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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18015-0.txt b/18015-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3307226 --- /dev/null +++ b/18015-0.txt @@ -0,0 +1,17615 @@ +The Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jean-nu-pieds, Vol. I + chronique de 1832 + +Author: Albert Delpit + +Release Date: March 19, 2006 [EBook #18015] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + JEAN-NU-PIEDS + + PAR + + ALBERT DELPIT + + TOME PREMIER + + + + PARIS + E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR + + 1876 + + + +A MON CHER GRAND MAÃŽTRE +AUGUSTE MAQUET + +_Souvenir et gratitude pour les temps difficiles_ + +_ALBERT DELPIT_ + +Paris, 7 août 1875. + + + + + PROLOGUE + + + + FIDÈLE! + + + + +I + +DEUX CAVALIERS + + +Vers la fin du mois de juillet de l'année 1830, deux cavaliers +traversaient le village d'Ablon, situé à quinze kilomètres de Paris. + +Ils paraissaient avoir fourni une longue course, car leurs vêtements +poudreux indiquaient de lointains voyageurs. + +Ce sont deux rudes hommes, et tels que l'imagination se représente les +chevaliers d'autrefois, enfermés dans leurs puissantes armures. + +Le plus vieux, auquel on eût aisément donné plus de soixante-cinq ans, +porte un sévère costume noir, passé de mode. Un manteau plié, à +l'arrière de la selle, rappelle le bagage des officiers de cavalerie; le +plus jeune est vêtu d'une simple jaquette grise, et se tient, par +déférence, à une demi-longueur en arrière. Le premier s'appelle +Huon-Anne, marquis de Kardigân. Il est propriétaire de plusieurs lieues +carrées entre Guérande et Savenay. + +La second se nomme tout simplement Aubin Ploguen. Il est né sur les +terres de Kardigân, et y mourra, si Dieu le veut. Le marquis avait +quitté son château, en compagnie de Ploguen, pour aller embrasser ses +quatre enfants: + +Louis, l'aîné, chef d'escadron dans la garde royale; le second, +Philippe, élève à l'École Polytechnique; le troisième, Jean, qui, malgré +ses vingt ans, est entré aux gardes-du-corps, et, enfin, Marianne, sa +fille chérie, ravissante enfant de dix-sept ans, qu'il va chercher au +couvent de la Vierge, rue Saint-Paul, pour en faire la joie et la +consolation de ses vieux jours. + +Si le marquis de Kardigân est un de ces grands et robustes +gentilshommes, comme en a enfantés la Bretagne, cette _terre de granit +recouverte de chênes_, à coup sûr Aubin Ploguen résume à merveille en +lui l'idée qu'on peut en faire de la force humaine. + +Au reste, la conversation qu'il eut avec son maître, en entrant au +service de Kardigân, édifiera pleinement le lecteur sur ce personnage, +l'un des principaux de notre récit. + +C'était vingt ans environ avant le commencement de cette histoire. + +Cibot Ploguen, au moment de mourir, avait supplié le marquis de Kardigân +de prendre chez lui son fils Aubin. + +Cibot Ploguen, vétéran de toutes les chouanneries, avait sauvé plusieurs +fois la vie du gentilhomme pendant leurs éternelles guerres contre les +Bleus. + +Le marquis répondit seulement: + +--Tu peux mourir tranquille, mon gars, je t'engage ma parole. + +Et Cibot était mort tranquille. + +Le lendemain, M. de Kardigân fit venir Aubin Ploguen. + +--Ton père t'a donné à moi. + +--Je le sais, monsieur le marquis. + +--Quel âge as-tu? + +--Vingt ans. + +--Eh bien, tu feras chez moi ce que tu voudras. Tu chasseras ou tu +pêcheras, tu laboureras... + +--Pardon, monsieur le marquis, je sais lire et écrire. Pourquoi monsieur +le marquis ne me chargerait-il pas d'inspecter ses biens? + +--Diable! tu ferais la besogne de deux intendants, alors? + +--De quatre. C'est mon opinion. + +--Va, mon garçon! + +Peu à peu, le vieux gentilhomme s'aperçut d'une chose: c'est que si +Aubin faisait la besogne de quatre intendants, en revanche, il ne le +volait pas, ce à quoi un seul eût parfaitement suffi. + +Aussi, malgré la distance sociale qui les séparait, une sorte d'intimité +et d'affection s'était lentement établie entre eux. + +Intimité et affection qui ne firent que s'augmenter quand, ses quatre +enfants étant partis pour Paris, le marquis se retrouva seul. + +La marquise était morte en donnant le jour à Marianne. + +Mais revenons à la suite de la conversation que nous avons commencée: + +--Es-tu fort, mon gars? demanda M. de Kardigân, après avoir confié à +Aubin la direction de ses domaines. + +--Assez... c'est mon opinion. + +--Donne-m'en une preuve. + +Aubin Ploguen aperçut une pièce de cinq francs en argent qui flânait sur +la cheminée. + +Il la prit entre ses doigts, et sans aucun effort apparent la cassa tout +net. + +--Bravo, mon gars! s'écria le gentilhomme émerveillé. + +--Peuh! j'ai fait mieux que ça, monsieur le marquis. + +--Bah! + +--Si monsieur le marquis veut atteler un cheval à une voiture, je me +charge de traîner la voiture en arrière, malgré tous les efforts du +cheval pour la traîner en avant. + +Pendant les vingt ans qui s'écoulèrent entre l'entrée du fils Ploguen au +château et le moment où nous les trouvons au village d'Ablon, le marquis +eut tant de preuves de cette force herculéenne, qu'il en était arrivé à +y compter comme sur une chose naturelle. + +Un jour, une vieille église menaçant ruine, il dit au curé: + +--Je vous enverrai Aubin pour la soutenir pendant la messe! + +Si j'ajoute que le serviteur adorait son maître, et les enfants de son +maître, avec l'admirable solidité des cÅ“urs dévoués, le lecteur le +connaîtra aussi bien que nous. + +Il n'avait qu'un défaut, c'était de dire souvent après ses réponses: + +--C'est mon opinion! + +Cependant, malgré l'étouffante chaleur qu'il faisait ce jour-là , sur la +grande route, entre Ablon et Paris, les deux cavaliers pressaient leurs +montures. On sentait qu'ils avaient hâte d'arriver. + +A trois heures de l'après-midi, ils approchaient des murs de la +capitale. Il y avait bien dans l'air de sourdes rumeurs, mais le maître +et le serviteur ne s'apercevaient de rien. + +Ils étaient tout entiers à leur causerie. + +--Aubin, mon gars, mon fils Louis est bien beau! + +--Et M. Jean? monsieur le marquis. + +--Tu aimes mieux Jean. C'est ton préféré, avoue-le. + +--Non, mais... c'est mon opinion. + +--Chère Marianne! Quel bonheur ce sera de la ramener à Kardigân. J'ai +hâte de voir mon Philippe. + +--M. le vicomte est tout le portrait de monsieur le marquis. + +--Oui, mais Jean est celui de sa pauvre mère. Crois-tu qu'ils +s'attendent à me voir? + +Avant qu'Aubin ait pu répondre, une formidable rumeur traversa l'air et +vint frapper les oreilles des voyageurs. + +--As-tu entendu, Aubin? demanda le marquis. + +--Oui, monsieur. + +Mais comme le vieillard parlait de ses enfants, il devint indifférent +aux choses extérieures. + +Cependant il devait évidemment se passer quelque chose dans Paris. + +--Chers enfants! murmura M. de Kardigân, je sens mon cÅ“ur battre à la +pensée de les serrer dans mes bras! Sais-tu que voilà cinq ans que je ne +les ai vus! Le service du roi avant tout. Ils seront heureux, n'ayant +pas, comme moi, à vivre dans des temps de tourmente et de folie!... + +Une larme glissa sur la joue ridée du marquis. Mais il se redressa sur +son cheval, comme s'il avait honte de ce moment de faiblesse. + +--Allons! un temps de galop, Aubin, mon gars; nous les reverrons plus +tôt! + +Les deux chevaux, vigoureusement éperonnés, franchirent un kilomètre +avec la rapidité de l'éclair. + +Tout à coup M. de Kardigân entendit à l'horizon un crépitement sourd et +continu. + +--Holà , Aubin! écoute-moi cette musique-là , dit-il. Est-ce qu'on ne +dirait pas d'une fusillade? + +--C'est mon opinion, monsieur le marquis. + +--Plus vite, alors, plus vite! + +Les deux cavaliers se lancèrent à fond de train dans la direction de +Paris. + +Bientôt, la route présenta un aspect lugubre et terrible: on voyait +passer des blessés sur des civières, et le bruit des coups de fusil, +auxquels se mêlait de temps à autre la puissante voix du canon, domina +les vociférations et les cris de désespoir. + +Ils entraient à ce moment dans Paris. En quelques minutes le faubourg +fut traversé. + +A l'entrée de la rue Saint-Antoine, le marquis et Aubin s'arrêtèrent +court en face d'une barricade qui leur coupait le chemin. + +Cette barricade était défendue par une trentaine d'ouvriers qui se +battaient comme des lions, et attaquée avec non moins d'héroïsme, par le +17e de ligne. Les balles sifflaient autour du gentilhomme et du paysan. + +Mais ni l'un ni l'autre ne savaient ce que c'était que la peur. +Ignorants des nouvelles politiques, ils ne comprenaient rien à ce qui se +passait. + +Tout à coup, un groupe d'ouvriers aperçut les cavaliers. + +Aussitôt ils les entourèrent, et l'un d'eux appuyant son fusil sur la +poitrine de M. de Kardigân, lui dit: + +--Citoyen, crie: Vive la République! + +Le vieux gentilhomme fit faire un bond terrible à son cheval. + +Aussitôt vingt fusils s'abattirent, prêts à le tuer. + +Mais le marquis avait fait un signe énergique à Aubin. + +Tous les deux enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux, +qui sautèrent la barricade avec rage. + +Alors M. de Kardigân souleva son chapeau, et découvrant ses cheveux +blancs, où se jouaient de lumineux rayons de soleil: + +--Vive le Roi! dit-il lentement. + + + + +II + +LA PREMIÈRE JOURNÉE. + + +Trente coups de fusil tirés par les révolutionnaires enveloppèrent les +deux royalistes d'un épais nuage de poudre. + +Sur l'ordre des officiers, les soldats du 17e cessèrent leur feu. + +Quand cette fumée fut dissipée, les deux chevaux étaient tués, Aubin +avait une balle dans le bras; mais le marquis demeurait intact. + +Le gentilhomme et le paysan jetèrent le même cri: + +--Un fusil! + +Dès lors l'attaque de la barricade recommença. Rien n'était changé, +sinon que le 17e comptait deux soldats de plus. Quand vint le soir, les +ouvriers étaient repoussés: vainqueurs et vaincus soignaient +indistinctement les blessés, chacun de leur côté, sans s'occuper de +savoir s'ils portaient un pantalon rouge, une blouse ou un paletot. + +Il sortait de la grande ville, accroupie dans le sang, ce grondement +sourd, semblable aux rumeurs d'une colossale ruche d'abeilles; mais on +sentait planer sur ces murailles silencieuses ce je ne sais quoi de +lugubre que donnent les guerres civiles. + +Aubin Ploguen avait enveloppé son bras, soigneusement pansé, dans un +foulard attaché à son cou. Sa blessure l'inquiétait à peu près autant +qu'une piqûre d'épingle. + +Sombre, M. de Kardigân marchait dans la rue, les yeux sur le sol, où la +lutte de la journée se lisait en lettres rouges. Il avait vu le 10 août +auquel il avait échappé par miracle, et devinait que la royauté allait +subir une rude secousse. + +--Souffres-tu, mon gars, demanda-t-il à son serviteur. + +--De quoi? monsieur le marquis. + +--De ta blessure. + +--Oh! non! + +--Alors pressons le pas, je veux embrasser mes trois fils. Je suis sûr +que chacun d'eux, aujourd'hui, aura fait son devoir. + +Le lecteur a déjà compris que le vieux Breton était une de ces natures +loyales, en qui la fidélité marche de pair avec la naissance. En 90, il +était accouru à Paris se battre. Après l'assassinat de Louis XVI, il se +refusa à émigrer, et gagna le Bocage, où il _chouanna_ jusqu'au +consulat. Pendant l'empire, il resta dans son château, élevant ses +enfants jusqu'à l'âge de dix ans, et les envoyant ensuite à Paris, pour +leur faire achever leur éducation. + +Quand vint la première Restauration, il alla saluer le Roi et revint à +Kardigân, n'ayant rien demandé. + +Après le retour de l'île d'Elbe, il partit pour Gand. En 1815, il reçut +la croix de Saint-Louis, sans l'avoir sollicitée. + +Puis, pendant les quinze années de la Restauration, il demeura enfermé +dans ses terres, agrandissant toujours sa fortune par l'agriculture et +le travail. + +Intelligent, bon et doux, la devise de sa maison achevait de le peindre. +Cette devise se composait d'un seul mot: _Fidèle!_ il est vrai que ce +mot-là en vaut bien d'autres! Aussi avait-il ressenti une amère +souffrance en assistant, dès son arrivée à Paris, au prélude d'une +révolution. + + * * * * * + +Les deux hommes marchaient vite: le père avait hâte d'arriver auprès de +ses enfants. + +Une voiture passait; le marquis l'arrêta. + +--A la caserne Babylone! dit-il. + +Le régiment de son fils aîné y tenait garnison. + +Il fallut une heure au cocher pour conduire le fiacre rue de Babylone. + +Paris se faisait désert. + +Cependant, par intervalles, on voyait passer, muettes et tristes, de +longues files de soldats, sac au dos. + +En entrant dans la caserne, le marquis la trouva vide. On lui dit que le +régiment, replié sur l'Arc-de-Triomphe, camperait probablement sur +l'avenue de Neuilly ou aux Champs-Elysées. + +Les cuirassiers de la garde, où le comte de Kardigân était chef +d'escadron, s'étaient battus toute la journée. + +Malgré sa force d'âme, le père frissonna, si le Breton resta impassible: +il songea qu'il avait trois fils, soldats tous les trois... + +De la rue de Babylone à l'Arc-de-Triomphe, il fallut encore une heure. + +Enfin, ils arrivèrent. + +En effet, les cuirassiers campaient sur l'avenue de Neuilly. + +--Savez-vous où est le commandant de Kardigân? demanda le vieillard à un +soldat qui passait. + +--Il est blessé, monsieur. + +--Blessé! + +--Oh! peu de chose, m'a-t-on dit. + +Le marquis respira. + +Son cÅ“ur était impressionné par de si tristes pressentiments qu'il +craignait un malheur. + +--Où l'a-t-on transporté? + +--A l'hôpital de la Charité. + +Il fallut reprendre encore ce terrible voyage au milieu de la ville. +Enfin, au bout de la troisième heure, la voiture s'arrêta, rue Jacob, +devant la Charité. Une religieuse guida le marquis à travers une longue +suite de dortoirs. + +A la porte d'une chambre, elle s'arrêta. + +--Entrez, monsieur, dit-elle. + +Pauvre père! + +Le comte Louis de Kardigân était blessé à mort: il avait reçu une balle +en pleine poitrine; l'agonie était proche. + +--Louis! Louis! s'écria le marquis, qui croyait que son fils était peu +dangereusement blessé. + +Le jeune homme resta immobile à cette voix qu'il avait tant aimée. + +--Hélas! monsieur, répondit la sÅ“ur qui veillait au chevet de +l'officier, il ne peut plus nous entendre. + +--Il ne peut plus!... + +Le vieillard ne comprenait pas encore. Il est de ces vérités auxquelles +il est si épouvantable de croire! + +--Il dort? demanda-t-il tout bas, comme s'il eût craint d'éveiller le +blessé. + +Aubin Ploguen avait compris, lui, et pleurait silencieusement. + +Au même instant, le jeune homme eut un brusque tressaillement. Il se +dressa à demi sur sa couche sanglante, puis il retomba immobile, déjà +glacé. + +La religieuse fit un long signe de croix, comme pour accompagner d'une +prière cette âme que Dieu venait de rappeler à lui. + +--Oui, il dort, reprit-elle... pour toujours! + +--Dieu! mon enfant! mon enf...! + +Le père chancela. + +Aubin Ploguen le retint dans ses bras. + +M. de Kardigân releva bientôt la tête. + +Il s'avança près du lit, et s'agenouilla: + +--Seigneur, dit-il, mon fils a rempli son devoir. Que ta volonté soit +faite! + +Puis il déposa un long baiser sur le front du mort. + +Mais cet homme énergique était atteint au plus profond de son être, +comme un arbre robuste auquel le bûcheron vient de porter un premier +coup de cognée. + +Il resta anéanti dans sa douleur, les yeux fixés sur ce cadavre, se +rappelant sans doute combien de souhaits, combien d'espérances avaient +entouré celui qui gisait là , sur cet humble lit d'hôpital. + +Il regardait ce mâle et fier visage, où la mort avait mis son empreinte +fatale, et dont les yeux, grands ouverts, immobiles, vitreux, ne +pouvaient plus le voir... + +Alors il éclata en sanglots, et, saisissant la main du jeune homme, +l'embrassa à plusieurs reprises. + +--Monsieur le marquis!... monsieur le marquis!... dit Aubin Ploguen +d'une voix suppliante et coupée par les larmes. + +--J'embrasse la main qui a tenu l'épée! répliqua le vieillard avec un +sourire navrant. + +La porte de la chambre s'ouvrit, un officier supérieur entra. C'était le +colonel du régiment de cuirassiers. + +En apercevant M. de Kardigân, il sentit qu'il était en face du père. + +--Monsieur, dit-il, le commandant de Kardigân est mort en héros. Entouré +d'assaillants, il a refusé de se rendre. + +Le père ne dit qu'un mot, un mot qui pour lui résumait tous les devoirs +humains: + +--Fidèle! murmura-t-il en regardant son fils aîné. + +--Ma sÅ“ur, reprit-il, j'ai d'autres enfants, soldats eux aussi. Je veux +les voir; dans la nuit je reviendrai. C'est à moi de veiller mon enfant. + +Aubin Ploguen fit un geste que le marquis comprit aussitôt. + +--Oui... oui... reste! + +Le serviteur s'assit au chevet du lit. + +Le maître, lui, se tenait debout, les bras croisés, abîmé dans sa +souffrance. Il semblait qu'il n'eût pu s'arracher à ce douloureux +spectacle. + +«L'homme qui souffre aime sa douleur,» a écrit un poëte. + +--Monsieur, dit le colonel, j'ai mon coupé à la porte. Voulez-vous me +permettre de vous mener? + +--Il est bien tard... n'importe!... Veuillez me conduire au couvent de +la Vierge, rue Saint-Paul, il me semble que cela me fera du bien +d'embrasser ma fille... + +En effet, la nuit était fort avancée. Mais M. de Kardigân voulait faire +éveiller sa fille, sa Marianne chérie. + +Cette dernière enfant était sa préférée, autant qu'un père peut avoir de +préféré. En naissant, elle avait coûté la vie à sa femme, qu'il adorait. + +On s'attache aux siens en raison des douleurs qu'ils vous causent. + +Pendant que la voiture marchait lentement à travers les rues +barricadées, le vieux Breton pleurait, la tête entre ses mains. + +--Pauvre Marianne! comme elle sera malheureuse! pensait-il. + +Le colonel souffrait de la souffrance de ce père frappé si +douloureusement. Ah! si ceux qui font les guerres civiles savaient les +deuils qu'ils jettent et les cÅ“urs qu'ils brisent! + +La voiture s'arrêta rue Saint-Paul. + +Le couvent de la Vierge dressait sa muraille grise dans l'ombre. + +--Adieu, monsieur le marquis! dit le colonel d'une voix triste. + +--Ah! c'est la première fois que les baisers de ma fille ne pourront me +consoler! murmura le gentilhomme en hochant sa tête blanchie... + + + + +III + +LA SECONDE JOURNÉE + + +Quand, le matin, avaient retenti les premiers coups de fusil, beaucoup +de familles s'étaient effrayées à la pensée de voir leurs filles +exposées à la révolution. + +En effet, le couvent de la Vierge est situé rue Saint-Paul, au milieu de +la fournaise. + +Les mères s'étaient donc empressées de retirer les pauvres enfants et de +les emmener chez elles. + +Marianne de Kardigân alla chez une de ses tantes, la chanoinesse de +Riom. + +Aussi, quand le marquis la demanda au parloir, il lui fut répondu que +depuis le matin elle n'était plus au couvent. + +La nuit était trop avancée pour que le gentilhomme pût se rendre chez +madame de Riom; et, en même temps, le jour trop proche pour qu'il ne dût +pas se résoudre à ne pas retourner à l'hôpital de la Charité. + +En effet, la circulation devenait de plus en plus difficile dans Paris. + +Les barricades sortaient de terre par enchantement; et les insurgés, +comme s'ils eussent pressenti leur victoire, commençaient à interroger +les passants, retenant ceux qui n'étaient pas de leur bord. + +Néanmoins M. de Kardigân se dirigea vers la rue de Varennes, en quittant +le couvent de la Vierge. + +Des hommes armés montaient la garde au bout de chaque rue. + +La lutte s'annonçait comme devant être plus acharnée que celle de la +veille. + +Mais nul ne songea à arrêter ce vieillard encore droit et ferme, malgré +son cÅ“ur brisé, qui portait sur ses traits dévastés tout un poëme de +désespoir. + +Le marquis marchait, l'Å“il fixe, la pensée immobile, comme ces Indiens +concentrés dans une même idée. + +Il voulut d'abord remonter la rue Saint-Paul, gagner la rue du Loir et +suivre le bord de la Seine. + +Mais il lui fallut renoncer à ce projet. + +Il dut passer par la place de la Bastille et prendre la ligne des +boulevards. + +Le jour était levé. + +Des flots de soleil inondaient les pavés rougis. Les mines résolues +annonçaient que le combat serait proche. + +M. de Kardigân arriva rue de Varennes vers huit heures du matin +seulement. + +L'hôtel où demeurait madame de Riom était déjà ouvert. + +Il entra; des tentes élevées à la hâte encombraient la cour. + +Sous ces tentes étaient couchés des blessés, que soignaient deux femmes, +la chanoinesse et sa nièce Marianne. + +La jeune fille aperçut son père et jeta ce joli petit cri des fillettes +de dix-sept ans, qui rappelle le chant d'un oiseau. Le père ouvrit ses +bras, et elle vint s'y précipiter avec bonheur. + +--O père, père chéri! + +--Ma pauvre enfant! + +Il y avait tant de douleur dans la voix du marquis, que Marianne, +ignorant l'arrivée de son père, la veille, prit cette douleur pour de +l'inquiétude. + +--Rassurez-vous, dit-elle, mes frères sont tous sains et saufs... + +Il frissonna. + +--Louis a reçu une égratignure... Vous savez que je l'adore, mon +commandant! + +Et elle riait, ne se doutant pas qu'elle perçait le cÅ“ur de M. de +Kardigân. + +--Quant à Philippe, un ordre du ministre défend aux élèves de l'École +polytechnique de sortir. + +--Et Jean? + +--Il est venu nous voir hier au soir. + +--Marianne, dit le père, votre frère Louis a été tué. + +--Louis... tué!... + +La jeune fille tressaillit violemment et chancela. + +Mais c'était une vraie enfant de preux. Le ton rosé de sa figure fut +remplacé par une pâleur mate; un cercle noir se forma autour de ses +yeux. + +Elle alla au fond de la cour de l'hôtel s'agenouiller devant une madone +en pierre, et pria. + +--Oh! mon pauvre père, comme vous devez souffrir! s'écria-t-elle en se +relevant et en entourant de ses bras le cou du vieillard. + +Elle ne pensait pas à sa souffrance à elle. + +Cependant les heures marchaient. + +M. de Kardigân, rassuré sur le compte de ses enfants, voulait retourner +à la Charité. Mais, au moment où il allait sortir de l'hôtel, une vive +fusillade éclata dans la rue de Varennes. + +Le vieux Breton sentit l'odeur de la poudre et respira longuement, comme +un cheval de bataille. + +Des soldats, enfermés dans la rue et bloqués par des insurgés trois fois +plus nombreux, se défendaient avec acharnement. + +M. de Kardigân embrassa une dernière fois sa fille et se jeta dans la +lutte. + +Un soldat frappé au front était tombé au milieu du trottoir, tenant +encore son fusil dans sa main crispée. + +Il ramassa l'arme et se battit. + +L'hôpital improvisé de la chanoinesse de Riom s'encombrait rapidement. + +La bataille devenait de plus en plus sanglante. A chaque instant on +apportait les blessés. + +Il vint même un moment où il ne resta plus une seule place vide dans la +cour de l'hôtel. + +Alors madame de Riom fit jeter des matelas dans la rue même, sur +lesquels on mettait les blessés. + +Il y eut, pendant ces trois funèbres journées, bien des dévouements +ignorés, bien des sacrifices inconnus. + +Mais, parmi ces dévouements et ces sacrifices, il faut compter ceux de +ces femmes qui n'hésitaient pas à braver la mort pour panser les +malheureux qui tombaient. + +Marianne et sa tante allaient les relever sous la grêle des balles, +trouvant de bonnes paroles et de doux encouragements pour ces +infortunés. + +Le père, entre deux coups de feu, contemplait sa fille avec orgueil. + +Son sang parlait dans ce dévouement simple et sublime. + +Les heures passaient rapides. + +Tout à coup, celui qui dirigeait le mouvement des insurgés comprit qu'il +était temps d'achever l'écrasement de cette poignée d'hommes. + +Des secours pouvaient leur arriver; il ordonna aux siens de faire une +attaque générale. + +Dès lors, ce ne fut plus une bataille, mais un égorgement. L'histoire a +consacré le souvenir de quelques-unes des atrocités qui y furent +commises. + +A mesure qu'ils conquéraient une maison, les insurgés y entraient et +poursuivaient à travers les étages les malheureux soldats. + +C'est dans cette rue de Varennes qu'on jeta par les fenêtres du +cinquième étage des Suisses et des gardes-du-corps. + +Au milieu de ce tourbillon de fer, Marianne et madame de Riom étaient +restées impassibles, continuant, sans reculer, leur Å“uvre pieuse. + +Tout à coup M. de Kardigân crut entendre sa fille jeter un cri +déchirant. + +Il se retourna et l'aperçut, les genoux sur le sol, pâle, presque +livide. + +Il se précipita en arrière, sans s'occuper des insurgés qui gagnaient du +terrain. + +Marianne se releva péniblement; une balle venait de lui traverser le +bras. + +Elle vint en chancelant se réfugier sur la poitrine de son père. + +La fière héroïne redevenait femme: la douleur refaisait d'elle une +enfant. + +--Père! père! je souffre, murmura-t-elle en laissant pencher son front +sur l'épaule du marquis. + +Au même instant, à trente mètres de là , un insurgé parut à la fenêtre +d'une maison. + +--Ah! les femmes s'en mêlent! cria-t-il. Eh bien, attends un peu! + +Il abattit son fusil dans la direction de Marianne. + +M. de Kardigân voulut arracher au danger son bien-aimé fardeau. + +Mais il était trop tard. + +Marianne eut un tressaillement intérieur qui tendit son corps dans un +spasme suprême... puis ses bras retombèrent inertes. + +--Père... père! balbutia-t-elle encore. + +Elle était morte. + +M. de Kardigân se jeta dans l'hôtel, et, là , déposa la pauvre enfant sur +un de ces lits improvisés par sa généreuse charité. + +Puis lui-même, accablé par ce nouveau coup, perdit connaissance et +s'évanouit. + + * * * * * + +La seconde journée s'acheva comme la première. Quel chemin de croix pour +cet homme, qui venait à Paris pour embrasser ses enfants, et qui sur son +chemin ne rencontrait que des tombes! + +Quand il revint à lui, la nuit--la seconde!--couvrait la ville. + +Le sentiment de la réalité, se réveillant en lui avec la douleur, lui +rappela ces deux deuils qui l'écrasaient. + +On avait transporté Marianne dans la chambre de sa tante. Elle reposait +sur le lit, revêtue encore de son uniforme de sÅ“ur de charité. + +M. de Kardigân, vieilli de cent ans, courbé en deux par l'angoisse et le +désespoir, tenait sa tête cachée dans les draps du lit. + +La balle avait traversé le cÅ“ur. La jeune fille semblait dormir: son +visage, laissé calme par ce grand repos de la mort, souriait encore. + +Le père regardait; ses yeux étaient secs. Il avait tant pleuré qu'il +n'avait plus de larmes! + +--Elle aimait les fleurs... dit-il. + +Alors il alla péniblement, se traînant plutôt que marchant, vers une +serre naturelle où croissaient, sous le chaud soleil de juillet, des +plantes embaumées. + +Il fit une abondante moisson, qu'il jeta sur le lit, donnant à la pauvre +morte aimée un linceul de clématites, de camélias et de roses. + +Puis il reprit sa prière. + +Quand madame de Riom, presque folle, eut recouvré un peu de raison, elle +supplia son cousin de quitter cette chambre. + +--Ne soyez pas injuste, dit-elle; ceux qui ne sont plus doivent être +aimés d'un amour égal. Louis attend! + +M. de Kardigân se rappela qu'un autre cadavre l'attendait, en effet. + +Il voulut s'éloigner; mais comme un aimant invincible l'attachait à ce +lit; il se précipita sur le corps de Marianne, couvrant de larmes et de +caresses ce front glacé. + +--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, qu'avait fait cette enfant pour que tu me +la prisses! + + + + +IV + +LA TROISIÈME JOURNÉE + + +M. de Kardigân eut une idée pieuse pendant qu'il quittait sa fille morte +pour aller retrouver son fils mort. + +Il voulut réunir dans la même tombe ces deux êtres, dont l'aîné n'avait +pas vingt-six ans, comme ils avaient été réunis dans la vie. + +Aubin Ploguen était resté à la même place. + +--Lève-toi, mon gars, dit le marquis d'une voix sourde. Prends mon fils +dans tes bras, et viens! + +Le directeur de l'hôpital voulut s'opposer à la volonté du gentilhomme. + +Mais celui-ci le regarda en disant: + +--Je suis le père, monsieur! + +Au reste, Aubin Ploguen avait déjà obéi. + +Le corps du jeune comte pesait à ses bras comme une plume à la main d'un +enfant. + +Ce fut une marche lugubre à travers cette cité sombre et agitée. + +M. de Kardigân restait muet. + +--Mademoiselle Marianne se porte bien? monsieur le marquis, demanda le +serviteur, qui croyait adoucir ainsi la plaie saignante de son maître. + +--Oui... bien... très-bien... elle repose. + +Puis il retomba dans ses pensées. + +Aubin ne connut l'affreuse vérité de cette réponse qu'en arrivant à +l'hôtel de Riom. + +Il demeura tout tremblant devant cette terrible catastrophe qui, par +deux fois, torturait ainsi le cÅ“ur du vieillard. + +Dieu est le souverain consolateur. + +Pas une plainte, pas une imprécation n'étaient sorties de ces cÅ“urs +loyaux et religieux. + +M. de Kardigân plaça côte à côte le frère et la sÅ“ur sur le même lit. + +Au jour levé, il commanda deux cercueils en chêne, où il renferma +lui-même ces deux êtres, qu'il avait tant aimés. + +Les cercueils de chêne furent soudés ensuite dans des boîtes en plomb. + +Il trouvait une sorte de volupté âpre à remplir lui-même ces +douloureuses fonctions. + +Puis, quand tout fut terminé: + +--Viens les venger, maintenant! dit-il. + +Les Mémoires de 1830 ont conservé le souvenir de deux hommes qui firent +des merveilles d'énergie et de bravoure, pendant la troisième de ces +journées maudites. + +Enfermés dans une maison du quai Voltaire, ils se battirent comme des +furieux, seuls contre quatre cents insurgés. + +Exaspérés d'être décimés par ces deux héros, qui abattaient un homme à +chaque coup, ceux-ci résolurent de mettre le feu à la maison. + +Mais les deux hommes ne cessèrent pas leurs meurtrières attaques. + +Des trous sanglants se faisaient dans la colonne révolutionnaire. + +Quand les flammes dominèrent le toit de la maison, la porte cochère, +barricadée jusque-là , s'ouvrit, et ils s'élancèrent au dehors, portant, +l'un une hache, l'autre une poutre enflammée, avec lesquelles ils se +frayèrent un passage à travers des poitrines humaines. + +Ces deux hommes étaient le marquis de Kardigân et Aubin Ploguen. + +Un livre, publié en 1837, raconte ce fait unique. + +Toute la journée, les Bretons s'étaient battus. + +Quand ils eurent élevé un holocauste héroïque à ceux qui n'étaient plus, +M. de Kardigân se dirigea, toujours suivi d'Aubin, vers la caserne de la +Place, où les gardes-du-corps avaient leur poste. + +Naturellement les gardes-du-corps étaient à Saint-Cloud avec le roi. + +Pourtant on lui dit que M. le duc de Raguse, maréchal Marmont, ayant +envoyé à M. de Salis, colonel commandant les Suisses, son aide de camp +M. de Guise, M. de Salis avait expédié de son côté un officier des +gardes-du-corps au maréchal. + +Cet officier devait coucher à la caserne, et ne repartir pour +Saint-Cloud que le lendemain au soir. + +--Quel est son nom? demanda le marquis. + +--Le baron de Kardigân. + +C'était son fils en effet. + +Le Breton laissa Aubin Ploguen à la caserne, avec ordre d'annoncer à +Jean son arrivée, mais de ne lui rien dire des deux catastrophes qui +venaient de fondre sur la famille. + +Puis lui-même gagna l'École polytechnique. + +Il n'y arriva qu'à une heure avancée. + +--C'est le troisième de mes enfants que je vais voir, pensa le +vieillard. Vais-je le trouver mort comme les autres? + +Il cherchait bien à se rassurer, en se disant que les élèves de l'École +n'avaient pu désobéir à l'ordre du ministre qui les consignait. + +Mais il ne croyait plus qu'au malheur. + +Son cÅ“ur se serra quand il entra dans la cour de l'École. + +Elle paraissait vide; de temps à autre, un polytechnicien traversait le +préau en courant, les vêtements déchirés, l'Å“il hagard. + +Un groupe d'hommes causait vivement dans un coin. + +Le marquis prêta l'oreille pour écouter ce qu'ils disaient. + +--Il est mort? demandait une voix. + +--Pas encore. + +--Où a-t-il été blessé? + +--D'un coup de baïonnette dans le ventre. + +--Mais est-ce sûr? + +--Très-sûr. C'est Charras et Lothon[1] qui ont apporté la nouvelle. + +En entendant ces quelques mots, le gentilhomme frissonna dans tout son +être. Il fut obligé de se cramponner à la muraille pour ne pas tomber. + +Était-ce de son fils qu'on parlait? Allait-il perdre aussi celui-là , +comme il avait déjà perdu les autres? Philippe après Marianne, comme +Marianne après Louis! + +La justice de Dieu a ses bornes, pourtant. + +Il n'osa pas questionner... + +Il est de ces questions qu'on n'ose pas faire, tant on redoute la +réponse. + +La cour de l'École, éclairée avec des torches, laissait quelques coins +dans l'ombre. Là , s'était réfugié M. de Kardigân. + +Il y gagnait de n'être pas aperçu et de pouvoir entendre. + +La conversation continuait. + +--Comment les élèves ont-ils fait pour sortir? + +--Le général a voulu s'y opposer, mais ils l'ont presque renversé. + +--Est-ce le seul qui ait été tué? + +--Jusqu'à présent, on n'a pas d'autres nouvelles. + +Une demi-heure--un demi-siècle!--se passa, pendant laquelle le marquis +de Kardigân passa par toutes les angoisses, par toutes les tortures. + +Enfin, il entendit bientôt un bruit de pas et des murmures à la porte de +l'École. + +On apportait un mort sur une civière. Un manteau de cavalerie le +recouvrait entièrement; quatre soldats faisant partie des régiments qui +avaient trahi, la portaient. + +Sur le chemin de cette civière, à travers la cour, ceux qui étaient là +se découvraient. + +Livide, M. de Kardigân se leva en chancelant, et regarda ce manteau qui +cachait le visage du mort. + +Puis il marcha vers la civière et l'enleva brusquement. + +--Ah! ce n'est pas lui! dit-il. + +Ce cadavre était celui de l'élève Vanneau. + +Le père, si frappé, put encore trouver un peu de joie au fond de son +cÅ“ur. + +Son fils était vivant, puisque nul autre que celui-là n'avait été tué. + +De nouveau, les bruits de pas et les murmures recommencèrent. + +Une vingtaine d'élèves rentraient, le fusil encore fumant sur l'épaule, +ayant cet aspect sombre de gens qui se sont battus toute une journée. + +--Ah! j'aurai de ses nouvelles! murmura M. de Kardigân. + +Ceux qui étaient déjà dans la cour serrèrent la main des nouveaux venus. + +Le Breton s'avançait déjà pour les questionner sur son fils, quand une +voix dit: + +--Eh bien, où est Philippe? + +--Il va venir, reprit une autre. + +Philippe! Il devait y avoir plusieurs Philippe à l'École. + +Pourquoi celui dont on prononçait le nom eût-il été le sien? + +Néanmoins son cÅ“ur battit... + +Tous ces jeunes gens venaient de faire cause commune avec la rébellion. +Mais, dans la loyauté suprême de son âme, le marquis croyait qu'ils +avaient lutté pour le roi. + +Ce gentilhomme de grande race n'eût jamais supposé qu'un uniforme +français eût pactisé avec la révolution. + +Aussi, rassuré sur son fils, il se félicitait en lui-même de ce qu'un de +ses enfants avait pu remplir son devoir sans être frappé. + +Oh! quelle ivresse pour lui de serrer son Philippe dans ses bras, encore +chaud d'une lutte où il avait, sans le savoir, vengé son frère et vengé +sa sÅ“ur! Philippe et Jean, c'était tout ce qui lui restait de sa +famille. + +Un des professeurs de l'École aperçut enfin le vieillard, courbé et +brisé. Il s'approcha de lui et lui demanda poliment s'il attendait +quelqu'un. + +--Oui, monsieur, j'attends mon fils. + +--Philippe est un héros! continua le premier qui avait déjà parlé. + +--Combien Kardigân en a-t-il descendu? dit le second. + +Kardigân! Il ne s'était pas trompé. + +--On ne sait pas, reprit la même voix. Il s'est trouvé avec Lothon au +Carrousel. Cela rappelait le 10 août, comme le raconte M. Thiers. Quand +nous avons brisé la grille des Tuileries, Kardigân s'est jeté, en tête +de la foule, sur les Suisses et y a fait une trouée. Puis nous sommes +entrés aux Tuileries où la bataille a recommencé de chambre en +chambre... C'était affreux. Sans Kardigân, qui a fait sauter la cervelle +d'un Suisse, j'étais tué net... + +Aux premiers mots de celui qui parlait, le marquis avait frémi de joie, +en entendant faire l'éloge de son fils. Puis il reçut un choc terrible, +en comprenant que Philippe s'était battu contre le roi... + +En entendant la phrase de l'élève, il bondit, et s'élança dans le +groupe: + +--Vous mentez! s'écria-t-il, mon fils n'est pas un traître! Vous mentez! +mon fils n'est pas un assassin! Il a tiré l'épée pour le roi, pour son +roi: je lui ai donné ma devise: Fidèle! + +Au milieu de la stupeur générale, où jeta cette exclamation furieuse, un +jeune homme, très-beau de visage, de haute taille, à l'allure fière et +décidée, entra dans la cour. C'était Philippe de Kardigân. + +--Allons, dit-il joyeusement, la bataille est finie... Vive la +République! + +Alors le vieux gentilhomme pâlit comme si on venait de le frapper au +visage. Il se redressa, et s'avançant vers son fils: + +--Misérable! dit-il... + + + + +V + +LE PÈRE ET LE FILS + + +Tous les assistants demeurèrent consternés. Ils comprirent qu'il allait +se passer quelque chose de solennel entre ce père et ce fils, mis ainsi +face à face... + +Tous les deux sortaient de la fournaise: le vieillard et le jeune homme +avaient leurs habits déchirés par les mêmes balles, leurs visages +souillés par la même poussière. + +Ils se regardaient... + +Philippe de Kardigân s'était demandé souvent ce que dirait son père +quand il apprendrait que lui, vicomte de Kardigân, s'était mis du côté +du peuple. + +Les élèves et les professeurs de l'École virent briller la croix de +Saint-Louis sur la poitrine du gentilhomme, et devinèrent la +signification de cette scène. + +Comme ils voulaient discrètement se retirer, le marquis se tourna à demi +vers eux, pendant que Philippe restait muet, tremblant et le regard +baissé; puis étendant son bras vers le jeune homme: + +--Moi, Huon-Anne, marquis de Kardigân, gentilhomme français, je vous +maudis, vous qui avez commis cette traîtrise et cette honte, étant sorti +de moi! + +Un frisson traversa ces groupes d'hommes comme une houle puissante. + +--Et maintenant que vous avez entendu la malédiction, messieurs, sortez +ou demeurez, peu m'importe: je pars. + +--Mon père! s'écria Philippe d'une voix suppliante. + +--Je ne suis pas votre père!... + +--C'est moi qui vous implore, moi... votre fils... votre Philippe... + +--Je ne vous connais plus! + +Cette scène ne manquait pas d'une grandeur sauvage et poétique. + +Le ciel, illuminé d'étoiles, brillait au-dessus des acteurs du drame +humain qui se jouait après le drame sanglant. + +La lueur fumeuse des torches prêtait des reflets rougeâtres à ces têtes +impressionnées. + +Philippe pleurait... + +Les élèves et les professeurs se retirèrent. + +Le père et le fils étaient seuls. + +--Par pitié, monsieur, écoutez-moi, balbutia le jeune homme... Si vous +saviez!... Je vous aime et je vous respecte... mais la vie a ses +entraînements et ses volontés. Le serment que vous aviez fait à votre +roi, nul ne me l'a imposé... + +--Assez! + +--Oh! écoutez-moi!... + +--Qu'auriez-vous à me dire? Vous êtes le seul félon qu'il y ait jamais +eu dans ma famille! Je vous ai enseigné l'honneur; qu'avez-vous fait de +votre honneur? Je vous ai enseigné la loyauté; qu'avez-vous fait de +votre loyauté? Vous les avez flétris, souillés, déshonorés, quand ils +n'étaient pas à vous, mais à ces aïeux dont vous venez, et vers qui je +retourne! + +--Ah! vous êtes cruel! Vous m'avez envoyé à Paris... Est-ce ma faute à +moi si je n'ai pas vu la vérité où vous la voyez? si je crois à d'autres +dieux que ceux que vous adorez?... Mon père, je suis coupable peut-être, +mais je ne suis pas un félon! Rendez-moi votre estime, au moins, si vous +ne me pardonnez pas! + +--Je vous ai maudit! + +--Souvenez-vous de ma mère... de ma mère qui m'a porté dans ses flancs! +Je suis votre sang, comme je suis son sang, votre chair, comme je suis +sa chair... Faut-il que je me jette à vos genoux, que j'implore mon +pardon... Vous voyez, je pleure, mon père!... + +Le marquis regardait son enfant. + +Un violent combat se livrait dans son âme. Cet homme éprouvé par des +tortures si diverses, fléchissait sous le poids de tant de souffrances. + +Philippe le vit pâlir et chanceler. + +Il crut que son père cédait et pardonnait. + +--Demandez-moi tout, continua le jeune homme d'une voix tremblante, +tout, excepté l'abjuration de mes croyances, et je vous jure que +j'obéirai!... Aujourd'hui, mon père, je ne crois plus aux vérités que +vous m'avez enseignées... Si vous aviez été là , je vous aurais tout +avoué: le mensonge me révolte vous le savez bien! + +M. de Kardigân découvrit son visage qu'un moment il avait caché de ses +mains. + +--Répondez-moi. Vous vous êtes battu? + +--Mon père... + +--Je veux que vous m'appreniez tout vous-même. Vous vous êtes battu? + +--Oui, monsieur. + +--Contre votre roi? + +--Oui, monsieur. + +--Vous avez tué quelques-uns de ses défenseurs? + +--Oui, monsieur. + +Philippe trembla, en prononçant cette réponse pour la troisième fois. + +--Eh bien, parmi ces défenseurs se trouvaient vos deux frères. Votre +sÅ“ur, elle, s'est fait soldat! Soldat de l'héroïsme et de la charité. +Que me répondriez-vous si je vous disais: On a tué ton frère! + +--Je répondrais: Je vais venger mon frère! + +--Et si je vous disais: On a tué ta sÅ“ur! + +--Je répondrais: Je vais venger ma sÅ“ur! + +--Ah! vous me répondriez cela, monsieur! Alors écoutez-moi. Ces hommes, +dont vous étiez, ces hommes qui sont vos compagnons, vos amis, vos +alliés, ont tué votre frère Louis, ont tué votre sÅ“ur Marianne! + +--Louis!... Marianne!... + +--Vengez-les donc, maintenant, si vous pouvez! + +Philippe tomba à genoux sur le sol. + +Il sanglotait. + +Enfin, il embrassa les genoux du vieillard: + +--Mon père, dites-moi que ce n'est pas vrai! Mon père, dites-moi que +cette chose terrible n'a pas eu lieu... mon père!... Oh! mon Dieu!... + +--Depuis quand m'a-t-on vu mentir, moi? Laissez-moi passer: je n'ai plus +rien à faire ici, maintenant! + +--Jean... Oh! parlez-moi de Jean... + +--Il vit... Adieu! + +--Non, ne partez pas encore... ne me quittez pas ainsi, désespéré, +anéanti... + +--Adieu! + +--Il ne vous reste que deux de vos quatre enfants, et vous me tuez! + +--Vous vous trompez, monsieur. Il ne m'en reste plus qu'un... + +--Je serai donc à jamais chassé de votre cÅ“ur, moi, l'aîné de la maison! + +M. de Kardigân s'avançait déjà vers la porte du préau. A cette phrase de +son fils, il s'arrêta et revint vers lui. + +--Vous avez bien fait de dire ce mot. J'allais oublier. Vous, l'aîné de +ma race! Jamais! Je préférerais briser mon écusson et en arracher ma +devise! Demain, vous m'écrirez que vous renoncez à votre droit +d'aînesse. Je ne veux pas que le marquis de Kardigân soit un traître à +sa famille et à son roi! + +Philippe redressa son front et répondit d'une voix douce, mais ferme: + +--Ce que vous ordonnez sera accompli, monsieur le marquis. J'ai embrassé +vos genoux pour implorer mon pardon... vous êtes resté sans pitié. +C'était votre droit. + +--C'était mon devoir! + +--Mais, quoi que vous ordonniez, j'obéirai! + +--Je vous défends de reparaître jamais à mes yeux... Je ne vivrai pas +bien longtemps, d'ailleurs. Vous m'avez porté le dernier coup. Comme je +ne veux pas qu'il y ait rien de commun entre mon fils unique et vous, je +ferai deux parts de ma fortune. Vous hériterez de moi de mon vivant, car +je suis mort pour vous, comme, pour moi, vous êtes mort. + +--Je ferai mieux, monsieur le marquis, dit Philippe avec une fierté +triste. Je comprends ce que vous souffrez. Un Kardigân vous irrite dans +les rangs du peuple? Je quitterai mon nom..., mais, en retour, +laissez-moi vous adjurer une dernière fois... Oui, il y a des fatalités +humaines; oui, c'est affreux de penser que j'étais avec ceux qui ont tué +Louis... qui ont assassiné Marianne... Mon pauvre frère! lui si beau et +si bon!... ma pauvre Marianne que j'aimais tant, et pour qui j'espérais +tant de joies!... + +Il s'arrêta un instant. + +Puis il reprit plus bas: + +--Ah! c'est là mon châtiment, mon père! si vous pouviez lire dans mon +cÅ“ur, vous y verriez un tel désespoir, que vous auriez pitié de moi!... + +M. de Kardigân fit un mouvement comme pour s'avancer vers Philippe. + +Mais il retomba dans son immobilité. + +--Eh bien! je n'hésite pas à vous obéir, continua le jeune homme. Tous +vos ordres seront respectés, parce qu'ils viennent de vous. Mais ne +laissez point peser sur mon front cette malédiction qui me tue... Tenez! +ce n'est plus même le pardon que j'implore, c'est l'oubli. Je comprends +qu'il est de ces traditions de fidélité qui ne doivent pas être +brisées... Mais pensez que je perds le même jour mon père, mon frère et +ma sÅ“ur!... Je reste orphelin et seul... + +L'émotion du marquis grandissait à cet appel déchirant qui frappait à +son cÅ“ur. + +Il se disait que ce jeune homme était son enfant et qu'il pleurait. + +S'il l'eût trouvé orgueilleux devant lui, rebelle à sa volonté, +peut-être fût-il resté implacable. + +--Mais au moins pitié pour le reste! acheva faiblement Philippe... +Pardonnez-moi, mon père! L'oubli ne me suffirait plus! et n'enseignez +pas à Jean à me haïr! + +M. de Kardigân était vaincu. + +--Mon Dieu, dit-il, ma parole a été plus rapide que mon cÅ“ur... Ne fais +pas retomber ta colère sur la tête de cet enfant. + +Philippe s'était agenouillé. + +--Me permettez-vous d'assister au convoi de nos pauvres morts, mon père? + +--Non! + +--Oui... ils sont les victimes des miens. + +--Je pardonne, parce que vous n'êtes plus rien pour moi. J'accepte ce +que vous m'avez offert. Vous quitterez votre nom. Les Kardigân ont +toujours été fidèles! + +Il fit de nouveau quelques pas vers la porte. + +--Si je mourais, mon père, vous ne me laisseriez pas m'en aller sans un +dernier adieu! Puisque je suis mort pour vous... que l'adieu soit le +même! + +Le marquis regarda ce jeune visage, où les larmes avaient creusé leur +sillon. + +Il eut pitié... + +Lentement, d'un geste noble et triste, il tendit sa main à Philippe, qui +l'embrassa à plusieurs reprises. + +--Dieu vous garde! dit-il. + +Et il s'éloigna rapidement. + + + + +VI + +FERNANDE + + +On sait que M. de Salis, colonel des Suisses, avait envoyé Jean de +Kardigân au maréchal Marmont. + +Le troisième fils du marquis étant le héros de ce roman, le lecteur nous +permettra de faire, en quelques lignes, son portrait. + +Louis et Philippe tenaient de leur père. + +Jean, comme Marianne, ressemblait à sa mère. La forte race des Kardigân +ne se retrouve pas dans cette frêle nature, presque féminine. La taille +est moyenne. Les cheveux blonds couvrent un front où la pensée a mis son +empreinte. C'est un adolescent de vingt ans, avec tout le charme et +toute l'élégance d'une nature fine. + +Les yeux sont noirs, un peu trop enfoncés dans la tête pourtant. La +lèvre rouge cache des dents très blanches. Les extrémités sont petites; +une moustache et une royale blondes achèvent de donner à cette charmante +figure une ressemblance frappante avec le portrait de Jean de l'Aigle, +aïeul des Kardigân, qu'on peut voir à Versailles. Mais c'est une âme +indomptable qui vit dans ce corps. + +Quand il était arrivé au régiment avec son allure un peu timide, Jean +avait commencé par faire sourire ses camarades qui le surnommèrent en +riant: Mademoiselle. + +Le premier qui s'avisa de dire en face ce mot au jeune homme, reçut en +plein visage le gant du baron. + +Il s'appelait Aymond de Chelles. + +Le lendemain, ils se rencontrèrent au bois de Boulogne, dans une allée +écartée. + +Aymond, grand et beau garçon, très fort, semblait ne devoir faire qu'une +bouchée de son adversaire. + +De plus, il avait une réputation de tireur à l'épée qui en imposait aux +plus résolus. + +Or, pendant les dix minutes que dura le combat, Jean joua avec l'épée de +son adversaire comme l'eût fait un Saint-Georges. + +Quand il eut suffisamment montré sa force aux témoins stupéfaits, le +jeune baron prit de tierce le fer de M. de Chelles et l'envoya sauter à +dix pas. + +Irrité, celui-ci ne fit qu'un bond jusqu'à son épée, la ramassa, et se +remit en garde. + +La seconde passe dura quelques instants. Aymond reçut un coup droit qui +lui perça l'épaule de part en part. + +--Dis donc, camarade, la demoiselle est en acier! prononça Jean d'une +voix vibrante. + +Ce fut le premier mouvement. + +Le second fut de relever avec douceur son compagnon d'armes blessé et de +le panser lui-même. + +Or, le lendemain, Jean eut un second duel. Voici comment. + +Dans un bal au ministère de la guerre, le jour même, il entendit un +jeune homme parler de cette rencontre en se moquant de M. de Chelles. Le +garde-du-corps s'avança, et lui dit: + +--Monsieur, je suis le camarade de M. de Chelles, et je vous prie de +parler de lui en d'autres termes. + +--Monsieur, j'en parle comme il me plaît. + +--C'est ce que nous verrons. + +--Quand vous voudrez. + +--J'allais vous le proposer. + +--Aimez-vous le bois de Vincennes? + +--Je ne le connais pas, riposta Jean, toujours avec le même sang-froid. + +--Voulez-vous me permettre de vous en faire les honneurs? + +--J'en serai très-flatté. + +--L'honneur sera tout pour moi... + +Etc., etc. + +Le résultat fut que le jeune homme, nommé Henry Delsarte, demeura +stupéfait en voyant qu'il avait affaire au propre adversaire de celui +qu'il attaquait. + +--Comment! vous défendez votre ennemi! s'écria-t-il. + +--Un homme n'est jamais mon ennemi, quand je me suis battu avec lui! +répondit Jean. + +Le second duel ressembla au premier, avec cette différence que M. de +Chelles avait eu l'épaule droite traversée, et que M. Delsarte reçut son +coup à l'épaule gauche. + +Aymond apprit l'aventure, et devint l'inséparable de _«Mademoiselle.»_ + +--Au fond, j'abhorre le duel, dit le baron de Kardigân. Mais si je +n'avais pas fait une bonne fois mes preuves, on ne m'aurait jamais +laissé tranquille! + +Avec un pareil caractère, Jean n'avait pas tardé à être adoré de ses +compagnons. + +Ils disaient de lui: + +--C'est le dernier chevalier. + +Et, en effet, le jeune homme était profondément chevaleresque. + +Or, le matin où nous faisons connaissance avec notre héros, il galope +ventre à terre sur la route de Saint-Cloud à Paris. + +Il ignore encore les catastrophes qui se sont abattues sur sa famille. +S'il est désespéré, c'est de la chute de cette royauté que, comme son +père, il aime d'un ardent amour. + +Jean réfléchissait tout en courant. + +Il était si bien absorbé dans ses pensées, qu'il ne vit pas, à mesure +qu'il s'approchait de Paris, des groupes d'hommes armés qui le +regardaient passer d'un Å“il menaçant. + +On reconnaissait son uniforme royal. + +Jean ne s'aperçut de ces dispositions hostiles qu'en sortant de l'avenue +de Neuilly, pour entrer dans une des rues qui, à cette époque-là , +avoisinaient l'Arc de Triomphe. + +Il y fit juste autant d'attention qu'un lion à une meute de chiens +aboyant après lui. + +Pourtant, dans une rue étroite, il se trouva cerné par dix ou douze +hommes, le fusil à la main, qui arrêtèrent son cheval. + +--Holà ! écartez-vous! s'écria le jeune officier, en mettant la main dans +une de ses fontes. + +--On ne passe pas! + +--Bah! Et au nom de qui parlez-vous? + +Il sortit le pistolet de la fonte. + +--Au nom du peuple! + +--Au nom du roi, passage! dit lentement le baron de Kardigân. + +Un cri de colère lui répondit. + +Le vaincu bravait les vainqueurs. + +Les combattants de Juillet étaient trop rapprochés de lui pour qu'ils +pussent faire feu. Mais l'un d'eux lança à Jean un violent coup de +baïonnette. + +Celui-ci fit faire une volte rapide à son cheval qui reçut le coup. + +Il tomba sur ses deux jambes, livrant l'officier sans défense à ses +ennemis. + +D'un bond Jean se dégagea. + +Il commença par décharger ses deux pistolets, puis, tirant son sabre, il +se colla contre la porte d'une maison, afin de ne pas être pris par +derrière. + +--Fusillons-le! dit un des hommes. + +--Chargez vos fusils! reprit un second, moi, je vais m'amuser à le +larder de petits trous avec ma baïonnette. + +Heureusement, il n'eut pas le temps de _s'amuser_. Jean lui fendit la +tête d'un revers de sabre. + +Mais il n'en était pas plus avancé. + +Déjà les fusils étaient chargés. + +--Portez armes! cria le chef des révolutionnaires. + +Jean appuya sa main crispée, tâtant la serrure, contre la porte placée +derrière lui. Elle était fermée. + +--En joue!... + +Au même instant, le jeune baron se sentit tomber à la renverse. La porte +venait de s'ouvrir brusquement. + +--Feu! ordonna le chef. + +Les sept balles trouèrent le bois. + +La porte se referma. Jean était sauvé... Sans écouter les cris de rage +de ses ennemis, sans s'occuper des coups de crosse qu'ils frappaient, il +allait s'élancer dans la maison, quand une douce main prit la sienne, et +une voix émue lui dit: + +--Chut! venez! + +Alors il comprit que ce chemin de salut lui avait été ouvert par celle +qui lui parlait ainsi. + +Il regarda... + +Imaginez-vous la Juliette de Shakespeare, avec ses longs cheveux bruns, +ses yeux bleus et son front pâle. C'était en effet la plus adorable +créature que jamais poëte ait pu rêver ou peindre. + +Tout entier à son admiration, Jean ne s'était pas aperçu que son +inconnue le conduisait à travers un large escalier, et le faisait entrer +dans une délicieuse chambre de jeune fille. + +--Restez là ! et ne bougez pas, dit-elle. + +Elle l'enferma à clef et redescendit. + +Aussitôt elle ouvrit la porte cochère. + +--Que voulez-vous? demanda-t-elle aux hommes qui se présentèrent. + +--Un brigand qui est entré ici. + +--Es-tu une bonne citoyenne, au moins? + +Un vieillard, haut de taille, vert et solide, parut, attiré par le +bruit. + +--Que se passe-t-il? Je suis le citoyen Grégoire, chef de section, +dit-il. + +A ce nom, le chef révolutionnaire se découvrit. + +--Oui, vous êtes un bon, vous, citoyen! Nous cherchons un brigand qui +est entré dans cette maison. + +--Un brigand? + +--Oui, un garde du roi. + +Le vieillard se mit à rire. + +--Bon gibier pour vous, grommela-t-il d'un air féroce. Cherchez, mes +enfants. + +--Pardon, excuse, citoyenne, reprit le chef, mais l'avez-vous vu cet +assassin? + +--Non, j'étais dans ma chambre. + +--Vous n'avez rien entendu? + +--Si, j'ai entendu des bruits de pas rapides dans l'allée qui mène au +jardin. Mais je ne m'en suis pas inquiétée, parce que j'ai cru que +c'était une personne de la section qui venait parler à mon père. + +--Eh bien! si vous le permettez, mademoiselle, continua le chef, +impressionné comme ses compagnons par la souveraine beauté de la jeune +fille, nous allons chercher. + +--Faites! dit-elle froidement. + +Et, bien qu'une angoisse violente l'eût saisie au cÅ“ur, elle resta +impassible. + +La maison du sieur Grégoire se composait d'un rez-de-chaussée, d'un +premier et d'un second étage. + +On visita d'abord le rez-de-chaussée. + +Naturellement, on n'y trouva rien. + +Pourtant, pour pousser l'enquête jusqu'au bout et n'avoir rien à se +reprocher, le chef ouvrit les armoires avec soin. + +Grégoire et même la jeune fille les aidèrent dans cette perquisition. + +Ensuite il passa au second étage, toujours suivi de ses hommes, moins +un, laissé de faction en bas. + +La jeune fille frissonna. Pourtant elle réfléchit qu'ayant dit être dans +sa chambre, on n'aurait pas l'idée d'y entrer. + +Par hasard, ce fut la dernière qu'on visita. Toutes étaient vides. + +L'un des hommes aperçut cette porte fermée, quand les autres étaient +ouvertes: + +--Tiens! nous n'avons pas encore fouillé celle-là , dit-il. + +--Eh bien! entrez-y, dit Grégoire... + +Jean n'avait rien entendu de ce qui se disait. Seulement le bruit de la +perquisition l'avertissait du danger. + +Quand Grégoire dit: + +--Eh bien, entrez-y... + +Il comprit que tout était fini, qu'il allait être découvert et qu'il ne +lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie. + +Pourquoi, quand sa pensée embrassa tous ceux qu'il aimait, donna-t-il un +regard à cette jeune fille qu'il n'avait fait qu'entrevoir un instant? + +Il entendit distinctement ce qui se passa. Après l'autorisation du +citoyen Grégoire, le chef des révolutionnaires s'apprêtait à ouvrir la +porte. + +Elle était fermée. + +--Enfoncez-la, dit une voix. + +Mais la jeune fille se jeta en travers. + +--Vous n'entrerez pas! prononça-t-elle d'une voix ferme. + +Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles. + +Le père lui-même ne comprenait pas. + +--J'ai la clef, reprit-elle, mais je ne vous la donnerai pas. C'est ma +chambre... Nul n'y entrera... + +Elle dit cette phrase d'un air tellement pudique, avec tant de chasteté +révoltée, que ces rudes hommes qui venaient de se battre avec fureur +restèrent émus devant cette noblesse de la beauté et de l'innocence. + +C'étaient des ouvriers. La plupart d'entre eux, tous travailleurs, +avaient pris le fusil pour un principe faux, égarés par les discours de +ces gens qui savent soulever le peuple, et, quand ils l'ont soulevé, le +laissent mourir, pendant qu'ils se cachent prudemment. + +Ceux-là étaient braves: ils devaient être bons. Le peuple est comme +l'Océan. Il en a les rages cruelles et les apaisements imprévus. + +Puis la tête radieuse de la jeune fille les impressionnait. + +Le chef s'inclina devant elle. + +--Mademoiselle, dit-il, nous ne pouvons pas soupçonner de royalisme la +fille du citoyen Grégoire... + +Un bruit léger se fit entendre dans la chambre. Elle pâlit. + +Mais l'ouvrier continua. + +--Nous nous retirons. Excusez-nous de vous avoir dérangés. Holà ! les +amis, redescendons, cria-t-il. + +La petite troupe, Grégoire en tête, redescendit. L'ouvrier qui avait +parlé était en queue. + +Il revint auprès de mademoiselle Grégoire qui demeurait debout contre la +porte, les bras étendus. + +--Il est là , murmura-t-il à son oreille. Vous voulez sauver un homme... +Peut-être avez-vous tort... mais il sera fait comme vous le désirez. Ne +dites pas non! J'ai entendu tout à l'heure... Faites-le changer de +vêtements, et qu'il s'enfuie par le jardin. Adieu! + +Elle resta émue devant cet acte de générosité si simplement accompli. + +--Voulez-vous me donner la main, monsieur? dit-elle à l'ouvrier, les +yeux humides, je suis des vôtres, vous le savez... mais, je l'ai vu +jeune... et j'ai pensé à ceux qu'il aimait. + +Le chef embrassa légèrement la blanche et fine main qu'on lui tendait. + +--Si vous avez besoin de Jérôme Hévrard, reprit-il, appelez-le. Je suis +ouvrier sellier et je demeure rue Saint-Honoré, n° 117. + +--Merci. + +Quand le bruit des pas eut disparu dans l'escalier et qu'elle se vit +bien seule, elle tira la clef de sa poche et l'introduisit dans la +serrure. + +Le danger était passé. + +Pourquoi tremblait-elle? + +C'est qu'elle allait se trouver seule dans sa chambre avec un jeune +homme. + +Mais ce n'était pas une nature frêle. Le sang rouge du Franc coulait +dans ses veines. Elle rentra et ferma la porte. + +Jean se fût cru un misérable d'adresser un seul mot de galanterie à +celle qui venait de le sauver. + +Puis, avec cette seconde vue du cÅ“ur que possèdent les créatures fines +et distinguées, il devinait que la pudeur de la jeune fille avait besoin +d'être rassurée. + +--Mademoiselle, dit-il, j'ai tout entendu. + +Elle rougit. + +--J'ai une sÅ“ur qui vous ressemble; voulez-vous me dire votre nom? Elle +priera pour vous. + +--Je m'appelle Fernande Grégoire. + +Il mit un genou en terre. + +--Mademoiselle, reprit Jean, avec son beau et fier sourire, je ne sais +pas quel avenir Dieu me garde; en des temps comme ceux-ci, la vie +humaine est si peu de chose! mais laissez-moi vous dire que je +n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, et que je vous +respecte comme si vous étiez ma femme ou ma sÅ“ur. + +La noble phrase du jeune homme rassura Fernande. + +Puis, il lui suffisait de le regarder pour qu'elle comprît qu'elle ne +courait aucun danger avec lui. + +--Je suis le baron Jean de Kardigân. Si cet ouvrier, qui s'appelle +Jérôme Hévrard, a besoin de moi jamais, faites-moi signe. Lui aussi a +été généreux. + +--Pourquoi veniez-vous à Paris, monsieur, quand vous y saviez votre vie +menacée? + +--Le devoir, mademoiselle. + +--Si l'on vous avait tué? + +--J'aurais été pleuré. + +--Oh! vous me faites frissonner. + +--Je n'ai pas encore accompli ma mission. Il faut que je parte. + +--Maintenant, c'est impossible! + +--Il le faut! + +--Mais c'est impossible, vous dis-je! + +--Il le faut! + +--Eh bien! moi, monsieur, je ne vous le permettrai pas. D'abord, il faut +que vous changiez de vêtements. Ensuite, vous ne pouvez fuir que par le +jardin. Or, la chambre de mon père donne vue sur les allées. Il vous +apercevrait... + +--Mais il faut que je parte, cependant! + +--Attendez, mon père sortira dans une heure, après déjeuner, pour se +rendre à sa section. + +--Une heure... + +Jean pâlit beaucoup en prononçant ces deux mots. Un léger filet de sang +parut sur le revers de son uniforme troué. + +--Dieu! êtes-vous blessé? + +--Oh! rien, mademoiselle... + +--Je vous en supplie, monsieur! + +--Ce doit être une égratignure; quand, dans la rue, j'ai dû me défendre +contre les coups de baïonnette de ces enragés, il m'a bien semblé... + +Mais Fernande n'écoutait plus. + +Sans s'occuper du plus ou moins de convenance de ce qu'elle faisait, +elle déchira la manche de l'uniforme, après l'avoir entamée avec des +ciseaux. + +Ce n'était qu'une égratignure. + +Une pointe de baïonnette avait percé le gras du bras de deux +centimètres. + +Le sang coulait un peu. + +Elle ouvrit son armoire, et prit deux mouchoirs. Puis elle lava la +blessure avec un mélange d'eau et d'arnica. + +Jean la regardait, et une émotion charmante s'emparait de lui. + +Il admirait l'élégance innée, la beauté souveraine de cette jeune fille +qui entrait si brusquement dans sa vie. + +Mais il ne voulut rien laisser voir de ce qu'il ressentait. Il eût +considéré comme une infamie de troubler ce jeune cÅ“ur. Rougissante, elle +attacha la compresse improvisée sur le bras du baron. Puis, quand le +pansement fut terminé, elle s'éloigna instinctivement de quelques pas. + +--Je vous quitte, monsieur, dit-elle. Sur votre âme, ne parlez pas et ne +bougez pas... + +Elle disparut, laissant la chambre remplie du parfum idéal que semblent +posséder la jeunesse et la beauté. + + * * * * * + +Resté seul, Jean regarda autour de lui. + +C'était bien la chambre de jeune fille, élégante et chaste. + +Dans un coin, à gauche, le lit virginal entouré de ses rideaux blancs, +qui le cachaient entièrement. + +A la muraille, un grand Christ d'ivoire pleurant sur sa croix blanche. +Le citoyen Grégoire ne devait pas empêcher sa fille d'être pieuse. Une +gravure représentait la première entrevue de Roméo et de Juliette, au +bal des Montaigus. Avait-on dit à Fernande qu'elle ressemblait à +l'héroïne de Shakespeare? + + * * * * * + +Jean ne pouvait détacher ses regards de ces objets qui parlaient si +éloquemment à son esprit. + +Le charme pénétrant, qui se dégage des choses matérielles, quand elles +ont un sens pour l'âme et pour le cÅ“ur, le gagnait lentement... + +Il rêvait... sans s'apercevoir que l'heure passait, rapide. + +Il n'entendit même pas la robe de la jeune fille qui frôlait le mur du +corridor. Elle entra, rieuse, apportant un plateau. + +--J'ai pensé que vous auriez faim peut-être, dit-elle avec gaieté. + +C'était la fin du rêve. Le prosaïsme de la vie reparaissait. + +Jean fit honneur au déjeuner en homme de vingt ans, qui est à jeun et +qui a faim. + +--Maintenant, déguisez-vous, dit-elle. + +Le baron de Kardigân secoua la tête. + +--Non. Mon uniforme est mon drapeau. Je ne le cacherai pas! + +--Je vous en supplie... + +--N'insistez pas. + +Un regard de Fernande obtint une concession. + +D'autant plus que Jean réfléchit que, peut-être, s'il ne quittait pas +son uniforme, il n'accomplirait pas sa mission. Il se contenta de +retirer la veste d'ordonnance, et de la remplacer par un paletot noir. + +De même, il quitta le shako pour un chapeau vulgaire. + +--Maintenant, suivez-moi, reprit Fernande, mon père est sorti, et j'ai +éloigné ceux qui nous servent. + +Elle le conduisit dans l'escalier et à travers le jardin. + +Par cette superbe matinée d'été, une brise douce les enveloppait. Les +fleurs brillaient, les oiseaux chantaient. + +Au moment de se séparer, ils se regardèrent, inconsciemment, émus et +troublés... + +Chacun d'eux emportait avec lui le cÅ“ur de l'autre. + + + + +VII + +DÉPART + + +Jean de Kardigân apprit, sur le soir, l'arrivée de son père à Paris. + +Son premier mouvement fut une joie profonde. Il adorait le vieillard, et +sa tendresse n'avait d'égale que son respect pour lui. + +Il trouva Aubin Ploguen à la Place. + +Nous savons, en effet, que le marquis l'y avait laissé. + +Le Breton avait un faible pour Jean. + +Le jeune homme comprit, au premier regard jeté sur le fidèle serviteur, +que quelque chose de grave, de terrible, peut-être s'était passé. + +Il voulut interroger Aubin; mais celui-ci ne répondit que vaguement. Son +maître ne lui avait-il pas recommandé le silence? + +--Où est mon père? dit Jean. + +--A l'École polytechnique, monsieur. + +--Il ne tardera pas à revenir? + +--En effet... c'est mon opinion. + +Jean ne put jamais tirer autre chose d'Aubin Ploguen. + +Ils attendirent ainsi de longues heures. + +Le baron de Kardigân avait le cÅ“ur serré par de vagues épouvantes, quand +il contemplait le visage attristé du Breton. + +On y lisait de sombres angoisses. + +Pour détourner son esprit des idées noires, il le reporta sur cet ange +qui lui était apparu le matin, à une heure de danger mortel. + +Sans qu'il s'en doutât, l'image de Fernande restait gravée en lui. + +Il revoyait son beau visage, ses yeux purs et rayonnants. + +Se rendait-il compte, seulement, du lent travail qui se faisait en lui? + +Non: quand l'amour vrai, c'est-à -dire l'amour chaste et sincère naît +dans une âme humaine, cette âme ne le sent pas: elle le devine. + +Vers une heure du matin, le marquis arriva. + +Jean chassa loin de lui toute pensée importune et courut se jeter dans +les bras du vieillard. + +Il lui sembla que son père l'embrassait avec plus de tendresse que +d'habitude. + +Mais il hésita avant d'avoir le courage de l'interroger. La figure +dévastée, presque livide, du marquis, parlait. + +--Mon père, qu'avez-vous? s'écria-t-il avec angoisse. + +--_Monsieur le comte_, répondit le marquis, vous êtes le seul enfant que +Dieu m'ait laissé. + +--Le seul enfant? Ciel! que voulez-vous dire, mon père? + +--Hélas! + +--Mon frère Louis? + +--Il est tué! + +--Ma sÅ“ur Marianne? + +--Elle est tuée! + +--Mon frère Philippe? + +--Il est mort!... + +Jean ne comprit pas d'abord le sens affreux de cette réponse +impitoyable. Cette nouvelle le terrifiait, le désespérait. Il cacha sa +tête dans ses mains et pleura. + +--Pleure, pleure, enfant bien-aimé, murmura le vieillard en serrant son +dernier-né sur sa poitrine; pleure, car Dieu te garde sans doute de +rudes épreuves! + +--Ah! je vous aimerai pour nous tous, dit Jean en embrassant son père. +Comment Louis et Marianne ont-ils été tués? + +--En défendant le roi. + +--Comment Philippe a-t-il été tué? + +--Je n'ai pas dit que votre frère Philippe eût été tué. + +--Mon père... + +--J'ai dit qu'il était mort. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Mon fils, pour la première fois, depuis que notre aïeul Kardigân +mourut à Saint-Jean-d'Acre, notre devise _fidèle_ a reçu un sanglant +démenti. Celui qui était votre frère a trahi son nom, a trahi sa cause, +a trahi son roi! Je l'ai chassé de ma famille, et désormais j'entends +qu'il n'existe plus ni pour vous ni pour moi. + +Jean connaissait son père; il connaissait l'implacabilité de cette +nature loyale quand elle se trouvait placée en face de son devoir. + +Rien ne le ferait plier. + +Il courba le front sous cet arrêt, pleurant tout bas ces morts qui lui +brisaient le cÅ“ur, cette trahison qui le laissait seul. + +--Venez, dit M. de Kardigân. + +Et les trois hommes allèrent passer le reste de la nuit auprès des +cercueils de Louis et de Marianne. + +Le lendemain, l'enterrement eut lieu. + +C'était en vérité quelque chose de navrant que ces deux convois blancs +qui marchaient lentement dans la rue. + +M. de Kardigân, Jean et Aubin Ploguen suivaient, tête nue; derrière eux, +quelques parents éloignés, les seuls qu'on eût pu prévenir par ce temps +troublé. + +Sur les draperies blanches qui couvraient le cercueil de Louis brillait +le ruban rouge de la Légion d'honneur; sur celui de Marianne, les mains +pieuses du père et du frère avaient jeté de belles fleurs... ces fleurs +que la jeune fille aimait tant. + +Les passants regardaient émus. + +--Qui est-ce? demandait-on. + +--Un père et un frère qui conduisent leurs chers aimés au tombeau! + +--Tués, tous les deux? + +--Tués, l'officier et la fille! + +Et on se découvrait sur le passage de cette grande douleur qui arrachait +des larmes à tous. + +Jean portait son uniforme de garde-du-corps. Le peuple ne grondait plus +en le voyant. Que sont les haines politiques en face de pareils deuils? + +La cérémonie fut courte et silencieuse. + +Une chaise de poste et deux chevaux sellés attendaient à la porte. Le +marquis y monta, après avoir fait placer les deux cercueils dans la +voiture. Jean et Aubin Ploguen sautèrent en selle. + +Le duc d'Angoulême ayant accordé un congé au baron pour rendre les +derniers devoirs à ceux qu'il avait perdus, Jean était libre +d'accompagner son père à Kardigân. + +On comprend combien fut triste un voyage accompli dans de pareilles +conditions. + +La seule joie du jeune homme était d'apercevoir à travers les portières +de la voiture la tête pensive de son père. + +Ils arrivèrent à Kardigân par une belle matinée du mois d'avril. + +L'inhumation eut lieu dans le cimetière de la famille. + +Puis tous les deux reprirent leur vie d'autrefois, quand Jean n'était +pas encore parti pour Paris. + +M. de Kardigân se courbait tous les jours de plus en plus. Sa tête +blanche prenait des teintes verdâtres, par instants, qui inquiétaient la +tendre sollicitude de son fils. Aubin Ploguen lui-même restait muet. On +sentait qu'un vent de désolation soufflait sur cette maison naguère si +fortunée, si enviée. + +Un matin, Jean reçut une lettre de Paris. Il tressaillit en +reconnaissant l'écriture de Philippe. + +La lettre était déchirante. + +Philippe avait consenti à perdre son nom, mais il ne consentait pas à +perdre l'affection du vieillard. Il suppliait Jean d'obtenir son pardon, +d'implorer pour lui. + +Le jeune homme se sentit remué jusqu'au fond de l'âme en lisant ces +lignes, où Philippe lui peignait sa souffrance. + +Il entra dans la chambre de son père. M. de Kardigân, accoudé à sa table +de travail, contemplait les portraits de ses deux enfants qui n'étaient +plus. + +Jean crut l'heure favorable. + +Il s'avança près de lui. + +--Vous avez à me parler, mon fils? demanda le marquis en relevant le +front. + +--Lisez, mon père. + +M. de Kardigân prit la lettre; mais dès qu'il eut reconnu l'écriture, il +la déchira et en jeta froidement les morceaux au vent. + +--Père! père! il souffre et demande pardon! + +--De qui me parlez-vous? + +--De mon frère, de Philippe, de votre fils. + +--Ce n'est pas votre frère, et ce n'est pas mon fils, ne l'oubliez pas! + +--Monsieur le marquis, ayez pitié. + +--Celui pour lequel vous m'implorez est mort: je vous l'ai déjà dit. + +La voix du vieillard était nette et inflexible. + +Jean comprit qu'il serait inutile d'insister davantage. Il se retira et +raconta à son frère ce qui s'était passé. + +Il le blâmait, lui aussi; mais il était jeune, et l'âge ne lui avait pas +donné cette rigidité de conscience qui rendait le marquis impassible +dans ses volontés. + +Le soir, M. de Kardigân lui dit: + +--Jean, vous allez me jurer de ne jamais lire une lettre comme celle de +ce matin, et de n'y jamais répondre sans ma permission. + +--Vous le voulez? + +--Je le veux. + +--Soit. Je vous le jure, mon père. + +--Bien, mon enfant. + +Quelques jours se passèrent encore. + +Enfin, Jean vit, un matin, à son réveil, les équipages du marquis qui +attendaient dans la cour du château. + +Au même instant, son père entra dans sa chambre en costume de voyage. + +--J'aurais voulu te prévenir plus tôt, mon enfant, dit celui-ci, mais je +n'ai reçu la nouvelle que cette nuit. + +--Nous partons? + +--Oui. + +--Quand? + +--Dans deux heures. + +Jean se hâta de faire ses derniers préparatifs. En vérité, sa vie était +si pleine d'événements depuis la révolution de Juillet, qu'il ne +s'étonnait plus de ce qui pouvait y survenir d'imprévu. + +Aubin Ploguen restait au château. + +L'affection qu'il portait à Jean avait doublé. Il sentait que la fin du +marquis était proche, et que le comte resterait seul, n'ayant plus que +lui. + +--Ne trouvez-vous pas M. de Kardigân bien changé? lui demandait une fois +le curé du bourg. + +--Oh! oui... c'est mon opinion. + +Le père et le fils montèrent à cheval. + +--Où allons-nous, monsieur? demanda Jean à son père, au moment où ils +passaient sous la verte allée du parc. + +--Mon fils, nous allons saluer le roi de France. Il est bon de +renouveler son serment de fidélité aux souverains qui partent en exil... + + + + +VIII + +LE SERMENT + + +Charles X s'embarquait à Cherbourg. + +M. de Kardigân et son fils gagnèrent Savenay et arrivèrent à Rennes par +Redon. + +A Rennes, deux routes les conduisaient à Cherbourg: l'une suit le +littoral de la mer, à l'extrémité ouest de la presqu'île de Cotentin; +l'autre, la plus courte, passe à Avranches, à Pont-l'Abbé et à Valognes. + +C'est celle-ci que prirent les voyageurs. + +Le roi était annoncé quand ils entrèrent dans la ville. + +Le lendemain, en effet, le bâtiment sur lequel devait s'embarquer +Charles X attendait en rade. + +Il y a une chose qu'on n'a pas assez dite: c'est la profonde différence +qui existe entre le départ de Charles X et celui de Louis-Philippe. + +L'un fut un voyage, l'autre une fuite. + +Le chef de la Maison de Bourbon quittait la France, entouré des siens, +escorté de ses fidèles; le chef de la famille d'Orléans la quitta en se +cachant. + +Le marquis et Jean étaient des premiers sur la jetée, quelques heures +avant l'embarquement. + +Quand le roi parut, M. de Kardigân s'avança respectueusement au-devant +de lui. + +Le souverain connaissait son serviteur. + +Il eut un sourire triste en apercevant cet ami des jours malheureux, qui +fut toujours absent pendant les jours heureux. + +Il tendit la main au vieux gentilhomme, qui la baisa respectueusement. + +--Sire, dit le marquis, je sollicite de Votre Majesté quelques instants +d'audience. + +Cette phrase, prononcée en face de ce vaisseau qui allait emporter le +fils de saint Louis au milieu de cet abandon du malheur et de +l'infortune; cette phrase où vibrait tant de respect, où la fidélité de +trente générations résumait son culte et sa croyance, impressionna +profondément ceux qui l'entendirent. + +Une audience! + +Où étaient le Louvre et les gardes-du-corps; et ceux qui, après avoir +mendié un sourire du maître, le trahissaient à cette même heure pour +adorer le soleil levant? + +Une audience! + +L'Océan était l'huissier, attendant que le roi eût écouté son sujet pour +exécuter les ordres reçus et emporter le souverain loin de cette terre +de France qu'il avait tant aimée! + +Charles X comprit le sens sublime de ce mot: + +--Parlez, monsieur, dit-il. + +--Sire, continua le vieillard en redressant son front, sire, mon père a +été guillotiné à Nantes; ma mère a été exécutée à Nîmes. L'un de mes +oncles fut tué à la bataille du Mans, le second fusillé avec Charette; +sire, j'ai été blessé trois fois en Vendée; mon frère cadet mourut de +fatigue et d'épuisement sous Maulévrier; mon fils aîné a été tué le 30 +juillet à Paris,--pour le roi; ma fille a été tuée à Paris, pour le roi; +le second de mes enfants n'existe plus... Je lui ai arraché son nom, sa +devise, son écusson: ainsi disparaissent et soient punis les traîtres! +Il me reste un fils... + +Il s'arrêta, les pleurs étouffaient ses paroles. + +Il continua plus lentement encore, répétant les dernières paroles qu'il +avait prononcées: + +--Il me reste un fils... Je le voue au service de Votre Majesté et de sa +race! Je jure en son nom qu'il sera toujours parmi ces hommes braves et +loyaux, prêts à lever l'étendard du roi sur la terre de France! + +Une larme glissa sur la joue du vieux roi. + +--J'accepte ce serment, mon serviteur. + +Puis il tendit la main à Jean, qui fit comme son père et la baisa. + +--Dieu vous garde! dit-il. + +Le souverain acceptait le serment avec la même simplicité que le sujet +en avait mis à l'offrir. + +L'embarquement commença. + +Jean, les bras croisés, pâle, l'Å“il brillant et résolu, suivait du +regard cette scène solennelle et grandiose. + +En quelques minutes, son père venait de vouer toute sa vie à une cause. +Il lui avait même semblé inutile d'ajouter une parole. + +Ils restèrent là tous les deux, muets, immobiles, contemplant ce +vieillard découronné, plus grand encore sur ce pont de vaisseau, son +dernier royaume, qu'au Louvre, sur son trône. + +Le capitaine du navire fit hisser les voiles, et l'on vit le corps +souple et effilé du bâtiment glisser sur la cime des vagues, comme un de +ces gigantesques albatros qui font une lieue en quelques coups d'ailes. + +Quand les voiles blanches eurent disparu à l'horizon, quand le ciel, le +vaisseau et l'océan semblèrent ne plus former qu'un, M. de Kardigân prit +le bras de son fils et le serra fortement. + +--Salut à la majesté tombée! dit-il.--N'oubliez jamais cela, comte! + +Ils revinrent silencieux à leur hôtel, où les attendaient leurs +équipages. + +Ils retournèrent à Kardigân à petites journées. On eût dit que le +marquis, ayant terminé ce qu'il avait à accomplir sur la terre, n'avait +plus qu'à mourir. + +Des symptômes d'affaiblissement commencèrent à s'emparer de lui. + +De Valognes à Pont-l'Abbé, il resta encore bien droit et ferme sur sa +selle. + +Mais plusieurs fois, entre Pont-l'Abbé et Avranches, il trahit son +malaise par de sourdes plaintes qui sortaient malgré lui de ses lèvres. + +En approchant de Rennes, le marquis dut quitter le cheval pour la +voiture. + +Jean suivait d'un regard navré ces progrès d'un affaiblissement qui +présageait une proche fin. La pâleur devenait de la lividité. + +Nous avons comparé une fois M. de Kardigân à un chêne robuste auquel le +bûcheron vient de donner son premier coup de cognée. + +Le chêne ayant perdu sa sève, à mesure que ses branches étaient tombées +une à une, courbait son front et mourait. + +En arrivant à Kardigân, le marquis se coucha. + +En passant à Rennes, Jean avait demandé à un célèbre praticien de la +ville de lui indiquer un de ses confrères de Savenay ou de Guérande, +dans lequel il pût avoir confiance. Le praticien lui nomma le docteur +Hérault, que connaissaient bien les pauvres et les souffrants de la côte +bretonne. + +M. Hérault fut appelé par Jean. + +--Je suis un homme, docteur, lui dit-il; donc traitez-moi en homme: ne +me cachez rien de la vérité, quelle qu'elle soit. + +--Soit, monsieur! Dans trois jours votre père sera mort! + +Bien que préparé à ce rude coup, Jean chancela. + +--Trois jours! + +--Peut-être moins... Tenez, monsieur, je serai franc. Il y a deux choses +chez l'homme: le corps et l'âme. Les maladies du corps, nous les +connaissons, et nous pouvons en triompher quelquefois, quand Dieu le +veut bien. + +Mais l'âme! + +Qui peut analyser les souffrances inconnues qui l'épuisent? Votre père +est frappé là . J'ai appris comme tout le monde le rude coup dont votre +maison a été atteinte. Ne cherchez pas ailleurs la maladie de M. de +Kardigân. Sa vie s'en va par les blessures à travers lesquelles le sang +des siens a coulé! + +Jean serra la main du docteur. + +Il devinait, lui aussi, que tout remède pour tenter une guérison serait +inutile. + +Le marquis reposait dans son lit, pendant que son fils causait avec le +médecin. + +C'était le soir. + +Aubin Ploguen, assis au chevet du lit, veillait le moribond, comme +là -bas, à l'hôpital de la Charité, il avait veillé le mort. M. de +Kardigân dormait. + +Sa figure amaigrie gardait l'empreinte d'une souffrance intérieure +morale; et en même temps on y voyait ce je ne sais quel rayonnement plus +qu'humain que donne une conscience pure. + +La fenêtre ouverte laissait parvenir jusqu'à lui le souffle chaud de la +soirée, tiédi par les brises salines qu'apporte la mer à ces côtes de +Bretagne. + +Quand il s'éveilla, son Å“il regarda autour de lui, et un pâle sourire +erra sur sa lèvre en apercevant Aubin Ploguen. + +--Mon fils... balbutia-t-il. + +Aubin se hâta de prévenir Jean, qui arriva auprès du malade. + +--Comment êtes-vous, père? demanda le jeune homme. + +--Mieux, merci, mon enfant. + +--Vous ne désirez rien? + +--Si... + +Le marquis tendit la main vers le tiroir de sa table de travail. + +--Ouvre ceci, dit-il. + +Jean obéit et interrogea le marquis du regard, comme pour lui demander +quel ordre il désirait lui donner. + +--Prends une grande enveloppe scellée que tu trouveras, mon enfant. + +Jean prit l'enveloppe. + +--Écoute, mon enfant, dit le vieillard, cette nuit ou demain matin je +mourrai... Tu as fait venir un médecin... ce n'est pas ce médecin-là +qu'il me faut, c'est l'autre, celui qui parle de Dieu... Je te prie +d'envoyer chercher le curé de Kardigân... + +Jean frissonna devant l'assurance avec laquelle son père parlait. + +M. Hérault disait: trois jours. Le moribond, lui, disait: demain. + +Le marquis reprit: + +--Quand M. le curé me quittera, tu reviendras auprès de moi; j'aurai un +suprême entretien avec toi. Emporte ceci... c'est mon testament. + +Une demi-heure après, l'abbé Raymond, curé de Kardigân, arriva, et reçut +la confession du mourant; puis on introduisit toute la maison, les +valets et les paysans qui, agenouillés derrière Jean et Aubin Ploguen, +assistaient à la communion dernière du maître. + +--Je meurs dans ma religion catholique, apostolique et romaine, dit le +vieillard. Le ciel me pardonnera peut-être mes péchés en faveur de mon +repentir! + +Cette scène, impressionnante au plus haut degré, se passait au milieu du +recueillement de tous et du silence de cette nuit d'été. + +Tout le monde se retira quand le curé de Kardigân laissa seul le +marquis. + +--Restez, Jean, dit celui-ci. + +Jean, qui s'apprêtait à s'éloigner, s'arrêta. + +--Venez vous asseoir près de moi, mon fils. + +Le jeune homme obéit. + +--Je vais mourir, dit lentement le marquis... Écoutez-moi, mon fils... + + + + +IX + +LA LÉGENDE DE KARDIGAN[2] + + +Le marquis resta un moment les yeux fixes dans le vide, puis commença +ainsi: + +--Vous savez, Jean, que, sous le roi Philippe Auguste, la branche +cadette de notre famille quitta la France et s'installa en Portugal. + +Or, un siècle environ après, Alonzo de Kardigâne,--notre nom français +avait subi une altération,--jouissait de l'amitié du roi Jean. + +Alonzo était bon, brave et loyal. + +Son souverain faisait cas de lui comme du meilleur et du plus dévoué de +ses gentilshommes. + +Un jour, un officier se présenta au palais de Kardigâne, situé aux +environs de Lisbonne, et vint dire à Alonzo que le roi le mandait auprès +de lui. + +Le comte de Kardigâne se hâta d'obéir aux ordres de son maître. + +Il arriva au palais royal et le trouva plongé dans les réjouissances. + +La reine Christine-Amélie venait d'accoucher, et le nouveau-né avait été +salué prince-infant par la cour assemblée. + +On introduisit Alonzo dans la chambre même de l'accouchée. + +En l'apercevant, le roi se leva et lui dit: + +--Comte, je t'ai fait venir parce que j'ai besoin de toi. + +--Je suis aux ordres de mon Sire, répondit le gentilhomme. + +Mais, à la même minute, la pauvre Christine-Amélie jeta un cri suprême +et mourut. + +Le roi Jean était à la fois veuf et père. + +L'infant dormait, couché sur le lit de dentelles, à côté de la morte; il +dormait, car l'enfance ayant beaucoup à vivre, ne se lasse pas de +sommeil. + +Jean prit la main de Kardigâne et la plaça sur la tête du petit infant. + +--Devant Dieu, en souvenir de la reine qui n'est plus, et sur ton épée +de chevalier, tu vas me jurer, comte, d'être toute ta vie fidèle à celui +que Dieu te donnera pour maître après moi. + +--Je le jure! + +--Dieu a reçu ton serment. Je n'ai plus besoin de toi. + +Et des années passèrent. Le comte de Kardigâne vieillissait; jamais le +roi Jean ne lui avait rappelé son serment de fidélité éternelle. + +Un jour, un moine, comme l'officier longtemps auparavant, se présenta +chez lui: + +--Messire, dit-il, notre roi est à l'agonie. Le Ciel ait son âme! Il +vous appelle. + +Le comte sauta à cheval et courut au palais. On l'introduisit dans cette +même chambre où la reine était morte, où l'infant était né. + +A son tour, le roi était couché sur le lit; on eût cru qu'il était déjà +trépassé. Lorsque le comte entra, il tourna péniblement la tête, et bien +qu'il n'eût pas bougé depuis des heures, il saisit la main du +gentilhomme, et de sa lèvre décolorée prononça ces deux mots: +Souviens-toi! + +Kardigâne se mit à genoux, baisa la main du roi et sortit en faisant le +signe de croix. + +Le jeune prince fut couronné roi le lendemain, sous le nom de dom +Sanche. Les gentilshommes, les officiers et les soldats lui jurèrent +fidélité. Seul, le comte de Kardigâne s'y refusa, et quand la raison lui +en fut demandée, il répondit: + +--On ne peut pas prêter deux fois le même serment. + +Cette réponse, que nul ne comprenait, fut rapportée à dom Sanche, qui, +conseillé par son cousin et son favori dom Alphonse, marquis d'Algarac, +voulut exiler le comte. Seulement, en souvenir de l'amitié que son père +avait éprouvée pour le vieillard, il se contenta de l'éloigner de la +cour en lui donnant le commandement de la ville forte d'Oporto. + +Quinze autres années se passèrent pendant lesquelles dom Sanche sembla +prendre à tâche de soulever son peuple contre lui. Il mécontenta son +armée, doubla les impôts et fit alliance avec les Maures. + +Alphonse, le mauvais conseiller du roi, crut le moment venu de démasquer +sa traîtrise. + +Il prit le palais de vive force, déclara dom Sanche indigne et l'enferma +au monastère des Bénitès. + +Le Portugal laissa faire. Il était las de son ancien maître. + +Seul, le comte de Kardigâne refusa de reconnaître l'usurpateur et de lui +rendre la place d'Oporto. + +--J'ai de l'honneur plein ma vie, dit-il au député d'Alphonse, qui le +sommait de lui donner les clefs de la ville. Je ne deviendrai pas infâme +à soixante-dix ans! + +Quand le député fut parti, Kardigâne rassembla ses troupes,--trois cents +hommes!--il fit lever les herses, remplir les fossés d'eau et les +magasins de nombreuses provisions. + +Un mois après, il était assiégé. + +Le siége dura cinq ans. + +Kardigâne avait une trop petite armée pour prendre l'offensive et tenir +la campagne. Il se contentait de repousser les assauts qui étaient +donnés à la citadelle. + +Le chef des assiégeants ne se lassait pas, car il se disait que, s'il ne +pouvait dompter Kardigâne par la force, il aurait, un jour, raison de +lui par la faim. + +En effet, les vivres étaient presque épuisés. + +Le comte en fit une distribution plus rare; puis il ne donna plus que +des demies et des quarts de ration. + +Un matin, l'intendant de la citadelle lui déclara qu'il n'y avait pas, +dans toute la ville, de quoi faire un pain d'enfant. + +Alors on tua les chevaux et on les mangea. + +Après les chevaux, on poursuivit les chiens, les chats et les rats. + +Les animaux disparus, Kardigâne fit bouillir les harnais et les selles; +mais la peste décimait la garnison. Pendant ces cinq ans, les deux tiers +avaient été tués. + +Des cent derniers, la maladie en prit soixante. + +Alors le comte fit venir les quarante qui avaient résisté et leur dit: + +--Vous n'avez pas fait de serment de fidélité, donc vous êtes libres. +Si, après-demain, Dieu n'a pas accompli un miracle en notre faveur, les +portes de la ville vous seront ouvertes. + +Des quarante soldats restés vivants, trente-trois désertèrent; sept +seulement demeurèrent. + +Le lendemain; un chevalier vint frapper de sa lance le fer de la herse, +et dit qu'il s'appelait dom Eyriès, officier supérieur du roi Alphonse, +et qu'il voulait parler au comte de Kardigâne. + +Dom Eyriès fut introduit dans la chambre où Kardigâne dormait habillé +dans son armure de fer. Le vieillard avait alors quatre-vingts ans. Son +sommeil, calme comme celui d'un enfant, exprimait la tranquillité de son +âme. + +Dom Eyriès mit un genou en terre devant cet emblème vivant de la +fidélité humaine, et quand le vieillard fut éveillé, il lui dit: + +--Messire comte, le roi dom Sanche vient de mourir, sans enfants. +Alphonse n'est donc plus un usurpateur, puisque c'est à lui que le trône +revenait de droit. Vous êtes délié de votre serment. Remettez-moi les +clefs de la ville. + +Kardigâne lui répondit: + +--Je veux m'assurer de cette mort. Suivez-moi. + +Les deux gentilshommes partirent d'Oporto et allèrent au couvent des +Bénitès. La, le comte demanda où était le roi dom Sanche. On lui +répondit qu'il était mort. + +--Menez-moi à son tombeau, dit-il. + +On le conduisit à la chapelle du couvent où étaient écrits ces deux mots +sur une large dalle: + +SANCHE, ROI + +--Ouvrez le tombeau! reprit le comte. + +On ouvrit le tombeau, et le corps embaumé du roi défunt apparut dans son +cercueil. + +Alors Kardigâne s'agenouilla, et, baisant la main glacée du cadavre, il +dit: + +--Mon Sire, c'est toi qui m'as donné les clefs de la ville; c'est à toi +que je dois les rendre! + +Et, mettant les clefs dans le cercueil, il fit fermer le tombeau et +s'éloigna. + +Deux jours après, il arrivait à la cour. + +--Je viens vous saluer, dit-il à Alphonse; car, maintenant, c'est vous +qui êtes mon roi. + +--Jure-moi fidélité, comme tu l'as jurée à mon cousin, répliqua +Alphonse, et je te fais le second du royaume. + +Kardigâne hocha la tête, et dit d'une voix triste: + +--Monseigneur, j'ai fait un serment de fidélité dans ma vie, mais il m'a +coûté trop cher pour que j'en veuille faire un second...» + + * * * * * + +Jean avait écouté le long récit de son père, impressionné par la loyauté +sublime de son aïeul. + +Le vieillard reprit faiblement, car ces paroles l'avaient épuisé: + +--Mon fils, la fille de celui dont je t'ai conté l'histoire a épousé un +Kardigân de France, son cousin. Tu es donc doublement son descendant. +Pense que c'est en souvenir de lui que notre devise: _Toujours prêt_, a +été changée pour celle qui brille aujourd'hui sur notre écusson: +_Fidèle!_ Je vais mourir, mais je n'ai pas d'autre enseignement à te +donner... + +Le marquis retomba sur le lit. + +Jean se mit à genoux, priant et pleurant. + +Tout à coup le vieillard se redressa: + +--Fais entrer tout le monde! dit-il. Je veux que tout le monde me voie +mourir! + +Les valets et les serviteurs rentrèrent pour l'agonie, comme ils étaient +venus pour la communion. + +Il semblait que ce fils des chevaliers d'autrefois voulût donner, en +exemple, la fin d'une belle vie: + +--Monsieur le marquis de Kardigân, dit le moribond d'une voix encore +ferme, vous êtes désormais le chef de la maison. Que tous n'oublient pas +qu'ils vous doivent obéissance et respect! + +Puis, il appuya sa tête sur l'oreiller et sembla dormir. + +Un sourire voltigeait sur sa lèvre; un frémissement agitait par instant +ce corps usé par la vieillesse et la douleur. + +--Jean! Jean! murmura-t-il soudain. + +Le jeune homme se pencha sur le lit du vieillard, comme pour recueillir +sa dernière pensée. + +Celui-ci mit son doigt sur le front de Jean: + +--Fidèle! dit-il. + +Ce fut son dernier mot. + +FIN DU PROLOGUE + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + LES FRÈRES ENNEMIS + + + + +I + +UN BAL DE L'OPÉRA EN 1831 + + +Seize mois environ après la mort de M. le marquis Huon-Anne de Kardigân, +c'est-à -dire vers le milieu du mois de décembre de l'année 1831, notre +drame recommence à Paris. + +Paris s'amuse. + +Ou plutôt, pour être plus juste, Paris cherche à s'amuser. + +Il vient de passer par de rudes secousses. D'abord le choléra. + +M. Gisquet, préfet de police, avait dû placarder une affiche défendant +le gouvernement contre l'accusation portée par le peuple de jeter du +poison dans les fontaines et dans les brocs des marchands de vin. + +Cette proclamation, datée du 2 avril, montre combien le nouveau régime +était impopulaire. + +Pendant tout le temps que dura l'invasion du choléra, Paris fut +transformé en un immense tombeau. + +Un seul homme eut de l'esprit: M. Harel, directeur de la +Porte-Saint-Martin, qui fit insérer dans les journaux une réclame ainsi +conçue: + +--«On a remarqué avec ÉTONNEMENT que les salles de spectacle étaient les +seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun +cas de choléra ne s'était encore manifesté. Nous livrons ce fait +INCONTESTABLE à l'investigation de la science et de l'Institut!!!» + +Puis le choléra disparut, après avoir emporté quatre-vingt mille +victimes. + +Après lui, vinrent les émeutes. + +Émeute à Grenoble, émeute à Lyon, émeute à Lille, émeute partout! + +On voit que ce pauvre Paris et ces pauvres Parisiens avaient été +durement secoués pendant l'année, et que vraiment il était tout naturel +qu'ils songeassent à s'amuser. + +Comme distractions, ils avaient eu Alexandre Dumas d'abord, le lion de +cette époque. + +On ne s'était occupé, douze mois durant, que du grand bal d'Alexandre +Dumas; ensuite de la première représentation du _Mari de la Veuve_, +d'Alexandre Dumas; troisièmement, de la _Tour de Nesles_, d'Alexandre +Dumas; et, enfin, des discussions d'Alexandre Dumas avec M. Frédéric +Gaillardet, toujours à propos de cette même _Tour de Nesles_, qui +faisait florès. + +La seule chose qui pût distraire un moment l'attention publique du plus +grand de nos romanciers, fut le bal de l'Opéra, alors dans toute sa +splendeur: + +_Quantum mutatus ab illo!_ + +Il en résultait que, par suite de l'incroyable succès dont jouissait le +drame en vogue, tous les costumes du bal de l'Opéra de l'année 1831 +étaient des Buridan par centaines, des Marguerite de Bourgogne par +trentaines et des Gaultier d'Aunay par vingtaines. + +Car, à cette époque, les hommes du monde dédaignaient d'employer à leur +usage le vulgaire habit noir, dont se servaient de nos jours les +habitués de M. Strauss. + +La plupart d'entre eux venaient costumés au bal de l'Opéra. + +Or, le samedi 17 décembre, une foule nombreuse envahissait la rue Le +Peletier, débordant presque sur le boulevard. C'étaient des huées, des +cris, des applaudissements et des éclats de rire. + +Un flot de voitures entrait dans la rue: et les élégants coupés, ou les +voitures de place, les citadines, jetaient les arrivants sur le pavé de +l'Opéra. + +Une bouquetière se tenait à droite, portant son étalage suspendu à son +cou. + +Cet étalage se composait de roses rouges et de roses blanches, ces +malheureuses fleurs pâles, écloses, à force d'art, dans une serre +d'industriel: et les pauvrettes, se sentant sans parfum, regrettaient +d'être nées. + +Un _lion_--le mot du temps--fit son emplette en passant, et demanda à la +jeune bouquetière: + +--Êtes-vous contente, ce soir? + +--Pas beaucoup, monsieur. + +--Les affaires ne vont pas? + +--Je n'ai vendu que trois bouquets de roses blanches et rouges. + +--Je ferai le quatrième. + +--Et tous ceux qui me les ont achetés étaient costumés en Buridan et +masqués. + +Le _lion_, déguisé lui-même en Palikare, se mit à rire et s'éloigna. + +Il comprenait encore, jusqu'à un certain point, qu'on se déguisât en +Buridan pour venir au bal de l'Opéra, bien que l'extrême abondance de +ces costumes eût dû faire reculer un homme du monde. + +Mais qu'on se masquât! + +Voilà ce qui était impardonnable. + +A peine eut-il disparu, qu'un jeune homme, enveloppé d'un manteau épais, +s'arrêta à son tour devant la bouquetière. + +--Un bouquet mêlé, dit-il. + +Un bouquet mêlé signifiait union égale de roses blanches et de roses +rouges. + +--Voici, monsieur. + +Le jeune homme, en voulant prendre un louis dans sa poche, entr'ouvrit +son manteau et laissa voir sa cotte de mailles de Buridan. + +--Encore un Buridan!... pensa la bouquetière en riant. + +L'inconnu était masqué. + +Il mit un louis sur l'étalage et s'engouffra sous le portail. + +Cinq minutes après, nouveau Buridan, également masqué. + +--Un bouquet mêlé, dit-il aussi. + +Il fut suivi d'un troisième Buridan semblable aux autres, qui prit le +même bouquet mêlé, donna un louis et passa. + +--C'est bien curieux! murmura-t-elle; voilà six Buridans, tous masqués, +qui m'ont demandé la même chose. + +Puis, comme, somme toute, c'était de peu d'importance, elle ne s'en +occupa plus. + +Cependant suivons la foule, pour nous servir de l'expression en usage +auprès de messieurs les bateleurs de place publique. L'Opéra, brûlé +naguère, ouvrait au public ses deux grands escaliers du bas, par +lesquels on arrivait au premier étage, où se trouvaient les loges, +l'amphithéâtre et le foyer. + +Ce foyer, sans être aussi grand que celui que nous avons connu, tenait +toute la largeur des panneaux du fond. + +Les groupes y étaient si compacts, qu'à peine pouvait-on s'y promener. + +Il y avait de tout dans cette cohue: des costumes, des habits et des +dominos multicolores qui se heurtaient, se parlaient, s'appelaient se +répondaient tous ensemble, de manière qu'il en résultait pour les +oreilles une cacophonie épouvantable. + +Les Buridans étaient en nombre. + +Ils portaient tous le même uniforme, si bien qu'il eût été vraiment +difficile de s'y reconnaître. + +Pourtant, une femme, enveloppée d'un ample domino noir, semblait s'être +donné pour mission de les dévisager, car elle regardait attentivement +tous ceux qui passaient devant elle. + +Un homme, couvert d'une robe flottante, la figure couverte d'un loup, +examinait à son tour cette femme qui se tenait debout, les bras croisés, +appuyée contre un chambranle à la porte du foyer. + +Il hésitait à l'aborder. Pourtant, dans un mouvement que fit ce domino, +il démasqua un imperceptible nÅ“ud violet attaché à son bras. + +Aussitôt l'homme s'approcha et lui toucha l'épaule. + +La femme se retourna: + +--Charles! dit celui-ci. + +--Marie! répondit-elle. + +Évidemment c'était un mot de passe, car autrement l'homme n'eût pas +appelé la femme: Charles, et la femme n'eût pas appelé l'homme: Marie. + +Elle tressaillit légèrement et prit le bras de l'inconnu. + +--Eh bien! l'avez-vous vu? demanda l'homme déguisé. + +--Oui. + +--Lui avez-vous parlé? + +--Non. + +--Peut-être n'est-ce pas lui! + +--C'est lui, j'en suis certaine. + +--A quoi l'avez-vous reconnu? + +--Je ne l'ai pas reconnu, mais je l'ai suivi depuis sa maison jusqu'ici. + +--A merveille. + +--Comment est-il costumé? + +--En Buridan. + +--Diable! il faudra le reconnaître au milieu de la centaine d'imbéciles +qui se sont affublés de cette peau-là ! + +--Non, heureusement pour nous, le ciel a voulu qu'il portât un signe qui +le distinguât des autres. + +L'homme masqué gratta vivement le nez de son loup de carton. + +Ce devait être chez lui une habitude, peut-être un signe de joie, car il +fit entendre un petit rire intérieur plein de gaieté. + +--Ah! il porte un signe? + +--Oui. + +--Et quel est ce signe? + +--Un bouquet de roses mêlées rouges et blanches, à l'épaule droite. + +--Très-bien. + +Il reprit après un léger silence: + +--Est-il venu seul? + +--Oui, seul. + +--N'a-t-il parlé à personne? + +--A personne. + +--Vous en êtes sûre? + +--Oh! parfaitement. Il est entré chez lui, rue de *** à dix heures du +soir. J'étais déjà toute prête pour le bal, dans ma voiture, en face de +la maison. Il est ressorti, habillé comme je viens de vous le dire, vers +minuit et demi. Aussitôt j'ai donné ordre au cocher de suivre son coupé. +Il est venu directement ici. + +--Diable! diable! + +--Cela vous gêne? + +--Pas mal, en effet. + +L'homme avait changé de mouvement. Au lieu de gratter le nez de carton +dont ne l'avait pas doué la nature, il grattait obstinément le derrière +de son oreille. + +Le premier geste était un signe de joie, le second était ou devait être +un signe de mécontentement. + +--Est-ce que je me serais trompé dans mes calculs? pensa-t-il tout haut. + +Pendant cette conversation, le flot des promeneurs du foyer s'était +dispersé du côté de la salle où se faisait entendre une assourdissante +musique; puis, à leur tour, avaient été remplacés dans le foyer par +d'autres promeneurs. + +Il en résultait que l'homme masqué et le domino pouvaient examiner de +nouveaux visages. + +Tout à coup celui-ci serra fortement le bras de son cavalier. + +--Attention, le voici! dit-elle. + +Et, en effet, elle montrait à son interlocuteur un Buridan, lequel +portait à l'épaule droite des roses blanches et des roses rouges mêlées. + + + + +II + +ROSES BLANCHES ET ROSES ROUGES + + +En apercevant le Buridan, l'homme masqué renouvela son geste premier. + +C'est-à -dire qu'il frotta fortement son nez en carton. + +--Faut voir! faut voir! murmura-t-il. + +Quant à la femme, elle semblait retombée dans une apathie profonde. + +Peut-être, si on eût soulevé son loup de velours noir, eût-on vu des +larmes couler sur son visage. + +L'homme avait fait un signe imperceptible: aussitôt un débardeur, appuyé +contre une des colonnes, s'était détaché d'un groupe compact pour +s'approcher de lui. + +--Suis-moi ce gaillard! lui dit-il tout bas.. + +Le Buridan, escorté de son débardeur, s'enfonça de nouveau dans la +foule. + +--Je suis content de vous, reprit l'homme en s'adressant au domino, et +j'en ferai bon témoignage. + +--Alors vous tiendrez votre promesse? demanda-t-elle d'une voix +tremblante. + +--Oui. + +--Partons, alors! + +--Partir, pourquoi? + +Le domino, qui avait ressaisi le bras de son cavalier, laissa retomber +sa main avec accablement. + +--Mais vous m'aviez dit que, si je vous servais, vous me rendriez... + +--Plus bas! plus bas, que diable! interrompit l'homme d'une voix dure. + +Il ajouta plus doucement: + +--Oui, certes, je vous ai promis de vous rendre votre... Mais, faut +voir! faut voir! Vous comprenez bien que vous ne nous avez pas encore +suffisamment servi. + +--Oh! mon Dieu! + +--Allons! allons! ne nous désolons pas! Est-ce de ma faute? Pourquoi +vous êtes-vous mise dans ce hourvari? Nous vous tenons, tant pis pour +vous. + +Une larme brilla à travers la barbe de dentelle qui couvrait le bas du +visage, attaché au masque. + +--Bon! des larmes maintenant! Mais, malheureuse que vous êtes, vous +voulez donc vous perdre et nous perdre? + +Un sanglot étouffé fut la seule réponse du domino. + +--Je vous demande un peu si c'est raisonnable de se conduire comme cela, +et au bal de l'Opéra encore! Si ja... + +L'homme s'interrompit brusquement. Il venait d'apercevoir son Buridan, +qui se promenait tranquillement, n'ayant à ses trousses aucune espèce de +débardeur. + +--Est-ce que la Licorne l'aurait perdu? murmura-t-il. + +Il fit de nouveau le signe imperceptible auquel était arrivé le premier +débardeur, et un second s'approcha de lui, costumé en bohémien. + +--Suis... dit-il, J'attends ici. + +Quant à vous, ma chère, reprit-il en s'adressant au domino, vous allez +vous mêler adroitement à cette foule. Vous reviendrez dans une +demi-heure. Je vous attends ici. + +La femme obéit et disparut. + +Resté seul, l'étrange personnage commença par gratter son nez; puis il +frotta vigoureusement ses deux mains l'une contre l'autre, et ensuite il +s'assit sur un de ces rebords en velours rouge, qui longeaient le foyer. + +--Je ne pouvais pas causer plus longtemps avec elle, pensa-t-il. On nous +aurait remarqués. Et il faut de la prudence, beaucoup de prudence dans +toute cette affaire! Où diable a pu passer ma Licorne! Faut voir! Faut +voir! + +Un troisième Buridan se montra à ce moment dans la galerie. + +Le bohémien qui avait suivi le second ne marchait pas derrière lui. + +--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort! + +Il allait se frotter l'oreille, quand sans doute une idée soudaine +illumina son esprit. + +--Que je suis bête! Ils sont plusieurs! Plusieurs Buridans portant tous +le même signe de reconnaissance à l'épaule droite. Je comprends tout +maintenant! La Licorne et Trébuchet n'ont pas quitté leur homme... le +mystère s'explique. Ah! mais non, pas encore... Combien sont-ils? + +Laissons l'homme masqué s'abîmer dans ses réflexions, et pour que le +lecteur puisse saisir aussitôt la signification des scènes qui vont +suivre, disons tout de suite quel était ce personnage mystérieux. + +Il n'était autre que le fameux M. Jumelle, sous-chef de la police +politique et l'un des meilleurs collaborateurs de M. Gisquet, le préfet +régnant alors à la rue de Jérusalem. + +Nous avons dit, dans le chapitre précédent, combien était grande +l'opposition faite au gouvernement de Louis-Philippe. + +Cette opposition venait de trois côtés bien différents: des +légitimistes, des républicains et des bonapartistes. + +Il est vrai que ceux-ci se confondaient à cette époque-là avec les +républicains. + +Le ministère, en butte à tant d'ennemis, se sentait peu solide, et comme +il tremblait bien plus encore pour ses portefeuilles que pour le trône, +il avait résolu de mettre tout en Å“uvre pour les conserver. + +Il en résultait que la police politique était doublée. On lui avait +donné pour sous-chef M. Jumelle, l'homme masqué qui vient d'entrer dans +notre récit, et avec lequel nous aurons meilleure occasion de faire plus +ample connaissance. + +Comme M. Jumelle ne se dérangeait _lui-même_ que dans les grandes +occasions, il fallait que le cas présent fût grave. + +Aussi concentrait-il toutes ses idées, toute son intelligence, pour +résoudre ce problème de la multiplication des Buridans portant des +bouquets à l'épaule. + +--Ce sera bien le diable, si en les faisant suivre, je n'arrive pas à +savoir leurs noms. Je connais déjà l'un d'entre eux. Maintenant, est-ce +le chef? + +Le domino reparut. + +M. Jumelle lui fit signe de venir à lui et lui offrit son bras. + +Avant qu'ils eussent eu le temps d'échanger une parole, l'horloge du +foyer sonna trois heures du matin. + +Le bal était dans tout son éclat. Les danses et la musique faisaient un +bruit infernal qui ébranlait les voûtes sonores de l'Opéra. + +Aussitôt, le Buridan suivi par la Licorne, rentra dans la galerie, et +marcha vers la loge n° 32. + +M. Jumelle se promenait de long en large avec sa compagne, mais, en +réalité, tout en paraissant rire aux éclats et causer avec elle, il ne +perdait pas de vue la loge où le premier Buridan venait d'entrer. + +Cinq minutes après, un deuxième, puis un troisième entrèrent dans la +loge. + +Il fallut attendre dix minutes pour voir arriver le quatrième. + +Enfin, à trois heures et demie, il en était entré six. + +--Je voudrais bien savoir «si c'est tout!» pensa l'agent de police. + +Il paraît que «ce n'était pas tout,» car un jeune homme de taille +moyenne, légèrement pâle, blond, et d'allure distinguée vint frapper à +la porte de la loge. + +Ce jeune homme était démasqué et il portait un habit de ville. + +--Ouais! voilà qui se corse! prononça M. Jumelle avec satisfaction. Je +n'ai pas ce signalement-là sur mes tablettes... Mais, si j'en crois mes +pressentiments, ce doit être le chef. + +--Avez-vous encore besoin de moi, monsieur? demanda le domino. Je suis +bien lasse et je voudrais me retirer. + +--J'ai toujours besoin de vous, riposta sentencieusement M. Jumelle; et +maintenant plus que jamais! + +--Parlez... j'obéirai. + +--Dame! je l'espère, pour vous... Vous pensez bien que si vous +n'obéissez pas, on ne vous rendra pas votre... + +La jeune femme eut un frissonnement qui l'agita de la tête aux pieds. + +--Oh! vous êtes un monstre! dit-elle d'une voix sourde. + +--Mais non... mais non... + +Il gratta son nez de carton et ajouta: + +--Ecoutez-moi très-attentivement. Vous voyez bien cette loge, n°32? J'ai +besoin de savoir si les gens qui y sont iront quelque part en sortant +d'ici. Donc, voilà ce que vous allez faire. La loge n°34 qui est à coté, +est occupée par lord H..., sur lequel je vais vous donner quelques +renseignements... + +Il lui parla bas quelques instants à l'oreille. + +--N'oubliez pas, surtout! Vous entrerez au n°34, et grâce à ce que je +viens de vous apprendre, vous intriguerez à votre aise le pauvre lord. +Seulement, vous aurez soin de vous accouder contre la loge voisine, de +façon à vous en rapprocher, et vous vous efforcerez d'entendre ce qui +s'y dira. + +La jeune femme hocha la tête en signe d'obéissance. + +Elle frappa à la porte de la loge où se tenait le grand seigneur +anglais, et s'effaça derrière le rideau de soie rouge qui cachait +l'entrée. + +M. Jumelle ne perdit pas de temps. + +Il réunit ses hommes qui étaient dans le bal, au nombre de vingt +environ, et leur donna des ordres. + +La Licorne et Trébuchet (tels étaient, en effet, les noms des deux +honnêtes fonctionnaires en qui M. Jumelle avait une confiance +particulière), furent chargés d'une mission spéciale. + +Nous saurons bientôt laquelle. + +Pendant ce temps-là , le domino était entré dans la loge de lord H... + +Une femme est toujours libre de faire ce qu'il lui plaît au bal de +l'Opéra. Cependant le noble Anglais resta stupéfait, quand il entendit +les premières phrases de la nouvelle venue. + +Elle lui parla d'un secret de famille qu'il croyait bien ignoré. + +Entraîné par cette intrigue extraordinaire, lord H... supplia le domino +de rester dans la loge. + +Elle obéit aux instructions qu'elle avait reçues. + +Elle s'accouda contre la frêle cloison, parlant seulement des lèvres à +lord H..., et écoutant avec toute son attention ce qui se disait dans la +loge voisine. + +Cela dura un quart d'heure. + +Rien ne l'avait encore frappée dans ce qu'elle entendait; quand, tout à +coup, le jeune homme en habit de ville dit: + +--Nous sommes d'accord? + +--Oui, répliqua l'un des Buridans. + +--Eh bien, dans une heure, je serai rue du Petit-Pas, n°3. + +--Nous y serons... + +Le domino termina hâtivement sa conversation, malgré les supplications +de lord H..., et se jeta hors de la loge. + +M. Jumelle attendait. + +--Ils vont rue du Petit-Pas, n°3, murmura-t-il. + +L'agent de police se frotta les mains. + +--Pour le coup, je crois que je les tiens! dit-il.. + + + + +III + +LA MAISON DE LA RUE DU PETIT-PAS + + +Le jeune homme en habit de ville, qui venait de donner rendez-vous aux +six Buridans, sortit à son tour de la loge[3]. Il était accompagné d'un +de ces messieurs toujours masqué. + +Tous les deux descendirent le large escalier, prirent leurs pelisses +fourrées au vestiaire, et sautèrent dans un petit coupé bas qui +attendait. + +Le Buridan se jeta dans les bras de son compagnon et l'embrassa. + +--Ah! mon cher Jean, comme je suis heureux de te voir. + +C'était, en effet, le marquis Jean de Kardigân; le Buridan avait nom +Henry de Puiseux, et nous ferons en quelques mots le portrait de ce +personnage important. + +Henry de Puiseux était alors âgé de vingt-cinq ans. Blond et fin, de +petite taille, d'une élégance suprême, il ressemblait à son ami Jean de +Kardigân. + +Seulement Jean était un peu triste de nature. + +Tandis que de Puiseux, toujours gai, joyeux et spirituel, rappelait ce +type du soldat de Fontenoy qu'un grand peintre a immortalisé. + +--Mon bon Henry, répondit Jean en rendant à son ami sa chaleureuse +accolade, comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus! + +--Comptons: c'était le 31 juillet au matin. Tu reçus l'ordre d'aller +trouver M. de Raguse. Tu vins m'embrasser et tu partis pour Paris. +Depuis nous avons été séparés... + +--J'ai vécu vingt ans, ami, pendant les seize mois qui viennent de +s'écouler. + +--Tu as souffert? + +--J'ai souffert... j'ai aimé... et j'ai pleuré. + +Un silence triste s'établit entre les deux jeunes gens. Enfoncés dans +l'ombre du coupé, ils regardaient fuir les maisons à droite et à gauche. + +--Où sommes-nous maintenant? demanda Jean, sortant de ses pensées. + +--Au pont des Saints-Pères. + +--Et toi, qu'es-tu devenu, pendant notre séparation? + +--Moi? je ne sais pas. + +--Tu es bien heureux! + +--Ne me cache rien, mon ami. Tu aimes, m'as-tu dit? Qui aimes-tu! + +--Une jeune fille... Je ne te ferai pas son portrait. Il n'y a pas de +mots humains qui pourraient te la peindre telle qu'elle est, ou telle +que la vois. Le premier jour où je l'ai connue, elle m'a sauvé la vie. + +--Peste! + +--Depuis... + +--Eh bien! + +--Je ne l'ai plus revue. + +--Tu sais où elle demeure, pourtant? + +--Oui. + +--Quoi! tu es à Paris depuis deux jours, et tu n'as pas encore couru +auprès d'elle! + +--Est-ce que mon temps est à moi? Tu sais bien quelle sainte mission +j'ai reçue! + +--Certes! mais l'amour! + +--Il y a quelque chose qui passe avant l'amour, Henry. + +--Bah! Et quoi donc, s'il te plaît! + +--Le devoir. + +--Tiens, tu as raison. Tu vaux mieux que moi, décidément. + +--Je ne vaux pas mieux que toi, mais j'ai souffert plus que toi, ce qui +est pire. + +--Pauvre Jean! + +--Je suis seul au monde. De notre belle et radieuse famille, il n'y a +plus que moi de vivant. Louis, Marianne, Philippe sont morts... + +--Oui, j'ai su le drame terrible dont tes frères et ta sÅ“ur ont été les +héros. Tu n'as plus revu Philippe? + +--Non, et je ne le reverrai jamais! + +Un nouveau silence suivit ces paroles. + +--Tu es mon meilleur ami, de Puiseux, reprit Kardigân avec force. A toi +je peux tout dire. Dans les derniers temps de sa vie, et avant notre +voyage à Cherbourg, j'ai juré à mon père de ne jamais écrire à Philippe. +Lui mort, j'ai ouvert son testament: il me défendait de le revoir... Si +je désobéissais, j'étais maudit par lui. Comprends-tu l'effrayante +menace de cette malédiction posthume! Ce mort qui se relèverait pour +m'atteindre!... + +Il se tut un moment. + +--Mon père avait fait de sa fortune deux parties égales. Chacun de nous +hérita de cent mille livres de rente environ. Et ce qu'il y a de plus +affreux, c'est que ce frère, que je ne puis revoir, dont je suis pour +toujours séparé, ce frère, malgré sa trahison, malgré sa jalousie, je +l'aime! + +--Ah! tu es bien malheureux! + +--Malheureux? Nul autre que toi ne saura jamais combien je souffre! + +--L'amour console, ami. Tu aimes... Je voudrais en dire autant! + +--L'amour console... quand il ne torture pas. + +--Est-ce qu'_elle_ t'aime, _elle_? + +--Elle ignore même que je l'adore. + +--Elle t'aimera. Tu es jeune, tu es beau, tu es riche, tu portes un +grand nom: quelle famille ne serait pas heureuse de te voir devenir +sien? + +Le coupé tournait alors l'angle de la place du Panthéon. + +A cette époque, il existait dans ce quartier un dédale de petites rues, +que les constructions modernes ont démolies. + +La rue du Petit-Pas partait du quartier Mouffetard, touchant presque à +la barrière d'Italie. + +Jean n'avait pas répondu à son ami, parce qu'il regardait à droite et à +gauche, à travers les vitres de la voiture, l'endroit où ils se +trouvaient. + +--Eh bien, nous sommes arrivés, je crois? dit-il à de Puiseux, qui avait +allumé une cigarette et fumait tranquillement. + +--En effet. + +Le coupé s'arrêta. + +De Puiseux leva le nez en l'air et examina la maison. + +C'était une de ces vieilles masures à six étages, comme les architectes +d'autrefois en ont bâti à la douzaine. + +--Peuh! voilà qui ressemble passablement à un bouge, fit Henry. + +--Tu ne te trompes pas de beaucoup. + +--Et nous allons entrer là -dedans? + +--Oui. + +--Enfin... Je m'abandonne à toi. + +Les deux amis levèrent un loquet en fer, qui résonna avec bruit contre +la porte cochère: elle s'ouvrit aussitôt. + +--Est-ce toi? demanda Jean qui entra le premier. + +--Oui, monsieur le marquis, répondit une voix dans l'ombre. + +La voix partait d'un corps, lequel corps avait des bras, lesquels bras +ouvrirent une lanterne sourde, dont les rayons éclairèrent un corridor +obscur et sale. + +Les premiers regards de M. de Puiseux se portèrent sur l'individu qui +tenait la lanterne sourde. + +--Diable! dit-il, voilà un gaillard bien bâti! Ça fait plaisir à voir. + +En effet, le gaillard bien bâti paraissait être doué d'une force +herculéenne. + +--Tout est-il préparé? reprit Jean. + +--Oui, monsieur le marquis. + +--En avant, alors. + +Les trois hommes traversèrent une cour à droite: à cette heure avancée +de la nuit tout le monde dormait. + +Il commençait à neiger et le froid devenait plus intense. + +--Diable! prononça de Puiseux, voilà qui nous annonce un triste temps. + +--C'est mon opinion, dit gravement le porteur de la lanterne. + +A cette phrase, le lecteur reconnaît, sans doute, notre ami Aubin +Ploguen qui avait gardé pour le maître nouveau la même affection, le +même culte que pour le maître ancien. + +Au bout de cette cour se trouvait une petite porte en bois. + +Aubin tira de sa poche une clef et l'ouvrit. Une seconde porte fut +poussée, et les trois hommes se trouvèrent dans une grande chambre qui +n'avait pas d'autre issue, et où brillait un feu clair allumé dans la +cheminée. + +--Jamais les agents de M. Gisquet ne viendront nous attraper jusqu'ici! +s'écria de Puiseux, subitement ranimé par la vue du feu et la sensation +douce de la chaleur. + +--Rien n'est impossible, dit Aubin Ploguen. + +--Peste! c'est un philosophe, celui-là ! + +--Mais s'ils viennent... ils ne nous surprendront pas, ajouta +sentencieusement le Breton. + +--Bah! et pourquoi? + +--Parce que... Mais s'ils nous surprenaient, cela ne ferait rien. + +--Vraiment? + +--Oui, ils ne pourraient pas nous dénoncer. + +--En vérité? + +--Je les aurais assommés avant. + +Henry de Puiseux éclata de rire en présence de la sérénité avec laquelle +Aubin Ploguen prononçait cette phrase. + +Il tendit la main au serviteur breton, qui la serra avec respect. + +--Tu as raison, Henry, dit Jean, Aubin n'est pas mon serviteur, il est +mon ami. + +--Tu es bien heureux d'avoir des amis comme celui-là ! + +--Je serai le vôtre, monsieur, sauf votre permission, répliqua naïvement +Aubin. + +--Conclu, camarade! Maintenant, mon ami Jean, il s'en faut d'une +demi-heure que nos Buridans n'arrivent. Si tu le permets, je vais +m'offrir une demi-heure de sommeil. + +--Dors, Aubin veille. + +En effet, Aubin quitta les deux jeunes gens pour aller s'installer dans +le corridor. + +Il devait y attendre la venue des cinq autres personnes. + +Pendant ce temps-là , une scène d'un tout autre genre se passait dans la +rue. + +Une dizaine d'hommes, cachés dans des encoignures de maisons, sortirent +à un coup de sifflet qui résonna sitôt que la voiture se fut éloignée. + +Un individu enveloppé d'un large manteau était assis sur la borne, dans +la rue voisine, ayant l'air de s'occuper très-peu de la neige qui +tombait de plus en plus forte. + +Cet individu était M. Jumelle. + +Il se grattait le nez, signe de joie. + +Seulement, comme son nez de carton avait disparu, il se livrait à cet +exercice sur l'appendice nasal que la nature avait planté au beau milieu +de son visage. + +--Combien sont entrés, la Licorne? demanda-t-il à l'un des hommes. + +--Deux. + +--Restent cinq: attendons. + +Les dix hommes se replacèrent dans leurs encoignures, et M. Jumelle +resta sur sa borne, en dépit des flocons de neige qui tombaient sur lui. + + + + +IV + +LA SOURICIÈRE. + + +Henri de Puiseux dormait depuis une demi-heure quand il s'éveilla. + +--Où diable suis-je donc? dit-il. + +Tout en se frottant les yeux, il aperçut Jean accoudé sur une table et +plongé dans de graves réflexions. + +--Bon! je me rappelle, fit-il. + +--As-tu bien dormi? + +--Une demi-heure, ce n'est pas la peine d'en parler. + +--Ils n'arrivent pas. + +--Oui, on dirait que nos amis sont en retard. + +--Ne nous impatientons pas: ils ont sans doute été retardés par une +cause inconnue. + +--Devaient-ils venir ensemble? + +--Non. + +--Bonne précaution. + +--Deux d'abord, puis un, puis deux ensuite. + +--De cette façon, on ne pourra rien soupçonner. + +--Oh! je ne crains pas que nous soyons surpris ici, dit Jean. + +--Sommes-nous même surveillés? J'en doute un peu. + +--Mais regarde donc cette neige qui blanchit le pavé de la cour! Il fait +un temps à ne pas laisser un ennemi coucher dehors! + +--Pauvres gens! + +--Qui plains-tu ainsi? demanda de Puiseux à son ami. + +--Je plains ceux qui n'ont pas d'asile, qui souffrent la faim, le froid +et la misère. Je plains cette légion d'infortunés qui sont dehors par +cette nuit glacée! + +--Oui, cela est atroce, répliqua Henry, dont l'éternelle gaieté fut +rembrunie par la phrase de son ami. + +Il reprit au bout d'un moment. + +--Tu arrives de Ludworth? + +--Oui. + +--Tu comprends par quel motif de discrétion je n'ai pas voulu te faire +encore aucune question à cet égard, mon cher Jean. Puisque tu nous as +réunis ici, c'est que tu as quelque chose d'important à nous dire. + +--Tu en jugeras tout à l'heure. + +--M. de Breulh[4] est-il prévenu? + +--Oui. + +--Il viendra ici? + +--Cette nuit. + +--Alors, je vois que l'assemblée sera sérieuse. + +--Il va en sortir la paix ou la guerre. + +--Et Berryer? + +--Berryer de même. + +--Diable! Tu n'en as pas encore un troisième à m'annoncer? + +--Si. + +--Tout est à craindre, ami. + +--Lequel, s'il te plaît? + +--M. Saincaize. + +Henry de Puiseux avait écouté avec respect les noms de MM. de Breulh et +de Berryer. Il fit une légère grimace en entendant prononcer celui de M. +Saincaize. + +--Tu ne l'aimes pas? dit Jean. + +--Ma foi, si tu désires connaître mon opinion bien sincère, je te dirai +très-franchement que je me méfie de lui. Retiens bien mes paroles: cet +homme-là n'est pas franc! + +--Il me produit aussi un peu cet effet-là , à moi-même. + +--Tu vois? M. de Breulh, bravo! c'est un loyal gentilhomme, fier comme +son nom, et brave comme son épée. Mais le Saincaize! Cet homme-là nous +jouera un vilain tour. + +--Sois tranquille: je le surveille. + +--Vois-tu, quand j'étais enfant, j'avais la terreur du serpent. Cet +animal rampant m'aurait fait fuir à cent lieues... et je crois, ma +parole d'honneur, qu'il m'en est resté quelque chose... car, chaque fois +que je prononce, ou que j'entends prononcer son nom, j'éprouve une +sensation analogue... + +Henry de Puiseux fut interrompu par le bruit de la porte cochère qui se +refermait. + +--Voilà deux des Buridans! dit-il. + +Aubin Ploguen veillait. + +Quand il entendit résonner le loquet en bas, sur la porte, il s'avança +dans l'ombre et ouvrit la serrure. + +Deux hommes entrèrent. + +--_Donnez-nous la clef, M. Benoist_, dit l'un d'eux. + +--_La porte est là _, répondit Aubin. + +C'étaient les mots de passe. + +Dix minutes s'écoulèrent encore. + +Puis le troisième arriva. + +--_Donnez-moi la clef, M. Benoist_, dit-il de même. + +--_La porte est là _, répliqua encore Aubin Ploguen. + +En vingt minutes, non-seulement les cinq Buridans arrivèrent, mais +encore Berryer, M. de Breulh et M. Saincaize. + +Le Breton les introduisit à mesure dans la chambre où attendaient déjà +Jean et Henry. + +Berryer, que nous avons connu vieillard seulement, était, en 1831, un +vigoureux homme qui portait sur son visage la mâle beauté de son génie. + +Un livre de Mémoires intitulés «De 1830 à 1835» fait son portrait en +quelques lignes: + +«Berryer n'est pas un orateur éloquent, c'est l'éloquence elle-même. Il +est peut-être beau: je l'ignore, ne l'ayant jamais vu, mais l'ayant +toujours écouté.» + +M. de Breulh, lui, ressemble à Louis XIII, et affectionne l'allure de +Charles Ier, telle que l'a peinte Van-Dyck. + +Quant à M. Saincaize, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân l'avaient +bien jugé. Il portait sur sa figure l'empreinte de son âme tortueuse et +fausse. + +Comment avait-il pu trouver place dans le parti royaliste, si difficile +d'accès et si méfiant? + +Ce n'est pas à nous de répondre. + +Nous dirons plus: M. Saincaize y jouissait d'une certaine influence, due +surtout à sa prodigieuse habileté. + +Quand les dix hommes furent réunis, Jean de Kardigân se tourna vers +Berryer et le pria de présider la petite assemblée. + +Le grand orateur prit place derrière la table: chacun des assistants +s'assit, et Berryer dit, au milieu du silence général: + +--La parole est à M. le marquis de Kardigân... + + * * * * * + +M. Jumelle n'était pas resté inactif; dès que les arrivants eurent, au +nombre de sept, pénétré dans la maison du numéro 3, il siffla de nouveau +ses hommes. + +--Attention, mes mignons, leur dit-il. Il s'agit de prendre les oiseaux. +Il y aura une bonne récompense. + +Un grognement significatif fut la réponse de la petite troupe. + +Elle approuvait évidemment ce genre d'exorde en fait de discours. + +Seuls, Trébuchet et la Licorne, principaux acolytes de M. le sous-chef +de la police politique, restèrent muets. + +M. Jumelle, qui les guettait du coin de l'Å“il, s'aperçut aussitôt de +leur silence. + +--Eh bien, mon bon la Licorne, et toi, mon doux Trébuchet, nous +n'approuvons donc pas la conduite de notre chef? + +--Non, répondirent les deux agents d'une seule et même voix. + +Ils étaient pourtant rarement d'accord, se trouvant presque chaque jour +en rivalité constante. + +Aussi, la coïncidence de leur opinion ne laissa-t-elle pas d'étonner, +voire même d'inquiéter M. Jumelle. + +La Licorne et Trébuchet étaient... étaient... car, hélas! la Parque +cruelle a depuis longtemps tranché leurs jours! d'anciens bandits entrés +rue de Jérusalem sur le tard. + +Ils connaissaient toutes les ruses, toutes les audaces et tous les +pièges. + +Aussi, M. Jumelle, lequel, soit dit en passant, était doué d'une rare +intelligence et d'une finesse pour le moins égale à cette intelligence, +les consultait dans les circonstances graves. + +--Et pourquoi ne m'approuvez-vous pas, chers amis? reprit M. Jumelle, +qui se servait des deux bandits tout en les méprisant parfaitement. +Réponds d'abord, mon bon la Licorne. + +--Parce que nous avons laissé les oiseaux entrer dans la cage, au lieu +de les arrêter à mesure qu'ils arrivaient. + +--A toi, maintenant, mon doux Trébuchet. + +--Mon opinion est celle de mon cher camarade. + +La Licorne salua Trébuchet, qui rendit son salut à la Licorne. + +--Faut voir! faut voir! grommela M. Jumelle en se grattant l'oreille. + +Signe de préoccupation. + +Au même instant parurent les trois derniers personnages dont nous avons +déjà parlé. + +M. Jumelle, qui ne les attendait pas, fut assez étonné. + +--Comment! il y en a encore? dit-il. Ma foi tant mieux! + +Cette conversation avait lieu dans une rue voisine de la rue du +Petit-Pas, et sous une neige qui augmentait toujours. + +--Savez-vous ce que c'est que les souricières? continua le sous-chef de +la police politique. C'est une petite prison de bois où on prend les +souris, les rats et les autres animaux. Eh bien! cette maison est une +souricière. + +--Bien, fit la Licorne. + +--Bien, fit Trébuchet. + +--Maintenant qu'ils sont dans la souricière, ajouta M. Jumelle, +évidemment flatté de cette double approbation, ils sont pris. + +--Holà ! Galimard! cria-t-il. + +Galimard s'avança à l'ordre. + +--Tu as ta carte d'agent? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, mon garçon, tu vas courir au poste de soldats du Panthéon, et +tu diras au lieutenant qui commande que moi, M. Jumelle, je lui demande +trente hommes. Va vite! + +Et il ajouta, en se grattant le nez avec satisfaction: + +--Voyez-vous, ils sont là -dedans une dizaine. Eh bien! quarante hommes +avec des fusils, ce ne sera pas encore de trop pour arrêter dix +royalistes désarmés. + + + + +V + +LES DERNIERS CHEVALIERS + + +Nous avons laissé Jean, Henry de Puiseux et leurs amis dans la chambre +cachée, au moment où Berryer venait de dire: + +--La parole est à monsieur le marquis de Kardigân. + +Tous les yeux se portèrent vers le jeune homme, qui se leva et s'inclina +respectueusement devant les assistants. + +--Messieurs, dit-il, j'avais besoin de vous consulter. Comme la police +de M. le duc d'Orléans nous surveille, j'ai dû user de ruses. J'ai prié +MM. Henry de Puiseux, Pierre Prémontré, Louis Surville, Henri de +Bonnechose, Jacques Dervieux et Maurice de Carlepont de se rendre au bal +de l'Opéra, avec un signe de reconnaissance à leur épaule. Ce signe +était composé de roses: blanches, couleur de notre drapeau; rouges, +couleur du sang que nos frères ont versé pour le roi! + +--Et que nous verserons encore! dit Henry de Puiseux d'une voix forte. + +--Je l'espère! répondit Jean de Kardigân. + +Il reprit: + +--Je les ai priés de revêtir un costume de Buridan, parce que c'est le +plus commun et celui qui devait le moins attirer l'attention. Puis il +rappelle une époque, époque sainte! où ce n'étaient pas les +gentilshommes qui faisaient un trône à leur roi, mais où c'était le roi +qui faisait une noblesse à ses gentilshommes. + +L'exorde chevaleresque du marquis avait impressionné les auditeurs. + +Seul, M. Saincaize souriait. + +Vous connaissez ce sourire, celui que l'homme vil a toujours aux lèvres +quand il entend proclamer de nobles vérités ou prononcer de nobles +paroles. + +--Vous, messieurs, continua Jean en s'adressant à Berryer, à M. de +Breulh et à M. Saincaize, votre présence ici était indispensable, +puisque vous êtes membres du comité légitimiste de Paris. Maintenant que +nous sommes réunis, je vais vous transmettre les ordres de S. M. Charles +X, qui a daigné me recevoir. + +--Les ordres? hasarda M. Saincaize en plissant dédaigneusement les +lèvres. + +--Oui, monsieur, les ordres, insista froidement Jean. Le roi ne nous +demande pas des conseils, il nous demande de l'obéissance. Le comité +fera ses observations et le roi appréciera. + +En me recevant, Sa Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon opinion +sur l'état des esprits en France. Je lui ai répondu ce que je crois être +la vérité: le gouvernement de M. le duc d'Orléans a crû, depuis sa +naissance, en impopularité. A Lyon, à Grenoble, à Lille, l'émeute; à +Paris, un trouble profond, ce trouble qui précède souvent les grands +bouleversements humains. + +J'ai dit au roi que je croyais l'heure venue de tenter une restauration. + +--Par quels moyens? demanda M. de Breulh, qui, jusqu'alors, avait écouté +silencieusement, mais respectueusement, les paroles du marquis. + +--Par les armes. + +--C'est impossible! s'écria M. Saincaize. + +Berryer étendit la main. + +--Veuillez attendre, monsieur Saincaize, dit-il. M. de Kardigân n'a pas +terminé. Avant de discuter son projet, il faut le connaître. + +--Je continue, messieurs. Sa Majesté, après avoir entendu mes paroles, a +fait appeler madame la duchesse de Berry. Son Altesse Royale m'a ordonné +de répéter mes paroles. + +--Ma fille, dit le roi, M. de Kardigân est de votre avis, vous le voyez: +j'étais déjà convaincu par vous avant de l'être par lui. + +--Ainsi le roi consent à une tentative de restauration à main armée? + +--Oui, monsieur, répliqua Jean à M. de Breulh, qui venait de faire cette +interruption. + +--Et le comité de Paris? dit M. Saincaize. + +--Je vous avais répondu, monsieur, continua Jean, que Sa Majesté +s'attendait à notre obéissance et non à nos conseils: j'avais tort. +C'était mon opinion que je formulais ainsi, non la sienne. Sa Majesté +écoutera les conseils du comité de Paris. Seulement, permettez-moi de +vous expliquer les ressources que nous avons à notre disposition. + +Je vous ai priés, messieurs Berryer, de Breulh et Saincaize, de venir +ici, parce que votre opinion entraînera celle du comité légitimiste. De +même que les six gentilshommes qui sont là pourront agiter leurs +provinces bretonnes si la guerre est décidée. + +Le projet est celui-ci: soulever la Vendée, y former un noyau armé, et +si Dieu nous donne la victoire, marcher immédiatement sur Paris. En même +temps nos amis du Midi soulèveront Marseille et Lyon. Les républicains +et les bonapartistes ne tireront pas l'épée pour défendre un +gouvernement qu'ils exècrent, quittes à nous attaquer, nous, si nous +sommes vainqueurs. + +Avec l'aide de deux divisions de l'armée, dont les généraux et les +officiers sont à nous, nous arriverons à Paris. + +--Et après? dit encore M. de Breulh. + +--Après? Si nous sommes vainqueurs... + +--Vous serez grands. Mais si vous êtes vaincus? + +--Nous mourrons, voilà tout! + +--Bravo! Kardigân, s'écria de Puiseux. + +--Nous pouvons jeter en Vendée dix mille fusils et de la poudre. Nous +avons sept millions de francs. Comme général en chef, M. le maréchal de +Bourmont, le vainqueur d'Alger; comme généraux, MM. de Charette, +d'Autichamp, Hébert, Cadoudal, Terrien, Cathelineau et de Coislin. Il y +aura cinq grandes divisions militaires à Paris, à Nantes, Angers, Rennes +et Lyon. Ces divisions seront partagées chacune en cinq cantons; et ce +n'est pas exagérer que de croire qu'en chacun de ces cantons nous aurons +trois mille hommes. Cela fait donc une première armée de soixante-quinze +mille hommes; diminuons d'un tiers, il reste encore cinquante mille. + +--Quand aurait lieu le mouvement? + +--Du 1er au 15 mai, parce que, dans cette quinzaine, les travaux de la +campagne donnent vacances aux paysans. J'ajoute un nom, messieurs, & +ceux que je vous avais annoncés comme étant ceux de nos chefs: celui de +Madame. + +--Madame viendrait! s'écria Berryer. + +--Oui. + +--Comme soldat? + +--Comme chef pour ordonner, comme soldat pour se battre. + +Un frémissement courba toutes ces têtes. + +Il y eut un assez long silence. + +--Répondez, monsieur de Breulh, dit Berryer. + +M. de Breulh se leva. + +--Une décision aussi grave ne peut pas être prise sur-le-champ, dit-il. +Pourtant, je crois être l'interprète de ces messieurs du comité, en +déclarant que nous nous contenterons d'exposer au roi de simples +observations. Mais monsieur le marquis de Kardigân voudra bien me +permettre de discuter. + +--Je vous écoute, monsieur. + +--Croyez-vous à la réussite d'un pareil plan? + +--Oui, j'y crois. + +--Sur quoi basez-vous cette opinion? + +--Sur ceci: d'abord, l'impopularité du gouvernement; ensuite, sur la +lassitude des esprits, qui, ne pouvant prendre au sérieux une royauté +faite par 221 parlementaires affolés, attendent et espèrent quelque +chose de définitif. + +--Je le reconnais. Mais nous défendons une cause autant qu'une dynastie: +un principe autant qu'un homme. Nous sommes, parce que nous sommes. +N'est-ce pas, selon vous, attaquer la vertu même de ce principe, que +d'en réclamer l'exécution par la force? Remarquez, monsieur le marquis, +que je ne discute pas: j'interroge. + +--Eh bien, monsieur, je vous répondrai de même: franchement. Un droit a +besoin d'être affirmé. On nous a attaqués par l'épée, c'est par l'épée +que nous devons attaquer à notre tour. Ah! nous vivons dans un triste +temps! Tout ce qui est grand s'en va: tout ce qui est noble dégénère. +Charette, Lescure, La Rochejaquelein, n'ont pas songé à se demander +s'ils seraient vainqueurs. Ils se sont battus! La société moderne a deux +moyens de prouver son droit ou d'affirmer sa volonté: la parole et le +fusil. La parole? on nous l'a retirée; nos journaux doivent se taire. M. +Thiers, M. Casimir Périer ont peur! Reste le fusil. C'est lui qui doit +parler quand les lèvres des hommes sont muettes! + +M. Saincaize faisait de vains efforts pour garder son calme. + +Il s'agitait avec angoisse sur sa chaise, et, de temps à autre, en +écoutant les paroles de Jean, il jetait un regard effaré sur la porte, +comme s'il devait voir apparaître le tricorne galonné d'un gendarme. + +--Pardon... pardon... monsieur, dit-il. Peste! comme vous y allez! La +guerre civile! rien que cela, et du premier coup! On donne aux gens le +temps de réfléchir et on ne leur met pas ainsi le couteau sous la gorge! +Un soulèvement en Vendée, un soulèvement dans le Midi! Mais ce serait +effroyable! + +--Pourquoi, monsieur, ce serait-il effroyable? + +--Nous ruinons le commerce, nous arrêtons le mouvement des affaires! + +--Lesquelles? demanda Jean froidement. + +--Comment, lesquelles? + +--Oui, celles du peuple français, ou bien les vôtres? + +--Monsieur le marquis!... + +--Pourquoi venez-vous parler intérêt, quand nous parlons destinée d'une +nation et d'un roi? Ceux qui ont fait le 10 août, le 2l janvier, le 9 +thermidor, le 12 germinal et le 18 brumaire, pensaient-ils au mouvement +des affaires? Ceux qui ont fait les journées de juillet y songeaient-ils +davantage? + +--Permettez! permettez! + +--Ce n'est pas l'heure de discuter, monsieur Saincaize, dit Berryer; M. +de Kardigân vient de nous soumettre un plan. Nous le communiquerons à +MM. Hyde de Neuville et de Chateaubriand nos collègues, et nous vous +donnerons notre réponse. + +Pendant ces quelques paroles du grand orateur, Henry de Puiseux avait +consulté ses amis: + +--Monsieur le marquis, dit-il à Jean, ces messieurs partagent tous le +même avis: ils sont aux ordres de Sa Majesté; prêts à vivre ou à mourir. +Vive le Roi! + +Au même instant, Aubin Ploguen entra: + +--Messieurs, dit-il, voilà les soldats. + +M. Saincaize jeta un glapissement de terreur. + +Le Breton avait prononcé cette phrase avec une sérénité sans pareille. + +Tout le monde se regarda. + +--Quels soldats? demanda M. Saincaize de plus en plus effaré. + +--Ceux du gouvernement. + +--Ah! mon Dieu! hurla le même Saincaize en se laissant choir. + +--Qu'est-ce qu'ils viennent faire? + +--Nous arrêter, dit Jean. + +En effet, un murmure sourd arrivait du dehors; on entendit enfoncer la +première porte, et les crosses de fusil résonnèrent sur le pavé blanc de +neige. + + + + +VI + +LES RESSOURCES D'AUBIN PLOGUEN + + +Ainsi que l'avait voulu M. Jumelle, le poste de la place du Panthéon +s'était empressé d'envoyer une compagnie de soldats. + +Restait à accomplir la besogne. + +Le sous-chef de la police politique n'était pas embarrassé. + +Il fit cerner la maison par ses agents, se mit lui-même à la tête des +soldats, côte à côte avec le sous-lieutenant qui les commandait, et il +frappa à la porte de la maison, comme il avait entendu frapper ceux qui +y étaient entrés. + +Peut-être un malin eût-il réussi, mais pour tromper Aubin Ploguen qui +veillait, il fallait être plus que malin. + +Pourtant le Breton, au lieu d'aller prévenir immédiatement les +conspirateurs, fit une chose qui, pour un moment, étonnera le lecteur. + +Il alla purement et simplement éveiller le concierge et lui dit: + +--On frappe à la porte. Allez donc voir ce que c'est. + +En effet, à l'instant même où Aubin Ploguen prononçait ces paroles, une +voix retentissante criait de la rue: + +--Au nom du roi, ouvrez! + +Cet ordre eut pour effet immédiat de faire jeter à bas de son lit le +concierge qui, très-probablement, aurait continué son sommeil. + +Quant à Aubin, il traversa la cour, et alla prévenir les conspirateurs +de ce qui se passait. + +Pourquoi Aubin Ploguen avait-il ainsi fait ouvrir la porte? + +Il avait ses raisons, nous allons les connaître. + +Les soldats, précédés de M. Jumelle, se précipitèrent dans la cour. + +--Fouillez partout, criait celui-ci. + +Une lumière brillait à travers les vitres de la chambre où Jean et ses +amis étaient réunis. + +--Ce ne peut être que là , pensa-t-il. + +--Cette chambre a-t-elle plusieurs issues? demanda-t-il au concierge. + +--Non, monsieur. + +--Très-bien. Alors, pour en sortir, il faut passer par cette porte? + +--Oui, monsieur. + +Cette réponse était tellement satisfaisante que M. Jumelle se frotta le +nez avec joie. + +--Eh! mordienne, je les tiens, dit-il. + +--Enfoncez! ordonna le sous-chef de la police politique. + +Ce fut l'affaire de deux ou trois coups de crosse. La porte vermoulue +tenait mal sur ses ais peu solides et s'éventra. + +M. Jumelle voyait toujours briller la lumière derrière les rideaux. + +Il entendait même ce murmure confus de plusieurs voix qui parlent bas. + +--Enfoncez la seconde porte! ordonna-t-il encore. + +L'ordre fut exécuté aussi rapidement. + +M. Jumelle se jeta en avant, mais il demeura stupéfait en se trouvant en +face d'un grand gaillard couché dans un lit, appuyé sur son coude, et +qui regardait d'un air stupéfait. + +--Est-ce que la maison brûle? demanda le grand gaillard avec un rire +niais. + +M. Jumelle entra dans une colère bleue. + +--Ah çà ! on se moque de moi, ici! + +Le concierge s'avança. + +--Vous cherchez quelqu'un, monsieur? + +--Où sont les hommes qui étaient dans cette chambre tout à l'heure? + +Le concierge et l'homme couché se regardèrent: l'un hébété, l'autre +surpris. + +--Quels hommes? + +--Les ennemis de la société que je dois livrer à la vindicte de la loi! + +M. Jumelle avait pour principe d'effrayer toujours ceux qu'il arrêtait. +De cette façon, prétendait-il, on peut toujours leur arracher des aveux. + +Aussi lança-t-il la phrase ronflante qu'on vient de lire, à peu près sûr +de l'effet qu'il allait obtenir. + +Le concierge se mit à trembler. Mais le dormeur se fâcha. + +--Vindicte de la loi? Est-ce que je la connais, cette vindicte? Vous +allez me faire le plaisir de me laisser tranquille, d'abord! + +La colère de M. Jumelle se changea en rage. + +--Fouillez toute la maison! s'écria-t-il. Mais, avant, attachez-moi les +deux mains de cet imbécile-là . + +Quand le lecteur saura que cet imbécile-là était Aubin Ploguen, et qu'il +se laissa faire tranquillement, il comprendra que le Breton devait avoir +ses raisons pour agir ainsi. + +Cependant le premier ordre de M. Jumelle s'exécuta. + +On fouilla les six étages de la maison du haut en bas, sans trouver le +moindre personnage suspect. + +Le sous-chef de la police politique comprenait qu'il était joué: mais +comment, et par qui? + +Il réfléchit que, s'il voulait savoir quelque chose, il devait commencer +par calmer sa fureur. + +--Où diable ont-ils pu passer? murmurait-il dans son désespoir. + +Évidemment il y avait là un mystère. + +Si encore il n'avait pas entendu un bruit de voix résonner quelques +instants auparavant dans la chambre, il aurait pu croire que personne +autre que le «gaillard» n'y était. + +--Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à Aubin Ploguen, en tirant de +sa poche un carnet où il s'apprêtait à écrire les réponses de l'inculpé. + +--Nicolas Ferréol. + +--Depuis quand habitez-vous ici? + +--Depuis six semaines. + +--Est-ce vrai? demanda-t-il au concierge. + +--Oui, monsieur, c'est vrai. + +--A quelle heure êtes-vous rentré ce soir? + +--A dix heures. + +En effet, Aubin Ploguen n'était pas sorti. + +Il attendait les arrivants. + +Ces réponses achevèrent de troubler les idées de M. Jumelle. + +--Mon garçon, reprit-il, en regardant le prétendu Nicolas Ferréol bien +en face, et dans les deux yeux, je vous engage à me dire toute la +vérité. + +--Quelle vérité? demanda Aubin Ploguen, en donnant à son visage le degré +de niaiserie désirable. + +--Où sont les hommes qui étaient dans votre chambre? + +--Quels hommes? + +Le sous-chef de la police politique était mille fois trop intelligent +pour se laisser prendre au piège. + +Il comprit que quelque part devait se trouver une cachette quelconque, +et que si lui, Jumelle, s'obstinait à interroger, Nicolas Ferréol, de +son côté, s'obstinerait à ne pas répondre. + +--Lieutenant, dit-il à l'officier, vous allez confier ce gaillard à cinq +de vos hommes, qui vont me le conduire au poste. Puis, je vous prierai +de faire demander par un caporal celui de mes agents qui s'appelle +Trébuchet. + +Aubin Ploguen ne tenta même pas de résister. Il était couché tout +habillé, circonstance remarquée par M. Jumelle, mais que celui-ci +n'avait eu garde de souligner. Le Breton sortit de la chambre, les mains +toujours attachées et escorté par cinq soldats. + +M. Jumelle fit évacuer la pièce par ceux qui s'y trouvaient, et resta +seul. + +--Voyons, se dit-il, on ne me prend pas sans vert, moi; je suis sûr de +mon fait. Le sieur Henry de Puiseux nous a été signalé comme ayant, au +bal de l'Opéra de cette nuit, un rendez-vous politique. Je vois que le +rapport avait raison. Jacqueline ne s'était pas trompée. Elle l'a suivi +de sa demeure à l'Opéra, donc... + +Il laissa tomber sa tête dans ses mains, et se gratta obstinément le +derrière de l'oreille. + +--Ils étaient tous les dix dans cette pièce. Dans dix minutes je saurai +où est _la cache_. Il joue bien son rôle, ce grand coquin que j'ai +empoigné! Mais on ne trompe pas le père Jumelle comme un oiseau! + +Voilà évidemment ce qui s'est passé. Ce Nicolas Ferréol a loué cette +chambre, il y a six semaines, pour son maître. + +Cette chambre doit faire partie de celles que les _carbonari_ +choisissaient sous la Restauration pour s'y réunir. + +Quelque part, à droite ou à gauche, il y a une trappe, et, dès qu'ils +ont été surpris, en veux-tu, en voila! ils ont pris leur volée... + +Le monologue de M. Jumelle fut interrompu par l'arrivée de Trébuchet. + +--Vous m'avez fait demander, monsieur? dit de sa voix mielleuse le +gredin. + +--As-tu tes instruments, Trébuchet? + +--Toujours, monsieur Jumelle. + +--Sonde-moi ces murailles-là ! Je t'ai fait appeler de préférence à la +Licorne... + +--Vous êtes trop bon. + +--Non, je ne suis pas bon. Je t'ai fait appeler de préférence à la +Licorne parce que tu as eu autrefois des peines de cÅ“ur... au tribunal +de Niort, à propos de... de quoi donc, Trébuchet? + +--De serrures, monsieur Jumelle. + +--De serrures, c'est cela. Eh bien! voilà ton affaire. Cherche, mon ami! + +Trébuchet se mit à la besogne. + +Il prit dans sa poche un petit marteau plat, et se mit à frapper à +légers coups, tous les coins de la muraille. + +M. Jumelle le regardait. + +Et, tout en le regardant, il continuait ses réflexions. + +--N'importe, ils ont eu beau s'enfuir, je connais maintenant tous les +fils de la petite affaire. Demain, je fais arrêter le sieur de Puiseux, +et avec lui et ce Nicolas Ferréol, il faudra bien que j'arrive à un bon +résultat. + +Il s'interrompit pour dire: + +--Trouves-tu, Trébuchet? + +--Ça vient, monsieur Jumelle. + +L'agent s'était collé ventre à terre, et il frappait avec son marteau +contre la muraille, au ras du sol. + +S'il y avait une porte secrète, cette porte était évidemment dans la +muraille. Or, quand il frapperait sur son extrémité, le son rendu ne +serait plus plein comme le son rendu par le mur, mais bien sonore. + +Tout à coup, Trébuchet s'arrêta dans ses investigations. Il frappait +énergiquement à un endroit où la maçonnerie semblait légèrement +déprimée. + +--J'ai trouvé, monsieur Jumelle! + +Celui-ci allait courir au mur et l'examiner à son tour, quand quatre ou +cinq coups de fusil retentirent au dehors à travers le silence de la +nuit... + + + + +VII + +LA PORTE SECRÈTE + +M. Jumelle ne tarda pas à avoir l'explication, triste pour lui, de ces +coups de fusil qui venaient d'éclater. + +Un agent se précipita dans la chambre en s'écriant: + +--Monsieur, le prisonnier s'est échappé. + +--Tirez dessus. + +--C'est ce qu'on a fait. + +Décidément, M. Jumelle jouait de malheur. Il est vrai qu'il ne +connaissait pas la force prodigieuse d'Aubin Ploguen. + +Non content de lui faire attacher les mains, il aurait encore trouvé +moyen de lui faire lier les pieds et la tête. + +Aubin Ploguen était un homme plein de ressources. + +Il s'était laissé lier les mains tranquillement; il s'était laissé +arrêter sans résistance, sachant bien que, dès que cela lui plairait, il +pourrait recouvrer sa liberté. + +Seulement, pour s'enfuir, il lui fallait l'espace. + +Quand il arriva dans la rue, la neige avait un peu calmé son intensité +première. + +Les cinq hommes commencèrent par le faire asseoir sur le trottoir, pour +qu'ils eussent le moyen de charger leurs fusils. + +Il faisait froid; les mains gelées par la neige tremblaient. + +Cela dura dix bonnes minutes. + +Au bout de dix minutes, ils prirent le prisonnier par les épaules, et +l'entraînèrent dans la direction du poste du Panthéon. + +Aubin Ploguen ne bronchait pas. + +On eût juré qu'il en était à sa vingtième arrestation. + +Seulement, pour souffler dans ses doigts, sans doute, il portait de +temps à autre ses mains liées à ses lèvres, mais en réalité, tout +doucement, il coupait avec ses dents les cordes qui liaient ses mains. + +Un soldat le tenait par l'épaule droite, pendant qu'un autre soldat le +tenait par l'épaule gauche. + +Ces braves lignards! ils n'y voyaient pas malice! Puis, au surplus, la +précaution qu'ils avaient eue de charger leurs fusils sous les yeux même +de leur prisonnier devait les rassurer sur toute tentative de fuite. + +Bientôt, au coin de la rue d'Ulm et de l'impasse Porniquet, Aubin +Ploguen s'arrêta tout à coup et se planta au beau milieu du chemin, +aspirant l'air à pleines narines, comme s'il eût voulu prendre le vent. + +Un peu à gauche s'ouvrait la rue du Cerf, démolie aujourd'hui, mais qui, +à cette époque, gagnait le quartier Mouffetard, en traversant le haut du +boulevard Saint-Jacques. + +--Allons, en avant, l'ami! dit un des soldats en voulant entraîner +Aubin. + +Celui-ci eut un sourire de pitié. + +Il se contenta de se secouer tout doucement; mais la secousse ne fut pas +si douce qu'il l'aurait probablement voulu, car les deux soldats qui le +tenaient roulèrent dans la neige en poussant un formidable juron. + +Avant que les trois autres eussent eu le temps de revenir de leur +surprise, Aubin Ploguen avait pris sa course. + +Avez-vous vu courir les cerfs, dans les halliers, quand un chasseur les +surprend? J'estime qu'ils sont moins rapides que le serviteur des +Kardigân. + +Deux coups de fusil, puis deux autres, puis un dernier, furent tirés par +les soldats; mais aucun n'atteignit le fugitif. Quant à le rattraper, +c'était impossible, il était déjà trop loin. + +M. Jumelle écouta ce récit d'un air tellement comique, que Henry de +Puiseux et Jean de Kardigân lui-même n'auraient pu s'empêcher de rire +s'ils avaient contemplé en ce moment la figure de M. le sous-chef de la +police politique. + +--Diable! diable! grommelait-il. + +Plus que jamais il se grattait l'oreille avec fureur. + +Heureusement, Trébuchet lui gardait une consolation toute prête. + +--J'ai trouvé, monsieur Jumelle, répéta-t-il d'un air triomphant. + +M. Jumelle sauta sur ses pieds et courut à la muraille. + +On distinguait très-bien une petite rainure, étroite comme un fil, qui +glissait dans le mur, depuis le parquet jusqu'à une hauteur d'homme +environ. + +--Passe-moi un ciseau! fit-il. + +Trébuchet obéit. + +Alors M. Jumelle introduisit le ciseau dans la rainure, et en suivit +toute la longueur. Il sentit bientôt une résistance. + +--Le marteau, maintenant. + +Docile, Trébuchet obéit encore. + +M. Jumelle donna un coup sec, mais bien appliqué, au ciseau, qui brisa +cette résistance, et la porte s'ouvrit. + +--J'en étais sûr, dit-il. + +Le lieutenant regardait d'un air satisfait. + +--Eh! eh! la manivelle était adroite; mais le père Jumelle ne se laisse +pas engluer! Voyons, il y a une demi-heure à peine qu'ils sont partis, +donc on peut encore, sinon les arrêter, au moins retrouver leurs +traces!... + +Le lecteur comprend maintenant ce qui s'était passé. + +M. Jumelle ne s'était pas trompé un seul instant. La chambre avait été, +jadis, un lieu de réunion pour les _carbonari_, qui conspiraient. + +Comme toutes celles où se tenaient leurs assemblées, elle donnait sur un +couloir creusé à même des fondations de la maison, sous lesquelles +s'étendaient les catacombes. + +Jean de Kardigân l'avait louée en conséquence. Aubin Ploguen y demeura +pendant le voyage du jeune homme à Ludworth. + +Derrière la porte secrète, il avait placé un lit. + +Quand les soldats entrèrent dans la cour, il se hâta de faire jouer le +ressort qui ouvrait cette porte, et il transporta le lit dans la +chambre. + +Les chaises furent en partie cachées, et tous les assistants purent +s'enfuir. + +Lui, se glissa entre les draps, mais il n'eut pas le temps de se +déshabiller. + +Il ne s'était pas enfui avec les autres, pour la même raison qui lui +avait fait ouvrir l'entrée de la maison. Il espérait détourner les +soupçons de la police, et garder le secret de l'issue cachée, qui +pouvait être si utile, plus tard. + +--Allons, Trébuchet, entrons là -dedans! + +L'agent semblait peu disposé à obéir, cette fois; mais M. Jumelle le +rassura, en priant l'officier de faire éclairer la marche par un peloton +de soldats qui porteraient des torches. + +La petite troupe entra. + +Le couloir conduisait au milieu des fondations des maisons voisines, par +une pente très-douce. + +Là , quelques marches de pierre descendaient dans les catacombes. + +Quel chemin avaient suivi les fugitifs? + +M. Jumelle était trop habile pour ne pas savoir qu'en pareille +occurrence, on prend autant que possible la ligne droite. Au reste, la +route était toute tracée. + +Elle suivait une ligne un peu courbe, cependant, mais où ne donnaient +que des impasses perdues. + +Ils longèrent cette route pendant une heure environ. + +Arrivés à une sorte de clairière, ils demeuraient un peu déconcertés, +quand un des soldats ramassa dans l'avenue de gauche un mouchoir tombé +au milieu. + +Ce mouchoir portait un V et un S, brodés au coin. + +Il appartenait à l'infortuné M. Saincaize, qui laissait, dans sa +terreur, une trace vengeresse derrière lui! + +Ce qui prouve, une fois de plus, qu'il n'arrive jamais rien aux gens +courageux, tandis que les lâches sont toujours victimes. + +Un second trajet de trente minutes conduisit la petite troupe à l'une +des issues des catacombes, dans la plaine de Montrouge. + +M. Jumelle fit soulever par les soldats la grille de fer qui obstruait +le passage, et ils se trouvèrent bientôt tous en pleine lumière. + +Car le jour s'était levé, à mesure que la tourmente de neige +décroissait. + +M. Jumelle espéra un moment que les pas des fugitifs resteraient marqués +sur la neige; mais ceux-ci avaient eu soin de les entrecroiser +tellement, qu'on ne pouvait les suivre. + +Au reste, il était à peu près certain que, tous, ils avaient dû rentrer +dans Paris, mais par des chemins différents. + +M. Jumelle fit garder les deux issues, et, laissant là son escorte, +s'achemina vers Paris qui s'éveillait au loin. + +A mesure qu'il marchait, ses réflexions se condensaient, prenaient +corps, et lui montraient clairement tout ce qui avait dû avoir lieu. + +Il se hâtait, car il voulait faire son rapport à M. Gisquet, le préfet +de police, et discuter avec lui les moyens d'arrêter Henry de Puiseux, +par lequel on pouvait arriver peut-être à connaître une partie de la +vérité. + +Cependant, à mesure qu'il traversait dans toute sa longueur la vaste +plaine de Montrouge, la solitude se faisait moins grande. A droite et à +gauche, passaient des maraîchers se rendant à Paris ou en revenant. + +Il arriva bientôt devant un petit cabaret de bas étage. + +Alors son instinct de policier s'éveilla. Il eut l'idée de demander des +renseignements aux gens qui tenaient ce cabaret. En s'approchant, il vit +un certain nombre de gens qui encombraient la petite salle du cabaret. + +Il se mêla à ces groupes, demanda un verre d'eau-de-vie. + +--C'est bien, ce qu'il a fait là , disait l'un. + +--Ma foi, oui. Le pauvre petit courait risque, sans ce brave monsieur, +de crever là comme un chien abandonné. + +--Je l'ai vu, lui, dit tout haut une femme, pendant qu'il cherchait à +réchauffer l'enfant. Il avait un bel habit noir, et du linge comme en a +_l'épouse de notre maire_ de Gentilly. + +A ces mots, M. Jumelle dressa l'oreille. + +--D'où pouvait-il venir, par ce temps-là , et à cette heure de nuit? + +--Je vais vous le dire, ajouta un autre tout bas. J'arrivais d'Arcueil +et j'ai vu une bande d'hommes qui portaient des catacombes... + +--Eh! eh! grommela M. Jumelle. + +--Au reste, nous saurons qui c'est, car Gervais l'a accompagné à Paris. + +M. Jumelle se leva: + +--Mes bons amis, dit-il, vous allez me donner immédiatement le +signalement de celui dont vous parlez, ou je vous arrête, au nom du +roi!... + + + + +VIII + +L'ENFANT DANS LA NEIGE + + +C'était Jean de Kardigân qui avait recueilli l'enfant. + +Voici ce qui s'était passé: + +En sortant des catacombes, les serviteurs du Roi déchu se séparèrent. + +Ils comprenaient qu'ils ne devaient pas rentrer à Paris ensemble. + +Jean, lui, traversa la plaine de Montrouge, à peu près au même endroit +que M. Jumelle devait choisir quelques instants plus tard. + +Le jeune homme, enveloppé dans un ample et chaud manteau, marchait +rapidement. Il réfléchissait à ce qui s'était dit dans la réunion +royaliste. + +--Tous les partis sont les mêmes, pensait-il. Ils répugnent à la force. +Ils se plaisent aux paroles oiseuses, aux discours inutiles. Monck +a-t-il discuté avec Lambert pour rétablir Charles II sur le trône +d'Angleterre? Charles X, lui-même, a-t-il hésité, quand il a fallu +rendre à Ferdinand VII sa couronne, que venaient de lui prendre les +Cortès d'Espagne? + +Jean de Kardigân était un chaud partisan de cette insurrection de Vendée +qui devait éclater six mois plus tard. + +Mais il sentait combien il serait difficile d'obtenir du comité de Paris +une décision prompte. Malgré leur génie, les deux personnages qui +conduisaient ce comité, Chateaubriand et Berryer, étaient des hommes de +parole plutôt que des hommes d'action. + +Pour l'instant, le danger, selon Jean, était double. Il fallait +convaincre le grand orateur et le grand écrivain: et il ne se +dissimulait pas que ce serait difficile. Ensuite, il fallait échapper à +l'étroite surveillance de la police. + +Le marquis ne s'inquiétait même pas du sort d'Aubin Ploguen, qu'il +laissait aux mains de ses ennemis. + +Le Breton et lui étaient convenus, longtemps à l'avance, de ce qu'ils +feraient en pareil cas. + +Quand Aubin Ploguen avait loué, dans la maison de la rue du Petit-Pas, +la chambre que nous connaissons, il l'avait fait, nous le savons, en +prévision de l'avenir. + +--Si la police arrive pendant une de nos réunions, monsieur le marquis, +vous et vos amis n'aurez qu'à ouvrir la porte secrète. + +--Mais toi? + +--Moi, je resterai. + +--On t'arrêtera. + +--Je le sais bien. Mais rassurez-vous, je m'échapperai bien vite. + +Puisque Aubin Ploguen avait promis de s'échapper, Jean était tranquille: +il tiendrait parole. + +A deux cents mètres environ du cabaret dont nous venons de parler dans +le précédent chapitre, Jean s'arrêta pour s'orienter. + +La neige ne tombait plus. + +Mais un fin brouillard et la demi-obscurité qui précède en hiver le +lever du soleil, empêchaient de voir briller à l'horizon les lumières +des faubourgs. + +M. de Kardigân jetait à droite et à gauche des regards indécis, quand il +heurta du pied un obstacle placé en travers de son chemin. + +Il prit d'abord cet obstacle pour une pierre énorme; mais sa forme +bizarre attira son attention. + +Il se baissa: + +--Ah! mon Dieu! murmura-t-il. + +C'était un enfant d'une douzaine d'années environ, qui gisait, enfoui +dans la neige, et auquel le froid et la glace avaient fait perdre +connaissance. + +Le pauvre petit, bleui par la souffrance, était tombé, sans doute, en +traversant cette immense plaine de Montrouge. Les forces lui avaient +manqué pour se relever. Puis, peu à peu, la neige couvrant son corps, il +était resté enfermé dans ce linceul. + +Le marquis écarta de sa main la neige amoncelée sur le corps de +l'enfant, et appuya l'oreille sur sa poitrine pour savoir s'il respirait +encore. + +Pas un souffle ne sortait de ses lèvres serrées. + +Les yeux étaient fermés, comme si l'éternel sommeil berçait déjà dans +ses bras patients ce pauvre être inanimé. + +Jean se sentait profondément ému. + +Les êtres forts sont toujours des êtres bons, car la méchanceté n'est +qu'une perpétuelle irritation de la faiblesse. + +Le lecteur se rappelle la plainte jetée par ce noble gentilhomme sur +ceux qui souffraient, victimes de la misère et du froid. + +Une immense pitié envahit son cÅ“ur. + +Comment ce malheureux être se trouvait-il ainsi, seul et abandonné, +livré à tant de souffrances et à tant d'angoisses! + +Il se représentait l'enfant, pliant sous cette triple et impitoyable +étreinte de la faim, de la fatigue et de la neige. + +Un poëte oriental, à qui on a parlé comme d'un jeu de la nature de cette +neige inconnue dans son climat brûlant, s'écrie: + +«--Oh! que ces baisers blancs et glacés doivent faire couler la glace +mortelle dans le sang et jusqu'au cÅ“ur!...» + +Qu'aurait dit Jean de Kardigân s'il avait su que la vie de ce malheureux +se trouvait liée d'une étrange façon à la sienne? Il n'écouta que sa +pitié, que sa charité. + +Voyant qu'il tenterait vainement de rappeler un peu de chaleur à ses +membres gelés, il serra l'enfant dans ses bras, et l'enveloppa dans son +manteau; puis il chercha des yeux une maison où il pût trouver les +premiers secours. + +Il aperçut alors le cabaret isolé, et s'y dirigea à grands pas. + +Les ouvriers qui y prenaient des forces pour le travail de la matinée, +bien que ce fût un dimanche, se levèrent tous en voyant cet homme +élégant, qui accourait avec ce malheureux enfant dans ses bras. + +--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est mort? s'écria l'un d'eux, en se +penchant. + +--J'espère que non, répliqua Jean. + +--Où l'avez-vous trouvé, monsieur? + +--Étendu au milieu de la plaine, et ayant déjà un demi-pied de neige sur +le corps. + +--Vite, vite! un grand feu! faites chauffer un bol d'eau-de-vie, reprit +Jean. + +Un regard lui avait appris qu'il se trouvait chez des gens pauvres. + +Il tira sa bourse et y prit deux louis qu'il mit sur la table. + +--Tenez, madame, voici pour vous indemniser, dit-il. + +L'hôtelière repoussa les deux louis, bien que, certes, elle ne dût pas +être fort habituée à en voir souvent. + +--Ce n'est pas la peine, monsieur, répondit doucement cette femme. + +--Vous êtes bonne, continua le marquis, mais je suis riche et vous êtes +pauvre. Il ne serait pas juste que vous dépensiez quelque chose. + +Le feu flambait. + +On y avait jeté une grande brassée de sarments, qui produisirent cette +joyeuse flamme bien claire qui égaye et réchauffe. + +Dès que la température de la pièce basse du cabaret fut assez élevée, +Jean, aidé d'un des ouvriers, déshabilla entièrement l'enfant et le +frotta avec l'eau-de-vie tiède. + +Un léger tressaillement vint annoncer bientôt qu'il vivait encore. + +On le rapprocha de la flamme salutaire. Alors il fut sensible que le +sang circulait avec plus de régularité; le pouls devint perceptible; +enfin il ouvrit les yeux. + +Mais il les referma aussitôt, comme si la douleur passée le tenait +encore. + +Enfin, au bout de vingt minutes, l'enfant était revenu à lui. + +--Pauvre petit! murmura Jean de Kardigân en le regardant, ému: il ne +sera pas dit que je t'aurai arraché à la mort pour laisser ta vie dans +la misère! + +Il tira une seconde fois deux louis de sa bourse et dit à l'hôtelière: + +--Madame, avez-vous des vêtements? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, je vous en achète pour couvrir cet enfant. Donnez-moi une +veste, un pantalon et une bonne couverture. + +La toilette du pauvre petit ne fut pas longue. Complètement revenu à +lui, il ne se rendait pas encore entièrement compte du miracle auquel il +devait la vie, et jetait autour de lui des regards étonnés. + +Le jour s'était levé: ce jour gris, sale, qui couvre à peine d'une +teinte triste le toit des maisons ou la cime des arbres dépouillés. + +L'enfant, bien enveloppé dans une épaisse et chaude couverture, fut +repris par Jean. + +--Merci, mes amis, dit-il, je l'emmène. + +--Ah! vous êtes un bon b...! s'écria l'un des ouvriers. + +Cette phrase fit sourire le marquis. + +Il tendit la main à l'ouvrier. + +--Vous avez raison, l'ami, je suis un bon b..., répondit-il. + +--Tenez, monsieur, c'est dans mon opinion de vous rendre service. +Donnez-moi le paquet, je vais le porter jusqu'à la barrière. Vous +trouverez des voitures. + +--C'est une idée, ça, dit l'hôtelier. Pars avec le monsieur, Gervais. + +Gervais prit l'enfant, et tous les trois sortirent. Le petit, «le +paquet,» comme l'appelait le brave ouvrier, était retombé dans un +sommeil hébété. + +La route n'était plus longue. + +En un quart d'heure, l'ouvrier et le marquis voyaient apparaître les +premières maisons de la chaussée du Maine. + +Une place de citadines se trouvait là ; Jean en prit une et y monta avec +l'enfant. Il voulut donner de l'argent à Gervais pour le remercier de +l'avoir aidé: + +--Allons donc, monsieur, répondit-il, vous n'y pensez pas! Je ne me fais +payer que mon travail, moi. J'aime mieux que vous me donniez la main +comme tout à l'heure! + +--Je vous demande pardon, l'ami... + +--Oh! il n'y a pas de quoi, monsieur! + +Le gentilhomme et l'ouvrier se serrèrent la main; puis la citadine +partit, entraînant le marquis de Kardigân vers Paris, pendant que +Gervais regagnait la plaine de Montrouge. + +Quand il arriva au cabaret, un spectacle étrange frappa ses yeux. + +Un homme, qui se grattait l'oreille d'une main, était acculé par une +quinzaine d'ouvriers contre la muraille et les menaçait de l'autre main +d'un petit pistolet de poche, qui semblait, au reste, intimider fort peu +les assistants. + +Cet individu était M. Jumelle. + +Voici ce qui s'était passé. + + + + +IX + +OU M. JUMELLE JOUE DE MALHEUR + + +Nous avons laissé le sous-chef de la police politique menaçant les +ouvriers du cabaret de les arrêter au nom du roi, s'ils ne lui donnaient +pas le signalement de l'homme qui avait relevé l'enfant. + +Le premier sentiment que ceux-ci éprouvèrent fut de la stupeur; le +second fut de la colère. + +Le peuple a la haine de l'agent de police, et il a en partie raison. + +Nul plus que nous ne respecte les obscurs et héroïques défenseurs de +l'ordre public, ceux qui risquent leur vie à chaque heure pour protéger +la nôtre. Mais il y a une grande différence entre l'agent de police qui +suit, pas à pas, le meurtrier, pour le livrer à la justice du châtiment, +et l'agent de police qui espionne au profit de la politique. + +Le premier est un soldat; + +Le second a été, avec raison, flétri par la conscience populaire de +l'ignoble nom de _mouchard_. + +Et, au premier regard, on devinait en M. Jumelle un agent politique. + +Aussi les ouvriers sentirent l'indignation s'emparer d'eux, à la demande +de signalement qui leur fut faite. + +Peut-être, en toute autre occasion, se seraient-ils contentés de +répondre évasivement, évitant ainsi de compromettre soit l'homme +poursuivi, soit eux-mêmes. + +Mais là , le cas était autre. + +La personne à laquelle on en voulait venait d'accomplir sous leurs yeux +un acte de charité qui les avait touchés. + +Le marquis de Kardigân avait plu à ces âmes rudes et loyales. + +Un ouvrier, grand et beau garçon de vingt-cinq ans, retroussa ses +manches et s'avança d'un air menaçant sur M. Jumelle. + +--Ah! tu manges à la gamelle de la rue de Jérusalem! s'écria-t-il; eh +bien, attends un peu, espèce de _mouche_! + +M. Jumelle n'eut qu'à examiner les bras respectables de son adversaire +pour comprendre qu'il pourrait bien s'être mis dans une mauvaise +affaire. + +--Comment, malheureux, dit-il en prenant une mine de souverain blessé +dans sa dignité, tu refuses obéissance à la loi et tu oses me menacer? + +--La loi? Je ne la connais point, mais je suis sûr qu'elle ne dit pas +que tu viendras nous espionner! + +--Oui! oui! il a raison! crièrent quelques-uns. + +--Sus au mouchard! + +--Une correction à la _mouche_! + +Les braves ouvriers avaient une occasion d'administrer une «volée» +(terme vulgaire, mais expressif) à l'un de ces hommes qu'ils exécraient. +Ils n'avaient donc garde de la laisser perdre. + +En cinq minutes, M. Jumelle se trouva entouré d'ennemis. + +Il est hors de doute qu'il aurait sauté un mauvais pas, quand l'idée lui +vint de se réfugier derrière deux tables placées l'une sur l'autre, et à +l'abri desquelles il espérait se défendre. + +Aussi il se jeta derrière ces tables, s'en faisant un rempart improvisé. + +--Ah! tu crois que tu pourras nous échapper, _mouche de malheur_! reprit +le premier ouvrier. Attends un peu! + +Mais M. Jumelle tira de sa poche un petit pistolet qu'il portait +toujours sur lui et en fit jouer la batterie: + +--Le premier qui avance, dit-il, je le brûle comme un lapin! + +La menace, bien que sérieuse, n'aurait certes pas eu un long effet. + +Évidemment l'ouvrier, au risque d'être blessé et même tué, allait se +jeter sur M. Jumelle, quand Gervais parut. + +Il comprit aussitôt une partie de la scène, et un mot du cabaretier +acheva de le mettre au courant de la situation. + +--Viens donc ici, François, dit-il à l'ouvrier, et laisse-moi causer +avec monsieur. + +François regarda Gervais, tout étonné: + +--Tu ne sais donc pas que c'est _une mouche_? + +--Si, mais si nous ne répondons pas, la _mouche_ nous coffrera, reprit +Gervais. + +--Il est intelligent, au moins, celui-là , murmura M. Jumelle, heureux, +au fond, de cette diversion inattendue. + +--Sois tranquille, va, il ne nous coffrera pas, attendu que je vais +l'étrangler! + +--Tu seras bien avancé! on te guillotinera au lieu de te coffrer: voilà +tout. + +--Très-intelligent, décidément, très-intelligent, grommela encore M. +Jumelle. + +Gervais jeta un regard expressif à François. + +Celui-ci comprit que son ami réservait à l'agent de police un plat de +son métier. + +--Voyez-vous, monsieur, il faut lui pardonner. Qu'est-ce que vous +voulez? Demandez-moi ça, à moi, je vais vous répondre. + +--Je veux le signalement de l'homme qui vient de passer ici. + +--Son signalement? + +--Oui. + +--Et si je vous le donne, vous me promettez de ne pas faire de mal à +François? + +--Je le promets. + +--Eh bien, je vais voir à vous contenter. C'est un jeune homme de trente +ans environ, brun, avec toute sa barbe, et qui porte une cicatrice à la +joue. + +Gervais avait fait cette réponse d'un air tellement assuré, que M. +Jumelle n'eut pas un instant l'idée de douter. + +--Où l'as-tu conduit? + +--A la barrière. + +--Et là , qu'est-ce qu'il a fait? + +--Il a pris une voiture qui l'a conduit je ne sais où, mais dans le +centre, car le cocher a dit:--Une rude course! + +M. Jumelle sortit de son abri. + +Il mit le pistolet dans sa poche, et en tira son carnet, où il inscrivit +le signalement donné, à côté des réponses d'Aubin Ploguen. + +--Et l'enfant? + +--Il l'a emporté. + +--Bon. + +M. Jumelle allait sortir du cabaret. + +Gervais l'arrêta, et d'un air niais: + +--Il n'y a rien pour boire, monsieur l'agent? dit-il. + +M. Jumelle donna à Gervais une pièce de vingt sous, et s'éloigna. + +--Enfoncée, _la mouche_! s'écria celui-ci, en voyant disparaître l'agent +de police à travers le brouillard. Tenez, la mère, vous donnerez ces +vingt sous-là à un pauvre. Cet argent est sale, il faut le laver! + +Mais suivons M. Jumelle, qui gagnait rapidement Paris, ainsi que Jean de +Kardigân l'avait fait quelques instants auparavant. + +Il prit une citadine à la même place où Jean avait pris la sienne, et se +dirigea vers la préfecture de police. + +Il voulait réunir toutes ses notes avant de communiquer au préfet les +événements de la nuit. Depuis la veille il jouait de malheur; les +conjurés royalistes s'étaient échappés; Nicolas Ferréol--_alias_ Aubin +Ploguen--s'était enfui; et enfin, il avait failli payer cher un +renseignement, peut-être inutile. Une surprise non moins désagréable +l'attendait. + +En entrant dans son bureau, il y trouva son secrétaire, qui se leva +vivement en l'apercevant. + +--Quoi de nouveau, petit? demanda-t-il. + +--L'enfant s'est enfui. + +--Jacquelin? + +--Oui. + +--Ah! ah! + +M. Jumelle fronça le sourcil. Est-ce que par hasard cet enfant recueilli +dans la plaine de Montrouge serait le même que Jacquelin? + +--Bast! cela ne fait rien! + +--Mais je croyais que vous aviez besoin de lui pour forcer la Jacqueline +à vous servir de surveillante? + +--Jacqueline fait bien son métier. Mais elle a trop de sentiment. Cette +nuit, au bal de l'Opéra, elle a failli se mettre à pleurer. Je +l'enverrai promener... Tiens! rédige-moi un rapport avec ces notes. + +M. Jumelle lança à son secrétaire ce fameux carnet qui avait si bien +travaillé toute la nuit. + +Et lui-même se plongea dans ses réflexions. + +Qu'était cette Jacqueline dont le nom est revenu deux fois dans notre +récit et que nous avons entrevue au bal de l'Opéra? + +Nous connaîtrons bientôt cette lamentable histoire. C'était une pauvre +créature, admirablement belle, à qui M. Jumelle avait pris son enfant en +lui disant: + +--Vous vous êtes mêlée de politique, tant pis pour vous! Vous allez +_travailler_ pour nous ou vous ne reverrez pas votre fils! + +La malheureuse femme s'était mêlée de politique parce qu'elle avait +voulu venger son mari tué par la police à l'émeute de Lille. + +Cependant le secrétaire avait mis au net le rapport destiné à être +présenté par M. Jumelle à M. Gisquet, le préfet de police. + +--J'attends trois personnes à huit heures, dit-il. Tu les feras entrer, +une ici, la seconde dans ton cabinet, la troisième dans la salle +d'attente. Jacqueline viendra, tu lui diras que j'ai à lui parler. + +--Bien, monsieur Jumelle. + +Celui-ci mit le rapport dans sa poche et s'apprêta à partir. + +--Ah! j'oubliais, ajouta-t-il au moment d'ouvrir la porte et de +s'éloigner. + +Il revint à son bureau et prit dans son tiroir un paquet de fiches qui +portaient chacune un nom en tête. Il chercha un instant, et enfin en +trouva une qui le contenta, car il se gratta le nez en grommelant: + +--C'est cela! faut voir! faut voir! + +Cette fiche portait ces lignes: + +POISEUX (Henry de) + +--Brave.--Royaliste ardent. Chevaleresque.--Empressé auprès des +femmes.--A surveiller. + +--Ah! il est galant, le gentilhomme! eh bien, je vais lui servir quelque +chose qui sera de son goût. + +M. Jumelle sortit de son cabinet, et fit demander au préfet s'il pouvait +le recevoir. On l'introduisit aussitôt chez M. Gisquet. + +Il y resta une heure et demie. + +Quand il rentra dans son bureau, les trois personnes qu'il attendait +étaient arrivées. + +M. Jumelle, tout guilleret malgré la nuit de veille si fatigante qu'il +venait de passer, ordonna d'amener Jacqueline auprès de lui. + +Cette seconde conférence dura aussi longtemps que la première. + +Quand la jeune femme sortit, elle était pâle, mais résolue. Ses yeux +brillaient d'un feu étrange. + +--Je la tiens toujours! se dit en ricanant le sous-chef de la police +politique. Je n'ai plus son enfant, mais elle croit que je l'ai encore: +donc cela revient au même! + +Et il ajouta philosophiquement en serrant précieusement un papier: + +--Au surplus, si elle ne réussit pas, elle... Voilà une petite +machinette qui fera la même besogne! + +La petite machinette était l'ordre d'arrêter le sieur Henry de Puiseux, +«suspect de complot contre la sûreté de l'État.» + + + + +X + +JACQUELINE MOREL + + +Quelques mois avant que notre drame se renouât à Paris, M. Jumelle avait +été envoyé par M. Gisquet à Lille. + +Le préfet de police avait reçu avis qu'une société secrète s'y était +installée et préparait une émeute dans la ville. + +M. Jumelle savait à quoi s'en tenir sur cette prétendue société secrète. +C'était simplement une misère noire qui, jetant sur le pavé les ouvriers +de Roubaix et de Tourcoing, faisait bouillonner dans des cÅ“urs aigris +une colère toujours grandissante. + +A son arrivée à Lille, M. Jumelle recommença son éternel travail: +c'est-à -dire qu'il s'arrangea à faire surveiller par des gens à lui les +prétendus émeutiers. + +Il fut bientôt persuadé que l'intervention de la police devenait +inutile, parce qu'elle arrivait trop tard. + +Il se contenta de prévenir le général commandant la division militaire +et le préfet du département du Nord. Puis il leur conseilla d'attendre +que l'émeute éclatât pour la réprimer sévèrement, au lieu de chercher à +arrêter la levée en armes des émeutiers. + +Il se contenta de faire noter les plus ardents parmi les ouvriers, afin +de les retrouver en temps et lieu. + +Parmi ceux-là , on lui signala un certain ouvrier drapier du nom de +Maurice Morel. + +Maurice Morel avait cinquante ans. + +Son âge, la grande honnêteté de sa vie, et une belle instruction lui +avaient donné une très-réelle influence parmi ses compagnons et ses amis +de l'atelier. + +Il était l'un des chefs importants, sinon le plus important, du +mouvement qui se préparait. + +Il était marié depuis douze ou treize ans avec une jeune fille de +Roubaix, admirablement belle, laissée orpheline à quinze ans. Un +sentiment de pitié avait ému le cÅ“ur de l'ouvrier quand il avait vu +cette enfant seule au monde. + +La pensée lui vint qu'elle pourrait céder au vice,--la beauté, quand +elle est pauvre, est toujours mal conseillée!--Bien qu'il eût pu être le +père de Jacqueline, il l'épousa. + +Ce mariage disproportionné fut heureux. + +Jacqueline avait pour son mari, sinon de l'amour, du moins un respect et +une affection que rien ne put effleurer. + +Un fils,--un ange blond,--leur était né. + +Ils vivaient calmes et tranquilles. L'ouvrier gagnait abondamment de +quoi semer l'aisance dans son ménage. + +Cela fut ainsi pendant onze ans. + +Le fils,--Jacquelin,--avait grandi entre son père et sa mère qui +l'adoraient, le choyaient, rêvant de faire de lui un homme. + +Puis, la révolution de 1830 arriva, bouleversant l'atelier, comme elle +avait bouleversé le salon. La pauvreté survint. + +Le ménage Morel dut toucher aux sept mille francs d'économies si +péniblement amassées pendant ces onze années de travail. + +Maurice sentit que les affaires, dont lui et ses compagnons avaient +besoin pour vivre, seraient longues à reprendre. + +C'est alors que l'idée folle d'une émeute germa dans ces têtes exaltées +par la souffrance et par l'inquiétude. + +Puisque le gouvernement de Louis-Philippe les laissait mourir de faim, +ils voulurent essayer de renverser ce gouvernement. + +Naturellement, le chef désigné d'avance était Maurice Morel. + +N'avait-il pas conquis et mérité la confiance de tous ces hommes? + +Une distribution d'armes et de poudre fut faite avec soin. La petite +troupe pouvait compter sur quinze cents hommes environ. On prendrait la +préfecture, l'hôtel de ville et la caserne. + +Il n'y avait qu'un régiment à Lille. + +Mais les pauvres gens ignoraient que parmi eux, comme toujours, s'était +glissé un faux frère qui avait espionné leurs moindres paroles, leurs +moindres actions. + +Quand le jour de l'émeute fut fixé (ce devait être le 11 avril), la +préfecture en fut avisée presque aussitôt, et prit ses mesures en +conséquence. + +Dans la nuit du 10 au 11, on fit entrer dans la ville une brigade +d'infanterie et deux escadrons de dragons, le plus secrètement possible. + +Quand, au matin, les ouvriers descendirent en armes des hauteurs de la +cité, ils se heurtèrent contre un mur de baïonnettes, qui menaçaient de +les éventrer. + +Le plus sage eût été de se retirer; mais à ces heures solennelles où la +vie de tant d'hommes va se jouer sur un coup de dés, il se trouve +toujours un misérable que nul ne connaît, qui vient on ne sait d'où, +pour tirer le premier coup de fusil. + +Naturellement ce rôle fut confié au traître qui avait révélé le secret +de ses compagnons. + +--Bas les armes! cria Maurice Morel qui commandait, en voyant que lui et +les siens allaient se briser contre une tentative impossible. + +Mais le traître arma son fusil, et fit feu sur la troupe qui riposta +aussitôt par une décharge générale. + +La moitié de la troupe fut tuée ou blessée. + +Dès lors il fallait songer, non plus à se battre, mais à mourir. + +C'est ce que comprit Maurice Morel. + +Dans un dernier éclair, dans une pensée suprême, il revit ses deux +bien-aimés, sa femme et son fils. + +Puis, il se précipita dans la mêlée ardente. + +La bataille, car ce fut une vraie bataille avec toutes ses horreurs et +avec tous ses héroïsmes, dura une heure et demie. + +Les ouvriers, quatre contre un, se défendaient comme des lions. + +Mais une charge de cavalerie termina tout. + +Maurice Morel, resté intact, commanda la retraite. + +Jusqu'alors, il avait été à l'avant-garde. Pour fuir, il se mit à +l'arrière-garde. + +Déjà ses compagnons étaient hors de danger, quand il fut cerné par une +escouade de dragons. + +Pris les armes à la main, son affaire ne fut pas longue. On le mit +contre un mur et on le fusilla. + +C'était justice. Nul n'a le droit de soulever un peuple. + +Maurice Morel tomba comme il avait vécu, c'est-à -dire bravement, en +homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir. + +Puis on laissa les cadavres dans les rues jusqu'à ce qu'on les vînt +ramasser, et les vainqueurs disparurent. + +Il y avait une heure à peine que tout était fini, quand une femme, pâle, +échevelée, et tenant un enfant par la main, accourut. + +C'était Jacqueline. + +Elle avait appris la terrible nouvelle! + +Son mari était tué! Tué! Son enfant devenait orphelin, et elle devenait +veuve du même coup. + +Elle trouva bientôt ce corps aimé, couvert de sang, troué au cÅ“ur et à +la poitrine. Son fils et elle s'agenouillèrent dans la boue rouge sur +laquelle reposait le cadavre. + +--Prie, Jacquelin, dit-elle. + +L'enfant comprenait cette sauvage majesté de la mort, cette douleur +mortelle de la perte et de la séparation éternelles! + +Tout à coup une vingtaine de dragons passèrent au petit trop de leurs +chevaux. + +Elle se redressa, effrayante à voir: + +--Tiens! n'oublie jamais que ce sont ceux-là qui ont tué ton père! +s'écria-t-elle. + +Le sous-officier qui commandait les dragons tourna la tête et fit +arrêter Jacqueline et Jacquelin. + +C'est alors que commença pour elle un supplice de toutes les heures, de +tous les instants. + +On avait voulu d'abord la remettre en liberté, mais M. Jumelle, au nom +du préfet de police, s'y était opposé. + +--Amenez-les-moi tous les deux, dit-il. + +Dix jours plus tard, Jacqueline et Jacquelin arrivaient à Paris. M. +Jumelle avait eu soin de les tenir séparés l'un de l'autre pendant le +voyage, si bien qu'ils ignoraient même être si près l'un de l'autre. + +Le sous-chef de la police politique ne perdit pas de temps. + +Il fit venir Jacqueline dans son cabinet. + +--Vous êtes libre, madame, lui dit-il. + +La jeune femme eut un mouvement de joie en entendant cette phrase. Elle +crut, la pauvre créature, qu'on allait lui rendre Jacquelin. + +--Où est-il, lui? demanda-t-elle. + +--Votre fils? + +--Oui. + +--Ici. + +--Me le rendrez-vous? + +--Euh! euh! Faut voir, faut voir! + +Elle pâlit. + +--Vous voulez donc le garder! + +--Oui. + +--Ainsi, vous oseriez ne pas me rendre mon enfant? + +--Je vous le rendrai. Seulement... pas maintenant. + +--Quand? + +--Lorsque je serai content de vous. + +Jacqueline crut d'abord que le sous-chef de la police politique allait +lui proposer un de ces marchés infâmes qui déshonorent celui qui le +propose et celle qui l'accepte. + +Mais M. Jumelle avait des préoccupations bien plus importantes que cela, +vraiment! + +Il reprit: + +--Comprenez-moi bien. Je serai content de vous, si vous me servez... +comment dirai-je?... de surveillante? Ce mot-là vous convient-il? + +--Monsieur... + +--Dame! nous avons des agents de police _hommes_, en veux-tu en voilà , +ce n'est pas cela qui nous manque! Mais les agents de police _femmes_, +c'est rare. + +--Quoi! vous voulez!... + +--Choisissez! dit M. Jumelle d'un ton sec. Servez-nous pendant deux ans, +et dans deux ans je vous rendrai votre fils. + +--Qu'en ferez-vous? + +--Je le mettrai dans un pensionnat. Quant à vous, je me charge de votre +existence. + +Que Jacqueline pouvait-elle répondre à cela? + +M. Jumelle était le plus fort. + +Elle courba la tête. + +Le sous-chef de la police politique n'avait pas fait une mauvaise +affaire. D'ailleurs, frappé de l'admirable beauté de la jeune femme, il +avait aussitôt senti de quelle utilité pourrait lui être cette +beauté-là . + +Depuis six mois qu'elle était l'esclave de M. Jumelle, elle avait +_travaillé_ pour le compte de la rue de Jérusalem. + +_Travaillé_ avec horreur! Car elle avait honte d'elle même; la vie était +un dégoût pour elle; mais elle voulait revoir son enfant. + +Le lecteur comprend maintenant dans quelles occasions M. Jumelle se +servait d'elle. + +Au bal de l'Opéra, elle remplissait une mission qui la déshonorait à ses +propres yeux; des bouffées de honte lui montaient au visage quand elle +pensait au rôle infâme qu'elle avait accepté. + +Le matin où nous la retrouvons, sortant du cabinet de M. Jumelle, +Jacqueline partait encore pour remplir une de ces ténébreuses et +hideuses missions qui répugnent au cÅ“ur. + + + + +XI + +JEAN ET HENRY + + +Jean de Kardigân n'avait pas d'appartement à Paris. Pour endormir les +soupçons de la police, à supposer qu'ils dussent être éveillés, il +s'était purement et simplement logé à l'hôtel. Quand il revint de +l'expédition nocturne, en portant l'enfant dans ses bras, il se fit +conduire chez Henry de Puiseux. + +Henry de Puiseux demeurait rue de Richelieu, presque au coin de la rue +Neuve-des-Petits-Champs. + +Le marquis voulait lui confier le pauvre petit abandonné, et lui +demander aide et protection pour lui. + +Quand il arriva chez de Puiseux, celui-ci, rentré depuis peu de temps, +dormait du sommeil des justes. + +Jean l'éveilla impitoyablement. + +--Hein? qu'est-ce? que me veut-on? demanda Henry, quand dans l'ombre de +sa chambre à coucher, fermée aux rayons d'un pâle soleil d'hiver, il +aperçut la silhouette de son ami. + +--C'est moi, Henry. + +--Toi... Jean... Que le diable t'emporte! je dormais si bien!... + +--Réveille-toi. + +--Tu me la bailles belle! il y a longtemps que c'est fait... au moins +trois minutes. + +--Pauvre ami! modula Jean avec un sourire railleur. + +--C'est cela, moque-toi de moi maintenant. + +--Je ne me moque pas de toi. + +--Eh bien! je voudrais savoir alors ce que tu me veux. + +--Je t'apporte un cadeau. + +--Je te pardonne, en ce cas. + +--Tu ne me demandes pas ce que c'est? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce que je suis sûr de toi. Ce doit être un présent royal. + +--Je te remercie de cette confiance. + +--Il n'y a pas de quoi. + +Jean allait continuer. + +Mais Henry reprit avec volubilité: + +--Attends un peu, cher ami. + +Il sonna et son domestique entra. + +Ce serviteur ne ressemblait guère au brave et fidèle Aubin Ploguen. + +Il résumait en lui le gamin parisien avec tous ses défauts; ce +domestique, nommé Couriol, était affligé des sept péchés capitaux. Il +était menteur, gourmand, luxurieux, orgueilleux, paresseux, colère et +envieux. Je dois même ajouter, pour rester dans le vrai, qu'il en +possédait un huitième: le vol. + +--Couriol, dit Henry, ouvre les rideaux. + +La chambre se trouva jetée en pleine lumière. + +--Eh bien! qu'est-ce que vous faites là , Couriol? demanda Henry, en +voyant que son domestique le regardait, planté curieusement sur ses deux +jambes. + +Couriol comprit sans doute le reproche contenu dans cette phrase, car il +s'éloigna, mais à regret. + +--Tu peux parler, maintenant. + +--Ce n'est pas malheureux. + +--Tu disais donc que tu m'apportes un cadeau? + +--Très-bien. + +--Tu approuves? + +--Tout à fait! + +Jean se mit à rire de l'assurance avec laquelle son ami fit cette +réponse. + +--Et tu me pardonnes de t'avoir éveillé? + +--Heu! heu! + +--Quoi! malgré mon cadeau... + +--Hélas! pourquoi ne me l'as-tu pas apporté quelques heures plus tard! + +--Tu n'es donc pas curieux de savoir en quoi il consiste? + +--Si. + +--Eh bien, cherche un peu. + +--C'est un bijou? + +--Non. + +--Un cheval? + +--Non. + +--Une arme? + +--Non. + +--Diable! un mariage, peut-être? + +Henry avait pris une mine piteusement comique. + +--Rassure-toi: ce n'est pas un mariage. + +--Tu veux donc me rendre fou! C'est un vase de Chine, sans doute? + +--Pas précisément. + +--Une aiguière d'argent? + +--Non. + +--Alors... + +--C'est un compagnon. + +--Un chien? + +--Non, un enfant! + +--Hein? Tu dis? Un enfant? + +--Oui. + +--Ah ça! tu plaisantes! + +--Moi? Nullement. + +Le visage sérieux de Jean empêchait Henry de croire à une plaisanterie +de son ami. Pourtant il ne comprenait pas encore. + +--Un enfant! un enfant! balbutia-t-il à moitié ahuri. + +--Ainsi que je te l'ai dit. + +--Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? + +--Dame! cela te regarde! + +--Comment! cela me regarde? + +--Mais oui, je te fais un cadeau, c'est à toi et non à moi de décider +quel emploi tu feras de ce cadeau. + +Jean recula dans le fond de la chambre et fit signe à Henry de se lever. + +Le jeune homme sauta à bas de son lit, passa un pantalon à pied, une +paire de pantoufles et une robe de chambre. + +--Regarde! dit Jean. + +Il vit alors, couché sur son canapé, un pauvre être, enveloppé d'une +couverture et plongé dans un sommeil réparateur. + +--Diable! diable! grommela Henry. + +--Cela te gêne? + +--Nullement, mais... + +--Mais?... Allons, j'ai pitié de toi. Écoute. + +Jean raconta à son ami ce que nous connaissons: le pauvre petit réveillé +par lui dans la neige, et dont il comptait se charger désormais. + +A mesure qu'il parlait, Henry prenait une mine de plus en plus +satisfaite. + +Quand Jean eut terminé, il sauta à son cou. + +--Bravo! Je ne faisais qu'admirer ton intelligence et ton dévouement; +mais maintenant j'admire encore plus ton cÅ“ur! + +--Merci, ami. + +--Merci? C'est plutôt à moi de te remercier, misérable, puisque tu as +bien voulu m'associer à ton Å“uvre de charité! + +Une étreinte silencieuse fut la seule réponse de Jean. De Puiseux +reprit: + +--Voyons, qu'as-tu décidé? + +--Que je ferais le bonheur de cet enfant. Cela t'étonne? Ah! regarde ma +vie! regarde ce que je souffre! Où sont mes affections, à moi? Je ne +peux aimer ceux vers qui mon cÅ“ur volerait avec bonheur! Mon frère? +perdu à jamais pour moi. Sais-je seulement où il est maintenant? +Peut-être m'a-t-il oublié, comme il doit croire que je l'ai oublié +moi-même! Celle que j'aime... Fernande... + +Il s'arrêta. Une larme glissa lentement sur son visage. + +--Amour! amour! je ne te connaîtrai pas! A d'autres qu'à moi tes +dévouements sublimes et tes chastes bonheurs. Tiens! plus je vais, plus +je l'aime, cet ange apparu un jour dans ma vie. Elle est entrée dans mon +cÅ“ur, ce matin-là , et n'en est jamais sortie! + +--Tu n'es pas un homme, tiens! s'écria Henry avec colère. + +--Henry! + +--Ah! fâche-toi, si cela te plaît; cela m'est parbleu bien égal! +Seulement, je te dirai tout ce que j'ai sur le cÅ“ur. Comment, tu aimes, +et avec toutes les qualités que tu as, avec ta beauté,--car tu es beau, +pendard!--avec ton nom, ta fortune et ta liberté, tu ne cherches même +pas à savoir si tu es aimé! + +--Qu'en sais-tu? + +--Bravo, alors! + +--Je te ferai part tout à l'heure de la décision que j'ai prise à cet +égard. Pour l'instant, je veux en revenir au sujet important. Voici ce +que je compte faire de cet enfant. Je veux l'adopter, pour ainsi dire. +Je veux avoir un être sur lequel je puisse absolument compter, et qui +soit le frère que j'ai perdu. Dieu a jeté sur ma route cet abandonné: +donc, Dieu a voulu que je le recueille! + +Comprends-moi bien. Je vais repartir pour Kardigân. Je ne veux pas +encore l'emmener avec moi. Mon intention est de le mettre dans un +collège, peut-être au lycée Henri IV, où moi-même j'ai fait mes études. +Seulement, comme je ne partirai que dans huit jours, et que la santé du +pauvre petit a besoin de secours, je te prie de le garder quelque temps, +jusqu'à ce qu'il ait pris assez de forces pour supporter la vie de +collège. + +--C'est convenu, parbleu. + +--Merci. + +--Regarde un peu comme il dort! + +Comme s'il eût voulu donner un démenti immédiat aux paroles d'Henry, +l'enfant ouvrit les yeux et poussa un faible soupir. Jean se pencha sur +lui. + +--Es-tu reposé, mon enfant? dit-il. + +Le pauvre abandonné regardait avec surprise autour de lui. + +Cette chambre où il était, ces deux jeunes gens qui fixaient sur lui +leurs regards émus, tout cela le surprenait, l'épouvantait presque. + +--Oh! mon Dieu! murmura-t-il. + +--N'aie pas peur, dit Jean, tu es avec des amis. + +--Comment t'appelles-tu? demanda Henry. + +--Jacquelin Morel. + +C'était, en effet, le pauvre fils de cette pauvre Jacqueline Morel dont +nous venons de raconter la lugubre histoire. + +--D'où viens-tu? + +--Je ne sais pas. + +--Comment! tu ne sais pas d'où tu viens? + +--Non. + +--Voyons, cherche un peu. + +--J'étais avec maman et père à Lille. Nous vivions tous bien joyeux. +Tout à coup, on a tué mon père, puis on nous a arrêtés, maman et moi. On +nous a conduits à Paris. Depuis, je n'ai jamais revu ma mère. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'on m'a séparé d'elle. + +--Et toi, où t'a-t-on mis? + +--Dans une grande salle, avec d'autres enfants de mon âge. Puis, un +soir, comme j'appelais toujours ma mère, je me suis dit que, puisqu'on +ne voulait pas me la rendre, ce serait moi qui irais la retrouver. Je me +suis enfui. + +--Bravo! + +--Je traversai Paris en courant. Quand j'eus quitté la ville, épuisé, +mourant de faim, je fus assailli par la neige. Alors je tombai et je +crus que j'allais mourir... C'était dans une grande plaine. Je souffrais +affreusement. J'errai toute la nuit, à droite et à gauche, cherchant mon +chemin. Enfin, tout à coup, les forces me manquèrent. + + + + +XII + +LA BARONNE DE SERGAZ + + +Jacquelin s'arrêta. Le souvenir de son danger et de ses souffrances +agissait évidemment sur son esprit d'une façon douloureuse. Jean de +Kardigân en profita pour tâcher d'obtenir de lui quelques +renseignements. + +--Pourquoi a-t-on tué ton père? + +L'Å“il de l'enfant s'alluma. + +--Parce qu'il s'était battu. + +--Contre qui? + +--Contre les soldats. + +--A Lille? + +--Oui, à Lille. + +Les deux amis se regardèrent. Ils comprenaient la vérité. Le père de +Jacquelin était mort sans doute dans cette émeute du département du Nord +dont on avait tant parlé. + +--Comment se fait-il, reprit Jean, qu'on ait pu te séparer de ta mère? + +Jacquelin raconta ce que nous savons déjà , mais, naturellement, en +taisant ce qu'il ignorait. Ce récit, ainsi formulé, devenait trop obscur +pour que les deux royalistes pussent deviner l'intervention de la police +dans ce drame de famille. + +--Écoute, mon enfant, dit Jean, c'est moi qui t'ai recueilli ce matin. +Tu allais mourir. Dieu t'a jeté dans ma vie. Nous chercherons ensemble +ta mère. + +Jacquelin saisit la main du marquis et l'embrassa. + +--Désormais, je me charge de toi. Tu n'auras plus à souffrir: je te le +promets. + +--Oh! vous êtes bon, monsieur. + +--Tu es encore faible. Il faut que tu prennes beaucoup de repos. +Monsieur est mon ami. Il va te garder chez lui. + +Quelques instants après, Jacquelin Morel était couché dans un grand lit +tout blanc. Un bon feu brillait dans la cheminée de la chambre que lui +avait donnée Henry, et il s'endormait de ce sommeil réparateur qui +sauve. + +Alors seulement, Jean et Henry purent causer des affaires politiques qui +les préoccupaient. + +Il fut convenu que les gentilshommes présents à la réunion partiraient +dans un bref délai pour leurs provinces, afin de préparer le soulèvement +général. + +Puis, Jean de Kardigân quitta son ami et se dirigea vers l'église +Saint-Eustache, où il avait habitude de faire ses dévotions. + +Resté seul, Henry se remit à sa toilette. + +A midi, il déjeuna. + +A une heure, il allait sortir à son tour, quand il entendit sonner à la +porte de son appartement. + +Couriol lui apporta une carte. Henry la prit et lut avec étonnement un +nom de femme: + +LA BARONNE DE SERGAZ. + +--Une femme chez moi, murmura-t-il. + +--Faites entrer au salon, Couriol, reprit-il, en s'adressant au valet de +chambre, et priez madame la baronne de m'excuser si je ne me rends pas +immédiatement auprès d'elle. + +En cinq minutes, de Puiseux acheva de s'habiller, et il entra dans le +salon où l'attendait l'inconnue. + +Il s'arrêta sur le seuil, ému et troublé. + +La baronne de Sergaz était assise dans un fauteuil, enveloppée d'un +voile noir en dentelles à la façon des Espagnoles. + +Elle paraissait très-pâle. Mais cette pâleur faisait ressortir encore +plus sa beauté souveraine. + +Car elle était belle autant qu'une statue grecque ou qu'une femme du +Corrége. + +De grands yeux sombres, gris-bleus, brillaient au milieu d'un visage +dont le dessin allongé indiquait une noblesse d'origine indéniable. + +Les extrémités fines, la taille mince, complétaient un ensemble +charmant. + +On voyait un sang bleu courir dans les veines des tempes et celles de la +main. + +Le seul défaut, peut-être, de cette nature aristocratique, était la +dureté du regard, et des lèvres, qui, comprimées au milieu, indiquent, +suivant les lois de la phrénologie, une âpreté de pensée souvent +méchante. + +Henry de Puiseux s'inclina respectueusement devant madame de Sergaz, +attendant que celle-ci lui fît signe de s'asseoir. + +La baronne répondit au salut du jeune homme par une légère inclinaison +de tête, et d'un geste loyal lui indiqua un siége. + +--Veuillez m'excuser, monsieur, lui dit-elle d'une voix harmonieuse, si +je prends la liberté de vous importuner, mais il n'a rien moins fallu +qu'une circonstance grave pour me décider à cette démarche. + +--Quelle qu'elle soit, madame, répondit le jeune homme, je me félicite +d'une démarche qui m'a procuré l'honneur de vous voir chez moi. + +--Voici ce qui m'amène auprès de vous, monsieur, reprit madame de +Sergaz. Je suis veuve depuis un an. Mon mari est mort me laissant une +fortune indépendante et la jouissance d'un château de la famille en +Vendée. Je me trouvais bien seule. Heureusement, un ancien ami de mon +père, M. le marquis de Rieux voulut bien être mon protecteur. Avant de +mourir, il me donna plusieurs lettres d'introduction auprès de ses amis +de Paris, M. Berryer, M. Hyde de Neuville et M. de Puiseux, votre père, +dont il ignorait la fin. + +Madame de Sergaz s'arrêta. + +Henry de Puiseux avait fait un geste d'étonnement en entendant prononcer +le nom de M. le marquis de Rieux, l'un de ces purs et loyaux royalistes +dont l'amitié seule est un brevet d'honnêteté et de vertu. + +Elle reprit: + +--J'hésitai longuement avant de faire usage de ces lettres. Vous +comprenez sans doute le sentiment qui me faisait agir. Je me plaisais +dans ce vieux château de Sergaz. Pour que je me décidasse à le quitter, +il a fallu que certains bruits fort graves vinssent jusqu'à moi. + +Henry de Puiseux ne perdait pas de vue madame de Sergaz, non qu'il fût +attiré invinciblement vers cette radieuse beauté. Mais à une époque +comme celle-là , il fallait se méfier de tout et de tous. + +Il attendait avant de juger. + +--Votre discrétion est trop naturelle, monsieur, pour que je puisse m'en +offenser. Veuillez prendre connaissance de la lettre de M. de Rieux. M. +votre père étant mort, c'est à vous que je dois la remettre. + +Madame de Sergaz tendit la lettre à Henry. Il avait correspondu avec M. +de Rieux et il connaissait son écriture. + +--Vous permettez, madame? dit-il, + +--Je vous en prie, monsieur. + +Il décacheta et lut. + +C'était une lettre de recommandation très-chaude. M. de Rieux priait son +vieil ami, M. de Puiseux, de rendre à madame de Sergaz tous les services +que celle-ci pouvait réclamer de lui. + +--Le fils fera ce que le père eût été heureux de faire, madame, dit +Henry en saluant la baronne. Que désirez-vous? + +--L'adresse de M. Berryer et de M. Hyde de Neuville, pour lesquels je +suis porteur d'une lettre également. + +Il n'y avait dans tout cela rien que de fort naturel, et Henry n'avait +pas à refuser une chose aussi simple qu'une adresse. + +Au reste, il était évident que madame de Sergaz pouvait se la procurer +autrement, et que si elle s'adressait à lui pour la connaître, c'est +qu'elle n'agissait pas avec de mauvaises pensées. + +Puis, comment supposer que le marquis de Rieux aurait muni d'une +recommandation aussi chaude une personne dont il n'eût pas été +absolument sûr? + +--M. Berryer, madame, demeure rue Royale n°7, et M. Hyde de Neuville rue +Neuve-des-Petits-Champs, n°23. + +La baronne se leva: + +--Je suis logée à l'hôtel Richelieu, monsieur, dit-elle. Tous les jours +vous me trouverez chez moi de quatre à six heures. + +Henry de Puiseux était doué d'un grand fonds de prudence et d'habileté, +que sa gaieté habituelle empêchait de soupçonner. + +Certes, la méfiance était peu de mise avec une femme comme madame de +Sergaz, mais il valait mieux l'exagérer que d'exposer les chefs du parti +à un danger réel. + +--Veuillez m'excuser, madame, dit-il, si je vous fais une question; mais +j'ai cru deviner, dans vos paroles, que nous étions en communauté +d'idées. Donc vous pouvez me répondre franchement. Il se peut que vous +vous étonniez, mais... + +--Votre demande est naturelle, monsieur, et j'ai hâte d'y souscrire. Je +suis restée veuve à vingt-sept ans sans enfants, et presque sans +parents. Ma fortune est assez grande, et bien supérieure à mes besoins. +J'ai entendu parler de certaines éventualités qui rendent le parti +royaliste--mon parti--obligé de recourir à un appel de fonds. Je désire +voir M. Berryer pour lui remettre un bon de cinquante mille francs. + +Somme toute, cela était fort naturel. Berryer était connu partout comme +l'un des chefs importants du parti légitimiste. Jamais le gouvernement +ne s'était plaint. + +Madame de Sergaz voulait lui remettre cinquante mille francs. + +Rien ne pouvait compromettre le grand orateur. + +La baronne salua une seconde fois et sortit, après avoir jeté un dernier +regard à Henry. + +--Elle est bien belle, murmura le jeune homme quand elle eut disparu. + +Il réfléchit un moment. + +--Bah! dit-il. + +Il sortit à son tour et prit sa voiture. Quand il rentra, à cinq heures, +son domestique lui remit une carte d'invitation et une lettre. + +La carte était de M. Saincaize. + +Elle le priait de venir dîner le lendemain à six heures du soir, chez +lui. + +La lettre était de madame de Sergaz. + +Voici ce qu'elle contenait: + +«Monsieur, + +Je tiens à vous remercier de votre aimable accueil. Je sais que demain +nous nous retrouverons à dîner chez M. Saincaize. Au cas où vos +occupations vous empêcheraient d'accepter, je le regretterais fort. + +Croyez à ma haute considération. + +BARONNE DE SERGAZ. + +--C'est étrange, dit Henry, en regardant la lettre. A-t-elle donc deviné +que j'avais déjà hâte de la revoir! + + + + +XIII + +OU ALLAIT JEAN DE KARDIGÂN? + + +Le lecteur se rappelle qu'en quittant son ami de Puiseux, Jean se +dirigea vers l'église Saint-Eustache. + +Il s'agenouilla et pria quelques instants. + +C'est qu'il voulait appeler sur lui la bénédiction d'en haut, avant de +tenter la démarche à laquelle il venait de se décider. + +Nous savons qu'il avait été sur le point de parler de cette démarche à +son ami, et que les circonstances seules l'avaient empêché de le faire. + +Voici en quoi elle consistait: + +Jean, en sortant de l'église, arrêta une voiture et se fit conduire à +l'Arc-de-Triomphe. + +On se souvient que Fernande Grégoire demeurait dans une petite rue +voisine. + +Le jeune homme descendit et, malgré le froid vif et piquant, fit +quelques pas en réfléchissant dans la direction du bois de Boulogne. + +Puis il revint vers l'Arc-de-Triomphe et gagna la rue de Mars où +demeurait la jeune fille. + +La maison était bien toujours la même, telle qu'elle lui était apparue, +en cette journée maudite où sa famille entière s'était dispersée aux +quatre vents. + +Il laissa retomber la gueule de chien en fer, qui, à cette époque, +annonçait l'arrivée d'un visiteur. + +La porte s'ouvrit. + +--Que désirez-vous, monsieur? demanda une femme de service. + +--Parler à mademoiselle Grégoire. + +La domestique le fit entrer dans un petit salon. + +--Qui annoncerai-je? + +--Le marquis de Kardigân. + +Cinq minutes après, Fernande s'arrêtait, émue et tremblante, sur le +seuil du salon, jetant un regard profond sur le jeune homme. + +--Je suis heureuse de vous revoir, monsieur, dit-elle, en lui tendant la +main. + +Jean prit cette main. + +Il lui sembla qu'elle tremblait beaucoup en touchant la sienne. + +Un frisson l'agita des pieds à la tête. + +Il ne pouvait se lasser de contempler ardemment celle qu'il adorait avec +tant de passion sainte. + +Comme sa pensée avait souvent volé vers elle pendant les longs mois qui +venaient de s'écouler! + +Il l'avait revue toujours belle, toujours chaste, avec son beau et +ravissant visage... + +A la fin, il sentit que ce silence devait gêner la jeune fille. + +--Pardonnez-moi, lui dit-il, mais je me suis senti tout ému en vous +voyant. + +Elle rougit un peu. + +--Mademoiselle, continua Jean, pardonnez-moi également la franchise +brutale de ce que vous allez entendre, mais j'estime qu'entre nous il +faut plus que des banalités: Je vous aime. + +Elle fit un pas en arrière avec cette instinctive pudeur de la jeune +fille à laquelle on fait un pareil aveu. + +--Je vous aime, reprit Jean. Je suis venu pour demander à votre père de +m'accorder votre main... Me le permettez-vous? + +Il y eut un court silence. + +Elle baissait les yeux; lui la regardait de son regard doux et ferme. + +Mais ce n'était pas une créature faible. Elle était ignorante des +puérilités et des petitesses. Elle releva le front, non sans une +certaine fierté: + +--Monsieur le marquis, dit-elle, je ne sais pas mentir, je ne mentirai +pas. Vous m'aimez... béni soit Dieu, c'était mon vÅ“u le plus cher et ma +plus chère espérance... Je vous aime aussi. + +--Vous!... + +Jean saisit la main effilée de Fernande, et la couvrit de baisers: + +--Oh! que ne puis-je vous peindre ce que je ressens, balbutia-t-il, au +milieu du trouble profond où le jetait la réponse de la jeune fille. +Vous m'aimez! vous m'aimez, Fernande! Jamais je n'aurais osé espérer un +pareil bonheur! + +Et pourtant, il me semblait que le jour où nous nous étions vus pour la +première fois, nous avions échangé nos âmes dans un regard! il me +semblait que nous nous étions donnés l'un à l'autre pour toujours. +J'avais emporté votre image dans mon cÅ“ur et, depuis, je l'y ai toujours +gardée. Il n'y a pas une seule de mes pensées qui ne fût pour vous... O +Fernande, je vous aime! je vous aime! + +Cette douce et pure musique de l'amour impressionnait la jeune fille. + +--Jean, dit-elle, depuis que vous êtes entré ici pour votre salut, j'ai +deviné que je vous aimerais, et que mon cÅ“ur serait à jamais à vous! Je +me suis reproché souvent de penser à un inconnu, mais Dieu n'a pas voulu +que nous fussions maîtres de notre destinée. Tout à l'heure, quand on +m'a annoncé votre présence, j'ai cru que j'allais défaillir: il y avait +si longtemps que je vous espérais! Il y avait si longtemps que je vous +attendais! + +Certaines impressions ne peuvent pas se traduire avec des mots, il faut +quelque chose de plus. + +Un sentiment chaste et profond porte en lui une telle poésie, une telle +grandeur, que c'est le rapetisser que de tenter même de l'exprimer. + +Ils s'aimaient. Ils étaient nobles de cÅ“ur, jeunes d'années, beaux de +visage... + +Qu'y a-t-il au monde de plus charmant que ce radieux spectacle de deux +êtres unis, sous le regard de Dieu, par l'échange d'un aveu? + +--Ami, reprit-elle, ma mère était une sainte. Elle est morte, jeune, +trop jeune! Comme elle vous eût chéri, comme elle eût été fière de vous +appeler son fils! Mais ses enseignements sont restés en moi et jamais je +ne les ai oubliés. Elle m'avait fait jurer de venir prier sur sa tombe +et de lui raconter mes pensées à chaque circonstance grave de ma vie. Il +lui semblait, à cette pauvre adorée mourante, que son âme reviendrait en +ce monde, et que Dieu lui permettrait de répondre à mes confidences. +Jamais je n'y ai manqué. + +Vous dirai-je plus? Je suis sûre qu'elle m'entend, je suis sûre qu'elle +me parle. Entre elle, morte, et moi, vivante, il y a de longues +causeries, pendant lesquelles je lui raconte ce que j'espère ou ce que +je souffre, et les résolutions que me dicte ma conscience sont pour moi +comme des conseils que ma mère me donne... + +Eh bien, le jour où j'ai senti que je vous aimais, je suis allée au +cimetière. + +J'apportais à la tombe chérie son habituelle moisson de fleurs. + +C'était par une belle matinée d'automne. Les oiseaux chantaient dans les +saules pleureurs et sur la cime verte des ifs réguliers, comme s'ils +eussent voulu égayer de leur voix ceux qui dormaient là pour toujours. + +Il régnait dans toute la nature une joie et une gaieté qui gagnaient mon +être... + +Je m'agenouillai sur le tombeau, puis, ma prière faite, je restai +longtemps pensive, causant avec ma mère... + +Mon ami, ma conscience n'a pas tressailli. Rien en moi ne m'a averti que +mon cÅ“ur se fût mal donné. C'était à force de songer à vous que j'avais +compris que je vous aimais. C'est ce matin-là que j'ai compris que je +pouvais vous aimer! + +Jean avait écouté, charmé, la jeune fille. Il tenait sa main dans la +sienne. Quand elle eût fini, il eût voulu pouvoir lui dire: Encore! + +O duo charmant, éternel, toujours le même, et toujours nouveau, que Dieu +a mis sur les lèvres de Jacob et de Rachel à la fontaine, comme sur les +lèvres de Roméo et de Juliette! + +--Fernande, quand puis-je voir votre père? + +--A l'instant. + +--Pourrai-je lui dire?... + +--Dites-lui la vérité, mon ami: dites-lui que vous m'aimez et que je +vous aime. + +Ils se regardèrent encore longuement. + +Fernande sortit et monta dans le cabinet de son père pour le prévenir +que M. de Kardigân désirait lui parler. + +Par malheur M. Grégoire était sorti. + +Ils se résignèrent à attendre. + +Une heure, deux heures se passèrent. + +Les fiancés se sentaient gênés de cette solitude et de ce tête-à -tête. + +Jean se leva: + +--Fernande, il ne serait pas convenable que je restasse ici plus +longtemps. Je demeure à Paris, sur le boulevard de Gand, à l'hôtel de +France. Ayez l'obligeance de me faire dire l'heure à laquelle votre père +pourra me recevoir, je reviendrai. + +--Vous partez?... + +--Ne croyez-vous pas qu'il faut que je parte? + +Elle rougit. + +--Dieu m'est témoin que c'était pour moi un bonheur sans pareil que +d'être là , auprès de vous, ma bien-aimée; mais je ne veux pas que même +un seul mot railleur ou méchant effleure celle qui sera ma compagne. + +Fernande tendit son front au jeune homme. + +Il y mit un premier baiser d'amour, gage de leurs fiançailles, et pur +comme leurs âmes. + +--A bientôt! dit-il. + +--A bientôt!... + +Quand Jean eut disparu, elle resta plongée dans de tristes et amères +pensées. + +Pourquoi? + +D'où venait cette angoisse irraisonnée qui peu à peu s'emparait d'elle, +au point de lui tirer des larmes? + +A mesure que le temps marchait, à mesure que la journée s'écoulait, +Fernande sentait croître en elle un trouble étrange. + +Était-ce donc le pressentiment d'un malheur? + +A cinq heures du soir, M. Grégoire rentra. + +Il était souriant. + +Il adorait sa fille. C'était la joie de cet homme, la consolation des +crimes commis par lui, crimes que nous connaîtrons bientôt. Il serra +tendrement sa fille dans ses bras. + +--Chère enfant, dit-il, je viens t'annoncer une grande nouvelle. J'ai +promis ta main à l'un de mes jeunes amis, M. Robert Français. + +Fernande jeta un cri et tomba presque inanimée sur un siège. + +Le réveil était rude. + + + + +XIV + +LE PÈRE ET LA FILLE + + +Le citoyen Lucien Grégoire était né à Dijon, vers la fin du règne de +Louis XV. Il avait donc plus de soixante ans. + +De sourdes et lentes ambitions couvaient en lui. Du fond de la boutique +de drapier où l'enfermait son père, il regardait passer, l'envie et la +haine au cÅ“ur, les heureux de ce monde auxquels la destinée a donné la +fortune et la noblesse. + +De quinze à dix-sept ans, sa précoce intelligence souffrit toutes les +tortures de l'impuissance. + +Arriva le coup de tonnerre de 89. + +Le jeune Grégoire avait vingt ans. Il n'hésita pas et se jeta dans les +clubs. Il devint bientôt fameux par son éloquence âpre, emportée, +fiévreuse, qui enthousiasmait son rude public de vignerons et de +paysans. + +Quand la Législative, en se séparant, provoqua l'élection d'une +Convention nationale, Grégoire fut désigné un des premiers pour devenir +représentant du département de la Côte-d'Or. + +Il se fit remarquer par sa violence au milieu des violents, par sa +cruauté au milieu des cruels. + +Il vota la mort du roi sans délai, et en général, toutes les lois de +répression quelles qu'elles fussent. + +Vers la fin de la Terreur, il eut le tact politique de comprendre que ce +régime de sang et de crimes ne pouvait durer. Il fut l'un des aides de +Tallien dans cette campagne qui renversa Robespierre et fit le 9 +thermidor. + +Sous le Directoire il se tint coi. Au reste sa fortune était faite. + +Son père, le drapier de Dijon, lui avait laissé en 1793, au plus fort de +la Terreur, un héritage évalué à trente mille livres, amassées louis par +louis. + +L'or, à cette époque de dépréciation des assignats, valait mille fois sa +valeur réelle. + +Grégoire se fit acquéreur de biens nationaux. Il continua ce commerce +lucratif sur une large échelle. Au 18 brumaire, il possédait, vivants et +liquides, cent beaux mille écus tout battant neufs, à l'effigie de la +République française une et indivisible. + +Quatre ou cinq ans se passèrent encore. + +Le jour de Marengo, Ouvrard reçut une dépêche apportée par son courrier, +qui annonçait la perte de la bataille. + +Aussitôt la Rente baissa de cinq francs. + +Grégoire se mit à la hausse et acheta tout ce qu'on lui proposa. + +Le soir, il avait triplé sa fortune. + +Sous la Restauration, il passa en Suisse, d'où il ne revint qu'en 1829. + +Sa fille était le seul être qu'aimât ce vieillard égoïste. Il résumait +en elle toutes ses joies; mais la tendresse qu'elle lui inspirait ne +l'empêchait pas de maintenir son principe d'autorité. + +Fernande avait été habituée à obéir toujours. Grégoire aimait à ce que +ses ordres fussent respectés. + +Le lecteur connaissant le caractère du vieux régicide, comprendra quelle +émotion dut agiter le cÅ“ur de la jeune fille, quand elle entendit son +père lui annoncer qu'il avait disposé de sa main. + +N'ayant aucun parti en vue, il l'eût laissée libre d'épouser M. de +Kardigân; mais consentirait-il à abandonner ses projets? + +M. Grégoire resta stupéfait en voyant le trouble où ses paroles jetaient +sa fille. + +Il la souleva dans ses bras: + +--Qu'as-tu? voyons, réponds! + +Le criminel, qui avait signé sans remords l'assassinat du roi-martyr; le +coupable de tant de meurtres, dont le bourreau était l'exécuteur, +ressentit une inquiétude cachée, presque du malaise. + +Il aimait sa fille, cet homme; il l'aimait, bien qu'il fût prêt à briser +son cÅ“ur plutôt que de briser sa volonté, à lui. + +--Mon père!... + +Elle éclata en larmes et retomba assise sur un fauteuil. + +M. Grégoire se promenait de long en large dans le salon. + +--Explique-toi! Pourquoi es-tu si troublée? Pourquoi l'épouvante +s'est-elle emparée de toi? + +--Vous me dites que vous avez disposé de moi, au moment où... + +Elle s'arrêta. + +--Eh bien? + +--Au moment où j'allais vous annoncer que j'en aime un autre. + +Le père saisit brusquement le bras de sa fille, et la regarda en face. + +--Un autre? dit-il lentement. + +Il y eut un silence. + +--Bah! reprit-il, amourette de jeune personne bien sage! Cela passera. +Celui que je te destine t'a vue chez M. Ducroisy il y a un mois. Il t'a +aimée, et veut t'épouser. Tu l'épouseras. + +M. Grégoire prononça ce mot froidement, avec une rigidité d'expression +qui fit passer un frisson dans les veines de la pauvre Fernande. + +--Il est riche, jeune et beau, continua M. Grégoire; il n'y a donc rien +dans ce mariage qui te doive épouvanter. + +--Mais je ne l'aime pas, moi! + +--Tu l'aimeras. + +--Mon père! + +--Tu l'aimeras! te dis-je. + +--Ah! vous ne savez pas... + +--Je sais que je suis ton père et que je suis le maître. J'ai l'habitude +qu'on m'obéisse. Il ne me plaît pas que toi, ma fille, tu manques au +respect dû à mes volontés. + +Fernande avait repris un peu d'énergie. C'était une nature douce. + +Mais la force de son âme donnait à son cÅ“ur une puissance qu'elle ne se +soupçonnait pas elle-même. + +Nous l'avons vue s'exposer pour sauver un inconnu qui lui demandait +asile. + +Elle retrouva pour son amour son énergie passée. + +--Mon père, dit-elle lentement, cet homme que vous voulez me faire +épouser, je ne le connais pas, je ne l'aime pas... et je ne l'épouserai +pas. + +M. Grégoire, qui avait repris sa marche à grands pas à travers la pièce, +s'arrêta court. + +Quoi! sa fille osait lui résister! + +--Vous ne l'épouserez pas? + +--Non! + +Fernande était très calme. + +Son père l'avait toujours vue, jusqu'alors, craintive et timide devant +lui. Il éprouva le même étonnement, la même colère qu'un homme accoutumé +à voir tout lui céder et devant lequel se dresse soudain une volonté +aussi forte que la sienne. + +--Vous me manquez de respect, Fernande, dit-il avec hauteur. + +--Vous vous trompez, mon père. Je vous respecte et je vous aime, mais je +ne crois pas que l'obéissance que je vous dois me force à faire le +malheur de toute ma vie. + +--Des phrases que tout cela! + +--Non, ce ne sont pas des phrases, mais des réalités bien vraies, je +vous le jure! Vous avez donné votre parole. Moi, j'ai donné mon cÅ“ur, je +ne suis pas libre et je suis fiancée à un honnête homme que j'aime et +qui m'aime. Je serais lâche en vous obéissant... O mon père! +écoutez-moi, comprenez-moi, je l'aime, je l'aime! Ne faites pas le +désespoir de ma vie entière. Je suis votre unique enfant, ne la perdez +pas, ne la chassez pas de votre tendresse, parce qu'elle ne veut point +se résoudre à mourir! + +--Mourir! + +--Je mourrais si j'étais à un autre que celui que j'ai choisi... + +--Des phrases! répéta M. Grégoire dont la colère grandissait à mesure, +et pas autre chose. + +--Ah! vous êtes cruel. + +--Assez! Cette comédie a trop duré. Je veux que vous épousiez M. Robert +Français. Vous l'épouserez! + +Fernande avait espéré toucher cet homme implacable, bien qu'elle connût +la dureté de sa volonté. + +Mais elle comptait à tort sur sa tendresse paternelle. Cette tendresse, +bien que réelle, ne pouvait pas arracher M. Grégoire à ses projets. + +Puis il ne croyait pas aux sentiments uniques et invincibles. + +Fernande aimerait son mari après le mariage, au lieu de l'aimer avant. +Voilà tout. Mais quand la jeune fille vit que ses prières n'étaient de +rien, et que son père se refusait à les écouter, elle se reprit à son +amour, comme un homme qui se noie à une branche d'arbre, pour retrouver +l'énergie suffisante à la lutte: + +--Mon père, vous vous trompez, si vous me croyez faible. Dieu m'est +témoin que j'eusse été heureuse d'être toujours pour vous une fille +docile. Mais vous voulez me tuer! J'aime un galant homme. Quelques +instants avant que vous vinssiez ici, j'ai laissé tomber une main dans +la sienne, en me fiançant à lui. C'est l'époux que je me suis choisi; +c'est le seul que j'aurai. + +--Malheureuse! + +Si M. Grégoire avait gardé son visage colère et emporté, Fernande avait, +de même, gardé son énergie. + +Mais elle crut lire de la douleur sur les traits de son père. + +Elle se jeta à genoux, couvrant sa main de baisers. + +--Ayez pitié de moi, mon père, s'écria-t-elle d'une voix que ses larmes +rendaient déchirante; ne me forcez pas à vous désobéir. Rappelez-vous +que je suis la fille de votre femme, la seule que vous ayez aimée! Ne me +désespérez pas, ne me tuez pas! Je l'aime, je l'aime... Ah! ne me +séparez pas de lui... Je vous en supplie, mon père! + +M. Grégoire la repoussa brusquement. + +Elle tomba, dans le choc, le front sur le parquet du salon, et resta la +tête couchée, pleurant et sanglotant. + +Il eut comme un éclair de remords, comme une lueur de sensibilité, en +voyant la prostration de cette belle et chaste créature, sa fille, +enfin! + +Mais l'orgueil reprit vite le dessus. + +--Relevez-vous, dit-il. + +Fernande obéit, essuyant les larmes qui inondaient son beau visage. + +--Je vous donne jusqu'à ce soir, jusqu'à demain même pour réfléchir. +Mais que demain j'aie votre réponse. + +Il sortit, laissant Fernande seule. + + * * * * * + +Le soir, vers dix heures, la jeune fille jetait une mante sur ses +épaules, ouvrait doucement la porte de la maison et se jetait dans la +rue... + + + + +XV + +LE TESTAMENT + + +Jean de Kardigân demeurait à l'hôtel de France, sur le boulevard de +Gand. + +Le lecteur se rappelle sans doute pourquoi le jeune homme s'était décidé +à y louer un appartement. + +Il conspirait. + +Or, un conspirateur doit avant tout éviter d'inspirer des soupçons à la +police. + +C'est pourquoi il s'était résolu à se mettre lui-même, sous son vrai +nom, sous la surveillance de cette police, qui inspecte toujours avec +soin le livre des hôtels. + +Il rêva quelques instants, troublé, ivre de bonheur, avant de rentrer +chez lui. + +Il allait, à travers les rues, répétant en lui-même ces paroles bénies: + +--Elle m'aime! elle m'aime! + +Elle l'aimait! Fernande, cette noble fille, en qui il avait deviné tant +de vertus cachées, tant de chasteté, tant de grandeur! + +Fernande l'aimait! + +Il croyait porter écrite sur son visage l'ivresse intime qu'il +éprouvait. + +Par instants il se reprochait d'avoir tant tardé à lui avouer ce qu'il +ressentait. Puis venaient les projets d'avenir, ces projets qu'il est +plus doux de concevoir, peut-être, que de réaliser. + +Il ne sentait pas le froid, son cÅ“ur battait à rompre sous l'émotion +charmante de ce pur sentiment qui rend meilleur, et qui grandit l'âme +assez haute pour l'éprouver. + +Il revint chez lui vers neuf heures du soir; celui qui lui aurait +demandé s'il avait dîné l'aurait fort étonné. + +Jean ne comprenait pas, dans cette exaltation première, qu'il pût +exister au monde d'autres préoccupations que son amour. + +Son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. Il les ouvrit et les +lut, sans même déchiffrer les lignes. + +Pourtant, un peu de raison lui vint. + +Il se dit qu'avant de songer à cet amour qui était toute sa vie, il ne +devait pas oublier son devoir. + +Il avait une correspondance importante à mettre en ordre. Il voulut +s'astreindre au travail; mais ses idées n'étaient pas assez nettes pour +que ce travail pût aboutir. Il rejeta ses papiers, et ouvrit une valise +de voyage, dans laquelle était enfermé ce qu'il avait de précieux. + +Jean se sentait trop absorbé; il lui fallait quelques heures de sommeil +pour que son cerveau fût libre de concevoir autre chose que Fernande. + +Or, il gardait, comme un livre aimé, qu'on aime à consulter souvent, le +testament où son père avait tracé pour lui ses dernières volontés. + +Quand il sentait fléchir sa force, quand le doute attaquait son âme, il +lisait ce testament, dans lequel le vieux gentilhomme avait laissé +l'empreinte puissante de sa foi rigide et de sa croyance forte. + +Ce soir-là , Jean était mécontent de lui. + +Il s'accusait de négliger la mission sacrée dont il s'était chargé; il +avait besoin de se retremper dans son devoir. + +Voici quel était le testament de M. de Kardigân, ou plutôt quels +enseignements il adressait à son fils, dans ce code d'honneur et de +noblesse: + +«Mon fils, vous devez avant tout aimer votre patrie. N'oubliez pas que +vous avez deux maîtres: le roi de France et Dieu. Vous devez servir ces +deux maîtres, car c'est votre devoir. + +Aux temps où vous vivrez, un Kardigân ne doit jamais hésiter en face de +ce devoir. Vous entendrez parler de vérités nouvelles. On vous dira +qu'un gentilhomme a d'autres missions que d'adorer ce qui est vaincu, et +qu'il est plus profitable d'adorer ce qui est vainqueur. Ceux qui +parlent ainsi mentent, mon fils. Ils mentent deux fois: au passé et à +l'avenir. + +Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il +est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien +de commun entre vous et ceux qui ont renversé le roi. + +Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de +les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de +faire commerce avec eux; mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs +filles, ni aucun des leurs. Car s'il en était autrement, je sortirais de +ma tombe pour vous maudire! + +Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez +plus de frère. Qu'il soit chassé de votre cÅ“ur, comme je l'ai chassé de +notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En +mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car +Dieu ne pardonne pas,--il oublie. Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne +peux pas oublier.» + +Jean s'absorba dans la lecture de ces lignes inflexibles, où M. de +Kardigân mourant avait voulu tracer pour son fils les vérités humaines, +éternelles à ses yeux. + +L'heure passait, et le jeune homme ne s'en apercevait pas. Il entendit +sonner onze heures du soir, étonné qu'il fût si tard. + +Il s'apprêtait à quitter son cabinet de travail pour rentrer dans sa +chambre à coucher, quand son domestique vint lui dire qu'une dame voilée +demandait à lui parler. + +--Une dame? + +--Oui, monsieur le marquis. Je l'ai introduite dans le salon: elle prie +M. le marquis de la recevoir. + +--Quel est son nom? + +--Elle a refusé de le dire. + +Jean alla dans son salon, et s'arrêta confondu en se trouvant en face de +Fernande. + +La jeune fille était pâle, émue, tremblante. + +--Vous! vous! s'écria-t-il. Oh! mon Dieu, que s'est-il donc passé? + +En quelques mots elle lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre +elle et son père. + +Jean écoutait, désespéré. Quel réveil! + +--O mon ami, si vous saviez tout ce que j'ai souffert! j'ai cru que +j'allais mourir. Enfin, j'ai retrouvé assez de forces pour venir... + +--Fernande! Fernande! je vous aimais bien, mais il me semble que +maintenant je vous aime mille fois plus encore, puisque vous souffrez! + +--Je tremblais en me voyant seule dans la rue. Je n'osais avancer. Enfin +j'ai eu l'idée d'arrêter une voiture et de donner l'adresse que vous +m'aviez indiquée. Maintenant que je suis ici, écoutez-moi: mon père m'a +donné jusqu'à demain pour lui faire ma réponse; cette réponse, c'est à +vous de la dicter. + +--A moi? + +--Oui, à vous. Je viens vous dire: M'aimez-vous assez pour m'épouser +malgré mon père? Voudrez-vous pour votre femme d'une fille rebelle? + +--Vous, rebelle, quand vous écoutez votre cÅ“ur, quand vous m'aimez? + +--Réfléchissez, mon ami. Je ne veux pas que vous cédiez à un mouvement +de votre cÅ“ur. Réfléchissez! + +--Réfléchir, moi? A quoi, Fernande? Je vous aime et vous m'aimez: voilà +tout ce que je sais. Aujourd'hui nous nous sommes fiancés. Pourquoi +irions-nous briser ces fiançailles? + +--Vous avez raison, mon ami. Mon cÅ“ur me dictait la même réponse qu'à +vous; mais avant de la transmettre à mon père, je voudrais être certaine +que je ne faillirais pas à vos yeux. + +--Vous, faillir à mes yeux, Fernande! + +--Merci, ami. Je suis forte maintenant. + +Elle se leva. + +--Qu'allez-vous faire? demanda Jean. + +--Je retourne chez mon père, car je sais ce que je dois lui répondre. +J'ai dix-neuf ans. Dans deux ans, je serai majeure. Vous m'attendrez +deux ans? + +--Je vous le jure! + +--Alors, adieu! + +--Adieu! + +--Oui, car je ne vous reverrai plus avant le jour où nous pourrons être +unis à jamais! + +O noblesse de ces cÅ“urs purs et loyaux! Ils s'adoraient, et Jean n'avait +même pas voulu baiser la main de la jeune fille. + +--Si vous voulez me rendre heureux, mon amie, dit-il au moment où elle +allait se retirer, écrivez-moi quelquefois, et pensez à moi toujours! + +Mais votre père ne cèdera-t-il pas? Faudra-t-il donc que nous perdions +deux ans de bonheur! + +--Lucien Grégoire n'a jamais cédé. Jadis, quand il était représentant du +peuple, on l'appelait l'intraitable... Adieu! + +--Adieu, Fernande! + +Mais il n'eut pas la force de la laisser partir ainsi. Il mit un genou +en terre et lui baisa la main. + +--Fernande, je le répète, nous sommes fiancés. Je vous engage ma foi, +mon honneur et ma vie! + +--J'accepte, dit-elle, car je vous engage mon amour! + +Elle disparut, rapide et légère, laissant dans le cÅ“ur de Jean une +tristesse âpre. + +--Deux ans! il faut attendre deux ans! + +Eh bien, soit! ne l'attendrais-je pas avec joie sept années comme Jacob? +N'est-ce pas ma vie, tout ce que j'ai de bon et de fort? + +Il revint à sa chambre à coucher et s'assit, rêveur, à sa table de +travail, où le testament de son père était resté déplié. + +On sait que la correspondance du marquis était jetée sur cette table. + +Son Å“il tomba sur un des journaux à moitié ouverts que son domestique +lui avait apportés sur un plateau d'argent. + +--Son nom! murmura-t-il. + +Il venait de lire dans une colonne du journal le nom du père de +Fernande. Il fit sauter la bande et lut: + +«Lucien Grégoire...» Oui, c'est bien lui. + +«M. Lucien Grégoire, ancien représentant du peuple, est porté par les +comités de la Côte-d'Or pour les prochaines élections. M. Lucien +Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort de Louis +XVI...» + +Jean se leva d'un bond. + +Il vit le testament. + +--C'est un régicide! s'écria-t-il. + + + + +XVI + +LE COMBAT DE L'AMOUR ET DU DEVOIR + + +Il y eut un moment de violente stupeur, pendant lequel Jean crut être le +jouet d'un rêve affreux. + +--Non! c'est impossible! murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur le +journal où il venait de déchiffrer les lignes révélatrices. Je me +trompe: j'aurai mal lu... + +Il reprit: + +«M. Lucien Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort du +roi...» + +--Un régicide!... et c'est son père!... + +Cinq minutes se passèrent, pendant lesquelles le marquis de Kardigân fut +la proie d'un trouble profond. + +Mais à la fin, comme un homme qui secoue soudain l'étreinte d'une +hallucination, il se leva, et jetant la feuille publique loin de lui, +avec colère: + +--Et que m'importe! Sais-je seulement si ce journal dit vrai? Un +régicide? Le crime a été commis par le père et non par la fille! De quel +droit irais-je la rendre responsable? Pourquoi ferais-je porter à cet +ange le poids de ce lourd héritage? D'ailleurs, je l'aime! J'ai toujours +accompli mon devoir; quand j'étais soldat, mes chefs n'ont jamais eu +qu'à faire mon éloge. Qui oserait dire que je ne suis pas un honnête +homme, parce que j'épouserais la femme que j'aime, la femme dont je suis +aimé? + +Puis elle se mariera contre la volonté de cet homme. Ce n'est pas lui +qui me la donne, c'est elle qui se donne librement et volontairement. + +C'est dit: je l'épouserai. Tous ces maudits qui ont vendu leur roi comme +Judas a vendu son Dieu, sont bien oubliés aujourd'hui. Nul n'y songe: +personne ne connaît plus les noms qu'ils ont portés. Ils ont disparu, +écrasés sous l'infamie qu'ils avaient commise! + +Un régicide! Mais la France entière est régicide! + +N'a-t-elle pas permis que son roi fût détrôné, fût exilé? N'a-t-elle pas +permis qu'on brisât les traditions du passé? + +J'épouserai Fernande: je l'aime! + +Il se tut, secoué par l'angoisse qui, peu à peu, étreignait son cÅ“ur. + +--Oui, je l'épouserai! J'ai donné ma vie à la cause sainte que je +défends: je n'ai pas donné mon amour! J'ai promis de répandre mon sang: +je n'ai pas promis de torturer mon cÅ“ur. Qu'on prenne cette vie, qu'on +fasse couler ce sang; mais mon amour est à moi: je le garde!» + +Il se tut une seconde fois. + +La pâleur envahissait son visage. Celui qui l'aurait vu eût compris +qu'il démentait en lui-même les paroles prononcées par ses lèvres. + +Un rude combat se livrait dans ce cÅ“ur déchiré: l'éternel combat de +l'amour et du devoir. + +--Elle m'a sauvé, murmura-t-il. Je me rappelle ce jour-là . Son premier +regard m'a conquis. J'ai compris, en la quittant, que j'étais +irrémédiablement à elle. Depuis, jamais ma pensée n'a tenté de +s'échapper, quand elle se portait sur ce doux visage à peine entrevu +quelques heures. + +J'ai rêvé d'elle, je me faisais une vie dont elle aurait la moitié, et +jamais je n'ai espéré un bonheur dont elle n'eût pas eu sa part. Elle +seule m'a soutenu dans mes découragements. Je n'avais plus rien: mon +père, mes frères, ma sÅ“ur... ils étaient tous morts!... + +Assez de phrases. Ma décision est prise irrévocablement. + +Cet homme veut qu'elle en épouse un autre. Je n'aurai donc pas la honte +de voir son nom au bas de l'acte qui m'unira pour toujours à sa fille. + +D'ailleurs, j'attendrai: il faut que j'attende. Elle a dix-neuf ans. +Qu'il vive ou qu'il meure, pour moi ce n'est de rien. Je ne le connais +pas, je ne veux pas le connaître! + +Jean était debout. Il semblait avoir de la répugnance à rester assis à +cette table où il travaillait d'habitude. + +Pourtant, un aimant invincible l'y ramenait sans cesse. + +Le testament de M. de Kardigân était ouvert comme il l'avait laissé. + +Il prit machinalement le papier et lut tout haut ce qu'il avait lu tout +bas une heure auparavant: + +«Vous ne devez jamais vous livrer aux concessions du siècle. Il est des +hommes que vous devez haïr... + +Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de +les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de +faire commerce avec eux. Mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs +filles, ni aucun des leurs. + +Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous +maudire!» + +«--O mon père! homme inflexible, cÅ“ur de bronze! ô mon père, si tu +voyais les tortures de ton enfant, tu aurais pitié de lui!» + +Il se laissa retomber, assis et la tête dans ses mains, brisé par sa +douleur. + +Mais cette faiblesse fut passagère. Il se releva, reprenant avec +amertume: + +«De quel droit a-t-il engagé ma vie? De quel droit m'a-t-il condamné à +la solitude, à la souffrance? J'aime Fernande, et je n'en aime pas une +autre. C'est à elle que je veux lier ma destinée!... + +Pourquoi discuterais-je tant avec moi-même? Si je me sentais réellement +dans le vrai, pourquoi me soumettrais-je à cette torture de lutter +contre mon père mort? + +Si j'ai raison, pourquoi irais-je chercher des arguments auxquels je ne +crois pas? Pourquoi oserais-je me mentir à moi-même, au point de renier +tout mon passé? + +Je suis lâche! + +La vérité est une: pas de détours! Ce serait une faute que d'épouser +Fernande... Une faute? Peut-être un crime! + +Le commettrai-je, ce crime? Je ne veux plus ergoter avec ma conscience! +Elle n'est pas en repos. Elle me parle; dois-je l'écouter?» + +Il se tut de nouveau, puis, il reprit avec un désespoir croissant: + +«--J'ai bien dit! j'étais lâche! En l'épousant, je suis frappé de la +malédiction de mon père: je deviens criminel. Notre famille a toujours +porté le front haut. Et pour que ce nom n'eût aucune souillure, le jour +où mon frère a déshonoré ce nom, on le lui a arraché comme à un indigne! + +Mieux vaut les paroles franches! + +Épouserai-je Fernande malgré mon serment, malgré mon père, malgré ma +conscience? Faillirai-je à la tâche que je me suis imposée? + +Ah! j'aurai beau plaider avec moi-même, ma cause est mauvaise, je ne la +gagnerai pas!» + +Les larmes le suffoquaient. Il éclata en sanglots. Sa douleur contenue +éprouva ce soulagement qui commence le repos. + +«--Non, je ne t'épouserai pas, Fernande! dit-il d'une voix sourde. Non, +je ne te donnerai pas un époux déshonoré à ses propres yeux, ô ma douce +fiancée! + +Tu ne sauras jamais jusqu'à quel point je t'ai aimée! Tu ne sauras +jamais de combien d'adoration et de respect était faite ma tendresse +pour toi! + +Et toi, mon père, sois content de ton fils. Tu lui appris, quand tu +vivais, qu'un homme de ma maison doit sacrifier, non-seulement sa vie, +mais encore son bonheur! + +Je donnerai ce bonheur à la cause à laquelle tu m'as voué. De ce +jour-là , je ne m'appartenais plus, et je n'avais pas le droit de +m'arracher à la terrible logique des faits accomplis...» + +Les larmes le reprirent. + +«Je suis bien faible devant ma souffrance! murmura-t-il; je devrais +plutôt penser à la sienne... penser au désespoir de cette pauvre enfant +qui m'aime et qui avait reçu ma parole... + +Haut le cÅ“ur, Kardigân! cela a trop duré. Il faut que demain tout soit +rompu entre nous... demain, car le devoir l'emporte, cette nuit... et +demain l'amour serait le plus fort peut-être!» + +Il prit la plume et recopia entièrement le testament de son père. + +Puis, il résolut de briser le dernier lien qui le tenait encore attaché +à cette passion funeste. + +Il regarda une feuille de papier blanc et se dit que quelques lignes de +lui allaient creuser entre Fernande et son amour un fossé qui ne serait +jamais comblé. + +«--Fernande, je vous envoie les derniers renseignements que m'a laissés +mon père mourant. + +Lisez, mon amie. Quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le +courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime, +Fernande. En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et +j'ai des sanglots au cÅ“ur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais +que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en +mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon +amour ne m'ordonnait aussi de vivre. + +Je n'ai eu que votre image dans le cÅ“ur, que votre nom sur les lèvres +depuis le premier jour où je vous ai vue... + +Aujourd'hui tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que +mon sang à ceux que je sers: je me dois tout entier. Mon père m'a donné, +je n'ai pas le droit de me reprendre. + +Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le +veut pas... Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous +écrivant, je m'étais promis!... Non, je vous aime, Fernande, je vous +aime, et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini... +Soit! mais sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où +j'ai mis tout ce que j'ai en moi! + +Adieu! + +JEAN. + +Quand le jeune homme eut terminé cette lettre, il la mit sous enveloppe, +en y joignant la copie qu'il avait faite du testament de son père. Il +ferma l'enveloppe et y apposa son cachet. + +Puis il sonna son valet de chambre: + +--Vous porterez cette lettre demain matin, dit-il. + +Quand il se retrouva seul, seul, en face de son espoir adoré, qui +n'était plus qu'une ombre, et de son avenir noir, il tomba à genoux: + +--Seigneur, mon Dieu, s'écria-t-il, vous m'avez donné la force de me +désespérer: donnez-moi celle de supporter ce désespoir! + +Dieu l'exauça. + +Jean aperçut les lettres qu'on lui avait apportées, et qu'il avait +négligé de lire. + +--Ah! tu te révoltes, cÅ“ur faible, dit-il. Je te dompterai par la +fatigue et par le travail. + +Et il s'enfonça dans son labeur, encore saignant des coups du combat +terrible dont il était sorti vainqueur. + + + + +XVII + +L ESPIONNE + + +Le dîner de M. Saincaize était des plus brillants. Quand les convives se +trouvèrent réunis autour de la table du maître de la maison, il eût +fallu être bien blasé sur les joies de ce monde pour ne pas admirer la +réunion d'hommes distingués qui y avaient pris place. + +En dehors des principaux chefs du parti légitimiste, quelques +illustrations littéraires étaient présentes. + +Mais celle qui attirait tous les regards était madame de Sergaz. + +Elle rayonnait. + +Sa toilette, fort simple, était une robe de velours noir uni, +décolletée; sur ses épaules nues étincelait une rivière de diamants. + +Tous les yeux étaient fixés sur elle, car l'empire de la beauté est et +sera toujours irrésistible. + +On eût dit que madame de Sergaz ne s'apercevait pas des hommages muets +et de l'admiration des personnes qui l'entouraient. Elle restait froide +et silencieuse comme une statue grecque impassible devant ses +adorateurs. + +Henry de Puiseux, son voisin, obtenait seul quelques paroles d'elle. + +Encore étaient-ce des paroles banales, sans importance. + +Au reste, le jeune gentilhomme s'occupait fort peu du plus ou moins +d'importance des phrases prononcées par madame de Sergaz. Il ne +l'écoutait pas, se contentait de la regarder parler, quand d'aventure +elle daignait desserrer les lèvres. + +Il était absolument sous le charme. + +Un observateur attentif eût remarqué le léger frémissement qui agitait +la belle baronne à certains moments. + +L'un des convives, le célèbre M. de Balzac, alors dans tout l'éclat de +ses débuts, ne perdait pas de vue madame de Sergaz, et notait chacun des +mouvements instinctifs qui trahissaient l'émotion de la belle créature. + +Il n'y avait guère de silencieux autour de cette table, en dehors +d'Henry de Puiseux, d'Honoré de Balzac et de madame de Sergaz. Henry, +parce qu'il regardait; Balzac, parce qu'il pensait; la baronne, parce +qu'elle réfléchissait. + +A la fin du dîner, les convives passèrent dans les salons. Henry donnait +le bras à sa voisine. A cette époque, il y avait encore «des salons.» +Cette expression aura bientôt disparu de la langue, aujourd'hui que les +hommes ont l'habitude de quitter les femmes en sortant de table pour +aller au fumoir. + +Ce qui est à la fois poli et agréable: le progrès! + +--Vous m'avez autorisé à aller vous voir, madame la baronne, dit Henry. +J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop si j'use de la permission? + +Madame de Sergaz fixa sur le jeune homme son regard clair et froid: + +--Je ne puis que vous répéter la phrase de ma lettre, monsieur, +reprit-elle. Je serai toujours heureuse de vous voir. + +Ou avait remarqué la cour assidue faite par Henry à la baronne; et même, +l'un des convives observa que madame de Sergaz pourrait bien ne pas y +être indifférente. + +--Eh bien! cher romancier, dit Berryer à Balzac, que pensez-vous de +cette belle dame? + +--Ma foi, cher monsieur, vous m'interrogez sur une chose qui me +préoccupe depuis le commencement du dîner. + +--Vraiment! + +--C'est comme cela. + +Deux ou trois personnes s'approchèrent du grand écrivain et du grand +orateur. Une causerie entre Balzac et Berryer, ce devait être +merveilleux! + +L'auteur de la _Comédie humaine_ baissa un peu la voix, subitement. Mais +la baronne avait d'un mouvement rapide rapproché son fauteuil du cercle +formé à quelques pas d'elle; et, tout en paraissant prêter une attention +soutenue à ce que lui disait de Puiseux, elle ne perdait, en réalité, +aucune des paroles d'Honoré de Balzac. + +--Vous serez bien étonné quand je vous communiquerai mon opinion, +continua celui-ci. + +--Étonné? + +--Certes, oui! + +--Et pourquoi? + +--Parce qu'elle est, évidemment, tout à fait l'opposé de la vôtre. + +--Allez toujours! + +--Selon moi, le corps seul de madame de Sergaz est parmi nous ce soir. +La pensée, l'âme sont ailleurs. + +--En vérité! + +--Vous raillez? vous avez tort. Je ne me trompe pas. Regardez cet Å“il +froid, qui ne s'allume que par éclairs; regardez cette lèvre comprimée, +et le sourire glacial qui glisse sur elle sans l'éclairer! Enfin, vous +pourriez compter les paroles qu'elle a prononcées! Or, quand une femme +est muette, c'est qu'elle a au cÅ“ur ou une crainte, ou une angoisse, ou +une ambition. + +Madame Saincaize se mit à rire. + +--Et autrement? demanda-t-elle. + +--Autrement, madame, répliqua de Balzac en s'inclinant devant la +maîtresse de la maison, il n'y a pas d'exemple qu'une femme se taise! + +On se récria, on contredit, on approuva: bref, l'idée du romancier +célèbre fut vivement discutée. + +Madame de Sergaz, l'objet de cette étrange théorie, était demeurée +impassible. + +Cependant, elle eut comme une lueur de colère quand Balzac ajouta: + +--Maintenant, auquel de ces trois sentiments est-elle livrée? +Choisissez! + +--Votre avis, à vous? + +--Oh! mon avis... + +--Nous vous en prions... + +--Eh bien, selon moi, ce n'est sûrement pas l'amour. + +--Pourquoi? + +--Encore un «pourquoi?» dit Balzac en riant. + +--Dame! mon cher, vous nous parlez par énigmes: or, le rôle des énigmes +est d'être toujours interrogées. + +--Vous avez raison. + +--Alors, parlez: nous écoutons. + +--Ce n'est pas l'amour, continua Balzac, presque à voix basse, attendu +que l'amour donne aux visages humains une douceur, une sérénité qu'on ne +voit pas sur celui de la baronne. Une femme qui aime a des émotions +subites, irraisonnées. Examinez madame de Sergaz, vous n'en lirez pas +une sur ses traits... + +A ce moment, madame de Sergaz se retourna. + +--Vous avez parfaitement raison, M. de Balzac, dit-elle. + +On se regarda. Elle avait tout entendu. + +--Je n'aime pas, continua-t-elle; mon mari est mort. Maintenant, vous +avez parlé de crainte et d'angoisse? La crainte, je ne la connais pas; +quant à l'angoisse, c'est possible. J'ai perdu un enfant que j'adorais, +et j'y pense toujours. + +La baronne avait prononcé cette phrase avec une vérité de diction que +lui eût enviée une comédienne de profession. + +Elle impressionna ceux qui l'entendirent. + +Madame de Sergaz se leva: + +--Excusez-moi, chère madame, dit-elle à madame Saincaize, je suis forcée +de me retirer. + +Au moment où elle allait sortir du salon, elle entendit une personne qui +disait: + +--Il y a une réunion ici, ce soir? + +--Oui, lui répondit-on. + +Elle n'eut pas l'air d'avoir saisi la pensée de cette demande et de +cette réponse. + +Madame Saincaize l'accompagna dans l'antichambre, où la baronne +s'enveloppa de sa sortie de bal et rabattit le capuchon sur sa tête. + +--Jacques, dit la maîtresse de la maison, faites avancer sous la +marquise la voiture de madame la baronne. + +Madame Saincaize salua une dernière fois la jeune femme et rentra au +salon. Alors madame de Sergaz toucha le bras du laquais qui s'appelait +Jacques et qui l'escortait respectueusement dans l'escalier. + +Cet homme s'arrêta, étonné. + +--_Charles!_ murmura-t-elle. + +--_Marie_, répondit le valet, qui comprenait à peine ce qui se passait. + +--Allez m'attendre au coin de la rue, dit-elle. + +Trois minutes après, madame de Sergaz faisait signe au domestique, resté +dans l'ombre d'une porte cochère, de s'approcher du coupé qui +stationnait au coin de la rue. + +--Vous savez que vous devez m'obéir? + +--Oui, madame. + +--Bien. Dans trois quarts d'heure je serai de retour ici. Vous +m'attendrez et vous m'introduirez dans l'hôtel. + +--Oui, madame. + +--Il y aura ce soir une réunion. Où est le cabinet de votre maître? + +--Au premier étage. + +--Où pouvez-vous me placer pour que j'entende tout ce qui s'y dira? + +--Dans la bibliothèque. + +--Personne n'y entrera? + +--Je la fermerai à clef, et je la garderai. Si on me la demande, je +dirai qu'elle est perdue. + +--Bien; mais n'oubliez pas: dans trois quarts d'heure. + +La baronne,--ou plutôt Jacqueline Morel (car le lecteur l'a déjà +reconnue sans doute), fit un geste, et le coupé partit. Quarante-cinq +minutes plus tard, une voiture jetait sur le trottoir une femme vêtue +d'un costume d'ouvrière. C'était elle. + +Jacques était au rendez-vous. Il l'accosta. + +--La réunion a-t-elle commencé? + +--Non, madame. + +--Bien. Allons vite. + +Le valet fit entrer l'espionne dans la cour de l'hôtel, et prit +l'escalier de service. Jacqueline le suivait. + +Parvenu au premier étage, il s'arrêta, prêtant l'oreille pour entendre +le moindre bruit. Mais cette partie de la maison était déserte. +L'escalier de service était désert. Il ouvrit une porte qui conduisait à +l'appartement de M. Saincaize. + +--Venez, dit-il. + +Tous les deux se glissèrent à travers deux chambres inhabitées, où M. +Saincaize serrait ses livres et ses papiers. + +--Voici la bibliothèque, dit Jacques. + +--Bien. + +Il introduisit Jacqueline Morel dans cette pièce attenante, en effet, au +cabinet où devaient se réunir ceux qu'elle devait espionner. + +Elle attendit une demi-heure environ; puis un jet de lumière passa entre +les fentes de la porte; elle distingua le bruit des paroles et des +pas... + +La réunion allait commencer. + + + + +XVI + +EXPLICATIONS + + +La réunion fut longue. + +En effet, Jean de Kardigân était arrivé quelques instants après le +départ de Jacqueline Morel, apportant un message qui lui était parvenu +le matin même. + +Le jeune homme avait passé une nuit sans sommeil: c'était la seconde. + +Enfoncé dans son travail, il avait forcé son esprit à se distraire de sa +pensée constante en l'astreignant à un rude labeur. + +Au matin seulement, il s'était endormi. + +A midi, il avait reçu à son réveil le document dont il venait +d'apprendre la teneur à ses amis. + +Ce document, qui n'a jamais été publié en France, croyons-nous, était la +minute de l'acte de régence, qu'un mois plus tard, le 27 janvier 1832, +Charles X devait dater d'Edimbourg. + +Le voici: + +«M..., chef de l'autorité civile dans la province de..., se concertera +avec les principaux chefs pour rédiger et publier une proclamation en +faveur de Henri V, dans laquelle on annoncera que Madame, duchesse de +Berry, sera régente du royaume pendant la minorité du roi, son fils, et +qu'elle en prendra le titre à son entrée en France; car telle est notre +volonté. + +_Signé_ CHARLES.» + +Cette pièce, dont tous les assistants comprenaient la haute +signification et l'extrême gravité, fut accueillie par deux opinions +bien opposées. + +Ainsi que trois jours auparavant, dans la maison de la rue du Petit-Pas, +M. Saincaize, aidé cette fois de MM. de Breulh et Hyde de Neuville, se +prononça carrément pour l'attente. + +Berryer resta neutre. + +Comme la réunion avait plutôt l'aspect d'une causerie que d'une +assemblée politique, personne ne présidait. + +Il en résultait que les conversations étaient générales, et que l'on +s'entendait difficilement. + +Pourtant M. Saincaize, en sa qualité de maître de maison, réclama un peu +de silence. + +Le digne homme avait une observation à présenter: + +--La guerre est donc décidée? dit-il. + +--Oui, monsieur, répliqua Jean. + +Henry de Puiseux ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur. + +M. Saincaize avait le don de toujours l'exaspérer. + +--Définitivement? appuya-t-il. + +Le marquis de Kardigân s'inclina de nouveau d'une manière affirmative. + +--Cependant, l'avis du comité de Paris... + +--Sa Majesté a cru devoir passer outre. + +--Pourtant, l'avis du comité de Paris! + +Henry de Puiseux laissa échapper une exclamation: + +--Il me semble, monsieur, qu'on vous avait expliqué que telle était la +volonté du roi! dit-il avec hauteur. + +M. Saincaize ne se tenait pas pour battu. + +--Pardon, pardon..., comme vous y allez. Il me semble, à moi, que l'avis +du comité de Paris... + +Il n'avait qu'un argument, mais il le répétait, par exemple! + +Berryer fit un pas en avant. + +--Nous avons arrêté, dit-il, que nous accepterions la décision de Sa +Majesté, comme devant trancher le différend. Le roi veut la guerre. Va +pour la guerre! + +Somme toute, ce n'était pas là le but de la réunion. + +Les principaux légitimistes qui la composaient voulaient s'entendre +avant de partir chacun pour leurs provinces. + +Le lecteur se rappelle qu'un double soulèvement devait avoir lieu: l'un +à Lyon et dans le midi en général; l'autre dans l'ouest. + +Or, comme l'insurrection devait éclater du 1er au 15 mai, il fallait +qu'on eût le temps de la préparer des deux côtés. + +Ces chefs comptaient effectuer leur départ dans la semaine, de Puiseux +et Pierre Prémontré pour la Vendée; Henri de Bonnechose pour les +départements situés au-dessus de la Loire; Jacques Dervieux pour Angers, +et Maurice de Carlepont pour Toulouse et Marseille. + +Or, Jean de Kardigân avait, en outre, la mission de leur remettre, avant +qu'ils quittassent Paris, la clef des noms dont ils devaient s'appeler +entre eux, et le mot de passe des correspondances. + +Voici quelle était cette clef que nous donnons entièrement, afin de ne +pas égarer le public, quand, dans le cours de cette histoire, nous +serons obligé d'y avoir recours: + + Ma tante. +MADAME........................................ Mathurine. + Petit-Pierre. + + Le voisin. +Le maréchal de Bourmont....................... Laurent. + +N. de Maquillé................................ Bertrand. + +M. Terrien.................................... CÅ“ur-de-Lion. + +Marquis de Kardigân........................... Jean-Nu-Pieds. + +Henry de Puiseux.............................. Petit-Bleu. + +Pierre Prémontré.............................. Pascal. + +Louis Surville................................ Feuille-de-Chêne. + +H. de Bonnechose.............................. Vol-au-Vent. + +M. Clouët..................................... Saint-Amand. + +Jacques Dervieux.............................. Antoine. + +Cadoudal...................................... Bras-de-Fer. + +Cathelineau................................... Le Jeune. + +Charette...................................... Gaspard. + +Maurice de Carlepont.......................... Achille. + +M. Hébert..................................... Doineville. + +Mademoiselle Stylite de Kersabiec (demoiselle +d'honneur et amie de la princesse)............ Françoise. + +D'Autichamp................................... Marchand. + +De Coislin.................................... Louis Renaud. + +Dans les lettres qu'ils s'adresseraient entre eux, les soldats d'Henri V +avaient ordre de s'appeler toujours les uns les autres par leurs noms de +guerre. + +Quant à la clef diplomatique, elle était dans les vingt-quatre lettres +de ces deux mots: _le gouvernement provisoire_. + +Jacqueline Morel entendait tout cela. + +Elle surprenait un à un tous les secrets de ces héros qui allaient +risquer leur vie dans un élan sublime, ignorant que la police était là , +aux aguets, épiant leurs moindres paroles, leurs moindres gestes! + +Une chose surtout frappa Jacqueline Morel: c'est que les deux clefs, +celle des noms de guerre et celle des lettres, furent remises à Henry de +Puiseux. + +Le jeune gentilhomme devait les conserver jusqu'à son départ. + +Quelques minutes avant la fin de la réunion, Jacques, le valet de +chambre traître, vint dire tout bas à l'espionne: + +--Partez, madame, on pourrait vous surprendre. + +En effet, il était prudent peut-être de se retirer. + +Mais au lieu de suivre Jacqueline pendant qu'elle s'enfuit à travers les +corridors de l'hôtel Saincaize, expliquons en quelques mots à nos +lecteurs comment la veuve de l'ouvrier de Lille avait pu jouer son rôle +de baronne. + +A la mort de M. le marquis de Rieux, décédé quelques mois auparavant, la +police avait mis la main sur les papiers qu'il laissait. + +On ne sait jamais ce qui peut arriver. Puis, M. de Rieux ayant joué un +certain rôle politique, il pouvait être bon de se prémunir contre des +accusations posthumes. + +M. Jumelle ayant à dresser une batterie anti-légitimiste, n'avait pas +hésité. + +Il résolut de construire un roman de toutes pièces, par lequel il +arriverait à introduire parmi les légitimistes un traître sans qu'ils +s'en doutassent. + +Le traître devint une _traîtresse_, parce que le sous-chef de la police +politique avait Jacqueline Morel sous la main et tenait à l'utiliser. + +Puis il vaut toujours mieux agir au moyen d'une jolie femme, surtout +quand elle est douée de grands moyens de séduction. + +Voici donc comment s'y prit l'intelligent M. Jumelle pour arriver à ses +fins. + +Il fit copier l'écriture du marquis de Rieux par un faussaire auquel on +promit sa grâce, et il composa un certain nombre de lettres qui +recommandaient chaudement madame la baronne de Sergaz à plusieurs amis +du feu marquis. + +Il poussa le soin et l'habileté jusqu'à faire faire du papier semblable +à celui dont se servait le vieux gentilhomme, papier à couronne et à +chiffre identiques. + +Puis il lança en avant Jacqueline Morel. + +La ruse était grossière, mais simple. + +Et en police, comme en toutes choses, ce qui est simple réussit +fatalement. + +M. Jumelle avait une seule carte contre lui dans cette partie qu'il +jouait si délibérément: c'était que la veuve de l'ouvrier manquât de la +distinction nécessaire pour remplir le personnage d'une grande dame. + +Mais M. Jumelle connaissait ce mot de Rivarol, ce Gustave Claudin du +XVIIIe siècle: + +«Toute femme, si humble qu'elle soit, saura toujours monter ou +descendre, selon que vous la conduirez en haut ou en bas.» + +Il savait que, s'il affublait Jacqueline d'un nom aristocratique, d'une +rivière de diamants et d'une robe de velours, il ne viendrait à personne +l'idée de croire que la baronne de Sergaz n'existât point. + +Surtout, si elle se présentait dans le parti légitimiste, apportant +généreusement son offrande à la guerre. + +Or, les cinquante mille francs que la jeune femme avait remis à Berryer +avaient été pris, purement et simplement, sur les fonds particuliers du +ministère de l'intérieur, au chapitre: Dépenses secrètes. + +Quant à Jacques, c'était un de ces agents de sous-ordre comme, durant +tout le règne de Louis-Philippe, la police en eut dans les maisons +qu'elle craignait. + +On pourrait retrouver dans les pièces politiques de 1830 à 1835 environ, +et de 1844 à 1848, un certain nombre de dénonciations faites contre +leurs maîtres par des domestiques que la police avait attachés à leur +service. + +Il fallait donner ces explications au lecteur pour qu'il pût saisir, +sans être arrêté désormais, les divers incidents de notre drame. + +Les royalistes se séparèrent. + +Au moment où Jean de Kardigân et Henry de Puiseux allaient quitter +l'hôtel, il fut convenu entre eux et leurs amis que toutes les +communications relatives à l'insurrection de Vendée seraient transmises +à celui-ci, puis, qu'il devait se rendre, sous peu de jours, dans cette +province. + +--Grand Dieu! qu'as-tu? demanda Henry à son ami, quand ils furent seuls, +et qu'il vit la figure ravagée du marquis. + +--Ah! si je te disais! + +--Mais quoi? + +--Attends, tu sauras tout. + + + + +XIX + +UN AMI INATTENDU + + +Mais Henry de Puiseux ne voulait pas attendre. + +Il était impatient de savoir quel drame nouveau envahissait l'existence +de son ami. + +--Mon cher Jean, dit-il, j'en suis bien fâché, mais tu vas me faire le +plaisir de me conter immédiatement ta petite histoire. + +--Henry! + +--Fâche-toi si tu veux! cela m'est, parbleu! bien égal. J'entends que tu +n'aies pas de secrets pour moi. + +--Des secrets! + +--Tu en as, et de terribles, encore, continua Henry, dont la voix devint +plus douce, de mordante qu'elle était d'abord. + +--Tu as raison. + +--Eh! mon Dieu, ne t'ai-je donc pas deviné facilement? Je connais la +vie, Jean; je la connais plus que toi, car elle m'a éprouvé souvent, et +sous mon masque de gaieté, je cache des angoisses dont nul ne sait le +compte. Aussi, je peux te consoler et te conseiller. Parle, ami, parle +sans crainte; et laisse-moi être un peu ton frère, puisque tu as perdu +les tiens! + +Les deux jeunes gens avaient quitté à pied l'hôtel de M. Saincaize. Ils +marchaient lentement et gagnaient l'appartement de de Puiseux, qui était +voisin de M. Saincaize. + +Ils ne rompirent de nouveau le silence que lorsqu'ils furent assis, au +coin du feu, dans cette chambre, où nous avons déjà introduit le +lecteur. + +--Couriol, dit Henry à son valet de chambre, comment va l'enfant? + +On sait que, jusqu'à sa guérison, Jacquelin Morel devait demeurer chez +M. de Puiseux. + +--Bien, monsieur. + +--Il dort? + +--Oui, monsieur. + +--Vous pouvez vous retirer. + +Couriol sortit. + +--Parle, maintenant, reprit Henry, nous sommes seuls; personne ne peut +nous entendre, et nous avons toute une nuit à nous. + +Bien que Jean eût déjà parlé à son ami de cette jeune fille qu'il +aimait, il l'avait fait avec peu de détails. + +Le marquis de Kardigân reprit les choses de haut. + +Il raconta cette pure histoire d'amour que nous connaissons, commencée +par un jour d'émeute et finie par une nuit de désespoir. + +De Puiseux était violemment ému. + +Ce drame si simple et en même temps si poignant lui tirait des larmes +des yeux. + +Quand Jean en vint à ce combat de l'amour et du devoir, où il avait dû +subir de si terribles assauts, de Puiseux se leva, et, par un mouvement +spontané, il se jeta au cou du marquis: + +--Bravo, Jean! dit-il. + +--Tu m'approuves? + +--Si je t'approuve? Je t'admire! Tu es grand par le cÅ“ur comme par la +loyauté; par le courage comme par l'honneur! Crois-tu donc que beaucoup +de gens seraient capables d'un pareil sacrifice, si fort au-dessus de +l'énergie humaine? Je t'admire, et je te le répète, parce qu'il est +beau, à une époque comme la nôtre, de voir un gentilhomme français jeter +le gant ainsi à tout ce qui est tortueux et bas! + +Henry s'arrêta. + +Le visage de Jean s'était contracté sous l'effet de la cuisante douleur +qu'il ressentait. + +--Ah! tu es bien malheureux! + +--Malheureux? Affreusement. Je vois noir! J'ai l'âme tordue! Pense à +cela! Ceux que j'aime, je n'ai pas le droit de les aimer! Ceux qui +m'aimaient sont morts! Je me demande par instants si je n'ai pas une +fatalité implacable acharnée après moi. Si je n'avais pas ma foi en mon +Dieu, ma foi en mon roi, qui me soutient et me réconforte, j'en +arriverais au désespoir! + +--Ami, dit Henry, je te demande pardon. Je t'ai promis de te consoler, +j'ai eu tort. Tu es inconsolable. + +--Oh! oui, inconsolable! + +--Dieu est bon, Dieu est juste, vois-tu. A chaque créature humaine, il a +donné sa part de souffrances à subir. Mais à côté de ces souffrances, il +a mis ce baume souverain qu'on appelle le temps. Espère. + +--Je suis las de l'espérance. + +--Pleure, alors. + +--Je n'ai plus de larmes. + +--Il ne te reste plus qu'un secours: la prière. Prie! + +--Oui, et que Dieu m'entende! + +Il se faisait tard. + +Cette confidence avait pris deux heures environ. + +Au moment où Jean allait quitter son ami pour revenir à son hôtel, il +eut comme une arrière-pensée. + +--Conduisez-moi auprès de l'enfant, dit-il. + +Henry le regarda, étonné. + +Mais, sans le questionner, il ouvrit la porte qui donnait de sa chambre +à coucher dans le salon, et le traversa pour entrer avec le marquis dans +la pièce où Jacquelin était couché. + +L'enfant dormait. + +Il était réellement beau à voir, avec ses longs cheveux, que sa mère +avait laissé grandir par coquetterie. + +Il tenait sa tête appuyée sur son bras replié, et il souriait dans son +sommeil. + +Peut-être rêvait-il à celle à qui on l'avait brutalement arraché. + +--Pauvre petit! murmura Jean. + +Et il l'embrassa au front. + +«--Laissez venir à moi les petits enfants!» a dit le Christ. + +Il a voulu ainsi enseigner aux hommes tout ce que l'enfance a de grand +et de sacré. + +Jean ressentit le contre-coup de ce charme qu'exhale ce qui est jeune, +frais et pur. + +L'innocente créature était comme une consolation vivante que Dieu jetait +sur les pas du marquis. + +Il le devina. + +--Je l'aimerai, lui, au moins, pensa-t-il. + +Cette âme, toute sevrée de tendresse, ce cÅ“ur dévoué privé de +dévouement, rêva de se faire un compagnon de cette innocente créature +abandonnée. + +Il rêva de l'emmener avec lui, dans la lande bretonne, au bord de cet +océan qui pleure éternellement. + +--Tiens... je pars, dit-il tristement; je ne voudrais pas rester trop +longtemps ici... + +Vingt minutes après, le marquis arrivait à son hôtel. + +Une surprise l'y attendait. + +Son valet de chambre lui dit qu'un homme était là , qui voulait lui +parler. + +--Un homme? + +--Oui, monsieur. + +--Vous ne deviez pas le recevoir. Comment! à trois heures du matin!... + +--Que monsieur le marquis m'excuse, reprit le domestique, mais cet homme +est venu plusieurs fois dans la soirée. Quand je lui ai dit que monsieur +ne rentrerait que très-avant dans la nuit, il a déclaré qu'il +attendrait. + +--Ah! comment se nomme-t-il? + +--Je lui ai demandé son nom; il a refusé de me le dire, sous prétexte +que M. le marquis ne le connaissait pas. + +--Quelle personne est-ce? + +--Un ouvrier. + +Jean faisait toutes ces questions, parce qu'il se méfiait, avec raison, +de ce que la police pouvait diriger contre lui. + +Ses méfiances furent encore excitées par les quelques paroles que venait +de dire le valet de chambre. + +Néanmoins, il se résolut à entrer dans le salon, où était l'inconnu. + +Celui-ci était assis au coin de la cheminée où brûlaient les restes d'un +feu presque éteint. + +Jean lui jeta un rapide regard. + +Il ne l'avait jamais vu. + +Pourtant, cet ouvrier (il était facile de le reconnaître à sa blouse de +travail) inspirait de la confiance par sa mine ouverte, ses yeux clairs +et intelligents. + +M. de Kardigân devina qu'il était en face d'un homme, et que, si cet +homme était son ennemi, il serait, en tout cas, un ennemi loyal. + +--C'est à monsieur le marquis de Kardigân que j'ai l'honneur de parler? +dit l'ouvrier en apercevant le marquis. + +--Oui, monsieur; et je suppose que, pour que vous m'ayez ainsi attendu +jusqu'à une pareille heure de nuit, il faut que vous ayez à me faire +part de choses graves. + +--Très-graves, en effet. + +L'ouvrier parlait d'une voix ferme. + +Le domestique, un peu inquiet de laisser son maître à trois heures du +matin, seul avec un homme inconnu, était resté debout à la porte du +salon. + +--Je voudrais parler... à vous seul, continua l'ouvrier. + +Tout cela intriguait Jean. + +Au reste, son visiteur inconnu lui plaisait, par un je ne sais quoi de +franc qui se devinait en lui à première vue. + +Puis qu'importait? + +Jean n'était pas de ceux qu'une crainte ou un danger peut arrêter. + +--Laissez-nous, dit-il au domestique. + +Il s'éloigna. + +Les deux hommes, l'homme de la noblesse, l'homme du peuple, étaient +seuls, en face l'un de l'autre: et c'eût été un spectacle curieux que +d'examiner ainsi ces deux types des deux grandes expressions de la +société moderne. + +Lamartine a parlé, dans un vers fameux, de la différence qui existe +entre ces races distinctes d'origine, l'une portant dans ses veines le +sang rouge du Gaulois, l'autre le sang bleu du Franc. + +Le Gaulois et le Franc étaient en présence. + +Chacun d'eux combattait les dieux de l'autre; et cependant ils sentaient +réciproquement que quelque chose de caché les unissait déjà . + +En effet, si l'ouvrier et Jean ne se connaissaient pas de visage, le +premier avait joué un rôle influent dans la vie du second. + +--Vous rappelez-vous, monsieur le marquis, dit-il, cet ouvrier qui se +trouvait, le 30 juillet 1830, chez le citoyen Grégoire? + +--Si je me le rappelle? Il m'a sauvé la vie! Il se nomme Jérôme Hébrard. + +--C'est moi. + +Jean serra la main de Jérôme. + +--Avez-vous besoin de moi, par bonheur? + +--Non, monsieur, je vous remercie. Je vous apporte une lettre de +mademoiselle Fernande. + +--Dieu! Elle est donc en danger? + +--Oui... en danger, mortel... + + + + +XX + +LE COMMENCEMENT DE LA LUTTE + + +L'avant-veille, en quittant son fiancé, Fernande était rentrée chez elle +un peu rassurée. + +Elle venait de voir Jean. La vue de celui qu'elle aimait suffisait à lui +donner des forces. + +Et pourtant elle tremblait à la pensée de la lutte qu'elle allait être +obligée de supporter contre son père, non à cause des violences qu'elle +avait à craindre, mais parce que son père devenait son ennemi, et que, +par devoir, elle l'aimait et le respectait. + +La voiture qui l'avait amenée au boulevard de Gand traversait rapidement +Paris pour la conduire à l'Arc de Triomphe: elle songeait. + +Dans sa loyauté native, dans sa pureté immaculée, elle n'avait même pas +eu l'idée qu'elle pût commettre une action répréhensible en allant chez +celui qu'elle considérait comme devant être son mari. D'ailleurs, les +dangers n'existent que pour ceux qui les connaissent. + +Comment, elle qui avait grandi dans l'ignorance du mal, pouvait-elle le +craindre? + +Elle s'attendait à trouver la maison endormie. + +Son père l'avait élevée à sa façon, la laissant parfaitement libre. Il +s'était trouvé que l'enfant à qui il avait donné toute licence, était +une honnête créature. Mais une femme vicieuse eût été perdue et jetée +dans la mauvaise voie. + +Donc, Fernande devait croire que son retour passerait inaperçu, comme +son départ. + +Elle ouvrit la porte cochère avec la clef qu'elle avait sur elle et +monta rapidement à sa chambre. + +Quelle ne fut pas sa surprise en y voyant son père qui l'attendait! + +M. Grégoire se leva froidement en apercevant Fernande. + +--D'où venez-vous, dit-il, à une pareille heure, seule, dans les rues? + +Le vieux conventionnel savait parfaitement que sa fille ne pouvait rien +avoir fait de mal. Il connaissait trop la pureté de Fernande pour la +soupçonner. Mais il devinait en partie ce qui avait eu lieu, et cette +résistance ouverte à ses ordres le révoltait. + +Elle ne mentait jamais. + +Souvent, quand elle était enfant, elle avait mieux aimé être punie que +de se sauver par un mensonge. + +Et Dieu sait que la punition était sévère pour elle: sa mère ne venait +pas l'embrasser, le soir, dans sa chambre! + +Aussi, M. Grégoire savait que sa fille lui répondrait la vérité. + +Si elle ne voulait pas lui raconter ce qui s'était passé, elle se +tairait; mais à coup sur elle ne mentirait pas. + +Fernande pâlit un peu à cette demande de son père. + +Mais elle comprit que, dans la voie douloureuse où elle était entrée, +elle ne devait reculer devant rien. + +--Je viens de voir celui à qui je me suis fiancée, mon père, dit-elle. + +Bien que M. Grégoire fût préparé à cette réponse, il ne s'attendait pas +à ce qu'elle fût aussi catégorique. + +--Vous avez osé me désobéir!... + +--Mon père, continua doucement la jeune fille, je vous ai averti de ce +que je croyais mon devoir. Je vous respecte trop pour vous mentir. J'ai +voulu parler à l'homme dont je porterai le nom, après l'arrêt inflexible +qui est sorti de votre bouche. + +--Et que lui avez-vous dit? + +Elle se tut. + +--Vous ne m'entendez pas?... + +--Mon père... + +--Répondez, je le veux! + +--Je lui ai raconté tout ce qui s'était passé entre nous, et je l'ai +prié d'attendre deux ans, parce que dans deux ans je serai libre. + +M. Grégoire sentit que, s'il restait encore quelques instants auprès de +sa fille, et surtout s'il continuait à l'interroger, il ne pourrait pas +rester maître de lui. + +--C'est bien, dit-il. + +Et il sortit. + +Fernande s'agenouilla sur ce prie-Dieu que Jean de Kardigân avait +remarqué lorsqu'elle l'avait enfermé dans sa chambre, pour l'arracher à +la fureur des révolutionnaires, et elle éleva sa douleur vers Dieu, puis +elle se coucha. + +Mais le sommeil ne venait pas. + +Elle avait devant les yeux l'image de son père courroucé; des frissons +inconscients s'emparaient d'elle, la secouant de la tête aux pieds. Elle +eut cette espèce de délire qu'on ressent pendant la crise, alors que les +idées ne sont pas effacées complètement par le sommeil et gardent, au +contraire, ce vague des choses indéfinies. + +C'était l'heure où Jean se trouvait en face de son terrible sacrifice; +l'heure où celui qu'elle aimait luttait avec la douleur, comme Jacob +avec l'ange, cette image éternelle de l'homme terrassant ses passions. + +Ah! si elle avait pu savoir qu'au moment où elle se débattait contre +l'insomnie, où elle cherchait en vain à trouver un sommeil qui la +fuyait, sa vie, sa destinée se jouaient dans le cÅ“ur de l'homme qu'elle +avait choisi! + +Aux premières lueurs du soleil, vers huit heures du matin, elle put +prendre un peu de repos. A dix heures, elle s'éveilla. + +Elle se hâta de se lever et de s'habiller, brisée par cette nuit +d'insomnie. + +Son habitude, chaque jour, était de se lever à la première heure. Elle +employait sa matinée à entendre la messe d'abord et ensuite à visiter +les pauvres. + +Voyant l'heure avancée, elle craignit d'arriver trop tard; mais, +néanmoins, elle voulut accomplir ses devoirs quotidiens. + +Elle fit demander à son père s'il pouvait la recevoir. + +M. Grégoire lui fit répondre qu'il l'attendait. + +--Vous allez sortir lui dit-il, en voyant qu'elle avait mis un mantelet +et un chapeau. + +--Oui, mon père, comme d'habitude. Mais je venais vous souhaiter le +bonjour. + +--Je vous remercie. Vous pouvez quitter votre chapeau. Vous ne sortirez +pas. + +--Vous avez besoin de moi? + +--Non. + +--Alors, mon père, je vous demanderai la permission d'aller faire mes +prières accoutumées. + +--Je vous la refuse. + +Fernande ne comprenait pas encore. + +Elle crut naïvement que son père voulait reprendre avec elle la +conversation brutale commencée la veille. Ne lui avait-il pas, +d'ailleurs, donné vingt-quatre heures de réflexion! Il voulait une +réponse, sans doute. + +--Vous ne sortirez pas aujourd'hui. + +--Vous ne voulez pas?... + +--Ni demain, ni les autres jours. + +--Mon père!... + +--Je vous fais savoir ma décision. Assez! + +--Je vous en supplie... Mon père!... + +--Assez, vous dis-je! Suis-je le maître, oui ou non? Il me semble que +j'ai le droit de faire dans ma maison et de ma fille ce qu'il me +convient. + +Elle salua le vieillard et remonta chez elle. + +A l'heure du déjeuner, elle descendit. + +--Il est venu une lettre pour vous, Fernande, lui dit-il. La voici. + +C'était la lettre de Jean. + +M. Grégoire n'avait pas voulu l'ouvrir. + +--Vous me connaissez, continua-t-il. Il ne m'a pas plu de savoir ce +qu'elle contenait; seulement, vous ne la lirez qu'après me l'avoir +donnée vous-même. Il ne me convenait pas de briser le cachet d'une +lettre à vous adressée. + +--Cette lettre... vous voulez!... + +--Je la lirai, ou vous ne la lirez pas. + +--J'obéis, mon père. + +Elle s'approcha du feu qui brillait dans la cheminée, et y brûla la +lettre. + +Pauvre enfant! si elle s'était doutée de ce que contenait ce frêle +papier! + +Elle versa quelques larmes en regardant la flamme monter joyeusement +dans l'âtre à cet aliment nouveau qui lui était jeté. + +Mais elle ne voulut pas qu'on pût voir cette faiblesse d'un instant. +Elle se détourna et en effaça toutes traces sur son visage. + +Le repas fut silencieux. + +Au moment où il allait se terminer, la porte cochère de la maison +résonna sur ses gonds. + +Un domestique vint annoncer à M. Grégoire qu'une personne le demandait. + +--Restez ici, Fernande, dit le conventionnel à sa fille; j'aurai besoin +de vous tout à l'heure. + +Elle frémit, devinant que la personne qui venait d'arriver était l'homme +auquel son père voulait la marier. + +Tout la confirmait dans cette idée, d'abord cette prison où on +l'enfermait, ensuite le sourire de joie que M. Grégoire avait emporté +aux lèvres en la quittant. + +En effet, dix minutes plus tard, elle fut invitée par son père à se +rendre au salon. + +Debout, appuyé sur la cheminée, elle aperçut un jeune homme de +vingt-quatre ans, de haute taille, pâle et distingué, qui tressaillit +faiblement en la voyant. + +--Monsieur Robert Français, ma fille, dit M. Grégoire. + +Elle chancela presque, mais sa force lui revint aussitôt. + +Elle allait à la bataille. Si elle était victorieuse, son bonheur était +sauf; si elle se laissait vaincre, sa vie entière était perdue. + +M. Robert Français avait une figure belle et énergique, bien qu'un peu +triste. + +Une fine moustache brune couvrait sa lèvre, et la bouche découvrait, +quand il souriait, des dents très blanches. + +Il paraissait, sinon bon, au moins loyal et homme d'honneur. + +Les yeux foncés et brillants indiquaient une nature habituée à regarder +en face. + +Fernande résolut d'aller droit au danger. Au reste, son père semblait +vouloir laisser l'explication inévitable se faire librement entre les +deux jeunes gens. + +Il sortit. + +Alors elle s'avança vers M. Robert Français et lui dit d'une voix ferme: + +--Monsieur, on veut que je sois votre femme. J'ai besoin de vous parler +sans détours. + +Le jeune homme s'inclina: + +--Mademoiselle, répondit-il, je suis à vos ordres... + + + + +XXI + +ROBERT FRANÇAIS + + +Il y eut un moment de silence entre Robert Français et Fernande avant +que la conversation s'engageât. + +Tous les deux devinaient qu'elle serait grave, et que l'explication +souhaitée par la jeune fille amènerait un résultat important. Fernande +s'assit, et, d'un geste plein d'une noblesse sans pareille, elle fit +signe à Robert de s'asseoir également. + +--Monsieur, dit-elle, mon père m'a appris la recherche dont vous +m'honorez. Je sais qu'après m'avoir vue chez des amis communs, vous avez +demandé à M. Grégoire de vous accorder ma main... + +Elle s'arrêta, et un flot de sang qui afflua à son cÅ“ur la fit +subitement pâlir. Robert Français comprit cette émotion, et fut lui-même +impressionné du trouble que révélait le visage agité de la jeune fille. + +--Quand mon père m'eut fait part de sa réponse, quand j'eus examiné la +décision qu'il avait prise de vous accepter pour gendre, je lui ai avoué +le secret de mon cÅ“ur: il ne m'a pas écoutée! + +Je respecte et j'aime mon père, monsieur, mais j'ai souvent souffert de +son implacable volonté, qui ne tolère ni refus ni résistance. Alors, +devant sa résolution formelle de ne pas avoir pitié de moi, je me suis +décidée à m'adresser à vous, et à vous dire: + +«Monsieur, je ne vous aime pas; monsieur, je ne suis pas libre.» + +Robert Français s'attendait peu à cette franchise. Il fronça légèrement +le sourcil, car il est toujours pénible de s'entendre dire de pareilles +choses. + +Pourtant il se contint. + +Fernande, elle, avait fermé les yeux, rougissant après cet aveu. + +Voyant que M. Français gardait toujours le silence, elle crut devoir +continuer: + +--Que me reste-t-il à vous apprendre, monsieur? dit-elle d'une voix plus +lente. J'aime, et je suis aimée. Je me croyais libre, j'ai engagé ma +foi. J'ai juré à celui que j'ai choisi de n'être à nul autre si je +n'étais pas à lui. Il a reçu le serment que j'ai fait, serment que Dieu +a entendu et a béni. Faut-il que je sois parjure? Faut-il qu'il me +méprise et me haïsse?... + +Elle s'interrompit encore. + +--Son mépris! sa haine! Ah! j'aimerais mieux mourir! + +Jusqu'alors Fernande avait parlé avec une froideur calculée.. + +Mais elle mit tant d'âme, tant de désespoir dans cette dernière phrase, +que Robert Français frissonna en l'entendant prononcer. + +--Continuez, mademoiselle, murmura-t-il, je vous écoute. + +--Que vous dirai-je encore, monsieur? reprit-elle en relevant son front. +Après le pénible aveu que vous venez de recevoir, je n'ai plus qu'à me +taire et à attendre votre décision. + +--Ma décision? + +--Oui, monsieur. + +--Je ne vous comprends pas, mademoiselle! + +--Vous ne me comprenez pas?... + +Robert Français se leva et la regarda fixement. + +Puis, d'une voix tremblante: + +--Vous m'avez fait un aveu; permettez-moi de répondre à votre confiance +par un aveu semblable. Vous m'avez dit que vous ne m'aimiez pas, et que +vous en aimiez un autre; je vous dis, moi, mademoiselle, que je vous +aime profondément, passionnément. + +Fernande pâlit et recula instinctivement son fauteuil, comme pour +s'éloigner de celui qui lui parlait ainsi. + +Mais Robert Français avait deviné la révolte intérieure de la jeune +fille. Il reprit avec une dignité suprême: + +--Ne craignez rien! Il ne sortira pas un mot de mes lèvres que vous ne +puissiez entendre. Je n'ai jamais compris l'amour sans le respect. +Comment pourrais-je donc en manquer envers vous? Je vous aime depuis le +premier jour où je vous ai vue. Vous ne savez pas cela, vous ne pouvez +pas le savoir; votre père l'ignore, car ces mystères du cÅ“ur doivent +rester cachés à tous. + +Je vous ai vue chez des amis communs, croyez-vous? Détrompez-vous! + +La nuit de ce bal où M. Ducraissy m'a présenté, je vous connaissais +depuis longtemps,--depuis longtemps, six mois, une éternité, quand on +aime! Comment pouviez-vous le savoir? je ne m'étais jamais montré à +vous! + +Vous alliez souvent porter des secours à une pauvre vieille femme, que +son fils, tué sur une barricade en 1830, avait laissée sans pain. + +Je vous ai rencontrée pendant que vous accomplissiez votre Å“uvre +d'angélique bonté. J'ai lu sur votre visage tous les dévouements, tous +les sacrifices. + +Puis, peut-être, j'ai appris à vous aimer... Ceux à qui je parlais de +vous me racontaient tous une noble action accomplie. + +Le soir où j'ai désiré vous être présenté, vous n'étiez plus une +étrangère pour moi, si moi j'étais toujours un étranger à vos yeux. + +Je savais que votre vie se passait entre la charité et la prière... Je +vous aimais déjà ardemment, quand mon nom a pour la première fois frappé +votre oreille, et nous avions des pensées communes que vous ignorez +encore... + +Voilà l'aveu que je voulais vous faire, mademoiselle, afin de vous +montrer que mon amour ne date pas d'hier, et que depuis longtemps mon +cÅ“ur était entièrement À vous! + +Mille sentiments opposés avaient agité Fernande en écoutant Robert. + +Elle s'attendait si peu à une révélation pareille! + +Elle restait confondue. L'homme qui parlait ainsi, l'homme qui cachait +en lui tant de sentiments délicats, devait être une nature élevée, +capable de comprendre. + +Aussi le premier sentiment qu'elle éprouva fut une joie profonde. + +Robert Français ne voudrait pas l'épouser malgré elle. + +Elle ne pensait pas que le malheureux devait souffrir. Il y a toujours +de l'égoïsme dans le cÅ“ur humain, même dans le meilleur. + +Le jeune homme sentit qu'après ce qu'il venait de dire, Fernande devait +être gênée. Il voulut néanmoins tenter de la toucher davantage. + +Car il prenait pour une émotion vraie le trouble qu'il lisait sur le +visage de mademoiselle Grégoire. + +S'il avait su! + +--Oui, je souffre, reprit-il. Vous comprenez maintenant, mademoiselle, +quelle torture j'ai endurée quand vous m'avez avoué tout à l'heure la +vérité. + +Vous brisiez mon rêve sans pitié! Ce que vous me disiez me rejetait +brutalement hors de mes espérances. + +J'ai toujours été malheureux, mademoiselle. Des fous ceux qui prétendent +qu'il faut être riche pour être heureux! + +--Le nom que je porte n'est pas le mien; mon père m'a chassé de sa +famille, m'a arraché le nom de mes ancêtres parce que je défendais le +peuple quand lui défendait le roi! + +J'ai un frère... un frère qui vit, et pour lequel je suis mort! Un frère +qui m'a oublié et qui a froidement accepté l'héritage de haine que mon +père lui a légué en mourant. + +Alors, me trouvant seul en ce monde, j'ai regardé autour de moi. J'ai vu +des indifférents. L'amitié m'a trahi; je me suis promis de garder toute +ma tendresse pour celle qui serait ma femme. Je m'étais promis en même +temps que, cette compagne, je la choisirais avec un soin jaloux, et que +je pourrais lui vouer toute ma vie... + +Ah! c'était la destinée qui me condamnait d'avance. Celle que je +désirais me repousse; et je ne peux même plus espérer l'amour. + +La figure de Robert Français respirait un abattement qui toucha la jeune +fille. Si le premier sentiment avait été de l'égoïsme, le second fut de +la pitié. + +Pour comprendre ce que souffrait Robert, elle n'avait qu'à s'interroger +elle-même: son cÅ“ur pouvait répondre. + +--Ah! vous avez demandé pitié à votre père, prononça-t-il avec amertume. +Croyez-vous que je n'aie pas le droit de demander pitié moi aussi? + +Croyez-vous que le plus à plaindre de nous deux ne soit pas moi? + +Est-ce que l'amour d'une jeune fille, d'un enfant, peut se comparer à +l'amour d'un homme? Connaît-elle la vie et sait-elle à quels engagements +elle se livre le jour où elle devient fiancée? + +Il s'interrompit, une animation étrange se lisait en lui. Il se +promenait à grands pas à travers le salon, sans même s'apercevoir de la +bizarrerie de cette attitude. + +Fernande, étonnée d'abord, ne tarda pas à être effrayée. + +Robert avait lentement perdu le calme qu'elle lui avait vu dans les +premiers instants de leur entretien. + +Pourtant, elle fit un effort et dit: + +--Monsieur, je vous remercie d'avoir eu confiance en moi, comme moi +j'avais eu confiance en vous. Hélas! maintenant je n'ose plus terminer +l'aveu que j'avais commencé. + +Quand j'ignorais votre secret, je pouvais me décider à vous parler comme +je comptais le faire; maintenant, cela ne m'est plus possible... + +Robert la regarda étonnée. + +--Mademoiselle... + +--Vous ne comprenez pas, monsieur? + +--Non, mademoiselle, et je vous supplie d'être aussi confiante que vous +m'avez déjà fait l'honneur de l'être. + +--Je n'ose... + +--Je suis un galant homme, mademoiselle, dit-il lentement, et comme tel, +vous pouvez tout me dire, et moi je puis tout entendre. + +Fernande leva les yeux sur Robert,--bien pâle, mais résolue. + +--Eh bien! monsieur, je m'adresse à votre loyauté, pour vous supplier de +renoncer à moi. + +Le visage de Robert se décomposa. + +Une ardente colère se peignit dans ses yeux. + +--Renoncer à vous? Jamais! dit-il. + +Le tonnerre tombant aux pieds de Fernande l'eût moins épouvantée que +l'exclamation furieuse du jeune homme. + +Il répéta avec emportement: + +--Je ne renoncerai pas à vous! et si vous n'êtes pas ma femme, je ne +veux pas, au moins, que vous soyez la femme d'un autre!... + + + + +XXII + +LE DANGER + + +Fernande trembla. + +L'homme qu'elle avait devant les yeux depuis une heure se révélait sous +un jour nouveau. + +--Quoi! je vous ai dit que je vous aimais! reprit Robert Français, et +vous espérez que je vous abandonnerai! Je vous ai dit que depuis six +mois je ne pensais qu'à vous, et vous avez pu croire que je renoncerais +à mon rêve!... N'attendez pas de moi une générosité ridicule!... J'aime, +voilà tout ce que je sais! + +Vous voir à un autre? Je préférerais que vous fussiez morte! + +Robert Français mit une telle expression dans la manière de prononcer +cette phrase, que Fernande comprit bien que tout était fini pour elle. + +--Que vous ai-je donc fait? murmura-t-elle d'une voix brisée. Vous ne +m'avez pas comprise. Si c'est moi qui refuse de vous épouser, mon père +me poursuivra de sa volonté, de sa colère. Mais vous!... vous pouvez +d'un seul mot me sauver et me rendre libre à jamais. + +--Comment! vous voulez que, non content d'être refusé par vous, j'aille +encore!... + +--Vous m'aimez, monsieur, je vous crois. Vos paroles m'ont émue, et des +paroles menteuses ne vont pas droit au cÅ“ur comme les vôtres ont été au +mien! Vous avez souffert... Donc vous savez ce que c'est que la +souffrance! Ayez pitié de la mienne!... Vous voyez, toute ma fierté +tombe... Je deviens humble... Un mot de vous à mon père, et je suis +sauvée! + +Robert Français détournait les yeux pour ne pas voir cette belle jeune +fille qui l'implorait. + +Il sentait qu'une pareille supplication arriverait peut-être à le +toucher, et il ne voulait pas être touché. + +Voyant que le jeune homme conservait son impassibilité, Fernande sentit +sa fierté revenir. Elle eut honte d'être descendue jusqu'à la prière. + +--Eh bien, non, dit-elle, je ne vous demande rien! Il y a des âmes que +la souffrance élève et purifie, la vôtre est de celles qui s'irritent et +s'aigrissent. Soit! je serai victime, mais je ne serai plus humiliée. + +Vous m'avez vue venir à vous, suppliante, vous m'avez repoussée! Je ne +descendrai pas plus loin. Mon père vous a accordé ma main; mais moi, +monsieur, je vous la refuse! + +Fernande était redevenue la fière et courageuse jeune fille qui avait +sauvé le marquis de Kardigân. + +Un sang généreux colorait son visage; son regard brillait, et sa lèvre +tremblante indiquait qu'elle subirait tout plutôt qu'une volonté +despotique et cruelle. + +Robert Français l'admirait. + +Mais l'impétueux jeune homme, au lieu d'ouvrir son cÅ“ur à la pitié, +regrettait encore plus le sacrifice que le refus de Fernande lui +imposait malgré lui. + +Avant qu'il eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit et M. Grégoire +entra. + +Le vieux conventionnel était souriant; mais son sourire avait cette +ironie glaciale des êtres qui ne croient à rien. + +Il s'était imaginé que sa fille repoussait le parti qu'on lui proposait, +parce qu'elle ne connaissait pas Robert; et, ingénument, avec ce cynisme +naïf des hommes comme lui, il était persuadé que M. Français gagnerait +rapidement sa cause auprès de Fernande. + +Il arrivait donc, persuadé que tout était arrangé selon ses désirs. + +Mais le premier coup d'Å“il qu'il jeta sur les deux jeunes gens l'avertit +qu'il s'était abusé. + +--Mademoiselle Grégoire vous a-t-elle fait part de ses intentions? +dit-il à Robert en se tournant vers lui. + +--Oui, monsieur. + +Le regard de M. Grégoire devint interrogateur. + +--Elle a refusé la demande que j'avais l'honneur de lui adresser. + +Le conventionnel laissa échapper un geste de colère. + +--Ayez l'obligeance d'aller m'attendre dans mon cabinet, monsieur, +dit-il. + +Robert jeta un dernier regard à Fernande, et disparut... + +M. Grégoire prit violemment le bras de sa fille. + +--Cette comédie a assez duré, mademoiselle; il faut qu'elle ait une fin. +J'entends que vous m'obéissiez. + +Fernande redressa de nouveau le front. + +--Non! dit-elle. + +--Vous refusez? + +--Je refuse! + +--Alors, malheur à vous! + +--J'accepte tout! et je m'attends à tout! + +--Non. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous réserve. + +Elle n'eut pas peur; c'était une nature trop vigoureusement trempée pour +céder à ce sentiment vulgaire. + +Mais un léger frissonnement agita son corps, quand elle réfléchit aux +dangers inconnus qui la menaçaient. + +Et Jean n'était pas là ! et Jean ne viendrait pas la secourir! Pauvre +femme! elle ignorait ce que son fiancé lui avait écrit dans sa nuit +d'angoisse, elle ignorait qu'elle était seule désormais, et que celui en +qui reposait toute son espérance s'entendait avec ses ennemis pour ne +pas l'épouser! + +La décision de M. Grégoire était prête; il n'y avait plus à hésiter. + +Il jeta un regard suprême à sa fille, regard qui fit trembler la +malheureuse Fernande, tant elle y lut de rage froide et concentrée. + +M. Grégoire sortit, la laissant seule. + +Un instant après, elle quitta le salon à son tour, pour regagner sa +chambre à coucher; là au moins elle était libre, libre de prier et de +pleurer. + +Le cabinet du conventionnel était situé en face du salon. + +En passant devant la porte, Fernande entendit des éclats de voix. +C'était son père qui parlait. Sans doute, elle allait s'éloigner, quand +un mot attira son attention. + +--Je l'enlèverai demain!... + +Elle comprit tout, et sa pensée embrassa aussitôt la portée de la +résolution prise par M. Grégoire. + +Sans doute, le vieillard s'était dit qu'il ne pourrait pas dompter ce +fier et hautain caractère, et il voulait arracher Fernande à son amour +maudit, en l'arrachant à celui qu'elle aimait. + +L'instinct de la conservation fut plus fort dans son cÅ“ur que la volonté +du devoir. + +Elle écouta... + +Malheureusement, les deux hommes parlaient tantôt à voix haute, tantôt à +voix basse. Elle entendit imparfaitement... + +--L'aimez-vous? dit M. Grégoire brusquement quand il entra dans la +chambre où l'attendait Robert Français. + +--Si je l'aime! + +--Ah! vous êtes bien dégénérés, vous, les hommes de la génération qui +commence! De mon temps, pour accomplir ce qu'on voulait, on ne reculait +devant rien!... + +Le jeune homme arrêta M. Grégoire du geste. + +--Monsieur, dit-il, parlons franc. Quand je vous ai demandé la main de +votre fille, je vous ai dit quelle était ma position de fortune: j'ai +cent mille livres de rente, pas de famille, pas d'obligations. Enfin, +vous me connaissez, ou plutôt, vos frères, ceux qui, comme vous et moi, +combattent pour la cause du peuple, me connaissent, et vous ont dit que +l'on pouvait compter en tout temps sur mon courage et mon intelligence. +Vous comprenez qu'il faut bien que je fasse ressortir ce que je vaux, +puisque vous en doutez! Or, ce qui vous a décidé à accepter +favorablement ma recherche, ce n'est pas ma fortune, vous êtes riche +vous-même; ce n'est pas ma jeunesse, puisque je suis vieux avant l'âge; +ni ma famille, puisque je n'en ai pas. + +Donc, vous aviez une arrière-pensée. Cette arrière-pensée était +celle-ci: votre gendre devait apporter à votre ambition une somme +d'influence et de pouvoir qui complétât la vôtre. Vous trouvez que je +remplissais votre but: je le conçois. + +Mais moi, c'est une autre intention qui m'a guidé... J'aime votre fille! +et il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour devenir son mari. + +Rien! entendez-vous? + +Donc, quoi que vous vouliez, je le ferai. + +--Vous êtes l'homme qu'il me faut. + +--Mademoiselle Fernande, séparée de celui auquel elle s'est fiancée, +cessera de l'aimer. + +--Votre idée est la mienne. Je l'enlèverai demain. + +--Je n'aurais pas osé vous soumettre ce projet, monsieur, répliqua +Robert Français, mais je l'approuve. + +--Demain, dans la nuit, je partirai avec elle. + +--Où irez-vous? + +--Je l'ignore encore... + +Les deux hommes continuèrent à parler bas. Il fut arrêté que Robert +Français escorterait la chaise de poste à cheval, afin d'éviter qu'elle +ne fût suivie. + +Il devait se trouver le lendemain à minuit à la porte de la maison. + +Fernande ne put entendre, nous l'avons dit, toute cette conversation. + +Elle comprit seulement que le lendemain soir M. Grégoire comptait +l'arracher de Paris, comme s'il pouvait aussi l'arracher à ses +souvenirs. + +Elle sentit alors tout le danger qu'elle courait. + +Comment prévenir Jean? + +Lui écrire? + +Qui porterait la lettre? Une consigne avait été donnée, sans doute, dans +la maison. Ensuite, elle préférait ne pas faire connaître au vieillard +que celui qu'elle avait choisi comme mari était un de ces royalistes +qu'il haïssait de tout son fanatisme. + +La pauvre enfant, réfugiée dans sa chambre, réfléchissait avec ardeur. A +qui pouvait-elle se fier? A qui pouvait-elle demander du secours? + +Elle se jeta sur son prie-Dieu. Elle savait bien que Dieu, ce +consolateur des affligés, ne la laisserait pas abandonnée et sans +secours. + +Tout à coup, elle jeta un cri de joie. Elle avait trouvé. Dieu avait +entendu sa prière, sans doute, et lui envoyait la pensée qui la +sauverait. + +Elle se rappela cet ouvrier qui lui avait dit: + +--Si vous avez besoin de Jérôme Hébrard, appelez-le. + +Jérôme lui avait donné son adresse, gardée par elle avec soin, comme si +elle eût pu avoir la seconde vue de l'avenir. + +Il était ouvrier sellier, et demeurait rue Saint-Honoré, n°117. + +Elle prit une plume et écrivit: + +«Vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous à l'heure du péril. Eh +bien! je suis en danger. Venez! je vous appelle!... + +FERNANDE GREGOIRE.» + + + + +XXIII + +LE MESSAGE + + +Mais la lettre écrite, comment la ferait-elle parvenir? + +Là était la difficulté. + +Puisque M. Grégoire avait pris ses dispositions pour que sa fille ne pût +sortir, sans doute il avait veillé à ce qu'elle ne pût écrire. + +Il est vrai qu'une lettre adressée à Jérôme Hébrard, ouvrier, arriverait +plus facilement à son adresse qu'une lettre envoyée à Jean de Kardigân. + +Fernande n'avait jamais nommé à son père celui qu'elle avait choisi +comme fiancé, celui auquel elle avait engagé sa foi; mais M. Grégoire le +devinerait aussitôt. + +Tandis que nul soupçon ne lui viendrait quand il saurait que sa fille +écrivait à un ouvrier connu de lui. Au reste, la pensée de M. Grégoire +fut ce qu'elle devait être. + +Il s'imagina que Fernande envoyait un secours au jeune républicain. Ses +habitudes charitables lui étaient connues, et il savait que nul n'avait +jamais imploré en vain la générosité de la jeune fille. + +La lettre partit. + +Fernande calcula le temps matériel pour qu'elle parvînt à son adresse. + +Puis elle attendit impatiemment. + +Elle se rendait compte des retards qui pouvaient reculer le moment où +elle verrait Jérôme Hébrard. + +Peut-être l'ouvrier n'était-il pas chez lui, peut-être ne rentrerait-il +qu'à une heure assez avancée de la soirée?... + +La journée s'écoula ainsi. La servante qui avait porté la lettre revint +au bout de deux heures. En effet, Fernande ne s'était pas trompée dans +ses craintes: Jérôme était absent; il fallut qu'elle attendît encore. + +Comme tout être humain qui se voit menacé d'un péril prochain, elle +s'imaginait que ce péril augmentait à mesure que les heures s'ajoutaient +les unes aux autres. + +Enfin, à sept heures du soir, on vint lui dire que quelqu'un demandait à +lui parler. + +Son cÅ“ur battit à rompre quand elle entendit annoncer celui qui allait +servir de messager à sa douleur. + +Elle avait refusé de descendre pour partager le dîner de son père. M. +Grégoire ne s'en était pas autrement préoccupé. Sa fille, étant +prisonnière, ne pourrait communiquer avec personne. Cela lui suffisait. + +Enfin, Fernande se rendit au salon et se trouva en face de Jérôme. + +Elle lui tendit la main. + +--Je vous remercie, mademoiselle, dit-il. Vous m'avez fait l'honneur de +vous rappeler mes paroles. Je suis à vous entièrement. + +--Vous pouvez me sauver. + +--Vous sauver? + +--Oui. + +--Quoi, ce danger dont vous me parlez... + +--C'est un danger réel et terrible, hélas! Une tempête me menace; il +dépend de vous de la détourner de mon front. + +--J'écoute, mademoiselle, et veuillez savoir que tout ce qu'un homme +peut faire, je le ferai. + +--Vous rappelez-vous, la... la personne que j'avais cachée un jour +dans... + +--Je me la rappelle. + +--C'est vers elle que je vous envoie. + +Fernande avait baissé les yeux instinctivement, et légèrement rougi en +prononçant cette phrase. Il répugnait à cette exquise créature de livrer +ainsi les secrets de son cÅ“ur à un étranger. Mais Jérôme Hébrard était +un de ces enfants du peuple en qui la loyauté est à la hauteur du +courage. + +Son visage ne trahit en rien le plaisir ou l'étonnement que Fernande +venait d'éveiller en lui. Il se contenta de répondre: + +--Je le répète, mademoiselle, je suis à vos ordres. + +--Merci! dit-elle une seconde fois. + +Voici ce que j'attends de vous, reprit Fernande, M. le marquis de +Kardigân demeure à l'hôtel de France, sur le boulevard de Gand. Je vous +prie d'y aller et de lui dire... + +Elle hésita encore. + +La pudeur de la jeune fille souffrait de cette confidence. Pour lui +faire achever ce qu'elle avait commencé, il fallait que la pensée du +péril vînt lui rendre la volonté d'aller jusqu'au bout: + +--M. de Kardigân est mon fiancé, dit-elle à voix haute. Or, on veut +m'enlever à lui. Racontez-lui tout. + +Alors, d'un ton ferme, elle raconta à Jérôme Hébrard une partie de ce +que nous savons, mais en glissant rapidement sur ce qui avait pu se +passer entre elle et son père. + +Elle en dit assez pour que l'ouvrier pût expliquer au gentilhomme +l'imminence du danger et la nécessité d'un prompt secours. Quand elle +eut fini: + +--Dites à M. de Kardigân, ajouta-t-elle, que je n'ai pas d'instruction à +lui donner. Qu'il réfléchisse et qu'il décide. + +--J'ai compris, mademoiselle, répliqua respectueusement Jérôme Hébrard, +mais... + +--Mais... + +--M. de Kardigân voudra-t-il me croire? + +L'observation de l'ouvrier était juste. + +Fernande écrivit quelques lignes où elle recommandait à Jean de croire +l'ouvrier.. + +Jérôme s'inclina respectueusement devant Fernande et sortit. + +Suivons-le, et abandonnons pour un instant Fernande, livrée à ses +tristesses, à sa préoccupation. + +Jérôme Hébrard marcha rapidement. + +Quand il arriva à l'hôtel de France, il demanda M. le marquis de +Kardigân; on lui répondit qu'il était parti. Malgré le domestique du +jeune homme, il s'entêta à rester. Jérôme souffrait du retard apporté +par la destinée à la remise de son message. + +Onze heures du soir, minuit, une heure du matin sonnèrent. Il attendait +toujours. + +Pourtant il se dit que l'enlèvement dont Fernande était menacée ne +devait avoir lieu que le lendemain. Donc, il avait encore au moins douze +heures devant lui pour voir le marquis. + +Enfin Jean arriva... + +Nous savons le reste. + +Quand Jérôme eut répété à son tour le récit qu'il avait entendu de la +bouche de Fernande, Jean éprouva une surprise mêlée de colère. + +--Quoi! on lui arracherait Fernande! + +Puis il réfléchit. Comment, lui qui avait renoncé à elle, pouvait-il +s'irriter de ce que M. Grégoire voulût la lui prendre? C'est alors que +l'idée lui vint que Fernande pouvait ne pas avoir reçu sa lettre. + +Ce fut un coup affreux pour lui. Il avait pu écrire à mademoiselle +Grégoire qu'une fatalité implacable se dressait entre eux deux, mais il +ne se sentait pas la force de le lui dire à elle-même... + +--Allons! pensa-t-il, il ne s'agit pas de me laisser affaiblir. Pour le +moment, elle est en danger: il faut que je la sauve! + +Quelques mots échangés avaient fait deux amis de ces deux hommes, si +séparés l'un de l'autre par une position réciproque. + +Il n'y avait plus ni gentilhomme ni ouvrier. Il y avait deux cÅ“urs fiers +et honnêtes qui battaient à l'unisson, à la pensée d'un même devoir à +remplir, d'une même noble action à faire. + +Il fallait, en tous cas, attendre au lendemain avant de prendre une +décision. + +--Vous êtes ici chez vous, dit Jean à Hébrard. Dormons; demain, au jour, +nous préparerons un plan de combat. + +A onze heures du matin, les deux nouveaux amis se levèrent et +déjeunèrent rapidement. + +A midi et demi, ils arrivaient dans la rue de M. Grégoire. + +En route, ils avaient décidé de leur conduite. + +Un hôtel meublé, situé presque en face de la maison du vieux +conventionnel, semblait s'élever là exprès pour qu'on pût s'y établir et +surveiller ce qui se passerait. + +Ils entrèrent et louèrent deux chambres. + +Puis ils se postèrent en observation et attendirent. Somme toute, la +journée ne devait pas apporter de complications nouvelles. M. Grégoire +et M. Robert Français voulaient enlever Fernande au milieu de la nuit et +à l'heure où nul passant ne pourrait entendre les cris d'appel de la +jeune fille. + +A sept heures du soir, rien n'avait encore paru; à dix, la porte de la +maison s'ouvrit, et M. Grégoire parut. + +Il regarda à droite et à gauche, comme un homme qui craint d'être +aperçu. Ne voyant personne dans la rue, il rentra et ferma la porte. + +A onze heures et quart, l'oreille de Jean fut frappée par le bruit sourd +d'une chaise de poste courant rapidement sur l'avenue des +Champs-Elysées. Il appela Jérôme, occupé à ce moment à préparer une +double paire de pistolets et deux épées, qu'il sortait de leur fourreau. + +C'étaient les armes dont les jeunes gens avaient cru prudent de se +munir. + +--Écoutez! dit Jean. + +--C'est la voiture... + +En effet, une chaise de poste, mais marchant au pas, tourna l'angle de +la rue et de l'avenue des Champs-Elysées. + +Sans doute le cocher avait trouvé bon de modérer la rapidité de la +course, afin de ne pas éveiller ceux qui dormaient. Un homme qui dort +est un homme qui ne peut rien voir. + +La voiture stoppa à deux mètres environ de la maison; la porte se +rouvrit de nouveau, livrant encore passage à M. Grégoire. + +Il fit un mouvement de joie en apercevant la chaise de poste. + +Cependant la portière de celle-ci s'entre-bâilla, et un homme, enveloppé +d'un large et épais manteau, sauta sur le trottoir. + +Un chapeau à bords inclinés empêchait de distinguer son visage. + +Au reste, le froid vif de cette nuit d'hiver rendait naturel cet excès +de précaution. + +Il échangea deux mots avec M. Grégoire. + +Alors, Jean l'entendit qui disait au cocher:--Suivez-moi. + +Jean et Jérôme se regardèrent. Ils s'étaient compris au premier coup +d'Å“il. + +Ce qu'il était important de savoir, c'était où allait la chaise de +poste, puisque c'était elle qui devait enlever Fernande. + +Ils se partagèrent les armes et descendirent doucement. La voiture +tournait la rue. Ils la rejoignirent, marchant à distance. + +Elle s'arrêta derrière le jardin de M. Grégoire. + +Évidemment le conventionnel préférait que l'enlèvement eût lieu de façon +à ce que nul ne pût s'en douter. + +Une petite ruelle reliait ce jardin à la rue latérale. + +L'homme qui suivait la chaise de poste tira une clef de sa poche et +ouvrit la petite porte du jardin. + +S'il avait jeté les yeux derrière lui, il aurait vu Jean et Jérôme s'y +glisser après lui. + + + + +XXIV + +L'ENLÈVEMENT + + +Le gentilhomme et l'ouvrier se cachèrent derrière un épais massif +d'arbres dépouillés. + +Il régnait une lugubre tristesse dans ce jardin noirci par l'hiver. + +Le vent sifflait à travers les branches gercées par le froid, et à +l'extrémité de quelques jeunes chênes pendait du givre. + +Jean et Jérôme étaient là , immobiles, malgré cette température glacée +qui les gagnait peu à peu. Muets, serrés l'un contre l'autre, ils +cherchaient à percer du regard l'ombre étendue devant eux. + +L'homme qu'ils avaient suivi traversa tout le jardin et arriva devant la +porte de la maison. + +Cette porte était fermée. + +Sans doute, il ne s'y attendait pas, car il laissa échapper un geste de +colère. + +Jérôme et Jean, qui ne le perdaient pas de vue, aperçurent ce mouvement +et devinèrent qu'il y avait un retard dans l'exécution du projet +d'enlèvement. + +Ce retard pouvait augmenter les chances qu'ils avaient de secourir +Fernande. C'était donc une bonne fortune dont ils devaient profiter. + +Ils préparèrent doucement les armes dont ils s'étaient munis. + +Jean fit glisser dans sa main les deux épées, pendant que Jérôme +examinait l'amorce des pistolets de combat. + +D'où venait ce retard? + +Le lecteur se rappelle que M. Grégoire avait dit quelques mots à +l'inconnu à l'arrivée de la chaise de poste, et s'était hâté lui-même de +rentrer dans la maison. + +Il alla droit à la chambre de sa fille. + +Fernande l'entendit monter lentement l'escalier et frissonna. + +Il y avait plus de vingt-quatre heures que son message était parti, et +elle n'avait encore aucune nouvelle de M. de Kardigân. Elle tremblait à +la pensée que Jérôme pouvait n'avoir pas trouvé le marquis, à la pensée +qu'elle serait livrée ainsi, sans défense, à la merci de son père et de +Robert Français. Où pourrait-elle trouver du secours, si ceux sur qui +elle avait compté lui manquaient tout à coup? + +Quand elle entendit le pas de son père, elle se douta que le vieillard +venait lui annoncer la résolution prise par lui de l'enlever de Paris. + +M. Grégoire entra. + +Fernande, assise sur un fauteuil, l'Å“il atone, pâle, craintive, se leva +quand elle l'aperçut. + +Le père resta un instant silencieux devant cette image du désespoir qui +se dressait tout à coup devant lui. + +Il se rappela que c'était sa fille, à lui, qui souffrait et qui +pleurait, l'enfant de celle qui avait été la compagne de sa vie et qu'il +avait tant aimée. + +Mais l'âme du régicide n'était pas de celles qu'une émotion passagère +peut adoucir ou dompter. Il reprit bientôt l'impassibilité de sa nature, +toujours muette devant la douleur. + +--Fernande, dit-il, je vous ai fait part de ma volonté. Vous l'avez +méconnue. Il ne faut donc ne vous en prendre qu'à vous-même si j'en suis +réduit contre vous aux dernières extrémités. Je vous emmène. + +--Mon père... + +--L'air de Paris est malsain pour vous. Vous y avez appris la résistance +à mes ordres. Vous refusez d'épouser M. Robert Français, soit! mais +comme j'entends que ce mariage se fasse, je vous arrache à votre vie +accoutumée, à vos plaisirs, à vos joies... + +Les paroles hideuses du régicide étaient prononcées par une voix froide +comme le cÅ“ur même de cet homme. + +Fernande restait calme en apparence, mais torturée au fond du cÅ“ur +devant cet horrible égoïsme de l'orgueil. + +--Je vais vous conduire en un lieu où les caractères comme le vôtre +s'assouplissent rapidement; nous partons dans quelques minutes. + +--Vous êtes le maître, monsieur, répliqua la jeune fille. Je n'obéis +pas: je subis. + +--Je suis votre père! + +--Non, vous n'êtes pas mon père! Mon père ne me torturerait pas! mon +père ne prendrait pas plaisir à me désespérer, à me tuer, à m'anéantir! +Non, vous n'êtes pas mon père! Je courbe le front, mais je ne cède pas. +Vous pouvez m'écraser: vous ne me ferez pas plier. + +--Malheureuse! + +--Oh! monsieur, moi aussi j'ai de la volonté! Je suis votre fille, après +tout, et le sang qui coule dans mes veines est celui qui coule dans les +vôtres! Je vous le jure, j'avais pour vous tendresse et respect. En +quelques jours vous avez tué la tendresse; le respect seul est resté. +J'ai toujours été une fille selon Dieu... + +--Selon Dieu! interrompit M. Grégoire. Vous m'êtes témoin que je ne vous +ai jamais gênée dans l'accomplissement ridicule de vos momeries. Il faut +une religion aux femmes; mais, dites-moi, est-ce votre Dieu qui enseigne +aux filles à mépriser les ordres de leur père? + +--Mon Dieu, monsieur, reprit la jeune fille, qui retrouvait tout son +calme à mesure que son père perdait le sien,--mon Dieu est celui que ma +mère m'a enseigné à prier et à adorer. Il m'ordonne l'obéissance à votre +volonté, mais il me défend le parjure. + +--Le parjure! + +--J'ai engagé ma foi... + +--Sans ma permission! + +--Ne me laissiez-vous pas libre? + +--Allons, assez! Je ne suis pas venu ici pour discuter, mais pour +commander. Vous allez partir. + +--Je suis prête. + +--Vous ignorez où je veux vous conduire? + +--Je l'ignore, en effet. + +--Quand vous le saurez, il est probable que vous serez moins résignée. + +--Vous vous trompez, monsieur, je suis résignée à tout. + +--Bien: écoutez, alors. Je vais vous conduire à la maison laïque des +Enfants républicains, près de Tours. + +Cette maison est dirigée par d'austères femmes qui vous traiteront selon +vos mérites, je vous en préviens. Vous serez prisonnière sans avoir la +permission de sortir, jusqu'à ce que vous ayez consenti à m'obéir. + +--Ou jusqu'à ma majorité! + +Un éclair de rage s'alluma dans les yeux de M. Grégoire, à cette froide +réponse de la jeune fille. + +--Faites vite, dit-il, j'attends. + +Fernande réunit à la hâte quelques objets qu'elle désirait emporter avec +elle. + +--Ne vous préoccupez pas des choses qui vous seraient nécessaires; j'ai +pourvu à tout. + +Elle prit le médaillon qui renfermait le portrait de sa mère, et le mit +sur sa poitrine. Puis elle s'agenouilla: + +--Mon Dieu! murmura-t-elle, donnez-moi, je vous en supplie, la force +d'être courageuse, la volonté d'être patiente. Mon Dieu! je vous bénis +pour les épreuves que vous m'imposez! + +--Hâtez-vous! dit M. Grégoire avec impatience; je suis pressé. + +Fernande ne répondit pas. + +Elle alla pieusement baiser les pieds d'ivoire de son grand crucifix, +cette croix où Jésus pleure éternellement sur les souffrances et les +péchés de ce monde. + +Puis elle jeta un dernier regard autour d'elle, comme pour dire un +suprême adieu à tous ces objets qui l'environnaient et qu'elle avait +aimés... + +Elle jeta un châle sur ses épaules, puis avec une fermeté triste: + +--Partons, monsieur! dit-elle. + +Ces quelques mots échangés entre le père et la fille avaient retardé le +départ. Robert Français ne croyait pas qu'au point où en étaient venues +les choses, ils pussent avoir entre eux une seule parole. + +Il était arrivé à l'heure au rendez-vous que lui et le vieillard +s'étaient donné. + +Enfin, M. Grégoire et Fernande parurent dans le jardin... + +Le vent avait augmenté. Il courbait les arbres qui pliaient avec un +sourd craquement. + +Fernande jeta un coup d'Å“il rapide devant elle. + +Pauvre enfant! + +Sa foi en Jean était si grande, qu'il lui semblait à chaque instant +qu'il allait apparaître pour la délivrer! + +Robert Français s'inclina et se découvrit. + +Mais elle ne le regarda même pas. Elle ressentait un mépris profond pour +cet homme qui s'abaissait à de semblables moyens. + +Robert comprit ce dédain suprême et en souffrit. C'était un homme +d'honneur. Il avait fallu la violence de son amour et de sa jalousie +pour le faire descendre à aider M. Grégoire. + +Celui-ci prit la main de Fernande, Robert marchait devant. + +Ils traversèrent ainsi la moitié du jardin. La jeune fille frissonnait. +Elle avait froid, froid au corps et au cÅ“ur. + +Tout à coup, deux ombres se détachèrent du massif d'arbres. + +C'étaient Jérôme et Jean, armés. + +--On ne passe pas! dit lentement Jean. + +M. Grégoire poussa un cri de fureur, Robert un cri de colère, Fernande +un cri de joie. Tous les trois avaient deviné qui était cet homme, dont +on ne voyait pas le visage. + +Pour Fernande, c'était le salut; pour les deux hommes, c'était l'ennemi. + +--Passage! dit M. Grégoire, ou je vous fais arrêter comme des assassins; +je suis ici chez moi! + +--Monsieur, reprit Jean, cette jeune fille est violentée. On la menace +dans son honneur et dans sa liberté. Je viens l'arracher de vos mains +pour la remettre à M. le procureur du roi, qui la défendra... + +--Vous êtes un assassin! + +--Soit, parce que vous êtes tous les deux des misérables, assez lâches +pour torturer une femme! + +Robert Français bondit sous l'insulte. + +--Ah! il était temps que je pusse faire Å“uvre d'homme! il était temps de +relever tout ceci par un coup d'épée!... + +Il s'élança sur Jérôme, qui tenait les deux épées dans sa main: + +--En garde, monsieur! cria-t-il. + +Jean avait reculé de façon à masquer la porte et à empêcher M. Grégoire +d'entraîner Fernande au dehors. + +Lui aussi tenait une épée. + +--Monsieur, dit-il, dès que les deux fers se furent croisés, vous êtes +un infâme, et comme tel je vais vous marquer au front! + +Le marquis de Kardigân rompit de deux pas, puis prenant de biais, il +fit, par un coup de fouet, sauter le chapeau de Robert Français. + +Au même instant, il recevait un coup d'épée dans l'épaule. + +Mais ce ne fut pas la douleur qui lui fit jeter le cri terrible qu'il +poussa... + +En Robert Français il venait de reconnaître Philippe de Kardigân. + +--Philippe! Philippe! mon frère! dit-il. + +Puis il roula évanoui... + + + + +XXV + +SEUL! + + +A l'exclamation de Jean, un frisson d'horreur avait courbé toutes les +têtes de ceux qui assistaient à ce drame. + +Le frère venait-il donc de tuer son frère? + +Philippe de Kardigân venait-il, nouveau Caïn, d'immoler malgré lui Abel! + +Robert Français,--pour lui garder le nom que le jeune homme s'était +donné,--se jeta à genoux sur le sol et souleva doucement dans ses bras +la tête pâle du marquis: + +--Jean! Jean! balbutiait le malheureux d'une voix rauque, Jean, c'est +moi, moi, ton frère! ne m'entends-tu pas?... + +Fernande, agenouillée elle aussi, priait et pleurait; Jérôme Hébrard se +détournait pour cacher ses larmes. + +Quant à M. Grégoire, il s'était éloigné, sentant bien que le fratricide +était lui, lui qui avait armé ces deux jeunes gens l'un contre l'autre. + +C'était déchirant d'entendre les sanglots de Robert Français. Il +couvrait de baisers le front pâle de son frère. + +--C'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué! et c'est mon frère! + +Jean ouvrit les yeux. + +Jérôme Hébrard s'élança au dehors, et revint au bout de dix minutes, +accompagné d'un médecin qui demeurait heureusement près de là . + +Pendant ces dix minutes, Jean avait recouvré connaissance... + +Dans quelle situation était ce pauvre cÅ“ur infortuné! + +Il s'éveillait à la vie entre son frère et sa fiancée, frère qu'il +devait haïr, fiancée qu'il ne devait pas aimer. + +C'était vraiment un de ces jeux terribles comme en a la fatalité que de +réunir ainsi ces trois êtres séparés les uns des autres par tant de +choses! + +Jean regardait son frère et la jeune fille: ses yeux mornes allaient +tristement de l'un à l'autre. + +Toute sa vie était la-dedans, et partant toute sa vie était brisée par +son devoir. + +--Frère, disait tout bas Robert Français, pardonne-moi!... J'étais égaré +par la folie de mon amour, par l'exaspération de ma jalousie... Je suis +seul, seul au monde, moi! Tu comprends ce que j'ai dû souffrir... Frère, +frère, pardonne-moi, car je ne me pardonne pas moi-même! + +Un faible sourire erra sur les lèvres du marquis de Kardigân. + +Il serra doucement la main de Robert Français. + +--Fernande! dit-il. + +La jeune fille se rapprocha... + +En ce moment le médecin arriva, accompagnant Jérôme Hébrard. Il examina +la plaie du marquis. + +Robert et Fernande dévoraient des yeux l'homme qui allait prononcer +l'arrêt de vie ou de mort du dernier des Kardigân. + +--La blessure n'est pas dangereuse, dit-il enfin, après avoir +soigneusement examiné le petit trou sans importance qu'avait produit +l'épée. + +--Sauvé! sauvé! s'écria Robert. + +Fernande, elle, s'était agenouillée de nouveau, remerciant Dieu avec +ardeur de lui avoir conservé Jean. + +Un quart d'heure après, le blessé, escorté de Robert, de Jérôme Hébrard +et de Fernande, arrivait à l'hôtel meublé qu'il avait choisi comme +observatoire. + +M. Grégoire était rentré dans sa maison, sans dire un seul mot. + +Il n'osait pas s'opposer à ce que sa fille veillât celui qui venait de +tomber pour elle. + +Un premier pansement fut fait, pansement qui rafraîchit le blessé. + +Il s'endormit d'un profond sommeil aussitôt après. Quand il s'éveilla, +au matin, il avait un peu de fièvre, mais le médecin permit qu'on le +transportât à l'hôtel de France. + +Là , un sommeil lourd et pesant s'empara de nouveau de lui; le second +réveil eut lieu à six heures du soir. + +Depuis l'instant où il était tombé, Jean avait toujours eu pour gardes +Fernande et Robert. Les deux jeunes gens ne se parlaient pas; la fatigue +et l'émotion les brisaient. + +Jean les trouva changés tous les deux quand il rouvrit les yeux. + +Il s'accouda sur le lit, soulevant à moitié son corps endolori, et les +contempla: + +--Les voilà donc tous les deux! pensa-t-il. Lui, c'est mon frère; +elle... c'était ma fiancée. Et entre nous, il y a le devoir, le devoir +implacable, dressé comme une montagne que je ne franchirai jamais! + +Il eut comme un retour sur lui-même, embrassant d'un seul effort tout le +passé vécu et souffert: + +--Le devoir? Si ce n'était qu'un mot!... Si je me trompais? Si... Ah! je +la connais cette lutte, cette lutte où j'ai vaincu déjà , mais où je +pourrais bien être vaincu à mon tour! Que vais-je dire? Que vais-je +faire? + +Une lampe brûlait dans la chambre. La nuit était venue. Une ombre grise +laissait dans une demi-obscurité ces deux têtes du frère et de la +fiancée. + +--Philippe! appela-t-il doucement. + +Robert Français s'éveilla: + +--Philippe! Ah! béni sois-tu de me nommer ainsi! + +--Frère, dit Jean, nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois. +Il a fallu l'ironie de la destinée pour que nous nous retrouvions en +face l'un de l'autre. Mais, laisse-moi te le dire. Si j'obéis à la +volonté de mon père, en séparant de nouveau ma vie de la tienne, j'obéis +en me débattant... O mon frère! Dieu m'est témoin que mon cÅ“ur est +rempli pour toi d'une vraie et profonde affection... + +Ils pleuraient, ces deux hommes, comme eussent pleuré des enfants! + +--Tu as mal agi, continua Jean. Pourquoi la torturais-tu, elle? Que +t'avait-elle fait?... Ce n'est pas toi qu'elle aimait... et mieux eût +valu qu'elle t'eût aimé!... + +Fernande entendait. + +L'ombre empêchait Jean d'apercevoir la jeune fille. + +Quand le marquis dit: + +--Mieux eût valu qu'elle t'eût aimé! + +Elle sentit un choc violent la frapper au cÅ“ur. Qu'est-ce que cela +signifiait? + +Jean reprit: + +--Si tu savais!... Tu souffres, toi? Oh! oui, tu as dû bien souffrir +pour en arriver, toi noble de cÅ“ur, à accomplir une mauvaise action... +Eh bien, tu es moins malheureux, toi qu'elle n'aime pas, que je ne suis +malheureux, moi qu'elle aime pourtant! Tu es séparé d'elle par +elle-même; je suis séparé d'elle par mon devoir, par l'ordre d'un +mourant que j'ai juré de respecter!... Et j'ignorais tout! Son père, +Philippe, est un régicide, et... et lis... + +Du doigt il indiquait à Robert Français le bureau à moitié fermé où il +serrait le testament du vieux marquis. + +Il le prit et lut tout haut. + +A mesure qu'il lisait, Fernande sentait la vie l'abandonner... + +Quand Robert Français eut fini: + +--Jean, dit-il, je te jure que j'oublie ma douleur, qui n'est rien +auprès de la tienne; Jean, _ton_ père avait bien de la cruauté dans +l'âme pour perdre ainsi volontairement le bonheur de ses deux enfants! +pour briser le cÅ“ur de celle qui t'aime!... + +--Adieu, Philippe, répondit Jean, que les larmes étouffaient. Nous ne +nous reverrons que morts! Embrasse-moi! + +Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre. + +--Adieu! + +--Comment lui apprendras-tu l'affreuse vérité à cette pauvre enfant? + +--A elle? + +--Oui. + +--Ne me dis pas cela... Cette pensée m'épouvante! + +Qui le lui expliquerait ce devoir sacré? Que me répondrait-elle? + +Fernande se leva, chancelante. + +--Je vous répondrais, Jean, que vous avez raison, que je vous admire et +vous respecte autant que je vous aime! + +--Fernande! + +--J'ai tout entendu. + +--Oh! mon Dieu! + +--Pourquoi craignez-vous, ami? Est-ce mon désespoir que vous redoutez? +C'est un tort, Jean. Je suis digne de vous, puisque votre cÅ“ur m'a +choisie. Eh bien! celle qui est digne de vous saura s'en souvenir à +l'heure du sacrifice. Vous ne l'avez pas jugé au-dessus de vos forces; +pourquoi voudriez-vous qu'il fût au-dessus des miennes? + +--Fernande! Fernande! + +--Ami, nous eussions été heureux, car notre amour était grand comme +notre honneur! Dieu nous avait réunis, Dieu nous sépare, que sa volonté +soit faite! + +Robert Français cachait sa tête dans ses mains; lui aussi se disait +qu'il avait bien choisi, et que c'était une sublime créature, celle qui, +le cÅ“ur brisé, trouvait encore des accents pour parler ainsi! + +--Ah! partez, Fernande, partez, par pitié, vos paroles me tuent... +partez!... + +--Vous avez raison, grâce... + +--Ils s'en vont tous les deux, s'écria Kardigân, que le délire +commençait à prendre, ils s'en vont... le frère... la fiancée... ceux +que j'aimais... oh! que je suis malheureux! que je suis malheureux! +Partez... partez!... cela me déchire de vous voir encore!... + +--Jean, la fiancée vous dit adieu, murmura Fernande. + +Ils étaient seuls: Robert venait de s'enfuir, pleurant et sanglotant. + +Jean attira doucement la jeune fille à lui, et lui mit un baiser au +front. + +--Nous ne serons jamais l'un à l'autre, dit-il, et pourtant, je vous +aimerai toujours... + +--Moi aussi! balbutia-t-elle à travers ses larmes... + +Elle sortit, pâle, brisée, muette... + +--Seul! je suis seul! s'écria Jean! je suis seul! Ah! mon père, sois +content! cela coûte cher, l'honneur!... + +La plaie se rouvrit, et il retomba sur son lit, baigné dans son sang... + + + + +XXVI + +LA VOLEUSE DE NUIT + + +Combien de temps resta-t-il plongé dans cet évanouissement? Il ne s'en +rendit pas compte lui-même. + +Il revint à lui, étendu dans les bras de Henry de Puiseux qui attendait, +depuis de longues heures, que le visage pâle de son ami reprît une +teinte colorée. + +Henry comprit que ce malheureux, gisant là , avait dû être secoué par une +de ces effrayantes tempêtes morales qui brisent un homme comme la +tempête maritime brise un vaisseau. + +Jean poussa un profond soupir et se souleva à demi sur sa couche. + +--Partons! dit-il. + +--Tu veux partir? + +--Oui. + +--Mais c'est de la folie! + +--Folie ou non, peu importe! je ne resterai pas un jour de plus dans +cette ville maudite qui a décimé ceux que j'aimais, qui m'a torturé, qui +m'a désespéré! + +--Jean! + +--Partons! te dis-je. J'étouffe ici. J'ai besoin de respirer un peu ce +grand air de mes landes incultes. J'ai besoin de vivre et d'oublier. + +--Mais, malheureusement, ta blessure s'est rouverte; le chirurgien qui +l'a pansée t'a ordonné un repos absolu... Si je n'étais pas venu ici, +par hasard, tu serais mort, là , seul, abandonné, sans secours! + +--Je veux partir! + +--Tu ne partiras pas! + +--Henry! + +--Ah! morbleu! fâche-toi, irrite-toi, crie, hurle, à ta volonté: je suis +le plus fort. Tu es malade, je suis bien portant, donc c'est à toi de +m'obéir. Tu obéiras! + +Les yeux de Jean lancèrent des éclairs. + +--Ah ça! il paraît que ce n'était pas assez de perdre ma fiancée et mon +frère: il faut encore que je perde mon ami. + +--Malheureux!... + +--Eh bien! soit, va-t'en! + +--Tu es fou! + +--Fou? oui, je suis fou, de douleur, de désespoir. Va-t'en, va-t'en! + +--Tu vas te tuer. + +--Crois-tu donc me faire peur en me parlant ainsi? Mais la mort, je +l'appelle, je l'attends! + +--Tu as le devoir de vivre! + +--Le devoir de vivre? Mon devoir, à moi, sera donc toujours de souffrir? + +Jean s'élança hors du lit, malgré les mains de Henry, qui s'efforçait de +le retenir. + +Une pâleur livide, mortelle, couvrit ses traits. + +Il fut obligé de s'appuyer à la muraille, sans quoi il serait tombé. + +--Que te disais-je? s'écria Henry. Tu as à peine la force de te tenir +debout... + +--La force! l'âme saura la trouver si le corps ne peut pas l'avoir! + +Henry ne reconnaissait pas son ami. + +Sans doute, le délire était pour quelque chose dans cette frénésie +furieuse; mais il fallait que la secousse eût été bien rude pour que +rien ne pût rappeler à la raison cette nature froide et fine du marquis +de Kardigân. + +Jean s'habilla lentement. + +Quand il fut prêt à sortir: + +--Viens, dit-il... + +Henry lui donna son bras, sur lequel il s'appuya. + +Le blessé semblait se soutenir avec peine. Mais la résolution ardente +qui se lisait dans ses yeux indiquait que de lui-même il ne renoncerait +pas aisément à livrer la lutte à la souffrance physique. + +--Où veux-tu aller? dit Henry. + +--Chez toi. + +De Puiseux ignorait encore comment et où son ami avait été blessé. + +Mais il ne voulait pas l'interroger, comprenant qu'il fallait détourner +de son esprit le souvenir de la scène fatale qu'il devinait. + +Henry donna l'ordre au cocher de la voiture de marcher lentement. + +Il ne voulait pas que les cahots du chemin pussent envenimer la plaie. + +Il était neuf heures du soir quand ils arrivèrent rue de Richelieu. + +Les deux jeunes gens payèrent le cocher et le renvoyèrent. + +Arrivés à l'entresol, Henry prit la clef de son appartement et +l'introduisit dans la serrure. + +--Où est donc Couriol? pensa-t-il. + +L'antichambre était déserte. + +Ils entrèrent dans le salon. + +La porte qui donnait du salon dans la chambre à coucher était ouverte, +et une bougie était allumée dans la chambre. + +Ils allaient y pénétrer, quand Henry s'arrêta stupéfait. La glace du +salon reflétait ce qui se passait dans la salle voisine. + +Lentement, il montra la glace à Jean... + +Une femme, penchée sur le coffre-fort où M. de Puiseux serrait ses +papiers et ses objets précieux, fouillait avidement comme un voleur de +nuit. + +Les deux royalistes restèrent quelques instants muets, retenant leur +souffle, témoins invisibles de ce crime. + +Enfin, cette femme, comme si elle eût trouvé ce qu'elle cherchait, serra +rapidement dans son corset un papier, referma le coffre, et, prenant la +bougie, se dirigea vers le salon. + +La lueur de cette bougie la frappa en plein visage. + +Henry poussa un cri sourd... + +C'était la baronne de Sergaz! + +Il s'élança en avant, et la saisissant par le bras: + +--Ah! voleuse et espionne! dit-il. + +Jacqueline s'arracha à l'étreinte d'Henry par un effort désespéré. + +--Oui, voleuse et espionne! prononça-t-elle d'une voix nette et +métallique. + +Cette émotion terrassa Jean qui se laissa tomber assis sur un fauteuil. + +--Qu'êtes-vous venue faire ici? demanda Henry. Vous refusez de me +répondre? Je le sais, moi, et je vais vous le dire! Vous êtes une de ces +infâmes qu'on lance sur nous! Vous avez voulu gagner le prix de votre +crime, et vous avez pu croire que je vous laisserais ainsi tuer les +premiers gentilshommes de France? Vous allez me rendre ce papier, ou, +foi de Puiseux! je vous tue comme un chien! + +Madame de Sergaz éclata de rire: + +--Vous, me tuer? Allons donc! je vous en défie! + +Henry fit encore un pas: + +--Je devine ce que vous avez volé! Vous avez voulu avoir la liste de nos +noms, de nos plans, pour la vendre à la police... + +--Oui, c'est vrai! dit-elle insolemment.. + +--Misérable! + +Elle ne plia pas le front sous l'insulte. + +--Croyez-vous donc que je ne le sache pas? dit-elle. Mais on m'a enlevé +mon bien le plus cher. Pour que je pusse le recouvrer, il fallait que je +trahisse: j'ai trahi... + +Tout cela s'était passé si rapidement, que Henry était resté l'esprit un +peu en dehors de la réalité des faits. + +Il s'avança encore près de madame de Sergaz quand il rentra en +possession de lui-même. + +--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit-il. + +--Vous ne voulez donc plus me tuer? + +--Je suis de sang-froid, maintenant. Il ne me plaît pas de faire entrer +la police dans nos affaires. Rendez-moi ce que vous avez volé. + +Madame de Sergaz suivait de l'Å“il la marche des aiguilles de la pendule. + +Quelques minutes les séparaient encore de dix heures. + +--Jumelle sera exact, pensa-t-elle... Il n'y a plus que peu de minutes à +gagner. + +--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit Henry pour la troisième fois. + +--Non! + +--Vous refusez? + +--Je refuse. + +La colère, plus même que la colère, la rage, s'empara de M. de Puiseux. + +Avec cette rapidité de conception que possède la pensée aux heures +mortelles, il se dit que cette femme tenait entre ses mains le sort de +tant de loyaux et fidèles gentilshommes qui s'étaient fiés à lui. + +Il saisit une hache d'armes moyen âge qui pendait à la muraille, au +milieu d'un trophée. + +Madame de Sergaz le regardait, impassible, l'Å“il brillant, immobile, les +bras serrés sur sa poitrine comme pour défendre le papier précieux dont +elle s'était emparée. + +Henry leva la hache d'armes et la brandit au-dessus de la tête de +Jacqueline... + +Mais Jean s'était dressé. + +Chancelant comme un homme ivre, il s'avança vers son ami: + +--Jette! dit-il en lui touchant le bras. + +--Tu veux!... + +--Jette! je suis ton chef. + +Henry obéit. + +--On ne doit jamais frapper une femme, ami, même avec une fleur. + +La hache d'armes tomba sur le parquet. + +--Cette femme est ici, avec nous, reprit le marquis de Kardigân; elle +n'en sortira qu'après nous avoir rendu ce papier. + +--Tu as raison, dit Henry. + +Jacqueline eut besoin de contraindre sa figure à ne pas trahir sa +pensée, sans quoi elle n'eût pu cacher aux deux amis ce sourire de +triomphe qui lui venait aux lèvres. + +--Jumelle va venir... à dix heures! murmura-t-elle. + +--Passez, madame, dit Jean, en indiquant à la jeune femme la chambre à +coucher d'Henry. + +Il voulait l'y retenir prisonnière. + +Au même instant, une sourde rumeur monta de l'escalier. + +Puis on entendit le bruit distinct de plusieurs pas d'hommes qui +ébranlaient les marches. + +Jean et Henry se regardaient interdits. + +Jacqueline poussa un long cri, cri de joie folle. + +--Vous êtes perdus! s'écria-t-elle... Dans un instant vous serez +arrêtés... dans un instant on vous conduira en prison, mes insolents +gentilshommes... + +--Je comprends tout! s'écria Henry. + +--Henry! saisis-la! + +De Puiseux s'élança sur Jacqueline. + +Elle s'échappa de leurs mains, et, sortant de la chambre, se réfugia de +nouveau dans le salon. + +La poursuite commença. + +Ils essayaient de s'emparer d'elle; mais elle parvenait à éviter leur +approche. + +Pendant ce temps-là , les arrivants cherchaient à ébranler la porte de +l'escalier. + +--Au nom de la loi, ouvrez! dit une voix. + +--Vous êtes perdus! s'écria Jacqueline. + +Et, prenant son élan, elle bondit à travers le salon, et ouvrit la porte +de la chambre où Henry avait fait dresser un lit pour l'enfant confié à +lui par Jean. + +L'enfant, éveillé au bruit, sauta à bas de son lit et alla se jeter dans +les bras de Jacqueline. + +--Maman!... maman!... dit-il. + +--Dieu vivant! mon fils!... + + + + +XXVII + +LA FUITE + + +Les agents de police et M. Jumelle continuaient d'ébranler la porte. + +Jacqueline serrait avec ivresse sur son cÅ“ur cet enfant pour lequel elle +avait consenti à devenir espionne. + +--Toi! toi! mon fils bien-aimé! murmurait-elle à travers ses larmes. + +Larmes de joie, de bonheur, qui rachètent tant de douleurs et tant de +crimes. + +Le petit Jacquelin regardait, étonné, ces deux hommes qui semblaient +menacer sa mère. + +Il aperçut Jean de Kardigân et se précipita vers lui. + +--Vous! dit-il. + +--Oui, mon enfant. + +--Vous qui m'avez sauvé! + +Jacqueline bondit. + +--Cet homme t'a sauvé? + +--Oui, maman. + +--Mais alors... + +--J'allais mourir, gelé, étouffé par la neige. C'est lui qui m'a relevé, +qui m'a réchauffé sur son sein. + +Jacqueline contemplait le marquis. + +--Vous l'avez sauvé? + +--Oui, madame. + +--Vous! + +Les coups des agents retentissaient plus forts et plus violents contre +la porte. Il était évident que, quelques instants encore, et tout serait +fini. + +Jacqueline se redressa, fière et énergique. Ce coup imprévu l'avait +abattue un moment. + +Mais elle était de celles qui, en face du danger, retrouvent aussitôt la +plénitude de leurs moyens. + +--Restez là et ne bougez pas! dit-elle. + +Elle s'élança sans attendre la réponse des deux jeunes gens. + +Elle referma la porte qui donnait du salon dans l'antichambre et ouvrit +celle de l'escalier. + +--Elle nous trahit donc? pensa Henry. + +Mais Jean étreignait la main de son ami dans la sienne. + +--Tais-toi, dit-il. + +--Mais... + +--Tais-toi... et attends! + +On pouvait entendre les paroles échangées entre les agents de police et +Jacqueline. + +--Partez, disait la jeune femme, ou tout est perdu... + +--Partir! exclama avec stupeur une voix, la voix de M. Jumelle. + +--Oui. + +--Quand nous pouvons!... + +--Malheureux, ils n'y sont pas... + +--Mais le papier... + +--Je ne l'ai pas encore. + +Il y eut un moment de silence, silence solennel pour les deux +royalistes. + +--Comprenez donc, à la fin, reprit la voix de la fausse baronne de +Sergaz. M. de Puiseux ne peut se méfier de moi. Si vous mettez le +pillage chez lui, quelle excuse lui donnerai-je à son retour?... + +--Mais ce papier, comment l'aurons-nous? + +--Attendez, restez dans la rue... + +--Dans la rue! + +--Semez vos hommes à droite et à gauche; dès que M. de Puiseux et son +ami paraîtront... + +--Ah!... + +Ce «Ah!» n'était pas une exclamation de défiance. Comment M. Jumelle se +fût-il méfié de Jacqueline, qu'il croyait tenir par son fils? Seulement, +le sous-chef de la police politique réfléchissait. + +--Allons, dehors, et vite! dit-il. + +Jean et Henry entendirent les pas lourds des agents résonner sur les +marches de l'escalier. + +Dès qu'ils eurent disparu, elle rentra au salon. + +--Je vous avais perdus, je vous ai sauvés... murmura-t-elle. + +--Madame!... + +--Ah! ne me remerciez pas. C'est à moi de vous bénir, de vous adorer! +Vous avez arraché mon fils, mon bien-aimé, mon Jacquelin, à cet atroce +supplice de mourir de froid. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir. + +--Pourquoi nous avoir vendus? + +--Vous ne devinez donc pas encore? Mon enfant, le seul être qui me +reste, cet homme, ce monstre me l'avait enlevé. Il me disait: «Si vous +voulez le revoir, il faut qu'il soit des nôtres, et pour cela, nous le +garderons jusqu'à ce que vous nous ayez servis...» Si vous pouviez +sentir tout ce que j'ai souffert! les désespoirs auxquels j'étais en +proie, quand je me représentais la honte qui me couvrait... +Pardonnez-moi... j'ai bien souffert... bien supplié... bien pleuré!... + +Ce n'était pas à Henry que Jacqueline s'adressait: c'était à Jean, Jean, +l'homme à qui son fils avait dit: + +--Vous m'avez sauvé! + +Ces quatre mots avaient suffi pour qu'elle se retournât sur elle-même et +voulût délivrer ceux qu'elle avait vendus. + +Mais si M. Jumelle et ses hommes étaient partis, ils pouvaient revenir +d'un instant à l'autre. + +En tous cas, il ne fallait pas laisser perdre un temps précieux. + +--Avez-vous confiance en moi? dit Jacqueline à Jean. + +--Oui, madame, dit le jeune homme. + +M. de Kardigân comprenait tout. + +Il comprenait que la jeune femme serait aussi ardente à les sauver +qu'elle l'avait été à les combattre. + +--Avez-vous une autre issue à cet appartement? reprit-elle en regardant +avec inquiétude la porte d'entrée. + +--Une autre issue? demanda Henry. + +--Oui. + +--Diable! + +M. de Puiseux jeta un cri. + +--Bah! dit-il, essayons... + +Jean semblait être une statue grecque, immobile dans sa majesté. +Seulement lui était immobile dans sa souffrance. + +Tant d'émotions accumulées épuisaient ce malheureux. Il ne se tenait +plus debout que par un miracle de volonté et de courage. De Puiseux +sentait qu'il fallait trouver une solution avant que les forces fissent +défaut à leur ami. + +--Bah! essayons! répéta-t-il. + +--Essayer? quoi? + +--Venez, dit-il. + +--Ah! ne vous occupez pas de moi, dit Jacqueline. + +--Au contraire, madame, nous devons nous occuper de vous, reprit Henry. +Vous abandonner ici, c'est vous faire retomber entre les mains de ces +hommes qui vont venir. + +--Eh! qu'importe? + +--Vous, peut-être; mais votre fils? + +--Oh! par pitié, sauvez-le! + +--Madame, dit Jean gravement, votre fils nous a raconté comment on +l'avait séparé de sa mère. Les quelques mots que vous nous avez dits +suffisent pour me faire entrevoir toute la vérité. + +--Monsieur... + +--J'ai adopté votre enfant... Kardigân ne revient jamais sur sa +parole!... + +Le projet de Henry était bien simple. L'ombre de cette nuit d'hiver +devait en assurer encore l'exécution. + +--Venez, ajouta-t-il. + +Il conduisit ses amis sur le derrière de la maison qui donnait sur une +cour intérieure. Cette cour, fort grande, donnait sur la rue de la +Sourdière, rue très étroite, on le sait, et où, sans doute, M. Jumelle +n'avait pas songé à poster des agents. + +Qu'ils puissent fuir jusqu'à l'hôtel des Rois-Mages, séant place Royale, +au Marais, et les royalistes étaient sauvés. + +Ceci demande quelques mots d'explication. + +En effet, le parti légitimiste savait à quelle surveillance, à quels +dangers de tous les instante il était soumis. Pour mettre ses membres +compromis à l'abri de cette surveillance et de ces dangers, il avait +imaginé d'établir, à l'hôtel des Rois-Mages, au Marais, un service de +chaises de poste et de chevaux de selle, qui permettait à ceux qu'on +poursuivait de s'enfuir presque instantanément de Paris. + +Henry de Puiseux s'élança dans la chambre occupée par Jacqueline. + +Cette chambre donnait sur la cour. Il se pencha. La cour était déserte. + +--Vite! vite! dit-il. + +Le lit de l'enfant fut promptement défait; on enleva les draps, qui +furent attachés à l'anneau de fer de la fenêtre, en guise d'échelle de +corde. + +--Descendez, dit-il à Jacqueline. + +La jeune femme se pendit au drap et se laissa glisser dans la cour. + +--A ton tour! dit-il à Jacquelin. + +L'enfant s'enfuit comme sa mère. + +Jean de Kardigân allait les imiter, quand Henry l'arrêta. + +--Pardon, cher ami, je passe avant toi. + +--Avant moi? + +--Oui. + +--Mais... + +--Attends! je t'expliquerai ensuite pourquoi. + +De Puiseux ne tarda pas à suivre dans la cour Jacqueline et Jacquelin. + +--Va! cria-t-il à Jean, quand il sentit sous ses pieds le pavé de la +cour. + +M. de Kardigân chancelait de plus en plus. Évidemment, jamais il +n'aurait eu la force de se soutenir suspendu. + +Il tenta néanmoins la périlleuse descente. + +Henry le suivait d'un Å“il inquiet. + +Arrivé au tiers du drap, Jean ferma les yeux, détendit les mains et se +laissa aller. + +L'évanouissement recommençait. + +Mais Henry le reçut dans ses bras. Tous les deux roulèrent sur le pavé. +De Puiseux était dessous. Sa jambe gauche était contusionnée, mais Jean +demeurait sauf. + +--Comprends-tu pourquoi j'ai voulu passer le premier? dit Henry. + +--Ah! sans toi... + +--Veux-tu bien te taire! + +Il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, M. Jumelle n'avait point +placé d'agents rue de la Sourdière. Les quatre fugitifs arrêtèrent une +voiture et se firent conduire au Marais. Il fallut une demi-heure à +peine pour qu'une chaise de poste fût attelée, prête à emmener les +fugitifs. Jacqueline, son fils, Henry et Jean y prirent place. + +Au moment où ils allaient franchir la barrière d'Orléans, de Puiseux +éclata de rire. + +--Qu'as-tu? demanda Jean. + +--Je pense à cet idiot qui attend là -bas! dit le jeune homme. + +En effet, la situation ne manquait pas de comique. + +M. de Kardigân était sombre: + +--Allons, console-toi, ami, dit Henry, nous allons en Vendée, nous +allons remplir notre devoir... Le passé s'oublie, va, dans ces luttes de +chaque heure... Tu oublieras, nous allons en Vendée pour vaincre... + +--Non, dit Jean en hochant la tête, nous y allons pour mourir!... + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + DEUXIÈME PARTIE + + LA LUTTE + + + +I + +LE DOCTEUR LAMBQUIN + + +Vers la fin du mois d'avril de cette même année 1832, c'est-à -dire le 28 +ou le 29, une animation inaccoutumée régnait au château de Kardigân. + +Depuis quelques jours, les palefreniers passaient de longues heures à +bouchonner les chevaux; les écuries étaient vides, et les dix ou douze +coursiers dont les _boxes_ excitaient l'admiration des paysans, +piaffaient en plein air. + +Au reste, ces paysans semblaient peu s'étonner du remue-ménage auquel +ils assistaient. + +Une semaine auparavant, la diligence de Rennes à Guérande avait amené un +homme d'une quarantaine d'années, à la mine réjouie, lequel portait à la +main une grande caisse de cuir. + +Le maire de Kardigân, philippiste enragé, lui ayant demandé son nom, cet +individu répondit: + +--Je suis le docteur Lambquin. + +Et cela, avec un bon gros rire joyeux, qui sonnait comme une crécelle. + +--Et que venez-vous faire ici, monsieur Lambquin? + +--Soigner les malades. + +--Il n'y en a pas! + +--Il pourrait y en avoir. + +Cette réponse philosophique ne laissa pas de frapper beaucoup le maire +de Kardigân, qui fit, en _à parte_, cette réflexion naturelle: + +--Voilà un gaillard très-fort. + +--Mais pourquoi êtes-vous venu précisément vous installer à Kardigân? +répliqua le maire. + +--Hum! hum! + +--Vous dites? + +--Je dis: «hum! hum!» + +--Je ne comprends pas. + +--C'est bien compréhensible, pourtant. + +--Comme vous voudrez; seulement... + +--Vous désireriez une autre réponse? + +--En effet... + +Il faut savoir, pour comprendre cet interrogatoire, que des bruits +vagues couraient depuis quelque temps, annonçant une prochaine levée de +boucliers. + +On se racontait tout bas, sous le chaume, qu'une insurrection se +préparait, insurrection bretonne, qui devait arborer, haut et ferme, le +drapeau d'Henri V. + +Il en résultait que chaque fonctionnaire de Louis-Philippe rêvait de se +distinguer, et faisait subir un véritable examen à tous les individus +qui traversaient leur commune. + +Ce docteur Lambquin ayant l'intention non-seulement de traverser la +commune de Kardigân, mais encore de s'y installer, le maire, +naturellement, frémissait rien que d'y penser: + +Il renouvela donc sa demande. + +--Pourquoi êtes-vous venu vous loger à Kardigân? + +--Écoutez bien, monsieur le maire: il y a un médecin à Savenay, n'est-ce +pas? + +--Oui. + +--Il y en a un autre à Guérande? + +--Comme vous le dites. + +--Eh bien, moi, j'aurai la clientèle des malades des environs qui +n'auront le temps d'aller ni à Guérande, ni à Savenay. + +--Ah! je comprends! + +--Ce n'est pas malheureux! + +--Qu'est-ce que c'est que cette caisse de cuir que vous tenez à la main? + +--C'est ma trousse. + +--Votre trousse? bravo! + +L'honnête maire n'avait jamais entendu parler d'une trousse; mais le mot +lui en imposa. + +Il autorisa le docteur Lambquin à séjourner à Kardigân. + +Celui-ci ne se le fit pas répéter deux fois: il commença par s'installer +à l'auberge et par demander à déjeuner. + +Comme on lui servait du cidre, il fit la grimace et demanda du vin. + +On remarqua qu'il buvait sec et dru. + +Néanmoins, le bruit se répandit en quelques heures qu'un fameux médecin +était arrivé tout exprès de Rennes pour soigner le canton. + +Aussi, de quatre à six heures du soir, ce fut une vraie promenade. Tous +les paysans défilèrent devant l'auberge. + +L'un, disait-il, venait montrer sa langue. + +Le docteur Lambquin regardait la langue et inscrivait sur un carnet le +chiffre 1. + +Le nom du second était suivi du chiffre 2, et ainsi de suite. + +La paroisse de Kardigân fournit ainsi trente individus. + +Après la paroisse de Kardigân, vint la paroisse de Bel-Râch: celle-là +contenait vingt-deux malades. + +--Trente et vingt-deux! grommela M. Lambquin. Bravo! cela fait +cinquante-deux! + +A cinq heures commença l'examen des malades de la paroisse de Garigny. +Elle n'en contenait que onze: + +--Diable, cela baisse, murmura le docteur. Enfin cela donne encore +soixante-trois. + +Bref, à sept heures du soir, M. Lambquin, rien que dans l'arrondissement +de Guérande, avait ausculté trois cents malades. + +La consternation était peinte sur tous les visages. + +--Qui aurait dit que nous étions si malades que ça! s'écriait avec +terreur M. Lourson, le maire de Kardigân. + +Et lui-même s'examinait avec soin. + +Peut-être, sans s'en douter, avait-il en lui le germe d'une terrible +indisposition. Il pria sa femme d'examiner si ses yeux n'étaient pas +trop rouges, sa langue trop blanche ou son teint trop jaune. + +Au reste, ce devait être la journée des événements, car on apprit à la +nuit close que monsieur le marquis de Kardigân avait fait une chute de +cheval et s'était cassé la jambe. + +En effet, on vit bientôt, descendant le grand sentier qui mène les +piétons au château, une jeune femme de trente ans environ, qui tenait +par la main un petit garçon de douze ans. + +Cette jeune femme était bien connue des paysans, qui l'avaient vue +souvent entrer dans leurs chaumières pour leur apporter du pain, du vin +ou de l'argent. + +Ils la surnommaient la Pâlotte. + +La Pâlotte portait le costume des paysannes riches, ce costume charmant +et poétique que nos peintres ont popularisé et qu'on ne retrouve plus +guère aujourd'hui qu'au bourg de Batz, depuis que le Croisic et Pornic +sont devenus des plages parisiennes. + +Elle était arrivée au château avec le marquis de Kardigân, cinq mois +auparavant. + +Elle remplissait les fonctions de gouvernante. Seulement, elle et +l'intendant Aubin Ploguen mangeaient à la table du maître, et étaient +des amis plutôt que des serviteurs. + +En la voyant si belle et dans une position un peu fausse, les mauvaises +langues avaient voulu gloser. + +Or, ces mauvaises langues se réduisaient à deux: M. Lourson, le maire, +et Sertaboire, l'aubergiste. En effet, Lourson et Sertaboire étaient des +«libéraux». Naturellement, _ils surveillaient les menées_, disaient-ils, +de _môssieu_ le marquis. + +Heureusement que ledit maire et ledit aubergiste étaient aussi prudents +que libéraux et avaient reçu d'Aubin Ploguen un avis tellement énergique +de se taire... qu'ils s'étaient tus. + +Donc, ce jour-là , ou plutôt cette soirée-là , la Pâlotte descendit du +château et vint demander à l'auberge le fameux médecin. + +--Est-ce que quelqu'un est _affligé à la maison_? lui demanda un paysan. + +--Oui, mon gars, M. le marquis a fait une chute de cheval et s'est cassé +la jambe. + +On se hâta de prévenir M. Lambquin. + +Il prit sa trousse et descendit rejoindre la Pâlotte. + +--Partons vite, docteur, dit la jeune femme. Cela presse. + +Tous les deux traversèrent le village et s'engagèrent bientôt dans le +sentier dont nous avons parlé. + +Ce sentier contourne une colline sur laquelle le château est bâti, et +d'où il domine la mer. + +C'est un magique spectacle. + +L'Océan des côtes de Bretagne, au commencement du golfe de Gascogne, a +une majesté sublime. + +L'Å“il n'aperçoit à l'horizon que les vagues et le ciel éternellement +confondus. C'est l'immensité. + +La Pâlotte avait ramené son fichu bleu sur sa poitrine, car la brise +était forte. + +Au loin, la nuit trouée d'étoiles s'étendait sur la mer comme un large +manteau brun. + +Ils arrivèrent au château. + +Aubin Ploguen les attendait. + +--Ah! comme on vous espérait, monsieur Lambquin, dit-il. + +--Bien, mon garçon, dit le docteur. Mène-moi vite auprès de ton maître. + +Jean attendait M. Lambquin dans une grande salle où le souper était +préparé. + +Ils prirent place tous les quatre au repas du soir. + +M. Lambquin semblait peu étonné de trouver debout, et se portant bien, +le marquis, lequel, disait-on, venait de se casser la jambe. + +Jean avait un peu vieilli depuis l'heure où nous l'avons quitté. + +Des rides précoces creusaient un sillon sur son front. + +Le repas fut rapide et silencieux. Jean, Aubin Ploguen et la Pâlotte +étaient préoccupés. + +Quant au docteur Lambquin, il se taisait, parce qu'ayant faim, il +gardait toujours la bouche pleine. + +--Quel chiffre, docteur? dit Jean. + +--Trois cents. En aurez-vous assez? + +--Nous en aurons de trop. + +--Bravo! Eh bien! faites-moi voir mes _malades_. + +Le brave médecin éclata de rire en prononçant cette plaisanterie. + +On le conduisit auprès de «ses malades» qui, tous les trois cents, +remplissaient une seule chambre. + +Ces malades étaient tout simplement des fusils. Ce bon M. Lambquin était +peut-être médecin, mais à coup sûr, et avant tout, il était armurier... + + + + +II + +L'EXCURSION MYSTÉRIEUSE + + +Le marquis de Kardigân ne s'était pas trompé. Il y avait dans son +commandement, situé dans l'arrondissement de Savenay, trois cents hommes +valides. Or, les fusils étaient au nombre de quatre cent cinquante. + +Car le lecteur a déjà compris que les prétendus malades qui venaient +soumettre au docteur Lambquin leur langue, leur tête ou leur jambe, +étaient tout simplement quelques-uns de ces héroïques enrôlés qui +s'apprêtaient à recommencer la chouannerie de 1793. + +Il fallait se méfier du gouvernement de Louis-Philippe, et les chefs +n'avaient rien trouvé de mieux que de se servir de ce stratagème. + +--Eh bien, monsieur Lambquin? dit Jean, quand il eut installé le +prétendu médecin en face du tas de fusils. + +--Eh bien... quoi? mon lieutenant? + +--Comment trouvez-vous cette ferraille? + +--Eh! eh! ce n'est pas en si mauvais état que je le craignais. + +M. Lambquin était maître-armurier de la garde royale. + +Après la révolution de Juillet, il avait donné sa démission; Jean de +Kardigân s'était empressé de recommander ce royaliste ardent. + +C'est pour cela qu'il appelait toujours le marquis «mon lieutenant.» + +--Eh bien! monsieur Lambquin, je vous laisse à votre travail. J'ai +affaire ailleurs. + +--Une bouteille de vin, une pipe, du tabac, une lampe et des allumettes, +voilà tout ce que je vous demande! + +Jean donna l'ordre qu'on obéît à M. Lambquin comme à lui-même. + +Puis, quand celui-ci eut déficelé «sa trousse,» laquelle était pleine +d'instruments beaucoup plus aptes à remonter des fusils qu'à couper des +jambes, le marquis sortit. + +Comme il le disait, il avait affaire. Trois serviteurs attendaient dans +la grande cour du château, tenant par la bride des chevaux attelés à des +charrettes. + +Ces charrettes étaient au nombre de trois. + +Aubin Ploguen et la Pâlotte--ou, pour l'appeler par son vrai nom, +Jacqueline Morel,--portaient, suspendue à leur épaule, une de ces fortes +lanternes sourdes qui éclairent à distance, mais ne projettent qu'un +rayon lumineux très-étroit. + +--Comment, vous vous êtes obstinée à venir, Jacqueline? dit Jean en +voyant la jeune femme. + +--Oui, monsieur. + +Jacquelin montra sa figure éveillée et charmante. + +Il était habillé en matelot. + +--Toi aussi? s'écria Aubin Ploguen en l'apercevant. + +Jacqueline allait défendre à son fils de les suivre dans l'expédition +mystérieuse, quand Jacquelin saisit la main de Jean. + +--Vous avez dit qu'il y aurait peut-être du danger cette nuit, monsieur, +dit-il, je dois être avec vous. Et chaque fois qu'il en sera ainsi, vous +permettrez que je ne vous quitte pas. + +La mère jeta un regard humide à son enfant. Elle était un peu de cet +avis-là , elle aussi. + +Jacqueline, Aubin Ploguen et Jean étaient armés tous les trois d'un +fusil de munition. La jeune femme avait ramené sa mante en sautoir +autour de son corps. + +--Quant à moi, monsieur, dit-elle à Jean, il a été convenu que je ne +quitterais pas mon fils. + +--Venez alors, mes amis, répliqua Jean en souriant tristement. + +La fameuse excursion devait être dangereuse, en effet, si on mesurait le +danger par les précautions prises. + +--Quelle heure est-il, Aubin? demanda Jean. + +--Neuf heures, maître. + +--Et tu crois qu'en deux heures nous pourrons être à la crique de +Bel-Râch? + +--Oh! facilement. Nous arriverons là -bas à onze heures. Deux heures de +travail, peut-être trois: vous voyez que nous serons de retour pour le +milieu de la nuit. + +La petite troupe se glissa hors du château, afin d'inspecter le chemin +vicinal qui se déroulait au bas de la colline, éclairé par une belle +lune de printemps. + +Puis ils rentrèrent, et les préparatifs de départ se firent. + +Les serviteurs remplirent de foin une des trois charrettes; les deux +autres restèrent vides. Puis Aubin, Jean et Jacqueline se placèrent sous +le foin qui les recouvrit presque entièrement. + +Jacquelin devait marcher à pied avec les conducteurs des chevaux. + +On ouvrit la grille du château, et les trois charrettes se mirent à +descendre le chemin qui conduisait au village. + +Un quart d'heure après, elles suivaient la route de Savenay. + +La marche fut silencieuse. + +Ces hommes ne laissaient pas que d'être impressionnés malgré eux par ce +qu'ils allaient faire. Et pourtant, c'étaient de fortes et énergiques +natures, auxquelles il ne manquait rien pour affronter sans pâlir de +mortels dangers. + +Élevés dans le culte du Seigneur, ils avaient grandi sur la terre de +Kardigân où ils étaient nés. Certes, ils ne reculeraient devant rien. + +Ainsi que l'avait dit Aubin Ploguen, il suffit de deux heures pour voir +poindre dans le ciel le coq de fer qui surmonte la pauvre église de +Bel-Râch. + +Mais les charrettes, au lieu de suivre encore le chemin vicinal qui les +eût fait, en droite ligne, traverser le village, entrèrent en pleins +champs. + +Le mugissement de la mer annonçait que ces landes sablonneuses où +s'engageaient les conducteurs, aboutissaient à la côte. + +Le vent était assez violent. Par instants, une forte rafale secouait la +membrure de bois des voitures. + +Un peu à droite s'élevait un petit bouquet de bois, accident commun sur +le littoral breton. + +Ce bouquet de bois ne touche pas à la mer: il en est séparé, au +contraire, par un espace de trente ou quarante mètres. Les conducteurs y +firent entrer les voitures. + +Alors, Jean, Aubin Ploguen et Jacqueline sortirent de leur cachette. + +--Le plus difficile reste à faire, dit Jean. Mes amis, vous allez +demeurer ici. Jacquelin, la Pâlotte et Aubin vont m'accompagner. + +--Mais, monsieur le marquis... hasarda un des paysans. + +--S'il y a des coups à donner... reprit un autre. + +--Rassurez-vous, il n'y aura rien aujourd'hui, je vous le +promets.--Jacquelin! + +L'enfant s'avança. + +--Tu connais la falaise? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien; mon enfant, tu vas descendre prudemment à travers les +rochers, et tu regarderas, quand tu seras en bas, où sont postés les +douaniers. + +Jacquelin ne se fit pas répéter cet ordre. Il descendit le petit +monticule où poussait le bouquet de bois, et parvint à la cime des +rochers. + +Un homme se fût brisé à vouloir suivre ce chemin, impossible à tout +autre qu'à un chamois. + +Mais le courageux enfant n'hésita pas. Il se pendit à une anfractuosité +de granit et se laissa glisser. + +Arrivé sur la plage, il se coucha à plat ventre et regarda. + +A droite et à gauche tout était silencieux. Pourtant, il lui sembla +qu'un point noir s'agitait au bas d'une haute falaise qui surplombe +entièrement la mer. + +L'enfant rampa sur le sable, faisant aussi peu de bruit qu'un goëland +qui rase la surface des flots. + +Ce point noir était un douanier. + +Jacquelin put parvenir à quelques pas de lui et le reconnaître. + +Le douanier, enfermé dans un épais caban, dormait, ou semblait dormir. +Il tenait son fusil entre ses jambes. + +Jacquelin se glissa derrière les rochers et regagna un autre coin de la +plage. + +Un second douanier veillait là . + +L'enfant explora une longueur de côte d'environ deux cents mètres et y +compta dix douaniers, lesquels, par conséquent, étaient placés à vingt +mètres les uns des autres. + +Quand il eut accompli sa mission, au lieu de regagner les rochers par +lesquels il était descendu, il opéra sa montée en s'accrochant aux +falaises qui s'élevaient derrière lui. + +Une demi-heure après son départ, il était de retour auprès de ses +compagnons. + +--Eh bien? demanda vivement le marquis de Kardigân. + +--Il y en a dix. + +--Dix? + +--Oui, monsieur. + +--As-tu examiné l'horizon? + +--Je n'ai rien vu. + +--La mer est-elle forte? + +--Assez; mais pas trop. + +--Par où peut-on descendre? + +--A gauche. Ce point-là n'est pas gardé. Les douaniers n'ont surveillé +que la crique. + +Cette réponse ne faisait pas le compte de Jean. Évidemment elle +dérangeait un plan conçu. + +--Quel est ton avis, Aubin? dit-il. + +--Mon avis, maître, est que les _oiseaux verts_ auront déniché la +barque. Ils l'ont laissée en place, mais ils nous empêcheront de nous en +servir. + +--Comment faire, pourtant? + +--Ne donnez pas le signal. + +--Si je ne donne pas le signal, nos amis n'aborderont pas. + +--Monsieur? dit Jacquelin. + +--Quoi! mon enfant? + +--J'ai une idée... Si je gagnais le navire à la nage? + +--Tu es fou, c'est impossible... + +Au même instant, Aubin Ploguen dont les yeux interrogeaient l'horizon, +toucha en tressaillant le bras de son maître. + +--Regardez, dit-il. + +Un trois-mâts apparaissait en mer à un kilomètre de la côte. + +En même temps une voix partant du bas des rochers, cria: + +--Attention! + +C'était la voix d'un douanier. + + + + +II + +EN MER + + +Jean et ses amis se regardèrent. + +Il ne fallait plus penser à éviter la surveillance des douaniers. Ils +avaient l'éveil. + +Que ferait-on? + +Nous avons dit que le navire n'était pas à plus d'un kilomètre de la +côte: il s'en rapprochait insensiblement. + +Ce trois-mâts devait être d'un faible tonnage; puis la mer est profonde +en cet endroit. + +--Il suivra les instructions données, dit Jean, et tâchera de mouiller +le plus près possible. + +En effet, le navire faisait des bordées et gagnait insensiblement. + +Évidemment les douaniers l'avaient aperçu. De temps en temps, l'un deux +poussait un: Qui vive! auquel tous les autres répondaient. + +--Maître, dit Aubin Ploguen, il ne faut pas penser à faire opérer le +débarquement ici. Il faudrait que les matelots fussent prévenus. + +--C'est impossible. + +--Non, hasarda Jacquelin. Écoutez, monsieur, je nage comme un poisson. +En une heure, je puis aller... + +--Tais-toi, dit Jean. Et quand même les matelots seraient prévenus, où +iraient-ils? + +--A l'anse d'Erqui, répondit Aubin. + +--Ils n'en forceront pas l'entrée. + +--S'ils ont un pilote, oui. + +--Mais qui leur servira de pilote? + +--Moi. L'enfant a raison. Il faut gagner le navire à la nage. J'irai +avec lui. + +Jacquelin jeta un cri de joie, en voyant qu'en acceptait son aide. + +Jacqueline, elle, saisit son enfant par le bras, comme si elle eût voulu +l'empêcher d'accomplir cet acte de témérité. + +Mais elle ne prononça pas une parole. + +Seulement, la pâleur de son visage, doucement éclairé par la lune, +annonçait sa triste appréhension... + +--Allez, mes amis, dit Jean. + +Aubin Ploguen et Jacquelin disparurent dans les rochers... + +L'anse d'Erqui est une espèce d'entonnoir formé par les caprices de la +nature, qui s'ouvre à cinq ou six cents mètres de la crique de Bel-Râch. + +Imaginez-vous un demi-cercle, extrêmement effilé à l'une de ses parties, +et présentant à la mer un étroit goulet par lequel un navire a juste +assez de quoi passer. + +L'anse est d'une grande profondeur. Des vaisseaux à trois ponts +pourraient y mouiller. Mais on ne cite pas deux navires, en cinq ans, +qui osent s'y aventurer. + +La passe est étroite et de plus formée par des rochers à pic contre +lesquels un trois-mâts même, malgré son exiguïté, courrait le risque de +se briser impitoyablement. + +Les bâtiments en détresse n'osent jamais se lancer dans cette passe: car +un caprice de la lame peut les faire dévier à droite ou à gauche, et une +déviation d'un mètre suffit à les faire sombrer. + +Aubin Ploguen savait que jamais les rochers de l'anse d'Erqui ne sont +garnis de douaniers, qui considèrent comme inutile de la surveiller. + +Il voulait donc aborder le navire et le diriger vers ce goulet. Il +connaissait la côte et avait chance d'atterrir. + +Jean et Jacqueline suivaient l'homme et l'enfant des yeux. + +Mais heureusement ils les perdirent bientôt de vue: heureusement, car la +lune voilée n'éclairait plus la mer, et, par conséquent, cachait aussi +les nageurs à la vue des douaniers. + +--A l'eau! dit Aubin, quand ils arrivèrent tous les deux sur la plage. + +Jacquelin ne se fit pas répéter l'ordre, et entra résolument dans la +vague. + +--Diable! c'est froid, dit-il. + +L'eau était froide, en effet. + +La lame avançait avec force, soulevée par la brise d'ouest. + +--Bon vent, dit Aubin, qui marchait encore n'ayant pas perdu pied, et +soutenait son jeune compagnon par la ceinture, pour qu'il n'usât pas ses +forces en nageant aussitôt. + +--Bon vent! la marée monte et la brise vient de l'ouest: tout pousse à +la côte. + +Brave Aubin Ploguen! + +Le vent était bon pour le navire, mais mauvais pour les nageurs, +puisqu'ils avaient à lutter à la fois contre la brise, la lame et la +marée. + +Un silence se fit. + +Ils nageaient vigoureusement tous les deux. Jacquelin n'avait pas +exagéré ses mérites: c'était un vrai poisson. + +Il fendait la vague avec une netteté et une précision étonnantes. De +temps à autre une lame plus haute le couvrait entièrement, semant +d'écume ses cheveux bruns. + +Aubin, lui, ressemblait à un dieu marin. + +--Vois-tu, petit, dit-il, j'aurais pu faire le voyage tout seul, mais +j'avais besoin de toi. + +--Grand merci! + +--C'est mon opinion. Moi, je serai le pilote. Mais toi... + +Le Breton eut la parole coupée par une vague, qui l'aveugla. + +Il se secoua et ajouta; + +--Nous causerons plus tard. Es-tu fatigué? + +--Non. + +--Va toujours! + +La distance entre eux et le navire ne semblait guère diminuer. Ils +demeuraient silencieux, les yeux fixés sur ce but immobile. Immobile, +car le trois-mâts devait avoir jeté l'ancre, attendant un signal promis. + +--Es-tu fatigué? + +--Non. + +--Va toujours! + +Pauvre Jacquelin! + +Il n'avait pas besoin d'encouragement, il _allait toujours_ avec la même +énergie. + +A ce moment la brise augmenta. Les vagues commencèrent à s'enfler, à +grimper à des hauteurs plus considérables. + +On eût dit de vraies montagnes, montagnes noires, sombres comme des +abîmes. + +Et la marée, doublant sa force, par cela même, opposait aux nageurs une +résistance de plus en plus périlleuse. + +--Chien de temps! formula Aubin. + +La fatigue glissait sur ce corps robuste. Le Breton semblait être un +dieu marin impassible au milieu des lames, et se jouant des dangers. + +--Le petit faiblit, pensa-t-il, en jetant un regard sur Jacquelin. + +En effet, l'enfant était très-pâle. Sa figure, assombrie par la nuit, +grimaçait. + +--Fais la planche! dit Aubin. + +Et joignant le geste au conseil, le fils de Cibot Ploguen fit tourner +Jacquelin, et quand celui-ci fut couché sur le dos, se mit à le pousser +comme une bouée. + +Ils nageaient depuis une heure dix minutes. + +La brise se changeait en grain. + +De larges gouttes de pluie tombaient, et des sifflements aigus, +interrompus quelquefois, ajoutaient au dramatique de cette scène. + +--Ça se gâte! murmura Aubin. + +Le trois-mâts s'était sensiblement rapproché. On distinguait nettement à +travers la nuit sa masse brune qui sautait au milieu des vagues. + +Vingt minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Aubin poussa +devant lui Jacquelin, qui faisait la planche. L'enfant n'avait pas senti +le froid, tant qu'il nageait; les mouvements le réchauffaient. Mais la +circulation du sang était interrompue par la sorte d'inaction éprouvée. + +--J'ai froid, dit-il. + +--Alors, nage, petit! Seulement appuie une de tes mains sur mon dos. + +--Non... j'aurais trop... froid... + +--Soit! + +Aubin Ploguen dut ralentir la rapidité de la nage pour ne pas laisser +derrière lui Jacquelin, très-pâle, et dont la respiration sifflante +annonçait l'énorme lassitude. + +Ils continuèrent ainsi pendant une autre demi-heure. Il y avait deux +heures qu'ils étaient partis. + +Mais aussi le trois-mâts n'était plus qu'à une quarantaine d'encablures. + +Pour la première fois, Aubin Ploguen eut peur que Jacquelin ne pût aller +jusqu'au bout. L'enfant donnait des signes évidents d'une lassitude +extrême. + +Il ne disait rien, mais le pauvre petit sentait ses membres raidis par +le froid et l'épuisement. Sa respiration se faisait rare. Il avait, par +instants, des frissons qui le secouaient des pieds à la tête. + +La vague était haute comme une maison. + +Elle arrivait, lancée comme un cheval emporté qui brise le mors dans sa +bouche, et, derrière elle, une autre vague plus effrayante encore. + +La marée et la rafale! + +Jacquelin serait englouti avant de toucher le navire. + +Aubin Ploguen, toujours aussi calme, s'arrêtait de temps en temps pour +soutenir son jeune compagnon. + +Mais l'enfant ne voulait pas arrêter ses mouvements, car il comprenait +que le froid ne tarderait pas à l'envahir. + +Le Breton se souleva sur la lame, sortant à moitié son corps de l'eau: + +--Ohé! du vaisseau! cria-t-il. + +Mais ils étaient encore trop loin. On n'entendit pas. Aubin voulait +héler une barque. + +--Es-tu fatigué? dit-il. + +--Non... + +--Va toujours. + +--Ohé! du vaisseau! appela encore Aubin Ploguen. + +En dix minutes ils arriveraient. Mais dix minutes sont aussi longues +qu'un siècle, en pleine mer, par une nuit de tourmente comme celle-là ! + +Jacquelin était enfoncé dans l'eau jusqu'aux oreilles. Aubin le soutint +par la ceinture. + +--Es-tu fatigué, petit? + +--Non... non... + +Mais en même temps qu'il répondait ainsi, Jacquelin jeta un cri et +disparut. + +La ceinture s'était brisée, et, entraîné par la lame, le pauvre enfant +épuisé venait de disparaître dans les profondeurs de l'Océan... + + + + +IV + +LE DÉBARQUEMENT + + +Aubin Ploguen poussa un cri sourd, mais il n'était pas de ceux qui se +lamentent; il était de ceux qui agissent. + +Il plongea. + +Jacquelin revint à la surface. + +Le Breton saisit l'enfant par les cheveux et le hissa sur ses puissantes +épaules. + +--Ohé! du vaisseau! cria-t-il pour la troisième fois. + +Il y a en mer, par les temps de tourmente, des accalmies soudaines. On +dirait que la rafale s'arrête pour respirer et reprendre des forces. + +Ce fut pendant un de ces silences de l'Océan qu'Aubin jeta son appel +désespéré. + +Aussitôt une lumière s'agita à bord du trois-mâts et une voix cria: + +--Qui va là ? + +--Ami! dit Aubin. + +--Un canot à la mer! ordonna la même voix qui venait de se faire +entendre. + +Le commandement fut exécuté en quelques minutes. Un canot glissa le long +des flancs du navire, ainsi qu'un oiseau blanc qui s'abat sur les +vagues. + +Puis une échelle de corde pendit du sabord. Trois matelots descendirent +et la barque s'avança vers l'homme qui nageait et l'enfant évanoui. + +Il était temps: non pour Aubin Ploguen, dont la force herculéenne était +de taille à supporter de plus rudes fatigues, mais pour Jacquelin qui +avait besoin de repos, et surtout de secours. + +En quelques minutes ils arrivèrent dans les eaux du trois-mâts, et +l'échelle de corde les hissait tous les cinq à bord. + +Un homme, enveloppé d'un manteau et la tête couverte d'un chapeau de +toile goudronnée, causait avec le capitaine. + +Il se retourna en voyant les nouveaux venus et laissa échapper un geste +de surprise: + +--Aubin et Jacquelin! dit-il. + +C'était Henry de Puiseux. + +--Vite! vite! ranimez l'enfant! dit le Breton. + +Ce ne fut pas long. + +Il n'était qu'étourdi par la fatigue et la force des lames. + +--Capitaine, deux mots, je vous prie, continua Aubin Ploguen; et vous, +monsieur de Puiseux, ayez la bonté de m'entendre. + +--Parlez, mon brave Breton; seulement je dois vous prévenir que le +capitaine n'entend pas le français. Mais ne vous en inquiétez pas; c'est +moi qui suis le vrai chef à bord. + +--Bon! alors, cela ira mieux. + +Aubin expliqua à Henry la situation. Il ne fallait pas songer à +débarquer où il avait été convenu. + +Seulement, en voulant pénétrer dans l'anse d'Erqui, le trois-mâts +courait risque de se briser. + +--Peu importe! + +--Que dira le capitaine? + +--L'_Espérance_ n'est pas à lui: elle est à nous. Donc... tu comprends, +Aubin? + +Aubin comprenait si bien qu'il alla s'emparer du gouvernail, et se mit à +commander la manÅ“uvre. + +--Ah çà , tu es donc aussi marin? demanda Henry. + +--Nous autres, les paysans de la côte, monsieur Henry, nous sommes un +peu amphibies... + +--Virez de bord! cria Aubin. + +L'_Espérance_ s'inclina gracieuse et légère comme une hirondelle, et +s'avança vers la côte. + +Le capitaine causait tout bas avec de Puiseux, en anglais, ou plutôt +écoutait le jeune homme qui parlait. + +Lui, les yeux fixés sur la côte, contemplait impassiblement le résultat +de la manÅ“uvre. Ce pilote arrivé à l'improviste ne laissait pas que de +le surprendre. + +En réalité, il ne comprenait pas encore. + +Il croyait naïvement qu'Aubin Ploguen, connaissant la profondeur des +eaux, voulait rapprocher davantage l'_Espérance_. Jamais il ne lui +serait venu à l'idée qu'un homme sain d'esprit eût voulu faire entrer un +trois-mâts dans l'étroit goulet de l'anse d'Erqui. + +Pourtant il fallut bientôt se rendre à l'évidence. L'_Espérance_ +marchait droit au goulet. C'était de la folie! + +Il toucha le bras d'Henry: + +--_You see_? + +--_Yes_[5]. + +--Ah! + +--Va, Aubin, cria le jeune homme. + +--Toutes voiles dehors! ordonna le Breton. + +Les matelots sont trop habitués à l'obéissance passive pour hésiter dans +l'exécution d'un commandement. + +Mais, eux aussi, crurent que leur nouveau pilote était fou. + +Mettre toutes voiles dehors quand on est à cinq cents mètres de la côte, +et qu'on marche vers des brisants, poussé par cette double hélice du +vent et de la marée! + +Les voiles se tendirent rapidement. + +L'_Espérance_ s'arrêta court, comme un cheval qui se cabre, plia sur +elle-même, et s'élança avec une rapidité effrayante. + +Cela dura à peine cinq minutes. + +Le capitaine s'attendait si bien à voir le navire s'entr'ouvrir qu'il +ordonna aux matelots de se tenir prêts à se jeter à la mer. +L'_Espérance_ n'était plus qu'à cinquante mètres de la passe. Le +capitaine toucha de nouveau le bras de de Puiseux. + +--_The end_[6]! murmura-t-il. + +Henry ne répondit pas. + +L'_Espérance_ fila comme une flèche, et traversa le goulet sans +effleurer même le rocher. + +C'était merveilleux à voir. + +Dès lors le débarquement était facile. + +Jean de Kardigân et la Pâlotte avaient assisté de loin à ce drame. + +Leur cÅ“ur battit à rompre quand ils aperçurent l'_Espérance_ se diriger +droit vers l'anse d'Erqui. + +Tout était sauvé! + +La barque jeta sur le sable Henry de Puiseux qui tomba dans les bras de +son ami. + +--Tu ne m'attendais pas, hein? + +--D'où viens-tu? qu'apportes-tu? + +--D'où je viens? d'Angleterre. Ce que j'apporte?... on est en train de +le débarquer, tiens! Mais d'abord prends connaissance de cette lettre. + +Les deux jeunes gens s'assirent derrière un rocher, pendant que les +matelots débarquaient de grandes caisses. + +--Aubin, la lanterne! dit Jean. + +Le Breton projeta sur son maître la clarté de sa lanterne sourde, +pendant que Jean décachetait un grand papier scellé de cire bleue. + +Ce papier contenait la lettre suivante, écrite à l'encre ordinaire, et +une feuille de papier blanc. + +La lettre écrite à l'encre ordinaire était ainsi conçue: + +«Jean-Nu-Pieds, + 2 2 1 2 +Je serai _ut Voltgu_ à la fin _oo kpnt_. _Grlvussu_, _Gpnient_ + 2 11 1 2 22 3 1 2 1 +et _O'Losngrlnr_ sont prévenus. _Roniuor_ apporte _et rpoovu + 3 1 2 +us eui glvspogrui_. Quinze _gllqti_ sont commandés en + 13 1 1 1 1 33 +_Lteeusuvvuu_. Je débarquerai à _Nlviuneeu_. + +M.-C. R.» + +Les mots importants étaient écrits, on le voit, d'après une clef +commune. + +Cette clef, nous la connaissons, car Jean l'avait communiquée aux +royalistes à Paris. + +C'était la phrase: + +_Le gouvernement provisoire_, + +substituée aux vingt-quatre lettres de l'alphabet. + +Voici comment. + +On écrivait ainsi: + +_L e g o u v e r n e m e n t p r o v i s o i r e_, + +en un seul mot de vingt-quatre lettres. Puis, en dessous, on plaçait +l'alphabet réel, ce qui donnait ceci: + ++++++++++++++++++++++++++ + L|e|g|o|u|v|e|r|n|e|m|e + A|B|C|D|E|F|G|H|I|J|K|L ++++++++++++++++++++++++++ + n|t|p|r|o|v|i|s|o|i|r|e + M|N|O|P|Q|R|S|T|U|V|X|Y ++++++++++++++++++++++++++ + +C'est-à -dire que _l_ signifiait A, _e_, B, et ainsi de suite. + +Seulement on numérotait les lettres répétées. + +Par exemple ces deux mots: le _gouvernement provisoire_, renfermant +quatre fois la lettre _e_ et trois fois la lettre _o_, alors on écrit la +première _e_ naturellement, mais la seconde porte le chiffre 1, la +troisième le chiffre 2, et toujours de même. + +Ainsi, l'alphabet réel est celui-ci: + ++++++++++++++++++++++++++++++ + | 1| 1| + A -- L|G -- e|M -- n|S -- i + | | | + B -- e|H -- r|N -- t|T -- s + | | | 2 + C -- g|I -- n|O -- p|U -- o + | 2| 1| 1 + D -- o|J -- e|P -- r|V -- i + | | 1| 2 + E -- u|K -- m|Q -- o|X -- r + | 3| 2| 4 + F -- v|L -- e|R -- v|Y -- e ++++++++++++++++++++++++++++++ + +Jean traduisit bien vite la lettre indéchiffrable pour d'autres que pour +les initiés. + +Elle venait de S. A. R. Mme la duchesse de Berry: + +_A monsieur le marquis de Kardigân_. + +Je serai _en France_ à la fin _du mois_. _Charette_, _Coislin et +d'Autichamp_ sont prévenus. _Puiseux_ apporte _la poudre et les +cartouches_. _Quinze canons_ sont commandés _en Angleterre_. Je +débarquerai _à Marseille_. + +Signé: MARIE-CAROLINE, régente. + +Nous avons souligné les mots importants dans la traduction comme dans +l'original. + +On voit que toutes les précautions étaient bien prises. + +A supposer que cette dépêche fût tombée entre les mains de la police de +Louis-Philippe, la police n'y comprendrait rien. + +Restait la feuille de papier blanc. + +Jean la serra précieusement. + +--Ne la lis que dans ta chambre, celle-là ! lui souffla de Puiseux à +l'oreille. + +Jean répondit à son ami par une énergique pression de main. + +Tous les deux se levèrent pour examiner le débarquement. + +Il s'avançait rapidement. + +Vingt ou trente caisses couvraient déjà la plage hors de l'atteinte de +l'eau. + +--Les charrettes, maintenant! dit Jean. Et pendant que l'ordre +s'exécutait: + +--A propos, dit Henry, tu sais que je reste avec toi; nous irons à la +bataille ensemble! + + + + +V + +LES DÉPÊCHES + + +Le retour s'effectua rapidement et tranquillement. + +Les douaniers n'avaient rien vu. Comment eussent-ils pu croire que +l'anse d'Erqui ouvrirait un abri miraculeux aux contrebandiers? + +Jean et Henry se tenaient par le bras et causaient. M. de Kardigân avait +bien des choses à apprendre, et de Puiseux bien des choses à raconter. + +Les deux amis étaient séparés depuis de longs mois. Chacun d'eux avait +fait de son côté son devoir. + +--Mais nous ce nous quitterons plus maintenant, disait Henry. Je vais +demeurer à Kardigân jusqu'au commencement de la fête. Mon brave Jean, je +tirerai mon premier coup de fusil avec toi! + +Pas un mot ne fut échangé entre eux sur les événements antérieurs. + +Jean voulait oublier, et Henry n'avait garde de le faire se souvenir. + +Quand ils entrèrent au château, M. Lambquin fumait sa pipe sur le +perron, les deux mains enfoncées dans ses poches. + +Il vint à leur rencontre: + +--Bonjour, mon lieutenant, dit-il. + +Henry et M. Lambquin se saluèrent. + +Jean fit la présentation. + +Le maître armurier guignait de l'Å“il les grandes charrettes couvertes de +foin. + +--Hum! hum! dit-il. M'est avis qu'il ne faudrait pas mettre ce foin-là +dans l'auge des chevaux. + +Henry éclata de rire. + +--Vous savez donc?... + +--Je ne sais pas, mais je me doute. Diable! voilà qui est clair. Vous +apportez là -dedans de quoi donner à manger à mes malades. + +Ce fut au tour de M. Lambquin d'éclater de rire. + +Jean expliqua à son ami de quelle manière le maître armurier s'y était +pris pour dérouter la curiosité dangereuse de M. Lourson, le maire, et +de M. Sertaboire, ces farouches libéraux! + +Cependant, Jean avait hâte de terminer la lecture des dépêches. + +Dans l'enveloppe qui contenait la lettre cryptographe, on sait que le +marquis avait trouvé une feuille de papier blanc. Il monta dans son +cabinet avec Henry, et plaça cette feuille sur une plaque de cuivre. + +Puis il prit dans son coffre-fort un petit flacon contenant une liqueur +brune. C'était un acide. + +Il fit courir l'acide sur la feuille de papier blanc. + +Aussitôt elle se couvrit de caractères écrits à l'encre noire. + +Il lut: + +«Vous devez être maintenant bien établie dans votre bonne et jolie +petite ville d'Aix. J'ai appris avec grand plaisir que les eaux +passaient bien et que vous étiez déjà mieux. Soyez donc exacte à suivre +votre régime. Nous serons si heureux d'apprendre votre entier +rétablissement. + +J'espère que dans votre première vous me donnerez des détails sur cette +santé qui m'est si chère et sur l'emploi de votre temps. Pour moi, ma +chère amie, mes occupations sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit +d'habitude et de souvenir. + +Je ne vous écris pas longuement. Vous savez combien cela me fatigue. Et +d'ailleurs, par le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en +toutes choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler l'assurance +de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque fois que j'en aurai +l'occasion. + +Vous devinez cette lettre à demi-mots. Si elle n'est pas plus +compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte. Je vous +embrasse. + +Veuve RENAUD.» + +Lorsque Jean avait vu apparaître l'encre sympathique sur le papier, il +avait cru naïvement qu'il allait trouver ou des instructions ou des +recommandations dans ces lignes cachées. + +Et il se tenait en face d'une lettre incompréhensible. + +Henry et lui restaient aussi penauds, quand tout à coup Puiseux se mit à +rire: + +--Ah! j'y suis, parbleu! + +--Quoi? + +--Mon cher, les lettres à l'encre sympathique, c'est un moyen usé. + +--Après? + +--Madame la duchesse de Berry a imaginé la double lettre. + +--Bravo! s'écria Jean. Je comprends. + +--Oui, mais comment la faire ressortir? + +--Attends! + +Le marquis réfléchit un instant, puis il reprit: + +--Je devine tout, cher ami, dit-il. Madame a écrit à l'encre sympathique +la première lettre, celle que nous venons de lire. Si ce papier avait +été surpris par la police, sois bien sûr que la police aurait eu la même +idée que nous, et l'aurait soumise à l'opération d'un acide. Seulement, +fais attention à ceci; tous les acides peuvent arriver au même résultat. +Celui qui est contenu dans ce flacon a été composé avec soin, et il nous +a été ordonné à tous de n'user que de celui-là pour déchiffrer les +caractères: pour moi, c'est qu'il devait avoir évidemment une double +action: l'une sur la lettre fausse, l'autre sur la lettre réelle. Sans +quoi quelques gouttes d'un acide commun, du vinaigre ou de l'acide +sulfurique par exemple, auraient suffi. Donc, il y a encore sur cette +feuille de papier quelque chose à déchiffrer. + +--C'est clair. + +--Madame a écrit la première missive avec une encre soumise à l'action +immédiate de notre acide; la seconde, avec une encre soumise seulement à +l'action de ce même acide après une contre-épreuve. + +--Laquelle? + +--Je crois la deviner. Son Altesse a compté sur notre intelligence. + +--Grand merci! + +--Fais bien attention à cette phrase. + +Jean reprit le papier et lut: + +«J'ai appris avec plaisir que les eaux passaient bien...» + +--Je comprends! + +Ce ne fut pas long. + +Jean versa dans une terrine un peu d'eau et trempa la lettre dans cette +eau. + +Aussitôt des lignes bleues se tracèrent sous les lignes noires: + +Voici ce que présentait dès lors la feuille de papier: + +Vous devez être maintenant bien établie dans votre +_Tout est décidé. Je serai à Marseille le 28, ou si je_ +bonne et jolie ville d'Aix. J'ai appris avec plaisir que les +_subis un retard, dans la nuit du 28 au 29 avril. Mon cher_ +eaux passaient bien, et que vous étiez déjà mieux. Soyez +_marquis, je compte sur vous pour que l'armement des hommes_ +donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux +_de votre commandement soit terminé à cette époque. Je tiens_ +d'apprendre votre entier rétablissement. J'espère que +_à ce que le signal du combat soit donné du 5 au 15 mai._ +dans votre première vous me donnerez des détails, sur +_C'est l'époque où les paysans sont libres et par conséquent_ +cette santé qui m'est si chère, et sur l'emploi de votre +_ont fini leurs semailles. Notre ami de Puiseux vous remettra_ +temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations +_cette dépêche. Agissez sans retard. Envoyez immédiatement_ +sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude +_trois mille livres de poudre à Clisson, sur les quinze_ +et de souvenir. Je ne vous écris pas longuement. +_mille que vous aura apportées l'_Espérance. _Le bruit a_ +Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par +_couru que je ne viendrais pas. C'est un mensonge de mes_ +le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes +_ennemis. Je descends à Marseille pour surveiller le mouvement_ +choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler +_du Midi. Mais je n'y compte pas. Soyez le 4 mai_ +l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque +_dans les bois de Machecoul avec vos hommes. Dieu nous_ +fois que j'en aurai l'occasion. Vous devinez cette lettre à +_garde et nous protège. Nous sommes entre ses mains._ +demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que +je tiens à ne pas être découverte. + +Je vous embrasse, +_Le 4 mai!_ + +Veuve Renaud. +_Marie-Caroline, Régente._ + +Les lignes bleues sont écrites en italiques. Le lecteur peut donc se +faire immédiatement une idée de la disposition typographique de cette +lettre. + +Les deux jeunes gens se regardaient interdits. + +--Quoi! Madame est en France! + +--Oui, répondit gravement Henry. + +--Le 4 mai! murmura le marquis. Le 4 mai! C'est donc ce jour-là que nous +lèverons le drapeau d'Henri V! + +--Combien faut-il de temps pour aller d'ici au bois de Machecoul? + +--Vingt-quatre heures en se cachant et en ne marchant que la nuit par +des chemins détournés. + +Au moment où Jean faisait cette réponse, la grosse cloche du portail +sonnait. + +Cela annonçait un arrivant. + +--Qu'est-ce que cela? demanda Jean inquiet. + +La réponse ne tarda pas à lui venir. + +Aubin Ploguen vint frapper à la porte de la chambre: + +--Entre! cria Jean. + +--Maître, dit-il, un petit paysan blessé, accompagné de Leneguy, un de +nos soldats de Savenay, arrive et demande l'hospitalité. + +--Tu connais Leneguy? + +--Oui, maître. + +--Un homme sûr? + +--Un ancien chouan. + +--Eh bien, donne-leur un lit à chacun et fais-les souper... + + + + +VI + +PINSON + + +En effet, quelques instants auparavant, Leneguy, accompagné d'un jeune +paysan, s'était présenté au château. + +Il savait que ceux qui ont faim et n'ont pas d'abri trouvent toujours +une place au foyer des Kardigân. + +D'ailleurs, bien qu'on fût en pleine nuit, des lumières brillaient aux +fenêtres du château. + +Aubin Ploguen redescendit et fit entrer les deux Bretons dans la haute +et vaste cuisine. Il alluma dans l'âtre un feu de sarments pétillant et +joyeux. + +Puis il mit sur la table des plats de viande et de légumes et un fort +pichet de cidre. + +--Prenez et mangez, mes gars, dit-il. Après, je vous conduirai dans vos +chambres. + +Si Aubin Ploguen avait été un observateur, il eût remarqué que le petit +compagnon de Leneguy avait les mains bien fines pour un paysan. + +--Comment s'appelle ce petit gars, monsieur Leneguy? demanda-t-il. + +Celui-ci regarda le fils de Cibot Ploguen d'un air naïf. + +--Quoi! tu ne le reconnais pas? + +--Non. + +--C'est le dernier du vieux Gouësnon, mon camarade à la chouannerie sous +Charette. + +--Le fils de Gouësnon? + +--Oui. + +--Quel âge as-tu, l'enfant? + +--Seize ans. + +La voix de _l'enfant_ était douce et harmonieuse comme un chant +d'oiseau. + +--Et comment t'appelles-tu? + +--Pinson. + +--Tu chantes donc? + +--Oui... je chante... dit Pinson en rougissant... + +Aubin le regardait. + +Pinson avait une charmante figure, et gentille comme une figure de +femme. + +--Eh bien! veux-tu me chanter une chanson du pays, petit? + +Pinson repoussa du doigt son verre de cidre encore plein, et commença: + +Mon ami vient de s'en aller... +J'en ai le cÅ“ur tout en peine. +Vint un gars sous le grand chêne, +Qui voulut me consoler; +Mais je lui dis: «Celui que j'aime, +Beau gars, ce n'est pas toi!... +Hélas il est bien loin de moi, +Celui que j'aime!» +Je ne peux pas me consoler, +Mon ami vient de s'en aller! + +Pinson chanta cette naïve plainte d'une voix tellement émue, qu'Aubin +Ploguen se sentit tout troublé. + +--Eh quoi! tu pleures, mon petit gars? dit-il en voyant des larmes +couler sur le visage de l'enfant. + +--Oh! ce n'est rien, monsieur Aubin. + +--Monsieur Aubin? Tu connais donc mon nom? + +Pinson restait un peu interdit. Ce fut Leneguy qui repartit vivement: + +--S'il te connaît, mon Aubin? Par la croix d'Auray, en voilà une +demande! Est-ce que je ne lui ai pas souvent parlé de toi? + +--Il est étrange, cet enfant, pensa le Breton. + +Le paysan avait fini son souper. + +--Allons, allez dormir, dit-il. + +Leneguy et Pinson traversèrent l'aile droite du château qui conduisait à +la chambre du paysan et à celle de l'enfant. + +Pour y arriver, il fallait passer devant le cabinet où causaient Henry +et Jean. + +Au moment même où ils frôlaient la porte de ce cabinet, Jean parlait. + +Pinson chancela en entendant la voix du marquis. + +Il fut obligé de s'accrocher au bras de Leneguy pour ne pas tomber. + +--Hum! hum! grommela Aubin. + +Mais il ne dit rien encore, car il se réservait de causer avec Leneguy. + +En effet, quand Pinson fut entré dans sa chambre, Aubin pénétra dans +celle du paysan. + +--Tu as quelque chose à me conter, mon Aubin? demanda celui-ci. + +--Oui, l'ami. + +--Parle. + +Leneguy s'accroupit sur le carreau et alluma sa pipe. + +--D'où viens-tu, maintenant? + +--De Savenay. + +--Et tu allais? + +--Ici. + +--Ah! et pourquoi? + +--Pour savoir le jour de la prise d'armes. Les gars s'impatientent, +vois-tu. Il est temps de commencer. + +--Pourquoi n'es-tu pas venu seul? + +--Comment, seul? + +--Oui... Pinson... ce petit qui t'accompagne... + +Leneguy frappa à petits coups le fourneau de sa pipe contre son soulier +pour en faire tomber la cendre. + +--Est-ce que tu te méfierais de moi? demanda-t-il tranquillement. + +--Si je me méfie de toi? + +--Oui. + +--Un vieux chouan, c'est impossible! + +--Alors dis-moi un peu, mon Aubin, pourquoi tu m'interroges avec autant +de soin. + +Ce fut au tour d'Aubin Ploguen d'être embarrassé. + +--C'est le petit qui t'étonne, pas vrai? + +--Oui. + +--Je vais t'expliquer la chose. Tu connais le vieux Gouësnon, bien sûr, +et tu le respectes comme tous ceux de ces côtés-ci. Eh bien, le vieux +Gouësnon a douze enfants forts comme des taureaux. Celui-là , qui est le +treizième, a été élevé à Guérande, à la pension... Une folie de sa mère, +quoi! qui voulait en faire un savant, un curé. Il n'était déjà pas bien +fort; ça l'a séché encore plus. Alors le vieux Gouësnon a voulu qu'il +fût du mouvement.--Puisqu'on se bat, a-t-il dit, le petit se battra. +Seulement, je vais l'envoyer au seigneur, en le priant de le prendre +auprès de lui, où le service sera moins dur qu'avec nous autres. Voilà +sa lettre, tiens. + +--Pardonne-moi, mon bon Leneguy, mais j'en ai tant vu, tant vu à Paris, +que je me méfiais du petit... + +--Il n'a donc pas l'air franc? + +--Oh! si. + +--Eh bien, moi, Leneguy, qui en ai tué deux cent sept, de ces bleus, et +de ma main, je garantis que mon Pinson est aussi brave qu'il est franc +et doux. + +Une voix chanta dans la chambre voisine: + +Mais je lui dis: «Celui que j'aime... +Beau gars, ce n'est pas toi! +Hélas! il est bien loin de moi, +Celui que j'aime!» + +--Ce n'est pas une voix d'homme, ça! + +--Une voix de femme peut-être! + +--Tiens, je déraisonne. + +--Ma foi, oui... + +--Bonne nuit, mon Leneguy... + +Les deux paysans se serrèrent la main, il y avait longtemps qu'ils ne +s'étaient vus. + + * * * * * + +Pinson ne s'était pas couché. + +A peine entré dans sa chambre, il avait ôté son chapeau-béret, et enlevé +la perruque blonde qui encadrait son visage. Une profusion de cheveux +bruns se déroulèrent... + +Elle se mit à rêver un instant; puis lentement elle marcha vers la +fenêtre et l'ouvrit. + +Le vent s'était calmé à l'approche du matin. La nuit brillait calme et +limpide. Les étoiles brillantes trouaient le ciel, et un blanc rayon de +lune argentait la cime des grands arbres. + +Au loin pleurait la mer. Son lent et éternel gémissement arrivait à la +jeune fille accompagné d'un chant de rossignol. + +Fernande était accoudée, et contemplait cet immense repos de la nature: + +--Je suis donc près de lui, murmura-t-elle. + +Près de lui! Ah! je m'étais juré de ne pas le suivre, de ne pas mêler +encore ma vie à la sienne. Mais j'ai été lâche... je ne pouvais pas!... +Je serais morte! + +Elle se tut, regardant passer les nuées blanches qui tachaient un moment +le bleu mat du ciel. + +--Il est là ! O mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas prêté la force +d'oublier? Pourquoi m'avez-vous imposé le combat, si vous ne deviez pas +en même temps me donner l'énergie? + +J'ai essayé de lutter... mais je suis retombée, vaincue. + +Il est là , près de moi!... Il pense à moi, et ne sait pas que je respire +le même air que lui, que mes yeux voient le même horizon que les siens, +que je souffre à côté de sa souffrance! Sa pensée va me chercher bien +loin, et je suis là ! + +Il ne m'était pas permis de vivre avec lui; mais avec lui, du moins, je +pourrai mourir!... + +Elle se tut encore, et reprit, chantant: + +Mon ami vient de s'en aller, +J'en ai le cÅ“ur tout en peine: +Vint un gars sous le grand chêne, +Qui voulut me consoler. +Mais je lui dis: «Celui que j'aime, +Beau gars, ce n'est pas toi... +Hélas! il est bien loin de moi, +Celui que j'aime!» +Je ne peux pas me consoler. +Mon ami vient de s'en aller! + +Fernande avait été élevée en Bretagne, nous le savons. + +Gouësnon et Leneguy, ces deux vieux chouans, l'adoraient et avaient +consenti avec joie à la pieuse ruse de la jeune fille. Elle leur avait +tout conté, à ces braves cÅ“urs loyaux. + +Elle avait quitté son père, et était venue. La lutte était trop rude +pour elle. Elle aimait! + +Fernande referma la fenêtre, et se coucha. + +Quand le sommeil la prit, elle murmurait encore les deux derniers vers +de sa chanson: + +Je ne peux pas me consoler: +Mon ami vient de s'en aller... + + + + +VII + +LE COMMENCEMENT + + +Laissons la Bretagne, et descendons vers le Midi de la France. + +Traversons Tours, Vendôme et Orléans, si nous passons par +Paris;--Toulouse, Agen et Montpellier, si nous passons par Bordeaux, et +arrivons à Marseille. + +Dans la nuit du 28 au 29 avril,--pendant cette même nuit où +l'_Espérance_ jetait vingt mille livres de poudre sur les côtes +bretonnes,--une émotion profonde semblait s'être emparée de la vieille +Phocée. + +Le préfet des Bouches-du-Rhône était prévenu. + +Il savait qu'une insurrection légitimiste se préparait, et il avait mis +sur pied les deux régiments de ligne, l'escadron de gendarmerie et les +agents de police. + +On ne précisait rien, mais on sentait vaguement que les royalistes +allaient jouer une importante partie. + +De huit heures à dix heures du soir, un calme complet régna dans la +cité. On eût dit que Marseille s'apprêtait à s'endormir comme +d'habitude, accroupie dans la Méditerranée. + +Tout à coup, à onze heures, dix hommes du peuple, ou paraissant tels, +arrivèrent devant l'église Saint-Laurent. + +Ces hommes portaient leur fusil en bandoulière: à la ceinture était +attachée une poudrière pleine de cartouches. + +Celui qui paraissait être le chef s'avança de quelques pas sur ses +camarades et frappa à la porte de l'église. + +Le sacristain parut. + +Il voulut s'enfuir, en se trouvant seul, à une pareille heure, en face +d'un inconnu armé. + +Mais celui-ci le retint par le bras. + +--Mon ami, dit-il, je suis M. Pierre Prémontré, sujet de Sa Majesté le +roi de France Henri, cinquième du nom. Je vous prie de me donner les +clefs du clocher. + +Le sacristain détacha, en tremblant, les clefs qui pendaient à son côté +et les mit entre les mains de M. Prémontré. + +Le jeune homme fit un signe. + +Un de ses soldats déplia un drapeau blanc enfermé dans un étui de +goudron: + +--Trois hommes, dit le chef. + +Trois soldats sortirent du rang. + +--Vous allez rester devant le portail, continua Pierre, le fusil chargé. +Si vous voyez une ou deux, ou plusieurs personnes se diriger du côté de +l'église, vous crierez deux fois: au large! Si on n'obéit pas à la +seconde injonction, feu immédiatement. + +--Et si c'est une troupe de soldats? + +--Vous vous ferez tuer! + +--Bien. + +Prémontré trouvait tout naturel de donner cet ordre, et ses hommes +trouvaient tout aussi naturel de l'exécuter sans réplique. + +Ah! ce fut une grande époque! + +--Quant à vous, mes enfants, dit Pierre à trois autres de ses +compagnons, vous allez faire votre besogne, pendant que nous quatre +allons faire la nôtre. + +Les deux petites troupes entrèrent dans l'église. L'une monta sur le +sommet de l'édifice, et, arrivée sur la plate-forme, planta le drapeau +blanc, qui se déroula lentement et majestueusement au souffle frais de +la nuit. + +Prémontré et ses amis, pendant ce temps-là , grimpaient l'escalier en +colimaçon qui conduit au clocher. + +Au moment où minuit commença de sonner: + +--Attention! cria Pierre. + +Chacun de ces cinq hommes tenait par le battant une des cloches de +Saint-Laurent. Quand le son lugubre des douze coups s'éteignit, le chef +fit un signe... + +Le tocsin commença. + +Qui n'a été souvent impressionné par cet appel déchirant du tocsin +éclatant soudainement au milieu de la nuit? Les cloches semblent gémir +et sangloter. Elles sont comme des voix d'en haut apportant à l'âme +humaine des pensées tristes et pieuses. + +Cependant, à travers la ville, le bruit se répandait que le signal de +l'insurrection était sonné. + +En effet, un quart d'heure à peine après le commencement du tocsin, un +rassemblement d'hommes armés traversa le cÅ“ur de la cité. Ce +rassemblement portait un drapeau blanc et criait: «Vive Henri V!» + +Le préfet et le général de division, après une longue et importante +conférence, avaient décidé de laisser l'insurrection éclater, et de ne +pas l'étouffer en germe. + +Ils y gagnaient de connaître le nom des agitateurs, s'ils étaient +vainqueurs. Si, au contraire, ils étaient vaincus, ils pouvaient se +targuer, auprès du nouveau pouvoir, d'une sorte de complicité tacite. + +Tous les deux ayant trahi Charles X pour Louis-Philippe Ier, étaient +prêts à trahir Louis-Philippe Ier pour Henri V. C'était mathématique. + +La préfecture de police avait expédié de Paris un de ses agents +supérieurs. Ne disait-on pas, en effet, que madame la duchesse de Berry +devait opérer, cette nuit-là même, son débarquement sur les côtes de +Marseille? + +Or, cet agent supérieur, nous le connaissons, c'est notre ami M. +Jumelle. + +M. Jumelle n'a pas changé pendant les quelques mois où nous l'avons +perdu de vue. + +Il a toujours cette finesse de jugement, ce flair de chien courant qui +ne l'a trompé qu'une fois: dans l'affaire de la rue du Petit-Pas. + +Tel qu'un bon bourgeois qui se promène après un plantureux souper, +l'honnête M. Jumelle, enveloppé d'une douillette de soie puce, passe en +souriant, ses lunettes sur son nez, à travers les rassemblements les +plus tumultueux. De temps en temps, il imite les insurgés qui le +coudoient et pousse un formidable: Vive Henri V! + +Un jeune homme remarquait depuis quelques instants ce doux et inoffensif +promeneur. + +Il s'approcha de M. Jumelle et lui tendit la main. + +--Je vois que vous êtes des nôtres, monsieur, lui dit-il. + +--En effet, monsieur, riposta l'agent de police. + +Et il pensait tout bas: + +«Ce sera bien le diable si ce gaillard-là ne m'apprend pas quelque chose +qu'il sera bon de savoir.» + +--Seulement, permettez-moi une simple question, continua l'agent de +police. Moi, voyez-vous, je suis un bon vieillard, bien calme et bien +doux. Je ne m'attendais nullement à ce qui se passe. Je dormais ma nuit +quand j'ai entendu crier: Vive Henri V! Aussitôt, ce cri, cher à mon +cÅ“ur, m'a arraché au sommeil, et je suis venu me mêler à vous, à vous, +mes braves amis! + +En disant ces mots, M. Jumelle, dont les yeux versaient des larmes de +joie, tendit les deux mains au jeune homme qui les serra avec non moins +d'émotion. + +--A bas Louis-Philippe! cria un groupe d'hommes qui passaient. + +--A bas Louis-Philippe! répéta M. Jumelle avec conviction. + +--Vive Henri V! ajouta le même groupe. + +--Vive Henri V! ajouta également le sous-chef de la police politique. + +--Vous savez que c'est pour cette nuit? dit tout bas le jeune homme. + +--Parbleu! + +--Ah! vous étiez prévenu? + +M. Jumelle se gratta le derrière de la tête, ce qui était son signe +habituel quand il était embarrassé.. + +--Prévenu... heu! heu!.. prévenu... non pas officiellement... mais.., +heu! heu!... vous savez, officieusement. + +--Parbleu! + +--Alors... + +--Alors?... + +--Heu! heu!... je m'attendais au reste... seulement... je connaissais +l'arrivée de... + +--De...? + +--... C'est cela!... mais j'ignore encore le point de débarquement... + +En causant ainsi, le jeune homme et M. Jumelle étaient arrivés sur le +port. + +--Venez! dit celui-ci. + +Les choses tournaient si bien pour le sous-chef de la police politique, +qu'il avait changé son signe. Au lien de se gratter le derrière de la +tête, il se frottait obstinément le bout du nez. Signe de joie, +celui-là ! + +En passant devant l'esplanade de la Tourette, le jeune homme montra à M. +Jumelle une masse de monde qui regardait du côté de la mer. + +--Ils attendent! répéta consciencieusement M. Jumelle, Et ils regardent! +ajouta-t-il. + +--Oui, mais ils regardent... quoi? Le savez-vous? + +--Heu! heu! + +--Tenez!... apercevez-vous au loin ce navire?... + +--Attendez donc!... + +M. Jumelle se fit une longue-vue de ses deux mains, et aperçut au loin, +en effet, un petit navire à vapeur qui tirait des bordées. + +Quand je dis aperçut, je devrais dire qu'il distingua les feux rouges et +verts du vaisseau, attendu qu'à travers la nuit, il était impossible de +rien préciser. + +--Eh bien! continua le jeune homme, ce navire s'appelle le +_Carlo-Alberto_. + +--Beau nom. + +--Et il a à son bord madame la duchesse de Berry et le maréchal de +Bourmont... + +M. Jumelle ne se le fit pas dire deux fois. + +--Ah! il faut que je monte aussi sur l'esplanade. Adieu, mon jeune ami. + +Et il disparut tout courant, se dirigeant non vers l'esplanade, mais +vers la préfecture. + +Le jeune homme le suivit des yeux quelques instants et murmura: + +--Monsieur Jumelle, vous êtes un imbécile! + + + + +VIII + +MADAME + + +Le jeune homme, qui n'était autre que Maurice de Carlepont, ce royaliste +entrevu par nous dans l'assemblée de la rue du Petit-Pas, avait en effet +joué ce pauvre M. Jumelle. + +De Carlepont et ses amis connaissaient la présence à Marseille du +sous-chef de la police politique. + +C'était un danger pour leurs projets. En conséquence, ils avaient résolu +de détourner l'attention de l'agent. + +On a vu que Maurice de Carlepont avait réussi. + +Mais que se passait-il à bord du _Carlo-Alberto_? + +La mer est grosse. Les lames balayent le pont du navire et le jettent +par instant de côté, comme un cheval effrayé qui ferait des bonds de +terreur. + +A l'arrière, une jeune femme, enveloppée d'un de ces manteaux qu'on +nommait des _tartans_, se tient debout, la main placée sur un cordage, +qui l'aide à résister au roulis. + +C'est S. A. R. madame la duchesse de Berry, mère du roi Henri V et +régente de France. + +Dès le mois de juin 1831 elle avait quitté l'Angleterre, accompagnée de +la petite cour qui lui était restée fidèle. Arrivée en Hollande, elle ne +s'y arrêta que pour y prendre quelques jours de repos. + +En août, et au commencement de septembre, elle est à Francfort et à +Mayence, où elle règle les pensions de la liste civile. + +Vers la fin de ce même mois de septembre, elle traverse la Suisse, entre +dans le Piémont, et enfin s'installe, sous le nom de comtesse de Sagana +à Sestri. Sestri est une petite ville située dans les États du roi +Charles-Albert, à douze lieues de Gênes. + +Quelques mots d'histoire sont ici nécessaires pour faire comprendre aux +lecteurs par quelles routes semées d'épines passait cette héroïque +princesse, qui rentrait en France, armée de son droit, forte de son +courage. + +Madame, en arrivant à Sestri, n'avait déguisé que son nom. + +Le dimanche, elle se rendait à l'église, située à un quart de kilomètre +de son château, à pied, et entourée de curieux. Tous voulaient voir +cette fille, cette femme et cette mère de rois, qui devait errer de +ville en ville, de pays en pays. + +Il y a une majesté plus grande que celle du trône: la majesté du +malheur! + +Or, Madame sortait la tête presque nue, et couverte seulement d'une +dentelle. Le bruit ne tarda donc pas à se répandre de sa présence à +Sestri. + +M. de Cases, consul de France à Gênes, en fut informé, comme les autres, +par la rumeur publique; mais il n'avait pas le droit de se plaindre. Il +était tout naturel que le roi de Sardaigne offrît un asile à la +belle-fille de Charles X. + +Seulement, la situation se compliqua. Comme Madame préparait de longue +main le double soulèvement de la Bretagne et du Midi, elle était en +correspondance quotidienne avec les chefs royalistes de ces provinces. + +De la correspondance, on en vint à la conférence. + +Si bien, qu'un beau jour, Gênes se trouva peuplée de Français voyageant +sous des noms d'emprunt étrangers. + +Celui-ci était, sur son passe-port, Russe, et faisait viser ses papiers +au consulat de Russie; celui-là était Anglais, et rendait chaque jour de +fréquentes visites au consulat anglais. + +Par conséquent, ils échappaient tous à l'action de M. de Cases, qui +enrageait. + +Le consul de France avisa son gouvernement de ce qui se passait et lui +demanda des ordres. + +Aussitôt une lettre partit des Tuileries, adressée au cabinet sarde, se +plaignant de l'asile offert par Charles-Albert à une conspiration tramée +contre Louis-Philippe[7]. + +Charles-Albert écrivit alors à Madame une lettre expliquant le système +politique adopté par les étrangers à l'égard de la France. C'était une +invitation polie, mais réelle, d'avoir à quitter le pays sarde. + +Madame était faite au malheur. Pourtant, elle ressentit un coup pénible +de cette déloyauté, de ce manque de générosité d'un prince de la maison +de Savoie. + +C'était même une ingratitude, car ce même roi Charles-Albert avait reçu +jadis à la cour de France une hospitalité qu'il n'eût pas dû oublier. + +Elle partit; mais, avant de quitter Sestri, elle dit un de ces mots +profonds qui la vengeaient: + +--Décidément, la noblesse des rois s'en va!--Mon aïeul a fait bâtir des +palais, mon grand-père des maisons, mon père des bicoques et mon frère +des nids à rats. Dieu aidant, mon fils rebâtira des palais! + +Elle traversa Gênes et Modène, puis gagna Rome. + +Elle partit de Massa, vers le milieu du mois d'avril 1832, et s'embarqua +sur le _Carlo-Alberto_. Le 26, elle fit relâche à Gênes et, le +surlendemain, elle était en vue de Marseille. + +Il avait été convenu qu'un signal avertirait la princesse du moment +précis où elle devait opérer son débarquement. + +Ce signal était une fusée rouge qui devait être lancée à quelque +distance du phare de Planier. + +En même temps que M. Pierre Prémontré mettait en branle le tocsin de +l'église Saint-Laurent, on lançait la fusée. + +Quand nous montons à bord du _Carlo-Alberto_, Madame et son escorte +avaient vu la fusée et attendaient qu'une barque préparée à cet effet +vînt les chercher. + +La nuit était noire et la mer soulevée, nous le savons. + +Il fallut à la barque deux heures pour lutter contre les vagues, et +toucher au navire. + +Après de grandes difficultés, Madame put descendre du _Carlo-Alberto_ +dans l'esquif; il fallut encore deux heures pour atterrir. + +Une cabane de pêcheurs servit d'asile cette nuit-là à celle qui avait vu +l'Europe, la France et Paris à ses pieds. + +Quand elle se trouva dans cette masure, fouettée par le vent de la mer, +seule, en face de sa destinée, en face de ce royaume qu'elle venait +reconquérir, elle dut réfléchir longuement sur le néant des choses +humaines. + +Marie-Thérèse, vaincue et fuyant, sa fille entre les bras, dut penser +ainsi, avant qu'elle entendît ses fidèles Maggyars s'écrier en la +saluant: + +--_Moriamur pro rege nostro, Marià Theresà ._ + +Madame ne put dormir. + +Comment aurait-elle trouvé le sommeil quand, à deux lieues de là à +peine, se jouait le commencement de cette redoutable partie? + +A sept heures du matin, elle apprenait que le mouvement de Marseille +avait échoué. + +Ce fut pour son Altesse Royale une violente douleur. + +Le mouvement de Marseille échoué, il fallait renoncer à toute espérance +de soulever Lyon et Toulouse. + +Mais si elle était profondément affligée de ce premier échec, Madame +n'était pas découragée. Ainsi qu'elle l'avait écrit au marquis de +Kardigân, elle comptait peu sur le Midi. Pour elle, toute la foi +royaliste, cette foi qui ne se contente pas d'espérer, mais qui agit, +s'était réfugiée en Bretagne. + +Il semble que ces landes arides soient, en ce siècle, le dernier refuge +des sentiments chevaleresques d'autrefois. Bertrand Duguesclin est né en +Bretagne. Charette était digne d'y voir le jour; il y est mort. + +Aussitôt deux partis bien opposés se formèrent autour de la princesse. + +L'un était pour la retraite. Il engageait Madame à remonter à bord du +_Carlo-Alberto_ et à regagner Massa. + +L'autre était pour la lutte, puisque aussi bien elle était commencée. + +--Ecoutez, mes amis, dit la duchesse après avoir réfléchi, reculer +maintenant ne serait pas seulement une faiblesse, mais une lâcheté. + +Quelques-uns de mes serviteurs se sont compromis pour moi; ils ont +risqué leur vie, leur liberté, pour avoir eu confiance dans ma parole +royale. Cette parole ne leur fera pas défaut. Une princesse de Bourbon +ne ment pas. Je suis en France: j'y reste. + +M. de B...lh tenta vainement de prouver à Madame qu'elle devait partir. +Toute la froide raison du conseiller s'émoussa contre cette phrase: + +--J'ai promis à mes soldats de me battre avec eux! + +L'important était de quitter au plus vite la masure. + +Évidemment, l'autorité devait être prévenue de la présence de Madame, et +ne tarderait pas à la faire arrêter. + +Elle s'enveloppa de nouveau de son tartan, et la petite escorte entoura +la princesse qui partit à pied, pendant que M. de B...lh allait à la +recherche d'une voiture. + +Sur la route, pas le moindre tricorne de gendarme; tricorne menaçant, +c'est-à -dire, car ceux qui rencontraient le cabriolet de la princesse +saluaient avec respect. + +Madame ne laissait pas que d'être intriguée. + +Comment se faisait-il qu'on ne la surveillât pas davantage? + +Elle en eut bientôt l'explication. + +Au moment de quitter l'étroit chemin pour gagner la route de Marseille à +Toulouse, les fugitifs arrivèrent sur le flanc d'une petite colline +dominant la mer. Madame aperçut de loin le _Carlo-Alberto_ qui fuyait à +toute vapeur en prenant chasse devant une frégate de la marine: + +--Ah! je comprends tout! dit-elle en riant. + + + + +IX + +LE VOYAGE + + +Maurice de Carlepont avait bel et bien joué ce pauvre M. Jumelle, en lui +disant que Madame et le maréchal de Bourmont étaient à bord du +_Carlo-Alberto_. + +Le sous-chef de la police politique se hâta d'aller prévenir le préfet +du département, pendant qu'on ordonnait à une frégate de se préparer à +donner la chasse au petit vapeur, dès que celui-ci ferait mine de +s'enfuir. + +Si l'autorité croyait Son Altesse sur mer, elle ne penserait pas à la +chercher sur terre. + +C'est, en effet, ce qui arriva. + +Quelques minutes après la rencontre comique avec le gendarme, Madame vit +la route de Marseille à Toulouse se dérouler à peu de distance. + +--Votre Altesse veut-elle continuer sa route? demanda M. de B...lh. + +--Si je le veux! + +--Cependant... j'avais espéré... + +--Qu'est-ce que vous aviez espéré, je vous prie? + +--Que Votre Altesse renoncerait à aller plus loin. + +--Une fois pour toutes, de B...lh, répondit gravement la princesse, je +ne veux plus qu'on me parle de cela. Je fais ce que je crois être, ce +qui est mon devoir. + +Monsieur de B...lh s'inclina. + +Madame reprit avec animation: + +--Quoi! des hommes jeunes, riches, heureux, aimés, n'ont pas hésité à +quitter famille, bonheur et richesse, pour se battre sur un signe de +moi,--peut-être pour mourir. Et moi je ne les suivrais pas! Non, je fais +ce que ferait mon fils à ma place; et je n'exposerai plus un prince +français à recevoir une seconde lettre comme celle qu'écrivit Charette! + +Le cabriolet arrivait sur la route. + +--A gauche! ordonna Madame. + +A gauche!... le sort en est jeté. + +Le cabriolet partit. + +Vers les quatre heures du soir, les voyageurs entraient dans un petit +bourg. + +Par le plus grand des hasards une calèche s'y trouvait à vendre. + +Quand je dis: le plus grand des hasards, je parle du sentiment +qu'éprouva la princesse; car au fond, bien qu'elle l'ignorât, c'était +une chose très-naturelle. + +M. de Bonnechose, ce noble et courageux jeune homme, qui gagna, dans +cette campagne, l'immortalité du dévouement, avait pris les devants et +fouillé le bourg jusqu'à ce qu'il eût trouvé cette calèche. + +M. de Bonnechose ne devait plus abandonner la princesse jusqu'en Vendée. + +Le transbordement se fit donc d'une voiture dans l'autre. + +A la nuit close, Madame, très-fatiguée, voulut s'arrêter pour souper et +coucher. + +--Où sommes-nous ici? demanda-t-elle. + +--A X..., Madame. + +--A X...? Tant mieux, nous avons un ami ici. + +--Lequel? + +--M. de... + +M. de Bonnechose fit un mouvement. + +--Il est absent. + +--Oui, dit M. de B...lh, mais son frère peut le remplacer. + +--Son frère, dit M. de Bonnechose, est non-seulement républicain, mais +encore maire de cette commune. + +--Est-ce un honnête homme? demanda Son Altesse. + +--Oui, madame. + +--Eh bien, je me risque! + +Elle alla frapper à la porte du gentilhomme républicain. + +Une servante vint ouvrir. + +--Je voudrais parler à monsieur de ***, dit Madame. + +La servante alla chercher son maître. + +--Monsieur, dit la princesse, vous êtes républicain; mais je me suis +rappelée Charles Stuart fugitif. Je suis la duchesse de Berry, et je +viens vous demander asile. + +M. de *** salua respectueusement: + +--Ma maison est aux ordres de Son Altesse, dit-il. + +Madame passa chez cet ennemi une nuit calme. + +Au matin arrivèrent deux amis: M. de Ménars et M. de Villeneuve, parent +de M. de B... qu'ils devaient remplacer. M. de Villeneuve avait pris un +passeport en son nom, lequel portait: «voyageant avec sa femme et son +domestique.» + +--Je vois bien la femme, dit son Altesse en riant, mais je ne vois pas +le domestique. + +--Nous allons le trouver sur la route, dit M. de Villeneuve. + +On partit. + +Il faisait un vent piquant et sec. Les chevaux marchaient bien, trop +bien même; car, à une descente un peu rapide, ils prirent tout à coup le +mors aux dents. + +En vain M. de Ménars et M. de Villeneuve essayèrent-ils de les arrêter: +la calèche descendait avec une rapidité effrayante. + +De plus, cette voiture était vieille et menaçait à chaque soubresaut de +se briser en deux. + +Elle se contenta de verser. + +Tout le monde était sain et sauf, mais la calèche était cassée. + +--Comment allons-nous faire? demanda Madame. + +--Rien n'est perdu, dit M. de Villeneuve. Est-ce que mon domestique +n'attend pas sur la route? + +--Oui, mais où? + +--A deux kilomètres d'ici. + +Madame prit le bras de M. de Villeneuve et fit bravement les deux +kilomètres à pied. + +En effet, _le domestique_, venu de Marseille dans un char-à -bancs, se +tenait assis au bord du chemin. + +Il se leva en apercevant les voyageurs. C'était un jeune homme d'une +trentaine d'années, qui portait une élégante livrée noir et or. + +M. de Villeneuve lui serra la main. + +--Vous êtes bien familier avec vos gens, de Villeneuve! dit Madame en +riant. + +--J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. de Lorge, dit M. de +Villeneuve. + +--Humble serviteur de Son Altesse! riposta M. de Lorge. + +--Bravo! Partons, continua la princesse. Seulement, messieurs, une +simple observation. A partir de cette heure, supprimez, je vous prie, +des appellations dangereuses. Une Altesse courant les routes pourrait +bien sembler extraordinaire. Je suis tout simplement madame de +Villeneuve. Ne l'oubliez pas. + +Le 5 mai, à sept heures du soir, Madame entrait à Toulouse. + +Personne ne faisait attention à ce char-à -bancs, car les propriétaires +des environs sont accoutumés à venir souvent en ville. + +Pourtant un officier de la ligne se trouvait, par hasard, assis à la +porte de l'hôtel devant lequel le char-à -bancs était arrêté. + +M. de Villeneuve avait pris les devants pour acheter une chaise de +poste. + +Il devait continuer à petits pas jusqu'à ce que le char-à -bancs le +rejoignît. + +Cet officier regardait attentivement la princesse, qui sentait le +danger, mais n'osait faire un mouvement ni ordonner le départ de peur +d'appeler une dénonciation. + +--Voyez donc, de Lorge, comme cet officier me regarde? dit-elle. + +En effet, l'officier ne quittait pas des yeux le petit groupe formé par +les voyageurs. Tout à coup il se leva et vint à M. de Lorge. + +Il lui mit la main sur l'épaule. + +Le gentilhomme croyait tout perdu, quand l'officier lui dit tout bas: + +--Engagez votre maîtresse à acheter un autre chapeau, celui-là ne lui +couvre pas assez le visage. + +Puis, soulevant son képi, il salua la princesse en mettant dans cette +action un respect caché que la prudence l'empêchait d'accentuer +davantage. + +--Brave cÅ“ur! murmura Madame. Ah! mes Français! mes Français!... + +M. de Ménars avait accompagné M. de Villeneuve. + +Un jeune homme de Toulouse, fort connu dans la ville, M. Neychens, +aujourd'hui rédacteur de l'_Union_, devait les remplacer pour quelques +heures. + +Il fallait, autant que possible, éviter les soupçons. Or, M. Neychens +avait l'habitude de faire souvent, en chaise de poste, le voyage de +Toulouse à Bordeaux. + +M. de Villeneuve fut rejoint à onze heures du soir. On quitta le +char-à -bancs et le voyage se poursuivit avec une rapidité d'autant plus +grande que le temps pressait. Ainsi que Madame l'avait écrit au marquis +de Kardigân, elle voulait que le soulèvement de la Vendée eût lieu du +1er au 15 mai. Or, on était déjà au 5, presque, au 6. Elle était donc en +retard. + +Aussi fut-il résolu d'activer le voyage. A Agen, au lieu de continuer +droit sur Bordeaux, par Marmande et La Réole, elle se dirigea vers +Saintes, par Villeneuve-sur-Lot, Sainte-Foy et Libourne. + +Aux environs de Saintes, M. de Villeneuve avait un ami. Cet ami était M. +le marquis de Dampierre. Par malheur, il n'était pas chez lui. Il ne +devait rentrer que le soir. + +Or, ce jour-là était un dimanche. + +Madame voulut assister à la messe du village, elle s'y rendit. + +Naturellement personne ne la connaissait. Elle passa donc inaperçue. + +Pourtant, vers la fin de l'office, au moment où le curé se retourna pour +prononcer _l'Ite missa est_, il resta tout à coup interloqué. +Heureusement personne ne fit attention à cet incident, que pas même la +duchesse n'avait remarqué. + +Les voyageurs allaient sortir de l'église, quand Madame s'arrêta. + +Elle venait d'entendre entonner le _Domine salvum fac regem nostrum +Ludovicum Philippum_... + +Elle écouta la tête baissée. + +Puis deux grosses larmes roulèrent sur son visage. + +--Qu'avez-vous, madame? demanda M. de Villeneuve. + +--Ah! _il_ a pris non-seulement le trône de mon fils... mais encore les +prières que son peuple devait faire pour lui! + +Il y avait tant de cÅ“ur, tant de loyauté choquée, tant de tendresse +maternelle blessée dans cette exclamation, que les compagnons de +l'illustre voyageuse se turent... + +Pauvre princesse! hélas! on lui avait tout pris, en effet... tout, même +les prières de la France! + +Quelques heures plus tard, M. de Villeneuve arrivait, accompagné de la +princesse, de M. de Ménars et de M. de Lorge, à la grille du château du +marquis de Dampierre. + +Le marquis était de retour. + +M. de Lorge sonna; le concierge qui demeurait à côté de la grille, dans +une petite maison de garde, vint ouvrir. + +--Nous voudrions parler à M. le marquis, dit le gentilhomme. + +--Oh! je crains que monsieur ne puisse vous recevoir, répondit le +concierge. + +--N'importe, conduisez-nous au château. + +--Qui annoncerai-je à monsieur? + +--Des amis: allez! + +On introduisit les voyageurs dans un salon du rez-de-chaussée, pendant +que le concierge transmettait à un valet de chambre la phrase de +l'étranger. + +On entendit un grand bruit dans tout le château, semblable à celui que +produirait une légion de valets. + +--Je suis sûre que nous tombons mal, observa la princesse. + +Elle était un peu cachée par l'ombre des rideaux du salon. Aussi, quand +M. de Dampierre entra, ne l'aperçut-il pas tout d'abord. + +--Bonjour, cher ami! dit M. de Villeneuve en tendant la main au marquis. + +--Comment toi!... toi! qui arrives à l'improviste? C'est mal. + +Le marquis avait prononcé cette phrase avec une telle conviction, que M. +de Lorge se détourna pour cacher le sourire qui naissait sur ses lèvres. + +M. de Villeneuve continua négligemment: + +--Mon Dieu! cher ami, il ne faut pas m'en vouloir. Je passais à Saintes +avec ma femme, et... + +--Ta femme!... + +--Oui. Et elle a désiré que je te présentasse à elle. + +M. de Dampierre distingua seulement alors une dame dissimulée dans +l'ombre des tentures. Il salua et reprit: + +--Tu es donc marié? + +--A ce qu'il paraît. + +Madame s'avança. Le marquis la reconnut. + +--Dieu! + +--Monsieur le marquis de Dampierre, Madame, dit M. de Villeneuve. Et +toi, cher ami, pardonne-moi cette petite comédie; mais Son Altesse est +triste depuis ce matin, et j'ai voulu l'égayer un peu. + +--Je suis heureux et fier, Madame, dit le marquis, que Votre Altesse... + +--Assez d'Altesse, marquis! reprit Madame, qui jusqu'alors avait gardé +le silence. Je suis ici, sur la route et sur le passeport, madame de +Villeneuve. + +--Alors, je remercie madame de Villeneuve, riposta le marquis en saluant +de nouveau, de l'honneur qu'elle fait à ma maison, en s'arrêtant sous +mon toit. + +--Marquis, nous avons faim et nous sommes las, dit de Lorge. + +--Vous avez faim!... Ah! quel malheur! j'ai justement à dîner, ce soir, +vingt personnes. + +--Tant mieux!... + +--Parmi lesquelles le sous-préfet de Saintes et le lieutenant de +gendarmerie de l'arrondissement. + +--Qu'importe! dit la duchesse: ils ne me connaissent pas, et... +d'ailleurs, je suis madame de Villeneuve. + +En effet, M. de Dampierre présenta les nouveaux venus à ses hôtes, comme +des amis attendus par lui. + +Personne ne reconnut la princesse, personne excepté le brave curé. + +Le matin, en entonnant _l'Ite missa est_, il avait déjà vu Madame. Il +eut un tressaillement en la retrouvant dans le salon du marquis. + +Nous passerons rapidement sur les détails de ce dîner, malgré le comique +de la situation. Le lieutenant de gendarmerie et le sous-préfet de +Saintes rivalisaient d'amabilités pour Madame. + +S'ils avaient su!... + +A onze heures du soir on se sépara; mais au moment de regagner son +presbytère, le curé demanda à _madame de Villeneuve_ de vouloir bien lui +accorder quelques instants d'entretien. + +La duchesse, un peu étonnée, y consentit. + +--Madame, murmura le curé, ce matin, à la messe... j'ai laissé les +autres dire à leur façon. Moi j'ai chanté: _Domine salvum fac regem +nostrum HENRICUM_. + +--Merci! monsieur l'abbé, dit-elle. + +Ce pauvre curé de campagne n'avait-il pas deviné l'émotion profonde dont +ce cÅ“ur de princesse et de mère avait dû être secoué? + +Seul, quand ses ouailles oubliaient, seul il s'était souvenu. Il est +vrai que celui qui reste fidèle à son Dieu sait rester fidèle à son roi. + + * * * * * + +Le lendemain, dès l'aube, ils repartaient. A Saintes, M. de Bonnechose +les rejoignait et montait dans la chaise de poste. + +Puis, par un crochet fait à travers champs, Madame revenait chez M. de +Dampierre. + +Il était important que, dans le pays, on crût repartis les voyageurs de +la veille. + +Au reste, Madame était brisée de fatigue, et, à la veille de s'exposer à +des fatigues plus grandes encore, elle sentait le besoin de prendre +quelques jours de repos. + +Puis, la princesse voulait se faire précéder de ses ordres en Vendée et +en Bretagne. Elle resta donc chez le marquis de Dampierre. + +Son premier mot à M. de Bonnechose avait été: + +--Où est le maréchal? + +M. de Bonnechose l'ignorait, et tous l'ignoraient encore. M. de Bourmont +se tenait, avec raison, caché dans quelque retraite. Mais Madame +devinait que sa présence était indispensable. + +En effet, M. de Bourmont pouvait seul empêcher de se reproduire le fait +désastreux qui avait tant nui à la première guerre de Vendée. + +Les chefs de 1794, comme ceux de 1832, étant tous égaux entre eux, celui +qui obtenait le commandement en chef blessait, par cela même, la +susceptibilité des autres. Hélas! même dans le dévouement, il y a des +côtés humains, donc des petitesses. Or, le maréchal, par son nom, par +son grade, par l'éclat des services rendus, était plus qu'un autre +l'homme désigné pour être généralissime. Tous accepteraient avec joie +pour premier un maréchal de France. + +Ensuite, Madame envoya aux principaux chefs la lettre suivante: + +«Que mes amis se rassurent: je suis en France. Bientôt, je serai en +Vendée. C'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs; vous +les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc. Il n'y a qu'une +méprise dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra +ses promesses. Mes fidèles provinces de l'Ouest ne manquent jamais aux +leurs. Dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne +dignité et à retrouver son ancien bonheur. + +M-C. R. + +15 mai 1832.» + +Cet ordre collectif fut bientôt suivi d'une proclamation que Madame fit +tirer à plusieurs milliers d'exemplaires à l'aide d'une presse +portative. + +Voici ce document: + +PROCLAMATION + +DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY + +_Régente de France_ + +«Vendéens! Bretons! Vous tous habitants des fidèles provinces de +l'Ouest! + +Ayant abordé dans le Midi, je n'ai pas craint de traverser la France au +milieu des dangers, pour accomplir une promesse sacrée: celle de venir +avec mes braves amis, et de partager leurs périls et leurs travaux. + +Je suis enfin parmi ce peuple de héros! Ouvrez à la fortune de la +France! Je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils +hommes. Henri V vous appelle. Sa mère, régente de France, se voue à +votre bonheur. + +Répétons notre ancien et notre nouveau cri: Vive le Roi! Vive Henri V! + +MARIE-CAROLINE. + +Imprimerie royale de Henri V.» + +Comme la circulaire, cette proclamation fut datée du 15 mai. + +Quand, le lendemain, après huit jours de repos, Madame quitta le château +du marquis de Dampierre, elle était précédée de ces lignes chaleureuses +et enthousiastes. + +Pour la suivre maintenant, nous ne pouvons mieux faire que de copier +l'écrivain militaire auquel nous devons une partie de ces +renseignements[8]: + +«Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu'à la première +poste, où elle prit des chevaux et continua sa route par Saint-Jean +d'Angély, Niort, Fontenai, Luçon, Bourbon et Montaigu. + +Madame la duchesse de Berry traversait en plein jour, et en voiture +découverte, le pays que quatre ans auparavant elle avait traversé à +cheval, allant de château en château, et entourée des populations +accourues sur son passage. Quant à M. de Ménars, propriétaire dans le +pays, habitué de toutes les élections, comme électeur et éligible, ayant +présidé le grand collége de Bourbon, c'était un miracle qu'il ne fût +point reconnu à chaque pas. + +Sans doute, les voyageurs furent protégés par leur imprudence même. Il +est vrai que Madame avait une perruque brune, mais elle avait oublié de +noircir ses sourcils blonds. + +Elle fut obligée de les teindre avec du charbon, pour harmoniser leur +couleur avec celle de sa perruque noire...» + +... Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habillé toujours en domestique, +fut obligé, pour ne pas mentir à son costume, de manger avec les +domestiques, et d'aider à atteler les chevaux. + +M. de Lorge se tira de son rôle, comme s'il eût joué la comédie en +société. + +Le 17 mai, à midi, Madame descendait, accompagnée de M. de Ménars, au +château de M. de N... Les deux voyageurs changèrent aussitôt de costume +avec le maître et la maîtresse de la maison, qui montant dans leur +voiture, continuèrent la route en leur lieu et place. + +Le postillon, que les valets avaient grisé dans la cuisine, tandis que +les maîtres changeaient de vêtements au premier, ne s'aperçut de rien; +il enfourcha son porteur, à moitié ivre, et prit la route de Nantes, ne +se doutant pas qu'on lui avait changé ses voyageurs, ou plutôt qu'ils +s'étaient changés eux-mêmes. + +La Duchesse avait donné rendez-vous à ses amis dans une maison située à +une lieue à peu près du château, et appartenant à M. X... Vers cinq +heures de l'après-midi, elle prit le bras de M. O... et gagna cette +maison à pied, où MM. de Charette et de Ménars, vêtus de blouses, et +chaussés de souliers ferrés, ne tardèrent pas à les rejoindre. + +Le soir, Madame partit pour gagner une cachette qu'on lui avait ménagée +dans la commune de Montbert. Elle était accompagnée en outre, par un +gentilhomme du pays, M. de la R...e. + +Quelques paysans escortaient les voyageurs. + +On demanda à la princesse si elle voulait faire un détour ou passer la +Maine à gué. Comme si elle eût voulu s'habituer du même coup à tous les +périls, Madame préféra le danger à la lenteur. + +On hésita pour savoir où l'on passerait la rivière. On se décida pour +Romainville, où la Maine est moins profonde. + +Un paysan qui connaissait les localités, prit la tête de la colonne, +sondant le chemin avec un bâton qu'il tenait de la main droite, tandis +que de la gauche, il tirait à lui la Duchesse. Arrivés au tiers de la +rivière, le paysan et Madame sentirent s'écrouler sous leurs pieds la +pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer. + +Tous les deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau. + +Madame, tombée à la renverse, avait disparu, entièrement submergée. M. +de Charette s'élança aussitôt, saisit la princesse par le bras, et la +tira de la rivière. Mais elle était restée cinq ou six secondes sous +l'eau, et avait failli perdre connaissance. + +Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus +avant. On la ramena à la maison d'où elle était partie. Elle changea de +vêtements, et décidée, dès lors, à changer de route, monta en croupe +derrière un paysan. En raison du détour, elle n'arriva que le 18 mai au +village de Montbert. Elle y coucha... + +Cependant, des gendarmes ayant été aperçus aux environs, il fut décidé +que, pour plus de sûreté, Madame se réfugierait ailleurs. On approchait +du moment décisif, et il ne fallait pas risquer de tout perdre par une +imprudence inutile. + +Aussi le lendemain, 20 mai, Madame se rendit dans une ferme voisine. + +Ce ne fut que le 21 au soir, que Son Altesse repartit pour gagner la +commune de Legé, où devaient se rendre M. de Breulh, et, à son défaut, +M. Berryer. + +Ce fut en effet ce qui arriva. + +Les royalistes de Paris étaient de plus en plus surveillés. Les +ministres de Louis-Philippe devinaient que cette insurrection vendéenne +serait sérieuse, et faisaient tous leurs efforts pour arrêter, sinon +supprimer, ce qui leur était impossible, tout échange de correspondances +entre Paris et la Vendée. + +Aussi les royalistes de Paris se dirent que si l'un d'eux se risquait à +faire le voyage, il serait aussi surveillé étroitement. + +Une imprudence pouvait amener la découverte de la retraite de Madame, et +par conséquent son arrestation. + +Il y eut un moment d'embarras et d'ennui très-réel pour eux. + +Heureusement survint une circonstance fortuite qui sauva tout. + +Berryer reçut avis qu'un assassin de La Charente-Inférieure, qui devait +être jugé aux assises de la Rochelle, demandait à être défendu par lui. + +Le motif d'un voyage était tout trouvé. + +Le grand orateur cachait l'homme politique sous la robe de l'avocat. + +Il n'allait plus en Vendée pour aider à l'insurrection, mais bien au +contraire pour défendre un assassin. + +Pour en finir une bonne fois avec ces détails historiques qui, bien +qu'arrêtant la marche de notre action, sont rigoureusement nécessaires, +voici ce qui se passa: + +Berryer partit de Paris le 20 mai au matin et arriva à Nantes le 22. + +L'homme de confiance de la Duchesse l'y attendait. Il vint prendre +l'illustre voyageur, et tous deux s'éloignèrent de Nantes à cheval. + +Au milieu de la nuit seulement, et après de nombreuses et émouvantes +péripéties, les deux hommes parvinrent à la retraite que la princesse +avait choisie. + +Que se passa-t-il dans cette entrevue? + +Hélas! elle n'est que trop connue! + +Berryer et le comité de Paris étaient entièrement opposés à une action +par les armes, action que les hommes énergiques, et réellement dévoués +du parti, réclamaient et espéraient. + +M. Saincaize, M. de Breulh, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand +lui-même, ne se rendaient pas bien compte de la situation, et +craignaient de se jeter dans ce qu'ils appelaient une «aventure.» + +Berryer usa donc de son influence, influence doublée encore de son +éloquence personnelle et de l'avis de ses collègues, pour combattre le +projet de Madame. + +La conférence dura une partie de la nuit. + +La princesse refusait au nom de son fils, au nom de son devoir, au nom +de la mission sacrée qu'elle avait reçue, et qu'elle devait accomplir. + +A cinq heures du matin, Berryer l'emportait. + +Madame était vaincue. Elle pouvait résister, refuser, quand on lui +parlait des dangers qu'elle courait... + +Mais Berryer mit en Å“uvre des raisons qu'une âme élevée et forte comme +celle de la princesse devait écouter avec émotion. Il lui parla de son +fils, dont elle pouvait compromettre la couronne dans une insurrection; +puis de ceux qu'elle ferait orphelins, de celles qu'elle ferait veuves. + +Madame céda... + +Elle écrivit une lettre qui suspendait les préparatifs faits pour le 24 +mai. + +Ce fut une faute et une grande faute! + +A qui doit en incomber la responsabilité? + +A Berryer d'abord, aux royalistes de Paris et un peu à Madame. + +Ce fut la seule. Elle manqua de promptitude dans la décision, la force +de la volonté et la rapidité dans l'exécution étant un des traits +distinctifs de cette puissante nature. + +Dès que Berryer eut reçu des mains de Madame la lettre qui donnait +contre-ordre, il s'éloigna rapidement pour rentrer à Nantes. + +La princesse renonçant à soulever la Bretagne et la Vendée, devait +naturellement quitter la France, où sa présence devenait non-seulement +inutile, mais encore dangereuse. + +Elle comptait rejoindre à grande vitesse Nantes, dans une maison isolée, +prendre là un passeport sous un nom supposé, qui l'y attendait, et +sortir de France. + +Mais Berryer ne devait pas voir arriver la princesse. + +Dès que le fatal conseiller eut disparu, Madame se rappela la mission +qu'elle avait reçue: mission sainte, qu'elle tenait de Dieu encore plus +que des hommes, parce que Dieu seul donne aux rois l'hérédité de leurs +droits. + +Elle se rappela tout ce qui s'était fait déjà , tout ce qui se ferait +encore, sans doute. + +Peut-être revit-elle les ombres héroïques de Charette, de Lescure et de +la Rochejacquelein venir l'adjurer, au nom de leur mort, de continuer +l'Å“uvre qu'elle avait commencée... + +Elle prit la plume, et, au lieu de partir, envoya à Berryer une lettre +où elle lui annonçait que, au lieu d'éclater le 24 mai, la guerre +commencerait du 3 au 4 juin. + +En effet, le 25, M. de Bourmont reçut la lettre suivante: + +«Ayant pris la ferme résolution de ne pas quitter les provinces de +l'Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je +compte sur vous, mon cher maréchal, pour prendre toutes les mesures +nécessaires à la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4 +juin. J'appelle à moi tous les gens de courage. Dieu nous aidera à +sauver la patrie! + +Aucun danger, aucune fatigue ne me découragera. On me verra toujours aux +premiers rassemblements. + +Vendée, 25 mai 1832.» + +Le lecteur comprend maintenant combien avait été funeste le conseil de +Berryer. + +La plupart des chefs ayant fait leurs préparatifs pour le 24 mai, +reçurent heureusement le contre-ordre qui remettait la levée de +boucliers au 4 juin. Mais quelques-uns de ceux d'en deçà de la Loire ne +purent être prévenus, ce qui amena des soulèvements partiels facilement +écrasés. + +Or, à cette date du 25 mai où nous sommes parvenus, une dizaine de chefs +avaient reçu des ordres pour attendre. + +Nous savons que Jean de Kardigân et Henry de Puiseux attendaient, eux, +avec leurs hommes, dans les bois de Machecoul. + +Le 26 au matin, un paysan, le front couvert d'un large et épais chapeau +campagnard, se présenta aux avant-postes, derrière lesquels se tenait +Madame. + +Il montra une passe signée du maréchal de Bourmont. + +--Votre nom? demanda le factionnaire au paysan. + +--Jean-Nu-Pieds. + +Ils ne s'appelaient, les uns et les autres, que par des faux noms. + +--Bien. + +Jean-Nu-Pieds fut introduit dans une chambre où se trouvait un jeune +gars d'environ dix-huit ans, qui mangeait un potage aux choux. + +Au bruit des pas il se retourna. + +--Bonjour, marquis! dit-il. + +C'était Madame, ou plutôt _Mathurine_. + + + + +X + +LES BOIS DE MACHECOUL + + +Jean de Kardigân et ses amis avaient été fidèles au rendez-vous. Le 4 +mai, toutes les troupes placées sous son commandement, et qui, sans +compter les non-valeurs, se composaient de douze cents hommes, se +trouvèrent réunies dans les bois de Machecoul. + +Mais revenons de quelques pas en arrière. + +Le lecteur a, nous l'espérons, gardé le souvenir de cette nuit agitée où +le marquis, la Pâlotte, Jacquelin et Aubin Ploguen avaient fait leur +expédition à la crique de Bel-Râch. + +Au retour, Henry du Puiseux, arrivé sur le brick hollandais +l'_Espérance_, avait remis au marquis les dépêches et les ordres de +Madame. + +Puis, deux paysans, un jeune, Pinson, un vieux, Leneguy, étaient venus +frapper à la porte du vieux manoir pour demander l'hospitalité. + +Nul n'avait soupçonné que Pinson était cette Fernande, dont le marquis +s'était brusquement séparé. Seul, Aubin Ploguen s'était douté de quelque +chose; seul, le Breton fidèle avait pressenti qu'un mystère était caché +sous le déguisement de la jeune fille. + +A son réveil, Pinson éprouva ce double et contraire sentiment de la +crainte et de la joie. + +La joie... car elle était près de Jean. + +La crainte... car le jeune homme pouvait tout deviner et s'éloigner +d'elle encore une fois. + +Le marquis ne s'aperçut de rien. A peine donna-t-il un regard à ce petit +paysan qui lui était envoyé; sur la lettre du vieux Gouësnon, il l'avait +purement et simplement accepté dans son état-major; état-major, hélas! +dont les fatigues dépassaient souvent celles des simples soldats! + +Madame appelait à elle tous ses fidèles pour le 4 mai. + +Le marquis de Kardigân, qui ne pouvait savoir qu'à cette date Madame +était à peine au milieu de son périlleux voyage, commanda tous ses +hommes pour qu'ils fussent arrivés avec lui dans les bois de Machecoul +au jour indiqué. + +Le voyage de Kardigân à Machecoul se fit par des chemins détournés, +nuitamment; les douze cents hommes divisés en petites bandes marchaient +isolément. + +Il est vrai que les autorités des communes savaient parfaitement à quoi +s'en tenir. A mesure que le moment de la prise d'armes approchait, les +maires dans les cantons, les lieutenants de gendarmerie dans les +arrondissements se tenaient préparés à tout événement. + +Fernande n'avait naturellement pas quitté Jean de Kardigân. + +Aubin Ploguen, depuis le départ, suivait silencieusement des yeux cet +enfant. Il était ravissant, ce petit Pinson! + +Le costume des paysans bretons de la côte est d'une élégance +inconsciente à charmer Neuville ou Stevens, ces maîtres peintres. + +Figurez-vous une veste étroite s'arrêtant à la taille, et attachée par +devant par des boutons de cuivre. Le col de couleur est rabattu, +laissant apercevoir le cou bien attaché et ferme de la jeune fille. Sur +ses cheveux bruns elle a mis une perruque blonde, cette longue chevelure +que les paysans du Morbihan et de l'Ille-et-Vilaine laissent pendre au +milieu des épaules. + +Ces cheveux blonds changeaient l'expression de la physionomie de +Fernande au point de la rendre méconnaissable. + +Malgré les quelques regards que le marquis de Kardigân avait +indifféremment jetés sur elle, il ne s'était pas un seul instant douté +que ce petit Pinson cachait ce qu'il adorait par-dessus tout au monde. + +Dans la nuit qui suivit le départ, ils arrivèrent aux bois de Machecoul. + +La troupe prit son cantonnement sous les fourrés épais. + +Aubin s'était écarté de ces cantonnements pour aller chercher des +approvisionnements nécessaires. + +Leneguy, la Pâlotte, Henry de Puiseux, Jean, Pinson, M. Lambquin et deux +autres paysans formaient l'état-major. + +Leneguy tailla à pleines branches et eut bientôt construit un petit +bûcher derrière lequel vinrent se chauffer les combattants futurs. + +Il faisait un vent sec qui passait en sifflant à travers les branches. + +Le pauvre Pinson grelottait. + +Jean s'en aperçut, et, détachant son manteau, le jeta sur les épaules de +l'enfant. + +--Merci, monsieur, murmura-t-il. + +Le marquis ne reconnut pas la voix. + +Et pourtant Dieu sait que sa pensée ne se détournait pas de cette +radieuse image qui restait pour lui comme un paradis perdu. + +Le feu flambait joyeusement. La flamme grimpait à mi-hauteur des arbres, +et nos héros s'étaient couchés à terre, tournés vers cette douce +chaleur. + +Jacquelin dormait, M. Lambquin dormait, les trois paysans dormaient. + +Il n'y avait d'éveillés que ceux que secouait une passion humaine. + +--Remarques-tu la tristesse de la Pâlotte? demanda Henry à Jean. + +--Oui. + +--Sais-tu d'où cela vient? + +--Non. + +--Mon cher, il y a dans cette femme quelque chose qui m'intrigue. Le +romanesque de sa vie a un côté séduisant. Quand on pense que cette +paysanne si belle sous sa robe de laine, qu'elle semble être encore une +grande dame, a été la baronne de Sergaz! Et la baronne de Sergaz n'était +elle-même qu'une obscure ouvrière de Lille! + +--Où veux-tu en venir? + +--Tu me traiteras de rêveur. + +--Va toujours. + +--Eh bien! je suis convaincu qu'il y a en elle quelque chose que nous ne +connaissons pas: je viens de te le dire, et je suis sûr de ne pas me +tromper. + +--Quoi? + +--Eh! si je le savais, je ne te le demanderais pas! + +--Enfin... + +--Écoute. Ses yeux ont parfois une fixité qui m'inquiète... + +Pinson était placé à côté d'Henry de Puiseux. A mesure que le jeune +homme parlait, il se tournait doucement, afin de prêter une attention +plus grande à ce qu'il disait. + +Il eut un léger tressaillement, et jeta involontairement les yeux sur la +Pâlotte; en effet, la jeune femme, assise devant le feu, la tête appuyée +dans la main, semblait rêver profondément. Son regard fixe, dardé sur la +flamme, paraissait y contempler la suite d'un roman, le spectacle d'un +drame. + +--Dieu! murmura Pinson, elle aime! + +Était-ce l'amour? + +Henry continua: + +--Mon cher Jean, la vie a des fatalités étranges. Plus je vais, plus je +le sens. Elle est faite de soubresauts et de hasards. Qui nous aurait +dit, il y a quatre ans, quand la flotte du roi de France partait pour +Alger, quand il racontait avec joie à LL. AA. RR. Madame la duchesse de +Berry et Madame la Dauphine, les premiers triomphes de ses soldats, qui +nous aurait dit qu'une heure viendrait, heure rapprochée, où ce roi +vainqueur souffrirait en exil, où l'une de ces mêmes princesses +viendrait partager notre existence de périls et de privations? + +Eh bien! ami, je sens qu'un drame va se jouer autour de nous. Il est là , +dans l'ombre, près de ce feu où nous nous chauffons, près de ce bois où +nous nous sommes réfugiés. + +--Tu rêves! + +--Qu'avais-je dit? Tu ne me crois pas!... Tiens! as-tu remarqué ce petit +Pinson? + +--Le fils de Gouësnon? + +--Ah! c'est le fils du fameux Gouësnon? + +--Oui. + +--C'est étonnant... + +--Pourquoi? + +--Oh! rien. + +--Mais que voulais-tu me raconter sur cet enfant? + +--Rien, te dis-je... + +Pinson avait écouté la suite des paroles d'Henry de Puiseux avec une +attention aussi grande que le commencement. + +Seulement, une crainte vague s'était emparée de son cÅ“ur. + +Pauvre Fernande! + +N'avait-elle donc pas encore fini son dur apprentissage de la +souffrance? + +Henry et Jean avaient cessé de causer. Tous les deux s'étaient +enveloppés dans leurs manteaux et dormaient. Les deux femmes, seules, ne +trouvaient pas le sommeil. + +Ah! si la Pâlotte avait su! + +Mais elle ne pouvait pas savoir. Pinson essuya doucement une larme qui +coulait sur sa joue. + +--Il est là ! et il me croit bien loin de lui, pourtant! murmura-t-il. + +C'était la seconde fois que cette idée-là lui venait... + +Tout à coup, la Pâlotte se redressa. Elle jeta un regard autour d'elle. + +Elle crut, sans doute, que personne ne pouvait la voir, car elle se +pencha vers Jean, comme pour contempler son visage. + +Ses yeux brillaient, et la pâleur de son front avait augmenté. + +Ce fut une révélation pour Pinson. + +--Grand Dieu! dit-il à voix basse, est-ce que M. de Puiseux aurait eu +raison? Est-ce que?... + +Elle n'acheva pas. Une angoisse sourde l'oppressait. + + + + +XI + +LA PALOTTE ET PINSON + + +Quand vint le matin, tous les soldats rangés sous les ordres du marquis +de Kardigân étaient réunis dans les bois de Machecoul. Dès lors une vie +nouvelle commençait pour nos héros. + +Madame cessait de s'appeler madame; on ne devait plus la nommer que +_Mathurine_ ou _ma Tante_, quand elle resterait en paysanne; que +_Petit-Pierre_, quand, ainsi que Fernande, elle deviendrait un jeune +gars de Bel-Râch ou d'Erqui. + +Le marquis de Kardigân devenait _Jean-Nu-Pieds_, et Henry de Puiseux, +_Petit-Bleu_. + +Jean-Nu-Pieds ordonna de commencer aussitôt les travaux de défense. + +Ces travaux étaient fort importants; car il ne fallait pas s'exposer à +se laisser tourner par les troupes de Louis-Philippe. + +Voici en quoi ils consistaient: + +Le marquis fit abattre à chaque sentier débouchant de la forêt dans la +plaine une centaine d'arbres. Ces arbres, placés en travers de la sente, +formèrent un obstacle infranchissable devant lequel devaient s'arrêter +les soldats, pendant que les chouans feraient feu, abrités derrière +leurs palissades. + +Ce travail dura toute la matinée, et chacun y prit part, Pinson et +Jacquelin comme les plus grands. + +A midi, les chouans commencèrent à visiter leurs armes à feu. + +Puis, le marquis fixa à chaque escouade son cantonnement particulier. + +Les onze ou douze cents hommes placés sous son commandement étaient +divisés en dix bataillons de cent quinze hommes chacun environ; cinq +bataillons avaient pour chef Henry de Puiseux; les cinq autres +Jean-Nu-Pieds. A son tour, chaque bataillon formait quatre escouades de +vingt-cinq à trente hommes. + +Au milieu des bois de Machecoul s'élèvent des grottes vastes, qui ont dû +être autrefois des dolmens, ces autels où les prêtres druidiques +offraient des sacrifices humains à leurs dieux sanglants. Là étaient +emmagasinés des cartouches et des vivres. Il y en avait pour deux mois. +Et quand ces provisions seraient épuisées, la mer se chargerait, par le +vaisseau l'_Espérance_ ou un autre, d'en apporter de nouvelles. + +Le soir de ce second jour, on distribua des vedettes. + +Jean et Henry avaient à peine une heure à eux pour causer. Tout leur +temps était absorbé par les soins de leurs commandements. + +Une huitaine de jours s'écoulèrent ainsi: on était au 13 mai. +Jean-Nu-Pieds commençait à devenir inquiet du retard éprouvé par Madame. + +Il savait cependant que Son Altesse était en France, et que la tentative +de Marseille avait échoué. + +Toutes ces préoccupations avaient naturellement empêché le marquis de +remarquer Pinson. Mais si, lui, n'avait pas prêté son attention au +prétendu fils du vieux Gouësnon, il n'en était pas de même d'Aubin +Ploguen et de la Pâlotte. + +Le Breton et la jeune femme, pour des raisons différentes, il est vrai, +voyaient plus clair que les autres. Seulement, Aubin était arrivé à une +certitude presque complète, tandis que la Pâlotte ne faisait encore que +soupçonner. + +Fernande semblait ne pas se douter ni s'apercevoir de la surveillance +dont elle était l'objet. Comment la pauvre enfant se serait-elle méfiée? + +Il est vrai que le regard calme d'Aubin Ploguen la gênait quand il +s'arrêtait sur elle. + +Mais la loyauté qu'elle lisait dans cet Å“il clair ne lui inspirait +aucune crainte. + +Quant à Henry de Puiseux, il avait oublié presque entièrement les +soupçons qui lui étaient venus tout d'abord. + +Vers le 17 mai, Jean-Nu-Pieds reçut la proclamation et la circulaire +écrites par Madame au château de M. de Dampierre, proclamation et +circulaire que le lecteur connaît déjà . + +Dès lors, en calculant l'arrivée probable de Madame, il pouvait fixer le +jour où il se rendrait auprès d'elle. + +D'un autre côté, comme naturellement plus approchait le moment de la +lutte, plus il fallait augmenter la surveillance, il fit faire de +nouveaux travaux de défense. + +Les bois de Machecoul ne pouvaient être attaqués que sur leur versant +nord. Il résolut de les enceindre de ce côté-là par un long fossé +circulaire qui formerait une espèce de contrefort. + +Il fut arrêté que les travailleurs partiraient dès l'aube, pendant que +la Pâlotte, Jacquelin et Pinson iraient à Nantes aux nouvelles. + +La Pâlotte accepta cette mission avec joie; mais quand elle sut que +Pinson devait l'accompagner, elle ordonna à son fils de rester dans les +bois. + +Elle désirait sans doute rester seule avec ce singulier paysan qui avait +les pieds si petits et les mains si blanches. + +Ils partirent tous les deux au matin, emportant des provisions pour la +journée. + +Fernande, loin de dépérir dans cette vie de fatigues et de dangers, +prenait chaque jour de nouvelles forces. Il y a de ces natures que +l'existence active grandit et réconforte. + +--Viens, petit, dit la Pâlotte en prenant le bras de la jeune fille. + +Pinson dégagea son bras tranquillement, sans brusquerie, et suivit la +Pâlotte qui avait pris le sentier de la plaine. + +--C'est étrange, pensa la Pâlotte. + +Les deux femmes descendaient le petit chemin tout vert, ombragé par des +arbres épais, dans lesquels chantaient les oiseaux, qui fêtaient le +printemps. + +De temps en temps, elle jetait un regard curieux sur son compagnon, non +qu'elle eût deviné une femme dans Pinson: elle était à mille lieues de +cette idée, mais elle avait la prescience qu'on lui cachait un mystère, +peut-être même un danger menaçant pour Jean de Kardigân. + +Fernande se taisait. Quand le cÅ“ur est rempli de pensées, les lèvres +restent muettes. + +Arrivées au tiers de leur course, la Pâlotte tira de son bissac le +déjeuner et proposa à Pinson de prendre des forces: + +--Au reste, petit, tu dois connaître le pays, dit-elle. + +--Oui. + +--Est-ce que tu n'es pas de Savenay? + +--En effet. + +--Ton père, le vieux Gouësnon, chez lequel nous arriverons à la nuit, +car n'oublie pas que nous ne devons pas nous montrer de jour, ton père, +le vieux Gouësnon, pourra bien nous offrir l'hospitalité? + +--Certainement... + +Il y eut un silence. + +La Pâlotte avait fait deux parts de la viande froide et du pain emportés +par elle. + +--Tiens, prends, petit. + +Et elle lui tendit sa part du déjeuner. + +--Merci. + +--Sais-tu que tu n'es pas bavard? continua la Pâlotte. + +--C'est que je parle mal le français, répondit Pinson, avec un léger +embarras et en traînant un peu sur ses mots, comme s'il eût fait un +effort pour les trouver. + +--Tu connais mieux le bas-breton, n'est-il pas vrai? + +--Dame!... + +--Eh bien! veux-tu m'en dire quelques mots? C'est une vraie musique, +votre langage de ces côtés-ci, et je n'aime rien tant que l'entendre. + +Fernande avait été élevée aux environs de Savenay, nous l'avons dit. +Elle connaissait donc à merveille le patois breton, et rien ne lui était +plus facile que de contenter la Pâlotte. + +Celle-ci vit que cette première épreuve échouait. Elle remit à plus tard +la suite. + +--Allons, en route, petit, dit-elle. + +Toutes les deux reprirent leur marche. Au reste, elles n'avaient pas à +se hâter; de Machecoul à Nantes il y a à peine une demi-journée de +marche. Elles devaient seulement entrer à la nuit tombante dans la +capitale de la Loire-Inférieure, où le vieux Gouësnon était venu de +Savenay, exprès pour les recevoir et leur donner des nouvelles. + +Elles tournèrent donc à droite, laissant sur la gauche le lac de +Grandlieu, et dépassèrent bientôt Château-Thibaut. + +--Avons-nous des amis ici? demanda la Pâlotte, qui montra à son +compagnon le village assis à leurs pieds au bas de la colline. + +Cette demande augmenta encore la gêne de Pinson, qui de rouge qu'elle +était devint blanche. + +--Mais... + +--Tu ne le sais pas? + +--Si... je le sais... + +--Aussi... je me disais que c'eût été trop étonnant. Comment! +toi...--toi qui es du pays...--car tu es du pays...--ne connaîtrais-tu +pas ce château? + +--Mais je le connais, je le connais. + +--En bien! à qui appartient-il? + +En faisant cette question, la Pâlotte ne se doutait pas de l'effet +qu'elle produisait sur Fernande. + +--Il appartient à un bleu, murmura-t-elle d'une voix étranglée. + +--A un bleu? + +--Oui. + +--Et comment s'appelle-t-il? Tu dois le savoir, puisque tu es... puisque +tu es du pays. + +--Il s'appelle... + +Elle s'arrêta et ajouta plus bas: + +--Monsieur Grégoire... + +En effet, la maison était un bien de son père. + + + + +XII + +OU LA PALOTTE GUETTE + + +Le reste du voyage fut silencieux jusqu'à Nantes. Elles y arrivèrent à +la nuit tombée. La Pâlotte réfléchissait aux étrangetés de Pinson; +Pinson s'effrayait des questions réitérées de la Pâlotte. + +Celle-ci était de plus en plus persuadée que son compagnon lui cachait +la vérité. Mais elle ne le soupçonnait pas d'être une femme. + +Non. Aubin Ploguen seul avait eu comme une arrière-pensée de la réalité; +mais la Palôtte croyait que Pinson était un espion envoyé par les +autorités de Louis-Philippe. + +Comment M. de Kardigân eût-il pu se méfier de cet enfant? + +Le vieux Gouësnon les attendait dans une petite maison, à l'extrémité +des ponts de Cé. + +Il vint les bras ouverts à Pinson, et l'embrassa en disant: + +--Bonjours, mon gars! + +--Il le connaît donc! pensa la Pâlotte, alors il n'aurait pas menti. + +En effet, il était bien difficile de se méfier du vieux Gouësnon, un +austère chouan, le seul vivant de ceux qui avaient fait toutes les +guerres de Vendée depuis 1793. + +On citait avec orgueil, dans la lande, un mot de Charles X, qui avait +dit: + +--Le paysan Gouësnon est un bon gentilhomme. + +Gouësnon conduisit les deux femmes aux deux couchettes qui leur avaient +été préparées. + +Ces deux couchettes étaient placées dans des mansardes attenantes l'une +à l'autre. Pinson avait l'air d'être brisé de fatigue. La Pâlotte allait +s'étendre sur son lit, quand il lui sembla entendre un bruit de pas au +dehors. + +Elle ouvrit la petite fenêtre de sa mansarde et regarda. + +En effet, la chambre de Jacqueline était au premier étage, et de là , on +pouvait facilement voir et entendre dans la rue. + +Elle se pencha. + +Il faisait nuit. Une clarté douce s'épandait sur tous les objets, +colorant de ses reflets mats les murailles de la maison. Or, contre +cette muraille se tenait appuyé un homme, enveloppé d'un manteau, et +dont un chapeau couvrait le visage. + +Cet homme ne pouvait se douter de l'espionnage dont il était l'objet. Au +reste, il n'eût pu apercevoir la Pâlotte, à demi cachée derrière les +contrebas de la mansarde. + +Il attendit là pendant un quart d'heure. + +Cependant la ruelle était déserte. Personne, en ce temps troublé, ne se +serait risqué si tard en un quartier isolé. + +Au delà du cercle des maisons, on voyait l'enfilade des ponts de Cé, +déserts eux aussi. + +Quand un quart d'heure se fut écoulé, l'homme se retourna, et ramassant +un petit caillou sur le sol, le jeta contre les vitres de la mansarde +occupée par Pinson. La Pâlotte avait éteint sa chandelle. Celle du petit +gars se reflétait encore derrière les fenêtres. Était-ce donc un signal? + +Jacqueline retenait son souffle pour ne pas trahir sa présence, elle se +croyait en face d'une machination infâme: qui sait si elle n'était pas +sur la trace d'un complot d'espionnage? + +Deux fois de suite l'homme embusqué jeta des pierres contre les vitres. +La fenêtre de Pinson ne s'ouvrit pas. Enfin, il se mit à frapper cinq +fois dans ses mains, à intervalles inégaux. + +Aussitôt la fenêtre s'ouvrit. + +--Est-ce vous? dit la voix de Pinson. + +--Oui. + +--Quand êtes-vous arrivé de Paris? + +--Hier matin. + +--Que m'apportez-vous? + +--Une lettre. + +--Ah! + +Pinson prononça ce mot d'une voix étouffée. + +--Comment ferez-vous pour me l'envoyer? + +--Avez-vous une corde? + +--Oui. + +--Laissez-la pendre. J'y attacherai la lettre. + +Pinson fit glisser le long de la maison une ficelle assez forte. Elle se +releva bientôt tirée par la main émue de la jeune fille, et la Pâlotte +aperçut distinctement un morceau de papier blanc à son extrémité. + +--Si je pouvais m'en emparer? pensa-t-elle. Comment faire? + +--Merci, ami, murmura Pinson. Vous avez été bon et dévoué, merci! + +--J'ai quelque chose à vous demander? + +--A moi? + +--Oui. + +--Parlez vite. Si cela est en mon pouvoir... + +--Je veux pénétrer dans les bois de Machecoul. + +--C'est impossible! + +--Impossible? N'importe! il le faut. + +--Hélas! Jérôme, que me demandez-vous là ? Je sens qu'on se méfie de moi +là -bas. Le vieux Gouësnon m'a pourtant fait passer pour son fils, ce +devrait être un titre suffisant. Mais non. Je devine aux regards qu'on +me lance qu'on me redoute: un enfant! + +--Ils sont donc soupçonneux? + +--Oh! oui. + +--Comment faire? + +--Pourquoi teniez-vous à pénétrer dans les bois de Machecoul? + +--Ce serait trop long à vous raconter. Attendez que je puisse causer +longuement avec vous. + +--Avez-vous vu mon père? + +--Oui. + +--Écoutez-moi aussi, je veux absolument vous parler. Demain soir nous +serons, ma compagne et moi, dans la cabane de Jozon le pêcheur, au bord +du lac de Grandlieu. Allez au château de M. Grégoire, à Château-Thibaut. +Vous direz que vous venez de ma part et on vous ouvrira. Demain soir, à +onze heures, j'irai vous attendre dans une barque, qui est à cent mètres +environ de la cabane de Jozon. La barque est cachée sous des arbres +très-feuillus; on ne pourra nous voir. + +--Bien. A demain! + +--A demain. Vous n'oublierez rien? + +--Non... + +La fenêtre se referma, et la Pâlotte n'entendit plus que le bruit des +pas d'un homme qui s'éloignait. + +Elle rentra dans sa mansarde, et, haletante, émue jusqu'au fond de +l'âme, elle se mit à réfléchir à la portée, à la signification de la +scène nocturne qu'elle venait de surprendre. + +--J'avais bien deviné, pensait-elle. Ce Pinson est un espion, un +traître! Il veut vendre le maître... Mais je suis là , moi! + +Elle marchait dans l'étroite chambre, les bras croisés sur sa poitrine; +un feu sombre brillait dans ses yeux. + +--Et tous ces hommes qui sont les amis du maître n'ont rien vu! Ils ont +cru à ce Pinson! Oui, mais eux, ce ne sont que les amis, tandis que +moi... tandis que moi!... + +Elle s'arrêta. + +Puis, elle reprit avec une animation croissante: + +--Je garderai ce secret pour moi seule. Je veux être seule à veiller... +Quand il saura que je l'ai sauvé, peut-être son cÅ“ur s'amollira, et +alors!... + +Un sourire vint effleurer la lèvre de cette splendide créature. + +Elle resta quelques instants encore à rêver; puis elle s'étendit sur sa +couchette. Mais elle ne put dormir. + +Le lendemain, dès l'aube, elle était debout, n'ayant pu réussir à fermer +l'Å“il de la nuit. + +Elle avait réfléchi. La complicité de Gouësnon dans une trahison lui +paraissait inadmissible. Le mieux était de croire, selon elle, que la +religion du vieux chouan avait été surprise. + +En tous cas, elle était frappée de ce qu'avait dit Pinson. + +--Vous irez de ma part à la maison de M. Grégoire, à Château-Thibaut, et +l'on vous ouvrira. + +Or, quand la veille, elle avait demandé à Pinson qui était ce M. +Grégoire, Pinson lui avait répondu: C'est un bleu. + +Au reste, l'enfant avait dit vrai. Gouësnon les envoya au lac de +Grandlieu. Sa maison du pont de Cé était observée. Il valait mieux ne +pas exposer les dépêches à être surprises. + +La journée s'écoula entièrement, sans que ni l'une ni l'autre ne +sortissent. La Pâlotte feignait de ne rien savoir. Au rebours de la +veille, où elle s'était montrée méfiante avec son compagnon, elle fut +plus pleine d'entrain et de gaieté en lui parlant. + +Puis, à quatre heures du soir, Gouësnon fit atteler une petite +charrette. On la remplit de foin et de paille, comme pour simuler le +retour d'un marché, les deux femmes montèrent sur le petit banc, et +Gouësnon prit place à côté d'elles. + +En deux heures ils arrivèrent à Château-Thibaut. Sur la route, ils +rencontrèrent des soldats. A une lieue et demie du village, un groupe +d'hommes sur la route. + +--Arrête, la voiture, cria une voix mâle. + +Gouësnon retint son cheval. Celui qui avait crié s'approcha. + +C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, haut en couleur, de +grande taille et d'expression énergique. Il portait les insignes de +général de brigade. Le cordon de commandeur de la Légion d'honneur +brillait à son cou. + +Cet homme était le général Dermoncourt, récemment envoyé de Paris pour +commander la subdivision de la Loire-Inférieure. + +Gouësnon le reconnut sans doute, car il porta béatement la main à son +béret, en prenant cette mine niaise que savent si bien se donner les +Bretons dans les circonstances difficiles. Que voulez-vous? La Bretagne +est si près de la Normandie! + +--Où vas-tu? demanda le général. + +--Où je vas, monsieur? + +Il y eut un silence. Dermoncourt observait attentivement le paysan. + +--Ah! mon gaillard, je te connais! dit-il. Holà ! deux hommes, pour +m'empoigner celui-là !... + + + + +XIII + +BLANCS ET BLEUS + + +A l'ordre du général Dermoncourt, deux chasseurs à cheval s'élancèrent. + +Avant que Gouësnon ait pu se défendre, il était jeté à bas de la +charrette et conduit au milieu d'un groupe de soldats. + +Le paysan ne dit pas un mot. Il se contenta de jeter un coup d'Å“il à +Pinson, coup d'Å“il énergique, qui contenait un monde de paroles. + +Pinson-Fernande feignit de n'avoir rien vu. Mais se tournant vers le +général Dermoncourt: + +--Comment, général, vous arrêtez mon ami Gouësnon? + +--Tais-toi, blanc-bec! Et toi, le vieux, avance à l'ordre. Dis-moi, te +rappelles-tu le capitaine républicain commandant l'escouade qui prit +Charette? + +--Oui, répondit Gouësnon d'une voix grave et sombre. + +--L'as-tu reconnu? + +Le paysan darda sur l'officier son regard farouche: + +--Oui... + +Il y eut un silence, pendant lequel ces deux hommes, ennemis éternels +l'un de l'autre, se regardèrent attentivement. + +--Ah! tu le reconnais? reprit Dermoncourt de sa voix sèche et vibrante. +Eh bien, tu as bonne mémoire. Je ne t'ai pas oublié, mon gars! Tu étais +dans le bois, à cinq mètres de la place où Charette gisait, blessé à +mort; ce qui n'a pas empêché les gredins de Nantes de le fusiller... +lui, un soldat... lui, un héros!... Moi, j'étais le capitaine. Quand je +me suis avancé vers lui, pour le relever, tu t'es adossé contre un +arbre... Je te vois encore! et tu m'as tiré un coup de fusil. Est-ce +vrai? + +--C'est vrai! + +--Tu vois que j'ai la mémoire bonne, mon gars. Tes cheveux et ta barbe +ont blanchi comme les miens. N'importe: les événements et les années ont +passé sur nous sans nous changer tous les deux... + +Gouësnon s'était redressé. + +Un feu sombre luisait dans son Å“il. Il se croisa les bras et se postant +en face du général: + +--Je ne sais pas mentir! dit-il. Oui, je vous reconnais, moi aussi! je +vous l'ai avoué. Vous êtes le bleu qui a relevé Charette... J'ai tiré +sur vous... je vous haïssais... je vous hais encore! Et après? Il n'y a +rien de changé, comme vous dites: vous à gauche, moi à droite. +Empoignez-moi, si bon vous semble; faites-moi fusiller, par rancune: je +m'en soucie comme d'une noix verte. Que j'aie le temps de me recommander +à la bonne Dame-d'Auray, et je serai content. Allons, faites vite! Vous +êtes bleu, je suis blanc: ni vous, ni moi, n'aimons à attendre! + +Rien ne saurait rendre l'énergie sauvage avec laquelle Gouësnon prononça +ces paroles. Les soldats de Dermoncourt se regardaient, émus malgré eux +par le courage de cet homme qui, adossé à la mort, se retournait comme +le sanglier pour se défendre encore. + +Le général mâchait sa moustache grise avec acharnement. Lui aussi était +impressionné. C'était un honnête homme, fort dans le danger, calme dans +le repos. + +A quarante ans de distance, il retrouvait les mêmes haines, les mêmes +colères. Et lui, le républicain convaincu, lui, qui avait traversé +l'épopée impériale en gardant sa conviction pure et entière, il se +demandait quel pouvait bien être ce principe qui faisait si grands, si +fermes dans leur foi, ces hommes, toujours les mêmes. + +--Écoute bien, vieux, reprit-il. Je t'ai fait arrêter, non pour le +passé, mais pour le présent... Jadis, en venant au secours de ton +général et en tirant sur moi comme sur un lapin, tu as fait ton devoir: +exactement comme je fais le mien aujourd'hui. Mais, comprends-moi: tu +m'es suspect. On m'a dit que les blancs s'étaient réfugiés dans les bois +de Machecoul... Je te rencontre sur le chemin de Machecoul... Tu saisis, +hein? Explique-toi, allons! + +Pinson avait suivi cette scène impressionnante avec une évidente +émotion. Il s'avança vers Dermoncourt. + +--Général, dit-il... + +--Ah! c'est encore toi, blanc-bec? + +--Oui, c'est encore moi. J'ai à vous dire une chose importante. + +--Eh bien! parle... + +--Non. + +--Tu ne veux pas parler? + +--A vous, si; mais devant tous vos soldats, jamais! + +Dermoncourt savait qu'en temps de guerre il ne faut rien négliger. Il +poussa son cheval sur le côté, et fit signe à Pinson de s'approcher. + +Quand le jeune gars fut à portée, il le saisit par la ceinture et, le +hissant jusqu'à lui, l'assit sur le devant de sa selle. + +--Allons, que veux-tu? + +--Général, dit Pinson à voix basse, et de façon à n'être entendu que de +l'officier général, me reconnaissez-vous? + +--Toi! + +--Oui, moi. + +--Non!... + +--Je suis Fernande Grégoire. + +Dermoncourt fit un tel soubresaut que son cheval recula. + +--La fille de votre ami M. Grégoire, continua Pinson, le républicain, +comme vous. + +--Vous, Fernande!... + +En effet, Dermoncourt était un des meilleurs amis du conventionnel. Bien +souvent il avait fait sauter Fernande sur ses genoux quand elle était +enfant. + +--Oui, je comprends, dit-elle, vous ne reconnaissez plus votre Fernande. +Ces cheveux blonds la changent plus que les cheveux blancs n'ont changé +Gouësnon... + +--Comment êtes-vous ici? + +--Vous ne comprenez pas encore? + +--Sous ce costume?... + +--J'étais à Château-Thibaut, chez mon père, quand le mouvement vendéen a +éclaté. Je suis sûre des paysans de chez nous. Mais les autres, ceux des +paroisses d'à côté, pouvaient m'arrêter. Alors, quand je suis obligée +d'aller à Nantes, je me déguise, et Gouësnon me conduit. Son royalisme +est connu: nul n'oserait me prendre avec lui. + +L'explication était tellement simple que le général Dermoncourt n'hésita +pas. + +--Allons, descends, mon petit gars, fit-il tout haut à Fernande. + +Pinson se laissa glisser le long de la selle et courut remonter en +voiture. + +--Quant à toi, vieux, dit-il à Gouësnon, tu es libre. Lâchez-le, vous +autres. + +Le chouan reprit sa place dans la charrette. + +--A vous revoir, mon général! dit-il. + +--Bah! je ne te souhaite pas de me revoir! répondit l'officier. Bon +voyage, les enfants. + +La carriole reprit sa route dans la direction du lac de Grandlieu, +pendant que Dermoncourt et son escorte retournaient à Nantes. + +A mesure que Gouësnon avançait, il comprenait la portée des paroles du +général. Comme on savait les blancs dans les bois de Machecoul, des +patrouilles nombreuses circulaient autour de Château-Thibaut et du lac. + +A six heures ils arrivaient au village. A sept heures, en suivant de +nombreux détours, ils débouchaient sur le lac, et Gouësnon conduisait +ses voyageurs à la petite cabane du garde. + +La Pâlotte, depuis la rencontre faite sur la route, était plus que +jamais convaincue que Pinson était un espion. S'il en était autrement, +comment expliquer que Dermoncourt aurait rendu le chouan si vite à la +liberté? Elle se répétait tout bas les paroles que l'inconnu de la nuit +avait dites à Pinson: + +--Il faut que je pénètre dans les bois de Machecoul. + +Et la réponse du petit gars: + +--Demain, à onze heures du soir, j'irai vous attendre dans une barque +qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est +cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir! + +Quand ils furent enfermés tous les trois dans cette cabane, Gouësnon mit +sur le banc de pierre, qui servait de lit à Jozon, un dîner composé de +pain et de figues sèches. Après «le dîner», il alluma sa pipe et se +plongea dans ses songes. + +La Pâlotte, elle, ne perdait pas des yeux Pinson, qui feignait de +dormir. + +Quand la jeune femme crut que le petit gars dormait, elle se leva +doucement. Elle ouvrit avec précaution la porte de la cabane et se +dirigea vers la route. + +Fernande ne prêta qu'une attention médiocre à ce départ. Un instant +après, la Pâlotte rentra; dans un coin de la cabane, Jozon avait entassé +les outils de menuiserie qui lui servaient à radouber sa barque ou à +réparer les dommages que le vent faisait à sa maisonnette. + +Elle prit un vilbrequin et sortit. Mais elle avait eu le temps de +s'emparer de l'outil et de le cacher sous sa robe, avant que Fernande +s'en aperçût. + +Au reste, la jeune fille dormait presque. Les fatigues physiques et +morales de son être l'épuisaient. + +La Pâlotte avait quitté la cabane à huit heures; à dix heures, elle +revint. + +Pinson attendait avec impatience l'heure du rendez-vous qu'elle avait +donné à Jérôme, car l'homme embusqué de la nuit précédente n'était autre +que notre ancienne connaissance, l'ouvrier Jérôme Hébrard. + +Fernande avançait doucement, sous la nuit étoilée, vers la barque qui +attendait sous son dôme de feuillage. Elle l'aperçut bientôt. Mais la +barque était vide. Jérôme n'y était pas... + + + + +XIV + +LA JALOUSIE DE L'UNE ET L'AMOUR DE L'AUTRE + + +Fernande regarda attentivement à droite et à gauche. Elle espérait +apercevoir Jérôme. Rien ne paraissait. + +Alors elle se glissa dans le feuillage, entra dans la barque et +attendit. + +Quand elle était seule, la pauvre enfant aimait à donner libre essor à +ses rêves. Elle aimait à reporter sa pensée sur celui qu'elle avait +choisi entre tous, et dont elle se sentait bien à jamais séparée. + +Combien de temps dura cette sorte de rêve? + +Il lui eût été impossible de le dire. + +Elle avait d'abord pensé à cette étrange disparition de Jérôme. Comment +et pourquoi l'ouvrier n'était-il pas au rendez-vous donné? + +Puis la lassitude reprit le dessus. Elle attendit avec une impatience +moins fébrile, et enfin, elle s'endormit de nouveau, épuisée, comme dans +la cabane. + + * * * * * + +Il faisait une radieuse nuit de printemps. De douces effluves +remplissaient l'air. + +Par instants, la barque inclinée légèrement au gré des vagues invisibles +du lac, s'agitait et semblait s'éloigner du rivage. + +Une tête de femme, pâle et triste, parut dans l'encadrement des feuilles +tombantes. Cette femme s'arrêta un instant, examinant avec soin +l'étendue de l'eau. + +C'était la Pâlotte. + +Quand elle se fut assurée que le petit Pinson dormait, elle se glissa +dans la barque et détacha l'amarre qui la retenait à la rive. + +L'esquif entraîné commença de s'éloigner doucement, et prit le large. + +La Pâlotte n'était pas reconnaissable. Un long et épais manteau la +recouvrait entièrement. + +Assise à l'arrière on n'eût pu reconnaître son sexe. Était-ce un homme +on une femme, cette statue sombre qui se tenait là immobile? + +La barque filait toujours, entraînée par le remous caché. + +La Pâlotte regardait fixement le petit gars. Un éclair d'orgueil se +lisait dans son regard. + +De temps à autre, elle reportait les yeux sur la côte, et ne pouvait +cacher sa joie en la voyant fuir du regard. + +Quand l'esquif fut parvenu au milieu du lac de Grandlieu, la Pâlotte +étendit la main et toucha Pinson à l'épaule. + +La jeune fille souriait tristement dans son rêve. Elle murmurait encore +le refrain de la naïve chanson bretonne: + +Je ne peux pas me consoler, +Mon ami vient de s'en aller! + +--Pourquoi chante-t-il cela? pensa la Pâlotte. + +Une seconde fois elle éveilla Pinson. + +L'enfant ouvrit les yeux, et aperçut devant lui cette ombre assise. + +--C'est vous, Jérôme? dit-il. + +La Pâlotte entr'ouvrit son manteau. Un rayon de lune tombant d'aplomb +sur elle l'enveloppa de clarté. + +--C'est... c'est vous!... balbutia Fernande. + +--Oui, c'est moi. + +--Pourquoi? Dieu! Pourquoi?... + +--Pourquoi je suis ici? Parce que je me méfiais de vous. J'ai tout +entendu la nuit dernière; et je suis sûre, maintenant, de ce que je ne +faisais encore que soupçonner. + +--Je... je ne... comprends pas. + +--Vous allez comprendre, reprit la Pâlotte de sa voix glacée. Ah! vous +avez cru que je vous laisserais trahir le maître, le vendre? Allons +donc! + +Fernande se souleva à moitié sur le banc vermoulu de la barque. + +--Trahir le maître! le vendre! moi! Trahir Jean?... Oh! + +Elle se cacha la figure avec un mouvement d'horreur tel, que la +conviction de la Pâlotte fut un moment ébranlée. + +--Je veillais, continua-t-elle bientôt, je veillais et je sais tout +maintenant. Vous êtes venu parmi nous pour deviner nos secrets et les +livrer; pour connaître le fort et le faible de vos prétendus amis et les +livrer. Ne niez pas... j'ai tout entendu la nuit dernière, je vous le +répète.--Vous n'êtes pas le fils de Gouësnon. Qui êtes-vous donc, sinon +un espion? vous qui d'un mot calmez la colère d'un général et faites +rendre la liberté à un chouan? + +Et comme Pinson, écrasé de stupeur, ne répondait pas elle ajouta: + +--Je vais vous le dire, vous êtes un espion! Tu es un de ces maudits qui +viennent... + +La Pâlotte ne put continuer. + +Comprenait-elle le passé? Comprenait-elle qu'elle avait joué, elle +aussi, ce rôle odieux qu'elle reprochait à Pinson? + +--N'importe! je te tiens là et tu vas mourir! + +--Mourir! + +--Oui. + +--Mais... + +--Tais-toi. Tu ne saurais m'émouvoir. Tu vas mourir. Ton Jérôme, ce +complice de ton crime, est prisonnier des nôtres à l'heure qu'il est. +Ah! tu te croyais en sûreté chez ce Grégoire, dont tu lui avais ouvert +la maison? Eh bien, moi, je l'ai dénoncé aux chouans, et, à cette heure, +il est transporté dans les bois de Machecoul... Tu vas mourir! + +--Madame, dit doucement Fernande, il y a un secret en moi, c'est vrai... + +--Ton secret? Les vagues du lac de Grandlieu vont l'étouffer! +Puissent-elles être assez fortes pour en laver la souillure. Pendant que +tu dormais... là -bas... dans la cabane... j'ai pris une vrille, et +patiemment, pendant deux heures, j'ai creusé le fond de cette barque. +Que j'ôte le tampon de feuilles placé dans cette plaie de l'esquif, +et... + +Fernande poussa un cri sourd. + +Elle comprenait!... + +En effet, l'eau commençait à entrer dans la barque; elle perçait à +travers les feuilles vertes que la Pâlotte avait mises dans le trou fait +par la vrille. + +--Malheureuse! s'écria Pinson. Vous ne saviez pas qui j'étais!... et +vous avez cru!... Jérôme, que vous croyiez un complice, Jérôme est un +ami de Jean, comme moi. Il voulait pénétrer dans les bois de Machecoul +pour voir le maître... Ah! votre haine nous a bien servis: il l'aura +vu... Savez-vous d'où il venait? M. de Chateaubriand l'envoyait à +Machecoul prévenir M. de Kardigân d'une trahison qu'il a surprise... + +--Après? et vous? + +--Moi?... + +Fernande hésita un moment. + +Puis, d'un brusque geste, comme si elle eût deviné qu'elle était entre +la vie et la mort et qu'il n'y avait pas à hésiter, elle arracha sa +perruque blonde. + +La Pâlotte resta stupéfaite. + +Elle avait une femme devant elle. + +--Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas? dit Fernande avec hauteur. + +--Vous... une femme! + +--Oui. + +--Pourquoi ce déguisement? + +--Ceci est mon secret. + +--Alors gardez votre secret; moi, je garde mon soupçon. Une femme qui se +déguise et vient pour nous... c'est un espion! Je me rappelle la légende +qui m'a été contée, la légende de 93. Ce chef vendéen que le Directoire +ne pouvant écraser par les armes, fit vaincre par une femme à lui! + +--Malheureuse! + +--Écoutez. Je sais ce que peut ce pouvoir occulte de la rue de +Jérusalem. J'en ai trop souffert pour ne pas le connaître et le +redouter. Vous allez me dire, me prouver qui vous êtes, ou sinon... + +Fernande secoua la tête. + +--Je ne vous le dirai pas. + +--Alors... + +--Vous me tuerez? + +--Comme un chien! comme un animal dangereux qu'on noie pour se +débarrasser de lui! Je n'ai qu'à ôter ces feuilles, et... + +Un violent combat se livrait en Fernande. Mourir quand elle vivait +auprès de Jean, quand elle pouvait le voir, lui parler peut-être, et ne +pas être reconnue par lui... Non! non! ce serait trop affreux. + +Ah! si la mort était venue quand elle se trouvait à Paris, souffrante et +malheureuse, oh! comme alors elle l'eût acceptée avec joie! + +Elle voulut vivre. + +D'un mouvement rapide, elle se leva. + +--Madame, vous me tueriez si je ne parlais pas... Je parlerai. + +--Enfin!... + +--Je suis une femme qui aime M. de Kardigân et qui est aimée de lui. Un +crime nous sépare... Mais j'ai voulu pouvoir veiller sur lui... J'ai +voulu respirer le même air que lui. Comprenez-vous? + +Si elle comprenait! + +Un frémissement fiévreux agitait le corps de la Pâlotte. Son visage +était devenu soudainement d'une pâleur mortelle. + +--Ah! vous l'aimez... et il vous aime?... + +Elle se dressa de toute sa hauteur. + +--Vous voyez où nous sommes ici! murmura-t-elle d'une voix stridente. Eh +bien, jamais vous ne pourrez regagner la rive... Jamais! c'est +impossible. Moi, je suis forte, j'ai joué avec les vagues tout enfant... +Moi, je vivrai et vous, vous allez mourir. + +--Grand Dieu! + +--Regardez-moi! Vous n'aviez donc pas lu dans mes yeux comme moi j'avais +lu dans les vôtres? Vous l'aimez et il vous aime... Eh bien! c'est pour +cela que vous allez mourir! + +--Par pitié! + +--Je l'aime, moi aussi, dit-elle. + +Et elle arracha le tampon de feuilles qui empêchait l'eau de pénétrer +dans la barque. + +Le trou fait par l'outil n'avait guère que dix millimètres de diamètre, +aussi l'eau ne pénétrait que lentement. + +Fernande laissa tomber son front sur sa poitrine. Si elle avait faibli +un instant, si tout en elle s'était révolté à la pensée de la mort, elle +retrouvait sa force en présence du danger. + +La Pâlotte n'avait pas bougé. + +Elle regardait, avec étonnement cette fois, la créature qui une minute +auparavant, implorait sa pitié, et qu'elle voyait maintenant +impassible... + +... L'eau entrait. Elle était au tiers de la barque qui penchait +légèrement. + +Fernande répéta: + +Je ne peux pas me consoler, +Mon ami vient de s'en aller. + +Puis levant les yeux sur Jacqueline Morel: + +--Une dernière grâce, dit-elle froidement. Vous pourrez gagner la rive à +la nage, m'avez-vous dit. Eh bien, partez, laissez-moi au moins mourir +seule!... + +La barque s'arrêta court dans le mouvement d'évolution où l'entraînait +le remous du lac; l'eau entrait, entrait toujours et l'alourdissait au +point de la rendre immobile. + +--Partez!... répéta Fernande. + +Elle se leva toute droite. + +--Vous ne me craindrez plus bientôt, murmura-t-elle avec un sourire +triste. + +Elle ajouta d'une voix plus basse: + +--Mon Dieu, ayez pitié de moi! mon Dieu, pardonnez-moi... comme je lui +pardonne, à elle qui me tue! + +Au même moment la barque sombra, et les deux femmes disparurent dans les +flots... + +Mais le pardon suprême de sa victime avait bouleversé le bourreau. + +Dès que la Pâlotte reparut à la surface de l'eau, elle saisit Fernande +par le bras et la soutint un moment. + +--Voulez-vous donc prolonger mon agonie? râla la pauvre enfant. +Laissez-moi, laissez-moi! + +--Non..., je ne commettrai pas ce crime... Au secours! au secours! + +La Pâlotte serrait nerveusement le bras de Fernande. La jalousie, la +haine qui gonflaient son cÅ“ur quelques minutes auparavant +disparaissaient. + +Elle avait honte du crime commis. + +Mais si elle était forte nageuse, en effet, jamais elle ne pourrait +atteindre le rivage, ayant ce fardeau à traîner, car la jeune fille +était évanouie. + +--Eh bien, soit! pensa-t-elle, au moins nous mourrons toutes les deux! + +En effet, elles allaient mourir toutes les deux, si Dieu n'avait pas +veillé. + +Gouësnon, au réveil, s'aperçut de la disparition de ses deux compagnes +de voyage. + +Il ouvrit la porte de la cabane. Il pouvait être minuit. Le ciel +resplendissant inondait d'une clarté vague le lac qui miroitait. + +Il aperçut au loin la barque qui dérivait lentement; tout à coup il la +vit s'arrêter, tourner sur elle-même et sombrer. + +Alors, il se jeta à l'eau, nageant vigoureusement dans la direction des +deux formes blanches qu'il distinguait. + +Il arriva à temps. + +La Pâlotte, épuisée, se soutenait à peine. + +--Vivante! s'écria-t-il, en voyant Fernande, la tête appuyée sur +l'épaule de la Pâlotte. + +--Allez... sauvez-la!... murmura Jacqueline; j'ai assez de force pour +moi seule... Sauvez-la!... + +Gouësnon la saisit, et la Pâlotte allégée par ce secours inespéré, put +le suivre. Mais au moment où elle se laissa tomber sur le rivage, elle +roula évanouie à côté de sa victime. + +Le vieux chouan était fort embarrassé, ayant devant lui deux femmes sans +connaissance. + +Mais, heureusement, il était homme de ressource. Il courut à +Château-Thibaut et demanda du secours. + +Quand les paysans surent qu'il s'agissait de Fernande, leur providence, +ce fut à qui s'offrirait pour transporter la jeune fille et la Pâlotte. +Puis, personne dans le village n'aurait osé refuser quelque chose à +Gouësnon. + +Une heure après, Fernande et Jacqueline sortaient de leur évanouissement +au château de M. Grégoire, dans une chambre bien chauffée et couchées +dans des lits improvisés. + +La jeune fille reconnut aussitôt où elle était. + +Mais la Pâlotte jetait autour d'elle des regards indécis et étonnés. + +--Où suis-je? balbutia-t-elle. + +--Chez moi, madame. + +--Chez vous?... + +Jacqueline se voila le visage de ses deux mains. + +--Ne vous ai-je pas dit que je vous pardonnais, quand j'ai cru que +j'allais mourir? + +--Oh! + +--Puis n'avez-vous pas voulu me sauver?... + +Une paysanne veillait au dehors. Entendant parler dans la chambre, elle +entra. Fernande se tut. + +--Ah! c'est toi, la Huberte, dit-elle en reconnaissant la paysanne. + +--Oui, mam'selle. + +--Eh bien, Huberte, tu sais où est la chambre que j'occupe, quand je +viens à Château-Thibaut avec mon père? + +--Oui, mam'selle. + +--Va chercher du linge pour _mon amie_ et moi... + +Mon amie! + +La Pâlotte resta silencieuse en entendant ces deux mots. Comme elle lui +était supérieure, cette enfant qu'elle avait voulu tuer! + +Fernande s'habilla rapidement; puis allant s'asseoir au chevet de +Jacqueline: + +--Vous n'avez rien répondu tout à l'heure, dit-elle. Ne voulez-vous donc +pas être mon amie? + +--Ah! vous demandiez pardon à Dieu, là -bas... C'est à moi de vous +demander pardon... Je suis une misérable! J'ai voulu vous tuer... je +vous haïssais. + +--Écoutez, reprit Fernande; vous avez réparé votre crime en voulant me +sauver, en risquant de mourir vous-même. Vous souffrez comme moi... vous +souffrez moins! Vous êtes séparée de lui par son amour pour moi... moi, +je suis séparée de lui par un serment, serment solennel auquel il n'a +pas le droit de faillir. Et vous avez été jalouse de moi? On n'est pas +jalouse d'une morte, et je suis morte pour lui... + +Alors, d'une voix frémissante, Fernande raconta à la Pâlotte quel +obstacle s'était soudainement dressé entre elle et le marquis de +Kardigân. + +A mesure qu'elle parlait, son visage devenait plus pâle, comme si le +souvenir du passé achevait de la torturer. + +La Pâlotte écoutait, les yeux baissés. Ce récit naïf et troublé lui +rappelait quelques-unes des impressions qu'elle avait elle-même +ressenties. + +--Oui, vous êtes encore plus malheureuse que moi, dit-elle; oui, l'abîme +qu'il y a entre lui et vous, est plus profond encore que l'abîme creusé +entre lui et moi. Vous m'avez appelée votre amie... je serai plus que +votre amie, je me ferai votre chose et votre bien. J'ai été criminelle; +je ne pourrai oublier mon crime que par le dévouement. L'acceptez-vous, +ce dévouement? et voulez-vous que je sois vôtre?... Voulez-vous n'avoir +qu'à prononcer un mot qu'à faire un geste pour me trouver prête à vous +obéir? + +Fernande sourit. + +Elle attira doucement la Pâlotte vers elle, et la serra sur son cÅ“ur. + +Elles achevaient à peine cette causerie, quand on frappa à la porte. + +Gouësnon entra, accompagné d'un paysan. + +C'était un grand gaillard, aux épaules carrées, au teint coloré, aux +yeux profondément enfoncés dans le visage. Un mélange de finesse, de +loyauté et de force. + +--Mam'selle Fernande, dit Gouësnon, voila le gars Jean-Marie qui vous +demande. + +--Ah! c'est toi, mon Jean-Marie, parle. + +--Eh bien! voila, mam'selle, il est venu ici, l'autre jour, un gars qui +venait de votre part. C'est-y vrai? + +--Oui. + +--Il a demandé qu'on le fît entrer au château. + +--En effet, je le lui avais permis. + +--Alors, ce n'était donc pas un vilain homme? + +La Pâlotte rougit et détourna la tête. + +--Un vilain homme, lui? repartit Fernande, certes non, mais un bon et +brave cÅ“ur. + +--Ah! + +--Eh bien?... + +--Eh bien, mam'selle, on est venu me prévenir que ce gars-là pourrait +bien être un espion des bleus. Alors, nous l'avons enlevé d'ici et +conduit là -bas au maître, dans les bois de Machecoul. + +--Tu as eu tort, Jean-Marie. Un homme qui venait de ma part devait être +le bienvenu ici... + +--C'est que... + +--Parle, allons!... + +--Votre père est bleu, mam'selle, et... + +Fernande pâlit. + +--Tu ne me connais donc pas, toi, Jean-Marie, vous ne me connaissez donc +pas, vous autres ici? Depuis quand avez-vous eu le droit de soupçonner +Fernande Grégoire? Est-ce que vous ne m'avez pas vue toujours la même? +Qui allait voir vos pères et vos enfants pauvres? qui soignait vos +femmes et vos filles malades? Tu diras aux tiens, Jean-Marie, que je +leur en veux et que je ne les aime plus. Va-t'en! + +Le robuste paysan tournait gauchement son béret entre ses doigts +calleux. + +Il était consterné. + +--Mam'selle!... + +--Va-t'en! + +--Je vous en prie, mam'selle... + +--Va-t'en! te dis-je. + +Jean-Marie sortit à reculons. + +Quant à la Pâlotte, elle pleurait... + + + + +XV + +TRAHISON + + +Ainsi que Jean-Marie l'avait dit, Jérôme Hébrard était arrivé à +Château-Thibaut, demandant qu'on le conduisît à la maison de M. +Grégoire. + +Le premier paysan qu'il rencontra s'offrit à lui servir de guide. + +Le jeune ouvrier se proposait d'y prendre un peu de repos, et d'aller +ensuite au rendez-vous que Fernande lui avait donné. + +Mais il avait compté sans la Pâlotte. + +A sept heures, le même soir où se passaient les événements que nous +venons de raconter, quatre chouans arrivaient à Château-Thibaut, +enlevaient l'ouvrier et le conduisaient «au maître» dans les bois de +Machecoul. + +Le maître, c'était Jean de Kardigân. + +Aussi, le lecteur devine quelle réception le gentilhomme fit à +l'ouvrier. Il se hâta de le mettre en liberté; et, pour plus de sûreté, +il lui donna un laisser-passer écrit et signé de sa propre main. Mais +cela ne suffisait pas à Jérôme. + +Sans trahir le secret du déguisement de Fernande, il expliqua à +Jean-Nu-Pieds que c'était pour lui qu'il venait de Paris. Cet aveu +étonna fort le marquis. Mais il lut sur le visage d'Hébrard une +préoccupation telle, qu'il le prit par le bras et l'entraîna à l'écart. + +--Est-ce personnel, ce que vous avez à me dire? demanda-t-il + +--Oui et non, monseigneur. + +--Pardon, ami. Je veux savoir si c'est une chose relative au but que +nous poursuivons? + +--Oui; mais pourquoi me faites-vous cette question-là ? + +--Parce que je pense avoir besoin d'un conseil, d'un avis, et... + +--Vous avez raison. Ce que j'ai à vous révéler est grave. Agissez comme +vous l'entendrez. + +Jean appela Henry de Puiseux. Il présenta les deux hommes l'un à +l'autre; mais, malgré la différence des situations sociales, ils +s'étaient compris et estimés au premier regard. + +Est-ce que les êtres loyaux et fiers ne se comprennent pas aussitôt? + +--Voici, dit Jérôme. Nous autres, les républicains de Paris, nous +préparons aussi un mouvement insurrectionnel. Seulement, nous avons +résolu d'attendre que la Vendée ait commencé, pour que le gouvernement +ait affaire à deux ennemis au lieu d'un. Or, un des nôtres a réussi à +s'introduire à la préfecture de police. Là , il a entendu parler des +troubles de Bretagne... + +Jean et Henry prêtaient une oreille attentive à ces paroles. On comprend +de quelle importance elles étaient pour eux. + +--Malgré l'importance des armements, malgré même la présence de Madame +la duchesse de Berry, qui ne fait plus un doute pour personne, un +employé supérieur expliqua que le ministère avait un moyen de s'emparer +de Madame, _quand il voudrait_... + +Jérôme souligna ces trois derniers mots de manière à bien faire +comprendre aux deux amis toute leur importance. + +--Quel est ce moyen? je l'ignore, mais il y a là -dessous quelque +trahison. Vous êtes prévenus. Agissez. + +Henry et Jean réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre. + +Certes, il n'était pas impossible que le roi Louis-Philippe voulût +laisser éclater l'insurrection en Vendée pour l'étouffer après plus +grandement. + +C'était la politique suivie à Marseille, et l'événement venait de +prouver qu'elle était bonne. + +Pourtant, bien qu'en tout temps, hélas! la trahison ait été l'arme +commune, il semblait impossible que dans les rangs de l'armée royaliste +il pût se trouver un Judas capable de vendre sa reine. + +Saint Jean disait la même chose, et pourtant le Christ fut vendu pour +trente deniers! + +Jean de Kardigân se leva. + +--Merci, ami, dit-il à Jérôme. M. de Puiseux et moi nous ne pouvons +croire à une pareille infamie. Que le roi Louis-Philippe nous combatte à +main armée... soit! mais qu'il envoie contre nous, non plus des soldats, +mais un traître, voilà ce que je n'admettrai jamais. Puis, ce traître il +faudrait le trouver. Où peut-il être? Dans nos rangs? C'est impossible! +Ami, ceux qui se jettent cÅ“ur et âme dans une entreprise comme la nôtre +savent ce qu'ils font. + +Ils apportent leur vie entière, sans arrière-pensée, et ne demandent +rien en échange. Ils donnent leur sang: cela suffit. Qu'il y ait un +misérable parmi nous, je ne le crois pas! + +--Et s'il n'est pas parmi vous? + +--Comment? + +--S'il est à côté, dans l'ombre, préparant son piège et son infamie? + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire qu'il y a un danger pour vous, je vous le jure! + +--Eh bien, soit! reprit tristement Jean-Nu-Pieds. Quand on risque une +guerre comme la nôtre, on n'a pas le droit de rien négliger. Je partirai +demain matin pour la résidence de Madame... + +--Et moi, répliqua Jérôme, je partirai demain pour Paris. + +--Déjà ! + +--J'ai mon devoir là -bas, comme vous avez le vôtre ici. + +--Adieu, alors... + +Les deux hommes étaient émus en se quittant. En de pareilles aventures, +l'un était-il sûr de revoir l'autre? + +Henry de Puiseux n'avait pu parler devant Jérôme Hébrard, qui pour lui +était un étranger. + +Mais quand l'ouvrier se fut retiré, il entraîna Jean-Nu-Pieds dans une +promenade sous bois. + +--Écoute, dit-il, tu étais le chef, je n'avais pas le droit de formuler +une opinion contraire à la tienne; mais maintenant que nous sommes entre +nous, veux-tu me laisser te la faire connaître? + +--Parle. + +--Eh bien! j'estime que ce que nous a appris Jérôme est beaucoup plus +grave que tu ne le penses. + +--Quoi! tu craindrais!... + +--Je crains tout! repartit froidement Henry. Toi, tu es un peu... +comment dirais-je?... un peu chevaleresque, un peu Don Quichotte. Tu +répugnes à admettre les vilenies. Tu as tort. Ce qui est mal doit +toujours être considéré comme possible. Mon cher, M. le duc d'Orléans, +que tu appelais tout à l'heure le roi Louis-Philippe... (et tu lui +faisais beaucoup trop d'honneur), M. le duc d'Orléans n'a pas été pour +rien professeur de mathématiques. Il sait compter, et il sait surtout +que 2 et 2 cela fait 4. Or, je te prie de croire qu'il a, à cette heure, +la plus grande peur de ce qui se passe en Vendée. La petite résistance +que nous lui jetons dans les jambes doit passablement l'effrayer, +sois-en sûr. On lui a raconté, M. Thiers et autres, que nous préparions +une Vendée. Or, c'est là un nom qui doit lugubrement tinter à ses +oreilles. Vendée! pour lui, cela signifie Charette, la Rochejacquelein, +de Lescure, Cathelineau, d'Autichamp, Stofflet, Cadoudal et Maulévrier, +c'est-à -dire des noms qui lui rappellent sa trahison et l'épouvantent. +Donc, il doit être peu rassuré. + +--Je le crois, mais après? + +--Après? Ma conclusion est pourtant bien simple. L'armée française, avec +ses généraux, ses colonels et ses soldats, ne doit pas tout à fait lui +sembler suffisante, quand il se rappelle que nos pères ont vaincu cent +fois les armées victorieuses de la République. Donc, il ne sera pas +fâché de se débarrasser de nous... Comprends-tu? + +--Tu as raison! + +--Ce n'est pas malheureux! Tu as de la peine à croire les choses; mais +c'est une justice à te rendre, quand on te les explique, tu deviens +raisonnable comme un mouton. Eh bien! M. le duc d'Orléans, qui est +très-intelligent... (car il est très-intelligent!) aura trouvé +infiniment plus simple d'enlever Madame; car Madame enlevée, il n'y a +plus de Vendée possible. + +--Certes. + +--Et quand il n'y aura plus de Vendée possible, ledit duc d'Orléans +dormira tranquille. Tu es convaincu? + +--Oui. + +--Bravo! Alors, je vais faire la même chose, moi aussi. + +--Dormir? + +--Un peu. + +--Bonne nuit. + +--Tu pars demain matin? + +--A cinq heures. + +--Je t'escorterai une heure ou deux. + +Les deux amis se séparèrent. + +Le lendemain, dès l'aube, ils montaient à cheval, vêtus en paysans qui +vont vendre leur blé ou leur avoine au marché. Les chevaux étaient forts +et trapus, et ne semblaient pas indiquer qu'ils portaient des cavaliers +de race. + +Chose extraordinaire! Aubin Ploguen n'accompagnait pas son maître; +lui-même avait désiré rester, sous prétexte que sa présence était +nécessaire au camp. + +Jean-Nu-Pieds se dirigeait vers le bourg de Legé, où il présumait +trouver Madame. + +Nous savons qu'il ne se trompait pas. Henry de Puiseux le quitta à trois +lieues de Machecoul, et le marquis continua sa route en prenant avec +soin des chemins détournés, au lieu de suivre la ligne droite, toujours +dangereuse dans une pareille guerre. + +Nous l'avons vu parvenir aux avant-postes qui gardaient Madame. + +Dès qu'il eut dit son nom, on le fit pénétrer auprès d'un petit paysan. + +Ce petit paysan était Petit-Pierre, autrement dit la régente de France. + + + + +XVI + +LE CONSEIL DE GUERRE + + +--Soyez le bienvenu! mon cher marquis, dit Madame en tendant la main au +jeune homme. + +Elle s'arrêta et reprit en riant: + +--Bon! j'oublie ma consigne! Je vous appelle: marquis. Vous n'êtes plus +marquis, vous êtes Jean-Nu-Pieds; et moi je ne suis plus Altesse Royale: +je suis Petit-Pierre. + +Et comme Jean s'inclinait. + +--Qu'aviez-vous à me dire? ajouta Petit-Pierre. + +--Madame... + +--Encore! + +--Eh bien, _ma Tante_... + +--Petit-Pierre! + +--Eh bien, Petit-Pierre, continua Jean-Nu-Pieds en souriant, voilà ce +qui m'amène auprès de vous. Hier, un ami de Paris est venu à mon +cantonnement. Il m'apportait de graves nouvelles. Les républicains de +Paris,--il est républicain,--préparent un mouvement qui doit +correspondre avec le nôtre, de manière à jeter le gouvernement dans un +double embarras. + +--Bon, cela. + +--Attendez, Mada... + +--Encore! + +--Petit-Pierre! Or, mon ami est un cÅ“ur loyal, un homme incapable de +trahir et de comprendre la trahison. Il a su que le ministère préparait +une trahison contre vous. + +--Contre moi? + +--Oui. + +Petit-Pierre était devenu sérieux. + +--Continuez, dit-il. + +--D'où doit venir ce coup qui vous menace? Il l'ignore; mais il a pensé +que vous deviez être avertie, et il est venu tout m'apprendre. + +Petit-Pierre réfléchissait profondément. Il s'avança vers la petite +fenêtre de la chaumière et l'ouvrit. + +Il faisait nuit. Le paysage était magnifique. Au loin, le dôme de +feuillage des bois de Legé, environnés à droite et à gauche de champs +cultivés. Çà et là quelques chaumières. + +Puis, au milieu de tout cela, disséminés ainsi que des abeilles dans un +champ, des points lumineux, semblables à des étincelles d'or. + +C'étaient les lumières du bivouac. + +--Regardez, ami! dit Petit-Pierre, en montrant ce tableau à +Jean-Nu-Pieds. + +Le marquis de Kardigân regarda Petit-Pierre, étonné. + +--Vous ne comprenez pas ce que j'ai voulu dire, mon ami. Il y a +là -dedans des hommes prêts, sur un signe de moi, à mourir pour mon fils, +mon fils, un enfant qu'ils n'ont jamais vu, pour la plupart. N'importe! +le jour où je leur crierai: En avant! ils s'élanceront, et pas un seul +d'entre eux ne restera en arrière. C'est que mon fils, pour eux, est +plus que le descendant de saint Louis, plus que le petit-neveu de Louis +XVI, le roi-martyr, plus que le roi de France: mon fils, pour eux, c'est +la Royauté! + +La princesse s'animait en parlant. + +Jean-Nu-Pieds regardait, ébloui. + +--Trahir! un de ceux-là ! continua Petit-Pierre, c'est impossible, je ne +le croirai jamais! Trahir! Non, ceux dans le cÅ“ur de qui Dieu a mis +cette foi sacrée qui fait les héros et les martyrs, ceux qui ont tout +quitté pour apporter à Henri V le tribut de leur sang, ceux-là ne +trahiront pas! + +--Dieu me garde d'accuser ou de soupçonner personne! repartit Jean en +hochant douloureusement la tête; mais dans une partie aussi aventurée +que celle que nous jouons, il ne faut jamais s'endormir sur l'apparence. +Ah! il m'en coûte de le dire! Mais qui a livré Charette aux +républicains? Qui a livré Stofflet? Qui a livré tous ceux qui sont +morts, fusillés comme des assassins, et non tués comme des soldats? + +Petit-Pierre ne répondit rien d'abord, puis avec une amertume profonde: + +--Peut-être avez-vous raison, Jean. Ce m'est affreux à penser, et +pourtant, malgré moi, je vous approuve. Mais il faut que je consulte nos +amis. Eux et vous, érigés en conseil de guerre, me serez les plus sûrs +garants de ce que nous devons décider. + +Petit-Pierre fit quelques pas vers la porte et donna un ordre. + +_Louis Renaud, Gaspard_ et _Marchand_ entrèrent peu après. + +Le lecteur sait que sous ces humbles noms se cachaient les noms glorieux +de MM. de Charette, de Coislin et d'Autichamp. + +--Expliquez-vous, maintenant, dit Petit-Pierre à Jean-Nu-Pieds, et +répétez à ces messieurs ce que vous venez de me dire. + +Jean recommença le récit que lui avait fait la veille Jérôme Hébrard. + +Tous les trois furent également frappés de son importance. + +--Le fait, en lui-même, peut être exagéré, dit Louis Renaud, mais il +importe de ne pas le négliger. + +--Certes, reprit Gaspard; seulement je crois que ce traître ne peut pas +être dans nos rangs. C'est impossible! + +--Tel est aussi mon avis, dit Marchand. Quelle est l'opinion de +Petit-Pierre? + +--La même. + +--Il faut donc le chercher ailleurs, déclara Jean-Nu-Pieds, c'est-à -dire +en dehors de nos soldats. Mais à qui avons-nous confié nos secrets? A +personne. Excepté ceux qui se battent et qui meurent, nul ne connaît +notre organisation, nos moyens d'armement. + +--Pardon, répondit la princesse, il y a au moins une personne qui est au +courant de tout. + +--Une personne? + +--Oui. + +--Laquelle? + +--Mon filleul. + +Les quatre Vendéens se regardèrent étonnés. + +--Vous ne comprenez pas, et vous êtes bien étonnés, continua la +duchesse. Je vais m'expliquer davantage. Il y a quelque temps, j'étais à +Rome, quand le bruit se répandit qu'un israélite demandait à se +convertir à notre sainte religion. Le cardinal G... me parla de cet +événement et me dit combien le Saint-Père était heureux. Puis, je restai +quelques jours sans en avoir de nouvelles. Un matin, le cardinal G... se +présenta chez moi, accompagné d'un jeune homme et me fit demander si je +pouvais le recevoir. Quand j'eus donné l'ordre d'introduire auprès de +moi Son Éminence et la personne qui était avec lui, j'appris le motif de +cette visite: le jeune homme était le néophyte... + +Celui-ci se jeta à mes pieds, me suppliant de lui accorder ce qu'il me +demanderait. Je regardai le cardinal: il souriait. + +--Je joins ma prière à la sienne, me dit-il, et je fais des vÅ“ux pour +que Votre Altesse ne refuse pas. + +--Quelle est donc cette demande? + +--Madame, répondit le jeune homme, les vérités augustes de l'Église +m'ont touché. C'est un grand bonheur pour moi. J'ai résolu d'abandonner +le culte trompeur dans lequel je suis né, dans lequel j'ai été élevé. +Son Éminence a bien voulu m'instruire. Je serai bientôt baptisé, et... + +Il s'arrêta comme intimidé. + +Je l'encourageai, et il ajouta: + +-... Et je venais demander à Votre Altesse si elle voudrait bien me +faire l'honneur de me tenir sur les fonts baptismaux. + +Le cardinal G... appuya chaudement la demande et je cédai. + +Le baptême était fixé à huit jours de là . + +Le jeune homme sollicita et obtint la permission de me voir pendant les +quelques jours qui le séparaient encore de cette auguste cérémonie. Je +pus l'observer. Il me parut doux et honnête. Il m'exprimait sa +reconnaissance par des paroles chaudes et dévouées qui me touchaient. +Ah! dans les souffrances de l'exil, c'est une consolation que de trouver +des cÅ“urs dévoués! + +Enfin, le jour du baptême arriva. Sa Sainteté daigna s'y faire +représenter. Toute la ville de Rome était présente, émue, devant ce +jeune néophyte que la parole éloquente du cardinal G... avait convaincu. + +Il était vêtu de blanc, symbole de cette virginité spirituelle qu'il +retrouvait dans les eaux du baptême. + +Ce fut une imposante cérémonie, et je me souviens encore combien je +priai Dieu avec ardeur pour mon fils, pour la France ingrate et égarée, +pour vous tous, mes féaux. Il me semblait que Dieu ne pouvait rien me +refuser, le jour où je devenais la marraine d'une âme qui s'élançait +vers lui. + +En quittant l'église, je me sentis l'espérance au cÅ“ur, il me semblait +que ma prière était exaucée d'avance. + +Et voilà comment j'ai un filleul. + +Les quatre Vendéens avaient écouté avec émotion le court récit de +Petit-Pierre. + +Jean-Nu-Pieds prit la parole: + +--Pardonnez-moi, dit-il, si je fais encore une question, mais je +voudrais savoir si Votre Altesse... + +--Encore!... + +--Si Petit-Pierre a mis son filleul au courant de nos opérations? + +--Il est venu me dire qu'il savait tout, et me suppliait de me servir de +lui, j'ai eu confiance... + +--Et vous avez eu raison, Madame... pardon! Petit-Pierre. Celui-là qui a +eu la force de venir à Dieu, en étant si loin de lui, doit être un noble +cÅ“ur. + +--Je le crois. Il connaît le mouvement que nous commençons en Vendée, et +bien souvent il m'a servi de courrier. + +--Comment se nomme-t-il, demanda Louis Renaud, afin qu'on puisse +l'introduire auprès de vous, s'il se présente aux avant-postes? + +Petit-Pierre regarda Louis Renaud, et répondit tranquillement: + +--Mon filleul s'appelle Deutz. + + + + +XVII + +LE 5 JUIN! + + +... Il fait cette clarté douteuse qui n'est pas encore le jour et qui +n'est plus la nuit... + +Si quelque diable boiteux, suspendu dans les airs, comme Asmodée, avait +plané au-dessus de la Bretagne et de la Vendée, voici ce qu'il aurait vu +à travers le crépuscule, le 5 juin 1832. + +Des masses d'hommes armés partant tous de points séparés, convergeaient +vers un centre commun; dans le département de la Loire-Inférieure, on +eût dit une toile d'araignée gigantesque. Le corps de l'araignée est à +Nantes et ses pattes sont à Clisson, Machecoul, Guérande, Savenay, +Pont-Château, Guinravet, Avessac, Derval, Châteaubriand, Saint-Jullien +et les Touches. Comme sur une pression immédiate, les pattes se +resserrent et reviennent au corps. + +En effet, ces hommes armés se levaient au signal général. + +Ils ont pris leurs fusils, et s'élancent; dans leurs rangs flotte le +drapeau blanc; ce sont des paysans ou des gentilshommes confondus tous +ensemble. + +Le matin, le général Dermoncourt avait quitté Nantes sur l'ordre du +général Solignac. Pendant que les chouans convergent vers Nantes, les +troupes de ligne s'en éloignent. Où aura lieu le choc? Il suffit d'une +étincelle. + +Jean-Nu-Pieds et Henry, de Puiseux,--Petit-Bleu, comme disaient les +paysans,--se sont couchés à minuit, leurs postes inspectés. + +À trois heures du matin, ils sont sur pied. + +--J'ai bien dormi, s'écrie Henry au moment où il s'éveilla, enveloppé +dans son manteau. + +--Comme Turenne! répondit Jean. + +--Hélas! quel dommage que nous n'en ayons pas un avec nous! + +Les deux amis devaient se mettre à la tête de leurs soldats, et ne pas +se séparer. + +En effet, dans toute la profondeur du bois de Machecoul, on entendait +des bruits étranges, comme ce murmure sourd et continu qui annonce et +devance la tempête. + +De temps à autre, on voyait passer un homme, le fusil sur l'épaule, qui +rejoignait son escouade. + +Une ombre s'estompa à l'entrée de la hutte où avaient passé la nuit les +deux chefs. + +--C'est toi, Aubin? dit Jean. Entre. + +Aubin Ploguen avait revêtu un costume de chasseur. La guêtre montante, +la blouse bleue serrée à la taille par la cartouchière. Au chapeau le +cÅ“ur sanglant attaché. + +C'était un souvenir de la grande Vendée. Cibot Ploguen, son père, avait +porté ce cÅ“ur sanglant pendant les rudes campagnes sous le vieux marquis +de Kardigân. + +--Eh bien! qu'en dis-tu, Aubin? s'écria Henry. Une belle matinée pour se +battre! + +--C'est mon opinion, murmura le Breton impassiblement. + +--As-tu vu nos hommes? + +--Tous. + +--Déjà ? + +--Oh! j'ai passé mon inspection sans en avoir l'air. + +--Sont-ils en train? + +--De vrais terriers! ils vous poursuivront le bleu au fond des enfers! + +--Bravo! + +Un à un arrivèrent les chefs de bataillon et les chefs de compagnie. Ils +firent leur rapport. Chacun de leurs hommes avait sur lui soixante +cartouches et un jour de vivres. + +Jean leur donna l'itinéraire. + +Il fallait partir à cinq heures. On irait jusqu'au delà du lac de +Grandlieu, entre Château-Thibaut, et la Maine. + +Puis, là , on attendrait ceux de Clisson. Probablement que les gens de +Clisson arriveraient à midi. Alors, si on battait les bleus, on pouvait +marcher droit sur Nantes, l'objectif général. + +Dans ces guerres de buissons, où l'avantage n'est pas toujours au +nombre, le tambour et la trompette sont trop bruyants: on ne s'en sert +pas. Aussi, les chefs d'escouades donnaient leurs ordres par de légers +coups de sifflet. + +À cinq heures et quart, Henry et Jean-Nu-Pieds, à cheval, sortaient du +bois. + +La première étape se fit tranquillement. De temps à autre, le marquis de +Kardigân jetait un regard étonné à ses côtés. Aubin Ploguen n'y était +pas. + +Un peu avant d'arriver à Château-Thibaut, le Breton parut. + +--Enfin, te voilà ! lui dit son maître. + +Il n'était pas seul. + +Pinson l'accompagnait. + +--J'étais avec ce petit, maître, répondit Aubin. Son père me l'a confié. +C'est à côté de moi, et à côté de vous, si vous le permettez, qu'il +tirera son premier coup de feu... + +Nous le répéterons, car la chose pourrait paraître invraisemblable. + +Jusqu'alors, jamais Jean-Nu-Pieds n'avait remarqué le petit Pinson. Il +est vrai que le jeune garçon se tenait avec soin hors de la portée du +regard du marquis. + +Pourtant, ce matin-là , Jean l'aperçut, et ne put s'empêcher de +tressaillir. + +--Dieu! balbutia-t-il. + +--Hein! qu'as-tu donc? demanda Henry de Puiseux. + +--Rien!... rien. + +Petit-Bleu jeta un regard à son ami, et pensa: + +--Pauvre Jean! il pense à elle! + +Par un mouvement brusque, le cheval d'Henry bondit et se trouva à côté +de Pinson; ils marchèrent ainsi l'un près de l'autre. + +--Ma parole! murmura le jeune homme, mes soupçons de l'autre nuit me +reviennent en foule ce matin... Il est bien drôle, ce petit Pinson? + +Mais Henry n'eut pas le loisir d'approfondir la question. + +Deux éclaireurs des chouans arrivaient au petit galop, annonçant que les +troupes de ligne, au nombre de douze cents hommes, et commandées par le +général Dermoncourt en personne, paraissaient au loin sur la côte. + +--On va en découdre, dit Aubin Ploguen. C'est mon opinion. + +--Préparez vos armes! commanda Jean. + +L'ordre se répéta dans toute la colonne. + +--Dis donc, mon gars Aubin, prononça gravement Petit-Bleu, nous ne +sommes qu'un contre deux, on pourra les battre. + +--C'est mon opinion... + +Dans un coin de ce qu'on appelait «l'état-major», se trouvaient deux de +nos connaissances: la Pâlotte et son fils. + +Bien qu'ils ne portassent pas de fusils, leur rôle ne devait pas être +moins glorieux, ni moins important. Jacquelin et sa mère traînaient une +petite charrette à bras, contenant de la charpie et des médicaments. + +Aller chercher des blessés sur le champ de bataille, c'est aussi beau +que de se battre. + +Les bleus arrivaient en masses serrées par la route montante qui va de +Nantes à Pornic et passe par Château-Thibaut, en faisant un coude vers +la Maine. + +Quand ils furent arrivés au sommet de la montée, on put apercevoir +briller au loin les canons des fusils, aux reflets des rayons du soleil. + +--Allons! dit Henry, dans une demi-heure, le bal commencera. + +Jean-Nu-Pieds disposa sa petite armée en deux corps: l'un, commandé par +Henry, alla se poster à l'est du lac de Grandlieu; l'autre resta sur la +route, échelonné en petites bandes serrées. + +Le premier devait prendre les bleus de côté, pendant que le second +attaquerait de face. + +Aubin Ploguen avait détourné son attention des troupes de ligne pour +examiner Pinson. + +Pauvre Pinson! Il semblait bien en peine d'armer son fusil, et même de +glisser une cartouche dans le canon. + +Le Breton sourit: + +--Ma foi, pensa-t-il, il faut que je lui montre, au petit, que j'ai tout +deviné. + +Il s'avança vers Pinson, et lui dit tout bas: + +--Mademoiselle, vous allez vous faire tuer, si vous restez là à rien +faire. + +Fernande devint pâle. + +--Bah!... Tenez! je vous aime, moi, parce que vous l'aimez, lui! Et +puis, il faut que vous soyez brave, et bonne comme vous êtes belle, pour +risquer votre vie comme cela. + +--Vous savez donc? + +--Tout!... mais chut!... D'abord comprenez-moi bien, voilà ce que vous +allez faire. Savez-vous tirer? Non. Eh bien, la Pâlotte vous fait des +signes, là -bas; elle aura besoin de vous, c'est un poste de combat, +allez! que le sien! Si le maître vous voyait si gauche, il +soupçonnerait... + +--Oh! merci! merci! + +Pinson ne se le fit pas répéter: il se glissa à travers les chevaux et +rejoignit la Pâlotte. + +... Les bleus avançaient. Encore trois minutes, et ils seraient à portée +de fusil. Jean avait défendu qu'on tirât un seul coup de fusil avant +qu'il eût donné le signal en levant son épée. + +Il se tourna vers ses hommes: + +--La prière! dit-il. + +Ce fut un merveilleux spectacle. + +L'ennemi était là ... et, chose horrible! l'ennemi est le Français, un +frère!--et pas un de ceux que menaçait le danger prochain, ne pensa à se +défendre avant d'avoir prié Dieu. + +Sur l'ordre des chefs, répété de rang en rang, ils mirent tous un genou +en terre. + +Le vieil aumônier prononça: + +_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti... Amen!..._ + +Les bleus étaient à vingt mètres. + +--Feu! cria Dermoncourt. + +... Et pas un chouan ne bougea. + +Qu'importaient les coups de fusil, qu'importaient la mitraille et la +mort! La prière n'était pas terminée! + +--_Amen!_ répondirent-ils tous d'une seule voix, quand l'aumônier acheva +la bénédiction... + +On entendit Dermoncourt qui répétait: + +--Feu! + +Une seconde décharge vint faire tourbillonner le plomb et le fer au +milieu des héros pensifs et calmes. + +--Debout! dit Jean-Nu-Pieds, debout, et en avant! + +Puis se découvrant comme jadis son père à Paris: + +--Vive le Roi! prononça-t-il lentement. + +Ce fut une trombe. + +Les paysans bondissaient comme de jeunes étalons longtemps enfermés dans +une clairière, et qu'on lâche soudain à travers la prairie. + +Ils s'étaient jetés en avant, d'un mouvement tellement irrésistible que +les premières lignes des bleus cédèrent. + +Ce fut pendant un quart d'heure un combat presque corps à corps. Quand, +à travers la fumée, on distinguait une éclaircie, on voyait s'entremêler +furieusement la blouse et le veston bleu du lignard. + +Dermoncourt se multipliait. C'était un lion. Pâle, anxieux, mais calme, +la bride au bras, le sabre pendu au poing et le pistolet fumant à la +main, le général se rappelait, sans doute, ses charges héroïques de +Jemmapes, d'Austerlitz et d'Iéna. + +Hélas! ce jour-là , c'étaient des Français qui se battaient contre des +Français! + +Jean-Nu-Pieds savait être à la fois le soldat et le chef: le soldat pour +faire sa trouée, le chef pour commander. + +Les chouans tiraient au hasard, sans ordre. Les lignards au contraire, +faisaient feu les uns après les autres, lentement, méthodiquement, pour +ainsi dire. + +Pendant que le petit corps d'armée de Jean supportait le gros de +l'attaque, Henry de Puiseux harcelait les bleus sur la gauche. +Dermoncourt eut peur d'être tourné, et fit former à ses hommes un +triangle énorme, dont la pointe portait à droite; la base répondait aux +chouans de Petit-Bleu, les deux autres côtés, angles aigus, tiraient sur +ceux de Jean. On n'entendait que les coups de fusil innombrables et les +commandements hâtifs. + +Trois fois les Vendéens brisèrent les lignes ennemies, trois fois +celles-ci se reformèrent. Mais, malgré la supériorité de leur nombre, +les soldats de Dermoncourt furent obligés bientôt de reculer. + +Ils reculèrent, mais lentement, en ordre, ainsi que le sanglier qui +s'accule contre un fourré pour s'élancer mieux. Le plan de Dermoncourt +était d'entraîner derrière lui les chouans dans le village de Bersaunes. +Bersaunes était alors un hameau de trente feux. Sa petite église se +projette en avant, et fait angle droit avec la route. + +Le combat se continua ainsi, en tirailleurs de part et d'autre, les +chouans avançant et les lignards reculant toujours. + +Au milieu du village de Bersaunes, les deux corps se réunirent. + +Henry était noir de poudre; ses vêtements déchirés comme ceux de +Jean-Nu-Pieds montraient que lui aussi savait aussi bien se battre que +commander. + +Quant à Aubin Ploguen, chacun de ses coups abattait un homme. + +--Allons! la partie est gagnée, pensa-t-il, en voyant que le mouvement +de retraite des bleus continuait à s'effectuer. + +La Pâlotte, Pinson, et Jacqueline ne chômaient pas. + +Hélas! les blessés tombaient, les hommes mouraient! + +C'était merveille de les voir tous les trois allant relever, panser, +transporter en lieu sur ceux qui restaient en chemin. + +Tout à coup, après une décharge furieuse des bleus, Pinson jeta un grand +cri. Jean-Nu-Pieds venait de tomber. Il s'élança. Le jeune chef avait eu +son cheval tué, et sa jambe était prise sous la selle. Pinson l'aida à +se dégager. + +--Merci!... balbutia Jean. + +Pinson mit la main sur son cÅ“ur. + +--S'ils l'avaient tué? se dit-il. + +Puis, en souriant, il ajouta: + +--Eh bien! s'ils l'avaient tué, la mort n'était pas loin... + +Le village de Bersaunes était franchi, les bleus reculaient toujours. + +Par bonheur, Jean-Nu-Pieds aperçut sur la gauche un bouquet de bois. Il +eut la prudence de deviner que là se cachait un danger. + +--Halte! cria-t-il. + +En effet, derrière le bouquet de bois, Dermoncourt avait masqué trois +batteries de campagne. Il cria un commandement d'une voix de tonnerre, +qui domina le fracas des coups de fusil, et les canons furent pointés... + +Il y eut un instant d'arrêt terrible parmi les chouans. Eux n'avaient +pas d'artillerie. Ces gueules de bronze menaçantes les épouvantèrent +pendant quelques secondes... Mais Jean cria: + +--Enfants! nous n'avons pas de canons; prenons ceux-là pour en avoir! + +Les Vendéens répondirent par une acclamation, et le combat recommença... + +La première partie de la bataille avait duré de neuf heures à onze. Pour +Jean-Nu-Pieds, il fallait tenir bon jusqu'à midi, au besoin une heure du +soir, pour donner le temps à ceux de Clisson de les rejoindre. + +Mais la chance avait tourné. Les canons faisaient grand mal. Jean fit +s'éparpiller tous ses hommes, en leur ordonnant de tirailler. Ils +couvraient ainsi un espace considérable. C'était presque annihiler la +portée meurtrière de l'artillerie. + +La tactique était bonne, et avait réussi maintes fois en Vendée, pendant +les grandes guerres contre la République, alors que Henri de La +Rochejacquelein disait à ses chouans: + +--Egaillez-vous, mes gars! + +En ordonnant ce mouvement, le seul qui pût sauver sa petite armée, +Jean-Nu-Pieds savait parfaitement que c'était compromettre le succès de +la journée, jusque-là obtenu. + +Mais, au point où on en était arrivé, il ne s'agissait plus de vaincre; +seulement, il fallait tenir, tenir jusqu'à l'arrivée des Vendéens de +Clisson. + +Dermoncourt fit cesser le canon. Lui aussi avait fait la guerre, jadis, +en 1799, et il savait que le canon ne peut rien contre des hommes +disséminés à droite et à gauche. + +Ce fut la deuxième phase du combat. + +Il pouvait être midi. + +Midi, et les gens de Clisson ne venaient pas! + +Cette seconde partie de la bataille dura deux heures pleines, de midi à +deux heures du soir. De chaque côté les pertes étaient énormes. Mais, de +chaque côté aussi, on continuait à se battre avec le même acharnement. +Les hommes tombaient. + +La Pâlotte, Jacquelin et Pinson couraient çà et là sans s'occuper des +balles qui sifflaient à leurs oreilles. + +Petit-Bleu et Jean-Nu-Pieds, démontés tous les deux, faisaient le coup +de feu comme le premier venu de leurs paysans. + +Jean-Nu-Pieds était pâle. + +--Est-ce qu'ils ne viendront pas? murmurait-il. + +Ils ne venaient pas! + +--Maître, dit Aubin Ploguen en s'approchant du chef, si on faisait le +signal! + +--Tu crois qu'ils entendraient?... + +--C'est mon opinion. + +--Alors, soit... mais pas toi. Holà ! un homme pour mourir? appela-t-il. + +Il s'en présenta cent. + +Qu'était-ce donc que le signal? + +Jean ne s'était pas trompé en demandant un homme pour mourir: + +Il s'agissait de monter tout en haut du clocher de Bersaunes, et de +recommencer ce qu'avait fait M. de Carlepont à Marseille, c'est-à -dire +de sonner le tocsin. + +C'était entreprise folle. + +Le clocher se détachait net et clair dans le ciel. Celui qui se +hasarderait à y monter servirait de point de mire aux fusils des +bleus... + +Déjà un chouan grimpait. Il grimpait du côté qui regarde le lac de +Grandlieu. + +La fusillade, en bas continuait. Parce qu'un homme va mourir entre ciel +et terre, d'autres hommes peuvent bien mourir en même temps... + +Le son des cloches commença à tinter légèrement, cloches de petit +clocher. Le chouan frappait de la crosse de son fusil sur le bourdon et +lui arrachait une plainte lente, désolée, lugubre... + +Dermoncourt frissonna à ce réveil-matin. Le tocsin! Il se rappelait la +terrible signification que ce signal avait autrefois, quand il appelait +les chouans à la lutte, à travers les bruyères et les genêts! + +--Abattez-moi celui-là ! cria-t-il, en montrant du doigt le Vendéen qui +frappait sur la cloche. + +Déjà un second chouan grimpait à son tour dans la petite tourelle. Au +moment où celui-ci mettait le pied sur la plate-forme de bois, le +premier qui sonnait recevait une balle en plein cÅ“ur et tombait du haut +en bas. + +La cloche ne s'arrêtait pas. Le vivant prenait la place du mort, voilà +tout. Les cent hommes «pour mourir» étaient prêts. Ce fut à qui +monterait. + +Les bleus avaient dans leurs rangs de merveilleux tireurs. En trois +coups, ils abattaient le sonneur. + +Les Bretons se relayaient sans hésiter à ce poste sublime... + +Tous savaient ce qui les attendait là -haut. Mais il n'y avait pas un +silence d'un instant. Le bourdon résonnait. La cloche ne s'arrêtait pas. + +Le huitième sonneur de cloches ne parvint pas jusqu'au sol dans sa +chute. Il resta accroché en chemin. + +Le neuvième bondit sur lui-même, et, quoique déjà mort, vint se briser +le crâne sur le chemin. + +Le dixième resta sur place. + +Les bleus visaient le sonneur, et les sonneurs arrivaient en foule pour +le remplacer. Il fallait bien donner le signal à ceux de Clisson! La +cloche ne s'arrêtait pas. + +Le vieil aumônier s'était remis à genoux, et à chaque chouan qui tombait +du haut en bas de l'église, il disait, les bénissant: + +_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!_ + +Et la cloche ne s'arrêtait pas!... + + + + +XVIII + +APRÈS LA BATAILLE + + +A cinq heures du soir, le tocsin n'avait pas cessé un instant de se +faire entendre, et cependant rien n'annonçait à l'Å“il qui examinait +l'horizon que les secours promis fussent sur le point d'arriver. + +Bleus et blancs avaient subi des pertes considérables. Le général +Dermoncourt, vainqueur, puisqu'il avait empêché les chouans de passer, +donna l'ordre aux siens de se replier dans la direction de Nantes. + +Jean-Nu-Pieds voulait continuer à occuper le village de Bersaunes. +Est-ce que son devoir n'était pas de faire enterrer en grande cérémonie +ceux qui avaient succombé en héros? + +A six heures, les lignards commencèrent à exécuter leur marche en +arrière, protégés par deux bataillons de tirailleurs. A sept heures, ils +avaient disparu. + +Alors Jean ordonna que les morts fussent relevés. Cette lugubre besogne +dura assez longtemps. Ceux qui gisaient étendus, déjà glacés, perdant +leur sang par vingt blessures, étaient si nombreux! + +Ce ne fut qu'à la nuit close que ce triste labeur fut terminé. Les +Vendéens avaient perdu environ cinquante hommes tués et quatre-vingt-dix +blessés, en tout cent quarante hommes hors de combat: chiffre énorme, eu +égard surtout au total de l'armée. + +Les cinquante cadavres étaient étendus côte à côte, couverts de leurs +manteaux. On avait arraché les fusils, que leurs doigts crispés par +l'agonie serraient avidement. + +Les uns, l'Å“il ouvert encore, semblaient menacer leur ennemi vainqueur. +Les autres, étendus sur le ventre, avaient été ramassés dans la posture +affreuse des êtres frappés de mort violente. + +Chez tous se lisait le suprême et douloureux orgueil du devoir accompli. +Les traits, violemment contractés, conservaient je ne sais quelle +terrible expression de volonté! + +Toute la petite troupe était sous les armes. + +C'est-à -dire que les chouans portaient leurs fusils renversés, la gueule +du canon à terre. + +En tête marchaient Jean et Henry, précédés de l'aumônier. + +Dix civières portaient chacune cinq corps, et le tambour frappait +sourdement derrière. + +De temps à autre, l'aumônier disait: + +--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_. + +Et les chouans répondaient: + +--_Amen!_ + +Dix tombes avaient été creusées dans un champ pour recevoir ces héros. + +Quel grandiose et sublime spectacle! + +Il faisait nuit complète; des torches éclairaient cette funèbre +cérémonie et le pas lourd des soldats résonnait sur la route. + +L'aumônier répétait: + +--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_. + +--_Amen!_ + +Au-dessus de ces têtes inclinées, un ciel troué d'étoiles et la clarté +rouge pâle de la lune estompaient d'une lueur fauve ces figures +fatiguées. + +Les vêtements étaient poudreux, déchirés; les visages noircis par la +bataille. Plus d'un portait son bras en écharpe, qui semblait ne pas +s'apercevoir qu'il était blessé... + +Il fallait marcher pendant un kilomètre environ pour arriver aux tombes +creusées; mais les chouans mirent près de quarante minutes pour le +franchir, tant ils avançaient lentement. + +Et le profond silence qui régnait n'était interrompu, de cinq minutes en +cinq minutes, que par le roulement sinistre du tambour, et la lente +psalmodie du prêtre: + +--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_. + +--_Amen!_ + +Enfin on arriva aux tombes. + +Tout le monde s'agenouilla: seul, l'aumônier resta debout et bénit les +morts, à mesure qu'on les enterrait. + +Avant que les fossoyeurs jetassent les pelletées de terre qui devaient à +jamais couvrir ces nobles martyrs, Jean-Nu-Pieds se releva et fit +quelques pas en avant. + +Puis, étendant la main: + +--Enfants, dit-il, ceux qui sont là sont tombés pour Dieu, pour le Roi. +C'est au nom de Dieu que M. l'aumônier les a bénits: c'est au nom du Roi +que je les remercie. + +Dieu et le Roi: ce sont les deux Seigneurs que doit servir un bon +Vendéen, et pour lesquels il doit mourir! Ceux-là sont morts... + +Enfants, Dieu a leurs âmes, car ils ont fait ce qu'ils devaient faire! + +Puis les pelletées de terre tombèrent l'une après l'autre, et tous +restèrent là , muets et respectueux, jusqu'à ce que ce fût terminé. + +Les torches fumeuses éclairaient la route au retour comme au départ. + +Ils reprirent le chemin de Bersaunes. + +Là , on recommença l'appel. Jean-Nu-Pieds ordonna qu'on recueillît les +noms des quinze chouans tués au clocher, ou fracassés dans leur chute, +et que désormais, à l'appel, chaque matin et chaque soir, le voisin +répondrait: + +--Mort pour le Roi! + +Presque aussitôt la petite armée s'éloigna dans la direction des bois de +Machecoul, d'où elle sortirait de nouveau le lendemain. + +La Pâlotte et Jacquelin avaient pris les devants avec Aubin Ploguen et +Pinson. + +Depuis la fin de la bataille, le pauvre Pinson tremblait. Elle se +rappelait toujours ce regard que lui avait jeté Jean, quand il l'avait +fixée sur la route. Si elle était reconnue? Rien que cette seule pensée +l'effrayait. + +Car, reconnue, elle devrait partir; et partir, c'était le quitter, lui +qu'elle aimait par-dessus tout! Partir, c'était recommencer sa vie +désespérée, sans bonheur possible et attendu! + +La jeune fille marchait un peu en avant, laissant pencher sa tête sur sa +poitrine: elle rêvait. + +Déjà elle avait perdu de vue le lac de Grandlieu, et suivait la sente +étroite et rapide qui mène aux bois de Machecoul. + +Tout à coup, il lui sembla entendre derrière elle le pas rapide d'un +cheval lancé au galop sur la route. Alors, elle, qui venait de montrer +tant d'énergie et tant de courage, éprouva comme le pressentiment d'un +danger. Elle eut peur... + +Peur, parce qu'elle se trouvait seule, la nuit, au milieu de ces champs +déserts. + +Elle s'arrêta un moment et prêta attentivement l'oreille... Le bruit du +cheval ne se faisait plus entendre. + +--Je me serai trompée, murmura-t-elle. + +Elle continua de marcher. La route faisait un léger coude qui la +rapprochait un peu de la grande route. + +Le bruit du cheval qui l'avait frappée une première fois se renouvela. + +Elle jeta les yeux derrière elle et aperçut, à cinquante mètres environ, +un cavalier de haute taille, enveloppé d'un manteau, malgré la saison, +et dont le visage disparaissait presque sous les rebords épais d'un +chapeau de feutre. + +Elle voulut courir et prit à travers champs: le cavalier la suivit. +Alors, sa peur d'un instant déraisonnée devint une terreur réelle. + +Elle s'élança, franchissant les taillis et se déchirant les pieds aux +racines de bruyères éparses dans la lande. + +Le cavalier prit le galop de chasse pour se maintenir toujours à la même +distance d'elle. + +Puis, à dix mètres environ d'un bouquet de peupliers, derrière lesquels +elle espérait pouvoir se cacher, le cavalier donna de l'éperon à son +cheval, qui bondit. + +Arrivé près de Pinson, il se pencha, la saisit à la taille et l'enleva +sur son cheval. + +Fernande poussa un cri terrible, cri d'angoisse et de désespoir. + +L'inconnu voulut essayer de lui mettre sa main sur la bouche, mais elle +se débattit et appela: + +--Aubin!... mon Aubin, au secours! au secours! + +L'inconnu avait lancé son cheval dans la direction de Bersaunes. Il +devait croire que les chouans, la bataille perdue, avaient regagné leurs +retraites cachées. + +Le cheval galopait furieusement, franchissant par bonds terribles les +quartiers de rochers. Fernande, affolée, essayait d'appeler, mais la +main nerveuse du ravisseur étouffait désormais ses cris. + +--Au secours!... put-elle cependant balbutier une dernière fois. + +Tout à coup, dans l'ombre du chemin, une masse noire se dressa, qui +saisit le cheval à la bride, et mit un pistolet sur la poitrine du +cavalier. + +--Lâche, ou je te tue! prononça la voix d'Aubin Ploguen. + +--Aubin! pensa Fernande. Je suis sauvée. + +Une lutte violente s'était engagée entre l'étranger et le Breton. Tous +les deux étaient d'égale force, et il fallait évidemment que tous deux +eussent une raison cachée pour ne pas faire usage de leurs armes. + +Le cavalier avait des pistolets dans ses fontes; Aubin Ploguen ne +déchargeait pas les siens. + +Nous saurons bientôt pourquoi. + +La lutte restait indécise entre eux deux, malgré Fernande qui, en se +débattant, devait annihiler les efforts de son ravisseur. + +Mais une circonstance particulière devait bientôt la terminer. + +Au loin parut l'avant-garde des chouans. + +L'inconnu tressaillit en l'apercevant. + +--Fuis! dit tranquillement Aubin Ploguen. + +Celui-ci n'hésita pas. + +Aubin prit Fernande dans ses bras et la déposa sur le gazon qui bordait +la route. + +Le son des binious vendéens se faisait déjà entendre, léger et charmant. + +--Fuis! répéta le Breton, ou ceux-ci ne te feront pas quartier comme +moi! + +Fernande était évanouie. + +Le cavalier jeta un dernier regard sur Fernande, et, se tournant vers +Aubin: + +--Nous nous retrouverons!... dit-il. + +Il disparut au tournant du coteau. + +--Ce n'est pas son père, alors? murmura le Breton en regardant s'effacer +dans le lointain la double silhouette du cheval et de l'homme. Ce n'est +pas son père alors, car je connais cette voix... + +Quel était donc cet homme? + + + + +XIX + +AUBIN PLOGUEN A UN PLAN + + +Aubin Ploguen chargea tranquillement Pinson sur son épaule, et continua +sa route dans la direction du camp. + +Il eût semblé, à voir la figure si parfaitement calme du chouan, que +rien ne s'était passé de grave. + +--Si ce n'est pas son père, quel est _son_ nom? qui est-_il_? + +Et il ajoutait à voix basse: + +--Je connais _sa_ voix pourtant... + +Cette simple circonstance renversait tous les plans du brave Aubin. Quel +autre homme que M. Grégoire aurait pu vouloir enlever Fernande? + +Mais il avait beau tourner et retourner cette question dans sa cervelle, +il n'arrivait pas à trouver quelque chose de satisfaisant. + +Quand il parvint au campement des Vendéens, il étendit Pinson sur un lit +de fougères, et attendit avec impatience le retour de la Pâlotte. + +Ce rude Breton comprenait dans sa naïveté première que la jeune fille +avait surtout besoin des secours d'une femme. + +--Ah! te voilà , mon Aubin, dit le marquis en apercevant son fidèle +serviteur; qu'étais-tu donc devenu? + +--Maître, j'ai porté dans mes bras, jusqu'ici... le petit Pinson... vous +savez?... le dernier fils au Gouësnon? + +En faisant cette réponse, Aubin Ploguen ne perdait pas de vue son +maître. Il semblait guetter en lui une émotion ou une gêne. + +En effet, Jean rougit légèrement quand il entendit prononcer le nom de +Pinson. + +--Pauvre petit! continua Aubin... c'est faible et délicat... délicat +comme une femme!... Ce n'est pas fait comme nous, pour la grande vie +sans toits, pleine de luttes et de fatigues. + +Jean cherchait à comprendre si Aubin mettait une intention dans ses +paroles, mais le visage du serviteur restait impassible. Ses yeux +regardaient dans le vague. + +Il reprit, plus bas: + +--Vous ne savez pas l'idée qui m'est venue, maître? J'ai pensé que ce +devait être une femme. + +--Une femme! + +--Pourquoi pas? Gouësnon peut bien avoir une fille vaillante et résolue, +comme si elle était un garçon. Est-ce que nos gars de Bretagne n'en +avaient pas beaucoup comme cela pendant les grandes guerres? + +--Mais c'est impossible! + +--Impossible! Oh! non, maître. L'avez-vous bien regardé, cet enfant? + +Jean éprouva une gêne cachée; il ne se rendait pas compte de ce qu'il +éprouvait. + +--Oui, je l'ai regardé, murmura-t-il. + +Je l'ai regardé deux fois... quand j'étais près de lui avant la +bataille, et quand il est venu à mon secours au milieu des balles... Je +l'ai regardé et je me suis souvenu... ce que je tâche d'oublier! + +Il y eut un court silence. + +Évidemment Aubin Ploguen avait son projet. Il voulait le faire réussir. + +En toute autre circonstance, il eût quitté son maître, car il le +connaissait trop pour ne pas sentir que Jean, le cÅ“ur tout entier à ses +souvenirs, avait besoin de solitude. Mais il continua: + +--Je vous disais donc, maître: Pinson est une femme, j'en jurerais! et +d'ailleurs... c'est mon opinion; mais quand j'y songe, je pense qu'il ne +peut pas être au Gouësnon, c'est une de la ville. + +--Aubin! + +--Oh! de la ville!... Je ne crois pas me tromper. Les mains sont trop +fines et les pieds trop petits pour être les mains et les pieds d'une +paysanne. Puis... elle cache ses cheveux noirs sous sa perruque blonde, +et voilà une idée qui ne serait jamais venue à une femme de la campagne. + +--Va-t'en, va-t'en, Aubin, laisse-moi, s'écria Jean, bouleversé. Par +pitié, mon vieil ami, va-t'en!... Tu ne sais pas combien tu me fais +souffrir! Tu ne sais pas... non, tu ne peux pas savoir! + +Aubin contempla son maître, et un sourire triste effleura sa lèvre: + +--Comme il l'aime! pensa-t-il, et comme il est malheureux! + +Il sortit de la hutte. + +Resté seul, Jean laissa tomber sa tête entre ses mains, et éclata en +sanglots. + +--Ah! je suis faible et je suis lâche! s'écria-t-il... Pauvre Aubin! +s'il savait combien il m'a torturé! Est-ce que je ne sais pas qui se +cache sous le nom de Pinson, et depuis le premier jour? Est-ce que je +pouvais ne pas la reconnaître, est-ce que je ne savais pas que c'était +elle, elle, ma bien-aimée? + +J'espérais pouvoir me mentir à moi-même, et trahir mon devoir! J'étais +fou! Fernande, nom adoré, image chérie, je t'avais reconnue, et je +forçais mes yeux à ne te pas regarder! car il me semblait ainsi ne pas +manquer à ce que je devais. Mais comme je te regardais, de loin! comme +je me glissais souvent sur tes pas, pour apercevoir un instant l'ombre +de ton corps au milieu du chemin! + +Il s'arrêta, puis, reprenant, pensif: + +--Pourquoi m'a-t-il dit tout cela? Craint-il donc que je trahisse mon +devoir et a-t-il voulu me rappeler à moi-même? + +Aubin Ploguen n'avait pas laissé deviner à son maître sa pensée intime. +Non, il ne voulait pas le rappeler à son devoir. Ce qu'il voulait, au +contraire, c'était de rendre encore un peu de joie à ce pauvre déshérité +du cÅ“ur. + +Il avait un plan, ce brave Breton, nous le savons, et quand nous le +verrons, nous serons obligés de reconnaître qu'il ne manquait pas +d'habileté. + +Jean-Nu-Pieds sortit à son tour de la salle, comme Aubin quelques +instants auparavant. + +Devant la hutte s'élevait une clairière; deux sentiers, au nord et au +sud, se perdaient dans la feuillée: puis, partout, la forêt, avec son +imposante masse verte, et les arceaux de lierre et de chèvrefeuille. + +Jean allait droit devant lui. Il se dirigeait vers le campement où +logeaient la Pâlotte, Jacqueline et Pinson. + +Mais tout à coup il s'arrêta un peu interdit. Il avait vu Pinson quitter +à pas lents la clairière et s'engager dans un des sentiers. + +Aucun bruit ne se faisait entendre; les chouans, fatigués par cette rude +journée de combat, dormaient profondément. C'était le silence et presque +la solitude. + +Fernande suivait lentement le petit sentier. Elle venait de s'éveiller +et de sortir de ce rêve, de cet évanouissement où l'avait jetée la +brusque attaque dont elle venait d'être l'objet. Sa poitrine oppressée +avait peine à respirer l'air de la nuit. Elle se leva pour marcher.. + +Jean s'avançait derrière elle, se dissimulant avec soin sous les +feuilles et les branches tombantes des grands arbres. Cette majesté de +la nuit l'impressionnait. Il contemplait de loin cette gracieuse et +charmante créature, qui portait avec elle toute sa destinée. + +Ah! si elle avait su! + +Fernande marchait, légère, la tête inclinée, rêveuse comme Juliette, sa +sÅ“ur, pensant à Roméo... + +Un moment elle s'arrêta dans sa promenade: un rossignol chantait au +sommet d'un hêtre. Elle s'arrêta pour l'entendre chanter; la mélodie +ravissante sortait du gosier du musicien ailé comme une gamme de notes +perlées. + +Quand l'oiseau se tut, elle reprit sa marche, sans se douter que Jean +était derrière elle. + +Le sentier faisait quelques détours dans la forêt, puis, par une pente +très-douce, descendait lentement vers la lisière. Fernande aperçut +bientôt le ciel de la plaine à travers les branches entre-croisées. + +Elle s'avança vers la lisière et s'assit sur le rebord du fossé. + +--Encore un jour écoulé, murmurait-elle; encore un jour disparu!... Ah! +j'aurais cru pourtant qu'il me reconnaîtrait. Lui, je l'aurais reconnu +malgré tout. Est-ce que mon cÅ“ur ne pense pas à lui toujours? est-ce +que, toujours mes lèvres ne prononcent pas son nom? J'aurais cru qu'il +me reconnaîtrait!... + +Elle se tut, l'Å“il fixé sur l'étendue de la plaine. + +Quelques lumières couraient à l'horizon, et de loin, semblaient se +confondre avec les étoiles. Il montait de la vallée une vague odeur +d'herbes mouillées et de fruits verts, qui se mélangeait à la forte +senteur des arbres. + +--M'aurait-il oubliée? Non, c'est impossible! Deux êtres qui s'aiment +comme nous nous aimons ne connaissent pas l'oubli. L'oubli est le lot de +ceux dont le cÅ“ur est faible. Notre cÅ“ur à nous est fort, puisqu'il n'a +pas tremblé devant le devoir qui parlait... Notre devoir, c'était +presque la mort pour nous, c'était le désespoir!... + +Jean s'était glissé à dix pas derrière la jeune fille. Encore caché par +l'ombre des derniers arbres de la forêt, il écoutait, haletant, les +paroles qu'elle prononçait. Il frémit quand il s'entendit accuser +d'oubli. Oublier! lui! + +--Ah! je suis certaine qu'il souffre, murmura Fernande, et qu'il souffre +autant que moi... Dieu juste! quand finira ce martyre qui nous tue! Ne +commande pas à la mort de ne pas vouloir de moi!... + +Elle reprit, après un nouveau silence: + +--J'ai raison de vouloir partir. La vie me pèse ici. Être à la fois si +près de lui et en être si loin!... J'ai raison... Je vais partir. + +Elle se levait déjà , quand Jean dit doucement: + +--Fernande, je ne veux pas que vous partiez... + + + + +XX + +AMOUR + + +La jeune fille chancela et, bouleversée, vint s'appuyer à l'épaule de +Jean. + +--Amie, dit-il à voix basse, Dieu n'ordonne pas à l'homme un sacrifice +au-dessus de ses forces. J'ai lutté, j'ai été vaincu. Que le ciel me +pardonne! + +--O Jean, que je suis heureuse! + +--Et vous m'accusiez de vous oublier! vous oublier, vous, chère +créature! quand il n'est pas une seule de mes pensées qui ne soit vôtre; +quand je n'ai pas cessé un instant de maudire la fatalité qui nous +séparait! Vous oublier, vous, à qui j'avais fiancé ma vie, à qui j'avais +donné mon cÅ“ur! Je vous aime comme jamais femme n'a été aimée, et, je le +jure, Fernande, il n'est pas une seule des minutes de mon existence où +je n'aie vu votre image se dessiner à mes yeux!... + +Fernande écoutait, muette et charmée. + +Un ineffable bonheur se peignait sur son visage. + +--Mon Dieu, fais que ce ne soit pas un rêve! murmura-t-elle, en levant +au ciel son regard humide. + +--Si je vous racontais tout, Fernande! Le premier jour où j'ai vu +Pinson, j'ai tout deviné... Méchante enfant, c'était vous qui doutiez de +moi. Pouviez-vous donc penser que je ne vous reconnaîtrais pas! Tenez! +un soir, je vous ai suivie de loin, comme cette nuit... Vous avez +traversé la forêt, en allant du côté de Guérande. Moi, je m'étais glissé +à travers les arbres, et j'apercevais votre ombre remuer doucement dans +le cadre des branches. Vous vous êtes assise, toujours ainsi que ce +soir, sur un tertre élevé, et vous chantiez... + +Elle le regarda, souriant, et chantant à mi-voix: + +Mon ami vient de s'en aller; +J'en ai le cÅ“ur tout en peine; +Vint un gars sous le grand chêne, +Qui voulut me consoler; +Mais je lui dis: «Celui que j'aime, +Beau gars, ce n'est pas toi... +Hélas! il est bien loin de moi, +Celui que j'aime!» +Je ne peux pas me consoler! +Mon ami vient de s'en aller! + +--Il y a un second couplet, Jean! + +Mais déjà il s'était mis à genoux, devant elle, et disait ardemment: + +--Fernande, je me suis demandé souvent, pendant mes longues heures +d'angoisses, si un père pouvait enchaîner la volonté de son fils, même +après sa mort. Je me suis demandé si un homme disparu, eût-il même été +adoré et respecté de son enfant, comme M. de Kardigân, pouvait briser +toute une vie, et... et ma conscience hésitait... + +Il s'arrêta, et ne vit pas une larme de désespoir qui coulait sur le +visage de Fernande. + +--Oui, chère femme, ma conscience hésitait; et quand elle ne me crie pas +hautement: Voilà ton devoir, c'est que mon devoir n'est pas là , +peut-être! + +Ce fut elle qui rompit la première le silence qui suivit ces paroles: + +--Jean, êtes-vous sûr que ce que vous dites soit sincère? + +--Sincère! + +--Oui. + +--Fernande!... + +--Mon ami, quel âge avez-vous? vous et moi, faisons à nous deux l'âge +d'un homme mur. Il y a dans nos cÅ“urs bien des hésitations et bien des +doutes. C'est que nous ne savons pas être entiers dans la vérité. La +vérité est absolue, cependant! Ami, ami, deux êtres comme nous n'ont pas +le droit de faillir au milieu du chemin tracé! Dieu bon! Jean, +aurions-nous souffert pour rien, et ce que nous avons cru être le devoir +était-il donc un mensonge? Nous faudra-t-il revenir sur nos pas, et +dire: Notre cÅ“ur a menti! notre volonté a menti! notre conscience a +menti! + +Il la regardait, étonné, ébloui de la hauteur et de l'éloquence de son +langage. Comme il l'avait bien choisie! Un jour, elle lui avait dit: + +--Si nous étions séparés jamais, j'en mourrais! + +Et elle plaidait maintenant pour être séparée de lui! + +--C'est moi qui suis coupable, ami. J'aurais dû rester loin de vous; +j'aurais dû souffrir seule et triste, au lieu de chercher un +adoucissement à ma souffrance, en me rapprochant de vous. J'ai été +lâche, lâche! Dieu m'en punit en me faisant vous désespérer. + +--Me désespérer? Ne croyez-vous donc pas que je souffrais aussi, moi! + +--Ami, notre destinée est là -dedans: séparés! Nous sommes séparés par le +crime qui tua jadis un roi, comme le bien est séparé du mal. Je vous +aime et vous m'aimez... Mais tant qu'il n'y aura pas entre nous un abîme +plus grand que la volonté, nous serons en butte à une tentation plus +rude encore que la réalité. Cet abîme, c'est à moi de le creuser. + +Jean cacha sa tête dans ses mains. + +--Pensez-vous donc que je ne vous aie pas compris tout à l'heure? Votre +conscience, que vous invoquiez, vous condamnait à l'heure même où vous +parliez! Mais le cÅ“ur est faible devant la passion, et vous me disiez: +Nous sommes libres! Libres? Non, Jean, nous ne le sommes pas; nous +sommes les esclaves du devoir et du serment. Tant que je pourrai être à +vous, vous aurez de ces retours faibles sur vous-même. Le jour où vous +aurez l'impossible entre votre cÅ“ur et votre conscience, la conscience +ne sera plus vaincue... + +--Grand Dieu! que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, Jean, que celle qui vous a été fiancée, ne peut être, +même involontairement, à nul autre époux humain. Mais puisque je ne puis +me donner à vous, je me donnerai... + +--Fernande! + +--A Dieu! + +Il éclata en sanglots. + +--Oui, Fernande, ma sÅ“ur, oui, vous avez deviné le secret qui me tue. Je +suis un homme, hélas! c'est-à -dire un être faible. J'ai de violents +combats à livrer à mon âme; et si je n'étais pas fort, j'aurais déjà +succombé... Tout à l'heure encore!... oh! je rougis d'y penser, +maintenant que vous m'avez rappelé à moi-même!... tout à l'heure encore, +j'étais prêt à céder... Eh bien, soit! partez, Fernande, partez pour +toujours! Ce n'est pas vous qui demandez asile à Dieu: c'est moi qui +vous donne à lui! + +--Adieu, mon frère! dit-elle en lui tendant son front. + +--Adieu, ma sÅ“ur! + +Ils échangèrent un long baiser, pur comme eux, à ce moment de se quitter +à jamais, au moment de rompre pour la vie les liens qui les unissaient +l'un à l'autre... Ils étaient debout, dans ce cadre merveilleux d'une +splendide nuit de printemps. Un rayon de lune les entourait comme une +auréole sainte mise à leur front. + +Ce fut lui qui s'éloigna le premier. Fernande ne voulait même pas +revenir au camp. Elle oubliait déjà l'attaque nocturne dont elle avait +été la victime. + +--Adieu! s'écria-t-il une dernière fois avant de disparaître au détour +du chemin. + +Elle n'eut pas la force de lui répondre et se laissa retomber assise. + +Le ciel eut pitié d'elle et lui donna des larmes. + +--Oui, adieu à ma jeunesse, à mon bonheur, à mon espérance, dit-elle +amèrement; adieu à tout ce que j'aime, à tout ce qui m'a aimé... adieu à +la vie que j'aurais eue si belle! O ma pauvre maman, que tu aurais été +malheureuse de me voir ainsi! + +Elle n'entendit pas un bruit de feuillage derrière elle: ou, si elle +l'entendit, elle le prit pour la fuite soudaine d'un chevreuil effrayé. + +Quelques minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Fernande resta +ainsi, absorbée dans l'amertume de sa vie perdue. + +Tout à coup le feuillage s'écarta et un homme parut. + +C'était Aubin Ploguen. Son visage inondé de larmes prouvait qu'il avait +tout entendu. Il toucha légèrement Fernande du doigt. + +Elle eut un instant d'effroi, mais elle reconnut vite le fidèle +serviteur des Kardigân. + +--J'ai entendu ce qui s'est passé entre vous, mademoiselle, dit-il. + +--Aubin... + +--Pardonnez-moi! c'est pour votre bien, ce que j'en ai fait. + +Fernande ne comprenait pas. + +--Mademoiselle, continua le Breton, je suis un pauvre homme sans grande +instruction; mais il y a des choses que je comprends, ou que je devine. +Vous souffrez tous les deux, malheureux enfants que vous êtes. Il y a +une fatalité entre vous: la pire de toutes, hélas! Vous vous aimez, et +tout vous sépare. Mais je suis là , moi, et j'ai juré de vous rendre +votre bonheur perdu. + +Elle croyait rêver. + +Certes, il lui faisait battre le cÅ“ur en parlant ainsi; mais quoiqu'elle +ne pût croire à la réalité de ce qu'il disait, la pauvre Fernande ne +pouvait s'empêcher de se sentir au cÅ“ur une lueur d'espérance. + +--Écoutez, continua Aubin Ploguen, écoutez, mademoiselle... + +Il se pencha vers elle et lui parla à voix basse quelques instants. + +A mesure qu'il expliquait son idée à la jeune fille, les larmes de +Fernande se tarissaient, et un rayon de joie l'illuminait. + +Quand Aubin eut terminé: + +--Ah! vous nous sauvez, s'écria-t-elle. J'allais à Dieu, mais j'en +serais morte... et lui aussi en serait mort. + +Elle reprit le chemin du camp, au lieu de se rendre à Château-Thibaut. + +Désormais, elle avait foi dans l'avenir. + +Quel pouvait donc être le mot sauveur que le chouan avait murmuré à son +oreille? + +Ils arrivèrent à la hutte occupée par la Pâlotte et Jacquelin, en +compagnie de Fernande. + +--Nous partirons demain, lui dit Aubin Ploguen. + + + + +XXI + +OU SE DESSINE LE PLAN D'AUBIN PLOGUEN + + +Fernande s'attendait à partir le lendemain dès l'aube avec Aubin +Ploguen. Mais, pendant la nuit, survint un chouan qui arrivait de +Vieillevigne. + +Madame, Charette, Coislin, la Roberie et les autres principaux chefs +vendéens s'y trouvaient réunis. Madame envoyait à Jean-Nu-Pieds l'ordre +de venir l'y rejoindre. + +Les chouans préparaient une bataille pour le lendemain, 6 juin. Or, +Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux devaient faire en sorte d'arriver à +Vieillevigne vers neuf heures du matin. Là , ils donneraient à leurs +hommes deux heures de repos environ, et, un peu avant midi, prendraient +part à l'action avec des troupes fraîches. + +Cette décision était bonne. + +D'abord, on ne laisserait pas aux paysans vendéens le temps de se +démoraliser par suite de l'échec subi à Château-Thibaut. + +Ensuite on dégageait le Morbihan. + +C'est qu'en effet les nouvelles étaient mauvaises. Le retard apporté au +commencement des opérations, le contre-ordre que les tergiversations du +comité de Paris avaient obligé la Duchesse de donner, tout cela avait +disséminé un peu les forces royalistes, si bien que quelques corps, au +lieu d'agir en commun, s'étaient laissé battre séparément. + +Mais tout pouvait encore se réparer. + +Marseille, comme si elle avait eu honte de sa faiblesse, ne demandait +qu'à lever, à son tour, l'étendard de l'insurrection. + +De même dans les provinces de la Gascogne, où l'on signalait déjà des +symptômes graves de mécontentement. + +Au reste, le gouvernement semblait disposé à agir avec vigueur. + +On avait envoyé à Nantes, comme préfet de la Loire-Inférieure, un +certain Maurice Duval qui devait mériter dans cette guerre un renom peu +enviable. + +Ce Maurice Duval arrivait en droite ligne de Grenoble, d'où il était +parti poursuivi par les éclats de rire de toute la population. + +Furieux de son échec dans l'Isère, il ne demandait qu'à prendre sa +revanche, et celui qui l'expédiait à Nantes savait bien ce qu'il +faisait. + +Il était sûr d'avance que M. Maurice Duval voudrait rentrer en grâce +auprès du gouvernement, et ne s'arrêterait devant rien. + +La suite de notre histoire prouvera que nous n'exagérons pas. + +En même temps que se produisait ce changement dans l'administration +civile de la Loire-Inférieure, il s'en produisait un autre dans +l'administration militaire. + +Le comte d'Erlon remplaçait comme général divisionnaire M. Solignac. Le +ministre de la guerre, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, se +connaissait en hommes et trouvait excellent le général Dermoncourt, mais +bien piètre M. Solignac. + +Tout cela annonçait que le gouvernement s'apprêtait à redoubler de +violence. En effet, les juste-milieu, cette plaie de toutes nos +Assemblées nationales depuis 1780, commençaient à murmurer contre ce +qu'ils appelaient _le spectre blanc_. + +Le spectre blanc leur avait d'abord paru très-réjouissant. Il était si +drôle, en effet, de renouveler une Vendée au tiers du dix-neuvième +siècle! + +Puis, peu à peu, l'effroi était venu. Quatre départements s'agitaient, +menaçant de se soulever. On savait que le légitimisme avait des rameaux +puissants qui s'étendaient à travers ces provinces. Le premier succès +des chouans pouvait mettre le feu à cette traînée de poudre, et alors +adieu à toutes ces bonnes choses si particulièrement adorées des braves +juste-milieu; c'est-à -dire adieu au siège de pair de France, donné par +Louis-Philippe! adieu aux grasses sinécures! adieu aux _broutages_ à +même le budget! toutes récompenses distribuées si complaisamment par le +gouvernement aux fidèles bourgeois qui l'avaient proclamé sur les +barricades fumantes de 1830! + +Ce rapide exposé de la situation fera comprendre au lecteur l'extrême +importance prêtée par Madame et ses conseillers à une action rapide. + +Voilà pourquoi le plan de bataille, après avoir été conçu avec soin, +demandait à être exécuté encore plus soigneusement. + +... A quatre heures du matin, les bois de Machecoul retentissaient de +coups de sifflet qui donnaient le signal du départ. Déjà Fernande était +inquiète, ignorant la cause de tout ce bruit qui se faisait autour +d'elle. + +Elle se demandait si Aubin Ploguen l'abandonnait, et n'allait pas venir +la chercher pour l'expédition dont il lui avait parlé la veille. + +Ah! c'est que cela lui tenait au cÅ“ur! + +Une joie ineffable s'emparait d'elle quand elle venait à penser que là +était le salut pour elle et pour lui; non pas le salut, _peut-être_, +mais le salut, _sûrement_. + +Elle se disait tout cela, quand la Pâlotte, déjà éveillée et sortie, +vint l'avertir que le Breton la demandait. + +Elle se hâta de quitter la hutte. + +Elle trouva Aubin qui l'attendait au dehors. Un instant elle avait +craint que ce ne fût pour lui donner une mauvaise nouvelle; mais le +visage souriant du chouan la rassura aussitôt. + +--Il faut partir, mademoiselle, dit-il. + +--Enfin! + +--Je vais vous indiquer le chemin. + +--Comment! le chemin?... + +--Oui, mademoiselle. + +--Tu ne viens donc pas avec moi? + +--C'est impossible. + +--Impossible? Mais hier... + +--Hier, il ne se passait pas ce qui se passe aujourd'hui. Ne perdons pas +de temps, l'heure presse. + +--L'heure presse? Tu m'effrayes, Aubin!... + +--Ne vous effrayez pas, mademoiselle. M. le marquis part avec nous +autres justement pour aller où nous... où vous deviez aller vous-même. + +--Mon Dieu!... + +--Je ne peux pas le quitter, moi, c'est impossible. Il est habitué à +m'avoir à ses côtés, et aujourd'hui plus que jamais, je dois être avec +lui et le préparer... + +Un regard humide de la jeune fille fut la seule réponse qu'elle donna à +cette phrase d'Aubin. Mais pour être muette, cette réponse n'en était +que plus éloquente. Elle prit la main d'Aubin Ploguen et la serra. + +--Venez, dit-il. + +Ils s'engagèrent à travers les bois. + +--Voyez-vous, mademoiselle, dit Aubin, nous prenons le plus long, mais +il faut que M. le marquis ne nous aperçoive pas. Pensez que pour lui +vous n'êtes plus au camp, à l'heure qu'il est. Il doit même ignorer que +vous y avez passé la nuit. + +--Tu as raison... viens, viens!... + +C'était elle qui marchait la première; elle avançait si rapidement, que +le Breton avait presque peine à la suivre; et nous savons pourtant que +c'était un rude marcheur que notre ami Aubin Ploguen! + +Fernande n'avait qu'un sujet de causerie sur les lèvres et dans le cÅ“ur: +le but de son expédition. + +--Tu crois que je réussirai? + +--J'en jurerais!... C'est mon opinion. + +--Ah! ne me dis pas cela!... Si j'allais échouer!... + +Elle prononça cette parole d'une voix si vibrante que le Breton en +tressaillit. + +--Échouer! reprit-elle. Pense que ce serait bien plus affreux pour moi, +maintenant que tu m'as mis cette espérance folle au cÅ“ur. Tant que je +voyais l'abîme creusé à jamais entre lui et moi, je pouvais être +résignée. Les grandes douleurs ne sont pas celles qui ont les moins +grandes résignations! Mais aujourd'hui que tu m'as parlé de bonheur, +aujourd'hui que tu as fait luire à mes yeux tout un avenir que je +croyais perdu pour toujours, ce serait affreux, Aubin, affreux!... et, +je te le dis, j'en mourrais! + +--Écoutez-moi bien, maîtresse, répondit fermement Aubin, jamais je n'ai +menti; demandez au premier venu de nos gars, il vous dira aussi que +jamais je n'ai parlé contrairement à la vérité. Eh bien!... vous +m'entendez, maîtresse?... je vous jure que dans un mois mon maître +mettra votre main dans la sienne! + +--Dans un mois? + +--C'est mon opinion. + +--Oh! viens, marchons vite, alors. + +Ils étaient arrivés en ce moment à la lisière du bois. + +--Maintenant, continua Aubin Ploguen, voilà ce que vous allez faire: +vous allez vous rendre au bourg de Château-Thibaut; on vous y connaît et +vous y aime. Tout ce que vous commanderez, vous l'aurez aussitôt. Une +fois à Château-Thibaut, vous direz que vous avez besoin d'une voiture et +d'un bon cheval pour vous conduire à Legé. A Legé, vous irez chez un +gars que je connais, qui s'appelle Rigaud. Vous donnerez à Rigaud ceci +(il lui remit le cÅ“ur saignant qu'il portait à sa veste), en disant que +vous venez de ma part; puis vous resterez dans sa chaumière jusqu'à ce +que je vienne vous y chercher. + +--Bien. + +--N'oubliez rien, surtout! + +--Sois tranquille... + +Fernande prit le sentier et descendit à travers la lande mouillée par la +rosée du matin. + +Aubin Ploguen la suivait des yeux. + +--Devant Dieu, not' maître, dit-il à voix haute, il faudra bien que vous +soyez heureux! + +Puis il rentra sous bois pour rejoindre l'armée vendéenne qui partait. + + + + +XXII + +JUDAS + + +Pendant que ces événements se passaient en Bretagne, un homme de taille +ordinaire, au teint jaune, aux yeux gris, entrait au ministère de +l'intérieur, à Paris. + +Le ministre régnant alors était un illustre homme d'État, encore vivant. + +Cet homme monta les degrés du grand escalier qui mène aux bureaux, en +habitué qui sait où il va. + +L'huissier était assis sur une banquette avec cet air de profonde +philosophie qui caractérise l'huissier de tous les ministères. + +La philosophie! + +Fussent-ils incrédules comme saint Thomas, il faut bien qu'ils forment +tous les jours leur intelligence à contempler le néant des choses +humaines, quand ils assistent à tant de changements qui passent sur +leurs têtes sans les atteindre! + +Les gouvernements s'écroulent, les ministres se remplacent... l'huissier +seul est inamovible, immobile qu'il est dans sa majesté! La chaîne +d'argent qu'il porte est plus solide que le portefeuille énorme de son +maître. + +L'huissier règne! + +Celui qui remplissait ces hautes fonctions au ministère de l'intérieur +en 1832 était un gros bonhomme à la mine fleurie, au nez bourgeonné, qui +vivait tranquille dans sa sinécure comme un rat dans un fromage de +Hollande. + +Il ne put s'empêcher de hausser les épaules en voyant entrer l'homme +dont nous parlons dans la salle des audiences. + +--Ah! c'est encore vous? dit-il. + +L'homme fixa sur le gros «fonctionnaire» son regard terne et glauque, +mais pas un pli de sa physionomie ne bougea. + +--Oui, c'est encore moi. + +--Et vous croyez naïvement que Son Excellence vous recevra? + +--J'en suis sûr. + +--Vous en êtes sûr! Voila pourtant huit jours que vous venez ici tous +les matins, et je ne m'aperçois guère qu'il vous ait reçu. + +--Cela viendra. + +--Alors, vous croyez là , vrai... que Son Excellence va perdre son temps +à causer avec le premier venu? Mais, mon brave garçon, il en vient ici, +et des plus huppés que vous, allez! qui se cassent le nez contre la +porte, sans pouvoir entrer! + +--Eux, c'est possible; mais moi, ce ne sera pas la même chose. + +A brûle-pourpoint, cet homme recevait, sans sourciller, les injures +bénignes que l'huissier lui adressait. Les paroles semblaient glisser +sur sa peau huileuse comme celle d'un nègre. + +--Avez-vous envoyé une demande d'audience comme les autres fois? + +--Non. + +L'huissier eut un petit rire silencieux plein d'insolence et de +moquerie. + +--Comment! Son Excellence ne vous reçoit pas quand vous demandez une +audience, et vous voulez qu'il vous reçoive quand vous n'en demandez +pas? + +L'homme tira de sa poche une grande enveloppe qui était scellée de cinq +grands cachets rouges au chiffre D. + +--Vous allez lui porter ceci, dit-il. + +Et en même temps il glissait un billet de cent francs dans la main de +l'huissier. + +--Voilà pour porter ma lettre à M. le ministre, dit-il. Maintenant, cent +autres francs encore pour la porter tout de suite. + +L'huissier hésitait. Pour gagner ces deux cents francs, il avait peu, si +peu de chose à faire! Certes, c'était contre son devoir; mais aussi... + +Pour être huissier, on n'en n'est pas moins homme. + +Les billets de banque font dans la main un froissement si soyeux et si +joli! + +--Dites-moi, _monsieur_? fit-il avec respect,--l'affaire qui vous amène +auprès de Son Excellence doit donc vous rapporter beaucoup d'argent? + +Si quelqu'un eût été présent à cette scène d'un réalisme si bourgeois, +et qu'il eût su quelle était cette _affaire_, il aurait frissonné en +entendant l'expression avec laquelle l'homme répondit. + +--Beaucoup d'argent... oui, beaucoup. + +Et, en même temps, un hideux sourire illumina cette tête infâme. + +L'huissier sentit croître encore son respect, et s'avança discrètement à +la porte du cabinet du ministre. + +Celui-ci était depuis longtemps au travail. + +On sait que l'homme d'État illustre dont nous parlons se lève avec le +soleil, souvent même avant le soleil. C'est un des travailleurs les plus +robustes et les plus puissants de ce temps-ci. + +--Qu'est-ce? demanda-t-il. + +--Une lettre très-pressée pour Son Excellence. + +Le ministre étendit la main et regarda l'enveloppe. L'huissier sortit. + +--Maintenant, dit-il à l'homme, vous pouvez partir, monsieur. Il est +impossible que M. le ministre vous reçoive maintenant; mais il vous fera +envoyer sans doute une lettre d'audience pour un de ces jours. + +--Non, je vais attendre, reprit l'homme. Ou je me trompe fort, ou d'ici +dix minutes vous aurez reçu l'ordre de m'introduire. + +Resté seul, le ministre déchira l'enveloppe hâtivement, comme un +travailleur pressé qu'on arrache à son labeur. + +--Encore un importun! murmura-t-il. Rien à espérer. J'en étais sûr, +reprit-il, en voyant la signature. C'est cet individu qui m'adresse tous +les jours une demande d'audience. + +Il rejeta la lettre sur la table. + +Puis il se remit à son travail. Mais un hasard fit qu'en reprenant sa +plume abandonnée, il laissa tomber ses yeux sur le papier ouvert. + +Alors il s'arrêta, comme frappé soudainement; il saisit la lettre et la +lut attentivement d'un bout à l'autre. + +Aussitôt il sonna. L'huissier entra: + +--La personne qui a apporté cette lettre est-elle encore là ? + +--Oui, monsieur le ministre. + +--Je vais la recevoir. + +Oh! ce ne fut plus seulement avec respect que l'huissier adressa la +parole au solliciteur. Il y avait une humilité profonde dans ses +paroles. Pour un peu, il lui aurait, à lui aussi, donné de l'Excellence. +Puis il s'effaça pour le laisser pénétrer auprès du ministre. + +Celui-ci jeta sur le nouveau venu son regard clair et perçant, un de ces +regards qui déshabillent un homme et lui creusent le cÅ“ur jusqu'au fond. + +L'examen dura une bonne minute; l'homme le supporta sans broncher. Il +semblait ne pas s'être aperçu du mépris qui y était renfermé. + +Enfin, le ministre rompit le premier le silence. Peut-être était-il +humilié pour l'espèce humaine de la perversité infâme de cet individu +qui voulait «lui proposer une affaire.» + +--C'est vous qui m'avez écrit cette lettre? + +--Oui. + +--Je n'ai pas besoin de vous demander dans quel but vous agissez: je le +connais, ou plutôt je le devine. Vous venez ici pour vendre, de même que +moi je vous ai reçu pour acheter. Parlez! + +L'homme était resté debout au milieu de la chambre. Le ministre n'avait +même pas daigné lui faire signe de s'asseoir. + +Quand il entendit le haut fonctionnaire lui parler sur ce ton glacial, +il se croisa les bras, et avec assurance: + +--Qu'en savez-vous, monsieur le ministre? C'est peut-être le désir de +rendre un grand service à mon pays qui me conduit auprès de vous. + +--Ah! + +--La France est troublée par des gens... très-honorables d'ailleurs... + +--Au fait! + +--Et je veux rétablir le calme dans ma patrie. Moi seul, je puis le +faire. N'attribuez qu'à ce motif l'action que je vais commettre. + +Le ministre était un grand historien. Lui qui avait appris la politique +plutôt dans les faits du passé que dans la réalité de l'histoire +contemporaine, il se rappelait sans doute en ce moment Charles Ier, +vendu par les Écossais; Marie Stuart, vendue par ses sujets, et +Napoléon, vendu par ses maréchaux. + +Il reprit machinalement dans ses doigts la lettre de l'individu et lut +tout haut: + +«Monsieur le ministre, + +Voici plusieurs demandes d'audience que j'ai l'honneur de vous adresser +et, jusqu'à présent, elles sont restées sans réponse. Mais les +événements me pressent de ne reculer devant aucune humiliation, car il +s'agit pour moi de rendre un grand service à mon pays. + +Je vais donc, monsieur le ministre, vous expliquer, en quelques mots, ce +que je vous aurais dit de vive voix, si vous aviez bien voulu me faire +l'honneur de me recevoir. + +La guerre civile qui vient d'éclater en Vendée, n'a d'importance que par +Madame. Supprimez Son Altesse Royale et vous supprimez en même temps +toute cause à l'agitation. + +Je suis en mesure de livrer _facilement_ (le mot était souligné) cette +coupable princesse, mais sous la réserve que Votre Excellence me +_remerciera_ de ce service désintéressé. + +J'apporte moi-même cette lettre au cabinet de M. le ministre, et je le +prie d'avance de me recevoir, s'il le juge nécessaire. + +Veuillez agréer, etc., etc. + +DEUTZ.» + +--Je reprends ce que je viens de dire, monsieur Deutz, répéta le +ministre. Combien vous faut-il pour nous rendre ce service désintéressé, +selon votre expression? + +--Oh! monsieur le ministre!... + +--Allons, vous voyez que je suis franc. Vous voulez vendre votre +princesse. Combien? Faites votre prix. + +Les lèvres de Judas se contractèrent. + +Puis une teinte plus jaune couvrit son visage. + +--Je veux un million, dit-il... + + + + +XXIII + +LES TRENTE DENIERS + + +Le visage du ministre ne sourcilla pas, en entendant Deutz énoncer le +chiffre auquel il taxait sa trahison. Il se contenta de faire une +inclinaison de tête silencieuse. + +Judas crut que le marché était conclu: on lui promettait les trente +deniers! + +--Maintenant, monsieur, continua l'illustre homme d'État, vous allez +m'expliquer comment vous pouvez vous y prendre, pour... comment +dirais-je?... pour tenir vos engagements... + +Deutz réfléchit un instant. Puis toujours de sa voix terne: + +--Monsieur le ministre, dit-il, j'ai bien étudié la question sous toutes +ses faces. Rien ne m'est plus facile que de pénétrer à toute heure +auprès de Son Altesse Royale. + +--Ah! + +--Je n'ai qu'à lui adresser une demande d'audience. + +--Mais vous recevra-t-on? Cette demande sera-t-elle accordée? + +--J'en réponds. + +--Qui vous fait croire?... + +--Je suis le filleul de Son Altesse. + +Le ministre avait dû assister à bien des palinodies honteuses, à bien +des sacrifices de conscience: certes, malgré sa jeunesse relative, il +devait connaître à fond bien des infamies humaines; néanmoins il fit un +soubresaut en écoutant la réponse du misérable. + +--Son filleul! + +--Oui, continua Deutz, Madame a daigné me tenir sur les fonts du +baptême. J'étais dans une religion d'erreur: grâce au ciel, j'ai connu +la vérité! + +Le ministre commençait à entrevoir la portée d'ambition de ce misérable. + +Ce n'était pas une trahison soudaine; non: c'était une machination +préparée de longue main. Quand il avait feint de se convertir, ç'avait +été pour se prémunir d'une entrée auprès de la noble créature qu'il +projetait de trahir. Non content de renier sa religion sans être +entraîné par la conviction vers la grandeur de l'Église catholique, il +avait trafiqué d'une croyance sainte; il avait spéculé sur l'Évangile et +pris Dieu pour complice! + +Il dut se passer dans l'âme du ministre de Louis-Philippe un courant de +dégoût et de colère. + +Et, pourtant, il commit la mauvaise action de ne pas châtier ce drôle +comme il le méritait, il chargea sa conscience d'une vilenie,--il faut +dire la vérité aux vivants, d'autant plus franchement qu'ils sont plus +grands,--en ne faisant pas jeter à la porte ce Judas qui mendiait son +salaire! + +Deutz continua froidement: + +--Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je +suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui +entourent Madame, ont... comment dirais-je?... des scrupules. + +Ils considèrent leur fidélité comme supérieure à l'amour de la patrie, +amour qui seul a dicté ma démarche. De plus, la guerre de Vendée peut +s'éterniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces +paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le +découragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes +de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Après la +Loire-Inférieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan. +Cela n'en finira plus. Tandis que si, grâce à mes conseils, Votre +Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitôt la cause de +l'agitation... rien de tout cela n'est à craindre. Madame prisonnière, +plus de guerre, et la guerre terminée, Votre Excellence fait une grande +économie d'hommes et d'argent. + +Est-ce que cela ne vaut pas un million! + +Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait déjà fait une +fois. + +--Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier +coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma décision sera +prise, je vous ferai avertir, et... + +--Bien, monsieur le ministre. + +Il salua jusqu'à terre et sortit à reculons. + +L'homme d'État laissa tomber sa tête entre ses mains. Peut-être +discutait-il avec sa conscience. C'était un homme d'une intelligence +trop supérieure pour ne pas comprendre que ce marché accepté par lui, +entacherait sa vie. + +La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate. + +Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien +que nous croyons qu'elle sera sévère. + +Si elle est clémente, c'est qu'elle fera avec justice remonter le crime +plus haut. + +... Deutz était sorti du cabinet du ministre la tête haute, +heureux,--heureux!... + +Et cet homme était jeune, la vie ne pouvait pas avoir encore flétri son +cÅ“ur. + +Sans doute, il avait des amis qui serraient sa main, des parents qui +croyaient en son intelligence et en son honnêteté. + +Eut-il des remords, comme d'aucuns l'ont affirmé? + +Non. L'homme qui a des remords combat et le combat se change en +victoire, devant une aussi effroyable trahison! + +Si les remords étaient venus frapper à la porte de ce cÅ“ur, le cÅ“ur se +serait ouvert: car tant de causes parlaient contre le crime! + +Cette femme, qu'il voulait vendre, ce n'était pas seulement une +princesse: en elle se résumait tout un glorieux principe, toute une +succession d'intérêts énormes. Elle était, de par son fils royal, +l'héritière directe de cinquante rois. Saint Louis était son aïeul. +Enfin, elle pouvait rendre à la France, en étant victorieuse, la +prospérité passée. + +Les remords! les historiens qui ont dit cela--et deux d'entre eux sont +encore vivants,--ont menti à la justice et à l'équité de la France: et +ils ont menti sciemment, bien persuadés, en effet, que c'était +impossible. + +Des remords? Allons donc! + +Quand Judas eut livré le Christ, il ne dut penser qu'à l'emploi qu'il +ferait de ses trente deniers; il ne dut que calculer d'avance combien +ces trente deniers pourraient lui rapporter d'intérêt et en faire +produire d'autres. + +Deutz, lui, dut aussi se représenter son million enfantant d'autres +millions et l'enrichissant d'une façon fabuleuse. + +Voilà pourquoi il portait haut la tête; voilà pourquoi il était heureux! + +Pendant les deux jours que le ministre prit pour réfléchir, l'âme... +s'il en avait une!... du monstre, dut avoir peur. Il devait trouver que +la réponse se faisait bien attendre, et qu'on ne lui disait pas: Oui, +assez vite. Enfin, il reçut un matin avis de se rendre au ministère, +dans la soirée du même jour. + +L'huissier le reçut comme la première fois, avec cette notable +différence qu'il témoigna un respect profond à l'homme assez heureux +pour mériter ainsi la confiance de Son Excellence. + +Le ministre l'attendait. + +Il ne se leva même pas. + +--Approchez, dit-il. J'accepte vos conditions. Vous nous livrerez +Madame. Seulement, je ne vous donnerai pas un million, mais cinq cent +mille francs. + +O noble princesse! qu'aurait-elle dit de se voir ainsi marchandée? + +Deutz fit une grimace significative. Il esquissa même un mouvement de +retraite, espérant que le ministre le rappellerait. Mais, en le voyant +rester impassible, il sentit ses terreurs des jours d'attente lui +revenir. + +Mieux valait encore la moitié que rien. Il se rapprocha. + +Un violent combat se livrait en lui-même... Puis faisant de nouveau +quelques pas: + +--J'accepte, murmura-t-il. + +--Quand pourrez-vous tenir votre promesse? + +--Nous sommes au 2 juin. Je demande six mois. + +--Six mois! c'est trop[9]. + +--Cela m'est impossible avant. + +--Eh bien, soit. + +Et d'un geste méprisant il fit signe au traître de sortir. + +Deutz craignait qu'on ne se dédît. Il se jeta au dehors du cabinet du +ministre, et disparut. Le jour même, ceci est un fait historique, il se +présentait dans l'étude de Me G..., notaire, et passait un contrat pour +l'achat d'une maison. Quand le notaire lui demanda quand il payerait la +maison, Deutz répondit «qu'il attendait une rentrée au mois de décembre, +et que l'achat ne deviendrait définitif qu'à cette époque.» + +Le lendemain il allait louer une place de coupé dans la diligence de +Nantes. Il s'était présenté successivement chez deux des chefs +légitimistes de Paris; mais ceux-ci n'avaient pas pu le recevoir. + +Maintenant, quittons ce misérable jusqu'à l'heure maudite où il rentrera +de nouveau dans le cadre de ce récit. Aussi bien le cÅ“ur se soulève à +raconter de telles choses. + +Et pour effacer la trace infâme, retournons en Vendée, où tant de nobles +gentilshommes allaient se battre, et allaient mourir, le sourire aux +lèvres, et ayant au cÅ“ur le contentement sublime du devoir accompli. + +Il ne faut rien moins que la pensée des grandes choses de Vendée, le +spectacle de l'épopée royaliste pour nous chasser du cÅ“ur l'impression +de dégoût que de telles hontes y font entrer... + + + + +XXIV + +VIEILLEVIGNE + + +Les chouans de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux arrivèrent à +Vieillevigne à l'heure dite. L'engagement était déjà commencé. + +Lorsque s'était levé le soleil de ce grand jour où, pour la seconde +fois, les Vendéens allaient livrer un combat sérieux, Madame, entourée +de son état-major, ayant à sa droite M. de Charette et à sa gauche M. de +Coislin, regardait attentivement le village de Vieillevigne, qu'il +s'agissait de conserver, comme ligne d'attaque, et un monticule placé +sur la gauche, où Charette venait d'envoyer cent cinquante hommes, afin +d'empêcher les bleus d'opérer un mouvement tournant. + +Les paysans étaient pleins d'enthousiasme. Les villes ne donnent plus à +leurs enfants d'aussi chauds dévouements. L'homme de la campagne est +habitué à vivre en liberté, en contemplation éternelle de la nature, +qu'il ne comprend pas, mais qui agit sur lui à son insu. + +De même qu'à Château-Thibaut, ils s'étaient mis à genoux et priaient. + +La bataille s'ouvrit par une décharge générale des chouans, qui coucha +par terre le premier rang ennemi. Alors ils levèrent leurs fusils +au-dessus de leur tête, en poussant de grands cris, et se précipitèrent +en avant... + +M. de Charette avait combiné un double mouvement qui, de l'aveu de ses +adversaires eux-mêmes, devait lui assurer le triomphe. Il n'y a qu'à +lire le rapport du général Dermoncourt et celui du général Solignac pour +s'en convaincre. Au reste, dans cette famille, le génie militaire est +héréditaire. + +Pendant qu'une partie des troupes devait s'élancer en avant, de manière +à former un angle rentrant dans la direction de Vieillevigne, la droite +avait l'ordre de s'étendre, en sorte qu'elle pût tendre la main aux +troupes fraîches amenées de Machecoul par nos héros. + +Pendant les deux premières heures, les chouans furent battus. Que +pouvaient-ils contre l'artillerie? + +Jean-Nu-Pieds, par son arrivée, ne pouvait changer la défaite en +victoire. + +Mais à mesure que le temps passait, les bleus voyaient leurs réserves +s'augmenter. + +C'était la lutte du nombre contre le courage, de la force brutale contre +la pensée. + +Est-il besoin de parler encore des prodiges d'héroïsme accomplis par les +chouans? + +Nous raconterons tout à l'heure la page épique de cette guerre qu'on +croirait écrite par Homère. + +Mais nous avons décrit le combat de Château-Thibaut. + +A Vieillevigne ce fut le même entrain, la même valeur, le même mépris +souverain de la mort, ce caractère dominant de la race française. + +A une heure de l'après-midi, la bataille était perdue. On ne devait plus +songer à vaincre, mais à couvrir la retraite. + +Pâle, pleine d'angoisse, les dents serrées, Madame se tenait debout, +regardant. + +Tout à coup, elle s'écria: + +--Un cheval! un cheval! + +Elle poussait dans sa grandeur ce même cri désespéré que Richard III +jetait à Bosworth dans son désespoir. + +En vain essaya-t-on de l'empêcher de courir au danger: le danger +plaisait à cette frêle femme, en qui battait le cÅ“ur d'un lion. Elle +répéta: Un cheval! un cheval! + +La tradition est là ; le roman devient de l'histoire quand il parle de +certains faits. + +Madame conduisit Petit-Pierre à la mort avec cette âpre énergie dont +elle ne cessa de faire preuve tout le temps que durèrent ces graves +événements. + +Il nous reste encore des témoins vivants. Ces témoins l'ont vue, lancée +en avant, sans armes, entraînant sur ses pas, par son exemple, ceux qui +pliaient, ramenant ceux qui avaient reculé. + +Il s'était formé à l'arrière du village une sorte de fourmilière humaine +où s'entre-croisaient les soldats: Madame s'y jeta. + +Les bleus savaient que c'était elle, par sa présence, qui animait les +masses, et l'on raconte que plus d'un reculait, frappé de l'héroïsme de +cette femme qui, pour lui, devenait reine avant la mort. Charette ne +l'avait pas quittée un instant. Toujours à ses côtés, le gentilhomme +vendéen ne pensait qu'à détourner de la Régente de France les coups qui +la menaçaient. + +Pendant une demi-heure environ, la lutte parut se rétablir à l'avantage +des chouans. + +Pas un qui n'aurait eu honte de fuir. + +Deux fois les bleus reculèrent. Mais à chaque trouée faite dans leurs +rangs, on voyait reparaître derrière des bataillons frais, se resserrant +toujours. C'était une mer d'hommes et de fumée. + +Madame comprit bien que tout était perdu. Mais elle ne voulait pas fuir. + +Tout à coup, les siens, qui ne la quittaient pas des yeux, la virent +disparaître. + +Ce fut un long cri de rage et de désespoir. + +On la crut morte, tuée. + +Cette chute ne dura que l'espace de quelques secondes: le cheval de la +princesse avait reçu une balle au flanc et s'était abattu; mais comme +s'il eût deviné qu'il portait la mère du roi de France, il se releva +d'un bond. + +Charette n'hésita pas, il saisit la bride du cheval et, malgré les +prières, malgré les ordres mêmes de Madame, qui lui interdisaient de +l'arracher à ce qui était pour elle le devoir, il l'entraîna hors de la +mêlée. Les bleus, aveuglés par la fumée, enivrés par la poudre, tirèrent +quelques coups de fusil de ce côté; mais heureusement aucun d'eux ne +porta. + +Tout à coup, en détournant la tête, Charette s'aperçut qu'on avait lancé +après eux cinquante hommes de cavalerie. + +Il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, entraînant toujours +après lui le coursier de la princesse. + +Mais, déjà , il donnait des signes non évidents d'une lassitude profonde. +La blessure qu'il avait reçue au côté, bien que peu profonde, +l'affaiblissait. + +Les dragons ennemis paraissaient au loin à deux cents mètres environ. + +Le gentilhomme fuyait toujours, traversant en biais la lande de +Vieillevigne, pour gagner un petit bois qui entourait la ferme de Rassé. + +Une fois dans ces arbres, la poursuite devenait impossible pour des +cavaliers, et la princesse était sauvée. Il n'y avait pas à craindre +qu'ils se servissent de leurs mousquetons, à supposer même qu'ils +arrivassent assez près. Ces hommes avaient reçu l'ordre de prendre +Madame vivante, et non de la tuer. + +Les chouans s'étaient aperçus de la disparition de Petit-Pierre. Ils ne +se battaient plus que pour couvrir la retraite de leur chef. + +Ah! s'ils avaient pu voir l'expression de son visage! Madame pleurait! +Quoi! elle fuyait, tandis que ses braves amis se faisaient tuer pour +elle! Elle ne se disait pas que son devoir n'était pas de mourir, mais +de vivre; que la Régente de France ne pouvait pas tomber dans une lande +bretonne avant d'avoir accompli son Å“uvre, ou d'avoir échoué. + +... Les cavaliers se rapprochaient. + +--Laissez-moi retourner là -bas... disait Madame,... Ma place n'est pas +ici... elle est auprès de ceux qui meurent. + +Charette ne répondait pas. Il continuait de traîner après lui le cheval +qui râlait. + +Déjà il avait deux fois butté contre une pierre: une chute ferait perdre +cinq minutes et, en cinq minutes, ils tombaient entre les mains des +bleus, et, Madame prisonnière, tout était perdu. + +On distinguait nettement la figure des dragons, collés droit sur leurs +selles, et dévorant la lande... + +Une troisième fois le cheval de Madame heurta son sabot contre une +pierre... Il plia sur ses jambes et s'abattit... + +Les dragons virent cela et poussèrent une exclamation de joie. + +Charette enleva Madame de la selle et la transporta sur la sienne; puis +il sauta à bas de son cheval. + +--Je ne vous abandonnerai pas! dit-elle avec douleur. + +--Madame, vous prisonnière, tout serait perdu. Moi... qu'importe! Pensez +à votre fils, pensez à la France. + +Et le noble gentilhomme frappant le cheval, qui partit au grand galop, +resta seul, en face de ses ennemis. + +Mais Dieu le protégeait. Une heure plus tard, il retrouvait Madame à la +ferme de Rassé. Ils étaient tous sauvés. + +L'échec subi était grand. Non qu'il pût avoir une influence +démoralisatrice sur les paysans: ces hommes ne se décourageaient pas si +facilement; mais il fallait renoncer, et pour longtemps peut-être, à +marcher sur Nantes; une attaque contre le chef-lieu de la +Loire-Inférieure était impossible. Puis, un fait significatif, était +l'immobilité des provinces. Le mouvement insurrectionnel sur lequel on +avait compté ne se produisait pas. Le Maine restait immobile. Angers, +malgré quelques bouillonnements intérieurs, ne semblait pas devoir +donner beaucoup de mal au gouvernement de Louis-Philippe. + +Madame était assise sur une chaise, ses coudes appuyés sur une table, et +plongée dans une tristesse profonde; pour la première fois depuis le +commencement de la guerre, elle doutait, non de la justice, mais de la +réussite de sa tâche. Encore vaincus, ces chouans qui avaient fait +autrefois trembler la grande République! ces chouans que Kléber, Hoche +et Marceau avaient eu peine à vaincre à eux trois. + +La princesse ne se rendait pas compte que les temps étaient changés, et +que la Vendée de 1832 avait onze fois moins de soldats que la Vendée de +1793. + +Elle regardait d'un Å“il humide les lettres et les rapports non +décachetés qui encombraient la table. Par instants une larme silencieuse +coulait sur son visage. Ses amis l'entouraient, émus de cette profonde +et muette douleur. + +Enfin elle se mit au travail, dépouillant la volumineuse correspondance +qu'on lui envoyait de tous les points de la Bretagne. Une lettre lui +parut importante seulement. Elle annonçait une attaque des bleus pour le +lendemain. + +--Le marquis de Kardigân est-il ici? demanda-t-elle. + +Jean-Nu-Pieds caché dans l'ombre de la chambre, s'avança: + +--Marquis, prenez trois hommes à cheval avec vous, et allez éclairer la +route du côté du château de la Pénissière. On m'annonce une attaque des +bleus pour demain. Vous savez l'importance que j'attache à ce que le +château de la Pénissière ne soit pas troublé... + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + NOTES + +[1: Le brave colonel Charras de 1848.--Quatre élèves gradés de l'École +s'étaient mis à la tête du mouvement: MM. Berthelin, Pinsonnière, +Tourneux et Lothon. Charras fut un héros.] + +[2: Cette légende n'est pas de notre invention, on nous l'a racontée en +Espagne. (_Note de l'auteur_.)] + +[3: Nous croyons devoir prévenir nos lecteurs que nous avons respecté +toujours la vérité historique. Notre roman est même la reproduction +exacte, en beaucoup de points, de faits réels et dont nous aimons à +respecter les héros. Quelque invraisemblables que puissent paraître les +scènes qui vont suivre, il suffit de se reporter aux Mémoires du temps +pour voir qu'elles ne sont en rien exagérées. (_Note de l'auteur_.)] + +[4: Nous avons cru devoir cacher sous des pseudonymes les noms de nos +héros. Si nous n'avons pas fait de même pour Berryer, c'est que ce +nom-là appartient à la France.] + +[5: --Vous voyez?--Oui.] + +[6: La fin!] + +[7: _La Vendée et Madame_, par le général de Pixérecourt (édition de +1833).] + +[8: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt (3e édition).] + +[9: Nous croyons devoir faire remarquer à nos lecteurs que nous nous +sommes volontairement écartés de l'histoire, en ce qui concerne +l'entrevue de Deutz et du ministre. La première responsabilité de ce +crime, en ce qui regarde le gouvernement, revient d'abord au roi +Louis-Philippe, lui-même. Après le roi, à M. le comte de Montalivet, qui +conduisit lui-même Deutz chez le ministre dont nous parlons, en +l'engageant, de la part du roi, à s'entendre avec lui.] + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I *** + +***** This file should be named 18015-0.txt or 18015-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/1/18015/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/18015-0.zip b/18015-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..09d1564 --- /dev/null +++ b/18015-0.zip diff --git a/18015-8.txt b/18015-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e808ed8 --- /dev/null +++ b/18015-8.txt @@ -0,0 +1,17615 @@ +The Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jean-nu-pieds, Vol. I + chronique de 1832 + +Author: Albert Delpit + +Release Date: March 19, 2006 [EBook #18015] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + JEAN-NU-PIEDS + + PAR + + ALBERT DELPIT + + TOME PREMIER + + + + PARIS + E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR + + 1876 + + + +A MON CHER GRAND MAÎTRE +AUGUSTE MAQUET + +_Souvenir et gratitude pour les temps difficiles_ + +_ALBERT DELPIT_ + +Paris, 7 août 1875. + + + + + PROLOGUE + + + + FIDÈLE! + + + + +I + +DEUX CAVALIERS + + +Vers la fin du mois de juillet de l'année 1830, deux cavaliers +traversaient le village d'Ablon, situé à quinze kilomètres de Paris. + +Ils paraissaient avoir fourni une longue course, car leurs vêtements +poudreux indiquaient de lointains voyageurs. + +Ce sont deux rudes hommes, et tels que l'imagination se représente les +chevaliers d'autrefois, enfermés dans leurs puissantes armures. + +Le plus vieux, auquel on eût aisément donné plus de soixante-cinq ans, +porte un sévère costume noir, passé de mode. Un manteau plié, à +l'arrière de la selle, rappelle le bagage des officiers de cavalerie; le +plus jeune est vêtu d'une simple jaquette grise, et se tient, par +déférence, à une demi-longueur en arrière. Le premier s'appelle +Huon-Anne, marquis de Kardigân. Il est propriétaire de plusieurs lieues +carrées entre Guérande et Savenay. + +La second se nomme tout simplement Aubin Ploguen. Il est né sur les +terres de Kardigân, et y mourra, si Dieu le veut. Le marquis avait +quitté son château, en compagnie de Ploguen, pour aller embrasser ses +quatre enfants: + +Louis, l'aîné, chef d'escadron dans la garde royale; le second, +Philippe, élève à l'École Polytechnique; le troisième, Jean, qui, malgré +ses vingt ans, est entré aux gardes-du-corps, et, enfin, Marianne, sa +fille chérie, ravissante enfant de dix-sept ans, qu'il va chercher au +couvent de la Vierge, rue Saint-Paul, pour en faire la joie et la +consolation de ses vieux jours. + +Si le marquis de Kardigân est un de ces grands et robustes +gentilshommes, comme en a enfantés la Bretagne, cette _terre de granit +recouverte de chênes_, à coup sûr Aubin Ploguen résume à merveille en +lui l'idée qu'on peut en faire de la force humaine. + +Au reste, la conversation qu'il eut avec son maître, en entrant au +service de Kardigân, édifiera pleinement le lecteur sur ce personnage, +l'un des principaux de notre récit. + +C'était vingt ans environ avant le commencement de cette histoire. + +Cibot Ploguen, au moment de mourir, avait supplié le marquis de Kardigân +de prendre chez lui son fils Aubin. + +Cibot Ploguen, vétéran de toutes les chouanneries, avait sauvé plusieurs +fois la vie du gentilhomme pendant leurs éternelles guerres contre les +Bleus. + +Le marquis répondit seulement: + +--Tu peux mourir tranquille, mon gars, je t'engage ma parole. + +Et Cibot était mort tranquille. + +Le lendemain, M. de Kardigân fit venir Aubin Ploguen. + +--Ton père t'a donné à moi. + +--Je le sais, monsieur le marquis. + +--Quel âge as-tu? + +--Vingt ans. + +--Eh bien, tu feras chez moi ce que tu voudras. Tu chasseras ou tu +pêcheras, tu laboureras... + +--Pardon, monsieur le marquis, je sais lire et écrire. Pourquoi monsieur +le marquis ne me chargerait-il pas d'inspecter ses biens? + +--Diable! tu ferais la besogne de deux intendants, alors? + +--De quatre. C'est mon opinion. + +--Va, mon garçon! + +Peu à peu, le vieux gentilhomme s'aperçut d'une chose: c'est que si +Aubin faisait la besogne de quatre intendants, en revanche, il ne le +volait pas, ce à quoi un seul eût parfaitement suffi. + +Aussi, malgré la distance sociale qui les séparait, une sorte d'intimité +et d'affection s'était lentement établie entre eux. + +Intimité et affection qui ne firent que s'augmenter quand, ses quatre +enfants étant partis pour Paris, le marquis se retrouva seul. + +La marquise était morte en donnant le jour à Marianne. + +Mais revenons à la suite de la conversation que nous avons commencée: + +--Es-tu fort, mon gars? demanda M. de Kardigân, après avoir confié à +Aubin la direction de ses domaines. + +--Assez... c'est mon opinion. + +--Donne-m'en une preuve. + +Aubin Ploguen aperçut une pièce de cinq francs en argent qui flânait sur +la cheminée. + +Il la prit entre ses doigts, et sans aucun effort apparent la cassa tout +net. + +--Bravo, mon gars! s'écria le gentilhomme émerveillé. + +--Peuh! j'ai fait mieux que ça, monsieur le marquis. + +--Bah! + +--Si monsieur le marquis veut atteler un cheval à une voiture, je me +charge de traîner la voiture en arrière, malgré tous les efforts du +cheval pour la traîner en avant. + +Pendant les vingt ans qui s'écoulèrent entre l'entrée du fils Ploguen au +château et le moment où nous les trouvons au village d'Ablon, le marquis +eut tant de preuves de cette force herculéenne, qu'il en était arrivé à +y compter comme sur une chose naturelle. + +Un jour, une vieille église menaçant ruine, il dit au curé: + +--Je vous enverrai Aubin pour la soutenir pendant la messe! + +Si j'ajoute que le serviteur adorait son maître, et les enfants de son +maître, avec l'admirable solidité des coeurs dévoués, le lecteur le +connaîtra aussi bien que nous. + +Il n'avait qu'un défaut, c'était de dire souvent après ses réponses: + +--C'est mon opinion! + +Cependant, malgré l'étouffante chaleur qu'il faisait ce jour-là, sur la +grande route, entre Ablon et Paris, les deux cavaliers pressaient leurs +montures. On sentait qu'ils avaient hâte d'arriver. + +A trois heures de l'après-midi, ils approchaient des murs de la +capitale. Il y avait bien dans l'air de sourdes rumeurs, mais le maître +et le serviteur ne s'apercevaient de rien. + +Ils étaient tout entiers à leur causerie. + +--Aubin, mon gars, mon fils Louis est bien beau! + +--Et M. Jean? monsieur le marquis. + +--Tu aimes mieux Jean. C'est ton préféré, avoue-le. + +--Non, mais... c'est mon opinion. + +--Chère Marianne! Quel bonheur ce sera de la ramener à Kardigân. J'ai +hâte de voir mon Philippe. + +--M. le vicomte est tout le portrait de monsieur le marquis. + +--Oui, mais Jean est celui de sa pauvre mère. Crois-tu qu'ils +s'attendent à me voir? + +Avant qu'Aubin ait pu répondre, une formidable rumeur traversa l'air et +vint frapper les oreilles des voyageurs. + +--As-tu entendu, Aubin? demanda le marquis. + +--Oui, monsieur. + +Mais comme le vieillard parlait de ses enfants, il devint indifférent +aux choses extérieures. + +Cependant il devait évidemment se passer quelque chose dans Paris. + +--Chers enfants! murmura M. de Kardigân, je sens mon coeur battre à la +pensée de les serrer dans mes bras! Sais-tu que voilà cinq ans que je ne +les ai vus! Le service du roi avant tout. Ils seront heureux, n'ayant +pas, comme moi, à vivre dans des temps de tourmente et de folie!... + +Une larme glissa sur la joue ridée du marquis. Mais il se redressa sur +son cheval, comme s'il avait honte de ce moment de faiblesse. + +--Allons! un temps de galop, Aubin, mon gars; nous les reverrons plus +tôt! + +Les deux chevaux, vigoureusement éperonnés, franchirent un kilomètre +avec la rapidité de l'éclair. + +Tout à coup M. de Kardigân entendit à l'horizon un crépitement sourd et +continu. + +--Holà, Aubin! écoute-moi cette musique-là, dit-il. Est-ce qu'on ne +dirait pas d'une fusillade? + +--C'est mon opinion, monsieur le marquis. + +--Plus vite, alors, plus vite! + +Les deux cavaliers se lancèrent à fond de train dans la direction de +Paris. + +Bientôt, la route présenta un aspect lugubre et terrible: on voyait +passer des blessés sur des civières, et le bruit des coups de fusil, +auxquels se mêlait de temps à autre la puissante voix du canon, domina +les vociférations et les cris de désespoir. + +Ils entraient à ce moment dans Paris. En quelques minutes le faubourg +fut traversé. + +A l'entrée de la rue Saint-Antoine, le marquis et Aubin s'arrêtèrent +court en face d'une barricade qui leur coupait le chemin. + +Cette barricade était défendue par une trentaine d'ouvriers qui se +battaient comme des lions, et attaquée avec non moins d'héroïsme, par le +17e de ligne. Les balles sifflaient autour du gentilhomme et du paysan. + +Mais ni l'un ni l'autre ne savaient ce que c'était que la peur. +Ignorants des nouvelles politiques, ils ne comprenaient rien à ce qui se +passait. + +Tout à coup, un groupe d'ouvriers aperçut les cavaliers. + +Aussitôt ils les entourèrent, et l'un d'eux appuyant son fusil sur la +poitrine de M. de Kardigân, lui dit: + +--Citoyen, crie: Vive la République! + +Le vieux gentilhomme fit faire un bond terrible à son cheval. + +Aussitôt vingt fusils s'abattirent, prêts à le tuer. + +Mais le marquis avait fait un signe énergique à Aubin. + +Tous les deux enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux, +qui sautèrent la barricade avec rage. + +Alors M. de Kardigân souleva son chapeau, et découvrant ses cheveux +blancs, où se jouaient de lumineux rayons de soleil: + +--Vive le Roi! dit-il lentement. + + + + +II + +LA PREMIÈRE JOURNÉE. + + +Trente coups de fusil tirés par les révolutionnaires enveloppèrent les +deux royalistes d'un épais nuage de poudre. + +Sur l'ordre des officiers, les soldats du 17e cessèrent leur feu. + +Quand cette fumée fut dissipée, les deux chevaux étaient tués, Aubin +avait une balle dans le bras; mais le marquis demeurait intact. + +Le gentilhomme et le paysan jetèrent le même cri: + +--Un fusil! + +Dès lors l'attaque de la barricade recommença. Rien n'était changé, +sinon que le 17e comptait deux soldats de plus. Quand vint le soir, les +ouvriers étaient repoussés: vainqueurs et vaincus soignaient +indistinctement les blessés, chacun de leur côté, sans s'occuper de +savoir s'ils portaient un pantalon rouge, une blouse ou un paletot. + +Il sortait de la grande ville, accroupie dans le sang, ce grondement +sourd, semblable aux rumeurs d'une colossale ruche d'abeilles; mais on +sentait planer sur ces murailles silencieuses ce je ne sais quoi de +lugubre que donnent les guerres civiles. + +Aubin Ploguen avait enveloppé son bras, soigneusement pansé, dans un +foulard attaché à son cou. Sa blessure l'inquiétait à peu près autant +qu'une piqûre d'épingle. + +Sombre, M. de Kardigân marchait dans la rue, les yeux sur le sol, où la +lutte de la journée se lisait en lettres rouges. Il avait vu le 10 août +auquel il avait échappé par miracle, et devinait que la royauté allait +subir une rude secousse. + +--Souffres-tu, mon gars, demanda-t-il à son serviteur. + +--De quoi? monsieur le marquis. + +--De ta blessure. + +--Oh! non! + +--Alors pressons le pas, je veux embrasser mes trois fils. Je suis sûr +que chacun d'eux, aujourd'hui, aura fait son devoir. + +Le lecteur a déjà compris que le vieux Breton était une de ces natures +loyales, en qui la fidélité marche de pair avec la naissance. En 90, il +était accouru à Paris se battre. Après l'assassinat de Louis XVI, il se +refusa à émigrer, et gagna le Bocage, où il _chouanna_ jusqu'au +consulat. Pendant l'empire, il resta dans son château, élevant ses +enfants jusqu'à l'âge de dix ans, et les envoyant ensuite à Paris, pour +leur faire achever leur éducation. + +Quand vint la première Restauration, il alla saluer le Roi et revint à +Kardigân, n'ayant rien demandé. + +Après le retour de l'île d'Elbe, il partit pour Gand. En 1815, il reçut +la croix de Saint-Louis, sans l'avoir sollicitée. + +Puis, pendant les quinze années de la Restauration, il demeura enfermé +dans ses terres, agrandissant toujours sa fortune par l'agriculture et +le travail. + +Intelligent, bon et doux, la devise de sa maison achevait de le peindre. +Cette devise se composait d'un seul mot: _Fidèle!_ il est vrai que ce +mot-là en vaut bien d'autres! Aussi avait-il ressenti une amère +souffrance en assistant, dès son arrivée à Paris, au prélude d'une +révolution. + + * * * * * + +Les deux hommes marchaient vite: le père avait hâte d'arriver auprès de +ses enfants. + +Une voiture passait; le marquis l'arrêta. + +--A la caserne Babylone! dit-il. + +Le régiment de son fils aîné y tenait garnison. + +Il fallut une heure au cocher pour conduire le fiacre rue de Babylone. + +Paris se faisait désert. + +Cependant, par intervalles, on voyait passer, muettes et tristes, de +longues files de soldats, sac au dos. + +En entrant dans la caserne, le marquis la trouva vide. On lui dit que le +régiment, replié sur l'Arc-de-Triomphe, camperait probablement sur +l'avenue de Neuilly ou aux Champs-Elysées. + +Les cuirassiers de la garde, où le comte de Kardigân était chef +d'escadron, s'étaient battus toute la journée. + +Malgré sa force d'âme, le père frissonna, si le Breton resta impassible: +il songea qu'il avait trois fils, soldats tous les trois... + +De la rue de Babylone à l'Arc-de-Triomphe, il fallut encore une heure. + +Enfin, ils arrivèrent. + +En effet, les cuirassiers campaient sur l'avenue de Neuilly. + +--Savez-vous où est le commandant de Kardigân? demanda le vieillard à un +soldat qui passait. + +--Il est blessé, monsieur. + +--Blessé! + +--Oh! peu de chose, m'a-t-on dit. + +Le marquis respira. + +Son coeur était impressionné par de si tristes pressentiments qu'il +craignait un malheur. + +--Où l'a-t-on transporté? + +--A l'hôpital de la Charité. + +Il fallut reprendre encore ce terrible voyage au milieu de la ville. +Enfin, au bout de la troisième heure, la voiture s'arrêta, rue Jacob, +devant la Charité. Une religieuse guida le marquis à travers une longue +suite de dortoirs. + +A la porte d'une chambre, elle s'arrêta. + +--Entrez, monsieur, dit-elle. + +Pauvre père! + +Le comte Louis de Kardigân était blessé à mort: il avait reçu une balle +en pleine poitrine; l'agonie était proche. + +--Louis! Louis! s'écria le marquis, qui croyait que son fils était peu +dangereusement blessé. + +Le jeune homme resta immobile à cette voix qu'il avait tant aimée. + +--Hélas! monsieur, répondit la soeur qui veillait au chevet de +l'officier, il ne peut plus nous entendre. + +--Il ne peut plus!... + +Le vieillard ne comprenait pas encore. Il est de ces vérités auxquelles +il est si épouvantable de croire! + +--Il dort? demanda-t-il tout bas, comme s'il eût craint d'éveiller le +blessé. + +Aubin Ploguen avait compris, lui, et pleurait silencieusement. + +Au même instant, le jeune homme eut un brusque tressaillement. Il se +dressa à demi sur sa couche sanglante, puis il retomba immobile, déjà +glacé. + +La religieuse fit un long signe de croix, comme pour accompagner d'une +prière cette âme que Dieu venait de rappeler à lui. + +--Oui, il dort, reprit-elle... pour toujours! + +--Dieu! mon enfant! mon enf...! + +Le père chancela. + +Aubin Ploguen le retint dans ses bras. + +M. de Kardigân releva bientôt la tête. + +Il s'avança près du lit, et s'agenouilla: + +--Seigneur, dit-il, mon fils a rempli son devoir. Que ta volonté soit +faite! + +Puis il déposa un long baiser sur le front du mort. + +Mais cet homme énergique était atteint au plus profond de son être, +comme un arbre robuste auquel le bûcheron vient de porter un premier +coup de cognée. + +Il resta anéanti dans sa douleur, les yeux fixés sur ce cadavre, se +rappelant sans doute combien de souhaits, combien d'espérances avaient +entouré celui qui gisait là, sur cet humble lit d'hôpital. + +Il regardait ce mâle et fier visage, où la mort avait mis son empreinte +fatale, et dont les yeux, grands ouverts, immobiles, vitreux, ne +pouvaient plus le voir... + +Alors il éclata en sanglots, et, saisissant la main du jeune homme, +l'embrassa à plusieurs reprises. + +--Monsieur le marquis!... monsieur le marquis!... dit Aubin Ploguen +d'une voix suppliante et coupée par les larmes. + +--J'embrasse la main qui a tenu l'épée! répliqua le vieillard avec un +sourire navrant. + +La porte de la chambre s'ouvrit, un officier supérieur entra. C'était le +colonel du régiment de cuirassiers. + +En apercevant M. de Kardigân, il sentit qu'il était en face du père. + +--Monsieur, dit-il, le commandant de Kardigân est mort en héros. Entouré +d'assaillants, il a refusé de se rendre. + +Le père ne dit qu'un mot, un mot qui pour lui résumait tous les devoirs +humains: + +--Fidèle! murmura-t-il en regardant son fils aîné. + +--Ma soeur, reprit-il, j'ai d'autres enfants, soldats eux aussi. Je veux +les voir; dans la nuit je reviendrai. C'est à moi de veiller mon enfant. + +Aubin Ploguen fit un geste que le marquis comprit aussitôt. + +--Oui... oui... reste! + +Le serviteur s'assit au chevet du lit. + +Le maître, lui, se tenait debout, les bras croisés, abîmé dans sa +souffrance. Il semblait qu'il n'eût pu s'arracher à ce douloureux +spectacle. + +«L'homme qui souffre aime sa douleur,» a écrit un poëte. + +--Monsieur, dit le colonel, j'ai mon coupé à la porte. Voulez-vous me +permettre de vous mener? + +--Il est bien tard... n'importe!... Veuillez me conduire au couvent de +la Vierge, rue Saint-Paul, il me semble que cela me fera du bien +d'embrasser ma fille... + +En effet, la nuit était fort avancée. Mais M. de Kardigân voulait faire +éveiller sa fille, sa Marianne chérie. + +Cette dernière enfant était sa préférée, autant qu'un père peut avoir de +préféré. En naissant, elle avait coûté la vie à sa femme, qu'il adorait. + +On s'attache aux siens en raison des douleurs qu'ils vous causent. + +Pendant que la voiture marchait lentement à travers les rues +barricadées, le vieux Breton pleurait, la tête entre ses mains. + +--Pauvre Marianne! comme elle sera malheureuse! pensait-il. + +Le colonel souffrait de la souffrance de ce père frappé si +douloureusement. Ah! si ceux qui font les guerres civiles savaient les +deuils qu'ils jettent et les coeurs qu'ils brisent! + +La voiture s'arrêta rue Saint-Paul. + +Le couvent de la Vierge dressait sa muraille grise dans l'ombre. + +--Adieu, monsieur le marquis! dit le colonel d'une voix triste. + +--Ah! c'est la première fois que les baisers de ma fille ne pourront me +consoler! murmura le gentilhomme en hochant sa tête blanchie... + + + + +III + +LA SECONDE JOURNÉE + + +Quand, le matin, avaient retenti les premiers coups de fusil, beaucoup +de familles s'étaient effrayées à la pensée de voir leurs filles +exposées à la révolution. + +En effet, le couvent de la Vierge est situé rue Saint-Paul, au milieu de +la fournaise. + +Les mères s'étaient donc empressées de retirer les pauvres enfants et de +les emmener chez elles. + +Marianne de Kardigân alla chez une de ses tantes, la chanoinesse de +Riom. + +Aussi, quand le marquis la demanda au parloir, il lui fut répondu que +depuis le matin elle n'était plus au couvent. + +La nuit était trop avancée pour que le gentilhomme pût se rendre chez +madame de Riom; et, en même temps, le jour trop proche pour qu'il ne dût +pas se résoudre à ne pas retourner à l'hôpital de la Charité. + +En effet, la circulation devenait de plus en plus difficile dans Paris. + +Les barricades sortaient de terre par enchantement; et les insurgés, +comme s'ils eussent pressenti leur victoire, commençaient à interroger +les passants, retenant ceux qui n'étaient pas de leur bord. + +Néanmoins M. de Kardigân se dirigea vers la rue de Varennes, en quittant +le couvent de la Vierge. + +Des hommes armés montaient la garde au bout de chaque rue. + +La lutte s'annonçait comme devant être plus acharnée que celle de la +veille. + +Mais nul ne songea à arrêter ce vieillard encore droit et ferme, malgré +son coeur brisé, qui portait sur ses traits dévastés tout un poëme de +désespoir. + +Le marquis marchait, l'oeil fixe, la pensée immobile, comme ces Indiens +concentrés dans une même idée. + +Il voulut d'abord remonter la rue Saint-Paul, gagner la rue du Loir et +suivre le bord de la Seine. + +Mais il lui fallut renoncer à ce projet. + +Il dut passer par la place de la Bastille et prendre la ligne des +boulevards. + +Le jour était levé. + +Des flots de soleil inondaient les pavés rougis. Les mines résolues +annonçaient que le combat serait proche. + +M. de Kardigân arriva rue de Varennes vers huit heures du matin +seulement. + +L'hôtel où demeurait madame de Riom était déjà ouvert. + +Il entra; des tentes élevées à la hâte encombraient la cour. + +Sous ces tentes étaient couchés des blessés, que soignaient deux femmes, +la chanoinesse et sa nièce Marianne. + +La jeune fille aperçut son père et jeta ce joli petit cri des fillettes +de dix-sept ans, qui rappelle le chant d'un oiseau. Le père ouvrit ses +bras, et elle vint s'y précipiter avec bonheur. + +--O père, père chéri! + +--Ma pauvre enfant! + +Il y avait tant de douleur dans la voix du marquis, que Marianne, +ignorant l'arrivée de son père, la veille, prit cette douleur pour de +l'inquiétude. + +--Rassurez-vous, dit-elle, mes frères sont tous sains et saufs... + +Il frissonna. + +--Louis a reçu une égratignure... Vous savez que je l'adore, mon +commandant! + +Et elle riait, ne se doutant pas qu'elle perçait le coeur de M. de +Kardigân. + +--Quant à Philippe, un ordre du ministre défend aux élèves de l'École +polytechnique de sortir. + +--Et Jean? + +--Il est venu nous voir hier au soir. + +--Marianne, dit le père, votre frère Louis a été tué. + +--Louis... tué!... + +La jeune fille tressaillit violemment et chancela. + +Mais c'était une vraie enfant de preux. Le ton rosé de sa figure fut +remplacé par une pâleur mate; un cercle noir se forma autour de ses +yeux. + +Elle alla au fond de la cour de l'hôtel s'agenouiller devant une madone +en pierre, et pria. + +--Oh! mon pauvre père, comme vous devez souffrir! s'écria-t-elle en se +relevant et en entourant de ses bras le cou du vieillard. + +Elle ne pensait pas à sa souffrance à elle. + +Cependant les heures marchaient. + +M. de Kardigân, rassuré sur le compte de ses enfants, voulait retourner +à la Charité. Mais, au moment où il allait sortir de l'hôtel, une vive +fusillade éclata dans la rue de Varennes. + +Le vieux Breton sentit l'odeur de la poudre et respira longuement, comme +un cheval de bataille. + +Des soldats, enfermés dans la rue et bloqués par des insurgés trois fois +plus nombreux, se défendaient avec acharnement. + +M. de Kardigân embrassa une dernière fois sa fille et se jeta dans la +lutte. + +Un soldat frappé au front était tombé au milieu du trottoir, tenant +encore son fusil dans sa main crispée. + +Il ramassa l'arme et se battit. + +L'hôpital improvisé de la chanoinesse de Riom s'encombrait rapidement. + +La bataille devenait de plus en plus sanglante. A chaque instant on +apportait les blessés. + +Il vint même un moment où il ne resta plus une seule place vide dans la +cour de l'hôtel. + +Alors madame de Riom fit jeter des matelas dans la rue même, sur +lesquels on mettait les blessés. + +Il y eut, pendant ces trois funèbres journées, bien des dévouements +ignorés, bien des sacrifices inconnus. + +Mais, parmi ces dévouements et ces sacrifices, il faut compter ceux de +ces femmes qui n'hésitaient pas à braver la mort pour panser les +malheureux qui tombaient. + +Marianne et sa tante allaient les relever sous la grêle des balles, +trouvant de bonnes paroles et de doux encouragements pour ces +infortunés. + +Le père, entre deux coups de feu, contemplait sa fille avec orgueil. + +Son sang parlait dans ce dévouement simple et sublime. + +Les heures passaient rapides. + +Tout à coup, celui qui dirigeait le mouvement des insurgés comprit qu'il +était temps d'achever l'écrasement de cette poignée d'hommes. + +Des secours pouvaient leur arriver; il ordonna aux siens de faire une +attaque générale. + +Dès lors, ce ne fut plus une bataille, mais un égorgement. L'histoire a +consacré le souvenir de quelques-unes des atrocités qui y furent +commises. + +A mesure qu'ils conquéraient une maison, les insurgés y entraient et +poursuivaient à travers les étages les malheureux soldats. + +C'est dans cette rue de Varennes qu'on jeta par les fenêtres du +cinquième étage des Suisses et des gardes-du-corps. + +Au milieu de ce tourbillon de fer, Marianne et madame de Riom étaient +restées impassibles, continuant, sans reculer, leur oeuvre pieuse. + +Tout à coup M. de Kardigân crut entendre sa fille jeter un cri +déchirant. + +Il se retourna et l'aperçut, les genoux sur le sol, pâle, presque +livide. + +Il se précipita en arrière, sans s'occuper des insurgés qui gagnaient du +terrain. + +Marianne se releva péniblement; une balle venait de lui traverser le +bras. + +Elle vint en chancelant se réfugier sur la poitrine de son père. + +La fière héroïne redevenait femme: la douleur refaisait d'elle une +enfant. + +--Père! père! je souffre, murmura-t-elle en laissant pencher son front +sur l'épaule du marquis. + +Au même instant, à trente mètres de là, un insurgé parut à la fenêtre +d'une maison. + +--Ah! les femmes s'en mêlent! cria-t-il. Eh bien, attends un peu! + +Il abattit son fusil dans la direction de Marianne. + +M. de Kardigân voulut arracher au danger son bien-aimé fardeau. + +Mais il était trop tard. + +Marianne eut un tressaillement intérieur qui tendit son corps dans un +spasme suprême... puis ses bras retombèrent inertes. + +--Père... père! balbutia-t-elle encore. + +Elle était morte. + +M. de Kardigân se jeta dans l'hôtel, et, là, déposa la pauvre enfant sur +un de ces lits improvisés par sa généreuse charité. + +Puis lui-même, accablé par ce nouveau coup, perdit connaissance et +s'évanouit. + + * * * * * + +La seconde journée s'acheva comme la première. Quel chemin de croix pour +cet homme, qui venait à Paris pour embrasser ses enfants, et qui sur son +chemin ne rencontrait que des tombes! + +Quand il revint à lui, la nuit--la seconde!--couvrait la ville. + +Le sentiment de la réalité, se réveillant en lui avec la douleur, lui +rappela ces deux deuils qui l'écrasaient. + +On avait transporté Marianne dans la chambre de sa tante. Elle reposait +sur le lit, revêtue encore de son uniforme de soeur de charité. + +M. de Kardigân, vieilli de cent ans, courbé en deux par l'angoisse et le +désespoir, tenait sa tête cachée dans les draps du lit. + +La balle avait traversé le coeur. La jeune fille semblait dormir: son +visage, laissé calme par ce grand repos de la mort, souriait encore. + +Le père regardait; ses yeux étaient secs. Il avait tant pleuré qu'il +n'avait plus de larmes! + +--Elle aimait les fleurs... dit-il. + +Alors il alla péniblement, se traînant plutôt que marchant, vers une +serre naturelle où croissaient, sous le chaud soleil de juillet, des +plantes embaumées. + +Il fit une abondante moisson, qu'il jeta sur le lit, donnant à la pauvre +morte aimée un linceul de clématites, de camélias et de roses. + +Puis il reprit sa prière. + +Quand madame de Riom, presque folle, eut recouvré un peu de raison, elle +supplia son cousin de quitter cette chambre. + +--Ne soyez pas injuste, dit-elle; ceux qui ne sont plus doivent être +aimés d'un amour égal. Louis attend! + +M. de Kardigân se rappela qu'un autre cadavre l'attendait, en effet. + +Il voulut s'éloigner; mais comme un aimant invincible l'attachait à ce +lit; il se précipita sur le corps de Marianne, couvrant de larmes et de +caresses ce front glacé. + +--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, qu'avait fait cette enfant pour que tu me +la prisses! + + + + +IV + +LA TROISIÈME JOURNÉE + + +M. de Kardigân eut une idée pieuse pendant qu'il quittait sa fille morte +pour aller retrouver son fils mort. + +Il voulut réunir dans la même tombe ces deux êtres, dont l'aîné n'avait +pas vingt-six ans, comme ils avaient été réunis dans la vie. + +Aubin Ploguen était resté à la même place. + +--Lève-toi, mon gars, dit le marquis d'une voix sourde. Prends mon fils +dans tes bras, et viens! + +Le directeur de l'hôpital voulut s'opposer à la volonté du gentilhomme. + +Mais celui-ci le regarda en disant: + +--Je suis le père, monsieur! + +Au reste, Aubin Ploguen avait déjà obéi. + +Le corps du jeune comte pesait à ses bras comme une plume à la main d'un +enfant. + +Ce fut une marche lugubre à travers cette cité sombre et agitée. + +M. de Kardigân restait muet. + +--Mademoiselle Marianne se porte bien? monsieur le marquis, demanda le +serviteur, qui croyait adoucir ainsi la plaie saignante de son maître. + +--Oui... bien... très-bien... elle repose. + +Puis il retomba dans ses pensées. + +Aubin ne connut l'affreuse vérité de cette réponse qu'en arrivant à +l'hôtel de Riom. + +Il demeura tout tremblant devant cette terrible catastrophe qui, par +deux fois, torturait ainsi le coeur du vieillard. + +Dieu est le souverain consolateur. + +Pas une plainte, pas une imprécation n'étaient sorties de ces coeurs +loyaux et religieux. + +M. de Kardigân plaça côte à côte le frère et la soeur sur le même lit. + +Au jour levé, il commanda deux cercueils en chêne, où il renferma +lui-même ces deux êtres, qu'il avait tant aimés. + +Les cercueils de chêne furent soudés ensuite dans des boîtes en plomb. + +Il trouvait une sorte de volupté âpre à remplir lui-même ces +douloureuses fonctions. + +Puis, quand tout fut terminé: + +--Viens les venger, maintenant! dit-il. + +Les Mémoires de 1830 ont conservé le souvenir de deux hommes qui firent +des merveilles d'énergie et de bravoure, pendant la troisième de ces +journées maudites. + +Enfermés dans une maison du quai Voltaire, ils se battirent comme des +furieux, seuls contre quatre cents insurgés. + +Exaspérés d'être décimés par ces deux héros, qui abattaient un homme à +chaque coup, ceux-ci résolurent de mettre le feu à la maison. + +Mais les deux hommes ne cessèrent pas leurs meurtrières attaques. + +Des trous sanglants se faisaient dans la colonne révolutionnaire. + +Quand les flammes dominèrent le toit de la maison, la porte cochère, +barricadée jusque-là, s'ouvrit, et ils s'élancèrent au dehors, portant, +l'un une hache, l'autre une poutre enflammée, avec lesquelles ils se +frayèrent un passage à travers des poitrines humaines. + +Ces deux hommes étaient le marquis de Kardigân et Aubin Ploguen. + +Un livre, publié en 1837, raconte ce fait unique. + +Toute la journée, les Bretons s'étaient battus. + +Quand ils eurent élevé un holocauste héroïque à ceux qui n'étaient plus, +M. de Kardigân se dirigea, toujours suivi d'Aubin, vers la caserne de la +Place, où les gardes-du-corps avaient leur poste. + +Naturellement les gardes-du-corps étaient à Saint-Cloud avec le roi. + +Pourtant on lui dit que M. le duc de Raguse, maréchal Marmont, ayant +envoyé à M. de Salis, colonel commandant les Suisses, son aide de camp +M. de Guise, M. de Salis avait expédié de son côté un officier des +gardes-du-corps au maréchal. + +Cet officier devait coucher à la caserne, et ne repartir pour +Saint-Cloud que le lendemain au soir. + +--Quel est son nom? demanda le marquis. + +--Le baron de Kardigân. + +C'était son fils en effet. + +Le Breton laissa Aubin Ploguen à la caserne, avec ordre d'annoncer à +Jean son arrivée, mais de ne lui rien dire des deux catastrophes qui +venaient de fondre sur la famille. + +Puis lui-même gagna l'École polytechnique. + +Il n'y arriva qu'à une heure avancée. + +--C'est le troisième de mes enfants que je vais voir, pensa le +vieillard. Vais-je le trouver mort comme les autres? + +Il cherchait bien à se rassurer, en se disant que les élèves de l'École +n'avaient pu désobéir à l'ordre du ministre qui les consignait. + +Mais il ne croyait plus qu'au malheur. + +Son coeur se serra quand il entra dans la cour de l'École. + +Elle paraissait vide; de temps à autre, un polytechnicien traversait le +préau en courant, les vêtements déchirés, l'oeil hagard. + +Un groupe d'hommes causait vivement dans un coin. + +Le marquis prêta l'oreille pour écouter ce qu'ils disaient. + +--Il est mort? demandait une voix. + +--Pas encore. + +--Où a-t-il été blessé? + +--D'un coup de baïonnette dans le ventre. + +--Mais est-ce sûr? + +--Très-sûr. C'est Charras et Lothon[1] qui ont apporté la nouvelle. + +En entendant ces quelques mots, le gentilhomme frissonna dans tout son +être. Il fut obligé de se cramponner à la muraille pour ne pas tomber. + +Était-ce de son fils qu'on parlait? Allait-il perdre aussi celui-là, +comme il avait déjà perdu les autres? Philippe après Marianne, comme +Marianne après Louis! + +La justice de Dieu a ses bornes, pourtant. + +Il n'osa pas questionner... + +Il est de ces questions qu'on n'ose pas faire, tant on redoute la +réponse. + +La cour de l'École, éclairée avec des torches, laissait quelques coins +dans l'ombre. Là, s'était réfugié M. de Kardigân. + +Il y gagnait de n'être pas aperçu et de pouvoir entendre. + +La conversation continuait. + +--Comment les élèves ont-ils fait pour sortir? + +--Le général a voulu s'y opposer, mais ils l'ont presque renversé. + +--Est-ce le seul qui ait été tué? + +--Jusqu'à présent, on n'a pas d'autres nouvelles. + +Une demi-heure--un demi-siècle!--se passa, pendant laquelle le marquis +de Kardigân passa par toutes les angoisses, par toutes les tortures. + +Enfin, il entendit bientôt un bruit de pas et des murmures à la porte de +l'École. + +On apportait un mort sur une civière. Un manteau de cavalerie le +recouvrait entièrement; quatre soldats faisant partie des régiments qui +avaient trahi, la portaient. + +Sur le chemin de cette civière, à travers la cour, ceux qui étaient là +se découvraient. + +Livide, M. de Kardigân se leva en chancelant, et regarda ce manteau qui +cachait le visage du mort. + +Puis il marcha vers la civière et l'enleva brusquement. + +--Ah! ce n'est pas lui! dit-il. + +Ce cadavre était celui de l'élève Vanneau. + +Le père, si frappé, put encore trouver un peu de joie au fond de son +coeur. + +Son fils était vivant, puisque nul autre que celui-là n'avait été tué. + +De nouveau, les bruits de pas et les murmures recommencèrent. + +Une vingtaine d'élèves rentraient, le fusil encore fumant sur l'épaule, +ayant cet aspect sombre de gens qui se sont battus toute une journée. + +--Ah! j'aurai de ses nouvelles! murmura M. de Kardigân. + +Ceux qui étaient déjà dans la cour serrèrent la main des nouveaux venus. + +Le Breton s'avançait déjà pour les questionner sur son fils, quand une +voix dit: + +--Eh bien, où est Philippe? + +--Il va venir, reprit une autre. + +Philippe! Il devait y avoir plusieurs Philippe à l'École. + +Pourquoi celui dont on prononçait le nom eût-il été le sien? + +Néanmoins son coeur battit... + +Tous ces jeunes gens venaient de faire cause commune avec la rébellion. +Mais, dans la loyauté suprême de son âme, le marquis croyait qu'ils +avaient lutté pour le roi. + +Ce gentilhomme de grande race n'eût jamais supposé qu'un uniforme +français eût pactisé avec la révolution. + +Aussi, rassuré sur son fils, il se félicitait en lui-même de ce qu'un de +ses enfants avait pu remplir son devoir sans être frappé. + +Oh! quelle ivresse pour lui de serrer son Philippe dans ses bras, encore +chaud d'une lutte où il avait, sans le savoir, vengé son frère et vengé +sa soeur! Philippe et Jean, c'était tout ce qui lui restait de sa +famille. + +Un des professeurs de l'École aperçut enfin le vieillard, courbé et +brisé. Il s'approcha de lui et lui demanda poliment s'il attendait +quelqu'un. + +--Oui, monsieur, j'attends mon fils. + +--Philippe est un héros! continua le premier qui avait déjà parlé. + +--Combien Kardigân en a-t-il descendu? dit le second. + +Kardigân! Il ne s'était pas trompé. + +--On ne sait pas, reprit la même voix. Il s'est trouvé avec Lothon au +Carrousel. Cela rappelait le 10 août, comme le raconte M. Thiers. Quand +nous avons brisé la grille des Tuileries, Kardigân s'est jeté, en tête +de la foule, sur les Suisses et y a fait une trouée. Puis nous sommes +entrés aux Tuileries où la bataille a recommencé de chambre en +chambre... C'était affreux. Sans Kardigân, qui a fait sauter la cervelle +d'un Suisse, j'étais tué net... + +Aux premiers mots de celui qui parlait, le marquis avait frémi de joie, +en entendant faire l'éloge de son fils. Puis il reçut un choc terrible, +en comprenant que Philippe s'était battu contre le roi... + +En entendant la phrase de l'élève, il bondit, et s'élança dans le +groupe: + +--Vous mentez! s'écria-t-il, mon fils n'est pas un traître! Vous mentez! +mon fils n'est pas un assassin! Il a tiré l'épée pour le roi, pour son +roi: je lui ai donné ma devise: Fidèle! + +Au milieu de la stupeur générale, où jeta cette exclamation furieuse, un +jeune homme, très-beau de visage, de haute taille, à l'allure fière et +décidée, entra dans la cour. C'était Philippe de Kardigân. + +--Allons, dit-il joyeusement, la bataille est finie... Vive la +République! + +Alors le vieux gentilhomme pâlit comme si on venait de le frapper au +visage. Il se redressa, et s'avançant vers son fils: + +--Misérable! dit-il... + + + + +V + +LE PÈRE ET LE FILS + + +Tous les assistants demeurèrent consternés. Ils comprirent qu'il allait +se passer quelque chose de solennel entre ce père et ce fils, mis ainsi +face à face... + +Tous les deux sortaient de la fournaise: le vieillard et le jeune homme +avaient leurs habits déchirés par les mêmes balles, leurs visages +souillés par la même poussière. + +Ils se regardaient... + +Philippe de Kardigân s'était demandé souvent ce que dirait son père +quand il apprendrait que lui, vicomte de Kardigân, s'était mis du côté +du peuple. + +Les élèves et les professeurs de l'École virent briller la croix de +Saint-Louis sur la poitrine du gentilhomme, et devinèrent la +signification de cette scène. + +Comme ils voulaient discrètement se retirer, le marquis se tourna à demi +vers eux, pendant que Philippe restait muet, tremblant et le regard +baissé; puis étendant son bras vers le jeune homme: + +--Moi, Huon-Anne, marquis de Kardigân, gentilhomme français, je vous +maudis, vous qui avez commis cette traîtrise et cette honte, étant sorti +de moi! + +Un frisson traversa ces groupes d'hommes comme une houle puissante. + +--Et maintenant que vous avez entendu la malédiction, messieurs, sortez +ou demeurez, peu m'importe: je pars. + +--Mon père! s'écria Philippe d'une voix suppliante. + +--Je ne suis pas votre père!... + +--C'est moi qui vous implore, moi... votre fils... votre Philippe... + +--Je ne vous connais plus! + +Cette scène ne manquait pas d'une grandeur sauvage et poétique. + +Le ciel, illuminé d'étoiles, brillait au-dessus des acteurs du drame +humain qui se jouait après le drame sanglant. + +La lueur fumeuse des torches prêtait des reflets rougeâtres à ces têtes +impressionnées. + +Philippe pleurait... + +Les élèves et les professeurs se retirèrent. + +Le père et le fils étaient seuls. + +--Par pitié, monsieur, écoutez-moi, balbutia le jeune homme... Si vous +saviez!... Je vous aime et je vous respecte... mais la vie a ses +entraînements et ses volontés. Le serment que vous aviez fait à votre +roi, nul ne me l'a imposé... + +--Assez! + +--Oh! écoutez-moi!... + +--Qu'auriez-vous à me dire? Vous êtes le seul félon qu'il y ait jamais +eu dans ma famille! Je vous ai enseigné l'honneur; qu'avez-vous fait de +votre honneur? Je vous ai enseigné la loyauté; qu'avez-vous fait de +votre loyauté? Vous les avez flétris, souillés, déshonorés, quand ils +n'étaient pas à vous, mais à ces aïeux dont vous venez, et vers qui je +retourne! + +--Ah! vous êtes cruel! Vous m'avez envoyé à Paris... Est-ce ma faute à +moi si je n'ai pas vu la vérité où vous la voyez? si je crois à d'autres +dieux que ceux que vous adorez?... Mon père, je suis coupable peut-être, +mais je ne suis pas un félon! Rendez-moi votre estime, au moins, si vous +ne me pardonnez pas! + +--Je vous ai maudit! + +--Souvenez-vous de ma mère... de ma mère qui m'a porté dans ses flancs! +Je suis votre sang, comme je suis son sang, votre chair, comme je suis +sa chair... Faut-il que je me jette à vos genoux, que j'implore mon +pardon... Vous voyez, je pleure, mon père!... + +Le marquis regardait son enfant. + +Un violent combat se livrait dans son âme. Cet homme éprouvé par des +tortures si diverses, fléchissait sous le poids de tant de souffrances. + +Philippe le vit pâlir et chanceler. + +Il crut que son père cédait et pardonnait. + +--Demandez-moi tout, continua le jeune homme d'une voix tremblante, +tout, excepté l'abjuration de mes croyances, et je vous jure que +j'obéirai!... Aujourd'hui, mon père, je ne crois plus aux vérités que +vous m'avez enseignées... Si vous aviez été là, je vous aurais tout +avoué: le mensonge me révolte vous le savez bien! + +M. de Kardigân découvrit son visage qu'un moment il avait caché de ses +mains. + +--Répondez-moi. Vous vous êtes battu? + +--Mon père... + +--Je veux que vous m'appreniez tout vous-même. Vous vous êtes battu? + +--Oui, monsieur. + +--Contre votre roi? + +--Oui, monsieur. + +--Vous avez tué quelques-uns de ses défenseurs? + +--Oui, monsieur. + +Philippe trembla, en prononçant cette réponse pour la troisième fois. + +--Eh bien, parmi ces défenseurs se trouvaient vos deux frères. Votre +soeur, elle, s'est fait soldat! Soldat de l'héroïsme et de la charité. +Que me répondriez-vous si je vous disais: On a tué ton frère! + +--Je répondrais: Je vais venger mon frère! + +--Et si je vous disais: On a tué ta soeur! + +--Je répondrais: Je vais venger ma soeur! + +--Ah! vous me répondriez cela, monsieur! Alors écoutez-moi. Ces hommes, +dont vous étiez, ces hommes qui sont vos compagnons, vos amis, vos +alliés, ont tué votre frère Louis, ont tué votre soeur Marianne! + +--Louis!... Marianne!... + +--Vengez-les donc, maintenant, si vous pouvez! + +Philippe tomba à genoux sur le sol. + +Il sanglotait. + +Enfin, il embrassa les genoux du vieillard: + +--Mon père, dites-moi que ce n'est pas vrai! Mon père, dites-moi que +cette chose terrible n'a pas eu lieu... mon père!... Oh! mon Dieu!... + +--Depuis quand m'a-t-on vu mentir, moi? Laissez-moi passer: je n'ai plus +rien à faire ici, maintenant! + +--Jean... Oh! parlez-moi de Jean... + +--Il vit... Adieu! + +--Non, ne partez pas encore... ne me quittez pas ainsi, désespéré, +anéanti... + +--Adieu! + +--Il ne vous reste que deux de vos quatre enfants, et vous me tuez! + +--Vous vous trompez, monsieur. Il ne m'en reste plus qu'un... + +--Je serai donc à jamais chassé de votre coeur, moi, l'aîné de la maison! + +M. de Kardigân s'avançait déjà vers la porte du préau. A cette phrase de +son fils, il s'arrêta et revint vers lui. + +--Vous avez bien fait de dire ce mot. J'allais oublier. Vous, l'aîné de +ma race! Jamais! Je préférerais briser mon écusson et en arracher ma +devise! Demain, vous m'écrirez que vous renoncez à votre droit +d'aînesse. Je ne veux pas que le marquis de Kardigân soit un traître à +sa famille et à son roi! + +Philippe redressa son front et répondit d'une voix douce, mais ferme: + +--Ce que vous ordonnez sera accompli, monsieur le marquis. J'ai embrassé +vos genoux pour implorer mon pardon... vous êtes resté sans pitié. +C'était votre droit. + +--C'était mon devoir! + +--Mais, quoi que vous ordonniez, j'obéirai! + +--Je vous défends de reparaître jamais à mes yeux... Je ne vivrai pas +bien longtemps, d'ailleurs. Vous m'avez porté le dernier coup. Comme je +ne veux pas qu'il y ait rien de commun entre mon fils unique et vous, je +ferai deux parts de ma fortune. Vous hériterez de moi de mon vivant, car +je suis mort pour vous, comme, pour moi, vous êtes mort. + +--Je ferai mieux, monsieur le marquis, dit Philippe avec une fierté +triste. Je comprends ce que vous souffrez. Un Kardigân vous irrite dans +les rangs du peuple? Je quitterai mon nom..., mais, en retour, +laissez-moi vous adjurer une dernière fois... Oui, il y a des fatalités +humaines; oui, c'est affreux de penser que j'étais avec ceux qui ont tué +Louis... qui ont assassiné Marianne... Mon pauvre frère! lui si beau et +si bon!... ma pauvre Marianne que j'aimais tant, et pour qui j'espérais +tant de joies!... + +Il s'arrêta un instant. + +Puis il reprit plus bas: + +--Ah! c'est là mon châtiment, mon père! si vous pouviez lire dans mon +coeur, vous y verriez un tel désespoir, que vous auriez pitié de moi!... + +M. de Kardigân fit un mouvement comme pour s'avancer vers Philippe. + +Mais il retomba dans son immobilité. + +--Eh bien! je n'hésite pas à vous obéir, continua le jeune homme. Tous +vos ordres seront respectés, parce qu'ils viennent de vous. Mais ne +laissez point peser sur mon front cette malédiction qui me tue... Tenez! +ce n'est plus même le pardon que j'implore, c'est l'oubli. Je comprends +qu'il est de ces traditions de fidélité qui ne doivent pas être +brisées... Mais pensez que je perds le même jour mon père, mon frère et +ma soeur!... Je reste orphelin et seul... + +L'émotion du marquis grandissait à cet appel déchirant qui frappait à +son coeur. + +Il se disait que ce jeune homme était son enfant et qu'il pleurait. + +S'il l'eût trouvé orgueilleux devant lui, rebelle à sa volonté, +peut-être fût-il resté implacable. + +--Mais au moins pitié pour le reste! acheva faiblement Philippe... +Pardonnez-moi, mon père! L'oubli ne me suffirait plus! et n'enseignez +pas à Jean à me haïr! + +M. de Kardigân était vaincu. + +--Mon Dieu, dit-il, ma parole a été plus rapide que mon coeur... Ne fais +pas retomber ta colère sur la tête de cet enfant. + +Philippe s'était agenouillé. + +--Me permettez-vous d'assister au convoi de nos pauvres morts, mon père? + +--Non! + +--Oui... ils sont les victimes des miens. + +--Je pardonne, parce que vous n'êtes plus rien pour moi. J'accepte ce +que vous m'avez offert. Vous quitterez votre nom. Les Kardigân ont +toujours été fidèles! + +Il fit de nouveau quelques pas vers la porte. + +--Si je mourais, mon père, vous ne me laisseriez pas m'en aller sans un +dernier adieu! Puisque je suis mort pour vous... que l'adieu soit le +même! + +Le marquis regarda ce jeune visage, où les larmes avaient creusé leur +sillon. + +Il eut pitié... + +Lentement, d'un geste noble et triste, il tendit sa main à Philippe, qui +l'embrassa à plusieurs reprises. + +--Dieu vous garde! dit-il. + +Et il s'éloigna rapidement. + + + + +VI + +FERNANDE + + +On sait que M. de Salis, colonel des Suisses, avait envoyé Jean de +Kardigân au maréchal Marmont. + +Le troisième fils du marquis étant le héros de ce roman, le lecteur nous +permettra de faire, en quelques lignes, son portrait. + +Louis et Philippe tenaient de leur père. + +Jean, comme Marianne, ressemblait à sa mère. La forte race des Kardigân +ne se retrouve pas dans cette frêle nature, presque féminine. La taille +est moyenne. Les cheveux blonds couvrent un front où la pensée a mis son +empreinte. C'est un adolescent de vingt ans, avec tout le charme et +toute l'élégance d'une nature fine. + +Les yeux sont noirs, un peu trop enfoncés dans la tête pourtant. La +lèvre rouge cache des dents très blanches. Les extrémités sont petites; +une moustache et une royale blondes achèvent de donner à cette charmante +figure une ressemblance frappante avec le portrait de Jean de l'Aigle, +aïeul des Kardigân, qu'on peut voir à Versailles. Mais c'est une âme +indomptable qui vit dans ce corps. + +Quand il était arrivé au régiment avec son allure un peu timide, Jean +avait commencé par faire sourire ses camarades qui le surnommèrent en +riant: Mademoiselle. + +Le premier qui s'avisa de dire en face ce mot au jeune homme, reçut en +plein visage le gant du baron. + +Il s'appelait Aymond de Chelles. + +Le lendemain, ils se rencontrèrent au bois de Boulogne, dans une allée +écartée. + +Aymond, grand et beau garçon, très fort, semblait ne devoir faire qu'une +bouchée de son adversaire. + +De plus, il avait une réputation de tireur à l'épée qui en imposait aux +plus résolus. + +Or, pendant les dix minutes que dura le combat, Jean joua avec l'épée de +son adversaire comme l'eût fait un Saint-Georges. + +Quand il eut suffisamment montré sa force aux témoins stupéfaits, le +jeune baron prit de tierce le fer de M. de Chelles et l'envoya sauter à +dix pas. + +Irrité, celui-ci ne fit qu'un bond jusqu'à son épée, la ramassa, et se +remit en garde. + +La seconde passe dura quelques instants. Aymond reçut un coup droit qui +lui perça l'épaule de part en part. + +--Dis donc, camarade, la demoiselle est en acier! prononça Jean d'une +voix vibrante. + +Ce fut le premier mouvement. + +Le second fut de relever avec douceur son compagnon d'armes blessé et de +le panser lui-même. + +Or, le lendemain, Jean eut un second duel. Voici comment. + +Dans un bal au ministère de la guerre, le jour même, il entendit un +jeune homme parler de cette rencontre en se moquant de M. de Chelles. Le +garde-du-corps s'avança, et lui dit: + +--Monsieur, je suis le camarade de M. de Chelles, et je vous prie de +parler de lui en d'autres termes. + +--Monsieur, j'en parle comme il me plaît. + +--C'est ce que nous verrons. + +--Quand vous voudrez. + +--J'allais vous le proposer. + +--Aimez-vous le bois de Vincennes? + +--Je ne le connais pas, riposta Jean, toujours avec le même sang-froid. + +--Voulez-vous me permettre de vous en faire les honneurs? + +--J'en serai très-flatté. + +--L'honneur sera tout pour moi... + +Etc., etc. + +Le résultat fut que le jeune homme, nommé Henry Delsarte, demeura +stupéfait en voyant qu'il avait affaire au propre adversaire de celui +qu'il attaquait. + +--Comment! vous défendez votre ennemi! s'écria-t-il. + +--Un homme n'est jamais mon ennemi, quand je me suis battu avec lui! +répondit Jean. + +Le second duel ressembla au premier, avec cette différence que M. de +Chelles avait eu l'épaule droite traversée, et que M. Delsarte reçut son +coup à l'épaule gauche. + +Aymond apprit l'aventure, et devint l'inséparable de _«Mademoiselle.»_ + +--Au fond, j'abhorre le duel, dit le baron de Kardigân. Mais si je +n'avais pas fait une bonne fois mes preuves, on ne m'aurait jamais +laissé tranquille! + +Avec un pareil caractère, Jean n'avait pas tardé à être adoré de ses +compagnons. + +Ils disaient de lui: + +--C'est le dernier chevalier. + +Et, en effet, le jeune homme était profondément chevaleresque. + +Or, le matin où nous faisons connaissance avec notre héros, il galope +ventre à terre sur la route de Saint-Cloud à Paris. + +Il ignore encore les catastrophes qui se sont abattues sur sa famille. +S'il est désespéré, c'est de la chute de cette royauté que, comme son +père, il aime d'un ardent amour. + +Jean réfléchissait tout en courant. + +Il était si bien absorbé dans ses pensées, qu'il ne vit pas, à mesure +qu'il s'approchait de Paris, des groupes d'hommes armés qui le +regardaient passer d'un oeil menaçant. + +On reconnaissait son uniforme royal. + +Jean ne s'aperçut de ces dispositions hostiles qu'en sortant de l'avenue +de Neuilly, pour entrer dans une des rues qui, à cette époque-là, +avoisinaient l'Arc de Triomphe. + +Il y fit juste autant d'attention qu'un lion à une meute de chiens +aboyant après lui. + +Pourtant, dans une rue étroite, il se trouva cerné par dix ou douze +hommes, le fusil à la main, qui arrêtèrent son cheval. + +--Holà! écartez-vous! s'écria le jeune officier, en mettant la main dans +une de ses fontes. + +--On ne passe pas! + +--Bah! Et au nom de qui parlez-vous? + +Il sortit le pistolet de la fonte. + +--Au nom du peuple! + +--Au nom du roi, passage! dit lentement le baron de Kardigân. + +Un cri de colère lui répondit. + +Le vaincu bravait les vainqueurs. + +Les combattants de Juillet étaient trop rapprochés de lui pour qu'ils +pussent faire feu. Mais l'un d'eux lança à Jean un violent coup de +baïonnette. + +Celui-ci fit faire une volte rapide à son cheval qui reçut le coup. + +Il tomba sur ses deux jambes, livrant l'officier sans défense à ses +ennemis. + +D'un bond Jean se dégagea. + +Il commença par décharger ses deux pistolets, puis, tirant son sabre, il +se colla contre la porte d'une maison, afin de ne pas être pris par +derrière. + +--Fusillons-le! dit un des hommes. + +--Chargez vos fusils! reprit un second, moi, je vais m'amuser à le +larder de petits trous avec ma baïonnette. + +Heureusement, il n'eut pas le temps de _s'amuser_. Jean lui fendit la +tête d'un revers de sabre. + +Mais il n'en était pas plus avancé. + +Déjà les fusils étaient chargés. + +--Portez armes! cria le chef des révolutionnaires. + +Jean appuya sa main crispée, tâtant la serrure, contre la porte placée +derrière lui. Elle était fermée. + +--En joue!... + +Au même instant, le jeune baron se sentit tomber à la renverse. La porte +venait de s'ouvrir brusquement. + +--Feu! ordonna le chef. + +Les sept balles trouèrent le bois. + +La porte se referma. Jean était sauvé... Sans écouter les cris de rage +de ses ennemis, sans s'occuper des coups de crosse qu'ils frappaient, il +allait s'élancer dans la maison, quand une douce main prit la sienne, et +une voix émue lui dit: + +--Chut! venez! + +Alors il comprit que ce chemin de salut lui avait été ouvert par celle +qui lui parlait ainsi. + +Il regarda... + +Imaginez-vous la Juliette de Shakespeare, avec ses longs cheveux bruns, +ses yeux bleus et son front pâle. C'était en effet la plus adorable +créature que jamais poëte ait pu rêver ou peindre. + +Tout entier à son admiration, Jean ne s'était pas aperçu que son +inconnue le conduisait à travers un large escalier, et le faisait entrer +dans une délicieuse chambre de jeune fille. + +--Restez là! et ne bougez pas, dit-elle. + +Elle l'enferma à clef et redescendit. + +Aussitôt elle ouvrit la porte cochère. + +--Que voulez-vous? demanda-t-elle aux hommes qui se présentèrent. + +--Un brigand qui est entré ici. + +--Es-tu une bonne citoyenne, au moins? + +Un vieillard, haut de taille, vert et solide, parut, attiré par le +bruit. + +--Que se passe-t-il? Je suis le citoyen Grégoire, chef de section, +dit-il. + +A ce nom, le chef révolutionnaire se découvrit. + +--Oui, vous êtes un bon, vous, citoyen! Nous cherchons un brigand qui +est entré dans cette maison. + +--Un brigand? + +--Oui, un garde du roi. + +Le vieillard se mit à rire. + +--Bon gibier pour vous, grommela-t-il d'un air féroce. Cherchez, mes +enfants. + +--Pardon, excuse, citoyenne, reprit le chef, mais l'avez-vous vu cet +assassin? + +--Non, j'étais dans ma chambre. + +--Vous n'avez rien entendu? + +--Si, j'ai entendu des bruits de pas rapides dans l'allée qui mène au +jardin. Mais je ne m'en suis pas inquiétée, parce que j'ai cru que +c'était une personne de la section qui venait parler à mon père. + +--Eh bien! si vous le permettez, mademoiselle, continua le chef, +impressionné comme ses compagnons par la souveraine beauté de la jeune +fille, nous allons chercher. + +--Faites! dit-elle froidement. + +Et, bien qu'une angoisse violente l'eût saisie au coeur, elle resta +impassible. + +La maison du sieur Grégoire se composait d'un rez-de-chaussée, d'un +premier et d'un second étage. + +On visita d'abord le rez-de-chaussée. + +Naturellement, on n'y trouva rien. + +Pourtant, pour pousser l'enquête jusqu'au bout et n'avoir rien à se +reprocher, le chef ouvrit les armoires avec soin. + +Grégoire et même la jeune fille les aidèrent dans cette perquisition. + +Ensuite il passa au second étage, toujours suivi de ses hommes, moins +un, laissé de faction en bas. + +La jeune fille frissonna. Pourtant elle réfléchit qu'ayant dit être dans +sa chambre, on n'aurait pas l'idée d'y entrer. + +Par hasard, ce fut la dernière qu'on visita. Toutes étaient vides. + +L'un des hommes aperçut cette porte fermée, quand les autres étaient +ouvertes: + +--Tiens! nous n'avons pas encore fouillé celle-là, dit-il. + +--Eh bien! entrez-y, dit Grégoire... + +Jean n'avait rien entendu de ce qui se disait. Seulement le bruit de la +perquisition l'avertissait du danger. + +Quand Grégoire dit: + +--Eh bien, entrez-y... + +Il comprit que tout était fini, qu'il allait être découvert et qu'il ne +lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie. + +Pourquoi, quand sa pensée embrassa tous ceux qu'il aimait, donna-t-il un +regard à cette jeune fille qu'il n'avait fait qu'entrevoir un instant? + +Il entendit distinctement ce qui se passa. Après l'autorisation du +citoyen Grégoire, le chef des révolutionnaires s'apprêtait à ouvrir la +porte. + +Elle était fermée. + +--Enfoncez-la, dit une voix. + +Mais la jeune fille se jeta en travers. + +--Vous n'entrerez pas! prononça-t-elle d'une voix ferme. + +Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles. + +Le père lui-même ne comprenait pas. + +--J'ai la clef, reprit-elle, mais je ne vous la donnerai pas. C'est ma +chambre... Nul n'y entrera... + +Elle dit cette phrase d'un air tellement pudique, avec tant de chasteté +révoltée, que ces rudes hommes qui venaient de se battre avec fureur +restèrent émus devant cette noblesse de la beauté et de l'innocence. + +C'étaient des ouvriers. La plupart d'entre eux, tous travailleurs, +avaient pris le fusil pour un principe faux, égarés par les discours de +ces gens qui savent soulever le peuple, et, quand ils l'ont soulevé, le +laissent mourir, pendant qu'ils se cachent prudemment. + +Ceux-là étaient braves: ils devaient être bons. Le peuple est comme +l'Océan. Il en a les rages cruelles et les apaisements imprévus. + +Puis la tête radieuse de la jeune fille les impressionnait. + +Le chef s'inclina devant elle. + +--Mademoiselle, dit-il, nous ne pouvons pas soupçonner de royalisme la +fille du citoyen Grégoire... + +Un bruit léger se fit entendre dans la chambre. Elle pâlit. + +Mais l'ouvrier continua. + +--Nous nous retirons. Excusez-nous de vous avoir dérangés. Holà! les +amis, redescendons, cria-t-il. + +La petite troupe, Grégoire en tête, redescendit. L'ouvrier qui avait +parlé était en queue. + +Il revint auprès de mademoiselle Grégoire qui demeurait debout contre la +porte, les bras étendus. + +--Il est là, murmura-t-il à son oreille. Vous voulez sauver un homme... +Peut-être avez-vous tort... mais il sera fait comme vous le désirez. Ne +dites pas non! J'ai entendu tout à l'heure... Faites-le changer de +vêtements, et qu'il s'enfuie par le jardin. Adieu! + +Elle resta émue devant cet acte de générosité si simplement accompli. + +--Voulez-vous me donner la main, monsieur? dit-elle à l'ouvrier, les +yeux humides, je suis des vôtres, vous le savez... mais, je l'ai vu +jeune... et j'ai pensé à ceux qu'il aimait. + +Le chef embrassa légèrement la blanche et fine main qu'on lui tendait. + +--Si vous avez besoin de Jérôme Hévrard, reprit-il, appelez-le. Je suis +ouvrier sellier et je demeure rue Saint-Honoré, n° 117. + +--Merci. + +Quand le bruit des pas eut disparu dans l'escalier et qu'elle se vit +bien seule, elle tira la clef de sa poche et l'introduisit dans la +serrure. + +Le danger était passé. + +Pourquoi tremblait-elle? + +C'est qu'elle allait se trouver seule dans sa chambre avec un jeune +homme. + +Mais ce n'était pas une nature frêle. Le sang rouge du Franc coulait +dans ses veines. Elle rentra et ferma la porte. + +Jean se fût cru un misérable d'adresser un seul mot de galanterie à +celle qui venait de le sauver. + +Puis, avec cette seconde vue du coeur que possèdent les créatures fines +et distinguées, il devinait que la pudeur de la jeune fille avait besoin +d'être rassurée. + +--Mademoiselle, dit-il, j'ai tout entendu. + +Elle rougit. + +--J'ai une soeur qui vous ressemble; voulez-vous me dire votre nom? Elle +priera pour vous. + +--Je m'appelle Fernande Grégoire. + +Il mit un genou en terre. + +--Mademoiselle, reprit Jean, avec son beau et fier sourire, je ne sais +pas quel avenir Dieu me garde; en des temps comme ceux-ci, la vie +humaine est si peu de chose! mais laissez-moi vous dire que je +n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, et que je vous +respecte comme si vous étiez ma femme ou ma soeur. + +La noble phrase du jeune homme rassura Fernande. + +Puis, il lui suffisait de le regarder pour qu'elle comprît qu'elle ne +courait aucun danger avec lui. + +--Je suis le baron Jean de Kardigân. Si cet ouvrier, qui s'appelle +Jérôme Hévrard, a besoin de moi jamais, faites-moi signe. Lui aussi a +été généreux. + +--Pourquoi veniez-vous à Paris, monsieur, quand vous y saviez votre vie +menacée? + +--Le devoir, mademoiselle. + +--Si l'on vous avait tué? + +--J'aurais été pleuré. + +--Oh! vous me faites frissonner. + +--Je n'ai pas encore accompli ma mission. Il faut que je parte. + +--Maintenant, c'est impossible! + +--Il le faut! + +--Mais c'est impossible, vous dis-je! + +--Il le faut! + +--Eh bien! moi, monsieur, je ne vous le permettrai pas. D'abord, il faut +que vous changiez de vêtements. Ensuite, vous ne pouvez fuir que par le +jardin. Or, la chambre de mon père donne vue sur les allées. Il vous +apercevrait... + +--Mais il faut que je parte, cependant! + +--Attendez, mon père sortira dans une heure, après déjeuner, pour se +rendre à sa section. + +--Une heure... + +Jean pâlit beaucoup en prononçant ces deux mots. Un léger filet de sang +parut sur le revers de son uniforme troué. + +--Dieu! êtes-vous blessé? + +--Oh! rien, mademoiselle... + +--Je vous en supplie, monsieur! + +--Ce doit être une égratignure; quand, dans la rue, j'ai dû me défendre +contre les coups de baïonnette de ces enragés, il m'a bien semblé... + +Mais Fernande n'écoutait plus. + +Sans s'occuper du plus ou moins de convenance de ce qu'elle faisait, +elle déchira la manche de l'uniforme, après l'avoir entamée avec des +ciseaux. + +Ce n'était qu'une égratignure. + +Une pointe de baïonnette avait percé le gras du bras de deux +centimètres. + +Le sang coulait un peu. + +Elle ouvrit son armoire, et prit deux mouchoirs. Puis elle lava la +blessure avec un mélange d'eau et d'arnica. + +Jean la regardait, et une émotion charmante s'emparait de lui. + +Il admirait l'élégance innée, la beauté souveraine de cette jeune fille +qui entrait si brusquement dans sa vie. + +Mais il ne voulut rien laisser voir de ce qu'il ressentait. Il eût +considéré comme une infamie de troubler ce jeune coeur. Rougissante, elle +attacha la compresse improvisée sur le bras du baron. Puis, quand le +pansement fut terminé, elle s'éloigna instinctivement de quelques pas. + +--Je vous quitte, monsieur, dit-elle. Sur votre âme, ne parlez pas et ne +bougez pas... + +Elle disparut, laissant la chambre remplie du parfum idéal que semblent +posséder la jeunesse et la beauté. + + * * * * * + +Resté seul, Jean regarda autour de lui. + +C'était bien la chambre de jeune fille, élégante et chaste. + +Dans un coin, à gauche, le lit virginal entouré de ses rideaux blancs, +qui le cachaient entièrement. + +A la muraille, un grand Christ d'ivoire pleurant sur sa croix blanche. +Le citoyen Grégoire ne devait pas empêcher sa fille d'être pieuse. Une +gravure représentait la première entrevue de Roméo et de Juliette, au +bal des Montaigus. Avait-on dit à Fernande qu'elle ressemblait à +l'héroïne de Shakespeare? + + * * * * * + +Jean ne pouvait détacher ses regards de ces objets qui parlaient si +éloquemment à son esprit. + +Le charme pénétrant, qui se dégage des choses matérielles, quand elles +ont un sens pour l'âme et pour le coeur, le gagnait lentement... + +Il rêvait... sans s'apercevoir que l'heure passait, rapide. + +Il n'entendit même pas la robe de la jeune fille qui frôlait le mur du +corridor. Elle entra, rieuse, apportant un plateau. + +--J'ai pensé que vous auriez faim peut-être, dit-elle avec gaieté. + +C'était la fin du rêve. Le prosaïsme de la vie reparaissait. + +Jean fit honneur au déjeuner en homme de vingt ans, qui est à jeun et +qui a faim. + +--Maintenant, déguisez-vous, dit-elle. + +Le baron de Kardigân secoua la tête. + +--Non. Mon uniforme est mon drapeau. Je ne le cacherai pas! + +--Je vous en supplie... + +--N'insistez pas. + +Un regard de Fernande obtint une concession. + +D'autant plus que Jean réfléchit que, peut-être, s'il ne quittait pas +son uniforme, il n'accomplirait pas sa mission. Il se contenta de +retirer la veste d'ordonnance, et de la remplacer par un paletot noir. + +De même, il quitta le shako pour un chapeau vulgaire. + +--Maintenant, suivez-moi, reprit Fernande, mon père est sorti, et j'ai +éloigné ceux qui nous servent. + +Elle le conduisit dans l'escalier et à travers le jardin. + +Par cette superbe matinée d'été, une brise douce les enveloppait. Les +fleurs brillaient, les oiseaux chantaient. + +Au moment de se séparer, ils se regardèrent, inconsciemment, émus et +troublés... + +Chacun d'eux emportait avec lui le coeur de l'autre. + + + + +VII + +DÉPART + + +Jean de Kardigân apprit, sur le soir, l'arrivée de son père à Paris. + +Son premier mouvement fut une joie profonde. Il adorait le vieillard, et +sa tendresse n'avait d'égale que son respect pour lui. + +Il trouva Aubin Ploguen à la Place. + +Nous savons, en effet, que le marquis l'y avait laissé. + +Le Breton avait un faible pour Jean. + +Le jeune homme comprit, au premier regard jeté sur le fidèle serviteur, +que quelque chose de grave, de terrible, peut-être s'était passé. + +Il voulut interroger Aubin; mais celui-ci ne répondit que vaguement. Son +maître ne lui avait-il pas recommandé le silence? + +--Où est mon père? dit Jean. + +--A l'École polytechnique, monsieur. + +--Il ne tardera pas à revenir? + +--En effet... c'est mon opinion. + +Jean ne put jamais tirer autre chose d'Aubin Ploguen. + +Ils attendirent ainsi de longues heures. + +Le baron de Kardigân avait le coeur serré par de vagues épouvantes, quand +il contemplait le visage attristé du Breton. + +On y lisait de sombres angoisses. + +Pour détourner son esprit des idées noires, il le reporta sur cet ange +qui lui était apparu le matin, à une heure de danger mortel. + +Sans qu'il s'en doutât, l'image de Fernande restait gravée en lui. + +Il revoyait son beau visage, ses yeux purs et rayonnants. + +Se rendait-il compte, seulement, du lent travail qui se faisait en lui? + +Non: quand l'amour vrai, c'est-à-dire l'amour chaste et sincère naît +dans une âme humaine, cette âme ne le sent pas: elle le devine. + +Vers une heure du matin, le marquis arriva. + +Jean chassa loin de lui toute pensée importune et courut se jeter dans +les bras du vieillard. + +Il lui sembla que son père l'embrassait avec plus de tendresse que +d'habitude. + +Mais il hésita avant d'avoir le courage de l'interroger. La figure +dévastée, presque livide, du marquis, parlait. + +--Mon père, qu'avez-vous? s'écria-t-il avec angoisse. + +--_Monsieur le comte_, répondit le marquis, vous êtes le seul enfant que +Dieu m'ait laissé. + +--Le seul enfant? Ciel! que voulez-vous dire, mon père? + +--Hélas! + +--Mon frère Louis? + +--Il est tué! + +--Ma soeur Marianne? + +--Elle est tuée! + +--Mon frère Philippe? + +--Il est mort!... + +Jean ne comprit pas d'abord le sens affreux de cette réponse +impitoyable. Cette nouvelle le terrifiait, le désespérait. Il cacha sa +tête dans ses mains et pleura. + +--Pleure, pleure, enfant bien-aimé, murmura le vieillard en serrant son +dernier-né sur sa poitrine; pleure, car Dieu te garde sans doute de +rudes épreuves! + +--Ah! je vous aimerai pour nous tous, dit Jean en embrassant son père. +Comment Louis et Marianne ont-ils été tués? + +--En défendant le roi. + +--Comment Philippe a-t-il été tué? + +--Je n'ai pas dit que votre frère Philippe eût été tué. + +--Mon père... + +--J'ai dit qu'il était mort. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Mon fils, pour la première fois, depuis que notre aïeul Kardigân +mourut à Saint-Jean-d'Acre, notre devise _fidèle_ a reçu un sanglant +démenti. Celui qui était votre frère a trahi son nom, a trahi sa cause, +a trahi son roi! Je l'ai chassé de ma famille, et désormais j'entends +qu'il n'existe plus ni pour vous ni pour moi. + +Jean connaissait son père; il connaissait l'implacabilité de cette +nature loyale quand elle se trouvait placée en face de son devoir. + +Rien ne le ferait plier. + +Il courba le front sous cet arrêt, pleurant tout bas ces morts qui lui +brisaient le coeur, cette trahison qui le laissait seul. + +--Venez, dit M. de Kardigân. + +Et les trois hommes allèrent passer le reste de la nuit auprès des +cercueils de Louis et de Marianne. + +Le lendemain, l'enterrement eut lieu. + +C'était en vérité quelque chose de navrant que ces deux convois blancs +qui marchaient lentement dans la rue. + +M. de Kardigân, Jean et Aubin Ploguen suivaient, tête nue; derrière eux, +quelques parents éloignés, les seuls qu'on eût pu prévenir par ce temps +troublé. + +Sur les draperies blanches qui couvraient le cercueil de Louis brillait +le ruban rouge de la Légion d'honneur; sur celui de Marianne, les mains +pieuses du père et du frère avaient jeté de belles fleurs... ces fleurs +que la jeune fille aimait tant. + +Les passants regardaient émus. + +--Qui est-ce? demandait-on. + +--Un père et un frère qui conduisent leurs chers aimés au tombeau! + +--Tués, tous les deux? + +--Tués, l'officier et la fille! + +Et on se découvrait sur le passage de cette grande douleur qui arrachait +des larmes à tous. + +Jean portait son uniforme de garde-du-corps. Le peuple ne grondait plus +en le voyant. Que sont les haines politiques en face de pareils deuils? + +La cérémonie fut courte et silencieuse. + +Une chaise de poste et deux chevaux sellés attendaient à la porte. Le +marquis y monta, après avoir fait placer les deux cercueils dans la +voiture. Jean et Aubin Ploguen sautèrent en selle. + +Le duc d'Angoulême ayant accordé un congé au baron pour rendre les +derniers devoirs à ceux qu'il avait perdus, Jean était libre +d'accompagner son père à Kardigân. + +On comprend combien fut triste un voyage accompli dans de pareilles +conditions. + +La seule joie du jeune homme était d'apercevoir à travers les portières +de la voiture la tête pensive de son père. + +Ils arrivèrent à Kardigân par une belle matinée du mois d'avril. + +L'inhumation eut lieu dans le cimetière de la famille. + +Puis tous les deux reprirent leur vie d'autrefois, quand Jean n'était +pas encore parti pour Paris. + +M. de Kardigân se courbait tous les jours de plus en plus. Sa tête +blanche prenait des teintes verdâtres, par instants, qui inquiétaient la +tendre sollicitude de son fils. Aubin Ploguen lui-même restait muet. On +sentait qu'un vent de désolation soufflait sur cette maison naguère si +fortunée, si enviée. + +Un matin, Jean reçut une lettre de Paris. Il tressaillit en +reconnaissant l'écriture de Philippe. + +La lettre était déchirante. + +Philippe avait consenti à perdre son nom, mais il ne consentait pas à +perdre l'affection du vieillard. Il suppliait Jean d'obtenir son pardon, +d'implorer pour lui. + +Le jeune homme se sentit remué jusqu'au fond de l'âme en lisant ces +lignes, où Philippe lui peignait sa souffrance. + +Il entra dans la chambre de son père. M. de Kardigân, accoudé à sa table +de travail, contemplait les portraits de ses deux enfants qui n'étaient +plus. + +Jean crut l'heure favorable. + +Il s'avança près de lui. + +--Vous avez à me parler, mon fils? demanda le marquis en relevant le +front. + +--Lisez, mon père. + +M. de Kardigân prit la lettre; mais dès qu'il eut reconnu l'écriture, il +la déchira et en jeta froidement les morceaux au vent. + +--Père! père! il souffre et demande pardon! + +--De qui me parlez-vous? + +--De mon frère, de Philippe, de votre fils. + +--Ce n'est pas votre frère, et ce n'est pas mon fils, ne l'oubliez pas! + +--Monsieur le marquis, ayez pitié. + +--Celui pour lequel vous m'implorez est mort: je vous l'ai déjà dit. + +La voix du vieillard était nette et inflexible. + +Jean comprit qu'il serait inutile d'insister davantage. Il se retira et +raconta à son frère ce qui s'était passé. + +Il le blâmait, lui aussi; mais il était jeune, et l'âge ne lui avait pas +donné cette rigidité de conscience qui rendait le marquis impassible +dans ses volontés. + +Le soir, M. de Kardigân lui dit: + +--Jean, vous allez me jurer de ne jamais lire une lettre comme celle de +ce matin, et de n'y jamais répondre sans ma permission. + +--Vous le voulez? + +--Je le veux. + +--Soit. Je vous le jure, mon père. + +--Bien, mon enfant. + +Quelques jours se passèrent encore. + +Enfin, Jean vit, un matin, à son réveil, les équipages du marquis qui +attendaient dans la cour du château. + +Au même instant, son père entra dans sa chambre en costume de voyage. + +--J'aurais voulu te prévenir plus tôt, mon enfant, dit celui-ci, mais je +n'ai reçu la nouvelle que cette nuit. + +--Nous partons? + +--Oui. + +--Quand? + +--Dans deux heures. + +Jean se hâta de faire ses derniers préparatifs. En vérité, sa vie était +si pleine d'événements depuis la révolution de Juillet, qu'il ne +s'étonnait plus de ce qui pouvait y survenir d'imprévu. + +Aubin Ploguen restait au château. + +L'affection qu'il portait à Jean avait doublé. Il sentait que la fin du +marquis était proche, et que le comte resterait seul, n'ayant plus que +lui. + +--Ne trouvez-vous pas M. de Kardigân bien changé? lui demandait une fois +le curé du bourg. + +--Oh! oui... c'est mon opinion. + +Le père et le fils montèrent à cheval. + +--Où allons-nous, monsieur? demanda Jean à son père, au moment où ils +passaient sous la verte allée du parc. + +--Mon fils, nous allons saluer le roi de France. Il est bon de +renouveler son serment de fidélité aux souverains qui partent en exil... + + + + +VIII + +LE SERMENT + + +Charles X s'embarquait à Cherbourg. + +M. de Kardigân et son fils gagnèrent Savenay et arrivèrent à Rennes par +Redon. + +A Rennes, deux routes les conduisaient à Cherbourg: l'une suit le +littoral de la mer, à l'extrémité ouest de la presqu'île de Cotentin; +l'autre, la plus courte, passe à Avranches, à Pont-l'Abbé et à Valognes. + +C'est celle-ci que prirent les voyageurs. + +Le roi était annoncé quand ils entrèrent dans la ville. + +Le lendemain, en effet, le bâtiment sur lequel devait s'embarquer +Charles X attendait en rade. + +Il y a une chose qu'on n'a pas assez dite: c'est la profonde différence +qui existe entre le départ de Charles X et celui de Louis-Philippe. + +L'un fut un voyage, l'autre une fuite. + +Le chef de la Maison de Bourbon quittait la France, entouré des siens, +escorté de ses fidèles; le chef de la famille d'Orléans la quitta en se +cachant. + +Le marquis et Jean étaient des premiers sur la jetée, quelques heures +avant l'embarquement. + +Quand le roi parut, M. de Kardigân s'avança respectueusement au-devant +de lui. + +Le souverain connaissait son serviteur. + +Il eut un sourire triste en apercevant cet ami des jours malheureux, qui +fut toujours absent pendant les jours heureux. + +Il tendit la main au vieux gentilhomme, qui la baisa respectueusement. + +--Sire, dit le marquis, je sollicite de Votre Majesté quelques instants +d'audience. + +Cette phrase, prononcée en face de ce vaisseau qui allait emporter le +fils de saint Louis au milieu de cet abandon du malheur et de +l'infortune; cette phrase où vibrait tant de respect, où la fidélité de +trente générations résumait son culte et sa croyance, impressionna +profondément ceux qui l'entendirent. + +Une audience! + +Où étaient le Louvre et les gardes-du-corps; et ceux qui, après avoir +mendié un sourire du maître, le trahissaient à cette même heure pour +adorer le soleil levant? + +Une audience! + +L'Océan était l'huissier, attendant que le roi eût écouté son sujet pour +exécuter les ordres reçus et emporter le souverain loin de cette terre +de France qu'il avait tant aimée! + +Charles X comprit le sens sublime de ce mot: + +--Parlez, monsieur, dit-il. + +--Sire, continua le vieillard en redressant son front, sire, mon père a +été guillotiné à Nantes; ma mère a été exécutée à Nîmes. L'un de mes +oncles fut tué à la bataille du Mans, le second fusillé avec Charette; +sire, j'ai été blessé trois fois en Vendée; mon frère cadet mourut de +fatigue et d'épuisement sous Maulévrier; mon fils aîné a été tué le 30 +juillet à Paris,--pour le roi; ma fille a été tuée à Paris, pour le roi; +le second de mes enfants n'existe plus... Je lui ai arraché son nom, sa +devise, son écusson: ainsi disparaissent et soient punis les traîtres! +Il me reste un fils... + +Il s'arrêta, les pleurs étouffaient ses paroles. + +Il continua plus lentement encore, répétant les dernières paroles qu'il +avait prononcées: + +--Il me reste un fils... Je le voue au service de Votre Majesté et de sa +race! Je jure en son nom qu'il sera toujours parmi ces hommes braves et +loyaux, prêts à lever l'étendard du roi sur la terre de France! + +Une larme glissa sur la joue du vieux roi. + +--J'accepte ce serment, mon serviteur. + +Puis il tendit la main à Jean, qui fit comme son père et la baisa. + +--Dieu vous garde! dit-il. + +Le souverain acceptait le serment avec la même simplicité que le sujet +en avait mis à l'offrir. + +L'embarquement commença. + +Jean, les bras croisés, pâle, l'oeil brillant et résolu, suivait du +regard cette scène solennelle et grandiose. + +En quelques minutes, son père venait de vouer toute sa vie à une cause. +Il lui avait même semblé inutile d'ajouter une parole. + +Ils restèrent là tous les deux, muets, immobiles, contemplant ce +vieillard découronné, plus grand encore sur ce pont de vaisseau, son +dernier royaume, qu'au Louvre, sur son trône. + +Le capitaine du navire fit hisser les voiles, et l'on vit le corps +souple et effilé du bâtiment glisser sur la cime des vagues, comme un de +ces gigantesques albatros qui font une lieue en quelques coups d'ailes. + +Quand les voiles blanches eurent disparu à l'horizon, quand le ciel, le +vaisseau et l'océan semblèrent ne plus former qu'un, M. de Kardigân prit +le bras de son fils et le serra fortement. + +--Salut à la majesté tombée! dit-il.--N'oubliez jamais cela, comte! + +Ils revinrent silencieux à leur hôtel, où les attendaient leurs +équipages. + +Ils retournèrent à Kardigân à petites journées. On eût dit que le +marquis, ayant terminé ce qu'il avait à accomplir sur la terre, n'avait +plus qu'à mourir. + +Des symptômes d'affaiblissement commencèrent à s'emparer de lui. + +De Valognes à Pont-l'Abbé, il resta encore bien droit et ferme sur sa +selle. + +Mais plusieurs fois, entre Pont-l'Abbé et Avranches, il trahit son +malaise par de sourdes plaintes qui sortaient malgré lui de ses lèvres. + +En approchant de Rennes, le marquis dut quitter le cheval pour la +voiture. + +Jean suivait d'un regard navré ces progrès d'un affaiblissement qui +présageait une proche fin. La pâleur devenait de la lividité. + +Nous avons comparé une fois M. de Kardigân à un chêne robuste auquel le +bûcheron vient de donner son premier coup de cognée. + +Le chêne ayant perdu sa sève, à mesure que ses branches étaient tombées +une à une, courbait son front et mourait. + +En arrivant à Kardigân, le marquis se coucha. + +En passant à Rennes, Jean avait demandé à un célèbre praticien de la +ville de lui indiquer un de ses confrères de Savenay ou de Guérande, +dans lequel il pût avoir confiance. Le praticien lui nomma le docteur +Hérault, que connaissaient bien les pauvres et les souffrants de la côte +bretonne. + +M. Hérault fut appelé par Jean. + +--Je suis un homme, docteur, lui dit-il; donc traitez-moi en homme: ne +me cachez rien de la vérité, quelle qu'elle soit. + +--Soit, monsieur! Dans trois jours votre père sera mort! + +Bien que préparé à ce rude coup, Jean chancela. + +--Trois jours! + +--Peut-être moins... Tenez, monsieur, je serai franc. Il y a deux choses +chez l'homme: le corps et l'âme. Les maladies du corps, nous les +connaissons, et nous pouvons en triompher quelquefois, quand Dieu le +veut bien. + +Mais l'âme! + +Qui peut analyser les souffrances inconnues qui l'épuisent? Votre père +est frappé là. J'ai appris comme tout le monde le rude coup dont votre +maison a été atteinte. Ne cherchez pas ailleurs la maladie de M. de +Kardigân. Sa vie s'en va par les blessures à travers lesquelles le sang +des siens a coulé! + +Jean serra la main du docteur. + +Il devinait, lui aussi, que tout remède pour tenter une guérison serait +inutile. + +Le marquis reposait dans son lit, pendant que son fils causait avec le +médecin. + +C'était le soir. + +Aubin Ploguen, assis au chevet du lit, veillait le moribond, comme +là-bas, à l'hôpital de la Charité, il avait veillé le mort. M. de +Kardigân dormait. + +Sa figure amaigrie gardait l'empreinte d'une souffrance intérieure +morale; et en même temps on y voyait ce je ne sais quel rayonnement plus +qu'humain que donne une conscience pure. + +La fenêtre ouverte laissait parvenir jusqu'à lui le souffle chaud de la +soirée, tiédi par les brises salines qu'apporte la mer à ces côtes de +Bretagne. + +Quand il s'éveilla, son oeil regarda autour de lui, et un pâle sourire +erra sur sa lèvre en apercevant Aubin Ploguen. + +--Mon fils... balbutia-t-il. + +Aubin se hâta de prévenir Jean, qui arriva auprès du malade. + +--Comment êtes-vous, père? demanda le jeune homme. + +--Mieux, merci, mon enfant. + +--Vous ne désirez rien? + +--Si... + +Le marquis tendit la main vers le tiroir de sa table de travail. + +--Ouvre ceci, dit-il. + +Jean obéit et interrogea le marquis du regard, comme pour lui demander +quel ordre il désirait lui donner. + +--Prends une grande enveloppe scellée que tu trouveras, mon enfant. + +Jean prit l'enveloppe. + +--Écoute, mon enfant, dit le vieillard, cette nuit ou demain matin je +mourrai... Tu as fait venir un médecin... ce n'est pas ce médecin-là +qu'il me faut, c'est l'autre, celui qui parle de Dieu... Je te prie +d'envoyer chercher le curé de Kardigân... + +Jean frissonna devant l'assurance avec laquelle son père parlait. + +M. Hérault disait: trois jours. Le moribond, lui, disait: demain. + +Le marquis reprit: + +--Quand M. le curé me quittera, tu reviendras auprès de moi; j'aurai un +suprême entretien avec toi. Emporte ceci... c'est mon testament. + +Une demi-heure après, l'abbé Raymond, curé de Kardigân, arriva, et reçut +la confession du mourant; puis on introduisit toute la maison, les +valets et les paysans qui, agenouillés derrière Jean et Aubin Ploguen, +assistaient à la communion dernière du maître. + +--Je meurs dans ma religion catholique, apostolique et romaine, dit le +vieillard. Le ciel me pardonnera peut-être mes péchés en faveur de mon +repentir! + +Cette scène, impressionnante au plus haut degré, se passait au milieu du +recueillement de tous et du silence de cette nuit d'été. + +Tout le monde se retira quand le curé de Kardigân laissa seul le +marquis. + +--Restez, Jean, dit celui-ci. + +Jean, qui s'apprêtait à s'éloigner, s'arrêta. + +--Venez vous asseoir près de moi, mon fils. + +Le jeune homme obéit. + +--Je vais mourir, dit lentement le marquis... Écoutez-moi, mon fils... + + + + +IX + +LA LÉGENDE DE KARDIGAN[2] + + +Le marquis resta un moment les yeux fixes dans le vide, puis commença +ainsi: + +--Vous savez, Jean, que, sous le roi Philippe Auguste, la branche +cadette de notre famille quitta la France et s'installa en Portugal. + +Or, un siècle environ après, Alonzo de Kardigâne,--notre nom français +avait subi une altération,--jouissait de l'amitié du roi Jean. + +Alonzo était bon, brave et loyal. + +Son souverain faisait cas de lui comme du meilleur et du plus dévoué de +ses gentilshommes. + +Un jour, un officier se présenta au palais de Kardigâne, situé aux +environs de Lisbonne, et vint dire à Alonzo que le roi le mandait auprès +de lui. + +Le comte de Kardigâne se hâta d'obéir aux ordres de son maître. + +Il arriva au palais royal et le trouva plongé dans les réjouissances. + +La reine Christine-Amélie venait d'accoucher, et le nouveau-né avait été +salué prince-infant par la cour assemblée. + +On introduisit Alonzo dans la chambre même de l'accouchée. + +En l'apercevant, le roi se leva et lui dit: + +--Comte, je t'ai fait venir parce que j'ai besoin de toi. + +--Je suis aux ordres de mon Sire, répondit le gentilhomme. + +Mais, à la même minute, la pauvre Christine-Amélie jeta un cri suprême +et mourut. + +Le roi Jean était à la fois veuf et père. + +L'infant dormait, couché sur le lit de dentelles, à côté de la morte; il +dormait, car l'enfance ayant beaucoup à vivre, ne se lasse pas de +sommeil. + +Jean prit la main de Kardigâne et la plaça sur la tête du petit infant. + +--Devant Dieu, en souvenir de la reine qui n'est plus, et sur ton épée +de chevalier, tu vas me jurer, comte, d'être toute ta vie fidèle à celui +que Dieu te donnera pour maître après moi. + +--Je le jure! + +--Dieu a reçu ton serment. Je n'ai plus besoin de toi. + +Et des années passèrent. Le comte de Kardigâne vieillissait; jamais le +roi Jean ne lui avait rappelé son serment de fidélité éternelle. + +Un jour, un moine, comme l'officier longtemps auparavant, se présenta +chez lui: + +--Messire, dit-il, notre roi est à l'agonie. Le Ciel ait son âme! Il +vous appelle. + +Le comte sauta à cheval et courut au palais. On l'introduisit dans cette +même chambre où la reine était morte, où l'infant était né. + +A son tour, le roi était couché sur le lit; on eût cru qu'il était déjà +trépassé. Lorsque le comte entra, il tourna péniblement la tête, et bien +qu'il n'eût pas bougé depuis des heures, il saisit la main du +gentilhomme, et de sa lèvre décolorée prononça ces deux mots: +Souviens-toi! + +Kardigâne se mit à genoux, baisa la main du roi et sortit en faisant le +signe de croix. + +Le jeune prince fut couronné roi le lendemain, sous le nom de dom +Sanche. Les gentilshommes, les officiers et les soldats lui jurèrent +fidélité. Seul, le comte de Kardigâne s'y refusa, et quand la raison lui +en fut demandée, il répondit: + +--On ne peut pas prêter deux fois le même serment. + +Cette réponse, que nul ne comprenait, fut rapportée à dom Sanche, qui, +conseillé par son cousin et son favori dom Alphonse, marquis d'Algarac, +voulut exiler le comte. Seulement, en souvenir de l'amitié que son père +avait éprouvée pour le vieillard, il se contenta de l'éloigner de la +cour en lui donnant le commandement de la ville forte d'Oporto. + +Quinze autres années se passèrent pendant lesquelles dom Sanche sembla +prendre à tâche de soulever son peuple contre lui. Il mécontenta son +armée, doubla les impôts et fit alliance avec les Maures. + +Alphonse, le mauvais conseiller du roi, crut le moment venu de démasquer +sa traîtrise. + +Il prit le palais de vive force, déclara dom Sanche indigne et l'enferma +au monastère des Bénitès. + +Le Portugal laissa faire. Il était las de son ancien maître. + +Seul, le comte de Kardigâne refusa de reconnaître l'usurpateur et de lui +rendre la place d'Oporto. + +--J'ai de l'honneur plein ma vie, dit-il au député d'Alphonse, qui le +sommait de lui donner les clefs de la ville. Je ne deviendrai pas infâme +à soixante-dix ans! + +Quand le député fut parti, Kardigâne rassembla ses troupes,--trois cents +hommes!--il fit lever les herses, remplir les fossés d'eau et les +magasins de nombreuses provisions. + +Un mois après, il était assiégé. + +Le siége dura cinq ans. + +Kardigâne avait une trop petite armée pour prendre l'offensive et tenir +la campagne. Il se contentait de repousser les assauts qui étaient +donnés à la citadelle. + +Le chef des assiégeants ne se lassait pas, car il se disait que, s'il ne +pouvait dompter Kardigâne par la force, il aurait, un jour, raison de +lui par la faim. + +En effet, les vivres étaient presque épuisés. + +Le comte en fit une distribution plus rare; puis il ne donna plus que +des demies et des quarts de ration. + +Un matin, l'intendant de la citadelle lui déclara qu'il n'y avait pas, +dans toute la ville, de quoi faire un pain d'enfant. + +Alors on tua les chevaux et on les mangea. + +Après les chevaux, on poursuivit les chiens, les chats et les rats. + +Les animaux disparus, Kardigâne fit bouillir les harnais et les selles; +mais la peste décimait la garnison. Pendant ces cinq ans, les deux tiers +avaient été tués. + +Des cent derniers, la maladie en prit soixante. + +Alors le comte fit venir les quarante qui avaient résisté et leur dit: + +--Vous n'avez pas fait de serment de fidélité, donc vous êtes libres. +Si, après-demain, Dieu n'a pas accompli un miracle en notre faveur, les +portes de la ville vous seront ouvertes. + +Des quarante soldats restés vivants, trente-trois désertèrent; sept +seulement demeurèrent. + +Le lendemain; un chevalier vint frapper de sa lance le fer de la herse, +et dit qu'il s'appelait dom Eyriès, officier supérieur du roi Alphonse, +et qu'il voulait parler au comte de Kardigâne. + +Dom Eyriès fut introduit dans la chambre où Kardigâne dormait habillé +dans son armure de fer. Le vieillard avait alors quatre-vingts ans. Son +sommeil, calme comme celui d'un enfant, exprimait la tranquillité de son +âme. + +Dom Eyriès mit un genou en terre devant cet emblème vivant de la +fidélité humaine, et quand le vieillard fut éveillé, il lui dit: + +--Messire comte, le roi dom Sanche vient de mourir, sans enfants. +Alphonse n'est donc plus un usurpateur, puisque c'est à lui que le trône +revenait de droit. Vous êtes délié de votre serment. Remettez-moi les +clefs de la ville. + +Kardigâne lui répondit: + +--Je veux m'assurer de cette mort. Suivez-moi. + +Les deux gentilshommes partirent d'Oporto et allèrent au couvent des +Bénitès. La, le comte demanda où était le roi dom Sanche. On lui +répondit qu'il était mort. + +--Menez-moi à son tombeau, dit-il. + +On le conduisit à la chapelle du couvent où étaient écrits ces deux mots +sur une large dalle: + +SANCHE, ROI + +--Ouvrez le tombeau! reprit le comte. + +On ouvrit le tombeau, et le corps embaumé du roi défunt apparut dans son +cercueil. + +Alors Kardigâne s'agenouilla, et, baisant la main glacée du cadavre, il +dit: + +--Mon Sire, c'est toi qui m'as donné les clefs de la ville; c'est à toi +que je dois les rendre! + +Et, mettant les clefs dans le cercueil, il fit fermer le tombeau et +s'éloigna. + +Deux jours après, il arrivait à la cour. + +--Je viens vous saluer, dit-il à Alphonse; car, maintenant, c'est vous +qui êtes mon roi. + +--Jure-moi fidélité, comme tu l'as jurée à mon cousin, répliqua +Alphonse, et je te fais le second du royaume. + +Kardigâne hocha la tête, et dit d'une voix triste: + +--Monseigneur, j'ai fait un serment de fidélité dans ma vie, mais il m'a +coûté trop cher pour que j'en veuille faire un second...» + + * * * * * + +Jean avait écouté le long récit de son père, impressionné par la loyauté +sublime de son aïeul. + +Le vieillard reprit faiblement, car ces paroles l'avaient épuisé: + +--Mon fils, la fille de celui dont je t'ai conté l'histoire a épousé un +Kardigân de France, son cousin. Tu es donc doublement son descendant. +Pense que c'est en souvenir de lui que notre devise: _Toujours prêt_, a +été changée pour celle qui brille aujourd'hui sur notre écusson: +_Fidèle!_ Je vais mourir, mais je n'ai pas d'autre enseignement à te +donner... + +Le marquis retomba sur le lit. + +Jean se mit à genoux, priant et pleurant. + +Tout à coup le vieillard se redressa: + +--Fais entrer tout le monde! dit-il. Je veux que tout le monde me voie +mourir! + +Les valets et les serviteurs rentrèrent pour l'agonie, comme ils étaient +venus pour la communion. + +Il semblait que ce fils des chevaliers d'autrefois voulût donner, en +exemple, la fin d'une belle vie: + +--Monsieur le marquis de Kardigân, dit le moribond d'une voix encore +ferme, vous êtes désormais le chef de la maison. Que tous n'oublient pas +qu'ils vous doivent obéissance et respect! + +Puis, il appuya sa tête sur l'oreiller et sembla dormir. + +Un sourire voltigeait sur sa lèvre; un frémissement agitait par instant +ce corps usé par la vieillesse et la douleur. + +--Jean! Jean! murmura-t-il soudain. + +Le jeune homme se pencha sur le lit du vieillard, comme pour recueillir +sa dernière pensée. + +Celui-ci mit son doigt sur le front de Jean: + +--Fidèle! dit-il. + +Ce fut son dernier mot. + +FIN DU PROLOGUE + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + LES FRÈRES ENNEMIS + + + + +I + +UN BAL DE L'OPÉRA EN 1831 + + +Seize mois environ après la mort de M. le marquis Huon-Anne de Kardigân, +c'est-à-dire vers le milieu du mois de décembre de l'année 1831, notre +drame recommence à Paris. + +Paris s'amuse. + +Ou plutôt, pour être plus juste, Paris cherche à s'amuser. + +Il vient de passer par de rudes secousses. D'abord le choléra. + +M. Gisquet, préfet de police, avait dû placarder une affiche défendant +le gouvernement contre l'accusation portée par le peuple de jeter du +poison dans les fontaines et dans les brocs des marchands de vin. + +Cette proclamation, datée du 2 avril, montre combien le nouveau régime +était impopulaire. + +Pendant tout le temps que dura l'invasion du choléra, Paris fut +transformé en un immense tombeau. + +Un seul homme eut de l'esprit: M. Harel, directeur de la +Porte-Saint-Martin, qui fit insérer dans les journaux une réclame ainsi +conçue: + +--«On a remarqué avec ÉTONNEMENT que les salles de spectacle étaient les +seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun +cas de choléra ne s'était encore manifesté. Nous livrons ce fait +INCONTESTABLE à l'investigation de la science et de l'Institut!!!» + +Puis le choléra disparut, après avoir emporté quatre-vingt mille +victimes. + +Après lui, vinrent les émeutes. + +Émeute à Grenoble, émeute à Lyon, émeute à Lille, émeute partout! + +On voit que ce pauvre Paris et ces pauvres Parisiens avaient été +durement secoués pendant l'année, et que vraiment il était tout naturel +qu'ils songeassent à s'amuser. + +Comme distractions, ils avaient eu Alexandre Dumas d'abord, le lion de +cette époque. + +On ne s'était occupé, douze mois durant, que du grand bal d'Alexandre +Dumas; ensuite de la première représentation du _Mari de la Veuve_, +d'Alexandre Dumas; troisièmement, de la _Tour de Nesles_, d'Alexandre +Dumas; et, enfin, des discussions d'Alexandre Dumas avec M. Frédéric +Gaillardet, toujours à propos de cette même _Tour de Nesles_, qui +faisait florès. + +La seule chose qui pût distraire un moment l'attention publique du plus +grand de nos romanciers, fut le bal de l'Opéra, alors dans toute sa +splendeur: + +_Quantum mutatus ab illo!_ + +Il en résultait que, par suite de l'incroyable succès dont jouissait le +drame en vogue, tous les costumes du bal de l'Opéra de l'année 1831 +étaient des Buridan par centaines, des Marguerite de Bourgogne par +trentaines et des Gaultier d'Aunay par vingtaines. + +Car, à cette époque, les hommes du monde dédaignaient d'employer à leur +usage le vulgaire habit noir, dont se servaient de nos jours les +habitués de M. Strauss. + +La plupart d'entre eux venaient costumés au bal de l'Opéra. + +Or, le samedi 17 décembre, une foule nombreuse envahissait la rue Le +Peletier, débordant presque sur le boulevard. C'étaient des huées, des +cris, des applaudissements et des éclats de rire. + +Un flot de voitures entrait dans la rue: et les élégants coupés, ou les +voitures de place, les citadines, jetaient les arrivants sur le pavé de +l'Opéra. + +Une bouquetière se tenait à droite, portant son étalage suspendu à son +cou. + +Cet étalage se composait de roses rouges et de roses blanches, ces +malheureuses fleurs pâles, écloses, à force d'art, dans une serre +d'industriel: et les pauvrettes, se sentant sans parfum, regrettaient +d'être nées. + +Un _lion_--le mot du temps--fit son emplette en passant, et demanda à la +jeune bouquetière: + +--Êtes-vous contente, ce soir? + +--Pas beaucoup, monsieur. + +--Les affaires ne vont pas? + +--Je n'ai vendu que trois bouquets de roses blanches et rouges. + +--Je ferai le quatrième. + +--Et tous ceux qui me les ont achetés étaient costumés en Buridan et +masqués. + +Le _lion_, déguisé lui-même en Palikare, se mit à rire et s'éloigna. + +Il comprenait encore, jusqu'à un certain point, qu'on se déguisât en +Buridan pour venir au bal de l'Opéra, bien que l'extrême abondance de +ces costumes eût dû faire reculer un homme du monde. + +Mais qu'on se masquât! + +Voilà ce qui était impardonnable. + +A peine eut-il disparu, qu'un jeune homme, enveloppé d'un manteau épais, +s'arrêta à son tour devant la bouquetière. + +--Un bouquet mêlé, dit-il. + +Un bouquet mêlé signifiait union égale de roses blanches et de roses +rouges. + +--Voici, monsieur. + +Le jeune homme, en voulant prendre un louis dans sa poche, entr'ouvrit +son manteau et laissa voir sa cotte de mailles de Buridan. + +--Encore un Buridan!... pensa la bouquetière en riant. + +L'inconnu était masqué. + +Il mit un louis sur l'étalage et s'engouffra sous le portail. + +Cinq minutes après, nouveau Buridan, également masqué. + +--Un bouquet mêlé, dit-il aussi. + +Il fut suivi d'un troisième Buridan semblable aux autres, qui prit le +même bouquet mêlé, donna un louis et passa. + +--C'est bien curieux! murmura-t-elle; voilà six Buridans, tous masqués, +qui m'ont demandé la même chose. + +Puis, comme, somme toute, c'était de peu d'importance, elle ne s'en +occupa plus. + +Cependant suivons la foule, pour nous servir de l'expression en usage +auprès de messieurs les bateleurs de place publique. L'Opéra, brûlé +naguère, ouvrait au public ses deux grands escaliers du bas, par +lesquels on arrivait au premier étage, où se trouvaient les loges, +l'amphithéâtre et le foyer. + +Ce foyer, sans être aussi grand que celui que nous avons connu, tenait +toute la largeur des panneaux du fond. + +Les groupes y étaient si compacts, qu'à peine pouvait-on s'y promener. + +Il y avait de tout dans cette cohue: des costumes, des habits et des +dominos multicolores qui se heurtaient, se parlaient, s'appelaient se +répondaient tous ensemble, de manière qu'il en résultait pour les +oreilles une cacophonie épouvantable. + +Les Buridans étaient en nombre. + +Ils portaient tous le même uniforme, si bien qu'il eût été vraiment +difficile de s'y reconnaître. + +Pourtant, une femme, enveloppée d'un ample domino noir, semblait s'être +donné pour mission de les dévisager, car elle regardait attentivement +tous ceux qui passaient devant elle. + +Un homme, couvert d'une robe flottante, la figure couverte d'un loup, +examinait à son tour cette femme qui se tenait debout, les bras croisés, +appuyée contre un chambranle à la porte du foyer. + +Il hésitait à l'aborder. Pourtant, dans un mouvement que fit ce domino, +il démasqua un imperceptible noeud violet attaché à son bras. + +Aussitôt l'homme s'approcha et lui toucha l'épaule. + +La femme se retourna: + +--Charles! dit celui-ci. + +--Marie! répondit-elle. + +Évidemment c'était un mot de passe, car autrement l'homme n'eût pas +appelé la femme: Charles, et la femme n'eût pas appelé l'homme: Marie. + +Elle tressaillit légèrement et prit le bras de l'inconnu. + +--Eh bien! l'avez-vous vu? demanda l'homme déguisé. + +--Oui. + +--Lui avez-vous parlé? + +--Non. + +--Peut-être n'est-ce pas lui! + +--C'est lui, j'en suis certaine. + +--A quoi l'avez-vous reconnu? + +--Je ne l'ai pas reconnu, mais je l'ai suivi depuis sa maison jusqu'ici. + +--A merveille. + +--Comment est-il costumé? + +--En Buridan. + +--Diable! il faudra le reconnaître au milieu de la centaine d'imbéciles +qui se sont affublés de cette peau-là! + +--Non, heureusement pour nous, le ciel a voulu qu'il portât un signe qui +le distinguât des autres. + +L'homme masqué gratta vivement le nez de son loup de carton. + +Ce devait être chez lui une habitude, peut-être un signe de joie, car il +fit entendre un petit rire intérieur plein de gaieté. + +--Ah! il porte un signe? + +--Oui. + +--Et quel est ce signe? + +--Un bouquet de roses mêlées rouges et blanches, à l'épaule droite. + +--Très-bien. + +Il reprit après un léger silence: + +--Est-il venu seul? + +--Oui, seul. + +--N'a-t-il parlé à personne? + +--A personne. + +--Vous en êtes sûre? + +--Oh! parfaitement. Il est entré chez lui, rue de *** à dix heures du +soir. J'étais déjà toute prête pour le bal, dans ma voiture, en face de +la maison. Il est ressorti, habillé comme je viens de vous le dire, vers +minuit et demi. Aussitôt j'ai donné ordre au cocher de suivre son coupé. +Il est venu directement ici. + +--Diable! diable! + +--Cela vous gêne? + +--Pas mal, en effet. + +L'homme avait changé de mouvement. Au lieu de gratter le nez de carton +dont ne l'avait pas doué la nature, il grattait obstinément le derrière +de son oreille. + +Le premier geste était un signe de joie, le second était ou devait être +un signe de mécontentement. + +--Est-ce que je me serais trompé dans mes calculs? pensa-t-il tout haut. + +Pendant cette conversation, le flot des promeneurs du foyer s'était +dispersé du côté de la salle où se faisait entendre une assourdissante +musique; puis, à leur tour, avaient été remplacés dans le foyer par +d'autres promeneurs. + +Il en résultait que l'homme masqué et le domino pouvaient examiner de +nouveaux visages. + +Tout à coup celui-ci serra fortement le bras de son cavalier. + +--Attention, le voici! dit-elle. + +Et, en effet, elle montrait à son interlocuteur un Buridan, lequel +portait à l'épaule droite des roses blanches et des roses rouges mêlées. + + + + +II + +ROSES BLANCHES ET ROSES ROUGES + + +En apercevant le Buridan, l'homme masqué renouvela son geste premier. + +C'est-à-dire qu'il frotta fortement son nez en carton. + +--Faut voir! faut voir! murmura-t-il. + +Quant à la femme, elle semblait retombée dans une apathie profonde. + +Peut-être, si on eût soulevé son loup de velours noir, eût-on vu des +larmes couler sur son visage. + +L'homme avait fait un signe imperceptible: aussitôt un débardeur, appuyé +contre une des colonnes, s'était détaché d'un groupe compact pour +s'approcher de lui. + +--Suis-moi ce gaillard! lui dit-il tout bas.. + +Le Buridan, escorté de son débardeur, s'enfonça de nouveau dans la +foule. + +--Je suis content de vous, reprit l'homme en s'adressant au domino, et +j'en ferai bon témoignage. + +--Alors vous tiendrez votre promesse? demanda-t-elle d'une voix +tremblante. + +--Oui. + +--Partons, alors! + +--Partir, pourquoi? + +Le domino, qui avait ressaisi le bras de son cavalier, laissa retomber +sa main avec accablement. + +--Mais vous m'aviez dit que, si je vous servais, vous me rendriez... + +--Plus bas! plus bas, que diable! interrompit l'homme d'une voix dure. + +Il ajouta plus doucement: + +--Oui, certes, je vous ai promis de vous rendre votre... Mais, faut +voir! faut voir! Vous comprenez bien que vous ne nous avez pas encore +suffisamment servi. + +--Oh! mon Dieu! + +--Allons! allons! ne nous désolons pas! Est-ce de ma faute? Pourquoi +vous êtes-vous mise dans ce hourvari? Nous vous tenons, tant pis pour +vous. + +Une larme brilla à travers la barbe de dentelle qui couvrait le bas du +visage, attaché au masque. + +--Bon! des larmes maintenant! Mais, malheureuse que vous êtes, vous +voulez donc vous perdre et nous perdre? + +Un sanglot étouffé fut la seule réponse du domino. + +--Je vous demande un peu si c'est raisonnable de se conduire comme cela, +et au bal de l'Opéra encore! Si ja... + +L'homme s'interrompit brusquement. Il venait d'apercevoir son Buridan, +qui se promenait tranquillement, n'ayant à ses trousses aucune espèce de +débardeur. + +--Est-ce que la Licorne l'aurait perdu? murmura-t-il. + +Il fit de nouveau le signe imperceptible auquel était arrivé le premier +débardeur, et un second s'approcha de lui, costumé en bohémien. + +--Suis... dit-il, J'attends ici. + +Quant à vous, ma chère, reprit-il en s'adressant au domino, vous allez +vous mêler adroitement à cette foule. Vous reviendrez dans une +demi-heure. Je vous attends ici. + +La femme obéit et disparut. + +Resté seul, l'étrange personnage commença par gratter son nez; puis il +frotta vigoureusement ses deux mains l'une contre l'autre, et ensuite il +s'assit sur un de ces rebords en velours rouge, qui longeaient le foyer. + +--Je ne pouvais pas causer plus longtemps avec elle, pensa-t-il. On nous +aurait remarqués. Et il faut de la prudence, beaucoup de prudence dans +toute cette affaire! Où diable a pu passer ma Licorne! Faut voir! Faut +voir! + +Un troisième Buridan se montra à ce moment dans la galerie. + +Le bohémien qui avait suivi le second ne marchait pas derrière lui. + +--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort! + +Il allait se frotter l'oreille, quand sans doute une idée soudaine +illumina son esprit. + +--Que je suis bête! Ils sont plusieurs! Plusieurs Buridans portant tous +le même signe de reconnaissance à l'épaule droite. Je comprends tout +maintenant! La Licorne et Trébuchet n'ont pas quitté leur homme... le +mystère s'explique. Ah! mais non, pas encore... Combien sont-ils? + +Laissons l'homme masqué s'abîmer dans ses réflexions, et pour que le +lecteur puisse saisir aussitôt la signification des scènes qui vont +suivre, disons tout de suite quel était ce personnage mystérieux. + +Il n'était autre que le fameux M. Jumelle, sous-chef de la police +politique et l'un des meilleurs collaborateurs de M. Gisquet, le préfet +régnant alors à la rue de Jérusalem. + +Nous avons dit, dans le chapitre précédent, combien était grande +l'opposition faite au gouvernement de Louis-Philippe. + +Cette opposition venait de trois côtés bien différents: des +légitimistes, des républicains et des bonapartistes. + +Il est vrai que ceux-ci se confondaient à cette époque-là avec les +républicains. + +Le ministère, en butte à tant d'ennemis, se sentait peu solide, et comme +il tremblait bien plus encore pour ses portefeuilles que pour le trône, +il avait résolu de mettre tout en oeuvre pour les conserver. + +Il en résultait que la police politique était doublée. On lui avait +donné pour sous-chef M. Jumelle, l'homme masqué qui vient d'entrer dans +notre récit, et avec lequel nous aurons meilleure occasion de faire plus +ample connaissance. + +Comme M. Jumelle ne se dérangeait _lui-même_ que dans les grandes +occasions, il fallait que le cas présent fût grave. + +Aussi concentrait-il toutes ses idées, toute son intelligence, pour +résoudre ce problème de la multiplication des Buridans portant des +bouquets à l'épaule. + +--Ce sera bien le diable, si en les faisant suivre, je n'arrive pas à +savoir leurs noms. Je connais déjà l'un d'entre eux. Maintenant, est-ce +le chef? + +Le domino reparut. + +M. Jumelle lui fit signe de venir à lui et lui offrit son bras. + +Avant qu'ils eussent eu le temps d'échanger une parole, l'horloge du +foyer sonna trois heures du matin. + +Le bal était dans tout son éclat. Les danses et la musique faisaient un +bruit infernal qui ébranlait les voûtes sonores de l'Opéra. + +Aussitôt, le Buridan suivi par la Licorne, rentra dans la galerie, et +marcha vers la loge n° 32. + +M. Jumelle se promenait de long en large avec sa compagne, mais, en +réalité, tout en paraissant rire aux éclats et causer avec elle, il ne +perdait pas de vue la loge où le premier Buridan venait d'entrer. + +Cinq minutes après, un deuxième, puis un troisième entrèrent dans la +loge. + +Il fallut attendre dix minutes pour voir arriver le quatrième. + +Enfin, à trois heures et demie, il en était entré six. + +--Je voudrais bien savoir «si c'est tout!» pensa l'agent de police. + +Il paraît que «ce n'était pas tout,» car un jeune homme de taille +moyenne, légèrement pâle, blond, et d'allure distinguée vint frapper à +la porte de la loge. + +Ce jeune homme était démasqué et il portait un habit de ville. + +--Ouais! voilà qui se corse! prononça M. Jumelle avec satisfaction. Je +n'ai pas ce signalement-là sur mes tablettes... Mais, si j'en crois mes +pressentiments, ce doit être le chef. + +--Avez-vous encore besoin de moi, monsieur? demanda le domino. Je suis +bien lasse et je voudrais me retirer. + +--J'ai toujours besoin de vous, riposta sentencieusement M. Jumelle; et +maintenant plus que jamais! + +--Parlez... j'obéirai. + +--Dame! je l'espère, pour vous... Vous pensez bien que si vous +n'obéissez pas, on ne vous rendra pas votre... + +La jeune femme eut un frissonnement qui l'agita de la tête aux pieds. + +--Oh! vous êtes un monstre! dit-elle d'une voix sourde. + +--Mais non... mais non... + +Il gratta son nez de carton et ajouta: + +--Ecoutez-moi très-attentivement. Vous voyez bien cette loge, n°32? J'ai +besoin de savoir si les gens qui y sont iront quelque part en sortant +d'ici. Donc, voilà ce que vous allez faire. La loge n°34 qui est à coté, +est occupée par lord H..., sur lequel je vais vous donner quelques +renseignements... + +Il lui parla bas quelques instants à l'oreille. + +--N'oubliez pas, surtout! Vous entrerez au n°34, et grâce à ce que je +viens de vous apprendre, vous intriguerez à votre aise le pauvre lord. +Seulement, vous aurez soin de vous accouder contre la loge voisine, de +façon à vous en rapprocher, et vous vous efforcerez d'entendre ce qui +s'y dira. + +La jeune femme hocha la tête en signe d'obéissance. + +Elle frappa à la porte de la loge où se tenait le grand seigneur +anglais, et s'effaça derrière le rideau de soie rouge qui cachait +l'entrée. + +M. Jumelle ne perdit pas de temps. + +Il réunit ses hommes qui étaient dans le bal, au nombre de vingt +environ, et leur donna des ordres. + +La Licorne et Trébuchet (tels étaient, en effet, les noms des deux +honnêtes fonctionnaires en qui M. Jumelle avait une confiance +particulière), furent chargés d'une mission spéciale. + +Nous saurons bientôt laquelle. + +Pendant ce temps-là, le domino était entré dans la loge de lord H... + +Une femme est toujours libre de faire ce qu'il lui plaît au bal de +l'Opéra. Cependant le noble Anglais resta stupéfait, quand il entendit +les premières phrases de la nouvelle venue. + +Elle lui parla d'un secret de famille qu'il croyait bien ignoré. + +Entraîné par cette intrigue extraordinaire, lord H... supplia le domino +de rester dans la loge. + +Elle obéit aux instructions qu'elle avait reçues. + +Elle s'accouda contre la frêle cloison, parlant seulement des lèvres à +lord H..., et écoutant avec toute son attention ce qui se disait dans la +loge voisine. + +Cela dura un quart d'heure. + +Rien ne l'avait encore frappée dans ce qu'elle entendait; quand, tout à +coup, le jeune homme en habit de ville dit: + +--Nous sommes d'accord? + +--Oui, répliqua l'un des Buridans. + +--Eh bien, dans une heure, je serai rue du Petit-Pas, n°3. + +--Nous y serons... + +Le domino termina hâtivement sa conversation, malgré les supplications +de lord H..., et se jeta hors de la loge. + +M. Jumelle attendait. + +--Ils vont rue du Petit-Pas, n°3, murmura-t-il. + +L'agent de police se frotta les mains. + +--Pour le coup, je crois que je les tiens! dit-il.. + + + + +III + +LA MAISON DE LA RUE DU PETIT-PAS + + +Le jeune homme en habit de ville, qui venait de donner rendez-vous aux +six Buridans, sortit à son tour de la loge[3]. Il était accompagné d'un +de ces messieurs toujours masqué. + +Tous les deux descendirent le large escalier, prirent leurs pelisses +fourrées au vestiaire, et sautèrent dans un petit coupé bas qui +attendait. + +Le Buridan se jeta dans les bras de son compagnon et l'embrassa. + +--Ah! mon cher Jean, comme je suis heureux de te voir. + +C'était, en effet, le marquis Jean de Kardigân; le Buridan avait nom +Henry de Puiseux, et nous ferons en quelques mots le portrait de ce +personnage important. + +Henry de Puiseux était alors âgé de vingt-cinq ans. Blond et fin, de +petite taille, d'une élégance suprême, il ressemblait à son ami Jean de +Kardigân. + +Seulement Jean était un peu triste de nature. + +Tandis que de Puiseux, toujours gai, joyeux et spirituel, rappelait ce +type du soldat de Fontenoy qu'un grand peintre a immortalisé. + +--Mon bon Henry, répondit Jean en rendant à son ami sa chaleureuse +accolade, comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus! + +--Comptons: c'était le 31 juillet au matin. Tu reçus l'ordre d'aller +trouver M. de Raguse. Tu vins m'embrasser et tu partis pour Paris. +Depuis nous avons été séparés... + +--J'ai vécu vingt ans, ami, pendant les seize mois qui viennent de +s'écouler. + +--Tu as souffert? + +--J'ai souffert... j'ai aimé... et j'ai pleuré. + +Un silence triste s'établit entre les deux jeunes gens. Enfoncés dans +l'ombre du coupé, ils regardaient fuir les maisons à droite et à gauche. + +--Où sommes-nous maintenant? demanda Jean, sortant de ses pensées. + +--Au pont des Saints-Pères. + +--Et toi, qu'es-tu devenu, pendant notre séparation? + +--Moi? je ne sais pas. + +--Tu es bien heureux! + +--Ne me cache rien, mon ami. Tu aimes, m'as-tu dit? Qui aimes-tu! + +--Une jeune fille... Je ne te ferai pas son portrait. Il n'y a pas de +mots humains qui pourraient te la peindre telle qu'elle est, ou telle +que la vois. Le premier jour où je l'ai connue, elle m'a sauvé la vie. + +--Peste! + +--Depuis... + +--Eh bien! + +--Je ne l'ai plus revue. + +--Tu sais où elle demeure, pourtant? + +--Oui. + +--Quoi! tu es à Paris depuis deux jours, et tu n'as pas encore couru +auprès d'elle! + +--Est-ce que mon temps est à moi? Tu sais bien quelle sainte mission +j'ai reçue! + +--Certes! mais l'amour! + +--Il y a quelque chose qui passe avant l'amour, Henry. + +--Bah! Et quoi donc, s'il te plaît! + +--Le devoir. + +--Tiens, tu as raison. Tu vaux mieux que moi, décidément. + +--Je ne vaux pas mieux que toi, mais j'ai souffert plus que toi, ce qui +est pire. + +--Pauvre Jean! + +--Je suis seul au monde. De notre belle et radieuse famille, il n'y a +plus que moi de vivant. Louis, Marianne, Philippe sont morts... + +--Oui, j'ai su le drame terrible dont tes frères et ta soeur ont été les +héros. Tu n'as plus revu Philippe? + +--Non, et je ne le reverrai jamais! + +Un nouveau silence suivit ces paroles. + +--Tu es mon meilleur ami, de Puiseux, reprit Kardigân avec force. A toi +je peux tout dire. Dans les derniers temps de sa vie, et avant notre +voyage à Cherbourg, j'ai juré à mon père de ne jamais écrire à Philippe. +Lui mort, j'ai ouvert son testament: il me défendait de le revoir... Si +je désobéissais, j'étais maudit par lui. Comprends-tu l'effrayante +menace de cette malédiction posthume! Ce mort qui se relèverait pour +m'atteindre!... + +Il se tut un moment. + +--Mon père avait fait de sa fortune deux parties égales. Chacun de nous +hérita de cent mille livres de rente environ. Et ce qu'il y a de plus +affreux, c'est que ce frère, que je ne puis revoir, dont je suis pour +toujours séparé, ce frère, malgré sa trahison, malgré sa jalousie, je +l'aime! + +--Ah! tu es bien malheureux! + +--Malheureux? Nul autre que toi ne saura jamais combien je souffre! + +--L'amour console, ami. Tu aimes... Je voudrais en dire autant! + +--L'amour console... quand il ne torture pas. + +--Est-ce qu'_elle_ t'aime, _elle_? + +--Elle ignore même que je l'adore. + +--Elle t'aimera. Tu es jeune, tu es beau, tu es riche, tu portes un +grand nom: quelle famille ne serait pas heureuse de te voir devenir +sien? + +Le coupé tournait alors l'angle de la place du Panthéon. + +A cette époque, il existait dans ce quartier un dédale de petites rues, +que les constructions modernes ont démolies. + +La rue du Petit-Pas partait du quartier Mouffetard, touchant presque à +la barrière d'Italie. + +Jean n'avait pas répondu à son ami, parce qu'il regardait à droite et à +gauche, à travers les vitres de la voiture, l'endroit où ils se +trouvaient. + +--Eh bien, nous sommes arrivés, je crois? dit-il à de Puiseux, qui avait +allumé une cigarette et fumait tranquillement. + +--En effet. + +Le coupé s'arrêta. + +De Puiseux leva le nez en l'air et examina la maison. + +C'était une de ces vieilles masures à six étages, comme les architectes +d'autrefois en ont bâti à la douzaine. + +--Peuh! voilà qui ressemble passablement à un bouge, fit Henry. + +--Tu ne te trompes pas de beaucoup. + +--Et nous allons entrer là-dedans? + +--Oui. + +--Enfin... Je m'abandonne à toi. + +Les deux amis levèrent un loquet en fer, qui résonna avec bruit contre +la porte cochère: elle s'ouvrit aussitôt. + +--Est-ce toi? demanda Jean qui entra le premier. + +--Oui, monsieur le marquis, répondit une voix dans l'ombre. + +La voix partait d'un corps, lequel corps avait des bras, lesquels bras +ouvrirent une lanterne sourde, dont les rayons éclairèrent un corridor +obscur et sale. + +Les premiers regards de M. de Puiseux se portèrent sur l'individu qui +tenait la lanterne sourde. + +--Diable! dit-il, voilà un gaillard bien bâti! Ça fait plaisir à voir. + +En effet, le gaillard bien bâti paraissait être doué d'une force +herculéenne. + +--Tout est-il préparé? reprit Jean. + +--Oui, monsieur le marquis. + +--En avant, alors. + +Les trois hommes traversèrent une cour à droite: à cette heure avancée +de la nuit tout le monde dormait. + +Il commençait à neiger et le froid devenait plus intense. + +--Diable! prononça de Puiseux, voilà qui nous annonce un triste temps. + +--C'est mon opinion, dit gravement le porteur de la lanterne. + +A cette phrase, le lecteur reconnaît, sans doute, notre ami Aubin +Ploguen qui avait gardé pour le maître nouveau la même affection, le +même culte que pour le maître ancien. + +Au bout de cette cour se trouvait une petite porte en bois. + +Aubin tira de sa poche une clef et l'ouvrit. Une seconde porte fut +poussée, et les trois hommes se trouvèrent dans une grande chambre qui +n'avait pas d'autre issue, et où brillait un feu clair allumé dans la +cheminée. + +--Jamais les agents de M. Gisquet ne viendront nous attraper jusqu'ici! +s'écria de Puiseux, subitement ranimé par la vue du feu et la sensation +douce de la chaleur. + +--Rien n'est impossible, dit Aubin Ploguen. + +--Peste! c'est un philosophe, celui-là! + +--Mais s'ils viennent... ils ne nous surprendront pas, ajouta +sentencieusement le Breton. + +--Bah! et pourquoi? + +--Parce que... Mais s'ils nous surprenaient, cela ne ferait rien. + +--Vraiment? + +--Oui, ils ne pourraient pas nous dénoncer. + +--En vérité? + +--Je les aurais assommés avant. + +Henry de Puiseux éclata de rire en présence de la sérénité avec laquelle +Aubin Ploguen prononçait cette phrase. + +Il tendit la main au serviteur breton, qui la serra avec respect. + +--Tu as raison, Henry, dit Jean, Aubin n'est pas mon serviteur, il est +mon ami. + +--Tu es bien heureux d'avoir des amis comme celui-là! + +--Je serai le vôtre, monsieur, sauf votre permission, répliqua naïvement +Aubin. + +--Conclu, camarade! Maintenant, mon ami Jean, il s'en faut d'une +demi-heure que nos Buridans n'arrivent. Si tu le permets, je vais +m'offrir une demi-heure de sommeil. + +--Dors, Aubin veille. + +En effet, Aubin quitta les deux jeunes gens pour aller s'installer dans +le corridor. + +Il devait y attendre la venue des cinq autres personnes. + +Pendant ce temps-là, une scène d'un tout autre genre se passait dans la +rue. + +Une dizaine d'hommes, cachés dans des encoignures de maisons, sortirent +à un coup de sifflet qui résonna sitôt que la voiture se fut éloignée. + +Un individu enveloppé d'un large manteau était assis sur la borne, dans +la rue voisine, ayant l'air de s'occuper très-peu de la neige qui +tombait de plus en plus forte. + +Cet individu était M. Jumelle. + +Il se grattait le nez, signe de joie. + +Seulement, comme son nez de carton avait disparu, il se livrait à cet +exercice sur l'appendice nasal que la nature avait planté au beau milieu +de son visage. + +--Combien sont entrés, la Licorne? demanda-t-il à l'un des hommes. + +--Deux. + +--Restent cinq: attendons. + +Les dix hommes se replacèrent dans leurs encoignures, et M. Jumelle +resta sur sa borne, en dépit des flocons de neige qui tombaient sur lui. + + + + +IV + +LA SOURICIÈRE. + + +Henri de Puiseux dormait depuis une demi-heure quand il s'éveilla. + +--Où diable suis-je donc? dit-il. + +Tout en se frottant les yeux, il aperçut Jean accoudé sur une table et +plongé dans de graves réflexions. + +--Bon! je me rappelle, fit-il. + +--As-tu bien dormi? + +--Une demi-heure, ce n'est pas la peine d'en parler. + +--Ils n'arrivent pas. + +--Oui, on dirait que nos amis sont en retard. + +--Ne nous impatientons pas: ils ont sans doute été retardés par une +cause inconnue. + +--Devaient-ils venir ensemble? + +--Non. + +--Bonne précaution. + +--Deux d'abord, puis un, puis deux ensuite. + +--De cette façon, on ne pourra rien soupçonner. + +--Oh! je ne crains pas que nous soyons surpris ici, dit Jean. + +--Sommes-nous même surveillés? J'en doute un peu. + +--Mais regarde donc cette neige qui blanchit le pavé de la cour! Il fait +un temps à ne pas laisser un ennemi coucher dehors! + +--Pauvres gens! + +--Qui plains-tu ainsi? demanda de Puiseux à son ami. + +--Je plains ceux qui n'ont pas d'asile, qui souffrent la faim, le froid +et la misère. Je plains cette légion d'infortunés qui sont dehors par +cette nuit glacée! + +--Oui, cela est atroce, répliqua Henry, dont l'éternelle gaieté fut +rembrunie par la phrase de son ami. + +Il reprit au bout d'un moment. + +--Tu arrives de Ludworth? + +--Oui. + +--Tu comprends par quel motif de discrétion je n'ai pas voulu te faire +encore aucune question à cet égard, mon cher Jean. Puisque tu nous as +réunis ici, c'est que tu as quelque chose d'important à nous dire. + +--Tu en jugeras tout à l'heure. + +--M. de Breulh[4] est-il prévenu? + +--Oui. + +--Il viendra ici? + +--Cette nuit. + +--Alors, je vois que l'assemblée sera sérieuse. + +--Il va en sortir la paix ou la guerre. + +--Et Berryer? + +--Berryer de même. + +--Diable! Tu n'en as pas encore un troisième à m'annoncer? + +--Si. + +--Tout est à craindre, ami. + +--Lequel, s'il te plaît? + +--M. Saincaize. + +Henry de Puiseux avait écouté avec respect les noms de MM. de Breulh et +de Berryer. Il fit une légère grimace en entendant prononcer celui de M. +Saincaize. + +--Tu ne l'aimes pas? dit Jean. + +--Ma foi, si tu désires connaître mon opinion bien sincère, je te dirai +très-franchement que je me méfie de lui. Retiens bien mes paroles: cet +homme-là n'est pas franc! + +--Il me produit aussi un peu cet effet-là, à moi-même. + +--Tu vois? M. de Breulh, bravo! c'est un loyal gentilhomme, fier comme +son nom, et brave comme son épée. Mais le Saincaize! Cet homme-là nous +jouera un vilain tour. + +--Sois tranquille: je le surveille. + +--Vois-tu, quand j'étais enfant, j'avais la terreur du serpent. Cet +animal rampant m'aurait fait fuir à cent lieues... et je crois, ma +parole d'honneur, qu'il m'en est resté quelque chose... car, chaque fois +que je prononce, ou que j'entends prononcer son nom, j'éprouve une +sensation analogue... + +Henry de Puiseux fut interrompu par le bruit de la porte cochère qui se +refermait. + +--Voilà deux des Buridans! dit-il. + +Aubin Ploguen veillait. + +Quand il entendit résonner le loquet en bas, sur la porte, il s'avança +dans l'ombre et ouvrit la serrure. + +Deux hommes entrèrent. + +--_Donnez-nous la clef, M. Benoist_, dit l'un d'eux. + +--_La porte est là_, répondit Aubin. + +C'étaient les mots de passe. + +Dix minutes s'écoulèrent encore. + +Puis le troisième arriva. + +--_Donnez-moi la clef, M. Benoist_, dit-il de même. + +--_La porte est là_, répliqua encore Aubin Ploguen. + +En vingt minutes, non-seulement les cinq Buridans arrivèrent, mais +encore Berryer, M. de Breulh et M. Saincaize. + +Le Breton les introduisit à mesure dans la chambre où attendaient déjà +Jean et Henry. + +Berryer, que nous avons connu vieillard seulement, était, en 1831, un +vigoureux homme qui portait sur son visage la mâle beauté de son génie. + +Un livre de Mémoires intitulés «De 1830 à 1835» fait son portrait en +quelques lignes: + +«Berryer n'est pas un orateur éloquent, c'est l'éloquence elle-même. Il +est peut-être beau: je l'ignore, ne l'ayant jamais vu, mais l'ayant +toujours écouté.» + +M. de Breulh, lui, ressemble à Louis XIII, et affectionne l'allure de +Charles Ier, telle que l'a peinte Van-Dyck. + +Quant à M. Saincaize, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân l'avaient +bien jugé. Il portait sur sa figure l'empreinte de son âme tortueuse et +fausse. + +Comment avait-il pu trouver place dans le parti royaliste, si difficile +d'accès et si méfiant? + +Ce n'est pas à nous de répondre. + +Nous dirons plus: M. Saincaize y jouissait d'une certaine influence, due +surtout à sa prodigieuse habileté. + +Quand les dix hommes furent réunis, Jean de Kardigân se tourna vers +Berryer et le pria de présider la petite assemblée. + +Le grand orateur prit place derrière la table: chacun des assistants +s'assit, et Berryer dit, au milieu du silence général: + +--La parole est à M. le marquis de Kardigân... + + * * * * * + +M. Jumelle n'était pas resté inactif; dès que les arrivants eurent, au +nombre de sept, pénétré dans la maison du numéro 3, il siffla de nouveau +ses hommes. + +--Attention, mes mignons, leur dit-il. Il s'agit de prendre les oiseaux. +Il y aura une bonne récompense. + +Un grognement significatif fut la réponse de la petite troupe. + +Elle approuvait évidemment ce genre d'exorde en fait de discours. + +Seuls, Trébuchet et la Licorne, principaux acolytes de M. le sous-chef +de la police politique, restèrent muets. + +M. Jumelle, qui les guettait du coin de l'oeil, s'aperçut aussitôt de +leur silence. + +--Eh bien, mon bon la Licorne, et toi, mon doux Trébuchet, nous +n'approuvons donc pas la conduite de notre chef? + +--Non, répondirent les deux agents d'une seule et même voix. + +Ils étaient pourtant rarement d'accord, se trouvant presque chaque jour +en rivalité constante. + +Aussi, la coïncidence de leur opinion ne laissa-t-elle pas d'étonner, +voire même d'inquiéter M. Jumelle. + +La Licorne et Trébuchet étaient... étaient... car, hélas! la Parque +cruelle a depuis longtemps tranché leurs jours! d'anciens bandits entrés +rue de Jérusalem sur le tard. + +Ils connaissaient toutes les ruses, toutes les audaces et tous les +pièges. + +Aussi, M. Jumelle, lequel, soit dit en passant, était doué d'une rare +intelligence et d'une finesse pour le moins égale à cette intelligence, +les consultait dans les circonstances graves. + +--Et pourquoi ne m'approuvez-vous pas, chers amis? reprit M. Jumelle, +qui se servait des deux bandits tout en les méprisant parfaitement. +Réponds d'abord, mon bon la Licorne. + +--Parce que nous avons laissé les oiseaux entrer dans la cage, au lieu +de les arrêter à mesure qu'ils arrivaient. + +--A toi, maintenant, mon doux Trébuchet. + +--Mon opinion est celle de mon cher camarade. + +La Licorne salua Trébuchet, qui rendit son salut à la Licorne. + +--Faut voir! faut voir! grommela M. Jumelle en se grattant l'oreille. + +Signe de préoccupation. + +Au même instant parurent les trois derniers personnages dont nous avons +déjà parlé. + +M. Jumelle, qui ne les attendait pas, fut assez étonné. + +--Comment! il y en a encore? dit-il. Ma foi tant mieux! + +Cette conversation avait lieu dans une rue voisine de la rue du +Petit-Pas, et sous une neige qui augmentait toujours. + +--Savez-vous ce que c'est que les souricières? continua le sous-chef de +la police politique. C'est une petite prison de bois où on prend les +souris, les rats et les autres animaux. Eh bien! cette maison est une +souricière. + +--Bien, fit la Licorne. + +--Bien, fit Trébuchet. + +--Maintenant qu'ils sont dans la souricière, ajouta M. Jumelle, +évidemment flatté de cette double approbation, ils sont pris. + +--Holà! Galimard! cria-t-il. + +Galimard s'avança à l'ordre. + +--Tu as ta carte d'agent? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, mon garçon, tu vas courir au poste de soldats du Panthéon, et +tu diras au lieutenant qui commande que moi, M. Jumelle, je lui demande +trente hommes. Va vite! + +Et il ajouta, en se grattant le nez avec satisfaction: + +--Voyez-vous, ils sont là-dedans une dizaine. Eh bien! quarante hommes +avec des fusils, ce ne sera pas encore de trop pour arrêter dix +royalistes désarmés. + + + + +V + +LES DERNIERS CHEVALIERS + + +Nous avons laissé Jean, Henry de Puiseux et leurs amis dans la chambre +cachée, au moment où Berryer venait de dire: + +--La parole est à monsieur le marquis de Kardigân. + +Tous les yeux se portèrent vers le jeune homme, qui se leva et s'inclina +respectueusement devant les assistants. + +--Messieurs, dit-il, j'avais besoin de vous consulter. Comme la police +de M. le duc d'Orléans nous surveille, j'ai dû user de ruses. J'ai prié +MM. Henry de Puiseux, Pierre Prémontré, Louis Surville, Henri de +Bonnechose, Jacques Dervieux et Maurice de Carlepont de se rendre au bal +de l'Opéra, avec un signe de reconnaissance à leur épaule. Ce signe +était composé de roses: blanches, couleur de notre drapeau; rouges, +couleur du sang que nos frères ont versé pour le roi! + +--Et que nous verserons encore! dit Henry de Puiseux d'une voix forte. + +--Je l'espère! répondit Jean de Kardigân. + +Il reprit: + +--Je les ai priés de revêtir un costume de Buridan, parce que c'est le +plus commun et celui qui devait le moins attirer l'attention. Puis il +rappelle une époque, époque sainte! où ce n'étaient pas les +gentilshommes qui faisaient un trône à leur roi, mais où c'était le roi +qui faisait une noblesse à ses gentilshommes. + +L'exorde chevaleresque du marquis avait impressionné les auditeurs. + +Seul, M. Saincaize souriait. + +Vous connaissez ce sourire, celui que l'homme vil a toujours aux lèvres +quand il entend proclamer de nobles vérités ou prononcer de nobles +paroles. + +--Vous, messieurs, continua Jean en s'adressant à Berryer, à M. de +Breulh et à M. Saincaize, votre présence ici était indispensable, +puisque vous êtes membres du comité légitimiste de Paris. Maintenant que +nous sommes réunis, je vais vous transmettre les ordres de S. M. Charles +X, qui a daigné me recevoir. + +--Les ordres? hasarda M. Saincaize en plissant dédaigneusement les +lèvres. + +--Oui, monsieur, les ordres, insista froidement Jean. Le roi ne nous +demande pas des conseils, il nous demande de l'obéissance. Le comité +fera ses observations et le roi appréciera. + +En me recevant, Sa Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon opinion +sur l'état des esprits en France. Je lui ai répondu ce que je crois être +la vérité: le gouvernement de M. le duc d'Orléans a crû, depuis sa +naissance, en impopularité. A Lyon, à Grenoble, à Lille, l'émeute; à +Paris, un trouble profond, ce trouble qui précède souvent les grands +bouleversements humains. + +J'ai dit au roi que je croyais l'heure venue de tenter une restauration. + +--Par quels moyens? demanda M. de Breulh, qui, jusqu'alors, avait écouté +silencieusement, mais respectueusement, les paroles du marquis. + +--Par les armes. + +--C'est impossible! s'écria M. Saincaize. + +Berryer étendit la main. + +--Veuillez attendre, monsieur Saincaize, dit-il. M. de Kardigân n'a pas +terminé. Avant de discuter son projet, il faut le connaître. + +--Je continue, messieurs. Sa Majesté, après avoir entendu mes paroles, a +fait appeler madame la duchesse de Berry. Son Altesse Royale m'a ordonné +de répéter mes paroles. + +--Ma fille, dit le roi, M. de Kardigân est de votre avis, vous le voyez: +j'étais déjà convaincu par vous avant de l'être par lui. + +--Ainsi le roi consent à une tentative de restauration à main armée? + +--Oui, monsieur, répliqua Jean à M. de Breulh, qui venait de faire cette +interruption. + +--Et le comité de Paris? dit M. Saincaize. + +--Je vous avais répondu, monsieur, continua Jean, que Sa Majesté +s'attendait à notre obéissance et non à nos conseils: j'avais tort. +C'était mon opinion que je formulais ainsi, non la sienne. Sa Majesté +écoutera les conseils du comité de Paris. Seulement, permettez-moi de +vous expliquer les ressources que nous avons à notre disposition. + +Je vous ai priés, messieurs Berryer, de Breulh et Saincaize, de venir +ici, parce que votre opinion entraînera celle du comité légitimiste. De +même que les six gentilshommes qui sont là pourront agiter leurs +provinces bretonnes si la guerre est décidée. + +Le projet est celui-ci: soulever la Vendée, y former un noyau armé, et +si Dieu nous donne la victoire, marcher immédiatement sur Paris. En même +temps nos amis du Midi soulèveront Marseille et Lyon. Les républicains +et les bonapartistes ne tireront pas l'épée pour défendre un +gouvernement qu'ils exècrent, quittes à nous attaquer, nous, si nous +sommes vainqueurs. + +Avec l'aide de deux divisions de l'armée, dont les généraux et les +officiers sont à nous, nous arriverons à Paris. + +--Et après? dit encore M. de Breulh. + +--Après? Si nous sommes vainqueurs... + +--Vous serez grands. Mais si vous êtes vaincus? + +--Nous mourrons, voilà tout! + +--Bravo! Kardigân, s'écria de Puiseux. + +--Nous pouvons jeter en Vendée dix mille fusils et de la poudre. Nous +avons sept millions de francs. Comme général en chef, M. le maréchal de +Bourmont, le vainqueur d'Alger; comme généraux, MM. de Charette, +d'Autichamp, Hébert, Cadoudal, Terrien, Cathelineau et de Coislin. Il y +aura cinq grandes divisions militaires à Paris, à Nantes, Angers, Rennes +et Lyon. Ces divisions seront partagées chacune en cinq cantons; et ce +n'est pas exagérer que de croire qu'en chacun de ces cantons nous aurons +trois mille hommes. Cela fait donc une première armée de soixante-quinze +mille hommes; diminuons d'un tiers, il reste encore cinquante mille. + +--Quand aurait lieu le mouvement? + +--Du 1er au 15 mai, parce que, dans cette quinzaine, les travaux de la +campagne donnent vacances aux paysans. J'ajoute un nom, messieurs, & +ceux que je vous avais annoncés comme étant ceux de nos chefs: celui de +Madame. + +--Madame viendrait! s'écria Berryer. + +--Oui. + +--Comme soldat? + +--Comme chef pour ordonner, comme soldat pour se battre. + +Un frémissement courba toutes ces têtes. + +Il y eut un assez long silence. + +--Répondez, monsieur de Breulh, dit Berryer. + +M. de Breulh se leva. + +--Une décision aussi grave ne peut pas être prise sur-le-champ, dit-il. +Pourtant, je crois être l'interprète de ces messieurs du comité, en +déclarant que nous nous contenterons d'exposer au roi de simples +observations. Mais monsieur le marquis de Kardigân voudra bien me +permettre de discuter. + +--Je vous écoute, monsieur. + +--Croyez-vous à la réussite d'un pareil plan? + +--Oui, j'y crois. + +--Sur quoi basez-vous cette opinion? + +--Sur ceci: d'abord, l'impopularité du gouvernement; ensuite, sur la +lassitude des esprits, qui, ne pouvant prendre au sérieux une royauté +faite par 221 parlementaires affolés, attendent et espèrent quelque +chose de définitif. + +--Je le reconnais. Mais nous défendons une cause autant qu'une dynastie: +un principe autant qu'un homme. Nous sommes, parce que nous sommes. +N'est-ce pas, selon vous, attaquer la vertu même de ce principe, que +d'en réclamer l'exécution par la force? Remarquez, monsieur le marquis, +que je ne discute pas: j'interroge. + +--Eh bien, monsieur, je vous répondrai de même: franchement. Un droit a +besoin d'être affirmé. On nous a attaqués par l'épée, c'est par l'épée +que nous devons attaquer à notre tour. Ah! nous vivons dans un triste +temps! Tout ce qui est grand s'en va: tout ce qui est noble dégénère. +Charette, Lescure, La Rochejaquelein, n'ont pas songé à se demander +s'ils seraient vainqueurs. Ils se sont battus! La société moderne a deux +moyens de prouver son droit ou d'affirmer sa volonté: la parole et le +fusil. La parole? on nous l'a retirée; nos journaux doivent se taire. M. +Thiers, M. Casimir Périer ont peur! Reste le fusil. C'est lui qui doit +parler quand les lèvres des hommes sont muettes! + +M. Saincaize faisait de vains efforts pour garder son calme. + +Il s'agitait avec angoisse sur sa chaise, et, de temps à autre, en +écoutant les paroles de Jean, il jetait un regard effaré sur la porte, +comme s'il devait voir apparaître le tricorne galonné d'un gendarme. + +--Pardon... pardon... monsieur, dit-il. Peste! comme vous y allez! La +guerre civile! rien que cela, et du premier coup! On donne aux gens le +temps de réfléchir et on ne leur met pas ainsi le couteau sous la gorge! +Un soulèvement en Vendée, un soulèvement dans le Midi! Mais ce serait +effroyable! + +--Pourquoi, monsieur, ce serait-il effroyable? + +--Nous ruinons le commerce, nous arrêtons le mouvement des affaires! + +--Lesquelles? demanda Jean froidement. + +--Comment, lesquelles? + +--Oui, celles du peuple français, ou bien les vôtres? + +--Monsieur le marquis!... + +--Pourquoi venez-vous parler intérêt, quand nous parlons destinée d'une +nation et d'un roi? Ceux qui ont fait le 10 août, le 2l janvier, le 9 +thermidor, le 12 germinal et le 18 brumaire, pensaient-ils au mouvement +des affaires? Ceux qui ont fait les journées de juillet y songeaient-ils +davantage? + +--Permettez! permettez! + +--Ce n'est pas l'heure de discuter, monsieur Saincaize, dit Berryer; M. +de Kardigân vient de nous soumettre un plan. Nous le communiquerons à +MM. Hyde de Neuville et de Chateaubriand nos collègues, et nous vous +donnerons notre réponse. + +Pendant ces quelques paroles du grand orateur, Henry de Puiseux avait +consulté ses amis: + +--Monsieur le marquis, dit-il à Jean, ces messieurs partagent tous le +même avis: ils sont aux ordres de Sa Majesté; prêts à vivre ou à mourir. +Vive le Roi! + +Au même instant, Aubin Ploguen entra: + +--Messieurs, dit-il, voilà les soldats. + +M. Saincaize jeta un glapissement de terreur. + +Le Breton avait prononcé cette phrase avec une sérénité sans pareille. + +Tout le monde se regarda. + +--Quels soldats? demanda M. Saincaize de plus en plus effaré. + +--Ceux du gouvernement. + +--Ah! mon Dieu! hurla le même Saincaize en se laissant choir. + +--Qu'est-ce qu'ils viennent faire? + +--Nous arrêter, dit Jean. + +En effet, un murmure sourd arrivait du dehors; on entendit enfoncer la +première porte, et les crosses de fusil résonnèrent sur le pavé blanc de +neige. + + + + +VI + +LES RESSOURCES D'AUBIN PLOGUEN + + +Ainsi que l'avait voulu M. Jumelle, le poste de la place du Panthéon +s'était empressé d'envoyer une compagnie de soldats. + +Restait à accomplir la besogne. + +Le sous-chef de la police politique n'était pas embarrassé. + +Il fit cerner la maison par ses agents, se mit lui-même à la tête des +soldats, côte à côte avec le sous-lieutenant qui les commandait, et il +frappa à la porte de la maison, comme il avait entendu frapper ceux qui +y étaient entrés. + +Peut-être un malin eût-il réussi, mais pour tromper Aubin Ploguen qui +veillait, il fallait être plus que malin. + +Pourtant le Breton, au lieu d'aller prévenir immédiatement les +conspirateurs, fit une chose qui, pour un moment, étonnera le lecteur. + +Il alla purement et simplement éveiller le concierge et lui dit: + +--On frappe à la porte. Allez donc voir ce que c'est. + +En effet, à l'instant même où Aubin Ploguen prononçait ces paroles, une +voix retentissante criait de la rue: + +--Au nom du roi, ouvrez! + +Cet ordre eut pour effet immédiat de faire jeter à bas de son lit le +concierge qui, très-probablement, aurait continué son sommeil. + +Quant à Aubin, il traversa la cour, et alla prévenir les conspirateurs +de ce qui se passait. + +Pourquoi Aubin Ploguen avait-il ainsi fait ouvrir la porte? + +Il avait ses raisons, nous allons les connaître. + +Les soldats, précédés de M. Jumelle, se précipitèrent dans la cour. + +--Fouillez partout, criait celui-ci. + +Une lumière brillait à travers les vitres de la chambre où Jean et ses +amis étaient réunis. + +--Ce ne peut être que là, pensa-t-il. + +--Cette chambre a-t-elle plusieurs issues? demanda-t-il au concierge. + +--Non, monsieur. + +--Très-bien. Alors, pour en sortir, il faut passer par cette porte? + +--Oui, monsieur. + +Cette réponse était tellement satisfaisante que M. Jumelle se frotta le +nez avec joie. + +--Eh! mordienne, je les tiens, dit-il. + +--Enfoncez! ordonna le sous-chef de la police politique. + +Ce fut l'affaire de deux ou trois coups de crosse. La porte vermoulue +tenait mal sur ses ais peu solides et s'éventra. + +M. Jumelle voyait toujours briller la lumière derrière les rideaux. + +Il entendait même ce murmure confus de plusieurs voix qui parlent bas. + +--Enfoncez la seconde porte! ordonna-t-il encore. + +L'ordre fut exécuté aussi rapidement. + +M. Jumelle se jeta en avant, mais il demeura stupéfait en se trouvant en +face d'un grand gaillard couché dans un lit, appuyé sur son coude, et +qui regardait d'un air stupéfait. + +--Est-ce que la maison brûle? demanda le grand gaillard avec un rire +niais. + +M. Jumelle entra dans une colère bleue. + +--Ah çà! on se moque de moi, ici! + +Le concierge s'avança. + +--Vous cherchez quelqu'un, monsieur? + +--Où sont les hommes qui étaient dans cette chambre tout à l'heure? + +Le concierge et l'homme couché se regardèrent: l'un hébété, l'autre +surpris. + +--Quels hommes? + +--Les ennemis de la société que je dois livrer à la vindicte de la loi! + +M. Jumelle avait pour principe d'effrayer toujours ceux qu'il arrêtait. +De cette façon, prétendait-il, on peut toujours leur arracher des aveux. + +Aussi lança-t-il la phrase ronflante qu'on vient de lire, à peu près sûr +de l'effet qu'il allait obtenir. + +Le concierge se mit à trembler. Mais le dormeur se fâcha. + +--Vindicte de la loi? Est-ce que je la connais, cette vindicte? Vous +allez me faire le plaisir de me laisser tranquille, d'abord! + +La colère de M. Jumelle se changea en rage. + +--Fouillez toute la maison! s'écria-t-il. Mais, avant, attachez-moi les +deux mains de cet imbécile-là. + +Quand le lecteur saura que cet imbécile-là était Aubin Ploguen, et qu'il +se laissa faire tranquillement, il comprendra que le Breton devait avoir +ses raisons pour agir ainsi. + +Cependant le premier ordre de M. Jumelle s'exécuta. + +On fouilla les six étages de la maison du haut en bas, sans trouver le +moindre personnage suspect. + +Le sous-chef de la police politique comprenait qu'il était joué: mais +comment, et par qui? + +Il réfléchit que, s'il voulait savoir quelque chose, il devait commencer +par calmer sa fureur. + +--Où diable ont-ils pu passer? murmurait-il dans son désespoir. + +Évidemment il y avait là un mystère. + +Si encore il n'avait pas entendu un bruit de voix résonner quelques +instants auparavant dans la chambre, il aurait pu croire que personne +autre que le «gaillard» n'y était. + +--Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à Aubin Ploguen, en tirant de +sa poche un carnet où il s'apprêtait à écrire les réponses de l'inculpé. + +--Nicolas Ferréol. + +--Depuis quand habitez-vous ici? + +--Depuis six semaines. + +--Est-ce vrai? demanda-t-il au concierge. + +--Oui, monsieur, c'est vrai. + +--A quelle heure êtes-vous rentré ce soir? + +--A dix heures. + +En effet, Aubin Ploguen n'était pas sorti. + +Il attendait les arrivants. + +Ces réponses achevèrent de troubler les idées de M. Jumelle. + +--Mon garçon, reprit-il, en regardant le prétendu Nicolas Ferréol bien +en face, et dans les deux yeux, je vous engage à me dire toute la +vérité. + +--Quelle vérité? demanda Aubin Ploguen, en donnant à son visage le degré +de niaiserie désirable. + +--Où sont les hommes qui étaient dans votre chambre? + +--Quels hommes? + +Le sous-chef de la police politique était mille fois trop intelligent +pour se laisser prendre au piège. + +Il comprit que quelque part devait se trouver une cachette quelconque, +et que si lui, Jumelle, s'obstinait à interroger, Nicolas Ferréol, de +son côté, s'obstinerait à ne pas répondre. + +--Lieutenant, dit-il à l'officier, vous allez confier ce gaillard à cinq +de vos hommes, qui vont me le conduire au poste. Puis, je vous prierai +de faire demander par un caporal celui de mes agents qui s'appelle +Trébuchet. + +Aubin Ploguen ne tenta même pas de résister. Il était couché tout +habillé, circonstance remarquée par M. Jumelle, mais que celui-ci +n'avait eu garde de souligner. Le Breton sortit de la chambre, les mains +toujours attachées et escorté par cinq soldats. + +M. Jumelle fit évacuer la pièce par ceux qui s'y trouvaient, et resta +seul. + +--Voyons, se dit-il, on ne me prend pas sans vert, moi; je suis sûr de +mon fait. Le sieur Henry de Puiseux nous a été signalé comme ayant, au +bal de l'Opéra de cette nuit, un rendez-vous politique. Je vois que le +rapport avait raison. Jacqueline ne s'était pas trompée. Elle l'a suivi +de sa demeure à l'Opéra, donc... + +Il laissa tomber sa tête dans ses mains, et se gratta obstinément le +derrière de l'oreille. + +--Ils étaient tous les dix dans cette pièce. Dans dix minutes je saurai +où est _la cache_. Il joue bien son rôle, ce grand coquin que j'ai +empoigné! Mais on ne trompe pas le père Jumelle comme un oiseau! + +Voilà évidemment ce qui s'est passé. Ce Nicolas Ferréol a loué cette +chambre, il y a six semaines, pour son maître. + +Cette chambre doit faire partie de celles que les _carbonari_ +choisissaient sous la Restauration pour s'y réunir. + +Quelque part, à droite ou à gauche, il y a une trappe, et, dès qu'ils +ont été surpris, en veux-tu, en voila! ils ont pris leur volée... + +Le monologue de M. Jumelle fut interrompu par l'arrivée de Trébuchet. + +--Vous m'avez fait demander, monsieur? dit de sa voix mielleuse le +gredin. + +--As-tu tes instruments, Trébuchet? + +--Toujours, monsieur Jumelle. + +--Sonde-moi ces murailles-là! Je t'ai fait appeler de préférence à la +Licorne... + +--Vous êtes trop bon. + +--Non, je ne suis pas bon. Je t'ai fait appeler de préférence à la +Licorne parce que tu as eu autrefois des peines de coeur... au tribunal +de Niort, à propos de... de quoi donc, Trébuchet? + +--De serrures, monsieur Jumelle. + +--De serrures, c'est cela. Eh bien! voilà ton affaire. Cherche, mon ami! + +Trébuchet se mit à la besogne. + +Il prit dans sa poche un petit marteau plat, et se mit à frapper à +légers coups, tous les coins de la muraille. + +M. Jumelle le regardait. + +Et, tout en le regardant, il continuait ses réflexions. + +--N'importe, ils ont eu beau s'enfuir, je connais maintenant tous les +fils de la petite affaire. Demain, je fais arrêter le sieur de Puiseux, +et avec lui et ce Nicolas Ferréol, il faudra bien que j'arrive à un bon +résultat. + +Il s'interrompit pour dire: + +--Trouves-tu, Trébuchet? + +--Ça vient, monsieur Jumelle. + +L'agent s'était collé ventre à terre, et il frappait avec son marteau +contre la muraille, au ras du sol. + +S'il y avait une porte secrète, cette porte était évidemment dans la +muraille. Or, quand il frapperait sur son extrémité, le son rendu ne +serait plus plein comme le son rendu par le mur, mais bien sonore. + +Tout à coup, Trébuchet s'arrêta dans ses investigations. Il frappait +énergiquement à un endroit où la maçonnerie semblait légèrement +déprimée. + +--J'ai trouvé, monsieur Jumelle! + +Celui-ci allait courir au mur et l'examiner à son tour, quand quatre ou +cinq coups de fusil retentirent au dehors à travers le silence de la +nuit... + + + + +VII + +LA PORTE SECRÈTE + +M. Jumelle ne tarda pas à avoir l'explication, triste pour lui, de ces +coups de fusil qui venaient d'éclater. + +Un agent se précipita dans la chambre en s'écriant: + +--Monsieur, le prisonnier s'est échappé. + +--Tirez dessus. + +--C'est ce qu'on a fait. + +Décidément, M. Jumelle jouait de malheur. Il est vrai qu'il ne +connaissait pas la force prodigieuse d'Aubin Ploguen. + +Non content de lui faire attacher les mains, il aurait encore trouvé +moyen de lui faire lier les pieds et la tête. + +Aubin Ploguen était un homme plein de ressources. + +Il s'était laissé lier les mains tranquillement; il s'était laissé +arrêter sans résistance, sachant bien que, dès que cela lui plairait, il +pourrait recouvrer sa liberté. + +Seulement, pour s'enfuir, il lui fallait l'espace. + +Quand il arriva dans la rue, la neige avait un peu calmé son intensité +première. + +Les cinq hommes commencèrent par le faire asseoir sur le trottoir, pour +qu'ils eussent le moyen de charger leurs fusils. + +Il faisait froid; les mains gelées par la neige tremblaient. + +Cela dura dix bonnes minutes. + +Au bout de dix minutes, ils prirent le prisonnier par les épaules, et +l'entraînèrent dans la direction du poste du Panthéon. + +Aubin Ploguen ne bronchait pas. + +On eût juré qu'il en était à sa vingtième arrestation. + +Seulement, pour souffler dans ses doigts, sans doute, il portait de +temps à autre ses mains liées à ses lèvres, mais en réalité, tout +doucement, il coupait avec ses dents les cordes qui liaient ses mains. + +Un soldat le tenait par l'épaule droite, pendant qu'un autre soldat le +tenait par l'épaule gauche. + +Ces braves lignards! ils n'y voyaient pas malice! Puis, au surplus, la +précaution qu'ils avaient eue de charger leurs fusils sous les yeux même +de leur prisonnier devait les rassurer sur toute tentative de fuite. + +Bientôt, au coin de la rue d'Ulm et de l'impasse Porniquet, Aubin +Ploguen s'arrêta tout à coup et se planta au beau milieu du chemin, +aspirant l'air à pleines narines, comme s'il eût voulu prendre le vent. + +Un peu à gauche s'ouvrait la rue du Cerf, démolie aujourd'hui, mais qui, +à cette époque, gagnait le quartier Mouffetard, en traversant le haut du +boulevard Saint-Jacques. + +--Allons, en avant, l'ami! dit un des soldats en voulant entraîner +Aubin. + +Celui-ci eut un sourire de pitié. + +Il se contenta de se secouer tout doucement; mais la secousse ne fut pas +si douce qu'il l'aurait probablement voulu, car les deux soldats qui le +tenaient roulèrent dans la neige en poussant un formidable juron. + +Avant que les trois autres eussent eu le temps de revenir de leur +surprise, Aubin Ploguen avait pris sa course. + +Avez-vous vu courir les cerfs, dans les halliers, quand un chasseur les +surprend? J'estime qu'ils sont moins rapides que le serviteur des +Kardigân. + +Deux coups de fusil, puis deux autres, puis un dernier, furent tirés par +les soldats; mais aucun n'atteignit le fugitif. Quant à le rattraper, +c'était impossible, il était déjà trop loin. + +M. Jumelle écouta ce récit d'un air tellement comique, que Henry de +Puiseux et Jean de Kardigân lui-même n'auraient pu s'empêcher de rire +s'ils avaient contemplé en ce moment la figure de M. le sous-chef de la +police politique. + +--Diable! diable! grommelait-il. + +Plus que jamais il se grattait l'oreille avec fureur. + +Heureusement, Trébuchet lui gardait une consolation toute prête. + +--J'ai trouvé, monsieur Jumelle, répéta-t-il d'un air triomphant. + +M. Jumelle sauta sur ses pieds et courut à la muraille. + +On distinguait très-bien une petite rainure, étroite comme un fil, qui +glissait dans le mur, depuis le parquet jusqu'à une hauteur d'homme +environ. + +--Passe-moi un ciseau! fit-il. + +Trébuchet obéit. + +Alors M. Jumelle introduisit le ciseau dans la rainure, et en suivit +toute la longueur. Il sentit bientôt une résistance. + +--Le marteau, maintenant. + +Docile, Trébuchet obéit encore. + +M. Jumelle donna un coup sec, mais bien appliqué, au ciseau, qui brisa +cette résistance, et la porte s'ouvrit. + +--J'en étais sûr, dit-il. + +Le lieutenant regardait d'un air satisfait. + +--Eh! eh! la manivelle était adroite; mais le père Jumelle ne se laisse +pas engluer! Voyons, il y a une demi-heure à peine qu'ils sont partis, +donc on peut encore, sinon les arrêter, au moins retrouver leurs +traces!... + +Le lecteur comprend maintenant ce qui s'était passé. + +M. Jumelle ne s'était pas trompé un seul instant. La chambre avait été, +jadis, un lieu de réunion pour les _carbonari_, qui conspiraient. + +Comme toutes celles où se tenaient leurs assemblées, elle donnait sur un +couloir creusé à même des fondations de la maison, sous lesquelles +s'étendaient les catacombes. + +Jean de Kardigân l'avait louée en conséquence. Aubin Ploguen y demeura +pendant le voyage du jeune homme à Ludworth. + +Derrière la porte secrète, il avait placé un lit. + +Quand les soldats entrèrent dans la cour, il se hâta de faire jouer le +ressort qui ouvrait cette porte, et il transporta le lit dans la +chambre. + +Les chaises furent en partie cachées, et tous les assistants purent +s'enfuir. + +Lui, se glissa entre les draps, mais il n'eut pas le temps de se +déshabiller. + +Il ne s'était pas enfui avec les autres, pour la même raison qui lui +avait fait ouvrir l'entrée de la maison. Il espérait détourner les +soupçons de la police, et garder le secret de l'issue cachée, qui +pouvait être si utile, plus tard. + +--Allons, Trébuchet, entrons là-dedans! + +L'agent semblait peu disposé à obéir, cette fois; mais M. Jumelle le +rassura, en priant l'officier de faire éclairer la marche par un peloton +de soldats qui porteraient des torches. + +La petite troupe entra. + +Le couloir conduisait au milieu des fondations des maisons voisines, par +une pente très-douce. + +Là, quelques marches de pierre descendaient dans les catacombes. + +Quel chemin avaient suivi les fugitifs? + +M. Jumelle était trop habile pour ne pas savoir qu'en pareille +occurrence, on prend autant que possible la ligne droite. Au reste, la +route était toute tracée. + +Elle suivait une ligne un peu courbe, cependant, mais où ne donnaient +que des impasses perdues. + +Ils longèrent cette route pendant une heure environ. + +Arrivés à une sorte de clairière, ils demeuraient un peu déconcertés, +quand un des soldats ramassa dans l'avenue de gauche un mouchoir tombé +au milieu. + +Ce mouchoir portait un V et un S, brodés au coin. + +Il appartenait à l'infortuné M. Saincaize, qui laissait, dans sa +terreur, une trace vengeresse derrière lui! + +Ce qui prouve, une fois de plus, qu'il n'arrive jamais rien aux gens +courageux, tandis que les lâches sont toujours victimes. + +Un second trajet de trente minutes conduisit la petite troupe à l'une +des issues des catacombes, dans la plaine de Montrouge. + +M. Jumelle fit soulever par les soldats la grille de fer qui obstruait +le passage, et ils se trouvèrent bientôt tous en pleine lumière. + +Car le jour s'était levé, à mesure que la tourmente de neige +décroissait. + +M. Jumelle espéra un moment que les pas des fugitifs resteraient marqués +sur la neige; mais ceux-ci avaient eu soin de les entrecroiser +tellement, qu'on ne pouvait les suivre. + +Au reste, il était à peu près certain que, tous, ils avaient dû rentrer +dans Paris, mais par des chemins différents. + +M. Jumelle fit garder les deux issues, et, laissant là son escorte, +s'achemina vers Paris qui s'éveillait au loin. + +A mesure qu'il marchait, ses réflexions se condensaient, prenaient +corps, et lui montraient clairement tout ce qui avait dû avoir lieu. + +Il se hâtait, car il voulait faire son rapport à M. Gisquet, le préfet +de police, et discuter avec lui les moyens d'arrêter Henry de Puiseux, +par lequel on pouvait arriver peut-être à connaître une partie de la +vérité. + +Cependant, à mesure qu'il traversait dans toute sa longueur la vaste +plaine de Montrouge, la solitude se faisait moins grande. A droite et à +gauche, passaient des maraîchers se rendant à Paris ou en revenant. + +Il arriva bientôt devant un petit cabaret de bas étage. + +Alors son instinct de policier s'éveilla. Il eut l'idée de demander des +renseignements aux gens qui tenaient ce cabaret. En s'approchant, il vit +un certain nombre de gens qui encombraient la petite salle du cabaret. + +Il se mêla à ces groupes, demanda un verre d'eau-de-vie. + +--C'est bien, ce qu'il a fait là, disait l'un. + +--Ma foi, oui. Le pauvre petit courait risque, sans ce brave monsieur, +de crever là comme un chien abandonné. + +--Je l'ai vu, lui, dit tout haut une femme, pendant qu'il cherchait à +réchauffer l'enfant. Il avait un bel habit noir, et du linge comme en a +_l'épouse de notre maire_ de Gentilly. + +A ces mots, M. Jumelle dressa l'oreille. + +--D'où pouvait-il venir, par ce temps-là, et à cette heure de nuit? + +--Je vais vous le dire, ajouta un autre tout bas. J'arrivais d'Arcueil +et j'ai vu une bande d'hommes qui portaient des catacombes... + +--Eh! eh! grommela M. Jumelle. + +--Au reste, nous saurons qui c'est, car Gervais l'a accompagné à Paris. + +M. Jumelle se leva: + +--Mes bons amis, dit-il, vous allez me donner immédiatement le +signalement de celui dont vous parlez, ou je vous arrête, au nom du +roi!... + + + + +VIII + +L'ENFANT DANS LA NEIGE + + +C'était Jean de Kardigân qui avait recueilli l'enfant. + +Voici ce qui s'était passé: + +En sortant des catacombes, les serviteurs du Roi déchu se séparèrent. + +Ils comprenaient qu'ils ne devaient pas rentrer à Paris ensemble. + +Jean, lui, traversa la plaine de Montrouge, à peu près au même endroit +que M. Jumelle devait choisir quelques instants plus tard. + +Le jeune homme, enveloppé dans un ample et chaud manteau, marchait +rapidement. Il réfléchissait à ce qui s'était dit dans la réunion +royaliste. + +--Tous les partis sont les mêmes, pensait-il. Ils répugnent à la force. +Ils se plaisent aux paroles oiseuses, aux discours inutiles. Monck +a-t-il discuté avec Lambert pour rétablir Charles II sur le trône +d'Angleterre? Charles X, lui-même, a-t-il hésité, quand il a fallu +rendre à Ferdinand VII sa couronne, que venaient de lui prendre les +Cortès d'Espagne? + +Jean de Kardigân était un chaud partisan de cette insurrection de Vendée +qui devait éclater six mois plus tard. + +Mais il sentait combien il serait difficile d'obtenir du comité de Paris +une décision prompte. Malgré leur génie, les deux personnages qui +conduisaient ce comité, Chateaubriand et Berryer, étaient des hommes de +parole plutôt que des hommes d'action. + +Pour l'instant, le danger, selon Jean, était double. Il fallait +convaincre le grand orateur et le grand écrivain: et il ne se +dissimulait pas que ce serait difficile. Ensuite, il fallait échapper à +l'étroite surveillance de la police. + +Le marquis ne s'inquiétait même pas du sort d'Aubin Ploguen, qu'il +laissait aux mains de ses ennemis. + +Le Breton et lui étaient convenus, longtemps à l'avance, de ce qu'ils +feraient en pareil cas. + +Quand Aubin Ploguen avait loué, dans la maison de la rue du Petit-Pas, +la chambre que nous connaissons, il l'avait fait, nous le savons, en +prévision de l'avenir. + +--Si la police arrive pendant une de nos réunions, monsieur le marquis, +vous et vos amis n'aurez qu'à ouvrir la porte secrète. + +--Mais toi? + +--Moi, je resterai. + +--On t'arrêtera. + +--Je le sais bien. Mais rassurez-vous, je m'échapperai bien vite. + +Puisque Aubin Ploguen avait promis de s'échapper, Jean était tranquille: +il tiendrait parole. + +A deux cents mètres environ du cabaret dont nous venons de parler dans +le précédent chapitre, Jean s'arrêta pour s'orienter. + +La neige ne tombait plus. + +Mais un fin brouillard et la demi-obscurité qui précède en hiver le +lever du soleil, empêchaient de voir briller à l'horizon les lumières +des faubourgs. + +M. de Kardigân jetait à droite et à gauche des regards indécis, quand il +heurta du pied un obstacle placé en travers de son chemin. + +Il prit d'abord cet obstacle pour une pierre énorme; mais sa forme +bizarre attira son attention. + +Il se baissa: + +--Ah! mon Dieu! murmura-t-il. + +C'était un enfant d'une douzaine d'années environ, qui gisait, enfoui +dans la neige, et auquel le froid et la glace avaient fait perdre +connaissance. + +Le pauvre petit, bleui par la souffrance, était tombé, sans doute, en +traversant cette immense plaine de Montrouge. Les forces lui avaient +manqué pour se relever. Puis, peu à peu, la neige couvrant son corps, il +était resté enfermé dans ce linceul. + +Le marquis écarta de sa main la neige amoncelée sur le corps de +l'enfant, et appuya l'oreille sur sa poitrine pour savoir s'il respirait +encore. + +Pas un souffle ne sortait de ses lèvres serrées. + +Les yeux étaient fermés, comme si l'éternel sommeil berçait déjà dans +ses bras patients ce pauvre être inanimé. + +Jean se sentait profondément ému. + +Les êtres forts sont toujours des êtres bons, car la méchanceté n'est +qu'une perpétuelle irritation de la faiblesse. + +Le lecteur se rappelle la plainte jetée par ce noble gentilhomme sur +ceux qui souffraient, victimes de la misère et du froid. + +Une immense pitié envahit son coeur. + +Comment ce malheureux être se trouvait-il ainsi, seul et abandonné, +livré à tant de souffrances et à tant d'angoisses! + +Il se représentait l'enfant, pliant sous cette triple et impitoyable +étreinte de la faim, de la fatigue et de la neige. + +Un poëte oriental, à qui on a parlé comme d'un jeu de la nature de cette +neige inconnue dans son climat brûlant, s'écrie: + +«--Oh! que ces baisers blancs et glacés doivent faire couler la glace +mortelle dans le sang et jusqu'au coeur!...» + +Qu'aurait dit Jean de Kardigân s'il avait su que la vie de ce malheureux +se trouvait liée d'une étrange façon à la sienne? Il n'écouta que sa +pitié, que sa charité. + +Voyant qu'il tenterait vainement de rappeler un peu de chaleur à ses +membres gelés, il serra l'enfant dans ses bras, et l'enveloppa dans son +manteau; puis il chercha des yeux une maison où il pût trouver les +premiers secours. + +Il aperçut alors le cabaret isolé, et s'y dirigea à grands pas. + +Les ouvriers qui y prenaient des forces pour le travail de la matinée, +bien que ce fût un dimanche, se levèrent tous en voyant cet homme +élégant, qui accourait avec ce malheureux enfant dans ses bras. + +--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est mort? s'écria l'un d'eux, en se +penchant. + +--J'espère que non, répliqua Jean. + +--Où l'avez-vous trouvé, monsieur? + +--Étendu au milieu de la plaine, et ayant déjà un demi-pied de neige sur +le corps. + +--Vite, vite! un grand feu! faites chauffer un bol d'eau-de-vie, reprit +Jean. + +Un regard lui avait appris qu'il se trouvait chez des gens pauvres. + +Il tira sa bourse et y prit deux louis qu'il mit sur la table. + +--Tenez, madame, voici pour vous indemniser, dit-il. + +L'hôtelière repoussa les deux louis, bien que, certes, elle ne dût pas +être fort habituée à en voir souvent. + +--Ce n'est pas la peine, monsieur, répondit doucement cette femme. + +--Vous êtes bonne, continua le marquis, mais je suis riche et vous êtes +pauvre. Il ne serait pas juste que vous dépensiez quelque chose. + +Le feu flambait. + +On y avait jeté une grande brassée de sarments, qui produisirent cette +joyeuse flamme bien claire qui égaye et réchauffe. + +Dès que la température de la pièce basse du cabaret fut assez élevée, +Jean, aidé d'un des ouvriers, déshabilla entièrement l'enfant et le +frotta avec l'eau-de-vie tiède. + +Un léger tressaillement vint annoncer bientôt qu'il vivait encore. + +On le rapprocha de la flamme salutaire. Alors il fut sensible que le +sang circulait avec plus de régularité; le pouls devint perceptible; +enfin il ouvrit les yeux. + +Mais il les referma aussitôt, comme si la douleur passée le tenait +encore. + +Enfin, au bout de vingt minutes, l'enfant était revenu à lui. + +--Pauvre petit! murmura Jean de Kardigân en le regardant, ému: il ne +sera pas dit que je t'aurai arraché à la mort pour laisser ta vie dans +la misère! + +Il tira une seconde fois deux louis de sa bourse et dit à l'hôtelière: + +--Madame, avez-vous des vêtements? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, je vous en achète pour couvrir cet enfant. Donnez-moi une +veste, un pantalon et une bonne couverture. + +La toilette du pauvre petit ne fut pas longue. Complètement revenu à +lui, il ne se rendait pas encore entièrement compte du miracle auquel il +devait la vie, et jetait autour de lui des regards étonnés. + +Le jour s'était levé: ce jour gris, sale, qui couvre à peine d'une +teinte triste le toit des maisons ou la cime des arbres dépouillés. + +L'enfant, bien enveloppé dans une épaisse et chaude couverture, fut +repris par Jean. + +--Merci, mes amis, dit-il, je l'emmène. + +--Ah! vous êtes un bon b...! s'écria l'un des ouvriers. + +Cette phrase fit sourire le marquis. + +Il tendit la main à l'ouvrier. + +--Vous avez raison, l'ami, je suis un bon b..., répondit-il. + +--Tenez, monsieur, c'est dans mon opinion de vous rendre service. +Donnez-moi le paquet, je vais le porter jusqu'à la barrière. Vous +trouverez des voitures. + +--C'est une idée, ça, dit l'hôtelier. Pars avec le monsieur, Gervais. + +Gervais prit l'enfant, et tous les trois sortirent. Le petit, «le +paquet,» comme l'appelait le brave ouvrier, était retombé dans un +sommeil hébété. + +La route n'était plus longue. + +En un quart d'heure, l'ouvrier et le marquis voyaient apparaître les +premières maisons de la chaussée du Maine. + +Une place de citadines se trouvait là; Jean en prit une et y monta avec +l'enfant. Il voulut donner de l'argent à Gervais pour le remercier de +l'avoir aidé: + +--Allons donc, monsieur, répondit-il, vous n'y pensez pas! Je ne me fais +payer que mon travail, moi. J'aime mieux que vous me donniez la main +comme tout à l'heure! + +--Je vous demande pardon, l'ami... + +--Oh! il n'y a pas de quoi, monsieur! + +Le gentilhomme et l'ouvrier se serrèrent la main; puis la citadine +partit, entraînant le marquis de Kardigân vers Paris, pendant que +Gervais regagnait la plaine de Montrouge. + +Quand il arriva au cabaret, un spectacle étrange frappa ses yeux. + +Un homme, qui se grattait l'oreille d'une main, était acculé par une +quinzaine d'ouvriers contre la muraille et les menaçait de l'autre main +d'un petit pistolet de poche, qui semblait, au reste, intimider fort peu +les assistants. + +Cet individu était M. Jumelle. + +Voici ce qui s'était passé. + + + + +IX + +OU M. JUMELLE JOUE DE MALHEUR + + +Nous avons laissé le sous-chef de la police politique menaçant les +ouvriers du cabaret de les arrêter au nom du roi, s'ils ne lui donnaient +pas le signalement de l'homme qui avait relevé l'enfant. + +Le premier sentiment que ceux-ci éprouvèrent fut de la stupeur; le +second fut de la colère. + +Le peuple a la haine de l'agent de police, et il a en partie raison. + +Nul plus que nous ne respecte les obscurs et héroïques défenseurs de +l'ordre public, ceux qui risquent leur vie à chaque heure pour protéger +la nôtre. Mais il y a une grande différence entre l'agent de police qui +suit, pas à pas, le meurtrier, pour le livrer à la justice du châtiment, +et l'agent de police qui espionne au profit de la politique. + +Le premier est un soldat; + +Le second a été, avec raison, flétri par la conscience populaire de +l'ignoble nom de _mouchard_. + +Et, au premier regard, on devinait en M. Jumelle un agent politique. + +Aussi les ouvriers sentirent l'indignation s'emparer d'eux, à la demande +de signalement qui leur fut faite. + +Peut-être, en toute autre occasion, se seraient-ils contentés de +répondre évasivement, évitant ainsi de compromettre soit l'homme +poursuivi, soit eux-mêmes. + +Mais là, le cas était autre. + +La personne à laquelle on en voulait venait d'accomplir sous leurs yeux +un acte de charité qui les avait touchés. + +Le marquis de Kardigân avait plu à ces âmes rudes et loyales. + +Un ouvrier, grand et beau garçon de vingt-cinq ans, retroussa ses +manches et s'avança d'un air menaçant sur M. Jumelle. + +--Ah! tu manges à la gamelle de la rue de Jérusalem! s'écria-t-il; eh +bien, attends un peu, espèce de _mouche_! + +M. Jumelle n'eut qu'à examiner les bras respectables de son adversaire +pour comprendre qu'il pourrait bien s'être mis dans une mauvaise +affaire. + +--Comment, malheureux, dit-il en prenant une mine de souverain blessé +dans sa dignité, tu refuses obéissance à la loi et tu oses me menacer? + +--La loi? Je ne la connais point, mais je suis sûr qu'elle ne dit pas +que tu viendras nous espionner! + +--Oui! oui! il a raison! crièrent quelques-uns. + +--Sus au mouchard! + +--Une correction à la _mouche_! + +Les braves ouvriers avaient une occasion d'administrer une «volée» +(terme vulgaire, mais expressif) à l'un de ces hommes qu'ils exécraient. +Ils n'avaient donc garde de la laisser perdre. + +En cinq minutes, M. Jumelle se trouva entouré d'ennemis. + +Il est hors de doute qu'il aurait sauté un mauvais pas, quand l'idée lui +vint de se réfugier derrière deux tables placées l'une sur l'autre, et à +l'abri desquelles il espérait se défendre. + +Aussi il se jeta derrière ces tables, s'en faisant un rempart improvisé. + +--Ah! tu crois que tu pourras nous échapper, _mouche de malheur_! reprit +le premier ouvrier. Attends un peu! + +Mais M. Jumelle tira de sa poche un petit pistolet qu'il portait +toujours sur lui et en fit jouer la batterie: + +--Le premier qui avance, dit-il, je le brûle comme un lapin! + +La menace, bien que sérieuse, n'aurait certes pas eu un long effet. + +Évidemment l'ouvrier, au risque d'être blessé et même tué, allait se +jeter sur M. Jumelle, quand Gervais parut. + +Il comprit aussitôt une partie de la scène, et un mot du cabaretier +acheva de le mettre au courant de la situation. + +--Viens donc ici, François, dit-il à l'ouvrier, et laisse-moi causer +avec monsieur. + +François regarda Gervais, tout étonné: + +--Tu ne sais donc pas que c'est _une mouche_? + +--Si, mais si nous ne répondons pas, la _mouche_ nous coffrera, reprit +Gervais. + +--Il est intelligent, au moins, celui-là, murmura M. Jumelle, heureux, +au fond, de cette diversion inattendue. + +--Sois tranquille, va, il ne nous coffrera pas, attendu que je vais +l'étrangler! + +--Tu seras bien avancé! on te guillotinera au lieu de te coffrer: voilà +tout. + +--Très-intelligent, décidément, très-intelligent, grommela encore M. +Jumelle. + +Gervais jeta un regard expressif à François. + +Celui-ci comprit que son ami réservait à l'agent de police un plat de +son métier. + +--Voyez-vous, monsieur, il faut lui pardonner. Qu'est-ce que vous +voulez? Demandez-moi ça, à moi, je vais vous répondre. + +--Je veux le signalement de l'homme qui vient de passer ici. + +--Son signalement? + +--Oui. + +--Et si je vous le donne, vous me promettez de ne pas faire de mal à +François? + +--Je le promets. + +--Eh bien, je vais voir à vous contenter. C'est un jeune homme de trente +ans environ, brun, avec toute sa barbe, et qui porte une cicatrice à la +joue. + +Gervais avait fait cette réponse d'un air tellement assuré, que M. +Jumelle n'eut pas un instant l'idée de douter. + +--Où l'as-tu conduit? + +--A la barrière. + +--Et là, qu'est-ce qu'il a fait? + +--Il a pris une voiture qui l'a conduit je ne sais où, mais dans le +centre, car le cocher a dit:--Une rude course! + +M. Jumelle sortit de son abri. + +Il mit le pistolet dans sa poche, et en tira son carnet, où il inscrivit +le signalement donné, à côté des réponses d'Aubin Ploguen. + +--Et l'enfant? + +--Il l'a emporté. + +--Bon. + +M. Jumelle allait sortir du cabaret. + +Gervais l'arrêta, et d'un air niais: + +--Il n'y a rien pour boire, monsieur l'agent? dit-il. + +M. Jumelle donna à Gervais une pièce de vingt sous, et s'éloigna. + +--Enfoncée, _la mouche_! s'écria celui-ci, en voyant disparaître l'agent +de police à travers le brouillard. Tenez, la mère, vous donnerez ces +vingt sous-là à un pauvre. Cet argent est sale, il faut le laver! + +Mais suivons M. Jumelle, qui gagnait rapidement Paris, ainsi que Jean de +Kardigân l'avait fait quelques instants auparavant. + +Il prit une citadine à la même place où Jean avait pris la sienne, et se +dirigea vers la préfecture de police. + +Il voulait réunir toutes ses notes avant de communiquer au préfet les +événements de la nuit. Depuis la veille il jouait de malheur; les +conjurés royalistes s'étaient échappés; Nicolas Ferréol--_alias_ Aubin +Ploguen--s'était enfui; et enfin, il avait failli payer cher un +renseignement, peut-être inutile. Une surprise non moins désagréable +l'attendait. + +En entrant dans son bureau, il y trouva son secrétaire, qui se leva +vivement en l'apercevant. + +--Quoi de nouveau, petit? demanda-t-il. + +--L'enfant s'est enfui. + +--Jacquelin? + +--Oui. + +--Ah! ah! + +M. Jumelle fronça le sourcil. Est-ce que par hasard cet enfant recueilli +dans la plaine de Montrouge serait le même que Jacquelin? + +--Bast! cela ne fait rien! + +--Mais je croyais que vous aviez besoin de lui pour forcer la Jacqueline +à vous servir de surveillante? + +--Jacqueline fait bien son métier. Mais elle a trop de sentiment. Cette +nuit, au bal de l'Opéra, elle a failli se mettre à pleurer. Je +l'enverrai promener... Tiens! rédige-moi un rapport avec ces notes. + +M. Jumelle lança à son secrétaire ce fameux carnet qui avait si bien +travaillé toute la nuit. + +Et lui-même se plongea dans ses réflexions. + +Qu'était cette Jacqueline dont le nom est revenu deux fois dans notre +récit et que nous avons entrevue au bal de l'Opéra? + +Nous connaîtrons bientôt cette lamentable histoire. C'était une pauvre +créature, admirablement belle, à qui M. Jumelle avait pris son enfant en +lui disant: + +--Vous vous êtes mêlée de politique, tant pis pour vous! Vous allez +_travailler_ pour nous ou vous ne reverrez pas votre fils! + +La malheureuse femme s'était mêlée de politique parce qu'elle avait +voulu venger son mari tué par la police à l'émeute de Lille. + +Cependant le secrétaire avait mis au net le rapport destiné à être +présenté par M. Jumelle à M. Gisquet, le préfet de police. + +--J'attends trois personnes à huit heures, dit-il. Tu les feras entrer, +une ici, la seconde dans ton cabinet, la troisième dans la salle +d'attente. Jacqueline viendra, tu lui diras que j'ai à lui parler. + +--Bien, monsieur Jumelle. + +Celui-ci mit le rapport dans sa poche et s'apprêta à partir. + +--Ah! j'oubliais, ajouta-t-il au moment d'ouvrir la porte et de +s'éloigner. + +Il revint à son bureau et prit dans son tiroir un paquet de fiches qui +portaient chacune un nom en tête. Il chercha un instant, et enfin en +trouva une qui le contenta, car il se gratta le nez en grommelant: + +--C'est cela! faut voir! faut voir! + +Cette fiche portait ces lignes: + +POISEUX (Henry de) + +--Brave.--Royaliste ardent. Chevaleresque.--Empressé auprès des +femmes.--A surveiller. + +--Ah! il est galant, le gentilhomme! eh bien, je vais lui servir quelque +chose qui sera de son goût. + +M. Jumelle sortit de son cabinet, et fit demander au préfet s'il pouvait +le recevoir. On l'introduisit aussitôt chez M. Gisquet. + +Il y resta une heure et demie. + +Quand il rentra dans son bureau, les trois personnes qu'il attendait +étaient arrivées. + +M. Jumelle, tout guilleret malgré la nuit de veille si fatigante qu'il +venait de passer, ordonna d'amener Jacqueline auprès de lui. + +Cette seconde conférence dura aussi longtemps que la première. + +Quand la jeune femme sortit, elle était pâle, mais résolue. Ses yeux +brillaient d'un feu étrange. + +--Je la tiens toujours! se dit en ricanant le sous-chef de la police +politique. Je n'ai plus son enfant, mais elle croit que je l'ai encore: +donc cela revient au même! + +Et il ajouta philosophiquement en serrant précieusement un papier: + +--Au surplus, si elle ne réussit pas, elle... Voilà une petite +machinette qui fera la même besogne! + +La petite machinette était l'ordre d'arrêter le sieur Henry de Puiseux, +«suspect de complot contre la sûreté de l'État.» + + + + +X + +JACQUELINE MOREL + + +Quelques mois avant que notre drame se renouât à Paris, M. Jumelle avait +été envoyé par M. Gisquet à Lille. + +Le préfet de police avait reçu avis qu'une société secrète s'y était +installée et préparait une émeute dans la ville. + +M. Jumelle savait à quoi s'en tenir sur cette prétendue société secrète. +C'était simplement une misère noire qui, jetant sur le pavé les ouvriers +de Roubaix et de Tourcoing, faisait bouillonner dans des coeurs aigris +une colère toujours grandissante. + +A son arrivée à Lille, M. Jumelle recommença son éternel travail: +c'est-à-dire qu'il s'arrangea à faire surveiller par des gens à lui les +prétendus émeutiers. + +Il fut bientôt persuadé que l'intervention de la police devenait +inutile, parce qu'elle arrivait trop tard. + +Il se contenta de prévenir le général commandant la division militaire +et le préfet du département du Nord. Puis il leur conseilla d'attendre +que l'émeute éclatât pour la réprimer sévèrement, au lieu de chercher à +arrêter la levée en armes des émeutiers. + +Il se contenta de faire noter les plus ardents parmi les ouvriers, afin +de les retrouver en temps et lieu. + +Parmi ceux-là, on lui signala un certain ouvrier drapier du nom de +Maurice Morel. + +Maurice Morel avait cinquante ans. + +Son âge, la grande honnêteté de sa vie, et une belle instruction lui +avaient donné une très-réelle influence parmi ses compagnons et ses amis +de l'atelier. + +Il était l'un des chefs importants, sinon le plus important, du +mouvement qui se préparait. + +Il était marié depuis douze ou treize ans avec une jeune fille de +Roubaix, admirablement belle, laissée orpheline à quinze ans. Un +sentiment de pitié avait ému le coeur de l'ouvrier quand il avait vu +cette enfant seule au monde. + +La pensée lui vint qu'elle pourrait céder au vice,--la beauté, quand +elle est pauvre, est toujours mal conseillée!--Bien qu'il eût pu être le +père de Jacqueline, il l'épousa. + +Ce mariage disproportionné fut heureux. + +Jacqueline avait pour son mari, sinon de l'amour, du moins un respect et +une affection que rien ne put effleurer. + +Un fils,--un ange blond,--leur était né. + +Ils vivaient calmes et tranquilles. L'ouvrier gagnait abondamment de +quoi semer l'aisance dans son ménage. + +Cela fut ainsi pendant onze ans. + +Le fils,--Jacquelin,--avait grandi entre son père et sa mère qui +l'adoraient, le choyaient, rêvant de faire de lui un homme. + +Puis, la révolution de 1830 arriva, bouleversant l'atelier, comme elle +avait bouleversé le salon. La pauvreté survint. + +Le ménage Morel dut toucher aux sept mille francs d'économies si +péniblement amassées pendant ces onze années de travail. + +Maurice sentit que les affaires, dont lui et ses compagnons avaient +besoin pour vivre, seraient longues à reprendre. + +C'est alors que l'idée folle d'une émeute germa dans ces têtes exaltées +par la souffrance et par l'inquiétude. + +Puisque le gouvernement de Louis-Philippe les laissait mourir de faim, +ils voulurent essayer de renverser ce gouvernement. + +Naturellement, le chef désigné d'avance était Maurice Morel. + +N'avait-il pas conquis et mérité la confiance de tous ces hommes? + +Une distribution d'armes et de poudre fut faite avec soin. La petite +troupe pouvait compter sur quinze cents hommes environ. On prendrait la +préfecture, l'hôtel de ville et la caserne. + +Il n'y avait qu'un régiment à Lille. + +Mais les pauvres gens ignoraient que parmi eux, comme toujours, s'était +glissé un faux frère qui avait espionné leurs moindres paroles, leurs +moindres actions. + +Quand le jour de l'émeute fut fixé (ce devait être le 11 avril), la +préfecture en fut avisée presque aussitôt, et prit ses mesures en +conséquence. + +Dans la nuit du 10 au 11, on fit entrer dans la ville une brigade +d'infanterie et deux escadrons de dragons, le plus secrètement possible. + +Quand, au matin, les ouvriers descendirent en armes des hauteurs de la +cité, ils se heurtèrent contre un mur de baïonnettes, qui menaçaient de +les éventrer. + +Le plus sage eût été de se retirer; mais à ces heures solennelles où la +vie de tant d'hommes va se jouer sur un coup de dés, il se trouve +toujours un misérable que nul ne connaît, qui vient on ne sait d'où, +pour tirer le premier coup de fusil. + +Naturellement ce rôle fut confié au traître qui avait révélé le secret +de ses compagnons. + +--Bas les armes! cria Maurice Morel qui commandait, en voyant que lui et +les siens allaient se briser contre une tentative impossible. + +Mais le traître arma son fusil, et fit feu sur la troupe qui riposta +aussitôt par une décharge générale. + +La moitié de la troupe fut tuée ou blessée. + +Dès lors il fallait songer, non plus à se battre, mais à mourir. + +C'est ce que comprit Maurice Morel. + +Dans un dernier éclair, dans une pensée suprême, il revit ses deux +bien-aimés, sa femme et son fils. + +Puis, il se précipita dans la mêlée ardente. + +La bataille, car ce fut une vraie bataille avec toutes ses horreurs et +avec tous ses héroïsmes, dura une heure et demie. + +Les ouvriers, quatre contre un, se défendaient comme des lions. + +Mais une charge de cavalerie termina tout. + +Maurice Morel, resté intact, commanda la retraite. + +Jusqu'alors, il avait été à l'avant-garde. Pour fuir, il se mit à +l'arrière-garde. + +Déjà ses compagnons étaient hors de danger, quand il fut cerné par une +escouade de dragons. + +Pris les armes à la main, son affaire ne fut pas longue. On le mit +contre un mur et on le fusilla. + +C'était justice. Nul n'a le droit de soulever un peuple. + +Maurice Morel tomba comme il avait vécu, c'est-à-dire bravement, en +homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir. + +Puis on laissa les cadavres dans les rues jusqu'à ce qu'on les vînt +ramasser, et les vainqueurs disparurent. + +Il y avait une heure à peine que tout était fini, quand une femme, pâle, +échevelée, et tenant un enfant par la main, accourut. + +C'était Jacqueline. + +Elle avait appris la terrible nouvelle! + +Son mari était tué! Tué! Son enfant devenait orphelin, et elle devenait +veuve du même coup. + +Elle trouva bientôt ce corps aimé, couvert de sang, troué au coeur et à +la poitrine. Son fils et elle s'agenouillèrent dans la boue rouge sur +laquelle reposait le cadavre. + +--Prie, Jacquelin, dit-elle. + +L'enfant comprenait cette sauvage majesté de la mort, cette douleur +mortelle de la perte et de la séparation éternelles! + +Tout à coup une vingtaine de dragons passèrent au petit trop de leurs +chevaux. + +Elle se redressa, effrayante à voir: + +--Tiens! n'oublie jamais que ce sont ceux-là qui ont tué ton père! +s'écria-t-elle. + +Le sous-officier qui commandait les dragons tourna la tête et fit +arrêter Jacqueline et Jacquelin. + +C'est alors que commença pour elle un supplice de toutes les heures, de +tous les instants. + +On avait voulu d'abord la remettre en liberté, mais M. Jumelle, au nom +du préfet de police, s'y était opposé. + +--Amenez-les-moi tous les deux, dit-il. + +Dix jours plus tard, Jacqueline et Jacquelin arrivaient à Paris. M. +Jumelle avait eu soin de les tenir séparés l'un de l'autre pendant le +voyage, si bien qu'ils ignoraient même être si près l'un de l'autre. + +Le sous-chef de la police politique ne perdit pas de temps. + +Il fit venir Jacqueline dans son cabinet. + +--Vous êtes libre, madame, lui dit-il. + +La jeune femme eut un mouvement de joie en entendant cette phrase. Elle +crut, la pauvre créature, qu'on allait lui rendre Jacquelin. + +--Où est-il, lui? demanda-t-elle. + +--Votre fils? + +--Oui. + +--Ici. + +--Me le rendrez-vous? + +--Euh! euh! Faut voir, faut voir! + +Elle pâlit. + +--Vous voulez donc le garder! + +--Oui. + +--Ainsi, vous oseriez ne pas me rendre mon enfant? + +--Je vous le rendrai. Seulement... pas maintenant. + +--Quand? + +--Lorsque je serai content de vous. + +Jacqueline crut d'abord que le sous-chef de la police politique allait +lui proposer un de ces marchés infâmes qui déshonorent celui qui le +propose et celle qui l'accepte. + +Mais M. Jumelle avait des préoccupations bien plus importantes que cela, +vraiment! + +Il reprit: + +--Comprenez-moi bien. Je serai content de vous, si vous me servez... +comment dirai-je?... de surveillante? Ce mot-là vous convient-il? + +--Monsieur... + +--Dame! nous avons des agents de police _hommes_, en veux-tu en voilà, +ce n'est pas cela qui nous manque! Mais les agents de police _femmes_, +c'est rare. + +--Quoi! vous voulez!... + +--Choisissez! dit M. Jumelle d'un ton sec. Servez-nous pendant deux ans, +et dans deux ans je vous rendrai votre fils. + +--Qu'en ferez-vous? + +--Je le mettrai dans un pensionnat. Quant à vous, je me charge de votre +existence. + +Que Jacqueline pouvait-elle répondre à cela? + +M. Jumelle était le plus fort. + +Elle courba la tête. + +Le sous-chef de la police politique n'avait pas fait une mauvaise +affaire. D'ailleurs, frappé de l'admirable beauté de la jeune femme, il +avait aussitôt senti de quelle utilité pourrait lui être cette +beauté-là. + +Depuis six mois qu'elle était l'esclave de M. Jumelle, elle avait +_travaillé_ pour le compte de la rue de Jérusalem. + +_Travaillé_ avec horreur! Car elle avait honte d'elle même; la vie était +un dégoût pour elle; mais elle voulait revoir son enfant. + +Le lecteur comprend maintenant dans quelles occasions M. Jumelle se +servait d'elle. + +Au bal de l'Opéra, elle remplissait une mission qui la déshonorait à ses +propres yeux; des bouffées de honte lui montaient au visage quand elle +pensait au rôle infâme qu'elle avait accepté. + +Le matin où nous la retrouvons, sortant du cabinet de M. Jumelle, +Jacqueline partait encore pour remplir une de ces ténébreuses et +hideuses missions qui répugnent au coeur. + + + + +XI + +JEAN ET HENRY + + +Jean de Kardigân n'avait pas d'appartement à Paris. Pour endormir les +soupçons de la police, à supposer qu'ils dussent être éveillés, il +s'était purement et simplement logé à l'hôtel. Quand il revint de +l'expédition nocturne, en portant l'enfant dans ses bras, il se fit +conduire chez Henry de Puiseux. + +Henry de Puiseux demeurait rue de Richelieu, presque au coin de la rue +Neuve-des-Petits-Champs. + +Le marquis voulait lui confier le pauvre petit abandonné, et lui +demander aide et protection pour lui. + +Quand il arriva chez de Puiseux, celui-ci, rentré depuis peu de temps, +dormait du sommeil des justes. + +Jean l'éveilla impitoyablement. + +--Hein? qu'est-ce? que me veut-on? demanda Henry, quand dans l'ombre de +sa chambre à coucher, fermée aux rayons d'un pâle soleil d'hiver, il +aperçut la silhouette de son ami. + +--C'est moi, Henry. + +--Toi... Jean... Que le diable t'emporte! je dormais si bien!... + +--Réveille-toi. + +--Tu me la bailles belle! il y a longtemps que c'est fait... au moins +trois minutes. + +--Pauvre ami! modula Jean avec un sourire railleur. + +--C'est cela, moque-toi de moi maintenant. + +--Je ne me moque pas de toi. + +--Eh bien! je voudrais savoir alors ce que tu me veux. + +--Je t'apporte un cadeau. + +--Je te pardonne, en ce cas. + +--Tu ne me demandes pas ce que c'est? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce que je suis sûr de toi. Ce doit être un présent royal. + +--Je te remercie de cette confiance. + +--Il n'y a pas de quoi. + +Jean allait continuer. + +Mais Henry reprit avec volubilité: + +--Attends un peu, cher ami. + +Il sonna et son domestique entra. + +Ce serviteur ne ressemblait guère au brave et fidèle Aubin Ploguen. + +Il résumait en lui le gamin parisien avec tous ses défauts; ce +domestique, nommé Couriol, était affligé des sept péchés capitaux. Il +était menteur, gourmand, luxurieux, orgueilleux, paresseux, colère et +envieux. Je dois même ajouter, pour rester dans le vrai, qu'il en +possédait un huitième: le vol. + +--Couriol, dit Henry, ouvre les rideaux. + +La chambre se trouva jetée en pleine lumière. + +--Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, Couriol? demanda Henry, en +voyant que son domestique le regardait, planté curieusement sur ses deux +jambes. + +Couriol comprit sans doute le reproche contenu dans cette phrase, car il +s'éloigna, mais à regret. + +--Tu peux parler, maintenant. + +--Ce n'est pas malheureux. + +--Tu disais donc que tu m'apportes un cadeau? + +--Très-bien. + +--Tu approuves? + +--Tout à fait! + +Jean se mit à rire de l'assurance avec laquelle son ami fit cette +réponse. + +--Et tu me pardonnes de t'avoir éveillé? + +--Heu! heu! + +--Quoi! malgré mon cadeau... + +--Hélas! pourquoi ne me l'as-tu pas apporté quelques heures plus tard! + +--Tu n'es donc pas curieux de savoir en quoi il consiste? + +--Si. + +--Eh bien, cherche un peu. + +--C'est un bijou? + +--Non. + +--Un cheval? + +--Non. + +--Une arme? + +--Non. + +--Diable! un mariage, peut-être? + +Henry avait pris une mine piteusement comique. + +--Rassure-toi: ce n'est pas un mariage. + +--Tu veux donc me rendre fou! C'est un vase de Chine, sans doute? + +--Pas précisément. + +--Une aiguière d'argent? + +--Non. + +--Alors... + +--C'est un compagnon. + +--Un chien? + +--Non, un enfant! + +--Hein? Tu dis? Un enfant? + +--Oui. + +--Ah ça! tu plaisantes! + +--Moi? Nullement. + +Le visage sérieux de Jean empêchait Henry de croire à une plaisanterie +de son ami. Pourtant il ne comprenait pas encore. + +--Un enfant! un enfant! balbutia-t-il à moitié ahuri. + +--Ainsi que je te l'ai dit. + +--Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? + +--Dame! cela te regarde! + +--Comment! cela me regarde? + +--Mais oui, je te fais un cadeau, c'est à toi et non à moi de décider +quel emploi tu feras de ce cadeau. + +Jean recula dans le fond de la chambre et fit signe à Henry de se lever. + +Le jeune homme sauta à bas de son lit, passa un pantalon à pied, une +paire de pantoufles et une robe de chambre. + +--Regarde! dit Jean. + +Il vit alors, couché sur son canapé, un pauvre être, enveloppé d'une +couverture et plongé dans un sommeil réparateur. + +--Diable! diable! grommela Henry. + +--Cela te gêne? + +--Nullement, mais... + +--Mais?... Allons, j'ai pitié de toi. Écoute. + +Jean raconta à son ami ce que nous connaissons: le pauvre petit réveillé +par lui dans la neige, et dont il comptait se charger désormais. + +A mesure qu'il parlait, Henry prenait une mine de plus en plus +satisfaite. + +Quand Jean eut terminé, il sauta à son cou. + +--Bravo! Je ne faisais qu'admirer ton intelligence et ton dévouement; +mais maintenant j'admire encore plus ton coeur! + +--Merci, ami. + +--Merci? C'est plutôt à moi de te remercier, misérable, puisque tu as +bien voulu m'associer à ton oeuvre de charité! + +Une étreinte silencieuse fut la seule réponse de Jean. De Puiseux +reprit: + +--Voyons, qu'as-tu décidé? + +--Que je ferais le bonheur de cet enfant. Cela t'étonne? Ah! regarde ma +vie! regarde ce que je souffre! Où sont mes affections, à moi? Je ne +peux aimer ceux vers qui mon coeur volerait avec bonheur! Mon frère? +perdu à jamais pour moi. Sais-je seulement où il est maintenant? +Peut-être m'a-t-il oublié, comme il doit croire que je l'ai oublié +moi-même! Celle que j'aime... Fernande... + +Il s'arrêta. Une larme glissa lentement sur son visage. + +--Amour! amour! je ne te connaîtrai pas! A d'autres qu'à moi tes +dévouements sublimes et tes chastes bonheurs. Tiens! plus je vais, plus +je l'aime, cet ange apparu un jour dans ma vie. Elle est entrée dans mon +coeur, ce matin-là, et n'en est jamais sortie! + +--Tu n'es pas un homme, tiens! s'écria Henry avec colère. + +--Henry! + +--Ah! fâche-toi, si cela te plaît; cela m'est parbleu bien égal! +Seulement, je te dirai tout ce que j'ai sur le coeur. Comment, tu aimes, +et avec toutes les qualités que tu as, avec ta beauté,--car tu es beau, +pendard!--avec ton nom, ta fortune et ta liberté, tu ne cherches même +pas à savoir si tu es aimé! + +--Qu'en sais-tu? + +--Bravo, alors! + +--Je te ferai part tout à l'heure de la décision que j'ai prise à cet +égard. Pour l'instant, je veux en revenir au sujet important. Voici ce +que je compte faire de cet enfant. Je veux l'adopter, pour ainsi dire. +Je veux avoir un être sur lequel je puisse absolument compter, et qui +soit le frère que j'ai perdu. Dieu a jeté sur ma route cet abandonné: +donc, Dieu a voulu que je le recueille! + +Comprends-moi bien. Je vais repartir pour Kardigân. Je ne veux pas +encore l'emmener avec moi. Mon intention est de le mettre dans un +collège, peut-être au lycée Henri IV, où moi-même j'ai fait mes études. +Seulement, comme je ne partirai que dans huit jours, et que la santé du +pauvre petit a besoin de secours, je te prie de le garder quelque temps, +jusqu'à ce qu'il ait pris assez de forces pour supporter la vie de +collège. + +--C'est convenu, parbleu. + +--Merci. + +--Regarde un peu comme il dort! + +Comme s'il eût voulu donner un démenti immédiat aux paroles d'Henry, +l'enfant ouvrit les yeux et poussa un faible soupir. Jean se pencha sur +lui. + +--Es-tu reposé, mon enfant? dit-il. + +Le pauvre abandonné regardait avec surprise autour de lui. + +Cette chambre où il était, ces deux jeunes gens qui fixaient sur lui +leurs regards émus, tout cela le surprenait, l'épouvantait presque. + +--Oh! mon Dieu! murmura-t-il. + +--N'aie pas peur, dit Jean, tu es avec des amis. + +--Comment t'appelles-tu? demanda Henry. + +--Jacquelin Morel. + +C'était, en effet, le pauvre fils de cette pauvre Jacqueline Morel dont +nous venons de raconter la lugubre histoire. + +--D'où viens-tu? + +--Je ne sais pas. + +--Comment! tu ne sais pas d'où tu viens? + +--Non. + +--Voyons, cherche un peu. + +--J'étais avec maman et père à Lille. Nous vivions tous bien joyeux. +Tout à coup, on a tué mon père, puis on nous a arrêtés, maman et moi. On +nous a conduits à Paris. Depuis, je n'ai jamais revu ma mère. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'on m'a séparé d'elle. + +--Et toi, où t'a-t-on mis? + +--Dans une grande salle, avec d'autres enfants de mon âge. Puis, un +soir, comme j'appelais toujours ma mère, je me suis dit que, puisqu'on +ne voulait pas me la rendre, ce serait moi qui irais la retrouver. Je me +suis enfui. + +--Bravo! + +--Je traversai Paris en courant. Quand j'eus quitté la ville, épuisé, +mourant de faim, je fus assailli par la neige. Alors je tombai et je +crus que j'allais mourir... C'était dans une grande plaine. Je souffrais +affreusement. J'errai toute la nuit, à droite et à gauche, cherchant mon +chemin. Enfin, tout à coup, les forces me manquèrent. + + + + +XII + +LA BARONNE DE SERGAZ + + +Jacquelin s'arrêta. Le souvenir de son danger et de ses souffrances +agissait évidemment sur son esprit d'une façon douloureuse. Jean de +Kardigân en profita pour tâcher d'obtenir de lui quelques +renseignements. + +--Pourquoi a-t-on tué ton père? + +L'oeil de l'enfant s'alluma. + +--Parce qu'il s'était battu. + +--Contre qui? + +--Contre les soldats. + +--A Lille? + +--Oui, à Lille. + +Les deux amis se regardèrent. Ils comprenaient la vérité. Le père de +Jacquelin était mort sans doute dans cette émeute du département du Nord +dont on avait tant parlé. + +--Comment se fait-il, reprit Jean, qu'on ait pu te séparer de ta mère? + +Jacquelin raconta ce que nous savons déjà, mais, naturellement, en +taisant ce qu'il ignorait. Ce récit, ainsi formulé, devenait trop obscur +pour que les deux royalistes pussent deviner l'intervention de la police +dans ce drame de famille. + +--Écoute, mon enfant, dit Jean, c'est moi qui t'ai recueilli ce matin. +Tu allais mourir. Dieu t'a jeté dans ma vie. Nous chercherons ensemble +ta mère. + +Jacquelin saisit la main du marquis et l'embrassa. + +--Désormais, je me charge de toi. Tu n'auras plus à souffrir: je te le +promets. + +--Oh! vous êtes bon, monsieur. + +--Tu es encore faible. Il faut que tu prennes beaucoup de repos. +Monsieur est mon ami. Il va te garder chez lui. + +Quelques instants après, Jacquelin Morel était couché dans un grand lit +tout blanc. Un bon feu brillait dans la cheminée de la chambre que lui +avait donnée Henry, et il s'endormait de ce sommeil réparateur qui +sauve. + +Alors seulement, Jean et Henry purent causer des affaires politiques qui +les préoccupaient. + +Il fut convenu que les gentilshommes présents à la réunion partiraient +dans un bref délai pour leurs provinces, afin de préparer le soulèvement +général. + +Puis, Jean de Kardigân quitta son ami et se dirigea vers l'église +Saint-Eustache, où il avait habitude de faire ses dévotions. + +Resté seul, Henry se remit à sa toilette. + +A midi, il déjeuna. + +A une heure, il allait sortir à son tour, quand il entendit sonner à la +porte de son appartement. + +Couriol lui apporta une carte. Henry la prit et lut avec étonnement un +nom de femme: + +LA BARONNE DE SERGAZ. + +--Une femme chez moi, murmura-t-il. + +--Faites entrer au salon, Couriol, reprit-il, en s'adressant au valet de +chambre, et priez madame la baronne de m'excuser si je ne me rends pas +immédiatement auprès d'elle. + +En cinq minutes, de Puiseux acheva de s'habiller, et il entra dans le +salon où l'attendait l'inconnue. + +Il s'arrêta sur le seuil, ému et troublé. + +La baronne de Sergaz était assise dans un fauteuil, enveloppée d'un +voile noir en dentelles à la façon des Espagnoles. + +Elle paraissait très-pâle. Mais cette pâleur faisait ressortir encore +plus sa beauté souveraine. + +Car elle était belle autant qu'une statue grecque ou qu'une femme du +Corrége. + +De grands yeux sombres, gris-bleus, brillaient au milieu d'un visage +dont le dessin allongé indiquait une noblesse d'origine indéniable. + +Les extrémités fines, la taille mince, complétaient un ensemble +charmant. + +On voyait un sang bleu courir dans les veines des tempes et celles de la +main. + +Le seul défaut, peut-être, de cette nature aristocratique, était la +dureté du regard, et des lèvres, qui, comprimées au milieu, indiquent, +suivant les lois de la phrénologie, une âpreté de pensée souvent +méchante. + +Henry de Puiseux s'inclina respectueusement devant madame de Sergaz, +attendant que celle-ci lui fît signe de s'asseoir. + +La baronne répondit au salut du jeune homme par une légère inclinaison +de tête, et d'un geste loyal lui indiqua un siége. + +--Veuillez m'excuser, monsieur, lui dit-elle d'une voix harmonieuse, si +je prends la liberté de vous importuner, mais il n'a rien moins fallu +qu'une circonstance grave pour me décider à cette démarche. + +--Quelle qu'elle soit, madame, répondit le jeune homme, je me félicite +d'une démarche qui m'a procuré l'honneur de vous voir chez moi. + +--Voici ce qui m'amène auprès de vous, monsieur, reprit madame de +Sergaz. Je suis veuve depuis un an. Mon mari est mort me laissant une +fortune indépendante et la jouissance d'un château de la famille en +Vendée. Je me trouvais bien seule. Heureusement, un ancien ami de mon +père, M. le marquis de Rieux voulut bien être mon protecteur. Avant de +mourir, il me donna plusieurs lettres d'introduction auprès de ses amis +de Paris, M. Berryer, M. Hyde de Neuville et M. de Puiseux, votre père, +dont il ignorait la fin. + +Madame de Sergaz s'arrêta. + +Henry de Puiseux avait fait un geste d'étonnement en entendant prononcer +le nom de M. le marquis de Rieux, l'un de ces purs et loyaux royalistes +dont l'amitié seule est un brevet d'honnêteté et de vertu. + +Elle reprit: + +--J'hésitai longuement avant de faire usage de ces lettres. Vous +comprenez sans doute le sentiment qui me faisait agir. Je me plaisais +dans ce vieux château de Sergaz. Pour que je me décidasse à le quitter, +il a fallu que certains bruits fort graves vinssent jusqu'à moi. + +Henry de Puiseux ne perdait pas de vue madame de Sergaz, non qu'il fût +attiré invinciblement vers cette radieuse beauté. Mais à une époque +comme celle-là, il fallait se méfier de tout et de tous. + +Il attendait avant de juger. + +--Votre discrétion est trop naturelle, monsieur, pour que je puisse m'en +offenser. Veuillez prendre connaissance de la lettre de M. de Rieux. M. +votre père étant mort, c'est à vous que je dois la remettre. + +Madame de Sergaz tendit la lettre à Henry. Il avait correspondu avec M. +de Rieux et il connaissait son écriture. + +--Vous permettez, madame? dit-il, + +--Je vous en prie, monsieur. + +Il décacheta et lut. + +C'était une lettre de recommandation très-chaude. M. de Rieux priait son +vieil ami, M. de Puiseux, de rendre à madame de Sergaz tous les services +que celle-ci pouvait réclamer de lui. + +--Le fils fera ce que le père eût été heureux de faire, madame, dit +Henry en saluant la baronne. Que désirez-vous? + +--L'adresse de M. Berryer et de M. Hyde de Neuville, pour lesquels je +suis porteur d'une lettre également. + +Il n'y avait dans tout cela rien que de fort naturel, et Henry n'avait +pas à refuser une chose aussi simple qu'une adresse. + +Au reste, il était évident que madame de Sergaz pouvait se la procurer +autrement, et que si elle s'adressait à lui pour la connaître, c'est +qu'elle n'agissait pas avec de mauvaises pensées. + +Puis, comment supposer que le marquis de Rieux aurait muni d'une +recommandation aussi chaude une personne dont il n'eût pas été +absolument sûr? + +--M. Berryer, madame, demeure rue Royale n°7, et M. Hyde de Neuville rue +Neuve-des-Petits-Champs, n°23. + +La baronne se leva: + +--Je suis logée à l'hôtel Richelieu, monsieur, dit-elle. Tous les jours +vous me trouverez chez moi de quatre à six heures. + +Henry de Puiseux était doué d'un grand fonds de prudence et d'habileté, +que sa gaieté habituelle empêchait de soupçonner. + +Certes, la méfiance était peu de mise avec une femme comme madame de +Sergaz, mais il valait mieux l'exagérer que d'exposer les chefs du parti +à un danger réel. + +--Veuillez m'excuser, madame, dit-il, si je vous fais une question; mais +j'ai cru deviner, dans vos paroles, que nous étions en communauté +d'idées. Donc vous pouvez me répondre franchement. Il se peut que vous +vous étonniez, mais... + +--Votre demande est naturelle, monsieur, et j'ai hâte d'y souscrire. Je +suis restée veuve à vingt-sept ans sans enfants, et presque sans +parents. Ma fortune est assez grande, et bien supérieure à mes besoins. +J'ai entendu parler de certaines éventualités qui rendent le parti +royaliste--mon parti--obligé de recourir à un appel de fonds. Je désire +voir M. Berryer pour lui remettre un bon de cinquante mille francs. + +Somme toute, cela était fort naturel. Berryer était connu partout comme +l'un des chefs importants du parti légitimiste. Jamais le gouvernement +ne s'était plaint. + +Madame de Sergaz voulait lui remettre cinquante mille francs. + +Rien ne pouvait compromettre le grand orateur. + +La baronne salua une seconde fois et sortit, après avoir jeté un dernier +regard à Henry. + +--Elle est bien belle, murmura le jeune homme quand elle eut disparu. + +Il réfléchit un moment. + +--Bah! dit-il. + +Il sortit à son tour et prit sa voiture. Quand il rentra, à cinq heures, +son domestique lui remit une carte d'invitation et une lettre. + +La carte était de M. Saincaize. + +Elle le priait de venir dîner le lendemain à six heures du soir, chez +lui. + +La lettre était de madame de Sergaz. + +Voici ce qu'elle contenait: + +«Monsieur, + +Je tiens à vous remercier de votre aimable accueil. Je sais que demain +nous nous retrouverons à dîner chez M. Saincaize. Au cas où vos +occupations vous empêcheraient d'accepter, je le regretterais fort. + +Croyez à ma haute considération. + +BARONNE DE SERGAZ. + +--C'est étrange, dit Henry, en regardant la lettre. A-t-elle donc deviné +que j'avais déjà hâte de la revoir! + + + + +XIII + +OU ALLAIT JEAN DE KARDIGÂN? + + +Le lecteur se rappelle qu'en quittant son ami de Puiseux, Jean se +dirigea vers l'église Saint-Eustache. + +Il s'agenouilla et pria quelques instants. + +C'est qu'il voulait appeler sur lui la bénédiction d'en haut, avant de +tenter la démarche à laquelle il venait de se décider. + +Nous savons qu'il avait été sur le point de parler de cette démarche à +son ami, et que les circonstances seules l'avaient empêché de le faire. + +Voici en quoi elle consistait: + +Jean, en sortant de l'église, arrêta une voiture et se fit conduire à +l'Arc-de-Triomphe. + +On se souvient que Fernande Grégoire demeurait dans une petite rue +voisine. + +Le jeune homme descendit et, malgré le froid vif et piquant, fit +quelques pas en réfléchissant dans la direction du bois de Boulogne. + +Puis il revint vers l'Arc-de-Triomphe et gagna la rue de Mars où +demeurait la jeune fille. + +La maison était bien toujours la même, telle qu'elle lui était apparue, +en cette journée maudite où sa famille entière s'était dispersée aux +quatre vents. + +Il laissa retomber la gueule de chien en fer, qui, à cette époque, +annonçait l'arrivée d'un visiteur. + +La porte s'ouvrit. + +--Que désirez-vous, monsieur? demanda une femme de service. + +--Parler à mademoiselle Grégoire. + +La domestique le fit entrer dans un petit salon. + +--Qui annoncerai-je? + +--Le marquis de Kardigân. + +Cinq minutes après, Fernande s'arrêtait, émue et tremblante, sur le +seuil du salon, jetant un regard profond sur le jeune homme. + +--Je suis heureuse de vous revoir, monsieur, dit-elle, en lui tendant la +main. + +Jean prit cette main. + +Il lui sembla qu'elle tremblait beaucoup en touchant la sienne. + +Un frisson l'agita des pieds à la tête. + +Il ne pouvait se lasser de contempler ardemment celle qu'il adorait avec +tant de passion sainte. + +Comme sa pensée avait souvent volé vers elle pendant les longs mois qui +venaient de s'écouler! + +Il l'avait revue toujours belle, toujours chaste, avec son beau et +ravissant visage... + +A la fin, il sentit que ce silence devait gêner la jeune fille. + +--Pardonnez-moi, lui dit-il, mais je me suis senti tout ému en vous +voyant. + +Elle rougit un peu. + +--Mademoiselle, continua Jean, pardonnez-moi également la franchise +brutale de ce que vous allez entendre, mais j'estime qu'entre nous il +faut plus que des banalités: Je vous aime. + +Elle fit un pas en arrière avec cette instinctive pudeur de la jeune +fille à laquelle on fait un pareil aveu. + +--Je vous aime, reprit Jean. Je suis venu pour demander à votre père de +m'accorder votre main... Me le permettez-vous? + +Il y eut un court silence. + +Elle baissait les yeux; lui la regardait de son regard doux et ferme. + +Mais ce n'était pas une créature faible. Elle était ignorante des +puérilités et des petitesses. Elle releva le front, non sans une +certaine fierté: + +--Monsieur le marquis, dit-elle, je ne sais pas mentir, je ne mentirai +pas. Vous m'aimez... béni soit Dieu, c'était mon voeu le plus cher et ma +plus chère espérance... Je vous aime aussi. + +--Vous!... + +Jean saisit la main effilée de Fernande, et la couvrit de baisers: + +--Oh! que ne puis-je vous peindre ce que je ressens, balbutia-t-il, au +milieu du trouble profond où le jetait la réponse de la jeune fille. +Vous m'aimez! vous m'aimez, Fernande! Jamais je n'aurais osé espérer un +pareil bonheur! + +Et pourtant, il me semblait que le jour où nous nous étions vus pour la +première fois, nous avions échangé nos âmes dans un regard! il me +semblait que nous nous étions donnés l'un à l'autre pour toujours. +J'avais emporté votre image dans mon coeur et, depuis, je l'y ai toujours +gardée. Il n'y a pas une seule de mes pensées qui ne fût pour vous... O +Fernande, je vous aime! je vous aime! + +Cette douce et pure musique de l'amour impressionnait la jeune fille. + +--Jean, dit-elle, depuis que vous êtes entré ici pour votre salut, j'ai +deviné que je vous aimerais, et que mon coeur serait à jamais à vous! Je +me suis reproché souvent de penser à un inconnu, mais Dieu n'a pas voulu +que nous fussions maîtres de notre destinée. Tout à l'heure, quand on +m'a annoncé votre présence, j'ai cru que j'allais défaillir: il y avait +si longtemps que je vous espérais! Il y avait si longtemps que je vous +attendais! + +Certaines impressions ne peuvent pas se traduire avec des mots, il faut +quelque chose de plus. + +Un sentiment chaste et profond porte en lui une telle poésie, une telle +grandeur, que c'est le rapetisser que de tenter même de l'exprimer. + +Ils s'aimaient. Ils étaient nobles de coeur, jeunes d'années, beaux de +visage... + +Qu'y a-t-il au monde de plus charmant que ce radieux spectacle de deux +êtres unis, sous le regard de Dieu, par l'échange d'un aveu? + +--Ami, reprit-elle, ma mère était une sainte. Elle est morte, jeune, +trop jeune! Comme elle vous eût chéri, comme elle eût été fière de vous +appeler son fils! Mais ses enseignements sont restés en moi et jamais je +ne les ai oubliés. Elle m'avait fait jurer de venir prier sur sa tombe +et de lui raconter mes pensées à chaque circonstance grave de ma vie. Il +lui semblait, à cette pauvre adorée mourante, que son âme reviendrait en +ce monde, et que Dieu lui permettrait de répondre à mes confidences. +Jamais je n'y ai manqué. + +Vous dirai-je plus? Je suis sûre qu'elle m'entend, je suis sûre qu'elle +me parle. Entre elle, morte, et moi, vivante, il y a de longues +causeries, pendant lesquelles je lui raconte ce que j'espère ou ce que +je souffre, et les résolutions que me dicte ma conscience sont pour moi +comme des conseils que ma mère me donne... + +Eh bien, le jour où j'ai senti que je vous aimais, je suis allée au +cimetière. + +J'apportais à la tombe chérie son habituelle moisson de fleurs. + +C'était par une belle matinée d'automne. Les oiseaux chantaient dans les +saules pleureurs et sur la cime verte des ifs réguliers, comme s'ils +eussent voulu égayer de leur voix ceux qui dormaient là pour toujours. + +Il régnait dans toute la nature une joie et une gaieté qui gagnaient mon +être... + +Je m'agenouillai sur le tombeau, puis, ma prière faite, je restai +longtemps pensive, causant avec ma mère... + +Mon ami, ma conscience n'a pas tressailli. Rien en moi ne m'a averti que +mon coeur se fût mal donné. C'était à force de songer à vous que j'avais +compris que je vous aimais. C'est ce matin-là que j'ai compris que je +pouvais vous aimer! + +Jean avait écouté, charmé, la jeune fille. Il tenait sa main dans la +sienne. Quand elle eût fini, il eût voulu pouvoir lui dire: Encore! + +O duo charmant, éternel, toujours le même, et toujours nouveau, que Dieu +a mis sur les lèvres de Jacob et de Rachel à la fontaine, comme sur les +lèvres de Roméo et de Juliette! + +--Fernande, quand puis-je voir votre père? + +--A l'instant. + +--Pourrai-je lui dire?... + +--Dites-lui la vérité, mon ami: dites-lui que vous m'aimez et que je +vous aime. + +Ils se regardèrent encore longuement. + +Fernande sortit et monta dans le cabinet de son père pour le prévenir +que M. de Kardigân désirait lui parler. + +Par malheur M. Grégoire était sorti. + +Ils se résignèrent à attendre. + +Une heure, deux heures se passèrent. + +Les fiancés se sentaient gênés de cette solitude et de ce tête-à-tête. + +Jean se leva: + +--Fernande, il ne serait pas convenable que je restasse ici plus +longtemps. Je demeure à Paris, sur le boulevard de Gand, à l'hôtel de +France. Ayez l'obligeance de me faire dire l'heure à laquelle votre père +pourra me recevoir, je reviendrai. + +--Vous partez?... + +--Ne croyez-vous pas qu'il faut que je parte? + +Elle rougit. + +--Dieu m'est témoin que c'était pour moi un bonheur sans pareil que +d'être là, auprès de vous, ma bien-aimée; mais je ne veux pas que même +un seul mot railleur ou méchant effleure celle qui sera ma compagne. + +Fernande tendit son front au jeune homme. + +Il y mit un premier baiser d'amour, gage de leurs fiançailles, et pur +comme leurs âmes. + +--A bientôt! dit-il. + +--A bientôt!... + +Quand Jean eut disparu, elle resta plongée dans de tristes et amères +pensées. + +Pourquoi? + +D'où venait cette angoisse irraisonnée qui peu à peu s'emparait d'elle, +au point de lui tirer des larmes? + +A mesure que le temps marchait, à mesure que la journée s'écoulait, +Fernande sentait croître en elle un trouble étrange. + +Était-ce donc le pressentiment d'un malheur? + +A cinq heures du soir, M. Grégoire rentra. + +Il était souriant. + +Il adorait sa fille. C'était la joie de cet homme, la consolation des +crimes commis par lui, crimes que nous connaîtrons bientôt. Il serra +tendrement sa fille dans ses bras. + +--Chère enfant, dit-il, je viens t'annoncer une grande nouvelle. J'ai +promis ta main à l'un de mes jeunes amis, M. Robert Français. + +Fernande jeta un cri et tomba presque inanimée sur un siège. + +Le réveil était rude. + + + + +XIV + +LE PÈRE ET LA FILLE + + +Le citoyen Lucien Grégoire était né à Dijon, vers la fin du règne de +Louis XV. Il avait donc plus de soixante ans. + +De sourdes et lentes ambitions couvaient en lui. Du fond de la boutique +de drapier où l'enfermait son père, il regardait passer, l'envie et la +haine au coeur, les heureux de ce monde auxquels la destinée a donné la +fortune et la noblesse. + +De quinze à dix-sept ans, sa précoce intelligence souffrit toutes les +tortures de l'impuissance. + +Arriva le coup de tonnerre de 89. + +Le jeune Grégoire avait vingt ans. Il n'hésita pas et se jeta dans les +clubs. Il devint bientôt fameux par son éloquence âpre, emportée, +fiévreuse, qui enthousiasmait son rude public de vignerons et de +paysans. + +Quand la Législative, en se séparant, provoqua l'élection d'une +Convention nationale, Grégoire fut désigné un des premiers pour devenir +représentant du département de la Côte-d'Or. + +Il se fit remarquer par sa violence au milieu des violents, par sa +cruauté au milieu des cruels. + +Il vota la mort du roi sans délai, et en général, toutes les lois de +répression quelles qu'elles fussent. + +Vers la fin de la Terreur, il eut le tact politique de comprendre que ce +régime de sang et de crimes ne pouvait durer. Il fut l'un des aides de +Tallien dans cette campagne qui renversa Robespierre et fit le 9 +thermidor. + +Sous le Directoire il se tint coi. Au reste sa fortune était faite. + +Son père, le drapier de Dijon, lui avait laissé en 1793, au plus fort de +la Terreur, un héritage évalué à trente mille livres, amassées louis par +louis. + +L'or, à cette époque de dépréciation des assignats, valait mille fois sa +valeur réelle. + +Grégoire se fit acquéreur de biens nationaux. Il continua ce commerce +lucratif sur une large échelle. Au 18 brumaire, il possédait, vivants et +liquides, cent beaux mille écus tout battant neufs, à l'effigie de la +République française une et indivisible. + +Quatre ou cinq ans se passèrent encore. + +Le jour de Marengo, Ouvrard reçut une dépêche apportée par son courrier, +qui annonçait la perte de la bataille. + +Aussitôt la Rente baissa de cinq francs. + +Grégoire se mit à la hausse et acheta tout ce qu'on lui proposa. + +Le soir, il avait triplé sa fortune. + +Sous la Restauration, il passa en Suisse, d'où il ne revint qu'en 1829. + +Sa fille était le seul être qu'aimât ce vieillard égoïste. Il résumait +en elle toutes ses joies; mais la tendresse qu'elle lui inspirait ne +l'empêchait pas de maintenir son principe d'autorité. + +Fernande avait été habituée à obéir toujours. Grégoire aimait à ce que +ses ordres fussent respectés. + +Le lecteur connaissant le caractère du vieux régicide, comprendra quelle +émotion dut agiter le coeur de la jeune fille, quand elle entendit son +père lui annoncer qu'il avait disposé de sa main. + +N'ayant aucun parti en vue, il l'eût laissée libre d'épouser M. de +Kardigân; mais consentirait-il à abandonner ses projets? + +M. Grégoire resta stupéfait en voyant le trouble où ses paroles jetaient +sa fille. + +Il la souleva dans ses bras: + +--Qu'as-tu? voyons, réponds! + +Le criminel, qui avait signé sans remords l'assassinat du roi-martyr; le +coupable de tant de meurtres, dont le bourreau était l'exécuteur, +ressentit une inquiétude cachée, presque du malaise. + +Il aimait sa fille, cet homme; il l'aimait, bien qu'il fût prêt à briser +son coeur plutôt que de briser sa volonté, à lui. + +--Mon père!... + +Elle éclata en larmes et retomba assise sur un fauteuil. + +M. Grégoire se promenait de long en large dans le salon. + +--Explique-toi! Pourquoi es-tu si troublée? Pourquoi l'épouvante +s'est-elle emparée de toi? + +--Vous me dites que vous avez disposé de moi, au moment où... + +Elle s'arrêta. + +--Eh bien? + +--Au moment où j'allais vous annoncer que j'en aime un autre. + +Le père saisit brusquement le bras de sa fille, et la regarda en face. + +--Un autre? dit-il lentement. + +Il y eut un silence. + +--Bah! reprit-il, amourette de jeune personne bien sage! Cela passera. +Celui que je te destine t'a vue chez M. Ducroisy il y a un mois. Il t'a +aimée, et veut t'épouser. Tu l'épouseras. + +M. Grégoire prononça ce mot froidement, avec une rigidité d'expression +qui fit passer un frisson dans les veines de la pauvre Fernande. + +--Il est riche, jeune et beau, continua M. Grégoire; il n'y a donc rien +dans ce mariage qui te doive épouvanter. + +--Mais je ne l'aime pas, moi! + +--Tu l'aimeras. + +--Mon père! + +--Tu l'aimeras! te dis-je. + +--Ah! vous ne savez pas... + +--Je sais que je suis ton père et que je suis le maître. J'ai l'habitude +qu'on m'obéisse. Il ne me plaît pas que toi, ma fille, tu manques au +respect dû à mes volontés. + +Fernande avait repris un peu d'énergie. C'était une nature douce. + +Mais la force de son âme donnait à son coeur une puissance qu'elle ne se +soupçonnait pas elle-même. + +Nous l'avons vue s'exposer pour sauver un inconnu qui lui demandait +asile. + +Elle retrouva pour son amour son énergie passée. + +--Mon père, dit-elle lentement, cet homme que vous voulez me faire +épouser, je ne le connais pas, je ne l'aime pas... et je ne l'épouserai +pas. + +M. Grégoire, qui avait repris sa marche à grands pas à travers la pièce, +s'arrêta court. + +Quoi! sa fille osait lui résister! + +--Vous ne l'épouserez pas? + +--Non! + +Fernande était très calme. + +Son père l'avait toujours vue, jusqu'alors, craintive et timide devant +lui. Il éprouva le même étonnement, la même colère qu'un homme accoutumé +à voir tout lui céder et devant lequel se dresse soudain une volonté +aussi forte que la sienne. + +--Vous me manquez de respect, Fernande, dit-il avec hauteur. + +--Vous vous trompez, mon père. Je vous respecte et je vous aime, mais je +ne crois pas que l'obéissance que je vous dois me force à faire le +malheur de toute ma vie. + +--Des phrases que tout cela! + +--Non, ce ne sont pas des phrases, mais des réalités bien vraies, je +vous le jure! Vous avez donné votre parole. Moi, j'ai donné mon coeur, je +ne suis pas libre et je suis fiancée à un honnête homme que j'aime et +qui m'aime. Je serais lâche en vous obéissant... O mon père! +écoutez-moi, comprenez-moi, je l'aime, je l'aime! Ne faites pas le +désespoir de ma vie entière. Je suis votre unique enfant, ne la perdez +pas, ne la chassez pas de votre tendresse, parce qu'elle ne veut point +se résoudre à mourir! + +--Mourir! + +--Je mourrais si j'étais à un autre que celui que j'ai choisi... + +--Des phrases! répéta M. Grégoire dont la colère grandissait à mesure, +et pas autre chose. + +--Ah! vous êtes cruel. + +--Assez! Cette comédie a trop duré. Je veux que vous épousiez M. Robert +Français. Vous l'épouserez! + +Fernande avait espéré toucher cet homme implacable, bien qu'elle connût +la dureté de sa volonté. + +Mais elle comptait à tort sur sa tendresse paternelle. Cette tendresse, +bien que réelle, ne pouvait pas arracher M. Grégoire à ses projets. + +Puis il ne croyait pas aux sentiments uniques et invincibles. + +Fernande aimerait son mari après le mariage, au lieu de l'aimer avant. +Voilà tout. Mais quand la jeune fille vit que ses prières n'étaient de +rien, et que son père se refusait à les écouter, elle se reprit à son +amour, comme un homme qui se noie à une branche d'arbre, pour retrouver +l'énergie suffisante à la lutte: + +--Mon père, vous vous trompez, si vous me croyez faible. Dieu m'est +témoin que j'eusse été heureuse d'être toujours pour vous une fille +docile. Mais vous voulez me tuer! J'aime un galant homme. Quelques +instants avant que vous vinssiez ici, j'ai laissé tomber une main dans +la sienne, en me fiançant à lui. C'est l'époux que je me suis choisi; +c'est le seul que j'aurai. + +--Malheureuse! + +Si M. Grégoire avait gardé son visage colère et emporté, Fernande avait, +de même, gardé son énergie. + +Mais elle crut lire de la douleur sur les traits de son père. + +Elle se jeta à genoux, couvrant sa main de baisers. + +--Ayez pitié de moi, mon père, s'écria-t-elle d'une voix que ses larmes +rendaient déchirante; ne me forcez pas à vous désobéir. Rappelez-vous +que je suis la fille de votre femme, la seule que vous ayez aimée! Ne me +désespérez pas, ne me tuez pas! Je l'aime, je l'aime... Ah! ne me +séparez pas de lui... Je vous en supplie, mon père! + +M. Grégoire la repoussa brusquement. + +Elle tomba, dans le choc, le front sur le parquet du salon, et resta la +tête couchée, pleurant et sanglotant. + +Il eut comme un éclair de remords, comme une lueur de sensibilité, en +voyant la prostration de cette belle et chaste créature, sa fille, +enfin! + +Mais l'orgueil reprit vite le dessus. + +--Relevez-vous, dit-il. + +Fernande obéit, essuyant les larmes qui inondaient son beau visage. + +--Je vous donne jusqu'à ce soir, jusqu'à demain même pour réfléchir. +Mais que demain j'aie votre réponse. + +Il sortit, laissant Fernande seule. + + * * * * * + +Le soir, vers dix heures, la jeune fille jetait une mante sur ses +épaules, ouvrait doucement la porte de la maison et se jetait dans la +rue... + + + + +XV + +LE TESTAMENT + + +Jean de Kardigân demeurait à l'hôtel de France, sur le boulevard de +Gand. + +Le lecteur se rappelle sans doute pourquoi le jeune homme s'était décidé +à y louer un appartement. + +Il conspirait. + +Or, un conspirateur doit avant tout éviter d'inspirer des soupçons à la +police. + +C'est pourquoi il s'était résolu à se mettre lui-même, sous son vrai +nom, sous la surveillance de cette police, qui inspecte toujours avec +soin le livre des hôtels. + +Il rêva quelques instants, troublé, ivre de bonheur, avant de rentrer +chez lui. + +Il allait, à travers les rues, répétant en lui-même ces paroles bénies: + +--Elle m'aime! elle m'aime! + +Elle l'aimait! Fernande, cette noble fille, en qui il avait deviné tant +de vertus cachées, tant de chasteté, tant de grandeur! + +Fernande l'aimait! + +Il croyait porter écrite sur son visage l'ivresse intime qu'il +éprouvait. + +Par instants il se reprochait d'avoir tant tardé à lui avouer ce qu'il +ressentait. Puis venaient les projets d'avenir, ces projets qu'il est +plus doux de concevoir, peut-être, que de réaliser. + +Il ne sentait pas le froid, son coeur battait à rompre sous l'émotion +charmante de ce pur sentiment qui rend meilleur, et qui grandit l'âme +assez haute pour l'éprouver. + +Il revint chez lui vers neuf heures du soir; celui qui lui aurait +demandé s'il avait dîné l'aurait fort étonné. + +Jean ne comprenait pas, dans cette exaltation première, qu'il pût +exister au monde d'autres préoccupations que son amour. + +Son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. Il les ouvrit et les +lut, sans même déchiffrer les lignes. + +Pourtant, un peu de raison lui vint. + +Il se dit qu'avant de songer à cet amour qui était toute sa vie, il ne +devait pas oublier son devoir. + +Il avait une correspondance importante à mettre en ordre. Il voulut +s'astreindre au travail; mais ses idées n'étaient pas assez nettes pour +que ce travail pût aboutir. Il rejeta ses papiers, et ouvrit une valise +de voyage, dans laquelle était enfermé ce qu'il avait de précieux. + +Jean se sentait trop absorbé; il lui fallait quelques heures de sommeil +pour que son cerveau fût libre de concevoir autre chose que Fernande. + +Or, il gardait, comme un livre aimé, qu'on aime à consulter souvent, le +testament où son père avait tracé pour lui ses dernières volontés. + +Quand il sentait fléchir sa force, quand le doute attaquait son âme, il +lisait ce testament, dans lequel le vieux gentilhomme avait laissé +l'empreinte puissante de sa foi rigide et de sa croyance forte. + +Ce soir-là, Jean était mécontent de lui. + +Il s'accusait de négliger la mission sacrée dont il s'était chargé; il +avait besoin de se retremper dans son devoir. + +Voici quel était le testament de M. de Kardigân, ou plutôt quels +enseignements il adressait à son fils, dans ce code d'honneur et de +noblesse: + +«Mon fils, vous devez avant tout aimer votre patrie. N'oubliez pas que +vous avez deux maîtres: le roi de France et Dieu. Vous devez servir ces +deux maîtres, car c'est votre devoir. + +Aux temps où vous vivrez, un Kardigân ne doit jamais hésiter en face de +ce devoir. Vous entendrez parler de vérités nouvelles. On vous dira +qu'un gentilhomme a d'autres missions que d'adorer ce qui est vaincu, et +qu'il est plus profitable d'adorer ce qui est vainqueur. Ceux qui +parlent ainsi mentent, mon fils. Ils mentent deux fois: au passé et à +l'avenir. + +Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il +est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien +de commun entre vous et ceux qui ont renversé le roi. + +Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de +les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de +faire commerce avec eux; mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs +filles, ni aucun des leurs. Car s'il en était autrement, je sortirais de +ma tombe pour vous maudire! + +Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez +plus de frère. Qu'il soit chassé de votre coeur, comme je l'ai chassé de +notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En +mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car +Dieu ne pardonne pas,--il oublie. Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne +peux pas oublier.» + +Jean s'absorba dans la lecture de ces lignes inflexibles, où M. de +Kardigân mourant avait voulu tracer pour son fils les vérités humaines, +éternelles à ses yeux. + +L'heure passait, et le jeune homme ne s'en apercevait pas. Il entendit +sonner onze heures du soir, étonné qu'il fût si tard. + +Il s'apprêtait à quitter son cabinet de travail pour rentrer dans sa +chambre à coucher, quand son domestique vint lui dire qu'une dame voilée +demandait à lui parler. + +--Une dame? + +--Oui, monsieur le marquis. Je l'ai introduite dans le salon: elle prie +M. le marquis de la recevoir. + +--Quel est son nom? + +--Elle a refusé de le dire. + +Jean alla dans son salon, et s'arrêta confondu en se trouvant en face de +Fernande. + +La jeune fille était pâle, émue, tremblante. + +--Vous! vous! s'écria-t-il. Oh! mon Dieu, que s'est-il donc passé? + +En quelques mots elle lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre +elle et son père. + +Jean écoutait, désespéré. Quel réveil! + +--O mon ami, si vous saviez tout ce que j'ai souffert! j'ai cru que +j'allais mourir. Enfin, j'ai retrouvé assez de forces pour venir... + +--Fernande! Fernande! je vous aimais bien, mais il me semble que +maintenant je vous aime mille fois plus encore, puisque vous souffrez! + +--Je tremblais en me voyant seule dans la rue. Je n'osais avancer. Enfin +j'ai eu l'idée d'arrêter une voiture et de donner l'adresse que vous +m'aviez indiquée. Maintenant que je suis ici, écoutez-moi: mon père m'a +donné jusqu'à demain pour lui faire ma réponse; cette réponse, c'est à +vous de la dicter. + +--A moi? + +--Oui, à vous. Je viens vous dire: M'aimez-vous assez pour m'épouser +malgré mon père? Voudrez-vous pour votre femme d'une fille rebelle? + +--Vous, rebelle, quand vous écoutez votre coeur, quand vous m'aimez? + +--Réfléchissez, mon ami. Je ne veux pas que vous cédiez à un mouvement +de votre coeur. Réfléchissez! + +--Réfléchir, moi? A quoi, Fernande? Je vous aime et vous m'aimez: voilà +tout ce que je sais. Aujourd'hui nous nous sommes fiancés. Pourquoi +irions-nous briser ces fiançailles? + +--Vous avez raison, mon ami. Mon coeur me dictait la même réponse qu'à +vous; mais avant de la transmettre à mon père, je voudrais être certaine +que je ne faillirais pas à vos yeux. + +--Vous, faillir à mes yeux, Fernande! + +--Merci, ami. Je suis forte maintenant. + +Elle se leva. + +--Qu'allez-vous faire? demanda Jean. + +--Je retourne chez mon père, car je sais ce que je dois lui répondre. +J'ai dix-neuf ans. Dans deux ans, je serai majeure. Vous m'attendrez +deux ans? + +--Je vous le jure! + +--Alors, adieu! + +--Adieu! + +--Oui, car je ne vous reverrai plus avant le jour où nous pourrons être +unis à jamais! + +O noblesse de ces coeurs purs et loyaux! Ils s'adoraient, et Jean n'avait +même pas voulu baiser la main de la jeune fille. + +--Si vous voulez me rendre heureux, mon amie, dit-il au moment où elle +allait se retirer, écrivez-moi quelquefois, et pensez à moi toujours! + +Mais votre père ne cèdera-t-il pas? Faudra-t-il donc que nous perdions +deux ans de bonheur! + +--Lucien Grégoire n'a jamais cédé. Jadis, quand il était représentant du +peuple, on l'appelait l'intraitable... Adieu! + +--Adieu, Fernande! + +Mais il n'eut pas la force de la laisser partir ainsi. Il mit un genou +en terre et lui baisa la main. + +--Fernande, je le répète, nous sommes fiancés. Je vous engage ma foi, +mon honneur et ma vie! + +--J'accepte, dit-elle, car je vous engage mon amour! + +Elle disparut, rapide et légère, laissant dans le coeur de Jean une +tristesse âpre. + +--Deux ans! il faut attendre deux ans! + +Eh bien, soit! ne l'attendrais-je pas avec joie sept années comme Jacob? +N'est-ce pas ma vie, tout ce que j'ai de bon et de fort? + +Il revint à sa chambre à coucher et s'assit, rêveur, à sa table de +travail, où le testament de son père était resté déplié. + +On sait que la correspondance du marquis était jetée sur cette table. + +Son oeil tomba sur un des journaux à moitié ouverts que son domestique +lui avait apportés sur un plateau d'argent. + +--Son nom! murmura-t-il. + +Il venait de lire dans une colonne du journal le nom du père de +Fernande. Il fit sauter la bande et lut: + +«Lucien Grégoire...» Oui, c'est bien lui. + +«M. Lucien Grégoire, ancien représentant du peuple, est porté par les +comités de la Côte-d'Or pour les prochaines élections. M. Lucien +Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort de Louis +XVI...» + +Jean se leva d'un bond. + +Il vit le testament. + +--C'est un régicide! s'écria-t-il. + + + + +XVI + +LE COMBAT DE L'AMOUR ET DU DEVOIR + + +Il y eut un moment de violente stupeur, pendant lequel Jean crut être le +jouet d'un rêve affreux. + +--Non! c'est impossible! murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur le +journal où il venait de déchiffrer les lignes révélatrices. Je me +trompe: j'aurai mal lu... + +Il reprit: + +«M. Lucien Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort du +roi...» + +--Un régicide!... et c'est son père!... + +Cinq minutes se passèrent, pendant lesquelles le marquis de Kardigân fut +la proie d'un trouble profond. + +Mais à la fin, comme un homme qui secoue soudain l'étreinte d'une +hallucination, il se leva, et jetant la feuille publique loin de lui, +avec colère: + +--Et que m'importe! Sais-je seulement si ce journal dit vrai? Un +régicide? Le crime a été commis par le père et non par la fille! De quel +droit irais-je la rendre responsable? Pourquoi ferais-je porter à cet +ange le poids de ce lourd héritage? D'ailleurs, je l'aime! J'ai toujours +accompli mon devoir; quand j'étais soldat, mes chefs n'ont jamais eu +qu'à faire mon éloge. Qui oserait dire que je ne suis pas un honnête +homme, parce que j'épouserais la femme que j'aime, la femme dont je suis +aimé? + +Puis elle se mariera contre la volonté de cet homme. Ce n'est pas lui +qui me la donne, c'est elle qui se donne librement et volontairement. + +C'est dit: je l'épouserai. Tous ces maudits qui ont vendu leur roi comme +Judas a vendu son Dieu, sont bien oubliés aujourd'hui. Nul n'y songe: +personne ne connaît plus les noms qu'ils ont portés. Ils ont disparu, +écrasés sous l'infamie qu'ils avaient commise! + +Un régicide! Mais la France entière est régicide! + +N'a-t-elle pas permis que son roi fût détrôné, fût exilé? N'a-t-elle pas +permis qu'on brisât les traditions du passé? + +J'épouserai Fernande: je l'aime! + +Il se tut, secoué par l'angoisse qui, peu à peu, étreignait son coeur. + +--Oui, je l'épouserai! J'ai donné ma vie à la cause sainte que je +défends: je n'ai pas donné mon amour! J'ai promis de répandre mon sang: +je n'ai pas promis de torturer mon coeur. Qu'on prenne cette vie, qu'on +fasse couler ce sang; mais mon amour est à moi: je le garde!» + +Il se tut une seconde fois. + +La pâleur envahissait son visage. Celui qui l'aurait vu eût compris +qu'il démentait en lui-même les paroles prononcées par ses lèvres. + +Un rude combat se livrait dans ce coeur déchiré: l'éternel combat de +l'amour et du devoir. + +--Elle m'a sauvé, murmura-t-il. Je me rappelle ce jour-là. Son premier +regard m'a conquis. J'ai compris, en la quittant, que j'étais +irrémédiablement à elle. Depuis, jamais ma pensée n'a tenté de +s'échapper, quand elle se portait sur ce doux visage à peine entrevu +quelques heures. + +J'ai rêvé d'elle, je me faisais une vie dont elle aurait la moitié, et +jamais je n'ai espéré un bonheur dont elle n'eût pas eu sa part. Elle +seule m'a soutenu dans mes découragements. Je n'avais plus rien: mon +père, mes frères, ma soeur... ils étaient tous morts!... + +Assez de phrases. Ma décision est prise irrévocablement. + +Cet homme veut qu'elle en épouse un autre. Je n'aurai donc pas la honte +de voir son nom au bas de l'acte qui m'unira pour toujours à sa fille. + +D'ailleurs, j'attendrai: il faut que j'attende. Elle a dix-neuf ans. +Qu'il vive ou qu'il meure, pour moi ce n'est de rien. Je ne le connais +pas, je ne veux pas le connaître! + +Jean était debout. Il semblait avoir de la répugnance à rester assis à +cette table où il travaillait d'habitude. + +Pourtant, un aimant invincible l'y ramenait sans cesse. + +Le testament de M. de Kardigân était ouvert comme il l'avait laissé. + +Il prit machinalement le papier et lut tout haut ce qu'il avait lu tout +bas une heure auparavant: + +«Vous ne devez jamais vous livrer aux concessions du siècle. Il est des +hommes que vous devez haïr... + +Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de +les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de +faire commerce avec eux. Mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs +filles, ni aucun des leurs. + +Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous +maudire!» + +«--O mon père! homme inflexible, coeur de bronze! ô mon père, si tu +voyais les tortures de ton enfant, tu aurais pitié de lui!» + +Il se laissa retomber, assis et la tête dans ses mains, brisé par sa +douleur. + +Mais cette faiblesse fut passagère. Il se releva, reprenant avec +amertume: + +«De quel droit a-t-il engagé ma vie? De quel droit m'a-t-il condamné à +la solitude, à la souffrance? J'aime Fernande, et je n'en aime pas une +autre. C'est à elle que je veux lier ma destinée!... + +Pourquoi discuterais-je tant avec moi-même? Si je me sentais réellement +dans le vrai, pourquoi me soumettrais-je à cette torture de lutter +contre mon père mort? + +Si j'ai raison, pourquoi irais-je chercher des arguments auxquels je ne +crois pas? Pourquoi oserais-je me mentir à moi-même, au point de renier +tout mon passé? + +Je suis lâche! + +La vérité est une: pas de détours! Ce serait une faute que d'épouser +Fernande... Une faute? Peut-être un crime! + +Le commettrai-je, ce crime? Je ne veux plus ergoter avec ma conscience! +Elle n'est pas en repos. Elle me parle; dois-je l'écouter?» + +Il se tut de nouveau, puis, il reprit avec un désespoir croissant: + +«--J'ai bien dit! j'étais lâche! En l'épousant, je suis frappé de la +malédiction de mon père: je deviens criminel. Notre famille a toujours +porté le front haut. Et pour que ce nom n'eût aucune souillure, le jour +où mon frère a déshonoré ce nom, on le lui a arraché comme à un indigne! + +Mieux vaut les paroles franches! + +Épouserai-je Fernande malgré mon serment, malgré mon père, malgré ma +conscience? Faillirai-je à la tâche que je me suis imposée? + +Ah! j'aurai beau plaider avec moi-même, ma cause est mauvaise, je ne la +gagnerai pas!» + +Les larmes le suffoquaient. Il éclata en sanglots. Sa douleur contenue +éprouva ce soulagement qui commence le repos. + +«--Non, je ne t'épouserai pas, Fernande! dit-il d'une voix sourde. Non, +je ne te donnerai pas un époux déshonoré à ses propres yeux, ô ma douce +fiancée! + +Tu ne sauras jamais jusqu'à quel point je t'ai aimée! Tu ne sauras +jamais de combien d'adoration et de respect était faite ma tendresse +pour toi! + +Et toi, mon père, sois content de ton fils. Tu lui appris, quand tu +vivais, qu'un homme de ma maison doit sacrifier, non-seulement sa vie, +mais encore son bonheur! + +Je donnerai ce bonheur à la cause à laquelle tu m'as voué. De ce +jour-là, je ne m'appartenais plus, et je n'avais pas le droit de +m'arracher à la terrible logique des faits accomplis...» + +Les larmes le reprirent. + +«Je suis bien faible devant ma souffrance! murmura-t-il; je devrais +plutôt penser à la sienne... penser au désespoir de cette pauvre enfant +qui m'aime et qui avait reçu ma parole... + +Haut le coeur, Kardigân! cela a trop duré. Il faut que demain tout soit +rompu entre nous... demain, car le devoir l'emporte, cette nuit... et +demain l'amour serait le plus fort peut-être!» + +Il prit la plume et recopia entièrement le testament de son père. + +Puis, il résolut de briser le dernier lien qui le tenait encore attaché +à cette passion funeste. + +Il regarda une feuille de papier blanc et se dit que quelques lignes de +lui allaient creuser entre Fernande et son amour un fossé qui ne serait +jamais comblé. + +«--Fernande, je vous envoie les derniers renseignements que m'a laissés +mon père mourant. + +Lisez, mon amie. Quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le +courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime, +Fernande. En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et +j'ai des sanglots au coeur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais +que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en +mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon +amour ne m'ordonnait aussi de vivre. + +Je n'ai eu que votre image dans le coeur, que votre nom sur les lèvres +depuis le premier jour où je vous ai vue... + +Aujourd'hui tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que +mon sang à ceux que je sers: je me dois tout entier. Mon père m'a donné, +je n'ai pas le droit de me reprendre. + +Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le +veut pas... Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous +écrivant, je m'étais promis!... Non, je vous aime, Fernande, je vous +aime, et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini... +Soit! mais sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où +j'ai mis tout ce que j'ai en moi! + +Adieu! + +JEAN. + +Quand le jeune homme eut terminé cette lettre, il la mit sous enveloppe, +en y joignant la copie qu'il avait faite du testament de son père. Il +ferma l'enveloppe et y apposa son cachet. + +Puis il sonna son valet de chambre: + +--Vous porterez cette lettre demain matin, dit-il. + +Quand il se retrouva seul, seul, en face de son espoir adoré, qui +n'était plus qu'une ombre, et de son avenir noir, il tomba à genoux: + +--Seigneur, mon Dieu, s'écria-t-il, vous m'avez donné la force de me +désespérer: donnez-moi celle de supporter ce désespoir! + +Dieu l'exauça. + +Jean aperçut les lettres qu'on lui avait apportées, et qu'il avait +négligé de lire. + +--Ah! tu te révoltes, coeur faible, dit-il. Je te dompterai par la +fatigue et par le travail. + +Et il s'enfonça dans son labeur, encore saignant des coups du combat +terrible dont il était sorti vainqueur. + + + + +XVII + +L ESPIONNE + + +Le dîner de M. Saincaize était des plus brillants. Quand les convives se +trouvèrent réunis autour de la table du maître de la maison, il eût +fallu être bien blasé sur les joies de ce monde pour ne pas admirer la +réunion d'hommes distingués qui y avaient pris place. + +En dehors des principaux chefs du parti légitimiste, quelques +illustrations littéraires étaient présentes. + +Mais celle qui attirait tous les regards était madame de Sergaz. + +Elle rayonnait. + +Sa toilette, fort simple, était une robe de velours noir uni, +décolletée; sur ses épaules nues étincelait une rivière de diamants. + +Tous les yeux étaient fixés sur elle, car l'empire de la beauté est et +sera toujours irrésistible. + +On eût dit que madame de Sergaz ne s'apercevait pas des hommages muets +et de l'admiration des personnes qui l'entouraient. Elle restait froide +et silencieuse comme une statue grecque impassible devant ses +adorateurs. + +Henry de Puiseux, son voisin, obtenait seul quelques paroles d'elle. + +Encore étaient-ce des paroles banales, sans importance. + +Au reste, le jeune gentilhomme s'occupait fort peu du plus ou moins +d'importance des phrases prononcées par madame de Sergaz. Il ne +l'écoutait pas, se contentait de la regarder parler, quand d'aventure +elle daignait desserrer les lèvres. + +Il était absolument sous le charme. + +Un observateur attentif eût remarqué le léger frémissement qui agitait +la belle baronne à certains moments. + +L'un des convives, le célèbre M. de Balzac, alors dans tout l'éclat de +ses débuts, ne perdait pas de vue madame de Sergaz, et notait chacun des +mouvements instinctifs qui trahissaient l'émotion de la belle créature. + +Il n'y avait guère de silencieux autour de cette table, en dehors +d'Henry de Puiseux, d'Honoré de Balzac et de madame de Sergaz. Henry, +parce qu'il regardait; Balzac, parce qu'il pensait; la baronne, parce +qu'elle réfléchissait. + +A la fin du dîner, les convives passèrent dans les salons. Henry donnait +le bras à sa voisine. A cette époque, il y avait encore «des salons.» +Cette expression aura bientôt disparu de la langue, aujourd'hui que les +hommes ont l'habitude de quitter les femmes en sortant de table pour +aller au fumoir. + +Ce qui est à la fois poli et agréable: le progrès! + +--Vous m'avez autorisé à aller vous voir, madame la baronne, dit Henry. +J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop si j'use de la permission? + +Madame de Sergaz fixa sur le jeune homme son regard clair et froid: + +--Je ne puis que vous répéter la phrase de ma lettre, monsieur, +reprit-elle. Je serai toujours heureuse de vous voir. + +Ou avait remarqué la cour assidue faite par Henry à la baronne; et même, +l'un des convives observa que madame de Sergaz pourrait bien ne pas y +être indifférente. + +--Eh bien! cher romancier, dit Berryer à Balzac, que pensez-vous de +cette belle dame? + +--Ma foi, cher monsieur, vous m'interrogez sur une chose qui me +préoccupe depuis le commencement du dîner. + +--Vraiment! + +--C'est comme cela. + +Deux ou trois personnes s'approchèrent du grand écrivain et du grand +orateur. Une causerie entre Balzac et Berryer, ce devait être +merveilleux! + +L'auteur de la _Comédie humaine_ baissa un peu la voix, subitement. Mais +la baronne avait d'un mouvement rapide rapproché son fauteuil du cercle +formé à quelques pas d'elle; et, tout en paraissant prêter une attention +soutenue à ce que lui disait de Puiseux, elle ne perdait, en réalité, +aucune des paroles d'Honoré de Balzac. + +--Vous serez bien étonné quand je vous communiquerai mon opinion, +continua celui-ci. + +--Étonné? + +--Certes, oui! + +--Et pourquoi? + +--Parce qu'elle est, évidemment, tout à fait l'opposé de la vôtre. + +--Allez toujours! + +--Selon moi, le corps seul de madame de Sergaz est parmi nous ce soir. +La pensée, l'âme sont ailleurs. + +--En vérité! + +--Vous raillez? vous avez tort. Je ne me trompe pas. Regardez cet oeil +froid, qui ne s'allume que par éclairs; regardez cette lèvre comprimée, +et le sourire glacial qui glisse sur elle sans l'éclairer! Enfin, vous +pourriez compter les paroles qu'elle a prononcées! Or, quand une femme +est muette, c'est qu'elle a au coeur ou une crainte, ou une angoisse, ou +une ambition. + +Madame Saincaize se mit à rire. + +--Et autrement? demanda-t-elle. + +--Autrement, madame, répliqua de Balzac en s'inclinant devant la +maîtresse de la maison, il n'y a pas d'exemple qu'une femme se taise! + +On se récria, on contredit, on approuva: bref, l'idée du romancier +célèbre fut vivement discutée. + +Madame de Sergaz, l'objet de cette étrange théorie, était demeurée +impassible. + +Cependant, elle eut comme une lueur de colère quand Balzac ajouta: + +--Maintenant, auquel de ces trois sentiments est-elle livrée? +Choisissez! + +--Votre avis, à vous? + +--Oh! mon avis... + +--Nous vous en prions... + +--Eh bien, selon moi, ce n'est sûrement pas l'amour. + +--Pourquoi? + +--Encore un «pourquoi?» dit Balzac en riant. + +--Dame! mon cher, vous nous parlez par énigmes: or, le rôle des énigmes +est d'être toujours interrogées. + +--Vous avez raison. + +--Alors, parlez: nous écoutons. + +--Ce n'est pas l'amour, continua Balzac, presque à voix basse, attendu +que l'amour donne aux visages humains une douceur, une sérénité qu'on ne +voit pas sur celui de la baronne. Une femme qui aime a des émotions +subites, irraisonnées. Examinez madame de Sergaz, vous n'en lirez pas +une sur ses traits... + +A ce moment, madame de Sergaz se retourna. + +--Vous avez parfaitement raison, M. de Balzac, dit-elle. + +On se regarda. Elle avait tout entendu. + +--Je n'aime pas, continua-t-elle; mon mari est mort. Maintenant, vous +avez parlé de crainte et d'angoisse? La crainte, je ne la connais pas; +quant à l'angoisse, c'est possible. J'ai perdu un enfant que j'adorais, +et j'y pense toujours. + +La baronne avait prononcé cette phrase avec une vérité de diction que +lui eût enviée une comédienne de profession. + +Elle impressionna ceux qui l'entendirent. + +Madame de Sergaz se leva: + +--Excusez-moi, chère madame, dit-elle à madame Saincaize, je suis forcée +de me retirer. + +Au moment où elle allait sortir du salon, elle entendit une personne qui +disait: + +--Il y a une réunion ici, ce soir? + +--Oui, lui répondit-on. + +Elle n'eut pas l'air d'avoir saisi la pensée de cette demande et de +cette réponse. + +Madame Saincaize l'accompagna dans l'antichambre, où la baronne +s'enveloppa de sa sortie de bal et rabattit le capuchon sur sa tête. + +--Jacques, dit la maîtresse de la maison, faites avancer sous la +marquise la voiture de madame la baronne. + +Madame Saincaize salua une dernière fois la jeune femme et rentra au +salon. Alors madame de Sergaz toucha le bras du laquais qui s'appelait +Jacques et qui l'escortait respectueusement dans l'escalier. + +Cet homme s'arrêta, étonné. + +--_Charles!_ murmura-t-elle. + +--_Marie_, répondit le valet, qui comprenait à peine ce qui se passait. + +--Allez m'attendre au coin de la rue, dit-elle. + +Trois minutes après, madame de Sergaz faisait signe au domestique, resté +dans l'ombre d'une porte cochère, de s'approcher du coupé qui +stationnait au coin de la rue. + +--Vous savez que vous devez m'obéir? + +--Oui, madame. + +--Bien. Dans trois quarts d'heure je serai de retour ici. Vous +m'attendrez et vous m'introduirez dans l'hôtel. + +--Oui, madame. + +--Il y aura ce soir une réunion. Où est le cabinet de votre maître? + +--Au premier étage. + +--Où pouvez-vous me placer pour que j'entende tout ce qui s'y dira? + +--Dans la bibliothèque. + +--Personne n'y entrera? + +--Je la fermerai à clef, et je la garderai. Si on me la demande, je +dirai qu'elle est perdue. + +--Bien; mais n'oubliez pas: dans trois quarts d'heure. + +La baronne,--ou plutôt Jacqueline Morel (car le lecteur l'a déjà +reconnue sans doute), fit un geste, et le coupé partit. Quarante-cinq +minutes plus tard, une voiture jetait sur le trottoir une femme vêtue +d'un costume d'ouvrière. C'était elle. + +Jacques était au rendez-vous. Il l'accosta. + +--La réunion a-t-elle commencé? + +--Non, madame. + +--Bien. Allons vite. + +Le valet fit entrer l'espionne dans la cour de l'hôtel, et prit +l'escalier de service. Jacqueline le suivait. + +Parvenu au premier étage, il s'arrêta, prêtant l'oreille pour entendre +le moindre bruit. Mais cette partie de la maison était déserte. +L'escalier de service était désert. Il ouvrit une porte qui conduisait à +l'appartement de M. Saincaize. + +--Venez, dit-il. + +Tous les deux se glissèrent à travers deux chambres inhabitées, où M. +Saincaize serrait ses livres et ses papiers. + +--Voici la bibliothèque, dit Jacques. + +--Bien. + +Il introduisit Jacqueline Morel dans cette pièce attenante, en effet, au +cabinet où devaient se réunir ceux qu'elle devait espionner. + +Elle attendit une demi-heure environ; puis un jet de lumière passa entre +les fentes de la porte; elle distingua le bruit des paroles et des +pas... + +La réunion allait commencer. + + + + +XVI + +EXPLICATIONS + + +La réunion fut longue. + +En effet, Jean de Kardigân était arrivé quelques instants après le +départ de Jacqueline Morel, apportant un message qui lui était parvenu +le matin même. + +Le jeune homme avait passé une nuit sans sommeil: c'était la seconde. + +Enfoncé dans son travail, il avait forcé son esprit à se distraire de sa +pensée constante en l'astreignant à un rude labeur. + +Au matin seulement, il s'était endormi. + +A midi, il avait reçu à son réveil le document dont il venait +d'apprendre la teneur à ses amis. + +Ce document, qui n'a jamais été publié en France, croyons-nous, était la +minute de l'acte de régence, qu'un mois plus tard, le 27 janvier 1832, +Charles X devait dater d'Edimbourg. + +Le voici: + +«M..., chef de l'autorité civile dans la province de..., se concertera +avec les principaux chefs pour rédiger et publier une proclamation en +faveur de Henri V, dans laquelle on annoncera que Madame, duchesse de +Berry, sera régente du royaume pendant la minorité du roi, son fils, et +qu'elle en prendra le titre à son entrée en France; car telle est notre +volonté. + +_Signé_ CHARLES.» + +Cette pièce, dont tous les assistants comprenaient la haute +signification et l'extrême gravité, fut accueillie par deux opinions +bien opposées. + +Ainsi que trois jours auparavant, dans la maison de la rue du Petit-Pas, +M. Saincaize, aidé cette fois de MM. de Breulh et Hyde de Neuville, se +prononça carrément pour l'attente. + +Berryer resta neutre. + +Comme la réunion avait plutôt l'aspect d'une causerie que d'une +assemblée politique, personne ne présidait. + +Il en résultait que les conversations étaient générales, et que l'on +s'entendait difficilement. + +Pourtant M. Saincaize, en sa qualité de maître de maison, réclama un peu +de silence. + +Le digne homme avait une observation à présenter: + +--La guerre est donc décidée? dit-il. + +--Oui, monsieur, répliqua Jean. + +Henry de Puiseux ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur. + +M. Saincaize avait le don de toujours l'exaspérer. + +--Définitivement? appuya-t-il. + +Le marquis de Kardigân s'inclina de nouveau d'une manière affirmative. + +--Cependant, l'avis du comité de Paris... + +--Sa Majesté a cru devoir passer outre. + +--Pourtant, l'avis du comité de Paris! + +Henry de Puiseux laissa échapper une exclamation: + +--Il me semble, monsieur, qu'on vous avait expliqué que telle était la +volonté du roi! dit-il avec hauteur. + +M. Saincaize ne se tenait pas pour battu. + +--Pardon, pardon..., comme vous y allez. Il me semble, à moi, que l'avis +du comité de Paris... + +Il n'avait qu'un argument, mais il le répétait, par exemple! + +Berryer fit un pas en avant. + +--Nous avons arrêté, dit-il, que nous accepterions la décision de Sa +Majesté, comme devant trancher le différend. Le roi veut la guerre. Va +pour la guerre! + +Somme toute, ce n'était pas là le but de la réunion. + +Les principaux légitimistes qui la composaient voulaient s'entendre +avant de partir chacun pour leurs provinces. + +Le lecteur se rappelle qu'un double soulèvement devait avoir lieu: l'un +à Lyon et dans le midi en général; l'autre dans l'ouest. + +Or, comme l'insurrection devait éclater du 1er au 15 mai, il fallait +qu'on eût le temps de la préparer des deux côtés. + +Ces chefs comptaient effectuer leur départ dans la semaine, de Puiseux +et Pierre Prémontré pour la Vendée; Henri de Bonnechose pour les +départements situés au-dessus de la Loire; Jacques Dervieux pour Angers, +et Maurice de Carlepont pour Toulouse et Marseille. + +Or, Jean de Kardigân avait, en outre, la mission de leur remettre, avant +qu'ils quittassent Paris, la clef des noms dont ils devaient s'appeler +entre eux, et le mot de passe des correspondances. + +Voici quelle était cette clef que nous donnons entièrement, afin de ne +pas égarer le public, quand, dans le cours de cette histoire, nous +serons obligé d'y avoir recours: + + Ma tante. +MADAME........................................ Mathurine. + Petit-Pierre. + + Le voisin. +Le maréchal de Bourmont....................... Laurent. + +N. de Maquillé................................ Bertrand. + +M. Terrien.................................... Coeur-de-Lion. + +Marquis de Kardigân........................... Jean-Nu-Pieds. + +Henry de Puiseux.............................. Petit-Bleu. + +Pierre Prémontré.............................. Pascal. + +Louis Surville................................ Feuille-de-Chêne. + +H. de Bonnechose.............................. Vol-au-Vent. + +M. Clouët..................................... Saint-Amand. + +Jacques Dervieux.............................. Antoine. + +Cadoudal...................................... Bras-de-Fer. + +Cathelineau................................... Le Jeune. + +Charette...................................... Gaspard. + +Maurice de Carlepont.......................... Achille. + +M. Hébert..................................... Doineville. + +Mademoiselle Stylite de Kersabiec (demoiselle +d'honneur et amie de la princesse)............ Françoise. + +D'Autichamp................................... Marchand. + +De Coislin.................................... Louis Renaud. + +Dans les lettres qu'ils s'adresseraient entre eux, les soldats d'Henri V +avaient ordre de s'appeler toujours les uns les autres par leurs noms de +guerre. + +Quant à la clef diplomatique, elle était dans les vingt-quatre lettres +de ces deux mots: _le gouvernement provisoire_. + +Jacqueline Morel entendait tout cela. + +Elle surprenait un à un tous les secrets de ces héros qui allaient +risquer leur vie dans un élan sublime, ignorant que la police était là, +aux aguets, épiant leurs moindres paroles, leurs moindres gestes! + +Une chose surtout frappa Jacqueline Morel: c'est que les deux clefs, +celle des noms de guerre et celle des lettres, furent remises à Henry de +Puiseux. + +Le jeune gentilhomme devait les conserver jusqu'à son départ. + +Quelques minutes avant la fin de la réunion, Jacques, le valet de +chambre traître, vint dire tout bas à l'espionne: + +--Partez, madame, on pourrait vous surprendre. + +En effet, il était prudent peut-être de se retirer. + +Mais au lieu de suivre Jacqueline pendant qu'elle s'enfuit à travers les +corridors de l'hôtel Saincaize, expliquons en quelques mots à nos +lecteurs comment la veuve de l'ouvrier de Lille avait pu jouer son rôle +de baronne. + +A la mort de M. le marquis de Rieux, décédé quelques mois auparavant, la +police avait mis la main sur les papiers qu'il laissait. + +On ne sait jamais ce qui peut arriver. Puis, M. de Rieux ayant joué un +certain rôle politique, il pouvait être bon de se prémunir contre des +accusations posthumes. + +M. Jumelle ayant à dresser une batterie anti-légitimiste, n'avait pas +hésité. + +Il résolut de construire un roman de toutes pièces, par lequel il +arriverait à introduire parmi les légitimistes un traître sans qu'ils +s'en doutassent. + +Le traître devint une _traîtresse_, parce que le sous-chef de la police +politique avait Jacqueline Morel sous la main et tenait à l'utiliser. + +Puis il vaut toujours mieux agir au moyen d'une jolie femme, surtout +quand elle est douée de grands moyens de séduction. + +Voici donc comment s'y prit l'intelligent M. Jumelle pour arriver à ses +fins. + +Il fit copier l'écriture du marquis de Rieux par un faussaire auquel on +promit sa grâce, et il composa un certain nombre de lettres qui +recommandaient chaudement madame la baronne de Sergaz à plusieurs amis +du feu marquis. + +Il poussa le soin et l'habileté jusqu'à faire faire du papier semblable +à celui dont se servait le vieux gentilhomme, papier à couronne et à +chiffre identiques. + +Puis il lança en avant Jacqueline Morel. + +La ruse était grossière, mais simple. + +Et en police, comme en toutes choses, ce qui est simple réussit +fatalement. + +M. Jumelle avait une seule carte contre lui dans cette partie qu'il +jouait si délibérément: c'était que la veuve de l'ouvrier manquât de la +distinction nécessaire pour remplir le personnage d'une grande dame. + +Mais M. Jumelle connaissait ce mot de Rivarol, ce Gustave Claudin du +XVIIIe siècle: + +«Toute femme, si humble qu'elle soit, saura toujours monter ou +descendre, selon que vous la conduirez en haut ou en bas.» + +Il savait que, s'il affublait Jacqueline d'un nom aristocratique, d'une +rivière de diamants et d'une robe de velours, il ne viendrait à personne +l'idée de croire que la baronne de Sergaz n'existât point. + +Surtout, si elle se présentait dans le parti légitimiste, apportant +généreusement son offrande à la guerre. + +Or, les cinquante mille francs que la jeune femme avait remis à Berryer +avaient été pris, purement et simplement, sur les fonds particuliers du +ministère de l'intérieur, au chapitre: Dépenses secrètes. + +Quant à Jacques, c'était un de ces agents de sous-ordre comme, durant +tout le règne de Louis-Philippe, la police en eut dans les maisons +qu'elle craignait. + +On pourrait retrouver dans les pièces politiques de 1830 à 1835 environ, +et de 1844 à 1848, un certain nombre de dénonciations faites contre +leurs maîtres par des domestiques que la police avait attachés à leur +service. + +Il fallait donner ces explications au lecteur pour qu'il pût saisir, +sans être arrêté désormais, les divers incidents de notre drame. + +Les royalistes se séparèrent. + +Au moment où Jean de Kardigân et Henry de Puiseux allaient quitter +l'hôtel, il fut convenu entre eux et leurs amis que toutes les +communications relatives à l'insurrection de Vendée seraient transmises +à celui-ci, puis, qu'il devait se rendre, sous peu de jours, dans cette +province. + +--Grand Dieu! qu'as-tu? demanda Henry à son ami, quand ils furent seuls, +et qu'il vit la figure ravagée du marquis. + +--Ah! si je te disais! + +--Mais quoi? + +--Attends, tu sauras tout. + + + + +XIX + +UN AMI INATTENDU + + +Mais Henry de Puiseux ne voulait pas attendre. + +Il était impatient de savoir quel drame nouveau envahissait l'existence +de son ami. + +--Mon cher Jean, dit-il, j'en suis bien fâché, mais tu vas me faire le +plaisir de me conter immédiatement ta petite histoire. + +--Henry! + +--Fâche-toi si tu veux! cela m'est, parbleu! bien égal. J'entends que tu +n'aies pas de secrets pour moi. + +--Des secrets! + +--Tu en as, et de terribles, encore, continua Henry, dont la voix devint +plus douce, de mordante qu'elle était d'abord. + +--Tu as raison. + +--Eh! mon Dieu, ne t'ai-je donc pas deviné facilement? Je connais la +vie, Jean; je la connais plus que toi, car elle m'a éprouvé souvent, et +sous mon masque de gaieté, je cache des angoisses dont nul ne sait le +compte. Aussi, je peux te consoler et te conseiller. Parle, ami, parle +sans crainte; et laisse-moi être un peu ton frère, puisque tu as perdu +les tiens! + +Les deux jeunes gens avaient quitté à pied l'hôtel de M. Saincaize. Ils +marchaient lentement et gagnaient l'appartement de de Puiseux, qui était +voisin de M. Saincaize. + +Ils ne rompirent de nouveau le silence que lorsqu'ils furent assis, au +coin du feu, dans cette chambre, où nous avons déjà introduit le +lecteur. + +--Couriol, dit Henry à son valet de chambre, comment va l'enfant? + +On sait que, jusqu'à sa guérison, Jacquelin Morel devait demeurer chez +M. de Puiseux. + +--Bien, monsieur. + +--Il dort? + +--Oui, monsieur. + +--Vous pouvez vous retirer. + +Couriol sortit. + +--Parle, maintenant, reprit Henry, nous sommes seuls; personne ne peut +nous entendre, et nous avons toute une nuit à nous. + +Bien que Jean eût déjà parlé à son ami de cette jeune fille qu'il +aimait, il l'avait fait avec peu de détails. + +Le marquis de Kardigân reprit les choses de haut. + +Il raconta cette pure histoire d'amour que nous connaissons, commencée +par un jour d'émeute et finie par une nuit de désespoir. + +De Puiseux était violemment ému. + +Ce drame si simple et en même temps si poignant lui tirait des larmes +des yeux. + +Quand Jean en vint à ce combat de l'amour et du devoir, où il avait dû +subir de si terribles assauts, de Puiseux se leva, et, par un mouvement +spontané, il se jeta au cou du marquis: + +--Bravo, Jean! dit-il. + +--Tu m'approuves? + +--Si je t'approuve? Je t'admire! Tu es grand par le coeur comme par la +loyauté; par le courage comme par l'honneur! Crois-tu donc que beaucoup +de gens seraient capables d'un pareil sacrifice, si fort au-dessus de +l'énergie humaine? Je t'admire, et je te le répète, parce qu'il est +beau, à une époque comme la nôtre, de voir un gentilhomme français jeter +le gant ainsi à tout ce qui est tortueux et bas! + +Henry s'arrêta. + +Le visage de Jean s'était contracté sous l'effet de la cuisante douleur +qu'il ressentait. + +--Ah! tu es bien malheureux! + +--Malheureux? Affreusement. Je vois noir! J'ai l'âme tordue! Pense à +cela! Ceux que j'aime, je n'ai pas le droit de les aimer! Ceux qui +m'aimaient sont morts! Je me demande par instants si je n'ai pas une +fatalité implacable acharnée après moi. Si je n'avais pas ma foi en mon +Dieu, ma foi en mon roi, qui me soutient et me réconforte, j'en +arriverais au désespoir! + +--Ami, dit Henry, je te demande pardon. Je t'ai promis de te consoler, +j'ai eu tort. Tu es inconsolable. + +--Oh! oui, inconsolable! + +--Dieu est bon, Dieu est juste, vois-tu. A chaque créature humaine, il a +donné sa part de souffrances à subir. Mais à côté de ces souffrances, il +a mis ce baume souverain qu'on appelle le temps. Espère. + +--Je suis las de l'espérance. + +--Pleure, alors. + +--Je n'ai plus de larmes. + +--Il ne te reste plus qu'un secours: la prière. Prie! + +--Oui, et que Dieu m'entende! + +Il se faisait tard. + +Cette confidence avait pris deux heures environ. + +Au moment où Jean allait quitter son ami pour revenir à son hôtel, il +eut comme une arrière-pensée. + +--Conduisez-moi auprès de l'enfant, dit-il. + +Henry le regarda, étonné. + +Mais, sans le questionner, il ouvrit la porte qui donnait de sa chambre +à coucher dans le salon, et le traversa pour entrer avec le marquis dans +la pièce où Jacquelin était couché. + +L'enfant dormait. + +Il était réellement beau à voir, avec ses longs cheveux, que sa mère +avait laissé grandir par coquetterie. + +Il tenait sa tête appuyée sur son bras replié, et il souriait dans son +sommeil. + +Peut-être rêvait-il à celle à qui on l'avait brutalement arraché. + +--Pauvre petit! murmura Jean. + +Et il l'embrassa au front. + +«--Laissez venir à moi les petits enfants!» a dit le Christ. + +Il a voulu ainsi enseigner aux hommes tout ce que l'enfance a de grand +et de sacré. + +Jean ressentit le contre-coup de ce charme qu'exhale ce qui est jeune, +frais et pur. + +L'innocente créature était comme une consolation vivante que Dieu jetait +sur les pas du marquis. + +Il le devina. + +--Je l'aimerai, lui, au moins, pensa-t-il. + +Cette âme, toute sevrée de tendresse, ce coeur dévoué privé de +dévouement, rêva de se faire un compagnon de cette innocente créature +abandonnée. + +Il rêva de l'emmener avec lui, dans la lande bretonne, au bord de cet +océan qui pleure éternellement. + +--Tiens... je pars, dit-il tristement; je ne voudrais pas rester trop +longtemps ici... + +Vingt minutes après, le marquis arrivait à son hôtel. + +Une surprise l'y attendait. + +Son valet de chambre lui dit qu'un homme était là, qui voulait lui +parler. + +--Un homme? + +--Oui, monsieur. + +--Vous ne deviez pas le recevoir. Comment! à trois heures du matin!... + +--Que monsieur le marquis m'excuse, reprit le domestique, mais cet homme +est venu plusieurs fois dans la soirée. Quand je lui ai dit que monsieur +ne rentrerait que très-avant dans la nuit, il a déclaré qu'il +attendrait. + +--Ah! comment se nomme-t-il? + +--Je lui ai demandé son nom; il a refusé de me le dire, sous prétexte +que M. le marquis ne le connaissait pas. + +--Quelle personne est-ce? + +--Un ouvrier. + +Jean faisait toutes ces questions, parce qu'il se méfiait, avec raison, +de ce que la police pouvait diriger contre lui. + +Ses méfiances furent encore excitées par les quelques paroles que venait +de dire le valet de chambre. + +Néanmoins, il se résolut à entrer dans le salon, où était l'inconnu. + +Celui-ci était assis au coin de la cheminée où brûlaient les restes d'un +feu presque éteint. + +Jean lui jeta un rapide regard. + +Il ne l'avait jamais vu. + +Pourtant, cet ouvrier (il était facile de le reconnaître à sa blouse de +travail) inspirait de la confiance par sa mine ouverte, ses yeux clairs +et intelligents. + +M. de Kardigân devina qu'il était en face d'un homme, et que, si cet +homme était son ennemi, il serait, en tout cas, un ennemi loyal. + +--C'est à monsieur le marquis de Kardigân que j'ai l'honneur de parler? +dit l'ouvrier en apercevant le marquis. + +--Oui, monsieur; et je suppose que, pour que vous m'ayez ainsi attendu +jusqu'à une pareille heure de nuit, il faut que vous ayez à me faire +part de choses graves. + +--Très-graves, en effet. + +L'ouvrier parlait d'une voix ferme. + +Le domestique, un peu inquiet de laisser son maître à trois heures du +matin, seul avec un homme inconnu, était resté debout à la porte du +salon. + +--Je voudrais parler... à vous seul, continua l'ouvrier. + +Tout cela intriguait Jean. + +Au reste, son visiteur inconnu lui plaisait, par un je ne sais quoi de +franc qui se devinait en lui à première vue. + +Puis qu'importait? + +Jean n'était pas de ceux qu'une crainte ou un danger peut arrêter. + +--Laissez-nous, dit-il au domestique. + +Il s'éloigna. + +Les deux hommes, l'homme de la noblesse, l'homme du peuple, étaient +seuls, en face l'un de l'autre: et c'eût été un spectacle curieux que +d'examiner ainsi ces deux types des deux grandes expressions de la +société moderne. + +Lamartine a parlé, dans un vers fameux, de la différence qui existe +entre ces races distinctes d'origine, l'une portant dans ses veines le +sang rouge du Gaulois, l'autre le sang bleu du Franc. + +Le Gaulois et le Franc étaient en présence. + +Chacun d'eux combattait les dieux de l'autre; et cependant ils sentaient +réciproquement que quelque chose de caché les unissait déjà. + +En effet, si l'ouvrier et Jean ne se connaissaient pas de visage, le +premier avait joué un rôle influent dans la vie du second. + +--Vous rappelez-vous, monsieur le marquis, dit-il, cet ouvrier qui se +trouvait, le 30 juillet 1830, chez le citoyen Grégoire? + +--Si je me le rappelle? Il m'a sauvé la vie! Il se nomme Jérôme Hébrard. + +--C'est moi. + +Jean serra la main de Jérôme. + +--Avez-vous besoin de moi, par bonheur? + +--Non, monsieur, je vous remercie. Je vous apporte une lettre de +mademoiselle Fernande. + +--Dieu! Elle est donc en danger? + +--Oui... en danger, mortel... + + + + +XX + +LE COMMENCEMENT DE LA LUTTE + + +L'avant-veille, en quittant son fiancé, Fernande était rentrée chez elle +un peu rassurée. + +Elle venait de voir Jean. La vue de celui qu'elle aimait suffisait à lui +donner des forces. + +Et pourtant elle tremblait à la pensée de la lutte qu'elle allait être +obligée de supporter contre son père, non à cause des violences qu'elle +avait à craindre, mais parce que son père devenait son ennemi, et que, +par devoir, elle l'aimait et le respectait. + +La voiture qui l'avait amenée au boulevard de Gand traversait rapidement +Paris pour la conduire à l'Arc de Triomphe: elle songeait. + +Dans sa loyauté native, dans sa pureté immaculée, elle n'avait même pas +eu l'idée qu'elle pût commettre une action répréhensible en allant chez +celui qu'elle considérait comme devant être son mari. D'ailleurs, les +dangers n'existent que pour ceux qui les connaissent. + +Comment, elle qui avait grandi dans l'ignorance du mal, pouvait-elle le +craindre? + +Elle s'attendait à trouver la maison endormie. + +Son père l'avait élevée à sa façon, la laissant parfaitement libre. Il +s'était trouvé que l'enfant à qui il avait donné toute licence, était +une honnête créature. Mais une femme vicieuse eût été perdue et jetée +dans la mauvaise voie. + +Donc, Fernande devait croire que son retour passerait inaperçu, comme +son départ. + +Elle ouvrit la porte cochère avec la clef qu'elle avait sur elle et +monta rapidement à sa chambre. + +Quelle ne fut pas sa surprise en y voyant son père qui l'attendait! + +M. Grégoire se leva froidement en apercevant Fernande. + +--D'où venez-vous, dit-il, à une pareille heure, seule, dans les rues? + +Le vieux conventionnel savait parfaitement que sa fille ne pouvait rien +avoir fait de mal. Il connaissait trop la pureté de Fernande pour la +soupçonner. Mais il devinait en partie ce qui avait eu lieu, et cette +résistance ouverte à ses ordres le révoltait. + +Elle ne mentait jamais. + +Souvent, quand elle était enfant, elle avait mieux aimé être punie que +de se sauver par un mensonge. + +Et Dieu sait que la punition était sévère pour elle: sa mère ne venait +pas l'embrasser, le soir, dans sa chambre! + +Aussi, M. Grégoire savait que sa fille lui répondrait la vérité. + +Si elle ne voulait pas lui raconter ce qui s'était passé, elle se +tairait; mais à coup sur elle ne mentirait pas. + +Fernande pâlit un peu à cette demande de son père. + +Mais elle comprit que, dans la voie douloureuse où elle était entrée, +elle ne devait reculer devant rien. + +--Je viens de voir celui à qui je me suis fiancée, mon père, dit-elle. + +Bien que M. Grégoire fût préparé à cette réponse, il ne s'attendait pas +à ce qu'elle fût aussi catégorique. + +--Vous avez osé me désobéir!... + +--Mon père, continua doucement la jeune fille, je vous ai averti de ce +que je croyais mon devoir. Je vous respecte trop pour vous mentir. J'ai +voulu parler à l'homme dont je porterai le nom, après l'arrêt inflexible +qui est sorti de votre bouche. + +--Et que lui avez-vous dit? + +Elle se tut. + +--Vous ne m'entendez pas?... + +--Mon père... + +--Répondez, je le veux! + +--Je lui ai raconté tout ce qui s'était passé entre nous, et je l'ai +prié d'attendre deux ans, parce que dans deux ans je serai libre. + +M. Grégoire sentit que, s'il restait encore quelques instants auprès de +sa fille, et surtout s'il continuait à l'interroger, il ne pourrait pas +rester maître de lui. + +--C'est bien, dit-il. + +Et il sortit. + +Fernande s'agenouilla sur ce prie-Dieu que Jean de Kardigân avait +remarqué lorsqu'elle l'avait enfermé dans sa chambre, pour l'arracher à +la fureur des révolutionnaires, et elle éleva sa douleur vers Dieu, puis +elle se coucha. + +Mais le sommeil ne venait pas. + +Elle avait devant les yeux l'image de son père courroucé; des frissons +inconscients s'emparaient d'elle, la secouant de la tête aux pieds. Elle +eut cette espèce de délire qu'on ressent pendant la crise, alors que les +idées ne sont pas effacées complètement par le sommeil et gardent, au +contraire, ce vague des choses indéfinies. + +C'était l'heure où Jean se trouvait en face de son terrible sacrifice; +l'heure où celui qu'elle aimait luttait avec la douleur, comme Jacob +avec l'ange, cette image éternelle de l'homme terrassant ses passions. + +Ah! si elle avait pu savoir qu'au moment où elle se débattait contre +l'insomnie, où elle cherchait en vain à trouver un sommeil qui la +fuyait, sa vie, sa destinée se jouaient dans le coeur de l'homme qu'elle +avait choisi! + +Aux premières lueurs du soleil, vers huit heures du matin, elle put +prendre un peu de repos. A dix heures, elle s'éveilla. + +Elle se hâta de se lever et de s'habiller, brisée par cette nuit +d'insomnie. + +Son habitude, chaque jour, était de se lever à la première heure. Elle +employait sa matinée à entendre la messe d'abord et ensuite à visiter +les pauvres. + +Voyant l'heure avancée, elle craignit d'arriver trop tard; mais, +néanmoins, elle voulut accomplir ses devoirs quotidiens. + +Elle fit demander à son père s'il pouvait la recevoir. + +M. Grégoire lui fit répondre qu'il l'attendait. + +--Vous allez sortir lui dit-il, en voyant qu'elle avait mis un mantelet +et un chapeau. + +--Oui, mon père, comme d'habitude. Mais je venais vous souhaiter le +bonjour. + +--Je vous remercie. Vous pouvez quitter votre chapeau. Vous ne sortirez +pas. + +--Vous avez besoin de moi? + +--Non. + +--Alors, mon père, je vous demanderai la permission d'aller faire mes +prières accoutumées. + +--Je vous la refuse. + +Fernande ne comprenait pas encore. + +Elle crut naïvement que son père voulait reprendre avec elle la +conversation brutale commencée la veille. Ne lui avait-il pas, +d'ailleurs, donné vingt-quatre heures de réflexion! Il voulait une +réponse, sans doute. + +--Vous ne sortirez pas aujourd'hui. + +--Vous ne voulez pas?... + +--Ni demain, ni les autres jours. + +--Mon père!... + +--Je vous fais savoir ma décision. Assez! + +--Je vous en supplie... Mon père!... + +--Assez, vous dis-je! Suis-je le maître, oui ou non? Il me semble que +j'ai le droit de faire dans ma maison et de ma fille ce qu'il me +convient. + +Elle salua le vieillard et remonta chez elle. + +A l'heure du déjeuner, elle descendit. + +--Il est venu une lettre pour vous, Fernande, lui dit-il. La voici. + +C'était la lettre de Jean. + +M. Grégoire n'avait pas voulu l'ouvrir. + +--Vous me connaissez, continua-t-il. Il ne m'a pas plu de savoir ce +qu'elle contenait; seulement, vous ne la lirez qu'après me l'avoir +donnée vous-même. Il ne me convenait pas de briser le cachet d'une +lettre à vous adressée. + +--Cette lettre... vous voulez!... + +--Je la lirai, ou vous ne la lirez pas. + +--J'obéis, mon père. + +Elle s'approcha du feu qui brillait dans la cheminée, et y brûla la +lettre. + +Pauvre enfant! si elle s'était doutée de ce que contenait ce frêle +papier! + +Elle versa quelques larmes en regardant la flamme monter joyeusement +dans l'âtre à cet aliment nouveau qui lui était jeté. + +Mais elle ne voulut pas qu'on pût voir cette faiblesse d'un instant. +Elle se détourna et en effaça toutes traces sur son visage. + +Le repas fut silencieux. + +Au moment où il allait se terminer, la porte cochère de la maison +résonna sur ses gonds. + +Un domestique vint annoncer à M. Grégoire qu'une personne le demandait. + +--Restez ici, Fernande, dit le conventionnel à sa fille; j'aurai besoin +de vous tout à l'heure. + +Elle frémit, devinant que la personne qui venait d'arriver était l'homme +auquel son père voulait la marier. + +Tout la confirmait dans cette idée, d'abord cette prison où on +l'enfermait, ensuite le sourire de joie que M. Grégoire avait emporté +aux lèvres en la quittant. + +En effet, dix minutes plus tard, elle fut invitée par son père à se +rendre au salon. + +Debout, appuyé sur la cheminée, elle aperçut un jeune homme de +vingt-quatre ans, de haute taille, pâle et distingué, qui tressaillit +faiblement en la voyant. + +--Monsieur Robert Français, ma fille, dit M. Grégoire. + +Elle chancela presque, mais sa force lui revint aussitôt. + +Elle allait à la bataille. Si elle était victorieuse, son bonheur était +sauf; si elle se laissait vaincre, sa vie entière était perdue. + +M. Robert Français avait une figure belle et énergique, bien qu'un peu +triste. + +Une fine moustache brune couvrait sa lèvre, et la bouche découvrait, +quand il souriait, des dents très blanches. + +Il paraissait, sinon bon, au moins loyal et homme d'honneur. + +Les yeux foncés et brillants indiquaient une nature habituée à regarder +en face. + +Fernande résolut d'aller droit au danger. Au reste, son père semblait +vouloir laisser l'explication inévitable se faire librement entre les +deux jeunes gens. + +Il sortit. + +Alors elle s'avança vers M. Robert Français et lui dit d'une voix ferme: + +--Monsieur, on veut que je sois votre femme. J'ai besoin de vous parler +sans détours. + +Le jeune homme s'inclina: + +--Mademoiselle, répondit-il, je suis à vos ordres... + + + + +XXI + +ROBERT FRANÇAIS + + +Il y eut un moment de silence entre Robert Français et Fernande avant +que la conversation s'engageât. + +Tous les deux devinaient qu'elle serait grave, et que l'explication +souhaitée par la jeune fille amènerait un résultat important. Fernande +s'assit, et, d'un geste plein d'une noblesse sans pareille, elle fit +signe à Robert de s'asseoir également. + +--Monsieur, dit-elle, mon père m'a appris la recherche dont vous +m'honorez. Je sais qu'après m'avoir vue chez des amis communs, vous avez +demandé à M. Grégoire de vous accorder ma main... + +Elle s'arrêta, et un flot de sang qui afflua à son coeur la fit +subitement pâlir. Robert Français comprit cette émotion, et fut lui-même +impressionné du trouble que révélait le visage agité de la jeune fille. + +--Quand mon père m'eut fait part de sa réponse, quand j'eus examiné la +décision qu'il avait prise de vous accepter pour gendre, je lui ai avoué +le secret de mon coeur: il ne m'a pas écoutée! + +Je respecte et j'aime mon père, monsieur, mais j'ai souvent souffert de +son implacable volonté, qui ne tolère ni refus ni résistance. Alors, +devant sa résolution formelle de ne pas avoir pitié de moi, je me suis +décidée à m'adresser à vous, et à vous dire: + +«Monsieur, je ne vous aime pas; monsieur, je ne suis pas libre.» + +Robert Français s'attendait peu à cette franchise. Il fronça légèrement +le sourcil, car il est toujours pénible de s'entendre dire de pareilles +choses. + +Pourtant il se contint. + +Fernande, elle, avait fermé les yeux, rougissant après cet aveu. + +Voyant que M. Français gardait toujours le silence, elle crut devoir +continuer: + +--Que me reste-t-il à vous apprendre, monsieur? dit-elle d'une voix plus +lente. J'aime, et je suis aimée. Je me croyais libre, j'ai engagé ma +foi. J'ai juré à celui que j'ai choisi de n'être à nul autre si je +n'étais pas à lui. Il a reçu le serment que j'ai fait, serment que Dieu +a entendu et a béni. Faut-il que je sois parjure? Faut-il qu'il me +méprise et me haïsse?... + +Elle s'interrompit encore. + +--Son mépris! sa haine! Ah! j'aimerais mieux mourir! + +Jusqu'alors Fernande avait parlé avec une froideur calculée.. + +Mais elle mit tant d'âme, tant de désespoir dans cette dernière phrase, +que Robert Français frissonna en l'entendant prononcer. + +--Continuez, mademoiselle, murmura-t-il, je vous écoute. + +--Que vous dirai-je encore, monsieur? reprit-elle en relevant son front. +Après le pénible aveu que vous venez de recevoir, je n'ai plus qu'à me +taire et à attendre votre décision. + +--Ma décision? + +--Oui, monsieur. + +--Je ne vous comprends pas, mademoiselle! + +--Vous ne me comprenez pas?... + +Robert Français se leva et la regarda fixement. + +Puis, d'une voix tremblante: + +--Vous m'avez fait un aveu; permettez-moi de répondre à votre confiance +par un aveu semblable. Vous m'avez dit que vous ne m'aimiez pas, et que +vous en aimiez un autre; je vous dis, moi, mademoiselle, que je vous +aime profondément, passionnément. + +Fernande pâlit et recula instinctivement son fauteuil, comme pour +s'éloigner de celui qui lui parlait ainsi. + +Mais Robert Français avait deviné la révolte intérieure de la jeune +fille. Il reprit avec une dignité suprême: + +--Ne craignez rien! Il ne sortira pas un mot de mes lèvres que vous ne +puissiez entendre. Je n'ai jamais compris l'amour sans le respect. +Comment pourrais-je donc en manquer envers vous? Je vous aime depuis le +premier jour où je vous ai vue. Vous ne savez pas cela, vous ne pouvez +pas le savoir; votre père l'ignore, car ces mystères du coeur doivent +rester cachés à tous. + +Je vous ai vue chez des amis communs, croyez-vous? Détrompez-vous! + +La nuit de ce bal où M. Ducraissy m'a présenté, je vous connaissais +depuis longtemps,--depuis longtemps, six mois, une éternité, quand on +aime! Comment pouviez-vous le savoir? je ne m'étais jamais montré à +vous! + +Vous alliez souvent porter des secours à une pauvre vieille femme, que +son fils, tué sur une barricade en 1830, avait laissée sans pain. + +Je vous ai rencontrée pendant que vous accomplissiez votre oeuvre +d'angélique bonté. J'ai lu sur votre visage tous les dévouements, tous +les sacrifices. + +Puis, peut-être, j'ai appris à vous aimer... Ceux à qui je parlais de +vous me racontaient tous une noble action accomplie. + +Le soir où j'ai désiré vous être présenté, vous n'étiez plus une +étrangère pour moi, si moi j'étais toujours un étranger à vos yeux. + +Je savais que votre vie se passait entre la charité et la prière... Je +vous aimais déjà ardemment, quand mon nom a pour la première fois frappé +votre oreille, et nous avions des pensées communes que vous ignorez +encore... + +Voilà l'aveu que je voulais vous faire, mademoiselle, afin de vous +montrer que mon amour ne date pas d'hier, et que depuis longtemps mon +coeur était entièrement À vous! + +Mille sentiments opposés avaient agité Fernande en écoutant Robert. + +Elle s'attendait si peu à une révélation pareille! + +Elle restait confondue. L'homme qui parlait ainsi, l'homme qui cachait +en lui tant de sentiments délicats, devait être une nature élevée, +capable de comprendre. + +Aussi le premier sentiment qu'elle éprouva fut une joie profonde. + +Robert Français ne voudrait pas l'épouser malgré elle. + +Elle ne pensait pas que le malheureux devait souffrir. Il y a toujours +de l'égoïsme dans le coeur humain, même dans le meilleur. + +Le jeune homme sentit qu'après ce qu'il venait de dire, Fernande devait +être gênée. Il voulut néanmoins tenter de la toucher davantage. + +Car il prenait pour une émotion vraie le trouble qu'il lisait sur le +visage de mademoiselle Grégoire. + +S'il avait su! + +--Oui, je souffre, reprit-il. Vous comprenez maintenant, mademoiselle, +quelle torture j'ai endurée quand vous m'avez avoué tout à l'heure la +vérité. + +Vous brisiez mon rêve sans pitié! Ce que vous me disiez me rejetait +brutalement hors de mes espérances. + +J'ai toujours été malheureux, mademoiselle. Des fous ceux qui prétendent +qu'il faut être riche pour être heureux! + +--Le nom que je porte n'est pas le mien; mon père m'a chassé de sa +famille, m'a arraché le nom de mes ancêtres parce que je défendais le +peuple quand lui défendait le roi! + +J'ai un frère... un frère qui vit, et pour lequel je suis mort! Un frère +qui m'a oublié et qui a froidement accepté l'héritage de haine que mon +père lui a légué en mourant. + +Alors, me trouvant seul en ce monde, j'ai regardé autour de moi. J'ai vu +des indifférents. L'amitié m'a trahi; je me suis promis de garder toute +ma tendresse pour celle qui serait ma femme. Je m'étais promis en même +temps que, cette compagne, je la choisirais avec un soin jaloux, et que +je pourrais lui vouer toute ma vie... + +Ah! c'était la destinée qui me condamnait d'avance. Celle que je +désirais me repousse; et je ne peux même plus espérer l'amour. + +La figure de Robert Français respirait un abattement qui toucha la jeune +fille. Si le premier sentiment avait été de l'égoïsme, le second fut de +la pitié. + +Pour comprendre ce que souffrait Robert, elle n'avait qu'à s'interroger +elle-même: son coeur pouvait répondre. + +--Ah! vous avez demandé pitié à votre père, prononça-t-il avec amertume. +Croyez-vous que je n'aie pas le droit de demander pitié moi aussi? + +Croyez-vous que le plus à plaindre de nous deux ne soit pas moi? + +Est-ce que l'amour d'une jeune fille, d'un enfant, peut se comparer à +l'amour d'un homme? Connaît-elle la vie et sait-elle à quels engagements +elle se livre le jour où elle devient fiancée? + +Il s'interrompit, une animation étrange se lisait en lui. Il se +promenait à grands pas à travers le salon, sans même s'apercevoir de la +bizarrerie de cette attitude. + +Fernande, étonnée d'abord, ne tarda pas à être effrayée. + +Robert avait lentement perdu le calme qu'elle lui avait vu dans les +premiers instants de leur entretien. + +Pourtant, elle fit un effort et dit: + +--Monsieur, je vous remercie d'avoir eu confiance en moi, comme moi +j'avais eu confiance en vous. Hélas! maintenant je n'ose plus terminer +l'aveu que j'avais commencé. + +Quand j'ignorais votre secret, je pouvais me décider à vous parler comme +je comptais le faire; maintenant, cela ne m'est plus possible... + +Robert la regarda étonnée. + +--Mademoiselle... + +--Vous ne comprenez pas, monsieur? + +--Non, mademoiselle, et je vous supplie d'être aussi confiante que vous +m'avez déjà fait l'honneur de l'être. + +--Je n'ose... + +--Je suis un galant homme, mademoiselle, dit-il lentement, et comme tel, +vous pouvez tout me dire, et moi je puis tout entendre. + +Fernande leva les yeux sur Robert,--bien pâle, mais résolue. + +--Eh bien! monsieur, je m'adresse à votre loyauté, pour vous supplier de +renoncer à moi. + +Le visage de Robert se décomposa. + +Une ardente colère se peignit dans ses yeux. + +--Renoncer à vous? Jamais! dit-il. + +Le tonnerre tombant aux pieds de Fernande l'eût moins épouvantée que +l'exclamation furieuse du jeune homme. + +Il répéta avec emportement: + +--Je ne renoncerai pas à vous! et si vous n'êtes pas ma femme, je ne +veux pas, au moins, que vous soyez la femme d'un autre!... + + + + +XXII + +LE DANGER + + +Fernande trembla. + +L'homme qu'elle avait devant les yeux depuis une heure se révélait sous +un jour nouveau. + +--Quoi! je vous ai dit que je vous aimais! reprit Robert Français, et +vous espérez que je vous abandonnerai! Je vous ai dit que depuis six +mois je ne pensais qu'à vous, et vous avez pu croire que je renoncerais +à mon rêve!... N'attendez pas de moi une générosité ridicule!... J'aime, +voilà tout ce que je sais! + +Vous voir à un autre? Je préférerais que vous fussiez morte! + +Robert Français mit une telle expression dans la manière de prononcer +cette phrase, que Fernande comprit bien que tout était fini pour elle. + +--Que vous ai-je donc fait? murmura-t-elle d'une voix brisée. Vous ne +m'avez pas comprise. Si c'est moi qui refuse de vous épouser, mon père +me poursuivra de sa volonté, de sa colère. Mais vous!... vous pouvez +d'un seul mot me sauver et me rendre libre à jamais. + +--Comment! vous voulez que, non content d'être refusé par vous, j'aille +encore!... + +--Vous m'aimez, monsieur, je vous crois. Vos paroles m'ont émue, et des +paroles menteuses ne vont pas droit au coeur comme les vôtres ont été au +mien! Vous avez souffert... Donc vous savez ce que c'est que la +souffrance! Ayez pitié de la mienne!... Vous voyez, toute ma fierté +tombe... Je deviens humble... Un mot de vous à mon père, et je suis +sauvée! + +Robert Français détournait les yeux pour ne pas voir cette belle jeune +fille qui l'implorait. + +Il sentait qu'une pareille supplication arriverait peut-être à le +toucher, et il ne voulait pas être touché. + +Voyant que le jeune homme conservait son impassibilité, Fernande sentit +sa fierté revenir. Elle eut honte d'être descendue jusqu'à la prière. + +--Eh bien, non, dit-elle, je ne vous demande rien! Il y a des âmes que +la souffrance élève et purifie, la vôtre est de celles qui s'irritent et +s'aigrissent. Soit! je serai victime, mais je ne serai plus humiliée. + +Vous m'avez vue venir à vous, suppliante, vous m'avez repoussée! Je ne +descendrai pas plus loin. Mon père vous a accordé ma main; mais moi, +monsieur, je vous la refuse! + +Fernande était redevenue la fière et courageuse jeune fille qui avait +sauvé le marquis de Kardigân. + +Un sang généreux colorait son visage; son regard brillait, et sa lèvre +tremblante indiquait qu'elle subirait tout plutôt qu'une volonté +despotique et cruelle. + +Robert Français l'admirait. + +Mais l'impétueux jeune homme, au lieu d'ouvrir son coeur à la pitié, +regrettait encore plus le sacrifice que le refus de Fernande lui +imposait malgré lui. + +Avant qu'il eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit et M. Grégoire +entra. + +Le vieux conventionnel était souriant; mais son sourire avait cette +ironie glaciale des êtres qui ne croient à rien. + +Il s'était imaginé que sa fille repoussait le parti qu'on lui proposait, +parce qu'elle ne connaissait pas Robert; et, ingénument, avec ce cynisme +naïf des hommes comme lui, il était persuadé que M. Français gagnerait +rapidement sa cause auprès de Fernande. + +Il arrivait donc, persuadé que tout était arrangé selon ses désirs. + +Mais le premier coup d'oeil qu'il jeta sur les deux jeunes gens l'avertit +qu'il s'était abusé. + +--Mademoiselle Grégoire vous a-t-elle fait part de ses intentions? +dit-il à Robert en se tournant vers lui. + +--Oui, monsieur. + +Le regard de M. Grégoire devint interrogateur. + +--Elle a refusé la demande que j'avais l'honneur de lui adresser. + +Le conventionnel laissa échapper un geste de colère. + +--Ayez l'obligeance d'aller m'attendre dans mon cabinet, monsieur, +dit-il. + +Robert jeta un dernier regard à Fernande, et disparut... + +M. Grégoire prit violemment le bras de sa fille. + +--Cette comédie a assez duré, mademoiselle; il faut qu'elle ait une fin. +J'entends que vous m'obéissiez. + +Fernande redressa de nouveau le front. + +--Non! dit-elle. + +--Vous refusez? + +--Je refuse! + +--Alors, malheur à vous! + +--J'accepte tout! et je m'attends à tout! + +--Non. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous réserve. + +Elle n'eut pas peur; c'était une nature trop vigoureusement trempée pour +céder à ce sentiment vulgaire. + +Mais un léger frissonnement agita son corps, quand elle réfléchit aux +dangers inconnus qui la menaçaient. + +Et Jean n'était pas là! et Jean ne viendrait pas la secourir! Pauvre +femme! elle ignorait ce que son fiancé lui avait écrit dans sa nuit +d'angoisse, elle ignorait qu'elle était seule désormais, et que celui en +qui reposait toute son espérance s'entendait avec ses ennemis pour ne +pas l'épouser! + +La décision de M. Grégoire était prête; il n'y avait plus à hésiter. + +Il jeta un regard suprême à sa fille, regard qui fit trembler la +malheureuse Fernande, tant elle y lut de rage froide et concentrée. + +M. Grégoire sortit, la laissant seule. + +Un instant après, elle quitta le salon à son tour, pour regagner sa +chambre à coucher; là au moins elle était libre, libre de prier et de +pleurer. + +Le cabinet du conventionnel était situé en face du salon. + +En passant devant la porte, Fernande entendit des éclats de voix. +C'était son père qui parlait. Sans doute, elle allait s'éloigner, quand +un mot attira son attention. + +--Je l'enlèverai demain!... + +Elle comprit tout, et sa pensée embrassa aussitôt la portée de la +résolution prise par M. Grégoire. + +Sans doute, le vieillard s'était dit qu'il ne pourrait pas dompter ce +fier et hautain caractère, et il voulait arracher Fernande à son amour +maudit, en l'arrachant à celui qu'elle aimait. + +L'instinct de la conservation fut plus fort dans son coeur que la volonté +du devoir. + +Elle écouta... + +Malheureusement, les deux hommes parlaient tantôt à voix haute, tantôt à +voix basse. Elle entendit imparfaitement... + +--L'aimez-vous? dit M. Grégoire brusquement quand il entra dans la +chambre où l'attendait Robert Français. + +--Si je l'aime! + +--Ah! vous êtes bien dégénérés, vous, les hommes de la génération qui +commence! De mon temps, pour accomplir ce qu'on voulait, on ne reculait +devant rien!... + +Le jeune homme arrêta M. Grégoire du geste. + +--Monsieur, dit-il, parlons franc. Quand je vous ai demandé la main de +votre fille, je vous ai dit quelle était ma position de fortune: j'ai +cent mille livres de rente, pas de famille, pas d'obligations. Enfin, +vous me connaissez, ou plutôt, vos frères, ceux qui, comme vous et moi, +combattent pour la cause du peuple, me connaissent, et vous ont dit que +l'on pouvait compter en tout temps sur mon courage et mon intelligence. +Vous comprenez qu'il faut bien que je fasse ressortir ce que je vaux, +puisque vous en doutez! Or, ce qui vous a décidé à accepter +favorablement ma recherche, ce n'est pas ma fortune, vous êtes riche +vous-même; ce n'est pas ma jeunesse, puisque je suis vieux avant l'âge; +ni ma famille, puisque je n'en ai pas. + +Donc, vous aviez une arrière-pensée. Cette arrière-pensée était +celle-ci: votre gendre devait apporter à votre ambition une somme +d'influence et de pouvoir qui complétât la vôtre. Vous trouvez que je +remplissais votre but: je le conçois. + +Mais moi, c'est une autre intention qui m'a guidé... J'aime votre fille! +et il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour devenir son mari. + +Rien! entendez-vous? + +Donc, quoi que vous vouliez, je le ferai. + +--Vous êtes l'homme qu'il me faut. + +--Mademoiselle Fernande, séparée de celui auquel elle s'est fiancée, +cessera de l'aimer. + +--Votre idée est la mienne. Je l'enlèverai demain. + +--Je n'aurais pas osé vous soumettre ce projet, monsieur, répliqua +Robert Français, mais je l'approuve. + +--Demain, dans la nuit, je partirai avec elle. + +--Où irez-vous? + +--Je l'ignore encore... + +Les deux hommes continuèrent à parler bas. Il fut arrêté que Robert +Français escorterait la chaise de poste à cheval, afin d'éviter qu'elle +ne fût suivie. + +Il devait se trouver le lendemain à minuit à la porte de la maison. + +Fernande ne put entendre, nous l'avons dit, toute cette conversation. + +Elle comprit seulement que le lendemain soir M. Grégoire comptait +l'arracher de Paris, comme s'il pouvait aussi l'arracher à ses +souvenirs. + +Elle sentit alors tout le danger qu'elle courait. + +Comment prévenir Jean? + +Lui écrire? + +Qui porterait la lettre? Une consigne avait été donnée, sans doute, dans +la maison. Ensuite, elle préférait ne pas faire connaître au vieillard +que celui qu'elle avait choisi comme mari était un de ces royalistes +qu'il haïssait de tout son fanatisme. + +La pauvre enfant, réfugiée dans sa chambre, réfléchissait avec ardeur. A +qui pouvait-elle se fier? A qui pouvait-elle demander du secours? + +Elle se jeta sur son prie-Dieu. Elle savait bien que Dieu, ce +consolateur des affligés, ne la laisserait pas abandonnée et sans +secours. + +Tout à coup, elle jeta un cri de joie. Elle avait trouvé. Dieu avait +entendu sa prière, sans doute, et lui envoyait la pensée qui la +sauverait. + +Elle se rappela cet ouvrier qui lui avait dit: + +--Si vous avez besoin de Jérôme Hébrard, appelez-le. + +Jérôme lui avait donné son adresse, gardée par elle avec soin, comme si +elle eût pu avoir la seconde vue de l'avenir. + +Il était ouvrier sellier, et demeurait rue Saint-Honoré, n°117. + +Elle prit une plume et écrivit: + +«Vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous à l'heure du péril. Eh +bien! je suis en danger. Venez! je vous appelle!... + +FERNANDE GREGOIRE.» + + + + +XXIII + +LE MESSAGE + + +Mais la lettre écrite, comment la ferait-elle parvenir? + +Là était la difficulté. + +Puisque M. Grégoire avait pris ses dispositions pour que sa fille ne pût +sortir, sans doute il avait veillé à ce qu'elle ne pût écrire. + +Il est vrai qu'une lettre adressée à Jérôme Hébrard, ouvrier, arriverait +plus facilement à son adresse qu'une lettre envoyée à Jean de Kardigân. + +Fernande n'avait jamais nommé à son père celui qu'elle avait choisi +comme fiancé, celui auquel elle avait engagé sa foi; mais M. Grégoire le +devinerait aussitôt. + +Tandis que nul soupçon ne lui viendrait quand il saurait que sa fille +écrivait à un ouvrier connu de lui. Au reste, la pensée de M. Grégoire +fut ce qu'elle devait être. + +Il s'imagina que Fernande envoyait un secours au jeune républicain. Ses +habitudes charitables lui étaient connues, et il savait que nul n'avait +jamais imploré en vain la générosité de la jeune fille. + +La lettre partit. + +Fernande calcula le temps matériel pour qu'elle parvînt à son adresse. + +Puis elle attendit impatiemment. + +Elle se rendait compte des retards qui pouvaient reculer le moment où +elle verrait Jérôme Hébrard. + +Peut-être l'ouvrier n'était-il pas chez lui, peut-être ne rentrerait-il +qu'à une heure assez avancée de la soirée?... + +La journée s'écoula ainsi. La servante qui avait porté la lettre revint +au bout de deux heures. En effet, Fernande ne s'était pas trompée dans +ses craintes: Jérôme était absent; il fallut qu'elle attendît encore. + +Comme tout être humain qui se voit menacé d'un péril prochain, elle +s'imaginait que ce péril augmentait à mesure que les heures s'ajoutaient +les unes aux autres. + +Enfin, à sept heures du soir, on vint lui dire que quelqu'un demandait à +lui parler. + +Son coeur battit à rompre quand elle entendit annoncer celui qui allait +servir de messager à sa douleur. + +Elle avait refusé de descendre pour partager le dîner de son père. M. +Grégoire ne s'en était pas autrement préoccupé. Sa fille, étant +prisonnière, ne pourrait communiquer avec personne. Cela lui suffisait. + +Enfin, Fernande se rendit au salon et se trouva en face de Jérôme. + +Elle lui tendit la main. + +--Je vous remercie, mademoiselle, dit-il. Vous m'avez fait l'honneur de +vous rappeler mes paroles. Je suis à vous entièrement. + +--Vous pouvez me sauver. + +--Vous sauver? + +--Oui. + +--Quoi, ce danger dont vous me parlez... + +--C'est un danger réel et terrible, hélas! Une tempête me menace; il +dépend de vous de la détourner de mon front. + +--J'écoute, mademoiselle, et veuillez savoir que tout ce qu'un homme +peut faire, je le ferai. + +--Vous rappelez-vous, la... la personne que j'avais cachée un jour +dans... + +--Je me la rappelle. + +--C'est vers elle que je vous envoie. + +Fernande avait baissé les yeux instinctivement, et légèrement rougi en +prononçant cette phrase. Il répugnait à cette exquise créature de livrer +ainsi les secrets de son coeur à un étranger. Mais Jérôme Hébrard était +un de ces enfants du peuple en qui la loyauté est à la hauteur du +courage. + +Son visage ne trahit en rien le plaisir ou l'étonnement que Fernande +venait d'éveiller en lui. Il se contenta de répondre: + +--Je le répète, mademoiselle, je suis à vos ordres. + +--Merci! dit-elle une seconde fois. + +Voici ce que j'attends de vous, reprit Fernande, M. le marquis de +Kardigân demeure à l'hôtel de France, sur le boulevard de Gand. Je vous +prie d'y aller et de lui dire... + +Elle hésita encore. + +La pudeur de la jeune fille souffrait de cette confidence. Pour lui +faire achever ce qu'elle avait commencé, il fallait que la pensée du +péril vînt lui rendre la volonté d'aller jusqu'au bout: + +--M. de Kardigân est mon fiancé, dit-elle à voix haute. Or, on veut +m'enlever à lui. Racontez-lui tout. + +Alors, d'un ton ferme, elle raconta à Jérôme Hébrard une partie de ce +que nous savons, mais en glissant rapidement sur ce qui avait pu se +passer entre elle et son père. + +Elle en dit assez pour que l'ouvrier pût expliquer au gentilhomme +l'imminence du danger et la nécessité d'un prompt secours. Quand elle +eut fini: + +--Dites à M. de Kardigân, ajouta-t-elle, que je n'ai pas d'instruction à +lui donner. Qu'il réfléchisse et qu'il décide. + +--J'ai compris, mademoiselle, répliqua respectueusement Jérôme Hébrard, +mais... + +--Mais... + +--M. de Kardigân voudra-t-il me croire? + +L'observation de l'ouvrier était juste. + +Fernande écrivit quelques lignes où elle recommandait à Jean de croire +l'ouvrier.. + +Jérôme s'inclina respectueusement devant Fernande et sortit. + +Suivons-le, et abandonnons pour un instant Fernande, livrée à ses +tristesses, à sa préoccupation. + +Jérôme Hébrard marcha rapidement. + +Quand il arriva à l'hôtel de France, il demanda M. le marquis de +Kardigân; on lui répondit qu'il était parti. Malgré le domestique du +jeune homme, il s'entêta à rester. Jérôme souffrait du retard apporté +par la destinée à la remise de son message. + +Onze heures du soir, minuit, une heure du matin sonnèrent. Il attendait +toujours. + +Pourtant il se dit que l'enlèvement dont Fernande était menacée ne +devait avoir lieu que le lendemain. Donc, il avait encore au moins douze +heures devant lui pour voir le marquis. + +Enfin Jean arriva... + +Nous savons le reste. + +Quand Jérôme eut répété à son tour le récit qu'il avait entendu de la +bouche de Fernande, Jean éprouva une surprise mêlée de colère. + +--Quoi! on lui arracherait Fernande! + +Puis il réfléchit. Comment, lui qui avait renoncé à elle, pouvait-il +s'irriter de ce que M. Grégoire voulût la lui prendre? C'est alors que +l'idée lui vint que Fernande pouvait ne pas avoir reçu sa lettre. + +Ce fut un coup affreux pour lui. Il avait pu écrire à mademoiselle +Grégoire qu'une fatalité implacable se dressait entre eux deux, mais il +ne se sentait pas la force de le lui dire à elle-même... + +--Allons! pensa-t-il, il ne s'agit pas de me laisser affaiblir. Pour le +moment, elle est en danger: il faut que je la sauve! + +Quelques mots échangés avaient fait deux amis de ces deux hommes, si +séparés l'un de l'autre par une position réciproque. + +Il n'y avait plus ni gentilhomme ni ouvrier. Il y avait deux coeurs fiers +et honnêtes qui battaient à l'unisson, à la pensée d'un même devoir à +remplir, d'une même noble action à faire. + +Il fallait, en tous cas, attendre au lendemain avant de prendre une +décision. + +--Vous êtes ici chez vous, dit Jean à Hébrard. Dormons; demain, au jour, +nous préparerons un plan de combat. + +A onze heures du matin, les deux nouveaux amis se levèrent et +déjeunèrent rapidement. + +A midi et demi, ils arrivaient dans la rue de M. Grégoire. + +En route, ils avaient décidé de leur conduite. + +Un hôtel meublé, situé presque en face de la maison du vieux +conventionnel, semblait s'élever là exprès pour qu'on pût s'y établir et +surveiller ce qui se passerait. + +Ils entrèrent et louèrent deux chambres. + +Puis ils se postèrent en observation et attendirent. Somme toute, la +journée ne devait pas apporter de complications nouvelles. M. Grégoire +et M. Robert Français voulaient enlever Fernande au milieu de la nuit et +à l'heure où nul passant ne pourrait entendre les cris d'appel de la +jeune fille. + +A sept heures du soir, rien n'avait encore paru; à dix, la porte de la +maison s'ouvrit, et M. Grégoire parut. + +Il regarda à droite et à gauche, comme un homme qui craint d'être +aperçu. Ne voyant personne dans la rue, il rentra et ferma la porte. + +A onze heures et quart, l'oreille de Jean fut frappée par le bruit sourd +d'une chaise de poste courant rapidement sur l'avenue des +Champs-Elysées. Il appela Jérôme, occupé à ce moment à préparer une +double paire de pistolets et deux épées, qu'il sortait de leur fourreau. + +C'étaient les armes dont les jeunes gens avaient cru prudent de se +munir. + +--Écoutez! dit Jean. + +--C'est la voiture... + +En effet, une chaise de poste, mais marchant au pas, tourna l'angle de +la rue et de l'avenue des Champs-Elysées. + +Sans doute le cocher avait trouvé bon de modérer la rapidité de la +course, afin de ne pas éveiller ceux qui dormaient. Un homme qui dort +est un homme qui ne peut rien voir. + +La voiture stoppa à deux mètres environ de la maison; la porte se +rouvrit de nouveau, livrant encore passage à M. Grégoire. + +Il fit un mouvement de joie en apercevant la chaise de poste. + +Cependant la portière de celle-ci s'entre-bâilla, et un homme, enveloppé +d'un large et épais manteau, sauta sur le trottoir. + +Un chapeau à bords inclinés empêchait de distinguer son visage. + +Au reste, le froid vif de cette nuit d'hiver rendait naturel cet excès +de précaution. + +Il échangea deux mots avec M. Grégoire. + +Alors, Jean l'entendit qui disait au cocher:--Suivez-moi. + +Jean et Jérôme se regardèrent. Ils s'étaient compris au premier coup +d'oeil. + +Ce qu'il était important de savoir, c'était où allait la chaise de +poste, puisque c'était elle qui devait enlever Fernande. + +Ils se partagèrent les armes et descendirent doucement. La voiture +tournait la rue. Ils la rejoignirent, marchant à distance. + +Elle s'arrêta derrière le jardin de M. Grégoire. + +Évidemment le conventionnel préférait que l'enlèvement eût lieu de façon +à ce que nul ne pût s'en douter. + +Une petite ruelle reliait ce jardin à la rue latérale. + +L'homme qui suivait la chaise de poste tira une clef de sa poche et +ouvrit la petite porte du jardin. + +S'il avait jeté les yeux derrière lui, il aurait vu Jean et Jérôme s'y +glisser après lui. + + + + +XXIV + +L'ENLÈVEMENT + + +Le gentilhomme et l'ouvrier se cachèrent derrière un épais massif +d'arbres dépouillés. + +Il régnait une lugubre tristesse dans ce jardin noirci par l'hiver. + +Le vent sifflait à travers les branches gercées par le froid, et à +l'extrémité de quelques jeunes chênes pendait du givre. + +Jean et Jérôme étaient là, immobiles, malgré cette température glacée +qui les gagnait peu à peu. Muets, serrés l'un contre l'autre, ils +cherchaient à percer du regard l'ombre étendue devant eux. + +L'homme qu'ils avaient suivi traversa tout le jardin et arriva devant la +porte de la maison. + +Cette porte était fermée. + +Sans doute, il ne s'y attendait pas, car il laissa échapper un geste de +colère. + +Jérôme et Jean, qui ne le perdaient pas de vue, aperçurent ce mouvement +et devinèrent qu'il y avait un retard dans l'exécution du projet +d'enlèvement. + +Ce retard pouvait augmenter les chances qu'ils avaient de secourir +Fernande. C'était donc une bonne fortune dont ils devaient profiter. + +Ils préparèrent doucement les armes dont ils s'étaient munis. + +Jean fit glisser dans sa main les deux épées, pendant que Jérôme +examinait l'amorce des pistolets de combat. + +D'où venait ce retard? + +Le lecteur se rappelle que M. Grégoire avait dit quelques mots à +l'inconnu à l'arrivée de la chaise de poste, et s'était hâté lui-même de +rentrer dans la maison. + +Il alla droit à la chambre de sa fille. + +Fernande l'entendit monter lentement l'escalier et frissonna. + +Il y avait plus de vingt-quatre heures que son message était parti, et +elle n'avait encore aucune nouvelle de M. de Kardigân. Elle tremblait à +la pensée que Jérôme pouvait n'avoir pas trouvé le marquis, à la pensée +qu'elle serait livrée ainsi, sans défense, à la merci de son père et de +Robert Français. Où pourrait-elle trouver du secours, si ceux sur qui +elle avait compté lui manquaient tout à coup? + +Quand elle entendit le pas de son père, elle se douta que le vieillard +venait lui annoncer la résolution prise par lui de l'enlever de Paris. + +M. Grégoire entra. + +Fernande, assise sur un fauteuil, l'oeil atone, pâle, craintive, se leva +quand elle l'aperçut. + +Le père resta un instant silencieux devant cette image du désespoir qui +se dressait tout à coup devant lui. + +Il se rappela que c'était sa fille, à lui, qui souffrait et qui +pleurait, l'enfant de celle qui avait été la compagne de sa vie et qu'il +avait tant aimée. + +Mais l'âme du régicide n'était pas de celles qu'une émotion passagère +peut adoucir ou dompter. Il reprit bientôt l'impassibilité de sa nature, +toujours muette devant la douleur. + +--Fernande, dit-il, je vous ai fait part de ma volonté. Vous l'avez +méconnue. Il ne faut donc ne vous en prendre qu'à vous-même si j'en suis +réduit contre vous aux dernières extrémités. Je vous emmène. + +--Mon père... + +--L'air de Paris est malsain pour vous. Vous y avez appris la résistance +à mes ordres. Vous refusez d'épouser M. Robert Français, soit! mais +comme j'entends que ce mariage se fasse, je vous arrache à votre vie +accoutumée, à vos plaisirs, à vos joies... + +Les paroles hideuses du régicide étaient prononcées par une voix froide +comme le coeur même de cet homme. + +Fernande restait calme en apparence, mais torturée au fond du coeur +devant cet horrible égoïsme de l'orgueil. + +--Je vais vous conduire en un lieu où les caractères comme le vôtre +s'assouplissent rapidement; nous partons dans quelques minutes. + +--Vous êtes le maître, monsieur, répliqua la jeune fille. Je n'obéis +pas: je subis. + +--Je suis votre père! + +--Non, vous n'êtes pas mon père! Mon père ne me torturerait pas! mon +père ne prendrait pas plaisir à me désespérer, à me tuer, à m'anéantir! +Non, vous n'êtes pas mon père! Je courbe le front, mais je ne cède pas. +Vous pouvez m'écraser: vous ne me ferez pas plier. + +--Malheureuse! + +--Oh! monsieur, moi aussi j'ai de la volonté! Je suis votre fille, après +tout, et le sang qui coule dans mes veines est celui qui coule dans les +vôtres! Je vous le jure, j'avais pour vous tendresse et respect. En +quelques jours vous avez tué la tendresse; le respect seul est resté. +J'ai toujours été une fille selon Dieu... + +--Selon Dieu! interrompit M. Grégoire. Vous m'êtes témoin que je ne vous +ai jamais gênée dans l'accomplissement ridicule de vos momeries. Il faut +une religion aux femmes; mais, dites-moi, est-ce votre Dieu qui enseigne +aux filles à mépriser les ordres de leur père? + +--Mon Dieu, monsieur, reprit la jeune fille, qui retrouvait tout son +calme à mesure que son père perdait le sien,--mon Dieu est celui que ma +mère m'a enseigné à prier et à adorer. Il m'ordonne l'obéissance à votre +volonté, mais il me défend le parjure. + +--Le parjure! + +--J'ai engagé ma foi... + +--Sans ma permission! + +--Ne me laissiez-vous pas libre? + +--Allons, assez! Je ne suis pas venu ici pour discuter, mais pour +commander. Vous allez partir. + +--Je suis prête. + +--Vous ignorez où je veux vous conduire? + +--Je l'ignore, en effet. + +--Quand vous le saurez, il est probable que vous serez moins résignée. + +--Vous vous trompez, monsieur, je suis résignée à tout. + +--Bien: écoutez, alors. Je vais vous conduire à la maison laïque des +Enfants républicains, près de Tours. + +Cette maison est dirigée par d'austères femmes qui vous traiteront selon +vos mérites, je vous en préviens. Vous serez prisonnière sans avoir la +permission de sortir, jusqu'à ce que vous ayez consenti à m'obéir. + +--Ou jusqu'à ma majorité! + +Un éclair de rage s'alluma dans les yeux de M. Grégoire, à cette froide +réponse de la jeune fille. + +--Faites vite, dit-il, j'attends. + +Fernande réunit à la hâte quelques objets qu'elle désirait emporter avec +elle. + +--Ne vous préoccupez pas des choses qui vous seraient nécessaires; j'ai +pourvu à tout. + +Elle prit le médaillon qui renfermait le portrait de sa mère, et le mit +sur sa poitrine. Puis elle s'agenouilla: + +--Mon Dieu! murmura-t-elle, donnez-moi, je vous en supplie, la force +d'être courageuse, la volonté d'être patiente. Mon Dieu! je vous bénis +pour les épreuves que vous m'imposez! + +--Hâtez-vous! dit M. Grégoire avec impatience; je suis pressé. + +Fernande ne répondit pas. + +Elle alla pieusement baiser les pieds d'ivoire de son grand crucifix, +cette croix où Jésus pleure éternellement sur les souffrances et les +péchés de ce monde. + +Puis elle jeta un dernier regard autour d'elle, comme pour dire un +suprême adieu à tous ces objets qui l'environnaient et qu'elle avait +aimés... + +Elle jeta un châle sur ses épaules, puis avec une fermeté triste: + +--Partons, monsieur! dit-elle. + +Ces quelques mots échangés entre le père et la fille avaient retardé le +départ. Robert Français ne croyait pas qu'au point où en étaient venues +les choses, ils pussent avoir entre eux une seule parole. + +Il était arrivé à l'heure au rendez-vous que lui et le vieillard +s'étaient donné. + +Enfin, M. Grégoire et Fernande parurent dans le jardin... + +Le vent avait augmenté. Il courbait les arbres qui pliaient avec un +sourd craquement. + +Fernande jeta un coup d'oeil rapide devant elle. + +Pauvre enfant! + +Sa foi en Jean était si grande, qu'il lui semblait à chaque instant +qu'il allait apparaître pour la délivrer! + +Robert Français s'inclina et se découvrit. + +Mais elle ne le regarda même pas. Elle ressentait un mépris profond pour +cet homme qui s'abaissait à de semblables moyens. + +Robert comprit ce dédain suprême et en souffrit. C'était un homme +d'honneur. Il avait fallu la violence de son amour et de sa jalousie +pour le faire descendre à aider M. Grégoire. + +Celui-ci prit la main de Fernande, Robert marchait devant. + +Ils traversèrent ainsi la moitié du jardin. La jeune fille frissonnait. +Elle avait froid, froid au corps et au coeur. + +Tout à coup, deux ombres se détachèrent du massif d'arbres. + +C'étaient Jérôme et Jean, armés. + +--On ne passe pas! dit lentement Jean. + +M. Grégoire poussa un cri de fureur, Robert un cri de colère, Fernande +un cri de joie. Tous les trois avaient deviné qui était cet homme, dont +on ne voyait pas le visage. + +Pour Fernande, c'était le salut; pour les deux hommes, c'était l'ennemi. + +--Passage! dit M. Grégoire, ou je vous fais arrêter comme des assassins; +je suis ici chez moi! + +--Monsieur, reprit Jean, cette jeune fille est violentée. On la menace +dans son honneur et dans sa liberté. Je viens l'arracher de vos mains +pour la remettre à M. le procureur du roi, qui la défendra... + +--Vous êtes un assassin! + +--Soit, parce que vous êtes tous les deux des misérables, assez lâches +pour torturer une femme! + +Robert Français bondit sous l'insulte. + +--Ah! il était temps que je pusse faire oeuvre d'homme! il était temps de +relever tout ceci par un coup d'épée!... + +Il s'élança sur Jérôme, qui tenait les deux épées dans sa main: + +--En garde, monsieur! cria-t-il. + +Jean avait reculé de façon à masquer la porte et à empêcher M. Grégoire +d'entraîner Fernande au dehors. + +Lui aussi tenait une épée. + +--Monsieur, dit-il, dès que les deux fers se furent croisés, vous êtes +un infâme, et comme tel je vais vous marquer au front! + +Le marquis de Kardigân rompit de deux pas, puis prenant de biais, il +fit, par un coup de fouet, sauter le chapeau de Robert Français. + +Au même instant, il recevait un coup d'épée dans l'épaule. + +Mais ce ne fut pas la douleur qui lui fit jeter le cri terrible qu'il +poussa... + +En Robert Français il venait de reconnaître Philippe de Kardigân. + +--Philippe! Philippe! mon frère! dit-il. + +Puis il roula évanoui... + + + + +XXV + +SEUL! + + +A l'exclamation de Jean, un frisson d'horreur avait courbé toutes les +têtes de ceux qui assistaient à ce drame. + +Le frère venait-il donc de tuer son frère? + +Philippe de Kardigân venait-il, nouveau Caïn, d'immoler malgré lui Abel! + +Robert Français,--pour lui garder le nom que le jeune homme s'était +donné,--se jeta à genoux sur le sol et souleva doucement dans ses bras +la tête pâle du marquis: + +--Jean! Jean! balbutiait le malheureux d'une voix rauque, Jean, c'est +moi, moi, ton frère! ne m'entends-tu pas?... + +Fernande, agenouillée elle aussi, priait et pleurait; Jérôme Hébrard se +détournait pour cacher ses larmes. + +Quant à M. Grégoire, il s'était éloigné, sentant bien que le fratricide +était lui, lui qui avait armé ces deux jeunes gens l'un contre l'autre. + +C'était déchirant d'entendre les sanglots de Robert Français. Il +couvrait de baisers le front pâle de son frère. + +--C'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué! et c'est mon frère! + +Jean ouvrit les yeux. + +Jérôme Hébrard s'élança au dehors, et revint au bout de dix minutes, +accompagné d'un médecin qui demeurait heureusement près de là. + +Pendant ces dix minutes, Jean avait recouvré connaissance... + +Dans quelle situation était ce pauvre coeur infortuné! + +Il s'éveillait à la vie entre son frère et sa fiancée, frère qu'il +devait haïr, fiancée qu'il ne devait pas aimer. + +C'était vraiment un de ces jeux terribles comme en a la fatalité que de +réunir ainsi ces trois êtres séparés les uns des autres par tant de +choses! + +Jean regardait son frère et la jeune fille: ses yeux mornes allaient +tristement de l'un à l'autre. + +Toute sa vie était la-dedans, et partant toute sa vie était brisée par +son devoir. + +--Frère, disait tout bas Robert Français, pardonne-moi!... J'étais égaré +par la folie de mon amour, par l'exaspération de ma jalousie... Je suis +seul, seul au monde, moi! Tu comprends ce que j'ai dû souffrir... Frère, +frère, pardonne-moi, car je ne me pardonne pas moi-même! + +Un faible sourire erra sur les lèvres du marquis de Kardigân. + +Il serra doucement la main de Robert Français. + +--Fernande! dit-il. + +La jeune fille se rapprocha... + +En ce moment le médecin arriva, accompagnant Jérôme Hébrard. Il examina +la plaie du marquis. + +Robert et Fernande dévoraient des yeux l'homme qui allait prononcer +l'arrêt de vie ou de mort du dernier des Kardigân. + +--La blessure n'est pas dangereuse, dit-il enfin, après avoir +soigneusement examiné le petit trou sans importance qu'avait produit +l'épée. + +--Sauvé! sauvé! s'écria Robert. + +Fernande, elle, s'était agenouillée de nouveau, remerciant Dieu avec +ardeur de lui avoir conservé Jean. + +Un quart d'heure après, le blessé, escorté de Robert, de Jérôme Hébrard +et de Fernande, arrivait à l'hôtel meublé qu'il avait choisi comme +observatoire. + +M. Grégoire était rentré dans sa maison, sans dire un seul mot. + +Il n'osait pas s'opposer à ce que sa fille veillât celui qui venait de +tomber pour elle. + +Un premier pansement fut fait, pansement qui rafraîchit le blessé. + +Il s'endormit d'un profond sommeil aussitôt après. Quand il s'éveilla, +au matin, il avait un peu de fièvre, mais le médecin permit qu'on le +transportât à l'hôtel de France. + +Là, un sommeil lourd et pesant s'empara de nouveau de lui; le second +réveil eut lieu à six heures du soir. + +Depuis l'instant où il était tombé, Jean avait toujours eu pour gardes +Fernande et Robert. Les deux jeunes gens ne se parlaient pas; la fatigue +et l'émotion les brisaient. + +Jean les trouva changés tous les deux quand il rouvrit les yeux. + +Il s'accouda sur le lit, soulevant à moitié son corps endolori, et les +contempla: + +--Les voilà donc tous les deux! pensa-t-il. Lui, c'est mon frère; +elle... c'était ma fiancée. Et entre nous, il y a le devoir, le devoir +implacable, dressé comme une montagne que je ne franchirai jamais! + +Il eut comme un retour sur lui-même, embrassant d'un seul effort tout le +passé vécu et souffert: + +--Le devoir? Si ce n'était qu'un mot!... Si je me trompais? Si... Ah! je +la connais cette lutte, cette lutte où j'ai vaincu déjà, mais où je +pourrais bien être vaincu à mon tour! Que vais-je dire? Que vais-je +faire? + +Une lampe brûlait dans la chambre. La nuit était venue. Une ombre grise +laissait dans une demi-obscurité ces deux têtes du frère et de la +fiancée. + +--Philippe! appela-t-il doucement. + +Robert Français s'éveilla: + +--Philippe! Ah! béni sois-tu de me nommer ainsi! + +--Frère, dit Jean, nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois. +Il a fallu l'ironie de la destinée pour que nous nous retrouvions en +face l'un de l'autre. Mais, laisse-moi te le dire. Si j'obéis à la +volonté de mon père, en séparant de nouveau ma vie de la tienne, j'obéis +en me débattant... O mon frère! Dieu m'est témoin que mon coeur est +rempli pour toi d'une vraie et profonde affection... + +Ils pleuraient, ces deux hommes, comme eussent pleuré des enfants! + +--Tu as mal agi, continua Jean. Pourquoi la torturais-tu, elle? Que +t'avait-elle fait?... Ce n'est pas toi qu'elle aimait... et mieux eût +valu qu'elle t'eût aimé!... + +Fernande entendait. + +L'ombre empêchait Jean d'apercevoir la jeune fille. + +Quand le marquis dit: + +--Mieux eût valu qu'elle t'eût aimé! + +Elle sentit un choc violent la frapper au coeur. Qu'est-ce que cela +signifiait? + +Jean reprit: + +--Si tu savais!... Tu souffres, toi? Oh! oui, tu as dû bien souffrir +pour en arriver, toi noble de coeur, à accomplir une mauvaise action... +Eh bien, tu es moins malheureux, toi qu'elle n'aime pas, que je ne suis +malheureux, moi qu'elle aime pourtant! Tu es séparé d'elle par +elle-même; je suis séparé d'elle par mon devoir, par l'ordre d'un +mourant que j'ai juré de respecter!... Et j'ignorais tout! Son père, +Philippe, est un régicide, et... et lis... + +Du doigt il indiquait à Robert Français le bureau à moitié fermé où il +serrait le testament du vieux marquis. + +Il le prit et lut tout haut. + +A mesure qu'il lisait, Fernande sentait la vie l'abandonner... + +Quand Robert Français eut fini: + +--Jean, dit-il, je te jure que j'oublie ma douleur, qui n'est rien +auprès de la tienne; Jean, _ton_ père avait bien de la cruauté dans +l'âme pour perdre ainsi volontairement le bonheur de ses deux enfants! +pour briser le coeur de celle qui t'aime!... + +--Adieu, Philippe, répondit Jean, que les larmes étouffaient. Nous ne +nous reverrons que morts! Embrasse-moi! + +Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre. + +--Adieu! + +--Comment lui apprendras-tu l'affreuse vérité à cette pauvre enfant? + +--A elle? + +--Oui. + +--Ne me dis pas cela... Cette pensée m'épouvante! + +Qui le lui expliquerait ce devoir sacré? Que me répondrait-elle? + +Fernande se leva, chancelante. + +--Je vous répondrais, Jean, que vous avez raison, que je vous admire et +vous respecte autant que je vous aime! + +--Fernande! + +--J'ai tout entendu. + +--Oh! mon Dieu! + +--Pourquoi craignez-vous, ami? Est-ce mon désespoir que vous redoutez? +C'est un tort, Jean. Je suis digne de vous, puisque votre coeur m'a +choisie. Eh bien! celle qui est digne de vous saura s'en souvenir à +l'heure du sacrifice. Vous ne l'avez pas jugé au-dessus de vos forces; +pourquoi voudriez-vous qu'il fût au-dessus des miennes? + +--Fernande! Fernande! + +--Ami, nous eussions été heureux, car notre amour était grand comme +notre honneur! Dieu nous avait réunis, Dieu nous sépare, que sa volonté +soit faite! + +Robert Français cachait sa tête dans ses mains; lui aussi se disait +qu'il avait bien choisi, et que c'était une sublime créature, celle qui, +le coeur brisé, trouvait encore des accents pour parler ainsi! + +--Ah! partez, Fernande, partez, par pitié, vos paroles me tuent... +partez!... + +--Vous avez raison, grâce... + +--Ils s'en vont tous les deux, s'écria Kardigân, que le délire +commençait à prendre, ils s'en vont... le frère... la fiancée... ceux +que j'aimais... oh! que je suis malheureux! que je suis malheureux! +Partez... partez!... cela me déchire de vous voir encore!... + +--Jean, la fiancée vous dit adieu, murmura Fernande. + +Ils étaient seuls: Robert venait de s'enfuir, pleurant et sanglotant. + +Jean attira doucement la jeune fille à lui, et lui mit un baiser au +front. + +--Nous ne serons jamais l'un à l'autre, dit-il, et pourtant, je vous +aimerai toujours... + +--Moi aussi! balbutia-t-elle à travers ses larmes... + +Elle sortit, pâle, brisée, muette... + +--Seul! je suis seul! s'écria Jean! je suis seul! Ah! mon père, sois +content! cela coûte cher, l'honneur!... + +La plaie se rouvrit, et il retomba sur son lit, baigné dans son sang... + + + + +XXVI + +LA VOLEUSE DE NUIT + + +Combien de temps resta-t-il plongé dans cet évanouissement? Il ne s'en +rendit pas compte lui-même. + +Il revint à lui, étendu dans les bras de Henry de Puiseux qui attendait, +depuis de longues heures, que le visage pâle de son ami reprît une +teinte colorée. + +Henry comprit que ce malheureux, gisant là, avait dû être secoué par une +de ces effrayantes tempêtes morales qui brisent un homme comme la +tempête maritime brise un vaisseau. + +Jean poussa un profond soupir et se souleva à demi sur sa couche. + +--Partons! dit-il. + +--Tu veux partir? + +--Oui. + +--Mais c'est de la folie! + +--Folie ou non, peu importe! je ne resterai pas un jour de plus dans +cette ville maudite qui a décimé ceux que j'aimais, qui m'a torturé, qui +m'a désespéré! + +--Jean! + +--Partons! te dis-je. J'étouffe ici. J'ai besoin de respirer un peu ce +grand air de mes landes incultes. J'ai besoin de vivre et d'oublier. + +--Mais, malheureusement, ta blessure s'est rouverte; le chirurgien qui +l'a pansée t'a ordonné un repos absolu... Si je n'étais pas venu ici, +par hasard, tu serais mort, là, seul, abandonné, sans secours! + +--Je veux partir! + +--Tu ne partiras pas! + +--Henry! + +--Ah! morbleu! fâche-toi, irrite-toi, crie, hurle, à ta volonté: je suis +le plus fort. Tu es malade, je suis bien portant, donc c'est à toi de +m'obéir. Tu obéiras! + +Les yeux de Jean lancèrent des éclairs. + +--Ah ça! il paraît que ce n'était pas assez de perdre ma fiancée et mon +frère: il faut encore que je perde mon ami. + +--Malheureux!... + +--Eh bien! soit, va-t'en! + +--Tu es fou! + +--Fou? oui, je suis fou, de douleur, de désespoir. Va-t'en, va-t'en! + +--Tu vas te tuer. + +--Crois-tu donc me faire peur en me parlant ainsi? Mais la mort, je +l'appelle, je l'attends! + +--Tu as le devoir de vivre! + +--Le devoir de vivre? Mon devoir, à moi, sera donc toujours de souffrir? + +Jean s'élança hors du lit, malgré les mains de Henry, qui s'efforçait de +le retenir. + +Une pâleur livide, mortelle, couvrit ses traits. + +Il fut obligé de s'appuyer à la muraille, sans quoi il serait tombé. + +--Que te disais-je? s'écria Henry. Tu as à peine la force de te tenir +debout... + +--La force! l'âme saura la trouver si le corps ne peut pas l'avoir! + +Henry ne reconnaissait pas son ami. + +Sans doute, le délire était pour quelque chose dans cette frénésie +furieuse; mais il fallait que la secousse eût été bien rude pour que +rien ne pût rappeler à la raison cette nature froide et fine du marquis +de Kardigân. + +Jean s'habilla lentement. + +Quand il fut prêt à sortir: + +--Viens, dit-il... + +Henry lui donna son bras, sur lequel il s'appuya. + +Le blessé semblait se soutenir avec peine. Mais la résolution ardente +qui se lisait dans ses yeux indiquait que de lui-même il ne renoncerait +pas aisément à livrer la lutte à la souffrance physique. + +--Où veux-tu aller? dit Henry. + +--Chez toi. + +De Puiseux ignorait encore comment et où son ami avait été blessé. + +Mais il ne voulait pas l'interroger, comprenant qu'il fallait détourner +de son esprit le souvenir de la scène fatale qu'il devinait. + +Henry donna l'ordre au cocher de la voiture de marcher lentement. + +Il ne voulait pas que les cahots du chemin pussent envenimer la plaie. + +Il était neuf heures du soir quand ils arrivèrent rue de Richelieu. + +Les deux jeunes gens payèrent le cocher et le renvoyèrent. + +Arrivés à l'entresol, Henry prit la clef de son appartement et +l'introduisit dans la serrure. + +--Où est donc Couriol? pensa-t-il. + +L'antichambre était déserte. + +Ils entrèrent dans le salon. + +La porte qui donnait du salon dans la chambre à coucher était ouverte, +et une bougie était allumée dans la chambre. + +Ils allaient y pénétrer, quand Henry s'arrêta stupéfait. La glace du +salon reflétait ce qui se passait dans la salle voisine. + +Lentement, il montra la glace à Jean... + +Une femme, penchée sur le coffre-fort où M. de Puiseux serrait ses +papiers et ses objets précieux, fouillait avidement comme un voleur de +nuit. + +Les deux royalistes restèrent quelques instants muets, retenant leur +souffle, témoins invisibles de ce crime. + +Enfin, cette femme, comme si elle eût trouvé ce qu'elle cherchait, serra +rapidement dans son corset un papier, referma le coffre, et, prenant la +bougie, se dirigea vers le salon. + +La lueur de cette bougie la frappa en plein visage. + +Henry poussa un cri sourd... + +C'était la baronne de Sergaz! + +Il s'élança en avant, et la saisissant par le bras: + +--Ah! voleuse et espionne! dit-il. + +Jacqueline s'arracha à l'étreinte d'Henry par un effort désespéré. + +--Oui, voleuse et espionne! prononça-t-elle d'une voix nette et +métallique. + +Cette émotion terrassa Jean qui se laissa tomber assis sur un fauteuil. + +--Qu'êtes-vous venue faire ici? demanda Henry. Vous refusez de me +répondre? Je le sais, moi, et je vais vous le dire! Vous êtes une de ces +infâmes qu'on lance sur nous! Vous avez voulu gagner le prix de votre +crime, et vous avez pu croire que je vous laisserais ainsi tuer les +premiers gentilshommes de France? Vous allez me rendre ce papier, ou, +foi de Puiseux! je vous tue comme un chien! + +Madame de Sergaz éclata de rire: + +--Vous, me tuer? Allons donc! je vous en défie! + +Henry fit encore un pas: + +--Je devine ce que vous avez volé! Vous avez voulu avoir la liste de nos +noms, de nos plans, pour la vendre à la police... + +--Oui, c'est vrai! dit-elle insolemment.. + +--Misérable! + +Elle ne plia pas le front sous l'insulte. + +--Croyez-vous donc que je ne le sache pas? dit-elle. Mais on m'a enlevé +mon bien le plus cher. Pour que je pusse le recouvrer, il fallait que je +trahisse: j'ai trahi... + +Tout cela s'était passé si rapidement, que Henry était resté l'esprit un +peu en dehors de la réalité des faits. + +Il s'avança encore près de madame de Sergaz quand il rentra en +possession de lui-même. + +--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit-il. + +--Vous ne voulez donc plus me tuer? + +--Je suis de sang-froid, maintenant. Il ne me plaît pas de faire entrer +la police dans nos affaires. Rendez-moi ce que vous avez volé. + +Madame de Sergaz suivait de l'oeil la marche des aiguilles de la pendule. + +Quelques minutes les séparaient encore de dix heures. + +--Jumelle sera exact, pensa-t-elle... Il n'y a plus que peu de minutes à +gagner. + +--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit Henry pour la troisième fois. + +--Non! + +--Vous refusez? + +--Je refuse. + +La colère, plus même que la colère, la rage, s'empara de M. de Puiseux. + +Avec cette rapidité de conception que possède la pensée aux heures +mortelles, il se dit que cette femme tenait entre ses mains le sort de +tant de loyaux et fidèles gentilshommes qui s'étaient fiés à lui. + +Il saisit une hache d'armes moyen âge qui pendait à la muraille, au +milieu d'un trophée. + +Madame de Sergaz le regardait, impassible, l'oeil brillant, immobile, les +bras serrés sur sa poitrine comme pour défendre le papier précieux dont +elle s'était emparée. + +Henry leva la hache d'armes et la brandit au-dessus de la tête de +Jacqueline... + +Mais Jean s'était dressé. + +Chancelant comme un homme ivre, il s'avança vers son ami: + +--Jette! dit-il en lui touchant le bras. + +--Tu veux!... + +--Jette! je suis ton chef. + +Henry obéit. + +--On ne doit jamais frapper une femme, ami, même avec une fleur. + +La hache d'armes tomba sur le parquet. + +--Cette femme est ici, avec nous, reprit le marquis de Kardigân; elle +n'en sortira qu'après nous avoir rendu ce papier. + +--Tu as raison, dit Henry. + +Jacqueline eut besoin de contraindre sa figure à ne pas trahir sa +pensée, sans quoi elle n'eût pu cacher aux deux amis ce sourire de +triomphe qui lui venait aux lèvres. + +--Jumelle va venir... à dix heures! murmura-t-elle. + +--Passez, madame, dit Jean, en indiquant à la jeune femme la chambre à +coucher d'Henry. + +Il voulait l'y retenir prisonnière. + +Au même instant, une sourde rumeur monta de l'escalier. + +Puis on entendit le bruit distinct de plusieurs pas d'hommes qui +ébranlaient les marches. + +Jean et Henry se regardaient interdits. + +Jacqueline poussa un long cri, cri de joie folle. + +--Vous êtes perdus! s'écria-t-elle... Dans un instant vous serez +arrêtés... dans un instant on vous conduira en prison, mes insolents +gentilshommes... + +--Je comprends tout! s'écria Henry. + +--Henry! saisis-la! + +De Puiseux s'élança sur Jacqueline. + +Elle s'échappa de leurs mains, et, sortant de la chambre, se réfugia de +nouveau dans le salon. + +La poursuite commença. + +Ils essayaient de s'emparer d'elle; mais elle parvenait à éviter leur +approche. + +Pendant ce temps-là, les arrivants cherchaient à ébranler la porte de +l'escalier. + +--Au nom de la loi, ouvrez! dit une voix. + +--Vous êtes perdus! s'écria Jacqueline. + +Et, prenant son élan, elle bondit à travers le salon, et ouvrit la porte +de la chambre où Henry avait fait dresser un lit pour l'enfant confié à +lui par Jean. + +L'enfant, éveillé au bruit, sauta à bas de son lit et alla se jeter dans +les bras de Jacqueline. + +--Maman!... maman!... dit-il. + +--Dieu vivant! mon fils!... + + + + +XXVII + +LA FUITE + + +Les agents de police et M. Jumelle continuaient d'ébranler la porte. + +Jacqueline serrait avec ivresse sur son coeur cet enfant pour lequel elle +avait consenti à devenir espionne. + +--Toi! toi! mon fils bien-aimé! murmurait-elle à travers ses larmes. + +Larmes de joie, de bonheur, qui rachètent tant de douleurs et tant de +crimes. + +Le petit Jacquelin regardait, étonné, ces deux hommes qui semblaient +menacer sa mère. + +Il aperçut Jean de Kardigân et se précipita vers lui. + +--Vous! dit-il. + +--Oui, mon enfant. + +--Vous qui m'avez sauvé! + +Jacqueline bondit. + +--Cet homme t'a sauvé? + +--Oui, maman. + +--Mais alors... + +--J'allais mourir, gelé, étouffé par la neige. C'est lui qui m'a relevé, +qui m'a réchauffé sur son sein. + +Jacqueline contemplait le marquis. + +--Vous l'avez sauvé? + +--Oui, madame. + +--Vous! + +Les coups des agents retentissaient plus forts et plus violents contre +la porte. Il était évident que, quelques instants encore, et tout serait +fini. + +Jacqueline se redressa, fière et énergique. Ce coup imprévu l'avait +abattue un moment. + +Mais elle était de celles qui, en face du danger, retrouvent aussitôt la +plénitude de leurs moyens. + +--Restez là et ne bougez pas! dit-elle. + +Elle s'élança sans attendre la réponse des deux jeunes gens. + +Elle referma la porte qui donnait du salon dans l'antichambre et ouvrit +celle de l'escalier. + +--Elle nous trahit donc? pensa Henry. + +Mais Jean étreignait la main de son ami dans la sienne. + +--Tais-toi, dit-il. + +--Mais... + +--Tais-toi... et attends! + +On pouvait entendre les paroles échangées entre les agents de police et +Jacqueline. + +--Partez, disait la jeune femme, ou tout est perdu... + +--Partir! exclama avec stupeur une voix, la voix de M. Jumelle. + +--Oui. + +--Quand nous pouvons!... + +--Malheureux, ils n'y sont pas... + +--Mais le papier... + +--Je ne l'ai pas encore. + +Il y eut un moment de silence, silence solennel pour les deux +royalistes. + +--Comprenez donc, à la fin, reprit la voix de la fausse baronne de +Sergaz. M. de Puiseux ne peut se méfier de moi. Si vous mettez le +pillage chez lui, quelle excuse lui donnerai-je à son retour?... + +--Mais ce papier, comment l'aurons-nous? + +--Attendez, restez dans la rue... + +--Dans la rue! + +--Semez vos hommes à droite et à gauche; dès que M. de Puiseux et son +ami paraîtront... + +--Ah!... + +Ce «Ah!» n'était pas une exclamation de défiance. Comment M. Jumelle se +fût-il méfié de Jacqueline, qu'il croyait tenir par son fils? Seulement, +le sous-chef de la police politique réfléchissait. + +--Allons, dehors, et vite! dit-il. + +Jean et Henry entendirent les pas lourds des agents résonner sur les +marches de l'escalier. + +Dès qu'ils eurent disparu, elle rentra au salon. + +--Je vous avais perdus, je vous ai sauvés... murmura-t-elle. + +--Madame!... + +--Ah! ne me remerciez pas. C'est à moi de vous bénir, de vous adorer! +Vous avez arraché mon fils, mon bien-aimé, mon Jacquelin, à cet atroce +supplice de mourir de froid. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir. + +--Pourquoi nous avoir vendus? + +--Vous ne devinez donc pas encore? Mon enfant, le seul être qui me +reste, cet homme, ce monstre me l'avait enlevé. Il me disait: «Si vous +voulez le revoir, il faut qu'il soit des nôtres, et pour cela, nous le +garderons jusqu'à ce que vous nous ayez servis...» Si vous pouviez +sentir tout ce que j'ai souffert! les désespoirs auxquels j'étais en +proie, quand je me représentais la honte qui me couvrait... +Pardonnez-moi... j'ai bien souffert... bien supplié... bien pleuré!... + +Ce n'était pas à Henry que Jacqueline s'adressait: c'était à Jean, Jean, +l'homme à qui son fils avait dit: + +--Vous m'avez sauvé! + +Ces quatre mots avaient suffi pour qu'elle se retournât sur elle-même et +voulût délivrer ceux qu'elle avait vendus. + +Mais si M. Jumelle et ses hommes étaient partis, ils pouvaient revenir +d'un instant à l'autre. + +En tous cas, il ne fallait pas laisser perdre un temps précieux. + +--Avez-vous confiance en moi? dit Jacqueline à Jean. + +--Oui, madame, dit le jeune homme. + +M. de Kardigân comprenait tout. + +Il comprenait que la jeune femme serait aussi ardente à les sauver +qu'elle l'avait été à les combattre. + +--Avez-vous une autre issue à cet appartement? reprit-elle en regardant +avec inquiétude la porte d'entrée. + +--Une autre issue? demanda Henry. + +--Oui. + +--Diable! + +M. de Puiseux jeta un cri. + +--Bah! dit-il, essayons... + +Jean semblait être une statue grecque, immobile dans sa majesté. +Seulement lui était immobile dans sa souffrance. + +Tant d'émotions accumulées épuisaient ce malheureux. Il ne se tenait +plus debout que par un miracle de volonté et de courage. De Puiseux +sentait qu'il fallait trouver une solution avant que les forces fissent +défaut à leur ami. + +--Bah! essayons! répéta-t-il. + +--Essayer? quoi? + +--Venez, dit-il. + +--Ah! ne vous occupez pas de moi, dit Jacqueline. + +--Au contraire, madame, nous devons nous occuper de vous, reprit Henry. +Vous abandonner ici, c'est vous faire retomber entre les mains de ces +hommes qui vont venir. + +--Eh! qu'importe? + +--Vous, peut-être; mais votre fils? + +--Oh! par pitié, sauvez-le! + +--Madame, dit Jean gravement, votre fils nous a raconté comment on +l'avait séparé de sa mère. Les quelques mots que vous nous avez dits +suffisent pour me faire entrevoir toute la vérité. + +--Monsieur... + +--J'ai adopté votre enfant... Kardigân ne revient jamais sur sa +parole!... + +Le projet de Henry était bien simple. L'ombre de cette nuit d'hiver +devait en assurer encore l'exécution. + +--Venez, ajouta-t-il. + +Il conduisit ses amis sur le derrière de la maison qui donnait sur une +cour intérieure. Cette cour, fort grande, donnait sur la rue de la +Sourdière, rue très étroite, on le sait, et où, sans doute, M. Jumelle +n'avait pas songé à poster des agents. + +Qu'ils puissent fuir jusqu'à l'hôtel des Rois-Mages, séant place Royale, +au Marais, et les royalistes étaient sauvés. + +Ceci demande quelques mots d'explication. + +En effet, le parti légitimiste savait à quelle surveillance, à quels +dangers de tous les instante il était soumis. Pour mettre ses membres +compromis à l'abri de cette surveillance et de ces dangers, il avait +imaginé d'établir, à l'hôtel des Rois-Mages, au Marais, un service de +chaises de poste et de chevaux de selle, qui permettait à ceux qu'on +poursuivait de s'enfuir presque instantanément de Paris. + +Henry de Puiseux s'élança dans la chambre occupée par Jacqueline. + +Cette chambre donnait sur la cour. Il se pencha. La cour était déserte. + +--Vite! vite! dit-il. + +Le lit de l'enfant fut promptement défait; on enleva les draps, qui +furent attachés à l'anneau de fer de la fenêtre, en guise d'échelle de +corde. + +--Descendez, dit-il à Jacqueline. + +La jeune femme se pendit au drap et se laissa glisser dans la cour. + +--A ton tour! dit-il à Jacquelin. + +L'enfant s'enfuit comme sa mère. + +Jean de Kardigân allait les imiter, quand Henry l'arrêta. + +--Pardon, cher ami, je passe avant toi. + +--Avant moi? + +--Oui. + +--Mais... + +--Attends! je t'expliquerai ensuite pourquoi. + +De Puiseux ne tarda pas à suivre dans la cour Jacqueline et Jacquelin. + +--Va! cria-t-il à Jean, quand il sentit sous ses pieds le pavé de la +cour. + +M. de Kardigân chancelait de plus en plus. Évidemment, jamais il +n'aurait eu la force de se soutenir suspendu. + +Il tenta néanmoins la périlleuse descente. + +Henry le suivait d'un oeil inquiet. + +Arrivé au tiers du drap, Jean ferma les yeux, détendit les mains et se +laissa aller. + +L'évanouissement recommençait. + +Mais Henry le reçut dans ses bras. Tous les deux roulèrent sur le pavé. +De Puiseux était dessous. Sa jambe gauche était contusionnée, mais Jean +demeurait sauf. + +--Comprends-tu pourquoi j'ai voulu passer le premier? dit Henry. + +--Ah! sans toi... + +--Veux-tu bien te taire! + +Il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, M. Jumelle n'avait point +placé d'agents rue de la Sourdière. Les quatre fugitifs arrêtèrent une +voiture et se firent conduire au Marais. Il fallut une demi-heure à +peine pour qu'une chaise de poste fût attelée, prête à emmener les +fugitifs. Jacqueline, son fils, Henry et Jean y prirent place. + +Au moment où ils allaient franchir la barrière d'Orléans, de Puiseux +éclata de rire. + +--Qu'as-tu? demanda Jean. + +--Je pense à cet idiot qui attend là-bas! dit le jeune homme. + +En effet, la situation ne manquait pas de comique. + +M. de Kardigân était sombre: + +--Allons, console-toi, ami, dit Henry, nous allons en Vendée, nous +allons remplir notre devoir... Le passé s'oublie, va, dans ces luttes de +chaque heure... Tu oublieras, nous allons en Vendée pour vaincre... + +--Non, dit Jean en hochant la tête, nous y allons pour mourir!... + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + DEUXIÈME PARTIE + + LA LUTTE + + + +I + +LE DOCTEUR LAMBQUIN + + +Vers la fin du mois d'avril de cette même année 1832, c'est-à-dire le 28 +ou le 29, une animation inaccoutumée régnait au château de Kardigân. + +Depuis quelques jours, les palefreniers passaient de longues heures à +bouchonner les chevaux; les écuries étaient vides, et les dix ou douze +coursiers dont les _boxes_ excitaient l'admiration des paysans, +piaffaient en plein air. + +Au reste, ces paysans semblaient peu s'étonner du remue-ménage auquel +ils assistaient. + +Une semaine auparavant, la diligence de Rennes à Guérande avait amené un +homme d'une quarantaine d'années, à la mine réjouie, lequel portait à la +main une grande caisse de cuir. + +Le maire de Kardigân, philippiste enragé, lui ayant demandé son nom, cet +individu répondit: + +--Je suis le docteur Lambquin. + +Et cela, avec un bon gros rire joyeux, qui sonnait comme une crécelle. + +--Et que venez-vous faire ici, monsieur Lambquin? + +--Soigner les malades. + +--Il n'y en a pas! + +--Il pourrait y en avoir. + +Cette réponse philosophique ne laissa pas de frapper beaucoup le maire +de Kardigân, qui fit, en _à parte_, cette réflexion naturelle: + +--Voilà un gaillard très-fort. + +--Mais pourquoi êtes-vous venu précisément vous installer à Kardigân? +répliqua le maire. + +--Hum! hum! + +--Vous dites? + +--Je dis: «hum! hum!» + +--Je ne comprends pas. + +--C'est bien compréhensible, pourtant. + +--Comme vous voudrez; seulement... + +--Vous désireriez une autre réponse? + +--En effet... + +Il faut savoir, pour comprendre cet interrogatoire, que des bruits +vagues couraient depuis quelque temps, annonçant une prochaine levée de +boucliers. + +On se racontait tout bas, sous le chaume, qu'une insurrection se +préparait, insurrection bretonne, qui devait arborer, haut et ferme, le +drapeau d'Henri V. + +Il en résultait que chaque fonctionnaire de Louis-Philippe rêvait de se +distinguer, et faisait subir un véritable examen à tous les individus +qui traversaient leur commune. + +Ce docteur Lambquin ayant l'intention non-seulement de traverser la +commune de Kardigân, mais encore de s'y installer, le maire, +naturellement, frémissait rien que d'y penser: + +Il renouvela donc sa demande. + +--Pourquoi êtes-vous venu vous loger à Kardigân? + +--Écoutez bien, monsieur le maire: il y a un médecin à Savenay, n'est-ce +pas? + +--Oui. + +--Il y en a un autre à Guérande? + +--Comme vous le dites. + +--Eh bien, moi, j'aurai la clientèle des malades des environs qui +n'auront le temps d'aller ni à Guérande, ni à Savenay. + +--Ah! je comprends! + +--Ce n'est pas malheureux! + +--Qu'est-ce que c'est que cette caisse de cuir que vous tenez à la main? + +--C'est ma trousse. + +--Votre trousse? bravo! + +L'honnête maire n'avait jamais entendu parler d'une trousse; mais le mot +lui en imposa. + +Il autorisa le docteur Lambquin à séjourner à Kardigân. + +Celui-ci ne se le fit pas répéter deux fois: il commença par s'installer +à l'auberge et par demander à déjeuner. + +Comme on lui servait du cidre, il fit la grimace et demanda du vin. + +On remarqua qu'il buvait sec et dru. + +Néanmoins, le bruit se répandit en quelques heures qu'un fameux médecin +était arrivé tout exprès de Rennes pour soigner le canton. + +Aussi, de quatre à six heures du soir, ce fut une vraie promenade. Tous +les paysans défilèrent devant l'auberge. + +L'un, disait-il, venait montrer sa langue. + +Le docteur Lambquin regardait la langue et inscrivait sur un carnet le +chiffre 1. + +Le nom du second était suivi du chiffre 2, et ainsi de suite. + +La paroisse de Kardigân fournit ainsi trente individus. + +Après la paroisse de Kardigân, vint la paroisse de Bel-Râch: celle-là +contenait vingt-deux malades. + +--Trente et vingt-deux! grommela M. Lambquin. Bravo! cela fait +cinquante-deux! + +A cinq heures commença l'examen des malades de la paroisse de Garigny. +Elle n'en contenait que onze: + +--Diable, cela baisse, murmura le docteur. Enfin cela donne encore +soixante-trois. + +Bref, à sept heures du soir, M. Lambquin, rien que dans l'arrondissement +de Guérande, avait ausculté trois cents malades. + +La consternation était peinte sur tous les visages. + +--Qui aurait dit que nous étions si malades que ça! s'écriait avec +terreur M. Lourson, le maire de Kardigân. + +Et lui-même s'examinait avec soin. + +Peut-être, sans s'en douter, avait-il en lui le germe d'une terrible +indisposition. Il pria sa femme d'examiner si ses yeux n'étaient pas +trop rouges, sa langue trop blanche ou son teint trop jaune. + +Au reste, ce devait être la journée des événements, car on apprit à la +nuit close que monsieur le marquis de Kardigân avait fait une chute de +cheval et s'était cassé la jambe. + +En effet, on vit bientôt, descendant le grand sentier qui mène les +piétons au château, une jeune femme de trente ans environ, qui tenait +par la main un petit garçon de douze ans. + +Cette jeune femme était bien connue des paysans, qui l'avaient vue +souvent entrer dans leurs chaumières pour leur apporter du pain, du vin +ou de l'argent. + +Ils la surnommaient la Pâlotte. + +La Pâlotte portait le costume des paysannes riches, ce costume charmant +et poétique que nos peintres ont popularisé et qu'on ne retrouve plus +guère aujourd'hui qu'au bourg de Batz, depuis que le Croisic et Pornic +sont devenus des plages parisiennes. + +Elle était arrivée au château avec le marquis de Kardigân, cinq mois +auparavant. + +Elle remplissait les fonctions de gouvernante. Seulement, elle et +l'intendant Aubin Ploguen mangeaient à la table du maître, et étaient +des amis plutôt que des serviteurs. + +En la voyant si belle et dans une position un peu fausse, les mauvaises +langues avaient voulu gloser. + +Or, ces mauvaises langues se réduisaient à deux: M. Lourson, le maire, +et Sertaboire, l'aubergiste. En effet, Lourson et Sertaboire étaient des +«libéraux». Naturellement, _ils surveillaient les menées_, disaient-ils, +de _môssieu_ le marquis. + +Heureusement que ledit maire et ledit aubergiste étaient aussi prudents +que libéraux et avaient reçu d'Aubin Ploguen un avis tellement énergique +de se taire... qu'ils s'étaient tus. + +Donc, ce jour-là, ou plutôt cette soirée-là, la Pâlotte descendit du +château et vint demander à l'auberge le fameux médecin. + +--Est-ce que quelqu'un est _affligé à la maison_? lui demanda un paysan. + +--Oui, mon gars, M. le marquis a fait une chute de cheval et s'est cassé +la jambe. + +On se hâta de prévenir M. Lambquin. + +Il prit sa trousse et descendit rejoindre la Pâlotte. + +--Partons vite, docteur, dit la jeune femme. Cela presse. + +Tous les deux traversèrent le village et s'engagèrent bientôt dans le +sentier dont nous avons parlé. + +Ce sentier contourne une colline sur laquelle le château est bâti, et +d'où il domine la mer. + +C'est un magique spectacle. + +L'Océan des côtes de Bretagne, au commencement du golfe de Gascogne, a +une majesté sublime. + +L'oeil n'aperçoit à l'horizon que les vagues et le ciel éternellement +confondus. C'est l'immensité. + +La Pâlotte avait ramené son fichu bleu sur sa poitrine, car la brise +était forte. + +Au loin, la nuit trouée d'étoiles s'étendait sur la mer comme un large +manteau brun. + +Ils arrivèrent au château. + +Aubin Ploguen les attendait. + +--Ah! comme on vous espérait, monsieur Lambquin, dit-il. + +--Bien, mon garçon, dit le docteur. Mène-moi vite auprès de ton maître. + +Jean attendait M. Lambquin dans une grande salle où le souper était +préparé. + +Ils prirent place tous les quatre au repas du soir. + +M. Lambquin semblait peu étonné de trouver debout, et se portant bien, +le marquis, lequel, disait-on, venait de se casser la jambe. + +Jean avait un peu vieilli depuis l'heure où nous l'avons quitté. + +Des rides précoces creusaient un sillon sur son front. + +Le repas fut rapide et silencieux. Jean, Aubin Ploguen et la Pâlotte +étaient préoccupés. + +Quant au docteur Lambquin, il se taisait, parce qu'ayant faim, il +gardait toujours la bouche pleine. + +--Quel chiffre, docteur? dit Jean. + +--Trois cents. En aurez-vous assez? + +--Nous en aurons de trop. + +--Bravo! Eh bien! faites-moi voir mes _malades_. + +Le brave médecin éclata de rire en prononçant cette plaisanterie. + +On le conduisit auprès de «ses malades» qui, tous les trois cents, +remplissaient une seule chambre. + +Ces malades étaient tout simplement des fusils. Ce bon M. Lambquin était +peut-être médecin, mais à coup sûr, et avant tout, il était armurier... + + + + +II + +L'EXCURSION MYSTÉRIEUSE + + +Le marquis de Kardigân ne s'était pas trompé. Il y avait dans son +commandement, situé dans l'arrondissement de Savenay, trois cents hommes +valides. Or, les fusils étaient au nombre de quatre cent cinquante. + +Car le lecteur a déjà compris que les prétendus malades qui venaient +soumettre au docteur Lambquin leur langue, leur tête ou leur jambe, +étaient tout simplement quelques-uns de ces héroïques enrôlés qui +s'apprêtaient à recommencer la chouannerie de 1793. + +Il fallait se méfier du gouvernement de Louis-Philippe, et les chefs +n'avaient rien trouvé de mieux que de se servir de ce stratagème. + +--Eh bien, monsieur Lambquin? dit Jean, quand il eut installé le +prétendu médecin en face du tas de fusils. + +--Eh bien... quoi? mon lieutenant? + +--Comment trouvez-vous cette ferraille? + +--Eh! eh! ce n'est pas en si mauvais état que je le craignais. + +M. Lambquin était maître-armurier de la garde royale. + +Après la révolution de Juillet, il avait donné sa démission; Jean de +Kardigân s'était empressé de recommander ce royaliste ardent. + +C'est pour cela qu'il appelait toujours le marquis «mon lieutenant.» + +--Eh bien! monsieur Lambquin, je vous laisse à votre travail. J'ai +affaire ailleurs. + +--Une bouteille de vin, une pipe, du tabac, une lampe et des allumettes, +voilà tout ce que je vous demande! + +Jean donna l'ordre qu'on obéît à M. Lambquin comme à lui-même. + +Puis, quand celui-ci eut déficelé «sa trousse,» laquelle était pleine +d'instruments beaucoup plus aptes à remonter des fusils qu'à couper des +jambes, le marquis sortit. + +Comme il le disait, il avait affaire. Trois serviteurs attendaient dans +la grande cour du château, tenant par la bride des chevaux attelés à des +charrettes. + +Ces charrettes étaient au nombre de trois. + +Aubin Ploguen et la Pâlotte--ou, pour l'appeler par son vrai nom, +Jacqueline Morel,--portaient, suspendue à leur épaule, une de ces fortes +lanternes sourdes qui éclairent à distance, mais ne projettent qu'un +rayon lumineux très-étroit. + +--Comment, vous vous êtes obstinée à venir, Jacqueline? dit Jean en +voyant la jeune femme. + +--Oui, monsieur. + +Jacquelin montra sa figure éveillée et charmante. + +Il était habillé en matelot. + +--Toi aussi? s'écria Aubin Ploguen en l'apercevant. + +Jacqueline allait défendre à son fils de les suivre dans l'expédition +mystérieuse, quand Jacquelin saisit la main de Jean. + +--Vous avez dit qu'il y aurait peut-être du danger cette nuit, monsieur, +dit-il, je dois être avec vous. Et chaque fois qu'il en sera ainsi, vous +permettrez que je ne vous quitte pas. + +La mère jeta un regard humide à son enfant. Elle était un peu de cet +avis-là, elle aussi. + +Jacqueline, Aubin Ploguen et Jean étaient armés tous les trois d'un +fusil de munition. La jeune femme avait ramené sa mante en sautoir +autour de son corps. + +--Quant à moi, monsieur, dit-elle à Jean, il a été convenu que je ne +quitterais pas mon fils. + +--Venez alors, mes amis, répliqua Jean en souriant tristement. + +La fameuse excursion devait être dangereuse, en effet, si on mesurait le +danger par les précautions prises. + +--Quelle heure est-il, Aubin? demanda Jean. + +--Neuf heures, maître. + +--Et tu crois qu'en deux heures nous pourrons être à la crique de +Bel-Râch? + +--Oh! facilement. Nous arriverons là-bas à onze heures. Deux heures de +travail, peut-être trois: vous voyez que nous serons de retour pour le +milieu de la nuit. + +La petite troupe se glissa hors du château, afin d'inspecter le chemin +vicinal qui se déroulait au bas de la colline, éclairé par une belle +lune de printemps. + +Puis ils rentrèrent, et les préparatifs de départ se firent. + +Les serviteurs remplirent de foin une des trois charrettes; les deux +autres restèrent vides. Puis Aubin, Jean et Jacqueline se placèrent sous +le foin qui les recouvrit presque entièrement. + +Jacquelin devait marcher à pied avec les conducteurs des chevaux. + +On ouvrit la grille du château, et les trois charrettes se mirent à +descendre le chemin qui conduisait au village. + +Un quart d'heure après, elles suivaient la route de Savenay. + +La marche fut silencieuse. + +Ces hommes ne laissaient pas que d'être impressionnés malgré eux par ce +qu'ils allaient faire. Et pourtant, c'étaient de fortes et énergiques +natures, auxquelles il ne manquait rien pour affronter sans pâlir de +mortels dangers. + +Élevés dans le culte du Seigneur, ils avaient grandi sur la terre de +Kardigân où ils étaient nés. Certes, ils ne reculeraient devant rien. + +Ainsi que l'avait dit Aubin Ploguen, il suffit de deux heures pour voir +poindre dans le ciel le coq de fer qui surmonte la pauvre église de +Bel-Râch. + +Mais les charrettes, au lieu de suivre encore le chemin vicinal qui les +eût fait, en droite ligne, traverser le village, entrèrent en pleins +champs. + +Le mugissement de la mer annonçait que ces landes sablonneuses où +s'engageaient les conducteurs, aboutissaient à la côte. + +Le vent était assez violent. Par instants, une forte rafale secouait la +membrure de bois des voitures. + +Un peu à droite s'élevait un petit bouquet de bois, accident commun sur +le littoral breton. + +Ce bouquet de bois ne touche pas à la mer: il en est séparé, au +contraire, par un espace de trente ou quarante mètres. Les conducteurs y +firent entrer les voitures. + +Alors, Jean, Aubin Ploguen et Jacqueline sortirent de leur cachette. + +--Le plus difficile reste à faire, dit Jean. Mes amis, vous allez +demeurer ici. Jacquelin, la Pâlotte et Aubin vont m'accompagner. + +--Mais, monsieur le marquis... hasarda un des paysans. + +--S'il y a des coups à donner... reprit un autre. + +--Rassurez-vous, il n'y aura rien aujourd'hui, je vous le +promets.--Jacquelin! + +L'enfant s'avança. + +--Tu connais la falaise? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien; mon enfant, tu vas descendre prudemment à travers les +rochers, et tu regarderas, quand tu seras en bas, où sont postés les +douaniers. + +Jacquelin ne se fit pas répéter cet ordre. Il descendit le petit +monticule où poussait le bouquet de bois, et parvint à la cime des +rochers. + +Un homme se fût brisé à vouloir suivre ce chemin, impossible à tout +autre qu'à un chamois. + +Mais le courageux enfant n'hésita pas. Il se pendit à une anfractuosité +de granit et se laissa glisser. + +Arrivé sur la plage, il se coucha à plat ventre et regarda. + +A droite et à gauche tout était silencieux. Pourtant, il lui sembla +qu'un point noir s'agitait au bas d'une haute falaise qui surplombe +entièrement la mer. + +L'enfant rampa sur le sable, faisant aussi peu de bruit qu'un goëland +qui rase la surface des flots. + +Ce point noir était un douanier. + +Jacquelin put parvenir à quelques pas de lui et le reconnaître. + +Le douanier, enfermé dans un épais caban, dormait, ou semblait dormir. +Il tenait son fusil entre ses jambes. + +Jacquelin se glissa derrière les rochers et regagna un autre coin de la +plage. + +Un second douanier veillait là. + +L'enfant explora une longueur de côte d'environ deux cents mètres et y +compta dix douaniers, lesquels, par conséquent, étaient placés à vingt +mètres les uns des autres. + +Quand il eut accompli sa mission, au lieu de regagner les rochers par +lesquels il était descendu, il opéra sa montée en s'accrochant aux +falaises qui s'élevaient derrière lui. + +Une demi-heure après son départ, il était de retour auprès de ses +compagnons. + +--Eh bien? demanda vivement le marquis de Kardigân. + +--Il y en a dix. + +--Dix? + +--Oui, monsieur. + +--As-tu examiné l'horizon? + +--Je n'ai rien vu. + +--La mer est-elle forte? + +--Assez; mais pas trop. + +--Par où peut-on descendre? + +--A gauche. Ce point-là n'est pas gardé. Les douaniers n'ont surveillé +que la crique. + +Cette réponse ne faisait pas le compte de Jean. Évidemment elle +dérangeait un plan conçu. + +--Quel est ton avis, Aubin? dit-il. + +--Mon avis, maître, est que les _oiseaux verts_ auront déniché la +barque. Ils l'ont laissée en place, mais ils nous empêcheront de nous en +servir. + +--Comment faire, pourtant? + +--Ne donnez pas le signal. + +--Si je ne donne pas le signal, nos amis n'aborderont pas. + +--Monsieur? dit Jacquelin. + +--Quoi! mon enfant? + +--J'ai une idée... Si je gagnais le navire à la nage? + +--Tu es fou, c'est impossible... + +Au même instant, Aubin Ploguen dont les yeux interrogeaient l'horizon, +toucha en tressaillant le bras de son maître. + +--Regardez, dit-il. + +Un trois-mâts apparaissait en mer à un kilomètre de la côte. + +En même temps une voix partant du bas des rochers, cria: + +--Attention! + +C'était la voix d'un douanier. + + + + +II + +EN MER + + +Jean et ses amis se regardèrent. + +Il ne fallait plus penser à éviter la surveillance des douaniers. Ils +avaient l'éveil. + +Que ferait-on? + +Nous avons dit que le navire n'était pas à plus d'un kilomètre de la +côte: il s'en rapprochait insensiblement. + +Ce trois-mâts devait être d'un faible tonnage; puis la mer est profonde +en cet endroit. + +--Il suivra les instructions données, dit Jean, et tâchera de mouiller +le plus près possible. + +En effet, le navire faisait des bordées et gagnait insensiblement. + +Évidemment les douaniers l'avaient aperçu. De temps en temps, l'un deux +poussait un: Qui vive! auquel tous les autres répondaient. + +--Maître, dit Aubin Ploguen, il ne faut pas penser à faire opérer le +débarquement ici. Il faudrait que les matelots fussent prévenus. + +--C'est impossible. + +--Non, hasarda Jacquelin. Écoutez, monsieur, je nage comme un poisson. +En une heure, je puis aller... + +--Tais-toi, dit Jean. Et quand même les matelots seraient prévenus, où +iraient-ils? + +--A l'anse d'Erqui, répondit Aubin. + +--Ils n'en forceront pas l'entrée. + +--S'ils ont un pilote, oui. + +--Mais qui leur servira de pilote? + +--Moi. L'enfant a raison. Il faut gagner le navire à la nage. J'irai +avec lui. + +Jacquelin jeta un cri de joie, en voyant qu'en acceptait son aide. + +Jacqueline, elle, saisit son enfant par le bras, comme si elle eût voulu +l'empêcher d'accomplir cet acte de témérité. + +Mais elle ne prononça pas une parole. + +Seulement, la pâleur de son visage, doucement éclairé par la lune, +annonçait sa triste appréhension... + +--Allez, mes amis, dit Jean. + +Aubin Ploguen et Jacquelin disparurent dans les rochers... + +L'anse d'Erqui est une espèce d'entonnoir formé par les caprices de la +nature, qui s'ouvre à cinq ou six cents mètres de la crique de Bel-Râch. + +Imaginez-vous un demi-cercle, extrêmement effilé à l'une de ses parties, +et présentant à la mer un étroit goulet par lequel un navire a juste +assez de quoi passer. + +L'anse est d'une grande profondeur. Des vaisseaux à trois ponts +pourraient y mouiller. Mais on ne cite pas deux navires, en cinq ans, +qui osent s'y aventurer. + +La passe est étroite et de plus formée par des rochers à pic contre +lesquels un trois-mâts même, malgré son exiguïté, courrait le risque de +se briser impitoyablement. + +Les bâtiments en détresse n'osent jamais se lancer dans cette passe: car +un caprice de la lame peut les faire dévier à droite ou à gauche, et une +déviation d'un mètre suffit à les faire sombrer. + +Aubin Ploguen savait que jamais les rochers de l'anse d'Erqui ne sont +garnis de douaniers, qui considèrent comme inutile de la surveiller. + +Il voulait donc aborder le navire et le diriger vers ce goulet. Il +connaissait la côte et avait chance d'atterrir. + +Jean et Jacqueline suivaient l'homme et l'enfant des yeux. + +Mais heureusement ils les perdirent bientôt de vue: heureusement, car la +lune voilée n'éclairait plus la mer, et, par conséquent, cachait aussi +les nageurs à la vue des douaniers. + +--A l'eau! dit Aubin, quand ils arrivèrent tous les deux sur la plage. + +Jacquelin ne se fit pas répéter l'ordre, et entra résolument dans la +vague. + +--Diable! c'est froid, dit-il. + +L'eau était froide, en effet. + +La lame avançait avec force, soulevée par la brise d'ouest. + +--Bon vent, dit Aubin, qui marchait encore n'ayant pas perdu pied, et +soutenait son jeune compagnon par la ceinture, pour qu'il n'usât pas ses +forces en nageant aussitôt. + +--Bon vent! la marée monte et la brise vient de l'ouest: tout pousse à +la côte. + +Brave Aubin Ploguen! + +Le vent était bon pour le navire, mais mauvais pour les nageurs, +puisqu'ils avaient à lutter à la fois contre la brise, la lame et la +marée. + +Un silence se fit. + +Ils nageaient vigoureusement tous les deux. Jacquelin n'avait pas +exagéré ses mérites: c'était un vrai poisson. + +Il fendait la vague avec une netteté et une précision étonnantes. De +temps à autre une lame plus haute le couvrait entièrement, semant +d'écume ses cheveux bruns. + +Aubin, lui, ressemblait à un dieu marin. + +--Vois-tu, petit, dit-il, j'aurais pu faire le voyage tout seul, mais +j'avais besoin de toi. + +--Grand merci! + +--C'est mon opinion. Moi, je serai le pilote. Mais toi... + +Le Breton eut la parole coupée par une vague, qui l'aveugla. + +Il se secoua et ajouta; + +--Nous causerons plus tard. Es-tu fatigué? + +--Non. + +--Va toujours! + +La distance entre eux et le navire ne semblait guère diminuer. Ils +demeuraient silencieux, les yeux fixés sur ce but immobile. Immobile, +car le trois-mâts devait avoir jeté l'ancre, attendant un signal promis. + +--Es-tu fatigué? + +--Non. + +--Va toujours! + +Pauvre Jacquelin! + +Il n'avait pas besoin d'encouragement, il _allait toujours_ avec la même +énergie. + +A ce moment la brise augmenta. Les vagues commencèrent à s'enfler, à +grimper à des hauteurs plus considérables. + +On eût dit de vraies montagnes, montagnes noires, sombres comme des +abîmes. + +Et la marée, doublant sa force, par cela même, opposait aux nageurs une +résistance de plus en plus périlleuse. + +--Chien de temps! formula Aubin. + +La fatigue glissait sur ce corps robuste. Le Breton semblait être un +dieu marin impassible au milieu des lames, et se jouant des dangers. + +--Le petit faiblit, pensa-t-il, en jetant un regard sur Jacquelin. + +En effet, l'enfant était très-pâle. Sa figure, assombrie par la nuit, +grimaçait. + +--Fais la planche! dit Aubin. + +Et joignant le geste au conseil, le fils de Cibot Ploguen fit tourner +Jacquelin, et quand celui-ci fut couché sur le dos, se mit à le pousser +comme une bouée. + +Ils nageaient depuis une heure dix minutes. + +La brise se changeait en grain. + +De larges gouttes de pluie tombaient, et des sifflements aigus, +interrompus quelquefois, ajoutaient au dramatique de cette scène. + +--Ça se gâte! murmura Aubin. + +Le trois-mâts s'était sensiblement rapproché. On distinguait nettement à +travers la nuit sa masse brune qui sautait au milieu des vagues. + +Vingt minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Aubin poussa +devant lui Jacquelin, qui faisait la planche. L'enfant n'avait pas senti +le froid, tant qu'il nageait; les mouvements le réchauffaient. Mais la +circulation du sang était interrompue par la sorte d'inaction éprouvée. + +--J'ai froid, dit-il. + +--Alors, nage, petit! Seulement appuie une de tes mains sur mon dos. + +--Non... j'aurais trop... froid... + +--Soit! + +Aubin Ploguen dut ralentir la rapidité de la nage pour ne pas laisser +derrière lui Jacquelin, très-pâle, et dont la respiration sifflante +annonçait l'énorme lassitude. + +Ils continuèrent ainsi pendant une autre demi-heure. Il y avait deux +heures qu'ils étaient partis. + +Mais aussi le trois-mâts n'était plus qu'à une quarantaine d'encablures. + +Pour la première fois, Aubin Ploguen eut peur que Jacquelin ne pût aller +jusqu'au bout. L'enfant donnait des signes évidents d'une lassitude +extrême. + +Il ne disait rien, mais le pauvre petit sentait ses membres raidis par +le froid et l'épuisement. Sa respiration se faisait rare. Il avait, par +instants, des frissons qui le secouaient des pieds à la tête. + +La vague était haute comme une maison. + +Elle arrivait, lancée comme un cheval emporté qui brise le mors dans sa +bouche, et, derrière elle, une autre vague plus effrayante encore. + +La marée et la rafale! + +Jacquelin serait englouti avant de toucher le navire. + +Aubin Ploguen, toujours aussi calme, s'arrêtait de temps en temps pour +soutenir son jeune compagnon. + +Mais l'enfant ne voulait pas arrêter ses mouvements, car il comprenait +que le froid ne tarderait pas à l'envahir. + +Le Breton se souleva sur la lame, sortant à moitié son corps de l'eau: + +--Ohé! du vaisseau! cria-t-il. + +Mais ils étaient encore trop loin. On n'entendit pas. Aubin voulait +héler une barque. + +--Es-tu fatigué? dit-il. + +--Non... + +--Va toujours. + +--Ohé! du vaisseau! appela encore Aubin Ploguen. + +En dix minutes ils arriveraient. Mais dix minutes sont aussi longues +qu'un siècle, en pleine mer, par une nuit de tourmente comme celle-là! + +Jacquelin était enfoncé dans l'eau jusqu'aux oreilles. Aubin le soutint +par la ceinture. + +--Es-tu fatigué, petit? + +--Non... non... + +Mais en même temps qu'il répondait ainsi, Jacquelin jeta un cri et +disparut. + +La ceinture s'était brisée, et, entraîné par la lame, le pauvre enfant +épuisé venait de disparaître dans les profondeurs de l'Océan... + + + + +IV + +LE DÉBARQUEMENT + + +Aubin Ploguen poussa un cri sourd, mais il n'était pas de ceux qui se +lamentent; il était de ceux qui agissent. + +Il plongea. + +Jacquelin revint à la surface. + +Le Breton saisit l'enfant par les cheveux et le hissa sur ses puissantes +épaules. + +--Ohé! du vaisseau! cria-t-il pour la troisième fois. + +Il y a en mer, par les temps de tourmente, des accalmies soudaines. On +dirait que la rafale s'arrête pour respirer et reprendre des forces. + +Ce fut pendant un de ces silences de l'Océan qu'Aubin jeta son appel +désespéré. + +Aussitôt une lumière s'agita à bord du trois-mâts et une voix cria: + +--Qui va là? + +--Ami! dit Aubin. + +--Un canot à la mer! ordonna la même voix qui venait de se faire +entendre. + +Le commandement fut exécuté en quelques minutes. Un canot glissa le long +des flancs du navire, ainsi qu'un oiseau blanc qui s'abat sur les +vagues. + +Puis une échelle de corde pendit du sabord. Trois matelots descendirent +et la barque s'avança vers l'homme qui nageait et l'enfant évanoui. + +Il était temps: non pour Aubin Ploguen, dont la force herculéenne était +de taille à supporter de plus rudes fatigues, mais pour Jacquelin qui +avait besoin de repos, et surtout de secours. + +En quelques minutes ils arrivèrent dans les eaux du trois-mâts, et +l'échelle de corde les hissait tous les cinq à bord. + +Un homme, enveloppé d'un manteau et la tête couverte d'un chapeau de +toile goudronnée, causait avec le capitaine. + +Il se retourna en voyant les nouveaux venus et laissa échapper un geste +de surprise: + +--Aubin et Jacquelin! dit-il. + +C'était Henry de Puiseux. + +--Vite! vite! ranimez l'enfant! dit le Breton. + +Ce ne fut pas long. + +Il n'était qu'étourdi par la fatigue et la force des lames. + +--Capitaine, deux mots, je vous prie, continua Aubin Ploguen; et vous, +monsieur de Puiseux, ayez la bonté de m'entendre. + +--Parlez, mon brave Breton; seulement je dois vous prévenir que le +capitaine n'entend pas le français. Mais ne vous en inquiétez pas; c'est +moi qui suis le vrai chef à bord. + +--Bon! alors, cela ira mieux. + +Aubin expliqua à Henry la situation. Il ne fallait pas songer à +débarquer où il avait été convenu. + +Seulement, en voulant pénétrer dans l'anse d'Erqui, le trois-mâts +courait risque de se briser. + +--Peu importe! + +--Que dira le capitaine? + +--L'_Espérance_ n'est pas à lui: elle est à nous. Donc... tu comprends, +Aubin? + +Aubin comprenait si bien qu'il alla s'emparer du gouvernail, et se mit à +commander la manoeuvre. + +--Ah çà, tu es donc aussi marin? demanda Henry. + +--Nous autres, les paysans de la côte, monsieur Henry, nous sommes un +peu amphibies... + +--Virez de bord! cria Aubin. + +L'_Espérance_ s'inclina gracieuse et légère comme une hirondelle, et +s'avança vers la côte. + +Le capitaine causait tout bas avec de Puiseux, en anglais, ou plutôt +écoutait le jeune homme qui parlait. + +Lui, les yeux fixés sur la côte, contemplait impassiblement le résultat +de la manoeuvre. Ce pilote arrivé à l'improviste ne laissait pas que de +le surprendre. + +En réalité, il ne comprenait pas encore. + +Il croyait naïvement qu'Aubin Ploguen, connaissant la profondeur des +eaux, voulait rapprocher davantage l'_Espérance_. Jamais il ne lui +serait venu à l'idée qu'un homme sain d'esprit eût voulu faire entrer un +trois-mâts dans l'étroit goulet de l'anse d'Erqui. + +Pourtant il fallut bientôt se rendre à l'évidence. L'_Espérance_ +marchait droit au goulet. C'était de la folie! + +Il toucha le bras d'Henry: + +--_You see_? + +--_Yes_[5]. + +--Ah! + +--Va, Aubin, cria le jeune homme. + +--Toutes voiles dehors! ordonna le Breton. + +Les matelots sont trop habitués à l'obéissance passive pour hésiter dans +l'exécution d'un commandement. + +Mais, eux aussi, crurent que leur nouveau pilote était fou. + +Mettre toutes voiles dehors quand on est à cinq cents mètres de la côte, +et qu'on marche vers des brisants, poussé par cette double hélice du +vent et de la marée! + +Les voiles se tendirent rapidement. + +L'_Espérance_ s'arrêta court, comme un cheval qui se cabre, plia sur +elle-même, et s'élança avec une rapidité effrayante. + +Cela dura à peine cinq minutes. + +Le capitaine s'attendait si bien à voir le navire s'entr'ouvrir qu'il +ordonna aux matelots de se tenir prêts à se jeter à la mer. +L'_Espérance_ n'était plus qu'à cinquante mètres de la passe. Le +capitaine toucha de nouveau le bras de de Puiseux. + +--_The end_[6]! murmura-t-il. + +Henry ne répondit pas. + +L'_Espérance_ fila comme une flèche, et traversa le goulet sans +effleurer même le rocher. + +C'était merveilleux à voir. + +Dès lors le débarquement était facile. + +Jean de Kardigân et la Pâlotte avaient assisté de loin à ce drame. + +Leur coeur battit à rompre quand ils aperçurent l'_Espérance_ se diriger +droit vers l'anse d'Erqui. + +Tout était sauvé! + +La barque jeta sur le sable Henry de Puiseux qui tomba dans les bras de +son ami. + +--Tu ne m'attendais pas, hein? + +--D'où viens-tu? qu'apportes-tu? + +--D'où je viens? d'Angleterre. Ce que j'apporte?... on est en train de +le débarquer, tiens! Mais d'abord prends connaissance de cette lettre. + +Les deux jeunes gens s'assirent derrière un rocher, pendant que les +matelots débarquaient de grandes caisses. + +--Aubin, la lanterne! dit Jean. + +Le Breton projeta sur son maître la clarté de sa lanterne sourde, +pendant que Jean décachetait un grand papier scellé de cire bleue. + +Ce papier contenait la lettre suivante, écrite à l'encre ordinaire, et +une feuille de papier blanc. + +La lettre écrite à l'encre ordinaire était ainsi conçue: + +«Jean-Nu-Pieds, + 2 2 1 2 +Je serai _ut Voltgu_ à la fin _oo kpnt_. _Grlvussu_, _Gpnient_ + 2 11 1 2 22 3 1 2 1 +et _O'Losngrlnr_ sont prévenus. _Roniuor_ apporte _et rpoovu + 3 1 2 +us eui glvspogrui_. Quinze _gllqti_ sont commandés en + 13 1 1 1 1 33 +_Lteeusuvvuu_. Je débarquerai à _Nlviuneeu_. + +M.-C. R.» + +Les mots importants étaient écrits, on le voit, d'après une clef +commune. + +Cette clef, nous la connaissons, car Jean l'avait communiquée aux +royalistes à Paris. + +C'était la phrase: + +_Le gouvernement provisoire_, + +substituée aux vingt-quatre lettres de l'alphabet. + +Voici comment. + +On écrivait ainsi: + +_L e g o u v e r n e m e n t p r o v i s o i r e_, + +en un seul mot de vingt-quatre lettres. Puis, en dessous, on plaçait +l'alphabet réel, ce qui donnait ceci: + ++++++++++++++++++++++++++ + L|e|g|o|u|v|e|r|n|e|m|e + A|B|C|D|E|F|G|H|I|J|K|L ++++++++++++++++++++++++++ + n|t|p|r|o|v|i|s|o|i|r|e + M|N|O|P|Q|R|S|T|U|V|X|Y ++++++++++++++++++++++++++ + +C'est-à-dire que _l_ signifiait A, _e_, B, et ainsi de suite. + +Seulement on numérotait les lettres répétées. + +Par exemple ces deux mots: le _gouvernement provisoire_, renfermant +quatre fois la lettre _e_ et trois fois la lettre _o_, alors on écrit la +première _e_ naturellement, mais la seconde porte le chiffre 1, la +troisième le chiffre 2, et toujours de même. + +Ainsi, l'alphabet réel est celui-ci: + ++++++++++++++++++++++++++++++ + | 1| 1| + A -- L|G -- e|M -- n|S -- i + | | | + B -- e|H -- r|N -- t|T -- s + | | | 2 + C -- g|I -- n|O -- p|U -- o + | 2| 1| 1 + D -- o|J -- e|P -- r|V -- i + | | 1| 2 + E -- u|K -- m|Q -- o|X -- r + | 3| 2| 4 + F -- v|L -- e|R -- v|Y -- e ++++++++++++++++++++++++++++++ + +Jean traduisit bien vite la lettre indéchiffrable pour d'autres que pour +les initiés. + +Elle venait de S. A. R. Mme la duchesse de Berry: + +_A monsieur le marquis de Kardigân_. + +Je serai _en France_ à la fin _du mois_. _Charette_, _Coislin et +d'Autichamp_ sont prévenus. _Puiseux_ apporte _la poudre et les +cartouches_. _Quinze canons_ sont commandés _en Angleterre_. Je +débarquerai _à Marseille_. + +Signé: MARIE-CAROLINE, régente. + +Nous avons souligné les mots importants dans la traduction comme dans +l'original. + +On voit que toutes les précautions étaient bien prises. + +A supposer que cette dépêche fût tombée entre les mains de la police de +Louis-Philippe, la police n'y comprendrait rien. + +Restait la feuille de papier blanc. + +Jean la serra précieusement. + +--Ne la lis que dans ta chambre, celle-là! lui souffla de Puiseux à +l'oreille. + +Jean répondit à son ami par une énergique pression de main. + +Tous les deux se levèrent pour examiner le débarquement. + +Il s'avançait rapidement. + +Vingt ou trente caisses couvraient déjà la plage hors de l'atteinte de +l'eau. + +--Les charrettes, maintenant! dit Jean. Et pendant que l'ordre +s'exécutait: + +--A propos, dit Henry, tu sais que je reste avec toi; nous irons à la +bataille ensemble! + + + + +V + +LES DÉPÊCHES + + +Le retour s'effectua rapidement et tranquillement. + +Les douaniers n'avaient rien vu. Comment eussent-ils pu croire que +l'anse d'Erqui ouvrirait un abri miraculeux aux contrebandiers? + +Jean et Henry se tenaient par le bras et causaient. M. de Kardigân avait +bien des choses à apprendre, et de Puiseux bien des choses à raconter. + +Les deux amis étaient séparés depuis de longs mois. Chacun d'eux avait +fait de son côté son devoir. + +--Mais nous ce nous quitterons plus maintenant, disait Henry. Je vais +demeurer à Kardigân jusqu'au commencement de la fête. Mon brave Jean, je +tirerai mon premier coup de fusil avec toi! + +Pas un mot ne fut échangé entre eux sur les événements antérieurs. + +Jean voulait oublier, et Henry n'avait garde de le faire se souvenir. + +Quand ils entrèrent au château, M. Lambquin fumait sa pipe sur le +perron, les deux mains enfoncées dans ses poches. + +Il vint à leur rencontre: + +--Bonjour, mon lieutenant, dit-il. + +Henry et M. Lambquin se saluèrent. + +Jean fit la présentation. + +Le maître armurier guignait de l'oeil les grandes charrettes couvertes de +foin. + +--Hum! hum! dit-il. M'est avis qu'il ne faudrait pas mettre ce foin-là +dans l'auge des chevaux. + +Henry éclata de rire. + +--Vous savez donc?... + +--Je ne sais pas, mais je me doute. Diable! voilà qui est clair. Vous +apportez là-dedans de quoi donner à manger à mes malades. + +Ce fut au tour de M. Lambquin d'éclater de rire. + +Jean expliqua à son ami de quelle manière le maître armurier s'y était +pris pour dérouter la curiosité dangereuse de M. Lourson, le maire, et +de M. Sertaboire, ces farouches libéraux! + +Cependant, Jean avait hâte de terminer la lecture des dépêches. + +Dans l'enveloppe qui contenait la lettre cryptographe, on sait que le +marquis avait trouvé une feuille de papier blanc. Il monta dans son +cabinet avec Henry, et plaça cette feuille sur une plaque de cuivre. + +Puis il prit dans son coffre-fort un petit flacon contenant une liqueur +brune. C'était un acide. + +Il fit courir l'acide sur la feuille de papier blanc. + +Aussitôt elle se couvrit de caractères écrits à l'encre noire. + +Il lut: + +«Vous devez être maintenant bien établie dans votre bonne et jolie +petite ville d'Aix. J'ai appris avec grand plaisir que les eaux +passaient bien et que vous étiez déjà mieux. Soyez donc exacte à suivre +votre régime. Nous serons si heureux d'apprendre votre entier +rétablissement. + +J'espère que dans votre première vous me donnerez des détails sur cette +santé qui m'est si chère et sur l'emploi de votre temps. Pour moi, ma +chère amie, mes occupations sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit +d'habitude et de souvenir. + +Je ne vous écris pas longuement. Vous savez combien cela me fatigue. Et +d'ailleurs, par le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en +toutes choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler l'assurance +de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque fois que j'en aurai +l'occasion. + +Vous devinez cette lettre à demi-mots. Si elle n'est pas plus +compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte. Je vous +embrasse. + +Veuve RENAUD.» + +Lorsque Jean avait vu apparaître l'encre sympathique sur le papier, il +avait cru naïvement qu'il allait trouver ou des instructions ou des +recommandations dans ces lignes cachées. + +Et il se tenait en face d'une lettre incompréhensible. + +Henry et lui restaient aussi penauds, quand tout à coup Puiseux se mit à +rire: + +--Ah! j'y suis, parbleu! + +--Quoi? + +--Mon cher, les lettres à l'encre sympathique, c'est un moyen usé. + +--Après? + +--Madame la duchesse de Berry a imaginé la double lettre. + +--Bravo! s'écria Jean. Je comprends. + +--Oui, mais comment la faire ressortir? + +--Attends! + +Le marquis réfléchit un instant, puis il reprit: + +--Je devine tout, cher ami, dit-il. Madame a écrit à l'encre sympathique +la première lettre, celle que nous venons de lire. Si ce papier avait +été surpris par la police, sois bien sûr que la police aurait eu la même +idée que nous, et l'aurait soumise à l'opération d'un acide. Seulement, +fais attention à ceci; tous les acides peuvent arriver au même résultat. +Celui qui est contenu dans ce flacon a été composé avec soin, et il nous +a été ordonné à tous de n'user que de celui-là pour déchiffrer les +caractères: pour moi, c'est qu'il devait avoir évidemment une double +action: l'une sur la lettre fausse, l'autre sur la lettre réelle. Sans +quoi quelques gouttes d'un acide commun, du vinaigre ou de l'acide +sulfurique par exemple, auraient suffi. Donc, il y a encore sur cette +feuille de papier quelque chose à déchiffrer. + +--C'est clair. + +--Madame a écrit la première missive avec une encre soumise à l'action +immédiate de notre acide; la seconde, avec une encre soumise seulement à +l'action de ce même acide après une contre-épreuve. + +--Laquelle? + +--Je crois la deviner. Son Altesse a compté sur notre intelligence. + +--Grand merci! + +--Fais bien attention à cette phrase. + +Jean reprit le papier et lut: + +«J'ai appris avec plaisir que les eaux passaient bien...» + +--Je comprends! + +Ce ne fut pas long. + +Jean versa dans une terrine un peu d'eau et trempa la lettre dans cette +eau. + +Aussitôt des lignes bleues se tracèrent sous les lignes noires: + +Voici ce que présentait dès lors la feuille de papier: + +Vous devez être maintenant bien établie dans votre +_Tout est décidé. Je serai à Marseille le 28, ou si je_ +bonne et jolie ville d'Aix. J'ai appris avec plaisir que les +_subis un retard, dans la nuit du 28 au 29 avril. Mon cher_ +eaux passaient bien, et que vous étiez déjà mieux. Soyez +_marquis, je compte sur vous pour que l'armement des hommes_ +donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux +_de votre commandement soit terminé à cette époque. Je tiens_ +d'apprendre votre entier rétablissement. J'espère que +_à ce que le signal du combat soit donné du 5 au 15 mai._ +dans votre première vous me donnerez des détails, sur +_C'est l'époque où les paysans sont libres et par conséquent_ +cette santé qui m'est si chère, et sur l'emploi de votre +_ont fini leurs semailles. Notre ami de Puiseux vous remettra_ +temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations +_cette dépêche. Agissez sans retard. Envoyez immédiatement_ +sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude +_trois mille livres de poudre à Clisson, sur les quinze_ +et de souvenir. Je ne vous écris pas longuement. +_mille que vous aura apportées l'_Espérance. _Le bruit a_ +Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par +_couru que je ne viendrais pas. C'est un mensonge de mes_ +le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes +_ennemis. Je descends à Marseille pour surveiller le mouvement_ +choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler +_du Midi. Mais je n'y compte pas. Soyez le 4 mai_ +l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque +_dans les bois de Machecoul avec vos hommes. Dieu nous_ +fois que j'en aurai l'occasion. Vous devinez cette lettre à +_garde et nous protège. Nous sommes entre ses mains._ +demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que +je tiens à ne pas être découverte. + +Je vous embrasse, +_Le 4 mai!_ + +Veuve Renaud. +_Marie-Caroline, Régente._ + +Les lignes bleues sont écrites en italiques. Le lecteur peut donc se +faire immédiatement une idée de la disposition typographique de cette +lettre. + +Les deux jeunes gens se regardaient interdits. + +--Quoi! Madame est en France! + +--Oui, répondit gravement Henry. + +--Le 4 mai! murmura le marquis. Le 4 mai! C'est donc ce jour-là que nous +lèverons le drapeau d'Henri V! + +--Combien faut-il de temps pour aller d'ici au bois de Machecoul? + +--Vingt-quatre heures en se cachant et en ne marchant que la nuit par +des chemins détournés. + +Au moment où Jean faisait cette réponse, la grosse cloche du portail +sonnait. + +Cela annonçait un arrivant. + +--Qu'est-ce que cela? demanda Jean inquiet. + +La réponse ne tarda pas à lui venir. + +Aubin Ploguen vint frapper à la porte de la chambre: + +--Entre! cria Jean. + +--Maître, dit-il, un petit paysan blessé, accompagné de Leneguy, un de +nos soldats de Savenay, arrive et demande l'hospitalité. + +--Tu connais Leneguy? + +--Oui, maître. + +--Un homme sûr? + +--Un ancien chouan. + +--Eh bien, donne-leur un lit à chacun et fais-les souper... + + + + +VI + +PINSON + + +En effet, quelques instants auparavant, Leneguy, accompagné d'un jeune +paysan, s'était présenté au château. + +Il savait que ceux qui ont faim et n'ont pas d'abri trouvent toujours +une place au foyer des Kardigân. + +D'ailleurs, bien qu'on fût en pleine nuit, des lumières brillaient aux +fenêtres du château. + +Aubin Ploguen redescendit et fit entrer les deux Bretons dans la haute +et vaste cuisine. Il alluma dans l'âtre un feu de sarments pétillant et +joyeux. + +Puis il mit sur la table des plats de viande et de légumes et un fort +pichet de cidre. + +--Prenez et mangez, mes gars, dit-il. Après, je vous conduirai dans vos +chambres. + +Si Aubin Ploguen avait été un observateur, il eût remarqué que le petit +compagnon de Leneguy avait les mains bien fines pour un paysan. + +--Comment s'appelle ce petit gars, monsieur Leneguy? demanda-t-il. + +Celui-ci regarda le fils de Cibot Ploguen d'un air naïf. + +--Quoi! tu ne le reconnais pas? + +--Non. + +--C'est le dernier du vieux Gouësnon, mon camarade à la chouannerie sous +Charette. + +--Le fils de Gouësnon? + +--Oui. + +--Quel âge as-tu, l'enfant? + +--Seize ans. + +La voix de _l'enfant_ était douce et harmonieuse comme un chant +d'oiseau. + +--Et comment t'appelles-tu? + +--Pinson. + +--Tu chantes donc? + +--Oui... je chante... dit Pinson en rougissant... + +Aubin le regardait. + +Pinson avait une charmante figure, et gentille comme une figure de +femme. + +--Eh bien! veux-tu me chanter une chanson du pays, petit? + +Pinson repoussa du doigt son verre de cidre encore plein, et commença: + +Mon ami vient de s'en aller... +J'en ai le coeur tout en peine. +Vint un gars sous le grand chêne, +Qui voulut me consoler; +Mais je lui dis: «Celui que j'aime, +Beau gars, ce n'est pas toi!... +Hélas il est bien loin de moi, +Celui que j'aime!» +Je ne peux pas me consoler, +Mon ami vient de s'en aller! + +Pinson chanta cette naïve plainte d'une voix tellement émue, qu'Aubin +Ploguen se sentit tout troublé. + +--Eh quoi! tu pleures, mon petit gars? dit-il en voyant des larmes +couler sur le visage de l'enfant. + +--Oh! ce n'est rien, monsieur Aubin. + +--Monsieur Aubin? Tu connais donc mon nom? + +Pinson restait un peu interdit. Ce fut Leneguy qui repartit vivement: + +--S'il te connaît, mon Aubin? Par la croix d'Auray, en voilà une +demande! Est-ce que je ne lui ai pas souvent parlé de toi? + +--Il est étrange, cet enfant, pensa le Breton. + +Le paysan avait fini son souper. + +--Allons, allez dormir, dit-il. + +Leneguy et Pinson traversèrent l'aile droite du château qui conduisait à +la chambre du paysan et à celle de l'enfant. + +Pour y arriver, il fallait passer devant le cabinet où causaient Henry +et Jean. + +Au moment même où ils frôlaient la porte de ce cabinet, Jean parlait. + +Pinson chancela en entendant la voix du marquis. + +Il fut obligé de s'accrocher au bras de Leneguy pour ne pas tomber. + +--Hum! hum! grommela Aubin. + +Mais il ne dit rien encore, car il se réservait de causer avec Leneguy. + +En effet, quand Pinson fut entré dans sa chambre, Aubin pénétra dans +celle du paysan. + +--Tu as quelque chose à me conter, mon Aubin? demanda celui-ci. + +--Oui, l'ami. + +--Parle. + +Leneguy s'accroupit sur le carreau et alluma sa pipe. + +--D'où viens-tu, maintenant? + +--De Savenay. + +--Et tu allais? + +--Ici. + +--Ah! et pourquoi? + +--Pour savoir le jour de la prise d'armes. Les gars s'impatientent, +vois-tu. Il est temps de commencer. + +--Pourquoi n'es-tu pas venu seul? + +--Comment, seul? + +--Oui... Pinson... ce petit qui t'accompagne... + +Leneguy frappa à petits coups le fourneau de sa pipe contre son soulier +pour en faire tomber la cendre. + +--Est-ce que tu te méfierais de moi? demanda-t-il tranquillement. + +--Si je me méfie de toi? + +--Oui. + +--Un vieux chouan, c'est impossible! + +--Alors dis-moi un peu, mon Aubin, pourquoi tu m'interroges avec autant +de soin. + +Ce fut au tour d'Aubin Ploguen d'être embarrassé. + +--C'est le petit qui t'étonne, pas vrai? + +--Oui. + +--Je vais t'expliquer la chose. Tu connais le vieux Gouësnon, bien sûr, +et tu le respectes comme tous ceux de ces côtés-ci. Eh bien, le vieux +Gouësnon a douze enfants forts comme des taureaux. Celui-là, qui est le +treizième, a été élevé à Guérande, à la pension... Une folie de sa mère, +quoi! qui voulait en faire un savant, un curé. Il n'était déjà pas bien +fort; ça l'a séché encore plus. Alors le vieux Gouësnon a voulu qu'il +fût du mouvement.--Puisqu'on se bat, a-t-il dit, le petit se battra. +Seulement, je vais l'envoyer au seigneur, en le priant de le prendre +auprès de lui, où le service sera moins dur qu'avec nous autres. Voilà +sa lettre, tiens. + +--Pardonne-moi, mon bon Leneguy, mais j'en ai tant vu, tant vu à Paris, +que je me méfiais du petit... + +--Il n'a donc pas l'air franc? + +--Oh! si. + +--Eh bien, moi, Leneguy, qui en ai tué deux cent sept, de ces bleus, et +de ma main, je garantis que mon Pinson est aussi brave qu'il est franc +et doux. + +Une voix chanta dans la chambre voisine: + +Mais je lui dis: «Celui que j'aime... +Beau gars, ce n'est pas toi! +Hélas! il est bien loin de moi, +Celui que j'aime!» + +--Ce n'est pas une voix d'homme, ça! + +--Une voix de femme peut-être! + +--Tiens, je déraisonne. + +--Ma foi, oui... + +--Bonne nuit, mon Leneguy... + +Les deux paysans se serrèrent la main, il y avait longtemps qu'ils ne +s'étaient vus. + + * * * * * + +Pinson ne s'était pas couché. + +A peine entré dans sa chambre, il avait ôté son chapeau-béret, et enlevé +la perruque blonde qui encadrait son visage. Une profusion de cheveux +bruns se déroulèrent... + +Elle se mit à rêver un instant; puis lentement elle marcha vers la +fenêtre et l'ouvrit. + +Le vent s'était calmé à l'approche du matin. La nuit brillait calme et +limpide. Les étoiles brillantes trouaient le ciel, et un blanc rayon de +lune argentait la cime des grands arbres. + +Au loin pleurait la mer. Son lent et éternel gémissement arrivait à la +jeune fille accompagné d'un chant de rossignol. + +Fernande était accoudée, et contemplait cet immense repos de la nature: + +--Je suis donc près de lui, murmura-t-elle. + +Près de lui! Ah! je m'étais juré de ne pas le suivre, de ne pas mêler +encore ma vie à la sienne. Mais j'ai été lâche... je ne pouvais pas!... +Je serais morte! + +Elle se tut, regardant passer les nuées blanches qui tachaient un moment +le bleu mat du ciel. + +--Il est là! O mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas prêté la force +d'oublier? Pourquoi m'avez-vous imposé le combat, si vous ne deviez pas +en même temps me donner l'énergie? + +J'ai essayé de lutter... mais je suis retombée, vaincue. + +Il est là, près de moi!... Il pense à moi, et ne sait pas que je respire +le même air que lui, que mes yeux voient le même horizon que les siens, +que je souffre à côté de sa souffrance! Sa pensée va me chercher bien +loin, et je suis là! + +Il ne m'était pas permis de vivre avec lui; mais avec lui, du moins, je +pourrai mourir!... + +Elle se tut encore, et reprit, chantant: + +Mon ami vient de s'en aller, +J'en ai le coeur tout en peine: +Vint un gars sous le grand chêne, +Qui voulut me consoler. +Mais je lui dis: «Celui que j'aime, +Beau gars, ce n'est pas toi... +Hélas! il est bien loin de moi, +Celui que j'aime!» +Je ne peux pas me consoler. +Mon ami vient de s'en aller! + +Fernande avait été élevée en Bretagne, nous le savons. + +Gouësnon et Leneguy, ces deux vieux chouans, l'adoraient et avaient +consenti avec joie à la pieuse ruse de la jeune fille. Elle leur avait +tout conté, à ces braves coeurs loyaux. + +Elle avait quitté son père, et était venue. La lutte était trop rude +pour elle. Elle aimait! + +Fernande referma la fenêtre, et se coucha. + +Quand le sommeil la prit, elle murmurait encore les deux derniers vers +de sa chanson: + +Je ne peux pas me consoler: +Mon ami vient de s'en aller... + + + + +VII + +LE COMMENCEMENT + + +Laissons la Bretagne, et descendons vers le Midi de la France. + +Traversons Tours, Vendôme et Orléans, si nous passons par +Paris;--Toulouse, Agen et Montpellier, si nous passons par Bordeaux, et +arrivons à Marseille. + +Dans la nuit du 28 au 29 avril,--pendant cette même nuit où +l'_Espérance_ jetait vingt mille livres de poudre sur les côtes +bretonnes,--une émotion profonde semblait s'être emparée de la vieille +Phocée. + +Le préfet des Bouches-du-Rhône était prévenu. + +Il savait qu'une insurrection légitimiste se préparait, et il avait mis +sur pied les deux régiments de ligne, l'escadron de gendarmerie et les +agents de police. + +On ne précisait rien, mais on sentait vaguement que les royalistes +allaient jouer une importante partie. + +De huit heures à dix heures du soir, un calme complet régna dans la +cité. On eût dit que Marseille s'apprêtait à s'endormir comme +d'habitude, accroupie dans la Méditerranée. + +Tout à coup, à onze heures, dix hommes du peuple, ou paraissant tels, +arrivèrent devant l'église Saint-Laurent. + +Ces hommes portaient leur fusil en bandoulière: à la ceinture était +attachée une poudrière pleine de cartouches. + +Celui qui paraissait être le chef s'avança de quelques pas sur ses +camarades et frappa à la porte de l'église. + +Le sacristain parut. + +Il voulut s'enfuir, en se trouvant seul, à une pareille heure, en face +d'un inconnu armé. + +Mais celui-ci le retint par le bras. + +--Mon ami, dit-il, je suis M. Pierre Prémontré, sujet de Sa Majesté le +roi de France Henri, cinquième du nom. Je vous prie de me donner les +clefs du clocher. + +Le sacristain détacha, en tremblant, les clefs qui pendaient à son côté +et les mit entre les mains de M. Prémontré. + +Le jeune homme fit un signe. + +Un de ses soldats déplia un drapeau blanc enfermé dans un étui de +goudron: + +--Trois hommes, dit le chef. + +Trois soldats sortirent du rang. + +--Vous allez rester devant le portail, continua Pierre, le fusil chargé. +Si vous voyez une ou deux, ou plusieurs personnes se diriger du côté de +l'église, vous crierez deux fois: au large! Si on n'obéit pas à la +seconde injonction, feu immédiatement. + +--Et si c'est une troupe de soldats? + +--Vous vous ferez tuer! + +--Bien. + +Prémontré trouvait tout naturel de donner cet ordre, et ses hommes +trouvaient tout aussi naturel de l'exécuter sans réplique. + +Ah! ce fut une grande époque! + +--Quant à vous, mes enfants, dit Pierre à trois autres de ses +compagnons, vous allez faire votre besogne, pendant que nous quatre +allons faire la nôtre. + +Les deux petites troupes entrèrent dans l'église. L'une monta sur le +sommet de l'édifice, et, arrivée sur la plate-forme, planta le drapeau +blanc, qui se déroula lentement et majestueusement au souffle frais de +la nuit. + +Prémontré et ses amis, pendant ce temps-là, grimpaient l'escalier en +colimaçon qui conduit au clocher. + +Au moment où minuit commença de sonner: + +--Attention! cria Pierre. + +Chacun de ces cinq hommes tenait par le battant une des cloches de +Saint-Laurent. Quand le son lugubre des douze coups s'éteignit, le chef +fit un signe... + +Le tocsin commença. + +Qui n'a été souvent impressionné par cet appel déchirant du tocsin +éclatant soudainement au milieu de la nuit? Les cloches semblent gémir +et sangloter. Elles sont comme des voix d'en haut apportant à l'âme +humaine des pensées tristes et pieuses. + +Cependant, à travers la ville, le bruit se répandait que le signal de +l'insurrection était sonné. + +En effet, un quart d'heure à peine après le commencement du tocsin, un +rassemblement d'hommes armés traversa le coeur de la cité. Ce +rassemblement portait un drapeau blanc et criait: «Vive Henri V!» + +Le préfet et le général de division, après une longue et importante +conférence, avaient décidé de laisser l'insurrection éclater, et de ne +pas l'étouffer en germe. + +Ils y gagnaient de connaître le nom des agitateurs, s'ils étaient +vainqueurs. Si, au contraire, ils étaient vaincus, ils pouvaient se +targuer, auprès du nouveau pouvoir, d'une sorte de complicité tacite. + +Tous les deux ayant trahi Charles X pour Louis-Philippe Ier, étaient +prêts à trahir Louis-Philippe Ier pour Henri V. C'était mathématique. + +La préfecture de police avait expédié de Paris un de ses agents +supérieurs. Ne disait-on pas, en effet, que madame la duchesse de Berry +devait opérer, cette nuit-là même, son débarquement sur les côtes de +Marseille? + +Or, cet agent supérieur, nous le connaissons, c'est notre ami M. +Jumelle. + +M. Jumelle n'a pas changé pendant les quelques mois où nous l'avons +perdu de vue. + +Il a toujours cette finesse de jugement, ce flair de chien courant qui +ne l'a trompé qu'une fois: dans l'affaire de la rue du Petit-Pas. + +Tel qu'un bon bourgeois qui se promène après un plantureux souper, +l'honnête M. Jumelle, enveloppé d'une douillette de soie puce, passe en +souriant, ses lunettes sur son nez, à travers les rassemblements les +plus tumultueux. De temps en temps, il imite les insurgés qui le +coudoient et pousse un formidable: Vive Henri V! + +Un jeune homme remarquait depuis quelques instants ce doux et inoffensif +promeneur. + +Il s'approcha de M. Jumelle et lui tendit la main. + +--Je vois que vous êtes des nôtres, monsieur, lui dit-il. + +--En effet, monsieur, riposta l'agent de police. + +Et il pensait tout bas: + +«Ce sera bien le diable si ce gaillard-là ne m'apprend pas quelque chose +qu'il sera bon de savoir.» + +--Seulement, permettez-moi une simple question, continua l'agent de +police. Moi, voyez-vous, je suis un bon vieillard, bien calme et bien +doux. Je ne m'attendais nullement à ce qui se passe. Je dormais ma nuit +quand j'ai entendu crier: Vive Henri V! Aussitôt, ce cri, cher à mon +coeur, m'a arraché au sommeil, et je suis venu me mêler à vous, à vous, +mes braves amis! + +En disant ces mots, M. Jumelle, dont les yeux versaient des larmes de +joie, tendit les deux mains au jeune homme qui les serra avec non moins +d'émotion. + +--A bas Louis-Philippe! cria un groupe d'hommes qui passaient. + +--A bas Louis-Philippe! répéta M. Jumelle avec conviction. + +--Vive Henri V! ajouta le même groupe. + +--Vive Henri V! ajouta également le sous-chef de la police politique. + +--Vous savez que c'est pour cette nuit? dit tout bas le jeune homme. + +--Parbleu! + +--Ah! vous étiez prévenu? + +M. Jumelle se gratta le derrière de la tête, ce qui était son signe +habituel quand il était embarrassé.. + +--Prévenu... heu! heu!.. prévenu... non pas officiellement... mais.., +heu! heu!... vous savez, officieusement. + +--Parbleu! + +--Alors... + +--Alors?... + +--Heu! heu!... je m'attendais au reste... seulement... je connaissais +l'arrivée de... + +--De...? + +--... C'est cela!... mais j'ignore encore le point de débarquement... + +En causant ainsi, le jeune homme et M. Jumelle étaient arrivés sur le +port. + +--Venez! dit celui-ci. + +Les choses tournaient si bien pour le sous-chef de la police politique, +qu'il avait changé son signe. Au lien de se gratter le derrière de la +tête, il se frottait obstinément le bout du nez. Signe de joie, +celui-là! + +En passant devant l'esplanade de la Tourette, le jeune homme montra à M. +Jumelle une masse de monde qui regardait du côté de la mer. + +--Ils attendent! répéta consciencieusement M. Jumelle, Et ils regardent! +ajouta-t-il. + +--Oui, mais ils regardent... quoi? Le savez-vous? + +--Heu! heu! + +--Tenez!... apercevez-vous au loin ce navire?... + +--Attendez donc!... + +M. Jumelle se fit une longue-vue de ses deux mains, et aperçut au loin, +en effet, un petit navire à vapeur qui tirait des bordées. + +Quand je dis aperçut, je devrais dire qu'il distingua les feux rouges et +verts du vaisseau, attendu qu'à travers la nuit, il était impossible de +rien préciser. + +--Eh bien! continua le jeune homme, ce navire s'appelle le +_Carlo-Alberto_. + +--Beau nom. + +--Et il a à son bord madame la duchesse de Berry et le maréchal de +Bourmont... + +M. Jumelle ne se le fit pas dire deux fois. + +--Ah! il faut que je monte aussi sur l'esplanade. Adieu, mon jeune ami. + +Et il disparut tout courant, se dirigeant non vers l'esplanade, mais +vers la préfecture. + +Le jeune homme le suivit des yeux quelques instants et murmura: + +--Monsieur Jumelle, vous êtes un imbécile! + + + + +VIII + +MADAME + + +Le jeune homme, qui n'était autre que Maurice de Carlepont, ce royaliste +entrevu par nous dans l'assemblée de la rue du Petit-Pas, avait en effet +joué ce pauvre M. Jumelle. + +De Carlepont et ses amis connaissaient la présence à Marseille du +sous-chef de la police politique. + +C'était un danger pour leurs projets. En conséquence, ils avaient résolu +de détourner l'attention de l'agent. + +On a vu que Maurice de Carlepont avait réussi. + +Mais que se passait-il à bord du _Carlo-Alberto_? + +La mer est grosse. Les lames balayent le pont du navire et le jettent +par instant de côté, comme un cheval effrayé qui ferait des bonds de +terreur. + +A l'arrière, une jeune femme, enveloppée d'un de ces manteaux qu'on +nommait des _tartans_, se tient debout, la main placée sur un cordage, +qui l'aide à résister au roulis. + +C'est S. A. R. madame la duchesse de Berry, mère du roi Henri V et +régente de France. + +Dès le mois de juin 1831 elle avait quitté l'Angleterre, accompagnée de +la petite cour qui lui était restée fidèle. Arrivée en Hollande, elle ne +s'y arrêta que pour y prendre quelques jours de repos. + +En août, et au commencement de septembre, elle est à Francfort et à +Mayence, où elle règle les pensions de la liste civile. + +Vers la fin de ce même mois de septembre, elle traverse la Suisse, entre +dans le Piémont, et enfin s'installe, sous le nom de comtesse de Sagana +à Sestri. Sestri est une petite ville située dans les États du roi +Charles-Albert, à douze lieues de Gênes. + +Quelques mots d'histoire sont ici nécessaires pour faire comprendre aux +lecteurs par quelles routes semées d'épines passait cette héroïque +princesse, qui rentrait en France, armée de son droit, forte de son +courage. + +Madame, en arrivant à Sestri, n'avait déguisé que son nom. + +Le dimanche, elle se rendait à l'église, située à un quart de kilomètre +de son château, à pied, et entourée de curieux. Tous voulaient voir +cette fille, cette femme et cette mère de rois, qui devait errer de +ville en ville, de pays en pays. + +Il y a une majesté plus grande que celle du trône: la majesté du +malheur! + +Or, Madame sortait la tête presque nue, et couverte seulement d'une +dentelle. Le bruit ne tarda donc pas à se répandre de sa présence à +Sestri. + +M. de Cases, consul de France à Gênes, en fut informé, comme les autres, +par la rumeur publique; mais il n'avait pas le droit de se plaindre. Il +était tout naturel que le roi de Sardaigne offrît un asile à la +belle-fille de Charles X. + +Seulement, la situation se compliqua. Comme Madame préparait de longue +main le double soulèvement de la Bretagne et du Midi, elle était en +correspondance quotidienne avec les chefs royalistes de ces provinces. + +De la correspondance, on en vint à la conférence. + +Si bien, qu'un beau jour, Gênes se trouva peuplée de Français voyageant +sous des noms d'emprunt étrangers. + +Celui-ci était, sur son passe-port, Russe, et faisait viser ses papiers +au consulat de Russie; celui-là était Anglais, et rendait chaque jour de +fréquentes visites au consulat anglais. + +Par conséquent, ils échappaient tous à l'action de M. de Cases, qui +enrageait. + +Le consul de France avisa son gouvernement de ce qui se passait et lui +demanda des ordres. + +Aussitôt une lettre partit des Tuileries, adressée au cabinet sarde, se +plaignant de l'asile offert par Charles-Albert à une conspiration tramée +contre Louis-Philippe[7]. + +Charles-Albert écrivit alors à Madame une lettre expliquant le système +politique adopté par les étrangers à l'égard de la France. C'était une +invitation polie, mais réelle, d'avoir à quitter le pays sarde. + +Madame était faite au malheur. Pourtant, elle ressentit un coup pénible +de cette déloyauté, de ce manque de générosité d'un prince de la maison +de Savoie. + +C'était même une ingratitude, car ce même roi Charles-Albert avait reçu +jadis à la cour de France une hospitalité qu'il n'eût pas dû oublier. + +Elle partit; mais, avant de quitter Sestri, elle dit un de ces mots +profonds qui la vengeaient: + +--Décidément, la noblesse des rois s'en va!--Mon aïeul a fait bâtir des +palais, mon grand-père des maisons, mon père des bicoques et mon frère +des nids à rats. Dieu aidant, mon fils rebâtira des palais! + +Elle traversa Gênes et Modène, puis gagna Rome. + +Elle partit de Massa, vers le milieu du mois d'avril 1832, et s'embarqua +sur le _Carlo-Alberto_. Le 26, elle fit relâche à Gênes et, le +surlendemain, elle était en vue de Marseille. + +Il avait été convenu qu'un signal avertirait la princesse du moment +précis où elle devait opérer son débarquement. + +Ce signal était une fusée rouge qui devait être lancée à quelque +distance du phare de Planier. + +En même temps que M. Pierre Prémontré mettait en branle le tocsin de +l'église Saint-Laurent, on lançait la fusée. + +Quand nous montons à bord du _Carlo-Alberto_, Madame et son escorte +avaient vu la fusée et attendaient qu'une barque préparée à cet effet +vînt les chercher. + +La nuit était noire et la mer soulevée, nous le savons. + +Il fallut à la barque deux heures pour lutter contre les vagues, et +toucher au navire. + +Après de grandes difficultés, Madame put descendre du _Carlo-Alberto_ +dans l'esquif; il fallut encore deux heures pour atterrir. + +Une cabane de pêcheurs servit d'asile cette nuit-là à celle qui avait vu +l'Europe, la France et Paris à ses pieds. + +Quand elle se trouva dans cette masure, fouettée par le vent de la mer, +seule, en face de sa destinée, en face de ce royaume qu'elle venait +reconquérir, elle dut réfléchir longuement sur le néant des choses +humaines. + +Marie-Thérèse, vaincue et fuyant, sa fille entre les bras, dut penser +ainsi, avant qu'elle entendît ses fidèles Maggyars s'écrier en la +saluant: + +--_Moriamur pro rege nostro, Marià Theresà._ + +Madame ne put dormir. + +Comment aurait-elle trouvé le sommeil quand, à deux lieues de là à +peine, se jouait le commencement de cette redoutable partie? + +A sept heures du matin, elle apprenait que le mouvement de Marseille +avait échoué. + +Ce fut pour son Altesse Royale une violente douleur. + +Le mouvement de Marseille échoué, il fallait renoncer à toute espérance +de soulever Lyon et Toulouse. + +Mais si elle était profondément affligée de ce premier échec, Madame +n'était pas découragée. Ainsi qu'elle l'avait écrit au marquis de +Kardigân, elle comptait peu sur le Midi. Pour elle, toute la foi +royaliste, cette foi qui ne se contente pas d'espérer, mais qui agit, +s'était réfugiée en Bretagne. + +Il semble que ces landes arides soient, en ce siècle, le dernier refuge +des sentiments chevaleresques d'autrefois. Bertrand Duguesclin est né en +Bretagne. Charette était digne d'y voir le jour; il y est mort. + +Aussitôt deux partis bien opposés se formèrent autour de la princesse. + +L'un était pour la retraite. Il engageait Madame à remonter à bord du +_Carlo-Alberto_ et à regagner Massa. + +L'autre était pour la lutte, puisque aussi bien elle était commencée. + +--Ecoutez, mes amis, dit la duchesse après avoir réfléchi, reculer +maintenant ne serait pas seulement une faiblesse, mais une lâcheté. + +Quelques-uns de mes serviteurs se sont compromis pour moi; ils ont +risqué leur vie, leur liberté, pour avoir eu confiance dans ma parole +royale. Cette parole ne leur fera pas défaut. Une princesse de Bourbon +ne ment pas. Je suis en France: j'y reste. + +M. de B...lh tenta vainement de prouver à Madame qu'elle devait partir. +Toute la froide raison du conseiller s'émoussa contre cette phrase: + +--J'ai promis à mes soldats de me battre avec eux! + +L'important était de quitter au plus vite la masure. + +Évidemment, l'autorité devait être prévenue de la présence de Madame, et +ne tarderait pas à la faire arrêter. + +Elle s'enveloppa de nouveau de son tartan, et la petite escorte entoura +la princesse qui partit à pied, pendant que M. de B...lh allait à la +recherche d'une voiture. + +Sur la route, pas le moindre tricorne de gendarme; tricorne menaçant, +c'est-à-dire, car ceux qui rencontraient le cabriolet de la princesse +saluaient avec respect. + +Madame ne laissait pas que d'être intriguée. + +Comment se faisait-il qu'on ne la surveillât pas davantage? + +Elle en eut bientôt l'explication. + +Au moment de quitter l'étroit chemin pour gagner la route de Marseille à +Toulouse, les fugitifs arrivèrent sur le flanc d'une petite colline +dominant la mer. Madame aperçut de loin le _Carlo-Alberto_ qui fuyait à +toute vapeur en prenant chasse devant une frégate de la marine: + +--Ah! je comprends tout! dit-elle en riant. + + + + +IX + +LE VOYAGE + + +Maurice de Carlepont avait bel et bien joué ce pauvre M. Jumelle, en lui +disant que Madame et le maréchal de Bourmont étaient à bord du +_Carlo-Alberto_. + +Le sous-chef de la police politique se hâta d'aller prévenir le préfet +du département, pendant qu'on ordonnait à une frégate de se préparer à +donner la chasse au petit vapeur, dès que celui-ci ferait mine de +s'enfuir. + +Si l'autorité croyait Son Altesse sur mer, elle ne penserait pas à la +chercher sur terre. + +C'est, en effet, ce qui arriva. + +Quelques minutes après la rencontre comique avec le gendarme, Madame vit +la route de Marseille à Toulouse se dérouler à peu de distance. + +--Votre Altesse veut-elle continuer sa route? demanda M. de B...lh. + +--Si je le veux! + +--Cependant... j'avais espéré... + +--Qu'est-ce que vous aviez espéré, je vous prie? + +--Que Votre Altesse renoncerait à aller plus loin. + +--Une fois pour toutes, de B...lh, répondit gravement la princesse, je +ne veux plus qu'on me parle de cela. Je fais ce que je crois être, ce +qui est mon devoir. + +Monsieur de B...lh s'inclina. + +Madame reprit avec animation: + +--Quoi! des hommes jeunes, riches, heureux, aimés, n'ont pas hésité à +quitter famille, bonheur et richesse, pour se battre sur un signe de +moi,--peut-être pour mourir. Et moi je ne les suivrais pas! Non, je fais +ce que ferait mon fils à ma place; et je n'exposerai plus un prince +français à recevoir une seconde lettre comme celle qu'écrivit Charette! + +Le cabriolet arrivait sur la route. + +--A gauche! ordonna Madame. + +A gauche!... le sort en est jeté. + +Le cabriolet partit. + +Vers les quatre heures du soir, les voyageurs entraient dans un petit +bourg. + +Par le plus grand des hasards une calèche s'y trouvait à vendre. + +Quand je dis: le plus grand des hasards, je parle du sentiment +qu'éprouva la princesse; car au fond, bien qu'elle l'ignorât, c'était +une chose très-naturelle. + +M. de Bonnechose, ce noble et courageux jeune homme, qui gagna, dans +cette campagne, l'immortalité du dévouement, avait pris les devants et +fouillé le bourg jusqu'à ce qu'il eût trouvé cette calèche. + +M. de Bonnechose ne devait plus abandonner la princesse jusqu'en Vendée. + +Le transbordement se fit donc d'une voiture dans l'autre. + +A la nuit close, Madame, très-fatiguée, voulut s'arrêter pour souper et +coucher. + +--Où sommes-nous ici? demanda-t-elle. + +--A X..., Madame. + +--A X...? Tant mieux, nous avons un ami ici. + +--Lequel? + +--M. de... + +M. de Bonnechose fit un mouvement. + +--Il est absent. + +--Oui, dit M. de B...lh, mais son frère peut le remplacer. + +--Son frère, dit M. de Bonnechose, est non-seulement républicain, mais +encore maire de cette commune. + +--Est-ce un honnête homme? demanda Son Altesse. + +--Oui, madame. + +--Eh bien, je me risque! + +Elle alla frapper à la porte du gentilhomme républicain. + +Une servante vint ouvrir. + +--Je voudrais parler à monsieur de ***, dit Madame. + +La servante alla chercher son maître. + +--Monsieur, dit la princesse, vous êtes républicain; mais je me suis +rappelée Charles Stuart fugitif. Je suis la duchesse de Berry, et je +viens vous demander asile. + +M. de *** salua respectueusement: + +--Ma maison est aux ordres de Son Altesse, dit-il. + +Madame passa chez cet ennemi une nuit calme. + +Au matin arrivèrent deux amis: M. de Ménars et M. de Villeneuve, parent +de M. de B... qu'ils devaient remplacer. M. de Villeneuve avait pris un +passeport en son nom, lequel portait: «voyageant avec sa femme et son +domestique.» + +--Je vois bien la femme, dit son Altesse en riant, mais je ne vois pas +le domestique. + +--Nous allons le trouver sur la route, dit M. de Villeneuve. + +On partit. + +Il faisait un vent piquant et sec. Les chevaux marchaient bien, trop +bien même; car, à une descente un peu rapide, ils prirent tout à coup le +mors aux dents. + +En vain M. de Ménars et M. de Villeneuve essayèrent-ils de les arrêter: +la calèche descendait avec une rapidité effrayante. + +De plus, cette voiture était vieille et menaçait à chaque soubresaut de +se briser en deux. + +Elle se contenta de verser. + +Tout le monde était sain et sauf, mais la calèche était cassée. + +--Comment allons-nous faire? demanda Madame. + +--Rien n'est perdu, dit M. de Villeneuve. Est-ce que mon domestique +n'attend pas sur la route? + +--Oui, mais où? + +--A deux kilomètres d'ici. + +Madame prit le bras de M. de Villeneuve et fit bravement les deux +kilomètres à pied. + +En effet, _le domestique_, venu de Marseille dans un char-à-bancs, se +tenait assis au bord du chemin. + +Il se leva en apercevant les voyageurs. C'était un jeune homme d'une +trentaine d'années, qui portait une élégante livrée noir et or. + +M. de Villeneuve lui serra la main. + +--Vous êtes bien familier avec vos gens, de Villeneuve! dit Madame en +riant. + +--J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. de Lorge, dit M. de +Villeneuve. + +--Humble serviteur de Son Altesse! riposta M. de Lorge. + +--Bravo! Partons, continua la princesse. Seulement, messieurs, une +simple observation. A partir de cette heure, supprimez, je vous prie, +des appellations dangereuses. Une Altesse courant les routes pourrait +bien sembler extraordinaire. Je suis tout simplement madame de +Villeneuve. Ne l'oubliez pas. + +Le 5 mai, à sept heures du soir, Madame entrait à Toulouse. + +Personne ne faisait attention à ce char-à-bancs, car les propriétaires +des environs sont accoutumés à venir souvent en ville. + +Pourtant un officier de la ligne se trouvait, par hasard, assis à la +porte de l'hôtel devant lequel le char-à-bancs était arrêté. + +M. de Villeneuve avait pris les devants pour acheter une chaise de +poste. + +Il devait continuer à petits pas jusqu'à ce que le char-à-bancs le +rejoignît. + +Cet officier regardait attentivement la princesse, qui sentait le +danger, mais n'osait faire un mouvement ni ordonner le départ de peur +d'appeler une dénonciation. + +--Voyez donc, de Lorge, comme cet officier me regarde? dit-elle. + +En effet, l'officier ne quittait pas des yeux le petit groupe formé par +les voyageurs. Tout à coup il se leva et vint à M. de Lorge. + +Il lui mit la main sur l'épaule. + +Le gentilhomme croyait tout perdu, quand l'officier lui dit tout bas: + +--Engagez votre maîtresse à acheter un autre chapeau, celui-là ne lui +couvre pas assez le visage. + +Puis, soulevant son képi, il salua la princesse en mettant dans cette +action un respect caché que la prudence l'empêchait d'accentuer +davantage. + +--Brave coeur! murmura Madame. Ah! mes Français! mes Français!... + +M. de Ménars avait accompagné M. de Villeneuve. + +Un jeune homme de Toulouse, fort connu dans la ville, M. Neychens, +aujourd'hui rédacteur de l'_Union_, devait les remplacer pour quelques +heures. + +Il fallait, autant que possible, éviter les soupçons. Or, M. Neychens +avait l'habitude de faire souvent, en chaise de poste, le voyage de +Toulouse à Bordeaux. + +M. de Villeneuve fut rejoint à onze heures du soir. On quitta le +char-à-bancs et le voyage se poursuivit avec une rapidité d'autant plus +grande que le temps pressait. Ainsi que Madame l'avait écrit au marquis +de Kardigân, elle voulait que le soulèvement de la Vendée eût lieu du +1er au 15 mai. Or, on était déjà au 5, presque, au 6. Elle était donc en +retard. + +Aussi fut-il résolu d'activer le voyage. A Agen, au lieu de continuer +droit sur Bordeaux, par Marmande et La Réole, elle se dirigea vers +Saintes, par Villeneuve-sur-Lot, Sainte-Foy et Libourne. + +Aux environs de Saintes, M. de Villeneuve avait un ami. Cet ami était M. +le marquis de Dampierre. Par malheur, il n'était pas chez lui. Il ne +devait rentrer que le soir. + +Or, ce jour-là était un dimanche. + +Madame voulut assister à la messe du village, elle s'y rendit. + +Naturellement personne ne la connaissait. Elle passa donc inaperçue. + +Pourtant, vers la fin de l'office, au moment où le curé se retourna pour +prononcer _l'Ite missa est_, il resta tout à coup interloqué. +Heureusement personne ne fit attention à cet incident, que pas même la +duchesse n'avait remarqué. + +Les voyageurs allaient sortir de l'église, quand Madame s'arrêta. + +Elle venait d'entendre entonner le _Domine salvum fac regem nostrum +Ludovicum Philippum_... + +Elle écouta la tête baissée. + +Puis deux grosses larmes roulèrent sur son visage. + +--Qu'avez-vous, madame? demanda M. de Villeneuve. + +--Ah! _il_ a pris non-seulement le trône de mon fils... mais encore les +prières que son peuple devait faire pour lui! + +Il y avait tant de coeur, tant de loyauté choquée, tant de tendresse +maternelle blessée dans cette exclamation, que les compagnons de +l'illustre voyageuse se turent... + +Pauvre princesse! hélas! on lui avait tout pris, en effet... tout, même +les prières de la France! + +Quelques heures plus tard, M. de Villeneuve arrivait, accompagné de la +princesse, de M. de Ménars et de M. de Lorge, à la grille du château du +marquis de Dampierre. + +Le marquis était de retour. + +M. de Lorge sonna; le concierge qui demeurait à côté de la grille, dans +une petite maison de garde, vint ouvrir. + +--Nous voudrions parler à M. le marquis, dit le gentilhomme. + +--Oh! je crains que monsieur ne puisse vous recevoir, répondit le +concierge. + +--N'importe, conduisez-nous au château. + +--Qui annoncerai-je à monsieur? + +--Des amis: allez! + +On introduisit les voyageurs dans un salon du rez-de-chaussée, pendant +que le concierge transmettait à un valet de chambre la phrase de +l'étranger. + +On entendit un grand bruit dans tout le château, semblable à celui que +produirait une légion de valets. + +--Je suis sûre que nous tombons mal, observa la princesse. + +Elle était un peu cachée par l'ombre des rideaux du salon. Aussi, quand +M. de Dampierre entra, ne l'aperçut-il pas tout d'abord. + +--Bonjour, cher ami! dit M. de Villeneuve en tendant la main au marquis. + +--Comment toi!... toi! qui arrives à l'improviste? C'est mal. + +Le marquis avait prononcé cette phrase avec une telle conviction, que M. +de Lorge se détourna pour cacher le sourire qui naissait sur ses lèvres. + +M. de Villeneuve continua négligemment: + +--Mon Dieu! cher ami, il ne faut pas m'en vouloir. Je passais à Saintes +avec ma femme, et... + +--Ta femme!... + +--Oui. Et elle a désiré que je te présentasse à elle. + +M. de Dampierre distingua seulement alors une dame dissimulée dans +l'ombre des tentures. Il salua et reprit: + +--Tu es donc marié? + +--A ce qu'il paraît. + +Madame s'avança. Le marquis la reconnut. + +--Dieu! + +--Monsieur le marquis de Dampierre, Madame, dit M. de Villeneuve. Et +toi, cher ami, pardonne-moi cette petite comédie; mais Son Altesse est +triste depuis ce matin, et j'ai voulu l'égayer un peu. + +--Je suis heureux et fier, Madame, dit le marquis, que Votre Altesse... + +--Assez d'Altesse, marquis! reprit Madame, qui jusqu'alors avait gardé +le silence. Je suis ici, sur la route et sur le passeport, madame de +Villeneuve. + +--Alors, je remercie madame de Villeneuve, riposta le marquis en saluant +de nouveau, de l'honneur qu'elle fait à ma maison, en s'arrêtant sous +mon toit. + +--Marquis, nous avons faim et nous sommes las, dit de Lorge. + +--Vous avez faim!... Ah! quel malheur! j'ai justement à dîner, ce soir, +vingt personnes. + +--Tant mieux!... + +--Parmi lesquelles le sous-préfet de Saintes et le lieutenant de +gendarmerie de l'arrondissement. + +--Qu'importe! dit la duchesse: ils ne me connaissent pas, et... +d'ailleurs, je suis madame de Villeneuve. + +En effet, M. de Dampierre présenta les nouveaux venus à ses hôtes, comme +des amis attendus par lui. + +Personne ne reconnut la princesse, personne excepté le brave curé. + +Le matin, en entonnant _l'Ite missa est_, il avait déjà vu Madame. Il +eut un tressaillement en la retrouvant dans le salon du marquis. + +Nous passerons rapidement sur les détails de ce dîner, malgré le comique +de la situation. Le lieutenant de gendarmerie et le sous-préfet de +Saintes rivalisaient d'amabilités pour Madame. + +S'ils avaient su!... + +A onze heures du soir on se sépara; mais au moment de regagner son +presbytère, le curé demanda à _madame de Villeneuve_ de vouloir bien lui +accorder quelques instants d'entretien. + +La duchesse, un peu étonnée, y consentit. + +--Madame, murmura le curé, ce matin, à la messe... j'ai laissé les +autres dire à leur façon. Moi j'ai chanté: _Domine salvum fac regem +nostrum HENRICUM_. + +--Merci! monsieur l'abbé, dit-elle. + +Ce pauvre curé de campagne n'avait-il pas deviné l'émotion profonde dont +ce coeur de princesse et de mère avait dû être secoué? + +Seul, quand ses ouailles oubliaient, seul il s'était souvenu. Il est +vrai que celui qui reste fidèle à son Dieu sait rester fidèle à son roi. + + * * * * * + +Le lendemain, dès l'aube, ils repartaient. A Saintes, M. de Bonnechose +les rejoignait et montait dans la chaise de poste. + +Puis, par un crochet fait à travers champs, Madame revenait chez M. de +Dampierre. + +Il était important que, dans le pays, on crût repartis les voyageurs de +la veille. + +Au reste, Madame était brisée de fatigue, et, à la veille de s'exposer à +des fatigues plus grandes encore, elle sentait le besoin de prendre +quelques jours de repos. + +Puis, la princesse voulait se faire précéder de ses ordres en Vendée et +en Bretagne. Elle resta donc chez le marquis de Dampierre. + +Son premier mot à M. de Bonnechose avait été: + +--Où est le maréchal? + +M. de Bonnechose l'ignorait, et tous l'ignoraient encore. M. de Bourmont +se tenait, avec raison, caché dans quelque retraite. Mais Madame +devinait que sa présence était indispensable. + +En effet, M. de Bourmont pouvait seul empêcher de se reproduire le fait +désastreux qui avait tant nui à la première guerre de Vendée. + +Les chefs de 1794, comme ceux de 1832, étant tous égaux entre eux, celui +qui obtenait le commandement en chef blessait, par cela même, la +susceptibilité des autres. Hélas! même dans le dévouement, il y a des +côtés humains, donc des petitesses. Or, le maréchal, par son nom, par +son grade, par l'éclat des services rendus, était plus qu'un autre +l'homme désigné pour être généralissime. Tous accepteraient avec joie +pour premier un maréchal de France. + +Ensuite, Madame envoya aux principaux chefs la lettre suivante: + +«Que mes amis se rassurent: je suis en France. Bientôt, je serai en +Vendée. C'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs; vous +les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc. Il n'y a qu'une +méprise dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra +ses promesses. Mes fidèles provinces de l'Ouest ne manquent jamais aux +leurs. Dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne +dignité et à retrouver son ancien bonheur. + +M-C. R. + +15 mai 1832.» + +Cet ordre collectif fut bientôt suivi d'une proclamation que Madame fit +tirer à plusieurs milliers d'exemplaires à l'aide d'une presse +portative. + +Voici ce document: + +PROCLAMATION + +DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY + +_Régente de France_ + +«Vendéens! Bretons! Vous tous habitants des fidèles provinces de +l'Ouest! + +Ayant abordé dans le Midi, je n'ai pas craint de traverser la France au +milieu des dangers, pour accomplir une promesse sacrée: celle de venir +avec mes braves amis, et de partager leurs périls et leurs travaux. + +Je suis enfin parmi ce peuple de héros! Ouvrez à la fortune de la +France! Je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils +hommes. Henri V vous appelle. Sa mère, régente de France, se voue à +votre bonheur. + +Répétons notre ancien et notre nouveau cri: Vive le Roi! Vive Henri V! + +MARIE-CAROLINE. + +Imprimerie royale de Henri V.» + +Comme la circulaire, cette proclamation fut datée du 15 mai. + +Quand, le lendemain, après huit jours de repos, Madame quitta le château +du marquis de Dampierre, elle était précédée de ces lignes chaleureuses +et enthousiastes. + +Pour la suivre maintenant, nous ne pouvons mieux faire que de copier +l'écrivain militaire auquel nous devons une partie de ces +renseignements[8]: + +«Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu'à la première +poste, où elle prit des chevaux et continua sa route par Saint-Jean +d'Angély, Niort, Fontenai, Luçon, Bourbon et Montaigu. + +Madame la duchesse de Berry traversait en plein jour, et en voiture +découverte, le pays que quatre ans auparavant elle avait traversé à +cheval, allant de château en château, et entourée des populations +accourues sur son passage. Quant à M. de Ménars, propriétaire dans le +pays, habitué de toutes les élections, comme électeur et éligible, ayant +présidé le grand collége de Bourbon, c'était un miracle qu'il ne fût +point reconnu à chaque pas. + +Sans doute, les voyageurs furent protégés par leur imprudence même. Il +est vrai que Madame avait une perruque brune, mais elle avait oublié de +noircir ses sourcils blonds. + +Elle fut obligée de les teindre avec du charbon, pour harmoniser leur +couleur avec celle de sa perruque noire...» + +... Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habillé toujours en domestique, +fut obligé, pour ne pas mentir à son costume, de manger avec les +domestiques, et d'aider à atteler les chevaux. + +M. de Lorge se tira de son rôle, comme s'il eût joué la comédie en +société. + +Le 17 mai, à midi, Madame descendait, accompagnée de M. de Ménars, au +château de M. de N... Les deux voyageurs changèrent aussitôt de costume +avec le maître et la maîtresse de la maison, qui montant dans leur +voiture, continuèrent la route en leur lieu et place. + +Le postillon, que les valets avaient grisé dans la cuisine, tandis que +les maîtres changeaient de vêtements au premier, ne s'aperçut de rien; +il enfourcha son porteur, à moitié ivre, et prit la route de Nantes, ne +se doutant pas qu'on lui avait changé ses voyageurs, ou plutôt qu'ils +s'étaient changés eux-mêmes. + +La Duchesse avait donné rendez-vous à ses amis dans une maison située à +une lieue à peu près du château, et appartenant à M. X... Vers cinq +heures de l'après-midi, elle prit le bras de M. O... et gagna cette +maison à pied, où MM. de Charette et de Ménars, vêtus de blouses, et +chaussés de souliers ferrés, ne tardèrent pas à les rejoindre. + +Le soir, Madame partit pour gagner une cachette qu'on lui avait ménagée +dans la commune de Montbert. Elle était accompagnée en outre, par un +gentilhomme du pays, M. de la R...e. + +Quelques paysans escortaient les voyageurs. + +On demanda à la princesse si elle voulait faire un détour ou passer la +Maine à gué. Comme si elle eût voulu s'habituer du même coup à tous les +périls, Madame préféra le danger à la lenteur. + +On hésita pour savoir où l'on passerait la rivière. On se décida pour +Romainville, où la Maine est moins profonde. + +Un paysan qui connaissait les localités, prit la tête de la colonne, +sondant le chemin avec un bâton qu'il tenait de la main droite, tandis +que de la gauche, il tirait à lui la Duchesse. Arrivés au tiers de la +rivière, le paysan et Madame sentirent s'écrouler sous leurs pieds la +pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer. + +Tous les deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau. + +Madame, tombée à la renverse, avait disparu, entièrement submergée. M. +de Charette s'élança aussitôt, saisit la princesse par le bras, et la +tira de la rivière. Mais elle était restée cinq ou six secondes sous +l'eau, et avait failli perdre connaissance. + +Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus +avant. On la ramena à la maison d'où elle était partie. Elle changea de +vêtements, et décidée, dès lors, à changer de route, monta en croupe +derrière un paysan. En raison du détour, elle n'arriva que le 18 mai au +village de Montbert. Elle y coucha... + +Cependant, des gendarmes ayant été aperçus aux environs, il fut décidé +que, pour plus de sûreté, Madame se réfugierait ailleurs. On approchait +du moment décisif, et il ne fallait pas risquer de tout perdre par une +imprudence inutile. + +Aussi le lendemain, 20 mai, Madame se rendit dans une ferme voisine. + +Ce ne fut que le 21 au soir, que Son Altesse repartit pour gagner la +commune de Legé, où devaient se rendre M. de Breulh, et, à son défaut, +M. Berryer. + +Ce fut en effet ce qui arriva. + +Les royalistes de Paris étaient de plus en plus surveillés. Les +ministres de Louis-Philippe devinaient que cette insurrection vendéenne +serait sérieuse, et faisaient tous leurs efforts pour arrêter, sinon +supprimer, ce qui leur était impossible, tout échange de correspondances +entre Paris et la Vendée. + +Aussi les royalistes de Paris se dirent que si l'un d'eux se risquait à +faire le voyage, il serait aussi surveillé étroitement. + +Une imprudence pouvait amener la découverte de la retraite de Madame, et +par conséquent son arrestation. + +Il y eut un moment d'embarras et d'ennui très-réel pour eux. + +Heureusement survint une circonstance fortuite qui sauva tout. + +Berryer reçut avis qu'un assassin de La Charente-Inférieure, qui devait +être jugé aux assises de la Rochelle, demandait à être défendu par lui. + +Le motif d'un voyage était tout trouvé. + +Le grand orateur cachait l'homme politique sous la robe de l'avocat. + +Il n'allait plus en Vendée pour aider à l'insurrection, mais bien au +contraire pour défendre un assassin. + +Pour en finir une bonne fois avec ces détails historiques qui, bien +qu'arrêtant la marche de notre action, sont rigoureusement nécessaires, +voici ce qui se passa: + +Berryer partit de Paris le 20 mai au matin et arriva à Nantes le 22. + +L'homme de confiance de la Duchesse l'y attendait. Il vint prendre +l'illustre voyageur, et tous deux s'éloignèrent de Nantes à cheval. + +Au milieu de la nuit seulement, et après de nombreuses et émouvantes +péripéties, les deux hommes parvinrent à la retraite que la princesse +avait choisie. + +Que se passa-t-il dans cette entrevue? + +Hélas! elle n'est que trop connue! + +Berryer et le comité de Paris étaient entièrement opposés à une action +par les armes, action que les hommes énergiques, et réellement dévoués +du parti, réclamaient et espéraient. + +M. Saincaize, M. de Breulh, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand +lui-même, ne se rendaient pas bien compte de la situation, et +craignaient de se jeter dans ce qu'ils appelaient une «aventure.» + +Berryer usa donc de son influence, influence doublée encore de son +éloquence personnelle et de l'avis de ses collègues, pour combattre le +projet de Madame. + +La conférence dura une partie de la nuit. + +La princesse refusait au nom de son fils, au nom de son devoir, au nom +de la mission sacrée qu'elle avait reçue, et qu'elle devait accomplir. + +A cinq heures du matin, Berryer l'emportait. + +Madame était vaincue. Elle pouvait résister, refuser, quand on lui +parlait des dangers qu'elle courait... + +Mais Berryer mit en oeuvre des raisons qu'une âme élevée et forte comme +celle de la princesse devait écouter avec émotion. Il lui parla de son +fils, dont elle pouvait compromettre la couronne dans une insurrection; +puis de ceux qu'elle ferait orphelins, de celles qu'elle ferait veuves. + +Madame céda... + +Elle écrivit une lettre qui suspendait les préparatifs faits pour le 24 +mai. + +Ce fut une faute et une grande faute! + +A qui doit en incomber la responsabilité? + +A Berryer d'abord, aux royalistes de Paris et un peu à Madame. + +Ce fut la seule. Elle manqua de promptitude dans la décision, la force +de la volonté et la rapidité dans l'exécution étant un des traits +distinctifs de cette puissante nature. + +Dès que Berryer eut reçu des mains de Madame la lettre qui donnait +contre-ordre, il s'éloigna rapidement pour rentrer à Nantes. + +La princesse renonçant à soulever la Bretagne et la Vendée, devait +naturellement quitter la France, où sa présence devenait non-seulement +inutile, mais encore dangereuse. + +Elle comptait rejoindre à grande vitesse Nantes, dans une maison isolée, +prendre là un passeport sous un nom supposé, qui l'y attendait, et +sortir de France. + +Mais Berryer ne devait pas voir arriver la princesse. + +Dès que le fatal conseiller eut disparu, Madame se rappela la mission +qu'elle avait reçue: mission sainte, qu'elle tenait de Dieu encore plus +que des hommes, parce que Dieu seul donne aux rois l'hérédité de leurs +droits. + +Elle se rappela tout ce qui s'était fait déjà, tout ce qui se ferait +encore, sans doute. + +Peut-être revit-elle les ombres héroïques de Charette, de Lescure et de +la Rochejacquelein venir l'adjurer, au nom de leur mort, de continuer +l'oeuvre qu'elle avait commencée... + +Elle prit la plume, et, au lieu de partir, envoya à Berryer une lettre +où elle lui annonçait que, au lieu d'éclater le 24 mai, la guerre +commencerait du 3 au 4 juin. + +En effet, le 25, M. de Bourmont reçut la lettre suivante: + +«Ayant pris la ferme résolution de ne pas quitter les provinces de +l'Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je +compte sur vous, mon cher maréchal, pour prendre toutes les mesures +nécessaires à la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4 +juin. J'appelle à moi tous les gens de courage. Dieu nous aidera à +sauver la patrie! + +Aucun danger, aucune fatigue ne me découragera. On me verra toujours aux +premiers rassemblements. + +Vendée, 25 mai 1832.» + +Le lecteur comprend maintenant combien avait été funeste le conseil de +Berryer. + +La plupart des chefs ayant fait leurs préparatifs pour le 24 mai, +reçurent heureusement le contre-ordre qui remettait la levée de +boucliers au 4 juin. Mais quelques-uns de ceux d'en deçà de la Loire ne +purent être prévenus, ce qui amena des soulèvements partiels facilement +écrasés. + +Or, à cette date du 25 mai où nous sommes parvenus, une dizaine de chefs +avaient reçu des ordres pour attendre. + +Nous savons que Jean de Kardigân et Henry de Puiseux attendaient, eux, +avec leurs hommes, dans les bois de Machecoul. + +Le 26 au matin, un paysan, le front couvert d'un large et épais chapeau +campagnard, se présenta aux avant-postes, derrière lesquels se tenait +Madame. + +Il montra une passe signée du maréchal de Bourmont. + +--Votre nom? demanda le factionnaire au paysan. + +--Jean-Nu-Pieds. + +Ils ne s'appelaient, les uns et les autres, que par des faux noms. + +--Bien. + +Jean-Nu-Pieds fut introduit dans une chambre où se trouvait un jeune +gars d'environ dix-huit ans, qui mangeait un potage aux choux. + +Au bruit des pas il se retourna. + +--Bonjour, marquis! dit-il. + +C'était Madame, ou plutôt _Mathurine_. + + + + +X + +LES BOIS DE MACHECOUL + + +Jean de Kardigân et ses amis avaient été fidèles au rendez-vous. Le 4 +mai, toutes les troupes placées sous son commandement, et qui, sans +compter les non-valeurs, se composaient de douze cents hommes, se +trouvèrent réunies dans les bois de Machecoul. + +Mais revenons de quelques pas en arrière. + +Le lecteur a, nous l'espérons, gardé le souvenir de cette nuit agitée où +le marquis, la Pâlotte, Jacquelin et Aubin Ploguen avaient fait leur +expédition à la crique de Bel-Râch. + +Au retour, Henry du Puiseux, arrivé sur le brick hollandais +l'_Espérance_, avait remis au marquis les dépêches et les ordres de +Madame. + +Puis, deux paysans, un jeune, Pinson, un vieux, Leneguy, étaient venus +frapper à la porte du vieux manoir pour demander l'hospitalité. + +Nul n'avait soupçonné que Pinson était cette Fernande, dont le marquis +s'était brusquement séparé. Seul, Aubin Ploguen s'était douté de quelque +chose; seul, le Breton fidèle avait pressenti qu'un mystère était caché +sous le déguisement de la jeune fille. + +A son réveil, Pinson éprouva ce double et contraire sentiment de la +crainte et de la joie. + +La joie... car elle était près de Jean. + +La crainte... car le jeune homme pouvait tout deviner et s'éloigner +d'elle encore une fois. + +Le marquis ne s'aperçut de rien. A peine donna-t-il un regard à ce petit +paysan qui lui était envoyé; sur la lettre du vieux Gouësnon, il l'avait +purement et simplement accepté dans son état-major; état-major, hélas! +dont les fatigues dépassaient souvent celles des simples soldats! + +Madame appelait à elle tous ses fidèles pour le 4 mai. + +Le marquis de Kardigân, qui ne pouvait savoir qu'à cette date Madame +était à peine au milieu de son périlleux voyage, commanda tous ses +hommes pour qu'ils fussent arrivés avec lui dans les bois de Machecoul +au jour indiqué. + +Le voyage de Kardigân à Machecoul se fit par des chemins détournés, +nuitamment; les douze cents hommes divisés en petites bandes marchaient +isolément. + +Il est vrai que les autorités des communes savaient parfaitement à quoi +s'en tenir. A mesure que le moment de la prise d'armes approchait, les +maires dans les cantons, les lieutenants de gendarmerie dans les +arrondissements se tenaient préparés à tout événement. + +Fernande n'avait naturellement pas quitté Jean de Kardigân. + +Aubin Ploguen, depuis le départ, suivait silencieusement des yeux cet +enfant. Il était ravissant, ce petit Pinson! + +Le costume des paysans bretons de la côte est d'une élégance +inconsciente à charmer Neuville ou Stevens, ces maîtres peintres. + +Figurez-vous une veste étroite s'arrêtant à la taille, et attachée par +devant par des boutons de cuivre. Le col de couleur est rabattu, +laissant apercevoir le cou bien attaché et ferme de la jeune fille. Sur +ses cheveux bruns elle a mis une perruque blonde, cette longue chevelure +que les paysans du Morbihan et de l'Ille-et-Vilaine laissent pendre au +milieu des épaules. + +Ces cheveux blonds changeaient l'expression de la physionomie de +Fernande au point de la rendre méconnaissable. + +Malgré les quelques regards que le marquis de Kardigân avait +indifféremment jetés sur elle, il ne s'était pas un seul instant douté +que ce petit Pinson cachait ce qu'il adorait par-dessus tout au monde. + +Dans la nuit qui suivit le départ, ils arrivèrent aux bois de Machecoul. + +La troupe prit son cantonnement sous les fourrés épais. + +Aubin s'était écarté de ces cantonnements pour aller chercher des +approvisionnements nécessaires. + +Leneguy, la Pâlotte, Henry de Puiseux, Jean, Pinson, M. Lambquin et deux +autres paysans formaient l'état-major. + +Leneguy tailla à pleines branches et eut bientôt construit un petit +bûcher derrière lequel vinrent se chauffer les combattants futurs. + +Il faisait un vent sec qui passait en sifflant à travers les branches. + +Le pauvre Pinson grelottait. + +Jean s'en aperçut, et, détachant son manteau, le jeta sur les épaules de +l'enfant. + +--Merci, monsieur, murmura-t-il. + +Le marquis ne reconnut pas la voix. + +Et pourtant Dieu sait que sa pensée ne se détournait pas de cette +radieuse image qui restait pour lui comme un paradis perdu. + +Le feu flambait joyeusement. La flamme grimpait à mi-hauteur des arbres, +et nos héros s'étaient couchés à terre, tournés vers cette douce +chaleur. + +Jacquelin dormait, M. Lambquin dormait, les trois paysans dormaient. + +Il n'y avait d'éveillés que ceux que secouait une passion humaine. + +--Remarques-tu la tristesse de la Pâlotte? demanda Henry à Jean. + +--Oui. + +--Sais-tu d'où cela vient? + +--Non. + +--Mon cher, il y a dans cette femme quelque chose qui m'intrigue. Le +romanesque de sa vie a un côté séduisant. Quand on pense que cette +paysanne si belle sous sa robe de laine, qu'elle semble être encore une +grande dame, a été la baronne de Sergaz! Et la baronne de Sergaz n'était +elle-même qu'une obscure ouvrière de Lille! + +--Où veux-tu en venir? + +--Tu me traiteras de rêveur. + +--Va toujours. + +--Eh bien! je suis convaincu qu'il y a en elle quelque chose que nous ne +connaissons pas: je viens de te le dire, et je suis sûr de ne pas me +tromper. + +--Quoi? + +--Eh! si je le savais, je ne te le demanderais pas! + +--Enfin... + +--Écoute. Ses yeux ont parfois une fixité qui m'inquiète... + +Pinson était placé à côté d'Henry de Puiseux. A mesure que le jeune +homme parlait, il se tournait doucement, afin de prêter une attention +plus grande à ce qu'il disait. + +Il eut un léger tressaillement, et jeta involontairement les yeux sur la +Pâlotte; en effet, la jeune femme, assise devant le feu, la tête appuyée +dans la main, semblait rêver profondément. Son regard fixe, dardé sur la +flamme, paraissait y contempler la suite d'un roman, le spectacle d'un +drame. + +--Dieu! murmura Pinson, elle aime! + +Était-ce l'amour? + +Henry continua: + +--Mon cher Jean, la vie a des fatalités étranges. Plus je vais, plus je +le sens. Elle est faite de soubresauts et de hasards. Qui nous aurait +dit, il y a quatre ans, quand la flotte du roi de France partait pour +Alger, quand il racontait avec joie à LL. AA. RR. Madame la duchesse de +Berry et Madame la Dauphine, les premiers triomphes de ses soldats, qui +nous aurait dit qu'une heure viendrait, heure rapprochée, où ce roi +vainqueur souffrirait en exil, où l'une de ces mêmes princesses +viendrait partager notre existence de périls et de privations? + +Eh bien! ami, je sens qu'un drame va se jouer autour de nous. Il est là, +dans l'ombre, près de ce feu où nous nous chauffons, près de ce bois où +nous nous sommes réfugiés. + +--Tu rêves! + +--Qu'avais-je dit? Tu ne me crois pas!... Tiens! as-tu remarqué ce petit +Pinson? + +--Le fils de Gouësnon? + +--Ah! c'est le fils du fameux Gouësnon? + +--Oui. + +--C'est étonnant... + +--Pourquoi? + +--Oh! rien. + +--Mais que voulais-tu me raconter sur cet enfant? + +--Rien, te dis-je... + +Pinson avait écouté la suite des paroles d'Henry de Puiseux avec une +attention aussi grande que le commencement. + +Seulement, une crainte vague s'était emparée de son coeur. + +Pauvre Fernande! + +N'avait-elle donc pas encore fini son dur apprentissage de la +souffrance? + +Henry et Jean avaient cessé de causer. Tous les deux s'étaient +enveloppés dans leurs manteaux et dormaient. Les deux femmes, seules, ne +trouvaient pas le sommeil. + +Ah! si la Pâlotte avait su! + +Mais elle ne pouvait pas savoir. Pinson essuya doucement une larme qui +coulait sur sa joue. + +--Il est là! et il me croit bien loin de lui, pourtant! murmura-t-il. + +C'était la seconde fois que cette idée-là lui venait... + +Tout à coup, la Pâlotte se redressa. Elle jeta un regard autour d'elle. + +Elle crut, sans doute, que personne ne pouvait la voir, car elle se +pencha vers Jean, comme pour contempler son visage. + +Ses yeux brillaient, et la pâleur de son front avait augmenté. + +Ce fut une révélation pour Pinson. + +--Grand Dieu! dit-il à voix basse, est-ce que M. de Puiseux aurait eu +raison? Est-ce que?... + +Elle n'acheva pas. Une angoisse sourde l'oppressait. + + + + +XI + +LA PALOTTE ET PINSON + + +Quand vint le matin, tous les soldats rangés sous les ordres du marquis +de Kardigân étaient réunis dans les bois de Machecoul. Dès lors une vie +nouvelle commençait pour nos héros. + +Madame cessait de s'appeler madame; on ne devait plus la nommer que +_Mathurine_ ou _ma Tante_, quand elle resterait en paysanne; que +_Petit-Pierre_, quand, ainsi que Fernande, elle deviendrait un jeune +gars de Bel-Râch ou d'Erqui. + +Le marquis de Kardigân devenait _Jean-Nu-Pieds_, et Henry de Puiseux, +_Petit-Bleu_. + +Jean-Nu-Pieds ordonna de commencer aussitôt les travaux de défense. + +Ces travaux étaient fort importants; car il ne fallait pas s'exposer à +se laisser tourner par les troupes de Louis-Philippe. + +Voici en quoi ils consistaient: + +Le marquis fit abattre à chaque sentier débouchant de la forêt dans la +plaine une centaine d'arbres. Ces arbres, placés en travers de la sente, +formèrent un obstacle infranchissable devant lequel devaient s'arrêter +les soldats, pendant que les chouans feraient feu, abrités derrière +leurs palissades. + +Ce travail dura toute la matinée, et chacun y prit part, Pinson et +Jacquelin comme les plus grands. + +A midi, les chouans commencèrent à visiter leurs armes à feu. + +Puis, le marquis fixa à chaque escouade son cantonnement particulier. + +Les onze ou douze cents hommes placés sous son commandement étaient +divisés en dix bataillons de cent quinze hommes chacun environ; cinq +bataillons avaient pour chef Henry de Puiseux; les cinq autres +Jean-Nu-Pieds. A son tour, chaque bataillon formait quatre escouades de +vingt-cinq à trente hommes. + +Au milieu des bois de Machecoul s'élèvent des grottes vastes, qui ont dû +être autrefois des dolmens, ces autels où les prêtres druidiques +offraient des sacrifices humains à leurs dieux sanglants. Là étaient +emmagasinés des cartouches et des vivres. Il y en avait pour deux mois. +Et quand ces provisions seraient épuisées, la mer se chargerait, par le +vaisseau l'_Espérance_ ou un autre, d'en apporter de nouvelles. + +Le soir de ce second jour, on distribua des vedettes. + +Jean et Henry avaient à peine une heure à eux pour causer. Tout leur +temps était absorbé par les soins de leurs commandements. + +Une huitaine de jours s'écoulèrent ainsi: on était au 13 mai. +Jean-Nu-Pieds commençait à devenir inquiet du retard éprouvé par Madame. + +Il savait cependant que Son Altesse était en France, et que la tentative +de Marseille avait échoué. + +Toutes ces préoccupations avaient naturellement empêché le marquis de +remarquer Pinson. Mais si, lui, n'avait pas prêté son attention au +prétendu fils du vieux Gouësnon, il n'en était pas de même d'Aubin +Ploguen et de la Pâlotte. + +Le Breton et la jeune femme, pour des raisons différentes, il est vrai, +voyaient plus clair que les autres. Seulement, Aubin était arrivé à une +certitude presque complète, tandis que la Pâlotte ne faisait encore que +soupçonner. + +Fernande semblait ne pas se douter ni s'apercevoir de la surveillance +dont elle était l'objet. Comment la pauvre enfant se serait-elle méfiée? + +Il est vrai que le regard calme d'Aubin Ploguen la gênait quand il +s'arrêtait sur elle. + +Mais la loyauté qu'elle lisait dans cet oeil clair ne lui inspirait +aucune crainte. + +Quant à Henry de Puiseux, il avait oublié presque entièrement les +soupçons qui lui étaient venus tout d'abord. + +Vers le 17 mai, Jean-Nu-Pieds reçut la proclamation et la circulaire +écrites par Madame au château de M. de Dampierre, proclamation et +circulaire que le lecteur connaît déjà. + +Dès lors, en calculant l'arrivée probable de Madame, il pouvait fixer le +jour où il se rendrait auprès d'elle. + +D'un autre côté, comme naturellement plus approchait le moment de la +lutte, plus il fallait augmenter la surveillance, il fit faire de +nouveaux travaux de défense. + +Les bois de Machecoul ne pouvaient être attaqués que sur leur versant +nord. Il résolut de les enceindre de ce côté-là par un long fossé +circulaire qui formerait une espèce de contrefort. + +Il fut arrêté que les travailleurs partiraient dès l'aube, pendant que +la Pâlotte, Jacquelin et Pinson iraient à Nantes aux nouvelles. + +La Pâlotte accepta cette mission avec joie; mais quand elle sut que +Pinson devait l'accompagner, elle ordonna à son fils de rester dans les +bois. + +Elle désirait sans doute rester seule avec ce singulier paysan qui avait +les pieds si petits et les mains si blanches. + +Ils partirent tous les deux au matin, emportant des provisions pour la +journée. + +Fernande, loin de dépérir dans cette vie de fatigues et de dangers, +prenait chaque jour de nouvelles forces. Il y a de ces natures que +l'existence active grandit et réconforte. + +--Viens, petit, dit la Pâlotte en prenant le bras de la jeune fille. + +Pinson dégagea son bras tranquillement, sans brusquerie, et suivit la +Pâlotte qui avait pris le sentier de la plaine. + +--C'est étrange, pensa la Pâlotte. + +Les deux femmes descendaient le petit chemin tout vert, ombragé par des +arbres épais, dans lesquels chantaient les oiseaux, qui fêtaient le +printemps. + +De temps en temps, elle jetait un regard curieux sur son compagnon, non +qu'elle eût deviné une femme dans Pinson: elle était à mille lieues de +cette idée, mais elle avait la prescience qu'on lui cachait un mystère, +peut-être même un danger menaçant pour Jean de Kardigân. + +Fernande se taisait. Quand le coeur est rempli de pensées, les lèvres +restent muettes. + +Arrivées au tiers de leur course, la Pâlotte tira de son bissac le +déjeuner et proposa à Pinson de prendre des forces: + +--Au reste, petit, tu dois connaître le pays, dit-elle. + +--Oui. + +--Est-ce que tu n'es pas de Savenay? + +--En effet. + +--Ton père, le vieux Gouësnon, chez lequel nous arriverons à la nuit, +car n'oublie pas que nous ne devons pas nous montrer de jour, ton père, +le vieux Gouësnon, pourra bien nous offrir l'hospitalité? + +--Certainement... + +Il y eut un silence. + +La Pâlotte avait fait deux parts de la viande froide et du pain emportés +par elle. + +--Tiens, prends, petit. + +Et elle lui tendit sa part du déjeuner. + +--Merci. + +--Sais-tu que tu n'es pas bavard? continua la Pâlotte. + +--C'est que je parle mal le français, répondit Pinson, avec un léger +embarras et en traînant un peu sur ses mots, comme s'il eût fait un +effort pour les trouver. + +--Tu connais mieux le bas-breton, n'est-il pas vrai? + +--Dame!... + +--Eh bien! veux-tu m'en dire quelques mots? C'est une vraie musique, +votre langage de ces côtés-ci, et je n'aime rien tant que l'entendre. + +Fernande avait été élevée aux environs de Savenay, nous l'avons dit. +Elle connaissait donc à merveille le patois breton, et rien ne lui était +plus facile que de contenter la Pâlotte. + +Celle-ci vit que cette première épreuve échouait. Elle remit à plus tard +la suite. + +--Allons, en route, petit, dit-elle. + +Toutes les deux reprirent leur marche. Au reste, elles n'avaient pas à +se hâter; de Machecoul à Nantes il y a à peine une demi-journée de +marche. Elles devaient seulement entrer à la nuit tombante dans la +capitale de la Loire-Inférieure, où le vieux Gouësnon était venu de +Savenay, exprès pour les recevoir et leur donner des nouvelles. + +Elles tournèrent donc à droite, laissant sur la gauche le lac de +Grandlieu, et dépassèrent bientôt Château-Thibaut. + +--Avons-nous des amis ici? demanda la Pâlotte, qui montra à son +compagnon le village assis à leurs pieds au bas de la colline. + +Cette demande augmenta encore la gêne de Pinson, qui de rouge qu'elle +était devint blanche. + +--Mais... + +--Tu ne le sais pas? + +--Si... je le sais... + +--Aussi... je me disais que c'eût été trop étonnant. Comment! +toi...--toi qui es du pays...--car tu es du pays...--ne connaîtrais-tu +pas ce château? + +--Mais je le connais, je le connais. + +--En bien! à qui appartient-il? + +En faisant cette question, la Pâlotte ne se doutait pas de l'effet +qu'elle produisait sur Fernande. + +--Il appartient à un bleu, murmura-t-elle d'une voix étranglée. + +--A un bleu? + +--Oui. + +--Et comment s'appelle-t-il? Tu dois le savoir, puisque tu es... puisque +tu es du pays. + +--Il s'appelle... + +Elle s'arrêta et ajouta plus bas: + +--Monsieur Grégoire... + +En effet, la maison était un bien de son père. + + + + +XII + +OU LA PALOTTE GUETTE + + +Le reste du voyage fut silencieux jusqu'à Nantes. Elles y arrivèrent à +la nuit tombée. La Pâlotte réfléchissait aux étrangetés de Pinson; +Pinson s'effrayait des questions réitérées de la Pâlotte. + +Celle-ci était de plus en plus persuadée que son compagnon lui cachait +la vérité. Mais elle ne le soupçonnait pas d'être une femme. + +Non. Aubin Ploguen seul avait eu comme une arrière-pensée de la réalité; +mais la Palôtte croyait que Pinson était un espion envoyé par les +autorités de Louis-Philippe. + +Comment M. de Kardigân eût-il pu se méfier de cet enfant? + +Le vieux Gouësnon les attendait dans une petite maison, à l'extrémité +des ponts de Cé. + +Il vint les bras ouverts à Pinson, et l'embrassa en disant: + +--Bonjours, mon gars! + +--Il le connaît donc! pensa la Pâlotte, alors il n'aurait pas menti. + +En effet, il était bien difficile de se méfier du vieux Gouësnon, un +austère chouan, le seul vivant de ceux qui avaient fait toutes les +guerres de Vendée depuis 1793. + +On citait avec orgueil, dans la lande, un mot de Charles X, qui avait +dit: + +--Le paysan Gouësnon est un bon gentilhomme. + +Gouësnon conduisit les deux femmes aux deux couchettes qui leur avaient +été préparées. + +Ces deux couchettes étaient placées dans des mansardes attenantes l'une +à l'autre. Pinson avait l'air d'être brisé de fatigue. La Pâlotte allait +s'étendre sur son lit, quand il lui sembla entendre un bruit de pas au +dehors. + +Elle ouvrit la petite fenêtre de sa mansarde et regarda. + +En effet, la chambre de Jacqueline était au premier étage, et de là, on +pouvait facilement voir et entendre dans la rue. + +Elle se pencha. + +Il faisait nuit. Une clarté douce s'épandait sur tous les objets, +colorant de ses reflets mats les murailles de la maison. Or, contre +cette muraille se tenait appuyé un homme, enveloppé d'un manteau, et +dont un chapeau couvrait le visage. + +Cet homme ne pouvait se douter de l'espionnage dont il était l'objet. Au +reste, il n'eût pu apercevoir la Pâlotte, à demi cachée derrière les +contrebas de la mansarde. + +Il attendit là pendant un quart d'heure. + +Cependant la ruelle était déserte. Personne, en ce temps troublé, ne se +serait risqué si tard en un quartier isolé. + +Au delà du cercle des maisons, on voyait l'enfilade des ponts de Cé, +déserts eux aussi. + +Quand un quart d'heure se fut écoulé, l'homme se retourna, et ramassant +un petit caillou sur le sol, le jeta contre les vitres de la mansarde +occupée par Pinson. La Pâlotte avait éteint sa chandelle. Celle du petit +gars se reflétait encore derrière les fenêtres. Était-ce donc un signal? + +Jacqueline retenait son souffle pour ne pas trahir sa présence, elle se +croyait en face d'une machination infâme: qui sait si elle n'était pas +sur la trace d'un complot d'espionnage? + +Deux fois de suite l'homme embusqué jeta des pierres contre les vitres. +La fenêtre de Pinson ne s'ouvrit pas. Enfin, il se mit à frapper cinq +fois dans ses mains, à intervalles inégaux. + +Aussitôt la fenêtre s'ouvrit. + +--Est-ce vous? dit la voix de Pinson. + +--Oui. + +--Quand êtes-vous arrivé de Paris? + +--Hier matin. + +--Que m'apportez-vous? + +--Une lettre. + +--Ah! + +Pinson prononça ce mot d'une voix étouffée. + +--Comment ferez-vous pour me l'envoyer? + +--Avez-vous une corde? + +--Oui. + +--Laissez-la pendre. J'y attacherai la lettre. + +Pinson fit glisser le long de la maison une ficelle assez forte. Elle se +releva bientôt tirée par la main émue de la jeune fille, et la Pâlotte +aperçut distinctement un morceau de papier blanc à son extrémité. + +--Si je pouvais m'en emparer? pensa-t-elle. Comment faire? + +--Merci, ami, murmura Pinson. Vous avez été bon et dévoué, merci! + +--J'ai quelque chose à vous demander? + +--A moi? + +--Oui. + +--Parlez vite. Si cela est en mon pouvoir... + +--Je veux pénétrer dans les bois de Machecoul. + +--C'est impossible! + +--Impossible? N'importe! il le faut. + +--Hélas! Jérôme, que me demandez-vous là? Je sens qu'on se méfie de moi +là-bas. Le vieux Gouësnon m'a pourtant fait passer pour son fils, ce +devrait être un titre suffisant. Mais non. Je devine aux regards qu'on +me lance qu'on me redoute: un enfant! + +--Ils sont donc soupçonneux? + +--Oh! oui. + +--Comment faire? + +--Pourquoi teniez-vous à pénétrer dans les bois de Machecoul? + +--Ce serait trop long à vous raconter. Attendez que je puisse causer +longuement avec vous. + +--Avez-vous vu mon père? + +--Oui. + +--Écoutez-moi aussi, je veux absolument vous parler. Demain soir nous +serons, ma compagne et moi, dans la cabane de Jozon le pêcheur, au bord +du lac de Grandlieu. Allez au château de M. Grégoire, à Château-Thibaut. +Vous direz que vous venez de ma part et on vous ouvrira. Demain soir, à +onze heures, j'irai vous attendre dans une barque, qui est à cent mètres +environ de la cabane de Jozon. La barque est cachée sous des arbres +très-feuillus; on ne pourra nous voir. + +--Bien. A demain! + +--A demain. Vous n'oublierez rien? + +--Non... + +La fenêtre se referma, et la Pâlotte n'entendit plus que le bruit des +pas d'un homme qui s'éloignait. + +Elle rentra dans sa mansarde, et, haletante, émue jusqu'au fond de +l'âme, elle se mit à réfléchir à la portée, à la signification de la +scène nocturne qu'elle venait de surprendre. + +--J'avais bien deviné, pensait-elle. Ce Pinson est un espion, un +traître! Il veut vendre le maître... Mais je suis là, moi! + +Elle marchait dans l'étroite chambre, les bras croisés sur sa poitrine; +un feu sombre brillait dans ses yeux. + +--Et tous ces hommes qui sont les amis du maître n'ont rien vu! Ils ont +cru à ce Pinson! Oui, mais eux, ce ne sont que les amis, tandis que +moi... tandis que moi!... + +Elle s'arrêta. + +Puis, elle reprit avec une animation croissante: + +--Je garderai ce secret pour moi seule. Je veux être seule à veiller... +Quand il saura que je l'ai sauvé, peut-être son coeur s'amollira, et +alors!... + +Un sourire vint effleurer la lèvre de cette splendide créature. + +Elle resta quelques instants encore à rêver; puis elle s'étendit sur sa +couchette. Mais elle ne put dormir. + +Le lendemain, dès l'aube, elle était debout, n'ayant pu réussir à fermer +l'oeil de la nuit. + +Elle avait réfléchi. La complicité de Gouësnon dans une trahison lui +paraissait inadmissible. Le mieux était de croire, selon elle, que la +religion du vieux chouan avait été surprise. + +En tous cas, elle était frappée de ce qu'avait dit Pinson. + +--Vous irez de ma part à la maison de M. Grégoire, à Château-Thibaut, et +l'on vous ouvrira. + +Or, quand la veille, elle avait demandé à Pinson qui était ce M. +Grégoire, Pinson lui avait répondu: C'est un bleu. + +Au reste, l'enfant avait dit vrai. Gouësnon les envoya au lac de +Grandlieu. Sa maison du pont de Cé était observée. Il valait mieux ne +pas exposer les dépêches à être surprises. + +La journée s'écoula entièrement, sans que ni l'une ni l'autre ne +sortissent. La Pâlotte feignait de ne rien savoir. Au rebours de la +veille, où elle s'était montrée méfiante avec son compagnon, elle fut +plus pleine d'entrain et de gaieté en lui parlant. + +Puis, à quatre heures du soir, Gouësnon fit atteler une petite +charrette. On la remplit de foin et de paille, comme pour simuler le +retour d'un marché, les deux femmes montèrent sur le petit banc, et +Gouësnon prit place à côté d'elles. + +En deux heures ils arrivèrent à Château-Thibaut. Sur la route, ils +rencontrèrent des soldats. A une lieue et demie du village, un groupe +d'hommes sur la route. + +--Arrête, la voiture, cria une voix mâle. + +Gouësnon retint son cheval. Celui qui avait crié s'approcha. + +C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, haut en couleur, de +grande taille et d'expression énergique. Il portait les insignes de +général de brigade. Le cordon de commandeur de la Légion d'honneur +brillait à son cou. + +Cet homme était le général Dermoncourt, récemment envoyé de Paris pour +commander la subdivision de la Loire-Inférieure. + +Gouësnon le reconnut sans doute, car il porta béatement la main à son +béret, en prenant cette mine niaise que savent si bien se donner les +Bretons dans les circonstances difficiles. Que voulez-vous? La Bretagne +est si près de la Normandie! + +--Où vas-tu? demanda le général. + +--Où je vas, monsieur? + +Il y eut un silence. Dermoncourt observait attentivement le paysan. + +--Ah! mon gaillard, je te connais! dit-il. Holà! deux hommes, pour +m'empoigner celui-là!... + + + + +XIII + +BLANCS ET BLEUS + + +A l'ordre du général Dermoncourt, deux chasseurs à cheval s'élancèrent. + +Avant que Gouësnon ait pu se défendre, il était jeté à bas de la +charrette et conduit au milieu d'un groupe de soldats. + +Le paysan ne dit pas un mot. Il se contenta de jeter un coup d'oeil à +Pinson, coup d'oeil énergique, qui contenait un monde de paroles. + +Pinson-Fernande feignit de n'avoir rien vu. Mais se tournant vers le +général Dermoncourt: + +--Comment, général, vous arrêtez mon ami Gouësnon? + +--Tais-toi, blanc-bec! Et toi, le vieux, avance à l'ordre. Dis-moi, te +rappelles-tu le capitaine républicain commandant l'escouade qui prit +Charette? + +--Oui, répondit Gouësnon d'une voix grave et sombre. + +--L'as-tu reconnu? + +Le paysan darda sur l'officier son regard farouche: + +--Oui... + +Il y eut un silence, pendant lequel ces deux hommes, ennemis éternels +l'un de l'autre, se regardèrent attentivement. + +--Ah! tu le reconnais? reprit Dermoncourt de sa voix sèche et vibrante. +Eh bien, tu as bonne mémoire. Je ne t'ai pas oublié, mon gars! Tu étais +dans le bois, à cinq mètres de la place où Charette gisait, blessé à +mort; ce qui n'a pas empêché les gredins de Nantes de le fusiller... +lui, un soldat... lui, un héros!... Moi, j'étais le capitaine. Quand je +me suis avancé vers lui, pour le relever, tu t'es adossé contre un +arbre... Je te vois encore! et tu m'as tiré un coup de fusil. Est-ce +vrai? + +--C'est vrai! + +--Tu vois que j'ai la mémoire bonne, mon gars. Tes cheveux et ta barbe +ont blanchi comme les miens. N'importe: les événements et les années ont +passé sur nous sans nous changer tous les deux... + +Gouësnon s'était redressé. + +Un feu sombre luisait dans son oeil. Il se croisa les bras et se postant +en face du général: + +--Je ne sais pas mentir! dit-il. Oui, je vous reconnais, moi aussi! je +vous l'ai avoué. Vous êtes le bleu qui a relevé Charette... J'ai tiré +sur vous... je vous haïssais... je vous hais encore! Et après? Il n'y a +rien de changé, comme vous dites: vous à gauche, moi à droite. +Empoignez-moi, si bon vous semble; faites-moi fusiller, par rancune: je +m'en soucie comme d'une noix verte. Que j'aie le temps de me recommander +à la bonne Dame-d'Auray, et je serai content. Allons, faites vite! Vous +êtes bleu, je suis blanc: ni vous, ni moi, n'aimons à attendre! + +Rien ne saurait rendre l'énergie sauvage avec laquelle Gouësnon prononça +ces paroles. Les soldats de Dermoncourt se regardaient, émus malgré eux +par le courage de cet homme qui, adossé à la mort, se retournait comme +le sanglier pour se défendre encore. + +Le général mâchait sa moustache grise avec acharnement. Lui aussi était +impressionné. C'était un honnête homme, fort dans le danger, calme dans +le repos. + +A quarante ans de distance, il retrouvait les mêmes haines, les mêmes +colères. Et lui, le républicain convaincu, lui, qui avait traversé +l'épopée impériale en gardant sa conviction pure et entière, il se +demandait quel pouvait bien être ce principe qui faisait si grands, si +fermes dans leur foi, ces hommes, toujours les mêmes. + +--Écoute bien, vieux, reprit-il. Je t'ai fait arrêter, non pour le +passé, mais pour le présent... Jadis, en venant au secours de ton +général et en tirant sur moi comme sur un lapin, tu as fait ton devoir: +exactement comme je fais le mien aujourd'hui. Mais, comprends-moi: tu +m'es suspect. On m'a dit que les blancs s'étaient réfugiés dans les bois +de Machecoul... Je te rencontre sur le chemin de Machecoul... Tu saisis, +hein? Explique-toi, allons! + +Pinson avait suivi cette scène impressionnante avec une évidente +émotion. Il s'avança vers Dermoncourt. + +--Général, dit-il... + +--Ah! c'est encore toi, blanc-bec? + +--Oui, c'est encore moi. J'ai à vous dire une chose importante. + +--Eh bien! parle... + +--Non. + +--Tu ne veux pas parler? + +--A vous, si; mais devant tous vos soldats, jamais! + +Dermoncourt savait qu'en temps de guerre il ne faut rien négliger. Il +poussa son cheval sur le côté, et fit signe à Pinson de s'approcher. + +Quand le jeune gars fut à portée, il le saisit par la ceinture et, le +hissant jusqu'à lui, l'assit sur le devant de sa selle. + +--Allons, que veux-tu? + +--Général, dit Pinson à voix basse, et de façon à n'être entendu que de +l'officier général, me reconnaissez-vous? + +--Toi! + +--Oui, moi. + +--Non!... + +--Je suis Fernande Grégoire. + +Dermoncourt fit un tel soubresaut que son cheval recula. + +--La fille de votre ami M. Grégoire, continua Pinson, le républicain, +comme vous. + +--Vous, Fernande!... + +En effet, Dermoncourt était un des meilleurs amis du conventionnel. Bien +souvent il avait fait sauter Fernande sur ses genoux quand elle était +enfant. + +--Oui, je comprends, dit-elle, vous ne reconnaissez plus votre Fernande. +Ces cheveux blonds la changent plus que les cheveux blancs n'ont changé +Gouësnon... + +--Comment êtes-vous ici? + +--Vous ne comprenez pas encore? + +--Sous ce costume?... + +--J'étais à Château-Thibaut, chez mon père, quand le mouvement vendéen a +éclaté. Je suis sûre des paysans de chez nous. Mais les autres, ceux des +paroisses d'à côté, pouvaient m'arrêter. Alors, quand je suis obligée +d'aller à Nantes, je me déguise, et Gouësnon me conduit. Son royalisme +est connu: nul n'oserait me prendre avec lui. + +L'explication était tellement simple que le général Dermoncourt n'hésita +pas. + +--Allons, descends, mon petit gars, fit-il tout haut à Fernande. + +Pinson se laissa glisser le long de la selle et courut remonter en +voiture. + +--Quant à toi, vieux, dit-il à Gouësnon, tu es libre. Lâchez-le, vous +autres. + +Le chouan reprit sa place dans la charrette. + +--A vous revoir, mon général! dit-il. + +--Bah! je ne te souhaite pas de me revoir! répondit l'officier. Bon +voyage, les enfants. + +La carriole reprit sa route dans la direction du lac de Grandlieu, +pendant que Dermoncourt et son escorte retournaient à Nantes. + +A mesure que Gouësnon avançait, il comprenait la portée des paroles du +général. Comme on savait les blancs dans les bois de Machecoul, des +patrouilles nombreuses circulaient autour de Château-Thibaut et du lac. + +A six heures ils arrivaient au village. A sept heures, en suivant de +nombreux détours, ils débouchaient sur le lac, et Gouësnon conduisait +ses voyageurs à la petite cabane du garde. + +La Pâlotte, depuis la rencontre faite sur la route, était plus que +jamais convaincue que Pinson était un espion. S'il en était autrement, +comment expliquer que Dermoncourt aurait rendu le chouan si vite à la +liberté? Elle se répétait tout bas les paroles que l'inconnu de la nuit +avait dites à Pinson: + +--Il faut que je pénètre dans les bois de Machecoul. + +Et la réponse du petit gars: + +--Demain, à onze heures du soir, j'irai vous attendre dans une barque +qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est +cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir! + +Quand ils furent enfermés tous les trois dans cette cabane, Gouësnon mit +sur le banc de pierre, qui servait de lit à Jozon, un dîner composé de +pain et de figues sèches. Après «le dîner», il alluma sa pipe et se +plongea dans ses songes. + +La Pâlotte, elle, ne perdait pas des yeux Pinson, qui feignait de +dormir. + +Quand la jeune femme crut que le petit gars dormait, elle se leva +doucement. Elle ouvrit avec précaution la porte de la cabane et se +dirigea vers la route. + +Fernande ne prêta qu'une attention médiocre à ce départ. Un instant +après, la Pâlotte rentra; dans un coin de la cabane, Jozon avait entassé +les outils de menuiserie qui lui servaient à radouber sa barque ou à +réparer les dommages que le vent faisait à sa maisonnette. + +Elle prit un vilbrequin et sortit. Mais elle avait eu le temps de +s'emparer de l'outil et de le cacher sous sa robe, avant que Fernande +s'en aperçût. + +Au reste, la jeune fille dormait presque. Les fatigues physiques et +morales de son être l'épuisaient. + +La Pâlotte avait quitté la cabane à huit heures; à dix heures, elle +revint. + +Pinson attendait avec impatience l'heure du rendez-vous qu'elle avait +donné à Jérôme, car l'homme embusqué de la nuit précédente n'était autre +que notre ancienne connaissance, l'ouvrier Jérôme Hébrard. + +Fernande avançait doucement, sous la nuit étoilée, vers la barque qui +attendait sous son dôme de feuillage. Elle l'aperçut bientôt. Mais la +barque était vide. Jérôme n'y était pas... + + + + +XIV + +LA JALOUSIE DE L'UNE ET L'AMOUR DE L'AUTRE + + +Fernande regarda attentivement à droite et à gauche. Elle espérait +apercevoir Jérôme. Rien ne paraissait. + +Alors elle se glissa dans le feuillage, entra dans la barque et +attendit. + +Quand elle était seule, la pauvre enfant aimait à donner libre essor à +ses rêves. Elle aimait à reporter sa pensée sur celui qu'elle avait +choisi entre tous, et dont elle se sentait bien à jamais séparée. + +Combien de temps dura cette sorte de rêve? + +Il lui eût été impossible de le dire. + +Elle avait d'abord pensé à cette étrange disparition de Jérôme. Comment +et pourquoi l'ouvrier n'était-il pas au rendez-vous donné? + +Puis la lassitude reprit le dessus. Elle attendit avec une impatience +moins fébrile, et enfin, elle s'endormit de nouveau, épuisée, comme dans +la cabane. + + * * * * * + +Il faisait une radieuse nuit de printemps. De douces effluves +remplissaient l'air. + +Par instants, la barque inclinée légèrement au gré des vagues invisibles +du lac, s'agitait et semblait s'éloigner du rivage. + +Une tête de femme, pâle et triste, parut dans l'encadrement des feuilles +tombantes. Cette femme s'arrêta un instant, examinant avec soin +l'étendue de l'eau. + +C'était la Pâlotte. + +Quand elle se fut assurée que le petit Pinson dormait, elle se glissa +dans la barque et détacha l'amarre qui la retenait à la rive. + +L'esquif entraîné commença de s'éloigner doucement, et prit le large. + +La Pâlotte n'était pas reconnaissable. Un long et épais manteau la +recouvrait entièrement. + +Assise à l'arrière on n'eût pu reconnaître son sexe. Était-ce un homme +on une femme, cette statue sombre qui se tenait là immobile? + +La barque filait toujours, entraînée par le remous caché. + +La Pâlotte regardait fixement le petit gars. Un éclair d'orgueil se +lisait dans son regard. + +De temps à autre, elle reportait les yeux sur la côte, et ne pouvait +cacher sa joie en la voyant fuir du regard. + +Quand l'esquif fut parvenu au milieu du lac de Grandlieu, la Pâlotte +étendit la main et toucha Pinson à l'épaule. + +La jeune fille souriait tristement dans son rêve. Elle murmurait encore +le refrain de la naïve chanson bretonne: + +Je ne peux pas me consoler, +Mon ami vient de s'en aller! + +--Pourquoi chante-t-il cela? pensa la Pâlotte. + +Une seconde fois elle éveilla Pinson. + +L'enfant ouvrit les yeux, et aperçut devant lui cette ombre assise. + +--C'est vous, Jérôme? dit-il. + +La Pâlotte entr'ouvrit son manteau. Un rayon de lune tombant d'aplomb +sur elle l'enveloppa de clarté. + +--C'est... c'est vous!... balbutia Fernande. + +--Oui, c'est moi. + +--Pourquoi? Dieu! Pourquoi?... + +--Pourquoi je suis ici? Parce que je me méfiais de vous. J'ai tout +entendu la nuit dernière; et je suis sûre, maintenant, de ce que je ne +faisais encore que soupçonner. + +--Je... je ne... comprends pas. + +--Vous allez comprendre, reprit la Pâlotte de sa voix glacée. Ah! vous +avez cru que je vous laisserais trahir le maître, le vendre? Allons +donc! + +Fernande se souleva à moitié sur le banc vermoulu de la barque. + +--Trahir le maître! le vendre! moi! Trahir Jean?... Oh! + +Elle se cacha la figure avec un mouvement d'horreur tel, que la +conviction de la Pâlotte fut un moment ébranlée. + +--Je veillais, continua-t-elle bientôt, je veillais et je sais tout +maintenant. Vous êtes venu parmi nous pour deviner nos secrets et les +livrer; pour connaître le fort et le faible de vos prétendus amis et les +livrer. Ne niez pas... j'ai tout entendu la nuit dernière, je vous le +répète.--Vous n'êtes pas le fils de Gouësnon. Qui êtes-vous donc, sinon +un espion? vous qui d'un mot calmez la colère d'un général et faites +rendre la liberté à un chouan? + +Et comme Pinson, écrasé de stupeur, ne répondait pas elle ajouta: + +--Je vais vous le dire, vous êtes un espion! Tu es un de ces maudits qui +viennent... + +La Pâlotte ne put continuer. + +Comprenait-elle le passé? Comprenait-elle qu'elle avait joué, elle +aussi, ce rôle odieux qu'elle reprochait à Pinson? + +--N'importe! je te tiens là et tu vas mourir! + +--Mourir! + +--Oui. + +--Mais... + +--Tais-toi. Tu ne saurais m'émouvoir. Tu vas mourir. Ton Jérôme, ce +complice de ton crime, est prisonnier des nôtres à l'heure qu'il est. +Ah! tu te croyais en sûreté chez ce Grégoire, dont tu lui avais ouvert +la maison? Eh bien, moi, je l'ai dénoncé aux chouans, et, à cette heure, +il est transporté dans les bois de Machecoul... Tu vas mourir! + +--Madame, dit doucement Fernande, il y a un secret en moi, c'est vrai... + +--Ton secret? Les vagues du lac de Grandlieu vont l'étouffer! +Puissent-elles être assez fortes pour en laver la souillure. Pendant que +tu dormais... là-bas... dans la cabane... j'ai pris une vrille, et +patiemment, pendant deux heures, j'ai creusé le fond de cette barque. +Que j'ôte le tampon de feuilles placé dans cette plaie de l'esquif, +et... + +Fernande poussa un cri sourd. + +Elle comprenait!... + +En effet, l'eau commençait à entrer dans la barque; elle perçait à +travers les feuilles vertes que la Pâlotte avait mises dans le trou fait +par la vrille. + +--Malheureuse! s'écria Pinson. Vous ne saviez pas qui j'étais!... et +vous avez cru!... Jérôme, que vous croyiez un complice, Jérôme est un +ami de Jean, comme moi. Il voulait pénétrer dans les bois de Machecoul +pour voir le maître... Ah! votre haine nous a bien servis: il l'aura +vu... Savez-vous d'où il venait? M. de Chateaubriand l'envoyait à +Machecoul prévenir M. de Kardigân d'une trahison qu'il a surprise... + +--Après? et vous? + +--Moi?... + +Fernande hésita un moment. + +Puis, d'un brusque geste, comme si elle eût deviné qu'elle était entre +la vie et la mort et qu'il n'y avait pas à hésiter, elle arracha sa +perruque blonde. + +La Pâlotte resta stupéfaite. + +Elle avait une femme devant elle. + +--Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas? dit Fernande avec hauteur. + +--Vous... une femme! + +--Oui. + +--Pourquoi ce déguisement? + +--Ceci est mon secret. + +--Alors gardez votre secret; moi, je garde mon soupçon. Une femme qui se +déguise et vient pour nous... c'est un espion! Je me rappelle la légende +qui m'a été contée, la légende de 93. Ce chef vendéen que le Directoire +ne pouvant écraser par les armes, fit vaincre par une femme à lui! + +--Malheureuse! + +--Écoutez. Je sais ce que peut ce pouvoir occulte de la rue de +Jérusalem. J'en ai trop souffert pour ne pas le connaître et le +redouter. Vous allez me dire, me prouver qui vous êtes, ou sinon... + +Fernande secoua la tête. + +--Je ne vous le dirai pas. + +--Alors... + +--Vous me tuerez? + +--Comme un chien! comme un animal dangereux qu'on noie pour se +débarrasser de lui! Je n'ai qu'à ôter ces feuilles, et... + +Un violent combat se livrait en Fernande. Mourir quand elle vivait +auprès de Jean, quand elle pouvait le voir, lui parler peut-être, et ne +pas être reconnue par lui... Non! non! ce serait trop affreux. + +Ah! si la mort était venue quand elle se trouvait à Paris, souffrante et +malheureuse, oh! comme alors elle l'eût acceptée avec joie! + +Elle voulut vivre. + +D'un mouvement rapide, elle se leva. + +--Madame, vous me tueriez si je ne parlais pas... Je parlerai. + +--Enfin!... + +--Je suis une femme qui aime M. de Kardigân et qui est aimée de lui. Un +crime nous sépare... Mais j'ai voulu pouvoir veiller sur lui... J'ai +voulu respirer le même air que lui. Comprenez-vous? + +Si elle comprenait! + +Un frémissement fiévreux agitait le corps de la Pâlotte. Son visage +était devenu soudainement d'une pâleur mortelle. + +--Ah! vous l'aimez... et il vous aime?... + +Elle se dressa de toute sa hauteur. + +--Vous voyez où nous sommes ici! murmura-t-elle d'une voix stridente. Eh +bien, jamais vous ne pourrez regagner la rive... Jamais! c'est +impossible. Moi, je suis forte, j'ai joué avec les vagues tout enfant... +Moi, je vivrai et vous, vous allez mourir. + +--Grand Dieu! + +--Regardez-moi! Vous n'aviez donc pas lu dans mes yeux comme moi j'avais +lu dans les vôtres? Vous l'aimez et il vous aime... Eh bien! c'est pour +cela que vous allez mourir! + +--Par pitié! + +--Je l'aime, moi aussi, dit-elle. + +Et elle arracha le tampon de feuilles qui empêchait l'eau de pénétrer +dans la barque. + +Le trou fait par l'outil n'avait guère que dix millimètres de diamètre, +aussi l'eau ne pénétrait que lentement. + +Fernande laissa tomber son front sur sa poitrine. Si elle avait faibli +un instant, si tout en elle s'était révolté à la pensée de la mort, elle +retrouvait sa force en présence du danger. + +La Pâlotte n'avait pas bougé. + +Elle regardait, avec étonnement cette fois, la créature qui une minute +auparavant, implorait sa pitié, et qu'elle voyait maintenant +impassible... + +... L'eau entrait. Elle était au tiers de la barque qui penchait +légèrement. + +Fernande répéta: + +Je ne peux pas me consoler, +Mon ami vient de s'en aller. + +Puis levant les yeux sur Jacqueline Morel: + +--Une dernière grâce, dit-elle froidement. Vous pourrez gagner la rive à +la nage, m'avez-vous dit. Eh bien, partez, laissez-moi au moins mourir +seule!... + +La barque s'arrêta court dans le mouvement d'évolution où l'entraînait +le remous du lac; l'eau entrait, entrait toujours et l'alourdissait au +point de la rendre immobile. + +--Partez!... répéta Fernande. + +Elle se leva toute droite. + +--Vous ne me craindrez plus bientôt, murmura-t-elle avec un sourire +triste. + +Elle ajouta d'une voix plus basse: + +--Mon Dieu, ayez pitié de moi! mon Dieu, pardonnez-moi... comme je lui +pardonne, à elle qui me tue! + +Au même moment la barque sombra, et les deux femmes disparurent dans les +flots... + +Mais le pardon suprême de sa victime avait bouleversé le bourreau. + +Dès que la Pâlotte reparut à la surface de l'eau, elle saisit Fernande +par le bras et la soutint un moment. + +--Voulez-vous donc prolonger mon agonie? râla la pauvre enfant. +Laissez-moi, laissez-moi! + +--Non..., je ne commettrai pas ce crime... Au secours! au secours! + +La Pâlotte serrait nerveusement le bras de Fernande. La jalousie, la +haine qui gonflaient son coeur quelques minutes auparavant +disparaissaient. + +Elle avait honte du crime commis. + +Mais si elle était forte nageuse, en effet, jamais elle ne pourrait +atteindre le rivage, ayant ce fardeau à traîner, car la jeune fille +était évanouie. + +--Eh bien, soit! pensa-t-elle, au moins nous mourrons toutes les deux! + +En effet, elles allaient mourir toutes les deux, si Dieu n'avait pas +veillé. + +Gouësnon, au réveil, s'aperçut de la disparition de ses deux compagnes +de voyage. + +Il ouvrit la porte de la cabane. Il pouvait être minuit. Le ciel +resplendissant inondait d'une clarté vague le lac qui miroitait. + +Il aperçut au loin la barque qui dérivait lentement; tout à coup il la +vit s'arrêter, tourner sur elle-même et sombrer. + +Alors, il se jeta à l'eau, nageant vigoureusement dans la direction des +deux formes blanches qu'il distinguait. + +Il arriva à temps. + +La Pâlotte, épuisée, se soutenait à peine. + +--Vivante! s'écria-t-il, en voyant Fernande, la tête appuyée sur +l'épaule de la Pâlotte. + +--Allez... sauvez-la!... murmura Jacqueline; j'ai assez de force pour +moi seule... Sauvez-la!... + +Gouësnon la saisit, et la Pâlotte allégée par ce secours inespéré, put +le suivre. Mais au moment où elle se laissa tomber sur le rivage, elle +roula évanouie à côté de sa victime. + +Le vieux chouan était fort embarrassé, ayant devant lui deux femmes sans +connaissance. + +Mais, heureusement, il était homme de ressource. Il courut à +Château-Thibaut et demanda du secours. + +Quand les paysans surent qu'il s'agissait de Fernande, leur providence, +ce fut à qui s'offrirait pour transporter la jeune fille et la Pâlotte. +Puis, personne dans le village n'aurait osé refuser quelque chose à +Gouësnon. + +Une heure après, Fernande et Jacqueline sortaient de leur évanouissement +au château de M. Grégoire, dans une chambre bien chauffée et couchées +dans des lits improvisés. + +La jeune fille reconnut aussitôt où elle était. + +Mais la Pâlotte jetait autour d'elle des regards indécis et étonnés. + +--Où suis-je? balbutia-t-elle. + +--Chez moi, madame. + +--Chez vous?... + +Jacqueline se voila le visage de ses deux mains. + +--Ne vous ai-je pas dit que je vous pardonnais, quand j'ai cru que +j'allais mourir? + +--Oh! + +--Puis n'avez-vous pas voulu me sauver?... + +Une paysanne veillait au dehors. Entendant parler dans la chambre, elle +entra. Fernande se tut. + +--Ah! c'est toi, la Huberte, dit-elle en reconnaissant la paysanne. + +--Oui, mam'selle. + +--Eh bien, Huberte, tu sais où est la chambre que j'occupe, quand je +viens à Château-Thibaut avec mon père? + +--Oui, mam'selle. + +--Va chercher du linge pour _mon amie_ et moi... + +Mon amie! + +La Pâlotte resta silencieuse en entendant ces deux mots. Comme elle lui +était supérieure, cette enfant qu'elle avait voulu tuer! + +Fernande s'habilla rapidement; puis allant s'asseoir au chevet de +Jacqueline: + +--Vous n'avez rien répondu tout à l'heure, dit-elle. Ne voulez-vous donc +pas être mon amie? + +--Ah! vous demandiez pardon à Dieu, là-bas... C'est à moi de vous +demander pardon... Je suis une misérable! J'ai voulu vous tuer... je +vous haïssais. + +--Écoutez, reprit Fernande; vous avez réparé votre crime en voulant me +sauver, en risquant de mourir vous-même. Vous souffrez comme moi... vous +souffrez moins! Vous êtes séparée de lui par son amour pour moi... moi, +je suis séparée de lui par un serment, serment solennel auquel il n'a +pas le droit de faillir. Et vous avez été jalouse de moi? On n'est pas +jalouse d'une morte, et je suis morte pour lui... + +Alors, d'une voix frémissante, Fernande raconta à la Pâlotte quel +obstacle s'était soudainement dressé entre elle et le marquis de +Kardigân. + +A mesure qu'elle parlait, son visage devenait plus pâle, comme si le +souvenir du passé achevait de la torturer. + +La Pâlotte écoutait, les yeux baissés. Ce récit naïf et troublé lui +rappelait quelques-unes des impressions qu'elle avait elle-même +ressenties. + +--Oui, vous êtes encore plus malheureuse que moi, dit-elle; oui, l'abîme +qu'il y a entre lui et vous, est plus profond encore que l'abîme creusé +entre lui et moi. Vous m'avez appelée votre amie... je serai plus que +votre amie, je me ferai votre chose et votre bien. J'ai été criminelle; +je ne pourrai oublier mon crime que par le dévouement. L'acceptez-vous, +ce dévouement? et voulez-vous que je sois vôtre?... Voulez-vous n'avoir +qu'à prononcer un mot qu'à faire un geste pour me trouver prête à vous +obéir? + +Fernande sourit. + +Elle attira doucement la Pâlotte vers elle, et la serra sur son coeur. + +Elles achevaient à peine cette causerie, quand on frappa à la porte. + +Gouësnon entra, accompagné d'un paysan. + +C'était un grand gaillard, aux épaules carrées, au teint coloré, aux +yeux profondément enfoncés dans le visage. Un mélange de finesse, de +loyauté et de force. + +--Mam'selle Fernande, dit Gouësnon, voila le gars Jean-Marie qui vous +demande. + +--Ah! c'est toi, mon Jean-Marie, parle. + +--Eh bien! voila, mam'selle, il est venu ici, l'autre jour, un gars qui +venait de votre part. C'est-y vrai? + +--Oui. + +--Il a demandé qu'on le fît entrer au château. + +--En effet, je le lui avais permis. + +--Alors, ce n'était donc pas un vilain homme? + +La Pâlotte rougit et détourna la tête. + +--Un vilain homme, lui? repartit Fernande, certes non, mais un bon et +brave coeur. + +--Ah! + +--Eh bien?... + +--Eh bien, mam'selle, on est venu me prévenir que ce gars-là pourrait +bien être un espion des bleus. Alors, nous l'avons enlevé d'ici et +conduit là-bas au maître, dans les bois de Machecoul. + +--Tu as eu tort, Jean-Marie. Un homme qui venait de ma part devait être +le bienvenu ici... + +--C'est que... + +--Parle, allons!... + +--Votre père est bleu, mam'selle, et... + +Fernande pâlit. + +--Tu ne me connais donc pas, toi, Jean-Marie, vous ne me connaissez donc +pas, vous autres ici? Depuis quand avez-vous eu le droit de soupçonner +Fernande Grégoire? Est-ce que vous ne m'avez pas vue toujours la même? +Qui allait voir vos pères et vos enfants pauvres? qui soignait vos +femmes et vos filles malades? Tu diras aux tiens, Jean-Marie, que je +leur en veux et que je ne les aime plus. Va-t'en! + +Le robuste paysan tournait gauchement son béret entre ses doigts +calleux. + +Il était consterné. + +--Mam'selle!... + +--Va-t'en! + +--Je vous en prie, mam'selle... + +--Va-t'en! te dis-je. + +Jean-Marie sortit à reculons. + +Quant à la Pâlotte, elle pleurait... + + + + +XV + +TRAHISON + + +Ainsi que Jean-Marie l'avait dit, Jérôme Hébrard était arrivé à +Château-Thibaut, demandant qu'on le conduisît à la maison de M. +Grégoire. + +Le premier paysan qu'il rencontra s'offrit à lui servir de guide. + +Le jeune ouvrier se proposait d'y prendre un peu de repos, et d'aller +ensuite au rendez-vous que Fernande lui avait donné. + +Mais il avait compté sans la Pâlotte. + +A sept heures, le même soir où se passaient les événements que nous +venons de raconter, quatre chouans arrivaient à Château-Thibaut, +enlevaient l'ouvrier et le conduisaient «au maître» dans les bois de +Machecoul. + +Le maître, c'était Jean de Kardigân. + +Aussi, le lecteur devine quelle réception le gentilhomme fit à +l'ouvrier. Il se hâta de le mettre en liberté; et, pour plus de sûreté, +il lui donna un laisser-passer écrit et signé de sa propre main. Mais +cela ne suffisait pas à Jérôme. + +Sans trahir le secret du déguisement de Fernande, il expliqua à +Jean-Nu-Pieds que c'était pour lui qu'il venait de Paris. Cet aveu +étonna fort le marquis. Mais il lut sur le visage d'Hébrard une +préoccupation telle, qu'il le prit par le bras et l'entraîna à l'écart. + +--Est-ce personnel, ce que vous avez à me dire? demanda-t-il + +--Oui et non, monseigneur. + +--Pardon, ami. Je veux savoir si c'est une chose relative au but que +nous poursuivons? + +--Oui; mais pourquoi me faites-vous cette question-là? + +--Parce que je pense avoir besoin d'un conseil, d'un avis, et... + +--Vous avez raison. Ce que j'ai à vous révéler est grave. Agissez comme +vous l'entendrez. + +Jean appela Henry de Puiseux. Il présenta les deux hommes l'un à +l'autre; mais, malgré la différence des situations sociales, ils +s'étaient compris et estimés au premier regard. + +Est-ce que les êtres loyaux et fiers ne se comprennent pas aussitôt? + +--Voici, dit Jérôme. Nous autres, les républicains de Paris, nous +préparons aussi un mouvement insurrectionnel. Seulement, nous avons +résolu d'attendre que la Vendée ait commencé, pour que le gouvernement +ait affaire à deux ennemis au lieu d'un. Or, un des nôtres a réussi à +s'introduire à la préfecture de police. Là, il a entendu parler des +troubles de Bretagne... + +Jean et Henry prêtaient une oreille attentive à ces paroles. On comprend +de quelle importance elles étaient pour eux. + +--Malgré l'importance des armements, malgré même la présence de Madame +la duchesse de Berry, qui ne fait plus un doute pour personne, un +employé supérieur expliqua que le ministère avait un moyen de s'emparer +de Madame, _quand il voudrait_... + +Jérôme souligna ces trois derniers mots de manière à bien faire +comprendre aux deux amis toute leur importance. + +--Quel est ce moyen? je l'ignore, mais il y a là-dessous quelque +trahison. Vous êtes prévenus. Agissez. + +Henry et Jean réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre. + +Certes, il n'était pas impossible que le roi Louis-Philippe voulût +laisser éclater l'insurrection en Vendée pour l'étouffer après plus +grandement. + +C'était la politique suivie à Marseille, et l'événement venait de +prouver qu'elle était bonne. + +Pourtant, bien qu'en tout temps, hélas! la trahison ait été l'arme +commune, il semblait impossible que dans les rangs de l'armée royaliste +il pût se trouver un Judas capable de vendre sa reine. + +Saint Jean disait la même chose, et pourtant le Christ fut vendu pour +trente deniers! + +Jean de Kardigân se leva. + +--Merci, ami, dit-il à Jérôme. M. de Puiseux et moi nous ne pouvons +croire à une pareille infamie. Que le roi Louis-Philippe nous combatte à +main armée... soit! mais qu'il envoie contre nous, non plus des soldats, +mais un traître, voilà ce que je n'admettrai jamais. Puis, ce traître il +faudrait le trouver. Où peut-il être? Dans nos rangs? C'est impossible! +Ami, ceux qui se jettent coeur et âme dans une entreprise comme la nôtre +savent ce qu'ils font. + +Ils apportent leur vie entière, sans arrière-pensée, et ne demandent +rien en échange. Ils donnent leur sang: cela suffit. Qu'il y ait un +misérable parmi nous, je ne le crois pas! + +--Et s'il n'est pas parmi vous? + +--Comment? + +--S'il est à côté, dans l'ombre, préparant son piège et son infamie? + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire qu'il y a un danger pour vous, je vous le jure! + +--Eh bien, soit! reprit tristement Jean-Nu-Pieds. Quand on risque une +guerre comme la nôtre, on n'a pas le droit de rien négliger. Je partirai +demain matin pour la résidence de Madame... + +--Et moi, répliqua Jérôme, je partirai demain pour Paris. + +--Déjà! + +--J'ai mon devoir là-bas, comme vous avez le vôtre ici. + +--Adieu, alors... + +Les deux hommes étaient émus en se quittant. En de pareilles aventures, +l'un était-il sûr de revoir l'autre? + +Henry de Puiseux n'avait pu parler devant Jérôme Hébrard, qui pour lui +était un étranger. + +Mais quand l'ouvrier se fut retiré, il entraîna Jean-Nu-Pieds dans une +promenade sous bois. + +--Écoute, dit-il, tu étais le chef, je n'avais pas le droit de formuler +une opinion contraire à la tienne; mais maintenant que nous sommes entre +nous, veux-tu me laisser te la faire connaître? + +--Parle. + +--Eh bien! j'estime que ce que nous a appris Jérôme est beaucoup plus +grave que tu ne le penses. + +--Quoi! tu craindrais!... + +--Je crains tout! repartit froidement Henry. Toi, tu es un peu... +comment dirais-je?... un peu chevaleresque, un peu Don Quichotte. Tu +répugnes à admettre les vilenies. Tu as tort. Ce qui est mal doit +toujours être considéré comme possible. Mon cher, M. le duc d'Orléans, +que tu appelais tout à l'heure le roi Louis-Philippe... (et tu lui +faisais beaucoup trop d'honneur), M. le duc d'Orléans n'a pas été pour +rien professeur de mathématiques. Il sait compter, et il sait surtout +que 2 et 2 cela fait 4. Or, je te prie de croire qu'il a, à cette heure, +la plus grande peur de ce qui se passe en Vendée. La petite résistance +que nous lui jetons dans les jambes doit passablement l'effrayer, +sois-en sûr. On lui a raconté, M. Thiers et autres, que nous préparions +une Vendée. Or, c'est là un nom qui doit lugubrement tinter à ses +oreilles. Vendée! pour lui, cela signifie Charette, la Rochejacquelein, +de Lescure, Cathelineau, d'Autichamp, Stofflet, Cadoudal et Maulévrier, +c'est-à-dire des noms qui lui rappellent sa trahison et l'épouvantent. +Donc, il doit être peu rassuré. + +--Je le crois, mais après? + +--Après? Ma conclusion est pourtant bien simple. L'armée française, avec +ses généraux, ses colonels et ses soldats, ne doit pas tout à fait lui +sembler suffisante, quand il se rappelle que nos pères ont vaincu cent +fois les armées victorieuses de la République. Donc, il ne sera pas +fâché de se débarrasser de nous... Comprends-tu? + +--Tu as raison! + +--Ce n'est pas malheureux! Tu as de la peine à croire les choses; mais +c'est une justice à te rendre, quand on te les explique, tu deviens +raisonnable comme un mouton. Eh bien! M. le duc d'Orléans, qui est +très-intelligent... (car il est très-intelligent!) aura trouvé +infiniment plus simple d'enlever Madame; car Madame enlevée, il n'y a +plus de Vendée possible. + +--Certes. + +--Et quand il n'y aura plus de Vendée possible, ledit duc d'Orléans +dormira tranquille. Tu es convaincu? + +--Oui. + +--Bravo! Alors, je vais faire la même chose, moi aussi. + +--Dormir? + +--Un peu. + +--Bonne nuit. + +--Tu pars demain matin? + +--A cinq heures. + +--Je t'escorterai une heure ou deux. + +Les deux amis se séparèrent. + +Le lendemain, dès l'aube, ils montaient à cheval, vêtus en paysans qui +vont vendre leur blé ou leur avoine au marché. Les chevaux étaient forts +et trapus, et ne semblaient pas indiquer qu'ils portaient des cavaliers +de race. + +Chose extraordinaire! Aubin Ploguen n'accompagnait pas son maître; +lui-même avait désiré rester, sous prétexte que sa présence était +nécessaire au camp. + +Jean-Nu-Pieds se dirigeait vers le bourg de Legé, où il présumait +trouver Madame. + +Nous savons qu'il ne se trompait pas. Henry de Puiseux le quitta à trois +lieues de Machecoul, et le marquis continua sa route en prenant avec +soin des chemins détournés, au lieu de suivre la ligne droite, toujours +dangereuse dans une pareille guerre. + +Nous l'avons vu parvenir aux avant-postes qui gardaient Madame. + +Dès qu'il eut dit son nom, on le fit pénétrer auprès d'un petit paysan. + +Ce petit paysan était Petit-Pierre, autrement dit la régente de France. + + + + +XVI + +LE CONSEIL DE GUERRE + + +--Soyez le bienvenu! mon cher marquis, dit Madame en tendant la main au +jeune homme. + +Elle s'arrêta et reprit en riant: + +--Bon! j'oublie ma consigne! Je vous appelle: marquis. Vous n'êtes plus +marquis, vous êtes Jean-Nu-Pieds; et moi je ne suis plus Altesse Royale: +je suis Petit-Pierre. + +Et comme Jean s'inclinait. + +--Qu'aviez-vous à me dire? ajouta Petit-Pierre. + +--Madame... + +--Encore! + +--Eh bien, _ma Tante_... + +--Petit-Pierre! + +--Eh bien, Petit-Pierre, continua Jean-Nu-Pieds en souriant, voilà ce +qui m'amène auprès de vous. Hier, un ami de Paris est venu à mon +cantonnement. Il m'apportait de graves nouvelles. Les républicains de +Paris,--il est républicain,--préparent un mouvement qui doit +correspondre avec le nôtre, de manière à jeter le gouvernement dans un +double embarras. + +--Bon, cela. + +--Attendez, Mada... + +--Encore! + +--Petit-Pierre! Or, mon ami est un coeur loyal, un homme incapable de +trahir et de comprendre la trahison. Il a su que le ministère préparait +une trahison contre vous. + +--Contre moi? + +--Oui. + +Petit-Pierre était devenu sérieux. + +--Continuez, dit-il. + +--D'où doit venir ce coup qui vous menace? Il l'ignore; mais il a pensé +que vous deviez être avertie, et il est venu tout m'apprendre. + +Petit-Pierre réfléchissait profondément. Il s'avança vers la petite +fenêtre de la chaumière et l'ouvrit. + +Il faisait nuit. Le paysage était magnifique. Au loin, le dôme de +feuillage des bois de Legé, environnés à droite et à gauche de champs +cultivés. Çà et là quelques chaumières. + +Puis, au milieu de tout cela, disséminés ainsi que des abeilles dans un +champ, des points lumineux, semblables à des étincelles d'or. + +C'étaient les lumières du bivouac. + +--Regardez, ami! dit Petit-Pierre, en montrant ce tableau à +Jean-Nu-Pieds. + +Le marquis de Kardigân regarda Petit-Pierre, étonné. + +--Vous ne comprenez pas ce que j'ai voulu dire, mon ami. Il y a +là-dedans des hommes prêts, sur un signe de moi, à mourir pour mon fils, +mon fils, un enfant qu'ils n'ont jamais vu, pour la plupart. N'importe! +le jour où je leur crierai: En avant! ils s'élanceront, et pas un seul +d'entre eux ne restera en arrière. C'est que mon fils, pour eux, est +plus que le descendant de saint Louis, plus que le petit-neveu de Louis +XVI, le roi-martyr, plus que le roi de France: mon fils, pour eux, c'est +la Royauté! + +La princesse s'animait en parlant. + +Jean-Nu-Pieds regardait, ébloui. + +--Trahir! un de ceux-là! continua Petit-Pierre, c'est impossible, je ne +le croirai jamais! Trahir! Non, ceux dans le coeur de qui Dieu a mis +cette foi sacrée qui fait les héros et les martyrs, ceux qui ont tout +quitté pour apporter à Henri V le tribut de leur sang, ceux-là ne +trahiront pas! + +--Dieu me garde d'accuser ou de soupçonner personne! repartit Jean en +hochant douloureusement la tête; mais dans une partie aussi aventurée +que celle que nous jouons, il ne faut jamais s'endormir sur l'apparence. +Ah! il m'en coûte de le dire! Mais qui a livré Charette aux +républicains? Qui a livré Stofflet? Qui a livré tous ceux qui sont +morts, fusillés comme des assassins, et non tués comme des soldats? + +Petit-Pierre ne répondit rien d'abord, puis avec une amertume profonde: + +--Peut-être avez-vous raison, Jean. Ce m'est affreux à penser, et +pourtant, malgré moi, je vous approuve. Mais il faut que je consulte nos +amis. Eux et vous, érigés en conseil de guerre, me serez les plus sûrs +garants de ce que nous devons décider. + +Petit-Pierre fit quelques pas vers la porte et donna un ordre. + +_Louis Renaud, Gaspard_ et _Marchand_ entrèrent peu après. + +Le lecteur sait que sous ces humbles noms se cachaient les noms glorieux +de MM. de Charette, de Coislin et d'Autichamp. + +--Expliquez-vous, maintenant, dit Petit-Pierre à Jean-Nu-Pieds, et +répétez à ces messieurs ce que vous venez de me dire. + +Jean recommença le récit que lui avait fait la veille Jérôme Hébrard. + +Tous les trois furent également frappés de son importance. + +--Le fait, en lui-même, peut être exagéré, dit Louis Renaud, mais il +importe de ne pas le négliger. + +--Certes, reprit Gaspard; seulement je crois que ce traître ne peut pas +être dans nos rangs. C'est impossible! + +--Tel est aussi mon avis, dit Marchand. Quelle est l'opinion de +Petit-Pierre? + +--La même. + +--Il faut donc le chercher ailleurs, déclara Jean-Nu-Pieds, c'est-à-dire +en dehors de nos soldats. Mais à qui avons-nous confié nos secrets? A +personne. Excepté ceux qui se battent et qui meurent, nul ne connaît +notre organisation, nos moyens d'armement. + +--Pardon, répondit la princesse, il y a au moins une personne qui est au +courant de tout. + +--Une personne? + +--Oui. + +--Laquelle? + +--Mon filleul. + +Les quatre Vendéens se regardèrent étonnés. + +--Vous ne comprenez pas, et vous êtes bien étonnés, continua la +duchesse. Je vais m'expliquer davantage. Il y a quelque temps, j'étais à +Rome, quand le bruit se répandit qu'un israélite demandait à se +convertir à notre sainte religion. Le cardinal G... me parla de cet +événement et me dit combien le Saint-Père était heureux. Puis, je restai +quelques jours sans en avoir de nouvelles. Un matin, le cardinal G... se +présenta chez moi, accompagné d'un jeune homme et me fit demander si je +pouvais le recevoir. Quand j'eus donné l'ordre d'introduire auprès de +moi Son Éminence et la personne qui était avec lui, j'appris le motif de +cette visite: le jeune homme était le néophyte... + +Celui-ci se jeta à mes pieds, me suppliant de lui accorder ce qu'il me +demanderait. Je regardai le cardinal: il souriait. + +--Je joins ma prière à la sienne, me dit-il, et je fais des voeux pour +que Votre Altesse ne refuse pas. + +--Quelle est donc cette demande? + +--Madame, répondit le jeune homme, les vérités augustes de l'Église +m'ont touché. C'est un grand bonheur pour moi. J'ai résolu d'abandonner +le culte trompeur dans lequel je suis né, dans lequel j'ai été élevé. +Son Éminence a bien voulu m'instruire. Je serai bientôt baptisé, et... + +Il s'arrêta comme intimidé. + +Je l'encourageai, et il ajouta: + +-... Et je venais demander à Votre Altesse si elle voudrait bien me +faire l'honneur de me tenir sur les fonts baptismaux. + +Le cardinal G... appuya chaudement la demande et je cédai. + +Le baptême était fixé à huit jours de là. + +Le jeune homme sollicita et obtint la permission de me voir pendant les +quelques jours qui le séparaient encore de cette auguste cérémonie. Je +pus l'observer. Il me parut doux et honnête. Il m'exprimait sa +reconnaissance par des paroles chaudes et dévouées qui me touchaient. +Ah! dans les souffrances de l'exil, c'est une consolation que de trouver +des coeurs dévoués! + +Enfin, le jour du baptême arriva. Sa Sainteté daigna s'y faire +représenter. Toute la ville de Rome était présente, émue, devant ce +jeune néophyte que la parole éloquente du cardinal G... avait convaincu. + +Il était vêtu de blanc, symbole de cette virginité spirituelle qu'il +retrouvait dans les eaux du baptême. + +Ce fut une imposante cérémonie, et je me souviens encore combien je +priai Dieu avec ardeur pour mon fils, pour la France ingrate et égarée, +pour vous tous, mes féaux. Il me semblait que Dieu ne pouvait rien me +refuser, le jour où je devenais la marraine d'une âme qui s'élançait +vers lui. + +En quittant l'église, je me sentis l'espérance au coeur, il me semblait +que ma prière était exaucée d'avance. + +Et voilà comment j'ai un filleul. + +Les quatre Vendéens avaient écouté avec émotion le court récit de +Petit-Pierre. + +Jean-Nu-Pieds prit la parole: + +--Pardonnez-moi, dit-il, si je fais encore une question, mais je +voudrais savoir si Votre Altesse... + +--Encore!... + +--Si Petit-Pierre a mis son filleul au courant de nos opérations? + +--Il est venu me dire qu'il savait tout, et me suppliait de me servir de +lui, j'ai eu confiance... + +--Et vous avez eu raison, Madame... pardon! Petit-Pierre. Celui-là qui a +eu la force de venir à Dieu, en étant si loin de lui, doit être un noble +coeur. + +--Je le crois. Il connaît le mouvement que nous commençons en Vendée, et +bien souvent il m'a servi de courrier. + +--Comment se nomme-t-il, demanda Louis Renaud, afin qu'on puisse +l'introduire auprès de vous, s'il se présente aux avant-postes? + +Petit-Pierre regarda Louis Renaud, et répondit tranquillement: + +--Mon filleul s'appelle Deutz. + + + + +XVII + +LE 5 JUIN! + + +... Il fait cette clarté douteuse qui n'est pas encore le jour et qui +n'est plus la nuit... + +Si quelque diable boiteux, suspendu dans les airs, comme Asmodée, avait +plané au-dessus de la Bretagne et de la Vendée, voici ce qu'il aurait vu +à travers le crépuscule, le 5 juin 1832. + +Des masses d'hommes armés partant tous de points séparés, convergeaient +vers un centre commun; dans le département de la Loire-Inférieure, on +eût dit une toile d'araignée gigantesque. Le corps de l'araignée est à +Nantes et ses pattes sont à Clisson, Machecoul, Guérande, Savenay, +Pont-Château, Guinravet, Avessac, Derval, Châteaubriand, Saint-Jullien +et les Touches. Comme sur une pression immédiate, les pattes se +resserrent et reviennent au corps. + +En effet, ces hommes armés se levaient au signal général. + +Ils ont pris leurs fusils, et s'élancent; dans leurs rangs flotte le +drapeau blanc; ce sont des paysans ou des gentilshommes confondus tous +ensemble. + +Le matin, le général Dermoncourt avait quitté Nantes sur l'ordre du +général Solignac. Pendant que les chouans convergent vers Nantes, les +troupes de ligne s'en éloignent. Où aura lieu le choc? Il suffit d'une +étincelle. + +Jean-Nu-Pieds et Henry, de Puiseux,--Petit-Bleu, comme disaient les +paysans,--se sont couchés à minuit, leurs postes inspectés. + +À trois heures du matin, ils sont sur pied. + +--J'ai bien dormi, s'écrie Henry au moment où il s'éveilla, enveloppé +dans son manteau. + +--Comme Turenne! répondit Jean. + +--Hélas! quel dommage que nous n'en ayons pas un avec nous! + +Les deux amis devaient se mettre à la tête de leurs soldats, et ne pas +se séparer. + +En effet, dans toute la profondeur du bois de Machecoul, on entendait +des bruits étranges, comme ce murmure sourd et continu qui annonce et +devance la tempête. + +De temps à autre, on voyait passer un homme, le fusil sur l'épaule, qui +rejoignait son escouade. + +Une ombre s'estompa à l'entrée de la hutte où avaient passé la nuit les +deux chefs. + +--C'est toi, Aubin? dit Jean. Entre. + +Aubin Ploguen avait revêtu un costume de chasseur. La guêtre montante, +la blouse bleue serrée à la taille par la cartouchière. Au chapeau le +coeur sanglant attaché. + +C'était un souvenir de la grande Vendée. Cibot Ploguen, son père, avait +porté ce coeur sanglant pendant les rudes campagnes sous le vieux marquis +de Kardigân. + +--Eh bien! qu'en dis-tu, Aubin? s'écria Henry. Une belle matinée pour se +battre! + +--C'est mon opinion, murmura le Breton impassiblement. + +--As-tu vu nos hommes? + +--Tous. + +--Déjà? + +--Oh! j'ai passé mon inspection sans en avoir l'air. + +--Sont-ils en train? + +--De vrais terriers! ils vous poursuivront le bleu au fond des enfers! + +--Bravo! + +Un à un arrivèrent les chefs de bataillon et les chefs de compagnie. Ils +firent leur rapport. Chacun de leurs hommes avait sur lui soixante +cartouches et un jour de vivres. + +Jean leur donna l'itinéraire. + +Il fallait partir à cinq heures. On irait jusqu'au delà du lac de +Grandlieu, entre Château-Thibaut, et la Maine. + +Puis, là, on attendrait ceux de Clisson. Probablement que les gens de +Clisson arriveraient à midi. Alors, si on battait les bleus, on pouvait +marcher droit sur Nantes, l'objectif général. + +Dans ces guerres de buissons, où l'avantage n'est pas toujours au +nombre, le tambour et la trompette sont trop bruyants: on ne s'en sert +pas. Aussi, les chefs d'escouades donnaient leurs ordres par de légers +coups de sifflet. + +À cinq heures et quart, Henry et Jean-Nu-Pieds, à cheval, sortaient du +bois. + +La première étape se fit tranquillement. De temps à autre, le marquis de +Kardigân jetait un regard étonné à ses côtés. Aubin Ploguen n'y était +pas. + +Un peu avant d'arriver à Château-Thibaut, le Breton parut. + +--Enfin, te voilà! lui dit son maître. + +Il n'était pas seul. + +Pinson l'accompagnait. + +--J'étais avec ce petit, maître, répondit Aubin. Son père me l'a confié. +C'est à côté de moi, et à côté de vous, si vous le permettez, qu'il +tirera son premier coup de feu... + +Nous le répéterons, car la chose pourrait paraître invraisemblable. + +Jusqu'alors, jamais Jean-Nu-Pieds n'avait remarqué le petit Pinson. Il +est vrai que le jeune garçon se tenait avec soin hors de la portée du +regard du marquis. + +Pourtant, ce matin-là, Jean l'aperçut, et ne put s'empêcher de +tressaillir. + +--Dieu! balbutia-t-il. + +--Hein! qu'as-tu donc? demanda Henry de Puiseux. + +--Rien!... rien. + +Petit-Bleu jeta un regard à son ami, et pensa: + +--Pauvre Jean! il pense à elle! + +Par un mouvement brusque, le cheval d'Henry bondit et se trouva à côté +de Pinson; ils marchèrent ainsi l'un près de l'autre. + +--Ma parole! murmura le jeune homme, mes soupçons de l'autre nuit me +reviennent en foule ce matin... Il est bien drôle, ce petit Pinson? + +Mais Henry n'eut pas le loisir d'approfondir la question. + +Deux éclaireurs des chouans arrivaient au petit galop, annonçant que les +troupes de ligne, au nombre de douze cents hommes, et commandées par le +général Dermoncourt en personne, paraissaient au loin sur la côte. + +--On va en découdre, dit Aubin Ploguen. C'est mon opinion. + +--Préparez vos armes! commanda Jean. + +L'ordre se répéta dans toute la colonne. + +--Dis donc, mon gars Aubin, prononça gravement Petit-Bleu, nous ne +sommes qu'un contre deux, on pourra les battre. + +--C'est mon opinion... + +Dans un coin de ce qu'on appelait «l'état-major», se trouvaient deux de +nos connaissances: la Pâlotte et son fils. + +Bien qu'ils ne portassent pas de fusils, leur rôle ne devait pas être +moins glorieux, ni moins important. Jacquelin et sa mère traînaient une +petite charrette à bras, contenant de la charpie et des médicaments. + +Aller chercher des blessés sur le champ de bataille, c'est aussi beau +que de se battre. + +Les bleus arrivaient en masses serrées par la route montante qui va de +Nantes à Pornic et passe par Château-Thibaut, en faisant un coude vers +la Maine. + +Quand ils furent arrivés au sommet de la montée, on put apercevoir +briller au loin les canons des fusils, aux reflets des rayons du soleil. + +--Allons! dit Henry, dans une demi-heure, le bal commencera. + +Jean-Nu-Pieds disposa sa petite armée en deux corps: l'un, commandé par +Henry, alla se poster à l'est du lac de Grandlieu; l'autre resta sur la +route, échelonné en petites bandes serrées. + +Le premier devait prendre les bleus de côté, pendant que le second +attaquerait de face. + +Aubin Ploguen avait détourné son attention des troupes de ligne pour +examiner Pinson. + +Pauvre Pinson! Il semblait bien en peine d'armer son fusil, et même de +glisser une cartouche dans le canon. + +Le Breton sourit: + +--Ma foi, pensa-t-il, il faut que je lui montre, au petit, que j'ai tout +deviné. + +Il s'avança vers Pinson, et lui dit tout bas: + +--Mademoiselle, vous allez vous faire tuer, si vous restez là à rien +faire. + +Fernande devint pâle. + +--Bah!... Tenez! je vous aime, moi, parce que vous l'aimez, lui! Et +puis, il faut que vous soyez brave, et bonne comme vous êtes belle, pour +risquer votre vie comme cela. + +--Vous savez donc? + +--Tout!... mais chut!... D'abord comprenez-moi bien, voilà ce que vous +allez faire. Savez-vous tirer? Non. Eh bien, la Pâlotte vous fait des +signes, là-bas; elle aura besoin de vous, c'est un poste de combat, +allez! que le sien! Si le maître vous voyait si gauche, il +soupçonnerait... + +--Oh! merci! merci! + +Pinson ne se le fit pas répéter: il se glissa à travers les chevaux et +rejoignit la Pâlotte. + +... Les bleus avançaient. Encore trois minutes, et ils seraient à portée +de fusil. Jean avait défendu qu'on tirât un seul coup de fusil avant +qu'il eût donné le signal en levant son épée. + +Il se tourna vers ses hommes: + +--La prière! dit-il. + +Ce fut un merveilleux spectacle. + +L'ennemi était là... et, chose horrible! l'ennemi est le Français, un +frère!--et pas un de ceux que menaçait le danger prochain, ne pensa à se +défendre avant d'avoir prié Dieu. + +Sur l'ordre des chefs, répété de rang en rang, ils mirent tous un genou +en terre. + +Le vieil aumônier prononça: + +_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti... Amen!..._ + +Les bleus étaient à vingt mètres. + +--Feu! cria Dermoncourt. + +... Et pas un chouan ne bougea. + +Qu'importaient les coups de fusil, qu'importaient la mitraille et la +mort! La prière n'était pas terminée! + +--_Amen!_ répondirent-ils tous d'une seule voix, quand l'aumônier acheva +la bénédiction... + +On entendit Dermoncourt qui répétait: + +--Feu! + +Une seconde décharge vint faire tourbillonner le plomb et le fer au +milieu des héros pensifs et calmes. + +--Debout! dit Jean-Nu-Pieds, debout, et en avant! + +Puis se découvrant comme jadis son père à Paris: + +--Vive le Roi! prononça-t-il lentement. + +Ce fut une trombe. + +Les paysans bondissaient comme de jeunes étalons longtemps enfermés dans +une clairière, et qu'on lâche soudain à travers la prairie. + +Ils s'étaient jetés en avant, d'un mouvement tellement irrésistible que +les premières lignes des bleus cédèrent. + +Ce fut pendant un quart d'heure un combat presque corps à corps. Quand, +à travers la fumée, on distinguait une éclaircie, on voyait s'entremêler +furieusement la blouse et le veston bleu du lignard. + +Dermoncourt se multipliait. C'était un lion. Pâle, anxieux, mais calme, +la bride au bras, le sabre pendu au poing et le pistolet fumant à la +main, le général se rappelait, sans doute, ses charges héroïques de +Jemmapes, d'Austerlitz et d'Iéna. + +Hélas! ce jour-là, c'étaient des Français qui se battaient contre des +Français! + +Jean-Nu-Pieds savait être à la fois le soldat et le chef: le soldat pour +faire sa trouée, le chef pour commander. + +Les chouans tiraient au hasard, sans ordre. Les lignards au contraire, +faisaient feu les uns après les autres, lentement, méthodiquement, pour +ainsi dire. + +Pendant que le petit corps d'armée de Jean supportait le gros de +l'attaque, Henry de Puiseux harcelait les bleus sur la gauche. +Dermoncourt eut peur d'être tourné, et fit former à ses hommes un +triangle énorme, dont la pointe portait à droite; la base répondait aux +chouans de Petit-Bleu, les deux autres côtés, angles aigus, tiraient sur +ceux de Jean. On n'entendait que les coups de fusil innombrables et les +commandements hâtifs. + +Trois fois les Vendéens brisèrent les lignes ennemies, trois fois +celles-ci se reformèrent. Mais, malgré la supériorité de leur nombre, +les soldats de Dermoncourt furent obligés bientôt de reculer. + +Ils reculèrent, mais lentement, en ordre, ainsi que le sanglier qui +s'accule contre un fourré pour s'élancer mieux. Le plan de Dermoncourt +était d'entraîner derrière lui les chouans dans le village de Bersaunes. +Bersaunes était alors un hameau de trente feux. Sa petite église se +projette en avant, et fait angle droit avec la route. + +Le combat se continua ainsi, en tirailleurs de part et d'autre, les +chouans avançant et les lignards reculant toujours. + +Au milieu du village de Bersaunes, les deux corps se réunirent. + +Henry était noir de poudre; ses vêtements déchirés comme ceux de +Jean-Nu-Pieds montraient que lui aussi savait aussi bien se battre que +commander. + +Quant à Aubin Ploguen, chacun de ses coups abattait un homme. + +--Allons! la partie est gagnée, pensa-t-il, en voyant que le mouvement +de retraite des bleus continuait à s'effectuer. + +La Pâlotte, Pinson, et Jacqueline ne chômaient pas. + +Hélas! les blessés tombaient, les hommes mouraient! + +C'était merveille de les voir tous les trois allant relever, panser, +transporter en lieu sur ceux qui restaient en chemin. + +Tout à coup, après une décharge furieuse des bleus, Pinson jeta un grand +cri. Jean-Nu-Pieds venait de tomber. Il s'élança. Le jeune chef avait eu +son cheval tué, et sa jambe était prise sous la selle. Pinson l'aida à +se dégager. + +--Merci!... balbutia Jean. + +Pinson mit la main sur son coeur. + +--S'ils l'avaient tué? se dit-il. + +Puis, en souriant, il ajouta: + +--Eh bien! s'ils l'avaient tué, la mort n'était pas loin... + +Le village de Bersaunes était franchi, les bleus reculaient toujours. + +Par bonheur, Jean-Nu-Pieds aperçut sur la gauche un bouquet de bois. Il +eut la prudence de deviner que là se cachait un danger. + +--Halte! cria-t-il. + +En effet, derrière le bouquet de bois, Dermoncourt avait masqué trois +batteries de campagne. Il cria un commandement d'une voix de tonnerre, +qui domina le fracas des coups de fusil, et les canons furent pointés... + +Il y eut un instant d'arrêt terrible parmi les chouans. Eux n'avaient +pas d'artillerie. Ces gueules de bronze menaçantes les épouvantèrent +pendant quelques secondes... Mais Jean cria: + +--Enfants! nous n'avons pas de canons; prenons ceux-là pour en avoir! + +Les Vendéens répondirent par une acclamation, et le combat recommença... + +La première partie de la bataille avait duré de neuf heures à onze. Pour +Jean-Nu-Pieds, il fallait tenir bon jusqu'à midi, au besoin une heure du +soir, pour donner le temps à ceux de Clisson de les rejoindre. + +Mais la chance avait tourné. Les canons faisaient grand mal. Jean fit +s'éparpiller tous ses hommes, en leur ordonnant de tirailler. Ils +couvraient ainsi un espace considérable. C'était presque annihiler la +portée meurtrière de l'artillerie. + +La tactique était bonne, et avait réussi maintes fois en Vendée, pendant +les grandes guerres contre la République, alors que Henri de La +Rochejacquelein disait à ses chouans: + +--Egaillez-vous, mes gars! + +En ordonnant ce mouvement, le seul qui pût sauver sa petite armée, +Jean-Nu-Pieds savait parfaitement que c'était compromettre le succès de +la journée, jusque-là obtenu. + +Mais, au point où on en était arrivé, il ne s'agissait plus de vaincre; +seulement, il fallait tenir, tenir jusqu'à l'arrivée des Vendéens de +Clisson. + +Dermoncourt fit cesser le canon. Lui aussi avait fait la guerre, jadis, +en 1799, et il savait que le canon ne peut rien contre des hommes +disséminés à droite et à gauche. + +Ce fut la deuxième phase du combat. + +Il pouvait être midi. + +Midi, et les gens de Clisson ne venaient pas! + +Cette seconde partie de la bataille dura deux heures pleines, de midi à +deux heures du soir. De chaque côté les pertes étaient énormes. Mais, de +chaque côté aussi, on continuait à se battre avec le même acharnement. +Les hommes tombaient. + +La Pâlotte, Jacquelin et Pinson couraient çà et là sans s'occuper des +balles qui sifflaient à leurs oreilles. + +Petit-Bleu et Jean-Nu-Pieds, démontés tous les deux, faisaient le coup +de feu comme le premier venu de leurs paysans. + +Jean-Nu-Pieds était pâle. + +--Est-ce qu'ils ne viendront pas? murmurait-il. + +Ils ne venaient pas! + +--Maître, dit Aubin Ploguen en s'approchant du chef, si on faisait le +signal! + +--Tu crois qu'ils entendraient?... + +--C'est mon opinion. + +--Alors, soit... mais pas toi. Holà! un homme pour mourir? appela-t-il. + +Il s'en présenta cent. + +Qu'était-ce donc que le signal? + +Jean ne s'était pas trompé en demandant un homme pour mourir: + +Il s'agissait de monter tout en haut du clocher de Bersaunes, et de +recommencer ce qu'avait fait M. de Carlepont à Marseille, c'est-à-dire +de sonner le tocsin. + +C'était entreprise folle. + +Le clocher se détachait net et clair dans le ciel. Celui qui se +hasarderait à y monter servirait de point de mire aux fusils des +bleus... + +Déjà un chouan grimpait. Il grimpait du côté qui regarde le lac de +Grandlieu. + +La fusillade, en bas continuait. Parce qu'un homme va mourir entre ciel +et terre, d'autres hommes peuvent bien mourir en même temps... + +Le son des cloches commença à tinter légèrement, cloches de petit +clocher. Le chouan frappait de la crosse de son fusil sur le bourdon et +lui arrachait une plainte lente, désolée, lugubre... + +Dermoncourt frissonna à ce réveil-matin. Le tocsin! Il se rappelait la +terrible signification que ce signal avait autrefois, quand il appelait +les chouans à la lutte, à travers les bruyères et les genêts! + +--Abattez-moi celui-là! cria-t-il, en montrant du doigt le Vendéen qui +frappait sur la cloche. + +Déjà un second chouan grimpait à son tour dans la petite tourelle. Au +moment où celui-ci mettait le pied sur la plate-forme de bois, le +premier qui sonnait recevait une balle en plein coeur et tombait du haut +en bas. + +La cloche ne s'arrêtait pas. Le vivant prenait la place du mort, voilà +tout. Les cent hommes «pour mourir» étaient prêts. Ce fut à qui +monterait. + +Les bleus avaient dans leurs rangs de merveilleux tireurs. En trois +coups, ils abattaient le sonneur. + +Les Bretons se relayaient sans hésiter à ce poste sublime... + +Tous savaient ce qui les attendait là-haut. Mais il n'y avait pas un +silence d'un instant. Le bourdon résonnait. La cloche ne s'arrêtait pas. + +Le huitième sonneur de cloches ne parvint pas jusqu'au sol dans sa +chute. Il resta accroché en chemin. + +Le neuvième bondit sur lui-même, et, quoique déjà mort, vint se briser +le crâne sur le chemin. + +Le dixième resta sur place. + +Les bleus visaient le sonneur, et les sonneurs arrivaient en foule pour +le remplacer. Il fallait bien donner le signal à ceux de Clisson! La +cloche ne s'arrêtait pas. + +Le vieil aumônier s'était remis à genoux, et à chaque chouan qui tombait +du haut en bas de l'église, il disait, les bénissant: + +_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!_ + +Et la cloche ne s'arrêtait pas!... + + + + +XVIII + +APRÈS LA BATAILLE + + +A cinq heures du soir, le tocsin n'avait pas cessé un instant de se +faire entendre, et cependant rien n'annonçait à l'oeil qui examinait +l'horizon que les secours promis fussent sur le point d'arriver. + +Bleus et blancs avaient subi des pertes considérables. Le général +Dermoncourt, vainqueur, puisqu'il avait empêché les chouans de passer, +donna l'ordre aux siens de se replier dans la direction de Nantes. + +Jean-Nu-Pieds voulait continuer à occuper le village de Bersaunes. +Est-ce que son devoir n'était pas de faire enterrer en grande cérémonie +ceux qui avaient succombé en héros? + +A six heures, les lignards commencèrent à exécuter leur marche en +arrière, protégés par deux bataillons de tirailleurs. A sept heures, ils +avaient disparu. + +Alors Jean ordonna que les morts fussent relevés. Cette lugubre besogne +dura assez longtemps. Ceux qui gisaient étendus, déjà glacés, perdant +leur sang par vingt blessures, étaient si nombreux! + +Ce ne fut qu'à la nuit close que ce triste labeur fut terminé. Les +Vendéens avaient perdu environ cinquante hommes tués et quatre-vingt-dix +blessés, en tout cent quarante hommes hors de combat: chiffre énorme, eu +égard surtout au total de l'armée. + +Les cinquante cadavres étaient étendus côte à côte, couverts de leurs +manteaux. On avait arraché les fusils, que leurs doigts crispés par +l'agonie serraient avidement. + +Les uns, l'oeil ouvert encore, semblaient menacer leur ennemi vainqueur. +Les autres, étendus sur le ventre, avaient été ramassés dans la posture +affreuse des êtres frappés de mort violente. + +Chez tous se lisait le suprême et douloureux orgueil du devoir accompli. +Les traits, violemment contractés, conservaient je ne sais quelle +terrible expression de volonté! + +Toute la petite troupe était sous les armes. + +C'est-à-dire que les chouans portaient leurs fusils renversés, la gueule +du canon à terre. + +En tête marchaient Jean et Henry, précédés de l'aumônier. + +Dix civières portaient chacune cinq corps, et le tambour frappait +sourdement derrière. + +De temps à autre, l'aumônier disait: + +--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_. + +Et les chouans répondaient: + +--_Amen!_ + +Dix tombes avaient été creusées dans un champ pour recevoir ces héros. + +Quel grandiose et sublime spectacle! + +Il faisait nuit complète; des torches éclairaient cette funèbre +cérémonie et le pas lourd des soldats résonnait sur la route. + +L'aumônier répétait: + +--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_. + +--_Amen!_ + +Au-dessus de ces têtes inclinées, un ciel troué d'étoiles et la clarté +rouge pâle de la lune estompaient d'une lueur fauve ces figures +fatiguées. + +Les vêtements étaient poudreux, déchirés; les visages noircis par la +bataille. Plus d'un portait son bras en écharpe, qui semblait ne pas +s'apercevoir qu'il était blessé... + +Il fallait marcher pendant un kilomètre environ pour arriver aux tombes +creusées; mais les chouans mirent près de quarante minutes pour le +franchir, tant ils avançaient lentement. + +Et le profond silence qui régnait n'était interrompu, de cinq minutes en +cinq minutes, que par le roulement sinistre du tambour, et la lente +psalmodie du prêtre: + +--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_. + +--_Amen!_ + +Enfin on arriva aux tombes. + +Tout le monde s'agenouilla: seul, l'aumônier resta debout et bénit les +morts, à mesure qu'on les enterrait. + +Avant que les fossoyeurs jetassent les pelletées de terre qui devaient à +jamais couvrir ces nobles martyrs, Jean-Nu-Pieds se releva et fit +quelques pas en avant. + +Puis, étendant la main: + +--Enfants, dit-il, ceux qui sont là sont tombés pour Dieu, pour le Roi. +C'est au nom de Dieu que M. l'aumônier les a bénits: c'est au nom du Roi +que je les remercie. + +Dieu et le Roi: ce sont les deux Seigneurs que doit servir un bon +Vendéen, et pour lesquels il doit mourir! Ceux-là sont morts... + +Enfants, Dieu a leurs âmes, car ils ont fait ce qu'ils devaient faire! + +Puis les pelletées de terre tombèrent l'une après l'autre, et tous +restèrent là, muets et respectueux, jusqu'à ce que ce fût terminé. + +Les torches fumeuses éclairaient la route au retour comme au départ. + +Ils reprirent le chemin de Bersaunes. + +Là, on recommença l'appel. Jean-Nu-Pieds ordonna qu'on recueillît les +noms des quinze chouans tués au clocher, ou fracassés dans leur chute, +et que désormais, à l'appel, chaque matin et chaque soir, le voisin +répondrait: + +--Mort pour le Roi! + +Presque aussitôt la petite armée s'éloigna dans la direction des bois de +Machecoul, d'où elle sortirait de nouveau le lendemain. + +La Pâlotte et Jacquelin avaient pris les devants avec Aubin Ploguen et +Pinson. + +Depuis la fin de la bataille, le pauvre Pinson tremblait. Elle se +rappelait toujours ce regard que lui avait jeté Jean, quand il l'avait +fixée sur la route. Si elle était reconnue? Rien que cette seule pensée +l'effrayait. + +Car, reconnue, elle devrait partir; et partir, c'était le quitter, lui +qu'elle aimait par-dessus tout! Partir, c'était recommencer sa vie +désespérée, sans bonheur possible et attendu! + +La jeune fille marchait un peu en avant, laissant pencher sa tête sur sa +poitrine: elle rêvait. + +Déjà elle avait perdu de vue le lac de Grandlieu, et suivait la sente +étroite et rapide qui mène aux bois de Machecoul. + +Tout à coup, il lui sembla entendre derrière elle le pas rapide d'un +cheval lancé au galop sur la route. Alors, elle, qui venait de montrer +tant d'énergie et tant de courage, éprouva comme le pressentiment d'un +danger. Elle eut peur... + +Peur, parce qu'elle se trouvait seule, la nuit, au milieu de ces champs +déserts. + +Elle s'arrêta un moment et prêta attentivement l'oreille... Le bruit du +cheval ne se faisait plus entendre. + +--Je me serai trompée, murmura-t-elle. + +Elle continua de marcher. La route faisait un léger coude qui la +rapprochait un peu de la grande route. + +Le bruit du cheval qui l'avait frappée une première fois se renouvela. + +Elle jeta les yeux derrière elle et aperçut, à cinquante mètres environ, +un cavalier de haute taille, enveloppé d'un manteau, malgré la saison, +et dont le visage disparaissait presque sous les rebords épais d'un +chapeau de feutre. + +Elle voulut courir et prit à travers champs: le cavalier la suivit. +Alors, sa peur d'un instant déraisonnée devint une terreur réelle. + +Elle s'élança, franchissant les taillis et se déchirant les pieds aux +racines de bruyères éparses dans la lande. + +Le cavalier prit le galop de chasse pour se maintenir toujours à la même +distance d'elle. + +Puis, à dix mètres environ d'un bouquet de peupliers, derrière lesquels +elle espérait pouvoir se cacher, le cavalier donna de l'éperon à son +cheval, qui bondit. + +Arrivé près de Pinson, il se pencha, la saisit à la taille et l'enleva +sur son cheval. + +Fernande poussa un cri terrible, cri d'angoisse et de désespoir. + +L'inconnu voulut essayer de lui mettre sa main sur la bouche, mais elle +se débattit et appela: + +--Aubin!... mon Aubin, au secours! au secours! + +L'inconnu avait lancé son cheval dans la direction de Bersaunes. Il +devait croire que les chouans, la bataille perdue, avaient regagné leurs +retraites cachées. + +Le cheval galopait furieusement, franchissant par bonds terribles les +quartiers de rochers. Fernande, affolée, essayait d'appeler, mais la +main nerveuse du ravisseur étouffait désormais ses cris. + +--Au secours!... put-elle cependant balbutier une dernière fois. + +Tout à coup, dans l'ombre du chemin, une masse noire se dressa, qui +saisit le cheval à la bride, et mit un pistolet sur la poitrine du +cavalier. + +--Lâche, ou je te tue! prononça la voix d'Aubin Ploguen. + +--Aubin! pensa Fernande. Je suis sauvée. + +Une lutte violente s'était engagée entre l'étranger et le Breton. Tous +les deux étaient d'égale force, et il fallait évidemment que tous deux +eussent une raison cachée pour ne pas faire usage de leurs armes. + +Le cavalier avait des pistolets dans ses fontes; Aubin Ploguen ne +déchargeait pas les siens. + +Nous saurons bientôt pourquoi. + +La lutte restait indécise entre eux deux, malgré Fernande qui, en se +débattant, devait annihiler les efforts de son ravisseur. + +Mais une circonstance particulière devait bientôt la terminer. + +Au loin parut l'avant-garde des chouans. + +L'inconnu tressaillit en l'apercevant. + +--Fuis! dit tranquillement Aubin Ploguen. + +Celui-ci n'hésita pas. + +Aubin prit Fernande dans ses bras et la déposa sur le gazon qui bordait +la route. + +Le son des binious vendéens se faisait déjà entendre, léger et charmant. + +--Fuis! répéta le Breton, ou ceux-ci ne te feront pas quartier comme +moi! + +Fernande était évanouie. + +Le cavalier jeta un dernier regard sur Fernande, et, se tournant vers +Aubin: + +--Nous nous retrouverons!... dit-il. + +Il disparut au tournant du coteau. + +--Ce n'est pas son père, alors? murmura le Breton en regardant s'effacer +dans le lointain la double silhouette du cheval et de l'homme. Ce n'est +pas son père alors, car je connais cette voix... + +Quel était donc cet homme? + + + + +XIX + +AUBIN PLOGUEN A UN PLAN + + +Aubin Ploguen chargea tranquillement Pinson sur son épaule, et continua +sa route dans la direction du camp. + +Il eût semblé, à voir la figure si parfaitement calme du chouan, que +rien ne s'était passé de grave. + +--Si ce n'est pas son père, quel est _son_ nom? qui est-_il_? + +Et il ajoutait à voix basse: + +--Je connais _sa_ voix pourtant... + +Cette simple circonstance renversait tous les plans du brave Aubin. Quel +autre homme que M. Grégoire aurait pu vouloir enlever Fernande? + +Mais il avait beau tourner et retourner cette question dans sa cervelle, +il n'arrivait pas à trouver quelque chose de satisfaisant. + +Quand il parvint au campement des Vendéens, il étendit Pinson sur un lit +de fougères, et attendit avec impatience le retour de la Pâlotte. + +Ce rude Breton comprenait dans sa naïveté première que la jeune fille +avait surtout besoin des secours d'une femme. + +--Ah! te voilà, mon Aubin, dit le marquis en apercevant son fidèle +serviteur; qu'étais-tu donc devenu? + +--Maître, j'ai porté dans mes bras, jusqu'ici... le petit Pinson... vous +savez?... le dernier fils au Gouësnon? + +En faisant cette réponse, Aubin Ploguen ne perdait pas de vue son +maître. Il semblait guetter en lui une émotion ou une gêne. + +En effet, Jean rougit légèrement quand il entendit prononcer le nom de +Pinson. + +--Pauvre petit! continua Aubin... c'est faible et délicat... délicat +comme une femme!... Ce n'est pas fait comme nous, pour la grande vie +sans toits, pleine de luttes et de fatigues. + +Jean cherchait à comprendre si Aubin mettait une intention dans ses +paroles, mais le visage du serviteur restait impassible. Ses yeux +regardaient dans le vague. + +Il reprit, plus bas: + +--Vous ne savez pas l'idée qui m'est venue, maître? J'ai pensé que ce +devait être une femme. + +--Une femme! + +--Pourquoi pas? Gouësnon peut bien avoir une fille vaillante et résolue, +comme si elle était un garçon. Est-ce que nos gars de Bretagne n'en +avaient pas beaucoup comme cela pendant les grandes guerres? + +--Mais c'est impossible! + +--Impossible! Oh! non, maître. L'avez-vous bien regardé, cet enfant? + +Jean éprouva une gêne cachée; il ne se rendait pas compte de ce qu'il +éprouvait. + +--Oui, je l'ai regardé, murmura-t-il. + +Je l'ai regardé deux fois... quand j'étais près de lui avant la +bataille, et quand il est venu à mon secours au milieu des balles... Je +l'ai regardé et je me suis souvenu... ce que je tâche d'oublier! + +Il y eut un court silence. + +Évidemment Aubin Ploguen avait son projet. Il voulait le faire réussir. + +En toute autre circonstance, il eût quitté son maître, car il le +connaissait trop pour ne pas sentir que Jean, le coeur tout entier à ses +souvenirs, avait besoin de solitude. Mais il continua: + +--Je vous disais donc, maître: Pinson est une femme, j'en jurerais! et +d'ailleurs... c'est mon opinion; mais quand j'y songe, je pense qu'il ne +peut pas être au Gouësnon, c'est une de la ville. + +--Aubin! + +--Oh! de la ville!... Je ne crois pas me tromper. Les mains sont trop +fines et les pieds trop petits pour être les mains et les pieds d'une +paysanne. Puis... elle cache ses cheveux noirs sous sa perruque blonde, +et voilà une idée qui ne serait jamais venue à une femme de la campagne. + +--Va-t'en, va-t'en, Aubin, laisse-moi, s'écria Jean, bouleversé. Par +pitié, mon vieil ami, va-t'en!... Tu ne sais pas combien tu me fais +souffrir! Tu ne sais pas... non, tu ne peux pas savoir! + +Aubin contempla son maître, et un sourire triste effleura sa lèvre: + +--Comme il l'aime! pensa-t-il, et comme il est malheureux! + +Il sortit de la hutte. + +Resté seul, Jean laissa tomber sa tête entre ses mains, et éclata en +sanglots. + +--Ah! je suis faible et je suis lâche! s'écria-t-il... Pauvre Aubin! +s'il savait combien il m'a torturé! Est-ce que je ne sais pas qui se +cache sous le nom de Pinson, et depuis le premier jour? Est-ce que je +pouvais ne pas la reconnaître, est-ce que je ne savais pas que c'était +elle, elle, ma bien-aimée? + +J'espérais pouvoir me mentir à moi-même, et trahir mon devoir! J'étais +fou! Fernande, nom adoré, image chérie, je t'avais reconnue, et je +forçais mes yeux à ne te pas regarder! car il me semblait ainsi ne pas +manquer à ce que je devais. Mais comme je te regardais, de loin! comme +je me glissais souvent sur tes pas, pour apercevoir un instant l'ombre +de ton corps au milieu du chemin! + +Il s'arrêta, puis, reprenant, pensif: + +--Pourquoi m'a-t-il dit tout cela? Craint-il donc que je trahisse mon +devoir et a-t-il voulu me rappeler à moi-même? + +Aubin Ploguen n'avait pas laissé deviner à son maître sa pensée intime. +Non, il ne voulait pas le rappeler à son devoir. Ce qu'il voulait, au +contraire, c'était de rendre encore un peu de joie à ce pauvre déshérité +du coeur. + +Il avait un plan, ce brave Breton, nous le savons, et quand nous le +verrons, nous serons obligés de reconnaître qu'il ne manquait pas +d'habileté. + +Jean-Nu-Pieds sortit à son tour de la salle, comme Aubin quelques +instants auparavant. + +Devant la hutte s'élevait une clairière; deux sentiers, au nord et au +sud, se perdaient dans la feuillée: puis, partout, la forêt, avec son +imposante masse verte, et les arceaux de lierre et de chèvrefeuille. + +Jean allait droit devant lui. Il se dirigeait vers le campement où +logeaient la Pâlotte, Jacqueline et Pinson. + +Mais tout à coup il s'arrêta un peu interdit. Il avait vu Pinson quitter +à pas lents la clairière et s'engager dans un des sentiers. + +Aucun bruit ne se faisait entendre; les chouans, fatigués par cette rude +journée de combat, dormaient profondément. C'était le silence et presque +la solitude. + +Fernande suivait lentement le petit sentier. Elle venait de s'éveiller +et de sortir de ce rêve, de cet évanouissement où l'avait jetée la +brusque attaque dont elle venait d'être l'objet. Sa poitrine oppressée +avait peine à respirer l'air de la nuit. Elle se leva pour marcher.. + +Jean s'avançait derrière elle, se dissimulant avec soin sous les +feuilles et les branches tombantes des grands arbres. Cette majesté de +la nuit l'impressionnait. Il contemplait de loin cette gracieuse et +charmante créature, qui portait avec elle toute sa destinée. + +Ah! si elle avait su! + +Fernande marchait, légère, la tête inclinée, rêveuse comme Juliette, sa +soeur, pensant à Roméo... + +Un moment elle s'arrêta dans sa promenade: un rossignol chantait au +sommet d'un hêtre. Elle s'arrêta pour l'entendre chanter; la mélodie +ravissante sortait du gosier du musicien ailé comme une gamme de notes +perlées. + +Quand l'oiseau se tut, elle reprit sa marche, sans se douter que Jean +était derrière elle. + +Le sentier faisait quelques détours dans la forêt, puis, par une pente +très-douce, descendait lentement vers la lisière. Fernande aperçut +bientôt le ciel de la plaine à travers les branches entre-croisées. + +Elle s'avança vers la lisière et s'assit sur le rebord du fossé. + +--Encore un jour écoulé, murmurait-elle; encore un jour disparu!... Ah! +j'aurais cru pourtant qu'il me reconnaîtrait. Lui, je l'aurais reconnu +malgré tout. Est-ce que mon coeur ne pense pas à lui toujours? est-ce +que, toujours mes lèvres ne prononcent pas son nom? J'aurais cru qu'il +me reconnaîtrait!... + +Elle se tut, l'oeil fixé sur l'étendue de la plaine. + +Quelques lumières couraient à l'horizon, et de loin, semblaient se +confondre avec les étoiles. Il montait de la vallée une vague odeur +d'herbes mouillées et de fruits verts, qui se mélangeait à la forte +senteur des arbres. + +--M'aurait-il oubliée? Non, c'est impossible! Deux êtres qui s'aiment +comme nous nous aimons ne connaissent pas l'oubli. L'oubli est le lot de +ceux dont le coeur est faible. Notre coeur à nous est fort, puisqu'il n'a +pas tremblé devant le devoir qui parlait... Notre devoir, c'était +presque la mort pour nous, c'était le désespoir!... + +Jean s'était glissé à dix pas derrière la jeune fille. Encore caché par +l'ombre des derniers arbres de la forêt, il écoutait, haletant, les +paroles qu'elle prononçait. Il frémit quand il s'entendit accuser +d'oubli. Oublier! lui! + +--Ah! je suis certaine qu'il souffre, murmura Fernande, et qu'il souffre +autant que moi... Dieu juste! quand finira ce martyre qui nous tue! Ne +commande pas à la mort de ne pas vouloir de moi!... + +Elle reprit, après un nouveau silence: + +--J'ai raison de vouloir partir. La vie me pèse ici. Être à la fois si +près de lui et en être si loin!... J'ai raison... Je vais partir. + +Elle se levait déjà, quand Jean dit doucement: + +--Fernande, je ne veux pas que vous partiez... + + + + +XX + +AMOUR + + +La jeune fille chancela et, bouleversée, vint s'appuyer à l'épaule de +Jean. + +--Amie, dit-il à voix basse, Dieu n'ordonne pas à l'homme un sacrifice +au-dessus de ses forces. J'ai lutté, j'ai été vaincu. Que le ciel me +pardonne! + +--O Jean, que je suis heureuse! + +--Et vous m'accusiez de vous oublier! vous oublier, vous, chère +créature! quand il n'est pas une seule de mes pensées qui ne soit vôtre; +quand je n'ai pas cessé un instant de maudire la fatalité qui nous +séparait! Vous oublier, vous, à qui j'avais fiancé ma vie, à qui j'avais +donné mon coeur! Je vous aime comme jamais femme n'a été aimée, et, je le +jure, Fernande, il n'est pas une seule des minutes de mon existence où +je n'aie vu votre image se dessiner à mes yeux!... + +Fernande écoutait, muette et charmée. + +Un ineffable bonheur se peignait sur son visage. + +--Mon Dieu, fais que ce ne soit pas un rêve! murmura-t-elle, en levant +au ciel son regard humide. + +--Si je vous racontais tout, Fernande! Le premier jour où j'ai vu +Pinson, j'ai tout deviné... Méchante enfant, c'était vous qui doutiez de +moi. Pouviez-vous donc penser que je ne vous reconnaîtrais pas! Tenez! +un soir, je vous ai suivie de loin, comme cette nuit... Vous avez +traversé la forêt, en allant du côté de Guérande. Moi, je m'étais glissé +à travers les arbres, et j'apercevais votre ombre remuer doucement dans +le cadre des branches. Vous vous êtes assise, toujours ainsi que ce +soir, sur un tertre élevé, et vous chantiez... + +Elle le regarda, souriant, et chantant à mi-voix: + +Mon ami vient de s'en aller; +J'en ai le coeur tout en peine; +Vint un gars sous le grand chêne, +Qui voulut me consoler; +Mais je lui dis: «Celui que j'aime, +Beau gars, ce n'est pas toi... +Hélas! il est bien loin de moi, +Celui que j'aime!» +Je ne peux pas me consoler! +Mon ami vient de s'en aller! + +--Il y a un second couplet, Jean! + +Mais déjà il s'était mis à genoux, devant elle, et disait ardemment: + +--Fernande, je me suis demandé souvent, pendant mes longues heures +d'angoisses, si un père pouvait enchaîner la volonté de son fils, même +après sa mort. Je me suis demandé si un homme disparu, eût-il même été +adoré et respecté de son enfant, comme M. de Kardigân, pouvait briser +toute une vie, et... et ma conscience hésitait... + +Il s'arrêta, et ne vit pas une larme de désespoir qui coulait sur le +visage de Fernande. + +--Oui, chère femme, ma conscience hésitait; et quand elle ne me crie pas +hautement: Voilà ton devoir, c'est que mon devoir n'est pas là, +peut-être! + +Ce fut elle qui rompit la première le silence qui suivit ces paroles: + +--Jean, êtes-vous sûr que ce que vous dites soit sincère? + +--Sincère! + +--Oui. + +--Fernande!... + +--Mon ami, quel âge avez-vous? vous et moi, faisons à nous deux l'âge +d'un homme mur. Il y a dans nos coeurs bien des hésitations et bien des +doutes. C'est que nous ne savons pas être entiers dans la vérité. La +vérité est absolue, cependant! Ami, ami, deux êtres comme nous n'ont pas +le droit de faillir au milieu du chemin tracé! Dieu bon! Jean, +aurions-nous souffert pour rien, et ce que nous avons cru être le devoir +était-il donc un mensonge? Nous faudra-t-il revenir sur nos pas, et +dire: Notre coeur a menti! notre volonté a menti! notre conscience a +menti! + +Il la regardait, étonné, ébloui de la hauteur et de l'éloquence de son +langage. Comme il l'avait bien choisie! Un jour, elle lui avait dit: + +--Si nous étions séparés jamais, j'en mourrais! + +Et elle plaidait maintenant pour être séparée de lui! + +--C'est moi qui suis coupable, ami. J'aurais dû rester loin de vous; +j'aurais dû souffrir seule et triste, au lieu de chercher un +adoucissement à ma souffrance, en me rapprochant de vous. J'ai été +lâche, lâche! Dieu m'en punit en me faisant vous désespérer. + +--Me désespérer? Ne croyez-vous donc pas que je souffrais aussi, moi! + +--Ami, notre destinée est là-dedans: séparés! Nous sommes séparés par le +crime qui tua jadis un roi, comme le bien est séparé du mal. Je vous +aime et vous m'aimez... Mais tant qu'il n'y aura pas entre nous un abîme +plus grand que la volonté, nous serons en butte à une tentation plus +rude encore que la réalité. Cet abîme, c'est à moi de le creuser. + +Jean cacha sa tête dans ses mains. + +--Pensez-vous donc que je ne vous aie pas compris tout à l'heure? Votre +conscience, que vous invoquiez, vous condamnait à l'heure même où vous +parliez! Mais le coeur est faible devant la passion, et vous me disiez: +Nous sommes libres! Libres? Non, Jean, nous ne le sommes pas; nous +sommes les esclaves du devoir et du serment. Tant que je pourrai être à +vous, vous aurez de ces retours faibles sur vous-même. Le jour où vous +aurez l'impossible entre votre coeur et votre conscience, la conscience +ne sera plus vaincue... + +--Grand Dieu! que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, Jean, que celle qui vous a été fiancée, ne peut être, +même involontairement, à nul autre époux humain. Mais puisque je ne puis +me donner à vous, je me donnerai... + +--Fernande! + +--A Dieu! + +Il éclata en sanglots. + +--Oui, Fernande, ma soeur, oui, vous avez deviné le secret qui me tue. Je +suis un homme, hélas! c'est-à-dire un être faible. J'ai de violents +combats à livrer à mon âme; et si je n'étais pas fort, j'aurais déjà +succombé... Tout à l'heure encore!... oh! je rougis d'y penser, +maintenant que vous m'avez rappelé à moi-même!... tout à l'heure encore, +j'étais prêt à céder... Eh bien, soit! partez, Fernande, partez pour +toujours! Ce n'est pas vous qui demandez asile à Dieu: c'est moi qui +vous donne à lui! + +--Adieu, mon frère! dit-elle en lui tendant son front. + +--Adieu, ma soeur! + +Ils échangèrent un long baiser, pur comme eux, à ce moment de se quitter +à jamais, au moment de rompre pour la vie les liens qui les unissaient +l'un à l'autre... Ils étaient debout, dans ce cadre merveilleux d'une +splendide nuit de printemps. Un rayon de lune les entourait comme une +auréole sainte mise à leur front. + +Ce fut lui qui s'éloigna le premier. Fernande ne voulait même pas +revenir au camp. Elle oubliait déjà l'attaque nocturne dont elle avait +été la victime. + +--Adieu! s'écria-t-il une dernière fois avant de disparaître au détour +du chemin. + +Elle n'eut pas la force de lui répondre et se laissa retomber assise. + +Le ciel eut pitié d'elle et lui donna des larmes. + +--Oui, adieu à ma jeunesse, à mon bonheur, à mon espérance, dit-elle +amèrement; adieu à tout ce que j'aime, à tout ce qui m'a aimé... adieu à +la vie que j'aurais eue si belle! O ma pauvre maman, que tu aurais été +malheureuse de me voir ainsi! + +Elle n'entendit pas un bruit de feuillage derrière elle: ou, si elle +l'entendit, elle le prit pour la fuite soudaine d'un chevreuil effrayé. + +Quelques minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Fernande resta +ainsi, absorbée dans l'amertume de sa vie perdue. + +Tout à coup le feuillage s'écarta et un homme parut. + +C'était Aubin Ploguen. Son visage inondé de larmes prouvait qu'il avait +tout entendu. Il toucha légèrement Fernande du doigt. + +Elle eut un instant d'effroi, mais elle reconnut vite le fidèle +serviteur des Kardigân. + +--J'ai entendu ce qui s'est passé entre vous, mademoiselle, dit-il. + +--Aubin... + +--Pardonnez-moi! c'est pour votre bien, ce que j'en ai fait. + +Fernande ne comprenait pas. + +--Mademoiselle, continua le Breton, je suis un pauvre homme sans grande +instruction; mais il y a des choses que je comprends, ou que je devine. +Vous souffrez tous les deux, malheureux enfants que vous êtes. Il y a +une fatalité entre vous: la pire de toutes, hélas! Vous vous aimez, et +tout vous sépare. Mais je suis là, moi, et j'ai juré de vous rendre +votre bonheur perdu. + +Elle croyait rêver. + +Certes, il lui faisait battre le coeur en parlant ainsi; mais quoiqu'elle +ne pût croire à la réalité de ce qu'il disait, la pauvre Fernande ne +pouvait s'empêcher de se sentir au coeur une lueur d'espérance. + +--Écoutez, continua Aubin Ploguen, écoutez, mademoiselle... + +Il se pencha vers elle et lui parla à voix basse quelques instants. + +A mesure qu'il expliquait son idée à la jeune fille, les larmes de +Fernande se tarissaient, et un rayon de joie l'illuminait. + +Quand Aubin eut terminé: + +--Ah! vous nous sauvez, s'écria-t-elle. J'allais à Dieu, mais j'en +serais morte... et lui aussi en serait mort. + +Elle reprit le chemin du camp, au lieu de se rendre à Château-Thibaut. + +Désormais, elle avait foi dans l'avenir. + +Quel pouvait donc être le mot sauveur que le chouan avait murmuré à son +oreille? + +Ils arrivèrent à la hutte occupée par la Pâlotte et Jacquelin, en +compagnie de Fernande. + +--Nous partirons demain, lui dit Aubin Ploguen. + + + + +XXI + +OU SE DESSINE LE PLAN D'AUBIN PLOGUEN + + +Fernande s'attendait à partir le lendemain dès l'aube avec Aubin +Ploguen. Mais, pendant la nuit, survint un chouan qui arrivait de +Vieillevigne. + +Madame, Charette, Coislin, la Roberie et les autres principaux chefs +vendéens s'y trouvaient réunis. Madame envoyait à Jean-Nu-Pieds l'ordre +de venir l'y rejoindre. + +Les chouans préparaient une bataille pour le lendemain, 6 juin. Or, +Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux devaient faire en sorte d'arriver à +Vieillevigne vers neuf heures du matin. Là, ils donneraient à leurs +hommes deux heures de repos environ, et, un peu avant midi, prendraient +part à l'action avec des troupes fraîches. + +Cette décision était bonne. + +D'abord, on ne laisserait pas aux paysans vendéens le temps de se +démoraliser par suite de l'échec subi à Château-Thibaut. + +Ensuite on dégageait le Morbihan. + +C'est qu'en effet les nouvelles étaient mauvaises. Le retard apporté au +commencement des opérations, le contre-ordre que les tergiversations du +comité de Paris avaient obligé la Duchesse de donner, tout cela avait +disséminé un peu les forces royalistes, si bien que quelques corps, au +lieu d'agir en commun, s'étaient laissé battre séparément. + +Mais tout pouvait encore se réparer. + +Marseille, comme si elle avait eu honte de sa faiblesse, ne demandait +qu'à lever, à son tour, l'étendard de l'insurrection. + +De même dans les provinces de la Gascogne, où l'on signalait déjà des +symptômes graves de mécontentement. + +Au reste, le gouvernement semblait disposé à agir avec vigueur. + +On avait envoyé à Nantes, comme préfet de la Loire-Inférieure, un +certain Maurice Duval qui devait mériter dans cette guerre un renom peu +enviable. + +Ce Maurice Duval arrivait en droite ligne de Grenoble, d'où il était +parti poursuivi par les éclats de rire de toute la population. + +Furieux de son échec dans l'Isère, il ne demandait qu'à prendre sa +revanche, et celui qui l'expédiait à Nantes savait bien ce qu'il +faisait. + +Il était sûr d'avance que M. Maurice Duval voudrait rentrer en grâce +auprès du gouvernement, et ne s'arrêterait devant rien. + +La suite de notre histoire prouvera que nous n'exagérons pas. + +En même temps que se produisait ce changement dans l'administration +civile de la Loire-Inférieure, il s'en produisait un autre dans +l'administration militaire. + +Le comte d'Erlon remplaçait comme général divisionnaire M. Solignac. Le +ministre de la guerre, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, se +connaissait en hommes et trouvait excellent le général Dermoncourt, mais +bien piètre M. Solignac. + +Tout cela annonçait que le gouvernement s'apprêtait à redoubler de +violence. En effet, les juste-milieu, cette plaie de toutes nos +Assemblées nationales depuis 1780, commençaient à murmurer contre ce +qu'ils appelaient _le spectre blanc_. + +Le spectre blanc leur avait d'abord paru très-réjouissant. Il était si +drôle, en effet, de renouveler une Vendée au tiers du dix-neuvième +siècle! + +Puis, peu à peu, l'effroi était venu. Quatre départements s'agitaient, +menaçant de se soulever. On savait que le légitimisme avait des rameaux +puissants qui s'étendaient à travers ces provinces. Le premier succès +des chouans pouvait mettre le feu à cette traînée de poudre, et alors +adieu à toutes ces bonnes choses si particulièrement adorées des braves +juste-milieu; c'est-à-dire adieu au siège de pair de France, donné par +Louis-Philippe! adieu aux grasses sinécures! adieu aux _broutages_ à +même le budget! toutes récompenses distribuées si complaisamment par le +gouvernement aux fidèles bourgeois qui l'avaient proclamé sur les +barricades fumantes de 1830! + +Ce rapide exposé de la situation fera comprendre au lecteur l'extrême +importance prêtée par Madame et ses conseillers à une action rapide. + +Voilà pourquoi le plan de bataille, après avoir été conçu avec soin, +demandait à être exécuté encore plus soigneusement. + +... A quatre heures du matin, les bois de Machecoul retentissaient de +coups de sifflet qui donnaient le signal du départ. Déjà Fernande était +inquiète, ignorant la cause de tout ce bruit qui se faisait autour +d'elle. + +Elle se demandait si Aubin Ploguen l'abandonnait, et n'allait pas venir +la chercher pour l'expédition dont il lui avait parlé la veille. + +Ah! c'est que cela lui tenait au coeur! + +Une joie ineffable s'emparait d'elle quand elle venait à penser que là +était le salut pour elle et pour lui; non pas le salut, _peut-être_, +mais le salut, _sûrement_. + +Elle se disait tout cela, quand la Pâlotte, déjà éveillée et sortie, +vint l'avertir que le Breton la demandait. + +Elle se hâta de quitter la hutte. + +Elle trouva Aubin qui l'attendait au dehors. Un instant elle avait +craint que ce ne fût pour lui donner une mauvaise nouvelle; mais le +visage souriant du chouan la rassura aussitôt. + +--Il faut partir, mademoiselle, dit-il. + +--Enfin! + +--Je vais vous indiquer le chemin. + +--Comment! le chemin?... + +--Oui, mademoiselle. + +--Tu ne viens donc pas avec moi? + +--C'est impossible. + +--Impossible? Mais hier... + +--Hier, il ne se passait pas ce qui se passe aujourd'hui. Ne perdons pas +de temps, l'heure presse. + +--L'heure presse? Tu m'effrayes, Aubin!... + +--Ne vous effrayez pas, mademoiselle. M. le marquis part avec nous +autres justement pour aller où nous... où vous deviez aller vous-même. + +--Mon Dieu!... + +--Je ne peux pas le quitter, moi, c'est impossible. Il est habitué à +m'avoir à ses côtés, et aujourd'hui plus que jamais, je dois être avec +lui et le préparer... + +Un regard humide de la jeune fille fut la seule réponse qu'elle donna à +cette phrase d'Aubin. Mais pour être muette, cette réponse n'en était +que plus éloquente. Elle prit la main d'Aubin Ploguen et la serra. + +--Venez, dit-il. + +Ils s'engagèrent à travers les bois. + +--Voyez-vous, mademoiselle, dit Aubin, nous prenons le plus long, mais +il faut que M. le marquis ne nous aperçoive pas. Pensez que pour lui +vous n'êtes plus au camp, à l'heure qu'il est. Il doit même ignorer que +vous y avez passé la nuit. + +--Tu as raison... viens, viens!... + +C'était elle qui marchait la première; elle avançait si rapidement, que +le Breton avait presque peine à la suivre; et nous savons pourtant que +c'était un rude marcheur que notre ami Aubin Ploguen! + +Fernande n'avait qu'un sujet de causerie sur les lèvres et dans le coeur: +le but de son expédition. + +--Tu crois que je réussirai? + +--J'en jurerais!... C'est mon opinion. + +--Ah! ne me dis pas cela!... Si j'allais échouer!... + +Elle prononça cette parole d'une voix si vibrante que le Breton en +tressaillit. + +--Échouer! reprit-elle. Pense que ce serait bien plus affreux pour moi, +maintenant que tu m'as mis cette espérance folle au coeur. Tant que je +voyais l'abîme creusé à jamais entre lui et moi, je pouvais être +résignée. Les grandes douleurs ne sont pas celles qui ont les moins +grandes résignations! Mais aujourd'hui que tu m'as parlé de bonheur, +aujourd'hui que tu as fait luire à mes yeux tout un avenir que je +croyais perdu pour toujours, ce serait affreux, Aubin, affreux!... et, +je te le dis, j'en mourrais! + +--Écoutez-moi bien, maîtresse, répondit fermement Aubin, jamais je n'ai +menti; demandez au premier venu de nos gars, il vous dira aussi que +jamais je n'ai parlé contrairement à la vérité. Eh bien!... vous +m'entendez, maîtresse?... je vous jure que dans un mois mon maître +mettra votre main dans la sienne! + +--Dans un mois? + +--C'est mon opinion. + +--Oh! viens, marchons vite, alors. + +Ils étaient arrivés en ce moment à la lisière du bois. + +--Maintenant, continua Aubin Ploguen, voilà ce que vous allez faire: +vous allez vous rendre au bourg de Château-Thibaut; on vous y connaît et +vous y aime. Tout ce que vous commanderez, vous l'aurez aussitôt. Une +fois à Château-Thibaut, vous direz que vous avez besoin d'une voiture et +d'un bon cheval pour vous conduire à Legé. A Legé, vous irez chez un +gars que je connais, qui s'appelle Rigaud. Vous donnerez à Rigaud ceci +(il lui remit le coeur saignant qu'il portait à sa veste), en disant que +vous venez de ma part; puis vous resterez dans sa chaumière jusqu'à ce +que je vienne vous y chercher. + +--Bien. + +--N'oubliez rien, surtout! + +--Sois tranquille... + +Fernande prit le sentier et descendit à travers la lande mouillée par la +rosée du matin. + +Aubin Ploguen la suivait des yeux. + +--Devant Dieu, not' maître, dit-il à voix haute, il faudra bien que vous +soyez heureux! + +Puis il rentra sous bois pour rejoindre l'armée vendéenne qui partait. + + + + +XXII + +JUDAS + + +Pendant que ces événements se passaient en Bretagne, un homme de taille +ordinaire, au teint jaune, aux yeux gris, entrait au ministère de +l'intérieur, à Paris. + +Le ministre régnant alors était un illustre homme d'État, encore vivant. + +Cet homme monta les degrés du grand escalier qui mène aux bureaux, en +habitué qui sait où il va. + +L'huissier était assis sur une banquette avec cet air de profonde +philosophie qui caractérise l'huissier de tous les ministères. + +La philosophie! + +Fussent-ils incrédules comme saint Thomas, il faut bien qu'ils forment +tous les jours leur intelligence à contempler le néant des choses +humaines, quand ils assistent à tant de changements qui passent sur +leurs têtes sans les atteindre! + +Les gouvernements s'écroulent, les ministres se remplacent... l'huissier +seul est inamovible, immobile qu'il est dans sa majesté! La chaîne +d'argent qu'il porte est plus solide que le portefeuille énorme de son +maître. + +L'huissier règne! + +Celui qui remplissait ces hautes fonctions au ministère de l'intérieur +en 1832 était un gros bonhomme à la mine fleurie, au nez bourgeonné, qui +vivait tranquille dans sa sinécure comme un rat dans un fromage de +Hollande. + +Il ne put s'empêcher de hausser les épaules en voyant entrer l'homme +dont nous parlons dans la salle des audiences. + +--Ah! c'est encore vous? dit-il. + +L'homme fixa sur le gros «fonctionnaire» son regard terne et glauque, +mais pas un pli de sa physionomie ne bougea. + +--Oui, c'est encore moi. + +--Et vous croyez naïvement que Son Excellence vous recevra? + +--J'en suis sûr. + +--Vous en êtes sûr! Voila pourtant huit jours que vous venez ici tous +les matins, et je ne m'aperçois guère qu'il vous ait reçu. + +--Cela viendra. + +--Alors, vous croyez là, vrai... que Son Excellence va perdre son temps +à causer avec le premier venu? Mais, mon brave garçon, il en vient ici, +et des plus huppés que vous, allez! qui se cassent le nez contre la +porte, sans pouvoir entrer! + +--Eux, c'est possible; mais moi, ce ne sera pas la même chose. + +A brûle-pourpoint, cet homme recevait, sans sourciller, les injures +bénignes que l'huissier lui adressait. Les paroles semblaient glisser +sur sa peau huileuse comme celle d'un nègre. + +--Avez-vous envoyé une demande d'audience comme les autres fois? + +--Non. + +L'huissier eut un petit rire silencieux plein d'insolence et de +moquerie. + +--Comment! Son Excellence ne vous reçoit pas quand vous demandez une +audience, et vous voulez qu'il vous reçoive quand vous n'en demandez +pas? + +L'homme tira de sa poche une grande enveloppe qui était scellée de cinq +grands cachets rouges au chiffre D. + +--Vous allez lui porter ceci, dit-il. + +Et en même temps il glissait un billet de cent francs dans la main de +l'huissier. + +--Voilà pour porter ma lettre à M. le ministre, dit-il. Maintenant, cent +autres francs encore pour la porter tout de suite. + +L'huissier hésitait. Pour gagner ces deux cents francs, il avait peu, si +peu de chose à faire! Certes, c'était contre son devoir; mais aussi... + +Pour être huissier, on n'en n'est pas moins homme. + +Les billets de banque font dans la main un froissement si soyeux et si +joli! + +--Dites-moi, _monsieur_? fit-il avec respect,--l'affaire qui vous amène +auprès de Son Excellence doit donc vous rapporter beaucoup d'argent? + +Si quelqu'un eût été présent à cette scène d'un réalisme si bourgeois, +et qu'il eût su quelle était cette _affaire_, il aurait frissonné en +entendant l'expression avec laquelle l'homme répondit. + +--Beaucoup d'argent... oui, beaucoup. + +Et, en même temps, un hideux sourire illumina cette tête infâme. + +L'huissier sentit croître encore son respect, et s'avança discrètement à +la porte du cabinet du ministre. + +Celui-ci était depuis longtemps au travail. + +On sait que l'homme d'État illustre dont nous parlons se lève avec le +soleil, souvent même avant le soleil. C'est un des travailleurs les plus +robustes et les plus puissants de ce temps-ci. + +--Qu'est-ce? demanda-t-il. + +--Une lettre très-pressée pour Son Excellence. + +Le ministre étendit la main et regarda l'enveloppe. L'huissier sortit. + +--Maintenant, dit-il à l'homme, vous pouvez partir, monsieur. Il est +impossible que M. le ministre vous reçoive maintenant; mais il vous fera +envoyer sans doute une lettre d'audience pour un de ces jours. + +--Non, je vais attendre, reprit l'homme. Ou je me trompe fort, ou d'ici +dix minutes vous aurez reçu l'ordre de m'introduire. + +Resté seul, le ministre déchira l'enveloppe hâtivement, comme un +travailleur pressé qu'on arrache à son labeur. + +--Encore un importun! murmura-t-il. Rien à espérer. J'en étais sûr, +reprit-il, en voyant la signature. C'est cet individu qui m'adresse tous +les jours une demande d'audience. + +Il rejeta la lettre sur la table. + +Puis il se remit à son travail. Mais un hasard fit qu'en reprenant sa +plume abandonnée, il laissa tomber ses yeux sur le papier ouvert. + +Alors il s'arrêta, comme frappé soudainement; il saisit la lettre et la +lut attentivement d'un bout à l'autre. + +Aussitôt il sonna. L'huissier entra: + +--La personne qui a apporté cette lettre est-elle encore là? + +--Oui, monsieur le ministre. + +--Je vais la recevoir. + +Oh! ce ne fut plus seulement avec respect que l'huissier adressa la +parole au solliciteur. Il y avait une humilité profonde dans ses +paroles. Pour un peu, il lui aurait, à lui aussi, donné de l'Excellence. +Puis il s'effaça pour le laisser pénétrer auprès du ministre. + +Celui-ci jeta sur le nouveau venu son regard clair et perçant, un de ces +regards qui déshabillent un homme et lui creusent le coeur jusqu'au fond. + +L'examen dura une bonne minute; l'homme le supporta sans broncher. Il +semblait ne pas s'être aperçu du mépris qui y était renfermé. + +Enfin, le ministre rompit le premier le silence. Peut-être était-il +humilié pour l'espèce humaine de la perversité infâme de cet individu +qui voulait «lui proposer une affaire.» + +--C'est vous qui m'avez écrit cette lettre? + +--Oui. + +--Je n'ai pas besoin de vous demander dans quel but vous agissez: je le +connais, ou plutôt je le devine. Vous venez ici pour vendre, de même que +moi je vous ai reçu pour acheter. Parlez! + +L'homme était resté debout au milieu de la chambre. Le ministre n'avait +même pas daigné lui faire signe de s'asseoir. + +Quand il entendit le haut fonctionnaire lui parler sur ce ton glacial, +il se croisa les bras, et avec assurance: + +--Qu'en savez-vous, monsieur le ministre? C'est peut-être le désir de +rendre un grand service à mon pays qui me conduit auprès de vous. + +--Ah! + +--La France est troublée par des gens... très-honorables d'ailleurs... + +--Au fait! + +--Et je veux rétablir le calme dans ma patrie. Moi seul, je puis le +faire. N'attribuez qu'à ce motif l'action que je vais commettre. + +Le ministre était un grand historien. Lui qui avait appris la politique +plutôt dans les faits du passé que dans la réalité de l'histoire +contemporaine, il se rappelait sans doute en ce moment Charles Ier, +vendu par les Écossais; Marie Stuart, vendue par ses sujets, et +Napoléon, vendu par ses maréchaux. + +Il reprit machinalement dans ses doigts la lettre de l'individu et lut +tout haut: + +«Monsieur le ministre, + +Voici plusieurs demandes d'audience que j'ai l'honneur de vous adresser +et, jusqu'à présent, elles sont restées sans réponse. Mais les +événements me pressent de ne reculer devant aucune humiliation, car il +s'agit pour moi de rendre un grand service à mon pays. + +Je vais donc, monsieur le ministre, vous expliquer, en quelques mots, ce +que je vous aurais dit de vive voix, si vous aviez bien voulu me faire +l'honneur de me recevoir. + +La guerre civile qui vient d'éclater en Vendée, n'a d'importance que par +Madame. Supprimez Son Altesse Royale et vous supprimez en même temps +toute cause à l'agitation. + +Je suis en mesure de livrer _facilement_ (le mot était souligné) cette +coupable princesse, mais sous la réserve que Votre Excellence me +_remerciera_ de ce service désintéressé. + +J'apporte moi-même cette lettre au cabinet de M. le ministre, et je le +prie d'avance de me recevoir, s'il le juge nécessaire. + +Veuillez agréer, etc., etc. + +DEUTZ.» + +--Je reprends ce que je viens de dire, monsieur Deutz, répéta le +ministre. Combien vous faut-il pour nous rendre ce service désintéressé, +selon votre expression? + +--Oh! monsieur le ministre!... + +--Allons, vous voyez que je suis franc. Vous voulez vendre votre +princesse. Combien? Faites votre prix. + +Les lèvres de Judas se contractèrent. + +Puis une teinte plus jaune couvrit son visage. + +--Je veux un million, dit-il... + + + + +XXIII + +LES TRENTE DENIERS + + +Le visage du ministre ne sourcilla pas, en entendant Deutz énoncer le +chiffre auquel il taxait sa trahison. Il se contenta de faire une +inclinaison de tête silencieuse. + +Judas crut que le marché était conclu: on lui promettait les trente +deniers! + +--Maintenant, monsieur, continua l'illustre homme d'État, vous allez +m'expliquer comment vous pouvez vous y prendre, pour... comment +dirais-je?... pour tenir vos engagements... + +Deutz réfléchit un instant. Puis toujours de sa voix terne: + +--Monsieur le ministre, dit-il, j'ai bien étudié la question sous toutes +ses faces. Rien ne m'est plus facile que de pénétrer à toute heure +auprès de Son Altesse Royale. + +--Ah! + +--Je n'ai qu'à lui adresser une demande d'audience. + +--Mais vous recevra-t-on? Cette demande sera-t-elle accordée? + +--J'en réponds. + +--Qui vous fait croire?... + +--Je suis le filleul de Son Altesse. + +Le ministre avait dû assister à bien des palinodies honteuses, à bien +des sacrifices de conscience: certes, malgré sa jeunesse relative, il +devait connaître à fond bien des infamies humaines; néanmoins il fit un +soubresaut en écoutant la réponse du misérable. + +--Son filleul! + +--Oui, continua Deutz, Madame a daigné me tenir sur les fonts du +baptême. J'étais dans une religion d'erreur: grâce au ciel, j'ai connu +la vérité! + +Le ministre commençait à entrevoir la portée d'ambition de ce misérable. + +Ce n'était pas une trahison soudaine; non: c'était une machination +préparée de longue main. Quand il avait feint de se convertir, ç'avait +été pour se prémunir d'une entrée auprès de la noble créature qu'il +projetait de trahir. Non content de renier sa religion sans être +entraîné par la conviction vers la grandeur de l'Église catholique, il +avait trafiqué d'une croyance sainte; il avait spéculé sur l'Évangile et +pris Dieu pour complice! + +Il dut se passer dans l'âme du ministre de Louis-Philippe un courant de +dégoût et de colère. + +Et, pourtant, il commit la mauvaise action de ne pas châtier ce drôle +comme il le méritait, il chargea sa conscience d'une vilenie,--il faut +dire la vérité aux vivants, d'autant plus franchement qu'ils sont plus +grands,--en ne faisant pas jeter à la porte ce Judas qui mendiait son +salaire! + +Deutz continua froidement: + +--Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je +suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui +entourent Madame, ont... comment dirais-je?... des scrupules. + +Ils considèrent leur fidélité comme supérieure à l'amour de la patrie, +amour qui seul a dicté ma démarche. De plus, la guerre de Vendée peut +s'éterniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces +paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le +découragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes +de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Après la +Loire-Inférieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan. +Cela n'en finira plus. Tandis que si, grâce à mes conseils, Votre +Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitôt la cause de +l'agitation... rien de tout cela n'est à craindre. Madame prisonnière, +plus de guerre, et la guerre terminée, Votre Excellence fait une grande +économie d'hommes et d'argent. + +Est-ce que cela ne vaut pas un million! + +Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait déjà fait une +fois. + +--Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier +coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma décision sera +prise, je vous ferai avertir, et... + +--Bien, monsieur le ministre. + +Il salua jusqu'à terre et sortit à reculons. + +L'homme d'État laissa tomber sa tête entre ses mains. Peut-être +discutait-il avec sa conscience. C'était un homme d'une intelligence +trop supérieure pour ne pas comprendre que ce marché accepté par lui, +entacherait sa vie. + +La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate. + +Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien +que nous croyons qu'elle sera sévère. + +Si elle est clémente, c'est qu'elle fera avec justice remonter le crime +plus haut. + +... Deutz était sorti du cabinet du ministre la tête haute, +heureux,--heureux!... + +Et cet homme était jeune, la vie ne pouvait pas avoir encore flétri son +coeur. + +Sans doute, il avait des amis qui serraient sa main, des parents qui +croyaient en son intelligence et en son honnêteté. + +Eut-il des remords, comme d'aucuns l'ont affirmé? + +Non. L'homme qui a des remords combat et le combat se change en +victoire, devant une aussi effroyable trahison! + +Si les remords étaient venus frapper à la porte de ce coeur, le coeur se +serait ouvert: car tant de causes parlaient contre le crime! + +Cette femme, qu'il voulait vendre, ce n'était pas seulement une +princesse: en elle se résumait tout un glorieux principe, toute une +succession d'intérêts énormes. Elle était, de par son fils royal, +l'héritière directe de cinquante rois. Saint Louis était son aïeul. +Enfin, elle pouvait rendre à la France, en étant victorieuse, la +prospérité passée. + +Les remords! les historiens qui ont dit cela--et deux d'entre eux sont +encore vivants,--ont menti à la justice et à l'équité de la France: et +ils ont menti sciemment, bien persuadés, en effet, que c'était +impossible. + +Des remords? Allons donc! + +Quand Judas eut livré le Christ, il ne dut penser qu'à l'emploi qu'il +ferait de ses trente deniers; il ne dut que calculer d'avance combien +ces trente deniers pourraient lui rapporter d'intérêt et en faire +produire d'autres. + +Deutz, lui, dut aussi se représenter son million enfantant d'autres +millions et l'enrichissant d'une façon fabuleuse. + +Voilà pourquoi il portait haut la tête; voilà pourquoi il était heureux! + +Pendant les deux jours que le ministre prit pour réfléchir, l'âme... +s'il en avait une!... du monstre, dut avoir peur. Il devait trouver que +la réponse se faisait bien attendre, et qu'on ne lui disait pas: Oui, +assez vite. Enfin, il reçut un matin avis de se rendre au ministère, +dans la soirée du même jour. + +L'huissier le reçut comme la première fois, avec cette notable +différence qu'il témoigna un respect profond à l'homme assez heureux +pour mériter ainsi la confiance de Son Excellence. + +Le ministre l'attendait. + +Il ne se leva même pas. + +--Approchez, dit-il. J'accepte vos conditions. Vous nous livrerez +Madame. Seulement, je ne vous donnerai pas un million, mais cinq cent +mille francs. + +O noble princesse! qu'aurait-elle dit de se voir ainsi marchandée? + +Deutz fit une grimace significative. Il esquissa même un mouvement de +retraite, espérant que le ministre le rappellerait. Mais, en le voyant +rester impassible, il sentit ses terreurs des jours d'attente lui +revenir. + +Mieux valait encore la moitié que rien. Il se rapprocha. + +Un violent combat se livrait en lui-même... Puis faisant de nouveau +quelques pas: + +--J'accepte, murmura-t-il. + +--Quand pourrez-vous tenir votre promesse? + +--Nous sommes au 2 juin. Je demande six mois. + +--Six mois! c'est trop[9]. + +--Cela m'est impossible avant. + +--Eh bien, soit. + +Et d'un geste méprisant il fit signe au traître de sortir. + +Deutz craignait qu'on ne se dédît. Il se jeta au dehors du cabinet du +ministre, et disparut. Le jour même, ceci est un fait historique, il se +présentait dans l'étude de Me G..., notaire, et passait un contrat pour +l'achat d'une maison. Quand le notaire lui demanda quand il payerait la +maison, Deutz répondit «qu'il attendait une rentrée au mois de décembre, +et que l'achat ne deviendrait définitif qu'à cette époque.» + +Le lendemain il allait louer une place de coupé dans la diligence de +Nantes. Il s'était présenté successivement chez deux des chefs +légitimistes de Paris; mais ceux-ci n'avaient pas pu le recevoir. + +Maintenant, quittons ce misérable jusqu'à l'heure maudite où il rentrera +de nouveau dans le cadre de ce récit. Aussi bien le coeur se soulève à +raconter de telles choses. + +Et pour effacer la trace infâme, retournons en Vendée, où tant de nobles +gentilshommes allaient se battre, et allaient mourir, le sourire aux +lèvres, et ayant au coeur le contentement sublime du devoir accompli. + +Il ne faut rien moins que la pensée des grandes choses de Vendée, le +spectacle de l'épopée royaliste pour nous chasser du coeur l'impression +de dégoût que de telles hontes y font entrer... + + + + +XXIV + +VIEILLEVIGNE + + +Les chouans de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux arrivèrent à +Vieillevigne à l'heure dite. L'engagement était déjà commencé. + +Lorsque s'était levé le soleil de ce grand jour où, pour la seconde +fois, les Vendéens allaient livrer un combat sérieux, Madame, entourée +de son état-major, ayant à sa droite M. de Charette et à sa gauche M. de +Coislin, regardait attentivement le village de Vieillevigne, qu'il +s'agissait de conserver, comme ligne d'attaque, et un monticule placé +sur la gauche, où Charette venait d'envoyer cent cinquante hommes, afin +d'empêcher les bleus d'opérer un mouvement tournant. + +Les paysans étaient pleins d'enthousiasme. Les villes ne donnent plus à +leurs enfants d'aussi chauds dévouements. L'homme de la campagne est +habitué à vivre en liberté, en contemplation éternelle de la nature, +qu'il ne comprend pas, mais qui agit sur lui à son insu. + +De même qu'à Château-Thibaut, ils s'étaient mis à genoux et priaient. + +La bataille s'ouvrit par une décharge générale des chouans, qui coucha +par terre le premier rang ennemi. Alors ils levèrent leurs fusils +au-dessus de leur tête, en poussant de grands cris, et se précipitèrent +en avant... + +M. de Charette avait combiné un double mouvement qui, de l'aveu de ses +adversaires eux-mêmes, devait lui assurer le triomphe. Il n'y a qu'à +lire le rapport du général Dermoncourt et celui du général Solignac pour +s'en convaincre. Au reste, dans cette famille, le génie militaire est +héréditaire. + +Pendant qu'une partie des troupes devait s'élancer en avant, de manière +à former un angle rentrant dans la direction de Vieillevigne, la droite +avait l'ordre de s'étendre, en sorte qu'elle pût tendre la main aux +troupes fraîches amenées de Machecoul par nos héros. + +Pendant les deux premières heures, les chouans furent battus. Que +pouvaient-ils contre l'artillerie? + +Jean-Nu-Pieds, par son arrivée, ne pouvait changer la défaite en +victoire. + +Mais à mesure que le temps passait, les bleus voyaient leurs réserves +s'augmenter. + +C'était la lutte du nombre contre le courage, de la force brutale contre +la pensée. + +Est-il besoin de parler encore des prodiges d'héroïsme accomplis par les +chouans? + +Nous raconterons tout à l'heure la page épique de cette guerre qu'on +croirait écrite par Homère. + +Mais nous avons décrit le combat de Château-Thibaut. + +A Vieillevigne ce fut le même entrain, la même valeur, le même mépris +souverain de la mort, ce caractère dominant de la race française. + +A une heure de l'après-midi, la bataille était perdue. On ne devait plus +songer à vaincre, mais à couvrir la retraite. + +Pâle, pleine d'angoisse, les dents serrées, Madame se tenait debout, +regardant. + +Tout à coup, elle s'écria: + +--Un cheval! un cheval! + +Elle poussait dans sa grandeur ce même cri désespéré que Richard III +jetait à Bosworth dans son désespoir. + +En vain essaya-t-on de l'empêcher de courir au danger: le danger +plaisait à cette frêle femme, en qui battait le coeur d'un lion. Elle +répéta: Un cheval! un cheval! + +La tradition est là; le roman devient de l'histoire quand il parle de +certains faits. + +Madame conduisit Petit-Pierre à la mort avec cette âpre énergie dont +elle ne cessa de faire preuve tout le temps que durèrent ces graves +événements. + +Il nous reste encore des témoins vivants. Ces témoins l'ont vue, lancée +en avant, sans armes, entraînant sur ses pas, par son exemple, ceux qui +pliaient, ramenant ceux qui avaient reculé. + +Il s'était formé à l'arrière du village une sorte de fourmilière humaine +où s'entre-croisaient les soldats: Madame s'y jeta. + +Les bleus savaient que c'était elle, par sa présence, qui animait les +masses, et l'on raconte que plus d'un reculait, frappé de l'héroïsme de +cette femme qui, pour lui, devenait reine avant la mort. Charette ne +l'avait pas quittée un instant. Toujours à ses côtés, le gentilhomme +vendéen ne pensait qu'à détourner de la Régente de France les coups qui +la menaçaient. + +Pendant une demi-heure environ, la lutte parut se rétablir à l'avantage +des chouans. + +Pas un qui n'aurait eu honte de fuir. + +Deux fois les bleus reculèrent. Mais à chaque trouée faite dans leurs +rangs, on voyait reparaître derrière des bataillons frais, se resserrant +toujours. C'était une mer d'hommes et de fumée. + +Madame comprit bien que tout était perdu. Mais elle ne voulait pas fuir. + +Tout à coup, les siens, qui ne la quittaient pas des yeux, la virent +disparaître. + +Ce fut un long cri de rage et de désespoir. + +On la crut morte, tuée. + +Cette chute ne dura que l'espace de quelques secondes: le cheval de la +princesse avait reçu une balle au flanc et s'était abattu; mais comme +s'il eût deviné qu'il portait la mère du roi de France, il se releva +d'un bond. + +Charette n'hésita pas, il saisit la bride du cheval et, malgré les +prières, malgré les ordres mêmes de Madame, qui lui interdisaient de +l'arracher à ce qui était pour elle le devoir, il l'entraîna hors de la +mêlée. Les bleus, aveuglés par la fumée, enivrés par la poudre, tirèrent +quelques coups de fusil de ce côté; mais heureusement aucun d'eux ne +porta. + +Tout à coup, en détournant la tête, Charette s'aperçut qu'on avait lancé +après eux cinquante hommes de cavalerie. + +Il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, entraînant toujours +après lui le coursier de la princesse. + +Mais, déjà, il donnait des signes non évidents d'une lassitude profonde. +La blessure qu'il avait reçue au côté, bien que peu profonde, +l'affaiblissait. + +Les dragons ennemis paraissaient au loin à deux cents mètres environ. + +Le gentilhomme fuyait toujours, traversant en biais la lande de +Vieillevigne, pour gagner un petit bois qui entourait la ferme de Rassé. + +Une fois dans ces arbres, la poursuite devenait impossible pour des +cavaliers, et la princesse était sauvée. Il n'y avait pas à craindre +qu'ils se servissent de leurs mousquetons, à supposer même qu'ils +arrivassent assez près. Ces hommes avaient reçu l'ordre de prendre +Madame vivante, et non de la tuer. + +Les chouans s'étaient aperçus de la disparition de Petit-Pierre. Ils ne +se battaient plus que pour couvrir la retraite de leur chef. + +Ah! s'ils avaient pu voir l'expression de son visage! Madame pleurait! +Quoi! elle fuyait, tandis que ses braves amis se faisaient tuer pour +elle! Elle ne se disait pas que son devoir n'était pas de mourir, mais +de vivre; que la Régente de France ne pouvait pas tomber dans une lande +bretonne avant d'avoir accompli son oeuvre, ou d'avoir échoué. + +... Les cavaliers se rapprochaient. + +--Laissez-moi retourner là-bas... disait Madame,... Ma place n'est pas +ici... elle est auprès de ceux qui meurent. + +Charette ne répondait pas. Il continuait de traîner après lui le cheval +qui râlait. + +Déjà il avait deux fois butté contre une pierre: une chute ferait perdre +cinq minutes et, en cinq minutes, ils tombaient entre les mains des +bleus, et, Madame prisonnière, tout était perdu. + +On distinguait nettement la figure des dragons, collés droit sur leurs +selles, et dévorant la lande... + +Une troisième fois le cheval de Madame heurta son sabot contre une +pierre... Il plia sur ses jambes et s'abattit... + +Les dragons virent cela et poussèrent une exclamation de joie. + +Charette enleva Madame de la selle et la transporta sur la sienne; puis +il sauta à bas de son cheval. + +--Je ne vous abandonnerai pas! dit-elle avec douleur. + +--Madame, vous prisonnière, tout serait perdu. Moi... qu'importe! Pensez +à votre fils, pensez à la France. + +Et le noble gentilhomme frappant le cheval, qui partit au grand galop, +resta seul, en face de ses ennemis. + +Mais Dieu le protégeait. Une heure plus tard, il retrouvait Madame à la +ferme de Rassé. Ils étaient tous sauvés. + +L'échec subi était grand. Non qu'il pût avoir une influence +démoralisatrice sur les paysans: ces hommes ne se décourageaient pas si +facilement; mais il fallait renoncer, et pour longtemps peut-être, à +marcher sur Nantes; une attaque contre le chef-lieu de la +Loire-Inférieure était impossible. Puis, un fait significatif, était +l'immobilité des provinces. Le mouvement insurrectionnel sur lequel on +avait compté ne se produisait pas. Le Maine restait immobile. Angers, +malgré quelques bouillonnements intérieurs, ne semblait pas devoir +donner beaucoup de mal au gouvernement de Louis-Philippe. + +Madame était assise sur une chaise, ses coudes appuyés sur une table, et +plongée dans une tristesse profonde; pour la première fois depuis le +commencement de la guerre, elle doutait, non de la justice, mais de la +réussite de sa tâche. Encore vaincus, ces chouans qui avaient fait +autrefois trembler la grande République! ces chouans que Kléber, Hoche +et Marceau avaient eu peine à vaincre à eux trois. + +La princesse ne se rendait pas compte que les temps étaient changés, et +que la Vendée de 1832 avait onze fois moins de soldats que la Vendée de +1793. + +Elle regardait d'un oeil humide les lettres et les rapports non +décachetés qui encombraient la table. Par instants une larme silencieuse +coulait sur son visage. Ses amis l'entouraient, émus de cette profonde +et muette douleur. + +Enfin elle se mit au travail, dépouillant la volumineuse correspondance +qu'on lui envoyait de tous les points de la Bretagne. Une lettre lui +parut importante seulement. Elle annonçait une attaque des bleus pour le +lendemain. + +--Le marquis de Kardigân est-il ici? demanda-t-elle. + +Jean-Nu-Pieds caché dans l'ombre de la chambre, s'avança: + +--Marquis, prenez trois hommes à cheval avec vous, et allez éclairer la +route du côté du château de la Pénissière. On m'annonce une attaque des +bleus pour demain. Vous savez l'importance que j'attache à ce que le +château de la Pénissière ne soit pas troublé... + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + NOTES + +[1: Le brave colonel Charras de 1848.--Quatre élèves gradés de l'École +s'étaient mis à la tête du mouvement: MM. Berthelin, Pinsonnière, +Tourneux et Lothon. Charras fut un héros.] + +[2: Cette légende n'est pas de notre invention, on nous l'a racontée en +Espagne. (_Note de l'auteur_.)] + +[3: Nous croyons devoir prévenir nos lecteurs que nous avons respecté +toujours la vérité historique. Notre roman est même la reproduction +exacte, en beaucoup de points, de faits réels et dont nous aimons à +respecter les héros. Quelque invraisemblables que puissent paraître les +scènes qui vont suivre, il suffit de se reporter aux Mémoires du temps +pour voir qu'elles ne sont en rien exagérées. (_Note de l'auteur_.)] + +[4: Nous avons cru devoir cacher sous des pseudonymes les noms de nos +héros. Si nous n'avons pas fait de même pour Berryer, c'est que ce +nom-là appartient à la France.] + +[5: --Vous voyez?--Oui.] + +[6: La fin!] + +[7: _La Vendée et Madame_, par le général de Pixérecourt (édition de +1833).] + +[8: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt (3e édition).] + +[9: Nous croyons devoir faire remarquer à nos lecteurs que nous nous +sommes volontairement écartés de l'histoire, en ce qui concerne +l'entrevue de Deutz et du ministre. La première responsabilité de ce +crime, en ce qui regarde le gouvernement, revient d'abord au roi +Louis-Philippe, lui-même. Après le roi, à M. le comte de Montalivet, qui +conduisit lui-même Deutz chez le ministre dont nous parlons, en +l'engageant, de la part du roi, à s'entendre avec lui.] + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I *** + +***** This file should be named 18015-8.txt or 18015-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/1/18015/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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