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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:22 -0700 |
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HETZEL ET Cie, ÉDITEURS + TROISIÈME ÉDITION + + + + +A TOI + +MON CHER LOYNEL + +EN TÉMOIGNAGE D'UNE AMITIÉ DE VINGT ANS. + +LUCIEN BIART + + + + + + PREMIÈRE FARTIE + + + + +I + +LE MARQUIS DE LA TAILLADE. + + +René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade, naquit +en 1796 d'un père ruiné par la Révolution. Sa mère mourut deux ans plus +tard en lui donnant une sœur, et, en 1804, les deux enfants, devenus +orphelins, héritaient chacun de huit cents francs de rente. + +La nature est spirituelle comme une Célimène à notre égard; elle se +moque avec malice de nos distinctions sociales. Alexis de La Taillade, +qui ne comptait parmi ses ancêtres que ducs, comtes et marquis, fut, dès +son bas âge, un rustre des mieux réussis. On eût en vain cherché la race +chez ce butor trapu, gauche, au front étroit, à la bouche niaise, au +rire bruyant. Certes, ce n'était pas un méchant garçon qu'Alexis, mais +une de ces organisations dont le moral et le physique sont à l'unisson, +un de ces êtres nés pour l'engrais, comme notre espèce en compte par +milliers. Aujourd'hui que les immortels principes de 89 ont remis chaque +chose à sa place, on rit de certaines phrases autrefois consacrées, et +la noblesse elle-même sait que les belles épaules ne sont pas toujours +duchesses, les jolies jambes marquises, les grands pieds plébéiens. + +A vingt et un ans, après une série d'aventures qui désolèrent plus d'une +fois le vieux chevalier de Saint-Louis qui s'était chargé de la tutelle +des deux enfants, Alexis, ne se sentant de disposition pour aucune +carrière, consentit à suivre celle des armes. Son instruction, en dépit +des sacrifices de son brave tuteur, n'atteignait pas jusqu'à +l'orthographe. Sans 89, le jeune homme eût peut-être été d'emblée +maréchal de France, comme plusieurs de ses ancêtres. On lui affirma que +le fameux bâton reposait au fond de la giberne dont on lui fit hommage; +il le crut et l'y chercha vainement pendant un quart de siècle. +Cependant il ne maudit pas trop les réformes amenées par la grande +Révolution; car, dès son entrée au service, il reconnut que ses +camarades et ses chefs attachaient plus d'importance que lui-même à ses +titres, ce qui l'aida à vivre selon ses goûts, c'est-à-dire dans une +complète oisiveté. Je me trompe, il devint très-fort au piquet et acquit +un talent hors ligne dans l'art de préparer une absinthe, talent qui lui +valut ses premiers galons. + +Vers 1834, Alexis passa sergent-major à l'ancienneté. Il avait alors +trente-huit ans, une face écarlate, des cheveux gris, des yeux atones, +des dents usées par le tuyau d'une pipe noire qu'il ne retirait d'entre +ses lèvres qu'à l'heure des repas,--en un mot, toutes les allures d'un +de ces hommes que l'on qualifie de dur-à-cuire, et dont l'intelligence, +comme une fille de bonne maison, ne fait jamais parler d'elle. + +Bien que le rire entr'ouvrît rarement la vaste bouche du sergent, ses +collègues le tenaient pour un joyeux compagnon, bon enfant et pas fier. +La ration journalière d'absinthe de ce descendant des croisés variait de +dix à quinze verres. Entre le douzième et le treizième, sa langue se +déliait un peu, et il donnait son opinion sur le gouvernement avec des +demi-mots et des clignements de paupières que ses interlocuteurs +feignaient de comprendre. Au quatorzième, le sergent parlait de ses +amours, qui n'avaient rien de commun avec le chef-d'œuvre de Bernardin +de Saint-Pierre, bien qu'il y fût question d'une Virginie. Enfin, à la +quinzième rasade, Alexis devenait insupportable, répétant d'un ton +sinistre les fines plaisanteries qui ont cours dans l'armée sur les +_mercantis_, ces idiots qui payent les uniformes en temps de paix, qu'on +rançonne en temps de guerre, et qui ruinent et déshonorent la France +comme est prêt à le jurer le moindre porte-épée. + +Comment l'idée de marier son frère, qu'elle ne connaissait pas, +germa-t-elle dans l'esprit de Mlle Louise de La Taillade? Comment +surtout cette excellente personne réussit-elle à mener à bien cette rude +entreprise? Toujours est-il qu'un matin, dans la petite ville de Houdan, +vers onze heures, au milieu d'une salle ornée du buste de +Louis-Philippe, devant un maire ceint d'une écharpe, René-Alexis +Baudoin, comte de Valonne, marquis de La Taillade et autres lieux, +épousa Mlle Eugénie de Varangue, angélique créature qui, en somme, +méritait un meilleur sort. + +Mlle de La Taillade avait alors trente-six ans. Vive, spirituelle sans +méchanceté, avec un bouche aux dents éclatantes, de grands yeux noirs et +doux, elle était, par bonheur pour elle, l'antipode de son cher frère, +élevée chez son tuteur, puis dans un couvent, elle fut ensuite adoptée +par une parente éloignée, vénérable chanoinesse qui la prit en +affection. Sa jeunesse s'écoula calme et paisible, au milieu de vieux +amis qui fréquentaient le salon de sa nouvelle tutrice. Jusqu'à l'âge de +dix-huit ans, la jeune fille, gaie comme le printemps, demeura +convaincue que la vie consistait, selon la saison, à préparer des +confitures ou des conserves, à faire ses pâques, à confectionner des +layettes pour les enfants pauvres, à broder le soir près d'une table de +jeu, à entendre raconter les splendeurs de la cour de Marie-Antoinette +ou les catastrophes de la Révolution. Cette existence, qui ressemblait +au bonheur, fut subitement troublée. Sans y rien comprendre, Mlle de La +Taillade s'éprit d'une façon sérieuse des grâces d'un procureur du roi, +le seul homme au-dessous de la cinquantaine qui visitât la chanoinesse. +Le grave fonctionnaire, accoutumé à lire dans les consciences, et qui +aimait à causer avec la jeune fille, ne se douta jamais de la chaste +passion qu'il avait inspirée. Elle n'avait pas de dot et par conséquent +pas de sexe,--du moins pour un procureur du roi pris en dehors de ses +fonctions. + +Les Françaises, si vives, si spirituelles, ne se laissent-elles pas +persuader un peu trop facilement qu'elles sont les femmes les plus +séduisantes de la terre? On épouse une Anglaise pour son teint, une +Allemande pour ses yeux bleus, une Espagnole pour sa désinvolture, une +Russe pour on ne sait quoi. Les Françaises, si elles souhaitent devenir +mères de famille, doivent encadrer leurs qualités morales ou physiques +d'un certain nombre de billets de banque et payer comptant leur mari. Si +encore, pour le prix qu'elles y mettent, elles obtenaient des époux de +premier choix, on s'expliquerait à la rigueur la chevaleresque coutume +de la dot. Mais non, en échange de leur beauté, de leur innocence, de +leurs illusions, de leur argent, les mieux partagées se voient pourvues +d'un mari blasé, qu'elles traitent plus tard en conséquence. De là nos +mœurs qui, tout en valant mieux que leur réputation, ne valent certes +pas grand'chose. Après le mariage, les Françaises sont à n'en pas douter +les plus séduisantes des femmes; avant, ce sont les Français qui sont +séduisants, puisqu'on les achète. Nous rions des Américains, qui +mesurent les sentiments au poids des dollars, sans nous apercevoir que +nous-mêmes nous faisons intervenir les napoléons dans l'unique contrat +d'où frère Jonathan les a bannis,--le contrat de mariage. Nous vendons +nos filles, et nous nous étonnons ensuite qu'elles se donnent, comme +s'il n'était pas de règle de récolter ce qu'on a semé. + +Louise de La Taillade apprit à l'improviste le mariage de celui qu'elle +aimait. Elle assista défaillante à la bénédiction nuptiale et rentra +chez sa tante en proie à une fièvre cérébrale. La force de ses dix-huit +ans triompha de la maladie et la condamna à vivre. Sa convalescence fut +longue; enfin elle surmonta les douleurs de cette crise dont nul ne +connut jamais la cause, et résolut de rester fille. A la mort de la +chanoinesse, qui lui laissa quinze cents livres de rente, Mlle Louise +dépassait déjà la trentaine; elle alla vivre successivement chez des +parents éloignés, et acquit ainsi une triste expérience du monde. +Blessée par l'orgueil des uns, indignée de la servilité des autres, +rebutée par la sottise de tous, elle revint un beau jour frapper à la +porte de son ancien tuteur, établi à Houdan. Là, prenant d'elle-même le +titre de vieille fille, elle se consacra tout entière à l'ami qui avait +veillé sur son enfance, et lui rendit avec usure les soins qu'elle et +son frère en avaient reçus. Sur les conseils du prévoyant vieillard, +Mlle de La Taillade plaça son petit capital en viager, ce qui lui +produisit trois mille livres de rente. Elle commençait à croire qu'on +peut vivre heureux en ce monde, lorsqu'elle perdit son tuteur, qui lui +légua la maison qu'il habitait. + +Ce nouveau chagrin la jeta dans la dévotion; mais son esprit était trop +juste pour qu'elle devînt jamais une bigote. Elle possédait dans +Catherine, l'ancienne servante de la chanoinesse, une femme de chambre, +une cuisinière, un économe et une jardinière, car la petite maison, +derrière sa façade de briques, cachait un splendide jardin. Grâce à cet +intendant femelle, Mademoiselle put vivre confortablement avec la moitié +de son revenu, dont les pauvres de Houdan absorbèrent l'autre moitié. Il +fallait voir les bonnets de coton mettre à l'air les chevelures incultes +lorsque Mademoiselle se rendait à la promenade ou à l'église, légère, +souriant de ce beau sourire mélancolique qui montrait ses dents toujours +blanches, et saluant de la tête et du regard pauvres et riches, +vieillards et enfants. Elle était de toutes les fêtes de famille; le +maire, le notaire, le curé, le receveur des contributions, ces +autocrates des petites villes, la consultaient. Quant aux jeunes gens +des deux sexes, ils raffolaient de Mademoiselle, qui pourtant ne +cherchait jamais à les marier. + +Un mariage! y songer d'abord, le caresser, le préparer, le mûrir, le +voir tomber à plat, le relever et enfin le conclure: c'est là le rêve de +toute femme oisive qui a dépassé la quarantaine, et Mademoiselle, malgré +sa sagesse, ne devait pas échapper à la loi commune. Elle avait vécu +éloignée de son frère, et son tuteur, le seul homme qui connût à fond le +sergent, évitait de le nommer ou répétait qu'il ne fallait pas plus +songer à ce garçon que s'il n'eût jamais existé. Un matin, pour la +première fois de sa vie, Mademoiselle reçut une lettre de M. Alexis de +La Taillade, lettre fort bien tournée, ma foi, d'une écriture aussi +irréprochable que l'orthographe, et dont le véritable auteur était un +jeune caporal, bachelier ès lettres. Cette missive, pleine de cœur, se +terminait par un post-scriptum, où M. de La Taillade priait incidemment +sa sœur de lui prêter une centaine de francs. Ce fut les larmes aux yeux +que la bonne Mademoiselle porta elle-même au bureau de poste la lettre +chargée qu'elle envoyait à son frère. Une correspondance assez suivie +s'établit, et, de plus en plus convaincue que M. de La Taillade avait +été calomnié ou méconnu, Mademoiselle choisit son amie, Eugénie de +Varangue, pour réparer les injustices du sort à l'égard du pauvre +sergent, et se prépara ainsi des remords éternels. + +Appelé à Houdan par sa sœur qu'il croyait riche, Alexis renonça au +service et accourut accompagné de son secrétaire. La vue de son cher +frère désappointa grandement Mademoiselle. + +«Le fond chez lui vaut mieux que la forme», se dit-elle en songeant aux +lettres si bien tournées qu'elle avait reçues. + +Au bout de huit jours, toutes ses illusions étaient envolées; mais +comment rompre l'union projetée? Eugénie de Varangue devint donc +marquise de La Taillade. + +Mademoiselle ne désespéra pas d'abord de l'avenir et tenta de +transformer son frère en gentilhomme campagnard. Elle eût voulu lui voir +conquérir peu à peu ce qu'elle avait su s'assurer à elle-même, une +grande considération. Elle dut renoncer bien vite à ce rêve. Dès le +lendemain du départ de son ami le caporal, que l'expiration de son congé +forçait à rejoindre son régiment, Alexis alla s'attabler au _Soleil +d'or_. Un mois plus tard, il tutoyait le cabaretier, qui accueillait sa +noble pratique en lui frappant sur le ventre. + +Une fois convaincue de l'inutilité de ses efforts, Mademoiselle tenta de +débarrasser au plus vite son logis et la ville du soudard qu'elle y +avait attiré. Elle se heurta contre un obstacle inattendu. Eugénie, +élevée loin du monde par une grand'mère dévote, s'était éprise de son +mari, dans lequel son imagination lui montrait un héros victime de la +jalousie de ses chefs. Ne sachant rien refuser à son noble époux, la +pauvre femme, enceinte de six mois, marcha vers une ruine imminente. +Mademoiselle, tout en déplorant la faiblesse de son amie, respecta +quelque temps cet amour. Mais à mesure que la grossesse d'Eugénie se +dessina, elle songea plus sérieusement à la petite créature qui allait +naître et sentit s'éveiller en elle de véritables instincts de +maternité. Devant les désordres croissants de son frère, elle considéra +une plus longue condescendance comme une lâcheté et résolut de +précipiter les événements. + +La tâche était difficile; car de tous les maux que l'on peut infliger à +son prochain, le mariage est le plus irréparable. Mademoiselle ne trouva +qu'une solution au problème qu'elle voulait résoudre:--renvoyer son +noble frère au régiment. Mais comment s'y prendre, comment surtout +vaincre l'opposition d'Eugénie? Catherine, confidente des préoccupations +de sa maîtresse, proposait de temps à autre de pousser M. de La Taillade +dans le puits, à l'heure à laquelle, par suite de ses habitudes de +caserne, il se bichonnait à grande eau dans le jardin. On se hâterait de +lui porter secours... mais trop tard. La brave fille, large d'épaules et +plantée sur des poteaux, offrait encore de provoquer l'ex-militaire et +de l'assommer; elle répondait du résultat, et peut-être n'avait-elle pas +tort. C'était le dévouement incarné que cette servante de la vieille +roche, qui, depuis quinze ans qu'elle servait Mademoiselle, caressait le +rêve de lui sauver la vie. Taillée comme un cuirassier, Catherine +méprisait trop la vigueur tant vantée des hommes pour les aimer. Si +Mademoiselle n'avait pas repoussé avec indignation l'offre héroïque de +sa femme de chambre, M. de La Taillade aurait, contre toutes les règles, +mélangé son absinthe d'eau de puits. + +Un soir, Mademoiselle, après avoir embrassé sa belle-sœur, envoya +Catherine se reposer et attendit, sur le seuil de la maison qu'ils +habitaient en commun, le retour de son frère. Le matin même, elle avait +réalisé une somme de deux mille francs, ses économies de vingt ans. Vers +minuit, le pas lourd et régulier de l'ex-fantassin résonna au bout de la +rue. Bientôt il pénétra dans le corridor sur lequel s'ouvraient le salon +et la salle à manger, sans paraître surpris le moins du monde de trouver +la porte ouverte. M. de La Taillade nageait dans la satisfaction et +l'admiration de lui-même; il avait endormi, le verre en main, deux +chasseurs d'Afrique et vidé à lui seul une bouteille de cognac. + +«J'ai à vous parler, mon frère», dit Mademoiselle en touchant du doigt +le bras de l'ivrogne. + +Celui-ci fit volte-face, s'appuya contre la muraille, afin d'assurer son +équilibre, porta la main ouverte à la hauteur de son front et sourit +d'un air aimable. + +«J'aurais choisi un autre instant pour vous entretenir, reprit +Mademoiselle avec un dégoût visible, s'il en était un où l'on pût vous +trouver à jeun.» + +L'ex-sergent devint sérieux, posa galamment une main sur son cœur et +cria d'une voix caverneuse: + +«Présentez... arme!» + +Puis, reprenant son sourire, il fit un mouvement d'épaules comme pour +remonter son sac absent, et se pressa de nouveau contre la muraille. + +Mademoiselle eut un instant d'hésitation; elle craignait de n'être pas +comprise de cet homme à l'œil hébété qui la regardait fixement. Combien +elle se trompait, et qu'elle aurait eu tort d'attendre jusqu'au +lendemain! Si le corps du soudard était alourdi, l'instinct de la bête +veillait. L'ex-sergent cessa de sourire quand sa sœur l'engagea à +retourner à Paris, à ne jamais reparaître à Houdan. Les jambes de M. de +La Taillade furent saisies d'une sorte de tremblement lorsqu'il sentit +tomber dans sa main un sac plein d'or qui représentait un nombre +incalculable de verres d'absinthe. Il fut pris alors d'un hoquet +d'attendrissement, et bâilla de façon à inquiéter une personne plus +expérimentée que Mademoiselle sur les suites possibles de ces spasmes. +Mais ce descendant des croisés, comme il sut garder sa dignité! Pas une +plainte, pas un remercîment, pas un regret ne s'échappa de sa bouche; il +ne nomma même pas la pauvre Eugénie. Non, aussitôt qu'il eut compris, il +pivota sur la jambe gauche avec une régularité prussienne; puis, d'un +pas lent, mesuré, majestueux, vrai miracle d'équilibre, il se dirigea +vers l'hôtel du _Soleil d'or_ en bourrant cette pipe noire qui semblait +éternelle. Une heure plus tard, une lourde diligence ébranlait de la +base au faîte les maisons situées dans la grande rue; les vitres +tremblaient, le cornet du conducteur résonnait, et les fers de quatre +chevaux semaient la route d'étincelles. Mademoiselle, qui avait épié ce +départ, vit reluire sur l'impériale le foyer de la pipe noire. Elle +regagna alors sa chambre et songea à l'avenir. + +Le lendemain il fallut expliquer à la pauvre délaissée le départ de son +mari. Mademoiselle ne savait pas mentir et porta de rudes coups au cœur +d'Eugénie, qui, dans le premier moment, ne parla de rien moins que +d'aller rejoindre M. de La Taillade. Le monde est plein de ces +dévouements sérieux, aveugles, absolus, et, pour se dispenser de les +imiter, on qualifie d'esprits faibles ceux qui s'en montrent capables. +Mademoiselle ne pensait pas ainsi; les inquiétudes naïves, les regrets +touchants de sa belle-sœur la firent pleurer, car elle s'accusait. Mais +garder plus longtemps dans la maison l'incorrigible ivrogne, c'eût été +marcher volontairement à la misère. D'ailleurs, puisque personne ne se +préoccupait de l'enfant qui allait naître, il devenait nécessaire que +Mademoiselle y songeât. + +La réputation de M. de La Taillade était déjà si bien établie à Houdan, +qu'on l'accusa d'une commune voix d'avoir abandonné sa femme. Les hum, +hum! sonores de Catherine, lorsqu'on traitait ce sujet devant elle, en +disaient plus que la robuste servante ne semblait le croire elle-même, +M. de La Taillade fut pourtant regretté; oui, regretté par cinq ou six +habitués du _Soleil d'or_, qui, bien qu'élevés à une école de province, +n'étaient pas indignes de trinquer avec le buveur émérite qu'aucun d'eux +n'avait pu vaincre et qui payait si généreusement l'écot. + +Peu à peu le calme renaquit dans la petite maison de la grande rue. +Mademoiselle s'occupa tout d'abord de mettre de l'ordre dans les +affaires de sa belle-sœur. On vendit la ferme qui constituait la dot +d'Eugénie, on paya les dettes contractées par M. de La Taillade, et une +somme de 15,000 francs fut, par les soins du notaire, placée sur +première hypothèque. Les deux belles-sœurs continuèrent à vivre +ensemble, et Catherine trouva le moyen de ne rien retrancher à la part +des pauvres. + +Un soir, grâce à l'active servante qui paraissait avoir perdu la tête, +l'habitation de Mademoiselle se trouva soudain envahie par vingt +commères, plus expérimentées les unes que les autres dans l'art de +mettre un enfant au monde. Le salon ressemblait à une ruche en émoi; on +allait, on venait, on bourdonnait, tantôt bruyamment, tantôt à voix +basse, selon qu'une porte s'ouvrait ou se fermait. Le docteur Fontaine, +son bonnet grec sur le coin de l'oreille, sa cravate blanche nouée de +travers, ses lunettes d'or sur le front, se promenait de long en large +et dédaignait de répondre aux matrones qui s'aventuraient à lui glisser +un avis sur l'infaillibilité de tel ou tel remède. Le cas était grave: +Mme de La Taillade, en proie depuis trois jours aux douleurs les plus +violentes, gisait épuisée dans une chambre voisine. + +A un gémissement de la patiente, le docteur disparut. On écouta, et l'on +entendit battre le balancier de l'horloge qui ornait la salle à manger. +Un cri d'angoisse, douloureux, désespéré comme celui d'une femme qu'on +assassine, retentit. Les matrones se pressèrent les unes contre les +autres. Mais tout à coup les vagissements d'un enfant dilatèrent les +poitrines, et les conversations interrompues, reprirent leur cours. Le +docteur marchait, parlait, interpellait Catherine, et l'enfant criait +toujours. Soudain il se tut; la vieille horloge, avec un vacarme qui +laissait croire que ses rouages allaient se détraquer, s'apprêta à +sonner l'heure. Une, deux... trois... En ce moment, la porte s'ouvrit et +le médecin apparut. + +«Est-ce un garçon? cria-t-on d'une seule voix. + +--C'est un orphelin, répondit le docteur d'un ton ému; priez pour Mme de +La Taillade, qui vient de mourir.» + +Durant un jour et une nuit, Mademoiselle demeura près du lit de la +morte, pleurant en silence. Elle voulut ensevelir elle-même le corps de +sa belle-sœur et l'accompagner au cimetière. Le soleil rayonnait, les +pommiers semaient la terre de leurs fleurs blanches, et les oiseaux, +plus hardis que de coutume, venaient presque sous les pieds glaner des +matériaux pour construire leur nid. Mademoiselle s'agenouilla sur la +terre molle; le jour lui semblait terne, les rayons sans éclat, le chant +des oiseaux plaintif. Elle songea à son père, à sa mère, à la +chanoinesse, à son tuteur, à son amie endormis à jamais, et la vie lui +apparut comme un désert où il ne restait que le souvenir funèbre de ceux +qu'elle avait aimés. Enfin Catherine parvint à l'entraîner et la ramena +au logis. Là, Mademoiselle trouva une lettre de son frère; le soudard +demandait de l'argent avec une orthographe qui, cette fois, était bien +la sienne. Il donnait son adresse à Paris, «chez Mme Blanche Taupin, +marchande de vin et de liqueurs, à l'enseigne du _Cœur-Enflammé_.» + +Par bonheur, le nouveau-né que Catherine venait d'apporter sur ses bras +robustes poussa un cri. + +«Pauvre petit, il s'appellera Gaston, comme mon père, dit Mademoiselle, +qui l'embrassa.» + +Puis, après un instant de silence, elle ajouta: + +«Je dois vivre pour lui, car il est bien orphelin.» + + + + +II + +GASTON FAIT SES PREMIÈRES DENTS. + + +Insensible aux tristes événements qui signalèrent son entrée dans le +monde, le nouveau-né fit d'abord peu de bruit. Dix fois dans les +vingt-quatre heures, il s'éveillait pour se coller au sein de Françoise, +jeune femme du village de Maulette, choisie pour allaiter le dernier des +La Taillade. Il fallait voir les effarements de Mademoiselle lorsque la +nourrice, chargée du précieux marmot, se transportait d'une chambre à +une autre. + +«Vous marchez trop vite, criait Catherine. + +--Attendez qu'on écarte cette chaise, ajoutait Mademoiselle. + +--Prenez garde à la porte!» + +La porte était grande ouverte, la chaise ne gênait en rien, et Françoise +haussait bravement les épaules. + +«Mais je sais comment ça se manie; j'en ai déjà eu deux, répétait en +vain la Normande.» + +Ni Mademoiselle ni Catherine ne voulaient reconnaître cette expérience +de la nourrice, qui, par bonheur pour le poupon, prit le parti de +laisser dire et d'agir à sa guise. + +«Monsieur crie, dépêchez-vous! disait Catherine aux heures de la +toilette. + +--Ça leur forme les poumons, répondait Françoise avec calme. + +--Il a peut-être faim? + +--Allons donc, il vient de boire; il est gris, au contraire. + +--Il fait la grimace, il souffre. + +--C'est des petites coliques qu'ils ont tous, les chérubins; ça passe en +leur frottant le dos, comme aux chats.» + +Françoise n'était jamais embarrassée pour répondre, et sa logique +dépitait Catherine, qui n'en courait pas moins préparer à la nourrice un +excellent plat dont l'enfant devait profiter. + +Le baptême de Gaston se célébra sans bruit, autant que la chose est +possible dans une ville de quatre mille âmes. Mademoiselle choisit pour +compère son plus vieil ami, le docteur Fontaine, qui, si sa science eût +été doublée d'un grain de savoir-faire, se serait enrichi à Houdan. Mais +le bon médecin, véritable original, n'oubliait que les services qu'il +rendait, excellente condition pour rester pauvre, aussi bien en +Normandie qu'ailleurs. Toujours prêt à se mettre en route sur une jument +qui n'avait plus d'âge, il visitait les châteaux, les fermes et les +chaumières, semant d'une main ce qu'il récoltait de l'autre. C'était un +homme de quarante ans, gros, court, pensif, à l'œil doux, au front +développé, la tête sans cesse préoccupée de réformes sociales, et +croyant au progrès. Plein d'admiration pour les merveilles du monde +physique, le docteur refusait d'en faire honneur au hasard. + +«Je suis un esprit fort, disait-il quelquefois en souriant, car je crois +non-seulement en Dieu, mais encore à l'immortalité de l'âme.» + +Au résumé, il riait avec Voltaire, s'attendrissait avec Rousseau, leur +préférait Bayle, et, bien que philosophe, pratiquait la tolérance et +vivait en paix avec son curé. + +Mademoiselle, qui se croyait inconsolable, reprit insensiblement goût à +la vie. Ce qu'elle avait d'abord considéré comme une tâche, comme un +devoir sérieux, devint une douce occupation, un plaisir, puis une source +de jouissances. Du matin au soir elle rôdait autour du berceau, le +penchait, le redressait, taillait, rognait, cousait des bavettes ou des +béguins, et jamais son activité ne fut mise à plus rude épreuve. On +suffisait à peine aux soins nécessités par ce bambin moins bruyant que +la grande horloge, mais qu'il ne fallait perdre de vue ni jour ni nuit. +Peu à peu ses yeux perdirent cette expression vague qui ferait croire +que les nouveau-nés contemplent encore les merveilles d'un monde +inconnu. Comme un oiseau privé soudain de sa liberté meurt faute de +pouvoir oublier le buisson natal, combien de _babies_ succombent l'œil +fixé sur cette patrie perdue qu'ils regrettent sans doute, jusqu'à +l'heure où le sourire maternel les éblouit de son rayon! Gaston, grâce à +sa tante, triompha de l'épreuve, se tourna vaillamment vers la vie, et +commença à suivre la marche de la lumière, dès qu'on déplaçait une lampe +ou une bougie. Catherine, émerveillée, raconta partout ce prodige, et +Mademoiselle sentit se réveiller en elle l'orgueil héréditaire en +songeant que ce petit être si intelligent était un La Taillade. +Françoise déclarait en vain que tous les _fieux_ de cet âge en font +autant, Mademoiselle n'en voulait rien croire. Ce n'est pas que la +nourrice n'eût aussi l'orgueil de son poupon; mais elle le plaçait dans +le poids qu'il pouvait avoir, et offrait sans cesse de gager qu'avant +six mois il serait plus lourd que l'enfant si vanté de la Claude. + +Que faisons-nous de nos grâces en grandissant? Au dire des +mères,--personnes généralement bien informées,--il n'existe pas de +bambin au-dessous de dix ans qui ne soit un prodige à plusieurs points +de vue. Beauté, esprit, mémoire, raison, ils ont tout, ces lutins roses, +ces monstres toujours trop vifs, trop ardents, trop grands pour leur +âge. + +«Il est extraordinaire, madame; songez qu'il n'aura six ans que la +semaine prochaine. + +--Et ma fille, elle surprend tous ceux qui l'entendent; son père n'en +revient pas. + +--L'autre jour, M. Martinet avouait n'avoir jamais vu le pareil de +Jules, et vous le connaissez M. Martinet,--un homme sérieux. + +--Croiriez-vous que Laure, qui sait à peine lire, met l'orthographe, +c'est-à-dire qu'elle m'épouvante.» + +Réjouissons-nous; la génération qui va nous succéder sera composée +d'êtres beaux, supérieurs, idéals. Mais, hélas! n'est-ce pas un leurre? +n'avons-nous pas tous été charmants lorsque nous étions petits, et ces +bonshommes qui passent là, devant nous, bêtes, laids, méchants, vicieux, +hargneux, jaloux, tarés, blasés, n'auraient-ils pas été aussi des +prodiges? N'approfondissons pas; les grâces divines de l'enfance ne +peuvent se nier, elles séduisent jusqu'aux indifférents, et Gaston en +montrait chaque jour une nouvelle. A quatre mois, il tendait ses bras +vers Mademoiselle ou vers Catherine aussitôt qu'il les apercevait, et +les comblait ainsi d'une joie ineffable. Elle méritait bien cette +gentillesse, car jamais véritable mère ne témoigna plus d'affection à un +enfant. Mademoiselle, dans son abnégation, demeurait immobile des heures +entières, de crainte d'éveiller le poupon endormi sur ses genoux. Elle +oubliait alors le passé pour ne songer qu'à l'avenir, et Dieu sait les +rêves d'or que son imagination faisait planer au-dessus de la tête de +son neveu! + +Gaston grandit sans autre accident que la rougeole. Il apprit à lire de +bonne heure, dans le livre de messe de sa tante, excité par les images +dont il voulait déchiffrer les légendes. Il était d'une bonne santé, +vif, nerveux, intelligent, et gâté à l'excès. Ses traits fins, ses yeux +bleus, ses cheveux bouclés, rappelaient sa mère à ceux qui l'avaient +connue enfant. Le docteur blâmait souvent la condescendance de +Mademoiselle pour le bambin, dont il craignait qu'on n'altérât +l'excellent naturel. L'enfant se plaçait entre ses genoux pour l'écouter +sermonner; puis, comme péroraison, l'amenait à confectionner des bateaux +en papier, art dans lequel son parrain déclarait lui-même avec +complaisance n'avoir jamais connu de rival. + +La vieille horloge, qui avait sonné à la fois l'heure de la naissance du +petit garçon et celle de la mort de sa mère, exerçait sur lui une +singulière fascination. Françoise, pour apaiser les colères de l'enfant, +l'amenait près de l'espèce de cercueil au fond duquel le balancier se +démenait avec un entrain diabolique. Aussitôt qu'il put marcher, Gaston +se dirigea de lui-même vers la salle à manger; il s'arrêtait sur le +seuil, et, la bouche entr'ouverte, regardait les aiguilles courir sur +les chiffres noirs. Quelquefois la tempête produite par la sonnerie se +déchaînait à l'improviste, et alors il fuyait éperdu. L'âge le rendit +plus brave; peu à peu il osa affronter le vacarme qui précédait +l'annonce de l'heure, et le tic-tac du balancier devint sa musique de +prédilection. + +Un jour, Mademoiselle reçut une lettre de M. de La Taillade, qui vivait +heureux à Paris et demandait de l'argent. Il annonçait en outre son +prochain mariage avec Mme veuve Blanche Taupin, propriétaire de +l'établissement du _Cœur-Enflammé_, et offrait à sa sœur de lui amener +sa nouvelle épouse. Le soudard oubliait de s'informer de son fils, oubli +qui n'affligea personne. + +Oh! le temps, il nous échappe, il fuit, il n'est plus! Nous marchons en +avant, dépensant les heures qui s'amoncellent derrière nous. Tout à coup +un souvenir nous traverse l'esprit, nous faisons volte-face: comme +l'horizon a changé! On croyait que c'était hier, et c'était il y a dix +ans. On devient pensif devant ce passé qui a été nous, qui est mort et +qui ne reviendra plus. On doute, on croit se tromper, on regarde autour +de soi. Les enfants sont devenus des hommes, les hommes des vieillards; +les vieillards, où sont-ils? D'autres êtres qui n'existaient pas hier +les remplacent aujourd'hui. Quoi! c'était il y a dix ans! On se tâte, on +s'examine, l'œil est moins sûr, les cheveux sont moins épais, les lèvres +moins rouges, et ces plis qui sillonnent le front, quelle main les a +formés? On montait, voilà qu'on descend, et l'on n'y songeait pas. Que +d'angoisses, que de joies, que de douleurs, que d'espérances enfouies +dans cette ombre qui est une moitié de notre vie! Ah! pourquoi s'être +retourné? Et pourtant, on s'attarde à contempler ces ténèbres d'où la +mémoire fait jaillir maintes étincelles, dont la plus brillante, par un +phénomène singulier, n'est pas toujours celle des jours heureux. + +Mademoiselle se livrait à ces réflexions alors que Gaston accomplissait +sa septième année. «Déjà!» disait-elle; elle n'y pouvait croire et +secouait la tête avec mélancolie. A cette époque, sur les instances du +docteur, le petit garçon fut placé sous la surveillance d'une brave et +honnête dame qui, en même temps que la civilité puérile et honnête, +enseignait aux principaux enfants de la ville à distinguer un substantif +d'un adverbe. Le jour où il fut conduit pour la première fois à l'école +resta gravé dans l'esprit de Gaston. Dès la veille, il vit pleurer sa +tante, qui ne se décidait qu'à contre-cœur à se séparer de lui, même +pour quelques heures. Catherine, silencieuse, embrassait à chaque +instant son favori, qui alla se coucher assez inquiet, se demandant si +l'école où son parrain voulait le mener n'était pas en réalité un antre +d'ogre. Le matin arrivé, deux heures se perdirent en pourparlers; enfin +on se mit en route. Le soir, Gaston rentra enchanté: il avait jeté les +fondements de plusieurs amitiés et négocié l'échange d'une toupie contre +cinq billes, dont une de marbre. + +Quelques mois plus tard, le docteur, en diplomate habile, prononça le +mot collége. Mademoiselle, qui s'effrayait de voir Gaston grandir, +imposait alors silence à son vieil ami. + +«Il faut s'accoutumer à regarder l'avenir en face, disait celui-ci, +c'est pour eux, non pour soi, qu'on élève les enfants, et nous +l'oublions trop dans notre beau pays de France. Lorsque la société, +grâce au progrès... + +--Le progrès sera la suppression de vos affreux colléges. + +--Ou du moins la suppression des méthodes vicieuses qu'on y suit par +routine, reprenait le docteur. Le progrès...» + +Et une fois sur ce thème, je ne sais qui eût pu l'arrêter. La belle âme +que celle du docteur Fontaine! Les hommes devenaient bons, sages, dignes +et libres dans ses utopies; la veuve était protégée, l'enfance +instruite, et les jeunes gens, robustes et sains, épousaient vaillamment +les jeunes filles sans dot. Comme sa vieille jument jaune avait raison +de hennir lorsqu'elle passait, selon sa fantaisie, d'un bord à l'autre +de la route, portant son maître toujours absorbé dans la recherche des +nouvelles perfections dont il voulait doter le monde futur! Les bêtes ne +le sont pas tant qu'on pense, et si la jument hennissait, c'était sans +doute par orgueil de sentir sur son dos ce fardeau aussi rare sur une +selle que partout ailleurs: un homme de bien. + +Heureux, content, choyé, Gaston atteignit sa huitième année. A cette +date, on vit souvent Mademoiselle en conférence avec son notaire. Le +soir, elle s'oubliait pensive près du lit de son neveu, qu'elle +embrassait de temps à autre, tout en prenant garde de ne pas l'éveiller. + +«Chère tante, dit-il une nuit qu'elle le croyait endormi, pourquoi +pleures-tu? + +--Je songe à ton avenir, répondit Mademoiselle, qui souleva l'enfant +pour le presser contre son cœur. + +--Vas-tu donc m'envoyer au collége, ainsi que le demande mon parrain? + +--Pas encore; mais il faudra nous y résoudre; tu n'es pas riche et tu +dois apprendre à travailler. + +--Je veux bien travailler; ce que je ne veux pas, c'est te quitter. Tu +es riche, toi! + +--Hélas! non, cher petit, murmura Mademoiselle, dont les larmes +recommencèrent à couler. + +--Et c'est pour cela que tu pleures? Ris donc, va! lorsque je serai +grand, je saurai bien gagner de l'argent pour toi et pour Catherine.» + +Et, prenant la main de Mademoiselle entre les siennes, l'enfant se +rendormit. + +Catherine, sans connaître le docteur Pangloss, était presque de son +avis. Que lui manquait-il? la maison était assez vaste pour occuper son +activité, et, après Mademoiselle, Gaston ne chérissait personne autant +que la vieille servante. L'été, elle conduisait son favori chez +Françoise, à Maulette, où Petit-Pierre, gars de la plus belle venue, +s'évertuait à compléter l'éducation de son frère de lait. Il +l'entraînait au grenier, parmi les bottes de foin; à l'étable, où +Jeannette, tout en ruminant, contemplait d'un air pensif les deux amis. +Puis on visitait le poulailler pour chercher des œufs, et enfin on +revenait dans l'enclos pour grimper aux arbres. Le docteur approuvait +ces exercices hygiéniques. Parfois, les jours de vacances, il prenait +son filleul en croupe et lui exposait, entre deux visites, quelques-unes +de ses théories sur les sociétés de l'avenir. + +«Il y a donc des gens méchants? demanda un jour Gaston. + +--Non, répondit le docteur, il n'y a que des ignorants qu'il faut +plaindre; le mal, sur la terre, vient de l'ignorance. + +--Catherine ne sait pas lire, mon parrain, et tout le monde la trouve +bonne.» + +Le docteur sourit et pinça le bout de l'oreille de l'enfant. + +«Tu me comprendras plus tard», dit-il. + +Ces jours d'excursion, Mademoiselle se rendait au-devant de son ami et +de son neveu, vers l'heure présumée de leur retour. Gaston était le +premier à l'apercevoir, tantôt assise au bord d'un fossé, tantôt +cheminant sur la route, un livre à la main, abritée sous une vaste +ombrelle. Si le docteur eût alors écouté son compagnon, la vieille +jument aurait pris le galop pour rejoindre plus vite la chère +promeneuse. Quelquefois Gaston, impatienté de la lente allure de la +bête, se laissait glisser à terre et s'élançait pour tomber hors +d'haleine entre les bras de Mademoiselle, qui le grondait de sa course +folle, tout en l'embrassant. Le docteur arrivait à son tour, et les +trois amis regagnaient la ville, salués par les piétons et les +cavaliers. On faisait halte pour voir le soleil disparaître derrière les +murailles de l'ancien château et embraser ses créneaux de lueurs rouges. + +«Le progrès...» commençait le docteur. + +Mais il était bientôt interrompu par une consultation en plein air. Du +fond d'une charrette dont une fermière coiffée d'un grand bonnet, à la +jupe rayée, au fichu croisé, guidait la haridelle, sortaient cinq ou six +gars perdus dans leurs cols de chemise. Dociles aux ordres de la +matrone, l'un montrait sa langue, l'autre un genou endommagé par une +chute, un troisième une blessure honorablement acquise dans une lutte +avec un de ses pareils. Gaston, parti en avant, cueillait des +pâquerettes et des boutons d'or, regardait les cousins diaphanes danser +sur l'eau des fossés, les bourdons s'enfuir effarés, les pies sautiller +dans les prés humides. Le ciel s'incendiait vers le couchant, on +entendait mugir, au fond des chemins creux, les bestiaux qui regagnaient +l'étable et que gourmandait une voix d'enfant. De la masse sombre des +taillis, bordés de tanaisie aux fleurons d'or, de mûriers sauvages et de +fines bruyères, sortaient, comme des apparitions fantastiques, de +vieilles femmes courbées sous un fardeau de bois mort. Un paysan, assis +sur un cheval de labour, traînait une herse aux dents polies, et la +mèche bruyante de son fouet décapitait au passage une grappe de gaillet +ou la tige cotonneuse d'un bouillon-blanc. La nuit venait, lente, +paisible, majestueuse, rétrécissant peu à peu l'horizon. Les grillons +faisaient bruire l'air imprégné de senteurs balsamiques; de légères +vapeurs montaient du sol, s'irisant sous un dernier rayon; on eût dit +qu'une main invisible agitait une de ces étoffes chatoyantes dont l'œil +veut en vain préciser la couleur. La nature, comme recueillie, apaisait +ses voix tumultueuses, et le grand silence des solitudes semblait +descendre avec l'ombre sur la plaine déserte. Mais bientôt le cri +moqueur d'un coucou s'élevait du fond d'un bois, et les grenouilles +préludaient au loin à leur monotone concert. Une cloche d'église tintait +à l'improviste; la brise emportait les notes vibrantes et les semait sur +la vallée. A ce signal, des chauves-souris échappées de la vieille tour +commençaient leur chasse nocturne; des vers luisants allumaient leurs +fanaux dans l'herbe; les trembles frémissaient. Toujours ému par la +grandeur et l'harmonie solennelle de ces couchers du soleil, le docteur +s'arrêtait, l'âme rêveuse, l'oreille charmée, l'œil fixé sur le ciel où +brillaient les étoiles, et secouait sa tête grise en murmurant: «Spinoza +s'est trompé: il y a un Dieu.» + +Peu à peu on pénétrait dans la grande rue où Mademoiselle et son +compagnon suffisaient à peine à répondre aux bonsoirs qui les +accueillaient. Bientôt on apercevait Catherine, installée sur le seuil +de la maison, inquiète, comme toujours, de l'absence de sa maîtresse. Le +plus souvent, le docteur prenait place à table, et, à l'heure du café, +Dieu sait si le monde était réformé et l'humanité heureuse! + +«Tu verras tout cela, toi, disait-il en caressant la joue de son +filleul, qui luttait contre le sommeil; le progrès...» + +A ce mot, Gaston fermait les yeux, croyant les ouvrir, et se trouvait +transporté sur la place du marché. L'église, la vieille tour, les deux +écussons du notaire et l'énorme rasoir qui servait d'enseigne au +coutelier lui apparaissaient noyés dans une lumière éblouissante. Cinq +ou six soleils brillaient dans le ciel, et les passants, par la mise et +les traits, ressemblaient à Mademoiselle, à Catherine ou au docteur. +C'est ainsi que l'enfant voyait en rêve le monde perfectionné de son +parrain; aux hommes devenus bons, il ne pouvait prêter une autre forme +que celle des êtres dévoués qui ne savaient que lui sourire depuis qu'il +était né. + +Un soir de l'automne de 1842, un vent furieux, âpre, glacial, ébranlait +les maisons de Houdan et présageait le retour de l'hiver. Neuf heures +sonnaient; Catherine tricotait près de Mademoiselle; Gaston, établi sur +une chaise, lisait à haute voix un conte de Berquin. Le petit garçon +interrompait parfois sa lecture pour écouter la bise siffler dans la +cheminée ou le bruit de la girouette, qui représentait un chasseur +visant un gibier imaginaire. Catherine levait alors les yeux, mais sa +maîtresse, perdue dans une rêverie, semblait ne pas s'apercevoir de +l'interruption. C'est que, l'âme émue, elle prêtait l'oreille aux +plaintes désespérées de la rafale, qui tantôt murmurait avec une voix +plaintive et tantôt rugissait comme irritée. + +«Catherine, dit Gaston à voix basse en posant son livre sur les genoux +de la vieille bonne, qui est le plus fort, le vent ou les arbres? + +--Le vent, monsieur Gaston, car il déracine jusqu'aux chênes. + +--Comment peut-il être aussi fort, puisqu'on ne le voit pas? + +--On ne voit pas Dieu qui pourtant est plus fort que le vent, dit +Catherine en introduisant une de ses longues aiguilles sous sa coiffe.» + +L'enfant allait reprendre sa lecture; mais il releva de nouveau la tête: + +«Pourquoi le vent fait-il semblant de rire et de pleurer? demanda-t-il; +écoute... + +--Il pleure lorsqu'il passe sur le cimetière, répondit la Normande, qui +se signa. + +--Et pourquoi rit-il?» + +En ce moment, le marteau de la porte retentit. + +Mademoiselle tressaillit; ses yeux inquiets interrogèrent ceux de +Catherine, qui restait bouche béante. + +«On dirait...», murmura-t-elle sans pouvoir achever. + +Le marteau résonna de nouveau; la servante s'élança: il y eut un grand +bruit de voix, puis Catherine reparut précédant M. Alexis de La Taillade +et son épouse, la propriétaire du _Cœur-Enflammé_. + + + + +III + +LA PROPRIÉTAIRE DU CŒUR-ENFLAMMÉ. + + +A la vue de son frère, Mademoiselle se rapprocha de Gaston; ses lèvres +pâlirent, ses yeux se remplirent de larmes, et son bras droit s'étendit +vers la tête bouclée de l'enfant, comme pour le protéger. Le soudard +n'avait guère changé depuis son départ. Sa face niaise, bouffie, +rugueuse, marbrée de plaques rouges, apparaissait au-dessus d'un col +noir éraillé. Il était vêtu d'un pantalon de drap clair et d'une de ces +longues redingotes dites _à la propriétaire_, dont les Allemands +perpétuent la mode à Paris. D'une main, il tenait gauchement un chapeau +gris, de l'autre la fameuse pipe noire dans le fourneau de laquelle +plongeait un de ses doigts. Il salua militairement et demeura immobile, +tandis que sa femme s'avançait de quelques pas. + +«C'est ton môme? s'écria-t-elle en désignant Gaston, il est gentil.» + +La nouvelle marquise de La Taillade, qui pouvait avoir une quarantaine +d'années, en représentait au moins cinquante. C'était une grande femme +sèche, anguleuse, à la peau jaune, aux yeux de fouine, et dont une dent +malvenue entr'ouvrait les lèvres minces. Coiffée d'un de ces bonnets de +laine si fort à la mode vers 1840, elle portait, suspendu au bras +gauche, l'indispensable cabas d'alors. Drapée dans un châle de laine, +étranglée dans une robe d'indienne, chaussée de socques qui la +grandissaient encore, elle n'avait rien d'avenant, en dépit du sourire +qu'elle ébauchait à l'adresse de sa belle-sœur. En somme, le noble +couple, dont l'écusson portait une fleur de lis, ressemblait, à s'y +méprendre, à ces chanteurs ambulants dont le type primitif a disparu +comme les socques, les bonnets de laine et les cabas. + +Tout en continuant la grimace qui lui servait de sourire, Mme de La +Taillade se pencha vers Gaston. L'enfant recula et se tapit derrière sa +tante, toujours immobile. Mademoiselle sentait son cœur bondir et ne +pouvait parler. Elle contemplait son étrange belle-sœur avec une +surprise douloureuse, et les deux larmes suspendues à ses cils coulèrent +enfin. Devenue écarlate à cette vue, Catherine retroussa ses manches, +frotta avec énergie ses bras nus, fit craquer ses doigts, tandis que son +regard se promenait de M. de La Taillade à sa femme, puis s'arrêtait sur +une énorme paire de pincettes qui reluisait au coin de la cheminée. La +brave fille se demandait sans doute si l'heure n'était pas venue de +sauver à la fois Mademoiselle et Gaston en assommant d'un seul coup les +deux intrus. + +Mme de La Taillade s'était avancée d'un pas, ses prunelles, dures et +luisantes comme celles des animaux carnassiers, se fixèrent sur la sœur +de son mari, qui peu à peu reprenait son sang-froid. + +«Embrassez votre père, Gaston, dit Mademoiselle, dont la voix tremblante +trahissait l'émotion intérieure.» + +L'enfant leva vers sa tante ses grands yeux limpides et se dirigea avec +lenteur vers celui qu'on lui ordonnait d'embrasser. + +«Bonsoir, monsieur», dit-il en présentant son front. + +Le soudard, un moment embarrassé, plaça son chapeau et sa pipe sur le +marbre de la cheminée, considéra un instant son fils et lui prit la tête +entre ses deux grosses mains. + +«Une, deux..., hope-là, mon luron! s'écria-t-il en le soulevant de +terre.» + +Gaston ainsi suspendu devint pâle. + +«Vous me faites mal», murmura-t-il. + +M. de La Taillade, interdit du peu de succès de sa gentillesse, le +laissa retomber. + +«Et moi, mon mignon, ne m'embrasses-tu pas? dit Mme de La Taillade, qui +tenta de saisir l'enfant au passage.» + +Comme un oiseau qui fuit la griffe d'un chat, Gaston se jeta dans la +jupe de Catherine. + +«Petit grincheux, ne sais-tu pas que je suis ta maman? + +--Ma mère est au ciel, répondit Gaston aussitôt qu'il se vît hors +d'atteinte. + +--Mais c'est moi qui la remplace», reprit la grande femme. + +L'enfant secoua sa jolie tête bouclée et se pressa plus fort contre +Catherine qui, sur un signe de Mademoiselle, disparut avec son favori. + +Il y eut un moment de silence. Mme de La Taillade ne cessait de regarder +sa belle-sœur; Alexis soufflait dans le tuyau de sa pipe qui crépitait; +Mademoiselle, debout, chiffonnait la collerette qu'elle raccommodait +quelques minutes auparavant. + +«Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, ma chère sœur», dit enfin +l'horrible femme d'un ton ironique. + +Les joues de Mademoiselle s'empourprèrent, elle courba la tête comme +pour éviter le choc d'un projectile et fit un pas vers son frère. + +«Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui me vaut votre visite?» + +Le soudard, embarrassé, souffla plus fort dans sa pipe, ferma un œil, +caressa son épaisse moustache, fit un mouvement d'épaules comme pour +remonter le sac qu'il avait si longtemps porté, et regarda sa femme d'un +air piteux. + +«Nous venons chercher le petit, dit celle-ci de sa voix aigre; Alexis ne +peut plus vivre sans lui. + +--Cette menace de vos dernières lettres est donc sérieuse? s'écria +Mademoiselle. + +--Une menace! reprit Mme de La Taillade, dont la dent malencontreuse +saillit comme celle d'un dogue, n'est-il pas naturel qu'un enfant vive +auprès de son père? Un chérubin, c'est ce qui manque à notre ménage pour +qu'il soit parfait. Pas vrai, Alexis?» + +Mademoiselle ne regarda même pas sa belle-sœur; elle se rapprocha de son +frère, dont les yeux ternes clignotaient, et qui continuait à remonter +son sac. + +«Sur mon honneur, dit-elle, tout l'argent dont je pouvais disposer vous +a été remis, y compris la part qui revenait à votre fils sur la dot de +sa mère. Au nom de la pauvre morte, monsieur, ne me causez pas cette +affreuse douleur de m'enlever Gaston. + +--Là, là, ma chère belle-sœur, s'écria Mme de La Taillade, +n'attendrissez pas Alexis; il pleure facilement, ce pauvre chéri, +surtout lorsqu'on lui parle de la défunte. Ordonnez qu'on lui serve une +goutte de quelque chose, afin qu'il nous laisse en repos, et traitons +ensemble cette petite affaire. Je suis un agneau, moi; nous nous +entendrons.» + +Le regard de Mademoiselle se détourna d'Alexis, qui balançait sa tête +comme celle d'un magot chinois, pour se reporter sur l'agneau dont la +mise, le type, les gestes, le son de voix étaient bien faits pour +surprendre une provinciale élevée par une chanoinesse. Certes, +Mademoiselle n'avait jamais soupçonné son frère d'avoir contracté une +alliance qui ne fût pas une mésalliance, mais elle se demandait à quelle +branche de la famille humaine pouvait appartenir cette créature roide, +sèche, vulgaire, et quel charme invisible avait pu amener Alexis à lui +donner son nom. Bien que Mademoiselle, autant par esprit que par +religion, fût exempte de préjugés, elle sentait une répugnance profonde +à débattre avec cette inconnue ce qu'elle considérait comme le but +capital de sa vie,--l'avenir et le bonheur de Gaston. Elle surmonta +cependant sa répulsion. + +«Je veux croire à votre bonté, dit-elle en regardant bien en face Mme de +La Taillade; mais, je vous en prie, rassurez-moi d'abord sur les +intentions de mon frère au sujet de son fils.» + +Blanchote, ainsi que la nommait Alexis, était loin d'être timide; une +flamme intérieure éclaira ses prunelles qui, cependant, ne purent +soutenir le regard loyal de Mademoiselle. Elle se retourna brusquement +vers son mari. + +«Hein, chéri, l'aime-t-elle! Bourre donc ta pipe, tu nous agaces à +souffler comme ça dans le tuyau.» + +Puis elle entr'ouvrit son cabas, fouilla dans la poche de sa robe et +finit par se frotter les yeux du revers de sa main. + +«Pauvre chérubin, continua-t-elle enfin, n'était son éducation dont il +faut s'occuper, Alexis n'aurait jamais songé à vous le reprendre. J'ai +voulu le raisonner; bast! vous devez le connaître, il n'est pas facile +de le faire démordre d'une idée. «Ça me crève l'âme pour ma sœur, +répète-t-il; mais la jeunesse doit s'instruire. Il ne sort pas de là!» + +Mademoiselle ne put dissimuler un geste de dégoût; elle n'était pas dupe +de cette feinte bonhomie, et l'hypocrisie lui était odieuse. Elle se +rapprocha de nouveau de l'ex-sergent, qui, n'osant plus souffler dans sa +pipe, tassait son mouchoir au fond de son chapeau et remontait son sac. + +«Vous voulez de l'argent, lui dit-elle, et je n'en possède plus. J'ai +élevé votre fils sans songer à me mettre en garde contre vos exigences, +sans songer qu'un jour vous chercheriez à me l'enlever. Voyons, +monsieur, tout sentiment humain ne peut être mort en vous. Emmener +Gaston, c'est le livrer à la misère, c'est le plonger de gaieté de cœur +dans le bourbier où vos vices vous condamnent à vivre. Ayez pitié de sa +jeunesse, si vous n'avez pitié de moi. Il partagera mon pain jusqu'à +l'heure de ma mort, il saura porter le nom de nos ancêtres, et je vous +jure de lui apprendre à vous respecter.» + +Alexis avait reculé de quelques pas; Blanchote vint à son secours. + +«Vous y voyez clair, dit-elle, j'aime mieux ça que de chercher midi à +quatorze heures. Il dépend de vous de le conserver ce mioche, auquel +vous paraissez tenir comme à vos yeux. Prêtez-nous deux mille francs, +qui me serviront à m'établir de nouveau, car votre amour de frère a bu +jusqu'au comptoir du _Cœur-Enflammé_. Mais il est dompté; je vous +réponds de lui, il ne boira désormais que ce qu'il aura gagné, dût-il +tirer la langue d'une aune. + +--Je n'ai plus d'argent, répondit Mademoiselle d'un ton navré. + +--Allons donc, deux mille balles? vous en avez envoyé plus de dix à +votre frère pour son absinthe? Puis, c'est cossu, chez vous, sans vous +offenser; ça sent le pain sur la planche. Voilà des meubles et des +tapisseries qui se vendraient cher à Paris, je m'y connais. D'ailleurs, +vous pouvez emprunter sur la bicoque, je sais qu'elle est à vous.» + +Mademoiselle secoua tristement la tête; depuis plus d'un an, afin de +satisfaire aux exigences d'Alexis, elle avait hypothéqué la petite +maison qu'elle tenait de son tuteur. + +«Vous réfléchirez, reprit Mme de La Taillade, qui se drapa dans son +châle et dont les socques résonnèrent sur le parquet; nous ne +repartirons que demain soir, avec ou sans l'enfant, à votre choix. +Viens, chéri; ne vous dérangez pas; Alexis doit connaître les êtres.» + +En ce moment Catherine parut, rouge comme la crête d'un coq et armée +d'un balai, bien qu'il ne fût guère l'heure de se servir de cet +ustensile; Mademoiselle s'était laissé choir sur un fauteuil, elle se +redressa brusquement. + +«Catherine!» s'écria-t-elle d'une voix impérieuse. + +Il était temps; deux secondes de plus, et le balai, manié avec une +énergique maladresse, aurait heurté le dos de Blanchote et aplati le +chapeau d'Alexis. M. et Mme de La Taillade se retournèrent au cri poussé +par Mademoiselle, et, frappés sans doute de l'attitude de la robuste +Normande, jugèrent à propos de sortir à reculons, tout en murmurant +autre chose que des patenôtres. Catherine suivit pas à pas les deux +époux, balayant le parquet derrière eux avec une vigueur pleine de +sentiments contenus. + +La visite de M. de La Taillade, inattendue pour Catherine, n'était qu'un +événement trop prévu par Mademoiselle, qui, depuis six mois, vivait sous +la menace incessante de se voir enlever Gaston. Pour satisfaire aux +exigences, sans cesse renouvelées de son frère, elle avait dû vendre peu +à peu ses bijoux, hypothéquer sa maison et consacrer une partie de son +revenu à solder l'intérêt de cet emprunt. Insensiblement, la misère +s'approchait de l'hospitalière demeure autrefois si riante dans sa +médiocrité. Encore un pas, et le hideux spectre allait s'asseoir au +foyer glacé et mesurer le pain à ses hôtes. Effrayée, Mademoiselle +s'était enfin décidée à se confier au docteur Fontaine. Celui-ci se +plaignit avec amertume de n'avoir pas été consulté plus tôt. Il écrivit +sur l'heure à M. de La Taillade, lui signifiant qu'il ne devait plus +compter sur la faiblesse de sa sœur, réduite au strict nécessaire par +ses libéralités passées. Bien que sachant à qui il s'adressait, le brave +médecin ne put se défendre, au passage, d'invoquer l'humanité et le +progrès, ce soleil du monde futur. D'un autre côté, il rassura son amie +sur les suites possibles de cette brusque rupture, et lui démontra +qu'Alexis, paresseux et incapable de se suffire à lui-même, se garderait +bien de s'embarrasser de son fils. + +Mademoiselle, les deux mains étendues sur son visage, était retombée sur +son fauteuil. Elle releva la tête au bruit de la porte extérieure qui se +refermait avec fracas. Avait-elle rêvé? Non, hélas! elle allait perdre +Gaston, car ses ressources épuisées ne lui permettaient plus le moindre +sacrifice. Elle se repentit de n'avoir pas retenu son frère, de n'avoir +pas cherché à gagner le cœur de cette femme devant laquelle il semblait +trembler, et fondit soudain en larmes. + +«Bonté du ciel, ma chère maîtresse, s'écria Catherine qui venait de +reparaître, faut-il que je vous voie pleurer! Eux, emmener M. Gaston? +Ah! bien oui, ils ne sont pas de force, allez! Qu'elle y vienne donc, la +Parisienne, et je la coiffe de son cabas! + +--Ils veulent de l'argent, ma bonne Catherine, et je possède à peine ce +qui nous est indispensable pour vivre. + +--Ah, les voleurs! mais ça n'est pas du monde, ces gens-là! Attendez, +j'ai cinq cents francs, moi, je vais leur acheter M. Gaston... + +--Ils en exigent deux mille, ma pauvre Catherine.» + +La brave servante demeura interdite. Pour son esprit naïf, deux mille +francs représentaient une de ces sommes fabuleuses dont on parle, mais +qu'un souverain seul peut réunir. + +«Il faut prévenir le maire, s'écria-t-elle enfin. + +--Le maire est impuissant, répliqua Mademoiselle, mon frère a le code +pour lui.» + +Pour le coup, Catherine cessa de comprendre. Le code, quel était ce +personnage plus puissant que M. le maire, et assez injuste pour donner +raison à l'ex-sergent contre Mademoiselle? Mais non, la douleur égarait +sa maîtresse, et le code, si hardi qu'on le supposât, ne pourrait +commettre une énormité qui révolterait tous les honnêtes gens. Qui donc, +depuis sa naissance, soignait, entretenait, nourrissait Gaston, et qui +donc oserait soutenir qu'il n'était pas la propriété de Mademoiselle? +Catherine feignit pourtant de se rendre aux explications de sa +maîtresse, tout en se proposant d'éveiller au jour le docteur Fontaine. +Par malheur, en ce moment même, le docteur se mettait en selle pour se +rendre au château de Pontchartrain. + +L'heure avançait; il fallut avoir recours à la prière pour obtenir de +Catherine qu'elle allât se reposer, et pour lui arracher la promesse +formelle qu'elle accueillerait le lendemain M. et Mme de La Taillade +autrement qu'avec son balai. + +Demeurée seule, Mademoiselle s'établit près du lit de son neveu. +L'enfant dormait d'un sommeil paisible; ses boucles blondes inondaient +son oreiller; ses mains croisées soutenaient sa tête. Au dehors, le vent +continuait à souffler par rafales; la girouette grinçait, et vingt +autres girouettes, comme entraînées par l'exemple, pivotaient à leur +tour, changeant sans cesse le point de mire de leurs impassibles +chasseurs. L'âme pleine de pensées lugubres, Mademoiselle ne relevait le +front que lorsqu'un tourbillon accourait à l'improviste, secouait les +fenêtres avec rage, enveloppait la maison, essayait de l'ébranler, et +fuyait en sifflant comme un malfaiteur qui appelle à son aide des +compagnons invisibles. A ces furieux efforts succédait un silence +profond; on entendait alors la respiration de Gaston et le tic-tac de la +grande horloge qui comptait dans l'ombre les secondes de l'éternité. +Parfois un meuble craquait et faisait tressaillir Mademoiselle, qui +prêtait machinalement l'oreille. Ses larmes coulaient encore, et sous +son front endolori les idées se pressaient amères et confuses. Gaston +allait partir, être malheureux, et elle ne pouvait rien. Elle regardait +l'enfant d'un œil voilé, aussi brisée, aussi morne, aussi anéantie que +si elle l'eût contemplé mort entre les planches d'un cercueil. + +La première lueur du jour la surprit encore accoudée sur le lit de son +neveu. A force de penser, son cerveau ne lui présentait plus qu'une +image infidèle des choses, et sa raison, fatiguée de chercher une +solution introuvable, la demandait au monde surnaturel. Elle songeait +qu'à la dernière heure Dieu pourrait intervenir; puis, retombant dans la +réalité, elle rêvait de se rendre avec Catherine dans la tour de +l'ancien manoir, et de creuser la terre pour trouver les trésors que la +rumeur publique prétendait y avoir été enfouis. Parfois aussi elle +pressait son front entre ses mains comme pour en faire jaillir un moyen +de gagner en une semaine, en un jour, en une heure, un peu de cet or +devenu nécessaire pour assurer son bonheur. Hélas! Gaston avait comblé +tous les vides de ce cœur créé pour être celui d'une épouse, d'une mère, +et que l'indifférence des hommes avait meurtri sans le dessécher. + +A la vue du premier rayon qui vint s'implanter comme un javelot d'or +dans les rideaux de Gaston, Mademoiselle se leva, les membres engourdis. +Elle se rapprocha de la fenêtre et appuya sa tête en feu contre la vitre +glacée. Son regard erra dans le jardin. Des oiseaux se querellaient; on +les voyait sautiller entre les branches déjà nues des pommiers, tandis +que des merles parcouraient magistralement les plates-bandes. Au milieu +d'une allée, une petite charrette remplie de cailloux barrait le +passage: c'étaient les matériaux que Gaston transportait depuis deux +jours, afin d'édifier un château où il devait loger sa tante, Catherine +et le docteur. Mademoiselle poussa un soupir et ferma les yeux. +Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour regarder au loin, par-dessus les +haies, un champ immense qui commençait à jaunir. Le ciel, sans un seul +nuage, empruntait au soleil levant de splendides teintes orangées; le +sol jonché de feuilles rousses rappelait seul la tourmente de la nuit. +Mademoiselle s'enveloppa d'un châle, sortit sans bruit et se rendit au +cimetière. Un vieux fossoyeur achevait de creuser une tombe et +disparaissait à demi dans le trou béant. Il se redressa au bruit des pas +de la visiteuse matinale, qui, si légers qu'ils fussent, faisaient +crépiter les feuilles. Elle passa sans le voir. Le sourire qui avait +éclairé un instant la face du vieillard s'effaça. + +«Il y a du nouveau,» murmura-t-il en branlant la tête. + +Il trancha du revers de sa bêche deux ou trois vers qui se tordaient sur +la terre brune et reprit sa tâche funèbre, après avoir craché dans ses +mains calleuses. La cloche de l'église tinta; en cet instant, +Mademoiselle s'agenouillait sur la pierre qui, depuis dix ans, +recouvrait la dépouille de la mère de Gaston. + +Le soir du même jour, ménageant sa monture fatiguée, le docteur revenait +de Pontchartrain. Au moment d'abandonner la grand'route pour s'engager +sur un sentier, il entendit le bruit de la diligence de Brest cachée par +un taillis, et s'arrêta pour la voir passer. Elle arriva au galop +furieux de ses chevaux frais. Le docteur releva ses lunettes; sous +l'ombre de la bâche de cuir qui recouvrait l'impériale, il avait cru +reconnaître M. de La Taillade et Gaston. + +«Je suis fou,» pensa-t-il. + +Cependant son cœur battait, et il regardait fuir avec inquiétude le +lourd véhicule qui rebondissait sur les pavés, vacillant, de droite à +gauche, au milieu d'une poussière vermeille. Tout à coup le docteur +tourna bride, et tenta de faire galoper sa jument. Une heure plus tard, +il mettait pied à terre devant la demeure de sa vieille amie, et +s'élançait vers le salon. Mademoiselle, comme au lendemain du mariage de +celui qu'elle avait aimé, se débattait dans le délire de la fièvre entre +les bras de Catherine éplorée. + + + + +IV + +OU PEUT CONDUIRE L'AMOUR DU CANON. + + +En dehors de la probité la plus stricte, d'une propreté réglementaire et +de l'exactitude, l'esprit borné d'Alexis ne comprenait rien aux lois du +monde. Boire lui semblait le but de la vie, à tel point que le malheur, +lorsqu'il y songeait, lui apparaissait sous l'aspect d'un verre vide. +Dressé à l'obéissance passive, le soudard s'inclinait devant les ordres +de sa femme comme autrefois devant ceux de son lieutenant, heureux qu'on +voulût bien se charger de penser pour lui. Blanchote, par contre, ne +manquait ni d'initiative ni d'esprit. Orpheline à cinq ans, recueillie +par une vieille mendiante qui se fit d'elle un gagne-pain en la plaçant +dans une fabrique, la misérable créature ne se souvenait guère de son +enfance que comme d'une époque où on la battait et où elle avait +toujours faim. À quinze ans, elle s'amouracha d'un hideux vaurien, +travailla pour lui, et reçut force coups sous prétexte de jalousie. Son +homme, ainsi qu'elle appelait avec orgueil le bandit dont elle était +devenue l'esclave, fut un jour convaincu de vol avec effraction dans une +maison habitée et condamné aux travaux forcés. Blanche, enfermée dans +une maison de correction, en sortit au bout de deux ans plus corrompue +qu'elle n'y était entrée; sa laideur seule l'empêcha de vivre de son +corps. Pour manger maigrement, acquérir les haillons qui la couvraient, +et trouver chaque soir un abri, elle déploya plus de ruse, plus +d'énergie, plus d'invention, plus d'habileté qu'il n'en faut pour +devenir ministre d'État. Dans certaines couches inférieures de la +société, où manger est un problème qu'il faut résoudre chaque matin +d'une manière différente, un bon sentiment devient une faiblesse dont on +se garde mieux que d'un vice. Blanche fut méchante par nécessité autant +que par nature.--Le lion qui connaît sa force peut épargner une victime; +l'araignée qui vit de ruses ne pardonne jamais. + +A trente-cinq ans, après avoir exercé vingt métiers, Blanche réalisa un +des rêves de sa vie:--elle put s'établir. Elle se mit à la tête d'un +café borgne qu'elle acquit au prix de six cents francs, mobilier +compris. On buvait, on mangeait, on couchait au rabais dans +l'établissement du _Cœur-Enflammé_, où de complaisantes maritornes +attiraient les chalands. Alexis fut amené dans ce bouge par un ancien +soldat de sa compagnie. Sa dépense émerveilla la propriétaire, et le +soudard, choyé, dorloté, s'établit à demeure dans cet éden où chacun +obéissait à sa voix, où il trouvait toujours des amis pour trinquer. +Quatre années s'écoulèrent, et un matin, sans qu'il pût trop s'expliquer +comment, Alexis se rendit à la mairie de son arrondissement en compagnie +de son hôtesse, à laquelle il jura protection et fidélité.--Blanchote +croyait épouser non-seulement un marquis, mais un richard; aussi +voulut-elle se marier à l'église pour mieux serrer le nœud qui la +transformait en grande dame. + +«M'ame La Taillade,» comme la nommaient ses amies, acheta une commode, +une robe de soie, une chaîne d'or et quatre tableaux représentant la +douloureuse histoire d'Imogine et d'Alonzo. Une fois dans ses meubles, +pour employer son expression, elle donna carrière à ses goûts +artistiques en fréquentant l'Ambigu, les Funambules et les +Folies-Dramatiques. Elle se reposa de la direction du _Cœur-Enflammé_ +sur une de ses servantes qui entretenait un commissionnaire et +souhaitait de succéder à sa maîtresse. Au bout de dix-huit mois, les +deux époux étaient criblés de dettes, la soif permanente d'Alexis +croissait, et il ne recevait plus d'argent que de loin en loin. Ce fut +vers cette époque qu'il commença à se plaindre de sa sœur. + +«Elle a brisé ma carrière, disait-il, en m'obligeant à déposer mes +galons au moment où j'allais passer officier.» + +Blanchote, éclairée trop tard sur les ressources de son mari, comprit la +faute qu'elle avait commise en négligeant le misérable commerce qui, au +moins, lui donnait du pain. Elle pleura lorsqu'il lui fallut vendre sa +chaîne d'or, abandonner le _Cœur-Enflammé_ à sa servante et recommencer +à vivre au jour le jour. Un soir que le dîner faisait défaut, l'ancienne +maîtresse du forçat insinua doucement à Alexis qu'il serait bon de +réparer aux dépens du prochain les torts de la fortune. A sa grande +surprise, le soudard, toujours si impassible, bondit. Il prit un ton si +résolu pour menacer la mégère de la jeter par la fenêtre si jamais elle +renouvelait cette proposition, qu'elle se le tint pour dit et cacha +soigneusement ses propres méfaits. + +Durant deux années, le triste ménage vécut en partie des expédients de +Mme de La Taillade, dont le cabas semblait parfois une corne +d'abondance. Elle l'emportait vide et reparaissait le soir le front +plissé ou l'œil étincelant, selon la récolte. Du fond de l'étroit +panier, Alexis voyait surgir du pain, du bois, de la viande, de la +ferraille, des vêtements. Blanchote avait une chance miraculeuse: elle +ne pouvait mettre un pied dehors sans trouver sur sa route un marteau, +une culotte, une volaille, un chenet, un livre, ou des objets de mince +valeur qui, revendus plus tard en bloc, aidaient à ne pas mourir de +faim. Parfois une petite somme envoyée par Mademoiselle ramenait +momentanément le bien-être dans le galetas. On payait le propriétaire, +le boulanger, le marchand de vin; puis venait la curée qui suit tout +long jeûne, et l'on retombait vite dans cette incertitude du lendemain +qui est la vie d'une moitié du monde. + +Dans une de ses alternatives de richesse, M. de La Taillade se lia avec +un ancien dragon qui recrutait des blancs pour les bureaux de +remplacement militaire. La première qualité pour exercer ce mandat +consistait à boire sec, et, sous ce rapport, Alexis ne connaissait pas +de rival. Bientôt, grâce aux leçons de son nouvel ami, le soudard eut +une profession. Dès le matin, il parcourait les abords de la place de +Grève, rendez-vous ordinaire, à cette époque, des Alsaciens et des +Lorrains venus à Paris pour chercher fortune, et conduisait au cabaret +ceux que leur mine ou leur mise lui désignait comme à bout de +ressources. Là, Alexis provoquait leurs confidences, les grisait à demi, +leur vantait la cuisine des casernes, leur expliquait de quelle façon un +soldat patient peut devenir général, et appuyait sur les bonnes fortunes +que l'uniforme attire à ceux qui l'endossent. Une fois ses convives +ébranlés, il les entraînait chez un agent aux lunettes d'or, à la voix +magistrale, dont les piles d'écus neufs, rangées avec ostentation sur +une table chargée de paperasses, achevaient de griser les futurs +maréchaux. Les pauvres diables aliénaient leur liberté pour cinq cents +francs qui en rapportaient mille au monsieur en lunettes. Ce mode de +recrutement, encore en vigueur chez beaucoup de nations européennes, est +celui dont on se sert en Afrique pour embaucher les nègres destinés à +cultiver le coton,--tant il y a loin de la barbarie à la civilisation. + +M. de La Taillade devint de première force à ce métier de racoleur qui +convenait si bien à ses goûts simples. Peu à peu il tira même vanité de +ses succès, car il croyait travailler au bonheur de ses semblables en +leur ouvrant la carrière des armes. La prime qu'il touchait variait +entre quinze et trente francs, selon qu'il fournissait un fantassin ou +un cuirassier. Par malheur, Alexis se laissait souvent emporter par +l'enthousiasme. L'engagement signé, il ramenait ses victimes au cabaret, +buvait à leurs futures épaulettes et dépensait jusqu'au dernier sou de +la somme qu'ils venaient de lui rapporter. Blanchote, furieuse, songeait +avec amertume que si elle eût pu établir un débit de liqueurs rue +Jean-Pain-Mollet, théâtre ordinaire des exploits de son mari, la +consommation de ce dernier eût suffi pour l'enrichir. Ce fut à la suite +de ces réflexions que Mademoiselle reçut les missives menaçantes +auxquelles le docteur répondit une fois pour toutes. Mais Mme de La +Taillade avait de la persévérance et ne se décourageait pas pour une +rebuffade. Elle mûrit son plan, prépara ses batteries et profita d'une +bonne aubaine,--trois dragons embauchés d'un seul coup,--pour entraîner +Alexis à Houdan. + +On a vu la douleur, l'appréhension qui se peignirent sur le visage de +Mademoiselle à l'apparition subite de son frère. Il n'en fallut pas +davantage pour convaincre Blanchote qu'elle avait agi sagement, et qu'un +peu de fermeté lui vaudrait l'établissement dont elle rêvait déjà +l'enseigne. Une fois dans la rue, après avoir exhalé d'une manière aussi +brève qu'énergique son opinion sur Catherine et son insolent balayage, +elle saisit le bras d'Alexis, qui la guida vers le _Soleil-d'or_. + +«En dépit de cette pécore à qui je garde un chien de ma chienne, lui +dit-elle, nous aurons les pièces de cent sous, chéri. Pas de bêtises, +surtout; j'ai étudié le terrain; retiens ta langue pendant vingt-quatre +heures, et je te promets du kirsch pour le reste de tes jours. + +--Mais si ma sœur n'a plus d'argent? + +--Serin! Et la cahute, et les meubles, et les tapisseries? Ta sœur +vendra son bonnet plutôt que de nous donner le mioche; c'est jugé, va. + +--Pourtant, si elle refuse, nous ne pouvons nous charger du petit. + +--Ne canne pas d'avance, hein! j'ai mes idées sur cet enfant, sans +compter que la nuit porte conseil.» + +Ce soir-là, M. de La Taillade et Gaston s'endormirent seuls tranquilles. +Tandis que Mademoiselle se désespérait, que le docteur absent veillait +au chevet d'un malade, que Catherine rêvait pour le lendemain +l'apparition d'un gendarme terrassant le code, Blanchote achevait de +composer l'enseigne de son établissement futur. + +Jusqu'à trois heures de l'après-midi, Mademoiselle put croire que son +frère, renonçant au projet d'emmener Gaston, avait repris la route de +Paris. Mais le timbre de la vieille horloge vibrait encore lorsque le +pas de l'ex-sergent retentit. Il salua sa sœur, la remercia de ses +bontés passées, embrassa Gaston et lui glissa dans la main une pièce de +cinq francs. L'enfant ravi courut de sa tante à Catherine pour leur +montrer ce royal cadeau. L'arrivée de Mme de La Taillade calma soudain +sa joyeuse expansion. Avec son regard dur, sa dent saillante, son bonnet +de laine et son cabas, la mégère lui rappelait ces fées difformes qu'on +oublie toujours d'inviter au baptême des princes ou des princesses et +dont l'apparition présage un malheur. + +Blanchote fut humble et ne fit aucune allusion à son ultimatum de la +veille; elle souriait, de ce sourire grimaçant qui lui était +particulier, aux tapisseries, à Mademoiselle, à Catherine et au parquet. +Elle parla de son travail, de ses malheurs immérités, des vertus +d'Alexis, de la douce vie qu'elle menait en compagnie de cet époux de +son choix. Sa voix rauque prenait des inflexions mielleuses qui +irritaient sourdement Mademoiselle, trop perspicace pour ne pas voir +clair dans les mensonges débités par sa belle-sœur. Elle n'osait +l'interrompre cependant, tant elle redoutait l'orage qui allait décider +du sort de Gaston. Celui-ci, qui tournait et retournait sa pièce de cinq +francs, la laissait rouler à chaque instant, et le tintement sonore du +métal produisait une impression terrible sur les nerfs surexcités de +Mademoiselle. Ainsi qu'il arrive à tous les enfants, le trésor qu'il +possédait brûlait les doigts de Gaston, et il implorait tout bas +l'autorisation d'aller le troquer contre un canon de cuivre récemment +importé de Paris par l'épicier Hoddé. + +«Tout à l'heure, disait Mademoiselle. + +--Oh, ma tante! tout à l'heure il sera vendu.» + +La fine ouïe de Blanchote saisit au vol la prière du petit garçon. + +«Mène donc le gamin acheter le joujou qu'il désire, dit-elle en se +tournant vers Alexis; il faut au moins qu'il se souvienne de toi.» + +M. de La Taillade se leva, Gaston joyeux fit un pas vers lui en +regardant sa tante, dont le visage devint anxieux. + +«Je reste en gage, ma chère sœur, dit ironiquement Blanchote, dont la +dent parut s'allonger. Rassurez-vous, allez: Alexis n'est pas un ogre, +il ne mangera pas son fils. Ne reviens que dans une heure, ajouta-t-elle +en s'adressant à son mari, nous allons causer de choses sérieuses, ta +sœur et moi. + +Gaston, tout entier à son idée, s'empara de la main de son père et +l'entraîna vers l'antichambre. Là, il fut rejoint par Catherine, qui le +coiffa d'une petite casquette en drap bleu. La brave servante, ahurie, +ne savait si elle devait rester avec sa maîtresse ou accompagner Gaston: +des deux côtés, elle pressentait un danger. Un coup de sonnette mit fin +à son indécision.--Blanchote réclamait un verre d'eau. + +Dès qu'il se vit en possession du canon si ardemment convoité, Gaston +voulut le mettre à l'épreuve. Pour cela il fallait gagner la campagne; +le père et le fils débouchèrent donc sur la grande route, où chaque +soir, vers cinq heures, passait la diligence de Brest à Paris. Là, tout +en disposant le canon, on s'aperçut qu'on manquait de poudre. Alexis, +plus inventif que n'aurait osé l'espérer Blanchote, proposa d'aller en +acheter à Paris. Gaston battit des mains à cette idée. Voyager en +diligence, voir Paris, rapporter une grosse provision de poudre, cette +triple perspective était faite pour le séduire. Bientôt les minutes lui +parurent des siècles, et son regard interrogea, avec autant d'anxiété +que celui de M. de La Taillade, le détour de la route où devait +apparaître la diligence. Enfin le fouet du conducteur retentit; +l'attelage, contenu à grand'peine, s'arrêta au signal des voyageurs, et +Gaston n'était pas encore assis sur la banquette de l'impériale où son +père venait de le hisser, que les chevaux repartaient au galop. + +Alexis triomphant bourra sa pipe, remonta son sac à deux reprises, et +tomba dans sa somnolence accoutumée. Gaston, étourdi par le fracas de la +massive voiture, voyait avec surprise les pommiers qui bordaient le +chemin fuir en arrière. De la hauteur à laquelle il se trouvait, il +reconnaissait à peine les champs qui lui étaient le plus familiers. Les +fermes, les chaumières, les arbres, tout jusqu'à la grosse roche de +Gargantua dont Catherine racontait si bien l'histoire, lui apparaissait +comme transformé. En abaissant les yeux, il lui semblait voir les pavés +courir et se précipiter sous les pas des chevaux. Un vague sentiment de +crainte s'emparait peu à peu de l'esprit de Gaston, et ce n'était plus +de joie que son cœur battait. En proie au vertige, il eût voulu +descendre, fuir, crier; mais il n'osait ni parler ni bouger. Tout à coup +la vieille tour féodale se montra vers la gauche au-dessus d'un bouquet +de bois. L'enfant se pencha pour la voir, et des larmes coulèrent sur +ses joues. Il vainquit pourtant cette émotion, et leva ses beaux yeux +humides sur son père. + +«N'est-ce pas, monsieur, que nous reviendrons tout à l'heure? dit-il. + +--Oui, certes; tout à l'heure ou demain, répondit M. de La Taillade. +As-tu donc peur avec moi, mon luron? + +--Non; mais Catherine et ma tante pleureront si elles ne me voient pas +rentrer bientôt; je ne voudrais pas leur causer de chagrin. + +--Bah! elles sont prévenues. Joue avec ton canon.» + +La nuit venait rapidement, froide, sombre, sans étoiles. La bise +malicieuse tourbillonnait autour du pesant véhicule, puis s'engouffrait +soudain sous la capote et couvrait les voyageurs de poussière. Le cocher +faisait pétiller la mèche de son fouet au long manche, ou embouchait une +petite trompette dont les sons criards disaient aux rouliers de se +garer. Les chevaux, à l'approche du relais, redoublaient d'ardeur, et +Gaston se croyait emporté dans un de ces chars merveilleux qui, dans les +contes de sa vieille bonne, surgissent du sol sous la baguette d'une +fée. Des lumières apparurent dans la plaine, se voilant pour se montrer +de nouveau agrandies et multipliées. + +«Est-ce Paris? demanda Gaston. + +--Pas encore, répondit Alexis, qui sourit de la naïveté de son fils.» + +La diligence roula entre deux rangées de maisons pour s'arrêter devant +une immense porte cochère au-dessus de laquelle un cheval blanc se +cabrait sur un fond jaune. A travers les vitres d'une fenêtre, on +apercevait des charretiers enveloppés de limousines, pressés autour +d'une cheminée au centre de laquelle flambait un fagot. On parlait de +chemin de fer dans cette réunion, mais pour en rire avec ce ton +gouailleur qui fait de nous le peuple spirituel par excellence... à +notre dire, du moins. + +«Monsieur, dit Gaston à son père qui profitait de ce repos pour bourrer +sa pipe, je veux retourner à Houdan. + +--Sans avoir vu Paris? tu n'y songes pas. Et la poudre, et le canon? +Veux-tu boire quelque chose? + +--J'aime mieux retourner chez ma tante. + +--Il faut attendre à demain... + +--En finirez-vous! cria le conducteur aux palefreniers; nous sommes en +retard, sans que ça paraisse. + +--Patience, nous y voilà. Lâche tout, l'Enrhumé. En route!» + +Les chevaux frais bondirent, et la diligence, dont les lanternes +brillaient, reprit sa course vers Pontchartrain. + +Gaston, stupéfait de ce brusque départ, se rejeta en arrière et se mit à +sangloter au grand ébahissement d'Alexis. + +«Qu'a donc l'enfant, est-il malade? demanda le conducteur. + +--Il veut retourner à Houdan. + +--Alors passez-moi ce pleurnicheur, que je le fourre dans mon coffre.» + +Gaston fut sur le point d'appeler Catherine, mais il réfléchit vite +qu'elle ne pouvait l'entendre. Il se tapit alors dans son coin et pleura +sans bruit. + +«Prends ton canon, prends donc ton canon!» répétait sans cesse M. de La +Taillade. + +Il ne soupçonnait pas que le jouet, cause première de son chagrin, était +devenu odieux à l'enfant. Peu à peu la fatigue s'empara de Gaston; ses +yeux gonflés se fermèrent malgré lui, et, en dépit des rudes cahots qui +le secouaient, il s'endormit en songeant à sa tante qu'il se promettait +bien de ne plus quitter désormais. + +Il se réveilla transi, surpris de s'entendre appeler; c'était la voix de +son père qui l'engageait à se bien tenir et à prendre son canon. La +diligence s'était arrêtée de nouveau, il faisait noir; on ne voyait que +les chevaux éclairés par les lanternes dont la lueur formait autour +d'eux une grande tache blanche. + +«Dépêchons-nous, l'ancien,» criait le conducteur. + +Gaston se sentit suspendu dans le vide, puis il toucha terre, pouvant à +peine se soutenir sur ses jambes engourdies. + +«C'est bien à cinq heures du matin que passe la seconde diligence? +demanda Alexis. + +--Non, à six heures... Gare là! Hue, Polignac!» + +Le fouet claqua, les grelots s'agitèrent, et la lourde machine disparut +dans l'ombre. Gaston se frottait les yeux sans rien voir et pressait +machinalement le fameux canon contre sa poitrine. + +«Où est Paris? demanda-t-il. + +--Nous y serons demain. + +--Lorsqu'il fera jour, monsieur, vous me reconduirez chez ma tante, +n'est-ce pas? + +--Tu l'aimes donc bien, ta tante? + +--Oh oui, et Catherine aussi. + +--Et moi, ne m'aimes-tu pas? + +--Je vous aimerai si vous me reconduisez à Houdan.» + +Le soudard remonta son sac, prit son fils par la main et l'entraîna en +dehors de la route. Les yeux de Gaston s'accoutumaient à l'obscurité; +cependant il trébuchait à chaque pas. + +«As-tu donc peur, que tu trembles? lui demanda son père. + +--Non, monsieur, j'ai froid.» + +Alexis grommela quelques mots. Après avoir marché assez longtemps, il +s'arrêta tout à coup. Gaston se pressa contre lui, il entrevoyait en +avant un gigantesque fantôme monté sur un cheval blanc, c'était la +statue de du Guesclin qui borne la pièce d'eau des Suisses à Versailles. +M. de La Taillade fit asseoir l'enfant sur l'herbe, puis, le voyant +continuer à grelotter, se dépouilla de sa redingote pour l'en couvrir. + +«Couche-toi là et dors, lui dit-il, il n'est qu'une heure du matin.» + +Resté lui-même en bras de chemise, il se promena de long en large pour +combattre le froid. Parfois il s'éloignait assez pour disparaître dans +l'ombre. + +«Monsieur! cria Gaston avec angoisse. + +--Que veux-tu, petit? + +--Ne me laissez pas tout seul, murmura l'enfant d'une voix navrée, j'ai +peur maintenant.» + +Alexis se sentit ému; il revint s'asseoir près de son fils et lui prit +la main. + +«Voyons, dit-il, calme-toi, je suis là, et nous avons un canon.» + +L'enfant sourit tristement, poussa un gros soupir, puis ses yeux se +fermèrent. La lune s'était levée. M. de La Taillade contemplait ce +charmant visage pâli par la fatigue et cette petite main nerveuse +cramponnée à la sienne. + +«C'est une fille ce garçon-là, se dit-il.» + +Cependant, avec une patience qui l'eût fait bénir de Catherine, il ne +lâcha la main du petit que lorsqu'il le vit complètement endormi. Alors, +sans trop s'éloigner, il reprit sa promenade pour combattre la froidure +dont il souffrait à son tour. + +Les oiseaux chantaient lorsque Gaston ouvrit les yeux. Il demeura +stupéfait; devant lui s'étendait une nappe d'eau telle qu'il n'en avait +jamais vu, puis l'escalier dit des cent marches, et enfin le palais de +Versailles. Il se leva, courut vers son père qu'il apercevait au loin, +et se trouva avec terreur devant Mme de La Taillade, rendue plus hideuse +par des meurtrissures dont son visage était balafré. + +«Ce ne sont que des égratignures dont cette Catherine garde un +exemplaire, chéri, disait-elle. Tu sais que je ne reçois rien sans +rendre. + +--Tu as l'œil tout noir. + +--Bah! avec un peu de vigne vierge, il n'y paraîtra plus dans huit +jours. La gredine, comme une bête féroce, m'a prise à l'improviste.» + +Alexis remontait son sac. + +«Et ma sœur? demanda-t-il avec hésitation. + +--Dame, elle ne s'attendait guère au dénoûment. Elle s'est trouvée mal +lorsque je lui ai annoncé ton départ. C'est alors que ce dragon de fille +m'a sauté au visage. + +--Alors rien de fait? + +--Rien, je suis partie sans attendre, l'heure pressait. Mais nous tenons +le mioche; avant huit jours, tu boiras ton absinthe dans mon +établissement. + +Mme de La Taillade s'avança vers Gaston, qui recula. + +«N'aie donc pas peur, bijou, s'écria-t-elle, tu vaux deux mille francs +comme un liard et tu vas être soigné.» + +Ce fut à pied que le noble couple résolut de gagner Paris, afin +d'économiser les cinq francs que réclamait le cocher d'un coucou. A +moitié route, Blanchote s'étendit sur le revers d'un fossé pour dormir. +Gaston harassé, boiteux, éploré, couvert de poussière, traînait le canon +auquel son père en appelait sans cesse pour le consoler. En dépit des +remontrances de Blanchote qui prétendait en avoir vu bien d'autres, M. +de La Taillade eut pitié de l'enfant et le porta sur son dos à plusieurs +reprises. Vers six heures du soir, le trio passait sous l'arc de +triomphe de l'Étoile, puis franchissait la barrière. + +«Réjouis-toi, voici Paris, dit M. de La Taillade à son fils. + +Le pauvre petit releva la tête et son regard erra autour de lui. Il +n'aperçut que des monticules couverts d'un gazon maigre et poussiéreux, +de grands arbres dépouillés, des amas d'immondices que fouillaient des +chiens efflanqués. + +«Houdan est plus beau,» pensa-t-il. + +Et il retomba dans la torpeur douloureuse qui le paralysait de plus en +plus. C'était par un mouvement machinal qu'il mettait un pied devant +l'autre; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était anéanti. Dans +le lointain, sur le ciel gris où les nuages couraient violemment +chassés, se dressait un géant dont les bras tronqués se levaient comme +pour implorer: c'était Notre-Dame de Paris, la vieille basilique de +Maurice de Sully et de Jean de Chelle. + +Tout à coup, Gaston se sentit dans un lieu chaud et rempli de clartés. +Des femmes affairées, chargées d'assiettes, couraient autour de longues +tables où se pressaient des convives aux voix retentissantes et +impérieuses. Des lumières suspendues vacillaient; des personnages, +peints sur les murailles, semblaient tournoyer dans une ronde dont un +chanteur aviné marquait la mesure. Au milieu de cette confusion, +l'enfant crut apercevoir un bonnet pareil à ceux que portait Catherine; +il voulut se lever, appeler,--vains efforts: vaincu par la fatigue, il +posa la tête sur la table devant laquelle on venait de l'asseoir, et il +s'endormit. + + + + +V + +GASTON DÉCOUVRE PARIS. + + +A son grand ébahissement, Gaston se réveilla le lendemain dans une +chambre obscure, couché sur un matelas posé sur le plancher. Il se +redressa tout engourdi, frotta ses yeux avec énergie, et ne réussit qu'à +mieux voir quatre murailles, tapissées d'un papier jaunâtre, où de +grandes fleurs brunes se détachaient comme des caractères inconnus. Il +se leva, et put à peine se soutenir, tant ses pieds gonflés étaient +endoloris. Ce fut en boitant qu'il se dirigea vers la fenêtre aux vitres +grasses, ternes, poussiéreuses, que la lumière semblait traverser à +regret. Il trébucha contre un objet qui se trouva sur son passage, +reconnut le canon, cause de ses malheurs, et pleura en silence. + +Tout à coup la peur le prit dans cette pièce aux encoignures sombres, où +son regard noyé de larmes entrevoyait une cruche de grès, divers +ustensiles de cuisine et un monceau d'objets indescriptibles. Il songea +aux cachots dans lesquels, selon les récits de Catherine, les gendarmes +renfermaient les coupables, et il se crut en prison. Le pauvre petit se +rapprocha d'une porte qui lui faisait face, l'ouvrit tout tremblant, et +pénétra dans une chambre un peu moins obscure que celle qu'il venait +d'abandonner. Il retenait son haleine, inquiet de n'entendre aucun +bruit. Il se précipita vers une fenêtre ouverte, aperçut un coin du ciel +et respira longuement. Ce ciel qui, à Houdan, versait la lumière à +pleine croisée dans la petite maison de Mademoiselle, c'était comme un +ami qu'il retrouvait. + +Après une contemplation qui soulagea son cœur oppressé, Gaston regarda +au-dessous de lui. Il distingua une sorte de puits carré sur lequel +s'ouvraient cinq ou six croisées semblables à celle près de laquelle il +se tenait. Des tuyaux noirs rampaient le long des murs lézardés, +humides, que des araignées décoraient de toiles immenses. Çà et là, un +rideau crasseux, du linge étendu, ou un pot de fleurs où s'étiolait un +rosier. Un châssis glissa dans ses rainures inégales avec un son aigre, +et Gaston découvrit, assis devant une table basse encombrée d'outils, un +homme à la chevelure inculte, les manches de chemise retroussées +jusqu'aux coudes, puis un garçon d'une douzaine d'années. L'homme prit +un marteau et se mit à frapper à coups pressés sur une sorte d'enclume. +Il s'arrêta pour examiner l'objet que façonnait son élève,--un gros +soulier qu'il lui arracha des mains. L'homme parla d'une voix rude; il +grondait. L'apprenti, debout, écoutait et répondait avec crainte. Tout à +coup son maître le saisit par les cheveux, le secoua rudement, puis, +après l'avoir lâché, lui lança le soulier au visage. L'enfant poussa des +cris affreux, tandis que Gaston, pâle, effaré, se rejetait en arrière et +s'appuyait contre un grand lit, seul reste des splendeurs écroulées de +Blanchote. + +«Encore un morceau de cuir perdu! criait le cordonnier. + +--Assez, disait l'enfant; assez, ce n'est pas ma faute! + +--Ni la mienne non plus, propre à rien!» + +Gaston recula jusqu'à la chambre obscure pour ne plus entendre. Il ne se +rapprocha de son poste d'observation qu'au bout de quelques minutes. Le +marteau recommençait à battre; l'homme fumait une grosse pipe; +l'apprenti avait repris son travail, mais il passait à chaque instant la +main sur ses yeux encore pleins de larmes. + +«Si ce monsieur qui est mon papa allait me frapper ainsi,» pensa Gaston +avec terreur. + +Il tenta d'ouvrir une nouvelle porte, songeant à fuir, à regagner Houdan +à tout prix. Le pêne résistait, et l'enfant se déchirait les doigts en +vains efforts lorsqu'un pas lourd retentit, une clef pénétra dans la +serrure, et M. de La Taillade entra. + +Comme un coupable surpris en flagrant délit, Gaston avait reculé +jusqu'au mur; sa respiration haletante, ses yeux démesurément ouverts +révélaient la terreur à laquelle il était en proie. + +«Te voilà levé, luron, dit Alexis, incapable de rien remarquer; as-tu +joué avec ton canon? + +--Reconduisez-moi chez ma tante, monsieur, je vous en prie. + +--Encore ta chanson! Mais tu n'as pas vu Paris. Sois tranquille, tu y +retourneras chez ta tante; il est même probable qu'elle viendra te +chercher plus tôt que tu ne crois. Allons, viens m'embrasser.» + +Gaston s'avança en boitant. + +«Qu'as-tu donc, petit? tu marchais si droit hier! + +--Je suis fatigué, j'ai mal...» + +Alexis grommela quelques mots, prit l'enfant sur ses genoux, le +déchaussa et secoua la tête à la vue des ampoules qui lui couvraient les +pieds. + +«Une vraie peau de femme,» dit-il. + +Il se gratta le front, déposa Gaston sur la chaise et fureta dans tous +les coins. Il découvrit un chiffon qu'il enduisit de suif, l'appliqua +sur les plaies de son fils et le rechaussa. + +«Allons, essaye de marcher, maintenant.» + +L'enfant soulagé fit trois ou quatre pas sans trop boiter. + +«Qu'en dis-tu, hein? + +--Vous êtes bon, répondit Gaston, qui lui entoura le cou de ses petits +bras; mais je vous en prie, monsieur... + +--Halte-là! mon luron; je suis ton père, et tu ne dois pas m'appeler +monsieur. + +--Alors il faut que je vous tutoie. + +--Je t'y autorise; joue avec ton canon.» + +Alexis s'établit sur une chaise, bourra sa pipe, l'alluma, puis, les +jambes croisées, se mit à fumer avec béatitude sans plus s'occuper de +Gaston, qui se tint coi, n'osant troubler les méditations de son père. +La pipe touchait à sa fin et commençait à crépiter, lorsqu'un bruit de +voix se fit entendre à l'extérieur. + +«Tiens, m'ame La Taillade, déjà de retour! Doux Jésus, qu'est-ce que +vous avez donc sur l'œil, sans vous commander? + +--La diligence a versé, ma chère, et un panier m'a roulé sur la tête. + +--Employez la vigne vierge. Tenez, pas plus tard que le mois dernier, ma +fille en attrapa tout autant dans une explication avec son gueux +d'homme. On lui conseillait les cataplasmes, l'extrait de saturne, l'eau +vinaigrée, le plantain. Rien de tout ça, lui ai-je dit, de la vigne +vierge! Elle m'a écoutée, aussi huit jours après son œil malade était-il +plus frais que l'autre. + +--Je m'en suis déjà appliqué, et je vais continuer. Au revoir, m'ame +Bardou. + +--Au revoir, m'ame La Taillade; tout en vous plaignant, sans vous +commander.» + +Le pêne grinça, et Blanchote, armée de son cabas, apparut dans le sombre +réduit. Les yeux d'Alexis clignotèrent; il recula sa chaise jusqu'auprès +du lit et remonta son sac. + +«Te voilà rentré; tu n'as donc rien fait, ce matin? lui demanda sa +femme. + +--Rien; mais Pauquet loge deux gaillards qui n'ont plus le sou; je dois +causer avec eux tantôt. + +--Du nerf, hein! il faut manger jusqu'au moment où l'on viendra racheter +le môme. Tiens! où est-il? est-ce qu'il dort encore? + +--Il joue sans doute avec son canon.» + +Loin de jouer, Gaston, retiré dans la chambre noire, tremblait; car la +vue de Blanchote lui causait une terreur secrète. Tout en parlant, la +mégère s'était débarrassée de son châle, et déposait sur une table +vermoulue du pain, du jambon et un litre de vin. + +«Suis-je sotte, s'écria-t-elle en se frappant le front; j'ai oublié ton +cognac sur le comptoir de l'épicier. + +--Je vais le chercher, dit Alexis qui se souleva de sa chaise. + +--Pauvre chéri, ça t'oblige à remonter quatre étages. Mais au fait, ne +bouge donc pas; j'enverrai le petit. C'est bien Gaston que ta sœur l'a +nommé? Drôle de nom, pour un homme. Holà, Gaston, viens ici, mon +mignon.» + +L'enfant parut et s'avança timidement jusqu'au milieu de la pièce. + +«Il est tout de même gentil, dit Mme de La Taillade; mais il n'a pas +l'air dégourdi. Écoute, petit, sais-tu faire les commissions? + +--Oui, madame, avec Catherine. + +--Catherine, répéta Blanchote dont le sourire se fronça et dont la dent +saillit d'une façon menaçante, je lui tremperai son pain tôt ou tard +dans une sauce de ma façon, à cette femelle! N'en parlons pas pour le +quart d'heure, ça me couperait l'appétit. Tu vas descendre et tourner à +main gauche; tu la connais, ta main gauche? + +--Oui, madame. + +--Bon, tu entreras chez l'épicier qui demeure au coin de la rue, et tu +demanderas le carafon de cognac que j'ai oublié. Va, et prends garde de +le casser. + +--Tout seul? demanda Gaston. + +--Parbleu, te faut-il un domestique? Il est bon, le môme. + +--Ma tante ne veut pas que je sorte seul.» + +Blanchote écarquilla ses petits yeux, puis elle se tordit un instant +dans les convulsions d'un fou rire. Alexis rebourrait sa pipe; l'enfant, +interdit, mordillait le bas de sa blouse de mérinos. Peu à peu Mme de La +Taillade retrouva son sang-froid. + +«Ta tante avait raison à Houdan, reprit-elle; mais à Paris, vois-tu, +c'est autre chose. Allons, file, mon bijou. + +--Non, répliqua résolument le petit garçon, je ne veux pas désobéir à ma +tante.» + +Blanchote cessa de rire, elle frotta vigoureusement son œil endommagé; +puis, le bras levé, se rapprocha de l'enfant. Alexis la retint au +passage. + +«Je l'accompagnerai, dit-il. + +--Ah! tu crois que c'est comme ça qu'on élève les mioches, toi? + +--Que ma sœur le réclame ou non, continua le soudard avec une fermeté +qui surprit Blanchote, Gaston retournera chez elle avant quinze jours, +et je ne veux pas qu'il soit maltraité. + +--Monsieur ne veut pas!» Monsieur a donc une volonté? s'écria la mégère +d'un ton ironique; voilà du nouveau, sur ma parole! Tiens, ne sois pas +bête, reprit-elle; qui parle de le maltraiter, ce morveux! Une taloche, +ça les forme, voilà tout.» + +Alexis secoua la tête et se tourna vers l'enfant. + +«Patience, petit, lui dit-il d'une voix qu'il essaya de rendre douce; +mais je suis ton papa, il faut m'obéir, à moi. Va chercher ce cognac +pour montrer que tu m'aimes bien. + +--Et vous me reconduirez chez ma tante?» + +Alexis continuait à secouer la tête comme s'il répondait oui. Gaston, +satisfait, disparut dans le corridor, tandis que la voix aiguë de +Blanchote lui indiquait de nouveau l'adresse de l'épicier. Le pauvre +petit dut descendre avec lenteur et s'arrêter à plusieurs reprises; il +atteignait le dernier palier, lorsqu'un objet informe, à cheval sur la +rampe, passa près de lui avec vélocité. Dans ce hardi cavalier il +reconnut le jeune apprenti qu'il avait vu maltraiter dans la matinée, et +qui, joyeux maintenant, fredonnait la _Marseillaise_. Tout en marchant, +l'apprenti examinait avec curiosité le nouveau venu. Il s'arrêta à la +porte de l'allée, tourna deux fois autour de Gaston en exécutant un pas +de fantaisie, lui tira la langue et s'éloigna, singeant à s'y méprendre +le cri des marchandes de quatre saisons lorsqu'elles annoncent le retour +des pois verts. + +La pantomime de l'apprenti avait un peu effarouché Gaston qui, le cœur +serré, la tête vide à force d'avoir pleuré, se trouva tout à coup dans +la fangeuse rue des Arcis, dont le mouvement et le bruit achevèrent de +l'étourdir. Bien des fois, à Houdan, il avait caressé le rêve de sortir +seul; mais Mademoiselle et Catherine s'étaient toujours montrées +inflexibles, et, en cet instant, Dieu sait si Gaston se repentait +d'avoir eu ce désir. Dès les premiers pas,--après s'être bien assuré +qu'il tournait à main gauche,--il se sentit regarder et se troubla. Ni +sa mise ni son allure ne rappelaient celles des gamins qui errent en +liberté dans la grande ville et la sillonnent en maîtres. Il ressemblait +plutôt à un pauvre oiseau dont une pierre vient de blesser l'aile, qui +rampe, essaye de courir et se heurte follement à tous les obstacles. Il +n'osait, en effet, quitter le bord du trottoir, et s'embarrassait +presque à chaque pas entre les jambes d'ouvriers affairés qui +l'écartaient en le gratifiant d'une injure. Était-ce donc véritablement +le Paris tant vanté par le docteur Fontaine que cette rue sombre, sale, +gluante, qu'un ruisseau infect coupait en deux? Gaston doutait. En tout +cas, avec une naïveté bien excusable, il cherchait un visage ami dans +cette foule qui le coudoyait. Soudain son cœur battit avec violence; +devant lui, à une certaine distance, cheminaient trois femmes coiffées +du grand bonnet normand qui lui était si familier. Il hâta le pas, ses +pieds s'échauffèrent, il put avancer plus vite et bientôt courir. Il +rejoignit enfin celles qu'il poursuivait et s'arrêta découragé; elles +lui étaient inconnues. Il revint alors en arrière, la poitrine +oppressée; tourna à gauche, à droite, au hasard, cherchant la rue d'où +il venait de sortir, dont il ne savait pas le nom, et qu'il ne pouvait +reconnaître entre ces hautes maisons qui se ressemblaient. Il marcha +longtemps, n'osant demander sa route, déboucha sur le quai à +l'improviste; là, Paris lui apparut. + +Assis sur un banc de pierre, les cheveux au vent, Gaston, surpris, +regardait les gigantesques tours de Notre-Dame, dont la noire silhouette +se découpait sur le ciel chargé de nuages gris. Plus loin un amas de +verdure, le quai aux Fleurs et son bal célèbre,--le Prado. Plus loin +encore, le Palais de Justice dont les poivrières, couvertes d'ardoises, +rappelaient à l'enfant les tableaux qui ornaient la salle à manger de sa +tante, et dont la plupart représentaient des manoirs féodaux. La coupole +de l'Institut, à demi perdue dans la brume, étonna beaucoup Gaston par +sa forme inconnue à Houdan. Du côté de l'eau qu'il occupait, il +entrevoyait un coin du Louvre et le tertre funéraire des héros de +Juillet. Venaient ensuite des maisons d'inégale hauteur, mal alignées, +sordides, bombées, où logeaient des charbonniers, des oiseleurs et des +quincailliers. Çà et là de gigantesques annonces, d'immenses peintures +représentant Napoléon décorant un soldat ou un tambour-major plus +galonné qu'un maréchal, enseignes des bureaux pour lesquels travaillait +Alexis. Ces enluminures, la Seine coulant entre son lit de pierre et le +pont d'Arcole, furent les trois choses qui frappèrent le plus Gaston +dans sa découverte de Paris. + +Durant deux heures au moins, avec cette mobilité d'esprit qui sauve les +enfants de chagrins trop rudes, le jeune La Taillade oublia le monde +pour repaître ses yeux des choses nouvelles qui l'entouraient. Mais il +n'avait pas mangé depuis la veille; la faim le rappela à la réalité. Il +se leva avec effort, s'engagea de nouveau dans les rues, et se remit à +chercher la maison de son père. Il n'osait demander sa route et marchait +toujours, tournant dans un cercle, comme l'Indien perdu dans les forêts. +Enfin il aborda une femme qui depuis un instant paraissait l'observer +avec intérêt. + +«Madame, demanda-t-il, savez-vous où demeure M. de La Taillade? + +--Oui, certes, mon ami; viens avec moi.» + +Elle le prit par la main, et, en quelques mots, le pauvre enfant raconta +son histoire; soudain sa conductrice le fit pénétrer dans une allée +obscure. + +«Attends-moi là, lui dit-elle; je vais prévenir ton papa; car il +pourrait te gronder d'avoir été si longtemps absent. Donne-moi ta blouse +afin qu'il sache bien que c'est toi qui m'envoie.» + +Gaston, qui n'y comprenait rien, se laissa dépouiller sans mot dire, et +plus d'une heure s'écoula sans qu'il osât bouger. Il s'enfuit, épouvanté +par la grosse voix d'un homme qui le traita de vagabond et le menaçait +de lui tirer les oreilles. Le pauvre petit se remit en marche. Il +faisait sombre, une pluie fine commençait à tomber, et la faim le +torturait. Ses jambes fléchissaient, il sentait les pavés se dérober +sous ses pieds meurtris. Les lumières, qui s'allumaient de toutes parts, +lui semblaient doubles et lui brûlaient les yeux. Il déboucha près de la +tour Saint-Jacques-la-Boucherie, dans les environs de laquelle s'étalait +alors un marché de vieux effets, repaire de juifs, aujourd'hui remplacé +par des arbres et des fleurs. + +Une charrette au brancard vide offrait un abri au petit égaré. Que de +désespoir dans ce pauvre être naïf, si heureux jusqu'alors, et qui ne +connaissait du monde que la riante demeure de Houdan, où il régnait en +maître adoré! Il ne pouvait résoudre aucun des problèmes qui se pressait +dans sa tête. Pourquoi l'avoir emmené de chez sa tante? pourquoi l'avoir +forcé à marcher jusqu'à ce que ses pieds fussent ensanglantés? pourquoi +Mme de La Taillade avait-elle voulu le frapper? pourquoi lui avait-on +pris sa blouse? Et Catherine, et Mademoiselle, et le docteur, pourquoi +n'accouraient-ils pas à son secours? pourquoi ne venaient-ils pas le +chercher? A ces questions, Gaston ne trouvait qu'une réponse effrayante, +c'est qu'il était la victime d'une fée qui le persécutait, tout comme +s'il eût été un prince. + +Une sorte de somnolence s'emparait de lui; il grelottait sous l'humidité +glacée, et il se rapprocha du brasier d'un rétameur ambulant qui, établi +au pied de la tour, fondait des cuillers en étain. Tout à coup Gaston +poussa un cri; un gamin, l'apprenti cordonnier, dansait autour de lui +comme un gnome. + +«Oh! monsieur, dit-il, je suis perdu; vous allez me dire où est la +maison. + +--Monsieur! répéta le gamin, qui fit le salut militaire; merci, plus que +ça de genre! Eh bien, nous sommes gentil, mon bijou; nous avons donc +fait l'école buissonnière pour notre début? C'est maman La Taillade qui +est contente! depuis ce matin sa dent a poussé d'au moins deux lignes, +et nous allons recevoir une toutouille numéro un. + +--Emmenez-moi,» dit Gaston, les mains jointes. + +L'apprenti, frappé du ton navré de celui dont il se moquait, devint +sérieux. Il écouta le récit de Gaston. + +«Dame, mon vieux, lui dit-il de son ton naturel, ça sera dur à faire +avaler à tes parents, cette histoire-là. Moi, j'aime assez la gueuse qui +t'a volé ta blouse; la bonne farce! C'est moi qui l'aurais collée! Mais +je n'ai pas de chance; il ne m'en arrive jamais de ces machines-là. +Allons, viens; je plaiderai pour toi; ça sera inutile, car la cause des +petits, vois-tu, c'est perdu d'avance. Graisse-toi les reins; il y aura +de la grêle, aussi vrai que mon père s'appelle Bouchot.» + +L'apprenti, suivi de Gaston, traversa les ruelles étroites du marché; au +moment de franchir la dernière porte, il rapprocha de sa bouche ses +mains disposées en cornet. + +«Ohé! ohé les _ioutres_! cria-t-il de toute la force de ses poumons.» + +Puis il entraîna son compagnon, qui ne comprit rien à cette moquerie +adressée aux marchands juifs. Les deux enfants débouchaient à peine dans +la rue des Arcis, que Gaston se sentit rudement saisir par le bras; il +leva les yeux et reconnut Blanchote. + +Il allait parler, sa nouvelle connaissance ne lui en laissa pas le +loisir et se chargea du récit de son odyssée. + +«C'est moi qui l'ai retrouvé, votre môme, m'ame La Taillade, dit Bouchot +en terminant; s'il y a une récompense honnête, vous diminuerez le nombre +des taloches.» + +La mégère ne répondit pas. Les lèvres serrées, l'œil en feu, elle +portait presque Gaston prêt à défaillir. Elle gravit à la hâte les +quatre étages, referma la porte, s'empara d'une lanière de cuir et +frappa le malheureux enfant, auquel la douleur arracha des cris et fit +retrouver des larmes. Les voisins, qui croyaient à une escapade, +applaudissaient à la correction du mauvais garnement, et Bouchot reçut +une semonce de son père sur la nécessité de former la jeunesse. Enfin, +lasse de frapper, Blanchote éteignit la lumière et sortit. A demi ivre, +elle se trouvait heureuse de sa méchante action, qu'elle se plut à +considérer comme un à-compte sur les avances qu'elle devait à Catherine. + +Gaston l'écouta s'éloigner en frémissant. Il venait d'être frappé pour +la première fois, sans être coupable, sans avoir commis de faute, alors +qu'il méritait au contraire la pitié. L'idée de l'injustice pénétra dans +ce jeune esprit bon, loyal, sincère, qui ne croyait qu'au bien et qui +venait d'apprendre que la lâcheté, la méchanceté, l'abus de la force, +tous les monstres que voulait combattre son parrain existaient en +réalité. Oh! le bon docteur, que n'était-il pas là pour calmer l'enfant +qu'il chérissait, apaiser sa colère, le retenir sur la pente où +l'indignation pouvait l'entraîner, maintenant qu'il savait que le mal +peut avoir des jours de triomphe! Que n'accourait-il, avant que cette +jeune intelligence, qui le ravissait par sa pureté, se faussât au +contact des vices engendrés par l'ignorance et la misère, ces plaies que +toute société porte au flanc et que notre égoïsme seul nous empêche de +guérir. Mais à cette même heure, triste, anxieux, comptant les secondes, +le docteur veillait près de sa vieille amie, se demandant si la maladie +terrible contre laquelle luttait sa science, n'emporterait pas la raison +de cette créature d'élite, dont les douleurs imméritées lui démontraient +l'existence d'un monde meilleur. + +Gaston se releva avec peine et tenta d'ouvrir la porte. A la douleur se +joignait l'épouvante; il avait peur dans cette solitude, dans cette +obscurité. Il croyait entendre mille bruits dont ses nerfs surexcités +doublaient l'intensité; il croyait sentir autour de lui des mains +menaçantes armées de fouets aux lanières ensanglantées. Un bourdonnement +confus l'assourdissait; il roula sur le sol:--il venait de s'évanouir. + +Où va l'âme des enfants dans ces moments de défaillance où le corps, +vile matière, gît sans force, sans couleur, privé en apparence de +l'étincelle divine qui le force à obéir? Quel ange protège cette lueur +immortelle pour la défendre contre le souffle de la nuit éternelle? +Gaston ne souffrait plus, il avait oublié. Sous la tonnelle où le +chèvre-feuille mariait ses guirlandes à celles des clématites, +Mademoiselle brodait, le docteur lisait à haute voix un livre qu'il +déclarait sublime; Catherine, de la fenêtre de sa cuisine, jetait de +temps à autre un coup d'œil sur le jardin. Gaston, par un singulier +phénomène, se voyait marcher, aller, venir; sa charrette--cadeau de son +parrain--s'emplissait de cailloux, et les murs du beau château qu'il +avait ébauché s'élevaient à vue d'œil. Ce château, commencé sous une +touffe d'herbe, se dressait maintenant jusqu'au ciel, et l'architecte en +parcourait les appartements, mille fois plus beaux qu'il ne les avait +rêvés. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer partout les rayons du +soleil, les chansons des oiseaux, le parfum des fleurs. Les papillons +voltigeaient sans crainte autour de ce palais étrange qui possédait deux +tours semblables à celles de Notre-Dame et un dôme pareil à celui de +l'Institut. Au milieu de la pelouse, coulait un fleuve aux flots dorés +traversé par un pont suspendu. Des buissons, couverts de roses, de +lilas, de jasmins, cachaient des rossignols et des phénix. Ces oiseaux, +que Catherine déclarait des mensonges, venaient se poser sur toutes les +branches. Mademoiselle, ravie, embrassait Gaston, auteur de ces +merveilles, qu'il avait prédites longtemps à l'avance sans qu'on voulût +le croire. Le docteur nettoyait le verre de ses lunettes et déclarait le +progrès accompli. Quant à Catherine, elle pleurait à chaudes larmes, +ainsi qu'elle avait coutume de faire chaque fois que Gaston prouvait, +d'une façon quelconque, qu'il l'aimait bien. Mais soudain le radieux +soleil qui illuminait cette scène pâlit, les pétales perdirent leur +couleur, les oiseaux s'enfuirent, le beau château s'écroula avec un +horrible fracas. Gaston fit un mouvement, sortit de sa léthargie et +prêta l'oreille. Dans le corridor résonnait le pas lourd, mesuré de son +père. Il le vit entrer avec lenteur, roide, sérieux, suivi par +Blanchote, dont une lumière vacillante éclairait la face disgracieuse. + +A la vue de son fils étendu sur le carreau, la tête d'Alexis se mit en +branle. Gaston se précipita vers lui. + +«On m'a battu!» s'écria-t-il suffoqué. + +Le soudard se rapprocha du lit et s'y assit; il semblait regarder sans +voir; en revanche les yeux de sa femme étincelaient. + +«Monsieur, ne me laissez plus battre, reconduisez-moi chez ma tante... + +--Va donc... petit, bégaya M. de La Taillade, incapable en ce moment de +rien comprendre; va donc jouer avec ton canon.» + +Puis il se renversa comme une masse et ronfla presque aussitôt. + +Gaston recula pas à pas, suivi par le regard narquois de sa belle-mère. +Arrivé près de la porte qui s'ouvrait sur la pièce où il avait dormi la +veille, il s'arrêta; Mme de La Taillade, du fond de son cabas, venait de +sortir un morceau de pain et un cervelas. La faim de Gaston se réveilla +impérieuse; il contempla ces provisions avec le regard ardent d'un jeune +chat. + +«Voyons, mon bijou, lui dit Blanchote, faisons la paix; tu dois avoir +faim? + +--Oui», murmura l'enfant. + +La mégère lui tendit un morceau de pain et une rondelle de cervelas. La +façon dont le pauvre petit se précipita sur cette pitance et l'avidité +avec laquelle il la dévora eût donné envie de pleurer à toute autre qu'à +Blanchote; mais elle avait eu trop souvent faim pour que ce spectacle +l'attendrît. + +«Tu en veux encore? dit-elle. + +--Oui. + +--Promets-moi alors de ne rien raconter à ton père demain. J'ai tout +arrangé; il te pardonne.» + +Blanchote tendait vers Gaston le pain et le cervelas tout entier, prête +à les retirer. + +«Tu ne diras rien? + +--Non. + +--Si tu ne tiens pas parole, tu ne reverras jamais ta tante. + +--Je la tiendrai.» + +Une heure plus tard, enfin rassasié, le pauvre petit dormait sur son +matelas. Comme une dernière rafale qui vient ébranler de nouveau les +forêts sur lesquelles un orage a passé, un soupir, presque un sanglot, +soulevait de temps à autre sa poitrine oppressée. + + + + +VI + +LA DANSE DE GISELLE. + + +Lorsque Gaston se réveilla, la mansarde, de même que la veille, était +déjà abandonnée. Tant bien que mal, il procéda à sa toilette. De minute +en minute il entendait résonner un cri étrange, modulé, un _brrrou... +out!_ qui l'intriguait et qu'il ignorait être un appel. Il se rapprocha +enfin de la fenêtre et découvrit Bouchot, qui, debout devant l'établi, +travaillait avec ardeur à tailler, coller, ajuster des papiers de +différentes couleurs ornés de grandes lettres noires. Tout à coup +l'apprenti lança ce _brrrou... out!_ qui surprenait Gaston, leva les +yeux et aperçut son protégé de la veille. Il abandonna aussitôt son +occupation, recula de quelques pas, entama cette danse fantastique qui +lui servait d'entrée en matière, et la termina en exécutant la roue avec +une agilité de clown. + +«Tu es donc sourd?» cria-t-il ensuite. + +Puis, craignant sans doute qu'une conversation à haute voix n'attirât +l'attention des voisins, il fit mine de se frapper et de se frotter le +bas des reins avec un geste d'interrogation. Cette allusion ramena des +larmes dans les yeux de Gaston, si cruellement battu la veille, et qui +ne répondit qu'en baissant la tête avec tristesse. Sur ce, Bouchot, les +jambes écartées, les bras étendus, les poings tantôt ouverts, tantôt +fermés, lança dans le vide une série de soufflets et de coups de pied +qui, s'ils fussent arrivés à leur adresse, auraient évidemment atteint +Blanchote. + +Satisfait de cette vengeance imaginaire, l'apprenti se rapprocha de +l'établi et livra à l'admiration de son spectateur un immense +cerf-volant fabriqué à l'aide d'affiches récoltées sur les murs. +Désignant Gaston du doigt, puis se frappant la poitrine à plusieurs +reprises, Bouchot essaya d'expliquer à sa nouvelle connaissance qu'il +comptait sur elle pour l'enlèvement du chef-d'œuvre. Peu au courant de +la mimique parisienne, Gaston interprétait souvent à rebours les signes +télégraphiques de son interlocuteur, qui, la tête penchée sur l'épaule, +les yeux baissés, les bras ballants, dansait alors avec toutes les +apparences du découragement le plus profond. Le cerf-volant terminé, +l'apprenti l'étendit sur le sol, l'admira, le redressa, le franchit à +pieds joints au risque de le crever, puis le fourra précipitamment sous +une armoire et fit signe à Gaston de se retirer. Deux minutes plus tard, +la voix du cordonnier résonnait grondeuse et menaçante. + +Cette scène avait distrait Gaston. Lorsqu'il se sentit de nouveau seul, +il redevint triste et ses pensées le reconduisirent à Houdan. Il songea +qu'à cette heure, sans l'odieux canon rapporté de Paris par l'épicier, +il serait assis dans la salle à manger, près de Mademoiselle, attentive +à lui passer ces tartines grillées et beurrées si excellentes à tremper +dans du lait chaud. Catherine, avec sa jupe aux raies noires et +blanches, son corsage de cotonnade bleue, son fichu rouge, ses ciseaux +cliquetant à son côté, s'apprêterait à le conduire à l'école. Le lait +bu, le sucre resté au fond de la tasse mangé, Mademoiselle +l'embrasserait en lui recommandant d'être sage; puis il se mettrait en +route. + +La femme du notaire, celle du receveur, la dame qui distribuait les +lettres à la poste, l'arrêteraient au passage pour lui demander des +nouvelles de sa tante. Une d'elles au moins lui donnerait une pomme ou +un bonbon qu'il partagerait avec Denis, le mieux aimé de ses camarades +de classe. On approchait de l'école, les bancs polis, les mappemondes, +la grosse bouteille à l'encre allaient apparaître... Gaston était si +bien perdu dans cette rêverie, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte, et +tressaillit en voyant entrer son père et Blanchote. + +«Eh bien, mon luron, s'écria Alexis, tu ne me dis pas bonjour? + +--Bonjour, monsieur. + +--Que t'est-il donc arrivé hier?» + +Gaston vit les sourcils de Mme La Taillade se froncer. + +«Je me suis perdu», répondit-il. + +Le soudard se mit à rire, non certes par méchanceté, mais faute de +l'intelligence suffisante pour comprendre ce que le malheureux enfant +avait dû souffrir. + +«Et on t'a volé ta blouse? + +--Oui, murmura Gaston, qui baissa la tête. + +--Tu dois avoir froid dans cette tenue? + +--Un peu, monsieur. + +--Sais-tu l'adresse de la maison, maintenant? + +--Non. + +--Il faut l'apprendre, tu peux te perdre de nouveau... + +--Allez-vous donc m'envoyer encore en commission? s'écria Gaston avec +effroi. + +--Non, bijou, pas pour le quart d'heure, répondit Blanchote. Voyons, +aide-moi à mettre le couvert.» + +L'enfant, sur les indications de sa belle-mère, apporta des verres, des +couteaux, des assiettes et prit place à table. M. de La Taillade avait +embauché les deux pauvres diables logés chez Pauquet, et le déjeuner se +ressentit de cette aubaine. Alexis, sous prétexte de fortifier son fils, +le força à boire un doigt de vin pur, le caressa et s'aperçut qu'il +avait les mains glacées. + +«Il faut lui acheter un vêtement, dit-il à sa femme. + +--Sois tranquille, chéri, j'ai son affaire.» + +Tandis que son noble époux bourrait sa pipe, croisait les jambes et +sirotait un énorme verre de cognac, Blanchote fouillait au fond d'un +placard, où, parmi des blouses, des serviettes, des camisoles, des robes +de toutes tailles, fruit de ses rapines, elle trouva une petite +redingote de drap bleu de ciel. + +«Fière idée, dit-elle, le jour où j'ai acheté ça.» + +Elle s'approcha de Gaston et l'aida dans l'opération facile d'endosser +le vêtement. Les bras du petit garçon se perdirent dans la profondeur +des manches, tandis que les pans venaient lui battre les talons. + +«Ça lui va comme un gant», s'écria Blanchote avec aplomb. + +Alexis, selon sa coutume, remonta son sac. + +«Un peu large, murmura-t-il entre deux bouffées. + +--Tu raisonnes en militaire, chéri; les enfants grandissent vite, ils +ont besoin de mouvement, il leur faut de la place.» + +Gaston se regardait d'un air piteux; il comprenait mieux que son père +combien cette redingote, bonne pour un garçon de quatorze ans, le +rendait ridicule. Cependant il n'osa pas contredire sa belle-mère, qui, +après avoir retroussé les manches doublées de soie pour lui dégager les +mains, s'extasia sur sa bonne mine. Elle lui retira ses brodequins lacés +et les remplaça par des chaussons de lisière dont elle possédait une +nombreuse collection. Mécontent de la redingote, Gaston fut satisfait de +sa nouvelle chaussure, qui lui permit de marcher sans boiter. + +Au bruit d'un doigt qui frappait discrètement à la porte, Mme de la +Taillade et Gaston firent un pas, mus par la même pensée: Houdan. La +première attendait une lettre; le second, sa tante ou Catherine. Ce fut +Alexis qui cria machinalement: + +«Entrez!» + +La clef tourna dans la serrure, et Bouchot montra le bout de son nez. + +«Ce n'est que moi, dit-il, peut-on entrer tout de même? + +--Oui, et ferme ta porte. + +--Salut, excuse, la compagnie, ça y est.» + +Henri Bouchot, apprenti cordonnier, élève de son père, ainsi qu'il le +déclarait lui-même, allait atteindre sa onzième année. Petit pour son +âge, mais remuant comme un singe, il y avait plus de vigueur et de santé +qu'on ne le supposait à première vue dans ce corps chétif en apparence. +Qu'on se représente sur un visage ovale, sous un front large, +intelligent, bombé, couronné de cheveux blonds en broussaille, deux yeux +gris pétillant de malice, un nez retroussé, une bouche aux lèvres fines +et narquoises, et l'on aura le portrait de Bouchot. En toute saison, +avec une complète insouciance, il marchait vêtu d'une blouse grise +percée aux coudes, d'un pantalon endommagé aux genoux et d'un tablier +vert à bavette qui lui descendait à mi-jambe. Sa coiffure se composait +d'une calotte rouge qui se promenait sans prétention de l'une à l'autre +de ses oreilles ou reposait au fond de sa poche. Depuis un an et demi +que sa mère était morte, Bouchot avait cessé de fréquenter l'école +mutuelle et travaillait avec son père, excellent ouvrier qui, sous le +prétexte de combattre le chagrin que lui causait le souvenir de sa +femme, s'enivrait assez régulièrement et battait son fils un peu à tort +et à travers. L'enfant supportait ces orages avec constance, les +provoquait souvent par le temps qu'il employait à faire une course, le +peu de soin avec lequel il garnissait un revers, l'irrégularité des +rangées de clous dont il émaillait une semelle, et trouvait en somme +qu'il n'était pas trop mauvais de vivre, surtout les jours où son père +ne se consolait pas trop. + +Vif, curieux, obligeant, spirituel, Bouchot était une nature +foncièrement honnête, un gamin gouailleur, hardi, flâneur, batailleur, +un polisson si l'on veut, mais non un «voyou.» En dépit de la brutalité +de son père, il l'aimait et le secondait de son mieux. Par malheur, +l'enfant détestait le métier qu'on lui enseignait, et avait l'amour inné +du dessin. Le cordonnier, qui n'y comprenait goutte, combattait cette +passion de son fils avec la même énergie que s'il se fût agi d'un vice, +et lorsqu'il découvrait une feuille de papier blanc ou un crayon entre +les mains de son héritier, celui-ci recevait une de ces corrections +qu'il qualifiait de toutouilles. Mais les coups n'amoindrissaient pas le +moins du monde son amour pour les bonshommes, et plus d'une muraille du +quartier en portait la preuve. En somme, Bouchot était aimé des voisins +que sa bonne humeur divertissait, et qui, s'ils pouvaient lui reprocher +quelques farces un peu risquées, ne connaissaient de lui aucune mauvaise +action. + +Le gamin, aussitôt entré, lança vers Gaston un coup d'œil expressif, +accompagné d'une légère grimace. Il portait sous le bras un paquet assez +volumineux. + +«Te voilà, gredin, dit amicalement Alexis que l'apprenti déridait par +ses allures; veux-tu boire un coup? + +--Merci, mon capitaine, je suis trop pressé. Je vais rue Saint-Lazare, +chez un bourgeois qui attend ses escarpins depuis huit jours; papa me +croit déjà en train de revenir. + +--Viens-tu donc m'emprunter ma voiture? demanda Blanchote, qui daigna +sourire et montrer sa dent. + +--Non; je sais qu'elle est en réparation. C'est votre môme que je viens +vous emprunter. Il ne connaît pas Paris; mes affaires m'appellent +derrière la Madeleine: c'est une rude occasion pour le former, votre +petit, et sans payer un sou de plus qu'au bureau. + +--Tiens, c'est une idée. + +--Deux même, si vous y tenez. + +Alexis secoua la tête. Quant à Gaston, il écoutait la bouche ouverte, +surpris d'apprendre que sa belle-mère possédait une voiture. + +«Rouge ou noir? reprit Bouchot, qui fit le geste de tirer des macarons. + +--Tu le feras écraser, dit M. de La Taillade. + +--Dites donc, mon capitaine, vous me manquez de respect; est-ce que j'ai +l'air d'un jobard? + +--D'ailleurs, il a mal aux pieds. + +--Nous grimperons derrière un fiacre, j'ai des billets de faveur. + +--Voyons, chéri, dit à son tour Mme de La Taillade; tu ne peux pas +l'emmener à ton ouvrage, et j'ai à sortir; préfères-tu le laisser seul +ici? + +--Veux-tu accompagner Bouchot, mon luron? demanda Alexis. + +--Oui, répondit Gaston, que l'idée de rester enfermé effrayait. + +--En route! cria l'apprenti, qui se dirigea vers la porte en dansant. + +--Vais-je donc sortir ainsi?» dit Gaston en jetant un regard piteux sur +son accoutrement. + +La surprise se peignit sur le visage de Blanchote et de Bouchot, qui ne +comprenaient pas le scrupule de l'enfant. + +«Nous n'allons pas voir le roi, répliqua le gamin, ce n'est pas son jour +de réception. + +--Mais tu es plus beau qu'avec ta blouse, s'écria Mme de La Taillade. + +--Je n'oserai jamais aller ainsi dans la rue. + +--Il est bon votre petit, mon capitaine; il a des façons cocasses qui +m'amusent comme tout. Mais je perds un temps que papa Bouchot rattrapera +sur mes épaules. Je reviendrai quand tu auras grandi, mon bonhomme. +Tiens, une idée! ça fait les deux, m'ame La Taillade. + +Revenant sur ses pas, l'apprenti se débarrassa de sa blouse et de son +tablier, enleva la redingote de Gaston, s'en affubla et lui passa les +effets dont il venait de se dépouiller. Il n'était guère plus grand que +son nouvel ami, et la redingote ne lui allait pas mieux. Mais pour la +première fois il endossait autre chose qu'une blouse, et, séduit par la +couleur du vêtement, il s'inquiétait peu de sa longueur. + +«Je dois avoir l'air d'un duc, dit-il en se promenant avec gravité. +Allons, embrassons papa, maman, et filons, il n'est que l'heure. + +--Tu le ramèneras avant la nuit? + +--Puisque nous n'allons que jusqu'à la Madeleine.» + +Et Bouchot disparut entraînant Gaston. + +«Es-tu bête, de me faire poser comme ça, lui dit-il aussitôt qu'ils +eurent atteint l'escalier. Tu l'aimes donc bien, la mère La Taillade, +que tu as si peur de la quitter? Elle ne me botte pas, moi, ta +belle-mère; je la crois cousine de la gueuse qui t'a chipé ta blouse. +Quant à ton père, c'est un bon zig. Il est drôle, le soir, lorsqu'il +monte l'escalier. Hier, il a piétiné plus de cinq minutes sur la même +marche sans s'en apercevoir. Mais, au moins, il ne va pas de travers +comme papa Bouchot lorsqu'il s'est trop consolé. Tiens! Roméo qui se +promène, s'écria-t-il en apercevant un gros chat. Quelle chance, je vais +chauffer la bile à la mère Bardou! Prends le paquet et descends; quand +tu seras en bas tu siffleras.» + +Gaston obéit, et siffla tant bien que mal dès qu'il eut atteint la +dernière marche. + +Aussitôt une tempête d'aboiements et de miaulements éclata; on eût dit +un matou aux prises avec deux ou trois chiens furieux. Bouchot apparut +glissant sur la rampe, il riait à gorge déployée. A peine fut-il à +terre, que les chiens aboyèrent de nouveau et le chat poussa des cris +désespérés, à la grande stupéfaction de Gaston, qui voyait son camarade +produire à lui seul ce vacarme étourdissant. Du haut de l'escalier, une +voix de femme appelait Roméo. + +«Kiss, kiss, kiss, mords-le! cria Bouchot. + +--Veux-tu bien ne pas les exciter, polisson!» + +La concierge, mise en éveil, se tenait sur la porte de sa loge, un balai +à la main. + +«J'aurais dû me douter que c'était toi, galopin, dit-elle en apercevant +l'apprenti. + +--Faut bien se divertir un brin, m'ame Gaucher; ce que j'en ai fait, +c'est pour vous; Roméo allait s'oublier sur l'escalier, ainsi ne me +vendez pas. + +--Ce gueux d'animal... Mais où diable as-tu pris cette redingote? + +--C'est un héritage; je vous conterai ça en revenant. Pas de bêtise, dit +Bouchot à Gaston; il ne faut pas se montrer dédaigneux des coups de +trique, mais il ne faut pas non plus les apprivoiser. Sors le premier, +si tu aperçois mon père à la fenêtre du troisième, tu me cligneras de +l'œil; sinon, du vent jusqu'au marché Saint-Jacques!» + +Cinq minutes plus tard, les deux enfants remontaient la rue +Saint-Honoré. Bouchot, drapé dans la redingote dont les pans lui +battaient les talons, attirait un sourire sur les lèvres de chaque +passant, et s'appuyait avec noblesse sur l'épaule de Gaston, auquel il +avait confié son paquet. + +«Si nous entonnions la _Marseillaise_? s'écria-t-il, ça embête les +mouchards... + +Allons, enfants de la patrie, +Le jour de gloire... + +--Chante donc, dit-il en se tournant vers Gaston devenu cramoisi. + +--Je ne connais pas cette chanson-là. + +--Tu ne sais pas la _Marseillaise_! tu as donc été élevé à l'étranger? + +--Oui, répondit naïvement Gaston, à Houdan. Mais pourquoi dites-vous que +cette chanson embête les mouchards? + +--D'abord, mon vieux, tâche de me tutoyer; c'est l'usage à la cour, et +je tiens aux usages. Quant aux mouchards, la _Marseillaise_ les embête à +cause des ordres du gouvernement. + +--Qu'est-ce que c'est qu'un mouchard? + +--Est-il réussi! s'écria Bouchot; il sort de nourrice, ma parole +d'honneur. Un mouchard, jeune étranger, c'est un homme qui vous empêche +de crier dans la rue, de grimper derrière les voitures, de jeter des +pierres, de creuser des trous pour jouer à la bloquette; un homme qui, +s'il te voyait cracher sur une place publique, pourrait te fourrer au +poste sous le prétexte que tu salis les pavés. Parlons d'autre chose. +As-tu de bonnes jambes? + +--Oui, dit Gaston, j'ai été souvent de Houdan à Maulette avec Catherine. + +--Maulette, Houdan, Catherine, qu'est-ce que c'est que ces machins-là? + +--Maulette, c'est un village; Catherine, c'est ma bonne. + +--Ta bonne, je connais ça; il y en a beaucoup aux Tuileries, des femmes +qui causent toujours avec des militaires qui sont leurs cousins. + +--Catherine ne cause pas avec les militaires. + +--Tu crois? C'est peut-être parce que les militaires n'ont pas +d'uniformes, à Houdan. Mais revenons à tes jambes; aimes-tu les images? + +--Oui. + +--Quelle chance! Nous allons marcher vite et traverser la place du +Carrousel; il y a là des marchands de gravures; je te montrerai celles +que j'achèterai le jour où j'aurai de l'argent.» + +Tout en cheminant, Gaston, qui tournait et retournait le paquet qu'il +trouvait un peu lourd, raconta ce qu'il savait de son histoire à +Bouchot. Celui-ci ne comprit bien clairement qu'une chose, c'est que son +camarade possédait un canon. + +«Un canon qui peut partir? répéta-t-il avec incrédulité. + +--Oui, répondit Gaston, qui poussa un gros soupir. + +--Écoute, nous sommes amis, n'est-ce pas? de véritables amis, à la vie +et à la mort? + +--Je veux bien. + +--Tu me prêteras ton canon, alors? + +--Oui. + +--Ce soir, à notre retour! + +--Quand tu voudras. + +--Jure que tu es mon ami à la vie et à la mort. + +--Je le jure. + +--Il me faut une garantie sérieuse, dit Bouchot avec dignité. Pose le +paquet sur cette borne. Bien. Maintenant crache par terre, marche +dessus, lève la main vers le ciel, comme ça, et dis: Devant Dieu. + +--Devant Dieu! répéta l'enfant. + +--Bon, tu sais que c'est sacré, ces serments-là. Reprends le paquet. A +présent, tu peux compter sur moi, et toutes les fois que ta belle-mère +te rincera les côtes, je le lui revaudrai.» + +Plus d'une heure se passa à regarder les estampes. Bouchot, animé du feu +sacré, ne pouvait plus s'arracher à ce spectacle. Lui, si loquace +d'ordinaire, ne parlait que pour expliquer à son ami les beautés des +Callot, des Audran, des Edelinck que le vent feuilletait sous leurs +yeux. Enfin les deux enfants, après avoir consacré quelques minutes aux +singes et aux perroquets dont les oiseleurs du Louvre avaient le +monopole, gagnèrent la rue de Rivoli. + +Gaston, émerveillé, oubliait la fatigue et ne cessait d'interroger son +guide, qui, tout en se moquant de ses naïvetés, lui répondait avec +complaisance. Bouchot venait de se hisser derrière une charrette +lorsqu'un régiment déboucha, musique en tête. L'apprenti entraîna son +ami près des tambours, et cette marche accélérée fit regagner un peu du +temps perdu. Près de la Madeleine, on tomba au milieu d'une bande de +gamins qui jouaient aux billes, et l'on reprit haleine en suivant les +émouvantes péripéties de la partie. Un grand garçon trichait avec une +impudence sans pareille; il frappa un des joueurs, beaucoup plus faible +que lui, qui osait se plaindre d'être volé. Bouchot, indigné de cette +action, traita le grand de capon, de gouapeur et de filou, jeta sa +redingote à Gaston et tomba en garde. Les deux ennemis se contemplèrent +un instant, l'œil en feu, les sourcils froncés, l'injure à la bouche. +Ils se poussaient vigoureusement de l'épaule. + +«Touche-moi donc, crapaud, touche-moi donc!» + +Bouchot toucha. La lutte fut courte; les deux adversaires roulèrent à la +fois sur le sol; mais l'apprenti dominait son rival, qui ne pouvait +bouger. Gaston, épouvanté, pleurait à chaudes larmes, son paquet sous un +bras, la redingote sur l'autre. + +«En veux-tu encore?» demandait Bouchot au vaincu, qui se relevait. + +Celui-ci en voulait si peu qu'il battit en retraite, et le vainqueur +célébra son triomphe en exécutant son pas favori. + +«Pourquoi pleures-tu? s'écria-t-il en courant reprendre la redingote. + +--J'ai eu peur pour toi. + +--Ai-je donc l'air d'une pomme cuite? Je reçois quelquefois, mais je +donne toujours. Cependant c'est d'un bon zig d'avoir eu peur pour moi, +embrassons-nous; tu sais, à la vie à la mort! Quant au serin que j'ai +rossé, il ne volera plus les petits sans regarder si je suis là. + +--Mon parrain serait bien content s'il avait vu ce que tu viens de +faire. + +--Il aime les braves? + +--Il aime surtout la justice et le progrès. + +--Il doit être bon, ton parrain. Pose-toi là pour m'attendre; je grimpe +chez le bourgeois, il va m'offrir deux sous de gratification; une fois +débarrassé du paquet, nous mangerons des frites et nous boirons du +coco.» + +Gaston s'accota contre une muraille, ne perdant pas de vue la porte +cochère que venait de franchir son ami. Il était étourdi, ahuri, +content, effrayé, en proie aux impressions les plus contradictoires et +ne sachant comment les démêler. Honteux des façons d'agir de son guide, +qui, non satisfait d'attirer l'attention par sa mise, dansait, chantait, +criait à tue-tête, interpellait les passants, agaçait les chiens, +employait des mots inconnus, se battait en pleine rue avec une superbe +indifférence, Gaston, dont ces manières renversaient toutes les +théories, ne pouvait ni comprendre ni excuser les libres allures de +Bouchot, et encore moins son oubli complet des lois du monde. Cependant, +si l'apprenti blessait par plus d'un côté la délicatesse timide de son +ami, il le séduisait par sa faconde, sa franchise, sa bravoure et son +bon cœur. Gaston, près de Bouchot, se sentait protégé, et c'était +sincèrement qu'il commençait à l'aimer. Il l'eût aimé tout à fait si, au +lieu de se moquer et de chanter tout haut, Bouchot eût consenti à +marcher tranquillement pour causer de Houdan, de Catherine et de +Mademoiselle. Hélas! qu'eussent-elles dit, ces âmes si chères, si elles +avaient aperçu leur favori errant dans les rues de Paris, les cheveux en +désordre, des chaussons de lisière aux pieds, une blouse trouée sur le +dos, un tablier poisseux serré à la taille, marchant l'oreille basse sur +les talons du triomphant Bouchot? L'enfant ne pouvait y songer sans +qu'un sanglot vînt le suffoquer. + +L'apprenti reparut au bout d'un quart d'heure. Les mains perdues au fond +de ses manches, il marchait d'une façon solennelle, le décime qu'il +venait de recevoir posé sur l'œil gauche, comme un lorgnon. + +Les deux enfants, l'un suivant l'autre, gagnèrent les quais. La vue de +l'obélisque, du palais Bourbon, des Tuileries, du dôme des Invalides, +fit confesser à Gaston que Paris valait mieux que Houdan. Bouchot, qui +trouva sur sa route un morceau de charbon, dessina à grands traits une +face grimaçante que son compagnon, avant même qu'elle fût terminée, +reconnut pour celle de Blanchote. Satisfait d'avoir attrapé la +ressemblance, le jeune artiste préludait à son entrechat accoutumé, +lorsque son ami l'arrêta pour lui demander l'explication de cette danse. + +«Ah! voilà. Il y a plus de trois ans, en compagnie de ma pauvre mère, +j'ai été aux Folies-Dramatiques voir représenter un opéra qui s'appelait +_Giselle_. Giselle, c'était une jeunesse qui avait tantôt du bonheur et +tantôt des malheurs. Chaque fois qu'elle avait envie de rire ou de +pleurer, elle arrondissait les bras et se mettait à danser. Ça m'a +semblé si naturel et si clair, que j'ai adopté sa méthode.» + +On but du coco que Gaston, faute d'habitude, trouva détestable; puis il +fallut songer à rentrer au logis. Mais une dispute entre deux cochers, +un cheval de charrette abattu, les manœuvres d'un bateau à vapeur, +toutes choses dont Bouchot voulut voir l'issue, retardèrent si bien les +deux enfants, que le soleil se couchait au moment où ils atteignirent le +pont Neuf. + +La journée, bien que froide, avait été sereine, et le ciel, embrasé +d'une lueur jaune éblouissante, prêtait un aspect féerique à ce panorama +de la Seine qu'on admirerait dans une ville d'Allemagne ou d'Italie, +mais auquel notre indifférence ne prend pas garde. Bouchot s'arrêta +silencieux et s'appuya sur le parapet. Il étudiait les jeux de la +lumière sur les eaux légèrement tourmentées, sur les merveilleuses +sculptures de la galerie de Henri II, puis sur les feuillages desséchés, +brûlés, rougis des Tuileries et des Champs-Élysées. Çà et là, les vitres +d'une fenêtre s'embrasaient comme la bouche d'une fournaise, et sur les +toits d'ardoise, glacés d'argent, les cheminées dessinaient de grandes +ombres aux formes fantastiques. Les passants qui traversaient le pont +des Arts semblaient vêtus de brocart d'or tant qu'ils marchaient en +pleine lumière, et rentraient brusquement dans la vulgarité de leur +costume aussitôt qu'ils dépassaient l'ombre. La Seine, un moment +illuminée, devenait noire et lugubre; on eût dit que la nuit sortait de +ses profondeurs et repoussait pas à pas les rayons vaincus. Gaston +respecta la contemplation de son ami, qui lui prit tout à coup la main +et l'entraîna en murmurant: + +«J'ai vu des Joseph Vernet qui sont à peu près ça.» + +Il faisait presque nuit lorsqu'on déboucha sur la place du Châtelet. +Bouchot, tout en émaillant sa conversation de réflexions philosophiques +sur la fuite rapide des heures, acheta pour un sou de pommes de terre +frites. + +«Décidément, dit-il en croquant la dernière, nous avons trop flâné, la +courroie du père Bouchot va troubler ma digestion.» + +Gaston s'attendrit en apprenant que son ami courait grand risque d'être +battu. + +«Veux-tu que je t'accompagne? dit-il, je raconterai à ton père que c'est +à cause de moi que tu es en retard; je le prierai tant, qu'il te +pardonnera.» + +Bouchot, ému, saisit la main de Gaston et la secoua. + +«C'est bon tout de même, s'écria-t-il, d'avoir quelqu'un qui pense à +vous, qui vous aime et vous plaint. Mais vois-tu, mon bonhomme, le +tire-pied du père Bouchot n'a plus d'oreille depuis que ma mère est +morte. Bah! continua-t-il avec insouciance, je crierai afin d'abréger la +séance. Tu connais la recette, hein? Lorsque ta belle-mère ira de trop +bon cœur, braille de toute ta force, ça la fera finir plus vite à cause +des voisins.» + +Un frisson passa sur les épaules de Gaston à l'idée que Blanchote +pouvait le battre de nouveau. Parvenus au fond de l'allée de leur maison +commune, les deux enfants s'embrassèrent. Bouchot préluda +mélancoliquement au pas de Giselle et disparut dans un escalier. Gaston +allait frapper à la porte de son père lorsqu'il fut rejoint par +l'apprenti. + +«J'ai oublié de te rendre ton habit, tant la courroie me trotte par la +tête, dit-il; d'ailleurs, tandis que j'y suis, je vais voir ton canon.» + +Alexis remonta son sac en voyant entrer son fils et l'embrassa. + +«Eh bien, petit, es-tu content de ta promenade? + +--Oh! oui, répondit Gaston, qui regarda son nouvel ami. + +--Tu en auras long à raconter plus tard à ta tante? + +--La reverrai-je bientôt? + +--Peut-être demain», dit Blanchote. + +Cette nouvelle acheva de rendre l'enfant heureux. Bouchot, bien que +fasciné par le canon, réussit enfin à s'arracher à cette contemplation. +A peine était-il parti que Blanchote retirait des profondeurs de son +cabas une petite blouse. Elle en revêtit Gaston, qui redoutait qu'on +l'affublât de nouveau de la redingote dont son ami était si fier. + +«Allons dîner», s'écria Alexis. + +Il prit Gaston par la main et précéda Mme de La Taillade sur l'escalier. +Celle-ci refermait à peine la porte, que des cris perçants retentirent. + +--C'est Bouchot», dit la mégère, je m'y attendais; il ne l'a pas volé. + +Gaston eût voulu ne pas entendre; il se pressa contre son père, des +larmes coulaient sur ses joues. On le conduisit rue Jean-Pain-Mollet, +dans un établissement qu'il reconnut pour le même au fond duquel il +s'était endormi le jour de son arrivée à Paris. + +Il mangea de bon appétit, et le soir, vers neuf heures, il rentra en +compagnie de M. et Mme de La Taillade. Il jeta au passage un regard +rapide vers la fenêtre du cordonnier; elle était close et obscure. +Gaston fit sa prière avant de s'endormir et s'étendit sur son matelas. +Dans ses rêves de cette nuit-là, il vit des chiens mordre des chats, +Blanchote danser le pas de Giselle, tandis que Bouchot, perdu dans une +redingote de drap bleu, crachait sur le sol et levait la main vers le +ciel en répétant: «A la vie! à la mort!» + + + + +VII + +UN DRAME A PROPOS D'UNE BOUTEILLE CASSÉE. + + +Sur les plans de Paris âgés de plus de vingt ans--ce qui équivaut à un +siècle des temps passés--on voit figurer, parmi les petites rues qui +rayonnaient autour de la place de Grève, la rue Jean-Pain-Mollet. Elle +n'était ni longue ni large, et les maisons qui la bordaient n'avaient +rien de monumental; mais comme elle sentait son vieux Paris, cette brave +rue! le Paris boueux, crasseux, sombre, sordide, malsain, qui passait +pour une des plus belles villes de l'univers, même avant les rotondes du +comte de Rambuteau et les trouées sanitaires du baron Haussmann. Ce +n'était pas une rue aristocratique, que la rue Jean-Pain-Mollet. Un +ruisseau noir, fangeux, qui prenait sa source à la hauteur de la rue des +Arcis, cascadait sur ses pavés inégaux avant de se perdre dans une +espèce de gouffre, situé près de l'Hôtel de ville, et, si l'on n'y +rencontrait ni belles dames ni dandys, les sergents de ville, en +revanche, y avaient fort à faire. Dans la plupart de ses maisons, +transformées en «garnis», on vendait l'hospitalité à la nuit. Du fond de +vingt débits de liqueurs s'échappait, surtout le samedi soir, une +tempête de voix roucoulant une romance avec ces inflexions qui font +aujourd'hui la gloire de Thérésa. Souvent les vitres, blanchies dans le +but d'économiser les rideaux, volaient en éclats, et la porte, +brusquement ouverte, livrait passage à deux champions aux formes +athlétiques. Une lutte sauvage s'engageait, pour un mot, pour une femme, +ou simplement pour l'honneur. Un cercle de curieux se pressait autour +des combattants; dans ce duel on tentait, non de faire mordre la +poussière à son antagoniste,--l'éternelle humidité de la vieille rue s'y +opposait,--mais de le rouler dans le ruisseau historique qui, sous Louis +VI, marquait l'enceinte de la bonne ville. La querelle vidée, les +lutteurs s'embrassaient; le vaincu confessait avoir trouvé son maître; +plusieurs verres d'eau-de-vie pansaient les blessures, et pour quelques +heures l'antique rue retrouvait un peu de calme. + +Quoi qu'en puissent dire l'esprit de parti et le besoin d'applaudir, si +impérieux chez les Français, maudite soit la main hardie qui, sans souci +du passé, éventra ces antres et purifia du même coup le sol et ceux qui +l'occupaient! Pourquoi a-t-elle forcé les habitants à chercher un gîte +ailleurs, à quitter les tanières traditionnelles hors desquelles il leur +semblait impossible de vivre? On mourait si sûrement dans ces cloaques +immondes où la fièvre régnait en permanence, où toute maladie +s'aggravait, où les femmes étaient si pâles, les enfants si chétifs, où +le vice, la vermine, la prostitution, tout ce qui cherche l'ombre +grouillait comme les reptiles au fond d'un marécage des tropiques. De +l'air, de la vie, du soleil, de la moralité, à quoi bon? On s'en passe +si bien! Quel grand homme aura le courage de nous les rendre, ces rues +étroites, hideuses, humides, fangeuses, que tant de gens regrettent tout +haut avec une si touchante mauvaise foi? Il nous en reste encore +quelques-unes; pétitionnons bien vite pour qu'on nous les conserve; +assez de soleil; de l'ombre, maintenant, à défaut de ténèbres. A bas ces +docteurs amis du progrès qui, mauvais économistes, raisonnent avec le +cœur; qui comptent les existences sauvées sans vouloir peser l'or +dépensé, estimant que la vie d'un homme est sans prix et que la moindre +bataille coûte encore plus cher que l'assainissement de Paris. + +Un soir du mois de décembre 1844, le ruisseau de la rue Jean-Pain-Mollet +était solidifié par la gelée et la divisait en deux ruelles étroites. La +neige tombait à gros flocons, tourbillonnait entre les noires demeures, +puis, comme à regret, jonchait le pavé couvert de verglas. Les passants +se hâtaient, la tête penchée, s'abritant de leur mieux contre la bise +qui leur mordait le visage. Le sol craquait sous les pieds et les chutes +étaient fréquentes. On se relevait avec peine pour reprendre au plus +vite cette marche incertaine, dangereuse, vacillante, dont on se serait +moqué en plein jour, mais qui, à cette heure où les estomacs étaient +vides, semblait une nouvelle cruauté du sort. Les vitres ternes, +dépolies des débits de liqueurs, ne laissaient passer aucun rayon qui +vînt en aide aux becs de gaz dont la lumière blafarde éclairait à peine +le mur qu'elle frappait. De temps à autre, la porte d'un cabaret +s'ouvrait, et un homme aviné, maugréant à mi-voix ou fredonnant une +chanson, se mettait en marche pour regagner le taudis où sa ménagère, +ses enfants affamés l'attendaient peut-être. + +Près de l'encoignure de la rue des Arcis, où un commerce plus actif +multipliait les lumières, un petit garçon, appuyé sur une borne, +pleurait devant les débris d'une bouteille brisée. Une calotte rouge +couvrait sa tête aux cheveux coupés ras; il cachait tant bien que mal, +entre les plis de sa blouse, ses doigts gonflés par des engelures, et +ses pieds, mal abrités par des bas troués, étaient chaussés de gros +sabots. Mouillé, grelottant, il levait des yeux navrés vers ceux qui +passaient et dont la plupart ne l'apercevaient même pas. + +«Bien travaillé, dit un maçon qui se retourna. + +--Ton affaire est claire, mon bonhomme; tu connais le proverbe, qui +casse les verres les paye, dit un autre en riant de son à-propos. + +C'était là toute la pitié qu'inspirait le petit garçon; ces gens +connaissaient cependant par expérience la triste perspective qui +l'attendait. Et aucun d'eux ne se croyait méchant--c'est si drôle un +gamin qui va «recevoir une raclée!» + +Une jeune femme s'arrêta pour interroger l'enfant. Le drame était bien +simple; il venait de tourner le coin de la rue lorsque le pied lui avait +manqué, et du flacon, mal étreint par ses doigts transis, qui contenait +pour dix sous d'eau-de-vie, il ne restait que des débris. La jeune femme +soupira, dix sous représentaient pour elle une journée de travail; elle +s'éloigna sans dire un mot. + +Cinq ou six enfants des deux sexes, chargés eux aussi de bouteilles et +de provisions, se groupèrent autour de la borne, graves, silencieux, +ouvrant de grands yeux apitoyés, car ils comprenaient la terreur du +petit garçon et n'osaient le consoler. Celui-ci semblait ne pouvoir se +résoudre à s'éloigner du lieu de son désastre, comme s'il conservait +l'espoir de voir les tessons se rejoindre et recueillir le liquide dont +l'action creusait la glace qui recouvrait les pavés. Une fillette d'une +douzaine d'années paraissait surtout attendrie. + +«Viens, disait-elle à l'enfant qu'elle tirait par sa blouse, je +t'accompagnerai, peut-être ne te battra-t-on pas trop fort.» + +En ce moment, un jeune garçon qui sifflait la _Marseillaise_ avec +entrain, déboucha de la rue des Arcis et s'approcha à son tour. + +«Gaston!» s'écria-t-il. + +Celui-ci releva la tête et se précipita vers Bouchot. L'apprenti n'eut +besoin d'aucune explication, il comprit tout d'un simple coup d'œil. + +«Mon pauvre vieux, dit-il en passant son bras autour du cou de son ami, +tu n'as pas de chance! Voyons, ne pleure plus. Que faire? J'emprunterais +bien une bouteille à la mère Bardou, mais de l'argent? Est-ce bête de +les fabriquer en verre, les bouteilles! Elles devraient être en +fer-blanc, l'hiver surtout. Qu'est-ce que tu emportais? + +--De l'eau-de-vie, répondit Gaston. + +--C'est ça, du sérieux; s'il s'agissait de vin, ce serait la même chose; +mais c'est égal, j'aurais préféré du vin. Allez-vous filer, tas de +moutards? Vos mères vous attendent pour vous moucher; on dirait qu'ils +n'ont jamais vu de verre cassé, ces bêtas-là! Je voudrais bien savoir +comment nous y prendre?... c'est le nanan qui m'embarrasse. Ton père +est-il rentré? + +--Pas encore. + +--Il est chez Pauquet, allons-y; j'entrerai le premier. Tu lui +raconteras l'histoire; je m'en charge, si tu veux. Il reviendra avec +toi, tu le laisseras passer devant, et la mère Blanchote en sera pour +une bouteille rentrée. + +--Oui-da, canaille! je t'y prends encore à lui donner de mauvais +conseils», dit une voix enrouée. + +C'était celle de Blanchote qui, grimpée sur ses socques, saisit Gaston +par le bras de façon à le faire crier et l'entraîna vers la rue des +Arcis. + +«La gueuse! murmura l'apprenti revenu de sa surprise; sans Gaston, +quelle série de boules de neige je lui collerais dans le dos! Si je +courais chez Pauquet dire au capitaine que sa femme a mal aux dents, ou +qu'un monsieur le demande, un monsieur décoré? La vieille sorcière, il a +beau lui défendre de battre le petit, elle écoute la romance et soigne +le refrain lorsqu'il n'est pas là! Allons chez Pauquet, il y a là des +trognes qui valent celle de Téniers.» + +Et, en dépit du verglas, Bouchot s'élança à toutes jambes vers l'hôtel +de ville. + +En sortant de chez le marchand de vin, Blanchote se rendit chez +l'épicier, puis elle regagna la rue Jean-Pain-Mollet. Les doigts crispés +autour du bras de Gaston, on eût dit un oiseau de proie entraînant sa +victime palpitante. Tout à coup la mégère glissa, perdit l'équilibre et +brisa dans sa chute la bouteille qu'elle venait d'acheter. Cet accident, +qui eût dû la disposer à l'indulgence, l'exaspéra; elle se releva +furieuse et se précipita sur Gaston, qu'elle battit. + +«Assez, la mère, assez!» lui cria un joueur d'orgue qui rentrait. + +Blanchote accueillit l'observation par des injures, saisit la petite +main toute crevassée de l'enfant et reprit sa marche. + +«Vous me faites mal», dit-il en essayant de se dégager. + +La misérable pressa plus fort; il poussa un gémissement et tomba à +genoux sur le sol glacé. + +En ce moment, sans qu'elle pût deviner d'où le projectile était parti, +Mme de La Taillade reçut en plein visage une monstrueuse boule de neige. +Tandis que ses yeux perçants sondaient avec rage les alentours, Gaston +disparaissait dans une sombre allée. + +«Attends-moi», lui cria-t-elle. + +L'enfant, accoutumé sans doute à se guider dans l'obscurité, atteignit +un escalier auquel une corde à puits servait de rampe, et commença à +gravir les marches inégales. + +«C'est Bouchot, grommelait Blanchote, qui s'épongeait encore; je suis +sûre que c'est lui, le gueux me le payera cher!» + +Parvenu au cinquième étage, Gaston parcourut un long corridor et se +rangea pour laisser passer sa belle-mère. + +«Tu n'as reçu qu'un à-compte, mon bijou, lui dit-elle, en lançant un +soufflet qui, par bonheur, tomba dans le vide. C'est à présent que nous +allons rire!» + +Elle ouvrit une porte, puis, après avoir tâtonné un instant, alluma une +chandelle dont la lueur vacillante éclaira d'une façon sinistre une +mansarde aux murs délabrés. Dans un coin un lit, dans un autre un +réchaud, çà et là des chaises dépareillées, et dans l'angle, à droite de +la fenêtre unique, un monceau de loques et de chiffons. Les deux +chambres de la rue des Arcis méritaient le nom d'appartement comparées à +ce galetas, nu, étroit, glacé, au sol couvert d'immondices. + +«Arrive», dit Blanchote. + +Gaston, immobile, prêta l'oreille. + +«Viendras-tu?» cria la mégère avec mille imprécations. + +L'enfant se présenta enfin; mais derrière lui parut Alexis vêtu, en +dépit de la saison, de son pantalon de drap clair et coiffé de son +chapeau gris. + +«Après qui en as-tu? demanda-t-il à sa femme en entrant, je t'ai entendu +gronder d'en bas. + +--Est-ce que je sais, après ton môme, qui prétend que ses engelures le +démangent. + +--Pauvre petit! tu ne l'as pas frappé, au moins? + +--Peut-être une taloche; on ne peut guère s'en empêcher en face d'un +polisson qui casse par méchanceté ta bouteille de cognac.» + +Alexis remua la tête d'un air de doute. + +«Je suis tombé, père, interrompit Gaston, qui s'approcha de lui; je ne +sais pas marcher avec des sabots et le pavé glisse beaucoup.» + +M. de La Taillade se baissa, le prit dans ses bras et le pressa contre +sa poitrine. + +«Ah! mon pauvre luron, dit-il, patience, la fortune reviendra.» + +Et, sans plus s'occuper de sa femme, il s'assit et se mit à bercer +l'enfant, l'enveloppant d'un regard attendri. + +«C'est ça, donne-lui raison pour le rendre insolent, dit Blanchote avec +aigreur. + +--Lui, insolent! répéta Alexis, qui haussa les épaules. Il avait un nid +bien chaud d'où nous l'avons arraché, il ne peut nous aimer. + +--Je t'aime, père, s'écria Gaston en l'embrassant. + +--Pauvre chéri, s'écria Blanchote, on voit bien que tu es à jeun, tu +parles en vers. Ce maudit crapaud, il nous porte malheur. + +--Laisse faire, petit; le jour où j'aurai quarante francs, je te +reconduis à Houdan. + +--Aussi ne les auras-tu jamais, murmura la mégère, qui jeta sur le père +et le fils un regard haineux. Cette chipie qui vit dans les tapisseries +et qui nous laisse crever de faim n'aura pas le dernier mot. Allons, mon +bijou, ajouta-t-elle tout haut, le couvert!» + +Gaston se dégagea des bras de son père, retira ses sabots, et, tandis +que sa belle-mère activait le feu du réchaud, il disposa, sur une +planche soutenue par deux tabourets, des assiettes, des verres et des +couteaux. + +«A table» cria Blanchote, qui apporta, dans le poêlon même où elle +l'avait confectionné, un ragoût de pommes de terre. + +Les convives mangèrent en silence; vers le milieu du repas, Gaston alla +près d'une cruche et l'inclina pour remplir son verre; l'eau était +gelée, ce qui provoqua l'hilarité de Mme de La Taillade. L'enfant refusa +de partager la ration de vin de son père et s'accroupit auprès du +réchaud. Le soudard se leva, bourra sa pipe et commença à marcher de +long en large pour combattre le froid. + +«Sors-tu?» dit Blanchote à son mari. + +Celui-ci rencontra les yeux suppliants de son fils. + +«Non, répondit-il. + +--Est-ce que Pauquet te refuse crédit? + +--Pauquet est un ancien troupier qui sait ce que l'on se doit entre +hommes; mais je le ménage. + +--Pauvre chéri, voilà plus d'un mois que tu n'as bu à ta soif.» + +La tête d'Alexis se balança du haut en bas. + +«Je voudrais ne plus boire, murmura-t-il. + +--Pour tomber malade? C'est le gamin, avec son air de condamné à mort, +qui te rend sentimental. Bête, les enfants ne comprennent rien à la +misère et ne sont jamais malheureux. J'en sais quelque chose, peut-être. +Je parie que tu songes encore à mettre les pouces, à écrire à ta sœur +que tu lui rends le môme sans condition. + +--Oui. + +--Ça me fend le cœur de te voir avec ces idées-là. Nous le rendrons, +mais pas pour rien; l'heure est passée. Voyons, pas d'attendrissement; +serons-nous gentil si notre petite femme nous apporte une goutte?» + +Le soudard interrompit sa promenade, et sa langue frappant son palais +produisit un glouglou sonore. Lorsqu'il vit Blanchote ajuster ses +socques, s'envelopper de son châle et gagner le corridor, un sourire +illumina sa face niaise. Il s'assit, bourra sa pipe noire et regarda +Gaston, qui approchait la cruche du réchaud. + +«Veux-tu donc boire, petit? lui demanda-t-il au bout d'un instant. + +--Non, père, je voudrais un peu d'eau pour laver les assiettes, afin de +n'être pas grondé demain. + +--Est-ce que tu m'aimes un peu? + +--Beaucoup, répondit l'enfant, qui vint l'embrasser. + +--Et Bouchot, je ne vous vois plus jouer ensemble, êtes-vous donc fâché? + +--Non; mais Mme Blanche le déteste, elle lui a défendu d'entrer ici sous +prétexte qu'il me donne de mauvais conseils. + +--Est-ce donc vrai, petit? + +--Non, père; Bouchot ne sait ni mentir ni voler, lui. + +--Qui donc ment? qui donc vole?» + +Gaston garda le silence. + +«Tu n'aimes pas Blanchote, reprit M. de La Taillade au bout d'un +instant. + +--Non, pas plus qu'elle ne m'aime. + +--Elle ne te bat plus, n'est-ce pas? Une taloche par-ci par-là, +peut-être; les grandes personnes ont des ennuis, ta tante devait en +avoir. + +--Ma tante ne m'a jamais battu. + +--Et je ne veux pas que Blanchote te batte; sur ce point-là, il faut +toujours me dire la vérité.» + +Gaston baissa de nouveau la tête, n'osant répondre que la vérité lui +avait déjà valu de plus rudes coups que ceux qu'il recevait sans se +plaindre. Son père n'était pas toujours là, et, le plus souvent, il +rentrait hébété, inapte à comprendre. L'enfant qui le voyait de +sang-froid allait peut-être tenter de l'éclairer, lorsque les socques de +Blanchote résonnèrent dans le corridor. + +«Il fait un temps de voleur, dit-elle en secouant son châle qu'elle +étendit sur le pied du lit, on ne tient pas debout, et la rue ressemble +à un cimetière, tant elle est déserte.» + +Elle reprit haleine et sortit de son cabas un petit fagot de bois blanc, +puis une bouteille à demi pleine d'un liquide rougeâtre. + +«C'est du mêlé, chéri, continua-t-elle; tu ne le détestes pas, hein? +Tiens, le mioche n'est pas couché; vous avez donc causé? + +--Il me racontait que tu n'aimes pas Bouchot. + +--Je n'aime pas Bouchot! s'écria Mme de La Taillade, dont la dent +saillit, et qui se frotta le visage de ses deux mains; en voilà un +conte! C'est-à-dire que je donnerais quelque chose pour le voir tout de +suite, cet apprenti gnaf. Si tu le rencontres demain, chéri, et que tu +puisses le décider à monter, tu me feras plaisir; il redescendra +content, je t'en réponds. + +--Tu entends, petit, dit Alexis, dont l'intelligence ne comprit pas +l'ironie des paroles de la mégère; tu peux ramener Bouchot.» + +Blanchote disposa sur le fourneau le fagotin qu'elle venait de rapporter +et l'alluma. Une épaisse fumée remplit aussitôt l'étroite mansarde, un +joyeux pétillement se fit entendre, puis une flamme claire brilla. On se +garda d'ouvrir la fenêtre; pour les pauvres, la fumée est une partie du +feu, elle tient chaud. Le soudard, lui, ne voyait que la bouteille. Il +respira avec force lorsque sa femme emplit deux verres, et ce fut d'une +main tremblante qu'il porta le sien à ses lèvres. Après avoir bu, il +ouvrit deux ou trois fois la bouche comme pour mieux déguster, bourra sa +pipe, se croisa les jambes et, renversé sur sa chaise, les yeux à demi +clos comme un chat repu, il semblait faire ronron. + +Gaston, à force d'industrie, avait réussi à se procurer un peu d'eau; il +lavait dans un coin les assiettes et les couverts. Sa tâche terminée, il +se rapprocha du fourneau afin de réchauffer ses mains engourdies. Au +bout de quelques minutes, il embrassa son père, salua Blanchote, et +s'enfouit tout habillé dans un monceau de linge qui se trouvait en face +de la porte. Mme de La Taillade, qui bâillait et se plaignait du froid, +se coucha à son tour. Alexis resta seul éveillé. + +Il fumait, calme, grave, reposé, n'interrompant ses aspirations que pour +boire de temps à autre une gorgée du mélange qui, sans valoir le cognac +pur, pouvait se tolérer. La tête appuyée contre le mur, il regardait les +braises se consumer, passer du rouge vif au rouge pâle, noircir, se +ranimer à l'improviste, puis mourir pour ne laisser à la place qu'elles +occupaient qu'une cendre blanche et vaporeuse. Ce spectacle semblait le +captiver au plus haut degré, car il demeura presque une heure sans +bouger. + +Au dehors, un silence profond; la neige, qui tombait sans relâche, +assourdissait le fracas ordinaire des roues sur les pavés. Tout à coup +on entendit un enfant pleurer. Aux sons lointains de cette voix +plaintive, Alexis releva la tête, se hâta de rebourrer sa pipe, emplit +de nouveau son verre, et son regard, après avoir contemplé les vitres où +la froidure dessinait des fleurs étranges, s'arrêta sur la chandelle, +dont la mèche démesurée donnait à la flamme une lueur sépulcrale. +L'attention du soudard se concentra tout entière sur les excroissances +nées de la combustion; on eût dit qu'il s'étonnait de retrouver là le +phénomène qu'il venait d'observer sur la braise: une étincelle ranimant +pour une seconde un corps éteint. Ces alternatives d'ombre et de clarté, +de vie et de mort, paraissaient l'intriguer outre mesure; peut-être en +cherchait-il le sens philosophique; peut-être, au fond, se contentait-il +de voir sans chercher à comprendre. L'enfant, qui pleurait, se tut; le +calme, succédant au bruit, troubla la méditation d'Alexis; il changea de +position, moucha la chandelle sans daigner s'humecter les doigts, et son +regard se fixa sur le monceau de linge qui servait de couche à Gaston. + +Pour le coup, un sentiment humain se peignit sur la face impassible du +soudard. Son regard, qui ne brillait d'ordinaire qu'à la vue d'une +bouteille pleine, s'adoucit; un sourire effleura ses lèvres, une +expression de tendresse illumina ses traits vulgaires et les rendit +touchants. Depuis quatre mois qu'il voyait Gaston chaque jour, Alexis, +sans savoir pourquoi, s'était pris à l'aimer. Il eût voulu le voir +heureux, gai, souriant, tapageur, comme Bouchot, par exemple; mais +lorsque l'enfant levait sur lui ses grands yeux bleus si candides, si +doux, si pleins de loyauté, le père se sentait tout remué et secouait la +tête sans parvenir à s'expliquer son émotion. Blanchote, clairvoyante et +jalouse, devinait cette affection qui ne se traduisait guère que par des +mots accentués d'une certaine façon, et sa haine pour Gaston, dont la +gentillesse aurait dû la désarmer, n'avait peut-être pas d'autre cause. + +Peu à peu M. de La Taillade, dont les yeux demeuraient cloués sur le +monceau de guenilles qui recouvrait son fils, devint soucieux; il retira +sa pipe d'entre ses lèvres, posa son front étroit dans sa large main, et +tenta de réfléchir. + +Mal conseillé, il avait plongé Gaston dans cette misère qui convenait si +peu à ses instincts délicats. Depuis lors, il avait essayé de réparer le +mal dont il était cause; mais une fatalité, inexplicable pour lui, +réduisait à néant ses meilleures intentions. Pourquoi sa sœur +laissait-elle ses lettres sans réponse? Comment une somme de cinquante +francs qu'il gardait au fond de son gousset avait-elle disparu? Pourquoi +son patron lui retenait-il une partie de son gain? Pourquoi les recrues +devenaient-elles rares? Pourquoi Blanchote détestait-elle Gaston? +Pourquoi, enfin, l'enfant si doux, si docile, si soumis, montrait-il une +répugnance invincible pour sa belle-mère? Toutes ces idées simples ou +complexes se débattaient confuses dans la tête d'Alexis. Cette +intelligence épaisse, encore alourdie par des excès de boisson, ne +savait ni vouloir, ni comprendre, ni agir, et l'étincelle allumée par +Gaston dans les profondeurs de cette âme pouvait se comparer à ces +éclairs de chaleur qui brillent sans éclairer. + +Blanchote, qui depuis son expulsion du _Cœur-Enflammé_ se considérait +comme la victime d'Alexis, aurait pu expliquer à son noble époux la +cause de plusieurs de ses mécomptes, et répondre à deux ou trois de ses +questions. C'est elle qui, par suite d'un arrangement avec le commis +principal de l'agence, empochait la moitié des gains de son mari, et en +cela on ne pouvait la blâmer. Ne comptant plus guère sur la somme +qu'elle avait cru obtenir pour la rançon de Gaston, elle tentait de la +réunir par tous les moyens à sa portée. Quant à l'enfant, elle +s'obstinait à le garder, par amour-propre d'abord--l'amour-propre joue +un rôle dans les mauvaises actions aussi bien que dans les bonnes--puis +pour les services qu'il rendait, car elle le stylait aux détails du +ménage et le pauvre petit savait maintenant s'acquitter d'une +commission. Elle espérait bien se servir de lui tôt ou tard pour ses +opérations clandestines, et le façonner peu à peu à ces larcins minimes, +plus faciles encore pour les enfants que pour les femmes. Mais jugeant +un peu trop vite la conscience des autres sur la sienne, son premier +essai faillit lui coûter cher. Gaston, qui sur l'ordre de sa belle-mère +avait été ramasser le marteau d'un tailleur de pierre occupé de son +déjeuner, fut éclairé par Bouchot. Il menaça d'aviser son père, et +Blanchote se résigna à dresser peu à peu l'enfant à ce qu'elle appelait +faire son droit, c'est-à-dire voler. + +Et le docteur, et Catherine, et Mademoiselle, avaient-ils donc oublié +leur enfant d'adoption? Ils songeaient à lui chaque jour, au contraire; +chaque jour les deux femmes pleuraient, ne sachant s'il était mort ou +vivant. Ce ne fut qu'après un mois et demi de souffrances que +Mademoiselle, grâce aux soins dévoués de sa servante et à l'expérience +de son vieil ami, entra en convalescence. On lui remit alors une lettre +d'Alexis, qui s'excusait et offrait de renvoyer Gaston; mais il était +sans ressource. Mademoiselle répondit sur l'heure, et l'espoir de revoir +bientôt son neveu hâta le retour de ses forces. Une semaine s'écoula +dans une attente fiévreuse; chaque soir, les deux femmes se rendaient au +bureau de la diligence pour la voir arriver; en vain, hélas! On reçut +une nouvelle lettre plus pressante encore que la première; Mademoiselle +porta elle-même sa réponse à la poste; mais, pas plus que les +précédentes, cette missive ne devait parvenir à son adresse; le sort, +par ces petits moyens qui lui servent à produire de grands effets, +conspirait contre le bonheur de Gaston. + +Roméo, le sultan entretenu par Mme Bardou devenue concierge de la maison +habitée par M. de La Taillade, s'avisa de fouiller dans le cabas de +Blanchote, un matin qu'il contenait des côtelettes. Mme de La Taillade, +indignée, poursuivit le voleur jusque sur les genoux de sa maîtresse et +proféra contre lui les menaces les plus terribles. Bouchot, qui eut la +chance de voir l'aventure, ne songeait pas à mal; mais, deux jours plus +tard--la semaine était bonne pour lui--il vit le dogue du charcutier +étrangler Roméo d'un coup de dent. L'apprenti venait d'entendre frapper +injustement Gaston. Il ne trouva rien de mieux que de transporter le +cadavre du défunt sur le palier de Blanchote, puis il manœuvra si bien +que Mme Bardou accusa son ancienne amie du meurtre de son chat. A dater +de ce jour, toute missive à l'adresse des La Taillade fut +impitoyablement refusée, et lorsqu'ils déménagèrent, la vindicative +concierge déclara au facteur qu'ils étaient partis pour l'étranger. +Quant aux lettres qu'écrivait Alexis, il n'oubliait qu'une chose, +c'était d'indiquer sa nouvelle adresse. Mais les moyens employés par +Bouchot pour venger son ami devaient avoir une conséquence plus cruelle +encore et rompre à jamais le fil qui pouvait ramener Gaston à Houdan. + +Le docteur ne savait rien refuser à Mademoiselle, et, sur ses instances, +il entreprit le voyage de Paris. Désolé des renseignements fournis par +Mme Bardou, il se rendit à la préfecture de police. Deux mois +auparavant, Alexis, prêt à entreprendre le voyage d'Alsace en compagnie +de son patron, avait pris un passe-port, et la préfecture renvoya le +docteur de la rue des Arcis à Strasbourg. Après avoir interrogé pour la +dixième fois Mme Bardou, qui commençait à répondre de mauvaise grâce, le +docteur se retirait désespéré, lorsqu'il rencontra Bouchot à porte de +l'allée. L'apprenti marchait vite, il venait précisément de flâner en +compagnie de Gaston et prévoyait une toutouille. + +«Habites-tu depuis longtemps cette maison, mon petit ami? lui demanda le +docteur. + +--Oui, mon bourgeois, c'est le pays où j'ai reçu le jour. + +--Tu as dû connaître M. de La Taillade? + +--M. de La Taillade, répéta malicieusement Bouchot, un petit qui possède +une grande femme laide et méchante, avec une dent à l'envers? + +--Oui, répondit le docteur. + +--Déménagés pour l'étranger, mon magistrat, pour les Amériques Vespuce; +demandez plutôt à la mère Bardou.» + +Et Bouchot s'élança vers l'escalier. + +«Tiens, se dit-il à moitié route, j'aurais dû lui donner l'adresse à ce +vieux monsieur; c'est peut-être un mouchard qui vient embêter la +vieille.» + +Il redescendit deux étages; le docteur remontait déjà la rue +Planche-Mibray, songeant à la façon dont il communiquerait à Houdan le +triste résultat de son voyage. + +Quatre mois s'étaient écoulés, Alexis n'écrivait plus; peut-être eût-il +hésité maintenant à livrer Gaston; car de même que Bouchot, mais sans +savoir le dire, il sentait qu'il était bon d'être aimé. A l'heure même +où il regardait dormir son fils, Mademoiselle et Catherine, assises +devant la grande cheminée où Gaston se plaçait autrefois entre elles, +causaient de l'absent qui les avait si longtemps charmées par ses +gentillesses. Tout à coup elles se taisaient, n'osant se regarder dans +la crainte de fondre en larmes. On entendait alors la vieille horloge +compter les heures, si longues, hélas! depuis que l'enfant n'était plus +là. + + + + +VIII + +A MINUIT. + + +Un dimanche, environ dix-huit mois après le serment solennel par lequel +Bouchot et Gaston s'étaient liés «à la vie à la mort», les deux amis +sortaient bras dessus bras dessous des galeries du Louvre. Ils portaient +à peu de chose près le même costume: une blouse brune serrée à la taille +par un ceinturon de cuir vernis, un pantalon de coutil trop court, une +casquette à visière étroite, un col de chemise rabattu. Leurs +brodequins, fabriqués par l'apprenti, ne brillaient pas précisément par +l'élégance; mais, pour la solidité, ils l'emportaient sur les meilleurs +produits du célèbre Sakoski,--l'auteur du moins l'affirmait. Rien n'eût +été plus intéressant pour un observateur que d'examiner ces deux têtes +aux types si distincts, qui se penchaient à toute minute l'une vers +l'autre pour se communiquer quelque réflexion. Gaston, avec ses traits +réguliers, son regard profond, son air calme et réfléchi, ressemblait à +un _monsieur_, comme disait sa belle-mère. Bouchot, au contraire--le nez +au vent, les yeux vifs, le geste aussi prompt que la parole,--rappelait +par sa pétulance inquiète le gamin hardi, résolu, narquois, dont +Toussenel a si bien établi la parenté avec le moineau franc. + +Gaston avait beaucoup grandi depuis son départ de Houdan, et, quoique +moins âgé que Bouchot, il le dépassait de la hauteur du front. +L'apprenti, malgré ses efforts, ne pouvait s'astreindre à imiter +l'allure presque grave de son camarade. Il parlait sans discontinuer, à +tort et à travers. A la vue de ces types étranges qui abondaient alors +dans les rues de la capitale, il se livrait à une série de commentaires +qu'il terminait souvent à voix basse ou qu'il interrompait pour obéir à +la pression du bras de son ami. Parfois il s'arrêtait court, partait en +avant comme un oiseau qui prend sa volée, ébauchait à la hâte le pas de +_Giselle_; puis, avec une gravité affectée, revenait se mettre au pas de +Gaston, surpris de ses escapades. + +«Décidément, tu es trop sérieux, disait l'apprenti. + +--Et toi pas assez. + +--Que veux-tu? Mes moyens ne me permettent pas d'empeser mon col. +D'ailleurs, nous ne sommes pas des notaires. A propos, tu en as connu +des notaires? Ils sont donc bien sérieux, qu'on les cite toujours comme +modèle du genre?... Dieu! la bonne vieille avec son chapeau-cabriolet, +son écharpe et ses manches à gigot; elle a même des souliers à +cothurnes. Quelle touche! hein? On a dû la garder dans une botte, cette +brave dame-là. C'est qu'elle a l'air de se croire à la mode, par-dessus +le marché... _Veillons au salut de l'empire!_... C'est la chanson du +vieux qui demeure dans ta maison et qui parle toujours d'Austerlitz. +J'ai vu chez lui un portrait de sa femme habillée dans ce ton-là. C'est +peut-être elle qui est descendue de son cadre, veux-tu que je le lui +demande? N'aie pas peur, je dis ça pour rire... Regarde donc ce gros +chat qui vient d'entrer en face, chez le marchand de brosses! si Roméo +n'était pas mort, on jurerait que c'est lui; faut que je le dise à la +mère Bardou, elle maudira ta belle-mère une fois de plus... _Enfants, +c'est moi qui suis_... C'est bon, je me tais; on peut bien oublier... +Tiens, un Polonais qui joue de la clarinette! Il n'a donc pas peur de +devenir aveugle? Bon! un fort de la halle! quels hommes! On dit qu'ils +passent leurs examens en soulevant un sac de farine à bras tendu. C'est +moi qui voudrais bien en faire autant, je m'amuserais à porter un +cheval... Bravo, il est complet, comme l'_Hirondelle_, le particulier +qui vient de passer à côté de moi. Quels zigzags! Boum! Il a manqué de +piquer une tête dans le panier de la marchande d'échaudés. Ils se +disputent; allons voir... + +--Non, dit Gaston qui désigna l'étalage d'un bouquiniste, regardons les +livres. + +--C'est un plaisir que nous n'aurons pas longtemps; ce petit vieux-là, +je le connais, il est toujours de mauvaise humeur. Je parie qu'avant +cinq minutes il sortira de sa niche pour nous prier de filer. + +--C'est égal, répondit Gaston, nous aurons vu un peu. + +--Je dessinerai sa binette pour la coller sur sa devanture, à ce +papetier. Avec ses grosses dents, ses yeux ronds, sou nez court, j'en +ferai un dogue qui montrera les crocs devant une boite de livres sur +lesquels il lèvera la patte,--pas celle de devant, bien entendu.» + +Bouchot ne s'était pas trompé; à peine Gaston eut-il feuilleté deux ou +trois volumes, que le bouquiniste accourut furieux. L'enfant rougit, +remit dans le casier le livre qu'il tenait à la main et poussa un gros +soupir. + +«Liberté, ordre public! ouah! ouah! répondit Bouchot aux injures du +marchand de livres; nous sommes membres de l'Institut, monsieur et +moi... Galopins? Galopin, vous-même, monseigneur.» + +Mais, entraîné par Gaston, l'apprenti baissa la voix et fut bientôt +distrait par d'autres incidents. Vers cinq heures, il remontait la rue +des Arcis et se séparait de son camarade après l'avoir embrassé. + +L'amitié des deux enfants, nés sous de si singuliers auspices, était +profonde et sincère. Ils souffraient en quelque sorte du même mal dans +le milieu où la destinée les obligeait à vivre et qui répugnait à leurs +instincts. Bien qu'ils fussent trop jeunes encore pour analyser leurs +sentiments, la passion du noble, du beau, du grand les rapprochait pour +le moins autant que leur commune misère; aussi passaient-ils ensemble +tous les instants dont ils pouvaient disposer. Chaque dimanche, ils se +faufilaient dans les musées ou visitaient les églises afin d'entendre +les orgues dont la grave harmonie ravissait Gaston. Au commencement de +leur liaison, Bouchot, par ses allures, semblait devoir dominer son +camarade et le façonner à son image. Mais le jeune La Taillade, grâce à +son éducation première et à sa distinction native, réagit au contraire +sur son ami. Il lui apprit à modérer les écarts de son esprit +gouailleur, à ne plus attirer bruyamment l'attention par ses faits et +gestes, à ne plus chanter à haute voix dans les rues. Certes, ce ne fut +pas de prime abord que ce résultat fut atteint. De temps à autre, en +dépit de ses bonnes résolutions, Bouchot se donnait la joie d'entourer +la _Marseillaise_ ou de danser en public le pas de _Giselle_; mais +chaque jour ces démonstrations devenaient de plus en plus rares, et +Bouchot le hardi obéissait à Gaston le doux; la fermeté tranquille avait +raison de l'audace emportée. + +La situation de M. et Mme de La Taillade, loin de s'améliorer, semblait +aller de mal en pire. On côtoyait toujours la misère absolue et, plus +d'une fois, on se coucha sans souper. Gaston s'accoutumait peu à peu à +cette existence qui lui avait d'abord paru si étrange, et il apprit à +connaître le prix de l'argent. Il se croyait abandonné par sa tante et +considérait comme un rêve tout espoir de retourner à Houdan. Cependant +il l'avait toujours présente à l'esprit, la petite maison où sa vie +s'écoulait si heureuse. Il comprenait maintenant pourquoi la pauvreté +avait arraché des pleurs à Mademoiselle. Il songeait avec tristesse que +là-bas aussi le pain manquait peut-être. Que n'eût-il donné pour revoir +le bon docteur, pour embrasser Mademoiselle et Catherine! Près d'eux, la +misère lui eût été moins dure. C'est eux qu'il eût voulu servir et non +cette femme qui le maltraitait si cruellement. Mais, comme Bouchot, il +devait demeurer chez son père, souffrir, se résigner, oublier, en +attendant que le progrès, auquel travaillait sans doute son parrain, +permît aux enfants de rester près de leurs tantes et d'y vivre heureux +sans effort. + +Ruinée par l'abus des liqueurs fortes, la constitution d'Alexis +commençait à s'ébranler, et la décrépitude s'annonçait avant l'heure. Le +dos se courbait, les mouvements devenaient gauches; un tremblement de +sinistre augure secouait ce corps qui n'éprouvait plus qu'un seul +besoin,--besoin incessant, impérieux, inextinguible: boire. Depuis un +an, l'exiguïté de ses ressources obligeait le soudard à se gorger +d'alcools frelatés. Ainsi que par le passé, son ivresse était calme, +silencieuse, inerte, et l'âme, sur ce visage à l'œil morne, ne rayonnait +qu'à la vue de Gaston. Oh! l'enfant, Alexis l'aimait autant qu'il +pouvait aimer. Il ne parlait plus de s'en séparer, de le reconduire à +Houdan, et cependant il voulait le voir heureux. Il croyait ce but +atteint lorsqu'il réussissait à détourner la colère de Blanchote, +toujours prête à frapper. Le rêve de celle-ci, c'était d'enlever à +l'enfant cette protection pourtant si dérisoire, et d'amener l'ivrogne à +châtier lui-même son fils. + +De son côté, la mégère, désespérant de reconquérir l'indépendance +relative qu'elle avait due au _Cœur-Enflammé_, s'abandonnait peu à peu à +la boisson, vice dont elle s'était préservée jusque-là. Les deux époux, +après s'être grisés de compagnie, oubliaient souvent de rentrer; alors +Gaston grignotait tristement les restes qu'il découvrait dans le +galetas, ou partageait le maigre repas d'un voisin. L'enfant avait +demandé plus d'une fois qu'on l'envoyât à l'école; mais Blanchote +comptait sur l'oisiveté pour le façonner au vol. Elle le surveillait +avec une ardeur fiévreuse, prête à l'encourager à sa première faute, et +c'était avec intention qu'elle l'abandonnait à lui-même sans ressource +et sans pain. + +«Il faudra bien qu'il y arrive», disait-elle. + +Elle laissa même plusieurs fois de l'argent à la portée de celui qu'elle +affamait; elle espérait que, pressé par un long jeûne, Gaston +succomberait à la tentation. Vains calculs: la probité de l'enfant n'eut +pas même à lutter. Lorsque la faim le pressait, il s'adressait à Bouchot +qui, récoltant de légers profits dans ses courses, ouvrit un compte à +son ami chez un boulanger. + +On ne vit pas impunément dans la misère: elle use le corps, énerve +l'âme, la déprave ou l'abrutit. Les vertus, dont la pratique est si +facile pour les riches, deviennent pour les pauvres une cause de luttes +héroïques, de véritables drames. Combien de gens fortunés se vantant de +leur probité--on se vante de cela dans le monde--n'auraient été que de +plats coquins s'ils se fussent trouvés placés au bas de l'échelle! Le +beau mérite de ne pas voler cent sous lorsqu'on possède cent mille +livres de rente! Certes, après dix-huit mois de séjour dans la rue +Jean-Pain-Mollet, Gaston n'était plus l'enfant aux gestes gracieux, aux +manières distinguées qui ravissaient les commères de Houdan. Peu à peu, +le milieu dans lequel il vivait agissait sur lui, et il employait des +tournures de phrase qui eussent bien surpris Catherine. Cependant il +conservait assez de supériorité pour être remarqué parmi ceux qui +l'entouraient, et dans la maison, chez les fournisseurs, dans le +quartier, on le désignait assez communément sous le nom de «petit +monsieur.» La race qui manquait si complètement chez le père, tant au +physique qu'au moral, se retrouvait chez le fils, dont le petit pied +surprenait toujours Bouchot, et dont le caractère devait se ressentir à +jamais des idées de devoir, de justice et de progrès semées à profusion +par le docteur Fontaine. + +Si l'apprenti avait beaucoup emprunté à son ami, il possédait une +organisation trop complète, une force intérieure trop réelle pour ne pas +lui avoir inculqué à son tour, bonnes ou mauvaises, quelques-unes de ses +façons d'être. A ce contact, Gaston avait perdu sa timidité féminine. Il +ne cherchait jamais dispute à personne; mais, à l'occasion, on trouvait +en lui à qui parler. Dans le quartier, les deux amis avaient trop +souvent fait leurs preuves pour qu'on se permît de les molester; ce +n'était donc que de loin en loin, lorsqu'ils sortaient de leur +territoire, que les crocs-en-jambe perfectionnés par Bouchot trouvaient +une triomphante application. + +La passion de Bouchot pour les arts, pour la peinture en particulier, +était une véritable vocation, et son premier soin fut de tenter de la +communiquer à son ami. A défaut d'un émule sachant manier le crayon ou +le charbon, il trouva dans Gaston une intelligence capable de +s'émerveiller, de s'enthousiasmer, de s'attendrir; pour la première +fois, le jeune artiste eut cette joie immense de se sentir compris et +encouragé. Bien qu'à des titres différents, c'était avec une égale +satisfaction que les deux enfants parcouraient les galeries du Louvre, +admirant un peu au hasard, mais ne se méprenant pas aux beautés des +chefs-d'œuvre devant lesquels ils passaient. Le soir, tandis que son +père se consolait au cabaret, l'apprenti accourait chez Gaston. Là, +durant des heures entières, avec une patience infatigable, il copiait et +recopiait les dessins dont le hasard ou ses économies l'avait rendu +possesseur. L'étude réussie, Bouchot corrigeait les essais de son ami, +puis entamait le grand pas de _Giselle_. Vers dix heures, il regagnait +son logis, disposé à plaire au père Bouchot en soignant le lendemain une +couture ou un raccommodage. Gaston, demeuré seul, cachait les crayons +dont la vue irritait Mme de La Taillade, s'asseyait près de la fenêtre +et fermait les yeux pour mieux rêver. D'un seul coup, il revoyait la +grande plaine qu'il fallait traverser pour se rendre à Maulette, les +buissons d'épine-vinette qui bordaient le chemin creux, le revers du +fossé où bourdonnaient des frelons et dont Catherine ne voulait pas +qu'il s'approchât. Au loin apparaissaient les peupliers groupés autour +de la mare, puis le champ de blé, le long duquel il glanait des +coquelicots et des bluets. Quel bon soleil, là-bas, quelles senteurs +vivifiantes, quel calme, quelle sérénité! Mais le pas de Blanchote +résonnait; adieu les rayons et les fleurs, l'ombre venait. + +Accoutumé aux injustes colères de Mme de La Taillade, Gaston feignait de +rester indifférent aux coups qu'elle lui prodiguait. Lui, si douillet en +apparence, il dédaignait de suivre les conseils de Bouchot, de crier +pour désarmer la mégère. Sa vengeance consistait à recevoir stoïquement +les injures, les accusations, les horions dont elle l'accablait. Pâle, +frémissant, indigné, il redressait la tête devant la furie qui se +lassait à la fin de frapper. Dès que la marâtre s'éloignait, Gaston, +pleurait à chaudes larmes, et se trouvait si malheureux qu'il souhaitait +mourir. + +Bouchot, qui, jugeant d'après lui-même, croyait que les mauvais +traitements, «les toutouilles», faisaient nécessairement partie de +l'éducation, ne réussissait pas toujours à consoler son ami; il ne +savait pas, par expérience, comme Gaston, que s'il est des enfers il +existe aussi des paradis. A la suite de ces scènes, la haine, la colère, +la vengeance se disputaient le cœur de la pauvre victime. Chose étrange! +la vue de son père, même aviné, suffisait pour rendre à son esprit un +peu de tranquillité. Il y avait tant de bonté, tant de douceur dans le +regard dont Alexis enveloppait son fils, que celui-ci l'embrassait +attendri et se promettait de patienter encore. Spectacle fait pour +émouvoir; l'enfant, par instinct, avait pitié de l'homme. + +Après s'être séparé de son ami, Gaston avait gravi les cinq étages qui +conduisaient à la mansarde. La misérable chambre, outre le grand lit, le +fourneau et quatre ou cinq chaises boiteuses, ne contenait guère que les +objets disparates récoltés par Mme de La Taillade dans ses promenades +lucratives. L'enfant trouva la porte close, redescendit avec lenteur, et +s'assit pour attendre sur la première marche de l'escalier. De temps à +autre, il parcourait la cour étroite, obscure, infecte, qui servait de +laboratoire à un maître corroyeur. Lorsque la nuit vint, il gagna le +seuil de l'allée. + +«On m'a oublié», pensa-t-il. + +Il se sentait incommodé par la faim, et poussa un gros soupir. Après une +nouvelle heure d'attente, il s'établit de son mieux à l'un des coins de +la porte afin d'essayer de dormir. Tout à coup il vit paraître sa +belle-mère... elle titubait. + +«Te voilà, bandit! s'écria-t-elle, pourquoi n'es-tu pas rentré dîner? + +--Je suis ici depuis cinq heures, répondit Gaston. + +--Tu mens; nous avons mangé à six, ton père et moi. + +--Pas ici, alors. + +--Où donc, s'il vous plaît? chez Deffieux, peut-être? Mais tu n'étais +pas pressé de revenir, tu avais de quoi te régaler.» + +Gaston, qui était presque à jeun, secoua la tête avec tristesse. En ce +moment, la fillette, qui avait voulu le ramener et le consoler lors de +l'aventure de la bouteille, descendait l'escalier, tenant à la main une +chandelle allumée. + +Elle s'arrêta craintive, ses grands yeux fixés sur Blanchote. + +«Où sont les dix sous que j'avais laissés sur la table? demanda la +mégère à Gaston. + +--Ils sont où vous les avez mis. + +--Tu les a chippés, selon ta coutume, voleur!» + +Gaston releva la tête; son regard rencontra celui de la petite fille; il +rougit et répliqua, les dents serrées: + +«Vous mentez!» + +Blanchote tenait son cabas; elle en souffleta l'enfant, qui fut presque +renversé. Il se redressait à peine qu'il reçut un second choc. Le cabas +renfermait un objet pesant, Gaston roula sur le sol. + +Aux cris poussés par la petite fille, une voisine ouvrit sa porte. + +«Qu'y a-t-il donc, Alice? Es-tu tombée? + +--C'est rien, m'ame Poinsot, faites pas attention; je corrige le fils à +La Taillade qui m'a volé dix sous; comprenez-vous ça! le gueux croit, +sans doute, que l'argent ne coûte que la peine de le prendre.» + +Blanchote s'avançait de nouveau vers l'enfant; mais Alice eut la +présence d'esprit de souffler la lumière. La mégère traita la petite +fille de maladroite, l'accabla d'injures, et s'éloigna chancelante pour +retourner chez Pauquet. A peine Alice l'eut-elle vue disparaître, +qu'elle chercha Gaston dans l'ombre. + +«Relève-toi, lui dit-elle à voix basse, elle est partie.» + +L'enfant, toujours étendu sur le sol, ne répondit pas. + +«Gaston!» s'écria la petite fille avec crainte. + +Elle s'agenouilla, sentit la tête inerte de son petit ami, la souleva et +l'appuya contre la sienne, tandis que des larmes inondaient son visage. + +«Vous mentez!» répéta soudain l'enfant d'une voix faible. + +Puis il dit, comme effrayé: + +«Où suis-je donc? + +--Près de moi, répondit Alice; relève-toi, ta belle-mère est loin. + +--Je n'ai pas volé! s'écria-t-il avec énergie. + +--Je le sais bien, va. Viens chez nous.» + +Gaston se releva, encore étourdi. Alice courut rallumer sa chandelle +chez le corroyeur. + +«Tu saignes», lui dit un ouvrier. + +Alice porta la main à sa joue et pâlit en voyant du sang sur ses doigts. +Elle revint près de Gaston qui, blessé au front, s'était rassis et +sanglotait. La petite l'entraîna vers la pompe, lui baigna le visage, +cherchant à le consoler. Bientôt rappelée par la voix de sa mère, elle +remonta précipitamment l'escalier. Gaston refusa de la suivre et regagna +le seuil de l'allée, la tête pleine de sombres résolutions. + +Tout à coup il vit arriver Bouchot. L'apprenti, sans mot dire, se jeta +dans les bras de son ami. Lui aussi sanglotait. + +«Qu'as-tu donc? répétait Gaston qui sentait ses larmes déborder de +nouveau; ton père t'a-t-il frappé?» + +Bouchot, suffoqué, fut quelque temps sans répondre. + +«Mon père s'est remarié, murmura-t-il enfin. + +--Avec qui? + +--Est-ce que je sais? Avec une femme, une grosse que je n'ai jamais vue. +Elle a voulu que je l'appelle maman, comme ça, à la minute; je n'ai pas +pu, moi! Est-ce que je la connais? Le père Bouchot s'est fâché; il m'a +battu, puis chassé. Ma mine la faisait rire, elle. Ah! tiens, j'en ai +assez, moi, de trimer; j'aime mieux mourir tout de suite. + +--Moi aussi, répondit Gaston, qui raconta à son tour sa triste aventure. + +--Ah! toi, ce n'est rien, comparativement, répliqua Bouchot, dont les +sanglots coupaient à chaque instant la voix; tu es libre une partie de +la journée, tu pourrais dessiner; tu lis, tu vas où tu veux. Moi, je +travaille; le pain que je mange, je le gagne. Si on croit que c'est +amusant de faire des trous dans le cuir pour y passer du fil ou pour y +planter des clous! Je n'en pouvais déjà plus, des coups, toujours des +coups! On en rit bien un peu; mais à la longue, on se dégoûte. +Aujourd'hui, c'est fini. Songe donc, ma pauvre mère, voir sa place prise +par une autre, une je ne sais quoi, qui voudra me commander, me battre! +Tout à l'heure, j'aurais voulu que mon père m'atteignît à la tempe, car +on dit que ça tue.» + +Et le pauvre apprenti pleura plus fort. + +Un quart d'heure plus tard, les yeux gonflés, la tête lourde, les deux +enfants débouchaient dans la rue Planche-Mibray. Ils s'arrêtèrent un +instant devant le cabaret de Pauquet; Blanchote, le père Bouchot, sa +maîtresse et Alexis fraternisaient joyeusement, le verre en main. Les +petits abandonnés s'enfuirent jusqu'au quai de la Mégisserie, déjà +désert. Ils descendirent sur la berge de la Seine, côtoyant d'énormes +tas de sable dans lesquels leurs pieds enfonçaient. Gaston franchit le +premier la passerelle d'un bateau; les deux amis se blottirent sur la +poupe. Au-dessous d'eux l'onde invisible tourbillonnait, clapotait avec +un petit bruit sec qui se répétait à temps égaux comme celui d'un +balancier. Trois ou quatre lumières, tombant d'en haut, traçaient des +sillons lumineux sur la surface obscure du fleuve. Le ciel était gris, +la nuit sombre, la température douce. Gaston s'assit, le dos appuyé +contre un rouleau de cordes, Bouchot se plaça près de lui, et la main +dans la main, mornes, silencieux, ils écoutèrent le murmure des flots, +dont les ondulations balançaient, comme un immense berceau, la barque +qui les portait. + +«A minuit, n'est-ce pas? dit Bouchot, qui désigna le fleuve. + +--A minuit», répondit Gaston. + +Ils se turent de nouveau, se pressant plus fort l'un contre l'autre, +ainsi que des oiseaux frileux au fond d'un nid mal abrité. Ils +semblaient calmes, tranquilles, résolus. Leur esprit flottait du passé à +l'avenir, de la terre au ciel, du connu à l'inconnu. L'apprenti, avec +son imagination d'artiste qui voyait tout en relief, évoqua l'idée de la +Morgue. Ce lieu sinistre, où sa curiosité l'attirait souvent, lui +apparut dans sa sombre réalité. Il se vit étendu sur les dalles de +marbre noir au chevet de cuivre poli, côte à côte avec Gaston, tous deux +pâles, immobiles, raides, glacés, les yeux clos. On se pressait pour les +voir, et les femmes répétaient: «Pauvres petits!» Bouchot secoua la tête +pour chasser ce tableau lugubre et se mit à songer à sa mère. Il se +rappela l'époque où elle le conduisait à l'église, où elle lui parlait +de la Vierge, de Dieu, du paradis. Comment avait-il oublié toutes ces +choses!--le paradis surtout, où les enfants deviennent des anges aux +ailes d'azur, comme dans les toiles des maîtres espagnols ou italiens! +Peu à peu, il lui sembla qu'un voile se déchirait, qu'une lumière +éblouissante l'enveloppait et qu'il volait dans l'espace parmi les +étoiles enflammées. + +Gaston, de son côté, revenait à son rêve habituel: Houdan. Il songeait +aussi à son père, qui ne comprendrait rien à cette catastrophe et qui +pleurerait. Las de cette vie d'épreuves sans cesse renouvelées, +l'enfant, comme un voyageur perdu, promenait autour de lui des regards +avides, et ne découvrait qu'une seule issue, un seul refuge assuré, la +mort. A cette heure suprême, il ne formait qu'un vœu, c'est qu'on +transportât son corps dans le cimetière de la ville où il était né, près +de la dalle blanche sous laquelle reposait cette mère qu'il n'avait pas +connue et dont Catherine parlait comme d'une sainte. O Catherine! +Mademoiselle, le docteur, la vieille tour, la grande cheminée, la +girouette et le tic-tac de l'horloge que le ressac des flots imitait si +bien, si bien, que, fermant les yeux, Gaston crut n'avoir jamais quitté +ni ses amis ni la petite maison de la grand'rue. + +L'ombre s'épaississait, les lumières semblaient pâlir, les bruits +devenaient plus rares, plus retentissants. Bientôt on n'entendit plus +qu'une vague rumeur, le clapotement de l'eau et le craquement monotone +des barques. + +Soudain l'horloge de l'hôtel de ville tinta. Dès le second coup, comme +éveillées par un signal, les cloches de Notre-Dame et de Saint-Merri +retentirent. Puis vinrent celles de Saint-Gervais, de Saint-Eustache, de +Saint-Germain-l'Auxerrois; puis d'autres plus lointaines, enfin d'autres +encore. Les sons multipliés vibraient dans toutes les directions, tantôt +clairs, brefs, allègres, sonores; tantôt sourds, plaintifs, +mélancoliques ou confus. Douze fois chacun des lourds marteaux retomba +sur la coque de bronze qui prête sa voix à l'heure, et répéta minuit. + +Les deux enfants, pressés l'un contre l'autre, ne tressaillirent même +pas. Épuisés par leurs larmes et par leurs émotions, ils s'étaient +endormis sous le regard de Dieu, qui leur montrait son ciel à l'heure où +devait sonner leur glas. + + + + +IX + +LA DINETTE. + + +Une des preuves de l'imperfection de notre nature, c'est que nous ne +pouvons être longtemps ni complètement heureux ni complètement +malheureux. Il est une mesure à nos peines aussi bien qu'à nos plaisirs; +mais la Providence se montre si avare de ces derniers, que la divinité +suprême du sauvage est toujours un Croquemitaine auquel on ne peut +plaire que par de sanglantes hécatombes. Tout se dévore, tout se combat +dans la nature, depuis l'infusoire, qui a son tigre, jusqu'à l'homme, +dont la raison supérieure éclate dans les batailles rangées. Combien de +siècles a-t-il fallu pour nous amener à la conception d'un Dieu clément, +pour nous guérir de l'envie de sacrifier et même de manger nos ennemis? +Et encore, ce dernier progrès n'est peut-être qu'une question de +cuisine; grâce à la science, nous savons que l'homme n'est ni tendre, ni +délicat, ni bon; au physique, bien entendu, car au moral, chacun se +considère comme à peu près parfait et ne voit guère les défauts de +l'humanité que dans la personne de son voisin. + +Au milieu de leur misère, Gaston et Bouchot avaient parfois de ces +éclaircies qui font croire que le bonheur n'est pas un vain mot. Rien +n'égalait leur joie lorsqu'ils pouvaient passer une heure ou deux +ensemble, se communiquer leurs déboires ou leurs chagrins. Ils +atteignaient cet âge où l'on commence à se tourner vers l'avenir, où +bientôt on va croire l'univers fait pour soi. Ce n'était pas une +mélancolie maladive que celle de Gaston. Pour que l'enfant s'épanouît de +nouveau, il n'avait besoin que de retrouver les soins dont son enfance +avait été entourée. Cependant, à la longue, les ressorts si bien trempés +de ces deux jeunes esprits pouvaient fléchir, s'user, se rompre. Dans +nos sociétés mal équilibrées, combien naissent et meurent à qui +l'instruction n'a pas révélé qu'ils avaient «quelque chose là!» Nous +sommes civilisés, disons-nous, et le premier de nos ministres n'est pas +celui de l'instruction publique; nous donnons à la guerre, à l'art de +tuer beaucoup d'hommes à la fois, les deux tiers de nos revenus! Mais +alors pourquoi vanter notre civilisation? Ah! c'est vrai, nous ne +mangeons plus nos prisonniers! + +Bouchot s'éveilla brusquement, au bruit des imprécations d'un batelier; +puis Gaston ouvrit les yeux à son tour. Les deux amis se regardèrent en +silence, aussi surpris l'un que l'autre de se retrouver vivants. + +«Il fait froid», dit l'apprenti, qui s'élança vers la berge. + +Cinq heures sonnaient, les toits bleuâtres se découpaient avec vigueur +sur le ciel qui se teignait de rose, une rumeur confuse, croissante, +emplissait déjà la cité. De longues files de charrettes remontaient le +quai, les maraîchers s'interpellaient, les chiens aboyaient. Une bande +d'hirondelles, poussant des cris multipliés, tournoyait autour de la +Renommée qui couronne la fontaine du Châtelet. Soudain les bruyants +oiseaux se dispersèrent dans vingt directions, semant l'air des gracieux +arcs dessinés par leurs ailes. + +«Ah! s'écria Bouchot qui prit Gaston dans ses bras, que nous est-il donc +arrivé? + +--Nous nous sommes endormis. + +--C'est, ma foi, vrai. J'ai même rêvé que j'avais des ailes. Un peu +plus, je me cognais contre le soleil, faute d'expérience. Attends donc; +il y avait un chat, dans mon rêve; il faudra que je prie la mère Bardou +de consulter sa _Clef des songes_... un rude livre, celui-là, pour toi +qui les aimes. + +--J'ai rêvé aussi, dit Gaston; nous nous rendions à Houdan, et je voyais +Catherine venir au-devant de nous.» + +Bouchot avait passé son bras autour du cou de son ami et l'entraînait +doucement loin du fleuve. + +«Pourquoi n'irions-nous pas dans ton pays? reprit-il. Je n'ai plus envie +de me noyer, moi. Hier au soir, je ne dis pas, c'était convenu. Mais à +présent, je trouve ça bête, d'aller mettre si peu de viande dans tant de +bouillon. + +--Nous n'aurions plus à souffrir, murmura Gaston. + +--Hum! on ne sait pas, vois-tu. Le père Faruc a beau dire, l'enfer, +c'est peut-être vrai. Se jeter à l'eau pour se réveiller sur un gril, en +face d'un grand diable qui vous retourne avec une fourche, comme une +côtelette!... Allons plutôt à Houdan. + +--Il nous faudrait de l'argent.» + +Bouchot se tira les oreilles avec énergie. + +«Je le connais, ce refrain-là, dit-il. Pour boire, de l'argent; pour +manger, de l'argent; pour aller à Houdan, de l'argent. Pas une seule +chose qu'on puisse se procurer sans argent!... Si, ma foi, les +toutouilles.» + +Tout en causant, les deux amis s'engageaient dans la rue Planche-Mibray. + +«Voyons, quelle somme nous faudrait-il? demanda résolument Bouchot qui +s'arrêta. + +--Pour aller à pied? + +--Parbleu! + +--Au moins quarante sous.» + +L'énormité de la somme donna lieu à de longs débats; on calcula les +dépenses probables, et, d'économie en économie, on arriva à se contenter +de trente-cinq sous. La détermination bien arrêtée de se rendre à Houdan +effaça toute idée de suicide de l'esprit des deux enfants. Ils se +promirent de supporter avec patience les mauvais traitements, certains +désormais que leurs souffrances auraient une fin. De longs mois +s'écouleraient peut-être avant que les pourboires de l'apprenti, +soigneusement mis en réserve, constituassent le capital jugé nécessaire +pour l'entreprise. Qu'importe! le ciel n'était plus morne, maintenant; +l'espoir l'éclairait. Bouchot s'anima si bien, qu'il exécuta le pas de +_Giselle_. Il se voyait déjà sur la grand'route, chaussé de souliers +renforcés de clous pour la circonstance. + +«Le côté ennuyeux, dit-il en interrompant sa danse, c'est que je vais +inaugurer ce beau projet par une toutouille. Pas moyen de l'éviter, +celle-là. Allons, adieu; je préfère me la payer tout de suite; j'aime +les affaires bâclées.» + +Il embrassa Gaston qui, moins résolu, ne gravit l'escalier qu'avec +lenteur. + +«C'est toi, petit, lui dit une voix rude au moment où il atteignait le +palier du second étage; es-tu bien pressé? + +--Non, monsieur Faruc. + +--Alors tu vas aller me chercher mon pain et mon lait.» + +Heureux de l'occasion que lui fournissait le hasard de retarder +l'instant où il se trouverait en face de sa belle-mère, Gaston +s'empressa de redescendre. A peine hors de l'allée, il vit apparaître +son père et Blanchote. Le soudard se redressa, remonta son sac avec +mollesse et pressa plus fort le bras de sa compagne qu'il soutenait. + +«Où vas-tu, mon luron? demanda-t-il. + +--Faire une commission pour M. Faruc. + +--Bon; un brave homme, celui-là. + +--Une vieille canaille», bégaya Blanchote. + +Alexis l'entraîna, et le triste couple disparut dans la sombre allée. +Gaston comprit qu'on ne s'apercevrait pas qu'il avait découché, ce qui +le soulagea d'un grand poids. Au coin de la rue des Arcis, il vit le +père de Bouchot qui, appuyé contre une borne, se parlait à mi-voix avec +force gestes. Le cordonnier reconnut l'ami de son fils. + +«Gaston, cria-t-il, écoute un peu.» + +Il se raidit, puis se pencha tout à coup vers l'enfant; + +«Sais-tu où je demeure? lui demanda-t-il d'un air confidentiel. + +--Oui, répondit Gaston surpris. + +--La farce est bonne», continua l'ivrogne, qui se mit à rire aux éclats. + +Soudain il reprit son sérieux, considéra Gaston avec fixité, passa +plusieurs fois sa main sur son front et commença à pleurer. + +«Tu sais où je demeure, s'écria-t-il enfin entre deux hoquets, et je ne +le sais plus, moi! je n'ai plus d'asile!... C'est la faute de ton père, +reprit-il avec énergie, il a bu ma maison!...» + +Bouchot survint. + +«La femme ronfle, murmura-t-il à l'oreille de Gaston, la toutouille sera +pour ce soir.» + +Le brave enfant, aidé par son ami, essaya d'entraîner son père. On +allait à droite, à gauche, en arrière, en avant; parfois le cordonnier +s'arrêtait court, prêt à choir sur ses guides. + +«Voulez-vous marcher droit, mes drôles, et ne pas me tirailler de cette +façon? Toi, Bouchot, je te rosserai en rentrant pour t'apprendre le +respect... C'est égal, ce gredin de La Taillade, plus il boit, plus il +est solide... C'est comme moi, du reste. + +--Il prétend, répliqua Bouchot, qui fit une légère grimace à l'adresse +de Gaston, que vous ne pourrez pas monter l'escalier tout seul.» + +Le cordonnier recula pour assurer son équilibre. + +«Veux-tu parier un litre à douze et une salade d'œufs durs que je monte +sur la colonne Vendôme?... Tu n'oses pas, feignant! + +--Si; mais... + +--Allons-y.» + +L'ivrogne fit un demi-tour; ce n'était pas l'affaire de l'apprenti. + +«Inutile de nous déranger, dit-il, la colonne Vendôme vient de tomber.» + +Le père Bouchot regarda son fils avec stupéfaction. Par bonheur, un +voisin qui se rendait à son travail prêta main-forte aux deux amis. Un +quart d'heure plus tard, le cordonnier reposait sur le carreau de la +pièce qui lui servait à la fois de salle à manger, d'atelier et de +salon. Dans la chambre contiguë ronflait la nouvelle hôtesse. Bouchot se +mit à l'ouvrage. + +«C'est drôle, pensait-il, on dit que les parents veillent sur leurs +enfants... Je suis donc mes parents, moi? Bah, ça vaut encore mieux que +d'être mort.» + +Et, sans interrompre son travail, l'apprenti songea, qu'à la fin de +l'été il serait à Houdan, cette ville que Gaston représentait comme +peuplée de tantes, de docteurs, de bonnes et de gens heureux. + +Rassuré par l'intervention du voisin, Gaston s'était hâté de regagner la +maison de la rue Jean-Pain-Mollet. + +«Ah! ah! s'écria le père Faruc, qui se tenait sur le palier, je +commençais à te croire envolé avec mes trois sous. Ne rougis pas, +garçon, je plaisante. Ton père et ta mère ont donc découché, que je +viens de les voir rentrer? Veux-tu faire bouillir mon lait?» + +Gaston s'agenouilla près d'un fourneau portatif, tandis que le vieillard +se rasait. + +Le père Faruc, qui prenait le titre d'homme d'affaires, était un +huissier sans autre mandat que son astuce. Il se chargeait, moyennant +soixante-quinze pour cent de bénéfice, de recouvrer ces créances +véreuses dont les petits boutiquiers ont toujours de pleins tiroirs. +Doux, rogue, poli, grossier, patient, mielleux ou insolent, selon +l'occasion, ce Protée gagnait trois ou quatre cents francs par mois, +tant il savait se servir à propos de la menace, de la douceur, de son +âge ou de sa mise. + +Il passait pour appartenir à la police, et, bien qu'il n'en fût rien, il +ne combattait qu'à demi cette croyance qui le protégeait à de certaines +heures. Le père Faruc, lorsqu'il pénétrait chez un créancier, ressortait +rarement les mains vides. Comment refuser un à-compte à un homme qui +offrait sa protection pour la recherche d'un emploi plus lucratif que +celui qu'on possédait; à ce créancier qui, selon l'étage, se disait +cousin d'un juge, d'un commissaire, ou d'un sergent de ville, et parlait +à mi-voix des terribles conséquences de l'intervention de ces +personnages? Comment s'exposer à voir reparaître chaque matin ce +vieillard dont le verbe haut mettait la maison entière dans la +confidence d'une de ces dettes dont on rougit le plus, une dette +contractée pour chasser la faim? Comment congédier cet être devenu +soudain asthmatique, et qu'une toux opiniâtre semblait prête à étouffer? +Quelle connaissance du cœur humain chez ce recors à la tenue simple, +propre, coquette, eu égard au milieu dans lequel il vivait? + +Le père Faruc, qui frisait la soixantaine, devait être un ancien beau. +Il emprisonnait son corps dans un de ces habits bleus sous lesquels nous +revoyons tous notre aïeul, et ses jambes dans un pantalon à pont +maintenu par les classiques bretelles en tapisserie. Des souliers +découverts, à boucles d'argent, montraient un pied menu et des bas bleus +chinés. Autour de son cou s'enroulait une cravate de foulard nouée avec +une négligence étudiée. Cet ensemble était surmonté d'une tête ronde, à +demi chauve, au regard clignotant, aux paupières rouges et sans cils, au +nez proéminent. La bouche large, sensuelle, était encore bien garnie; +mais le teint vineux, couperosé, dartreux du vieillard contrastait avec +sa mise si nette. + +«C'est l'homme le mieux chaussé du quartier, disait Bouchot, mais quelle +tête! Avec des cornes, on en ferait celle d'un satyre.» + +En réalité, le satyre existait sans les cornes. La vue d'une jeune femme +suffisait pour incendier les prunelles fauves de l'homme d'affaires, +dont les narines se dilataient alors outre mesure, et qui caressait avec +complaisance son menton toujours frais rasé. + +Les vices, pas plus que les qualités, ne passent longtemps inaperçus, +aux yeux clairvoyants du peuple, et un sobriquet amical, flétrissant ou +malicieux, vient presque toujours remplacer le nom propre de celui qui, +à un titre quelconque, mérite qu'on s'occupe de lui. Les dettes que le +père Faruc se chargeait le plus volontiers de recouvrer étaient celles +contractées par de jeunes ouvrières, et Dieu sait de quels à-compte le +vieux loup se contentait. Le sobriquet qu'on lui avait donné n'est pas +de nature à pouvoir être rapporté; mais, dans un autre ordre d'idées, il +valait celui de la Chipparde, par lequel on désignait généralement +Blanchote. + +Après avoir dégusté sa tasse de café, sans songer à convier son petit +commissionnaire, le vieillard bourra son portefeuille de factures, +brossa son chapeau à larges bords, et sortit pour commencer sa tournée +ordinaire. + +«Lorsque tu seras plus grand, disait-il à Gaston tout en fermant sa +porte, je t'apprendrai mon métier. + +--Vous lui mettrez donc un cœur de bois dans la poitrine, s'écria un +jeune ouvrier chargé d'une salade, d'un morceau de jambon et d'une +bouteille de vin. + +--Toujours farceur, ce Péruchon! + +--Pas assez, par malheur, pour faire rire tous ceux que vous faites +pleurer. + +--Tu t'occupes trop du prochain, mon garçon, ça te rendra malade. + +--A ce compte-là, vous devriez être mort, répliqua Péruchon. Je ne suis +pas méchant, continua l'ouvrier qui disparaissait dans l'escalier,--et +il disait vrai--mais je donnerais volontiers une heure de travail par +semaine pour voir flanquer à ce grippe-sou une série de tripotées. Holà, +Gaston, où vas-tu? + +--Voir si mon père a besoin de moi. + +--Bon, prends garde que ce ne soit ta belle-mère qui ait besoin de +tambouriner quelque chose. Est-ce que tu as faim, que tu regardes mon +jambon de l'air que prend le père Faruc devant un cotillon? + +--Oui, répondit Gaston qui rougit. + +--Ah! tu as faim et tu attends que je t'invite! c'est mal. Je ne suis +pas méchant, ajouta Péruchon, mais je voudrais que la belle-mère de ce +gamin-là reçût un poing fermé sur l'œil de temps à autre; ce serait, je +crois, la seule chose qu'elle n'aurait pas volé.» + +Péruchon, moraliste et ouvrier ébéniste, était un beau garçon de +vingt-trois ans, assez habile dans son état pour gagner facilement cinq +ou six francs par jour. Il n'avait qu'un défaut, trop commun chez +l'ouvrier parisien, celui de se laisser débaucher par ses camarades et +de perdre quelquefois une semaine entière à bambocher. Péruchon était le +fils d'une pauvre servante qui, trompée et abandonnée, avait lutté +contre la misère pour élever son enfant. La vaillante femme, ne reculant +devant aucun métier pour se créer des ressources, se fit porteuse de +pain, envoya le petit à l'école aussitôt qu'il fut en âge, le plaça +ensuite chez un ébéniste, et, durant quinze ans, pourvut à tous ses +besoins. Doué d'un cœur d'or, le jeune garçon répondit par une +application soutenue aux rudes sacrifices exigés par son enfance et +devint un excellent ouvrier. Après avoir tiré à la conscription, il +exigea que sa mère renonçât à son rude métier. La brave femme, fière de +son fils, ne formait plus qu'un vœu, celui de le voir se marier, +lorsqu'une fièvre pernicieuse l'emporta. + +Péruchon, fatigué par un mois de veilles et fou de douleur, tomba malade +à son tour. Il fut soigné avec un dévouement fraternel par une jeune +ouvrière qui vivait dans les combles et élevait un petit enfant. +L'ébéniste devint amoureux de sa garde-malade et lui proposa de +l'épouser. La pauvre fille croyait encore à l'amour de celui qui l'avait +séduite, elle refusa. A dater de ce jour, l'ouvrier dont la vie avait +toujours été exemplaire fut moins assidu au travail, et il était à +craindre que, comme le père de Bouchot, il ne contractât l'habitude de +boire en cherchant à se consoler. + +Péruchon, franc, jovial, un peu simple, était devenu depuis deux mois, +malgré la différence d'âge le grand ami de Gaston et de l'apprenti. + +«Tu as manqué ta vocation, disait-il à ce dernier, qui lui dessinait +parfois des modèles de meubles, tu es né pour être ébéniste.» + +L'ouvrier possédait une petite bibliothèque, et Gaston passait les +instants dont il pouvait disposer à lire Molière, Racine, Corneille, +l'_Histoire de Charles XII_ et le _Siècle de Louis XIV_. Lorsque +Péruchon s'absentait, il déposait sa clef dans un coin connu de son +jeune ami, et l'enfant lisait et relisait la trentaine de volumes qui, +sauf un petit nombre, dont la portée par bonheur lui échappait, +exerçaient sur son esprit une salutaire influence. Cette passion pour la +lecture contribuait à sauver Gaston des inspirations de l'oisiveté, et +ses actions devaient se ressentir à jamais des nobles sentiments qu'il +puisait dans les œuvres des vrais maîtres de l'art d'écrire. + +Après un copieux déjeuner auquel les convives firent honneur, Péruchon, +qui travaillait chez lui, partit pour reporter son ouvrage. Gaston +remonta chez son père. Le soudard et Blanchote dormaient. L'enfant +redescendait lorsqu'une femme, vêtue d'une misérable robe, coiffée d'un +mouchoir, les yeux rouges, les traits pâles et fatigués, apparut sur sa +porte entre-bâillée. + +«Je te guettais, mon petit Gaston, dit-elle à mi-voix, j'ai une longue +course à faire, veux-tu me rendre le service de rester avec les enfants? + +--Oui, madame Hubert.» + +Gaston pénétra dans une vaste pièce aussi pauvrement meublée que sa +propre demeure. Son entrée fut saluée par cinq petites voix dont les +propriétaires, à peine vêtus, vinrent se cramponner à ses habits. Mme +Hubert acheva de nouer un paquet de hardes et jeta sur ses épaules un +châle déteint. + +«Vous serez sages, mes petits anges, vous obéirez à Gaston? + +--Oui, répondirent à la fois les gamins, dont le plus âgé pouvait avoir +sept ans; mais tu nous apporteras du pain?» + +Mme Hubert essuya une larme avant de se tourner vers Gaston. + +«Tu ne les laisseras pas seuls, n'est-ce pas? lui dit-elle d'une voix +suppliante; je vais me hâter.» + +A peine fut-elle dehors, que Gaston s'établit sur une chaise. + +«Voyons, allez-vous me faire enrager comme l'autre jour? demanda-t-il en +souriant. + +--Non, répondirent les petits, qui paraissaient soucieux. + +--A quoi voulez-vous jouer? + +--Raconte l'histoire de Barbe-Bleue. + +--Celle du Petit-Poucet. + +--Dessine-moi des bonshommes. + +--Jouons plutôt à la dînette», dit une petite fille de cinq ans, aux +cheveux bouclés. + +Tous les yeux s'agrandirent à cette proposition. + +«Oui, jouons à la dînette, répétèrent les enfants avec timidité. + +--Avez-vous gardé quelque chose de votre déjeuner? + +--Nous n'avons pas déjeuné, reprit la petite; c'est pour ça que je veux +jouer à la cuisine, tu mettras du pain, toi.» + +Gaston sentit son cœur se gonfler; sans la rencontre de Péruchon, lui +aussi eût été à jeun. + +«Nous avons très-faim depuis hier, continua l'enfant, qui parla à voix +basse, nous ne le disons pas à maman parce qu'elle se met à pleurer. + +--Attendez-moi, dit Gaston, et surtout ne bougez pas.» + +Il courut chez son père, fureta dans tous les coins, et ne put découvrir +le moindre morceau de pain. Sur la table, entre la pipe d'Alexis et le +cabas de Blanchote, reluisaient quelques pièces de monnaie. Gaston +compta la somme des yeux et avança la main. Il crut voir remuer sa +belle-mère et s'éloigna sans bruit. + +«Ah! s'écria-t-il, mon parrain a raison, le monde est mal fait.» + +Il descendit quatre à quatre chez Péruchon; l'ouvrier n'était pas +rentré, et, par hasard, il avait emporté sa clef. Gaston remonta +désespéré; il trouva les enfants assis en rond, la faim les tenait +tranquilles. D'un coup d'œil ils virent que leur ami revenait les mains +vides; le plus jeune se mit à pleurer,--il voulait du pain. Gaston +achevait à peine de le consoler, que la petite fille fondit en larmes. +On eût dit que ses frères n'attendaient que ce signal: un vacarme +affreux résonna dans la misérable chambre, et ce fut en pleurant +lui-même que Gaston supplia les enfants de patienter. + +Au moment où les pleurs et les cris redoublaient d'intensité, un coup de +pied ébranla la porte. + +«Voilà Croquemitaine qui passe», dit une voix du dehors. + +Les enfants se turent et se pressèrent contre leur gardien. + +«Le premier qui chante, je le fourre dans mon sac, continua la voix. + +--Bouchot! s'écria Gaston, qui courut vers le palier. + +--Comment, c'est toi qui leur donnes des leçons? dit l'apprenti +stupéfait. + +--Les malheureux ont faim, répondit Gaston, qui pressa le bras de son +ami. + +--Ils ont faim! Ah, les pauvres mômes! + +--Tu vas nous donner du pain, toi, Bouchot, s'écrièrent les enfants, qui +saisirent le tablier de l'apprenti. + +--Ils vont me faire pleurer, ces moucherons-là, parole d'honneur! +Lâchez-moi, gredins, ou je cogne.» + +Les doigts cramponnés au tablier s'ouvrirent, et les enfants, surpris du +ton de Bouchot, reculèrent avec effroi. D'un bond l'apprenti gagna +l'escalier, rappelé en vain par son ami. Ce départ fut pour les petits +une nouvelle cause de désespoir; ils recommencèrent à pleurer, mais +cette fois en silence. Tout à coup Bouchot reparut, il tenait son +tablier relevé par les deux coins. Il s'avança jusqu'au milieu de la +chambre en exécutant le pas de _Giselle_ et découvrit à l'improviste un +pain rond et une tranche de fromage d'Italie. En moins d'une minute, +chaque gamin fut armé d'une tartine que l'apprenti délivrait, après +s'être fait embrasser sur les deux joues et dire: Merci. + +«Comment as-tu fait pour te procurer ces provisions? dit enfin Gaston. + +--Ah! voilà! Il y a des choses cocasses dans la vie. Par exemple, si +nous étions morts hier, ces mioches-là pleureraient encore au lieu de +lécher le dessus d'une tartine. Figure-toi que mon père s'est éveillé +avec l'idée que Mme Fritz attendait après ses bottines, et me voilà en +route. Une brave femme, Mme Fritz! elle s'est souvenue qu'elle me devait +un arriéré de pourboires. Elle fouille dans sa bourse, je tends la +patte, v'lan, dix sous! Je n'ai fait qu'un saut pour te les apporter, je +ne me doutais guère que tu élevais des moutards et que mon pourboire +décamperait si vite.» + +Les enfants se groupaient de nouveau autour des deux amis en montrant le +reste du pain. + +«Ont-ils faim, ces gueux-là! s'écria l'apprenti; j'ai peur qu'ils +n'attrapent une indigestion. C'est une règle de ne pas trop se bourrer +lorsqu'on est resté longtemps sans manger; nous le savons par +expérience, toi et moi. Tiens, une idée... Attention, crapauds, celui +qui m'imitera le mieux aura la plus grosse part.» + +Et Bouchot, grave, sérieux, imperturbable, commença la danse de +_Giselle_. Les pauvres petits, avec une attention comique, +reproduisaient les gestes et les gambades qu'ils voyaient exécuter, +tandis que Gaston riait de tout son cœur en préparant de nouvelles +tartines. Rassasiés à la fin, les enfants réclamèrent de Gaston +l'histoire du _Petit Poucet_. + +«Allons doucement, dit tout à coup une voix dans le corridor; +voyez-vous, madame Hubert, je ne suis pas méchant; mais je voudrais que +votre mari reçût une volée qui l'obligerait à revenir près de vous.» + +La porte s'ouvrit, et la malheureuse mère, pâle, défaillante, soutenue +par Péruchon, s'affaissa sur une chaise et laissa rouler sur le carreau +le paquet dont elle était chargée. + +«Vous êtes là, vous autres? s'écria l'ouvrier; un verre d'eau, mes +garçons, et vite.» + +Les enfants, effrayés de la pâleur de leur mère, lui prenaient les +mains. + +«Pauvres petits!» dit-elle. + +Elle aperçut le reste du pain et se redressa. + +«Ils ont mangé? s'écria-t-elle en regardant les deux amis. + +--Oui, madame Hubert; nous avons fait la dînette,» répondit Gaston. + +La pauvre femme se couvrit le visage de ses mains et sanglota. Soudain +elle se dirigea vers les deux amis, et les pressa contre sa poitrine. + +«Soyez bénis, murmura-t-elle dès que l'émotion lui permit de parler, +soyez bénis, chers enfants sans mères, qui avez eu pitié des miens.» + +Gaston et Bouchot, attendris par cette caresse, sentirent leurs larmes +déborder. Les enfants interdits n'osaient bouger, à l'exception de la +petite fille qui, après avoir dénoué le paquet rapporté par sa mère, +étalait en jouant les misérables hardes qu'il contenait. Péruchon +s'était croisé les bras d'un air farouche. + +«Il faut manger aussi, madame Hubert, dit l'apprenti; nous voilà tous à +pleurer comme si le père Bouchot venait de nous flanquer une toutouille, +et cependant nous sommes heureux. + +--Je ne suis pas méchant, dit enfin Péruchon d'une voix grave, mais je +voudrais avoir une jambe dans le dos pour m'administrer une série de +coups de pied quelque part. Comment, canaille, continua l'ouvrier qui se +prit par les cheveux, tu vas au cabaret, au bastringue, au Petit-Lazari +payer du flanc à des princesses, tandis que là, au-dessus de ta tête, +une mère porte ses nippes au mont-de-piété pour nourrir ses petits!... +Consolez-vous, madame Hubert, ça ne peut pas durer, et c'est moi qui me +charge d'y mettre ordre. + +--Il m'amuse, Péruchon, avec sa jambe dans le dos, murmura Bouchot à +l'oreille de Gaston, qui l'entraînait. + +--Vous êtes deux braves cœurs, dit l'ébéniste qui les rejoignit sur le +palier, et il faut que je vous embrasse à mon tour. Les hommes, +ajouta-t-il philosophiquement, se divisent en deux catégories... + +--Les petits et les grands, dit Bouchot qui interrompit sans façon. + +--Non, les bons et les mauvais, continua l'ouvrier. + +--C'est comme le cuir, les pommes de terre frites et le coco, alors.» + +En ce moment, le père Faruc rentrait. + +«Celui-là est bon, dit à son tour Gaston, il donne souvent de l'argent à +la mère d'Alice.» + +Péruchon fit le geste d'administrer des coups de canne. + +«Un vieux drôle qui paye la mère pour... suffit, dit-il en voyant les +deux amis l'écouter avec attention. Vous me connaissez; je ne suis pas +méchant, n'est-ce pas? Eh bien, le père Faruc dégringolerait l'escalier +du haut en bas, suivi par la mère d'Alice, que j'aurais de la peine à +les relever sans rire.» + +Le doux sommeil que goûtèrent cette nuit-là Gaston, Bouchot et Péruchon! +Quelle salutaire chose pour le corps et l'esprit qu'une bonne action! +Heureux les riches! c'est par des bienfaits qu'ils comptent les heures, +et comme ils doivent bénir leur fortune qui les met à même de se répéter +chaque soir le beau mot de Titus! + + + + +X + +ALEXIS VOIT CLAIR. + + +C'est un monde en abrégé qu'une maison dans un quartier populeux. Là, +vingt familles vivent sous le même toit, rapprochées ou séparées par les +hasards dont se compose l'existence. Que d'énigmes autour de nous, sur +notre palier, de l'autre côté de ce mur qui est comme la frontière d'un +pays étranger! Que de sombres passions, de drames terribles, de +sentiments contraires animent, désespèrent, ravissent ces voisins qui +pleurent au moment où nous nous égayons, qui s'égayent alors que nous +pleurons, en vertu de la grande loi des contrastes qui semble régir nos +destinées. Un des problèmes qui préoccupent le plus l'homme civilisé, +c'est de cacher sa vie, non pour obéir à la maxime du sage, mais pour +mieux tremper les armes qui doivent servir son ambition, ses vices ou sa +vanité. Quel splendide triomphe de l'hypocrisie que nos civilisations +modernes! Avec une bonhomie charmante nous feignons d'être les dupes les +uns des autres, bien que nous achetions à la même enseigne le chrysocale +et les fleurs artificielles dont nous aimons à nous parer. Quant à nos +sentiments, la politesse nous apprend si bien à les déguiser, qu'il est +peu d'entre nous qui n'en possèdent d'admirables, surtout pour aller +dans le monde. Que de Tartufes, bon Dieu, en dehors de la religion, et +que d'agneaux dévorés autre part que dans les fables! Et pourtant le +docteur Fontaine avait raison de croire au progrès; les illusions +consolent, et les hommes, comme les constitutions, sont peut-être +perfectibles. + +A Paris, plus que dans toute autre capitale, il n'est guère de maison +qui n'abrite une de ces existences mystérieuses dont les allures servent +à exercer la sagacité des concierges, des petits bourgeois et des +boutiquiers. Or, il y avait rue Jean-Pain-Mollet, dans une mansarde +située au-dessus du taudis occupé par M. de La Taillade, un homme qui se +levait à neuf heures du matin, sortait à onze, et rentrait à huit heures +du soir avec une régularité chronométrique. Ce pacifique locataire, qui +n'achetait rien dans le quartier, saluait tout le monde et ne causait +avec personne; aussi passait-il, comme le père Faruc, pour appartenir à +la police. + +C'est un fait à noter que, dans notre cher pays, il suffit de ne pas +rendre à ses voisins un compte plus ou moins exact de ses faits et +gestes pour être accusé d'être aux gages du préfet de police. Et ce +n'est pas le seul de nos travers; avec l'argousin politique, qui se +garde bien de porter un uniforme, nous confondons le sergent de ville, +ce gendarme de nos rues sans lequel Paris serait inhabitable, et nous +récompensons ces gardiens de nos personnes et de notre liberté par un +mépris irréfléchi. Aux États-Unis, pays que nous prenons l'habitude de +placer au-dessus du nôtre avec un louable patriotisme, le policeman ne +cesse pas d'être un citoyen. On se garde bien, là-bas, d'offenser, de +dénigrer ces hommes utiles, dévoués à la cause publique, dont la +politesse est loin d'égaler celle des nôtres. O Parisiens, cessez donc +de placer au même rang le délateur, le mouchard, l'agent provocateur, et +ce gardien pacifique, exécuteur de la loi, qui vous protège, quoi que +vous en disiez; qui vous empêche souvent d'être insulté, écrasé, +quelquefois battu. + +Le mystérieux vieillard de la rue Jean-Pain-Mollet se nommait Lecomte, +et il était de Champlâtreux. On devait ce renseignement au facteur qui, +deux fois par an, apportait une lettre chargée au silencieux locataire. +M. Lecomte pouvait avoir cinquante ans. C'était un homme de haute +taille, aux manières distinguées, aux vêtements antiques, râpés, usés, +mais d'une propreté minutieuse. Il avait le front dégarni, des favoris +blancs, une bouche au sourire dédaigneux, un nez recourbé, à la racine +duquel brillaient deux yeux scrutateurs dont on ne supportait l'éclat +qu'avec peine. «Une vraie tête d'aigle,» disait Bouchot, et l'apprenti +excellait à peindre d'un mot le caractère saillant d'une physionomie. +Évidemment, M. Lecomte, avec ses mains blanches, ses gestes élégants, sa +taille droite et sa politesse froide, appartenait à un autre monde que +celui au milieu duquel il vivait depuis une dizaine d'années, mais dont +le contact n'avait en rien altéré son grand air. + +Un matin, appelé par le grave vieillard, Gaston avait pénétré dans son +humble logis. M. Lecomte était assis dans un vieux fauteuil sculpté où +se voyaient des traces de dorures. Il feuilletait un gros volume posé +sur une petite table qu'un connaisseur eût reconnue pour un meuble de +l'époque de Louis XIII. Sur les murs s'étalaient des portraits +représentant des chevaliers aux armures brillantes, ou de belles dames +aux épaules nues. Au-dessus du lit, des armes et des miniatures; sur le +carreau, pêle-mêle, des livres, des coffrets, des cahiers et des +tableaux sans cadres retournés contre la muraille, faute de place pour +les accrocher. + +«Quel est ton véritable nom, petit? demanda M. Lecomte à l'enfant. + +--Gaston, monsieur. + +--Mais ton nom de famille? + +--La Taillade. + +--Est-il vrai que ton père soit marquis? + +--Oui, car je l'ai entendu dire par ma tante. + +--Comment se nomme ta mère, de son nom de famille? + +--Elle se nommait Eugénie de Varangues. + +--Pourquoi dis-tu qu'elle se nommait? + +--Parce qu'elle est morte. + +--Alors, cette femme qui te bat si souvent n'est pas ta mère? + +--C'est ma belle-mère. + +--Tu n'es donc pas sage, que tu l'obliges à te corriger avec tant de +rudesse?» + +Gaston rougit et garda le silence. M. Lecomte feuilleta son livre et +parut réfléchir. + +«Nous serions cousins au troisième degré, murmura-t-il comme se parlant +à lui-même. Bah! quelque laquais qui aura gardé le nom de son maître. Il +y a de la race, pourtant, chez ce petit, ajouta-t-il en posant la main +sur la tête de Gaston. Allons, tâche d'être sage, et adieu.» + +A sa première rencontre avec Bouchot, Gaston ne manqua pas de lui +raconter ce singulier interrogatoire. + +«Parbleu! répliqua l'apprenti, un mouchard, tu aurais dû te méfier et ne +pas répondre. Après tout, il a une bonne figure, il ne te dénoncera +peut-être pas. + +--Pourquoi veux-tu qu'il me dénonce? + +--Puisque c'est un mouchard, c'est son devoir. + +--Mais je n'ai rien fait. + +--Et ta belle-mère, à présent que j'y songe, il doit être dans la maison +pour la surveiller. C'est moi qui rirai le jour où il la pincera.» + +M. Lecomte rappela plusieurs fois Gaston; il introduisit même Bouchot +dans son intérieur. Il n'interrogeait plus, mais il se plaisait à faire +causer les deux amis, essayait de redresser leurs idées et, au moment de +les congédier, leur donnait toujours d'excellents conseils. + +Un jour que l'apprenti enthousiasmé parlait peinture, le vieillard +l'écouta avec attention. + +«Que de forces perdues! s'écria-t-il tout à coup. Ah! si j'avais encore +ma fortune... si j'avais su!» + +Il s'arrêta, couvrit son visage de ses mains et demeura pensif. Les deux +amis s'esquivèrent sans bruit, respectant sa méditation. + +Bouchot, peu à peu, revint de ses préventions; s'étonnait sans cesse de +la douceur, de la gravité, du savoir et de la politesse du bon mouchard, +que Gaston, moins familier, appelait toujours par son nom. + +Au nombre des locataires de la vieille maison qui s'intéressaient à +Gaston, peut-être eût-il fallu placer au premier rang la jeune ouvrière +aimée par Péruchon. Elle travaillait pour un fabricant de casquettes, et +gagnait vingt sous par jour en s'occupant depuis six heures du matin +jusqu'à huit heures du soir. C'était une belle fille; bien découplée, au +profil régulier, aux grands yeux noirs, à la chevelure abondante, aux +façons honnêtes. Elle ne sortait guère que pour reporter son ouvrage, +et, par des prodiges d'économie, elle parvenait, sans autre aide que son +salaire dérisoire, à payer son terme, à élever sa petite fille, à se +vêtir convenablement. + +Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, la conduite de la jeune +ouvrière n'avait jamais donné prise à la médisance. Dix fois peut-être, +sous de vains prétextes, le père Faruc tenta de s'introduire chez elle, +circonstance que Péruchon ignorait sans doute; car, bien qu'il ne fût +pas méchant, il ne se serait fait aucun scrupule de battre l'habit bleu +de l'homme d'affaires, sans s'inquiéter de son contenu. L'ouvrier +ébéniste, en dépit de ses efforts, ne pouvait oublier son ancienne +garde-malade, et chaque fois qu'il avait bu, son premier soin était +d'envoyer les deux enfants demander, pour leur ami Jean-Baptiste +Péruchon, la main de Mlle Adélaïde. + +«Écoutez, leur disait-il, vous allez monter trois étages... + +--Nous frapperons à la porte à gauche, ajoutait Bouchot. + +--Bien entendu; on ne doit jamais entrer chez une femme sans frapper. +Alors... + +--Nous entrons et nous saluons. + +--C'est de règle; il faut toujours saluer les femmes, surtout les +vieilles. + +--Pourquoi? demandait le malicieux apprenti. + +--Pour la politesse; puis parce qu'elles sont les mères des jeunes. +Alors... + +--Nous demandons pour notre ami Péruchon, ébéniste de son état et né +sans père, la main de Mlle Adélaïde. Mlle Adélaïde secouera la tête, +embrassera sa petite fille, et nous répondra: «Impossible.» Nous +reviendrons donner cette réponse à Péruchon, qui la connaît d'avance, et +le pauvre garçon cassera quelque chose. + +--Non, disait l'ouvrier, cette fois-ci, c'est la dernière.» + +Les enfants partaient, la scène se passait exactement comme Bouchot +l'avait annoncé; aussi la locution «demander la main d'Adélaïde» +devint-elle pour l'apprenti l'équivalent de demander l'impossible. + +Le reste des locataires de la maison se composait d'ouvriers travaillant +le jour, dormant la nuit, se grisant le dimanche, mais sans tapage ni +scandale. Un vieux soldat du premier Empire, qui occupait deux chambres +au premier étage et cultivait des capucines sur sa fenêtre, prêtait à la +maison un certain lustre et racontait à sa manière la vie de Napoléon. +Le dimanche, il descendait volontiers fumer sa pipe sur le seuil de +l'allée, et Dieu sait si ses conférences étaient suivies. + +Le milieu dans lequel il vivait devait impressionner assez fortement +Gaston pour qu'il ne pût l'oublier, quel que fût le sort que l'avenir +lui réservât. Certes, il ne comprenait ni les calculs odieux du père +Faruc, ni la dignité de M. Lecomte, ni le courage de Mme Hubert; mais +les passions, les souffrances, les misères qu'il voyait s'agiter autour +de lui et dont les causes ne lui échappaient pas toujours, c'était de +l'expérience qu'il amassait pour l'avenir. + +Depuis une quinzaine de jours, Blanchote forçait Gaston à l'accompagner +dans ses promenades de découvertes, l'obligeant à faire le guet +lorsqu'elle pénétrait dans une cour ou rôdait autour d'un étalage. Le +vol, chez la mégère, était devenu une sorte de monomanie: elle ne +pouvait voir le moindre objet à sa portée sans chercher à s'en emparer. +Surprise deux ou trois fois, elle avait payé d'audace, et sans la mince +valeur des objets qui la firent prendre en flagrant délit, nul doute +qu'elle n'eût déjà passé en police correctionnelle. On se contenta de +l'injurier et de l'envoyer se faire pendre ailleurs, tolérance dont le +seul résultat fut de l'enhardir. Quant à M. de La Taillade, il +continuait son racolage sans trop s'étonner de la diminution de ses +profits. Il trouvait crédit chez Pauquet, qui savait se rattraper sur +les nouveaux embauchés. Que lui fallait-il de plus? + +Dans ses heures de lucidité, chaque jour plus rares, par malheur, +l'avenir de Gaston préoccupait cependant le soudard, qui songeait sans +cesse à reconduire son fils à Houdan; mais les mois s'écoulaient sans +qu'il pût mettre son projet à exécution. Deux ou trois fois, des +aubaines inespérées lui avaient fourni la somme nécessaire pour les +frais de voyage; mais Blanchote, devinant ses intentions, s'arrangeait +toujours de manière à la lui soustraire. La mégère, incapable de +pardonner, voulait en venir à ses fins. + +Un soir, rentrant une heure plus tôt que de coutume, Alexis surprit sa +femme maltraitant Gaston. Sa fureur fut telle qu'il la battit, et +l'enfant effrayé demanda grâce pour son bourreau. Le lendemain, M. de La +Taillade demeura au logis et se passa de boire. + +«Sois tranquille, disait-il à son fils, elle ne te touchera plus.» + +Le second jour, il emmena Gaston au jardin des Plantes; il était morne +et silencieux. Après une longue promenade, il le ramena vers l'Hôtel de +Ville, remonta le long des quais, puis l'entraîna chez Pauquet. Ce +soir-là, il se grisa affreusement pour compenser son abstinence, et +l'enfant retomba plus que jamais sous la dépendance de sa belle-mère. + +Six semaines s'étaient écoulées depuis que les deux amis avaient voulu +mourir, et leur situation devenait de plus en plus intolérable. Au +moral, la belle-mère de Bouchot ne valait guère mieux que Blanchote. +Mère d'un jeune garçon, tous ses efforts tendaient à exiler l'apprenti +du logis paternel, afin d'appeler son fils à occuper la place du petit +malheureux. Du reste, elle ne cachait pas son projet, et le cordonnier, +en croyant prendre une maîtresse, s'était en réalité donné un maître. + +Malgré leur économie scrupuleuse, qui coûtait à Gaston plus d'un jeûne +héroïque, les deux enfants ne possédaient encore qu'une somme de +dix-sept sous. Quelle joie lorsque la générosité d'une pratique venait +augmenter le petit pécule, que, par excès de précaution, on avait enfoui +dans un coin de la cave! Un jour, à bout de patience, les deux amis +furent sur le point de se confier à Péruchon, afin de lui emprunter le +complément de la somme jugée indispensable pour la réalisation du +voyage. Mais s'enfuir de Paris leur paraissait un crime dont ils ne +seraient absous qu'après leur arrivée à Houdan, et ils gardèrent leur +secret. + +Un jeudi, dans les galeries du Louvre, Bouchot, parlant à haute voix, +critiquait un tableau et démontrait à Gaston l'erreur d'un maître. Un +homme à moustaches épaisses, au front large, au regard triste et doux, +l'écoutait en souriant. Il s'approcha et posa la main sur la tête de +l'apprenti. + +«Tu es donc peintre? lui demanda-t-il. + +--Pas encore, répondit Bouchot, je sors à peine de nourrice. + +--Comment peux-tu reconnaître que le bras de cette figure est trop +court? + +--Parce que je sais un peu dessiner. + +--Qui t'a enseigné? + +--Moi, parbleu. + +--Tu as appris sans maître? + +--Oui, mon bourgeois, les professeurs n'ont pas voulu se déranger, et je +n'ai pas le temps d'aller chez eux.» + +L'inconnu sortit un album de la poche de sa longue redingote et le +feuilleta sous les yeux ravis de Bouchot. + +«En ferais-tu bien autant, mon gaillard? + +--Non, répliqua l'apprenti sans hésiter, c'est plus fort que moi, ça. +Voilà un grenadier qui me donne l'onglée tant il a froid. + +--Prends ce crayon, et montre-moi ton savoir-faire sur cette page +blanche.» + +L'apprenti saisit les objets qu'on lui présentait. + +«Il est bon, le monsieur au grand chapeau, murmura-t-il à l'oreille de +Gaston; il croit m'embarrasser et demander la main d'Adélaïde. Je vais +lui esquisser le brûle-gueule du père Austerlitz.» + +L'homme au grand chapeau regarda l'apprenti manier le crayon; il sourit +d'abord, devint sérieux, puis secoua la tête d'une façon approbative. + +«Peste, dit-il, et sans maître! viens visiter mon atelier, ajouta-t-il +en pinçant le bout de l'oreille de Bouchot, je te donnerai des conseils. +Tiens, voici mon adresse, si tu la perds, n'oublie pas mon nom.» + +Bouchot regarda le petit carton qu'on venait de lui remettre, pâlit et +s'appuya contre la cimaise. + +«Qu'as-tu donc? demanda Gaston. + +--J'ai, répliqua l'apprenti d'une voix tremblante, que, sans la crainte +d'être mis à la porte par ce gardien dont les favoris ressemblent à ceux +du roi, je danserais le pas de _Giselle_. Devine à qui nous venons de +parler? + +--Dis-le moi plutôt. + +--A M. Charlet,» dit Bouchot. + +Ce fut Gaston qui, le premier, s'élança dans la direction suivie par +l'illustre peintre, afin de le revoir encore. L'apprenti, toujours si +alerte, semblait paralysé. + +«Ah! disait-il, causer avec M. Charlet sans le savoir, sans le +reconnaître, ces choses-là ne devraient pas arriver! Moi qui vais lui +parler d'Adélaïde, par-dessus le marché... tu aurais dû me prévenir, me +pincer... et le bonhomme que j'ai barbouillé sur son album... je ne me +suis pas même appliqué.» + +Les deux amis coururent se poster à la porte de sortie du Louvre, dans +l'espoir de revoir le peintre alors si populaire. Leur désir ne fut pas +satisfait, et Gaston eut toutes les peines imaginables à ramener Bouchot +vers la rue des Arcis. L'apprenti ne retrouva un peu d'entrain qu'après +avoir formé le projet d'exécuter un dessin avec tout le soin dont il +était capable, pour le porter au maître qui avait daigné lui offrir ses +services. + +L'automne s'annonçait déjà; les feuilles commençaient à bruire sous +l'haleine du vent, à prendre ces belles teintes brunes que le soleil +fait paraître rouges, à s'envoler une à une dans l'espace. Le petit +trésor que voulaient amasser les deux amis semblait ne devoir jamais se +compléter. Mme Bouchot, dans le but sans doute d'obtenir une plus grande +somme de travail de l'apprenti, s'était chargée peu à peu de reporter +l'ouvrage, et le jeune artiste vit diminuer à la fois ses loisirs et ses +profits. D'un autre côté, Mme de La Taillade devenait chaque jour plus +acariâtre et rapinait avec une âpreté sans égale, excitée, sans doute, +par la venue prochaine de l'hiver. Une après-midi qu'elle rentrait en +compagnie de Gaston, furieuse de l'indocilité de l'enfant à la seconder, +elle vit tomber une bourse de la poche d'un passant. Gaston s'élançait +pour rappeler le promeneur, lorsque sa belle-mère le retint et lui +imposa silence; mais le passant revenait à la hâte sur ses pas. + +«Est-ce toi, petit, qui a ramassé la bourse que je viens de perdre? +demanda-t-il d'un air incertain. + +--Non, répondit Gaston sans hésiter, c'est madame. + +--Quoi! qu'y a-t-il? s'écria Blanchote, qui marchait toujours. + +--Ma bourse? + +--Dites donc, mon bonhomme, est-ce que vous me l'avez donnée à garder, +par hasard, répondit aigrement la mégère. + +--Elle la cache, dit Gaston avec courage.» + +Le promeneur saisit le châle de Mme de La Taillade; la foule s'amassa. + +«Filou, canaille, voleur! hurlait Blanchote, insulter une malheureuse +femme! si mon homme venait à passer... + +--Je viens de laisser tomber ma bourse, racontait le spolié aux +spectateurs; je m'en suis aperçu aussitôt; il n'y avait derrière moi que +cette femme et ce moutard qui l'accuse.» + +Il y eut comme du sang dans le regard que Blanchote jeta sur Gaston; +elle se rapprocha de lui avec vivacité, feignit de lui tâter les poches, +entrouvrit la blouse dont il était vêtu, plongea rapidement la main dans +l'ouverture ménagée sur la poitrine et l'en retira munie de l'objet +réclamé. + +«Ah! le gredin, s'écria-t-elle, j'aurais dû m'en douter tout de suite; +mille pardons, mon bon monsieur, un enfant de mon mari que nous nous +saignons pour l'élever... mais je vais lui donner une leçon que le +diable en prendra les armes.» + +Elle souffleta Gaston terrifié, interdit, rendu muet par tant d'audace +et que nul ne songeait à plaindre. + +«Ah! gueux, lui dit-elle, aussitôt qu'elle fut hors de la portée de +l'oreille des curieux, te voilà devenu mouchard; c'est trop à la fin, et +le tour que tu viens de me jouer, tu vas me le payer cher!» + +Arrivé rue Planche-Mibray, Gaston tenta de résister; mais que pouvait sa +force contre celle de Blanchote? Il fut vite dompté et se résigna. +Bientôt il se trouva dans le taudis, face à face avec la marâtre qu'une +rage insensée dominait. Elle se promena d'abord de long en large, +injuriant sa victime, la frappant au passage, énumérant les supplices +qu'elle allait lui infliger. Elle se disposait à lier l'enfant au pied +du lit pour le frapper à l'aise, lorsque le pas lourd d'Alexis résonna +sur le palier, et le soudard pénétra dans le galetas avec la lenteur +magistrale qui révélait son ivresse. + +«Encore une scène!» murmura-t-il. + +Il était rouge, congestionné; on eût dit qu'il respirait avec peine. Il +ouvrit la fenêtre, s'appuya contre la barre transversale afin de +maintenir son équilibre, et remonta son sac avec énergie. Il sortait de +chez Pauquet et venait de soutenir un formidable assaut dont les +habitués du cabaret gardèrent longtemps la mémoire. Attablé depuis le +matin avec un gaillard qui sortait du service et semblait vouloir y +rentrer, Alexis avait proposé un litre à douze, politesse à laquelle +l'invité avait répondu par un litre à quinze, puis par une tournée de +cognac parfaitement accueillie, tournée qui se répéta vingt fois. Les +deux convives, à mesure qu'ils buvaient, se vantaient réciproquement les +avantages du service, et leur opinion semblait la même au sujet du +fameux bâton de maréchal caché au fond de toutes les gibernes. Enfin, +après plusieurs bouteilles vidées, les deux soudards attendris se +proposèrent à la fois de se conduire au bureau de remplacement pour +lequel ils travaillaient. Ils étaient confrères, et Pauquet, à qui le +nouveau recruteur avait été recommandé, s'était amusé à préparer cette +scène. Alexis rentrait donc un peu penaud de cette aventure; son +antagoniste ronflait sous la table du cabaret, ce qui consolait un peu +le soudard. + +Établi près de la fenêtre, il clignait de l'œil d'un air entendu, +remontait son sac, et, d'un mouvement gauche, essayait de bourrer sa +pipe. Blanchote continuait à grommeler. Tout à coup l'enfant tiré par +les cheveux poussa un cri; Alexis laissa tomber sa pipe qui se brisa. + +«Devant moi! dit-il indigné. + +--Parbleu! s'écria la mégère, ne faut-il pas le corriger? Un gueux, un +menteur, un voleur!» + +Le soudard regarda son fils. + +«Elle ment, père, je vous jure qu'elle ment; c'est elle qui vole et qui +veut me faire voler.» + +Alexis se redressa avec lenteur, sa main droite passa sur son front à +plusieurs reprises. + +«Répète,» dit-il. + +Gaston n'avait guère l'espoir d'être compris; mais il était décidé à en +finir avec cette vie de torture. Il osa accuser sa belle-mère en face; +la mégère frémissante semblait chercher une arme pour le frapper; elle +voulut l'interrompre. + +«Tu parleras après,» dit doucement Alexis. + +Lorsque Gaston énuméra ses vols, Blanchote se précipita vers lui; elle +s'arrêta épouvantée. Le soudard s'était complètement redressé, ses yeux +brillaient d'un éclat étrange: d'une main il continuait à presser son +front; de l'autre il menaçait. + +«Elle a voulu t'apprendre à voler, répéta-t-il par deux fois, comme s'il +étudiait la phrase; puis il avança d'un pas vers sa femme, qui se mit +sur la défensive. + +--N'approche pas!» cria-t-elle d'un ton farouche. + +Le soudard fit encore un pas, le bras levé, les doigts écartés. + +«J'étais donc aveugle,» murmura-t-il. + +Au moment où sa main s'abaissait sur Blanchote, la mégère se rua sur lui +de toute sa force. Le soudard, qui ne s'attendait pas à ce choc, recula, +perdit l'équilibre et son dos vint frapper la barre qui servait d'appui +à la fenêtre. La barre craqua, Gaston poussa un cri terrible, un bruit +sourd résonna; Alexis, précipité du quatrième étage, venait de s'abîmer +sur les pavés de la cour. + + + + +XI + +PILE. + + +Gaston éperdu s'élançait, lorsque sa belle-mère, l'œil hagard, les +traits contractés, la bouche crispée le saisit au passage. + +«Il était ivre, il est tombé, dit-elle avec rapidité; si tu veux mourir +comme lui, démens-moi.» + +Puis, ouvrant la porte, elle poussa des cris affreux et courut vers +l'escalier. Gaston terrifié la devança. Arrivée au premier étage, la +misérable créature, effrayée, sans doute, à l'idée de se trouver en face +de sa victime, feignit une attaque de nerfs. Toute la maison était en +émoi. Gaston pénétra dans la cour; son père étendu sur les pavés, avait +la tête appuyée sur le bras gauche et semblait dormir. L'enfant allait +se jeter sur le corps. On le retint, on voulut l'éloigner. Il ne +pleurait pas, il ne criait pas, mais il se débattait furieux. + +«Laissez-moi,» disait-il avec énergie. + +Péruchon, qui survint, le prit dans ses bras. + +«Du courage, murmura l'ébéniste, je suis ton ami, moi.» + +L'enfant se pressa contre la poitrine du brave ouvrier et lui dit d'une +voix suppliante: + +«Ne m'emmène pas.» + +On souleva la tête d'Alexis avec précaution. Il ouvrit les yeux, promena +autour de lui des regards surpris; puis il abaissa ces paupières comme +pour reprendre un rêve interrompu et dit: + +«Je suis bien, ne me bougez pas, ne faites pas de bruit. + +--Qu'on apporte un matelas, s'écria le maître corroyeur. + +--Attendez que le commissaire arrive, dit une femme; c'est la police ou +le médecin qui doivent toucher le corps avant personne.» + +On recula avec crainte, plein de respect pour un préjugé que rien ne +semble pouvoir effacer de l'esprit crédule du peuple. Deux ou trois +officieux, pénétrés de l'importance de la mission qu'ils s'étaient +donnée, prévenaient en ce moment le commissaire. Dans le cercle, qui +grossissait sans cesse, chacun se livrait à mille commentaires ou +racontait les accidents identiques dont il avait été témoin. A entendre +ces dires, un auditeur étranger à la ville eût pu croire que c'est une +coutume adoptée à Paris d'employer ce moyen expéditif pour gagner la +rue. + +Gaston, agenouillé près de son père, lui tenait la main. Le pauvre petit +pleurait enfin; sa douleur émut les curieux qui, peu à peu, baissèrent +la voix. De temps à autre, des cris perçants retentissaient, poussés par +Blanchote qui, entre une syncope et une attaque de nerfs, racontait de +quelle façon le pauvre La Taillade, en voulant s'appuyer contre la barre +vermoulue de la fenêtre, avait disparu dans l'abîme ouvert au-dessous de +lui. + +Un médecin parut amené par le commissaire; on se découvrit et l'on se +tut. + +L'homme de l'art palpa un à un les membres brisés, disloqués du +malheureux Alexis. + +«Il respire encore, dit-il, mais rien à faire. + +--Devons-nous le transporter à l'Hôtel-Dieu? demanda Péruchon. + +--Il n'arriverait pas vivant; qu'on le couche sur un matelas et qu'on ne +le bouge plus.» + +L'ébéniste franchit d'un bond ses trois étages et reparut chargé de son +lit de plumes et de ses couvertures. On souleva le soudard avec +précaution; il poussa un gémissement sourd. + +«Vous me torturez,» dit-il. + +Ses épaules frémirent comme pour remonter son sac; le médecin lui arrosa +le visage d'eau fraîche; il parut se rendormir. + +«Ne faut-il pas le déshabiller? demanda Péruchon. + +--Ce serait lui infliger un supplice inutile; d'ailleurs il vous +passerait entre les mains.» + +La pâleur livide qui couvrait la face d'Alexis se dissipa un peu; on le +transporta sous un petit hangar dont le corroyeur, principal locataire +de la maison, prêta la clef. Pas une goutte de sang ne rougissait le +pavé; tournoyant sur lui-même, le soudard s'était brisé sur le sol sans +lésions extérieures. + +«Il a la vie dure, dit le médecin au commissaire; le cas est curieux.» + +Il palpa de nouveau les membres du moribond, et nota ses observations, +tandis que le commissaire se transportait près de Blanchote, afin de +dresser un procès-verbal. Gaston, accroupi près de la couche funèbre, +tenait entre les siennes la pauvre main brisée qui s'était levée pour le +défendre. On jugea inutile de l'interroger, nul ne soupçonnait un crime. +Plusieurs voisines, prises de pitié, voulurent de nouveau entraîner +l'enfant; il refusa de s'éloigner de son père avec plus d'énergie que +jamais. Tout à coup, les curieux qui encombraient l'entrée du hangar +s'écartèrent, et Mme de La Taillade parut; Gaston se redressa, il +étendit les deux bras dans la direction de la mégère comme pour la +repousser, et fit un pas en avant. Blanchote interdite, ne put soutenir +l'éclair qui brillait dans les yeux de l'enfant; une nouvelle crise de +nerfs obligea de l'emporter. L'orphelin revint alors reprendre sa place +au chevet de la victime. + +La nuit venait. Péruchon, secondé par Mme Hubert, dont Adélaïde gardait +les enfants, avait déclaré se charger de tout. Ce ne fut ni sans peine +ni sans lutte qu'il parvint à chasser les curieux avides de contempler +le voisin sur son lit de douleur. Mais, ce qui préoccupait le plus +l'ébéniste, c'était la prostration de Gaston, qui, morne, immobile, le +regard fixe, semblait devenu insensible. Il résolut d'aller chercher +Bouchot, et partit sans rien dire. + +L'arrivée inattendue de Péruchon dans la maison de la rue des Arcis +sauva l'apprenti des suites d'un orage. Au premier mot de l'ébéniste, +Bouchot, sans attendre l'autorisation de son père, s'élança dehors et +vint tomber dans les bras de son ami. Gaston, tiré brusquement de sa +torpeur, eut une crise nerveuse; il fallut toute la tendresse, toute la +bonté, toute la patience de Mme Hubert pour calmer les deux enfants. Le +brave ébéniste pleurait à chaudes larmes en les voyant se presser l'un +contre l'autre, s'embrasser et sangloter. + +«Je ne suis pas méchant, répétait-il sans cesse, je ne suis pas méchant, +mais...» et il ne pouvait achever. + +Vers dix heures du soir, Alice vint appeler Gaston. Elle l'embrassa sans +lui parler, sans essayer de le consoler, et lui offrit une tasse de +bouillon. L'enfant refusa. La chère petite, avec des caresses de mère et +une persistance délicate qui révélait toute la bonté de son cœur, +parvint à décider son petit camarade à boire. Il retourna près du chevet +de son père, s'appuya sur l'épaule de Bouchot, et tomba dans une sorte +de somnolence pleine de rêves affreux. + +Il se réveilla soudain; un profond silence régnait. Une lampe posée sur +une petite table éclairait à peine le hangar humide, étroit, aux murs +noirs semés d'énormes clous. La porte était à demi close; Bouchot, +accoté contre un baril vide, dormait; Mme Hubert et Péruchon causaient à +voix basse au dehors. Gaston regarda son père, qui n'avait pas bougé, +saisit de nouveau sa main inerte et s'agenouilla pour la baiser. +Longtemps il contempla cette face pâle, à la bouche entr'ouverte, aux +yeux fermés comme ceux d'un mort. L'enfant se rapprocha encore du +mutilé, posa doucement ses petites mains sur ce bras qui, quelques +heures plus tôt, s'était levé pour le protéger, et se mit à réfléchir. + +Que d'incertitudes, que de doutes, que d'angoisses dans ce jeune esprit +troublé par la douleur et par la sombre menace de Blanchote! Que faire, +que résoudre, à qui se confier? M. de La Taillade était perdu, le +médecin l'avait dit à haute voix. Faudrait-il donc garder à jamais le +terrible secret de sa mort? Comment raconter l'épouvantable scène, +comment prouver la vérité en face du meurtrier qui démentirait +l'accusateur? La mégère triomphait, maintenant que le défenseur de +Gaston reposait là, brisé, condamné à mourir. A cette pensée, l'enfant +ne put retenir un sanglot; l'apprenti s'éveilla et se rapprocha de lui. + +La poitrine d'Alexis se soulevait à intervalles inégaux, faiblement, +sans bruit. Tout à coup il releva ses paupières et regarda sans avoir +conscience ni de ce qui lui était arrivé, ni de l'état dans lequel il se +trouvait. Il lui semblait qu'après un sommeil prolongé, invincible, on +venait de l'appeler, de le réveiller brusquement. Pourquoi le troubler? +il dormait si bien! Longtemps, très-longtemps, le regard inconscient +d'Alexis demeura cloué sur la lampe; il faisait moins nuit de ce +côté-là, et cette lueur semblait plaire au malheureux comme elle semble +plaire aux enfants nouveau-nés. Seulement, il l'eût voulu plus claire, +plus brillante, sans ce voile dont on l'avait couverte. Il demanda +doucement d'abord, puis avec instance qu'on retirât ce voile importun. +Il croyait parler, gronder, et ses lèvres immobiles ne proféraient aucun +son. Il ferma les yeux; puis les rouvrit bientôt. Ah! la lumière est +trop intense maintenant: on dirait un soleil dont les rayons aveuglent; +voilez, voilez! + +Alexis a de nouveau fermé les yeux, l'heure sonne, il est trois heures. +Bon! la cloche continue son vacarme: trois heures! trois heures! elle le +répète cent fois, et le soudard croit sentir le marteau de fer battre +son crâne qui vibre, prêt à se briser. Quel supplice! grand Dieu, +comment le fuir? Les sons s'éloignent, s'affaiblissent, meurent; le +silence se rétablit, quel bien-être il apporte! Alexis s'engourdit, il +va dormir, reprendre ce sommeil interrompu durant lequel il a été si +heureux. Mais non, plus de sommeil; il se souvient, pousse un cri... ce +n'est qu'un soupir, hélas! un soupir si faible que Gaston, qui veille, +ne l'a pas entendu. + +Pour la troisième fois les yeux d'Alexis se sont ouverts, le brouillard +qui l'enveloppait s'est dissipé: il voit. Il voit la lampe dont la lueur +sépulcrale éclaire les murailles nues, il voit son fils pâle, affaissé, +qui lui tient la main. Que signifie cette scène, quel rêve sinistre, +quel épouvantable cauchemar est-ce là? Pourquoi ce matelas, cette lampe, +ce silence? Pourquoi Gaston a-t-il cet air attristé, pourquoi +pleure-t-il? Alexis recouvre soudain la mémoire, il va mourir; mais il +faut d'abord qu'il sauve Gaston. Le soudard essaye de se lever, de +parler, d'appeler, ses membres brisés n'obéissent plus. Il se raidit, +retient son haleine, concentre ses efforts, et toute sa volonté ne peut +mettre en mouvement un seul muscle; il ne peut ni remuer les lèvres, ni +presser la petite main de son enfant, ni baiser ses paupières que +brûlent des larmes de feu. + +Ah! Gaston! que va-t-il devenir? dans quelle fange va-t-il rouler? +Comment attirer son attention? comment le sauver de Blanchote? «Houdan, +retourne à Houdan!» veut crier le malheureux père, qui sent la mort +approcher. Quelle tempête dans ce corps immobile, sous ce front où perle +une sueur glacée. Les grands yeux éplorés de l'enfant contemplent ce +visage et ne devinent rien. Pauvre petit! pauvre petit! + +Prête à reprendre son vol vers le Créateur, l'âme du soudard, à demi +dégagée de ses liens terrestres, recouvre en partie l'intelligence. Elle +voudrait secouer une dernière fois ce corps, cette matière qui lui +cachait la lumière et dont la mort glace déjà les extrémités. Plus rien +de vivant que la tête, où se débat une pensée suprême, plus rien de +vivant que le cœur qui palpite meurtri avant de s'arrêter à tout jamais; +plus rien de vivant que les prunelles où se reflète l'image désolée de +Gaston. Seigneur, maître puissant du monde, grâce pour l'innocent! Une +minute encore, un dernier geste, un dernier cri qui puisse sauver +l'enfant; puis viennent la justice, le châtiment, l'expiation! La lampe +se voile, Gaston se perd au milieu d'un brouillard sombre... encore le +vide, rouge, béant, infini... Deux larmes, les dernières qu'il versera +sur la terre, coulent sur les joues pâles d'Alexis, il pousse un soupir, +un flot de sang monte à sa bouche, il appartient à l'éternité. + +Ce ne fut qu'au lever du soleil que Mme Hubert apprit à Gaston +l'affreuse vérité; l'enfant refusa d'abord de la croire. On avait beau +répéter autour de lui que son père allait succomber. On se trompe, +pensait-il; il vivra. Puis, tout à coup on lui annonçait que tout était +fini. Quoi, cet être qu'il aimait, Gaston ne devait plus le voir ni +l'entendre? Ces yeux qui le regardaient avec une tendresse si naïve, on +venait lui dire qu'ils étaient clos pour jamais! L'enfant se cramponna +de toute sa force à ce misérable corps dont la pensée suprême avait été +pour lui; il fallut l'en détacher par la violence. Bouchot, à force de +supplications, put amener son ami chez Péruchon. Là, dans une +douloureuse confidence, entrecoupée de sanglots et de larmes, l'apprenti +connut la véritable cause du sinistre accident. Terrifié, redoutant pour +son ami la vengeance de Blanchote, il lui conseilla le silence. + +La journée, pour Gaston, se passa dans des alternatives de pleurs, de +résignation, de désespoirs amers. Il revoyait sans cesse son père se +redresser avec lenteur, s'avancer indigné vers Blanchote, puis vaciller +et disparaître à l'improviste, entraînant le faible obstacle dont la +résistance eût pu le sauver. Il entendait le choc sourd, mat, lugubre du +corps s'abîmant sur les pavés. Il revoyait la face terrible de Mme de La +Taillade, le menaçant du même sort. Bouchot, pour tenter de le +distraire, eut l'idée de lui amener les enfants de Mme Hubert. Les +questions indiscrètes des pauvres petits, leurs cris à la vue des larmes +de leur ami, obligèrent de les remmener au plus vite. De temps à autre, +Alice venait embrasser l'orphelin et pleurait. Le père Faruc trouvait +l'événement désagréable; quant au père Austerlitz, il en avait vu bien +d'autres. La nuit arrivée, Gaston voulut encore veiller; mais, vaincu +par la fatigue, il s'endormit. + +Le lendemain, en dépit des précautions de Péruchon, l'enfant vit +apporter la bière et l'entendit clouer. Il remonta dans le galetas et se +vêtit de ses effets les plus propres; il fut rejoint par Bouchot. +Péruchon vint les appeler. Lorsqu'ils passèrent devant la porte +d'Adélaïde, la jeune ouvrière parut, et noua, non sans pleurer, un nœud +de crêpe au bras des deux enfants. Péruchon ému ne put la remercier; il +prit ses petits amis par la main, et tous trois, tête nue, suivirent +l'humble corbillard qui emportait vers le Père-Lachaise ce qui restait +d'Alexis. + +Gaston demeura calme jusqu'au moment où le cercueil disparut dans la +fosse commune. Mais ses sanglots éclatèrent en voyant recouvrir de terre +cette longue boîte où reposait le seul être qui pût le protéger. +Péruchon l'emporta, puis revint présider au dernier service rendu, par +des fossoyeurs indifférents, à René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et +marquis de La Taillade. + +Tout était fini. Péruchon, après avoir déclaré aux deux enfants qu'ils +dîneraient avec lui, les quitta pour se rendre chez son patron. Gaston +voulut alors retourner au cimetière; il s'agenouilla sur la terre où le +corps de son père venait d'être enseveli et répéta une à une toutes les +prières que sa tante ou Catherine lui avalent enseignées. Ce devoir +accompli, les deux amis reprirent le chemin de la rue Jean-Pain-Mollet. + +Gaston marcha longtemps silencieux; Bouchot respectait sa douleur et se +gardait de le troubler. + +«Que comptes-tu faire, à présent? demanda enfin l'apprenti. + +--Partir pour Houdan,» répondit Gaston. + +Bouchot le regarda avec surprise. + +«Tu oublies que nous n'avons pas assez d'argent, dit-il. + +--Je mendierai, s'il le faut; je ne peux plus, je ne veux plus dormir +sous le même toit que Mme Blanchette. + +--Songes-tu donc à te mettre en route aujourd'hui? + +--Oui,» répondit Gaston d'un ton résolu. + +Bouchot, à son tour, chemina sans rien dire. + +«Ça me semble drôle, reprit-il enfin, de planter là le père Bouchot; je +suis sûr qu'il m'aime au fond. + +--Tu peux patienter, toi, tandis que moi, je ne le puis plus. + +--Ta belle-mère songe peut-être à te reconduire. + +--Je ne la reverrai jamais; elle me fait peur, et je la hais. + +--C'est égal, s'écria Bouchot, ce n'est pas que je canne, au moins; mais +après une toutouille, par exemple, je me serais mis en route sans +regarder en arrière. Aujourd'hui, cela me gêne. C'est mon père lui-même +qui m'a envoyé pour te tenir compagnie, et ce n'est pas de cette façon +que j'aurais voulu l'abandonner. + +--Reste; si ton sort ne change pas, tu viendras me rejoindre. + +--Non; je t'accompagne, décidément. En route; mais il faut aller +déterrer le magot. + +--Le voici, dit Gaston; ma résolution est prise d'hier au soir et mes +précautions aussi.» + +Changeant aussitôt de direction, les deux enfants se dirigèrent vers la +place de la Concorde. Ils se parlaient peu; tous deux se sentaient émus +devant la détermination si grave qu'ils venaient de prendre. La fermeté +de Gaston surprenait Bouchot. + +«C'est singulier, pensait-il, lui qui n'ose ni chanter dans la rue, ni +grimper derrière un fiacre, il parle de se rendre à Houdan comme s'il +s'agissait de boire un verre de coco.» + +Muets, pensifs, les deux enfants gagnèrent les hauteurs de Passy; ils +gravirent un talus pour se reposer et reprendre haleine. Un immense +horizon se déroulait devant eux, et les pensées qui les assaillirent à +cette vue étaient de nature bien différente. Gaston contemplait avec une +sorte d'épouvante le panorama de cette ville monstrueuse où il avait été +si malheureux, dont il ne connaissait que la boue, les misères et les +crimes. Là, il avait appris la souffrance, son corps meurtri avait subi +les tortures de la faim et du froid; son esprit, celles de l'injustice, +de la bassesse et du mensonge. En la voyant presque à ses pieds, cette +ville qui venait de lui ravir son père, Gaston se sentait pris de +vertige. Il lui semblait dominer un gouffre qui l'attirait, prêt à +l'engloutir de nouveau. + +Bouchot, au contraire, promenait ses regards sur ces dômes, ces toits, +ces coupoles, ces aiguilles, ces frontons, et cherchait à découvrir la +tour Saint-Jacques, au pied de laquelle il était né. Son cœur battait à +l'idée de s'éloigner de cette Babylone dont tous les recoins lui étaient +familiers. Pour lui, qui la hantait depuis sa naissance, la misère +n'avait point cet aspect hideux, décourageant, sous lequel la voyait +Gaston. Puis, il se l'était fait répéter cent fois, Houdan ne possédait +ni musée, ni statues, ni marchand d'estampes; que Gaston fût pressé de +se rapprocher de cette ville déshéritée, cela se comprenait à la +rigueur: il aimait les livres, et son parrain en possédait un grand +nombre. Ensuite que dirait Mademoiselle? Elle pourrait accueillir Gaston +et le repousser, lui. Que deviendrait-il alors, sans argent, dans une +ville inconnue? Comment reviendrait-il à Paris? comment oserait-il +rentrer chez son père? D'un autre côté, Gaston comptait sur lui; +allait-il donc l'abandonner? Pour la seconde fois de sa vie, Bouchot se +trouvait en face d'une situation assez grave pour oublier jusqu'à la +danse de _Giselle_. + +Gaston s'était levé; l'apprenti ne l'imita qu'avec lenteur. + +«Si ton père vivait encore, dit-il en saisissant le bras de son ami, +partirais-tu?» + +Gaston réfléchit durant une minute: + +«Maintenant que j'ai compris combien je l'aimais, répondit-il, +j'hésiterais. + +--Le père Bouchot n'est pas mort, lui, dois-je l'abandonner?» + +Depuis trois jours, la raison du jeune La Taillade semblait avoir mûri, +il agissait en homme. Il appuya la tête sur l'épaule de son ami et +demeura silencieux. + +«Reste, dit-il enfin avec effort. Moi, je n'ai plus d'autre asile que ce +lieu où ma mère est morte. Embrassons-nous et disons-nous au revoir.» + +Bouchot se mit à sangloter. + +«Non, s'écria-t-il, partons.» + +Il s'élança en avant; Gaston ne tarda pas à le rejoindre. + +«Reste, répéta-t-il encore; ma tante, Catherine, mon parrain, ils +étaient vieux lorsque je suis parti; qui sait si la mort...» + +L'enfant ne put achever et sanglota à son tour. + +«Qu'avons-nous donc fait au bon Dieu?» murmura-t-il. + +Mais surmontant bientôt cette faiblesse, il continua: + +«Si ceux que je vais implorer sont partis, s'ils me repoussent, s'ils +m'ont oublié, je reviendrai. Je demanderai alors à ton père de +m'enseigner son état; nous travaillerons côte à côte: car il ne me +restera plus que toi à aimer. Retourne donc, et, de toute façon, +attends-moi.» + +Le combat fut long, Bouchot paraissait convaincu; puis, lorsque Gaston +se mettait en route, il reprenait sa résolution première d'accompagner +son ami. + +«L'heure passe, dit Gaston, et je veux dormir ce soir à Versailles. + +--Eh bien, s'écria Bouchot, jette un sou en l'air. Pile ou face! Si +c'est face, je te suis; si c'est pile, je rentre dans Paris.» + +Gaston lança en l'air une pièce de monnaie qui roula au loin. + +«Regarde, dit Bouchot, je n'ose pas. + +--Pile! + +--Pile, répéta l'apprenti avec tristesse; allons, c'est jugé.» + +Il voulut que son ami emportât toute la somme si laborieusement amassée, +et lui recommanda cent fois de n'en dépenser qu'une partie, afin que +l'autre lui permît de revenir en cas de malheur. + +«Je vais préparer le père Bouchot, dit-il; c'est un brave homme +lorsqu'il est à jeun, tu le connais, et il t'aime.» + +Enfin les deux enfants se séparèrent. L'apprenti ne devait rentrer qu'à +la nuit, au risque de recevoir une correction, afin que Gaston eût le +temps de prendre une avance assez considérable pour que Blanchote ne pût +le rejoindre. + +Bouchot, immobile sur la route, pleurait en regardant s'éloigner Gaston, +qui se retournait à chaque minute pour adresser à son ami un dernier +signe d'adieu. Déjà les deux enfants se perdaient de vue, lorsqu'ils se +mirent à courir l'un vers l'autre et s'étreignirent en poussant des +sanglots. L'apprenti tenta de ramener Gaston vers Paris; mais celui-ci +reprit sa route, sans se retourner. Lorsque Bouchot l'eut vu +disparaître, il s'élança encore une fois en avant; il courut longtemps, +jusqu'à perdre haleine. + +«Gaston!» cria-t-il épuisé. + +Puis, étendu sur le rebord d'un fossé, il pleura avec amertume. Au bout +d'une heure, la tête vide, le cœur gros, en proie à une lassitude qu'il +devait à l'émotion, le pauvre apprenti regagna Paris avec lenteur. Pour +attendre la nuit, il descendit sur la berge de la Seine, et s'assit en +face de l'endroit où il avait dû mourir avec l'ami dont il venait de se +séparer et qu'il ne reverrait peut-être jamais plus. + +De son côté, Gaston, triste, éploré, mais fiévreux, marchait avec +courage. Il faisait nuit lorsqu'il pénétra dans Versailles, dont les +longues avenues lui parurent interminables. Il acheta du pain et mangea; +puis il se dirigea vers la pièce d'eau des Suisses. Il était las et +traînait un peu la jambe lorsqu'il atteignit la statue de Duguesclin. + +Il s'étendit sur l'herbe à l'endroit où deux ans auparavant, armé du +trop fameux canon, il avait dormi sous la garde de son père, qui dormait +lui-même aujourd'hui sous la garde de Dieu. + + + + +XII + +L'HIRONDELLE RETOURNE A SON NID. + + +Vers trois heures du matin, Gaston se réveilla dans une obscurité +profonde. Il grelottait et se sentait mal à l'aise sous sa blouse trop +légère. Le vent mugissait, remuant à grand bruit les feuilles à +demi-sèches; cette rumeur grave, mélancolique, effrayait l'orphelin et +l'attristait. Le soir, accablé par la fatigue, vaincu par le sommeil, il +n'avait pas eu peur. La lune, qui éclairait alors l'horizon, traçait une +ligne scintillante sur la surface de la pièce d'eau, et Gaston s'était +endormi les yeux fixés sur des lumières qui brillaient au loin. +Maintenant, partout la nuit. L'enfant se pelotonna pour mieux se +défendre contre l'haleine glacée du vent. Les rafales, qui semblaient +accourir du fond des bois, ramenèrent ses pensées vers ces jours déjà si +lointains où, assis dans le salon de sa tante, aux pieds de Catherine, +il lisait à haute voix, s'interrompait pour écouter la bise siffler dans +la cheminée, tourmenter la flamme, se glisser à travers les fentes avec +une petite voix grêle, ou faire pivoter le chasseur établi sur la crête +du toit, comme pour éprouver la justesse de son tir impassible. Ces +lieux si chers, il allait donc les revoir! Et voilà qu'en songeant à +Mademoiselle, à Catherine, au docteur, l'enfant se mit à pleurer, mais +sans colère, sans amertume, sans désespoir,--de bonheur cette fois. + +Tout à coup, à travers les arbres, apparurent deux points lumineux, qui +semblaient courir, danser au son de mille clochettes. Il les voyait +monter, descendre, disparaître; puis une des lumières restait visible. +Un grondement sourd résonnait; des détonations, pareilles à celles que +produisent les fusées qui éclatent dans l'air, se succédaient à de +courts intervalles. Gaston se leva; les points lumineux grandissaient. +On eût dit les yeux énormes d'un animal gigantesque dont le corps +demeurait perdu dans l'ombre. Le fracas redoublait; bientôt, au triple +galop de ses chevaux excités par le fouet, passa la diligence qui venait +de Houdan. Gaston, penché en avant, retenait son haleine. Que de +souvenirs oubliés sa mémoire lui retraça sur l'heure! La voiture était +déjà loin qu'il croyait l'entendre encore. Il se rappela la nuit où elle +l'avait emporté... Heureusement le jour naissait. + +Gaston regagna la route, avançant avec lenteur: car il se ressentait de +sa longue marche de la veille. Peu à peu ses membres reprirent leur +élasticité, son pas devint plus agile. Il vit le soleil se lever +derrière les grands bois aux feuilles rousses, et monter dans le ciel +aux cris multipliés des passereaux logés dans les buissons à demi +dépouillés. Les alouettes, au vol saccadé, s'élevaient dans les airs et +planaient si haut qu'on les entendait sans les voir. Sur la route se +croisaient de pesants chariots à la bâche de toile blanche, des +cabriolets poudreux, des piétons chargés de fardeaux. On suivait des +yeux le jeune voyageur, mais sans trop s'étonner. Il dépassa Saint-Cyr, +et, guidé par un poteau indicateur, il se dirigea vers Pontchartrain. + +Gaston n'avait aucune idée de la distance qui le séparait du but de son +voyage, et il n'osait interroger ceux qu'il rencontrait. On le regardait +avec surprise, maintenant; c'est qu'une fois Saint-Cyr dépassé, son +accoutrement le signalait comme étranger au pays. Il fut rejoint par un +jeune garçon d'une quinzaine d'années qui, ses souliers suspendus au +bout d'un bâton, cheminait pieds nus d'un pas alerte. + +«Est-ce que vous allez à Houdan? lui demanda Gaston après l'avoir salué. + +--Non, da, répondit le petit paysan, je retourne à Neauphle. + +--Savez-vous combien de lieues il y a d'ici à Houdan?» + +Le jeune garçon se mit à rire et hocha la tête d'un air entendu. + +«Dame, dit-il, il y en a bien sûr plus que vous n'en pouvez faire +aujourd'hui. + +--C'est donc plus loin que Paris? + +--Ça se pourrait tout de même bien. + +--Mais enfin, reprit Gaston, ne pouvez-vous me renseigner à peu près?» + +Le Normand, sans ralentir son pas, qui obligeait Gaston à hâter le sien, +resta quelques minutes sans répondre. + +«Pour ne dire que la vérité du bon Dieu, dit-il en se pinçant la +mâchoire inférieure, j'ai entendu Claude affirmer qu'il y a douze +lieues; mais vous le connaissez, le gros Claude, c'est un rude marcheur +et ses douze lieues doivent en valoir quinze. + +--Quelle est la première ville que je dois rencontrer? + +--Pontchartrain, pardine, puisque vous suivez la route qui y conduit.» + +Gaston, essoufflé, reprit son pas et perdit bientôt de vue son +interlocuteur. Dans l'après-midi, l'enfant atteignit Pontchartrain. Là, +comme à Versailles, il se contenta d'acheter du pain et se remit +courageusement en route. Dans sa hâte d'arriver, il eût voulu marcher +sans trêve et ne pas s'arrêter une seconde. La fatigue l'y obligea; il +longeait en ce moment des taillis, il y pénétra, s'étendit sur les +feuilles sèches et s'endormit. + +Le quatrième jour après son départ, vers cinq heures du soir, Gaston, +pâle, maigre, exténué, couvert de poussière, les pieds ensanglantés, +traversait péniblement l'immense plaine qui sépare de la petite ville de +Houdan le village de Laqueue. Deux rangées interminables de pommiers se +déroulaient à perte de vue devant les yeux attristés de l'enfant, qui +s'appuyait sur un bâton. Il s'arrêtait de temps à autre pour reprendre +haleine; son regard avide, après avoir interrogé l'horizon, s'abaissait +découragé sur ses pieds meurtris. + +Soudain, il se coucha dans un fossé et demeura immobile; des piétons +approchaient. L'avant-veille, interpellé par des passants qui le +prenaient pour un vagabond, le pauvre petit, peu habile à mentir, +s'était entendu menacer des gendarmes. La crainte d'être reconduit à +Paris et livré à sa belle-mère l'effraya si fort, qu'à dater de ce +moment il décrivit de longues courbes pour éviter les fermes ou les +voyageurs. Il cheminait la nuit lorsqu'il se croyait certain de ne pas +s'égarer, ce qui pourtant lui arriva et lui fit perdre vingt-quatre +heures. + +Aussitôt que les paysans l'eurent dépassé, Gaston sortit de son abri. +Faute d'expérience, il avait épuisé ses forces dès le second jour, et +depuis lors il cheminait clopin-clopant. Au delà de Pontchartrain, il +lui semblait à chaque instant qu'il touchait enfin au but de son voyage, +et que derrière ce bois, au delà de cette plaine, par delà cette colline +allait apparaître le clocher de Houdan. Mais plaines, bois et collines +se succédaient, et l'espoir de Gaston était sans cesse déçu. Triste, +découragé, à bout d'énergie, l'enfant songeait à se livrer aux habitants +de la première ferme qu'il rencontrerait. + +Le soleil commençait à décroître; le petit voyageur se reposa un +instant, le front appuyé sur ses mains. Il se releva avec peine, pénétra +dans un bois, et se mit en quête d'un abri. La veille, le ciel inclément +s'était chargé de nuages, une pluie fine, glacée, persistante avait +trempé les pauvres habits de l'enfant. Il se dirigea vers une clairière; +déjà, dans un endroit pareil, il avait découvert une hutte de bûcheron. +Il tomba à genoux: là-bas, devant lui, au-dessus de la cime des arbres, +sur le ciel rouge, se dessinait la vieille tour féodale où les +hirondelles revenaient chaque printemps retrouver leurs nids. + +Comme il battit, le cœur du pauvre Gaston; de quelle joie céleste +s'éclaira cette pauvre âme qui ne croyait plus au bonheur! Les bras +levés vers les ruines de l'antique manoir, l'enfant riait et sanglotait +tout à la fois. Longtemps son regard erra sur l'horizon, cherchant les +points familiers à sa mémoire. Ah! désormais, il n'hésiterait plus sur +la direction à suivre, il connaissait les sentiers et les obstacles +qu'il fallait éviter. + +«Houdan!» murmurait-il d'une voix affaiblie. + +Et jamais matelot, au retour d'un long voyage semé de luttes, +d'aventures et d'ouragans, ne salua le port avec plus de ferveur. + +Au loin, sur un chemin de traverse, un homme coiffé d'un chapeau à large +bord trottait sur un vieux cheval jaune que Gaston crut reconnaître. + +«Mon parrain!» cria-t-il. + +Oubliant sa fatigue, il se mit à courir, mais pour trébucher bientôt. +Qu'importe! Dût-il se traîner, ramper, il était certain d'arriver, et le +soleil qui venait de disparaître ne le trouverait plus sans asile, +errant, abandonné. + +Gaston ne pouvait détacher son regard de la vieille tour; mais lorsqu'il +abaissa les yeux, il tressaillit. Il lui semblait qu'autour de lui la +nature s'était transformée. Ces herbes, ces fleurs tardives qui +l'entouraient, il savait leur nom, son parrain le lui avait appris +autrefois. Un roitelet traversa la route, un grillon chanta, et Gaston +avança, le cœur joyeux. Sur les bords du chemin, les crapauds rampaient, +ou, se dressant sur leurs pattes, marchaient à la façon des quadrupèdes, +avec des allures étranges. L'enfant, pris d'une immense pitié pour tout +ce qui respire, se condamnait, malgré sa fatigue, à décrire une courbe +pour ne pas effrayer les hideux reptiles. Des pies attardées vinrent +magistralement se poser à sa droite, elles étaient quatre. «Bonne +rencontre!» aurait dit Catherine... Catherine, Mademoiselle, le docteur, +comme il allait les embrasser! + +La nuit tomba, profonde d'abord; puis la lune, se dégageant des nuages, +éclaira la campagne de sa lumière blanche qui prêtait aux arbres, aux +buissons, aux taillis, des formes fantastiques et menaçantes. Mais +l'imagination de Gaston était familiarisée avec ce monde de géants, de +nains aux longs bras, de fantômes accroupis ou debout. Le premier jour, +il avait eu bien peur; à présent il souriait. Ce qu'il eût voulu, c'eût +été de pouvoir courir, s'élancer à travers ces obstacles imaginaires on +emprunter des ailes à l'oiseau. + +Il dépassa Maulette, Maulette où demeurait Françoise, où Petit-Pierre, à +cette heure, devait être étendu dans l'étable, sur la paille qui lui +servait de lit. Mais le hameau se trouvait sur la gauche, et Gaston ne +voulait pas perdre une seconde. La route était déserte; il se traînait +plutôt qu'il ne marchait; chaque pas en avant lui causait une +souffrance. Il avait déchiré le bas de sa blouse pour en envelopper ses +pieds, et les linges grossiers, imbibés de sang, puis desséchés, +adhéraient à sa chair mise à nu. A chaque minute il s'arrêtait, prêt à +défaillir. Il n'avait pas encore atteint la ville, lorsque la voix grave +du clocher sonna minuit. + +L'enfant abandonna la route et s'engagea sur un sentier qui le conduisit +au bord de la Vesle. La petite rivière, encaissée et bordée de saules, +coulait bruyante sur un lit de cailloux. Ce fut avec délices que Gaston +plongea ses pieds dans l'eau glacée. Il les enveloppa d'un nouveau pan +de sa blouse; puis, soulagé, il se remit en marche. Une demi-heure plus +tard, il dépassait enfin la première maison de Houdan. + +Gaston, qui comptait arriver plus tôt, était à jeun, et la faim rendait +son épuisement plus profond. Il dut s'arrêter encore et fut pris d'une +soudaine frayeur. Si sa tante était morte? si elle le repoussait? Ces +deux pensées lui tenaillaient le cœur à mesure qu'il pénétrait dans la +grande rue que la lune inondait de ses pâles rayons. + +L'enfant avançait pas à pas, comme s'il eût craint de troubler le +silence de la ville endormie. Parfois un chien aboyait, un cheval +hennissait, ou un coq mal éveillé lançait un cri bien vite interrompu. +Est-ce un rêve que ces deux années écoulées? Voici le banc vert de la +maison du percepteur, les chandelles de bois qui décorent la devanture +de la maison du rival de Hoddé, les sacs qui encombrent la porte du +messager. Voilà le cabaret et sa belle enseigne, des tambours-majors qui +boivent de la bière de mars, tandis qu'une bouteille au double jet +emplit deux verres à la fois. Sous le hangar du charron, deux voitures +et le cabriolet jaune du fermier de la Fosse-Louvière. Encore quelques +pas, et les yeux de Gaston retrouvent des larmes: cette maison qu'il a +revue si souvent en rêve, elle est là devant lui. Les volets sont clos, +nul bruit, nulle rumeur; le petit chasseur lui-même est immobile, il est +tourné vers Gaston, qui sourit à travers ses larmes en le regardant. + +Quel calme dans la ville! L'heure sonne... une... deux... deux heures! +Gaston n'ose plus respirer; il s'effraye du fracas que ses pieds lui +semblent produire en se posant sur le sol. Il s'approche du seuil, +regarde le marteau luisant. Il hésite à le toucher, ce marteau; il +retentirait comme un tonnerre. Mademoiselle, Catherine, si elles +savaient... L'enfant s'assied sur le seuil; il attendra le jour. Tout à +coup des pleurs inondent de nouveau son visage; à travers la porte vient +d'arriver jusqu'à son oreille le tic-tac de la vieille horloge; ses +rouages viennent de craquer comme autrefois et elle répète à son tour, +cette amie d'enfance de Gaston, les deux coups frappés tout à l'heure +sur le bronze par le marteau du beffroi. + +L'enfant s'éloigne, s'engage dans une ruelle, tourne, semble revenir sur +ses pas, puis tourne encore. Il longe une haie qu'il cherche à franchir. +Il a réussi; il s'avance, traverse un petit bois de noisetiers; le voilà +dans un jardin. Gaston suit les nombreuses sinuosités d'une allée dont +le sable crépite sous ses pas. Il s'arrête. Dans le fond, la petite +maison avec son perron à l'escalier double. A gauche, le puits au +couvercle cadenassé; à droite, la tonnelle où le chèvrefeuille et les +roses marient leurs fleurs durant l'été; puis là, au milieu de la grande +allée, une brouette chargée de pierres! + +Le petit fugitif s'est couché sur un banc de mousse, et toute son +heureuse enfance défile devant lui. Ses paupières se ferment, sa tête +lourde lui fait mal, bien mal. Il s'endort et s'éveille en sursaut; le +ciel est bleu, le soleil rayonne, les oiseaux chantent; on dirait le +printemps. Dans la grande allée du jardin, une petite fille aux yeux +bleus, aux lèvres roses, aux cheveux noirs, traîne la brouette chargée +de pierres et tente de faire claquer un fouet. Gaston se soulève à demi. +Oh! sa tête! Qu'a-t-il donc sur le front, qu'il voit à peine? Pourquoi +sa gorge est-elle si sèche? pourquoi n'a-t-il pas la force de se lever +en apercevant sur le perron, la tête nue, regardant jouer la petite +fille, une femme aux cheveux blancs, au regard doux, au sourire triste? +Gaston veut s'élancer, ses forces le trahissent, il tombe. Est-ce +l'émotion, la joie qui le paralysent ainsi! Il pousse un sanglot. La +petite fille l'entend, l'aperçoit et fuit en criant. + +«Qu'y a-t-il, Aimée? demande Mademoiselle avec surprise. + +--Un homme! là, bonne amie! + +--Un homme, répète une grosse voix, voyons un peu cette belle histoire; +quelque voleur de pommes, sans doute. + +--Catherine, c'est moi!» murmure Gaston d'une voix défaillante. + +La servante s'arrête, la bouche entre ouverte, les yeux indécis, devant +ce petit mendiant agenouillé, dont les bras sont tendus vers elle. + +«Je suis Gaston,» s'écrie-t-il. + +Catherine se précipite vers lui, le soulève, et court, vers +Mademoiselle. + +«Gaston, monsieur Gaston!» crie-t-elle d'une voix pleine de sanglots. + +Et elle presse contre sa poitrine le pauvre enfant meurtri, fiévreux, +méconnaissable sous ses haillons, dont les bras se sont noués autour de +son cou. Gaston voit le visage de sa tante se pencher au-dessus du sien; +il veut lui sourire, la nommer: sa tête et son cœur se brisent, il +s'évanouit. + + * * * * * + +Quelles ombres épaisses! quel chaos autour de Gaston! Quels bruits +funèbres, quels cris désespérés, quels sifflements! Il marche, il court +sur une route semée de pointes de fer, et Blanchote le poursuit armée +d'une lanière de cuir garnie de plomb. Blanchote, échevelée, livide, +effrayante, le front marqué d'une tache rouge, les yeux sanglants, et +dont la dent aiguë déchire la lèvre. Un fleuve barre le passage, un +fleuve aux flots noirs, profonds, où des monstres hideux nagent entre +deux eaux... Il faut échapper à la furie... Gaston se précipite, l'onde +jaillit, bouillonne, se referme; il étouffe, et Bouchot, les yeux fermés +comme pour ne pas le voir, danse sans trêve parmi les nénuphars et les +roseaux... Un canon, maintenant, un canon gigantesque dont les roues +d'acier passent et repassent sur le corps de Gaston, qui ne peut ni +bouger, ni crier, ni fuir. Puis des corbillards qui défilent, suivis par +des orphelins; des cierges, des rires, le son de l'orgue, des +blasphèmes, des malédictions. Les enfants de Mme Hubert, mille autres +enfants qui pleurent, qui ont faim, qui se lamentent, tandis que de +grandes femmes sèches aux yeux louches, aux ongles noirs et crochus, les +dépouillent de leur blouse. Encore la route aux pointes de fer, encore +Blanchote! Ah! toujours marcher sans réussir à lui échapper! Une +fenêtre, un abîme, un gouffre! Qui donc rit ainsi? C'est elle qui +s'avance par bonds; elle approche; le gouffre, tout, plutôt que le +contact de ce meurtrier... le vide... le vide... toujours tomber... +enfin! + +Lorsque Gaston revint à lui, il regarda longtemps les rideaux du lit sur +lequel il était couché; puis un faible sourire se dessina sur ses lèvres +pâles. Il tourna un peu la tête et aperçut le doux visage de +Mademoiselle, qui le contemplait. Il voulut sortir ses mains de dessous +le drap et ne put y parvenir. + +«Ah! chère tante, dit-il d'une voix basse, essoufflée, à peine +distincte, quel vilain rêve! on m'avait emmené loin de toi et je me +sentais mourir.» + +Il dut fermer les yeux; la lumière, bien que faible, le forçait à +clignoter. Il sentit les lèvres de Mademoiselle se poser sur son front. + +«Comme je t'aime!» murmura-t-il. + +Puis il tomba dans une sorte de somnolence, douce, bienfaisante, +paisible. Tout à coup, il entendit causer à voix basse dans la chambre; +on lui prit le bras, une oreille se posa sur sa poitrine, il fit un +effort et rouvrit les yeux. + +«Bonjour, mon parrain,» dit-il. + +Le docteur se rapprocha. + +«Tu me reconnais donc?» + +L'enfant se contenta de sourire. + +«Où te sens-tu mal? + +--Nulle part, mon parrain; seulement j'ai rêvé... + +--Ne parle pas,» dit le bon docteur, qui saisit la main de sa vieille +amie et murmura: «Nous le sauverons.» + +Gaston se rendort, calme et heureux. Plus de rêves, plus de cauchemars +effrayants, plus de cris désordonnés, plus de cercle de feu autour du +front. Il ne peut mourir à présent que ses amis l'entourent, et que la +grande horloge remplit la maison de son tic-tac familier. + +Combien de temps dormit l'enfant? il ne le sut que plus tard. Toujours +est-il qu'il se réveilla peu à peu, ouvrit les yeux et sourit aux +personnages des tapisseries qui ornaient les murs de la chambre de sa +tante, et qu'il connaissait si bien. Il tourna doucement la tête vers la +croisée. Mademoiselle, assise dans son grand fauteuil, cousait; +Catherine tricotait. Catherine, elle était toujours la même; mais +Mademoiselle, comme ses cheveux, si noirs autrefois, étaient devenus +blancs, comme son visage si frais était devenu pâle, comme ses yeux +jadis si limpides, si brillants, semblaient fatigués! Une larme humecta +les paupières de Gaston à la vue de ces tristes changements. Il allait +parler lorsque la petite fille qu'il avait vue dans le jardin apparut à +l'improviste. Catherine se leva, ouvrit de grands yeux et posa un doigt +sur ses lèvres. L'enfant s'arrêta interdite, et s'avança sur la pointe +des pieds, regardant vers le lit du malade. + +«Il dort donc toujours, M. Gaston? demanda la petite fille. + +--Oui, répondit Mademoiselle, aussi ne faut-il pas faire de bruit. + +--Pourquoi est-il revenu si mal habillé? Il m'a fait peur. + +--Je te l'ai déjà dit; c'est parce qu'il était pauvre, répondit +Mademoiselle, dont les yeux devinrent humides. + +--Pourquoi ne se lève-t-il pas pour jouer avec moi? + +--Parce qu'il est encore trop faible, mademoiselle Aimée, dit Catherine +à son tour. + +--Mais puisque grand-père prétend qu'il est guéri! Se lèvera-t-il +demain? + +--Peut-être, si vous êtes sage et si vous ne troublez pas son sommeil. +Allez jouer, ma mignonne, et fermez les portes sans bruit.» + +Gaston suivit des yeux la petite fille, qui, tout en se retirant, +regardait de son côté; au moment de disparaître, elle lui fit une belle +révérence. L'enfant se souleva, ses bras s'étendirent. + +«Ma tante, Catherine, s'écria-t-il, je voudrais vous embrasser. + +Les deux femmes vinrent tomber à genoux auprès du lit. Comme il les +enlaça de ses bras faibles, comme ses lèvres pâles prodiguèrent les +baisers! comme ils pleuraient tous trois avec entrain, de joie bien +entendu! et Dieu, qu'on bénissait, emplit soudain la petite chambre des +rayons de son beau soleil. + +«Assez, dit une voix forte, pas d'émotion violente! Le progrès doit +apprendre à l'homme à dompter...» + +Le bon docteur ne put achever; attendri comme s'il eût vu la réalisation +de l'une de ses utopies, il pleura lorsque son filleul lui entoura le +cou de ses bras amaigris. + +Huit jours plus tard, Gaston convalescent descendit dans la salle à +manger, précédé par Aimée, soutenu par sa tante et suivi par Catherine. +On l'établit près de l'horloge, selon son désir. Peu à peu, il raconta +sa lamentable histoire, et Dieu sait les flots de larmes qu'il fit +couler. De son côté, il apprit que son parrain avait entrepris cinq fois +le voyage d'Alsace pour le chercher, et que Catherine avait erré durant +huit jours au milieu des rues de Paris, dans l'espoir de le rencontrer. +Tout en écoutant, Gaston baisait les beaux cheveux de sa tante, ces +cheveux que la douleur causée par sa perte avait blanchis. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + +LA MARQUISE DE LA TAILLADE. + + +Le 15 janvier 1864, les rues de Paris étaient littéralement ensevelies +sous la neige qui tombait sans relâche depuis la veille. Vers onze +heures du soir, la tourmente sembla redoubler d'intensité; de gros +flocons vinrent encore épaissir l'immense tapis blanc étendu sur le sol, +et les voitures roulèrent en silence sur la terre glacée. De rares +piétons pressaient le pas afin d'échapper aux morsures de la bise, et la +grande avenue des Champs-Élysées, presque déserte, paraissait s'être +élargie. De temps à autre un cocher de fiacre, perdu jusqu'aux yeux dans +un de ces manteaux que les antiquaires admirent à l'occasion, passait en +frappant son épaule de sa main engourdie, tandis que ses chevaux, la +tête basse, les oreilles rejetées en arrière, lançaient par chaque +narine une colonne de buée. Par contre, des équipages emportés au grand +trot de leurs magnifiques attelages, fuyaient rapides. A cette heure, +sous ce ciel inclément, Paris avait un aspect étrange, fantastique, +appréciable seulement pour ceux gui sont accoutumés à son éternel +mouvement. + +Onze heures et demie sonnaient, lorsqu'une voiture de remise, dont le +malheureux cheval patinait sur la neige durcie, déboucha de l'avenue +Marigny, traversa le Rond-Point, et se dirigea vers un hôtel qui se +trouve environ à la hauteur de l'habitation de la reine Christine. A +travers la grille et les branches des arbres dépouillés, on apercevait +la façade, inondée de lumière, de la charmante demeure, construite dans +le style Louis XIII, pour le prince Soltikof, et dont les aménagements +intérieurs étaient vantés pour leur richesse et leur bon goût. Au +dehors, de chaque côté de la chaussée, des voitures armoriées, aux +laquais rubiconds, poudrés, emmitouflés, attendaient la sortie de leurs +maîtres. A la vue de ses gras et majestueux confrères, le cocher de +remise parut se piquer d'honneur; il cingla sa bête, entra au grand trot +dans la cour de l'hôtel, et s'arrêta net, le fouet sur la cuisse, devant +un perron vitré. + +Avant qu'un grand laquais vêtu d'une livrée bleu de ciel eût atteint la +portière, un jeune homme s'élança sur le perron et pénétra dans un +vestibule où six figures de nègres, disposées en cariatides, soutenaient +un candélabre à deux branches surmonté de globes lumineux. Le cavalier, +débarrassé de son par-dessus, gravit avec lenteur un escalier de marbre +blanc recouvert d'un tapis de Perse aux brillantes couleurs. De chaque +côté du sommet des dernières marches, deux nymphes inclinées, dont les +formes sveltes rappelaient le faire élégant de Jean Goujon, semblaient +jeter des fleurs et des sourires à ceux qui montaient. Le jeune homme +s'arrêta un instant pour contempler ces deux figures. Scrupuleusement +ganté et botté, il pouvait avoir de vingt-huit à trente ans. Il avait le +visage long, le front large, les cheveux châtains. Ses yeux gris, vifs +et scintillants, pétillaient de malice, et sa lèvre narquoise, un peu +dédaigneuse, se cachait à demi sous une fine moustache retroussée. Il +était petit de taille, robuste et bien pris; rien qu'à sa démarche, on +reconnaissait une nature vive, intelligente, complète, chez ce cavalier +aux manières dégagées sans être vulgaires, aussi éloignées de la raideur +anglaise que du laisser-aller de notre jeunesse dorée. Il fit quelques +pas, lança un coup d'œil familier aux deux huissiers placés devant une +large porte qui s'ouvrit, et l'un des hommes à chaîne d'argent annonça +d'une voix retentissante: + +«M. Bouchot des Étrivières.» + +Bouchot, sans le moindre embarras, pénétra dans un vaste salon encombré +par une foule élégante. Ceux qui avaient entendu prononcer son nom +s'étaient retournés avec curiosité, afin de voir le jeune artiste dont +les toiles, depuis quatre ans, attiraient tout Paris au Salon. Trois ou +quatre privilégiés vinrent lui serrer la main, et l'ex-apprenti, +échangeant par-ci par-là des sourires ou des signes de tête, manœuvra +pour gagner le fond de l'immense salle où la maîtresse de la maison, +entourée par vingt cavaliers, trônait fière de sa beauté merveilleuse. +Parvenu devant elle, l'artiste s'inclina. Il allait passer outre lorsque +la jeune femme, un moment distraite, l'aperçut. + +«Ah! bonsoir, monsieur des Étrivières, dit-elle d'une voix fraîche et +harmonieuse, vous allez vous ennuyer chez moi aujourd'hui, votre ami est +absent. + +--Gaston serait-il indisposé? demanda Bouchot avec vivacité. + +--Non pas, répondit la jeune marquise de La Taillade; Catherine, la +célèbre Catherine, reprit-elle avec une nuance d'ironie, a été prise +d'un mal de gorge avant-hier. M. de La Taillade s'est aussitôt mis en +route, me laissant seule pour faire les honneurs de mon jeudi. + +--Qui donc osera s'en plaindre? répondit Bouchot, qui s'inclina. + +--Mais vous d'abord, puis moi. Ne trouvez-vous pas ce voyage ridicule? + +--Certes, madame, répliqua Bouchot, ridicule comme toutes les choses du +cœur, lorsqu'on les juge avec l'esprit.» + +La marquise regarda l'artiste; il souriait avec candeur et ajouta: + +«Demandez plutôt à M. de Champlâtreux.» + +Le jeune homme pris à témoin par Bouchot s'appuyait sur le dossier du +fauteuil de la jolie marquise; il se redressa, mit deux doigts de sa +main droite dans la poche de son gilet, saisit son lorgnon et l'ajusta +sur son œil gauche en se dandinant, comme pour chercher à distinguer +celui qui venait de prononcer son nom. + +«Ah! c'est monsieur Bouchot, dit-il en laissant retomber son pince-nez. + +--Des Étrivières, continua l'artiste d'un ton dégagé. Je suis heureux de +pouvoir vous donner des nouvelles de votre aïeul avec lequel j'ai dîné +ce soir, cher monsieur; il va bien.» + +M. de Champlâtreux pâlit imperceptiblement, mais ne répondit pas. Tous +les élégants groupés autour de la marquise penchaient leurs têtes +pommadées, et vingt lorgnons impertinents se braquèrent sur l'artiste. +Bouchot, avec un sang-froid comique, fouilla dans sa poche, et, le nez +au vent, se décora l'œil droit d'un monocle. L'orchestre préludait, la +marquise se leva pour veiller à la formation des quadrilles, et la foule +des courtisans se dispersa. + +«À moi le champ de bataille, murmura Bouchot. Dieu, que ces petits +jeunes gens m'agacent! Lorsqu'ils sont bêtes, passe encore,--ils +exercent leur métier; mais j'enrage de voir des garçons d'esprit parmi +eux. Peignez donc votre époque, quand ceux qui sont chargés de faire +l'histoire portent des vestons courts, des cols cassés et des moitiés de +canne. Ah ça, la marquise a raison; bien que la politesse m'ait empêché +de le lui avouer, je vais m'ennuyer, moi. Pas une tête qui me plaise +au-dessus de tous ces faux-cols, et je ne suis pas en train de débiter +des madrigaux aux dames; le jeudi n'est pas mon jour. Bah! observons; un +salon, ça vaut le Gymnase au point de vue de la comédie; ça vaut même +mieux que la cour d'assises, si l'on se donne la peine de tirer les +conséquences et de prononcer les jugements.» + +Tout en devisant de la sorte, Bouchot se dirigea vers l'embrasure d'une +fenêtre, souleva une portière de velours et regarda au dehors. La neige +tombait toujours à gros flocons, le ciel était invisible, les becs de +gaz, entourés d'une auréole jaunâtre, montraient les branches nues des +arbres dont le sommet se perdait dans l'ombre. L'artiste contempla +longtemps ce morne spectacle; peut-être songeait-il à la rue des Arcis, +à la petite chambre qui servait d'atelier, à l'établi devant lequel sa +rude enfance s'était écoulée, à deux pas de ce monde où il tenait sa +place aujourd'hui et qu'il ignorait alors. Soudain, il se retourna vers +le salon: là on eût dit une scène des contes orientaux. + +Mille bougies, aux lueurs caressantes, faisaient resplendir les dorures +de l'immense salle, chatoyer les tentures de soie et de velours, tandis +que les fleurs naturelles, débordant des jardinières, s'épanouissaient +comme en plein été. Les rayons amoureux, se croisant à travers l'espace, +satinaient les épaules, se reflétaient dans les prunelles ou +étincelaient sur les diamants. Une odeur pénétrante, née de cent +parfums, montait au cerveau comme un vin capiteux. C'était avec +convoitise que l'on regardait les femmes causer, sourire, danser au +milieu de cette atmosphère tiède, énervante, embaumée, au milieu de ce +luxueux encadrement qui semblait doubler leur grâce. La musique ajoutait +son charme à toutes ces séductions. Elle captiva peu à peu Bouchot, qui +perdit en quelque sorte la conscience du réel. C'était comme dans un +rêve qu'il voyait se balancer avec mollesse ou tourbillonner dans une +valse rapide ces hommes en gants blancs, en habits noirs, et ces femmes +demi-nues, palpitantes, l'œil voilé, savourant la volupté secrète du +tournoiement et du vertige. + +La marquise de La Taillade savait choisir son monde, et nulle autre part +que chez elle peut-être on ne voyait réunie cette élite, de jolies +femmes qui donnent le ton à l'Europe en fait de grâce, de charme et +d'esprit. Tous les genres de beauté se coudoyaient dans l'espace +embrassé par le regard de l'artiste, depuis la Russe impérieuse, à la +peau plus blanche que les neiges de son pays, jusqu'à la créole aux yeux +humides, aux cheveux ondés, au visage bruni. Les Parisiennes, et c'est +là leur supériorité, ne représentent pas un type unique. Elles sont à la +fois toutes les femmes, tant leur nature mobile, perfectionnée, sait se +transformer. Ardentes, rêveuses, rieuses, sentimentales, folles, +dédaigneuses, jalouses, passionnées, elles échappent à l'analyse et +possèdent à un haut degré toutes les qualités, tous les défauts, osons +le dire, tous les vices de leur sexe. Parmi celles que la danse ou les +hasards d'une promenade au bras d'un cavalier ramenaient sous ses yeux, +Bouchot remarquait deux jeunes femmes qu'on pouvait croire nées sous les +tropiques, lorsque son regard s'arrêta sur la maîtresse de la maison et +ne s'en détacha plus. + +Hélène Pellegrin, comtesse de Valonne et marquise de La Taillade, +atteignait à peine sa vingt et unième année. De taille moyenne, +admirablement faite, elle avait été célèbre par sa beauté, même avant +son mariage. Bien que fille de bourgeois enrichis, mais enrichis à un +point qui, de nos jours, vaut mieux qu'un titre de noblesse, Hélène, +autant par sa distinction naturelle que par sa merveilleuse beauté, +était une vraie patricienne. Ses mains et ses pieds, comme pour mettre +en défaut l'axiome vulgaire, semblaient affinés par plusieurs +générations vouées à l'oisiveté. Brune, avec la peau d'une blancheur +mate, la jeune marquise avait le visage d'un ovale parfait; son front +était bas, un peu étroit, mais lisse et couronné d'une chevelure +épaisse. Les sourcils fins, soyeux, bien dessinés, ombrageaient deux +longs yeux noirs pleins d'une langueur voluptueuse, auxquels une flamme +intérieure prêtait par instant une vivacité passionnée. Le nez droit, à +l'arête vive, aux narines légèrement relevées, était d'une perfection +qui n'avait d'égale que celle de la bouche, dont les lèvres, d'un rouge +vif, rendaient plus visible la blancheur nacrée des dents. Avec ses bras +ronds, sa taille cambrée, sa poitrine d'albâtre, ses mains de créole, sa +démarche moelleuse, Hélène captivait les regards les plus indifférents. +Les femmes ne pouvaient guère la voir sans l'envier, et les hommes sans +l'admirer; pour ces derniers, elle possédait au suprême degré ce charme +rare et irrésistible: un je ne sais quoi de voluptueux sous un air de +vierge. + +Au moment où les yeux de Bouchot s'arrêtèrent sur elle, la marquise, à +demi renversée sur un fauteuil, écoutait parler le comte de Champlâtreux +et mordillait le bout d'un éventail d'ivoire. Elle était belle à ravir, +ce soir-là, dans sa robe de gaze blanche garnie de rubans ponceau, sous +sa coiffure de perles qui rendait ses cheveux plus noirs. Elle se leva +soudain, prit le bras d'un vieillard et se promena un instant de groupe +en groupe. Au signal de l'orchestre, elle fut rejointe par le comte. À +cette vue, Bouchot fronça les sourcils, fit volte-face, et regarda de +nouveau la neige tomber. Tout à coup il sentit un doigt se poser sur son +bras; il se retourna et se trouva en face de la marquise. + +«Je vous avais bien dit, monsieur des Étrivières, que vous vous +ennuieriez. + +--Vous me croyez indigne de vivre, madame; on ne s'ennuie pas là où vous +êtes, répondit l'artiste. + +--Un compliment? + +--Tout au plus une vérité, demandez à M. de Champlâtreux.» + +Le regard de la marquise croisa celui de Bouchot. + +«Laissez M. de Champlâtreux en repos, dit-elle d'un ton bref. Ne +dansez-vous pas? + +--Hélas! non, madame, j'ai encore oublié d'apprendre, cet été. + +--M. de La Taillade m'a cependant affirmé que vous dansiez dans votre +jeunesse. + +--Il a dit vrai, j'exécutais assez bien le pas de _Giselle_; mais en +dehors des salons. + +--Alors, jouez; je vous trouverai un partenaire, s'il le faut. + +--Vous êtes mille fois gracieuse; je préfère rester ici et vous +regarder. + +--Vous me rendrez cette justice auprès de votre ami, dit Hélène un peu +hautaine, que je me suis occupée de vous. + +--Vos politesses à mon égard sont-elles donc commandées? demanda Bouchot +avec vivacité. + +--Dame, cher monsieur, on doit savoir deviner.» + +Bouchot allait peut-être répondre une impertinence, mais la marquise +avait passé. Il regarda la porte d'un air piteux. + +«Ne devinons pas, dit-il, ce serait trop bête. Bah! un moment de +mauvaise humeur qu'elle saura réparer, je l'espère pour elle. Mon pauvre +Gaston!... C'est égal, ce René de Champlâtreux me donne sur les nerfs; +est-ce assez ridicule d'être beau comme ça! S'il avait un peu d'esprit, +il se débarbouillerait avec du vitriol pour se rendre laid comme tout le +monde. Ouais, l'isolement me fait tourner à l'aigre; allons prendre un +verre de punch.» + +À peine l'artiste fut-il sorti de l'encoignure ou il se trouvait en +quelque sorte caché, que cinq ou six jeunes gens l'entraînèrent, à tour +de rôle, pour le présenter à autant de jolies femmes avides de connaître +celui qui les peignait si bien. L'attention dont il devint l'objet et +les compliments qu'il recueillit de plus d'une bouche gracieuse +dissipèrent un peu l'ombre jetée dans l'esprit de Bouchot par la +maîtresse de la maison. Il se retirait pour faire place aux danseurs, +lorsqu'un petit homme aux jambes courtes, au ventre proéminent, aux +favoris teints, sanglé dans un corset, lui prit familièrement le bras. + +«Bonsoir, cher, dit-il; vous allez bien? + +--Comment, baron, vous, dans le vrai monde, à cette heure indue? Est-ce +que vous faites les grandes dames maintenant! + +--Chut, la baronne est là, et l'on pourrait vous entendre. + +--Vous croyez donc avoir encore quelque chose à perdre? Je puis vous +rassurer, mon cher Faruc, votre réputation n'a plus rien à redouter de +la calomnie. + +--Encore votre plaisanterie! Quel plaisir trouvez-vous donc à me donner +ce nom arabe, quand vous savez que je me nomme Beauchesne? + +--C'est que nous avons tous besoin d'être rebaptisés et qu'à l'occasion +je m'en charge pour mes amis, répondit Bouchot. Tenez, voyez M. de +Champlâtreux, il se nomme René. Vous figurez-vous, dans vingt ans, +lorsque ce beau jeune homme sera fardé, teint, plâtré, comme vous... + +--Vous êtes insupportable; on pourrait vous entendre, mon cher. + +--Soyez donc tranquille; tout le monde sait à quoi s'en tenir sur vos +dents et vos cheveux. Lors donc que ce beau jeune homme sera goutteux et +cassé, ce petit nom de René ne sera-t-il pas une sorte d'insulte +lorsqu'on le lui dira en face?» + +Le baron haussa les épaules. + +«Mais enfin, dit-il, que signifie ce mot de Faruc? + +--Je vous l'ai dit cent fois, c'est un nom qui me rappelle un digne +homme que j'ai connu dans mon enfance; il s'occupait comme vous, cher +baron, à semer de pierres le sentier déjà si étroit de la vertu; il +ébauchait votre œuvre. Vous m'écoutez avec impatience... au revoir, je +vais m'offrir du punch. + +--J'en prendrai aussi; voyons, des Étrivières, parlons sans persiflage, +si vous en êtes capable. Loïsa veut posséder son portrait de votre main: +que faut-il faire pour vous décider? Car l'or ne peut rien dans votre +balance. + +--Et c'est pour satisfaire Loïsa, jeune Abélard, que vous persécutez la +peinture dans ma personne? + +--Abélard, Abélard, répéta le baron, appelez-moi plutôt Faruc. + +--Vous n'êtes pas dégoûté.» + +Plusieurs jeunes gens vinrent se grouper autour des deux interlocuteurs, +alors établis près d'un buffet. + +«Est-ce que Beauchesne veut briller au prochain salon? demanda-t-on. + +--Non, répondit Bouchot, il prétend avoir une maîtresse et veut la faire +poser... à titre de revanche, sans doute; il refuse de comprendre que je +ne travaille que pour les femmes honnêtes. + +--Qui vous dit que Loïsa ne le deviendra pas? reprit le baron; y a-t-il +ici quelqu'un d'assez habile pour nous dire où commence la femme honnête +et où elle finit? Ensuite, mon cher Bouchot, permettez-moi de vous +rappeler que vous avez peint la maîtresse de Maxime. + +--Vous vous trompez, ce que j'ai peint, c'est une jolie femme. + +--Et vous avez créé un chef-d'œuvre. Eh bien, parole sacrée, Loïsa est +plus belle que Justinia. + +--Peste! dit-on à la ronde, où cachez-vous ce trésor, cher? + +--Mais partout, continua le baron qui se rengorgea comme un pigeon, mais +avec moins de grâce: au bois, dans un coupé; aux Italiens, dans une +loge; au Palais-Royal, dans une baignoire; et enfin, rue de Provence, au +premier, sur le devant. + +--Messieurs, au revoir, dit Bouchot; si M. le baron de Beauchesne avait +vingt ans, je l'écouterais peut-être; mais il a des cheveux blancs, bien +qu'il les cache sons un flacon d'eau de Job; son langage me scandalise, +et je bats en retraite. + +--N'oubliez pas que je reviendrai éternellement à la charge, s'écria le +baron, qui rit le premier de l'air pudibond affecté par Bouchot.» + +L'artiste fit un demi-tour. + +«Savez-vous pourquoi je me nomme des Étrivières? demanda-t-il à +Beauchesne. + +--Du nom d'une de vos terres, je suppose. + +--Vous n'y êtes pas; c'est à cause du rôle qu'elles ont joué dans ma +vie; lorsque j'étais jeune, je les recevais; aujourd'hui, je les donne. + +--Où voulez-vous en venir? + +--Si la donzelle est aussi belle que vous l'affirmez, je consens à la +peindre en Suzanne. + +--Avant ou après le bain? + +--Non, pendant. + +--Accepté. + +--Vous poserez pour un des vieillards; je vous donnerai pour compagnon +ce Faruc qui vous intrigue. + +--Soit. + +--Vous serez ressemblant, je vous en avertis, et j'aurai le droit de +mettre le tableau au Salon. + +--Écoutez donc... + +--Oui ou non? dit Bouchot. + +--Oui, murmura le baron un peu ahuri. + +--Messieurs, je vous prends à témoin! Ah! vieux satyre, continua-t-il en +s'éloignant, tu espères que je plaisante, mais tu me serviras à venger +la morale.» + +Rentré dans le salon, Bouchot retourna machinalement se poster dans le +coin où il s'était établi une première fois. Deux hommes, placés devant +lui, causaient presque à voix haute, sans trop se préoccuper d'être +entendus. Le plus âgé semblait initier son compagnon aux mystères du +monde, et nommait en même temps que chaque jolie femme les hommes qui +passaient pour être ou avoir été leurs amants. Bouchot écoutait le +sourire aux lèvres. + +«Si ce monsieur ne ment pas, pensait-il, il n'y a plus d'anges, et +chaque femme âgée de quarante ans devrait s'appeler Madeleine. Est-il +donc vrai que tous ces beaux fronts cachent de si noires pensées, que +toutes ces bouches charmantes sachent si bien mentir, et qu'il y ait +tant d'épines sous ces roses? Quelle aile de papillon que la réputation +d'une jolie femme! Chacun souffle dessus pour en enlever la poussière +d'or, et cela finit toujours par réussir.» + +Bouchot interrompit soudain son monologue; la marquise de La Taillade, +placée en face de lui, écoutait distraite les propos d'une vieille dame +qui lui parlait à l'oreille. La tête inclinée, les yeux avides, Hélène +regardait avec persistance dans la direction de l'orchestre. L'artiste +se tourna de ce côté, aperçut le beau Champlâtreux qui causait avec une +jeune femme, et se mordit la lèvre par un geste involontaire. + +«Ah! pensa-t-il, est-ce que, sans m'en douter, je découvre le point où +ça finit, comme dit le baron? Ouf, il fait trop chaud dans ce salon, et +j'ai besoin de respirer un autre air.» + +René de Champlâtreux, pour se trouver à la tête de la société +parisienne, n'avait eu que la peine de naître. C'était un homme +d'environ trente ans, beau, soigné, fat, toujours en avance de +vingt-quatre heures sur la mode, célèbre à juste titre par le nombre des +femmes qu'il avait compromises et des filles qu'il avait lancées. +Possesseur d'une fortune princière, il menait grand train sans avoir +besoin de recourir ni au jeu ni à l'emprunt, et, même parmi ses amis, il +passait pour une preuve à l'appui du proverbe qui affirme la faiblesse +des jolies femmes pour les sots. Cependant, à distance, le manque +d'esprit du beau jeune homme se dissimulait à l'aide de cet argot +parisien qui s'est infiltré dans tous les mondes, et dont le mauvais +goût est l'antipode de celui des précieuses. Raie, lorgnon, barbe, +équipages, cols, vestons, gilets, chapeaux, actions et bons mots, tout +était à l'avenant chez M. de Champlâtreux, l'homme-type de la société +élégante moderne. Blasé, corrompu comme une courtisane, ni croyant ni à +Dieu ni à diable, il avait déplacé la morale pour la plus grande +commodité de ses vices; on aurait pu se demander si un cœur palpitait +sous l'enveloppe de ce gentilhomme qui n'avait jamais aimé que lui-même, +et dont la nullité n'avait d'égale que son inutilité, en dépit du grand +rôle qu'il jouait dans les salons parisiens. Il va sans dire que M. de +Champlâtreux, qui payait comptant, avait la réputation d'un homme +d'honneur; que beaucoup de mères rêvaient de le donner pour époux aux +anges qu'elles avaient élevés, et que deux duels avaient prouvé son +incontestable bravoure. + +Au commencement de l'hiver, le comte, qui depuis dix-huit mois ne +faisait plus parler de lui,--on le disait dominé par une actrice du +Théâtre-Gaulois,--fut présenté chez la marquise de La Taillade. La +futile jeune femme, plus séduite par la réputation d'un lovelace que par +une célébrité comme celle de Bouchot, accueillit le gandin avec +empressement. Bientôt, soit innocence, soit coquetterie, soit amour du +danger, Hélène accorda à ce compromettant cavalier plus de place dans sa +vie qu'il n'en fallait pour satisfaire les mauvaises langues. Jusqu'à +présent, la réputation d'Hélène n'était qu'effleurée; mais on pouvait +s'en rapporter à M. de Champlâtreux pour que la marquise, à tort ou à +raison, passât pour sa maîtresse avant la fin de l'hiver, triomphe dont +l'éclat couronnerait dignement la rentrée dans le monde d'un César de +son espèce. + +Bouchot, grâce à quelques propos saisis au vol, pressentait le mal +plutôt qu'il ne le voyait. Il manifestait un profond mépris pour le +caractère de M. de Champlâtreux, qui, de son côté, faisait à +l'ex-apprenti l'honneur de le haïr. Ce sentiment de répulsion mutuelle +n'était pas sans motif; du reste, le jeune gentilhomme ne frayait guère +avec les artistes, dont le sans-façon et le libre parler répugnaient à +sa nature correcte. + +«Voyons, se disait Bouchot, tout en manœuvrant pour gagner l'extrémité +du salon, je me suis assez amusé, j'espère. Je vais me reconduire chez +moi, je bourrerai une pipe que je fumerai avant de me coucher, puis +aurai le droit de rêver que tous les hommes sont vertueux, toutes les +femmes honnêtes, et que le monde serait parfait s'il renfermait moins de +Champlâtreux.» + +Un contre-temps interrompit le monologue de l'artiste et l'obligea à +revenir sur ses pas; on préparait le cotillon, et les portes étaient +closes. Heureusement il connaissait l'hôtel et résolut de sortir par le +cabinet de son ami. Soulevant une portière, il gravit un escalier, +ouvrit une porte et recula surpris: Gaston, accoudé sur une table, le +front dans ses mains, était si absorbé par la lecture d'une lettre, +qu'il ne bougea pas. + +Gaston, comte de Valonne et marquis de La Taillade, venait d'accomplir +sa vingt-neuvième année. C'était un gracieux cavalier, à la démarche +noble, pleine d'aisance, et d'un naturel parfait. Il portait toute sa +barbe, d'un blond doux à reflets d'or, taillée comme dans les portraits +de Henri IV. Ses yeux, dont la couleur ne s'était pas foncée, brillaient +sous un front large, pensif, intelligent. On reconnaissait l'enfant +d'autrefois sons les traits mâles de l'homme fait. Le visage, malgré les +années et l'expérience de la vie, avait conservé cette expression de +douceur, de franchise, de loyauté, qui charmait jusqu'à Péruchon. On +sentait toujours, dans le préféré de Catherine, cette nature d'élite, si +droite, si aimante et si digne d'être aimée. + +«Gaston!» dit enfin Bouchot. + +Le jeune marquis releva brusquement la tête, comme un homme qui se +réveille en sursaut, et replia la lettre qu'il lisait. + +«Que me veut-on?» demanda-t-il. + +Il reconnut son ami, lui prit les mains et les serra avec force. + +«Je te croyais à Houdan? dit l'artiste intrigué. + +--J'en arrive. + +--Et Catherine? + +--Je l'ai trouvée debout; ma tante s'était effrayée à tort. + +--Ta femme ignore ton retour?» + +Gaston se rassit, regarda son ami d'une façon singulière; puis il +détourna la tête et contempla les flammes du foyer, dont les langues +bleuâtres s'entre-croisaient. + +«Qu'as-tu donc? demanda Bouchot, qui s'appuya sur le dossier de la +chaise; tu es pâle, serais-tu indisposé? + +--Non, répondit Gaston avec effort; je suis fatigué et j'ai besoin de +dormir. + +--Bonsoir, alors.» + +Au lieu de prendre la main de l'artiste, Gaston se promena de long en +large; soudain il se rapprocha de son ami. + +«Je souffre, lui dit-il les dents serrées. + +--Je le sens bien, répondit Bouchot avec tristesse, et j'attends que tu +me confies la cause de ton chagrin. + +--Mon chagrin, répéta Gaston qui sourit d'un air contraint, mais j'ai +mal à la tête, voilà tout. Bonsoir.» + +Ce fut au tour de Bouchot de ne pas tendre la main. + +«On ne me trompe pas, dit-il, ce qui t'arrive est sérieux; je te connais +assez pour le deviner.» + +Il y eut un instant de silence; les sons de l'orchestre, doux et +affaiblis, résonnaient dans le lointain; Gaston tressaillit. + +«Champlâtreux est là, n'est-ce pas? demanda-t-il, le regard animé. + +--Sans doute, répondit Bouchot, n'est-il plus du nombre de tes amis?» + +Gaston reprit sa promenade. + +«Seras-tu libre demain? demanda-t-il sans interrompre sa marche +fiévreuse. + +--Demain, ou aujourd'hui? répondit Bouchot, qui du doigt montra la +pendule. + +--Aujourd'hui, à dix heures. + +--Dois-je venir ou t'attendre? + +--Attends-moi.» + +Bouchot sentit frémir la main de son ami; il allait l'interroger +lorsqu'un froissement d'étoffe lui fit tourner la tête: la marquise se +tenait immobile à l'entrée du cabinet. L'artiste, un moment indécis, +comprit, au silence gardé par les deux époux, qu'il était de trop; il +salua la jeune femme et se trouva bientôt sous le vestibule. + +«Avant de sortir, se dit-il, j'ai bien envie d'aller déranger la raie de +M. de Champlâtreux, qui ne me paraît pas étranger à ce qui se passe; ça +nous obligerait à nous embrocher demain, et je crois qu'il y a urgence, +à la manière dont Gaston l'a nommé. Mais, non; je suis fou; de la +coquetterie, tout au plus; la marquise n'est pas capable... Bah, pas de +zèle! Il était fort, celui qui a dit ce mot-là.» + +Rentré chez lui, Bouchot, selon la promesse qu'il s'était faite, bourra +sa pipe, s'établit au coin de sa cheminée et oublia de se coucher. + +«Décidément, murmura-t-il en s'étirant, tandis qu'une faible lueur +annonçait le jour, M. de Champlâtreux me gêne; il faudra que j'en +débarrasse Gaston.» + + + + +II + +MADEMOISELLE RETROUVE SON HISTOIRE. + + +Quelques mois après son retour à Houdan, Gaston, en dépit des +répugnances et des pleurs de Mademoiselle, avait été placé au collége, +puis envoyé à Paris pour y faire son droit. + +A Paris, il retrouva Bouchot, devenu, par des circonstances singulières, +un des élèves de Couture. Les deux amis, que l'exiguïté de leurs +ressources condamnait à la plus stricte économie, menèrent côte à côte +la vie d'étudiant dans la bonne acception du mot. Leur mutuelle +affection, déjà si solide, se resserra par mille services prêtés ou +rendus, et, malgré l'opposition de leurs caractères, jamais frères ne +furent plus unis, plus dévoués l'un à l'autre, plus confiants dans le +résultat final de leurs efforts. + +Son droit terminé, Gaston retourna vivre près de sa tante. La mort d'un +cousin éloigné, dont il ignorait l'existence, lui donna soudain la +fortune. Tout compte fait, il se vit possesseur d'une quinzaine de mille +livres de rente. Cet héritage le dispensa de travailler pour vivre, +grosse question qui le préoccupait surtout depuis que Mademoiselle +avançait en âge. Le premier soin de Gaston fut d'aider Bouchot, qui +luttait vaillamment contre les difficultés de la carrière qu'il avait +embrassée. Le second, d'une exécution plus difficile, consistait à +décider Catherine à prendre une élève. Il y eut à ce propos de nombreux +pourparlers. Ce ne fut qu'à force de câlineries, quand l'autorité de +Mademoiselle eut échoué, que Gaston amena la vieille servante à tolérer +dans la maison l'ombre d'un autre bonnet que le sien. + +Des jours calmes, uniformes, heureux, sans histoire, passèrent de +nouveau sur la petite maison de la Grand'Rue, et le chasseur qui la +surmontait eut seul à lutter contre les orages extérieurs. Adoptée en +quelque sorte par Mademoiselle,--dont la fortune inespérée de son neveu +avait calmé les dernières craintes,--Aimée occupait l'ancienne chambre +de Gaston, et semait la gaieté dans cet intérieur un peu sérieux, où son +grand-père parlait progrès, Catherine ménage, où Gaston, presque +toujours absorbé par l'étude, songeait à faire triompher dans l'avenir +les idées de son parrain, à réformer en partie la société. Il était rare +qu'on fît allusion au passé, car le souvenir de ce temps néfaste amenait +toujours des larmes dans les yeux de Mademoiselle. Blanchote, dont le +nom exaspérait la vieille servante, avait disparu de la rue +Jean-Pain-Mollet, et depuis lors rien ne prouvait qu'elle existât. + +Mademoiselle profita du bien-être apporté dans la maison par l'héritage +de son neveu, pour augmenter celui des pauvres qu'elle avait coutume de +secourir. Elle s'installait le samedi à la fenêtre du rez-de-chaussée, +et vieillards, boiteux, aveugles, manchots venaient recevoir son +offrande, toujours accompagnée d'une bonne parole ou d'un sage conseil. +Plus que jamais son nom fut béni dans la petite ville qui était son +univers, et où elle souhaitait mourir. Levée avant le jour, elle +éveillait Aimée qui se mettait à l'étude; puis on vaquait aux soins du +ménage. À dix heures, Mademoiselle s'asseyait dans son grand fauteuil, +corrigeait les devoirs de sa jeune élève, dont la raison émerveillait +l'institutrice. Vers midi, la voix retentissante de Catherine annonçait +l'heure du déjeuner. Gaston, roi de cet intérieur, descendait toujours +un peu en retard, ramené le plus souvent par Aimée, qui carillonnait à +sa porte, lui arrachait sans façons sa plume ou son livre de la main, le +plaçait à table, tout près de Mademoiselle, et lui nouait parfois une +serviette sous le menton, comme à un enfant, Dieu sait avec quels joyeux +éclats de rire. Cette scène égayait Catherine, qui rappelait l'époque où +elle accomplissait chaque jour ce devoir envers M. Gaston récalcitrant. + +«Il n'était donc pas sage, lorsqu'il était petit? demandait Aimée. + +--Lui, Seigneur! un vrai Jésus, mademoiselle; mais il n'aimait pas les +serviettes sous le menton. + +--Était-il plus sage que moi? + +--Non; les garçons, c'est toujours plus remuant que les filles.» + +Elle remuait pourtant assez pour sa part, cette petite Aimée; gaie, +vive, alerte, bonne au point de pleurer durant huit jours la mort d'un +oiseau; mais vaillante à l'œuvre, ne reculant devant aucune tâche, et +capable de se mettre au ménage si Catherine n'eût montré les dents +lorsqu'on empiétait sur son domaine. Pour le moment, on ne savait trop +ce que la nature ferait dans l'avenir de cette fillette mince, longue, à +la taille flexible, aux gestes un peu anguleux, dont l'excellent naturel +ravissait Gaston, heureux d'entendre l'aimable enfant bourdonner autour +de lui. + +Chaque soir, à l'heure du dîner, le docteur venait compléter le quatuor. +De temps à autre, Gaston accompagnait son vieil ami dans sa tournée +quotidienne, et l'aidait à soulager des misères dont il connaissait les +côtés douloureux. La vieille jument jaune était morte, et le docteur, +que l'âge alourdissait, bien qu'il s'en défendît, cheminait maintenant +dans un cabriolet. Parfois, dans l'été, le jeune homme et le vieillard +rentraient à pied, herborisant, causant, discutant tantôt sur un point +d'histoire, tantôt sur une question sociale qu'ils envisageaient d'une +façon différente. Ils approchaient de la ville et, d'un buisson ou d'une +haie, surgissait tout à coup Aimée, dont la voix joyeuse forçait les +deux interlocuteurs à se retourner. Un peu plus loin on rencontrait +Mademoiselle, qui s'emparait du bras de son neveu. On ralentissait +encore le pas; le soleil se couchait derrière la vieille tour, les +corneilles regagnaient leurs nids, tandis qu'Aimée, comme autrefois +Gaston, courait en avant, poursuivait les papillons, ou franchissait un +fossé pour aller en plein champ glaner des fleurs. + +Chaque année, vers l'automne, Bouchot venait passer un mois à Houdan, et +sa bonne humeur égayait la maison pour six semaines. L'artiste tutoyait +parfois Catherine, appelait Mademoiselle sa tante, et qualifiait le +docteur du titre de parrain, sous prétexte qu'il les avait connus +lorsqu'il était petit, grâce à Gaston. Dieu sait les éclats de rire +interminables que ses boutades arrachaient à Aimée, à laquelle il +faisait danser le pas de _Giselle_. + +«Ça sert, dans la vie, disait-il, Gaston peut vous le certifier.» + +Mais ces souvenirs répugnaient à Gaston; ils lui rappelaient la mort +affreuse de son père, et il détournait la conversation. + +Dans leurs excursions pédestres, les deux amis emmenaient souvent Aimée, +qui allongeait bravement le pas. Munie d'un crayon et d'un album, elle +dessinait les points de vue que peignait Bouchot, car l'artiste ne +négligeait aucune occasion d'exercer son pinceau. On buvait du cidre au +cabaret, on déjeunait dans les bois, on gagnait une ferme pour s'abriter +contre une ondée ou goûter au lait pur. Bouchot, pour se délasser, +agaçait les dindons, les canards, les oies, imitait l'aboiement du chien +à l'oreille des chats, le miaulement des chats à l'oreille des chiens, +ameutait la basse-cour, puis exécutait son fameux pas devant les paysans +qui, sans la présence de son ami, eussent fait passer un mauvais quart +d'heure au peintre, qu'ils prenaient pour un fou. + +«Ah! grand enfant, disait Gaston, quel rayon de soleil a donc éclairé +ton berceau pour te donner cette inaltérable bonne humeur? + +--Celui de Paris, mon cher; il chauffe la tête de ceux qui naissent +entre les murs de la bonne ville avec le même soin que le soleil de la +Champagne chauffe le seul raisin spirituel de l'univers. + +--Alors nous sommes des bêtes, nous autres provinciaux? reprenait Aimée. + +--Pas les femmes, ma chère élève, elles sont toutes Parisiennes.» + +Il arriva une année où Mademoiselle, d'un air sérieux, déclara qu'Aimée, +devenue grande, ne pouvait plus courir ainsi les champs. Les deux amis +s'aperçurent alors, avec surprise, que leur petite compagne portait une +robe longue, que son corsage commençait à se bomber, qu'elle baissait +les yeux et rougissait lorsqu'on la regardait en face, qu'elle marchait +au lieu de courir, qu'elle ne riait plus si haut, qu'elle saluait en +faisant la révérence au lieu de présenter sa joue fraîche. Ils se +remirent en route un peu désorientés, et la promenade leur parut moins +gaie, la campagne moins belle que les années précédentes. De son côté, +Aimée, en les voyant partir sans elle, se sentit prête à pleurer d'être +si grande. À dater de ce jour, elle fut Mlle Aimée pour Bouchot, et +Gaston cessa de la tutoyer. + +L'année suivante, Bouchot, qui commençait à devenir célèbre ne put venir +à Houdan, ce fut Gaston qui fit le voyage de Paris. + +«Tu t'endors dans ta petite ville, lui dit l'artiste; il est temps de +t'éveiller. Tu es assez savant et nous avons besoin d'hommes. À Paris, +les réputations solides ne s'improvisent pas,--j'en sais quelque +chose,--et il est temps que l'on commence à parler de toi. Accours ici, +publie un livre; l'heure d'agir est arrivée. + +--Je veux me présenter dans l'arène armé de pied en cap, sûr de pouvoir +parer les coups et de vaincre, répondit Gaston. + +--Prends garde de rendre ton armure trop lourde, par ce temps de fusils +rayés. N'as-tu donc plus la même confiance dans tes idées? + +--Si, certes. + +--A l'œuvre, alors; la diplomatie, ce vieux reste des temps barbares, +radote, il faut la rajeunir. À bas les révolutions qui ruinent +l'industrie et les arts; mais vive la liberté qui les fait vivre!» + +Au fond, Gaston comprenait combien les conseils de son ami étaient +sages, et son ambition s'éveillait au bruit des applaudissements qui +acclamaient le nom de Bouchot. Mais il hésitait à se séparer de nouveau +de ses chers amis, de Mademoiselle surtout. D'ailleurs, il se trouvait +heureux au milieu de ses livres, dans son indépendance, dans son +obscurité, et l'on s'arrache difficilement au bonheur. + +Au commencement de l'été de 1862, une famille parisienne s'installa au +château de la Mésangerie, dont elle venait de faire l'acquisition. On +parla bientôt dans le pays de la richesse du nouveau propriétaire, nommé +M. Pellegrin, et de la beauté merveilleuse de sa fille Hélène. Tous deux +portaient le grand deuil, la mère de la jeune fille étant morte quelques +mois auparavant. Ce fut Aimée qui, la première, à l'heure du déjeuner, +entretint Gaston de la jolie Parisienne qu'elle venait de voir à la +messe, suivie de deux grands laquais en livrée. + +«Elle est donc plus belle que vous? demanda Gaston, en riant de +l'enthousiasme de sa petite amie pour la figure et la mise de la jeune +châtelaine. + +--Je crois bien! D'abord elle est plus grande. + +--Plus grande, c'est possible, interrompit Catherine, qui fit un geste +de dédain; plus belle, pour ça non. Premièrement, pas l'ombre d'une +couleur sur les joues, puis des yeux trop grands et une bouche trop +petite. + +«Mais ce ne sont pas des défauts cela,» dit à son tour Mademoiselle. + +Catherine osa d'autant moins contredire sa maîtresse, qu'un grésillement +la rappelait à la cuisine, et la conversation changea d'objet. + +Un soir que le docteur et Gaston revenaient de Maulette, où +Petit-Pierre, déjà père de famille, avait fêté son frère de lait, ils +rencontrèrent sur la route, près du caillou de Gargantua, M. Pellegrin +et sa fille qui se promenaient à pied, précédés de leur voiture. Le +docteur avait été appelé au château à deux ou trois reprises; il +s'arrêta pour saluer et présenta son compagnon. Tandis qu'il causait +avec M. Pellegrin, qui souffrait de la goutte, Gaston, ébloui par la +beauté d'Hélène, se sentait comme intimidé. On marcha côte à côte, +échangeant quelques paroles banales sur le paysage; la jeune fille +levait à peine les yeux. + +«Monsieur le marquis, dit tout à coup Pellegrin prêt à remonter en +voiture, ne me ferez-vous pas l'honneur de venir au château? Vous nous +rendrez heureux, moi et ma fille.» + +Gaston, qui pour la première fois peut-être s'entendait donner son titre +en face, rougit et balbutia. Hélène l'enveloppa d'un regard rapide et le +salua de son plus doux sourire. + +«Qui donc a pu apprendre à. M. Pellegrin que je suis marquis? s'écria +Gaston aussitôt que la voiture se fut éloignée. + +--Mais moi,» répondit le docteur qui se frotta les mains d'un air +joyeux. + +Gaston parla peu ce soir-là; après le dîner, il se retira dans son +cabinet, et jusqu'à l'heure où le sommeil le surprit, la charmante image +de Mlle Pellegrin voltigea devant ses yeux ravis. + +Le lendemain, sa première pensée fut pour la jeune fille. + +«Aimée avait raison, se dit-il, et Catherine ne se connaît pas en beaux +yeux.» + +Il était étonné; jamais la vue d'aucune femme ne lui avait causé une +impression aussi profonde. Le surlendemain, il revoyait encore la jeune +fille lui sourire, l'envelopper du chaud rayon de son regard, et la +persistance de ce souvenir l'inquiéta. Il se plongea dans l'étude avec +ardeur, et dirigea ses promenades de façon à ne pas se rencontrer avec +les habitants du château. Au bout de huit jours, il avait reconquis son +indifférence, lorsque le hasard le remit en présence de celle qu'il +devait aimer. + +Parti un matin pour herboriser, il suivait la grande route de Dreux afin +de gagner les bois de Combes, lorsqu'il fut rejoint par un tilbury que +conduisait lui-même le père d'Hélène. + +«Je vous surprends sur mes terres, monsieur le marquis, et je vous +enlève, en ma qualité de propriétaire,» s'écria M. Pellegrin qui mit +pied à terre; vous déjeunerez avec moi, bon gré mal gré.» + +Gaston voulut s'excuser sur son costume, sur un rendez-vous. + +«Tant pis, monsieur le marquis, tant pis; après le repas, mes voitures +et mes chevaux seront à vos ordres et nous vous ferons rattraper le +temps que vous allez perdre; mais à jeun, je refuse d'écouter aucune +raison.» + +Ce fut rouge de plaisir que M. Pellegrin arrêta son cheval devant la +grille de sa riche demeure, et Dieu sait combien de fois il prononça le +mot _marquis_ en s'adressant à Gaston. Hélène ne parut qu'à l'heure de +se mettre à table, mise avec autant de goût que le permettait sa +toilette sombre. Elle parla peu d'abord, et sembla étudier le convive de +son père. De temps à autre, ses grands yeux, à la fois naïfs et +profonds, tournaient leurs regards vers Gaston ébloui. Lorsque celui-ci +la contemplait à son tour, elle abaissait ses paupières avec lenteur; +une teinte rose colorait ses traits chastes; on eût dit une sensitive se +repliant sur elle-même. + +Parfois, au contraire, elle regardait le jeune homme en face, comme pour +mieux l'écouter parler; les rayons de leurs prunelles se croisaient, et +Gaston sentait une flamme courir dans ses veines et lui brûler le cœur. +Il ne quitta le château qu'à dix heures du soir, amoureux fou de Mlle +Pellegrin. + +Si son père conservait les dehors du bourgeois enrichi, Hélène, élevée +dans un des premiers pensionnats de Paris, possédait toutes les +distinctions du grand monde. D'ailleurs, on naît grande dame comme on +naît peintre ou poëte, et les femmes ont sur nous une supériorité de +tact, une délicatesse d'instinct, une finesse d'allures qui leur permet +de monter sans effort;--elles arrivent, comme on l'a dit des hommes +d'esprit, elles ne parviennent pas.--Hélène atteignait sa dix-huitième +année. Gâtée par des parents émerveillés du bel oiseau sorti de leur +nid, et dont elle flattait la vanité, elle était depuis longtemps la +maîtresse au logis, et se faisait conduire où bon lui semblait, un peu +au détriment de la candeur de son esprit. Instruite de la position de +fortune de Gaston, de l'authenticité de sa noblesse, et assez satisfaite +de la tournure du jeune gentilhomme, Hélène se mit en tête de l'épouser. +Elle avait rêvé d'être duchesse; mais elle résolut de se contenter du +titre de marquise. Coquette dès l'enfance, la jeune Parisienne +connaissait l'empire que sa beauté exerçait sur les hommes; elle savait, +à n'en pas douter, que Gaston reviendrait peut-être dès le lendemain. Il +n'y manqua pas; il avait la tête bouleversée;--lui qui rêvait autrefois +l'amour platonique, chevaleresque, «au clair de lune», comme disait +Bouchot, il se débattait contre le souvenir de la sirène aux airs de +vierge, dont les regards l'ensorcelaient. + +Au bout de quinze jours, la jeune fille découvrit que sa richesse allait +devenir un obstacle à ses projets. Gaston, assez épris pour sauter à +pieds joints par-dessus toutes les barrières, avait l'âme trop noble +pour jamais contracter un mariage qui pût ressembler à une spéculation. +Il devint sombre; mais pour quarante-huit heures seulement, car Hélène, +comme si elle eût deviné la cause de sa tristesse, lui confia que la +fortune de M. Pellegrin se trouvait compromise. + +«Pauvre père, dit-elle, il se tourmente en songeant qu'il va falloir +renoncer à ce luxe qui est devenu pour lui une nécessité. + +--Et vous? demanda Gaston ému. + +--Oh! moi, je suis riche; je possède quinze mille livres de rente du +chef de ma mère, c'est plus qu'il ne m'en faut. + +Gaston ravi se précipita aux pieds de l'enchanteresse. + +«Je vous aime, dit-il d'une voix tremblante, consentiriez-vous à porter +mon nom?» + +La jeune fille couvrit son visage de ses mains, se leva et s'enfuit. +Mais avant de disparaître, elle avait enveloppé Gaston de cet éclair +ardent qui le rendait fou. + +Mademoiselle, surprise le lendemain par l'aveu de cette passion subite, +irrésistible, partagée, demanda en vain le temps de réfléchir. Elle dut +céder aux instances, aux supplications, aux larmes de Gaston, et se +rendre au château pour demander la main d'Hélène. Elle l'obtint +d'emblée, aux applaudissements du docteur, qui se vanta d'avoir ébauché +ce mariage. + +Bien que Mademoiselle trouvât Hélène charmante, ce n'était pas là +l'épouse qu'elle avait rêvée pour Gaston. Quelques jours après sa visite +à la Mésangerie, elle regardait Aimée qui, souffrante depuis une semaine +et assise en ce moment près d'une fenêtre, semblait contempler au loin +un spectacle visible pour elle seule. Le doux profil de la jeune fille +se dessinait sur un fond lumineux; ses yeux, à demi clos, permettaient +de voir ses longs cils; une poussière d'or voltigeait au-dessus de ses +cheveux aux reflets bleuâtres. Tout son corps, fortement éclairé d'un +côté, se découpait en lignes harmonieuses, sa jeune poitrine se +soulevait comme oppressée; ses mains blanches, fines, potelées, +transparentes, étaient croisées sur ses genoux. En songeant au caractère +aimable, aux qualités sérieuses qu'elle-même avait cultivés, développés +chez sa petite élève, Mademoiselle poussa un soupir. + +«J'ai trop attendu, pensa-t-elle, le bonheur qu'il a cherché là-bas, il +était sous sa main.» + +Le soir du contrat, qui ne devait précéder le mariage que de deux ou +trois jours, tant les jeunes gens semblaient avoir hâte d'être unis, +Aimée, qui se trouvait à table à côté de Bouchot, fut prise tout à coup +d'un rire nerveux qui se termina par des sanglots. M. Pellegrin fit +atteler, et Mademoiselle partit avec la jeune fille qui, aussitôt +établie dans la voiture, posa le front sur le sein de sa vieille amie, +et pleura avec amertume. + +«Ah! s'écria soudain Mademoiselle avec angoisse, nous sommes donc tous +aveugles! la malheureuse enfant aime Gaston!» + +Aimée, lasse, brisée, se coucha et s'endormit peu à peu. Mademoiselle +veillait à son chevet. Elle laissa couler ses larmes alors; hélas! dans +cette enfant si chère à son cœur, elle retrouvait la douloureuse +histoire de sa propre jeunesse. Elle aussi, elle avait aimé sans espoir, +sans qu'on le devinât, jusqu'au jour où le mariage de celui qui avait +troublé son âme lui avait enfin révélé l'étendue de son malheur. + +Le bon docteur ne put apprendre l'affreuse vérité sans pleurer à son +tour. Rien de plus navrant que le désespoir des deux vieux amis, qui +s'accusaient chacun de son côté. + +«A quoi bon la science et les cheveux gris, murmurait le docteur avec +amertume, s'ils ne permettent pas de lire dans le cœur d'une jeune +fille? Et, ajoutait-il avec une expression de douleur, et j'ai été +l'instigateur de ce mariage qui va peut-être me tuer mon enfant. + +--Je suis la plus coupable, reprenait Mademoiselle; j'avais +l'expérience, moi. Hélas, c'est leur bonheur et le nôtre qui vient de +s'écrouler.» + +Fort heureusement pour la raison des deux vieillards, Aimée put se lever +le surlendemain, calme, résignée en apparence, surtout devant son +grand-père. Le soir arrivé, elle se jetait dans les bras de +Mademoiselle; elle avait au moins cette consolation de pouvoir confier +sa peine à quelqu'un qui la comprenait. + +Le mariage de Gaston fut célébré à Paris; ni le docteur, ni Aimée n'y +assistèrent, et Mademoiselle repartit le soir même pour Houdan, tandis +que son neveu prenait la route de l'Italie. + +A dater de ce jour, Aimée, jusque alors si vive et si gaie, si +expansive, devint sérieuse, concentrée, rêveuse, comme si la tristesse +eût formé le fond de son caractère. Son secret ne fut connu de personne, +Catherine exceptée. Par instant, c'était la jeune fille qui consolait +Mademoiselle, navrée de retrouver dans l'adorable enfant qu'elle +chérissait maintenant à l'égal de Gaston, les souffrances et les +douleurs qu'elle connaissait si bien et qui avaient failli lui coûter la +vie. + +Le docteur, qui ne pouvait se pardonner d'avoir présenté Gaston à M. +Pellegrin, était désespéré de la mélancolie résignée de sa petite fille. +Il cessa de parler du progrès, voulut emmener Aimée à Paris, afin de la +distraire. Elle le supplia de la laisser vivre à Houdan, entre +Mademoiselle et lui. + +«Il faut laisser agir le temps, disait Mademoiselle. + +--Hélas! répondait le vieillard en secouant la tête avec tristesse, le +temps ne nous appartient plus. + +--M'est avis, dit un jour Catherine, que si nous pouvions attirer ici M. +Bouchot, Mlle Aimée serait bien forcée de rire.» + +--M. des Étrivières?» s'écria la jeune fille qui sourit. + +Puis elle ajouta, comme se parlant à elle-même: + +«Comme il aime Gaston! + +--Mon Dieu, pensa Mademoiselle, il est donc impossible d'être heureux.» + +Ce fut à Florence, environ deux mois après leur départ de Paris, que les +jeunes époux furent surpris par la nouvelle de la mort subite de M. +Pellegrin, emporté par un accès de goutte. Quelques jours plus tard, +Gaston, stupéfait, apprenait que sa femme héritait de trois cent mille +livres de rente. + +«Tu m'as trompé, dit-il, en la prenant entre ses bras. + +--Je voulais être marquise,» répondit-elle. + +Et comme il demeurait silencieux, elle ajouta: + +«Me pardonnes-tu?» + +Il la pressa contre son cœur; mais il lui sembla qu'un nuage venait de +troubler la sérénité du ciel où planait son bonheur. + + + + +III + +UNE PARISIENNE. + + +Hélène n'aimait pas Gaston. Il n'était que trop vrai qu'elle l'avait +épousé pour devenir marquise. Cependant une jeune fille, à moins qu'elle +n'ait un amour au cœur, ne peut passer entre les bras d'un homme jeune, +beau, sympathique, sans en garder un souvenir éternel. Aussi quelques +mariages de convenances aboutissent-ils à un à peu près de passion, mais +non à la passion elle-même, comme on l'affirme souvent. L'amour vrai +précède la défaite et ne la suit jamais. Gaston, durant les premiers +mois de son union avec Hélène, put donc se croire aimé et voir le cœur +de sa jeune femme à travers l'ivresse du sien; mais la nouvelle marquise +ne tarda guère à se fatiguer d'un tête-à-tête dont son mari rêvait +l'éternité. + +À défaut des plaisirs du monde d'où son deuil l'éloignait, elle en +souhaita le semblant, c'est-à-dire les visites, les promenades, les +courts voyages, les réunions. Dix mois après la mort de son père, au +moment où l'hiver commençait, elle mit de côté les robes sombres, +s'installa dans le splendide hôtel des Champs-Élysées, et se transforma +aux yeux de Gaston, à la fois ravi et attristé. + +Comme un enfant qui voit un papillon aux couleurs brillantes s'échapper +d'une noire chrysalide, le jeune marquis demeura émerveillé de la +métamorphose subite d'Hélène, devenue du jour au lendemain une élégante +à la mode. Il crut rêver d'abord, mais son réveil fut prompt. Il n'est +guère facile d'être avec dignité le mari de la reine, et Gaston +s'aperçut vite que posséder quinze mille francs de rente--il en +abandonnait cinq à Mademoiselle--alors qu'on est l'époux d'une femme qui +en possède trois cent mille, crée pour une âme fière une situation +presque intolérable. La marquise combattit d'abord avec assez de +délicatesse les scrupules de son mari. Était-ce sa faute à elle si elle +avait trouvé la fortune dans son berceau? Devait-elle, pour complaire à +Gaston, renoncer à un luxe qui était pour elle un besoin, à une richesse +qui leur permettrait de faire tant d'heureux? Avec son savoir, son nom, +et la position que lui donnait cette fortune dont il se plaignait, +Gaston pouvait parvenir à tout. Il était encore trop jeune, il est vrai, +pour solliciter un de ces hauts emplois qu'on serait heureux de lui +accorder plus tard, mais sa jeunesse, qui lui valait l'amour d'Hélène, +la regrettait-il donc aussi? Sa passion était-elle feinte, qu'il +refusait de rien devoir à celle qui avait accepté son nom? La sirène eut +des larmes dans les yeux et dans la voix; Gaston, vaincu, la suivit aux +Champs-Élysées, non sans regretter avec sincérité l'existence simple, +modeste, intime, où sa raison plaçait le bonheur. + +Hélène, douée d'une beauté si achevée, d'une grâce parfaite, et que la +fascination qu'elle exerçait rendait si dangereuse, était une créature +de marbre pour les sens. De bonne heure, elle avait eu toutes les +curiosités malsaines d'une jeune fille élevée trop librement, et le +mariage fut pour elle une sorte de déception. Sa froideur lui fit croire +à l'inanité des plaisirs licites, et elle en rêva d'autres. Dès lors, le +mot _adultère_ éveilla dans son esprit une idée de volupté terrible, +enivrante, complète, celle-là. Cette ardeur de l'imagination, plus +commune qu'on ne le suppose chez les femmes aux sens engourdis, explique +pour le physiologiste bien des phénomènes moraux qui scandalisent le +monde. Dépravation, dit celui-ci; maladie, répond l'autre; et il a +raison. Certes, un homme plus expérimenté que Gaston eût pu deviner, +combattre, guérir peut-être les dérèglements d'esprit d'Hélène, lui +montrer l'abîme dans lequel elle s'exposait à choir. Mais le jeune +marquis, grave, sérieux, un peu austère, coupait court aux sujets +scabreux affectionnés par sa jeune femme. Il les écartait même dans la +crainte de souiller la pureté de celle qui portait son nom. + +D'ailleurs, dans cette union hâtive, que la surprise des sens d'un côté +et le calcul de l'autre avaient conclue, tout semblait devoir séparer +les deux époux. Gaston se sentit d'abord un peu dépaysé dans le monde +avide de plaisirs où sa femme le lança. Il avait passé l'âge où la +toilette est une des grosses affaires de la vie, et parader au bois, +écouter vingt fois un même opéra, causer chevaux, scandales, modes, +actrices, maris trompés, ou débiter des madrigaux aux amies de sa femme +ne pouvait convenir à son esprit mûr. Le caractère chevaleresque de +Gaston l'amena bientôt à mépriser la vie mondaine, bruyante, dissipée, +dont il essaya pendant deux ou trois mois. Comme le premier venu, il +était obligé de se faire annoncer chez la marquise, et les hommes et les +femmes dont il la voyait entourée lui déplaisaient pour la plupart. Trop +raide avec les uns, pas assez insolent avec les autres, il déplaisait à +son tour. Il voulut expliquer à Hélène la vie telle qu'il la comprenait; +la jeune femme se récria; quelques escarmouches eurent lieu; elle le +laissait libre, et ne croyait pas trop exiger en demandant la +réciprocité. Gaston se parqua chez lui et chercha dans la continuation +de ses études une diversion à ses chagrins domestiques. + +Peu à peu, une séparation tacite s'opéra entre les deux époux, et la +marquise se rendit seule aux fêtes où Gaston s'excusait de +l'accompagner. Hélène, sans se l'avouer tout haut, trouvait vulgaire ce +gentilhomme vêtu sans aucun souci de la mode du jour, à l'esprit doux, +conciliant, auquel les caquets du monde répugnaient, et qui semblait +faire bon marché de son titre. Ni par son éducation ni par ses +instincts, la jeune femme ne pouvait comprendre ce qu'il y avait d'élevé +dans ce caractère concentré, dont le cœur renfermait des trésors de +tendresse, et qu'il fallait simplement aimer pour le rendre heureux. + +Plus âgé, Gaston eût pris son parti de la façon de vivre à laquelle le +condamnait Hélène; mais le malheureux l'aimait, il était jaloux. Il fit +plus d'un effort pour la ramener à lui; la jeune femme ne manquait pas +d'esprit, il essaya de l'intéresser à ses travaux, à ses rêves de +gloire, de l'acclimater dans le milieu intellectuel dont il s'était +entouré; mais ces hommes, un instant empressés auprès de la femme de +leur ami, revenaient bien vite aux sérieuses préoccupations de leurs +études. Ils ennuyèrent la marquise, qui tourna en ridicule leur mise, +leurs idées, leurs petites ignorances des lois du monde. Elle s'amusa à +incendier une de ces graves cervelles, attacha le savant à son char, +l'entraîna dans son salon, où, comme disait Bouchot, «l'ours essaya de +sauter parmi les singes, oubliant qu'il était de force à les étouffer.» + +Un enfant, par sa naissance, eût pu rattacher l'un à l'autre le cœur des +deux époux, en éveillant dans celui d'Hélène le plus grand des +sentiments--l'amour maternel. Comme si une fatalité se fût opposée à +leur bonheur, leur union demeura stérile. A défaut de l'enfant, un +médiateur, assez clairvoyant pour deviner leurs erreurs mutuelles, eût +pu les éclairer et les empêcher d'élargir l'abîme qui les divisait. Mais +qui pouvait remplir ce rôle? Ce n'était pas le docteur qui ne +connaissait rien de la vie du monde; ce n'était pas non plus +Mademoiselle qui, navrée par les confidences de son neveu, se sentit +plus triste encore en regardant Aimée, sacrifiée sans que Gaston fût +heureux. Restait Bouchot, le seul peut-être qui devinât la situation et +ses conséquences probables. Par malheur, les allures de l'artiste +irritaient la marquise, et Gaston, qui n'avait d'ailleurs rien de caché +pour son ami, se faisait un devoir de taire les déceptions de son +ménage. + +Bien que le monde qui la comptait au nombre de ses étoiles s'occupât +beaucoup d'elle et lui prêtât plus d'une galanterie, Hélène n'avait à se +reprocher que de légères inconséquences. On nommait, comme ayant pu être +ses amants, deux ou trois amoureux qui rôdaient au bois autour de sa +voiture; mais personne, à moins de mensonge, n'eût pu formuler une +accusation précise. En somme, la marquise subissait les médisances +auxquelles peu de jolies femmes échappent à Paris, et nous connaissons +tous le monsieur ou la dame au sourire malicieux, aux demi-mots perfides +qui ne disent rien et font tout supposer à des auditeurs pleins de foi +pour les fautes du prochain. A sa rentrée dans le monde, où ses amies de +pension l'avait introduite alors qu'elle était encore jeune fille, on +s'étonna bien un peu de l'abandon dans lequel son mari laissait la +marquise, puis on n'y pensa plus. Les deux époux, en gens qui savent +vivre, cachaient leurs secrètes mésintelligences aux yeux de ceux qu'ils +fréquentaient, et gardaient en toute occasion le décorum exigé par les +convenances. + +«Quoi, chère, votre mari ne vous accompagne pas? + +--Il doit venir me chercher, répondait la marquise, si toutefois il s'en +souvient d'assez bonne heure. + +--Son couvert est mis. + +--Faites-le enlever bien vite; les savants, est-ce qu'ils ont le temps +de manger? + +--Cependant si M. de La Taillade arrive? + +--Ce sera au dessert; nous lui dirons qu'il a dîné, et il nous croira.» + +On souriait, et durant la soirée nul ne songeait plus à Gaston. Bientôt +même on cessa de s'informer de lui. + +A la longue, la vie oisive, frivole, toute de plaisirs que menait la +marquise pouvait la fatiguer, et le jour où l'ennui la prendrait, ce +n'étaient pas les faibles liens qui l'attachaient à son mari qui +pourraient la défendre d'un entraînement. Parmi la foule d'adorateurs +qui la poursuivaient de leurs soupirs, il n'en fallait qu'un pour la +compromettre d'une façon sérieuse. + +Gaston pressentait parfois ce danger, mais son caractère loyal écartait +cette pensée injurieuse pour celle qui portait son nom. Hélène, froide, +hautaine, légère, avait des défauts sans doute; mais supposer qu'elle +pût manquer à ses devoirs, c'était franchir un abîme devant lequel +reculait le noble esprit de Gaston. + +Maintenant, les sens apaisés, revenu à la raison, il découvrait avec +terreur que son amour s'affaiblissait. Dans celle qui devait être à +jamais sa confidente, un autre lui-même, la compagne de sa vie, il ne +voyait plus qu'une belle statue que rien ne pourrait animer, puisque sa +passion fougueuse y avait échoué. + +Un jour, il se fit annoncer chez sa femme; Hélène, prête à sortir, +mettait ses gants devant un miroir; elle était ravissante sous la +fraîche toilette qu'elle semblait étrenner. + +«Ne pouvez-vous m'écouter un instant? lui demanda Gaston d'un ton ému. + +--Oui, certes, répondit-elle en approchant son front des lèvres de son +mari, formalité qu'elle ne manquait jamais d'accomplir. + +--Hélène! dit-il en l'entourant de ses bras. + +--Êtes-vous fou?» s'écria la jeune femme, qui se dégagea avec vivacité +pour rajuster les plis de sa robe. + +Son air indigné fit sourire Gaston; puis il secoua la tête avec +tristesse. + +«Parlez vite, dit-elle, je me rends au bois; si ce que vous avez à me +dire est long, accompagnez-moi. + +--Pour voir cinquante jeunes fats papillonner autour de votre voiture; +non, ils me rendent jaloux. + +--Vous avez bien tort. Est-ce là tout ce que vous vouliez me dire? + +--Je voulais vous parler sérieusement. + +--Sérieusement, répéta la jeune femme avec une moue délicieuse; mais +n'est-ce pas la seule façon dont vous sachiez parler? + +--Surtout lorsque je vous affirme que je vous aime, Hélène. + +--Je vous aime bien aussi, et je vous aimerais davantage si vous étiez +plus raisonnable. A propos, avez-vous vu mon nouveau coupé?» + +Un timbre résonna. + +«Une visite, s'écria la marquise avec dépit, j'arriverai tard et je ne +verrai pas si Mme de Rochepont ose se montrer dans la nouvelle voiture +de sir William;--tout un scandale, cher. + +--Vous occupez-vous donc de Mme de Rochepont? + +--Et de qui voulez-vous que je m'occupe? + +--De vous, de moi, et non d'une femme dont vous devriez ignorer le nom. + +--Pourquoi? Parce qu'elle a des amants? + +--Parce qu'elle a un mari,» reprit Gaston. + +Les paupières d'Hélène s'abaissèrent avec lenteur et sa langue humecta +ses lèvres. Elle avait à chaque instant de ces gestes, de ces regards +qui faisaient rêver en elle une folle et ardente maîtresse. + +Un domestique lui remit une carte. + +«J'y vais, dit-elle. Sans vous, continua-t-elle en s'adressant à son +mari, je serais partie depuis un quart d'heure. + +--Il m'arrive si rarement de vous mettre en retard, que je regrette +votre peu d'indulgence. Pourrai-je vous voir ce soir? + +--Sans doute; c'est-à-dire non, je dîne en ville. + +--Mais vous rentrerez, je suppose? + +--Si je ne suis pas trop fatiguée, je vous ferai prévenir.» + +Gaston baisa la main de sa femme, se retira soucieux, et se promena +longtemps de long en large. Il sentait l'indifférence envahir son cœur, +et il voulait tenter un effort suprême pour ramener la marquise à lui. +Le soir même, nonchalamment étendue sur une dormeuse, Hélène dut +l'écouter. Il se mit à genoux près d'elle, lui prit la main, raconta les +souffrances qu'il endurait, tenta de lui faire comprendre le néant de +l'existence à laquelle elle se condamnait, et lui peignit, en traits +éloquents, la félicité dont ils pourraient jouir en vivant l'un pour +l'autre, puisque le sort les avait liés pour l'éternité. Il proposa +d'aller passer à la Mésangerie un mois ou deux, afin de retremper leur +amour à sa source, puis de renoncer à Paris ou du moins à la vie +mondaine. Hélène l'interrompit en haussant les épaules avec dédain. + +«Savez-vous, dit-elle, que vous devenez ridicule?» + +Gaston recula; il regarda longtemps sa femme qui, enveloppée d'un +peignoir de dentelle, souriait impassible. Il se sentit plein de mépris +pour cette créature si belle, si parfaite de corps, au visage à la fois +si calme et si ardent, et dont le caractère lui semblait une énigme +insoluble. Il se retira à jamais guéri de son amour, mais emportant au +cœur une blessure inguérissable, la certitude que le bonheur de sa vie +entière était perdu. + +A dater de ce jour, les deux époux vécurent étrangers l'un pour l'autre, +sans que le monde devinât la profondeur de leurs dissentiments. Gaston +se plongea plus que jamais dans l'étude, et, pressé par Bouchot, il +publia un ouvrage politique, qui, deux ans plus tard, devait avoir un +grand retentissement, mais qui passa d'abord inaperçu. L'auteur +découragé douta de lui-même, et son humeur s'assombrit. Il est vrai que +René de Champlâtreux était devenu l'un des familiers de la marquise, et +que le jeune beau portait ombrage à Gaston. + +Bouchot, qui par humeur fréquentait beaucoup plus le monde que son ami, +s'inquiéta, dès les premiers jours, des assiduités de M. de Champlâtreux +près de la marquise. Hélène, dont il admirait la beauté, ne séduisait +guère l'artiste qui, bien que ne sachant rien de positif sur les +relations des deux époux, connaissait assez Gaston pour comprendre que +son intérieur n'était pas heureux. Cent fois le trouvant triste, +absorbé, il prit la résolution de l'interroger, de lui arracher un aveu +sur la cause de son chagrin; mais à la moindre allusion à ce sujet +délicat, Gaston devenait sérieux, détournait la conversation et feignait +la gaieté. Bouchot, pour la première fois de sa vie, voyait souffrir son +ami sans pouvoir le consoler. + +Tout en fumant sa pipe, au retour du bal de la marquise, l'artiste +s'était mis à songer à l'attention accordée par la femme de son ami à M. +de Champlâtreux. Cette attention, il ne devait pas avoir été seul à la +remarquer; l'honneur de Gaston courait donc un danger. D'un autre côté, +le souvenir de l'agitation fiévreuse de ce dernier, son retour subit de +Houdan, le nom de René qu'il avait prononcé avec colère, l'entrée de la +marquise au moment où il allait peut-être enfin soulager son cœur, tous +ces incidents éloignaient le sommeil des yeux de l'artiste inquiet. Il +eût voulu hâter la marche des heures pour voir arriver son ami, lui +arracher enfin son secret. Si Gaston n'était encore que jaloux, Bouchot, +comme il l'avait dit, essayerait de le débarrasser de M. de +Champlâtreux. + + + + +IV + +ENTRE L'ARBRE ET L'ÉCORCE. + + +Bouchot, sorti de sa méditation nocturne, achevait de changer de +toilette, lorsqu'il entendit marcher dans le couloir sur lequel ouvrait +la porte de sa chambre à coucher. + +«Madame Hubert!» cria-t-il. + +La veuve accourut à cet appel; elle portait une robe de mérinos noir; +ses cheveux commençaient à grisonner. + +«Bon Dieu, monsieur Bouchot, vous voilà déjà debout? vous êtes rentré +tard, cependant.» + +La brave femme s'interrompit en s'apercevant que le lit de l'artiste +n'était pas défait. + +«Etes-vous malade? lui demanda-t-elle avec anxiété. + +--Non pas, madame Hubert; en rentrant, j'ai trouvé un si bon feu que je +me suis mis à fumer, au lieu de me coucher. Une pipe en appelle une +autre; peu à peu, j'ai oublié l'heure, et le sommeil s'est enfui. Mais +parlons affaires; je vous recommande le déjeuner, ce matin: j'attends un +marquis. + +--M. Gaston! s'écria la brave femme, qui joignit les mains. + +--Lui-même. Je regrette que cette nouvelle vous afflige. + +--Moi, être affligée, parce que... + +--Oui, répondit Bouchot, qui embrassa sans façon sa femme de charge, +puisque vous avez presque des larmes dans les yeux. + +--Il nous néglige, M. Gaston, et son air triste... + +--Vous savez bien que c'est sa manière d'être gai, d'avoir l'air triste; +moi, c'est le contraire, quand je suis content, ça me donne envie de +pleurer, comme à vous, madame Hubert. M. le comte est-il levé? + +--Oui, monsieur; il y a plus d'une heure que je lui ai porté son thé. + +--Demandez-lui s'il peut me recevoir, je vous prie.» + +Bouchot, dont les dessins n'étaient pas moins recherchés que les toiles, +gagnait beaucoup d'argent. Depuis environ trois ans, il avait fait «ses +adieux à dame Misère» et abandonné la rue Saint-Jacques pour la +Chaussée-d'Antin. Il occupait un pavillon situé au milieu d'un jardin, +et dont le second étage lui servait d'atelier. Son ménage était tenu par +Mme Hubert, dont tous les enfants, grâce aux deux amis, possédaient de +lucratifs emplois. Mme Hubert n'avait jamais revu son mari qu'on croyait +mort à l'hôpital, et, longtemps aidée par Péruchon, devenu l'époux +d'Adélaïde, elle vivait maintenant près du jeune artiste à titre de +femme de charge et le soignait maternellement. + +Elle reparut bientôt avec une réponse affirmative. Bouchot s'engagea +dans le corridor et pénétra dans un vaste cabinet en chêne sculpté d'un +aspect sévère. Près d'une table placée en face d'une large fenêtre se +tenait un homme de haute taille, au front couronné de cheveux blancs. Il +était enveloppé d'une robe de chambre et lisait. Il se leva, prit la +main de l'artiste entre les deux siennes et la pressa avec effusion. +C'était M. de Champlâtreux, l'ancien locataire de la rue +Jean-Pain-Mollet, «le bon mouchard,» comme le nommait alors Bouchot. + +«Eh bien, mon enfant, dit le vieillard d'un ton plein de tendresse, +es-tu satisfait de ta soirée d'hier? + +--Comme ci, comme ça, monsieur; mais, vous, comment vous sentez-vous? + +--Aussi chaudement que possible, grâce au ciel et à toi. + +--Au ciel tout seul, monsieur, répondit Bouchot qui reconduisit le +vieillard vers son fauteuil. Je viens vous annoncer que votre +petit-cousin déjeunera fort probablement avec nous. + +--Monsieur de La Taillade? + +--Gaston, si vous l'aimez mieux. + +--Il nous néglige, dit M. de Champlâtreux, qui secoua sa tête blanche. + +--Tiens, Mme Hubert a donc raison? pensa Bouchot. + +--Je relisais tout à l'heure un passage de son livre, continua le +vieillard; il y a du génie politique là-dedans. + +--Il y a du cœur surtout,» répondit l'artiste. + +M. de Champlâtreux reprit le volume déposé sur sa table et le feuilleta, +sans doute pour chercher la page qui l'avait frappé. Bouchot, resté près +de la fenêtre, regardait les nuages courir sur le ciel. Le jour, terne, +sombre, brumeux, éclairait à peine le cabinet de ses lueurs blafardes, +et le peintre, la tête appuyée sur la boiserie, observait deux pauvres +moineaux qui, le corps gonflé, les plumes ébouriffées, les pattes +rouges, n'ayant plus rien de cette vivacité espiègle qu'ont leurs +pareils au printemps, fouillaient la neige comme pour mettre à découvert +la terre qu'elle leur cachait. M. de Champlâtreux, surpris du silence et +de l'immobilité de son jeune ami, se leva sans que Bouchot parut s'en +apercevoir, et lui posa la main sur l'épaule. + +«Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il. + +--Je rêvais debout, répondit l'artiste, qui secoua la tête. + +--Et ton rêve était triste? + +--Pas précisément, monsieur; ces deux pauvres moineaux que vous voyez là +sautiller l'un près de l'autre et qui semblent s'étonner de voir la +terre si blanche, me rappelaient ces jours déjà lointains où, mal vêtu, +maudissant l'hiver et ses rigueurs, j'errais dans les rues de Paris en +compagnie de Gaston. + +--Depuis lors, la fortune, qui n'est pas toujours aveugle, vous a pris +tous deux sur ses ailes. + +--C'est vrai; mais cette neige me rappelait encore qu'un matin,--Gaston +était parti et j'étais bien triste,--j'entrai familièrement chez vous. +Tous vos beaux tableaux, que je venais admirer une fois de plus, avaient +disparu, et sur la petite table que je vois là-bas, vous comptiez des +piles d'argent. + +--À quel propos évoques-tu ce passé? + +--Vous m'avez souri, monsieur, ainsi que vous le faites en ce moment. La +neige, de même qu'aujourd'hui, blanchissait la terre et les toits. De +même qu'aujourd'hui encore, le brouillard assombrissait votre chambre; +peut-être avez-vous oublié ces circonstances. + +--Non, dit le vieillard. + +--Tout à coup, vous m'avez ordonné d'approcher. «Jure-moi de travailler +avec ardeur, d'être honnête homme, et cet argent est à toi.» Je crus à +une plaisanterie; mais vous disiez la vérité, selon votre habitude. Vous +aviez confiance dans le petit apprenti cordonnier, qui salissait les +murs de ses essais informes; vous avez cru à son talent, et l'or produit +par la vente de vos chers tableaux, vous l'avez généreusement risqué +pour en faire un peintre. + +--Ai-je donc si mal calculé? s'écria le comte d'une voix émue; mon vieil +ami Charlet m'avait prédit ton avenir. Mais qu'as-tu donc ce matin? Ta +voix est faite pour le rire, mon brave enfant. + +--Je rirai tout à l'heure, monsieur, soyez tranquille. Pourquoi ce jour +terne, avec son brouillard, sa neige qui couvre le sol et les toits, +est-il pareil à celui où vous m'avez arraché de mon établi, où vous avez +comblé mon seul vœu, où vous m'avez fait ce que je suis? Sans vous, +monsieur, perdu dans la foule, incompris de ceux qui m'entouraient, que +serais-je devenu? + +--Peintre quand même; c'était ta vocation et je n'ai été qu'un +instrument... + +--Vous voulez dire une Providence.» + +Le vieillard, attendri, regarda à son tour dans le jardin. + +«Vous souvenez-vous encore de ma joie? Je refusais de vous croire, ce +jour-là, malgré vos assurances. Je pleurai, à la fin, trouvant votre jeu +cruel. Depuis lors, c'est-à-dire depuis tantôt vingt ans, je marche +appuyé sur votre main. + +--Ajoute donc bien vite, s'écria M. de Champlâtreux, que, grâce à ton +application, tes progrès émerveillèrent tes maîtres; qu'au bout de cinq +ans, en dépit de notre économie, l'argent produit par les tableaux avait +disparu, et que depuis cette époque je te dois le pain que je mange, le +bien-être qui entoure ma vieillesse, sans compter le bonheur de te +nommer mon fils. + +--Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir, moi, répliqua Bouchot, tandis +que vous... Tenez, monsieur, c'est une sotte et misérable engeance que +celle des hommes; au fond, je suis de ceux qui rient des sottises qu'ils +voient commettre afin de n'en pas pleurer. Mais il y a deux justes qui +sauveraient le monde si Dieu envoyait encore un de ses anges pour +l'exterminer;--le parrain de Gaston et vous.» + +M. de Champlâtreux pressa longtemps l'artiste sur sa poitrine. Un timbre +résonna. + +«C'est Gaston, s'écria Bouchot. Allons, il faut rire, maintenant; je me +trompe fort, ou M. le marquis ne nous apporte pas le soleil. +Pardonnez-moi de vous avoir attristé; mais je n'ai pas dormi cette nuit, +j'ai les nerfs tendus. + +--Ton cœur souffre, dit le vieillard, je le connais, et je n'ai pas +besoin de te demander pour qui. + +--Que voulez-vous, c'est mon enfant gâté, lui. Nous sommes liés à la vie +à la mort par un formidable serment, ajouta-t-il en souriant. À tout à +l'heure, monsieur, je vais recevoir votre petit-cousin.» + +Bouchot retourna dans sa chambre; il y trouva Gaston qui se promenait de +long en large. Le jeune marquis se jeta dans les bras de son ami, +l'étreignit convulsivement et sanglota. + +«Ah! pensa l'artiste, j'ai bien fait de prendre les devants pour avoir +la force de supporter cette épreuve... Tu me désoles, dit-il à Gaston; +calme-toi, causons.» + +Gaston fiévreux, comme indigné du mouvement de faiblesse auquel il +venait de s'abandonner, ne tenait pas en place. Il en était arrivé à un +de ces paroxysmes d'énergie qui suivent les longues prostrations; il +voulait enfin réagir contre la vie impossible que son mariage lui avait +créée. D'une voix sourde, par phrases courtes, saccadées, éloquentes, +émues, il raconta la douloureuse histoire de son ménage, ses efforts +pour ramener à lui Hélène; son désespoir de s'être brusquement réveillé +au milieu d'un beau rêve, lié à une femme qui ne l'aimait pas et qu'il +n'aimait plus. Bouchot, terrifié de la profondeur des blessures que lui +montrait son ami et dont il était loin de supposer la gravité, écoutait +sans interrompre. + +«L'ignoble Blanchote valait mieux que cette coquette, se disait-il; elle +ne frappait que le corps, au moins. + +--À toutes ces douleurs, dont Hélène m'abreuve sans paraître en avoir +conscience, s'écria Gaston, elle est prête à en joindre une dernière, +celle du ridicule et du déshonneur. + +--Tu vas trop loin, dit l'artiste avec gravité; voyons, si tu es jaloux, +c'est que tu aimes encore ta femme; l'avenir peut tout réparer. + +--Je ne l'aime plus, répondit Gaston; l'incroyable sécheresse de cette +âme dont l'enveloppe est si charmante, a tué l'amour dans mon cœur. + +--Cette indifférence doit te rassurer. + +--Lis donc!» s'écria Gaston. + +Bouchot prit des mains de son ami un billet d'une écriture fine et +déliée; c'était une dénonciation en règle contre la marquise, qu'on +accusait d'être la maîtresse de René de Champlâtreux. + +«Pouah! fit Bouchot; et tu connais l'auteur de cette odieuse missive? + +--Non, je l'ai reçue hier en rentrant; elle justifie mes soupçons. + +--L'as-tu montrée à ta femme? + +--J'attends... je... + +--Tu as eu tort; à présent, il est trop tard; mais je vais tout +réparer.» + +Et l'artiste jeta le billet au feu. + +«Es-tu fou? s'écria Gaston. + +--Oui, sire, répliqua Bouchot, et je voudrais l'être seul en France, +comme disait Sully, le ministre auquel ceux de notre temps ressemblent +le plus. Raisonnons, s'il te plaît: on ne se sert pas d'un billet +anonyme contre une femme, surtout quand cette femme est la vôtre. Il +serait trop bête de mettre son bonheur à la discrétion du premier venu. +Tu n'es pas dans les conditions où les maris sont aveugles, puisque tu +affirmes ne plus aimer. D'ailleurs, si tu n'y voyais pas clair, j'y +verrais, moi. Mme de La Taillade qui, par l'extérieur, est bien la plus +séduisante des Parisiennes, s'amuse du sieur René comme elle s'est +amusée du baron de Beauchesne et de notre ami le philosophe, qui n'ose +plus se montrer devant toi. C'est terrible, l'oisiveté d'une jeune et +jolie femme pour les malheureux qui se trouvent à sa portée sans être +revêtus d'une triple cuirasse. Puis, c'est un fait, mon cher, que les +femmes coquettes allument des incendies qu'elles n'éteignent jamais. + +--Je veux tuer Champlâtreux, murmura Gaston. + +--Je t'attendais là, dit Bouchot, qui s'empara de la main de son ami. +Quoi, sur un doute, sur une dénonciation sans signature, sur une +calomnie, tu veux déshonorer ta femme, te déshonorer toi-même? Si tu +provoques aujourd'hui ce Champlâtreux, célèbre par ses bonnes fortunes, +tu prouves aux yeux des gens qui n'y songent pas, que tu es un mari +malheureux.» + +Bouchot, maître enfin du secret de Gaston, parla pendant une heure, et +réussit à faire tomber la colère de son ami, à endormir sa douleur et à +l'amener à patienter encore. Trois fois Mme Hubert était venue frapper à +la porte, lorsque les deux jeunes gens se décidèrent à gagner la salle à +manger. + +«Ne va pas oublier, dit l'artiste, que tu m'as donné ta parole d'honneur +de continuer à vivre comme si cette maudite lettre n'avait jamais été +écrite. Pour le reste, nous aviserons. J'ai compris ta réserve et je +l'ai respectée; cependant, peut-être viens-tu de finir avec moi par où +tu aurais dû commencer. À table! Je suis sûr que Mme Hubert a commandé +des frites! Es-tu de mon avis? continua l'artiste, qui passa son bras +sous celui de Gaston, mais ni à la maison d'Or, ni chez Riche, ni chez +Brébant, on ne les réussit comme la grosse marchande de la rue des +Arcis. Te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?» + +Gaston ne se sépara de son ami qu'à trois heures. Bouchot, pour +consoler, calmer, obliger à patienter celui qu'il aimait tant, venait de +dépenser des trésors de verve, de cœur et d'ingéniosité. À peine seul, +l'artiste s'établit sur un fauteuil. + +«Ce n'est que partie remise, dit-il; j'ai réussi aujourd'hui, mais le +hasard peut tout démolir demain. Que faire? Il faut que cette situation +ait un terme. Fumons le calumet du conseil, je trouverai mon dénoûment +dans ses nuages.» + +--L'artiste bourra sa pipe, et, nonchalamment étendu, se mit à +réfléchir. La pendule sonna quatre heures. Bouchot tressaillit et se +leva comme frappé d'une idée subite. + +«Ma foi, oui, dit-il; risquons tout; dans une heure, elle recevra ses +intimes; en avant la grosse cavalerie!» + +Il s'habilla tandis qu'on allait lui chercher une voiture, et à cinq +heures il pénétrait dans le petit salon de Mme de La Taillade. + +La lumière discrète de deux lampes, aux abat-jour roses, éclairait la +jolie femme qui, les pieds sur un coussin, à demi couchée sur une +causeuse, examinait une gravure de mode. À sa portée, une petite table à +ouvrage était couverte de broderies, de rubans, de soie aux couleurs +vives; un peu plus loin, sur un bureau encombré de boîtes à bonbons et +d'albums, un énorme bouquet de roses s'épanouissait au-dessus d'un vase +de la Chine. + +«Comment, monsieur des Étrivières, cette nuit à mon bal et ce soir à ma +petite réception? dit la marquise, qui tourna sa tête fine vers +l'artiste, vous me gâtez! Mais, j'y songe, vous venez peut-être me faire +vos adieux? ajouta-t-elle d'un ton légèrement ironique. + +--Diable, pensa Bouchot, c'est quelque chose que d'être dans la place; +j'avais oublié que je suis à l'index. Vous avez deviné, madame, +reprit-il tout haut, je viens en effet vous dire adieu. + +--Et vous serez longtemps absent? + +--C'est vous qui avez décrété mon exil, madame; c'est donc à vous de +répondre pour moi.» + +La marquise cessa de sourire, ses yeux se baissèrent devant le regard de +Bouchot, et sa main joua fébrilement avec les perles d'un collier qui +retombait jusque sur sa poitrine. + +«Je n'ai jamais été assez heureux pour vous plaire, reprit l'artiste, +rompant le premier le silence qui avait suivi ses dernières paroles; je +vous jure cependant que je suis de vos amis. + +--Vous voulez dire celui de M. de La Taillade? + +--N'est-ce pas la même chose, puisque vous portez son nom? répondit +Bouchot avec bonhomie. Permettez-moi, madame, de vous demander si vous +avez quelquefois accompagné au chemin de fer, non pas une parente, mais +une simple connaissance, ce qu'on appelle dans le monde une amie? + +--Pourquoi cette étrange question? + +--Afin de vous rappeler qu'à l'instant de se séparer, de prononcer ce +petit mot si triste: adieu! on se sent plein d'indulgence pour ceux qui +partent et qu'on ne reverra peut-être jamais. On oublie, ne fût-ce +qu'une minute, leurs travers, leurs défauts, leurs torts, s'ils en ont +eu, pour ne songer qu'à leurs qualités. Je viens vous dire adieu, cette +minute d'indulgence, voulez-vous me l'accorder, à moi qui vous suis +profondément dévoué? Consentez-vous à m'écouter avec patience? + +--Je ne comprends pas où vous voulez en venir? + +--À causer avec vous de votre bonheur futur. + +--De mon bonheur? répéta la marquise avec étonnement. + +--Ou de celui de Gaston, ce qui est la même chose, puisque vous portez +son nom, dit encore l'artiste qui sourit. + +--Je vois enfin poindre une lueur; vous êtes ambassadeur? + +--Simple chargé d'affaires officieux, madame; sans mandat, sans lettres +de créance; mais ami de la paix et désireux de rétablir la bonne +harmonie entre deux gouvernements prêts à en venir aux mains.» + +La marquise se redressa sur son fauteuil. + +«Vous venez, au nom de M. de La Taillade, dit-elle d'une voix brève. + +--Il ignore ma démarche, je vous le jure. + +--Vous faites du zèle, alors, et puisque nous parlons politique, je dois +vous rappeler que c'est dangereux. + +--Avec les inférieurs, madame, non avec les souverains. + +--Je vous écoute. + +--Et vous me comprendrez? + +--Allez-vous donc me parler une langue étrangère? Je dois vous prévenir +que je n'ai appris que l'anglais et l'italien. + +--Pour cause majeure, dit Bouchot, qui s'inclina, je me servirai de la +langue française. Avez-vous des ennemis, madame? + +--Cherchez-vous déjà des alliés? demanda la marquise avec ironie. + +--Vous n'êtes pas juste, répondit l'artiste d'un ton sérieux; vous ne +pouvez douter que je sois votre ami, car le sort de l'être que j'aime le +plus au monde dépend de vous. + +--Votre ami se plaint-il de moi? + +--Il souffre, madame; il est jaloux.» + +Hélène pâlit et s'abrita derrière un écran. + +«C'est un outrage cela, répondit-elle; mais qu'ont à voir mes ennemis +avec la jalousie de M. de la Taillade? + +--Que ce sont eux qui l'ont fait naître en lui adressant une +dénonciation anonyme. + +--Et... de quoi m'accuse-t-on? + +--D'être la maîtresse du comte de Champlâtreux. + +--Monsieur! s'écria la jeune femme qui se leva brusquement. + +--Ce sont vos ennemis, madame, qui parlent ainsi.» + +La jeune femme se rassit avec lenteur; son sein agité se soulevait par +saccades. + +«Et que disent mes amis? demanda-t-elle avec une indifférence affectée. + +--Ils disent, madame, qu'une personne jeune, séduisante comme vous +l'êtes, a besoin de s'assurer que son miroir ne ment pas; que, sans +penser à mal, elle met le feu à quelques cervelles, mais... + +--Achevez donc, monsieur des Étrivières, dit froidement la marquise dont +la main saisit un cordon de sonnette. + +--Mais qu'une femme de votre esprit et de votre rang ne peut aimer un +misérable comme M. de Champlâtreux.» + +La sonnette résonna, Bouchot se dirigea vers la porte. + +«Du bois, Joseph, dit-il au domestique qui se présenta, madame a froid. +Ouf! pensa-t-il, ça chauffe, pourvu que la chaudière n'éclate pas trop +tôt.» + +Hélène avait fermé les yeux; le temps employé par le valet de chambre à +garnir le foyer lui permit de retrouver son calme; le domestique +disparaissait à peine que Bouchot reprenait la parole. + +«Je vous ferai mes adieux tout à l'heure, madame, dit l'artiste d'un ton +pénétré; mais encore une fois ne voyez en moi qu'un homme dévoué qui, au +risque de vous déplaire, se jette entre vous et l'abîme où vous allez +tomber. On vous calomnie, s'empressa d'ajouter l'artiste à un mouvement +d'épaules de la marquise, je n'en doute pas, et pourtant, demain, +après-demain, l'esprit prévenu, Gaston peut provoquer M. de Champlâtreux +en duel, et je ne veux pas qu'on me tue mon ami. + +--Avouez donc que vous venez plaider en son nom? dit la jeune femme d'un +ton dédaigneux. + +--Non, je le jure sur mon honneur, s'écria Bouchot, et le +connaissez-vous donc si peu! C'est à son insu, en mon nom seul, que je +suis ici, que je vous supplie de m'entendre. Gaston et moi, madame, nous +sommes unis par des liens que vous ne pouvez ignorer; nous avons +souffert ensemble du froid et de la faim; les blessures de son cœur font +saigner le mien. Vous êtes belle, vous ne pouvez qu'être bonne, et c'est +à genoux, s'il le faut, que je vous demanderai le bonheur de mon ami.» + +Emporté par l'émotion, Bouchot, la voix tremblante, parla longtemps. Il +cherchait à faire vibrer l'âme dans ce beau corps immobile devant lui, +et il s'étonnait de l'impassibilité de la marquise alors que lui-même ne +pouvait s'empêcher de pleurer. + +«Que voulez-vous donc, s'écria enfin la jeune femme, est-ce ma faute, à +moi, si votre ami n'est pas heureux? Je lui ai donné la fortune... il +lui plaît de vivre à l'écart, est-ce que je l'ennuie de mes plaintes? +Dois-je, pour vous complaire, à vous et à lui, me transformer en +bourgeoise, vendre mes chevaux, mon hôtel, habiter un cinquième, +renoncer à mes amis? + +--Rien de tout cela, madame, répondit Bouchot avec vivacité; votre luxe +est un cadre duquel Gaston moins que personne voudrait vous voir +descendre; mais quelle part donnez-vous à l'âme dans votre vie si vide +et pourtant si occupée?... Si vous consentiez à m'accepter pour +conseiller... + +--Vous ne croyez donc pas au proverbe qui prétend qu'entre l'arbre et +l'écorce il ne faut pas mettre le doigt? + +--Si, répondit Bouchot; seulement, que m'importe d'être broyé, si je +réussis à vous rapprocher de Gaston! + +--Je veux bien être patiente et vous écouter jusqu'au bout, dit la jeune +femme, qui se renversa de nouveau sur son fauteuil. + +--Comme première mesure, madame, refusez votre porte à M. de +Champlâtreux.» + +Les sourcils de la marquise se froncèrent; son teint se couvrit d'une +légère rougeur. + +«Votre insistance à ramener ce nom m'outrage, dit-elle, êtes-vous donc +l'ennemi de celui qui le porte? + +--Je me contente de le mépriser. + +--Vous! dit Hélène, qui sourit avec dédain; sa noblesse ne vaut sans +doute pas la vôtre, monsieur des Étrivières? ajouta-t-elle avec ironie. + +--Non certes, répliqua Bouchot, car aujourd'hui, même dans un salon, +c'est peu de chose qu'un titre, si vieux qu'il soit, surtout lorsque +celui qui le porte en est indigne. + +--Prétendez-vous insinuer que M. de Champlâtreux n'est pas un homme +d'honneur? + +--Je n'insinue rien, j'affirme, répondit l'artiste; mais entendons-nous +bien, je vous prie. Si l'honneur consiste à posséder un hôtel +magnifique, les équipages les mieux attelés de Paris, à être beau, bien +peigné, bien vêtu, compromettant pour les femmes, à déshonorer par la +vanterie celles dont on a obtenu les faveurs et celles mêmes qui vous +ont résisté, M. de Champlâtreux est un homme d'honneur. Si, au +contraire, l'honneur, indépendant de la richesse ou d'un titre--ces dons +du hasard--consiste à remplir ses devoirs, à tenir sa parole, à ne pas +dérober et à ne pas mentir, M. de Champlâtreux est à la fois indigne du +titre qu'il porte et de celui que vous lui donnez.» + +La marquise s'était redressée frémissante. + +«Et ce que vous faites en ce moment, monsieur, dit-elle d'une voix +saccadée, est-ce l'action d'un homme d'honneur? + +--Oui, répondit l'artiste, car j'accomplis un devoir. + +--La méprise est grossière; cela tient sans doute au milieu dans lequel +vous avez été élevé, mon pauvre monsieur des Étrivières, et je veux bien +vous éclairer à mon tour; pour tout le monde, comme pour moi, ce que +vous faites se nomme une lâcheté. + +--Madame! s'écria Bouchot dont le regard étincela. + +--Monsieur de Champlâtreux, continua Mme de la Taillade d'une voix +brève, est un homme de mon monde, je le compte au nombre de mes amis, et +c'est à ce titre que je le défends. Ce que vous venez de dire ici, vous +n'oseriez le lui répéter en face, car vous avez menti. + +--Ah! pensa Bouchot avec douleur, elle l'aime.» + +La marquise s'inclinait pour se retirer lorsque la porte s'ouvrit. + +«M. le comte de Champlâtreux,» annonça le domestique. + +Hélène jeta un regard rapide sur l'artiste qui mordait sa moustache. Le +jeune beau s'avançait répandant une fine odeur parfumée. + +«Chère madame, dit-il en baisant le bout des doigts d'Hélène, je n'ai +pas voulu passer devant votre demeure sans prendre de vos nouvelles. + +--Je suis à vous à l'instant, dit la jeune femme qui se dirigea vers sa +chambre. Adieu donc, monsieur des Étrivières.» + +Bouchot manœuvra de façon à lui barrer le passage. + +«Vous ne sortirez pas assez vite, madame, dit-il à voix basse, pour +éviter d'entendre ma main tomber sur le visage de votre protégé. Restez +donc, afin de m'épargner cette cruelle nécessité.» + +Le ton résolu de l'artiste fit hésiter la marquise, elle s'arrêta, ses +doigts saisirent le dossier d'un fauteuil. + +«Vous arrivez comme marée en carême, cher monsieur, dit Bouchot du ton +narquois qui lui était habituel, Mme de la Taillade m'accusait de +mensonge et de lâcheté à propos de certains faits dont mieux que +personne vous pouvez lui affirmer la véracité. + +--Monsieur, s'écria la marquise, oserez-vous... + +--Oh! madame, soyez sans crainte, votre présence rend tout scandale +impossible.» + +Le comte ajustait son lorgnon; Bouchot le salua. + +«Moi, dit-il, Bouchot des Étrivières, le bien nommé, je racontais à Mme +de La Taillade que M. René de Champlâtreux, célèbre sur le turf par ses +bonnes fortunes, a causé la mort de Mme de Silva en se vantant d'être +son amant, ce qui était faux... + +--Monsieur! + +--Attendez, reprit l'artiste d'une voix impérieuse; j'ajoutais encore +que M. le vicomte de Champlâtreux a volé la fortune et le titre de son +grand-père paternel, qui serait mort de faim par dignité à l'heure +présente, sans le pauvre apprenti qu'il a sorti d'une échoppe pour en +faire le sieur des Étrivières, toujours le bien nommé. Je concluais... +mais à quoi bon aller plus loin? Vous m'avez accusé de calomnie et de +lâcheté, madame, je viens de répéter mes accusations en face du +coupable, regardez-moi, et voyez ce gentilhomme blême que je mets au +défi de me démentir, et jugez vous-même où est l'homme d'honneur. + +--Madame avait raison; monsieur, vous êtes un lâche. + +--Vous n'en savez rien encore, reprit Bouchot; mais vous le saurez +demain, car je veux bien me mettre à vos ordres.» + +L'artiste s'inclina devant la marquise, qui semblait prête à défaillir. + +«Je vous ai montré l'abîme, madame; pardonnez-moi, et adieu.» + +Dans l'antichambre, Bouchot fut suivi par M. de Champlâtreux. + +«Vous comprenez, dit le vicomte les dents serrées, qu'il faut que je +vous tue. + +--Moi, monsieur, je ne veux que vous empêcher d'outrager la femme de mon +ami. + +--Ouf, se dit l'artiste une fois qu'il se trouva dehors, en voilà une +campagne pour un homme qui n'a pas dormi depuis hier! C'est égal, M. +René aura de la peine à _rarranger_ ses petites affaires, et il a raison +de ne pas me trouver gentil. Que le diable m'emporte, si la marquise +n'en tient pas pour ce pot de pommade au patchouli! Sont-elles assez +bêtes, les jolies femmes! Le jour où je sentirai le besoin de faire une +déclaration sérieuse, je m'adresserai à la poupée de cire de mon +coiffeur, une vraie Parisienne, celle-là; pour cervelle, du son; pour +cœur, de l'étoupe; pour âme, une mécanique; pour... C'est drôle, je vais +me battre pour Gaston, comme autrefois, quand nous étions petits et +qu'on lui cherchait dispute. Seulement, c'est plus grave à présent, et +il s'agit de ne pas se laisser mettre à la broche. Six heures! Si je +montais chez Beauchesne? Il me faut un témoin, et le choix du baron +déroutera les mauvaises langues. Pourvu qu'il ne dégèle pas d'ici à +demain? Je ne regrette rien; mais ça m'ennuie de penser que je ne +reverrai peut-être jamais Gaston.» + + + + +V + +À LA VIE, À LA MORT. + + +Bouchot, qui sentait un besoin de mouvement, se dirigea à pied vers la +rue Caumartin. La journée avait été rude pour l'artiste qui voyait les +catastrophes redoutées se succéder avec une rapidité imprévue. Son +entrevue avec la marquise, les suites terribles de la démarche dont il +avait espéré un tout autre résultat, achevaient d'énerver l'impitoyable +railleur qui se grisait en quelque sorte de paroles afin de n'avoir pas +à penser. Il atteignit la demeure de M. de Beauchesne. + +«Monsieur dîne en ville, lui dit le valet de chambre du baron. + +--Chez qui? Je tiens à lui parler. + +--Monsieur ne devine pas? répondit le frontin qui connaissait l'artiste +pour un des familiers de son maître. + +--Hum! j'y suis... Donne-moi l'adresse. + +--Monsieur l'ignore? Je ne sais trop alors si je dois... + +--Comment, si tu dois? Mais tout de suite. + +--Et si mon maître me chasse? + +--Il n'osera pas; il n'y a que toi à Paris pour l'habiller» + +Dix minutes plus tard, l'artiste remettait sa carte à la femme de +chambre de Mme Loïsa de Valbrillant. On le fit pénétrer presque aussitôt +dans un charmant boudoir. + +«Vous faites bien les choses, mon cher des Étrivrières, s'écria le +baron, qui vint au devant de Bouchot; seulement, vous auriez dû me +prévenir. Mais permettez-moi de vous présenter à votre modèle, à qui +j'annonçais que vous consentiez enfin à l'immortaliser.» + +Une jeune femme d'une grande beauté se leva de la causeuse sur laquelle +elle reposait et vint tendre à l'artiste une petite main chargée de +bagues. + +«Nous sommes de vieux amis, lui dit-elle; voyons, regardez-moi bien en +face, ici, près de la lampe; me reconnaissez-vous?» + +Bouchot contempla la jeune femme d'un air indécis. + +«Madame, dit-il en s'inclinant, vous êtes si belle que s'il m'avait été +donné de vous voir une seule fois, je m'en souviendrais. + +--Votre mémoire est infidèle; malgré vos moustaches, je vous aurais +reconnu, moi. Aimez-vous autant qu'autrefois votre ami Gaston? + +--Certes, dit le peintre intrigué, la véritable amitié grandit avec les +années, comme les enfants. + +--Il y a douze ans, vous vous seriez fait tuer pour lui; et Dieu sait +les corrections auxquelles vous vous exposiez pour le venger des +cruautés de Mme de La Taillade. + +--Nous allons bien, pensa l'artiste; est-ce que Mme de Valbrillant, +somnambule lucide, lit dans le passé, explique le présent et devine +l'avenir?» + +Tout à coup il se frappa le front. + +«Alice? s'écria-t-il. + +--Eh oui, répondit la jeune femme. + +--Ma pauvre enfant, la rencontre est singulière et je ne soupçonnais +guère que j'allais vous retrouver ici. + +--Vous comprenez pourquoi je tiens tant à posséder mon portrait de votre +main? + +--Si j'avais su! Que ne m'avez-vous dit tout simplement qu'il s'agissait +d'Alice? continua-t-il en s'adressant au baron. + +--Vous êtes charmant, répondit celui-ci; est-ce que je savais que vous +connaissiez Loïsa? J'espère même que vous allez m'expliquer... + +--Rien du tout; la situation est trop claire, il me semble, à moins que +vous n'ayez jamais vu des amis d'enfance se retrouver, se serrer la main +et s'embrasser. + +--A votre aise; dit le baron qui fit une grimace en voyant Bouchot +joindre l'action aux paroles; mais étiez-vous véritablement si jeunes +lorsque vous vous êtes connus? + +--Nous commencions à marcher... Ah! petite Alice, continua le peintre, +cela m'égaye et m'attriste à la fois de vous revoir si belle. + +--Vous ferez mon portrait? + +--Oui, c'est-à-dire... Bon, j'oubliais... Je voudrais vous parler, +Beauchesne, ce n'est pas uniquement pour causer peinture que je vous +relance jusqu'ici. Ne pouvez-vous sortir un instant? + +--Il gèle à pierre fendre, cher, et je n'ai pas de secret pour madame. + +--La petite Léonie m'a chargé... + +--Hum! hum! fit le baron pris d'une toux subite; et qui entraîna +l'artiste dans une autre pièce. Décidément, vous êtes insupportable, des +Étrivières, dit-il en refermant la porte; Loïsa est jalouse, que diable! + +--Dame, c'est votre faute; vous déclarez n'avoir pas de secret; moi, +j'en ai un que je ne voulais confier qu'à vous. Vos murs n'ont pas +d'oreilles? + +--Non; vous m'inquiétez, parlez vite. + +--Voulez-vous être mon témoin? + +--Vous vous mariez? + +--Fichtre non! s'écria Bouchot. Il s'agit d'un duel à mort.» + +Le baron recula d'un pas. + +«Avec qui, bon Dieu? + +--Avec votre émule, M. René de Champlâtreux. + +--Fine lame, dit le baron qui devint pensif. Mais pourquoi vous +battez-vous? + +--J'ai rencontré M. de Champlâtreux ce soir, et il trouve que je n'ai +pas été aimable. + +--Quelqu'une de vos plaisanteries qu'il aura entendue. Alors vous êtes +l'offenseur? + +--Je lui ai dit trois vérités et l'on prétend qu'une seule suffit. + +--Franchement, cela ne m'amuse guère, ce que vous me proposez-là, mon +cher; il faut que ce soit vous pour que j'accepte. Quel est votre second +témoin? + +--Je voudrais que vous le choisissiez; il ne serait pas neuf, que je +m'en contenterais tout de même. + +--Ne plaisantez donc pas; c'est sérieux, que diable, de se trouver en +face de René! + +--Je plaisante en dehors, par habitude, dit Bouchot qui soupira; au +fond, je vous avoue qu'il me passe des frissons dans le dos, lorsque je +pense que j'aurai peut-être dans quelques heures un trou dans la +bedaine. + +--Y a-t-il eu des voies de fait? + +--Fi donc, Beauchesne, entre gentilshommes! + +--Nous tâcherons d'arranger l'affaire. + +--Non, répondit carrément Bouchot. Je me bats avec M. de Champlâtreux, à +pied ou à cheval, à son choix. Le lieu, vous le choisirez; pourquoi, +vous ne chercherez pas à le savoir, et surtout vous garderez le secret. + +--Allons; je serai chez moi dans une heure, et demain toute la matinée; +vous m'adresserez les témoins de René. Voulez-vous dîner avec moi? + +--Merci, mon cher Beauchesne, la langue, ça va encore; mais je crois que +l'appétit laisserait à désirer. + +--Au revoir, et bon courage. Dites donc, avait-il une aussi jolie +maîtresse que moi, votre Faruc? + +--Chut! murmura Bouchot, ne prononcez jamais ce nom devant Alice, +c'était son oncle.» + +L'artiste embrassa de nouveau la jeune femme. + +«Dans deux ou trois jours, petite Alice, si je mène à bien une grosse +affaire que j'ai entreprise, je commencerai votre portrait; mais je vous +avertis d'avance que j'aurai de la peine à vous appeler Loïsa. + +--Mon premier nom n'a pour moi que de tristes souvenirs que je cherche à +oublier; vous avez monté, vous; moi, je suis descendue, et je n'ai plus +droit qu'au mépris. + +--Dites à la compassion, ma chère Alice; j'ai pu choisir ma route, +tandis qu'on vous a imposé la vôtre. Si vous n'êtes pas heureuse, je +vous plains.» + +Alice serra à son tour la main de l'ex-apprenti. + +«Allons, dit-elle, vous avez toujours votre bon cœur d'autrefois.» + +Arrivé dans la rue, l'artiste pressa le pas pour regagner sa demeure. Le +ciel était bleu, étoilé, la gelée durcissait la neige qui craquait sous +les pieds avec un bruit sec. + +«Personne n'est venu me demander ce soir, madame Hubert? + +--Non, monsieur, répondit la femme de charge en aidant son maître à se +débarrasser de son pardessus. Dois-je faire servir? + +--Oui, si M. de Champlâtreux est prêt.» + +Durant le repas, Bouchot, tantôt parlant avec volubilité, tantôt, au +contraire, muet et absorbé, surprit le vieillard par l'inégalité de son +humeur. + +«Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda enfin M. de Champlâtreux avec +intérêt, et d'où vient que ta mélancolie persiste? + +--M. Bouchot n'a pas dormi cette nuit, répondit Mme Hubert, qui secoua +la tête. + +--Je me sens fatigué, en effet. + +--A demain, alors, dit le vieillard qui se leva. + +--Avant de m'endormir, je voudrais causer avec vous, monsieur; nous +irons dans ma chambre si vous le voulez bien.» + +M. de Champlâtreux s'appuya sur l'épaule de l'artiste qui l'installa +avec sollicitude au coin de la cheminée. Assis en face du comte, Bouchot +parut oublier sa présence, regarda la flamme danser comme en cadence, le +bois pétiller et projeter au loin des étincelles aussitôt mortes que +nées. Soudain, il rapprocha son fauteuil de celui du vieillard: + +«J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il; j'ai violé ce soir une +promesse que je vous avais faite; mais de graves circonstances m'y ont +obligé. + +--Voilà donc la cause de ta tristesse? Voyons, je te pardonne à +l'avance; confesse-toi sans crainte. + +--Je me bats demain. + +--Tu te...» + +Le vieillard se redressa sans achever, s'empara de la main de Bouchot et +demeura un instant sans pouvoir parler. + +«Avec qui? demanda-t-il enfin d'une voix troublée. + +--Je ne veux rien vous cacher, monsieur; nous sommes des hommes, après +tout, et de force à supporter les douleurs qui nous arrivent, si +poignantes qu'elles soient. Je me bats avec votre petit-fils. + +--A cause de moi? s'écria le comte avec angoisse. + +--Non, répliqua Bouchot avec vivacité; à cause de Mme de La Taillade.» + +M. de Champlâtreux regarda l'artiste avec stupéfaction; celui-ci dut lui +raconter les soupçons de Gaston, la démarche tentée près de la marquise +et la scène imprévue qui s'en était suivie. + +«C'est-à-dire que tu vas te battre pour ton ami? + +--Oui, répondit simplement Bouchot, afin de l'empêcher de se battre +lui-même. + +--Je n'ose te blâmer, s'écria le vieillard; à ta place, j'en suis sûr, +Gaston agirait comme toi. Ah! mes braves cœurs, continua-t-il, je ne +sais rien de plus beau que votre vaillante amitié.» + +M. de Champlâtreux, au lieu de se rasseoir, se promena lentement dans la +chambre; sa taille, un peu courbée d'ordinaire, s'était redressée; son +œil redevenait brillant et animé; il passait sa main dans sa chevelure, +dont la blancheur donnait à son visage un aspect vénérable. + +Tout à coup il s'arrêta devant Bouchot. + +«Les conditions du duel sont-elles réglées? demanda-t-il. + +--Pas encore; l'heure passe, et je commence à croire que les témoins de +mon adversaire ne se présenteront que demain. + +--Tant mieux; je serai ton second. + +--Y songez-vous, monsieur! s'écria l'artiste. + +--Je serai ton second, répéta le vieillard qui se rassit devant le feu; +je le désire, je le veux. + +--J'ai déjà vu M. de Beauchesne. + +--Un jeune homme. + +--Pas au point de vue de l'âge, répondit Bouchot qui ne put s'empêcher +de sourire. + +--Ce doit être alors celui que j'ai connu. Maintenant repose-toi, je te +l'ordonne; il ne faut pas que ta main tremble demain.» + +M. de Champlâtreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint longtemps +pressé. Il s'éloigna en détournant la tête; il avait les yeux humides. + +«Allons, dit-il, pas de faiblesse: Dieu le protégera!» + +Demeuré seul, Bouchot s'établit dans un fauteuil, bourra sa pipe et +l'alluma. Sa pensée, comme un oiseau aux ailes silencieuses, s'élança +dans l'ombre des jours écoulés, où brillaient çà et là quelques points +lumineux. En un instant l'artiste revit la tour Saint-Jacques entourée +de son vieux marché, Gaston grelottant près du fourneau d'un rétameur, +puis Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre petit +et l'entraînant comme une louve affamée. Bouchot se revit traversant la +place de la Concorde, vêtu de la belle redingote bleue dédaignée par +Gaston. Oh! les souvenirs! L'ex-apprenti secoua la tête, ils +s'envolèrent. + +«C'est drôle, la vie, pensa-t-il; les romanciers ont beau faire, le +hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit, quand je me +pavanais dans la redingote de Gaston, que je me battrais quinze ans plus +tard avec le roi des pantalons étroits et des petits chapeaux.» + +Bouchot s'assit en face d'un bureau, écrivit fiévreusement plusieurs +lettres et les renferma sous un pli à l'adresse de son ami, qu'il +chargeait de ses dernières volontés. Il se coucha ensuite tout habillé, +et s'endormit grâce à la fatigue. Il rêva qu'il entendait siffler autour +de lui des balles lancées par des armes invisibles; puis il se vit en +route à pied, en compagnie de Gaston, pour la petite maison de Houdan. + +Il faisait jour lorsque l'artiste s'éveilla; il demanda aussitôt M. de +Champlâtreux et apprit que le vieillard était sorti depuis une heure en +compagnie de deux visiteurs matinaux. Bouchot se rendit dans son +atelier, examina ses esquisses, ses ébauches, et contempla longtemps le +tableau auquel il travaillait. + +«Celui-là allait peut-être me donner la gloire,» dit-il avec tristesse. + +Il prit ses pinceaux, les rejeta bientôt et murmura: + +«Ça ne va pas.» + +Il s'approcha d'une panoplie où s'étalaient des armes de tous les pays. + +«Quand je pense, dit-il en saisissant un casse-tête, que si j'étais né +dans l'Océanie, ce serait avec cet instrument que je tenterais +d'assommer M. de Champlâtreux. Nous serions tatoués de la tête aux +pieds; Mme de La Taillade nous regarderait de loin et se passerait un +anneau dans le nez pour aller ce soir au bal. S'il avait de l'esprit, ce +M. René, il demanderait la lutte au tomahawk. Quelle aubaine pour les +journaux! Mais il est fort à l'épée, et, grâce au progrès, c'est l'arme +qu'il choisira.» + +La sonnette de la porte extérieure retentit. + +«Enfin, s'écria le peintre qui respira avec force; je vais savoir à quoi +m'en tenir; c'est énervant, l'incertitude.» + +M. de Champlâtreux parut. + +«Eh bien, monsieur? + +--A onze heures, à l'épée, près de la mare d'Auteuil. + +--Il est temps de partir alors. + +--Apprête-toi; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans un instant.» + +Bouchot retourna dans sa chambre; il allait se battre pour la première +fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de son sang-froid à +l'heure décisive et, cependant, depuis la veille, il se sentait en proie +à un malaise étrange. + +La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit la main de +Beauchesne. + +«Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passées? lui dit-il. + +--Allons donc, cher, vous êtes un grand artiste que j'estime et que +j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me plaisantiez longtemps +encore; je n'ai pas plus fait mon siècle que vous ne le réformerez, et +parce que les jolies filles ne nous aiment plus, ce n'est pas une raison +pour que nous cessions de les aimer. Dites donc, continua-t-il en se +penchant vers l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc; Alice +m'a raconté son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mérite de +figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-là marquent de +leurs dents immondes les fruits que nous payons ensuite si cher! Et +c'est nous qu'on accuse de corrompre le pauvre peuple!» + +La voiture s'arrêta près du Parc au Prince; le soleil sans chaleur +dorait les arbres couverts de neige, tout était désert. On pénétra dans +une maison en construction; au delà un vaste hangar avait été choisi +pour servir de champ clos. + +René de Champlâtreux, déjà au rendez-vous, fumait en se promenant. +Mince, d'une élégance irréprochable, il salua son grand-père sans oser +le regarder en face. Le courageux vieillard, assisté de l'un des témoins +de son petit-fils, mesura les épées et examina le terrain. Un chirurgien +disposait sa trousse sur une pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha, +allait lancer une plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint. + +«Non, se dit-il, l'heure de rire est passée; il faut vaincre si je veux +sauver Gaston.» + +Tout était prêt; on arma les deux antagonistes. + +«Monsieur le comte de Champlâtreux, dit l'un des témoins de René, +insiste pour que le combat ne cesse que lorsqu'un des deux adversaires +ne pourra plus tenir son arme. + +--Pardon, monsieur, dit le grand vieillard qui salua, il n'y a au monde +qu'un seul comte de Champlâtreux, moi; c'est sans doute au nom du +vicomte que vous parlez? + +--Commençons,» dit René qui rougit et mordit sa moustache. + +Les fers furent engagés. + +L'artiste savait tenir une épée; durant une minute, il rompit, se +bornant à parer les coups de son adversaire. Soudain Champlâtreux +abaissa son arme. + +«Vous êtes touché, monsieur, dit-il. + +--Mais je ne suis pas mort,» répliqua l'artiste devenu pâle et dont la +manche se teignait de sang. + +Le combat recommença; René rompit à son tour, vivement pressé. Tout à +coup son épée atteignit l'artiste au côté droit, le vicomte abaissa son +arme pour la seconde fois. + +«Continuons,» dit Bouchot, qui fit un pas en avant. + +Ses deux bras se raidirent, il chancela comme frappé d'une cécité +subite. + +«Gaston, cria-t-il, à la vie à la mort!» + +Et il tomba inanimé entre les bras de son vieil ami. + +Aidé par Beauchesne, M. de Champlâtreux coucha l'artiste sur le sol, +s'agenouilla pour lui soutenir la tête, et deux larmes tombèrent sur le +front de Bouchot que le chirurgien saignait à la hâte. Les témoins, +émus, se penchaient vers le blessé qui ne revint à lui qu'avec lenteur; +son regard, indécis d'abord, rencontra celui du comte. + +«Mon fils, mon cher enfant, murmura le vieillard, dont la voix luttait +contre les sanglots, souffres-tu? + +--Non, monsieur, seulement j'ai froid.» + +Il fut pris d'une nouvelle syncope. On le transporta dans la voiture de +Beauchesne désespéré. M. de Champlâtreux, l'œil fixe, les cheveux au +vent, tenait la main de son fils d'adoption, cette noble main que la +fortune venait de trahir. + +En ce moment, le vicomte s'approcha de lui. + +«Ai-je fait loyalement, messieurs?» demanda-t-il. + +Le vieillard l'enveloppa d'un regard de mépris. + +«Oui, répondit-il en levant le bras comme pour maudire, oui, vous avez +fait loyalement; mais Dieu n'a pas été juste, aujourd'hui.» + +Et le comte, sans daigner saluer son petit-fils, s'installa près de +Bouchot. + +Ce fut pas à pas, afin d'éviter de trop rudes secousses au blessé, que +les chevaux reprirent la route de Paris. Mme Hubert faillit se trouver +mal lorsqu'elle vit deux domestiques transporter son jeune maître, +qu'elle avait vu partir plein de vie, pâle, sanglant, évanoui. On +étendit l'artiste sur son lit, et le chirurgien put enfin sonder la +blessure afin de se rendre compte de sa gravité. M. de Champlâtreux ne +lâcha pas la main de Bouchot qui poussa plusieurs gémissements durant +l'opération. + +«Le sauverez-vous? demanda le vieillard avec angoisse. + +--Je ne puis rien affirmer, monsieur; je reviendrai ce soir avec un de +mes confrères.» + +M. de Champlâtreux s'installa au chevet du blessé qui, les yeux fermés, +paraissait dormir. Vers cinq heures, les chirurgiens jugèrent une +nouvelle saignée nécessaire. En ce moment, Gaston se présenta. A la vue +de son ami avec lequel il venait causer, étendu presque sans vie, il +demeura comme foudroyé, saisit le bras du comte, tandis que son regard +anxieux l'interrogeait. + +«Il s'est battu,» murmura le vieillard. + +Gaston ne put répondre; fou de douleur, il se jeta sur le lit du blessé, +sans réussir à prononcer autre chose que son nom, qu'il répétait avec +une intonation déchirante. + +L'artiste, comme éveillé par les sons de cette voix, ouvrit les yeux +avec effort, regarda devant lui, aperçut son ami et parut le +reconnaître. + +«Te souviens-tu, dit-il d'une voix faible, haletante, comme voilée, te +souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?» + +Sa bouche se contracta, ses paupières s'abaissèrent pour se relever +aussitôt. + +«Ah! c'est toi, murmura-t-il en posant sa main sur celle de Gaston, tu +ne me laisseras pas mourir, dis?» + +Et il perdit de nouveau connaissance. + +Gaston, troublé, éperdu, voulait en vain penser. Comment Bouchot +s'était-il battu sans le prévenir, sans le choisir pour témoin? Un doute +affreux lui traversa l'esprit. + +«Monsieur, dit-il en s'approchant du comte, j'ai besoin de savoir le nom +de celui qui a tué Bouchot.» + +Le vieillard posa un doigt sur ses lèvres; en ce moment, les chirurgiens +écoutaient la respiration de l'artiste. + +«Je veux qu'il vive,» dit Gaston au plus âgé. + +Le médecin regarda son collègue; tous deux hochèrent la tête. + +Gaston s'agenouilla près du lit, appuya son front sur la main de son ami +et pleura longtemps. Tout à coup, il se releva et dépêcha sur l'heure un +message au docteur Fontaine pour le supplier d'accourir. Revenant alors +s'asseoir en face de M. de Champlâtreux, toujours atterré, il ferma les +yeux pour réfléchir, soupçonnant la vérité et se jurant à lui-même de +venger Bouchot. + + + + +VI + +COMMENT ON VENGE UN AMI. + + +Vers neuf heures du soir, la fièvre s'empara de l'artiste. Gaston et M. +de Champlâtreux gardaient le silence; mais leurs regards attristés se +croisaient lorsqu'un gémissement s'échappait de la poitrine du blessé. +Les années semblaient s'être amoncelées tout à coup sur la tête du +vieillard si énergique, si vivace le matin même en dépit de ses +soixante-dix-huit ans. Courbé, maintenant, l'œil éteint, le corps +tremblant, il ne se dessaisissait pas de la main de Bouchot vers lequel +il s'inclinait à chaque minute comme pour s'assurer qu'il respirait +encore. Gaston, sur ses instances, avait expédié trois dépêches +successives à son parrain. Par malheur, quelle que fût la diligence du +docteur, il ne pouvait arriver à Paris avant midi. + +Depuis quinze ans, toutes les affections de M. de Champlâtreux s'étaient +concentrées sur la tête de Bouchot. Victime de sa générosité, le comte, +pour ne pas déshonorer le nom qu'il portait, avait accepté la misère et +l'oubli. Une trentaine d'années auparavant, afin de faciliter à son fils +un riche mariage, il s'était désisté de ses biens. Des héritages, sur +lesquels comptait le jeune homme, devaient le mettre à même de restituer +à son père la fortune dont il devint en quelque sorte dépositaire. Mais +le vicomte de Champlâtreux mourut à l'improviste, et sa veuve nia cette +dette sacrée. + +Le vieillard, presque sans ressources, attendit avec patience la +majorité de son petit-fils. René, digne élève de sa mère et de son +époque, trouva que cent mille livres de rentes étaient bonnes à garder, +et offrit à son aïeul une pension alimentaire que celui-ci refusa avec +indignation. Un procès lui eût donné gain de cause; le noble vieillard +n'y songea même pas. Véritable philosophe, il reprit sa vie précaire et +ignorée. Il croyait son cœur mort à toute pensée généreuse, lorsqu'il +ouvrit sa petite chambre aux deux amis. Il aima bien vite ces deux +caractères si distincts, si droits, que le triste milieu dans lequel ils +vivaient semblait impuissant à corrompre. Après le départ de Gaston, la +douleur de Bouchot toucha le comte et augmenta son amitié pour le petit +apprenti. Une visite à Charlet qui, émerveillé des dispositions +naturelles du jeune artiste, lui prédit un grand avenir, décida le +vieillard à sacrifier ce qui lui restait de son ancienne fortune pour +faire de Bouchot un peintre. Ruiné par l'ingratitude des siens, il +n'hésita pas à se montrer généreux de nouveau, tant les âmes nées pour +le bien restent fidèles à elles-mêmes. + +Depuis cette époque, l'artiste et le vieillard vivaient côte à côte, et +le comte adorait son jeune protégé, devenu pour lui un véritable fils. +M. de Champlâtreux avait fait de Bouchot un homme capable de se +présenter partout, et dont l'éducation, dégagée des allures et du +langage d'atelier, était à la hauteur du talent. De son côté, l'artiste +vénérait son protecteur. + +Moralement, Gaston ne devait pas moins au comte que son ami. C'était +près de lui qu'il avait passé les longues années exigées par ses études +de droit. Un des malheurs du jeune marquis fut peut-être de n'avoir pas +confié au vieillard les dissentiments qui le séparaient d'Hélène. M. de +Champlâtreux, avec son expérience du monde, eût sans nul doute amené les +deux époux à de mutuelles concessions qui, à défaut du bonheur, eussent +assuré leur tranquillité. + +Près du chevet de celui qu'ils aimaient plus que tout au monde, mille +pensées tumultueuses, sombres, désolées, se pressaient dans l'esprit de +ces deux hommes qui n'osaient se parler de peur de fondre en larmes. M. +de Champlâtreux implorait Dieu qui, après lui avoir donné ce fils +adoptif, digne de tout son amour, menaçait de le lui ravir. Le courage +montré par le vieillard qui avait voulu servir de second à Bouchot pour +attester au besoin la véracité de l'accusation portée par l'artiste, il +l'expiait par une cruelle réaction, et il se demandait si, au lieu de +remplir un devoir, ainsi qu'il le croyait, il n'avait pas commis une +impiété dont Dieu le châtiait. + +«Ma raison a pu me tromper, pensait-il; mais mon cœur ne devait-il pas +être avec celui dont le bras soutient ma vieillesse, contre l'ingrat qui +me traite comme un mort? + +De temps à autre, Mme Hubert éplorée pénétrait dans la chambre. Elle +s'approchait du lit, bordait les draps, redressait l'oreiller, posait +ses lèvres sur le front brûlant de l'artiste, puis se retirait, se +couvrant la bouche d'un mouchoir pour étouffer un sanglot. + +Sombre, défait, Gaston ne quittait guère son ami des yeux. La colère +bouillonnait dans son cœur, il se sentait animé d'une haine mortelle +contre celui dont l'épée avait frappé Bouchot. Par deux fois il +interrogea Mme Hubert; la pauvre femme ignorait le nom de l'adversaire +de son jeune maître. A n'en pas douter, M. de Champlâtreux avait été +l'un des témoins de l'artiste, et cette circonstance éloignait l'image +de René, qui passait avec persistance devant les yeux de Gaston. +Bouchot, gai, vif, mordant, n'était pas querelleur; on acceptait ses +vérités un peu rudes, grâce à la forme originale qu'il leur donnait, et +dont sa bonne humeur enlevait l'amertume. En dehors des médiocrités +jalouses de son talent, on ne lui connaissait pas d'ennemis. Quelle +inexplicable fatalité avait donc pu l'amener à se battre, à cacher son +duel à celui qui aurait dû être le premier à le connaître? + +«C'est lui! répétait sans cesse Gaston en songeant au vicomte; Bouchot a +voulu venger mon honneur!» + +N'osant interroger M. de Champlâtreux, il se sentait pris de l'envie +d'aller s'assurer enfin de la vérité. Trois fois il se leva, mais pour +se rasseoir aussitôt. Il hésitait à s'éloigner de cette chambre où +souffrait son ami. Pour tromper son impatience, il calculait alors les +heures qui devaient s'écouler avant l'arrivée du docteur Fontaine. + +«Il ne laissera pas mourir Bouchot, lui, se disait-il.» + +Vers onze heures, M. de Champlâtreux, les yeux clos, semblait +sommeiller; sa tête s'inclinait sur sa poitrine. + +«Ne songez-vous pas à vous reposer, monsieur? lui demanda Gaston. Il +faut ménager nos forces; nous aurons à passer plus d'une nuit pour le +cher être qui dort là. + +--Non, répondit le comte; s'il ouvre les yeux, je veux qu'il me voie. Si +la fatigue l'emporte sur ma volonté, je sommeillerai dans ce fauteuil.» + +Gaston s'inclina sans insister. Insensiblement, la lassitude, jointe aux +émotions terribles de la journée, vainquit la volonté de l'énergique +vieillard; il s'endormit. + +Gaston, pour la dixième fois peut-être, calcula le nombre des heures qui +s'écouleraient avant l'arrivée de son parrain. Sa confiance absolue dans +la science du docteur soutenait son espoir. Il lui avait vu si souvent +accomplir de véritables miracles, qu'il lui semblait que sa présence +seule ranimerait Bouchot. Engourdi lui-même par l'immobilité et la +chaleur, il se leva pour s'appuyer sur le pied du lit; une lampe, posée +sur un guéridon, éclairait vaguement la chambre. Sur les murs trois +portraits représentant Gaston, M. de Champlâtreux, et une femme jeune +encore, coiffée d'un bonnet tuyauté,--c'était sa mère que l'artiste +avait reproduite de mémoire. Le comte, la tête renversée, reposait +paisible; Bouchot, le front couvert de sueur, la respiration saccadée, +frissonnait, bien que ses traits n'exprimassent aucune souffrance. Mme +Hubert entrouvrit la porte, Gaston fit un geste de silence en lui +désignant le comte; la brave femme se retira sans bruit. + +Tout à coup, les lèvres de l'artiste s'agitèrent. + +«Désires-tu quelque chose? lui demanda Gaston, qui se pencha vers lui. + +Bouchot, de nouveau immobile, murmura le nom de son ami. + +«Où souffres-tu?» dit celui-ci avec émotion. + +L'artiste ouvrit les yeux et prononça plusieurs phrases inintelligibles. + +«La fièvre,» pensa Gaston. + +Dix minutes s'écroulèrent, la respiration de M. de Champlâtreux et le +tic-tac du mouvement de la pendule troublaient seuls le silence. + +«Non, madame,» dit soudain Bouchot d'une voix distincte. + +Au bout d'un instant, il ajouta: + +«Je ne veux pas que M. René tue mon ami!» + +Le cœur de Gaston bondit; ses battements tumultueux dominèrent le bruit +du balancier; il écouta avec avidité, cherchant à recueillir, à +coordonner les mots incohérents que prononçait l'artiste. M. de +Champlâtreux s'éveilla soudain; il se redressa, frappé de l'expression +de colère qui animait le visage de Gaston. + +«Qu'y a-t-il? s'écria le vieillard, dont la main se posa sur le bras de +son petit cousin. + +--Le délire, monsieur. Ah! cette voix qui n'est plus la sienne, cette +raison si lucide qui divague, ces mots inachevés qui me rappellent à la +fois de tendres et de cruels souvenirs, énervent mon courage. Je vais +marcher; j'étouffe, j'ai besoin d'air. Restez, madame Hubert, tout à +l'heure votre maître vous appelait.» + +Gaston se dirigea vers la porte; prêt à franchir le seuil, il revint à +la hâte sur ses pas, posa ses lèvres sur la main du blessé dont le +hasard venait de lui révéler le dévouement. Le comte lui saisit le bras. + +«Du courage, dit-il, Dieu nous le conservera.» + +Gaston se laissa relever par le vieillard et sortit. Il gagna le jardin +et s'élança dans la rue. Il neigeait. + +Il marcha d'abord à l'aventure. Que n'eût-il pas donné pour qu'il fît +jour, pour rencontrer l'antagoniste de Bouchot. Minuit sonna. Gaston, la +tête nue, songeait à se rendre au cercle que fréquentait René, à le +provoquer, à le forcer à se battre sur l'heure. Il croyait Hélène +coupable, et il se sentait pris de haine pour cette jeune femme qu'il +avait si follement aimée. Sans chapeau, couvert de neige, il se présenta +au cercle de la rue Royale, et fit demander le vicomte de Champlâtreux, +qui n'était pas encore arrivé. + +Il erra dans les Champs-Élysées, et se trouva tout à coup devant son +hôtel. Gaston, un peu calmé, monta chez lui avec l'intention de changer +de vêtements et de retourner au cercle. Il s'assit devant son bureau; +mais inquiet, nerveux, l'esprit tourmenté par des idées de vengeance, il +voulut jeter à la face de la marquise le malheur affreux dont elle était +cause, lui reprocher sa trahison, et lui annoncer qu'une séparation +allait leur rendre leur liberté. Il traversa les appartements d'Hélène, +situés, comme les siens, au-dessus du grand salon de réception, passa +près d'une femme de chambre à moitié endormie, et souleva une portière. +Nonchalamment étendue sur une causeuse, la marquise souriait à René de +Champlâtreux assis à ses pieds. + +À la vue de son mari, les vêtements mouillés, les cheveux en désordre, +le visage terrible, Hélène se redressa à demi, ses yeux s'agrandirent +d'épouvante; le vicomte se retourna. + +Gaston se jeta sur lui, l'étreignit au collet d'une main nerveuse dont +la colère doublait la force, et le traîna vers la fenêtre qu'il ouvrit. +René eut à peine le temps de se débattre, il se sentit soulevé et +balancé au-dessus du vide. La marquise effrayée voulait en vain crier, +elle ne pouvait bouger. En apercevant le gouffre, Gaston recula, le +fantôme de son père passa devant ses yeux, ses nerfs crispés se +détendirent, et le vicomte roula sur le parquet, tandis que son +adversaire pressait convulsivement son front prêt à éclater. + +«Monsieur, s'écria René meurtri, vous êtes un manant. + +--Sortez vite! répondit Gaston qui montra la porte.» + +Le jeune homme n'était pas de force à lutter; il s'éloigna plein de +rage. + +«À demain! cria-t-il. + +--Oui, à demain,» répéta Gaston d'une voix sourde. + +La marquise se leva chancelante. + +«Restez, madame, dit Gaston avec effort, j'ai à vous parler pour la +dernière fois.» + +Cette scène, rapide comme l'éclair, avait à peine donné le temps aux +acteurs de réfléchir. La jeune femme s'appuya contre la cheminée. Son +mari, pour dompter la colère qui l'agitait, se promenait à grands pas, +repoussant les meubles avec violence. Par la fenêtre, demeurée ouverte, +pénétraient la bise et la neige. Hélène frissonnait; Gaston, au +contraire, se sentait soulagé par le souffle glacial qui activait la +flamme du foyer et faisait vaciller la flamme des lampes. + +«Mon honneur outragé, dit-il en s'arrêtant soudain, exigerait un +châtiment...» + +La marquise l'interrompit. + +«Me croyez-vous donc coupable? s'écria-t-elle. + +--Je vous croyais au moins assez de courage pour ne pas renier votre +amant, répondit-il avec mépris. + +--Je vous jure... + +--C'est me supposer par trop crédule; cette main qui touchait presque la +vôtre quand je suis entré, feindrez-vous d'ignorer qu'elle s'est teinte +ce matin du sang de mon seul ami? Bouchot se meurt, madame, et c'est +votre amant qui l'a tué. + +--C'est affreux! dit Hélène en tombant sur un canapé, vous me rendez +folle.» + +Gaston, pris d'un rire nerveux, se rapprocha de la jeune femme. Elle +baissa la tête avec effroi. + +«Je vous en prie, dit-elle en joignant les mains, calmez-vous, +laissez-moi vous expliquer... + +--A quoi bon; nous savons à l'avance que nous ne réussirons pas à nous +entendre. + +--Je suis innocente. + +--Vous vous trompez; je vois des taches de sang sur votre robe et sur +vos mains. + +--Lorsque vous êtes entré, M. de Champlâtreux... + +--Ne prononcez pas ce nom, s'écria Gaston; comprenez donc que j'ai +besoin de tout mon courage pour ne pas vous broyer sous mes pieds!» + +La marquise se redressa avec dignité. + +«Monsieur, dit-elle, c'est à tort que vous m'insultez. + +--C'est vrai, Bouchot n'est pas tout à fait mort. + +--Vous me rendez responsable d'un malheur que je n'ai pu empêcher; M. +des Étrivières a été le provocateur. + +--Oui, s'écria douloureusement Gaston, vous trahissiez mon honneur, et +il a donné sa vie pour le défendre. + +--Je ne puis que vous répéter que je suis innocente. + +--Afin de sauver votre amant. + +--Vous êtes injuste et cruel, monsieur. + +--En vérité! Mais qu'êtes-vous donc, vous dont les coquetteries jettent +face à face, l'épée à la main, des hommes qui ne peuvent que vous +mépriser? À cause de vous, M. René de Champlâtreux a blessé Bouchot, et +dans quelques heures, encore à cause de vous, j'essayerai à mon tour de +tuer M. René de Champlâtreux.» + +Des larmes remplirent les yeux d'Hélène. + +«Les succès de Mme de Rochepont vous empêchaient de dormir, continua +Gaston irrité; qu'avez-vous à lui envier désormais? J'ai pu ne pas aimer +vos bals, vos fêtes, votre monde faux, méchant, insipide et vain; mais +quelle idée vous êtes-vous donc faite de mon caractère, pour me croire +un de ces maris complaisants que les galanteries de leurs femmes +égayent, qui sont de leur siècle, comme on dit aujourd'hui? Je vous ai +aimée follement; cet amour, vous avez pris à tâche de l'étouffer sous +votre indifférence; il gênait vos plaisirs. J'ai consenti, la mort dans +l'âme, à vous laisser libre, vous supposant l'âme assez haute pour ne +jamais souiller le nom que je vous avais confié; je vous croyais une +honnête femme, je vous plaignais quand vous n'aviez droit qu'au mépris.» + +Gaston reprit sa marche à travers le salon, soudain il s'aperçut que la +marquise grelottait. Il ferma aussitôt la fenêtre et revint lentement +près de la cheminée. + +«Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix subitement calmée, +j'oublie depuis un quart d'heure que vous êtes chez vous. + +--Vous me torturez, monsieur, répondit Hélène qui pleurait. + +--Vous n'êtes pas juste; vous subissez les résultats de votre conduite. +Consolez-vous du reste; demain peut-être vous serez veuve... + +--Monsieur! + +--Je venais vous dire adieu; la colère m'a emporté lorsque j'ai vu là, +près de vous, à vos pieds, le meurtrier qui m'a volé mon honneur. + +--Je me sens malade, monsieur, brisée, anéantie; je voudrais pourtant +vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir, et que j'aurais +voulu vous rendre heureux. + +--Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tête, si vous ne +m'aviez pas trompé autrefois sur vos sentiments à mon égard. Vous +vouliez un titre; vous avez eu tort de vous presser, vous seriez +aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que vous, ne voit rien +de plus sérieux au monde que ses habits, sa livrée, ses attelages et sa +loge à l'Opéra. Vous l'auriez aimé, lui; mais rien n'est perdu, de la +veuve d'un marquis de La Taillade on peut faire une comtesse de +Champlâtreux. Ma colère a fui, ajouta-t-il à un mouvement de la jeune +femme, je ne voudrais pas récriminer, un passé tel que le nôtre ne +mérite que l'oubli. Notre union n'a pas été heureuse, Hélène, et à cette +heure suprême pour moi, il me répugne de mettre tous les torts de votre +côté. Votre richesse nous a été fatale, c'est elle, plus encore que +votre éducation, qui nous a séparés et empêchés de nous comprendre. +Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si aimant, avons-nous pu +marcher vers cet abîme qui va nous engloutir aujourd'hui? Comment votre +cœur n'a-t-il jamais répondu aux battements du mien? Que de fois, à vos +pieds, amoureux, jaloux, désespéré, n'ai-je pas imploré votre pitié à +défaut de votre amour, sans même vous émouvoir. J'ai essayé de votre +vie; je me suis jeté, pour vous complaire, dans ce tourbillon où la +raison se perd ou s'égare, et j'en ai rapporté le dégoût. Vous n'avez +pas voulu tenter l'épreuve contraire, qui nous eût peut-être épargné le +naufrage où notre honneur et notre dignité vont devenir la risée des +oisifs et des sots... Mais brisons là; que je succombe demain ou que le +sort des armes me favorise, je vous dis un adieu éternel... vous êtes +libre.» + +Gaston salua; Hélène essayait en vain de répondre; elle étouffait; elle +entendit son mari s'éloigner sans pouvoir le rappeler. + +«Gaston!» cria-t-elle enfin. + +Elle écouta, espérant qu'il allait revenir; au bout d'un instant elle +tenta d'appeler encore et s'évanouit. + +Il était deux heures du matin lorsque Gaston revint s'asseoir au chevet +de son ami. La fièvre se calmait, et le reste de la nuit s'écoula sans +accident. Au point du jour, l'artiste semblait dormir; Gaston se pencha +vers lui pour l'embrasser et s'éloigna après avoir pressé la main de M. +de Champlâtreux. + +Vers onze heures, le docteur Fontaine entra dans la chambre du blessé; +le comte courut vers lui. + +«Gaston est allé au-devant de vous, lui dit-il. + +--Je ne l'ai pas rencontré,» répondit le docteur qui se mit aussitôt à +ausculter le patient. + +M. de Champlâtreux suivait tous les mouvements du vieillard, essayant de +lire sur son visage le pronostic qu'il considérait comme une sentence. + +Le parrain de Gaston gagna l'antichambre. + +«Eh bien? demanda le comte avec angoisse. + +--Il est fort heureux, monsieur, que nous croyions en Dieu, vous et moi; +nous le prierons, car nous avons besoin qu'il nous aide.» + +En ce moment, un grand bruit se fit entendre au bas du perron, et un cri +poussé par Mme Hubert troubla les deux vieillards, qui se précipitèrent +vers la fenêtre. Soutenu par la veuve, Gaston, livide, les bras croisés +sur la poitrine, descendait d'une voiture de place. + +Le docteur s'avança vers l'escalier; à sa vue un sourire de joie +illumina les traits de son filleul. + +«Bouchot! s'écria-t-il. + +--Il repose. + +--Vous le sauverez, mon parrain? + +--Je l'espère; mais toi, qu'as-tu donc? + +--Moi, répondit Gaston, je vais mourir sans l'avoir vengé.» + +Et, blessé à la poitrine, presque au même endroit que son ami, le +marquis, à bout de forces, s'affaissa sur le parquet. + + + + +VII + +LA PETITE MAISON DE HOUDAN. + + +La seconde quinzaine de mars 1865, comme pour compenser l'hiver +rigoureux qu'on venait de traverser, se montra presque printanière. Les +arbres, bien qu'encore nus, commençaient à perdre l'aspect désolé qu'ils +prennent après la chute des feuilles, alors que novembre les enveloppe +de son brouillard glacé. On sentait la vie, si longtemps suspendue, +ranimer les noires écorces, et la sève, attirée par les tièdes rayons du +soleil, gonflait peu à peu les bourgeons. Un dimanche, vers midi, au +fond du jardin de la petite maison de Houdan, Catherine et Aimée +disposaient deux fauteuils près d'une muraille que les feuilles d'un +pêcher tapissaient en été. Une bande de passereaux gazouillaient sur un +vieux pommier, tandis qu'un chat, tapi sous une touffe de buis, suivait +leurs évolutions et dilatait avec convoitise ses prunelles d'or. + +Soudain Mademoiselle apparut sur le perron; elle était un peu courbée, +mais ses beaux yeux noirs éclairaient toujours son visage. + +«Tout est-il prêt, Aimée? demanda-t-elle. + +--Oui, bonne amie, et grâce à ce ciel sans nuage, l'air est presque +chaud.» + +En ce moment, le docteur franchit la porte à son tour; il donnait le +bras à Bouchot. + +«Doucement, mon parrain, dit l'artiste, dont un sourire anima les traits +pâles, vous descendez les marches comme si vous aviez vingt ans. + +--Souffres-tu donc? + +--Non; votre raccommodage est de première qualité; mais, par suite de +votre diète, j'ai l'haleine courte. + +--Dans huit jours tu mangeras à ton gré. + +--Si je commençais tout de suite? ce serait autant de gagné. Je vous +parie votre portrait contre une de vos boîtes de pilules, mon parrain, +que je nettoie un gigot jusqu'à l'os. + +--C'est fort possible. Pour ce soir, en attendant, tu voudras bien te +contenter d'une aile de poulet. + +--Vous avez peur de perdre, mon parrain. Ouf! nous voilà arrivés.» + +L'artiste était à peine assis que M. de Champlâtreux, soutenant Gaston, +descendit les marches du perron.. + +«Appuyez-vous sur moi, mon cousin, disait le vieillard; on croirait que +vous doutez de mes forces. + +--C'est-à-dire que j'essaye les miennes, monsieur; je voudrais enfin +pouvoir marcher seul.» + +Bientôt les deux convalescents, entourés de leurs amis, se trouvèrent +assis côte à côte au soleil. + +«Qui veut la chancelière? cria Catherine. + +--Elle est pour Gaston, répondit Bouchot. Dorénavant, Catherine, vous +voudrez bien ne m'offrir que des choses qui puissent se manger. + +--M. Fontaine prétend que ça vous ferait du mal. + +--Le docteur est payé par mes ennemis. Il serait digne de vous, +Catherine, et de votre intégrité proverbiale, d'apporter le gigot en +question. Je ne mangerai pas l'os, je le donnerai à Gaston, qui le +mettra dans sa chancelière pour dépister les soupçons. + +--Crois-tu donc, dit celui-ci en souriant, que je ne sois pas aussi +capable que toi d'apprécier un bifteck? + +--Tu es affamé? + +--Autant que toi pour le moins. + +--Impossible! je suis la faim en chair et en os, c'est-à-dire en os, pas +en chair. Vous entendez, ma tante? continua l'artiste, qui se tourna +vers Mademoiselle, le logement, les lits, le service sont assez +confortables chez vous; seulement, on y meurt d'inanition. + +--Par ordonnance du médecin, mon cher neveu. + +--Déchirez l'ordonnance et faites-nous servir une côtelette. + +--Vous sortez de table. + +--Qu'à cela ne tienne, nous nous y remettrons. + +--Ajournons à huitaine, mon neveu, par respect pour la Faculté. + +--Mademoiselle Aimée! cria Bouchot. + +--Que désirez-vous, monsieur des Étrivières. + +--Vous devez avoir l'âme charitable, si les apparences ne sont pas +trompeuses; n'auriez-vous pas un gigot au fond de votre panier à +ouvrage? + +--Non, monsieur. + +--Je vois pourtant quelque chose de rouge. + +--C'est ma tapisserie. + +--Te sens-tu l'estomac assez féroce pour manger de la tapisserie? +demanda l'artiste à son ami. + +--Tu es fou! + +--Comme on voit bien que tu n'as qu'une fausse faim! Ah! mon parrain, le +jour où je pourrai marcher, je me rends au Soleil-d'Or et je commande +une soupe aux choux!... Je vous en donnerai, mademoiselle Aimée; quant à +Gaston, il sera raisonnable, et continuera à manger l'œuf à la coque +dont votre père régale ses clients. On ne m'y reprendra plus, mon +parrain, à vous honorer de ma pratique. + +--Je l'espère bien, dit le docteur, qui serra la main de l'artiste. Au +revoir, messieurs; au moindre symptôme de froid, rentrez. Êtes-vous +toujours dans l'intention de me tenir compagnie, monsieur de +Champlâtreux? + +--Oui, certes, mon cher docteur.» + +Le vieillard, avant de s'éloigner, embrassa Bouchot et salua +courtoisement les deux dames qui s'établirent près des convalescents... + +«C'est bon tout de même le soleil, dit l'artiste, et je comprends la +béatitude de ce matou qui nous imite là-bas. Mais vois un peu notre +infériorité, ni toi ni moi ne savons faire ronron. + +--Quand pourrons-nous courir dans les grands bois? répondit Gaston qui +soupira. + +--Pour cueillir des châtaignes et récolter des champignons vénéneux? +Nous avons le temps. Si ce n'était la question des vivres, je me +trouverais heureux ici, moi. Il y a des instants, ajouta-t-il en +regardant Mademoiselle, où je suis jaloux de Gaston. + +--Jaloux de Gaston? répéta celle-ci avec surprise. + +--Vous êtes sa vraie tante, à lui; et je souhaiterais vous appartenir +par un lien plus étroit encore: être votre fils, par exemple. + +--Je ne vous en aimerais pas pour cela davantage, mon cher Bouchot; +entre vous et Gaston, mon cœur n'établit guère de différence, et je suis +sûre qu'il n'est pas jaloux, lui. + +--Il a bon caractère; moi je suis égoïste et je voudrais tout avoir à +moi seul. + +--Même les coups d'épée, dit Gaston qui lui prit la main. + +--Ne parlons pas politique, mon cousin, répliqua l'artiste qui depuis +quelque temps désignait son ami par le titre que lui donnait M. de +Champlâtreux. + +--Avez-vous froid, messieurs? demanda Aimée. + +--Non, mademoiselle, nous avons faim. Pendant que je suis en train de me +créer une famille, je vous avoue qu'une de mes ambitions serait de +posséder une sœur qui vous ressemblât. + +--Je serai votre sœur le jour où vous voudrez, répondit la jeune fille. + +--Ma sœur de charité; vous l'êtes déjà. + +--Parce qu'il m'arrive de vous présenter votre tisane? + +--Non; par la façon dont vous vous y prenez; ce n'est pas si facile que +vous semblez le croire, d'être bonne au naturel.» + +Aimée rougit légèrement. + +«Du reste, continua l'artiste, le hasard m'a toujours servi, sans que ça +paraisse; il y a des instants où j'en conviens afin de ne pas le +décourager. La Providence m'a pris ma mère, cependant; c'est le seul +mauvais tour que je ne puisse lui pardonner. + +--Et votre jeunesse a été rude, mon neveu. + +--C'est pour cela que j'ai la vie dure. Mon brave homme de père a +beaucoup employé le tire-pied pour mon éducation; dois-je m'en plaindre? +Sans cette circonstance, je ne pourrais me faire appeler M. des +Étrivières. Je grandissais plus mal que bien, lorsque la Providence +m'envoya un frère sous les traits de l'honorable marquis de La Taillade, +ici présent. Il est vrai que, peu après, j'héritai d'une belle-mère, +dont je n'ai pas eu à me louer. Je ne lui en veux pas, elle m'a fait +mieux comprendre tout le prix de l'amitié de Gaston. Un jour, du côté de +Passy, je perds mon ami à pile ou face, et je retrouve un second père, +sans tire-pied, celui-là, qui met du fromage sur mon pain sec, de +l'orthographe dans mon écriture et une toile sous mon pinceau. Je ne +sais si vous avez pénétré sous l'écorce de M. de Champlâtreux, ma chère +tante, continua l'artiste dont la voix s'attendrit soudain; figurez-vous +un peu de toutes les vertus et de toutes les qualités pétries ensemble +sons l'aspect vénérable que vous connaissez. Vous en homme, ajouta-t-il +en baisant la main de Mademoiselle.» + +Il y eut un moment de silence; l'artiste continua. + +«Je croyais M. de Champlâtreux unique de son espèce lorsque j'ai connu +votre grand-père, mademoiselle Aimée, c'est-à-dire quand la Providence +m'a donné un parrain. Me voici donc avec une famille complète; non, il +me manque une nourrice, le jour où Catherine m'octroiera un gigot, elle +sera ma nourrice. Ouf! je n'ai plus la force de parler; à ton tour, mon +cousin. + +--Tu rêves garde-manger, je rêve liberté, moi, dit Gaston; je me trouve +mal à l'aise sur ce fauteuil; il me tarde de pouvoir marcher, courir au +besoin; de reprendre une vie active, où mon corps obéisse à ma volonté. + +--Tu n'es pas difficile; pourquoi ne demandes-tu pas une paire d'ailes, +tout de suite? tu pourrais même en demander deux afin de m'en céder une. +Veux-tu que je te fournisse le moyen de réaliser ton rêve? + +--Tu vas dire quelque folie. + +--Tu me connais bien mal. + +--Parle, alors. + +--Mange du gigot, mon cher, un peu saignant surtout. + +--Voilà le soleil parti, il faut rentrer, dit Mademoiselle. + +--Une, deux, en route! s'écria Bouchot en se levant, pas pour les grands +bois, par exemple. + +--Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, monsieur mon frère? + +--Oui, certes, ma charmante sœur. + +--Pourquoi Gaston n'a-t-il pas votre gaieté? dit la jeune fille qui +marchait à petits pas. + +--Ma gaieté! répéta Bouchot; comment, vous aussi, mademoiselle, vous me +croyez gai? Il n'en est rien; je suis triste. Vous riez? Je parle +sérieusement. Lorsqu'on débouche une bouteille de champagne, un liquide +vif, pétillant, joyeux s'en échappe, n'est-ce pas? Mais le liquide +parti, que reste-t-il? Une bouteille! Est-ce que vous trouvez cela gai, +une bouteille vide? + +--Pas trop, répondit Aimée. + +--Eh bien, je suis la bouteille, gaie en apparence, triste en réalité. + +--Que vous raconte donc Bouchot? demanda Gaston. + +--Il vient de me convaincre qu'il a le caractère mélancolique, répondit +en riant la jeune fille. + +--Et vous Aimée, quel est le fond de votre caractère? + +--La gaieté, répondit le peintre; mets-toi à l'ombre; si mademoiselle +paraît, tu te croiras en plein soleil. + +--Et si tu surviens, il me semblera être en plein midi, un jour d'été.» + +L'artiste fit un mouvement d'épaule. + +«Voilà comme on juge les gouvernements, dit-il; enfin, n'en parlons +plus, la justice n'est pas plus de ce monde que le bonheur. + +--D'où est tirée cette maxime, monsieur des Étrivières! + +--Des œuvres complètes de M. Prudhomme, mademoiselle.» + +À dater de ce jour, la convalescence des deux amis marcha avec rapidité. +Dès la semaine suivante, Bouchot put manger à sa guise, et, bien que sa +blessure eût inspiré plus de craintes au docteur que celle de Gaston, il +retrouva ses forces le premier. Bientôt l'artiste entreprit de longues +courses à pied, alors que le mari d'Hélène ne se hasardait guère au delà +de la Grande-Rue. Mademoiselle, dont la sensibilité et l'affection +venaient d'être mises à de si rudes épreuves, commença à respirer. + + + + +VIII + +BOUCHOT EXÉCUTE POUR LA DERNIÈRE FOIS LE PAS DE GISELLE. + + +Lorsque le docteur avait proposé d'emmener à Houdan les deux blessés, +Mademoiselle était demeurée silencieuse. + +«Je crois notre Aimée guérie, avait-elle dit en prenant la main de son +vieil ami; depuis le mariage de Gaston, elle a vaillamment combattu son +amour devenu sans espoir. La flamme s'est éteinte, faute d'aliment. Mais +si nous nous trompions, si la flamme qui nous semble morte n'était +qu'endormie, ne serait-il pas à craindre que la vue de Gaston malheureux +ne la ranimât à l'improviste? + +--Vous avez raison comme toujours, avait répondu le docteur; je vous +devance à Houdan afin de conduire Aimée à Dreux. + +--Non; c'est moi qui vais partir, afin de tout préparer pour recevoir +nos chers malades. Laissez-moi faire, et ne nous effrayons pas avant +l'heure.» + +Aimée, sans en connaître la cause, savait que les deux amis, blessés en +duel, avaient été en danger de mort. Au premier mot de départ, elle se +jeta dans les bras de Mademoiselle: + +«Gardez-moi près de vous, s'écria-t-elle; vous aurez besoin de moi pour +vous aider à les soigner. Gaston est marié, heureux, je ne l'aime plus +d'amour et je puis le revoir sans danger. + +--Ne te trompes-tu pas toi-même? chère enfant. + +--Je ne le pense pas. D'ailleurs, depuis deux ans, j'ai eu le temps de +guérir de ma folie. + +--Ces folies-là sont indépendantes de la volonté. + +--J'ai pu l'aimer lorsqu'il était libre; je ne luttais pas alors, je +prenais mon amour pour de l'amitié. Il n'en serait plus de même +aujourd'hui que j'ai l'expérience. + +--Promets-moi de me raconter sérieusement tes impressions durant la +première semaine qu'il passera ici. + +--Je vous le promets; s'il y a du danger, je demanderai de moi-même à +partir: j'ai trop souffert pour vouloir recommencer ces terribles +épreuves.» + +À l'arrivée des deux jeunes gens, pâles, maigres, les yeux agrandis, et +qu'on dut transporter dans leur chambre, Aimée fondit en larmes. Le soir +venu, Mademoiselle interrogea sa petite amie. + +«Je crois pouvoir rester ici sans danger, répondit-elle. + +--Ton émotion m'a inquiétée. + +--Me croyez-vous donc plus forte que vous et que Catherine? Vous +sanglotiez aussi fort que moi lorsqu'on a porté Gaston et M. des +Étrivières chez eux. + +--C'est vrai; mais tu vas le revoir tous les jours, maintenant. + +--Dois-je cesser d'aimer Gaston d'une façon absolue? + +--Tout ce qui troublerait ta tranquillité serait en trop, mon enfant. + +--Eh bien, si mon mal veut me reprendre, j'aurai le courage de vous le +dire et de m'éloigner. + +--Je crois en toi, chère petite; le malheur nous a assez éprouvés pour +que nous puissions espérer quelques jours paisibles.» + +Aimée, sans être d'une beauté remarquable, était cependant jolie. Son +visage, à la peau fine et rosée, plaisait plus encore par l'expression +que par la régularité des traits. Elle avait de grands yeux aux regards +veloutés, de belles dents, des cheveux noirs abondants, la taille bien +prise, la démarche légère et gracieuse. Petite et mignonne, on la voyait +partout à la fois, comme un lutin narquois et bienfaisant. On retrouvait +en elle beaucoup de ce charme indéfinissable que Mademoiselle possédait +à un si haut degré, et ceux qui approchaient l'aimable jeune fille, quel +que fût leur âge ou leur sexe, ne pouvaient se défendre de l'aimer. + +Un mois environ après l'installation des deux amis dans la petite +maison, Aimée s'établit un soir près du lit de Mademoiselle. + +«Je viens d'examiner mon cœur, dit-elle, et de lui faire passer un +examen scrupuleux. + +--Et quel a été le résultat? + +--C'est que Gaston m'intéresse un peu plus que M. des Étrivières. + +--Voilà qui est mauvais, répondit Mademoiselle avec vivacité. + +--Je ne crois pas, bonne amie. + +--Tu l'aimes encore? + +--Oui, mais sans passion, comme un ami plus cher et que je connais +depuis plus longtemps. D'ailleurs, ce n'était pas de moi que j'avais +peur, c'était de lui. + +--Que veux-tu dire? + +--Que, sans l'indifférence qu'il me témoigne, je me serais peut-être +remise à l'aimer. Je suis guérie, bien guérie. + +--Sérieusement? + +--Oui, j'ai pu m'en assurer hier en acquérant la certitude d'un malheur +que je soupçonnais. + +--Lequel? + +--C'est que le ménage de Gaston n'est pas heureux. Il y a un an, une +semblable nouvelle m'eût impressionnée. + +--Et aujourd'hui? + +--Mon premier mouvement a été de le plaindre et de former le vœu sincère +de le voir retourner près de la marquise. + +--Il y retournera, je l'espère, répondit Mademoiselle; mais comment +as-tu appris?... + +--Dame, sans être curieuse, je me suis demandé, comme tout le monde, +pourquoi Gaston n'allait pas à la Mésangerie, où mon grand-père eût pu +le soigner aussi bien qu'ici. + +--Il a voulu être transporté chez moi, une idée de malade. + +--Alors, pourquoi madame de La Taillade n'est-elle pas venue s'établir +près de lui? Vous ne lui avez pas défendu votre porte, je suppose. + +--Tu sais bien que ma belle nièce dédaigne notre médiocrité; elle ne +pourrait vivre dans nos chambres étroites; mais laissons ce sujet. +Demain, peut-être, Gaston se réconciliera avec sa femme, et leurs +secrets ne nous appartiennent pas.» + +Aimée se pencha pour embrasser Mademoiselle, qui demeura pensive. + +«Qu'avez-vous donc? Mes paroles vous ont-elles affligée? + +--Non, mon enfant, rassurée par ta franchise, je faisais un rêve et je +songeais à quelqu'un... + +--Je devine à qui, dit la jeune fille qui sourit. + +--Voyons! + +--Vous songiez à M. des Étrivières. + +--Je ne connais personne qui soit plus digne de toi. + +--Mon grand-père l'aime beaucoup. + +--Et moi, et Catherine, car je crois inutile de nommer Gaston. + +--C'est-à-dire, s'écria joyeusement Aimée, qu'il ne manque plus que mon +consentement. + +--Et le sien, s'empressa d'ajouter Mademoiselle. + +--Bien sûr; cependant... faut-il vous le dire, bonne amie? + +--Il faut toujours tout me dire, mon enfant. + +--Eh bien, depuis quelques jours, M. des Étrivières me regarde avec une +éloquence dont il ne paraît pas se douter. + +--Tu crois qu'il t'aime? + +--Je ne crois rien, bonne amie, je vous dis tout. + +--Te déplairait-il? + +--Après Gaston, c'est le seul homme au monde qui ne me paraisse pas +désagréable. Ils ne sont pas beaux, les hommes. + +--M. Bouchot est joli garçon. + +--Quand je dis que les hommes ne sont pas beaux, je ne veux parler ni de +Gaston ni de son ami. + +--Tu m'inquiètes, c'est toujours le nom de mon neveu que tu mets en +avant. + +--N'est-ce pas vous qui m'avez appris, que, dans une lettre, il faut +prendre garde surtout au post-scriptum? + +--Oh! mais, voilà un symptôme.» + +La jeune fille rougit et se cacha les yeux. + +«J'aimerai peut-être un jour M. Bouchot, dit-elle en s'enfuyant; +seulement, je veux que ce soit lui qui commence. + +--Prends garde! lui cria Mademoiselle, qui murmura ensuite: Dieu, qui +nous a prodigué les épreuves, devrait bien nous donner à tous ce +bonheur-là.» + +C'était une joie pour les deux convalescents que de sentir autour d'eux +la petite Aimée, comme ils la nommaient familièrement. Bouchot surtout +se plaisait à la voir, à l'entendre chanter, rire ou causer. La présence +de la vive jeune fille faisait battre son cœur avec force, circuler son +sang avec plus de vitesse. Le matin, il descendait toujours le premier, +presque certain de trouver Aimée déjà établie près de la fenêtre du +salon. Gaston ne tardait guère à le rejoindre; mais il s'installait sur +un fauteuil, s'absorbait dans la lecture d'un livre ou demeurait pensif. +A mesure que sa guérison avançait, une tristesse invincible semblait +s'emparer de lui. + +«A qui songes-tu? lui demanda un jour son ami. + +--Tu veux dire à quoi? + +--Non pas, je parle français et je le répète: A qui songes-tu? + +--Au passé, à l'avenir, à la gloire. + +--Je te prie de remarquer que je parle chien et que tu réponds chat. + +--Je songe à Hélène. + +--Depuis notre arrivée elle habite la Mésangerie et fait demander soir +et matin de nos nouvelles. + +--Par son intendant, répondit Gaston; elle n'a pas songé à venir +elle-même. + +--Sa position est difficile, il faut être indulgent. + +--Tu la crois donc à la Mésangerie?» + +Bouchot regarda son ami d'un air surpris. + +«Elle y est restée trois semaines, continua Gaston; aussitôt qu'elle +nous a su hors de danger, elle est partie pour Paris. + +--Ne jugeons pas à la hâte. Elle doit être blessée: car enfin tu l'as +accusée à tort, et elle attend sans doute...» + +Le marquis tendit un journal à son ami; on y parlait d'une fête +officielle où la marquise avait brillé. + +«Décidément, elle n'a pas de cœur, s'écria l'artiste indigné; tu as tort +de t'occuper d'elle. + +--Je dois la mépriser? + +--Oublie-la, elle ne mérite rien de plus. + +--C'est fait.» dit Gaston, qui secoua la tête et se leva. + +Prenant alors le bras de l'artiste, il l'entraîna dans le jardin. + +Trois semaines s'écoulèrent encore; de temps à autre, Bouchot parlait de +retourner à Paris; mais il se laissait convaincre sans peine qu'un +séjour de quarante-huit heures de plus à Houdan achèverait de le +fortifier. Il avait commencé le portrait de Mademoiselle et d'Aimée dans +l'espoir de les terminer assez tôt pour le Salon. Le Salon allait +ouvrir, et les portraits étaient loin d'être achevés. + +Une après-midi que Gaston travaillait dans sa chambre, l'artiste prit +une canne et gagna la campagne. Il semblait préoccupé et marcha jusqu'à +l'entrée d'un bois, où il s'assit. L'air était doux, le soleil radieux, +les arbres commençaient à verdir, un vent léger courbait les moissons +vertes. Bouchot contempla longtemps le paysage qui se déroulait devant +lui; puis son regard s'arrêta sur la vieille tour que Gaston lui avait +si souvent décrite. + +«Monsieur Bouchot, dit-il enfin en se parlant à lui-même, ainsi que son +caractère expansif lui en avait fait contracter l'habitude, vous devez +supposer que je ne vous ai pas amené ici, seul, loin du monde et de son +tourbillon, uniquement pour vous divertir. J'ai à vous adresser une +série de questions auxquelles je vous prie de répondre avec une entière +franchise. Rassurez-vous, je serai indulgent et je ne vous trahirai pas. +Donc, mon cher Bouchot, je voudrais savoir pourquoi vous êtes tantôt +triste, tantôt gai, et tantôt ni l'un ni l'autre; pourquoi votre esprit, +votre cœur, votre âme débordent de poésie. Autrefois, dans la nature, +dont vous êtes un admirateur si fervent, vous voyiez avant tout des +rayons, des ombres, des effets de lumière, du pittoresque, des tons, des +perspectives, d'inimitables tableaux. Aujourd'hui, vous écoutez +gazouiller les oiseaux, bruire le feuillage, murmurer les ruisseaux, +siffler le vent, et, dans l'azur splendide du ciel, vous découvrez, même +en plein jour, des lunes, des étoiles, jusqu'à des soleils. Vous vous +intéressez au brin d'herbe que la brise incline, vous protégez les +hannetons contre les enfants, la mouche contre l'araignée, et la petite +chanson plaintive du grillon vous rend si joyeux le soir, qu'elle vous +donne envie de pleurer. Vous êtes distrait, rêveur, sérieux par instant, +sans avoir pour excuse, comme votre cousin le marquis de La Taillade, le +grand ouvrage que vous composez sur le bonheur de vos semblables. Je +voudrais savoir encore, monsieur Bouchot, pourquoi vous trouvez que le +docteur Fontaine a toujours raison, surtout quand il a tort; pourquoi +Mademoiselle vous semble non-seulement adorable comme par le passé, mais +belle à ravir; pourquoi Catherine, qui n'est que bonne, vous paraît +spirituelle; et, enfin, pourquoi cette vieille tour, au-dessus de +laquelle planent ces hirondelles dont les cris vous réveillent chaque +matin, vous semble aussi nécessaire à votre existence qu'elle le +paraissait autrefois à votre ami Gaston?..» + +L'artiste se leva, se rapprocha du bord de la route, et du bout de sa +canne il écrivit en lettres énormes sur la poussière blanche: + +«J'aime Mlle Aimée!» + +«Ouf! dit-il, je m'en doutais bien un peu: à présent, j'en suis sûr. Ah! +j'aime Mlle Aimée! Quel est donc l'animal qui nie l'existence des anges? +Est-ce assez beau, ce champ aux teintes d'émeraude, dont les ondulations +s'étendent à perte de vue! et cette chaumière qui, comme une coquette, +ne se montre qu'à demi à travers les taillis, il y a des heureux +là-dedans! Comme cette cloche qui tinte tout là-bas est éloquente, et +que de choses elle dit à ceux dont l'intelligence comprend à demi-mot! +Je suis si content que, Dieu me pardonne, j'ai des larmes dans les yeux; +ce n'est pas l'heure des grillons, pourtant. C'est peut-être la voix de +cette grenouille qui m'émeut. Après tout, ce n'est pas si désagréable +qu'on veut bien le dire, les coassements.» + +Bouchot relut deux ou trois fois avec complaisance ce qu'il avait écrit; +la brise, en rasant la terre, effaçait peu à peu les caractères tracés +par l'artiste. + +«Ça m'est bien égal, dit-il en posant la main sur son cœur, c'est gravé +là.» + +Tout à coup il fit deux ou trois gambades; puis, au grand ébahissement +d'un paysan et de sa compagne, il se mit à danser son fameux pas de +_Giselle_ autour du nom d'Aimée. Encore essoufflé, il exécuta avec sa +canne une série de moulinets auxquels le paysan répondit en brandissant +son gourdin. + +«Voilà un brave cultivateur qui comprend ma joie, dit Bouchot; est-il +heureux, cet homme des champs! Ce doit être sa femme, cette grosse +joufflue qui se cache derrière lui comme si je lui faisais peur. Le +gredin manie bien sa trique. Allons, en route! Si je rencontre un +monsieur assez hardi pour me soutenir que le soleil, la lune, les +étoiles et les vers luisants n'ont pas été faits pour moi, je lui casse +les reins. + +Allons, enfants de la patrie! + +Chut, ne soyons désagréable à personne, pas même au gouvernement.» + +Bouchot reprit le chemin de la ville. Il salua au passage la paysanne et +son compagnon qui, toujours méfiant, prit une attitude défensive, qu'il +n'abandonna que lorsque l'artiste eut disparu, entre deux haies +d'aubépine en fleur. + + + + +IX + +AIMÉE. + + +Arrivé dans la Grande-Rue, Bouchot ralentit le pas; un doute affreux +venait de lui traverser l'esprit. Il aimait la petite-fille du docteur, +mais réussirait-il à s'en faire aimer? L'artiste eut un moment +d'angoisse; toutes les chimères qui tourmentent le cerveau des amoureux +l'assaillirent à la fois: il sentit la jalousie le mordre au cœur, vit +un rival dans chacun de ceux qui approchaient d'Aimée, un rival qu'il +faudrait combattre à outrance. Un moulinet énergiquement exécuté changea +le cours des pensées de l'artiste. + +«Consultons Gaston, se dit-il; il m'en voudrait avec justice si je lui +cachais que j'ai une boîte à musique dans le cœur.» + +Au moment d'agiter la sonnette de la porte d'entrée, Bouchot hésita. + +«Allons, murmura-t-il, voilà que j'ai peur de me trouver en face de Mlle +Aimée! Tout n'est pas rose, à ce qu'il paraît, dans le métier +d'amoureux. Si je lui parle, elle a l'oreille si fine qu'elle est +capable d'entendre ma musique; que lui répondre, si elle m'interroge? +car les lois du monde m'obligent, jusqu'à nouvel ordre, à déguiser mes +sentiments. Je voudrais bien savoir si ça chante aussi dans son cœur? +Pourvu que ce soit le même air que dans le mien! Allons, du calme et +surtout de la tenue. + +--C'est vous, monsieur Bouchot, s'écria Catherine, vous n'avez donc pas +rencontré M. Gaston? + +--Gaston est donc sorti? + +--Il y a plus d'une heure qu'il est parti avec l'intention de vous +rejoindre. + +--Pourquoi n'avez-vous pas deviné, Catherine, que j'allais rentrer et +que je désirais lui parler? + +--Dame, monsieur, je ne l'ai pas fait exprès; je vais appeler +Mademoiselle. + +--Ne la dérangez pas... Ah! ma chère Catherine, il va des moments bien +solennels dans la vie. + +--Est-ce qu'il vous arrive un malheur, monsieur Bouchot? + +--Je ne sais pas encore au juste. Voyons, Catherine, vous avez de +l'expérience; vous ne sauriez donner que de bons conseils. Répondez-moi +avec franchise; dussiez-vous briser la boîte à musique, je ne vous en +voudrais pas. Au nom de votre père et de votre mère, Catherine, dois-je +rire ou dois-je pleurer? + +--À propos de quoi? + +--Je vous le dirai plus tard; pour le moment, je vous demande un oui ou +un non; consultez votre expérience et répondez. + +--Riez, monsieur Bouchot; je ne vous ai jamais vu triste, et tout le +monde y perdrait si vous changiez de caractère. + +--J'essayerai de rester moi-même pour vous égayer, Catherine; Mlle Aimée +est-elle au salon? + +--Je la crois au jardin avec M. Fontaine, qui est rentré plus tôt que de +coutume. + +--Est-ce que tous ses malades sont morts? + +--Vous savez bien qu'il les ressuscite, au contraire, le digne homme. + +--Attendez, ma bonne Catherine; j'ai encore besoin de votre expérience. +Vous n'avez rien sur vos fourneaux qui réclame votre présence immédiate? + +--Non, monsieur. + +--Que pensez-vous du mariage en tant qu'institution sociale, Catherine?» + +La vieille servante parut réfléchir. + +«Se marier, dit-elle, c'est vouloir doubler ses chagrins lorsqu'on a +bien assez des siens propres. + +--Il y a de la profondeur dans cette réflexion. Continuez. + +--Le mariage, monsieur Bouchot,--Mme Hoddé me le disait encore l'autre +jour,--c'est une loterie où les bons numéros sont si rares que l'on +prétend qu'il n'y en a pas. + +--Vous n'êtes pas consolante, Catherine; par bonheur j'ai le moral +solide; continuez. + +--Voyez-vous, monsieur Bouchot,--n'allez pas croire au moins que ce soit +pour vous que je le dis:--mais le meilleur des hommes ne vaut pas les +quatre fers d'un chien. + +--Je vous trouve sévère pour mon sexe, Catherine; est-ce tout? + +--Oui, monsieur. + +--Alors concluez. + +--La fin des fins, monsieur Bouchot, et, je le répète à qui veut +m'entendre, c'est que je ne conseillerai jamais à personne de se marier, +pas même à mon plus cruel ennemi. + +--Mais à vos amis, Catherine? + +--À ceux-là, je leur conseillerai plutôt de se pendre. + +--Merci. Votre maîtresse partage-t-elle votre manière de voir? + +--Oui, monsieur; il n'y a que les amoureux qui pensent autrement, parce +qu'ils sont aveugles, comme autrefois M. Gaston. Mais pourquoi me +faites-vous toutes ces questions, monsieur Bouchot? + +--Je songeais à vous marier, Catherine, et je tenais à connaître votre +opinion; je suis fixé. + +--Me marier, répéta la servante en riant aux éclats; le ferblantier du +coin de la place me l'a proposé une fois; il n'y est pas revenu, le +gredin. + +--Comment l'avez-vous guéri, Catherine? + +--À l'aide d'une raclée dont on reverra la pareille le jour où je +rencontrerai cette Blanchote qui vous a fait tant de misères, à M. +Gaston et à vous. + +--Je plains le ferblantier, en attendant que je plaigne Mme de La +Taillade. Oubliez tout ce que je viens de vous dire, Catherine; je ne +voudrais pas vous rendre rêveuse.» + +Bouchot se dirigea vers le jardin; le docteur, assis près d'une +tonnelle, était plongé dans une lecture qui semblait l'absorber. + +«Quand je pense que ce brave homme tient ma destinée dans sa main, se +dit l'artiste, je suis épouvanta de sa puissance. Que pourrais-je bien +lui dire pour la flatter? Soyons dissimulé; avant de lui laisser +entendre ma boîte à musique, sachons d'abord si la chanson est de son +goût. + +«Te voilà, mon filleul, s'écria gaiement le docteur, qu'as-tu donc fait +de Gaston? + +--Nous jouons à cache-cache, mon parrain; il me cherche par monts et par +vaux, et je vais m'asseoir pour l'attendre. Tout le monde se porte donc +bien que vous avez le temps de vous dorloter? + +--Ne sais-tu pas que le printemps est la morte saison pour les médecins? + +--Ils doivent bien le détester, alors. Je viens d'avoir un entretien +avec Catherine, qui m'a fait une profession de foi dont je suis encore +ému. + +--C'est le bon sens incarné, cette fille-là, répondit le vieux médecin +qui releva ses lunettes sur son front; elle ne voit jamais qu'un côté de +la question, mais elle le voit bien. + +--Elle me racontait l'histoire d'un ferblantier qui n'est peut-être pas +de votre avis.» + +Le docteur se mit à rire. + +«Je le crois bien, répondit-il; dans son indignation, Catherine l'a +presque assommé. + +--Savez-vous comment elle définit le mariage, mon parrain? Une loterie! + +--Et elle n'a pas complètement tort; qu'est-ce, en effet, que cette +alliance de deux êtres réunis par le hasard, et qui, parce qu'ils se +sont plu durant quinze jours, engagent leur avenir d'une façon +indissoluble? + +--Arrêtez, mon parrain; vous avez été marié, et je ne voudrais connaître +que vos impressions personnelles. + +--Il y a des anges... + +--Ah! je le savais bien, s'écria l'artiste. + +--Mais il y a aussi des démons. + +--Ne parlons que des anges, mon parrain. + +--J'ai été heureux, murmura le vieillard; ma pauvre compagne, si nous +pouvions l'interroger, en dirait-elle autant? + +--Vous allez vous calomnier! + +--Non, je ne me crois ni meilleur ni pire que je ne suis, et c'est +froidement que j'envisage la question. On part ensemble; mais deux +passions marchent rarement d'un pas égal; et ce n'est pas gai, les +cahots d'un véhicule dont l'un des chevaux tire à droite, tandis que +l'autre tire à gauche. + +--Les cahots ne sont rien tant qu'on ne verse pas, dit Bouchot. + +--On finit toujours par verser; regarde autour de toi sans te laisser +prendre aux apparences, et dis-moi combien de mariages heureux tu +découvres. + +--Ça ne corrige personne, mon parrain; depuis Adam, les hommes aiment +les femmes, de père en fils. + +--L'amour n'a rien à voir avec le mariage. + +--Vous êtes léger, mon parrain. + +--Je me place au point de vue philosophique; nos lois sont mauvaises et +notre façon de procéder plus mauvaise encore; il ne me sera pas +difficile de te le démontrer. Je ne veux pas remonter jusqu'à +l'antiquité, qui ne voyait dans la femme qu'un être inférieur; je +prendrai mon exemple dans notre société actuelle, qui se croit en +progrès parce que le cercle dans lequel elle tourne s'est simplement +élargi. Tu veux te marier?... + +--Oui, mon parrain. + +--De deux choses l'une, ou tu aimes ta future, ou tu fais une +spéculation. + +--Fi donc! j'aime ma future, mon parrain. + +--Tu l'aimes, soit; nous reprendrons ensuite l'autre hypothèse. Tu +l'aimes! alors, comme l'a fort bien dit Lucrèce: + +L'illusion te berce, et ton œil enchanté +Prête des traits charmants à la difformité. + +Tu rêves, chez celle dont l'aspect t'a séduit, toutes les grâces, toutes +les qualités, toutes les vertus. + +--Ce n'est pas un rêve... + +--Tu n'es plus libre, continua le docteur; ta raison, jetée hors des +voies, ne connaît plus la vérité. Il te semble impossible de vivre hors +de la présence de celle que tu crois avoir choisie et qu'un hasard t'a +imposée; le bonheur, tu le places à ses côtés... + +--Vous y êtes, mon parrain. + +--Tu te maries... + +--Le plus vite possible, répondit Bouchot. + +--Le temps passe; peu à peu la raison reprend son empire, le bandeau +tombe, l'amour s'affaiblit, meurt... + +--Jamais, il est éternel. + +--Tu te réveilles; ta femme est légère, acariâtre... + +--Arrêtez, mon parrain. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle soit bonne, +douce, aimante? + +--Alors, c'est toi dont l'humeur se transforme, qui deviens exigeant, +dominateur, injuste, d'autant plus cruel que ton erreur a été plus +profonde, et vous êtes liés à jamais! L'enfer chrétien, si riche en +supplices, n'en compte peut-être pas de plus affreux... + +--Aïe! aïe! cria Bouchot. + +--Qu'as-tu donc? demanda le docteur qui s'interrompit avec surprise. + +--Une fausse alerte; j'ai cru que vous aviez cassé ma boîte à musique. + +--Quelle boîte à musique?» + +Catherine vint appeler le docteur qu'un fermier voulait consulter; +l'artiste, demeuré seul, se perdit dans ses réflexions. + +«Elle est jolie, leur expérience, se dit-il; en voilà des +encouragements. Gaston! ne manquera pas de me citer son exemple, et +Mademoiselle? Je crois que c'est encore elle qui me comprendra le mieux. +Moi qui étais si content de ma découverte, je n'ai plus envie de rire. +Je crains que mon parrain n'ait élevé sa petite-fille dans des idées de +célibat qui gêneraient singulièrement les miennes.» + +Une fenêtre s'ouvrit, Aimée parut. Elle émonda une glycine dont les +belles grappes de fleurs commençaient à se flétrir; puis, appuyée sur la +balustrade, elle regarda au loin, pensive, sérieuse, le menton posé sur +sa main fine et blanche. + +«La gracieuse petite fée, murmura Bouchot; allons, la boîte à musique +est intacte. Quel vacarme là-dedans, ajouta-t-il en se croisant les +bras; je voudrais savoir fabriquer les vers, je remplirais cent pages +avec ce seul nom: Aimée! La voilà partie, tous les soleils se couchent +donc à la fois, maintenant. On ne dîne pas encore, j'ai le temps de +monter dans ma chambre et de composer un sonnet. Dans la poésie, ce +n'est ni la rime ni la raison qui m'embarrassent, c'est la longueur du +vers. Bah! ça doit lui être bien égal à Mlle Aimée que les vers rampent +sur douze ou sur quatorze pieds.» + +Vers sept heures du soir, l'aide de Catherine prévint Bouchot qu'on +l'attendait pour passer dans la salle à manger; Gaston, en retard, +venait enfin d'arriver; l'artiste, en habit noir, en cravate blanche, en +souliers vernis et ganté de frais, pénétra dans le petit salon; une +exclamation de surprise le salua. + +«Est-ce que vous allez au bal, mon neveu? demanda Mademoiselle. + +--Non pas, ma chère tante. + +--En soirée chez le percepteur? dit Aimée. + +--Je ne bougerai pas d'auprès de vous, mademoiselle, si vous le +permettez. + +--Alors tu fais prendre l'air à tes habits? s'écria Gaston. + +--Non, mon cousin; mais il est dans la vie des jours graves, solennels, +où l'homme qui se respecte se doit à lui-même de garder le décorum. + +--Je le connais ton décorum, ta vas nous exécuter le pas de _Giselle_. + +--C'est fait depuis tantôt, répondit Bouchot sans sourire. Je rêvais +dans ma chambre à la destinée des empires, lorsque j'ai senti le besoin +de composer des vers. Comme je ne trouvais que le premier et le +troisième, je me suis souvenu de M. de Buffon; à défaut de manchettes, +j'ai endossé mon habit pour attirer l'inspiration. + +--Des vers! s'écria Aimée, vous allez nous les dire? monsieur des +Étrivières. + +--J'ai mis mon habit trop tard; au moment où j'allais en fabriquer un +second, Jeanne est venue m'annoncer prosaïquement que la soupe +attendait. + +--Quel air cérémonieux, monsieur des Étrivières! + +--Un air digne, mademoiselle Aimée; l'habit noir, la cravate blanche +surtout, élèvent la pensée. On comprend, lorsqu'elle vous serre le cou, +pourquoi les diplomates, les notaires et les journalistes ont une si +haute idée d'eux-mêmes et peuvent régenter leurs contemporains. Les +augures romains portaient la cravate blanche.» + +Le dîner fut gai; la toilette de Bouchot mit tout le monde en verve, lui +excepté. Gaston, contre son habitude, se montra d'un entrain qui +contrastait avec l'air compassé de son ami. Au fond, en dépit de sa +plaisanterie, l'artiste était trop sérieusement amoureux pour ne pas +être un peu triste. Il ne doutait ni du consentement du docteur ni de +celui de Mademoiselle; il se savait aimé d'eux autant qu'il les aimait. +Ses inquiétudes venaient d'Aimée. Il ne la quittait guère des yeux, et, +selon les allures de la jeune fille, il se répétait tout bas, comme s'il +eût effeuillé une marguerite: Elle m'aime, un peu, beaucoup; puis, au +lieu d'achever, il secouait la tête et se sentait ému. + +Gaston, le docteur et Mademoiselle s'établirent devant une table de jeu; +Bouchot, qui devait remplacer le perdant, s'assit près d'Aimée qui +brodait. De temps à autre, la jeune fille levait les yeux sur l'artiste, +comme surprise de le voir si taciturne, lui qui d'ordinaire troublait +les joueurs, de façon à se faire constamment rappeler à l'ordre par +Mademoiselle. Parfois le regard des deux jeunes gens se rencontrait; +Aimée baissait la tête, souriait ou rougissait. Tout à coup on appela +Bouchot, qui prit la place de son ami. + +Gaston, devenu libre, se promena de long en large; il lutinait Aimée au +passage, dénouant les rubans qui retenaient les cheveux de la jeune +fille, dont le doigt le menaçait en riant. + +«Est-il heureux, lui, avec son titre de grand frère!» pensait Bouchot. + +Et l'artiste, distrait, jouait une carte pour une autre, à la grande +indignation de Mademoiselle. + +«Je ne vous veux plus pour partenaire lorsque vous serez en habit noir, +mon neveu; voilà deux fois que vous oubliez que les as et les rois sont +tombés. + +--C'est ma boîte à musique, ma chère tante; mon habit est innocent. + +--Quelle est cette nouvelle folie dont tu nous parles au moins pour la +dixième fois ce soir? demanda Gaston. + +--Une surprise que je ménage à l'aimable société, mais dont tu auras la +primeur.» + +Gaston se pencha vers l'oreille d'Aimée, qui partit d'un éclat de rire. + +«Atout, atout, et atout, s'écria triomphalement le docteur; l'avez-vous +fait exprès, mon filleul? + +--Non, mon parrain. Je vous demande humblement pardon, ma chère tante, +vous avez perdu par ma faute. + +--Un peu; mais Gaston va m'aider à prendre ma revanche.» + +Bouchot alla s'asseoir au fond du salon, dans un coin obscur. Il demeura +silencieux, ne répondant même pas aux plaisanteries que lui décochait +son ami. Aimée se rapprocha de lui. + +«Souffrez-vous donc, monsieur Bouchot? lui demanda la jeune fille avec +hésitation. + +--Oui et non, Mademoiselle, ce n'est pas encore décidé. + +--Parlez-vous sérieusement? + +--Certes, selon mon habitude.» + +Aimée regarda l'artiste d'un air indécis. + +«Demain, reprit-il, je serai guéri ou très-malade. + +--Vous m'effrayez. Vous ne songez pas à vous battre de nouveau, au +moins? + +--Non, rassurez-vous, et merci pour l'intérêt que vous paraissez prendre +à mon chétif individu. + +--Ne me comptez-vous donc pas au nombre de vos amis? + +--Je serais trop malheureux si je ne croyais occuper une place dans +votre cœur, lorsque vous en occupez une si grande dans le mien. + +--Eh bien! confiez-moi la cause de votre tristesse. + +--Je ne demanderais pas mieux, si je pouvais me l'expliquer à moi-même; +je suis ému comme le sont les enfants, sans trop savoir pourquoi. Est-ce +que cela ne vous arrive jamais, mademoiselle Aimée, de n'avoir aucun +motif de chagrin appréciable, et cependant de vous sentir le cœur si +gros que vous portez envie à ceux qui peuvent pleurer? + +--Mais si; seulement je me donne la satisfaction de pleurer et, le +lendemain, je ris de mon enfantillage. + +--Vous êtes bien heureuse; chez moi, je crois que c'est tout le +contraire, je ris de ne pouvoir pleurer. + +--Voulez-vous que je me mette au piano, afin de tenter de vous +distraire. + +--Je vous en prie même.» + +Aimée préluda; elle joua l'ouverture de _Lucie_, puis un morceau de la +_Norma_ affectionné par l'artiste. Soudain, il se couvrit le visage de +ses mains comme pour mieux écouter; mais, en réalité, pour cacher une +larme qui, de son cœur, venait de monter à ses yeux. La jeune fille s'en +aperçut, ses doigts tremblants laissèrent mourir les notes une à une, +elle cessa de jouer. + +Bouchot releva la tête; Aimée, visiblement émue, le regardait avec ses +grands yeux bleus si brillants et si purs. + +«Je pensais à ma mère,» dit l'artiste qui essaya de sourire. + +Puis, secouant la tête, il reprit: + +«Décidément, mon habit m'a rendu maussade; on dirait que je vous ai +attristée. Me pardonnez-vous?» + +Sans réfléchir, elle lui tendit une main dont il s'empara; leurs regards +se croisèrent avec lenteur, tous deux se sentirent trembler et rougir; +ils venaient, sans échanger une parole, de s'avouer mutuellement qu'ils +s'aimaient. + +Aimée, dégageant sa main, retourna près de Mademoiselle, tandis que +l'artiste, dont le cœur bondissait, luttait contre l'envie d'embrasser +tous ceux qui l'entouraient. + +Vers onze heures on se sépara; Bouchot pressa les mains du docteur avec +effusion, baisa celles de Mademoiselle à quatre ou cinq reprises, et dut +se cramponner au bras de Gaston pour ne pas sauter au cou d'Aimée, qui +n'osait plus le regarder. Bientôt les deux amis, retirés dans la chambre +de Gaston, s'assirent face à face. L'artiste se dépouilla de son habit +et bourra sa pipe. Par un renversement singulier de leur humeur, c'était +Bouchot qui gardait le silence, tandis que Gaston causait et +plaisantait. + +«Tu as marché sur une mauvaise herbe, aujourd'hui, disait-il à son ami. + +--Et toi sur une bonne, mon cousin. + +--Oui, répondit Gaston, arrière les préoccupations, les soucis, la +tristesse, les chagrins! je veux ma part de soleil, à la fin; je veux +vivre. Je suis jaloux de toi, mon cher Bouchot, tu es célèbre, l'Europe +sait ton nom, tandis que Paris bégaye à peine le mien. J'ai quelque +chose là, continua-t-il en se frappant le front, il est temps d'écouter +la voix de l'ambition. J'étais garrotté; me voilà libre, pauvre, +indépendant; à moi l'avenir. + +--Bravo! s'écria l'artiste; M. de Champlâtreux, qui s'y connaît, est un +admirateur de ton premier livre, et il se plaint de ton silence. +Remets-toi à l'œuvre: l'heure de la justice sonne tard quelquefois, mais +elle sonne. + +--Dès demain, je reprends la plume; on ne doit pas se taire tant qu'on a +des choses utiles à dire, et cette fois je forcerai les indifférents à +se tourner de mon côté. + +--Moi, répondit Bouchot, je suis devenu philosophe, je ne demande plus +qu'une chaumière pour y cacher un cœur que j'ai trouvé. + +--Que veux-tu dire? + +--J'ai fait une singulière découverte. + +--Confie-la moi bien vite. + +--Attends que j'endosse mon habit, il est de rigueur pour la +circonstance. + +Bouchot, se rapprochant alors de Gaston, lui posa la main sur l'épaule. + +«Monsieur le marquis de la Taillade, dit-il, j'ai l'honneur de vous +faire part que j'aime Mlle Aimée.» + +Gaston se dressa comme soulevé de son fauteuil par un ressort, il ferma +à demi les yeux, ses lèvres pâlirent; puis il prit son ami entre ses +bras et l'y tint longtemps pressé. + +«Tu donnes ton consentement? s'écria l'artiste. + +--Ton bonheur n'est-il pas une partie du mien?» répondit le jeune +marquis d'une voix altérée. + +Vers deux heures du matin, Bouchot se disposait à énumérer pour la +vingtième fois les qualités de la petite-fille du docteur, lorsque +Gaston, qui s'était assis de façon à tourner le dos à la lumière, +proposa de prendre un peu de repos. + +«Il faut garder quelque chose à nous dire pour demain, ajouta-t-il en +pressant la main de son ami. + +--Pour demain? répéta l'artiste. Ne t'inquiète pas, va; il faudrait des +siècles, rien que pour vider le trop plein de mon cœur. Mais je suis +généreux et j'ai pitié de ta faiblesse; dors donc, et bonne nuit. Moi, +je vais rêver à elle, tout en préparant le discours qui doit amener ton +parrain à m'accorder son vote.» + +Gaston, demeuré seul, s'étendit sur son fauteuil et se couvrit le visage +de ses deux mains. Il se releva tout à coup; l'image d'Aimée venait de +passer devant ses yeux. + +«Ah! malheureux, s'écria-t-il avec angoisse, toi aussi, tu l'aimes!» + + + + +X + +GASTON PREND SA REVANCHE. + + +Gaston ne dormit pas. + +Tantôt résigné, tantôt désespéré, il comptait les heures une à une, se +promenant de long en large, s'arrêtant parfois pour ne plus entendre que +l'impassible tic-tac de la vieille horloge. Le cœur meurtri, l'âme +accablée par une immense douleur, il maudissait le monde et la vie. Mais +la droiture de son caractère, aussi bien que l'affection qu'il portait à +Bouchot, lui traçait son devoir, et il n'était pas homme à hésiter. Il +devait hâter l'union de son ami et d'Aimée, puis s'éloigner au plus vite +pour étouffer sa passion coupable et la cacher aux yeux perspicaces de +ceux qui l'entouraient. Cette résolution, il eût voulu l'exécuter sur +l'heure. Quelle fatalité présidait donc aux événements de sa vie? Quoi, +après la catastrophe qui l'avait rejeté sanglant, désolé sons le toit de +Mademoiselle, alors qu'il aspirait au calme, au repos, à l'oubli, voilà +qu'un orage imprévu venait l'assaillir et livrer de nouveau son âme à la +douleur! + +Rival de Bouchot! cette idée l'irritait. Le secret de son tardif amour, +aussi bien que de celui de l'artiste, s'expliquait facilement. D'abord, +dans la jeune fille transformée par l'âge, les deux amis avaient +continué à voir la petite compagne qu'ils considéraient comme une sœur. +Mais le temps et la douleur, en mûrissant Aimée, avaient développé ses +qualités morales. Si la beauté d'Hélène troublait les sens, la petite +fille du docteur, avec son regard profond, sa grâce et son naturel, +faisait des conquêtes moins rapides, mais plus durables. Aimée, à son +insu, sans coquetterie, séduisit à la fois les deux convalescents, dont +l'âme, en dépit de la diversité de leur humeur, était si propre à +comprendre la sienne. + +Le jour parut; Gaston regardait sans voir, écoutait sans entendre; son +âme seule veillait et souffrait. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait le +ramena à la réalité; il secoua la tête à la vue d'un rayon de soleil qui +dorait les vitres de sa fenêtre et se leva. + +«Quels terribles adversaires que l'amour et l'amitié lorsqu'ils se +mettent à lutter, pensa-t-il. Ma raison a beau faire, il n'y a qu'une +route à suivre; il faut, dussé-je en mourir, que Bouchot soit heureux.» + +Vers sept heures il gagna le jardin, il y trouva Mademoiselle, toujours +matinale. + +«Qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en le voyant pâle, défait, les yeux +rouges. + +--Je n'ai pu dormir, répondit-il avec un peu d'embarras. + +--On te croirait malade; remonte chez toi bien vite, je vais recommander +à Aimée de ne pas s'approcher de son piano de la matinée, et tu +reposeras jusqu'à l'heure du déjeuner. + +--C'est inutile, chère tante, je vais vous dire adieu tout à l'heure, je +pars. + +--Pour Maulette? + +--Pour Paris.» + +Mademoiselle regarda son neveu comme pour s'assurer qu'il parlait +sérieusement; puis elle se laissa tomber sur un banc. Gaston s'assit +près d'elle, silencieux, préoccupé. Il appuya soudain la tête sur +l'épaule de celle qui lui avait servi de mère et ne put contenir un +sanglot. + +«Tu souffres? que t'arrive-t-il, bon Dieu? confie-moi vite la cause de +ton chagrin. Réponds, réponds-moi donc, cruel enfant, répéta +Mademoiselle dont les larmes coulaient à la vue de la douleur de son +neveu; ne vois-tu pas que tu me fais mourir?» + +Gaston se redressa; il essaya de sourire. + +«Ce n'est rien, chère tante, dit-il, rien qu'un enfantillage. Au moment +de vous quitter, je me suis souvenu de cette époque où l'on m'a entraîné +loin de vous, et toutes les anciennes blessures de mon cœur se sont +rouvertes.» + +Mademoiselle secoua la tête d'un air de doute. + +«Il se passe quelque chose que tu veux me cacher. Ce départ, tu n'y +songeais pas hier.» + +Gaston demeura muet. + +«Voyons, continua Mademoiselle qui l'attira sur sa poitrine comme +lorsqu'il était petit, confesse-toi, je réussirai peut-être à te +consoler. Ce n'est pas pour un enfantillage qu'un homme comme toi +pleure. Tu aimes encore Hélène, tu souffres de ne plus la voir, et c'est +elle que tu vas chercher? + +--Non, s'écria Gaston, je ne puis plus que maudire celle que vous venez +de nommer. + +--Je le regrette, mon pauvre ami; elle est ta femme, après tout, et ce +sont les plus belles années de votre existence à tous deux qui vont +s'écouler dans l'isolement. Voyons, n'est-il aucun moyen de vous +rapprocher. + +--Je ne l'aime plus. + +--Reste près de moi, alors; que vas-tu chercher à Paris? + +--La gloire, répondit Gaston; il est temps que je vous rende fière de +votre neveu. + +--Je le suis, répondit Mademoiselle qui le baisa au front. Toute mon +ambition est satisfaite lorsque tu es là près de moi, que je m'appuie +sur ton bras et que je sens combien tu m'aimes. + +--Mais vous avez l'âme trop haute, chère tante, pour vouloir que je me +condamne à l'oisiveté. Il est un vide dans mon cœur qu'il me faut +combler, puisque l'amour ne doit plus le remplir. Je veux essayer d'être +utile. + +--Vous autres hommes d'imagination, répondit Mademoiselle, vous placez +le bonheur si haut que vous réussissez rarement à l'atteindre, et vous +rendez le sort responsable de vos déceptions. Ce n'est pas un blâme que +j'exprime, dit-elle à un mouvement de Gaston, c'est un regret. Du reste, +tout ce qui pourra te distraire, je le trouve bon. Va donc, mon pauvre +enfant, mais reviens vite; personne n'est heureux ici lorsque tu es +absent.» + +Elle demeura un instant pensive, puis elle ajouta: + +«Ta détermination a donc été prise ce matin? hier au soir, tu parlais +d'accompagner ton parrain à Dreux. + +Gaston prononça le nom de son ami. + +Mademoiselle sourit tout à coup. + +--Ah! dit-elle, me voila soulagée et je suis sûre de te revoir bientôt; +M. Bouchot te ramènera. + +--Il me ramènera, répéta machinalement Gaston. + +--Oui, sans doute; tu peux bien me mettre dans la confidence, il aime +notre petite Aimée, n'est-ce pas?» + +Gaston dut faire un effort suprême pour cacher son trouble. + +«Oui, répondit-il; mais elle? + +--Je puis te confier l'autre moitié du secret; tu ne la trahiras pas: +elle aussi, l'aime. Quand je songe que, pendant dix années, c'est toi +que j'ai rêvé comme mari de ma chère Aimée. Dieu, les beaux châteaux en +Espagne que je construisais, dans ce temps-là! Un jour, tu as soufflé +dessus, il n'en a pas fallu davantage pour les détruire de fond en +comble. J'en ai pleuré, car cette union... Mais à quoi bon rappeler un +passé irrémédiable? Voyons, est-ce que cela ne te fait pas plaisir de +songer que ton ami se charge du bonheur d'Aimée? + +--Allons, pensa Gaston qui fit quelques pas; comme le gladiateur +antique, sachons sourire avec une blessure mortelle au cœur. + +--Où vas-tu? demanda Mademoiselle avec vivacité. + +--Appeler Bouchot et lui apprendre que son amour est partagé. + +--Reste, s'il te plaît; tu sembles oublier que c'est un secret que je +t'ai confié. Laisse agir ton ami, c'est à lui qu'il appartient de porter +le premier la parole, et son habit noir d'hier trahissait des intentions +qui se révéleront probablement aujourd'hui. Tout ce que je te permets, +c'est de l'encourager au besoin.» + +Gaston se rassit; il parut oublier la présence de sa tante. + +«Quoi! dit-elle, la pensée de voir heureux tous les êtres qui te sont +chers ne suffit pas à te dérider? + +--Le mariage m'apparaît sous un jour si sombre, ma chère tante, que je +suis tenté de plaindre ceux pour lesquels vous croyez devoir vous +réjouir. + +--Je comprends l'amertume de tes souvenirs, répondit Mademoiselle d'une +voix grave; mais je sais aussi que tu as une grande âme, et que le +bonheur des antres ne saurait te porter ombrage. Nous savons souffrir, +toi et moi, car Dieu ne nous a pas épargné les épreuves, et cependant il +en est d'autres que sa main traite encore plus sévèrement. Te voilà +veuf, continua-t-elle avec affection, tu as aimé sans être payé de +retour. Eh bien, tu vivras comme ta vieille tante, qui possédait un cœur +que l'on a dédaigné comme le tien. Aujourd'hui nous n'avons plus guère +qu'un malheur à redouter, c'est que Dieu ne nous ravisse l'un à +l'autre.» + +Gaston s'empara de la main de Mademoiselle. + +«Je dois te précéder, continua-t-elle un peu émue, dans ce monde où je +rendrai compte à ta mère de ton bonheur dont je m'étais chargée. Si je +n'ai pas réussi, c'est que Dieu ne l'a pas voulu, tu me rendras toi-même +témoignage. Ne te chagrine pas; je le ferai le plus tard possible, ce +terrible voyage. J'en voulais venir à ceci: je comprends tes idées +d'ambition, ce n'est pas à Houdan qu'on peut devenir célèbre; pars donc, +mais reviens souvent, tu ne m'auras pas toujours, et je serai bien aise +moi-même d'embrasser de temps à autre le petit enfant que j'ai bercé.» + +Gaston se précipita aux genoux de sa tante et lui couvrit les mains de +baisers. + +«Allons, dit Mademoiselle en le relevant, la tristesse est contagieuse; +je voulais te consoler, et c'est moi qui me suis laissé attendrir. +Heureusement que ton parrain n'est pas là pour nous gronder. Je me +retire; nous avons besoin l'un et l'autre de reprendre notre +sang-froid.» + +Mademoiselle s'éloigna, gravit avec lenteur les marches du perron, et se +retourna pour sourire à son neveu, qui la contemplait immobile. + +«Je vais t'envoyer Aimée, lui cria-t-elle au moment de disparaître. + +--Noble et sainte femme! murmura Gaston; quoi qu'il arrive, ton fils +adoptif sera digne de toi.» + +Longtemps il demeura pensif, préparant, étudiant à l'avance le rôle +qu'il devait jouer, afin que nul ne pût soupçonner la passion qui le +torturait. C'était surtout aux yeux de Bouchot qu'il fallait à tout prix +cacher ce secret. L'artiste, qui déjà avait exposé sa vie pour Gaston, +était capable de tous les héroïsmes et renoncerait certainement au +bonheur plutôt que de causer le désespoir de son ami. Peu à peu, comme +il arrive aux caractères élevés, Gaston trouva un apaisement, une sorte +de joie amère dans l'abnégation que lui imposait son amitié. Il se +sentait à la hauteur des épreuves que lui préparait le sort, et ce fut +avec résolution qu'il entreprit de combattre et de vaincre la plus +impérieuse des passions humaines: l'amour. + +«Ah! pauvre cœur, dit-il, en pressant sa poitrine de ses deux mains, tes +battements, si douloureux qu'ils soient, ne m'empêcheront pas d'obéir à +ma conscience.» + +A l'heure du déjeuner, Gaston, reprenant le ton enjoué qui, la veille, +avait si fort égayé ses amis, se plut à embrasser à la fois Aimée et +Bouchot. A la brusque révélation de leur passion mutuelle, faite à haute +voix, les deux jeunes gens se levèrent interdits, anxieux, lançant à +Gaston des regards indignés. Aimée s'enfuit confuse, tandis que +l'artiste, pris d'une toux subite, saisissait le bras de son ami pour +lui imposer silence. Mademoiselle et M. de Champlâtreux, tout en +souriant, avaient peine à ne pas laisser déborder leurs larmes à la +pensée du bonheur qui attendait leurs enfants d'adoption. Le soir, ce +fut encore Gaston qui, vêtu de noir à son tour et d'un ton cérémonieux, +demanda au docteur la main d'Aimée pour Bouchot. Certes, le bon docteur +s'attendait à cette demande; pourtant il chancela, ses lèvres +tremblèrent, et, moins vaillant que Mademoiselle et M. de Champlâtreux, +il se jeta dans les bras de son filleul sans dissimuler son émotion. + +«Tu as entendu? dit-il à Aimée accourue près de lui. Réponds toi-même, +je te laisse libre. + +--Elle a déjà répondu ce matin, s'écria Catherine, qui déroulait un +immense mouchoir à carreaux. + +--Et qu'a-t-elle dit? + +--La même chose que nous, pardine! elle s'est mise à pleurer.» + +Durant trois semaines, Gaston, plus actif, plus gai en apparence qu'on +ne l'avait jamais vu, s'occupa des démarches nécessaires pour hâter +l'union des deux fiancés, se montrant aussi pressé qu'eux. Chaque soir, +alors que le tic-tac de la vieille horloge retentissait seul dans la +maison, il écoutait les interminables confidences de Bouchot, qui, sans +le savoir, tournait et retournait un fer rouge dans le cœur de son ami. +Plus d'une fois, défaillant, prêt à se trahir, Gaston sentit un sanglot +monter à sa gorge et l'étouffer. La chair, torturée, meurtrie, se +révoltait; mais l'âme implacable la forçait à souffrir en silence. Les +plus rudes épreuves qu'eût à subir le jeune marquis lui vinrent d'Aimée. +Familière, confiante avec celui qu'elle considérait depuis longtemps +comme un frère, elle l'embrassait dix fois par jour à l'adresse de +Bouchot, ou l'entraînait au fond du jardin pour parler à son aise de +celui dont elle allait porter le nom. Gaston, souriant, héroïque, +appréciait alors l'adorable candeur de cette enfant qui aurait pu être +sa femme. «Je te la destinais», avait dit Mademoiselle. Quoi, sans le +soupçonner, sans le deviner, il avait effleuré ce bonheur dont Bouchot +plus clairvoyant allait s'emparer! Dans ces moments, Gaston ne pouvait +s'empêcher de songer à Hélène, de déplorer sa froideur et sa frivolité. + +Mais si l'âme de Gaston se trouva à la hauteur de la tâche qu'il s'était +imposée, son corps, plus rebelle, trahit bientôt, par son affaissement, +les luttes secrètes qui l'épuisaient. Mademoiselle s'inquiétait de temps +à autre de sa pâleur, de son activité fébrile, de l'éclat de son regard +à l'expression si calme et si douce d'ordinaire. A plusieurs reprises, +elle avait remarqué qu'il s'arrêtait au milieu d'un sourire commencé, +qu'aussitôt qu'il se croyait seul son visage devenait soudain grave et +morne. Aux questions de sa tante, le jeune homme répondait en +l'embrassant ou en se plaignant de migraines imaginaires. + +Le grand jour arriva. Gaston, épuisé par une nuit d'insomnie, était prêt +avant l'aube. Absorbé, immobile, il comptait les heures où, se +retrouvant enfin libre, il pourrait s'enfuir, arracher le masque dont il +se couvrait, et, loin de tout regard importun, s'abandonner à son +désespoir. Son énergie, son empire sur lui-même avaient pu lui donner la +force de dissimuler, mais ses efforts avaient été vains pour arracher de +son cœur la cruelle passion qui le consumait. Il fut arraché à sa +rêverie par le bruit d'un joyeux carillon qui, du clocher de la vieille +église, éparpillait ses notes dans l'air comme une volée d'oiseaux. + +«C'est le glas de ma dernière illusion», se dit-il avec tristesse; puis, +le sourire aux lèvres, il alla baiser la main d'Aimée et embrasser +Bouchot. + +Le ciel, clément pour l'artiste, était sans nuages, et le soleil déjà +chaud éblouissait les yeux. Une foule de femmes, de vieillards, +d'enfants endimanchés, se joignit au cortège pour faire honneur à +Mademoiselle et au docteur, aussi aimés, aussi respectés l'un que +l'autre. L'église, inondée de rayons, avait sa grande porte de chêne +ouverte à deux battants, et le maître-autel, blanc et or, scintillait +sous l'éclat lumineux de cinquante cierges. Sur les dalles grises, +autour des deux fiancés, se reflétaient les mosaïques multicolores des +vitraux; on eût dit des fleurs de feu. Le curé parut, leva les bras vers +le ciel, et l'on s'agenouilla. + +Durant la cérémonie, le regard de Gaston s'arrêta d'abord sur un grand +christ en ivoire dont la tête à l'expression douce, triste, résignée, +ceinte de sa triomphale couronne d'épines et penchée sur l'épaule +gauche, semblait contempler les assistants. Gaston souffrait, il courba +le front devant le divin martyr et pria; l'orgue, s'éveillant tout à +coup, fit résonner sa voix puissante, dont les sons, d'abord lents, +graves, solennels, l'attendrirent. Il laissa couler ses larmes sans +honte et son cœur se dégonfla. Bientôt l'instrument eut des notes plus +vives, plus tendres, plus émues, auxquelles vinrent s'unir les voix +fraîches des enfants de chœur, et l'esprit de Gaston, comme il arrive +dans les moments suprêmes, se retourna vers le passé. Il se revit isolé, +perdu, grelottant sur la place Saint-Jacques, en face de Bouchot +exécutant le pas de Giselle. En un instant, il passa en revue sa +misérable enfance, si cruelle, si éprouvée, mais soutenue, réchauffée, +consolée par la bonne humeur, la droiture, le dévouement du cher être +qui, agenouillé en ce moment près d'Aimée, était encore pâle du sang +qu'il avait répandu pour épargner celui de son ami. L'immensité de sa +dette envers l'artiste apparut plus clairement que jamais à Gaston. + +«Quoi que je fasse, pensa-t-il en regardant Bouchot, je ne pourrai +jamais que l'égaler.» + +Il se leva, fier de la victoire qu'il avait remportée sur lui-même, le +regard calme et assuré. Ce fut d'un bras ferme qu'il soutint le poêle +frangé d'or au-dessus de la tête des fiancés; ce fut d'une voix sincère +qu'il mêla sa prière à celle du prêtre appelant les bénédictions du ciel +sur les nouveaux époux; et ce fut du fond de l'âme qu'il applaudit aux +cloches, dont la voix, un instant contenue, porta soudain vers Dieu le +serment que venaient d'échanger Aimée et Bouchot. + +L'artiste, convaincu par les conseils de son ami, s'était décidé à +partir pour l'Italie, et, le soir même de son mariage, en compagnie +d'Aimée, du docteur et de M. de Champlâtreux, il regagna Paris. Vers dix +heures du soir, Gaston, revenant du chemin de fer, rentra dans la petite +maison redevenue solitaire et silencieuse. Il embrassa Mademoiselle et +se retira. + +Par une contradiction étrange, il était à la fois tranquille et triste, +satisfait et navré. Il lui semblait sentir un autre lui-même se révolter +et se désespérer. Il s'agenouilla près de son lit et pleura longuement +sans en avoir conscience. Tout à coup il sentit une main s'appuyer sur +son épaule; il se redressa et se trouva en face de sa tante, qui +l'enveloppait de son beau regard. + +«Du courage, lui dit-elle d'une voix émue; tu as noblement agi et tu +dois être content de toi.» + +Gaston, surpris, allait répondre. + +«J'ai tout deviné, continua Mademoiselle, qui pressa la tête de son +neveu contre sa poitrine; ne suis-je pas ta mère, moi? Mais ne parlons +que de l'avenir. Que comptes-tu faire? + +--Retourner à Paris et reprendre mes travaux.» + +Mademoiselle parut réfléchir. + +«J'aurais voulu te garder près de moi, reprit-elle enfin; mais tu as +raison, ici tu te souviendrais trop. Songe toujours à moi, +continua-t-elle, les mains étendues comme pour bénir, et laisse agir ce +grand auxiliaire de Dieu: le temps.» + + + + +XI + +FACE. + + +Le surlendemain Gaston se mit en route pour Paris. Bientôt la vapeur +remporta comme dans un tourbillon, et cette course vertigineuse soulagea +momentanément son esprit. L'homme, dans les crises qui bouleversent son +existence, s'insurge par instinct contre les lois inflexibles de la +matière et cherche follement à les braver. C'est alors qu'il rêve de +dompter un cheval fougueux, de lutter contre l'ouragan, de défier la +foudre on les flots soulevés. Les plaines, les collines, les bois +fuyaient avec trop de lenteur encore au gré de Gaston; peu à peu la +raison reprit ses droits, il se mit à songer. + +Immobile, les yeux fermés, il semblait dormir. En réalité, il luttait +contre la brûlante image d'Aimée qui passait et repassait devant ses +yeux. Par instant, il regrettait avec amertume de n'avoir pas été +mortellement atteint par l'épée du vicomte de Champlâtreux; mais il +rejetait bien vite cette pensée comme indigne de lui, comme un crime +envers les cœurs dévoués qui l'aimaient. Le soir même de son arrivée à +Paris, Gaston, établi dans l'atelier de Bouchot, se plongeait dans +l'étude avec l'ardeur de ses premières années, demandant à cette +consolatrice austère l'oubli, que sa volonté impuissante ne pouvait lui +donner. + +Quelques jours plus tard, le public, par un de ces retours si fréquents +à Paris, se passionna pour le premier livre de Gaston. La question du +paupérisme, brièvement étudiée dans son œuvre, mais d'une façon neuve, +originale, touchante, émut soudain les esprits. On s'aperçut vite que le +livre, si longtemps oublié ou dédaigné, analysait non-seulement le mal, +mais proposait un moyen pratique de l'atténuer, sinon de le guérir. De +vives polémiques s'engagèrent; de nombreux disciples vinrent se ranger +sous la bannière du jeune maître, qui bientôt dut monter lui-même sur la +brèche pour défendre ses idées. Durant trois mois, il lutta sans +relâche, ardent, convaincu, passionné; mais avec cette hauteur de vues, +cette modération, cette dignité que donnent la conscience, l'amour du +bien et la vérité. Le nom du nouveau champion des vieux abus +gouvernementaux ne tarda guère à devenir populaire, et la célébrité vint +s'asseoir à son chevet. Bouchot, de Florence où il préparait une série +d'œuvres qui devaient le classer définitivement, applaudissait presque +chaque jour aux triomphes de son ami; quant au docteur, il ravissait +Mademoiselle par ses enthousiasmes, et se déclarait prêt à mourir, +l'avènement du véritable progrès étant accompli. + +Gaston, enfin, sûr de sa force, quitta l'arène pour travailler en +silence à l'œuvre nouvelle qu'il préparait. Était-il heureux? hélas! +non. En dépit du bruit qui venait de se faire autour de lui, son cœur +tressaillait encore au nom d'Aimée; il se sentait résigné, mais non +guéri. Grâce à son courage, à son devoir si simplement accompli, il +possédait ce repos de la conscience et cette sérénité d'âme que donne +tout grand sacrifice. Peu à peu il réussit à convaincre Mademoiselle que +la blessure qu'il portait au cœur était cicatrisée, et que le travail, +l'ambition satisfaite et le bonheur de ceux qu'il aimait avaient suffi +pour le guérir. + +Au fond, malgré sa force de caractère soutenue par la conversation +stoïque de M. de Champlâtreux, le jeune marquis, souvent en proie à +d'indicibles tristesses, cherchait un soulagement dans la fatigue +corporelle, et errait au hasard dans Paris. Un peu contre le gré de son +vieil ami, qui jugeait le frottement des hommes nécessaire pour +maintenir l'équilibre de l'esprit, Gaston fuyait le monde où l'on +cherchait à l'attirer, mais au milieu duquel il se souvenait trop que sa +gravité, sa droiture et même sa réserve étaient des défauts. De temps à +autre, le souvenir de sa femme, qu'il n'avait pas revue, le poursuivait; +mais de leur position équivoque résultait un problème devant la solution +duquel il reculait. + +Un matin, dans une allée du bois de Boulogne, il vit passer la marquise, +vêtue de noir, distraite, cachée en quelque sorte au fond d'un coupé. +Cette apparition le troubla. Depuis longtemps il ne voyait plus figurer +le nom d'Hélène dans le compte rendu des fêtes auxquelles assiste le +«tout-Paris» conventionnel dont elle faisait partie, et il songea que, +depuis la terrible scène qui les avait séparés, ils semblaient morts +l'un pour l'autre. + +Deux mois s'écoulèrent encore. Bouchot, dont le séjour en Italie s'était +prolongé, grâce peut-être à la secrète influence de Mademoiselle, +annonçait enfin son retour, et Madame Hubert, guidée par M. de +Champlâtreux, disposait la maison qu'Aimée devait bientôt animer de sa +présence. Gaston, que l'artiste désirait garder près de lui, examina +l'état de son cœur et frémit à l'idée de se trouver chaque jour, à toute +heure, en face de la femme de son ami. Ses travaux, la campagne +entreprise contre les utopistes et les abus l'obligeaient à ne pas +s'éloigner de Paris. Aussi, lorsqu'il parla d'aller s'établir à Houdan, +M. de Champlâtreux dut combattre énergiquement sa résolution. Selon lui, +Gaston ne s'appartenait plus; il se devait à son pays, à ses idées, à +l'humanité dont il avait embrassé la cause:--son départ serait une +désertion. + +--Je dois être plus sage que Bouchot, répondit Gaston, il est encore +trop tôt pour imposer ma présence au tête-à-tête du jeune ménage. + +--J'y ai songé pour ma part, répliqua M. de Champlâtreux; eh bien, nous +irons vivre ensemble, pas trop loin d'ici; à moins que, par une +résolution digne de vous, ajouta-t-il en appuyant sur les mots, vous ne +retourniez vivre près de madame de La Taillade. + +Gaston garda le silence; mais les paroles de son vieil ami répondaient +trop bien à ses préoccupations secrètes pour ne pas l'obliger enfin à +examiner d'une façon sérieuse les chances d'une réconciliation avec +celle qui portait son nom. + +Une après-midi, marchant au hasard, Gaston atteignit l'hôtel de ville et +en parcourut tous les alentours. Son imagination reconstruisit ce +quartier sordide, fangeux, malsain, au milieu duquel il avait passé de +si rudes années, et qui n'existait plus que dans sa mémoire. Il revit la +rue des Arcis, la rue Planche-Mibray, la rue Jean-Pain-Mollet, la +boutique du corroyeur; puis la maison et le galetas où il dormait +l'hiver, enfoui sous un monceau de haillons. Il passa près de +l'emplacement du cabaret de Pauquet, descendit sur le bord de la Seine +et reconnut la berge où, en compagnie de Bouchot, il avait songé à se +réfugier dans la mort. + +«Que de peines en moins, se dit-il, si nous avions accompli notre +projet!» + +Voulant écarter les idées dans lesquelles ce souvenir venait de le +plonger, il regagna le quai et marcha d'un pas rapide pour ne s'arrêter +qu'à la hauteur de Passy. Il retrouva l'endroit où, seize années +auparavant, il s'était séparé de Bouchot pour se lancer au hasard sur la +grande route, l'âme en proie à une de ces douleurs dont l'intensité fait +croire qu'on ne pourra jamais se consoler. + +Gaston, fatigué, s'assit pour réfléchir. D'un côté, Aimée qu'il craint +de revoir; de l'autre, Hélène, froide, indifférente, glacée. Que +résoudre? Partir, entreprendre un de ces voyages de découvertes d'où +l'on rapporte parfois la gloire, où l'on ne succombe qu'avec honneur, et +qui lui donnera le temps d'oublier? Mais sa tante? N'est-ce pas creuser +sa tombe que de mettre à exécution un semblable projet? Cette cruelle +absence, durant laquelle le moindre vent, le moindre orage la tiendront +éveillée, tremblante pour celui auquel elle a consacré sa vie, +n'abrègera-t-elle pas ses jours déjà comptés!... Ah! l'indécision, le +doute! Qu'ils sont heureux ceux que l'herbe recouvre et qui dorment +insensibles dans la paix de l'Éternité. + +Une seule issue pour échapper au remords, à la douleur, à la fatalité, +pour revoir Aimée sans danger, retourner près d'Hélène! Elle n'était +coupable que de coquetterie, et peut-être est-il temps encore de +l'arrêter sur la pente où son imprévoyance l'entraîne, dont sa frivolité +lui cache l'abîme final. Ne serait-il pas grand, noble, digne de Gaston, +de retourner vers celle qui porte son nom, qui l'a méconnu, d'offrir la +réconciliation et l'oubli, de se montrer calme, doux, patient, d'étudier +avec soin ce caractère incompréhensible, de recommencer avec abnégation, +sans jalousie, avec l'autorité d'un nom déjà célèbre, et d'une +expérience chèrement acquise, l'œuvre déjà vainement tentée? + +«Pars, crie l'orgueil. + +--Reste,» murmure la raison. + +Le soleil se couchait; Gaston, indécis, semblait oublier l'heure. Tout à +coup un sourire effleura ses lèvres; il venait de se souvenir +qu'autrefois, à cette même place, Bouchot, ne sachant quel parti +prendre, avait proposé d'en appeler au sort. Le sort, en se prononçant, +avait donné à l'artiste les moyens de devenir célèbre. + +Gaston sortit un louis de sa bourse et le jeta en l'air. + +«Si c'est pile, je pars; si c'est face, je reste.» + +Il se baissa avec hésitation, curieusement épié par un passant. + +«Face, murmura-t-il; soit, obéissons.» + +Il se dirigea à la hâte vers les Champs-Élysées, lança dans le chapeau +d'un pauvre stupéfait la pièce d'or qui lui avait servi à consulter le +hasard, et s'approcha rapidement de la demeure de la marquise; peu à peu +son pas se ralentit, il entrevoyait les arbres du jardin et songeait à +remettre au lendemain sa première visite. + +«Pas de lâcheté!» pensa-t-il. + +Il passa devant la loge du suisse, qui se disposait à l'interpeller, +mais qui se découvrit en le reconnaissant. Il traversa le vestibule, +gravit l'escalier, et s'arrêta soudain à la vue du vicomte de +Champlâtreux. Celui-ci fit un pas en arrière, comme pour rentrer dans +l'antichambre. Gaston, affreusement pâle, le regardait frémissant. + +Le vicomte voulut parler, Gaston lui montra l'escalier d'un geste +impérieux. + +«Pas un mot ici,» murmura-t-il. + +Et, machinalement, il regarda le gandin s'éloigner. + +Le jeune marquis avait encore deux degrés à franchir, son cœur battait à +lui rompre la poitrine, la sueur perlait sur son front. Sa démarche lui +apparaissait maintenant comme une faiblesse; et, les portes de +l'espérance, un moment entr'ouvertes, se refermaient à l'improviste pour +le plonger de nouveau dans le doute et dans la douleur. Il demeurait +immobile. + +L'amertume et le dédain se peignaient tour à tour sur ses traits. Quelle +résolution allait-il prendre? Tout à coup, il fit volte-face, poussa un +soupir; et, pas à pas, comme à regret, il redescendit les marches +au-dessus desquelles les nymphes impassibles continuaient à jeter leurs +fleurs de marbre. + +Au même instant, Hélène, prévenue de la présence de son mari, +l'attendait pour se jeter dans ses bras. Elle ne se sentait plus +respectée depuis qu'on la savait séparée de Gaston. Puis la conduite de +ce dernier, le bruit fait autour de son nom, un retour sur elle-même +avait peut-être éclairé la frivole jeune femme qui, pour la vingtième +fois, venait de refuser sa porte au vicomte furieux et dépité. + +Gaston atteignait le jardin, lorsque la marquise haletante, suffoquée, +parut devant lui. D'un mouvement fébrile, elle saisit le bras de son +mari. + +«Je suis innocente, je vous le jure! s'écria-t-elle enfin. Gaston, ayez +pitié de mon orgueil, écoutez-moi.» + +Elle chancela, ses yeux se fermèrent, elle serait tombée si Gaston ne +l'eût soutenue. Il la prit dans ses bras et l'emporta chez elle; peu à +peu elle reprit ses forces et se laissa glisser aux genoux de son mari. + +«Sauvez-moi de moi-même, lui dit-elle, et rendez-moi digne de vous.» + +Il se pencha vers elle et la releva. + +Alors, d'une voix émue, souvent coupée par un sanglot, la jeune femme, +s'accusant avec sincérité, raconta sa vie depuis qu'elle habitait seule +sa riche demeure et qu'on ne se croyait plus obligé de la respecter. En +terminant cette douloureuse confidence, elle réclama de nouveau l'aide +et la protection de son mari. + +«Ah! pensa Gaston, le hasard, c'est le doigt de Dieu; le devoir +m'attendait ici.» + +Puis, s'inclinant vers Hélène, il lui baisa la main. + +«Ne parlons plus du passé, dit-il; ma vie vous appartient, Hélène; +tâchons de nous mieux comprendre et nous pourrons encore être heureux.» + + + + +XII + +APRÈS L'ORAGE. + + +C'est l'hiver, la neige tombe, les portes sont closes, il est quatre +heures du soir et il fait presque nuit. Dans le salon de la petite +maison de Houdan, le docteur et M. de Champlâtreux jouent aux échecs. +Graves, silencieux, ils méditent les coups. Près de la vaste cheminée où +le bois flambe en pétillant, Mademoiselle tricote, assise dans son grand +fauteuil. Près d'elle, tout près d'elle, Aimée, un peu pâle, oublie de +pousser l'aiguille plantée dans sa broderie. Aucun bruit au dehors; le +petit chasseur, toujours en vedette sur la crête du toit, oscille à +peine et semble regarder au loin, comme s'il attendait un ami. + +Les deux joueurs sortent soudain de leur mutisme; un coup douteux s'est +présenté. Mademoiselle relève la tête, les regarde et les écoute. Ses +cheveux sont blancs, blancs comme la neige qui couvre la terre et les +arbres. Son visage a quelques rides légères, elle sourit de l'animation +des deux partenaires; toujours son beau sourire mélancolique et doux. + +Les joueurs sont retombés dans leurs calculs sur la marche de la reine +ou du roi. Mademoiselle prend la main d'Aimée qui tressaille et semble +s'éveiller. + +«À qui songes-tu? lui demande-t-elle à mi-voix. + +--À Henri, répond la jeune femme en rougissant. + +--Il sera ici demain. + +--Oui; et je calculais combien il y a de minutes d'ici à demain. + +--Mais tu as vu ton mari il y a six jours! + +--N'y a-t-il que six jours? J'aurais parié pour un mois.» + +Catherine survient, elle s'approche d'Aimée dont elle baise les cheveux. + +-«Si M. Bouchot avait le bon esprit d'arriver ce soir, dit-elle, il se +régalerait joliment; ma crème est réussie.» + +Au premier étage, assis devant une table couverte de livres et de +papiers, Gaston, les deux mains appuyées sur un fauteuil, paraît perdu +dans une méditation. Une portière se soulève, Hélène, mise avec une +élégante simplicité, s'avance sur la pointe des pieds, saisit la tête de +son mari et l'embrasse à l'improviste. + +«Monsieur le rêveur ne songe-t-il pas à nous rejoindre au salon? dit la +jeune femme en pressant sa joue fraîche contre celle de son mari. + +--Monsieur le rêveur songeait à toi, ma belle marquise. + +--Il m'aime? + +--De toute son âme.» + +Comme un enfant câlin Hélène s'appuie sur son mari, et tous deux +oublient si bien l'heure que Catherine doit les prévenir que +Mademoiselle attend. + +On allait se mettre à table lorsque le petit chasseur, comme pris d'une +folie subite, se mit à pivoter sur sa tige de fer avec un grincement +joyeux, tandis que la vieille horloge faisait ronfler ses rouages avec +son entrain accoutumé. Au même instant le marteau de la porte retentit à +coups pressés. + +«C'est lui, crièrent les convives d'une seule voix.» + +Aimée, dont une robe de chambre dissimulait mal la taille arrondie, +s'était précipitée vers l'antichambre. Elle reparut soutenue par +Bouchot, dont un ruban rouge ornait la boutonnière. + +«Nous ne t'attendions que demain, disait la jeune femme sans quitter son +mari des yeux. + +--Chère, je ne sais pas comment s'arrange l'horloger, mais ma montre +avance toujours de vingt-quatre heures lorsqu'il s'agit de revenir ici. +Catherine, pourquoi permettez-vous qu'il neige et qu'il fasse si froid? + +--Bon Dieu, monsieur Bouchot, ce n'est sûrement pas de ma faute, et si +j'avais su que vous arriviez... + +--Je vous crois, Catherine, et j'accepte vos excuses. Et vous, madame +Bouchot, n'avez-vous commis aucune imprudence? + +--Il n'y a pas moyen, avec Catherine; elle voulait me porter hier afin +de m'éviter la peine de descendre l'escalier. + +--Et c'est moi qui ai fait le voyage en dépit de mes cris, dit Hélène, +dont les beaux bras entourèrent le cou de la vieille servante. + +--Rien de nouveau à Paris? demanda Gaston à son ami. + +--Si; le gouvernement est vexé; ton élection paraît certaine. + +--Le progrès, commença le docteur... + +--M'est avis que si vous ne le gardez pas pour le dessert, monsieur +Fontaine, Mademoiselle mangera son dîner froid.» + +Les rires furent si bruyants à cette sortie de la vieille bonne, que le +petit chasseur, profitant d'une rafale, pivota trois fois sur lui-même, +à la grande indignation sans doute de la vieille horloge qui, depuis un +an, s'était mise à retarder avec persistance, comme pour allonger les +jours maintenant qu'ils étaient heureux. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pile et face, by Lucien Biart + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PILE ET FACE *** + +***** This file should be named 18014-0.txt or 18014-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/1/18014/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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