute;gation ne manquait
+pas de fondement.</p>
+
+<p>Sans compter les sommes fabuleuses englouties dans la guerre de
+Sept-Ans, la marquise avait dilapid&eacute; les finances pour enrichir ses
+parents, ses amis, pour se faire des cr&eacute;atures, pour satisfaire les
+passions du roi.</p>
+
+<p>Sa fortune &agrave; elle-m&ecirc;me &eacute;tait scandaleuse. Elle poss&eacute;dait le marquisat de
+Pompadour, le ch&acirc;teau de Cr&eacute;cy, en Brie, les ch&acirc;teaux de Bel-Air et de
+Bellevue, des R&eacute;servoirs, le marquisat de Mesnars, sans compter
+plusieurs autres magnifiques propri&eacute;t&eacute;s, entre autres l'h&ocirc;tel d'&Eacute;vreux,
+qu'elle avait fait reconstruire &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; des Champs-Elys&eacute;es.</p>
+
+<p>Enfin, pour se faire une id&eacute;e de son luxe, on n'a qu'&agrave; jeter les yeux
+sur son livre de d&eacute;penses, qui ne dit pas tout, et l'on voit qu'elle
+paya de 1748 &agrave; 1754, pour la construction et les d&eacute;corations int&eacute;rieures
+seulement de sa maison de Bellevue, la somme de pr&egrave;s de trois millions
+(2,983,047 francs). Le linge, pour draps et table de sa maison de Cr&eacute;cy,
+avait co&ucirc;t&eacute; 60,452 livres. Qu'on estime ce qu'elle avait d&ucirc; d&eacute;penser
+pour Bellevue! Elle poss&eacute;dait pour pr&egrave;s de deux millions de diamants, et
+elle estimait elle-m&ecirc;me sa vaisselle d'or et d'argent &agrave; 687,600 francs.
+Ses seuls colifichets sont &eacute;valu&eacute;s &agrave; 394,000 livres; ses porcelaines,
+non compris celles de S&egrave;vres, &agrave; 261,945 livres, sa garde-robe &agrave; 350,000
+livres.</p>
+
+<p>Les voyages du roi, com&eacute;dies, f&ecirc;tes donn&eacute;es en ses diff&eacute;rentes maisons,
+lui co&ucirc;t&egrave;rent plus de quatre millions. Enfin, pendant ses dix-neuf
+ann&eacute;es de r&egrave;gne, elle d&eacute;pensa pour sa bouche la somme de trois millions
+cinq cent quatre mille huit cents livres.</p>
+
+<p>Les tableaux, les objets d'art, les mobiliers splendides, les
+collections de cam&eacute;es et de pierres fines, ne sont pas compris dans cet
+&eacute;tat fort abr&eacute;g&eacute; des richesses de la favorite. La vente seule de son
+mobilier dura plus d'un an.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour avait entrepris une t&acirc;che impossible, celle d'amuser
+Louis XV: elle succomba &agrave; cette t&acirc;che, elle y usa sa sant&eacute;, sa vie.</p>
+
+<p>Cette femme, partie de si bas pour s'&eacute;lever si haut, n'avait pas &eacute;t&eacute;
+heureuse. Elle r&eacute;gnait, tous ses d&eacute;sirs semblaient remplis, mais une
+inqui&eacute;tude profonde la consumait en secret. Son pouvoir tenait &agrave; si peu
+de chose! On se fait difficilement une id&eacute;e de ce qu'il en co&ucirc;ta de
+peines, de soucis, de douleurs &agrave; cette favorite, pour conserver au
+milieu de tous ses ennemis sa haute situation. Sa sant&eacute; s'alt&eacute;ra sous le
+poids des angoisses de son &acirc;me. La Providence allait &ecirc;tre justifi&eacute;e.</p>
+
+<p>H&eacute;las! elle n'&eacute;tait plus que l'ombre d'elle-m&ecirc;me. Jeune femme, elle
+avait &eacute;t&eacute; menac&eacute;e d'&eacute;puisement; sa maladie d&eacute;g&eacute;n&eacute;ra bient&ocirc;t en une
+langueur mortelle.</p>
+
+<p>Longtemps elle r&eacute;ussit &agrave; cacher ses souffrances au roi, mais un jour, &agrave;
+Choisy, au milieu d'une partie de plaisir, elle fut terrass&eacute;e par le
+mal. On crut d'abord que ce ne serait qu'une indisposition passag&egrave;re,
+mais les sympt&ocirc;mes devinrent vite mena&ccedil;ants, et on la transporta de
+Choisy &agrave; Versailles. Les m&eacute;decins ne d&eacute;sesp&eacute;raient pas, elle seule ne
+s'abusa point sur son &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis perdue, dit-elle; qu'on aille me chercher un confesseur!</p>
+
+<p>Louis XV vit sans &eacute;motion les progr&egrave;s de la maladie. Il fut convenable,
+voil&agrave; tout. Chaque jour il envoyait plusieurs fois prendre de ses
+nouvelles, chaque matin un de ses favoris lui apportait un bulletin de
+la nuit.</p>
+
+<p>Calme et r&eacute;sign&eacute;e, elle vit approcher la mort. Au commencement de sa
+derni&egrave;re journ&eacute;e, le cur&eacute; de la Magdeleine, sa paroisse, &eacute;tait venu la
+voir et l'exhorter au courage; &agrave; onze heures il prit cong&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez encore un moment, monsieur le cur&eacute;, murmura-t-elle, nous nous
+en irons ensemble.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s elle expira (15 avril 1764); elle avait alors quarante-trois
+ans, et en avait pass&eacute; pr&egrave;s de vingt avec le roi.</p>
+
+<p>Louis XV, jusqu'au dernier moment, lui laissa l'exercice de son pouvoir
+supr&ecirc;me, et elle eut cette derni&egrave;re faveur de &laquo;rendre le dernier soupir
+dans la demeure des rois, quoique l'&eacute;tiquette en bannisse la mort, cette
+messag&egrave;re importune.&raquo;</p>
+
+<p>Mais avec la vie de la favorite s'&eacute;teignirent toute sollicitude, toute
+commis&eacute;ration. Son cadavre, roul&eacute; dans un drap, fut plac&eacute; sur une
+civi&egrave;re, et deux hommes de peine le port&egrave;rent hors du palais. Louis XV,
+de la fen&ecirc;tre de ses appartements, vit passer dans la cour l'ignoble
+cort&egrave;ge. Le temps &eacute;tait sombre, il tombait une pluie fine et glac&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre marquise! dit le roi, elle aura bien mauvais temps pour son
+dernier voyage.</p>
+
+<p>Ce fut tout. Louis XV n'eut pas une larme, un mot de regret pour cette
+femme qui, pendant vingt ans, avait &eacute;t&eacute; son amie.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour fut inhum&eacute;e au couvent des Capucines de Paris, dans
+une chapelle qu'elle avait achet&eacute;e un an auparavant. Le marquis de
+Marigny fut l'h&eacute;ritier de ses immenses richesses.</p>
+
+<p>Son corps n'&eacute;tait pas refroidi encore, que d'ignobles &eacute;pitaphes
+circulaient d&eacute;j&agrave; &agrave; Paris et &agrave; Versailles. Enfin, dirent les Parisiens
+transport&eacute;s de joie, Louis XV va donc r&eacute;gner.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA COMTESSE DU BARRY.</a></h3>
+
+
+<p>Malgr&eacute; son indiff&eacute;rence apparente, Louis XV avait &eacute;t&eacute; vivement frapp&eacute; de
+la mort de madame de Pompadour. Un instant il sembla vouloir r&eacute;former
+ses m&oelig;urs; vainement quelques grandes dames essay&egrave;rent de prendre cette
+place vacante de favorite, leurs tentatives &eacute;chou&egrave;rent, &laquo;et il ne leur
+revint que la honte d'un infructueux essai.&raquo; Le vieux monarque sembla
+renoncer &agrave; l'institution d'une ma&icirc;tresse en titre, en possession d'une
+influence quelconque sur les affaires. Son ennui devint plus profond,
+plus incurable, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>D'autres douleurs que celles de la mort de la favorite &eacute;taient r&eacute;serv&eacute;es
+au vieux roi. La sant&eacute; du Dauphin, depuis longtemps alt&eacute;r&eacute;e, devint tout
+&agrave; fait mauvaise, une maladie de poitrine se d&eacute;clara, et les m&eacute;decins ne
+tard&egrave;rent pas &agrave; d&eacute;clarer qu'il ne restait plus aucun espoir.</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, un cri d'effroi retentit dans toute la France. Depuis
+longtemps toutes les esp&eacute;rances de la nation reposaient sur ce jeune
+prince, v&eacute;ritable philosophe chr&eacute;tien, qui se conduisait en ap&ocirc;tre et
+pensait en roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien me h&acirc;ter de mourir, disait-il &agrave; ceux qui le soignaient,
+je vois bien que j'impatiente trop de monde.</p>
+
+<p>Quelques jours avant il avait dit &agrave; ses confidents:</p>
+
+<p>&mdash;Pour tout le monde j'ai une maladie de poitrine, je feins de le
+croire; mais &agrave; vous, je vous le dis, je meurs empoisonn&eacute;.</p>
+
+<p>Le Dauphin succomba le 20 d&eacute;cembre 1765. Il &eacute;tait &acirc;g&eacute; de trente-six ans.</p>
+
+<p>L'opinion publique attribua la mort de ce prince &agrave; un crime, et on
+l'imputa au duc de Choiseul, son ennemi.</p>
+
+<p>La Dauphine ne tarda pas &agrave; suivre son &eacute;poux dans la tombe (1767). Enfin
+la reine; cette pieuse et r&eacute;sign&eacute;e Marie Leczinska, trop faible pour
+r&eacute;sister &agrave; tant de cruelles &eacute;preuves, fut atteinte d'une maladie de
+langueur qui la conduisit au tombeau (25 juin 1768).</p>
+
+<p>Tant de pertes successives frapp&egrave;rent douloureusement Louis XV. Il avait
+vu d'un &oelig;il sec la mort de son fils et de la Dauphine; son chagrin
+&eacute;clata en larmes am&egrave;res devant la tombe entr'ouverte de la m&egrave;re de ses
+enfants. Toutes les &eacute;normit&eacute;s de sa conduite priv&eacute;e lui apparurent
+mena&ccedil;antes, et il jura de changer de vie. Le Parc-aux-Cerfs fut r&eacute;form&eacute;.</p>
+
+<p>La nouvelle existence du roi fit trembler ses favoris, courtisans des
+vices qui assuraient leur cr&eacute;dit, anciens compagnons des d&eacute;bauches
+royales. Ils essay&egrave;rent de ranimer les sens endormis du roi. Ils lui
+persuad&egrave;rent de chercher dans les plaisirs l'oubli de ses chagrins et de
+ses tristes pens&eacute;es. Le faible Louis XV c&eacute;da.</p>
+
+<p>Tous les partis cherchaient &agrave; donner une ma&icirc;tresse au roi afin de
+s'emparer par ses mains de la toute-puissance. Mesdames, filles du roi,
+de leur c&ocirc;t&eacute;, essay&egrave;rent de marier Louis XV. Elles lui proposaient une
+jeune et charmante femme, Louise de Savoie-Carignan, veuve du prince de
+Lamballe. La jeune princesse consentait &agrave; ce mariage. Le roi refusa. Il
+craignait le ridicule qui s'attache toujours aux unions
+disproportionn&eacute;es. Malheureusement, il craignit moins l'infamie que le
+ridicule.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait la situation, lorsque Lebel re&ccedil;ut l'ordre de pourvoir, comme
+par le pass&eacute;, aux go&ucirc;ts passagers du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Le libertinage dont se souille la vieillesse conduit toujours &agrave; une
+profonde d&eacute;gradation; ainsi advint &agrave; Louis XV. Apr&egrave;s avoir admis pr&egrave;s de
+sa personne des femmes de toutes les conditions, on le vit accueillir
+une prostitu&eacute;e, Marie-Jeanne Vaubernier, comtesse Du Barry.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; la face de la France, il &eacute;leva cette femme jusqu'&agrave; lui, ou plut&ocirc;t il
+descendit jusqu'&agrave; elle. Il la maria, pour lui donner un titre, et,
+foulant aux pieds toute pudeur, tout respect de lui-m&ecirc;me, il la pr&eacute;senta
+&agrave; ses filles, la fit asseoir pr&egrave;s de la jeune Dauphine, en un mot
+l'&eacute;tablit &agrave; la cour comme ma&icirc;tresse d&eacute;clar&eacute;e.</p>
+
+<p>Marie-Jeanne Gomard Vaubernier naquit le 28 ao&ucirc;t 1744, &agrave; Vaucouleurs, la
+patrie de Jeanne Darc. Souvent, au temps de sa faveur, on plaisanta sur
+ce singulier rapprochement.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Vaubernier, simple commis aux barri&egrave;res, avait &eacute;pous&eacute; par amour
+une femme aussi pauvre que lui. C'est dire la g&ecirc;ne de cette famille.
+Elle comptait, il est vrai, sur la protection du d&eacute;l&eacute;gu&eacute; des fermes
+g&eacute;n&eacute;rales, M. du Breuil, qui lui voulait du bien.</p>
+
+<p>Le hasard donna un protecteur &agrave; l'enfant qui venait de na&icirc;tre. Un des
+hauts d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s des fermes g&eacute;n&eacute;rales, M. Billard de Monceaux, consentit &agrave;
+&ecirc;tre son parrain.</p>
+
+<p>&Agrave; huit ans &agrave; peine, Marie-Jeanne perdit son p&egrave;re. Le pauvre commis aux
+barri&egrave;res &eacute;tait l'unique soutien de sa famille; sa veuve et son enfant
+se trouv&egrave;rent &agrave; Vaucouleurs dans la plus affreuse mis&egrave;re. Madame
+Vaubernier sollicita une place dans un bureau de loterie; mais toutes
+ses d&eacute;marches restant sans r&eacute;sultat, elle se d&eacute;cida &agrave; venir chercher
+fortune &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Elle croyait pouvoir, dans la capitale, compter sur deux protecteurs,
+sur son fr&egrave;re d'abord, religieux de l'ordre des Minimes, et connu sous
+le nom de fr&egrave;re Ange; sur le parrain de sa fille ensuite, le riche
+Billard de Monceaux.</p>
+
+<p>Les esp&eacute;rances de la veuve ne furent point d&eacute;&ccedil;ues. Fr&egrave;re Ange accueillit
+de son mieux la m&egrave;re et l'enfant, et leur promit de les conduire chez le
+parrain, et en attendant il leur procura un logement.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, madame Vaubernier se pr&eacute;sentait avec sa fille chez M.
+de Monceaux. Le riche financier re&ccedil;ut tr&egrave;s-bien sa filleule, d&eacute;j&agrave;
+gentille &agrave; croquer &agrave; cette &eacute;poque, et promit de lui tenir lieu de p&egrave;re.
+Pour commencer, il la fit entrer au couvent de Sainte-Anne de la rue
+Saint-Martin, o&ugrave; les filles de petite noblesse et de bourgeoisie
+recevaient une excellente &eacute;ducation.</p>
+
+<p>Plus tard, la bienveillance du financier fournit mati&egrave;re &agrave; la m&eacute;disance
+des pamphl&eacute;taires aux gages de M. de Choiseul. On insinua que M. Billard
+de Monceaux n'&eacute;levait l'enfant que pour ses plaisirs, de connivence avec
+la m&egrave;re. Madame Vaubernier &eacute;tait elle-m&ecirc;me accus&eacute;e d'entretenir des
+rapports incestueux avec son fr&egrave;re le minime.</p>
+
+<p>Marie-Jeanne resta au couvent jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de seize ans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait alors une ravissante enfant, vive, enjou&eacute;e, d'une inalt&eacute;rable
+bonne humeur, coquette d&eacute;j&agrave; au-del&agrave; des limites du possible. Sa figure,
+d'un ovale parfait, &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e par deux grands yeux noirs, brillants
+d'audace et de ga&icirc;t&eacute;, sous des sourcils noirs admirablement trac&eacute;s. Son
+nez avait une exquise puret&eacute; de lignes, et sa bouche rieuse et rose
+laissait voir des dents d'une blancheur &agrave; d&eacute;fier la neige. Enfin, pour
+achever ce portrait, ses fins cheveux cendr&eacute;s lui faisaient, comme un
+manteau soyeux qui tra&icirc;nait &agrave; terre lorsqu'elle les d&eacute;nouait.</p>
+
+<p>Une fille de seize ans belle comme un ange, sans un sou vaillant, devait
+&ecirc;tre difficile &agrave; surveiller. Son parrain et son oncle, le fr&egrave;re minime,
+tinrent conseil, et Marie-Jeanne fut confi&eacute;e &agrave; madame Labille, qui
+tenait, pr&egrave;s de la barri&egrave;re des Sergents, rue Saint-Honor&eacute;, un magasin
+de modes fort en vogue. Seulement, l'oncle Ange, qui rougissait de voir
+sa ni&egrave;ce exercer un m&eacute;tier manuel, lui conseilla de changer de nom, et
+mademoiselle Vaubernier entra chez la marchande de modes sous le nom de
+mademoiselle Lan&ccedil;on.</p>
+
+<p>Les beaux yeux de la jeune ouvri&egrave;re ne tard&egrave;rent pas &agrave; faire des
+miracles, et nombre d'amoureux, clercs, mousquetaires, voire m&ecirc;me riches
+gentilshommes, vinrent &agrave; l'envi r&ocirc;der autour du magasin de madame
+Labille. Le parrain lui-m&ecirc;me venait rendre parfois visite &agrave; sa gentille
+filleule, et dame! les autres ouvri&egrave;res en jasaient.</p>
+
+<p>Un gar&ccedil;on p&acirc;tissier eut les pr&eacute;mices du c&oelig;ur de la belle Jeanne.
+C'&eacute;tait un amoureux s&eacute;rieux, celui-l&agrave;. Il ne parlait rien moins que de
+l'&eacute;pouser, quoiqu'elle n'e&ucirc;t rien et qu'il f&ucirc;t, lui, possesseur en
+perspective d'une boutique de bonbonnerie. La belle ouvri&egrave;re refusa. Un
+hardi mousquetaire avait murmur&eacute; de douces paroles &agrave; son oreille, elle
+d&eacute;daigna le pauvre p&acirc;tissier pour suivre le brillant militaire. Mais le
+second amoureux vengea le premier. Il d&eacute;laissa pour une procureuse d&eacute;j&agrave;
+m&ucirc;re sa charmante amie. Jeanne pr&eacute;tendit se venger du mousquetaire. Les
+vengeurs ne manquaient pas; il y en eut un, puis deux, puis trois, puis
+tant enfin, que le bruit en arriva aux oreilles du parrain.</p>
+
+<p>Il fut m&eacute;diocrement satisfait de la conduite de sa filleule, et la
+mena&ccedil;a de lui retirer sa protection.</p>
+
+<p>La belle Jeanne lui r&eacute;pondit que seul il &eacute;tait coupable de tout ce qui
+&eacute;tait arriv&eacute;. Pourquoi mettre dans les modes une aussi jolie filleule?</p>
+
+<p>Le parrain avoua qu'il avait eu tort en effet, et, pour r&eacute;parer autant
+que possible son manque de r&eacute;flexion, il fit quelques d&eacute;marches pour la
+faire entrer dans une maison bourgeoise. Justement, &agrave; cette &eacute;poque, le
+p&egrave;re Ange &eacute;tait le directeur spirituel de la veuve d'un riche fermier
+g&eacute;n&eacute;ral, madame de Lagarde. Jeanne eut une place de dame de compagnie
+dans cette opulente maison.</p>
+
+<p>Malheureusement, ni le parrain ni l'oncle n'avaient r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; une
+chose, c'est que madame de Lagarde avait deux fils; et un mois ne
+s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute;, qu'&agrave; la suite d'une aventure avec les deux jeunes
+gens, elle &eacute;tait forc&eacute;e d'aller chercher fortune ailleurs.</p>
+
+<p>On retrouve Marie-Jeanne chez les demoiselles de Verri&egrave;res. Seulement
+elle a chang&eacute; de nom une seconde fois, elle s'appelle mademoiselle
+Lange, et c'est sous ce nom de guerre qu'elle sera connue de tout Paris.</p>
+
+<p>Mesdemoiselles de Verri&egrave;res &eacute;taient deux s&oelig;urs charmantes qui faisaient
+alors fureur &agrave; Paris. Pour leurs beaux yeux, financiers et gentilshommes
+se ruinaient de la fa&ccedil;on la plus galante du monde.</p>
+
+<p>Dans ces salons aimables, on rencontrait en hommes belle et grande
+compagnie. La fine fleur de la noblesse de cour, les coffres-forts les
+mieux garnis de la haute finance s'y donnaient rendez-vous. Les princes
+de Soubise, les Richelieu, les ducs de Nivernais y coudoyaient les
+Maill&eacute;, les Boufflers, les d'Ayen; l&agrave; venaient d'Alembert, et Diderot,
+et Gentil-Bernard. Puis on soupait, la ch&egrave;re &eacute;tait d&eacute;licate, les vins
+exquis, et on jouait gros jeu, un jeu d'enfer, toute la nuit.</p>
+
+<p>Belle, d&eacute;lur&eacute;e, mademoiselle Lange ne tarda pas &agrave; faire des conqu&ecirc;tes,
+dix adorateurs furent bient&ocirc;t &agrave; ses pieds; elle pouvait choisir,
+l'embarras du choix la troubla sans doute, elle n'eut pas la main
+heureuse. Elle accepta les hommages d'un financier, le sieur Radix de
+Sainte-Foix, qui mit &agrave; ses genoux son c&oelig;ur et le produit de ses
+dilapidations. L'union ne fut point heureuse. Radix de Sainte-Foix &eacute;tait
+un homme sans pr&eacute;jug&eacute;s, et il n'avait rien trouv&eacute; de mieux que
+d'exploiter, &agrave; son profit, les charmes de son amie. La belle Lange se
+h&acirc;ta de rompre, et de nouveau se trouva beaucoup plus libre qu'elle ne
+l'e&ucirc;t souhait&eacute;.</p>
+
+<p>C'est ici l'instant le plus critique de son aventureuse carri&egrave;re. Sans
+amis, sans protecteurs, plus insouciante que jamais, elle descendit d'un
+degr&eacute; encore l'escalier dor&eacute; du vice, et bient&ocirc;t la Jourdan la compta au
+nombre de ses pensionnaires les plus courues.</p>
+
+<p>C'est dans l'une de ces maisons suspectes que, pour la premi&egrave;re fois,
+mademoiselle Vaubernier, toujours sous le nom de Lange, rencontra le
+comte Jean du Barry, son complice futur dans la com&eacute;die de sa royaut&eacute;.</p>
+
+<p>Le comte Jean du Barry &eacute;tait, &agrave; cette &eacute;poque, un homme de quarante &agrave;
+quarante-cinq ans, grand, fort, avec des fa&ccedil;ons de laquais de mauvais
+lieu. Le vice sur sa laide figure avait creus&eacute; des stigmates profonds;
+son &oelig;il &eacute;tait vacillant et terne, son teint couperos&eacute;. Toutes les
+couleurs de l'arc-en-ciel enluminaient son nez bourgeonnant. C'&eacute;tait un
+homme perdu d'honneur. Fils d'une honn&ecirc;te famille du Languedoc, il avait
+depuis longtemps abandonn&eacute; sa femme pour vivre &agrave; Paris du fruit de ses
+industries illicites. Joueur, ivrogne, brelandier, quelque peu grec, il
+avait &agrave; toutes les difficult&eacute;s de la vie laiss&eacute; un lambeau de sa
+r&eacute;putation.</p>
+
+<p>Homme du monde d'ailleurs, spirituel &agrave; sa fa&ccedil;on et &agrave; ses heures,
+ing&eacute;nieux, rus&eacute;, fertile en exp&eacute;dients pour se sortir des embarras o&ugrave;
+son genre de vie le jetait sans cesse. Il affectait des pr&eacute;tentions au
+bel esprit et se d&eacute;clarait protecteur-n&eacute; des beaux-arts.</p>
+
+<p>Tel qu'il &eacute;tait, cet homme plut &agrave; la belle Lange, ce qui fait peu
+d'honneur &agrave; son go&ucirc;t. Elle consentit &agrave; former avec lui une union libre,
+et &agrave; signer un trait&eacute; offensif et d&eacute;fensif contre les difficult&eacute;s de
+l'existence.</p>
+
+<p>Le comte Jean du Barry habitait alors rue des Petits-Champs, non loin de
+la rue des Moulins. Il donnait &agrave; jouer presque tous les soirs. La jolie
+Lange lui devait &ecirc;tre du plus grand secours. Elle comprit
+merveilleusement son r&ocirc;le, prodigua les &oelig;illades, abusa des tendres
+soupirs, re&ccedil;ut ou &eacute;crivit une foule de billets doux, attira enfin riche
+et nombreuse client&egrave;le dans le tripot du comte Jean.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que pour la premi&egrave;re fois la remarqu&egrave;rent Soubise, d'Ayen et le
+duc de Richelieu. Ils la trouv&egrave;rent ravissante, et en parl&egrave;rent &agrave; Louis
+XV. Depuis quelques jours pr&eacute;cis&eacute;ment Lebel avait re&ccedil;u l'ordre de se
+mettre en chasse pour le compte de Sa Majest&eacute;; un rapprochement devenait
+presque in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>Les deux associ&eacute;s, de leur c&ocirc;t&eacute;, le gentilhomme tar&eacute; et la courtisane,
+avaient fait un beau r&ecirc;ve. Jean, dans la beaut&eacute; de son amie, voyait une
+mine &agrave; exploiter. La bonne Lange ne demandait pas mieux. Or Jean, dans
+son ambition, ne r&ecirc;vait pour sa complice rien moins que les honneurs de
+la couche royale! Mais comment franchir cette immense distance qui
+s&eacute;pare le tr&ocirc;ne d'un tripot infect? L&agrave; &eacute;tait la difficult&eacute;.</p>
+
+<p>L'aimable couple se creusait vainement la t&ecirc;te pour trouver un
+exp&eacute;dient, lorsque le hasard, ce dieu hostile aux honn&ecirc;tes projets, leur
+vint en aide au moment o&ugrave; ils s'y attendaient le moins. Le hasard avait
+pris les traits de Lebel, le valet de chambre et le Mercure ordinaire de
+Sa Majest&eacute; le roi de France.</p>
+
+<p>Oui, Lebel avait entendu parler des charmes divins, des rares
+perfections de mademoiselle Lange, et, en pourvoyeur consciencieux, il
+venait voir, s'assurer par lui-m&ecirc;me de la v&eacute;rit&eacute; des r&eacute;cits qui lui
+avaient &eacute;t&eacute; faits par MM. de Richelieu et de Soubise.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de la belle Lange, qui tr&ocirc;nait, reine et ma&icirc;tresse, dans le
+tripot du comte Jean, Lebel fut &eacute;bloui. Il ne sut m&ecirc;me pas dissimuler
+ses impressions. Il se glissa derri&egrave;re la jolie fille et appliquant un
+baiser sur son &eacute;paule nue:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes ravissante, dit-il, je reviendrai demain.</p>
+
+<p>Il revint en effet, et bient&ocirc;t Marie-Jeanne Vaubernier, dite la belle
+Lange, donnant la main &agrave; cet honn&ecirc;te serviteur, fit son entr&eacute;e dans les
+petits appartements de Versailles.</p>
+
+<p>La salle &agrave; manger o&ugrave; venait d'&ecirc;tre introduite l'associ&eacute;e du comte Du
+Barry &eacute;tait royalement orn&eacute;e; tout autour des buffets somptueux
+supportaient d'admirables porcelaines, chefs-d'&oelig;uvre pr&eacute;cieux de la
+Chine ou de la manufacture de S&egrave;vres. Sur la table, dress&eacute;e au milieu,
+il y avait quatre couverts.</p>
+
+<p>Deux gentilshommes qui causaient aupr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre, se lev&egrave;rent &agrave;
+son entr&eacute;e; l'un des deux &eacute;tait le duc de Richelieu, elle le reconnut.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, ravissante, adorable! s'&eacute;cria-t-il en la voyant entrer.</p>
+
+<p>Puis, il s'avan&ccedil;a vers elle, lui prit la main, et se tournant vers
+l'autre gentilhomme qui &eacute;tait rest&eacute; immobile:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pr&eacute;sente, marquis, dit-il, l'astre nouveau qui se l&egrave;ve &agrave;
+Versailles.</p>
+
+<p>Marie-Jeanne eut un mot, leste, c'est vrai, mais spirituel.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, monsieur le duc, r&eacute;pondit-elle en faisant une profonde
+r&eacute;v&eacute;rence, il faut d'abord que l'astre se couche.</p>
+
+<p>Cependant le baron de Gonesse ne tarda pas &agrave; arriver. C'&eacute;tait un fort
+bel homme, aux fa&ccedil;ons royalement distingu&eacute;es, un incommensurable ennui
+se lisait en traits profonds sur sa belle et majestueuse figure. La
+belle fille reconnut le roi. Elle l'e&ucirc;t devin&eacute; &agrave; la noblesse de son
+maintien, &agrave; ses gestes, &agrave; cette imposante dignit&eacute; que donne le pouvoir
+absolu.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; table.</p>
+
+<p>Mademoiselle Lange avait un r&ocirc;le &agrave; jouer, elle ne l'oublia pas. Depuis
+huit jours, le comte Jean lui faisait minutieusement la le&ccedil;on.</p>
+
+<p>Toute enti&egrave;re &agrave; ce r&ocirc;le, Marie-Jeanne, pendant la premi&egrave;re partie du
+souper, ne fut pas elle-m&ecirc;me: ses gestes &eacute;taient embarrass&eacute;s, ses
+r&eacute;ponses longues et entortill&eacute;es; on voyait passer le bout de l'oreille,
+on devinait la le&ccedil;on apprise &agrave; l'avance et r&eacute;cit&eacute;e par une &eacute;l&egrave;ve
+malhabile. Le duc de Richelieu faisait tous les frais de la
+conversation; le marquis de Chauvelin ne soufflait mot; l'ennui du baron
+de Gonesse semblait avoir redoubl&eacute;.</p>
+
+<p>Mais le champagne bient&ocirc;t d&eacute;lia la langue de l'ancienne &eacute;l&egrave;ve de la
+Jourdan. Son r&ocirc;le lui pesait, elle l'envoya par-dessus les moulins
+rejoindre son bonnet. Elle oublia tout, et les recommandations du comte
+Jean, et le comte Jean lui-m&ecirc;me; elle ne vit plus qu'un souper d&eacute;licat
+et des convives charmants, mais royalement ennuy&eacute;s. Elle voulut avant
+tout les distraire, et bient&ocirc;t sa gaiet&eacute; expansive chassa tous les
+nuages de tristesse.</p>
+
+<p>Elle fut vive, enjou&eacute;e, brillante, licencieuse. Les propos lestes et les
+mots grivois &eacute;clat&egrave;rent bient&ocirc;t comme un feu d'artifice. Elle ne se
+souvenait plus que le roi &eacute;tait l&agrave;, elle se croyait encore &agrave; quelqu'un
+des soupers des demoiselles de Verri&egrave;res.</p>
+
+<p>Sans s'en douter, elle venait de trouver le chemin du c&oelig;ur du roi.</p>
+
+<p>Louis XV, l'ennuy&eacute; monarque, n'avait pas id&eacute;e de cette verve l&eacute;g&egrave;rement
+graveleuse, de cette p&eacute;tulance, de ce sans-g&ecirc;ne de mauvais ton. Lui,
+toujours &agrave; l'aff&ucirc;t de la nouveaut&eacute;, il ne connaissait rien de semblable.
+Ses ma&icirc;tresses avaient, malgr&eacute; elles, respect&eacute; ce qu'il respectait si
+peu lui-m&ecirc;me, la dignit&eacute; royale. Il pensait que Jeanne Vaubernier serait
+comme les autres. Il s'attendait &agrave; de la timidit&eacute;, &agrave; des marques de
+respect. Il se trompait.</p>
+
+<p>La nouvelle venue le traitait avec aussi peu de fa&ccedil;ons que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+le dernier gentilhomme. Elle lui parlait librement et follement, lui
+coupait la parole, le raillait; elle agr&eacute;mentait ses r&eacute;pliques de
+locutions populaires, et empruntait des images au dictionnaire familier
+des maisons o&ugrave; elle avait v&eacute;cu.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait ravi. Il s'imaginait qu'il n'&eacute;tait plus roi, ce qui &eacute;tait
+son r&ecirc;ve. Aussi, la fin de ce souper fut aussi gaie que le commencement
+avait &eacute;t&eacute; triste. Les convives sortirent de table dans cette
+demi-ivresse lucide et joyeuse qui suit toujours les repas arros&eacute;s de
+vins exquis et g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le baron de Gonesse se retira. Mademoiselle Lange resta seule
+avec les deux convives, trop anim&eacute;e pour &ecirc;tre le moins du monde inqui&egrave;te
+de l'effet qu'elle avait produit.</p>
+
+<p>Un second souper annonc&eacute; fut suivi d'un troisi&egrave;me, puis d'un quatri&egrave;me;
+au bout de quinze jours, Jeanne Vaubernier occupait d&eacute;finitivement un
+des petits appartements de Versailles et avait une maison mont&eacute;e.</p>
+
+<p>Les relations du roi et de la s&eacute;duisante courtisane devenaient
+s&eacute;rieuses. Toute la cour s'en &eacute;mut; les histoires les plus &eacute;tranges
+circul&egrave;rent. Comme toujours en pareil cas, deux partis se form&egrave;rent,
+l'un contre, l'autre pour la nouvelle favorite. &Agrave; la t&ecirc;te du premier
+&eacute;tait le duc de Choiseul; le duc d'Aiguillon fut le chef de l'autre.</p>
+
+<p>Le duc de Choiseul, en cette circonstance, se conduisit en politique
+inhabile. Fort de l'amiti&eacute; du roi, des services rendus, des secrets m&ecirc;me
+qu'il poss&eacute;dait, il crut pouvoir tenir t&ecirc;te &agrave; une ma&icirc;tresse de naissance
+obscure, sans influences apparentes, sans alliances. Il se flattait de
+la renverser d'un souffle. Il devait bien cependant, lui, la cr&eacute;ature de
+madame de Pompadour, conna&icirc;tre la faiblesse du ma&icirc;tre qu'il servait.
+Peut-&ecirc;tre fut-il pouss&eacute; dans cette voie par madame de Grammont, qui,
+apr&egrave;s avoir essay&eacute; vainement de prendre d'assaut le c&oelig;ur de Louis XV,
+se voyait, &agrave; sa grande col&egrave;re, pr&eacute;f&eacute;rer une fille qui longtemps avait
+tr&ocirc;n&eacute; dans les tripots.</p>
+
+<p>Plus habile ou mieux inspir&eacute;, le duc d'Aiguillon voulut &ecirc;tre l'ami de la
+favorite. Elle &eacute;tait sans exp&eacute;rience, il devint son guide, son confident
+intime, mieux encore, dit la chronique scandaleuse. Mais il basa sur sa
+faveur tous ses projets d'ambition, mais il en fit l'instrument de sa
+politique. Elle devint entre ses mains un levier dont il se servait
+pour renverser tous ses ennemis.</p>
+
+<p>S&ucirc;re de l'affection du roi, Marie-Jeanne n'&eacute;tait pourtant pas sans
+inqui&eacute;tudes. Elle s'&eacute;tait offerte sous le nom de comtesse Du Barry,
+empruntant ainsi, sans fa&ccedil;on, le nom et le titre du comte Jean. D'un
+jour &agrave; l'autre on pouvait apprendre qu'elle n'&eacute;tait ni comtesse ni
+mari&eacute;e. Qu'adviendrait-il alors? Elle tremblait rien que d'y penser. Le
+comte Jean l'e&ucirc;t bien &eacute;pous&eacute;e, mais il avait d&eacute;j&agrave; une femme, et</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La bigamie est un cas pendable.</span><br />
+</p>
+
+<p>La favorite, mieux servie par son audace que par la politique la plus
+habile, aima mieux aller au-devant d'une explication qui devait t&ocirc;t ou
+tard avoir lieu; elle avoua tout au roi.</p>
+
+<p>La confession amusa prodigieusement Louis XV, mais il &eacute;tait formaliste,
+il ne voulait pas s'&eacute;carter des usages re&ccedil;us, il engagea vivement son
+amie &agrave; trouver un mari le plus vite possible, &agrave; n'importe quel prix.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait chose facile. Le comte Jean avait une nombreuse famille, il
+pensa que ce r&ocirc;le de mari de la ma&icirc;tresse d&eacute;clar&eacute;e du roi conviendrait
+admirablement &agrave; l'un de ses fr&egrave;res. Il &eacute;crivit donc &agrave; Toulouse, et ses
+parents, jaloux de ne pas laisser &eacute;chapper une pareille aubaine,
+accoururent aussit&ocirc;t. Cet exp&eacute;dient avait l'avantage de laisser &agrave;
+mademoiselle Vaubernier le nom de Du Barry, sous lequel on commen&ccedil;ait &agrave;
+la conna&icirc;tre &agrave; Versailles.</p>
+
+<p>Le comte Guillaume du Barry fut l'heureux &eacute;lu. Il &eacute;pousa, le plus
+secr&egrave;tement possible, mademoiselle Marie-Jeanne Gomard-Vaubernier, &agrave; la
+paroisse de Saint-Laurent, toucha la prime qui s'&eacute;levait &agrave; quelques
+centaines de mille livres, et repartit aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il laissait &agrave; Paris ses deux s&oelig;urs, mesdemoiselles Isabelle et Fanchon
+du Barry, qui devinrent bient&ocirc;t les commensales de la favorite. La
+premi&egrave;re avait &eacute;t&eacute; surnomm&eacute;e <i>Bischi</i>, on appelait famili&egrave;rement l'autre
+<i>Chon</i>. Ces deux sobriquets faisaient le bonheur du roi; il &eacute;tait
+lui-m&ecirc;me grand donneur de surnoms, et l'on sait qu'il avait baptis&eacute; ses
+trois filles, mesdames Victoire, Ad&eacute;la&iuml;de et Sophie, des noms de
+<i>Loque</i>, <i>Chiffe</i> et <i>Graille</i>.</p>
+
+<p>M. de Choiseul, de son c&ocirc;t&eacute;, n'avait pas perdu son temps. Il avait mis
+en campagne des agents habiles, et les aventures de Marie-Jeanne
+Vaubernier, de mademoiselle Lan&ccedil;on et de la belle Lange, devenue depuis
+comtesse du Barry, n'avaient pas tard&eacute; &agrave; &ecirc;tre connues &agrave; la cour,
+enjoliv&eacute;es et comment&eacute;es. Ce fut &agrave; Versailles un haro universel; mais le
+roi fit la sourde oreille, il ne voulait rien savoir. M. de Choiseul
+songea alors &agrave; un autre moyen: nombre de po&euml;tes et de beaux esprits
+&eacute;taient admis dans ses salons, il eut recours &agrave; eux, esp&eacute;rant faire
+tomber la favorite sous les &eacute;pigrammes et les chansons. On ne pouvait
+nommer madame Du Barry et le roi, on eut recours &agrave; des pseudonymes
+bient&ocirc;t connus de tout Paris. Louis XV &eacute;tait <i>monsieur Blaise</i>, la
+favorite &eacute;tait <i>la belle Bourbonnaise</i>, et voici ce que l'on chantait en
+plein Pont-Neuf, avec approbation de monsieur le lieutenant de police:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La belle <i>Bourbonnaise</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Arrivant &agrave; Paris,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La Bourbonnaise,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A gagn&eacute; des louis,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Chez un marquis.</span><br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; la ville comme &agrave; la cour, cette plate chanson avait un succ&egrave;s fou,
+mais elle &eacute;tait loin d'atteindre le but que se proposait M. de Choiseul.
+De ces chansons, le roi ne faisait que rire, et, pour bien montrer &agrave; son
+ministre qu'il n'ignorait pas ses men&eacute;es, et le peu de cas qu'il en
+faisait, il prit la peine de fredonner devant lui, de sa voix fausse,
+l'air de <i>la Bourbonnaise</i>.</p>
+
+<p>Les favoris du roi, ceux m&ecirc;me qui avaient contribu&eacute; &agrave; l'&eacute;l&eacute;vation de la
+comtesse, ne se faisaient pas faute de l'&eacute;clairer sur ce qu'elle avait
+&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cette ch&egrave;re comtesse, disait un jour le roi devant quelques
+confidents, vraiment elle vaut de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Sire, r&eacute;pondit l'un d'eux, tout Paris le sait bien.</p>
+
+<p>Une autre fois Louis XV disait au duc d'Ayen:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que, dans le c&oelig;ur de cette ch&egrave;re comtesse, je succ&egrave;de &agrave;
+Radix de Sainte-Foix.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument, Sire, avait r&eacute;pondu d'Ayen, comme vous succ&eacute;dez &agrave;
+Pharamond.</p>
+
+<p>On pourrait &agrave; cela r&eacute;pondre que, sauf quelques rares exceptions, la
+conduite des dames de la cour n'&eacute;tait gu&egrave;re plus &eacute;difiante que ne
+l'avait &eacute;t&eacute; celle de Jeanne Vaubernier.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, cependant, la position de la comtesse n'&eacute;tait rien moins que
+r&eacute;gularis&eacute;e; elle habitait le ch&acirc;teau de Versailles, mais elle logeait
+dans les petits appartements; le roi la comblait de pr&eacute;sents et soupait
+presque tous les soirs avec elle, mais il venait incognito et n'amenait
+avec lui que des intimes. Elle n'&eacute;tait d'aucune partie, d'aucune chasse,
+et ne suivait m&ecirc;me pas le roi dans ses fr&eacute;quents voyages, soit &agrave; Marly,
+soit &agrave; Choisy.</p>
+
+<p>Chaque jour, pouss&eacute;e par le comte Jean et le duc d'Aiguillon, madame Du
+Barry demandait au roi, sinon de la d&eacute;clarer, du moins de lui permettre
+de l'accompagner lorsqu'il changeait de r&eacute;sidence. Apr&egrave;s bien des
+h&eacute;sitations, le faible Louis XV consentit. C'&eacute;tait un premier pas de
+fait.</p>
+
+<p>Les ennemis du duc de Choiseul, ceux qui voulaient absolument sa ruine
+pour en profiter, pens&egrave;rent alors que l'instant &eacute;tait venu de faire
+pr&eacute;senter la favorite.</p>
+
+<p>Pr&eacute;senter solennellement &agrave; Versailles, &agrave; la cour, Jeanne Vaubernier,
+comtesse Du Barry, cette femme dont tout Paris chantait les scandaleuses
+aventures, &eacute;tait une chose terriblement grave, c'&eacute;tait un bien audacieux
+d&eacute;fi jet&eacute; &agrave; l'opinion.</p>
+
+<p>Les ducs de Soubise et de Richelieu se charg&egrave;rent de commencer
+l'attaque. Aux premiers mots qu'ils hasard&egrave;rent &agrave; ce sujet, Louis XV
+leur coupa la parole par un refus qui paraissait ne laisser aucun
+espoir. Le duc d'Aiguillon revint &agrave; la charge, le roi ne dit ni oui ni
+non. Un mot, un regard de la comtesse arrach&egrave;rent un consentement
+timide, il est vrai, mais enfin c'&eacute;tait un consentement.</p>
+
+<p>Restait &agrave; trouver une marraine. Cette difficult&eacute;, qui dans le principe
+n'en avait m&ecirc;me pas sembl&eacute; une, faillit faire manquer la pr&eacute;sentation.
+Impossible dans cette cour galante et dissolue de trouver une femme qui
+voul&ucirc;t consentir &agrave; patronner la favorite. M. d'Aiguillon conjura
+vainement sa femme de se charger de cette honteuse mission, madame
+d'Aiguillon r&eacute;sista et se mit au lit, pr&eacute;textant une maladie grave.
+Madame de Mirepoix elle-m&ecirc;me refusa. Des d&eacute;marches pr&egrave;s de quelques
+grandes dames cribl&eacute;es de dettes, et qu'une somme consid&eacute;rable pouvait
+tenter, n'amen&egrave;rent que des refus humiliants. C'&eacute;tait &agrave; se d&eacute;sesp&eacute;rer.</p>
+
+<p>C'est alors que le comte Jean se mit &agrave; son tour en campagne. O&ugrave; les
+autres avaient &eacute;chou&eacute;, il r&eacute;ussit. Il d&eacute;couvrit une vieille grande dame
+qui tra&icirc;nait dans une mis&egrave;re mal support&eacute;e un des beaux noms de France,
+la comtesse de B&eacute;arn. Elle consentit &agrave; patronner la favorite moyennant
+cent mille livres, trente mille francs pour les frais, et un r&eacute;giment
+pour son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu'&agrave; fixer le jour de la pr&eacute;sentation. Ceci regardait
+le roi, il s'ex&eacute;cuta de bonne gr&acirc;ce, et le 21 ao&ucirc;t 1770, &agrave; son petit
+coucher, il annon&ccedil;a que, le lendemain, il y aurait dans la grande
+galerie des glaces pr&eacute;sentation de dames; il pronon&ccedil;a les paroles de la
+formule:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons permis &agrave; madame de B&eacute;arn de nous pr&eacute;senter la comtesse Du
+Barry.</p>
+
+<p>Il se fit, &agrave; cette d&eacute;claration du ma&icirc;tre, un certain murmure
+d'&eacute;tonnement. Les courtisans s'entre-regardaient d'un air surpris, comme
+des gens qui en croient &agrave; peine leurs oreilles. Une heure apr&egrave;s, toute
+la cour savait la grande nouvelle.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sentation d&eacute;cid&eacute;e, annonc&eacute;e par le roi, une esp&eacute;rance restait
+encore aux amis du duc de Choiseul. Ils comptaient constater et publier
+les fa&ccedil;ons vulgaires, les h&eacute;r&eacute;sies de langage, les gaucheries de cette
+<i>fille de rien</i>, jet&eacute;e tout &agrave; coup &agrave; la cour devant la plus merveilleuse
+soci&eacute;t&eacute; de l'Europe, au milieu de tous les gentilshommes persiffleurs,
+de ces grandes dames insolentes et railleuses. On comptait bien rire des
+r&eacute;v&eacute;rences de <i>la belle Bourbonnaise, la servante de Blaise</i>; elle se
+troublerait sans doute, il y aurait esclandre, et jamais elle n'oserait
+se repr&eacute;senter &agrave; la cour. Les pamphlets et les chansons avaient si bien
+pr&eacute;par&eacute; les esprits, on avait tant calomni&eacute; cette femme, &eacute;blouissante de
+beaut&eacute;, que tout le monde &eacute;tait convaincu que le jour de son triomphe
+serait aussi celui de sa chute, et quelle chute! honteuse, grotesque, en
+pr&eacute;sence de toute la cour.</p>
+
+<p>Le soir du 22 avril, tout &eacute;tait en &eacute;moi au ch&acirc;teau de Versailles. On
+attendait avec une fi&eacute;vreuse impatience l'heure de la pr&eacute;sentation.
+Cette heure d&eacute;j&agrave; &eacute;tait pass&eacute;e, les groupes &eacute;taient nombreux et anim&eacute;s.
+Le roi &eacute;tait inquiet, distrait; il causait avec le duc de Richelieu et
+le prince de Soubise, et &agrave; chaque instant tournait les yeux vers la
+porte. Les amis du duc de Choiseul affirmaient que la pr&eacute;sentation
+n'aurait pas lieu, on n'oserait pas; l'&eacute;normit&eacute; de cette action avait
+enfin &eacute;pouvant&eacute; le roi.</p>
+
+<p>Au milieu des conjectures les plus vives, de l'impatience la plus
+haletante, la porte s'ouvrit, et un huissier de la chambre annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse de B&eacute;arn, madame la comtesse Du Barry.</p>
+
+<p>&Eacute;blouissante de beaut&eacute;, rayonnante de gr&acirc;ce, la favorite entra donnant
+la main &agrave; sa marraine. L'impression fut immense. Les plus m&eacute;chants
+complots &eacute;taient d&eacute;jou&eacute;s; la comtesse Du Barry n'avait pas fait dix pas,
+que d&eacute;j&agrave; son succ&egrave;s &eacute;tait assur&eacute;.</p>
+
+<p>Tous les regards charg&eacute;s de haine furent pour la vieille comtesse, qui
+se sentait faiblir. La honte montait par bouff&eacute;es &agrave; son visage, on la
+voyait rougir sous le fard.</p>
+
+<p>La favorite cependant s'avan&ccedil;a vers le roi, dont la figure rayonnait
+d'enthousiasme et de plaisir. Il ne la laissa pas s'agenouiller, selon
+l'usage, devant lui; lui prenant les mains, il la releva.</p>
+
+<p>&mdash;Les Gr&acirc;ces, dit-il, ne s'inclinent devant personne.</p>
+
+<p>Ces mots de Louis XV furent entendus, et presque tous les ennemis de la
+comtesse se chang&egrave;rent en serviles courtisans.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me il y eut cercle chez elle, et au nombre de ses adulateurs
+elle put compter avec orgueil un prince du sang, le comte de la Marche,
+cadet des Conti.</p>
+
+<p>Le cr&eacute;dit de madame Du Barry fut bient&ocirc;t aussi grand que l'avait &eacute;t&eacute;
+celui de la marquise de Pompadour. La comtesse n'&eacute;tait pas m&eacute;chante,
+c'&eacute;tait m&ecirc;me ce qu'on est convenu d'appeler une bonne fille, mais elle
+se devait &agrave; ceux qui avaient favoris&eacute; son &eacute;l&eacute;vation, elle &eacute;tait un
+instrument entre leurs mains. Ses conseillers &eacute;taient le duc
+d'Aiguillon, le chancelier Maupeou et l'abb&eacute; Terray; tous les trois
+voulaient le renversement du minist&egrave;re Choiseul.</p>
+
+<p>Depuis longtemps le duc d'Aiguillon &eacute;tait l'ami de la belle comtesse, le
+chancelier se disait son cousin; quant &agrave; l'abb&eacute;, le dernier venu de ce
+triumvirat qui aspirait &agrave; gouverner la France, elle n'avait rien &agrave; lui
+refuser: n'ouvrait-il pas pour elle le tr&eacute;sor du roi, n'acquittait-il
+pas les bons &agrave; vue sign&eacute;s par la favorite avec plus d'exactitude que
+ceux qui portaient le nom de Louis?</p>
+
+<p>Le salon de la comtesse &eacute;tait le centre des intrigues du parti oppos&eacute; &agrave;
+M. de Choiseul. Mais le roi venait dans ce salon. Louis XV &eacute;tait
+follement &eacute;pris de sa nouvelle ma&icirc;tresse. Son sans-g&ecirc;ne, son cynisme,
+ses audacieuses reparties le divertissaient infiniment. Le vieux
+monarque se plaisait dans la soci&eacute;t&eacute; des belles s&oelig;urs de la favorite,
+<i>Bischi</i> et la <i>petite Chon</i>; les grossi&egrave;ret&eacute;s et les jurons de Jean du
+Barry, qu'il appelait <i>fr&eacute;rot</i>, l'amusaient et le faisaient rire. Il
+retrouvait dans ce salon toutes ses anciennes habitudes, et jusqu'&agrave; la
+mar&eacute;chale de Mirepoix, la compagne assidue autrefois de la marquise de
+Pompadour.</p>
+
+<p>De tous c&ocirc;t&eacute;s on lui demandait le renvoi du duc de Choiseul. Entrait-il
+chez la favorite, il la trouvait assise dans une chaise longue, faisant
+sauter une orange de chaque main.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, Sire.</p>
+
+<p>Et l'&eacute;tourdie continuait &agrave; faire sauter les oranges en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Saute, Choiseul! saute, Praslin! saute, Choiseul!</p>
+
+<p>Le roi ne pouvait s'emp&ecirc;cher de rire, mais il tenait &agrave; son ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre duc de Choiseul, disait-il, ne saurait tarder &agrave; &ecirc;tre
+renvers&eacute;, je suis le seul ici &agrave; vouloir le maintenir.</p>
+
+<p>Mais madame Du Barry, malgr&eacute; toute son influence, ne pouvait ramener &agrave;
+elle les femmes de la cour. Les grandes dames, chose incroyable,
+r&eacute;sistaient au ma&icirc;tre, et plusieurs os&egrave;rent lui t&eacute;moigner publiquement
+leur m&eacute;pris.</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; Marly, la favorite &eacute;tait all&eacute;e s'asseoir &agrave; une place vide
+pr&egrave;s de la princesse de Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;e. La princesse se leva aussit&ocirc;t, et d'un
+air de d&eacute;go&ucirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Fi! l'horreur! dit-elle, assez haut pour &ecirc;tre entendue.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, madame de Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;e recevait l'ordre de quitter Marly
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>Ces sympt&ocirc;mes de faveur n'&eacute;clairaient pas le parti de M. de Choiseul. Le
+ministre se croyait inattaquable. En ce moment il n&eacute;gociait le mariage
+du Dauphin avec une archiduchesse d'Autriche; il savait que tant que
+l'union ne serait pas conclue il &eacute;tait indispensable, et pour l'avenir
+il comptait sur l'influence de la future Dauphine. C'est donc de son
+salon que partaient toutes les &eacute;pigrammes, les chansons, les &eacute;p&icirc;tres,
+les nouvelles &agrave; la main destin&eacute;es &agrave; battre en br&egrave;che le cr&eacute;dit de la
+favorite. Le roi, comme de juste, n'&eacute;tait pas &eacute;pargn&eacute;; quelques-unes de
+ces pi&egrave;ces l&eacute;g&egrave;res &eacute;taient d'un go&ucirc;t douteux ou m&ecirc;me tristement
+orduri&egrave;res:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">France, tel est ton destin,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D'&ecirc;tre soumise &agrave; la femelle:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ton salut vint de la pucelle,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tu p&eacute;riras par la catin.</span><br />
+</p>
+
+<p>D'autres au contraire &eacute;taient ravissantes de gr&acirc;ce et d'esprit, telle
+l'<i>&eacute;p&icirc;tre &agrave; Margot</i>, attribu&eacute;e tour &agrave; tour &agrave; Boufflers et &agrave; Dorat, et
+reni&eacute;e &eacute;galement par tous les deux.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pourquoi craindrai-je de le dire!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">C'est Margot qui fixe mon go&ucirc;t;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Oui, Margot, cela vous fait rire;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que fait le nom? la chose est tout.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je sais que son humble naissance</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">N'offre pas &agrave; l'orgueil flatt&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La chim&eacute;rique jouissance</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dont s'enivre la vanit&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">.......................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais Margot a de si beaux yeux</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qu'un seul de ses regards vaut mieux</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que fortune, esprit et naissance.</span><br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; l'instigation de M. de Choiseul, son ami Voltaire s'&eacute;tait mis de la
+partie; il faisait pleuvoir sur la comtesse Du Barry une gr&ecirc;le de fines
+&eacute;pigrammes. On faisait m&ecirc;me courir sous son nom un conte b&ecirc;tement
+ordurier intitul&eacute; <i>La cour du roi P&eacute;taud</i>:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il vous souvient encor de cette tour de Nesles,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mintiville, Lymail, Rouxch&acirc;teau, Papomdour</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">(<i>Vintimille, Mailly, Ch&acirc;teauroux, Pompadour</i>),</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dans cette foule enfin de peut &ecirc;tre cent belles</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Qu'il honora de son amour</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Pour choisir celle qu'&agrave; la cour</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On soutenait n'avoir jamais &eacute;t&eacute; cruelle.</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">La bonne p&acirc;te de femelle,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Combien d'heureux fit-elle, dans ses bras!</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Qui, dans Paris, ne connut ses appas?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Du laquais au marquis, chacune se souvient d'elle.</span><br />
+</p>
+
+<p>Certes, jamais Voltaire n'a &eacute;crit cette niaise platitude, mais enfin on
+le comptait au nombre des ennemis de la comtesse, mal renseign&eacute; qu'il
+&eacute;tait par ceux qui voulaient la chute de la favorite.</p>
+
+<p>Madame Du Barry eut peur du patriarche de Ferney, et, sans en rien dire
+au roi, elle fit faire quelques d&eacute;marches pr&egrave;s de lui par son grand ami
+et admirateur Richelieu.</p>
+
+<p>&Eacute;clair&eacute; sur la puissance de madame Du Barry, Voltaire, qui toute sa vie
+joua en toutes circonstances un double jeu, fut &eacute;pouvant&eacute; de
+l'imprudence que, conseill&eacute; par les Choiseul, il avait &eacute;t&eacute; sur le point
+de commettre, et le duc d'Aiguillon fut charg&eacute; de le r&eacute;concilier avec la
+favorite.</p>
+
+<p>La comtesse Du Barry soutenait alors le chancelier Maupeou dans sa lutte
+contre les Parlements. Les attaques du chancelier pouvaient tourner
+contre lui, le faible Louis XV pouvait, en un jour d'ennui, donner
+raison &agrave; ceux qu'il appelait les <i>robes noires</i>; mais le ministre avait
+pour lui la favorite, elle avait fait placer dans sa chambre un
+magnifique portrait de Charles I<sup>er</sup>, peint par Van-Dick, et souvent
+elle le montrait au roi en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Les Parlements, Sire, nous traiteront comme ils ont trait&eacute; Charles
+I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>La victoire resta au chancelier, mais il souleva contre lui
+l'indignation g&eacute;n&eacute;rale. &Agrave; Paris, on r&eacute;citait ce <i>Pater noster</i> d'un
+nouveau genre:</p>
+
+<p>&laquo;Notre p&egrave;re qui &ecirc;tes &agrave; Versailles, que votre nom soit glorifi&eacute;. Votre
+r&egrave;gne est &eacute;branl&eacute;; votre volont&eacute; n'est pas plus faite dans le ciel que
+sur la terre. Rendez-nous notre pain quotidien que vous nous avez &ocirc;t&eacute;;
+pardonnez &agrave; vos Parlements qui ont soutenu vos int&eacute;r&ecirc;ts comme vous
+pardonnez &agrave; vos ministres qui les ont vendus. Ne succombez plus aux
+tentations de la Du Barry, mais d&eacute;livrez-nous de ce diable de
+chancelier. Ainsi soit-il.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; Versailles, on faisait courir les plus atroces &eacute;pigrammes.</p>
+
+<p>Le chancelier riait de tous ces clabaudages, le roi le proclamait &laquo;le
+plus ferme et le plus int&egrave;gre des ministres.&raquo; Il &eacute;tait s&ucirc;r de l'appui de
+la favorite, il &eacute;tait certain qu'au premier jour son ennemi Choiseul
+serait renvers&eacute;; il le fut en effet, au grand triomphe des amis de
+madame Du Barry.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le r&egrave;gne de Cotillon III qui commence! s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; le roi de
+Prusse.</p>
+
+<p>D&eacute;barrass&eacute; du duc de Choiseul, Louis XV n'eut plus de querelles, plus de
+luttes &agrave; soutenir. &laquo;Les ministres s'entendent comme larrons en foire,
+&eacute;crivait un bel esprit de l'&eacute;poque, et la guenon (le mot n'est pas poli)
+qui nous gouverne s'entend avec eux.&raquo; Le roi laissait agir ses
+ministres.</p>
+
+<p>&mdash;Ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront, disait-il en riant, je m'en
+lave les mains.</p>
+
+<p>Le vieux roi avait en effet &laquo;renonc&eacute; &agrave; toute fausse honte.&raquo; Il
+d&eacute;laissait compl&eacute;tement la cour pour vivre pr&egrave;s de la favorite. Il
+voyait rarement le Dauphin et la Dauphine; plus rarement ses filles.
+D&eacute;j&agrave; l'une d'elles, Madame Victoire, navr&eacute;e des d&eacute;sordres qui
+fl&eacute;trissaient la vieillesse de son p&egrave;re, avait pris le parti de se
+retirer dans un couvent.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; une, disait le duc de Richelieu, qui veut gagner le paradis
+uniquement pour ne pas &ecirc;tre avec sa famille durant toute l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Madame Du Barry accompagnait le roi partout, elle &eacute;tait de toutes les
+chasses, de tous les voyages. Elle-m&ecirc;me dressait les listes
+d'invitation.</p>
+
+<p>Docile aux conseils des vieux courtisans qui depuis longtemps
+connaissaient les go&ucirc;ts et les habitudes de Louis XV, elle ne recevait
+que les anciens compagnons du roi; les femmes admises devaient &ecirc;tre
+jolies ou l'avoir &eacute;t&eacute;, elles devaient surtout entendre admirablement la
+plaisanterie. Le temps &eacute;tait pass&eacute; des conversations finement
+spirituelles des soupers de la marquise de Pompadour; il fallait du gros
+sel pour r&eacute;veiller le vieux monarque, et la favorite lui en servait &agrave;
+pleines mains.</p>
+
+<p>Mais c'est &agrave; Luciennes surtout, dans le ravissant pavillon qu'elle avait
+fait b&acirc;tir, que madame Du Barry aimait &agrave; recevoir Louis XV.</p>
+
+<p>Rien de merveilleux comme cette habitation, v&eacute;ritable bonbonni&egrave;re
+d'&eacute;caille et de marbre, b&acirc;tie sur les hauteurs des bois de Luciennes ou
+de Louveciennes, au milieu d'un paysage digne de Paul Potter ou de
+Claude Lorrain. L&agrave;, les eaux coulent &agrave; pleines cascades, et de beaux
+bouquets d'arbres se mirent dans des lacs d'eaux vives.</p>
+
+<p>Louis XV avait d'abord voulu donner &agrave; la comtesse le grand pavillon de
+Luciennes, construit par le duc de Penthi&egrave;vre, mais elle l'avait trouv&eacute;
+trop vaste encore pour ses go&ucirc;ts simples et familiers.</p>
+
+<p>Avec la permission du roi, elle fit &eacute;lever, &agrave; quelque distance, une
+toute petite maison, palais en miniature, bien commode, bien &eacute;l&eacute;gante.
+Tout autour on dessina de charmants jardins, fouillis de fleurs au
+milieu d'admirables pelouses. La terrasse avait un immense horizon, et &agrave;
+perte de vue s'&eacute;tendaient des all&eacute;es de tilleuls. De ce petit pavillon
+de Luciennes, elle fit un paradis.</p>
+
+<p>L&agrave;, tout &eacute;tait dispos&eacute; pour recevoir le roi. Les pi&egrave;ces &eacute;taient petites,
+mais commodes; les domestiques &eacute;taient peu nombreux, mais choisis avec
+soin, fid&egrave;les, &eacute;prouv&eacute;s, discrets, et d'un inalt&eacute;rable respect.</p>
+
+<p>La comtesse avait toujours pr&egrave;s d'elle ses deux belles-s&oelig;urs, Chon et
+Bischi, ses conseils dans les petites occasions, ses confidentes
+intimes; leur propre int&eacute;r&ecirc;t les faisait d&eacute;vou&eacute;es.</p>
+
+<p>Puis, pour animer cet int&eacute;rieur, pour faire cette solitude bruyante, il
+y avait des oiseaux de toutes les couleurs dans des voli&egrave;res de
+filigrane d'or, une perruche aux couleurs de feu, un singe du Br&eacute;sil, et
+enfin une petite &eacute;pagneule blanche, avec des marques de feu, m&eacute;chante
+comme un petit d&eacute;mon, et qui mordait tout le monde, except&eacute; le roi
+qu'elle aimait beaucoup.</p>
+
+<p>Comme les ch&acirc;telaines du moyen &acirc;ge, la favorite avait un page noir,
+Zamore, enlac&eacute; de bracelets et de colliers de verroterie; il marchait
+devant elle, et portait son parasol, comme dans les romans de
+chevalerie.</p>
+
+<p>Le n&eacute;grillon, lui, ne respectait personne, pas m&ecirc;me le roi; il enlevait
+la perruque du chancelier, et faisait cent autres malices. Un jour Louis
+XV trouva plaisant de faire de Zamore un gouverneur de r&eacute;sidence royale,
+et la chancellerie exp&eacute;dia un brevet scell&eacute; par le chancelier, qui
+nommait ce sapajou gouverneur du ch&acirc;teau de Luciennes, aux appointements
+de deux cents louis.</p>
+
+<p>Les ministres venaient travailler et tenaient conseil &agrave; Luciennes,
+madame Du Barry pr&eacute;sidait. On agitait en riant les questions les plus
+s&eacute;rieuses. Pour Louis XV un bon mot valait mieux qu'une bonne raison; il
+disait toujours oui. Lorsque la chose semblait trop grave, et que le roi
+se sentait embarrass&eacute;, il prenait l'avis de Chon. Mieux e&ucirc;t valu tirer
+&agrave; pile ou face.</p>
+
+<p>Lorsque la conversation se ralentissait, que l'on &eacute;tait &agrave; bout de bons
+mots et de mauvaises &eacute;pigrammes, que l'on avait ri du pamphlet de la
+veille et chansonn&eacute; le Parlement, on lisait les lettres d&eacute;cachet&eacute;es &agrave; la
+poste, on parcourait les rapports de la police.</p>
+
+<p>La lecture de toutes ces turpitudes termin&eacute;e, on allait faire une
+promenade dans les jardins, puis l'on soupait. C'&eacute;tait l'heure heureuse
+du roi. Les propos &agrave; ces soupers &eacute;tait d'une libert&eacute; telle, que la
+mar&eacute;chale de Mirepoix en rougissait; mais la favorite le voulait ainsi,
+certaine par l&agrave; de plaire &agrave; son amant. Le nombre des convives &eacute;tait
+beaucoup plus restreint que du temps de la marquise de Pompadour; le roi
+admettait &agrave; sa table six ou huit personnes, dix au plus, et encore
+tr&egrave;s-rarement.</p>
+
+<p>Parfois Louis XV se m&ecirc;lait de faire la cuisine; il y avait des
+pr&eacute;tentions. Les convives devaient se r&eacute;signer, ces jours-l&agrave;, &agrave; manger,
+en dissimulant de leur mieux une grimace, des beignets plus lourds que
+du plomb, ou des omelettes br&ucirc;l&eacute;es.</p>
+
+<p>Louis XV ne souhaitait qu'une chose, oublier sa royaut&eacute;.</p>
+
+<p>La favorite faisait tous ses efforts pour que ce v&oelig;u f&ucirc;t exauc&eacute;. &Agrave; la
+fa&ccedil;on dont il &eacute;tait trait&eacute; dans l'intimit&eacute;, entre Chon et Bischi, il ne
+tenait qu'au vieux monarque de se croire le plus humble de ses sujets.
+Il n'&eacute;tait plus le roi, il &eacute;tait M. La France, ou m&ecirc;me La France, tout
+court. La comtesse, pour flatter ses go&ucirc;ts, redevenait la petite Lange,
+et retrouvait l'effronterie de mani&egrave;res et le cynisme de langage de ses
+jeunes ann&eacute;es, de ce temps o&ugrave;, du salon des demoiselles Verri&egrave;res, elle
+passait au tripot du comte Jean. Le roi aimait fort &agrave; pr&eacute;parer lui-m&ecirc;me
+son caf&eacute;, et si, distrait par Chon ou par Zamore, il laissait la
+liqueur se r&eacute;pandre sur la table, la comtesse lui criait en lui jetant
+sa pantoufle &agrave; la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! La France! ton caf&eacute; f...iche le camp!</p>
+
+<p>Au contraire de toutes les favorites, madame Du Barry, c'est une justice
+&agrave; lui rendre, n'&eacute;tait ni avide ni int&eacute;ress&eacute;e. La fragilit&eacute; de son
+pouvoir ne l'&eacute;pouvantait nullement, et jamais elle ne s'inqui&eacute;ta de
+l'avenir. Elle pillait le tr&eacute;sor, mais elle ne pillait pas pour son
+propre compte. Ne lui fallait-il pas enrichir tous ceux qui
+l'entouraient, parents, amis, flatteurs? elle s'ex&eacute;cutait de bonne
+gr&acirc;ce. Il lui en co&ucirc;tait si peu. Les acquits au comptant payaient tout,
+et l'abb&eacute; Terray semblait n'&ecirc;tre v&eacute;ritablement que le tr&eacute;sorier de la
+favorite.</p>
+
+<p>Depuis longtemps elle avait assur&eacute; au vicomte Adolphe du Barry une
+position magnifique. Dot&eacute; richement, il avait &eacute;pous&eacute; une fille de grande
+maison, fort pauvre il est vrai, mais dont le roi avait fait un
+excellent parti.</p>
+
+<p>Le mari pour rire de la favorite d&eacute;pensait annuellement des sommes
+consid&eacute;rables; mais il lui fallait bien chercher des consolations. Chon
+et Bischi avaient une fortune ind&eacute;pendante. La mar&eacute;chale de Mirepoix ne
+donnait pas son amiti&eacute;. Enfin, il y avait le comte Jean, de force &agrave;
+absorber tout seul les revenus de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>De tout cela le roi s'inqui&eacute;tait fort peu. Le tr&ocirc;ne s'en allait &agrave;
+vau-l'eau, sans que personne par&ucirc;t en prendre souci. Chaque ministre
+&eacute;tait ma&icirc;tre absolu dans son d&eacute;partement, &agrave; la condition d'ob&eacute;ir aux
+fantaisies de la comtesse.</p>
+
+<p>Le chancelier Maupeou entre un matin chez madame Du Barry; la veille, il
+avait pris une mesure d'une certaine gravit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur le chancelier, demanda la comtesse, que dit-on dans
+le public de votre d&eacute;cision?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! ma cousine, r&eacute;pond Maupeou, je n'en sais rien, mais je m'en
+f...iche.</p>
+
+<p>La favorite part d'un &eacute;clat de rire. Le roi survient.</p>
+
+<p>&mdash;On est bien gai, ce me semble, ici, dit-il; de quoi rit-on si fort?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je demandais au chancelier ce que l'on pense de ses mesures, il
+m'a r&eacute;pondu qu'il s'en f...ichait.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, et je partage son opinion, je m'en f...iche.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, reprend le roi, riant aussi, nous sommes trois qui nous en
+f...ichons.</p>
+
+<p>Parfois, cependant, les murmures du parti du Dauphin arrivaient jusqu'au
+roi. Ces jours-l&agrave;, il &eacute;tait de mauvaise humeur; la comtesse mettait tout
+sur le compte de M. de Choiseul, exil&eacute; &agrave; Chanteloup. Des pamphlets qui
+continuaient &agrave; pleuvoir, on ne faisait que rire, m&ecirc;me lorsqu'ils &eacute;taient
+encore plus outrageants que celui-ci, longtemps attribu&eacute; au comte Jean.</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Dr&ocirc;lesse,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">O&ugrave; prends-tu donc ta fiert&eacute;?</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Princesse,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">D'o&ugrave; te vient ta dignit&eacute;?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si jamais ton teint se fane ou se pelle,</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Au train</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">De catin</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Le public te rappelle.</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Dr&ocirc;lesse,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">O&ugrave; prends-tu ta fiert&eacute;?</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">Princesse,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">D'o&ugrave; te vient ta dignit&eacute;?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Lorsque tu vivais de la messe</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">De ton p&egrave;re Gomard,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que la Romson volait la graisse</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour joindre &agrave; ton morceau de lard,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Tu n'&eacute;tais pas si fi&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Et n'en valais que mieux.</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Baisse ta t&ecirc;te alti&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Au moins devant mes yeux;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&Eacute;coute-moi, rentre en toi-m&ecirc;me,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour &eacute;viter de plus grands maux,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Permets &agrave; qui t'aime</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De t'offrir encor des sabots.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais la bont&eacute; de la comtesse fut toujours extr&ecirc;me envers ces m&ecirc;mes
+Choiseul qui l'attaquaient si cruellement. Elle aimait &agrave; les railler,
+elle ne voulut pas les pers&eacute;cuter; et cependant leur sort &eacute;tait entre
+ses mains. Plus d'une fois Louis XV, en parlant de son ancien ministre,
+avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme-l&agrave; devrait &ecirc;tre &agrave; la Bastille.</p>
+
+<p>Mais toujours la favorite avait d&eacute;sarm&eacute; Louis XV; elle le d&eacute;sarmait par
+un bon mot, par une plaisanterie.</p>
+
+<p>V&eacute;ritablement, elle &eacute;tait le type de <i>la bonne fille</i>: folle,
+insouciante, cr&eacute;dule m&ecirc;me, jamais elle n'abusa de son pouvoir pour faire
+du mal; toutes les fautes qu'on lui impute doivent retomber sur les gens
+qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Sous son <i>r&egrave;gne</i>, il est vrai, on fit un &eacute;pouvantable abus des lettres
+de cachet, mais il faut s'en prendre au duc de La Vrilli&egrave;re, dont la
+ma&icirc;tresse en faisait publiquement commerce: pour cinquante louis, on
+faisait mettre un homme en prison. La favorite ne trempait aucunement
+dans toutes ces infamies: plusieurs fois m&ecirc;me elle usa de son influence
+pour rendre &agrave; la libert&eacute; des malheureux injustement d&eacute;tenus.</p>
+
+<p>Elle avait d'ailleurs bien autre chose &agrave; faire; les amours la
+pr&eacute;occupaient beaucoup plus que la politique, dont elle ne se m&ecirc;lait
+que pour ob&eacute;ir &agrave; ses amis. Louis XV, en effet, ne r&eacute;gna jamais seul sur
+le c&oelig;ur de la belle comtesse, il lui fallait plus d'un amant, et nombre
+de simples gentilshommes furent tout aussi heureux que le roi de France.</p>
+
+<p>Le comte de Coss&eacute;-Brissac fut son plus grand, son plus durable amour.
+Jeune, &eacute;l&eacute;gant, chevaleresque, il &eacute;tait fait pour plaire &agrave; toutes les
+femmes, elle ne put le voir sans l'aimer. Pour la comtesse Du Barry, M.
+de Brissac d&eacute;laissa une femme jeune et charmante, qu'il avait &eacute;pous&eacute;e
+depuis peu; il &eacute;tait fou de la belle favorite, et telle &eacute;tait
+l'imprudence des deux amants, que plusieurs fois ils faillirent &ecirc;tre
+surpris par le roi.</p>
+
+<p>Tous les amis de la comtesse connaissaient cette intrigue, mais ils la
+cachaient avec un soin extr&ecirc;me; sa fortune &eacute;tait la leur, et une
+indiscr&eacute;tion pouvait tout renverser. Madame de Coss&eacute; elle-m&ecirc;me apprit un
+jour les relations de son mari et de la favorite; elle surprit une
+lettre, une lettre qui ne laissait aucun doute; elle pouvait se venger,
+elle ne le fit pas, pensant qu'&agrave; force de r&eacute;signation elle ram&egrave;nerait
+son mari: elle r&eacute;ussit &agrave; demi.</p>
+
+<p>Madame Du Barry &eacute;tait alors au plus haut degr&eacute; de la faveur; ses amis
+r&ecirc;v&egrave;rent pour elle la destin&eacute;e de madame de Maintenon, &eacute;pous&eacute;e
+secr&egrave;tement par Louis XIV. C'&eacute;tait s'assurer contre toutes les chances.
+La favorite adopta cette id&eacute;e avec empressement, et bient&ocirc;t les
+d&eacute;marches commenc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Madame du Barry femme du roi de France, c'&eacute;tait une grosse affaire &agrave;
+traiter, et cependant, du premier coup, les obstacles qui avaient sembl&eacute;
+les plus terribles furent lev&eacute;s. Mesdames, filles du roi, donnaient leur
+assentiment. Pieuses, aimantes, les filles de Louis XV tremblaient pour
+le salut de leur p&egrave;re; ne pouvant le d&eacute;tacher d'une ma&icirc;tresse aim&eacute;e,
+elles trouv&egrave;rent bon de l&eacute;gitimer la passion du vieux monarque, et de
+faire ainsi cesser le scandale. On se souciait peu de l'opposition du
+Dauphin. Depuis longtemps, le roi savait les dispositions hostiles de
+son petit-fils: un jour que la vicomtesse Adolphe du Barry lui avait &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;e, il s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute; avec m&eacute;pris et n'avait pas daign&eacute;
+r&eacute;pondre. On pensa qu'on pouvait passer outre. Tiraill&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s,
+Louis XV donna son consentement; il promit m&ecirc;me &agrave; la comtesse de la
+nommer, &agrave; cette occasion, duchesse de Roquelaure.</p>
+
+<p>Une union morganatique fut donc r&eacute;solue, et le cardinal de Bernis fut
+charg&eacute; de poursuivre secr&egrave;tement &agrave; Rome la nullit&eacute; du mariage de la
+favorite avec le comte Guillaume du Barry.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, comme pour donner l'exemple et pr&eacute;parer les esprits, le duc
+d'Orl&eacute;ans avait, depuis peu, &eacute;pous&eacute; en secret madame de Montesson, sa
+ma&icirc;tresse. Madame Du Barry avait favoris&eacute; ce mariage de tout son
+pouvoir, elle devait m&ecirc;me obtenir de le faire d&eacute;clarer; le duc
+d'Orl&eacute;ans, qui savait son influence, avait pour cela sollicit&eacute; son
+appui.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;pousez toujours, mon gros p&egrave;re, avait-elle r&eacute;pondu, apr&egrave;s nous
+verrons. J'y suis, comme vous le savez, fort int&eacute;ress&eacute;e moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cependant l'inexplicable m&eacute;lancolie du roi gagnait de jour en jour; son
+front se faisait plus sombre, l'ennui l'enveloppait. Vainement, pour le
+distraire, la comtesse redoublait d'enjo&ucirc;ment, de ga&icirc;t&eacute;, de licence;
+vainement, pour chasser ses noires id&eacute;es, elle se pr&ecirc;tait &agrave; ses
+infid&eacute;lit&eacute;s passag&egrave;res et peuplait le Parc-aux-Cerfs de fra&icirc;ches et
+charmantes jeunes filles: rien ne pouvait plus &eacute;mouvoir cette &acirc;me
+rassasi&eacute;e.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, &agrave; cette tristesse incessante, vinrent se m&ecirc;ler des
+pressentiments de mort. Un soir, &agrave; un souper chez la favorite, Louis XV
+vit tout &agrave; coup p&acirc;lir, puis chanceler un de ses vieux compagnons, le
+marquis de Chauvelin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, Chauvelin? vous trouvez-vous mal? s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>On s'empressa autour du marquis, affaiss&eacute; sur lui-m&ecirc;me; il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Cette foudroyante destruction &eacute;pouvanta le roi. Il se leva de table sans
+mot dire et se retira dans son appartement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un avertissement du ciel! disait-il &agrave; ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>On &eacute;tait alors en car&ecirc;me: les sermons pr&ecirc;ch&eacute;s par l'&eacute;v&ecirc;que de S&eacute;n&eacute;s
+firent une impression profonde sur le c&oelig;ur du roi. L'&eacute;v&ecirc;que ne
+m&eacute;nageait pas les vices des grands. Le jour du jeudi-saint, le sermon du
+ministre de l'&Eacute;vangile fut d'une &laquo;audace inou&iuml;e.&raquo; En traits hardis, il
+peignit la mis&egrave;re des peuples et fl&eacute;trit les d&eacute;sordres de la cour, dont
+le roi &eacute;tait le premier complice et le plus coupable.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi bien, s'&eacute;cria-t-il, et repentez-vous. Encore quarante
+jours, et Ninive sera d&eacute;truite!...</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le vieux monarque frissonna; il lui sembla qu'il venait
+d'entendre son arr&ecirc;t, et, loin de punir ce que les courtisans appelaient
+&laquo;l'insolence de ce pr&ecirc;tre,&raquo; il r&eacute;compensa l'homme qui avait os&eacute; lui
+faire entendre des paroles de v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>De ce jour, il devint plus exact &agrave; ses pri&egrave;res; il restait seul enferm&eacute;
+dans ses appartements, et rendait de fr&eacute;quentes visites &agrave; madame Louise,
+cette pieuse princesse qui, retir&eacute;e &agrave; Saint-Denis, priait avec ferveur
+pour la conversion et le salut de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Ces sympt&ocirc;mes alarm&egrave;rent la favorite et ceux de ses amis qui
+exploitaient son cr&eacute;dit. On tint conseil chez elle, et il fut d&eacute;cid&eacute;
+qu'&agrave; tout prix on essaierait de distraire le roi et de ranimer son go&ucirc;t
+pour le plaisir.</p>
+
+<p>Le comte Jean proposa un voyage &agrave; Trianon. L&agrave;, il am&egrave;nerait une jeune
+fille d'une rare beaut&eacute; qu'il avait rencontr&eacute;e; ses charmes naissants
+r&eacute;veilleraient les sens blas&eacute;s du roi et feraient diversion aux lugubres
+pens&eacute;es qui assi&eacute;geaient son &acirc;me.</p>
+
+<p>&Agrave; l'unanimit&eacute;, on adopta les propositions du comte Jean, le voyage &agrave;
+Trianon fut r&eacute;solu, la jeune fille amen&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le 5 mai 1774; les invit&eacute;s &eacute;taient les convives habituels du
+roi: le prince de Soubise, les ducs d'Aiguillon, d'Ayen et de Duras;
+mesdames de Mirepoix, de Forcalquier, de Flammarens.</p>
+
+<p>Le souper fut d'une ga&icirc;t&eacute; folle; jamais le roi n'avait paru de meilleure
+humeur; il cherchait &agrave; s'&eacute;tourdir, les convives l'y aidaient &agrave; qui mieux
+mieux. L'a&iuml; bient&ocirc;t exalta toutes les t&ecirc;tes, on porta des toasts, on
+chanta: les propos les plus lestes, les anecdotes les plus scabreuses,
+les mots les plus d&eacute;shabill&eacute;s &eacute;clataient de tous c&ocirc;t&eacute;s; la licence,
+cette nuit-l&agrave;, fut sans bornes. &Agrave; deux heures, le roi se retira dans
+l'appartement o&ugrave; l'attendait la jeune fille; il l'avait vue et l'avait
+trouv&eacute;e charmante; les convives, rassur&eacute;s sur l'avenir, se couch&egrave;rent
+donc en attendant le jour.</p>
+
+<p>Triste fut le r&eacute;veil de cette nuit si folle. De grand matin, on vint
+annoncer &agrave; madame Du Barry que le roi &eacute;tait souffrant. Vite, elle courut
+aux appartements. Le roi &eacute;tait couch&eacute;, il avait la t&ecirc;te fort lourde,
+tout le corps endolori.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comtesse, lui dit-il, ne m'en veuillez pas de mon infid&eacute;lit&eacute;; je
+suis, vous le voyez, bien puni.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera rien, r&eacute;pondit-elle; Votre Majest&eacute; va dormir, et dans
+quelques heures il n'y para&icirc;tra plus.</p>
+
+<p>Mais vainement elle cherchait &agrave; tromper le roi, &agrave; se tromper elle-m&ecirc;me;
+le 10 mai 1774, &agrave; trois heures et quelques minutes, le premier m&eacute;decin
+s'aper&ccedil;ut que Louis venait de rendre le dernier soupir; il interrogea le
+c&oelig;ur, pla&ccedil;a une glace devant la bouche du roi, et, apr&egrave;s une minute
+environ, il se retourna vers les assistants, et pronon&ccedil;a les paroles
+sacramentelles: Le roi est mort, vive le roi!...</p>
+
+<p>Madame Du Barry savait depuis deux heures &agrave; peine l'&eacute;croulement de sa
+fortune, lorsqu'elle vit para&icirc;tre le duc de la Vrilli&egrave;re. Il lui
+apportait une lettre de cachet &eacute;crite en entier de la main du nouveau
+roi.</p>
+
+<p>&laquo;Madame Du Barry, pour des raisons &agrave; moi connues, qui tiennent &agrave; la
+tranquillit&eacute; de mon royaume et &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de ne point permettre la
+divulgation du secret de l'&Eacute;tat qui vous a &eacute;t&eacute; confi&eacute;, je vous fais
+cette lettre pour que vous ayez &agrave; vous rendre &agrave; Pont-aux-Dames sans
+retard, seule, avec une femme pour vous servir, et sous la conduite du
+sieur Hamont, l'un de nos exempts. Cette mesure ne doit pas vous &ecirc;tre
+d&eacute;sagr&eacute;able: elle aura un terme prochain.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Un beau fichu commencement de r&egrave;gne! s'&eacute;cria la comtesse, quand elle
+eut pris connaissance de cette lettre. Je vais ob&eacute;ir, monsieur, dit-elle
+au duc de la Vrilli&egrave;re.</p>
+
+<p>La route fut triste jusqu'&agrave; Pont-aux-Dames, et cependant la comtesse
+montra beaucoup de fermet&eacute; et de r&eacute;signation.</p>
+
+<p>Pr&eacute;venues de l'arriv&eacute;e de la favorite du feu roi, les bonnes religieuses
+l'attendaient avec une impatience m&ecirc;l&eacute;e de curiosit&eacute;. De monstrueux
+r&eacute;cits &eacute;taient venus jusqu'&agrave; elles, et lorsqu'elles accoururent pour
+l'accueillir, elles furent &eacute;tonn&eacute;es de trouver tant de gr&acirc;ces unies &agrave;
+une si parfaite modestie.</p>
+
+<p>Une nouvelle existence commen&ccedil;ait pour madame Du Barry; elle eut le bon
+esprit de se plier sans murmure &agrave; sa fortune pr&eacute;sente, et d'oublier sa
+puissance pass&eacute;e. Elle n'&eacute;tait pas riche, son insouciance pour l'avenir
+avait toujours &eacute;t&eacute; grande, jamais elle n'avait rien demand&eacute;. Ses
+diamants, son h&ocirc;tel &agrave; Versailles, son pavillon de Luciennes formaient
+toute sa fortune. C'&eacute;tait de quoi vivre modestement et simplement: elle
+s'y r&eacute;signa de la meilleure gr&acirc;ce du monde.</p>
+
+<p>Les religieuses de l'abbaye l'avaient prise en amiti&eacute;, elle-m&ecirc;me se
+plaisait &agrave; ce tranquille bonheur du monast&egrave;re; un instant elle eut la
+pens&eacute;e d'y finir ses jours; elle pouvait y jouer le r&ocirc;le de madame de
+Maintenon &agrave; Saint-Cyr. Le souvenir de ses amis l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t elle obtint du roi la permission de quitter Pont-aux-Dames. Elle
+venait de vendre au comte de Provence son h&ocirc;tel de Versailles, elle en
+consacra le prix &agrave; l'achat de la terre de Saint-Vrain, pr&egrave;s de Chartres,
+et s'y retira. &Agrave; Saint-Vrain, entour&eacute;e de sa famille, elle re&ccedil;ut tous
+ses amis d'autrefois, Soubise, Richelieu, le duc et la duchesse
+d'Aiguillon, et le comte de Coss&eacute;-Brissac, qui, fid&egrave;le dans la disgr&acirc;ce,
+voulut partager son exil. Plusieurs fois d&eacute;j&agrave;, d&eacute;guis&eacute; en paysan, il
+&eacute;tait all&eacute; la consoler &agrave; l'abbaye de Pont-aux-Dames.</p>
+
+<p>Les faiseurs de libelles ne furent point d&eacute;sarm&eacute;s par la chute de la
+favorite; puissante, ils l'avaient accabl&eacute;e, ils la poursuivirent dans
+l'exil, et un matin ces vers ignobles lui &eacute;taient parvenus jusque dans
+sa chambre du monast&egrave;re de Pont-aux-Dames:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les ponts ont fait &eacute;poque dans ma vie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dit Lange en pleurs dans sa cellule en Brie;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Fille d'un moine et de Manon Giroux,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">J'ai pris naissance au coin du Pont-aux-Choux;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&Agrave; peine a lui l'aurore de mes charmes,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que le Pont-Neuf vit mes premi&egrave;res armes.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Au Pont-au-Change, &agrave; plaisir je f&ecirc;tais</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le tiers, le quart, bourgeois, nobles, laquais.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">L'art libertin de rallumer les flammes,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Au Pont-Royal me mit le sceptre en main.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Un si haut fait m'am&egrave;ne au Pont-aux-Dames,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">O&ugrave; j'ai bien peur de finir mon destin.</span><br />
+</p>
+
+<p>L'exil de madame Du Barry &agrave; Saint-Vrain fut de courte dur&eacute;e. Elle eut
+recours &agrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de la reine Marie-Antoinette: bient&ocirc;t elle re&ccedil;ut
+une r&eacute;ponse conforme &agrave; ses d&eacute;sirs, et toute joyeuse elle revint
+s'&eacute;tablir &agrave; Luciennes.</p>
+
+<p>Cependant des nuages sanglants grossissaient &agrave; l'horizon; les jours
+sombres &eacute;taient venus pour Versailles.</p>
+
+<p>Madame Du Barry, qui avait con&ccedil;u pour la famille royale un attachement
+profond et respectueux, ne songea qu'&agrave; tirer parti de sa position pour
+lui &ecirc;tre utile. D&eacute;j&agrave;, dans la triste affaire du collier, elle avait pu
+donner &agrave; Marie-Antoinette la mesure de son d&eacute;vo&ucirc;ment. Sacrifiant, sans
+h&eacute;siter, sa vieille amiti&eacute; pour le cardinal de Rohan, elle avait de
+toutes ses forces d&eacute;fendu l'honneur de la reine.</p>
+
+<p>Chaque jour amena d&eacute;sormais &agrave; madame Du Barry un nouveau malheur. Des
+escrocs, aussi habiles qu'audacieux, lui arrach&egrave;rent des sommes
+consid&eacute;rables; ses diamants, sa seule ressource, lui furent vol&eacute;s; enfin
+le s&eacute;jour de Luciennes lui fut rendu insupportable par Zamore. Ce noir
+ingrat, qu'elle avait combl&eacute; de ses bienfaits, &eacute;tait devenu l'orateur le
+plus ardent du club de Luciennes, et chaque jour il d&eacute;clamait contre sa
+ma&icirc;tresse, qui n'osait pas le chasser.</p>
+
+<p>Mais une douleur plus grande lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e; le 4 septembre 1792,
+des clameurs mena&ccedil;antes s'&eacute;lev&egrave;rent autour du ch&acirc;teau, un groupe
+d'hommes arm&eacute;s p&eacute;n&eacute;tra dans le vestibule; l'un d'eux, au bout d'une
+pique, portait une t&ecirc;te affreusement sanglante. Cette t&ecirc;te &eacute;tait celle
+de Brissac, &laquo;tu&eacute; en faisant son devoir.&raquo; Au bruit, la comtesse &eacute;tait
+accourue. Alors, un des hommes saisit la t&ecirc;te, et l'envoyant rouler aux
+pieds de madame Du Barry:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, s'&eacute;cria-t-il, voil&agrave; la t&ecirc;te de ton amant!</p>
+
+<p>Re&ccedil;ue plusieurs fois &agrave; Trianon par la reine, madame Du Barry s'&eacute;tait
+charg&eacute;e de suivre &agrave; Londres les n&eacute;gociations secr&egrave;tes commenc&eacute;es par la
+cour avec le comit&eacute; d'&eacute;migration. Sous pr&eacute;texte de rechercher les
+voleurs de ses diamants, elle fit successivement plusieurs voyages en
+Angleterre. Le 14 d&eacute;cembre 1792, au moment du proc&egrave;s du roi, elle quitta
+Paris une fois encore avec un passeport du district de Versailles.</p>
+
+<p>&Agrave; Londres, elle apprit la terrible catastrophe du 21 janvier 1793, la
+mort de Louis XVI. Sans doute, &agrave; ce moment, elle se souvint de ce
+portrait de Charles I<sup>er</sup> qu'elle avait autrefois fait placer dans sa
+chambre, pour le montrer &agrave; Louis XV.</p>
+
+<p>Tous les amis de la comtesse lui conseillaient de rester en Angleterre;
+elle ne voulut rien entendre, elle osa revenir en France. Mais la col&egrave;re
+du peuple devait atteindre tout ce qui, de pr&egrave;s ou de loin, avait tenu &agrave;
+la monarchie; la favorite de Louis XV ne pouvait &ecirc;tre oubli&eacute;e.</p>
+
+<p>Le 3 juillet 1793, un arr&ecirc;t&eacute; du comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale ordonna
+l'arrestation de la ci-devant comtesse Du Barry.</p>
+
+<p>Louis XVI innocent expiait les crimes pompeux de Louis XIV et les
+turpitudes de Louis XV; en la pauvre Du Barry, une <i>fille</i> &eacute;gar&eacute;e sur le
+tr&ocirc;ne de France, on frappa toutes les favorites qui depuis tant de
+si&egrave;cles avaient pris &agrave; t&acirc;che de ruiner la France; elle fut la victime
+expiatoire des Diane de Poitiers, des Montespan et des Pompadour.</p>
+
+<p>Elle ne tarda pas &agrave; compara&icirc;tre devant le tribunal r&eacute;volutionnaire, et,
+&agrave; l'unanimit&eacute;, la <i>courtisane de Capet XV</i> fut condamn&eacute;e &agrave; la peine de
+mort.</p>
+
+<p>Le lendemain, 9 d&eacute;cembre 1793, on vint tirer la comtesse de la prison
+pour la conduire &agrave; l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment supr&ecirc;me, tout son courage l'abandonna. Elle poussa un grand
+cri, et s'affaissa sur elle-m&ecirc;me. On fut oblig&eacute; de la porter. P&acirc;le,
+d&eacute;faite, elle gisait inanim&eacute;e sur le devant de la charrette fatale. Ses
+sanglots et ses g&eacute;missements ne cess&egrave;rent pas tant que dura le fun&egrave;bre
+trajet. Lorsque, arriv&eacute;e &agrave; la place de la R&eacute;volution, on la porta sur la
+terrible machine, les forces lui revinrent; elle se d&eacute;battait aux mains
+de ceux qui la soutenaient; d'une voix d&eacute;chirante elle criait &agrave; la
+multitude: &laquo;Bon peuple! au secours, d&eacute;livre-moi, je suis innocente<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>!&raquo;</p>
+
+<p>Tandis qu'on la liait, elle tournait vers le bourreau ses yeux noy&eacute;s de
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une minute, disait-elle, une seule minute, je vous en conjure!
+monsieur le bourreau.</p>
+
+<p>Pauvre comtesse, elle ne put achever sa phrase, et la foule qui hurlait
+autour de la guillotine battit des mains lorsqu'on lui montra la t&ecirc;te
+sanglante de la derni&egrave;re favorite des rois de France.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'abb&eacute; Le Gendre tr&egrave;s-instruit des choses du temps et
+confident d'Henri de Chauvallon, affirme que Louis XIV &laquo;<i>savait &agrave; peine
+lire et &eacute;crire</i>.&raquo; (Mag. de librairie, 1859.) Ce qu'on appelle la <i>main</i>
+de Louis XIV est, dit M. Michelet, le bonhomme Rose, son faussaire
+patent&eacute;, dont l'&eacute;criture ne peut se distinguer de celle du roi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Ce mot a &eacute;t&eacute; aussi attribu&eacute; &agrave; un fils du mar&eacute;chal de
+Villeroy, archev&ecirc;que de Lyon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Louis XIV et la r&eacute;vocation de l'&eacute;dit de Nantes</i>. Paris
+1860.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il est bon de se garder de toute exag&eacute;ration; les d&eacute;penses
+de Versailles n'ont pas &eacute;t&eacute; si fantastiques qu'on l'a dit longtemps.
+Saint-Simon parle de milliards, Mirabeau dit douze cents millions;
+Volney imagine quatre milliards six cents millions! On peut mettre tout
+un peuple sur la paille mais non lui prendre ce qu'il n'a pas; &laquo;O&ugrave; il
+n'y a rien, le roi perd ses droits.&raquo; On arrive, pi&egrave;ces en mains, &agrave;
+&eacute;tablir que les d&eacute;penses de Versailles repr&eacute;sentent environ six cents
+millions de notre monnaie. C'est d&eacute;j&agrave; monstrueux!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> J'ai sous les yeux, en &eacute;crivant ce chapitre, le
+tr&egrave;s-remarquable travail de M. Eug&egrave;ne Pelletan, <i>D&eacute;cadence de la
+monarchie</i>, &laquo;un livre populaire, dit M. Michelet, tr&egrave;s-piquant et
+tr&egrave;s-v&eacute;ridique, qui, gr&acirc;ce &agrave; Dieu, ira partout et restera.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> M. le baron Walckenaer, <i>M&eacute;moires touchant la vie et les
+&eacute;crits de madame de S&eacute;vign&eacute;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Saint-Simon, <i>M&eacute;m</i>., t. 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Correspondance de Mazarin</i>, t. 1, p. 179, 202.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le mariage de Louis XIV avec l'Infante donnait &agrave; la
+couronne de France ces fameux droits &agrave; la succession d'Espagne dont la
+poursuite co&ucirc;ta tant d'or et tant de sang, un des faits les plus
+d&eacute;sastreux de ce r&egrave;gne si f&eacute;cond en d&eacute;sastres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Selon l'auteur des <i>M&eacute;moires de madame de Maintenon</i>, &laquo;La
+Valli&egrave;re, pendant son s&eacute;jour &agrave; la cour de Gaston, avait agr&eacute;&eacute; la main
+d'un gentilhomme de Normandie, auquel elle avait inspir&eacute; une passion
+s&eacute;rieuse. Plus tard, &agrave; son retour de l'arm&eacute;e, cet officier, ignorant
+tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; en son absence, se rend chez Madame, demande
+en vain La Valli&egrave;re, court &agrave; l'h&ocirc;tel qu'elle occupait, ne comprend rien
+&agrave; ce qu'il voit, ne peut parvenir jusqu'&agrave; elle, sort la rage dans le
+c&oelig;ur. Un ami lui apprend, la v&eacute;rit&eacute; sans m&eacute;nagement.&mdash;Tout est perdu
+pour moi, s'&eacute;crie cet amant malheureux; et il se perce de son &eacute;p&eacute;e.
+Celle qu'il avait tant aim&eacute;e le pleura.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Un manuscrit fran&ccedil;ais de la Biblioth&egrave;que de
+Saint-P&eacute;tersbourg, dont il a &eacute;t&eacute; publi&eacute; en France quelques fragments,
+trace un portrait infiniment moins flatteur de mademoiselle de La
+Valli&egrave;re: &laquo;Cette fille est d'une taille m&eacute;diocre et fort mince, elle
+marche d'un m&eacute;chant air &agrave; cause qu'elle boite. Elle est blonde, blanche,
+marqu&eacute;e de la petite v&eacute;role; les yeux bruns, les regards languissants et
+passionn&eacute;s, et quelquefois aussi pleins de feu, de joie et d'esprit. La
+bouche grande, assez vermeille, les dents pas belles, point de gorge,
+les bras plats qui font mal juger du reste du corps.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Parmi cette masse de pamphlets, plus ou moins injurieux,
+publi&eacute;s &agrave; l'&eacute;tranger, il en est qui certainement ont &eacute;t&eacute; &eacute;crits sous
+l'inspiration de Louis XIV ou de ses ministres. De ce nombre sont deux
+ou trois libelles contre Madame, fort injurieux quant &agrave; la forme, mais
+qui au fond la disculpent de cette grave accusation d'avoir trop aim&eacute;
+son beau-fr&egrave;re. D&eacute;j&agrave; avant &laquo;le grand roi,&raquo; on avait utilis&eacute; les
+pamphl&eacute;taires &agrave; l'&eacute;tranger.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Courart, <i>M&eacute;m.</i>, t. XLVIII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Fouquet, <i>D&eacute;fenses</i>, t. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> La Fayette, <i>M&eacute;m.</i>, t. LXIV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> M. le baron Walckenaer, <i>M&eacute;m. touchant la vie et les
+&eacute;crits de madame de S&eacute;vign&eacute;.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> L'abb&eacute; de Choisy (p. 586) pr&eacute;tend que Louis XIV &eacute;tait venu
+&agrave; Vaux avec cette intention.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> M. Michelet, <i>Louis XIV</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> 20 d&eacute;cembre 1664, &agrave; la majorit&eacute; de 13 voix contre 9;
+Journal ms. de d'Ormesson.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Bussy-Rabutin, <i>Discours sur les amours de mademoiselle de
+La Valli&egrave;re</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Oeuvres de Louis XIV, <i>Instructions pour le Dauphin</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Lemontey, t. V, p. 144. Les derni&egrave;res ann&eacute;es de Louis XIV
+montrent o&ugrave; peuvent conduire de tels axiomes. Les lettres de Colbert au
+roi prouvent que ce grand ministre n'approuvait pas cette fa&ccedil;on
+ing&eacute;nieuse et facile d'<i>enrichir</i> un peuple.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Le <i>justaucorps &agrave; brevet</i> &eacute;tait une casaque bleue, brod&eacute;e
+d'or et d'argent, semblable &agrave; celle que le roi portait lui-m&ecirc;me. Il
+&eacute;tait un indice de faveur et nullement une r&eacute;compense de services
+rendus. Ce fameux <i>justaucorps</i> donnait le droit de suivre le roi dans
+ses chasses et dans ses promenades &agrave; la campagne. Pour se parer de cette
+livr&eacute;e, il fallait une autorisation sp&eacute;ciale ou brevet; de l&agrave; le nom.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Description du Carrousel de 1762</i>. Bibl.
+imp&eacute;r.&mdash;Collection des gravures.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>M&eacute;moires touchant les &eacute;crits de madame de S&eacute;vign&eacute;</i>, 2<sup>e</sup>
+partie, p. 466.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> La Fayette, t. I et IV, p. 407.&mdash;Montpensier, <i>M&eacute;moires</i>,
+t. XL, p. 174 et suiv.&mdash;Motteville, <i>M&eacute;moires</i>.&mdash;<i>M&eacute;moires de Grammont</i>,
+t. I.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Revue r&eacute;trospective</i> (juillet 1834). Extraits d'un
+manuscrit de Colbert intitul&eacute;: <i>Journal fait par chacune semaine, de ce
+qui peut servir &agrave; l'histoire du roi, du 14 avril 1663 au 9 janvier
+1665</i>. On voit l&agrave; le grand ministre pr&eacute;sidant &agrave; deux accouchements de
+mademoiselle de La Valli&egrave;re.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Avec un roi comme Louis XIV, la garde des filles d'honneur
+devenant impossible, madame de Navailles eut l'h&eacute;ro&iuml;que courage de
+prendre sa retraite plut&ocirc;t que de favoriser les amours du roi. Madame de
+Montausier, en lui succ&eacute;dant, prenait l'engagement tacite de fermer les
+yeux &agrave; propos; de ce moment, en effet, les entrevues du roi et de
+mademoiselle de La Valli&egrave;re furent singuli&egrave;rement facilit&eacute;es.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Ce nom de Dieudonn&eacute; qu'avait re&ccedil;u Louis XIV lors de sa
+naissance, trop inattendue pour ne pas &ecirc;tre un peu miraculeuse, revient
+dans toutes les &eacute;pigrammes du temps:
+</p>
+<p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ce roi, si grand, si fortun&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Plus sage que C&eacute;sar, plus vaillant qu'Alexandre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On dit que Dieu nous l'a donn&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">H&eacute;las! s'il voulait le reprendre!</span><br />
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Louis XIV, dans ses <i>M&eacute;moires</i> (ann&eacute;e 1667), prend la
+peine d'expliquer ainsi &agrave; la post&eacute;rit&eacute; &laquo;cet acte de sa toute-puissance.&raquo;
+&laquo;N'allant pas &agrave; l'arm&eacute;e, dit-il, pour &ecirc;tre &eacute;loign&eacute; de tous les p&eacute;rils,
+je crus qu'il &eacute;tait juste <i>d'assurer &agrave; cet enfant</i> l'<span class="smcap">honneur</span>
+<i>de sa naissance</i>, et de donner &agrave; la m&egrave;re un &eacute;tablissement convenable &agrave;
+l'affection que j'avais pour elle depuis six ans.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> &laquo;Le monument de cette agr&eacute;able campagne est notre porte
+Saint-Martin, quoique dat&eacute;e d'une autre &eacute;poque.&raquo; (M. Michelet, <i>Louis
+XIV</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>M&eacute;langes historiques</i> de la princesse de Bavi&egrave;re. Cette
+simple affectation de la princesse &agrave; donner toujours &agrave; La Valli&egrave;re son
+titre de duchesse, tandis qu'elle appelle l'autre <i>la</i> Montespan,
+n'exprime-t-elle pas bien mieux son indignation que de longues tirades?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> S&eacute;vign&eacute;, <i>Lettres</i>, 12 f&eacute;vrier 1671.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> S&eacute;vign&eacute;, <i>Lettres</i>, 18 f&eacute;vrier 1671.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>M&eacute;m. de Mademoiselle.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Oeuvres de Bussy-Rabutin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Amours du roi et de la marquise de Montespan</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Correspondance de madame de Maintenon. Cette lettre est du
+24 mars 1670; on n'en a pas l'autographe; elle est seulement cit&eacute;e par
+La Beaumelle, et M. le duc de Noailles, pan&eacute;gyriste d&eacute;termin&eacute; de madame
+de Maintenon, ne semble pas la r&eacute;voquer en doute.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Les Ma&icirc;tresses du R&eacute;gent</i>, 1 vol. in-18, E. Dentu, &eacute;dit.
+1860.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Histoire-mus&eacute;e de la R&eacute;publique Fran&ccedil;aise</i>, par Augustin
+Challamel, t. II, p. 14.</p></div>
+
+<p>Imprim&eacute; par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau
+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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