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+The Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jean-nu-pieds, Vol. I
+ chronique de 1832
+
+Author: Albert Delpit
+
+Release Date: March 19, 2006 [EBook #18015]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+
+ JEAN-NU-PIEDS
+
+ PAR
+
+ ALBERT DELPIT
+
+ TOME PREMIER
+
+
+
+ PARIS
+ E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+ 1876
+
+
+
+A MON CHER GRAND MAÃŽTRE
+AUGUSTE MAQUET
+
+_Souvenir et gratitude pour les temps difficiles_
+
+_ALBERT DELPIT_
+
+Paris, 7 août 1875.
+
+
+
+
+ PROLOGUE
+
+
+
+ FIDÈLE!
+
+
+
+
+I
+
+DEUX CAVALIERS
+
+
+Vers la fin du mois de juillet de l'année 1830, deux cavaliers
+traversaient le village d'Ablon, situé à quinze kilomètres de Paris.
+
+Ils paraissaient avoir fourni une longue course, car leurs vêtements
+poudreux indiquaient de lointains voyageurs.
+
+Ce sont deux rudes hommes, et tels que l'imagination se représente les
+chevaliers d'autrefois, enfermés dans leurs puissantes armures.
+
+Le plus vieux, auquel on eût aisément donné plus de soixante-cinq ans,
+porte un sévère costume noir, passé de mode. Un manteau plié, à
+l'arrière de la selle, rappelle le bagage des officiers de cavalerie; le
+plus jeune est vêtu d'une simple jaquette grise, et se tient, par
+déférence, à une demi-longueur en arrière. Le premier s'appelle
+Huon-Anne, marquis de Kardigân. Il est propriétaire de plusieurs lieues
+carrées entre Guérande et Savenay.
+
+La second se nomme tout simplement Aubin Ploguen. Il est né sur les
+terres de Kardigân, et y mourra, si Dieu le veut. Le marquis avait
+quitté son château, en compagnie de Ploguen, pour aller embrasser ses
+quatre enfants:
+
+Louis, l'aîné, chef d'escadron dans la garde royale; le second,
+Philippe, élève à l'École Polytechnique; le troisième, Jean, qui, malgré
+ses vingt ans, est entré aux gardes-du-corps, et, enfin, Marianne, sa
+fille chérie, ravissante enfant de dix-sept ans, qu'il va chercher au
+couvent de la Vierge, rue Saint-Paul, pour en faire la joie et la
+consolation de ses vieux jours.
+
+Si le marquis de Kardigân est un de ces grands et robustes
+gentilshommes, comme en a enfantés la Bretagne, cette _terre de granit
+recouverte de chênes_, à coup sûr Aubin Ploguen résume à merveille en
+lui l'idée qu'on peut en faire de la force humaine.
+
+Au reste, la conversation qu'il eut avec son maître, en entrant au
+service de Kardigân, édifiera pleinement le lecteur sur ce personnage,
+l'un des principaux de notre récit.
+
+C'était vingt ans environ avant le commencement de cette histoire.
+
+Cibot Ploguen, au moment de mourir, avait supplié le marquis de Kardigân
+de prendre chez lui son fils Aubin.
+
+Cibot Ploguen, vétéran de toutes les chouanneries, avait sauvé plusieurs
+fois la vie du gentilhomme pendant leurs éternelles guerres contre les
+Bleus.
+
+Le marquis répondit seulement:
+
+--Tu peux mourir tranquille, mon gars, je t'engage ma parole.
+
+Et Cibot était mort tranquille.
+
+Le lendemain, M. de Kardigân fit venir Aubin Ploguen.
+
+--Ton père t'a donné à moi.
+
+--Je le sais, monsieur le marquis.
+
+--Quel âge as-tu?
+
+--Vingt ans.
+
+--Eh bien, tu feras chez moi ce que tu voudras. Tu chasseras ou tu
+pêcheras, tu laboureras...
+
+--Pardon, monsieur le marquis, je sais lire et écrire. Pourquoi monsieur
+le marquis ne me chargerait-il pas d'inspecter ses biens?
+
+--Diable! tu ferais la besogne de deux intendants, alors?
+
+--De quatre. C'est mon opinion.
+
+--Va, mon garçon!
+
+Peu à peu, le vieux gentilhomme s'aperçut d'une chose: c'est que si
+Aubin faisait la besogne de quatre intendants, en revanche, il ne le
+volait pas, ce à quoi un seul eût parfaitement suffi.
+
+Aussi, malgré la distance sociale qui les séparait, une sorte d'intimité
+et d'affection s'était lentement établie entre eux.
+
+Intimité et affection qui ne firent que s'augmenter quand, ses quatre
+enfants étant partis pour Paris, le marquis se retrouva seul.
+
+La marquise était morte en donnant le jour à Marianne.
+
+Mais revenons à la suite de la conversation que nous avons commencée:
+
+--Es-tu fort, mon gars? demanda M. de Kardigân, après avoir confié à
+Aubin la direction de ses domaines.
+
+--Assez... c'est mon opinion.
+
+--Donne-m'en une preuve.
+
+Aubin Ploguen aperçut une pièce de cinq francs en argent qui flânait sur
+la cheminée.
+
+Il la prit entre ses doigts, et sans aucun effort apparent la cassa tout
+net.
+
+--Bravo, mon gars! s'écria le gentilhomme émerveillé.
+
+--Peuh! j'ai fait mieux que ça, monsieur le marquis.
+
+--Bah!
+
+--Si monsieur le marquis veut atteler un cheval à une voiture, je me
+charge de traîner la voiture en arrière, malgré tous les efforts du
+cheval pour la traîner en avant.
+
+Pendant les vingt ans qui s'écoulèrent entre l'entrée du fils Ploguen au
+château et le moment où nous les trouvons au village d'Ablon, le marquis
+eut tant de preuves de cette force herculéenne, qu'il en était arrivé à
+y compter comme sur une chose naturelle.
+
+Un jour, une vieille église menaçant ruine, il dit au curé:
+
+--Je vous enverrai Aubin pour la soutenir pendant la messe!
+
+Si j'ajoute que le serviteur adorait son maître, et les enfants de son
+maître, avec l'admirable solidité des cœurs dévoués, le lecteur le
+connaîtra aussi bien que nous.
+
+Il n'avait qu'un défaut, c'était de dire souvent après ses réponses:
+
+--C'est mon opinion!
+
+Cependant, malgré l'étouffante chaleur qu'il faisait ce jour-là, sur la
+grande route, entre Ablon et Paris, les deux cavaliers pressaient leurs
+montures. On sentait qu'ils avaient hâte d'arriver.
+
+A trois heures de l'après-midi, ils approchaient des murs de la
+capitale. Il y avait bien dans l'air de sourdes rumeurs, mais le maître
+et le serviteur ne s'apercevaient de rien.
+
+Ils étaient tout entiers à leur causerie.
+
+--Aubin, mon gars, mon fils Louis est bien beau!
+
+--Et M. Jean? monsieur le marquis.
+
+--Tu aimes mieux Jean. C'est ton préféré, avoue-le.
+
+--Non, mais... c'est mon opinion.
+
+--Chère Marianne! Quel bonheur ce sera de la ramener à Kardigân. J'ai
+hâte de voir mon Philippe.
+
+--M. le vicomte est tout le portrait de monsieur le marquis.
+
+--Oui, mais Jean est celui de sa pauvre mère. Crois-tu qu'ils
+s'attendent à me voir?
+
+Avant qu'Aubin ait pu répondre, une formidable rumeur traversa l'air et
+vint frapper les oreilles des voyageurs.
+
+--As-tu entendu, Aubin? demanda le marquis.
+
+--Oui, monsieur.
+
+Mais comme le vieillard parlait de ses enfants, il devint indifférent
+aux choses extérieures.
+
+Cependant il devait évidemment se passer quelque chose dans Paris.
+
+--Chers enfants! murmura M. de Kardigân, je sens mon cœur battre à la
+pensée de les serrer dans mes bras! Sais-tu que voilà cinq ans que je ne
+les ai vus! Le service du roi avant tout. Ils seront heureux, n'ayant
+pas, comme moi, à vivre dans des temps de tourmente et de folie!...
+
+Une larme glissa sur la joue ridée du marquis. Mais il se redressa sur
+son cheval, comme s'il avait honte de ce moment de faiblesse.
+
+--Allons! un temps de galop, Aubin, mon gars; nous les reverrons plus
+tôt!
+
+Les deux chevaux, vigoureusement éperonnés, franchirent un kilomètre
+avec la rapidité de l'éclair.
+
+Tout à coup M. de Kardigân entendit à l'horizon un crépitement sourd et
+continu.
+
+--Holà, Aubin! écoute-moi cette musique-là, dit-il. Est-ce qu'on ne
+dirait pas d'une fusillade?
+
+--C'est mon opinion, monsieur le marquis.
+
+--Plus vite, alors, plus vite!
+
+Les deux cavaliers se lancèrent à fond de train dans la direction de
+Paris.
+
+Bientôt, la route présenta un aspect lugubre et terrible: on voyait
+passer des blessés sur des civières, et le bruit des coups de fusil,
+auxquels se mêlait de temps à autre la puissante voix du canon, domina
+les vociférations et les cris de désespoir.
+
+Ils entraient à ce moment dans Paris. En quelques minutes le faubourg
+fut traversé.
+
+A l'entrée de la rue Saint-Antoine, le marquis et Aubin s'arrêtèrent
+court en face d'une barricade qui leur coupait le chemin.
+
+Cette barricade était défendue par une trentaine d'ouvriers qui se
+battaient comme des lions, et attaquée avec non moins d'héroïsme, par le
+17e de ligne. Les balles sifflaient autour du gentilhomme et du paysan.
+
+Mais ni l'un ni l'autre ne savaient ce que c'était que la peur.
+Ignorants des nouvelles politiques, ils ne comprenaient rien à ce qui se
+passait.
+
+Tout à coup, un groupe d'ouvriers aperçut les cavaliers.
+
+Aussitôt ils les entourèrent, et l'un d'eux appuyant son fusil sur la
+poitrine de M. de Kardigân, lui dit:
+
+--Citoyen, crie: Vive la République!
+
+Le vieux gentilhomme fit faire un bond terrible à son cheval.
+
+Aussitôt vingt fusils s'abattirent, prêts à le tuer.
+
+Mais le marquis avait fait un signe énergique à Aubin.
+
+Tous les deux enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux,
+qui sautèrent la barricade avec rage.
+
+Alors M. de Kardigân souleva son chapeau, et découvrant ses cheveux
+blancs, où se jouaient de lumineux rayons de soleil:
+
+--Vive le Roi! dit-il lentement.
+
+
+
+
+II
+
+LA PREMIÈRE JOURNÉE.
+
+
+Trente coups de fusil tirés par les révolutionnaires enveloppèrent les
+deux royalistes d'un épais nuage de poudre.
+
+Sur l'ordre des officiers, les soldats du 17e cessèrent leur feu.
+
+Quand cette fumée fut dissipée, les deux chevaux étaient tués, Aubin
+avait une balle dans le bras; mais le marquis demeurait intact.
+
+Le gentilhomme et le paysan jetèrent le même cri:
+
+--Un fusil!
+
+Dès lors l'attaque de la barricade recommença. Rien n'était changé,
+sinon que le 17e comptait deux soldats de plus. Quand vint le soir, les
+ouvriers étaient repoussés: vainqueurs et vaincus soignaient
+indistinctement les blessés, chacun de leur côté, sans s'occuper de
+savoir s'ils portaient un pantalon rouge, une blouse ou un paletot.
+
+Il sortait de la grande ville, accroupie dans le sang, ce grondement
+sourd, semblable aux rumeurs d'une colossale ruche d'abeilles; mais on
+sentait planer sur ces murailles silencieuses ce je ne sais quoi de
+lugubre que donnent les guerres civiles.
+
+Aubin Ploguen avait enveloppé son bras, soigneusement pansé, dans un
+foulard attaché à son cou. Sa blessure l'inquiétait à peu près autant
+qu'une piqûre d'épingle.
+
+Sombre, M. de Kardigân marchait dans la rue, les yeux sur le sol, où la
+lutte de la journée se lisait en lettres rouges. Il avait vu le 10 août
+auquel il avait échappé par miracle, et devinait que la royauté allait
+subir une rude secousse.
+
+--Souffres-tu, mon gars, demanda-t-il à son serviteur.
+
+--De quoi? monsieur le marquis.
+
+--De ta blessure.
+
+--Oh! non!
+
+--Alors pressons le pas, je veux embrasser mes trois fils. Je suis sûr
+que chacun d'eux, aujourd'hui, aura fait son devoir.
+
+Le lecteur a déjà compris que le vieux Breton était une de ces natures
+loyales, en qui la fidélité marche de pair avec la naissance. En 90, il
+était accouru à Paris se battre. Après l'assassinat de Louis XVI, il se
+refusa à émigrer, et gagna le Bocage, où il _chouanna_ jusqu'au
+consulat. Pendant l'empire, il resta dans son château, élevant ses
+enfants jusqu'à l'âge de dix ans, et les envoyant ensuite à Paris, pour
+leur faire achever leur éducation.
+
+Quand vint la première Restauration, il alla saluer le Roi et revint à
+Kardigân, n'ayant rien demandé.
+
+Après le retour de l'île d'Elbe, il partit pour Gand. En 1815, il reçut
+la croix de Saint-Louis, sans l'avoir sollicitée.
+
+Puis, pendant les quinze années de la Restauration, il demeura enfermé
+dans ses terres, agrandissant toujours sa fortune par l'agriculture et
+le travail.
+
+Intelligent, bon et doux, la devise de sa maison achevait de le peindre.
+Cette devise se composait d'un seul mot: _Fidèle!_ il est vrai que ce
+mot-là en vaut bien d'autres! Aussi avait-il ressenti une amère
+souffrance en assistant, dès son arrivée à Paris, au prélude d'une
+révolution.
+
+ * * * * *
+
+Les deux hommes marchaient vite: le père avait hâte d'arriver auprès de
+ses enfants.
+
+Une voiture passait; le marquis l'arrêta.
+
+--A la caserne Babylone! dit-il.
+
+Le régiment de son fils aîné y tenait garnison.
+
+Il fallut une heure au cocher pour conduire le fiacre rue de Babylone.
+
+Paris se faisait désert.
+
+Cependant, par intervalles, on voyait passer, muettes et tristes, de
+longues files de soldats, sac au dos.
+
+En entrant dans la caserne, le marquis la trouva vide. On lui dit que le
+régiment, replié sur l'Arc-de-Triomphe, camperait probablement sur
+l'avenue de Neuilly ou aux Champs-Elysées.
+
+Les cuirassiers de la garde, où le comte de Kardigân était chef
+d'escadron, s'étaient battus toute la journée.
+
+Malgré sa force d'âme, le père frissonna, si le Breton resta impassible:
+il songea qu'il avait trois fils, soldats tous les trois...
+
+De la rue de Babylone à l'Arc-de-Triomphe, il fallut encore une heure.
+
+Enfin, ils arrivèrent.
+
+En effet, les cuirassiers campaient sur l'avenue de Neuilly.
+
+--Savez-vous où est le commandant de Kardigân? demanda le vieillard à un
+soldat qui passait.
+
+--Il est blessé, monsieur.
+
+--Blessé!
+
+--Oh! peu de chose, m'a-t-on dit.
+
+Le marquis respira.
+
+Son cœur était impressionné par de si tristes pressentiments qu'il
+craignait un malheur.
+
+--Où l'a-t-on transporté?
+
+--A l'hôpital de la Charité.
+
+Il fallut reprendre encore ce terrible voyage au milieu de la ville.
+Enfin, au bout de la troisième heure, la voiture s'arrêta, rue Jacob,
+devant la Charité. Une religieuse guida le marquis à travers une longue
+suite de dortoirs.
+
+A la porte d'une chambre, elle s'arrêta.
+
+--Entrez, monsieur, dit-elle.
+
+Pauvre père!
+
+Le comte Louis de Kardigân était blessé à mort: il avait reçu une balle
+en pleine poitrine; l'agonie était proche.
+
+--Louis! Louis! s'écria le marquis, qui croyait que son fils était peu
+dangereusement blessé.
+
+Le jeune homme resta immobile à cette voix qu'il avait tant aimée.
+
+--Hélas! monsieur, répondit la sœur qui veillait au chevet de
+l'officier, il ne peut plus nous entendre.
+
+--Il ne peut plus!...
+
+Le vieillard ne comprenait pas encore. Il est de ces vérités auxquelles
+il est si épouvantable de croire!
+
+--Il dort? demanda-t-il tout bas, comme s'il eût craint d'éveiller le
+blessé.
+
+Aubin Ploguen avait compris, lui, et pleurait silencieusement.
+
+Au même instant, le jeune homme eut un brusque tressaillement. Il se
+dressa à demi sur sa couche sanglante, puis il retomba immobile, déjà
+glacé.
+
+La religieuse fit un long signe de croix, comme pour accompagner d'une
+prière cette âme que Dieu venait de rappeler à lui.
+
+--Oui, il dort, reprit-elle... pour toujours!
+
+--Dieu! mon enfant! mon enf...!
+
+Le père chancela.
+
+Aubin Ploguen le retint dans ses bras.
+
+M. de Kardigân releva bientôt la tête.
+
+Il s'avança près du lit, et s'agenouilla:
+
+--Seigneur, dit-il, mon fils a rempli son devoir. Que ta volonté soit
+faite!
+
+Puis il déposa un long baiser sur le front du mort.
+
+Mais cet homme énergique était atteint au plus profond de son être,
+comme un arbre robuste auquel le bûcheron vient de porter un premier
+coup de cognée.
+
+Il resta anéanti dans sa douleur, les yeux fixés sur ce cadavre, se
+rappelant sans doute combien de souhaits, combien d'espérances avaient
+entouré celui qui gisait là, sur cet humble lit d'hôpital.
+
+Il regardait ce mâle et fier visage, où la mort avait mis son empreinte
+fatale, et dont les yeux, grands ouverts, immobiles, vitreux, ne
+pouvaient plus le voir...
+
+Alors il éclata en sanglots, et, saisissant la main du jeune homme,
+l'embrassa à plusieurs reprises.
+
+--Monsieur le marquis!... monsieur le marquis!... dit Aubin Ploguen
+d'une voix suppliante et coupée par les larmes.
+
+--J'embrasse la main qui a tenu l'épée! répliqua le vieillard avec un
+sourire navrant.
+
+La porte de la chambre s'ouvrit, un officier supérieur entra. C'était le
+colonel du régiment de cuirassiers.
+
+En apercevant M. de Kardigân, il sentit qu'il était en face du père.
+
+--Monsieur, dit-il, le commandant de Kardigân est mort en héros. Entouré
+d'assaillants, il a refusé de se rendre.
+
+Le père ne dit qu'un mot, un mot qui pour lui résumait tous les devoirs
+humains:
+
+--Fidèle! murmura-t-il en regardant son fils aîné.
+
+--Ma sœur, reprit-il, j'ai d'autres enfants, soldats eux aussi. Je veux
+les voir; dans la nuit je reviendrai. C'est à moi de veiller mon enfant.
+
+Aubin Ploguen fit un geste que le marquis comprit aussitôt.
+
+--Oui... oui... reste!
+
+Le serviteur s'assit au chevet du lit.
+
+Le maître, lui, se tenait debout, les bras croisés, abîmé dans sa
+souffrance. Il semblait qu'il n'eût pu s'arracher à ce douloureux
+spectacle.
+
+«L'homme qui souffre aime sa douleur,» a écrit un poëte.
+
+--Monsieur, dit le colonel, j'ai mon coupé à la porte. Voulez-vous me
+permettre de vous mener?
+
+--Il est bien tard... n'importe!... Veuillez me conduire au couvent de
+la Vierge, rue Saint-Paul, il me semble que cela me fera du bien
+d'embrasser ma fille...
+
+En effet, la nuit était fort avancée. Mais M. de Kardigân voulait faire
+éveiller sa fille, sa Marianne chérie.
+
+Cette dernière enfant était sa préférée, autant qu'un père peut avoir de
+préféré. En naissant, elle avait coûté la vie à sa femme, qu'il adorait.
+
+On s'attache aux siens en raison des douleurs qu'ils vous causent.
+
+Pendant que la voiture marchait lentement à travers les rues
+barricadées, le vieux Breton pleurait, la tête entre ses mains.
+
+--Pauvre Marianne! comme elle sera malheureuse! pensait-il.
+
+Le colonel souffrait de la souffrance de ce père frappé si
+douloureusement. Ah! si ceux qui font les guerres civiles savaient les
+deuils qu'ils jettent et les cœurs qu'ils brisent!
+
+La voiture s'arrêta rue Saint-Paul.
+
+Le couvent de la Vierge dressait sa muraille grise dans l'ombre.
+
+--Adieu, monsieur le marquis! dit le colonel d'une voix triste.
+
+--Ah! c'est la première fois que les baisers de ma fille ne pourront me
+consoler! murmura le gentilhomme en hochant sa tête blanchie...
+
+
+
+
+III
+
+LA SECONDE JOURNÉE
+
+
+Quand, le matin, avaient retenti les premiers coups de fusil, beaucoup
+de familles s'étaient effrayées à la pensée de voir leurs filles
+exposées à la révolution.
+
+En effet, le couvent de la Vierge est situé rue Saint-Paul, au milieu de
+la fournaise.
+
+Les mères s'étaient donc empressées de retirer les pauvres enfants et de
+les emmener chez elles.
+
+Marianne de Kardigân alla chez une de ses tantes, la chanoinesse de
+Riom.
+
+Aussi, quand le marquis la demanda au parloir, il lui fut répondu que
+depuis le matin elle n'était plus au couvent.
+
+La nuit était trop avancée pour que le gentilhomme pût se rendre chez
+madame de Riom; et, en même temps, le jour trop proche pour qu'il ne dût
+pas se résoudre à ne pas retourner à l'hôpital de la Charité.
+
+En effet, la circulation devenait de plus en plus difficile dans Paris.
+
+Les barricades sortaient de terre par enchantement; et les insurgés,
+comme s'ils eussent pressenti leur victoire, commençaient à interroger
+les passants, retenant ceux qui n'étaient pas de leur bord.
+
+Néanmoins M. de Kardigân se dirigea vers la rue de Varennes, en quittant
+le couvent de la Vierge.
+
+Des hommes armés montaient la garde au bout de chaque rue.
+
+La lutte s'annonçait comme devant être plus acharnée que celle de la
+veille.
+
+Mais nul ne songea à arrêter ce vieillard encore droit et ferme, malgré
+son cœur brisé, qui portait sur ses traits dévastés tout un poëme de
+désespoir.
+
+Le marquis marchait, l'œil fixe, la pensée immobile, comme ces Indiens
+concentrés dans une même idée.
+
+Il voulut d'abord remonter la rue Saint-Paul, gagner la rue du Loir et
+suivre le bord de la Seine.
+
+Mais il lui fallut renoncer à ce projet.
+
+Il dut passer par la place de la Bastille et prendre la ligne des
+boulevards.
+
+Le jour était levé.
+
+Des flots de soleil inondaient les pavés rougis. Les mines résolues
+annonçaient que le combat serait proche.
+
+M. de Kardigân arriva rue de Varennes vers huit heures du matin
+seulement.
+
+L'hôtel où demeurait madame de Riom était déjà ouvert.
+
+Il entra; des tentes élevées à la hâte encombraient la cour.
+
+Sous ces tentes étaient couchés des blessés, que soignaient deux femmes,
+la chanoinesse et sa nièce Marianne.
+
+La jeune fille aperçut son père et jeta ce joli petit cri des fillettes
+de dix-sept ans, qui rappelle le chant d'un oiseau. Le père ouvrit ses
+bras, et elle vint s'y précipiter avec bonheur.
+
+--O père, père chéri!
+
+--Ma pauvre enfant!
+
+Il y avait tant de douleur dans la voix du marquis, que Marianne,
+ignorant l'arrivée de son père, la veille, prit cette douleur pour de
+l'inquiétude.
+
+--Rassurez-vous, dit-elle, mes frères sont tous sains et saufs...
+
+Il frissonna.
+
+--Louis a reçu une égratignure... Vous savez que je l'adore, mon
+commandant!
+
+Et elle riait, ne se doutant pas qu'elle perçait le cœur de M. de
+Kardigân.
+
+--Quant à Philippe, un ordre du ministre défend aux élèves de l'École
+polytechnique de sortir.
+
+--Et Jean?
+
+--Il est venu nous voir hier au soir.
+
+--Marianne, dit le père, votre frère Louis a été tué.
+
+--Louis... tué!...
+
+La jeune fille tressaillit violemment et chancela.
+
+Mais c'était une vraie enfant de preux. Le ton rosé de sa figure fut
+remplacé par une pâleur mate; un cercle noir se forma autour de ses
+yeux.
+
+Elle alla au fond de la cour de l'hôtel s'agenouiller devant une madone
+en pierre, et pria.
+
+--Oh! mon pauvre père, comme vous devez souffrir! s'écria-t-elle en se
+relevant et en entourant de ses bras le cou du vieillard.
+
+Elle ne pensait pas à sa souffrance à elle.
+
+Cependant les heures marchaient.
+
+M. de Kardigân, rassuré sur le compte de ses enfants, voulait retourner
+à la Charité. Mais, au moment où il allait sortir de l'hôtel, une vive
+fusillade éclata dans la rue de Varennes.
+
+Le vieux Breton sentit l'odeur de la poudre et respira longuement, comme
+un cheval de bataille.
+
+Des soldats, enfermés dans la rue et bloqués par des insurgés trois fois
+plus nombreux, se défendaient avec acharnement.
+
+M. de Kardigân embrassa une dernière fois sa fille et se jeta dans la
+lutte.
+
+Un soldat frappé au front était tombé au milieu du trottoir, tenant
+encore son fusil dans sa main crispée.
+
+Il ramassa l'arme et se battit.
+
+L'hôpital improvisé de la chanoinesse de Riom s'encombrait rapidement.
+
+La bataille devenait de plus en plus sanglante. A chaque instant on
+apportait les blessés.
+
+Il vint même un moment où il ne resta plus une seule place vide dans la
+cour de l'hôtel.
+
+Alors madame de Riom fit jeter des matelas dans la rue même, sur
+lesquels on mettait les blessés.
+
+Il y eut, pendant ces trois funèbres journées, bien des dévouements
+ignorés, bien des sacrifices inconnus.
+
+Mais, parmi ces dévouements et ces sacrifices, il faut compter ceux de
+ces femmes qui n'hésitaient pas à braver la mort pour panser les
+malheureux qui tombaient.
+
+Marianne et sa tante allaient les relever sous la grêle des balles,
+trouvant de bonnes paroles et de doux encouragements pour ces
+infortunés.
+
+Le père, entre deux coups de feu, contemplait sa fille avec orgueil.
+
+Son sang parlait dans ce dévouement simple et sublime.
+
+Les heures passaient rapides.
+
+Tout à coup, celui qui dirigeait le mouvement des insurgés comprit qu'il
+était temps d'achever l'écrasement de cette poignée d'hommes.
+
+Des secours pouvaient leur arriver; il ordonna aux siens de faire une
+attaque générale.
+
+Dès lors, ce ne fut plus une bataille, mais un égorgement. L'histoire a
+consacré le souvenir de quelques-unes des atrocités qui y furent
+commises.
+
+A mesure qu'ils conquéraient une maison, les insurgés y entraient et
+poursuivaient à travers les étages les malheureux soldats.
+
+C'est dans cette rue de Varennes qu'on jeta par les fenêtres du
+cinquième étage des Suisses et des gardes-du-corps.
+
+Au milieu de ce tourbillon de fer, Marianne et madame de Riom étaient
+restées impassibles, continuant, sans reculer, leur œuvre pieuse.
+
+Tout à coup M. de Kardigân crut entendre sa fille jeter un cri
+déchirant.
+
+Il se retourna et l'aperçut, les genoux sur le sol, pâle, presque
+livide.
+
+Il se précipita en arrière, sans s'occuper des insurgés qui gagnaient du
+terrain.
+
+Marianne se releva péniblement; une balle venait de lui traverser le
+bras.
+
+Elle vint en chancelant se réfugier sur la poitrine de son père.
+
+La fière héroïne redevenait femme: la douleur refaisait d'elle une
+enfant.
+
+--Père! père! je souffre, murmura-t-elle en laissant pencher son front
+sur l'épaule du marquis.
+
+Au même instant, à trente mètres de là, un insurgé parut à la fenêtre
+d'une maison.
+
+--Ah! les femmes s'en mêlent! cria-t-il. Eh bien, attends un peu!
+
+Il abattit son fusil dans la direction de Marianne.
+
+M. de Kardigân voulut arracher au danger son bien-aimé fardeau.
+
+Mais il était trop tard.
+
+Marianne eut un tressaillement intérieur qui tendit son corps dans un
+spasme suprême... puis ses bras retombèrent inertes.
+
+--Père... père! balbutia-t-elle encore.
+
+Elle était morte.
+
+M. de Kardigân se jeta dans l'hôtel, et, là, déposa la pauvre enfant sur
+un de ces lits improvisés par sa généreuse charité.
+
+Puis lui-même, accablé par ce nouveau coup, perdit connaissance et
+s'évanouit.
+
+ * * * * *
+
+La seconde journée s'acheva comme la première. Quel chemin de croix pour
+cet homme, qui venait à Paris pour embrasser ses enfants, et qui sur son
+chemin ne rencontrait que des tombes!
+
+Quand il revint à lui, la nuit--la seconde!--couvrait la ville.
+
+Le sentiment de la réalité, se réveillant en lui avec la douleur, lui
+rappela ces deux deuils qui l'écrasaient.
+
+On avait transporté Marianne dans la chambre de sa tante. Elle reposait
+sur le lit, revêtue encore de son uniforme de sœur de charité.
+
+M. de Kardigân, vieilli de cent ans, courbé en deux par l'angoisse et le
+désespoir, tenait sa tête cachée dans les draps du lit.
+
+La balle avait traversé le cœur. La jeune fille semblait dormir: son
+visage, laissé calme par ce grand repos de la mort, souriait encore.
+
+Le père regardait; ses yeux étaient secs. Il avait tant pleuré qu'il
+n'avait plus de larmes!
+
+--Elle aimait les fleurs... dit-il.
+
+Alors il alla péniblement, se traînant plutôt que marchant, vers une
+serre naturelle où croissaient, sous le chaud soleil de juillet, des
+plantes embaumées.
+
+Il fit une abondante moisson, qu'il jeta sur le lit, donnant à la pauvre
+morte aimée un linceul de clématites, de camélias et de roses.
+
+Puis il reprit sa prière.
+
+Quand madame de Riom, presque folle, eut recouvré un peu de raison, elle
+supplia son cousin de quitter cette chambre.
+
+--Ne soyez pas injuste, dit-elle; ceux qui ne sont plus doivent être
+aimés d'un amour égal. Louis attend!
+
+M. de Kardigân se rappela qu'un autre cadavre l'attendait, en effet.
+
+Il voulut s'éloigner; mais comme un aimant invincible l'attachait à ce
+lit; il se précipita sur le corps de Marianne, couvrant de larmes et de
+caresses ce front glacé.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, qu'avait fait cette enfant pour que tu me
+la prisses!
+
+
+
+
+IV
+
+LA TROISIÈME JOURNÉE
+
+
+M. de Kardigân eut une idée pieuse pendant qu'il quittait sa fille morte
+pour aller retrouver son fils mort.
+
+Il voulut réunir dans la même tombe ces deux êtres, dont l'aîné n'avait
+pas vingt-six ans, comme ils avaient été réunis dans la vie.
+
+Aubin Ploguen était resté à la même place.
+
+--Lève-toi, mon gars, dit le marquis d'une voix sourde. Prends mon fils
+dans tes bras, et viens!
+
+Le directeur de l'hôpital voulut s'opposer à la volonté du gentilhomme.
+
+Mais celui-ci le regarda en disant:
+
+--Je suis le père, monsieur!
+
+Au reste, Aubin Ploguen avait déjà obéi.
+
+Le corps du jeune comte pesait à ses bras comme une plume à la main d'un
+enfant.
+
+Ce fut une marche lugubre à travers cette cité sombre et agitée.
+
+M. de Kardigân restait muet.
+
+--Mademoiselle Marianne se porte bien? monsieur le marquis, demanda le
+serviteur, qui croyait adoucir ainsi la plaie saignante de son maître.
+
+--Oui... bien... très-bien... elle repose.
+
+Puis il retomba dans ses pensées.
+
+Aubin ne connut l'affreuse vérité de cette réponse qu'en arrivant à
+l'hôtel de Riom.
+
+Il demeura tout tremblant devant cette terrible catastrophe qui, par
+deux fois, torturait ainsi le cœur du vieillard.
+
+Dieu est le souverain consolateur.
+
+Pas une plainte, pas une imprécation n'étaient sorties de ces cœurs
+loyaux et religieux.
+
+M. de Kardigân plaça côte à côte le frère et la sœur sur le même lit.
+
+Au jour levé, il commanda deux cercueils en chêne, où il renferma
+lui-même ces deux êtres, qu'il avait tant aimés.
+
+Les cercueils de chêne furent soudés ensuite dans des boîtes en plomb.
+
+Il trouvait une sorte de volupté âpre à remplir lui-même ces
+douloureuses fonctions.
+
+Puis, quand tout fut terminé:
+
+--Viens les venger, maintenant! dit-il.
+
+Les Mémoires de 1830 ont conservé le souvenir de deux hommes qui firent
+des merveilles d'énergie et de bravoure, pendant la troisième de ces
+journées maudites.
+
+Enfermés dans une maison du quai Voltaire, ils se battirent comme des
+furieux, seuls contre quatre cents insurgés.
+
+Exaspérés d'être décimés par ces deux héros, qui abattaient un homme à
+chaque coup, ceux-ci résolurent de mettre le feu à la maison.
+
+Mais les deux hommes ne cessèrent pas leurs meurtrières attaques.
+
+Des trous sanglants se faisaient dans la colonne révolutionnaire.
+
+Quand les flammes dominèrent le toit de la maison, la porte cochère,
+barricadée jusque-là, s'ouvrit, et ils s'élancèrent au dehors, portant,
+l'un une hache, l'autre une poutre enflammée, avec lesquelles ils se
+frayèrent un passage à travers des poitrines humaines.
+
+Ces deux hommes étaient le marquis de Kardigân et Aubin Ploguen.
+
+Un livre, publié en 1837, raconte ce fait unique.
+
+Toute la journée, les Bretons s'étaient battus.
+
+Quand ils eurent élevé un holocauste héroïque à ceux qui n'étaient plus,
+M. de Kardigân se dirigea, toujours suivi d'Aubin, vers la caserne de la
+Place, où les gardes-du-corps avaient leur poste.
+
+Naturellement les gardes-du-corps étaient à Saint-Cloud avec le roi.
+
+Pourtant on lui dit que M. le duc de Raguse, maréchal Marmont, ayant
+envoyé à M. de Salis, colonel commandant les Suisses, son aide de camp
+M. de Guise, M. de Salis avait expédié de son côté un officier des
+gardes-du-corps au maréchal.
+
+Cet officier devait coucher à la caserne, et ne repartir pour
+Saint-Cloud que le lendemain au soir.
+
+--Quel est son nom? demanda le marquis.
+
+--Le baron de Kardigân.
+
+C'était son fils en effet.
+
+Le Breton laissa Aubin Ploguen à la caserne, avec ordre d'annoncer à
+Jean son arrivée, mais de ne lui rien dire des deux catastrophes qui
+venaient de fondre sur la famille.
+
+Puis lui-même gagna l'École polytechnique.
+
+Il n'y arriva qu'à une heure avancée.
+
+--C'est le troisième de mes enfants que je vais voir, pensa le
+vieillard. Vais-je le trouver mort comme les autres?
+
+Il cherchait bien à se rassurer, en se disant que les élèves de l'École
+n'avaient pu désobéir à l'ordre du ministre qui les consignait.
+
+Mais il ne croyait plus qu'au malheur.
+
+Son cœur se serra quand il entra dans la cour de l'École.
+
+Elle paraissait vide; de temps à autre, un polytechnicien traversait le
+préau en courant, les vêtements déchirés, l'œil hagard.
+
+Un groupe d'hommes causait vivement dans un coin.
+
+Le marquis prêta l'oreille pour écouter ce qu'ils disaient.
+
+--Il est mort? demandait une voix.
+
+--Pas encore.
+
+--Où a-t-il été blessé?
+
+--D'un coup de baïonnette dans le ventre.
+
+--Mais est-ce sûr?
+
+--Très-sûr. C'est Charras et Lothon[1] qui ont apporté la nouvelle.
+
+En entendant ces quelques mots, le gentilhomme frissonna dans tout son
+être. Il fut obligé de se cramponner à la muraille pour ne pas tomber.
+
+Était-ce de son fils qu'on parlait? Allait-il perdre aussi celui-là,
+comme il avait déjà perdu les autres? Philippe après Marianne, comme
+Marianne après Louis!
+
+La justice de Dieu a ses bornes, pourtant.
+
+Il n'osa pas questionner...
+
+Il est de ces questions qu'on n'ose pas faire, tant on redoute la
+réponse.
+
+La cour de l'École, éclairée avec des torches, laissait quelques coins
+dans l'ombre. Là, s'était réfugié M. de Kardigân.
+
+Il y gagnait de n'être pas aperçu et de pouvoir entendre.
+
+La conversation continuait.
+
+--Comment les élèves ont-ils fait pour sortir?
+
+--Le général a voulu s'y opposer, mais ils l'ont presque renversé.
+
+--Est-ce le seul qui ait été tué?
+
+--Jusqu'à présent, on n'a pas d'autres nouvelles.
+
+Une demi-heure--un demi-siècle!--se passa, pendant laquelle le marquis
+de Kardigân passa par toutes les angoisses, par toutes les tortures.
+
+Enfin, il entendit bientôt un bruit de pas et des murmures à la porte de
+l'École.
+
+On apportait un mort sur une civière. Un manteau de cavalerie le
+recouvrait entièrement; quatre soldats faisant partie des régiments qui
+avaient trahi, la portaient.
+
+Sur le chemin de cette civière, à travers la cour, ceux qui étaient là
+se découvraient.
+
+Livide, M. de Kardigân se leva en chancelant, et regarda ce manteau qui
+cachait le visage du mort.
+
+Puis il marcha vers la civière et l'enleva brusquement.
+
+--Ah! ce n'est pas lui! dit-il.
+
+Ce cadavre était celui de l'élève Vanneau.
+
+Le père, si frappé, put encore trouver un peu de joie au fond de son
+cœur.
+
+Son fils était vivant, puisque nul autre que celui-là n'avait été tué.
+
+De nouveau, les bruits de pas et les murmures recommencèrent.
+
+Une vingtaine d'élèves rentraient, le fusil encore fumant sur l'épaule,
+ayant cet aspect sombre de gens qui se sont battus toute une journée.
+
+--Ah! j'aurai de ses nouvelles! murmura M. de Kardigân.
+
+Ceux qui étaient déjà dans la cour serrèrent la main des nouveaux venus.
+
+Le Breton s'avançait déjà pour les questionner sur son fils, quand une
+voix dit:
+
+--Eh bien, où est Philippe?
+
+--Il va venir, reprit une autre.
+
+Philippe! Il devait y avoir plusieurs Philippe à l'École.
+
+Pourquoi celui dont on prononçait le nom eût-il été le sien?
+
+Néanmoins son cœur battit...
+
+Tous ces jeunes gens venaient de faire cause commune avec la rébellion.
+Mais, dans la loyauté suprême de son âme, le marquis croyait qu'ils
+avaient lutté pour le roi.
+
+Ce gentilhomme de grande race n'eût jamais supposé qu'un uniforme
+français eût pactisé avec la révolution.
+
+Aussi, rassuré sur son fils, il se félicitait en lui-même de ce qu'un de
+ses enfants avait pu remplir son devoir sans être frappé.
+
+Oh! quelle ivresse pour lui de serrer son Philippe dans ses bras, encore
+chaud d'une lutte où il avait, sans le savoir, vengé son frère et vengé
+sa sœur! Philippe et Jean, c'était tout ce qui lui restait de sa
+famille.
+
+Un des professeurs de l'École aperçut enfin le vieillard, courbé et
+brisé. Il s'approcha de lui et lui demanda poliment s'il attendait
+quelqu'un.
+
+--Oui, monsieur, j'attends mon fils.
+
+--Philippe est un héros! continua le premier qui avait déjà parlé.
+
+--Combien Kardigân en a-t-il descendu? dit le second.
+
+Kardigân! Il ne s'était pas trompé.
+
+--On ne sait pas, reprit la même voix. Il s'est trouvé avec Lothon au
+Carrousel. Cela rappelait le 10 août, comme le raconte M. Thiers. Quand
+nous avons brisé la grille des Tuileries, Kardigân s'est jeté, en tête
+de la foule, sur les Suisses et y a fait une trouée. Puis nous sommes
+entrés aux Tuileries où la bataille a recommencé de chambre en
+chambre... C'était affreux. Sans Kardigân, qui a fait sauter la cervelle
+d'un Suisse, j'étais tué net...
+
+Aux premiers mots de celui qui parlait, le marquis avait frémi de joie,
+en entendant faire l'éloge de son fils. Puis il reçut un choc terrible,
+en comprenant que Philippe s'était battu contre le roi...
+
+En entendant la phrase de l'élève, il bondit, et s'élança dans le
+groupe:
+
+--Vous mentez! s'écria-t-il, mon fils n'est pas un traître! Vous mentez!
+mon fils n'est pas un assassin! Il a tiré l'épée pour le roi, pour son
+roi: je lui ai donné ma devise: Fidèle!
+
+Au milieu de la stupeur générale, où jeta cette exclamation furieuse, un
+jeune homme, très-beau de visage, de haute taille, à l'allure fière et
+décidée, entra dans la cour. C'était Philippe de Kardigân.
+
+--Allons, dit-il joyeusement, la bataille est finie... Vive la
+République!
+
+Alors le vieux gentilhomme pâlit comme si on venait de le frapper au
+visage. Il se redressa, et s'avançant vers son fils:
+
+--Misérable! dit-il...
+
+
+
+
+V
+
+LE PÈRE ET LE FILS
+
+
+Tous les assistants demeurèrent consternés. Ils comprirent qu'il allait
+se passer quelque chose de solennel entre ce père et ce fils, mis ainsi
+face à face...
+
+Tous les deux sortaient de la fournaise: le vieillard et le jeune homme
+avaient leurs habits déchirés par les mêmes balles, leurs visages
+souillés par la même poussière.
+
+Ils se regardaient...
+
+Philippe de Kardigân s'était demandé souvent ce que dirait son père
+quand il apprendrait que lui, vicomte de Kardigân, s'était mis du côté
+du peuple.
+
+Les élèves et les professeurs de l'École virent briller la croix de
+Saint-Louis sur la poitrine du gentilhomme, et devinèrent la
+signification de cette scène.
+
+Comme ils voulaient discrètement se retirer, le marquis se tourna à demi
+vers eux, pendant que Philippe restait muet, tremblant et le regard
+baissé; puis étendant son bras vers le jeune homme:
+
+--Moi, Huon-Anne, marquis de Kardigân, gentilhomme français, je vous
+maudis, vous qui avez commis cette traîtrise et cette honte, étant sorti
+de moi!
+
+Un frisson traversa ces groupes d'hommes comme une houle puissante.
+
+--Et maintenant que vous avez entendu la malédiction, messieurs, sortez
+ou demeurez, peu m'importe: je pars.
+
+--Mon père! s'écria Philippe d'une voix suppliante.
+
+--Je ne suis pas votre père!...
+
+--C'est moi qui vous implore, moi... votre fils... votre Philippe...
+
+--Je ne vous connais plus!
+
+Cette scène ne manquait pas d'une grandeur sauvage et poétique.
+
+Le ciel, illuminé d'étoiles, brillait au-dessus des acteurs du drame
+humain qui se jouait après le drame sanglant.
+
+La lueur fumeuse des torches prêtait des reflets rougeâtres à ces têtes
+impressionnées.
+
+Philippe pleurait...
+
+Les élèves et les professeurs se retirèrent.
+
+Le père et le fils étaient seuls.
+
+--Par pitié, monsieur, écoutez-moi, balbutia le jeune homme... Si vous
+saviez!... Je vous aime et je vous respecte... mais la vie a ses
+entraînements et ses volontés. Le serment que vous aviez fait à votre
+roi, nul ne me l'a imposé...
+
+--Assez!
+
+--Oh! écoutez-moi!...
+
+--Qu'auriez-vous à me dire? Vous êtes le seul félon qu'il y ait jamais
+eu dans ma famille! Je vous ai enseigné l'honneur; qu'avez-vous fait de
+votre honneur? Je vous ai enseigné la loyauté; qu'avez-vous fait de
+votre loyauté? Vous les avez flétris, souillés, déshonorés, quand ils
+n'étaient pas à vous, mais à ces aïeux dont vous venez, et vers qui je
+retourne!
+
+--Ah! vous êtes cruel! Vous m'avez envoyé à Paris... Est-ce ma faute à
+moi si je n'ai pas vu la vérité où vous la voyez? si je crois à d'autres
+dieux que ceux que vous adorez?... Mon père, je suis coupable peut-être,
+mais je ne suis pas un félon! Rendez-moi votre estime, au moins, si vous
+ne me pardonnez pas!
+
+--Je vous ai maudit!
+
+--Souvenez-vous de ma mère... de ma mère qui m'a porté dans ses flancs!
+Je suis votre sang, comme je suis son sang, votre chair, comme je suis
+sa chair... Faut-il que je me jette à vos genoux, que j'implore mon
+pardon... Vous voyez, je pleure, mon père!...
+
+Le marquis regardait son enfant.
+
+Un violent combat se livrait dans son âme. Cet homme éprouvé par des
+tortures si diverses, fléchissait sous le poids de tant de souffrances.
+
+Philippe le vit pâlir et chanceler.
+
+Il crut que son père cédait et pardonnait.
+
+--Demandez-moi tout, continua le jeune homme d'une voix tremblante,
+tout, excepté l'abjuration de mes croyances, et je vous jure que
+j'obéirai!... Aujourd'hui, mon père, je ne crois plus aux vérités que
+vous m'avez enseignées... Si vous aviez été là, je vous aurais tout
+avoué: le mensonge me révolte vous le savez bien!
+
+M. de Kardigân découvrit son visage qu'un moment il avait caché de ses
+mains.
+
+--Répondez-moi. Vous vous êtes battu?
+
+--Mon père...
+
+--Je veux que vous m'appreniez tout vous-même. Vous vous êtes battu?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Contre votre roi?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous avez tué quelques-uns de ses défenseurs?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Philippe trembla, en prononçant cette réponse pour la troisième fois.
+
+--Eh bien, parmi ces défenseurs se trouvaient vos deux frères. Votre
+sœur, elle, s'est fait soldat! Soldat de l'héroïsme et de la charité.
+Que me répondriez-vous si je vous disais: On a tué ton frère!
+
+--Je répondrais: Je vais venger mon frère!
+
+--Et si je vous disais: On a tué ta sœur!
+
+--Je répondrais: Je vais venger ma sœur!
+
+--Ah! vous me répondriez cela, monsieur! Alors écoutez-moi. Ces hommes,
+dont vous étiez, ces hommes qui sont vos compagnons, vos amis, vos
+alliés, ont tué votre frère Louis, ont tué votre sœur Marianne!
+
+--Louis!... Marianne!...
+
+--Vengez-les donc, maintenant, si vous pouvez!
+
+Philippe tomba à genoux sur le sol.
+
+Il sanglotait.
+
+Enfin, il embrassa les genoux du vieillard:
+
+--Mon père, dites-moi que ce n'est pas vrai! Mon père, dites-moi que
+cette chose terrible n'a pas eu lieu... mon père!... Oh! mon Dieu!...
+
+--Depuis quand m'a-t-on vu mentir, moi? Laissez-moi passer: je n'ai plus
+rien à faire ici, maintenant!
+
+--Jean... Oh! parlez-moi de Jean...
+
+--Il vit... Adieu!
+
+--Non, ne partez pas encore... ne me quittez pas ainsi, désespéré,
+anéanti...
+
+--Adieu!
+
+--Il ne vous reste que deux de vos quatre enfants, et vous me tuez!
+
+--Vous vous trompez, monsieur. Il ne m'en reste plus qu'un...
+
+--Je serai donc à jamais chassé de votre cœur, moi, l'aîné de la maison!
+
+M. de Kardigân s'avançait déjà vers la porte du préau. A cette phrase de
+son fils, il s'arrêta et revint vers lui.
+
+--Vous avez bien fait de dire ce mot. J'allais oublier. Vous, l'aîné de
+ma race! Jamais! Je préférerais briser mon écusson et en arracher ma
+devise! Demain, vous m'écrirez que vous renoncez à votre droit
+d'aînesse. Je ne veux pas que le marquis de Kardigân soit un traître à
+sa famille et à son roi!
+
+Philippe redressa son front et répondit d'une voix douce, mais ferme:
+
+--Ce que vous ordonnez sera accompli, monsieur le marquis. J'ai embrassé
+vos genoux pour implorer mon pardon... vous êtes resté sans pitié.
+C'était votre droit.
+
+--C'était mon devoir!
+
+--Mais, quoi que vous ordonniez, j'obéirai!
+
+--Je vous défends de reparaître jamais à mes yeux... Je ne vivrai pas
+bien longtemps, d'ailleurs. Vous m'avez porté le dernier coup. Comme je
+ne veux pas qu'il y ait rien de commun entre mon fils unique et vous, je
+ferai deux parts de ma fortune. Vous hériterez de moi de mon vivant, car
+je suis mort pour vous, comme, pour moi, vous êtes mort.
+
+--Je ferai mieux, monsieur le marquis, dit Philippe avec une fierté
+triste. Je comprends ce que vous souffrez. Un Kardigân vous irrite dans
+les rangs du peuple? Je quitterai mon nom..., mais, en retour,
+laissez-moi vous adjurer une dernière fois... Oui, il y a des fatalités
+humaines; oui, c'est affreux de penser que j'étais avec ceux qui ont tué
+Louis... qui ont assassiné Marianne... Mon pauvre frère! lui si beau et
+si bon!... ma pauvre Marianne que j'aimais tant, et pour qui j'espérais
+tant de joies!...
+
+Il s'arrêta un instant.
+
+Puis il reprit plus bas:
+
+--Ah! c'est là mon châtiment, mon père! si vous pouviez lire dans mon
+cœur, vous y verriez un tel désespoir, que vous auriez pitié de moi!...
+
+M. de Kardigân fit un mouvement comme pour s'avancer vers Philippe.
+
+Mais il retomba dans son immobilité.
+
+--Eh bien! je n'hésite pas à vous obéir, continua le jeune homme. Tous
+vos ordres seront respectés, parce qu'ils viennent de vous. Mais ne
+laissez point peser sur mon front cette malédiction qui me tue... Tenez!
+ce n'est plus même le pardon que j'implore, c'est l'oubli. Je comprends
+qu'il est de ces traditions de fidélité qui ne doivent pas être
+brisées... Mais pensez que je perds le même jour mon père, mon frère et
+ma sœur!... Je reste orphelin et seul...
+
+L'émotion du marquis grandissait à cet appel déchirant qui frappait à
+son cœur.
+
+Il se disait que ce jeune homme était son enfant et qu'il pleurait.
+
+S'il l'eût trouvé orgueilleux devant lui, rebelle à sa volonté,
+peut-être fût-il resté implacable.
+
+--Mais au moins pitié pour le reste! acheva faiblement Philippe...
+Pardonnez-moi, mon père! L'oubli ne me suffirait plus! et n'enseignez
+pas à Jean à me haïr!
+
+M. de Kardigân était vaincu.
+
+--Mon Dieu, dit-il, ma parole a été plus rapide que mon cœur... Ne fais
+pas retomber ta colère sur la tête de cet enfant.
+
+Philippe s'était agenouillé.
+
+--Me permettez-vous d'assister au convoi de nos pauvres morts, mon père?
+
+--Non!
+
+--Oui... ils sont les victimes des miens.
+
+--Je pardonne, parce que vous n'êtes plus rien pour moi. J'accepte ce
+que vous m'avez offert. Vous quitterez votre nom. Les Kardigân ont
+toujours été fidèles!
+
+Il fit de nouveau quelques pas vers la porte.
+
+--Si je mourais, mon père, vous ne me laisseriez pas m'en aller sans un
+dernier adieu! Puisque je suis mort pour vous... que l'adieu soit le
+même!
+
+Le marquis regarda ce jeune visage, où les larmes avaient creusé leur
+sillon.
+
+Il eut pitié...
+
+Lentement, d'un geste noble et triste, il tendit sa main à Philippe, qui
+l'embrassa à plusieurs reprises.
+
+--Dieu vous garde! dit-il.
+
+Et il s'éloigna rapidement.
+
+
+
+
+VI
+
+FERNANDE
+
+
+On sait que M. de Salis, colonel des Suisses, avait envoyé Jean de
+Kardigân au maréchal Marmont.
+
+Le troisième fils du marquis étant le héros de ce roman, le lecteur nous
+permettra de faire, en quelques lignes, son portrait.
+
+Louis et Philippe tenaient de leur père.
+
+Jean, comme Marianne, ressemblait à sa mère. La forte race des Kardigân
+ne se retrouve pas dans cette frêle nature, presque féminine. La taille
+est moyenne. Les cheveux blonds couvrent un front où la pensée a mis son
+empreinte. C'est un adolescent de vingt ans, avec tout le charme et
+toute l'élégance d'une nature fine.
+
+Les yeux sont noirs, un peu trop enfoncés dans la tête pourtant. La
+lèvre rouge cache des dents très blanches. Les extrémités sont petites;
+une moustache et une royale blondes achèvent de donner à cette charmante
+figure une ressemblance frappante avec le portrait de Jean de l'Aigle,
+aïeul des Kardigân, qu'on peut voir à Versailles. Mais c'est une âme
+indomptable qui vit dans ce corps.
+
+Quand il était arrivé au régiment avec son allure un peu timide, Jean
+avait commencé par faire sourire ses camarades qui le surnommèrent en
+riant: Mademoiselle.
+
+Le premier qui s'avisa de dire en face ce mot au jeune homme, reçut en
+plein visage le gant du baron.
+
+Il s'appelait Aymond de Chelles.
+
+Le lendemain, ils se rencontrèrent au bois de Boulogne, dans une allée
+écartée.
+
+Aymond, grand et beau garçon, très fort, semblait ne devoir faire qu'une
+bouchée de son adversaire.
+
+De plus, il avait une réputation de tireur à l'épée qui en imposait aux
+plus résolus.
+
+Or, pendant les dix minutes que dura le combat, Jean joua avec l'épée de
+son adversaire comme l'eût fait un Saint-Georges.
+
+Quand il eut suffisamment montré sa force aux témoins stupéfaits, le
+jeune baron prit de tierce le fer de M. de Chelles et l'envoya sauter à
+dix pas.
+
+Irrité, celui-ci ne fit qu'un bond jusqu'à son épée, la ramassa, et se
+remit en garde.
+
+La seconde passe dura quelques instants. Aymond reçut un coup droit qui
+lui perça l'épaule de part en part.
+
+--Dis donc, camarade, la demoiselle est en acier! prononça Jean d'une
+voix vibrante.
+
+Ce fut le premier mouvement.
+
+Le second fut de relever avec douceur son compagnon d'armes blessé et de
+le panser lui-même.
+
+Or, le lendemain, Jean eut un second duel. Voici comment.
+
+Dans un bal au ministère de la guerre, le jour même, il entendit un
+jeune homme parler de cette rencontre en se moquant de M. de Chelles. Le
+garde-du-corps s'avança, et lui dit:
+
+--Monsieur, je suis le camarade de M. de Chelles, et je vous prie de
+parler de lui en d'autres termes.
+
+--Monsieur, j'en parle comme il me plaît.
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--J'allais vous le proposer.
+
+--Aimez-vous le bois de Vincennes?
+
+--Je ne le connais pas, riposta Jean, toujours avec le même sang-froid.
+
+--Voulez-vous me permettre de vous en faire les honneurs?
+
+--J'en serai très-flatté.
+
+--L'honneur sera tout pour moi...
+
+Etc., etc.
+
+Le résultat fut que le jeune homme, nommé Henry Delsarte, demeura
+stupéfait en voyant qu'il avait affaire au propre adversaire de celui
+qu'il attaquait.
+
+--Comment! vous défendez votre ennemi! s'écria-t-il.
+
+--Un homme n'est jamais mon ennemi, quand je me suis battu avec lui!
+répondit Jean.
+
+Le second duel ressembla au premier, avec cette différence que M. de
+Chelles avait eu l'épaule droite traversée, et que M. Delsarte reçut son
+coup à l'épaule gauche.
+
+Aymond apprit l'aventure, et devint l'inséparable de _«Mademoiselle.»_
+
+--Au fond, j'abhorre le duel, dit le baron de Kardigân. Mais si je
+n'avais pas fait une bonne fois mes preuves, on ne m'aurait jamais
+laissé tranquille!
+
+Avec un pareil caractère, Jean n'avait pas tardé à être adoré de ses
+compagnons.
+
+Ils disaient de lui:
+
+--C'est le dernier chevalier.
+
+Et, en effet, le jeune homme était profondément chevaleresque.
+
+Or, le matin où nous faisons connaissance avec notre héros, il galope
+ventre à terre sur la route de Saint-Cloud à Paris.
+
+Il ignore encore les catastrophes qui se sont abattues sur sa famille.
+S'il est désespéré, c'est de la chute de cette royauté que, comme son
+père, il aime d'un ardent amour.
+
+Jean réfléchissait tout en courant.
+
+Il était si bien absorbé dans ses pensées, qu'il ne vit pas, à mesure
+qu'il s'approchait de Paris, des groupes d'hommes armés qui le
+regardaient passer d'un œil menaçant.
+
+On reconnaissait son uniforme royal.
+
+Jean ne s'aperçut de ces dispositions hostiles qu'en sortant de l'avenue
+de Neuilly, pour entrer dans une des rues qui, à cette époque-là,
+avoisinaient l'Arc de Triomphe.
+
+Il y fit juste autant d'attention qu'un lion à une meute de chiens
+aboyant après lui.
+
+Pourtant, dans une rue étroite, il se trouva cerné par dix ou douze
+hommes, le fusil à la main, qui arrêtèrent son cheval.
+
+--Holà! écartez-vous! s'écria le jeune officier, en mettant la main dans
+une de ses fontes.
+
+--On ne passe pas!
+
+--Bah! Et au nom de qui parlez-vous?
+
+Il sortit le pistolet de la fonte.
+
+--Au nom du peuple!
+
+--Au nom du roi, passage! dit lentement le baron de Kardigân.
+
+Un cri de colère lui répondit.
+
+Le vaincu bravait les vainqueurs.
+
+Les combattants de Juillet étaient trop rapprochés de lui pour qu'ils
+pussent faire feu. Mais l'un d'eux lança à Jean un violent coup de
+baïonnette.
+
+Celui-ci fit faire une volte rapide à son cheval qui reçut le coup.
+
+Il tomba sur ses deux jambes, livrant l'officier sans défense à ses
+ennemis.
+
+D'un bond Jean se dégagea.
+
+Il commença par décharger ses deux pistolets, puis, tirant son sabre, il
+se colla contre la porte d'une maison, afin de ne pas être pris par
+derrière.
+
+--Fusillons-le! dit un des hommes.
+
+--Chargez vos fusils! reprit un second, moi, je vais m'amuser à le
+larder de petits trous avec ma baïonnette.
+
+Heureusement, il n'eut pas le temps de _s'amuser_. Jean lui fendit la
+tête d'un revers de sabre.
+
+Mais il n'en était pas plus avancé.
+
+Déjà les fusils étaient chargés.
+
+--Portez armes! cria le chef des révolutionnaires.
+
+Jean appuya sa main crispée, tâtant la serrure, contre la porte placée
+derrière lui. Elle était fermée.
+
+--En joue!...
+
+Au même instant, le jeune baron se sentit tomber à la renverse. La porte
+venait de s'ouvrir brusquement.
+
+--Feu! ordonna le chef.
+
+Les sept balles trouèrent le bois.
+
+La porte se referma. Jean était sauvé... Sans écouter les cris de rage
+de ses ennemis, sans s'occuper des coups de crosse qu'ils frappaient, il
+allait s'élancer dans la maison, quand une douce main prit la sienne, et
+une voix émue lui dit:
+
+--Chut! venez!
+
+Alors il comprit que ce chemin de salut lui avait été ouvert par celle
+qui lui parlait ainsi.
+
+Il regarda...
+
+Imaginez-vous la Juliette de Shakespeare, avec ses longs cheveux bruns,
+ses yeux bleus et son front pâle. C'était en effet la plus adorable
+créature que jamais poëte ait pu rêver ou peindre.
+
+Tout entier à son admiration, Jean ne s'était pas aperçu que son
+inconnue le conduisait à travers un large escalier, et le faisait entrer
+dans une délicieuse chambre de jeune fille.
+
+--Restez là! et ne bougez pas, dit-elle.
+
+Elle l'enferma à clef et redescendit.
+
+Aussitôt elle ouvrit la porte cochère.
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-elle aux hommes qui se présentèrent.
+
+--Un brigand qui est entré ici.
+
+--Es-tu une bonne citoyenne, au moins?
+
+Un vieillard, haut de taille, vert et solide, parut, attiré par le
+bruit.
+
+--Que se passe-t-il? Je suis le citoyen Grégoire, chef de section,
+dit-il.
+
+A ce nom, le chef révolutionnaire se découvrit.
+
+--Oui, vous êtes un bon, vous, citoyen! Nous cherchons un brigand qui
+est entré dans cette maison.
+
+--Un brigand?
+
+--Oui, un garde du roi.
+
+Le vieillard se mit à rire.
+
+--Bon gibier pour vous, grommela-t-il d'un air féroce. Cherchez, mes
+enfants.
+
+--Pardon, excuse, citoyenne, reprit le chef, mais l'avez-vous vu cet
+assassin?
+
+--Non, j'étais dans ma chambre.
+
+--Vous n'avez rien entendu?
+
+--Si, j'ai entendu des bruits de pas rapides dans l'allée qui mène au
+jardin. Mais je ne m'en suis pas inquiétée, parce que j'ai cru que
+c'était une personne de la section qui venait parler à mon père.
+
+--Eh bien! si vous le permettez, mademoiselle, continua le chef,
+impressionné comme ses compagnons par la souveraine beauté de la jeune
+fille, nous allons chercher.
+
+--Faites! dit-elle froidement.
+
+Et, bien qu'une angoisse violente l'eût saisie au cœur, elle resta
+impassible.
+
+La maison du sieur Grégoire se composait d'un rez-de-chaussée, d'un
+premier et d'un second étage.
+
+On visita d'abord le rez-de-chaussée.
+
+Naturellement, on n'y trouva rien.
+
+Pourtant, pour pousser l'enquête jusqu'au bout et n'avoir rien à se
+reprocher, le chef ouvrit les armoires avec soin.
+
+Grégoire et même la jeune fille les aidèrent dans cette perquisition.
+
+Ensuite il passa au second étage, toujours suivi de ses hommes, moins
+un, laissé de faction en bas.
+
+La jeune fille frissonna. Pourtant elle réfléchit qu'ayant dit être dans
+sa chambre, on n'aurait pas l'idée d'y entrer.
+
+Par hasard, ce fut la dernière qu'on visita. Toutes étaient vides.
+
+L'un des hommes aperçut cette porte fermée, quand les autres étaient
+ouvertes:
+
+--Tiens! nous n'avons pas encore fouillé celle-là, dit-il.
+
+--Eh bien! entrez-y, dit Grégoire...
+
+Jean n'avait rien entendu de ce qui se disait. Seulement le bruit de la
+perquisition l'avertissait du danger.
+
+Quand Grégoire dit:
+
+--Eh bien, entrez-y...
+
+Il comprit que tout était fini, qu'il allait être découvert et qu'il ne
+lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie.
+
+Pourquoi, quand sa pensée embrassa tous ceux qu'il aimait, donna-t-il un
+regard à cette jeune fille qu'il n'avait fait qu'entrevoir un instant?
+
+Il entendit distinctement ce qui se passa. Après l'autorisation du
+citoyen Grégoire, le chef des révolutionnaires s'apprêtait à ouvrir la
+porte.
+
+Elle était fermée.
+
+--Enfoncez-la, dit une voix.
+
+Mais la jeune fille se jeta en travers.
+
+--Vous n'entrerez pas! prononça-t-elle d'une voix ferme.
+
+Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles.
+
+Le père lui-même ne comprenait pas.
+
+--J'ai la clef, reprit-elle, mais je ne vous la donnerai pas. C'est ma
+chambre... Nul n'y entrera...
+
+Elle dit cette phrase d'un air tellement pudique, avec tant de chasteté
+révoltée, que ces rudes hommes qui venaient de se battre avec fureur
+restèrent émus devant cette noblesse de la beauté et de l'innocence.
+
+C'étaient des ouvriers. La plupart d'entre eux, tous travailleurs,
+avaient pris le fusil pour un principe faux, égarés par les discours de
+ces gens qui savent soulever le peuple, et, quand ils l'ont soulevé, le
+laissent mourir, pendant qu'ils se cachent prudemment.
+
+Ceux-là étaient braves: ils devaient être bons. Le peuple est comme
+l'Océan. Il en a les rages cruelles et les apaisements imprévus.
+
+Puis la tête radieuse de la jeune fille les impressionnait.
+
+Le chef s'inclina devant elle.
+
+--Mademoiselle, dit-il, nous ne pouvons pas soupçonner de royalisme la
+fille du citoyen Grégoire...
+
+Un bruit léger se fit entendre dans la chambre. Elle pâlit.
+
+Mais l'ouvrier continua.
+
+--Nous nous retirons. Excusez-nous de vous avoir dérangés. Holà! les
+amis, redescendons, cria-t-il.
+
+La petite troupe, Grégoire en tête, redescendit. L'ouvrier qui avait
+parlé était en queue.
+
+Il revint auprès de mademoiselle Grégoire qui demeurait debout contre la
+porte, les bras étendus.
+
+--Il est là, murmura-t-il à son oreille. Vous voulez sauver un homme...
+Peut-être avez-vous tort... mais il sera fait comme vous le désirez. Ne
+dites pas non! J'ai entendu tout à l'heure... Faites-le changer de
+vêtements, et qu'il s'enfuie par le jardin. Adieu!
+
+Elle resta émue devant cet acte de générosité si simplement accompli.
+
+--Voulez-vous me donner la main, monsieur? dit-elle à l'ouvrier, les
+yeux humides, je suis des vôtres, vous le savez... mais, je l'ai vu
+jeune... et j'ai pensé à ceux qu'il aimait.
+
+Le chef embrassa légèrement la blanche et fine main qu'on lui tendait.
+
+--Si vous avez besoin de Jérôme Hévrard, reprit-il, appelez-le. Je suis
+ouvrier sellier et je demeure rue Saint-Honoré, n° 117.
+
+--Merci.
+
+Quand le bruit des pas eut disparu dans l'escalier et qu'elle se vit
+bien seule, elle tira la clef de sa poche et l'introduisit dans la
+serrure.
+
+Le danger était passé.
+
+Pourquoi tremblait-elle?
+
+C'est qu'elle allait se trouver seule dans sa chambre avec un jeune
+homme.
+
+Mais ce n'était pas une nature frêle. Le sang rouge du Franc coulait
+dans ses veines. Elle rentra et ferma la porte.
+
+Jean se fût cru un misérable d'adresser un seul mot de galanterie à
+celle qui venait de le sauver.
+
+Puis, avec cette seconde vue du cœur que possèdent les créatures fines
+et distinguées, il devinait que la pudeur de la jeune fille avait besoin
+d'être rassurée.
+
+--Mademoiselle, dit-il, j'ai tout entendu.
+
+Elle rougit.
+
+--J'ai une sœur qui vous ressemble; voulez-vous me dire votre nom? Elle
+priera pour vous.
+
+--Je m'appelle Fernande Grégoire.
+
+Il mit un genou en terre.
+
+--Mademoiselle, reprit Jean, avec son beau et fier sourire, je ne sais
+pas quel avenir Dieu me garde; en des temps comme ceux-ci, la vie
+humaine est si peu de chose! mais laissez-moi vous dire que je
+n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, et que je vous
+respecte comme si vous étiez ma femme ou ma sœur.
+
+La noble phrase du jeune homme rassura Fernande.
+
+Puis, il lui suffisait de le regarder pour qu'elle comprît qu'elle ne
+courait aucun danger avec lui.
+
+--Je suis le baron Jean de Kardigân. Si cet ouvrier, qui s'appelle
+Jérôme Hévrard, a besoin de moi jamais, faites-moi signe. Lui aussi a
+été généreux.
+
+--Pourquoi veniez-vous à Paris, monsieur, quand vous y saviez votre vie
+menacée?
+
+--Le devoir, mademoiselle.
+
+--Si l'on vous avait tué?
+
+--J'aurais été pleuré.
+
+--Oh! vous me faites frissonner.
+
+--Je n'ai pas encore accompli ma mission. Il faut que je parte.
+
+--Maintenant, c'est impossible!
+
+--Il le faut!
+
+--Mais c'est impossible, vous dis-je!
+
+--Il le faut!
+
+--Eh bien! moi, monsieur, je ne vous le permettrai pas. D'abord, il faut
+que vous changiez de vêtements. Ensuite, vous ne pouvez fuir que par le
+jardin. Or, la chambre de mon père donne vue sur les allées. Il vous
+apercevrait...
+
+--Mais il faut que je parte, cependant!
+
+--Attendez, mon père sortira dans une heure, après déjeuner, pour se
+rendre à sa section.
+
+--Une heure...
+
+Jean pâlit beaucoup en prononçant ces deux mots. Un léger filet de sang
+parut sur le revers de son uniforme troué.
+
+--Dieu! êtes-vous blessé?
+
+--Oh! rien, mademoiselle...
+
+--Je vous en supplie, monsieur!
+
+--Ce doit être une égratignure; quand, dans la rue, j'ai dû me défendre
+contre les coups de baïonnette de ces enragés, il m'a bien semblé...
+
+Mais Fernande n'écoutait plus.
+
+Sans s'occuper du plus ou moins de convenance de ce qu'elle faisait,
+elle déchira la manche de l'uniforme, après l'avoir entamée avec des
+ciseaux.
+
+Ce n'était qu'une égratignure.
+
+Une pointe de baïonnette avait percé le gras du bras de deux
+centimètres.
+
+Le sang coulait un peu.
+
+Elle ouvrit son armoire, et prit deux mouchoirs. Puis elle lava la
+blessure avec un mélange d'eau et d'arnica.
+
+Jean la regardait, et une émotion charmante s'emparait de lui.
+
+Il admirait l'élégance innée, la beauté souveraine de cette jeune fille
+qui entrait si brusquement dans sa vie.
+
+Mais il ne voulut rien laisser voir de ce qu'il ressentait. Il eût
+considéré comme une infamie de troubler ce jeune cœur. Rougissante, elle
+attacha la compresse improvisée sur le bras du baron. Puis, quand le
+pansement fut terminé, elle s'éloigna instinctivement de quelques pas.
+
+--Je vous quitte, monsieur, dit-elle. Sur votre âme, ne parlez pas et ne
+bougez pas...
+
+Elle disparut, laissant la chambre remplie du parfum idéal que semblent
+posséder la jeunesse et la beauté.
+
+ * * * * *
+
+Resté seul, Jean regarda autour de lui.
+
+C'était bien la chambre de jeune fille, élégante et chaste.
+
+Dans un coin, à gauche, le lit virginal entouré de ses rideaux blancs,
+qui le cachaient entièrement.
+
+A la muraille, un grand Christ d'ivoire pleurant sur sa croix blanche.
+Le citoyen Grégoire ne devait pas empêcher sa fille d'être pieuse. Une
+gravure représentait la première entrevue de Roméo et de Juliette, au
+bal des Montaigus. Avait-on dit à Fernande qu'elle ressemblait à
+l'héroïne de Shakespeare?
+
+ * * * * *
+
+Jean ne pouvait détacher ses regards de ces objets qui parlaient si
+éloquemment à son esprit.
+
+Le charme pénétrant, qui se dégage des choses matérielles, quand elles
+ont un sens pour l'âme et pour le cœur, le gagnait lentement...
+
+Il rêvait... sans s'apercevoir que l'heure passait, rapide.
+
+Il n'entendit même pas la robe de la jeune fille qui frôlait le mur du
+corridor. Elle entra, rieuse, apportant un plateau.
+
+--J'ai pensé que vous auriez faim peut-être, dit-elle avec gaieté.
+
+C'était la fin du rêve. Le prosaïsme de la vie reparaissait.
+
+Jean fit honneur au déjeuner en homme de vingt ans, qui est à jeun et
+qui a faim.
+
+--Maintenant, déguisez-vous, dit-elle.
+
+Le baron de Kardigân secoua la tête.
+
+--Non. Mon uniforme est mon drapeau. Je ne le cacherai pas!
+
+--Je vous en supplie...
+
+--N'insistez pas.
+
+Un regard de Fernande obtint une concession.
+
+D'autant plus que Jean réfléchit que, peut-être, s'il ne quittait pas
+son uniforme, il n'accomplirait pas sa mission. Il se contenta de
+retirer la veste d'ordonnance, et de la remplacer par un paletot noir.
+
+De même, il quitta le shako pour un chapeau vulgaire.
+
+--Maintenant, suivez-moi, reprit Fernande, mon père est sorti, et j'ai
+éloigné ceux qui nous servent.
+
+Elle le conduisit dans l'escalier et à travers le jardin.
+
+Par cette superbe matinée d'été, une brise douce les enveloppait. Les
+fleurs brillaient, les oiseaux chantaient.
+
+Au moment de se séparer, ils se regardèrent, inconsciemment, émus et
+troublés...
+
+Chacun d'eux emportait avec lui le cœur de l'autre.
+
+
+
+
+VII
+
+DÉPART
+
+
+Jean de Kardigân apprit, sur le soir, l'arrivée de son père à Paris.
+
+Son premier mouvement fut une joie profonde. Il adorait le vieillard, et
+sa tendresse n'avait d'égale que son respect pour lui.
+
+Il trouva Aubin Ploguen à la Place.
+
+Nous savons, en effet, que le marquis l'y avait laissé.
+
+Le Breton avait un faible pour Jean.
+
+Le jeune homme comprit, au premier regard jeté sur le fidèle serviteur,
+que quelque chose de grave, de terrible, peut-être s'était passé.
+
+Il voulut interroger Aubin; mais celui-ci ne répondit que vaguement. Son
+maître ne lui avait-il pas recommandé le silence?
+
+--Où est mon père? dit Jean.
+
+--A l'École polytechnique, monsieur.
+
+--Il ne tardera pas à revenir?
+
+--En effet... c'est mon opinion.
+
+Jean ne put jamais tirer autre chose d'Aubin Ploguen.
+
+Ils attendirent ainsi de longues heures.
+
+Le baron de Kardigân avait le cœur serré par de vagues épouvantes, quand
+il contemplait le visage attristé du Breton.
+
+On y lisait de sombres angoisses.
+
+Pour détourner son esprit des idées noires, il le reporta sur cet ange
+qui lui était apparu le matin, à une heure de danger mortel.
+
+Sans qu'il s'en doutât, l'image de Fernande restait gravée en lui.
+
+Il revoyait son beau visage, ses yeux purs et rayonnants.
+
+Se rendait-il compte, seulement, du lent travail qui se faisait en lui?
+
+Non: quand l'amour vrai, c'est-à-dire l'amour chaste et sincère naît
+dans une âme humaine, cette âme ne le sent pas: elle le devine.
+
+Vers une heure du matin, le marquis arriva.
+
+Jean chassa loin de lui toute pensée importune et courut se jeter dans
+les bras du vieillard.
+
+Il lui sembla que son père l'embrassait avec plus de tendresse que
+d'habitude.
+
+Mais il hésita avant d'avoir le courage de l'interroger. La figure
+dévastée, presque livide, du marquis, parlait.
+
+--Mon père, qu'avez-vous? s'écria-t-il avec angoisse.
+
+--_Monsieur le comte_, répondit le marquis, vous êtes le seul enfant que
+Dieu m'ait laissé.
+
+--Le seul enfant? Ciel! que voulez-vous dire, mon père?
+
+--Hélas!
+
+--Mon frère Louis?
+
+--Il est tué!
+
+--Ma sœur Marianne?
+
+--Elle est tuée!
+
+--Mon frère Philippe?
+
+--Il est mort!...
+
+Jean ne comprit pas d'abord le sens affreux de cette réponse
+impitoyable. Cette nouvelle le terrifiait, le désespérait. Il cacha sa
+tête dans ses mains et pleura.
+
+--Pleure, pleure, enfant bien-aimé, murmura le vieillard en serrant son
+dernier-né sur sa poitrine; pleure, car Dieu te garde sans doute de
+rudes épreuves!
+
+--Ah! je vous aimerai pour nous tous, dit Jean en embrassant son père.
+Comment Louis et Marianne ont-ils été tués?
+
+--En défendant le roi.
+
+--Comment Philippe a-t-il été tué?
+
+--Je n'ai pas dit que votre frère Philippe eût été tué.
+
+--Mon père...
+
+--J'ai dit qu'il était mort.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Mon fils, pour la première fois, depuis que notre aïeul Kardigân
+mourut à Saint-Jean-d'Acre, notre devise _fidèle_ a reçu un sanglant
+démenti. Celui qui était votre frère a trahi son nom, a trahi sa cause,
+a trahi son roi! Je l'ai chassé de ma famille, et désormais j'entends
+qu'il n'existe plus ni pour vous ni pour moi.
+
+Jean connaissait son père; il connaissait l'implacabilité de cette
+nature loyale quand elle se trouvait placée en face de son devoir.
+
+Rien ne le ferait plier.
+
+Il courba le front sous cet arrêt, pleurant tout bas ces morts qui lui
+brisaient le cœur, cette trahison qui le laissait seul.
+
+--Venez, dit M. de Kardigân.
+
+Et les trois hommes allèrent passer le reste de la nuit auprès des
+cercueils de Louis et de Marianne.
+
+Le lendemain, l'enterrement eut lieu.
+
+C'était en vérité quelque chose de navrant que ces deux convois blancs
+qui marchaient lentement dans la rue.
+
+M. de Kardigân, Jean et Aubin Ploguen suivaient, tête nue; derrière eux,
+quelques parents éloignés, les seuls qu'on eût pu prévenir par ce temps
+troublé.
+
+Sur les draperies blanches qui couvraient le cercueil de Louis brillait
+le ruban rouge de la Légion d'honneur; sur celui de Marianne, les mains
+pieuses du père et du frère avaient jeté de belles fleurs... ces fleurs
+que la jeune fille aimait tant.
+
+Les passants regardaient émus.
+
+--Qui est-ce? demandait-on.
+
+--Un père et un frère qui conduisent leurs chers aimés au tombeau!
+
+--Tués, tous les deux?
+
+--Tués, l'officier et la fille!
+
+Et on se découvrait sur le passage de cette grande douleur qui arrachait
+des larmes à tous.
+
+Jean portait son uniforme de garde-du-corps. Le peuple ne grondait plus
+en le voyant. Que sont les haines politiques en face de pareils deuils?
+
+La cérémonie fut courte et silencieuse.
+
+Une chaise de poste et deux chevaux sellés attendaient à la porte. Le
+marquis y monta, après avoir fait placer les deux cercueils dans la
+voiture. Jean et Aubin Ploguen sautèrent en selle.
+
+Le duc d'Angoulême ayant accordé un congé au baron pour rendre les
+derniers devoirs à ceux qu'il avait perdus, Jean était libre
+d'accompagner son père à Kardigân.
+
+On comprend combien fut triste un voyage accompli dans de pareilles
+conditions.
+
+La seule joie du jeune homme était d'apercevoir à travers les portières
+de la voiture la tête pensive de son père.
+
+Ils arrivèrent à Kardigân par une belle matinée du mois d'avril.
+
+L'inhumation eut lieu dans le cimetière de la famille.
+
+Puis tous les deux reprirent leur vie d'autrefois, quand Jean n'était
+pas encore parti pour Paris.
+
+M. de Kardigân se courbait tous les jours de plus en plus. Sa tête
+blanche prenait des teintes verdâtres, par instants, qui inquiétaient la
+tendre sollicitude de son fils. Aubin Ploguen lui-même restait muet. On
+sentait qu'un vent de désolation soufflait sur cette maison naguère si
+fortunée, si enviée.
+
+Un matin, Jean reçut une lettre de Paris. Il tressaillit en
+reconnaissant l'écriture de Philippe.
+
+La lettre était déchirante.
+
+Philippe avait consenti à perdre son nom, mais il ne consentait pas à
+perdre l'affection du vieillard. Il suppliait Jean d'obtenir son pardon,
+d'implorer pour lui.
+
+Le jeune homme se sentit remué jusqu'au fond de l'âme en lisant ces
+lignes, où Philippe lui peignait sa souffrance.
+
+Il entra dans la chambre de son père. M. de Kardigân, accoudé à sa table
+de travail, contemplait les portraits de ses deux enfants qui n'étaient
+plus.
+
+Jean crut l'heure favorable.
+
+Il s'avança près de lui.
+
+--Vous avez à me parler, mon fils? demanda le marquis en relevant le
+front.
+
+--Lisez, mon père.
+
+M. de Kardigân prit la lettre; mais dès qu'il eut reconnu l'écriture, il
+la déchira et en jeta froidement les morceaux au vent.
+
+--Père! père! il souffre et demande pardon!
+
+--De qui me parlez-vous?
+
+--De mon frère, de Philippe, de votre fils.
+
+--Ce n'est pas votre frère, et ce n'est pas mon fils, ne l'oubliez pas!
+
+--Monsieur le marquis, ayez pitié.
+
+--Celui pour lequel vous m'implorez est mort: je vous l'ai déjà dit.
+
+La voix du vieillard était nette et inflexible.
+
+Jean comprit qu'il serait inutile d'insister davantage. Il se retira et
+raconta à son frère ce qui s'était passé.
+
+Il le blâmait, lui aussi; mais il était jeune, et l'âge ne lui avait pas
+donné cette rigidité de conscience qui rendait le marquis impassible
+dans ses volontés.
+
+Le soir, M. de Kardigân lui dit:
+
+--Jean, vous allez me jurer de ne jamais lire une lettre comme celle de
+ce matin, et de n'y jamais répondre sans ma permission.
+
+--Vous le voulez?
+
+--Je le veux.
+
+--Soit. Je vous le jure, mon père.
+
+--Bien, mon enfant.
+
+Quelques jours se passèrent encore.
+
+Enfin, Jean vit, un matin, à son réveil, les équipages du marquis qui
+attendaient dans la cour du château.
+
+Au même instant, son père entra dans sa chambre en costume de voyage.
+
+--J'aurais voulu te prévenir plus tôt, mon enfant, dit celui-ci, mais je
+n'ai reçu la nouvelle que cette nuit.
+
+--Nous partons?
+
+--Oui.
+
+--Quand?
+
+--Dans deux heures.
+
+Jean se hâta de faire ses derniers préparatifs. En vérité, sa vie était
+si pleine d'événements depuis la révolution de Juillet, qu'il ne
+s'étonnait plus de ce qui pouvait y survenir d'imprévu.
+
+Aubin Ploguen restait au château.
+
+L'affection qu'il portait à Jean avait doublé. Il sentait que la fin du
+marquis était proche, et que le comte resterait seul, n'ayant plus que
+lui.
+
+--Ne trouvez-vous pas M. de Kardigân bien changé? lui demandait une fois
+le curé du bourg.
+
+--Oh! oui... c'est mon opinion.
+
+Le père et le fils montèrent à cheval.
+
+--Où allons-nous, monsieur? demanda Jean à son père, au moment où ils
+passaient sous la verte allée du parc.
+
+--Mon fils, nous allons saluer le roi de France. Il est bon de
+renouveler son serment de fidélité aux souverains qui partent en exil...
+
+
+
+
+VIII
+
+LE SERMENT
+
+
+Charles X s'embarquait à Cherbourg.
+
+M. de Kardigân et son fils gagnèrent Savenay et arrivèrent à Rennes par
+Redon.
+
+A Rennes, deux routes les conduisaient à Cherbourg: l'une suit le
+littoral de la mer, à l'extrémité ouest de la presqu'île de Cotentin;
+l'autre, la plus courte, passe à Avranches, à Pont-l'Abbé et à Valognes.
+
+C'est celle-ci que prirent les voyageurs.
+
+Le roi était annoncé quand ils entrèrent dans la ville.
+
+Le lendemain, en effet, le bâtiment sur lequel devait s'embarquer
+Charles X attendait en rade.
+
+Il y a une chose qu'on n'a pas assez dite: c'est la profonde différence
+qui existe entre le départ de Charles X et celui de Louis-Philippe.
+
+L'un fut un voyage, l'autre une fuite.
+
+Le chef de la Maison de Bourbon quittait la France, entouré des siens,
+escorté de ses fidèles; le chef de la famille d'Orléans la quitta en se
+cachant.
+
+Le marquis et Jean étaient des premiers sur la jetée, quelques heures
+avant l'embarquement.
+
+Quand le roi parut, M. de Kardigân s'avança respectueusement au-devant
+de lui.
+
+Le souverain connaissait son serviteur.
+
+Il eut un sourire triste en apercevant cet ami des jours malheureux, qui
+fut toujours absent pendant les jours heureux.
+
+Il tendit la main au vieux gentilhomme, qui la baisa respectueusement.
+
+--Sire, dit le marquis, je sollicite de Votre Majesté quelques instants
+d'audience.
+
+Cette phrase, prononcée en face de ce vaisseau qui allait emporter le
+fils de saint Louis au milieu de cet abandon du malheur et de
+l'infortune; cette phrase où vibrait tant de respect, où la fidélité de
+trente générations résumait son culte et sa croyance, impressionna
+profondément ceux qui l'entendirent.
+
+Une audience!
+
+Où étaient le Louvre et les gardes-du-corps; et ceux qui, après avoir
+mendié un sourire du maître, le trahissaient à cette même heure pour
+adorer le soleil levant?
+
+Une audience!
+
+L'Océan était l'huissier, attendant que le roi eût écouté son sujet pour
+exécuter les ordres reçus et emporter le souverain loin de cette terre
+de France qu'il avait tant aimée!
+
+Charles X comprit le sens sublime de ce mot:
+
+--Parlez, monsieur, dit-il.
+
+--Sire, continua le vieillard en redressant son front, sire, mon père a
+été guillotiné à Nantes; ma mère a été exécutée à Nîmes. L'un de mes
+oncles fut tué à la bataille du Mans, le second fusillé avec Charette;
+sire, j'ai été blessé trois fois en Vendée; mon frère cadet mourut de
+fatigue et d'épuisement sous Maulévrier; mon fils aîné a été tué le 30
+juillet à Paris,--pour le roi; ma fille a été tuée à Paris, pour le roi;
+le second de mes enfants n'existe plus... Je lui ai arraché son nom, sa
+devise, son écusson: ainsi disparaissent et soient punis les traîtres!
+Il me reste un fils...
+
+Il s'arrêta, les pleurs étouffaient ses paroles.
+
+Il continua plus lentement encore, répétant les dernières paroles qu'il
+avait prononcées:
+
+--Il me reste un fils... Je le voue au service de Votre Majesté et de sa
+race! Je jure en son nom qu'il sera toujours parmi ces hommes braves et
+loyaux, prêts à lever l'étendard du roi sur la terre de France!
+
+Une larme glissa sur la joue du vieux roi.
+
+--J'accepte ce serment, mon serviteur.
+
+Puis il tendit la main à Jean, qui fit comme son père et la baisa.
+
+--Dieu vous garde! dit-il.
+
+Le souverain acceptait le serment avec la même simplicité que le sujet
+en avait mis à l'offrir.
+
+L'embarquement commença.
+
+Jean, les bras croisés, pâle, l'œil brillant et résolu, suivait du
+regard cette scène solennelle et grandiose.
+
+En quelques minutes, son père venait de vouer toute sa vie à une cause.
+Il lui avait même semblé inutile d'ajouter une parole.
+
+Ils restèrent là tous les deux, muets, immobiles, contemplant ce
+vieillard découronné, plus grand encore sur ce pont de vaisseau, son
+dernier royaume, qu'au Louvre, sur son trône.
+
+Le capitaine du navire fit hisser les voiles, et l'on vit le corps
+souple et effilé du bâtiment glisser sur la cime des vagues, comme un de
+ces gigantesques albatros qui font une lieue en quelques coups d'ailes.
+
+Quand les voiles blanches eurent disparu à l'horizon, quand le ciel, le
+vaisseau et l'océan semblèrent ne plus former qu'un, M. de Kardigân prit
+le bras de son fils et le serra fortement.
+
+--Salut à la majesté tombée! dit-il.--N'oubliez jamais cela, comte!
+
+Ils revinrent silencieux à leur hôtel, où les attendaient leurs
+équipages.
+
+Ils retournèrent à Kardigân à petites journées. On eût dit que le
+marquis, ayant terminé ce qu'il avait à accomplir sur la terre, n'avait
+plus qu'à mourir.
+
+Des symptômes d'affaiblissement commencèrent à s'emparer de lui.
+
+De Valognes à Pont-l'Abbé, il resta encore bien droit et ferme sur sa
+selle.
+
+Mais plusieurs fois, entre Pont-l'Abbé et Avranches, il trahit son
+malaise par de sourdes plaintes qui sortaient malgré lui de ses lèvres.
+
+En approchant de Rennes, le marquis dut quitter le cheval pour la
+voiture.
+
+Jean suivait d'un regard navré ces progrès d'un affaiblissement qui
+présageait une proche fin. La pâleur devenait de la lividité.
+
+Nous avons comparé une fois M. de Kardigân à un chêne robuste auquel le
+bûcheron vient de donner son premier coup de cognée.
+
+Le chêne ayant perdu sa sève, à mesure que ses branches étaient tombées
+une à une, courbait son front et mourait.
+
+En arrivant à Kardigân, le marquis se coucha.
+
+En passant à Rennes, Jean avait demandé à un célèbre praticien de la
+ville de lui indiquer un de ses confrères de Savenay ou de Guérande,
+dans lequel il pût avoir confiance. Le praticien lui nomma le docteur
+Hérault, que connaissaient bien les pauvres et les souffrants de la côte
+bretonne.
+
+M. Hérault fut appelé par Jean.
+
+--Je suis un homme, docteur, lui dit-il; donc traitez-moi en homme: ne
+me cachez rien de la vérité, quelle qu'elle soit.
+
+--Soit, monsieur! Dans trois jours votre père sera mort!
+
+Bien que préparé à ce rude coup, Jean chancela.
+
+--Trois jours!
+
+--Peut-être moins... Tenez, monsieur, je serai franc. Il y a deux choses
+chez l'homme: le corps et l'âme. Les maladies du corps, nous les
+connaissons, et nous pouvons en triompher quelquefois, quand Dieu le
+veut bien.
+
+Mais l'âme!
+
+Qui peut analyser les souffrances inconnues qui l'épuisent? Votre père
+est frappé là. J'ai appris comme tout le monde le rude coup dont votre
+maison a été atteinte. Ne cherchez pas ailleurs la maladie de M. de
+Kardigân. Sa vie s'en va par les blessures à travers lesquelles le sang
+des siens a coulé!
+
+Jean serra la main du docteur.
+
+Il devinait, lui aussi, que tout remède pour tenter une guérison serait
+inutile.
+
+Le marquis reposait dans son lit, pendant que son fils causait avec le
+médecin.
+
+C'était le soir.
+
+Aubin Ploguen, assis au chevet du lit, veillait le moribond, comme
+là-bas, à l'hôpital de la Charité, il avait veillé le mort. M. de
+Kardigân dormait.
+
+Sa figure amaigrie gardait l'empreinte d'une souffrance intérieure
+morale; et en même temps on y voyait ce je ne sais quel rayonnement plus
+qu'humain que donne une conscience pure.
+
+La fenêtre ouverte laissait parvenir jusqu'à lui le souffle chaud de la
+soirée, tiédi par les brises salines qu'apporte la mer à ces côtes de
+Bretagne.
+
+Quand il s'éveilla, son œil regarda autour de lui, et un pâle sourire
+erra sur sa lèvre en apercevant Aubin Ploguen.
+
+--Mon fils... balbutia-t-il.
+
+Aubin se hâta de prévenir Jean, qui arriva auprès du malade.
+
+--Comment êtes-vous, père? demanda le jeune homme.
+
+--Mieux, merci, mon enfant.
+
+--Vous ne désirez rien?
+
+--Si...
+
+Le marquis tendit la main vers le tiroir de sa table de travail.
+
+--Ouvre ceci, dit-il.
+
+Jean obéit et interrogea le marquis du regard, comme pour lui demander
+quel ordre il désirait lui donner.
+
+--Prends une grande enveloppe scellée que tu trouveras, mon enfant.
+
+Jean prit l'enveloppe.
+
+--Écoute, mon enfant, dit le vieillard, cette nuit ou demain matin je
+mourrai... Tu as fait venir un médecin... ce n'est pas ce médecin-là
+qu'il me faut, c'est l'autre, celui qui parle de Dieu... Je te prie
+d'envoyer chercher le curé de Kardigân...
+
+Jean frissonna devant l'assurance avec laquelle son père parlait.
+
+M. Hérault disait: trois jours. Le moribond, lui, disait: demain.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Quand M. le curé me quittera, tu reviendras auprès de moi; j'aurai un
+suprême entretien avec toi. Emporte ceci... c'est mon testament.
+
+Une demi-heure après, l'abbé Raymond, curé de Kardigân, arriva, et reçut
+la confession du mourant; puis on introduisit toute la maison, les
+valets et les paysans qui, agenouillés derrière Jean et Aubin Ploguen,
+assistaient à la communion dernière du maître.
+
+--Je meurs dans ma religion catholique, apostolique et romaine, dit le
+vieillard. Le ciel me pardonnera peut-être mes péchés en faveur de mon
+repentir!
+
+Cette scène, impressionnante au plus haut degré, se passait au milieu du
+recueillement de tous et du silence de cette nuit d'été.
+
+Tout le monde se retira quand le curé de Kardigân laissa seul le
+marquis.
+
+--Restez, Jean, dit celui-ci.
+
+Jean, qui s'apprêtait à s'éloigner, s'arrêta.
+
+--Venez vous asseoir près de moi, mon fils.
+
+Le jeune homme obéit.
+
+--Je vais mourir, dit lentement le marquis... Écoutez-moi, mon fils...
+
+
+
+
+IX
+
+LA LÉGENDE DE KARDIGAN[2]
+
+
+Le marquis resta un moment les yeux fixes dans le vide, puis commença
+ainsi:
+
+--Vous savez, Jean, que, sous le roi Philippe Auguste, la branche
+cadette de notre famille quitta la France et s'installa en Portugal.
+
+Or, un siècle environ après, Alonzo de Kardigâne,--notre nom français
+avait subi une altération,--jouissait de l'amitié du roi Jean.
+
+Alonzo était bon, brave et loyal.
+
+Son souverain faisait cas de lui comme du meilleur et du plus dévoué de
+ses gentilshommes.
+
+Un jour, un officier se présenta au palais de Kardigâne, situé aux
+environs de Lisbonne, et vint dire à Alonzo que le roi le mandait auprès
+de lui.
+
+Le comte de Kardigâne se hâta d'obéir aux ordres de son maître.
+
+Il arriva au palais royal et le trouva plongé dans les réjouissances.
+
+La reine Christine-Amélie venait d'accoucher, et le nouveau-né avait été
+salué prince-infant par la cour assemblée.
+
+On introduisit Alonzo dans la chambre même de l'accouchée.
+
+En l'apercevant, le roi se leva et lui dit:
+
+--Comte, je t'ai fait venir parce que j'ai besoin de toi.
+
+--Je suis aux ordres de mon Sire, répondit le gentilhomme.
+
+Mais, à la même minute, la pauvre Christine-Amélie jeta un cri suprême
+et mourut.
+
+Le roi Jean était à la fois veuf et père.
+
+L'infant dormait, couché sur le lit de dentelles, à côté de la morte; il
+dormait, car l'enfance ayant beaucoup à vivre, ne se lasse pas de
+sommeil.
+
+Jean prit la main de Kardigâne et la plaça sur la tête du petit infant.
+
+--Devant Dieu, en souvenir de la reine qui n'est plus, et sur ton épée
+de chevalier, tu vas me jurer, comte, d'être toute ta vie fidèle à celui
+que Dieu te donnera pour maître après moi.
+
+--Je le jure!
+
+--Dieu a reçu ton serment. Je n'ai plus besoin de toi.
+
+Et des années passèrent. Le comte de Kardigâne vieillissait; jamais le
+roi Jean ne lui avait rappelé son serment de fidélité éternelle.
+
+Un jour, un moine, comme l'officier longtemps auparavant, se présenta
+chez lui:
+
+--Messire, dit-il, notre roi est à l'agonie. Le Ciel ait son âme! Il
+vous appelle.
+
+Le comte sauta à cheval et courut au palais. On l'introduisit dans cette
+même chambre où la reine était morte, où l'infant était né.
+
+A son tour, le roi était couché sur le lit; on eût cru qu'il était déjà
+trépassé. Lorsque le comte entra, il tourna péniblement la tête, et bien
+qu'il n'eût pas bougé depuis des heures, il saisit la main du
+gentilhomme, et de sa lèvre décolorée prononça ces deux mots:
+Souviens-toi!
+
+Kardigâne se mit à genoux, baisa la main du roi et sortit en faisant le
+signe de croix.
+
+Le jeune prince fut couronné roi le lendemain, sous le nom de dom
+Sanche. Les gentilshommes, les officiers et les soldats lui jurèrent
+fidélité. Seul, le comte de Kardigâne s'y refusa, et quand la raison lui
+en fut demandée, il répondit:
+
+--On ne peut pas prêter deux fois le même serment.
+
+Cette réponse, que nul ne comprenait, fut rapportée à dom Sanche, qui,
+conseillé par son cousin et son favori dom Alphonse, marquis d'Algarac,
+voulut exiler le comte. Seulement, en souvenir de l'amitié que son père
+avait éprouvée pour le vieillard, il se contenta de l'éloigner de la
+cour en lui donnant le commandement de la ville forte d'Oporto.
+
+Quinze autres années se passèrent pendant lesquelles dom Sanche sembla
+prendre à tâche de soulever son peuple contre lui. Il mécontenta son
+armée, doubla les impôts et fit alliance avec les Maures.
+
+Alphonse, le mauvais conseiller du roi, crut le moment venu de démasquer
+sa traîtrise.
+
+Il prit le palais de vive force, déclara dom Sanche indigne et l'enferma
+au monastère des Bénitès.
+
+Le Portugal laissa faire. Il était las de son ancien maître.
+
+Seul, le comte de Kardigâne refusa de reconnaître l'usurpateur et de lui
+rendre la place d'Oporto.
+
+--J'ai de l'honneur plein ma vie, dit-il au député d'Alphonse, qui le
+sommait de lui donner les clefs de la ville. Je ne deviendrai pas infâme
+à soixante-dix ans!
+
+Quand le député fut parti, Kardigâne rassembla ses troupes,--trois cents
+hommes!--il fit lever les herses, remplir les fossés d'eau et les
+magasins de nombreuses provisions.
+
+Un mois après, il était assiégé.
+
+Le siége dura cinq ans.
+
+Kardigâne avait une trop petite armée pour prendre l'offensive et tenir
+la campagne. Il se contentait de repousser les assauts qui étaient
+donnés à la citadelle.
+
+Le chef des assiégeants ne se lassait pas, car il se disait que, s'il ne
+pouvait dompter Kardigâne par la force, il aurait, un jour, raison de
+lui par la faim.
+
+En effet, les vivres étaient presque épuisés.
+
+Le comte en fit une distribution plus rare; puis il ne donna plus que
+des demies et des quarts de ration.
+
+Un matin, l'intendant de la citadelle lui déclara qu'il n'y avait pas,
+dans toute la ville, de quoi faire un pain d'enfant.
+
+Alors on tua les chevaux et on les mangea.
+
+Après les chevaux, on poursuivit les chiens, les chats et les rats.
+
+Les animaux disparus, Kardigâne fit bouillir les harnais et les selles;
+mais la peste décimait la garnison. Pendant ces cinq ans, les deux tiers
+avaient été tués.
+
+Des cent derniers, la maladie en prit soixante.
+
+Alors le comte fit venir les quarante qui avaient résisté et leur dit:
+
+--Vous n'avez pas fait de serment de fidélité, donc vous êtes libres.
+Si, après-demain, Dieu n'a pas accompli un miracle en notre faveur, les
+portes de la ville vous seront ouvertes.
+
+Des quarante soldats restés vivants, trente-trois désertèrent; sept
+seulement demeurèrent.
+
+Le lendemain; un chevalier vint frapper de sa lance le fer de la herse,
+et dit qu'il s'appelait dom Eyriès, officier supérieur du roi Alphonse,
+et qu'il voulait parler au comte de Kardigâne.
+
+Dom Eyriès fut introduit dans la chambre où Kardigâne dormait habillé
+dans son armure de fer. Le vieillard avait alors quatre-vingts ans. Son
+sommeil, calme comme celui d'un enfant, exprimait la tranquillité de son
+âme.
+
+Dom Eyriès mit un genou en terre devant cet emblème vivant de la
+fidélité humaine, et quand le vieillard fut éveillé, il lui dit:
+
+--Messire comte, le roi dom Sanche vient de mourir, sans enfants.
+Alphonse n'est donc plus un usurpateur, puisque c'est à lui que le trône
+revenait de droit. Vous êtes délié de votre serment. Remettez-moi les
+clefs de la ville.
+
+Kardigâne lui répondit:
+
+--Je veux m'assurer de cette mort. Suivez-moi.
+
+Les deux gentilshommes partirent d'Oporto et allèrent au couvent des
+Bénitès. La, le comte demanda où était le roi dom Sanche. On lui
+répondit qu'il était mort.
+
+--Menez-moi à son tombeau, dit-il.
+
+On le conduisit à la chapelle du couvent où étaient écrits ces deux mots
+sur une large dalle:
+
+SANCHE, ROI
+
+--Ouvrez le tombeau! reprit le comte.
+
+On ouvrit le tombeau, et le corps embaumé du roi défunt apparut dans son
+cercueil.
+
+Alors Kardigâne s'agenouilla, et, baisant la main glacée du cadavre, il
+dit:
+
+--Mon Sire, c'est toi qui m'as donné les clefs de la ville; c'est à toi
+que je dois les rendre!
+
+Et, mettant les clefs dans le cercueil, il fit fermer le tombeau et
+s'éloigna.
+
+Deux jours après, il arrivait à la cour.
+
+--Je viens vous saluer, dit-il à Alphonse; car, maintenant, c'est vous
+qui êtes mon roi.
+
+--Jure-moi fidélité, comme tu l'as jurée à mon cousin, répliqua
+Alphonse, et je te fais le second du royaume.
+
+Kardigâne hocha la tête, et dit d'une voix triste:
+
+--Monseigneur, j'ai fait un serment de fidélité dans ma vie, mais il m'a
+coûté trop cher pour que j'en veuille faire un second...»
+
+ * * * * *
+
+Jean avait écouté le long récit de son père, impressionné par la loyauté
+sublime de son aïeul.
+
+Le vieillard reprit faiblement, car ces paroles l'avaient épuisé:
+
+--Mon fils, la fille de celui dont je t'ai conté l'histoire a épousé un
+Kardigân de France, son cousin. Tu es donc doublement son descendant.
+Pense que c'est en souvenir de lui que notre devise: _Toujours prêt_, a
+été changée pour celle qui brille aujourd'hui sur notre écusson:
+_Fidèle!_ Je vais mourir, mais je n'ai pas d'autre enseignement à te
+donner...
+
+Le marquis retomba sur le lit.
+
+Jean se mit à genoux, priant et pleurant.
+
+Tout à coup le vieillard se redressa:
+
+--Fais entrer tout le monde! dit-il. Je veux que tout le monde me voie
+mourir!
+
+Les valets et les serviteurs rentrèrent pour l'agonie, comme ils étaient
+venus pour la communion.
+
+Il semblait que ce fils des chevaliers d'autrefois voulût donner, en
+exemple, la fin d'une belle vie:
+
+--Monsieur le marquis de Kardigân, dit le moribond d'une voix encore
+ferme, vous êtes désormais le chef de la maison. Que tous n'oublient pas
+qu'ils vous doivent obéissance et respect!
+
+Puis, il appuya sa tête sur l'oreiller et sembla dormir.
+
+Un sourire voltigeait sur sa lèvre; un frémissement agitait par instant
+ce corps usé par la vieillesse et la douleur.
+
+--Jean! Jean! murmura-t-il soudain.
+
+Le jeune homme se pencha sur le lit du vieillard, comme pour recueillir
+sa dernière pensée.
+
+Celui-ci mit son doigt sur le front de Jean:
+
+--Fidèle! dit-il.
+
+Ce fut son dernier mot.
+
+FIN DU PROLOGUE
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ LES FRÈRES ENNEMIS
+
+
+
+
+I
+
+UN BAL DE L'OPÉRA EN 1831
+
+
+Seize mois environ après la mort de M. le marquis Huon-Anne de Kardigân,
+c'est-à-dire vers le milieu du mois de décembre de l'année 1831, notre
+drame recommence à Paris.
+
+Paris s'amuse.
+
+Ou plutôt, pour être plus juste, Paris cherche à s'amuser.
+
+Il vient de passer par de rudes secousses. D'abord le choléra.
+
+M. Gisquet, préfet de police, avait dû placarder une affiche défendant
+le gouvernement contre l'accusation portée par le peuple de jeter du
+poison dans les fontaines et dans les brocs des marchands de vin.
+
+Cette proclamation, datée du 2 avril, montre combien le nouveau régime
+était impopulaire.
+
+Pendant tout le temps que dura l'invasion du choléra, Paris fut
+transformé en un immense tombeau.
+
+Un seul homme eut de l'esprit: M. Harel, directeur de la
+Porte-Saint-Martin, qui fit insérer dans les journaux une réclame ainsi
+conçue:
+
+--«On a remarqué avec ÉTONNEMENT que les salles de spectacle étaient les
+seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun
+cas de choléra ne s'était encore manifesté. Nous livrons ce fait
+INCONTESTABLE à l'investigation de la science et de l'Institut!!!»
+
+Puis le choléra disparut, après avoir emporté quatre-vingt mille
+victimes.
+
+Après lui, vinrent les émeutes.
+
+Émeute à Grenoble, émeute à Lyon, émeute à Lille, émeute partout!
+
+On voit que ce pauvre Paris et ces pauvres Parisiens avaient été
+durement secoués pendant l'année, et que vraiment il était tout naturel
+qu'ils songeassent à s'amuser.
+
+Comme distractions, ils avaient eu Alexandre Dumas d'abord, le lion de
+cette époque.
+
+On ne s'était occupé, douze mois durant, que du grand bal d'Alexandre
+Dumas; ensuite de la première représentation du _Mari de la Veuve_,
+d'Alexandre Dumas; troisièmement, de la _Tour de Nesles_, d'Alexandre
+Dumas; et, enfin, des discussions d'Alexandre Dumas avec M. Frédéric
+Gaillardet, toujours à propos de cette même _Tour de Nesles_, qui
+faisait florès.
+
+La seule chose qui pût distraire un moment l'attention publique du plus
+grand de nos romanciers, fut le bal de l'Opéra, alors dans toute sa
+splendeur:
+
+_Quantum mutatus ab illo!_
+
+Il en résultait que, par suite de l'incroyable succès dont jouissait le
+drame en vogue, tous les costumes du bal de l'Opéra de l'année 1831
+étaient des Buridan par centaines, des Marguerite de Bourgogne par
+trentaines et des Gaultier d'Aunay par vingtaines.
+
+Car, à cette époque, les hommes du monde dédaignaient d'employer à leur
+usage le vulgaire habit noir, dont se servaient de nos jours les
+habitués de M. Strauss.
+
+La plupart d'entre eux venaient costumés au bal de l'Opéra.
+
+Or, le samedi 17 décembre, une foule nombreuse envahissait la rue Le
+Peletier, débordant presque sur le boulevard. C'étaient des huées, des
+cris, des applaudissements et des éclats de rire.
+
+Un flot de voitures entrait dans la rue: et les élégants coupés, ou les
+voitures de place, les citadines, jetaient les arrivants sur le pavé de
+l'Opéra.
+
+Une bouquetière se tenait à droite, portant son étalage suspendu à son
+cou.
+
+Cet étalage se composait de roses rouges et de roses blanches, ces
+malheureuses fleurs pâles, écloses, à force d'art, dans une serre
+d'industriel: et les pauvrettes, se sentant sans parfum, regrettaient
+d'être nées.
+
+Un _lion_--le mot du temps--fit son emplette en passant, et demanda à la
+jeune bouquetière:
+
+--Êtes-vous contente, ce soir?
+
+--Pas beaucoup, monsieur.
+
+--Les affaires ne vont pas?
+
+--Je n'ai vendu que trois bouquets de roses blanches et rouges.
+
+--Je ferai le quatrième.
+
+--Et tous ceux qui me les ont achetés étaient costumés en Buridan et
+masqués.
+
+Le _lion_, déguisé lui-même en Palikare, se mit à rire et s'éloigna.
+
+Il comprenait encore, jusqu'à un certain point, qu'on se déguisât en
+Buridan pour venir au bal de l'Opéra, bien que l'extrême abondance de
+ces costumes eût dû faire reculer un homme du monde.
+
+Mais qu'on se masquât!
+
+Voilà ce qui était impardonnable.
+
+A peine eut-il disparu, qu'un jeune homme, enveloppé d'un manteau épais,
+s'arrêta à son tour devant la bouquetière.
+
+--Un bouquet mêlé, dit-il.
+
+Un bouquet mêlé signifiait union égale de roses blanches et de roses
+rouges.
+
+--Voici, monsieur.
+
+Le jeune homme, en voulant prendre un louis dans sa poche, entr'ouvrit
+son manteau et laissa voir sa cotte de mailles de Buridan.
+
+--Encore un Buridan!... pensa la bouquetière en riant.
+
+L'inconnu était masqué.
+
+Il mit un louis sur l'étalage et s'engouffra sous le portail.
+
+Cinq minutes après, nouveau Buridan, également masqué.
+
+--Un bouquet mêlé, dit-il aussi.
+
+Il fut suivi d'un troisième Buridan semblable aux autres, qui prit le
+même bouquet mêlé, donna un louis et passa.
+
+--C'est bien curieux! murmura-t-elle; voilà six Buridans, tous masqués,
+qui m'ont demandé la même chose.
+
+Puis, comme, somme toute, c'était de peu d'importance, elle ne s'en
+occupa plus.
+
+Cependant suivons la foule, pour nous servir de l'expression en usage
+auprès de messieurs les bateleurs de place publique. L'Opéra, brûlé
+naguère, ouvrait au public ses deux grands escaliers du bas, par
+lesquels on arrivait au premier étage, où se trouvaient les loges,
+l'amphithéâtre et le foyer.
+
+Ce foyer, sans être aussi grand que celui que nous avons connu, tenait
+toute la largeur des panneaux du fond.
+
+Les groupes y étaient si compacts, qu'à peine pouvait-on s'y promener.
+
+Il y avait de tout dans cette cohue: des costumes, des habits et des
+dominos multicolores qui se heurtaient, se parlaient, s'appelaient se
+répondaient tous ensemble, de manière qu'il en résultait pour les
+oreilles une cacophonie épouvantable.
+
+Les Buridans étaient en nombre.
+
+Ils portaient tous le même uniforme, si bien qu'il eût été vraiment
+difficile de s'y reconnaître.
+
+Pourtant, une femme, enveloppée d'un ample domino noir, semblait s'être
+donné pour mission de les dévisager, car elle regardait attentivement
+tous ceux qui passaient devant elle.
+
+Un homme, couvert d'une robe flottante, la figure couverte d'un loup,
+examinait à son tour cette femme qui se tenait debout, les bras croisés,
+appuyée contre un chambranle à la porte du foyer.
+
+Il hésitait à l'aborder. Pourtant, dans un mouvement que fit ce domino,
+il démasqua un imperceptible nœud violet attaché à son bras.
+
+Aussitôt l'homme s'approcha et lui toucha l'épaule.
+
+La femme se retourna:
+
+--Charles! dit celui-ci.
+
+--Marie! répondit-elle.
+
+Évidemment c'était un mot de passe, car autrement l'homme n'eût pas
+appelé la femme: Charles, et la femme n'eût pas appelé l'homme: Marie.
+
+Elle tressaillit légèrement et prit le bras de l'inconnu.
+
+--Eh bien! l'avez-vous vu? demanda l'homme déguisé.
+
+--Oui.
+
+--Lui avez-vous parlé?
+
+--Non.
+
+--Peut-être n'est-ce pas lui!
+
+--C'est lui, j'en suis certaine.
+
+--A quoi l'avez-vous reconnu?
+
+--Je ne l'ai pas reconnu, mais je l'ai suivi depuis sa maison jusqu'ici.
+
+--A merveille.
+
+--Comment est-il costumé?
+
+--En Buridan.
+
+--Diable! il faudra le reconnaître au milieu de la centaine d'imbéciles
+qui se sont affublés de cette peau-là!
+
+--Non, heureusement pour nous, le ciel a voulu qu'il portât un signe qui
+le distinguât des autres.
+
+L'homme masqué gratta vivement le nez de son loup de carton.
+
+Ce devait être chez lui une habitude, peut-être un signe de joie, car il
+fit entendre un petit rire intérieur plein de gaieté.
+
+--Ah! il porte un signe?
+
+--Oui.
+
+--Et quel est ce signe?
+
+--Un bouquet de roses mêlées rouges et blanches, à l'épaule droite.
+
+--Très-bien.
+
+Il reprit après un léger silence:
+
+--Est-il venu seul?
+
+--Oui, seul.
+
+--N'a-t-il parlé à personne?
+
+--A personne.
+
+--Vous en êtes sûre?
+
+--Oh! parfaitement. Il est entré chez lui, rue de *** à dix heures du
+soir. J'étais déjà toute prête pour le bal, dans ma voiture, en face de
+la maison. Il est ressorti, habillé comme je viens de vous le dire, vers
+minuit et demi. Aussitôt j'ai donné ordre au cocher de suivre son coupé.
+Il est venu directement ici.
+
+--Diable! diable!
+
+--Cela vous gêne?
+
+--Pas mal, en effet.
+
+L'homme avait changé de mouvement. Au lieu de gratter le nez de carton
+dont ne l'avait pas doué la nature, il grattait obstinément le derrière
+de son oreille.
+
+Le premier geste était un signe de joie, le second était ou devait être
+un signe de mécontentement.
+
+--Est-ce que je me serais trompé dans mes calculs? pensa-t-il tout haut.
+
+Pendant cette conversation, le flot des promeneurs du foyer s'était
+dispersé du côté de la salle où se faisait entendre une assourdissante
+musique; puis, à leur tour, avaient été remplacés dans le foyer par
+d'autres promeneurs.
+
+Il en résultait que l'homme masqué et le domino pouvaient examiner de
+nouveaux visages.
+
+Tout à coup celui-ci serra fortement le bras de son cavalier.
+
+--Attention, le voici! dit-elle.
+
+Et, en effet, elle montrait à son interlocuteur un Buridan, lequel
+portait à l'épaule droite des roses blanches et des roses rouges mêlées.
+
+
+
+
+II
+
+ROSES BLANCHES ET ROSES ROUGES
+
+
+En apercevant le Buridan, l'homme masqué renouvela son geste premier.
+
+C'est-à-dire qu'il frotta fortement son nez en carton.
+
+--Faut voir! faut voir! murmura-t-il.
+
+Quant à la femme, elle semblait retombée dans une apathie profonde.
+
+Peut-être, si on eût soulevé son loup de velours noir, eût-on vu des
+larmes couler sur son visage.
+
+L'homme avait fait un signe imperceptible: aussitôt un débardeur, appuyé
+contre une des colonnes, s'était détaché d'un groupe compact pour
+s'approcher de lui.
+
+--Suis-moi ce gaillard! lui dit-il tout bas..
+
+Le Buridan, escorté de son débardeur, s'enfonça de nouveau dans la
+foule.
+
+--Je suis content de vous, reprit l'homme en s'adressant au domino, et
+j'en ferai bon témoignage.
+
+--Alors vous tiendrez votre promesse? demanda-t-elle d'une voix
+tremblante.
+
+--Oui.
+
+--Partons, alors!
+
+--Partir, pourquoi?
+
+Le domino, qui avait ressaisi le bras de son cavalier, laissa retomber
+sa main avec accablement.
+
+--Mais vous m'aviez dit que, si je vous servais, vous me rendriez...
+
+--Plus bas! plus bas, que diable! interrompit l'homme d'une voix dure.
+
+Il ajouta plus doucement:
+
+--Oui, certes, je vous ai promis de vous rendre votre... Mais, faut
+voir! faut voir! Vous comprenez bien que vous ne nous avez pas encore
+suffisamment servi.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Allons! allons! ne nous désolons pas! Est-ce de ma faute? Pourquoi
+vous êtes-vous mise dans ce hourvari? Nous vous tenons, tant pis pour
+vous.
+
+Une larme brilla à travers la barbe de dentelle qui couvrait le bas du
+visage, attaché au masque.
+
+--Bon! des larmes maintenant! Mais, malheureuse que vous êtes, vous
+voulez donc vous perdre et nous perdre?
+
+Un sanglot étouffé fut la seule réponse du domino.
+
+--Je vous demande un peu si c'est raisonnable de se conduire comme cela,
+et au bal de l'Opéra encore! Si ja...
+
+L'homme s'interrompit brusquement. Il venait d'apercevoir son Buridan,
+qui se promenait tranquillement, n'ayant à ses trousses aucune espèce de
+débardeur.
+
+--Est-ce que la Licorne l'aurait perdu? murmura-t-il.
+
+Il fit de nouveau le signe imperceptible auquel était arrivé le premier
+débardeur, et un second s'approcha de lui, costumé en bohémien.
+
+--Suis... dit-il, J'attends ici.
+
+Quant à vous, ma chère, reprit-il en s'adressant au domino, vous allez
+vous mêler adroitement à cette foule. Vous reviendrez dans une
+demi-heure. Je vous attends ici.
+
+La femme obéit et disparut.
+
+Resté seul, l'étrange personnage commença par gratter son nez; puis il
+frotta vigoureusement ses deux mains l'une contre l'autre, et ensuite il
+s'assit sur un de ces rebords en velours rouge, qui longeaient le foyer.
+
+--Je ne pouvais pas causer plus longtemps avec elle, pensa-t-il. On nous
+aurait remarqués. Et il faut de la prudence, beaucoup de prudence dans
+toute cette affaire! Où diable a pu passer ma Licorne! Faut voir! Faut
+voir!
+
+Un troisième Buridan se montra à ce moment dans la galerie.
+
+Le bohémien qui avait suivi le second ne marchait pas derrière lui.
+
+--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort!
+
+Il allait se frotter l'oreille, quand sans doute une idée soudaine
+illumina son esprit.
+
+--Que je suis bête! Ils sont plusieurs! Plusieurs Buridans portant tous
+le même signe de reconnaissance à l'épaule droite. Je comprends tout
+maintenant! La Licorne et Trébuchet n'ont pas quitté leur homme... le
+mystère s'explique. Ah! mais non, pas encore... Combien sont-ils?
+
+Laissons l'homme masqué s'abîmer dans ses réflexions, et pour que le
+lecteur puisse saisir aussitôt la signification des scènes qui vont
+suivre, disons tout de suite quel était ce personnage mystérieux.
+
+Il n'était autre que le fameux M. Jumelle, sous-chef de la police
+politique et l'un des meilleurs collaborateurs de M. Gisquet, le préfet
+régnant alors à la rue de Jérusalem.
+
+Nous avons dit, dans le chapitre précédent, combien était grande
+l'opposition faite au gouvernement de Louis-Philippe.
+
+Cette opposition venait de trois côtés bien différents: des
+légitimistes, des républicains et des bonapartistes.
+
+Il est vrai que ceux-ci se confondaient à cette époque-là avec les
+républicains.
+
+Le ministère, en butte à tant d'ennemis, se sentait peu solide, et comme
+il tremblait bien plus encore pour ses portefeuilles que pour le trône,
+il avait résolu de mettre tout en œuvre pour les conserver.
+
+Il en résultait que la police politique était doublée. On lui avait
+donné pour sous-chef M. Jumelle, l'homme masqué qui vient d'entrer dans
+notre récit, et avec lequel nous aurons meilleure occasion de faire plus
+ample connaissance.
+
+Comme M. Jumelle ne se dérangeait _lui-même_ que dans les grandes
+occasions, il fallait que le cas présent fût grave.
+
+Aussi concentrait-il toutes ses idées, toute son intelligence, pour
+résoudre ce problème de la multiplication des Buridans portant des
+bouquets à l'épaule.
+
+--Ce sera bien le diable, si en les faisant suivre, je n'arrive pas à
+savoir leurs noms. Je connais déjà l'un d'entre eux. Maintenant, est-ce
+le chef?
+
+Le domino reparut.
+
+M. Jumelle lui fit signe de venir à lui et lui offrit son bras.
+
+Avant qu'ils eussent eu le temps d'échanger une parole, l'horloge du
+foyer sonna trois heures du matin.
+
+Le bal était dans tout son éclat. Les danses et la musique faisaient un
+bruit infernal qui ébranlait les voûtes sonores de l'Opéra.
+
+Aussitôt, le Buridan suivi par la Licorne, rentra dans la galerie, et
+marcha vers la loge n° 32.
+
+M. Jumelle se promenait de long en large avec sa compagne, mais, en
+réalité, tout en paraissant rire aux éclats et causer avec elle, il ne
+perdait pas de vue la loge où le premier Buridan venait d'entrer.
+
+Cinq minutes après, un deuxième, puis un troisième entrèrent dans la
+loge.
+
+Il fallut attendre dix minutes pour voir arriver le quatrième.
+
+Enfin, à trois heures et demie, il en était entré six.
+
+--Je voudrais bien savoir «si c'est tout!» pensa l'agent de police.
+
+Il paraît que «ce n'était pas tout,» car un jeune homme de taille
+moyenne, légèrement pâle, blond, et d'allure distinguée vint frapper à
+la porte de la loge.
+
+Ce jeune homme était démasqué et il portait un habit de ville.
+
+--Ouais! voilà qui se corse! prononça M. Jumelle avec satisfaction. Je
+n'ai pas ce signalement-là sur mes tablettes... Mais, si j'en crois mes
+pressentiments, ce doit être le chef.
+
+--Avez-vous encore besoin de moi, monsieur? demanda le domino. Je suis
+bien lasse et je voudrais me retirer.
+
+--J'ai toujours besoin de vous, riposta sentencieusement M. Jumelle; et
+maintenant plus que jamais!
+
+--Parlez... j'obéirai.
+
+--Dame! je l'espère, pour vous... Vous pensez bien que si vous
+n'obéissez pas, on ne vous rendra pas votre...
+
+La jeune femme eut un frissonnement qui l'agita de la tête aux pieds.
+
+--Oh! vous êtes un monstre! dit-elle d'une voix sourde.
+
+--Mais non... mais non...
+
+Il gratta son nez de carton et ajouta:
+
+--Ecoutez-moi très-attentivement. Vous voyez bien cette loge, n°32? J'ai
+besoin de savoir si les gens qui y sont iront quelque part en sortant
+d'ici. Donc, voilà ce que vous allez faire. La loge n°34 qui est à coté,
+est occupée par lord H..., sur lequel je vais vous donner quelques
+renseignements...
+
+Il lui parla bas quelques instants à l'oreille.
+
+--N'oubliez pas, surtout! Vous entrerez au n°34, et grâce à ce que je
+viens de vous apprendre, vous intriguerez à votre aise le pauvre lord.
+Seulement, vous aurez soin de vous accouder contre la loge voisine, de
+façon à vous en rapprocher, et vous vous efforcerez d'entendre ce qui
+s'y dira.
+
+La jeune femme hocha la tête en signe d'obéissance.
+
+Elle frappa à la porte de la loge où se tenait le grand seigneur
+anglais, et s'effaça derrière le rideau de soie rouge qui cachait
+l'entrée.
+
+M. Jumelle ne perdit pas de temps.
+
+Il réunit ses hommes qui étaient dans le bal, au nombre de vingt
+environ, et leur donna des ordres.
+
+La Licorne et Trébuchet (tels étaient, en effet, les noms des deux
+honnêtes fonctionnaires en qui M. Jumelle avait une confiance
+particulière), furent chargés d'une mission spéciale.
+
+Nous saurons bientôt laquelle.
+
+Pendant ce temps-là, le domino était entré dans la loge de lord H...
+
+Une femme est toujours libre de faire ce qu'il lui plaît au bal de
+l'Opéra. Cependant le noble Anglais resta stupéfait, quand il entendit
+les premières phrases de la nouvelle venue.
+
+Elle lui parla d'un secret de famille qu'il croyait bien ignoré.
+
+Entraîné par cette intrigue extraordinaire, lord H... supplia le domino
+de rester dans la loge.
+
+Elle obéit aux instructions qu'elle avait reçues.
+
+Elle s'accouda contre la frêle cloison, parlant seulement des lèvres à
+lord H..., et écoutant avec toute son attention ce qui se disait dans la
+loge voisine.
+
+Cela dura un quart d'heure.
+
+Rien ne l'avait encore frappée dans ce qu'elle entendait; quand, tout à
+coup, le jeune homme en habit de ville dit:
+
+--Nous sommes d'accord?
+
+--Oui, répliqua l'un des Buridans.
+
+--Eh bien, dans une heure, je serai rue du Petit-Pas, n°3.
+
+--Nous y serons...
+
+Le domino termina hâtivement sa conversation, malgré les supplications
+de lord H..., et se jeta hors de la loge.
+
+M. Jumelle attendait.
+
+--Ils vont rue du Petit-Pas, n°3, murmura-t-il.
+
+L'agent de police se frotta les mains.
+
+--Pour le coup, je crois que je les tiens! dit-il..
+
+
+
+
+III
+
+LA MAISON DE LA RUE DU PETIT-PAS
+
+
+Le jeune homme en habit de ville, qui venait de donner rendez-vous aux
+six Buridans, sortit à son tour de la loge[3]. Il était accompagné d'un
+de ces messieurs toujours masqué.
+
+Tous les deux descendirent le large escalier, prirent leurs pelisses
+fourrées au vestiaire, et sautèrent dans un petit coupé bas qui
+attendait.
+
+Le Buridan se jeta dans les bras de son compagnon et l'embrassa.
+
+--Ah! mon cher Jean, comme je suis heureux de te voir.
+
+C'était, en effet, le marquis Jean de Kardigân; le Buridan avait nom
+Henry de Puiseux, et nous ferons en quelques mots le portrait de ce
+personnage important.
+
+Henry de Puiseux était alors âgé de vingt-cinq ans. Blond et fin, de
+petite taille, d'une élégance suprême, il ressemblait à son ami Jean de
+Kardigân.
+
+Seulement Jean était un peu triste de nature.
+
+Tandis que de Puiseux, toujours gai, joyeux et spirituel, rappelait ce
+type du soldat de Fontenoy qu'un grand peintre a immortalisé.
+
+--Mon bon Henry, répondit Jean en rendant à son ami sa chaleureuse
+accolade, comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus!
+
+--Comptons: c'était le 31 juillet au matin. Tu reçus l'ordre d'aller
+trouver M. de Raguse. Tu vins m'embrasser et tu partis pour Paris.
+Depuis nous avons été séparés...
+
+--J'ai vécu vingt ans, ami, pendant les seize mois qui viennent de
+s'écouler.
+
+--Tu as souffert?
+
+--J'ai souffert... j'ai aimé... et j'ai pleuré.
+
+Un silence triste s'établit entre les deux jeunes gens. Enfoncés dans
+l'ombre du coupé, ils regardaient fuir les maisons à droite et à gauche.
+
+--Où sommes-nous maintenant? demanda Jean, sortant de ses pensées.
+
+--Au pont des Saints-Pères.
+
+--Et toi, qu'es-tu devenu, pendant notre séparation?
+
+--Moi? je ne sais pas.
+
+--Tu es bien heureux!
+
+--Ne me cache rien, mon ami. Tu aimes, m'as-tu dit? Qui aimes-tu!
+
+--Une jeune fille... Je ne te ferai pas son portrait. Il n'y a pas de
+mots humains qui pourraient te la peindre telle qu'elle est, ou telle
+que la vois. Le premier jour où je l'ai connue, elle m'a sauvé la vie.
+
+--Peste!
+
+--Depuis...
+
+--Eh bien!
+
+--Je ne l'ai plus revue.
+
+--Tu sais où elle demeure, pourtant?
+
+--Oui.
+
+--Quoi! tu es à Paris depuis deux jours, et tu n'as pas encore couru
+auprès d'elle!
+
+--Est-ce que mon temps est à moi? Tu sais bien quelle sainte mission
+j'ai reçue!
+
+--Certes! mais l'amour!
+
+--Il y a quelque chose qui passe avant l'amour, Henry.
+
+--Bah! Et quoi donc, s'il te plaît!
+
+--Le devoir.
+
+--Tiens, tu as raison. Tu vaux mieux que moi, décidément.
+
+--Je ne vaux pas mieux que toi, mais j'ai souffert plus que toi, ce qui
+est pire.
+
+--Pauvre Jean!
+
+--Je suis seul au monde. De notre belle et radieuse famille, il n'y a
+plus que moi de vivant. Louis, Marianne, Philippe sont morts...
+
+--Oui, j'ai su le drame terrible dont tes frères et ta sœur ont été les
+héros. Tu n'as plus revu Philippe?
+
+--Non, et je ne le reverrai jamais!
+
+Un nouveau silence suivit ces paroles.
+
+--Tu es mon meilleur ami, de Puiseux, reprit Kardigân avec force. A toi
+je peux tout dire. Dans les derniers temps de sa vie, et avant notre
+voyage à Cherbourg, j'ai juré à mon père de ne jamais écrire à Philippe.
+Lui mort, j'ai ouvert son testament: il me défendait de le revoir... Si
+je désobéissais, j'étais maudit par lui. Comprends-tu l'effrayante
+menace de cette malédiction posthume! Ce mort qui se relèverait pour
+m'atteindre!...
+
+Il se tut un moment.
+
+--Mon père avait fait de sa fortune deux parties égales. Chacun de nous
+hérita de cent mille livres de rente environ. Et ce qu'il y a de plus
+affreux, c'est que ce frère, que je ne puis revoir, dont je suis pour
+toujours séparé, ce frère, malgré sa trahison, malgré sa jalousie, je
+l'aime!
+
+--Ah! tu es bien malheureux!
+
+--Malheureux? Nul autre que toi ne saura jamais combien je souffre!
+
+--L'amour console, ami. Tu aimes... Je voudrais en dire autant!
+
+--L'amour console... quand il ne torture pas.
+
+--Est-ce qu'_elle_ t'aime, _elle_?
+
+--Elle ignore même que je l'adore.
+
+--Elle t'aimera. Tu es jeune, tu es beau, tu es riche, tu portes un
+grand nom: quelle famille ne serait pas heureuse de te voir devenir
+sien?
+
+Le coupé tournait alors l'angle de la place du Panthéon.
+
+A cette époque, il existait dans ce quartier un dédale de petites rues,
+que les constructions modernes ont démolies.
+
+La rue du Petit-Pas partait du quartier Mouffetard, touchant presque à
+la barrière d'Italie.
+
+Jean n'avait pas répondu à son ami, parce qu'il regardait à droite et à
+gauche, à travers les vitres de la voiture, l'endroit où ils se
+trouvaient.
+
+--Eh bien, nous sommes arrivés, je crois? dit-il à de Puiseux, qui avait
+allumé une cigarette et fumait tranquillement.
+
+--En effet.
+
+Le coupé s'arrêta.
+
+De Puiseux leva le nez en l'air et examina la maison.
+
+C'était une de ces vieilles masures à six étages, comme les architectes
+d'autrefois en ont bâti à la douzaine.
+
+--Peuh! voilà qui ressemble passablement à un bouge, fit Henry.
+
+--Tu ne te trompes pas de beaucoup.
+
+--Et nous allons entrer là-dedans?
+
+--Oui.
+
+--Enfin... Je m'abandonne à toi.
+
+Les deux amis levèrent un loquet en fer, qui résonna avec bruit contre
+la porte cochère: elle s'ouvrit aussitôt.
+
+--Est-ce toi? demanda Jean qui entra le premier.
+
+--Oui, monsieur le marquis, répondit une voix dans l'ombre.
+
+La voix partait d'un corps, lequel corps avait des bras, lesquels bras
+ouvrirent une lanterne sourde, dont les rayons éclairèrent un corridor
+obscur et sale.
+
+Les premiers regards de M. de Puiseux se portèrent sur l'individu qui
+tenait la lanterne sourde.
+
+--Diable! dit-il, voilà un gaillard bien bâti! Ça fait plaisir à voir.
+
+En effet, le gaillard bien bâti paraissait être doué d'une force
+herculéenne.
+
+--Tout est-il préparé? reprit Jean.
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--En avant, alors.
+
+Les trois hommes traversèrent une cour à droite: à cette heure avancée
+de la nuit tout le monde dormait.
+
+Il commençait à neiger et le froid devenait plus intense.
+
+--Diable! prononça de Puiseux, voilà qui nous annonce un triste temps.
+
+--C'est mon opinion, dit gravement le porteur de la lanterne.
+
+A cette phrase, le lecteur reconnaît, sans doute, notre ami Aubin
+Ploguen qui avait gardé pour le maître nouveau la même affection, le
+même culte que pour le maître ancien.
+
+Au bout de cette cour se trouvait une petite porte en bois.
+
+Aubin tira de sa poche une clef et l'ouvrit. Une seconde porte fut
+poussée, et les trois hommes se trouvèrent dans une grande chambre qui
+n'avait pas d'autre issue, et où brillait un feu clair allumé dans la
+cheminée.
+
+--Jamais les agents de M. Gisquet ne viendront nous attraper jusqu'ici!
+s'écria de Puiseux, subitement ranimé par la vue du feu et la sensation
+douce de la chaleur.
+
+--Rien n'est impossible, dit Aubin Ploguen.
+
+--Peste! c'est un philosophe, celui-là!
+
+--Mais s'ils viennent... ils ne nous surprendront pas, ajouta
+sentencieusement le Breton.
+
+--Bah! et pourquoi?
+
+--Parce que... Mais s'ils nous surprenaient, cela ne ferait rien.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui, ils ne pourraient pas nous dénoncer.
+
+--En vérité?
+
+--Je les aurais assommés avant.
+
+Henry de Puiseux éclata de rire en présence de la sérénité avec laquelle
+Aubin Ploguen prononçait cette phrase.
+
+Il tendit la main au serviteur breton, qui la serra avec respect.
+
+--Tu as raison, Henry, dit Jean, Aubin n'est pas mon serviteur, il est
+mon ami.
+
+--Tu es bien heureux d'avoir des amis comme celui-là!
+
+--Je serai le vôtre, monsieur, sauf votre permission, répliqua naïvement
+Aubin.
+
+--Conclu, camarade! Maintenant, mon ami Jean, il s'en faut d'une
+demi-heure que nos Buridans n'arrivent. Si tu le permets, je vais
+m'offrir une demi-heure de sommeil.
+
+--Dors, Aubin veille.
+
+En effet, Aubin quitta les deux jeunes gens pour aller s'installer dans
+le corridor.
+
+Il devait y attendre la venue des cinq autres personnes.
+
+Pendant ce temps-là, une scène d'un tout autre genre se passait dans la
+rue.
+
+Une dizaine d'hommes, cachés dans des encoignures de maisons, sortirent
+à un coup de sifflet qui résonna sitôt que la voiture se fut éloignée.
+
+Un individu enveloppé d'un large manteau était assis sur la borne, dans
+la rue voisine, ayant l'air de s'occuper très-peu de la neige qui
+tombait de plus en plus forte.
+
+Cet individu était M. Jumelle.
+
+Il se grattait le nez, signe de joie.
+
+Seulement, comme son nez de carton avait disparu, il se livrait à cet
+exercice sur l'appendice nasal que la nature avait planté au beau milieu
+de son visage.
+
+--Combien sont entrés, la Licorne? demanda-t-il à l'un des hommes.
+
+--Deux.
+
+--Restent cinq: attendons.
+
+Les dix hommes se replacèrent dans leurs encoignures, et M. Jumelle
+resta sur sa borne, en dépit des flocons de neige qui tombaient sur lui.
+
+
+
+
+IV
+
+LA SOURICIÈRE.
+
+
+Henri de Puiseux dormait depuis une demi-heure quand il s'éveilla.
+
+--Où diable suis-je donc? dit-il.
+
+Tout en se frottant les yeux, il aperçut Jean accoudé sur une table et
+plongé dans de graves réflexions.
+
+--Bon! je me rappelle, fit-il.
+
+--As-tu bien dormi?
+
+--Une demi-heure, ce n'est pas la peine d'en parler.
+
+--Ils n'arrivent pas.
+
+--Oui, on dirait que nos amis sont en retard.
+
+--Ne nous impatientons pas: ils ont sans doute été retardés par une
+cause inconnue.
+
+--Devaient-ils venir ensemble?
+
+--Non.
+
+--Bonne précaution.
+
+--Deux d'abord, puis un, puis deux ensuite.
+
+--De cette façon, on ne pourra rien soupçonner.
+
+--Oh! je ne crains pas que nous soyons surpris ici, dit Jean.
+
+--Sommes-nous même surveillés? J'en doute un peu.
+
+--Mais regarde donc cette neige qui blanchit le pavé de la cour! Il fait
+un temps à ne pas laisser un ennemi coucher dehors!
+
+--Pauvres gens!
+
+--Qui plains-tu ainsi? demanda de Puiseux à son ami.
+
+--Je plains ceux qui n'ont pas d'asile, qui souffrent la faim, le froid
+et la misère. Je plains cette légion d'infortunés qui sont dehors par
+cette nuit glacée!
+
+--Oui, cela est atroce, répliqua Henry, dont l'éternelle gaieté fut
+rembrunie par la phrase de son ami.
+
+Il reprit au bout d'un moment.
+
+--Tu arrives de Ludworth?
+
+--Oui.
+
+--Tu comprends par quel motif de discrétion je n'ai pas voulu te faire
+encore aucune question à cet égard, mon cher Jean. Puisque tu nous as
+réunis ici, c'est que tu as quelque chose d'important à nous dire.
+
+--Tu en jugeras tout à l'heure.
+
+--M. de Breulh[4] est-il prévenu?
+
+--Oui.
+
+--Il viendra ici?
+
+--Cette nuit.
+
+--Alors, je vois que l'assemblée sera sérieuse.
+
+--Il va en sortir la paix ou la guerre.
+
+--Et Berryer?
+
+--Berryer de même.
+
+--Diable! Tu n'en as pas encore un troisième à m'annoncer?
+
+--Si.
+
+--Tout est à craindre, ami.
+
+--Lequel, s'il te plaît?
+
+--M. Saincaize.
+
+Henry de Puiseux avait écouté avec respect les noms de MM. de Breulh et
+de Berryer. Il fit une légère grimace en entendant prononcer celui de M.
+Saincaize.
+
+--Tu ne l'aimes pas? dit Jean.
+
+--Ma foi, si tu désires connaître mon opinion bien sincère, je te dirai
+très-franchement que je me méfie de lui. Retiens bien mes paroles: cet
+homme-là n'est pas franc!
+
+--Il me produit aussi un peu cet effet-là, à moi-même.
+
+--Tu vois? M. de Breulh, bravo! c'est un loyal gentilhomme, fier comme
+son nom, et brave comme son épée. Mais le Saincaize! Cet homme-là nous
+jouera un vilain tour.
+
+--Sois tranquille: je le surveille.
+
+--Vois-tu, quand j'étais enfant, j'avais la terreur du serpent. Cet
+animal rampant m'aurait fait fuir à cent lieues... et je crois, ma
+parole d'honneur, qu'il m'en est resté quelque chose... car, chaque fois
+que je prononce, ou que j'entends prononcer son nom, j'éprouve une
+sensation analogue...
+
+Henry de Puiseux fut interrompu par le bruit de la porte cochère qui se
+refermait.
+
+--Voilà deux des Buridans! dit-il.
+
+Aubin Ploguen veillait.
+
+Quand il entendit résonner le loquet en bas, sur la porte, il s'avança
+dans l'ombre et ouvrit la serrure.
+
+Deux hommes entrèrent.
+
+--_Donnez-nous la clef, M. Benoist_, dit l'un d'eux.
+
+--_La porte est là_, répondit Aubin.
+
+C'étaient les mots de passe.
+
+Dix minutes s'écoulèrent encore.
+
+Puis le troisième arriva.
+
+--_Donnez-moi la clef, M. Benoist_, dit-il de même.
+
+--_La porte est là_, répliqua encore Aubin Ploguen.
+
+En vingt minutes, non-seulement les cinq Buridans arrivèrent, mais
+encore Berryer, M. de Breulh et M. Saincaize.
+
+Le Breton les introduisit à mesure dans la chambre où attendaient déjà
+Jean et Henry.
+
+Berryer, que nous avons connu vieillard seulement, était, en 1831, un
+vigoureux homme qui portait sur son visage la mâle beauté de son génie.
+
+Un livre de Mémoires intitulés «De 1830 à 1835» fait son portrait en
+quelques lignes:
+
+«Berryer n'est pas un orateur éloquent, c'est l'éloquence elle-même. Il
+est peut-être beau: je l'ignore, ne l'ayant jamais vu, mais l'ayant
+toujours écouté.»
+
+M. de Breulh, lui, ressemble à Louis XIII, et affectionne l'allure de
+Charles Ier, telle que l'a peinte Van-Dyck.
+
+Quant à M. Saincaize, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân l'avaient
+bien jugé. Il portait sur sa figure l'empreinte de son âme tortueuse et
+fausse.
+
+Comment avait-il pu trouver place dans le parti royaliste, si difficile
+d'accès et si méfiant?
+
+Ce n'est pas à nous de répondre.
+
+Nous dirons plus: M. Saincaize y jouissait d'une certaine influence, due
+surtout à sa prodigieuse habileté.
+
+Quand les dix hommes furent réunis, Jean de Kardigân se tourna vers
+Berryer et le pria de présider la petite assemblée.
+
+Le grand orateur prit place derrière la table: chacun des assistants
+s'assit, et Berryer dit, au milieu du silence général:
+
+--La parole est à M. le marquis de Kardigân...
+
+ * * * * *
+
+M. Jumelle n'était pas resté inactif; dès que les arrivants eurent, au
+nombre de sept, pénétré dans la maison du numéro 3, il siffla de nouveau
+ses hommes.
+
+--Attention, mes mignons, leur dit-il. Il s'agit de prendre les oiseaux.
+Il y aura une bonne récompense.
+
+Un grognement significatif fut la réponse de la petite troupe.
+
+Elle approuvait évidemment ce genre d'exorde en fait de discours.
+
+Seuls, Trébuchet et la Licorne, principaux acolytes de M. le sous-chef
+de la police politique, restèrent muets.
+
+M. Jumelle, qui les guettait du coin de l'œil, s'aperçut aussitôt de
+leur silence.
+
+--Eh bien, mon bon la Licorne, et toi, mon doux Trébuchet, nous
+n'approuvons donc pas la conduite de notre chef?
+
+--Non, répondirent les deux agents d'une seule et même voix.
+
+Ils étaient pourtant rarement d'accord, se trouvant presque chaque jour
+en rivalité constante.
+
+Aussi, la coïncidence de leur opinion ne laissa-t-elle pas d'étonner,
+voire même d'inquiéter M. Jumelle.
+
+La Licorne et Trébuchet étaient... étaient... car, hélas! la Parque
+cruelle a depuis longtemps tranché leurs jours! d'anciens bandits entrés
+rue de Jérusalem sur le tard.
+
+Ils connaissaient toutes les ruses, toutes les audaces et tous les
+pièges.
+
+Aussi, M. Jumelle, lequel, soit dit en passant, était doué d'une rare
+intelligence et d'une finesse pour le moins égale à cette intelligence,
+les consultait dans les circonstances graves.
+
+--Et pourquoi ne m'approuvez-vous pas, chers amis? reprit M. Jumelle,
+qui se servait des deux bandits tout en les méprisant parfaitement.
+Réponds d'abord, mon bon la Licorne.
+
+--Parce que nous avons laissé les oiseaux entrer dans la cage, au lieu
+de les arrêter à mesure qu'ils arrivaient.
+
+--A toi, maintenant, mon doux Trébuchet.
+
+--Mon opinion est celle de mon cher camarade.
+
+La Licorne salua Trébuchet, qui rendit son salut à la Licorne.
+
+--Faut voir! faut voir! grommela M. Jumelle en se grattant l'oreille.
+
+Signe de préoccupation.
+
+Au même instant parurent les trois derniers personnages dont nous avons
+déjà parlé.
+
+M. Jumelle, qui ne les attendait pas, fut assez étonné.
+
+--Comment! il y en a encore? dit-il. Ma foi tant mieux!
+
+Cette conversation avait lieu dans une rue voisine de la rue du
+Petit-Pas, et sous une neige qui augmentait toujours.
+
+--Savez-vous ce que c'est que les souricières? continua le sous-chef de
+la police politique. C'est une petite prison de bois où on prend les
+souris, les rats et les autres animaux. Eh bien! cette maison est une
+souricière.
+
+--Bien, fit la Licorne.
+
+--Bien, fit Trébuchet.
+
+--Maintenant qu'ils sont dans la souricière, ajouta M. Jumelle,
+évidemment flatté de cette double approbation, ils sont pris.
+
+--Holà! Galimard! cria-t-il.
+
+Galimard s'avança à l'ordre.
+
+--Tu as ta carte d'agent?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien, mon garçon, tu vas courir au poste de soldats du Panthéon, et
+tu diras au lieutenant qui commande que moi, M. Jumelle, je lui demande
+trente hommes. Va vite!
+
+Et il ajouta, en se grattant le nez avec satisfaction:
+
+--Voyez-vous, ils sont là-dedans une dizaine. Eh bien! quarante hommes
+avec des fusils, ce ne sera pas encore de trop pour arrêter dix
+royalistes désarmés.
+
+
+
+
+V
+
+LES DERNIERS CHEVALIERS
+
+
+Nous avons laissé Jean, Henry de Puiseux et leurs amis dans la chambre
+cachée, au moment où Berryer venait de dire:
+
+--La parole est à monsieur le marquis de Kardigân.
+
+Tous les yeux se portèrent vers le jeune homme, qui se leva et s'inclina
+respectueusement devant les assistants.
+
+--Messieurs, dit-il, j'avais besoin de vous consulter. Comme la police
+de M. le duc d'Orléans nous surveille, j'ai dû user de ruses. J'ai prié
+MM. Henry de Puiseux, Pierre Prémontré, Louis Surville, Henri de
+Bonnechose, Jacques Dervieux et Maurice de Carlepont de se rendre au bal
+de l'Opéra, avec un signe de reconnaissance à leur épaule. Ce signe
+était composé de roses: blanches, couleur de notre drapeau; rouges,
+couleur du sang que nos frères ont versé pour le roi!
+
+--Et que nous verserons encore! dit Henry de Puiseux d'une voix forte.
+
+--Je l'espère! répondit Jean de Kardigân.
+
+Il reprit:
+
+--Je les ai priés de revêtir un costume de Buridan, parce que c'est le
+plus commun et celui qui devait le moins attirer l'attention. Puis il
+rappelle une époque, époque sainte! où ce n'étaient pas les
+gentilshommes qui faisaient un trône à leur roi, mais où c'était le roi
+qui faisait une noblesse à ses gentilshommes.
+
+L'exorde chevaleresque du marquis avait impressionné les auditeurs.
+
+Seul, M. Saincaize souriait.
+
+Vous connaissez ce sourire, celui que l'homme vil a toujours aux lèvres
+quand il entend proclamer de nobles vérités ou prononcer de nobles
+paroles.
+
+--Vous, messieurs, continua Jean en s'adressant à Berryer, à M. de
+Breulh et à M. Saincaize, votre présence ici était indispensable,
+puisque vous êtes membres du comité légitimiste de Paris. Maintenant que
+nous sommes réunis, je vais vous transmettre les ordres de S. M. Charles
+X, qui a daigné me recevoir.
+
+--Les ordres? hasarda M. Saincaize en plissant dédaigneusement les
+lèvres.
+
+--Oui, monsieur, les ordres, insista froidement Jean. Le roi ne nous
+demande pas des conseils, il nous demande de l'obéissance. Le comité
+fera ses observations et le roi appréciera.
+
+En me recevant, Sa Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon opinion
+sur l'état des esprits en France. Je lui ai répondu ce que je crois être
+la vérité: le gouvernement de M. le duc d'Orléans a crû, depuis sa
+naissance, en impopularité. A Lyon, à Grenoble, à Lille, l'émeute; à
+Paris, un trouble profond, ce trouble qui précède souvent les grands
+bouleversements humains.
+
+J'ai dit au roi que je croyais l'heure venue de tenter une restauration.
+
+--Par quels moyens? demanda M. de Breulh, qui, jusqu'alors, avait écouté
+silencieusement, mais respectueusement, les paroles du marquis.
+
+--Par les armes.
+
+--C'est impossible! s'écria M. Saincaize.
+
+Berryer étendit la main.
+
+--Veuillez attendre, monsieur Saincaize, dit-il. M. de Kardigân n'a pas
+terminé. Avant de discuter son projet, il faut le connaître.
+
+--Je continue, messieurs. Sa Majesté, après avoir entendu mes paroles, a
+fait appeler madame la duchesse de Berry. Son Altesse Royale m'a ordonné
+de répéter mes paroles.
+
+--Ma fille, dit le roi, M. de Kardigân est de votre avis, vous le voyez:
+j'étais déjà convaincu par vous avant de l'être par lui.
+
+--Ainsi le roi consent à une tentative de restauration à main armée?
+
+--Oui, monsieur, répliqua Jean à M. de Breulh, qui venait de faire cette
+interruption.
+
+--Et le comité de Paris? dit M. Saincaize.
+
+--Je vous avais répondu, monsieur, continua Jean, que Sa Majesté
+s'attendait à notre obéissance et non à nos conseils: j'avais tort.
+C'était mon opinion que je formulais ainsi, non la sienne. Sa Majesté
+écoutera les conseils du comité de Paris. Seulement, permettez-moi de
+vous expliquer les ressources que nous avons à notre disposition.
+
+Je vous ai priés, messieurs Berryer, de Breulh et Saincaize, de venir
+ici, parce que votre opinion entraînera celle du comité légitimiste. De
+même que les six gentilshommes qui sont là pourront agiter leurs
+provinces bretonnes si la guerre est décidée.
+
+Le projet est celui-ci: soulever la Vendée, y former un noyau armé, et
+si Dieu nous donne la victoire, marcher immédiatement sur Paris. En même
+temps nos amis du Midi soulèveront Marseille et Lyon. Les républicains
+et les bonapartistes ne tireront pas l'épée pour défendre un
+gouvernement qu'ils exècrent, quittes à nous attaquer, nous, si nous
+sommes vainqueurs.
+
+Avec l'aide de deux divisions de l'armée, dont les généraux et les
+officiers sont à nous, nous arriverons à Paris.
+
+--Et après? dit encore M. de Breulh.
+
+--Après? Si nous sommes vainqueurs...
+
+--Vous serez grands. Mais si vous êtes vaincus?
+
+--Nous mourrons, voilà tout!
+
+--Bravo! Kardigân, s'écria de Puiseux.
+
+--Nous pouvons jeter en Vendée dix mille fusils et de la poudre. Nous
+avons sept millions de francs. Comme général en chef, M. le maréchal de
+Bourmont, le vainqueur d'Alger; comme généraux, MM. de Charette,
+d'Autichamp, Hébert, Cadoudal, Terrien, Cathelineau et de Coislin. Il y
+aura cinq grandes divisions militaires à Paris, à Nantes, Angers, Rennes
+et Lyon. Ces divisions seront partagées chacune en cinq cantons; et ce
+n'est pas exagérer que de croire qu'en chacun de ces cantons nous aurons
+trois mille hommes. Cela fait donc une première armée de soixante-quinze
+mille hommes; diminuons d'un tiers, il reste encore cinquante mille.
+
+--Quand aurait lieu le mouvement?
+
+--Du 1er au 15 mai, parce que, dans cette quinzaine, les travaux de la
+campagne donnent vacances aux paysans. J'ajoute un nom, messieurs, &
+ceux que je vous avais annoncés comme étant ceux de nos chefs: celui de
+Madame.
+
+--Madame viendrait! s'écria Berryer.
+
+--Oui.
+
+--Comme soldat?
+
+--Comme chef pour ordonner, comme soldat pour se battre.
+
+Un frémissement courba toutes ces têtes.
+
+Il y eut un assez long silence.
+
+--Répondez, monsieur de Breulh, dit Berryer.
+
+M. de Breulh se leva.
+
+--Une décision aussi grave ne peut pas être prise sur-le-champ, dit-il.
+Pourtant, je crois être l'interprète de ces messieurs du comité, en
+déclarant que nous nous contenterons d'exposer au roi de simples
+observations. Mais monsieur le marquis de Kardigân voudra bien me
+permettre de discuter.
+
+--Je vous écoute, monsieur.
+
+--Croyez-vous à la réussite d'un pareil plan?
+
+--Oui, j'y crois.
+
+--Sur quoi basez-vous cette opinion?
+
+--Sur ceci: d'abord, l'impopularité du gouvernement; ensuite, sur la
+lassitude des esprits, qui, ne pouvant prendre au sérieux une royauté
+faite par 221 parlementaires affolés, attendent et espèrent quelque
+chose de définitif.
+
+--Je le reconnais. Mais nous défendons une cause autant qu'une dynastie:
+un principe autant qu'un homme. Nous sommes, parce que nous sommes.
+N'est-ce pas, selon vous, attaquer la vertu même de ce principe, que
+d'en réclamer l'exécution par la force? Remarquez, monsieur le marquis,
+que je ne discute pas: j'interroge.
+
+--Eh bien, monsieur, je vous répondrai de même: franchement. Un droit a
+besoin d'être affirmé. On nous a attaqués par l'épée, c'est par l'épée
+que nous devons attaquer à notre tour. Ah! nous vivons dans un triste
+temps! Tout ce qui est grand s'en va: tout ce qui est noble dégénère.
+Charette, Lescure, La Rochejaquelein, n'ont pas songé à se demander
+s'ils seraient vainqueurs. Ils se sont battus! La société moderne a deux
+moyens de prouver son droit ou d'affirmer sa volonté: la parole et le
+fusil. La parole? on nous l'a retirée; nos journaux doivent se taire. M.
+Thiers, M. Casimir Périer ont peur! Reste le fusil. C'est lui qui doit
+parler quand les lèvres des hommes sont muettes!
+
+M. Saincaize faisait de vains efforts pour garder son calme.
+
+Il s'agitait avec angoisse sur sa chaise, et, de temps à autre, en
+écoutant les paroles de Jean, il jetait un regard effaré sur la porte,
+comme s'il devait voir apparaître le tricorne galonné d'un gendarme.
+
+--Pardon... pardon... monsieur, dit-il. Peste! comme vous y allez! La
+guerre civile! rien que cela, et du premier coup! On donne aux gens le
+temps de réfléchir et on ne leur met pas ainsi le couteau sous la gorge!
+Un soulèvement en Vendée, un soulèvement dans le Midi! Mais ce serait
+effroyable!
+
+--Pourquoi, monsieur, ce serait-il effroyable?
+
+--Nous ruinons le commerce, nous arrêtons le mouvement des affaires!
+
+--Lesquelles? demanda Jean froidement.
+
+--Comment, lesquelles?
+
+--Oui, celles du peuple français, ou bien les vôtres?
+
+--Monsieur le marquis!...
+
+--Pourquoi venez-vous parler intérêt, quand nous parlons destinée d'une
+nation et d'un roi? Ceux qui ont fait le 10 août, le 2l janvier, le 9
+thermidor, le 12 germinal et le 18 brumaire, pensaient-ils au mouvement
+des affaires? Ceux qui ont fait les journées de juillet y songeaient-ils
+davantage?
+
+--Permettez! permettez!
+
+--Ce n'est pas l'heure de discuter, monsieur Saincaize, dit Berryer; M.
+de Kardigân vient de nous soumettre un plan. Nous le communiquerons à
+MM. Hyde de Neuville et de Chateaubriand nos collègues, et nous vous
+donnerons notre réponse.
+
+Pendant ces quelques paroles du grand orateur, Henry de Puiseux avait
+consulté ses amis:
+
+--Monsieur le marquis, dit-il à Jean, ces messieurs partagent tous le
+même avis: ils sont aux ordres de Sa Majesté; prêts à vivre ou à mourir.
+Vive le Roi!
+
+Au même instant, Aubin Ploguen entra:
+
+--Messieurs, dit-il, voilà les soldats.
+
+M. Saincaize jeta un glapissement de terreur.
+
+Le Breton avait prononcé cette phrase avec une sérénité sans pareille.
+
+Tout le monde se regarda.
+
+--Quels soldats? demanda M. Saincaize de plus en plus effaré.
+
+--Ceux du gouvernement.
+
+--Ah! mon Dieu! hurla le même Saincaize en se laissant choir.
+
+--Qu'est-ce qu'ils viennent faire?
+
+--Nous arrêter, dit Jean.
+
+En effet, un murmure sourd arrivait du dehors; on entendit enfoncer la
+première porte, et les crosses de fusil résonnèrent sur le pavé blanc de
+neige.
+
+
+
+
+VI
+
+LES RESSOURCES D'AUBIN PLOGUEN
+
+
+Ainsi que l'avait voulu M. Jumelle, le poste de la place du Panthéon
+s'était empressé d'envoyer une compagnie de soldats.
+
+Restait à accomplir la besogne.
+
+Le sous-chef de la police politique n'était pas embarrassé.
+
+Il fit cerner la maison par ses agents, se mit lui-même à la tête des
+soldats, côte à côte avec le sous-lieutenant qui les commandait, et il
+frappa à la porte de la maison, comme il avait entendu frapper ceux qui
+y étaient entrés.
+
+Peut-être un malin eût-il réussi, mais pour tromper Aubin Ploguen qui
+veillait, il fallait être plus que malin.
+
+Pourtant le Breton, au lieu d'aller prévenir immédiatement les
+conspirateurs, fit une chose qui, pour un moment, étonnera le lecteur.
+
+Il alla purement et simplement éveiller le concierge et lui dit:
+
+--On frappe à la porte. Allez donc voir ce que c'est.
+
+En effet, à l'instant même où Aubin Ploguen prononçait ces paroles, une
+voix retentissante criait de la rue:
+
+--Au nom du roi, ouvrez!
+
+Cet ordre eut pour effet immédiat de faire jeter à bas de son lit le
+concierge qui, très-probablement, aurait continué son sommeil.
+
+Quant à Aubin, il traversa la cour, et alla prévenir les conspirateurs
+de ce qui se passait.
+
+Pourquoi Aubin Ploguen avait-il ainsi fait ouvrir la porte?
+
+Il avait ses raisons, nous allons les connaître.
+
+Les soldats, précédés de M. Jumelle, se précipitèrent dans la cour.
+
+--Fouillez partout, criait celui-ci.
+
+Une lumière brillait à travers les vitres de la chambre où Jean et ses
+amis étaient réunis.
+
+--Ce ne peut être que là, pensa-t-il.
+
+--Cette chambre a-t-elle plusieurs issues? demanda-t-il au concierge.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Très-bien. Alors, pour en sortir, il faut passer par cette porte?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Cette réponse était tellement satisfaisante que M. Jumelle se frotta le
+nez avec joie.
+
+--Eh! mordienne, je les tiens, dit-il.
+
+--Enfoncez! ordonna le sous-chef de la police politique.
+
+Ce fut l'affaire de deux ou trois coups de crosse. La porte vermoulue
+tenait mal sur ses ais peu solides et s'éventra.
+
+M. Jumelle voyait toujours briller la lumière derrière les rideaux.
+
+Il entendait même ce murmure confus de plusieurs voix qui parlent bas.
+
+--Enfoncez la seconde porte! ordonna-t-il encore.
+
+L'ordre fut exécuté aussi rapidement.
+
+M. Jumelle se jeta en avant, mais il demeura stupéfait en se trouvant en
+face d'un grand gaillard couché dans un lit, appuyé sur son coude, et
+qui regardait d'un air stupéfait.
+
+--Est-ce que la maison brûle? demanda le grand gaillard avec un rire
+niais.
+
+M. Jumelle entra dans une colère bleue.
+
+--Ah çà! on se moque de moi, ici!
+
+Le concierge s'avança.
+
+--Vous cherchez quelqu'un, monsieur?
+
+--Où sont les hommes qui étaient dans cette chambre tout à l'heure?
+
+Le concierge et l'homme couché se regardèrent: l'un hébété, l'autre
+surpris.
+
+--Quels hommes?
+
+--Les ennemis de la société que je dois livrer à la vindicte de la loi!
+
+M. Jumelle avait pour principe d'effrayer toujours ceux qu'il arrêtait.
+De cette façon, prétendait-il, on peut toujours leur arracher des aveux.
+
+Aussi lança-t-il la phrase ronflante qu'on vient de lire, à peu près sûr
+de l'effet qu'il allait obtenir.
+
+Le concierge se mit à trembler. Mais le dormeur se fâcha.
+
+--Vindicte de la loi? Est-ce que je la connais, cette vindicte? Vous
+allez me faire le plaisir de me laisser tranquille, d'abord!
+
+La colère de M. Jumelle se changea en rage.
+
+--Fouillez toute la maison! s'écria-t-il. Mais, avant, attachez-moi les
+deux mains de cet imbécile-là.
+
+Quand le lecteur saura que cet imbécile-là était Aubin Ploguen, et qu'il
+se laissa faire tranquillement, il comprendra que le Breton devait avoir
+ses raisons pour agir ainsi.
+
+Cependant le premier ordre de M. Jumelle s'exécuta.
+
+On fouilla les six étages de la maison du haut en bas, sans trouver le
+moindre personnage suspect.
+
+Le sous-chef de la police politique comprenait qu'il était joué: mais
+comment, et par qui?
+
+Il réfléchit que, s'il voulait savoir quelque chose, il devait commencer
+par calmer sa fureur.
+
+--Où diable ont-ils pu passer? murmurait-il dans son désespoir.
+
+Évidemment il y avait là un mystère.
+
+Si encore il n'avait pas entendu un bruit de voix résonner quelques
+instants auparavant dans la chambre, il aurait pu croire que personne
+autre que le «gaillard» n'y était.
+
+--Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à Aubin Ploguen, en tirant de
+sa poche un carnet où il s'apprêtait à écrire les réponses de l'inculpé.
+
+--Nicolas Ferréol.
+
+--Depuis quand habitez-vous ici?
+
+--Depuis six semaines.
+
+--Est-ce vrai? demanda-t-il au concierge.
+
+--Oui, monsieur, c'est vrai.
+
+--A quelle heure êtes-vous rentré ce soir?
+
+--A dix heures.
+
+En effet, Aubin Ploguen n'était pas sorti.
+
+Il attendait les arrivants.
+
+Ces réponses achevèrent de troubler les idées de M. Jumelle.
+
+--Mon garçon, reprit-il, en regardant le prétendu Nicolas Ferréol bien
+en face, et dans les deux yeux, je vous engage à me dire toute la
+vérité.
+
+--Quelle vérité? demanda Aubin Ploguen, en donnant à son visage le degré
+de niaiserie désirable.
+
+--Où sont les hommes qui étaient dans votre chambre?
+
+--Quels hommes?
+
+Le sous-chef de la police politique était mille fois trop intelligent
+pour se laisser prendre au piège.
+
+Il comprit que quelque part devait se trouver une cachette quelconque,
+et que si lui, Jumelle, s'obstinait à interroger, Nicolas Ferréol, de
+son côté, s'obstinerait à ne pas répondre.
+
+--Lieutenant, dit-il à l'officier, vous allez confier ce gaillard à cinq
+de vos hommes, qui vont me le conduire au poste. Puis, je vous prierai
+de faire demander par un caporal celui de mes agents qui s'appelle
+Trébuchet.
+
+Aubin Ploguen ne tenta même pas de résister. Il était couché tout
+habillé, circonstance remarquée par M. Jumelle, mais que celui-ci
+n'avait eu garde de souligner. Le Breton sortit de la chambre, les mains
+toujours attachées et escorté par cinq soldats.
+
+M. Jumelle fit évacuer la pièce par ceux qui s'y trouvaient, et resta
+seul.
+
+--Voyons, se dit-il, on ne me prend pas sans vert, moi; je suis sûr de
+mon fait. Le sieur Henry de Puiseux nous a été signalé comme ayant, au
+bal de l'Opéra de cette nuit, un rendez-vous politique. Je vois que le
+rapport avait raison. Jacqueline ne s'était pas trompée. Elle l'a suivi
+de sa demeure à l'Opéra, donc...
+
+Il laissa tomber sa tête dans ses mains, et se gratta obstinément le
+derrière de l'oreille.
+
+--Ils étaient tous les dix dans cette pièce. Dans dix minutes je saurai
+où est _la cache_. Il joue bien son rôle, ce grand coquin que j'ai
+empoigné! Mais on ne trompe pas le père Jumelle comme un oiseau!
+
+Voilà évidemment ce qui s'est passé. Ce Nicolas Ferréol a loué cette
+chambre, il y a six semaines, pour son maître.
+
+Cette chambre doit faire partie de celles que les _carbonari_
+choisissaient sous la Restauration pour s'y réunir.
+
+Quelque part, à droite ou à gauche, il y a une trappe, et, dès qu'ils
+ont été surpris, en veux-tu, en voila! ils ont pris leur volée...
+
+Le monologue de M. Jumelle fut interrompu par l'arrivée de Trébuchet.
+
+--Vous m'avez fait demander, monsieur? dit de sa voix mielleuse le
+gredin.
+
+--As-tu tes instruments, Trébuchet?
+
+--Toujours, monsieur Jumelle.
+
+--Sonde-moi ces murailles-là! Je t'ai fait appeler de préférence à la
+Licorne...
+
+--Vous êtes trop bon.
+
+--Non, je ne suis pas bon. Je t'ai fait appeler de préférence à la
+Licorne parce que tu as eu autrefois des peines de cœur... au tribunal
+de Niort, à propos de... de quoi donc, Trébuchet?
+
+--De serrures, monsieur Jumelle.
+
+--De serrures, c'est cela. Eh bien! voilà ton affaire. Cherche, mon ami!
+
+Trébuchet se mit à la besogne.
+
+Il prit dans sa poche un petit marteau plat, et se mit à frapper à
+légers coups, tous les coins de la muraille.
+
+M. Jumelle le regardait.
+
+Et, tout en le regardant, il continuait ses réflexions.
+
+--N'importe, ils ont eu beau s'enfuir, je connais maintenant tous les
+fils de la petite affaire. Demain, je fais arrêter le sieur de Puiseux,
+et avec lui et ce Nicolas Ferréol, il faudra bien que j'arrive à un bon
+résultat.
+
+Il s'interrompit pour dire:
+
+--Trouves-tu, Trébuchet?
+
+--Ça vient, monsieur Jumelle.
+
+L'agent s'était collé ventre à terre, et il frappait avec son marteau
+contre la muraille, au ras du sol.
+
+S'il y avait une porte secrète, cette porte était évidemment dans la
+muraille. Or, quand il frapperait sur son extrémité, le son rendu ne
+serait plus plein comme le son rendu par le mur, mais bien sonore.
+
+Tout à coup, Trébuchet s'arrêta dans ses investigations. Il frappait
+énergiquement à un endroit où la maçonnerie semblait légèrement
+déprimée.
+
+--J'ai trouvé, monsieur Jumelle!
+
+Celui-ci allait courir au mur et l'examiner à son tour, quand quatre ou
+cinq coups de fusil retentirent au dehors à travers le silence de la
+nuit...
+
+
+
+
+VII
+
+LA PORTE SECRÈTE
+
+M. Jumelle ne tarda pas à avoir l'explication, triste pour lui, de ces
+coups de fusil qui venaient d'éclater.
+
+Un agent se précipita dans la chambre en s'écriant:
+
+--Monsieur, le prisonnier s'est échappé.
+
+--Tirez dessus.
+
+--C'est ce qu'on a fait.
+
+Décidément, M. Jumelle jouait de malheur. Il est vrai qu'il ne
+connaissait pas la force prodigieuse d'Aubin Ploguen.
+
+Non content de lui faire attacher les mains, il aurait encore trouvé
+moyen de lui faire lier les pieds et la tête.
+
+Aubin Ploguen était un homme plein de ressources.
+
+Il s'était laissé lier les mains tranquillement; il s'était laissé
+arrêter sans résistance, sachant bien que, dès que cela lui plairait, il
+pourrait recouvrer sa liberté.
+
+Seulement, pour s'enfuir, il lui fallait l'espace.
+
+Quand il arriva dans la rue, la neige avait un peu calmé son intensité
+première.
+
+Les cinq hommes commencèrent par le faire asseoir sur le trottoir, pour
+qu'ils eussent le moyen de charger leurs fusils.
+
+Il faisait froid; les mains gelées par la neige tremblaient.
+
+Cela dura dix bonnes minutes.
+
+Au bout de dix minutes, ils prirent le prisonnier par les épaules, et
+l'entraînèrent dans la direction du poste du Panthéon.
+
+Aubin Ploguen ne bronchait pas.
+
+On eût juré qu'il en était à sa vingtième arrestation.
+
+Seulement, pour souffler dans ses doigts, sans doute, il portait de
+temps à autre ses mains liées à ses lèvres, mais en réalité, tout
+doucement, il coupait avec ses dents les cordes qui liaient ses mains.
+
+Un soldat le tenait par l'épaule droite, pendant qu'un autre soldat le
+tenait par l'épaule gauche.
+
+Ces braves lignards! ils n'y voyaient pas malice! Puis, au surplus, la
+précaution qu'ils avaient eue de charger leurs fusils sous les yeux même
+de leur prisonnier devait les rassurer sur toute tentative de fuite.
+
+Bientôt, au coin de la rue d'Ulm et de l'impasse Porniquet, Aubin
+Ploguen s'arrêta tout à coup et se planta au beau milieu du chemin,
+aspirant l'air à pleines narines, comme s'il eût voulu prendre le vent.
+
+Un peu à gauche s'ouvrait la rue du Cerf, démolie aujourd'hui, mais qui,
+à cette époque, gagnait le quartier Mouffetard, en traversant le haut du
+boulevard Saint-Jacques.
+
+--Allons, en avant, l'ami! dit un des soldats en voulant entraîner
+Aubin.
+
+Celui-ci eut un sourire de pitié.
+
+Il se contenta de se secouer tout doucement; mais la secousse ne fut pas
+si douce qu'il l'aurait probablement voulu, car les deux soldats qui le
+tenaient roulèrent dans la neige en poussant un formidable juron.
+
+Avant que les trois autres eussent eu le temps de revenir de leur
+surprise, Aubin Ploguen avait pris sa course.
+
+Avez-vous vu courir les cerfs, dans les halliers, quand un chasseur les
+surprend? J'estime qu'ils sont moins rapides que le serviteur des
+Kardigân.
+
+Deux coups de fusil, puis deux autres, puis un dernier, furent tirés par
+les soldats; mais aucun n'atteignit le fugitif. Quant à le rattraper,
+c'était impossible, il était déjà trop loin.
+
+M. Jumelle écouta ce récit d'un air tellement comique, que Henry de
+Puiseux et Jean de Kardigân lui-même n'auraient pu s'empêcher de rire
+s'ils avaient contemplé en ce moment la figure de M. le sous-chef de la
+police politique.
+
+--Diable! diable! grommelait-il.
+
+Plus que jamais il se grattait l'oreille avec fureur.
+
+Heureusement, Trébuchet lui gardait une consolation toute prête.
+
+--J'ai trouvé, monsieur Jumelle, répéta-t-il d'un air triomphant.
+
+M. Jumelle sauta sur ses pieds et courut à la muraille.
+
+On distinguait très-bien une petite rainure, étroite comme un fil, qui
+glissait dans le mur, depuis le parquet jusqu'à une hauteur d'homme
+environ.
+
+--Passe-moi un ciseau! fit-il.
+
+Trébuchet obéit.
+
+Alors M. Jumelle introduisit le ciseau dans la rainure, et en suivit
+toute la longueur. Il sentit bientôt une résistance.
+
+--Le marteau, maintenant.
+
+Docile, Trébuchet obéit encore.
+
+M. Jumelle donna un coup sec, mais bien appliqué, au ciseau, qui brisa
+cette résistance, et la porte s'ouvrit.
+
+--J'en étais sûr, dit-il.
+
+Le lieutenant regardait d'un air satisfait.
+
+--Eh! eh! la manivelle était adroite; mais le père Jumelle ne se laisse
+pas engluer! Voyons, il y a une demi-heure à peine qu'ils sont partis,
+donc on peut encore, sinon les arrêter, au moins retrouver leurs
+traces!...
+
+Le lecteur comprend maintenant ce qui s'était passé.
+
+M. Jumelle ne s'était pas trompé un seul instant. La chambre avait été,
+jadis, un lieu de réunion pour les _carbonari_, qui conspiraient.
+
+Comme toutes celles où se tenaient leurs assemblées, elle donnait sur un
+couloir creusé à même des fondations de la maison, sous lesquelles
+s'étendaient les catacombes.
+
+Jean de Kardigân l'avait louée en conséquence. Aubin Ploguen y demeura
+pendant le voyage du jeune homme à Ludworth.
+
+Derrière la porte secrète, il avait placé un lit.
+
+Quand les soldats entrèrent dans la cour, il se hâta de faire jouer le
+ressort qui ouvrait cette porte, et il transporta le lit dans la
+chambre.
+
+Les chaises furent en partie cachées, et tous les assistants purent
+s'enfuir.
+
+Lui, se glissa entre les draps, mais il n'eut pas le temps de se
+déshabiller.
+
+Il ne s'était pas enfui avec les autres, pour la même raison qui lui
+avait fait ouvrir l'entrée de la maison. Il espérait détourner les
+soupçons de la police, et garder le secret de l'issue cachée, qui
+pouvait être si utile, plus tard.
+
+--Allons, Trébuchet, entrons là-dedans!
+
+L'agent semblait peu disposé à obéir, cette fois; mais M. Jumelle le
+rassura, en priant l'officier de faire éclairer la marche par un peloton
+de soldats qui porteraient des torches.
+
+La petite troupe entra.
+
+Le couloir conduisait au milieu des fondations des maisons voisines, par
+une pente très-douce.
+
+Là, quelques marches de pierre descendaient dans les catacombes.
+
+Quel chemin avaient suivi les fugitifs?
+
+M. Jumelle était trop habile pour ne pas savoir qu'en pareille
+occurrence, on prend autant que possible la ligne droite. Au reste, la
+route était toute tracée.
+
+Elle suivait une ligne un peu courbe, cependant, mais où ne donnaient
+que des impasses perdues.
+
+Ils longèrent cette route pendant une heure environ.
+
+Arrivés à une sorte de clairière, ils demeuraient un peu déconcertés,
+quand un des soldats ramassa dans l'avenue de gauche un mouchoir tombé
+au milieu.
+
+Ce mouchoir portait un V et un S, brodés au coin.
+
+Il appartenait à l'infortuné M. Saincaize, qui laissait, dans sa
+terreur, une trace vengeresse derrière lui!
+
+Ce qui prouve, une fois de plus, qu'il n'arrive jamais rien aux gens
+courageux, tandis que les lâches sont toujours victimes.
+
+Un second trajet de trente minutes conduisit la petite troupe à l'une
+des issues des catacombes, dans la plaine de Montrouge.
+
+M. Jumelle fit soulever par les soldats la grille de fer qui obstruait
+le passage, et ils se trouvèrent bientôt tous en pleine lumière.
+
+Car le jour s'était levé, à mesure que la tourmente de neige
+décroissait.
+
+M. Jumelle espéra un moment que les pas des fugitifs resteraient marqués
+sur la neige; mais ceux-ci avaient eu soin de les entrecroiser
+tellement, qu'on ne pouvait les suivre.
+
+Au reste, il était à peu près certain que, tous, ils avaient dû rentrer
+dans Paris, mais par des chemins différents.
+
+M. Jumelle fit garder les deux issues, et, laissant là son escorte,
+s'achemina vers Paris qui s'éveillait au loin.
+
+A mesure qu'il marchait, ses réflexions se condensaient, prenaient
+corps, et lui montraient clairement tout ce qui avait dû avoir lieu.
+
+Il se hâtait, car il voulait faire son rapport à M. Gisquet, le préfet
+de police, et discuter avec lui les moyens d'arrêter Henry de Puiseux,
+par lequel on pouvait arriver peut-être à connaître une partie de la
+vérité.
+
+Cependant, à mesure qu'il traversait dans toute sa longueur la vaste
+plaine de Montrouge, la solitude se faisait moins grande. A droite et à
+gauche, passaient des maraîchers se rendant à Paris ou en revenant.
+
+Il arriva bientôt devant un petit cabaret de bas étage.
+
+Alors son instinct de policier s'éveilla. Il eut l'idée de demander des
+renseignements aux gens qui tenaient ce cabaret. En s'approchant, il vit
+un certain nombre de gens qui encombraient la petite salle du cabaret.
+
+Il se mêla à ces groupes, demanda un verre d'eau-de-vie.
+
+--C'est bien, ce qu'il a fait là, disait l'un.
+
+--Ma foi, oui. Le pauvre petit courait risque, sans ce brave monsieur,
+de crever là comme un chien abandonné.
+
+--Je l'ai vu, lui, dit tout haut une femme, pendant qu'il cherchait à
+réchauffer l'enfant. Il avait un bel habit noir, et du linge comme en a
+_l'épouse de notre maire_ de Gentilly.
+
+A ces mots, M. Jumelle dressa l'oreille.
+
+--D'où pouvait-il venir, par ce temps-là, et à cette heure de nuit?
+
+--Je vais vous le dire, ajouta un autre tout bas. J'arrivais d'Arcueil
+et j'ai vu une bande d'hommes qui portaient des catacombes...
+
+--Eh! eh! grommela M. Jumelle.
+
+--Au reste, nous saurons qui c'est, car Gervais l'a accompagné à Paris.
+
+M. Jumelle se leva:
+
+--Mes bons amis, dit-il, vous allez me donner immédiatement le
+signalement de celui dont vous parlez, ou je vous arrête, au nom du
+roi!...
+
+
+
+
+VIII
+
+L'ENFANT DANS LA NEIGE
+
+
+C'était Jean de Kardigân qui avait recueilli l'enfant.
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+En sortant des catacombes, les serviteurs du Roi déchu se séparèrent.
+
+Ils comprenaient qu'ils ne devaient pas rentrer à Paris ensemble.
+
+Jean, lui, traversa la plaine de Montrouge, à peu près au même endroit
+que M. Jumelle devait choisir quelques instants plus tard.
+
+Le jeune homme, enveloppé dans un ample et chaud manteau, marchait
+rapidement. Il réfléchissait à ce qui s'était dit dans la réunion
+royaliste.
+
+--Tous les partis sont les mêmes, pensait-il. Ils répugnent à la force.
+Ils se plaisent aux paroles oiseuses, aux discours inutiles. Monck
+a-t-il discuté avec Lambert pour rétablir Charles II sur le trône
+d'Angleterre? Charles X, lui-même, a-t-il hésité, quand il a fallu
+rendre à Ferdinand VII sa couronne, que venaient de lui prendre les
+Cortès d'Espagne?
+
+Jean de Kardigân était un chaud partisan de cette insurrection de Vendée
+qui devait éclater six mois plus tard.
+
+Mais il sentait combien il serait difficile d'obtenir du comité de Paris
+une décision prompte. Malgré leur génie, les deux personnages qui
+conduisaient ce comité, Chateaubriand et Berryer, étaient des hommes de
+parole plutôt que des hommes d'action.
+
+Pour l'instant, le danger, selon Jean, était double. Il fallait
+convaincre le grand orateur et le grand écrivain: et il ne se
+dissimulait pas que ce serait difficile. Ensuite, il fallait échapper à
+l'étroite surveillance de la police.
+
+Le marquis ne s'inquiétait même pas du sort d'Aubin Ploguen, qu'il
+laissait aux mains de ses ennemis.
+
+Le Breton et lui étaient convenus, longtemps à l'avance, de ce qu'ils
+feraient en pareil cas.
+
+Quand Aubin Ploguen avait loué, dans la maison de la rue du Petit-Pas,
+la chambre que nous connaissons, il l'avait fait, nous le savons, en
+prévision de l'avenir.
+
+--Si la police arrive pendant une de nos réunions, monsieur le marquis,
+vous et vos amis n'aurez qu'à ouvrir la porte secrète.
+
+--Mais toi?
+
+--Moi, je resterai.
+
+--On t'arrêtera.
+
+--Je le sais bien. Mais rassurez-vous, je m'échapperai bien vite.
+
+Puisque Aubin Ploguen avait promis de s'échapper, Jean était tranquille:
+il tiendrait parole.
+
+A deux cents mètres environ du cabaret dont nous venons de parler dans
+le précédent chapitre, Jean s'arrêta pour s'orienter.
+
+La neige ne tombait plus.
+
+Mais un fin brouillard et la demi-obscurité qui précède en hiver le
+lever du soleil, empêchaient de voir briller à l'horizon les lumières
+des faubourgs.
+
+M. de Kardigân jetait à droite et à gauche des regards indécis, quand il
+heurta du pied un obstacle placé en travers de son chemin.
+
+Il prit d'abord cet obstacle pour une pierre énorme; mais sa forme
+bizarre attira son attention.
+
+Il se baissa:
+
+--Ah! mon Dieu! murmura-t-il.
+
+C'était un enfant d'une douzaine d'années environ, qui gisait, enfoui
+dans la neige, et auquel le froid et la glace avaient fait perdre
+connaissance.
+
+Le pauvre petit, bleui par la souffrance, était tombé, sans doute, en
+traversant cette immense plaine de Montrouge. Les forces lui avaient
+manqué pour se relever. Puis, peu à peu, la neige couvrant son corps, il
+était resté enfermé dans ce linceul.
+
+Le marquis écarta de sa main la neige amoncelée sur le corps de
+l'enfant, et appuya l'oreille sur sa poitrine pour savoir s'il respirait
+encore.
+
+Pas un souffle ne sortait de ses lèvres serrées.
+
+Les yeux étaient fermés, comme si l'éternel sommeil berçait déjà dans
+ses bras patients ce pauvre être inanimé.
+
+Jean se sentait profondément ému.
+
+Les êtres forts sont toujours des êtres bons, car la méchanceté n'est
+qu'une perpétuelle irritation de la faiblesse.
+
+Le lecteur se rappelle la plainte jetée par ce noble gentilhomme sur
+ceux qui souffraient, victimes de la misère et du froid.
+
+Une immense pitié envahit son cœur.
+
+Comment ce malheureux être se trouvait-il ainsi, seul et abandonné,
+livré à tant de souffrances et à tant d'angoisses!
+
+Il se représentait l'enfant, pliant sous cette triple et impitoyable
+étreinte de la faim, de la fatigue et de la neige.
+
+Un poëte oriental, à qui on a parlé comme d'un jeu de la nature de cette
+neige inconnue dans son climat brûlant, s'écrie:
+
+«--Oh! que ces baisers blancs et glacés doivent faire couler la glace
+mortelle dans le sang et jusqu'au cœur!...»
+
+Qu'aurait dit Jean de Kardigân s'il avait su que la vie de ce malheureux
+se trouvait liée d'une étrange façon à la sienne? Il n'écouta que sa
+pitié, que sa charité.
+
+Voyant qu'il tenterait vainement de rappeler un peu de chaleur à ses
+membres gelés, il serra l'enfant dans ses bras, et l'enveloppa dans son
+manteau; puis il chercha des yeux une maison où il pût trouver les
+premiers secours.
+
+Il aperçut alors le cabaret isolé, et s'y dirigea à grands pas.
+
+Les ouvriers qui y prenaient des forces pour le travail de la matinée,
+bien que ce fût un dimanche, se levèrent tous en voyant cet homme
+élégant, qui accourait avec ce malheureux enfant dans ses bras.
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est mort? s'écria l'un d'eux, en se
+penchant.
+
+--J'espère que non, répliqua Jean.
+
+--Où l'avez-vous trouvé, monsieur?
+
+--Étendu au milieu de la plaine, et ayant déjà un demi-pied de neige sur
+le corps.
+
+--Vite, vite! un grand feu! faites chauffer un bol d'eau-de-vie, reprit
+Jean.
+
+Un regard lui avait appris qu'il se trouvait chez des gens pauvres.
+
+Il tira sa bourse et y prit deux louis qu'il mit sur la table.
+
+--Tenez, madame, voici pour vous indemniser, dit-il.
+
+L'hôtelière repoussa les deux louis, bien que, certes, elle ne dût pas
+être fort habituée à en voir souvent.
+
+--Ce n'est pas la peine, monsieur, répondit doucement cette femme.
+
+--Vous êtes bonne, continua le marquis, mais je suis riche et vous êtes
+pauvre. Il ne serait pas juste que vous dépensiez quelque chose.
+
+Le feu flambait.
+
+On y avait jeté une grande brassée de sarments, qui produisirent cette
+joyeuse flamme bien claire qui égaye et réchauffe.
+
+Dès que la température de la pièce basse du cabaret fut assez élevée,
+Jean, aidé d'un des ouvriers, déshabilla entièrement l'enfant et le
+frotta avec l'eau-de-vie tiède.
+
+Un léger tressaillement vint annoncer bientôt qu'il vivait encore.
+
+On le rapprocha de la flamme salutaire. Alors il fut sensible que le
+sang circulait avec plus de régularité; le pouls devint perceptible;
+enfin il ouvrit les yeux.
+
+Mais il les referma aussitôt, comme si la douleur passée le tenait
+encore.
+
+Enfin, au bout de vingt minutes, l'enfant était revenu à lui.
+
+--Pauvre petit! murmura Jean de Kardigân en le regardant, ému: il ne
+sera pas dit que je t'aurai arraché à la mort pour laisser ta vie dans
+la misère!
+
+Il tira une seconde fois deux louis de sa bourse et dit à l'hôtelière:
+
+--Madame, avez-vous des vêtements?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien, je vous en achète pour couvrir cet enfant. Donnez-moi une
+veste, un pantalon et une bonne couverture.
+
+La toilette du pauvre petit ne fut pas longue. Complètement revenu à
+lui, il ne se rendait pas encore entièrement compte du miracle auquel il
+devait la vie, et jetait autour de lui des regards étonnés.
+
+Le jour s'était levé: ce jour gris, sale, qui couvre à peine d'une
+teinte triste le toit des maisons ou la cime des arbres dépouillés.
+
+L'enfant, bien enveloppé dans une épaisse et chaude couverture, fut
+repris par Jean.
+
+--Merci, mes amis, dit-il, je l'emmène.
+
+--Ah! vous êtes un bon b...! s'écria l'un des ouvriers.
+
+Cette phrase fit sourire le marquis.
+
+Il tendit la main à l'ouvrier.
+
+--Vous avez raison, l'ami, je suis un bon b..., répondit-il.
+
+--Tenez, monsieur, c'est dans mon opinion de vous rendre service.
+Donnez-moi le paquet, je vais le porter jusqu'à la barrière. Vous
+trouverez des voitures.
+
+--C'est une idée, ça, dit l'hôtelier. Pars avec le monsieur, Gervais.
+
+Gervais prit l'enfant, et tous les trois sortirent. Le petit, «le
+paquet,» comme l'appelait le brave ouvrier, était retombé dans un
+sommeil hébété.
+
+La route n'était plus longue.
+
+En un quart d'heure, l'ouvrier et le marquis voyaient apparaître les
+premières maisons de la chaussée du Maine.
+
+Une place de citadines se trouvait là; Jean en prit une et y monta avec
+l'enfant. Il voulut donner de l'argent à Gervais pour le remercier de
+l'avoir aidé:
+
+--Allons donc, monsieur, répondit-il, vous n'y pensez pas! Je ne me fais
+payer que mon travail, moi. J'aime mieux que vous me donniez la main
+comme tout à l'heure!
+
+--Je vous demande pardon, l'ami...
+
+--Oh! il n'y a pas de quoi, monsieur!
+
+Le gentilhomme et l'ouvrier se serrèrent la main; puis la citadine
+partit, entraînant le marquis de Kardigân vers Paris, pendant que
+Gervais regagnait la plaine de Montrouge.
+
+Quand il arriva au cabaret, un spectacle étrange frappa ses yeux.
+
+Un homme, qui se grattait l'oreille d'une main, était acculé par une
+quinzaine d'ouvriers contre la muraille et les menaçait de l'autre main
+d'un petit pistolet de poche, qui semblait, au reste, intimider fort peu
+les assistants.
+
+Cet individu était M. Jumelle.
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+
+
+
+IX
+
+OU M. JUMELLE JOUE DE MALHEUR
+
+
+Nous avons laissé le sous-chef de la police politique menaçant les
+ouvriers du cabaret de les arrêter au nom du roi, s'ils ne lui donnaient
+pas le signalement de l'homme qui avait relevé l'enfant.
+
+Le premier sentiment que ceux-ci éprouvèrent fut de la stupeur; le
+second fut de la colère.
+
+Le peuple a la haine de l'agent de police, et il a en partie raison.
+
+Nul plus que nous ne respecte les obscurs et héroïques défenseurs de
+l'ordre public, ceux qui risquent leur vie à chaque heure pour protéger
+la nôtre. Mais il y a une grande différence entre l'agent de police qui
+suit, pas à pas, le meurtrier, pour le livrer à la justice du châtiment,
+et l'agent de police qui espionne au profit de la politique.
+
+Le premier est un soldat;
+
+Le second a été, avec raison, flétri par la conscience populaire de
+l'ignoble nom de _mouchard_.
+
+Et, au premier regard, on devinait en M. Jumelle un agent politique.
+
+Aussi les ouvriers sentirent l'indignation s'emparer d'eux, à la demande
+de signalement qui leur fut faite.
+
+Peut-être, en toute autre occasion, se seraient-ils contentés de
+répondre évasivement, évitant ainsi de compromettre soit l'homme
+poursuivi, soit eux-mêmes.
+
+Mais là, le cas était autre.
+
+La personne à laquelle on en voulait venait d'accomplir sous leurs yeux
+un acte de charité qui les avait touchés.
+
+Le marquis de Kardigân avait plu à ces âmes rudes et loyales.
+
+Un ouvrier, grand et beau garçon de vingt-cinq ans, retroussa ses
+manches et s'avança d'un air menaçant sur M. Jumelle.
+
+--Ah! tu manges à la gamelle de la rue de Jérusalem! s'écria-t-il; eh
+bien, attends un peu, espèce de _mouche_!
+
+M. Jumelle n'eut qu'à examiner les bras respectables de son adversaire
+pour comprendre qu'il pourrait bien s'être mis dans une mauvaise
+affaire.
+
+--Comment, malheureux, dit-il en prenant une mine de souverain blessé
+dans sa dignité, tu refuses obéissance à la loi et tu oses me menacer?
+
+--La loi? Je ne la connais point, mais je suis sûr qu'elle ne dit pas
+que tu viendras nous espionner!
+
+--Oui! oui! il a raison! crièrent quelques-uns.
+
+--Sus au mouchard!
+
+--Une correction à la _mouche_!
+
+Les braves ouvriers avaient une occasion d'administrer une «volée»
+(terme vulgaire, mais expressif) à l'un de ces hommes qu'ils exécraient.
+Ils n'avaient donc garde de la laisser perdre.
+
+En cinq minutes, M. Jumelle se trouva entouré d'ennemis.
+
+Il est hors de doute qu'il aurait sauté un mauvais pas, quand l'idée lui
+vint de se réfugier derrière deux tables placées l'une sur l'autre, et à
+l'abri desquelles il espérait se défendre.
+
+Aussi il se jeta derrière ces tables, s'en faisant un rempart improvisé.
+
+--Ah! tu crois que tu pourras nous échapper, _mouche de malheur_! reprit
+le premier ouvrier. Attends un peu!
+
+Mais M. Jumelle tira de sa poche un petit pistolet qu'il portait
+toujours sur lui et en fit jouer la batterie:
+
+--Le premier qui avance, dit-il, je le brûle comme un lapin!
+
+La menace, bien que sérieuse, n'aurait certes pas eu un long effet.
+
+Évidemment l'ouvrier, au risque d'être blessé et même tué, allait se
+jeter sur M. Jumelle, quand Gervais parut.
+
+Il comprit aussitôt une partie de la scène, et un mot du cabaretier
+acheva de le mettre au courant de la situation.
+
+--Viens donc ici, François, dit-il à l'ouvrier, et laisse-moi causer
+avec monsieur.
+
+François regarda Gervais, tout étonné:
+
+--Tu ne sais donc pas que c'est _une mouche_?
+
+--Si, mais si nous ne répondons pas, la _mouche_ nous coffrera, reprit
+Gervais.
+
+--Il est intelligent, au moins, celui-là, murmura M. Jumelle, heureux,
+au fond, de cette diversion inattendue.
+
+--Sois tranquille, va, il ne nous coffrera pas, attendu que je vais
+l'étrangler!
+
+--Tu seras bien avancé! on te guillotinera au lieu de te coffrer: voilà
+tout.
+
+--Très-intelligent, décidément, très-intelligent, grommela encore M.
+Jumelle.
+
+Gervais jeta un regard expressif à François.
+
+Celui-ci comprit que son ami réservait à l'agent de police un plat de
+son métier.
+
+--Voyez-vous, monsieur, il faut lui pardonner. Qu'est-ce que vous
+voulez? Demandez-moi ça, à moi, je vais vous répondre.
+
+--Je veux le signalement de l'homme qui vient de passer ici.
+
+--Son signalement?
+
+--Oui.
+
+--Et si je vous le donne, vous me promettez de ne pas faire de mal à
+François?
+
+--Je le promets.
+
+--Eh bien, je vais voir à vous contenter. C'est un jeune homme de trente
+ans environ, brun, avec toute sa barbe, et qui porte une cicatrice à la
+joue.
+
+Gervais avait fait cette réponse d'un air tellement assuré, que M.
+Jumelle n'eut pas un instant l'idée de douter.
+
+--Où l'as-tu conduit?
+
+--A la barrière.
+
+--Et là, qu'est-ce qu'il a fait?
+
+--Il a pris une voiture qui l'a conduit je ne sais où, mais dans le
+centre, car le cocher a dit:--Une rude course!
+
+M. Jumelle sortit de son abri.
+
+Il mit le pistolet dans sa poche, et en tira son carnet, où il inscrivit
+le signalement donné, à côté des réponses d'Aubin Ploguen.
+
+--Et l'enfant?
+
+--Il l'a emporté.
+
+--Bon.
+
+M. Jumelle allait sortir du cabaret.
+
+Gervais l'arrêta, et d'un air niais:
+
+--Il n'y a rien pour boire, monsieur l'agent? dit-il.
+
+M. Jumelle donna à Gervais une pièce de vingt sous, et s'éloigna.
+
+--Enfoncée, _la mouche_! s'écria celui-ci, en voyant disparaître l'agent
+de police à travers le brouillard. Tenez, la mère, vous donnerez ces
+vingt sous-là à un pauvre. Cet argent est sale, il faut le laver!
+
+Mais suivons M. Jumelle, qui gagnait rapidement Paris, ainsi que Jean de
+Kardigân l'avait fait quelques instants auparavant.
+
+Il prit une citadine à la même place où Jean avait pris la sienne, et se
+dirigea vers la préfecture de police.
+
+Il voulait réunir toutes ses notes avant de communiquer au préfet les
+événements de la nuit. Depuis la veille il jouait de malheur; les
+conjurés royalistes s'étaient échappés; Nicolas Ferréol--_alias_ Aubin
+Ploguen--s'était enfui; et enfin, il avait failli payer cher un
+renseignement, peut-être inutile. Une surprise non moins désagréable
+l'attendait.
+
+En entrant dans son bureau, il y trouva son secrétaire, qui se leva
+vivement en l'apercevant.
+
+--Quoi de nouveau, petit? demanda-t-il.
+
+--L'enfant s'est enfui.
+
+--Jacquelin?
+
+--Oui.
+
+--Ah! ah!
+
+M. Jumelle fronça le sourcil. Est-ce que par hasard cet enfant recueilli
+dans la plaine de Montrouge serait le même que Jacquelin?
+
+--Bast! cela ne fait rien!
+
+--Mais je croyais que vous aviez besoin de lui pour forcer la Jacqueline
+à vous servir de surveillante?
+
+--Jacqueline fait bien son métier. Mais elle a trop de sentiment. Cette
+nuit, au bal de l'Opéra, elle a failli se mettre à pleurer. Je
+l'enverrai promener... Tiens! rédige-moi un rapport avec ces notes.
+
+M. Jumelle lança à son secrétaire ce fameux carnet qui avait si bien
+travaillé toute la nuit.
+
+Et lui-même se plongea dans ses réflexions.
+
+Qu'était cette Jacqueline dont le nom est revenu deux fois dans notre
+récit et que nous avons entrevue au bal de l'Opéra?
+
+Nous connaîtrons bientôt cette lamentable histoire. C'était une pauvre
+créature, admirablement belle, à qui M. Jumelle avait pris son enfant en
+lui disant:
+
+--Vous vous êtes mêlée de politique, tant pis pour vous! Vous allez
+_travailler_ pour nous ou vous ne reverrez pas votre fils!
+
+La malheureuse femme s'était mêlée de politique parce qu'elle avait
+voulu venger son mari tué par la police à l'émeute de Lille.
+
+Cependant le secrétaire avait mis au net le rapport destiné à être
+présenté par M. Jumelle à M. Gisquet, le préfet de police.
+
+--J'attends trois personnes à huit heures, dit-il. Tu les feras entrer,
+une ici, la seconde dans ton cabinet, la troisième dans la salle
+d'attente. Jacqueline viendra, tu lui diras que j'ai à lui parler.
+
+--Bien, monsieur Jumelle.
+
+Celui-ci mit le rapport dans sa poche et s'apprêta à partir.
+
+--Ah! j'oubliais, ajouta-t-il au moment d'ouvrir la porte et de
+s'éloigner.
+
+Il revint à son bureau et prit dans son tiroir un paquet de fiches qui
+portaient chacune un nom en tête. Il chercha un instant, et enfin en
+trouva une qui le contenta, car il se gratta le nez en grommelant:
+
+--C'est cela! faut voir! faut voir!
+
+Cette fiche portait ces lignes:
+
+POISEUX (Henry de)
+
+--Brave.--Royaliste ardent. Chevaleresque.--Empressé auprès des
+femmes.--A surveiller.
+
+--Ah! il est galant, le gentilhomme! eh bien, je vais lui servir quelque
+chose qui sera de son goût.
+
+M. Jumelle sortit de son cabinet, et fit demander au préfet s'il pouvait
+le recevoir. On l'introduisit aussitôt chez M. Gisquet.
+
+Il y resta une heure et demie.
+
+Quand il rentra dans son bureau, les trois personnes qu'il attendait
+étaient arrivées.
+
+M. Jumelle, tout guilleret malgré la nuit de veille si fatigante qu'il
+venait de passer, ordonna d'amener Jacqueline auprès de lui.
+
+Cette seconde conférence dura aussi longtemps que la première.
+
+Quand la jeune femme sortit, elle était pâle, mais résolue. Ses yeux
+brillaient d'un feu étrange.
+
+--Je la tiens toujours! se dit en ricanant le sous-chef de la police
+politique. Je n'ai plus son enfant, mais elle croit que je l'ai encore:
+donc cela revient au même!
+
+Et il ajouta philosophiquement en serrant précieusement un papier:
+
+--Au surplus, si elle ne réussit pas, elle... Voilà une petite
+machinette qui fera la même besogne!
+
+La petite machinette était l'ordre d'arrêter le sieur Henry de Puiseux,
+«suspect de complot contre la sûreté de l'État.»
+
+
+
+
+X
+
+JACQUELINE MOREL
+
+
+Quelques mois avant que notre drame se renouât à Paris, M. Jumelle avait
+été envoyé par M. Gisquet à Lille.
+
+Le préfet de police avait reçu avis qu'une société secrète s'y était
+installée et préparait une émeute dans la ville.
+
+M. Jumelle savait à quoi s'en tenir sur cette prétendue société secrète.
+C'était simplement une misère noire qui, jetant sur le pavé les ouvriers
+de Roubaix et de Tourcoing, faisait bouillonner dans des cœurs aigris
+une colère toujours grandissante.
+
+A son arrivée à Lille, M. Jumelle recommença son éternel travail:
+c'est-à-dire qu'il s'arrangea à faire surveiller par des gens à lui les
+prétendus émeutiers.
+
+Il fut bientôt persuadé que l'intervention de la police devenait
+inutile, parce qu'elle arrivait trop tard.
+
+Il se contenta de prévenir le général commandant la division militaire
+et le préfet du département du Nord. Puis il leur conseilla d'attendre
+que l'émeute éclatât pour la réprimer sévèrement, au lieu de chercher à
+arrêter la levée en armes des émeutiers.
+
+Il se contenta de faire noter les plus ardents parmi les ouvriers, afin
+de les retrouver en temps et lieu.
+
+Parmi ceux-là, on lui signala un certain ouvrier drapier du nom de
+Maurice Morel.
+
+Maurice Morel avait cinquante ans.
+
+Son âge, la grande honnêteté de sa vie, et une belle instruction lui
+avaient donné une très-réelle influence parmi ses compagnons et ses amis
+de l'atelier.
+
+Il était l'un des chefs importants, sinon le plus important, du
+mouvement qui se préparait.
+
+Il était marié depuis douze ou treize ans avec une jeune fille de
+Roubaix, admirablement belle, laissée orpheline à quinze ans. Un
+sentiment de pitié avait ému le cœur de l'ouvrier quand il avait vu
+cette enfant seule au monde.
+
+La pensée lui vint qu'elle pourrait céder au vice,--la beauté, quand
+elle est pauvre, est toujours mal conseillée!--Bien qu'il eût pu être le
+père de Jacqueline, il l'épousa.
+
+Ce mariage disproportionné fut heureux.
+
+Jacqueline avait pour son mari, sinon de l'amour, du moins un respect et
+une affection que rien ne put effleurer.
+
+Un fils,--un ange blond,--leur était né.
+
+Ils vivaient calmes et tranquilles. L'ouvrier gagnait abondamment de
+quoi semer l'aisance dans son ménage.
+
+Cela fut ainsi pendant onze ans.
+
+Le fils,--Jacquelin,--avait grandi entre son père et sa mère qui
+l'adoraient, le choyaient, rêvant de faire de lui un homme.
+
+Puis, la révolution de 1830 arriva, bouleversant l'atelier, comme elle
+avait bouleversé le salon. La pauvreté survint.
+
+Le ménage Morel dut toucher aux sept mille francs d'économies si
+péniblement amassées pendant ces onze années de travail.
+
+Maurice sentit que les affaires, dont lui et ses compagnons avaient
+besoin pour vivre, seraient longues à reprendre.
+
+C'est alors que l'idée folle d'une émeute germa dans ces têtes exaltées
+par la souffrance et par l'inquiétude.
+
+Puisque le gouvernement de Louis-Philippe les laissait mourir de faim,
+ils voulurent essayer de renverser ce gouvernement.
+
+Naturellement, le chef désigné d'avance était Maurice Morel.
+
+N'avait-il pas conquis et mérité la confiance de tous ces hommes?
+
+Une distribution d'armes et de poudre fut faite avec soin. La petite
+troupe pouvait compter sur quinze cents hommes environ. On prendrait la
+préfecture, l'hôtel de ville et la caserne.
+
+Il n'y avait qu'un régiment à Lille.
+
+Mais les pauvres gens ignoraient que parmi eux, comme toujours, s'était
+glissé un faux frère qui avait espionné leurs moindres paroles, leurs
+moindres actions.
+
+Quand le jour de l'émeute fut fixé (ce devait être le 11 avril), la
+préfecture en fut avisée presque aussitôt, et prit ses mesures en
+conséquence.
+
+Dans la nuit du 10 au 11, on fit entrer dans la ville une brigade
+d'infanterie et deux escadrons de dragons, le plus secrètement possible.
+
+Quand, au matin, les ouvriers descendirent en armes des hauteurs de la
+cité, ils se heurtèrent contre un mur de baïonnettes, qui menaçaient de
+les éventrer.
+
+Le plus sage eût été de se retirer; mais à ces heures solennelles où la
+vie de tant d'hommes va se jouer sur un coup de dés, il se trouve
+toujours un misérable que nul ne connaît, qui vient on ne sait d'où,
+pour tirer le premier coup de fusil.
+
+Naturellement ce rôle fut confié au traître qui avait révélé le secret
+de ses compagnons.
+
+--Bas les armes! cria Maurice Morel qui commandait, en voyant que lui et
+les siens allaient se briser contre une tentative impossible.
+
+Mais le traître arma son fusil, et fit feu sur la troupe qui riposta
+aussitôt par une décharge générale.
+
+La moitié de la troupe fut tuée ou blessée.
+
+Dès lors il fallait songer, non plus à se battre, mais à mourir.
+
+C'est ce que comprit Maurice Morel.
+
+Dans un dernier éclair, dans une pensée suprême, il revit ses deux
+bien-aimés, sa femme et son fils.
+
+Puis, il se précipita dans la mêlée ardente.
+
+La bataille, car ce fut une vraie bataille avec toutes ses horreurs et
+avec tous ses héroïsmes, dura une heure et demie.
+
+Les ouvriers, quatre contre un, se défendaient comme des lions.
+
+Mais une charge de cavalerie termina tout.
+
+Maurice Morel, resté intact, commanda la retraite.
+
+Jusqu'alors, il avait été à l'avant-garde. Pour fuir, il se mit à
+l'arrière-garde.
+
+Déjà ses compagnons étaient hors de danger, quand il fut cerné par une
+escouade de dragons.
+
+Pris les armes à la main, son affaire ne fut pas longue. On le mit
+contre un mur et on le fusilla.
+
+C'était justice. Nul n'a le droit de soulever un peuple.
+
+Maurice Morel tomba comme il avait vécu, c'est-à-dire bravement, en
+homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir.
+
+Puis on laissa les cadavres dans les rues jusqu'à ce qu'on les vînt
+ramasser, et les vainqueurs disparurent.
+
+Il y avait une heure à peine que tout était fini, quand une femme, pâle,
+échevelée, et tenant un enfant par la main, accourut.
+
+C'était Jacqueline.
+
+Elle avait appris la terrible nouvelle!
+
+Son mari était tué! Tué! Son enfant devenait orphelin, et elle devenait
+veuve du même coup.
+
+Elle trouva bientôt ce corps aimé, couvert de sang, troué au cœur et à
+la poitrine. Son fils et elle s'agenouillèrent dans la boue rouge sur
+laquelle reposait le cadavre.
+
+--Prie, Jacquelin, dit-elle.
+
+L'enfant comprenait cette sauvage majesté de la mort, cette douleur
+mortelle de la perte et de la séparation éternelles!
+
+Tout à coup une vingtaine de dragons passèrent au petit trop de leurs
+chevaux.
+
+Elle se redressa, effrayante à voir:
+
+--Tiens! n'oublie jamais que ce sont ceux-là qui ont tué ton père!
+s'écria-t-elle.
+
+Le sous-officier qui commandait les dragons tourna la tête et fit
+arrêter Jacqueline et Jacquelin.
+
+C'est alors que commença pour elle un supplice de toutes les heures, de
+tous les instants.
+
+On avait voulu d'abord la remettre en liberté, mais M. Jumelle, au nom
+du préfet de police, s'y était opposé.
+
+--Amenez-les-moi tous les deux, dit-il.
+
+Dix jours plus tard, Jacqueline et Jacquelin arrivaient à Paris. M.
+Jumelle avait eu soin de les tenir séparés l'un de l'autre pendant le
+voyage, si bien qu'ils ignoraient même être si près l'un de l'autre.
+
+Le sous-chef de la police politique ne perdit pas de temps.
+
+Il fit venir Jacqueline dans son cabinet.
+
+--Vous êtes libre, madame, lui dit-il.
+
+La jeune femme eut un mouvement de joie en entendant cette phrase. Elle
+crut, la pauvre créature, qu'on allait lui rendre Jacquelin.
+
+--Où est-il, lui? demanda-t-elle.
+
+--Votre fils?
+
+--Oui.
+
+--Ici.
+
+--Me le rendrez-vous?
+
+--Euh! euh! Faut voir, faut voir!
+
+Elle pâlit.
+
+--Vous voulez donc le garder!
+
+--Oui.
+
+--Ainsi, vous oseriez ne pas me rendre mon enfant?
+
+--Je vous le rendrai. Seulement... pas maintenant.
+
+--Quand?
+
+--Lorsque je serai content de vous.
+
+Jacqueline crut d'abord que le sous-chef de la police politique allait
+lui proposer un de ces marchés infâmes qui déshonorent celui qui le
+propose et celle qui l'accepte.
+
+Mais M. Jumelle avait des préoccupations bien plus importantes que cela,
+vraiment!
+
+Il reprit:
+
+--Comprenez-moi bien. Je serai content de vous, si vous me servez...
+comment dirai-je?... de surveillante? Ce mot-là vous convient-il?
+
+--Monsieur...
+
+--Dame! nous avons des agents de police _hommes_, en veux-tu en voilà,
+ce n'est pas cela qui nous manque! Mais les agents de police _femmes_,
+c'est rare.
+
+--Quoi! vous voulez!...
+
+--Choisissez! dit M. Jumelle d'un ton sec. Servez-nous pendant deux ans,
+et dans deux ans je vous rendrai votre fils.
+
+--Qu'en ferez-vous?
+
+--Je le mettrai dans un pensionnat. Quant à vous, je me charge de votre
+existence.
+
+Que Jacqueline pouvait-elle répondre à cela?
+
+M. Jumelle était le plus fort.
+
+Elle courba la tête.
+
+Le sous-chef de la police politique n'avait pas fait une mauvaise
+affaire. D'ailleurs, frappé de l'admirable beauté de la jeune femme, il
+avait aussitôt senti de quelle utilité pourrait lui être cette
+beauté-là.
+
+Depuis six mois qu'elle était l'esclave de M. Jumelle, elle avait
+_travaillé_ pour le compte de la rue de Jérusalem.
+
+_Travaillé_ avec horreur! Car elle avait honte d'elle même; la vie était
+un dégoût pour elle; mais elle voulait revoir son enfant.
+
+Le lecteur comprend maintenant dans quelles occasions M. Jumelle se
+servait d'elle.
+
+Au bal de l'Opéra, elle remplissait une mission qui la déshonorait à ses
+propres yeux; des bouffées de honte lui montaient au visage quand elle
+pensait au rôle infâme qu'elle avait accepté.
+
+Le matin où nous la retrouvons, sortant du cabinet de M. Jumelle,
+Jacqueline partait encore pour remplir une de ces ténébreuses et
+hideuses missions qui répugnent au cœur.
+
+
+
+
+XI
+
+JEAN ET HENRY
+
+
+Jean de Kardigân n'avait pas d'appartement à Paris. Pour endormir les
+soupçons de la police, à supposer qu'ils dussent être éveillés, il
+s'était purement et simplement logé à l'hôtel. Quand il revint de
+l'expédition nocturne, en portant l'enfant dans ses bras, il se fit
+conduire chez Henry de Puiseux.
+
+Henry de Puiseux demeurait rue de Richelieu, presque au coin de la rue
+Neuve-des-Petits-Champs.
+
+Le marquis voulait lui confier le pauvre petit abandonné, et lui
+demander aide et protection pour lui.
+
+Quand il arriva chez de Puiseux, celui-ci, rentré depuis peu de temps,
+dormait du sommeil des justes.
+
+Jean l'éveilla impitoyablement.
+
+--Hein? qu'est-ce? que me veut-on? demanda Henry, quand dans l'ombre de
+sa chambre à coucher, fermée aux rayons d'un pâle soleil d'hiver, il
+aperçut la silhouette de son ami.
+
+--C'est moi, Henry.
+
+--Toi... Jean... Que le diable t'emporte! je dormais si bien!...
+
+--Réveille-toi.
+
+--Tu me la bailles belle! il y a longtemps que c'est fait... au moins
+trois minutes.
+
+--Pauvre ami! modula Jean avec un sourire railleur.
+
+--C'est cela, moque-toi de moi maintenant.
+
+--Je ne me moque pas de toi.
+
+--Eh bien! je voudrais savoir alors ce que tu me veux.
+
+--Je t'apporte un cadeau.
+
+--Je te pardonne, en ce cas.
+
+--Tu ne me demandes pas ce que c'est?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je suis sûr de toi. Ce doit être un présent royal.
+
+--Je te remercie de cette confiance.
+
+--Il n'y a pas de quoi.
+
+Jean allait continuer.
+
+Mais Henry reprit avec volubilité:
+
+--Attends un peu, cher ami.
+
+Il sonna et son domestique entra.
+
+Ce serviteur ne ressemblait guère au brave et fidèle Aubin Ploguen.
+
+Il résumait en lui le gamin parisien avec tous ses défauts; ce
+domestique, nommé Couriol, était affligé des sept péchés capitaux. Il
+était menteur, gourmand, luxurieux, orgueilleux, paresseux, colère et
+envieux. Je dois même ajouter, pour rester dans le vrai, qu'il en
+possédait un huitième: le vol.
+
+--Couriol, dit Henry, ouvre les rideaux.
+
+La chambre se trouva jetée en pleine lumière.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, Couriol? demanda Henry, en
+voyant que son domestique le regardait, planté curieusement sur ses deux
+jambes.
+
+Couriol comprit sans doute le reproche contenu dans cette phrase, car il
+s'éloigna, mais à regret.
+
+--Tu peux parler, maintenant.
+
+--Ce n'est pas malheureux.
+
+--Tu disais donc que tu m'apportes un cadeau?
+
+--Très-bien.
+
+--Tu approuves?
+
+--Tout à fait!
+
+Jean se mit à rire de l'assurance avec laquelle son ami fit cette
+réponse.
+
+--Et tu me pardonnes de t'avoir éveillé?
+
+--Heu! heu!
+
+--Quoi! malgré mon cadeau...
+
+--Hélas! pourquoi ne me l'as-tu pas apporté quelques heures plus tard!
+
+--Tu n'es donc pas curieux de savoir en quoi il consiste?
+
+--Si.
+
+--Eh bien, cherche un peu.
+
+--C'est un bijou?
+
+--Non.
+
+--Un cheval?
+
+--Non.
+
+--Une arme?
+
+--Non.
+
+--Diable! un mariage, peut-être?
+
+Henry avait pris une mine piteusement comique.
+
+--Rassure-toi: ce n'est pas un mariage.
+
+--Tu veux donc me rendre fou! C'est un vase de Chine, sans doute?
+
+--Pas précisément.
+
+--Une aiguière d'argent?
+
+--Non.
+
+--Alors...
+
+--C'est un compagnon.
+
+--Un chien?
+
+--Non, un enfant!
+
+--Hein? Tu dis? Un enfant?
+
+--Oui.
+
+--Ah ça! tu plaisantes!
+
+--Moi? Nullement.
+
+Le visage sérieux de Jean empêchait Henry de croire à une plaisanterie
+de son ami. Pourtant il ne comprenait pas encore.
+
+--Un enfant! un enfant! balbutia-t-il à moitié ahuri.
+
+--Ainsi que je te l'ai dit.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?
+
+--Dame! cela te regarde!
+
+--Comment! cela me regarde?
+
+--Mais oui, je te fais un cadeau, c'est à toi et non à moi de décider
+quel emploi tu feras de ce cadeau.
+
+Jean recula dans le fond de la chambre et fit signe à Henry de se lever.
+
+Le jeune homme sauta à bas de son lit, passa un pantalon à pied, une
+paire de pantoufles et une robe de chambre.
+
+--Regarde! dit Jean.
+
+Il vit alors, couché sur son canapé, un pauvre être, enveloppé d'une
+couverture et plongé dans un sommeil réparateur.
+
+--Diable! diable! grommela Henry.
+
+--Cela te gêne?
+
+--Nullement, mais...
+
+--Mais?... Allons, j'ai pitié de toi. Écoute.
+
+Jean raconta à son ami ce que nous connaissons: le pauvre petit réveillé
+par lui dans la neige, et dont il comptait se charger désormais.
+
+A mesure qu'il parlait, Henry prenait une mine de plus en plus
+satisfaite.
+
+Quand Jean eut terminé, il sauta à son cou.
+
+--Bravo! Je ne faisais qu'admirer ton intelligence et ton dévouement;
+mais maintenant j'admire encore plus ton cœur!
+
+--Merci, ami.
+
+--Merci? C'est plutôt à moi de te remercier, misérable, puisque tu as
+bien voulu m'associer à ton œuvre de charité!
+
+Une étreinte silencieuse fut la seule réponse de Jean. De Puiseux
+reprit:
+
+--Voyons, qu'as-tu décidé?
+
+--Que je ferais le bonheur de cet enfant. Cela t'étonne? Ah! regarde ma
+vie! regarde ce que je souffre! Où sont mes affections, à moi? Je ne
+peux aimer ceux vers qui mon cœur volerait avec bonheur! Mon frère?
+perdu à jamais pour moi. Sais-je seulement où il est maintenant?
+Peut-être m'a-t-il oublié, comme il doit croire que je l'ai oublié
+moi-même! Celle que j'aime... Fernande...
+
+Il s'arrêta. Une larme glissa lentement sur son visage.
+
+--Amour! amour! je ne te connaîtrai pas! A d'autres qu'à moi tes
+dévouements sublimes et tes chastes bonheurs. Tiens! plus je vais, plus
+je l'aime, cet ange apparu un jour dans ma vie. Elle est entrée dans mon
+cœur, ce matin-là, et n'en est jamais sortie!
+
+--Tu n'es pas un homme, tiens! s'écria Henry avec colère.
+
+--Henry!
+
+--Ah! fâche-toi, si cela te plaît; cela m'est parbleu bien égal!
+Seulement, je te dirai tout ce que j'ai sur le cœur. Comment, tu aimes,
+et avec toutes les qualités que tu as, avec ta beauté,--car tu es beau,
+pendard!--avec ton nom, ta fortune et ta liberté, tu ne cherches même
+pas à savoir si tu es aimé!
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Bravo, alors!
+
+--Je te ferai part tout à l'heure de la décision que j'ai prise à cet
+égard. Pour l'instant, je veux en revenir au sujet important. Voici ce
+que je compte faire de cet enfant. Je veux l'adopter, pour ainsi dire.
+Je veux avoir un être sur lequel je puisse absolument compter, et qui
+soit le frère que j'ai perdu. Dieu a jeté sur ma route cet abandonné:
+donc, Dieu a voulu que je le recueille!
+
+Comprends-moi bien. Je vais repartir pour Kardigân. Je ne veux pas
+encore l'emmener avec moi. Mon intention est de le mettre dans un
+collège, peut-être au lycée Henri IV, où moi-même j'ai fait mes études.
+Seulement, comme je ne partirai que dans huit jours, et que la santé du
+pauvre petit a besoin de secours, je te prie de le garder quelque temps,
+jusqu'à ce qu'il ait pris assez de forces pour supporter la vie de
+collège.
+
+--C'est convenu, parbleu.
+
+--Merci.
+
+--Regarde un peu comme il dort!
+
+Comme s'il eût voulu donner un démenti immédiat aux paroles d'Henry,
+l'enfant ouvrit les yeux et poussa un faible soupir. Jean se pencha sur
+lui.
+
+--Es-tu reposé, mon enfant? dit-il.
+
+Le pauvre abandonné regardait avec surprise autour de lui.
+
+Cette chambre où il était, ces deux jeunes gens qui fixaient sur lui
+leurs regards émus, tout cela le surprenait, l'épouvantait presque.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura-t-il.
+
+--N'aie pas peur, dit Jean, tu es avec des amis.
+
+--Comment t'appelles-tu? demanda Henry.
+
+--Jacquelin Morel.
+
+C'était, en effet, le pauvre fils de cette pauvre Jacqueline Morel dont
+nous venons de raconter la lugubre histoire.
+
+--D'où viens-tu?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Comment! tu ne sais pas d'où tu viens?
+
+--Non.
+
+--Voyons, cherche un peu.
+
+--J'étais avec maman et père à Lille. Nous vivions tous bien joyeux.
+Tout à coup, on a tué mon père, puis on nous a arrêtés, maman et moi. On
+nous a conduits à Paris. Depuis, je n'ai jamais revu ma mère.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'on m'a séparé d'elle.
+
+--Et toi, où t'a-t-on mis?
+
+--Dans une grande salle, avec d'autres enfants de mon âge. Puis, un
+soir, comme j'appelais toujours ma mère, je me suis dit que, puisqu'on
+ne voulait pas me la rendre, ce serait moi qui irais la retrouver. Je me
+suis enfui.
+
+--Bravo!
+
+--Je traversai Paris en courant. Quand j'eus quitté la ville, épuisé,
+mourant de faim, je fus assailli par la neige. Alors je tombai et je
+crus que j'allais mourir... C'était dans une grande plaine. Je souffrais
+affreusement. J'errai toute la nuit, à droite et à gauche, cherchant mon
+chemin. Enfin, tout à coup, les forces me manquèrent.
+
+
+
+
+XII
+
+LA BARONNE DE SERGAZ
+
+
+Jacquelin s'arrêta. Le souvenir de son danger et de ses souffrances
+agissait évidemment sur son esprit d'une façon douloureuse. Jean de
+Kardigân en profita pour tâcher d'obtenir de lui quelques
+renseignements.
+
+--Pourquoi a-t-on tué ton père?
+
+L'œil de l'enfant s'alluma.
+
+--Parce qu'il s'était battu.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre les soldats.
+
+--A Lille?
+
+--Oui, à Lille.
+
+Les deux amis se regardèrent. Ils comprenaient la vérité. Le père de
+Jacquelin était mort sans doute dans cette émeute du département du Nord
+dont on avait tant parlé.
+
+--Comment se fait-il, reprit Jean, qu'on ait pu te séparer de ta mère?
+
+Jacquelin raconta ce que nous savons déjà, mais, naturellement, en
+taisant ce qu'il ignorait. Ce récit, ainsi formulé, devenait trop obscur
+pour que les deux royalistes pussent deviner l'intervention de la police
+dans ce drame de famille.
+
+--Écoute, mon enfant, dit Jean, c'est moi qui t'ai recueilli ce matin.
+Tu allais mourir. Dieu t'a jeté dans ma vie. Nous chercherons ensemble
+ta mère.
+
+Jacquelin saisit la main du marquis et l'embrassa.
+
+--Désormais, je me charge de toi. Tu n'auras plus à souffrir: je te le
+promets.
+
+--Oh! vous êtes bon, monsieur.
+
+--Tu es encore faible. Il faut que tu prennes beaucoup de repos.
+Monsieur est mon ami. Il va te garder chez lui.
+
+Quelques instants après, Jacquelin Morel était couché dans un grand lit
+tout blanc. Un bon feu brillait dans la cheminée de la chambre que lui
+avait donnée Henry, et il s'endormait de ce sommeil réparateur qui
+sauve.
+
+Alors seulement, Jean et Henry purent causer des affaires politiques qui
+les préoccupaient.
+
+Il fut convenu que les gentilshommes présents à la réunion partiraient
+dans un bref délai pour leurs provinces, afin de préparer le soulèvement
+général.
+
+Puis, Jean de Kardigân quitta son ami et se dirigea vers l'église
+Saint-Eustache, où il avait habitude de faire ses dévotions.
+
+Resté seul, Henry se remit à sa toilette.
+
+A midi, il déjeuna.
+
+A une heure, il allait sortir à son tour, quand il entendit sonner à la
+porte de son appartement.
+
+Couriol lui apporta une carte. Henry la prit et lut avec étonnement un
+nom de femme:
+
+LA BARONNE DE SERGAZ.
+
+--Une femme chez moi, murmura-t-il.
+
+--Faites entrer au salon, Couriol, reprit-il, en s'adressant au valet de
+chambre, et priez madame la baronne de m'excuser si je ne me rends pas
+immédiatement auprès d'elle.
+
+En cinq minutes, de Puiseux acheva de s'habiller, et il entra dans le
+salon où l'attendait l'inconnue.
+
+Il s'arrêta sur le seuil, ému et troublé.
+
+La baronne de Sergaz était assise dans un fauteuil, enveloppée d'un
+voile noir en dentelles à la façon des Espagnoles.
+
+Elle paraissait très-pâle. Mais cette pâleur faisait ressortir encore
+plus sa beauté souveraine.
+
+Car elle était belle autant qu'une statue grecque ou qu'une femme du
+Corrége.
+
+De grands yeux sombres, gris-bleus, brillaient au milieu d'un visage
+dont le dessin allongé indiquait une noblesse d'origine indéniable.
+
+Les extrémités fines, la taille mince, complétaient un ensemble
+charmant.
+
+On voyait un sang bleu courir dans les veines des tempes et celles de la
+main.
+
+Le seul défaut, peut-être, de cette nature aristocratique, était la
+dureté du regard, et des lèvres, qui, comprimées au milieu, indiquent,
+suivant les lois de la phrénologie, une âpreté de pensée souvent
+méchante.
+
+Henry de Puiseux s'inclina respectueusement devant madame de Sergaz,
+attendant que celle-ci lui fît signe de s'asseoir.
+
+La baronne répondit au salut du jeune homme par une légère inclinaison
+de tête, et d'un geste loyal lui indiqua un siége.
+
+--Veuillez m'excuser, monsieur, lui dit-elle d'une voix harmonieuse, si
+je prends la liberté de vous importuner, mais il n'a rien moins fallu
+qu'une circonstance grave pour me décider à cette démarche.
+
+--Quelle qu'elle soit, madame, répondit le jeune homme, je me félicite
+d'une démarche qui m'a procuré l'honneur de vous voir chez moi.
+
+--Voici ce qui m'amène auprès de vous, monsieur, reprit madame de
+Sergaz. Je suis veuve depuis un an. Mon mari est mort me laissant une
+fortune indépendante et la jouissance d'un château de la famille en
+Vendée. Je me trouvais bien seule. Heureusement, un ancien ami de mon
+père, M. le marquis de Rieux voulut bien être mon protecteur. Avant de
+mourir, il me donna plusieurs lettres d'introduction auprès de ses amis
+de Paris, M. Berryer, M. Hyde de Neuville et M. de Puiseux, votre père,
+dont il ignorait la fin.
+
+Madame de Sergaz s'arrêta.
+
+Henry de Puiseux avait fait un geste d'étonnement en entendant prononcer
+le nom de M. le marquis de Rieux, l'un de ces purs et loyaux royalistes
+dont l'amitié seule est un brevet d'honnêteté et de vertu.
+
+Elle reprit:
+
+--J'hésitai longuement avant de faire usage de ces lettres. Vous
+comprenez sans doute le sentiment qui me faisait agir. Je me plaisais
+dans ce vieux château de Sergaz. Pour que je me décidasse à le quitter,
+il a fallu que certains bruits fort graves vinssent jusqu'à moi.
+
+Henry de Puiseux ne perdait pas de vue madame de Sergaz, non qu'il fût
+attiré invinciblement vers cette radieuse beauté. Mais à une époque
+comme celle-là, il fallait se méfier de tout et de tous.
+
+Il attendait avant de juger.
+
+--Votre discrétion est trop naturelle, monsieur, pour que je puisse m'en
+offenser. Veuillez prendre connaissance de la lettre de M. de Rieux. M.
+votre père étant mort, c'est à vous que je dois la remettre.
+
+Madame de Sergaz tendit la lettre à Henry. Il avait correspondu avec M.
+de Rieux et il connaissait son écriture.
+
+--Vous permettez, madame? dit-il,
+
+--Je vous en prie, monsieur.
+
+Il décacheta et lut.
+
+C'était une lettre de recommandation très-chaude. M. de Rieux priait son
+vieil ami, M. de Puiseux, de rendre à madame de Sergaz tous les services
+que celle-ci pouvait réclamer de lui.
+
+--Le fils fera ce que le père eût été heureux de faire, madame, dit
+Henry en saluant la baronne. Que désirez-vous?
+
+--L'adresse de M. Berryer et de M. Hyde de Neuville, pour lesquels je
+suis porteur d'une lettre également.
+
+Il n'y avait dans tout cela rien que de fort naturel, et Henry n'avait
+pas à refuser une chose aussi simple qu'une adresse.
+
+Au reste, il était évident que madame de Sergaz pouvait se la procurer
+autrement, et que si elle s'adressait à lui pour la connaître, c'est
+qu'elle n'agissait pas avec de mauvaises pensées.
+
+Puis, comment supposer que le marquis de Rieux aurait muni d'une
+recommandation aussi chaude une personne dont il n'eût pas été
+absolument sûr?
+
+--M. Berryer, madame, demeure rue Royale n°7, et M. Hyde de Neuville rue
+Neuve-des-Petits-Champs, n°23.
+
+La baronne se leva:
+
+--Je suis logée à l'hôtel Richelieu, monsieur, dit-elle. Tous les jours
+vous me trouverez chez moi de quatre à six heures.
+
+Henry de Puiseux était doué d'un grand fonds de prudence et d'habileté,
+que sa gaieté habituelle empêchait de soupçonner.
+
+Certes, la méfiance était peu de mise avec une femme comme madame de
+Sergaz, mais il valait mieux l'exagérer que d'exposer les chefs du parti
+à un danger réel.
+
+--Veuillez m'excuser, madame, dit-il, si je vous fais une question; mais
+j'ai cru deviner, dans vos paroles, que nous étions en communauté
+d'idées. Donc vous pouvez me répondre franchement. Il se peut que vous
+vous étonniez, mais...
+
+--Votre demande est naturelle, monsieur, et j'ai hâte d'y souscrire. Je
+suis restée veuve à vingt-sept ans sans enfants, et presque sans
+parents. Ma fortune est assez grande, et bien supérieure à mes besoins.
+J'ai entendu parler de certaines éventualités qui rendent le parti
+royaliste--mon parti--obligé de recourir à un appel de fonds. Je désire
+voir M. Berryer pour lui remettre un bon de cinquante mille francs.
+
+Somme toute, cela était fort naturel. Berryer était connu partout comme
+l'un des chefs importants du parti légitimiste. Jamais le gouvernement
+ne s'était plaint.
+
+Madame de Sergaz voulait lui remettre cinquante mille francs.
+
+Rien ne pouvait compromettre le grand orateur.
+
+La baronne salua une seconde fois et sortit, après avoir jeté un dernier
+regard à Henry.
+
+--Elle est bien belle, murmura le jeune homme quand elle eut disparu.
+
+Il réfléchit un moment.
+
+--Bah! dit-il.
+
+Il sortit à son tour et prit sa voiture. Quand il rentra, à cinq heures,
+son domestique lui remit une carte d'invitation et une lettre.
+
+La carte était de M. Saincaize.
+
+Elle le priait de venir dîner le lendemain à six heures du soir, chez
+lui.
+
+La lettre était de madame de Sergaz.
+
+Voici ce qu'elle contenait:
+
+«Monsieur,
+
+Je tiens à vous remercier de votre aimable accueil. Je sais que demain
+nous nous retrouverons à dîner chez M. Saincaize. Au cas où vos
+occupations vous empêcheraient d'accepter, je le regretterais fort.
+
+Croyez à ma haute considération.
+
+BARONNE DE SERGAZ.
+
+--C'est étrange, dit Henry, en regardant la lettre. A-t-elle donc deviné
+que j'avais déjà hâte de la revoir!
+
+
+
+
+XIII
+
+OU ALLAIT JEAN DE KARDIGÂN?
+
+
+Le lecteur se rappelle qu'en quittant son ami de Puiseux, Jean se
+dirigea vers l'église Saint-Eustache.
+
+Il s'agenouilla et pria quelques instants.
+
+C'est qu'il voulait appeler sur lui la bénédiction d'en haut, avant de
+tenter la démarche à laquelle il venait de se décider.
+
+Nous savons qu'il avait été sur le point de parler de cette démarche à
+son ami, et que les circonstances seules l'avaient empêché de le faire.
+
+Voici en quoi elle consistait:
+
+Jean, en sortant de l'église, arrêta une voiture et se fit conduire à
+l'Arc-de-Triomphe.
+
+On se souvient que Fernande Grégoire demeurait dans une petite rue
+voisine.
+
+Le jeune homme descendit et, malgré le froid vif et piquant, fit
+quelques pas en réfléchissant dans la direction du bois de Boulogne.
+
+Puis il revint vers l'Arc-de-Triomphe et gagna la rue de Mars où
+demeurait la jeune fille.
+
+La maison était bien toujours la même, telle qu'elle lui était apparue,
+en cette journée maudite où sa famille entière s'était dispersée aux
+quatre vents.
+
+Il laissa retomber la gueule de chien en fer, qui, à cette époque,
+annonçait l'arrivée d'un visiteur.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+--Que désirez-vous, monsieur? demanda une femme de service.
+
+--Parler à mademoiselle Grégoire.
+
+La domestique le fit entrer dans un petit salon.
+
+--Qui annoncerai-je?
+
+--Le marquis de Kardigân.
+
+Cinq minutes après, Fernande s'arrêtait, émue et tremblante, sur le
+seuil du salon, jetant un regard profond sur le jeune homme.
+
+--Je suis heureuse de vous revoir, monsieur, dit-elle, en lui tendant la
+main.
+
+Jean prit cette main.
+
+Il lui sembla qu'elle tremblait beaucoup en touchant la sienne.
+
+Un frisson l'agita des pieds à la tête.
+
+Il ne pouvait se lasser de contempler ardemment celle qu'il adorait avec
+tant de passion sainte.
+
+Comme sa pensée avait souvent volé vers elle pendant les longs mois qui
+venaient de s'écouler!
+
+Il l'avait revue toujours belle, toujours chaste, avec son beau et
+ravissant visage...
+
+A la fin, il sentit que ce silence devait gêner la jeune fille.
+
+--Pardonnez-moi, lui dit-il, mais je me suis senti tout ému en vous
+voyant.
+
+Elle rougit un peu.
+
+--Mademoiselle, continua Jean, pardonnez-moi également la franchise
+brutale de ce que vous allez entendre, mais j'estime qu'entre nous il
+faut plus que des banalités: Je vous aime.
+
+Elle fit un pas en arrière avec cette instinctive pudeur de la jeune
+fille à laquelle on fait un pareil aveu.
+
+--Je vous aime, reprit Jean. Je suis venu pour demander à votre père de
+m'accorder votre main... Me le permettez-vous?
+
+Il y eut un court silence.
+
+Elle baissait les yeux; lui la regardait de son regard doux et ferme.
+
+Mais ce n'était pas une créature faible. Elle était ignorante des
+puérilités et des petitesses. Elle releva le front, non sans une
+certaine fierté:
+
+--Monsieur le marquis, dit-elle, je ne sais pas mentir, je ne mentirai
+pas. Vous m'aimez... béni soit Dieu, c'était mon vœu le plus cher et ma
+plus chère espérance... Je vous aime aussi.
+
+--Vous!...
+
+Jean saisit la main effilée de Fernande, et la couvrit de baisers:
+
+--Oh! que ne puis-je vous peindre ce que je ressens, balbutia-t-il, au
+milieu du trouble profond où le jetait la réponse de la jeune fille.
+Vous m'aimez! vous m'aimez, Fernande! Jamais je n'aurais osé espérer un
+pareil bonheur!
+
+Et pourtant, il me semblait que le jour où nous nous étions vus pour la
+première fois, nous avions échangé nos âmes dans un regard! il me
+semblait que nous nous étions donnés l'un à l'autre pour toujours.
+J'avais emporté votre image dans mon cœur et, depuis, je l'y ai toujours
+gardée. Il n'y a pas une seule de mes pensées qui ne fût pour vous... O
+Fernande, je vous aime! je vous aime!
+
+Cette douce et pure musique de l'amour impressionnait la jeune fille.
+
+--Jean, dit-elle, depuis que vous êtes entré ici pour votre salut, j'ai
+deviné que je vous aimerais, et que mon cœur serait à jamais à vous! Je
+me suis reproché souvent de penser à un inconnu, mais Dieu n'a pas voulu
+que nous fussions maîtres de notre destinée. Tout à l'heure, quand on
+m'a annoncé votre présence, j'ai cru que j'allais défaillir: il y avait
+si longtemps que je vous espérais! Il y avait si longtemps que je vous
+attendais!
+
+Certaines impressions ne peuvent pas se traduire avec des mots, il faut
+quelque chose de plus.
+
+Un sentiment chaste et profond porte en lui une telle poésie, une telle
+grandeur, que c'est le rapetisser que de tenter même de l'exprimer.
+
+Ils s'aimaient. Ils étaient nobles de cœur, jeunes d'années, beaux de
+visage...
+
+Qu'y a-t-il au monde de plus charmant que ce radieux spectacle de deux
+êtres unis, sous le regard de Dieu, par l'échange d'un aveu?
+
+--Ami, reprit-elle, ma mère était une sainte. Elle est morte, jeune,
+trop jeune! Comme elle vous eût chéri, comme elle eût été fière de vous
+appeler son fils! Mais ses enseignements sont restés en moi et jamais je
+ne les ai oubliés. Elle m'avait fait jurer de venir prier sur sa tombe
+et de lui raconter mes pensées à chaque circonstance grave de ma vie. Il
+lui semblait, à cette pauvre adorée mourante, que son âme reviendrait en
+ce monde, et que Dieu lui permettrait de répondre à mes confidences.
+Jamais je n'y ai manqué.
+
+Vous dirai-je plus? Je suis sûre qu'elle m'entend, je suis sûre qu'elle
+me parle. Entre elle, morte, et moi, vivante, il y a de longues
+causeries, pendant lesquelles je lui raconte ce que j'espère ou ce que
+je souffre, et les résolutions que me dicte ma conscience sont pour moi
+comme des conseils que ma mère me donne...
+
+Eh bien, le jour où j'ai senti que je vous aimais, je suis allée au
+cimetière.
+
+J'apportais à la tombe chérie son habituelle moisson de fleurs.
+
+C'était par une belle matinée d'automne. Les oiseaux chantaient dans les
+saules pleureurs et sur la cime verte des ifs réguliers, comme s'ils
+eussent voulu égayer de leur voix ceux qui dormaient là pour toujours.
+
+Il régnait dans toute la nature une joie et une gaieté qui gagnaient mon
+être...
+
+Je m'agenouillai sur le tombeau, puis, ma prière faite, je restai
+longtemps pensive, causant avec ma mère...
+
+Mon ami, ma conscience n'a pas tressailli. Rien en moi ne m'a averti que
+mon cœur se fût mal donné. C'était à force de songer à vous que j'avais
+compris que je vous aimais. C'est ce matin-là que j'ai compris que je
+pouvais vous aimer!
+
+Jean avait écouté, charmé, la jeune fille. Il tenait sa main dans la
+sienne. Quand elle eût fini, il eût voulu pouvoir lui dire: Encore!
+
+O duo charmant, éternel, toujours le même, et toujours nouveau, que Dieu
+a mis sur les lèvres de Jacob et de Rachel à la fontaine, comme sur les
+lèvres de Roméo et de Juliette!
+
+--Fernande, quand puis-je voir votre père?
+
+--A l'instant.
+
+--Pourrai-je lui dire?...
+
+--Dites-lui la vérité, mon ami: dites-lui que vous m'aimez et que je
+vous aime.
+
+Ils se regardèrent encore longuement.
+
+Fernande sortit et monta dans le cabinet de son père pour le prévenir
+que M. de Kardigân désirait lui parler.
+
+Par malheur M. Grégoire était sorti.
+
+Ils se résignèrent à attendre.
+
+Une heure, deux heures se passèrent.
+
+Les fiancés se sentaient gênés de cette solitude et de ce tête-à-tête.
+
+Jean se leva:
+
+--Fernande, il ne serait pas convenable que je restasse ici plus
+longtemps. Je demeure à Paris, sur le boulevard de Gand, à l'hôtel de
+France. Ayez l'obligeance de me faire dire l'heure à laquelle votre père
+pourra me recevoir, je reviendrai.
+
+--Vous partez?...
+
+--Ne croyez-vous pas qu'il faut que je parte?
+
+Elle rougit.
+
+--Dieu m'est témoin que c'était pour moi un bonheur sans pareil que
+d'être là, auprès de vous, ma bien-aimée; mais je ne veux pas que même
+un seul mot railleur ou méchant effleure celle qui sera ma compagne.
+
+Fernande tendit son front au jeune homme.
+
+Il y mit un premier baiser d'amour, gage de leurs fiançailles, et pur
+comme leurs âmes.
+
+--A bientôt! dit-il.
+
+--A bientôt!...
+
+Quand Jean eut disparu, elle resta plongée dans de tristes et amères
+pensées.
+
+Pourquoi?
+
+D'où venait cette angoisse irraisonnée qui peu à peu s'emparait d'elle,
+au point de lui tirer des larmes?
+
+A mesure que le temps marchait, à mesure que la journée s'écoulait,
+Fernande sentait croître en elle un trouble étrange.
+
+Était-ce donc le pressentiment d'un malheur?
+
+A cinq heures du soir, M. Grégoire rentra.
+
+Il était souriant.
+
+Il adorait sa fille. C'était la joie de cet homme, la consolation des
+crimes commis par lui, crimes que nous connaîtrons bientôt. Il serra
+tendrement sa fille dans ses bras.
+
+--Chère enfant, dit-il, je viens t'annoncer une grande nouvelle. J'ai
+promis ta main à l'un de mes jeunes amis, M. Robert Français.
+
+Fernande jeta un cri et tomba presque inanimée sur un siège.
+
+Le réveil était rude.
+
+
+
+
+XIV
+
+LE PÈRE ET LA FILLE
+
+
+Le citoyen Lucien Grégoire était né à Dijon, vers la fin du règne de
+Louis XV. Il avait donc plus de soixante ans.
+
+De sourdes et lentes ambitions couvaient en lui. Du fond de la boutique
+de drapier où l'enfermait son père, il regardait passer, l'envie et la
+haine au cœur, les heureux de ce monde auxquels la destinée a donné la
+fortune et la noblesse.
+
+De quinze à dix-sept ans, sa précoce intelligence souffrit toutes les
+tortures de l'impuissance.
+
+Arriva le coup de tonnerre de 89.
+
+Le jeune Grégoire avait vingt ans. Il n'hésita pas et se jeta dans les
+clubs. Il devint bientôt fameux par son éloquence âpre, emportée,
+fiévreuse, qui enthousiasmait son rude public de vignerons et de
+paysans.
+
+Quand la Législative, en se séparant, provoqua l'élection d'une
+Convention nationale, Grégoire fut désigné un des premiers pour devenir
+représentant du département de la Côte-d'Or.
+
+Il se fit remarquer par sa violence au milieu des violents, par sa
+cruauté au milieu des cruels.
+
+Il vota la mort du roi sans délai, et en général, toutes les lois de
+répression quelles qu'elles fussent.
+
+Vers la fin de la Terreur, il eut le tact politique de comprendre que ce
+régime de sang et de crimes ne pouvait durer. Il fut l'un des aides de
+Tallien dans cette campagne qui renversa Robespierre et fit le 9
+thermidor.
+
+Sous le Directoire il se tint coi. Au reste sa fortune était faite.
+
+Son père, le drapier de Dijon, lui avait laissé en 1793, au plus fort de
+la Terreur, un héritage évalué à trente mille livres, amassées louis par
+louis.
+
+L'or, à cette époque de dépréciation des assignats, valait mille fois sa
+valeur réelle.
+
+Grégoire se fit acquéreur de biens nationaux. Il continua ce commerce
+lucratif sur une large échelle. Au 18 brumaire, il possédait, vivants et
+liquides, cent beaux mille écus tout battant neufs, à l'effigie de la
+République française une et indivisible.
+
+Quatre ou cinq ans se passèrent encore.
+
+Le jour de Marengo, Ouvrard reçut une dépêche apportée par son courrier,
+qui annonçait la perte de la bataille.
+
+Aussitôt la Rente baissa de cinq francs.
+
+Grégoire se mit à la hausse et acheta tout ce qu'on lui proposa.
+
+Le soir, il avait triplé sa fortune.
+
+Sous la Restauration, il passa en Suisse, d'où il ne revint qu'en 1829.
+
+Sa fille était le seul être qu'aimât ce vieillard égoïste. Il résumait
+en elle toutes ses joies; mais la tendresse qu'elle lui inspirait ne
+l'empêchait pas de maintenir son principe d'autorité.
+
+Fernande avait été habituée à obéir toujours. Grégoire aimait à ce que
+ses ordres fussent respectés.
+
+Le lecteur connaissant le caractère du vieux régicide, comprendra quelle
+émotion dut agiter le cœur de la jeune fille, quand elle entendit son
+père lui annoncer qu'il avait disposé de sa main.
+
+N'ayant aucun parti en vue, il l'eût laissée libre d'épouser M. de
+Kardigân; mais consentirait-il à abandonner ses projets?
+
+M. Grégoire resta stupéfait en voyant le trouble où ses paroles jetaient
+sa fille.
+
+Il la souleva dans ses bras:
+
+--Qu'as-tu? voyons, réponds!
+
+Le criminel, qui avait signé sans remords l'assassinat du roi-martyr; le
+coupable de tant de meurtres, dont le bourreau était l'exécuteur,
+ressentit une inquiétude cachée, presque du malaise.
+
+Il aimait sa fille, cet homme; il l'aimait, bien qu'il fût prêt à briser
+son cœur plutôt que de briser sa volonté, à lui.
+
+--Mon père!...
+
+Elle éclata en larmes et retomba assise sur un fauteuil.
+
+M. Grégoire se promenait de long en large dans le salon.
+
+--Explique-toi! Pourquoi es-tu si troublée? Pourquoi l'épouvante
+s'est-elle emparée de toi?
+
+--Vous me dites que vous avez disposé de moi, au moment où...
+
+Elle s'arrêta.
+
+--Eh bien?
+
+--Au moment où j'allais vous annoncer que j'en aime un autre.
+
+Le père saisit brusquement le bras de sa fille, et la regarda en face.
+
+--Un autre? dit-il lentement.
+
+Il y eut un silence.
+
+--Bah! reprit-il, amourette de jeune personne bien sage! Cela passera.
+Celui que je te destine t'a vue chez M. Ducroisy il y a un mois. Il t'a
+aimée, et veut t'épouser. Tu l'épouseras.
+
+M. Grégoire prononça ce mot froidement, avec une rigidité d'expression
+qui fit passer un frisson dans les veines de la pauvre Fernande.
+
+--Il est riche, jeune et beau, continua M. Grégoire; il n'y a donc rien
+dans ce mariage qui te doive épouvanter.
+
+--Mais je ne l'aime pas, moi!
+
+--Tu l'aimeras.
+
+--Mon père!
+
+--Tu l'aimeras! te dis-je.
+
+--Ah! vous ne savez pas...
+
+--Je sais que je suis ton père et que je suis le maître. J'ai l'habitude
+qu'on m'obéisse. Il ne me plaît pas que toi, ma fille, tu manques au
+respect dû à mes volontés.
+
+Fernande avait repris un peu d'énergie. C'était une nature douce.
+
+Mais la force de son âme donnait à son cœur une puissance qu'elle ne se
+soupçonnait pas elle-même.
+
+Nous l'avons vue s'exposer pour sauver un inconnu qui lui demandait
+asile.
+
+Elle retrouva pour son amour son énergie passée.
+
+--Mon père, dit-elle lentement, cet homme que vous voulez me faire
+épouser, je ne le connais pas, je ne l'aime pas... et je ne l'épouserai
+pas.
+
+M. Grégoire, qui avait repris sa marche à grands pas à travers la pièce,
+s'arrêta court.
+
+Quoi! sa fille osait lui résister!
+
+--Vous ne l'épouserez pas?
+
+--Non!
+
+Fernande était très calme.
+
+Son père l'avait toujours vue, jusqu'alors, craintive et timide devant
+lui. Il éprouva le même étonnement, la même colère qu'un homme accoutumé
+à voir tout lui céder et devant lequel se dresse soudain une volonté
+aussi forte que la sienne.
+
+--Vous me manquez de respect, Fernande, dit-il avec hauteur.
+
+--Vous vous trompez, mon père. Je vous respecte et je vous aime, mais je
+ne crois pas que l'obéissance que je vous dois me force à faire le
+malheur de toute ma vie.
+
+--Des phrases que tout cela!
+
+--Non, ce ne sont pas des phrases, mais des réalités bien vraies, je
+vous le jure! Vous avez donné votre parole. Moi, j'ai donné mon cœur, je
+ne suis pas libre et je suis fiancée à un honnête homme que j'aime et
+qui m'aime. Je serais lâche en vous obéissant... O mon père!
+écoutez-moi, comprenez-moi, je l'aime, je l'aime! Ne faites pas le
+désespoir de ma vie entière. Je suis votre unique enfant, ne la perdez
+pas, ne la chassez pas de votre tendresse, parce qu'elle ne veut point
+se résoudre à mourir!
+
+--Mourir!
+
+--Je mourrais si j'étais à un autre que celui que j'ai choisi...
+
+--Des phrases! répéta M. Grégoire dont la colère grandissait à mesure,
+et pas autre chose.
+
+--Ah! vous êtes cruel.
+
+--Assez! Cette comédie a trop duré. Je veux que vous épousiez M. Robert
+Français. Vous l'épouserez!
+
+Fernande avait espéré toucher cet homme implacable, bien qu'elle connût
+la dureté de sa volonté.
+
+Mais elle comptait à tort sur sa tendresse paternelle. Cette tendresse,
+bien que réelle, ne pouvait pas arracher M. Grégoire à ses projets.
+
+Puis il ne croyait pas aux sentiments uniques et invincibles.
+
+Fernande aimerait son mari après le mariage, au lieu de l'aimer avant.
+Voilà tout. Mais quand la jeune fille vit que ses prières n'étaient de
+rien, et que son père se refusait à les écouter, elle se reprit à son
+amour, comme un homme qui se noie à une branche d'arbre, pour retrouver
+l'énergie suffisante à la lutte:
+
+--Mon père, vous vous trompez, si vous me croyez faible. Dieu m'est
+témoin que j'eusse été heureuse d'être toujours pour vous une fille
+docile. Mais vous voulez me tuer! J'aime un galant homme. Quelques
+instants avant que vous vinssiez ici, j'ai laissé tomber une main dans
+la sienne, en me fiançant à lui. C'est l'époux que je me suis choisi;
+c'est le seul que j'aurai.
+
+--Malheureuse!
+
+Si M. Grégoire avait gardé son visage colère et emporté, Fernande avait,
+de même, gardé son énergie.
+
+Mais elle crut lire de la douleur sur les traits de son père.
+
+Elle se jeta à genoux, couvrant sa main de baisers.
+
+--Ayez pitié de moi, mon père, s'écria-t-elle d'une voix que ses larmes
+rendaient déchirante; ne me forcez pas à vous désobéir. Rappelez-vous
+que je suis la fille de votre femme, la seule que vous ayez aimée! Ne me
+désespérez pas, ne me tuez pas! Je l'aime, je l'aime... Ah! ne me
+séparez pas de lui... Je vous en supplie, mon père!
+
+M. Grégoire la repoussa brusquement.
+
+Elle tomba, dans le choc, le front sur le parquet du salon, et resta la
+tête couchée, pleurant et sanglotant.
+
+Il eut comme un éclair de remords, comme une lueur de sensibilité, en
+voyant la prostration de cette belle et chaste créature, sa fille,
+enfin!
+
+Mais l'orgueil reprit vite le dessus.
+
+--Relevez-vous, dit-il.
+
+Fernande obéit, essuyant les larmes qui inondaient son beau visage.
+
+--Je vous donne jusqu'à ce soir, jusqu'à demain même pour réfléchir.
+Mais que demain j'aie votre réponse.
+
+Il sortit, laissant Fernande seule.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, vers dix heures, la jeune fille jetait une mante sur ses
+épaules, ouvrait doucement la porte de la maison et se jetait dans la
+rue...
+
+
+
+
+XV
+
+LE TESTAMENT
+
+
+Jean de Kardigân demeurait à l'hôtel de France, sur le boulevard de
+Gand.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute pourquoi le jeune homme s'était décidé
+à y louer un appartement.
+
+Il conspirait.
+
+Or, un conspirateur doit avant tout éviter d'inspirer des soupçons à la
+police.
+
+C'est pourquoi il s'était résolu à se mettre lui-même, sous son vrai
+nom, sous la surveillance de cette police, qui inspecte toujours avec
+soin le livre des hôtels.
+
+Il rêva quelques instants, troublé, ivre de bonheur, avant de rentrer
+chez lui.
+
+Il allait, à travers les rues, répétant en lui-même ces paroles bénies:
+
+--Elle m'aime! elle m'aime!
+
+Elle l'aimait! Fernande, cette noble fille, en qui il avait deviné tant
+de vertus cachées, tant de chasteté, tant de grandeur!
+
+Fernande l'aimait!
+
+Il croyait porter écrite sur son visage l'ivresse intime qu'il
+éprouvait.
+
+Par instants il se reprochait d'avoir tant tardé à lui avouer ce qu'il
+ressentait. Puis venaient les projets d'avenir, ces projets qu'il est
+plus doux de concevoir, peut-être, que de réaliser.
+
+Il ne sentait pas le froid, son cœur battait à rompre sous l'émotion
+charmante de ce pur sentiment qui rend meilleur, et qui grandit l'âme
+assez haute pour l'éprouver.
+
+Il revint chez lui vers neuf heures du soir; celui qui lui aurait
+demandé s'il avait dîné l'aurait fort étonné.
+
+Jean ne comprenait pas, dans cette exaltation première, qu'il pût
+exister au monde d'autres préoccupations que son amour.
+
+Son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. Il les ouvrit et les
+lut, sans même déchiffrer les lignes.
+
+Pourtant, un peu de raison lui vint.
+
+Il se dit qu'avant de songer à cet amour qui était toute sa vie, il ne
+devait pas oublier son devoir.
+
+Il avait une correspondance importante à mettre en ordre. Il voulut
+s'astreindre au travail; mais ses idées n'étaient pas assez nettes pour
+que ce travail pût aboutir. Il rejeta ses papiers, et ouvrit une valise
+de voyage, dans laquelle était enfermé ce qu'il avait de précieux.
+
+Jean se sentait trop absorbé; il lui fallait quelques heures de sommeil
+pour que son cerveau fût libre de concevoir autre chose que Fernande.
+
+Or, il gardait, comme un livre aimé, qu'on aime à consulter souvent, le
+testament où son père avait tracé pour lui ses dernières volontés.
+
+Quand il sentait fléchir sa force, quand le doute attaquait son âme, il
+lisait ce testament, dans lequel le vieux gentilhomme avait laissé
+l'empreinte puissante de sa foi rigide et de sa croyance forte.
+
+Ce soir-là, Jean était mécontent de lui.
+
+Il s'accusait de négliger la mission sacrée dont il s'était chargé; il
+avait besoin de se retremper dans son devoir.
+
+Voici quel était le testament de M. de Kardigân, ou plutôt quels
+enseignements il adressait à son fils, dans ce code d'honneur et de
+noblesse:
+
+«Mon fils, vous devez avant tout aimer votre patrie. N'oubliez pas que
+vous avez deux maîtres: le roi de France et Dieu. Vous devez servir ces
+deux maîtres, car c'est votre devoir.
+
+Aux temps où vous vivrez, un Kardigân ne doit jamais hésiter en face de
+ce devoir. Vous entendrez parler de vérités nouvelles. On vous dira
+qu'un gentilhomme a d'autres missions que d'adorer ce qui est vaincu, et
+qu'il est plus profitable d'adorer ce qui est vainqueur. Ceux qui
+parlent ainsi mentent, mon fils. Ils mentent deux fois: au passé et à
+l'avenir.
+
+Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il
+est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien
+de commun entre vous et ceux qui ont renversé le roi.
+
+Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de
+les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de
+faire commerce avec eux; mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
+filles, ni aucun des leurs. Car s'il en était autrement, je sortirais de
+ma tombe pour vous maudire!
+
+Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez
+plus de frère. Qu'il soit chassé de votre cœur, comme je l'ai chassé de
+notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En
+mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car
+Dieu ne pardonne pas,--il oublie. Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne
+peux pas oublier.»
+
+Jean s'absorba dans la lecture de ces lignes inflexibles, où M. de
+Kardigân mourant avait voulu tracer pour son fils les vérités humaines,
+éternelles à ses yeux.
+
+L'heure passait, et le jeune homme ne s'en apercevait pas. Il entendit
+sonner onze heures du soir, étonné qu'il fût si tard.
+
+Il s'apprêtait à quitter son cabinet de travail pour rentrer dans sa
+chambre à coucher, quand son domestique vint lui dire qu'une dame voilée
+demandait à lui parler.
+
+--Une dame?
+
+--Oui, monsieur le marquis. Je l'ai introduite dans le salon: elle prie
+M. le marquis de la recevoir.
+
+--Quel est son nom?
+
+--Elle a refusé de le dire.
+
+Jean alla dans son salon, et s'arrêta confondu en se trouvant en face de
+Fernande.
+
+La jeune fille était pâle, émue, tremblante.
+
+--Vous! vous! s'écria-t-il. Oh! mon Dieu, que s'est-il donc passé?
+
+En quelques mots elle lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre
+elle et son père.
+
+Jean écoutait, désespéré. Quel réveil!
+
+--O mon ami, si vous saviez tout ce que j'ai souffert! j'ai cru que
+j'allais mourir. Enfin, j'ai retrouvé assez de forces pour venir...
+
+--Fernande! Fernande! je vous aimais bien, mais il me semble que
+maintenant je vous aime mille fois plus encore, puisque vous souffrez!
+
+--Je tremblais en me voyant seule dans la rue. Je n'osais avancer. Enfin
+j'ai eu l'idée d'arrêter une voiture et de donner l'adresse que vous
+m'aviez indiquée. Maintenant que je suis ici, écoutez-moi: mon père m'a
+donné jusqu'à demain pour lui faire ma réponse; cette réponse, c'est à
+vous de la dicter.
+
+--A moi?
+
+--Oui, à vous. Je viens vous dire: M'aimez-vous assez pour m'épouser
+malgré mon père? Voudrez-vous pour votre femme d'une fille rebelle?
+
+--Vous, rebelle, quand vous écoutez votre cœur, quand vous m'aimez?
+
+--Réfléchissez, mon ami. Je ne veux pas que vous cédiez à un mouvement
+de votre cœur. Réfléchissez!
+
+--Réfléchir, moi? A quoi, Fernande? Je vous aime et vous m'aimez: voilà
+tout ce que je sais. Aujourd'hui nous nous sommes fiancés. Pourquoi
+irions-nous briser ces fiançailles?
+
+--Vous avez raison, mon ami. Mon cœur me dictait la même réponse qu'à
+vous; mais avant de la transmettre à mon père, je voudrais être certaine
+que je ne faillirais pas à vos yeux.
+
+--Vous, faillir à mes yeux, Fernande!
+
+--Merci, ami. Je suis forte maintenant.
+
+Elle se leva.
+
+--Qu'allez-vous faire? demanda Jean.
+
+--Je retourne chez mon père, car je sais ce que je dois lui répondre.
+J'ai dix-neuf ans. Dans deux ans, je serai majeure. Vous m'attendrez
+deux ans?
+
+--Je vous le jure!
+
+--Alors, adieu!
+
+--Adieu!
+
+--Oui, car je ne vous reverrai plus avant le jour où nous pourrons être
+unis à jamais!
+
+O noblesse de ces cœurs purs et loyaux! Ils s'adoraient, et Jean n'avait
+même pas voulu baiser la main de la jeune fille.
+
+--Si vous voulez me rendre heureux, mon amie, dit-il au moment où elle
+allait se retirer, écrivez-moi quelquefois, et pensez à moi toujours!
+
+Mais votre père ne cèdera-t-il pas? Faudra-t-il donc que nous perdions
+deux ans de bonheur!
+
+--Lucien Grégoire n'a jamais cédé. Jadis, quand il était représentant du
+peuple, on l'appelait l'intraitable... Adieu!
+
+--Adieu, Fernande!
+
+Mais il n'eut pas la force de la laisser partir ainsi. Il mit un genou
+en terre et lui baisa la main.
+
+--Fernande, je le répète, nous sommes fiancés. Je vous engage ma foi,
+mon honneur et ma vie!
+
+--J'accepte, dit-elle, car je vous engage mon amour!
+
+Elle disparut, rapide et légère, laissant dans le cœur de Jean une
+tristesse âpre.
+
+--Deux ans! il faut attendre deux ans!
+
+Eh bien, soit! ne l'attendrais-je pas avec joie sept années comme Jacob?
+N'est-ce pas ma vie, tout ce que j'ai de bon et de fort?
+
+Il revint à sa chambre à coucher et s'assit, rêveur, à sa table de
+travail, où le testament de son père était resté déplié.
+
+On sait que la correspondance du marquis était jetée sur cette table.
+
+Son œil tomba sur un des journaux à moitié ouverts que son domestique
+lui avait apportés sur un plateau d'argent.
+
+--Son nom! murmura-t-il.
+
+Il venait de lire dans une colonne du journal le nom du père de
+Fernande. Il fit sauter la bande et lut:
+
+«Lucien Grégoire...» Oui, c'est bien lui.
+
+«M. Lucien Grégoire, ancien représentant du peuple, est porté par les
+comités de la Côte-d'Or pour les prochaines élections. M. Lucien
+Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort de Louis
+XVI...»
+
+Jean se leva d'un bond.
+
+Il vit le testament.
+
+--C'est un régicide! s'écria-t-il.
+
+
+
+
+XVI
+
+LE COMBAT DE L'AMOUR ET DU DEVOIR
+
+
+Il y eut un moment de violente stupeur, pendant lequel Jean crut être le
+jouet d'un rêve affreux.
+
+--Non! c'est impossible! murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur le
+journal où il venait de déchiffrer les lignes révélatrices. Je me
+trompe: j'aurai mal lu...
+
+Il reprit:
+
+«M. Lucien Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort du
+roi...»
+
+--Un régicide!... et c'est son père!...
+
+Cinq minutes se passèrent, pendant lesquelles le marquis de Kardigân fut
+la proie d'un trouble profond.
+
+Mais à la fin, comme un homme qui secoue soudain l'étreinte d'une
+hallucination, il se leva, et jetant la feuille publique loin de lui,
+avec colère:
+
+--Et que m'importe! Sais-je seulement si ce journal dit vrai? Un
+régicide? Le crime a été commis par le père et non par la fille! De quel
+droit irais-je la rendre responsable? Pourquoi ferais-je porter à cet
+ange le poids de ce lourd héritage? D'ailleurs, je l'aime! J'ai toujours
+accompli mon devoir; quand j'étais soldat, mes chefs n'ont jamais eu
+qu'à faire mon éloge. Qui oserait dire que je ne suis pas un honnête
+homme, parce que j'épouserais la femme que j'aime, la femme dont je suis
+aimé?
+
+Puis elle se mariera contre la volonté de cet homme. Ce n'est pas lui
+qui me la donne, c'est elle qui se donne librement et volontairement.
+
+C'est dit: je l'épouserai. Tous ces maudits qui ont vendu leur roi comme
+Judas a vendu son Dieu, sont bien oubliés aujourd'hui. Nul n'y songe:
+personne ne connaît plus les noms qu'ils ont portés. Ils ont disparu,
+écrasés sous l'infamie qu'ils avaient commise!
+
+Un régicide! Mais la France entière est régicide!
+
+N'a-t-elle pas permis que son roi fût détrôné, fût exilé? N'a-t-elle pas
+permis qu'on brisât les traditions du passé?
+
+J'épouserai Fernande: je l'aime!
+
+Il se tut, secoué par l'angoisse qui, peu à peu, étreignait son cœur.
+
+--Oui, je l'épouserai! J'ai donné ma vie à la cause sainte que je
+défends: je n'ai pas donné mon amour! J'ai promis de répandre mon sang:
+je n'ai pas promis de torturer mon cœur. Qu'on prenne cette vie, qu'on
+fasse couler ce sang; mais mon amour est à moi: je le garde!»
+
+Il se tut une seconde fois.
+
+La pâleur envahissait son visage. Celui qui l'aurait vu eût compris
+qu'il démentait en lui-même les paroles prononcées par ses lèvres.
+
+Un rude combat se livrait dans ce cœur déchiré: l'éternel combat de
+l'amour et du devoir.
+
+--Elle m'a sauvé, murmura-t-il. Je me rappelle ce jour-là. Son premier
+regard m'a conquis. J'ai compris, en la quittant, que j'étais
+irrémédiablement à elle. Depuis, jamais ma pensée n'a tenté de
+s'échapper, quand elle se portait sur ce doux visage à peine entrevu
+quelques heures.
+
+J'ai rêvé d'elle, je me faisais une vie dont elle aurait la moitié, et
+jamais je n'ai espéré un bonheur dont elle n'eût pas eu sa part. Elle
+seule m'a soutenu dans mes découragements. Je n'avais plus rien: mon
+père, mes frères, ma sœur... ils étaient tous morts!...
+
+Assez de phrases. Ma décision est prise irrévocablement.
+
+Cet homme veut qu'elle en épouse un autre. Je n'aurai donc pas la honte
+de voir son nom au bas de l'acte qui m'unira pour toujours à sa fille.
+
+D'ailleurs, j'attendrai: il faut que j'attende. Elle a dix-neuf ans.
+Qu'il vive ou qu'il meure, pour moi ce n'est de rien. Je ne le connais
+pas, je ne veux pas le connaître!
+
+Jean était debout. Il semblait avoir de la répugnance à rester assis à
+cette table où il travaillait d'habitude.
+
+Pourtant, un aimant invincible l'y ramenait sans cesse.
+
+Le testament de M. de Kardigân était ouvert comme il l'avait laissé.
+
+Il prit machinalement le papier et lut tout haut ce qu'il avait lu tout
+bas une heure auparavant:
+
+«Vous ne devez jamais vous livrer aux concessions du siècle. Il est des
+hommes que vous devez haïr...
+
+Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de
+les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de
+faire commerce avec eux. Mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
+filles, ni aucun des leurs.
+
+Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous
+maudire!»
+
+«--O mon père! homme inflexible, cœur de bronze! ô mon père, si tu
+voyais les tortures de ton enfant, tu aurais pitié de lui!»
+
+Il se laissa retomber, assis et la tête dans ses mains, brisé par sa
+douleur.
+
+Mais cette faiblesse fut passagère. Il se releva, reprenant avec
+amertume:
+
+«De quel droit a-t-il engagé ma vie? De quel droit m'a-t-il condamné à
+la solitude, à la souffrance? J'aime Fernande, et je n'en aime pas une
+autre. C'est à elle que je veux lier ma destinée!...
+
+Pourquoi discuterais-je tant avec moi-même? Si je me sentais réellement
+dans le vrai, pourquoi me soumettrais-je à cette torture de lutter
+contre mon père mort?
+
+Si j'ai raison, pourquoi irais-je chercher des arguments auxquels je ne
+crois pas? Pourquoi oserais-je me mentir à moi-même, au point de renier
+tout mon passé?
+
+Je suis lâche!
+
+La vérité est une: pas de détours! Ce serait une faute que d'épouser
+Fernande... Une faute? Peut-être un crime!
+
+Le commettrai-je, ce crime? Je ne veux plus ergoter avec ma conscience!
+Elle n'est pas en repos. Elle me parle; dois-je l'écouter?»
+
+Il se tut de nouveau, puis, il reprit avec un désespoir croissant:
+
+«--J'ai bien dit! j'étais lâche! En l'épousant, je suis frappé de la
+malédiction de mon père: je deviens criminel. Notre famille a toujours
+porté le front haut. Et pour que ce nom n'eût aucune souillure, le jour
+où mon frère a déshonoré ce nom, on le lui a arraché comme à un indigne!
+
+Mieux vaut les paroles franches!
+
+Épouserai-je Fernande malgré mon serment, malgré mon père, malgré ma
+conscience? Faillirai-je à la tâche que je me suis imposée?
+
+Ah! j'aurai beau plaider avec moi-même, ma cause est mauvaise, je ne la
+gagnerai pas!»
+
+Les larmes le suffoquaient. Il éclata en sanglots. Sa douleur contenue
+éprouva ce soulagement qui commence le repos.
+
+«--Non, je ne t'épouserai pas, Fernande! dit-il d'une voix sourde. Non,
+je ne te donnerai pas un époux déshonoré à ses propres yeux, ô ma douce
+fiancée!
+
+Tu ne sauras jamais jusqu'à quel point je t'ai aimée! Tu ne sauras
+jamais de combien d'adoration et de respect était faite ma tendresse
+pour toi!
+
+Et toi, mon père, sois content de ton fils. Tu lui appris, quand tu
+vivais, qu'un homme de ma maison doit sacrifier, non-seulement sa vie,
+mais encore son bonheur!
+
+Je donnerai ce bonheur à la cause à laquelle tu m'as voué. De ce
+jour-là, je ne m'appartenais plus, et je n'avais pas le droit de
+m'arracher à la terrible logique des faits accomplis...»
+
+Les larmes le reprirent.
+
+«Je suis bien faible devant ma souffrance! murmura-t-il; je devrais
+plutôt penser à la sienne... penser au désespoir de cette pauvre enfant
+qui m'aime et qui avait reçu ma parole...
+
+Haut le cœur, Kardigân! cela a trop duré. Il faut que demain tout soit
+rompu entre nous... demain, car le devoir l'emporte, cette nuit... et
+demain l'amour serait le plus fort peut-être!»
+
+Il prit la plume et recopia entièrement le testament de son père.
+
+Puis, il résolut de briser le dernier lien qui le tenait encore attaché
+à cette passion funeste.
+
+Il regarda une feuille de papier blanc et se dit que quelques lignes de
+lui allaient creuser entre Fernande et son amour un fossé qui ne serait
+jamais comblé.
+
+«--Fernande, je vous envoie les derniers renseignements que m'a laissés
+mon père mourant.
+
+Lisez, mon amie. Quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le
+courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime,
+Fernande. En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et
+j'ai des sanglots au cœur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais
+que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en
+mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon
+amour ne m'ordonnait aussi de vivre.
+
+Je n'ai eu que votre image dans le cœur, que votre nom sur les lèvres
+depuis le premier jour où je vous ai vue...
+
+Aujourd'hui tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que
+mon sang à ceux que je sers: je me dois tout entier. Mon père m'a donné,
+je n'ai pas le droit de me reprendre.
+
+Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le
+veut pas... Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous
+écrivant, je m'étais promis!... Non, je vous aime, Fernande, je vous
+aime, et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini...
+Soit! mais sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où
+j'ai mis tout ce que j'ai en moi!
+
+Adieu!
+
+JEAN.
+
+Quand le jeune homme eut terminé cette lettre, il la mit sous enveloppe,
+en y joignant la copie qu'il avait faite du testament de son père. Il
+ferma l'enveloppe et y apposa son cachet.
+
+Puis il sonna son valet de chambre:
+
+--Vous porterez cette lettre demain matin, dit-il.
+
+Quand il se retrouva seul, seul, en face de son espoir adoré, qui
+n'était plus qu'une ombre, et de son avenir noir, il tomba à genoux:
+
+--Seigneur, mon Dieu, s'écria-t-il, vous m'avez donné la force de me
+désespérer: donnez-moi celle de supporter ce désespoir!
+
+Dieu l'exauça.
+
+Jean aperçut les lettres qu'on lui avait apportées, et qu'il avait
+négligé de lire.
+
+--Ah! tu te révoltes, cœur faible, dit-il. Je te dompterai par la
+fatigue et par le travail.
+
+Et il s'enfonça dans son labeur, encore saignant des coups du combat
+terrible dont il était sorti vainqueur.
+
+
+
+
+XVII
+
+L ESPIONNE
+
+
+Le dîner de M. Saincaize était des plus brillants. Quand les convives se
+trouvèrent réunis autour de la table du maître de la maison, il eût
+fallu être bien blasé sur les joies de ce monde pour ne pas admirer la
+réunion d'hommes distingués qui y avaient pris place.
+
+En dehors des principaux chefs du parti légitimiste, quelques
+illustrations littéraires étaient présentes.
+
+Mais celle qui attirait tous les regards était madame de Sergaz.
+
+Elle rayonnait.
+
+Sa toilette, fort simple, était une robe de velours noir uni,
+décolletée; sur ses épaules nues étincelait une rivière de diamants.
+
+Tous les yeux étaient fixés sur elle, car l'empire de la beauté est et
+sera toujours irrésistible.
+
+On eût dit que madame de Sergaz ne s'apercevait pas des hommages muets
+et de l'admiration des personnes qui l'entouraient. Elle restait froide
+et silencieuse comme une statue grecque impassible devant ses
+adorateurs.
+
+Henry de Puiseux, son voisin, obtenait seul quelques paroles d'elle.
+
+Encore étaient-ce des paroles banales, sans importance.
+
+Au reste, le jeune gentilhomme s'occupait fort peu du plus ou moins
+d'importance des phrases prononcées par madame de Sergaz. Il ne
+l'écoutait pas, se contentait de la regarder parler, quand d'aventure
+elle daignait desserrer les lèvres.
+
+Il était absolument sous le charme.
+
+Un observateur attentif eût remarqué le léger frémissement qui agitait
+la belle baronne à certains moments.
+
+L'un des convives, le célèbre M. de Balzac, alors dans tout l'éclat de
+ses débuts, ne perdait pas de vue madame de Sergaz, et notait chacun des
+mouvements instinctifs qui trahissaient l'émotion de la belle créature.
+
+Il n'y avait guère de silencieux autour de cette table, en dehors
+d'Henry de Puiseux, d'Honoré de Balzac et de madame de Sergaz. Henry,
+parce qu'il regardait; Balzac, parce qu'il pensait; la baronne, parce
+qu'elle réfléchissait.
+
+A la fin du dîner, les convives passèrent dans les salons. Henry donnait
+le bras à sa voisine. A cette époque, il y avait encore «des salons.»
+Cette expression aura bientôt disparu de la langue, aujourd'hui que les
+hommes ont l'habitude de quitter les femmes en sortant de table pour
+aller au fumoir.
+
+Ce qui est à la fois poli et agréable: le progrès!
+
+--Vous m'avez autorisé à aller vous voir, madame la baronne, dit Henry.
+J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop si j'use de la permission?
+
+Madame de Sergaz fixa sur le jeune homme son regard clair et froid:
+
+--Je ne puis que vous répéter la phrase de ma lettre, monsieur,
+reprit-elle. Je serai toujours heureuse de vous voir.
+
+Ou avait remarqué la cour assidue faite par Henry à la baronne; et même,
+l'un des convives observa que madame de Sergaz pourrait bien ne pas y
+être indifférente.
+
+--Eh bien! cher romancier, dit Berryer à Balzac, que pensez-vous de
+cette belle dame?
+
+--Ma foi, cher monsieur, vous m'interrogez sur une chose qui me
+préoccupe depuis le commencement du dîner.
+
+--Vraiment!
+
+--C'est comme cela.
+
+Deux ou trois personnes s'approchèrent du grand écrivain et du grand
+orateur. Une causerie entre Balzac et Berryer, ce devait être
+merveilleux!
+
+L'auteur de la _Comédie humaine_ baissa un peu la voix, subitement. Mais
+la baronne avait d'un mouvement rapide rapproché son fauteuil du cercle
+formé à quelques pas d'elle; et, tout en paraissant prêter une attention
+soutenue à ce que lui disait de Puiseux, elle ne perdait, en réalité,
+aucune des paroles d'Honoré de Balzac.
+
+--Vous serez bien étonné quand je vous communiquerai mon opinion,
+continua celui-ci.
+
+--Étonné?
+
+--Certes, oui!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est, évidemment, tout à fait l'opposé de la vôtre.
+
+--Allez toujours!
+
+--Selon moi, le corps seul de madame de Sergaz est parmi nous ce soir.
+La pensée, l'âme sont ailleurs.
+
+--En vérité!
+
+--Vous raillez? vous avez tort. Je ne me trompe pas. Regardez cet œil
+froid, qui ne s'allume que par éclairs; regardez cette lèvre comprimée,
+et le sourire glacial qui glisse sur elle sans l'éclairer! Enfin, vous
+pourriez compter les paroles qu'elle a prononcées! Or, quand une femme
+est muette, c'est qu'elle a au cœur ou une crainte, ou une angoisse, ou
+une ambition.
+
+Madame Saincaize se mit à rire.
+
+--Et autrement? demanda-t-elle.
+
+--Autrement, madame, répliqua de Balzac en s'inclinant devant la
+maîtresse de la maison, il n'y a pas d'exemple qu'une femme se taise!
+
+On se récria, on contredit, on approuva: bref, l'idée du romancier
+célèbre fut vivement discutée.
+
+Madame de Sergaz, l'objet de cette étrange théorie, était demeurée
+impassible.
+
+Cependant, elle eut comme une lueur de colère quand Balzac ajouta:
+
+--Maintenant, auquel de ces trois sentiments est-elle livrée?
+Choisissez!
+
+--Votre avis, à vous?
+
+--Oh! mon avis...
+
+--Nous vous en prions...
+
+--Eh bien, selon moi, ce n'est sûrement pas l'amour.
+
+--Pourquoi?
+
+--Encore un «pourquoi?» dit Balzac en riant.
+
+--Dame! mon cher, vous nous parlez par énigmes: or, le rôle des énigmes
+est d'être toujours interrogées.
+
+--Vous avez raison.
+
+--Alors, parlez: nous écoutons.
+
+--Ce n'est pas l'amour, continua Balzac, presque à voix basse, attendu
+que l'amour donne aux visages humains une douceur, une sérénité qu'on ne
+voit pas sur celui de la baronne. Une femme qui aime a des émotions
+subites, irraisonnées. Examinez madame de Sergaz, vous n'en lirez pas
+une sur ses traits...
+
+A ce moment, madame de Sergaz se retourna.
+
+--Vous avez parfaitement raison, M. de Balzac, dit-elle.
+
+On se regarda. Elle avait tout entendu.
+
+--Je n'aime pas, continua-t-elle; mon mari est mort. Maintenant, vous
+avez parlé de crainte et d'angoisse? La crainte, je ne la connais pas;
+quant à l'angoisse, c'est possible. J'ai perdu un enfant que j'adorais,
+et j'y pense toujours.
+
+La baronne avait prononcé cette phrase avec une vérité de diction que
+lui eût enviée une comédienne de profession.
+
+Elle impressionna ceux qui l'entendirent.
+
+Madame de Sergaz se leva:
+
+--Excusez-moi, chère madame, dit-elle à madame Saincaize, je suis forcée
+de me retirer.
+
+Au moment où elle allait sortir du salon, elle entendit une personne qui
+disait:
+
+--Il y a une réunion ici, ce soir?
+
+--Oui, lui répondit-on.
+
+Elle n'eut pas l'air d'avoir saisi la pensée de cette demande et de
+cette réponse.
+
+Madame Saincaize l'accompagna dans l'antichambre, où la baronne
+s'enveloppa de sa sortie de bal et rabattit le capuchon sur sa tête.
+
+--Jacques, dit la maîtresse de la maison, faites avancer sous la
+marquise la voiture de madame la baronne.
+
+Madame Saincaize salua une dernière fois la jeune femme et rentra au
+salon. Alors madame de Sergaz toucha le bras du laquais qui s'appelait
+Jacques et qui l'escortait respectueusement dans l'escalier.
+
+Cet homme s'arrêta, étonné.
+
+--_Charles!_ murmura-t-elle.
+
+--_Marie_, répondit le valet, qui comprenait à peine ce qui se passait.
+
+--Allez m'attendre au coin de la rue, dit-elle.
+
+Trois minutes après, madame de Sergaz faisait signe au domestique, resté
+dans l'ombre d'une porte cochère, de s'approcher du coupé qui
+stationnait au coin de la rue.
+
+--Vous savez que vous devez m'obéir?
+
+--Oui, madame.
+
+--Bien. Dans trois quarts d'heure je serai de retour ici. Vous
+m'attendrez et vous m'introduirez dans l'hôtel.
+
+--Oui, madame.
+
+--Il y aura ce soir une réunion. Où est le cabinet de votre maître?
+
+--Au premier étage.
+
+--Où pouvez-vous me placer pour que j'entende tout ce qui s'y dira?
+
+--Dans la bibliothèque.
+
+--Personne n'y entrera?
+
+--Je la fermerai à clef, et je la garderai. Si on me la demande, je
+dirai qu'elle est perdue.
+
+--Bien; mais n'oubliez pas: dans trois quarts d'heure.
+
+La baronne,--ou plutôt Jacqueline Morel (car le lecteur l'a déjà
+reconnue sans doute), fit un geste, et le coupé partit. Quarante-cinq
+minutes plus tard, une voiture jetait sur le trottoir une femme vêtue
+d'un costume d'ouvrière. C'était elle.
+
+Jacques était au rendez-vous. Il l'accosta.
+
+--La réunion a-t-elle commencé?
+
+--Non, madame.
+
+--Bien. Allons vite.
+
+Le valet fit entrer l'espionne dans la cour de l'hôtel, et prit
+l'escalier de service. Jacqueline le suivait.
+
+Parvenu au premier étage, il s'arrêta, prêtant l'oreille pour entendre
+le moindre bruit. Mais cette partie de la maison était déserte.
+L'escalier de service était désert. Il ouvrit une porte qui conduisait à
+l'appartement de M. Saincaize.
+
+--Venez, dit-il.
+
+Tous les deux se glissèrent à travers deux chambres inhabitées, où M.
+Saincaize serrait ses livres et ses papiers.
+
+--Voici la bibliothèque, dit Jacques.
+
+--Bien.
+
+Il introduisit Jacqueline Morel dans cette pièce attenante, en effet, au
+cabinet où devaient se réunir ceux qu'elle devait espionner.
+
+Elle attendit une demi-heure environ; puis un jet de lumière passa entre
+les fentes de la porte; elle distingua le bruit des paroles et des
+pas...
+
+La réunion allait commencer.
+
+
+
+
+XVI
+
+EXPLICATIONS
+
+
+La réunion fut longue.
+
+En effet, Jean de Kardigân était arrivé quelques instants après le
+départ de Jacqueline Morel, apportant un message qui lui était parvenu
+le matin même.
+
+Le jeune homme avait passé une nuit sans sommeil: c'était la seconde.
+
+Enfoncé dans son travail, il avait forcé son esprit à se distraire de sa
+pensée constante en l'astreignant à un rude labeur.
+
+Au matin seulement, il s'était endormi.
+
+A midi, il avait reçu à son réveil le document dont il venait
+d'apprendre la teneur à ses amis.
+
+Ce document, qui n'a jamais été publié en France, croyons-nous, était la
+minute de l'acte de régence, qu'un mois plus tard, le 27 janvier 1832,
+Charles X devait dater d'Edimbourg.
+
+Le voici:
+
+«M..., chef de l'autorité civile dans la province de..., se concertera
+avec les principaux chefs pour rédiger et publier une proclamation en
+faveur de Henri V, dans laquelle on annoncera que Madame, duchesse de
+Berry, sera régente du royaume pendant la minorité du roi, son fils, et
+qu'elle en prendra le titre à son entrée en France; car telle est notre
+volonté.
+
+_Signé_ CHARLES.»
+
+Cette pièce, dont tous les assistants comprenaient la haute
+signification et l'extrême gravité, fut accueillie par deux opinions
+bien opposées.
+
+Ainsi que trois jours auparavant, dans la maison de la rue du Petit-Pas,
+M. Saincaize, aidé cette fois de MM. de Breulh et Hyde de Neuville, se
+prononça carrément pour l'attente.
+
+Berryer resta neutre.
+
+Comme la réunion avait plutôt l'aspect d'une causerie que d'une
+assemblée politique, personne ne présidait.
+
+Il en résultait que les conversations étaient générales, et que l'on
+s'entendait difficilement.
+
+Pourtant M. Saincaize, en sa qualité de maître de maison, réclama un peu
+de silence.
+
+Le digne homme avait une observation à présenter:
+
+--La guerre est donc décidée? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, répliqua Jean.
+
+Henry de Puiseux ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur.
+
+M. Saincaize avait le don de toujours l'exaspérer.
+
+--Définitivement? appuya-t-il.
+
+Le marquis de Kardigân s'inclina de nouveau d'une manière affirmative.
+
+--Cependant, l'avis du comité de Paris...
+
+--Sa Majesté a cru devoir passer outre.
+
+--Pourtant, l'avis du comité de Paris!
+
+Henry de Puiseux laissa échapper une exclamation:
+
+--Il me semble, monsieur, qu'on vous avait expliqué que telle était la
+volonté du roi! dit-il avec hauteur.
+
+M. Saincaize ne se tenait pas pour battu.
+
+--Pardon, pardon..., comme vous y allez. Il me semble, à moi, que l'avis
+du comité de Paris...
+
+Il n'avait qu'un argument, mais il le répétait, par exemple!
+
+Berryer fit un pas en avant.
+
+--Nous avons arrêté, dit-il, que nous accepterions la décision de Sa
+Majesté, comme devant trancher le différend. Le roi veut la guerre. Va
+pour la guerre!
+
+Somme toute, ce n'était pas là le but de la réunion.
+
+Les principaux légitimistes qui la composaient voulaient s'entendre
+avant de partir chacun pour leurs provinces.
+
+Le lecteur se rappelle qu'un double soulèvement devait avoir lieu: l'un
+à Lyon et dans le midi en général; l'autre dans l'ouest.
+
+Or, comme l'insurrection devait éclater du 1er au 15 mai, il fallait
+qu'on eût le temps de la préparer des deux côtés.
+
+Ces chefs comptaient effectuer leur départ dans la semaine, de Puiseux
+et Pierre Prémontré pour la Vendée; Henri de Bonnechose pour les
+départements situés au-dessus de la Loire; Jacques Dervieux pour Angers,
+et Maurice de Carlepont pour Toulouse et Marseille.
+
+Or, Jean de Kardigân avait, en outre, la mission de leur remettre, avant
+qu'ils quittassent Paris, la clef des noms dont ils devaient s'appeler
+entre eux, et le mot de passe des correspondances.
+
+Voici quelle était cette clef que nous donnons entièrement, afin de ne
+pas égarer le public, quand, dans le cours de cette histoire, nous
+serons obligé d'y avoir recours:
+
+ Ma tante.
+MADAME........................................ Mathurine.
+ Petit-Pierre.
+
+ Le voisin.
+Le maréchal de Bourmont....................... Laurent.
+
+N. de Maquillé................................ Bertrand.
+
+M. Terrien.................................... Cœur-de-Lion.
+
+Marquis de Kardigân........................... Jean-Nu-Pieds.
+
+Henry de Puiseux.............................. Petit-Bleu.
+
+Pierre Prémontré.............................. Pascal.
+
+Louis Surville................................ Feuille-de-Chêne.
+
+H. de Bonnechose.............................. Vol-au-Vent.
+
+M. Clouët..................................... Saint-Amand.
+
+Jacques Dervieux.............................. Antoine.
+
+Cadoudal...................................... Bras-de-Fer.
+
+Cathelineau................................... Le Jeune.
+
+Charette...................................... Gaspard.
+
+Maurice de Carlepont.......................... Achille.
+
+M. Hébert..................................... Doineville.
+
+Mademoiselle Stylite de Kersabiec (demoiselle
+d'honneur et amie de la princesse)............ Françoise.
+
+D'Autichamp................................... Marchand.
+
+De Coislin.................................... Louis Renaud.
+
+Dans les lettres qu'ils s'adresseraient entre eux, les soldats d'Henri V
+avaient ordre de s'appeler toujours les uns les autres par leurs noms de
+guerre.
+
+Quant à la clef diplomatique, elle était dans les vingt-quatre lettres
+de ces deux mots: _le gouvernement provisoire_.
+
+Jacqueline Morel entendait tout cela.
+
+Elle surprenait un à un tous les secrets de ces héros qui allaient
+risquer leur vie dans un élan sublime, ignorant que la police était là,
+aux aguets, épiant leurs moindres paroles, leurs moindres gestes!
+
+Une chose surtout frappa Jacqueline Morel: c'est que les deux clefs,
+celle des noms de guerre et celle des lettres, furent remises à Henry de
+Puiseux.
+
+Le jeune gentilhomme devait les conserver jusqu'à son départ.
+
+Quelques minutes avant la fin de la réunion, Jacques, le valet de
+chambre traître, vint dire tout bas à l'espionne:
+
+--Partez, madame, on pourrait vous surprendre.
+
+En effet, il était prudent peut-être de se retirer.
+
+Mais au lieu de suivre Jacqueline pendant qu'elle s'enfuit à travers les
+corridors de l'hôtel Saincaize, expliquons en quelques mots à nos
+lecteurs comment la veuve de l'ouvrier de Lille avait pu jouer son rôle
+de baronne.
+
+A la mort de M. le marquis de Rieux, décédé quelques mois auparavant, la
+police avait mis la main sur les papiers qu'il laissait.
+
+On ne sait jamais ce qui peut arriver. Puis, M. de Rieux ayant joué un
+certain rôle politique, il pouvait être bon de se prémunir contre des
+accusations posthumes.
+
+M. Jumelle ayant à dresser une batterie anti-légitimiste, n'avait pas
+hésité.
+
+Il résolut de construire un roman de toutes pièces, par lequel il
+arriverait à introduire parmi les légitimistes un traître sans qu'ils
+s'en doutassent.
+
+Le traître devint une _traîtresse_, parce que le sous-chef de la police
+politique avait Jacqueline Morel sous la main et tenait à l'utiliser.
+
+Puis il vaut toujours mieux agir au moyen d'une jolie femme, surtout
+quand elle est douée de grands moyens de séduction.
+
+Voici donc comment s'y prit l'intelligent M. Jumelle pour arriver à ses
+fins.
+
+Il fit copier l'écriture du marquis de Rieux par un faussaire auquel on
+promit sa grâce, et il composa un certain nombre de lettres qui
+recommandaient chaudement madame la baronne de Sergaz à plusieurs amis
+du feu marquis.
+
+Il poussa le soin et l'habileté jusqu'à faire faire du papier semblable
+à celui dont se servait le vieux gentilhomme, papier à couronne et à
+chiffre identiques.
+
+Puis il lança en avant Jacqueline Morel.
+
+La ruse était grossière, mais simple.
+
+Et en police, comme en toutes choses, ce qui est simple réussit
+fatalement.
+
+M. Jumelle avait une seule carte contre lui dans cette partie qu'il
+jouait si délibérément: c'était que la veuve de l'ouvrier manquât de la
+distinction nécessaire pour remplir le personnage d'une grande dame.
+
+Mais M. Jumelle connaissait ce mot de Rivarol, ce Gustave Claudin du
+XVIIIe siècle:
+
+«Toute femme, si humble qu'elle soit, saura toujours monter ou
+descendre, selon que vous la conduirez en haut ou en bas.»
+
+Il savait que, s'il affublait Jacqueline d'un nom aristocratique, d'une
+rivière de diamants et d'une robe de velours, il ne viendrait à personne
+l'idée de croire que la baronne de Sergaz n'existât point.
+
+Surtout, si elle se présentait dans le parti légitimiste, apportant
+généreusement son offrande à la guerre.
+
+Or, les cinquante mille francs que la jeune femme avait remis à Berryer
+avaient été pris, purement et simplement, sur les fonds particuliers du
+ministère de l'intérieur, au chapitre: Dépenses secrètes.
+
+Quant à Jacques, c'était un de ces agents de sous-ordre comme, durant
+tout le règne de Louis-Philippe, la police en eut dans les maisons
+qu'elle craignait.
+
+On pourrait retrouver dans les pièces politiques de 1830 à 1835 environ,
+et de 1844 à 1848, un certain nombre de dénonciations faites contre
+leurs maîtres par des domestiques que la police avait attachés à leur
+service.
+
+Il fallait donner ces explications au lecteur pour qu'il pût saisir,
+sans être arrêté désormais, les divers incidents de notre drame.
+
+Les royalistes se séparèrent.
+
+Au moment où Jean de Kardigân et Henry de Puiseux allaient quitter
+l'hôtel, il fut convenu entre eux et leurs amis que toutes les
+communications relatives à l'insurrection de Vendée seraient transmises
+à celui-ci, puis, qu'il devait se rendre, sous peu de jours, dans cette
+province.
+
+--Grand Dieu! qu'as-tu? demanda Henry à son ami, quand ils furent seuls,
+et qu'il vit la figure ravagée du marquis.
+
+--Ah! si je te disais!
+
+--Mais quoi?
+
+--Attends, tu sauras tout.
+
+
+
+
+XIX
+
+UN AMI INATTENDU
+
+
+Mais Henry de Puiseux ne voulait pas attendre.
+
+Il était impatient de savoir quel drame nouveau envahissait l'existence
+de son ami.
+
+--Mon cher Jean, dit-il, j'en suis bien fâché, mais tu vas me faire le
+plaisir de me conter immédiatement ta petite histoire.
+
+--Henry!
+
+--Fâche-toi si tu veux! cela m'est, parbleu! bien égal. J'entends que tu
+n'aies pas de secrets pour moi.
+
+--Des secrets!
+
+--Tu en as, et de terribles, encore, continua Henry, dont la voix devint
+plus douce, de mordante qu'elle était d'abord.
+
+--Tu as raison.
+
+--Eh! mon Dieu, ne t'ai-je donc pas deviné facilement? Je connais la
+vie, Jean; je la connais plus que toi, car elle m'a éprouvé souvent, et
+sous mon masque de gaieté, je cache des angoisses dont nul ne sait le
+compte. Aussi, je peux te consoler et te conseiller. Parle, ami, parle
+sans crainte; et laisse-moi être un peu ton frère, puisque tu as perdu
+les tiens!
+
+Les deux jeunes gens avaient quitté à pied l'hôtel de M. Saincaize. Ils
+marchaient lentement et gagnaient l'appartement de de Puiseux, qui était
+voisin de M. Saincaize.
+
+Ils ne rompirent de nouveau le silence que lorsqu'ils furent assis, au
+coin du feu, dans cette chambre, où nous avons déjà introduit le
+lecteur.
+
+--Couriol, dit Henry à son valet de chambre, comment va l'enfant?
+
+On sait que, jusqu'à sa guérison, Jacquelin Morel devait demeurer chez
+M. de Puiseux.
+
+--Bien, monsieur.
+
+--Il dort?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous pouvez vous retirer.
+
+Couriol sortit.
+
+--Parle, maintenant, reprit Henry, nous sommes seuls; personne ne peut
+nous entendre, et nous avons toute une nuit à nous.
+
+Bien que Jean eût déjà parlé à son ami de cette jeune fille qu'il
+aimait, il l'avait fait avec peu de détails.
+
+Le marquis de Kardigân reprit les choses de haut.
+
+Il raconta cette pure histoire d'amour que nous connaissons, commencée
+par un jour d'émeute et finie par une nuit de désespoir.
+
+De Puiseux était violemment ému.
+
+Ce drame si simple et en même temps si poignant lui tirait des larmes
+des yeux.
+
+Quand Jean en vint à ce combat de l'amour et du devoir, où il avait dû
+subir de si terribles assauts, de Puiseux se leva, et, par un mouvement
+spontané, il se jeta au cou du marquis:
+
+--Bravo, Jean! dit-il.
+
+--Tu m'approuves?
+
+--Si je t'approuve? Je t'admire! Tu es grand par le cœur comme par la
+loyauté; par le courage comme par l'honneur! Crois-tu donc que beaucoup
+de gens seraient capables d'un pareil sacrifice, si fort au-dessus de
+l'énergie humaine? Je t'admire, et je te le répète, parce qu'il est
+beau, à une époque comme la nôtre, de voir un gentilhomme français jeter
+le gant ainsi à tout ce qui est tortueux et bas!
+
+Henry s'arrêta.
+
+Le visage de Jean s'était contracté sous l'effet de la cuisante douleur
+qu'il ressentait.
+
+--Ah! tu es bien malheureux!
+
+--Malheureux? Affreusement. Je vois noir! J'ai l'âme tordue! Pense à
+cela! Ceux que j'aime, je n'ai pas le droit de les aimer! Ceux qui
+m'aimaient sont morts! Je me demande par instants si je n'ai pas une
+fatalité implacable acharnée après moi. Si je n'avais pas ma foi en mon
+Dieu, ma foi en mon roi, qui me soutient et me réconforte, j'en
+arriverais au désespoir!
+
+--Ami, dit Henry, je te demande pardon. Je t'ai promis de te consoler,
+j'ai eu tort. Tu es inconsolable.
+
+--Oh! oui, inconsolable!
+
+--Dieu est bon, Dieu est juste, vois-tu. A chaque créature humaine, il a
+donné sa part de souffrances à subir. Mais à côté de ces souffrances, il
+a mis ce baume souverain qu'on appelle le temps. Espère.
+
+--Je suis las de l'espérance.
+
+--Pleure, alors.
+
+--Je n'ai plus de larmes.
+
+--Il ne te reste plus qu'un secours: la prière. Prie!
+
+--Oui, et que Dieu m'entende!
+
+Il se faisait tard.
+
+Cette confidence avait pris deux heures environ.
+
+Au moment où Jean allait quitter son ami pour revenir à son hôtel, il
+eut comme une arrière-pensée.
+
+--Conduisez-moi auprès de l'enfant, dit-il.
+
+Henry le regarda, étonné.
+
+Mais, sans le questionner, il ouvrit la porte qui donnait de sa chambre
+à coucher dans le salon, et le traversa pour entrer avec le marquis dans
+la pièce où Jacquelin était couché.
+
+L'enfant dormait.
+
+Il était réellement beau à voir, avec ses longs cheveux, que sa mère
+avait laissé grandir par coquetterie.
+
+Il tenait sa tête appuyée sur son bras replié, et il souriait dans son
+sommeil.
+
+Peut-être rêvait-il à celle à qui on l'avait brutalement arraché.
+
+--Pauvre petit! murmura Jean.
+
+Et il l'embrassa au front.
+
+«--Laissez venir à moi les petits enfants!» a dit le Christ.
+
+Il a voulu ainsi enseigner aux hommes tout ce que l'enfance a de grand
+et de sacré.
+
+Jean ressentit le contre-coup de ce charme qu'exhale ce qui est jeune,
+frais et pur.
+
+L'innocente créature était comme une consolation vivante que Dieu jetait
+sur les pas du marquis.
+
+Il le devina.
+
+--Je l'aimerai, lui, au moins, pensa-t-il.
+
+Cette âme, toute sevrée de tendresse, ce cœur dévoué privé de
+dévouement, rêva de se faire un compagnon de cette innocente créature
+abandonnée.
+
+Il rêva de l'emmener avec lui, dans la lande bretonne, au bord de cet
+océan qui pleure éternellement.
+
+--Tiens... je pars, dit-il tristement; je ne voudrais pas rester trop
+longtemps ici...
+
+Vingt minutes après, le marquis arrivait à son hôtel.
+
+Une surprise l'y attendait.
+
+Son valet de chambre lui dit qu'un homme était là, qui voulait lui
+parler.
+
+--Un homme?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous ne deviez pas le recevoir. Comment! à trois heures du matin!...
+
+--Que monsieur le marquis m'excuse, reprit le domestique, mais cet homme
+est venu plusieurs fois dans la soirée. Quand je lui ai dit que monsieur
+ne rentrerait que très-avant dans la nuit, il a déclaré qu'il
+attendrait.
+
+--Ah! comment se nomme-t-il?
+
+--Je lui ai demandé son nom; il a refusé de me le dire, sous prétexte
+que M. le marquis ne le connaissait pas.
+
+--Quelle personne est-ce?
+
+--Un ouvrier.
+
+Jean faisait toutes ces questions, parce qu'il se méfiait, avec raison,
+de ce que la police pouvait diriger contre lui.
+
+Ses méfiances furent encore excitées par les quelques paroles que venait
+de dire le valet de chambre.
+
+Néanmoins, il se résolut à entrer dans le salon, où était l'inconnu.
+
+Celui-ci était assis au coin de la cheminée où brûlaient les restes d'un
+feu presque éteint.
+
+Jean lui jeta un rapide regard.
+
+Il ne l'avait jamais vu.
+
+Pourtant, cet ouvrier (il était facile de le reconnaître à sa blouse de
+travail) inspirait de la confiance par sa mine ouverte, ses yeux clairs
+et intelligents.
+
+M. de Kardigân devina qu'il était en face d'un homme, et que, si cet
+homme était son ennemi, il serait, en tout cas, un ennemi loyal.
+
+--C'est à monsieur le marquis de Kardigân que j'ai l'honneur de parler?
+dit l'ouvrier en apercevant le marquis.
+
+--Oui, monsieur; et je suppose que, pour que vous m'ayez ainsi attendu
+jusqu'à une pareille heure de nuit, il faut que vous ayez à me faire
+part de choses graves.
+
+--Très-graves, en effet.
+
+L'ouvrier parlait d'une voix ferme.
+
+Le domestique, un peu inquiet de laisser son maître à trois heures du
+matin, seul avec un homme inconnu, était resté debout à la porte du
+salon.
+
+--Je voudrais parler... à vous seul, continua l'ouvrier.
+
+Tout cela intriguait Jean.
+
+Au reste, son visiteur inconnu lui plaisait, par un je ne sais quoi de
+franc qui se devinait en lui à première vue.
+
+Puis qu'importait?
+
+Jean n'était pas de ceux qu'une crainte ou un danger peut arrêter.
+
+--Laissez-nous, dit-il au domestique.
+
+Il s'éloigna.
+
+Les deux hommes, l'homme de la noblesse, l'homme du peuple, étaient
+seuls, en face l'un de l'autre: et c'eût été un spectacle curieux que
+d'examiner ainsi ces deux types des deux grandes expressions de la
+société moderne.
+
+Lamartine a parlé, dans un vers fameux, de la différence qui existe
+entre ces races distinctes d'origine, l'une portant dans ses veines le
+sang rouge du Gaulois, l'autre le sang bleu du Franc.
+
+Le Gaulois et le Franc étaient en présence.
+
+Chacun d'eux combattait les dieux de l'autre; et cependant ils sentaient
+réciproquement que quelque chose de caché les unissait déjà.
+
+En effet, si l'ouvrier et Jean ne se connaissaient pas de visage, le
+premier avait joué un rôle influent dans la vie du second.
+
+--Vous rappelez-vous, monsieur le marquis, dit-il, cet ouvrier qui se
+trouvait, le 30 juillet 1830, chez le citoyen Grégoire?
+
+--Si je me le rappelle? Il m'a sauvé la vie! Il se nomme Jérôme Hébrard.
+
+--C'est moi.
+
+Jean serra la main de Jérôme.
+
+--Avez-vous besoin de moi, par bonheur?
+
+--Non, monsieur, je vous remercie. Je vous apporte une lettre de
+mademoiselle Fernande.
+
+--Dieu! Elle est donc en danger?
+
+--Oui... en danger, mortel...
+
+
+
+
+XX
+
+LE COMMENCEMENT DE LA LUTTE
+
+
+L'avant-veille, en quittant son fiancé, Fernande était rentrée chez elle
+un peu rassurée.
+
+Elle venait de voir Jean. La vue de celui qu'elle aimait suffisait à lui
+donner des forces.
+
+Et pourtant elle tremblait à la pensée de la lutte qu'elle allait être
+obligée de supporter contre son père, non à cause des violences qu'elle
+avait à craindre, mais parce que son père devenait son ennemi, et que,
+par devoir, elle l'aimait et le respectait.
+
+La voiture qui l'avait amenée au boulevard de Gand traversait rapidement
+Paris pour la conduire à l'Arc de Triomphe: elle songeait.
+
+Dans sa loyauté native, dans sa pureté immaculée, elle n'avait même pas
+eu l'idée qu'elle pût commettre une action répréhensible en allant chez
+celui qu'elle considérait comme devant être son mari. D'ailleurs, les
+dangers n'existent que pour ceux qui les connaissent.
+
+Comment, elle qui avait grandi dans l'ignorance du mal, pouvait-elle le
+craindre?
+
+Elle s'attendait à trouver la maison endormie.
+
+Son père l'avait élevée à sa façon, la laissant parfaitement libre. Il
+s'était trouvé que l'enfant à qui il avait donné toute licence, était
+une honnête créature. Mais une femme vicieuse eût été perdue et jetée
+dans la mauvaise voie.
+
+Donc, Fernande devait croire que son retour passerait inaperçu, comme
+son départ.
+
+Elle ouvrit la porte cochère avec la clef qu'elle avait sur elle et
+monta rapidement à sa chambre.
+
+Quelle ne fut pas sa surprise en y voyant son père qui l'attendait!
+
+M. Grégoire se leva froidement en apercevant Fernande.
+
+--D'où venez-vous, dit-il, à une pareille heure, seule, dans les rues?
+
+Le vieux conventionnel savait parfaitement que sa fille ne pouvait rien
+avoir fait de mal. Il connaissait trop la pureté de Fernande pour la
+soupçonner. Mais il devinait en partie ce qui avait eu lieu, et cette
+résistance ouverte à ses ordres le révoltait.
+
+Elle ne mentait jamais.
+
+Souvent, quand elle était enfant, elle avait mieux aimé être punie que
+de se sauver par un mensonge.
+
+Et Dieu sait que la punition était sévère pour elle: sa mère ne venait
+pas l'embrasser, le soir, dans sa chambre!
+
+Aussi, M. Grégoire savait que sa fille lui répondrait la vérité.
+
+Si elle ne voulait pas lui raconter ce qui s'était passé, elle se
+tairait; mais à coup sur elle ne mentirait pas.
+
+Fernande pâlit un peu à cette demande de son père.
+
+Mais elle comprit que, dans la voie douloureuse où elle était entrée,
+elle ne devait reculer devant rien.
+
+--Je viens de voir celui à qui je me suis fiancée, mon père, dit-elle.
+
+Bien que M. Grégoire fût préparé à cette réponse, il ne s'attendait pas
+à ce qu'elle fût aussi catégorique.
+
+--Vous avez osé me désobéir!...
+
+--Mon père, continua doucement la jeune fille, je vous ai averti de ce
+que je croyais mon devoir. Je vous respecte trop pour vous mentir. J'ai
+voulu parler à l'homme dont je porterai le nom, après l'arrêt inflexible
+qui est sorti de votre bouche.
+
+--Et que lui avez-vous dit?
+
+Elle se tut.
+
+--Vous ne m'entendez pas?...
+
+--Mon père...
+
+--Répondez, je le veux!
+
+--Je lui ai raconté tout ce qui s'était passé entre nous, et je l'ai
+prié d'attendre deux ans, parce que dans deux ans je serai libre.
+
+M. Grégoire sentit que, s'il restait encore quelques instants auprès de
+sa fille, et surtout s'il continuait à l'interroger, il ne pourrait pas
+rester maître de lui.
+
+--C'est bien, dit-il.
+
+Et il sortit.
+
+Fernande s'agenouilla sur ce prie-Dieu que Jean de Kardigân avait
+remarqué lorsqu'elle l'avait enfermé dans sa chambre, pour l'arracher à
+la fureur des révolutionnaires, et elle éleva sa douleur vers Dieu, puis
+elle se coucha.
+
+Mais le sommeil ne venait pas.
+
+Elle avait devant les yeux l'image de son père courroucé; des frissons
+inconscients s'emparaient d'elle, la secouant de la tête aux pieds. Elle
+eut cette espèce de délire qu'on ressent pendant la crise, alors que les
+idées ne sont pas effacées complètement par le sommeil et gardent, au
+contraire, ce vague des choses indéfinies.
+
+C'était l'heure où Jean se trouvait en face de son terrible sacrifice;
+l'heure où celui qu'elle aimait luttait avec la douleur, comme Jacob
+avec l'ange, cette image éternelle de l'homme terrassant ses passions.
+
+Ah! si elle avait pu savoir qu'au moment où elle se débattait contre
+l'insomnie, où elle cherchait en vain à trouver un sommeil qui la
+fuyait, sa vie, sa destinée se jouaient dans le cœur de l'homme qu'elle
+avait choisi!
+
+Aux premières lueurs du soleil, vers huit heures du matin, elle put
+prendre un peu de repos. A dix heures, elle s'éveilla.
+
+Elle se hâta de se lever et de s'habiller, brisée par cette nuit
+d'insomnie.
+
+Son habitude, chaque jour, était de se lever à la première heure. Elle
+employait sa matinée à entendre la messe d'abord et ensuite à visiter
+les pauvres.
+
+Voyant l'heure avancée, elle craignit d'arriver trop tard; mais,
+néanmoins, elle voulut accomplir ses devoirs quotidiens.
+
+Elle fit demander à son père s'il pouvait la recevoir.
+
+M. Grégoire lui fit répondre qu'il l'attendait.
+
+--Vous allez sortir lui dit-il, en voyant qu'elle avait mis un mantelet
+et un chapeau.
+
+--Oui, mon père, comme d'habitude. Mais je venais vous souhaiter le
+bonjour.
+
+--Je vous remercie. Vous pouvez quitter votre chapeau. Vous ne sortirez
+pas.
+
+--Vous avez besoin de moi?
+
+--Non.
+
+--Alors, mon père, je vous demanderai la permission d'aller faire mes
+prières accoutumées.
+
+--Je vous la refuse.
+
+Fernande ne comprenait pas encore.
+
+Elle crut naïvement que son père voulait reprendre avec elle la
+conversation brutale commencée la veille. Ne lui avait-il pas,
+d'ailleurs, donné vingt-quatre heures de réflexion! Il voulait une
+réponse, sans doute.
+
+--Vous ne sortirez pas aujourd'hui.
+
+--Vous ne voulez pas?...
+
+--Ni demain, ni les autres jours.
+
+--Mon père!...
+
+--Je vous fais savoir ma décision. Assez!
+
+--Je vous en supplie... Mon père!...
+
+--Assez, vous dis-je! Suis-je le maître, oui ou non? Il me semble que
+j'ai le droit de faire dans ma maison et de ma fille ce qu'il me
+convient.
+
+Elle salua le vieillard et remonta chez elle.
+
+A l'heure du déjeuner, elle descendit.
+
+--Il est venu une lettre pour vous, Fernande, lui dit-il. La voici.
+
+C'était la lettre de Jean.
+
+M. Grégoire n'avait pas voulu l'ouvrir.
+
+--Vous me connaissez, continua-t-il. Il ne m'a pas plu de savoir ce
+qu'elle contenait; seulement, vous ne la lirez qu'après me l'avoir
+donnée vous-même. Il ne me convenait pas de briser le cachet d'une
+lettre à vous adressée.
+
+--Cette lettre... vous voulez!...
+
+--Je la lirai, ou vous ne la lirez pas.
+
+--J'obéis, mon père.
+
+Elle s'approcha du feu qui brillait dans la cheminée, et y brûla la
+lettre.
+
+Pauvre enfant! si elle s'était doutée de ce que contenait ce frêle
+papier!
+
+Elle versa quelques larmes en regardant la flamme monter joyeusement
+dans l'âtre à cet aliment nouveau qui lui était jeté.
+
+Mais elle ne voulut pas qu'on pût voir cette faiblesse d'un instant.
+Elle se détourna et en effaça toutes traces sur son visage.
+
+Le repas fut silencieux.
+
+Au moment où il allait se terminer, la porte cochère de la maison
+résonna sur ses gonds.
+
+Un domestique vint annoncer à M. Grégoire qu'une personne le demandait.
+
+--Restez ici, Fernande, dit le conventionnel à sa fille; j'aurai besoin
+de vous tout à l'heure.
+
+Elle frémit, devinant que la personne qui venait d'arriver était l'homme
+auquel son père voulait la marier.
+
+Tout la confirmait dans cette idée, d'abord cette prison où on
+l'enfermait, ensuite le sourire de joie que M. Grégoire avait emporté
+aux lèvres en la quittant.
+
+En effet, dix minutes plus tard, elle fut invitée par son père à se
+rendre au salon.
+
+Debout, appuyé sur la cheminée, elle aperçut un jeune homme de
+vingt-quatre ans, de haute taille, pâle et distingué, qui tressaillit
+faiblement en la voyant.
+
+--Monsieur Robert Français, ma fille, dit M. Grégoire.
+
+Elle chancela presque, mais sa force lui revint aussitôt.
+
+Elle allait à la bataille. Si elle était victorieuse, son bonheur était
+sauf; si elle se laissait vaincre, sa vie entière était perdue.
+
+M. Robert Français avait une figure belle et énergique, bien qu'un peu
+triste.
+
+Une fine moustache brune couvrait sa lèvre, et la bouche découvrait,
+quand il souriait, des dents très blanches.
+
+Il paraissait, sinon bon, au moins loyal et homme d'honneur.
+
+Les yeux foncés et brillants indiquaient une nature habituée à regarder
+en face.
+
+Fernande résolut d'aller droit au danger. Au reste, son père semblait
+vouloir laisser l'explication inévitable se faire librement entre les
+deux jeunes gens.
+
+Il sortit.
+
+Alors elle s'avança vers M. Robert Français et lui dit d'une voix ferme:
+
+--Monsieur, on veut que je sois votre femme. J'ai besoin de vous parler
+sans détours.
+
+Le jeune homme s'inclina:
+
+--Mademoiselle, répondit-il, je suis à vos ordres...
+
+
+
+
+XXI
+
+ROBERT FRANÇAIS
+
+
+Il y eut un moment de silence entre Robert Français et Fernande avant
+que la conversation s'engageât.
+
+Tous les deux devinaient qu'elle serait grave, et que l'explication
+souhaitée par la jeune fille amènerait un résultat important. Fernande
+s'assit, et, d'un geste plein d'une noblesse sans pareille, elle fit
+signe à Robert de s'asseoir également.
+
+--Monsieur, dit-elle, mon père m'a appris la recherche dont vous
+m'honorez. Je sais qu'après m'avoir vue chez des amis communs, vous avez
+demandé à M. Grégoire de vous accorder ma main...
+
+Elle s'arrêta, et un flot de sang qui afflua à son cœur la fit
+subitement pâlir. Robert Français comprit cette émotion, et fut lui-même
+impressionné du trouble que révélait le visage agité de la jeune fille.
+
+--Quand mon père m'eut fait part de sa réponse, quand j'eus examiné la
+décision qu'il avait prise de vous accepter pour gendre, je lui ai avoué
+le secret de mon cœur: il ne m'a pas écoutée!
+
+Je respecte et j'aime mon père, monsieur, mais j'ai souvent souffert de
+son implacable volonté, qui ne tolère ni refus ni résistance. Alors,
+devant sa résolution formelle de ne pas avoir pitié de moi, je me suis
+décidée à m'adresser à vous, et à vous dire:
+
+«Monsieur, je ne vous aime pas; monsieur, je ne suis pas libre.»
+
+Robert Français s'attendait peu à cette franchise. Il fronça légèrement
+le sourcil, car il est toujours pénible de s'entendre dire de pareilles
+choses.
+
+Pourtant il se contint.
+
+Fernande, elle, avait fermé les yeux, rougissant après cet aveu.
+
+Voyant que M. Français gardait toujours le silence, elle crut devoir
+continuer:
+
+--Que me reste-t-il à vous apprendre, monsieur? dit-elle d'une voix plus
+lente. J'aime, et je suis aimée. Je me croyais libre, j'ai engagé ma
+foi. J'ai juré à celui que j'ai choisi de n'être à nul autre si je
+n'étais pas à lui. Il a reçu le serment que j'ai fait, serment que Dieu
+a entendu et a béni. Faut-il que je sois parjure? Faut-il qu'il me
+méprise et me haïsse?...
+
+Elle s'interrompit encore.
+
+--Son mépris! sa haine! Ah! j'aimerais mieux mourir!
+
+Jusqu'alors Fernande avait parlé avec une froideur calculée..
+
+Mais elle mit tant d'âme, tant de désespoir dans cette dernière phrase,
+que Robert Français frissonna en l'entendant prononcer.
+
+--Continuez, mademoiselle, murmura-t-il, je vous écoute.
+
+--Que vous dirai-je encore, monsieur? reprit-elle en relevant son front.
+Après le pénible aveu que vous venez de recevoir, je n'ai plus qu'à me
+taire et à attendre votre décision.
+
+--Ma décision?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je ne vous comprends pas, mademoiselle!
+
+--Vous ne me comprenez pas?...
+
+Robert Français se leva et la regarda fixement.
+
+Puis, d'une voix tremblante:
+
+--Vous m'avez fait un aveu; permettez-moi de répondre à votre confiance
+par un aveu semblable. Vous m'avez dit que vous ne m'aimiez pas, et que
+vous en aimiez un autre; je vous dis, moi, mademoiselle, que je vous
+aime profondément, passionnément.
+
+Fernande pâlit et recula instinctivement son fauteuil, comme pour
+s'éloigner de celui qui lui parlait ainsi.
+
+Mais Robert Français avait deviné la révolte intérieure de la jeune
+fille. Il reprit avec une dignité suprême:
+
+--Ne craignez rien! Il ne sortira pas un mot de mes lèvres que vous ne
+puissiez entendre. Je n'ai jamais compris l'amour sans le respect.
+Comment pourrais-je donc en manquer envers vous? Je vous aime depuis le
+premier jour où je vous ai vue. Vous ne savez pas cela, vous ne pouvez
+pas le savoir; votre père l'ignore, car ces mystères du cœur doivent
+rester cachés à tous.
+
+Je vous ai vue chez des amis communs, croyez-vous? Détrompez-vous!
+
+La nuit de ce bal où M. Ducraissy m'a présenté, je vous connaissais
+depuis longtemps,--depuis longtemps, six mois, une éternité, quand on
+aime! Comment pouviez-vous le savoir? je ne m'étais jamais montré à
+vous!
+
+Vous alliez souvent porter des secours à une pauvre vieille femme, que
+son fils, tué sur une barricade en 1830, avait laissée sans pain.
+
+Je vous ai rencontrée pendant que vous accomplissiez votre œuvre
+d'angélique bonté. J'ai lu sur votre visage tous les dévouements, tous
+les sacrifices.
+
+Puis, peut-être, j'ai appris à vous aimer... Ceux à qui je parlais de
+vous me racontaient tous une noble action accomplie.
+
+Le soir où j'ai désiré vous être présenté, vous n'étiez plus une
+étrangère pour moi, si moi j'étais toujours un étranger à vos yeux.
+
+Je savais que votre vie se passait entre la charité et la prière... Je
+vous aimais déjà ardemment, quand mon nom a pour la première fois frappé
+votre oreille, et nous avions des pensées communes que vous ignorez
+encore...
+
+Voilà l'aveu que je voulais vous faire, mademoiselle, afin de vous
+montrer que mon amour ne date pas d'hier, et que depuis longtemps mon
+cœur était entièrement À vous!
+
+Mille sentiments opposés avaient agité Fernande en écoutant Robert.
+
+Elle s'attendait si peu à une révélation pareille!
+
+Elle restait confondue. L'homme qui parlait ainsi, l'homme qui cachait
+en lui tant de sentiments délicats, devait être une nature élevée,
+capable de comprendre.
+
+Aussi le premier sentiment qu'elle éprouva fut une joie profonde.
+
+Robert Français ne voudrait pas l'épouser malgré elle.
+
+Elle ne pensait pas que le malheureux devait souffrir. Il y a toujours
+de l'égoïsme dans le cœur humain, même dans le meilleur.
+
+Le jeune homme sentit qu'après ce qu'il venait de dire, Fernande devait
+être gênée. Il voulut néanmoins tenter de la toucher davantage.
+
+Car il prenait pour une émotion vraie le trouble qu'il lisait sur le
+visage de mademoiselle Grégoire.
+
+S'il avait su!
+
+--Oui, je souffre, reprit-il. Vous comprenez maintenant, mademoiselle,
+quelle torture j'ai endurée quand vous m'avez avoué tout à l'heure la
+vérité.
+
+Vous brisiez mon rêve sans pitié! Ce que vous me disiez me rejetait
+brutalement hors de mes espérances.
+
+J'ai toujours été malheureux, mademoiselle. Des fous ceux qui prétendent
+qu'il faut être riche pour être heureux!
+
+--Le nom que je porte n'est pas le mien; mon père m'a chassé de sa
+famille, m'a arraché le nom de mes ancêtres parce que je défendais le
+peuple quand lui défendait le roi!
+
+J'ai un frère... un frère qui vit, et pour lequel je suis mort! Un frère
+qui m'a oublié et qui a froidement accepté l'héritage de haine que mon
+père lui a légué en mourant.
+
+Alors, me trouvant seul en ce monde, j'ai regardé autour de moi. J'ai vu
+des indifférents. L'amitié m'a trahi; je me suis promis de garder toute
+ma tendresse pour celle qui serait ma femme. Je m'étais promis en même
+temps que, cette compagne, je la choisirais avec un soin jaloux, et que
+je pourrais lui vouer toute ma vie...
+
+Ah! c'était la destinée qui me condamnait d'avance. Celle que je
+désirais me repousse; et je ne peux même plus espérer l'amour.
+
+La figure de Robert Français respirait un abattement qui toucha la jeune
+fille. Si le premier sentiment avait été de l'égoïsme, le second fut de
+la pitié.
+
+Pour comprendre ce que souffrait Robert, elle n'avait qu'à s'interroger
+elle-même: son cœur pouvait répondre.
+
+--Ah! vous avez demandé pitié à votre père, prononça-t-il avec amertume.
+Croyez-vous que je n'aie pas le droit de demander pitié moi aussi?
+
+Croyez-vous que le plus à plaindre de nous deux ne soit pas moi?
+
+Est-ce que l'amour d'une jeune fille, d'un enfant, peut se comparer à
+l'amour d'un homme? Connaît-elle la vie et sait-elle à quels engagements
+elle se livre le jour où elle devient fiancée?
+
+Il s'interrompit, une animation étrange se lisait en lui. Il se
+promenait à grands pas à travers le salon, sans même s'apercevoir de la
+bizarrerie de cette attitude.
+
+Fernande, étonnée d'abord, ne tarda pas à être effrayée.
+
+Robert avait lentement perdu le calme qu'elle lui avait vu dans les
+premiers instants de leur entretien.
+
+Pourtant, elle fit un effort et dit:
+
+--Monsieur, je vous remercie d'avoir eu confiance en moi, comme moi
+j'avais eu confiance en vous. Hélas! maintenant je n'ose plus terminer
+l'aveu que j'avais commencé.
+
+Quand j'ignorais votre secret, je pouvais me décider à vous parler comme
+je comptais le faire; maintenant, cela ne m'est plus possible...
+
+Robert la regarda étonnée.
+
+--Mademoiselle...
+
+--Vous ne comprenez pas, monsieur?
+
+--Non, mademoiselle, et je vous supplie d'être aussi confiante que vous
+m'avez déjà fait l'honneur de l'être.
+
+--Je n'ose...
+
+--Je suis un galant homme, mademoiselle, dit-il lentement, et comme tel,
+vous pouvez tout me dire, et moi je puis tout entendre.
+
+Fernande leva les yeux sur Robert,--bien pâle, mais résolue.
+
+--Eh bien! monsieur, je m'adresse à votre loyauté, pour vous supplier de
+renoncer à moi.
+
+Le visage de Robert se décomposa.
+
+Une ardente colère se peignit dans ses yeux.
+
+--Renoncer à vous? Jamais! dit-il.
+
+Le tonnerre tombant aux pieds de Fernande l'eût moins épouvantée que
+l'exclamation furieuse du jeune homme.
+
+Il répéta avec emportement:
+
+--Je ne renoncerai pas à vous! et si vous n'êtes pas ma femme, je ne
+veux pas, au moins, que vous soyez la femme d'un autre!...
+
+
+
+
+XXII
+
+LE DANGER
+
+
+Fernande trembla.
+
+L'homme qu'elle avait devant les yeux depuis une heure se révélait sous
+un jour nouveau.
+
+--Quoi! je vous ai dit que je vous aimais! reprit Robert Français, et
+vous espérez que je vous abandonnerai! Je vous ai dit que depuis six
+mois je ne pensais qu'à vous, et vous avez pu croire que je renoncerais
+à mon rêve!... N'attendez pas de moi une générosité ridicule!... J'aime,
+voilà tout ce que je sais!
+
+Vous voir à un autre? Je préférerais que vous fussiez morte!
+
+Robert Français mit une telle expression dans la manière de prononcer
+cette phrase, que Fernande comprit bien que tout était fini pour elle.
+
+--Que vous ai-je donc fait? murmura-t-elle d'une voix brisée. Vous ne
+m'avez pas comprise. Si c'est moi qui refuse de vous épouser, mon père
+me poursuivra de sa volonté, de sa colère. Mais vous!... vous pouvez
+d'un seul mot me sauver et me rendre libre à jamais.
+
+--Comment! vous voulez que, non content d'être refusé par vous, j'aille
+encore!...
+
+--Vous m'aimez, monsieur, je vous crois. Vos paroles m'ont émue, et des
+paroles menteuses ne vont pas droit au cœur comme les vôtres ont été au
+mien! Vous avez souffert... Donc vous savez ce que c'est que la
+souffrance! Ayez pitié de la mienne!... Vous voyez, toute ma fierté
+tombe... Je deviens humble... Un mot de vous à mon père, et je suis
+sauvée!
+
+Robert Français détournait les yeux pour ne pas voir cette belle jeune
+fille qui l'implorait.
+
+Il sentait qu'une pareille supplication arriverait peut-être à le
+toucher, et il ne voulait pas être touché.
+
+Voyant que le jeune homme conservait son impassibilité, Fernande sentit
+sa fierté revenir. Elle eut honte d'être descendue jusqu'à la prière.
+
+--Eh bien, non, dit-elle, je ne vous demande rien! Il y a des âmes que
+la souffrance élève et purifie, la vôtre est de celles qui s'irritent et
+s'aigrissent. Soit! je serai victime, mais je ne serai plus humiliée.
+
+Vous m'avez vue venir à vous, suppliante, vous m'avez repoussée! Je ne
+descendrai pas plus loin. Mon père vous a accordé ma main; mais moi,
+monsieur, je vous la refuse!
+
+Fernande était redevenue la fière et courageuse jeune fille qui avait
+sauvé le marquis de Kardigân.
+
+Un sang généreux colorait son visage; son regard brillait, et sa lèvre
+tremblante indiquait qu'elle subirait tout plutôt qu'une volonté
+despotique et cruelle.
+
+Robert Français l'admirait.
+
+Mais l'impétueux jeune homme, au lieu d'ouvrir son cœur à la pitié,
+regrettait encore plus le sacrifice que le refus de Fernande lui
+imposait malgré lui.
+
+Avant qu'il eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit et M. Grégoire
+entra.
+
+Le vieux conventionnel était souriant; mais son sourire avait cette
+ironie glaciale des êtres qui ne croient à rien.
+
+Il s'était imaginé que sa fille repoussait le parti qu'on lui proposait,
+parce qu'elle ne connaissait pas Robert; et, ingénument, avec ce cynisme
+naïf des hommes comme lui, il était persuadé que M. Français gagnerait
+rapidement sa cause auprès de Fernande.
+
+Il arrivait donc, persuadé que tout était arrangé selon ses désirs.
+
+Mais le premier coup d'œil qu'il jeta sur les deux jeunes gens l'avertit
+qu'il s'était abusé.
+
+--Mademoiselle Grégoire vous a-t-elle fait part de ses intentions?
+dit-il à Robert en se tournant vers lui.
+
+--Oui, monsieur.
+
+Le regard de M. Grégoire devint interrogateur.
+
+--Elle a refusé la demande que j'avais l'honneur de lui adresser.
+
+Le conventionnel laissa échapper un geste de colère.
+
+--Ayez l'obligeance d'aller m'attendre dans mon cabinet, monsieur,
+dit-il.
+
+Robert jeta un dernier regard à Fernande, et disparut...
+
+M. Grégoire prit violemment le bras de sa fille.
+
+--Cette comédie a assez duré, mademoiselle; il faut qu'elle ait une fin.
+J'entends que vous m'obéissiez.
+
+Fernande redressa de nouveau le front.
+
+--Non! dit-elle.
+
+--Vous refusez?
+
+--Je refuse!
+
+--Alors, malheur à vous!
+
+--J'accepte tout! et je m'attends à tout!
+
+--Non. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous réserve.
+
+Elle n'eut pas peur; c'était une nature trop vigoureusement trempée pour
+céder à ce sentiment vulgaire.
+
+Mais un léger frissonnement agita son corps, quand elle réfléchit aux
+dangers inconnus qui la menaçaient.
+
+Et Jean n'était pas là! et Jean ne viendrait pas la secourir! Pauvre
+femme! elle ignorait ce que son fiancé lui avait écrit dans sa nuit
+d'angoisse, elle ignorait qu'elle était seule désormais, et que celui en
+qui reposait toute son espérance s'entendait avec ses ennemis pour ne
+pas l'épouser!
+
+La décision de M. Grégoire était prête; il n'y avait plus à hésiter.
+
+Il jeta un regard suprême à sa fille, regard qui fit trembler la
+malheureuse Fernande, tant elle y lut de rage froide et concentrée.
+
+M. Grégoire sortit, la laissant seule.
+
+Un instant après, elle quitta le salon à son tour, pour regagner sa
+chambre à coucher; là au moins elle était libre, libre de prier et de
+pleurer.
+
+Le cabinet du conventionnel était situé en face du salon.
+
+En passant devant la porte, Fernande entendit des éclats de voix.
+C'était son père qui parlait. Sans doute, elle allait s'éloigner, quand
+un mot attira son attention.
+
+--Je l'enlèverai demain!...
+
+Elle comprit tout, et sa pensée embrassa aussitôt la portée de la
+résolution prise par M. Grégoire.
+
+Sans doute, le vieillard s'était dit qu'il ne pourrait pas dompter ce
+fier et hautain caractère, et il voulait arracher Fernande à son amour
+maudit, en l'arrachant à celui qu'elle aimait.
+
+L'instinct de la conservation fut plus fort dans son cœur que la volonté
+du devoir.
+
+Elle écouta...
+
+Malheureusement, les deux hommes parlaient tantôt à voix haute, tantôt à
+voix basse. Elle entendit imparfaitement...
+
+--L'aimez-vous? dit M. Grégoire brusquement quand il entra dans la
+chambre où l'attendait Robert Français.
+
+--Si je l'aime!
+
+--Ah! vous êtes bien dégénérés, vous, les hommes de la génération qui
+commence! De mon temps, pour accomplir ce qu'on voulait, on ne reculait
+devant rien!...
+
+Le jeune homme arrêta M. Grégoire du geste.
+
+--Monsieur, dit-il, parlons franc. Quand je vous ai demandé la main de
+votre fille, je vous ai dit quelle était ma position de fortune: j'ai
+cent mille livres de rente, pas de famille, pas d'obligations. Enfin,
+vous me connaissez, ou plutôt, vos frères, ceux qui, comme vous et moi,
+combattent pour la cause du peuple, me connaissent, et vous ont dit que
+l'on pouvait compter en tout temps sur mon courage et mon intelligence.
+Vous comprenez qu'il faut bien que je fasse ressortir ce que je vaux,
+puisque vous en doutez! Or, ce qui vous a décidé à accepter
+favorablement ma recherche, ce n'est pas ma fortune, vous êtes riche
+vous-même; ce n'est pas ma jeunesse, puisque je suis vieux avant l'âge;
+ni ma famille, puisque je n'en ai pas.
+
+Donc, vous aviez une arrière-pensée. Cette arrière-pensée était
+celle-ci: votre gendre devait apporter à votre ambition une somme
+d'influence et de pouvoir qui complétât la vôtre. Vous trouvez que je
+remplissais votre but: je le conçois.
+
+Mais moi, c'est une autre intention qui m'a guidé... J'aime votre fille!
+et il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour devenir son mari.
+
+Rien! entendez-vous?
+
+Donc, quoi que vous vouliez, je le ferai.
+
+--Vous êtes l'homme qu'il me faut.
+
+--Mademoiselle Fernande, séparée de celui auquel elle s'est fiancée,
+cessera de l'aimer.
+
+--Votre idée est la mienne. Je l'enlèverai demain.
+
+--Je n'aurais pas osé vous soumettre ce projet, monsieur, répliqua
+Robert Français, mais je l'approuve.
+
+--Demain, dans la nuit, je partirai avec elle.
+
+--Où irez-vous?
+
+--Je l'ignore encore...
+
+Les deux hommes continuèrent à parler bas. Il fut arrêté que Robert
+Français escorterait la chaise de poste à cheval, afin d'éviter qu'elle
+ne fût suivie.
+
+Il devait se trouver le lendemain à minuit à la porte de la maison.
+
+Fernande ne put entendre, nous l'avons dit, toute cette conversation.
+
+Elle comprit seulement que le lendemain soir M. Grégoire comptait
+l'arracher de Paris, comme s'il pouvait aussi l'arracher à ses
+souvenirs.
+
+Elle sentit alors tout le danger qu'elle courait.
+
+Comment prévenir Jean?
+
+Lui écrire?
+
+Qui porterait la lettre? Une consigne avait été donnée, sans doute, dans
+la maison. Ensuite, elle préférait ne pas faire connaître au vieillard
+que celui qu'elle avait choisi comme mari était un de ces royalistes
+qu'il haïssait de tout son fanatisme.
+
+La pauvre enfant, réfugiée dans sa chambre, réfléchissait avec ardeur. A
+qui pouvait-elle se fier? A qui pouvait-elle demander du secours?
+
+Elle se jeta sur son prie-Dieu. Elle savait bien que Dieu, ce
+consolateur des affligés, ne la laisserait pas abandonnée et sans
+secours.
+
+Tout à coup, elle jeta un cri de joie. Elle avait trouvé. Dieu avait
+entendu sa prière, sans doute, et lui envoyait la pensée qui la
+sauverait.
+
+Elle se rappela cet ouvrier qui lui avait dit:
+
+--Si vous avez besoin de Jérôme Hébrard, appelez-le.
+
+Jérôme lui avait donné son adresse, gardée par elle avec soin, comme si
+elle eût pu avoir la seconde vue de l'avenir.
+
+Il était ouvrier sellier, et demeurait rue Saint-Honoré, n°117.
+
+Elle prit une plume et écrivit:
+
+«Vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous à l'heure du péril. Eh
+bien! je suis en danger. Venez! je vous appelle!...
+
+FERNANDE GREGOIRE.»
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE MESSAGE
+
+
+Mais la lettre écrite, comment la ferait-elle parvenir?
+
+Là était la difficulté.
+
+Puisque M. Grégoire avait pris ses dispositions pour que sa fille ne pût
+sortir, sans doute il avait veillé à ce qu'elle ne pût écrire.
+
+Il est vrai qu'une lettre adressée à Jérôme Hébrard, ouvrier, arriverait
+plus facilement à son adresse qu'une lettre envoyée à Jean de Kardigân.
+
+Fernande n'avait jamais nommé à son père celui qu'elle avait choisi
+comme fiancé, celui auquel elle avait engagé sa foi; mais M. Grégoire le
+devinerait aussitôt.
+
+Tandis que nul soupçon ne lui viendrait quand il saurait que sa fille
+écrivait à un ouvrier connu de lui. Au reste, la pensée de M. Grégoire
+fut ce qu'elle devait être.
+
+Il s'imagina que Fernande envoyait un secours au jeune républicain. Ses
+habitudes charitables lui étaient connues, et il savait que nul n'avait
+jamais imploré en vain la générosité de la jeune fille.
+
+La lettre partit.
+
+Fernande calcula le temps matériel pour qu'elle parvînt à son adresse.
+
+Puis elle attendit impatiemment.
+
+Elle se rendait compte des retards qui pouvaient reculer le moment où
+elle verrait Jérôme Hébrard.
+
+Peut-être l'ouvrier n'était-il pas chez lui, peut-être ne rentrerait-il
+qu'à une heure assez avancée de la soirée?...
+
+La journée s'écoula ainsi. La servante qui avait porté la lettre revint
+au bout de deux heures. En effet, Fernande ne s'était pas trompée dans
+ses craintes: Jérôme était absent; il fallut qu'elle attendît encore.
+
+Comme tout être humain qui se voit menacé d'un péril prochain, elle
+s'imaginait que ce péril augmentait à mesure que les heures s'ajoutaient
+les unes aux autres.
+
+Enfin, à sept heures du soir, on vint lui dire que quelqu'un demandait à
+lui parler.
+
+Son cœur battit à rompre quand elle entendit annoncer celui qui allait
+servir de messager à sa douleur.
+
+Elle avait refusé de descendre pour partager le dîner de son père. M.
+Grégoire ne s'en était pas autrement préoccupé. Sa fille, étant
+prisonnière, ne pourrait communiquer avec personne. Cela lui suffisait.
+
+Enfin, Fernande se rendit au salon et se trouva en face de Jérôme.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+--Je vous remercie, mademoiselle, dit-il. Vous m'avez fait l'honneur de
+vous rappeler mes paroles. Je suis à vous entièrement.
+
+--Vous pouvez me sauver.
+
+--Vous sauver?
+
+--Oui.
+
+--Quoi, ce danger dont vous me parlez...
+
+--C'est un danger réel et terrible, hélas! Une tempête me menace; il
+dépend de vous de la détourner de mon front.
+
+--J'écoute, mademoiselle, et veuillez savoir que tout ce qu'un homme
+peut faire, je le ferai.
+
+--Vous rappelez-vous, la... la personne que j'avais cachée un jour
+dans...
+
+--Je me la rappelle.
+
+--C'est vers elle que je vous envoie.
+
+Fernande avait baissé les yeux instinctivement, et légèrement rougi en
+prononçant cette phrase. Il répugnait à cette exquise créature de livrer
+ainsi les secrets de son cœur à un étranger. Mais Jérôme Hébrard était
+un de ces enfants du peuple en qui la loyauté est à la hauteur du
+courage.
+
+Son visage ne trahit en rien le plaisir ou l'étonnement que Fernande
+venait d'éveiller en lui. Il se contenta de répondre:
+
+--Je le répète, mademoiselle, je suis à vos ordres.
+
+--Merci! dit-elle une seconde fois.
+
+Voici ce que j'attends de vous, reprit Fernande, M. le marquis de
+Kardigân demeure à l'hôtel de France, sur le boulevard de Gand. Je vous
+prie d'y aller et de lui dire...
+
+Elle hésita encore.
+
+La pudeur de la jeune fille souffrait de cette confidence. Pour lui
+faire achever ce qu'elle avait commencé, il fallait que la pensée du
+péril vînt lui rendre la volonté d'aller jusqu'au bout:
+
+--M. de Kardigân est mon fiancé, dit-elle à voix haute. Or, on veut
+m'enlever à lui. Racontez-lui tout.
+
+Alors, d'un ton ferme, elle raconta à Jérôme Hébrard une partie de ce
+que nous savons, mais en glissant rapidement sur ce qui avait pu se
+passer entre elle et son père.
+
+Elle en dit assez pour que l'ouvrier pût expliquer au gentilhomme
+l'imminence du danger et la nécessité d'un prompt secours. Quand elle
+eut fini:
+
+--Dites à M. de Kardigân, ajouta-t-elle, que je n'ai pas d'instruction à
+lui donner. Qu'il réfléchisse et qu'il décide.
+
+--J'ai compris, mademoiselle, répliqua respectueusement Jérôme Hébrard,
+mais...
+
+--Mais...
+
+--M. de Kardigân voudra-t-il me croire?
+
+L'observation de l'ouvrier était juste.
+
+Fernande écrivit quelques lignes où elle recommandait à Jean de croire
+l'ouvrier..
+
+Jérôme s'inclina respectueusement devant Fernande et sortit.
+
+Suivons-le, et abandonnons pour un instant Fernande, livrée à ses
+tristesses, à sa préoccupation.
+
+Jérôme Hébrard marcha rapidement.
+
+Quand il arriva à l'hôtel de France, il demanda M. le marquis de
+Kardigân; on lui répondit qu'il était parti. Malgré le domestique du
+jeune homme, il s'entêta à rester. Jérôme souffrait du retard apporté
+par la destinée à la remise de son message.
+
+Onze heures du soir, minuit, une heure du matin sonnèrent. Il attendait
+toujours.
+
+Pourtant il se dit que l'enlèvement dont Fernande était menacée ne
+devait avoir lieu que le lendemain. Donc, il avait encore au moins douze
+heures devant lui pour voir le marquis.
+
+Enfin Jean arriva...
+
+Nous savons le reste.
+
+Quand Jérôme eut répété à son tour le récit qu'il avait entendu de la
+bouche de Fernande, Jean éprouva une surprise mêlée de colère.
+
+--Quoi! on lui arracherait Fernande!
+
+Puis il réfléchit. Comment, lui qui avait renoncé à elle, pouvait-il
+s'irriter de ce que M. Grégoire voulût la lui prendre? C'est alors que
+l'idée lui vint que Fernande pouvait ne pas avoir reçu sa lettre.
+
+Ce fut un coup affreux pour lui. Il avait pu écrire à mademoiselle
+Grégoire qu'une fatalité implacable se dressait entre eux deux, mais il
+ne se sentait pas la force de le lui dire à elle-même...
+
+--Allons! pensa-t-il, il ne s'agit pas de me laisser affaiblir. Pour le
+moment, elle est en danger: il faut que je la sauve!
+
+Quelques mots échangés avaient fait deux amis de ces deux hommes, si
+séparés l'un de l'autre par une position réciproque.
+
+Il n'y avait plus ni gentilhomme ni ouvrier. Il y avait deux cœurs fiers
+et honnêtes qui battaient à l'unisson, à la pensée d'un même devoir à
+remplir, d'une même noble action à faire.
+
+Il fallait, en tous cas, attendre au lendemain avant de prendre une
+décision.
+
+--Vous êtes ici chez vous, dit Jean à Hébrard. Dormons; demain, au jour,
+nous préparerons un plan de combat.
+
+A onze heures du matin, les deux nouveaux amis se levèrent et
+déjeunèrent rapidement.
+
+A midi et demi, ils arrivaient dans la rue de M. Grégoire.
+
+En route, ils avaient décidé de leur conduite.
+
+Un hôtel meublé, situé presque en face de la maison du vieux
+conventionnel, semblait s'élever là exprès pour qu'on pût s'y établir et
+surveiller ce qui se passerait.
+
+Ils entrèrent et louèrent deux chambres.
+
+Puis ils se postèrent en observation et attendirent. Somme toute, la
+journée ne devait pas apporter de complications nouvelles. M. Grégoire
+et M. Robert Français voulaient enlever Fernande au milieu de la nuit et
+à l'heure où nul passant ne pourrait entendre les cris d'appel de la
+jeune fille.
+
+A sept heures du soir, rien n'avait encore paru; à dix, la porte de la
+maison s'ouvrit, et M. Grégoire parut.
+
+Il regarda à droite et à gauche, comme un homme qui craint d'être
+aperçu. Ne voyant personne dans la rue, il rentra et ferma la porte.
+
+A onze heures et quart, l'oreille de Jean fut frappée par le bruit sourd
+d'une chaise de poste courant rapidement sur l'avenue des
+Champs-Elysées. Il appela Jérôme, occupé à ce moment à préparer une
+double paire de pistolets et deux épées, qu'il sortait de leur fourreau.
+
+C'étaient les armes dont les jeunes gens avaient cru prudent de se
+munir.
+
+--Écoutez! dit Jean.
+
+--C'est la voiture...
+
+En effet, une chaise de poste, mais marchant au pas, tourna l'angle de
+la rue et de l'avenue des Champs-Elysées.
+
+Sans doute le cocher avait trouvé bon de modérer la rapidité de la
+course, afin de ne pas éveiller ceux qui dormaient. Un homme qui dort
+est un homme qui ne peut rien voir.
+
+La voiture stoppa à deux mètres environ de la maison; la porte se
+rouvrit de nouveau, livrant encore passage à M. Grégoire.
+
+Il fit un mouvement de joie en apercevant la chaise de poste.
+
+Cependant la portière de celle-ci s'entre-bâilla, et un homme, enveloppé
+d'un large et épais manteau, sauta sur le trottoir.
+
+Un chapeau à bords inclinés empêchait de distinguer son visage.
+
+Au reste, le froid vif de cette nuit d'hiver rendait naturel cet excès
+de précaution.
+
+Il échangea deux mots avec M. Grégoire.
+
+Alors, Jean l'entendit qui disait au cocher:--Suivez-moi.
+
+Jean et Jérôme se regardèrent. Ils s'étaient compris au premier coup
+d'œil.
+
+Ce qu'il était important de savoir, c'était où allait la chaise de
+poste, puisque c'était elle qui devait enlever Fernande.
+
+Ils se partagèrent les armes et descendirent doucement. La voiture
+tournait la rue. Ils la rejoignirent, marchant à distance.
+
+Elle s'arrêta derrière le jardin de M. Grégoire.
+
+Évidemment le conventionnel préférait que l'enlèvement eût lieu de façon
+à ce que nul ne pût s'en douter.
+
+Une petite ruelle reliait ce jardin à la rue latérale.
+
+L'homme qui suivait la chaise de poste tira une clef de sa poche et
+ouvrit la petite porte du jardin.
+
+S'il avait jeté les yeux derrière lui, il aurait vu Jean et Jérôme s'y
+glisser après lui.
+
+
+
+
+XXIV
+
+L'ENLÈVEMENT
+
+
+Le gentilhomme et l'ouvrier se cachèrent derrière un épais massif
+d'arbres dépouillés.
+
+Il régnait une lugubre tristesse dans ce jardin noirci par l'hiver.
+
+Le vent sifflait à travers les branches gercées par le froid, et à
+l'extrémité de quelques jeunes chênes pendait du givre.
+
+Jean et Jérôme étaient là, immobiles, malgré cette température glacée
+qui les gagnait peu à peu. Muets, serrés l'un contre l'autre, ils
+cherchaient à percer du regard l'ombre étendue devant eux.
+
+L'homme qu'ils avaient suivi traversa tout le jardin et arriva devant la
+porte de la maison.
+
+Cette porte était fermée.
+
+Sans doute, il ne s'y attendait pas, car il laissa échapper un geste de
+colère.
+
+Jérôme et Jean, qui ne le perdaient pas de vue, aperçurent ce mouvement
+et devinèrent qu'il y avait un retard dans l'exécution du projet
+d'enlèvement.
+
+Ce retard pouvait augmenter les chances qu'ils avaient de secourir
+Fernande. C'était donc une bonne fortune dont ils devaient profiter.
+
+Ils préparèrent doucement les armes dont ils s'étaient munis.
+
+Jean fit glisser dans sa main les deux épées, pendant que Jérôme
+examinait l'amorce des pistolets de combat.
+
+D'où venait ce retard?
+
+Le lecteur se rappelle que M. Grégoire avait dit quelques mots à
+l'inconnu à l'arrivée de la chaise de poste, et s'était hâté lui-même de
+rentrer dans la maison.
+
+Il alla droit à la chambre de sa fille.
+
+Fernande l'entendit monter lentement l'escalier et frissonna.
+
+Il y avait plus de vingt-quatre heures que son message était parti, et
+elle n'avait encore aucune nouvelle de M. de Kardigân. Elle tremblait à
+la pensée que Jérôme pouvait n'avoir pas trouvé le marquis, à la pensée
+qu'elle serait livrée ainsi, sans défense, à la merci de son père et de
+Robert Français. Où pourrait-elle trouver du secours, si ceux sur qui
+elle avait compté lui manquaient tout à coup?
+
+Quand elle entendit le pas de son père, elle se douta que le vieillard
+venait lui annoncer la résolution prise par lui de l'enlever de Paris.
+
+M. Grégoire entra.
+
+Fernande, assise sur un fauteuil, l'œil atone, pâle, craintive, se leva
+quand elle l'aperçut.
+
+Le père resta un instant silencieux devant cette image du désespoir qui
+se dressait tout à coup devant lui.
+
+Il se rappela que c'était sa fille, à lui, qui souffrait et qui
+pleurait, l'enfant de celle qui avait été la compagne de sa vie et qu'il
+avait tant aimée.
+
+Mais l'âme du régicide n'était pas de celles qu'une émotion passagère
+peut adoucir ou dompter. Il reprit bientôt l'impassibilité de sa nature,
+toujours muette devant la douleur.
+
+--Fernande, dit-il, je vous ai fait part de ma volonté. Vous l'avez
+méconnue. Il ne faut donc ne vous en prendre qu'à vous-même si j'en suis
+réduit contre vous aux dernières extrémités. Je vous emmène.
+
+--Mon père...
+
+--L'air de Paris est malsain pour vous. Vous y avez appris la résistance
+à mes ordres. Vous refusez d'épouser M. Robert Français, soit! mais
+comme j'entends que ce mariage se fasse, je vous arrache à votre vie
+accoutumée, à vos plaisirs, à vos joies...
+
+Les paroles hideuses du régicide étaient prononcées par une voix froide
+comme le cœur même de cet homme.
+
+Fernande restait calme en apparence, mais torturée au fond du cœur
+devant cet horrible égoïsme de l'orgueil.
+
+--Je vais vous conduire en un lieu où les caractères comme le vôtre
+s'assouplissent rapidement; nous partons dans quelques minutes.
+
+--Vous êtes le maître, monsieur, répliqua la jeune fille. Je n'obéis
+pas: je subis.
+
+--Je suis votre père!
+
+--Non, vous n'êtes pas mon père! Mon père ne me torturerait pas! mon
+père ne prendrait pas plaisir à me désespérer, à me tuer, à m'anéantir!
+Non, vous n'êtes pas mon père! Je courbe le front, mais je ne cède pas.
+Vous pouvez m'écraser: vous ne me ferez pas plier.
+
+--Malheureuse!
+
+--Oh! monsieur, moi aussi j'ai de la volonté! Je suis votre fille, après
+tout, et le sang qui coule dans mes veines est celui qui coule dans les
+vôtres! Je vous le jure, j'avais pour vous tendresse et respect. En
+quelques jours vous avez tué la tendresse; le respect seul est resté.
+J'ai toujours été une fille selon Dieu...
+
+--Selon Dieu! interrompit M. Grégoire. Vous m'êtes témoin que je ne vous
+ai jamais gênée dans l'accomplissement ridicule de vos momeries. Il faut
+une religion aux femmes; mais, dites-moi, est-ce votre Dieu qui enseigne
+aux filles à mépriser les ordres de leur père?
+
+--Mon Dieu, monsieur, reprit la jeune fille, qui retrouvait tout son
+calme à mesure que son père perdait le sien,--mon Dieu est celui que ma
+mère m'a enseigné à prier et à adorer. Il m'ordonne l'obéissance à votre
+volonté, mais il me défend le parjure.
+
+--Le parjure!
+
+--J'ai engagé ma foi...
+
+--Sans ma permission!
+
+--Ne me laissiez-vous pas libre?
+
+--Allons, assez! Je ne suis pas venu ici pour discuter, mais pour
+commander. Vous allez partir.
+
+--Je suis prête.
+
+--Vous ignorez où je veux vous conduire?
+
+--Je l'ignore, en effet.
+
+--Quand vous le saurez, il est probable que vous serez moins résignée.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, je suis résignée à tout.
+
+--Bien: écoutez, alors. Je vais vous conduire à la maison laïque des
+Enfants républicains, près de Tours.
+
+Cette maison est dirigée par d'austères femmes qui vous traiteront selon
+vos mérites, je vous en préviens. Vous serez prisonnière sans avoir la
+permission de sortir, jusqu'à ce que vous ayez consenti à m'obéir.
+
+--Ou jusqu'à ma majorité!
+
+Un éclair de rage s'alluma dans les yeux de M. Grégoire, à cette froide
+réponse de la jeune fille.
+
+--Faites vite, dit-il, j'attends.
+
+Fernande réunit à la hâte quelques objets qu'elle désirait emporter avec
+elle.
+
+--Ne vous préoccupez pas des choses qui vous seraient nécessaires; j'ai
+pourvu à tout.
+
+Elle prit le médaillon qui renfermait le portrait de sa mère, et le mit
+sur sa poitrine. Puis elle s'agenouilla:
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle, donnez-moi, je vous en supplie, la force
+d'être courageuse, la volonté d'être patiente. Mon Dieu! je vous bénis
+pour les épreuves que vous m'imposez!
+
+--Hâtez-vous! dit M. Grégoire avec impatience; je suis pressé.
+
+Fernande ne répondit pas.
+
+Elle alla pieusement baiser les pieds d'ivoire de son grand crucifix,
+cette croix où Jésus pleure éternellement sur les souffrances et les
+péchés de ce monde.
+
+Puis elle jeta un dernier regard autour d'elle, comme pour dire un
+suprême adieu à tous ces objets qui l'environnaient et qu'elle avait
+aimés...
+
+Elle jeta un châle sur ses épaules, puis avec une fermeté triste:
+
+--Partons, monsieur! dit-elle.
+
+Ces quelques mots échangés entre le père et la fille avaient retardé le
+départ. Robert Français ne croyait pas qu'au point où en étaient venues
+les choses, ils pussent avoir entre eux une seule parole.
+
+Il était arrivé à l'heure au rendez-vous que lui et le vieillard
+s'étaient donné.
+
+Enfin, M. Grégoire et Fernande parurent dans le jardin...
+
+Le vent avait augmenté. Il courbait les arbres qui pliaient avec un
+sourd craquement.
+
+Fernande jeta un coup d'œil rapide devant elle.
+
+Pauvre enfant!
+
+Sa foi en Jean était si grande, qu'il lui semblait à chaque instant
+qu'il allait apparaître pour la délivrer!
+
+Robert Français s'inclina et se découvrit.
+
+Mais elle ne le regarda même pas. Elle ressentait un mépris profond pour
+cet homme qui s'abaissait à de semblables moyens.
+
+Robert comprit ce dédain suprême et en souffrit. C'était un homme
+d'honneur. Il avait fallu la violence de son amour et de sa jalousie
+pour le faire descendre à aider M. Grégoire.
+
+Celui-ci prit la main de Fernande, Robert marchait devant.
+
+Ils traversèrent ainsi la moitié du jardin. La jeune fille frissonnait.
+Elle avait froid, froid au corps et au cœur.
+
+Tout à coup, deux ombres se détachèrent du massif d'arbres.
+
+C'étaient Jérôme et Jean, armés.
+
+--On ne passe pas! dit lentement Jean.
+
+M. Grégoire poussa un cri de fureur, Robert un cri de colère, Fernande
+un cri de joie. Tous les trois avaient deviné qui était cet homme, dont
+on ne voyait pas le visage.
+
+Pour Fernande, c'était le salut; pour les deux hommes, c'était l'ennemi.
+
+--Passage! dit M. Grégoire, ou je vous fais arrêter comme des assassins;
+je suis ici chez moi!
+
+--Monsieur, reprit Jean, cette jeune fille est violentée. On la menace
+dans son honneur et dans sa liberté. Je viens l'arracher de vos mains
+pour la remettre à M. le procureur du roi, qui la défendra...
+
+--Vous êtes un assassin!
+
+--Soit, parce que vous êtes tous les deux des misérables, assez lâches
+pour torturer une femme!
+
+Robert Français bondit sous l'insulte.
+
+--Ah! il était temps que je pusse faire œuvre d'homme! il était temps de
+relever tout ceci par un coup d'épée!...
+
+Il s'élança sur Jérôme, qui tenait les deux épées dans sa main:
+
+--En garde, monsieur! cria-t-il.
+
+Jean avait reculé de façon à masquer la porte et à empêcher M. Grégoire
+d'entraîner Fernande au dehors.
+
+Lui aussi tenait une épée.
+
+--Monsieur, dit-il, dès que les deux fers se furent croisés, vous êtes
+un infâme, et comme tel je vais vous marquer au front!
+
+Le marquis de Kardigân rompit de deux pas, puis prenant de biais, il
+fit, par un coup de fouet, sauter le chapeau de Robert Français.
+
+Au même instant, il recevait un coup d'épée dans l'épaule.
+
+Mais ce ne fut pas la douleur qui lui fit jeter le cri terrible qu'il
+poussa...
+
+En Robert Français il venait de reconnaître Philippe de Kardigân.
+
+--Philippe! Philippe! mon frère! dit-il.
+
+Puis il roula évanoui...
+
+
+
+
+XXV
+
+SEUL!
+
+
+A l'exclamation de Jean, un frisson d'horreur avait courbé toutes les
+têtes de ceux qui assistaient à ce drame.
+
+Le frère venait-il donc de tuer son frère?
+
+Philippe de Kardigân venait-il, nouveau Caïn, d'immoler malgré lui Abel!
+
+Robert Français,--pour lui garder le nom que le jeune homme s'était
+donné,--se jeta à genoux sur le sol et souleva doucement dans ses bras
+la tête pâle du marquis:
+
+--Jean! Jean! balbutiait le malheureux d'une voix rauque, Jean, c'est
+moi, moi, ton frère! ne m'entends-tu pas?...
+
+Fernande, agenouillée elle aussi, priait et pleurait; Jérôme Hébrard se
+détournait pour cacher ses larmes.
+
+Quant à M. Grégoire, il s'était éloigné, sentant bien que le fratricide
+était lui, lui qui avait armé ces deux jeunes gens l'un contre l'autre.
+
+C'était déchirant d'entendre les sanglots de Robert Français. Il
+couvrait de baisers le front pâle de son frère.
+
+--C'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué! et c'est mon frère!
+
+Jean ouvrit les yeux.
+
+Jérôme Hébrard s'élança au dehors, et revint au bout de dix minutes,
+accompagné d'un médecin qui demeurait heureusement près de là.
+
+Pendant ces dix minutes, Jean avait recouvré connaissance...
+
+Dans quelle situation était ce pauvre cœur infortuné!
+
+Il s'éveillait à la vie entre son frère et sa fiancée, frère qu'il
+devait haïr, fiancée qu'il ne devait pas aimer.
+
+C'était vraiment un de ces jeux terribles comme en a la fatalité que de
+réunir ainsi ces trois êtres séparés les uns des autres par tant de
+choses!
+
+Jean regardait son frère et la jeune fille: ses yeux mornes allaient
+tristement de l'un à l'autre.
+
+Toute sa vie était la-dedans, et partant toute sa vie était brisée par
+son devoir.
+
+--Frère, disait tout bas Robert Français, pardonne-moi!... J'étais égaré
+par la folie de mon amour, par l'exaspération de ma jalousie... Je suis
+seul, seul au monde, moi! Tu comprends ce que j'ai dû souffrir... Frère,
+frère, pardonne-moi, car je ne me pardonne pas moi-même!
+
+Un faible sourire erra sur les lèvres du marquis de Kardigân.
+
+Il serra doucement la main de Robert Français.
+
+--Fernande! dit-il.
+
+La jeune fille se rapprocha...
+
+En ce moment le médecin arriva, accompagnant Jérôme Hébrard. Il examina
+la plaie du marquis.
+
+Robert et Fernande dévoraient des yeux l'homme qui allait prononcer
+l'arrêt de vie ou de mort du dernier des Kardigân.
+
+--La blessure n'est pas dangereuse, dit-il enfin, après avoir
+soigneusement examiné le petit trou sans importance qu'avait produit
+l'épée.
+
+--Sauvé! sauvé! s'écria Robert.
+
+Fernande, elle, s'était agenouillée de nouveau, remerciant Dieu avec
+ardeur de lui avoir conservé Jean.
+
+Un quart d'heure après, le blessé, escorté de Robert, de Jérôme Hébrard
+et de Fernande, arrivait à l'hôtel meublé qu'il avait choisi comme
+observatoire.
+
+M. Grégoire était rentré dans sa maison, sans dire un seul mot.
+
+Il n'osait pas s'opposer à ce que sa fille veillât celui qui venait de
+tomber pour elle.
+
+Un premier pansement fut fait, pansement qui rafraîchit le blessé.
+
+Il s'endormit d'un profond sommeil aussitôt après. Quand il s'éveilla,
+au matin, il avait un peu de fièvre, mais le médecin permit qu'on le
+transportât à l'hôtel de France.
+
+Là, un sommeil lourd et pesant s'empara de nouveau de lui; le second
+réveil eut lieu à six heures du soir.
+
+Depuis l'instant où il était tombé, Jean avait toujours eu pour gardes
+Fernande et Robert. Les deux jeunes gens ne se parlaient pas; la fatigue
+et l'émotion les brisaient.
+
+Jean les trouva changés tous les deux quand il rouvrit les yeux.
+
+Il s'accouda sur le lit, soulevant à moitié son corps endolori, et les
+contempla:
+
+--Les voilà donc tous les deux! pensa-t-il. Lui, c'est mon frère;
+elle... c'était ma fiancée. Et entre nous, il y a le devoir, le devoir
+implacable, dressé comme une montagne que je ne franchirai jamais!
+
+Il eut comme un retour sur lui-même, embrassant d'un seul effort tout le
+passé vécu et souffert:
+
+--Le devoir? Si ce n'était qu'un mot!... Si je me trompais? Si... Ah! je
+la connais cette lutte, cette lutte où j'ai vaincu déjà, mais où je
+pourrais bien être vaincu à mon tour! Que vais-je dire? Que vais-je
+faire?
+
+Une lampe brûlait dans la chambre. La nuit était venue. Une ombre grise
+laissait dans une demi-obscurité ces deux têtes du frère et de la
+fiancée.
+
+--Philippe! appela-t-il doucement.
+
+Robert Français s'éveilla:
+
+--Philippe! Ah! béni sois-tu de me nommer ainsi!
+
+--Frère, dit Jean, nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois.
+Il a fallu l'ironie de la destinée pour que nous nous retrouvions en
+face l'un de l'autre. Mais, laisse-moi te le dire. Si j'obéis à la
+volonté de mon père, en séparant de nouveau ma vie de la tienne, j'obéis
+en me débattant... O mon frère! Dieu m'est témoin que mon cœur est
+rempli pour toi d'une vraie et profonde affection...
+
+Ils pleuraient, ces deux hommes, comme eussent pleuré des enfants!
+
+--Tu as mal agi, continua Jean. Pourquoi la torturais-tu, elle? Que
+t'avait-elle fait?... Ce n'est pas toi qu'elle aimait... et mieux eût
+valu qu'elle t'eût aimé!...
+
+Fernande entendait.
+
+L'ombre empêchait Jean d'apercevoir la jeune fille.
+
+Quand le marquis dit:
+
+--Mieux eût valu qu'elle t'eût aimé!
+
+Elle sentit un choc violent la frapper au cœur. Qu'est-ce que cela
+signifiait?
+
+Jean reprit:
+
+--Si tu savais!... Tu souffres, toi? Oh! oui, tu as dû bien souffrir
+pour en arriver, toi noble de cœur, à accomplir une mauvaise action...
+Eh bien, tu es moins malheureux, toi qu'elle n'aime pas, que je ne suis
+malheureux, moi qu'elle aime pourtant! Tu es séparé d'elle par
+elle-même; je suis séparé d'elle par mon devoir, par l'ordre d'un
+mourant que j'ai juré de respecter!... Et j'ignorais tout! Son père,
+Philippe, est un régicide, et... et lis...
+
+Du doigt il indiquait à Robert Français le bureau à moitié fermé où il
+serrait le testament du vieux marquis.
+
+Il le prit et lut tout haut.
+
+A mesure qu'il lisait, Fernande sentait la vie l'abandonner...
+
+Quand Robert Français eut fini:
+
+--Jean, dit-il, je te jure que j'oublie ma douleur, qui n'est rien
+auprès de la tienne; Jean, _ton_ père avait bien de la cruauté dans
+l'âme pour perdre ainsi volontairement le bonheur de ses deux enfants!
+pour briser le cœur de celle qui t'aime!...
+
+--Adieu, Philippe, répondit Jean, que les larmes étouffaient. Nous ne
+nous reverrons que morts! Embrasse-moi!
+
+Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+--Adieu!
+
+--Comment lui apprendras-tu l'affreuse vérité à cette pauvre enfant?
+
+--A elle?
+
+--Oui.
+
+--Ne me dis pas cela... Cette pensée m'épouvante!
+
+Qui le lui expliquerait ce devoir sacré? Que me répondrait-elle?
+
+Fernande se leva, chancelante.
+
+--Je vous répondrais, Jean, que vous avez raison, que je vous admire et
+vous respecte autant que je vous aime!
+
+--Fernande!
+
+--J'ai tout entendu.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Pourquoi craignez-vous, ami? Est-ce mon désespoir que vous redoutez?
+C'est un tort, Jean. Je suis digne de vous, puisque votre cœur m'a
+choisie. Eh bien! celle qui est digne de vous saura s'en souvenir à
+l'heure du sacrifice. Vous ne l'avez pas jugé au-dessus de vos forces;
+pourquoi voudriez-vous qu'il fût au-dessus des miennes?
+
+--Fernande! Fernande!
+
+--Ami, nous eussions été heureux, car notre amour était grand comme
+notre honneur! Dieu nous avait réunis, Dieu nous sépare, que sa volonté
+soit faite!
+
+Robert Français cachait sa tête dans ses mains; lui aussi se disait
+qu'il avait bien choisi, et que c'était une sublime créature, celle qui,
+le cœur brisé, trouvait encore des accents pour parler ainsi!
+
+--Ah! partez, Fernande, partez, par pitié, vos paroles me tuent...
+partez!...
+
+--Vous avez raison, grâce...
+
+--Ils s'en vont tous les deux, s'écria Kardigân, que le délire
+commençait à prendre, ils s'en vont... le frère... la fiancée... ceux
+que j'aimais... oh! que je suis malheureux! que je suis malheureux!
+Partez... partez!... cela me déchire de vous voir encore!...
+
+--Jean, la fiancée vous dit adieu, murmura Fernande.
+
+Ils étaient seuls: Robert venait de s'enfuir, pleurant et sanglotant.
+
+Jean attira doucement la jeune fille à lui, et lui mit un baiser au
+front.
+
+--Nous ne serons jamais l'un à l'autre, dit-il, et pourtant, je vous
+aimerai toujours...
+
+--Moi aussi! balbutia-t-elle à travers ses larmes...
+
+Elle sortit, pâle, brisée, muette...
+
+--Seul! je suis seul! s'écria Jean! je suis seul! Ah! mon père, sois
+content! cela coûte cher, l'honneur!...
+
+La plaie se rouvrit, et il retomba sur son lit, baigné dans son sang...
+
+
+
+
+XXVI
+
+LA VOLEUSE DE NUIT
+
+
+Combien de temps resta-t-il plongé dans cet évanouissement? Il ne s'en
+rendit pas compte lui-même.
+
+Il revint à lui, étendu dans les bras de Henry de Puiseux qui attendait,
+depuis de longues heures, que le visage pâle de son ami reprît une
+teinte colorée.
+
+Henry comprit que ce malheureux, gisant là, avait dû être secoué par une
+de ces effrayantes tempêtes morales qui brisent un homme comme la
+tempête maritime brise un vaisseau.
+
+Jean poussa un profond soupir et se souleva à demi sur sa couche.
+
+--Partons! dit-il.
+
+--Tu veux partir?
+
+--Oui.
+
+--Mais c'est de la folie!
+
+--Folie ou non, peu importe! je ne resterai pas un jour de plus dans
+cette ville maudite qui a décimé ceux que j'aimais, qui m'a torturé, qui
+m'a désespéré!
+
+--Jean!
+
+--Partons! te dis-je. J'étouffe ici. J'ai besoin de respirer un peu ce
+grand air de mes landes incultes. J'ai besoin de vivre et d'oublier.
+
+--Mais, malheureusement, ta blessure s'est rouverte; le chirurgien qui
+l'a pansée t'a ordonné un repos absolu... Si je n'étais pas venu ici,
+par hasard, tu serais mort, là, seul, abandonné, sans secours!
+
+--Je veux partir!
+
+--Tu ne partiras pas!
+
+--Henry!
+
+--Ah! morbleu! fâche-toi, irrite-toi, crie, hurle, à ta volonté: je suis
+le plus fort. Tu es malade, je suis bien portant, donc c'est à toi de
+m'obéir. Tu obéiras!
+
+Les yeux de Jean lancèrent des éclairs.
+
+--Ah ça! il paraît que ce n'était pas assez de perdre ma fiancée et mon
+frère: il faut encore que je perde mon ami.
+
+--Malheureux!...
+
+--Eh bien! soit, va-t'en!
+
+--Tu es fou!
+
+--Fou? oui, je suis fou, de douleur, de désespoir. Va-t'en, va-t'en!
+
+--Tu vas te tuer.
+
+--Crois-tu donc me faire peur en me parlant ainsi? Mais la mort, je
+l'appelle, je l'attends!
+
+--Tu as le devoir de vivre!
+
+--Le devoir de vivre? Mon devoir, à moi, sera donc toujours de souffrir?
+
+Jean s'élança hors du lit, malgré les mains de Henry, qui s'efforçait de
+le retenir.
+
+Une pâleur livide, mortelle, couvrit ses traits.
+
+Il fut obligé de s'appuyer à la muraille, sans quoi il serait tombé.
+
+--Que te disais-je? s'écria Henry. Tu as à peine la force de te tenir
+debout...
+
+--La force! l'âme saura la trouver si le corps ne peut pas l'avoir!
+
+Henry ne reconnaissait pas son ami.
+
+Sans doute, le délire était pour quelque chose dans cette frénésie
+furieuse; mais il fallait que la secousse eût été bien rude pour que
+rien ne pût rappeler à la raison cette nature froide et fine du marquis
+de Kardigân.
+
+Jean s'habilla lentement.
+
+Quand il fut prêt à sortir:
+
+--Viens, dit-il...
+
+Henry lui donna son bras, sur lequel il s'appuya.
+
+Le blessé semblait se soutenir avec peine. Mais la résolution ardente
+qui se lisait dans ses yeux indiquait que de lui-même il ne renoncerait
+pas aisément à livrer la lutte à la souffrance physique.
+
+--Où veux-tu aller? dit Henry.
+
+--Chez toi.
+
+De Puiseux ignorait encore comment et où son ami avait été blessé.
+
+Mais il ne voulait pas l'interroger, comprenant qu'il fallait détourner
+de son esprit le souvenir de la scène fatale qu'il devinait.
+
+Henry donna l'ordre au cocher de la voiture de marcher lentement.
+
+Il ne voulait pas que les cahots du chemin pussent envenimer la plaie.
+
+Il était neuf heures du soir quand ils arrivèrent rue de Richelieu.
+
+Les deux jeunes gens payèrent le cocher et le renvoyèrent.
+
+Arrivés à l'entresol, Henry prit la clef de son appartement et
+l'introduisit dans la serrure.
+
+--Où est donc Couriol? pensa-t-il.
+
+L'antichambre était déserte.
+
+Ils entrèrent dans le salon.
+
+La porte qui donnait du salon dans la chambre à coucher était ouverte,
+et une bougie était allumée dans la chambre.
+
+Ils allaient y pénétrer, quand Henry s'arrêta stupéfait. La glace du
+salon reflétait ce qui se passait dans la salle voisine.
+
+Lentement, il montra la glace à Jean...
+
+Une femme, penchée sur le coffre-fort où M. de Puiseux serrait ses
+papiers et ses objets précieux, fouillait avidement comme un voleur de
+nuit.
+
+Les deux royalistes restèrent quelques instants muets, retenant leur
+souffle, témoins invisibles de ce crime.
+
+Enfin, cette femme, comme si elle eût trouvé ce qu'elle cherchait, serra
+rapidement dans son corset un papier, referma le coffre, et, prenant la
+bougie, se dirigea vers le salon.
+
+La lueur de cette bougie la frappa en plein visage.
+
+Henry poussa un cri sourd...
+
+C'était la baronne de Sergaz!
+
+Il s'élança en avant, et la saisissant par le bras:
+
+--Ah! voleuse et espionne! dit-il.
+
+Jacqueline s'arracha à l'étreinte d'Henry par un effort désespéré.
+
+--Oui, voleuse et espionne! prononça-t-elle d'une voix nette et
+métallique.
+
+Cette émotion terrassa Jean qui se laissa tomber assis sur un fauteuil.
+
+--Qu'êtes-vous venue faire ici? demanda Henry. Vous refusez de me
+répondre? Je le sais, moi, et je vais vous le dire! Vous êtes une de ces
+infâmes qu'on lance sur nous! Vous avez voulu gagner le prix de votre
+crime, et vous avez pu croire que je vous laisserais ainsi tuer les
+premiers gentilshommes de France? Vous allez me rendre ce papier, ou,
+foi de Puiseux! je vous tue comme un chien!
+
+Madame de Sergaz éclata de rire:
+
+--Vous, me tuer? Allons donc! je vous en défie!
+
+Henry fit encore un pas:
+
+--Je devine ce que vous avez volé! Vous avez voulu avoir la liste de nos
+noms, de nos plans, pour la vendre à la police...
+
+--Oui, c'est vrai! dit-elle insolemment..
+
+--Misérable!
+
+Elle ne plia pas le front sous l'insulte.
+
+--Croyez-vous donc que je ne le sache pas? dit-elle. Mais on m'a enlevé
+mon bien le plus cher. Pour que je pusse le recouvrer, il fallait que je
+trahisse: j'ai trahi...
+
+Tout cela s'était passé si rapidement, que Henry était resté l'esprit un
+peu en dehors de la réalité des faits.
+
+Il s'avança encore près de madame de Sergaz quand il rentra en
+possession de lui-même.
+
+--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit-il.
+
+--Vous ne voulez donc plus me tuer?
+
+--Je suis de sang-froid, maintenant. Il ne me plaît pas de faire entrer
+la police dans nos affaires. Rendez-moi ce que vous avez volé.
+
+Madame de Sergaz suivait de l'œil la marche des aiguilles de la pendule.
+
+Quelques minutes les séparaient encore de dix heures.
+
+--Jumelle sera exact, pensa-t-elle... Il n'y a plus que peu de minutes à
+gagner.
+
+--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit Henry pour la troisième fois.
+
+--Non!
+
+--Vous refusez?
+
+--Je refuse.
+
+La colère, plus même que la colère, la rage, s'empara de M. de Puiseux.
+
+Avec cette rapidité de conception que possède la pensée aux heures
+mortelles, il se dit que cette femme tenait entre ses mains le sort de
+tant de loyaux et fidèles gentilshommes qui s'étaient fiés à lui.
+
+Il saisit une hache d'armes moyen âge qui pendait à la muraille, au
+milieu d'un trophée.
+
+Madame de Sergaz le regardait, impassible, l'œil brillant, immobile, les
+bras serrés sur sa poitrine comme pour défendre le papier précieux dont
+elle s'était emparée.
+
+Henry leva la hache d'armes et la brandit au-dessus de la tête de
+Jacqueline...
+
+Mais Jean s'était dressé.
+
+Chancelant comme un homme ivre, il s'avança vers son ami:
+
+--Jette! dit-il en lui touchant le bras.
+
+--Tu veux!...
+
+--Jette! je suis ton chef.
+
+Henry obéit.
+
+--On ne doit jamais frapper une femme, ami, même avec une fleur.
+
+La hache d'armes tomba sur le parquet.
+
+--Cette femme est ici, avec nous, reprit le marquis de Kardigân; elle
+n'en sortira qu'après nous avoir rendu ce papier.
+
+--Tu as raison, dit Henry.
+
+Jacqueline eut besoin de contraindre sa figure à ne pas trahir sa
+pensée, sans quoi elle n'eût pu cacher aux deux amis ce sourire de
+triomphe qui lui venait aux lèvres.
+
+--Jumelle va venir... à dix heures! murmura-t-elle.
+
+--Passez, madame, dit Jean, en indiquant à la jeune femme la chambre à
+coucher d'Henry.
+
+Il voulait l'y retenir prisonnière.
+
+Au même instant, une sourde rumeur monta de l'escalier.
+
+Puis on entendit le bruit distinct de plusieurs pas d'hommes qui
+ébranlaient les marches.
+
+Jean et Henry se regardaient interdits.
+
+Jacqueline poussa un long cri, cri de joie folle.
+
+--Vous êtes perdus! s'écria-t-elle... Dans un instant vous serez
+arrêtés... dans un instant on vous conduira en prison, mes insolents
+gentilshommes...
+
+--Je comprends tout! s'écria Henry.
+
+--Henry! saisis-la!
+
+De Puiseux s'élança sur Jacqueline.
+
+Elle s'échappa de leurs mains, et, sortant de la chambre, se réfugia de
+nouveau dans le salon.
+
+La poursuite commença.
+
+Ils essayaient de s'emparer d'elle; mais elle parvenait à éviter leur
+approche.
+
+Pendant ce temps-là, les arrivants cherchaient à ébranler la porte de
+l'escalier.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez! dit une voix.
+
+--Vous êtes perdus! s'écria Jacqueline.
+
+Et, prenant son élan, elle bondit à travers le salon, et ouvrit la porte
+de la chambre où Henry avait fait dresser un lit pour l'enfant confié à
+lui par Jean.
+
+L'enfant, éveillé au bruit, sauta à bas de son lit et alla se jeter dans
+les bras de Jacqueline.
+
+--Maman!... maman!... dit-il.
+
+--Dieu vivant! mon fils!...
+
+
+
+
+XXVII
+
+LA FUITE
+
+
+Les agents de police et M. Jumelle continuaient d'ébranler la porte.
+
+Jacqueline serrait avec ivresse sur son cœur cet enfant pour lequel elle
+avait consenti à devenir espionne.
+
+--Toi! toi! mon fils bien-aimé! murmurait-elle à travers ses larmes.
+
+Larmes de joie, de bonheur, qui rachètent tant de douleurs et tant de
+crimes.
+
+Le petit Jacquelin regardait, étonné, ces deux hommes qui semblaient
+menacer sa mère.
+
+Il aperçut Jean de Kardigân et se précipita vers lui.
+
+--Vous! dit-il.
+
+--Oui, mon enfant.
+
+--Vous qui m'avez sauvé!
+
+Jacqueline bondit.
+
+--Cet homme t'a sauvé?
+
+--Oui, maman.
+
+--Mais alors...
+
+--J'allais mourir, gelé, étouffé par la neige. C'est lui qui m'a relevé,
+qui m'a réchauffé sur son sein.
+
+Jacqueline contemplait le marquis.
+
+--Vous l'avez sauvé?
+
+--Oui, madame.
+
+--Vous!
+
+Les coups des agents retentissaient plus forts et plus violents contre
+la porte. Il était évident que, quelques instants encore, et tout serait
+fini.
+
+Jacqueline se redressa, fière et énergique. Ce coup imprévu l'avait
+abattue un moment.
+
+Mais elle était de celles qui, en face du danger, retrouvent aussitôt la
+plénitude de leurs moyens.
+
+--Restez là et ne bougez pas! dit-elle.
+
+Elle s'élança sans attendre la réponse des deux jeunes gens.
+
+Elle referma la porte qui donnait du salon dans l'antichambre et ouvrit
+celle de l'escalier.
+
+--Elle nous trahit donc? pensa Henry.
+
+Mais Jean étreignait la main de son ami dans la sienne.
+
+--Tais-toi, dit-il.
+
+--Mais...
+
+--Tais-toi... et attends!
+
+On pouvait entendre les paroles échangées entre les agents de police et
+Jacqueline.
+
+--Partez, disait la jeune femme, ou tout est perdu...
+
+--Partir! exclama avec stupeur une voix, la voix de M. Jumelle.
+
+--Oui.
+
+--Quand nous pouvons!...
+
+--Malheureux, ils n'y sont pas...
+
+--Mais le papier...
+
+--Je ne l'ai pas encore.
+
+Il y eut un moment de silence, silence solennel pour les deux
+royalistes.
+
+--Comprenez donc, à la fin, reprit la voix de la fausse baronne de
+Sergaz. M. de Puiseux ne peut se méfier de moi. Si vous mettez le
+pillage chez lui, quelle excuse lui donnerai-je à son retour?...
+
+--Mais ce papier, comment l'aurons-nous?
+
+--Attendez, restez dans la rue...
+
+--Dans la rue!
+
+--Semez vos hommes à droite et à gauche; dès que M. de Puiseux et son
+ami paraîtront...
+
+--Ah!...
+
+Ce «Ah!» n'était pas une exclamation de défiance. Comment M. Jumelle se
+fût-il méfié de Jacqueline, qu'il croyait tenir par son fils? Seulement,
+le sous-chef de la police politique réfléchissait.
+
+--Allons, dehors, et vite! dit-il.
+
+Jean et Henry entendirent les pas lourds des agents résonner sur les
+marches de l'escalier.
+
+Dès qu'ils eurent disparu, elle rentra au salon.
+
+--Je vous avais perdus, je vous ai sauvés... murmura-t-elle.
+
+--Madame!...
+
+--Ah! ne me remerciez pas. C'est à moi de vous bénir, de vous adorer!
+Vous avez arraché mon fils, mon bien-aimé, mon Jacquelin, à cet atroce
+supplice de mourir de froid. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir.
+
+--Pourquoi nous avoir vendus?
+
+--Vous ne devinez donc pas encore? Mon enfant, le seul être qui me
+reste, cet homme, ce monstre me l'avait enlevé. Il me disait: «Si vous
+voulez le revoir, il faut qu'il soit des nôtres, et pour cela, nous le
+garderons jusqu'à ce que vous nous ayez servis...» Si vous pouviez
+sentir tout ce que j'ai souffert! les désespoirs auxquels j'étais en
+proie, quand je me représentais la honte qui me couvrait...
+Pardonnez-moi... j'ai bien souffert... bien supplié... bien pleuré!...
+
+Ce n'était pas à Henry que Jacqueline s'adressait: c'était à Jean, Jean,
+l'homme à qui son fils avait dit:
+
+--Vous m'avez sauvé!
+
+Ces quatre mots avaient suffi pour qu'elle se retournât sur elle-même et
+voulût délivrer ceux qu'elle avait vendus.
+
+Mais si M. Jumelle et ses hommes étaient partis, ils pouvaient revenir
+d'un instant à l'autre.
+
+En tous cas, il ne fallait pas laisser perdre un temps précieux.
+
+--Avez-vous confiance en moi? dit Jacqueline à Jean.
+
+--Oui, madame, dit le jeune homme.
+
+M. de Kardigân comprenait tout.
+
+Il comprenait que la jeune femme serait aussi ardente à les sauver
+qu'elle l'avait été à les combattre.
+
+--Avez-vous une autre issue à cet appartement? reprit-elle en regardant
+avec inquiétude la porte d'entrée.
+
+--Une autre issue? demanda Henry.
+
+--Oui.
+
+--Diable!
+
+M. de Puiseux jeta un cri.
+
+--Bah! dit-il, essayons...
+
+Jean semblait être une statue grecque, immobile dans sa majesté.
+Seulement lui était immobile dans sa souffrance.
+
+Tant d'émotions accumulées épuisaient ce malheureux. Il ne se tenait
+plus debout que par un miracle de volonté et de courage. De Puiseux
+sentait qu'il fallait trouver une solution avant que les forces fissent
+défaut à leur ami.
+
+--Bah! essayons! répéta-t-il.
+
+--Essayer? quoi?
+
+--Venez, dit-il.
+
+--Ah! ne vous occupez pas de moi, dit Jacqueline.
+
+--Au contraire, madame, nous devons nous occuper de vous, reprit Henry.
+Vous abandonner ici, c'est vous faire retomber entre les mains de ces
+hommes qui vont venir.
+
+--Eh! qu'importe?
+
+--Vous, peut-être; mais votre fils?
+
+--Oh! par pitié, sauvez-le!
+
+--Madame, dit Jean gravement, votre fils nous a raconté comment on
+l'avait séparé de sa mère. Les quelques mots que vous nous avez dits
+suffisent pour me faire entrevoir toute la vérité.
+
+--Monsieur...
+
+--J'ai adopté votre enfant... Kardigân ne revient jamais sur sa
+parole!...
+
+Le projet de Henry était bien simple. L'ombre de cette nuit d'hiver
+devait en assurer encore l'exécution.
+
+--Venez, ajouta-t-il.
+
+Il conduisit ses amis sur le derrière de la maison qui donnait sur une
+cour intérieure. Cette cour, fort grande, donnait sur la rue de la
+Sourdière, rue très étroite, on le sait, et où, sans doute, M. Jumelle
+n'avait pas songé à poster des agents.
+
+Qu'ils puissent fuir jusqu'à l'hôtel des Rois-Mages, séant place Royale,
+au Marais, et les royalistes étaient sauvés.
+
+Ceci demande quelques mots d'explication.
+
+En effet, le parti légitimiste savait à quelle surveillance, à quels
+dangers de tous les instante il était soumis. Pour mettre ses membres
+compromis à l'abri de cette surveillance et de ces dangers, il avait
+imaginé d'établir, à l'hôtel des Rois-Mages, au Marais, un service de
+chaises de poste et de chevaux de selle, qui permettait à ceux qu'on
+poursuivait de s'enfuir presque instantanément de Paris.
+
+Henry de Puiseux s'élança dans la chambre occupée par Jacqueline.
+
+Cette chambre donnait sur la cour. Il se pencha. La cour était déserte.
+
+--Vite! vite! dit-il.
+
+Le lit de l'enfant fut promptement défait; on enleva les draps, qui
+furent attachés à l'anneau de fer de la fenêtre, en guise d'échelle de
+corde.
+
+--Descendez, dit-il à Jacqueline.
+
+La jeune femme se pendit au drap et se laissa glisser dans la cour.
+
+--A ton tour! dit-il à Jacquelin.
+
+L'enfant s'enfuit comme sa mère.
+
+Jean de Kardigân allait les imiter, quand Henry l'arrêta.
+
+--Pardon, cher ami, je passe avant toi.
+
+--Avant moi?
+
+--Oui.
+
+--Mais...
+
+--Attends! je t'expliquerai ensuite pourquoi.
+
+De Puiseux ne tarda pas à suivre dans la cour Jacqueline et Jacquelin.
+
+--Va! cria-t-il à Jean, quand il sentit sous ses pieds le pavé de la
+cour.
+
+M. de Kardigân chancelait de plus en plus. Évidemment, jamais il
+n'aurait eu la force de se soutenir suspendu.
+
+Il tenta néanmoins la périlleuse descente.
+
+Henry le suivait d'un œil inquiet.
+
+Arrivé au tiers du drap, Jean ferma les yeux, détendit les mains et se
+laissa aller.
+
+L'évanouissement recommençait.
+
+Mais Henry le reçut dans ses bras. Tous les deux roulèrent sur le pavé.
+De Puiseux était dessous. Sa jambe gauche était contusionnée, mais Jean
+demeurait sauf.
+
+--Comprends-tu pourquoi j'ai voulu passer le premier? dit Henry.
+
+--Ah! sans toi...
+
+--Veux-tu bien te taire!
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, M. Jumelle n'avait point
+placé d'agents rue de la Sourdière. Les quatre fugitifs arrêtèrent une
+voiture et se firent conduire au Marais. Il fallut une demi-heure à
+peine pour qu'une chaise de poste fût attelée, prête à emmener les
+fugitifs. Jacqueline, son fils, Henry et Jean y prirent place.
+
+Au moment où ils allaient franchir la barrière d'Orléans, de Puiseux
+éclata de rire.
+
+--Qu'as-tu? demanda Jean.
+
+--Je pense à cet idiot qui attend là-bas! dit le jeune homme.
+
+En effet, la situation ne manquait pas de comique.
+
+M. de Kardigân était sombre:
+
+--Allons, console-toi, ami, dit Henry, nous allons en Vendée, nous
+allons remplir notre devoir... Le passé s'oublie, va, dans ces luttes de
+chaque heure... Tu oublieras, nous allons en Vendée pour vaincre...
+
+--Non, dit Jean en hochant la tête, nous y allons pour mourir!...
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ LA LUTTE
+
+
+
+I
+
+LE DOCTEUR LAMBQUIN
+
+
+Vers la fin du mois d'avril de cette même année 1832, c'est-à-dire le 28
+ou le 29, une animation inaccoutumée régnait au château de Kardigân.
+
+Depuis quelques jours, les palefreniers passaient de longues heures à
+bouchonner les chevaux; les écuries étaient vides, et les dix ou douze
+coursiers dont les _boxes_ excitaient l'admiration des paysans,
+piaffaient en plein air.
+
+Au reste, ces paysans semblaient peu s'étonner du remue-ménage auquel
+ils assistaient.
+
+Une semaine auparavant, la diligence de Rennes à Guérande avait amené un
+homme d'une quarantaine d'années, à la mine réjouie, lequel portait à la
+main une grande caisse de cuir.
+
+Le maire de Kardigân, philippiste enragé, lui ayant demandé son nom, cet
+individu répondit:
+
+--Je suis le docteur Lambquin.
+
+Et cela, avec un bon gros rire joyeux, qui sonnait comme une crécelle.
+
+--Et que venez-vous faire ici, monsieur Lambquin?
+
+--Soigner les malades.
+
+--Il n'y en a pas!
+
+--Il pourrait y en avoir.
+
+Cette réponse philosophique ne laissa pas de frapper beaucoup le maire
+de Kardigân, qui fit, en _à parte_, cette réflexion naturelle:
+
+--Voilà un gaillard très-fort.
+
+--Mais pourquoi êtes-vous venu précisément vous installer à Kardigân?
+répliqua le maire.
+
+--Hum! hum!
+
+--Vous dites?
+
+--Je dis: «hum! hum!»
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--C'est bien compréhensible, pourtant.
+
+--Comme vous voudrez; seulement...
+
+--Vous désireriez une autre réponse?
+
+--En effet...
+
+Il faut savoir, pour comprendre cet interrogatoire, que des bruits
+vagues couraient depuis quelque temps, annonçant une prochaine levée de
+boucliers.
+
+On se racontait tout bas, sous le chaume, qu'une insurrection se
+préparait, insurrection bretonne, qui devait arborer, haut et ferme, le
+drapeau d'Henri V.
+
+Il en résultait que chaque fonctionnaire de Louis-Philippe rêvait de se
+distinguer, et faisait subir un véritable examen à tous les individus
+qui traversaient leur commune.
+
+Ce docteur Lambquin ayant l'intention non-seulement de traverser la
+commune de Kardigân, mais encore de s'y installer, le maire,
+naturellement, frémissait rien que d'y penser:
+
+Il renouvela donc sa demande.
+
+--Pourquoi êtes-vous venu vous loger à Kardigân?
+
+--Écoutez bien, monsieur le maire: il y a un médecin à Savenay, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui.
+
+--Il y en a un autre à Guérande?
+
+--Comme vous le dites.
+
+--Eh bien, moi, j'aurai la clientèle des malades des environs qui
+n'auront le temps d'aller ni à Guérande, ni à Savenay.
+
+--Ah! je comprends!
+
+--Ce n'est pas malheureux!
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette caisse de cuir que vous tenez à la main?
+
+--C'est ma trousse.
+
+--Votre trousse? bravo!
+
+L'honnête maire n'avait jamais entendu parler d'une trousse; mais le mot
+lui en imposa.
+
+Il autorisa le docteur Lambquin à séjourner à Kardigân.
+
+Celui-ci ne se le fit pas répéter deux fois: il commença par s'installer
+à l'auberge et par demander à déjeuner.
+
+Comme on lui servait du cidre, il fit la grimace et demanda du vin.
+
+On remarqua qu'il buvait sec et dru.
+
+Néanmoins, le bruit se répandit en quelques heures qu'un fameux médecin
+était arrivé tout exprès de Rennes pour soigner le canton.
+
+Aussi, de quatre à six heures du soir, ce fut une vraie promenade. Tous
+les paysans défilèrent devant l'auberge.
+
+L'un, disait-il, venait montrer sa langue.
+
+Le docteur Lambquin regardait la langue et inscrivait sur un carnet le
+chiffre 1.
+
+Le nom du second était suivi du chiffre 2, et ainsi de suite.
+
+La paroisse de Kardigân fournit ainsi trente individus.
+
+Après la paroisse de Kardigân, vint la paroisse de Bel-Râch: celle-là
+contenait vingt-deux malades.
+
+--Trente et vingt-deux! grommela M. Lambquin. Bravo! cela fait
+cinquante-deux!
+
+A cinq heures commença l'examen des malades de la paroisse de Garigny.
+Elle n'en contenait que onze:
+
+--Diable, cela baisse, murmura le docteur. Enfin cela donne encore
+soixante-trois.
+
+Bref, à sept heures du soir, M. Lambquin, rien que dans l'arrondissement
+de Guérande, avait ausculté trois cents malades.
+
+La consternation était peinte sur tous les visages.
+
+--Qui aurait dit que nous étions si malades que ça! s'écriait avec
+terreur M. Lourson, le maire de Kardigân.
+
+Et lui-même s'examinait avec soin.
+
+Peut-être, sans s'en douter, avait-il en lui le germe d'une terrible
+indisposition. Il pria sa femme d'examiner si ses yeux n'étaient pas
+trop rouges, sa langue trop blanche ou son teint trop jaune.
+
+Au reste, ce devait être la journée des événements, car on apprit à la
+nuit close que monsieur le marquis de Kardigân avait fait une chute de
+cheval et s'était cassé la jambe.
+
+En effet, on vit bientôt, descendant le grand sentier qui mène les
+piétons au château, une jeune femme de trente ans environ, qui tenait
+par la main un petit garçon de douze ans.
+
+Cette jeune femme était bien connue des paysans, qui l'avaient vue
+souvent entrer dans leurs chaumières pour leur apporter du pain, du vin
+ou de l'argent.
+
+Ils la surnommaient la Pâlotte.
+
+La Pâlotte portait le costume des paysannes riches, ce costume charmant
+et poétique que nos peintres ont popularisé et qu'on ne retrouve plus
+guère aujourd'hui qu'au bourg de Batz, depuis que le Croisic et Pornic
+sont devenus des plages parisiennes.
+
+Elle était arrivée au château avec le marquis de Kardigân, cinq mois
+auparavant.
+
+Elle remplissait les fonctions de gouvernante. Seulement, elle et
+l'intendant Aubin Ploguen mangeaient à la table du maître, et étaient
+des amis plutôt que des serviteurs.
+
+En la voyant si belle et dans une position un peu fausse, les mauvaises
+langues avaient voulu gloser.
+
+Or, ces mauvaises langues se réduisaient à deux: M. Lourson, le maire,
+et Sertaboire, l'aubergiste. En effet, Lourson et Sertaboire étaient des
+«libéraux». Naturellement, _ils surveillaient les menées_, disaient-ils,
+de _môssieu_ le marquis.
+
+Heureusement que ledit maire et ledit aubergiste étaient aussi prudents
+que libéraux et avaient reçu d'Aubin Ploguen un avis tellement énergique
+de se taire... qu'ils s'étaient tus.
+
+Donc, ce jour-là, ou plutôt cette soirée-là, la Pâlotte descendit du
+château et vint demander à l'auberge le fameux médecin.
+
+--Est-ce que quelqu'un est _affligé à la maison_? lui demanda un paysan.
+
+--Oui, mon gars, M. le marquis a fait une chute de cheval et s'est cassé
+la jambe.
+
+On se hâta de prévenir M. Lambquin.
+
+Il prit sa trousse et descendit rejoindre la Pâlotte.
+
+--Partons vite, docteur, dit la jeune femme. Cela presse.
+
+Tous les deux traversèrent le village et s'engagèrent bientôt dans le
+sentier dont nous avons parlé.
+
+Ce sentier contourne une colline sur laquelle le château est bâti, et
+d'où il domine la mer.
+
+C'est un magique spectacle.
+
+L'Océan des côtes de Bretagne, au commencement du golfe de Gascogne, a
+une majesté sublime.
+
+L'œil n'aperçoit à l'horizon que les vagues et le ciel éternellement
+confondus. C'est l'immensité.
+
+La Pâlotte avait ramené son fichu bleu sur sa poitrine, car la brise
+était forte.
+
+Au loin, la nuit trouée d'étoiles s'étendait sur la mer comme un large
+manteau brun.
+
+Ils arrivèrent au château.
+
+Aubin Ploguen les attendait.
+
+--Ah! comme on vous espérait, monsieur Lambquin, dit-il.
+
+--Bien, mon garçon, dit le docteur. Mène-moi vite auprès de ton maître.
+
+Jean attendait M. Lambquin dans une grande salle où le souper était
+préparé.
+
+Ils prirent place tous les quatre au repas du soir.
+
+M. Lambquin semblait peu étonné de trouver debout, et se portant bien,
+le marquis, lequel, disait-on, venait de se casser la jambe.
+
+Jean avait un peu vieilli depuis l'heure où nous l'avons quitté.
+
+Des rides précoces creusaient un sillon sur son front.
+
+Le repas fut rapide et silencieux. Jean, Aubin Ploguen et la Pâlotte
+étaient préoccupés.
+
+Quant au docteur Lambquin, il se taisait, parce qu'ayant faim, il
+gardait toujours la bouche pleine.
+
+--Quel chiffre, docteur? dit Jean.
+
+--Trois cents. En aurez-vous assez?
+
+--Nous en aurons de trop.
+
+--Bravo! Eh bien! faites-moi voir mes _malades_.
+
+Le brave médecin éclata de rire en prononçant cette plaisanterie.
+
+On le conduisit auprès de «ses malades» qui, tous les trois cents,
+remplissaient une seule chambre.
+
+Ces malades étaient tout simplement des fusils. Ce bon M. Lambquin était
+peut-être médecin, mais à coup sûr, et avant tout, il était armurier...
+
+
+
+
+II
+
+L'EXCURSION MYSTÉRIEUSE
+
+
+Le marquis de Kardigân ne s'était pas trompé. Il y avait dans son
+commandement, situé dans l'arrondissement de Savenay, trois cents hommes
+valides. Or, les fusils étaient au nombre de quatre cent cinquante.
+
+Car le lecteur a déjà compris que les prétendus malades qui venaient
+soumettre au docteur Lambquin leur langue, leur tête ou leur jambe,
+étaient tout simplement quelques-uns de ces héroïques enrôlés qui
+s'apprêtaient à recommencer la chouannerie de 1793.
+
+Il fallait se méfier du gouvernement de Louis-Philippe, et les chefs
+n'avaient rien trouvé de mieux que de se servir de ce stratagème.
+
+--Eh bien, monsieur Lambquin? dit Jean, quand il eut installé le
+prétendu médecin en face du tas de fusils.
+
+--Eh bien... quoi? mon lieutenant?
+
+--Comment trouvez-vous cette ferraille?
+
+--Eh! eh! ce n'est pas en si mauvais état que je le craignais.
+
+M. Lambquin était maître-armurier de la garde royale.
+
+Après la révolution de Juillet, il avait donné sa démission; Jean de
+Kardigân s'était empressé de recommander ce royaliste ardent.
+
+C'est pour cela qu'il appelait toujours le marquis «mon lieutenant.»
+
+--Eh bien! monsieur Lambquin, je vous laisse à votre travail. J'ai
+affaire ailleurs.
+
+--Une bouteille de vin, une pipe, du tabac, une lampe et des allumettes,
+voilà tout ce que je vous demande!
+
+Jean donna l'ordre qu'on obéît à M. Lambquin comme à lui-même.
+
+Puis, quand celui-ci eut déficelé «sa trousse,» laquelle était pleine
+d'instruments beaucoup plus aptes à remonter des fusils qu'à couper des
+jambes, le marquis sortit.
+
+Comme il le disait, il avait affaire. Trois serviteurs attendaient dans
+la grande cour du château, tenant par la bride des chevaux attelés à des
+charrettes.
+
+Ces charrettes étaient au nombre de trois.
+
+Aubin Ploguen et la Pâlotte--ou, pour l'appeler par son vrai nom,
+Jacqueline Morel,--portaient, suspendue à leur épaule, une de ces fortes
+lanternes sourdes qui éclairent à distance, mais ne projettent qu'un
+rayon lumineux très-étroit.
+
+--Comment, vous vous êtes obstinée à venir, Jacqueline? dit Jean en
+voyant la jeune femme.
+
+--Oui, monsieur.
+
+Jacquelin montra sa figure éveillée et charmante.
+
+Il était habillé en matelot.
+
+--Toi aussi? s'écria Aubin Ploguen en l'apercevant.
+
+Jacqueline allait défendre à son fils de les suivre dans l'expédition
+mystérieuse, quand Jacquelin saisit la main de Jean.
+
+--Vous avez dit qu'il y aurait peut-être du danger cette nuit, monsieur,
+dit-il, je dois être avec vous. Et chaque fois qu'il en sera ainsi, vous
+permettrez que je ne vous quitte pas.
+
+La mère jeta un regard humide à son enfant. Elle était un peu de cet
+avis-là, elle aussi.
+
+Jacqueline, Aubin Ploguen et Jean étaient armés tous les trois d'un
+fusil de munition. La jeune femme avait ramené sa mante en sautoir
+autour de son corps.
+
+--Quant à moi, monsieur, dit-elle à Jean, il a été convenu que je ne
+quitterais pas mon fils.
+
+--Venez alors, mes amis, répliqua Jean en souriant tristement.
+
+La fameuse excursion devait être dangereuse, en effet, si on mesurait le
+danger par les précautions prises.
+
+--Quelle heure est-il, Aubin? demanda Jean.
+
+--Neuf heures, maître.
+
+--Et tu crois qu'en deux heures nous pourrons être à la crique de
+Bel-Râch?
+
+--Oh! facilement. Nous arriverons là-bas à onze heures. Deux heures de
+travail, peut-être trois: vous voyez que nous serons de retour pour le
+milieu de la nuit.
+
+La petite troupe se glissa hors du château, afin d'inspecter le chemin
+vicinal qui se déroulait au bas de la colline, éclairé par une belle
+lune de printemps.
+
+Puis ils rentrèrent, et les préparatifs de départ se firent.
+
+Les serviteurs remplirent de foin une des trois charrettes; les deux
+autres restèrent vides. Puis Aubin, Jean et Jacqueline se placèrent sous
+le foin qui les recouvrit presque entièrement.
+
+Jacquelin devait marcher à pied avec les conducteurs des chevaux.
+
+On ouvrit la grille du château, et les trois charrettes se mirent à
+descendre le chemin qui conduisait au village.
+
+Un quart d'heure après, elles suivaient la route de Savenay.
+
+La marche fut silencieuse.
+
+Ces hommes ne laissaient pas que d'être impressionnés malgré eux par ce
+qu'ils allaient faire. Et pourtant, c'étaient de fortes et énergiques
+natures, auxquelles il ne manquait rien pour affronter sans pâlir de
+mortels dangers.
+
+Élevés dans le culte du Seigneur, ils avaient grandi sur la terre de
+Kardigân où ils étaient nés. Certes, ils ne reculeraient devant rien.
+
+Ainsi que l'avait dit Aubin Ploguen, il suffit de deux heures pour voir
+poindre dans le ciel le coq de fer qui surmonte la pauvre église de
+Bel-Râch.
+
+Mais les charrettes, au lieu de suivre encore le chemin vicinal qui les
+eût fait, en droite ligne, traverser le village, entrèrent en pleins
+champs.
+
+Le mugissement de la mer annonçait que ces landes sablonneuses où
+s'engageaient les conducteurs, aboutissaient à la côte.
+
+Le vent était assez violent. Par instants, une forte rafale secouait la
+membrure de bois des voitures.
+
+Un peu à droite s'élevait un petit bouquet de bois, accident commun sur
+le littoral breton.
+
+Ce bouquet de bois ne touche pas à la mer: il en est séparé, au
+contraire, par un espace de trente ou quarante mètres. Les conducteurs y
+firent entrer les voitures.
+
+Alors, Jean, Aubin Ploguen et Jacqueline sortirent de leur cachette.
+
+--Le plus difficile reste à faire, dit Jean. Mes amis, vous allez
+demeurer ici. Jacquelin, la Pâlotte et Aubin vont m'accompagner.
+
+--Mais, monsieur le marquis... hasarda un des paysans.
+
+--S'il y a des coups à donner... reprit un autre.
+
+--Rassurez-vous, il n'y aura rien aujourd'hui, je vous le
+promets.--Jacquelin!
+
+L'enfant s'avança.
+
+--Tu connais la falaise?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien; mon enfant, tu vas descendre prudemment à travers les
+rochers, et tu regarderas, quand tu seras en bas, où sont postés les
+douaniers.
+
+Jacquelin ne se fit pas répéter cet ordre. Il descendit le petit
+monticule où poussait le bouquet de bois, et parvint à la cime des
+rochers.
+
+Un homme se fût brisé à vouloir suivre ce chemin, impossible à tout
+autre qu'à un chamois.
+
+Mais le courageux enfant n'hésita pas. Il se pendit à une anfractuosité
+de granit et se laissa glisser.
+
+Arrivé sur la plage, il se coucha à plat ventre et regarda.
+
+A droite et à gauche tout était silencieux. Pourtant, il lui sembla
+qu'un point noir s'agitait au bas d'une haute falaise qui surplombe
+entièrement la mer.
+
+L'enfant rampa sur le sable, faisant aussi peu de bruit qu'un goëland
+qui rase la surface des flots.
+
+Ce point noir était un douanier.
+
+Jacquelin put parvenir à quelques pas de lui et le reconnaître.
+
+Le douanier, enfermé dans un épais caban, dormait, ou semblait dormir.
+Il tenait son fusil entre ses jambes.
+
+Jacquelin se glissa derrière les rochers et regagna un autre coin de la
+plage.
+
+Un second douanier veillait là.
+
+L'enfant explora une longueur de côte d'environ deux cents mètres et y
+compta dix douaniers, lesquels, par conséquent, étaient placés à vingt
+mètres les uns des autres.
+
+Quand il eut accompli sa mission, au lieu de regagner les rochers par
+lesquels il était descendu, il opéra sa montée en s'accrochant aux
+falaises qui s'élevaient derrière lui.
+
+Une demi-heure après son départ, il était de retour auprès de ses
+compagnons.
+
+--Eh bien? demanda vivement le marquis de Kardigân.
+
+--Il y en a dix.
+
+--Dix?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--As-tu examiné l'horizon?
+
+--Je n'ai rien vu.
+
+--La mer est-elle forte?
+
+--Assez; mais pas trop.
+
+--Par où peut-on descendre?
+
+--A gauche. Ce point-là n'est pas gardé. Les douaniers n'ont surveillé
+que la crique.
+
+Cette réponse ne faisait pas le compte de Jean. Évidemment elle
+dérangeait un plan conçu.
+
+--Quel est ton avis, Aubin? dit-il.
+
+--Mon avis, maître, est que les _oiseaux verts_ auront déniché la
+barque. Ils l'ont laissée en place, mais ils nous empêcheront de nous en
+servir.
+
+--Comment faire, pourtant?
+
+--Ne donnez pas le signal.
+
+--Si je ne donne pas le signal, nos amis n'aborderont pas.
+
+--Monsieur? dit Jacquelin.
+
+--Quoi! mon enfant?
+
+--J'ai une idée... Si je gagnais le navire à la nage?
+
+--Tu es fou, c'est impossible...
+
+Au même instant, Aubin Ploguen dont les yeux interrogeaient l'horizon,
+toucha en tressaillant le bras de son maître.
+
+--Regardez, dit-il.
+
+Un trois-mâts apparaissait en mer à un kilomètre de la côte.
+
+En même temps une voix partant du bas des rochers, cria:
+
+--Attention!
+
+C'était la voix d'un douanier.
+
+
+
+
+II
+
+EN MER
+
+
+Jean et ses amis se regardèrent.
+
+Il ne fallait plus penser à éviter la surveillance des douaniers. Ils
+avaient l'éveil.
+
+Que ferait-on?
+
+Nous avons dit que le navire n'était pas à plus d'un kilomètre de la
+côte: il s'en rapprochait insensiblement.
+
+Ce trois-mâts devait être d'un faible tonnage; puis la mer est profonde
+en cet endroit.
+
+--Il suivra les instructions données, dit Jean, et tâchera de mouiller
+le plus près possible.
+
+En effet, le navire faisait des bordées et gagnait insensiblement.
+
+Évidemment les douaniers l'avaient aperçu. De temps en temps, l'un deux
+poussait un: Qui vive! auquel tous les autres répondaient.
+
+--Maître, dit Aubin Ploguen, il ne faut pas penser à faire opérer le
+débarquement ici. Il faudrait que les matelots fussent prévenus.
+
+--C'est impossible.
+
+--Non, hasarda Jacquelin. Écoutez, monsieur, je nage comme un poisson.
+En une heure, je puis aller...
+
+--Tais-toi, dit Jean. Et quand même les matelots seraient prévenus, où
+iraient-ils?
+
+--A l'anse d'Erqui, répondit Aubin.
+
+--Ils n'en forceront pas l'entrée.
+
+--S'ils ont un pilote, oui.
+
+--Mais qui leur servira de pilote?
+
+--Moi. L'enfant a raison. Il faut gagner le navire à la nage. J'irai
+avec lui.
+
+Jacquelin jeta un cri de joie, en voyant qu'en acceptait son aide.
+
+Jacqueline, elle, saisit son enfant par le bras, comme si elle eût voulu
+l'empêcher d'accomplir cet acte de témérité.
+
+Mais elle ne prononça pas une parole.
+
+Seulement, la pâleur de son visage, doucement éclairé par la lune,
+annonçait sa triste appréhension...
+
+--Allez, mes amis, dit Jean.
+
+Aubin Ploguen et Jacquelin disparurent dans les rochers...
+
+L'anse d'Erqui est une espèce d'entonnoir formé par les caprices de la
+nature, qui s'ouvre à cinq ou six cents mètres de la crique de Bel-Râch.
+
+Imaginez-vous un demi-cercle, extrêmement effilé à l'une de ses parties,
+et présentant à la mer un étroit goulet par lequel un navire a juste
+assez de quoi passer.
+
+L'anse est d'une grande profondeur. Des vaisseaux à trois ponts
+pourraient y mouiller. Mais on ne cite pas deux navires, en cinq ans,
+qui osent s'y aventurer.
+
+La passe est étroite et de plus formée par des rochers à pic contre
+lesquels un trois-mâts même, malgré son exiguïté, courrait le risque de
+se briser impitoyablement.
+
+Les bâtiments en détresse n'osent jamais se lancer dans cette passe: car
+un caprice de la lame peut les faire dévier à droite ou à gauche, et une
+déviation d'un mètre suffit à les faire sombrer.
+
+Aubin Ploguen savait que jamais les rochers de l'anse d'Erqui ne sont
+garnis de douaniers, qui considèrent comme inutile de la surveiller.
+
+Il voulait donc aborder le navire et le diriger vers ce goulet. Il
+connaissait la côte et avait chance d'atterrir.
+
+Jean et Jacqueline suivaient l'homme et l'enfant des yeux.
+
+Mais heureusement ils les perdirent bientôt de vue: heureusement, car la
+lune voilée n'éclairait plus la mer, et, par conséquent, cachait aussi
+les nageurs à la vue des douaniers.
+
+--A l'eau! dit Aubin, quand ils arrivèrent tous les deux sur la plage.
+
+Jacquelin ne se fit pas répéter l'ordre, et entra résolument dans la
+vague.
+
+--Diable! c'est froid, dit-il.
+
+L'eau était froide, en effet.
+
+La lame avançait avec force, soulevée par la brise d'ouest.
+
+--Bon vent, dit Aubin, qui marchait encore n'ayant pas perdu pied, et
+soutenait son jeune compagnon par la ceinture, pour qu'il n'usât pas ses
+forces en nageant aussitôt.
+
+--Bon vent! la marée monte et la brise vient de l'ouest: tout pousse à
+la côte.
+
+Brave Aubin Ploguen!
+
+Le vent était bon pour le navire, mais mauvais pour les nageurs,
+puisqu'ils avaient à lutter à la fois contre la brise, la lame et la
+marée.
+
+Un silence se fit.
+
+Ils nageaient vigoureusement tous les deux. Jacquelin n'avait pas
+exagéré ses mérites: c'était un vrai poisson.
+
+Il fendait la vague avec une netteté et une précision étonnantes. De
+temps à autre une lame plus haute le couvrait entièrement, semant
+d'écume ses cheveux bruns.
+
+Aubin, lui, ressemblait à un dieu marin.
+
+--Vois-tu, petit, dit-il, j'aurais pu faire le voyage tout seul, mais
+j'avais besoin de toi.
+
+--Grand merci!
+
+--C'est mon opinion. Moi, je serai le pilote. Mais toi...
+
+Le Breton eut la parole coupée par une vague, qui l'aveugla.
+
+Il se secoua et ajouta;
+
+--Nous causerons plus tard. Es-tu fatigué?
+
+--Non.
+
+--Va toujours!
+
+La distance entre eux et le navire ne semblait guère diminuer. Ils
+demeuraient silencieux, les yeux fixés sur ce but immobile. Immobile,
+car le trois-mâts devait avoir jeté l'ancre, attendant un signal promis.
+
+--Es-tu fatigué?
+
+--Non.
+
+--Va toujours!
+
+Pauvre Jacquelin!
+
+Il n'avait pas besoin d'encouragement, il _allait toujours_ avec la même
+énergie.
+
+A ce moment la brise augmenta. Les vagues commencèrent à s'enfler, à
+grimper à des hauteurs plus considérables.
+
+On eût dit de vraies montagnes, montagnes noires, sombres comme des
+abîmes.
+
+Et la marée, doublant sa force, par cela même, opposait aux nageurs une
+résistance de plus en plus périlleuse.
+
+--Chien de temps! formula Aubin.
+
+La fatigue glissait sur ce corps robuste. Le Breton semblait être un
+dieu marin impassible au milieu des lames, et se jouant des dangers.
+
+--Le petit faiblit, pensa-t-il, en jetant un regard sur Jacquelin.
+
+En effet, l'enfant était très-pâle. Sa figure, assombrie par la nuit,
+grimaçait.
+
+--Fais la planche! dit Aubin.
+
+Et joignant le geste au conseil, le fils de Cibot Ploguen fit tourner
+Jacquelin, et quand celui-ci fut couché sur le dos, se mit à le pousser
+comme une bouée.
+
+Ils nageaient depuis une heure dix minutes.
+
+La brise se changeait en grain.
+
+De larges gouttes de pluie tombaient, et des sifflements aigus,
+interrompus quelquefois, ajoutaient au dramatique de cette scène.
+
+--Ça se gâte! murmura Aubin.
+
+Le trois-mâts s'était sensiblement rapproché. On distinguait nettement à
+travers la nuit sa masse brune qui sautait au milieu des vagues.
+
+Vingt minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Aubin poussa
+devant lui Jacquelin, qui faisait la planche. L'enfant n'avait pas senti
+le froid, tant qu'il nageait; les mouvements le réchauffaient. Mais la
+circulation du sang était interrompue par la sorte d'inaction éprouvée.
+
+--J'ai froid, dit-il.
+
+--Alors, nage, petit! Seulement appuie une de tes mains sur mon dos.
+
+--Non... j'aurais trop... froid...
+
+--Soit!
+
+Aubin Ploguen dut ralentir la rapidité de la nage pour ne pas laisser
+derrière lui Jacquelin, très-pâle, et dont la respiration sifflante
+annonçait l'énorme lassitude.
+
+Ils continuèrent ainsi pendant une autre demi-heure. Il y avait deux
+heures qu'ils étaient partis.
+
+Mais aussi le trois-mâts n'était plus qu'à une quarantaine d'encablures.
+
+Pour la première fois, Aubin Ploguen eut peur que Jacquelin ne pût aller
+jusqu'au bout. L'enfant donnait des signes évidents d'une lassitude
+extrême.
+
+Il ne disait rien, mais le pauvre petit sentait ses membres raidis par
+le froid et l'épuisement. Sa respiration se faisait rare. Il avait, par
+instants, des frissons qui le secouaient des pieds à la tête.
+
+La vague était haute comme une maison.
+
+Elle arrivait, lancée comme un cheval emporté qui brise le mors dans sa
+bouche, et, derrière elle, une autre vague plus effrayante encore.
+
+La marée et la rafale!
+
+Jacquelin serait englouti avant de toucher le navire.
+
+Aubin Ploguen, toujours aussi calme, s'arrêtait de temps en temps pour
+soutenir son jeune compagnon.
+
+Mais l'enfant ne voulait pas arrêter ses mouvements, car il comprenait
+que le froid ne tarderait pas à l'envahir.
+
+Le Breton se souleva sur la lame, sortant à moitié son corps de l'eau:
+
+--Ohé! du vaisseau! cria-t-il.
+
+Mais ils étaient encore trop loin. On n'entendit pas. Aubin voulait
+héler une barque.
+
+--Es-tu fatigué? dit-il.
+
+--Non...
+
+--Va toujours.
+
+--Ohé! du vaisseau! appela encore Aubin Ploguen.
+
+En dix minutes ils arriveraient. Mais dix minutes sont aussi longues
+qu'un siècle, en pleine mer, par une nuit de tourmente comme celle-là!
+
+Jacquelin était enfoncé dans l'eau jusqu'aux oreilles. Aubin le soutint
+par la ceinture.
+
+--Es-tu fatigué, petit?
+
+--Non... non...
+
+Mais en même temps qu'il répondait ainsi, Jacquelin jeta un cri et
+disparut.
+
+La ceinture s'était brisée, et, entraîné par la lame, le pauvre enfant
+épuisé venait de disparaître dans les profondeurs de l'Océan...
+
+
+
+
+IV
+
+LE DÉBARQUEMENT
+
+
+Aubin Ploguen poussa un cri sourd, mais il n'était pas de ceux qui se
+lamentent; il était de ceux qui agissent.
+
+Il plongea.
+
+Jacquelin revint à la surface.
+
+Le Breton saisit l'enfant par les cheveux et le hissa sur ses puissantes
+épaules.
+
+--Ohé! du vaisseau! cria-t-il pour la troisième fois.
+
+Il y a en mer, par les temps de tourmente, des accalmies soudaines. On
+dirait que la rafale s'arrête pour respirer et reprendre des forces.
+
+Ce fut pendant un de ces silences de l'Océan qu'Aubin jeta son appel
+désespéré.
+
+Aussitôt une lumière s'agita à bord du trois-mâts et une voix cria:
+
+--Qui va là?
+
+--Ami! dit Aubin.
+
+--Un canot à la mer! ordonna la même voix qui venait de se faire
+entendre.
+
+Le commandement fut exécuté en quelques minutes. Un canot glissa le long
+des flancs du navire, ainsi qu'un oiseau blanc qui s'abat sur les
+vagues.
+
+Puis une échelle de corde pendit du sabord. Trois matelots descendirent
+et la barque s'avança vers l'homme qui nageait et l'enfant évanoui.
+
+Il était temps: non pour Aubin Ploguen, dont la force herculéenne était
+de taille à supporter de plus rudes fatigues, mais pour Jacquelin qui
+avait besoin de repos, et surtout de secours.
+
+En quelques minutes ils arrivèrent dans les eaux du trois-mâts, et
+l'échelle de corde les hissait tous les cinq à bord.
+
+Un homme, enveloppé d'un manteau et la tête couverte d'un chapeau de
+toile goudronnée, causait avec le capitaine.
+
+Il se retourna en voyant les nouveaux venus et laissa échapper un geste
+de surprise:
+
+--Aubin et Jacquelin! dit-il.
+
+C'était Henry de Puiseux.
+
+--Vite! vite! ranimez l'enfant! dit le Breton.
+
+Ce ne fut pas long.
+
+Il n'était qu'étourdi par la fatigue et la force des lames.
+
+--Capitaine, deux mots, je vous prie, continua Aubin Ploguen; et vous,
+monsieur de Puiseux, ayez la bonté de m'entendre.
+
+--Parlez, mon brave Breton; seulement je dois vous prévenir que le
+capitaine n'entend pas le français. Mais ne vous en inquiétez pas; c'est
+moi qui suis le vrai chef à bord.
+
+--Bon! alors, cela ira mieux.
+
+Aubin expliqua à Henry la situation. Il ne fallait pas songer à
+débarquer où il avait été convenu.
+
+Seulement, en voulant pénétrer dans l'anse d'Erqui, le trois-mâts
+courait risque de se briser.
+
+--Peu importe!
+
+--Que dira le capitaine?
+
+--L'_Espérance_ n'est pas à lui: elle est à nous. Donc... tu comprends,
+Aubin?
+
+Aubin comprenait si bien qu'il alla s'emparer du gouvernail, et se mit à
+commander la manœuvre.
+
+--Ah çà, tu es donc aussi marin? demanda Henry.
+
+--Nous autres, les paysans de la côte, monsieur Henry, nous sommes un
+peu amphibies...
+
+--Virez de bord! cria Aubin.
+
+L'_Espérance_ s'inclina gracieuse et légère comme une hirondelle, et
+s'avança vers la côte.
+
+Le capitaine causait tout bas avec de Puiseux, en anglais, ou plutôt
+écoutait le jeune homme qui parlait.
+
+Lui, les yeux fixés sur la côte, contemplait impassiblement le résultat
+de la manœuvre. Ce pilote arrivé à l'improviste ne laissait pas que de
+le surprendre.
+
+En réalité, il ne comprenait pas encore.
+
+Il croyait naïvement qu'Aubin Ploguen, connaissant la profondeur des
+eaux, voulait rapprocher davantage l'_Espérance_. Jamais il ne lui
+serait venu à l'idée qu'un homme sain d'esprit eût voulu faire entrer un
+trois-mâts dans l'étroit goulet de l'anse d'Erqui.
+
+Pourtant il fallut bientôt se rendre à l'évidence. L'_Espérance_
+marchait droit au goulet. C'était de la folie!
+
+Il toucha le bras d'Henry:
+
+--_You see_?
+
+--_Yes_[5].
+
+--Ah!
+
+--Va, Aubin, cria le jeune homme.
+
+--Toutes voiles dehors! ordonna le Breton.
+
+Les matelots sont trop habitués à l'obéissance passive pour hésiter dans
+l'exécution d'un commandement.
+
+Mais, eux aussi, crurent que leur nouveau pilote était fou.
+
+Mettre toutes voiles dehors quand on est à cinq cents mètres de la côte,
+et qu'on marche vers des brisants, poussé par cette double hélice du
+vent et de la marée!
+
+Les voiles se tendirent rapidement.
+
+L'_Espérance_ s'arrêta court, comme un cheval qui se cabre, plia sur
+elle-même, et s'élança avec une rapidité effrayante.
+
+Cela dura à peine cinq minutes.
+
+Le capitaine s'attendait si bien à voir le navire s'entr'ouvrir qu'il
+ordonna aux matelots de se tenir prêts à se jeter à la mer.
+L'_Espérance_ n'était plus qu'à cinquante mètres de la passe. Le
+capitaine toucha de nouveau le bras de de Puiseux.
+
+--_The end_[6]! murmura-t-il.
+
+Henry ne répondit pas.
+
+L'_Espérance_ fila comme une flèche, et traversa le goulet sans
+effleurer même le rocher.
+
+C'était merveilleux à voir.
+
+Dès lors le débarquement était facile.
+
+Jean de Kardigân et la Pâlotte avaient assisté de loin à ce drame.
+
+Leur cœur battit à rompre quand ils aperçurent l'_Espérance_ se diriger
+droit vers l'anse d'Erqui.
+
+Tout était sauvé!
+
+La barque jeta sur le sable Henry de Puiseux qui tomba dans les bras de
+son ami.
+
+--Tu ne m'attendais pas, hein?
+
+--D'où viens-tu? qu'apportes-tu?
+
+--D'où je viens? d'Angleterre. Ce que j'apporte?... on est en train de
+le débarquer, tiens! Mais d'abord prends connaissance de cette lettre.
+
+Les deux jeunes gens s'assirent derrière un rocher, pendant que les
+matelots débarquaient de grandes caisses.
+
+--Aubin, la lanterne! dit Jean.
+
+Le Breton projeta sur son maître la clarté de sa lanterne sourde,
+pendant que Jean décachetait un grand papier scellé de cire bleue.
+
+Ce papier contenait la lettre suivante, écrite à l'encre ordinaire, et
+une feuille de papier blanc.
+
+La lettre écrite à l'encre ordinaire était ainsi conçue:
+
+«Jean-Nu-Pieds,
+ 2 2 1 2
+Je serai _ut Voltgu_ à la fin _oo kpnt_. _Grlvussu_, _Gpnient_
+ 2 11 1 2 22 3 1 2 1
+et _O'Losngrlnr_ sont prévenus. _Roniuor_ apporte _et rpoovu
+ 3 1 2
+us eui glvspogrui_. Quinze _gllqti_ sont commandés en
+ 13 1 1 1 1 33
+_Lteeusuvvuu_. Je débarquerai à _Nlviuneeu_.
+
+M.-C. R.»
+
+Les mots importants étaient écrits, on le voit, d'après une clef
+commune.
+
+Cette clef, nous la connaissons, car Jean l'avait communiquée aux
+royalistes à Paris.
+
+C'était la phrase:
+
+_Le gouvernement provisoire_,
+
+substituée aux vingt-quatre lettres de l'alphabet.
+
+Voici comment.
+
+On écrivait ainsi:
+
+_L e g o u v e r n e m e n t p r o v i s o i r e_,
+
+en un seul mot de vingt-quatre lettres. Puis, en dessous, on plaçait
+l'alphabet réel, ce qui donnait ceci:
+
++++++++++++++++++++++++++
+ L|e|g|o|u|v|e|r|n|e|m|e
+ A|B|C|D|E|F|G|H|I|J|K|L
++++++++++++++++++++++++++
+ n|t|p|r|o|v|i|s|o|i|r|e
+ M|N|O|P|Q|R|S|T|U|V|X|Y
++++++++++++++++++++++++++
+
+C'est-à-dire que _l_ signifiait A, _e_, B, et ainsi de suite.
+
+Seulement on numérotait les lettres répétées.
+
+Par exemple ces deux mots: le _gouvernement provisoire_, renfermant
+quatre fois la lettre _e_ et trois fois la lettre _o_, alors on écrit la
+première _e_ naturellement, mais la seconde porte le chiffre 1, la
+troisième le chiffre 2, et toujours de même.
+
+Ainsi, l'alphabet réel est celui-ci:
+
++++++++++++++++++++++++++++++
+ | 1| 1|
+ A -- L|G -- e|M -- n|S -- i
+ | | |
+ B -- e|H -- r|N -- t|T -- s
+ | | | 2
+ C -- g|I -- n|O -- p|U -- o
+ | 2| 1| 1
+ D -- o|J -- e|P -- r|V -- i
+ | | 1| 2
+ E -- u|K -- m|Q -- o|X -- r
+ | 3| 2| 4
+ F -- v|L -- e|R -- v|Y -- e
++++++++++++++++++++++++++++++
+
+Jean traduisit bien vite la lettre indéchiffrable pour d'autres que pour
+les initiés.
+
+Elle venait de S. A. R. Mme la duchesse de Berry:
+
+_A monsieur le marquis de Kardigân_.
+
+Je serai _en France_ à la fin _du mois_. _Charette_, _Coislin et
+d'Autichamp_ sont prévenus. _Puiseux_ apporte _la poudre et les
+cartouches_. _Quinze canons_ sont commandés _en Angleterre_. Je
+débarquerai _à Marseille_.
+
+Signé: MARIE-CAROLINE, régente.
+
+Nous avons souligné les mots importants dans la traduction comme dans
+l'original.
+
+On voit que toutes les précautions étaient bien prises.
+
+A supposer que cette dépêche fût tombée entre les mains de la police de
+Louis-Philippe, la police n'y comprendrait rien.
+
+Restait la feuille de papier blanc.
+
+Jean la serra précieusement.
+
+--Ne la lis que dans ta chambre, celle-là! lui souffla de Puiseux à
+l'oreille.
+
+Jean répondit à son ami par une énergique pression de main.
+
+Tous les deux se levèrent pour examiner le débarquement.
+
+Il s'avançait rapidement.
+
+Vingt ou trente caisses couvraient déjà la plage hors de l'atteinte de
+l'eau.
+
+--Les charrettes, maintenant! dit Jean. Et pendant que l'ordre
+s'exécutait:
+
+--A propos, dit Henry, tu sais que je reste avec toi; nous irons à la
+bataille ensemble!
+
+
+
+
+V
+
+LES DÉPÊCHES
+
+
+Le retour s'effectua rapidement et tranquillement.
+
+Les douaniers n'avaient rien vu. Comment eussent-ils pu croire que
+l'anse d'Erqui ouvrirait un abri miraculeux aux contrebandiers?
+
+Jean et Henry se tenaient par le bras et causaient. M. de Kardigân avait
+bien des choses à apprendre, et de Puiseux bien des choses à raconter.
+
+Les deux amis étaient séparés depuis de longs mois. Chacun d'eux avait
+fait de son côté son devoir.
+
+--Mais nous ce nous quitterons plus maintenant, disait Henry. Je vais
+demeurer à Kardigân jusqu'au commencement de la fête. Mon brave Jean, je
+tirerai mon premier coup de fusil avec toi!
+
+Pas un mot ne fut échangé entre eux sur les événements antérieurs.
+
+Jean voulait oublier, et Henry n'avait garde de le faire se souvenir.
+
+Quand ils entrèrent au château, M. Lambquin fumait sa pipe sur le
+perron, les deux mains enfoncées dans ses poches.
+
+Il vint à leur rencontre:
+
+--Bonjour, mon lieutenant, dit-il.
+
+Henry et M. Lambquin se saluèrent.
+
+Jean fit la présentation.
+
+Le maître armurier guignait de l'œil les grandes charrettes couvertes de
+foin.
+
+--Hum! hum! dit-il. M'est avis qu'il ne faudrait pas mettre ce foin-là
+dans l'auge des chevaux.
+
+Henry éclata de rire.
+
+--Vous savez donc?...
+
+--Je ne sais pas, mais je me doute. Diable! voilà qui est clair. Vous
+apportez là-dedans de quoi donner à manger à mes malades.
+
+Ce fut au tour de M. Lambquin d'éclater de rire.
+
+Jean expliqua à son ami de quelle manière le maître armurier s'y était
+pris pour dérouter la curiosité dangereuse de M. Lourson, le maire, et
+de M. Sertaboire, ces farouches libéraux!
+
+Cependant, Jean avait hâte de terminer la lecture des dépêches.
+
+Dans l'enveloppe qui contenait la lettre cryptographe, on sait que le
+marquis avait trouvé une feuille de papier blanc. Il monta dans son
+cabinet avec Henry, et plaça cette feuille sur une plaque de cuivre.
+
+Puis il prit dans son coffre-fort un petit flacon contenant une liqueur
+brune. C'était un acide.
+
+Il fit courir l'acide sur la feuille de papier blanc.
+
+Aussitôt elle se couvrit de caractères écrits à l'encre noire.
+
+Il lut:
+
+«Vous devez être maintenant bien établie dans votre bonne et jolie
+petite ville d'Aix. J'ai appris avec grand plaisir que les eaux
+passaient bien et que vous étiez déjà mieux. Soyez donc exacte à suivre
+votre régime. Nous serons si heureux d'apprendre votre entier
+rétablissement.
+
+J'espère que dans votre première vous me donnerez des détails sur cette
+santé qui m'est si chère et sur l'emploi de votre temps. Pour moi, ma
+chère amie, mes occupations sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit
+d'habitude et de souvenir.
+
+Je ne vous écris pas longuement. Vous savez combien cela me fatigue. Et
+d'ailleurs, par le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en
+toutes choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler l'assurance
+de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque fois que j'en aurai
+l'occasion.
+
+Vous devinez cette lettre à demi-mots. Si elle n'est pas plus
+compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte. Je vous
+embrasse.
+
+Veuve RENAUD.»
+
+Lorsque Jean avait vu apparaître l'encre sympathique sur le papier, il
+avait cru naïvement qu'il allait trouver ou des instructions ou des
+recommandations dans ces lignes cachées.
+
+Et il se tenait en face d'une lettre incompréhensible.
+
+Henry et lui restaient aussi penauds, quand tout à coup Puiseux se mit à
+rire:
+
+--Ah! j'y suis, parbleu!
+
+--Quoi?
+
+--Mon cher, les lettres à l'encre sympathique, c'est un moyen usé.
+
+--Après?
+
+--Madame la duchesse de Berry a imaginé la double lettre.
+
+--Bravo! s'écria Jean. Je comprends.
+
+--Oui, mais comment la faire ressortir?
+
+--Attends!
+
+Le marquis réfléchit un instant, puis il reprit:
+
+--Je devine tout, cher ami, dit-il. Madame a écrit à l'encre sympathique
+la première lettre, celle que nous venons de lire. Si ce papier avait
+été surpris par la police, sois bien sûr que la police aurait eu la même
+idée que nous, et l'aurait soumise à l'opération d'un acide. Seulement,
+fais attention à ceci; tous les acides peuvent arriver au même résultat.
+Celui qui est contenu dans ce flacon a été composé avec soin, et il nous
+a été ordonné à tous de n'user que de celui-là pour déchiffrer les
+caractères: pour moi, c'est qu'il devait avoir évidemment une double
+action: l'une sur la lettre fausse, l'autre sur la lettre réelle. Sans
+quoi quelques gouttes d'un acide commun, du vinaigre ou de l'acide
+sulfurique par exemple, auraient suffi. Donc, il y a encore sur cette
+feuille de papier quelque chose à déchiffrer.
+
+--C'est clair.
+
+--Madame a écrit la première missive avec une encre soumise à l'action
+immédiate de notre acide; la seconde, avec une encre soumise seulement à
+l'action de ce même acide après une contre-épreuve.
+
+--Laquelle?
+
+--Je crois la deviner. Son Altesse a compté sur notre intelligence.
+
+--Grand merci!
+
+--Fais bien attention à cette phrase.
+
+Jean reprit le papier et lut:
+
+«J'ai appris avec plaisir que les eaux passaient bien...»
+
+--Je comprends!
+
+Ce ne fut pas long.
+
+Jean versa dans une terrine un peu d'eau et trempa la lettre dans cette
+eau.
+
+Aussitôt des lignes bleues se tracèrent sous les lignes noires:
+
+Voici ce que présentait dès lors la feuille de papier:
+
+Vous devez être maintenant bien établie dans votre
+_Tout est décidé. Je serai à Marseille le 28, ou si je_
+bonne et jolie ville d'Aix. J'ai appris avec plaisir que les
+_subis un retard, dans la nuit du 28 au 29 avril. Mon cher_
+eaux passaient bien, et que vous étiez déjà mieux. Soyez
+_marquis, je compte sur vous pour que l'armement des hommes_
+donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux
+_de votre commandement soit terminé à cette époque. Je tiens_
+d'apprendre votre entier rétablissement. J'espère que
+_à ce que le signal du combat soit donné du 5 au 15 mai._
+dans votre première vous me donnerez des détails, sur
+_C'est l'époque où les paysans sont libres et par conséquent_
+cette santé qui m'est si chère, et sur l'emploi de votre
+_ont fini leurs semailles. Notre ami de Puiseux vous remettra_
+temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations
+_cette dépêche. Agissez sans retard. Envoyez immédiatement_
+sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude
+_trois mille livres de poudre à Clisson, sur les quinze_
+et de souvenir. Je ne vous écris pas longuement.
+_mille que vous aura apportées l'_Espérance. _Le bruit a_
+Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par
+_couru que je ne viendrais pas. C'est un mensonge de mes_
+le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes
+_ennemis. Je descends à Marseille pour surveiller le mouvement_
+choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler
+_du Midi. Mais je n'y compte pas. Soyez le 4 mai_
+l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque
+_dans les bois de Machecoul avec vos hommes. Dieu nous_
+fois que j'en aurai l'occasion. Vous devinez cette lettre à
+_garde et nous protège. Nous sommes entre ses mains._
+demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que
+je tiens à ne pas être découverte.
+
+Je vous embrasse,
+_Le 4 mai!_
+
+Veuve Renaud.
+_Marie-Caroline, Régente._
+
+Les lignes bleues sont écrites en italiques. Le lecteur peut donc se
+faire immédiatement une idée de la disposition typographique de cette
+lettre.
+
+Les deux jeunes gens se regardaient interdits.
+
+--Quoi! Madame est en France!
+
+--Oui, répondit gravement Henry.
+
+--Le 4 mai! murmura le marquis. Le 4 mai! C'est donc ce jour-là que nous
+lèverons le drapeau d'Henri V!
+
+--Combien faut-il de temps pour aller d'ici au bois de Machecoul?
+
+--Vingt-quatre heures en se cachant et en ne marchant que la nuit par
+des chemins détournés.
+
+Au moment où Jean faisait cette réponse, la grosse cloche du portail
+sonnait.
+
+Cela annonçait un arrivant.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Jean inquiet.
+
+La réponse ne tarda pas à lui venir.
+
+Aubin Ploguen vint frapper à la porte de la chambre:
+
+--Entre! cria Jean.
+
+--Maître, dit-il, un petit paysan blessé, accompagné de Leneguy, un de
+nos soldats de Savenay, arrive et demande l'hospitalité.
+
+--Tu connais Leneguy?
+
+--Oui, maître.
+
+--Un homme sûr?
+
+--Un ancien chouan.
+
+--Eh bien, donne-leur un lit à chacun et fais-les souper...
+
+
+
+
+VI
+
+PINSON
+
+
+En effet, quelques instants auparavant, Leneguy, accompagné d'un jeune
+paysan, s'était présenté au château.
+
+Il savait que ceux qui ont faim et n'ont pas d'abri trouvent toujours
+une place au foyer des Kardigân.
+
+D'ailleurs, bien qu'on fût en pleine nuit, des lumières brillaient aux
+fenêtres du château.
+
+Aubin Ploguen redescendit et fit entrer les deux Bretons dans la haute
+et vaste cuisine. Il alluma dans l'âtre un feu de sarments pétillant et
+joyeux.
+
+Puis il mit sur la table des plats de viande et de légumes et un fort
+pichet de cidre.
+
+--Prenez et mangez, mes gars, dit-il. Après, je vous conduirai dans vos
+chambres.
+
+Si Aubin Ploguen avait été un observateur, il eût remarqué que le petit
+compagnon de Leneguy avait les mains bien fines pour un paysan.
+
+--Comment s'appelle ce petit gars, monsieur Leneguy? demanda-t-il.
+
+Celui-ci regarda le fils de Cibot Ploguen d'un air naïf.
+
+--Quoi! tu ne le reconnais pas?
+
+--Non.
+
+--C'est le dernier du vieux Gouësnon, mon camarade à la chouannerie sous
+Charette.
+
+--Le fils de Gouësnon?
+
+--Oui.
+
+--Quel âge as-tu, l'enfant?
+
+--Seize ans.
+
+La voix de _l'enfant_ était douce et harmonieuse comme un chant
+d'oiseau.
+
+--Et comment t'appelles-tu?
+
+--Pinson.
+
+--Tu chantes donc?
+
+--Oui... je chante... dit Pinson en rougissant...
+
+Aubin le regardait.
+
+Pinson avait une charmante figure, et gentille comme une figure de
+femme.
+
+--Eh bien! veux-tu me chanter une chanson du pays, petit?
+
+Pinson repoussa du doigt son verre de cidre encore plein, et commença:
+
+Mon ami vient de s'en aller...
+J'en ai le cœur tout en peine.
+Vint un gars sous le grand chêne,
+Qui voulut me consoler;
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
+Beau gars, ce n'est pas toi!...
+Hélas il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+Je ne peux pas me consoler,
+Mon ami vient de s'en aller!
+
+Pinson chanta cette naïve plainte d'une voix tellement émue, qu'Aubin
+Ploguen se sentit tout troublé.
+
+--Eh quoi! tu pleures, mon petit gars? dit-il en voyant des larmes
+couler sur le visage de l'enfant.
+
+--Oh! ce n'est rien, monsieur Aubin.
+
+--Monsieur Aubin? Tu connais donc mon nom?
+
+Pinson restait un peu interdit. Ce fut Leneguy qui repartit vivement:
+
+--S'il te connaît, mon Aubin? Par la croix d'Auray, en voilà une
+demande! Est-ce que je ne lui ai pas souvent parlé de toi?
+
+--Il est étrange, cet enfant, pensa le Breton.
+
+Le paysan avait fini son souper.
+
+--Allons, allez dormir, dit-il.
+
+Leneguy et Pinson traversèrent l'aile droite du château qui conduisait à
+la chambre du paysan et à celle de l'enfant.
+
+Pour y arriver, il fallait passer devant le cabinet où causaient Henry
+et Jean.
+
+Au moment même où ils frôlaient la porte de ce cabinet, Jean parlait.
+
+Pinson chancela en entendant la voix du marquis.
+
+Il fut obligé de s'accrocher au bras de Leneguy pour ne pas tomber.
+
+--Hum! hum! grommela Aubin.
+
+Mais il ne dit rien encore, car il se réservait de causer avec Leneguy.
+
+En effet, quand Pinson fut entré dans sa chambre, Aubin pénétra dans
+celle du paysan.
+
+--Tu as quelque chose à me conter, mon Aubin? demanda celui-ci.
+
+--Oui, l'ami.
+
+--Parle.
+
+Leneguy s'accroupit sur le carreau et alluma sa pipe.
+
+--D'où viens-tu, maintenant?
+
+--De Savenay.
+
+--Et tu allais?
+
+--Ici.
+
+--Ah! et pourquoi?
+
+--Pour savoir le jour de la prise d'armes. Les gars s'impatientent,
+vois-tu. Il est temps de commencer.
+
+--Pourquoi n'es-tu pas venu seul?
+
+--Comment, seul?
+
+--Oui... Pinson... ce petit qui t'accompagne...
+
+Leneguy frappa à petits coups le fourneau de sa pipe contre son soulier
+pour en faire tomber la cendre.
+
+--Est-ce que tu te méfierais de moi? demanda-t-il tranquillement.
+
+--Si je me méfie de toi?
+
+--Oui.
+
+--Un vieux chouan, c'est impossible!
+
+--Alors dis-moi un peu, mon Aubin, pourquoi tu m'interroges avec autant
+de soin.
+
+Ce fut au tour d'Aubin Ploguen d'être embarrassé.
+
+--C'est le petit qui t'étonne, pas vrai?
+
+--Oui.
+
+--Je vais t'expliquer la chose. Tu connais le vieux Gouësnon, bien sûr,
+et tu le respectes comme tous ceux de ces côtés-ci. Eh bien, le vieux
+Gouësnon a douze enfants forts comme des taureaux. Celui-là, qui est le
+treizième, a été élevé à Guérande, à la pension... Une folie de sa mère,
+quoi! qui voulait en faire un savant, un curé. Il n'était déjà pas bien
+fort; ça l'a séché encore plus. Alors le vieux Gouësnon a voulu qu'il
+fût du mouvement.--Puisqu'on se bat, a-t-il dit, le petit se battra.
+Seulement, je vais l'envoyer au seigneur, en le priant de le prendre
+auprès de lui, où le service sera moins dur qu'avec nous autres. Voilà
+sa lettre, tiens.
+
+--Pardonne-moi, mon bon Leneguy, mais j'en ai tant vu, tant vu à Paris,
+que je me méfiais du petit...
+
+--Il n'a donc pas l'air franc?
+
+--Oh! si.
+
+--Eh bien, moi, Leneguy, qui en ai tué deux cent sept, de ces bleus, et
+de ma main, je garantis que mon Pinson est aussi brave qu'il est franc
+et doux.
+
+Une voix chanta dans la chambre voisine:
+
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime...
+Beau gars, ce n'est pas toi!
+Hélas! il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+
+--Ce n'est pas une voix d'homme, ça!
+
+--Une voix de femme peut-être!
+
+--Tiens, je déraisonne.
+
+--Ma foi, oui...
+
+--Bonne nuit, mon Leneguy...
+
+Les deux paysans se serrèrent la main, il y avait longtemps qu'ils ne
+s'étaient vus.
+
+ * * * * *
+
+Pinson ne s'était pas couché.
+
+A peine entré dans sa chambre, il avait ôté son chapeau-béret, et enlevé
+la perruque blonde qui encadrait son visage. Une profusion de cheveux
+bruns se déroulèrent...
+
+Elle se mit à rêver un instant; puis lentement elle marcha vers la
+fenêtre et l'ouvrit.
+
+Le vent s'était calmé à l'approche du matin. La nuit brillait calme et
+limpide. Les étoiles brillantes trouaient le ciel, et un blanc rayon de
+lune argentait la cime des grands arbres.
+
+Au loin pleurait la mer. Son lent et éternel gémissement arrivait à la
+jeune fille accompagné d'un chant de rossignol.
+
+Fernande était accoudée, et contemplait cet immense repos de la nature:
+
+--Je suis donc près de lui, murmura-t-elle.
+
+Près de lui! Ah! je m'étais juré de ne pas le suivre, de ne pas mêler
+encore ma vie à la sienne. Mais j'ai été lâche... je ne pouvais pas!...
+Je serais morte!
+
+Elle se tut, regardant passer les nuées blanches qui tachaient un moment
+le bleu mat du ciel.
+
+--Il est là! O mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas prêté la force
+d'oublier? Pourquoi m'avez-vous imposé le combat, si vous ne deviez pas
+en même temps me donner l'énergie?
+
+J'ai essayé de lutter... mais je suis retombée, vaincue.
+
+Il est là, près de moi!... Il pense à moi, et ne sait pas que je respire
+le même air que lui, que mes yeux voient le même horizon que les siens,
+que je souffre à côté de sa souffrance! Sa pensée va me chercher bien
+loin, et je suis là!
+
+Il ne m'était pas permis de vivre avec lui; mais avec lui, du moins, je
+pourrai mourir!...
+
+Elle se tut encore, et reprit, chantant:
+
+Mon ami vient de s'en aller,
+J'en ai le cœur tout en peine:
+Vint un gars sous le grand chêne,
+Qui voulut me consoler.
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
+Beau gars, ce n'est pas toi...
+Hélas! il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+Je ne peux pas me consoler.
+Mon ami vient de s'en aller!
+
+Fernande avait été élevée en Bretagne, nous le savons.
+
+Gouësnon et Leneguy, ces deux vieux chouans, l'adoraient et avaient
+consenti avec joie à la pieuse ruse de la jeune fille. Elle leur avait
+tout conté, à ces braves cœurs loyaux.
+
+Elle avait quitté son père, et était venue. La lutte était trop rude
+pour elle. Elle aimait!
+
+Fernande referma la fenêtre, et se coucha.
+
+Quand le sommeil la prit, elle murmurait encore les deux derniers vers
+de sa chanson:
+
+Je ne peux pas me consoler:
+Mon ami vient de s'en aller...
+
+
+
+
+VII
+
+LE COMMENCEMENT
+
+
+Laissons la Bretagne, et descendons vers le Midi de la France.
+
+Traversons Tours, Vendôme et Orléans, si nous passons par
+Paris;--Toulouse, Agen et Montpellier, si nous passons par Bordeaux, et
+arrivons à Marseille.
+
+Dans la nuit du 28 au 29 avril,--pendant cette même nuit où
+l'_Espérance_ jetait vingt mille livres de poudre sur les côtes
+bretonnes,--une émotion profonde semblait s'être emparée de la vieille
+Phocée.
+
+Le préfet des Bouches-du-Rhône était prévenu.
+
+Il savait qu'une insurrection légitimiste se préparait, et il avait mis
+sur pied les deux régiments de ligne, l'escadron de gendarmerie et les
+agents de police.
+
+On ne précisait rien, mais on sentait vaguement que les royalistes
+allaient jouer une importante partie.
+
+De huit heures à dix heures du soir, un calme complet régna dans la
+cité. On eût dit que Marseille s'apprêtait à s'endormir comme
+d'habitude, accroupie dans la Méditerranée.
+
+Tout à coup, à onze heures, dix hommes du peuple, ou paraissant tels,
+arrivèrent devant l'église Saint-Laurent.
+
+Ces hommes portaient leur fusil en bandoulière: à la ceinture était
+attachée une poudrière pleine de cartouches.
+
+Celui qui paraissait être le chef s'avança de quelques pas sur ses
+camarades et frappa à la porte de l'église.
+
+Le sacristain parut.
+
+Il voulut s'enfuir, en se trouvant seul, à une pareille heure, en face
+d'un inconnu armé.
+
+Mais celui-ci le retint par le bras.
+
+--Mon ami, dit-il, je suis M. Pierre Prémontré, sujet de Sa Majesté le
+roi de France Henri, cinquième du nom. Je vous prie de me donner les
+clefs du clocher.
+
+Le sacristain détacha, en tremblant, les clefs qui pendaient à son côté
+et les mit entre les mains de M. Prémontré.
+
+Le jeune homme fit un signe.
+
+Un de ses soldats déplia un drapeau blanc enfermé dans un étui de
+goudron:
+
+--Trois hommes, dit le chef.
+
+Trois soldats sortirent du rang.
+
+--Vous allez rester devant le portail, continua Pierre, le fusil chargé.
+Si vous voyez une ou deux, ou plusieurs personnes se diriger du côté de
+l'église, vous crierez deux fois: au large! Si on n'obéit pas à la
+seconde injonction, feu immédiatement.
+
+--Et si c'est une troupe de soldats?
+
+--Vous vous ferez tuer!
+
+--Bien.
+
+Prémontré trouvait tout naturel de donner cet ordre, et ses hommes
+trouvaient tout aussi naturel de l'exécuter sans réplique.
+
+Ah! ce fut une grande époque!
+
+--Quant à vous, mes enfants, dit Pierre à trois autres de ses
+compagnons, vous allez faire votre besogne, pendant que nous quatre
+allons faire la nôtre.
+
+Les deux petites troupes entrèrent dans l'église. L'une monta sur le
+sommet de l'édifice, et, arrivée sur la plate-forme, planta le drapeau
+blanc, qui se déroula lentement et majestueusement au souffle frais de
+la nuit.
+
+Prémontré et ses amis, pendant ce temps-là, grimpaient l'escalier en
+colimaçon qui conduit au clocher.
+
+Au moment où minuit commença de sonner:
+
+--Attention! cria Pierre.
+
+Chacun de ces cinq hommes tenait par le battant une des cloches de
+Saint-Laurent. Quand le son lugubre des douze coups s'éteignit, le chef
+fit un signe...
+
+Le tocsin commença.
+
+Qui n'a été souvent impressionné par cet appel déchirant du tocsin
+éclatant soudainement au milieu de la nuit? Les cloches semblent gémir
+et sangloter. Elles sont comme des voix d'en haut apportant à l'âme
+humaine des pensées tristes et pieuses.
+
+Cependant, à travers la ville, le bruit se répandait que le signal de
+l'insurrection était sonné.
+
+En effet, un quart d'heure à peine après le commencement du tocsin, un
+rassemblement d'hommes armés traversa le cœur de la cité. Ce
+rassemblement portait un drapeau blanc et criait: «Vive Henri V!»
+
+Le préfet et le général de division, après une longue et importante
+conférence, avaient décidé de laisser l'insurrection éclater, et de ne
+pas l'étouffer en germe.
+
+Ils y gagnaient de connaître le nom des agitateurs, s'ils étaient
+vainqueurs. Si, au contraire, ils étaient vaincus, ils pouvaient se
+targuer, auprès du nouveau pouvoir, d'une sorte de complicité tacite.
+
+Tous les deux ayant trahi Charles X pour Louis-Philippe Ier, étaient
+prêts à trahir Louis-Philippe Ier pour Henri V. C'était mathématique.
+
+La préfecture de police avait expédié de Paris un de ses agents
+supérieurs. Ne disait-on pas, en effet, que madame la duchesse de Berry
+devait opérer, cette nuit-là même, son débarquement sur les côtes de
+Marseille?
+
+Or, cet agent supérieur, nous le connaissons, c'est notre ami M.
+Jumelle.
+
+M. Jumelle n'a pas changé pendant les quelques mois où nous l'avons
+perdu de vue.
+
+Il a toujours cette finesse de jugement, ce flair de chien courant qui
+ne l'a trompé qu'une fois: dans l'affaire de la rue du Petit-Pas.
+
+Tel qu'un bon bourgeois qui se promène après un plantureux souper,
+l'honnête M. Jumelle, enveloppé d'une douillette de soie puce, passe en
+souriant, ses lunettes sur son nez, à travers les rassemblements les
+plus tumultueux. De temps en temps, il imite les insurgés qui le
+coudoient et pousse un formidable: Vive Henri V!
+
+Un jeune homme remarquait depuis quelques instants ce doux et inoffensif
+promeneur.
+
+Il s'approcha de M. Jumelle et lui tendit la main.
+
+--Je vois que vous êtes des nôtres, monsieur, lui dit-il.
+
+--En effet, monsieur, riposta l'agent de police.
+
+Et il pensait tout bas:
+
+«Ce sera bien le diable si ce gaillard-là ne m'apprend pas quelque chose
+qu'il sera bon de savoir.»
+
+--Seulement, permettez-moi une simple question, continua l'agent de
+police. Moi, voyez-vous, je suis un bon vieillard, bien calme et bien
+doux. Je ne m'attendais nullement à ce qui se passe. Je dormais ma nuit
+quand j'ai entendu crier: Vive Henri V! Aussitôt, ce cri, cher à mon
+cœur, m'a arraché au sommeil, et je suis venu me mêler à vous, à vous,
+mes braves amis!
+
+En disant ces mots, M. Jumelle, dont les yeux versaient des larmes de
+joie, tendit les deux mains au jeune homme qui les serra avec non moins
+d'émotion.
+
+--A bas Louis-Philippe! cria un groupe d'hommes qui passaient.
+
+--A bas Louis-Philippe! répéta M. Jumelle avec conviction.
+
+--Vive Henri V! ajouta le même groupe.
+
+--Vive Henri V! ajouta également le sous-chef de la police politique.
+
+--Vous savez que c'est pour cette nuit? dit tout bas le jeune homme.
+
+--Parbleu!
+
+--Ah! vous étiez prévenu?
+
+M. Jumelle se gratta le derrière de la tête, ce qui était son signe
+habituel quand il était embarrassé..
+
+--Prévenu... heu! heu!.. prévenu... non pas officiellement... mais..,
+heu! heu!... vous savez, officieusement.
+
+--Parbleu!
+
+--Alors...
+
+--Alors?...
+
+--Heu! heu!... je m'attendais au reste... seulement... je connaissais
+l'arrivée de...
+
+--De...?
+
+--... C'est cela!... mais j'ignore encore le point de débarquement...
+
+En causant ainsi, le jeune homme et M. Jumelle étaient arrivés sur le
+port.
+
+--Venez! dit celui-ci.
+
+Les choses tournaient si bien pour le sous-chef de la police politique,
+qu'il avait changé son signe. Au lien de se gratter le derrière de la
+tête, il se frottait obstinément le bout du nez. Signe de joie,
+celui-là!
+
+En passant devant l'esplanade de la Tourette, le jeune homme montra à M.
+Jumelle une masse de monde qui regardait du côté de la mer.
+
+--Ils attendent! répéta consciencieusement M. Jumelle, Et ils regardent!
+ajouta-t-il.
+
+--Oui, mais ils regardent... quoi? Le savez-vous?
+
+--Heu! heu!
+
+--Tenez!... apercevez-vous au loin ce navire?...
+
+--Attendez donc!...
+
+M. Jumelle se fit une longue-vue de ses deux mains, et aperçut au loin,
+en effet, un petit navire à vapeur qui tirait des bordées.
+
+Quand je dis aperçut, je devrais dire qu'il distingua les feux rouges et
+verts du vaisseau, attendu qu'à travers la nuit, il était impossible de
+rien préciser.
+
+--Eh bien! continua le jeune homme, ce navire s'appelle le
+_Carlo-Alberto_.
+
+--Beau nom.
+
+--Et il a à son bord madame la duchesse de Berry et le maréchal de
+Bourmont...
+
+M. Jumelle ne se le fit pas dire deux fois.
+
+--Ah! il faut que je monte aussi sur l'esplanade. Adieu, mon jeune ami.
+
+Et il disparut tout courant, se dirigeant non vers l'esplanade, mais
+vers la préfecture.
+
+Le jeune homme le suivit des yeux quelques instants et murmura:
+
+--Monsieur Jumelle, vous êtes un imbécile!
+
+
+
+
+VIII
+
+MADAME
+
+
+Le jeune homme, qui n'était autre que Maurice de Carlepont, ce royaliste
+entrevu par nous dans l'assemblée de la rue du Petit-Pas, avait en effet
+joué ce pauvre M. Jumelle.
+
+De Carlepont et ses amis connaissaient la présence à Marseille du
+sous-chef de la police politique.
+
+C'était un danger pour leurs projets. En conséquence, ils avaient résolu
+de détourner l'attention de l'agent.
+
+On a vu que Maurice de Carlepont avait réussi.
+
+Mais que se passait-il à bord du _Carlo-Alberto_?
+
+La mer est grosse. Les lames balayent le pont du navire et le jettent
+par instant de côté, comme un cheval effrayé qui ferait des bonds de
+terreur.
+
+A l'arrière, une jeune femme, enveloppée d'un de ces manteaux qu'on
+nommait des _tartans_, se tient debout, la main placée sur un cordage,
+qui l'aide à résister au roulis.
+
+C'est S. A. R. madame la duchesse de Berry, mère du roi Henri V et
+régente de France.
+
+Dès le mois de juin 1831 elle avait quitté l'Angleterre, accompagnée de
+la petite cour qui lui était restée fidèle. Arrivée en Hollande, elle ne
+s'y arrêta que pour y prendre quelques jours de repos.
+
+En août, et au commencement de septembre, elle est à Francfort et à
+Mayence, où elle règle les pensions de la liste civile.
+
+Vers la fin de ce même mois de septembre, elle traverse la Suisse, entre
+dans le Piémont, et enfin s'installe, sous le nom de comtesse de Sagana
+à Sestri. Sestri est une petite ville située dans les États du roi
+Charles-Albert, à douze lieues de Gênes.
+
+Quelques mots d'histoire sont ici nécessaires pour faire comprendre aux
+lecteurs par quelles routes semées d'épines passait cette héroïque
+princesse, qui rentrait en France, armée de son droit, forte de son
+courage.
+
+Madame, en arrivant à Sestri, n'avait déguisé que son nom.
+
+Le dimanche, elle se rendait à l'église, située à un quart de kilomètre
+de son château, à pied, et entourée de curieux. Tous voulaient voir
+cette fille, cette femme et cette mère de rois, qui devait errer de
+ville en ville, de pays en pays.
+
+Il y a une majesté plus grande que celle du trône: la majesté du
+malheur!
+
+Or, Madame sortait la tête presque nue, et couverte seulement d'une
+dentelle. Le bruit ne tarda donc pas à se répandre de sa présence à
+Sestri.
+
+M. de Cases, consul de France à Gênes, en fut informé, comme les autres,
+par la rumeur publique; mais il n'avait pas le droit de se plaindre. Il
+était tout naturel que le roi de Sardaigne offrît un asile à la
+belle-fille de Charles X.
+
+Seulement, la situation se compliqua. Comme Madame préparait de longue
+main le double soulèvement de la Bretagne et du Midi, elle était en
+correspondance quotidienne avec les chefs royalistes de ces provinces.
+
+De la correspondance, on en vint à la conférence.
+
+Si bien, qu'un beau jour, Gênes se trouva peuplée de Français voyageant
+sous des noms d'emprunt étrangers.
+
+Celui-ci était, sur son passe-port, Russe, et faisait viser ses papiers
+au consulat de Russie; celui-là était Anglais, et rendait chaque jour de
+fréquentes visites au consulat anglais.
+
+Par conséquent, ils échappaient tous à l'action de M. de Cases, qui
+enrageait.
+
+Le consul de France avisa son gouvernement de ce qui se passait et lui
+demanda des ordres.
+
+Aussitôt une lettre partit des Tuileries, adressée au cabinet sarde, se
+plaignant de l'asile offert par Charles-Albert à une conspiration tramée
+contre Louis-Philippe[7].
+
+Charles-Albert écrivit alors à Madame une lettre expliquant le système
+politique adopté par les étrangers à l'égard de la France. C'était une
+invitation polie, mais réelle, d'avoir à quitter le pays sarde.
+
+Madame était faite au malheur. Pourtant, elle ressentit un coup pénible
+de cette déloyauté, de ce manque de générosité d'un prince de la maison
+de Savoie.
+
+C'était même une ingratitude, car ce même roi Charles-Albert avait reçu
+jadis à la cour de France une hospitalité qu'il n'eût pas dû oublier.
+
+Elle partit; mais, avant de quitter Sestri, elle dit un de ces mots
+profonds qui la vengeaient:
+
+--Décidément, la noblesse des rois s'en va!--Mon aïeul a fait bâtir des
+palais, mon grand-père des maisons, mon père des bicoques et mon frère
+des nids à rats. Dieu aidant, mon fils rebâtira des palais!
+
+Elle traversa Gênes et Modène, puis gagna Rome.
+
+Elle partit de Massa, vers le milieu du mois d'avril 1832, et s'embarqua
+sur le _Carlo-Alberto_. Le 26, elle fit relâche à Gênes et, le
+surlendemain, elle était en vue de Marseille.
+
+Il avait été convenu qu'un signal avertirait la princesse du moment
+précis où elle devait opérer son débarquement.
+
+Ce signal était une fusée rouge qui devait être lancée à quelque
+distance du phare de Planier.
+
+En même temps que M. Pierre Prémontré mettait en branle le tocsin de
+l'église Saint-Laurent, on lançait la fusée.
+
+Quand nous montons à bord du _Carlo-Alberto_, Madame et son escorte
+avaient vu la fusée et attendaient qu'une barque préparée à cet effet
+vînt les chercher.
+
+La nuit était noire et la mer soulevée, nous le savons.
+
+Il fallut à la barque deux heures pour lutter contre les vagues, et
+toucher au navire.
+
+Après de grandes difficultés, Madame put descendre du _Carlo-Alberto_
+dans l'esquif; il fallut encore deux heures pour atterrir.
+
+Une cabane de pêcheurs servit d'asile cette nuit-là à celle qui avait vu
+l'Europe, la France et Paris à ses pieds.
+
+Quand elle se trouva dans cette masure, fouettée par le vent de la mer,
+seule, en face de sa destinée, en face de ce royaume qu'elle venait
+reconquérir, elle dut réfléchir longuement sur le néant des choses
+humaines.
+
+Marie-Thérèse, vaincue et fuyant, sa fille entre les bras, dut penser
+ainsi, avant qu'elle entendît ses fidèles Maggyars s'écrier en la
+saluant:
+
+--_Moriamur pro rege nostro, Marià Theresà._
+
+Madame ne put dormir.
+
+Comment aurait-elle trouvé le sommeil quand, à deux lieues de là à
+peine, se jouait le commencement de cette redoutable partie?
+
+A sept heures du matin, elle apprenait que le mouvement de Marseille
+avait échoué.
+
+Ce fut pour son Altesse Royale une violente douleur.
+
+Le mouvement de Marseille échoué, il fallait renoncer à toute espérance
+de soulever Lyon et Toulouse.
+
+Mais si elle était profondément affligée de ce premier échec, Madame
+n'était pas découragée. Ainsi qu'elle l'avait écrit au marquis de
+Kardigân, elle comptait peu sur le Midi. Pour elle, toute la foi
+royaliste, cette foi qui ne se contente pas d'espérer, mais qui agit,
+s'était réfugiée en Bretagne.
+
+Il semble que ces landes arides soient, en ce siècle, le dernier refuge
+des sentiments chevaleresques d'autrefois. Bertrand Duguesclin est né en
+Bretagne. Charette était digne d'y voir le jour; il y est mort.
+
+Aussitôt deux partis bien opposés se formèrent autour de la princesse.
+
+L'un était pour la retraite. Il engageait Madame à remonter à bord du
+_Carlo-Alberto_ et à regagner Massa.
+
+L'autre était pour la lutte, puisque aussi bien elle était commencée.
+
+--Ecoutez, mes amis, dit la duchesse après avoir réfléchi, reculer
+maintenant ne serait pas seulement une faiblesse, mais une lâcheté.
+
+Quelques-uns de mes serviteurs se sont compromis pour moi; ils ont
+risqué leur vie, leur liberté, pour avoir eu confiance dans ma parole
+royale. Cette parole ne leur fera pas défaut. Une princesse de Bourbon
+ne ment pas. Je suis en France: j'y reste.
+
+M. de B...lh tenta vainement de prouver à Madame qu'elle devait partir.
+Toute la froide raison du conseiller s'émoussa contre cette phrase:
+
+--J'ai promis à mes soldats de me battre avec eux!
+
+L'important était de quitter au plus vite la masure.
+
+Évidemment, l'autorité devait être prévenue de la présence de Madame, et
+ne tarderait pas à la faire arrêter.
+
+Elle s'enveloppa de nouveau de son tartan, et la petite escorte entoura
+la princesse qui partit à pied, pendant que M. de B...lh allait à la
+recherche d'une voiture.
+
+Sur la route, pas le moindre tricorne de gendarme; tricorne menaçant,
+c'est-à-dire, car ceux qui rencontraient le cabriolet de la princesse
+saluaient avec respect.
+
+Madame ne laissait pas que d'être intriguée.
+
+Comment se faisait-il qu'on ne la surveillât pas davantage?
+
+Elle en eut bientôt l'explication.
+
+Au moment de quitter l'étroit chemin pour gagner la route de Marseille à
+Toulouse, les fugitifs arrivèrent sur le flanc d'une petite colline
+dominant la mer. Madame aperçut de loin le _Carlo-Alberto_ qui fuyait à
+toute vapeur en prenant chasse devant une frégate de la marine:
+
+--Ah! je comprends tout! dit-elle en riant.
+
+
+
+
+IX
+
+LE VOYAGE
+
+
+Maurice de Carlepont avait bel et bien joué ce pauvre M. Jumelle, en lui
+disant que Madame et le maréchal de Bourmont étaient à bord du
+_Carlo-Alberto_.
+
+Le sous-chef de la police politique se hâta d'aller prévenir le préfet
+du département, pendant qu'on ordonnait à une frégate de se préparer à
+donner la chasse au petit vapeur, dès que celui-ci ferait mine de
+s'enfuir.
+
+Si l'autorité croyait Son Altesse sur mer, elle ne penserait pas à la
+chercher sur terre.
+
+C'est, en effet, ce qui arriva.
+
+Quelques minutes après la rencontre comique avec le gendarme, Madame vit
+la route de Marseille à Toulouse se dérouler à peu de distance.
+
+--Votre Altesse veut-elle continuer sa route? demanda M. de B...lh.
+
+--Si je le veux!
+
+--Cependant... j'avais espéré...
+
+--Qu'est-ce que vous aviez espéré, je vous prie?
+
+--Que Votre Altesse renoncerait à aller plus loin.
+
+--Une fois pour toutes, de B...lh, répondit gravement la princesse, je
+ne veux plus qu'on me parle de cela. Je fais ce que je crois être, ce
+qui est mon devoir.
+
+Monsieur de B...lh s'inclina.
+
+Madame reprit avec animation:
+
+--Quoi! des hommes jeunes, riches, heureux, aimés, n'ont pas hésité à
+quitter famille, bonheur et richesse, pour se battre sur un signe de
+moi,--peut-être pour mourir. Et moi je ne les suivrais pas! Non, je fais
+ce que ferait mon fils à ma place; et je n'exposerai plus un prince
+français à recevoir une seconde lettre comme celle qu'écrivit Charette!
+
+Le cabriolet arrivait sur la route.
+
+--A gauche! ordonna Madame.
+
+A gauche!... le sort en est jeté.
+
+Le cabriolet partit.
+
+Vers les quatre heures du soir, les voyageurs entraient dans un petit
+bourg.
+
+Par le plus grand des hasards une calèche s'y trouvait à vendre.
+
+Quand je dis: le plus grand des hasards, je parle du sentiment
+qu'éprouva la princesse; car au fond, bien qu'elle l'ignorât, c'était
+une chose très-naturelle.
+
+M. de Bonnechose, ce noble et courageux jeune homme, qui gagna, dans
+cette campagne, l'immortalité du dévouement, avait pris les devants et
+fouillé le bourg jusqu'à ce qu'il eût trouvé cette calèche.
+
+M. de Bonnechose ne devait plus abandonner la princesse jusqu'en Vendée.
+
+Le transbordement se fit donc d'une voiture dans l'autre.
+
+A la nuit close, Madame, très-fatiguée, voulut s'arrêter pour souper et
+coucher.
+
+--Où sommes-nous ici? demanda-t-elle.
+
+--A X..., Madame.
+
+--A X...? Tant mieux, nous avons un ami ici.
+
+--Lequel?
+
+--M. de...
+
+M. de Bonnechose fit un mouvement.
+
+--Il est absent.
+
+--Oui, dit M. de B...lh, mais son frère peut le remplacer.
+
+--Son frère, dit M. de Bonnechose, est non-seulement républicain, mais
+encore maire de cette commune.
+
+--Est-ce un honnête homme? demanda Son Altesse.
+
+--Oui, madame.
+
+--Eh bien, je me risque!
+
+Elle alla frapper à la porte du gentilhomme républicain.
+
+Une servante vint ouvrir.
+
+--Je voudrais parler à monsieur de ***, dit Madame.
+
+La servante alla chercher son maître.
+
+--Monsieur, dit la princesse, vous êtes républicain; mais je me suis
+rappelée Charles Stuart fugitif. Je suis la duchesse de Berry, et je
+viens vous demander asile.
+
+M. de *** salua respectueusement:
+
+--Ma maison est aux ordres de Son Altesse, dit-il.
+
+Madame passa chez cet ennemi une nuit calme.
+
+Au matin arrivèrent deux amis: M. de Ménars et M. de Villeneuve, parent
+de M. de B... qu'ils devaient remplacer. M. de Villeneuve avait pris un
+passeport en son nom, lequel portait: «voyageant avec sa femme et son
+domestique.»
+
+--Je vois bien la femme, dit son Altesse en riant, mais je ne vois pas
+le domestique.
+
+--Nous allons le trouver sur la route, dit M. de Villeneuve.
+
+On partit.
+
+Il faisait un vent piquant et sec. Les chevaux marchaient bien, trop
+bien même; car, à une descente un peu rapide, ils prirent tout à coup le
+mors aux dents.
+
+En vain M. de Ménars et M. de Villeneuve essayèrent-ils de les arrêter:
+la calèche descendait avec une rapidité effrayante.
+
+De plus, cette voiture était vieille et menaçait à chaque soubresaut de
+se briser en deux.
+
+Elle se contenta de verser.
+
+Tout le monde était sain et sauf, mais la calèche était cassée.
+
+--Comment allons-nous faire? demanda Madame.
+
+--Rien n'est perdu, dit M. de Villeneuve. Est-ce que mon domestique
+n'attend pas sur la route?
+
+--Oui, mais où?
+
+--A deux kilomètres d'ici.
+
+Madame prit le bras de M. de Villeneuve et fit bravement les deux
+kilomètres à pied.
+
+En effet, _le domestique_, venu de Marseille dans un char-à-bancs, se
+tenait assis au bord du chemin.
+
+Il se leva en apercevant les voyageurs. C'était un jeune homme d'une
+trentaine d'années, qui portait une élégante livrée noir et or.
+
+M. de Villeneuve lui serra la main.
+
+--Vous êtes bien familier avec vos gens, de Villeneuve! dit Madame en
+riant.
+
+--J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. de Lorge, dit M. de
+Villeneuve.
+
+--Humble serviteur de Son Altesse! riposta M. de Lorge.
+
+--Bravo! Partons, continua la princesse. Seulement, messieurs, une
+simple observation. A partir de cette heure, supprimez, je vous prie,
+des appellations dangereuses. Une Altesse courant les routes pourrait
+bien sembler extraordinaire. Je suis tout simplement madame de
+Villeneuve. Ne l'oubliez pas.
+
+Le 5 mai, à sept heures du soir, Madame entrait à Toulouse.
+
+Personne ne faisait attention à ce char-à-bancs, car les propriétaires
+des environs sont accoutumés à venir souvent en ville.
+
+Pourtant un officier de la ligne se trouvait, par hasard, assis à la
+porte de l'hôtel devant lequel le char-à-bancs était arrêté.
+
+M. de Villeneuve avait pris les devants pour acheter une chaise de
+poste.
+
+Il devait continuer à petits pas jusqu'à ce que le char-à-bancs le
+rejoignît.
+
+Cet officier regardait attentivement la princesse, qui sentait le
+danger, mais n'osait faire un mouvement ni ordonner le départ de peur
+d'appeler une dénonciation.
+
+--Voyez donc, de Lorge, comme cet officier me regarde? dit-elle.
+
+En effet, l'officier ne quittait pas des yeux le petit groupe formé par
+les voyageurs. Tout à coup il se leva et vint à M. de Lorge.
+
+Il lui mit la main sur l'épaule.
+
+Le gentilhomme croyait tout perdu, quand l'officier lui dit tout bas:
+
+--Engagez votre maîtresse à acheter un autre chapeau, celui-là ne lui
+couvre pas assez le visage.
+
+Puis, soulevant son képi, il salua la princesse en mettant dans cette
+action un respect caché que la prudence l'empêchait d'accentuer
+davantage.
+
+--Brave cœur! murmura Madame. Ah! mes Français! mes Français!...
+
+M. de Ménars avait accompagné M. de Villeneuve.
+
+Un jeune homme de Toulouse, fort connu dans la ville, M. Neychens,
+aujourd'hui rédacteur de l'_Union_, devait les remplacer pour quelques
+heures.
+
+Il fallait, autant que possible, éviter les soupçons. Or, M. Neychens
+avait l'habitude de faire souvent, en chaise de poste, le voyage de
+Toulouse à Bordeaux.
+
+M. de Villeneuve fut rejoint à onze heures du soir. On quitta le
+char-à-bancs et le voyage se poursuivit avec une rapidité d'autant plus
+grande que le temps pressait. Ainsi que Madame l'avait écrit au marquis
+de Kardigân, elle voulait que le soulèvement de la Vendée eût lieu du
+1er au 15 mai. Or, on était déjà au 5, presque, au 6. Elle était donc en
+retard.
+
+Aussi fut-il résolu d'activer le voyage. A Agen, au lieu de continuer
+droit sur Bordeaux, par Marmande et La Réole, elle se dirigea vers
+Saintes, par Villeneuve-sur-Lot, Sainte-Foy et Libourne.
+
+Aux environs de Saintes, M. de Villeneuve avait un ami. Cet ami était M.
+le marquis de Dampierre. Par malheur, il n'était pas chez lui. Il ne
+devait rentrer que le soir.
+
+Or, ce jour-là était un dimanche.
+
+Madame voulut assister à la messe du village, elle s'y rendit.
+
+Naturellement personne ne la connaissait. Elle passa donc inaperçue.
+
+Pourtant, vers la fin de l'office, au moment où le curé se retourna pour
+prononcer _l'Ite missa est_, il resta tout à coup interloqué.
+Heureusement personne ne fit attention à cet incident, que pas même la
+duchesse n'avait remarqué.
+
+Les voyageurs allaient sortir de l'église, quand Madame s'arrêta.
+
+Elle venait d'entendre entonner le _Domine salvum fac regem nostrum
+Ludovicum Philippum_...
+
+Elle écouta la tête baissée.
+
+Puis deux grosses larmes roulèrent sur son visage.
+
+--Qu'avez-vous, madame? demanda M. de Villeneuve.
+
+--Ah! _il_ a pris non-seulement le trône de mon fils... mais encore les
+prières que son peuple devait faire pour lui!
+
+Il y avait tant de cœur, tant de loyauté choquée, tant de tendresse
+maternelle blessée dans cette exclamation, que les compagnons de
+l'illustre voyageuse se turent...
+
+Pauvre princesse! hélas! on lui avait tout pris, en effet... tout, même
+les prières de la France!
+
+Quelques heures plus tard, M. de Villeneuve arrivait, accompagné de la
+princesse, de M. de Ménars et de M. de Lorge, à la grille du château du
+marquis de Dampierre.
+
+Le marquis était de retour.
+
+M. de Lorge sonna; le concierge qui demeurait à côté de la grille, dans
+une petite maison de garde, vint ouvrir.
+
+--Nous voudrions parler à M. le marquis, dit le gentilhomme.
+
+--Oh! je crains que monsieur ne puisse vous recevoir, répondit le
+concierge.
+
+--N'importe, conduisez-nous au château.
+
+--Qui annoncerai-je à monsieur?
+
+--Des amis: allez!
+
+On introduisit les voyageurs dans un salon du rez-de-chaussée, pendant
+que le concierge transmettait à un valet de chambre la phrase de
+l'étranger.
+
+On entendit un grand bruit dans tout le château, semblable à celui que
+produirait une légion de valets.
+
+--Je suis sûre que nous tombons mal, observa la princesse.
+
+Elle était un peu cachée par l'ombre des rideaux du salon. Aussi, quand
+M. de Dampierre entra, ne l'aperçut-il pas tout d'abord.
+
+--Bonjour, cher ami! dit M. de Villeneuve en tendant la main au marquis.
+
+--Comment toi!... toi! qui arrives à l'improviste? C'est mal.
+
+Le marquis avait prononcé cette phrase avec une telle conviction, que M.
+de Lorge se détourna pour cacher le sourire qui naissait sur ses lèvres.
+
+M. de Villeneuve continua négligemment:
+
+--Mon Dieu! cher ami, il ne faut pas m'en vouloir. Je passais à Saintes
+avec ma femme, et...
+
+--Ta femme!...
+
+--Oui. Et elle a désiré que je te présentasse à elle.
+
+M. de Dampierre distingua seulement alors une dame dissimulée dans
+l'ombre des tentures. Il salua et reprit:
+
+--Tu es donc marié?
+
+--A ce qu'il paraît.
+
+Madame s'avança. Le marquis la reconnut.
+
+--Dieu!
+
+--Monsieur le marquis de Dampierre, Madame, dit M. de Villeneuve. Et
+toi, cher ami, pardonne-moi cette petite comédie; mais Son Altesse est
+triste depuis ce matin, et j'ai voulu l'égayer un peu.
+
+--Je suis heureux et fier, Madame, dit le marquis, que Votre Altesse...
+
+--Assez d'Altesse, marquis! reprit Madame, qui jusqu'alors avait gardé
+le silence. Je suis ici, sur la route et sur le passeport, madame de
+Villeneuve.
+
+--Alors, je remercie madame de Villeneuve, riposta le marquis en saluant
+de nouveau, de l'honneur qu'elle fait à ma maison, en s'arrêtant sous
+mon toit.
+
+--Marquis, nous avons faim et nous sommes las, dit de Lorge.
+
+--Vous avez faim!... Ah! quel malheur! j'ai justement à dîner, ce soir,
+vingt personnes.
+
+--Tant mieux!...
+
+--Parmi lesquelles le sous-préfet de Saintes et le lieutenant de
+gendarmerie de l'arrondissement.
+
+--Qu'importe! dit la duchesse: ils ne me connaissent pas, et...
+d'ailleurs, je suis madame de Villeneuve.
+
+En effet, M. de Dampierre présenta les nouveaux venus à ses hôtes, comme
+des amis attendus par lui.
+
+Personne ne reconnut la princesse, personne excepté le brave curé.
+
+Le matin, en entonnant _l'Ite missa est_, il avait déjà vu Madame. Il
+eut un tressaillement en la retrouvant dans le salon du marquis.
+
+Nous passerons rapidement sur les détails de ce dîner, malgré le comique
+de la situation. Le lieutenant de gendarmerie et le sous-préfet de
+Saintes rivalisaient d'amabilités pour Madame.
+
+S'ils avaient su!...
+
+A onze heures du soir on se sépara; mais au moment de regagner son
+presbytère, le curé demanda à _madame de Villeneuve_ de vouloir bien lui
+accorder quelques instants d'entretien.
+
+La duchesse, un peu étonnée, y consentit.
+
+--Madame, murmura le curé, ce matin, à la messe... j'ai laissé les
+autres dire à leur façon. Moi j'ai chanté: _Domine salvum fac regem
+nostrum HENRICUM_.
+
+--Merci! monsieur l'abbé, dit-elle.
+
+Ce pauvre curé de campagne n'avait-il pas deviné l'émotion profonde dont
+ce cœur de princesse et de mère avait dû être secoué?
+
+Seul, quand ses ouailles oubliaient, seul il s'était souvenu. Il est
+vrai que celui qui reste fidèle à son Dieu sait rester fidèle à son roi.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, dès l'aube, ils repartaient. A Saintes, M. de Bonnechose
+les rejoignait et montait dans la chaise de poste.
+
+Puis, par un crochet fait à travers champs, Madame revenait chez M. de
+Dampierre.
+
+Il était important que, dans le pays, on crût repartis les voyageurs de
+la veille.
+
+Au reste, Madame était brisée de fatigue, et, à la veille de s'exposer à
+des fatigues plus grandes encore, elle sentait le besoin de prendre
+quelques jours de repos.
+
+Puis, la princesse voulait se faire précéder de ses ordres en Vendée et
+en Bretagne. Elle resta donc chez le marquis de Dampierre.
+
+Son premier mot à M. de Bonnechose avait été:
+
+--Où est le maréchal?
+
+M. de Bonnechose l'ignorait, et tous l'ignoraient encore. M. de Bourmont
+se tenait, avec raison, caché dans quelque retraite. Mais Madame
+devinait que sa présence était indispensable.
+
+En effet, M. de Bourmont pouvait seul empêcher de se reproduire le fait
+désastreux qui avait tant nui à la première guerre de Vendée.
+
+Les chefs de 1794, comme ceux de 1832, étant tous égaux entre eux, celui
+qui obtenait le commandement en chef blessait, par cela même, la
+susceptibilité des autres. Hélas! même dans le dévouement, il y a des
+côtés humains, donc des petitesses. Or, le maréchal, par son nom, par
+son grade, par l'éclat des services rendus, était plus qu'un autre
+l'homme désigné pour être généralissime. Tous accepteraient avec joie
+pour premier un maréchal de France.
+
+Ensuite, Madame envoya aux principaux chefs la lettre suivante:
+
+«Que mes amis se rassurent: je suis en France. Bientôt, je serai en
+Vendée. C'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs; vous
+les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc. Il n'y a qu'une
+méprise dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra
+ses promesses. Mes fidèles provinces de l'Ouest ne manquent jamais aux
+leurs. Dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne
+dignité et à retrouver son ancien bonheur.
+
+M-C. R.
+
+15 mai 1832.»
+
+Cet ordre collectif fut bientôt suivi d'une proclamation que Madame fit
+tirer à plusieurs milliers d'exemplaires à l'aide d'une presse
+portative.
+
+Voici ce document:
+
+PROCLAMATION
+
+DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY
+
+_Régente de France_
+
+«Vendéens! Bretons! Vous tous habitants des fidèles provinces de
+l'Ouest!
+
+Ayant abordé dans le Midi, je n'ai pas craint de traverser la France au
+milieu des dangers, pour accomplir une promesse sacrée: celle de venir
+avec mes braves amis, et de partager leurs périls et leurs travaux.
+
+Je suis enfin parmi ce peuple de héros! Ouvrez à la fortune de la
+France! Je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils
+hommes. Henri V vous appelle. Sa mère, régente de France, se voue à
+votre bonheur.
+
+Répétons notre ancien et notre nouveau cri: Vive le Roi! Vive Henri V!
+
+MARIE-CAROLINE.
+
+Imprimerie royale de Henri V.»
+
+Comme la circulaire, cette proclamation fut datée du 15 mai.
+
+Quand, le lendemain, après huit jours de repos, Madame quitta le château
+du marquis de Dampierre, elle était précédée de ces lignes chaleureuses
+et enthousiastes.
+
+Pour la suivre maintenant, nous ne pouvons mieux faire que de copier
+l'écrivain militaire auquel nous devons une partie de ces
+renseignements[8]:
+
+«Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu'à la première
+poste, où elle prit des chevaux et continua sa route par Saint-Jean
+d'Angély, Niort, Fontenai, Luçon, Bourbon et Montaigu.
+
+Madame la duchesse de Berry traversait en plein jour, et en voiture
+découverte, le pays que quatre ans auparavant elle avait traversé à
+cheval, allant de château en château, et entourée des populations
+accourues sur son passage. Quant à M. de Ménars, propriétaire dans le
+pays, habitué de toutes les élections, comme électeur et éligible, ayant
+présidé le grand collége de Bourbon, c'était un miracle qu'il ne fût
+point reconnu à chaque pas.
+
+Sans doute, les voyageurs furent protégés par leur imprudence même. Il
+est vrai que Madame avait une perruque brune, mais elle avait oublié de
+noircir ses sourcils blonds.
+
+Elle fut obligée de les teindre avec du charbon, pour harmoniser leur
+couleur avec celle de sa perruque noire...»
+
+... Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habillé toujours en domestique,
+fut obligé, pour ne pas mentir à son costume, de manger avec les
+domestiques, et d'aider à atteler les chevaux.
+
+M. de Lorge se tira de son rôle, comme s'il eût joué la comédie en
+société.
+
+Le 17 mai, à midi, Madame descendait, accompagnée de M. de Ménars, au
+château de M. de N... Les deux voyageurs changèrent aussitôt de costume
+avec le maître et la maîtresse de la maison, qui montant dans leur
+voiture, continuèrent la route en leur lieu et place.
+
+Le postillon, que les valets avaient grisé dans la cuisine, tandis que
+les maîtres changeaient de vêtements au premier, ne s'aperçut de rien;
+il enfourcha son porteur, à moitié ivre, et prit la route de Nantes, ne
+se doutant pas qu'on lui avait changé ses voyageurs, ou plutôt qu'ils
+s'étaient changés eux-mêmes.
+
+La Duchesse avait donné rendez-vous à ses amis dans une maison située à
+une lieue à peu près du château, et appartenant à M. X... Vers cinq
+heures de l'après-midi, elle prit le bras de M. O... et gagna cette
+maison à pied, où MM. de Charette et de Ménars, vêtus de blouses, et
+chaussés de souliers ferrés, ne tardèrent pas à les rejoindre.
+
+Le soir, Madame partit pour gagner une cachette qu'on lui avait ménagée
+dans la commune de Montbert. Elle était accompagnée en outre, par un
+gentilhomme du pays, M. de la R...e.
+
+Quelques paysans escortaient les voyageurs.
+
+On demanda à la princesse si elle voulait faire un détour ou passer la
+Maine à gué. Comme si elle eût voulu s'habituer du même coup à tous les
+périls, Madame préféra le danger à la lenteur.
+
+On hésita pour savoir où l'on passerait la rivière. On se décida pour
+Romainville, où la Maine est moins profonde.
+
+Un paysan qui connaissait les localités, prit la tête de la colonne,
+sondant le chemin avec un bâton qu'il tenait de la main droite, tandis
+que de la gauche, il tirait à lui la Duchesse. Arrivés au tiers de la
+rivière, le paysan et Madame sentirent s'écrouler sous leurs pieds la
+pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer.
+
+Tous les deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau.
+
+Madame, tombée à la renverse, avait disparu, entièrement submergée. M.
+de Charette s'élança aussitôt, saisit la princesse par le bras, et la
+tira de la rivière. Mais elle était restée cinq ou six secondes sous
+l'eau, et avait failli perdre connaissance.
+
+Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus
+avant. On la ramena à la maison d'où elle était partie. Elle changea de
+vêtements, et décidée, dès lors, à changer de route, monta en croupe
+derrière un paysan. En raison du détour, elle n'arriva que le 18 mai au
+village de Montbert. Elle y coucha...
+
+Cependant, des gendarmes ayant été aperçus aux environs, il fut décidé
+que, pour plus de sûreté, Madame se réfugierait ailleurs. On approchait
+du moment décisif, et il ne fallait pas risquer de tout perdre par une
+imprudence inutile.
+
+Aussi le lendemain, 20 mai, Madame se rendit dans une ferme voisine.
+
+Ce ne fut que le 21 au soir, que Son Altesse repartit pour gagner la
+commune de Legé, où devaient se rendre M. de Breulh, et, à son défaut,
+M. Berryer.
+
+Ce fut en effet ce qui arriva.
+
+Les royalistes de Paris étaient de plus en plus surveillés. Les
+ministres de Louis-Philippe devinaient que cette insurrection vendéenne
+serait sérieuse, et faisaient tous leurs efforts pour arrêter, sinon
+supprimer, ce qui leur était impossible, tout échange de correspondances
+entre Paris et la Vendée.
+
+Aussi les royalistes de Paris se dirent que si l'un d'eux se risquait à
+faire le voyage, il serait aussi surveillé étroitement.
+
+Une imprudence pouvait amener la découverte de la retraite de Madame, et
+par conséquent son arrestation.
+
+Il y eut un moment d'embarras et d'ennui très-réel pour eux.
+
+Heureusement survint une circonstance fortuite qui sauva tout.
+
+Berryer reçut avis qu'un assassin de La Charente-Inférieure, qui devait
+être jugé aux assises de la Rochelle, demandait à être défendu par lui.
+
+Le motif d'un voyage était tout trouvé.
+
+Le grand orateur cachait l'homme politique sous la robe de l'avocat.
+
+Il n'allait plus en Vendée pour aider à l'insurrection, mais bien au
+contraire pour défendre un assassin.
+
+Pour en finir une bonne fois avec ces détails historiques qui, bien
+qu'arrêtant la marche de notre action, sont rigoureusement nécessaires,
+voici ce qui se passa:
+
+Berryer partit de Paris le 20 mai au matin et arriva à Nantes le 22.
+
+L'homme de confiance de la Duchesse l'y attendait. Il vint prendre
+l'illustre voyageur, et tous deux s'éloignèrent de Nantes à cheval.
+
+Au milieu de la nuit seulement, et après de nombreuses et émouvantes
+péripéties, les deux hommes parvinrent à la retraite que la princesse
+avait choisie.
+
+Que se passa-t-il dans cette entrevue?
+
+Hélas! elle n'est que trop connue!
+
+Berryer et le comité de Paris étaient entièrement opposés à une action
+par les armes, action que les hommes énergiques, et réellement dévoués
+du parti, réclamaient et espéraient.
+
+M. Saincaize, M. de Breulh, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand
+lui-même, ne se rendaient pas bien compte de la situation, et
+craignaient de se jeter dans ce qu'ils appelaient une «aventure.»
+
+Berryer usa donc de son influence, influence doublée encore de son
+éloquence personnelle et de l'avis de ses collègues, pour combattre le
+projet de Madame.
+
+La conférence dura une partie de la nuit.
+
+La princesse refusait au nom de son fils, au nom de son devoir, au nom
+de la mission sacrée qu'elle avait reçue, et qu'elle devait accomplir.
+
+A cinq heures du matin, Berryer l'emportait.
+
+Madame était vaincue. Elle pouvait résister, refuser, quand on lui
+parlait des dangers qu'elle courait...
+
+Mais Berryer mit en œuvre des raisons qu'une âme élevée et forte comme
+celle de la princesse devait écouter avec émotion. Il lui parla de son
+fils, dont elle pouvait compromettre la couronne dans une insurrection;
+puis de ceux qu'elle ferait orphelins, de celles qu'elle ferait veuves.
+
+Madame céda...
+
+Elle écrivit une lettre qui suspendait les préparatifs faits pour le 24
+mai.
+
+Ce fut une faute et une grande faute!
+
+A qui doit en incomber la responsabilité?
+
+A Berryer d'abord, aux royalistes de Paris et un peu à Madame.
+
+Ce fut la seule. Elle manqua de promptitude dans la décision, la force
+de la volonté et la rapidité dans l'exécution étant un des traits
+distinctifs de cette puissante nature.
+
+Dès que Berryer eut reçu des mains de Madame la lettre qui donnait
+contre-ordre, il s'éloigna rapidement pour rentrer à Nantes.
+
+La princesse renonçant à soulever la Bretagne et la Vendée, devait
+naturellement quitter la France, où sa présence devenait non-seulement
+inutile, mais encore dangereuse.
+
+Elle comptait rejoindre à grande vitesse Nantes, dans une maison isolée,
+prendre là un passeport sous un nom supposé, qui l'y attendait, et
+sortir de France.
+
+Mais Berryer ne devait pas voir arriver la princesse.
+
+Dès que le fatal conseiller eut disparu, Madame se rappela la mission
+qu'elle avait reçue: mission sainte, qu'elle tenait de Dieu encore plus
+que des hommes, parce que Dieu seul donne aux rois l'hérédité de leurs
+droits.
+
+Elle se rappela tout ce qui s'était fait déjà, tout ce qui se ferait
+encore, sans doute.
+
+Peut-être revit-elle les ombres héroïques de Charette, de Lescure et de
+la Rochejacquelein venir l'adjurer, au nom de leur mort, de continuer
+l'œuvre qu'elle avait commencée...
+
+Elle prit la plume, et, au lieu de partir, envoya à Berryer une lettre
+où elle lui annonçait que, au lieu d'éclater le 24 mai, la guerre
+commencerait du 3 au 4 juin.
+
+En effet, le 25, M. de Bourmont reçut la lettre suivante:
+
+«Ayant pris la ferme résolution de ne pas quitter les provinces de
+l'Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je
+compte sur vous, mon cher maréchal, pour prendre toutes les mesures
+nécessaires à la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4
+juin. J'appelle à moi tous les gens de courage. Dieu nous aidera à
+sauver la patrie!
+
+Aucun danger, aucune fatigue ne me découragera. On me verra toujours aux
+premiers rassemblements.
+
+Vendée, 25 mai 1832.»
+
+Le lecteur comprend maintenant combien avait été funeste le conseil de
+Berryer.
+
+La plupart des chefs ayant fait leurs préparatifs pour le 24 mai,
+reçurent heureusement le contre-ordre qui remettait la levée de
+boucliers au 4 juin. Mais quelques-uns de ceux d'en deçà de la Loire ne
+purent être prévenus, ce qui amena des soulèvements partiels facilement
+écrasés.
+
+Or, à cette date du 25 mai où nous sommes parvenus, une dizaine de chefs
+avaient reçu des ordres pour attendre.
+
+Nous savons que Jean de Kardigân et Henry de Puiseux attendaient, eux,
+avec leurs hommes, dans les bois de Machecoul.
+
+Le 26 au matin, un paysan, le front couvert d'un large et épais chapeau
+campagnard, se présenta aux avant-postes, derrière lesquels se tenait
+Madame.
+
+Il montra une passe signée du maréchal de Bourmont.
+
+--Votre nom? demanda le factionnaire au paysan.
+
+--Jean-Nu-Pieds.
+
+Ils ne s'appelaient, les uns et les autres, que par des faux noms.
+
+--Bien.
+
+Jean-Nu-Pieds fut introduit dans une chambre où se trouvait un jeune
+gars d'environ dix-huit ans, qui mangeait un potage aux choux.
+
+Au bruit des pas il se retourna.
+
+--Bonjour, marquis! dit-il.
+
+C'était Madame, ou plutôt _Mathurine_.
+
+
+
+
+X
+
+LES BOIS DE MACHECOUL
+
+
+Jean de Kardigân et ses amis avaient été fidèles au rendez-vous. Le 4
+mai, toutes les troupes placées sous son commandement, et qui, sans
+compter les non-valeurs, se composaient de douze cents hommes, se
+trouvèrent réunies dans les bois de Machecoul.
+
+Mais revenons de quelques pas en arrière.
+
+Le lecteur a, nous l'espérons, gardé le souvenir de cette nuit agitée où
+le marquis, la Pâlotte, Jacquelin et Aubin Ploguen avaient fait leur
+expédition à la crique de Bel-Râch.
+
+Au retour, Henry du Puiseux, arrivé sur le brick hollandais
+l'_Espérance_, avait remis au marquis les dépêches et les ordres de
+Madame.
+
+Puis, deux paysans, un jeune, Pinson, un vieux, Leneguy, étaient venus
+frapper à la porte du vieux manoir pour demander l'hospitalité.
+
+Nul n'avait soupçonné que Pinson était cette Fernande, dont le marquis
+s'était brusquement séparé. Seul, Aubin Ploguen s'était douté de quelque
+chose; seul, le Breton fidèle avait pressenti qu'un mystère était caché
+sous le déguisement de la jeune fille.
+
+A son réveil, Pinson éprouva ce double et contraire sentiment de la
+crainte et de la joie.
+
+La joie... car elle était près de Jean.
+
+La crainte... car le jeune homme pouvait tout deviner et s'éloigner
+d'elle encore une fois.
+
+Le marquis ne s'aperçut de rien. A peine donna-t-il un regard à ce petit
+paysan qui lui était envoyé; sur la lettre du vieux Gouësnon, il l'avait
+purement et simplement accepté dans son état-major; état-major, hélas!
+dont les fatigues dépassaient souvent celles des simples soldats!
+
+Madame appelait à elle tous ses fidèles pour le 4 mai.
+
+Le marquis de Kardigân, qui ne pouvait savoir qu'à cette date Madame
+était à peine au milieu de son périlleux voyage, commanda tous ses
+hommes pour qu'ils fussent arrivés avec lui dans les bois de Machecoul
+au jour indiqué.
+
+Le voyage de Kardigân à Machecoul se fit par des chemins détournés,
+nuitamment; les douze cents hommes divisés en petites bandes marchaient
+isolément.
+
+Il est vrai que les autorités des communes savaient parfaitement à quoi
+s'en tenir. A mesure que le moment de la prise d'armes approchait, les
+maires dans les cantons, les lieutenants de gendarmerie dans les
+arrondissements se tenaient préparés à tout événement.
+
+Fernande n'avait naturellement pas quitté Jean de Kardigân.
+
+Aubin Ploguen, depuis le départ, suivait silencieusement des yeux cet
+enfant. Il était ravissant, ce petit Pinson!
+
+Le costume des paysans bretons de la côte est d'une élégance
+inconsciente à charmer Neuville ou Stevens, ces maîtres peintres.
+
+Figurez-vous une veste étroite s'arrêtant à la taille, et attachée par
+devant par des boutons de cuivre. Le col de couleur est rabattu,
+laissant apercevoir le cou bien attaché et ferme de la jeune fille. Sur
+ses cheveux bruns elle a mis une perruque blonde, cette longue chevelure
+que les paysans du Morbihan et de l'Ille-et-Vilaine laissent pendre au
+milieu des épaules.
+
+Ces cheveux blonds changeaient l'expression de la physionomie de
+Fernande au point de la rendre méconnaissable.
+
+Malgré les quelques regards que le marquis de Kardigân avait
+indifféremment jetés sur elle, il ne s'était pas un seul instant douté
+que ce petit Pinson cachait ce qu'il adorait par-dessus tout au monde.
+
+Dans la nuit qui suivit le départ, ils arrivèrent aux bois de Machecoul.
+
+La troupe prit son cantonnement sous les fourrés épais.
+
+Aubin s'était écarté de ces cantonnements pour aller chercher des
+approvisionnements nécessaires.
+
+Leneguy, la Pâlotte, Henry de Puiseux, Jean, Pinson, M. Lambquin et deux
+autres paysans formaient l'état-major.
+
+Leneguy tailla à pleines branches et eut bientôt construit un petit
+bûcher derrière lequel vinrent se chauffer les combattants futurs.
+
+Il faisait un vent sec qui passait en sifflant à travers les branches.
+
+Le pauvre Pinson grelottait.
+
+Jean s'en aperçut, et, détachant son manteau, le jeta sur les épaules de
+l'enfant.
+
+--Merci, monsieur, murmura-t-il.
+
+Le marquis ne reconnut pas la voix.
+
+Et pourtant Dieu sait que sa pensée ne se détournait pas de cette
+radieuse image qui restait pour lui comme un paradis perdu.
+
+Le feu flambait joyeusement. La flamme grimpait à mi-hauteur des arbres,
+et nos héros s'étaient couchés à terre, tournés vers cette douce
+chaleur.
+
+Jacquelin dormait, M. Lambquin dormait, les trois paysans dormaient.
+
+Il n'y avait d'éveillés que ceux que secouait une passion humaine.
+
+--Remarques-tu la tristesse de la Pâlotte? demanda Henry à Jean.
+
+--Oui.
+
+--Sais-tu d'où cela vient?
+
+--Non.
+
+--Mon cher, il y a dans cette femme quelque chose qui m'intrigue. Le
+romanesque de sa vie a un côté séduisant. Quand on pense que cette
+paysanne si belle sous sa robe de laine, qu'elle semble être encore une
+grande dame, a été la baronne de Sergaz! Et la baronne de Sergaz n'était
+elle-même qu'une obscure ouvrière de Lille!
+
+--Où veux-tu en venir?
+
+--Tu me traiteras de rêveur.
+
+--Va toujours.
+
+--Eh bien! je suis convaincu qu'il y a en elle quelque chose que nous ne
+connaissons pas: je viens de te le dire, et je suis sûr de ne pas me
+tromper.
+
+--Quoi?
+
+--Eh! si je le savais, je ne te le demanderais pas!
+
+--Enfin...
+
+--Écoute. Ses yeux ont parfois une fixité qui m'inquiète...
+
+Pinson était placé à côté d'Henry de Puiseux. A mesure que le jeune
+homme parlait, il se tournait doucement, afin de prêter une attention
+plus grande à ce qu'il disait.
+
+Il eut un léger tressaillement, et jeta involontairement les yeux sur la
+Pâlotte; en effet, la jeune femme, assise devant le feu, la tête appuyée
+dans la main, semblait rêver profondément. Son regard fixe, dardé sur la
+flamme, paraissait y contempler la suite d'un roman, le spectacle d'un
+drame.
+
+--Dieu! murmura Pinson, elle aime!
+
+Était-ce l'amour?
+
+Henry continua:
+
+--Mon cher Jean, la vie a des fatalités étranges. Plus je vais, plus je
+le sens. Elle est faite de soubresauts et de hasards. Qui nous aurait
+dit, il y a quatre ans, quand la flotte du roi de France partait pour
+Alger, quand il racontait avec joie à LL. AA. RR. Madame la duchesse de
+Berry et Madame la Dauphine, les premiers triomphes de ses soldats, qui
+nous aurait dit qu'une heure viendrait, heure rapprochée, où ce roi
+vainqueur souffrirait en exil, où l'une de ces mêmes princesses
+viendrait partager notre existence de périls et de privations?
+
+Eh bien! ami, je sens qu'un drame va se jouer autour de nous. Il est là,
+dans l'ombre, près de ce feu où nous nous chauffons, près de ce bois où
+nous nous sommes réfugiés.
+
+--Tu rêves!
+
+--Qu'avais-je dit? Tu ne me crois pas!... Tiens! as-tu remarqué ce petit
+Pinson?
+
+--Le fils de Gouësnon?
+
+--Ah! c'est le fils du fameux Gouësnon?
+
+--Oui.
+
+--C'est étonnant...
+
+--Pourquoi?
+
+--Oh! rien.
+
+--Mais que voulais-tu me raconter sur cet enfant?
+
+--Rien, te dis-je...
+
+Pinson avait écouté la suite des paroles d'Henry de Puiseux avec une
+attention aussi grande que le commencement.
+
+Seulement, une crainte vague s'était emparée de son cœur.
+
+Pauvre Fernande!
+
+N'avait-elle donc pas encore fini son dur apprentissage de la
+souffrance?
+
+Henry et Jean avaient cessé de causer. Tous les deux s'étaient
+enveloppés dans leurs manteaux et dormaient. Les deux femmes, seules, ne
+trouvaient pas le sommeil.
+
+Ah! si la Pâlotte avait su!
+
+Mais elle ne pouvait pas savoir. Pinson essuya doucement une larme qui
+coulait sur sa joue.
+
+--Il est là! et il me croit bien loin de lui, pourtant! murmura-t-il.
+
+C'était la seconde fois que cette idée-là lui venait...
+
+Tout à coup, la Pâlotte se redressa. Elle jeta un regard autour d'elle.
+
+Elle crut, sans doute, que personne ne pouvait la voir, car elle se
+pencha vers Jean, comme pour contempler son visage.
+
+Ses yeux brillaient, et la pâleur de son front avait augmenté.
+
+Ce fut une révélation pour Pinson.
+
+--Grand Dieu! dit-il à voix basse, est-ce que M. de Puiseux aurait eu
+raison? Est-ce que?...
+
+Elle n'acheva pas. Une angoisse sourde l'oppressait.
+
+
+
+
+XI
+
+LA PALOTTE ET PINSON
+
+
+Quand vint le matin, tous les soldats rangés sous les ordres du marquis
+de Kardigân étaient réunis dans les bois de Machecoul. Dès lors une vie
+nouvelle commençait pour nos héros.
+
+Madame cessait de s'appeler madame; on ne devait plus la nommer que
+_Mathurine_ ou _ma Tante_, quand elle resterait en paysanne; que
+_Petit-Pierre_, quand, ainsi que Fernande, elle deviendrait un jeune
+gars de Bel-Râch ou d'Erqui.
+
+Le marquis de Kardigân devenait _Jean-Nu-Pieds_, et Henry de Puiseux,
+_Petit-Bleu_.
+
+Jean-Nu-Pieds ordonna de commencer aussitôt les travaux de défense.
+
+Ces travaux étaient fort importants; car il ne fallait pas s'exposer à
+se laisser tourner par les troupes de Louis-Philippe.
+
+Voici en quoi ils consistaient:
+
+Le marquis fit abattre à chaque sentier débouchant de la forêt dans la
+plaine une centaine d'arbres. Ces arbres, placés en travers de la sente,
+formèrent un obstacle infranchissable devant lequel devaient s'arrêter
+les soldats, pendant que les chouans feraient feu, abrités derrière
+leurs palissades.
+
+Ce travail dura toute la matinée, et chacun y prit part, Pinson et
+Jacquelin comme les plus grands.
+
+A midi, les chouans commencèrent à visiter leurs armes à feu.
+
+Puis, le marquis fixa à chaque escouade son cantonnement particulier.
+
+Les onze ou douze cents hommes placés sous son commandement étaient
+divisés en dix bataillons de cent quinze hommes chacun environ; cinq
+bataillons avaient pour chef Henry de Puiseux; les cinq autres
+Jean-Nu-Pieds. A son tour, chaque bataillon formait quatre escouades de
+vingt-cinq à trente hommes.
+
+Au milieu des bois de Machecoul s'élèvent des grottes vastes, qui ont dû
+être autrefois des dolmens, ces autels où les prêtres druidiques
+offraient des sacrifices humains à leurs dieux sanglants. Là étaient
+emmagasinés des cartouches et des vivres. Il y en avait pour deux mois.
+Et quand ces provisions seraient épuisées, la mer se chargerait, par le
+vaisseau l'_Espérance_ ou un autre, d'en apporter de nouvelles.
+
+Le soir de ce second jour, on distribua des vedettes.
+
+Jean et Henry avaient à peine une heure à eux pour causer. Tout leur
+temps était absorbé par les soins de leurs commandements.
+
+Une huitaine de jours s'écoulèrent ainsi: on était au 13 mai.
+Jean-Nu-Pieds commençait à devenir inquiet du retard éprouvé par Madame.
+
+Il savait cependant que Son Altesse était en France, et que la tentative
+de Marseille avait échoué.
+
+Toutes ces préoccupations avaient naturellement empêché le marquis de
+remarquer Pinson. Mais si, lui, n'avait pas prêté son attention au
+prétendu fils du vieux Gouësnon, il n'en était pas de même d'Aubin
+Ploguen et de la Pâlotte.
+
+Le Breton et la jeune femme, pour des raisons différentes, il est vrai,
+voyaient plus clair que les autres. Seulement, Aubin était arrivé à une
+certitude presque complète, tandis que la Pâlotte ne faisait encore que
+soupçonner.
+
+Fernande semblait ne pas se douter ni s'apercevoir de la surveillance
+dont elle était l'objet. Comment la pauvre enfant se serait-elle méfiée?
+
+Il est vrai que le regard calme d'Aubin Ploguen la gênait quand il
+s'arrêtait sur elle.
+
+Mais la loyauté qu'elle lisait dans cet œil clair ne lui inspirait
+aucune crainte.
+
+Quant à Henry de Puiseux, il avait oublié presque entièrement les
+soupçons qui lui étaient venus tout d'abord.
+
+Vers le 17 mai, Jean-Nu-Pieds reçut la proclamation et la circulaire
+écrites par Madame au château de M. de Dampierre, proclamation et
+circulaire que le lecteur connaît déjà.
+
+Dès lors, en calculant l'arrivée probable de Madame, il pouvait fixer le
+jour où il se rendrait auprès d'elle.
+
+D'un autre côté, comme naturellement plus approchait le moment de la
+lutte, plus il fallait augmenter la surveillance, il fit faire de
+nouveaux travaux de défense.
+
+Les bois de Machecoul ne pouvaient être attaqués que sur leur versant
+nord. Il résolut de les enceindre de ce côté-là par un long fossé
+circulaire qui formerait une espèce de contrefort.
+
+Il fut arrêté que les travailleurs partiraient dès l'aube, pendant que
+la Pâlotte, Jacquelin et Pinson iraient à Nantes aux nouvelles.
+
+La Pâlotte accepta cette mission avec joie; mais quand elle sut que
+Pinson devait l'accompagner, elle ordonna à son fils de rester dans les
+bois.
+
+Elle désirait sans doute rester seule avec ce singulier paysan qui avait
+les pieds si petits et les mains si blanches.
+
+Ils partirent tous les deux au matin, emportant des provisions pour la
+journée.
+
+Fernande, loin de dépérir dans cette vie de fatigues et de dangers,
+prenait chaque jour de nouvelles forces. Il y a de ces natures que
+l'existence active grandit et réconforte.
+
+--Viens, petit, dit la Pâlotte en prenant le bras de la jeune fille.
+
+Pinson dégagea son bras tranquillement, sans brusquerie, et suivit la
+Pâlotte qui avait pris le sentier de la plaine.
+
+--C'est étrange, pensa la Pâlotte.
+
+Les deux femmes descendaient le petit chemin tout vert, ombragé par des
+arbres épais, dans lesquels chantaient les oiseaux, qui fêtaient le
+printemps.
+
+De temps en temps, elle jetait un regard curieux sur son compagnon, non
+qu'elle eût deviné une femme dans Pinson: elle était à mille lieues de
+cette idée, mais elle avait la prescience qu'on lui cachait un mystère,
+peut-être même un danger menaçant pour Jean de Kardigân.
+
+Fernande se taisait. Quand le cœur est rempli de pensées, les lèvres
+restent muettes.
+
+Arrivées au tiers de leur course, la Pâlotte tira de son bissac le
+déjeuner et proposa à Pinson de prendre des forces:
+
+--Au reste, petit, tu dois connaître le pays, dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Est-ce que tu n'es pas de Savenay?
+
+--En effet.
+
+--Ton père, le vieux Gouësnon, chez lequel nous arriverons à la nuit,
+car n'oublie pas que nous ne devons pas nous montrer de jour, ton père,
+le vieux Gouësnon, pourra bien nous offrir l'hospitalité?
+
+--Certainement...
+
+Il y eut un silence.
+
+La Pâlotte avait fait deux parts de la viande froide et du pain emportés
+par elle.
+
+--Tiens, prends, petit.
+
+Et elle lui tendit sa part du déjeuner.
+
+--Merci.
+
+--Sais-tu que tu n'es pas bavard? continua la Pâlotte.
+
+--C'est que je parle mal le français, répondit Pinson, avec un léger
+embarras et en traînant un peu sur ses mots, comme s'il eût fait un
+effort pour les trouver.
+
+--Tu connais mieux le bas-breton, n'est-il pas vrai?
+
+--Dame!...
+
+--Eh bien! veux-tu m'en dire quelques mots? C'est une vraie musique,
+votre langage de ces côtés-ci, et je n'aime rien tant que l'entendre.
+
+Fernande avait été élevée aux environs de Savenay, nous l'avons dit.
+Elle connaissait donc à merveille le patois breton, et rien ne lui était
+plus facile que de contenter la Pâlotte.
+
+Celle-ci vit que cette première épreuve échouait. Elle remit à plus tard
+la suite.
+
+--Allons, en route, petit, dit-elle.
+
+Toutes les deux reprirent leur marche. Au reste, elles n'avaient pas à
+se hâter; de Machecoul à Nantes il y a à peine une demi-journée de
+marche. Elles devaient seulement entrer à la nuit tombante dans la
+capitale de la Loire-Inférieure, où le vieux Gouësnon était venu de
+Savenay, exprès pour les recevoir et leur donner des nouvelles.
+
+Elles tournèrent donc à droite, laissant sur la gauche le lac de
+Grandlieu, et dépassèrent bientôt Château-Thibaut.
+
+--Avons-nous des amis ici? demanda la Pâlotte, qui montra à son
+compagnon le village assis à leurs pieds au bas de la colline.
+
+Cette demande augmenta encore la gêne de Pinson, qui de rouge qu'elle
+était devint blanche.
+
+--Mais...
+
+--Tu ne le sais pas?
+
+--Si... je le sais...
+
+--Aussi... je me disais que c'eût été trop étonnant. Comment!
+toi...--toi qui es du pays...--car tu es du pays...--ne connaîtrais-tu
+pas ce château?
+
+--Mais je le connais, je le connais.
+
+--En bien! à qui appartient-il?
+
+En faisant cette question, la Pâlotte ne se doutait pas de l'effet
+qu'elle produisait sur Fernande.
+
+--Il appartient à un bleu, murmura-t-elle d'une voix étranglée.
+
+--A un bleu?
+
+--Oui.
+
+--Et comment s'appelle-t-il? Tu dois le savoir, puisque tu es... puisque
+tu es du pays.
+
+--Il s'appelle...
+
+Elle s'arrêta et ajouta plus bas:
+
+--Monsieur Grégoire...
+
+En effet, la maison était un bien de son père.
+
+
+
+
+XII
+
+OU LA PALOTTE GUETTE
+
+
+Le reste du voyage fut silencieux jusqu'à Nantes. Elles y arrivèrent à
+la nuit tombée. La Pâlotte réfléchissait aux étrangetés de Pinson;
+Pinson s'effrayait des questions réitérées de la Pâlotte.
+
+Celle-ci était de plus en plus persuadée que son compagnon lui cachait
+la vérité. Mais elle ne le soupçonnait pas d'être une femme.
+
+Non. Aubin Ploguen seul avait eu comme une arrière-pensée de la réalité;
+mais la Palôtte croyait que Pinson était un espion envoyé par les
+autorités de Louis-Philippe.
+
+Comment M. de Kardigân eût-il pu se méfier de cet enfant?
+
+Le vieux Gouësnon les attendait dans une petite maison, à l'extrémité
+des ponts de Cé.
+
+Il vint les bras ouverts à Pinson, et l'embrassa en disant:
+
+--Bonjours, mon gars!
+
+--Il le connaît donc! pensa la Pâlotte, alors il n'aurait pas menti.
+
+En effet, il était bien difficile de se méfier du vieux Gouësnon, un
+austère chouan, le seul vivant de ceux qui avaient fait toutes les
+guerres de Vendée depuis 1793.
+
+On citait avec orgueil, dans la lande, un mot de Charles X, qui avait
+dit:
+
+--Le paysan Gouësnon est un bon gentilhomme.
+
+Gouësnon conduisit les deux femmes aux deux couchettes qui leur avaient
+été préparées.
+
+Ces deux couchettes étaient placées dans des mansardes attenantes l'une
+à l'autre. Pinson avait l'air d'être brisé de fatigue. La Pâlotte allait
+s'étendre sur son lit, quand il lui sembla entendre un bruit de pas au
+dehors.
+
+Elle ouvrit la petite fenêtre de sa mansarde et regarda.
+
+En effet, la chambre de Jacqueline était au premier étage, et de là, on
+pouvait facilement voir et entendre dans la rue.
+
+Elle se pencha.
+
+Il faisait nuit. Une clarté douce s'épandait sur tous les objets,
+colorant de ses reflets mats les murailles de la maison. Or, contre
+cette muraille se tenait appuyé un homme, enveloppé d'un manteau, et
+dont un chapeau couvrait le visage.
+
+Cet homme ne pouvait se douter de l'espionnage dont il était l'objet. Au
+reste, il n'eût pu apercevoir la Pâlotte, à demi cachée derrière les
+contrebas de la mansarde.
+
+Il attendit là pendant un quart d'heure.
+
+Cependant la ruelle était déserte. Personne, en ce temps troublé, ne se
+serait risqué si tard en un quartier isolé.
+
+Au delà du cercle des maisons, on voyait l'enfilade des ponts de Cé,
+déserts eux aussi.
+
+Quand un quart d'heure se fut écoulé, l'homme se retourna, et ramassant
+un petit caillou sur le sol, le jeta contre les vitres de la mansarde
+occupée par Pinson. La Pâlotte avait éteint sa chandelle. Celle du petit
+gars se reflétait encore derrière les fenêtres. Était-ce donc un signal?
+
+Jacqueline retenait son souffle pour ne pas trahir sa présence, elle se
+croyait en face d'une machination infâme: qui sait si elle n'était pas
+sur la trace d'un complot d'espionnage?
+
+Deux fois de suite l'homme embusqué jeta des pierres contre les vitres.
+La fenêtre de Pinson ne s'ouvrit pas. Enfin, il se mit à frapper cinq
+fois dans ses mains, à intervalles inégaux.
+
+Aussitôt la fenêtre s'ouvrit.
+
+--Est-ce vous? dit la voix de Pinson.
+
+--Oui.
+
+--Quand êtes-vous arrivé de Paris?
+
+--Hier matin.
+
+--Que m'apportez-vous?
+
+--Une lettre.
+
+--Ah!
+
+Pinson prononça ce mot d'une voix étouffée.
+
+--Comment ferez-vous pour me l'envoyer?
+
+--Avez-vous une corde?
+
+--Oui.
+
+--Laissez-la pendre. J'y attacherai la lettre.
+
+Pinson fit glisser le long de la maison une ficelle assez forte. Elle se
+releva bientôt tirée par la main émue de la jeune fille, et la Pâlotte
+aperçut distinctement un morceau de papier blanc à son extrémité.
+
+--Si je pouvais m'en emparer? pensa-t-elle. Comment faire?
+
+--Merci, ami, murmura Pinson. Vous avez été bon et dévoué, merci!
+
+--J'ai quelque chose à vous demander?
+
+--A moi?
+
+--Oui.
+
+--Parlez vite. Si cela est en mon pouvoir...
+
+--Je veux pénétrer dans les bois de Machecoul.
+
+--C'est impossible!
+
+--Impossible? N'importe! il le faut.
+
+--Hélas! Jérôme, que me demandez-vous là? Je sens qu'on se méfie de moi
+là-bas. Le vieux Gouësnon m'a pourtant fait passer pour son fils, ce
+devrait être un titre suffisant. Mais non. Je devine aux regards qu'on
+me lance qu'on me redoute: un enfant!
+
+--Ils sont donc soupçonneux?
+
+--Oh! oui.
+
+--Comment faire?
+
+--Pourquoi teniez-vous à pénétrer dans les bois de Machecoul?
+
+--Ce serait trop long à vous raconter. Attendez que je puisse causer
+longuement avec vous.
+
+--Avez-vous vu mon père?
+
+--Oui.
+
+--Écoutez-moi aussi, je veux absolument vous parler. Demain soir nous
+serons, ma compagne et moi, dans la cabane de Jozon le pêcheur, au bord
+du lac de Grandlieu. Allez au château de M. Grégoire, à Château-Thibaut.
+Vous direz que vous venez de ma part et on vous ouvrira. Demain soir, à
+onze heures, j'irai vous attendre dans une barque, qui est à cent mètres
+environ de la cabane de Jozon. La barque est cachée sous des arbres
+très-feuillus; on ne pourra nous voir.
+
+--Bien. A demain!
+
+--A demain. Vous n'oublierez rien?
+
+--Non...
+
+La fenêtre se referma, et la Pâlotte n'entendit plus que le bruit des
+pas d'un homme qui s'éloignait.
+
+Elle rentra dans sa mansarde, et, haletante, émue jusqu'au fond de
+l'âme, elle se mit à réfléchir à la portée, à la signification de la
+scène nocturne qu'elle venait de surprendre.
+
+--J'avais bien deviné, pensait-elle. Ce Pinson est un espion, un
+traître! Il veut vendre le maître... Mais je suis là, moi!
+
+Elle marchait dans l'étroite chambre, les bras croisés sur sa poitrine;
+un feu sombre brillait dans ses yeux.
+
+--Et tous ces hommes qui sont les amis du maître n'ont rien vu! Ils ont
+cru à ce Pinson! Oui, mais eux, ce ne sont que les amis, tandis que
+moi... tandis que moi!...
+
+Elle s'arrêta.
+
+Puis, elle reprit avec une animation croissante:
+
+--Je garderai ce secret pour moi seule. Je veux être seule à veiller...
+Quand il saura que je l'ai sauvé, peut-être son cœur s'amollira, et
+alors!...
+
+Un sourire vint effleurer la lèvre de cette splendide créature.
+
+Elle resta quelques instants encore à rêver; puis elle s'étendit sur sa
+couchette. Mais elle ne put dormir.
+
+Le lendemain, dès l'aube, elle était debout, n'ayant pu réussir à fermer
+l'œil de la nuit.
+
+Elle avait réfléchi. La complicité de Gouësnon dans une trahison lui
+paraissait inadmissible. Le mieux était de croire, selon elle, que la
+religion du vieux chouan avait été surprise.
+
+En tous cas, elle était frappée de ce qu'avait dit Pinson.
+
+--Vous irez de ma part à la maison de M. Grégoire, à Château-Thibaut, et
+l'on vous ouvrira.
+
+Or, quand la veille, elle avait demandé à Pinson qui était ce M.
+Grégoire, Pinson lui avait répondu: C'est un bleu.
+
+Au reste, l'enfant avait dit vrai. Gouësnon les envoya au lac de
+Grandlieu. Sa maison du pont de Cé était observée. Il valait mieux ne
+pas exposer les dépêches à être surprises.
+
+La journée s'écoula entièrement, sans que ni l'une ni l'autre ne
+sortissent. La Pâlotte feignait de ne rien savoir. Au rebours de la
+veille, où elle s'était montrée méfiante avec son compagnon, elle fut
+plus pleine d'entrain et de gaieté en lui parlant.
+
+Puis, à quatre heures du soir, Gouësnon fit atteler une petite
+charrette. On la remplit de foin et de paille, comme pour simuler le
+retour d'un marché, les deux femmes montèrent sur le petit banc, et
+Gouësnon prit place à côté d'elles.
+
+En deux heures ils arrivèrent à Château-Thibaut. Sur la route, ils
+rencontrèrent des soldats. A une lieue et demie du village, un groupe
+d'hommes sur la route.
+
+--Arrête, la voiture, cria une voix mâle.
+
+Gouësnon retint son cheval. Celui qui avait crié s'approcha.
+
+C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, haut en couleur, de
+grande taille et d'expression énergique. Il portait les insignes de
+général de brigade. Le cordon de commandeur de la Légion d'honneur
+brillait à son cou.
+
+Cet homme était le général Dermoncourt, récemment envoyé de Paris pour
+commander la subdivision de la Loire-Inférieure.
+
+Gouësnon le reconnut sans doute, car il porta béatement la main à son
+béret, en prenant cette mine niaise que savent si bien se donner les
+Bretons dans les circonstances difficiles. Que voulez-vous? La Bretagne
+est si près de la Normandie!
+
+--Où vas-tu? demanda le général.
+
+--Où je vas, monsieur?
+
+Il y eut un silence. Dermoncourt observait attentivement le paysan.
+
+--Ah! mon gaillard, je te connais! dit-il. Holà! deux hommes, pour
+m'empoigner celui-là!...
+
+
+
+
+XIII
+
+BLANCS ET BLEUS
+
+
+A l'ordre du général Dermoncourt, deux chasseurs à cheval s'élancèrent.
+
+Avant que Gouësnon ait pu se défendre, il était jeté à bas de la
+charrette et conduit au milieu d'un groupe de soldats.
+
+Le paysan ne dit pas un mot. Il se contenta de jeter un coup d'œil à
+Pinson, coup d'œil énergique, qui contenait un monde de paroles.
+
+Pinson-Fernande feignit de n'avoir rien vu. Mais se tournant vers le
+général Dermoncourt:
+
+--Comment, général, vous arrêtez mon ami Gouësnon?
+
+--Tais-toi, blanc-bec! Et toi, le vieux, avance à l'ordre. Dis-moi, te
+rappelles-tu le capitaine républicain commandant l'escouade qui prit
+Charette?
+
+--Oui, répondit Gouësnon d'une voix grave et sombre.
+
+--L'as-tu reconnu?
+
+Le paysan darda sur l'officier son regard farouche:
+
+--Oui...
+
+Il y eut un silence, pendant lequel ces deux hommes, ennemis éternels
+l'un de l'autre, se regardèrent attentivement.
+
+--Ah! tu le reconnais? reprit Dermoncourt de sa voix sèche et vibrante.
+Eh bien, tu as bonne mémoire. Je ne t'ai pas oublié, mon gars! Tu étais
+dans le bois, à cinq mètres de la place où Charette gisait, blessé à
+mort; ce qui n'a pas empêché les gredins de Nantes de le fusiller...
+lui, un soldat... lui, un héros!... Moi, j'étais le capitaine. Quand je
+me suis avancé vers lui, pour le relever, tu t'es adossé contre un
+arbre... Je te vois encore! et tu m'as tiré un coup de fusil. Est-ce
+vrai?
+
+--C'est vrai!
+
+--Tu vois que j'ai la mémoire bonne, mon gars. Tes cheveux et ta barbe
+ont blanchi comme les miens. N'importe: les événements et les années ont
+passé sur nous sans nous changer tous les deux...
+
+Gouësnon s'était redressé.
+
+Un feu sombre luisait dans son œil. Il se croisa les bras et se postant
+en face du général:
+
+--Je ne sais pas mentir! dit-il. Oui, je vous reconnais, moi aussi! je
+vous l'ai avoué. Vous êtes le bleu qui a relevé Charette... J'ai tiré
+sur vous... je vous haïssais... je vous hais encore! Et après? Il n'y a
+rien de changé, comme vous dites: vous à gauche, moi à droite.
+Empoignez-moi, si bon vous semble; faites-moi fusiller, par rancune: je
+m'en soucie comme d'une noix verte. Que j'aie le temps de me recommander
+à la bonne Dame-d'Auray, et je serai content. Allons, faites vite! Vous
+êtes bleu, je suis blanc: ni vous, ni moi, n'aimons à attendre!
+
+Rien ne saurait rendre l'énergie sauvage avec laquelle Gouësnon prononça
+ces paroles. Les soldats de Dermoncourt se regardaient, émus malgré eux
+par le courage de cet homme qui, adossé à la mort, se retournait comme
+le sanglier pour se défendre encore.
+
+Le général mâchait sa moustache grise avec acharnement. Lui aussi était
+impressionné. C'était un honnête homme, fort dans le danger, calme dans
+le repos.
+
+A quarante ans de distance, il retrouvait les mêmes haines, les mêmes
+colères. Et lui, le républicain convaincu, lui, qui avait traversé
+l'épopée impériale en gardant sa conviction pure et entière, il se
+demandait quel pouvait bien être ce principe qui faisait si grands, si
+fermes dans leur foi, ces hommes, toujours les mêmes.
+
+--Écoute bien, vieux, reprit-il. Je t'ai fait arrêter, non pour le
+passé, mais pour le présent... Jadis, en venant au secours de ton
+général et en tirant sur moi comme sur un lapin, tu as fait ton devoir:
+exactement comme je fais le mien aujourd'hui. Mais, comprends-moi: tu
+m'es suspect. On m'a dit que les blancs s'étaient réfugiés dans les bois
+de Machecoul... Je te rencontre sur le chemin de Machecoul... Tu saisis,
+hein? Explique-toi, allons!
+
+Pinson avait suivi cette scène impressionnante avec une évidente
+émotion. Il s'avança vers Dermoncourt.
+
+--Général, dit-il...
+
+--Ah! c'est encore toi, blanc-bec?
+
+--Oui, c'est encore moi. J'ai à vous dire une chose importante.
+
+--Eh bien! parle...
+
+--Non.
+
+--Tu ne veux pas parler?
+
+--A vous, si; mais devant tous vos soldats, jamais!
+
+Dermoncourt savait qu'en temps de guerre il ne faut rien négliger. Il
+poussa son cheval sur le côté, et fit signe à Pinson de s'approcher.
+
+Quand le jeune gars fut à portée, il le saisit par la ceinture et, le
+hissant jusqu'à lui, l'assit sur le devant de sa selle.
+
+--Allons, que veux-tu?
+
+--Général, dit Pinson à voix basse, et de façon à n'être entendu que de
+l'officier général, me reconnaissez-vous?
+
+--Toi!
+
+--Oui, moi.
+
+--Non!...
+
+--Je suis Fernande Grégoire.
+
+Dermoncourt fit un tel soubresaut que son cheval recula.
+
+--La fille de votre ami M. Grégoire, continua Pinson, le républicain,
+comme vous.
+
+--Vous, Fernande!...
+
+En effet, Dermoncourt était un des meilleurs amis du conventionnel. Bien
+souvent il avait fait sauter Fernande sur ses genoux quand elle était
+enfant.
+
+--Oui, je comprends, dit-elle, vous ne reconnaissez plus votre Fernande.
+Ces cheveux blonds la changent plus que les cheveux blancs n'ont changé
+Gouësnon...
+
+--Comment êtes-vous ici?
+
+--Vous ne comprenez pas encore?
+
+--Sous ce costume?...
+
+--J'étais à Château-Thibaut, chez mon père, quand le mouvement vendéen a
+éclaté. Je suis sûre des paysans de chez nous. Mais les autres, ceux des
+paroisses d'à côté, pouvaient m'arrêter. Alors, quand je suis obligée
+d'aller à Nantes, je me déguise, et Gouësnon me conduit. Son royalisme
+est connu: nul n'oserait me prendre avec lui.
+
+L'explication était tellement simple que le général Dermoncourt n'hésita
+pas.
+
+--Allons, descends, mon petit gars, fit-il tout haut à Fernande.
+
+Pinson se laissa glisser le long de la selle et courut remonter en
+voiture.
+
+--Quant à toi, vieux, dit-il à Gouësnon, tu es libre. Lâchez-le, vous
+autres.
+
+Le chouan reprit sa place dans la charrette.
+
+--A vous revoir, mon général! dit-il.
+
+--Bah! je ne te souhaite pas de me revoir! répondit l'officier. Bon
+voyage, les enfants.
+
+La carriole reprit sa route dans la direction du lac de Grandlieu,
+pendant que Dermoncourt et son escorte retournaient à Nantes.
+
+A mesure que Gouësnon avançait, il comprenait la portée des paroles du
+général. Comme on savait les blancs dans les bois de Machecoul, des
+patrouilles nombreuses circulaient autour de Château-Thibaut et du lac.
+
+A six heures ils arrivaient au village. A sept heures, en suivant de
+nombreux détours, ils débouchaient sur le lac, et Gouësnon conduisait
+ses voyageurs à la petite cabane du garde.
+
+La Pâlotte, depuis la rencontre faite sur la route, était plus que
+jamais convaincue que Pinson était un espion. S'il en était autrement,
+comment expliquer que Dermoncourt aurait rendu le chouan si vite à la
+liberté? Elle se répétait tout bas les paroles que l'inconnu de la nuit
+avait dites à Pinson:
+
+--Il faut que je pénètre dans les bois de Machecoul.
+
+Et la réponse du petit gars:
+
+--Demain, à onze heures du soir, j'irai vous attendre dans une barque
+qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est
+cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir!
+
+Quand ils furent enfermés tous les trois dans cette cabane, Gouësnon mit
+sur le banc de pierre, qui servait de lit à Jozon, un dîner composé de
+pain et de figues sèches. Après «le dîner», il alluma sa pipe et se
+plongea dans ses songes.
+
+La Pâlotte, elle, ne perdait pas des yeux Pinson, qui feignait de
+dormir.
+
+Quand la jeune femme crut que le petit gars dormait, elle se leva
+doucement. Elle ouvrit avec précaution la porte de la cabane et se
+dirigea vers la route.
+
+Fernande ne prêta qu'une attention médiocre à ce départ. Un instant
+après, la Pâlotte rentra; dans un coin de la cabane, Jozon avait entassé
+les outils de menuiserie qui lui servaient à radouber sa barque ou à
+réparer les dommages que le vent faisait à sa maisonnette.
+
+Elle prit un vilbrequin et sortit. Mais elle avait eu le temps de
+s'emparer de l'outil et de le cacher sous sa robe, avant que Fernande
+s'en aperçût.
+
+Au reste, la jeune fille dormait presque. Les fatigues physiques et
+morales de son être l'épuisaient.
+
+La Pâlotte avait quitté la cabane à huit heures; à dix heures, elle
+revint.
+
+Pinson attendait avec impatience l'heure du rendez-vous qu'elle avait
+donné à Jérôme, car l'homme embusqué de la nuit précédente n'était autre
+que notre ancienne connaissance, l'ouvrier Jérôme Hébrard.
+
+Fernande avançait doucement, sous la nuit étoilée, vers la barque qui
+attendait sous son dôme de feuillage. Elle l'aperçut bientôt. Mais la
+barque était vide. Jérôme n'y était pas...
+
+
+
+
+XIV
+
+LA JALOUSIE DE L'UNE ET L'AMOUR DE L'AUTRE
+
+
+Fernande regarda attentivement à droite et à gauche. Elle espérait
+apercevoir Jérôme. Rien ne paraissait.
+
+Alors elle se glissa dans le feuillage, entra dans la barque et
+attendit.
+
+Quand elle était seule, la pauvre enfant aimait à donner libre essor à
+ses rêves. Elle aimait à reporter sa pensée sur celui qu'elle avait
+choisi entre tous, et dont elle se sentait bien à jamais séparée.
+
+Combien de temps dura cette sorte de rêve?
+
+Il lui eût été impossible de le dire.
+
+Elle avait d'abord pensé à cette étrange disparition de Jérôme. Comment
+et pourquoi l'ouvrier n'était-il pas au rendez-vous donné?
+
+Puis la lassitude reprit le dessus. Elle attendit avec une impatience
+moins fébrile, et enfin, elle s'endormit de nouveau, épuisée, comme dans
+la cabane.
+
+ * * * * *
+
+Il faisait une radieuse nuit de printemps. De douces effluves
+remplissaient l'air.
+
+Par instants, la barque inclinée légèrement au gré des vagues invisibles
+du lac, s'agitait et semblait s'éloigner du rivage.
+
+Une tête de femme, pâle et triste, parut dans l'encadrement des feuilles
+tombantes. Cette femme s'arrêta un instant, examinant avec soin
+l'étendue de l'eau.
+
+C'était la Pâlotte.
+
+Quand elle se fut assurée que le petit Pinson dormait, elle se glissa
+dans la barque et détacha l'amarre qui la retenait à la rive.
+
+L'esquif entraîné commença de s'éloigner doucement, et prit le large.
+
+La Pâlotte n'était pas reconnaissable. Un long et épais manteau la
+recouvrait entièrement.
+
+Assise à l'arrière on n'eût pu reconnaître son sexe. Était-ce un homme
+on une femme, cette statue sombre qui se tenait là immobile?
+
+La barque filait toujours, entraînée par le remous caché.
+
+La Pâlotte regardait fixement le petit gars. Un éclair d'orgueil se
+lisait dans son regard.
+
+De temps à autre, elle reportait les yeux sur la côte, et ne pouvait
+cacher sa joie en la voyant fuir du regard.
+
+Quand l'esquif fut parvenu au milieu du lac de Grandlieu, la Pâlotte
+étendit la main et toucha Pinson à l'épaule.
+
+La jeune fille souriait tristement dans son rêve. Elle murmurait encore
+le refrain de la naïve chanson bretonne:
+
+Je ne peux pas me consoler,
+Mon ami vient de s'en aller!
+
+--Pourquoi chante-t-il cela? pensa la Pâlotte.
+
+Une seconde fois elle éveilla Pinson.
+
+L'enfant ouvrit les yeux, et aperçut devant lui cette ombre assise.
+
+--C'est vous, Jérôme? dit-il.
+
+La Pâlotte entr'ouvrit son manteau. Un rayon de lune tombant d'aplomb
+sur elle l'enveloppa de clarté.
+
+--C'est... c'est vous!... balbutia Fernande.
+
+--Oui, c'est moi.
+
+--Pourquoi? Dieu! Pourquoi?...
+
+--Pourquoi je suis ici? Parce que je me méfiais de vous. J'ai tout
+entendu la nuit dernière; et je suis sûre, maintenant, de ce que je ne
+faisais encore que soupçonner.
+
+--Je... je ne... comprends pas.
+
+--Vous allez comprendre, reprit la Pâlotte de sa voix glacée. Ah! vous
+avez cru que je vous laisserais trahir le maître, le vendre? Allons
+donc!
+
+Fernande se souleva à moitié sur le banc vermoulu de la barque.
+
+--Trahir le maître! le vendre! moi! Trahir Jean?... Oh!
+
+Elle se cacha la figure avec un mouvement d'horreur tel, que la
+conviction de la Pâlotte fut un moment ébranlée.
+
+--Je veillais, continua-t-elle bientôt, je veillais et je sais tout
+maintenant. Vous êtes venu parmi nous pour deviner nos secrets et les
+livrer; pour connaître le fort et le faible de vos prétendus amis et les
+livrer. Ne niez pas... j'ai tout entendu la nuit dernière, je vous le
+répète.--Vous n'êtes pas le fils de Gouësnon. Qui êtes-vous donc, sinon
+un espion? vous qui d'un mot calmez la colère d'un général et faites
+rendre la liberté à un chouan?
+
+Et comme Pinson, écrasé de stupeur, ne répondait pas elle ajouta:
+
+--Je vais vous le dire, vous êtes un espion! Tu es un de ces maudits qui
+viennent...
+
+La Pâlotte ne put continuer.
+
+Comprenait-elle le passé? Comprenait-elle qu'elle avait joué, elle
+aussi, ce rôle odieux qu'elle reprochait à Pinson?
+
+--N'importe! je te tiens là et tu vas mourir!
+
+--Mourir!
+
+--Oui.
+
+--Mais...
+
+--Tais-toi. Tu ne saurais m'émouvoir. Tu vas mourir. Ton Jérôme, ce
+complice de ton crime, est prisonnier des nôtres à l'heure qu'il est.
+Ah! tu te croyais en sûreté chez ce Grégoire, dont tu lui avais ouvert
+la maison? Eh bien, moi, je l'ai dénoncé aux chouans, et, à cette heure,
+il est transporté dans les bois de Machecoul... Tu vas mourir!
+
+--Madame, dit doucement Fernande, il y a un secret en moi, c'est vrai...
+
+--Ton secret? Les vagues du lac de Grandlieu vont l'étouffer!
+Puissent-elles être assez fortes pour en laver la souillure. Pendant que
+tu dormais... là-bas... dans la cabane... j'ai pris une vrille, et
+patiemment, pendant deux heures, j'ai creusé le fond de cette barque.
+Que j'ôte le tampon de feuilles placé dans cette plaie de l'esquif,
+et...
+
+Fernande poussa un cri sourd.
+
+Elle comprenait!...
+
+En effet, l'eau commençait à entrer dans la barque; elle perçait à
+travers les feuilles vertes que la Pâlotte avait mises dans le trou fait
+par la vrille.
+
+--Malheureuse! s'écria Pinson. Vous ne saviez pas qui j'étais!... et
+vous avez cru!... Jérôme, que vous croyiez un complice, Jérôme est un
+ami de Jean, comme moi. Il voulait pénétrer dans les bois de Machecoul
+pour voir le maître... Ah! votre haine nous a bien servis: il l'aura
+vu... Savez-vous d'où il venait? M. de Chateaubriand l'envoyait à
+Machecoul prévenir M. de Kardigân d'une trahison qu'il a surprise...
+
+--Après? et vous?
+
+--Moi?...
+
+Fernande hésita un moment.
+
+Puis, d'un brusque geste, comme si elle eût deviné qu'elle était entre
+la vie et la mort et qu'il n'y avait pas à hésiter, elle arracha sa
+perruque blonde.
+
+La Pâlotte resta stupéfaite.
+
+Elle avait une femme devant elle.
+
+--Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas? dit Fernande avec hauteur.
+
+--Vous... une femme!
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi ce déguisement?
+
+--Ceci est mon secret.
+
+--Alors gardez votre secret; moi, je garde mon soupçon. Une femme qui se
+déguise et vient pour nous... c'est un espion! Je me rappelle la légende
+qui m'a été contée, la légende de 93. Ce chef vendéen que le Directoire
+ne pouvant écraser par les armes, fit vaincre par une femme à lui!
+
+--Malheureuse!
+
+--Écoutez. Je sais ce que peut ce pouvoir occulte de la rue de
+Jérusalem. J'en ai trop souffert pour ne pas le connaître et le
+redouter. Vous allez me dire, me prouver qui vous êtes, ou sinon...
+
+Fernande secoua la tête.
+
+--Je ne vous le dirai pas.
+
+--Alors...
+
+--Vous me tuerez?
+
+--Comme un chien! comme un animal dangereux qu'on noie pour se
+débarrasser de lui! Je n'ai qu'à ôter ces feuilles, et...
+
+Un violent combat se livrait en Fernande. Mourir quand elle vivait
+auprès de Jean, quand elle pouvait le voir, lui parler peut-être, et ne
+pas être reconnue par lui... Non! non! ce serait trop affreux.
+
+Ah! si la mort était venue quand elle se trouvait à Paris, souffrante et
+malheureuse, oh! comme alors elle l'eût acceptée avec joie!
+
+Elle voulut vivre.
+
+D'un mouvement rapide, elle se leva.
+
+--Madame, vous me tueriez si je ne parlais pas... Je parlerai.
+
+--Enfin!...
+
+--Je suis une femme qui aime M. de Kardigân et qui est aimée de lui. Un
+crime nous sépare... Mais j'ai voulu pouvoir veiller sur lui... J'ai
+voulu respirer le même air que lui. Comprenez-vous?
+
+Si elle comprenait!
+
+Un frémissement fiévreux agitait le corps de la Pâlotte. Son visage
+était devenu soudainement d'une pâleur mortelle.
+
+--Ah! vous l'aimez... et il vous aime?...
+
+Elle se dressa de toute sa hauteur.
+
+--Vous voyez où nous sommes ici! murmura-t-elle d'une voix stridente. Eh
+bien, jamais vous ne pourrez regagner la rive... Jamais! c'est
+impossible. Moi, je suis forte, j'ai joué avec les vagues tout enfant...
+Moi, je vivrai et vous, vous allez mourir.
+
+--Grand Dieu!
+
+--Regardez-moi! Vous n'aviez donc pas lu dans mes yeux comme moi j'avais
+lu dans les vôtres? Vous l'aimez et il vous aime... Eh bien! c'est pour
+cela que vous allez mourir!
+
+--Par pitié!
+
+--Je l'aime, moi aussi, dit-elle.
+
+Et elle arracha le tampon de feuilles qui empêchait l'eau de pénétrer
+dans la barque.
+
+Le trou fait par l'outil n'avait guère que dix millimètres de diamètre,
+aussi l'eau ne pénétrait que lentement.
+
+Fernande laissa tomber son front sur sa poitrine. Si elle avait faibli
+un instant, si tout en elle s'était révolté à la pensée de la mort, elle
+retrouvait sa force en présence du danger.
+
+La Pâlotte n'avait pas bougé.
+
+Elle regardait, avec étonnement cette fois, la créature qui une minute
+auparavant, implorait sa pitié, et qu'elle voyait maintenant
+impassible...
+
+... L'eau entrait. Elle était au tiers de la barque qui penchait
+légèrement.
+
+Fernande répéta:
+
+Je ne peux pas me consoler,
+Mon ami vient de s'en aller.
+
+Puis levant les yeux sur Jacqueline Morel:
+
+--Une dernière grâce, dit-elle froidement. Vous pourrez gagner la rive à
+la nage, m'avez-vous dit. Eh bien, partez, laissez-moi au moins mourir
+seule!...
+
+La barque s'arrêta court dans le mouvement d'évolution où l'entraînait
+le remous du lac; l'eau entrait, entrait toujours et l'alourdissait au
+point de la rendre immobile.
+
+--Partez!... répéta Fernande.
+
+Elle se leva toute droite.
+
+--Vous ne me craindrez plus bientôt, murmura-t-elle avec un sourire
+triste.
+
+Elle ajouta d'une voix plus basse:
+
+--Mon Dieu, ayez pitié de moi! mon Dieu, pardonnez-moi... comme je lui
+pardonne, à elle qui me tue!
+
+Au même moment la barque sombra, et les deux femmes disparurent dans les
+flots...
+
+Mais le pardon suprême de sa victime avait bouleversé le bourreau.
+
+Dès que la Pâlotte reparut à la surface de l'eau, elle saisit Fernande
+par le bras et la soutint un moment.
+
+--Voulez-vous donc prolonger mon agonie? râla la pauvre enfant.
+Laissez-moi, laissez-moi!
+
+--Non..., je ne commettrai pas ce crime... Au secours! au secours!
+
+La Pâlotte serrait nerveusement le bras de Fernande. La jalousie, la
+haine qui gonflaient son cœur quelques minutes auparavant
+disparaissaient.
+
+Elle avait honte du crime commis.
+
+Mais si elle était forte nageuse, en effet, jamais elle ne pourrait
+atteindre le rivage, ayant ce fardeau à traîner, car la jeune fille
+était évanouie.
+
+--Eh bien, soit! pensa-t-elle, au moins nous mourrons toutes les deux!
+
+En effet, elles allaient mourir toutes les deux, si Dieu n'avait pas
+veillé.
+
+Gouësnon, au réveil, s'aperçut de la disparition de ses deux compagnes
+de voyage.
+
+Il ouvrit la porte de la cabane. Il pouvait être minuit. Le ciel
+resplendissant inondait d'une clarté vague le lac qui miroitait.
+
+Il aperçut au loin la barque qui dérivait lentement; tout à coup il la
+vit s'arrêter, tourner sur elle-même et sombrer.
+
+Alors, il se jeta à l'eau, nageant vigoureusement dans la direction des
+deux formes blanches qu'il distinguait.
+
+Il arriva à temps.
+
+La Pâlotte, épuisée, se soutenait à peine.
+
+--Vivante! s'écria-t-il, en voyant Fernande, la tête appuyée sur
+l'épaule de la Pâlotte.
+
+--Allez... sauvez-la!... murmura Jacqueline; j'ai assez de force pour
+moi seule... Sauvez-la!...
+
+Gouësnon la saisit, et la Pâlotte allégée par ce secours inespéré, put
+le suivre. Mais au moment où elle se laissa tomber sur le rivage, elle
+roula évanouie à côté de sa victime.
+
+Le vieux chouan était fort embarrassé, ayant devant lui deux femmes sans
+connaissance.
+
+Mais, heureusement, il était homme de ressource. Il courut à
+Château-Thibaut et demanda du secours.
+
+Quand les paysans surent qu'il s'agissait de Fernande, leur providence,
+ce fut à qui s'offrirait pour transporter la jeune fille et la Pâlotte.
+Puis, personne dans le village n'aurait osé refuser quelque chose à
+Gouësnon.
+
+Une heure après, Fernande et Jacqueline sortaient de leur évanouissement
+au château de M. Grégoire, dans une chambre bien chauffée et couchées
+dans des lits improvisés.
+
+La jeune fille reconnut aussitôt où elle était.
+
+Mais la Pâlotte jetait autour d'elle des regards indécis et étonnés.
+
+--Où suis-je? balbutia-t-elle.
+
+--Chez moi, madame.
+
+--Chez vous?...
+
+Jacqueline se voila le visage de ses deux mains.
+
+--Ne vous ai-je pas dit que je vous pardonnais, quand j'ai cru que
+j'allais mourir?
+
+--Oh!
+
+--Puis n'avez-vous pas voulu me sauver?...
+
+Une paysanne veillait au dehors. Entendant parler dans la chambre, elle
+entra. Fernande se tut.
+
+--Ah! c'est toi, la Huberte, dit-elle en reconnaissant la paysanne.
+
+--Oui, mam'selle.
+
+--Eh bien, Huberte, tu sais où est la chambre que j'occupe, quand je
+viens à Château-Thibaut avec mon père?
+
+--Oui, mam'selle.
+
+--Va chercher du linge pour _mon amie_ et moi...
+
+Mon amie!
+
+La Pâlotte resta silencieuse en entendant ces deux mots. Comme elle lui
+était supérieure, cette enfant qu'elle avait voulu tuer!
+
+Fernande s'habilla rapidement; puis allant s'asseoir au chevet de
+Jacqueline:
+
+--Vous n'avez rien répondu tout à l'heure, dit-elle. Ne voulez-vous donc
+pas être mon amie?
+
+--Ah! vous demandiez pardon à Dieu, là-bas... C'est à moi de vous
+demander pardon... Je suis une misérable! J'ai voulu vous tuer... je
+vous haïssais.
+
+--Écoutez, reprit Fernande; vous avez réparé votre crime en voulant me
+sauver, en risquant de mourir vous-même. Vous souffrez comme moi... vous
+souffrez moins! Vous êtes séparée de lui par son amour pour moi... moi,
+je suis séparée de lui par un serment, serment solennel auquel il n'a
+pas le droit de faillir. Et vous avez été jalouse de moi? On n'est pas
+jalouse d'une morte, et je suis morte pour lui...
+
+Alors, d'une voix frémissante, Fernande raconta à la Pâlotte quel
+obstacle s'était soudainement dressé entre elle et le marquis de
+Kardigân.
+
+A mesure qu'elle parlait, son visage devenait plus pâle, comme si le
+souvenir du passé achevait de la torturer.
+
+La Pâlotte écoutait, les yeux baissés. Ce récit naïf et troublé lui
+rappelait quelques-unes des impressions qu'elle avait elle-même
+ressenties.
+
+--Oui, vous êtes encore plus malheureuse que moi, dit-elle; oui, l'abîme
+qu'il y a entre lui et vous, est plus profond encore que l'abîme creusé
+entre lui et moi. Vous m'avez appelée votre amie... je serai plus que
+votre amie, je me ferai votre chose et votre bien. J'ai été criminelle;
+je ne pourrai oublier mon crime que par le dévouement. L'acceptez-vous,
+ce dévouement? et voulez-vous que je sois vôtre?... Voulez-vous n'avoir
+qu'à prononcer un mot qu'à faire un geste pour me trouver prête à vous
+obéir?
+
+Fernande sourit.
+
+Elle attira doucement la Pâlotte vers elle, et la serra sur son cœur.
+
+Elles achevaient à peine cette causerie, quand on frappa à la porte.
+
+Gouësnon entra, accompagné d'un paysan.
+
+C'était un grand gaillard, aux épaules carrées, au teint coloré, aux
+yeux profondément enfoncés dans le visage. Un mélange de finesse, de
+loyauté et de force.
+
+--Mam'selle Fernande, dit Gouësnon, voila le gars Jean-Marie qui vous
+demande.
+
+--Ah! c'est toi, mon Jean-Marie, parle.
+
+--Eh bien! voila, mam'selle, il est venu ici, l'autre jour, un gars qui
+venait de votre part. C'est-y vrai?
+
+--Oui.
+
+--Il a demandé qu'on le fît entrer au château.
+
+--En effet, je le lui avais permis.
+
+--Alors, ce n'était donc pas un vilain homme?
+
+La Pâlotte rougit et détourna la tête.
+
+--Un vilain homme, lui? repartit Fernande, certes non, mais un bon et
+brave cœur.
+
+--Ah!
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, mam'selle, on est venu me prévenir que ce gars-là pourrait
+bien être un espion des bleus. Alors, nous l'avons enlevé d'ici et
+conduit là-bas au maître, dans les bois de Machecoul.
+
+--Tu as eu tort, Jean-Marie. Un homme qui venait de ma part devait être
+le bienvenu ici...
+
+--C'est que...
+
+--Parle, allons!...
+
+--Votre père est bleu, mam'selle, et...
+
+Fernande pâlit.
+
+--Tu ne me connais donc pas, toi, Jean-Marie, vous ne me connaissez donc
+pas, vous autres ici? Depuis quand avez-vous eu le droit de soupçonner
+Fernande Grégoire? Est-ce que vous ne m'avez pas vue toujours la même?
+Qui allait voir vos pères et vos enfants pauvres? qui soignait vos
+femmes et vos filles malades? Tu diras aux tiens, Jean-Marie, que je
+leur en veux et que je ne les aime plus. Va-t'en!
+
+Le robuste paysan tournait gauchement son béret entre ses doigts
+calleux.
+
+Il était consterné.
+
+--Mam'selle!...
+
+--Va-t'en!
+
+--Je vous en prie, mam'selle...
+
+--Va-t'en! te dis-je.
+
+Jean-Marie sortit à reculons.
+
+Quant à la Pâlotte, elle pleurait...
+
+
+
+
+XV
+
+TRAHISON
+
+
+Ainsi que Jean-Marie l'avait dit, Jérôme Hébrard était arrivé à
+Château-Thibaut, demandant qu'on le conduisît à la maison de M.
+Grégoire.
+
+Le premier paysan qu'il rencontra s'offrit à lui servir de guide.
+
+Le jeune ouvrier se proposait d'y prendre un peu de repos, et d'aller
+ensuite au rendez-vous que Fernande lui avait donné.
+
+Mais il avait compté sans la Pâlotte.
+
+A sept heures, le même soir où se passaient les événements que nous
+venons de raconter, quatre chouans arrivaient à Château-Thibaut,
+enlevaient l'ouvrier et le conduisaient «au maître» dans les bois de
+Machecoul.
+
+Le maître, c'était Jean de Kardigân.
+
+Aussi, le lecteur devine quelle réception le gentilhomme fit à
+l'ouvrier. Il se hâta de le mettre en liberté; et, pour plus de sûreté,
+il lui donna un laisser-passer écrit et signé de sa propre main. Mais
+cela ne suffisait pas à Jérôme.
+
+Sans trahir le secret du déguisement de Fernande, il expliqua à
+Jean-Nu-Pieds que c'était pour lui qu'il venait de Paris. Cet aveu
+étonna fort le marquis. Mais il lut sur le visage d'Hébrard une
+préoccupation telle, qu'il le prit par le bras et l'entraîna à l'écart.
+
+--Est-ce personnel, ce que vous avez à me dire? demanda-t-il
+
+--Oui et non, monseigneur.
+
+--Pardon, ami. Je veux savoir si c'est une chose relative au but que
+nous poursuivons?
+
+--Oui; mais pourquoi me faites-vous cette question-là?
+
+--Parce que je pense avoir besoin d'un conseil, d'un avis, et...
+
+--Vous avez raison. Ce que j'ai à vous révéler est grave. Agissez comme
+vous l'entendrez.
+
+Jean appela Henry de Puiseux. Il présenta les deux hommes l'un à
+l'autre; mais, malgré la différence des situations sociales, ils
+s'étaient compris et estimés au premier regard.
+
+Est-ce que les êtres loyaux et fiers ne se comprennent pas aussitôt?
+
+--Voici, dit Jérôme. Nous autres, les républicains de Paris, nous
+préparons aussi un mouvement insurrectionnel. Seulement, nous avons
+résolu d'attendre que la Vendée ait commencé, pour que le gouvernement
+ait affaire à deux ennemis au lieu d'un. Or, un des nôtres a réussi à
+s'introduire à la préfecture de police. Là, il a entendu parler des
+troubles de Bretagne...
+
+Jean et Henry prêtaient une oreille attentive à ces paroles. On comprend
+de quelle importance elles étaient pour eux.
+
+--Malgré l'importance des armements, malgré même la présence de Madame
+la duchesse de Berry, qui ne fait plus un doute pour personne, un
+employé supérieur expliqua que le ministère avait un moyen de s'emparer
+de Madame, _quand il voudrait_...
+
+Jérôme souligna ces trois derniers mots de manière à bien faire
+comprendre aux deux amis toute leur importance.
+
+--Quel est ce moyen? je l'ignore, mais il y a là-dessous quelque
+trahison. Vous êtes prévenus. Agissez.
+
+Henry et Jean réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre.
+
+Certes, il n'était pas impossible que le roi Louis-Philippe voulût
+laisser éclater l'insurrection en Vendée pour l'étouffer après plus
+grandement.
+
+C'était la politique suivie à Marseille, et l'événement venait de
+prouver qu'elle était bonne.
+
+Pourtant, bien qu'en tout temps, hélas! la trahison ait été l'arme
+commune, il semblait impossible que dans les rangs de l'armée royaliste
+il pût se trouver un Judas capable de vendre sa reine.
+
+Saint Jean disait la même chose, et pourtant le Christ fut vendu pour
+trente deniers!
+
+Jean de Kardigân se leva.
+
+--Merci, ami, dit-il à Jérôme. M. de Puiseux et moi nous ne pouvons
+croire à une pareille infamie. Que le roi Louis-Philippe nous combatte à
+main armée... soit! mais qu'il envoie contre nous, non plus des soldats,
+mais un traître, voilà ce que je n'admettrai jamais. Puis, ce traître il
+faudrait le trouver. Où peut-il être? Dans nos rangs? C'est impossible!
+Ami, ceux qui se jettent cœur et âme dans une entreprise comme la nôtre
+savent ce qu'ils font.
+
+Ils apportent leur vie entière, sans arrière-pensée, et ne demandent
+rien en échange. Ils donnent leur sang: cela suffit. Qu'il y ait un
+misérable parmi nous, je ne le crois pas!
+
+--Et s'il n'est pas parmi vous?
+
+--Comment?
+
+--S'il est à côté, dans l'ombre, préparant son piège et son infamie?
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'il y a un danger pour vous, je vous le jure!
+
+--Eh bien, soit! reprit tristement Jean-Nu-Pieds. Quand on risque une
+guerre comme la nôtre, on n'a pas le droit de rien négliger. Je partirai
+demain matin pour la résidence de Madame...
+
+--Et moi, répliqua Jérôme, je partirai demain pour Paris.
+
+--Déjà!
+
+--J'ai mon devoir là-bas, comme vous avez le vôtre ici.
+
+--Adieu, alors...
+
+Les deux hommes étaient émus en se quittant. En de pareilles aventures,
+l'un était-il sûr de revoir l'autre?
+
+Henry de Puiseux n'avait pu parler devant Jérôme Hébrard, qui pour lui
+était un étranger.
+
+Mais quand l'ouvrier se fut retiré, il entraîna Jean-Nu-Pieds dans une
+promenade sous bois.
+
+--Écoute, dit-il, tu étais le chef, je n'avais pas le droit de formuler
+une opinion contraire à la tienne; mais maintenant que nous sommes entre
+nous, veux-tu me laisser te la faire connaître?
+
+--Parle.
+
+--Eh bien! j'estime que ce que nous a appris Jérôme est beaucoup plus
+grave que tu ne le penses.
+
+--Quoi! tu craindrais!...
+
+--Je crains tout! repartit froidement Henry. Toi, tu es un peu...
+comment dirais-je?... un peu chevaleresque, un peu Don Quichotte. Tu
+répugnes à admettre les vilenies. Tu as tort. Ce qui est mal doit
+toujours être considéré comme possible. Mon cher, M. le duc d'Orléans,
+que tu appelais tout à l'heure le roi Louis-Philippe... (et tu lui
+faisais beaucoup trop d'honneur), M. le duc d'Orléans n'a pas été pour
+rien professeur de mathématiques. Il sait compter, et il sait surtout
+que 2 et 2 cela fait 4. Or, je te prie de croire qu'il a, à cette heure,
+la plus grande peur de ce qui se passe en Vendée. La petite résistance
+que nous lui jetons dans les jambes doit passablement l'effrayer,
+sois-en sûr. On lui a raconté, M. Thiers et autres, que nous préparions
+une Vendée. Or, c'est là un nom qui doit lugubrement tinter à ses
+oreilles. Vendée! pour lui, cela signifie Charette, la Rochejacquelein,
+de Lescure, Cathelineau, d'Autichamp, Stofflet, Cadoudal et Maulévrier,
+c'est-à-dire des noms qui lui rappellent sa trahison et l'épouvantent.
+Donc, il doit être peu rassuré.
+
+--Je le crois, mais après?
+
+--Après? Ma conclusion est pourtant bien simple. L'armée française, avec
+ses généraux, ses colonels et ses soldats, ne doit pas tout à fait lui
+sembler suffisante, quand il se rappelle que nos pères ont vaincu cent
+fois les armées victorieuses de la République. Donc, il ne sera pas
+fâché de se débarrasser de nous... Comprends-tu?
+
+--Tu as raison!
+
+--Ce n'est pas malheureux! Tu as de la peine à croire les choses; mais
+c'est une justice à te rendre, quand on te les explique, tu deviens
+raisonnable comme un mouton. Eh bien! M. le duc d'Orléans, qui est
+très-intelligent... (car il est très-intelligent!) aura trouvé
+infiniment plus simple d'enlever Madame; car Madame enlevée, il n'y a
+plus de Vendée possible.
+
+--Certes.
+
+--Et quand il n'y aura plus de Vendée possible, ledit duc d'Orléans
+dormira tranquille. Tu es convaincu?
+
+--Oui.
+
+--Bravo! Alors, je vais faire la même chose, moi aussi.
+
+--Dormir?
+
+--Un peu.
+
+--Bonne nuit.
+
+--Tu pars demain matin?
+
+--A cinq heures.
+
+--Je t'escorterai une heure ou deux.
+
+Les deux amis se séparèrent.
+
+Le lendemain, dès l'aube, ils montaient à cheval, vêtus en paysans qui
+vont vendre leur blé ou leur avoine au marché. Les chevaux étaient forts
+et trapus, et ne semblaient pas indiquer qu'ils portaient des cavaliers
+de race.
+
+Chose extraordinaire! Aubin Ploguen n'accompagnait pas son maître;
+lui-même avait désiré rester, sous prétexte que sa présence était
+nécessaire au camp.
+
+Jean-Nu-Pieds se dirigeait vers le bourg de Legé, où il présumait
+trouver Madame.
+
+Nous savons qu'il ne se trompait pas. Henry de Puiseux le quitta à trois
+lieues de Machecoul, et le marquis continua sa route en prenant avec
+soin des chemins détournés, au lieu de suivre la ligne droite, toujours
+dangereuse dans une pareille guerre.
+
+Nous l'avons vu parvenir aux avant-postes qui gardaient Madame.
+
+Dès qu'il eut dit son nom, on le fit pénétrer auprès d'un petit paysan.
+
+Ce petit paysan était Petit-Pierre, autrement dit la régente de France.
+
+
+
+
+XVI
+
+LE CONSEIL DE GUERRE
+
+
+--Soyez le bienvenu! mon cher marquis, dit Madame en tendant la main au
+jeune homme.
+
+Elle s'arrêta et reprit en riant:
+
+--Bon! j'oublie ma consigne! Je vous appelle: marquis. Vous n'êtes plus
+marquis, vous êtes Jean-Nu-Pieds; et moi je ne suis plus Altesse Royale:
+je suis Petit-Pierre.
+
+Et comme Jean s'inclinait.
+
+--Qu'aviez-vous à me dire? ajouta Petit-Pierre.
+
+--Madame...
+
+--Encore!
+
+--Eh bien, _ma Tante_...
+
+--Petit-Pierre!
+
+--Eh bien, Petit-Pierre, continua Jean-Nu-Pieds en souriant, voilà ce
+qui m'amène auprès de vous. Hier, un ami de Paris est venu à mon
+cantonnement. Il m'apportait de graves nouvelles. Les républicains de
+Paris,--il est républicain,--préparent un mouvement qui doit
+correspondre avec le nôtre, de manière à jeter le gouvernement dans un
+double embarras.
+
+--Bon, cela.
+
+--Attendez, Mada...
+
+--Encore!
+
+--Petit-Pierre! Or, mon ami est un cœur loyal, un homme incapable de
+trahir et de comprendre la trahison. Il a su que le ministère préparait
+une trahison contre vous.
+
+--Contre moi?
+
+--Oui.
+
+Petit-Pierre était devenu sérieux.
+
+--Continuez, dit-il.
+
+--D'où doit venir ce coup qui vous menace? Il l'ignore; mais il a pensé
+que vous deviez être avertie, et il est venu tout m'apprendre.
+
+Petit-Pierre réfléchissait profondément. Il s'avança vers la petite
+fenêtre de la chaumière et l'ouvrit.
+
+Il faisait nuit. Le paysage était magnifique. Au loin, le dôme de
+feuillage des bois de Legé, environnés à droite et à gauche de champs
+cultivés. Çà et là quelques chaumières.
+
+Puis, au milieu de tout cela, disséminés ainsi que des abeilles dans un
+champ, des points lumineux, semblables à des étincelles d'or.
+
+C'étaient les lumières du bivouac.
+
+--Regardez, ami! dit Petit-Pierre, en montrant ce tableau à
+Jean-Nu-Pieds.
+
+Le marquis de Kardigân regarda Petit-Pierre, étonné.
+
+--Vous ne comprenez pas ce que j'ai voulu dire, mon ami. Il y a
+là-dedans des hommes prêts, sur un signe de moi, à mourir pour mon fils,
+mon fils, un enfant qu'ils n'ont jamais vu, pour la plupart. N'importe!
+le jour où je leur crierai: En avant! ils s'élanceront, et pas un seul
+d'entre eux ne restera en arrière. C'est que mon fils, pour eux, est
+plus que le descendant de saint Louis, plus que le petit-neveu de Louis
+XVI, le roi-martyr, plus que le roi de France: mon fils, pour eux, c'est
+la Royauté!
+
+La princesse s'animait en parlant.
+
+Jean-Nu-Pieds regardait, ébloui.
+
+--Trahir! un de ceux-là! continua Petit-Pierre, c'est impossible, je ne
+le croirai jamais! Trahir! Non, ceux dans le cœur de qui Dieu a mis
+cette foi sacrée qui fait les héros et les martyrs, ceux qui ont tout
+quitté pour apporter à Henri V le tribut de leur sang, ceux-là ne
+trahiront pas!
+
+--Dieu me garde d'accuser ou de soupçonner personne! repartit Jean en
+hochant douloureusement la tête; mais dans une partie aussi aventurée
+que celle que nous jouons, il ne faut jamais s'endormir sur l'apparence.
+Ah! il m'en coûte de le dire! Mais qui a livré Charette aux
+républicains? Qui a livré Stofflet? Qui a livré tous ceux qui sont
+morts, fusillés comme des assassins, et non tués comme des soldats?
+
+Petit-Pierre ne répondit rien d'abord, puis avec une amertume profonde:
+
+--Peut-être avez-vous raison, Jean. Ce m'est affreux à penser, et
+pourtant, malgré moi, je vous approuve. Mais il faut que je consulte nos
+amis. Eux et vous, érigés en conseil de guerre, me serez les plus sûrs
+garants de ce que nous devons décider.
+
+Petit-Pierre fit quelques pas vers la porte et donna un ordre.
+
+_Louis Renaud, Gaspard_ et _Marchand_ entrèrent peu après.
+
+Le lecteur sait que sous ces humbles noms se cachaient les noms glorieux
+de MM. de Charette, de Coislin et d'Autichamp.
+
+--Expliquez-vous, maintenant, dit Petit-Pierre à Jean-Nu-Pieds, et
+répétez à ces messieurs ce que vous venez de me dire.
+
+Jean recommença le récit que lui avait fait la veille Jérôme Hébrard.
+
+Tous les trois furent également frappés de son importance.
+
+--Le fait, en lui-même, peut être exagéré, dit Louis Renaud, mais il
+importe de ne pas le négliger.
+
+--Certes, reprit Gaspard; seulement je crois que ce traître ne peut pas
+être dans nos rangs. C'est impossible!
+
+--Tel est aussi mon avis, dit Marchand. Quelle est l'opinion de
+Petit-Pierre?
+
+--La même.
+
+--Il faut donc le chercher ailleurs, déclara Jean-Nu-Pieds, c'est-à-dire
+en dehors de nos soldats. Mais à qui avons-nous confié nos secrets? A
+personne. Excepté ceux qui se battent et qui meurent, nul ne connaît
+notre organisation, nos moyens d'armement.
+
+--Pardon, répondit la princesse, il y a au moins une personne qui est au
+courant de tout.
+
+--Une personne?
+
+--Oui.
+
+--Laquelle?
+
+--Mon filleul.
+
+Les quatre Vendéens se regardèrent étonnés.
+
+--Vous ne comprenez pas, et vous êtes bien étonnés, continua la
+duchesse. Je vais m'expliquer davantage. Il y a quelque temps, j'étais à
+Rome, quand le bruit se répandit qu'un israélite demandait à se
+convertir à notre sainte religion. Le cardinal G... me parla de cet
+événement et me dit combien le Saint-Père était heureux. Puis, je restai
+quelques jours sans en avoir de nouvelles. Un matin, le cardinal G... se
+présenta chez moi, accompagné d'un jeune homme et me fit demander si je
+pouvais le recevoir. Quand j'eus donné l'ordre d'introduire auprès de
+moi Son Éminence et la personne qui était avec lui, j'appris le motif de
+cette visite: le jeune homme était le néophyte...
+
+Celui-ci se jeta à mes pieds, me suppliant de lui accorder ce qu'il me
+demanderait. Je regardai le cardinal: il souriait.
+
+--Je joins ma prière à la sienne, me dit-il, et je fais des vœux pour
+que Votre Altesse ne refuse pas.
+
+--Quelle est donc cette demande?
+
+--Madame, répondit le jeune homme, les vérités augustes de l'Église
+m'ont touché. C'est un grand bonheur pour moi. J'ai résolu d'abandonner
+le culte trompeur dans lequel je suis né, dans lequel j'ai été élevé.
+Son Éminence a bien voulu m'instruire. Je serai bientôt baptisé, et...
+
+Il s'arrêta comme intimidé.
+
+Je l'encourageai, et il ajouta:
+
+-... Et je venais demander à Votre Altesse si elle voudrait bien me
+faire l'honneur de me tenir sur les fonts baptismaux.
+
+Le cardinal G... appuya chaudement la demande et je cédai.
+
+Le baptême était fixé à huit jours de là.
+
+Le jeune homme sollicita et obtint la permission de me voir pendant les
+quelques jours qui le séparaient encore de cette auguste cérémonie. Je
+pus l'observer. Il me parut doux et honnête. Il m'exprimait sa
+reconnaissance par des paroles chaudes et dévouées qui me touchaient.
+Ah! dans les souffrances de l'exil, c'est une consolation que de trouver
+des cœurs dévoués!
+
+Enfin, le jour du baptême arriva. Sa Sainteté daigna s'y faire
+représenter. Toute la ville de Rome était présente, émue, devant ce
+jeune néophyte que la parole éloquente du cardinal G... avait convaincu.
+
+Il était vêtu de blanc, symbole de cette virginité spirituelle qu'il
+retrouvait dans les eaux du baptême.
+
+Ce fut une imposante cérémonie, et je me souviens encore combien je
+priai Dieu avec ardeur pour mon fils, pour la France ingrate et égarée,
+pour vous tous, mes féaux. Il me semblait que Dieu ne pouvait rien me
+refuser, le jour où je devenais la marraine d'une âme qui s'élançait
+vers lui.
+
+En quittant l'église, je me sentis l'espérance au cœur, il me semblait
+que ma prière était exaucée d'avance.
+
+Et voilà comment j'ai un filleul.
+
+Les quatre Vendéens avaient écouté avec émotion le court récit de
+Petit-Pierre.
+
+Jean-Nu-Pieds prit la parole:
+
+--Pardonnez-moi, dit-il, si je fais encore une question, mais je
+voudrais savoir si Votre Altesse...
+
+--Encore!...
+
+--Si Petit-Pierre a mis son filleul au courant de nos opérations?
+
+--Il est venu me dire qu'il savait tout, et me suppliait de me servir de
+lui, j'ai eu confiance...
+
+--Et vous avez eu raison, Madame... pardon! Petit-Pierre. Celui-là qui a
+eu la force de venir à Dieu, en étant si loin de lui, doit être un noble
+cœur.
+
+--Je le crois. Il connaît le mouvement que nous commençons en Vendée, et
+bien souvent il m'a servi de courrier.
+
+--Comment se nomme-t-il, demanda Louis Renaud, afin qu'on puisse
+l'introduire auprès de vous, s'il se présente aux avant-postes?
+
+Petit-Pierre regarda Louis Renaud, et répondit tranquillement:
+
+--Mon filleul s'appelle Deutz.
+
+
+
+
+XVII
+
+LE 5 JUIN!
+
+
+... Il fait cette clarté douteuse qui n'est pas encore le jour et qui
+n'est plus la nuit...
+
+Si quelque diable boiteux, suspendu dans les airs, comme Asmodée, avait
+plané au-dessus de la Bretagne et de la Vendée, voici ce qu'il aurait vu
+à travers le crépuscule, le 5 juin 1832.
+
+Des masses d'hommes armés partant tous de points séparés, convergeaient
+vers un centre commun; dans le département de la Loire-Inférieure, on
+eût dit une toile d'araignée gigantesque. Le corps de l'araignée est à
+Nantes et ses pattes sont à Clisson, Machecoul, Guérande, Savenay,
+Pont-Château, Guinravet, Avessac, Derval, Châteaubriand, Saint-Jullien
+et les Touches. Comme sur une pression immédiate, les pattes se
+resserrent et reviennent au corps.
+
+En effet, ces hommes armés se levaient au signal général.
+
+Ils ont pris leurs fusils, et s'élancent; dans leurs rangs flotte le
+drapeau blanc; ce sont des paysans ou des gentilshommes confondus tous
+ensemble.
+
+Le matin, le général Dermoncourt avait quitté Nantes sur l'ordre du
+général Solignac. Pendant que les chouans convergent vers Nantes, les
+troupes de ligne s'en éloignent. Où aura lieu le choc? Il suffit d'une
+étincelle.
+
+Jean-Nu-Pieds et Henry, de Puiseux,--Petit-Bleu, comme disaient les
+paysans,--se sont couchés à minuit, leurs postes inspectés.
+
+À trois heures du matin, ils sont sur pied.
+
+--J'ai bien dormi, s'écrie Henry au moment où il s'éveilla, enveloppé
+dans son manteau.
+
+--Comme Turenne! répondit Jean.
+
+--Hélas! quel dommage que nous n'en ayons pas un avec nous!
+
+Les deux amis devaient se mettre à la tête de leurs soldats, et ne pas
+se séparer.
+
+En effet, dans toute la profondeur du bois de Machecoul, on entendait
+des bruits étranges, comme ce murmure sourd et continu qui annonce et
+devance la tempête.
+
+De temps à autre, on voyait passer un homme, le fusil sur l'épaule, qui
+rejoignait son escouade.
+
+Une ombre s'estompa à l'entrée de la hutte où avaient passé la nuit les
+deux chefs.
+
+--C'est toi, Aubin? dit Jean. Entre.
+
+Aubin Ploguen avait revêtu un costume de chasseur. La guêtre montante,
+la blouse bleue serrée à la taille par la cartouchière. Au chapeau le
+cœur sanglant attaché.
+
+C'était un souvenir de la grande Vendée. Cibot Ploguen, son père, avait
+porté ce cœur sanglant pendant les rudes campagnes sous le vieux marquis
+de Kardigân.
+
+--Eh bien! qu'en dis-tu, Aubin? s'écria Henry. Une belle matinée pour se
+battre!
+
+--C'est mon opinion, murmura le Breton impassiblement.
+
+--As-tu vu nos hommes?
+
+--Tous.
+
+--Déjà?
+
+--Oh! j'ai passé mon inspection sans en avoir l'air.
+
+--Sont-ils en train?
+
+--De vrais terriers! ils vous poursuivront le bleu au fond des enfers!
+
+--Bravo!
+
+Un à un arrivèrent les chefs de bataillon et les chefs de compagnie. Ils
+firent leur rapport. Chacun de leurs hommes avait sur lui soixante
+cartouches et un jour de vivres.
+
+Jean leur donna l'itinéraire.
+
+Il fallait partir à cinq heures. On irait jusqu'au delà du lac de
+Grandlieu, entre Château-Thibaut, et la Maine.
+
+Puis, là, on attendrait ceux de Clisson. Probablement que les gens de
+Clisson arriveraient à midi. Alors, si on battait les bleus, on pouvait
+marcher droit sur Nantes, l'objectif général.
+
+Dans ces guerres de buissons, où l'avantage n'est pas toujours au
+nombre, le tambour et la trompette sont trop bruyants: on ne s'en sert
+pas. Aussi, les chefs d'escouades donnaient leurs ordres par de légers
+coups de sifflet.
+
+À cinq heures et quart, Henry et Jean-Nu-Pieds, à cheval, sortaient du
+bois.
+
+La première étape se fit tranquillement. De temps à autre, le marquis de
+Kardigân jetait un regard étonné à ses côtés. Aubin Ploguen n'y était
+pas.
+
+Un peu avant d'arriver à Château-Thibaut, le Breton parut.
+
+--Enfin, te voilà! lui dit son maître.
+
+Il n'était pas seul.
+
+Pinson l'accompagnait.
+
+--J'étais avec ce petit, maître, répondit Aubin. Son père me l'a confié.
+C'est à côté de moi, et à côté de vous, si vous le permettez, qu'il
+tirera son premier coup de feu...
+
+Nous le répéterons, car la chose pourrait paraître invraisemblable.
+
+Jusqu'alors, jamais Jean-Nu-Pieds n'avait remarqué le petit Pinson. Il
+est vrai que le jeune garçon se tenait avec soin hors de la portée du
+regard du marquis.
+
+Pourtant, ce matin-là, Jean l'aperçut, et ne put s'empêcher de
+tressaillir.
+
+--Dieu! balbutia-t-il.
+
+--Hein! qu'as-tu donc? demanda Henry de Puiseux.
+
+--Rien!... rien.
+
+Petit-Bleu jeta un regard à son ami, et pensa:
+
+--Pauvre Jean! il pense à elle!
+
+Par un mouvement brusque, le cheval d'Henry bondit et se trouva à côté
+de Pinson; ils marchèrent ainsi l'un près de l'autre.
+
+--Ma parole! murmura le jeune homme, mes soupçons de l'autre nuit me
+reviennent en foule ce matin... Il est bien drôle, ce petit Pinson?
+
+Mais Henry n'eut pas le loisir d'approfondir la question.
+
+Deux éclaireurs des chouans arrivaient au petit galop, annonçant que les
+troupes de ligne, au nombre de douze cents hommes, et commandées par le
+général Dermoncourt en personne, paraissaient au loin sur la côte.
+
+--On va en découdre, dit Aubin Ploguen. C'est mon opinion.
+
+--Préparez vos armes! commanda Jean.
+
+L'ordre se répéta dans toute la colonne.
+
+--Dis donc, mon gars Aubin, prononça gravement Petit-Bleu, nous ne
+sommes qu'un contre deux, on pourra les battre.
+
+--C'est mon opinion...
+
+Dans un coin de ce qu'on appelait «l'état-major», se trouvaient deux de
+nos connaissances: la Pâlotte et son fils.
+
+Bien qu'ils ne portassent pas de fusils, leur rôle ne devait pas être
+moins glorieux, ni moins important. Jacquelin et sa mère traînaient une
+petite charrette à bras, contenant de la charpie et des médicaments.
+
+Aller chercher des blessés sur le champ de bataille, c'est aussi beau
+que de se battre.
+
+Les bleus arrivaient en masses serrées par la route montante qui va de
+Nantes à Pornic et passe par Château-Thibaut, en faisant un coude vers
+la Maine.
+
+Quand ils furent arrivés au sommet de la montée, on put apercevoir
+briller au loin les canons des fusils, aux reflets des rayons du soleil.
+
+--Allons! dit Henry, dans une demi-heure, le bal commencera.
+
+Jean-Nu-Pieds disposa sa petite armée en deux corps: l'un, commandé par
+Henry, alla se poster à l'est du lac de Grandlieu; l'autre resta sur la
+route, échelonné en petites bandes serrées.
+
+Le premier devait prendre les bleus de côté, pendant que le second
+attaquerait de face.
+
+Aubin Ploguen avait détourné son attention des troupes de ligne pour
+examiner Pinson.
+
+Pauvre Pinson! Il semblait bien en peine d'armer son fusil, et même de
+glisser une cartouche dans le canon.
+
+Le Breton sourit:
+
+--Ma foi, pensa-t-il, il faut que je lui montre, au petit, que j'ai tout
+deviné.
+
+Il s'avança vers Pinson, et lui dit tout bas:
+
+--Mademoiselle, vous allez vous faire tuer, si vous restez là à rien
+faire.
+
+Fernande devint pâle.
+
+--Bah!... Tenez! je vous aime, moi, parce que vous l'aimez, lui! Et
+puis, il faut que vous soyez brave, et bonne comme vous êtes belle, pour
+risquer votre vie comme cela.
+
+--Vous savez donc?
+
+--Tout!... mais chut!... D'abord comprenez-moi bien, voilà ce que vous
+allez faire. Savez-vous tirer? Non. Eh bien, la Pâlotte vous fait des
+signes, là-bas; elle aura besoin de vous, c'est un poste de combat,
+allez! que le sien! Si le maître vous voyait si gauche, il
+soupçonnerait...
+
+--Oh! merci! merci!
+
+Pinson ne se le fit pas répéter: il se glissa à travers les chevaux et
+rejoignit la Pâlotte.
+
+... Les bleus avançaient. Encore trois minutes, et ils seraient à portée
+de fusil. Jean avait défendu qu'on tirât un seul coup de fusil avant
+qu'il eût donné le signal en levant son épée.
+
+Il se tourna vers ses hommes:
+
+--La prière! dit-il.
+
+Ce fut un merveilleux spectacle.
+
+L'ennemi était là... et, chose horrible! l'ennemi est le Français, un
+frère!--et pas un de ceux que menaçait le danger prochain, ne pensa à se
+défendre avant d'avoir prié Dieu.
+
+Sur l'ordre des chefs, répété de rang en rang, ils mirent tous un genou
+en terre.
+
+Le vieil aumônier prononça:
+
+_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti... Amen!..._
+
+Les bleus étaient à vingt mètres.
+
+--Feu! cria Dermoncourt.
+
+... Et pas un chouan ne bougea.
+
+Qu'importaient les coups de fusil, qu'importaient la mitraille et la
+mort! La prière n'était pas terminée!
+
+--_Amen!_ répondirent-ils tous d'une seule voix, quand l'aumônier acheva
+la bénédiction...
+
+On entendit Dermoncourt qui répétait:
+
+--Feu!
+
+Une seconde décharge vint faire tourbillonner le plomb et le fer au
+milieu des héros pensifs et calmes.
+
+--Debout! dit Jean-Nu-Pieds, debout, et en avant!
+
+Puis se découvrant comme jadis son père à Paris:
+
+--Vive le Roi! prononça-t-il lentement.
+
+Ce fut une trombe.
+
+Les paysans bondissaient comme de jeunes étalons longtemps enfermés dans
+une clairière, et qu'on lâche soudain à travers la prairie.
+
+Ils s'étaient jetés en avant, d'un mouvement tellement irrésistible que
+les premières lignes des bleus cédèrent.
+
+Ce fut pendant un quart d'heure un combat presque corps à corps. Quand,
+à travers la fumée, on distinguait une éclaircie, on voyait s'entremêler
+furieusement la blouse et le veston bleu du lignard.
+
+Dermoncourt se multipliait. C'était un lion. Pâle, anxieux, mais calme,
+la bride au bras, le sabre pendu au poing et le pistolet fumant à la
+main, le général se rappelait, sans doute, ses charges héroïques de
+Jemmapes, d'Austerlitz et d'Iéna.
+
+Hélas! ce jour-là, c'étaient des Français qui se battaient contre des
+Français!
+
+Jean-Nu-Pieds savait être à la fois le soldat et le chef: le soldat pour
+faire sa trouée, le chef pour commander.
+
+Les chouans tiraient au hasard, sans ordre. Les lignards au contraire,
+faisaient feu les uns après les autres, lentement, méthodiquement, pour
+ainsi dire.
+
+Pendant que le petit corps d'armée de Jean supportait le gros de
+l'attaque, Henry de Puiseux harcelait les bleus sur la gauche.
+Dermoncourt eut peur d'être tourné, et fit former à ses hommes un
+triangle énorme, dont la pointe portait à droite; la base répondait aux
+chouans de Petit-Bleu, les deux autres côtés, angles aigus, tiraient sur
+ceux de Jean. On n'entendait que les coups de fusil innombrables et les
+commandements hâtifs.
+
+Trois fois les Vendéens brisèrent les lignes ennemies, trois fois
+celles-ci se reformèrent. Mais, malgré la supériorité de leur nombre,
+les soldats de Dermoncourt furent obligés bientôt de reculer.
+
+Ils reculèrent, mais lentement, en ordre, ainsi que le sanglier qui
+s'accule contre un fourré pour s'élancer mieux. Le plan de Dermoncourt
+était d'entraîner derrière lui les chouans dans le village de Bersaunes.
+Bersaunes était alors un hameau de trente feux. Sa petite église se
+projette en avant, et fait angle droit avec la route.
+
+Le combat se continua ainsi, en tirailleurs de part et d'autre, les
+chouans avançant et les lignards reculant toujours.
+
+Au milieu du village de Bersaunes, les deux corps se réunirent.
+
+Henry était noir de poudre; ses vêtements déchirés comme ceux de
+Jean-Nu-Pieds montraient que lui aussi savait aussi bien se battre que
+commander.
+
+Quant à Aubin Ploguen, chacun de ses coups abattait un homme.
+
+--Allons! la partie est gagnée, pensa-t-il, en voyant que le mouvement
+de retraite des bleus continuait à s'effectuer.
+
+La Pâlotte, Pinson, et Jacqueline ne chômaient pas.
+
+Hélas! les blessés tombaient, les hommes mouraient!
+
+C'était merveille de les voir tous les trois allant relever, panser,
+transporter en lieu sur ceux qui restaient en chemin.
+
+Tout à coup, après une décharge furieuse des bleus, Pinson jeta un grand
+cri. Jean-Nu-Pieds venait de tomber. Il s'élança. Le jeune chef avait eu
+son cheval tué, et sa jambe était prise sous la selle. Pinson l'aida à
+se dégager.
+
+--Merci!... balbutia Jean.
+
+Pinson mit la main sur son cœur.
+
+--S'ils l'avaient tué? se dit-il.
+
+Puis, en souriant, il ajouta:
+
+--Eh bien! s'ils l'avaient tué, la mort n'était pas loin...
+
+Le village de Bersaunes était franchi, les bleus reculaient toujours.
+
+Par bonheur, Jean-Nu-Pieds aperçut sur la gauche un bouquet de bois. Il
+eut la prudence de deviner que là se cachait un danger.
+
+--Halte! cria-t-il.
+
+En effet, derrière le bouquet de bois, Dermoncourt avait masqué trois
+batteries de campagne. Il cria un commandement d'une voix de tonnerre,
+qui domina le fracas des coups de fusil, et les canons furent pointés...
+
+Il y eut un instant d'arrêt terrible parmi les chouans. Eux n'avaient
+pas d'artillerie. Ces gueules de bronze menaçantes les épouvantèrent
+pendant quelques secondes... Mais Jean cria:
+
+--Enfants! nous n'avons pas de canons; prenons ceux-là pour en avoir!
+
+Les Vendéens répondirent par une acclamation, et le combat recommença...
+
+La première partie de la bataille avait duré de neuf heures à onze. Pour
+Jean-Nu-Pieds, il fallait tenir bon jusqu'à midi, au besoin une heure du
+soir, pour donner le temps à ceux de Clisson de les rejoindre.
+
+Mais la chance avait tourné. Les canons faisaient grand mal. Jean fit
+s'éparpiller tous ses hommes, en leur ordonnant de tirailler. Ils
+couvraient ainsi un espace considérable. C'était presque annihiler la
+portée meurtrière de l'artillerie.
+
+La tactique était bonne, et avait réussi maintes fois en Vendée, pendant
+les grandes guerres contre la République, alors que Henri de La
+Rochejacquelein disait à ses chouans:
+
+--Egaillez-vous, mes gars!
+
+En ordonnant ce mouvement, le seul qui pût sauver sa petite armée,
+Jean-Nu-Pieds savait parfaitement que c'était compromettre le succès de
+la journée, jusque-là obtenu.
+
+Mais, au point où on en était arrivé, il ne s'agissait plus de vaincre;
+seulement, il fallait tenir, tenir jusqu'à l'arrivée des Vendéens de
+Clisson.
+
+Dermoncourt fit cesser le canon. Lui aussi avait fait la guerre, jadis,
+en 1799, et il savait que le canon ne peut rien contre des hommes
+disséminés à droite et à gauche.
+
+Ce fut la deuxième phase du combat.
+
+Il pouvait être midi.
+
+Midi, et les gens de Clisson ne venaient pas!
+
+Cette seconde partie de la bataille dura deux heures pleines, de midi à
+deux heures du soir. De chaque côté les pertes étaient énormes. Mais, de
+chaque côté aussi, on continuait à se battre avec le même acharnement.
+Les hommes tombaient.
+
+La Pâlotte, Jacquelin et Pinson couraient çà et là sans s'occuper des
+balles qui sifflaient à leurs oreilles.
+
+Petit-Bleu et Jean-Nu-Pieds, démontés tous les deux, faisaient le coup
+de feu comme le premier venu de leurs paysans.
+
+Jean-Nu-Pieds était pâle.
+
+--Est-ce qu'ils ne viendront pas? murmurait-il.
+
+Ils ne venaient pas!
+
+--Maître, dit Aubin Ploguen en s'approchant du chef, si on faisait le
+signal!
+
+--Tu crois qu'ils entendraient?...
+
+--C'est mon opinion.
+
+--Alors, soit... mais pas toi. Holà! un homme pour mourir? appela-t-il.
+
+Il s'en présenta cent.
+
+Qu'était-ce donc que le signal?
+
+Jean ne s'était pas trompé en demandant un homme pour mourir:
+
+Il s'agissait de monter tout en haut du clocher de Bersaunes, et de
+recommencer ce qu'avait fait M. de Carlepont à Marseille, c'est-à-dire
+de sonner le tocsin.
+
+C'était entreprise folle.
+
+Le clocher se détachait net et clair dans le ciel. Celui qui se
+hasarderait à y monter servirait de point de mire aux fusils des
+bleus...
+
+Déjà un chouan grimpait. Il grimpait du côté qui regarde le lac de
+Grandlieu.
+
+La fusillade, en bas continuait. Parce qu'un homme va mourir entre ciel
+et terre, d'autres hommes peuvent bien mourir en même temps...
+
+Le son des cloches commença à tinter légèrement, cloches de petit
+clocher. Le chouan frappait de la crosse de son fusil sur le bourdon et
+lui arrachait une plainte lente, désolée, lugubre...
+
+Dermoncourt frissonna à ce réveil-matin. Le tocsin! Il se rappelait la
+terrible signification que ce signal avait autrefois, quand il appelait
+les chouans à la lutte, à travers les bruyères et les genêts!
+
+--Abattez-moi celui-là! cria-t-il, en montrant du doigt le Vendéen qui
+frappait sur la cloche.
+
+Déjà un second chouan grimpait à son tour dans la petite tourelle. Au
+moment où celui-ci mettait le pied sur la plate-forme de bois, le
+premier qui sonnait recevait une balle en plein cœur et tombait du haut
+en bas.
+
+La cloche ne s'arrêtait pas. Le vivant prenait la place du mort, voilà
+tout. Les cent hommes «pour mourir» étaient prêts. Ce fut à qui
+monterait.
+
+Les bleus avaient dans leurs rangs de merveilleux tireurs. En trois
+coups, ils abattaient le sonneur.
+
+Les Bretons se relayaient sans hésiter à ce poste sublime...
+
+Tous savaient ce qui les attendait là-haut. Mais il n'y avait pas un
+silence d'un instant. Le bourdon résonnait. La cloche ne s'arrêtait pas.
+
+Le huitième sonneur de cloches ne parvint pas jusqu'au sol dans sa
+chute. Il resta accroché en chemin.
+
+Le neuvième bondit sur lui-même, et, quoique déjà mort, vint se briser
+le crâne sur le chemin.
+
+Le dixième resta sur place.
+
+Les bleus visaient le sonneur, et les sonneurs arrivaient en foule pour
+le remplacer. Il fallait bien donner le signal à ceux de Clisson! La
+cloche ne s'arrêtait pas.
+
+Le vieil aumônier s'était remis à genoux, et à chaque chouan qui tombait
+du haut en bas de l'église, il disait, les bénissant:
+
+_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!_
+
+Et la cloche ne s'arrêtait pas!...
+
+
+
+
+XVIII
+
+APRÈS LA BATAILLE
+
+
+A cinq heures du soir, le tocsin n'avait pas cessé un instant de se
+faire entendre, et cependant rien n'annonçait à l'œil qui examinait
+l'horizon que les secours promis fussent sur le point d'arriver.
+
+Bleus et blancs avaient subi des pertes considérables. Le général
+Dermoncourt, vainqueur, puisqu'il avait empêché les chouans de passer,
+donna l'ordre aux siens de se replier dans la direction de Nantes.
+
+Jean-Nu-Pieds voulait continuer à occuper le village de Bersaunes.
+Est-ce que son devoir n'était pas de faire enterrer en grande cérémonie
+ceux qui avaient succombé en héros?
+
+A six heures, les lignards commencèrent à exécuter leur marche en
+arrière, protégés par deux bataillons de tirailleurs. A sept heures, ils
+avaient disparu.
+
+Alors Jean ordonna que les morts fussent relevés. Cette lugubre besogne
+dura assez longtemps. Ceux qui gisaient étendus, déjà glacés, perdant
+leur sang par vingt blessures, étaient si nombreux!
+
+Ce ne fut qu'à la nuit close que ce triste labeur fut terminé. Les
+Vendéens avaient perdu environ cinquante hommes tués et quatre-vingt-dix
+blessés, en tout cent quarante hommes hors de combat: chiffre énorme, eu
+égard surtout au total de l'armée.
+
+Les cinquante cadavres étaient étendus côte à côte, couverts de leurs
+manteaux. On avait arraché les fusils, que leurs doigts crispés par
+l'agonie serraient avidement.
+
+Les uns, l'œil ouvert encore, semblaient menacer leur ennemi vainqueur.
+Les autres, étendus sur le ventre, avaient été ramassés dans la posture
+affreuse des êtres frappés de mort violente.
+
+Chez tous se lisait le suprême et douloureux orgueil du devoir accompli.
+Les traits, violemment contractés, conservaient je ne sais quelle
+terrible expression de volonté!
+
+Toute la petite troupe était sous les armes.
+
+C'est-à-dire que les chouans portaient leurs fusils renversés, la gueule
+du canon à terre.
+
+En tête marchaient Jean et Henry, précédés de l'aumônier.
+
+Dix civières portaient chacune cinq corps, et le tambour frappait
+sourdement derrière.
+
+De temps à autre, l'aumônier disait:
+
+--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
+
+Et les chouans répondaient:
+
+--_Amen!_
+
+Dix tombes avaient été creusées dans un champ pour recevoir ces héros.
+
+Quel grandiose et sublime spectacle!
+
+Il faisait nuit complète; des torches éclairaient cette funèbre
+cérémonie et le pas lourd des soldats résonnait sur la route.
+
+L'aumônier répétait:
+
+--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
+
+--_Amen!_
+
+Au-dessus de ces têtes inclinées, un ciel troué d'étoiles et la clarté
+rouge pâle de la lune estompaient d'une lueur fauve ces figures
+fatiguées.
+
+Les vêtements étaient poudreux, déchirés; les visages noircis par la
+bataille. Plus d'un portait son bras en écharpe, qui semblait ne pas
+s'apercevoir qu'il était blessé...
+
+Il fallait marcher pendant un kilomètre environ pour arriver aux tombes
+creusées; mais les chouans mirent près de quarante minutes pour le
+franchir, tant ils avançaient lentement.
+
+Et le profond silence qui régnait n'était interrompu, de cinq minutes en
+cinq minutes, que par le roulement sinistre du tambour, et la lente
+psalmodie du prêtre:
+
+--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
+
+--_Amen!_
+
+Enfin on arriva aux tombes.
+
+Tout le monde s'agenouilla: seul, l'aumônier resta debout et bénit les
+morts, à mesure qu'on les enterrait.
+
+Avant que les fossoyeurs jetassent les pelletées de terre qui devaient à
+jamais couvrir ces nobles martyrs, Jean-Nu-Pieds se releva et fit
+quelques pas en avant.
+
+Puis, étendant la main:
+
+--Enfants, dit-il, ceux qui sont là sont tombés pour Dieu, pour le Roi.
+C'est au nom de Dieu que M. l'aumônier les a bénits: c'est au nom du Roi
+que je les remercie.
+
+Dieu et le Roi: ce sont les deux Seigneurs que doit servir un bon
+Vendéen, et pour lesquels il doit mourir! Ceux-là sont morts...
+
+Enfants, Dieu a leurs âmes, car ils ont fait ce qu'ils devaient faire!
+
+Puis les pelletées de terre tombèrent l'une après l'autre, et tous
+restèrent là, muets et respectueux, jusqu'à ce que ce fût terminé.
+
+Les torches fumeuses éclairaient la route au retour comme au départ.
+
+Ils reprirent le chemin de Bersaunes.
+
+Là, on recommença l'appel. Jean-Nu-Pieds ordonna qu'on recueillît les
+noms des quinze chouans tués au clocher, ou fracassés dans leur chute,
+et que désormais, à l'appel, chaque matin et chaque soir, le voisin
+répondrait:
+
+--Mort pour le Roi!
+
+Presque aussitôt la petite armée s'éloigna dans la direction des bois de
+Machecoul, d'où elle sortirait de nouveau le lendemain.
+
+La Pâlotte et Jacquelin avaient pris les devants avec Aubin Ploguen et
+Pinson.
+
+Depuis la fin de la bataille, le pauvre Pinson tremblait. Elle se
+rappelait toujours ce regard que lui avait jeté Jean, quand il l'avait
+fixée sur la route. Si elle était reconnue? Rien que cette seule pensée
+l'effrayait.
+
+Car, reconnue, elle devrait partir; et partir, c'était le quitter, lui
+qu'elle aimait par-dessus tout! Partir, c'était recommencer sa vie
+désespérée, sans bonheur possible et attendu!
+
+La jeune fille marchait un peu en avant, laissant pencher sa tête sur sa
+poitrine: elle rêvait.
+
+Déjà elle avait perdu de vue le lac de Grandlieu, et suivait la sente
+étroite et rapide qui mène aux bois de Machecoul.
+
+Tout à coup, il lui sembla entendre derrière elle le pas rapide d'un
+cheval lancé au galop sur la route. Alors, elle, qui venait de montrer
+tant d'énergie et tant de courage, éprouva comme le pressentiment d'un
+danger. Elle eut peur...
+
+Peur, parce qu'elle se trouvait seule, la nuit, au milieu de ces champs
+déserts.
+
+Elle s'arrêta un moment et prêta attentivement l'oreille... Le bruit du
+cheval ne se faisait plus entendre.
+
+--Je me serai trompée, murmura-t-elle.
+
+Elle continua de marcher. La route faisait un léger coude qui la
+rapprochait un peu de la grande route.
+
+Le bruit du cheval qui l'avait frappée une première fois se renouvela.
+
+Elle jeta les yeux derrière elle et aperçut, à cinquante mètres environ,
+un cavalier de haute taille, enveloppé d'un manteau, malgré la saison,
+et dont le visage disparaissait presque sous les rebords épais d'un
+chapeau de feutre.
+
+Elle voulut courir et prit à travers champs: le cavalier la suivit.
+Alors, sa peur d'un instant déraisonnée devint une terreur réelle.
+
+Elle s'élança, franchissant les taillis et se déchirant les pieds aux
+racines de bruyères éparses dans la lande.
+
+Le cavalier prit le galop de chasse pour se maintenir toujours à la même
+distance d'elle.
+
+Puis, à dix mètres environ d'un bouquet de peupliers, derrière lesquels
+elle espérait pouvoir se cacher, le cavalier donna de l'éperon à son
+cheval, qui bondit.
+
+Arrivé près de Pinson, il se pencha, la saisit à la taille et l'enleva
+sur son cheval.
+
+Fernande poussa un cri terrible, cri d'angoisse et de désespoir.
+
+L'inconnu voulut essayer de lui mettre sa main sur la bouche, mais elle
+se débattit et appela:
+
+--Aubin!... mon Aubin, au secours! au secours!
+
+L'inconnu avait lancé son cheval dans la direction de Bersaunes. Il
+devait croire que les chouans, la bataille perdue, avaient regagné leurs
+retraites cachées.
+
+Le cheval galopait furieusement, franchissant par bonds terribles les
+quartiers de rochers. Fernande, affolée, essayait d'appeler, mais la
+main nerveuse du ravisseur étouffait désormais ses cris.
+
+--Au secours!... put-elle cependant balbutier une dernière fois.
+
+Tout à coup, dans l'ombre du chemin, une masse noire se dressa, qui
+saisit le cheval à la bride, et mit un pistolet sur la poitrine du
+cavalier.
+
+--Lâche, ou je te tue! prononça la voix d'Aubin Ploguen.
+
+--Aubin! pensa Fernande. Je suis sauvée.
+
+Une lutte violente s'était engagée entre l'étranger et le Breton. Tous
+les deux étaient d'égale force, et il fallait évidemment que tous deux
+eussent une raison cachée pour ne pas faire usage de leurs armes.
+
+Le cavalier avait des pistolets dans ses fontes; Aubin Ploguen ne
+déchargeait pas les siens.
+
+Nous saurons bientôt pourquoi.
+
+La lutte restait indécise entre eux deux, malgré Fernande qui, en se
+débattant, devait annihiler les efforts de son ravisseur.
+
+Mais une circonstance particulière devait bientôt la terminer.
+
+Au loin parut l'avant-garde des chouans.
+
+L'inconnu tressaillit en l'apercevant.
+
+--Fuis! dit tranquillement Aubin Ploguen.
+
+Celui-ci n'hésita pas.
+
+Aubin prit Fernande dans ses bras et la déposa sur le gazon qui bordait
+la route.
+
+Le son des binious vendéens se faisait déjà entendre, léger et charmant.
+
+--Fuis! répéta le Breton, ou ceux-ci ne te feront pas quartier comme
+moi!
+
+Fernande était évanouie.
+
+Le cavalier jeta un dernier regard sur Fernande, et, se tournant vers
+Aubin:
+
+--Nous nous retrouverons!... dit-il.
+
+Il disparut au tournant du coteau.
+
+--Ce n'est pas son père, alors? murmura le Breton en regardant s'effacer
+dans le lointain la double silhouette du cheval et de l'homme. Ce n'est
+pas son père alors, car je connais cette voix...
+
+Quel était donc cet homme?
+
+
+
+
+XIX
+
+AUBIN PLOGUEN A UN PLAN
+
+
+Aubin Ploguen chargea tranquillement Pinson sur son épaule, et continua
+sa route dans la direction du camp.
+
+Il eût semblé, à voir la figure si parfaitement calme du chouan, que
+rien ne s'était passé de grave.
+
+--Si ce n'est pas son père, quel est _son_ nom? qui est-_il_?
+
+Et il ajoutait à voix basse:
+
+--Je connais _sa_ voix pourtant...
+
+Cette simple circonstance renversait tous les plans du brave Aubin. Quel
+autre homme que M. Grégoire aurait pu vouloir enlever Fernande?
+
+Mais il avait beau tourner et retourner cette question dans sa cervelle,
+il n'arrivait pas à trouver quelque chose de satisfaisant.
+
+Quand il parvint au campement des Vendéens, il étendit Pinson sur un lit
+de fougères, et attendit avec impatience le retour de la Pâlotte.
+
+Ce rude Breton comprenait dans sa naïveté première que la jeune fille
+avait surtout besoin des secours d'une femme.
+
+--Ah! te voilà, mon Aubin, dit le marquis en apercevant son fidèle
+serviteur; qu'étais-tu donc devenu?
+
+--Maître, j'ai porté dans mes bras, jusqu'ici... le petit Pinson... vous
+savez?... le dernier fils au Gouësnon?
+
+En faisant cette réponse, Aubin Ploguen ne perdait pas de vue son
+maître. Il semblait guetter en lui une émotion ou une gêne.
+
+En effet, Jean rougit légèrement quand il entendit prononcer le nom de
+Pinson.
+
+--Pauvre petit! continua Aubin... c'est faible et délicat... délicat
+comme une femme!... Ce n'est pas fait comme nous, pour la grande vie
+sans toits, pleine de luttes et de fatigues.
+
+Jean cherchait à comprendre si Aubin mettait une intention dans ses
+paroles, mais le visage du serviteur restait impassible. Ses yeux
+regardaient dans le vague.
+
+Il reprit, plus bas:
+
+--Vous ne savez pas l'idée qui m'est venue, maître? J'ai pensé que ce
+devait être une femme.
+
+--Une femme!
+
+--Pourquoi pas? Gouësnon peut bien avoir une fille vaillante et résolue,
+comme si elle était un garçon. Est-ce que nos gars de Bretagne n'en
+avaient pas beaucoup comme cela pendant les grandes guerres?
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Impossible! Oh! non, maître. L'avez-vous bien regardé, cet enfant?
+
+Jean éprouva une gêne cachée; il ne se rendait pas compte de ce qu'il
+éprouvait.
+
+--Oui, je l'ai regardé, murmura-t-il.
+
+Je l'ai regardé deux fois... quand j'étais près de lui avant la
+bataille, et quand il est venu à mon secours au milieu des balles... Je
+l'ai regardé et je me suis souvenu... ce que je tâche d'oublier!
+
+Il y eut un court silence.
+
+Évidemment Aubin Ploguen avait son projet. Il voulait le faire réussir.
+
+En toute autre circonstance, il eût quitté son maître, car il le
+connaissait trop pour ne pas sentir que Jean, le cœur tout entier à ses
+souvenirs, avait besoin de solitude. Mais il continua:
+
+--Je vous disais donc, maître: Pinson est une femme, j'en jurerais! et
+d'ailleurs... c'est mon opinion; mais quand j'y songe, je pense qu'il ne
+peut pas être au Gouësnon, c'est une de la ville.
+
+--Aubin!
+
+--Oh! de la ville!... Je ne crois pas me tromper. Les mains sont trop
+fines et les pieds trop petits pour être les mains et les pieds d'une
+paysanne. Puis... elle cache ses cheveux noirs sous sa perruque blonde,
+et voilà une idée qui ne serait jamais venue à une femme de la campagne.
+
+--Va-t'en, va-t'en, Aubin, laisse-moi, s'écria Jean, bouleversé. Par
+pitié, mon vieil ami, va-t'en!... Tu ne sais pas combien tu me fais
+souffrir! Tu ne sais pas... non, tu ne peux pas savoir!
+
+Aubin contempla son maître, et un sourire triste effleura sa lèvre:
+
+--Comme il l'aime! pensa-t-il, et comme il est malheureux!
+
+Il sortit de la hutte.
+
+Resté seul, Jean laissa tomber sa tête entre ses mains, et éclata en
+sanglots.
+
+--Ah! je suis faible et je suis lâche! s'écria-t-il... Pauvre Aubin!
+s'il savait combien il m'a torturé! Est-ce que je ne sais pas qui se
+cache sous le nom de Pinson, et depuis le premier jour? Est-ce que je
+pouvais ne pas la reconnaître, est-ce que je ne savais pas que c'était
+elle, elle, ma bien-aimée?
+
+J'espérais pouvoir me mentir à moi-même, et trahir mon devoir! J'étais
+fou! Fernande, nom adoré, image chérie, je t'avais reconnue, et je
+forçais mes yeux à ne te pas regarder! car il me semblait ainsi ne pas
+manquer à ce que je devais. Mais comme je te regardais, de loin! comme
+je me glissais souvent sur tes pas, pour apercevoir un instant l'ombre
+de ton corps au milieu du chemin!
+
+Il s'arrêta, puis, reprenant, pensif:
+
+--Pourquoi m'a-t-il dit tout cela? Craint-il donc que je trahisse mon
+devoir et a-t-il voulu me rappeler à moi-même?
+
+Aubin Ploguen n'avait pas laissé deviner à son maître sa pensée intime.
+Non, il ne voulait pas le rappeler à son devoir. Ce qu'il voulait, au
+contraire, c'était de rendre encore un peu de joie à ce pauvre déshérité
+du cœur.
+
+Il avait un plan, ce brave Breton, nous le savons, et quand nous le
+verrons, nous serons obligés de reconnaître qu'il ne manquait pas
+d'habileté.
+
+Jean-Nu-Pieds sortit à son tour de la salle, comme Aubin quelques
+instants auparavant.
+
+Devant la hutte s'élevait une clairière; deux sentiers, au nord et au
+sud, se perdaient dans la feuillée: puis, partout, la forêt, avec son
+imposante masse verte, et les arceaux de lierre et de chèvrefeuille.
+
+Jean allait droit devant lui. Il se dirigeait vers le campement où
+logeaient la Pâlotte, Jacqueline et Pinson.
+
+Mais tout à coup il s'arrêta un peu interdit. Il avait vu Pinson quitter
+à pas lents la clairière et s'engager dans un des sentiers.
+
+Aucun bruit ne se faisait entendre; les chouans, fatigués par cette rude
+journée de combat, dormaient profondément. C'était le silence et presque
+la solitude.
+
+Fernande suivait lentement le petit sentier. Elle venait de s'éveiller
+et de sortir de ce rêve, de cet évanouissement où l'avait jetée la
+brusque attaque dont elle venait d'être l'objet. Sa poitrine oppressée
+avait peine à respirer l'air de la nuit. Elle se leva pour marcher..
+
+Jean s'avançait derrière elle, se dissimulant avec soin sous les
+feuilles et les branches tombantes des grands arbres. Cette majesté de
+la nuit l'impressionnait. Il contemplait de loin cette gracieuse et
+charmante créature, qui portait avec elle toute sa destinée.
+
+Ah! si elle avait su!
+
+Fernande marchait, légère, la tête inclinée, rêveuse comme Juliette, sa
+sœur, pensant à Roméo...
+
+Un moment elle s'arrêta dans sa promenade: un rossignol chantait au
+sommet d'un hêtre. Elle s'arrêta pour l'entendre chanter; la mélodie
+ravissante sortait du gosier du musicien ailé comme une gamme de notes
+perlées.
+
+Quand l'oiseau se tut, elle reprit sa marche, sans se douter que Jean
+était derrière elle.
+
+Le sentier faisait quelques détours dans la forêt, puis, par une pente
+très-douce, descendait lentement vers la lisière. Fernande aperçut
+bientôt le ciel de la plaine à travers les branches entre-croisées.
+
+Elle s'avança vers la lisière et s'assit sur le rebord du fossé.
+
+--Encore un jour écoulé, murmurait-elle; encore un jour disparu!... Ah!
+j'aurais cru pourtant qu'il me reconnaîtrait. Lui, je l'aurais reconnu
+malgré tout. Est-ce que mon cœur ne pense pas à lui toujours? est-ce
+que, toujours mes lèvres ne prononcent pas son nom? J'aurais cru qu'il
+me reconnaîtrait!...
+
+Elle se tut, l'œil fixé sur l'étendue de la plaine.
+
+Quelques lumières couraient à l'horizon, et de loin, semblaient se
+confondre avec les étoiles. Il montait de la vallée une vague odeur
+d'herbes mouillées et de fruits verts, qui se mélangeait à la forte
+senteur des arbres.
+
+--M'aurait-il oubliée? Non, c'est impossible! Deux êtres qui s'aiment
+comme nous nous aimons ne connaissent pas l'oubli. L'oubli est le lot de
+ceux dont le cœur est faible. Notre cœur à nous est fort, puisqu'il n'a
+pas tremblé devant le devoir qui parlait... Notre devoir, c'était
+presque la mort pour nous, c'était le désespoir!...
+
+Jean s'était glissé à dix pas derrière la jeune fille. Encore caché par
+l'ombre des derniers arbres de la forêt, il écoutait, haletant, les
+paroles qu'elle prononçait. Il frémit quand il s'entendit accuser
+d'oubli. Oublier! lui!
+
+--Ah! je suis certaine qu'il souffre, murmura Fernande, et qu'il souffre
+autant que moi... Dieu juste! quand finira ce martyre qui nous tue! Ne
+commande pas à la mort de ne pas vouloir de moi!...
+
+Elle reprit, après un nouveau silence:
+
+--J'ai raison de vouloir partir. La vie me pèse ici. Être à la fois si
+près de lui et en être si loin!... J'ai raison... Je vais partir.
+
+Elle se levait déjà, quand Jean dit doucement:
+
+--Fernande, je ne veux pas que vous partiez...
+
+
+
+
+XX
+
+AMOUR
+
+
+La jeune fille chancela et, bouleversée, vint s'appuyer à l'épaule de
+Jean.
+
+--Amie, dit-il à voix basse, Dieu n'ordonne pas à l'homme un sacrifice
+au-dessus de ses forces. J'ai lutté, j'ai été vaincu. Que le ciel me
+pardonne!
+
+--O Jean, que je suis heureuse!
+
+--Et vous m'accusiez de vous oublier! vous oublier, vous, chère
+créature! quand il n'est pas une seule de mes pensées qui ne soit vôtre;
+quand je n'ai pas cessé un instant de maudire la fatalité qui nous
+séparait! Vous oublier, vous, à qui j'avais fiancé ma vie, à qui j'avais
+donné mon cœur! Je vous aime comme jamais femme n'a été aimée, et, je le
+jure, Fernande, il n'est pas une seule des minutes de mon existence où
+je n'aie vu votre image se dessiner à mes yeux!...
+
+Fernande écoutait, muette et charmée.
+
+Un ineffable bonheur se peignait sur son visage.
+
+--Mon Dieu, fais que ce ne soit pas un rêve! murmura-t-elle, en levant
+au ciel son regard humide.
+
+--Si je vous racontais tout, Fernande! Le premier jour où j'ai vu
+Pinson, j'ai tout deviné... Méchante enfant, c'était vous qui doutiez de
+moi. Pouviez-vous donc penser que je ne vous reconnaîtrais pas! Tenez!
+un soir, je vous ai suivie de loin, comme cette nuit... Vous avez
+traversé la forêt, en allant du côté de Guérande. Moi, je m'étais glissé
+à travers les arbres, et j'apercevais votre ombre remuer doucement dans
+le cadre des branches. Vous vous êtes assise, toujours ainsi que ce
+soir, sur un tertre élevé, et vous chantiez...
+
+Elle le regarda, souriant, et chantant à mi-voix:
+
+Mon ami vient de s'en aller;
+J'en ai le cœur tout en peine;
+Vint un gars sous le grand chêne,
+Qui voulut me consoler;
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
+Beau gars, ce n'est pas toi...
+Hélas! il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+Je ne peux pas me consoler!
+Mon ami vient de s'en aller!
+
+--Il y a un second couplet, Jean!
+
+Mais déjà il s'était mis à genoux, devant elle, et disait ardemment:
+
+--Fernande, je me suis demandé souvent, pendant mes longues heures
+d'angoisses, si un père pouvait enchaîner la volonté de son fils, même
+après sa mort. Je me suis demandé si un homme disparu, eût-il même été
+adoré et respecté de son enfant, comme M. de Kardigân, pouvait briser
+toute une vie, et... et ma conscience hésitait...
+
+Il s'arrêta, et ne vit pas une larme de désespoir qui coulait sur le
+visage de Fernande.
+
+--Oui, chère femme, ma conscience hésitait; et quand elle ne me crie pas
+hautement: Voilà ton devoir, c'est que mon devoir n'est pas là,
+peut-être!
+
+Ce fut elle qui rompit la première le silence qui suivit ces paroles:
+
+--Jean, êtes-vous sûr que ce que vous dites soit sincère?
+
+--Sincère!
+
+--Oui.
+
+--Fernande!...
+
+--Mon ami, quel âge avez-vous? vous et moi, faisons à nous deux l'âge
+d'un homme mur. Il y a dans nos cœurs bien des hésitations et bien des
+doutes. C'est que nous ne savons pas être entiers dans la vérité. La
+vérité est absolue, cependant! Ami, ami, deux êtres comme nous n'ont pas
+le droit de faillir au milieu du chemin tracé! Dieu bon! Jean,
+aurions-nous souffert pour rien, et ce que nous avons cru être le devoir
+était-il donc un mensonge? Nous faudra-t-il revenir sur nos pas, et
+dire: Notre cœur a menti! notre volonté a menti! notre conscience a
+menti!
+
+Il la regardait, étonné, ébloui de la hauteur et de l'éloquence de son
+langage. Comme il l'avait bien choisie! Un jour, elle lui avait dit:
+
+--Si nous étions séparés jamais, j'en mourrais!
+
+Et elle plaidait maintenant pour être séparée de lui!
+
+--C'est moi qui suis coupable, ami. J'aurais dû rester loin de vous;
+j'aurais dû souffrir seule et triste, au lieu de chercher un
+adoucissement à ma souffrance, en me rapprochant de vous. J'ai été
+lâche, lâche! Dieu m'en punit en me faisant vous désespérer.
+
+--Me désespérer? Ne croyez-vous donc pas que je souffrais aussi, moi!
+
+--Ami, notre destinée est là-dedans: séparés! Nous sommes séparés par le
+crime qui tua jadis un roi, comme le bien est séparé du mal. Je vous
+aime et vous m'aimez... Mais tant qu'il n'y aura pas entre nous un abîme
+plus grand que la volonté, nous serons en butte à une tentation plus
+rude encore que la réalité. Cet abîme, c'est à moi de le creuser.
+
+Jean cacha sa tête dans ses mains.
+
+--Pensez-vous donc que je ne vous aie pas compris tout à l'heure? Votre
+conscience, que vous invoquiez, vous condamnait à l'heure même où vous
+parliez! Mais le cœur est faible devant la passion, et vous me disiez:
+Nous sommes libres! Libres? Non, Jean, nous ne le sommes pas; nous
+sommes les esclaves du devoir et du serment. Tant que je pourrai être à
+vous, vous aurez de ces retours faibles sur vous-même. Le jour où vous
+aurez l'impossible entre votre cœur et votre conscience, la conscience
+ne sera plus vaincue...
+
+--Grand Dieu! que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, Jean, que celle qui vous a été fiancée, ne peut être,
+même involontairement, à nul autre époux humain. Mais puisque je ne puis
+me donner à vous, je me donnerai...
+
+--Fernande!
+
+--A Dieu!
+
+Il éclata en sanglots.
+
+--Oui, Fernande, ma sœur, oui, vous avez deviné le secret qui me tue. Je
+suis un homme, hélas! c'est-à-dire un être faible. J'ai de violents
+combats à livrer à mon âme; et si je n'étais pas fort, j'aurais déjà
+succombé... Tout à l'heure encore!... oh! je rougis d'y penser,
+maintenant que vous m'avez rappelé à moi-même!... tout à l'heure encore,
+j'étais prêt à céder... Eh bien, soit! partez, Fernande, partez pour
+toujours! Ce n'est pas vous qui demandez asile à Dieu: c'est moi qui
+vous donne à lui!
+
+--Adieu, mon frère! dit-elle en lui tendant son front.
+
+--Adieu, ma sœur!
+
+Ils échangèrent un long baiser, pur comme eux, à ce moment de se quitter
+à jamais, au moment de rompre pour la vie les liens qui les unissaient
+l'un à l'autre... Ils étaient debout, dans ce cadre merveilleux d'une
+splendide nuit de printemps. Un rayon de lune les entourait comme une
+auréole sainte mise à leur front.
+
+Ce fut lui qui s'éloigna le premier. Fernande ne voulait même pas
+revenir au camp. Elle oubliait déjà l'attaque nocturne dont elle avait
+été la victime.
+
+--Adieu! s'écria-t-il une dernière fois avant de disparaître au détour
+du chemin.
+
+Elle n'eut pas la force de lui répondre et se laissa retomber assise.
+
+Le ciel eut pitié d'elle et lui donna des larmes.
+
+--Oui, adieu à ma jeunesse, à mon bonheur, à mon espérance, dit-elle
+amèrement; adieu à tout ce que j'aime, à tout ce qui m'a aimé... adieu à
+la vie que j'aurais eue si belle! O ma pauvre maman, que tu aurais été
+malheureuse de me voir ainsi!
+
+Elle n'entendit pas un bruit de feuillage derrière elle: ou, si elle
+l'entendit, elle le prit pour la fuite soudaine d'un chevreuil effrayé.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Fernande resta
+ainsi, absorbée dans l'amertume de sa vie perdue.
+
+Tout à coup le feuillage s'écarta et un homme parut.
+
+C'était Aubin Ploguen. Son visage inondé de larmes prouvait qu'il avait
+tout entendu. Il toucha légèrement Fernande du doigt.
+
+Elle eut un instant d'effroi, mais elle reconnut vite le fidèle
+serviteur des Kardigân.
+
+--J'ai entendu ce qui s'est passé entre vous, mademoiselle, dit-il.
+
+--Aubin...
+
+--Pardonnez-moi! c'est pour votre bien, ce que j'en ai fait.
+
+Fernande ne comprenait pas.
+
+--Mademoiselle, continua le Breton, je suis un pauvre homme sans grande
+instruction; mais il y a des choses que je comprends, ou que je devine.
+Vous souffrez tous les deux, malheureux enfants que vous êtes. Il y a
+une fatalité entre vous: la pire de toutes, hélas! Vous vous aimez, et
+tout vous sépare. Mais je suis là, moi, et j'ai juré de vous rendre
+votre bonheur perdu.
+
+Elle croyait rêver.
+
+Certes, il lui faisait battre le cœur en parlant ainsi; mais quoiqu'elle
+ne pût croire à la réalité de ce qu'il disait, la pauvre Fernande ne
+pouvait s'empêcher de se sentir au cœur une lueur d'espérance.
+
+--Écoutez, continua Aubin Ploguen, écoutez, mademoiselle...
+
+Il se pencha vers elle et lui parla à voix basse quelques instants.
+
+A mesure qu'il expliquait son idée à la jeune fille, les larmes de
+Fernande se tarissaient, et un rayon de joie l'illuminait.
+
+Quand Aubin eut terminé:
+
+--Ah! vous nous sauvez, s'écria-t-elle. J'allais à Dieu, mais j'en
+serais morte... et lui aussi en serait mort.
+
+Elle reprit le chemin du camp, au lieu de se rendre à Château-Thibaut.
+
+Désormais, elle avait foi dans l'avenir.
+
+Quel pouvait donc être le mot sauveur que le chouan avait murmuré à son
+oreille?
+
+Ils arrivèrent à la hutte occupée par la Pâlotte et Jacquelin, en
+compagnie de Fernande.
+
+--Nous partirons demain, lui dit Aubin Ploguen.
+
+
+
+
+XXI
+
+OU SE DESSINE LE PLAN D'AUBIN PLOGUEN
+
+
+Fernande s'attendait à partir le lendemain dès l'aube avec Aubin
+Ploguen. Mais, pendant la nuit, survint un chouan qui arrivait de
+Vieillevigne.
+
+Madame, Charette, Coislin, la Roberie et les autres principaux chefs
+vendéens s'y trouvaient réunis. Madame envoyait à Jean-Nu-Pieds l'ordre
+de venir l'y rejoindre.
+
+Les chouans préparaient une bataille pour le lendemain, 6 juin. Or,
+Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux devaient faire en sorte d'arriver à
+Vieillevigne vers neuf heures du matin. Là, ils donneraient à leurs
+hommes deux heures de repos environ, et, un peu avant midi, prendraient
+part à l'action avec des troupes fraîches.
+
+Cette décision était bonne.
+
+D'abord, on ne laisserait pas aux paysans vendéens le temps de se
+démoraliser par suite de l'échec subi à Château-Thibaut.
+
+Ensuite on dégageait le Morbihan.
+
+C'est qu'en effet les nouvelles étaient mauvaises. Le retard apporté au
+commencement des opérations, le contre-ordre que les tergiversations du
+comité de Paris avaient obligé la Duchesse de donner, tout cela avait
+disséminé un peu les forces royalistes, si bien que quelques corps, au
+lieu d'agir en commun, s'étaient laissé battre séparément.
+
+Mais tout pouvait encore se réparer.
+
+Marseille, comme si elle avait eu honte de sa faiblesse, ne demandait
+qu'à lever, à son tour, l'étendard de l'insurrection.
+
+De même dans les provinces de la Gascogne, où l'on signalait déjà des
+symptômes graves de mécontentement.
+
+Au reste, le gouvernement semblait disposé à agir avec vigueur.
+
+On avait envoyé à Nantes, comme préfet de la Loire-Inférieure, un
+certain Maurice Duval qui devait mériter dans cette guerre un renom peu
+enviable.
+
+Ce Maurice Duval arrivait en droite ligne de Grenoble, d'où il était
+parti poursuivi par les éclats de rire de toute la population.
+
+Furieux de son échec dans l'Isère, il ne demandait qu'à prendre sa
+revanche, et celui qui l'expédiait à Nantes savait bien ce qu'il
+faisait.
+
+Il était sûr d'avance que M. Maurice Duval voudrait rentrer en grâce
+auprès du gouvernement, et ne s'arrêterait devant rien.
+
+La suite de notre histoire prouvera que nous n'exagérons pas.
+
+En même temps que se produisait ce changement dans l'administration
+civile de la Loire-Inférieure, il s'en produisait un autre dans
+l'administration militaire.
+
+Le comte d'Erlon remplaçait comme général divisionnaire M. Solignac. Le
+ministre de la guerre, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, se
+connaissait en hommes et trouvait excellent le général Dermoncourt, mais
+bien piètre M. Solignac.
+
+Tout cela annonçait que le gouvernement s'apprêtait à redoubler de
+violence. En effet, les juste-milieu, cette plaie de toutes nos
+Assemblées nationales depuis 1780, commençaient à murmurer contre ce
+qu'ils appelaient _le spectre blanc_.
+
+Le spectre blanc leur avait d'abord paru très-réjouissant. Il était si
+drôle, en effet, de renouveler une Vendée au tiers du dix-neuvième
+siècle!
+
+Puis, peu à peu, l'effroi était venu. Quatre départements s'agitaient,
+menaçant de se soulever. On savait que le légitimisme avait des rameaux
+puissants qui s'étendaient à travers ces provinces. Le premier succès
+des chouans pouvait mettre le feu à cette traînée de poudre, et alors
+adieu à toutes ces bonnes choses si particulièrement adorées des braves
+juste-milieu; c'est-à-dire adieu au siège de pair de France, donné par
+Louis-Philippe! adieu aux grasses sinécures! adieu aux _broutages_ à
+même le budget! toutes récompenses distribuées si complaisamment par le
+gouvernement aux fidèles bourgeois qui l'avaient proclamé sur les
+barricades fumantes de 1830!
+
+Ce rapide exposé de la situation fera comprendre au lecteur l'extrême
+importance prêtée par Madame et ses conseillers à une action rapide.
+
+Voilà pourquoi le plan de bataille, après avoir été conçu avec soin,
+demandait à être exécuté encore plus soigneusement.
+
+... A quatre heures du matin, les bois de Machecoul retentissaient de
+coups de sifflet qui donnaient le signal du départ. Déjà Fernande était
+inquiète, ignorant la cause de tout ce bruit qui se faisait autour
+d'elle.
+
+Elle se demandait si Aubin Ploguen l'abandonnait, et n'allait pas venir
+la chercher pour l'expédition dont il lui avait parlé la veille.
+
+Ah! c'est que cela lui tenait au cœur!
+
+Une joie ineffable s'emparait d'elle quand elle venait à penser que là
+était le salut pour elle et pour lui; non pas le salut, _peut-être_,
+mais le salut, _sûrement_.
+
+Elle se disait tout cela, quand la Pâlotte, déjà éveillée et sortie,
+vint l'avertir que le Breton la demandait.
+
+Elle se hâta de quitter la hutte.
+
+Elle trouva Aubin qui l'attendait au dehors. Un instant elle avait
+craint que ce ne fût pour lui donner une mauvaise nouvelle; mais le
+visage souriant du chouan la rassura aussitôt.
+
+--Il faut partir, mademoiselle, dit-il.
+
+--Enfin!
+
+--Je vais vous indiquer le chemin.
+
+--Comment! le chemin?...
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Tu ne viens donc pas avec moi?
+
+--C'est impossible.
+
+--Impossible? Mais hier...
+
+--Hier, il ne se passait pas ce qui se passe aujourd'hui. Ne perdons pas
+de temps, l'heure presse.
+
+--L'heure presse? Tu m'effrayes, Aubin!...
+
+--Ne vous effrayez pas, mademoiselle. M. le marquis part avec nous
+autres justement pour aller où nous... où vous deviez aller vous-même.
+
+--Mon Dieu!...
+
+--Je ne peux pas le quitter, moi, c'est impossible. Il est habitué à
+m'avoir à ses côtés, et aujourd'hui plus que jamais, je dois être avec
+lui et le préparer...
+
+Un regard humide de la jeune fille fut la seule réponse qu'elle donna à
+cette phrase d'Aubin. Mais pour être muette, cette réponse n'en était
+que plus éloquente. Elle prit la main d'Aubin Ploguen et la serra.
+
+--Venez, dit-il.
+
+Ils s'engagèrent à travers les bois.
+
+--Voyez-vous, mademoiselle, dit Aubin, nous prenons le plus long, mais
+il faut que M. le marquis ne nous aperçoive pas. Pensez que pour lui
+vous n'êtes plus au camp, à l'heure qu'il est. Il doit même ignorer que
+vous y avez passé la nuit.
+
+--Tu as raison... viens, viens!...
+
+C'était elle qui marchait la première; elle avançait si rapidement, que
+le Breton avait presque peine à la suivre; et nous savons pourtant que
+c'était un rude marcheur que notre ami Aubin Ploguen!
+
+Fernande n'avait qu'un sujet de causerie sur les lèvres et dans le cœur:
+le but de son expédition.
+
+--Tu crois que je réussirai?
+
+--J'en jurerais!... C'est mon opinion.
+
+--Ah! ne me dis pas cela!... Si j'allais échouer!...
+
+Elle prononça cette parole d'une voix si vibrante que le Breton en
+tressaillit.
+
+--Échouer! reprit-elle. Pense que ce serait bien plus affreux pour moi,
+maintenant que tu m'as mis cette espérance folle au cœur. Tant que je
+voyais l'abîme creusé à jamais entre lui et moi, je pouvais être
+résignée. Les grandes douleurs ne sont pas celles qui ont les moins
+grandes résignations! Mais aujourd'hui que tu m'as parlé de bonheur,
+aujourd'hui que tu as fait luire à mes yeux tout un avenir que je
+croyais perdu pour toujours, ce serait affreux, Aubin, affreux!... et,
+je te le dis, j'en mourrais!
+
+--Écoutez-moi bien, maîtresse, répondit fermement Aubin, jamais je n'ai
+menti; demandez au premier venu de nos gars, il vous dira aussi que
+jamais je n'ai parlé contrairement à la vérité. Eh bien!... vous
+m'entendez, maîtresse?... je vous jure que dans un mois mon maître
+mettra votre main dans la sienne!
+
+--Dans un mois?
+
+--C'est mon opinion.
+
+--Oh! viens, marchons vite, alors.
+
+Ils étaient arrivés en ce moment à la lisière du bois.
+
+--Maintenant, continua Aubin Ploguen, voilà ce que vous allez faire:
+vous allez vous rendre au bourg de Château-Thibaut; on vous y connaît et
+vous y aime. Tout ce que vous commanderez, vous l'aurez aussitôt. Une
+fois à Château-Thibaut, vous direz que vous avez besoin d'une voiture et
+d'un bon cheval pour vous conduire à Legé. A Legé, vous irez chez un
+gars que je connais, qui s'appelle Rigaud. Vous donnerez à Rigaud ceci
+(il lui remit le cœur saignant qu'il portait à sa veste), en disant que
+vous venez de ma part; puis vous resterez dans sa chaumière jusqu'à ce
+que je vienne vous y chercher.
+
+--Bien.
+
+--N'oubliez rien, surtout!
+
+--Sois tranquille...
+
+Fernande prit le sentier et descendit à travers la lande mouillée par la
+rosée du matin.
+
+Aubin Ploguen la suivait des yeux.
+
+--Devant Dieu, not' maître, dit-il à voix haute, il faudra bien que vous
+soyez heureux!
+
+Puis il rentra sous bois pour rejoindre l'armée vendéenne qui partait.
+
+
+
+
+XXII
+
+JUDAS
+
+
+Pendant que ces événements se passaient en Bretagne, un homme de taille
+ordinaire, au teint jaune, aux yeux gris, entrait au ministère de
+l'intérieur, à Paris.
+
+Le ministre régnant alors était un illustre homme d'État, encore vivant.
+
+Cet homme monta les degrés du grand escalier qui mène aux bureaux, en
+habitué qui sait où il va.
+
+L'huissier était assis sur une banquette avec cet air de profonde
+philosophie qui caractérise l'huissier de tous les ministères.
+
+La philosophie!
+
+Fussent-ils incrédules comme saint Thomas, il faut bien qu'ils forment
+tous les jours leur intelligence à contempler le néant des choses
+humaines, quand ils assistent à tant de changements qui passent sur
+leurs têtes sans les atteindre!
+
+Les gouvernements s'écroulent, les ministres se remplacent... l'huissier
+seul est inamovible, immobile qu'il est dans sa majesté! La chaîne
+d'argent qu'il porte est plus solide que le portefeuille énorme de son
+maître.
+
+L'huissier règne!
+
+Celui qui remplissait ces hautes fonctions au ministère de l'intérieur
+en 1832 était un gros bonhomme à la mine fleurie, au nez bourgeonné, qui
+vivait tranquille dans sa sinécure comme un rat dans un fromage de
+Hollande.
+
+Il ne put s'empêcher de hausser les épaules en voyant entrer l'homme
+dont nous parlons dans la salle des audiences.
+
+--Ah! c'est encore vous? dit-il.
+
+L'homme fixa sur le gros «fonctionnaire» son regard terne et glauque,
+mais pas un pli de sa physionomie ne bougea.
+
+--Oui, c'est encore moi.
+
+--Et vous croyez naïvement que Son Excellence vous recevra?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Vous en êtes sûr! Voila pourtant huit jours que vous venez ici tous
+les matins, et je ne m'aperçois guère qu'il vous ait reçu.
+
+--Cela viendra.
+
+--Alors, vous croyez là, vrai... que Son Excellence va perdre son temps
+à causer avec le premier venu? Mais, mon brave garçon, il en vient ici,
+et des plus huppés que vous, allez! qui se cassent le nez contre la
+porte, sans pouvoir entrer!
+
+--Eux, c'est possible; mais moi, ce ne sera pas la même chose.
+
+A brûle-pourpoint, cet homme recevait, sans sourciller, les injures
+bénignes que l'huissier lui adressait. Les paroles semblaient glisser
+sur sa peau huileuse comme celle d'un nègre.
+
+--Avez-vous envoyé une demande d'audience comme les autres fois?
+
+--Non.
+
+L'huissier eut un petit rire silencieux plein d'insolence et de
+moquerie.
+
+--Comment! Son Excellence ne vous reçoit pas quand vous demandez une
+audience, et vous voulez qu'il vous reçoive quand vous n'en demandez
+pas?
+
+L'homme tira de sa poche une grande enveloppe qui était scellée de cinq
+grands cachets rouges au chiffre D.
+
+--Vous allez lui porter ceci, dit-il.
+
+Et en même temps il glissait un billet de cent francs dans la main de
+l'huissier.
+
+--Voilà pour porter ma lettre à M. le ministre, dit-il. Maintenant, cent
+autres francs encore pour la porter tout de suite.
+
+L'huissier hésitait. Pour gagner ces deux cents francs, il avait peu, si
+peu de chose à faire! Certes, c'était contre son devoir; mais aussi...
+
+Pour être huissier, on n'en n'est pas moins homme.
+
+Les billets de banque font dans la main un froissement si soyeux et si
+joli!
+
+--Dites-moi, _monsieur_? fit-il avec respect,--l'affaire qui vous amène
+auprès de Son Excellence doit donc vous rapporter beaucoup d'argent?
+
+Si quelqu'un eût été présent à cette scène d'un réalisme si bourgeois,
+et qu'il eût su quelle était cette _affaire_, il aurait frissonné en
+entendant l'expression avec laquelle l'homme répondit.
+
+--Beaucoup d'argent... oui, beaucoup.
+
+Et, en même temps, un hideux sourire illumina cette tête infâme.
+
+L'huissier sentit croître encore son respect, et s'avança discrètement à
+la porte du cabinet du ministre.
+
+Celui-ci était depuis longtemps au travail.
+
+On sait que l'homme d'État illustre dont nous parlons se lève avec le
+soleil, souvent même avant le soleil. C'est un des travailleurs les plus
+robustes et les plus puissants de ce temps-ci.
+
+--Qu'est-ce? demanda-t-il.
+
+--Une lettre très-pressée pour Son Excellence.
+
+Le ministre étendit la main et regarda l'enveloppe. L'huissier sortit.
+
+--Maintenant, dit-il à l'homme, vous pouvez partir, monsieur. Il est
+impossible que M. le ministre vous reçoive maintenant; mais il vous fera
+envoyer sans doute une lettre d'audience pour un de ces jours.
+
+--Non, je vais attendre, reprit l'homme. Ou je me trompe fort, ou d'ici
+dix minutes vous aurez reçu l'ordre de m'introduire.
+
+Resté seul, le ministre déchira l'enveloppe hâtivement, comme un
+travailleur pressé qu'on arrache à son labeur.
+
+--Encore un importun! murmura-t-il. Rien à espérer. J'en étais sûr,
+reprit-il, en voyant la signature. C'est cet individu qui m'adresse tous
+les jours une demande d'audience.
+
+Il rejeta la lettre sur la table.
+
+Puis il se remit à son travail. Mais un hasard fit qu'en reprenant sa
+plume abandonnée, il laissa tomber ses yeux sur le papier ouvert.
+
+Alors il s'arrêta, comme frappé soudainement; il saisit la lettre et la
+lut attentivement d'un bout à l'autre.
+
+Aussitôt il sonna. L'huissier entra:
+
+--La personne qui a apporté cette lettre est-elle encore là?
+
+--Oui, monsieur le ministre.
+
+--Je vais la recevoir.
+
+Oh! ce ne fut plus seulement avec respect que l'huissier adressa la
+parole au solliciteur. Il y avait une humilité profonde dans ses
+paroles. Pour un peu, il lui aurait, à lui aussi, donné de l'Excellence.
+Puis il s'effaça pour le laisser pénétrer auprès du ministre.
+
+Celui-ci jeta sur le nouveau venu son regard clair et perçant, un de ces
+regards qui déshabillent un homme et lui creusent le cœur jusqu'au fond.
+
+L'examen dura une bonne minute; l'homme le supporta sans broncher. Il
+semblait ne pas s'être aperçu du mépris qui y était renfermé.
+
+Enfin, le ministre rompit le premier le silence. Peut-être était-il
+humilié pour l'espèce humaine de la perversité infâme de cet individu
+qui voulait «lui proposer une affaire.»
+
+--C'est vous qui m'avez écrit cette lettre?
+
+--Oui.
+
+--Je n'ai pas besoin de vous demander dans quel but vous agissez: je le
+connais, ou plutôt je le devine. Vous venez ici pour vendre, de même que
+moi je vous ai reçu pour acheter. Parlez!
+
+L'homme était resté debout au milieu de la chambre. Le ministre n'avait
+même pas daigné lui faire signe de s'asseoir.
+
+Quand il entendit le haut fonctionnaire lui parler sur ce ton glacial,
+il se croisa les bras, et avec assurance:
+
+--Qu'en savez-vous, monsieur le ministre? C'est peut-être le désir de
+rendre un grand service à mon pays qui me conduit auprès de vous.
+
+--Ah!
+
+--La France est troublée par des gens... très-honorables d'ailleurs...
+
+--Au fait!
+
+--Et je veux rétablir le calme dans ma patrie. Moi seul, je puis le
+faire. N'attribuez qu'à ce motif l'action que je vais commettre.
+
+Le ministre était un grand historien. Lui qui avait appris la politique
+plutôt dans les faits du passé que dans la réalité de l'histoire
+contemporaine, il se rappelait sans doute en ce moment Charles Ier,
+vendu par les Écossais; Marie Stuart, vendue par ses sujets, et
+Napoléon, vendu par ses maréchaux.
+
+Il reprit machinalement dans ses doigts la lettre de l'individu et lut
+tout haut:
+
+«Monsieur le ministre,
+
+Voici plusieurs demandes d'audience que j'ai l'honneur de vous adresser
+et, jusqu'à présent, elles sont restées sans réponse. Mais les
+événements me pressent de ne reculer devant aucune humiliation, car il
+s'agit pour moi de rendre un grand service à mon pays.
+
+Je vais donc, monsieur le ministre, vous expliquer, en quelques mots, ce
+que je vous aurais dit de vive voix, si vous aviez bien voulu me faire
+l'honneur de me recevoir.
+
+La guerre civile qui vient d'éclater en Vendée, n'a d'importance que par
+Madame. Supprimez Son Altesse Royale et vous supprimez en même temps
+toute cause à l'agitation.
+
+Je suis en mesure de livrer _facilement_ (le mot était souligné) cette
+coupable princesse, mais sous la réserve que Votre Excellence me
+_remerciera_ de ce service désintéressé.
+
+J'apporte moi-même cette lettre au cabinet de M. le ministre, et je le
+prie d'avance de me recevoir, s'il le juge nécessaire.
+
+Veuillez agréer, etc., etc.
+
+DEUTZ.»
+
+--Je reprends ce que je viens de dire, monsieur Deutz, répéta le
+ministre. Combien vous faut-il pour nous rendre ce service désintéressé,
+selon votre expression?
+
+--Oh! monsieur le ministre!...
+
+--Allons, vous voyez que je suis franc. Vous voulez vendre votre
+princesse. Combien? Faites votre prix.
+
+Les lèvres de Judas se contractèrent.
+
+Puis une teinte plus jaune couvrit son visage.
+
+--Je veux un million, dit-il...
+
+
+
+
+XXIII
+
+LES TRENTE DENIERS
+
+
+Le visage du ministre ne sourcilla pas, en entendant Deutz énoncer le
+chiffre auquel il taxait sa trahison. Il se contenta de faire une
+inclinaison de tête silencieuse.
+
+Judas crut que le marché était conclu: on lui promettait les trente
+deniers!
+
+--Maintenant, monsieur, continua l'illustre homme d'État, vous allez
+m'expliquer comment vous pouvez vous y prendre, pour... comment
+dirais-je?... pour tenir vos engagements...
+
+Deutz réfléchit un instant. Puis toujours de sa voix terne:
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, j'ai bien étudié la question sous toutes
+ses faces. Rien ne m'est plus facile que de pénétrer à toute heure
+auprès de Son Altesse Royale.
+
+--Ah!
+
+--Je n'ai qu'à lui adresser une demande d'audience.
+
+--Mais vous recevra-t-on? Cette demande sera-t-elle accordée?
+
+--J'en réponds.
+
+--Qui vous fait croire?...
+
+--Je suis le filleul de Son Altesse.
+
+Le ministre avait dû assister à bien des palinodies honteuses, à bien
+des sacrifices de conscience: certes, malgré sa jeunesse relative, il
+devait connaître à fond bien des infamies humaines; néanmoins il fit un
+soubresaut en écoutant la réponse du misérable.
+
+--Son filleul!
+
+--Oui, continua Deutz, Madame a daigné me tenir sur les fonts du
+baptême. J'étais dans une religion d'erreur: grâce au ciel, j'ai connu
+la vérité!
+
+Le ministre commençait à entrevoir la portée d'ambition de ce misérable.
+
+Ce n'était pas une trahison soudaine; non: c'était une machination
+préparée de longue main. Quand il avait feint de se convertir, ç'avait
+été pour se prémunir d'une entrée auprès de la noble créature qu'il
+projetait de trahir. Non content de renier sa religion sans être
+entraîné par la conviction vers la grandeur de l'Église catholique, il
+avait trafiqué d'une croyance sainte; il avait spéculé sur l'Évangile et
+pris Dieu pour complice!
+
+Il dut se passer dans l'âme du ministre de Louis-Philippe un courant de
+dégoût et de colère.
+
+Et, pourtant, il commit la mauvaise action de ne pas châtier ce drôle
+comme il le méritait, il chargea sa conscience d'une vilenie,--il faut
+dire la vérité aux vivants, d'autant plus franchement qu'ils sont plus
+grands,--en ne faisant pas jeter à la porte ce Judas qui mendiait son
+salaire!
+
+Deutz continua froidement:
+
+--Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je
+suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui
+entourent Madame, ont... comment dirais-je?... des scrupules.
+
+Ils considèrent leur fidélité comme supérieure à l'amour de la patrie,
+amour qui seul a dicté ma démarche. De plus, la guerre de Vendée peut
+s'éterniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces
+paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le
+découragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes
+de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Après la
+Loire-Inférieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan.
+Cela n'en finira plus. Tandis que si, grâce à mes conseils, Votre
+Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitôt la cause de
+l'agitation... rien de tout cela n'est à craindre. Madame prisonnière,
+plus de guerre, et la guerre terminée, Votre Excellence fait une grande
+économie d'hommes et d'argent.
+
+Est-ce que cela ne vaut pas un million!
+
+Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait déjà fait une
+fois.
+
+--Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier
+coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma décision sera
+prise, je vous ferai avertir, et...
+
+--Bien, monsieur le ministre.
+
+Il salua jusqu'à terre et sortit à reculons.
+
+L'homme d'État laissa tomber sa tête entre ses mains. Peut-être
+discutait-il avec sa conscience. C'était un homme d'une intelligence
+trop supérieure pour ne pas comprendre que ce marché accepté par lui,
+entacherait sa vie.
+
+La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate.
+
+Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien
+que nous croyons qu'elle sera sévère.
+
+Si elle est clémente, c'est qu'elle fera avec justice remonter le crime
+plus haut.
+
+... Deutz était sorti du cabinet du ministre la tête haute,
+heureux,--heureux!...
+
+Et cet homme était jeune, la vie ne pouvait pas avoir encore flétri son
+cœur.
+
+Sans doute, il avait des amis qui serraient sa main, des parents qui
+croyaient en son intelligence et en son honnêteté.
+
+Eut-il des remords, comme d'aucuns l'ont affirmé?
+
+Non. L'homme qui a des remords combat et le combat se change en
+victoire, devant une aussi effroyable trahison!
+
+Si les remords étaient venus frapper à la porte de ce cœur, le cœur se
+serait ouvert: car tant de causes parlaient contre le crime!
+
+Cette femme, qu'il voulait vendre, ce n'était pas seulement une
+princesse: en elle se résumait tout un glorieux principe, toute une
+succession d'intérêts énormes. Elle était, de par son fils royal,
+l'héritière directe de cinquante rois. Saint Louis était son aïeul.
+Enfin, elle pouvait rendre à la France, en étant victorieuse, la
+prospérité passée.
+
+Les remords! les historiens qui ont dit cela--et deux d'entre eux sont
+encore vivants,--ont menti à la justice et à l'équité de la France: et
+ils ont menti sciemment, bien persuadés, en effet, que c'était
+impossible.
+
+Des remords? Allons donc!
+
+Quand Judas eut livré le Christ, il ne dut penser qu'à l'emploi qu'il
+ferait de ses trente deniers; il ne dut que calculer d'avance combien
+ces trente deniers pourraient lui rapporter d'intérêt et en faire
+produire d'autres.
+
+Deutz, lui, dut aussi se représenter son million enfantant d'autres
+millions et l'enrichissant d'une façon fabuleuse.
+
+Voilà pourquoi il portait haut la tête; voilà pourquoi il était heureux!
+
+Pendant les deux jours que le ministre prit pour réfléchir, l'âme...
+s'il en avait une!... du monstre, dut avoir peur. Il devait trouver que
+la réponse se faisait bien attendre, et qu'on ne lui disait pas: Oui,
+assez vite. Enfin, il reçut un matin avis de se rendre au ministère,
+dans la soirée du même jour.
+
+L'huissier le reçut comme la première fois, avec cette notable
+différence qu'il témoigna un respect profond à l'homme assez heureux
+pour mériter ainsi la confiance de Son Excellence.
+
+Le ministre l'attendait.
+
+Il ne se leva même pas.
+
+--Approchez, dit-il. J'accepte vos conditions. Vous nous livrerez
+Madame. Seulement, je ne vous donnerai pas un million, mais cinq cent
+mille francs.
+
+O noble princesse! qu'aurait-elle dit de se voir ainsi marchandée?
+
+Deutz fit une grimace significative. Il esquissa même un mouvement de
+retraite, espérant que le ministre le rappellerait. Mais, en le voyant
+rester impassible, il sentit ses terreurs des jours d'attente lui
+revenir.
+
+Mieux valait encore la moitié que rien. Il se rapprocha.
+
+Un violent combat se livrait en lui-même... Puis faisant de nouveau
+quelques pas:
+
+--J'accepte, murmura-t-il.
+
+--Quand pourrez-vous tenir votre promesse?
+
+--Nous sommes au 2 juin. Je demande six mois.
+
+--Six mois! c'est trop[9].
+
+--Cela m'est impossible avant.
+
+--Eh bien, soit.
+
+Et d'un geste méprisant il fit signe au traître de sortir.
+
+Deutz craignait qu'on ne se dédît. Il se jeta au dehors du cabinet du
+ministre, et disparut. Le jour même, ceci est un fait historique, il se
+présentait dans l'étude de Me G..., notaire, et passait un contrat pour
+l'achat d'une maison. Quand le notaire lui demanda quand il payerait la
+maison, Deutz répondit «qu'il attendait une rentrée au mois de décembre,
+et que l'achat ne deviendrait définitif qu'à cette époque.»
+
+Le lendemain il allait louer une place de coupé dans la diligence de
+Nantes. Il s'était présenté successivement chez deux des chefs
+légitimistes de Paris; mais ceux-ci n'avaient pas pu le recevoir.
+
+Maintenant, quittons ce misérable jusqu'à l'heure maudite où il rentrera
+de nouveau dans le cadre de ce récit. Aussi bien le cœur se soulève à
+raconter de telles choses.
+
+Et pour effacer la trace infâme, retournons en Vendée, où tant de nobles
+gentilshommes allaient se battre, et allaient mourir, le sourire aux
+lèvres, et ayant au cœur le contentement sublime du devoir accompli.
+
+Il ne faut rien moins que la pensée des grandes choses de Vendée, le
+spectacle de l'épopée royaliste pour nous chasser du cœur l'impression
+de dégoût que de telles hontes y font entrer...
+
+
+
+
+XXIV
+
+VIEILLEVIGNE
+
+
+Les chouans de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux arrivèrent à
+Vieillevigne à l'heure dite. L'engagement était déjà commencé.
+
+Lorsque s'était levé le soleil de ce grand jour où, pour la seconde
+fois, les Vendéens allaient livrer un combat sérieux, Madame, entourée
+de son état-major, ayant à sa droite M. de Charette et à sa gauche M. de
+Coislin, regardait attentivement le village de Vieillevigne, qu'il
+s'agissait de conserver, comme ligne d'attaque, et un monticule placé
+sur la gauche, où Charette venait d'envoyer cent cinquante hommes, afin
+d'empêcher les bleus d'opérer un mouvement tournant.
+
+Les paysans étaient pleins d'enthousiasme. Les villes ne donnent plus à
+leurs enfants d'aussi chauds dévouements. L'homme de la campagne est
+habitué à vivre en liberté, en contemplation éternelle de la nature,
+qu'il ne comprend pas, mais qui agit sur lui à son insu.
+
+De même qu'à Château-Thibaut, ils s'étaient mis à genoux et priaient.
+
+La bataille s'ouvrit par une décharge générale des chouans, qui coucha
+par terre le premier rang ennemi. Alors ils levèrent leurs fusils
+au-dessus de leur tête, en poussant de grands cris, et se précipitèrent
+en avant...
+
+M. de Charette avait combiné un double mouvement qui, de l'aveu de ses
+adversaires eux-mêmes, devait lui assurer le triomphe. Il n'y a qu'à
+lire le rapport du général Dermoncourt et celui du général Solignac pour
+s'en convaincre. Au reste, dans cette famille, le génie militaire est
+héréditaire.
+
+Pendant qu'une partie des troupes devait s'élancer en avant, de manière
+à former un angle rentrant dans la direction de Vieillevigne, la droite
+avait l'ordre de s'étendre, en sorte qu'elle pût tendre la main aux
+troupes fraîches amenées de Machecoul par nos héros.
+
+Pendant les deux premières heures, les chouans furent battus. Que
+pouvaient-ils contre l'artillerie?
+
+Jean-Nu-Pieds, par son arrivée, ne pouvait changer la défaite en
+victoire.
+
+Mais à mesure que le temps passait, les bleus voyaient leurs réserves
+s'augmenter.
+
+C'était la lutte du nombre contre le courage, de la force brutale contre
+la pensée.
+
+Est-il besoin de parler encore des prodiges d'héroïsme accomplis par les
+chouans?
+
+Nous raconterons tout à l'heure la page épique de cette guerre qu'on
+croirait écrite par Homère.
+
+Mais nous avons décrit le combat de Château-Thibaut.
+
+A Vieillevigne ce fut le même entrain, la même valeur, le même mépris
+souverain de la mort, ce caractère dominant de la race française.
+
+A une heure de l'après-midi, la bataille était perdue. On ne devait plus
+songer à vaincre, mais à couvrir la retraite.
+
+Pâle, pleine d'angoisse, les dents serrées, Madame se tenait debout,
+regardant.
+
+Tout à coup, elle s'écria:
+
+--Un cheval! un cheval!
+
+Elle poussait dans sa grandeur ce même cri désespéré que Richard III
+jetait à Bosworth dans son désespoir.
+
+En vain essaya-t-on de l'empêcher de courir au danger: le danger
+plaisait à cette frêle femme, en qui battait le cœur d'un lion. Elle
+répéta: Un cheval! un cheval!
+
+La tradition est là; le roman devient de l'histoire quand il parle de
+certains faits.
+
+Madame conduisit Petit-Pierre à la mort avec cette âpre énergie dont
+elle ne cessa de faire preuve tout le temps que durèrent ces graves
+événements.
+
+Il nous reste encore des témoins vivants. Ces témoins l'ont vue, lancée
+en avant, sans armes, entraînant sur ses pas, par son exemple, ceux qui
+pliaient, ramenant ceux qui avaient reculé.
+
+Il s'était formé à l'arrière du village une sorte de fourmilière humaine
+où s'entre-croisaient les soldats: Madame s'y jeta.
+
+Les bleus savaient que c'était elle, par sa présence, qui animait les
+masses, et l'on raconte que plus d'un reculait, frappé de l'héroïsme de
+cette femme qui, pour lui, devenait reine avant la mort. Charette ne
+l'avait pas quittée un instant. Toujours à ses côtés, le gentilhomme
+vendéen ne pensait qu'à détourner de la Régente de France les coups qui
+la menaçaient.
+
+Pendant une demi-heure environ, la lutte parut se rétablir à l'avantage
+des chouans.
+
+Pas un qui n'aurait eu honte de fuir.
+
+Deux fois les bleus reculèrent. Mais à chaque trouée faite dans leurs
+rangs, on voyait reparaître derrière des bataillons frais, se resserrant
+toujours. C'était une mer d'hommes et de fumée.
+
+Madame comprit bien que tout était perdu. Mais elle ne voulait pas fuir.
+
+Tout à coup, les siens, qui ne la quittaient pas des yeux, la virent
+disparaître.
+
+Ce fut un long cri de rage et de désespoir.
+
+On la crut morte, tuée.
+
+Cette chute ne dura que l'espace de quelques secondes: le cheval de la
+princesse avait reçu une balle au flanc et s'était abattu; mais comme
+s'il eût deviné qu'il portait la mère du roi de France, il se releva
+d'un bond.
+
+Charette n'hésita pas, il saisit la bride du cheval et, malgré les
+prières, malgré les ordres mêmes de Madame, qui lui interdisaient de
+l'arracher à ce qui était pour elle le devoir, il l'entraîna hors de la
+mêlée. Les bleus, aveuglés par la fumée, enivrés par la poudre, tirèrent
+quelques coups de fusil de ce côté; mais heureusement aucun d'eux ne
+porta.
+
+Tout à coup, en détournant la tête, Charette s'aperçut qu'on avait lancé
+après eux cinquante hommes de cavalerie.
+
+Il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, entraînant toujours
+après lui le coursier de la princesse.
+
+Mais, déjà, il donnait des signes non évidents d'une lassitude profonde.
+La blessure qu'il avait reçue au côté, bien que peu profonde,
+l'affaiblissait.
+
+Les dragons ennemis paraissaient au loin à deux cents mètres environ.
+
+Le gentilhomme fuyait toujours, traversant en biais la lande de
+Vieillevigne, pour gagner un petit bois qui entourait la ferme de Rassé.
+
+Une fois dans ces arbres, la poursuite devenait impossible pour des
+cavaliers, et la princesse était sauvée. Il n'y avait pas à craindre
+qu'ils se servissent de leurs mousquetons, à supposer même qu'ils
+arrivassent assez près. Ces hommes avaient reçu l'ordre de prendre
+Madame vivante, et non de la tuer.
+
+Les chouans s'étaient aperçus de la disparition de Petit-Pierre. Ils ne
+se battaient plus que pour couvrir la retraite de leur chef.
+
+Ah! s'ils avaient pu voir l'expression de son visage! Madame pleurait!
+Quoi! elle fuyait, tandis que ses braves amis se faisaient tuer pour
+elle! Elle ne se disait pas que son devoir n'était pas de mourir, mais
+de vivre; que la Régente de France ne pouvait pas tomber dans une lande
+bretonne avant d'avoir accompli son œuvre, ou d'avoir échoué.
+
+... Les cavaliers se rapprochaient.
+
+--Laissez-moi retourner là-bas... disait Madame,... Ma place n'est pas
+ici... elle est auprès de ceux qui meurent.
+
+Charette ne répondait pas. Il continuait de traîner après lui le cheval
+qui râlait.
+
+Déjà il avait deux fois butté contre une pierre: une chute ferait perdre
+cinq minutes et, en cinq minutes, ils tombaient entre les mains des
+bleus, et, Madame prisonnière, tout était perdu.
+
+On distinguait nettement la figure des dragons, collés droit sur leurs
+selles, et dévorant la lande...
+
+Une troisième fois le cheval de Madame heurta son sabot contre une
+pierre... Il plia sur ses jambes et s'abattit...
+
+Les dragons virent cela et poussèrent une exclamation de joie.
+
+Charette enleva Madame de la selle et la transporta sur la sienne; puis
+il sauta à bas de son cheval.
+
+--Je ne vous abandonnerai pas! dit-elle avec douleur.
+
+--Madame, vous prisonnière, tout serait perdu. Moi... qu'importe! Pensez
+à votre fils, pensez à la France.
+
+Et le noble gentilhomme frappant le cheval, qui partit au grand galop,
+resta seul, en face de ses ennemis.
+
+Mais Dieu le protégeait. Une heure plus tard, il retrouvait Madame à la
+ferme de Rassé. Ils étaient tous sauvés.
+
+L'échec subi était grand. Non qu'il pût avoir une influence
+démoralisatrice sur les paysans: ces hommes ne se décourageaient pas si
+facilement; mais il fallait renoncer, et pour longtemps peut-être, à
+marcher sur Nantes; une attaque contre le chef-lieu de la
+Loire-Inférieure était impossible. Puis, un fait significatif, était
+l'immobilité des provinces. Le mouvement insurrectionnel sur lequel on
+avait compté ne se produisait pas. Le Maine restait immobile. Angers,
+malgré quelques bouillonnements intérieurs, ne semblait pas devoir
+donner beaucoup de mal au gouvernement de Louis-Philippe.
+
+Madame était assise sur une chaise, ses coudes appuyés sur une table, et
+plongée dans une tristesse profonde; pour la première fois depuis le
+commencement de la guerre, elle doutait, non de la justice, mais de la
+réussite de sa tâche. Encore vaincus, ces chouans qui avaient fait
+autrefois trembler la grande République! ces chouans que Kléber, Hoche
+et Marceau avaient eu peine à vaincre à eux trois.
+
+La princesse ne se rendait pas compte que les temps étaient changés, et
+que la Vendée de 1832 avait onze fois moins de soldats que la Vendée de
+1793.
+
+Elle regardait d'un œil humide les lettres et les rapports non
+décachetés qui encombraient la table. Par instants une larme silencieuse
+coulait sur son visage. Ses amis l'entouraient, émus de cette profonde
+et muette douleur.
+
+Enfin elle se mit au travail, dépouillant la volumineuse correspondance
+qu'on lui envoyait de tous les points de la Bretagne. Une lettre lui
+parut importante seulement. Elle annonçait une attaque des bleus pour le
+lendemain.
+
+--Le marquis de Kardigân est-il ici? demanda-t-elle.
+
+Jean-Nu-Pieds caché dans l'ombre de la chambre, s'avança:
+
+--Marquis, prenez trois hommes à cheval avec vous, et allez éclairer la
+route du côté du château de la Pénissière. On m'annonce une attaque des
+bleus pour demain. Vous savez l'importance que j'attache à ce que le
+château de la Pénissière ne soit pas troublé...
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+ NOTES
+
+[1: Le brave colonel Charras de 1848.--Quatre élèves gradés de l'École
+s'étaient mis à la tête du mouvement: MM. Berthelin, Pinsonnière,
+Tourneux et Lothon. Charras fut un héros.]
+
+[2: Cette légende n'est pas de notre invention, on nous l'a racontée en
+Espagne. (_Note de l'auteur_.)]
+
+[3: Nous croyons devoir prévenir nos lecteurs que nous avons respecté
+toujours la vérité historique. Notre roman est même la reproduction
+exacte, en beaucoup de points, de faits réels et dont nous aimons à
+respecter les héros. Quelque invraisemblables que puissent paraître les
+scènes qui vont suivre, il suffit de se reporter aux Mémoires du temps
+pour voir qu'elles ne sont en rien exagérées. (_Note de l'auteur_.)]
+
+[4: Nous avons cru devoir cacher sous des pseudonymes les noms de nos
+héros. Si nous n'avons pas fait de même pour Berryer, c'est que ce
+nom-là appartient à la France.]
+
+[5: --Vous voyez?--Oui.]
+
+[6: La fin!]
+
+[7: _La Vendée et Madame_, par le général de Pixérecourt (édition de
+1833).]
+
+[8: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt (3e édition).]
+
+[9: Nous croyons devoir faire remarquer à nos lecteurs que nous nous
+sommes volontairement écartés de l'histoire, en ce qui concerne
+l'entrevue de Deutz et du ministre. La première responsabilité de ce
+crime, en ce qui regarde le gouvernement, revient d'abord au roi
+Louis-Philippe, lui-même. Après le roi, à M. le comte de Montalivet, qui
+conduisit lui-même Deutz chez le ministre dont nous parlons, en
+l'engageant, de la part du roi, à s'entendre avec lui.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+++ b/18015-8.txt
@@ -0,0 +1,17615 @@
+The Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jean-nu-pieds, Vol. I
+ chronique de 1832
+
+Author: Albert Delpit
+
+Release Date: March 19, 2006 [EBook #18015]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ JEAN-NU-PIEDS
+
+ PAR
+
+ ALBERT DELPIT
+
+ TOME PREMIER
+
+
+
+ PARIS
+ E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+ 1876
+
+
+
+A MON CHER GRAND MAÎTRE
+AUGUSTE MAQUET
+
+_Souvenir et gratitude pour les temps difficiles_
+
+_ALBERT DELPIT_
+
+Paris, 7 août 1875.
+
+
+
+
+ PROLOGUE
+
+
+
+ FIDÈLE!
+
+
+
+
+I
+
+DEUX CAVALIERS
+
+
+Vers la fin du mois de juillet de l'année 1830, deux cavaliers
+traversaient le village d'Ablon, situé à quinze kilomètres de Paris.
+
+Ils paraissaient avoir fourni une longue course, car leurs vêtements
+poudreux indiquaient de lointains voyageurs.
+
+Ce sont deux rudes hommes, et tels que l'imagination se représente les
+chevaliers d'autrefois, enfermés dans leurs puissantes armures.
+
+Le plus vieux, auquel on eût aisément donné plus de soixante-cinq ans,
+porte un sévère costume noir, passé de mode. Un manteau plié, à
+l'arrière de la selle, rappelle le bagage des officiers de cavalerie; le
+plus jeune est vêtu d'une simple jaquette grise, et se tient, par
+déférence, à une demi-longueur en arrière. Le premier s'appelle
+Huon-Anne, marquis de Kardigân. Il est propriétaire de plusieurs lieues
+carrées entre Guérande et Savenay.
+
+La second se nomme tout simplement Aubin Ploguen. Il est né sur les
+terres de Kardigân, et y mourra, si Dieu le veut. Le marquis avait
+quitté son château, en compagnie de Ploguen, pour aller embrasser ses
+quatre enfants:
+
+Louis, l'aîné, chef d'escadron dans la garde royale; le second,
+Philippe, élève à l'École Polytechnique; le troisième, Jean, qui, malgré
+ses vingt ans, est entré aux gardes-du-corps, et, enfin, Marianne, sa
+fille chérie, ravissante enfant de dix-sept ans, qu'il va chercher au
+couvent de la Vierge, rue Saint-Paul, pour en faire la joie et la
+consolation de ses vieux jours.
+
+Si le marquis de Kardigân est un de ces grands et robustes
+gentilshommes, comme en a enfantés la Bretagne, cette _terre de granit
+recouverte de chênes_, à coup sûr Aubin Ploguen résume à merveille en
+lui l'idée qu'on peut en faire de la force humaine.
+
+Au reste, la conversation qu'il eut avec son maître, en entrant au
+service de Kardigân, édifiera pleinement le lecteur sur ce personnage,
+l'un des principaux de notre récit.
+
+C'était vingt ans environ avant le commencement de cette histoire.
+
+Cibot Ploguen, au moment de mourir, avait supplié le marquis de Kardigân
+de prendre chez lui son fils Aubin.
+
+Cibot Ploguen, vétéran de toutes les chouanneries, avait sauvé plusieurs
+fois la vie du gentilhomme pendant leurs éternelles guerres contre les
+Bleus.
+
+Le marquis répondit seulement:
+
+--Tu peux mourir tranquille, mon gars, je t'engage ma parole.
+
+Et Cibot était mort tranquille.
+
+Le lendemain, M. de Kardigân fit venir Aubin Ploguen.
+
+--Ton père t'a donné à moi.
+
+--Je le sais, monsieur le marquis.
+
+--Quel âge as-tu?
+
+--Vingt ans.
+
+--Eh bien, tu feras chez moi ce que tu voudras. Tu chasseras ou tu
+pêcheras, tu laboureras...
+
+--Pardon, monsieur le marquis, je sais lire et écrire. Pourquoi monsieur
+le marquis ne me chargerait-il pas d'inspecter ses biens?
+
+--Diable! tu ferais la besogne de deux intendants, alors?
+
+--De quatre. C'est mon opinion.
+
+--Va, mon garçon!
+
+Peu à peu, le vieux gentilhomme s'aperçut d'une chose: c'est que si
+Aubin faisait la besogne de quatre intendants, en revanche, il ne le
+volait pas, ce à quoi un seul eût parfaitement suffi.
+
+Aussi, malgré la distance sociale qui les séparait, une sorte d'intimité
+et d'affection s'était lentement établie entre eux.
+
+Intimité et affection qui ne firent que s'augmenter quand, ses quatre
+enfants étant partis pour Paris, le marquis se retrouva seul.
+
+La marquise était morte en donnant le jour à Marianne.
+
+Mais revenons à la suite de la conversation que nous avons commencée:
+
+--Es-tu fort, mon gars? demanda M. de Kardigân, après avoir confié à
+Aubin la direction de ses domaines.
+
+--Assez... c'est mon opinion.
+
+--Donne-m'en une preuve.
+
+Aubin Ploguen aperçut une pièce de cinq francs en argent qui flânait sur
+la cheminée.
+
+Il la prit entre ses doigts, et sans aucun effort apparent la cassa tout
+net.
+
+--Bravo, mon gars! s'écria le gentilhomme émerveillé.
+
+--Peuh! j'ai fait mieux que ça, monsieur le marquis.
+
+--Bah!
+
+--Si monsieur le marquis veut atteler un cheval à une voiture, je me
+charge de traîner la voiture en arrière, malgré tous les efforts du
+cheval pour la traîner en avant.
+
+Pendant les vingt ans qui s'écoulèrent entre l'entrée du fils Ploguen au
+château et le moment où nous les trouvons au village d'Ablon, le marquis
+eut tant de preuves de cette force herculéenne, qu'il en était arrivé à
+y compter comme sur une chose naturelle.
+
+Un jour, une vieille église menaçant ruine, il dit au curé:
+
+--Je vous enverrai Aubin pour la soutenir pendant la messe!
+
+Si j'ajoute que le serviteur adorait son maître, et les enfants de son
+maître, avec l'admirable solidité des coeurs dévoués, le lecteur le
+connaîtra aussi bien que nous.
+
+Il n'avait qu'un défaut, c'était de dire souvent après ses réponses:
+
+--C'est mon opinion!
+
+Cependant, malgré l'étouffante chaleur qu'il faisait ce jour-là, sur la
+grande route, entre Ablon et Paris, les deux cavaliers pressaient leurs
+montures. On sentait qu'ils avaient hâte d'arriver.
+
+A trois heures de l'après-midi, ils approchaient des murs de la
+capitale. Il y avait bien dans l'air de sourdes rumeurs, mais le maître
+et le serviteur ne s'apercevaient de rien.
+
+Ils étaient tout entiers à leur causerie.
+
+--Aubin, mon gars, mon fils Louis est bien beau!
+
+--Et M. Jean? monsieur le marquis.
+
+--Tu aimes mieux Jean. C'est ton préféré, avoue-le.
+
+--Non, mais... c'est mon opinion.
+
+--Chère Marianne! Quel bonheur ce sera de la ramener à Kardigân. J'ai
+hâte de voir mon Philippe.
+
+--M. le vicomte est tout le portrait de monsieur le marquis.
+
+--Oui, mais Jean est celui de sa pauvre mère. Crois-tu qu'ils
+s'attendent à me voir?
+
+Avant qu'Aubin ait pu répondre, une formidable rumeur traversa l'air et
+vint frapper les oreilles des voyageurs.
+
+--As-tu entendu, Aubin? demanda le marquis.
+
+--Oui, monsieur.
+
+Mais comme le vieillard parlait de ses enfants, il devint indifférent
+aux choses extérieures.
+
+Cependant il devait évidemment se passer quelque chose dans Paris.
+
+--Chers enfants! murmura M. de Kardigân, je sens mon coeur battre à la
+pensée de les serrer dans mes bras! Sais-tu que voilà cinq ans que je ne
+les ai vus! Le service du roi avant tout. Ils seront heureux, n'ayant
+pas, comme moi, à vivre dans des temps de tourmente et de folie!...
+
+Une larme glissa sur la joue ridée du marquis. Mais il se redressa sur
+son cheval, comme s'il avait honte de ce moment de faiblesse.
+
+--Allons! un temps de galop, Aubin, mon gars; nous les reverrons plus
+tôt!
+
+Les deux chevaux, vigoureusement éperonnés, franchirent un kilomètre
+avec la rapidité de l'éclair.
+
+Tout à coup M. de Kardigân entendit à l'horizon un crépitement sourd et
+continu.
+
+--Holà, Aubin! écoute-moi cette musique-là, dit-il. Est-ce qu'on ne
+dirait pas d'une fusillade?
+
+--C'est mon opinion, monsieur le marquis.
+
+--Plus vite, alors, plus vite!
+
+Les deux cavaliers se lancèrent à fond de train dans la direction de
+Paris.
+
+Bientôt, la route présenta un aspect lugubre et terrible: on voyait
+passer des blessés sur des civières, et le bruit des coups de fusil,
+auxquels se mêlait de temps à autre la puissante voix du canon, domina
+les vociférations et les cris de désespoir.
+
+Ils entraient à ce moment dans Paris. En quelques minutes le faubourg
+fut traversé.
+
+A l'entrée de la rue Saint-Antoine, le marquis et Aubin s'arrêtèrent
+court en face d'une barricade qui leur coupait le chemin.
+
+Cette barricade était défendue par une trentaine d'ouvriers qui se
+battaient comme des lions, et attaquée avec non moins d'héroïsme, par le
+17e de ligne. Les balles sifflaient autour du gentilhomme et du paysan.
+
+Mais ni l'un ni l'autre ne savaient ce que c'était que la peur.
+Ignorants des nouvelles politiques, ils ne comprenaient rien à ce qui se
+passait.
+
+Tout à coup, un groupe d'ouvriers aperçut les cavaliers.
+
+Aussitôt ils les entourèrent, et l'un d'eux appuyant son fusil sur la
+poitrine de M. de Kardigân, lui dit:
+
+--Citoyen, crie: Vive la République!
+
+Le vieux gentilhomme fit faire un bond terrible à son cheval.
+
+Aussitôt vingt fusils s'abattirent, prêts à le tuer.
+
+Mais le marquis avait fait un signe énergique à Aubin.
+
+Tous les deux enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux,
+qui sautèrent la barricade avec rage.
+
+Alors M. de Kardigân souleva son chapeau, et découvrant ses cheveux
+blancs, où se jouaient de lumineux rayons de soleil:
+
+--Vive le Roi! dit-il lentement.
+
+
+
+
+II
+
+LA PREMIÈRE JOURNÉE.
+
+
+Trente coups de fusil tirés par les révolutionnaires enveloppèrent les
+deux royalistes d'un épais nuage de poudre.
+
+Sur l'ordre des officiers, les soldats du 17e cessèrent leur feu.
+
+Quand cette fumée fut dissipée, les deux chevaux étaient tués, Aubin
+avait une balle dans le bras; mais le marquis demeurait intact.
+
+Le gentilhomme et le paysan jetèrent le même cri:
+
+--Un fusil!
+
+Dès lors l'attaque de la barricade recommença. Rien n'était changé,
+sinon que le 17e comptait deux soldats de plus. Quand vint le soir, les
+ouvriers étaient repoussés: vainqueurs et vaincus soignaient
+indistinctement les blessés, chacun de leur côté, sans s'occuper de
+savoir s'ils portaient un pantalon rouge, une blouse ou un paletot.
+
+Il sortait de la grande ville, accroupie dans le sang, ce grondement
+sourd, semblable aux rumeurs d'une colossale ruche d'abeilles; mais on
+sentait planer sur ces murailles silencieuses ce je ne sais quoi de
+lugubre que donnent les guerres civiles.
+
+Aubin Ploguen avait enveloppé son bras, soigneusement pansé, dans un
+foulard attaché à son cou. Sa blessure l'inquiétait à peu près autant
+qu'une piqûre d'épingle.
+
+Sombre, M. de Kardigân marchait dans la rue, les yeux sur le sol, où la
+lutte de la journée se lisait en lettres rouges. Il avait vu le 10 août
+auquel il avait échappé par miracle, et devinait que la royauté allait
+subir une rude secousse.
+
+--Souffres-tu, mon gars, demanda-t-il à son serviteur.
+
+--De quoi? monsieur le marquis.
+
+--De ta blessure.
+
+--Oh! non!
+
+--Alors pressons le pas, je veux embrasser mes trois fils. Je suis sûr
+que chacun d'eux, aujourd'hui, aura fait son devoir.
+
+Le lecteur a déjà compris que le vieux Breton était une de ces natures
+loyales, en qui la fidélité marche de pair avec la naissance. En 90, il
+était accouru à Paris se battre. Après l'assassinat de Louis XVI, il se
+refusa à émigrer, et gagna le Bocage, où il _chouanna_ jusqu'au
+consulat. Pendant l'empire, il resta dans son château, élevant ses
+enfants jusqu'à l'âge de dix ans, et les envoyant ensuite à Paris, pour
+leur faire achever leur éducation.
+
+Quand vint la première Restauration, il alla saluer le Roi et revint à
+Kardigân, n'ayant rien demandé.
+
+Après le retour de l'île d'Elbe, il partit pour Gand. En 1815, il reçut
+la croix de Saint-Louis, sans l'avoir sollicitée.
+
+Puis, pendant les quinze années de la Restauration, il demeura enfermé
+dans ses terres, agrandissant toujours sa fortune par l'agriculture et
+le travail.
+
+Intelligent, bon et doux, la devise de sa maison achevait de le peindre.
+Cette devise se composait d'un seul mot: _Fidèle!_ il est vrai que ce
+mot-là en vaut bien d'autres! Aussi avait-il ressenti une amère
+souffrance en assistant, dès son arrivée à Paris, au prélude d'une
+révolution.
+
+ * * * * *
+
+Les deux hommes marchaient vite: le père avait hâte d'arriver auprès de
+ses enfants.
+
+Une voiture passait; le marquis l'arrêta.
+
+--A la caserne Babylone! dit-il.
+
+Le régiment de son fils aîné y tenait garnison.
+
+Il fallut une heure au cocher pour conduire le fiacre rue de Babylone.
+
+Paris se faisait désert.
+
+Cependant, par intervalles, on voyait passer, muettes et tristes, de
+longues files de soldats, sac au dos.
+
+En entrant dans la caserne, le marquis la trouva vide. On lui dit que le
+régiment, replié sur l'Arc-de-Triomphe, camperait probablement sur
+l'avenue de Neuilly ou aux Champs-Elysées.
+
+Les cuirassiers de la garde, où le comte de Kardigân était chef
+d'escadron, s'étaient battus toute la journée.
+
+Malgré sa force d'âme, le père frissonna, si le Breton resta impassible:
+il songea qu'il avait trois fils, soldats tous les trois...
+
+De la rue de Babylone à l'Arc-de-Triomphe, il fallut encore une heure.
+
+Enfin, ils arrivèrent.
+
+En effet, les cuirassiers campaient sur l'avenue de Neuilly.
+
+--Savez-vous où est le commandant de Kardigân? demanda le vieillard à un
+soldat qui passait.
+
+--Il est blessé, monsieur.
+
+--Blessé!
+
+--Oh! peu de chose, m'a-t-on dit.
+
+Le marquis respira.
+
+Son coeur était impressionné par de si tristes pressentiments qu'il
+craignait un malheur.
+
+--Où l'a-t-on transporté?
+
+--A l'hôpital de la Charité.
+
+Il fallut reprendre encore ce terrible voyage au milieu de la ville.
+Enfin, au bout de la troisième heure, la voiture s'arrêta, rue Jacob,
+devant la Charité. Une religieuse guida le marquis à travers une longue
+suite de dortoirs.
+
+A la porte d'une chambre, elle s'arrêta.
+
+--Entrez, monsieur, dit-elle.
+
+Pauvre père!
+
+Le comte Louis de Kardigân était blessé à mort: il avait reçu une balle
+en pleine poitrine; l'agonie était proche.
+
+--Louis! Louis! s'écria le marquis, qui croyait que son fils était peu
+dangereusement blessé.
+
+Le jeune homme resta immobile à cette voix qu'il avait tant aimée.
+
+--Hélas! monsieur, répondit la soeur qui veillait au chevet de
+l'officier, il ne peut plus nous entendre.
+
+--Il ne peut plus!...
+
+Le vieillard ne comprenait pas encore. Il est de ces vérités auxquelles
+il est si épouvantable de croire!
+
+--Il dort? demanda-t-il tout bas, comme s'il eût craint d'éveiller le
+blessé.
+
+Aubin Ploguen avait compris, lui, et pleurait silencieusement.
+
+Au même instant, le jeune homme eut un brusque tressaillement. Il se
+dressa à demi sur sa couche sanglante, puis il retomba immobile, déjà
+glacé.
+
+La religieuse fit un long signe de croix, comme pour accompagner d'une
+prière cette âme que Dieu venait de rappeler à lui.
+
+--Oui, il dort, reprit-elle... pour toujours!
+
+--Dieu! mon enfant! mon enf...!
+
+Le père chancela.
+
+Aubin Ploguen le retint dans ses bras.
+
+M. de Kardigân releva bientôt la tête.
+
+Il s'avança près du lit, et s'agenouilla:
+
+--Seigneur, dit-il, mon fils a rempli son devoir. Que ta volonté soit
+faite!
+
+Puis il déposa un long baiser sur le front du mort.
+
+Mais cet homme énergique était atteint au plus profond de son être,
+comme un arbre robuste auquel le bûcheron vient de porter un premier
+coup de cognée.
+
+Il resta anéanti dans sa douleur, les yeux fixés sur ce cadavre, se
+rappelant sans doute combien de souhaits, combien d'espérances avaient
+entouré celui qui gisait là, sur cet humble lit d'hôpital.
+
+Il regardait ce mâle et fier visage, où la mort avait mis son empreinte
+fatale, et dont les yeux, grands ouverts, immobiles, vitreux, ne
+pouvaient plus le voir...
+
+Alors il éclata en sanglots, et, saisissant la main du jeune homme,
+l'embrassa à plusieurs reprises.
+
+--Monsieur le marquis!... monsieur le marquis!... dit Aubin Ploguen
+d'une voix suppliante et coupée par les larmes.
+
+--J'embrasse la main qui a tenu l'épée! répliqua le vieillard avec un
+sourire navrant.
+
+La porte de la chambre s'ouvrit, un officier supérieur entra. C'était le
+colonel du régiment de cuirassiers.
+
+En apercevant M. de Kardigân, il sentit qu'il était en face du père.
+
+--Monsieur, dit-il, le commandant de Kardigân est mort en héros. Entouré
+d'assaillants, il a refusé de se rendre.
+
+Le père ne dit qu'un mot, un mot qui pour lui résumait tous les devoirs
+humains:
+
+--Fidèle! murmura-t-il en regardant son fils aîné.
+
+--Ma soeur, reprit-il, j'ai d'autres enfants, soldats eux aussi. Je veux
+les voir; dans la nuit je reviendrai. C'est à moi de veiller mon enfant.
+
+Aubin Ploguen fit un geste que le marquis comprit aussitôt.
+
+--Oui... oui... reste!
+
+Le serviteur s'assit au chevet du lit.
+
+Le maître, lui, se tenait debout, les bras croisés, abîmé dans sa
+souffrance. Il semblait qu'il n'eût pu s'arracher à ce douloureux
+spectacle.
+
+«L'homme qui souffre aime sa douleur,» a écrit un poëte.
+
+--Monsieur, dit le colonel, j'ai mon coupé à la porte. Voulez-vous me
+permettre de vous mener?
+
+--Il est bien tard... n'importe!... Veuillez me conduire au couvent de
+la Vierge, rue Saint-Paul, il me semble que cela me fera du bien
+d'embrasser ma fille...
+
+En effet, la nuit était fort avancée. Mais M. de Kardigân voulait faire
+éveiller sa fille, sa Marianne chérie.
+
+Cette dernière enfant était sa préférée, autant qu'un père peut avoir de
+préféré. En naissant, elle avait coûté la vie à sa femme, qu'il adorait.
+
+On s'attache aux siens en raison des douleurs qu'ils vous causent.
+
+Pendant que la voiture marchait lentement à travers les rues
+barricadées, le vieux Breton pleurait, la tête entre ses mains.
+
+--Pauvre Marianne! comme elle sera malheureuse! pensait-il.
+
+Le colonel souffrait de la souffrance de ce père frappé si
+douloureusement. Ah! si ceux qui font les guerres civiles savaient les
+deuils qu'ils jettent et les coeurs qu'ils brisent!
+
+La voiture s'arrêta rue Saint-Paul.
+
+Le couvent de la Vierge dressait sa muraille grise dans l'ombre.
+
+--Adieu, monsieur le marquis! dit le colonel d'une voix triste.
+
+--Ah! c'est la première fois que les baisers de ma fille ne pourront me
+consoler! murmura le gentilhomme en hochant sa tête blanchie...
+
+
+
+
+III
+
+LA SECONDE JOURNÉE
+
+
+Quand, le matin, avaient retenti les premiers coups de fusil, beaucoup
+de familles s'étaient effrayées à la pensée de voir leurs filles
+exposées à la révolution.
+
+En effet, le couvent de la Vierge est situé rue Saint-Paul, au milieu de
+la fournaise.
+
+Les mères s'étaient donc empressées de retirer les pauvres enfants et de
+les emmener chez elles.
+
+Marianne de Kardigân alla chez une de ses tantes, la chanoinesse de
+Riom.
+
+Aussi, quand le marquis la demanda au parloir, il lui fut répondu que
+depuis le matin elle n'était plus au couvent.
+
+La nuit était trop avancée pour que le gentilhomme pût se rendre chez
+madame de Riom; et, en même temps, le jour trop proche pour qu'il ne dût
+pas se résoudre à ne pas retourner à l'hôpital de la Charité.
+
+En effet, la circulation devenait de plus en plus difficile dans Paris.
+
+Les barricades sortaient de terre par enchantement; et les insurgés,
+comme s'ils eussent pressenti leur victoire, commençaient à interroger
+les passants, retenant ceux qui n'étaient pas de leur bord.
+
+Néanmoins M. de Kardigân se dirigea vers la rue de Varennes, en quittant
+le couvent de la Vierge.
+
+Des hommes armés montaient la garde au bout de chaque rue.
+
+La lutte s'annonçait comme devant être plus acharnée que celle de la
+veille.
+
+Mais nul ne songea à arrêter ce vieillard encore droit et ferme, malgré
+son coeur brisé, qui portait sur ses traits dévastés tout un poëme de
+désespoir.
+
+Le marquis marchait, l'oeil fixe, la pensée immobile, comme ces Indiens
+concentrés dans une même idée.
+
+Il voulut d'abord remonter la rue Saint-Paul, gagner la rue du Loir et
+suivre le bord de la Seine.
+
+Mais il lui fallut renoncer à ce projet.
+
+Il dut passer par la place de la Bastille et prendre la ligne des
+boulevards.
+
+Le jour était levé.
+
+Des flots de soleil inondaient les pavés rougis. Les mines résolues
+annonçaient que le combat serait proche.
+
+M. de Kardigân arriva rue de Varennes vers huit heures du matin
+seulement.
+
+L'hôtel où demeurait madame de Riom était déjà ouvert.
+
+Il entra; des tentes élevées à la hâte encombraient la cour.
+
+Sous ces tentes étaient couchés des blessés, que soignaient deux femmes,
+la chanoinesse et sa nièce Marianne.
+
+La jeune fille aperçut son père et jeta ce joli petit cri des fillettes
+de dix-sept ans, qui rappelle le chant d'un oiseau. Le père ouvrit ses
+bras, et elle vint s'y précipiter avec bonheur.
+
+--O père, père chéri!
+
+--Ma pauvre enfant!
+
+Il y avait tant de douleur dans la voix du marquis, que Marianne,
+ignorant l'arrivée de son père, la veille, prit cette douleur pour de
+l'inquiétude.
+
+--Rassurez-vous, dit-elle, mes frères sont tous sains et saufs...
+
+Il frissonna.
+
+--Louis a reçu une égratignure... Vous savez que je l'adore, mon
+commandant!
+
+Et elle riait, ne se doutant pas qu'elle perçait le coeur de M. de
+Kardigân.
+
+--Quant à Philippe, un ordre du ministre défend aux élèves de l'École
+polytechnique de sortir.
+
+--Et Jean?
+
+--Il est venu nous voir hier au soir.
+
+--Marianne, dit le père, votre frère Louis a été tué.
+
+--Louis... tué!...
+
+La jeune fille tressaillit violemment et chancela.
+
+Mais c'était une vraie enfant de preux. Le ton rosé de sa figure fut
+remplacé par une pâleur mate; un cercle noir se forma autour de ses
+yeux.
+
+Elle alla au fond de la cour de l'hôtel s'agenouiller devant une madone
+en pierre, et pria.
+
+--Oh! mon pauvre père, comme vous devez souffrir! s'écria-t-elle en se
+relevant et en entourant de ses bras le cou du vieillard.
+
+Elle ne pensait pas à sa souffrance à elle.
+
+Cependant les heures marchaient.
+
+M. de Kardigân, rassuré sur le compte de ses enfants, voulait retourner
+à la Charité. Mais, au moment où il allait sortir de l'hôtel, une vive
+fusillade éclata dans la rue de Varennes.
+
+Le vieux Breton sentit l'odeur de la poudre et respira longuement, comme
+un cheval de bataille.
+
+Des soldats, enfermés dans la rue et bloqués par des insurgés trois fois
+plus nombreux, se défendaient avec acharnement.
+
+M. de Kardigân embrassa une dernière fois sa fille et se jeta dans la
+lutte.
+
+Un soldat frappé au front était tombé au milieu du trottoir, tenant
+encore son fusil dans sa main crispée.
+
+Il ramassa l'arme et se battit.
+
+L'hôpital improvisé de la chanoinesse de Riom s'encombrait rapidement.
+
+La bataille devenait de plus en plus sanglante. A chaque instant on
+apportait les blessés.
+
+Il vint même un moment où il ne resta plus une seule place vide dans la
+cour de l'hôtel.
+
+Alors madame de Riom fit jeter des matelas dans la rue même, sur
+lesquels on mettait les blessés.
+
+Il y eut, pendant ces trois funèbres journées, bien des dévouements
+ignorés, bien des sacrifices inconnus.
+
+Mais, parmi ces dévouements et ces sacrifices, il faut compter ceux de
+ces femmes qui n'hésitaient pas à braver la mort pour panser les
+malheureux qui tombaient.
+
+Marianne et sa tante allaient les relever sous la grêle des balles,
+trouvant de bonnes paroles et de doux encouragements pour ces
+infortunés.
+
+Le père, entre deux coups de feu, contemplait sa fille avec orgueil.
+
+Son sang parlait dans ce dévouement simple et sublime.
+
+Les heures passaient rapides.
+
+Tout à coup, celui qui dirigeait le mouvement des insurgés comprit qu'il
+était temps d'achever l'écrasement de cette poignée d'hommes.
+
+Des secours pouvaient leur arriver; il ordonna aux siens de faire une
+attaque générale.
+
+Dès lors, ce ne fut plus une bataille, mais un égorgement. L'histoire a
+consacré le souvenir de quelques-unes des atrocités qui y furent
+commises.
+
+A mesure qu'ils conquéraient une maison, les insurgés y entraient et
+poursuivaient à travers les étages les malheureux soldats.
+
+C'est dans cette rue de Varennes qu'on jeta par les fenêtres du
+cinquième étage des Suisses et des gardes-du-corps.
+
+Au milieu de ce tourbillon de fer, Marianne et madame de Riom étaient
+restées impassibles, continuant, sans reculer, leur oeuvre pieuse.
+
+Tout à coup M. de Kardigân crut entendre sa fille jeter un cri
+déchirant.
+
+Il se retourna et l'aperçut, les genoux sur le sol, pâle, presque
+livide.
+
+Il se précipita en arrière, sans s'occuper des insurgés qui gagnaient du
+terrain.
+
+Marianne se releva péniblement; une balle venait de lui traverser le
+bras.
+
+Elle vint en chancelant se réfugier sur la poitrine de son père.
+
+La fière héroïne redevenait femme: la douleur refaisait d'elle une
+enfant.
+
+--Père! père! je souffre, murmura-t-elle en laissant pencher son front
+sur l'épaule du marquis.
+
+Au même instant, à trente mètres de là, un insurgé parut à la fenêtre
+d'une maison.
+
+--Ah! les femmes s'en mêlent! cria-t-il. Eh bien, attends un peu!
+
+Il abattit son fusil dans la direction de Marianne.
+
+M. de Kardigân voulut arracher au danger son bien-aimé fardeau.
+
+Mais il était trop tard.
+
+Marianne eut un tressaillement intérieur qui tendit son corps dans un
+spasme suprême... puis ses bras retombèrent inertes.
+
+--Père... père! balbutia-t-elle encore.
+
+Elle était morte.
+
+M. de Kardigân se jeta dans l'hôtel, et, là, déposa la pauvre enfant sur
+un de ces lits improvisés par sa généreuse charité.
+
+Puis lui-même, accablé par ce nouveau coup, perdit connaissance et
+s'évanouit.
+
+ * * * * *
+
+La seconde journée s'acheva comme la première. Quel chemin de croix pour
+cet homme, qui venait à Paris pour embrasser ses enfants, et qui sur son
+chemin ne rencontrait que des tombes!
+
+Quand il revint à lui, la nuit--la seconde!--couvrait la ville.
+
+Le sentiment de la réalité, se réveillant en lui avec la douleur, lui
+rappela ces deux deuils qui l'écrasaient.
+
+On avait transporté Marianne dans la chambre de sa tante. Elle reposait
+sur le lit, revêtue encore de son uniforme de soeur de charité.
+
+M. de Kardigân, vieilli de cent ans, courbé en deux par l'angoisse et le
+désespoir, tenait sa tête cachée dans les draps du lit.
+
+La balle avait traversé le coeur. La jeune fille semblait dormir: son
+visage, laissé calme par ce grand repos de la mort, souriait encore.
+
+Le père regardait; ses yeux étaient secs. Il avait tant pleuré qu'il
+n'avait plus de larmes!
+
+--Elle aimait les fleurs... dit-il.
+
+Alors il alla péniblement, se traînant plutôt que marchant, vers une
+serre naturelle où croissaient, sous le chaud soleil de juillet, des
+plantes embaumées.
+
+Il fit une abondante moisson, qu'il jeta sur le lit, donnant à la pauvre
+morte aimée un linceul de clématites, de camélias et de roses.
+
+Puis il reprit sa prière.
+
+Quand madame de Riom, presque folle, eut recouvré un peu de raison, elle
+supplia son cousin de quitter cette chambre.
+
+--Ne soyez pas injuste, dit-elle; ceux qui ne sont plus doivent être
+aimés d'un amour égal. Louis attend!
+
+M. de Kardigân se rappela qu'un autre cadavre l'attendait, en effet.
+
+Il voulut s'éloigner; mais comme un aimant invincible l'attachait à ce
+lit; il se précipita sur le corps de Marianne, couvrant de larmes et de
+caresses ce front glacé.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, qu'avait fait cette enfant pour que tu me
+la prisses!
+
+
+
+
+IV
+
+LA TROISIÈME JOURNÉE
+
+
+M. de Kardigân eut une idée pieuse pendant qu'il quittait sa fille morte
+pour aller retrouver son fils mort.
+
+Il voulut réunir dans la même tombe ces deux êtres, dont l'aîné n'avait
+pas vingt-six ans, comme ils avaient été réunis dans la vie.
+
+Aubin Ploguen était resté à la même place.
+
+--Lève-toi, mon gars, dit le marquis d'une voix sourde. Prends mon fils
+dans tes bras, et viens!
+
+Le directeur de l'hôpital voulut s'opposer à la volonté du gentilhomme.
+
+Mais celui-ci le regarda en disant:
+
+--Je suis le père, monsieur!
+
+Au reste, Aubin Ploguen avait déjà obéi.
+
+Le corps du jeune comte pesait à ses bras comme une plume à la main d'un
+enfant.
+
+Ce fut une marche lugubre à travers cette cité sombre et agitée.
+
+M. de Kardigân restait muet.
+
+--Mademoiselle Marianne se porte bien? monsieur le marquis, demanda le
+serviteur, qui croyait adoucir ainsi la plaie saignante de son maître.
+
+--Oui... bien... très-bien... elle repose.
+
+Puis il retomba dans ses pensées.
+
+Aubin ne connut l'affreuse vérité de cette réponse qu'en arrivant à
+l'hôtel de Riom.
+
+Il demeura tout tremblant devant cette terrible catastrophe qui, par
+deux fois, torturait ainsi le coeur du vieillard.
+
+Dieu est le souverain consolateur.
+
+Pas une plainte, pas une imprécation n'étaient sorties de ces coeurs
+loyaux et religieux.
+
+M. de Kardigân plaça côte à côte le frère et la soeur sur le même lit.
+
+Au jour levé, il commanda deux cercueils en chêne, où il renferma
+lui-même ces deux êtres, qu'il avait tant aimés.
+
+Les cercueils de chêne furent soudés ensuite dans des boîtes en plomb.
+
+Il trouvait une sorte de volupté âpre à remplir lui-même ces
+douloureuses fonctions.
+
+Puis, quand tout fut terminé:
+
+--Viens les venger, maintenant! dit-il.
+
+Les Mémoires de 1830 ont conservé le souvenir de deux hommes qui firent
+des merveilles d'énergie et de bravoure, pendant la troisième de ces
+journées maudites.
+
+Enfermés dans une maison du quai Voltaire, ils se battirent comme des
+furieux, seuls contre quatre cents insurgés.
+
+Exaspérés d'être décimés par ces deux héros, qui abattaient un homme à
+chaque coup, ceux-ci résolurent de mettre le feu à la maison.
+
+Mais les deux hommes ne cessèrent pas leurs meurtrières attaques.
+
+Des trous sanglants se faisaient dans la colonne révolutionnaire.
+
+Quand les flammes dominèrent le toit de la maison, la porte cochère,
+barricadée jusque-là, s'ouvrit, et ils s'élancèrent au dehors, portant,
+l'un une hache, l'autre une poutre enflammée, avec lesquelles ils se
+frayèrent un passage à travers des poitrines humaines.
+
+Ces deux hommes étaient le marquis de Kardigân et Aubin Ploguen.
+
+Un livre, publié en 1837, raconte ce fait unique.
+
+Toute la journée, les Bretons s'étaient battus.
+
+Quand ils eurent élevé un holocauste héroïque à ceux qui n'étaient plus,
+M. de Kardigân se dirigea, toujours suivi d'Aubin, vers la caserne de la
+Place, où les gardes-du-corps avaient leur poste.
+
+Naturellement les gardes-du-corps étaient à Saint-Cloud avec le roi.
+
+Pourtant on lui dit que M. le duc de Raguse, maréchal Marmont, ayant
+envoyé à M. de Salis, colonel commandant les Suisses, son aide de camp
+M. de Guise, M. de Salis avait expédié de son côté un officier des
+gardes-du-corps au maréchal.
+
+Cet officier devait coucher à la caserne, et ne repartir pour
+Saint-Cloud que le lendemain au soir.
+
+--Quel est son nom? demanda le marquis.
+
+--Le baron de Kardigân.
+
+C'était son fils en effet.
+
+Le Breton laissa Aubin Ploguen à la caserne, avec ordre d'annoncer à
+Jean son arrivée, mais de ne lui rien dire des deux catastrophes qui
+venaient de fondre sur la famille.
+
+Puis lui-même gagna l'École polytechnique.
+
+Il n'y arriva qu'à une heure avancée.
+
+--C'est le troisième de mes enfants que je vais voir, pensa le
+vieillard. Vais-je le trouver mort comme les autres?
+
+Il cherchait bien à se rassurer, en se disant que les élèves de l'École
+n'avaient pu désobéir à l'ordre du ministre qui les consignait.
+
+Mais il ne croyait plus qu'au malheur.
+
+Son coeur se serra quand il entra dans la cour de l'École.
+
+Elle paraissait vide; de temps à autre, un polytechnicien traversait le
+préau en courant, les vêtements déchirés, l'oeil hagard.
+
+Un groupe d'hommes causait vivement dans un coin.
+
+Le marquis prêta l'oreille pour écouter ce qu'ils disaient.
+
+--Il est mort? demandait une voix.
+
+--Pas encore.
+
+--Où a-t-il été blessé?
+
+--D'un coup de baïonnette dans le ventre.
+
+--Mais est-ce sûr?
+
+--Très-sûr. C'est Charras et Lothon[1] qui ont apporté la nouvelle.
+
+En entendant ces quelques mots, le gentilhomme frissonna dans tout son
+être. Il fut obligé de se cramponner à la muraille pour ne pas tomber.
+
+Était-ce de son fils qu'on parlait? Allait-il perdre aussi celui-là,
+comme il avait déjà perdu les autres? Philippe après Marianne, comme
+Marianne après Louis!
+
+La justice de Dieu a ses bornes, pourtant.
+
+Il n'osa pas questionner...
+
+Il est de ces questions qu'on n'ose pas faire, tant on redoute la
+réponse.
+
+La cour de l'École, éclairée avec des torches, laissait quelques coins
+dans l'ombre. Là, s'était réfugié M. de Kardigân.
+
+Il y gagnait de n'être pas aperçu et de pouvoir entendre.
+
+La conversation continuait.
+
+--Comment les élèves ont-ils fait pour sortir?
+
+--Le général a voulu s'y opposer, mais ils l'ont presque renversé.
+
+--Est-ce le seul qui ait été tué?
+
+--Jusqu'à présent, on n'a pas d'autres nouvelles.
+
+Une demi-heure--un demi-siècle!--se passa, pendant laquelle le marquis
+de Kardigân passa par toutes les angoisses, par toutes les tortures.
+
+Enfin, il entendit bientôt un bruit de pas et des murmures à la porte de
+l'École.
+
+On apportait un mort sur une civière. Un manteau de cavalerie le
+recouvrait entièrement; quatre soldats faisant partie des régiments qui
+avaient trahi, la portaient.
+
+Sur le chemin de cette civière, à travers la cour, ceux qui étaient là
+se découvraient.
+
+Livide, M. de Kardigân se leva en chancelant, et regarda ce manteau qui
+cachait le visage du mort.
+
+Puis il marcha vers la civière et l'enleva brusquement.
+
+--Ah! ce n'est pas lui! dit-il.
+
+Ce cadavre était celui de l'élève Vanneau.
+
+Le père, si frappé, put encore trouver un peu de joie au fond de son
+coeur.
+
+Son fils était vivant, puisque nul autre que celui-là n'avait été tué.
+
+De nouveau, les bruits de pas et les murmures recommencèrent.
+
+Une vingtaine d'élèves rentraient, le fusil encore fumant sur l'épaule,
+ayant cet aspect sombre de gens qui se sont battus toute une journée.
+
+--Ah! j'aurai de ses nouvelles! murmura M. de Kardigân.
+
+Ceux qui étaient déjà dans la cour serrèrent la main des nouveaux venus.
+
+Le Breton s'avançait déjà pour les questionner sur son fils, quand une
+voix dit:
+
+--Eh bien, où est Philippe?
+
+--Il va venir, reprit une autre.
+
+Philippe! Il devait y avoir plusieurs Philippe à l'École.
+
+Pourquoi celui dont on prononçait le nom eût-il été le sien?
+
+Néanmoins son coeur battit...
+
+Tous ces jeunes gens venaient de faire cause commune avec la rébellion.
+Mais, dans la loyauté suprême de son âme, le marquis croyait qu'ils
+avaient lutté pour le roi.
+
+Ce gentilhomme de grande race n'eût jamais supposé qu'un uniforme
+français eût pactisé avec la révolution.
+
+Aussi, rassuré sur son fils, il se félicitait en lui-même de ce qu'un de
+ses enfants avait pu remplir son devoir sans être frappé.
+
+Oh! quelle ivresse pour lui de serrer son Philippe dans ses bras, encore
+chaud d'une lutte où il avait, sans le savoir, vengé son frère et vengé
+sa soeur! Philippe et Jean, c'était tout ce qui lui restait de sa
+famille.
+
+Un des professeurs de l'École aperçut enfin le vieillard, courbé et
+brisé. Il s'approcha de lui et lui demanda poliment s'il attendait
+quelqu'un.
+
+--Oui, monsieur, j'attends mon fils.
+
+--Philippe est un héros! continua le premier qui avait déjà parlé.
+
+--Combien Kardigân en a-t-il descendu? dit le second.
+
+Kardigân! Il ne s'était pas trompé.
+
+--On ne sait pas, reprit la même voix. Il s'est trouvé avec Lothon au
+Carrousel. Cela rappelait le 10 août, comme le raconte M. Thiers. Quand
+nous avons brisé la grille des Tuileries, Kardigân s'est jeté, en tête
+de la foule, sur les Suisses et y a fait une trouée. Puis nous sommes
+entrés aux Tuileries où la bataille a recommencé de chambre en
+chambre... C'était affreux. Sans Kardigân, qui a fait sauter la cervelle
+d'un Suisse, j'étais tué net...
+
+Aux premiers mots de celui qui parlait, le marquis avait frémi de joie,
+en entendant faire l'éloge de son fils. Puis il reçut un choc terrible,
+en comprenant que Philippe s'était battu contre le roi...
+
+En entendant la phrase de l'élève, il bondit, et s'élança dans le
+groupe:
+
+--Vous mentez! s'écria-t-il, mon fils n'est pas un traître! Vous mentez!
+mon fils n'est pas un assassin! Il a tiré l'épée pour le roi, pour son
+roi: je lui ai donné ma devise: Fidèle!
+
+Au milieu de la stupeur générale, où jeta cette exclamation furieuse, un
+jeune homme, très-beau de visage, de haute taille, à l'allure fière et
+décidée, entra dans la cour. C'était Philippe de Kardigân.
+
+--Allons, dit-il joyeusement, la bataille est finie... Vive la
+République!
+
+Alors le vieux gentilhomme pâlit comme si on venait de le frapper au
+visage. Il se redressa, et s'avançant vers son fils:
+
+--Misérable! dit-il...
+
+
+
+
+V
+
+LE PÈRE ET LE FILS
+
+
+Tous les assistants demeurèrent consternés. Ils comprirent qu'il allait
+se passer quelque chose de solennel entre ce père et ce fils, mis ainsi
+face à face...
+
+Tous les deux sortaient de la fournaise: le vieillard et le jeune homme
+avaient leurs habits déchirés par les mêmes balles, leurs visages
+souillés par la même poussière.
+
+Ils se regardaient...
+
+Philippe de Kardigân s'était demandé souvent ce que dirait son père
+quand il apprendrait que lui, vicomte de Kardigân, s'était mis du côté
+du peuple.
+
+Les élèves et les professeurs de l'École virent briller la croix de
+Saint-Louis sur la poitrine du gentilhomme, et devinèrent la
+signification de cette scène.
+
+Comme ils voulaient discrètement se retirer, le marquis se tourna à demi
+vers eux, pendant que Philippe restait muet, tremblant et le regard
+baissé; puis étendant son bras vers le jeune homme:
+
+--Moi, Huon-Anne, marquis de Kardigân, gentilhomme français, je vous
+maudis, vous qui avez commis cette traîtrise et cette honte, étant sorti
+de moi!
+
+Un frisson traversa ces groupes d'hommes comme une houle puissante.
+
+--Et maintenant que vous avez entendu la malédiction, messieurs, sortez
+ou demeurez, peu m'importe: je pars.
+
+--Mon père! s'écria Philippe d'une voix suppliante.
+
+--Je ne suis pas votre père!...
+
+--C'est moi qui vous implore, moi... votre fils... votre Philippe...
+
+--Je ne vous connais plus!
+
+Cette scène ne manquait pas d'une grandeur sauvage et poétique.
+
+Le ciel, illuminé d'étoiles, brillait au-dessus des acteurs du drame
+humain qui se jouait après le drame sanglant.
+
+La lueur fumeuse des torches prêtait des reflets rougeâtres à ces têtes
+impressionnées.
+
+Philippe pleurait...
+
+Les élèves et les professeurs se retirèrent.
+
+Le père et le fils étaient seuls.
+
+--Par pitié, monsieur, écoutez-moi, balbutia le jeune homme... Si vous
+saviez!... Je vous aime et je vous respecte... mais la vie a ses
+entraînements et ses volontés. Le serment que vous aviez fait à votre
+roi, nul ne me l'a imposé...
+
+--Assez!
+
+--Oh! écoutez-moi!...
+
+--Qu'auriez-vous à me dire? Vous êtes le seul félon qu'il y ait jamais
+eu dans ma famille! Je vous ai enseigné l'honneur; qu'avez-vous fait de
+votre honneur? Je vous ai enseigné la loyauté; qu'avez-vous fait de
+votre loyauté? Vous les avez flétris, souillés, déshonorés, quand ils
+n'étaient pas à vous, mais à ces aïeux dont vous venez, et vers qui je
+retourne!
+
+--Ah! vous êtes cruel! Vous m'avez envoyé à Paris... Est-ce ma faute à
+moi si je n'ai pas vu la vérité où vous la voyez? si je crois à d'autres
+dieux que ceux que vous adorez?... Mon père, je suis coupable peut-être,
+mais je ne suis pas un félon! Rendez-moi votre estime, au moins, si vous
+ne me pardonnez pas!
+
+--Je vous ai maudit!
+
+--Souvenez-vous de ma mère... de ma mère qui m'a porté dans ses flancs!
+Je suis votre sang, comme je suis son sang, votre chair, comme je suis
+sa chair... Faut-il que je me jette à vos genoux, que j'implore mon
+pardon... Vous voyez, je pleure, mon père!...
+
+Le marquis regardait son enfant.
+
+Un violent combat se livrait dans son âme. Cet homme éprouvé par des
+tortures si diverses, fléchissait sous le poids de tant de souffrances.
+
+Philippe le vit pâlir et chanceler.
+
+Il crut que son père cédait et pardonnait.
+
+--Demandez-moi tout, continua le jeune homme d'une voix tremblante,
+tout, excepté l'abjuration de mes croyances, et je vous jure que
+j'obéirai!... Aujourd'hui, mon père, je ne crois plus aux vérités que
+vous m'avez enseignées... Si vous aviez été là, je vous aurais tout
+avoué: le mensonge me révolte vous le savez bien!
+
+M. de Kardigân découvrit son visage qu'un moment il avait caché de ses
+mains.
+
+--Répondez-moi. Vous vous êtes battu?
+
+--Mon père...
+
+--Je veux que vous m'appreniez tout vous-même. Vous vous êtes battu?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Contre votre roi?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous avez tué quelques-uns de ses défenseurs?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Philippe trembla, en prononçant cette réponse pour la troisième fois.
+
+--Eh bien, parmi ces défenseurs se trouvaient vos deux frères. Votre
+soeur, elle, s'est fait soldat! Soldat de l'héroïsme et de la charité.
+Que me répondriez-vous si je vous disais: On a tué ton frère!
+
+--Je répondrais: Je vais venger mon frère!
+
+--Et si je vous disais: On a tué ta soeur!
+
+--Je répondrais: Je vais venger ma soeur!
+
+--Ah! vous me répondriez cela, monsieur! Alors écoutez-moi. Ces hommes,
+dont vous étiez, ces hommes qui sont vos compagnons, vos amis, vos
+alliés, ont tué votre frère Louis, ont tué votre soeur Marianne!
+
+--Louis!... Marianne!...
+
+--Vengez-les donc, maintenant, si vous pouvez!
+
+Philippe tomba à genoux sur le sol.
+
+Il sanglotait.
+
+Enfin, il embrassa les genoux du vieillard:
+
+--Mon père, dites-moi que ce n'est pas vrai! Mon père, dites-moi que
+cette chose terrible n'a pas eu lieu... mon père!... Oh! mon Dieu!...
+
+--Depuis quand m'a-t-on vu mentir, moi? Laissez-moi passer: je n'ai plus
+rien à faire ici, maintenant!
+
+--Jean... Oh! parlez-moi de Jean...
+
+--Il vit... Adieu!
+
+--Non, ne partez pas encore... ne me quittez pas ainsi, désespéré,
+anéanti...
+
+--Adieu!
+
+--Il ne vous reste que deux de vos quatre enfants, et vous me tuez!
+
+--Vous vous trompez, monsieur. Il ne m'en reste plus qu'un...
+
+--Je serai donc à jamais chassé de votre coeur, moi, l'aîné de la maison!
+
+M. de Kardigân s'avançait déjà vers la porte du préau. A cette phrase de
+son fils, il s'arrêta et revint vers lui.
+
+--Vous avez bien fait de dire ce mot. J'allais oublier. Vous, l'aîné de
+ma race! Jamais! Je préférerais briser mon écusson et en arracher ma
+devise! Demain, vous m'écrirez que vous renoncez à votre droit
+d'aînesse. Je ne veux pas que le marquis de Kardigân soit un traître à
+sa famille et à son roi!
+
+Philippe redressa son front et répondit d'une voix douce, mais ferme:
+
+--Ce que vous ordonnez sera accompli, monsieur le marquis. J'ai embrassé
+vos genoux pour implorer mon pardon... vous êtes resté sans pitié.
+C'était votre droit.
+
+--C'était mon devoir!
+
+--Mais, quoi que vous ordonniez, j'obéirai!
+
+--Je vous défends de reparaître jamais à mes yeux... Je ne vivrai pas
+bien longtemps, d'ailleurs. Vous m'avez porté le dernier coup. Comme je
+ne veux pas qu'il y ait rien de commun entre mon fils unique et vous, je
+ferai deux parts de ma fortune. Vous hériterez de moi de mon vivant, car
+je suis mort pour vous, comme, pour moi, vous êtes mort.
+
+--Je ferai mieux, monsieur le marquis, dit Philippe avec une fierté
+triste. Je comprends ce que vous souffrez. Un Kardigân vous irrite dans
+les rangs du peuple? Je quitterai mon nom..., mais, en retour,
+laissez-moi vous adjurer une dernière fois... Oui, il y a des fatalités
+humaines; oui, c'est affreux de penser que j'étais avec ceux qui ont tué
+Louis... qui ont assassiné Marianne... Mon pauvre frère! lui si beau et
+si bon!... ma pauvre Marianne que j'aimais tant, et pour qui j'espérais
+tant de joies!...
+
+Il s'arrêta un instant.
+
+Puis il reprit plus bas:
+
+--Ah! c'est là mon châtiment, mon père! si vous pouviez lire dans mon
+coeur, vous y verriez un tel désespoir, que vous auriez pitié de moi!...
+
+M. de Kardigân fit un mouvement comme pour s'avancer vers Philippe.
+
+Mais il retomba dans son immobilité.
+
+--Eh bien! je n'hésite pas à vous obéir, continua le jeune homme. Tous
+vos ordres seront respectés, parce qu'ils viennent de vous. Mais ne
+laissez point peser sur mon front cette malédiction qui me tue... Tenez!
+ce n'est plus même le pardon que j'implore, c'est l'oubli. Je comprends
+qu'il est de ces traditions de fidélité qui ne doivent pas être
+brisées... Mais pensez que je perds le même jour mon père, mon frère et
+ma soeur!... Je reste orphelin et seul...
+
+L'émotion du marquis grandissait à cet appel déchirant qui frappait à
+son coeur.
+
+Il se disait que ce jeune homme était son enfant et qu'il pleurait.
+
+S'il l'eût trouvé orgueilleux devant lui, rebelle à sa volonté,
+peut-être fût-il resté implacable.
+
+--Mais au moins pitié pour le reste! acheva faiblement Philippe...
+Pardonnez-moi, mon père! L'oubli ne me suffirait plus! et n'enseignez
+pas à Jean à me haïr!
+
+M. de Kardigân était vaincu.
+
+--Mon Dieu, dit-il, ma parole a été plus rapide que mon coeur... Ne fais
+pas retomber ta colère sur la tête de cet enfant.
+
+Philippe s'était agenouillé.
+
+--Me permettez-vous d'assister au convoi de nos pauvres morts, mon père?
+
+--Non!
+
+--Oui... ils sont les victimes des miens.
+
+--Je pardonne, parce que vous n'êtes plus rien pour moi. J'accepte ce
+que vous m'avez offert. Vous quitterez votre nom. Les Kardigân ont
+toujours été fidèles!
+
+Il fit de nouveau quelques pas vers la porte.
+
+--Si je mourais, mon père, vous ne me laisseriez pas m'en aller sans un
+dernier adieu! Puisque je suis mort pour vous... que l'adieu soit le
+même!
+
+Le marquis regarda ce jeune visage, où les larmes avaient creusé leur
+sillon.
+
+Il eut pitié...
+
+Lentement, d'un geste noble et triste, il tendit sa main à Philippe, qui
+l'embrassa à plusieurs reprises.
+
+--Dieu vous garde! dit-il.
+
+Et il s'éloigna rapidement.
+
+
+
+
+VI
+
+FERNANDE
+
+
+On sait que M. de Salis, colonel des Suisses, avait envoyé Jean de
+Kardigân au maréchal Marmont.
+
+Le troisième fils du marquis étant le héros de ce roman, le lecteur nous
+permettra de faire, en quelques lignes, son portrait.
+
+Louis et Philippe tenaient de leur père.
+
+Jean, comme Marianne, ressemblait à sa mère. La forte race des Kardigân
+ne se retrouve pas dans cette frêle nature, presque féminine. La taille
+est moyenne. Les cheveux blonds couvrent un front où la pensée a mis son
+empreinte. C'est un adolescent de vingt ans, avec tout le charme et
+toute l'élégance d'une nature fine.
+
+Les yeux sont noirs, un peu trop enfoncés dans la tête pourtant. La
+lèvre rouge cache des dents très blanches. Les extrémités sont petites;
+une moustache et une royale blondes achèvent de donner à cette charmante
+figure une ressemblance frappante avec le portrait de Jean de l'Aigle,
+aïeul des Kardigân, qu'on peut voir à Versailles. Mais c'est une âme
+indomptable qui vit dans ce corps.
+
+Quand il était arrivé au régiment avec son allure un peu timide, Jean
+avait commencé par faire sourire ses camarades qui le surnommèrent en
+riant: Mademoiselle.
+
+Le premier qui s'avisa de dire en face ce mot au jeune homme, reçut en
+plein visage le gant du baron.
+
+Il s'appelait Aymond de Chelles.
+
+Le lendemain, ils se rencontrèrent au bois de Boulogne, dans une allée
+écartée.
+
+Aymond, grand et beau garçon, très fort, semblait ne devoir faire qu'une
+bouchée de son adversaire.
+
+De plus, il avait une réputation de tireur à l'épée qui en imposait aux
+plus résolus.
+
+Or, pendant les dix minutes que dura le combat, Jean joua avec l'épée de
+son adversaire comme l'eût fait un Saint-Georges.
+
+Quand il eut suffisamment montré sa force aux témoins stupéfaits, le
+jeune baron prit de tierce le fer de M. de Chelles et l'envoya sauter à
+dix pas.
+
+Irrité, celui-ci ne fit qu'un bond jusqu'à son épée, la ramassa, et se
+remit en garde.
+
+La seconde passe dura quelques instants. Aymond reçut un coup droit qui
+lui perça l'épaule de part en part.
+
+--Dis donc, camarade, la demoiselle est en acier! prononça Jean d'une
+voix vibrante.
+
+Ce fut le premier mouvement.
+
+Le second fut de relever avec douceur son compagnon d'armes blessé et de
+le panser lui-même.
+
+Or, le lendemain, Jean eut un second duel. Voici comment.
+
+Dans un bal au ministère de la guerre, le jour même, il entendit un
+jeune homme parler de cette rencontre en se moquant de M. de Chelles. Le
+garde-du-corps s'avança, et lui dit:
+
+--Monsieur, je suis le camarade de M. de Chelles, et je vous prie de
+parler de lui en d'autres termes.
+
+--Monsieur, j'en parle comme il me plaît.
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--J'allais vous le proposer.
+
+--Aimez-vous le bois de Vincennes?
+
+--Je ne le connais pas, riposta Jean, toujours avec le même sang-froid.
+
+--Voulez-vous me permettre de vous en faire les honneurs?
+
+--J'en serai très-flatté.
+
+--L'honneur sera tout pour moi...
+
+Etc., etc.
+
+Le résultat fut que le jeune homme, nommé Henry Delsarte, demeura
+stupéfait en voyant qu'il avait affaire au propre adversaire de celui
+qu'il attaquait.
+
+--Comment! vous défendez votre ennemi! s'écria-t-il.
+
+--Un homme n'est jamais mon ennemi, quand je me suis battu avec lui!
+répondit Jean.
+
+Le second duel ressembla au premier, avec cette différence que M. de
+Chelles avait eu l'épaule droite traversée, et que M. Delsarte reçut son
+coup à l'épaule gauche.
+
+Aymond apprit l'aventure, et devint l'inséparable de _«Mademoiselle.»_
+
+--Au fond, j'abhorre le duel, dit le baron de Kardigân. Mais si je
+n'avais pas fait une bonne fois mes preuves, on ne m'aurait jamais
+laissé tranquille!
+
+Avec un pareil caractère, Jean n'avait pas tardé à être adoré de ses
+compagnons.
+
+Ils disaient de lui:
+
+--C'est le dernier chevalier.
+
+Et, en effet, le jeune homme était profondément chevaleresque.
+
+Or, le matin où nous faisons connaissance avec notre héros, il galope
+ventre à terre sur la route de Saint-Cloud à Paris.
+
+Il ignore encore les catastrophes qui se sont abattues sur sa famille.
+S'il est désespéré, c'est de la chute de cette royauté que, comme son
+père, il aime d'un ardent amour.
+
+Jean réfléchissait tout en courant.
+
+Il était si bien absorbé dans ses pensées, qu'il ne vit pas, à mesure
+qu'il s'approchait de Paris, des groupes d'hommes armés qui le
+regardaient passer d'un oeil menaçant.
+
+On reconnaissait son uniforme royal.
+
+Jean ne s'aperçut de ces dispositions hostiles qu'en sortant de l'avenue
+de Neuilly, pour entrer dans une des rues qui, à cette époque-là,
+avoisinaient l'Arc de Triomphe.
+
+Il y fit juste autant d'attention qu'un lion à une meute de chiens
+aboyant après lui.
+
+Pourtant, dans une rue étroite, il se trouva cerné par dix ou douze
+hommes, le fusil à la main, qui arrêtèrent son cheval.
+
+--Holà! écartez-vous! s'écria le jeune officier, en mettant la main dans
+une de ses fontes.
+
+--On ne passe pas!
+
+--Bah! Et au nom de qui parlez-vous?
+
+Il sortit le pistolet de la fonte.
+
+--Au nom du peuple!
+
+--Au nom du roi, passage! dit lentement le baron de Kardigân.
+
+Un cri de colère lui répondit.
+
+Le vaincu bravait les vainqueurs.
+
+Les combattants de Juillet étaient trop rapprochés de lui pour qu'ils
+pussent faire feu. Mais l'un d'eux lança à Jean un violent coup de
+baïonnette.
+
+Celui-ci fit faire une volte rapide à son cheval qui reçut le coup.
+
+Il tomba sur ses deux jambes, livrant l'officier sans défense à ses
+ennemis.
+
+D'un bond Jean se dégagea.
+
+Il commença par décharger ses deux pistolets, puis, tirant son sabre, il
+se colla contre la porte d'une maison, afin de ne pas être pris par
+derrière.
+
+--Fusillons-le! dit un des hommes.
+
+--Chargez vos fusils! reprit un second, moi, je vais m'amuser à le
+larder de petits trous avec ma baïonnette.
+
+Heureusement, il n'eut pas le temps de _s'amuser_. Jean lui fendit la
+tête d'un revers de sabre.
+
+Mais il n'en était pas plus avancé.
+
+Déjà les fusils étaient chargés.
+
+--Portez armes! cria le chef des révolutionnaires.
+
+Jean appuya sa main crispée, tâtant la serrure, contre la porte placée
+derrière lui. Elle était fermée.
+
+--En joue!...
+
+Au même instant, le jeune baron se sentit tomber à la renverse. La porte
+venait de s'ouvrir brusquement.
+
+--Feu! ordonna le chef.
+
+Les sept balles trouèrent le bois.
+
+La porte se referma. Jean était sauvé... Sans écouter les cris de rage
+de ses ennemis, sans s'occuper des coups de crosse qu'ils frappaient, il
+allait s'élancer dans la maison, quand une douce main prit la sienne, et
+une voix émue lui dit:
+
+--Chut! venez!
+
+Alors il comprit que ce chemin de salut lui avait été ouvert par celle
+qui lui parlait ainsi.
+
+Il regarda...
+
+Imaginez-vous la Juliette de Shakespeare, avec ses longs cheveux bruns,
+ses yeux bleus et son front pâle. C'était en effet la plus adorable
+créature que jamais poëte ait pu rêver ou peindre.
+
+Tout entier à son admiration, Jean ne s'était pas aperçu que son
+inconnue le conduisait à travers un large escalier, et le faisait entrer
+dans une délicieuse chambre de jeune fille.
+
+--Restez là! et ne bougez pas, dit-elle.
+
+Elle l'enferma à clef et redescendit.
+
+Aussitôt elle ouvrit la porte cochère.
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-elle aux hommes qui se présentèrent.
+
+--Un brigand qui est entré ici.
+
+--Es-tu une bonne citoyenne, au moins?
+
+Un vieillard, haut de taille, vert et solide, parut, attiré par le
+bruit.
+
+--Que se passe-t-il? Je suis le citoyen Grégoire, chef de section,
+dit-il.
+
+A ce nom, le chef révolutionnaire se découvrit.
+
+--Oui, vous êtes un bon, vous, citoyen! Nous cherchons un brigand qui
+est entré dans cette maison.
+
+--Un brigand?
+
+--Oui, un garde du roi.
+
+Le vieillard se mit à rire.
+
+--Bon gibier pour vous, grommela-t-il d'un air féroce. Cherchez, mes
+enfants.
+
+--Pardon, excuse, citoyenne, reprit le chef, mais l'avez-vous vu cet
+assassin?
+
+--Non, j'étais dans ma chambre.
+
+--Vous n'avez rien entendu?
+
+--Si, j'ai entendu des bruits de pas rapides dans l'allée qui mène au
+jardin. Mais je ne m'en suis pas inquiétée, parce que j'ai cru que
+c'était une personne de la section qui venait parler à mon père.
+
+--Eh bien! si vous le permettez, mademoiselle, continua le chef,
+impressionné comme ses compagnons par la souveraine beauté de la jeune
+fille, nous allons chercher.
+
+--Faites! dit-elle froidement.
+
+Et, bien qu'une angoisse violente l'eût saisie au coeur, elle resta
+impassible.
+
+La maison du sieur Grégoire se composait d'un rez-de-chaussée, d'un
+premier et d'un second étage.
+
+On visita d'abord le rez-de-chaussée.
+
+Naturellement, on n'y trouva rien.
+
+Pourtant, pour pousser l'enquête jusqu'au bout et n'avoir rien à se
+reprocher, le chef ouvrit les armoires avec soin.
+
+Grégoire et même la jeune fille les aidèrent dans cette perquisition.
+
+Ensuite il passa au second étage, toujours suivi de ses hommes, moins
+un, laissé de faction en bas.
+
+La jeune fille frissonna. Pourtant elle réfléchit qu'ayant dit être dans
+sa chambre, on n'aurait pas l'idée d'y entrer.
+
+Par hasard, ce fut la dernière qu'on visita. Toutes étaient vides.
+
+L'un des hommes aperçut cette porte fermée, quand les autres étaient
+ouvertes:
+
+--Tiens! nous n'avons pas encore fouillé celle-là, dit-il.
+
+--Eh bien! entrez-y, dit Grégoire...
+
+Jean n'avait rien entendu de ce qui se disait. Seulement le bruit de la
+perquisition l'avertissait du danger.
+
+Quand Grégoire dit:
+
+--Eh bien, entrez-y...
+
+Il comprit que tout était fini, qu'il allait être découvert et qu'il ne
+lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie.
+
+Pourquoi, quand sa pensée embrassa tous ceux qu'il aimait, donna-t-il un
+regard à cette jeune fille qu'il n'avait fait qu'entrevoir un instant?
+
+Il entendit distinctement ce qui se passa. Après l'autorisation du
+citoyen Grégoire, le chef des révolutionnaires s'apprêtait à ouvrir la
+porte.
+
+Elle était fermée.
+
+--Enfoncez-la, dit une voix.
+
+Mais la jeune fille se jeta en travers.
+
+--Vous n'entrerez pas! prononça-t-elle d'une voix ferme.
+
+Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles.
+
+Le père lui-même ne comprenait pas.
+
+--J'ai la clef, reprit-elle, mais je ne vous la donnerai pas. C'est ma
+chambre... Nul n'y entrera...
+
+Elle dit cette phrase d'un air tellement pudique, avec tant de chasteté
+révoltée, que ces rudes hommes qui venaient de se battre avec fureur
+restèrent émus devant cette noblesse de la beauté et de l'innocence.
+
+C'étaient des ouvriers. La plupart d'entre eux, tous travailleurs,
+avaient pris le fusil pour un principe faux, égarés par les discours de
+ces gens qui savent soulever le peuple, et, quand ils l'ont soulevé, le
+laissent mourir, pendant qu'ils se cachent prudemment.
+
+Ceux-là étaient braves: ils devaient être bons. Le peuple est comme
+l'Océan. Il en a les rages cruelles et les apaisements imprévus.
+
+Puis la tête radieuse de la jeune fille les impressionnait.
+
+Le chef s'inclina devant elle.
+
+--Mademoiselle, dit-il, nous ne pouvons pas soupçonner de royalisme la
+fille du citoyen Grégoire...
+
+Un bruit léger se fit entendre dans la chambre. Elle pâlit.
+
+Mais l'ouvrier continua.
+
+--Nous nous retirons. Excusez-nous de vous avoir dérangés. Holà! les
+amis, redescendons, cria-t-il.
+
+La petite troupe, Grégoire en tête, redescendit. L'ouvrier qui avait
+parlé était en queue.
+
+Il revint auprès de mademoiselle Grégoire qui demeurait debout contre la
+porte, les bras étendus.
+
+--Il est là, murmura-t-il à son oreille. Vous voulez sauver un homme...
+Peut-être avez-vous tort... mais il sera fait comme vous le désirez. Ne
+dites pas non! J'ai entendu tout à l'heure... Faites-le changer de
+vêtements, et qu'il s'enfuie par le jardin. Adieu!
+
+Elle resta émue devant cet acte de générosité si simplement accompli.
+
+--Voulez-vous me donner la main, monsieur? dit-elle à l'ouvrier, les
+yeux humides, je suis des vôtres, vous le savez... mais, je l'ai vu
+jeune... et j'ai pensé à ceux qu'il aimait.
+
+Le chef embrassa légèrement la blanche et fine main qu'on lui tendait.
+
+--Si vous avez besoin de Jérôme Hévrard, reprit-il, appelez-le. Je suis
+ouvrier sellier et je demeure rue Saint-Honoré, n° 117.
+
+--Merci.
+
+Quand le bruit des pas eut disparu dans l'escalier et qu'elle se vit
+bien seule, elle tira la clef de sa poche et l'introduisit dans la
+serrure.
+
+Le danger était passé.
+
+Pourquoi tremblait-elle?
+
+C'est qu'elle allait se trouver seule dans sa chambre avec un jeune
+homme.
+
+Mais ce n'était pas une nature frêle. Le sang rouge du Franc coulait
+dans ses veines. Elle rentra et ferma la porte.
+
+Jean se fût cru un misérable d'adresser un seul mot de galanterie à
+celle qui venait de le sauver.
+
+Puis, avec cette seconde vue du coeur que possèdent les créatures fines
+et distinguées, il devinait que la pudeur de la jeune fille avait besoin
+d'être rassurée.
+
+--Mademoiselle, dit-il, j'ai tout entendu.
+
+Elle rougit.
+
+--J'ai une soeur qui vous ressemble; voulez-vous me dire votre nom? Elle
+priera pour vous.
+
+--Je m'appelle Fernande Grégoire.
+
+Il mit un genou en terre.
+
+--Mademoiselle, reprit Jean, avec son beau et fier sourire, je ne sais
+pas quel avenir Dieu me garde; en des temps comme ceux-ci, la vie
+humaine est si peu de chose! mais laissez-moi vous dire que je
+n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, et que je vous
+respecte comme si vous étiez ma femme ou ma soeur.
+
+La noble phrase du jeune homme rassura Fernande.
+
+Puis, il lui suffisait de le regarder pour qu'elle comprît qu'elle ne
+courait aucun danger avec lui.
+
+--Je suis le baron Jean de Kardigân. Si cet ouvrier, qui s'appelle
+Jérôme Hévrard, a besoin de moi jamais, faites-moi signe. Lui aussi a
+été généreux.
+
+--Pourquoi veniez-vous à Paris, monsieur, quand vous y saviez votre vie
+menacée?
+
+--Le devoir, mademoiselle.
+
+--Si l'on vous avait tué?
+
+--J'aurais été pleuré.
+
+--Oh! vous me faites frissonner.
+
+--Je n'ai pas encore accompli ma mission. Il faut que je parte.
+
+--Maintenant, c'est impossible!
+
+--Il le faut!
+
+--Mais c'est impossible, vous dis-je!
+
+--Il le faut!
+
+--Eh bien! moi, monsieur, je ne vous le permettrai pas. D'abord, il faut
+que vous changiez de vêtements. Ensuite, vous ne pouvez fuir que par le
+jardin. Or, la chambre de mon père donne vue sur les allées. Il vous
+apercevrait...
+
+--Mais il faut que je parte, cependant!
+
+--Attendez, mon père sortira dans une heure, après déjeuner, pour se
+rendre à sa section.
+
+--Une heure...
+
+Jean pâlit beaucoup en prononçant ces deux mots. Un léger filet de sang
+parut sur le revers de son uniforme troué.
+
+--Dieu! êtes-vous blessé?
+
+--Oh! rien, mademoiselle...
+
+--Je vous en supplie, monsieur!
+
+--Ce doit être une égratignure; quand, dans la rue, j'ai dû me défendre
+contre les coups de baïonnette de ces enragés, il m'a bien semblé...
+
+Mais Fernande n'écoutait plus.
+
+Sans s'occuper du plus ou moins de convenance de ce qu'elle faisait,
+elle déchira la manche de l'uniforme, après l'avoir entamée avec des
+ciseaux.
+
+Ce n'était qu'une égratignure.
+
+Une pointe de baïonnette avait percé le gras du bras de deux
+centimètres.
+
+Le sang coulait un peu.
+
+Elle ouvrit son armoire, et prit deux mouchoirs. Puis elle lava la
+blessure avec un mélange d'eau et d'arnica.
+
+Jean la regardait, et une émotion charmante s'emparait de lui.
+
+Il admirait l'élégance innée, la beauté souveraine de cette jeune fille
+qui entrait si brusquement dans sa vie.
+
+Mais il ne voulut rien laisser voir de ce qu'il ressentait. Il eût
+considéré comme une infamie de troubler ce jeune coeur. Rougissante, elle
+attacha la compresse improvisée sur le bras du baron. Puis, quand le
+pansement fut terminé, elle s'éloigna instinctivement de quelques pas.
+
+--Je vous quitte, monsieur, dit-elle. Sur votre âme, ne parlez pas et ne
+bougez pas...
+
+Elle disparut, laissant la chambre remplie du parfum idéal que semblent
+posséder la jeunesse et la beauté.
+
+ * * * * *
+
+Resté seul, Jean regarda autour de lui.
+
+C'était bien la chambre de jeune fille, élégante et chaste.
+
+Dans un coin, à gauche, le lit virginal entouré de ses rideaux blancs,
+qui le cachaient entièrement.
+
+A la muraille, un grand Christ d'ivoire pleurant sur sa croix blanche.
+Le citoyen Grégoire ne devait pas empêcher sa fille d'être pieuse. Une
+gravure représentait la première entrevue de Roméo et de Juliette, au
+bal des Montaigus. Avait-on dit à Fernande qu'elle ressemblait à
+l'héroïne de Shakespeare?
+
+ * * * * *
+
+Jean ne pouvait détacher ses regards de ces objets qui parlaient si
+éloquemment à son esprit.
+
+Le charme pénétrant, qui se dégage des choses matérielles, quand elles
+ont un sens pour l'âme et pour le coeur, le gagnait lentement...
+
+Il rêvait... sans s'apercevoir que l'heure passait, rapide.
+
+Il n'entendit même pas la robe de la jeune fille qui frôlait le mur du
+corridor. Elle entra, rieuse, apportant un plateau.
+
+--J'ai pensé que vous auriez faim peut-être, dit-elle avec gaieté.
+
+C'était la fin du rêve. Le prosaïsme de la vie reparaissait.
+
+Jean fit honneur au déjeuner en homme de vingt ans, qui est à jeun et
+qui a faim.
+
+--Maintenant, déguisez-vous, dit-elle.
+
+Le baron de Kardigân secoua la tête.
+
+--Non. Mon uniforme est mon drapeau. Je ne le cacherai pas!
+
+--Je vous en supplie...
+
+--N'insistez pas.
+
+Un regard de Fernande obtint une concession.
+
+D'autant plus que Jean réfléchit que, peut-être, s'il ne quittait pas
+son uniforme, il n'accomplirait pas sa mission. Il se contenta de
+retirer la veste d'ordonnance, et de la remplacer par un paletot noir.
+
+De même, il quitta le shako pour un chapeau vulgaire.
+
+--Maintenant, suivez-moi, reprit Fernande, mon père est sorti, et j'ai
+éloigné ceux qui nous servent.
+
+Elle le conduisit dans l'escalier et à travers le jardin.
+
+Par cette superbe matinée d'été, une brise douce les enveloppait. Les
+fleurs brillaient, les oiseaux chantaient.
+
+Au moment de se séparer, ils se regardèrent, inconsciemment, émus et
+troublés...
+
+Chacun d'eux emportait avec lui le coeur de l'autre.
+
+
+
+
+VII
+
+DÉPART
+
+
+Jean de Kardigân apprit, sur le soir, l'arrivée de son père à Paris.
+
+Son premier mouvement fut une joie profonde. Il adorait le vieillard, et
+sa tendresse n'avait d'égale que son respect pour lui.
+
+Il trouva Aubin Ploguen à la Place.
+
+Nous savons, en effet, que le marquis l'y avait laissé.
+
+Le Breton avait un faible pour Jean.
+
+Le jeune homme comprit, au premier regard jeté sur le fidèle serviteur,
+que quelque chose de grave, de terrible, peut-être s'était passé.
+
+Il voulut interroger Aubin; mais celui-ci ne répondit que vaguement. Son
+maître ne lui avait-il pas recommandé le silence?
+
+--Où est mon père? dit Jean.
+
+--A l'École polytechnique, monsieur.
+
+--Il ne tardera pas à revenir?
+
+--En effet... c'est mon opinion.
+
+Jean ne put jamais tirer autre chose d'Aubin Ploguen.
+
+Ils attendirent ainsi de longues heures.
+
+Le baron de Kardigân avait le coeur serré par de vagues épouvantes, quand
+il contemplait le visage attristé du Breton.
+
+On y lisait de sombres angoisses.
+
+Pour détourner son esprit des idées noires, il le reporta sur cet ange
+qui lui était apparu le matin, à une heure de danger mortel.
+
+Sans qu'il s'en doutât, l'image de Fernande restait gravée en lui.
+
+Il revoyait son beau visage, ses yeux purs et rayonnants.
+
+Se rendait-il compte, seulement, du lent travail qui se faisait en lui?
+
+Non: quand l'amour vrai, c'est-à-dire l'amour chaste et sincère naît
+dans une âme humaine, cette âme ne le sent pas: elle le devine.
+
+Vers une heure du matin, le marquis arriva.
+
+Jean chassa loin de lui toute pensée importune et courut se jeter dans
+les bras du vieillard.
+
+Il lui sembla que son père l'embrassait avec plus de tendresse que
+d'habitude.
+
+Mais il hésita avant d'avoir le courage de l'interroger. La figure
+dévastée, presque livide, du marquis, parlait.
+
+--Mon père, qu'avez-vous? s'écria-t-il avec angoisse.
+
+--_Monsieur le comte_, répondit le marquis, vous êtes le seul enfant que
+Dieu m'ait laissé.
+
+--Le seul enfant? Ciel! que voulez-vous dire, mon père?
+
+--Hélas!
+
+--Mon frère Louis?
+
+--Il est tué!
+
+--Ma soeur Marianne?
+
+--Elle est tuée!
+
+--Mon frère Philippe?
+
+--Il est mort!...
+
+Jean ne comprit pas d'abord le sens affreux de cette réponse
+impitoyable. Cette nouvelle le terrifiait, le désespérait. Il cacha sa
+tête dans ses mains et pleura.
+
+--Pleure, pleure, enfant bien-aimé, murmura le vieillard en serrant son
+dernier-né sur sa poitrine; pleure, car Dieu te garde sans doute de
+rudes épreuves!
+
+--Ah! je vous aimerai pour nous tous, dit Jean en embrassant son père.
+Comment Louis et Marianne ont-ils été tués?
+
+--En défendant le roi.
+
+--Comment Philippe a-t-il été tué?
+
+--Je n'ai pas dit que votre frère Philippe eût été tué.
+
+--Mon père...
+
+--J'ai dit qu'il était mort.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Mon fils, pour la première fois, depuis que notre aïeul Kardigân
+mourut à Saint-Jean-d'Acre, notre devise _fidèle_ a reçu un sanglant
+démenti. Celui qui était votre frère a trahi son nom, a trahi sa cause,
+a trahi son roi! Je l'ai chassé de ma famille, et désormais j'entends
+qu'il n'existe plus ni pour vous ni pour moi.
+
+Jean connaissait son père; il connaissait l'implacabilité de cette
+nature loyale quand elle se trouvait placée en face de son devoir.
+
+Rien ne le ferait plier.
+
+Il courba le front sous cet arrêt, pleurant tout bas ces morts qui lui
+brisaient le coeur, cette trahison qui le laissait seul.
+
+--Venez, dit M. de Kardigân.
+
+Et les trois hommes allèrent passer le reste de la nuit auprès des
+cercueils de Louis et de Marianne.
+
+Le lendemain, l'enterrement eut lieu.
+
+C'était en vérité quelque chose de navrant que ces deux convois blancs
+qui marchaient lentement dans la rue.
+
+M. de Kardigân, Jean et Aubin Ploguen suivaient, tête nue; derrière eux,
+quelques parents éloignés, les seuls qu'on eût pu prévenir par ce temps
+troublé.
+
+Sur les draperies blanches qui couvraient le cercueil de Louis brillait
+le ruban rouge de la Légion d'honneur; sur celui de Marianne, les mains
+pieuses du père et du frère avaient jeté de belles fleurs... ces fleurs
+que la jeune fille aimait tant.
+
+Les passants regardaient émus.
+
+--Qui est-ce? demandait-on.
+
+--Un père et un frère qui conduisent leurs chers aimés au tombeau!
+
+--Tués, tous les deux?
+
+--Tués, l'officier et la fille!
+
+Et on se découvrait sur le passage de cette grande douleur qui arrachait
+des larmes à tous.
+
+Jean portait son uniforme de garde-du-corps. Le peuple ne grondait plus
+en le voyant. Que sont les haines politiques en face de pareils deuils?
+
+La cérémonie fut courte et silencieuse.
+
+Une chaise de poste et deux chevaux sellés attendaient à la porte. Le
+marquis y monta, après avoir fait placer les deux cercueils dans la
+voiture. Jean et Aubin Ploguen sautèrent en selle.
+
+Le duc d'Angoulême ayant accordé un congé au baron pour rendre les
+derniers devoirs à ceux qu'il avait perdus, Jean était libre
+d'accompagner son père à Kardigân.
+
+On comprend combien fut triste un voyage accompli dans de pareilles
+conditions.
+
+La seule joie du jeune homme était d'apercevoir à travers les portières
+de la voiture la tête pensive de son père.
+
+Ils arrivèrent à Kardigân par une belle matinée du mois d'avril.
+
+L'inhumation eut lieu dans le cimetière de la famille.
+
+Puis tous les deux reprirent leur vie d'autrefois, quand Jean n'était
+pas encore parti pour Paris.
+
+M. de Kardigân se courbait tous les jours de plus en plus. Sa tête
+blanche prenait des teintes verdâtres, par instants, qui inquiétaient la
+tendre sollicitude de son fils. Aubin Ploguen lui-même restait muet. On
+sentait qu'un vent de désolation soufflait sur cette maison naguère si
+fortunée, si enviée.
+
+Un matin, Jean reçut une lettre de Paris. Il tressaillit en
+reconnaissant l'écriture de Philippe.
+
+La lettre était déchirante.
+
+Philippe avait consenti à perdre son nom, mais il ne consentait pas à
+perdre l'affection du vieillard. Il suppliait Jean d'obtenir son pardon,
+d'implorer pour lui.
+
+Le jeune homme se sentit remué jusqu'au fond de l'âme en lisant ces
+lignes, où Philippe lui peignait sa souffrance.
+
+Il entra dans la chambre de son père. M. de Kardigân, accoudé à sa table
+de travail, contemplait les portraits de ses deux enfants qui n'étaient
+plus.
+
+Jean crut l'heure favorable.
+
+Il s'avança près de lui.
+
+--Vous avez à me parler, mon fils? demanda le marquis en relevant le
+front.
+
+--Lisez, mon père.
+
+M. de Kardigân prit la lettre; mais dès qu'il eut reconnu l'écriture, il
+la déchira et en jeta froidement les morceaux au vent.
+
+--Père! père! il souffre et demande pardon!
+
+--De qui me parlez-vous?
+
+--De mon frère, de Philippe, de votre fils.
+
+--Ce n'est pas votre frère, et ce n'est pas mon fils, ne l'oubliez pas!
+
+--Monsieur le marquis, ayez pitié.
+
+--Celui pour lequel vous m'implorez est mort: je vous l'ai déjà dit.
+
+La voix du vieillard était nette et inflexible.
+
+Jean comprit qu'il serait inutile d'insister davantage. Il se retira et
+raconta à son frère ce qui s'était passé.
+
+Il le blâmait, lui aussi; mais il était jeune, et l'âge ne lui avait pas
+donné cette rigidité de conscience qui rendait le marquis impassible
+dans ses volontés.
+
+Le soir, M. de Kardigân lui dit:
+
+--Jean, vous allez me jurer de ne jamais lire une lettre comme celle de
+ce matin, et de n'y jamais répondre sans ma permission.
+
+--Vous le voulez?
+
+--Je le veux.
+
+--Soit. Je vous le jure, mon père.
+
+--Bien, mon enfant.
+
+Quelques jours se passèrent encore.
+
+Enfin, Jean vit, un matin, à son réveil, les équipages du marquis qui
+attendaient dans la cour du château.
+
+Au même instant, son père entra dans sa chambre en costume de voyage.
+
+--J'aurais voulu te prévenir plus tôt, mon enfant, dit celui-ci, mais je
+n'ai reçu la nouvelle que cette nuit.
+
+--Nous partons?
+
+--Oui.
+
+--Quand?
+
+--Dans deux heures.
+
+Jean se hâta de faire ses derniers préparatifs. En vérité, sa vie était
+si pleine d'événements depuis la révolution de Juillet, qu'il ne
+s'étonnait plus de ce qui pouvait y survenir d'imprévu.
+
+Aubin Ploguen restait au château.
+
+L'affection qu'il portait à Jean avait doublé. Il sentait que la fin du
+marquis était proche, et que le comte resterait seul, n'ayant plus que
+lui.
+
+--Ne trouvez-vous pas M. de Kardigân bien changé? lui demandait une fois
+le curé du bourg.
+
+--Oh! oui... c'est mon opinion.
+
+Le père et le fils montèrent à cheval.
+
+--Où allons-nous, monsieur? demanda Jean à son père, au moment où ils
+passaient sous la verte allée du parc.
+
+--Mon fils, nous allons saluer le roi de France. Il est bon de
+renouveler son serment de fidélité aux souverains qui partent en exil...
+
+
+
+
+VIII
+
+LE SERMENT
+
+
+Charles X s'embarquait à Cherbourg.
+
+M. de Kardigân et son fils gagnèrent Savenay et arrivèrent à Rennes par
+Redon.
+
+A Rennes, deux routes les conduisaient à Cherbourg: l'une suit le
+littoral de la mer, à l'extrémité ouest de la presqu'île de Cotentin;
+l'autre, la plus courte, passe à Avranches, à Pont-l'Abbé et à Valognes.
+
+C'est celle-ci que prirent les voyageurs.
+
+Le roi était annoncé quand ils entrèrent dans la ville.
+
+Le lendemain, en effet, le bâtiment sur lequel devait s'embarquer
+Charles X attendait en rade.
+
+Il y a une chose qu'on n'a pas assez dite: c'est la profonde différence
+qui existe entre le départ de Charles X et celui de Louis-Philippe.
+
+L'un fut un voyage, l'autre une fuite.
+
+Le chef de la Maison de Bourbon quittait la France, entouré des siens,
+escorté de ses fidèles; le chef de la famille d'Orléans la quitta en se
+cachant.
+
+Le marquis et Jean étaient des premiers sur la jetée, quelques heures
+avant l'embarquement.
+
+Quand le roi parut, M. de Kardigân s'avança respectueusement au-devant
+de lui.
+
+Le souverain connaissait son serviteur.
+
+Il eut un sourire triste en apercevant cet ami des jours malheureux, qui
+fut toujours absent pendant les jours heureux.
+
+Il tendit la main au vieux gentilhomme, qui la baisa respectueusement.
+
+--Sire, dit le marquis, je sollicite de Votre Majesté quelques instants
+d'audience.
+
+Cette phrase, prononcée en face de ce vaisseau qui allait emporter le
+fils de saint Louis au milieu de cet abandon du malheur et de
+l'infortune; cette phrase où vibrait tant de respect, où la fidélité de
+trente générations résumait son culte et sa croyance, impressionna
+profondément ceux qui l'entendirent.
+
+Une audience!
+
+Où étaient le Louvre et les gardes-du-corps; et ceux qui, après avoir
+mendié un sourire du maître, le trahissaient à cette même heure pour
+adorer le soleil levant?
+
+Une audience!
+
+L'Océan était l'huissier, attendant que le roi eût écouté son sujet pour
+exécuter les ordres reçus et emporter le souverain loin de cette terre
+de France qu'il avait tant aimée!
+
+Charles X comprit le sens sublime de ce mot:
+
+--Parlez, monsieur, dit-il.
+
+--Sire, continua le vieillard en redressant son front, sire, mon père a
+été guillotiné à Nantes; ma mère a été exécutée à Nîmes. L'un de mes
+oncles fut tué à la bataille du Mans, le second fusillé avec Charette;
+sire, j'ai été blessé trois fois en Vendée; mon frère cadet mourut de
+fatigue et d'épuisement sous Maulévrier; mon fils aîné a été tué le 30
+juillet à Paris,--pour le roi; ma fille a été tuée à Paris, pour le roi;
+le second de mes enfants n'existe plus... Je lui ai arraché son nom, sa
+devise, son écusson: ainsi disparaissent et soient punis les traîtres!
+Il me reste un fils...
+
+Il s'arrêta, les pleurs étouffaient ses paroles.
+
+Il continua plus lentement encore, répétant les dernières paroles qu'il
+avait prononcées:
+
+--Il me reste un fils... Je le voue au service de Votre Majesté et de sa
+race! Je jure en son nom qu'il sera toujours parmi ces hommes braves et
+loyaux, prêts à lever l'étendard du roi sur la terre de France!
+
+Une larme glissa sur la joue du vieux roi.
+
+--J'accepte ce serment, mon serviteur.
+
+Puis il tendit la main à Jean, qui fit comme son père et la baisa.
+
+--Dieu vous garde! dit-il.
+
+Le souverain acceptait le serment avec la même simplicité que le sujet
+en avait mis à l'offrir.
+
+L'embarquement commença.
+
+Jean, les bras croisés, pâle, l'oeil brillant et résolu, suivait du
+regard cette scène solennelle et grandiose.
+
+En quelques minutes, son père venait de vouer toute sa vie à une cause.
+Il lui avait même semblé inutile d'ajouter une parole.
+
+Ils restèrent là tous les deux, muets, immobiles, contemplant ce
+vieillard découronné, plus grand encore sur ce pont de vaisseau, son
+dernier royaume, qu'au Louvre, sur son trône.
+
+Le capitaine du navire fit hisser les voiles, et l'on vit le corps
+souple et effilé du bâtiment glisser sur la cime des vagues, comme un de
+ces gigantesques albatros qui font une lieue en quelques coups d'ailes.
+
+Quand les voiles blanches eurent disparu à l'horizon, quand le ciel, le
+vaisseau et l'océan semblèrent ne plus former qu'un, M. de Kardigân prit
+le bras de son fils et le serra fortement.
+
+--Salut à la majesté tombée! dit-il.--N'oubliez jamais cela, comte!
+
+Ils revinrent silencieux à leur hôtel, où les attendaient leurs
+équipages.
+
+Ils retournèrent à Kardigân à petites journées. On eût dit que le
+marquis, ayant terminé ce qu'il avait à accomplir sur la terre, n'avait
+plus qu'à mourir.
+
+Des symptômes d'affaiblissement commencèrent à s'emparer de lui.
+
+De Valognes à Pont-l'Abbé, il resta encore bien droit et ferme sur sa
+selle.
+
+Mais plusieurs fois, entre Pont-l'Abbé et Avranches, il trahit son
+malaise par de sourdes plaintes qui sortaient malgré lui de ses lèvres.
+
+En approchant de Rennes, le marquis dut quitter le cheval pour la
+voiture.
+
+Jean suivait d'un regard navré ces progrès d'un affaiblissement qui
+présageait une proche fin. La pâleur devenait de la lividité.
+
+Nous avons comparé une fois M. de Kardigân à un chêne robuste auquel le
+bûcheron vient de donner son premier coup de cognée.
+
+Le chêne ayant perdu sa sève, à mesure que ses branches étaient tombées
+une à une, courbait son front et mourait.
+
+En arrivant à Kardigân, le marquis se coucha.
+
+En passant à Rennes, Jean avait demandé à un célèbre praticien de la
+ville de lui indiquer un de ses confrères de Savenay ou de Guérande,
+dans lequel il pût avoir confiance. Le praticien lui nomma le docteur
+Hérault, que connaissaient bien les pauvres et les souffrants de la côte
+bretonne.
+
+M. Hérault fut appelé par Jean.
+
+--Je suis un homme, docteur, lui dit-il; donc traitez-moi en homme: ne
+me cachez rien de la vérité, quelle qu'elle soit.
+
+--Soit, monsieur! Dans trois jours votre père sera mort!
+
+Bien que préparé à ce rude coup, Jean chancela.
+
+--Trois jours!
+
+--Peut-être moins... Tenez, monsieur, je serai franc. Il y a deux choses
+chez l'homme: le corps et l'âme. Les maladies du corps, nous les
+connaissons, et nous pouvons en triompher quelquefois, quand Dieu le
+veut bien.
+
+Mais l'âme!
+
+Qui peut analyser les souffrances inconnues qui l'épuisent? Votre père
+est frappé là. J'ai appris comme tout le monde le rude coup dont votre
+maison a été atteinte. Ne cherchez pas ailleurs la maladie de M. de
+Kardigân. Sa vie s'en va par les blessures à travers lesquelles le sang
+des siens a coulé!
+
+Jean serra la main du docteur.
+
+Il devinait, lui aussi, que tout remède pour tenter une guérison serait
+inutile.
+
+Le marquis reposait dans son lit, pendant que son fils causait avec le
+médecin.
+
+C'était le soir.
+
+Aubin Ploguen, assis au chevet du lit, veillait le moribond, comme
+là-bas, à l'hôpital de la Charité, il avait veillé le mort. M. de
+Kardigân dormait.
+
+Sa figure amaigrie gardait l'empreinte d'une souffrance intérieure
+morale; et en même temps on y voyait ce je ne sais quel rayonnement plus
+qu'humain que donne une conscience pure.
+
+La fenêtre ouverte laissait parvenir jusqu'à lui le souffle chaud de la
+soirée, tiédi par les brises salines qu'apporte la mer à ces côtes de
+Bretagne.
+
+Quand il s'éveilla, son oeil regarda autour de lui, et un pâle sourire
+erra sur sa lèvre en apercevant Aubin Ploguen.
+
+--Mon fils... balbutia-t-il.
+
+Aubin se hâta de prévenir Jean, qui arriva auprès du malade.
+
+--Comment êtes-vous, père? demanda le jeune homme.
+
+--Mieux, merci, mon enfant.
+
+--Vous ne désirez rien?
+
+--Si...
+
+Le marquis tendit la main vers le tiroir de sa table de travail.
+
+--Ouvre ceci, dit-il.
+
+Jean obéit et interrogea le marquis du regard, comme pour lui demander
+quel ordre il désirait lui donner.
+
+--Prends une grande enveloppe scellée que tu trouveras, mon enfant.
+
+Jean prit l'enveloppe.
+
+--Écoute, mon enfant, dit le vieillard, cette nuit ou demain matin je
+mourrai... Tu as fait venir un médecin... ce n'est pas ce médecin-là
+qu'il me faut, c'est l'autre, celui qui parle de Dieu... Je te prie
+d'envoyer chercher le curé de Kardigân...
+
+Jean frissonna devant l'assurance avec laquelle son père parlait.
+
+M. Hérault disait: trois jours. Le moribond, lui, disait: demain.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Quand M. le curé me quittera, tu reviendras auprès de moi; j'aurai un
+suprême entretien avec toi. Emporte ceci... c'est mon testament.
+
+Une demi-heure après, l'abbé Raymond, curé de Kardigân, arriva, et reçut
+la confession du mourant; puis on introduisit toute la maison, les
+valets et les paysans qui, agenouillés derrière Jean et Aubin Ploguen,
+assistaient à la communion dernière du maître.
+
+--Je meurs dans ma religion catholique, apostolique et romaine, dit le
+vieillard. Le ciel me pardonnera peut-être mes péchés en faveur de mon
+repentir!
+
+Cette scène, impressionnante au plus haut degré, se passait au milieu du
+recueillement de tous et du silence de cette nuit d'été.
+
+Tout le monde se retira quand le curé de Kardigân laissa seul le
+marquis.
+
+--Restez, Jean, dit celui-ci.
+
+Jean, qui s'apprêtait à s'éloigner, s'arrêta.
+
+--Venez vous asseoir près de moi, mon fils.
+
+Le jeune homme obéit.
+
+--Je vais mourir, dit lentement le marquis... Écoutez-moi, mon fils...
+
+
+
+
+IX
+
+LA LÉGENDE DE KARDIGAN[2]
+
+
+Le marquis resta un moment les yeux fixes dans le vide, puis commença
+ainsi:
+
+--Vous savez, Jean, que, sous le roi Philippe Auguste, la branche
+cadette de notre famille quitta la France et s'installa en Portugal.
+
+Or, un siècle environ après, Alonzo de Kardigâne,--notre nom français
+avait subi une altération,--jouissait de l'amitié du roi Jean.
+
+Alonzo était bon, brave et loyal.
+
+Son souverain faisait cas de lui comme du meilleur et du plus dévoué de
+ses gentilshommes.
+
+Un jour, un officier se présenta au palais de Kardigâne, situé aux
+environs de Lisbonne, et vint dire à Alonzo que le roi le mandait auprès
+de lui.
+
+Le comte de Kardigâne se hâta d'obéir aux ordres de son maître.
+
+Il arriva au palais royal et le trouva plongé dans les réjouissances.
+
+La reine Christine-Amélie venait d'accoucher, et le nouveau-né avait été
+salué prince-infant par la cour assemblée.
+
+On introduisit Alonzo dans la chambre même de l'accouchée.
+
+En l'apercevant, le roi se leva et lui dit:
+
+--Comte, je t'ai fait venir parce que j'ai besoin de toi.
+
+--Je suis aux ordres de mon Sire, répondit le gentilhomme.
+
+Mais, à la même minute, la pauvre Christine-Amélie jeta un cri suprême
+et mourut.
+
+Le roi Jean était à la fois veuf et père.
+
+L'infant dormait, couché sur le lit de dentelles, à côté de la morte; il
+dormait, car l'enfance ayant beaucoup à vivre, ne se lasse pas de
+sommeil.
+
+Jean prit la main de Kardigâne et la plaça sur la tête du petit infant.
+
+--Devant Dieu, en souvenir de la reine qui n'est plus, et sur ton épée
+de chevalier, tu vas me jurer, comte, d'être toute ta vie fidèle à celui
+que Dieu te donnera pour maître après moi.
+
+--Je le jure!
+
+--Dieu a reçu ton serment. Je n'ai plus besoin de toi.
+
+Et des années passèrent. Le comte de Kardigâne vieillissait; jamais le
+roi Jean ne lui avait rappelé son serment de fidélité éternelle.
+
+Un jour, un moine, comme l'officier longtemps auparavant, se présenta
+chez lui:
+
+--Messire, dit-il, notre roi est à l'agonie. Le Ciel ait son âme! Il
+vous appelle.
+
+Le comte sauta à cheval et courut au palais. On l'introduisit dans cette
+même chambre où la reine était morte, où l'infant était né.
+
+A son tour, le roi était couché sur le lit; on eût cru qu'il était déjà
+trépassé. Lorsque le comte entra, il tourna péniblement la tête, et bien
+qu'il n'eût pas bougé depuis des heures, il saisit la main du
+gentilhomme, et de sa lèvre décolorée prononça ces deux mots:
+Souviens-toi!
+
+Kardigâne se mit à genoux, baisa la main du roi et sortit en faisant le
+signe de croix.
+
+Le jeune prince fut couronné roi le lendemain, sous le nom de dom
+Sanche. Les gentilshommes, les officiers et les soldats lui jurèrent
+fidélité. Seul, le comte de Kardigâne s'y refusa, et quand la raison lui
+en fut demandée, il répondit:
+
+--On ne peut pas prêter deux fois le même serment.
+
+Cette réponse, que nul ne comprenait, fut rapportée à dom Sanche, qui,
+conseillé par son cousin et son favori dom Alphonse, marquis d'Algarac,
+voulut exiler le comte. Seulement, en souvenir de l'amitié que son père
+avait éprouvée pour le vieillard, il se contenta de l'éloigner de la
+cour en lui donnant le commandement de la ville forte d'Oporto.
+
+Quinze autres années se passèrent pendant lesquelles dom Sanche sembla
+prendre à tâche de soulever son peuple contre lui. Il mécontenta son
+armée, doubla les impôts et fit alliance avec les Maures.
+
+Alphonse, le mauvais conseiller du roi, crut le moment venu de démasquer
+sa traîtrise.
+
+Il prit le palais de vive force, déclara dom Sanche indigne et l'enferma
+au monastère des Bénitès.
+
+Le Portugal laissa faire. Il était las de son ancien maître.
+
+Seul, le comte de Kardigâne refusa de reconnaître l'usurpateur et de lui
+rendre la place d'Oporto.
+
+--J'ai de l'honneur plein ma vie, dit-il au député d'Alphonse, qui le
+sommait de lui donner les clefs de la ville. Je ne deviendrai pas infâme
+à soixante-dix ans!
+
+Quand le député fut parti, Kardigâne rassembla ses troupes,--trois cents
+hommes!--il fit lever les herses, remplir les fossés d'eau et les
+magasins de nombreuses provisions.
+
+Un mois après, il était assiégé.
+
+Le siége dura cinq ans.
+
+Kardigâne avait une trop petite armée pour prendre l'offensive et tenir
+la campagne. Il se contentait de repousser les assauts qui étaient
+donnés à la citadelle.
+
+Le chef des assiégeants ne se lassait pas, car il se disait que, s'il ne
+pouvait dompter Kardigâne par la force, il aurait, un jour, raison de
+lui par la faim.
+
+En effet, les vivres étaient presque épuisés.
+
+Le comte en fit une distribution plus rare; puis il ne donna plus que
+des demies et des quarts de ration.
+
+Un matin, l'intendant de la citadelle lui déclara qu'il n'y avait pas,
+dans toute la ville, de quoi faire un pain d'enfant.
+
+Alors on tua les chevaux et on les mangea.
+
+Après les chevaux, on poursuivit les chiens, les chats et les rats.
+
+Les animaux disparus, Kardigâne fit bouillir les harnais et les selles;
+mais la peste décimait la garnison. Pendant ces cinq ans, les deux tiers
+avaient été tués.
+
+Des cent derniers, la maladie en prit soixante.
+
+Alors le comte fit venir les quarante qui avaient résisté et leur dit:
+
+--Vous n'avez pas fait de serment de fidélité, donc vous êtes libres.
+Si, après-demain, Dieu n'a pas accompli un miracle en notre faveur, les
+portes de la ville vous seront ouvertes.
+
+Des quarante soldats restés vivants, trente-trois désertèrent; sept
+seulement demeurèrent.
+
+Le lendemain; un chevalier vint frapper de sa lance le fer de la herse,
+et dit qu'il s'appelait dom Eyriès, officier supérieur du roi Alphonse,
+et qu'il voulait parler au comte de Kardigâne.
+
+Dom Eyriès fut introduit dans la chambre où Kardigâne dormait habillé
+dans son armure de fer. Le vieillard avait alors quatre-vingts ans. Son
+sommeil, calme comme celui d'un enfant, exprimait la tranquillité de son
+âme.
+
+Dom Eyriès mit un genou en terre devant cet emblème vivant de la
+fidélité humaine, et quand le vieillard fut éveillé, il lui dit:
+
+--Messire comte, le roi dom Sanche vient de mourir, sans enfants.
+Alphonse n'est donc plus un usurpateur, puisque c'est à lui que le trône
+revenait de droit. Vous êtes délié de votre serment. Remettez-moi les
+clefs de la ville.
+
+Kardigâne lui répondit:
+
+--Je veux m'assurer de cette mort. Suivez-moi.
+
+Les deux gentilshommes partirent d'Oporto et allèrent au couvent des
+Bénitès. La, le comte demanda où était le roi dom Sanche. On lui
+répondit qu'il était mort.
+
+--Menez-moi à son tombeau, dit-il.
+
+On le conduisit à la chapelle du couvent où étaient écrits ces deux mots
+sur une large dalle:
+
+SANCHE, ROI
+
+--Ouvrez le tombeau! reprit le comte.
+
+On ouvrit le tombeau, et le corps embaumé du roi défunt apparut dans son
+cercueil.
+
+Alors Kardigâne s'agenouilla, et, baisant la main glacée du cadavre, il
+dit:
+
+--Mon Sire, c'est toi qui m'as donné les clefs de la ville; c'est à toi
+que je dois les rendre!
+
+Et, mettant les clefs dans le cercueil, il fit fermer le tombeau et
+s'éloigna.
+
+Deux jours après, il arrivait à la cour.
+
+--Je viens vous saluer, dit-il à Alphonse; car, maintenant, c'est vous
+qui êtes mon roi.
+
+--Jure-moi fidélité, comme tu l'as jurée à mon cousin, répliqua
+Alphonse, et je te fais le second du royaume.
+
+Kardigâne hocha la tête, et dit d'une voix triste:
+
+--Monseigneur, j'ai fait un serment de fidélité dans ma vie, mais il m'a
+coûté trop cher pour que j'en veuille faire un second...»
+
+ * * * * *
+
+Jean avait écouté le long récit de son père, impressionné par la loyauté
+sublime de son aïeul.
+
+Le vieillard reprit faiblement, car ces paroles l'avaient épuisé:
+
+--Mon fils, la fille de celui dont je t'ai conté l'histoire a épousé un
+Kardigân de France, son cousin. Tu es donc doublement son descendant.
+Pense que c'est en souvenir de lui que notre devise: _Toujours prêt_, a
+été changée pour celle qui brille aujourd'hui sur notre écusson:
+_Fidèle!_ Je vais mourir, mais je n'ai pas d'autre enseignement à te
+donner...
+
+Le marquis retomba sur le lit.
+
+Jean se mit à genoux, priant et pleurant.
+
+Tout à coup le vieillard se redressa:
+
+--Fais entrer tout le monde! dit-il. Je veux que tout le monde me voie
+mourir!
+
+Les valets et les serviteurs rentrèrent pour l'agonie, comme ils étaient
+venus pour la communion.
+
+Il semblait que ce fils des chevaliers d'autrefois voulût donner, en
+exemple, la fin d'une belle vie:
+
+--Monsieur le marquis de Kardigân, dit le moribond d'une voix encore
+ferme, vous êtes désormais le chef de la maison. Que tous n'oublient pas
+qu'ils vous doivent obéissance et respect!
+
+Puis, il appuya sa tête sur l'oreiller et sembla dormir.
+
+Un sourire voltigeait sur sa lèvre; un frémissement agitait par instant
+ce corps usé par la vieillesse et la douleur.
+
+--Jean! Jean! murmura-t-il soudain.
+
+Le jeune homme se pencha sur le lit du vieillard, comme pour recueillir
+sa dernière pensée.
+
+Celui-ci mit son doigt sur le front de Jean:
+
+--Fidèle! dit-il.
+
+Ce fut son dernier mot.
+
+FIN DU PROLOGUE
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ LES FRÈRES ENNEMIS
+
+
+
+
+I
+
+UN BAL DE L'OPÉRA EN 1831
+
+
+Seize mois environ après la mort de M. le marquis Huon-Anne de Kardigân,
+c'est-à-dire vers le milieu du mois de décembre de l'année 1831, notre
+drame recommence à Paris.
+
+Paris s'amuse.
+
+Ou plutôt, pour être plus juste, Paris cherche à s'amuser.
+
+Il vient de passer par de rudes secousses. D'abord le choléra.
+
+M. Gisquet, préfet de police, avait dû placarder une affiche défendant
+le gouvernement contre l'accusation portée par le peuple de jeter du
+poison dans les fontaines et dans les brocs des marchands de vin.
+
+Cette proclamation, datée du 2 avril, montre combien le nouveau régime
+était impopulaire.
+
+Pendant tout le temps que dura l'invasion du choléra, Paris fut
+transformé en un immense tombeau.
+
+Un seul homme eut de l'esprit: M. Harel, directeur de la
+Porte-Saint-Martin, qui fit insérer dans les journaux une réclame ainsi
+conçue:
+
+--«On a remarqué avec ÉTONNEMENT que les salles de spectacle étaient les
+seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun
+cas de choléra ne s'était encore manifesté. Nous livrons ce fait
+INCONTESTABLE à l'investigation de la science et de l'Institut!!!»
+
+Puis le choléra disparut, après avoir emporté quatre-vingt mille
+victimes.
+
+Après lui, vinrent les émeutes.
+
+Émeute à Grenoble, émeute à Lyon, émeute à Lille, émeute partout!
+
+On voit que ce pauvre Paris et ces pauvres Parisiens avaient été
+durement secoués pendant l'année, et que vraiment il était tout naturel
+qu'ils songeassent à s'amuser.
+
+Comme distractions, ils avaient eu Alexandre Dumas d'abord, le lion de
+cette époque.
+
+On ne s'était occupé, douze mois durant, que du grand bal d'Alexandre
+Dumas; ensuite de la première représentation du _Mari de la Veuve_,
+d'Alexandre Dumas; troisièmement, de la _Tour de Nesles_, d'Alexandre
+Dumas; et, enfin, des discussions d'Alexandre Dumas avec M. Frédéric
+Gaillardet, toujours à propos de cette même _Tour de Nesles_, qui
+faisait florès.
+
+La seule chose qui pût distraire un moment l'attention publique du plus
+grand de nos romanciers, fut le bal de l'Opéra, alors dans toute sa
+splendeur:
+
+_Quantum mutatus ab illo!_
+
+Il en résultait que, par suite de l'incroyable succès dont jouissait le
+drame en vogue, tous les costumes du bal de l'Opéra de l'année 1831
+étaient des Buridan par centaines, des Marguerite de Bourgogne par
+trentaines et des Gaultier d'Aunay par vingtaines.
+
+Car, à cette époque, les hommes du monde dédaignaient d'employer à leur
+usage le vulgaire habit noir, dont se servaient de nos jours les
+habitués de M. Strauss.
+
+La plupart d'entre eux venaient costumés au bal de l'Opéra.
+
+Or, le samedi 17 décembre, une foule nombreuse envahissait la rue Le
+Peletier, débordant presque sur le boulevard. C'étaient des huées, des
+cris, des applaudissements et des éclats de rire.
+
+Un flot de voitures entrait dans la rue: et les élégants coupés, ou les
+voitures de place, les citadines, jetaient les arrivants sur le pavé de
+l'Opéra.
+
+Une bouquetière se tenait à droite, portant son étalage suspendu à son
+cou.
+
+Cet étalage se composait de roses rouges et de roses blanches, ces
+malheureuses fleurs pâles, écloses, à force d'art, dans une serre
+d'industriel: et les pauvrettes, se sentant sans parfum, regrettaient
+d'être nées.
+
+Un _lion_--le mot du temps--fit son emplette en passant, et demanda à la
+jeune bouquetière:
+
+--Êtes-vous contente, ce soir?
+
+--Pas beaucoup, monsieur.
+
+--Les affaires ne vont pas?
+
+--Je n'ai vendu que trois bouquets de roses blanches et rouges.
+
+--Je ferai le quatrième.
+
+--Et tous ceux qui me les ont achetés étaient costumés en Buridan et
+masqués.
+
+Le _lion_, déguisé lui-même en Palikare, se mit à rire et s'éloigna.
+
+Il comprenait encore, jusqu'à un certain point, qu'on se déguisât en
+Buridan pour venir au bal de l'Opéra, bien que l'extrême abondance de
+ces costumes eût dû faire reculer un homme du monde.
+
+Mais qu'on se masquât!
+
+Voilà ce qui était impardonnable.
+
+A peine eut-il disparu, qu'un jeune homme, enveloppé d'un manteau épais,
+s'arrêta à son tour devant la bouquetière.
+
+--Un bouquet mêlé, dit-il.
+
+Un bouquet mêlé signifiait union égale de roses blanches et de roses
+rouges.
+
+--Voici, monsieur.
+
+Le jeune homme, en voulant prendre un louis dans sa poche, entr'ouvrit
+son manteau et laissa voir sa cotte de mailles de Buridan.
+
+--Encore un Buridan!... pensa la bouquetière en riant.
+
+L'inconnu était masqué.
+
+Il mit un louis sur l'étalage et s'engouffra sous le portail.
+
+Cinq minutes après, nouveau Buridan, également masqué.
+
+--Un bouquet mêlé, dit-il aussi.
+
+Il fut suivi d'un troisième Buridan semblable aux autres, qui prit le
+même bouquet mêlé, donna un louis et passa.
+
+--C'est bien curieux! murmura-t-elle; voilà six Buridans, tous masqués,
+qui m'ont demandé la même chose.
+
+Puis, comme, somme toute, c'était de peu d'importance, elle ne s'en
+occupa plus.
+
+Cependant suivons la foule, pour nous servir de l'expression en usage
+auprès de messieurs les bateleurs de place publique. L'Opéra, brûlé
+naguère, ouvrait au public ses deux grands escaliers du bas, par
+lesquels on arrivait au premier étage, où se trouvaient les loges,
+l'amphithéâtre et le foyer.
+
+Ce foyer, sans être aussi grand que celui que nous avons connu, tenait
+toute la largeur des panneaux du fond.
+
+Les groupes y étaient si compacts, qu'à peine pouvait-on s'y promener.
+
+Il y avait de tout dans cette cohue: des costumes, des habits et des
+dominos multicolores qui se heurtaient, se parlaient, s'appelaient se
+répondaient tous ensemble, de manière qu'il en résultait pour les
+oreilles une cacophonie épouvantable.
+
+Les Buridans étaient en nombre.
+
+Ils portaient tous le même uniforme, si bien qu'il eût été vraiment
+difficile de s'y reconnaître.
+
+Pourtant, une femme, enveloppée d'un ample domino noir, semblait s'être
+donné pour mission de les dévisager, car elle regardait attentivement
+tous ceux qui passaient devant elle.
+
+Un homme, couvert d'une robe flottante, la figure couverte d'un loup,
+examinait à son tour cette femme qui se tenait debout, les bras croisés,
+appuyée contre un chambranle à la porte du foyer.
+
+Il hésitait à l'aborder. Pourtant, dans un mouvement que fit ce domino,
+il démasqua un imperceptible noeud violet attaché à son bras.
+
+Aussitôt l'homme s'approcha et lui toucha l'épaule.
+
+La femme se retourna:
+
+--Charles! dit celui-ci.
+
+--Marie! répondit-elle.
+
+Évidemment c'était un mot de passe, car autrement l'homme n'eût pas
+appelé la femme: Charles, et la femme n'eût pas appelé l'homme: Marie.
+
+Elle tressaillit légèrement et prit le bras de l'inconnu.
+
+--Eh bien! l'avez-vous vu? demanda l'homme déguisé.
+
+--Oui.
+
+--Lui avez-vous parlé?
+
+--Non.
+
+--Peut-être n'est-ce pas lui!
+
+--C'est lui, j'en suis certaine.
+
+--A quoi l'avez-vous reconnu?
+
+--Je ne l'ai pas reconnu, mais je l'ai suivi depuis sa maison jusqu'ici.
+
+--A merveille.
+
+--Comment est-il costumé?
+
+--En Buridan.
+
+--Diable! il faudra le reconnaître au milieu de la centaine d'imbéciles
+qui se sont affublés de cette peau-là!
+
+--Non, heureusement pour nous, le ciel a voulu qu'il portât un signe qui
+le distinguât des autres.
+
+L'homme masqué gratta vivement le nez de son loup de carton.
+
+Ce devait être chez lui une habitude, peut-être un signe de joie, car il
+fit entendre un petit rire intérieur plein de gaieté.
+
+--Ah! il porte un signe?
+
+--Oui.
+
+--Et quel est ce signe?
+
+--Un bouquet de roses mêlées rouges et blanches, à l'épaule droite.
+
+--Très-bien.
+
+Il reprit après un léger silence:
+
+--Est-il venu seul?
+
+--Oui, seul.
+
+--N'a-t-il parlé à personne?
+
+--A personne.
+
+--Vous en êtes sûre?
+
+--Oh! parfaitement. Il est entré chez lui, rue de *** à dix heures du
+soir. J'étais déjà toute prête pour le bal, dans ma voiture, en face de
+la maison. Il est ressorti, habillé comme je viens de vous le dire, vers
+minuit et demi. Aussitôt j'ai donné ordre au cocher de suivre son coupé.
+Il est venu directement ici.
+
+--Diable! diable!
+
+--Cela vous gêne?
+
+--Pas mal, en effet.
+
+L'homme avait changé de mouvement. Au lieu de gratter le nez de carton
+dont ne l'avait pas doué la nature, il grattait obstinément le derrière
+de son oreille.
+
+Le premier geste était un signe de joie, le second était ou devait être
+un signe de mécontentement.
+
+--Est-ce que je me serais trompé dans mes calculs? pensa-t-il tout haut.
+
+Pendant cette conversation, le flot des promeneurs du foyer s'était
+dispersé du côté de la salle où se faisait entendre une assourdissante
+musique; puis, à leur tour, avaient été remplacés dans le foyer par
+d'autres promeneurs.
+
+Il en résultait que l'homme masqué et le domino pouvaient examiner de
+nouveaux visages.
+
+Tout à coup celui-ci serra fortement le bras de son cavalier.
+
+--Attention, le voici! dit-elle.
+
+Et, en effet, elle montrait à son interlocuteur un Buridan, lequel
+portait à l'épaule droite des roses blanches et des roses rouges mêlées.
+
+
+
+
+II
+
+ROSES BLANCHES ET ROSES ROUGES
+
+
+En apercevant le Buridan, l'homme masqué renouvela son geste premier.
+
+C'est-à-dire qu'il frotta fortement son nez en carton.
+
+--Faut voir! faut voir! murmura-t-il.
+
+Quant à la femme, elle semblait retombée dans une apathie profonde.
+
+Peut-être, si on eût soulevé son loup de velours noir, eût-on vu des
+larmes couler sur son visage.
+
+L'homme avait fait un signe imperceptible: aussitôt un débardeur, appuyé
+contre une des colonnes, s'était détaché d'un groupe compact pour
+s'approcher de lui.
+
+--Suis-moi ce gaillard! lui dit-il tout bas..
+
+Le Buridan, escorté de son débardeur, s'enfonça de nouveau dans la
+foule.
+
+--Je suis content de vous, reprit l'homme en s'adressant au domino, et
+j'en ferai bon témoignage.
+
+--Alors vous tiendrez votre promesse? demanda-t-elle d'une voix
+tremblante.
+
+--Oui.
+
+--Partons, alors!
+
+--Partir, pourquoi?
+
+Le domino, qui avait ressaisi le bras de son cavalier, laissa retomber
+sa main avec accablement.
+
+--Mais vous m'aviez dit que, si je vous servais, vous me rendriez...
+
+--Plus bas! plus bas, que diable! interrompit l'homme d'une voix dure.
+
+Il ajouta plus doucement:
+
+--Oui, certes, je vous ai promis de vous rendre votre... Mais, faut
+voir! faut voir! Vous comprenez bien que vous ne nous avez pas encore
+suffisamment servi.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Allons! allons! ne nous désolons pas! Est-ce de ma faute? Pourquoi
+vous êtes-vous mise dans ce hourvari? Nous vous tenons, tant pis pour
+vous.
+
+Une larme brilla à travers la barbe de dentelle qui couvrait le bas du
+visage, attaché au masque.
+
+--Bon! des larmes maintenant! Mais, malheureuse que vous êtes, vous
+voulez donc vous perdre et nous perdre?
+
+Un sanglot étouffé fut la seule réponse du domino.
+
+--Je vous demande un peu si c'est raisonnable de se conduire comme cela,
+et au bal de l'Opéra encore! Si ja...
+
+L'homme s'interrompit brusquement. Il venait d'apercevoir son Buridan,
+qui se promenait tranquillement, n'ayant à ses trousses aucune espèce de
+débardeur.
+
+--Est-ce que la Licorne l'aurait perdu? murmura-t-il.
+
+Il fit de nouveau le signe imperceptible auquel était arrivé le premier
+débardeur, et un second s'approcha de lui, costumé en bohémien.
+
+--Suis... dit-il, J'attends ici.
+
+Quant à vous, ma chère, reprit-il en s'adressant au domino, vous allez
+vous mêler adroitement à cette foule. Vous reviendrez dans une
+demi-heure. Je vous attends ici.
+
+La femme obéit et disparut.
+
+Resté seul, l'étrange personnage commença par gratter son nez; puis il
+frotta vigoureusement ses deux mains l'une contre l'autre, et ensuite il
+s'assit sur un de ces rebords en velours rouge, qui longeaient le foyer.
+
+--Je ne pouvais pas causer plus longtemps avec elle, pensa-t-il. On nous
+aurait remarqués. Et il faut de la prudence, beaucoup de prudence dans
+toute cette affaire! Où diable a pu passer ma Licorne! Faut voir! Faut
+voir!
+
+Un troisième Buridan se montra à ce moment dans la galerie.
+
+Le bohémien qui avait suivi le second ne marchait pas derrière lui.
+
+--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort!
+
+Il allait se frotter l'oreille, quand sans doute une idée soudaine
+illumina son esprit.
+
+--Que je suis bête! Ils sont plusieurs! Plusieurs Buridans portant tous
+le même signe de reconnaissance à l'épaule droite. Je comprends tout
+maintenant! La Licorne et Trébuchet n'ont pas quitté leur homme... le
+mystère s'explique. Ah! mais non, pas encore... Combien sont-ils?
+
+Laissons l'homme masqué s'abîmer dans ses réflexions, et pour que le
+lecteur puisse saisir aussitôt la signification des scènes qui vont
+suivre, disons tout de suite quel était ce personnage mystérieux.
+
+Il n'était autre que le fameux M. Jumelle, sous-chef de la police
+politique et l'un des meilleurs collaborateurs de M. Gisquet, le préfet
+régnant alors à la rue de Jérusalem.
+
+Nous avons dit, dans le chapitre précédent, combien était grande
+l'opposition faite au gouvernement de Louis-Philippe.
+
+Cette opposition venait de trois côtés bien différents: des
+légitimistes, des républicains et des bonapartistes.
+
+Il est vrai que ceux-ci se confondaient à cette époque-là avec les
+républicains.
+
+Le ministère, en butte à tant d'ennemis, se sentait peu solide, et comme
+il tremblait bien plus encore pour ses portefeuilles que pour le trône,
+il avait résolu de mettre tout en oeuvre pour les conserver.
+
+Il en résultait que la police politique était doublée. On lui avait
+donné pour sous-chef M. Jumelle, l'homme masqué qui vient d'entrer dans
+notre récit, et avec lequel nous aurons meilleure occasion de faire plus
+ample connaissance.
+
+Comme M. Jumelle ne se dérangeait _lui-même_ que dans les grandes
+occasions, il fallait que le cas présent fût grave.
+
+Aussi concentrait-il toutes ses idées, toute son intelligence, pour
+résoudre ce problème de la multiplication des Buridans portant des
+bouquets à l'épaule.
+
+--Ce sera bien le diable, si en les faisant suivre, je n'arrive pas à
+savoir leurs noms. Je connais déjà l'un d'entre eux. Maintenant, est-ce
+le chef?
+
+Le domino reparut.
+
+M. Jumelle lui fit signe de venir à lui et lui offrit son bras.
+
+Avant qu'ils eussent eu le temps d'échanger une parole, l'horloge du
+foyer sonna trois heures du matin.
+
+Le bal était dans tout son éclat. Les danses et la musique faisaient un
+bruit infernal qui ébranlait les voûtes sonores de l'Opéra.
+
+Aussitôt, le Buridan suivi par la Licorne, rentra dans la galerie, et
+marcha vers la loge n° 32.
+
+M. Jumelle se promenait de long en large avec sa compagne, mais, en
+réalité, tout en paraissant rire aux éclats et causer avec elle, il ne
+perdait pas de vue la loge où le premier Buridan venait d'entrer.
+
+Cinq minutes après, un deuxième, puis un troisième entrèrent dans la
+loge.
+
+Il fallut attendre dix minutes pour voir arriver le quatrième.
+
+Enfin, à trois heures et demie, il en était entré six.
+
+--Je voudrais bien savoir «si c'est tout!» pensa l'agent de police.
+
+Il paraît que «ce n'était pas tout,» car un jeune homme de taille
+moyenne, légèrement pâle, blond, et d'allure distinguée vint frapper à
+la porte de la loge.
+
+Ce jeune homme était démasqué et il portait un habit de ville.
+
+--Ouais! voilà qui se corse! prononça M. Jumelle avec satisfaction. Je
+n'ai pas ce signalement-là sur mes tablettes... Mais, si j'en crois mes
+pressentiments, ce doit être le chef.
+
+--Avez-vous encore besoin de moi, monsieur? demanda le domino. Je suis
+bien lasse et je voudrais me retirer.
+
+--J'ai toujours besoin de vous, riposta sentencieusement M. Jumelle; et
+maintenant plus que jamais!
+
+--Parlez... j'obéirai.
+
+--Dame! je l'espère, pour vous... Vous pensez bien que si vous
+n'obéissez pas, on ne vous rendra pas votre...
+
+La jeune femme eut un frissonnement qui l'agita de la tête aux pieds.
+
+--Oh! vous êtes un monstre! dit-elle d'une voix sourde.
+
+--Mais non... mais non...
+
+Il gratta son nez de carton et ajouta:
+
+--Ecoutez-moi très-attentivement. Vous voyez bien cette loge, n°32? J'ai
+besoin de savoir si les gens qui y sont iront quelque part en sortant
+d'ici. Donc, voilà ce que vous allez faire. La loge n°34 qui est à coté,
+est occupée par lord H..., sur lequel je vais vous donner quelques
+renseignements...
+
+Il lui parla bas quelques instants à l'oreille.
+
+--N'oubliez pas, surtout! Vous entrerez au n°34, et grâce à ce que je
+viens de vous apprendre, vous intriguerez à votre aise le pauvre lord.
+Seulement, vous aurez soin de vous accouder contre la loge voisine, de
+façon à vous en rapprocher, et vous vous efforcerez d'entendre ce qui
+s'y dira.
+
+La jeune femme hocha la tête en signe d'obéissance.
+
+Elle frappa à la porte de la loge où se tenait le grand seigneur
+anglais, et s'effaça derrière le rideau de soie rouge qui cachait
+l'entrée.
+
+M. Jumelle ne perdit pas de temps.
+
+Il réunit ses hommes qui étaient dans le bal, au nombre de vingt
+environ, et leur donna des ordres.
+
+La Licorne et Trébuchet (tels étaient, en effet, les noms des deux
+honnêtes fonctionnaires en qui M. Jumelle avait une confiance
+particulière), furent chargés d'une mission spéciale.
+
+Nous saurons bientôt laquelle.
+
+Pendant ce temps-là, le domino était entré dans la loge de lord H...
+
+Une femme est toujours libre de faire ce qu'il lui plaît au bal de
+l'Opéra. Cependant le noble Anglais resta stupéfait, quand il entendit
+les premières phrases de la nouvelle venue.
+
+Elle lui parla d'un secret de famille qu'il croyait bien ignoré.
+
+Entraîné par cette intrigue extraordinaire, lord H... supplia le domino
+de rester dans la loge.
+
+Elle obéit aux instructions qu'elle avait reçues.
+
+Elle s'accouda contre la frêle cloison, parlant seulement des lèvres à
+lord H..., et écoutant avec toute son attention ce qui se disait dans la
+loge voisine.
+
+Cela dura un quart d'heure.
+
+Rien ne l'avait encore frappée dans ce qu'elle entendait; quand, tout à
+coup, le jeune homme en habit de ville dit:
+
+--Nous sommes d'accord?
+
+--Oui, répliqua l'un des Buridans.
+
+--Eh bien, dans une heure, je serai rue du Petit-Pas, n°3.
+
+--Nous y serons...
+
+Le domino termina hâtivement sa conversation, malgré les supplications
+de lord H..., et se jeta hors de la loge.
+
+M. Jumelle attendait.
+
+--Ils vont rue du Petit-Pas, n°3, murmura-t-il.
+
+L'agent de police se frotta les mains.
+
+--Pour le coup, je crois que je les tiens! dit-il..
+
+
+
+
+III
+
+LA MAISON DE LA RUE DU PETIT-PAS
+
+
+Le jeune homme en habit de ville, qui venait de donner rendez-vous aux
+six Buridans, sortit à son tour de la loge[3]. Il était accompagné d'un
+de ces messieurs toujours masqué.
+
+Tous les deux descendirent le large escalier, prirent leurs pelisses
+fourrées au vestiaire, et sautèrent dans un petit coupé bas qui
+attendait.
+
+Le Buridan se jeta dans les bras de son compagnon et l'embrassa.
+
+--Ah! mon cher Jean, comme je suis heureux de te voir.
+
+C'était, en effet, le marquis Jean de Kardigân; le Buridan avait nom
+Henry de Puiseux, et nous ferons en quelques mots le portrait de ce
+personnage important.
+
+Henry de Puiseux était alors âgé de vingt-cinq ans. Blond et fin, de
+petite taille, d'une élégance suprême, il ressemblait à son ami Jean de
+Kardigân.
+
+Seulement Jean était un peu triste de nature.
+
+Tandis que de Puiseux, toujours gai, joyeux et spirituel, rappelait ce
+type du soldat de Fontenoy qu'un grand peintre a immortalisé.
+
+--Mon bon Henry, répondit Jean en rendant à son ami sa chaleureuse
+accolade, comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus!
+
+--Comptons: c'était le 31 juillet au matin. Tu reçus l'ordre d'aller
+trouver M. de Raguse. Tu vins m'embrasser et tu partis pour Paris.
+Depuis nous avons été séparés...
+
+--J'ai vécu vingt ans, ami, pendant les seize mois qui viennent de
+s'écouler.
+
+--Tu as souffert?
+
+--J'ai souffert... j'ai aimé... et j'ai pleuré.
+
+Un silence triste s'établit entre les deux jeunes gens. Enfoncés dans
+l'ombre du coupé, ils regardaient fuir les maisons à droite et à gauche.
+
+--Où sommes-nous maintenant? demanda Jean, sortant de ses pensées.
+
+--Au pont des Saints-Pères.
+
+--Et toi, qu'es-tu devenu, pendant notre séparation?
+
+--Moi? je ne sais pas.
+
+--Tu es bien heureux!
+
+--Ne me cache rien, mon ami. Tu aimes, m'as-tu dit? Qui aimes-tu!
+
+--Une jeune fille... Je ne te ferai pas son portrait. Il n'y a pas de
+mots humains qui pourraient te la peindre telle qu'elle est, ou telle
+que la vois. Le premier jour où je l'ai connue, elle m'a sauvé la vie.
+
+--Peste!
+
+--Depuis...
+
+--Eh bien!
+
+--Je ne l'ai plus revue.
+
+--Tu sais où elle demeure, pourtant?
+
+--Oui.
+
+--Quoi! tu es à Paris depuis deux jours, et tu n'as pas encore couru
+auprès d'elle!
+
+--Est-ce que mon temps est à moi? Tu sais bien quelle sainte mission
+j'ai reçue!
+
+--Certes! mais l'amour!
+
+--Il y a quelque chose qui passe avant l'amour, Henry.
+
+--Bah! Et quoi donc, s'il te plaît!
+
+--Le devoir.
+
+--Tiens, tu as raison. Tu vaux mieux que moi, décidément.
+
+--Je ne vaux pas mieux que toi, mais j'ai souffert plus que toi, ce qui
+est pire.
+
+--Pauvre Jean!
+
+--Je suis seul au monde. De notre belle et radieuse famille, il n'y a
+plus que moi de vivant. Louis, Marianne, Philippe sont morts...
+
+--Oui, j'ai su le drame terrible dont tes frères et ta soeur ont été les
+héros. Tu n'as plus revu Philippe?
+
+--Non, et je ne le reverrai jamais!
+
+Un nouveau silence suivit ces paroles.
+
+--Tu es mon meilleur ami, de Puiseux, reprit Kardigân avec force. A toi
+je peux tout dire. Dans les derniers temps de sa vie, et avant notre
+voyage à Cherbourg, j'ai juré à mon père de ne jamais écrire à Philippe.
+Lui mort, j'ai ouvert son testament: il me défendait de le revoir... Si
+je désobéissais, j'étais maudit par lui. Comprends-tu l'effrayante
+menace de cette malédiction posthume! Ce mort qui se relèverait pour
+m'atteindre!...
+
+Il se tut un moment.
+
+--Mon père avait fait de sa fortune deux parties égales. Chacun de nous
+hérita de cent mille livres de rente environ. Et ce qu'il y a de plus
+affreux, c'est que ce frère, que je ne puis revoir, dont je suis pour
+toujours séparé, ce frère, malgré sa trahison, malgré sa jalousie, je
+l'aime!
+
+--Ah! tu es bien malheureux!
+
+--Malheureux? Nul autre que toi ne saura jamais combien je souffre!
+
+--L'amour console, ami. Tu aimes... Je voudrais en dire autant!
+
+--L'amour console... quand il ne torture pas.
+
+--Est-ce qu'_elle_ t'aime, _elle_?
+
+--Elle ignore même que je l'adore.
+
+--Elle t'aimera. Tu es jeune, tu es beau, tu es riche, tu portes un
+grand nom: quelle famille ne serait pas heureuse de te voir devenir
+sien?
+
+Le coupé tournait alors l'angle de la place du Panthéon.
+
+A cette époque, il existait dans ce quartier un dédale de petites rues,
+que les constructions modernes ont démolies.
+
+La rue du Petit-Pas partait du quartier Mouffetard, touchant presque à
+la barrière d'Italie.
+
+Jean n'avait pas répondu à son ami, parce qu'il regardait à droite et à
+gauche, à travers les vitres de la voiture, l'endroit où ils se
+trouvaient.
+
+--Eh bien, nous sommes arrivés, je crois? dit-il à de Puiseux, qui avait
+allumé une cigarette et fumait tranquillement.
+
+--En effet.
+
+Le coupé s'arrêta.
+
+De Puiseux leva le nez en l'air et examina la maison.
+
+C'était une de ces vieilles masures à six étages, comme les architectes
+d'autrefois en ont bâti à la douzaine.
+
+--Peuh! voilà qui ressemble passablement à un bouge, fit Henry.
+
+--Tu ne te trompes pas de beaucoup.
+
+--Et nous allons entrer là-dedans?
+
+--Oui.
+
+--Enfin... Je m'abandonne à toi.
+
+Les deux amis levèrent un loquet en fer, qui résonna avec bruit contre
+la porte cochère: elle s'ouvrit aussitôt.
+
+--Est-ce toi? demanda Jean qui entra le premier.
+
+--Oui, monsieur le marquis, répondit une voix dans l'ombre.
+
+La voix partait d'un corps, lequel corps avait des bras, lesquels bras
+ouvrirent une lanterne sourde, dont les rayons éclairèrent un corridor
+obscur et sale.
+
+Les premiers regards de M. de Puiseux se portèrent sur l'individu qui
+tenait la lanterne sourde.
+
+--Diable! dit-il, voilà un gaillard bien bâti! Ça fait plaisir à voir.
+
+En effet, le gaillard bien bâti paraissait être doué d'une force
+herculéenne.
+
+--Tout est-il préparé? reprit Jean.
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--En avant, alors.
+
+Les trois hommes traversèrent une cour à droite: à cette heure avancée
+de la nuit tout le monde dormait.
+
+Il commençait à neiger et le froid devenait plus intense.
+
+--Diable! prononça de Puiseux, voilà qui nous annonce un triste temps.
+
+--C'est mon opinion, dit gravement le porteur de la lanterne.
+
+A cette phrase, le lecteur reconnaît, sans doute, notre ami Aubin
+Ploguen qui avait gardé pour le maître nouveau la même affection, le
+même culte que pour le maître ancien.
+
+Au bout de cette cour se trouvait une petite porte en bois.
+
+Aubin tira de sa poche une clef et l'ouvrit. Une seconde porte fut
+poussée, et les trois hommes se trouvèrent dans une grande chambre qui
+n'avait pas d'autre issue, et où brillait un feu clair allumé dans la
+cheminée.
+
+--Jamais les agents de M. Gisquet ne viendront nous attraper jusqu'ici!
+s'écria de Puiseux, subitement ranimé par la vue du feu et la sensation
+douce de la chaleur.
+
+--Rien n'est impossible, dit Aubin Ploguen.
+
+--Peste! c'est un philosophe, celui-là!
+
+--Mais s'ils viennent... ils ne nous surprendront pas, ajouta
+sentencieusement le Breton.
+
+--Bah! et pourquoi?
+
+--Parce que... Mais s'ils nous surprenaient, cela ne ferait rien.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui, ils ne pourraient pas nous dénoncer.
+
+--En vérité?
+
+--Je les aurais assommés avant.
+
+Henry de Puiseux éclata de rire en présence de la sérénité avec laquelle
+Aubin Ploguen prononçait cette phrase.
+
+Il tendit la main au serviteur breton, qui la serra avec respect.
+
+--Tu as raison, Henry, dit Jean, Aubin n'est pas mon serviteur, il est
+mon ami.
+
+--Tu es bien heureux d'avoir des amis comme celui-là!
+
+--Je serai le vôtre, monsieur, sauf votre permission, répliqua naïvement
+Aubin.
+
+--Conclu, camarade! Maintenant, mon ami Jean, il s'en faut d'une
+demi-heure que nos Buridans n'arrivent. Si tu le permets, je vais
+m'offrir une demi-heure de sommeil.
+
+--Dors, Aubin veille.
+
+En effet, Aubin quitta les deux jeunes gens pour aller s'installer dans
+le corridor.
+
+Il devait y attendre la venue des cinq autres personnes.
+
+Pendant ce temps-là, une scène d'un tout autre genre se passait dans la
+rue.
+
+Une dizaine d'hommes, cachés dans des encoignures de maisons, sortirent
+à un coup de sifflet qui résonna sitôt que la voiture se fut éloignée.
+
+Un individu enveloppé d'un large manteau était assis sur la borne, dans
+la rue voisine, ayant l'air de s'occuper très-peu de la neige qui
+tombait de plus en plus forte.
+
+Cet individu était M. Jumelle.
+
+Il se grattait le nez, signe de joie.
+
+Seulement, comme son nez de carton avait disparu, il se livrait à cet
+exercice sur l'appendice nasal que la nature avait planté au beau milieu
+de son visage.
+
+--Combien sont entrés, la Licorne? demanda-t-il à l'un des hommes.
+
+--Deux.
+
+--Restent cinq: attendons.
+
+Les dix hommes se replacèrent dans leurs encoignures, et M. Jumelle
+resta sur sa borne, en dépit des flocons de neige qui tombaient sur lui.
+
+
+
+
+IV
+
+LA SOURICIÈRE.
+
+
+Henri de Puiseux dormait depuis une demi-heure quand il s'éveilla.
+
+--Où diable suis-je donc? dit-il.
+
+Tout en se frottant les yeux, il aperçut Jean accoudé sur une table et
+plongé dans de graves réflexions.
+
+--Bon! je me rappelle, fit-il.
+
+--As-tu bien dormi?
+
+--Une demi-heure, ce n'est pas la peine d'en parler.
+
+--Ils n'arrivent pas.
+
+--Oui, on dirait que nos amis sont en retard.
+
+--Ne nous impatientons pas: ils ont sans doute été retardés par une
+cause inconnue.
+
+--Devaient-ils venir ensemble?
+
+--Non.
+
+--Bonne précaution.
+
+--Deux d'abord, puis un, puis deux ensuite.
+
+--De cette façon, on ne pourra rien soupçonner.
+
+--Oh! je ne crains pas que nous soyons surpris ici, dit Jean.
+
+--Sommes-nous même surveillés? J'en doute un peu.
+
+--Mais regarde donc cette neige qui blanchit le pavé de la cour! Il fait
+un temps à ne pas laisser un ennemi coucher dehors!
+
+--Pauvres gens!
+
+--Qui plains-tu ainsi? demanda de Puiseux à son ami.
+
+--Je plains ceux qui n'ont pas d'asile, qui souffrent la faim, le froid
+et la misère. Je plains cette légion d'infortunés qui sont dehors par
+cette nuit glacée!
+
+--Oui, cela est atroce, répliqua Henry, dont l'éternelle gaieté fut
+rembrunie par la phrase de son ami.
+
+Il reprit au bout d'un moment.
+
+--Tu arrives de Ludworth?
+
+--Oui.
+
+--Tu comprends par quel motif de discrétion je n'ai pas voulu te faire
+encore aucune question à cet égard, mon cher Jean. Puisque tu nous as
+réunis ici, c'est que tu as quelque chose d'important à nous dire.
+
+--Tu en jugeras tout à l'heure.
+
+--M. de Breulh[4] est-il prévenu?
+
+--Oui.
+
+--Il viendra ici?
+
+--Cette nuit.
+
+--Alors, je vois que l'assemblée sera sérieuse.
+
+--Il va en sortir la paix ou la guerre.
+
+--Et Berryer?
+
+--Berryer de même.
+
+--Diable! Tu n'en as pas encore un troisième à m'annoncer?
+
+--Si.
+
+--Tout est à craindre, ami.
+
+--Lequel, s'il te plaît?
+
+--M. Saincaize.
+
+Henry de Puiseux avait écouté avec respect les noms de MM. de Breulh et
+de Berryer. Il fit une légère grimace en entendant prononcer celui de M.
+Saincaize.
+
+--Tu ne l'aimes pas? dit Jean.
+
+--Ma foi, si tu désires connaître mon opinion bien sincère, je te dirai
+très-franchement que je me méfie de lui. Retiens bien mes paroles: cet
+homme-là n'est pas franc!
+
+--Il me produit aussi un peu cet effet-là, à moi-même.
+
+--Tu vois? M. de Breulh, bravo! c'est un loyal gentilhomme, fier comme
+son nom, et brave comme son épée. Mais le Saincaize! Cet homme-là nous
+jouera un vilain tour.
+
+--Sois tranquille: je le surveille.
+
+--Vois-tu, quand j'étais enfant, j'avais la terreur du serpent. Cet
+animal rampant m'aurait fait fuir à cent lieues... et je crois, ma
+parole d'honneur, qu'il m'en est resté quelque chose... car, chaque fois
+que je prononce, ou que j'entends prononcer son nom, j'éprouve une
+sensation analogue...
+
+Henry de Puiseux fut interrompu par le bruit de la porte cochère qui se
+refermait.
+
+--Voilà deux des Buridans! dit-il.
+
+Aubin Ploguen veillait.
+
+Quand il entendit résonner le loquet en bas, sur la porte, il s'avança
+dans l'ombre et ouvrit la serrure.
+
+Deux hommes entrèrent.
+
+--_Donnez-nous la clef, M. Benoist_, dit l'un d'eux.
+
+--_La porte est là_, répondit Aubin.
+
+C'étaient les mots de passe.
+
+Dix minutes s'écoulèrent encore.
+
+Puis le troisième arriva.
+
+--_Donnez-moi la clef, M. Benoist_, dit-il de même.
+
+--_La porte est là_, répliqua encore Aubin Ploguen.
+
+En vingt minutes, non-seulement les cinq Buridans arrivèrent, mais
+encore Berryer, M. de Breulh et M. Saincaize.
+
+Le Breton les introduisit à mesure dans la chambre où attendaient déjà
+Jean et Henry.
+
+Berryer, que nous avons connu vieillard seulement, était, en 1831, un
+vigoureux homme qui portait sur son visage la mâle beauté de son génie.
+
+Un livre de Mémoires intitulés «De 1830 à 1835» fait son portrait en
+quelques lignes:
+
+«Berryer n'est pas un orateur éloquent, c'est l'éloquence elle-même. Il
+est peut-être beau: je l'ignore, ne l'ayant jamais vu, mais l'ayant
+toujours écouté.»
+
+M. de Breulh, lui, ressemble à Louis XIII, et affectionne l'allure de
+Charles Ier, telle que l'a peinte Van-Dyck.
+
+Quant à M. Saincaize, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân l'avaient
+bien jugé. Il portait sur sa figure l'empreinte de son âme tortueuse et
+fausse.
+
+Comment avait-il pu trouver place dans le parti royaliste, si difficile
+d'accès et si méfiant?
+
+Ce n'est pas à nous de répondre.
+
+Nous dirons plus: M. Saincaize y jouissait d'une certaine influence, due
+surtout à sa prodigieuse habileté.
+
+Quand les dix hommes furent réunis, Jean de Kardigân se tourna vers
+Berryer et le pria de présider la petite assemblée.
+
+Le grand orateur prit place derrière la table: chacun des assistants
+s'assit, et Berryer dit, au milieu du silence général:
+
+--La parole est à M. le marquis de Kardigân...
+
+ * * * * *
+
+M. Jumelle n'était pas resté inactif; dès que les arrivants eurent, au
+nombre de sept, pénétré dans la maison du numéro 3, il siffla de nouveau
+ses hommes.
+
+--Attention, mes mignons, leur dit-il. Il s'agit de prendre les oiseaux.
+Il y aura une bonne récompense.
+
+Un grognement significatif fut la réponse de la petite troupe.
+
+Elle approuvait évidemment ce genre d'exorde en fait de discours.
+
+Seuls, Trébuchet et la Licorne, principaux acolytes de M. le sous-chef
+de la police politique, restèrent muets.
+
+M. Jumelle, qui les guettait du coin de l'oeil, s'aperçut aussitôt de
+leur silence.
+
+--Eh bien, mon bon la Licorne, et toi, mon doux Trébuchet, nous
+n'approuvons donc pas la conduite de notre chef?
+
+--Non, répondirent les deux agents d'une seule et même voix.
+
+Ils étaient pourtant rarement d'accord, se trouvant presque chaque jour
+en rivalité constante.
+
+Aussi, la coïncidence de leur opinion ne laissa-t-elle pas d'étonner,
+voire même d'inquiéter M. Jumelle.
+
+La Licorne et Trébuchet étaient... étaient... car, hélas! la Parque
+cruelle a depuis longtemps tranché leurs jours! d'anciens bandits entrés
+rue de Jérusalem sur le tard.
+
+Ils connaissaient toutes les ruses, toutes les audaces et tous les
+pièges.
+
+Aussi, M. Jumelle, lequel, soit dit en passant, était doué d'une rare
+intelligence et d'une finesse pour le moins égale à cette intelligence,
+les consultait dans les circonstances graves.
+
+--Et pourquoi ne m'approuvez-vous pas, chers amis? reprit M. Jumelle,
+qui se servait des deux bandits tout en les méprisant parfaitement.
+Réponds d'abord, mon bon la Licorne.
+
+--Parce que nous avons laissé les oiseaux entrer dans la cage, au lieu
+de les arrêter à mesure qu'ils arrivaient.
+
+--A toi, maintenant, mon doux Trébuchet.
+
+--Mon opinion est celle de mon cher camarade.
+
+La Licorne salua Trébuchet, qui rendit son salut à la Licorne.
+
+--Faut voir! faut voir! grommela M. Jumelle en se grattant l'oreille.
+
+Signe de préoccupation.
+
+Au même instant parurent les trois derniers personnages dont nous avons
+déjà parlé.
+
+M. Jumelle, qui ne les attendait pas, fut assez étonné.
+
+--Comment! il y en a encore? dit-il. Ma foi tant mieux!
+
+Cette conversation avait lieu dans une rue voisine de la rue du
+Petit-Pas, et sous une neige qui augmentait toujours.
+
+--Savez-vous ce que c'est que les souricières? continua le sous-chef de
+la police politique. C'est une petite prison de bois où on prend les
+souris, les rats et les autres animaux. Eh bien! cette maison est une
+souricière.
+
+--Bien, fit la Licorne.
+
+--Bien, fit Trébuchet.
+
+--Maintenant qu'ils sont dans la souricière, ajouta M. Jumelle,
+évidemment flatté de cette double approbation, ils sont pris.
+
+--Holà! Galimard! cria-t-il.
+
+Galimard s'avança à l'ordre.
+
+--Tu as ta carte d'agent?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien, mon garçon, tu vas courir au poste de soldats du Panthéon, et
+tu diras au lieutenant qui commande que moi, M. Jumelle, je lui demande
+trente hommes. Va vite!
+
+Et il ajouta, en se grattant le nez avec satisfaction:
+
+--Voyez-vous, ils sont là-dedans une dizaine. Eh bien! quarante hommes
+avec des fusils, ce ne sera pas encore de trop pour arrêter dix
+royalistes désarmés.
+
+
+
+
+V
+
+LES DERNIERS CHEVALIERS
+
+
+Nous avons laissé Jean, Henry de Puiseux et leurs amis dans la chambre
+cachée, au moment où Berryer venait de dire:
+
+--La parole est à monsieur le marquis de Kardigân.
+
+Tous les yeux se portèrent vers le jeune homme, qui se leva et s'inclina
+respectueusement devant les assistants.
+
+--Messieurs, dit-il, j'avais besoin de vous consulter. Comme la police
+de M. le duc d'Orléans nous surveille, j'ai dû user de ruses. J'ai prié
+MM. Henry de Puiseux, Pierre Prémontré, Louis Surville, Henri de
+Bonnechose, Jacques Dervieux et Maurice de Carlepont de se rendre au bal
+de l'Opéra, avec un signe de reconnaissance à leur épaule. Ce signe
+était composé de roses: blanches, couleur de notre drapeau; rouges,
+couleur du sang que nos frères ont versé pour le roi!
+
+--Et que nous verserons encore! dit Henry de Puiseux d'une voix forte.
+
+--Je l'espère! répondit Jean de Kardigân.
+
+Il reprit:
+
+--Je les ai priés de revêtir un costume de Buridan, parce que c'est le
+plus commun et celui qui devait le moins attirer l'attention. Puis il
+rappelle une époque, époque sainte! où ce n'étaient pas les
+gentilshommes qui faisaient un trône à leur roi, mais où c'était le roi
+qui faisait une noblesse à ses gentilshommes.
+
+L'exorde chevaleresque du marquis avait impressionné les auditeurs.
+
+Seul, M. Saincaize souriait.
+
+Vous connaissez ce sourire, celui que l'homme vil a toujours aux lèvres
+quand il entend proclamer de nobles vérités ou prononcer de nobles
+paroles.
+
+--Vous, messieurs, continua Jean en s'adressant à Berryer, à M. de
+Breulh et à M. Saincaize, votre présence ici était indispensable,
+puisque vous êtes membres du comité légitimiste de Paris. Maintenant que
+nous sommes réunis, je vais vous transmettre les ordres de S. M. Charles
+X, qui a daigné me recevoir.
+
+--Les ordres? hasarda M. Saincaize en plissant dédaigneusement les
+lèvres.
+
+--Oui, monsieur, les ordres, insista froidement Jean. Le roi ne nous
+demande pas des conseils, il nous demande de l'obéissance. Le comité
+fera ses observations et le roi appréciera.
+
+En me recevant, Sa Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon opinion
+sur l'état des esprits en France. Je lui ai répondu ce que je crois être
+la vérité: le gouvernement de M. le duc d'Orléans a crû, depuis sa
+naissance, en impopularité. A Lyon, à Grenoble, à Lille, l'émeute; à
+Paris, un trouble profond, ce trouble qui précède souvent les grands
+bouleversements humains.
+
+J'ai dit au roi que je croyais l'heure venue de tenter une restauration.
+
+--Par quels moyens? demanda M. de Breulh, qui, jusqu'alors, avait écouté
+silencieusement, mais respectueusement, les paroles du marquis.
+
+--Par les armes.
+
+--C'est impossible! s'écria M. Saincaize.
+
+Berryer étendit la main.
+
+--Veuillez attendre, monsieur Saincaize, dit-il. M. de Kardigân n'a pas
+terminé. Avant de discuter son projet, il faut le connaître.
+
+--Je continue, messieurs. Sa Majesté, après avoir entendu mes paroles, a
+fait appeler madame la duchesse de Berry. Son Altesse Royale m'a ordonné
+de répéter mes paroles.
+
+--Ma fille, dit le roi, M. de Kardigân est de votre avis, vous le voyez:
+j'étais déjà convaincu par vous avant de l'être par lui.
+
+--Ainsi le roi consent à une tentative de restauration à main armée?
+
+--Oui, monsieur, répliqua Jean à M. de Breulh, qui venait de faire cette
+interruption.
+
+--Et le comité de Paris? dit M. Saincaize.
+
+--Je vous avais répondu, monsieur, continua Jean, que Sa Majesté
+s'attendait à notre obéissance et non à nos conseils: j'avais tort.
+C'était mon opinion que je formulais ainsi, non la sienne. Sa Majesté
+écoutera les conseils du comité de Paris. Seulement, permettez-moi de
+vous expliquer les ressources que nous avons à notre disposition.
+
+Je vous ai priés, messieurs Berryer, de Breulh et Saincaize, de venir
+ici, parce que votre opinion entraînera celle du comité légitimiste. De
+même que les six gentilshommes qui sont là pourront agiter leurs
+provinces bretonnes si la guerre est décidée.
+
+Le projet est celui-ci: soulever la Vendée, y former un noyau armé, et
+si Dieu nous donne la victoire, marcher immédiatement sur Paris. En même
+temps nos amis du Midi soulèveront Marseille et Lyon. Les républicains
+et les bonapartistes ne tireront pas l'épée pour défendre un
+gouvernement qu'ils exècrent, quittes à nous attaquer, nous, si nous
+sommes vainqueurs.
+
+Avec l'aide de deux divisions de l'armée, dont les généraux et les
+officiers sont à nous, nous arriverons à Paris.
+
+--Et après? dit encore M. de Breulh.
+
+--Après? Si nous sommes vainqueurs...
+
+--Vous serez grands. Mais si vous êtes vaincus?
+
+--Nous mourrons, voilà tout!
+
+--Bravo! Kardigân, s'écria de Puiseux.
+
+--Nous pouvons jeter en Vendée dix mille fusils et de la poudre. Nous
+avons sept millions de francs. Comme général en chef, M. le maréchal de
+Bourmont, le vainqueur d'Alger; comme généraux, MM. de Charette,
+d'Autichamp, Hébert, Cadoudal, Terrien, Cathelineau et de Coislin. Il y
+aura cinq grandes divisions militaires à Paris, à Nantes, Angers, Rennes
+et Lyon. Ces divisions seront partagées chacune en cinq cantons; et ce
+n'est pas exagérer que de croire qu'en chacun de ces cantons nous aurons
+trois mille hommes. Cela fait donc une première armée de soixante-quinze
+mille hommes; diminuons d'un tiers, il reste encore cinquante mille.
+
+--Quand aurait lieu le mouvement?
+
+--Du 1er au 15 mai, parce que, dans cette quinzaine, les travaux de la
+campagne donnent vacances aux paysans. J'ajoute un nom, messieurs, &
+ceux que je vous avais annoncés comme étant ceux de nos chefs: celui de
+Madame.
+
+--Madame viendrait! s'écria Berryer.
+
+--Oui.
+
+--Comme soldat?
+
+--Comme chef pour ordonner, comme soldat pour se battre.
+
+Un frémissement courba toutes ces têtes.
+
+Il y eut un assez long silence.
+
+--Répondez, monsieur de Breulh, dit Berryer.
+
+M. de Breulh se leva.
+
+--Une décision aussi grave ne peut pas être prise sur-le-champ, dit-il.
+Pourtant, je crois être l'interprète de ces messieurs du comité, en
+déclarant que nous nous contenterons d'exposer au roi de simples
+observations. Mais monsieur le marquis de Kardigân voudra bien me
+permettre de discuter.
+
+--Je vous écoute, monsieur.
+
+--Croyez-vous à la réussite d'un pareil plan?
+
+--Oui, j'y crois.
+
+--Sur quoi basez-vous cette opinion?
+
+--Sur ceci: d'abord, l'impopularité du gouvernement; ensuite, sur la
+lassitude des esprits, qui, ne pouvant prendre au sérieux une royauté
+faite par 221 parlementaires affolés, attendent et espèrent quelque
+chose de définitif.
+
+--Je le reconnais. Mais nous défendons une cause autant qu'une dynastie:
+un principe autant qu'un homme. Nous sommes, parce que nous sommes.
+N'est-ce pas, selon vous, attaquer la vertu même de ce principe, que
+d'en réclamer l'exécution par la force? Remarquez, monsieur le marquis,
+que je ne discute pas: j'interroge.
+
+--Eh bien, monsieur, je vous répondrai de même: franchement. Un droit a
+besoin d'être affirmé. On nous a attaqués par l'épée, c'est par l'épée
+que nous devons attaquer à notre tour. Ah! nous vivons dans un triste
+temps! Tout ce qui est grand s'en va: tout ce qui est noble dégénère.
+Charette, Lescure, La Rochejaquelein, n'ont pas songé à se demander
+s'ils seraient vainqueurs. Ils se sont battus! La société moderne a deux
+moyens de prouver son droit ou d'affirmer sa volonté: la parole et le
+fusil. La parole? on nous l'a retirée; nos journaux doivent se taire. M.
+Thiers, M. Casimir Périer ont peur! Reste le fusil. C'est lui qui doit
+parler quand les lèvres des hommes sont muettes!
+
+M. Saincaize faisait de vains efforts pour garder son calme.
+
+Il s'agitait avec angoisse sur sa chaise, et, de temps à autre, en
+écoutant les paroles de Jean, il jetait un regard effaré sur la porte,
+comme s'il devait voir apparaître le tricorne galonné d'un gendarme.
+
+--Pardon... pardon... monsieur, dit-il. Peste! comme vous y allez! La
+guerre civile! rien que cela, et du premier coup! On donne aux gens le
+temps de réfléchir et on ne leur met pas ainsi le couteau sous la gorge!
+Un soulèvement en Vendée, un soulèvement dans le Midi! Mais ce serait
+effroyable!
+
+--Pourquoi, monsieur, ce serait-il effroyable?
+
+--Nous ruinons le commerce, nous arrêtons le mouvement des affaires!
+
+--Lesquelles? demanda Jean froidement.
+
+--Comment, lesquelles?
+
+--Oui, celles du peuple français, ou bien les vôtres?
+
+--Monsieur le marquis!...
+
+--Pourquoi venez-vous parler intérêt, quand nous parlons destinée d'une
+nation et d'un roi? Ceux qui ont fait le 10 août, le 2l janvier, le 9
+thermidor, le 12 germinal et le 18 brumaire, pensaient-ils au mouvement
+des affaires? Ceux qui ont fait les journées de juillet y songeaient-ils
+davantage?
+
+--Permettez! permettez!
+
+--Ce n'est pas l'heure de discuter, monsieur Saincaize, dit Berryer; M.
+de Kardigân vient de nous soumettre un plan. Nous le communiquerons à
+MM. Hyde de Neuville et de Chateaubriand nos collègues, et nous vous
+donnerons notre réponse.
+
+Pendant ces quelques paroles du grand orateur, Henry de Puiseux avait
+consulté ses amis:
+
+--Monsieur le marquis, dit-il à Jean, ces messieurs partagent tous le
+même avis: ils sont aux ordres de Sa Majesté; prêts à vivre ou à mourir.
+Vive le Roi!
+
+Au même instant, Aubin Ploguen entra:
+
+--Messieurs, dit-il, voilà les soldats.
+
+M. Saincaize jeta un glapissement de terreur.
+
+Le Breton avait prononcé cette phrase avec une sérénité sans pareille.
+
+Tout le monde se regarda.
+
+--Quels soldats? demanda M. Saincaize de plus en plus effaré.
+
+--Ceux du gouvernement.
+
+--Ah! mon Dieu! hurla le même Saincaize en se laissant choir.
+
+--Qu'est-ce qu'ils viennent faire?
+
+--Nous arrêter, dit Jean.
+
+En effet, un murmure sourd arrivait du dehors; on entendit enfoncer la
+première porte, et les crosses de fusil résonnèrent sur le pavé blanc de
+neige.
+
+
+
+
+VI
+
+LES RESSOURCES D'AUBIN PLOGUEN
+
+
+Ainsi que l'avait voulu M. Jumelle, le poste de la place du Panthéon
+s'était empressé d'envoyer une compagnie de soldats.
+
+Restait à accomplir la besogne.
+
+Le sous-chef de la police politique n'était pas embarrassé.
+
+Il fit cerner la maison par ses agents, se mit lui-même à la tête des
+soldats, côte à côte avec le sous-lieutenant qui les commandait, et il
+frappa à la porte de la maison, comme il avait entendu frapper ceux qui
+y étaient entrés.
+
+Peut-être un malin eût-il réussi, mais pour tromper Aubin Ploguen qui
+veillait, il fallait être plus que malin.
+
+Pourtant le Breton, au lieu d'aller prévenir immédiatement les
+conspirateurs, fit une chose qui, pour un moment, étonnera le lecteur.
+
+Il alla purement et simplement éveiller le concierge et lui dit:
+
+--On frappe à la porte. Allez donc voir ce que c'est.
+
+En effet, à l'instant même où Aubin Ploguen prononçait ces paroles, une
+voix retentissante criait de la rue:
+
+--Au nom du roi, ouvrez!
+
+Cet ordre eut pour effet immédiat de faire jeter à bas de son lit le
+concierge qui, très-probablement, aurait continué son sommeil.
+
+Quant à Aubin, il traversa la cour, et alla prévenir les conspirateurs
+de ce qui se passait.
+
+Pourquoi Aubin Ploguen avait-il ainsi fait ouvrir la porte?
+
+Il avait ses raisons, nous allons les connaître.
+
+Les soldats, précédés de M. Jumelle, se précipitèrent dans la cour.
+
+--Fouillez partout, criait celui-ci.
+
+Une lumière brillait à travers les vitres de la chambre où Jean et ses
+amis étaient réunis.
+
+--Ce ne peut être que là, pensa-t-il.
+
+--Cette chambre a-t-elle plusieurs issues? demanda-t-il au concierge.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Très-bien. Alors, pour en sortir, il faut passer par cette porte?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Cette réponse était tellement satisfaisante que M. Jumelle se frotta le
+nez avec joie.
+
+--Eh! mordienne, je les tiens, dit-il.
+
+--Enfoncez! ordonna le sous-chef de la police politique.
+
+Ce fut l'affaire de deux ou trois coups de crosse. La porte vermoulue
+tenait mal sur ses ais peu solides et s'éventra.
+
+M. Jumelle voyait toujours briller la lumière derrière les rideaux.
+
+Il entendait même ce murmure confus de plusieurs voix qui parlent bas.
+
+--Enfoncez la seconde porte! ordonna-t-il encore.
+
+L'ordre fut exécuté aussi rapidement.
+
+M. Jumelle se jeta en avant, mais il demeura stupéfait en se trouvant en
+face d'un grand gaillard couché dans un lit, appuyé sur son coude, et
+qui regardait d'un air stupéfait.
+
+--Est-ce que la maison brûle? demanda le grand gaillard avec un rire
+niais.
+
+M. Jumelle entra dans une colère bleue.
+
+--Ah çà! on se moque de moi, ici!
+
+Le concierge s'avança.
+
+--Vous cherchez quelqu'un, monsieur?
+
+--Où sont les hommes qui étaient dans cette chambre tout à l'heure?
+
+Le concierge et l'homme couché se regardèrent: l'un hébété, l'autre
+surpris.
+
+--Quels hommes?
+
+--Les ennemis de la société que je dois livrer à la vindicte de la loi!
+
+M. Jumelle avait pour principe d'effrayer toujours ceux qu'il arrêtait.
+De cette façon, prétendait-il, on peut toujours leur arracher des aveux.
+
+Aussi lança-t-il la phrase ronflante qu'on vient de lire, à peu près sûr
+de l'effet qu'il allait obtenir.
+
+Le concierge se mit à trembler. Mais le dormeur se fâcha.
+
+--Vindicte de la loi? Est-ce que je la connais, cette vindicte? Vous
+allez me faire le plaisir de me laisser tranquille, d'abord!
+
+La colère de M. Jumelle se changea en rage.
+
+--Fouillez toute la maison! s'écria-t-il. Mais, avant, attachez-moi les
+deux mains de cet imbécile-là.
+
+Quand le lecteur saura que cet imbécile-là était Aubin Ploguen, et qu'il
+se laissa faire tranquillement, il comprendra que le Breton devait avoir
+ses raisons pour agir ainsi.
+
+Cependant le premier ordre de M. Jumelle s'exécuta.
+
+On fouilla les six étages de la maison du haut en bas, sans trouver le
+moindre personnage suspect.
+
+Le sous-chef de la police politique comprenait qu'il était joué: mais
+comment, et par qui?
+
+Il réfléchit que, s'il voulait savoir quelque chose, il devait commencer
+par calmer sa fureur.
+
+--Où diable ont-ils pu passer? murmurait-il dans son désespoir.
+
+Évidemment il y avait là un mystère.
+
+Si encore il n'avait pas entendu un bruit de voix résonner quelques
+instants auparavant dans la chambre, il aurait pu croire que personne
+autre que le «gaillard» n'y était.
+
+--Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à Aubin Ploguen, en tirant de
+sa poche un carnet où il s'apprêtait à écrire les réponses de l'inculpé.
+
+--Nicolas Ferréol.
+
+--Depuis quand habitez-vous ici?
+
+--Depuis six semaines.
+
+--Est-ce vrai? demanda-t-il au concierge.
+
+--Oui, monsieur, c'est vrai.
+
+--A quelle heure êtes-vous rentré ce soir?
+
+--A dix heures.
+
+En effet, Aubin Ploguen n'était pas sorti.
+
+Il attendait les arrivants.
+
+Ces réponses achevèrent de troubler les idées de M. Jumelle.
+
+--Mon garçon, reprit-il, en regardant le prétendu Nicolas Ferréol bien
+en face, et dans les deux yeux, je vous engage à me dire toute la
+vérité.
+
+--Quelle vérité? demanda Aubin Ploguen, en donnant à son visage le degré
+de niaiserie désirable.
+
+--Où sont les hommes qui étaient dans votre chambre?
+
+--Quels hommes?
+
+Le sous-chef de la police politique était mille fois trop intelligent
+pour se laisser prendre au piège.
+
+Il comprit que quelque part devait se trouver une cachette quelconque,
+et que si lui, Jumelle, s'obstinait à interroger, Nicolas Ferréol, de
+son côté, s'obstinerait à ne pas répondre.
+
+--Lieutenant, dit-il à l'officier, vous allez confier ce gaillard à cinq
+de vos hommes, qui vont me le conduire au poste. Puis, je vous prierai
+de faire demander par un caporal celui de mes agents qui s'appelle
+Trébuchet.
+
+Aubin Ploguen ne tenta même pas de résister. Il était couché tout
+habillé, circonstance remarquée par M. Jumelle, mais que celui-ci
+n'avait eu garde de souligner. Le Breton sortit de la chambre, les mains
+toujours attachées et escorté par cinq soldats.
+
+M. Jumelle fit évacuer la pièce par ceux qui s'y trouvaient, et resta
+seul.
+
+--Voyons, se dit-il, on ne me prend pas sans vert, moi; je suis sûr de
+mon fait. Le sieur Henry de Puiseux nous a été signalé comme ayant, au
+bal de l'Opéra de cette nuit, un rendez-vous politique. Je vois que le
+rapport avait raison. Jacqueline ne s'était pas trompée. Elle l'a suivi
+de sa demeure à l'Opéra, donc...
+
+Il laissa tomber sa tête dans ses mains, et se gratta obstinément le
+derrière de l'oreille.
+
+--Ils étaient tous les dix dans cette pièce. Dans dix minutes je saurai
+où est _la cache_. Il joue bien son rôle, ce grand coquin que j'ai
+empoigné! Mais on ne trompe pas le père Jumelle comme un oiseau!
+
+Voilà évidemment ce qui s'est passé. Ce Nicolas Ferréol a loué cette
+chambre, il y a six semaines, pour son maître.
+
+Cette chambre doit faire partie de celles que les _carbonari_
+choisissaient sous la Restauration pour s'y réunir.
+
+Quelque part, à droite ou à gauche, il y a une trappe, et, dès qu'ils
+ont été surpris, en veux-tu, en voila! ils ont pris leur volée...
+
+Le monologue de M. Jumelle fut interrompu par l'arrivée de Trébuchet.
+
+--Vous m'avez fait demander, monsieur? dit de sa voix mielleuse le
+gredin.
+
+--As-tu tes instruments, Trébuchet?
+
+--Toujours, monsieur Jumelle.
+
+--Sonde-moi ces murailles-là! Je t'ai fait appeler de préférence à la
+Licorne...
+
+--Vous êtes trop bon.
+
+--Non, je ne suis pas bon. Je t'ai fait appeler de préférence à la
+Licorne parce que tu as eu autrefois des peines de coeur... au tribunal
+de Niort, à propos de... de quoi donc, Trébuchet?
+
+--De serrures, monsieur Jumelle.
+
+--De serrures, c'est cela. Eh bien! voilà ton affaire. Cherche, mon ami!
+
+Trébuchet se mit à la besogne.
+
+Il prit dans sa poche un petit marteau plat, et se mit à frapper à
+légers coups, tous les coins de la muraille.
+
+M. Jumelle le regardait.
+
+Et, tout en le regardant, il continuait ses réflexions.
+
+--N'importe, ils ont eu beau s'enfuir, je connais maintenant tous les
+fils de la petite affaire. Demain, je fais arrêter le sieur de Puiseux,
+et avec lui et ce Nicolas Ferréol, il faudra bien que j'arrive à un bon
+résultat.
+
+Il s'interrompit pour dire:
+
+--Trouves-tu, Trébuchet?
+
+--Ça vient, monsieur Jumelle.
+
+L'agent s'était collé ventre à terre, et il frappait avec son marteau
+contre la muraille, au ras du sol.
+
+S'il y avait une porte secrète, cette porte était évidemment dans la
+muraille. Or, quand il frapperait sur son extrémité, le son rendu ne
+serait plus plein comme le son rendu par le mur, mais bien sonore.
+
+Tout à coup, Trébuchet s'arrêta dans ses investigations. Il frappait
+énergiquement à un endroit où la maçonnerie semblait légèrement
+déprimée.
+
+--J'ai trouvé, monsieur Jumelle!
+
+Celui-ci allait courir au mur et l'examiner à son tour, quand quatre ou
+cinq coups de fusil retentirent au dehors à travers le silence de la
+nuit...
+
+
+
+
+VII
+
+LA PORTE SECRÈTE
+
+M. Jumelle ne tarda pas à avoir l'explication, triste pour lui, de ces
+coups de fusil qui venaient d'éclater.
+
+Un agent se précipita dans la chambre en s'écriant:
+
+--Monsieur, le prisonnier s'est échappé.
+
+--Tirez dessus.
+
+--C'est ce qu'on a fait.
+
+Décidément, M. Jumelle jouait de malheur. Il est vrai qu'il ne
+connaissait pas la force prodigieuse d'Aubin Ploguen.
+
+Non content de lui faire attacher les mains, il aurait encore trouvé
+moyen de lui faire lier les pieds et la tête.
+
+Aubin Ploguen était un homme plein de ressources.
+
+Il s'était laissé lier les mains tranquillement; il s'était laissé
+arrêter sans résistance, sachant bien que, dès que cela lui plairait, il
+pourrait recouvrer sa liberté.
+
+Seulement, pour s'enfuir, il lui fallait l'espace.
+
+Quand il arriva dans la rue, la neige avait un peu calmé son intensité
+première.
+
+Les cinq hommes commencèrent par le faire asseoir sur le trottoir, pour
+qu'ils eussent le moyen de charger leurs fusils.
+
+Il faisait froid; les mains gelées par la neige tremblaient.
+
+Cela dura dix bonnes minutes.
+
+Au bout de dix minutes, ils prirent le prisonnier par les épaules, et
+l'entraînèrent dans la direction du poste du Panthéon.
+
+Aubin Ploguen ne bronchait pas.
+
+On eût juré qu'il en était à sa vingtième arrestation.
+
+Seulement, pour souffler dans ses doigts, sans doute, il portait de
+temps à autre ses mains liées à ses lèvres, mais en réalité, tout
+doucement, il coupait avec ses dents les cordes qui liaient ses mains.
+
+Un soldat le tenait par l'épaule droite, pendant qu'un autre soldat le
+tenait par l'épaule gauche.
+
+Ces braves lignards! ils n'y voyaient pas malice! Puis, au surplus, la
+précaution qu'ils avaient eue de charger leurs fusils sous les yeux même
+de leur prisonnier devait les rassurer sur toute tentative de fuite.
+
+Bientôt, au coin de la rue d'Ulm et de l'impasse Porniquet, Aubin
+Ploguen s'arrêta tout à coup et se planta au beau milieu du chemin,
+aspirant l'air à pleines narines, comme s'il eût voulu prendre le vent.
+
+Un peu à gauche s'ouvrait la rue du Cerf, démolie aujourd'hui, mais qui,
+à cette époque, gagnait le quartier Mouffetard, en traversant le haut du
+boulevard Saint-Jacques.
+
+--Allons, en avant, l'ami! dit un des soldats en voulant entraîner
+Aubin.
+
+Celui-ci eut un sourire de pitié.
+
+Il se contenta de se secouer tout doucement; mais la secousse ne fut pas
+si douce qu'il l'aurait probablement voulu, car les deux soldats qui le
+tenaient roulèrent dans la neige en poussant un formidable juron.
+
+Avant que les trois autres eussent eu le temps de revenir de leur
+surprise, Aubin Ploguen avait pris sa course.
+
+Avez-vous vu courir les cerfs, dans les halliers, quand un chasseur les
+surprend? J'estime qu'ils sont moins rapides que le serviteur des
+Kardigân.
+
+Deux coups de fusil, puis deux autres, puis un dernier, furent tirés par
+les soldats; mais aucun n'atteignit le fugitif. Quant à le rattraper,
+c'était impossible, il était déjà trop loin.
+
+M. Jumelle écouta ce récit d'un air tellement comique, que Henry de
+Puiseux et Jean de Kardigân lui-même n'auraient pu s'empêcher de rire
+s'ils avaient contemplé en ce moment la figure de M. le sous-chef de la
+police politique.
+
+--Diable! diable! grommelait-il.
+
+Plus que jamais il se grattait l'oreille avec fureur.
+
+Heureusement, Trébuchet lui gardait une consolation toute prête.
+
+--J'ai trouvé, monsieur Jumelle, répéta-t-il d'un air triomphant.
+
+M. Jumelle sauta sur ses pieds et courut à la muraille.
+
+On distinguait très-bien une petite rainure, étroite comme un fil, qui
+glissait dans le mur, depuis le parquet jusqu'à une hauteur d'homme
+environ.
+
+--Passe-moi un ciseau! fit-il.
+
+Trébuchet obéit.
+
+Alors M. Jumelle introduisit le ciseau dans la rainure, et en suivit
+toute la longueur. Il sentit bientôt une résistance.
+
+--Le marteau, maintenant.
+
+Docile, Trébuchet obéit encore.
+
+M. Jumelle donna un coup sec, mais bien appliqué, au ciseau, qui brisa
+cette résistance, et la porte s'ouvrit.
+
+--J'en étais sûr, dit-il.
+
+Le lieutenant regardait d'un air satisfait.
+
+--Eh! eh! la manivelle était adroite; mais le père Jumelle ne se laisse
+pas engluer! Voyons, il y a une demi-heure à peine qu'ils sont partis,
+donc on peut encore, sinon les arrêter, au moins retrouver leurs
+traces!...
+
+Le lecteur comprend maintenant ce qui s'était passé.
+
+M. Jumelle ne s'était pas trompé un seul instant. La chambre avait été,
+jadis, un lieu de réunion pour les _carbonari_, qui conspiraient.
+
+Comme toutes celles où se tenaient leurs assemblées, elle donnait sur un
+couloir creusé à même des fondations de la maison, sous lesquelles
+s'étendaient les catacombes.
+
+Jean de Kardigân l'avait louée en conséquence. Aubin Ploguen y demeura
+pendant le voyage du jeune homme à Ludworth.
+
+Derrière la porte secrète, il avait placé un lit.
+
+Quand les soldats entrèrent dans la cour, il se hâta de faire jouer le
+ressort qui ouvrait cette porte, et il transporta le lit dans la
+chambre.
+
+Les chaises furent en partie cachées, et tous les assistants purent
+s'enfuir.
+
+Lui, se glissa entre les draps, mais il n'eut pas le temps de se
+déshabiller.
+
+Il ne s'était pas enfui avec les autres, pour la même raison qui lui
+avait fait ouvrir l'entrée de la maison. Il espérait détourner les
+soupçons de la police, et garder le secret de l'issue cachée, qui
+pouvait être si utile, plus tard.
+
+--Allons, Trébuchet, entrons là-dedans!
+
+L'agent semblait peu disposé à obéir, cette fois; mais M. Jumelle le
+rassura, en priant l'officier de faire éclairer la marche par un peloton
+de soldats qui porteraient des torches.
+
+La petite troupe entra.
+
+Le couloir conduisait au milieu des fondations des maisons voisines, par
+une pente très-douce.
+
+Là, quelques marches de pierre descendaient dans les catacombes.
+
+Quel chemin avaient suivi les fugitifs?
+
+M. Jumelle était trop habile pour ne pas savoir qu'en pareille
+occurrence, on prend autant que possible la ligne droite. Au reste, la
+route était toute tracée.
+
+Elle suivait une ligne un peu courbe, cependant, mais où ne donnaient
+que des impasses perdues.
+
+Ils longèrent cette route pendant une heure environ.
+
+Arrivés à une sorte de clairière, ils demeuraient un peu déconcertés,
+quand un des soldats ramassa dans l'avenue de gauche un mouchoir tombé
+au milieu.
+
+Ce mouchoir portait un V et un S, brodés au coin.
+
+Il appartenait à l'infortuné M. Saincaize, qui laissait, dans sa
+terreur, une trace vengeresse derrière lui!
+
+Ce qui prouve, une fois de plus, qu'il n'arrive jamais rien aux gens
+courageux, tandis que les lâches sont toujours victimes.
+
+Un second trajet de trente minutes conduisit la petite troupe à l'une
+des issues des catacombes, dans la plaine de Montrouge.
+
+M. Jumelle fit soulever par les soldats la grille de fer qui obstruait
+le passage, et ils se trouvèrent bientôt tous en pleine lumière.
+
+Car le jour s'était levé, à mesure que la tourmente de neige
+décroissait.
+
+M. Jumelle espéra un moment que les pas des fugitifs resteraient marqués
+sur la neige; mais ceux-ci avaient eu soin de les entrecroiser
+tellement, qu'on ne pouvait les suivre.
+
+Au reste, il était à peu près certain que, tous, ils avaient dû rentrer
+dans Paris, mais par des chemins différents.
+
+M. Jumelle fit garder les deux issues, et, laissant là son escorte,
+s'achemina vers Paris qui s'éveillait au loin.
+
+A mesure qu'il marchait, ses réflexions se condensaient, prenaient
+corps, et lui montraient clairement tout ce qui avait dû avoir lieu.
+
+Il se hâtait, car il voulait faire son rapport à M. Gisquet, le préfet
+de police, et discuter avec lui les moyens d'arrêter Henry de Puiseux,
+par lequel on pouvait arriver peut-être à connaître une partie de la
+vérité.
+
+Cependant, à mesure qu'il traversait dans toute sa longueur la vaste
+plaine de Montrouge, la solitude se faisait moins grande. A droite et à
+gauche, passaient des maraîchers se rendant à Paris ou en revenant.
+
+Il arriva bientôt devant un petit cabaret de bas étage.
+
+Alors son instinct de policier s'éveilla. Il eut l'idée de demander des
+renseignements aux gens qui tenaient ce cabaret. En s'approchant, il vit
+un certain nombre de gens qui encombraient la petite salle du cabaret.
+
+Il se mêla à ces groupes, demanda un verre d'eau-de-vie.
+
+--C'est bien, ce qu'il a fait là, disait l'un.
+
+--Ma foi, oui. Le pauvre petit courait risque, sans ce brave monsieur,
+de crever là comme un chien abandonné.
+
+--Je l'ai vu, lui, dit tout haut une femme, pendant qu'il cherchait à
+réchauffer l'enfant. Il avait un bel habit noir, et du linge comme en a
+_l'épouse de notre maire_ de Gentilly.
+
+A ces mots, M. Jumelle dressa l'oreille.
+
+--D'où pouvait-il venir, par ce temps-là, et à cette heure de nuit?
+
+--Je vais vous le dire, ajouta un autre tout bas. J'arrivais d'Arcueil
+et j'ai vu une bande d'hommes qui portaient des catacombes...
+
+--Eh! eh! grommela M. Jumelle.
+
+--Au reste, nous saurons qui c'est, car Gervais l'a accompagné à Paris.
+
+M. Jumelle se leva:
+
+--Mes bons amis, dit-il, vous allez me donner immédiatement le
+signalement de celui dont vous parlez, ou je vous arrête, au nom du
+roi!...
+
+
+
+
+VIII
+
+L'ENFANT DANS LA NEIGE
+
+
+C'était Jean de Kardigân qui avait recueilli l'enfant.
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+En sortant des catacombes, les serviteurs du Roi déchu se séparèrent.
+
+Ils comprenaient qu'ils ne devaient pas rentrer à Paris ensemble.
+
+Jean, lui, traversa la plaine de Montrouge, à peu près au même endroit
+que M. Jumelle devait choisir quelques instants plus tard.
+
+Le jeune homme, enveloppé dans un ample et chaud manteau, marchait
+rapidement. Il réfléchissait à ce qui s'était dit dans la réunion
+royaliste.
+
+--Tous les partis sont les mêmes, pensait-il. Ils répugnent à la force.
+Ils se plaisent aux paroles oiseuses, aux discours inutiles. Monck
+a-t-il discuté avec Lambert pour rétablir Charles II sur le trône
+d'Angleterre? Charles X, lui-même, a-t-il hésité, quand il a fallu
+rendre à Ferdinand VII sa couronne, que venaient de lui prendre les
+Cortès d'Espagne?
+
+Jean de Kardigân était un chaud partisan de cette insurrection de Vendée
+qui devait éclater six mois plus tard.
+
+Mais il sentait combien il serait difficile d'obtenir du comité de Paris
+une décision prompte. Malgré leur génie, les deux personnages qui
+conduisaient ce comité, Chateaubriand et Berryer, étaient des hommes de
+parole plutôt que des hommes d'action.
+
+Pour l'instant, le danger, selon Jean, était double. Il fallait
+convaincre le grand orateur et le grand écrivain: et il ne se
+dissimulait pas que ce serait difficile. Ensuite, il fallait échapper à
+l'étroite surveillance de la police.
+
+Le marquis ne s'inquiétait même pas du sort d'Aubin Ploguen, qu'il
+laissait aux mains de ses ennemis.
+
+Le Breton et lui étaient convenus, longtemps à l'avance, de ce qu'ils
+feraient en pareil cas.
+
+Quand Aubin Ploguen avait loué, dans la maison de la rue du Petit-Pas,
+la chambre que nous connaissons, il l'avait fait, nous le savons, en
+prévision de l'avenir.
+
+--Si la police arrive pendant une de nos réunions, monsieur le marquis,
+vous et vos amis n'aurez qu'à ouvrir la porte secrète.
+
+--Mais toi?
+
+--Moi, je resterai.
+
+--On t'arrêtera.
+
+--Je le sais bien. Mais rassurez-vous, je m'échapperai bien vite.
+
+Puisque Aubin Ploguen avait promis de s'échapper, Jean était tranquille:
+il tiendrait parole.
+
+A deux cents mètres environ du cabaret dont nous venons de parler dans
+le précédent chapitre, Jean s'arrêta pour s'orienter.
+
+La neige ne tombait plus.
+
+Mais un fin brouillard et la demi-obscurité qui précède en hiver le
+lever du soleil, empêchaient de voir briller à l'horizon les lumières
+des faubourgs.
+
+M. de Kardigân jetait à droite et à gauche des regards indécis, quand il
+heurta du pied un obstacle placé en travers de son chemin.
+
+Il prit d'abord cet obstacle pour une pierre énorme; mais sa forme
+bizarre attira son attention.
+
+Il se baissa:
+
+--Ah! mon Dieu! murmura-t-il.
+
+C'était un enfant d'une douzaine d'années environ, qui gisait, enfoui
+dans la neige, et auquel le froid et la glace avaient fait perdre
+connaissance.
+
+Le pauvre petit, bleui par la souffrance, était tombé, sans doute, en
+traversant cette immense plaine de Montrouge. Les forces lui avaient
+manqué pour se relever. Puis, peu à peu, la neige couvrant son corps, il
+était resté enfermé dans ce linceul.
+
+Le marquis écarta de sa main la neige amoncelée sur le corps de
+l'enfant, et appuya l'oreille sur sa poitrine pour savoir s'il respirait
+encore.
+
+Pas un souffle ne sortait de ses lèvres serrées.
+
+Les yeux étaient fermés, comme si l'éternel sommeil berçait déjà dans
+ses bras patients ce pauvre être inanimé.
+
+Jean se sentait profondément ému.
+
+Les êtres forts sont toujours des êtres bons, car la méchanceté n'est
+qu'une perpétuelle irritation de la faiblesse.
+
+Le lecteur se rappelle la plainte jetée par ce noble gentilhomme sur
+ceux qui souffraient, victimes de la misère et du froid.
+
+Une immense pitié envahit son coeur.
+
+Comment ce malheureux être se trouvait-il ainsi, seul et abandonné,
+livré à tant de souffrances et à tant d'angoisses!
+
+Il se représentait l'enfant, pliant sous cette triple et impitoyable
+étreinte de la faim, de la fatigue et de la neige.
+
+Un poëte oriental, à qui on a parlé comme d'un jeu de la nature de cette
+neige inconnue dans son climat brûlant, s'écrie:
+
+«--Oh! que ces baisers blancs et glacés doivent faire couler la glace
+mortelle dans le sang et jusqu'au coeur!...»
+
+Qu'aurait dit Jean de Kardigân s'il avait su que la vie de ce malheureux
+se trouvait liée d'une étrange façon à la sienne? Il n'écouta que sa
+pitié, que sa charité.
+
+Voyant qu'il tenterait vainement de rappeler un peu de chaleur à ses
+membres gelés, il serra l'enfant dans ses bras, et l'enveloppa dans son
+manteau; puis il chercha des yeux une maison où il pût trouver les
+premiers secours.
+
+Il aperçut alors le cabaret isolé, et s'y dirigea à grands pas.
+
+Les ouvriers qui y prenaient des forces pour le travail de la matinée,
+bien que ce fût un dimanche, se levèrent tous en voyant cet homme
+élégant, qui accourait avec ce malheureux enfant dans ses bras.
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est mort? s'écria l'un d'eux, en se
+penchant.
+
+--J'espère que non, répliqua Jean.
+
+--Où l'avez-vous trouvé, monsieur?
+
+--Étendu au milieu de la plaine, et ayant déjà un demi-pied de neige sur
+le corps.
+
+--Vite, vite! un grand feu! faites chauffer un bol d'eau-de-vie, reprit
+Jean.
+
+Un regard lui avait appris qu'il se trouvait chez des gens pauvres.
+
+Il tira sa bourse et y prit deux louis qu'il mit sur la table.
+
+--Tenez, madame, voici pour vous indemniser, dit-il.
+
+L'hôtelière repoussa les deux louis, bien que, certes, elle ne dût pas
+être fort habituée à en voir souvent.
+
+--Ce n'est pas la peine, monsieur, répondit doucement cette femme.
+
+--Vous êtes bonne, continua le marquis, mais je suis riche et vous êtes
+pauvre. Il ne serait pas juste que vous dépensiez quelque chose.
+
+Le feu flambait.
+
+On y avait jeté une grande brassée de sarments, qui produisirent cette
+joyeuse flamme bien claire qui égaye et réchauffe.
+
+Dès que la température de la pièce basse du cabaret fut assez élevée,
+Jean, aidé d'un des ouvriers, déshabilla entièrement l'enfant et le
+frotta avec l'eau-de-vie tiède.
+
+Un léger tressaillement vint annoncer bientôt qu'il vivait encore.
+
+On le rapprocha de la flamme salutaire. Alors il fut sensible que le
+sang circulait avec plus de régularité; le pouls devint perceptible;
+enfin il ouvrit les yeux.
+
+Mais il les referma aussitôt, comme si la douleur passée le tenait
+encore.
+
+Enfin, au bout de vingt minutes, l'enfant était revenu à lui.
+
+--Pauvre petit! murmura Jean de Kardigân en le regardant, ému: il ne
+sera pas dit que je t'aurai arraché à la mort pour laisser ta vie dans
+la misère!
+
+Il tira une seconde fois deux louis de sa bourse et dit à l'hôtelière:
+
+--Madame, avez-vous des vêtements?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien, je vous en achète pour couvrir cet enfant. Donnez-moi une
+veste, un pantalon et une bonne couverture.
+
+La toilette du pauvre petit ne fut pas longue. Complètement revenu à
+lui, il ne se rendait pas encore entièrement compte du miracle auquel il
+devait la vie, et jetait autour de lui des regards étonnés.
+
+Le jour s'était levé: ce jour gris, sale, qui couvre à peine d'une
+teinte triste le toit des maisons ou la cime des arbres dépouillés.
+
+L'enfant, bien enveloppé dans une épaisse et chaude couverture, fut
+repris par Jean.
+
+--Merci, mes amis, dit-il, je l'emmène.
+
+--Ah! vous êtes un bon b...! s'écria l'un des ouvriers.
+
+Cette phrase fit sourire le marquis.
+
+Il tendit la main à l'ouvrier.
+
+--Vous avez raison, l'ami, je suis un bon b..., répondit-il.
+
+--Tenez, monsieur, c'est dans mon opinion de vous rendre service.
+Donnez-moi le paquet, je vais le porter jusqu'à la barrière. Vous
+trouverez des voitures.
+
+--C'est une idée, ça, dit l'hôtelier. Pars avec le monsieur, Gervais.
+
+Gervais prit l'enfant, et tous les trois sortirent. Le petit, «le
+paquet,» comme l'appelait le brave ouvrier, était retombé dans un
+sommeil hébété.
+
+La route n'était plus longue.
+
+En un quart d'heure, l'ouvrier et le marquis voyaient apparaître les
+premières maisons de la chaussée du Maine.
+
+Une place de citadines se trouvait là; Jean en prit une et y monta avec
+l'enfant. Il voulut donner de l'argent à Gervais pour le remercier de
+l'avoir aidé:
+
+--Allons donc, monsieur, répondit-il, vous n'y pensez pas! Je ne me fais
+payer que mon travail, moi. J'aime mieux que vous me donniez la main
+comme tout à l'heure!
+
+--Je vous demande pardon, l'ami...
+
+--Oh! il n'y a pas de quoi, monsieur!
+
+Le gentilhomme et l'ouvrier se serrèrent la main; puis la citadine
+partit, entraînant le marquis de Kardigân vers Paris, pendant que
+Gervais regagnait la plaine de Montrouge.
+
+Quand il arriva au cabaret, un spectacle étrange frappa ses yeux.
+
+Un homme, qui se grattait l'oreille d'une main, était acculé par une
+quinzaine d'ouvriers contre la muraille et les menaçait de l'autre main
+d'un petit pistolet de poche, qui semblait, au reste, intimider fort peu
+les assistants.
+
+Cet individu était M. Jumelle.
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+
+
+
+IX
+
+OU M. JUMELLE JOUE DE MALHEUR
+
+
+Nous avons laissé le sous-chef de la police politique menaçant les
+ouvriers du cabaret de les arrêter au nom du roi, s'ils ne lui donnaient
+pas le signalement de l'homme qui avait relevé l'enfant.
+
+Le premier sentiment que ceux-ci éprouvèrent fut de la stupeur; le
+second fut de la colère.
+
+Le peuple a la haine de l'agent de police, et il a en partie raison.
+
+Nul plus que nous ne respecte les obscurs et héroïques défenseurs de
+l'ordre public, ceux qui risquent leur vie à chaque heure pour protéger
+la nôtre. Mais il y a une grande différence entre l'agent de police qui
+suit, pas à pas, le meurtrier, pour le livrer à la justice du châtiment,
+et l'agent de police qui espionne au profit de la politique.
+
+Le premier est un soldat;
+
+Le second a été, avec raison, flétri par la conscience populaire de
+l'ignoble nom de _mouchard_.
+
+Et, au premier regard, on devinait en M. Jumelle un agent politique.
+
+Aussi les ouvriers sentirent l'indignation s'emparer d'eux, à la demande
+de signalement qui leur fut faite.
+
+Peut-être, en toute autre occasion, se seraient-ils contentés de
+répondre évasivement, évitant ainsi de compromettre soit l'homme
+poursuivi, soit eux-mêmes.
+
+Mais là, le cas était autre.
+
+La personne à laquelle on en voulait venait d'accomplir sous leurs yeux
+un acte de charité qui les avait touchés.
+
+Le marquis de Kardigân avait plu à ces âmes rudes et loyales.
+
+Un ouvrier, grand et beau garçon de vingt-cinq ans, retroussa ses
+manches et s'avança d'un air menaçant sur M. Jumelle.
+
+--Ah! tu manges à la gamelle de la rue de Jérusalem! s'écria-t-il; eh
+bien, attends un peu, espèce de _mouche_!
+
+M. Jumelle n'eut qu'à examiner les bras respectables de son adversaire
+pour comprendre qu'il pourrait bien s'être mis dans une mauvaise
+affaire.
+
+--Comment, malheureux, dit-il en prenant une mine de souverain blessé
+dans sa dignité, tu refuses obéissance à la loi et tu oses me menacer?
+
+--La loi? Je ne la connais point, mais je suis sûr qu'elle ne dit pas
+que tu viendras nous espionner!
+
+--Oui! oui! il a raison! crièrent quelques-uns.
+
+--Sus au mouchard!
+
+--Une correction à la _mouche_!
+
+Les braves ouvriers avaient une occasion d'administrer une «volée»
+(terme vulgaire, mais expressif) à l'un de ces hommes qu'ils exécraient.
+Ils n'avaient donc garde de la laisser perdre.
+
+En cinq minutes, M. Jumelle se trouva entouré d'ennemis.
+
+Il est hors de doute qu'il aurait sauté un mauvais pas, quand l'idée lui
+vint de se réfugier derrière deux tables placées l'une sur l'autre, et à
+l'abri desquelles il espérait se défendre.
+
+Aussi il se jeta derrière ces tables, s'en faisant un rempart improvisé.
+
+--Ah! tu crois que tu pourras nous échapper, _mouche de malheur_! reprit
+le premier ouvrier. Attends un peu!
+
+Mais M. Jumelle tira de sa poche un petit pistolet qu'il portait
+toujours sur lui et en fit jouer la batterie:
+
+--Le premier qui avance, dit-il, je le brûle comme un lapin!
+
+La menace, bien que sérieuse, n'aurait certes pas eu un long effet.
+
+Évidemment l'ouvrier, au risque d'être blessé et même tué, allait se
+jeter sur M. Jumelle, quand Gervais parut.
+
+Il comprit aussitôt une partie de la scène, et un mot du cabaretier
+acheva de le mettre au courant de la situation.
+
+--Viens donc ici, François, dit-il à l'ouvrier, et laisse-moi causer
+avec monsieur.
+
+François regarda Gervais, tout étonné:
+
+--Tu ne sais donc pas que c'est _une mouche_?
+
+--Si, mais si nous ne répondons pas, la _mouche_ nous coffrera, reprit
+Gervais.
+
+--Il est intelligent, au moins, celui-là, murmura M. Jumelle, heureux,
+au fond, de cette diversion inattendue.
+
+--Sois tranquille, va, il ne nous coffrera pas, attendu que je vais
+l'étrangler!
+
+--Tu seras bien avancé! on te guillotinera au lieu de te coffrer: voilà
+tout.
+
+--Très-intelligent, décidément, très-intelligent, grommela encore M.
+Jumelle.
+
+Gervais jeta un regard expressif à François.
+
+Celui-ci comprit que son ami réservait à l'agent de police un plat de
+son métier.
+
+--Voyez-vous, monsieur, il faut lui pardonner. Qu'est-ce que vous
+voulez? Demandez-moi ça, à moi, je vais vous répondre.
+
+--Je veux le signalement de l'homme qui vient de passer ici.
+
+--Son signalement?
+
+--Oui.
+
+--Et si je vous le donne, vous me promettez de ne pas faire de mal à
+François?
+
+--Je le promets.
+
+--Eh bien, je vais voir à vous contenter. C'est un jeune homme de trente
+ans environ, brun, avec toute sa barbe, et qui porte une cicatrice à la
+joue.
+
+Gervais avait fait cette réponse d'un air tellement assuré, que M.
+Jumelle n'eut pas un instant l'idée de douter.
+
+--Où l'as-tu conduit?
+
+--A la barrière.
+
+--Et là, qu'est-ce qu'il a fait?
+
+--Il a pris une voiture qui l'a conduit je ne sais où, mais dans le
+centre, car le cocher a dit:--Une rude course!
+
+M. Jumelle sortit de son abri.
+
+Il mit le pistolet dans sa poche, et en tira son carnet, où il inscrivit
+le signalement donné, à côté des réponses d'Aubin Ploguen.
+
+--Et l'enfant?
+
+--Il l'a emporté.
+
+--Bon.
+
+M. Jumelle allait sortir du cabaret.
+
+Gervais l'arrêta, et d'un air niais:
+
+--Il n'y a rien pour boire, monsieur l'agent? dit-il.
+
+M. Jumelle donna à Gervais une pièce de vingt sous, et s'éloigna.
+
+--Enfoncée, _la mouche_! s'écria celui-ci, en voyant disparaître l'agent
+de police à travers le brouillard. Tenez, la mère, vous donnerez ces
+vingt sous-là à un pauvre. Cet argent est sale, il faut le laver!
+
+Mais suivons M. Jumelle, qui gagnait rapidement Paris, ainsi que Jean de
+Kardigân l'avait fait quelques instants auparavant.
+
+Il prit une citadine à la même place où Jean avait pris la sienne, et se
+dirigea vers la préfecture de police.
+
+Il voulait réunir toutes ses notes avant de communiquer au préfet les
+événements de la nuit. Depuis la veille il jouait de malheur; les
+conjurés royalistes s'étaient échappés; Nicolas Ferréol--_alias_ Aubin
+Ploguen--s'était enfui; et enfin, il avait failli payer cher un
+renseignement, peut-être inutile. Une surprise non moins désagréable
+l'attendait.
+
+En entrant dans son bureau, il y trouva son secrétaire, qui se leva
+vivement en l'apercevant.
+
+--Quoi de nouveau, petit? demanda-t-il.
+
+--L'enfant s'est enfui.
+
+--Jacquelin?
+
+--Oui.
+
+--Ah! ah!
+
+M. Jumelle fronça le sourcil. Est-ce que par hasard cet enfant recueilli
+dans la plaine de Montrouge serait le même que Jacquelin?
+
+--Bast! cela ne fait rien!
+
+--Mais je croyais que vous aviez besoin de lui pour forcer la Jacqueline
+à vous servir de surveillante?
+
+--Jacqueline fait bien son métier. Mais elle a trop de sentiment. Cette
+nuit, au bal de l'Opéra, elle a failli se mettre à pleurer. Je
+l'enverrai promener... Tiens! rédige-moi un rapport avec ces notes.
+
+M. Jumelle lança à son secrétaire ce fameux carnet qui avait si bien
+travaillé toute la nuit.
+
+Et lui-même se plongea dans ses réflexions.
+
+Qu'était cette Jacqueline dont le nom est revenu deux fois dans notre
+récit et que nous avons entrevue au bal de l'Opéra?
+
+Nous connaîtrons bientôt cette lamentable histoire. C'était une pauvre
+créature, admirablement belle, à qui M. Jumelle avait pris son enfant en
+lui disant:
+
+--Vous vous êtes mêlée de politique, tant pis pour vous! Vous allez
+_travailler_ pour nous ou vous ne reverrez pas votre fils!
+
+La malheureuse femme s'était mêlée de politique parce qu'elle avait
+voulu venger son mari tué par la police à l'émeute de Lille.
+
+Cependant le secrétaire avait mis au net le rapport destiné à être
+présenté par M. Jumelle à M. Gisquet, le préfet de police.
+
+--J'attends trois personnes à huit heures, dit-il. Tu les feras entrer,
+une ici, la seconde dans ton cabinet, la troisième dans la salle
+d'attente. Jacqueline viendra, tu lui diras que j'ai à lui parler.
+
+--Bien, monsieur Jumelle.
+
+Celui-ci mit le rapport dans sa poche et s'apprêta à partir.
+
+--Ah! j'oubliais, ajouta-t-il au moment d'ouvrir la porte et de
+s'éloigner.
+
+Il revint à son bureau et prit dans son tiroir un paquet de fiches qui
+portaient chacune un nom en tête. Il chercha un instant, et enfin en
+trouva une qui le contenta, car il se gratta le nez en grommelant:
+
+--C'est cela! faut voir! faut voir!
+
+Cette fiche portait ces lignes:
+
+POISEUX (Henry de)
+
+--Brave.--Royaliste ardent. Chevaleresque.--Empressé auprès des
+femmes.--A surveiller.
+
+--Ah! il est galant, le gentilhomme! eh bien, je vais lui servir quelque
+chose qui sera de son goût.
+
+M. Jumelle sortit de son cabinet, et fit demander au préfet s'il pouvait
+le recevoir. On l'introduisit aussitôt chez M. Gisquet.
+
+Il y resta une heure et demie.
+
+Quand il rentra dans son bureau, les trois personnes qu'il attendait
+étaient arrivées.
+
+M. Jumelle, tout guilleret malgré la nuit de veille si fatigante qu'il
+venait de passer, ordonna d'amener Jacqueline auprès de lui.
+
+Cette seconde conférence dura aussi longtemps que la première.
+
+Quand la jeune femme sortit, elle était pâle, mais résolue. Ses yeux
+brillaient d'un feu étrange.
+
+--Je la tiens toujours! se dit en ricanant le sous-chef de la police
+politique. Je n'ai plus son enfant, mais elle croit que je l'ai encore:
+donc cela revient au même!
+
+Et il ajouta philosophiquement en serrant précieusement un papier:
+
+--Au surplus, si elle ne réussit pas, elle... Voilà une petite
+machinette qui fera la même besogne!
+
+La petite machinette était l'ordre d'arrêter le sieur Henry de Puiseux,
+«suspect de complot contre la sûreté de l'État.»
+
+
+
+
+X
+
+JACQUELINE MOREL
+
+
+Quelques mois avant que notre drame se renouât à Paris, M. Jumelle avait
+été envoyé par M. Gisquet à Lille.
+
+Le préfet de police avait reçu avis qu'une société secrète s'y était
+installée et préparait une émeute dans la ville.
+
+M. Jumelle savait à quoi s'en tenir sur cette prétendue société secrète.
+C'était simplement une misère noire qui, jetant sur le pavé les ouvriers
+de Roubaix et de Tourcoing, faisait bouillonner dans des coeurs aigris
+une colère toujours grandissante.
+
+A son arrivée à Lille, M. Jumelle recommença son éternel travail:
+c'est-à-dire qu'il s'arrangea à faire surveiller par des gens à lui les
+prétendus émeutiers.
+
+Il fut bientôt persuadé que l'intervention de la police devenait
+inutile, parce qu'elle arrivait trop tard.
+
+Il se contenta de prévenir le général commandant la division militaire
+et le préfet du département du Nord. Puis il leur conseilla d'attendre
+que l'émeute éclatât pour la réprimer sévèrement, au lieu de chercher à
+arrêter la levée en armes des émeutiers.
+
+Il se contenta de faire noter les plus ardents parmi les ouvriers, afin
+de les retrouver en temps et lieu.
+
+Parmi ceux-là, on lui signala un certain ouvrier drapier du nom de
+Maurice Morel.
+
+Maurice Morel avait cinquante ans.
+
+Son âge, la grande honnêteté de sa vie, et une belle instruction lui
+avaient donné une très-réelle influence parmi ses compagnons et ses amis
+de l'atelier.
+
+Il était l'un des chefs importants, sinon le plus important, du
+mouvement qui se préparait.
+
+Il était marié depuis douze ou treize ans avec une jeune fille de
+Roubaix, admirablement belle, laissée orpheline à quinze ans. Un
+sentiment de pitié avait ému le coeur de l'ouvrier quand il avait vu
+cette enfant seule au monde.
+
+La pensée lui vint qu'elle pourrait céder au vice,--la beauté, quand
+elle est pauvre, est toujours mal conseillée!--Bien qu'il eût pu être le
+père de Jacqueline, il l'épousa.
+
+Ce mariage disproportionné fut heureux.
+
+Jacqueline avait pour son mari, sinon de l'amour, du moins un respect et
+une affection que rien ne put effleurer.
+
+Un fils,--un ange blond,--leur était né.
+
+Ils vivaient calmes et tranquilles. L'ouvrier gagnait abondamment de
+quoi semer l'aisance dans son ménage.
+
+Cela fut ainsi pendant onze ans.
+
+Le fils,--Jacquelin,--avait grandi entre son père et sa mère qui
+l'adoraient, le choyaient, rêvant de faire de lui un homme.
+
+Puis, la révolution de 1830 arriva, bouleversant l'atelier, comme elle
+avait bouleversé le salon. La pauvreté survint.
+
+Le ménage Morel dut toucher aux sept mille francs d'économies si
+péniblement amassées pendant ces onze années de travail.
+
+Maurice sentit que les affaires, dont lui et ses compagnons avaient
+besoin pour vivre, seraient longues à reprendre.
+
+C'est alors que l'idée folle d'une émeute germa dans ces têtes exaltées
+par la souffrance et par l'inquiétude.
+
+Puisque le gouvernement de Louis-Philippe les laissait mourir de faim,
+ils voulurent essayer de renverser ce gouvernement.
+
+Naturellement, le chef désigné d'avance était Maurice Morel.
+
+N'avait-il pas conquis et mérité la confiance de tous ces hommes?
+
+Une distribution d'armes et de poudre fut faite avec soin. La petite
+troupe pouvait compter sur quinze cents hommes environ. On prendrait la
+préfecture, l'hôtel de ville et la caserne.
+
+Il n'y avait qu'un régiment à Lille.
+
+Mais les pauvres gens ignoraient que parmi eux, comme toujours, s'était
+glissé un faux frère qui avait espionné leurs moindres paroles, leurs
+moindres actions.
+
+Quand le jour de l'émeute fut fixé (ce devait être le 11 avril), la
+préfecture en fut avisée presque aussitôt, et prit ses mesures en
+conséquence.
+
+Dans la nuit du 10 au 11, on fit entrer dans la ville une brigade
+d'infanterie et deux escadrons de dragons, le plus secrètement possible.
+
+Quand, au matin, les ouvriers descendirent en armes des hauteurs de la
+cité, ils se heurtèrent contre un mur de baïonnettes, qui menaçaient de
+les éventrer.
+
+Le plus sage eût été de se retirer; mais à ces heures solennelles où la
+vie de tant d'hommes va se jouer sur un coup de dés, il se trouve
+toujours un misérable que nul ne connaît, qui vient on ne sait d'où,
+pour tirer le premier coup de fusil.
+
+Naturellement ce rôle fut confié au traître qui avait révélé le secret
+de ses compagnons.
+
+--Bas les armes! cria Maurice Morel qui commandait, en voyant que lui et
+les siens allaient se briser contre une tentative impossible.
+
+Mais le traître arma son fusil, et fit feu sur la troupe qui riposta
+aussitôt par une décharge générale.
+
+La moitié de la troupe fut tuée ou blessée.
+
+Dès lors il fallait songer, non plus à se battre, mais à mourir.
+
+C'est ce que comprit Maurice Morel.
+
+Dans un dernier éclair, dans une pensée suprême, il revit ses deux
+bien-aimés, sa femme et son fils.
+
+Puis, il se précipita dans la mêlée ardente.
+
+La bataille, car ce fut une vraie bataille avec toutes ses horreurs et
+avec tous ses héroïsmes, dura une heure et demie.
+
+Les ouvriers, quatre contre un, se défendaient comme des lions.
+
+Mais une charge de cavalerie termina tout.
+
+Maurice Morel, resté intact, commanda la retraite.
+
+Jusqu'alors, il avait été à l'avant-garde. Pour fuir, il se mit à
+l'arrière-garde.
+
+Déjà ses compagnons étaient hors de danger, quand il fut cerné par une
+escouade de dragons.
+
+Pris les armes à la main, son affaire ne fut pas longue. On le mit
+contre un mur et on le fusilla.
+
+C'était justice. Nul n'a le droit de soulever un peuple.
+
+Maurice Morel tomba comme il avait vécu, c'est-à-dire bravement, en
+homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir.
+
+Puis on laissa les cadavres dans les rues jusqu'à ce qu'on les vînt
+ramasser, et les vainqueurs disparurent.
+
+Il y avait une heure à peine que tout était fini, quand une femme, pâle,
+échevelée, et tenant un enfant par la main, accourut.
+
+C'était Jacqueline.
+
+Elle avait appris la terrible nouvelle!
+
+Son mari était tué! Tué! Son enfant devenait orphelin, et elle devenait
+veuve du même coup.
+
+Elle trouva bientôt ce corps aimé, couvert de sang, troué au coeur et à
+la poitrine. Son fils et elle s'agenouillèrent dans la boue rouge sur
+laquelle reposait le cadavre.
+
+--Prie, Jacquelin, dit-elle.
+
+L'enfant comprenait cette sauvage majesté de la mort, cette douleur
+mortelle de la perte et de la séparation éternelles!
+
+Tout à coup une vingtaine de dragons passèrent au petit trop de leurs
+chevaux.
+
+Elle se redressa, effrayante à voir:
+
+--Tiens! n'oublie jamais que ce sont ceux-là qui ont tué ton père!
+s'écria-t-elle.
+
+Le sous-officier qui commandait les dragons tourna la tête et fit
+arrêter Jacqueline et Jacquelin.
+
+C'est alors que commença pour elle un supplice de toutes les heures, de
+tous les instants.
+
+On avait voulu d'abord la remettre en liberté, mais M. Jumelle, au nom
+du préfet de police, s'y était opposé.
+
+--Amenez-les-moi tous les deux, dit-il.
+
+Dix jours plus tard, Jacqueline et Jacquelin arrivaient à Paris. M.
+Jumelle avait eu soin de les tenir séparés l'un de l'autre pendant le
+voyage, si bien qu'ils ignoraient même être si près l'un de l'autre.
+
+Le sous-chef de la police politique ne perdit pas de temps.
+
+Il fit venir Jacqueline dans son cabinet.
+
+--Vous êtes libre, madame, lui dit-il.
+
+La jeune femme eut un mouvement de joie en entendant cette phrase. Elle
+crut, la pauvre créature, qu'on allait lui rendre Jacquelin.
+
+--Où est-il, lui? demanda-t-elle.
+
+--Votre fils?
+
+--Oui.
+
+--Ici.
+
+--Me le rendrez-vous?
+
+--Euh! euh! Faut voir, faut voir!
+
+Elle pâlit.
+
+--Vous voulez donc le garder!
+
+--Oui.
+
+--Ainsi, vous oseriez ne pas me rendre mon enfant?
+
+--Je vous le rendrai. Seulement... pas maintenant.
+
+--Quand?
+
+--Lorsque je serai content de vous.
+
+Jacqueline crut d'abord que le sous-chef de la police politique allait
+lui proposer un de ces marchés infâmes qui déshonorent celui qui le
+propose et celle qui l'accepte.
+
+Mais M. Jumelle avait des préoccupations bien plus importantes que cela,
+vraiment!
+
+Il reprit:
+
+--Comprenez-moi bien. Je serai content de vous, si vous me servez...
+comment dirai-je?... de surveillante? Ce mot-là vous convient-il?
+
+--Monsieur...
+
+--Dame! nous avons des agents de police _hommes_, en veux-tu en voilà,
+ce n'est pas cela qui nous manque! Mais les agents de police _femmes_,
+c'est rare.
+
+--Quoi! vous voulez!...
+
+--Choisissez! dit M. Jumelle d'un ton sec. Servez-nous pendant deux ans,
+et dans deux ans je vous rendrai votre fils.
+
+--Qu'en ferez-vous?
+
+--Je le mettrai dans un pensionnat. Quant à vous, je me charge de votre
+existence.
+
+Que Jacqueline pouvait-elle répondre à cela?
+
+M. Jumelle était le plus fort.
+
+Elle courba la tête.
+
+Le sous-chef de la police politique n'avait pas fait une mauvaise
+affaire. D'ailleurs, frappé de l'admirable beauté de la jeune femme, il
+avait aussitôt senti de quelle utilité pourrait lui être cette
+beauté-là.
+
+Depuis six mois qu'elle était l'esclave de M. Jumelle, elle avait
+_travaillé_ pour le compte de la rue de Jérusalem.
+
+_Travaillé_ avec horreur! Car elle avait honte d'elle même; la vie était
+un dégoût pour elle; mais elle voulait revoir son enfant.
+
+Le lecteur comprend maintenant dans quelles occasions M. Jumelle se
+servait d'elle.
+
+Au bal de l'Opéra, elle remplissait une mission qui la déshonorait à ses
+propres yeux; des bouffées de honte lui montaient au visage quand elle
+pensait au rôle infâme qu'elle avait accepté.
+
+Le matin où nous la retrouvons, sortant du cabinet de M. Jumelle,
+Jacqueline partait encore pour remplir une de ces ténébreuses et
+hideuses missions qui répugnent au coeur.
+
+
+
+
+XI
+
+JEAN ET HENRY
+
+
+Jean de Kardigân n'avait pas d'appartement à Paris. Pour endormir les
+soupçons de la police, à supposer qu'ils dussent être éveillés, il
+s'était purement et simplement logé à l'hôtel. Quand il revint de
+l'expédition nocturne, en portant l'enfant dans ses bras, il se fit
+conduire chez Henry de Puiseux.
+
+Henry de Puiseux demeurait rue de Richelieu, presque au coin de la rue
+Neuve-des-Petits-Champs.
+
+Le marquis voulait lui confier le pauvre petit abandonné, et lui
+demander aide et protection pour lui.
+
+Quand il arriva chez de Puiseux, celui-ci, rentré depuis peu de temps,
+dormait du sommeil des justes.
+
+Jean l'éveilla impitoyablement.
+
+--Hein? qu'est-ce? que me veut-on? demanda Henry, quand dans l'ombre de
+sa chambre à coucher, fermée aux rayons d'un pâle soleil d'hiver, il
+aperçut la silhouette de son ami.
+
+--C'est moi, Henry.
+
+--Toi... Jean... Que le diable t'emporte! je dormais si bien!...
+
+--Réveille-toi.
+
+--Tu me la bailles belle! il y a longtemps que c'est fait... au moins
+trois minutes.
+
+--Pauvre ami! modula Jean avec un sourire railleur.
+
+--C'est cela, moque-toi de moi maintenant.
+
+--Je ne me moque pas de toi.
+
+--Eh bien! je voudrais savoir alors ce que tu me veux.
+
+--Je t'apporte un cadeau.
+
+--Je te pardonne, en ce cas.
+
+--Tu ne me demandes pas ce que c'est?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je suis sûr de toi. Ce doit être un présent royal.
+
+--Je te remercie de cette confiance.
+
+--Il n'y a pas de quoi.
+
+Jean allait continuer.
+
+Mais Henry reprit avec volubilité:
+
+--Attends un peu, cher ami.
+
+Il sonna et son domestique entra.
+
+Ce serviteur ne ressemblait guère au brave et fidèle Aubin Ploguen.
+
+Il résumait en lui le gamin parisien avec tous ses défauts; ce
+domestique, nommé Couriol, était affligé des sept péchés capitaux. Il
+était menteur, gourmand, luxurieux, orgueilleux, paresseux, colère et
+envieux. Je dois même ajouter, pour rester dans le vrai, qu'il en
+possédait un huitième: le vol.
+
+--Couriol, dit Henry, ouvre les rideaux.
+
+La chambre se trouva jetée en pleine lumière.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, Couriol? demanda Henry, en
+voyant que son domestique le regardait, planté curieusement sur ses deux
+jambes.
+
+Couriol comprit sans doute le reproche contenu dans cette phrase, car il
+s'éloigna, mais à regret.
+
+--Tu peux parler, maintenant.
+
+--Ce n'est pas malheureux.
+
+--Tu disais donc que tu m'apportes un cadeau?
+
+--Très-bien.
+
+--Tu approuves?
+
+--Tout à fait!
+
+Jean se mit à rire de l'assurance avec laquelle son ami fit cette
+réponse.
+
+--Et tu me pardonnes de t'avoir éveillé?
+
+--Heu! heu!
+
+--Quoi! malgré mon cadeau...
+
+--Hélas! pourquoi ne me l'as-tu pas apporté quelques heures plus tard!
+
+--Tu n'es donc pas curieux de savoir en quoi il consiste?
+
+--Si.
+
+--Eh bien, cherche un peu.
+
+--C'est un bijou?
+
+--Non.
+
+--Un cheval?
+
+--Non.
+
+--Une arme?
+
+--Non.
+
+--Diable! un mariage, peut-être?
+
+Henry avait pris une mine piteusement comique.
+
+--Rassure-toi: ce n'est pas un mariage.
+
+--Tu veux donc me rendre fou! C'est un vase de Chine, sans doute?
+
+--Pas précisément.
+
+--Une aiguière d'argent?
+
+--Non.
+
+--Alors...
+
+--C'est un compagnon.
+
+--Un chien?
+
+--Non, un enfant!
+
+--Hein? Tu dis? Un enfant?
+
+--Oui.
+
+--Ah ça! tu plaisantes!
+
+--Moi? Nullement.
+
+Le visage sérieux de Jean empêchait Henry de croire à une plaisanterie
+de son ami. Pourtant il ne comprenait pas encore.
+
+--Un enfant! un enfant! balbutia-t-il à moitié ahuri.
+
+--Ainsi que je te l'ai dit.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?
+
+--Dame! cela te regarde!
+
+--Comment! cela me regarde?
+
+--Mais oui, je te fais un cadeau, c'est à toi et non à moi de décider
+quel emploi tu feras de ce cadeau.
+
+Jean recula dans le fond de la chambre et fit signe à Henry de se lever.
+
+Le jeune homme sauta à bas de son lit, passa un pantalon à pied, une
+paire de pantoufles et une robe de chambre.
+
+--Regarde! dit Jean.
+
+Il vit alors, couché sur son canapé, un pauvre être, enveloppé d'une
+couverture et plongé dans un sommeil réparateur.
+
+--Diable! diable! grommela Henry.
+
+--Cela te gêne?
+
+--Nullement, mais...
+
+--Mais?... Allons, j'ai pitié de toi. Écoute.
+
+Jean raconta à son ami ce que nous connaissons: le pauvre petit réveillé
+par lui dans la neige, et dont il comptait se charger désormais.
+
+A mesure qu'il parlait, Henry prenait une mine de plus en plus
+satisfaite.
+
+Quand Jean eut terminé, il sauta à son cou.
+
+--Bravo! Je ne faisais qu'admirer ton intelligence et ton dévouement;
+mais maintenant j'admire encore plus ton coeur!
+
+--Merci, ami.
+
+--Merci? C'est plutôt à moi de te remercier, misérable, puisque tu as
+bien voulu m'associer à ton oeuvre de charité!
+
+Une étreinte silencieuse fut la seule réponse de Jean. De Puiseux
+reprit:
+
+--Voyons, qu'as-tu décidé?
+
+--Que je ferais le bonheur de cet enfant. Cela t'étonne? Ah! regarde ma
+vie! regarde ce que je souffre! Où sont mes affections, à moi? Je ne
+peux aimer ceux vers qui mon coeur volerait avec bonheur! Mon frère?
+perdu à jamais pour moi. Sais-je seulement où il est maintenant?
+Peut-être m'a-t-il oublié, comme il doit croire que je l'ai oublié
+moi-même! Celle que j'aime... Fernande...
+
+Il s'arrêta. Une larme glissa lentement sur son visage.
+
+--Amour! amour! je ne te connaîtrai pas! A d'autres qu'à moi tes
+dévouements sublimes et tes chastes bonheurs. Tiens! plus je vais, plus
+je l'aime, cet ange apparu un jour dans ma vie. Elle est entrée dans mon
+coeur, ce matin-là, et n'en est jamais sortie!
+
+--Tu n'es pas un homme, tiens! s'écria Henry avec colère.
+
+--Henry!
+
+--Ah! fâche-toi, si cela te plaît; cela m'est parbleu bien égal!
+Seulement, je te dirai tout ce que j'ai sur le coeur. Comment, tu aimes,
+et avec toutes les qualités que tu as, avec ta beauté,--car tu es beau,
+pendard!--avec ton nom, ta fortune et ta liberté, tu ne cherches même
+pas à savoir si tu es aimé!
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Bravo, alors!
+
+--Je te ferai part tout à l'heure de la décision que j'ai prise à cet
+égard. Pour l'instant, je veux en revenir au sujet important. Voici ce
+que je compte faire de cet enfant. Je veux l'adopter, pour ainsi dire.
+Je veux avoir un être sur lequel je puisse absolument compter, et qui
+soit le frère que j'ai perdu. Dieu a jeté sur ma route cet abandonné:
+donc, Dieu a voulu que je le recueille!
+
+Comprends-moi bien. Je vais repartir pour Kardigân. Je ne veux pas
+encore l'emmener avec moi. Mon intention est de le mettre dans un
+collège, peut-être au lycée Henri IV, où moi-même j'ai fait mes études.
+Seulement, comme je ne partirai que dans huit jours, et que la santé du
+pauvre petit a besoin de secours, je te prie de le garder quelque temps,
+jusqu'à ce qu'il ait pris assez de forces pour supporter la vie de
+collège.
+
+--C'est convenu, parbleu.
+
+--Merci.
+
+--Regarde un peu comme il dort!
+
+Comme s'il eût voulu donner un démenti immédiat aux paroles d'Henry,
+l'enfant ouvrit les yeux et poussa un faible soupir. Jean se pencha sur
+lui.
+
+--Es-tu reposé, mon enfant? dit-il.
+
+Le pauvre abandonné regardait avec surprise autour de lui.
+
+Cette chambre où il était, ces deux jeunes gens qui fixaient sur lui
+leurs regards émus, tout cela le surprenait, l'épouvantait presque.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura-t-il.
+
+--N'aie pas peur, dit Jean, tu es avec des amis.
+
+--Comment t'appelles-tu? demanda Henry.
+
+--Jacquelin Morel.
+
+C'était, en effet, le pauvre fils de cette pauvre Jacqueline Morel dont
+nous venons de raconter la lugubre histoire.
+
+--D'où viens-tu?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Comment! tu ne sais pas d'où tu viens?
+
+--Non.
+
+--Voyons, cherche un peu.
+
+--J'étais avec maman et père à Lille. Nous vivions tous bien joyeux.
+Tout à coup, on a tué mon père, puis on nous a arrêtés, maman et moi. On
+nous a conduits à Paris. Depuis, je n'ai jamais revu ma mère.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'on m'a séparé d'elle.
+
+--Et toi, où t'a-t-on mis?
+
+--Dans une grande salle, avec d'autres enfants de mon âge. Puis, un
+soir, comme j'appelais toujours ma mère, je me suis dit que, puisqu'on
+ne voulait pas me la rendre, ce serait moi qui irais la retrouver. Je me
+suis enfui.
+
+--Bravo!
+
+--Je traversai Paris en courant. Quand j'eus quitté la ville, épuisé,
+mourant de faim, je fus assailli par la neige. Alors je tombai et je
+crus que j'allais mourir... C'était dans une grande plaine. Je souffrais
+affreusement. J'errai toute la nuit, à droite et à gauche, cherchant mon
+chemin. Enfin, tout à coup, les forces me manquèrent.
+
+
+
+
+XII
+
+LA BARONNE DE SERGAZ
+
+
+Jacquelin s'arrêta. Le souvenir de son danger et de ses souffrances
+agissait évidemment sur son esprit d'une façon douloureuse. Jean de
+Kardigân en profita pour tâcher d'obtenir de lui quelques
+renseignements.
+
+--Pourquoi a-t-on tué ton père?
+
+L'oeil de l'enfant s'alluma.
+
+--Parce qu'il s'était battu.
+
+--Contre qui?
+
+--Contre les soldats.
+
+--A Lille?
+
+--Oui, à Lille.
+
+Les deux amis se regardèrent. Ils comprenaient la vérité. Le père de
+Jacquelin était mort sans doute dans cette émeute du département du Nord
+dont on avait tant parlé.
+
+--Comment se fait-il, reprit Jean, qu'on ait pu te séparer de ta mère?
+
+Jacquelin raconta ce que nous savons déjà, mais, naturellement, en
+taisant ce qu'il ignorait. Ce récit, ainsi formulé, devenait trop obscur
+pour que les deux royalistes pussent deviner l'intervention de la police
+dans ce drame de famille.
+
+--Écoute, mon enfant, dit Jean, c'est moi qui t'ai recueilli ce matin.
+Tu allais mourir. Dieu t'a jeté dans ma vie. Nous chercherons ensemble
+ta mère.
+
+Jacquelin saisit la main du marquis et l'embrassa.
+
+--Désormais, je me charge de toi. Tu n'auras plus à souffrir: je te le
+promets.
+
+--Oh! vous êtes bon, monsieur.
+
+--Tu es encore faible. Il faut que tu prennes beaucoup de repos.
+Monsieur est mon ami. Il va te garder chez lui.
+
+Quelques instants après, Jacquelin Morel était couché dans un grand lit
+tout blanc. Un bon feu brillait dans la cheminée de la chambre que lui
+avait donnée Henry, et il s'endormait de ce sommeil réparateur qui
+sauve.
+
+Alors seulement, Jean et Henry purent causer des affaires politiques qui
+les préoccupaient.
+
+Il fut convenu que les gentilshommes présents à la réunion partiraient
+dans un bref délai pour leurs provinces, afin de préparer le soulèvement
+général.
+
+Puis, Jean de Kardigân quitta son ami et se dirigea vers l'église
+Saint-Eustache, où il avait habitude de faire ses dévotions.
+
+Resté seul, Henry se remit à sa toilette.
+
+A midi, il déjeuna.
+
+A une heure, il allait sortir à son tour, quand il entendit sonner à la
+porte de son appartement.
+
+Couriol lui apporta une carte. Henry la prit et lut avec étonnement un
+nom de femme:
+
+LA BARONNE DE SERGAZ.
+
+--Une femme chez moi, murmura-t-il.
+
+--Faites entrer au salon, Couriol, reprit-il, en s'adressant au valet de
+chambre, et priez madame la baronne de m'excuser si je ne me rends pas
+immédiatement auprès d'elle.
+
+En cinq minutes, de Puiseux acheva de s'habiller, et il entra dans le
+salon où l'attendait l'inconnue.
+
+Il s'arrêta sur le seuil, ému et troublé.
+
+La baronne de Sergaz était assise dans un fauteuil, enveloppée d'un
+voile noir en dentelles à la façon des Espagnoles.
+
+Elle paraissait très-pâle. Mais cette pâleur faisait ressortir encore
+plus sa beauté souveraine.
+
+Car elle était belle autant qu'une statue grecque ou qu'une femme du
+Corrége.
+
+De grands yeux sombres, gris-bleus, brillaient au milieu d'un visage
+dont le dessin allongé indiquait une noblesse d'origine indéniable.
+
+Les extrémités fines, la taille mince, complétaient un ensemble
+charmant.
+
+On voyait un sang bleu courir dans les veines des tempes et celles de la
+main.
+
+Le seul défaut, peut-être, de cette nature aristocratique, était la
+dureté du regard, et des lèvres, qui, comprimées au milieu, indiquent,
+suivant les lois de la phrénologie, une âpreté de pensée souvent
+méchante.
+
+Henry de Puiseux s'inclina respectueusement devant madame de Sergaz,
+attendant que celle-ci lui fît signe de s'asseoir.
+
+La baronne répondit au salut du jeune homme par une légère inclinaison
+de tête, et d'un geste loyal lui indiqua un siége.
+
+--Veuillez m'excuser, monsieur, lui dit-elle d'une voix harmonieuse, si
+je prends la liberté de vous importuner, mais il n'a rien moins fallu
+qu'une circonstance grave pour me décider à cette démarche.
+
+--Quelle qu'elle soit, madame, répondit le jeune homme, je me félicite
+d'une démarche qui m'a procuré l'honneur de vous voir chez moi.
+
+--Voici ce qui m'amène auprès de vous, monsieur, reprit madame de
+Sergaz. Je suis veuve depuis un an. Mon mari est mort me laissant une
+fortune indépendante et la jouissance d'un château de la famille en
+Vendée. Je me trouvais bien seule. Heureusement, un ancien ami de mon
+père, M. le marquis de Rieux voulut bien être mon protecteur. Avant de
+mourir, il me donna plusieurs lettres d'introduction auprès de ses amis
+de Paris, M. Berryer, M. Hyde de Neuville et M. de Puiseux, votre père,
+dont il ignorait la fin.
+
+Madame de Sergaz s'arrêta.
+
+Henry de Puiseux avait fait un geste d'étonnement en entendant prononcer
+le nom de M. le marquis de Rieux, l'un de ces purs et loyaux royalistes
+dont l'amitié seule est un brevet d'honnêteté et de vertu.
+
+Elle reprit:
+
+--J'hésitai longuement avant de faire usage de ces lettres. Vous
+comprenez sans doute le sentiment qui me faisait agir. Je me plaisais
+dans ce vieux château de Sergaz. Pour que je me décidasse à le quitter,
+il a fallu que certains bruits fort graves vinssent jusqu'à moi.
+
+Henry de Puiseux ne perdait pas de vue madame de Sergaz, non qu'il fût
+attiré invinciblement vers cette radieuse beauté. Mais à une époque
+comme celle-là, il fallait se méfier de tout et de tous.
+
+Il attendait avant de juger.
+
+--Votre discrétion est trop naturelle, monsieur, pour que je puisse m'en
+offenser. Veuillez prendre connaissance de la lettre de M. de Rieux. M.
+votre père étant mort, c'est à vous que je dois la remettre.
+
+Madame de Sergaz tendit la lettre à Henry. Il avait correspondu avec M.
+de Rieux et il connaissait son écriture.
+
+--Vous permettez, madame? dit-il,
+
+--Je vous en prie, monsieur.
+
+Il décacheta et lut.
+
+C'était une lettre de recommandation très-chaude. M. de Rieux priait son
+vieil ami, M. de Puiseux, de rendre à madame de Sergaz tous les services
+que celle-ci pouvait réclamer de lui.
+
+--Le fils fera ce que le père eût été heureux de faire, madame, dit
+Henry en saluant la baronne. Que désirez-vous?
+
+--L'adresse de M. Berryer et de M. Hyde de Neuville, pour lesquels je
+suis porteur d'une lettre également.
+
+Il n'y avait dans tout cela rien que de fort naturel, et Henry n'avait
+pas à refuser une chose aussi simple qu'une adresse.
+
+Au reste, il était évident que madame de Sergaz pouvait se la procurer
+autrement, et que si elle s'adressait à lui pour la connaître, c'est
+qu'elle n'agissait pas avec de mauvaises pensées.
+
+Puis, comment supposer que le marquis de Rieux aurait muni d'une
+recommandation aussi chaude une personne dont il n'eût pas été
+absolument sûr?
+
+--M. Berryer, madame, demeure rue Royale n°7, et M. Hyde de Neuville rue
+Neuve-des-Petits-Champs, n°23.
+
+La baronne se leva:
+
+--Je suis logée à l'hôtel Richelieu, monsieur, dit-elle. Tous les jours
+vous me trouverez chez moi de quatre à six heures.
+
+Henry de Puiseux était doué d'un grand fonds de prudence et d'habileté,
+que sa gaieté habituelle empêchait de soupçonner.
+
+Certes, la méfiance était peu de mise avec une femme comme madame de
+Sergaz, mais il valait mieux l'exagérer que d'exposer les chefs du parti
+à un danger réel.
+
+--Veuillez m'excuser, madame, dit-il, si je vous fais une question; mais
+j'ai cru deviner, dans vos paroles, que nous étions en communauté
+d'idées. Donc vous pouvez me répondre franchement. Il se peut que vous
+vous étonniez, mais...
+
+--Votre demande est naturelle, monsieur, et j'ai hâte d'y souscrire. Je
+suis restée veuve à vingt-sept ans sans enfants, et presque sans
+parents. Ma fortune est assez grande, et bien supérieure à mes besoins.
+J'ai entendu parler de certaines éventualités qui rendent le parti
+royaliste--mon parti--obligé de recourir à un appel de fonds. Je désire
+voir M. Berryer pour lui remettre un bon de cinquante mille francs.
+
+Somme toute, cela était fort naturel. Berryer était connu partout comme
+l'un des chefs importants du parti légitimiste. Jamais le gouvernement
+ne s'était plaint.
+
+Madame de Sergaz voulait lui remettre cinquante mille francs.
+
+Rien ne pouvait compromettre le grand orateur.
+
+La baronne salua une seconde fois et sortit, après avoir jeté un dernier
+regard à Henry.
+
+--Elle est bien belle, murmura le jeune homme quand elle eut disparu.
+
+Il réfléchit un moment.
+
+--Bah! dit-il.
+
+Il sortit à son tour et prit sa voiture. Quand il rentra, à cinq heures,
+son domestique lui remit une carte d'invitation et une lettre.
+
+La carte était de M. Saincaize.
+
+Elle le priait de venir dîner le lendemain à six heures du soir, chez
+lui.
+
+La lettre était de madame de Sergaz.
+
+Voici ce qu'elle contenait:
+
+«Monsieur,
+
+Je tiens à vous remercier de votre aimable accueil. Je sais que demain
+nous nous retrouverons à dîner chez M. Saincaize. Au cas où vos
+occupations vous empêcheraient d'accepter, je le regretterais fort.
+
+Croyez à ma haute considération.
+
+BARONNE DE SERGAZ.
+
+--C'est étrange, dit Henry, en regardant la lettre. A-t-elle donc deviné
+que j'avais déjà hâte de la revoir!
+
+
+
+
+XIII
+
+OU ALLAIT JEAN DE KARDIGÂN?
+
+
+Le lecteur se rappelle qu'en quittant son ami de Puiseux, Jean se
+dirigea vers l'église Saint-Eustache.
+
+Il s'agenouilla et pria quelques instants.
+
+C'est qu'il voulait appeler sur lui la bénédiction d'en haut, avant de
+tenter la démarche à laquelle il venait de se décider.
+
+Nous savons qu'il avait été sur le point de parler de cette démarche à
+son ami, et que les circonstances seules l'avaient empêché de le faire.
+
+Voici en quoi elle consistait:
+
+Jean, en sortant de l'église, arrêta une voiture et se fit conduire à
+l'Arc-de-Triomphe.
+
+On se souvient que Fernande Grégoire demeurait dans une petite rue
+voisine.
+
+Le jeune homme descendit et, malgré le froid vif et piquant, fit
+quelques pas en réfléchissant dans la direction du bois de Boulogne.
+
+Puis il revint vers l'Arc-de-Triomphe et gagna la rue de Mars où
+demeurait la jeune fille.
+
+La maison était bien toujours la même, telle qu'elle lui était apparue,
+en cette journée maudite où sa famille entière s'était dispersée aux
+quatre vents.
+
+Il laissa retomber la gueule de chien en fer, qui, à cette époque,
+annonçait l'arrivée d'un visiteur.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+--Que désirez-vous, monsieur? demanda une femme de service.
+
+--Parler à mademoiselle Grégoire.
+
+La domestique le fit entrer dans un petit salon.
+
+--Qui annoncerai-je?
+
+--Le marquis de Kardigân.
+
+Cinq minutes après, Fernande s'arrêtait, émue et tremblante, sur le
+seuil du salon, jetant un regard profond sur le jeune homme.
+
+--Je suis heureuse de vous revoir, monsieur, dit-elle, en lui tendant la
+main.
+
+Jean prit cette main.
+
+Il lui sembla qu'elle tremblait beaucoup en touchant la sienne.
+
+Un frisson l'agita des pieds à la tête.
+
+Il ne pouvait se lasser de contempler ardemment celle qu'il adorait avec
+tant de passion sainte.
+
+Comme sa pensée avait souvent volé vers elle pendant les longs mois qui
+venaient de s'écouler!
+
+Il l'avait revue toujours belle, toujours chaste, avec son beau et
+ravissant visage...
+
+A la fin, il sentit que ce silence devait gêner la jeune fille.
+
+--Pardonnez-moi, lui dit-il, mais je me suis senti tout ému en vous
+voyant.
+
+Elle rougit un peu.
+
+--Mademoiselle, continua Jean, pardonnez-moi également la franchise
+brutale de ce que vous allez entendre, mais j'estime qu'entre nous il
+faut plus que des banalités: Je vous aime.
+
+Elle fit un pas en arrière avec cette instinctive pudeur de la jeune
+fille à laquelle on fait un pareil aveu.
+
+--Je vous aime, reprit Jean. Je suis venu pour demander à votre père de
+m'accorder votre main... Me le permettez-vous?
+
+Il y eut un court silence.
+
+Elle baissait les yeux; lui la regardait de son regard doux et ferme.
+
+Mais ce n'était pas une créature faible. Elle était ignorante des
+puérilités et des petitesses. Elle releva le front, non sans une
+certaine fierté:
+
+--Monsieur le marquis, dit-elle, je ne sais pas mentir, je ne mentirai
+pas. Vous m'aimez... béni soit Dieu, c'était mon voeu le plus cher et ma
+plus chère espérance... Je vous aime aussi.
+
+--Vous!...
+
+Jean saisit la main effilée de Fernande, et la couvrit de baisers:
+
+--Oh! que ne puis-je vous peindre ce que je ressens, balbutia-t-il, au
+milieu du trouble profond où le jetait la réponse de la jeune fille.
+Vous m'aimez! vous m'aimez, Fernande! Jamais je n'aurais osé espérer un
+pareil bonheur!
+
+Et pourtant, il me semblait que le jour où nous nous étions vus pour la
+première fois, nous avions échangé nos âmes dans un regard! il me
+semblait que nous nous étions donnés l'un à l'autre pour toujours.
+J'avais emporté votre image dans mon coeur et, depuis, je l'y ai toujours
+gardée. Il n'y a pas une seule de mes pensées qui ne fût pour vous... O
+Fernande, je vous aime! je vous aime!
+
+Cette douce et pure musique de l'amour impressionnait la jeune fille.
+
+--Jean, dit-elle, depuis que vous êtes entré ici pour votre salut, j'ai
+deviné que je vous aimerais, et que mon coeur serait à jamais à vous! Je
+me suis reproché souvent de penser à un inconnu, mais Dieu n'a pas voulu
+que nous fussions maîtres de notre destinée. Tout à l'heure, quand on
+m'a annoncé votre présence, j'ai cru que j'allais défaillir: il y avait
+si longtemps que je vous espérais! Il y avait si longtemps que je vous
+attendais!
+
+Certaines impressions ne peuvent pas se traduire avec des mots, il faut
+quelque chose de plus.
+
+Un sentiment chaste et profond porte en lui une telle poésie, une telle
+grandeur, que c'est le rapetisser que de tenter même de l'exprimer.
+
+Ils s'aimaient. Ils étaient nobles de coeur, jeunes d'années, beaux de
+visage...
+
+Qu'y a-t-il au monde de plus charmant que ce radieux spectacle de deux
+êtres unis, sous le regard de Dieu, par l'échange d'un aveu?
+
+--Ami, reprit-elle, ma mère était une sainte. Elle est morte, jeune,
+trop jeune! Comme elle vous eût chéri, comme elle eût été fière de vous
+appeler son fils! Mais ses enseignements sont restés en moi et jamais je
+ne les ai oubliés. Elle m'avait fait jurer de venir prier sur sa tombe
+et de lui raconter mes pensées à chaque circonstance grave de ma vie. Il
+lui semblait, à cette pauvre adorée mourante, que son âme reviendrait en
+ce monde, et que Dieu lui permettrait de répondre à mes confidences.
+Jamais je n'y ai manqué.
+
+Vous dirai-je plus? Je suis sûre qu'elle m'entend, je suis sûre qu'elle
+me parle. Entre elle, morte, et moi, vivante, il y a de longues
+causeries, pendant lesquelles je lui raconte ce que j'espère ou ce que
+je souffre, et les résolutions que me dicte ma conscience sont pour moi
+comme des conseils que ma mère me donne...
+
+Eh bien, le jour où j'ai senti que je vous aimais, je suis allée au
+cimetière.
+
+J'apportais à la tombe chérie son habituelle moisson de fleurs.
+
+C'était par une belle matinée d'automne. Les oiseaux chantaient dans les
+saules pleureurs et sur la cime verte des ifs réguliers, comme s'ils
+eussent voulu égayer de leur voix ceux qui dormaient là pour toujours.
+
+Il régnait dans toute la nature une joie et une gaieté qui gagnaient mon
+être...
+
+Je m'agenouillai sur le tombeau, puis, ma prière faite, je restai
+longtemps pensive, causant avec ma mère...
+
+Mon ami, ma conscience n'a pas tressailli. Rien en moi ne m'a averti que
+mon coeur se fût mal donné. C'était à force de songer à vous que j'avais
+compris que je vous aimais. C'est ce matin-là que j'ai compris que je
+pouvais vous aimer!
+
+Jean avait écouté, charmé, la jeune fille. Il tenait sa main dans la
+sienne. Quand elle eût fini, il eût voulu pouvoir lui dire: Encore!
+
+O duo charmant, éternel, toujours le même, et toujours nouveau, que Dieu
+a mis sur les lèvres de Jacob et de Rachel à la fontaine, comme sur les
+lèvres de Roméo et de Juliette!
+
+--Fernande, quand puis-je voir votre père?
+
+--A l'instant.
+
+--Pourrai-je lui dire?...
+
+--Dites-lui la vérité, mon ami: dites-lui que vous m'aimez et que je
+vous aime.
+
+Ils se regardèrent encore longuement.
+
+Fernande sortit et monta dans le cabinet de son père pour le prévenir
+que M. de Kardigân désirait lui parler.
+
+Par malheur M. Grégoire était sorti.
+
+Ils se résignèrent à attendre.
+
+Une heure, deux heures se passèrent.
+
+Les fiancés se sentaient gênés de cette solitude et de ce tête-à-tête.
+
+Jean se leva:
+
+--Fernande, il ne serait pas convenable que je restasse ici plus
+longtemps. Je demeure à Paris, sur le boulevard de Gand, à l'hôtel de
+France. Ayez l'obligeance de me faire dire l'heure à laquelle votre père
+pourra me recevoir, je reviendrai.
+
+--Vous partez?...
+
+--Ne croyez-vous pas qu'il faut que je parte?
+
+Elle rougit.
+
+--Dieu m'est témoin que c'était pour moi un bonheur sans pareil que
+d'être là, auprès de vous, ma bien-aimée; mais je ne veux pas que même
+un seul mot railleur ou méchant effleure celle qui sera ma compagne.
+
+Fernande tendit son front au jeune homme.
+
+Il y mit un premier baiser d'amour, gage de leurs fiançailles, et pur
+comme leurs âmes.
+
+--A bientôt! dit-il.
+
+--A bientôt!...
+
+Quand Jean eut disparu, elle resta plongée dans de tristes et amères
+pensées.
+
+Pourquoi?
+
+D'où venait cette angoisse irraisonnée qui peu à peu s'emparait d'elle,
+au point de lui tirer des larmes?
+
+A mesure que le temps marchait, à mesure que la journée s'écoulait,
+Fernande sentait croître en elle un trouble étrange.
+
+Était-ce donc le pressentiment d'un malheur?
+
+A cinq heures du soir, M. Grégoire rentra.
+
+Il était souriant.
+
+Il adorait sa fille. C'était la joie de cet homme, la consolation des
+crimes commis par lui, crimes que nous connaîtrons bientôt. Il serra
+tendrement sa fille dans ses bras.
+
+--Chère enfant, dit-il, je viens t'annoncer une grande nouvelle. J'ai
+promis ta main à l'un de mes jeunes amis, M. Robert Français.
+
+Fernande jeta un cri et tomba presque inanimée sur un siège.
+
+Le réveil était rude.
+
+
+
+
+XIV
+
+LE PÈRE ET LA FILLE
+
+
+Le citoyen Lucien Grégoire était né à Dijon, vers la fin du règne de
+Louis XV. Il avait donc plus de soixante ans.
+
+De sourdes et lentes ambitions couvaient en lui. Du fond de la boutique
+de drapier où l'enfermait son père, il regardait passer, l'envie et la
+haine au coeur, les heureux de ce monde auxquels la destinée a donné la
+fortune et la noblesse.
+
+De quinze à dix-sept ans, sa précoce intelligence souffrit toutes les
+tortures de l'impuissance.
+
+Arriva le coup de tonnerre de 89.
+
+Le jeune Grégoire avait vingt ans. Il n'hésita pas et se jeta dans les
+clubs. Il devint bientôt fameux par son éloquence âpre, emportée,
+fiévreuse, qui enthousiasmait son rude public de vignerons et de
+paysans.
+
+Quand la Législative, en se séparant, provoqua l'élection d'une
+Convention nationale, Grégoire fut désigné un des premiers pour devenir
+représentant du département de la Côte-d'Or.
+
+Il se fit remarquer par sa violence au milieu des violents, par sa
+cruauté au milieu des cruels.
+
+Il vota la mort du roi sans délai, et en général, toutes les lois de
+répression quelles qu'elles fussent.
+
+Vers la fin de la Terreur, il eut le tact politique de comprendre que ce
+régime de sang et de crimes ne pouvait durer. Il fut l'un des aides de
+Tallien dans cette campagne qui renversa Robespierre et fit le 9
+thermidor.
+
+Sous le Directoire il se tint coi. Au reste sa fortune était faite.
+
+Son père, le drapier de Dijon, lui avait laissé en 1793, au plus fort de
+la Terreur, un héritage évalué à trente mille livres, amassées louis par
+louis.
+
+L'or, à cette époque de dépréciation des assignats, valait mille fois sa
+valeur réelle.
+
+Grégoire se fit acquéreur de biens nationaux. Il continua ce commerce
+lucratif sur une large échelle. Au 18 brumaire, il possédait, vivants et
+liquides, cent beaux mille écus tout battant neufs, à l'effigie de la
+République française une et indivisible.
+
+Quatre ou cinq ans se passèrent encore.
+
+Le jour de Marengo, Ouvrard reçut une dépêche apportée par son courrier,
+qui annonçait la perte de la bataille.
+
+Aussitôt la Rente baissa de cinq francs.
+
+Grégoire se mit à la hausse et acheta tout ce qu'on lui proposa.
+
+Le soir, il avait triplé sa fortune.
+
+Sous la Restauration, il passa en Suisse, d'où il ne revint qu'en 1829.
+
+Sa fille était le seul être qu'aimât ce vieillard égoïste. Il résumait
+en elle toutes ses joies; mais la tendresse qu'elle lui inspirait ne
+l'empêchait pas de maintenir son principe d'autorité.
+
+Fernande avait été habituée à obéir toujours. Grégoire aimait à ce que
+ses ordres fussent respectés.
+
+Le lecteur connaissant le caractère du vieux régicide, comprendra quelle
+émotion dut agiter le coeur de la jeune fille, quand elle entendit son
+père lui annoncer qu'il avait disposé de sa main.
+
+N'ayant aucun parti en vue, il l'eût laissée libre d'épouser M. de
+Kardigân; mais consentirait-il à abandonner ses projets?
+
+M. Grégoire resta stupéfait en voyant le trouble où ses paroles jetaient
+sa fille.
+
+Il la souleva dans ses bras:
+
+--Qu'as-tu? voyons, réponds!
+
+Le criminel, qui avait signé sans remords l'assassinat du roi-martyr; le
+coupable de tant de meurtres, dont le bourreau était l'exécuteur,
+ressentit une inquiétude cachée, presque du malaise.
+
+Il aimait sa fille, cet homme; il l'aimait, bien qu'il fût prêt à briser
+son coeur plutôt que de briser sa volonté, à lui.
+
+--Mon père!...
+
+Elle éclata en larmes et retomba assise sur un fauteuil.
+
+M. Grégoire se promenait de long en large dans le salon.
+
+--Explique-toi! Pourquoi es-tu si troublée? Pourquoi l'épouvante
+s'est-elle emparée de toi?
+
+--Vous me dites que vous avez disposé de moi, au moment où...
+
+Elle s'arrêta.
+
+--Eh bien?
+
+--Au moment où j'allais vous annoncer que j'en aime un autre.
+
+Le père saisit brusquement le bras de sa fille, et la regarda en face.
+
+--Un autre? dit-il lentement.
+
+Il y eut un silence.
+
+--Bah! reprit-il, amourette de jeune personne bien sage! Cela passera.
+Celui que je te destine t'a vue chez M. Ducroisy il y a un mois. Il t'a
+aimée, et veut t'épouser. Tu l'épouseras.
+
+M. Grégoire prononça ce mot froidement, avec une rigidité d'expression
+qui fit passer un frisson dans les veines de la pauvre Fernande.
+
+--Il est riche, jeune et beau, continua M. Grégoire; il n'y a donc rien
+dans ce mariage qui te doive épouvanter.
+
+--Mais je ne l'aime pas, moi!
+
+--Tu l'aimeras.
+
+--Mon père!
+
+--Tu l'aimeras! te dis-je.
+
+--Ah! vous ne savez pas...
+
+--Je sais que je suis ton père et que je suis le maître. J'ai l'habitude
+qu'on m'obéisse. Il ne me plaît pas que toi, ma fille, tu manques au
+respect dû à mes volontés.
+
+Fernande avait repris un peu d'énergie. C'était une nature douce.
+
+Mais la force de son âme donnait à son coeur une puissance qu'elle ne se
+soupçonnait pas elle-même.
+
+Nous l'avons vue s'exposer pour sauver un inconnu qui lui demandait
+asile.
+
+Elle retrouva pour son amour son énergie passée.
+
+--Mon père, dit-elle lentement, cet homme que vous voulez me faire
+épouser, je ne le connais pas, je ne l'aime pas... et je ne l'épouserai
+pas.
+
+M. Grégoire, qui avait repris sa marche à grands pas à travers la pièce,
+s'arrêta court.
+
+Quoi! sa fille osait lui résister!
+
+--Vous ne l'épouserez pas?
+
+--Non!
+
+Fernande était très calme.
+
+Son père l'avait toujours vue, jusqu'alors, craintive et timide devant
+lui. Il éprouva le même étonnement, la même colère qu'un homme accoutumé
+à voir tout lui céder et devant lequel se dresse soudain une volonté
+aussi forte que la sienne.
+
+--Vous me manquez de respect, Fernande, dit-il avec hauteur.
+
+--Vous vous trompez, mon père. Je vous respecte et je vous aime, mais je
+ne crois pas que l'obéissance que je vous dois me force à faire le
+malheur de toute ma vie.
+
+--Des phrases que tout cela!
+
+--Non, ce ne sont pas des phrases, mais des réalités bien vraies, je
+vous le jure! Vous avez donné votre parole. Moi, j'ai donné mon coeur, je
+ne suis pas libre et je suis fiancée à un honnête homme que j'aime et
+qui m'aime. Je serais lâche en vous obéissant... O mon père!
+écoutez-moi, comprenez-moi, je l'aime, je l'aime! Ne faites pas le
+désespoir de ma vie entière. Je suis votre unique enfant, ne la perdez
+pas, ne la chassez pas de votre tendresse, parce qu'elle ne veut point
+se résoudre à mourir!
+
+--Mourir!
+
+--Je mourrais si j'étais à un autre que celui que j'ai choisi...
+
+--Des phrases! répéta M. Grégoire dont la colère grandissait à mesure,
+et pas autre chose.
+
+--Ah! vous êtes cruel.
+
+--Assez! Cette comédie a trop duré. Je veux que vous épousiez M. Robert
+Français. Vous l'épouserez!
+
+Fernande avait espéré toucher cet homme implacable, bien qu'elle connût
+la dureté de sa volonté.
+
+Mais elle comptait à tort sur sa tendresse paternelle. Cette tendresse,
+bien que réelle, ne pouvait pas arracher M. Grégoire à ses projets.
+
+Puis il ne croyait pas aux sentiments uniques et invincibles.
+
+Fernande aimerait son mari après le mariage, au lieu de l'aimer avant.
+Voilà tout. Mais quand la jeune fille vit que ses prières n'étaient de
+rien, et que son père se refusait à les écouter, elle se reprit à son
+amour, comme un homme qui se noie à une branche d'arbre, pour retrouver
+l'énergie suffisante à la lutte:
+
+--Mon père, vous vous trompez, si vous me croyez faible. Dieu m'est
+témoin que j'eusse été heureuse d'être toujours pour vous une fille
+docile. Mais vous voulez me tuer! J'aime un galant homme. Quelques
+instants avant que vous vinssiez ici, j'ai laissé tomber une main dans
+la sienne, en me fiançant à lui. C'est l'époux que je me suis choisi;
+c'est le seul que j'aurai.
+
+--Malheureuse!
+
+Si M. Grégoire avait gardé son visage colère et emporté, Fernande avait,
+de même, gardé son énergie.
+
+Mais elle crut lire de la douleur sur les traits de son père.
+
+Elle se jeta à genoux, couvrant sa main de baisers.
+
+--Ayez pitié de moi, mon père, s'écria-t-elle d'une voix que ses larmes
+rendaient déchirante; ne me forcez pas à vous désobéir. Rappelez-vous
+que je suis la fille de votre femme, la seule que vous ayez aimée! Ne me
+désespérez pas, ne me tuez pas! Je l'aime, je l'aime... Ah! ne me
+séparez pas de lui... Je vous en supplie, mon père!
+
+M. Grégoire la repoussa brusquement.
+
+Elle tomba, dans le choc, le front sur le parquet du salon, et resta la
+tête couchée, pleurant et sanglotant.
+
+Il eut comme un éclair de remords, comme une lueur de sensibilité, en
+voyant la prostration de cette belle et chaste créature, sa fille,
+enfin!
+
+Mais l'orgueil reprit vite le dessus.
+
+--Relevez-vous, dit-il.
+
+Fernande obéit, essuyant les larmes qui inondaient son beau visage.
+
+--Je vous donne jusqu'à ce soir, jusqu'à demain même pour réfléchir.
+Mais que demain j'aie votre réponse.
+
+Il sortit, laissant Fernande seule.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, vers dix heures, la jeune fille jetait une mante sur ses
+épaules, ouvrait doucement la porte de la maison et se jetait dans la
+rue...
+
+
+
+
+XV
+
+LE TESTAMENT
+
+
+Jean de Kardigân demeurait à l'hôtel de France, sur le boulevard de
+Gand.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute pourquoi le jeune homme s'était décidé
+à y louer un appartement.
+
+Il conspirait.
+
+Or, un conspirateur doit avant tout éviter d'inspirer des soupçons à la
+police.
+
+C'est pourquoi il s'était résolu à se mettre lui-même, sous son vrai
+nom, sous la surveillance de cette police, qui inspecte toujours avec
+soin le livre des hôtels.
+
+Il rêva quelques instants, troublé, ivre de bonheur, avant de rentrer
+chez lui.
+
+Il allait, à travers les rues, répétant en lui-même ces paroles bénies:
+
+--Elle m'aime! elle m'aime!
+
+Elle l'aimait! Fernande, cette noble fille, en qui il avait deviné tant
+de vertus cachées, tant de chasteté, tant de grandeur!
+
+Fernande l'aimait!
+
+Il croyait porter écrite sur son visage l'ivresse intime qu'il
+éprouvait.
+
+Par instants il se reprochait d'avoir tant tardé à lui avouer ce qu'il
+ressentait. Puis venaient les projets d'avenir, ces projets qu'il est
+plus doux de concevoir, peut-être, que de réaliser.
+
+Il ne sentait pas le froid, son coeur battait à rompre sous l'émotion
+charmante de ce pur sentiment qui rend meilleur, et qui grandit l'âme
+assez haute pour l'éprouver.
+
+Il revint chez lui vers neuf heures du soir; celui qui lui aurait
+demandé s'il avait dîné l'aurait fort étonné.
+
+Jean ne comprenait pas, dans cette exaltation première, qu'il pût
+exister au monde d'autres préoccupations que son amour.
+
+Son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. Il les ouvrit et les
+lut, sans même déchiffrer les lignes.
+
+Pourtant, un peu de raison lui vint.
+
+Il se dit qu'avant de songer à cet amour qui était toute sa vie, il ne
+devait pas oublier son devoir.
+
+Il avait une correspondance importante à mettre en ordre. Il voulut
+s'astreindre au travail; mais ses idées n'étaient pas assez nettes pour
+que ce travail pût aboutir. Il rejeta ses papiers, et ouvrit une valise
+de voyage, dans laquelle était enfermé ce qu'il avait de précieux.
+
+Jean se sentait trop absorbé; il lui fallait quelques heures de sommeil
+pour que son cerveau fût libre de concevoir autre chose que Fernande.
+
+Or, il gardait, comme un livre aimé, qu'on aime à consulter souvent, le
+testament où son père avait tracé pour lui ses dernières volontés.
+
+Quand il sentait fléchir sa force, quand le doute attaquait son âme, il
+lisait ce testament, dans lequel le vieux gentilhomme avait laissé
+l'empreinte puissante de sa foi rigide et de sa croyance forte.
+
+Ce soir-là, Jean était mécontent de lui.
+
+Il s'accusait de négliger la mission sacrée dont il s'était chargé; il
+avait besoin de se retremper dans son devoir.
+
+Voici quel était le testament de M. de Kardigân, ou plutôt quels
+enseignements il adressait à son fils, dans ce code d'honneur et de
+noblesse:
+
+«Mon fils, vous devez avant tout aimer votre patrie. N'oubliez pas que
+vous avez deux maîtres: le roi de France et Dieu. Vous devez servir ces
+deux maîtres, car c'est votre devoir.
+
+Aux temps où vous vivrez, un Kardigân ne doit jamais hésiter en face de
+ce devoir. Vous entendrez parler de vérités nouvelles. On vous dira
+qu'un gentilhomme a d'autres missions que d'adorer ce qui est vaincu, et
+qu'il est plus profitable d'adorer ce qui est vainqueur. Ceux qui
+parlent ainsi mentent, mon fils. Ils mentent deux fois: au passé et à
+l'avenir.
+
+Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il
+est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien
+de commun entre vous et ceux qui ont renversé le roi.
+
+Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de
+les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de
+faire commerce avec eux; mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
+filles, ni aucun des leurs. Car s'il en était autrement, je sortirais de
+ma tombe pour vous maudire!
+
+Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez
+plus de frère. Qu'il soit chassé de votre coeur, comme je l'ai chassé de
+notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En
+mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car
+Dieu ne pardonne pas,--il oublie. Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne
+peux pas oublier.»
+
+Jean s'absorba dans la lecture de ces lignes inflexibles, où M. de
+Kardigân mourant avait voulu tracer pour son fils les vérités humaines,
+éternelles à ses yeux.
+
+L'heure passait, et le jeune homme ne s'en apercevait pas. Il entendit
+sonner onze heures du soir, étonné qu'il fût si tard.
+
+Il s'apprêtait à quitter son cabinet de travail pour rentrer dans sa
+chambre à coucher, quand son domestique vint lui dire qu'une dame voilée
+demandait à lui parler.
+
+--Une dame?
+
+--Oui, monsieur le marquis. Je l'ai introduite dans le salon: elle prie
+M. le marquis de la recevoir.
+
+--Quel est son nom?
+
+--Elle a refusé de le dire.
+
+Jean alla dans son salon, et s'arrêta confondu en se trouvant en face de
+Fernande.
+
+La jeune fille était pâle, émue, tremblante.
+
+--Vous! vous! s'écria-t-il. Oh! mon Dieu, que s'est-il donc passé?
+
+En quelques mots elle lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre
+elle et son père.
+
+Jean écoutait, désespéré. Quel réveil!
+
+--O mon ami, si vous saviez tout ce que j'ai souffert! j'ai cru que
+j'allais mourir. Enfin, j'ai retrouvé assez de forces pour venir...
+
+--Fernande! Fernande! je vous aimais bien, mais il me semble que
+maintenant je vous aime mille fois plus encore, puisque vous souffrez!
+
+--Je tremblais en me voyant seule dans la rue. Je n'osais avancer. Enfin
+j'ai eu l'idée d'arrêter une voiture et de donner l'adresse que vous
+m'aviez indiquée. Maintenant que je suis ici, écoutez-moi: mon père m'a
+donné jusqu'à demain pour lui faire ma réponse; cette réponse, c'est à
+vous de la dicter.
+
+--A moi?
+
+--Oui, à vous. Je viens vous dire: M'aimez-vous assez pour m'épouser
+malgré mon père? Voudrez-vous pour votre femme d'une fille rebelle?
+
+--Vous, rebelle, quand vous écoutez votre coeur, quand vous m'aimez?
+
+--Réfléchissez, mon ami. Je ne veux pas que vous cédiez à un mouvement
+de votre coeur. Réfléchissez!
+
+--Réfléchir, moi? A quoi, Fernande? Je vous aime et vous m'aimez: voilà
+tout ce que je sais. Aujourd'hui nous nous sommes fiancés. Pourquoi
+irions-nous briser ces fiançailles?
+
+--Vous avez raison, mon ami. Mon coeur me dictait la même réponse qu'à
+vous; mais avant de la transmettre à mon père, je voudrais être certaine
+que je ne faillirais pas à vos yeux.
+
+--Vous, faillir à mes yeux, Fernande!
+
+--Merci, ami. Je suis forte maintenant.
+
+Elle se leva.
+
+--Qu'allez-vous faire? demanda Jean.
+
+--Je retourne chez mon père, car je sais ce que je dois lui répondre.
+J'ai dix-neuf ans. Dans deux ans, je serai majeure. Vous m'attendrez
+deux ans?
+
+--Je vous le jure!
+
+--Alors, adieu!
+
+--Adieu!
+
+--Oui, car je ne vous reverrai plus avant le jour où nous pourrons être
+unis à jamais!
+
+O noblesse de ces coeurs purs et loyaux! Ils s'adoraient, et Jean n'avait
+même pas voulu baiser la main de la jeune fille.
+
+--Si vous voulez me rendre heureux, mon amie, dit-il au moment où elle
+allait se retirer, écrivez-moi quelquefois, et pensez à moi toujours!
+
+Mais votre père ne cèdera-t-il pas? Faudra-t-il donc que nous perdions
+deux ans de bonheur!
+
+--Lucien Grégoire n'a jamais cédé. Jadis, quand il était représentant du
+peuple, on l'appelait l'intraitable... Adieu!
+
+--Adieu, Fernande!
+
+Mais il n'eut pas la force de la laisser partir ainsi. Il mit un genou
+en terre et lui baisa la main.
+
+--Fernande, je le répète, nous sommes fiancés. Je vous engage ma foi,
+mon honneur et ma vie!
+
+--J'accepte, dit-elle, car je vous engage mon amour!
+
+Elle disparut, rapide et légère, laissant dans le coeur de Jean une
+tristesse âpre.
+
+--Deux ans! il faut attendre deux ans!
+
+Eh bien, soit! ne l'attendrais-je pas avec joie sept années comme Jacob?
+N'est-ce pas ma vie, tout ce que j'ai de bon et de fort?
+
+Il revint à sa chambre à coucher et s'assit, rêveur, à sa table de
+travail, où le testament de son père était resté déplié.
+
+On sait que la correspondance du marquis était jetée sur cette table.
+
+Son oeil tomba sur un des journaux à moitié ouverts que son domestique
+lui avait apportés sur un plateau d'argent.
+
+--Son nom! murmura-t-il.
+
+Il venait de lire dans une colonne du journal le nom du père de
+Fernande. Il fit sauter la bande et lut:
+
+«Lucien Grégoire...» Oui, c'est bien lui.
+
+«M. Lucien Grégoire, ancien représentant du peuple, est porté par les
+comités de la Côte-d'Or pour les prochaines élections. M. Lucien
+Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort de Louis
+XVI...»
+
+Jean se leva d'un bond.
+
+Il vit le testament.
+
+--C'est un régicide! s'écria-t-il.
+
+
+
+
+XVI
+
+LE COMBAT DE L'AMOUR ET DU DEVOIR
+
+
+Il y eut un moment de violente stupeur, pendant lequel Jean crut être le
+jouet d'un rêve affreux.
+
+--Non! c'est impossible! murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur le
+journal où il venait de déchiffrer les lignes révélatrices. Je me
+trompe: j'aurai mal lu...
+
+Il reprit:
+
+«M. Lucien Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort du
+roi...»
+
+--Un régicide!... et c'est son père!...
+
+Cinq minutes se passèrent, pendant lesquelles le marquis de Kardigân fut
+la proie d'un trouble profond.
+
+Mais à la fin, comme un homme qui secoue soudain l'étreinte d'une
+hallucination, il se leva, et jetant la feuille publique loin de lui,
+avec colère:
+
+--Et que m'importe! Sais-je seulement si ce journal dit vrai? Un
+régicide? Le crime a été commis par le père et non par la fille! De quel
+droit irais-je la rendre responsable? Pourquoi ferais-je porter à cet
+ange le poids de ce lourd héritage? D'ailleurs, je l'aime! J'ai toujours
+accompli mon devoir; quand j'étais soldat, mes chefs n'ont jamais eu
+qu'à faire mon éloge. Qui oserait dire que je ne suis pas un honnête
+homme, parce que j'épouserais la femme que j'aime, la femme dont je suis
+aimé?
+
+Puis elle se mariera contre la volonté de cet homme. Ce n'est pas lui
+qui me la donne, c'est elle qui se donne librement et volontairement.
+
+C'est dit: je l'épouserai. Tous ces maudits qui ont vendu leur roi comme
+Judas a vendu son Dieu, sont bien oubliés aujourd'hui. Nul n'y songe:
+personne ne connaît plus les noms qu'ils ont portés. Ils ont disparu,
+écrasés sous l'infamie qu'ils avaient commise!
+
+Un régicide! Mais la France entière est régicide!
+
+N'a-t-elle pas permis que son roi fût détrôné, fût exilé? N'a-t-elle pas
+permis qu'on brisât les traditions du passé?
+
+J'épouserai Fernande: je l'aime!
+
+Il se tut, secoué par l'angoisse qui, peu à peu, étreignait son coeur.
+
+--Oui, je l'épouserai! J'ai donné ma vie à la cause sainte que je
+défends: je n'ai pas donné mon amour! J'ai promis de répandre mon sang:
+je n'ai pas promis de torturer mon coeur. Qu'on prenne cette vie, qu'on
+fasse couler ce sang; mais mon amour est à moi: je le garde!»
+
+Il se tut une seconde fois.
+
+La pâleur envahissait son visage. Celui qui l'aurait vu eût compris
+qu'il démentait en lui-même les paroles prononcées par ses lèvres.
+
+Un rude combat se livrait dans ce coeur déchiré: l'éternel combat de
+l'amour et du devoir.
+
+--Elle m'a sauvé, murmura-t-il. Je me rappelle ce jour-là. Son premier
+regard m'a conquis. J'ai compris, en la quittant, que j'étais
+irrémédiablement à elle. Depuis, jamais ma pensée n'a tenté de
+s'échapper, quand elle se portait sur ce doux visage à peine entrevu
+quelques heures.
+
+J'ai rêvé d'elle, je me faisais une vie dont elle aurait la moitié, et
+jamais je n'ai espéré un bonheur dont elle n'eût pas eu sa part. Elle
+seule m'a soutenu dans mes découragements. Je n'avais plus rien: mon
+père, mes frères, ma soeur... ils étaient tous morts!...
+
+Assez de phrases. Ma décision est prise irrévocablement.
+
+Cet homme veut qu'elle en épouse un autre. Je n'aurai donc pas la honte
+de voir son nom au bas de l'acte qui m'unira pour toujours à sa fille.
+
+D'ailleurs, j'attendrai: il faut que j'attende. Elle a dix-neuf ans.
+Qu'il vive ou qu'il meure, pour moi ce n'est de rien. Je ne le connais
+pas, je ne veux pas le connaître!
+
+Jean était debout. Il semblait avoir de la répugnance à rester assis à
+cette table où il travaillait d'habitude.
+
+Pourtant, un aimant invincible l'y ramenait sans cesse.
+
+Le testament de M. de Kardigân était ouvert comme il l'avait laissé.
+
+Il prit machinalement le papier et lut tout haut ce qu'il avait lu tout
+bas une heure auparavant:
+
+«Vous ne devez jamais vous livrer aux concessions du siècle. Il est des
+hommes que vous devez haïr...
+
+Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de
+les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de
+faire commerce avec eux. Mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
+filles, ni aucun des leurs.
+
+Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous
+maudire!»
+
+«--O mon père! homme inflexible, coeur de bronze! ô mon père, si tu
+voyais les tortures de ton enfant, tu aurais pitié de lui!»
+
+Il se laissa retomber, assis et la tête dans ses mains, brisé par sa
+douleur.
+
+Mais cette faiblesse fut passagère. Il se releva, reprenant avec
+amertume:
+
+«De quel droit a-t-il engagé ma vie? De quel droit m'a-t-il condamné à
+la solitude, à la souffrance? J'aime Fernande, et je n'en aime pas une
+autre. C'est à elle que je veux lier ma destinée!...
+
+Pourquoi discuterais-je tant avec moi-même? Si je me sentais réellement
+dans le vrai, pourquoi me soumettrais-je à cette torture de lutter
+contre mon père mort?
+
+Si j'ai raison, pourquoi irais-je chercher des arguments auxquels je ne
+crois pas? Pourquoi oserais-je me mentir à moi-même, au point de renier
+tout mon passé?
+
+Je suis lâche!
+
+La vérité est une: pas de détours! Ce serait une faute que d'épouser
+Fernande... Une faute? Peut-être un crime!
+
+Le commettrai-je, ce crime? Je ne veux plus ergoter avec ma conscience!
+Elle n'est pas en repos. Elle me parle; dois-je l'écouter?»
+
+Il se tut de nouveau, puis, il reprit avec un désespoir croissant:
+
+«--J'ai bien dit! j'étais lâche! En l'épousant, je suis frappé de la
+malédiction de mon père: je deviens criminel. Notre famille a toujours
+porté le front haut. Et pour que ce nom n'eût aucune souillure, le jour
+où mon frère a déshonoré ce nom, on le lui a arraché comme à un indigne!
+
+Mieux vaut les paroles franches!
+
+Épouserai-je Fernande malgré mon serment, malgré mon père, malgré ma
+conscience? Faillirai-je à la tâche que je me suis imposée?
+
+Ah! j'aurai beau plaider avec moi-même, ma cause est mauvaise, je ne la
+gagnerai pas!»
+
+Les larmes le suffoquaient. Il éclata en sanglots. Sa douleur contenue
+éprouva ce soulagement qui commence le repos.
+
+«--Non, je ne t'épouserai pas, Fernande! dit-il d'une voix sourde. Non,
+je ne te donnerai pas un époux déshonoré à ses propres yeux, ô ma douce
+fiancée!
+
+Tu ne sauras jamais jusqu'à quel point je t'ai aimée! Tu ne sauras
+jamais de combien d'adoration et de respect était faite ma tendresse
+pour toi!
+
+Et toi, mon père, sois content de ton fils. Tu lui appris, quand tu
+vivais, qu'un homme de ma maison doit sacrifier, non-seulement sa vie,
+mais encore son bonheur!
+
+Je donnerai ce bonheur à la cause à laquelle tu m'as voué. De ce
+jour-là, je ne m'appartenais plus, et je n'avais pas le droit de
+m'arracher à la terrible logique des faits accomplis...»
+
+Les larmes le reprirent.
+
+«Je suis bien faible devant ma souffrance! murmura-t-il; je devrais
+plutôt penser à la sienne... penser au désespoir de cette pauvre enfant
+qui m'aime et qui avait reçu ma parole...
+
+Haut le coeur, Kardigân! cela a trop duré. Il faut que demain tout soit
+rompu entre nous... demain, car le devoir l'emporte, cette nuit... et
+demain l'amour serait le plus fort peut-être!»
+
+Il prit la plume et recopia entièrement le testament de son père.
+
+Puis, il résolut de briser le dernier lien qui le tenait encore attaché
+à cette passion funeste.
+
+Il regarda une feuille de papier blanc et se dit que quelques lignes de
+lui allaient creuser entre Fernande et son amour un fossé qui ne serait
+jamais comblé.
+
+«--Fernande, je vous envoie les derniers renseignements que m'a laissés
+mon père mourant.
+
+Lisez, mon amie. Quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le
+courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime,
+Fernande. En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et
+j'ai des sanglots au coeur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais
+que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en
+mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon
+amour ne m'ordonnait aussi de vivre.
+
+Je n'ai eu que votre image dans le coeur, que votre nom sur les lèvres
+depuis le premier jour où je vous ai vue...
+
+Aujourd'hui tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que
+mon sang à ceux que je sers: je me dois tout entier. Mon père m'a donné,
+je n'ai pas le droit de me reprendre.
+
+Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le
+veut pas... Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous
+écrivant, je m'étais promis!... Non, je vous aime, Fernande, je vous
+aime, et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini...
+Soit! mais sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où
+j'ai mis tout ce que j'ai en moi!
+
+Adieu!
+
+JEAN.
+
+Quand le jeune homme eut terminé cette lettre, il la mit sous enveloppe,
+en y joignant la copie qu'il avait faite du testament de son père. Il
+ferma l'enveloppe et y apposa son cachet.
+
+Puis il sonna son valet de chambre:
+
+--Vous porterez cette lettre demain matin, dit-il.
+
+Quand il se retrouva seul, seul, en face de son espoir adoré, qui
+n'était plus qu'une ombre, et de son avenir noir, il tomba à genoux:
+
+--Seigneur, mon Dieu, s'écria-t-il, vous m'avez donné la force de me
+désespérer: donnez-moi celle de supporter ce désespoir!
+
+Dieu l'exauça.
+
+Jean aperçut les lettres qu'on lui avait apportées, et qu'il avait
+négligé de lire.
+
+--Ah! tu te révoltes, coeur faible, dit-il. Je te dompterai par la
+fatigue et par le travail.
+
+Et il s'enfonça dans son labeur, encore saignant des coups du combat
+terrible dont il était sorti vainqueur.
+
+
+
+
+XVII
+
+L ESPIONNE
+
+
+Le dîner de M. Saincaize était des plus brillants. Quand les convives se
+trouvèrent réunis autour de la table du maître de la maison, il eût
+fallu être bien blasé sur les joies de ce monde pour ne pas admirer la
+réunion d'hommes distingués qui y avaient pris place.
+
+En dehors des principaux chefs du parti légitimiste, quelques
+illustrations littéraires étaient présentes.
+
+Mais celle qui attirait tous les regards était madame de Sergaz.
+
+Elle rayonnait.
+
+Sa toilette, fort simple, était une robe de velours noir uni,
+décolletée; sur ses épaules nues étincelait une rivière de diamants.
+
+Tous les yeux étaient fixés sur elle, car l'empire de la beauté est et
+sera toujours irrésistible.
+
+On eût dit que madame de Sergaz ne s'apercevait pas des hommages muets
+et de l'admiration des personnes qui l'entouraient. Elle restait froide
+et silencieuse comme une statue grecque impassible devant ses
+adorateurs.
+
+Henry de Puiseux, son voisin, obtenait seul quelques paroles d'elle.
+
+Encore étaient-ce des paroles banales, sans importance.
+
+Au reste, le jeune gentilhomme s'occupait fort peu du plus ou moins
+d'importance des phrases prononcées par madame de Sergaz. Il ne
+l'écoutait pas, se contentait de la regarder parler, quand d'aventure
+elle daignait desserrer les lèvres.
+
+Il était absolument sous le charme.
+
+Un observateur attentif eût remarqué le léger frémissement qui agitait
+la belle baronne à certains moments.
+
+L'un des convives, le célèbre M. de Balzac, alors dans tout l'éclat de
+ses débuts, ne perdait pas de vue madame de Sergaz, et notait chacun des
+mouvements instinctifs qui trahissaient l'émotion de la belle créature.
+
+Il n'y avait guère de silencieux autour de cette table, en dehors
+d'Henry de Puiseux, d'Honoré de Balzac et de madame de Sergaz. Henry,
+parce qu'il regardait; Balzac, parce qu'il pensait; la baronne, parce
+qu'elle réfléchissait.
+
+A la fin du dîner, les convives passèrent dans les salons. Henry donnait
+le bras à sa voisine. A cette époque, il y avait encore «des salons.»
+Cette expression aura bientôt disparu de la langue, aujourd'hui que les
+hommes ont l'habitude de quitter les femmes en sortant de table pour
+aller au fumoir.
+
+Ce qui est à la fois poli et agréable: le progrès!
+
+--Vous m'avez autorisé à aller vous voir, madame la baronne, dit Henry.
+J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop si j'use de la permission?
+
+Madame de Sergaz fixa sur le jeune homme son regard clair et froid:
+
+--Je ne puis que vous répéter la phrase de ma lettre, monsieur,
+reprit-elle. Je serai toujours heureuse de vous voir.
+
+Ou avait remarqué la cour assidue faite par Henry à la baronne; et même,
+l'un des convives observa que madame de Sergaz pourrait bien ne pas y
+être indifférente.
+
+--Eh bien! cher romancier, dit Berryer à Balzac, que pensez-vous de
+cette belle dame?
+
+--Ma foi, cher monsieur, vous m'interrogez sur une chose qui me
+préoccupe depuis le commencement du dîner.
+
+--Vraiment!
+
+--C'est comme cela.
+
+Deux ou trois personnes s'approchèrent du grand écrivain et du grand
+orateur. Une causerie entre Balzac et Berryer, ce devait être
+merveilleux!
+
+L'auteur de la _Comédie humaine_ baissa un peu la voix, subitement. Mais
+la baronne avait d'un mouvement rapide rapproché son fauteuil du cercle
+formé à quelques pas d'elle; et, tout en paraissant prêter une attention
+soutenue à ce que lui disait de Puiseux, elle ne perdait, en réalité,
+aucune des paroles d'Honoré de Balzac.
+
+--Vous serez bien étonné quand je vous communiquerai mon opinion,
+continua celui-ci.
+
+--Étonné?
+
+--Certes, oui!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est, évidemment, tout à fait l'opposé de la vôtre.
+
+--Allez toujours!
+
+--Selon moi, le corps seul de madame de Sergaz est parmi nous ce soir.
+La pensée, l'âme sont ailleurs.
+
+--En vérité!
+
+--Vous raillez? vous avez tort. Je ne me trompe pas. Regardez cet oeil
+froid, qui ne s'allume que par éclairs; regardez cette lèvre comprimée,
+et le sourire glacial qui glisse sur elle sans l'éclairer! Enfin, vous
+pourriez compter les paroles qu'elle a prononcées! Or, quand une femme
+est muette, c'est qu'elle a au coeur ou une crainte, ou une angoisse, ou
+une ambition.
+
+Madame Saincaize se mit à rire.
+
+--Et autrement? demanda-t-elle.
+
+--Autrement, madame, répliqua de Balzac en s'inclinant devant la
+maîtresse de la maison, il n'y a pas d'exemple qu'une femme se taise!
+
+On se récria, on contredit, on approuva: bref, l'idée du romancier
+célèbre fut vivement discutée.
+
+Madame de Sergaz, l'objet de cette étrange théorie, était demeurée
+impassible.
+
+Cependant, elle eut comme une lueur de colère quand Balzac ajouta:
+
+--Maintenant, auquel de ces trois sentiments est-elle livrée?
+Choisissez!
+
+--Votre avis, à vous?
+
+--Oh! mon avis...
+
+--Nous vous en prions...
+
+--Eh bien, selon moi, ce n'est sûrement pas l'amour.
+
+--Pourquoi?
+
+--Encore un «pourquoi?» dit Balzac en riant.
+
+--Dame! mon cher, vous nous parlez par énigmes: or, le rôle des énigmes
+est d'être toujours interrogées.
+
+--Vous avez raison.
+
+--Alors, parlez: nous écoutons.
+
+--Ce n'est pas l'amour, continua Balzac, presque à voix basse, attendu
+que l'amour donne aux visages humains une douceur, une sérénité qu'on ne
+voit pas sur celui de la baronne. Une femme qui aime a des émotions
+subites, irraisonnées. Examinez madame de Sergaz, vous n'en lirez pas
+une sur ses traits...
+
+A ce moment, madame de Sergaz se retourna.
+
+--Vous avez parfaitement raison, M. de Balzac, dit-elle.
+
+On se regarda. Elle avait tout entendu.
+
+--Je n'aime pas, continua-t-elle; mon mari est mort. Maintenant, vous
+avez parlé de crainte et d'angoisse? La crainte, je ne la connais pas;
+quant à l'angoisse, c'est possible. J'ai perdu un enfant que j'adorais,
+et j'y pense toujours.
+
+La baronne avait prononcé cette phrase avec une vérité de diction que
+lui eût enviée une comédienne de profession.
+
+Elle impressionna ceux qui l'entendirent.
+
+Madame de Sergaz se leva:
+
+--Excusez-moi, chère madame, dit-elle à madame Saincaize, je suis forcée
+de me retirer.
+
+Au moment où elle allait sortir du salon, elle entendit une personne qui
+disait:
+
+--Il y a une réunion ici, ce soir?
+
+--Oui, lui répondit-on.
+
+Elle n'eut pas l'air d'avoir saisi la pensée de cette demande et de
+cette réponse.
+
+Madame Saincaize l'accompagna dans l'antichambre, où la baronne
+s'enveloppa de sa sortie de bal et rabattit le capuchon sur sa tête.
+
+--Jacques, dit la maîtresse de la maison, faites avancer sous la
+marquise la voiture de madame la baronne.
+
+Madame Saincaize salua une dernière fois la jeune femme et rentra au
+salon. Alors madame de Sergaz toucha le bras du laquais qui s'appelait
+Jacques et qui l'escortait respectueusement dans l'escalier.
+
+Cet homme s'arrêta, étonné.
+
+--_Charles!_ murmura-t-elle.
+
+--_Marie_, répondit le valet, qui comprenait à peine ce qui se passait.
+
+--Allez m'attendre au coin de la rue, dit-elle.
+
+Trois minutes après, madame de Sergaz faisait signe au domestique, resté
+dans l'ombre d'une porte cochère, de s'approcher du coupé qui
+stationnait au coin de la rue.
+
+--Vous savez que vous devez m'obéir?
+
+--Oui, madame.
+
+--Bien. Dans trois quarts d'heure je serai de retour ici. Vous
+m'attendrez et vous m'introduirez dans l'hôtel.
+
+--Oui, madame.
+
+--Il y aura ce soir une réunion. Où est le cabinet de votre maître?
+
+--Au premier étage.
+
+--Où pouvez-vous me placer pour que j'entende tout ce qui s'y dira?
+
+--Dans la bibliothèque.
+
+--Personne n'y entrera?
+
+--Je la fermerai à clef, et je la garderai. Si on me la demande, je
+dirai qu'elle est perdue.
+
+--Bien; mais n'oubliez pas: dans trois quarts d'heure.
+
+La baronne,--ou plutôt Jacqueline Morel (car le lecteur l'a déjà
+reconnue sans doute), fit un geste, et le coupé partit. Quarante-cinq
+minutes plus tard, une voiture jetait sur le trottoir une femme vêtue
+d'un costume d'ouvrière. C'était elle.
+
+Jacques était au rendez-vous. Il l'accosta.
+
+--La réunion a-t-elle commencé?
+
+--Non, madame.
+
+--Bien. Allons vite.
+
+Le valet fit entrer l'espionne dans la cour de l'hôtel, et prit
+l'escalier de service. Jacqueline le suivait.
+
+Parvenu au premier étage, il s'arrêta, prêtant l'oreille pour entendre
+le moindre bruit. Mais cette partie de la maison était déserte.
+L'escalier de service était désert. Il ouvrit une porte qui conduisait à
+l'appartement de M. Saincaize.
+
+--Venez, dit-il.
+
+Tous les deux se glissèrent à travers deux chambres inhabitées, où M.
+Saincaize serrait ses livres et ses papiers.
+
+--Voici la bibliothèque, dit Jacques.
+
+--Bien.
+
+Il introduisit Jacqueline Morel dans cette pièce attenante, en effet, au
+cabinet où devaient se réunir ceux qu'elle devait espionner.
+
+Elle attendit une demi-heure environ; puis un jet de lumière passa entre
+les fentes de la porte; elle distingua le bruit des paroles et des
+pas...
+
+La réunion allait commencer.
+
+
+
+
+XVI
+
+EXPLICATIONS
+
+
+La réunion fut longue.
+
+En effet, Jean de Kardigân était arrivé quelques instants après le
+départ de Jacqueline Morel, apportant un message qui lui était parvenu
+le matin même.
+
+Le jeune homme avait passé une nuit sans sommeil: c'était la seconde.
+
+Enfoncé dans son travail, il avait forcé son esprit à se distraire de sa
+pensée constante en l'astreignant à un rude labeur.
+
+Au matin seulement, il s'était endormi.
+
+A midi, il avait reçu à son réveil le document dont il venait
+d'apprendre la teneur à ses amis.
+
+Ce document, qui n'a jamais été publié en France, croyons-nous, était la
+minute de l'acte de régence, qu'un mois plus tard, le 27 janvier 1832,
+Charles X devait dater d'Edimbourg.
+
+Le voici:
+
+«M..., chef de l'autorité civile dans la province de..., se concertera
+avec les principaux chefs pour rédiger et publier une proclamation en
+faveur de Henri V, dans laquelle on annoncera que Madame, duchesse de
+Berry, sera régente du royaume pendant la minorité du roi, son fils, et
+qu'elle en prendra le titre à son entrée en France; car telle est notre
+volonté.
+
+_Signé_ CHARLES.»
+
+Cette pièce, dont tous les assistants comprenaient la haute
+signification et l'extrême gravité, fut accueillie par deux opinions
+bien opposées.
+
+Ainsi que trois jours auparavant, dans la maison de la rue du Petit-Pas,
+M. Saincaize, aidé cette fois de MM. de Breulh et Hyde de Neuville, se
+prononça carrément pour l'attente.
+
+Berryer resta neutre.
+
+Comme la réunion avait plutôt l'aspect d'une causerie que d'une
+assemblée politique, personne ne présidait.
+
+Il en résultait que les conversations étaient générales, et que l'on
+s'entendait difficilement.
+
+Pourtant M. Saincaize, en sa qualité de maître de maison, réclama un peu
+de silence.
+
+Le digne homme avait une observation à présenter:
+
+--La guerre est donc décidée? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, répliqua Jean.
+
+Henry de Puiseux ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur.
+
+M. Saincaize avait le don de toujours l'exaspérer.
+
+--Définitivement? appuya-t-il.
+
+Le marquis de Kardigân s'inclina de nouveau d'une manière affirmative.
+
+--Cependant, l'avis du comité de Paris...
+
+--Sa Majesté a cru devoir passer outre.
+
+--Pourtant, l'avis du comité de Paris!
+
+Henry de Puiseux laissa échapper une exclamation:
+
+--Il me semble, monsieur, qu'on vous avait expliqué que telle était la
+volonté du roi! dit-il avec hauteur.
+
+M. Saincaize ne se tenait pas pour battu.
+
+--Pardon, pardon..., comme vous y allez. Il me semble, à moi, que l'avis
+du comité de Paris...
+
+Il n'avait qu'un argument, mais il le répétait, par exemple!
+
+Berryer fit un pas en avant.
+
+--Nous avons arrêté, dit-il, que nous accepterions la décision de Sa
+Majesté, comme devant trancher le différend. Le roi veut la guerre. Va
+pour la guerre!
+
+Somme toute, ce n'était pas là le but de la réunion.
+
+Les principaux légitimistes qui la composaient voulaient s'entendre
+avant de partir chacun pour leurs provinces.
+
+Le lecteur se rappelle qu'un double soulèvement devait avoir lieu: l'un
+à Lyon et dans le midi en général; l'autre dans l'ouest.
+
+Or, comme l'insurrection devait éclater du 1er au 15 mai, il fallait
+qu'on eût le temps de la préparer des deux côtés.
+
+Ces chefs comptaient effectuer leur départ dans la semaine, de Puiseux
+et Pierre Prémontré pour la Vendée; Henri de Bonnechose pour les
+départements situés au-dessus de la Loire; Jacques Dervieux pour Angers,
+et Maurice de Carlepont pour Toulouse et Marseille.
+
+Or, Jean de Kardigân avait, en outre, la mission de leur remettre, avant
+qu'ils quittassent Paris, la clef des noms dont ils devaient s'appeler
+entre eux, et le mot de passe des correspondances.
+
+Voici quelle était cette clef que nous donnons entièrement, afin de ne
+pas égarer le public, quand, dans le cours de cette histoire, nous
+serons obligé d'y avoir recours:
+
+ Ma tante.
+MADAME........................................ Mathurine.
+ Petit-Pierre.
+
+ Le voisin.
+Le maréchal de Bourmont....................... Laurent.
+
+N. de Maquillé................................ Bertrand.
+
+M. Terrien.................................... Coeur-de-Lion.
+
+Marquis de Kardigân........................... Jean-Nu-Pieds.
+
+Henry de Puiseux.............................. Petit-Bleu.
+
+Pierre Prémontré.............................. Pascal.
+
+Louis Surville................................ Feuille-de-Chêne.
+
+H. de Bonnechose.............................. Vol-au-Vent.
+
+M. Clouët..................................... Saint-Amand.
+
+Jacques Dervieux.............................. Antoine.
+
+Cadoudal...................................... Bras-de-Fer.
+
+Cathelineau................................... Le Jeune.
+
+Charette...................................... Gaspard.
+
+Maurice de Carlepont.......................... Achille.
+
+M. Hébert..................................... Doineville.
+
+Mademoiselle Stylite de Kersabiec (demoiselle
+d'honneur et amie de la princesse)............ Françoise.
+
+D'Autichamp................................... Marchand.
+
+De Coislin.................................... Louis Renaud.
+
+Dans les lettres qu'ils s'adresseraient entre eux, les soldats d'Henri V
+avaient ordre de s'appeler toujours les uns les autres par leurs noms de
+guerre.
+
+Quant à la clef diplomatique, elle était dans les vingt-quatre lettres
+de ces deux mots: _le gouvernement provisoire_.
+
+Jacqueline Morel entendait tout cela.
+
+Elle surprenait un à un tous les secrets de ces héros qui allaient
+risquer leur vie dans un élan sublime, ignorant que la police était là,
+aux aguets, épiant leurs moindres paroles, leurs moindres gestes!
+
+Une chose surtout frappa Jacqueline Morel: c'est que les deux clefs,
+celle des noms de guerre et celle des lettres, furent remises à Henry de
+Puiseux.
+
+Le jeune gentilhomme devait les conserver jusqu'à son départ.
+
+Quelques minutes avant la fin de la réunion, Jacques, le valet de
+chambre traître, vint dire tout bas à l'espionne:
+
+--Partez, madame, on pourrait vous surprendre.
+
+En effet, il était prudent peut-être de se retirer.
+
+Mais au lieu de suivre Jacqueline pendant qu'elle s'enfuit à travers les
+corridors de l'hôtel Saincaize, expliquons en quelques mots à nos
+lecteurs comment la veuve de l'ouvrier de Lille avait pu jouer son rôle
+de baronne.
+
+A la mort de M. le marquis de Rieux, décédé quelques mois auparavant, la
+police avait mis la main sur les papiers qu'il laissait.
+
+On ne sait jamais ce qui peut arriver. Puis, M. de Rieux ayant joué un
+certain rôle politique, il pouvait être bon de se prémunir contre des
+accusations posthumes.
+
+M. Jumelle ayant à dresser une batterie anti-légitimiste, n'avait pas
+hésité.
+
+Il résolut de construire un roman de toutes pièces, par lequel il
+arriverait à introduire parmi les légitimistes un traître sans qu'ils
+s'en doutassent.
+
+Le traître devint une _traîtresse_, parce que le sous-chef de la police
+politique avait Jacqueline Morel sous la main et tenait à l'utiliser.
+
+Puis il vaut toujours mieux agir au moyen d'une jolie femme, surtout
+quand elle est douée de grands moyens de séduction.
+
+Voici donc comment s'y prit l'intelligent M. Jumelle pour arriver à ses
+fins.
+
+Il fit copier l'écriture du marquis de Rieux par un faussaire auquel on
+promit sa grâce, et il composa un certain nombre de lettres qui
+recommandaient chaudement madame la baronne de Sergaz à plusieurs amis
+du feu marquis.
+
+Il poussa le soin et l'habileté jusqu'à faire faire du papier semblable
+à celui dont se servait le vieux gentilhomme, papier à couronne et à
+chiffre identiques.
+
+Puis il lança en avant Jacqueline Morel.
+
+La ruse était grossière, mais simple.
+
+Et en police, comme en toutes choses, ce qui est simple réussit
+fatalement.
+
+M. Jumelle avait une seule carte contre lui dans cette partie qu'il
+jouait si délibérément: c'était que la veuve de l'ouvrier manquât de la
+distinction nécessaire pour remplir le personnage d'une grande dame.
+
+Mais M. Jumelle connaissait ce mot de Rivarol, ce Gustave Claudin du
+XVIIIe siècle:
+
+«Toute femme, si humble qu'elle soit, saura toujours monter ou
+descendre, selon que vous la conduirez en haut ou en bas.»
+
+Il savait que, s'il affublait Jacqueline d'un nom aristocratique, d'une
+rivière de diamants et d'une robe de velours, il ne viendrait à personne
+l'idée de croire que la baronne de Sergaz n'existât point.
+
+Surtout, si elle se présentait dans le parti légitimiste, apportant
+généreusement son offrande à la guerre.
+
+Or, les cinquante mille francs que la jeune femme avait remis à Berryer
+avaient été pris, purement et simplement, sur les fonds particuliers du
+ministère de l'intérieur, au chapitre: Dépenses secrètes.
+
+Quant à Jacques, c'était un de ces agents de sous-ordre comme, durant
+tout le règne de Louis-Philippe, la police en eut dans les maisons
+qu'elle craignait.
+
+On pourrait retrouver dans les pièces politiques de 1830 à 1835 environ,
+et de 1844 à 1848, un certain nombre de dénonciations faites contre
+leurs maîtres par des domestiques que la police avait attachés à leur
+service.
+
+Il fallait donner ces explications au lecteur pour qu'il pût saisir,
+sans être arrêté désormais, les divers incidents de notre drame.
+
+Les royalistes se séparèrent.
+
+Au moment où Jean de Kardigân et Henry de Puiseux allaient quitter
+l'hôtel, il fut convenu entre eux et leurs amis que toutes les
+communications relatives à l'insurrection de Vendée seraient transmises
+à celui-ci, puis, qu'il devait se rendre, sous peu de jours, dans cette
+province.
+
+--Grand Dieu! qu'as-tu? demanda Henry à son ami, quand ils furent seuls,
+et qu'il vit la figure ravagée du marquis.
+
+--Ah! si je te disais!
+
+--Mais quoi?
+
+--Attends, tu sauras tout.
+
+
+
+
+XIX
+
+UN AMI INATTENDU
+
+
+Mais Henry de Puiseux ne voulait pas attendre.
+
+Il était impatient de savoir quel drame nouveau envahissait l'existence
+de son ami.
+
+--Mon cher Jean, dit-il, j'en suis bien fâché, mais tu vas me faire le
+plaisir de me conter immédiatement ta petite histoire.
+
+--Henry!
+
+--Fâche-toi si tu veux! cela m'est, parbleu! bien égal. J'entends que tu
+n'aies pas de secrets pour moi.
+
+--Des secrets!
+
+--Tu en as, et de terribles, encore, continua Henry, dont la voix devint
+plus douce, de mordante qu'elle était d'abord.
+
+--Tu as raison.
+
+--Eh! mon Dieu, ne t'ai-je donc pas deviné facilement? Je connais la
+vie, Jean; je la connais plus que toi, car elle m'a éprouvé souvent, et
+sous mon masque de gaieté, je cache des angoisses dont nul ne sait le
+compte. Aussi, je peux te consoler et te conseiller. Parle, ami, parle
+sans crainte; et laisse-moi être un peu ton frère, puisque tu as perdu
+les tiens!
+
+Les deux jeunes gens avaient quitté à pied l'hôtel de M. Saincaize. Ils
+marchaient lentement et gagnaient l'appartement de de Puiseux, qui était
+voisin de M. Saincaize.
+
+Ils ne rompirent de nouveau le silence que lorsqu'ils furent assis, au
+coin du feu, dans cette chambre, où nous avons déjà introduit le
+lecteur.
+
+--Couriol, dit Henry à son valet de chambre, comment va l'enfant?
+
+On sait que, jusqu'à sa guérison, Jacquelin Morel devait demeurer chez
+M. de Puiseux.
+
+--Bien, monsieur.
+
+--Il dort?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous pouvez vous retirer.
+
+Couriol sortit.
+
+--Parle, maintenant, reprit Henry, nous sommes seuls; personne ne peut
+nous entendre, et nous avons toute une nuit à nous.
+
+Bien que Jean eût déjà parlé à son ami de cette jeune fille qu'il
+aimait, il l'avait fait avec peu de détails.
+
+Le marquis de Kardigân reprit les choses de haut.
+
+Il raconta cette pure histoire d'amour que nous connaissons, commencée
+par un jour d'émeute et finie par une nuit de désespoir.
+
+De Puiseux était violemment ému.
+
+Ce drame si simple et en même temps si poignant lui tirait des larmes
+des yeux.
+
+Quand Jean en vint à ce combat de l'amour et du devoir, où il avait dû
+subir de si terribles assauts, de Puiseux se leva, et, par un mouvement
+spontané, il se jeta au cou du marquis:
+
+--Bravo, Jean! dit-il.
+
+--Tu m'approuves?
+
+--Si je t'approuve? Je t'admire! Tu es grand par le coeur comme par la
+loyauté; par le courage comme par l'honneur! Crois-tu donc que beaucoup
+de gens seraient capables d'un pareil sacrifice, si fort au-dessus de
+l'énergie humaine? Je t'admire, et je te le répète, parce qu'il est
+beau, à une époque comme la nôtre, de voir un gentilhomme français jeter
+le gant ainsi à tout ce qui est tortueux et bas!
+
+Henry s'arrêta.
+
+Le visage de Jean s'était contracté sous l'effet de la cuisante douleur
+qu'il ressentait.
+
+--Ah! tu es bien malheureux!
+
+--Malheureux? Affreusement. Je vois noir! J'ai l'âme tordue! Pense à
+cela! Ceux que j'aime, je n'ai pas le droit de les aimer! Ceux qui
+m'aimaient sont morts! Je me demande par instants si je n'ai pas une
+fatalité implacable acharnée après moi. Si je n'avais pas ma foi en mon
+Dieu, ma foi en mon roi, qui me soutient et me réconforte, j'en
+arriverais au désespoir!
+
+--Ami, dit Henry, je te demande pardon. Je t'ai promis de te consoler,
+j'ai eu tort. Tu es inconsolable.
+
+--Oh! oui, inconsolable!
+
+--Dieu est bon, Dieu est juste, vois-tu. A chaque créature humaine, il a
+donné sa part de souffrances à subir. Mais à côté de ces souffrances, il
+a mis ce baume souverain qu'on appelle le temps. Espère.
+
+--Je suis las de l'espérance.
+
+--Pleure, alors.
+
+--Je n'ai plus de larmes.
+
+--Il ne te reste plus qu'un secours: la prière. Prie!
+
+--Oui, et que Dieu m'entende!
+
+Il se faisait tard.
+
+Cette confidence avait pris deux heures environ.
+
+Au moment où Jean allait quitter son ami pour revenir à son hôtel, il
+eut comme une arrière-pensée.
+
+--Conduisez-moi auprès de l'enfant, dit-il.
+
+Henry le regarda, étonné.
+
+Mais, sans le questionner, il ouvrit la porte qui donnait de sa chambre
+à coucher dans le salon, et le traversa pour entrer avec le marquis dans
+la pièce où Jacquelin était couché.
+
+L'enfant dormait.
+
+Il était réellement beau à voir, avec ses longs cheveux, que sa mère
+avait laissé grandir par coquetterie.
+
+Il tenait sa tête appuyée sur son bras replié, et il souriait dans son
+sommeil.
+
+Peut-être rêvait-il à celle à qui on l'avait brutalement arraché.
+
+--Pauvre petit! murmura Jean.
+
+Et il l'embrassa au front.
+
+«--Laissez venir à moi les petits enfants!» a dit le Christ.
+
+Il a voulu ainsi enseigner aux hommes tout ce que l'enfance a de grand
+et de sacré.
+
+Jean ressentit le contre-coup de ce charme qu'exhale ce qui est jeune,
+frais et pur.
+
+L'innocente créature était comme une consolation vivante que Dieu jetait
+sur les pas du marquis.
+
+Il le devina.
+
+--Je l'aimerai, lui, au moins, pensa-t-il.
+
+Cette âme, toute sevrée de tendresse, ce coeur dévoué privé de
+dévouement, rêva de se faire un compagnon de cette innocente créature
+abandonnée.
+
+Il rêva de l'emmener avec lui, dans la lande bretonne, au bord de cet
+océan qui pleure éternellement.
+
+--Tiens... je pars, dit-il tristement; je ne voudrais pas rester trop
+longtemps ici...
+
+Vingt minutes après, le marquis arrivait à son hôtel.
+
+Une surprise l'y attendait.
+
+Son valet de chambre lui dit qu'un homme était là, qui voulait lui
+parler.
+
+--Un homme?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous ne deviez pas le recevoir. Comment! à trois heures du matin!...
+
+--Que monsieur le marquis m'excuse, reprit le domestique, mais cet homme
+est venu plusieurs fois dans la soirée. Quand je lui ai dit que monsieur
+ne rentrerait que très-avant dans la nuit, il a déclaré qu'il
+attendrait.
+
+--Ah! comment se nomme-t-il?
+
+--Je lui ai demandé son nom; il a refusé de me le dire, sous prétexte
+que M. le marquis ne le connaissait pas.
+
+--Quelle personne est-ce?
+
+--Un ouvrier.
+
+Jean faisait toutes ces questions, parce qu'il se méfiait, avec raison,
+de ce que la police pouvait diriger contre lui.
+
+Ses méfiances furent encore excitées par les quelques paroles que venait
+de dire le valet de chambre.
+
+Néanmoins, il se résolut à entrer dans le salon, où était l'inconnu.
+
+Celui-ci était assis au coin de la cheminée où brûlaient les restes d'un
+feu presque éteint.
+
+Jean lui jeta un rapide regard.
+
+Il ne l'avait jamais vu.
+
+Pourtant, cet ouvrier (il était facile de le reconnaître à sa blouse de
+travail) inspirait de la confiance par sa mine ouverte, ses yeux clairs
+et intelligents.
+
+M. de Kardigân devina qu'il était en face d'un homme, et que, si cet
+homme était son ennemi, il serait, en tout cas, un ennemi loyal.
+
+--C'est à monsieur le marquis de Kardigân que j'ai l'honneur de parler?
+dit l'ouvrier en apercevant le marquis.
+
+--Oui, monsieur; et je suppose que, pour que vous m'ayez ainsi attendu
+jusqu'à une pareille heure de nuit, il faut que vous ayez à me faire
+part de choses graves.
+
+--Très-graves, en effet.
+
+L'ouvrier parlait d'une voix ferme.
+
+Le domestique, un peu inquiet de laisser son maître à trois heures du
+matin, seul avec un homme inconnu, était resté debout à la porte du
+salon.
+
+--Je voudrais parler... à vous seul, continua l'ouvrier.
+
+Tout cela intriguait Jean.
+
+Au reste, son visiteur inconnu lui plaisait, par un je ne sais quoi de
+franc qui se devinait en lui à première vue.
+
+Puis qu'importait?
+
+Jean n'était pas de ceux qu'une crainte ou un danger peut arrêter.
+
+--Laissez-nous, dit-il au domestique.
+
+Il s'éloigna.
+
+Les deux hommes, l'homme de la noblesse, l'homme du peuple, étaient
+seuls, en face l'un de l'autre: et c'eût été un spectacle curieux que
+d'examiner ainsi ces deux types des deux grandes expressions de la
+société moderne.
+
+Lamartine a parlé, dans un vers fameux, de la différence qui existe
+entre ces races distinctes d'origine, l'une portant dans ses veines le
+sang rouge du Gaulois, l'autre le sang bleu du Franc.
+
+Le Gaulois et le Franc étaient en présence.
+
+Chacun d'eux combattait les dieux de l'autre; et cependant ils sentaient
+réciproquement que quelque chose de caché les unissait déjà.
+
+En effet, si l'ouvrier et Jean ne se connaissaient pas de visage, le
+premier avait joué un rôle influent dans la vie du second.
+
+--Vous rappelez-vous, monsieur le marquis, dit-il, cet ouvrier qui se
+trouvait, le 30 juillet 1830, chez le citoyen Grégoire?
+
+--Si je me le rappelle? Il m'a sauvé la vie! Il se nomme Jérôme Hébrard.
+
+--C'est moi.
+
+Jean serra la main de Jérôme.
+
+--Avez-vous besoin de moi, par bonheur?
+
+--Non, monsieur, je vous remercie. Je vous apporte une lettre de
+mademoiselle Fernande.
+
+--Dieu! Elle est donc en danger?
+
+--Oui... en danger, mortel...
+
+
+
+
+XX
+
+LE COMMENCEMENT DE LA LUTTE
+
+
+L'avant-veille, en quittant son fiancé, Fernande était rentrée chez elle
+un peu rassurée.
+
+Elle venait de voir Jean. La vue de celui qu'elle aimait suffisait à lui
+donner des forces.
+
+Et pourtant elle tremblait à la pensée de la lutte qu'elle allait être
+obligée de supporter contre son père, non à cause des violences qu'elle
+avait à craindre, mais parce que son père devenait son ennemi, et que,
+par devoir, elle l'aimait et le respectait.
+
+La voiture qui l'avait amenée au boulevard de Gand traversait rapidement
+Paris pour la conduire à l'Arc de Triomphe: elle songeait.
+
+Dans sa loyauté native, dans sa pureté immaculée, elle n'avait même pas
+eu l'idée qu'elle pût commettre une action répréhensible en allant chez
+celui qu'elle considérait comme devant être son mari. D'ailleurs, les
+dangers n'existent que pour ceux qui les connaissent.
+
+Comment, elle qui avait grandi dans l'ignorance du mal, pouvait-elle le
+craindre?
+
+Elle s'attendait à trouver la maison endormie.
+
+Son père l'avait élevée à sa façon, la laissant parfaitement libre. Il
+s'était trouvé que l'enfant à qui il avait donné toute licence, était
+une honnête créature. Mais une femme vicieuse eût été perdue et jetée
+dans la mauvaise voie.
+
+Donc, Fernande devait croire que son retour passerait inaperçu, comme
+son départ.
+
+Elle ouvrit la porte cochère avec la clef qu'elle avait sur elle et
+monta rapidement à sa chambre.
+
+Quelle ne fut pas sa surprise en y voyant son père qui l'attendait!
+
+M. Grégoire se leva froidement en apercevant Fernande.
+
+--D'où venez-vous, dit-il, à une pareille heure, seule, dans les rues?
+
+Le vieux conventionnel savait parfaitement que sa fille ne pouvait rien
+avoir fait de mal. Il connaissait trop la pureté de Fernande pour la
+soupçonner. Mais il devinait en partie ce qui avait eu lieu, et cette
+résistance ouverte à ses ordres le révoltait.
+
+Elle ne mentait jamais.
+
+Souvent, quand elle était enfant, elle avait mieux aimé être punie que
+de se sauver par un mensonge.
+
+Et Dieu sait que la punition était sévère pour elle: sa mère ne venait
+pas l'embrasser, le soir, dans sa chambre!
+
+Aussi, M. Grégoire savait que sa fille lui répondrait la vérité.
+
+Si elle ne voulait pas lui raconter ce qui s'était passé, elle se
+tairait; mais à coup sur elle ne mentirait pas.
+
+Fernande pâlit un peu à cette demande de son père.
+
+Mais elle comprit que, dans la voie douloureuse où elle était entrée,
+elle ne devait reculer devant rien.
+
+--Je viens de voir celui à qui je me suis fiancée, mon père, dit-elle.
+
+Bien que M. Grégoire fût préparé à cette réponse, il ne s'attendait pas
+à ce qu'elle fût aussi catégorique.
+
+--Vous avez osé me désobéir!...
+
+--Mon père, continua doucement la jeune fille, je vous ai averti de ce
+que je croyais mon devoir. Je vous respecte trop pour vous mentir. J'ai
+voulu parler à l'homme dont je porterai le nom, après l'arrêt inflexible
+qui est sorti de votre bouche.
+
+--Et que lui avez-vous dit?
+
+Elle se tut.
+
+--Vous ne m'entendez pas?...
+
+--Mon père...
+
+--Répondez, je le veux!
+
+--Je lui ai raconté tout ce qui s'était passé entre nous, et je l'ai
+prié d'attendre deux ans, parce que dans deux ans je serai libre.
+
+M. Grégoire sentit que, s'il restait encore quelques instants auprès de
+sa fille, et surtout s'il continuait à l'interroger, il ne pourrait pas
+rester maître de lui.
+
+--C'est bien, dit-il.
+
+Et il sortit.
+
+Fernande s'agenouilla sur ce prie-Dieu que Jean de Kardigân avait
+remarqué lorsqu'elle l'avait enfermé dans sa chambre, pour l'arracher à
+la fureur des révolutionnaires, et elle éleva sa douleur vers Dieu, puis
+elle se coucha.
+
+Mais le sommeil ne venait pas.
+
+Elle avait devant les yeux l'image de son père courroucé; des frissons
+inconscients s'emparaient d'elle, la secouant de la tête aux pieds. Elle
+eut cette espèce de délire qu'on ressent pendant la crise, alors que les
+idées ne sont pas effacées complètement par le sommeil et gardent, au
+contraire, ce vague des choses indéfinies.
+
+C'était l'heure où Jean se trouvait en face de son terrible sacrifice;
+l'heure où celui qu'elle aimait luttait avec la douleur, comme Jacob
+avec l'ange, cette image éternelle de l'homme terrassant ses passions.
+
+Ah! si elle avait pu savoir qu'au moment où elle se débattait contre
+l'insomnie, où elle cherchait en vain à trouver un sommeil qui la
+fuyait, sa vie, sa destinée se jouaient dans le coeur de l'homme qu'elle
+avait choisi!
+
+Aux premières lueurs du soleil, vers huit heures du matin, elle put
+prendre un peu de repos. A dix heures, elle s'éveilla.
+
+Elle se hâta de se lever et de s'habiller, brisée par cette nuit
+d'insomnie.
+
+Son habitude, chaque jour, était de se lever à la première heure. Elle
+employait sa matinée à entendre la messe d'abord et ensuite à visiter
+les pauvres.
+
+Voyant l'heure avancée, elle craignit d'arriver trop tard; mais,
+néanmoins, elle voulut accomplir ses devoirs quotidiens.
+
+Elle fit demander à son père s'il pouvait la recevoir.
+
+M. Grégoire lui fit répondre qu'il l'attendait.
+
+--Vous allez sortir lui dit-il, en voyant qu'elle avait mis un mantelet
+et un chapeau.
+
+--Oui, mon père, comme d'habitude. Mais je venais vous souhaiter le
+bonjour.
+
+--Je vous remercie. Vous pouvez quitter votre chapeau. Vous ne sortirez
+pas.
+
+--Vous avez besoin de moi?
+
+--Non.
+
+--Alors, mon père, je vous demanderai la permission d'aller faire mes
+prières accoutumées.
+
+--Je vous la refuse.
+
+Fernande ne comprenait pas encore.
+
+Elle crut naïvement que son père voulait reprendre avec elle la
+conversation brutale commencée la veille. Ne lui avait-il pas,
+d'ailleurs, donné vingt-quatre heures de réflexion! Il voulait une
+réponse, sans doute.
+
+--Vous ne sortirez pas aujourd'hui.
+
+--Vous ne voulez pas?...
+
+--Ni demain, ni les autres jours.
+
+--Mon père!...
+
+--Je vous fais savoir ma décision. Assez!
+
+--Je vous en supplie... Mon père!...
+
+--Assez, vous dis-je! Suis-je le maître, oui ou non? Il me semble que
+j'ai le droit de faire dans ma maison et de ma fille ce qu'il me
+convient.
+
+Elle salua le vieillard et remonta chez elle.
+
+A l'heure du déjeuner, elle descendit.
+
+--Il est venu une lettre pour vous, Fernande, lui dit-il. La voici.
+
+C'était la lettre de Jean.
+
+M. Grégoire n'avait pas voulu l'ouvrir.
+
+--Vous me connaissez, continua-t-il. Il ne m'a pas plu de savoir ce
+qu'elle contenait; seulement, vous ne la lirez qu'après me l'avoir
+donnée vous-même. Il ne me convenait pas de briser le cachet d'une
+lettre à vous adressée.
+
+--Cette lettre... vous voulez!...
+
+--Je la lirai, ou vous ne la lirez pas.
+
+--J'obéis, mon père.
+
+Elle s'approcha du feu qui brillait dans la cheminée, et y brûla la
+lettre.
+
+Pauvre enfant! si elle s'était doutée de ce que contenait ce frêle
+papier!
+
+Elle versa quelques larmes en regardant la flamme monter joyeusement
+dans l'âtre à cet aliment nouveau qui lui était jeté.
+
+Mais elle ne voulut pas qu'on pût voir cette faiblesse d'un instant.
+Elle se détourna et en effaça toutes traces sur son visage.
+
+Le repas fut silencieux.
+
+Au moment où il allait se terminer, la porte cochère de la maison
+résonna sur ses gonds.
+
+Un domestique vint annoncer à M. Grégoire qu'une personne le demandait.
+
+--Restez ici, Fernande, dit le conventionnel à sa fille; j'aurai besoin
+de vous tout à l'heure.
+
+Elle frémit, devinant que la personne qui venait d'arriver était l'homme
+auquel son père voulait la marier.
+
+Tout la confirmait dans cette idée, d'abord cette prison où on
+l'enfermait, ensuite le sourire de joie que M. Grégoire avait emporté
+aux lèvres en la quittant.
+
+En effet, dix minutes plus tard, elle fut invitée par son père à se
+rendre au salon.
+
+Debout, appuyé sur la cheminée, elle aperçut un jeune homme de
+vingt-quatre ans, de haute taille, pâle et distingué, qui tressaillit
+faiblement en la voyant.
+
+--Monsieur Robert Français, ma fille, dit M. Grégoire.
+
+Elle chancela presque, mais sa force lui revint aussitôt.
+
+Elle allait à la bataille. Si elle était victorieuse, son bonheur était
+sauf; si elle se laissait vaincre, sa vie entière était perdue.
+
+M. Robert Français avait une figure belle et énergique, bien qu'un peu
+triste.
+
+Une fine moustache brune couvrait sa lèvre, et la bouche découvrait,
+quand il souriait, des dents très blanches.
+
+Il paraissait, sinon bon, au moins loyal et homme d'honneur.
+
+Les yeux foncés et brillants indiquaient une nature habituée à regarder
+en face.
+
+Fernande résolut d'aller droit au danger. Au reste, son père semblait
+vouloir laisser l'explication inévitable se faire librement entre les
+deux jeunes gens.
+
+Il sortit.
+
+Alors elle s'avança vers M. Robert Français et lui dit d'une voix ferme:
+
+--Monsieur, on veut que je sois votre femme. J'ai besoin de vous parler
+sans détours.
+
+Le jeune homme s'inclina:
+
+--Mademoiselle, répondit-il, je suis à vos ordres...
+
+
+
+
+XXI
+
+ROBERT FRANÇAIS
+
+
+Il y eut un moment de silence entre Robert Français et Fernande avant
+que la conversation s'engageât.
+
+Tous les deux devinaient qu'elle serait grave, et que l'explication
+souhaitée par la jeune fille amènerait un résultat important. Fernande
+s'assit, et, d'un geste plein d'une noblesse sans pareille, elle fit
+signe à Robert de s'asseoir également.
+
+--Monsieur, dit-elle, mon père m'a appris la recherche dont vous
+m'honorez. Je sais qu'après m'avoir vue chez des amis communs, vous avez
+demandé à M. Grégoire de vous accorder ma main...
+
+Elle s'arrêta, et un flot de sang qui afflua à son coeur la fit
+subitement pâlir. Robert Français comprit cette émotion, et fut lui-même
+impressionné du trouble que révélait le visage agité de la jeune fille.
+
+--Quand mon père m'eut fait part de sa réponse, quand j'eus examiné la
+décision qu'il avait prise de vous accepter pour gendre, je lui ai avoué
+le secret de mon coeur: il ne m'a pas écoutée!
+
+Je respecte et j'aime mon père, monsieur, mais j'ai souvent souffert de
+son implacable volonté, qui ne tolère ni refus ni résistance. Alors,
+devant sa résolution formelle de ne pas avoir pitié de moi, je me suis
+décidée à m'adresser à vous, et à vous dire:
+
+«Monsieur, je ne vous aime pas; monsieur, je ne suis pas libre.»
+
+Robert Français s'attendait peu à cette franchise. Il fronça légèrement
+le sourcil, car il est toujours pénible de s'entendre dire de pareilles
+choses.
+
+Pourtant il se contint.
+
+Fernande, elle, avait fermé les yeux, rougissant après cet aveu.
+
+Voyant que M. Français gardait toujours le silence, elle crut devoir
+continuer:
+
+--Que me reste-t-il à vous apprendre, monsieur? dit-elle d'une voix plus
+lente. J'aime, et je suis aimée. Je me croyais libre, j'ai engagé ma
+foi. J'ai juré à celui que j'ai choisi de n'être à nul autre si je
+n'étais pas à lui. Il a reçu le serment que j'ai fait, serment que Dieu
+a entendu et a béni. Faut-il que je sois parjure? Faut-il qu'il me
+méprise et me haïsse?...
+
+Elle s'interrompit encore.
+
+--Son mépris! sa haine! Ah! j'aimerais mieux mourir!
+
+Jusqu'alors Fernande avait parlé avec une froideur calculée..
+
+Mais elle mit tant d'âme, tant de désespoir dans cette dernière phrase,
+que Robert Français frissonna en l'entendant prononcer.
+
+--Continuez, mademoiselle, murmura-t-il, je vous écoute.
+
+--Que vous dirai-je encore, monsieur? reprit-elle en relevant son front.
+Après le pénible aveu que vous venez de recevoir, je n'ai plus qu'à me
+taire et à attendre votre décision.
+
+--Ma décision?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je ne vous comprends pas, mademoiselle!
+
+--Vous ne me comprenez pas?...
+
+Robert Français se leva et la regarda fixement.
+
+Puis, d'une voix tremblante:
+
+--Vous m'avez fait un aveu; permettez-moi de répondre à votre confiance
+par un aveu semblable. Vous m'avez dit que vous ne m'aimiez pas, et que
+vous en aimiez un autre; je vous dis, moi, mademoiselle, que je vous
+aime profondément, passionnément.
+
+Fernande pâlit et recula instinctivement son fauteuil, comme pour
+s'éloigner de celui qui lui parlait ainsi.
+
+Mais Robert Français avait deviné la révolte intérieure de la jeune
+fille. Il reprit avec une dignité suprême:
+
+--Ne craignez rien! Il ne sortira pas un mot de mes lèvres que vous ne
+puissiez entendre. Je n'ai jamais compris l'amour sans le respect.
+Comment pourrais-je donc en manquer envers vous? Je vous aime depuis le
+premier jour où je vous ai vue. Vous ne savez pas cela, vous ne pouvez
+pas le savoir; votre père l'ignore, car ces mystères du coeur doivent
+rester cachés à tous.
+
+Je vous ai vue chez des amis communs, croyez-vous? Détrompez-vous!
+
+La nuit de ce bal où M. Ducraissy m'a présenté, je vous connaissais
+depuis longtemps,--depuis longtemps, six mois, une éternité, quand on
+aime! Comment pouviez-vous le savoir? je ne m'étais jamais montré à
+vous!
+
+Vous alliez souvent porter des secours à une pauvre vieille femme, que
+son fils, tué sur une barricade en 1830, avait laissée sans pain.
+
+Je vous ai rencontrée pendant que vous accomplissiez votre oeuvre
+d'angélique bonté. J'ai lu sur votre visage tous les dévouements, tous
+les sacrifices.
+
+Puis, peut-être, j'ai appris à vous aimer... Ceux à qui je parlais de
+vous me racontaient tous une noble action accomplie.
+
+Le soir où j'ai désiré vous être présenté, vous n'étiez plus une
+étrangère pour moi, si moi j'étais toujours un étranger à vos yeux.
+
+Je savais que votre vie se passait entre la charité et la prière... Je
+vous aimais déjà ardemment, quand mon nom a pour la première fois frappé
+votre oreille, et nous avions des pensées communes que vous ignorez
+encore...
+
+Voilà l'aveu que je voulais vous faire, mademoiselle, afin de vous
+montrer que mon amour ne date pas d'hier, et que depuis longtemps mon
+coeur était entièrement À vous!
+
+Mille sentiments opposés avaient agité Fernande en écoutant Robert.
+
+Elle s'attendait si peu à une révélation pareille!
+
+Elle restait confondue. L'homme qui parlait ainsi, l'homme qui cachait
+en lui tant de sentiments délicats, devait être une nature élevée,
+capable de comprendre.
+
+Aussi le premier sentiment qu'elle éprouva fut une joie profonde.
+
+Robert Français ne voudrait pas l'épouser malgré elle.
+
+Elle ne pensait pas que le malheureux devait souffrir. Il y a toujours
+de l'égoïsme dans le coeur humain, même dans le meilleur.
+
+Le jeune homme sentit qu'après ce qu'il venait de dire, Fernande devait
+être gênée. Il voulut néanmoins tenter de la toucher davantage.
+
+Car il prenait pour une émotion vraie le trouble qu'il lisait sur le
+visage de mademoiselle Grégoire.
+
+S'il avait su!
+
+--Oui, je souffre, reprit-il. Vous comprenez maintenant, mademoiselle,
+quelle torture j'ai endurée quand vous m'avez avoué tout à l'heure la
+vérité.
+
+Vous brisiez mon rêve sans pitié! Ce que vous me disiez me rejetait
+brutalement hors de mes espérances.
+
+J'ai toujours été malheureux, mademoiselle. Des fous ceux qui prétendent
+qu'il faut être riche pour être heureux!
+
+--Le nom que je porte n'est pas le mien; mon père m'a chassé de sa
+famille, m'a arraché le nom de mes ancêtres parce que je défendais le
+peuple quand lui défendait le roi!
+
+J'ai un frère... un frère qui vit, et pour lequel je suis mort! Un frère
+qui m'a oublié et qui a froidement accepté l'héritage de haine que mon
+père lui a légué en mourant.
+
+Alors, me trouvant seul en ce monde, j'ai regardé autour de moi. J'ai vu
+des indifférents. L'amitié m'a trahi; je me suis promis de garder toute
+ma tendresse pour celle qui serait ma femme. Je m'étais promis en même
+temps que, cette compagne, je la choisirais avec un soin jaloux, et que
+je pourrais lui vouer toute ma vie...
+
+Ah! c'était la destinée qui me condamnait d'avance. Celle que je
+désirais me repousse; et je ne peux même plus espérer l'amour.
+
+La figure de Robert Français respirait un abattement qui toucha la jeune
+fille. Si le premier sentiment avait été de l'égoïsme, le second fut de
+la pitié.
+
+Pour comprendre ce que souffrait Robert, elle n'avait qu'à s'interroger
+elle-même: son coeur pouvait répondre.
+
+--Ah! vous avez demandé pitié à votre père, prononça-t-il avec amertume.
+Croyez-vous que je n'aie pas le droit de demander pitié moi aussi?
+
+Croyez-vous que le plus à plaindre de nous deux ne soit pas moi?
+
+Est-ce que l'amour d'une jeune fille, d'un enfant, peut se comparer à
+l'amour d'un homme? Connaît-elle la vie et sait-elle à quels engagements
+elle se livre le jour où elle devient fiancée?
+
+Il s'interrompit, une animation étrange se lisait en lui. Il se
+promenait à grands pas à travers le salon, sans même s'apercevoir de la
+bizarrerie de cette attitude.
+
+Fernande, étonnée d'abord, ne tarda pas à être effrayée.
+
+Robert avait lentement perdu le calme qu'elle lui avait vu dans les
+premiers instants de leur entretien.
+
+Pourtant, elle fit un effort et dit:
+
+--Monsieur, je vous remercie d'avoir eu confiance en moi, comme moi
+j'avais eu confiance en vous. Hélas! maintenant je n'ose plus terminer
+l'aveu que j'avais commencé.
+
+Quand j'ignorais votre secret, je pouvais me décider à vous parler comme
+je comptais le faire; maintenant, cela ne m'est plus possible...
+
+Robert la regarda étonnée.
+
+--Mademoiselle...
+
+--Vous ne comprenez pas, monsieur?
+
+--Non, mademoiselle, et je vous supplie d'être aussi confiante que vous
+m'avez déjà fait l'honneur de l'être.
+
+--Je n'ose...
+
+--Je suis un galant homme, mademoiselle, dit-il lentement, et comme tel,
+vous pouvez tout me dire, et moi je puis tout entendre.
+
+Fernande leva les yeux sur Robert,--bien pâle, mais résolue.
+
+--Eh bien! monsieur, je m'adresse à votre loyauté, pour vous supplier de
+renoncer à moi.
+
+Le visage de Robert se décomposa.
+
+Une ardente colère se peignit dans ses yeux.
+
+--Renoncer à vous? Jamais! dit-il.
+
+Le tonnerre tombant aux pieds de Fernande l'eût moins épouvantée que
+l'exclamation furieuse du jeune homme.
+
+Il répéta avec emportement:
+
+--Je ne renoncerai pas à vous! et si vous n'êtes pas ma femme, je ne
+veux pas, au moins, que vous soyez la femme d'un autre!...
+
+
+
+
+XXII
+
+LE DANGER
+
+
+Fernande trembla.
+
+L'homme qu'elle avait devant les yeux depuis une heure se révélait sous
+un jour nouveau.
+
+--Quoi! je vous ai dit que je vous aimais! reprit Robert Français, et
+vous espérez que je vous abandonnerai! Je vous ai dit que depuis six
+mois je ne pensais qu'à vous, et vous avez pu croire que je renoncerais
+à mon rêve!... N'attendez pas de moi une générosité ridicule!... J'aime,
+voilà tout ce que je sais!
+
+Vous voir à un autre? Je préférerais que vous fussiez morte!
+
+Robert Français mit une telle expression dans la manière de prononcer
+cette phrase, que Fernande comprit bien que tout était fini pour elle.
+
+--Que vous ai-je donc fait? murmura-t-elle d'une voix brisée. Vous ne
+m'avez pas comprise. Si c'est moi qui refuse de vous épouser, mon père
+me poursuivra de sa volonté, de sa colère. Mais vous!... vous pouvez
+d'un seul mot me sauver et me rendre libre à jamais.
+
+--Comment! vous voulez que, non content d'être refusé par vous, j'aille
+encore!...
+
+--Vous m'aimez, monsieur, je vous crois. Vos paroles m'ont émue, et des
+paroles menteuses ne vont pas droit au coeur comme les vôtres ont été au
+mien! Vous avez souffert... Donc vous savez ce que c'est que la
+souffrance! Ayez pitié de la mienne!... Vous voyez, toute ma fierté
+tombe... Je deviens humble... Un mot de vous à mon père, et je suis
+sauvée!
+
+Robert Français détournait les yeux pour ne pas voir cette belle jeune
+fille qui l'implorait.
+
+Il sentait qu'une pareille supplication arriverait peut-être à le
+toucher, et il ne voulait pas être touché.
+
+Voyant que le jeune homme conservait son impassibilité, Fernande sentit
+sa fierté revenir. Elle eut honte d'être descendue jusqu'à la prière.
+
+--Eh bien, non, dit-elle, je ne vous demande rien! Il y a des âmes que
+la souffrance élève et purifie, la vôtre est de celles qui s'irritent et
+s'aigrissent. Soit! je serai victime, mais je ne serai plus humiliée.
+
+Vous m'avez vue venir à vous, suppliante, vous m'avez repoussée! Je ne
+descendrai pas plus loin. Mon père vous a accordé ma main; mais moi,
+monsieur, je vous la refuse!
+
+Fernande était redevenue la fière et courageuse jeune fille qui avait
+sauvé le marquis de Kardigân.
+
+Un sang généreux colorait son visage; son regard brillait, et sa lèvre
+tremblante indiquait qu'elle subirait tout plutôt qu'une volonté
+despotique et cruelle.
+
+Robert Français l'admirait.
+
+Mais l'impétueux jeune homme, au lieu d'ouvrir son coeur à la pitié,
+regrettait encore plus le sacrifice que le refus de Fernande lui
+imposait malgré lui.
+
+Avant qu'il eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit et M. Grégoire
+entra.
+
+Le vieux conventionnel était souriant; mais son sourire avait cette
+ironie glaciale des êtres qui ne croient à rien.
+
+Il s'était imaginé que sa fille repoussait le parti qu'on lui proposait,
+parce qu'elle ne connaissait pas Robert; et, ingénument, avec ce cynisme
+naïf des hommes comme lui, il était persuadé que M. Français gagnerait
+rapidement sa cause auprès de Fernande.
+
+Il arrivait donc, persuadé que tout était arrangé selon ses désirs.
+
+Mais le premier coup d'oeil qu'il jeta sur les deux jeunes gens l'avertit
+qu'il s'était abusé.
+
+--Mademoiselle Grégoire vous a-t-elle fait part de ses intentions?
+dit-il à Robert en se tournant vers lui.
+
+--Oui, monsieur.
+
+Le regard de M. Grégoire devint interrogateur.
+
+--Elle a refusé la demande que j'avais l'honneur de lui adresser.
+
+Le conventionnel laissa échapper un geste de colère.
+
+--Ayez l'obligeance d'aller m'attendre dans mon cabinet, monsieur,
+dit-il.
+
+Robert jeta un dernier regard à Fernande, et disparut...
+
+M. Grégoire prit violemment le bras de sa fille.
+
+--Cette comédie a assez duré, mademoiselle; il faut qu'elle ait une fin.
+J'entends que vous m'obéissiez.
+
+Fernande redressa de nouveau le front.
+
+--Non! dit-elle.
+
+--Vous refusez?
+
+--Je refuse!
+
+--Alors, malheur à vous!
+
+--J'accepte tout! et je m'attends à tout!
+
+--Non. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous réserve.
+
+Elle n'eut pas peur; c'était une nature trop vigoureusement trempée pour
+céder à ce sentiment vulgaire.
+
+Mais un léger frissonnement agita son corps, quand elle réfléchit aux
+dangers inconnus qui la menaçaient.
+
+Et Jean n'était pas là! et Jean ne viendrait pas la secourir! Pauvre
+femme! elle ignorait ce que son fiancé lui avait écrit dans sa nuit
+d'angoisse, elle ignorait qu'elle était seule désormais, et que celui en
+qui reposait toute son espérance s'entendait avec ses ennemis pour ne
+pas l'épouser!
+
+La décision de M. Grégoire était prête; il n'y avait plus à hésiter.
+
+Il jeta un regard suprême à sa fille, regard qui fit trembler la
+malheureuse Fernande, tant elle y lut de rage froide et concentrée.
+
+M. Grégoire sortit, la laissant seule.
+
+Un instant après, elle quitta le salon à son tour, pour regagner sa
+chambre à coucher; là au moins elle était libre, libre de prier et de
+pleurer.
+
+Le cabinet du conventionnel était situé en face du salon.
+
+En passant devant la porte, Fernande entendit des éclats de voix.
+C'était son père qui parlait. Sans doute, elle allait s'éloigner, quand
+un mot attira son attention.
+
+--Je l'enlèverai demain!...
+
+Elle comprit tout, et sa pensée embrassa aussitôt la portée de la
+résolution prise par M. Grégoire.
+
+Sans doute, le vieillard s'était dit qu'il ne pourrait pas dompter ce
+fier et hautain caractère, et il voulait arracher Fernande à son amour
+maudit, en l'arrachant à celui qu'elle aimait.
+
+L'instinct de la conservation fut plus fort dans son coeur que la volonté
+du devoir.
+
+Elle écouta...
+
+Malheureusement, les deux hommes parlaient tantôt à voix haute, tantôt à
+voix basse. Elle entendit imparfaitement...
+
+--L'aimez-vous? dit M. Grégoire brusquement quand il entra dans la
+chambre où l'attendait Robert Français.
+
+--Si je l'aime!
+
+--Ah! vous êtes bien dégénérés, vous, les hommes de la génération qui
+commence! De mon temps, pour accomplir ce qu'on voulait, on ne reculait
+devant rien!...
+
+Le jeune homme arrêta M. Grégoire du geste.
+
+--Monsieur, dit-il, parlons franc. Quand je vous ai demandé la main de
+votre fille, je vous ai dit quelle était ma position de fortune: j'ai
+cent mille livres de rente, pas de famille, pas d'obligations. Enfin,
+vous me connaissez, ou plutôt, vos frères, ceux qui, comme vous et moi,
+combattent pour la cause du peuple, me connaissent, et vous ont dit que
+l'on pouvait compter en tout temps sur mon courage et mon intelligence.
+Vous comprenez qu'il faut bien que je fasse ressortir ce que je vaux,
+puisque vous en doutez! Or, ce qui vous a décidé à accepter
+favorablement ma recherche, ce n'est pas ma fortune, vous êtes riche
+vous-même; ce n'est pas ma jeunesse, puisque je suis vieux avant l'âge;
+ni ma famille, puisque je n'en ai pas.
+
+Donc, vous aviez une arrière-pensée. Cette arrière-pensée était
+celle-ci: votre gendre devait apporter à votre ambition une somme
+d'influence et de pouvoir qui complétât la vôtre. Vous trouvez que je
+remplissais votre but: je le conçois.
+
+Mais moi, c'est une autre intention qui m'a guidé... J'aime votre fille!
+et il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour devenir son mari.
+
+Rien! entendez-vous?
+
+Donc, quoi que vous vouliez, je le ferai.
+
+--Vous êtes l'homme qu'il me faut.
+
+--Mademoiselle Fernande, séparée de celui auquel elle s'est fiancée,
+cessera de l'aimer.
+
+--Votre idée est la mienne. Je l'enlèverai demain.
+
+--Je n'aurais pas osé vous soumettre ce projet, monsieur, répliqua
+Robert Français, mais je l'approuve.
+
+--Demain, dans la nuit, je partirai avec elle.
+
+--Où irez-vous?
+
+--Je l'ignore encore...
+
+Les deux hommes continuèrent à parler bas. Il fut arrêté que Robert
+Français escorterait la chaise de poste à cheval, afin d'éviter qu'elle
+ne fût suivie.
+
+Il devait se trouver le lendemain à minuit à la porte de la maison.
+
+Fernande ne put entendre, nous l'avons dit, toute cette conversation.
+
+Elle comprit seulement que le lendemain soir M. Grégoire comptait
+l'arracher de Paris, comme s'il pouvait aussi l'arracher à ses
+souvenirs.
+
+Elle sentit alors tout le danger qu'elle courait.
+
+Comment prévenir Jean?
+
+Lui écrire?
+
+Qui porterait la lettre? Une consigne avait été donnée, sans doute, dans
+la maison. Ensuite, elle préférait ne pas faire connaître au vieillard
+que celui qu'elle avait choisi comme mari était un de ces royalistes
+qu'il haïssait de tout son fanatisme.
+
+La pauvre enfant, réfugiée dans sa chambre, réfléchissait avec ardeur. A
+qui pouvait-elle se fier? A qui pouvait-elle demander du secours?
+
+Elle se jeta sur son prie-Dieu. Elle savait bien que Dieu, ce
+consolateur des affligés, ne la laisserait pas abandonnée et sans
+secours.
+
+Tout à coup, elle jeta un cri de joie. Elle avait trouvé. Dieu avait
+entendu sa prière, sans doute, et lui envoyait la pensée qui la
+sauverait.
+
+Elle se rappela cet ouvrier qui lui avait dit:
+
+--Si vous avez besoin de Jérôme Hébrard, appelez-le.
+
+Jérôme lui avait donné son adresse, gardée par elle avec soin, comme si
+elle eût pu avoir la seconde vue de l'avenir.
+
+Il était ouvrier sellier, et demeurait rue Saint-Honoré, n°117.
+
+Elle prit une plume et écrivit:
+
+«Vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous à l'heure du péril. Eh
+bien! je suis en danger. Venez! je vous appelle!...
+
+FERNANDE GREGOIRE.»
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE MESSAGE
+
+
+Mais la lettre écrite, comment la ferait-elle parvenir?
+
+Là était la difficulté.
+
+Puisque M. Grégoire avait pris ses dispositions pour que sa fille ne pût
+sortir, sans doute il avait veillé à ce qu'elle ne pût écrire.
+
+Il est vrai qu'une lettre adressée à Jérôme Hébrard, ouvrier, arriverait
+plus facilement à son adresse qu'une lettre envoyée à Jean de Kardigân.
+
+Fernande n'avait jamais nommé à son père celui qu'elle avait choisi
+comme fiancé, celui auquel elle avait engagé sa foi; mais M. Grégoire le
+devinerait aussitôt.
+
+Tandis que nul soupçon ne lui viendrait quand il saurait que sa fille
+écrivait à un ouvrier connu de lui. Au reste, la pensée de M. Grégoire
+fut ce qu'elle devait être.
+
+Il s'imagina que Fernande envoyait un secours au jeune républicain. Ses
+habitudes charitables lui étaient connues, et il savait que nul n'avait
+jamais imploré en vain la générosité de la jeune fille.
+
+La lettre partit.
+
+Fernande calcula le temps matériel pour qu'elle parvînt à son adresse.
+
+Puis elle attendit impatiemment.
+
+Elle se rendait compte des retards qui pouvaient reculer le moment où
+elle verrait Jérôme Hébrard.
+
+Peut-être l'ouvrier n'était-il pas chez lui, peut-être ne rentrerait-il
+qu'à une heure assez avancée de la soirée?...
+
+La journée s'écoula ainsi. La servante qui avait porté la lettre revint
+au bout de deux heures. En effet, Fernande ne s'était pas trompée dans
+ses craintes: Jérôme était absent; il fallut qu'elle attendît encore.
+
+Comme tout être humain qui se voit menacé d'un péril prochain, elle
+s'imaginait que ce péril augmentait à mesure que les heures s'ajoutaient
+les unes aux autres.
+
+Enfin, à sept heures du soir, on vint lui dire que quelqu'un demandait à
+lui parler.
+
+Son coeur battit à rompre quand elle entendit annoncer celui qui allait
+servir de messager à sa douleur.
+
+Elle avait refusé de descendre pour partager le dîner de son père. M.
+Grégoire ne s'en était pas autrement préoccupé. Sa fille, étant
+prisonnière, ne pourrait communiquer avec personne. Cela lui suffisait.
+
+Enfin, Fernande se rendit au salon et se trouva en face de Jérôme.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+--Je vous remercie, mademoiselle, dit-il. Vous m'avez fait l'honneur de
+vous rappeler mes paroles. Je suis à vous entièrement.
+
+--Vous pouvez me sauver.
+
+--Vous sauver?
+
+--Oui.
+
+--Quoi, ce danger dont vous me parlez...
+
+--C'est un danger réel et terrible, hélas! Une tempête me menace; il
+dépend de vous de la détourner de mon front.
+
+--J'écoute, mademoiselle, et veuillez savoir que tout ce qu'un homme
+peut faire, je le ferai.
+
+--Vous rappelez-vous, la... la personne que j'avais cachée un jour
+dans...
+
+--Je me la rappelle.
+
+--C'est vers elle que je vous envoie.
+
+Fernande avait baissé les yeux instinctivement, et légèrement rougi en
+prononçant cette phrase. Il répugnait à cette exquise créature de livrer
+ainsi les secrets de son coeur à un étranger. Mais Jérôme Hébrard était
+un de ces enfants du peuple en qui la loyauté est à la hauteur du
+courage.
+
+Son visage ne trahit en rien le plaisir ou l'étonnement que Fernande
+venait d'éveiller en lui. Il se contenta de répondre:
+
+--Je le répète, mademoiselle, je suis à vos ordres.
+
+--Merci! dit-elle une seconde fois.
+
+Voici ce que j'attends de vous, reprit Fernande, M. le marquis de
+Kardigân demeure à l'hôtel de France, sur le boulevard de Gand. Je vous
+prie d'y aller et de lui dire...
+
+Elle hésita encore.
+
+La pudeur de la jeune fille souffrait de cette confidence. Pour lui
+faire achever ce qu'elle avait commencé, il fallait que la pensée du
+péril vînt lui rendre la volonté d'aller jusqu'au bout:
+
+--M. de Kardigân est mon fiancé, dit-elle à voix haute. Or, on veut
+m'enlever à lui. Racontez-lui tout.
+
+Alors, d'un ton ferme, elle raconta à Jérôme Hébrard une partie de ce
+que nous savons, mais en glissant rapidement sur ce qui avait pu se
+passer entre elle et son père.
+
+Elle en dit assez pour que l'ouvrier pût expliquer au gentilhomme
+l'imminence du danger et la nécessité d'un prompt secours. Quand elle
+eut fini:
+
+--Dites à M. de Kardigân, ajouta-t-elle, que je n'ai pas d'instruction à
+lui donner. Qu'il réfléchisse et qu'il décide.
+
+--J'ai compris, mademoiselle, répliqua respectueusement Jérôme Hébrard,
+mais...
+
+--Mais...
+
+--M. de Kardigân voudra-t-il me croire?
+
+L'observation de l'ouvrier était juste.
+
+Fernande écrivit quelques lignes où elle recommandait à Jean de croire
+l'ouvrier..
+
+Jérôme s'inclina respectueusement devant Fernande et sortit.
+
+Suivons-le, et abandonnons pour un instant Fernande, livrée à ses
+tristesses, à sa préoccupation.
+
+Jérôme Hébrard marcha rapidement.
+
+Quand il arriva à l'hôtel de France, il demanda M. le marquis de
+Kardigân; on lui répondit qu'il était parti. Malgré le domestique du
+jeune homme, il s'entêta à rester. Jérôme souffrait du retard apporté
+par la destinée à la remise de son message.
+
+Onze heures du soir, minuit, une heure du matin sonnèrent. Il attendait
+toujours.
+
+Pourtant il se dit que l'enlèvement dont Fernande était menacée ne
+devait avoir lieu que le lendemain. Donc, il avait encore au moins douze
+heures devant lui pour voir le marquis.
+
+Enfin Jean arriva...
+
+Nous savons le reste.
+
+Quand Jérôme eut répété à son tour le récit qu'il avait entendu de la
+bouche de Fernande, Jean éprouva une surprise mêlée de colère.
+
+--Quoi! on lui arracherait Fernande!
+
+Puis il réfléchit. Comment, lui qui avait renoncé à elle, pouvait-il
+s'irriter de ce que M. Grégoire voulût la lui prendre? C'est alors que
+l'idée lui vint que Fernande pouvait ne pas avoir reçu sa lettre.
+
+Ce fut un coup affreux pour lui. Il avait pu écrire à mademoiselle
+Grégoire qu'une fatalité implacable se dressait entre eux deux, mais il
+ne se sentait pas la force de le lui dire à elle-même...
+
+--Allons! pensa-t-il, il ne s'agit pas de me laisser affaiblir. Pour le
+moment, elle est en danger: il faut que je la sauve!
+
+Quelques mots échangés avaient fait deux amis de ces deux hommes, si
+séparés l'un de l'autre par une position réciproque.
+
+Il n'y avait plus ni gentilhomme ni ouvrier. Il y avait deux coeurs fiers
+et honnêtes qui battaient à l'unisson, à la pensée d'un même devoir à
+remplir, d'une même noble action à faire.
+
+Il fallait, en tous cas, attendre au lendemain avant de prendre une
+décision.
+
+--Vous êtes ici chez vous, dit Jean à Hébrard. Dormons; demain, au jour,
+nous préparerons un plan de combat.
+
+A onze heures du matin, les deux nouveaux amis se levèrent et
+déjeunèrent rapidement.
+
+A midi et demi, ils arrivaient dans la rue de M. Grégoire.
+
+En route, ils avaient décidé de leur conduite.
+
+Un hôtel meublé, situé presque en face de la maison du vieux
+conventionnel, semblait s'élever là exprès pour qu'on pût s'y établir et
+surveiller ce qui se passerait.
+
+Ils entrèrent et louèrent deux chambres.
+
+Puis ils se postèrent en observation et attendirent. Somme toute, la
+journée ne devait pas apporter de complications nouvelles. M. Grégoire
+et M. Robert Français voulaient enlever Fernande au milieu de la nuit et
+à l'heure où nul passant ne pourrait entendre les cris d'appel de la
+jeune fille.
+
+A sept heures du soir, rien n'avait encore paru; à dix, la porte de la
+maison s'ouvrit, et M. Grégoire parut.
+
+Il regarda à droite et à gauche, comme un homme qui craint d'être
+aperçu. Ne voyant personne dans la rue, il rentra et ferma la porte.
+
+A onze heures et quart, l'oreille de Jean fut frappée par le bruit sourd
+d'une chaise de poste courant rapidement sur l'avenue des
+Champs-Elysées. Il appela Jérôme, occupé à ce moment à préparer une
+double paire de pistolets et deux épées, qu'il sortait de leur fourreau.
+
+C'étaient les armes dont les jeunes gens avaient cru prudent de se
+munir.
+
+--Écoutez! dit Jean.
+
+--C'est la voiture...
+
+En effet, une chaise de poste, mais marchant au pas, tourna l'angle de
+la rue et de l'avenue des Champs-Elysées.
+
+Sans doute le cocher avait trouvé bon de modérer la rapidité de la
+course, afin de ne pas éveiller ceux qui dormaient. Un homme qui dort
+est un homme qui ne peut rien voir.
+
+La voiture stoppa à deux mètres environ de la maison; la porte se
+rouvrit de nouveau, livrant encore passage à M. Grégoire.
+
+Il fit un mouvement de joie en apercevant la chaise de poste.
+
+Cependant la portière de celle-ci s'entre-bâilla, et un homme, enveloppé
+d'un large et épais manteau, sauta sur le trottoir.
+
+Un chapeau à bords inclinés empêchait de distinguer son visage.
+
+Au reste, le froid vif de cette nuit d'hiver rendait naturel cet excès
+de précaution.
+
+Il échangea deux mots avec M. Grégoire.
+
+Alors, Jean l'entendit qui disait au cocher:--Suivez-moi.
+
+Jean et Jérôme se regardèrent. Ils s'étaient compris au premier coup
+d'oeil.
+
+Ce qu'il était important de savoir, c'était où allait la chaise de
+poste, puisque c'était elle qui devait enlever Fernande.
+
+Ils se partagèrent les armes et descendirent doucement. La voiture
+tournait la rue. Ils la rejoignirent, marchant à distance.
+
+Elle s'arrêta derrière le jardin de M. Grégoire.
+
+Évidemment le conventionnel préférait que l'enlèvement eût lieu de façon
+à ce que nul ne pût s'en douter.
+
+Une petite ruelle reliait ce jardin à la rue latérale.
+
+L'homme qui suivait la chaise de poste tira une clef de sa poche et
+ouvrit la petite porte du jardin.
+
+S'il avait jeté les yeux derrière lui, il aurait vu Jean et Jérôme s'y
+glisser après lui.
+
+
+
+
+XXIV
+
+L'ENLÈVEMENT
+
+
+Le gentilhomme et l'ouvrier se cachèrent derrière un épais massif
+d'arbres dépouillés.
+
+Il régnait une lugubre tristesse dans ce jardin noirci par l'hiver.
+
+Le vent sifflait à travers les branches gercées par le froid, et à
+l'extrémité de quelques jeunes chênes pendait du givre.
+
+Jean et Jérôme étaient là, immobiles, malgré cette température glacée
+qui les gagnait peu à peu. Muets, serrés l'un contre l'autre, ils
+cherchaient à percer du regard l'ombre étendue devant eux.
+
+L'homme qu'ils avaient suivi traversa tout le jardin et arriva devant la
+porte de la maison.
+
+Cette porte était fermée.
+
+Sans doute, il ne s'y attendait pas, car il laissa échapper un geste de
+colère.
+
+Jérôme et Jean, qui ne le perdaient pas de vue, aperçurent ce mouvement
+et devinèrent qu'il y avait un retard dans l'exécution du projet
+d'enlèvement.
+
+Ce retard pouvait augmenter les chances qu'ils avaient de secourir
+Fernande. C'était donc une bonne fortune dont ils devaient profiter.
+
+Ils préparèrent doucement les armes dont ils s'étaient munis.
+
+Jean fit glisser dans sa main les deux épées, pendant que Jérôme
+examinait l'amorce des pistolets de combat.
+
+D'où venait ce retard?
+
+Le lecteur se rappelle que M. Grégoire avait dit quelques mots à
+l'inconnu à l'arrivée de la chaise de poste, et s'était hâté lui-même de
+rentrer dans la maison.
+
+Il alla droit à la chambre de sa fille.
+
+Fernande l'entendit monter lentement l'escalier et frissonna.
+
+Il y avait plus de vingt-quatre heures que son message était parti, et
+elle n'avait encore aucune nouvelle de M. de Kardigân. Elle tremblait à
+la pensée que Jérôme pouvait n'avoir pas trouvé le marquis, à la pensée
+qu'elle serait livrée ainsi, sans défense, à la merci de son père et de
+Robert Français. Où pourrait-elle trouver du secours, si ceux sur qui
+elle avait compté lui manquaient tout à coup?
+
+Quand elle entendit le pas de son père, elle se douta que le vieillard
+venait lui annoncer la résolution prise par lui de l'enlever de Paris.
+
+M. Grégoire entra.
+
+Fernande, assise sur un fauteuil, l'oeil atone, pâle, craintive, se leva
+quand elle l'aperçut.
+
+Le père resta un instant silencieux devant cette image du désespoir qui
+se dressait tout à coup devant lui.
+
+Il se rappela que c'était sa fille, à lui, qui souffrait et qui
+pleurait, l'enfant de celle qui avait été la compagne de sa vie et qu'il
+avait tant aimée.
+
+Mais l'âme du régicide n'était pas de celles qu'une émotion passagère
+peut adoucir ou dompter. Il reprit bientôt l'impassibilité de sa nature,
+toujours muette devant la douleur.
+
+--Fernande, dit-il, je vous ai fait part de ma volonté. Vous l'avez
+méconnue. Il ne faut donc ne vous en prendre qu'à vous-même si j'en suis
+réduit contre vous aux dernières extrémités. Je vous emmène.
+
+--Mon père...
+
+--L'air de Paris est malsain pour vous. Vous y avez appris la résistance
+à mes ordres. Vous refusez d'épouser M. Robert Français, soit! mais
+comme j'entends que ce mariage se fasse, je vous arrache à votre vie
+accoutumée, à vos plaisirs, à vos joies...
+
+Les paroles hideuses du régicide étaient prononcées par une voix froide
+comme le coeur même de cet homme.
+
+Fernande restait calme en apparence, mais torturée au fond du coeur
+devant cet horrible égoïsme de l'orgueil.
+
+--Je vais vous conduire en un lieu où les caractères comme le vôtre
+s'assouplissent rapidement; nous partons dans quelques minutes.
+
+--Vous êtes le maître, monsieur, répliqua la jeune fille. Je n'obéis
+pas: je subis.
+
+--Je suis votre père!
+
+--Non, vous n'êtes pas mon père! Mon père ne me torturerait pas! mon
+père ne prendrait pas plaisir à me désespérer, à me tuer, à m'anéantir!
+Non, vous n'êtes pas mon père! Je courbe le front, mais je ne cède pas.
+Vous pouvez m'écraser: vous ne me ferez pas plier.
+
+--Malheureuse!
+
+--Oh! monsieur, moi aussi j'ai de la volonté! Je suis votre fille, après
+tout, et le sang qui coule dans mes veines est celui qui coule dans les
+vôtres! Je vous le jure, j'avais pour vous tendresse et respect. En
+quelques jours vous avez tué la tendresse; le respect seul est resté.
+J'ai toujours été une fille selon Dieu...
+
+--Selon Dieu! interrompit M. Grégoire. Vous m'êtes témoin que je ne vous
+ai jamais gênée dans l'accomplissement ridicule de vos momeries. Il faut
+une religion aux femmes; mais, dites-moi, est-ce votre Dieu qui enseigne
+aux filles à mépriser les ordres de leur père?
+
+--Mon Dieu, monsieur, reprit la jeune fille, qui retrouvait tout son
+calme à mesure que son père perdait le sien,--mon Dieu est celui que ma
+mère m'a enseigné à prier et à adorer. Il m'ordonne l'obéissance à votre
+volonté, mais il me défend le parjure.
+
+--Le parjure!
+
+--J'ai engagé ma foi...
+
+--Sans ma permission!
+
+--Ne me laissiez-vous pas libre?
+
+--Allons, assez! Je ne suis pas venu ici pour discuter, mais pour
+commander. Vous allez partir.
+
+--Je suis prête.
+
+--Vous ignorez où je veux vous conduire?
+
+--Je l'ignore, en effet.
+
+--Quand vous le saurez, il est probable que vous serez moins résignée.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, je suis résignée à tout.
+
+--Bien: écoutez, alors. Je vais vous conduire à la maison laïque des
+Enfants républicains, près de Tours.
+
+Cette maison est dirigée par d'austères femmes qui vous traiteront selon
+vos mérites, je vous en préviens. Vous serez prisonnière sans avoir la
+permission de sortir, jusqu'à ce que vous ayez consenti à m'obéir.
+
+--Ou jusqu'à ma majorité!
+
+Un éclair de rage s'alluma dans les yeux de M. Grégoire, à cette froide
+réponse de la jeune fille.
+
+--Faites vite, dit-il, j'attends.
+
+Fernande réunit à la hâte quelques objets qu'elle désirait emporter avec
+elle.
+
+--Ne vous préoccupez pas des choses qui vous seraient nécessaires; j'ai
+pourvu à tout.
+
+Elle prit le médaillon qui renfermait le portrait de sa mère, et le mit
+sur sa poitrine. Puis elle s'agenouilla:
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle, donnez-moi, je vous en supplie, la force
+d'être courageuse, la volonté d'être patiente. Mon Dieu! je vous bénis
+pour les épreuves que vous m'imposez!
+
+--Hâtez-vous! dit M. Grégoire avec impatience; je suis pressé.
+
+Fernande ne répondit pas.
+
+Elle alla pieusement baiser les pieds d'ivoire de son grand crucifix,
+cette croix où Jésus pleure éternellement sur les souffrances et les
+péchés de ce monde.
+
+Puis elle jeta un dernier regard autour d'elle, comme pour dire un
+suprême adieu à tous ces objets qui l'environnaient et qu'elle avait
+aimés...
+
+Elle jeta un châle sur ses épaules, puis avec une fermeté triste:
+
+--Partons, monsieur! dit-elle.
+
+Ces quelques mots échangés entre le père et la fille avaient retardé le
+départ. Robert Français ne croyait pas qu'au point où en étaient venues
+les choses, ils pussent avoir entre eux une seule parole.
+
+Il était arrivé à l'heure au rendez-vous que lui et le vieillard
+s'étaient donné.
+
+Enfin, M. Grégoire et Fernande parurent dans le jardin...
+
+Le vent avait augmenté. Il courbait les arbres qui pliaient avec un
+sourd craquement.
+
+Fernande jeta un coup d'oeil rapide devant elle.
+
+Pauvre enfant!
+
+Sa foi en Jean était si grande, qu'il lui semblait à chaque instant
+qu'il allait apparaître pour la délivrer!
+
+Robert Français s'inclina et se découvrit.
+
+Mais elle ne le regarda même pas. Elle ressentait un mépris profond pour
+cet homme qui s'abaissait à de semblables moyens.
+
+Robert comprit ce dédain suprême et en souffrit. C'était un homme
+d'honneur. Il avait fallu la violence de son amour et de sa jalousie
+pour le faire descendre à aider M. Grégoire.
+
+Celui-ci prit la main de Fernande, Robert marchait devant.
+
+Ils traversèrent ainsi la moitié du jardin. La jeune fille frissonnait.
+Elle avait froid, froid au corps et au coeur.
+
+Tout à coup, deux ombres se détachèrent du massif d'arbres.
+
+C'étaient Jérôme et Jean, armés.
+
+--On ne passe pas! dit lentement Jean.
+
+M. Grégoire poussa un cri de fureur, Robert un cri de colère, Fernande
+un cri de joie. Tous les trois avaient deviné qui était cet homme, dont
+on ne voyait pas le visage.
+
+Pour Fernande, c'était le salut; pour les deux hommes, c'était l'ennemi.
+
+--Passage! dit M. Grégoire, ou je vous fais arrêter comme des assassins;
+je suis ici chez moi!
+
+--Monsieur, reprit Jean, cette jeune fille est violentée. On la menace
+dans son honneur et dans sa liberté. Je viens l'arracher de vos mains
+pour la remettre à M. le procureur du roi, qui la défendra...
+
+--Vous êtes un assassin!
+
+--Soit, parce que vous êtes tous les deux des misérables, assez lâches
+pour torturer une femme!
+
+Robert Français bondit sous l'insulte.
+
+--Ah! il était temps que je pusse faire oeuvre d'homme! il était temps de
+relever tout ceci par un coup d'épée!...
+
+Il s'élança sur Jérôme, qui tenait les deux épées dans sa main:
+
+--En garde, monsieur! cria-t-il.
+
+Jean avait reculé de façon à masquer la porte et à empêcher M. Grégoire
+d'entraîner Fernande au dehors.
+
+Lui aussi tenait une épée.
+
+--Monsieur, dit-il, dès que les deux fers se furent croisés, vous êtes
+un infâme, et comme tel je vais vous marquer au front!
+
+Le marquis de Kardigân rompit de deux pas, puis prenant de biais, il
+fit, par un coup de fouet, sauter le chapeau de Robert Français.
+
+Au même instant, il recevait un coup d'épée dans l'épaule.
+
+Mais ce ne fut pas la douleur qui lui fit jeter le cri terrible qu'il
+poussa...
+
+En Robert Français il venait de reconnaître Philippe de Kardigân.
+
+--Philippe! Philippe! mon frère! dit-il.
+
+Puis il roula évanoui...
+
+
+
+
+XXV
+
+SEUL!
+
+
+A l'exclamation de Jean, un frisson d'horreur avait courbé toutes les
+têtes de ceux qui assistaient à ce drame.
+
+Le frère venait-il donc de tuer son frère?
+
+Philippe de Kardigân venait-il, nouveau Caïn, d'immoler malgré lui Abel!
+
+Robert Français,--pour lui garder le nom que le jeune homme s'était
+donné,--se jeta à genoux sur le sol et souleva doucement dans ses bras
+la tête pâle du marquis:
+
+--Jean! Jean! balbutiait le malheureux d'une voix rauque, Jean, c'est
+moi, moi, ton frère! ne m'entends-tu pas?...
+
+Fernande, agenouillée elle aussi, priait et pleurait; Jérôme Hébrard se
+détournait pour cacher ses larmes.
+
+Quant à M. Grégoire, il s'était éloigné, sentant bien que le fratricide
+était lui, lui qui avait armé ces deux jeunes gens l'un contre l'autre.
+
+C'était déchirant d'entendre les sanglots de Robert Français. Il
+couvrait de baisers le front pâle de son frère.
+
+--C'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué! et c'est mon frère!
+
+Jean ouvrit les yeux.
+
+Jérôme Hébrard s'élança au dehors, et revint au bout de dix minutes,
+accompagné d'un médecin qui demeurait heureusement près de là.
+
+Pendant ces dix minutes, Jean avait recouvré connaissance...
+
+Dans quelle situation était ce pauvre coeur infortuné!
+
+Il s'éveillait à la vie entre son frère et sa fiancée, frère qu'il
+devait haïr, fiancée qu'il ne devait pas aimer.
+
+C'était vraiment un de ces jeux terribles comme en a la fatalité que de
+réunir ainsi ces trois êtres séparés les uns des autres par tant de
+choses!
+
+Jean regardait son frère et la jeune fille: ses yeux mornes allaient
+tristement de l'un à l'autre.
+
+Toute sa vie était la-dedans, et partant toute sa vie était brisée par
+son devoir.
+
+--Frère, disait tout bas Robert Français, pardonne-moi!... J'étais égaré
+par la folie de mon amour, par l'exaspération de ma jalousie... Je suis
+seul, seul au monde, moi! Tu comprends ce que j'ai dû souffrir... Frère,
+frère, pardonne-moi, car je ne me pardonne pas moi-même!
+
+Un faible sourire erra sur les lèvres du marquis de Kardigân.
+
+Il serra doucement la main de Robert Français.
+
+--Fernande! dit-il.
+
+La jeune fille se rapprocha...
+
+En ce moment le médecin arriva, accompagnant Jérôme Hébrard. Il examina
+la plaie du marquis.
+
+Robert et Fernande dévoraient des yeux l'homme qui allait prononcer
+l'arrêt de vie ou de mort du dernier des Kardigân.
+
+--La blessure n'est pas dangereuse, dit-il enfin, après avoir
+soigneusement examiné le petit trou sans importance qu'avait produit
+l'épée.
+
+--Sauvé! sauvé! s'écria Robert.
+
+Fernande, elle, s'était agenouillée de nouveau, remerciant Dieu avec
+ardeur de lui avoir conservé Jean.
+
+Un quart d'heure après, le blessé, escorté de Robert, de Jérôme Hébrard
+et de Fernande, arrivait à l'hôtel meublé qu'il avait choisi comme
+observatoire.
+
+M. Grégoire était rentré dans sa maison, sans dire un seul mot.
+
+Il n'osait pas s'opposer à ce que sa fille veillât celui qui venait de
+tomber pour elle.
+
+Un premier pansement fut fait, pansement qui rafraîchit le blessé.
+
+Il s'endormit d'un profond sommeil aussitôt après. Quand il s'éveilla,
+au matin, il avait un peu de fièvre, mais le médecin permit qu'on le
+transportât à l'hôtel de France.
+
+Là, un sommeil lourd et pesant s'empara de nouveau de lui; le second
+réveil eut lieu à six heures du soir.
+
+Depuis l'instant où il était tombé, Jean avait toujours eu pour gardes
+Fernande et Robert. Les deux jeunes gens ne se parlaient pas; la fatigue
+et l'émotion les brisaient.
+
+Jean les trouva changés tous les deux quand il rouvrit les yeux.
+
+Il s'accouda sur le lit, soulevant à moitié son corps endolori, et les
+contempla:
+
+--Les voilà donc tous les deux! pensa-t-il. Lui, c'est mon frère;
+elle... c'était ma fiancée. Et entre nous, il y a le devoir, le devoir
+implacable, dressé comme une montagne que je ne franchirai jamais!
+
+Il eut comme un retour sur lui-même, embrassant d'un seul effort tout le
+passé vécu et souffert:
+
+--Le devoir? Si ce n'était qu'un mot!... Si je me trompais? Si... Ah! je
+la connais cette lutte, cette lutte où j'ai vaincu déjà, mais où je
+pourrais bien être vaincu à mon tour! Que vais-je dire? Que vais-je
+faire?
+
+Une lampe brûlait dans la chambre. La nuit était venue. Une ombre grise
+laissait dans une demi-obscurité ces deux têtes du frère et de la
+fiancée.
+
+--Philippe! appela-t-il doucement.
+
+Robert Français s'éveilla:
+
+--Philippe! Ah! béni sois-tu de me nommer ainsi!
+
+--Frère, dit Jean, nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois.
+Il a fallu l'ironie de la destinée pour que nous nous retrouvions en
+face l'un de l'autre. Mais, laisse-moi te le dire. Si j'obéis à la
+volonté de mon père, en séparant de nouveau ma vie de la tienne, j'obéis
+en me débattant... O mon frère! Dieu m'est témoin que mon coeur est
+rempli pour toi d'une vraie et profonde affection...
+
+Ils pleuraient, ces deux hommes, comme eussent pleuré des enfants!
+
+--Tu as mal agi, continua Jean. Pourquoi la torturais-tu, elle? Que
+t'avait-elle fait?... Ce n'est pas toi qu'elle aimait... et mieux eût
+valu qu'elle t'eût aimé!...
+
+Fernande entendait.
+
+L'ombre empêchait Jean d'apercevoir la jeune fille.
+
+Quand le marquis dit:
+
+--Mieux eût valu qu'elle t'eût aimé!
+
+Elle sentit un choc violent la frapper au coeur. Qu'est-ce que cela
+signifiait?
+
+Jean reprit:
+
+--Si tu savais!... Tu souffres, toi? Oh! oui, tu as dû bien souffrir
+pour en arriver, toi noble de coeur, à accomplir une mauvaise action...
+Eh bien, tu es moins malheureux, toi qu'elle n'aime pas, que je ne suis
+malheureux, moi qu'elle aime pourtant! Tu es séparé d'elle par
+elle-même; je suis séparé d'elle par mon devoir, par l'ordre d'un
+mourant que j'ai juré de respecter!... Et j'ignorais tout! Son père,
+Philippe, est un régicide, et... et lis...
+
+Du doigt il indiquait à Robert Français le bureau à moitié fermé où il
+serrait le testament du vieux marquis.
+
+Il le prit et lut tout haut.
+
+A mesure qu'il lisait, Fernande sentait la vie l'abandonner...
+
+Quand Robert Français eut fini:
+
+--Jean, dit-il, je te jure que j'oublie ma douleur, qui n'est rien
+auprès de la tienne; Jean, _ton_ père avait bien de la cruauté dans
+l'âme pour perdre ainsi volontairement le bonheur de ses deux enfants!
+pour briser le coeur de celle qui t'aime!...
+
+--Adieu, Philippe, répondit Jean, que les larmes étouffaient. Nous ne
+nous reverrons que morts! Embrasse-moi!
+
+Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+--Adieu!
+
+--Comment lui apprendras-tu l'affreuse vérité à cette pauvre enfant?
+
+--A elle?
+
+--Oui.
+
+--Ne me dis pas cela... Cette pensée m'épouvante!
+
+Qui le lui expliquerait ce devoir sacré? Que me répondrait-elle?
+
+Fernande se leva, chancelante.
+
+--Je vous répondrais, Jean, que vous avez raison, que je vous admire et
+vous respecte autant que je vous aime!
+
+--Fernande!
+
+--J'ai tout entendu.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Pourquoi craignez-vous, ami? Est-ce mon désespoir que vous redoutez?
+C'est un tort, Jean. Je suis digne de vous, puisque votre coeur m'a
+choisie. Eh bien! celle qui est digne de vous saura s'en souvenir à
+l'heure du sacrifice. Vous ne l'avez pas jugé au-dessus de vos forces;
+pourquoi voudriez-vous qu'il fût au-dessus des miennes?
+
+--Fernande! Fernande!
+
+--Ami, nous eussions été heureux, car notre amour était grand comme
+notre honneur! Dieu nous avait réunis, Dieu nous sépare, que sa volonté
+soit faite!
+
+Robert Français cachait sa tête dans ses mains; lui aussi se disait
+qu'il avait bien choisi, et que c'était une sublime créature, celle qui,
+le coeur brisé, trouvait encore des accents pour parler ainsi!
+
+--Ah! partez, Fernande, partez, par pitié, vos paroles me tuent...
+partez!...
+
+--Vous avez raison, grâce...
+
+--Ils s'en vont tous les deux, s'écria Kardigân, que le délire
+commençait à prendre, ils s'en vont... le frère... la fiancée... ceux
+que j'aimais... oh! que je suis malheureux! que je suis malheureux!
+Partez... partez!... cela me déchire de vous voir encore!...
+
+--Jean, la fiancée vous dit adieu, murmura Fernande.
+
+Ils étaient seuls: Robert venait de s'enfuir, pleurant et sanglotant.
+
+Jean attira doucement la jeune fille à lui, et lui mit un baiser au
+front.
+
+--Nous ne serons jamais l'un à l'autre, dit-il, et pourtant, je vous
+aimerai toujours...
+
+--Moi aussi! balbutia-t-elle à travers ses larmes...
+
+Elle sortit, pâle, brisée, muette...
+
+--Seul! je suis seul! s'écria Jean! je suis seul! Ah! mon père, sois
+content! cela coûte cher, l'honneur!...
+
+La plaie se rouvrit, et il retomba sur son lit, baigné dans son sang...
+
+
+
+
+XXVI
+
+LA VOLEUSE DE NUIT
+
+
+Combien de temps resta-t-il plongé dans cet évanouissement? Il ne s'en
+rendit pas compte lui-même.
+
+Il revint à lui, étendu dans les bras de Henry de Puiseux qui attendait,
+depuis de longues heures, que le visage pâle de son ami reprît une
+teinte colorée.
+
+Henry comprit que ce malheureux, gisant là, avait dû être secoué par une
+de ces effrayantes tempêtes morales qui brisent un homme comme la
+tempête maritime brise un vaisseau.
+
+Jean poussa un profond soupir et se souleva à demi sur sa couche.
+
+--Partons! dit-il.
+
+--Tu veux partir?
+
+--Oui.
+
+--Mais c'est de la folie!
+
+--Folie ou non, peu importe! je ne resterai pas un jour de plus dans
+cette ville maudite qui a décimé ceux que j'aimais, qui m'a torturé, qui
+m'a désespéré!
+
+--Jean!
+
+--Partons! te dis-je. J'étouffe ici. J'ai besoin de respirer un peu ce
+grand air de mes landes incultes. J'ai besoin de vivre et d'oublier.
+
+--Mais, malheureusement, ta blessure s'est rouverte; le chirurgien qui
+l'a pansée t'a ordonné un repos absolu... Si je n'étais pas venu ici,
+par hasard, tu serais mort, là, seul, abandonné, sans secours!
+
+--Je veux partir!
+
+--Tu ne partiras pas!
+
+--Henry!
+
+--Ah! morbleu! fâche-toi, irrite-toi, crie, hurle, à ta volonté: je suis
+le plus fort. Tu es malade, je suis bien portant, donc c'est à toi de
+m'obéir. Tu obéiras!
+
+Les yeux de Jean lancèrent des éclairs.
+
+--Ah ça! il paraît que ce n'était pas assez de perdre ma fiancée et mon
+frère: il faut encore que je perde mon ami.
+
+--Malheureux!...
+
+--Eh bien! soit, va-t'en!
+
+--Tu es fou!
+
+--Fou? oui, je suis fou, de douleur, de désespoir. Va-t'en, va-t'en!
+
+--Tu vas te tuer.
+
+--Crois-tu donc me faire peur en me parlant ainsi? Mais la mort, je
+l'appelle, je l'attends!
+
+--Tu as le devoir de vivre!
+
+--Le devoir de vivre? Mon devoir, à moi, sera donc toujours de souffrir?
+
+Jean s'élança hors du lit, malgré les mains de Henry, qui s'efforçait de
+le retenir.
+
+Une pâleur livide, mortelle, couvrit ses traits.
+
+Il fut obligé de s'appuyer à la muraille, sans quoi il serait tombé.
+
+--Que te disais-je? s'écria Henry. Tu as à peine la force de te tenir
+debout...
+
+--La force! l'âme saura la trouver si le corps ne peut pas l'avoir!
+
+Henry ne reconnaissait pas son ami.
+
+Sans doute, le délire était pour quelque chose dans cette frénésie
+furieuse; mais il fallait que la secousse eût été bien rude pour que
+rien ne pût rappeler à la raison cette nature froide et fine du marquis
+de Kardigân.
+
+Jean s'habilla lentement.
+
+Quand il fut prêt à sortir:
+
+--Viens, dit-il...
+
+Henry lui donna son bras, sur lequel il s'appuya.
+
+Le blessé semblait se soutenir avec peine. Mais la résolution ardente
+qui se lisait dans ses yeux indiquait que de lui-même il ne renoncerait
+pas aisément à livrer la lutte à la souffrance physique.
+
+--Où veux-tu aller? dit Henry.
+
+--Chez toi.
+
+De Puiseux ignorait encore comment et où son ami avait été blessé.
+
+Mais il ne voulait pas l'interroger, comprenant qu'il fallait détourner
+de son esprit le souvenir de la scène fatale qu'il devinait.
+
+Henry donna l'ordre au cocher de la voiture de marcher lentement.
+
+Il ne voulait pas que les cahots du chemin pussent envenimer la plaie.
+
+Il était neuf heures du soir quand ils arrivèrent rue de Richelieu.
+
+Les deux jeunes gens payèrent le cocher et le renvoyèrent.
+
+Arrivés à l'entresol, Henry prit la clef de son appartement et
+l'introduisit dans la serrure.
+
+--Où est donc Couriol? pensa-t-il.
+
+L'antichambre était déserte.
+
+Ils entrèrent dans le salon.
+
+La porte qui donnait du salon dans la chambre à coucher était ouverte,
+et une bougie était allumée dans la chambre.
+
+Ils allaient y pénétrer, quand Henry s'arrêta stupéfait. La glace du
+salon reflétait ce qui se passait dans la salle voisine.
+
+Lentement, il montra la glace à Jean...
+
+Une femme, penchée sur le coffre-fort où M. de Puiseux serrait ses
+papiers et ses objets précieux, fouillait avidement comme un voleur de
+nuit.
+
+Les deux royalistes restèrent quelques instants muets, retenant leur
+souffle, témoins invisibles de ce crime.
+
+Enfin, cette femme, comme si elle eût trouvé ce qu'elle cherchait, serra
+rapidement dans son corset un papier, referma le coffre, et, prenant la
+bougie, se dirigea vers le salon.
+
+La lueur de cette bougie la frappa en plein visage.
+
+Henry poussa un cri sourd...
+
+C'était la baronne de Sergaz!
+
+Il s'élança en avant, et la saisissant par le bras:
+
+--Ah! voleuse et espionne! dit-il.
+
+Jacqueline s'arracha à l'étreinte d'Henry par un effort désespéré.
+
+--Oui, voleuse et espionne! prononça-t-elle d'une voix nette et
+métallique.
+
+Cette émotion terrassa Jean qui se laissa tomber assis sur un fauteuil.
+
+--Qu'êtes-vous venue faire ici? demanda Henry. Vous refusez de me
+répondre? Je le sais, moi, et je vais vous le dire! Vous êtes une de ces
+infâmes qu'on lance sur nous! Vous avez voulu gagner le prix de votre
+crime, et vous avez pu croire que je vous laisserais ainsi tuer les
+premiers gentilshommes de France? Vous allez me rendre ce papier, ou,
+foi de Puiseux! je vous tue comme un chien!
+
+Madame de Sergaz éclata de rire:
+
+--Vous, me tuer? Allons donc! je vous en défie!
+
+Henry fit encore un pas:
+
+--Je devine ce que vous avez volé! Vous avez voulu avoir la liste de nos
+noms, de nos plans, pour la vendre à la police...
+
+--Oui, c'est vrai! dit-elle insolemment..
+
+--Misérable!
+
+Elle ne plia pas le front sous l'insulte.
+
+--Croyez-vous donc que je ne le sache pas? dit-elle. Mais on m'a enlevé
+mon bien le plus cher. Pour que je pusse le recouvrer, il fallait que je
+trahisse: j'ai trahi...
+
+Tout cela s'était passé si rapidement, que Henry était resté l'esprit un
+peu en dehors de la réalité des faits.
+
+Il s'avança encore près de madame de Sergaz quand il rentra en
+possession de lui-même.
+
+--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit-il.
+
+--Vous ne voulez donc plus me tuer?
+
+--Je suis de sang-froid, maintenant. Il ne me plaît pas de faire entrer
+la police dans nos affaires. Rendez-moi ce que vous avez volé.
+
+Madame de Sergaz suivait de l'oeil la marche des aiguilles de la pendule.
+
+Quelques minutes les séparaient encore de dix heures.
+
+--Jumelle sera exact, pensa-t-elle... Il n'y a plus que peu de minutes à
+gagner.
+
+--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit Henry pour la troisième fois.
+
+--Non!
+
+--Vous refusez?
+
+--Je refuse.
+
+La colère, plus même que la colère, la rage, s'empara de M. de Puiseux.
+
+Avec cette rapidité de conception que possède la pensée aux heures
+mortelles, il se dit que cette femme tenait entre ses mains le sort de
+tant de loyaux et fidèles gentilshommes qui s'étaient fiés à lui.
+
+Il saisit une hache d'armes moyen âge qui pendait à la muraille, au
+milieu d'un trophée.
+
+Madame de Sergaz le regardait, impassible, l'oeil brillant, immobile, les
+bras serrés sur sa poitrine comme pour défendre le papier précieux dont
+elle s'était emparée.
+
+Henry leva la hache d'armes et la brandit au-dessus de la tête de
+Jacqueline...
+
+Mais Jean s'était dressé.
+
+Chancelant comme un homme ivre, il s'avança vers son ami:
+
+--Jette! dit-il en lui touchant le bras.
+
+--Tu veux!...
+
+--Jette! je suis ton chef.
+
+Henry obéit.
+
+--On ne doit jamais frapper une femme, ami, même avec une fleur.
+
+La hache d'armes tomba sur le parquet.
+
+--Cette femme est ici, avec nous, reprit le marquis de Kardigân; elle
+n'en sortira qu'après nous avoir rendu ce papier.
+
+--Tu as raison, dit Henry.
+
+Jacqueline eut besoin de contraindre sa figure à ne pas trahir sa
+pensée, sans quoi elle n'eût pu cacher aux deux amis ce sourire de
+triomphe qui lui venait aux lèvres.
+
+--Jumelle va venir... à dix heures! murmura-t-elle.
+
+--Passez, madame, dit Jean, en indiquant à la jeune femme la chambre à
+coucher d'Henry.
+
+Il voulait l'y retenir prisonnière.
+
+Au même instant, une sourde rumeur monta de l'escalier.
+
+Puis on entendit le bruit distinct de plusieurs pas d'hommes qui
+ébranlaient les marches.
+
+Jean et Henry se regardaient interdits.
+
+Jacqueline poussa un long cri, cri de joie folle.
+
+--Vous êtes perdus! s'écria-t-elle... Dans un instant vous serez
+arrêtés... dans un instant on vous conduira en prison, mes insolents
+gentilshommes...
+
+--Je comprends tout! s'écria Henry.
+
+--Henry! saisis-la!
+
+De Puiseux s'élança sur Jacqueline.
+
+Elle s'échappa de leurs mains, et, sortant de la chambre, se réfugia de
+nouveau dans le salon.
+
+La poursuite commença.
+
+Ils essayaient de s'emparer d'elle; mais elle parvenait à éviter leur
+approche.
+
+Pendant ce temps-là, les arrivants cherchaient à ébranler la porte de
+l'escalier.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez! dit une voix.
+
+--Vous êtes perdus! s'écria Jacqueline.
+
+Et, prenant son élan, elle bondit à travers le salon, et ouvrit la porte
+de la chambre où Henry avait fait dresser un lit pour l'enfant confié à
+lui par Jean.
+
+L'enfant, éveillé au bruit, sauta à bas de son lit et alla se jeter dans
+les bras de Jacqueline.
+
+--Maman!... maman!... dit-il.
+
+--Dieu vivant! mon fils!...
+
+
+
+
+XXVII
+
+LA FUITE
+
+
+Les agents de police et M. Jumelle continuaient d'ébranler la porte.
+
+Jacqueline serrait avec ivresse sur son coeur cet enfant pour lequel elle
+avait consenti à devenir espionne.
+
+--Toi! toi! mon fils bien-aimé! murmurait-elle à travers ses larmes.
+
+Larmes de joie, de bonheur, qui rachètent tant de douleurs et tant de
+crimes.
+
+Le petit Jacquelin regardait, étonné, ces deux hommes qui semblaient
+menacer sa mère.
+
+Il aperçut Jean de Kardigân et se précipita vers lui.
+
+--Vous! dit-il.
+
+--Oui, mon enfant.
+
+--Vous qui m'avez sauvé!
+
+Jacqueline bondit.
+
+--Cet homme t'a sauvé?
+
+--Oui, maman.
+
+--Mais alors...
+
+--J'allais mourir, gelé, étouffé par la neige. C'est lui qui m'a relevé,
+qui m'a réchauffé sur son sein.
+
+Jacqueline contemplait le marquis.
+
+--Vous l'avez sauvé?
+
+--Oui, madame.
+
+--Vous!
+
+Les coups des agents retentissaient plus forts et plus violents contre
+la porte. Il était évident que, quelques instants encore, et tout serait
+fini.
+
+Jacqueline se redressa, fière et énergique. Ce coup imprévu l'avait
+abattue un moment.
+
+Mais elle était de celles qui, en face du danger, retrouvent aussitôt la
+plénitude de leurs moyens.
+
+--Restez là et ne bougez pas! dit-elle.
+
+Elle s'élança sans attendre la réponse des deux jeunes gens.
+
+Elle referma la porte qui donnait du salon dans l'antichambre et ouvrit
+celle de l'escalier.
+
+--Elle nous trahit donc? pensa Henry.
+
+Mais Jean étreignait la main de son ami dans la sienne.
+
+--Tais-toi, dit-il.
+
+--Mais...
+
+--Tais-toi... et attends!
+
+On pouvait entendre les paroles échangées entre les agents de police et
+Jacqueline.
+
+--Partez, disait la jeune femme, ou tout est perdu...
+
+--Partir! exclama avec stupeur une voix, la voix de M. Jumelle.
+
+--Oui.
+
+--Quand nous pouvons!...
+
+--Malheureux, ils n'y sont pas...
+
+--Mais le papier...
+
+--Je ne l'ai pas encore.
+
+Il y eut un moment de silence, silence solennel pour les deux
+royalistes.
+
+--Comprenez donc, à la fin, reprit la voix de la fausse baronne de
+Sergaz. M. de Puiseux ne peut se méfier de moi. Si vous mettez le
+pillage chez lui, quelle excuse lui donnerai-je à son retour?...
+
+--Mais ce papier, comment l'aurons-nous?
+
+--Attendez, restez dans la rue...
+
+--Dans la rue!
+
+--Semez vos hommes à droite et à gauche; dès que M. de Puiseux et son
+ami paraîtront...
+
+--Ah!...
+
+Ce «Ah!» n'était pas une exclamation de défiance. Comment M. Jumelle se
+fût-il méfié de Jacqueline, qu'il croyait tenir par son fils? Seulement,
+le sous-chef de la police politique réfléchissait.
+
+--Allons, dehors, et vite! dit-il.
+
+Jean et Henry entendirent les pas lourds des agents résonner sur les
+marches de l'escalier.
+
+Dès qu'ils eurent disparu, elle rentra au salon.
+
+--Je vous avais perdus, je vous ai sauvés... murmura-t-elle.
+
+--Madame!...
+
+--Ah! ne me remerciez pas. C'est à moi de vous bénir, de vous adorer!
+Vous avez arraché mon fils, mon bien-aimé, mon Jacquelin, à cet atroce
+supplice de mourir de froid. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir.
+
+--Pourquoi nous avoir vendus?
+
+--Vous ne devinez donc pas encore? Mon enfant, le seul être qui me
+reste, cet homme, ce monstre me l'avait enlevé. Il me disait: «Si vous
+voulez le revoir, il faut qu'il soit des nôtres, et pour cela, nous le
+garderons jusqu'à ce que vous nous ayez servis...» Si vous pouviez
+sentir tout ce que j'ai souffert! les désespoirs auxquels j'étais en
+proie, quand je me représentais la honte qui me couvrait...
+Pardonnez-moi... j'ai bien souffert... bien supplié... bien pleuré!...
+
+Ce n'était pas à Henry que Jacqueline s'adressait: c'était à Jean, Jean,
+l'homme à qui son fils avait dit:
+
+--Vous m'avez sauvé!
+
+Ces quatre mots avaient suffi pour qu'elle se retournât sur elle-même et
+voulût délivrer ceux qu'elle avait vendus.
+
+Mais si M. Jumelle et ses hommes étaient partis, ils pouvaient revenir
+d'un instant à l'autre.
+
+En tous cas, il ne fallait pas laisser perdre un temps précieux.
+
+--Avez-vous confiance en moi? dit Jacqueline à Jean.
+
+--Oui, madame, dit le jeune homme.
+
+M. de Kardigân comprenait tout.
+
+Il comprenait que la jeune femme serait aussi ardente à les sauver
+qu'elle l'avait été à les combattre.
+
+--Avez-vous une autre issue à cet appartement? reprit-elle en regardant
+avec inquiétude la porte d'entrée.
+
+--Une autre issue? demanda Henry.
+
+--Oui.
+
+--Diable!
+
+M. de Puiseux jeta un cri.
+
+--Bah! dit-il, essayons...
+
+Jean semblait être une statue grecque, immobile dans sa majesté.
+Seulement lui était immobile dans sa souffrance.
+
+Tant d'émotions accumulées épuisaient ce malheureux. Il ne se tenait
+plus debout que par un miracle de volonté et de courage. De Puiseux
+sentait qu'il fallait trouver une solution avant que les forces fissent
+défaut à leur ami.
+
+--Bah! essayons! répéta-t-il.
+
+--Essayer? quoi?
+
+--Venez, dit-il.
+
+--Ah! ne vous occupez pas de moi, dit Jacqueline.
+
+--Au contraire, madame, nous devons nous occuper de vous, reprit Henry.
+Vous abandonner ici, c'est vous faire retomber entre les mains de ces
+hommes qui vont venir.
+
+--Eh! qu'importe?
+
+--Vous, peut-être; mais votre fils?
+
+--Oh! par pitié, sauvez-le!
+
+--Madame, dit Jean gravement, votre fils nous a raconté comment on
+l'avait séparé de sa mère. Les quelques mots que vous nous avez dits
+suffisent pour me faire entrevoir toute la vérité.
+
+--Monsieur...
+
+--J'ai adopté votre enfant... Kardigân ne revient jamais sur sa
+parole!...
+
+Le projet de Henry était bien simple. L'ombre de cette nuit d'hiver
+devait en assurer encore l'exécution.
+
+--Venez, ajouta-t-il.
+
+Il conduisit ses amis sur le derrière de la maison qui donnait sur une
+cour intérieure. Cette cour, fort grande, donnait sur la rue de la
+Sourdière, rue très étroite, on le sait, et où, sans doute, M. Jumelle
+n'avait pas songé à poster des agents.
+
+Qu'ils puissent fuir jusqu'à l'hôtel des Rois-Mages, séant place Royale,
+au Marais, et les royalistes étaient sauvés.
+
+Ceci demande quelques mots d'explication.
+
+En effet, le parti légitimiste savait à quelle surveillance, à quels
+dangers de tous les instante il était soumis. Pour mettre ses membres
+compromis à l'abri de cette surveillance et de ces dangers, il avait
+imaginé d'établir, à l'hôtel des Rois-Mages, au Marais, un service de
+chaises de poste et de chevaux de selle, qui permettait à ceux qu'on
+poursuivait de s'enfuir presque instantanément de Paris.
+
+Henry de Puiseux s'élança dans la chambre occupée par Jacqueline.
+
+Cette chambre donnait sur la cour. Il se pencha. La cour était déserte.
+
+--Vite! vite! dit-il.
+
+Le lit de l'enfant fut promptement défait; on enleva les draps, qui
+furent attachés à l'anneau de fer de la fenêtre, en guise d'échelle de
+corde.
+
+--Descendez, dit-il à Jacqueline.
+
+La jeune femme se pendit au drap et se laissa glisser dans la cour.
+
+--A ton tour! dit-il à Jacquelin.
+
+L'enfant s'enfuit comme sa mère.
+
+Jean de Kardigân allait les imiter, quand Henry l'arrêta.
+
+--Pardon, cher ami, je passe avant toi.
+
+--Avant moi?
+
+--Oui.
+
+--Mais...
+
+--Attends! je t'expliquerai ensuite pourquoi.
+
+De Puiseux ne tarda pas à suivre dans la cour Jacqueline et Jacquelin.
+
+--Va! cria-t-il à Jean, quand il sentit sous ses pieds le pavé de la
+cour.
+
+M. de Kardigân chancelait de plus en plus. Évidemment, jamais il
+n'aurait eu la force de se soutenir suspendu.
+
+Il tenta néanmoins la périlleuse descente.
+
+Henry le suivait d'un oeil inquiet.
+
+Arrivé au tiers du drap, Jean ferma les yeux, détendit les mains et se
+laissa aller.
+
+L'évanouissement recommençait.
+
+Mais Henry le reçut dans ses bras. Tous les deux roulèrent sur le pavé.
+De Puiseux était dessous. Sa jambe gauche était contusionnée, mais Jean
+demeurait sauf.
+
+--Comprends-tu pourquoi j'ai voulu passer le premier? dit Henry.
+
+--Ah! sans toi...
+
+--Veux-tu bien te taire!
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, M. Jumelle n'avait point
+placé d'agents rue de la Sourdière. Les quatre fugitifs arrêtèrent une
+voiture et se firent conduire au Marais. Il fallut une demi-heure à
+peine pour qu'une chaise de poste fût attelée, prête à emmener les
+fugitifs. Jacqueline, son fils, Henry et Jean y prirent place.
+
+Au moment où ils allaient franchir la barrière d'Orléans, de Puiseux
+éclata de rire.
+
+--Qu'as-tu? demanda Jean.
+
+--Je pense à cet idiot qui attend là-bas! dit le jeune homme.
+
+En effet, la situation ne manquait pas de comique.
+
+M. de Kardigân était sombre:
+
+--Allons, console-toi, ami, dit Henry, nous allons en Vendée, nous
+allons remplir notre devoir... Le passé s'oublie, va, dans ces luttes de
+chaque heure... Tu oublieras, nous allons en Vendée pour vaincre...
+
+--Non, dit Jean en hochant la tête, nous y allons pour mourir!...
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ LA LUTTE
+
+
+
+I
+
+LE DOCTEUR LAMBQUIN
+
+
+Vers la fin du mois d'avril de cette même année 1832, c'est-à-dire le 28
+ou le 29, une animation inaccoutumée régnait au château de Kardigân.
+
+Depuis quelques jours, les palefreniers passaient de longues heures à
+bouchonner les chevaux; les écuries étaient vides, et les dix ou douze
+coursiers dont les _boxes_ excitaient l'admiration des paysans,
+piaffaient en plein air.
+
+Au reste, ces paysans semblaient peu s'étonner du remue-ménage auquel
+ils assistaient.
+
+Une semaine auparavant, la diligence de Rennes à Guérande avait amené un
+homme d'une quarantaine d'années, à la mine réjouie, lequel portait à la
+main une grande caisse de cuir.
+
+Le maire de Kardigân, philippiste enragé, lui ayant demandé son nom, cet
+individu répondit:
+
+--Je suis le docteur Lambquin.
+
+Et cela, avec un bon gros rire joyeux, qui sonnait comme une crécelle.
+
+--Et que venez-vous faire ici, monsieur Lambquin?
+
+--Soigner les malades.
+
+--Il n'y en a pas!
+
+--Il pourrait y en avoir.
+
+Cette réponse philosophique ne laissa pas de frapper beaucoup le maire
+de Kardigân, qui fit, en _à parte_, cette réflexion naturelle:
+
+--Voilà un gaillard très-fort.
+
+--Mais pourquoi êtes-vous venu précisément vous installer à Kardigân?
+répliqua le maire.
+
+--Hum! hum!
+
+--Vous dites?
+
+--Je dis: «hum! hum!»
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--C'est bien compréhensible, pourtant.
+
+--Comme vous voudrez; seulement...
+
+--Vous désireriez une autre réponse?
+
+--En effet...
+
+Il faut savoir, pour comprendre cet interrogatoire, que des bruits
+vagues couraient depuis quelque temps, annonçant une prochaine levée de
+boucliers.
+
+On se racontait tout bas, sous le chaume, qu'une insurrection se
+préparait, insurrection bretonne, qui devait arborer, haut et ferme, le
+drapeau d'Henri V.
+
+Il en résultait que chaque fonctionnaire de Louis-Philippe rêvait de se
+distinguer, et faisait subir un véritable examen à tous les individus
+qui traversaient leur commune.
+
+Ce docteur Lambquin ayant l'intention non-seulement de traverser la
+commune de Kardigân, mais encore de s'y installer, le maire,
+naturellement, frémissait rien que d'y penser:
+
+Il renouvela donc sa demande.
+
+--Pourquoi êtes-vous venu vous loger à Kardigân?
+
+--Écoutez bien, monsieur le maire: il y a un médecin à Savenay, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui.
+
+--Il y en a un autre à Guérande?
+
+--Comme vous le dites.
+
+--Eh bien, moi, j'aurai la clientèle des malades des environs qui
+n'auront le temps d'aller ni à Guérande, ni à Savenay.
+
+--Ah! je comprends!
+
+--Ce n'est pas malheureux!
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette caisse de cuir que vous tenez à la main?
+
+--C'est ma trousse.
+
+--Votre trousse? bravo!
+
+L'honnête maire n'avait jamais entendu parler d'une trousse; mais le mot
+lui en imposa.
+
+Il autorisa le docteur Lambquin à séjourner à Kardigân.
+
+Celui-ci ne se le fit pas répéter deux fois: il commença par s'installer
+à l'auberge et par demander à déjeuner.
+
+Comme on lui servait du cidre, il fit la grimace et demanda du vin.
+
+On remarqua qu'il buvait sec et dru.
+
+Néanmoins, le bruit se répandit en quelques heures qu'un fameux médecin
+était arrivé tout exprès de Rennes pour soigner le canton.
+
+Aussi, de quatre à six heures du soir, ce fut une vraie promenade. Tous
+les paysans défilèrent devant l'auberge.
+
+L'un, disait-il, venait montrer sa langue.
+
+Le docteur Lambquin regardait la langue et inscrivait sur un carnet le
+chiffre 1.
+
+Le nom du second était suivi du chiffre 2, et ainsi de suite.
+
+La paroisse de Kardigân fournit ainsi trente individus.
+
+Après la paroisse de Kardigân, vint la paroisse de Bel-Râch: celle-là
+contenait vingt-deux malades.
+
+--Trente et vingt-deux! grommela M. Lambquin. Bravo! cela fait
+cinquante-deux!
+
+A cinq heures commença l'examen des malades de la paroisse de Garigny.
+Elle n'en contenait que onze:
+
+--Diable, cela baisse, murmura le docteur. Enfin cela donne encore
+soixante-trois.
+
+Bref, à sept heures du soir, M. Lambquin, rien que dans l'arrondissement
+de Guérande, avait ausculté trois cents malades.
+
+La consternation était peinte sur tous les visages.
+
+--Qui aurait dit que nous étions si malades que ça! s'écriait avec
+terreur M. Lourson, le maire de Kardigân.
+
+Et lui-même s'examinait avec soin.
+
+Peut-être, sans s'en douter, avait-il en lui le germe d'une terrible
+indisposition. Il pria sa femme d'examiner si ses yeux n'étaient pas
+trop rouges, sa langue trop blanche ou son teint trop jaune.
+
+Au reste, ce devait être la journée des événements, car on apprit à la
+nuit close que monsieur le marquis de Kardigân avait fait une chute de
+cheval et s'était cassé la jambe.
+
+En effet, on vit bientôt, descendant le grand sentier qui mène les
+piétons au château, une jeune femme de trente ans environ, qui tenait
+par la main un petit garçon de douze ans.
+
+Cette jeune femme était bien connue des paysans, qui l'avaient vue
+souvent entrer dans leurs chaumières pour leur apporter du pain, du vin
+ou de l'argent.
+
+Ils la surnommaient la Pâlotte.
+
+La Pâlotte portait le costume des paysannes riches, ce costume charmant
+et poétique que nos peintres ont popularisé et qu'on ne retrouve plus
+guère aujourd'hui qu'au bourg de Batz, depuis que le Croisic et Pornic
+sont devenus des plages parisiennes.
+
+Elle était arrivée au château avec le marquis de Kardigân, cinq mois
+auparavant.
+
+Elle remplissait les fonctions de gouvernante. Seulement, elle et
+l'intendant Aubin Ploguen mangeaient à la table du maître, et étaient
+des amis plutôt que des serviteurs.
+
+En la voyant si belle et dans une position un peu fausse, les mauvaises
+langues avaient voulu gloser.
+
+Or, ces mauvaises langues se réduisaient à deux: M. Lourson, le maire,
+et Sertaboire, l'aubergiste. En effet, Lourson et Sertaboire étaient des
+«libéraux». Naturellement, _ils surveillaient les menées_, disaient-ils,
+de _môssieu_ le marquis.
+
+Heureusement que ledit maire et ledit aubergiste étaient aussi prudents
+que libéraux et avaient reçu d'Aubin Ploguen un avis tellement énergique
+de se taire... qu'ils s'étaient tus.
+
+Donc, ce jour-là, ou plutôt cette soirée-là, la Pâlotte descendit du
+château et vint demander à l'auberge le fameux médecin.
+
+--Est-ce que quelqu'un est _affligé à la maison_? lui demanda un paysan.
+
+--Oui, mon gars, M. le marquis a fait une chute de cheval et s'est cassé
+la jambe.
+
+On se hâta de prévenir M. Lambquin.
+
+Il prit sa trousse et descendit rejoindre la Pâlotte.
+
+--Partons vite, docteur, dit la jeune femme. Cela presse.
+
+Tous les deux traversèrent le village et s'engagèrent bientôt dans le
+sentier dont nous avons parlé.
+
+Ce sentier contourne une colline sur laquelle le château est bâti, et
+d'où il domine la mer.
+
+C'est un magique spectacle.
+
+L'Océan des côtes de Bretagne, au commencement du golfe de Gascogne, a
+une majesté sublime.
+
+L'oeil n'aperçoit à l'horizon que les vagues et le ciel éternellement
+confondus. C'est l'immensité.
+
+La Pâlotte avait ramené son fichu bleu sur sa poitrine, car la brise
+était forte.
+
+Au loin, la nuit trouée d'étoiles s'étendait sur la mer comme un large
+manteau brun.
+
+Ils arrivèrent au château.
+
+Aubin Ploguen les attendait.
+
+--Ah! comme on vous espérait, monsieur Lambquin, dit-il.
+
+--Bien, mon garçon, dit le docteur. Mène-moi vite auprès de ton maître.
+
+Jean attendait M. Lambquin dans une grande salle où le souper était
+préparé.
+
+Ils prirent place tous les quatre au repas du soir.
+
+M. Lambquin semblait peu étonné de trouver debout, et se portant bien,
+le marquis, lequel, disait-on, venait de se casser la jambe.
+
+Jean avait un peu vieilli depuis l'heure où nous l'avons quitté.
+
+Des rides précoces creusaient un sillon sur son front.
+
+Le repas fut rapide et silencieux. Jean, Aubin Ploguen et la Pâlotte
+étaient préoccupés.
+
+Quant au docteur Lambquin, il se taisait, parce qu'ayant faim, il
+gardait toujours la bouche pleine.
+
+--Quel chiffre, docteur? dit Jean.
+
+--Trois cents. En aurez-vous assez?
+
+--Nous en aurons de trop.
+
+--Bravo! Eh bien! faites-moi voir mes _malades_.
+
+Le brave médecin éclata de rire en prononçant cette plaisanterie.
+
+On le conduisit auprès de «ses malades» qui, tous les trois cents,
+remplissaient une seule chambre.
+
+Ces malades étaient tout simplement des fusils. Ce bon M. Lambquin était
+peut-être médecin, mais à coup sûr, et avant tout, il était armurier...
+
+
+
+
+II
+
+L'EXCURSION MYSTÉRIEUSE
+
+
+Le marquis de Kardigân ne s'était pas trompé. Il y avait dans son
+commandement, situé dans l'arrondissement de Savenay, trois cents hommes
+valides. Or, les fusils étaient au nombre de quatre cent cinquante.
+
+Car le lecteur a déjà compris que les prétendus malades qui venaient
+soumettre au docteur Lambquin leur langue, leur tête ou leur jambe,
+étaient tout simplement quelques-uns de ces héroïques enrôlés qui
+s'apprêtaient à recommencer la chouannerie de 1793.
+
+Il fallait se méfier du gouvernement de Louis-Philippe, et les chefs
+n'avaient rien trouvé de mieux que de se servir de ce stratagème.
+
+--Eh bien, monsieur Lambquin? dit Jean, quand il eut installé le
+prétendu médecin en face du tas de fusils.
+
+--Eh bien... quoi? mon lieutenant?
+
+--Comment trouvez-vous cette ferraille?
+
+--Eh! eh! ce n'est pas en si mauvais état que je le craignais.
+
+M. Lambquin était maître-armurier de la garde royale.
+
+Après la révolution de Juillet, il avait donné sa démission; Jean de
+Kardigân s'était empressé de recommander ce royaliste ardent.
+
+C'est pour cela qu'il appelait toujours le marquis «mon lieutenant.»
+
+--Eh bien! monsieur Lambquin, je vous laisse à votre travail. J'ai
+affaire ailleurs.
+
+--Une bouteille de vin, une pipe, du tabac, une lampe et des allumettes,
+voilà tout ce que je vous demande!
+
+Jean donna l'ordre qu'on obéît à M. Lambquin comme à lui-même.
+
+Puis, quand celui-ci eut déficelé «sa trousse,» laquelle était pleine
+d'instruments beaucoup plus aptes à remonter des fusils qu'à couper des
+jambes, le marquis sortit.
+
+Comme il le disait, il avait affaire. Trois serviteurs attendaient dans
+la grande cour du château, tenant par la bride des chevaux attelés à des
+charrettes.
+
+Ces charrettes étaient au nombre de trois.
+
+Aubin Ploguen et la Pâlotte--ou, pour l'appeler par son vrai nom,
+Jacqueline Morel,--portaient, suspendue à leur épaule, une de ces fortes
+lanternes sourdes qui éclairent à distance, mais ne projettent qu'un
+rayon lumineux très-étroit.
+
+--Comment, vous vous êtes obstinée à venir, Jacqueline? dit Jean en
+voyant la jeune femme.
+
+--Oui, monsieur.
+
+Jacquelin montra sa figure éveillée et charmante.
+
+Il était habillé en matelot.
+
+--Toi aussi? s'écria Aubin Ploguen en l'apercevant.
+
+Jacqueline allait défendre à son fils de les suivre dans l'expédition
+mystérieuse, quand Jacquelin saisit la main de Jean.
+
+--Vous avez dit qu'il y aurait peut-être du danger cette nuit, monsieur,
+dit-il, je dois être avec vous. Et chaque fois qu'il en sera ainsi, vous
+permettrez que je ne vous quitte pas.
+
+La mère jeta un regard humide à son enfant. Elle était un peu de cet
+avis-là, elle aussi.
+
+Jacqueline, Aubin Ploguen et Jean étaient armés tous les trois d'un
+fusil de munition. La jeune femme avait ramené sa mante en sautoir
+autour de son corps.
+
+--Quant à moi, monsieur, dit-elle à Jean, il a été convenu que je ne
+quitterais pas mon fils.
+
+--Venez alors, mes amis, répliqua Jean en souriant tristement.
+
+La fameuse excursion devait être dangereuse, en effet, si on mesurait le
+danger par les précautions prises.
+
+--Quelle heure est-il, Aubin? demanda Jean.
+
+--Neuf heures, maître.
+
+--Et tu crois qu'en deux heures nous pourrons être à la crique de
+Bel-Râch?
+
+--Oh! facilement. Nous arriverons là-bas à onze heures. Deux heures de
+travail, peut-être trois: vous voyez que nous serons de retour pour le
+milieu de la nuit.
+
+La petite troupe se glissa hors du château, afin d'inspecter le chemin
+vicinal qui se déroulait au bas de la colline, éclairé par une belle
+lune de printemps.
+
+Puis ils rentrèrent, et les préparatifs de départ se firent.
+
+Les serviteurs remplirent de foin une des trois charrettes; les deux
+autres restèrent vides. Puis Aubin, Jean et Jacqueline se placèrent sous
+le foin qui les recouvrit presque entièrement.
+
+Jacquelin devait marcher à pied avec les conducteurs des chevaux.
+
+On ouvrit la grille du château, et les trois charrettes se mirent à
+descendre le chemin qui conduisait au village.
+
+Un quart d'heure après, elles suivaient la route de Savenay.
+
+La marche fut silencieuse.
+
+Ces hommes ne laissaient pas que d'être impressionnés malgré eux par ce
+qu'ils allaient faire. Et pourtant, c'étaient de fortes et énergiques
+natures, auxquelles il ne manquait rien pour affronter sans pâlir de
+mortels dangers.
+
+Élevés dans le culte du Seigneur, ils avaient grandi sur la terre de
+Kardigân où ils étaient nés. Certes, ils ne reculeraient devant rien.
+
+Ainsi que l'avait dit Aubin Ploguen, il suffit de deux heures pour voir
+poindre dans le ciel le coq de fer qui surmonte la pauvre église de
+Bel-Râch.
+
+Mais les charrettes, au lieu de suivre encore le chemin vicinal qui les
+eût fait, en droite ligne, traverser le village, entrèrent en pleins
+champs.
+
+Le mugissement de la mer annonçait que ces landes sablonneuses où
+s'engageaient les conducteurs, aboutissaient à la côte.
+
+Le vent était assez violent. Par instants, une forte rafale secouait la
+membrure de bois des voitures.
+
+Un peu à droite s'élevait un petit bouquet de bois, accident commun sur
+le littoral breton.
+
+Ce bouquet de bois ne touche pas à la mer: il en est séparé, au
+contraire, par un espace de trente ou quarante mètres. Les conducteurs y
+firent entrer les voitures.
+
+Alors, Jean, Aubin Ploguen et Jacqueline sortirent de leur cachette.
+
+--Le plus difficile reste à faire, dit Jean. Mes amis, vous allez
+demeurer ici. Jacquelin, la Pâlotte et Aubin vont m'accompagner.
+
+--Mais, monsieur le marquis... hasarda un des paysans.
+
+--S'il y a des coups à donner... reprit un autre.
+
+--Rassurez-vous, il n'y aura rien aujourd'hui, je vous le
+promets.--Jacquelin!
+
+L'enfant s'avança.
+
+--Tu connais la falaise?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien; mon enfant, tu vas descendre prudemment à travers les
+rochers, et tu regarderas, quand tu seras en bas, où sont postés les
+douaniers.
+
+Jacquelin ne se fit pas répéter cet ordre. Il descendit le petit
+monticule où poussait le bouquet de bois, et parvint à la cime des
+rochers.
+
+Un homme se fût brisé à vouloir suivre ce chemin, impossible à tout
+autre qu'à un chamois.
+
+Mais le courageux enfant n'hésita pas. Il se pendit à une anfractuosité
+de granit et se laissa glisser.
+
+Arrivé sur la plage, il se coucha à plat ventre et regarda.
+
+A droite et à gauche tout était silencieux. Pourtant, il lui sembla
+qu'un point noir s'agitait au bas d'une haute falaise qui surplombe
+entièrement la mer.
+
+L'enfant rampa sur le sable, faisant aussi peu de bruit qu'un goëland
+qui rase la surface des flots.
+
+Ce point noir était un douanier.
+
+Jacquelin put parvenir à quelques pas de lui et le reconnaître.
+
+Le douanier, enfermé dans un épais caban, dormait, ou semblait dormir.
+Il tenait son fusil entre ses jambes.
+
+Jacquelin se glissa derrière les rochers et regagna un autre coin de la
+plage.
+
+Un second douanier veillait là.
+
+L'enfant explora une longueur de côte d'environ deux cents mètres et y
+compta dix douaniers, lesquels, par conséquent, étaient placés à vingt
+mètres les uns des autres.
+
+Quand il eut accompli sa mission, au lieu de regagner les rochers par
+lesquels il était descendu, il opéra sa montée en s'accrochant aux
+falaises qui s'élevaient derrière lui.
+
+Une demi-heure après son départ, il était de retour auprès de ses
+compagnons.
+
+--Eh bien? demanda vivement le marquis de Kardigân.
+
+--Il y en a dix.
+
+--Dix?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--As-tu examiné l'horizon?
+
+--Je n'ai rien vu.
+
+--La mer est-elle forte?
+
+--Assez; mais pas trop.
+
+--Par où peut-on descendre?
+
+--A gauche. Ce point-là n'est pas gardé. Les douaniers n'ont surveillé
+que la crique.
+
+Cette réponse ne faisait pas le compte de Jean. Évidemment elle
+dérangeait un plan conçu.
+
+--Quel est ton avis, Aubin? dit-il.
+
+--Mon avis, maître, est que les _oiseaux verts_ auront déniché la
+barque. Ils l'ont laissée en place, mais ils nous empêcheront de nous en
+servir.
+
+--Comment faire, pourtant?
+
+--Ne donnez pas le signal.
+
+--Si je ne donne pas le signal, nos amis n'aborderont pas.
+
+--Monsieur? dit Jacquelin.
+
+--Quoi! mon enfant?
+
+--J'ai une idée... Si je gagnais le navire à la nage?
+
+--Tu es fou, c'est impossible...
+
+Au même instant, Aubin Ploguen dont les yeux interrogeaient l'horizon,
+toucha en tressaillant le bras de son maître.
+
+--Regardez, dit-il.
+
+Un trois-mâts apparaissait en mer à un kilomètre de la côte.
+
+En même temps une voix partant du bas des rochers, cria:
+
+--Attention!
+
+C'était la voix d'un douanier.
+
+
+
+
+II
+
+EN MER
+
+
+Jean et ses amis se regardèrent.
+
+Il ne fallait plus penser à éviter la surveillance des douaniers. Ils
+avaient l'éveil.
+
+Que ferait-on?
+
+Nous avons dit que le navire n'était pas à plus d'un kilomètre de la
+côte: il s'en rapprochait insensiblement.
+
+Ce trois-mâts devait être d'un faible tonnage; puis la mer est profonde
+en cet endroit.
+
+--Il suivra les instructions données, dit Jean, et tâchera de mouiller
+le plus près possible.
+
+En effet, le navire faisait des bordées et gagnait insensiblement.
+
+Évidemment les douaniers l'avaient aperçu. De temps en temps, l'un deux
+poussait un: Qui vive! auquel tous les autres répondaient.
+
+--Maître, dit Aubin Ploguen, il ne faut pas penser à faire opérer le
+débarquement ici. Il faudrait que les matelots fussent prévenus.
+
+--C'est impossible.
+
+--Non, hasarda Jacquelin. Écoutez, monsieur, je nage comme un poisson.
+En une heure, je puis aller...
+
+--Tais-toi, dit Jean. Et quand même les matelots seraient prévenus, où
+iraient-ils?
+
+--A l'anse d'Erqui, répondit Aubin.
+
+--Ils n'en forceront pas l'entrée.
+
+--S'ils ont un pilote, oui.
+
+--Mais qui leur servira de pilote?
+
+--Moi. L'enfant a raison. Il faut gagner le navire à la nage. J'irai
+avec lui.
+
+Jacquelin jeta un cri de joie, en voyant qu'en acceptait son aide.
+
+Jacqueline, elle, saisit son enfant par le bras, comme si elle eût voulu
+l'empêcher d'accomplir cet acte de témérité.
+
+Mais elle ne prononça pas une parole.
+
+Seulement, la pâleur de son visage, doucement éclairé par la lune,
+annonçait sa triste appréhension...
+
+--Allez, mes amis, dit Jean.
+
+Aubin Ploguen et Jacquelin disparurent dans les rochers...
+
+L'anse d'Erqui est une espèce d'entonnoir formé par les caprices de la
+nature, qui s'ouvre à cinq ou six cents mètres de la crique de Bel-Râch.
+
+Imaginez-vous un demi-cercle, extrêmement effilé à l'une de ses parties,
+et présentant à la mer un étroit goulet par lequel un navire a juste
+assez de quoi passer.
+
+L'anse est d'une grande profondeur. Des vaisseaux à trois ponts
+pourraient y mouiller. Mais on ne cite pas deux navires, en cinq ans,
+qui osent s'y aventurer.
+
+La passe est étroite et de plus formée par des rochers à pic contre
+lesquels un trois-mâts même, malgré son exiguïté, courrait le risque de
+se briser impitoyablement.
+
+Les bâtiments en détresse n'osent jamais se lancer dans cette passe: car
+un caprice de la lame peut les faire dévier à droite ou à gauche, et une
+déviation d'un mètre suffit à les faire sombrer.
+
+Aubin Ploguen savait que jamais les rochers de l'anse d'Erqui ne sont
+garnis de douaniers, qui considèrent comme inutile de la surveiller.
+
+Il voulait donc aborder le navire et le diriger vers ce goulet. Il
+connaissait la côte et avait chance d'atterrir.
+
+Jean et Jacqueline suivaient l'homme et l'enfant des yeux.
+
+Mais heureusement ils les perdirent bientôt de vue: heureusement, car la
+lune voilée n'éclairait plus la mer, et, par conséquent, cachait aussi
+les nageurs à la vue des douaniers.
+
+--A l'eau! dit Aubin, quand ils arrivèrent tous les deux sur la plage.
+
+Jacquelin ne se fit pas répéter l'ordre, et entra résolument dans la
+vague.
+
+--Diable! c'est froid, dit-il.
+
+L'eau était froide, en effet.
+
+La lame avançait avec force, soulevée par la brise d'ouest.
+
+--Bon vent, dit Aubin, qui marchait encore n'ayant pas perdu pied, et
+soutenait son jeune compagnon par la ceinture, pour qu'il n'usât pas ses
+forces en nageant aussitôt.
+
+--Bon vent! la marée monte et la brise vient de l'ouest: tout pousse à
+la côte.
+
+Brave Aubin Ploguen!
+
+Le vent était bon pour le navire, mais mauvais pour les nageurs,
+puisqu'ils avaient à lutter à la fois contre la brise, la lame et la
+marée.
+
+Un silence se fit.
+
+Ils nageaient vigoureusement tous les deux. Jacquelin n'avait pas
+exagéré ses mérites: c'était un vrai poisson.
+
+Il fendait la vague avec une netteté et une précision étonnantes. De
+temps à autre une lame plus haute le couvrait entièrement, semant
+d'écume ses cheveux bruns.
+
+Aubin, lui, ressemblait à un dieu marin.
+
+--Vois-tu, petit, dit-il, j'aurais pu faire le voyage tout seul, mais
+j'avais besoin de toi.
+
+--Grand merci!
+
+--C'est mon opinion. Moi, je serai le pilote. Mais toi...
+
+Le Breton eut la parole coupée par une vague, qui l'aveugla.
+
+Il se secoua et ajouta;
+
+--Nous causerons plus tard. Es-tu fatigué?
+
+--Non.
+
+--Va toujours!
+
+La distance entre eux et le navire ne semblait guère diminuer. Ils
+demeuraient silencieux, les yeux fixés sur ce but immobile. Immobile,
+car le trois-mâts devait avoir jeté l'ancre, attendant un signal promis.
+
+--Es-tu fatigué?
+
+--Non.
+
+--Va toujours!
+
+Pauvre Jacquelin!
+
+Il n'avait pas besoin d'encouragement, il _allait toujours_ avec la même
+énergie.
+
+A ce moment la brise augmenta. Les vagues commencèrent à s'enfler, à
+grimper à des hauteurs plus considérables.
+
+On eût dit de vraies montagnes, montagnes noires, sombres comme des
+abîmes.
+
+Et la marée, doublant sa force, par cela même, opposait aux nageurs une
+résistance de plus en plus périlleuse.
+
+--Chien de temps! formula Aubin.
+
+La fatigue glissait sur ce corps robuste. Le Breton semblait être un
+dieu marin impassible au milieu des lames, et se jouant des dangers.
+
+--Le petit faiblit, pensa-t-il, en jetant un regard sur Jacquelin.
+
+En effet, l'enfant était très-pâle. Sa figure, assombrie par la nuit,
+grimaçait.
+
+--Fais la planche! dit Aubin.
+
+Et joignant le geste au conseil, le fils de Cibot Ploguen fit tourner
+Jacquelin, et quand celui-ci fut couché sur le dos, se mit à le pousser
+comme une bouée.
+
+Ils nageaient depuis une heure dix minutes.
+
+La brise se changeait en grain.
+
+De larges gouttes de pluie tombaient, et des sifflements aigus,
+interrompus quelquefois, ajoutaient au dramatique de cette scène.
+
+--Ça se gâte! murmura Aubin.
+
+Le trois-mâts s'était sensiblement rapproché. On distinguait nettement à
+travers la nuit sa masse brune qui sautait au milieu des vagues.
+
+Vingt minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Aubin poussa
+devant lui Jacquelin, qui faisait la planche. L'enfant n'avait pas senti
+le froid, tant qu'il nageait; les mouvements le réchauffaient. Mais la
+circulation du sang était interrompue par la sorte d'inaction éprouvée.
+
+--J'ai froid, dit-il.
+
+--Alors, nage, petit! Seulement appuie une de tes mains sur mon dos.
+
+--Non... j'aurais trop... froid...
+
+--Soit!
+
+Aubin Ploguen dut ralentir la rapidité de la nage pour ne pas laisser
+derrière lui Jacquelin, très-pâle, et dont la respiration sifflante
+annonçait l'énorme lassitude.
+
+Ils continuèrent ainsi pendant une autre demi-heure. Il y avait deux
+heures qu'ils étaient partis.
+
+Mais aussi le trois-mâts n'était plus qu'à une quarantaine d'encablures.
+
+Pour la première fois, Aubin Ploguen eut peur que Jacquelin ne pût aller
+jusqu'au bout. L'enfant donnait des signes évidents d'une lassitude
+extrême.
+
+Il ne disait rien, mais le pauvre petit sentait ses membres raidis par
+le froid et l'épuisement. Sa respiration se faisait rare. Il avait, par
+instants, des frissons qui le secouaient des pieds à la tête.
+
+La vague était haute comme une maison.
+
+Elle arrivait, lancée comme un cheval emporté qui brise le mors dans sa
+bouche, et, derrière elle, une autre vague plus effrayante encore.
+
+La marée et la rafale!
+
+Jacquelin serait englouti avant de toucher le navire.
+
+Aubin Ploguen, toujours aussi calme, s'arrêtait de temps en temps pour
+soutenir son jeune compagnon.
+
+Mais l'enfant ne voulait pas arrêter ses mouvements, car il comprenait
+que le froid ne tarderait pas à l'envahir.
+
+Le Breton se souleva sur la lame, sortant à moitié son corps de l'eau:
+
+--Ohé! du vaisseau! cria-t-il.
+
+Mais ils étaient encore trop loin. On n'entendit pas. Aubin voulait
+héler une barque.
+
+--Es-tu fatigué? dit-il.
+
+--Non...
+
+--Va toujours.
+
+--Ohé! du vaisseau! appela encore Aubin Ploguen.
+
+En dix minutes ils arriveraient. Mais dix minutes sont aussi longues
+qu'un siècle, en pleine mer, par une nuit de tourmente comme celle-là!
+
+Jacquelin était enfoncé dans l'eau jusqu'aux oreilles. Aubin le soutint
+par la ceinture.
+
+--Es-tu fatigué, petit?
+
+--Non... non...
+
+Mais en même temps qu'il répondait ainsi, Jacquelin jeta un cri et
+disparut.
+
+La ceinture s'était brisée, et, entraîné par la lame, le pauvre enfant
+épuisé venait de disparaître dans les profondeurs de l'Océan...
+
+
+
+
+IV
+
+LE DÉBARQUEMENT
+
+
+Aubin Ploguen poussa un cri sourd, mais il n'était pas de ceux qui se
+lamentent; il était de ceux qui agissent.
+
+Il plongea.
+
+Jacquelin revint à la surface.
+
+Le Breton saisit l'enfant par les cheveux et le hissa sur ses puissantes
+épaules.
+
+--Ohé! du vaisseau! cria-t-il pour la troisième fois.
+
+Il y a en mer, par les temps de tourmente, des accalmies soudaines. On
+dirait que la rafale s'arrête pour respirer et reprendre des forces.
+
+Ce fut pendant un de ces silences de l'Océan qu'Aubin jeta son appel
+désespéré.
+
+Aussitôt une lumière s'agita à bord du trois-mâts et une voix cria:
+
+--Qui va là?
+
+--Ami! dit Aubin.
+
+--Un canot à la mer! ordonna la même voix qui venait de se faire
+entendre.
+
+Le commandement fut exécuté en quelques minutes. Un canot glissa le long
+des flancs du navire, ainsi qu'un oiseau blanc qui s'abat sur les
+vagues.
+
+Puis une échelle de corde pendit du sabord. Trois matelots descendirent
+et la barque s'avança vers l'homme qui nageait et l'enfant évanoui.
+
+Il était temps: non pour Aubin Ploguen, dont la force herculéenne était
+de taille à supporter de plus rudes fatigues, mais pour Jacquelin qui
+avait besoin de repos, et surtout de secours.
+
+En quelques minutes ils arrivèrent dans les eaux du trois-mâts, et
+l'échelle de corde les hissait tous les cinq à bord.
+
+Un homme, enveloppé d'un manteau et la tête couverte d'un chapeau de
+toile goudronnée, causait avec le capitaine.
+
+Il se retourna en voyant les nouveaux venus et laissa échapper un geste
+de surprise:
+
+--Aubin et Jacquelin! dit-il.
+
+C'était Henry de Puiseux.
+
+--Vite! vite! ranimez l'enfant! dit le Breton.
+
+Ce ne fut pas long.
+
+Il n'était qu'étourdi par la fatigue et la force des lames.
+
+--Capitaine, deux mots, je vous prie, continua Aubin Ploguen; et vous,
+monsieur de Puiseux, ayez la bonté de m'entendre.
+
+--Parlez, mon brave Breton; seulement je dois vous prévenir que le
+capitaine n'entend pas le français. Mais ne vous en inquiétez pas; c'est
+moi qui suis le vrai chef à bord.
+
+--Bon! alors, cela ira mieux.
+
+Aubin expliqua à Henry la situation. Il ne fallait pas songer à
+débarquer où il avait été convenu.
+
+Seulement, en voulant pénétrer dans l'anse d'Erqui, le trois-mâts
+courait risque de se briser.
+
+--Peu importe!
+
+--Que dira le capitaine?
+
+--L'_Espérance_ n'est pas à lui: elle est à nous. Donc... tu comprends,
+Aubin?
+
+Aubin comprenait si bien qu'il alla s'emparer du gouvernail, et se mit à
+commander la manoeuvre.
+
+--Ah çà, tu es donc aussi marin? demanda Henry.
+
+--Nous autres, les paysans de la côte, monsieur Henry, nous sommes un
+peu amphibies...
+
+--Virez de bord! cria Aubin.
+
+L'_Espérance_ s'inclina gracieuse et légère comme une hirondelle, et
+s'avança vers la côte.
+
+Le capitaine causait tout bas avec de Puiseux, en anglais, ou plutôt
+écoutait le jeune homme qui parlait.
+
+Lui, les yeux fixés sur la côte, contemplait impassiblement le résultat
+de la manoeuvre. Ce pilote arrivé à l'improviste ne laissait pas que de
+le surprendre.
+
+En réalité, il ne comprenait pas encore.
+
+Il croyait naïvement qu'Aubin Ploguen, connaissant la profondeur des
+eaux, voulait rapprocher davantage l'_Espérance_. Jamais il ne lui
+serait venu à l'idée qu'un homme sain d'esprit eût voulu faire entrer un
+trois-mâts dans l'étroit goulet de l'anse d'Erqui.
+
+Pourtant il fallut bientôt se rendre à l'évidence. L'_Espérance_
+marchait droit au goulet. C'était de la folie!
+
+Il toucha le bras d'Henry:
+
+--_You see_?
+
+--_Yes_[5].
+
+--Ah!
+
+--Va, Aubin, cria le jeune homme.
+
+--Toutes voiles dehors! ordonna le Breton.
+
+Les matelots sont trop habitués à l'obéissance passive pour hésiter dans
+l'exécution d'un commandement.
+
+Mais, eux aussi, crurent que leur nouveau pilote était fou.
+
+Mettre toutes voiles dehors quand on est à cinq cents mètres de la côte,
+et qu'on marche vers des brisants, poussé par cette double hélice du
+vent et de la marée!
+
+Les voiles se tendirent rapidement.
+
+L'_Espérance_ s'arrêta court, comme un cheval qui se cabre, plia sur
+elle-même, et s'élança avec une rapidité effrayante.
+
+Cela dura à peine cinq minutes.
+
+Le capitaine s'attendait si bien à voir le navire s'entr'ouvrir qu'il
+ordonna aux matelots de se tenir prêts à se jeter à la mer.
+L'_Espérance_ n'était plus qu'à cinquante mètres de la passe. Le
+capitaine toucha de nouveau le bras de de Puiseux.
+
+--_The end_[6]! murmura-t-il.
+
+Henry ne répondit pas.
+
+L'_Espérance_ fila comme une flèche, et traversa le goulet sans
+effleurer même le rocher.
+
+C'était merveilleux à voir.
+
+Dès lors le débarquement était facile.
+
+Jean de Kardigân et la Pâlotte avaient assisté de loin à ce drame.
+
+Leur coeur battit à rompre quand ils aperçurent l'_Espérance_ se diriger
+droit vers l'anse d'Erqui.
+
+Tout était sauvé!
+
+La barque jeta sur le sable Henry de Puiseux qui tomba dans les bras de
+son ami.
+
+--Tu ne m'attendais pas, hein?
+
+--D'où viens-tu? qu'apportes-tu?
+
+--D'où je viens? d'Angleterre. Ce que j'apporte?... on est en train de
+le débarquer, tiens! Mais d'abord prends connaissance de cette lettre.
+
+Les deux jeunes gens s'assirent derrière un rocher, pendant que les
+matelots débarquaient de grandes caisses.
+
+--Aubin, la lanterne! dit Jean.
+
+Le Breton projeta sur son maître la clarté de sa lanterne sourde,
+pendant que Jean décachetait un grand papier scellé de cire bleue.
+
+Ce papier contenait la lettre suivante, écrite à l'encre ordinaire, et
+une feuille de papier blanc.
+
+La lettre écrite à l'encre ordinaire était ainsi conçue:
+
+«Jean-Nu-Pieds,
+ 2 2 1 2
+Je serai _ut Voltgu_ à la fin _oo kpnt_. _Grlvussu_, _Gpnient_
+ 2 11 1 2 22 3 1 2 1
+et _O'Losngrlnr_ sont prévenus. _Roniuor_ apporte _et rpoovu
+ 3 1 2
+us eui glvspogrui_. Quinze _gllqti_ sont commandés en
+ 13 1 1 1 1 33
+_Lteeusuvvuu_. Je débarquerai à _Nlviuneeu_.
+
+M.-C. R.»
+
+Les mots importants étaient écrits, on le voit, d'après une clef
+commune.
+
+Cette clef, nous la connaissons, car Jean l'avait communiquée aux
+royalistes à Paris.
+
+C'était la phrase:
+
+_Le gouvernement provisoire_,
+
+substituée aux vingt-quatre lettres de l'alphabet.
+
+Voici comment.
+
+On écrivait ainsi:
+
+_L e g o u v e r n e m e n t p r o v i s o i r e_,
+
+en un seul mot de vingt-quatre lettres. Puis, en dessous, on plaçait
+l'alphabet réel, ce qui donnait ceci:
+
++++++++++++++++++++++++++
+ L|e|g|o|u|v|e|r|n|e|m|e
+ A|B|C|D|E|F|G|H|I|J|K|L
++++++++++++++++++++++++++
+ n|t|p|r|o|v|i|s|o|i|r|e
+ M|N|O|P|Q|R|S|T|U|V|X|Y
++++++++++++++++++++++++++
+
+C'est-à-dire que _l_ signifiait A, _e_, B, et ainsi de suite.
+
+Seulement on numérotait les lettres répétées.
+
+Par exemple ces deux mots: le _gouvernement provisoire_, renfermant
+quatre fois la lettre _e_ et trois fois la lettre _o_, alors on écrit la
+première _e_ naturellement, mais la seconde porte le chiffre 1, la
+troisième le chiffre 2, et toujours de même.
+
+Ainsi, l'alphabet réel est celui-ci:
+
++++++++++++++++++++++++++++++
+ | 1| 1|
+ A -- L|G -- e|M -- n|S -- i
+ | | |
+ B -- e|H -- r|N -- t|T -- s
+ | | | 2
+ C -- g|I -- n|O -- p|U -- o
+ | 2| 1| 1
+ D -- o|J -- e|P -- r|V -- i
+ | | 1| 2
+ E -- u|K -- m|Q -- o|X -- r
+ | 3| 2| 4
+ F -- v|L -- e|R -- v|Y -- e
++++++++++++++++++++++++++++++
+
+Jean traduisit bien vite la lettre indéchiffrable pour d'autres que pour
+les initiés.
+
+Elle venait de S. A. R. Mme la duchesse de Berry:
+
+_A monsieur le marquis de Kardigân_.
+
+Je serai _en France_ à la fin _du mois_. _Charette_, _Coislin et
+d'Autichamp_ sont prévenus. _Puiseux_ apporte _la poudre et les
+cartouches_. _Quinze canons_ sont commandés _en Angleterre_. Je
+débarquerai _à Marseille_.
+
+Signé: MARIE-CAROLINE, régente.
+
+Nous avons souligné les mots importants dans la traduction comme dans
+l'original.
+
+On voit que toutes les précautions étaient bien prises.
+
+A supposer que cette dépêche fût tombée entre les mains de la police de
+Louis-Philippe, la police n'y comprendrait rien.
+
+Restait la feuille de papier blanc.
+
+Jean la serra précieusement.
+
+--Ne la lis que dans ta chambre, celle-là! lui souffla de Puiseux à
+l'oreille.
+
+Jean répondit à son ami par une énergique pression de main.
+
+Tous les deux se levèrent pour examiner le débarquement.
+
+Il s'avançait rapidement.
+
+Vingt ou trente caisses couvraient déjà la plage hors de l'atteinte de
+l'eau.
+
+--Les charrettes, maintenant! dit Jean. Et pendant que l'ordre
+s'exécutait:
+
+--A propos, dit Henry, tu sais que je reste avec toi; nous irons à la
+bataille ensemble!
+
+
+
+
+V
+
+LES DÉPÊCHES
+
+
+Le retour s'effectua rapidement et tranquillement.
+
+Les douaniers n'avaient rien vu. Comment eussent-ils pu croire que
+l'anse d'Erqui ouvrirait un abri miraculeux aux contrebandiers?
+
+Jean et Henry se tenaient par le bras et causaient. M. de Kardigân avait
+bien des choses à apprendre, et de Puiseux bien des choses à raconter.
+
+Les deux amis étaient séparés depuis de longs mois. Chacun d'eux avait
+fait de son côté son devoir.
+
+--Mais nous ce nous quitterons plus maintenant, disait Henry. Je vais
+demeurer à Kardigân jusqu'au commencement de la fête. Mon brave Jean, je
+tirerai mon premier coup de fusil avec toi!
+
+Pas un mot ne fut échangé entre eux sur les événements antérieurs.
+
+Jean voulait oublier, et Henry n'avait garde de le faire se souvenir.
+
+Quand ils entrèrent au château, M. Lambquin fumait sa pipe sur le
+perron, les deux mains enfoncées dans ses poches.
+
+Il vint à leur rencontre:
+
+--Bonjour, mon lieutenant, dit-il.
+
+Henry et M. Lambquin se saluèrent.
+
+Jean fit la présentation.
+
+Le maître armurier guignait de l'oeil les grandes charrettes couvertes de
+foin.
+
+--Hum! hum! dit-il. M'est avis qu'il ne faudrait pas mettre ce foin-là
+dans l'auge des chevaux.
+
+Henry éclata de rire.
+
+--Vous savez donc?...
+
+--Je ne sais pas, mais je me doute. Diable! voilà qui est clair. Vous
+apportez là-dedans de quoi donner à manger à mes malades.
+
+Ce fut au tour de M. Lambquin d'éclater de rire.
+
+Jean expliqua à son ami de quelle manière le maître armurier s'y était
+pris pour dérouter la curiosité dangereuse de M. Lourson, le maire, et
+de M. Sertaboire, ces farouches libéraux!
+
+Cependant, Jean avait hâte de terminer la lecture des dépêches.
+
+Dans l'enveloppe qui contenait la lettre cryptographe, on sait que le
+marquis avait trouvé une feuille de papier blanc. Il monta dans son
+cabinet avec Henry, et plaça cette feuille sur une plaque de cuivre.
+
+Puis il prit dans son coffre-fort un petit flacon contenant une liqueur
+brune. C'était un acide.
+
+Il fit courir l'acide sur la feuille de papier blanc.
+
+Aussitôt elle se couvrit de caractères écrits à l'encre noire.
+
+Il lut:
+
+«Vous devez être maintenant bien établie dans votre bonne et jolie
+petite ville d'Aix. J'ai appris avec grand plaisir que les eaux
+passaient bien et que vous étiez déjà mieux. Soyez donc exacte à suivre
+votre régime. Nous serons si heureux d'apprendre votre entier
+rétablissement.
+
+J'espère que dans votre première vous me donnerez des détails sur cette
+santé qui m'est si chère et sur l'emploi de votre temps. Pour moi, ma
+chère amie, mes occupations sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit
+d'habitude et de souvenir.
+
+Je ne vous écris pas longuement. Vous savez combien cela me fatigue. Et
+d'ailleurs, par le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en
+toutes choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler l'assurance
+de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque fois que j'en aurai
+l'occasion.
+
+Vous devinez cette lettre à demi-mots. Si elle n'est pas plus
+compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte. Je vous
+embrasse.
+
+Veuve RENAUD.»
+
+Lorsque Jean avait vu apparaître l'encre sympathique sur le papier, il
+avait cru naïvement qu'il allait trouver ou des instructions ou des
+recommandations dans ces lignes cachées.
+
+Et il se tenait en face d'une lettre incompréhensible.
+
+Henry et lui restaient aussi penauds, quand tout à coup Puiseux se mit à
+rire:
+
+--Ah! j'y suis, parbleu!
+
+--Quoi?
+
+--Mon cher, les lettres à l'encre sympathique, c'est un moyen usé.
+
+--Après?
+
+--Madame la duchesse de Berry a imaginé la double lettre.
+
+--Bravo! s'écria Jean. Je comprends.
+
+--Oui, mais comment la faire ressortir?
+
+--Attends!
+
+Le marquis réfléchit un instant, puis il reprit:
+
+--Je devine tout, cher ami, dit-il. Madame a écrit à l'encre sympathique
+la première lettre, celle que nous venons de lire. Si ce papier avait
+été surpris par la police, sois bien sûr que la police aurait eu la même
+idée que nous, et l'aurait soumise à l'opération d'un acide. Seulement,
+fais attention à ceci; tous les acides peuvent arriver au même résultat.
+Celui qui est contenu dans ce flacon a été composé avec soin, et il nous
+a été ordonné à tous de n'user que de celui-là pour déchiffrer les
+caractères: pour moi, c'est qu'il devait avoir évidemment une double
+action: l'une sur la lettre fausse, l'autre sur la lettre réelle. Sans
+quoi quelques gouttes d'un acide commun, du vinaigre ou de l'acide
+sulfurique par exemple, auraient suffi. Donc, il y a encore sur cette
+feuille de papier quelque chose à déchiffrer.
+
+--C'est clair.
+
+--Madame a écrit la première missive avec une encre soumise à l'action
+immédiate de notre acide; la seconde, avec une encre soumise seulement à
+l'action de ce même acide après une contre-épreuve.
+
+--Laquelle?
+
+--Je crois la deviner. Son Altesse a compté sur notre intelligence.
+
+--Grand merci!
+
+--Fais bien attention à cette phrase.
+
+Jean reprit le papier et lut:
+
+«J'ai appris avec plaisir que les eaux passaient bien...»
+
+--Je comprends!
+
+Ce ne fut pas long.
+
+Jean versa dans une terrine un peu d'eau et trempa la lettre dans cette
+eau.
+
+Aussitôt des lignes bleues se tracèrent sous les lignes noires:
+
+Voici ce que présentait dès lors la feuille de papier:
+
+Vous devez être maintenant bien établie dans votre
+_Tout est décidé. Je serai à Marseille le 28, ou si je_
+bonne et jolie ville d'Aix. J'ai appris avec plaisir que les
+_subis un retard, dans la nuit du 28 au 29 avril. Mon cher_
+eaux passaient bien, et que vous étiez déjà mieux. Soyez
+_marquis, je compte sur vous pour que l'armement des hommes_
+donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux
+_de votre commandement soit terminé à cette époque. Je tiens_
+d'apprendre votre entier rétablissement. J'espère que
+_à ce que le signal du combat soit donné du 5 au 15 mai._
+dans votre première vous me donnerez des détails, sur
+_C'est l'époque où les paysans sont libres et par conséquent_
+cette santé qui m'est si chère, et sur l'emploi de votre
+_ont fini leurs semailles. Notre ami de Puiseux vous remettra_
+temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations
+_cette dépêche. Agissez sans retard. Envoyez immédiatement_
+sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude
+_trois mille livres de poudre à Clisson, sur les quinze_
+et de souvenir. Je ne vous écris pas longuement.
+_mille que vous aura apportées l'_Espérance. _Le bruit a_
+Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par
+_couru que je ne viendrais pas. C'est un mensonge de mes_
+le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes
+_ennemis. Je descends à Marseille pour surveiller le mouvement_
+choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler
+_du Midi. Mais je n'y compte pas. Soyez le 4 mai_
+l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque
+_dans les bois de Machecoul avec vos hommes. Dieu nous_
+fois que j'en aurai l'occasion. Vous devinez cette lettre à
+_garde et nous protège. Nous sommes entre ses mains._
+demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que
+je tiens à ne pas être découverte.
+
+Je vous embrasse,
+_Le 4 mai!_
+
+Veuve Renaud.
+_Marie-Caroline, Régente._
+
+Les lignes bleues sont écrites en italiques. Le lecteur peut donc se
+faire immédiatement une idée de la disposition typographique de cette
+lettre.
+
+Les deux jeunes gens se regardaient interdits.
+
+--Quoi! Madame est en France!
+
+--Oui, répondit gravement Henry.
+
+--Le 4 mai! murmura le marquis. Le 4 mai! C'est donc ce jour-là que nous
+lèverons le drapeau d'Henri V!
+
+--Combien faut-il de temps pour aller d'ici au bois de Machecoul?
+
+--Vingt-quatre heures en se cachant et en ne marchant que la nuit par
+des chemins détournés.
+
+Au moment où Jean faisait cette réponse, la grosse cloche du portail
+sonnait.
+
+Cela annonçait un arrivant.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Jean inquiet.
+
+La réponse ne tarda pas à lui venir.
+
+Aubin Ploguen vint frapper à la porte de la chambre:
+
+--Entre! cria Jean.
+
+--Maître, dit-il, un petit paysan blessé, accompagné de Leneguy, un de
+nos soldats de Savenay, arrive et demande l'hospitalité.
+
+--Tu connais Leneguy?
+
+--Oui, maître.
+
+--Un homme sûr?
+
+--Un ancien chouan.
+
+--Eh bien, donne-leur un lit à chacun et fais-les souper...
+
+
+
+
+VI
+
+PINSON
+
+
+En effet, quelques instants auparavant, Leneguy, accompagné d'un jeune
+paysan, s'était présenté au château.
+
+Il savait que ceux qui ont faim et n'ont pas d'abri trouvent toujours
+une place au foyer des Kardigân.
+
+D'ailleurs, bien qu'on fût en pleine nuit, des lumières brillaient aux
+fenêtres du château.
+
+Aubin Ploguen redescendit et fit entrer les deux Bretons dans la haute
+et vaste cuisine. Il alluma dans l'âtre un feu de sarments pétillant et
+joyeux.
+
+Puis il mit sur la table des plats de viande et de légumes et un fort
+pichet de cidre.
+
+--Prenez et mangez, mes gars, dit-il. Après, je vous conduirai dans vos
+chambres.
+
+Si Aubin Ploguen avait été un observateur, il eût remarqué que le petit
+compagnon de Leneguy avait les mains bien fines pour un paysan.
+
+--Comment s'appelle ce petit gars, monsieur Leneguy? demanda-t-il.
+
+Celui-ci regarda le fils de Cibot Ploguen d'un air naïf.
+
+--Quoi! tu ne le reconnais pas?
+
+--Non.
+
+--C'est le dernier du vieux Gouësnon, mon camarade à la chouannerie sous
+Charette.
+
+--Le fils de Gouësnon?
+
+--Oui.
+
+--Quel âge as-tu, l'enfant?
+
+--Seize ans.
+
+La voix de _l'enfant_ était douce et harmonieuse comme un chant
+d'oiseau.
+
+--Et comment t'appelles-tu?
+
+--Pinson.
+
+--Tu chantes donc?
+
+--Oui... je chante... dit Pinson en rougissant...
+
+Aubin le regardait.
+
+Pinson avait une charmante figure, et gentille comme une figure de
+femme.
+
+--Eh bien! veux-tu me chanter une chanson du pays, petit?
+
+Pinson repoussa du doigt son verre de cidre encore plein, et commença:
+
+Mon ami vient de s'en aller...
+J'en ai le coeur tout en peine.
+Vint un gars sous le grand chêne,
+Qui voulut me consoler;
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
+Beau gars, ce n'est pas toi!...
+Hélas il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+Je ne peux pas me consoler,
+Mon ami vient de s'en aller!
+
+Pinson chanta cette naïve plainte d'une voix tellement émue, qu'Aubin
+Ploguen se sentit tout troublé.
+
+--Eh quoi! tu pleures, mon petit gars? dit-il en voyant des larmes
+couler sur le visage de l'enfant.
+
+--Oh! ce n'est rien, monsieur Aubin.
+
+--Monsieur Aubin? Tu connais donc mon nom?
+
+Pinson restait un peu interdit. Ce fut Leneguy qui repartit vivement:
+
+--S'il te connaît, mon Aubin? Par la croix d'Auray, en voilà une
+demande! Est-ce que je ne lui ai pas souvent parlé de toi?
+
+--Il est étrange, cet enfant, pensa le Breton.
+
+Le paysan avait fini son souper.
+
+--Allons, allez dormir, dit-il.
+
+Leneguy et Pinson traversèrent l'aile droite du château qui conduisait à
+la chambre du paysan et à celle de l'enfant.
+
+Pour y arriver, il fallait passer devant le cabinet où causaient Henry
+et Jean.
+
+Au moment même où ils frôlaient la porte de ce cabinet, Jean parlait.
+
+Pinson chancela en entendant la voix du marquis.
+
+Il fut obligé de s'accrocher au bras de Leneguy pour ne pas tomber.
+
+--Hum! hum! grommela Aubin.
+
+Mais il ne dit rien encore, car il se réservait de causer avec Leneguy.
+
+En effet, quand Pinson fut entré dans sa chambre, Aubin pénétra dans
+celle du paysan.
+
+--Tu as quelque chose à me conter, mon Aubin? demanda celui-ci.
+
+--Oui, l'ami.
+
+--Parle.
+
+Leneguy s'accroupit sur le carreau et alluma sa pipe.
+
+--D'où viens-tu, maintenant?
+
+--De Savenay.
+
+--Et tu allais?
+
+--Ici.
+
+--Ah! et pourquoi?
+
+--Pour savoir le jour de la prise d'armes. Les gars s'impatientent,
+vois-tu. Il est temps de commencer.
+
+--Pourquoi n'es-tu pas venu seul?
+
+--Comment, seul?
+
+--Oui... Pinson... ce petit qui t'accompagne...
+
+Leneguy frappa à petits coups le fourneau de sa pipe contre son soulier
+pour en faire tomber la cendre.
+
+--Est-ce que tu te méfierais de moi? demanda-t-il tranquillement.
+
+--Si je me méfie de toi?
+
+--Oui.
+
+--Un vieux chouan, c'est impossible!
+
+--Alors dis-moi un peu, mon Aubin, pourquoi tu m'interroges avec autant
+de soin.
+
+Ce fut au tour d'Aubin Ploguen d'être embarrassé.
+
+--C'est le petit qui t'étonne, pas vrai?
+
+--Oui.
+
+--Je vais t'expliquer la chose. Tu connais le vieux Gouësnon, bien sûr,
+et tu le respectes comme tous ceux de ces côtés-ci. Eh bien, le vieux
+Gouësnon a douze enfants forts comme des taureaux. Celui-là, qui est le
+treizième, a été élevé à Guérande, à la pension... Une folie de sa mère,
+quoi! qui voulait en faire un savant, un curé. Il n'était déjà pas bien
+fort; ça l'a séché encore plus. Alors le vieux Gouësnon a voulu qu'il
+fût du mouvement.--Puisqu'on se bat, a-t-il dit, le petit se battra.
+Seulement, je vais l'envoyer au seigneur, en le priant de le prendre
+auprès de lui, où le service sera moins dur qu'avec nous autres. Voilà
+sa lettre, tiens.
+
+--Pardonne-moi, mon bon Leneguy, mais j'en ai tant vu, tant vu à Paris,
+que je me méfiais du petit...
+
+--Il n'a donc pas l'air franc?
+
+--Oh! si.
+
+--Eh bien, moi, Leneguy, qui en ai tué deux cent sept, de ces bleus, et
+de ma main, je garantis que mon Pinson est aussi brave qu'il est franc
+et doux.
+
+Une voix chanta dans la chambre voisine:
+
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime...
+Beau gars, ce n'est pas toi!
+Hélas! il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+
+--Ce n'est pas une voix d'homme, ça!
+
+--Une voix de femme peut-être!
+
+--Tiens, je déraisonne.
+
+--Ma foi, oui...
+
+--Bonne nuit, mon Leneguy...
+
+Les deux paysans se serrèrent la main, il y avait longtemps qu'ils ne
+s'étaient vus.
+
+ * * * * *
+
+Pinson ne s'était pas couché.
+
+A peine entré dans sa chambre, il avait ôté son chapeau-béret, et enlevé
+la perruque blonde qui encadrait son visage. Une profusion de cheveux
+bruns se déroulèrent...
+
+Elle se mit à rêver un instant; puis lentement elle marcha vers la
+fenêtre et l'ouvrit.
+
+Le vent s'était calmé à l'approche du matin. La nuit brillait calme et
+limpide. Les étoiles brillantes trouaient le ciel, et un blanc rayon de
+lune argentait la cime des grands arbres.
+
+Au loin pleurait la mer. Son lent et éternel gémissement arrivait à la
+jeune fille accompagné d'un chant de rossignol.
+
+Fernande était accoudée, et contemplait cet immense repos de la nature:
+
+--Je suis donc près de lui, murmura-t-elle.
+
+Près de lui! Ah! je m'étais juré de ne pas le suivre, de ne pas mêler
+encore ma vie à la sienne. Mais j'ai été lâche... je ne pouvais pas!...
+Je serais morte!
+
+Elle se tut, regardant passer les nuées blanches qui tachaient un moment
+le bleu mat du ciel.
+
+--Il est là! O mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas prêté la force
+d'oublier? Pourquoi m'avez-vous imposé le combat, si vous ne deviez pas
+en même temps me donner l'énergie?
+
+J'ai essayé de lutter... mais je suis retombée, vaincue.
+
+Il est là, près de moi!... Il pense à moi, et ne sait pas que je respire
+le même air que lui, que mes yeux voient le même horizon que les siens,
+que je souffre à côté de sa souffrance! Sa pensée va me chercher bien
+loin, et je suis là!
+
+Il ne m'était pas permis de vivre avec lui; mais avec lui, du moins, je
+pourrai mourir!...
+
+Elle se tut encore, et reprit, chantant:
+
+Mon ami vient de s'en aller,
+J'en ai le coeur tout en peine:
+Vint un gars sous le grand chêne,
+Qui voulut me consoler.
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
+Beau gars, ce n'est pas toi...
+Hélas! il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+Je ne peux pas me consoler.
+Mon ami vient de s'en aller!
+
+Fernande avait été élevée en Bretagne, nous le savons.
+
+Gouësnon et Leneguy, ces deux vieux chouans, l'adoraient et avaient
+consenti avec joie à la pieuse ruse de la jeune fille. Elle leur avait
+tout conté, à ces braves coeurs loyaux.
+
+Elle avait quitté son père, et était venue. La lutte était trop rude
+pour elle. Elle aimait!
+
+Fernande referma la fenêtre, et se coucha.
+
+Quand le sommeil la prit, elle murmurait encore les deux derniers vers
+de sa chanson:
+
+Je ne peux pas me consoler:
+Mon ami vient de s'en aller...
+
+
+
+
+VII
+
+LE COMMENCEMENT
+
+
+Laissons la Bretagne, et descendons vers le Midi de la France.
+
+Traversons Tours, Vendôme et Orléans, si nous passons par
+Paris;--Toulouse, Agen et Montpellier, si nous passons par Bordeaux, et
+arrivons à Marseille.
+
+Dans la nuit du 28 au 29 avril,--pendant cette même nuit où
+l'_Espérance_ jetait vingt mille livres de poudre sur les côtes
+bretonnes,--une émotion profonde semblait s'être emparée de la vieille
+Phocée.
+
+Le préfet des Bouches-du-Rhône était prévenu.
+
+Il savait qu'une insurrection légitimiste se préparait, et il avait mis
+sur pied les deux régiments de ligne, l'escadron de gendarmerie et les
+agents de police.
+
+On ne précisait rien, mais on sentait vaguement que les royalistes
+allaient jouer une importante partie.
+
+De huit heures à dix heures du soir, un calme complet régna dans la
+cité. On eût dit que Marseille s'apprêtait à s'endormir comme
+d'habitude, accroupie dans la Méditerranée.
+
+Tout à coup, à onze heures, dix hommes du peuple, ou paraissant tels,
+arrivèrent devant l'église Saint-Laurent.
+
+Ces hommes portaient leur fusil en bandoulière: à la ceinture était
+attachée une poudrière pleine de cartouches.
+
+Celui qui paraissait être le chef s'avança de quelques pas sur ses
+camarades et frappa à la porte de l'église.
+
+Le sacristain parut.
+
+Il voulut s'enfuir, en se trouvant seul, à une pareille heure, en face
+d'un inconnu armé.
+
+Mais celui-ci le retint par le bras.
+
+--Mon ami, dit-il, je suis M. Pierre Prémontré, sujet de Sa Majesté le
+roi de France Henri, cinquième du nom. Je vous prie de me donner les
+clefs du clocher.
+
+Le sacristain détacha, en tremblant, les clefs qui pendaient à son côté
+et les mit entre les mains de M. Prémontré.
+
+Le jeune homme fit un signe.
+
+Un de ses soldats déplia un drapeau blanc enfermé dans un étui de
+goudron:
+
+--Trois hommes, dit le chef.
+
+Trois soldats sortirent du rang.
+
+--Vous allez rester devant le portail, continua Pierre, le fusil chargé.
+Si vous voyez une ou deux, ou plusieurs personnes se diriger du côté de
+l'église, vous crierez deux fois: au large! Si on n'obéit pas à la
+seconde injonction, feu immédiatement.
+
+--Et si c'est une troupe de soldats?
+
+--Vous vous ferez tuer!
+
+--Bien.
+
+Prémontré trouvait tout naturel de donner cet ordre, et ses hommes
+trouvaient tout aussi naturel de l'exécuter sans réplique.
+
+Ah! ce fut une grande époque!
+
+--Quant à vous, mes enfants, dit Pierre à trois autres de ses
+compagnons, vous allez faire votre besogne, pendant que nous quatre
+allons faire la nôtre.
+
+Les deux petites troupes entrèrent dans l'église. L'une monta sur le
+sommet de l'édifice, et, arrivée sur la plate-forme, planta le drapeau
+blanc, qui se déroula lentement et majestueusement au souffle frais de
+la nuit.
+
+Prémontré et ses amis, pendant ce temps-là, grimpaient l'escalier en
+colimaçon qui conduit au clocher.
+
+Au moment où minuit commença de sonner:
+
+--Attention! cria Pierre.
+
+Chacun de ces cinq hommes tenait par le battant une des cloches de
+Saint-Laurent. Quand le son lugubre des douze coups s'éteignit, le chef
+fit un signe...
+
+Le tocsin commença.
+
+Qui n'a été souvent impressionné par cet appel déchirant du tocsin
+éclatant soudainement au milieu de la nuit? Les cloches semblent gémir
+et sangloter. Elles sont comme des voix d'en haut apportant à l'âme
+humaine des pensées tristes et pieuses.
+
+Cependant, à travers la ville, le bruit se répandait que le signal de
+l'insurrection était sonné.
+
+En effet, un quart d'heure à peine après le commencement du tocsin, un
+rassemblement d'hommes armés traversa le coeur de la cité. Ce
+rassemblement portait un drapeau blanc et criait: «Vive Henri V!»
+
+Le préfet et le général de division, après une longue et importante
+conférence, avaient décidé de laisser l'insurrection éclater, et de ne
+pas l'étouffer en germe.
+
+Ils y gagnaient de connaître le nom des agitateurs, s'ils étaient
+vainqueurs. Si, au contraire, ils étaient vaincus, ils pouvaient se
+targuer, auprès du nouveau pouvoir, d'une sorte de complicité tacite.
+
+Tous les deux ayant trahi Charles X pour Louis-Philippe Ier, étaient
+prêts à trahir Louis-Philippe Ier pour Henri V. C'était mathématique.
+
+La préfecture de police avait expédié de Paris un de ses agents
+supérieurs. Ne disait-on pas, en effet, que madame la duchesse de Berry
+devait opérer, cette nuit-là même, son débarquement sur les côtes de
+Marseille?
+
+Or, cet agent supérieur, nous le connaissons, c'est notre ami M.
+Jumelle.
+
+M. Jumelle n'a pas changé pendant les quelques mois où nous l'avons
+perdu de vue.
+
+Il a toujours cette finesse de jugement, ce flair de chien courant qui
+ne l'a trompé qu'une fois: dans l'affaire de la rue du Petit-Pas.
+
+Tel qu'un bon bourgeois qui se promène après un plantureux souper,
+l'honnête M. Jumelle, enveloppé d'une douillette de soie puce, passe en
+souriant, ses lunettes sur son nez, à travers les rassemblements les
+plus tumultueux. De temps en temps, il imite les insurgés qui le
+coudoient et pousse un formidable: Vive Henri V!
+
+Un jeune homme remarquait depuis quelques instants ce doux et inoffensif
+promeneur.
+
+Il s'approcha de M. Jumelle et lui tendit la main.
+
+--Je vois que vous êtes des nôtres, monsieur, lui dit-il.
+
+--En effet, monsieur, riposta l'agent de police.
+
+Et il pensait tout bas:
+
+«Ce sera bien le diable si ce gaillard-là ne m'apprend pas quelque chose
+qu'il sera bon de savoir.»
+
+--Seulement, permettez-moi une simple question, continua l'agent de
+police. Moi, voyez-vous, je suis un bon vieillard, bien calme et bien
+doux. Je ne m'attendais nullement à ce qui se passe. Je dormais ma nuit
+quand j'ai entendu crier: Vive Henri V! Aussitôt, ce cri, cher à mon
+coeur, m'a arraché au sommeil, et je suis venu me mêler à vous, à vous,
+mes braves amis!
+
+En disant ces mots, M. Jumelle, dont les yeux versaient des larmes de
+joie, tendit les deux mains au jeune homme qui les serra avec non moins
+d'émotion.
+
+--A bas Louis-Philippe! cria un groupe d'hommes qui passaient.
+
+--A bas Louis-Philippe! répéta M. Jumelle avec conviction.
+
+--Vive Henri V! ajouta le même groupe.
+
+--Vive Henri V! ajouta également le sous-chef de la police politique.
+
+--Vous savez que c'est pour cette nuit? dit tout bas le jeune homme.
+
+--Parbleu!
+
+--Ah! vous étiez prévenu?
+
+M. Jumelle se gratta le derrière de la tête, ce qui était son signe
+habituel quand il était embarrassé..
+
+--Prévenu... heu! heu!.. prévenu... non pas officiellement... mais..,
+heu! heu!... vous savez, officieusement.
+
+--Parbleu!
+
+--Alors...
+
+--Alors?...
+
+--Heu! heu!... je m'attendais au reste... seulement... je connaissais
+l'arrivée de...
+
+--De...?
+
+--... C'est cela!... mais j'ignore encore le point de débarquement...
+
+En causant ainsi, le jeune homme et M. Jumelle étaient arrivés sur le
+port.
+
+--Venez! dit celui-ci.
+
+Les choses tournaient si bien pour le sous-chef de la police politique,
+qu'il avait changé son signe. Au lien de se gratter le derrière de la
+tête, il se frottait obstinément le bout du nez. Signe de joie,
+celui-là!
+
+En passant devant l'esplanade de la Tourette, le jeune homme montra à M.
+Jumelle une masse de monde qui regardait du côté de la mer.
+
+--Ils attendent! répéta consciencieusement M. Jumelle, Et ils regardent!
+ajouta-t-il.
+
+--Oui, mais ils regardent... quoi? Le savez-vous?
+
+--Heu! heu!
+
+--Tenez!... apercevez-vous au loin ce navire?...
+
+--Attendez donc!...
+
+M. Jumelle se fit une longue-vue de ses deux mains, et aperçut au loin,
+en effet, un petit navire à vapeur qui tirait des bordées.
+
+Quand je dis aperçut, je devrais dire qu'il distingua les feux rouges et
+verts du vaisseau, attendu qu'à travers la nuit, il était impossible de
+rien préciser.
+
+--Eh bien! continua le jeune homme, ce navire s'appelle le
+_Carlo-Alberto_.
+
+--Beau nom.
+
+--Et il a à son bord madame la duchesse de Berry et le maréchal de
+Bourmont...
+
+M. Jumelle ne se le fit pas dire deux fois.
+
+--Ah! il faut que je monte aussi sur l'esplanade. Adieu, mon jeune ami.
+
+Et il disparut tout courant, se dirigeant non vers l'esplanade, mais
+vers la préfecture.
+
+Le jeune homme le suivit des yeux quelques instants et murmura:
+
+--Monsieur Jumelle, vous êtes un imbécile!
+
+
+
+
+VIII
+
+MADAME
+
+
+Le jeune homme, qui n'était autre que Maurice de Carlepont, ce royaliste
+entrevu par nous dans l'assemblée de la rue du Petit-Pas, avait en effet
+joué ce pauvre M. Jumelle.
+
+De Carlepont et ses amis connaissaient la présence à Marseille du
+sous-chef de la police politique.
+
+C'était un danger pour leurs projets. En conséquence, ils avaient résolu
+de détourner l'attention de l'agent.
+
+On a vu que Maurice de Carlepont avait réussi.
+
+Mais que se passait-il à bord du _Carlo-Alberto_?
+
+La mer est grosse. Les lames balayent le pont du navire et le jettent
+par instant de côté, comme un cheval effrayé qui ferait des bonds de
+terreur.
+
+A l'arrière, une jeune femme, enveloppée d'un de ces manteaux qu'on
+nommait des _tartans_, se tient debout, la main placée sur un cordage,
+qui l'aide à résister au roulis.
+
+C'est S. A. R. madame la duchesse de Berry, mère du roi Henri V et
+régente de France.
+
+Dès le mois de juin 1831 elle avait quitté l'Angleterre, accompagnée de
+la petite cour qui lui était restée fidèle. Arrivée en Hollande, elle ne
+s'y arrêta que pour y prendre quelques jours de repos.
+
+En août, et au commencement de septembre, elle est à Francfort et à
+Mayence, où elle règle les pensions de la liste civile.
+
+Vers la fin de ce même mois de septembre, elle traverse la Suisse, entre
+dans le Piémont, et enfin s'installe, sous le nom de comtesse de Sagana
+à Sestri. Sestri est une petite ville située dans les États du roi
+Charles-Albert, à douze lieues de Gênes.
+
+Quelques mots d'histoire sont ici nécessaires pour faire comprendre aux
+lecteurs par quelles routes semées d'épines passait cette héroïque
+princesse, qui rentrait en France, armée de son droit, forte de son
+courage.
+
+Madame, en arrivant à Sestri, n'avait déguisé que son nom.
+
+Le dimanche, elle se rendait à l'église, située à un quart de kilomètre
+de son château, à pied, et entourée de curieux. Tous voulaient voir
+cette fille, cette femme et cette mère de rois, qui devait errer de
+ville en ville, de pays en pays.
+
+Il y a une majesté plus grande que celle du trône: la majesté du
+malheur!
+
+Or, Madame sortait la tête presque nue, et couverte seulement d'une
+dentelle. Le bruit ne tarda donc pas à se répandre de sa présence à
+Sestri.
+
+M. de Cases, consul de France à Gênes, en fut informé, comme les autres,
+par la rumeur publique; mais il n'avait pas le droit de se plaindre. Il
+était tout naturel que le roi de Sardaigne offrît un asile à la
+belle-fille de Charles X.
+
+Seulement, la situation se compliqua. Comme Madame préparait de longue
+main le double soulèvement de la Bretagne et du Midi, elle était en
+correspondance quotidienne avec les chefs royalistes de ces provinces.
+
+De la correspondance, on en vint à la conférence.
+
+Si bien, qu'un beau jour, Gênes se trouva peuplée de Français voyageant
+sous des noms d'emprunt étrangers.
+
+Celui-ci était, sur son passe-port, Russe, et faisait viser ses papiers
+au consulat de Russie; celui-là était Anglais, et rendait chaque jour de
+fréquentes visites au consulat anglais.
+
+Par conséquent, ils échappaient tous à l'action de M. de Cases, qui
+enrageait.
+
+Le consul de France avisa son gouvernement de ce qui se passait et lui
+demanda des ordres.
+
+Aussitôt une lettre partit des Tuileries, adressée au cabinet sarde, se
+plaignant de l'asile offert par Charles-Albert à une conspiration tramée
+contre Louis-Philippe[7].
+
+Charles-Albert écrivit alors à Madame une lettre expliquant le système
+politique adopté par les étrangers à l'égard de la France. C'était une
+invitation polie, mais réelle, d'avoir à quitter le pays sarde.
+
+Madame était faite au malheur. Pourtant, elle ressentit un coup pénible
+de cette déloyauté, de ce manque de générosité d'un prince de la maison
+de Savoie.
+
+C'était même une ingratitude, car ce même roi Charles-Albert avait reçu
+jadis à la cour de France une hospitalité qu'il n'eût pas dû oublier.
+
+Elle partit; mais, avant de quitter Sestri, elle dit un de ces mots
+profonds qui la vengeaient:
+
+--Décidément, la noblesse des rois s'en va!--Mon aïeul a fait bâtir des
+palais, mon grand-père des maisons, mon père des bicoques et mon frère
+des nids à rats. Dieu aidant, mon fils rebâtira des palais!
+
+Elle traversa Gênes et Modène, puis gagna Rome.
+
+Elle partit de Massa, vers le milieu du mois d'avril 1832, et s'embarqua
+sur le _Carlo-Alberto_. Le 26, elle fit relâche à Gênes et, le
+surlendemain, elle était en vue de Marseille.
+
+Il avait été convenu qu'un signal avertirait la princesse du moment
+précis où elle devait opérer son débarquement.
+
+Ce signal était une fusée rouge qui devait être lancée à quelque
+distance du phare de Planier.
+
+En même temps que M. Pierre Prémontré mettait en branle le tocsin de
+l'église Saint-Laurent, on lançait la fusée.
+
+Quand nous montons à bord du _Carlo-Alberto_, Madame et son escorte
+avaient vu la fusée et attendaient qu'une barque préparée à cet effet
+vînt les chercher.
+
+La nuit était noire et la mer soulevée, nous le savons.
+
+Il fallut à la barque deux heures pour lutter contre les vagues, et
+toucher au navire.
+
+Après de grandes difficultés, Madame put descendre du _Carlo-Alberto_
+dans l'esquif; il fallut encore deux heures pour atterrir.
+
+Une cabane de pêcheurs servit d'asile cette nuit-là à celle qui avait vu
+l'Europe, la France et Paris à ses pieds.
+
+Quand elle se trouva dans cette masure, fouettée par le vent de la mer,
+seule, en face de sa destinée, en face de ce royaume qu'elle venait
+reconquérir, elle dut réfléchir longuement sur le néant des choses
+humaines.
+
+Marie-Thérèse, vaincue et fuyant, sa fille entre les bras, dut penser
+ainsi, avant qu'elle entendît ses fidèles Maggyars s'écrier en la
+saluant:
+
+--_Moriamur pro rege nostro, Marià Theresà._
+
+Madame ne put dormir.
+
+Comment aurait-elle trouvé le sommeil quand, à deux lieues de là à
+peine, se jouait le commencement de cette redoutable partie?
+
+A sept heures du matin, elle apprenait que le mouvement de Marseille
+avait échoué.
+
+Ce fut pour son Altesse Royale une violente douleur.
+
+Le mouvement de Marseille échoué, il fallait renoncer à toute espérance
+de soulever Lyon et Toulouse.
+
+Mais si elle était profondément affligée de ce premier échec, Madame
+n'était pas découragée. Ainsi qu'elle l'avait écrit au marquis de
+Kardigân, elle comptait peu sur le Midi. Pour elle, toute la foi
+royaliste, cette foi qui ne se contente pas d'espérer, mais qui agit,
+s'était réfugiée en Bretagne.
+
+Il semble que ces landes arides soient, en ce siècle, le dernier refuge
+des sentiments chevaleresques d'autrefois. Bertrand Duguesclin est né en
+Bretagne. Charette était digne d'y voir le jour; il y est mort.
+
+Aussitôt deux partis bien opposés se formèrent autour de la princesse.
+
+L'un était pour la retraite. Il engageait Madame à remonter à bord du
+_Carlo-Alberto_ et à regagner Massa.
+
+L'autre était pour la lutte, puisque aussi bien elle était commencée.
+
+--Ecoutez, mes amis, dit la duchesse après avoir réfléchi, reculer
+maintenant ne serait pas seulement une faiblesse, mais une lâcheté.
+
+Quelques-uns de mes serviteurs se sont compromis pour moi; ils ont
+risqué leur vie, leur liberté, pour avoir eu confiance dans ma parole
+royale. Cette parole ne leur fera pas défaut. Une princesse de Bourbon
+ne ment pas. Je suis en France: j'y reste.
+
+M. de B...lh tenta vainement de prouver à Madame qu'elle devait partir.
+Toute la froide raison du conseiller s'émoussa contre cette phrase:
+
+--J'ai promis à mes soldats de me battre avec eux!
+
+L'important était de quitter au plus vite la masure.
+
+Évidemment, l'autorité devait être prévenue de la présence de Madame, et
+ne tarderait pas à la faire arrêter.
+
+Elle s'enveloppa de nouveau de son tartan, et la petite escorte entoura
+la princesse qui partit à pied, pendant que M. de B...lh allait à la
+recherche d'une voiture.
+
+Sur la route, pas le moindre tricorne de gendarme; tricorne menaçant,
+c'est-à-dire, car ceux qui rencontraient le cabriolet de la princesse
+saluaient avec respect.
+
+Madame ne laissait pas que d'être intriguée.
+
+Comment se faisait-il qu'on ne la surveillât pas davantage?
+
+Elle en eut bientôt l'explication.
+
+Au moment de quitter l'étroit chemin pour gagner la route de Marseille à
+Toulouse, les fugitifs arrivèrent sur le flanc d'une petite colline
+dominant la mer. Madame aperçut de loin le _Carlo-Alberto_ qui fuyait à
+toute vapeur en prenant chasse devant une frégate de la marine:
+
+--Ah! je comprends tout! dit-elle en riant.
+
+
+
+
+IX
+
+LE VOYAGE
+
+
+Maurice de Carlepont avait bel et bien joué ce pauvre M. Jumelle, en lui
+disant que Madame et le maréchal de Bourmont étaient à bord du
+_Carlo-Alberto_.
+
+Le sous-chef de la police politique se hâta d'aller prévenir le préfet
+du département, pendant qu'on ordonnait à une frégate de se préparer à
+donner la chasse au petit vapeur, dès que celui-ci ferait mine de
+s'enfuir.
+
+Si l'autorité croyait Son Altesse sur mer, elle ne penserait pas à la
+chercher sur terre.
+
+C'est, en effet, ce qui arriva.
+
+Quelques minutes après la rencontre comique avec le gendarme, Madame vit
+la route de Marseille à Toulouse se dérouler à peu de distance.
+
+--Votre Altesse veut-elle continuer sa route? demanda M. de B...lh.
+
+--Si je le veux!
+
+--Cependant... j'avais espéré...
+
+--Qu'est-ce que vous aviez espéré, je vous prie?
+
+--Que Votre Altesse renoncerait à aller plus loin.
+
+--Une fois pour toutes, de B...lh, répondit gravement la princesse, je
+ne veux plus qu'on me parle de cela. Je fais ce que je crois être, ce
+qui est mon devoir.
+
+Monsieur de B...lh s'inclina.
+
+Madame reprit avec animation:
+
+--Quoi! des hommes jeunes, riches, heureux, aimés, n'ont pas hésité à
+quitter famille, bonheur et richesse, pour se battre sur un signe de
+moi,--peut-être pour mourir. Et moi je ne les suivrais pas! Non, je fais
+ce que ferait mon fils à ma place; et je n'exposerai plus un prince
+français à recevoir une seconde lettre comme celle qu'écrivit Charette!
+
+Le cabriolet arrivait sur la route.
+
+--A gauche! ordonna Madame.
+
+A gauche!... le sort en est jeté.
+
+Le cabriolet partit.
+
+Vers les quatre heures du soir, les voyageurs entraient dans un petit
+bourg.
+
+Par le plus grand des hasards une calèche s'y trouvait à vendre.
+
+Quand je dis: le plus grand des hasards, je parle du sentiment
+qu'éprouva la princesse; car au fond, bien qu'elle l'ignorât, c'était
+une chose très-naturelle.
+
+M. de Bonnechose, ce noble et courageux jeune homme, qui gagna, dans
+cette campagne, l'immortalité du dévouement, avait pris les devants et
+fouillé le bourg jusqu'à ce qu'il eût trouvé cette calèche.
+
+M. de Bonnechose ne devait plus abandonner la princesse jusqu'en Vendée.
+
+Le transbordement se fit donc d'une voiture dans l'autre.
+
+A la nuit close, Madame, très-fatiguée, voulut s'arrêter pour souper et
+coucher.
+
+--Où sommes-nous ici? demanda-t-elle.
+
+--A X..., Madame.
+
+--A X...? Tant mieux, nous avons un ami ici.
+
+--Lequel?
+
+--M. de...
+
+M. de Bonnechose fit un mouvement.
+
+--Il est absent.
+
+--Oui, dit M. de B...lh, mais son frère peut le remplacer.
+
+--Son frère, dit M. de Bonnechose, est non-seulement républicain, mais
+encore maire de cette commune.
+
+--Est-ce un honnête homme? demanda Son Altesse.
+
+--Oui, madame.
+
+--Eh bien, je me risque!
+
+Elle alla frapper à la porte du gentilhomme républicain.
+
+Une servante vint ouvrir.
+
+--Je voudrais parler à monsieur de ***, dit Madame.
+
+La servante alla chercher son maître.
+
+--Monsieur, dit la princesse, vous êtes républicain; mais je me suis
+rappelée Charles Stuart fugitif. Je suis la duchesse de Berry, et je
+viens vous demander asile.
+
+M. de *** salua respectueusement:
+
+--Ma maison est aux ordres de Son Altesse, dit-il.
+
+Madame passa chez cet ennemi une nuit calme.
+
+Au matin arrivèrent deux amis: M. de Ménars et M. de Villeneuve, parent
+de M. de B... qu'ils devaient remplacer. M. de Villeneuve avait pris un
+passeport en son nom, lequel portait: «voyageant avec sa femme et son
+domestique.»
+
+--Je vois bien la femme, dit son Altesse en riant, mais je ne vois pas
+le domestique.
+
+--Nous allons le trouver sur la route, dit M. de Villeneuve.
+
+On partit.
+
+Il faisait un vent piquant et sec. Les chevaux marchaient bien, trop
+bien même; car, à une descente un peu rapide, ils prirent tout à coup le
+mors aux dents.
+
+En vain M. de Ménars et M. de Villeneuve essayèrent-ils de les arrêter:
+la calèche descendait avec une rapidité effrayante.
+
+De plus, cette voiture était vieille et menaçait à chaque soubresaut de
+se briser en deux.
+
+Elle se contenta de verser.
+
+Tout le monde était sain et sauf, mais la calèche était cassée.
+
+--Comment allons-nous faire? demanda Madame.
+
+--Rien n'est perdu, dit M. de Villeneuve. Est-ce que mon domestique
+n'attend pas sur la route?
+
+--Oui, mais où?
+
+--A deux kilomètres d'ici.
+
+Madame prit le bras de M. de Villeneuve et fit bravement les deux
+kilomètres à pied.
+
+En effet, _le domestique_, venu de Marseille dans un char-à-bancs, se
+tenait assis au bord du chemin.
+
+Il se leva en apercevant les voyageurs. C'était un jeune homme d'une
+trentaine d'années, qui portait une élégante livrée noir et or.
+
+M. de Villeneuve lui serra la main.
+
+--Vous êtes bien familier avec vos gens, de Villeneuve! dit Madame en
+riant.
+
+--J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. de Lorge, dit M. de
+Villeneuve.
+
+--Humble serviteur de Son Altesse! riposta M. de Lorge.
+
+--Bravo! Partons, continua la princesse. Seulement, messieurs, une
+simple observation. A partir de cette heure, supprimez, je vous prie,
+des appellations dangereuses. Une Altesse courant les routes pourrait
+bien sembler extraordinaire. Je suis tout simplement madame de
+Villeneuve. Ne l'oubliez pas.
+
+Le 5 mai, à sept heures du soir, Madame entrait à Toulouse.
+
+Personne ne faisait attention à ce char-à-bancs, car les propriétaires
+des environs sont accoutumés à venir souvent en ville.
+
+Pourtant un officier de la ligne se trouvait, par hasard, assis à la
+porte de l'hôtel devant lequel le char-à-bancs était arrêté.
+
+M. de Villeneuve avait pris les devants pour acheter une chaise de
+poste.
+
+Il devait continuer à petits pas jusqu'à ce que le char-à-bancs le
+rejoignît.
+
+Cet officier regardait attentivement la princesse, qui sentait le
+danger, mais n'osait faire un mouvement ni ordonner le départ de peur
+d'appeler une dénonciation.
+
+--Voyez donc, de Lorge, comme cet officier me regarde? dit-elle.
+
+En effet, l'officier ne quittait pas des yeux le petit groupe formé par
+les voyageurs. Tout à coup il se leva et vint à M. de Lorge.
+
+Il lui mit la main sur l'épaule.
+
+Le gentilhomme croyait tout perdu, quand l'officier lui dit tout bas:
+
+--Engagez votre maîtresse à acheter un autre chapeau, celui-là ne lui
+couvre pas assez le visage.
+
+Puis, soulevant son képi, il salua la princesse en mettant dans cette
+action un respect caché que la prudence l'empêchait d'accentuer
+davantage.
+
+--Brave coeur! murmura Madame. Ah! mes Français! mes Français!...
+
+M. de Ménars avait accompagné M. de Villeneuve.
+
+Un jeune homme de Toulouse, fort connu dans la ville, M. Neychens,
+aujourd'hui rédacteur de l'_Union_, devait les remplacer pour quelques
+heures.
+
+Il fallait, autant que possible, éviter les soupçons. Or, M. Neychens
+avait l'habitude de faire souvent, en chaise de poste, le voyage de
+Toulouse à Bordeaux.
+
+M. de Villeneuve fut rejoint à onze heures du soir. On quitta le
+char-à-bancs et le voyage se poursuivit avec une rapidité d'autant plus
+grande que le temps pressait. Ainsi que Madame l'avait écrit au marquis
+de Kardigân, elle voulait que le soulèvement de la Vendée eût lieu du
+1er au 15 mai. Or, on était déjà au 5, presque, au 6. Elle était donc en
+retard.
+
+Aussi fut-il résolu d'activer le voyage. A Agen, au lieu de continuer
+droit sur Bordeaux, par Marmande et La Réole, elle se dirigea vers
+Saintes, par Villeneuve-sur-Lot, Sainte-Foy et Libourne.
+
+Aux environs de Saintes, M. de Villeneuve avait un ami. Cet ami était M.
+le marquis de Dampierre. Par malheur, il n'était pas chez lui. Il ne
+devait rentrer que le soir.
+
+Or, ce jour-là était un dimanche.
+
+Madame voulut assister à la messe du village, elle s'y rendit.
+
+Naturellement personne ne la connaissait. Elle passa donc inaperçue.
+
+Pourtant, vers la fin de l'office, au moment où le curé se retourna pour
+prononcer _l'Ite missa est_, il resta tout à coup interloqué.
+Heureusement personne ne fit attention à cet incident, que pas même la
+duchesse n'avait remarqué.
+
+Les voyageurs allaient sortir de l'église, quand Madame s'arrêta.
+
+Elle venait d'entendre entonner le _Domine salvum fac regem nostrum
+Ludovicum Philippum_...
+
+Elle écouta la tête baissée.
+
+Puis deux grosses larmes roulèrent sur son visage.
+
+--Qu'avez-vous, madame? demanda M. de Villeneuve.
+
+--Ah! _il_ a pris non-seulement le trône de mon fils... mais encore les
+prières que son peuple devait faire pour lui!
+
+Il y avait tant de coeur, tant de loyauté choquée, tant de tendresse
+maternelle blessée dans cette exclamation, que les compagnons de
+l'illustre voyageuse se turent...
+
+Pauvre princesse! hélas! on lui avait tout pris, en effet... tout, même
+les prières de la France!
+
+Quelques heures plus tard, M. de Villeneuve arrivait, accompagné de la
+princesse, de M. de Ménars et de M. de Lorge, à la grille du château du
+marquis de Dampierre.
+
+Le marquis était de retour.
+
+M. de Lorge sonna; le concierge qui demeurait à côté de la grille, dans
+une petite maison de garde, vint ouvrir.
+
+--Nous voudrions parler à M. le marquis, dit le gentilhomme.
+
+--Oh! je crains que monsieur ne puisse vous recevoir, répondit le
+concierge.
+
+--N'importe, conduisez-nous au château.
+
+--Qui annoncerai-je à monsieur?
+
+--Des amis: allez!
+
+On introduisit les voyageurs dans un salon du rez-de-chaussée, pendant
+que le concierge transmettait à un valet de chambre la phrase de
+l'étranger.
+
+On entendit un grand bruit dans tout le château, semblable à celui que
+produirait une légion de valets.
+
+--Je suis sûre que nous tombons mal, observa la princesse.
+
+Elle était un peu cachée par l'ombre des rideaux du salon. Aussi, quand
+M. de Dampierre entra, ne l'aperçut-il pas tout d'abord.
+
+--Bonjour, cher ami! dit M. de Villeneuve en tendant la main au marquis.
+
+--Comment toi!... toi! qui arrives à l'improviste? C'est mal.
+
+Le marquis avait prononcé cette phrase avec une telle conviction, que M.
+de Lorge se détourna pour cacher le sourire qui naissait sur ses lèvres.
+
+M. de Villeneuve continua négligemment:
+
+--Mon Dieu! cher ami, il ne faut pas m'en vouloir. Je passais à Saintes
+avec ma femme, et...
+
+--Ta femme!...
+
+--Oui. Et elle a désiré que je te présentasse à elle.
+
+M. de Dampierre distingua seulement alors une dame dissimulée dans
+l'ombre des tentures. Il salua et reprit:
+
+--Tu es donc marié?
+
+--A ce qu'il paraît.
+
+Madame s'avança. Le marquis la reconnut.
+
+--Dieu!
+
+--Monsieur le marquis de Dampierre, Madame, dit M. de Villeneuve. Et
+toi, cher ami, pardonne-moi cette petite comédie; mais Son Altesse est
+triste depuis ce matin, et j'ai voulu l'égayer un peu.
+
+--Je suis heureux et fier, Madame, dit le marquis, que Votre Altesse...
+
+--Assez d'Altesse, marquis! reprit Madame, qui jusqu'alors avait gardé
+le silence. Je suis ici, sur la route et sur le passeport, madame de
+Villeneuve.
+
+--Alors, je remercie madame de Villeneuve, riposta le marquis en saluant
+de nouveau, de l'honneur qu'elle fait à ma maison, en s'arrêtant sous
+mon toit.
+
+--Marquis, nous avons faim et nous sommes las, dit de Lorge.
+
+--Vous avez faim!... Ah! quel malheur! j'ai justement à dîner, ce soir,
+vingt personnes.
+
+--Tant mieux!...
+
+--Parmi lesquelles le sous-préfet de Saintes et le lieutenant de
+gendarmerie de l'arrondissement.
+
+--Qu'importe! dit la duchesse: ils ne me connaissent pas, et...
+d'ailleurs, je suis madame de Villeneuve.
+
+En effet, M. de Dampierre présenta les nouveaux venus à ses hôtes, comme
+des amis attendus par lui.
+
+Personne ne reconnut la princesse, personne excepté le brave curé.
+
+Le matin, en entonnant _l'Ite missa est_, il avait déjà vu Madame. Il
+eut un tressaillement en la retrouvant dans le salon du marquis.
+
+Nous passerons rapidement sur les détails de ce dîner, malgré le comique
+de la situation. Le lieutenant de gendarmerie et le sous-préfet de
+Saintes rivalisaient d'amabilités pour Madame.
+
+S'ils avaient su!...
+
+A onze heures du soir on se sépara; mais au moment de regagner son
+presbytère, le curé demanda à _madame de Villeneuve_ de vouloir bien lui
+accorder quelques instants d'entretien.
+
+La duchesse, un peu étonnée, y consentit.
+
+--Madame, murmura le curé, ce matin, à la messe... j'ai laissé les
+autres dire à leur façon. Moi j'ai chanté: _Domine salvum fac regem
+nostrum HENRICUM_.
+
+--Merci! monsieur l'abbé, dit-elle.
+
+Ce pauvre curé de campagne n'avait-il pas deviné l'émotion profonde dont
+ce coeur de princesse et de mère avait dû être secoué?
+
+Seul, quand ses ouailles oubliaient, seul il s'était souvenu. Il est
+vrai que celui qui reste fidèle à son Dieu sait rester fidèle à son roi.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, dès l'aube, ils repartaient. A Saintes, M. de Bonnechose
+les rejoignait et montait dans la chaise de poste.
+
+Puis, par un crochet fait à travers champs, Madame revenait chez M. de
+Dampierre.
+
+Il était important que, dans le pays, on crût repartis les voyageurs de
+la veille.
+
+Au reste, Madame était brisée de fatigue, et, à la veille de s'exposer à
+des fatigues plus grandes encore, elle sentait le besoin de prendre
+quelques jours de repos.
+
+Puis, la princesse voulait se faire précéder de ses ordres en Vendée et
+en Bretagne. Elle resta donc chez le marquis de Dampierre.
+
+Son premier mot à M. de Bonnechose avait été:
+
+--Où est le maréchal?
+
+M. de Bonnechose l'ignorait, et tous l'ignoraient encore. M. de Bourmont
+se tenait, avec raison, caché dans quelque retraite. Mais Madame
+devinait que sa présence était indispensable.
+
+En effet, M. de Bourmont pouvait seul empêcher de se reproduire le fait
+désastreux qui avait tant nui à la première guerre de Vendée.
+
+Les chefs de 1794, comme ceux de 1832, étant tous égaux entre eux, celui
+qui obtenait le commandement en chef blessait, par cela même, la
+susceptibilité des autres. Hélas! même dans le dévouement, il y a des
+côtés humains, donc des petitesses. Or, le maréchal, par son nom, par
+son grade, par l'éclat des services rendus, était plus qu'un autre
+l'homme désigné pour être généralissime. Tous accepteraient avec joie
+pour premier un maréchal de France.
+
+Ensuite, Madame envoya aux principaux chefs la lettre suivante:
+
+«Que mes amis se rassurent: je suis en France. Bientôt, je serai en
+Vendée. C'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs; vous
+les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc. Il n'y a qu'une
+méprise dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra
+ses promesses. Mes fidèles provinces de l'Ouest ne manquent jamais aux
+leurs. Dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne
+dignité et à retrouver son ancien bonheur.
+
+M-C. R.
+
+15 mai 1832.»
+
+Cet ordre collectif fut bientôt suivi d'une proclamation que Madame fit
+tirer à plusieurs milliers d'exemplaires à l'aide d'une presse
+portative.
+
+Voici ce document:
+
+PROCLAMATION
+
+DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY
+
+_Régente de France_
+
+«Vendéens! Bretons! Vous tous habitants des fidèles provinces de
+l'Ouest!
+
+Ayant abordé dans le Midi, je n'ai pas craint de traverser la France au
+milieu des dangers, pour accomplir une promesse sacrée: celle de venir
+avec mes braves amis, et de partager leurs périls et leurs travaux.
+
+Je suis enfin parmi ce peuple de héros! Ouvrez à la fortune de la
+France! Je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils
+hommes. Henri V vous appelle. Sa mère, régente de France, se voue à
+votre bonheur.
+
+Répétons notre ancien et notre nouveau cri: Vive le Roi! Vive Henri V!
+
+MARIE-CAROLINE.
+
+Imprimerie royale de Henri V.»
+
+Comme la circulaire, cette proclamation fut datée du 15 mai.
+
+Quand, le lendemain, après huit jours de repos, Madame quitta le château
+du marquis de Dampierre, elle était précédée de ces lignes chaleureuses
+et enthousiastes.
+
+Pour la suivre maintenant, nous ne pouvons mieux faire que de copier
+l'écrivain militaire auquel nous devons une partie de ces
+renseignements[8]:
+
+«Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu'à la première
+poste, où elle prit des chevaux et continua sa route par Saint-Jean
+d'Angély, Niort, Fontenai, Luçon, Bourbon et Montaigu.
+
+Madame la duchesse de Berry traversait en plein jour, et en voiture
+découverte, le pays que quatre ans auparavant elle avait traversé à
+cheval, allant de château en château, et entourée des populations
+accourues sur son passage. Quant à M. de Ménars, propriétaire dans le
+pays, habitué de toutes les élections, comme électeur et éligible, ayant
+présidé le grand collége de Bourbon, c'était un miracle qu'il ne fût
+point reconnu à chaque pas.
+
+Sans doute, les voyageurs furent protégés par leur imprudence même. Il
+est vrai que Madame avait une perruque brune, mais elle avait oublié de
+noircir ses sourcils blonds.
+
+Elle fut obligée de les teindre avec du charbon, pour harmoniser leur
+couleur avec celle de sa perruque noire...»
+
+... Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habillé toujours en domestique,
+fut obligé, pour ne pas mentir à son costume, de manger avec les
+domestiques, et d'aider à atteler les chevaux.
+
+M. de Lorge se tira de son rôle, comme s'il eût joué la comédie en
+société.
+
+Le 17 mai, à midi, Madame descendait, accompagnée de M. de Ménars, au
+château de M. de N... Les deux voyageurs changèrent aussitôt de costume
+avec le maître et la maîtresse de la maison, qui montant dans leur
+voiture, continuèrent la route en leur lieu et place.
+
+Le postillon, que les valets avaient grisé dans la cuisine, tandis que
+les maîtres changeaient de vêtements au premier, ne s'aperçut de rien;
+il enfourcha son porteur, à moitié ivre, et prit la route de Nantes, ne
+se doutant pas qu'on lui avait changé ses voyageurs, ou plutôt qu'ils
+s'étaient changés eux-mêmes.
+
+La Duchesse avait donné rendez-vous à ses amis dans une maison située à
+une lieue à peu près du château, et appartenant à M. X... Vers cinq
+heures de l'après-midi, elle prit le bras de M. O... et gagna cette
+maison à pied, où MM. de Charette et de Ménars, vêtus de blouses, et
+chaussés de souliers ferrés, ne tardèrent pas à les rejoindre.
+
+Le soir, Madame partit pour gagner une cachette qu'on lui avait ménagée
+dans la commune de Montbert. Elle était accompagnée en outre, par un
+gentilhomme du pays, M. de la R...e.
+
+Quelques paysans escortaient les voyageurs.
+
+On demanda à la princesse si elle voulait faire un détour ou passer la
+Maine à gué. Comme si elle eût voulu s'habituer du même coup à tous les
+périls, Madame préféra le danger à la lenteur.
+
+On hésita pour savoir où l'on passerait la rivière. On se décida pour
+Romainville, où la Maine est moins profonde.
+
+Un paysan qui connaissait les localités, prit la tête de la colonne,
+sondant le chemin avec un bâton qu'il tenait de la main droite, tandis
+que de la gauche, il tirait à lui la Duchesse. Arrivés au tiers de la
+rivière, le paysan et Madame sentirent s'écrouler sous leurs pieds la
+pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer.
+
+Tous les deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau.
+
+Madame, tombée à la renverse, avait disparu, entièrement submergée. M.
+de Charette s'élança aussitôt, saisit la princesse par le bras, et la
+tira de la rivière. Mais elle était restée cinq ou six secondes sous
+l'eau, et avait failli perdre connaissance.
+
+Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus
+avant. On la ramena à la maison d'où elle était partie. Elle changea de
+vêtements, et décidée, dès lors, à changer de route, monta en croupe
+derrière un paysan. En raison du détour, elle n'arriva que le 18 mai au
+village de Montbert. Elle y coucha...
+
+Cependant, des gendarmes ayant été aperçus aux environs, il fut décidé
+que, pour plus de sûreté, Madame se réfugierait ailleurs. On approchait
+du moment décisif, et il ne fallait pas risquer de tout perdre par une
+imprudence inutile.
+
+Aussi le lendemain, 20 mai, Madame se rendit dans une ferme voisine.
+
+Ce ne fut que le 21 au soir, que Son Altesse repartit pour gagner la
+commune de Legé, où devaient se rendre M. de Breulh, et, à son défaut,
+M. Berryer.
+
+Ce fut en effet ce qui arriva.
+
+Les royalistes de Paris étaient de plus en plus surveillés. Les
+ministres de Louis-Philippe devinaient que cette insurrection vendéenne
+serait sérieuse, et faisaient tous leurs efforts pour arrêter, sinon
+supprimer, ce qui leur était impossible, tout échange de correspondances
+entre Paris et la Vendée.
+
+Aussi les royalistes de Paris se dirent que si l'un d'eux se risquait à
+faire le voyage, il serait aussi surveillé étroitement.
+
+Une imprudence pouvait amener la découverte de la retraite de Madame, et
+par conséquent son arrestation.
+
+Il y eut un moment d'embarras et d'ennui très-réel pour eux.
+
+Heureusement survint une circonstance fortuite qui sauva tout.
+
+Berryer reçut avis qu'un assassin de La Charente-Inférieure, qui devait
+être jugé aux assises de la Rochelle, demandait à être défendu par lui.
+
+Le motif d'un voyage était tout trouvé.
+
+Le grand orateur cachait l'homme politique sous la robe de l'avocat.
+
+Il n'allait plus en Vendée pour aider à l'insurrection, mais bien au
+contraire pour défendre un assassin.
+
+Pour en finir une bonne fois avec ces détails historiques qui, bien
+qu'arrêtant la marche de notre action, sont rigoureusement nécessaires,
+voici ce qui se passa:
+
+Berryer partit de Paris le 20 mai au matin et arriva à Nantes le 22.
+
+L'homme de confiance de la Duchesse l'y attendait. Il vint prendre
+l'illustre voyageur, et tous deux s'éloignèrent de Nantes à cheval.
+
+Au milieu de la nuit seulement, et après de nombreuses et émouvantes
+péripéties, les deux hommes parvinrent à la retraite que la princesse
+avait choisie.
+
+Que se passa-t-il dans cette entrevue?
+
+Hélas! elle n'est que trop connue!
+
+Berryer et le comité de Paris étaient entièrement opposés à une action
+par les armes, action que les hommes énergiques, et réellement dévoués
+du parti, réclamaient et espéraient.
+
+M. Saincaize, M. de Breulh, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand
+lui-même, ne se rendaient pas bien compte de la situation, et
+craignaient de se jeter dans ce qu'ils appelaient une «aventure.»
+
+Berryer usa donc de son influence, influence doublée encore de son
+éloquence personnelle et de l'avis de ses collègues, pour combattre le
+projet de Madame.
+
+La conférence dura une partie de la nuit.
+
+La princesse refusait au nom de son fils, au nom de son devoir, au nom
+de la mission sacrée qu'elle avait reçue, et qu'elle devait accomplir.
+
+A cinq heures du matin, Berryer l'emportait.
+
+Madame était vaincue. Elle pouvait résister, refuser, quand on lui
+parlait des dangers qu'elle courait...
+
+Mais Berryer mit en oeuvre des raisons qu'une âme élevée et forte comme
+celle de la princesse devait écouter avec émotion. Il lui parla de son
+fils, dont elle pouvait compromettre la couronne dans une insurrection;
+puis de ceux qu'elle ferait orphelins, de celles qu'elle ferait veuves.
+
+Madame céda...
+
+Elle écrivit une lettre qui suspendait les préparatifs faits pour le 24
+mai.
+
+Ce fut une faute et une grande faute!
+
+A qui doit en incomber la responsabilité?
+
+A Berryer d'abord, aux royalistes de Paris et un peu à Madame.
+
+Ce fut la seule. Elle manqua de promptitude dans la décision, la force
+de la volonté et la rapidité dans l'exécution étant un des traits
+distinctifs de cette puissante nature.
+
+Dès que Berryer eut reçu des mains de Madame la lettre qui donnait
+contre-ordre, il s'éloigna rapidement pour rentrer à Nantes.
+
+La princesse renonçant à soulever la Bretagne et la Vendée, devait
+naturellement quitter la France, où sa présence devenait non-seulement
+inutile, mais encore dangereuse.
+
+Elle comptait rejoindre à grande vitesse Nantes, dans une maison isolée,
+prendre là un passeport sous un nom supposé, qui l'y attendait, et
+sortir de France.
+
+Mais Berryer ne devait pas voir arriver la princesse.
+
+Dès que le fatal conseiller eut disparu, Madame se rappela la mission
+qu'elle avait reçue: mission sainte, qu'elle tenait de Dieu encore plus
+que des hommes, parce que Dieu seul donne aux rois l'hérédité de leurs
+droits.
+
+Elle se rappela tout ce qui s'était fait déjà, tout ce qui se ferait
+encore, sans doute.
+
+Peut-être revit-elle les ombres héroïques de Charette, de Lescure et de
+la Rochejacquelein venir l'adjurer, au nom de leur mort, de continuer
+l'oeuvre qu'elle avait commencée...
+
+Elle prit la plume, et, au lieu de partir, envoya à Berryer une lettre
+où elle lui annonçait que, au lieu d'éclater le 24 mai, la guerre
+commencerait du 3 au 4 juin.
+
+En effet, le 25, M. de Bourmont reçut la lettre suivante:
+
+«Ayant pris la ferme résolution de ne pas quitter les provinces de
+l'Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je
+compte sur vous, mon cher maréchal, pour prendre toutes les mesures
+nécessaires à la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4
+juin. J'appelle à moi tous les gens de courage. Dieu nous aidera à
+sauver la patrie!
+
+Aucun danger, aucune fatigue ne me découragera. On me verra toujours aux
+premiers rassemblements.
+
+Vendée, 25 mai 1832.»
+
+Le lecteur comprend maintenant combien avait été funeste le conseil de
+Berryer.
+
+La plupart des chefs ayant fait leurs préparatifs pour le 24 mai,
+reçurent heureusement le contre-ordre qui remettait la levée de
+boucliers au 4 juin. Mais quelques-uns de ceux d'en deçà de la Loire ne
+purent être prévenus, ce qui amena des soulèvements partiels facilement
+écrasés.
+
+Or, à cette date du 25 mai où nous sommes parvenus, une dizaine de chefs
+avaient reçu des ordres pour attendre.
+
+Nous savons que Jean de Kardigân et Henry de Puiseux attendaient, eux,
+avec leurs hommes, dans les bois de Machecoul.
+
+Le 26 au matin, un paysan, le front couvert d'un large et épais chapeau
+campagnard, se présenta aux avant-postes, derrière lesquels se tenait
+Madame.
+
+Il montra une passe signée du maréchal de Bourmont.
+
+--Votre nom? demanda le factionnaire au paysan.
+
+--Jean-Nu-Pieds.
+
+Ils ne s'appelaient, les uns et les autres, que par des faux noms.
+
+--Bien.
+
+Jean-Nu-Pieds fut introduit dans une chambre où se trouvait un jeune
+gars d'environ dix-huit ans, qui mangeait un potage aux choux.
+
+Au bruit des pas il se retourna.
+
+--Bonjour, marquis! dit-il.
+
+C'était Madame, ou plutôt _Mathurine_.
+
+
+
+
+X
+
+LES BOIS DE MACHECOUL
+
+
+Jean de Kardigân et ses amis avaient été fidèles au rendez-vous. Le 4
+mai, toutes les troupes placées sous son commandement, et qui, sans
+compter les non-valeurs, se composaient de douze cents hommes, se
+trouvèrent réunies dans les bois de Machecoul.
+
+Mais revenons de quelques pas en arrière.
+
+Le lecteur a, nous l'espérons, gardé le souvenir de cette nuit agitée où
+le marquis, la Pâlotte, Jacquelin et Aubin Ploguen avaient fait leur
+expédition à la crique de Bel-Râch.
+
+Au retour, Henry du Puiseux, arrivé sur le brick hollandais
+l'_Espérance_, avait remis au marquis les dépêches et les ordres de
+Madame.
+
+Puis, deux paysans, un jeune, Pinson, un vieux, Leneguy, étaient venus
+frapper à la porte du vieux manoir pour demander l'hospitalité.
+
+Nul n'avait soupçonné que Pinson était cette Fernande, dont le marquis
+s'était brusquement séparé. Seul, Aubin Ploguen s'était douté de quelque
+chose; seul, le Breton fidèle avait pressenti qu'un mystère était caché
+sous le déguisement de la jeune fille.
+
+A son réveil, Pinson éprouva ce double et contraire sentiment de la
+crainte et de la joie.
+
+La joie... car elle était près de Jean.
+
+La crainte... car le jeune homme pouvait tout deviner et s'éloigner
+d'elle encore une fois.
+
+Le marquis ne s'aperçut de rien. A peine donna-t-il un regard à ce petit
+paysan qui lui était envoyé; sur la lettre du vieux Gouësnon, il l'avait
+purement et simplement accepté dans son état-major; état-major, hélas!
+dont les fatigues dépassaient souvent celles des simples soldats!
+
+Madame appelait à elle tous ses fidèles pour le 4 mai.
+
+Le marquis de Kardigân, qui ne pouvait savoir qu'à cette date Madame
+était à peine au milieu de son périlleux voyage, commanda tous ses
+hommes pour qu'ils fussent arrivés avec lui dans les bois de Machecoul
+au jour indiqué.
+
+Le voyage de Kardigân à Machecoul se fit par des chemins détournés,
+nuitamment; les douze cents hommes divisés en petites bandes marchaient
+isolément.
+
+Il est vrai que les autorités des communes savaient parfaitement à quoi
+s'en tenir. A mesure que le moment de la prise d'armes approchait, les
+maires dans les cantons, les lieutenants de gendarmerie dans les
+arrondissements se tenaient préparés à tout événement.
+
+Fernande n'avait naturellement pas quitté Jean de Kardigân.
+
+Aubin Ploguen, depuis le départ, suivait silencieusement des yeux cet
+enfant. Il était ravissant, ce petit Pinson!
+
+Le costume des paysans bretons de la côte est d'une élégance
+inconsciente à charmer Neuville ou Stevens, ces maîtres peintres.
+
+Figurez-vous une veste étroite s'arrêtant à la taille, et attachée par
+devant par des boutons de cuivre. Le col de couleur est rabattu,
+laissant apercevoir le cou bien attaché et ferme de la jeune fille. Sur
+ses cheveux bruns elle a mis une perruque blonde, cette longue chevelure
+que les paysans du Morbihan et de l'Ille-et-Vilaine laissent pendre au
+milieu des épaules.
+
+Ces cheveux blonds changeaient l'expression de la physionomie de
+Fernande au point de la rendre méconnaissable.
+
+Malgré les quelques regards que le marquis de Kardigân avait
+indifféremment jetés sur elle, il ne s'était pas un seul instant douté
+que ce petit Pinson cachait ce qu'il adorait par-dessus tout au monde.
+
+Dans la nuit qui suivit le départ, ils arrivèrent aux bois de Machecoul.
+
+La troupe prit son cantonnement sous les fourrés épais.
+
+Aubin s'était écarté de ces cantonnements pour aller chercher des
+approvisionnements nécessaires.
+
+Leneguy, la Pâlotte, Henry de Puiseux, Jean, Pinson, M. Lambquin et deux
+autres paysans formaient l'état-major.
+
+Leneguy tailla à pleines branches et eut bientôt construit un petit
+bûcher derrière lequel vinrent se chauffer les combattants futurs.
+
+Il faisait un vent sec qui passait en sifflant à travers les branches.
+
+Le pauvre Pinson grelottait.
+
+Jean s'en aperçut, et, détachant son manteau, le jeta sur les épaules de
+l'enfant.
+
+--Merci, monsieur, murmura-t-il.
+
+Le marquis ne reconnut pas la voix.
+
+Et pourtant Dieu sait que sa pensée ne se détournait pas de cette
+radieuse image qui restait pour lui comme un paradis perdu.
+
+Le feu flambait joyeusement. La flamme grimpait à mi-hauteur des arbres,
+et nos héros s'étaient couchés à terre, tournés vers cette douce
+chaleur.
+
+Jacquelin dormait, M. Lambquin dormait, les trois paysans dormaient.
+
+Il n'y avait d'éveillés que ceux que secouait une passion humaine.
+
+--Remarques-tu la tristesse de la Pâlotte? demanda Henry à Jean.
+
+--Oui.
+
+--Sais-tu d'où cela vient?
+
+--Non.
+
+--Mon cher, il y a dans cette femme quelque chose qui m'intrigue. Le
+romanesque de sa vie a un côté séduisant. Quand on pense que cette
+paysanne si belle sous sa robe de laine, qu'elle semble être encore une
+grande dame, a été la baronne de Sergaz! Et la baronne de Sergaz n'était
+elle-même qu'une obscure ouvrière de Lille!
+
+--Où veux-tu en venir?
+
+--Tu me traiteras de rêveur.
+
+--Va toujours.
+
+--Eh bien! je suis convaincu qu'il y a en elle quelque chose que nous ne
+connaissons pas: je viens de te le dire, et je suis sûr de ne pas me
+tromper.
+
+--Quoi?
+
+--Eh! si je le savais, je ne te le demanderais pas!
+
+--Enfin...
+
+--Écoute. Ses yeux ont parfois une fixité qui m'inquiète...
+
+Pinson était placé à côté d'Henry de Puiseux. A mesure que le jeune
+homme parlait, il se tournait doucement, afin de prêter une attention
+plus grande à ce qu'il disait.
+
+Il eut un léger tressaillement, et jeta involontairement les yeux sur la
+Pâlotte; en effet, la jeune femme, assise devant le feu, la tête appuyée
+dans la main, semblait rêver profondément. Son regard fixe, dardé sur la
+flamme, paraissait y contempler la suite d'un roman, le spectacle d'un
+drame.
+
+--Dieu! murmura Pinson, elle aime!
+
+Était-ce l'amour?
+
+Henry continua:
+
+--Mon cher Jean, la vie a des fatalités étranges. Plus je vais, plus je
+le sens. Elle est faite de soubresauts et de hasards. Qui nous aurait
+dit, il y a quatre ans, quand la flotte du roi de France partait pour
+Alger, quand il racontait avec joie à LL. AA. RR. Madame la duchesse de
+Berry et Madame la Dauphine, les premiers triomphes de ses soldats, qui
+nous aurait dit qu'une heure viendrait, heure rapprochée, où ce roi
+vainqueur souffrirait en exil, où l'une de ces mêmes princesses
+viendrait partager notre existence de périls et de privations?
+
+Eh bien! ami, je sens qu'un drame va se jouer autour de nous. Il est là,
+dans l'ombre, près de ce feu où nous nous chauffons, près de ce bois où
+nous nous sommes réfugiés.
+
+--Tu rêves!
+
+--Qu'avais-je dit? Tu ne me crois pas!... Tiens! as-tu remarqué ce petit
+Pinson?
+
+--Le fils de Gouësnon?
+
+--Ah! c'est le fils du fameux Gouësnon?
+
+--Oui.
+
+--C'est étonnant...
+
+--Pourquoi?
+
+--Oh! rien.
+
+--Mais que voulais-tu me raconter sur cet enfant?
+
+--Rien, te dis-je...
+
+Pinson avait écouté la suite des paroles d'Henry de Puiseux avec une
+attention aussi grande que le commencement.
+
+Seulement, une crainte vague s'était emparée de son coeur.
+
+Pauvre Fernande!
+
+N'avait-elle donc pas encore fini son dur apprentissage de la
+souffrance?
+
+Henry et Jean avaient cessé de causer. Tous les deux s'étaient
+enveloppés dans leurs manteaux et dormaient. Les deux femmes, seules, ne
+trouvaient pas le sommeil.
+
+Ah! si la Pâlotte avait su!
+
+Mais elle ne pouvait pas savoir. Pinson essuya doucement une larme qui
+coulait sur sa joue.
+
+--Il est là! et il me croit bien loin de lui, pourtant! murmura-t-il.
+
+C'était la seconde fois que cette idée-là lui venait...
+
+Tout à coup, la Pâlotte se redressa. Elle jeta un regard autour d'elle.
+
+Elle crut, sans doute, que personne ne pouvait la voir, car elle se
+pencha vers Jean, comme pour contempler son visage.
+
+Ses yeux brillaient, et la pâleur de son front avait augmenté.
+
+Ce fut une révélation pour Pinson.
+
+--Grand Dieu! dit-il à voix basse, est-ce que M. de Puiseux aurait eu
+raison? Est-ce que?...
+
+Elle n'acheva pas. Une angoisse sourde l'oppressait.
+
+
+
+
+XI
+
+LA PALOTTE ET PINSON
+
+
+Quand vint le matin, tous les soldats rangés sous les ordres du marquis
+de Kardigân étaient réunis dans les bois de Machecoul. Dès lors une vie
+nouvelle commençait pour nos héros.
+
+Madame cessait de s'appeler madame; on ne devait plus la nommer que
+_Mathurine_ ou _ma Tante_, quand elle resterait en paysanne; que
+_Petit-Pierre_, quand, ainsi que Fernande, elle deviendrait un jeune
+gars de Bel-Râch ou d'Erqui.
+
+Le marquis de Kardigân devenait _Jean-Nu-Pieds_, et Henry de Puiseux,
+_Petit-Bleu_.
+
+Jean-Nu-Pieds ordonna de commencer aussitôt les travaux de défense.
+
+Ces travaux étaient fort importants; car il ne fallait pas s'exposer à
+se laisser tourner par les troupes de Louis-Philippe.
+
+Voici en quoi ils consistaient:
+
+Le marquis fit abattre à chaque sentier débouchant de la forêt dans la
+plaine une centaine d'arbres. Ces arbres, placés en travers de la sente,
+formèrent un obstacle infranchissable devant lequel devaient s'arrêter
+les soldats, pendant que les chouans feraient feu, abrités derrière
+leurs palissades.
+
+Ce travail dura toute la matinée, et chacun y prit part, Pinson et
+Jacquelin comme les plus grands.
+
+A midi, les chouans commencèrent à visiter leurs armes à feu.
+
+Puis, le marquis fixa à chaque escouade son cantonnement particulier.
+
+Les onze ou douze cents hommes placés sous son commandement étaient
+divisés en dix bataillons de cent quinze hommes chacun environ; cinq
+bataillons avaient pour chef Henry de Puiseux; les cinq autres
+Jean-Nu-Pieds. A son tour, chaque bataillon formait quatre escouades de
+vingt-cinq à trente hommes.
+
+Au milieu des bois de Machecoul s'élèvent des grottes vastes, qui ont dû
+être autrefois des dolmens, ces autels où les prêtres druidiques
+offraient des sacrifices humains à leurs dieux sanglants. Là étaient
+emmagasinés des cartouches et des vivres. Il y en avait pour deux mois.
+Et quand ces provisions seraient épuisées, la mer se chargerait, par le
+vaisseau l'_Espérance_ ou un autre, d'en apporter de nouvelles.
+
+Le soir de ce second jour, on distribua des vedettes.
+
+Jean et Henry avaient à peine une heure à eux pour causer. Tout leur
+temps était absorbé par les soins de leurs commandements.
+
+Une huitaine de jours s'écoulèrent ainsi: on était au 13 mai.
+Jean-Nu-Pieds commençait à devenir inquiet du retard éprouvé par Madame.
+
+Il savait cependant que Son Altesse était en France, et que la tentative
+de Marseille avait échoué.
+
+Toutes ces préoccupations avaient naturellement empêché le marquis de
+remarquer Pinson. Mais si, lui, n'avait pas prêté son attention au
+prétendu fils du vieux Gouësnon, il n'en était pas de même d'Aubin
+Ploguen et de la Pâlotte.
+
+Le Breton et la jeune femme, pour des raisons différentes, il est vrai,
+voyaient plus clair que les autres. Seulement, Aubin était arrivé à une
+certitude presque complète, tandis que la Pâlotte ne faisait encore que
+soupçonner.
+
+Fernande semblait ne pas se douter ni s'apercevoir de la surveillance
+dont elle était l'objet. Comment la pauvre enfant se serait-elle méfiée?
+
+Il est vrai que le regard calme d'Aubin Ploguen la gênait quand il
+s'arrêtait sur elle.
+
+Mais la loyauté qu'elle lisait dans cet oeil clair ne lui inspirait
+aucune crainte.
+
+Quant à Henry de Puiseux, il avait oublié presque entièrement les
+soupçons qui lui étaient venus tout d'abord.
+
+Vers le 17 mai, Jean-Nu-Pieds reçut la proclamation et la circulaire
+écrites par Madame au château de M. de Dampierre, proclamation et
+circulaire que le lecteur connaît déjà.
+
+Dès lors, en calculant l'arrivée probable de Madame, il pouvait fixer le
+jour où il se rendrait auprès d'elle.
+
+D'un autre côté, comme naturellement plus approchait le moment de la
+lutte, plus il fallait augmenter la surveillance, il fit faire de
+nouveaux travaux de défense.
+
+Les bois de Machecoul ne pouvaient être attaqués que sur leur versant
+nord. Il résolut de les enceindre de ce côté-là par un long fossé
+circulaire qui formerait une espèce de contrefort.
+
+Il fut arrêté que les travailleurs partiraient dès l'aube, pendant que
+la Pâlotte, Jacquelin et Pinson iraient à Nantes aux nouvelles.
+
+La Pâlotte accepta cette mission avec joie; mais quand elle sut que
+Pinson devait l'accompagner, elle ordonna à son fils de rester dans les
+bois.
+
+Elle désirait sans doute rester seule avec ce singulier paysan qui avait
+les pieds si petits et les mains si blanches.
+
+Ils partirent tous les deux au matin, emportant des provisions pour la
+journée.
+
+Fernande, loin de dépérir dans cette vie de fatigues et de dangers,
+prenait chaque jour de nouvelles forces. Il y a de ces natures que
+l'existence active grandit et réconforte.
+
+--Viens, petit, dit la Pâlotte en prenant le bras de la jeune fille.
+
+Pinson dégagea son bras tranquillement, sans brusquerie, et suivit la
+Pâlotte qui avait pris le sentier de la plaine.
+
+--C'est étrange, pensa la Pâlotte.
+
+Les deux femmes descendaient le petit chemin tout vert, ombragé par des
+arbres épais, dans lesquels chantaient les oiseaux, qui fêtaient le
+printemps.
+
+De temps en temps, elle jetait un regard curieux sur son compagnon, non
+qu'elle eût deviné une femme dans Pinson: elle était à mille lieues de
+cette idée, mais elle avait la prescience qu'on lui cachait un mystère,
+peut-être même un danger menaçant pour Jean de Kardigân.
+
+Fernande se taisait. Quand le coeur est rempli de pensées, les lèvres
+restent muettes.
+
+Arrivées au tiers de leur course, la Pâlotte tira de son bissac le
+déjeuner et proposa à Pinson de prendre des forces:
+
+--Au reste, petit, tu dois connaître le pays, dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Est-ce que tu n'es pas de Savenay?
+
+--En effet.
+
+--Ton père, le vieux Gouësnon, chez lequel nous arriverons à la nuit,
+car n'oublie pas que nous ne devons pas nous montrer de jour, ton père,
+le vieux Gouësnon, pourra bien nous offrir l'hospitalité?
+
+--Certainement...
+
+Il y eut un silence.
+
+La Pâlotte avait fait deux parts de la viande froide et du pain emportés
+par elle.
+
+--Tiens, prends, petit.
+
+Et elle lui tendit sa part du déjeuner.
+
+--Merci.
+
+--Sais-tu que tu n'es pas bavard? continua la Pâlotte.
+
+--C'est que je parle mal le français, répondit Pinson, avec un léger
+embarras et en traînant un peu sur ses mots, comme s'il eût fait un
+effort pour les trouver.
+
+--Tu connais mieux le bas-breton, n'est-il pas vrai?
+
+--Dame!...
+
+--Eh bien! veux-tu m'en dire quelques mots? C'est une vraie musique,
+votre langage de ces côtés-ci, et je n'aime rien tant que l'entendre.
+
+Fernande avait été élevée aux environs de Savenay, nous l'avons dit.
+Elle connaissait donc à merveille le patois breton, et rien ne lui était
+plus facile que de contenter la Pâlotte.
+
+Celle-ci vit que cette première épreuve échouait. Elle remit à plus tard
+la suite.
+
+--Allons, en route, petit, dit-elle.
+
+Toutes les deux reprirent leur marche. Au reste, elles n'avaient pas à
+se hâter; de Machecoul à Nantes il y a à peine une demi-journée de
+marche. Elles devaient seulement entrer à la nuit tombante dans la
+capitale de la Loire-Inférieure, où le vieux Gouësnon était venu de
+Savenay, exprès pour les recevoir et leur donner des nouvelles.
+
+Elles tournèrent donc à droite, laissant sur la gauche le lac de
+Grandlieu, et dépassèrent bientôt Château-Thibaut.
+
+--Avons-nous des amis ici? demanda la Pâlotte, qui montra à son
+compagnon le village assis à leurs pieds au bas de la colline.
+
+Cette demande augmenta encore la gêne de Pinson, qui de rouge qu'elle
+était devint blanche.
+
+--Mais...
+
+--Tu ne le sais pas?
+
+--Si... je le sais...
+
+--Aussi... je me disais que c'eût été trop étonnant. Comment!
+toi...--toi qui es du pays...--car tu es du pays...--ne connaîtrais-tu
+pas ce château?
+
+--Mais je le connais, je le connais.
+
+--En bien! à qui appartient-il?
+
+En faisant cette question, la Pâlotte ne se doutait pas de l'effet
+qu'elle produisait sur Fernande.
+
+--Il appartient à un bleu, murmura-t-elle d'une voix étranglée.
+
+--A un bleu?
+
+--Oui.
+
+--Et comment s'appelle-t-il? Tu dois le savoir, puisque tu es... puisque
+tu es du pays.
+
+--Il s'appelle...
+
+Elle s'arrêta et ajouta plus bas:
+
+--Monsieur Grégoire...
+
+En effet, la maison était un bien de son père.
+
+
+
+
+XII
+
+OU LA PALOTTE GUETTE
+
+
+Le reste du voyage fut silencieux jusqu'à Nantes. Elles y arrivèrent à
+la nuit tombée. La Pâlotte réfléchissait aux étrangetés de Pinson;
+Pinson s'effrayait des questions réitérées de la Pâlotte.
+
+Celle-ci était de plus en plus persuadée que son compagnon lui cachait
+la vérité. Mais elle ne le soupçonnait pas d'être une femme.
+
+Non. Aubin Ploguen seul avait eu comme une arrière-pensée de la réalité;
+mais la Palôtte croyait que Pinson était un espion envoyé par les
+autorités de Louis-Philippe.
+
+Comment M. de Kardigân eût-il pu se méfier de cet enfant?
+
+Le vieux Gouësnon les attendait dans une petite maison, à l'extrémité
+des ponts de Cé.
+
+Il vint les bras ouverts à Pinson, et l'embrassa en disant:
+
+--Bonjours, mon gars!
+
+--Il le connaît donc! pensa la Pâlotte, alors il n'aurait pas menti.
+
+En effet, il était bien difficile de se méfier du vieux Gouësnon, un
+austère chouan, le seul vivant de ceux qui avaient fait toutes les
+guerres de Vendée depuis 1793.
+
+On citait avec orgueil, dans la lande, un mot de Charles X, qui avait
+dit:
+
+--Le paysan Gouësnon est un bon gentilhomme.
+
+Gouësnon conduisit les deux femmes aux deux couchettes qui leur avaient
+été préparées.
+
+Ces deux couchettes étaient placées dans des mansardes attenantes l'une
+à l'autre. Pinson avait l'air d'être brisé de fatigue. La Pâlotte allait
+s'étendre sur son lit, quand il lui sembla entendre un bruit de pas au
+dehors.
+
+Elle ouvrit la petite fenêtre de sa mansarde et regarda.
+
+En effet, la chambre de Jacqueline était au premier étage, et de là, on
+pouvait facilement voir et entendre dans la rue.
+
+Elle se pencha.
+
+Il faisait nuit. Une clarté douce s'épandait sur tous les objets,
+colorant de ses reflets mats les murailles de la maison. Or, contre
+cette muraille se tenait appuyé un homme, enveloppé d'un manteau, et
+dont un chapeau couvrait le visage.
+
+Cet homme ne pouvait se douter de l'espionnage dont il était l'objet. Au
+reste, il n'eût pu apercevoir la Pâlotte, à demi cachée derrière les
+contrebas de la mansarde.
+
+Il attendit là pendant un quart d'heure.
+
+Cependant la ruelle était déserte. Personne, en ce temps troublé, ne se
+serait risqué si tard en un quartier isolé.
+
+Au delà du cercle des maisons, on voyait l'enfilade des ponts de Cé,
+déserts eux aussi.
+
+Quand un quart d'heure se fut écoulé, l'homme se retourna, et ramassant
+un petit caillou sur le sol, le jeta contre les vitres de la mansarde
+occupée par Pinson. La Pâlotte avait éteint sa chandelle. Celle du petit
+gars se reflétait encore derrière les fenêtres. Était-ce donc un signal?
+
+Jacqueline retenait son souffle pour ne pas trahir sa présence, elle se
+croyait en face d'une machination infâme: qui sait si elle n'était pas
+sur la trace d'un complot d'espionnage?
+
+Deux fois de suite l'homme embusqué jeta des pierres contre les vitres.
+La fenêtre de Pinson ne s'ouvrit pas. Enfin, il se mit à frapper cinq
+fois dans ses mains, à intervalles inégaux.
+
+Aussitôt la fenêtre s'ouvrit.
+
+--Est-ce vous? dit la voix de Pinson.
+
+--Oui.
+
+--Quand êtes-vous arrivé de Paris?
+
+--Hier matin.
+
+--Que m'apportez-vous?
+
+--Une lettre.
+
+--Ah!
+
+Pinson prononça ce mot d'une voix étouffée.
+
+--Comment ferez-vous pour me l'envoyer?
+
+--Avez-vous une corde?
+
+--Oui.
+
+--Laissez-la pendre. J'y attacherai la lettre.
+
+Pinson fit glisser le long de la maison une ficelle assez forte. Elle se
+releva bientôt tirée par la main émue de la jeune fille, et la Pâlotte
+aperçut distinctement un morceau de papier blanc à son extrémité.
+
+--Si je pouvais m'en emparer? pensa-t-elle. Comment faire?
+
+--Merci, ami, murmura Pinson. Vous avez été bon et dévoué, merci!
+
+--J'ai quelque chose à vous demander?
+
+--A moi?
+
+--Oui.
+
+--Parlez vite. Si cela est en mon pouvoir...
+
+--Je veux pénétrer dans les bois de Machecoul.
+
+--C'est impossible!
+
+--Impossible? N'importe! il le faut.
+
+--Hélas! Jérôme, que me demandez-vous là? Je sens qu'on se méfie de moi
+là-bas. Le vieux Gouësnon m'a pourtant fait passer pour son fils, ce
+devrait être un titre suffisant. Mais non. Je devine aux regards qu'on
+me lance qu'on me redoute: un enfant!
+
+--Ils sont donc soupçonneux?
+
+--Oh! oui.
+
+--Comment faire?
+
+--Pourquoi teniez-vous à pénétrer dans les bois de Machecoul?
+
+--Ce serait trop long à vous raconter. Attendez que je puisse causer
+longuement avec vous.
+
+--Avez-vous vu mon père?
+
+--Oui.
+
+--Écoutez-moi aussi, je veux absolument vous parler. Demain soir nous
+serons, ma compagne et moi, dans la cabane de Jozon le pêcheur, au bord
+du lac de Grandlieu. Allez au château de M. Grégoire, à Château-Thibaut.
+Vous direz que vous venez de ma part et on vous ouvrira. Demain soir, à
+onze heures, j'irai vous attendre dans une barque, qui est à cent mètres
+environ de la cabane de Jozon. La barque est cachée sous des arbres
+très-feuillus; on ne pourra nous voir.
+
+--Bien. A demain!
+
+--A demain. Vous n'oublierez rien?
+
+--Non...
+
+La fenêtre se referma, et la Pâlotte n'entendit plus que le bruit des
+pas d'un homme qui s'éloignait.
+
+Elle rentra dans sa mansarde, et, haletante, émue jusqu'au fond de
+l'âme, elle se mit à réfléchir à la portée, à la signification de la
+scène nocturne qu'elle venait de surprendre.
+
+--J'avais bien deviné, pensait-elle. Ce Pinson est un espion, un
+traître! Il veut vendre le maître... Mais je suis là, moi!
+
+Elle marchait dans l'étroite chambre, les bras croisés sur sa poitrine;
+un feu sombre brillait dans ses yeux.
+
+--Et tous ces hommes qui sont les amis du maître n'ont rien vu! Ils ont
+cru à ce Pinson! Oui, mais eux, ce ne sont que les amis, tandis que
+moi... tandis que moi!...
+
+Elle s'arrêta.
+
+Puis, elle reprit avec une animation croissante:
+
+--Je garderai ce secret pour moi seule. Je veux être seule à veiller...
+Quand il saura que je l'ai sauvé, peut-être son coeur s'amollira, et
+alors!...
+
+Un sourire vint effleurer la lèvre de cette splendide créature.
+
+Elle resta quelques instants encore à rêver; puis elle s'étendit sur sa
+couchette. Mais elle ne put dormir.
+
+Le lendemain, dès l'aube, elle était debout, n'ayant pu réussir à fermer
+l'oeil de la nuit.
+
+Elle avait réfléchi. La complicité de Gouësnon dans une trahison lui
+paraissait inadmissible. Le mieux était de croire, selon elle, que la
+religion du vieux chouan avait été surprise.
+
+En tous cas, elle était frappée de ce qu'avait dit Pinson.
+
+--Vous irez de ma part à la maison de M. Grégoire, à Château-Thibaut, et
+l'on vous ouvrira.
+
+Or, quand la veille, elle avait demandé à Pinson qui était ce M.
+Grégoire, Pinson lui avait répondu: C'est un bleu.
+
+Au reste, l'enfant avait dit vrai. Gouësnon les envoya au lac de
+Grandlieu. Sa maison du pont de Cé était observée. Il valait mieux ne
+pas exposer les dépêches à être surprises.
+
+La journée s'écoula entièrement, sans que ni l'une ni l'autre ne
+sortissent. La Pâlotte feignait de ne rien savoir. Au rebours de la
+veille, où elle s'était montrée méfiante avec son compagnon, elle fut
+plus pleine d'entrain et de gaieté en lui parlant.
+
+Puis, à quatre heures du soir, Gouësnon fit atteler une petite
+charrette. On la remplit de foin et de paille, comme pour simuler le
+retour d'un marché, les deux femmes montèrent sur le petit banc, et
+Gouësnon prit place à côté d'elles.
+
+En deux heures ils arrivèrent à Château-Thibaut. Sur la route, ils
+rencontrèrent des soldats. A une lieue et demie du village, un groupe
+d'hommes sur la route.
+
+--Arrête, la voiture, cria une voix mâle.
+
+Gouësnon retint son cheval. Celui qui avait crié s'approcha.
+
+C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, haut en couleur, de
+grande taille et d'expression énergique. Il portait les insignes de
+général de brigade. Le cordon de commandeur de la Légion d'honneur
+brillait à son cou.
+
+Cet homme était le général Dermoncourt, récemment envoyé de Paris pour
+commander la subdivision de la Loire-Inférieure.
+
+Gouësnon le reconnut sans doute, car il porta béatement la main à son
+béret, en prenant cette mine niaise que savent si bien se donner les
+Bretons dans les circonstances difficiles. Que voulez-vous? La Bretagne
+est si près de la Normandie!
+
+--Où vas-tu? demanda le général.
+
+--Où je vas, monsieur?
+
+Il y eut un silence. Dermoncourt observait attentivement le paysan.
+
+--Ah! mon gaillard, je te connais! dit-il. Holà! deux hommes, pour
+m'empoigner celui-là!...
+
+
+
+
+XIII
+
+BLANCS ET BLEUS
+
+
+A l'ordre du général Dermoncourt, deux chasseurs à cheval s'élancèrent.
+
+Avant que Gouësnon ait pu se défendre, il était jeté à bas de la
+charrette et conduit au milieu d'un groupe de soldats.
+
+Le paysan ne dit pas un mot. Il se contenta de jeter un coup d'oeil à
+Pinson, coup d'oeil énergique, qui contenait un monde de paroles.
+
+Pinson-Fernande feignit de n'avoir rien vu. Mais se tournant vers le
+général Dermoncourt:
+
+--Comment, général, vous arrêtez mon ami Gouësnon?
+
+--Tais-toi, blanc-bec! Et toi, le vieux, avance à l'ordre. Dis-moi, te
+rappelles-tu le capitaine républicain commandant l'escouade qui prit
+Charette?
+
+--Oui, répondit Gouësnon d'une voix grave et sombre.
+
+--L'as-tu reconnu?
+
+Le paysan darda sur l'officier son regard farouche:
+
+--Oui...
+
+Il y eut un silence, pendant lequel ces deux hommes, ennemis éternels
+l'un de l'autre, se regardèrent attentivement.
+
+--Ah! tu le reconnais? reprit Dermoncourt de sa voix sèche et vibrante.
+Eh bien, tu as bonne mémoire. Je ne t'ai pas oublié, mon gars! Tu étais
+dans le bois, à cinq mètres de la place où Charette gisait, blessé à
+mort; ce qui n'a pas empêché les gredins de Nantes de le fusiller...
+lui, un soldat... lui, un héros!... Moi, j'étais le capitaine. Quand je
+me suis avancé vers lui, pour le relever, tu t'es adossé contre un
+arbre... Je te vois encore! et tu m'as tiré un coup de fusil. Est-ce
+vrai?
+
+--C'est vrai!
+
+--Tu vois que j'ai la mémoire bonne, mon gars. Tes cheveux et ta barbe
+ont blanchi comme les miens. N'importe: les événements et les années ont
+passé sur nous sans nous changer tous les deux...
+
+Gouësnon s'était redressé.
+
+Un feu sombre luisait dans son oeil. Il se croisa les bras et se postant
+en face du général:
+
+--Je ne sais pas mentir! dit-il. Oui, je vous reconnais, moi aussi! je
+vous l'ai avoué. Vous êtes le bleu qui a relevé Charette... J'ai tiré
+sur vous... je vous haïssais... je vous hais encore! Et après? Il n'y a
+rien de changé, comme vous dites: vous à gauche, moi à droite.
+Empoignez-moi, si bon vous semble; faites-moi fusiller, par rancune: je
+m'en soucie comme d'une noix verte. Que j'aie le temps de me recommander
+à la bonne Dame-d'Auray, et je serai content. Allons, faites vite! Vous
+êtes bleu, je suis blanc: ni vous, ni moi, n'aimons à attendre!
+
+Rien ne saurait rendre l'énergie sauvage avec laquelle Gouësnon prononça
+ces paroles. Les soldats de Dermoncourt se regardaient, émus malgré eux
+par le courage de cet homme qui, adossé à la mort, se retournait comme
+le sanglier pour se défendre encore.
+
+Le général mâchait sa moustache grise avec acharnement. Lui aussi était
+impressionné. C'était un honnête homme, fort dans le danger, calme dans
+le repos.
+
+A quarante ans de distance, il retrouvait les mêmes haines, les mêmes
+colères. Et lui, le républicain convaincu, lui, qui avait traversé
+l'épopée impériale en gardant sa conviction pure et entière, il se
+demandait quel pouvait bien être ce principe qui faisait si grands, si
+fermes dans leur foi, ces hommes, toujours les mêmes.
+
+--Écoute bien, vieux, reprit-il. Je t'ai fait arrêter, non pour le
+passé, mais pour le présent... Jadis, en venant au secours de ton
+général et en tirant sur moi comme sur un lapin, tu as fait ton devoir:
+exactement comme je fais le mien aujourd'hui. Mais, comprends-moi: tu
+m'es suspect. On m'a dit que les blancs s'étaient réfugiés dans les bois
+de Machecoul... Je te rencontre sur le chemin de Machecoul... Tu saisis,
+hein? Explique-toi, allons!
+
+Pinson avait suivi cette scène impressionnante avec une évidente
+émotion. Il s'avança vers Dermoncourt.
+
+--Général, dit-il...
+
+--Ah! c'est encore toi, blanc-bec?
+
+--Oui, c'est encore moi. J'ai à vous dire une chose importante.
+
+--Eh bien! parle...
+
+--Non.
+
+--Tu ne veux pas parler?
+
+--A vous, si; mais devant tous vos soldats, jamais!
+
+Dermoncourt savait qu'en temps de guerre il ne faut rien négliger. Il
+poussa son cheval sur le côté, et fit signe à Pinson de s'approcher.
+
+Quand le jeune gars fut à portée, il le saisit par la ceinture et, le
+hissant jusqu'à lui, l'assit sur le devant de sa selle.
+
+--Allons, que veux-tu?
+
+--Général, dit Pinson à voix basse, et de façon à n'être entendu que de
+l'officier général, me reconnaissez-vous?
+
+--Toi!
+
+--Oui, moi.
+
+--Non!...
+
+--Je suis Fernande Grégoire.
+
+Dermoncourt fit un tel soubresaut que son cheval recula.
+
+--La fille de votre ami M. Grégoire, continua Pinson, le républicain,
+comme vous.
+
+--Vous, Fernande!...
+
+En effet, Dermoncourt était un des meilleurs amis du conventionnel. Bien
+souvent il avait fait sauter Fernande sur ses genoux quand elle était
+enfant.
+
+--Oui, je comprends, dit-elle, vous ne reconnaissez plus votre Fernande.
+Ces cheveux blonds la changent plus que les cheveux blancs n'ont changé
+Gouësnon...
+
+--Comment êtes-vous ici?
+
+--Vous ne comprenez pas encore?
+
+--Sous ce costume?...
+
+--J'étais à Château-Thibaut, chez mon père, quand le mouvement vendéen a
+éclaté. Je suis sûre des paysans de chez nous. Mais les autres, ceux des
+paroisses d'à côté, pouvaient m'arrêter. Alors, quand je suis obligée
+d'aller à Nantes, je me déguise, et Gouësnon me conduit. Son royalisme
+est connu: nul n'oserait me prendre avec lui.
+
+L'explication était tellement simple que le général Dermoncourt n'hésita
+pas.
+
+--Allons, descends, mon petit gars, fit-il tout haut à Fernande.
+
+Pinson se laissa glisser le long de la selle et courut remonter en
+voiture.
+
+--Quant à toi, vieux, dit-il à Gouësnon, tu es libre. Lâchez-le, vous
+autres.
+
+Le chouan reprit sa place dans la charrette.
+
+--A vous revoir, mon général! dit-il.
+
+--Bah! je ne te souhaite pas de me revoir! répondit l'officier. Bon
+voyage, les enfants.
+
+La carriole reprit sa route dans la direction du lac de Grandlieu,
+pendant que Dermoncourt et son escorte retournaient à Nantes.
+
+A mesure que Gouësnon avançait, il comprenait la portée des paroles du
+général. Comme on savait les blancs dans les bois de Machecoul, des
+patrouilles nombreuses circulaient autour de Château-Thibaut et du lac.
+
+A six heures ils arrivaient au village. A sept heures, en suivant de
+nombreux détours, ils débouchaient sur le lac, et Gouësnon conduisait
+ses voyageurs à la petite cabane du garde.
+
+La Pâlotte, depuis la rencontre faite sur la route, était plus que
+jamais convaincue que Pinson était un espion. S'il en était autrement,
+comment expliquer que Dermoncourt aurait rendu le chouan si vite à la
+liberté? Elle se répétait tout bas les paroles que l'inconnu de la nuit
+avait dites à Pinson:
+
+--Il faut que je pénètre dans les bois de Machecoul.
+
+Et la réponse du petit gars:
+
+--Demain, à onze heures du soir, j'irai vous attendre dans une barque
+qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est
+cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir!
+
+Quand ils furent enfermés tous les trois dans cette cabane, Gouësnon mit
+sur le banc de pierre, qui servait de lit à Jozon, un dîner composé de
+pain et de figues sèches. Après «le dîner», il alluma sa pipe et se
+plongea dans ses songes.
+
+La Pâlotte, elle, ne perdait pas des yeux Pinson, qui feignait de
+dormir.
+
+Quand la jeune femme crut que le petit gars dormait, elle se leva
+doucement. Elle ouvrit avec précaution la porte de la cabane et se
+dirigea vers la route.
+
+Fernande ne prêta qu'une attention médiocre à ce départ. Un instant
+après, la Pâlotte rentra; dans un coin de la cabane, Jozon avait entassé
+les outils de menuiserie qui lui servaient à radouber sa barque ou à
+réparer les dommages que le vent faisait à sa maisonnette.
+
+Elle prit un vilbrequin et sortit. Mais elle avait eu le temps de
+s'emparer de l'outil et de le cacher sous sa robe, avant que Fernande
+s'en aperçût.
+
+Au reste, la jeune fille dormait presque. Les fatigues physiques et
+morales de son être l'épuisaient.
+
+La Pâlotte avait quitté la cabane à huit heures; à dix heures, elle
+revint.
+
+Pinson attendait avec impatience l'heure du rendez-vous qu'elle avait
+donné à Jérôme, car l'homme embusqué de la nuit précédente n'était autre
+que notre ancienne connaissance, l'ouvrier Jérôme Hébrard.
+
+Fernande avançait doucement, sous la nuit étoilée, vers la barque qui
+attendait sous son dôme de feuillage. Elle l'aperçut bientôt. Mais la
+barque était vide. Jérôme n'y était pas...
+
+
+
+
+XIV
+
+LA JALOUSIE DE L'UNE ET L'AMOUR DE L'AUTRE
+
+
+Fernande regarda attentivement à droite et à gauche. Elle espérait
+apercevoir Jérôme. Rien ne paraissait.
+
+Alors elle se glissa dans le feuillage, entra dans la barque et
+attendit.
+
+Quand elle était seule, la pauvre enfant aimait à donner libre essor à
+ses rêves. Elle aimait à reporter sa pensée sur celui qu'elle avait
+choisi entre tous, et dont elle se sentait bien à jamais séparée.
+
+Combien de temps dura cette sorte de rêve?
+
+Il lui eût été impossible de le dire.
+
+Elle avait d'abord pensé à cette étrange disparition de Jérôme. Comment
+et pourquoi l'ouvrier n'était-il pas au rendez-vous donné?
+
+Puis la lassitude reprit le dessus. Elle attendit avec une impatience
+moins fébrile, et enfin, elle s'endormit de nouveau, épuisée, comme dans
+la cabane.
+
+ * * * * *
+
+Il faisait une radieuse nuit de printemps. De douces effluves
+remplissaient l'air.
+
+Par instants, la barque inclinée légèrement au gré des vagues invisibles
+du lac, s'agitait et semblait s'éloigner du rivage.
+
+Une tête de femme, pâle et triste, parut dans l'encadrement des feuilles
+tombantes. Cette femme s'arrêta un instant, examinant avec soin
+l'étendue de l'eau.
+
+C'était la Pâlotte.
+
+Quand elle se fut assurée que le petit Pinson dormait, elle se glissa
+dans la barque et détacha l'amarre qui la retenait à la rive.
+
+L'esquif entraîné commença de s'éloigner doucement, et prit le large.
+
+La Pâlotte n'était pas reconnaissable. Un long et épais manteau la
+recouvrait entièrement.
+
+Assise à l'arrière on n'eût pu reconnaître son sexe. Était-ce un homme
+on une femme, cette statue sombre qui se tenait là immobile?
+
+La barque filait toujours, entraînée par le remous caché.
+
+La Pâlotte regardait fixement le petit gars. Un éclair d'orgueil se
+lisait dans son regard.
+
+De temps à autre, elle reportait les yeux sur la côte, et ne pouvait
+cacher sa joie en la voyant fuir du regard.
+
+Quand l'esquif fut parvenu au milieu du lac de Grandlieu, la Pâlotte
+étendit la main et toucha Pinson à l'épaule.
+
+La jeune fille souriait tristement dans son rêve. Elle murmurait encore
+le refrain de la naïve chanson bretonne:
+
+Je ne peux pas me consoler,
+Mon ami vient de s'en aller!
+
+--Pourquoi chante-t-il cela? pensa la Pâlotte.
+
+Une seconde fois elle éveilla Pinson.
+
+L'enfant ouvrit les yeux, et aperçut devant lui cette ombre assise.
+
+--C'est vous, Jérôme? dit-il.
+
+La Pâlotte entr'ouvrit son manteau. Un rayon de lune tombant d'aplomb
+sur elle l'enveloppa de clarté.
+
+--C'est... c'est vous!... balbutia Fernande.
+
+--Oui, c'est moi.
+
+--Pourquoi? Dieu! Pourquoi?...
+
+--Pourquoi je suis ici? Parce que je me méfiais de vous. J'ai tout
+entendu la nuit dernière; et je suis sûre, maintenant, de ce que je ne
+faisais encore que soupçonner.
+
+--Je... je ne... comprends pas.
+
+--Vous allez comprendre, reprit la Pâlotte de sa voix glacée. Ah! vous
+avez cru que je vous laisserais trahir le maître, le vendre? Allons
+donc!
+
+Fernande se souleva à moitié sur le banc vermoulu de la barque.
+
+--Trahir le maître! le vendre! moi! Trahir Jean?... Oh!
+
+Elle se cacha la figure avec un mouvement d'horreur tel, que la
+conviction de la Pâlotte fut un moment ébranlée.
+
+--Je veillais, continua-t-elle bientôt, je veillais et je sais tout
+maintenant. Vous êtes venu parmi nous pour deviner nos secrets et les
+livrer; pour connaître le fort et le faible de vos prétendus amis et les
+livrer. Ne niez pas... j'ai tout entendu la nuit dernière, je vous le
+répète.--Vous n'êtes pas le fils de Gouësnon. Qui êtes-vous donc, sinon
+un espion? vous qui d'un mot calmez la colère d'un général et faites
+rendre la liberté à un chouan?
+
+Et comme Pinson, écrasé de stupeur, ne répondait pas elle ajouta:
+
+--Je vais vous le dire, vous êtes un espion! Tu es un de ces maudits qui
+viennent...
+
+La Pâlotte ne put continuer.
+
+Comprenait-elle le passé? Comprenait-elle qu'elle avait joué, elle
+aussi, ce rôle odieux qu'elle reprochait à Pinson?
+
+--N'importe! je te tiens là et tu vas mourir!
+
+--Mourir!
+
+--Oui.
+
+--Mais...
+
+--Tais-toi. Tu ne saurais m'émouvoir. Tu vas mourir. Ton Jérôme, ce
+complice de ton crime, est prisonnier des nôtres à l'heure qu'il est.
+Ah! tu te croyais en sûreté chez ce Grégoire, dont tu lui avais ouvert
+la maison? Eh bien, moi, je l'ai dénoncé aux chouans, et, à cette heure,
+il est transporté dans les bois de Machecoul... Tu vas mourir!
+
+--Madame, dit doucement Fernande, il y a un secret en moi, c'est vrai...
+
+--Ton secret? Les vagues du lac de Grandlieu vont l'étouffer!
+Puissent-elles être assez fortes pour en laver la souillure. Pendant que
+tu dormais... là-bas... dans la cabane... j'ai pris une vrille, et
+patiemment, pendant deux heures, j'ai creusé le fond de cette barque.
+Que j'ôte le tampon de feuilles placé dans cette plaie de l'esquif,
+et...
+
+Fernande poussa un cri sourd.
+
+Elle comprenait!...
+
+En effet, l'eau commençait à entrer dans la barque; elle perçait à
+travers les feuilles vertes que la Pâlotte avait mises dans le trou fait
+par la vrille.
+
+--Malheureuse! s'écria Pinson. Vous ne saviez pas qui j'étais!... et
+vous avez cru!... Jérôme, que vous croyiez un complice, Jérôme est un
+ami de Jean, comme moi. Il voulait pénétrer dans les bois de Machecoul
+pour voir le maître... Ah! votre haine nous a bien servis: il l'aura
+vu... Savez-vous d'où il venait? M. de Chateaubriand l'envoyait à
+Machecoul prévenir M. de Kardigân d'une trahison qu'il a surprise...
+
+--Après? et vous?
+
+--Moi?...
+
+Fernande hésita un moment.
+
+Puis, d'un brusque geste, comme si elle eût deviné qu'elle était entre
+la vie et la mort et qu'il n'y avait pas à hésiter, elle arracha sa
+perruque blonde.
+
+La Pâlotte resta stupéfaite.
+
+Elle avait une femme devant elle.
+
+--Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas? dit Fernande avec hauteur.
+
+--Vous... une femme!
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi ce déguisement?
+
+--Ceci est mon secret.
+
+--Alors gardez votre secret; moi, je garde mon soupçon. Une femme qui se
+déguise et vient pour nous... c'est un espion! Je me rappelle la légende
+qui m'a été contée, la légende de 93. Ce chef vendéen que le Directoire
+ne pouvant écraser par les armes, fit vaincre par une femme à lui!
+
+--Malheureuse!
+
+--Écoutez. Je sais ce que peut ce pouvoir occulte de la rue de
+Jérusalem. J'en ai trop souffert pour ne pas le connaître et le
+redouter. Vous allez me dire, me prouver qui vous êtes, ou sinon...
+
+Fernande secoua la tête.
+
+--Je ne vous le dirai pas.
+
+--Alors...
+
+--Vous me tuerez?
+
+--Comme un chien! comme un animal dangereux qu'on noie pour se
+débarrasser de lui! Je n'ai qu'à ôter ces feuilles, et...
+
+Un violent combat se livrait en Fernande. Mourir quand elle vivait
+auprès de Jean, quand elle pouvait le voir, lui parler peut-être, et ne
+pas être reconnue par lui... Non! non! ce serait trop affreux.
+
+Ah! si la mort était venue quand elle se trouvait à Paris, souffrante et
+malheureuse, oh! comme alors elle l'eût acceptée avec joie!
+
+Elle voulut vivre.
+
+D'un mouvement rapide, elle se leva.
+
+--Madame, vous me tueriez si je ne parlais pas... Je parlerai.
+
+--Enfin!...
+
+--Je suis une femme qui aime M. de Kardigân et qui est aimée de lui. Un
+crime nous sépare... Mais j'ai voulu pouvoir veiller sur lui... J'ai
+voulu respirer le même air que lui. Comprenez-vous?
+
+Si elle comprenait!
+
+Un frémissement fiévreux agitait le corps de la Pâlotte. Son visage
+était devenu soudainement d'une pâleur mortelle.
+
+--Ah! vous l'aimez... et il vous aime?...
+
+Elle se dressa de toute sa hauteur.
+
+--Vous voyez où nous sommes ici! murmura-t-elle d'une voix stridente. Eh
+bien, jamais vous ne pourrez regagner la rive... Jamais! c'est
+impossible. Moi, je suis forte, j'ai joué avec les vagues tout enfant...
+Moi, je vivrai et vous, vous allez mourir.
+
+--Grand Dieu!
+
+--Regardez-moi! Vous n'aviez donc pas lu dans mes yeux comme moi j'avais
+lu dans les vôtres? Vous l'aimez et il vous aime... Eh bien! c'est pour
+cela que vous allez mourir!
+
+--Par pitié!
+
+--Je l'aime, moi aussi, dit-elle.
+
+Et elle arracha le tampon de feuilles qui empêchait l'eau de pénétrer
+dans la barque.
+
+Le trou fait par l'outil n'avait guère que dix millimètres de diamètre,
+aussi l'eau ne pénétrait que lentement.
+
+Fernande laissa tomber son front sur sa poitrine. Si elle avait faibli
+un instant, si tout en elle s'était révolté à la pensée de la mort, elle
+retrouvait sa force en présence du danger.
+
+La Pâlotte n'avait pas bougé.
+
+Elle regardait, avec étonnement cette fois, la créature qui une minute
+auparavant, implorait sa pitié, et qu'elle voyait maintenant
+impassible...
+
+... L'eau entrait. Elle était au tiers de la barque qui penchait
+légèrement.
+
+Fernande répéta:
+
+Je ne peux pas me consoler,
+Mon ami vient de s'en aller.
+
+Puis levant les yeux sur Jacqueline Morel:
+
+--Une dernière grâce, dit-elle froidement. Vous pourrez gagner la rive à
+la nage, m'avez-vous dit. Eh bien, partez, laissez-moi au moins mourir
+seule!...
+
+La barque s'arrêta court dans le mouvement d'évolution où l'entraînait
+le remous du lac; l'eau entrait, entrait toujours et l'alourdissait au
+point de la rendre immobile.
+
+--Partez!... répéta Fernande.
+
+Elle se leva toute droite.
+
+--Vous ne me craindrez plus bientôt, murmura-t-elle avec un sourire
+triste.
+
+Elle ajouta d'une voix plus basse:
+
+--Mon Dieu, ayez pitié de moi! mon Dieu, pardonnez-moi... comme je lui
+pardonne, à elle qui me tue!
+
+Au même moment la barque sombra, et les deux femmes disparurent dans les
+flots...
+
+Mais le pardon suprême de sa victime avait bouleversé le bourreau.
+
+Dès que la Pâlotte reparut à la surface de l'eau, elle saisit Fernande
+par le bras et la soutint un moment.
+
+--Voulez-vous donc prolonger mon agonie? râla la pauvre enfant.
+Laissez-moi, laissez-moi!
+
+--Non..., je ne commettrai pas ce crime... Au secours! au secours!
+
+La Pâlotte serrait nerveusement le bras de Fernande. La jalousie, la
+haine qui gonflaient son coeur quelques minutes auparavant
+disparaissaient.
+
+Elle avait honte du crime commis.
+
+Mais si elle était forte nageuse, en effet, jamais elle ne pourrait
+atteindre le rivage, ayant ce fardeau à traîner, car la jeune fille
+était évanouie.
+
+--Eh bien, soit! pensa-t-elle, au moins nous mourrons toutes les deux!
+
+En effet, elles allaient mourir toutes les deux, si Dieu n'avait pas
+veillé.
+
+Gouësnon, au réveil, s'aperçut de la disparition de ses deux compagnes
+de voyage.
+
+Il ouvrit la porte de la cabane. Il pouvait être minuit. Le ciel
+resplendissant inondait d'une clarté vague le lac qui miroitait.
+
+Il aperçut au loin la barque qui dérivait lentement; tout à coup il la
+vit s'arrêter, tourner sur elle-même et sombrer.
+
+Alors, il se jeta à l'eau, nageant vigoureusement dans la direction des
+deux formes blanches qu'il distinguait.
+
+Il arriva à temps.
+
+La Pâlotte, épuisée, se soutenait à peine.
+
+--Vivante! s'écria-t-il, en voyant Fernande, la tête appuyée sur
+l'épaule de la Pâlotte.
+
+--Allez... sauvez-la!... murmura Jacqueline; j'ai assez de force pour
+moi seule... Sauvez-la!...
+
+Gouësnon la saisit, et la Pâlotte allégée par ce secours inespéré, put
+le suivre. Mais au moment où elle se laissa tomber sur le rivage, elle
+roula évanouie à côté de sa victime.
+
+Le vieux chouan était fort embarrassé, ayant devant lui deux femmes sans
+connaissance.
+
+Mais, heureusement, il était homme de ressource. Il courut à
+Château-Thibaut et demanda du secours.
+
+Quand les paysans surent qu'il s'agissait de Fernande, leur providence,
+ce fut à qui s'offrirait pour transporter la jeune fille et la Pâlotte.
+Puis, personne dans le village n'aurait osé refuser quelque chose à
+Gouësnon.
+
+Une heure après, Fernande et Jacqueline sortaient de leur évanouissement
+au château de M. Grégoire, dans une chambre bien chauffée et couchées
+dans des lits improvisés.
+
+La jeune fille reconnut aussitôt où elle était.
+
+Mais la Pâlotte jetait autour d'elle des regards indécis et étonnés.
+
+--Où suis-je? balbutia-t-elle.
+
+--Chez moi, madame.
+
+--Chez vous?...
+
+Jacqueline se voila le visage de ses deux mains.
+
+--Ne vous ai-je pas dit que je vous pardonnais, quand j'ai cru que
+j'allais mourir?
+
+--Oh!
+
+--Puis n'avez-vous pas voulu me sauver?...
+
+Une paysanne veillait au dehors. Entendant parler dans la chambre, elle
+entra. Fernande se tut.
+
+--Ah! c'est toi, la Huberte, dit-elle en reconnaissant la paysanne.
+
+--Oui, mam'selle.
+
+--Eh bien, Huberte, tu sais où est la chambre que j'occupe, quand je
+viens à Château-Thibaut avec mon père?
+
+--Oui, mam'selle.
+
+--Va chercher du linge pour _mon amie_ et moi...
+
+Mon amie!
+
+La Pâlotte resta silencieuse en entendant ces deux mots. Comme elle lui
+était supérieure, cette enfant qu'elle avait voulu tuer!
+
+Fernande s'habilla rapidement; puis allant s'asseoir au chevet de
+Jacqueline:
+
+--Vous n'avez rien répondu tout à l'heure, dit-elle. Ne voulez-vous donc
+pas être mon amie?
+
+--Ah! vous demandiez pardon à Dieu, là-bas... C'est à moi de vous
+demander pardon... Je suis une misérable! J'ai voulu vous tuer... je
+vous haïssais.
+
+--Écoutez, reprit Fernande; vous avez réparé votre crime en voulant me
+sauver, en risquant de mourir vous-même. Vous souffrez comme moi... vous
+souffrez moins! Vous êtes séparée de lui par son amour pour moi... moi,
+je suis séparée de lui par un serment, serment solennel auquel il n'a
+pas le droit de faillir. Et vous avez été jalouse de moi? On n'est pas
+jalouse d'une morte, et je suis morte pour lui...
+
+Alors, d'une voix frémissante, Fernande raconta à la Pâlotte quel
+obstacle s'était soudainement dressé entre elle et le marquis de
+Kardigân.
+
+A mesure qu'elle parlait, son visage devenait plus pâle, comme si le
+souvenir du passé achevait de la torturer.
+
+La Pâlotte écoutait, les yeux baissés. Ce récit naïf et troublé lui
+rappelait quelques-unes des impressions qu'elle avait elle-même
+ressenties.
+
+--Oui, vous êtes encore plus malheureuse que moi, dit-elle; oui, l'abîme
+qu'il y a entre lui et vous, est plus profond encore que l'abîme creusé
+entre lui et moi. Vous m'avez appelée votre amie... je serai plus que
+votre amie, je me ferai votre chose et votre bien. J'ai été criminelle;
+je ne pourrai oublier mon crime que par le dévouement. L'acceptez-vous,
+ce dévouement? et voulez-vous que je sois vôtre?... Voulez-vous n'avoir
+qu'à prononcer un mot qu'à faire un geste pour me trouver prête à vous
+obéir?
+
+Fernande sourit.
+
+Elle attira doucement la Pâlotte vers elle, et la serra sur son coeur.
+
+Elles achevaient à peine cette causerie, quand on frappa à la porte.
+
+Gouësnon entra, accompagné d'un paysan.
+
+C'était un grand gaillard, aux épaules carrées, au teint coloré, aux
+yeux profondément enfoncés dans le visage. Un mélange de finesse, de
+loyauté et de force.
+
+--Mam'selle Fernande, dit Gouësnon, voila le gars Jean-Marie qui vous
+demande.
+
+--Ah! c'est toi, mon Jean-Marie, parle.
+
+--Eh bien! voila, mam'selle, il est venu ici, l'autre jour, un gars qui
+venait de votre part. C'est-y vrai?
+
+--Oui.
+
+--Il a demandé qu'on le fît entrer au château.
+
+--En effet, je le lui avais permis.
+
+--Alors, ce n'était donc pas un vilain homme?
+
+La Pâlotte rougit et détourna la tête.
+
+--Un vilain homme, lui? repartit Fernande, certes non, mais un bon et
+brave coeur.
+
+--Ah!
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, mam'selle, on est venu me prévenir que ce gars-là pourrait
+bien être un espion des bleus. Alors, nous l'avons enlevé d'ici et
+conduit là-bas au maître, dans les bois de Machecoul.
+
+--Tu as eu tort, Jean-Marie. Un homme qui venait de ma part devait être
+le bienvenu ici...
+
+--C'est que...
+
+--Parle, allons!...
+
+--Votre père est bleu, mam'selle, et...
+
+Fernande pâlit.
+
+--Tu ne me connais donc pas, toi, Jean-Marie, vous ne me connaissez donc
+pas, vous autres ici? Depuis quand avez-vous eu le droit de soupçonner
+Fernande Grégoire? Est-ce que vous ne m'avez pas vue toujours la même?
+Qui allait voir vos pères et vos enfants pauvres? qui soignait vos
+femmes et vos filles malades? Tu diras aux tiens, Jean-Marie, que je
+leur en veux et que je ne les aime plus. Va-t'en!
+
+Le robuste paysan tournait gauchement son béret entre ses doigts
+calleux.
+
+Il était consterné.
+
+--Mam'selle!...
+
+--Va-t'en!
+
+--Je vous en prie, mam'selle...
+
+--Va-t'en! te dis-je.
+
+Jean-Marie sortit à reculons.
+
+Quant à la Pâlotte, elle pleurait...
+
+
+
+
+XV
+
+TRAHISON
+
+
+Ainsi que Jean-Marie l'avait dit, Jérôme Hébrard était arrivé à
+Château-Thibaut, demandant qu'on le conduisît à la maison de M.
+Grégoire.
+
+Le premier paysan qu'il rencontra s'offrit à lui servir de guide.
+
+Le jeune ouvrier se proposait d'y prendre un peu de repos, et d'aller
+ensuite au rendez-vous que Fernande lui avait donné.
+
+Mais il avait compté sans la Pâlotte.
+
+A sept heures, le même soir où se passaient les événements que nous
+venons de raconter, quatre chouans arrivaient à Château-Thibaut,
+enlevaient l'ouvrier et le conduisaient «au maître» dans les bois de
+Machecoul.
+
+Le maître, c'était Jean de Kardigân.
+
+Aussi, le lecteur devine quelle réception le gentilhomme fit à
+l'ouvrier. Il se hâta de le mettre en liberté; et, pour plus de sûreté,
+il lui donna un laisser-passer écrit et signé de sa propre main. Mais
+cela ne suffisait pas à Jérôme.
+
+Sans trahir le secret du déguisement de Fernande, il expliqua à
+Jean-Nu-Pieds que c'était pour lui qu'il venait de Paris. Cet aveu
+étonna fort le marquis. Mais il lut sur le visage d'Hébrard une
+préoccupation telle, qu'il le prit par le bras et l'entraîna à l'écart.
+
+--Est-ce personnel, ce que vous avez à me dire? demanda-t-il
+
+--Oui et non, monseigneur.
+
+--Pardon, ami. Je veux savoir si c'est une chose relative au but que
+nous poursuivons?
+
+--Oui; mais pourquoi me faites-vous cette question-là?
+
+--Parce que je pense avoir besoin d'un conseil, d'un avis, et...
+
+--Vous avez raison. Ce que j'ai à vous révéler est grave. Agissez comme
+vous l'entendrez.
+
+Jean appela Henry de Puiseux. Il présenta les deux hommes l'un à
+l'autre; mais, malgré la différence des situations sociales, ils
+s'étaient compris et estimés au premier regard.
+
+Est-ce que les êtres loyaux et fiers ne se comprennent pas aussitôt?
+
+--Voici, dit Jérôme. Nous autres, les républicains de Paris, nous
+préparons aussi un mouvement insurrectionnel. Seulement, nous avons
+résolu d'attendre que la Vendée ait commencé, pour que le gouvernement
+ait affaire à deux ennemis au lieu d'un. Or, un des nôtres a réussi à
+s'introduire à la préfecture de police. Là, il a entendu parler des
+troubles de Bretagne...
+
+Jean et Henry prêtaient une oreille attentive à ces paroles. On comprend
+de quelle importance elles étaient pour eux.
+
+--Malgré l'importance des armements, malgré même la présence de Madame
+la duchesse de Berry, qui ne fait plus un doute pour personne, un
+employé supérieur expliqua que le ministère avait un moyen de s'emparer
+de Madame, _quand il voudrait_...
+
+Jérôme souligna ces trois derniers mots de manière à bien faire
+comprendre aux deux amis toute leur importance.
+
+--Quel est ce moyen? je l'ignore, mais il y a là-dessous quelque
+trahison. Vous êtes prévenus. Agissez.
+
+Henry et Jean réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre.
+
+Certes, il n'était pas impossible que le roi Louis-Philippe voulût
+laisser éclater l'insurrection en Vendée pour l'étouffer après plus
+grandement.
+
+C'était la politique suivie à Marseille, et l'événement venait de
+prouver qu'elle était bonne.
+
+Pourtant, bien qu'en tout temps, hélas! la trahison ait été l'arme
+commune, il semblait impossible que dans les rangs de l'armée royaliste
+il pût se trouver un Judas capable de vendre sa reine.
+
+Saint Jean disait la même chose, et pourtant le Christ fut vendu pour
+trente deniers!
+
+Jean de Kardigân se leva.
+
+--Merci, ami, dit-il à Jérôme. M. de Puiseux et moi nous ne pouvons
+croire à une pareille infamie. Que le roi Louis-Philippe nous combatte à
+main armée... soit! mais qu'il envoie contre nous, non plus des soldats,
+mais un traître, voilà ce que je n'admettrai jamais. Puis, ce traître il
+faudrait le trouver. Où peut-il être? Dans nos rangs? C'est impossible!
+Ami, ceux qui se jettent coeur et âme dans une entreprise comme la nôtre
+savent ce qu'ils font.
+
+Ils apportent leur vie entière, sans arrière-pensée, et ne demandent
+rien en échange. Ils donnent leur sang: cela suffit. Qu'il y ait un
+misérable parmi nous, je ne le crois pas!
+
+--Et s'il n'est pas parmi vous?
+
+--Comment?
+
+--S'il est à côté, dans l'ombre, préparant son piège et son infamie?
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'il y a un danger pour vous, je vous le jure!
+
+--Eh bien, soit! reprit tristement Jean-Nu-Pieds. Quand on risque une
+guerre comme la nôtre, on n'a pas le droit de rien négliger. Je partirai
+demain matin pour la résidence de Madame...
+
+--Et moi, répliqua Jérôme, je partirai demain pour Paris.
+
+--Déjà!
+
+--J'ai mon devoir là-bas, comme vous avez le vôtre ici.
+
+--Adieu, alors...
+
+Les deux hommes étaient émus en se quittant. En de pareilles aventures,
+l'un était-il sûr de revoir l'autre?
+
+Henry de Puiseux n'avait pu parler devant Jérôme Hébrard, qui pour lui
+était un étranger.
+
+Mais quand l'ouvrier se fut retiré, il entraîna Jean-Nu-Pieds dans une
+promenade sous bois.
+
+--Écoute, dit-il, tu étais le chef, je n'avais pas le droit de formuler
+une opinion contraire à la tienne; mais maintenant que nous sommes entre
+nous, veux-tu me laisser te la faire connaître?
+
+--Parle.
+
+--Eh bien! j'estime que ce que nous a appris Jérôme est beaucoup plus
+grave que tu ne le penses.
+
+--Quoi! tu craindrais!...
+
+--Je crains tout! repartit froidement Henry. Toi, tu es un peu...
+comment dirais-je?... un peu chevaleresque, un peu Don Quichotte. Tu
+répugnes à admettre les vilenies. Tu as tort. Ce qui est mal doit
+toujours être considéré comme possible. Mon cher, M. le duc d'Orléans,
+que tu appelais tout à l'heure le roi Louis-Philippe... (et tu lui
+faisais beaucoup trop d'honneur), M. le duc d'Orléans n'a pas été pour
+rien professeur de mathématiques. Il sait compter, et il sait surtout
+que 2 et 2 cela fait 4. Or, je te prie de croire qu'il a, à cette heure,
+la plus grande peur de ce qui se passe en Vendée. La petite résistance
+que nous lui jetons dans les jambes doit passablement l'effrayer,
+sois-en sûr. On lui a raconté, M. Thiers et autres, que nous préparions
+une Vendée. Or, c'est là un nom qui doit lugubrement tinter à ses
+oreilles. Vendée! pour lui, cela signifie Charette, la Rochejacquelein,
+de Lescure, Cathelineau, d'Autichamp, Stofflet, Cadoudal et Maulévrier,
+c'est-à-dire des noms qui lui rappellent sa trahison et l'épouvantent.
+Donc, il doit être peu rassuré.
+
+--Je le crois, mais après?
+
+--Après? Ma conclusion est pourtant bien simple. L'armée française, avec
+ses généraux, ses colonels et ses soldats, ne doit pas tout à fait lui
+sembler suffisante, quand il se rappelle que nos pères ont vaincu cent
+fois les armées victorieuses de la République. Donc, il ne sera pas
+fâché de se débarrasser de nous... Comprends-tu?
+
+--Tu as raison!
+
+--Ce n'est pas malheureux! Tu as de la peine à croire les choses; mais
+c'est une justice à te rendre, quand on te les explique, tu deviens
+raisonnable comme un mouton. Eh bien! M. le duc d'Orléans, qui est
+très-intelligent... (car il est très-intelligent!) aura trouvé
+infiniment plus simple d'enlever Madame; car Madame enlevée, il n'y a
+plus de Vendée possible.
+
+--Certes.
+
+--Et quand il n'y aura plus de Vendée possible, ledit duc d'Orléans
+dormira tranquille. Tu es convaincu?
+
+--Oui.
+
+--Bravo! Alors, je vais faire la même chose, moi aussi.
+
+--Dormir?
+
+--Un peu.
+
+--Bonne nuit.
+
+--Tu pars demain matin?
+
+--A cinq heures.
+
+--Je t'escorterai une heure ou deux.
+
+Les deux amis se séparèrent.
+
+Le lendemain, dès l'aube, ils montaient à cheval, vêtus en paysans qui
+vont vendre leur blé ou leur avoine au marché. Les chevaux étaient forts
+et trapus, et ne semblaient pas indiquer qu'ils portaient des cavaliers
+de race.
+
+Chose extraordinaire! Aubin Ploguen n'accompagnait pas son maître;
+lui-même avait désiré rester, sous prétexte que sa présence était
+nécessaire au camp.
+
+Jean-Nu-Pieds se dirigeait vers le bourg de Legé, où il présumait
+trouver Madame.
+
+Nous savons qu'il ne se trompait pas. Henry de Puiseux le quitta à trois
+lieues de Machecoul, et le marquis continua sa route en prenant avec
+soin des chemins détournés, au lieu de suivre la ligne droite, toujours
+dangereuse dans une pareille guerre.
+
+Nous l'avons vu parvenir aux avant-postes qui gardaient Madame.
+
+Dès qu'il eut dit son nom, on le fit pénétrer auprès d'un petit paysan.
+
+Ce petit paysan était Petit-Pierre, autrement dit la régente de France.
+
+
+
+
+XVI
+
+LE CONSEIL DE GUERRE
+
+
+--Soyez le bienvenu! mon cher marquis, dit Madame en tendant la main au
+jeune homme.
+
+Elle s'arrêta et reprit en riant:
+
+--Bon! j'oublie ma consigne! Je vous appelle: marquis. Vous n'êtes plus
+marquis, vous êtes Jean-Nu-Pieds; et moi je ne suis plus Altesse Royale:
+je suis Petit-Pierre.
+
+Et comme Jean s'inclinait.
+
+--Qu'aviez-vous à me dire? ajouta Petit-Pierre.
+
+--Madame...
+
+--Encore!
+
+--Eh bien, _ma Tante_...
+
+--Petit-Pierre!
+
+--Eh bien, Petit-Pierre, continua Jean-Nu-Pieds en souriant, voilà ce
+qui m'amène auprès de vous. Hier, un ami de Paris est venu à mon
+cantonnement. Il m'apportait de graves nouvelles. Les républicains de
+Paris,--il est républicain,--préparent un mouvement qui doit
+correspondre avec le nôtre, de manière à jeter le gouvernement dans un
+double embarras.
+
+--Bon, cela.
+
+--Attendez, Mada...
+
+--Encore!
+
+--Petit-Pierre! Or, mon ami est un coeur loyal, un homme incapable de
+trahir et de comprendre la trahison. Il a su que le ministère préparait
+une trahison contre vous.
+
+--Contre moi?
+
+--Oui.
+
+Petit-Pierre était devenu sérieux.
+
+--Continuez, dit-il.
+
+--D'où doit venir ce coup qui vous menace? Il l'ignore; mais il a pensé
+que vous deviez être avertie, et il est venu tout m'apprendre.
+
+Petit-Pierre réfléchissait profondément. Il s'avança vers la petite
+fenêtre de la chaumière et l'ouvrit.
+
+Il faisait nuit. Le paysage était magnifique. Au loin, le dôme de
+feuillage des bois de Legé, environnés à droite et à gauche de champs
+cultivés. Çà et là quelques chaumières.
+
+Puis, au milieu de tout cela, disséminés ainsi que des abeilles dans un
+champ, des points lumineux, semblables à des étincelles d'or.
+
+C'étaient les lumières du bivouac.
+
+--Regardez, ami! dit Petit-Pierre, en montrant ce tableau à
+Jean-Nu-Pieds.
+
+Le marquis de Kardigân regarda Petit-Pierre, étonné.
+
+--Vous ne comprenez pas ce que j'ai voulu dire, mon ami. Il y a
+là-dedans des hommes prêts, sur un signe de moi, à mourir pour mon fils,
+mon fils, un enfant qu'ils n'ont jamais vu, pour la plupart. N'importe!
+le jour où je leur crierai: En avant! ils s'élanceront, et pas un seul
+d'entre eux ne restera en arrière. C'est que mon fils, pour eux, est
+plus que le descendant de saint Louis, plus que le petit-neveu de Louis
+XVI, le roi-martyr, plus que le roi de France: mon fils, pour eux, c'est
+la Royauté!
+
+La princesse s'animait en parlant.
+
+Jean-Nu-Pieds regardait, ébloui.
+
+--Trahir! un de ceux-là! continua Petit-Pierre, c'est impossible, je ne
+le croirai jamais! Trahir! Non, ceux dans le coeur de qui Dieu a mis
+cette foi sacrée qui fait les héros et les martyrs, ceux qui ont tout
+quitté pour apporter à Henri V le tribut de leur sang, ceux-là ne
+trahiront pas!
+
+--Dieu me garde d'accuser ou de soupçonner personne! repartit Jean en
+hochant douloureusement la tête; mais dans une partie aussi aventurée
+que celle que nous jouons, il ne faut jamais s'endormir sur l'apparence.
+Ah! il m'en coûte de le dire! Mais qui a livré Charette aux
+républicains? Qui a livré Stofflet? Qui a livré tous ceux qui sont
+morts, fusillés comme des assassins, et non tués comme des soldats?
+
+Petit-Pierre ne répondit rien d'abord, puis avec une amertume profonde:
+
+--Peut-être avez-vous raison, Jean. Ce m'est affreux à penser, et
+pourtant, malgré moi, je vous approuve. Mais il faut que je consulte nos
+amis. Eux et vous, érigés en conseil de guerre, me serez les plus sûrs
+garants de ce que nous devons décider.
+
+Petit-Pierre fit quelques pas vers la porte et donna un ordre.
+
+_Louis Renaud, Gaspard_ et _Marchand_ entrèrent peu après.
+
+Le lecteur sait que sous ces humbles noms se cachaient les noms glorieux
+de MM. de Charette, de Coislin et d'Autichamp.
+
+--Expliquez-vous, maintenant, dit Petit-Pierre à Jean-Nu-Pieds, et
+répétez à ces messieurs ce que vous venez de me dire.
+
+Jean recommença le récit que lui avait fait la veille Jérôme Hébrard.
+
+Tous les trois furent également frappés de son importance.
+
+--Le fait, en lui-même, peut être exagéré, dit Louis Renaud, mais il
+importe de ne pas le négliger.
+
+--Certes, reprit Gaspard; seulement je crois que ce traître ne peut pas
+être dans nos rangs. C'est impossible!
+
+--Tel est aussi mon avis, dit Marchand. Quelle est l'opinion de
+Petit-Pierre?
+
+--La même.
+
+--Il faut donc le chercher ailleurs, déclara Jean-Nu-Pieds, c'est-à-dire
+en dehors de nos soldats. Mais à qui avons-nous confié nos secrets? A
+personne. Excepté ceux qui se battent et qui meurent, nul ne connaît
+notre organisation, nos moyens d'armement.
+
+--Pardon, répondit la princesse, il y a au moins une personne qui est au
+courant de tout.
+
+--Une personne?
+
+--Oui.
+
+--Laquelle?
+
+--Mon filleul.
+
+Les quatre Vendéens se regardèrent étonnés.
+
+--Vous ne comprenez pas, et vous êtes bien étonnés, continua la
+duchesse. Je vais m'expliquer davantage. Il y a quelque temps, j'étais à
+Rome, quand le bruit se répandit qu'un israélite demandait à se
+convertir à notre sainte religion. Le cardinal G... me parla de cet
+événement et me dit combien le Saint-Père était heureux. Puis, je restai
+quelques jours sans en avoir de nouvelles. Un matin, le cardinal G... se
+présenta chez moi, accompagné d'un jeune homme et me fit demander si je
+pouvais le recevoir. Quand j'eus donné l'ordre d'introduire auprès de
+moi Son Éminence et la personne qui était avec lui, j'appris le motif de
+cette visite: le jeune homme était le néophyte...
+
+Celui-ci se jeta à mes pieds, me suppliant de lui accorder ce qu'il me
+demanderait. Je regardai le cardinal: il souriait.
+
+--Je joins ma prière à la sienne, me dit-il, et je fais des voeux pour
+que Votre Altesse ne refuse pas.
+
+--Quelle est donc cette demande?
+
+--Madame, répondit le jeune homme, les vérités augustes de l'Église
+m'ont touché. C'est un grand bonheur pour moi. J'ai résolu d'abandonner
+le culte trompeur dans lequel je suis né, dans lequel j'ai été élevé.
+Son Éminence a bien voulu m'instruire. Je serai bientôt baptisé, et...
+
+Il s'arrêta comme intimidé.
+
+Je l'encourageai, et il ajouta:
+
+-... Et je venais demander à Votre Altesse si elle voudrait bien me
+faire l'honneur de me tenir sur les fonts baptismaux.
+
+Le cardinal G... appuya chaudement la demande et je cédai.
+
+Le baptême était fixé à huit jours de là.
+
+Le jeune homme sollicita et obtint la permission de me voir pendant les
+quelques jours qui le séparaient encore de cette auguste cérémonie. Je
+pus l'observer. Il me parut doux et honnête. Il m'exprimait sa
+reconnaissance par des paroles chaudes et dévouées qui me touchaient.
+Ah! dans les souffrances de l'exil, c'est une consolation que de trouver
+des coeurs dévoués!
+
+Enfin, le jour du baptême arriva. Sa Sainteté daigna s'y faire
+représenter. Toute la ville de Rome était présente, émue, devant ce
+jeune néophyte que la parole éloquente du cardinal G... avait convaincu.
+
+Il était vêtu de blanc, symbole de cette virginité spirituelle qu'il
+retrouvait dans les eaux du baptême.
+
+Ce fut une imposante cérémonie, et je me souviens encore combien je
+priai Dieu avec ardeur pour mon fils, pour la France ingrate et égarée,
+pour vous tous, mes féaux. Il me semblait que Dieu ne pouvait rien me
+refuser, le jour où je devenais la marraine d'une âme qui s'élançait
+vers lui.
+
+En quittant l'église, je me sentis l'espérance au coeur, il me semblait
+que ma prière était exaucée d'avance.
+
+Et voilà comment j'ai un filleul.
+
+Les quatre Vendéens avaient écouté avec émotion le court récit de
+Petit-Pierre.
+
+Jean-Nu-Pieds prit la parole:
+
+--Pardonnez-moi, dit-il, si je fais encore une question, mais je
+voudrais savoir si Votre Altesse...
+
+--Encore!...
+
+--Si Petit-Pierre a mis son filleul au courant de nos opérations?
+
+--Il est venu me dire qu'il savait tout, et me suppliait de me servir de
+lui, j'ai eu confiance...
+
+--Et vous avez eu raison, Madame... pardon! Petit-Pierre. Celui-là qui a
+eu la force de venir à Dieu, en étant si loin de lui, doit être un noble
+coeur.
+
+--Je le crois. Il connaît le mouvement que nous commençons en Vendée, et
+bien souvent il m'a servi de courrier.
+
+--Comment se nomme-t-il, demanda Louis Renaud, afin qu'on puisse
+l'introduire auprès de vous, s'il se présente aux avant-postes?
+
+Petit-Pierre regarda Louis Renaud, et répondit tranquillement:
+
+--Mon filleul s'appelle Deutz.
+
+
+
+
+XVII
+
+LE 5 JUIN!
+
+
+... Il fait cette clarté douteuse qui n'est pas encore le jour et qui
+n'est plus la nuit...
+
+Si quelque diable boiteux, suspendu dans les airs, comme Asmodée, avait
+plané au-dessus de la Bretagne et de la Vendée, voici ce qu'il aurait vu
+à travers le crépuscule, le 5 juin 1832.
+
+Des masses d'hommes armés partant tous de points séparés, convergeaient
+vers un centre commun; dans le département de la Loire-Inférieure, on
+eût dit une toile d'araignée gigantesque. Le corps de l'araignée est à
+Nantes et ses pattes sont à Clisson, Machecoul, Guérande, Savenay,
+Pont-Château, Guinravet, Avessac, Derval, Châteaubriand, Saint-Jullien
+et les Touches. Comme sur une pression immédiate, les pattes se
+resserrent et reviennent au corps.
+
+En effet, ces hommes armés se levaient au signal général.
+
+Ils ont pris leurs fusils, et s'élancent; dans leurs rangs flotte le
+drapeau blanc; ce sont des paysans ou des gentilshommes confondus tous
+ensemble.
+
+Le matin, le général Dermoncourt avait quitté Nantes sur l'ordre du
+général Solignac. Pendant que les chouans convergent vers Nantes, les
+troupes de ligne s'en éloignent. Où aura lieu le choc? Il suffit d'une
+étincelle.
+
+Jean-Nu-Pieds et Henry, de Puiseux,--Petit-Bleu, comme disaient les
+paysans,--se sont couchés à minuit, leurs postes inspectés.
+
+À trois heures du matin, ils sont sur pied.
+
+--J'ai bien dormi, s'écrie Henry au moment où il s'éveilla, enveloppé
+dans son manteau.
+
+--Comme Turenne! répondit Jean.
+
+--Hélas! quel dommage que nous n'en ayons pas un avec nous!
+
+Les deux amis devaient se mettre à la tête de leurs soldats, et ne pas
+se séparer.
+
+En effet, dans toute la profondeur du bois de Machecoul, on entendait
+des bruits étranges, comme ce murmure sourd et continu qui annonce et
+devance la tempête.
+
+De temps à autre, on voyait passer un homme, le fusil sur l'épaule, qui
+rejoignait son escouade.
+
+Une ombre s'estompa à l'entrée de la hutte où avaient passé la nuit les
+deux chefs.
+
+--C'est toi, Aubin? dit Jean. Entre.
+
+Aubin Ploguen avait revêtu un costume de chasseur. La guêtre montante,
+la blouse bleue serrée à la taille par la cartouchière. Au chapeau le
+coeur sanglant attaché.
+
+C'était un souvenir de la grande Vendée. Cibot Ploguen, son père, avait
+porté ce coeur sanglant pendant les rudes campagnes sous le vieux marquis
+de Kardigân.
+
+--Eh bien! qu'en dis-tu, Aubin? s'écria Henry. Une belle matinée pour se
+battre!
+
+--C'est mon opinion, murmura le Breton impassiblement.
+
+--As-tu vu nos hommes?
+
+--Tous.
+
+--Déjà?
+
+--Oh! j'ai passé mon inspection sans en avoir l'air.
+
+--Sont-ils en train?
+
+--De vrais terriers! ils vous poursuivront le bleu au fond des enfers!
+
+--Bravo!
+
+Un à un arrivèrent les chefs de bataillon et les chefs de compagnie. Ils
+firent leur rapport. Chacun de leurs hommes avait sur lui soixante
+cartouches et un jour de vivres.
+
+Jean leur donna l'itinéraire.
+
+Il fallait partir à cinq heures. On irait jusqu'au delà du lac de
+Grandlieu, entre Château-Thibaut, et la Maine.
+
+Puis, là, on attendrait ceux de Clisson. Probablement que les gens de
+Clisson arriveraient à midi. Alors, si on battait les bleus, on pouvait
+marcher droit sur Nantes, l'objectif général.
+
+Dans ces guerres de buissons, où l'avantage n'est pas toujours au
+nombre, le tambour et la trompette sont trop bruyants: on ne s'en sert
+pas. Aussi, les chefs d'escouades donnaient leurs ordres par de légers
+coups de sifflet.
+
+À cinq heures et quart, Henry et Jean-Nu-Pieds, à cheval, sortaient du
+bois.
+
+La première étape se fit tranquillement. De temps à autre, le marquis de
+Kardigân jetait un regard étonné à ses côtés. Aubin Ploguen n'y était
+pas.
+
+Un peu avant d'arriver à Château-Thibaut, le Breton parut.
+
+--Enfin, te voilà! lui dit son maître.
+
+Il n'était pas seul.
+
+Pinson l'accompagnait.
+
+--J'étais avec ce petit, maître, répondit Aubin. Son père me l'a confié.
+C'est à côté de moi, et à côté de vous, si vous le permettez, qu'il
+tirera son premier coup de feu...
+
+Nous le répéterons, car la chose pourrait paraître invraisemblable.
+
+Jusqu'alors, jamais Jean-Nu-Pieds n'avait remarqué le petit Pinson. Il
+est vrai que le jeune garçon se tenait avec soin hors de la portée du
+regard du marquis.
+
+Pourtant, ce matin-là, Jean l'aperçut, et ne put s'empêcher de
+tressaillir.
+
+--Dieu! balbutia-t-il.
+
+--Hein! qu'as-tu donc? demanda Henry de Puiseux.
+
+--Rien!... rien.
+
+Petit-Bleu jeta un regard à son ami, et pensa:
+
+--Pauvre Jean! il pense à elle!
+
+Par un mouvement brusque, le cheval d'Henry bondit et se trouva à côté
+de Pinson; ils marchèrent ainsi l'un près de l'autre.
+
+--Ma parole! murmura le jeune homme, mes soupçons de l'autre nuit me
+reviennent en foule ce matin... Il est bien drôle, ce petit Pinson?
+
+Mais Henry n'eut pas le loisir d'approfondir la question.
+
+Deux éclaireurs des chouans arrivaient au petit galop, annonçant que les
+troupes de ligne, au nombre de douze cents hommes, et commandées par le
+général Dermoncourt en personne, paraissaient au loin sur la côte.
+
+--On va en découdre, dit Aubin Ploguen. C'est mon opinion.
+
+--Préparez vos armes! commanda Jean.
+
+L'ordre se répéta dans toute la colonne.
+
+--Dis donc, mon gars Aubin, prononça gravement Petit-Bleu, nous ne
+sommes qu'un contre deux, on pourra les battre.
+
+--C'est mon opinion...
+
+Dans un coin de ce qu'on appelait «l'état-major», se trouvaient deux de
+nos connaissances: la Pâlotte et son fils.
+
+Bien qu'ils ne portassent pas de fusils, leur rôle ne devait pas être
+moins glorieux, ni moins important. Jacquelin et sa mère traînaient une
+petite charrette à bras, contenant de la charpie et des médicaments.
+
+Aller chercher des blessés sur le champ de bataille, c'est aussi beau
+que de se battre.
+
+Les bleus arrivaient en masses serrées par la route montante qui va de
+Nantes à Pornic et passe par Château-Thibaut, en faisant un coude vers
+la Maine.
+
+Quand ils furent arrivés au sommet de la montée, on put apercevoir
+briller au loin les canons des fusils, aux reflets des rayons du soleil.
+
+--Allons! dit Henry, dans une demi-heure, le bal commencera.
+
+Jean-Nu-Pieds disposa sa petite armée en deux corps: l'un, commandé par
+Henry, alla se poster à l'est du lac de Grandlieu; l'autre resta sur la
+route, échelonné en petites bandes serrées.
+
+Le premier devait prendre les bleus de côté, pendant que le second
+attaquerait de face.
+
+Aubin Ploguen avait détourné son attention des troupes de ligne pour
+examiner Pinson.
+
+Pauvre Pinson! Il semblait bien en peine d'armer son fusil, et même de
+glisser une cartouche dans le canon.
+
+Le Breton sourit:
+
+--Ma foi, pensa-t-il, il faut que je lui montre, au petit, que j'ai tout
+deviné.
+
+Il s'avança vers Pinson, et lui dit tout bas:
+
+--Mademoiselle, vous allez vous faire tuer, si vous restez là à rien
+faire.
+
+Fernande devint pâle.
+
+--Bah!... Tenez! je vous aime, moi, parce que vous l'aimez, lui! Et
+puis, il faut que vous soyez brave, et bonne comme vous êtes belle, pour
+risquer votre vie comme cela.
+
+--Vous savez donc?
+
+--Tout!... mais chut!... D'abord comprenez-moi bien, voilà ce que vous
+allez faire. Savez-vous tirer? Non. Eh bien, la Pâlotte vous fait des
+signes, là-bas; elle aura besoin de vous, c'est un poste de combat,
+allez! que le sien! Si le maître vous voyait si gauche, il
+soupçonnerait...
+
+--Oh! merci! merci!
+
+Pinson ne se le fit pas répéter: il se glissa à travers les chevaux et
+rejoignit la Pâlotte.
+
+... Les bleus avançaient. Encore trois minutes, et ils seraient à portée
+de fusil. Jean avait défendu qu'on tirât un seul coup de fusil avant
+qu'il eût donné le signal en levant son épée.
+
+Il se tourna vers ses hommes:
+
+--La prière! dit-il.
+
+Ce fut un merveilleux spectacle.
+
+L'ennemi était là... et, chose horrible! l'ennemi est le Français, un
+frère!--et pas un de ceux que menaçait le danger prochain, ne pensa à se
+défendre avant d'avoir prié Dieu.
+
+Sur l'ordre des chefs, répété de rang en rang, ils mirent tous un genou
+en terre.
+
+Le vieil aumônier prononça:
+
+_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti... Amen!..._
+
+Les bleus étaient à vingt mètres.
+
+--Feu! cria Dermoncourt.
+
+... Et pas un chouan ne bougea.
+
+Qu'importaient les coups de fusil, qu'importaient la mitraille et la
+mort! La prière n'était pas terminée!
+
+--_Amen!_ répondirent-ils tous d'une seule voix, quand l'aumônier acheva
+la bénédiction...
+
+On entendit Dermoncourt qui répétait:
+
+--Feu!
+
+Une seconde décharge vint faire tourbillonner le plomb et le fer au
+milieu des héros pensifs et calmes.
+
+--Debout! dit Jean-Nu-Pieds, debout, et en avant!
+
+Puis se découvrant comme jadis son père à Paris:
+
+--Vive le Roi! prononça-t-il lentement.
+
+Ce fut une trombe.
+
+Les paysans bondissaient comme de jeunes étalons longtemps enfermés dans
+une clairière, et qu'on lâche soudain à travers la prairie.
+
+Ils s'étaient jetés en avant, d'un mouvement tellement irrésistible que
+les premières lignes des bleus cédèrent.
+
+Ce fut pendant un quart d'heure un combat presque corps à corps. Quand,
+à travers la fumée, on distinguait une éclaircie, on voyait s'entremêler
+furieusement la blouse et le veston bleu du lignard.
+
+Dermoncourt se multipliait. C'était un lion. Pâle, anxieux, mais calme,
+la bride au bras, le sabre pendu au poing et le pistolet fumant à la
+main, le général se rappelait, sans doute, ses charges héroïques de
+Jemmapes, d'Austerlitz et d'Iéna.
+
+Hélas! ce jour-là, c'étaient des Français qui se battaient contre des
+Français!
+
+Jean-Nu-Pieds savait être à la fois le soldat et le chef: le soldat pour
+faire sa trouée, le chef pour commander.
+
+Les chouans tiraient au hasard, sans ordre. Les lignards au contraire,
+faisaient feu les uns après les autres, lentement, méthodiquement, pour
+ainsi dire.
+
+Pendant que le petit corps d'armée de Jean supportait le gros de
+l'attaque, Henry de Puiseux harcelait les bleus sur la gauche.
+Dermoncourt eut peur d'être tourné, et fit former à ses hommes un
+triangle énorme, dont la pointe portait à droite; la base répondait aux
+chouans de Petit-Bleu, les deux autres côtés, angles aigus, tiraient sur
+ceux de Jean. On n'entendait que les coups de fusil innombrables et les
+commandements hâtifs.
+
+Trois fois les Vendéens brisèrent les lignes ennemies, trois fois
+celles-ci se reformèrent. Mais, malgré la supériorité de leur nombre,
+les soldats de Dermoncourt furent obligés bientôt de reculer.
+
+Ils reculèrent, mais lentement, en ordre, ainsi que le sanglier qui
+s'accule contre un fourré pour s'élancer mieux. Le plan de Dermoncourt
+était d'entraîner derrière lui les chouans dans le village de Bersaunes.
+Bersaunes était alors un hameau de trente feux. Sa petite église se
+projette en avant, et fait angle droit avec la route.
+
+Le combat se continua ainsi, en tirailleurs de part et d'autre, les
+chouans avançant et les lignards reculant toujours.
+
+Au milieu du village de Bersaunes, les deux corps se réunirent.
+
+Henry était noir de poudre; ses vêtements déchirés comme ceux de
+Jean-Nu-Pieds montraient que lui aussi savait aussi bien se battre que
+commander.
+
+Quant à Aubin Ploguen, chacun de ses coups abattait un homme.
+
+--Allons! la partie est gagnée, pensa-t-il, en voyant que le mouvement
+de retraite des bleus continuait à s'effectuer.
+
+La Pâlotte, Pinson, et Jacqueline ne chômaient pas.
+
+Hélas! les blessés tombaient, les hommes mouraient!
+
+C'était merveille de les voir tous les trois allant relever, panser,
+transporter en lieu sur ceux qui restaient en chemin.
+
+Tout à coup, après une décharge furieuse des bleus, Pinson jeta un grand
+cri. Jean-Nu-Pieds venait de tomber. Il s'élança. Le jeune chef avait eu
+son cheval tué, et sa jambe était prise sous la selle. Pinson l'aida à
+se dégager.
+
+--Merci!... balbutia Jean.
+
+Pinson mit la main sur son coeur.
+
+--S'ils l'avaient tué? se dit-il.
+
+Puis, en souriant, il ajouta:
+
+--Eh bien! s'ils l'avaient tué, la mort n'était pas loin...
+
+Le village de Bersaunes était franchi, les bleus reculaient toujours.
+
+Par bonheur, Jean-Nu-Pieds aperçut sur la gauche un bouquet de bois. Il
+eut la prudence de deviner que là se cachait un danger.
+
+--Halte! cria-t-il.
+
+En effet, derrière le bouquet de bois, Dermoncourt avait masqué trois
+batteries de campagne. Il cria un commandement d'une voix de tonnerre,
+qui domina le fracas des coups de fusil, et les canons furent pointés...
+
+Il y eut un instant d'arrêt terrible parmi les chouans. Eux n'avaient
+pas d'artillerie. Ces gueules de bronze menaçantes les épouvantèrent
+pendant quelques secondes... Mais Jean cria:
+
+--Enfants! nous n'avons pas de canons; prenons ceux-là pour en avoir!
+
+Les Vendéens répondirent par une acclamation, et le combat recommença...
+
+La première partie de la bataille avait duré de neuf heures à onze. Pour
+Jean-Nu-Pieds, il fallait tenir bon jusqu'à midi, au besoin une heure du
+soir, pour donner le temps à ceux de Clisson de les rejoindre.
+
+Mais la chance avait tourné. Les canons faisaient grand mal. Jean fit
+s'éparpiller tous ses hommes, en leur ordonnant de tirailler. Ils
+couvraient ainsi un espace considérable. C'était presque annihiler la
+portée meurtrière de l'artillerie.
+
+La tactique était bonne, et avait réussi maintes fois en Vendée, pendant
+les grandes guerres contre la République, alors que Henri de La
+Rochejacquelein disait à ses chouans:
+
+--Egaillez-vous, mes gars!
+
+En ordonnant ce mouvement, le seul qui pût sauver sa petite armée,
+Jean-Nu-Pieds savait parfaitement que c'était compromettre le succès de
+la journée, jusque-là obtenu.
+
+Mais, au point où on en était arrivé, il ne s'agissait plus de vaincre;
+seulement, il fallait tenir, tenir jusqu'à l'arrivée des Vendéens de
+Clisson.
+
+Dermoncourt fit cesser le canon. Lui aussi avait fait la guerre, jadis,
+en 1799, et il savait que le canon ne peut rien contre des hommes
+disséminés à droite et à gauche.
+
+Ce fut la deuxième phase du combat.
+
+Il pouvait être midi.
+
+Midi, et les gens de Clisson ne venaient pas!
+
+Cette seconde partie de la bataille dura deux heures pleines, de midi à
+deux heures du soir. De chaque côté les pertes étaient énormes. Mais, de
+chaque côté aussi, on continuait à se battre avec le même acharnement.
+Les hommes tombaient.
+
+La Pâlotte, Jacquelin et Pinson couraient çà et là sans s'occuper des
+balles qui sifflaient à leurs oreilles.
+
+Petit-Bleu et Jean-Nu-Pieds, démontés tous les deux, faisaient le coup
+de feu comme le premier venu de leurs paysans.
+
+Jean-Nu-Pieds était pâle.
+
+--Est-ce qu'ils ne viendront pas? murmurait-il.
+
+Ils ne venaient pas!
+
+--Maître, dit Aubin Ploguen en s'approchant du chef, si on faisait le
+signal!
+
+--Tu crois qu'ils entendraient?...
+
+--C'est mon opinion.
+
+--Alors, soit... mais pas toi. Holà! un homme pour mourir? appela-t-il.
+
+Il s'en présenta cent.
+
+Qu'était-ce donc que le signal?
+
+Jean ne s'était pas trompé en demandant un homme pour mourir:
+
+Il s'agissait de monter tout en haut du clocher de Bersaunes, et de
+recommencer ce qu'avait fait M. de Carlepont à Marseille, c'est-à-dire
+de sonner le tocsin.
+
+C'était entreprise folle.
+
+Le clocher se détachait net et clair dans le ciel. Celui qui se
+hasarderait à y monter servirait de point de mire aux fusils des
+bleus...
+
+Déjà un chouan grimpait. Il grimpait du côté qui regarde le lac de
+Grandlieu.
+
+La fusillade, en bas continuait. Parce qu'un homme va mourir entre ciel
+et terre, d'autres hommes peuvent bien mourir en même temps...
+
+Le son des cloches commença à tinter légèrement, cloches de petit
+clocher. Le chouan frappait de la crosse de son fusil sur le bourdon et
+lui arrachait une plainte lente, désolée, lugubre...
+
+Dermoncourt frissonna à ce réveil-matin. Le tocsin! Il se rappelait la
+terrible signification que ce signal avait autrefois, quand il appelait
+les chouans à la lutte, à travers les bruyères et les genêts!
+
+--Abattez-moi celui-là! cria-t-il, en montrant du doigt le Vendéen qui
+frappait sur la cloche.
+
+Déjà un second chouan grimpait à son tour dans la petite tourelle. Au
+moment où celui-ci mettait le pied sur la plate-forme de bois, le
+premier qui sonnait recevait une balle en plein coeur et tombait du haut
+en bas.
+
+La cloche ne s'arrêtait pas. Le vivant prenait la place du mort, voilà
+tout. Les cent hommes «pour mourir» étaient prêts. Ce fut à qui
+monterait.
+
+Les bleus avaient dans leurs rangs de merveilleux tireurs. En trois
+coups, ils abattaient le sonneur.
+
+Les Bretons se relayaient sans hésiter à ce poste sublime...
+
+Tous savaient ce qui les attendait là-haut. Mais il n'y avait pas un
+silence d'un instant. Le bourdon résonnait. La cloche ne s'arrêtait pas.
+
+Le huitième sonneur de cloches ne parvint pas jusqu'au sol dans sa
+chute. Il resta accroché en chemin.
+
+Le neuvième bondit sur lui-même, et, quoique déjà mort, vint se briser
+le crâne sur le chemin.
+
+Le dixième resta sur place.
+
+Les bleus visaient le sonneur, et les sonneurs arrivaient en foule pour
+le remplacer. Il fallait bien donner le signal à ceux de Clisson! La
+cloche ne s'arrêtait pas.
+
+Le vieil aumônier s'était remis à genoux, et à chaque chouan qui tombait
+du haut en bas de l'église, il disait, les bénissant:
+
+_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!_
+
+Et la cloche ne s'arrêtait pas!...
+
+
+
+
+XVIII
+
+APRÈS LA BATAILLE
+
+
+A cinq heures du soir, le tocsin n'avait pas cessé un instant de se
+faire entendre, et cependant rien n'annonçait à l'oeil qui examinait
+l'horizon que les secours promis fussent sur le point d'arriver.
+
+Bleus et blancs avaient subi des pertes considérables. Le général
+Dermoncourt, vainqueur, puisqu'il avait empêché les chouans de passer,
+donna l'ordre aux siens de se replier dans la direction de Nantes.
+
+Jean-Nu-Pieds voulait continuer à occuper le village de Bersaunes.
+Est-ce que son devoir n'était pas de faire enterrer en grande cérémonie
+ceux qui avaient succombé en héros?
+
+A six heures, les lignards commencèrent à exécuter leur marche en
+arrière, protégés par deux bataillons de tirailleurs. A sept heures, ils
+avaient disparu.
+
+Alors Jean ordonna que les morts fussent relevés. Cette lugubre besogne
+dura assez longtemps. Ceux qui gisaient étendus, déjà glacés, perdant
+leur sang par vingt blessures, étaient si nombreux!
+
+Ce ne fut qu'à la nuit close que ce triste labeur fut terminé. Les
+Vendéens avaient perdu environ cinquante hommes tués et quatre-vingt-dix
+blessés, en tout cent quarante hommes hors de combat: chiffre énorme, eu
+égard surtout au total de l'armée.
+
+Les cinquante cadavres étaient étendus côte à côte, couverts de leurs
+manteaux. On avait arraché les fusils, que leurs doigts crispés par
+l'agonie serraient avidement.
+
+Les uns, l'oeil ouvert encore, semblaient menacer leur ennemi vainqueur.
+Les autres, étendus sur le ventre, avaient été ramassés dans la posture
+affreuse des êtres frappés de mort violente.
+
+Chez tous se lisait le suprême et douloureux orgueil du devoir accompli.
+Les traits, violemment contractés, conservaient je ne sais quelle
+terrible expression de volonté!
+
+Toute la petite troupe était sous les armes.
+
+C'est-à-dire que les chouans portaient leurs fusils renversés, la gueule
+du canon à terre.
+
+En tête marchaient Jean et Henry, précédés de l'aumônier.
+
+Dix civières portaient chacune cinq corps, et le tambour frappait
+sourdement derrière.
+
+De temps à autre, l'aumônier disait:
+
+--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
+
+Et les chouans répondaient:
+
+--_Amen!_
+
+Dix tombes avaient été creusées dans un champ pour recevoir ces héros.
+
+Quel grandiose et sublime spectacle!
+
+Il faisait nuit complète; des torches éclairaient cette funèbre
+cérémonie et le pas lourd des soldats résonnait sur la route.
+
+L'aumônier répétait:
+
+--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
+
+--_Amen!_
+
+Au-dessus de ces têtes inclinées, un ciel troué d'étoiles et la clarté
+rouge pâle de la lune estompaient d'une lueur fauve ces figures
+fatiguées.
+
+Les vêtements étaient poudreux, déchirés; les visages noircis par la
+bataille. Plus d'un portait son bras en écharpe, qui semblait ne pas
+s'apercevoir qu'il était blessé...
+
+Il fallait marcher pendant un kilomètre environ pour arriver aux tombes
+creusées; mais les chouans mirent près de quarante minutes pour le
+franchir, tant ils avançaient lentement.
+
+Et le profond silence qui régnait n'était interrompu, de cinq minutes en
+cinq minutes, que par le roulement sinistre du tambour, et la lente
+psalmodie du prêtre:
+
+--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
+
+--_Amen!_
+
+Enfin on arriva aux tombes.
+
+Tout le monde s'agenouilla: seul, l'aumônier resta debout et bénit les
+morts, à mesure qu'on les enterrait.
+
+Avant que les fossoyeurs jetassent les pelletées de terre qui devaient à
+jamais couvrir ces nobles martyrs, Jean-Nu-Pieds se releva et fit
+quelques pas en avant.
+
+Puis, étendant la main:
+
+--Enfants, dit-il, ceux qui sont là sont tombés pour Dieu, pour le Roi.
+C'est au nom de Dieu que M. l'aumônier les a bénits: c'est au nom du Roi
+que je les remercie.
+
+Dieu et le Roi: ce sont les deux Seigneurs que doit servir un bon
+Vendéen, et pour lesquels il doit mourir! Ceux-là sont morts...
+
+Enfants, Dieu a leurs âmes, car ils ont fait ce qu'ils devaient faire!
+
+Puis les pelletées de terre tombèrent l'une après l'autre, et tous
+restèrent là, muets et respectueux, jusqu'à ce que ce fût terminé.
+
+Les torches fumeuses éclairaient la route au retour comme au départ.
+
+Ils reprirent le chemin de Bersaunes.
+
+Là, on recommença l'appel. Jean-Nu-Pieds ordonna qu'on recueillît les
+noms des quinze chouans tués au clocher, ou fracassés dans leur chute,
+et que désormais, à l'appel, chaque matin et chaque soir, le voisin
+répondrait:
+
+--Mort pour le Roi!
+
+Presque aussitôt la petite armée s'éloigna dans la direction des bois de
+Machecoul, d'où elle sortirait de nouveau le lendemain.
+
+La Pâlotte et Jacquelin avaient pris les devants avec Aubin Ploguen et
+Pinson.
+
+Depuis la fin de la bataille, le pauvre Pinson tremblait. Elle se
+rappelait toujours ce regard que lui avait jeté Jean, quand il l'avait
+fixée sur la route. Si elle était reconnue? Rien que cette seule pensée
+l'effrayait.
+
+Car, reconnue, elle devrait partir; et partir, c'était le quitter, lui
+qu'elle aimait par-dessus tout! Partir, c'était recommencer sa vie
+désespérée, sans bonheur possible et attendu!
+
+La jeune fille marchait un peu en avant, laissant pencher sa tête sur sa
+poitrine: elle rêvait.
+
+Déjà elle avait perdu de vue le lac de Grandlieu, et suivait la sente
+étroite et rapide qui mène aux bois de Machecoul.
+
+Tout à coup, il lui sembla entendre derrière elle le pas rapide d'un
+cheval lancé au galop sur la route. Alors, elle, qui venait de montrer
+tant d'énergie et tant de courage, éprouva comme le pressentiment d'un
+danger. Elle eut peur...
+
+Peur, parce qu'elle se trouvait seule, la nuit, au milieu de ces champs
+déserts.
+
+Elle s'arrêta un moment et prêta attentivement l'oreille... Le bruit du
+cheval ne se faisait plus entendre.
+
+--Je me serai trompée, murmura-t-elle.
+
+Elle continua de marcher. La route faisait un léger coude qui la
+rapprochait un peu de la grande route.
+
+Le bruit du cheval qui l'avait frappée une première fois se renouvela.
+
+Elle jeta les yeux derrière elle et aperçut, à cinquante mètres environ,
+un cavalier de haute taille, enveloppé d'un manteau, malgré la saison,
+et dont le visage disparaissait presque sous les rebords épais d'un
+chapeau de feutre.
+
+Elle voulut courir et prit à travers champs: le cavalier la suivit.
+Alors, sa peur d'un instant déraisonnée devint une terreur réelle.
+
+Elle s'élança, franchissant les taillis et se déchirant les pieds aux
+racines de bruyères éparses dans la lande.
+
+Le cavalier prit le galop de chasse pour se maintenir toujours à la même
+distance d'elle.
+
+Puis, à dix mètres environ d'un bouquet de peupliers, derrière lesquels
+elle espérait pouvoir se cacher, le cavalier donna de l'éperon à son
+cheval, qui bondit.
+
+Arrivé près de Pinson, il se pencha, la saisit à la taille et l'enleva
+sur son cheval.
+
+Fernande poussa un cri terrible, cri d'angoisse et de désespoir.
+
+L'inconnu voulut essayer de lui mettre sa main sur la bouche, mais elle
+se débattit et appela:
+
+--Aubin!... mon Aubin, au secours! au secours!
+
+L'inconnu avait lancé son cheval dans la direction de Bersaunes. Il
+devait croire que les chouans, la bataille perdue, avaient regagné leurs
+retraites cachées.
+
+Le cheval galopait furieusement, franchissant par bonds terribles les
+quartiers de rochers. Fernande, affolée, essayait d'appeler, mais la
+main nerveuse du ravisseur étouffait désormais ses cris.
+
+--Au secours!... put-elle cependant balbutier une dernière fois.
+
+Tout à coup, dans l'ombre du chemin, une masse noire se dressa, qui
+saisit le cheval à la bride, et mit un pistolet sur la poitrine du
+cavalier.
+
+--Lâche, ou je te tue! prononça la voix d'Aubin Ploguen.
+
+--Aubin! pensa Fernande. Je suis sauvée.
+
+Une lutte violente s'était engagée entre l'étranger et le Breton. Tous
+les deux étaient d'égale force, et il fallait évidemment que tous deux
+eussent une raison cachée pour ne pas faire usage de leurs armes.
+
+Le cavalier avait des pistolets dans ses fontes; Aubin Ploguen ne
+déchargeait pas les siens.
+
+Nous saurons bientôt pourquoi.
+
+La lutte restait indécise entre eux deux, malgré Fernande qui, en se
+débattant, devait annihiler les efforts de son ravisseur.
+
+Mais une circonstance particulière devait bientôt la terminer.
+
+Au loin parut l'avant-garde des chouans.
+
+L'inconnu tressaillit en l'apercevant.
+
+--Fuis! dit tranquillement Aubin Ploguen.
+
+Celui-ci n'hésita pas.
+
+Aubin prit Fernande dans ses bras et la déposa sur le gazon qui bordait
+la route.
+
+Le son des binious vendéens se faisait déjà entendre, léger et charmant.
+
+--Fuis! répéta le Breton, ou ceux-ci ne te feront pas quartier comme
+moi!
+
+Fernande était évanouie.
+
+Le cavalier jeta un dernier regard sur Fernande, et, se tournant vers
+Aubin:
+
+--Nous nous retrouverons!... dit-il.
+
+Il disparut au tournant du coteau.
+
+--Ce n'est pas son père, alors? murmura le Breton en regardant s'effacer
+dans le lointain la double silhouette du cheval et de l'homme. Ce n'est
+pas son père alors, car je connais cette voix...
+
+Quel était donc cet homme?
+
+
+
+
+XIX
+
+AUBIN PLOGUEN A UN PLAN
+
+
+Aubin Ploguen chargea tranquillement Pinson sur son épaule, et continua
+sa route dans la direction du camp.
+
+Il eût semblé, à voir la figure si parfaitement calme du chouan, que
+rien ne s'était passé de grave.
+
+--Si ce n'est pas son père, quel est _son_ nom? qui est-_il_?
+
+Et il ajoutait à voix basse:
+
+--Je connais _sa_ voix pourtant...
+
+Cette simple circonstance renversait tous les plans du brave Aubin. Quel
+autre homme que M. Grégoire aurait pu vouloir enlever Fernande?
+
+Mais il avait beau tourner et retourner cette question dans sa cervelle,
+il n'arrivait pas à trouver quelque chose de satisfaisant.
+
+Quand il parvint au campement des Vendéens, il étendit Pinson sur un lit
+de fougères, et attendit avec impatience le retour de la Pâlotte.
+
+Ce rude Breton comprenait dans sa naïveté première que la jeune fille
+avait surtout besoin des secours d'une femme.
+
+--Ah! te voilà, mon Aubin, dit le marquis en apercevant son fidèle
+serviteur; qu'étais-tu donc devenu?
+
+--Maître, j'ai porté dans mes bras, jusqu'ici... le petit Pinson... vous
+savez?... le dernier fils au Gouësnon?
+
+En faisant cette réponse, Aubin Ploguen ne perdait pas de vue son
+maître. Il semblait guetter en lui une émotion ou une gêne.
+
+En effet, Jean rougit légèrement quand il entendit prononcer le nom de
+Pinson.
+
+--Pauvre petit! continua Aubin... c'est faible et délicat... délicat
+comme une femme!... Ce n'est pas fait comme nous, pour la grande vie
+sans toits, pleine de luttes et de fatigues.
+
+Jean cherchait à comprendre si Aubin mettait une intention dans ses
+paroles, mais le visage du serviteur restait impassible. Ses yeux
+regardaient dans le vague.
+
+Il reprit, plus bas:
+
+--Vous ne savez pas l'idée qui m'est venue, maître? J'ai pensé que ce
+devait être une femme.
+
+--Une femme!
+
+--Pourquoi pas? Gouësnon peut bien avoir une fille vaillante et résolue,
+comme si elle était un garçon. Est-ce que nos gars de Bretagne n'en
+avaient pas beaucoup comme cela pendant les grandes guerres?
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Impossible! Oh! non, maître. L'avez-vous bien regardé, cet enfant?
+
+Jean éprouva une gêne cachée; il ne se rendait pas compte de ce qu'il
+éprouvait.
+
+--Oui, je l'ai regardé, murmura-t-il.
+
+Je l'ai regardé deux fois... quand j'étais près de lui avant la
+bataille, et quand il est venu à mon secours au milieu des balles... Je
+l'ai regardé et je me suis souvenu... ce que je tâche d'oublier!
+
+Il y eut un court silence.
+
+Évidemment Aubin Ploguen avait son projet. Il voulait le faire réussir.
+
+En toute autre circonstance, il eût quitté son maître, car il le
+connaissait trop pour ne pas sentir que Jean, le coeur tout entier à ses
+souvenirs, avait besoin de solitude. Mais il continua:
+
+--Je vous disais donc, maître: Pinson est une femme, j'en jurerais! et
+d'ailleurs... c'est mon opinion; mais quand j'y songe, je pense qu'il ne
+peut pas être au Gouësnon, c'est une de la ville.
+
+--Aubin!
+
+--Oh! de la ville!... Je ne crois pas me tromper. Les mains sont trop
+fines et les pieds trop petits pour être les mains et les pieds d'une
+paysanne. Puis... elle cache ses cheveux noirs sous sa perruque blonde,
+et voilà une idée qui ne serait jamais venue à une femme de la campagne.
+
+--Va-t'en, va-t'en, Aubin, laisse-moi, s'écria Jean, bouleversé. Par
+pitié, mon vieil ami, va-t'en!... Tu ne sais pas combien tu me fais
+souffrir! Tu ne sais pas... non, tu ne peux pas savoir!
+
+Aubin contempla son maître, et un sourire triste effleura sa lèvre:
+
+--Comme il l'aime! pensa-t-il, et comme il est malheureux!
+
+Il sortit de la hutte.
+
+Resté seul, Jean laissa tomber sa tête entre ses mains, et éclata en
+sanglots.
+
+--Ah! je suis faible et je suis lâche! s'écria-t-il... Pauvre Aubin!
+s'il savait combien il m'a torturé! Est-ce que je ne sais pas qui se
+cache sous le nom de Pinson, et depuis le premier jour? Est-ce que je
+pouvais ne pas la reconnaître, est-ce que je ne savais pas que c'était
+elle, elle, ma bien-aimée?
+
+J'espérais pouvoir me mentir à moi-même, et trahir mon devoir! J'étais
+fou! Fernande, nom adoré, image chérie, je t'avais reconnue, et je
+forçais mes yeux à ne te pas regarder! car il me semblait ainsi ne pas
+manquer à ce que je devais. Mais comme je te regardais, de loin! comme
+je me glissais souvent sur tes pas, pour apercevoir un instant l'ombre
+de ton corps au milieu du chemin!
+
+Il s'arrêta, puis, reprenant, pensif:
+
+--Pourquoi m'a-t-il dit tout cela? Craint-il donc que je trahisse mon
+devoir et a-t-il voulu me rappeler à moi-même?
+
+Aubin Ploguen n'avait pas laissé deviner à son maître sa pensée intime.
+Non, il ne voulait pas le rappeler à son devoir. Ce qu'il voulait, au
+contraire, c'était de rendre encore un peu de joie à ce pauvre déshérité
+du coeur.
+
+Il avait un plan, ce brave Breton, nous le savons, et quand nous le
+verrons, nous serons obligés de reconnaître qu'il ne manquait pas
+d'habileté.
+
+Jean-Nu-Pieds sortit à son tour de la salle, comme Aubin quelques
+instants auparavant.
+
+Devant la hutte s'élevait une clairière; deux sentiers, au nord et au
+sud, se perdaient dans la feuillée: puis, partout, la forêt, avec son
+imposante masse verte, et les arceaux de lierre et de chèvrefeuille.
+
+Jean allait droit devant lui. Il se dirigeait vers le campement où
+logeaient la Pâlotte, Jacqueline et Pinson.
+
+Mais tout à coup il s'arrêta un peu interdit. Il avait vu Pinson quitter
+à pas lents la clairière et s'engager dans un des sentiers.
+
+Aucun bruit ne se faisait entendre; les chouans, fatigués par cette rude
+journée de combat, dormaient profondément. C'était le silence et presque
+la solitude.
+
+Fernande suivait lentement le petit sentier. Elle venait de s'éveiller
+et de sortir de ce rêve, de cet évanouissement où l'avait jetée la
+brusque attaque dont elle venait d'être l'objet. Sa poitrine oppressée
+avait peine à respirer l'air de la nuit. Elle se leva pour marcher..
+
+Jean s'avançait derrière elle, se dissimulant avec soin sous les
+feuilles et les branches tombantes des grands arbres. Cette majesté de
+la nuit l'impressionnait. Il contemplait de loin cette gracieuse et
+charmante créature, qui portait avec elle toute sa destinée.
+
+Ah! si elle avait su!
+
+Fernande marchait, légère, la tête inclinée, rêveuse comme Juliette, sa
+soeur, pensant à Roméo...
+
+Un moment elle s'arrêta dans sa promenade: un rossignol chantait au
+sommet d'un hêtre. Elle s'arrêta pour l'entendre chanter; la mélodie
+ravissante sortait du gosier du musicien ailé comme une gamme de notes
+perlées.
+
+Quand l'oiseau se tut, elle reprit sa marche, sans se douter que Jean
+était derrière elle.
+
+Le sentier faisait quelques détours dans la forêt, puis, par une pente
+très-douce, descendait lentement vers la lisière. Fernande aperçut
+bientôt le ciel de la plaine à travers les branches entre-croisées.
+
+Elle s'avança vers la lisière et s'assit sur le rebord du fossé.
+
+--Encore un jour écoulé, murmurait-elle; encore un jour disparu!... Ah!
+j'aurais cru pourtant qu'il me reconnaîtrait. Lui, je l'aurais reconnu
+malgré tout. Est-ce que mon coeur ne pense pas à lui toujours? est-ce
+que, toujours mes lèvres ne prononcent pas son nom? J'aurais cru qu'il
+me reconnaîtrait!...
+
+Elle se tut, l'oeil fixé sur l'étendue de la plaine.
+
+Quelques lumières couraient à l'horizon, et de loin, semblaient se
+confondre avec les étoiles. Il montait de la vallée une vague odeur
+d'herbes mouillées et de fruits verts, qui se mélangeait à la forte
+senteur des arbres.
+
+--M'aurait-il oubliée? Non, c'est impossible! Deux êtres qui s'aiment
+comme nous nous aimons ne connaissent pas l'oubli. L'oubli est le lot de
+ceux dont le coeur est faible. Notre coeur à nous est fort, puisqu'il n'a
+pas tremblé devant le devoir qui parlait... Notre devoir, c'était
+presque la mort pour nous, c'était le désespoir!...
+
+Jean s'était glissé à dix pas derrière la jeune fille. Encore caché par
+l'ombre des derniers arbres de la forêt, il écoutait, haletant, les
+paroles qu'elle prononçait. Il frémit quand il s'entendit accuser
+d'oubli. Oublier! lui!
+
+--Ah! je suis certaine qu'il souffre, murmura Fernande, et qu'il souffre
+autant que moi... Dieu juste! quand finira ce martyre qui nous tue! Ne
+commande pas à la mort de ne pas vouloir de moi!...
+
+Elle reprit, après un nouveau silence:
+
+--J'ai raison de vouloir partir. La vie me pèse ici. Être à la fois si
+près de lui et en être si loin!... J'ai raison... Je vais partir.
+
+Elle se levait déjà, quand Jean dit doucement:
+
+--Fernande, je ne veux pas que vous partiez...
+
+
+
+
+XX
+
+AMOUR
+
+
+La jeune fille chancela et, bouleversée, vint s'appuyer à l'épaule de
+Jean.
+
+--Amie, dit-il à voix basse, Dieu n'ordonne pas à l'homme un sacrifice
+au-dessus de ses forces. J'ai lutté, j'ai été vaincu. Que le ciel me
+pardonne!
+
+--O Jean, que je suis heureuse!
+
+--Et vous m'accusiez de vous oublier! vous oublier, vous, chère
+créature! quand il n'est pas une seule de mes pensées qui ne soit vôtre;
+quand je n'ai pas cessé un instant de maudire la fatalité qui nous
+séparait! Vous oublier, vous, à qui j'avais fiancé ma vie, à qui j'avais
+donné mon coeur! Je vous aime comme jamais femme n'a été aimée, et, je le
+jure, Fernande, il n'est pas une seule des minutes de mon existence où
+je n'aie vu votre image se dessiner à mes yeux!...
+
+Fernande écoutait, muette et charmée.
+
+Un ineffable bonheur se peignait sur son visage.
+
+--Mon Dieu, fais que ce ne soit pas un rêve! murmura-t-elle, en levant
+au ciel son regard humide.
+
+--Si je vous racontais tout, Fernande! Le premier jour où j'ai vu
+Pinson, j'ai tout deviné... Méchante enfant, c'était vous qui doutiez de
+moi. Pouviez-vous donc penser que je ne vous reconnaîtrais pas! Tenez!
+un soir, je vous ai suivie de loin, comme cette nuit... Vous avez
+traversé la forêt, en allant du côté de Guérande. Moi, je m'étais glissé
+à travers les arbres, et j'apercevais votre ombre remuer doucement dans
+le cadre des branches. Vous vous êtes assise, toujours ainsi que ce
+soir, sur un tertre élevé, et vous chantiez...
+
+Elle le regarda, souriant, et chantant à mi-voix:
+
+Mon ami vient de s'en aller;
+J'en ai le coeur tout en peine;
+Vint un gars sous le grand chêne,
+Qui voulut me consoler;
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
+Beau gars, ce n'est pas toi...
+Hélas! il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+Je ne peux pas me consoler!
+Mon ami vient de s'en aller!
+
+--Il y a un second couplet, Jean!
+
+Mais déjà il s'était mis à genoux, devant elle, et disait ardemment:
+
+--Fernande, je me suis demandé souvent, pendant mes longues heures
+d'angoisses, si un père pouvait enchaîner la volonté de son fils, même
+après sa mort. Je me suis demandé si un homme disparu, eût-il même été
+adoré et respecté de son enfant, comme M. de Kardigân, pouvait briser
+toute une vie, et... et ma conscience hésitait...
+
+Il s'arrêta, et ne vit pas une larme de désespoir qui coulait sur le
+visage de Fernande.
+
+--Oui, chère femme, ma conscience hésitait; et quand elle ne me crie pas
+hautement: Voilà ton devoir, c'est que mon devoir n'est pas là,
+peut-être!
+
+Ce fut elle qui rompit la première le silence qui suivit ces paroles:
+
+--Jean, êtes-vous sûr que ce que vous dites soit sincère?
+
+--Sincère!
+
+--Oui.
+
+--Fernande!...
+
+--Mon ami, quel âge avez-vous? vous et moi, faisons à nous deux l'âge
+d'un homme mur. Il y a dans nos coeurs bien des hésitations et bien des
+doutes. C'est que nous ne savons pas être entiers dans la vérité. La
+vérité est absolue, cependant! Ami, ami, deux êtres comme nous n'ont pas
+le droit de faillir au milieu du chemin tracé! Dieu bon! Jean,
+aurions-nous souffert pour rien, et ce que nous avons cru être le devoir
+était-il donc un mensonge? Nous faudra-t-il revenir sur nos pas, et
+dire: Notre coeur a menti! notre volonté a menti! notre conscience a
+menti!
+
+Il la regardait, étonné, ébloui de la hauteur et de l'éloquence de son
+langage. Comme il l'avait bien choisie! Un jour, elle lui avait dit:
+
+--Si nous étions séparés jamais, j'en mourrais!
+
+Et elle plaidait maintenant pour être séparée de lui!
+
+--C'est moi qui suis coupable, ami. J'aurais dû rester loin de vous;
+j'aurais dû souffrir seule et triste, au lieu de chercher un
+adoucissement à ma souffrance, en me rapprochant de vous. J'ai été
+lâche, lâche! Dieu m'en punit en me faisant vous désespérer.
+
+--Me désespérer? Ne croyez-vous donc pas que je souffrais aussi, moi!
+
+--Ami, notre destinée est là-dedans: séparés! Nous sommes séparés par le
+crime qui tua jadis un roi, comme le bien est séparé du mal. Je vous
+aime et vous m'aimez... Mais tant qu'il n'y aura pas entre nous un abîme
+plus grand que la volonté, nous serons en butte à une tentation plus
+rude encore que la réalité. Cet abîme, c'est à moi de le creuser.
+
+Jean cacha sa tête dans ses mains.
+
+--Pensez-vous donc que je ne vous aie pas compris tout à l'heure? Votre
+conscience, que vous invoquiez, vous condamnait à l'heure même où vous
+parliez! Mais le coeur est faible devant la passion, et vous me disiez:
+Nous sommes libres! Libres? Non, Jean, nous ne le sommes pas; nous
+sommes les esclaves du devoir et du serment. Tant que je pourrai être à
+vous, vous aurez de ces retours faibles sur vous-même. Le jour où vous
+aurez l'impossible entre votre coeur et votre conscience, la conscience
+ne sera plus vaincue...
+
+--Grand Dieu! que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, Jean, que celle qui vous a été fiancée, ne peut être,
+même involontairement, à nul autre époux humain. Mais puisque je ne puis
+me donner à vous, je me donnerai...
+
+--Fernande!
+
+--A Dieu!
+
+Il éclata en sanglots.
+
+--Oui, Fernande, ma soeur, oui, vous avez deviné le secret qui me tue. Je
+suis un homme, hélas! c'est-à-dire un être faible. J'ai de violents
+combats à livrer à mon âme; et si je n'étais pas fort, j'aurais déjà
+succombé... Tout à l'heure encore!... oh! je rougis d'y penser,
+maintenant que vous m'avez rappelé à moi-même!... tout à l'heure encore,
+j'étais prêt à céder... Eh bien, soit! partez, Fernande, partez pour
+toujours! Ce n'est pas vous qui demandez asile à Dieu: c'est moi qui
+vous donne à lui!
+
+--Adieu, mon frère! dit-elle en lui tendant son front.
+
+--Adieu, ma soeur!
+
+Ils échangèrent un long baiser, pur comme eux, à ce moment de se quitter
+à jamais, au moment de rompre pour la vie les liens qui les unissaient
+l'un à l'autre... Ils étaient debout, dans ce cadre merveilleux d'une
+splendide nuit de printemps. Un rayon de lune les entourait comme une
+auréole sainte mise à leur front.
+
+Ce fut lui qui s'éloigna le premier. Fernande ne voulait même pas
+revenir au camp. Elle oubliait déjà l'attaque nocturne dont elle avait
+été la victime.
+
+--Adieu! s'écria-t-il une dernière fois avant de disparaître au détour
+du chemin.
+
+Elle n'eut pas la force de lui répondre et se laissa retomber assise.
+
+Le ciel eut pitié d'elle et lui donna des larmes.
+
+--Oui, adieu à ma jeunesse, à mon bonheur, à mon espérance, dit-elle
+amèrement; adieu à tout ce que j'aime, à tout ce qui m'a aimé... adieu à
+la vie que j'aurais eue si belle! O ma pauvre maman, que tu aurais été
+malheureuse de me voir ainsi!
+
+Elle n'entendit pas un bruit de feuillage derrière elle: ou, si elle
+l'entendit, elle le prit pour la fuite soudaine d'un chevreuil effrayé.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Fernande resta
+ainsi, absorbée dans l'amertume de sa vie perdue.
+
+Tout à coup le feuillage s'écarta et un homme parut.
+
+C'était Aubin Ploguen. Son visage inondé de larmes prouvait qu'il avait
+tout entendu. Il toucha légèrement Fernande du doigt.
+
+Elle eut un instant d'effroi, mais elle reconnut vite le fidèle
+serviteur des Kardigân.
+
+--J'ai entendu ce qui s'est passé entre vous, mademoiselle, dit-il.
+
+--Aubin...
+
+--Pardonnez-moi! c'est pour votre bien, ce que j'en ai fait.
+
+Fernande ne comprenait pas.
+
+--Mademoiselle, continua le Breton, je suis un pauvre homme sans grande
+instruction; mais il y a des choses que je comprends, ou que je devine.
+Vous souffrez tous les deux, malheureux enfants que vous êtes. Il y a
+une fatalité entre vous: la pire de toutes, hélas! Vous vous aimez, et
+tout vous sépare. Mais je suis là, moi, et j'ai juré de vous rendre
+votre bonheur perdu.
+
+Elle croyait rêver.
+
+Certes, il lui faisait battre le coeur en parlant ainsi; mais quoiqu'elle
+ne pût croire à la réalité de ce qu'il disait, la pauvre Fernande ne
+pouvait s'empêcher de se sentir au coeur une lueur d'espérance.
+
+--Écoutez, continua Aubin Ploguen, écoutez, mademoiselle...
+
+Il se pencha vers elle et lui parla à voix basse quelques instants.
+
+A mesure qu'il expliquait son idée à la jeune fille, les larmes de
+Fernande se tarissaient, et un rayon de joie l'illuminait.
+
+Quand Aubin eut terminé:
+
+--Ah! vous nous sauvez, s'écria-t-elle. J'allais à Dieu, mais j'en
+serais morte... et lui aussi en serait mort.
+
+Elle reprit le chemin du camp, au lieu de se rendre à Château-Thibaut.
+
+Désormais, elle avait foi dans l'avenir.
+
+Quel pouvait donc être le mot sauveur que le chouan avait murmuré à son
+oreille?
+
+Ils arrivèrent à la hutte occupée par la Pâlotte et Jacquelin, en
+compagnie de Fernande.
+
+--Nous partirons demain, lui dit Aubin Ploguen.
+
+
+
+
+XXI
+
+OU SE DESSINE LE PLAN D'AUBIN PLOGUEN
+
+
+Fernande s'attendait à partir le lendemain dès l'aube avec Aubin
+Ploguen. Mais, pendant la nuit, survint un chouan qui arrivait de
+Vieillevigne.
+
+Madame, Charette, Coislin, la Roberie et les autres principaux chefs
+vendéens s'y trouvaient réunis. Madame envoyait à Jean-Nu-Pieds l'ordre
+de venir l'y rejoindre.
+
+Les chouans préparaient une bataille pour le lendemain, 6 juin. Or,
+Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux devaient faire en sorte d'arriver à
+Vieillevigne vers neuf heures du matin. Là, ils donneraient à leurs
+hommes deux heures de repos environ, et, un peu avant midi, prendraient
+part à l'action avec des troupes fraîches.
+
+Cette décision était bonne.
+
+D'abord, on ne laisserait pas aux paysans vendéens le temps de se
+démoraliser par suite de l'échec subi à Château-Thibaut.
+
+Ensuite on dégageait le Morbihan.
+
+C'est qu'en effet les nouvelles étaient mauvaises. Le retard apporté au
+commencement des opérations, le contre-ordre que les tergiversations du
+comité de Paris avaient obligé la Duchesse de donner, tout cela avait
+disséminé un peu les forces royalistes, si bien que quelques corps, au
+lieu d'agir en commun, s'étaient laissé battre séparément.
+
+Mais tout pouvait encore se réparer.
+
+Marseille, comme si elle avait eu honte de sa faiblesse, ne demandait
+qu'à lever, à son tour, l'étendard de l'insurrection.
+
+De même dans les provinces de la Gascogne, où l'on signalait déjà des
+symptômes graves de mécontentement.
+
+Au reste, le gouvernement semblait disposé à agir avec vigueur.
+
+On avait envoyé à Nantes, comme préfet de la Loire-Inférieure, un
+certain Maurice Duval qui devait mériter dans cette guerre un renom peu
+enviable.
+
+Ce Maurice Duval arrivait en droite ligne de Grenoble, d'où il était
+parti poursuivi par les éclats de rire de toute la population.
+
+Furieux de son échec dans l'Isère, il ne demandait qu'à prendre sa
+revanche, et celui qui l'expédiait à Nantes savait bien ce qu'il
+faisait.
+
+Il était sûr d'avance que M. Maurice Duval voudrait rentrer en grâce
+auprès du gouvernement, et ne s'arrêterait devant rien.
+
+La suite de notre histoire prouvera que nous n'exagérons pas.
+
+En même temps que se produisait ce changement dans l'administration
+civile de la Loire-Inférieure, il s'en produisait un autre dans
+l'administration militaire.
+
+Le comte d'Erlon remplaçait comme général divisionnaire M. Solignac. Le
+ministre de la guerre, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, se
+connaissait en hommes et trouvait excellent le général Dermoncourt, mais
+bien piètre M. Solignac.
+
+Tout cela annonçait que le gouvernement s'apprêtait à redoubler de
+violence. En effet, les juste-milieu, cette plaie de toutes nos
+Assemblées nationales depuis 1780, commençaient à murmurer contre ce
+qu'ils appelaient _le spectre blanc_.
+
+Le spectre blanc leur avait d'abord paru très-réjouissant. Il était si
+drôle, en effet, de renouveler une Vendée au tiers du dix-neuvième
+siècle!
+
+Puis, peu à peu, l'effroi était venu. Quatre départements s'agitaient,
+menaçant de se soulever. On savait que le légitimisme avait des rameaux
+puissants qui s'étendaient à travers ces provinces. Le premier succès
+des chouans pouvait mettre le feu à cette traînée de poudre, et alors
+adieu à toutes ces bonnes choses si particulièrement adorées des braves
+juste-milieu; c'est-à-dire adieu au siège de pair de France, donné par
+Louis-Philippe! adieu aux grasses sinécures! adieu aux _broutages_ à
+même le budget! toutes récompenses distribuées si complaisamment par le
+gouvernement aux fidèles bourgeois qui l'avaient proclamé sur les
+barricades fumantes de 1830!
+
+Ce rapide exposé de la situation fera comprendre au lecteur l'extrême
+importance prêtée par Madame et ses conseillers à une action rapide.
+
+Voilà pourquoi le plan de bataille, après avoir été conçu avec soin,
+demandait à être exécuté encore plus soigneusement.
+
+... A quatre heures du matin, les bois de Machecoul retentissaient de
+coups de sifflet qui donnaient le signal du départ. Déjà Fernande était
+inquiète, ignorant la cause de tout ce bruit qui se faisait autour
+d'elle.
+
+Elle se demandait si Aubin Ploguen l'abandonnait, et n'allait pas venir
+la chercher pour l'expédition dont il lui avait parlé la veille.
+
+Ah! c'est que cela lui tenait au coeur!
+
+Une joie ineffable s'emparait d'elle quand elle venait à penser que là
+était le salut pour elle et pour lui; non pas le salut, _peut-être_,
+mais le salut, _sûrement_.
+
+Elle se disait tout cela, quand la Pâlotte, déjà éveillée et sortie,
+vint l'avertir que le Breton la demandait.
+
+Elle se hâta de quitter la hutte.
+
+Elle trouva Aubin qui l'attendait au dehors. Un instant elle avait
+craint que ce ne fût pour lui donner une mauvaise nouvelle; mais le
+visage souriant du chouan la rassura aussitôt.
+
+--Il faut partir, mademoiselle, dit-il.
+
+--Enfin!
+
+--Je vais vous indiquer le chemin.
+
+--Comment! le chemin?...
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Tu ne viens donc pas avec moi?
+
+--C'est impossible.
+
+--Impossible? Mais hier...
+
+--Hier, il ne se passait pas ce qui se passe aujourd'hui. Ne perdons pas
+de temps, l'heure presse.
+
+--L'heure presse? Tu m'effrayes, Aubin!...
+
+--Ne vous effrayez pas, mademoiselle. M. le marquis part avec nous
+autres justement pour aller où nous... où vous deviez aller vous-même.
+
+--Mon Dieu!...
+
+--Je ne peux pas le quitter, moi, c'est impossible. Il est habitué à
+m'avoir à ses côtés, et aujourd'hui plus que jamais, je dois être avec
+lui et le préparer...
+
+Un regard humide de la jeune fille fut la seule réponse qu'elle donna à
+cette phrase d'Aubin. Mais pour être muette, cette réponse n'en était
+que plus éloquente. Elle prit la main d'Aubin Ploguen et la serra.
+
+--Venez, dit-il.
+
+Ils s'engagèrent à travers les bois.
+
+--Voyez-vous, mademoiselle, dit Aubin, nous prenons le plus long, mais
+il faut que M. le marquis ne nous aperçoive pas. Pensez que pour lui
+vous n'êtes plus au camp, à l'heure qu'il est. Il doit même ignorer que
+vous y avez passé la nuit.
+
+--Tu as raison... viens, viens!...
+
+C'était elle qui marchait la première; elle avançait si rapidement, que
+le Breton avait presque peine à la suivre; et nous savons pourtant que
+c'était un rude marcheur que notre ami Aubin Ploguen!
+
+Fernande n'avait qu'un sujet de causerie sur les lèvres et dans le coeur:
+le but de son expédition.
+
+--Tu crois que je réussirai?
+
+--J'en jurerais!... C'est mon opinion.
+
+--Ah! ne me dis pas cela!... Si j'allais échouer!...
+
+Elle prononça cette parole d'une voix si vibrante que le Breton en
+tressaillit.
+
+--Échouer! reprit-elle. Pense que ce serait bien plus affreux pour moi,
+maintenant que tu m'as mis cette espérance folle au coeur. Tant que je
+voyais l'abîme creusé à jamais entre lui et moi, je pouvais être
+résignée. Les grandes douleurs ne sont pas celles qui ont les moins
+grandes résignations! Mais aujourd'hui que tu m'as parlé de bonheur,
+aujourd'hui que tu as fait luire à mes yeux tout un avenir que je
+croyais perdu pour toujours, ce serait affreux, Aubin, affreux!... et,
+je te le dis, j'en mourrais!
+
+--Écoutez-moi bien, maîtresse, répondit fermement Aubin, jamais je n'ai
+menti; demandez au premier venu de nos gars, il vous dira aussi que
+jamais je n'ai parlé contrairement à la vérité. Eh bien!... vous
+m'entendez, maîtresse?... je vous jure que dans un mois mon maître
+mettra votre main dans la sienne!
+
+--Dans un mois?
+
+--C'est mon opinion.
+
+--Oh! viens, marchons vite, alors.
+
+Ils étaient arrivés en ce moment à la lisière du bois.
+
+--Maintenant, continua Aubin Ploguen, voilà ce que vous allez faire:
+vous allez vous rendre au bourg de Château-Thibaut; on vous y connaît et
+vous y aime. Tout ce que vous commanderez, vous l'aurez aussitôt. Une
+fois à Château-Thibaut, vous direz que vous avez besoin d'une voiture et
+d'un bon cheval pour vous conduire à Legé. A Legé, vous irez chez un
+gars que je connais, qui s'appelle Rigaud. Vous donnerez à Rigaud ceci
+(il lui remit le coeur saignant qu'il portait à sa veste), en disant que
+vous venez de ma part; puis vous resterez dans sa chaumière jusqu'à ce
+que je vienne vous y chercher.
+
+--Bien.
+
+--N'oubliez rien, surtout!
+
+--Sois tranquille...
+
+Fernande prit le sentier et descendit à travers la lande mouillée par la
+rosée du matin.
+
+Aubin Ploguen la suivait des yeux.
+
+--Devant Dieu, not' maître, dit-il à voix haute, il faudra bien que vous
+soyez heureux!
+
+Puis il rentra sous bois pour rejoindre l'armée vendéenne qui partait.
+
+
+
+
+XXII
+
+JUDAS
+
+
+Pendant que ces événements se passaient en Bretagne, un homme de taille
+ordinaire, au teint jaune, aux yeux gris, entrait au ministère de
+l'intérieur, à Paris.
+
+Le ministre régnant alors était un illustre homme d'État, encore vivant.
+
+Cet homme monta les degrés du grand escalier qui mène aux bureaux, en
+habitué qui sait où il va.
+
+L'huissier était assis sur une banquette avec cet air de profonde
+philosophie qui caractérise l'huissier de tous les ministères.
+
+La philosophie!
+
+Fussent-ils incrédules comme saint Thomas, il faut bien qu'ils forment
+tous les jours leur intelligence à contempler le néant des choses
+humaines, quand ils assistent à tant de changements qui passent sur
+leurs têtes sans les atteindre!
+
+Les gouvernements s'écroulent, les ministres se remplacent... l'huissier
+seul est inamovible, immobile qu'il est dans sa majesté! La chaîne
+d'argent qu'il porte est plus solide que le portefeuille énorme de son
+maître.
+
+L'huissier règne!
+
+Celui qui remplissait ces hautes fonctions au ministère de l'intérieur
+en 1832 était un gros bonhomme à la mine fleurie, au nez bourgeonné, qui
+vivait tranquille dans sa sinécure comme un rat dans un fromage de
+Hollande.
+
+Il ne put s'empêcher de hausser les épaules en voyant entrer l'homme
+dont nous parlons dans la salle des audiences.
+
+--Ah! c'est encore vous? dit-il.
+
+L'homme fixa sur le gros «fonctionnaire» son regard terne et glauque,
+mais pas un pli de sa physionomie ne bougea.
+
+--Oui, c'est encore moi.
+
+--Et vous croyez naïvement que Son Excellence vous recevra?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Vous en êtes sûr! Voila pourtant huit jours que vous venez ici tous
+les matins, et je ne m'aperçois guère qu'il vous ait reçu.
+
+--Cela viendra.
+
+--Alors, vous croyez là, vrai... que Son Excellence va perdre son temps
+à causer avec le premier venu? Mais, mon brave garçon, il en vient ici,
+et des plus huppés que vous, allez! qui se cassent le nez contre la
+porte, sans pouvoir entrer!
+
+--Eux, c'est possible; mais moi, ce ne sera pas la même chose.
+
+A brûle-pourpoint, cet homme recevait, sans sourciller, les injures
+bénignes que l'huissier lui adressait. Les paroles semblaient glisser
+sur sa peau huileuse comme celle d'un nègre.
+
+--Avez-vous envoyé une demande d'audience comme les autres fois?
+
+--Non.
+
+L'huissier eut un petit rire silencieux plein d'insolence et de
+moquerie.
+
+--Comment! Son Excellence ne vous reçoit pas quand vous demandez une
+audience, et vous voulez qu'il vous reçoive quand vous n'en demandez
+pas?
+
+L'homme tira de sa poche une grande enveloppe qui était scellée de cinq
+grands cachets rouges au chiffre D.
+
+--Vous allez lui porter ceci, dit-il.
+
+Et en même temps il glissait un billet de cent francs dans la main de
+l'huissier.
+
+--Voilà pour porter ma lettre à M. le ministre, dit-il. Maintenant, cent
+autres francs encore pour la porter tout de suite.
+
+L'huissier hésitait. Pour gagner ces deux cents francs, il avait peu, si
+peu de chose à faire! Certes, c'était contre son devoir; mais aussi...
+
+Pour être huissier, on n'en n'est pas moins homme.
+
+Les billets de banque font dans la main un froissement si soyeux et si
+joli!
+
+--Dites-moi, _monsieur_? fit-il avec respect,--l'affaire qui vous amène
+auprès de Son Excellence doit donc vous rapporter beaucoup d'argent?
+
+Si quelqu'un eût été présent à cette scène d'un réalisme si bourgeois,
+et qu'il eût su quelle était cette _affaire_, il aurait frissonné en
+entendant l'expression avec laquelle l'homme répondit.
+
+--Beaucoup d'argent... oui, beaucoup.
+
+Et, en même temps, un hideux sourire illumina cette tête infâme.
+
+L'huissier sentit croître encore son respect, et s'avança discrètement à
+la porte du cabinet du ministre.
+
+Celui-ci était depuis longtemps au travail.
+
+On sait que l'homme d'État illustre dont nous parlons se lève avec le
+soleil, souvent même avant le soleil. C'est un des travailleurs les plus
+robustes et les plus puissants de ce temps-ci.
+
+--Qu'est-ce? demanda-t-il.
+
+--Une lettre très-pressée pour Son Excellence.
+
+Le ministre étendit la main et regarda l'enveloppe. L'huissier sortit.
+
+--Maintenant, dit-il à l'homme, vous pouvez partir, monsieur. Il est
+impossible que M. le ministre vous reçoive maintenant; mais il vous fera
+envoyer sans doute une lettre d'audience pour un de ces jours.
+
+--Non, je vais attendre, reprit l'homme. Ou je me trompe fort, ou d'ici
+dix minutes vous aurez reçu l'ordre de m'introduire.
+
+Resté seul, le ministre déchira l'enveloppe hâtivement, comme un
+travailleur pressé qu'on arrache à son labeur.
+
+--Encore un importun! murmura-t-il. Rien à espérer. J'en étais sûr,
+reprit-il, en voyant la signature. C'est cet individu qui m'adresse tous
+les jours une demande d'audience.
+
+Il rejeta la lettre sur la table.
+
+Puis il se remit à son travail. Mais un hasard fit qu'en reprenant sa
+plume abandonnée, il laissa tomber ses yeux sur le papier ouvert.
+
+Alors il s'arrêta, comme frappé soudainement; il saisit la lettre et la
+lut attentivement d'un bout à l'autre.
+
+Aussitôt il sonna. L'huissier entra:
+
+--La personne qui a apporté cette lettre est-elle encore là?
+
+--Oui, monsieur le ministre.
+
+--Je vais la recevoir.
+
+Oh! ce ne fut plus seulement avec respect que l'huissier adressa la
+parole au solliciteur. Il y avait une humilité profonde dans ses
+paroles. Pour un peu, il lui aurait, à lui aussi, donné de l'Excellence.
+Puis il s'effaça pour le laisser pénétrer auprès du ministre.
+
+Celui-ci jeta sur le nouveau venu son regard clair et perçant, un de ces
+regards qui déshabillent un homme et lui creusent le coeur jusqu'au fond.
+
+L'examen dura une bonne minute; l'homme le supporta sans broncher. Il
+semblait ne pas s'être aperçu du mépris qui y était renfermé.
+
+Enfin, le ministre rompit le premier le silence. Peut-être était-il
+humilié pour l'espèce humaine de la perversité infâme de cet individu
+qui voulait «lui proposer une affaire.»
+
+--C'est vous qui m'avez écrit cette lettre?
+
+--Oui.
+
+--Je n'ai pas besoin de vous demander dans quel but vous agissez: je le
+connais, ou plutôt je le devine. Vous venez ici pour vendre, de même que
+moi je vous ai reçu pour acheter. Parlez!
+
+L'homme était resté debout au milieu de la chambre. Le ministre n'avait
+même pas daigné lui faire signe de s'asseoir.
+
+Quand il entendit le haut fonctionnaire lui parler sur ce ton glacial,
+il se croisa les bras, et avec assurance:
+
+--Qu'en savez-vous, monsieur le ministre? C'est peut-être le désir de
+rendre un grand service à mon pays qui me conduit auprès de vous.
+
+--Ah!
+
+--La France est troublée par des gens... très-honorables d'ailleurs...
+
+--Au fait!
+
+--Et je veux rétablir le calme dans ma patrie. Moi seul, je puis le
+faire. N'attribuez qu'à ce motif l'action que je vais commettre.
+
+Le ministre était un grand historien. Lui qui avait appris la politique
+plutôt dans les faits du passé que dans la réalité de l'histoire
+contemporaine, il se rappelait sans doute en ce moment Charles Ier,
+vendu par les Écossais; Marie Stuart, vendue par ses sujets, et
+Napoléon, vendu par ses maréchaux.
+
+Il reprit machinalement dans ses doigts la lettre de l'individu et lut
+tout haut:
+
+«Monsieur le ministre,
+
+Voici plusieurs demandes d'audience que j'ai l'honneur de vous adresser
+et, jusqu'à présent, elles sont restées sans réponse. Mais les
+événements me pressent de ne reculer devant aucune humiliation, car il
+s'agit pour moi de rendre un grand service à mon pays.
+
+Je vais donc, monsieur le ministre, vous expliquer, en quelques mots, ce
+que je vous aurais dit de vive voix, si vous aviez bien voulu me faire
+l'honneur de me recevoir.
+
+La guerre civile qui vient d'éclater en Vendée, n'a d'importance que par
+Madame. Supprimez Son Altesse Royale et vous supprimez en même temps
+toute cause à l'agitation.
+
+Je suis en mesure de livrer _facilement_ (le mot était souligné) cette
+coupable princesse, mais sous la réserve que Votre Excellence me
+_remerciera_ de ce service désintéressé.
+
+J'apporte moi-même cette lettre au cabinet de M. le ministre, et je le
+prie d'avance de me recevoir, s'il le juge nécessaire.
+
+Veuillez agréer, etc., etc.
+
+DEUTZ.»
+
+--Je reprends ce que je viens de dire, monsieur Deutz, répéta le
+ministre. Combien vous faut-il pour nous rendre ce service désintéressé,
+selon votre expression?
+
+--Oh! monsieur le ministre!...
+
+--Allons, vous voyez que je suis franc. Vous voulez vendre votre
+princesse. Combien? Faites votre prix.
+
+Les lèvres de Judas se contractèrent.
+
+Puis une teinte plus jaune couvrit son visage.
+
+--Je veux un million, dit-il...
+
+
+
+
+XXIII
+
+LES TRENTE DENIERS
+
+
+Le visage du ministre ne sourcilla pas, en entendant Deutz énoncer le
+chiffre auquel il taxait sa trahison. Il se contenta de faire une
+inclinaison de tête silencieuse.
+
+Judas crut que le marché était conclu: on lui promettait les trente
+deniers!
+
+--Maintenant, monsieur, continua l'illustre homme d'État, vous allez
+m'expliquer comment vous pouvez vous y prendre, pour... comment
+dirais-je?... pour tenir vos engagements...
+
+Deutz réfléchit un instant. Puis toujours de sa voix terne:
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, j'ai bien étudié la question sous toutes
+ses faces. Rien ne m'est plus facile que de pénétrer à toute heure
+auprès de Son Altesse Royale.
+
+--Ah!
+
+--Je n'ai qu'à lui adresser une demande d'audience.
+
+--Mais vous recevra-t-on? Cette demande sera-t-elle accordée?
+
+--J'en réponds.
+
+--Qui vous fait croire?...
+
+--Je suis le filleul de Son Altesse.
+
+Le ministre avait dû assister à bien des palinodies honteuses, à bien
+des sacrifices de conscience: certes, malgré sa jeunesse relative, il
+devait connaître à fond bien des infamies humaines; néanmoins il fit un
+soubresaut en écoutant la réponse du misérable.
+
+--Son filleul!
+
+--Oui, continua Deutz, Madame a daigné me tenir sur les fonts du
+baptême. J'étais dans une religion d'erreur: grâce au ciel, j'ai connu
+la vérité!
+
+Le ministre commençait à entrevoir la portée d'ambition de ce misérable.
+
+Ce n'était pas une trahison soudaine; non: c'était une machination
+préparée de longue main. Quand il avait feint de se convertir, ç'avait
+été pour se prémunir d'une entrée auprès de la noble créature qu'il
+projetait de trahir. Non content de renier sa religion sans être
+entraîné par la conviction vers la grandeur de l'Église catholique, il
+avait trafiqué d'une croyance sainte; il avait spéculé sur l'Évangile et
+pris Dieu pour complice!
+
+Il dut se passer dans l'âme du ministre de Louis-Philippe un courant de
+dégoût et de colère.
+
+Et, pourtant, il commit la mauvaise action de ne pas châtier ce drôle
+comme il le méritait, il chargea sa conscience d'une vilenie,--il faut
+dire la vérité aux vivants, d'autant plus franchement qu'ils sont plus
+grands,--en ne faisant pas jeter à la porte ce Judas qui mendiait son
+salaire!
+
+Deutz continua froidement:
+
+--Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je
+suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui
+entourent Madame, ont... comment dirais-je?... des scrupules.
+
+Ils considèrent leur fidélité comme supérieure à l'amour de la patrie,
+amour qui seul a dicté ma démarche. De plus, la guerre de Vendée peut
+s'éterniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces
+paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le
+découragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes
+de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Après la
+Loire-Inférieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan.
+Cela n'en finira plus. Tandis que si, grâce à mes conseils, Votre
+Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitôt la cause de
+l'agitation... rien de tout cela n'est à craindre. Madame prisonnière,
+plus de guerre, et la guerre terminée, Votre Excellence fait une grande
+économie d'hommes et d'argent.
+
+Est-ce que cela ne vaut pas un million!
+
+Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait déjà fait une
+fois.
+
+--Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier
+coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma décision sera
+prise, je vous ferai avertir, et...
+
+--Bien, monsieur le ministre.
+
+Il salua jusqu'à terre et sortit à reculons.
+
+L'homme d'État laissa tomber sa tête entre ses mains. Peut-être
+discutait-il avec sa conscience. C'était un homme d'une intelligence
+trop supérieure pour ne pas comprendre que ce marché accepté par lui,
+entacherait sa vie.
+
+La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate.
+
+Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien
+que nous croyons qu'elle sera sévère.
+
+Si elle est clémente, c'est qu'elle fera avec justice remonter le crime
+plus haut.
+
+... Deutz était sorti du cabinet du ministre la tête haute,
+heureux,--heureux!...
+
+Et cet homme était jeune, la vie ne pouvait pas avoir encore flétri son
+coeur.
+
+Sans doute, il avait des amis qui serraient sa main, des parents qui
+croyaient en son intelligence et en son honnêteté.
+
+Eut-il des remords, comme d'aucuns l'ont affirmé?
+
+Non. L'homme qui a des remords combat et le combat se change en
+victoire, devant une aussi effroyable trahison!
+
+Si les remords étaient venus frapper à la porte de ce coeur, le coeur se
+serait ouvert: car tant de causes parlaient contre le crime!
+
+Cette femme, qu'il voulait vendre, ce n'était pas seulement une
+princesse: en elle se résumait tout un glorieux principe, toute une
+succession d'intérêts énormes. Elle était, de par son fils royal,
+l'héritière directe de cinquante rois. Saint Louis était son aïeul.
+Enfin, elle pouvait rendre à la France, en étant victorieuse, la
+prospérité passée.
+
+Les remords! les historiens qui ont dit cela--et deux d'entre eux sont
+encore vivants,--ont menti à la justice et à l'équité de la France: et
+ils ont menti sciemment, bien persuadés, en effet, que c'était
+impossible.
+
+Des remords? Allons donc!
+
+Quand Judas eut livré le Christ, il ne dut penser qu'à l'emploi qu'il
+ferait de ses trente deniers; il ne dut que calculer d'avance combien
+ces trente deniers pourraient lui rapporter d'intérêt et en faire
+produire d'autres.
+
+Deutz, lui, dut aussi se représenter son million enfantant d'autres
+millions et l'enrichissant d'une façon fabuleuse.
+
+Voilà pourquoi il portait haut la tête; voilà pourquoi il était heureux!
+
+Pendant les deux jours que le ministre prit pour réfléchir, l'âme...
+s'il en avait une!... du monstre, dut avoir peur. Il devait trouver que
+la réponse se faisait bien attendre, et qu'on ne lui disait pas: Oui,
+assez vite. Enfin, il reçut un matin avis de se rendre au ministère,
+dans la soirée du même jour.
+
+L'huissier le reçut comme la première fois, avec cette notable
+différence qu'il témoigna un respect profond à l'homme assez heureux
+pour mériter ainsi la confiance de Son Excellence.
+
+Le ministre l'attendait.
+
+Il ne se leva même pas.
+
+--Approchez, dit-il. J'accepte vos conditions. Vous nous livrerez
+Madame. Seulement, je ne vous donnerai pas un million, mais cinq cent
+mille francs.
+
+O noble princesse! qu'aurait-elle dit de se voir ainsi marchandée?
+
+Deutz fit une grimace significative. Il esquissa même un mouvement de
+retraite, espérant que le ministre le rappellerait. Mais, en le voyant
+rester impassible, il sentit ses terreurs des jours d'attente lui
+revenir.
+
+Mieux valait encore la moitié que rien. Il se rapprocha.
+
+Un violent combat se livrait en lui-même... Puis faisant de nouveau
+quelques pas:
+
+--J'accepte, murmura-t-il.
+
+--Quand pourrez-vous tenir votre promesse?
+
+--Nous sommes au 2 juin. Je demande six mois.
+
+--Six mois! c'est trop[9].
+
+--Cela m'est impossible avant.
+
+--Eh bien, soit.
+
+Et d'un geste méprisant il fit signe au traître de sortir.
+
+Deutz craignait qu'on ne se dédît. Il se jeta au dehors du cabinet du
+ministre, et disparut. Le jour même, ceci est un fait historique, il se
+présentait dans l'étude de Me G..., notaire, et passait un contrat pour
+l'achat d'une maison. Quand le notaire lui demanda quand il payerait la
+maison, Deutz répondit «qu'il attendait une rentrée au mois de décembre,
+et que l'achat ne deviendrait définitif qu'à cette époque.»
+
+Le lendemain il allait louer une place de coupé dans la diligence de
+Nantes. Il s'était présenté successivement chez deux des chefs
+légitimistes de Paris; mais ceux-ci n'avaient pas pu le recevoir.
+
+Maintenant, quittons ce misérable jusqu'à l'heure maudite où il rentrera
+de nouveau dans le cadre de ce récit. Aussi bien le coeur se soulève à
+raconter de telles choses.
+
+Et pour effacer la trace infâme, retournons en Vendée, où tant de nobles
+gentilshommes allaient se battre, et allaient mourir, le sourire aux
+lèvres, et ayant au coeur le contentement sublime du devoir accompli.
+
+Il ne faut rien moins que la pensée des grandes choses de Vendée, le
+spectacle de l'épopée royaliste pour nous chasser du coeur l'impression
+de dégoût que de telles hontes y font entrer...
+
+
+
+
+XXIV
+
+VIEILLEVIGNE
+
+
+Les chouans de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux arrivèrent à
+Vieillevigne à l'heure dite. L'engagement était déjà commencé.
+
+Lorsque s'était levé le soleil de ce grand jour où, pour la seconde
+fois, les Vendéens allaient livrer un combat sérieux, Madame, entourée
+de son état-major, ayant à sa droite M. de Charette et à sa gauche M. de
+Coislin, regardait attentivement le village de Vieillevigne, qu'il
+s'agissait de conserver, comme ligne d'attaque, et un monticule placé
+sur la gauche, où Charette venait d'envoyer cent cinquante hommes, afin
+d'empêcher les bleus d'opérer un mouvement tournant.
+
+Les paysans étaient pleins d'enthousiasme. Les villes ne donnent plus à
+leurs enfants d'aussi chauds dévouements. L'homme de la campagne est
+habitué à vivre en liberté, en contemplation éternelle de la nature,
+qu'il ne comprend pas, mais qui agit sur lui à son insu.
+
+De même qu'à Château-Thibaut, ils s'étaient mis à genoux et priaient.
+
+La bataille s'ouvrit par une décharge générale des chouans, qui coucha
+par terre le premier rang ennemi. Alors ils levèrent leurs fusils
+au-dessus de leur tête, en poussant de grands cris, et se précipitèrent
+en avant...
+
+M. de Charette avait combiné un double mouvement qui, de l'aveu de ses
+adversaires eux-mêmes, devait lui assurer le triomphe. Il n'y a qu'à
+lire le rapport du général Dermoncourt et celui du général Solignac pour
+s'en convaincre. Au reste, dans cette famille, le génie militaire est
+héréditaire.
+
+Pendant qu'une partie des troupes devait s'élancer en avant, de manière
+à former un angle rentrant dans la direction de Vieillevigne, la droite
+avait l'ordre de s'étendre, en sorte qu'elle pût tendre la main aux
+troupes fraîches amenées de Machecoul par nos héros.
+
+Pendant les deux premières heures, les chouans furent battus. Que
+pouvaient-ils contre l'artillerie?
+
+Jean-Nu-Pieds, par son arrivée, ne pouvait changer la défaite en
+victoire.
+
+Mais à mesure que le temps passait, les bleus voyaient leurs réserves
+s'augmenter.
+
+C'était la lutte du nombre contre le courage, de la force brutale contre
+la pensée.
+
+Est-il besoin de parler encore des prodiges d'héroïsme accomplis par les
+chouans?
+
+Nous raconterons tout à l'heure la page épique de cette guerre qu'on
+croirait écrite par Homère.
+
+Mais nous avons décrit le combat de Château-Thibaut.
+
+A Vieillevigne ce fut le même entrain, la même valeur, le même mépris
+souverain de la mort, ce caractère dominant de la race française.
+
+A une heure de l'après-midi, la bataille était perdue. On ne devait plus
+songer à vaincre, mais à couvrir la retraite.
+
+Pâle, pleine d'angoisse, les dents serrées, Madame se tenait debout,
+regardant.
+
+Tout à coup, elle s'écria:
+
+--Un cheval! un cheval!
+
+Elle poussait dans sa grandeur ce même cri désespéré que Richard III
+jetait à Bosworth dans son désespoir.
+
+En vain essaya-t-on de l'empêcher de courir au danger: le danger
+plaisait à cette frêle femme, en qui battait le coeur d'un lion. Elle
+répéta: Un cheval! un cheval!
+
+La tradition est là; le roman devient de l'histoire quand il parle de
+certains faits.
+
+Madame conduisit Petit-Pierre à la mort avec cette âpre énergie dont
+elle ne cessa de faire preuve tout le temps que durèrent ces graves
+événements.
+
+Il nous reste encore des témoins vivants. Ces témoins l'ont vue, lancée
+en avant, sans armes, entraînant sur ses pas, par son exemple, ceux qui
+pliaient, ramenant ceux qui avaient reculé.
+
+Il s'était formé à l'arrière du village une sorte de fourmilière humaine
+où s'entre-croisaient les soldats: Madame s'y jeta.
+
+Les bleus savaient que c'était elle, par sa présence, qui animait les
+masses, et l'on raconte que plus d'un reculait, frappé de l'héroïsme de
+cette femme qui, pour lui, devenait reine avant la mort. Charette ne
+l'avait pas quittée un instant. Toujours à ses côtés, le gentilhomme
+vendéen ne pensait qu'à détourner de la Régente de France les coups qui
+la menaçaient.
+
+Pendant une demi-heure environ, la lutte parut se rétablir à l'avantage
+des chouans.
+
+Pas un qui n'aurait eu honte de fuir.
+
+Deux fois les bleus reculèrent. Mais à chaque trouée faite dans leurs
+rangs, on voyait reparaître derrière des bataillons frais, se resserrant
+toujours. C'était une mer d'hommes et de fumée.
+
+Madame comprit bien que tout était perdu. Mais elle ne voulait pas fuir.
+
+Tout à coup, les siens, qui ne la quittaient pas des yeux, la virent
+disparaître.
+
+Ce fut un long cri de rage et de désespoir.
+
+On la crut morte, tuée.
+
+Cette chute ne dura que l'espace de quelques secondes: le cheval de la
+princesse avait reçu une balle au flanc et s'était abattu; mais comme
+s'il eût deviné qu'il portait la mère du roi de France, il se releva
+d'un bond.
+
+Charette n'hésita pas, il saisit la bride du cheval et, malgré les
+prières, malgré les ordres mêmes de Madame, qui lui interdisaient de
+l'arracher à ce qui était pour elle le devoir, il l'entraîna hors de la
+mêlée. Les bleus, aveuglés par la fumée, enivrés par la poudre, tirèrent
+quelques coups de fusil de ce côté; mais heureusement aucun d'eux ne
+porta.
+
+Tout à coup, en détournant la tête, Charette s'aperçut qu'on avait lancé
+après eux cinquante hommes de cavalerie.
+
+Il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, entraînant toujours
+après lui le coursier de la princesse.
+
+Mais, déjà, il donnait des signes non évidents d'une lassitude profonde.
+La blessure qu'il avait reçue au côté, bien que peu profonde,
+l'affaiblissait.
+
+Les dragons ennemis paraissaient au loin à deux cents mètres environ.
+
+Le gentilhomme fuyait toujours, traversant en biais la lande de
+Vieillevigne, pour gagner un petit bois qui entourait la ferme de Rassé.
+
+Une fois dans ces arbres, la poursuite devenait impossible pour des
+cavaliers, et la princesse était sauvée. Il n'y avait pas à craindre
+qu'ils se servissent de leurs mousquetons, à supposer même qu'ils
+arrivassent assez près. Ces hommes avaient reçu l'ordre de prendre
+Madame vivante, et non de la tuer.
+
+Les chouans s'étaient aperçus de la disparition de Petit-Pierre. Ils ne
+se battaient plus que pour couvrir la retraite de leur chef.
+
+Ah! s'ils avaient pu voir l'expression de son visage! Madame pleurait!
+Quoi! elle fuyait, tandis que ses braves amis se faisaient tuer pour
+elle! Elle ne se disait pas que son devoir n'était pas de mourir, mais
+de vivre; que la Régente de France ne pouvait pas tomber dans une lande
+bretonne avant d'avoir accompli son oeuvre, ou d'avoir échoué.
+
+... Les cavaliers se rapprochaient.
+
+--Laissez-moi retourner là-bas... disait Madame,... Ma place n'est pas
+ici... elle est auprès de ceux qui meurent.
+
+Charette ne répondait pas. Il continuait de traîner après lui le cheval
+qui râlait.
+
+Déjà il avait deux fois butté contre une pierre: une chute ferait perdre
+cinq minutes et, en cinq minutes, ils tombaient entre les mains des
+bleus, et, Madame prisonnière, tout était perdu.
+
+On distinguait nettement la figure des dragons, collés droit sur leurs
+selles, et dévorant la lande...
+
+Une troisième fois le cheval de Madame heurta son sabot contre une
+pierre... Il plia sur ses jambes et s'abattit...
+
+Les dragons virent cela et poussèrent une exclamation de joie.
+
+Charette enleva Madame de la selle et la transporta sur la sienne; puis
+il sauta à bas de son cheval.
+
+--Je ne vous abandonnerai pas! dit-elle avec douleur.
+
+--Madame, vous prisonnière, tout serait perdu. Moi... qu'importe! Pensez
+à votre fils, pensez à la France.
+
+Et le noble gentilhomme frappant le cheval, qui partit au grand galop,
+resta seul, en face de ses ennemis.
+
+Mais Dieu le protégeait. Une heure plus tard, il retrouvait Madame à la
+ferme de Rassé. Ils étaient tous sauvés.
+
+L'échec subi était grand. Non qu'il pût avoir une influence
+démoralisatrice sur les paysans: ces hommes ne se décourageaient pas si
+facilement; mais il fallait renoncer, et pour longtemps peut-être, à
+marcher sur Nantes; une attaque contre le chef-lieu de la
+Loire-Inférieure était impossible. Puis, un fait significatif, était
+l'immobilité des provinces. Le mouvement insurrectionnel sur lequel on
+avait compté ne se produisait pas. Le Maine restait immobile. Angers,
+malgré quelques bouillonnements intérieurs, ne semblait pas devoir
+donner beaucoup de mal au gouvernement de Louis-Philippe.
+
+Madame était assise sur une chaise, ses coudes appuyés sur une table, et
+plongée dans une tristesse profonde; pour la première fois depuis le
+commencement de la guerre, elle doutait, non de la justice, mais de la
+réussite de sa tâche. Encore vaincus, ces chouans qui avaient fait
+autrefois trembler la grande République! ces chouans que Kléber, Hoche
+et Marceau avaient eu peine à vaincre à eux trois.
+
+La princesse ne se rendait pas compte que les temps étaient changés, et
+que la Vendée de 1832 avait onze fois moins de soldats que la Vendée de
+1793.
+
+Elle regardait d'un oeil humide les lettres et les rapports non
+décachetés qui encombraient la table. Par instants une larme silencieuse
+coulait sur son visage. Ses amis l'entouraient, émus de cette profonde
+et muette douleur.
+
+Enfin elle se mit au travail, dépouillant la volumineuse correspondance
+qu'on lui envoyait de tous les points de la Bretagne. Une lettre lui
+parut importante seulement. Elle annonçait une attaque des bleus pour le
+lendemain.
+
+--Le marquis de Kardigân est-il ici? demanda-t-elle.
+
+Jean-Nu-Pieds caché dans l'ombre de la chambre, s'avança:
+
+--Marquis, prenez trois hommes à cheval avec vous, et allez éclairer la
+route du côté du château de la Pénissière. On m'annonce une attaque des
+bleus pour demain. Vous savez l'importance que j'attache à ce que le
+château de la Pénissière ne soit pas troublé...
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+ NOTES
+
+[1: Le brave colonel Charras de 1848.--Quatre élèves gradés de l'École
+s'étaient mis à la tête du mouvement: MM. Berthelin, Pinsonnière,
+Tourneux et Lothon. Charras fut un héros.]
+
+[2: Cette légende n'est pas de notre invention, on nous l'a racontée en
+Espagne. (_Note de l'auteur_.)]
+
+[3: Nous croyons devoir prévenir nos lecteurs que nous avons respecté
+toujours la vérité historique. Notre roman est même la reproduction
+exacte, en beaucoup de points, de faits réels et dont nous aimons à
+respecter les héros. Quelque invraisemblables que puissent paraître les
+scènes qui vont suivre, il suffit de se reporter aux Mémoires du temps
+pour voir qu'elles ne sont en rien exagérées. (_Note de l'auteur_.)]
+
+[4: Nous avons cru devoir cacher sous des pseudonymes les noms de nos
+héros. Si nous n'avons pas fait de même pour Berryer, c'est que ce
+nom-là appartient à la France.]
+
+[5: --Vous voyez?--Oui.]
+
+[6: La fin!]
+
+[7: _La Vendée et Madame_, par le général de Pixérecourt (édition de
+1833).]
+
+[8: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt (3e édition).]
+
+[9: Nous croyons devoir faire remarquer à nos lecteurs que nous nous
+sommes volontairement écartés de l'histoire, en ce qui concerne
+l'entrevue de Deutz et du ministre. La première responsabilité de ce
+crime, en ce qui regarde le gouvernement, revient d'abord au roi
+Louis-Philippe, lui-même. Après le roi, à M. le comte de Montalivet, qui
+conduisit lui-même Deutz chez le ministre dont nous parlons, en
+l'engageant, de la part du roi, à s'entendre avec lui.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/0/1/18015/
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
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+electronic works
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+1.F.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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