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+The Project Gutenberg EBook of Pile et face, by Lucien Biart
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Pile et face
+
+Author: Lucien Biart
+
+Release Date: March 19, 2006 [EBook #18014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PILE ET FACE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
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+
+
+
+
+ PILE ET FACE
+
+ PAR
+
+ LUCIEN BIART
+
+
+
+ PARIS
+ J. HETZEL ET Cie, ÉDITEURS
+ TROISIÈME ÉDITION
+
+
+
+
+A TOI
+
+MON CHER LOYNEL
+
+EN TÉMOIGNAGE D'UNE AMITIÉ DE VINGT ANS.
+
+LUCIEN BIART
+
+
+
+
+
+ PREMIÈRE FARTIE
+
+
+
+
+I
+
+LE MARQUIS DE LA TAILLADE.
+
+
+René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade, naquit
+en 1796 d'un père ruiné par la Révolution. Sa mère mourut deux ans plus
+tard en lui donnant une sœur, et, en 1804, les deux enfants, devenus
+orphelins, héritaient chacun de huit cents francs de rente.
+
+La nature est spirituelle comme une Célimène à notre égard; elle se
+moque avec malice de nos distinctions sociales. Alexis de La Taillade,
+qui ne comptait parmi ses ancêtres que ducs, comtes et marquis, fut, dès
+son bas âge, un rustre des mieux réussis. On eût en vain cherché la race
+chez ce butor trapu, gauche, au front étroit, à la bouche niaise, au
+rire bruyant. Certes, ce n'était pas un méchant garçon qu'Alexis, mais
+une de ces organisations dont le moral et le physique sont à l'unisson,
+un de ces êtres nés pour l'engrais, comme notre espèce en compte par
+milliers. Aujourd'hui que les immortels principes de 89 ont remis chaque
+chose à sa place, on rit de certaines phrases autrefois consacrées, et
+la noblesse elle-même sait que les belles épaules ne sont pas toujours
+duchesses, les jolies jambes marquises, les grands pieds plébéiens.
+
+A vingt et un ans, après une série d'aventures qui désolèrent plus d'une
+fois le vieux chevalier de Saint-Louis qui s'était chargé de la tutelle
+des deux enfants, Alexis, ne se sentant de disposition pour aucune
+carrière, consentit à suivre celle des armes. Son instruction, en dépit
+des sacrifices de son brave tuteur, n'atteignait pas jusqu'à
+l'orthographe. Sans 89, le jeune homme eût peut-être été d'emblée
+maréchal de France, comme plusieurs de ses ancêtres. On lui affirma que
+le fameux bâton reposait au fond de la giberne dont on lui fit hommage;
+il le crut et l'y chercha vainement pendant un quart de siècle.
+Cependant il ne maudit pas trop les réformes amenées par la grande
+Révolution; car, dès son entrée au service, il reconnut que ses
+camarades et ses chefs attachaient plus d'importance que lui-même à ses
+titres, ce qui l'aida à vivre selon ses goûts, c'est-à-dire dans une
+complète oisiveté. Je me trompe, il devint très-fort au piquet et acquit
+un talent hors ligne dans l'art de préparer une absinthe, talent qui lui
+valut ses premiers galons.
+
+Vers 1834, Alexis passa sergent-major à l'ancienneté. Il avait alors
+trente-huit ans, une face écarlate, des cheveux gris, des yeux atones,
+des dents usées par le tuyau d'une pipe noire qu'il ne retirait d'entre
+ses lèvres qu'à l'heure des repas,--en un mot, toutes les allures d'un
+de ces hommes que l'on qualifie de dur-à-cuire, et dont l'intelligence,
+comme une fille de bonne maison, ne fait jamais parler d'elle.
+
+Bien que le rire entr'ouvrît rarement la vaste bouche du sergent, ses
+collègues le tenaient pour un joyeux compagnon, bon enfant et pas fier.
+La ration journalière d'absinthe de ce descendant des croisés variait de
+dix à quinze verres. Entre le douzième et le treizième, sa langue se
+déliait un peu, et il donnait son opinion sur le gouvernement avec des
+demi-mots et des clignements de paupières que ses interlocuteurs
+feignaient de comprendre. Au quatorzième, le sergent parlait de ses
+amours, qui n'avaient rien de commun avec le chef-d'œuvre de Bernardin
+de Saint-Pierre, bien qu'il y fût question d'une Virginie. Enfin, à la
+quinzième rasade, Alexis devenait insupportable, répétant d'un ton
+sinistre les fines plaisanteries qui ont cours dans l'armée sur les
+_mercantis_, ces idiots qui payent les uniformes en temps de paix, qu'on
+rançonne en temps de guerre, et qui ruinent et déshonorent la France
+comme est prêt à le jurer le moindre porte-épée.
+
+Comment l'idée de marier son frère, qu'elle ne connaissait pas,
+germa-t-elle dans l'esprit de Mlle Louise de La Taillade? Comment
+surtout cette excellente personne réussit-elle à mener à bien cette rude
+entreprise? Toujours est-il qu'un matin, dans la petite ville de Houdan,
+vers onze heures, au milieu d'une salle ornée du buste de
+Louis-Philippe, devant un maire ceint d'une écharpe, René-Alexis
+Baudoin, comte de Valonne, marquis de La Taillade et autres lieux,
+épousa Mlle Eugénie de Varangue, angélique créature qui, en somme,
+méritait un meilleur sort.
+
+Mlle de La Taillade avait alors trente-six ans. Vive, spirituelle sans
+méchanceté, avec un bouche aux dents éclatantes, de grands yeux noirs et
+doux, elle était, par bonheur pour elle, l'antipode de son cher frère,
+élevée chez son tuteur, puis dans un couvent, elle fut ensuite adoptée
+par une parente éloignée, vénérable chanoinesse qui la prit en
+affection. Sa jeunesse s'écoula calme et paisible, au milieu de vieux
+amis qui fréquentaient le salon de sa nouvelle tutrice. Jusqu'à l'âge de
+dix-huit ans, la jeune fille, gaie comme le printemps, demeura
+convaincue que la vie consistait, selon la saison, à préparer des
+confitures ou des conserves, à faire ses pâques, à confectionner des
+layettes pour les enfants pauvres, à broder le soir près d'une table de
+jeu, à entendre raconter les splendeurs de la cour de Marie-Antoinette
+ou les catastrophes de la Révolution. Cette existence, qui ressemblait
+au bonheur, fut subitement troublée. Sans y rien comprendre, Mlle de La
+Taillade s'éprit d'une façon sérieuse des grâces d'un procureur du roi,
+le seul homme au-dessous de la cinquantaine qui visitât la chanoinesse.
+Le grave fonctionnaire, accoutumé à lire dans les consciences, et qui
+aimait à causer avec la jeune fille, ne se douta jamais de la chaste
+passion qu'il avait inspirée. Elle n'avait pas de dot et par conséquent
+pas de sexe,--du moins pour un procureur du roi pris en dehors de ses
+fonctions.
+
+Les Françaises, si vives, si spirituelles, ne se laissent-elles pas
+persuader un peu trop facilement qu'elles sont les femmes les plus
+séduisantes de la terre? On épouse une Anglaise pour son teint, une
+Allemande pour ses yeux bleus, une Espagnole pour sa désinvolture, une
+Russe pour on ne sait quoi. Les Françaises, si elles souhaitent devenir
+mères de famille, doivent encadrer leurs qualités morales ou physiques
+d'un certain nombre de billets de banque et payer comptant leur mari. Si
+encore, pour le prix qu'elles y mettent, elles obtenaient des époux de
+premier choix, on s'expliquerait à la rigueur la chevaleresque coutume
+de la dot. Mais non, en échange de leur beauté, de leur innocence, de
+leurs illusions, de leur argent, les mieux partagées se voient pourvues
+d'un mari blasé, qu'elles traitent plus tard en conséquence. De là nos
+mœurs qui, tout en valant mieux que leur réputation, ne valent certes
+pas grand'chose. Après le mariage, les Françaises sont à n'en pas douter
+les plus séduisantes des femmes; avant, ce sont les Français qui sont
+séduisants, puisqu'on les achète. Nous rions des Américains, qui
+mesurent les sentiments au poids des dollars, sans nous apercevoir que
+nous-mêmes nous faisons intervenir les napoléons dans l'unique contrat
+d'où frère Jonathan les a bannis,--le contrat de mariage. Nous vendons
+nos filles, et nous nous étonnons ensuite qu'elles se donnent, comme
+s'il n'était pas de règle de récolter ce qu'on a semé.
+
+Louise de La Taillade apprit à l'improviste le mariage de celui qu'elle
+aimait. Elle assista défaillante à la bénédiction nuptiale et rentra
+chez sa tante en proie à une fièvre cérébrale. La force de ses dix-huit
+ans triompha de la maladie et la condamna à vivre. Sa convalescence fut
+longue; enfin elle surmonta les douleurs de cette crise dont nul ne
+connut jamais la cause, et résolut de rester fille. A la mort de la
+chanoinesse, qui lui laissa quinze cents livres de rente, Mlle Louise
+dépassait déjà la trentaine; elle alla vivre successivement chez des
+parents éloignés, et acquit ainsi une triste expérience du monde.
+Blessée par l'orgueil des uns, indignée de la servilité des autres,
+rebutée par la sottise de tous, elle revint un beau jour frapper à la
+porte de son ancien tuteur, établi à Houdan. Là, prenant d'elle-même le
+titre de vieille fille, elle se consacra tout entière à l'ami qui avait
+veillé sur son enfance, et lui rendit avec usure les soins qu'elle et
+son frère en avaient reçus. Sur les conseils du prévoyant vieillard,
+Mlle de La Taillade plaça son petit capital en viager, ce qui lui
+produisit trois mille livres de rente. Elle commençait à croire qu'on
+peut vivre heureux en ce monde, lorsqu'elle perdit son tuteur, qui lui
+légua la maison qu'il habitait.
+
+Ce nouveau chagrin la jeta dans la dévotion; mais son esprit était trop
+juste pour qu'elle devînt jamais une bigote. Elle possédait dans
+Catherine, l'ancienne servante de la chanoinesse, une femme de chambre,
+une cuisinière, un économe et une jardinière, car la petite maison,
+derrière sa façade de briques, cachait un splendide jardin. Grâce à cet
+intendant femelle, Mademoiselle put vivre confortablement avec la moitié
+de son revenu, dont les pauvres de Houdan absorbèrent l'autre moitié. Il
+fallait voir les bonnets de coton mettre à l'air les chevelures incultes
+lorsque Mademoiselle se rendait à la promenade ou à l'église, légère,
+souriant de ce beau sourire mélancolique qui montrait ses dents toujours
+blanches, et saluant de la tête et du regard pauvres et riches,
+vieillards et enfants. Elle était de toutes les fêtes de famille; le
+maire, le notaire, le curé, le receveur des contributions, ces
+autocrates des petites villes, la consultaient. Quant aux jeunes gens
+des deux sexes, ils raffolaient de Mademoiselle, qui pourtant ne
+cherchait jamais à les marier.
+
+Un mariage! y songer d'abord, le caresser, le préparer, le mûrir, le
+voir tomber à plat, le relever et enfin le conclure: c'est là le rêve de
+toute femme oisive qui a dépassé la quarantaine, et Mademoiselle, malgré
+sa sagesse, ne devait pas échapper à la loi commune. Elle avait vécu
+éloignée de son frère, et son tuteur, le seul homme qui connût à fond le
+sergent, évitait de le nommer ou répétait qu'il ne fallait pas plus
+songer à ce garçon que s'il n'eût jamais existé. Un matin, pour la
+première fois de sa vie, Mademoiselle reçut une lettre de M. Alexis de
+La Taillade, lettre fort bien tournée, ma foi, d'une écriture aussi
+irréprochable que l'orthographe, et dont le véritable auteur était un
+jeune caporal, bachelier ès lettres. Cette missive, pleine de cœur, se
+terminait par un post-scriptum, où M. de La Taillade priait incidemment
+sa sœur de lui prêter une centaine de francs. Ce fut les larmes aux yeux
+que la bonne Mademoiselle porta elle-même au bureau de poste la lettre
+chargée qu'elle envoyait à son frère. Une correspondance assez suivie
+s'établit, et, de plus en plus convaincue que M. de La Taillade avait
+été calomnié ou méconnu, Mademoiselle choisit son amie, Eugénie de
+Varangue, pour réparer les injustices du sort à l'égard du pauvre
+sergent, et se prépara ainsi des remords éternels.
+
+Appelé à Houdan par sa sœur qu'il croyait riche, Alexis renonça au
+service et accourut accompagné de son secrétaire. La vue de son cher
+frère désappointa grandement Mademoiselle.
+
+«Le fond chez lui vaut mieux que la forme», se dit-elle en songeant aux
+lettres si bien tournées qu'elle avait reçues.
+
+Au bout de huit jours, toutes ses illusions étaient envolées; mais
+comment rompre l'union projetée? Eugénie de Varangue devint donc
+marquise de La Taillade.
+
+Mademoiselle ne désespéra pas d'abord de l'avenir et tenta de
+transformer son frère en gentilhomme campagnard. Elle eût voulu lui voir
+conquérir peu à peu ce qu'elle avait su s'assurer à elle-même, une
+grande considération. Elle dut renoncer bien vite à ce rêve. Dès le
+lendemain du départ de son ami le caporal, que l'expiration de son congé
+forçait à rejoindre son régiment, Alexis alla s'attabler au _Soleil
+d'or_. Un mois plus tard, il tutoyait le cabaretier, qui accueillait sa
+noble pratique en lui frappant sur le ventre.
+
+Une fois convaincue de l'inutilité de ses efforts, Mademoiselle tenta de
+débarrasser au plus vite son logis et la ville du soudard qu'elle y
+avait attiré. Elle se heurta contre un obstacle inattendu. Eugénie,
+élevée loin du monde par une grand'mère dévote, s'était éprise de son
+mari, dans lequel son imagination lui montrait un héros victime de la
+jalousie de ses chefs. Ne sachant rien refuser à son noble époux, la
+pauvre femme, enceinte de six mois, marcha vers une ruine imminente.
+Mademoiselle, tout en déplorant la faiblesse de son amie, respecta
+quelque temps cet amour. Mais à mesure que la grossesse d'Eugénie se
+dessina, elle songea plus sérieusement à la petite créature qui allait
+naître et sentit s'éveiller en elle de véritables instincts de
+maternité. Devant les désordres croissants de son frère, elle considéra
+une plus longue condescendance comme une lâcheté et résolut de
+précipiter les événements.
+
+La tâche était difficile; car de tous les maux que l'on peut infliger à
+son prochain, le mariage est le plus irréparable. Mademoiselle ne trouva
+qu'une solution au problème qu'elle voulait résoudre:--renvoyer son
+noble frère au régiment. Mais comment s'y prendre, comment surtout
+vaincre l'opposition d'Eugénie? Catherine, confidente des préoccupations
+de sa maîtresse, proposait de temps à autre de pousser M. de La Taillade
+dans le puits, à l'heure à laquelle, par suite de ses habitudes de
+caserne, il se bichonnait à grande eau dans le jardin. On se hâterait de
+lui porter secours... mais trop tard. La brave fille, large d'épaules et
+plantée sur des poteaux, offrait encore de provoquer l'ex-militaire et
+de l'assommer; elle répondait du résultat, et peut-être n'avait-elle pas
+tort. C'était le dévouement incarné que cette servante de la vieille
+roche, qui, depuis quinze ans qu'elle servait Mademoiselle, caressait le
+rêve de lui sauver la vie. Taillée comme un cuirassier, Catherine
+méprisait trop la vigueur tant vantée des hommes pour les aimer. Si
+Mademoiselle n'avait pas repoussé avec indignation l'offre héroïque de
+sa femme de chambre, M. de La Taillade aurait, contre toutes les règles,
+mélangé son absinthe d'eau de puits.
+
+Un soir, Mademoiselle, après avoir embrassé sa belle-sœur, envoya
+Catherine se reposer et attendit, sur le seuil de la maison qu'ils
+habitaient en commun, le retour de son frère. Le matin même, elle avait
+réalisé une somme de deux mille francs, ses économies de vingt ans. Vers
+minuit, le pas lourd et régulier de l'ex-fantassin résonna au bout de la
+rue. Bientôt il pénétra dans le corridor sur lequel s'ouvraient le salon
+et la salle à manger, sans paraître surpris le moins du monde de trouver
+la porte ouverte. M. de La Taillade nageait dans la satisfaction et
+l'admiration de lui-même; il avait endormi, le verre en main, deux
+chasseurs d'Afrique et vidé à lui seul une bouteille de cognac.
+
+«J'ai à vous parler, mon frère», dit Mademoiselle en touchant du doigt
+le bras de l'ivrogne.
+
+Celui-ci fit volte-face, s'appuya contre la muraille, afin d'assurer son
+équilibre, porta la main ouverte à la hauteur de son front et sourit
+d'un air aimable.
+
+«J'aurais choisi un autre instant pour vous entretenir, reprit
+Mademoiselle avec un dégoût visible, s'il en était un où l'on pût vous
+trouver à jeun.»
+
+L'ex-sergent devint sérieux, posa galamment une main sur son cœur et
+cria d'une voix caverneuse:
+
+«Présentez... arme!»
+
+Puis, reprenant son sourire, il fit un mouvement d'épaules comme pour
+remonter son sac absent, et se pressa de nouveau contre la muraille.
+
+Mademoiselle eut un instant d'hésitation; elle craignait de n'être pas
+comprise de cet homme à l'œil hébété qui la regardait fixement. Combien
+elle se trompait, et qu'elle aurait eu tort d'attendre jusqu'au
+lendemain! Si le corps du soudard était alourdi, l'instinct de la bête
+veillait. L'ex-sergent cessa de sourire quand sa sœur l'engagea à
+retourner à Paris, à ne jamais reparaître à Houdan. Les jambes de M. de
+La Taillade furent saisies d'une sorte de tremblement lorsqu'il sentit
+tomber dans sa main un sac plein d'or qui représentait un nombre
+incalculable de verres d'absinthe. Il fut pris alors d'un hoquet
+d'attendrissement, et bâilla de façon à inquiéter une personne plus
+expérimentée que Mademoiselle sur les suites possibles de ces spasmes.
+Mais ce descendant des croisés, comme il sut garder sa dignité! Pas une
+plainte, pas un remercîment, pas un regret ne s'échappa de sa bouche; il
+ne nomma même pas la pauvre Eugénie. Non, aussitôt qu'il eut compris, il
+pivota sur la jambe gauche avec une régularité prussienne; puis, d'un
+pas lent, mesuré, majestueux, vrai miracle d'équilibre, il se dirigea
+vers l'hôtel du _Soleil d'or_ en bourrant cette pipe noire qui semblait
+éternelle. Une heure plus tard, une lourde diligence ébranlait de la
+base au faîte les maisons situées dans la grande rue; les vitres
+tremblaient, le cornet du conducteur résonnait, et les fers de quatre
+chevaux semaient la route d'étincelles. Mademoiselle, qui avait épié ce
+départ, vit reluire sur l'impériale le foyer de la pipe noire. Elle
+regagna alors sa chambre et songea à l'avenir.
+
+Le lendemain il fallut expliquer à la pauvre délaissée le départ de son
+mari. Mademoiselle ne savait pas mentir et porta de rudes coups au cœur
+d'Eugénie, qui, dans le premier moment, ne parla de rien moins que
+d'aller rejoindre M. de La Taillade. Le monde est plein de ces
+dévouements sérieux, aveugles, absolus, et, pour se dispenser de les
+imiter, on qualifie d'esprits faibles ceux qui s'en montrent capables.
+Mademoiselle ne pensait pas ainsi; les inquiétudes naïves, les regrets
+touchants de sa belle-sœur la firent pleurer, car elle s'accusait. Mais
+garder plus longtemps dans la maison l'incorrigible ivrogne, c'eût été
+marcher volontairement à la misère. D'ailleurs, puisque personne ne se
+préoccupait de l'enfant qui allait naître, il devenait nécessaire que
+Mademoiselle y songeât.
+
+La réputation de M. de La Taillade était déjà si bien établie à Houdan,
+qu'on l'accusa d'une commune voix d'avoir abandonné sa femme. Les hum,
+hum! sonores de Catherine, lorsqu'on traitait ce sujet devant elle, en
+disaient plus que la robuste servante ne semblait le croire elle-même,
+M. de La Taillade fut pourtant regretté; oui, regretté par cinq ou six
+habitués du _Soleil d'or_, qui, bien qu'élevés à une école de province,
+n'étaient pas indignes de trinquer avec le buveur émérite qu'aucun d'eux
+n'avait pu vaincre et qui payait si généreusement l'écot.
+
+Peu à peu le calme renaquit dans la petite maison de la grande rue.
+Mademoiselle s'occupa tout d'abord de mettre de l'ordre dans les
+affaires de sa belle-sœur. On vendit la ferme qui constituait la dot
+d'Eugénie, on paya les dettes contractées par M. de La Taillade, et une
+somme de 15,000 francs fut, par les soins du notaire, placée sur
+première hypothèque. Les deux belles-sœurs continuèrent à vivre
+ensemble, et Catherine trouva le moyen de ne rien retrancher à la part
+des pauvres.
+
+Un soir, grâce à l'active servante qui paraissait avoir perdu la tête,
+l'habitation de Mademoiselle se trouva soudain envahie par vingt
+commères, plus expérimentées les unes que les autres dans l'art de
+mettre un enfant au monde. Le salon ressemblait à une ruche en émoi; on
+allait, on venait, on bourdonnait, tantôt bruyamment, tantôt à voix
+basse, selon qu'une porte s'ouvrait ou se fermait. Le docteur Fontaine,
+son bonnet grec sur le coin de l'oreille, sa cravate blanche nouée de
+travers, ses lunettes d'or sur le front, se promenait de long en large
+et dédaignait de répondre aux matrones qui s'aventuraient à lui glisser
+un avis sur l'infaillibilité de tel ou tel remède. Le cas était grave:
+Mme de La Taillade, en proie depuis trois jours aux douleurs les plus
+violentes, gisait épuisée dans une chambre voisine.
+
+A un gémissement de la patiente, le docteur disparut. On écouta, et l'on
+entendit battre le balancier de l'horloge qui ornait la salle à manger.
+Un cri d'angoisse, douloureux, désespéré comme celui d'une femme qu'on
+assassine, retentit. Les matrones se pressèrent les unes contre les
+autres. Mais tout à coup les vagissements d'un enfant dilatèrent les
+poitrines, et les conversations interrompues, reprirent leur cours. Le
+docteur marchait, parlait, interpellait Catherine, et l'enfant criait
+toujours. Soudain il se tut; la vieille horloge, avec un vacarme qui
+laissait croire que ses rouages allaient se détraquer, s'apprêta à
+sonner l'heure. Une, deux... trois... En ce moment, la porte s'ouvrit et
+le médecin apparut.
+
+«Est-ce un garçon? cria-t-on d'une seule voix.
+
+--C'est un orphelin, répondit le docteur d'un ton ému; priez pour Mme de
+La Taillade, qui vient de mourir.»
+
+Durant un jour et une nuit, Mademoiselle demeura près du lit de la
+morte, pleurant en silence. Elle voulut ensevelir elle-même le corps de
+sa belle-sœur et l'accompagner au cimetière. Le soleil rayonnait, les
+pommiers semaient la terre de leurs fleurs blanches, et les oiseaux,
+plus hardis que de coutume, venaient presque sous les pieds glaner des
+matériaux pour construire leur nid. Mademoiselle s'agenouilla sur la
+terre molle; le jour lui semblait terne, les rayons sans éclat, le chant
+des oiseaux plaintif. Elle songea à son père, à sa mère, à la
+chanoinesse, à son tuteur, à son amie endormis à jamais, et la vie lui
+apparut comme un désert où il ne restait que le souvenir funèbre de ceux
+qu'elle avait aimés. Enfin Catherine parvint à l'entraîner et la ramena
+au logis. Là, Mademoiselle trouva une lettre de son frère; le soudard
+demandait de l'argent avec une orthographe qui, cette fois, était bien
+la sienne. Il donnait son adresse à Paris, «chez Mme Blanche Taupin,
+marchande de vin et de liqueurs, à l'enseigne du _Cœur-Enflammé_.»
+
+Par bonheur, le nouveau-né que Catherine venait d'apporter sur ses bras
+robustes poussa un cri.
+
+«Pauvre petit, il s'appellera Gaston, comme mon père, dit Mademoiselle,
+qui l'embrassa.»
+
+Puis, après un instant de silence, elle ajouta:
+
+«Je dois vivre pour lui, car il est bien orphelin.»
+
+
+
+
+II
+
+GASTON FAIT SES PREMIÈRES DENTS.
+
+
+Insensible aux tristes événements qui signalèrent son entrée dans le
+monde, le nouveau-né fit d'abord peu de bruit. Dix fois dans les
+vingt-quatre heures, il s'éveillait pour se coller au sein de Françoise,
+jeune femme du village de Maulette, choisie pour allaiter le dernier des
+La Taillade. Il fallait voir les effarements de Mademoiselle lorsque la
+nourrice, chargée du précieux marmot, se transportait d'une chambre à
+une autre.
+
+«Vous marchez trop vite, criait Catherine.
+
+--Attendez qu'on écarte cette chaise, ajoutait Mademoiselle.
+
+--Prenez garde à la porte!»
+
+La porte était grande ouverte, la chaise ne gênait en rien, et Françoise
+haussait bravement les épaules.
+
+«Mais je sais comment ça se manie; j'en ai déjà eu deux, répétait en
+vain la Normande.»
+
+Ni Mademoiselle ni Catherine ne voulaient reconnaître cette expérience
+de la nourrice, qui, par bonheur pour le poupon, prit le parti de
+laisser dire et d'agir à sa guise.
+
+«Monsieur crie, dépêchez-vous! disait Catherine aux heures de la
+toilette.
+
+--Ça leur forme les poumons, répondait Françoise avec calme.
+
+--Il a peut-être faim?
+
+--Allons donc, il vient de boire; il est gris, au contraire.
+
+--Il fait la grimace, il souffre.
+
+--C'est des petites coliques qu'ils ont tous, les chérubins; ça passe en
+leur frottant le dos, comme aux chats.»
+
+Françoise n'était jamais embarrassée pour répondre, et sa logique
+dépitait Catherine, qui n'en courait pas moins préparer à la nourrice un
+excellent plat dont l'enfant devait profiter.
+
+Le baptême de Gaston se célébra sans bruit, autant que la chose est
+possible dans une ville de quatre mille âmes. Mademoiselle choisit pour
+compère son plus vieil ami, le docteur Fontaine, qui, si sa science eût
+été doublée d'un grain de savoir-faire, se serait enrichi à Houdan. Mais
+le bon médecin, véritable original, n'oubliait que les services qu'il
+rendait, excellente condition pour rester pauvre, aussi bien en
+Normandie qu'ailleurs. Toujours prêt à se mettre en route sur une jument
+qui n'avait plus d'âge, il visitait les châteaux, les fermes et les
+chaumières, semant d'une main ce qu'il récoltait de l'autre. C'était un
+homme de quarante ans, gros, court, pensif, à l'œil doux, au front
+développé, la tête sans cesse préoccupée de réformes sociales, et
+croyant au progrès. Plein d'admiration pour les merveilles du monde
+physique, le docteur refusait d'en faire honneur au hasard.
+
+«Je suis un esprit fort, disait-il quelquefois en souriant, car je crois
+non-seulement en Dieu, mais encore à l'immortalité de l'âme.»
+
+Au résumé, il riait avec Voltaire, s'attendrissait avec Rousseau, leur
+préférait Bayle, et, bien que philosophe, pratiquait la tolérance et
+vivait en paix avec son curé.
+
+Mademoiselle, qui se croyait inconsolable, reprit insensiblement goût à
+la vie. Ce qu'elle avait d'abord considéré comme une tâche, comme un
+devoir sérieux, devint une douce occupation, un plaisir, puis une source
+de jouissances. Du matin au soir elle rôdait autour du berceau, le
+penchait, le redressait, taillait, rognait, cousait des bavettes ou des
+béguins, et jamais son activité ne fut mise à plus rude épreuve. On
+suffisait à peine aux soins nécessités par ce bambin moins bruyant que
+la grande horloge, mais qu'il ne fallait perdre de vue ni jour ni nuit.
+Peu à peu ses yeux perdirent cette expression vague qui ferait croire
+que les nouveau-nés contemplent encore les merveilles d'un monde
+inconnu. Comme un oiseau privé soudain de sa liberté meurt faute de
+pouvoir oublier le buisson natal, combien de _babies_ succombent l'œil
+fixé sur cette patrie perdue qu'ils regrettent sans doute, jusqu'à
+l'heure où le sourire maternel les éblouit de son rayon! Gaston, grâce à
+sa tante, triompha de l'épreuve, se tourna vaillamment vers la vie, et
+commença à suivre la marche de la lumière, dès qu'on déplaçait une lampe
+ou une bougie. Catherine, émerveillée, raconta partout ce prodige, et
+Mademoiselle sentit se réveiller en elle l'orgueil héréditaire en
+songeant que ce petit être si intelligent était un La Taillade.
+Françoise déclarait en vain que tous les _fieux_ de cet âge en font
+autant, Mademoiselle n'en voulait rien croire. Ce n'est pas que la
+nourrice n'eût aussi l'orgueil de son poupon; mais elle le plaçait dans
+le poids qu'il pouvait avoir, et offrait sans cesse de gager qu'avant
+six mois il serait plus lourd que l'enfant si vanté de la Claude.
+
+Que faisons-nous de nos grâces en grandissant? Au dire des
+mères,--personnes généralement bien informées,--il n'existe pas de
+bambin au-dessous de dix ans qui ne soit un prodige à plusieurs points
+de vue. Beauté, esprit, mémoire, raison, ils ont tout, ces lutins roses,
+ces monstres toujours trop vifs, trop ardents, trop grands pour leur
+âge.
+
+«Il est extraordinaire, madame; songez qu'il n'aura six ans que la
+semaine prochaine.
+
+--Et ma fille, elle surprend tous ceux qui l'entendent; son père n'en
+revient pas.
+
+--L'autre jour, M. Martinet avouait n'avoir jamais vu le pareil de
+Jules, et vous le connaissez M. Martinet,--un homme sérieux.
+
+--Croiriez-vous que Laure, qui sait à peine lire, met l'orthographe,
+c'est-à-dire qu'elle m'épouvante.»
+
+Réjouissons-nous; la génération qui va nous succéder sera composée
+d'êtres beaux, supérieurs, idéals. Mais, hélas! n'est-ce pas un leurre?
+n'avons-nous pas tous été charmants lorsque nous étions petits, et ces
+bonshommes qui passent là, devant nous, bêtes, laids, méchants, vicieux,
+hargneux, jaloux, tarés, blasés, n'auraient-ils pas été aussi des
+prodiges? N'approfondissons pas; les grâces divines de l'enfance ne
+peuvent se nier, elles séduisent jusqu'aux indifférents, et Gaston en
+montrait chaque jour une nouvelle. A quatre mois, il tendait ses bras
+vers Mademoiselle ou vers Catherine aussitôt qu'il les apercevait, et
+les comblait ainsi d'une joie ineffable. Elle méritait bien cette
+gentillesse, car jamais véritable mère ne témoigna plus d'affection à un
+enfant. Mademoiselle, dans son abnégation, demeurait immobile des heures
+entières, de crainte d'éveiller le poupon endormi sur ses genoux. Elle
+oubliait alors le passé pour ne songer qu'à l'avenir, et Dieu sait les
+rêves d'or que son imagination faisait planer au-dessus de la tête de
+son neveu!
+
+Gaston grandit sans autre accident que la rougeole. Il apprit à lire de
+bonne heure, dans le livre de messe de sa tante, excité par les images
+dont il voulait déchiffrer les légendes. Il était d'une bonne santé,
+vif, nerveux, intelligent, et gâté à l'excès. Ses traits fins, ses yeux
+bleus, ses cheveux bouclés, rappelaient sa mère à ceux qui l'avaient
+connue enfant. Le docteur blâmait souvent la condescendance de
+Mademoiselle pour le bambin, dont il craignait qu'on n'altérât
+l'excellent naturel. L'enfant se plaçait entre ses genoux pour l'écouter
+sermonner; puis, comme péroraison, l'amenait à confectionner des bateaux
+en papier, art dans lequel son parrain déclarait lui-même avec
+complaisance n'avoir jamais connu de rival.
+
+La vieille horloge, qui avait sonné à la fois l'heure de la naissance du
+petit garçon et celle de la mort de sa mère, exerçait sur lui une
+singulière fascination. Françoise, pour apaiser les colères de l'enfant,
+l'amenait près de l'espèce de cercueil au fond duquel le balancier se
+démenait avec un entrain diabolique. Aussitôt qu'il put marcher, Gaston
+se dirigea de lui-même vers la salle à manger; il s'arrêtait sur le
+seuil, et, la bouche entr'ouverte, regardait les aiguilles courir sur
+les chiffres noirs. Quelquefois la tempête produite par la sonnerie se
+déchaînait à l'improviste, et alors il fuyait éperdu. L'âge le rendit
+plus brave; peu à peu il osa affronter le vacarme qui précédait
+l'annonce de l'heure, et le tic-tac du balancier devint sa musique de
+prédilection.
+
+Un jour, Mademoiselle reçut une lettre de M. de La Taillade, qui vivait
+heureux à Paris et demandait de l'argent. Il annonçait en outre son
+prochain mariage avec Mme veuve Blanche Taupin, propriétaire de
+l'établissement du _Cœur-Enflammé_, et offrait à sa sœur de lui amener
+sa nouvelle épouse. Le soudard oubliait de s'informer de son fils, oubli
+qui n'affligea personne.
+
+Oh! le temps, il nous échappe, il fuit, il n'est plus! Nous marchons en
+avant, dépensant les heures qui s'amoncellent derrière nous. Tout à coup
+un souvenir nous traverse l'esprit, nous faisons volte-face: comme
+l'horizon a changé! On croyait que c'était hier, et c'était il y a dix
+ans. On devient pensif devant ce passé qui a été nous, qui est mort et
+qui ne reviendra plus. On doute, on croit se tromper, on regarde autour
+de soi. Les enfants sont devenus des hommes, les hommes des vieillards;
+les vieillards, où sont-ils? D'autres êtres qui n'existaient pas hier
+les remplacent aujourd'hui. Quoi! c'était il y a dix ans! On se tâte, on
+s'examine, l'œil est moins sûr, les cheveux sont moins épais, les lèvres
+moins rouges, et ces plis qui sillonnent le front, quelle main les a
+formés? On montait, voilà qu'on descend, et l'on n'y songeait pas. Que
+d'angoisses, que de joies, que de douleurs, que d'espérances enfouies
+dans cette ombre qui est une moitié de notre vie! Ah! pourquoi s'être
+retourné? Et pourtant, on s'attarde à contempler ces ténèbres d'où la
+mémoire fait jaillir maintes étincelles, dont la plus brillante, par un
+phénomène singulier, n'est pas toujours celle des jours heureux.
+
+Mademoiselle se livrait à ces réflexions alors que Gaston accomplissait
+sa septième année. «Déjà!» disait-elle; elle n'y pouvait croire et
+secouait la tête avec mélancolie. A cette époque, sur les instances du
+docteur, le petit garçon fut placé sous la surveillance d'une brave et
+honnête dame qui, en même temps que la civilité puérile et honnête,
+enseignait aux principaux enfants de la ville à distinguer un substantif
+d'un adverbe. Le jour où il fut conduit pour la première fois à l'école
+resta gravé dans l'esprit de Gaston. Dès la veille, il vit pleurer sa
+tante, qui ne se décidait qu'à contre-cœur à se séparer de lui, même
+pour quelques heures. Catherine, silencieuse, embrassait à chaque
+instant son favori, qui alla se coucher assez inquiet, se demandant si
+l'école où son parrain voulait le mener n'était pas en réalité un antre
+d'ogre. Le matin arrivé, deux heures se perdirent en pourparlers; enfin
+on se mit en route. Le soir, Gaston rentra enchanté: il avait jeté les
+fondements de plusieurs amitiés et négocié l'échange d'une toupie contre
+cinq billes, dont une de marbre.
+
+Quelques mois plus tard, le docteur, en diplomate habile, prononça le
+mot collége. Mademoiselle, qui s'effrayait de voir Gaston grandir,
+imposait alors silence à son vieil ami.
+
+«Il faut s'accoutumer à regarder l'avenir en face, disait celui-ci,
+c'est pour eux, non pour soi, qu'on élève les enfants, et nous
+l'oublions trop dans notre beau pays de France. Lorsque la société,
+grâce au progrès...
+
+--Le progrès sera la suppression de vos affreux colléges.
+
+--Ou du moins la suppression des méthodes vicieuses qu'on y suit par
+routine, reprenait le docteur. Le progrès...»
+
+Et une fois sur ce thème, je ne sais qui eût pu l'arrêter. La belle âme
+que celle du docteur Fontaine! Les hommes devenaient bons, sages, dignes
+et libres dans ses utopies; la veuve était protégée, l'enfance
+instruite, et les jeunes gens, robustes et sains, épousaient vaillamment
+les jeunes filles sans dot. Comme sa vieille jument jaune avait raison
+de hennir lorsqu'elle passait, selon sa fantaisie, d'un bord à l'autre
+de la route, portant son maître toujours absorbé dans la recherche des
+nouvelles perfections dont il voulait doter le monde futur! Les bêtes ne
+le sont pas tant qu'on pense, et si la jument hennissait, c'était sans
+doute par orgueil de sentir sur son dos ce fardeau aussi rare sur une
+selle que partout ailleurs: un homme de bien.
+
+Heureux, content, choyé, Gaston atteignit sa huitième année. A cette
+date, on vit souvent Mademoiselle en conférence avec son notaire. Le
+soir, elle s'oubliait pensive près du lit de son neveu, qu'elle
+embrassait de temps à autre, tout en prenant garde de ne pas l'éveiller.
+
+«Chère tante, dit-il une nuit qu'elle le croyait endormi, pourquoi
+pleures-tu?
+
+--Je songe à ton avenir, répondit Mademoiselle, qui souleva l'enfant
+pour le presser contre son cœur.
+
+--Vas-tu donc m'envoyer au collége, ainsi que le demande mon parrain?
+
+--Pas encore; mais il faudra nous y résoudre; tu n'es pas riche et tu
+dois apprendre à travailler.
+
+--Je veux bien travailler; ce que je ne veux pas, c'est te quitter. Tu
+es riche, toi!
+
+--Hélas! non, cher petit, murmura Mademoiselle, dont les larmes
+recommencèrent à couler.
+
+--Et c'est pour cela que tu pleures? Ris donc, va! lorsque je serai
+grand, je saurai bien gagner de l'argent pour toi et pour Catherine.»
+
+Et, prenant la main de Mademoiselle entre les siennes, l'enfant se
+rendormit.
+
+Catherine, sans connaître le docteur Pangloss, était presque de son
+avis. Que lui manquait-il? la maison était assez vaste pour occuper son
+activité, et, après Mademoiselle, Gaston ne chérissait personne autant
+que la vieille servante. L'été, elle conduisait son favori chez
+Françoise, à Maulette, où Petit-Pierre, gars de la plus belle venue,
+s'évertuait à compléter l'éducation de son frère de lait. Il
+l'entraînait au grenier, parmi les bottes de foin; à l'étable, où
+Jeannette, tout en ruminant, contemplait d'un air pensif les deux amis.
+Puis on visitait le poulailler pour chercher des œufs, et enfin on
+revenait dans l'enclos pour grimper aux arbres. Le docteur approuvait
+ces exercices hygiéniques. Parfois, les jours de vacances, il prenait
+son filleul en croupe et lui exposait, entre deux visites, quelques-unes
+de ses théories sur les sociétés de l'avenir.
+
+«Il y a donc des gens méchants? demanda un jour Gaston.
+
+--Non, répondit le docteur, il n'y a que des ignorants qu'il faut
+plaindre; le mal, sur la terre, vient de l'ignorance.
+
+--Catherine ne sait pas lire, mon parrain, et tout le monde la trouve
+bonne.»
+
+Le docteur sourit et pinça le bout de l'oreille de l'enfant.
+
+«Tu me comprendras plus tard», dit-il.
+
+Ces jours d'excursion, Mademoiselle se rendait au-devant de son ami et
+de son neveu, vers l'heure présumée de leur retour. Gaston était le
+premier à l'apercevoir, tantôt assise au bord d'un fossé, tantôt
+cheminant sur la route, un livre à la main, abritée sous une vaste
+ombrelle. Si le docteur eût alors écouté son compagnon, la vieille
+jument aurait pris le galop pour rejoindre plus vite la chère
+promeneuse. Quelquefois Gaston, impatienté de la lente allure de la
+bête, se laissait glisser à terre et s'élançait pour tomber hors
+d'haleine entre les bras de Mademoiselle, qui le grondait de sa course
+folle, tout en l'embrassant. Le docteur arrivait à son tour, et les
+trois amis regagnaient la ville, salués par les piétons et les
+cavaliers. On faisait halte pour voir le soleil disparaître derrière les
+murailles de l'ancien château et embraser ses créneaux de lueurs rouges.
+
+«Le progrès...» commençait le docteur.
+
+Mais il était bientôt interrompu par une consultation en plein air. Du
+fond d'une charrette dont une fermière coiffée d'un grand bonnet, à la
+jupe rayée, au fichu croisé, guidait la haridelle, sortaient cinq ou six
+gars perdus dans leurs cols de chemise. Dociles aux ordres de la
+matrone, l'un montrait sa langue, l'autre un genou endommagé par une
+chute, un troisième une blessure honorablement acquise dans une lutte
+avec un de ses pareils. Gaston, parti en avant, cueillait des
+pâquerettes et des boutons d'or, regardait les cousins diaphanes danser
+sur l'eau des fossés, les bourdons s'enfuir effarés, les pies sautiller
+dans les prés humides. Le ciel s'incendiait vers le couchant, on
+entendait mugir, au fond des chemins creux, les bestiaux qui regagnaient
+l'étable et que gourmandait une voix d'enfant. De la masse sombre des
+taillis, bordés de tanaisie aux fleurons d'or, de mûriers sauvages et de
+fines bruyères, sortaient, comme des apparitions fantastiques, de
+vieilles femmes courbées sous un fardeau de bois mort. Un paysan, assis
+sur un cheval de labour, traînait une herse aux dents polies, et la
+mèche bruyante de son fouet décapitait au passage une grappe de gaillet
+ou la tige cotonneuse d'un bouillon-blanc. La nuit venait, lente,
+paisible, majestueuse, rétrécissant peu à peu l'horizon. Les grillons
+faisaient bruire l'air imprégné de senteurs balsamiques; de légères
+vapeurs montaient du sol, s'irisant sous un dernier rayon; on eût dit
+qu'une main invisible agitait une de ces étoffes chatoyantes dont l'œil
+veut en vain préciser la couleur. La nature, comme recueillie, apaisait
+ses voix tumultueuses, et le grand silence des solitudes semblait
+descendre avec l'ombre sur la plaine déserte. Mais bientôt le cri
+moqueur d'un coucou s'élevait du fond d'un bois, et les grenouilles
+préludaient au loin à leur monotone concert. Une cloche d'église tintait
+à l'improviste; la brise emportait les notes vibrantes et les semait sur
+la vallée. A ce signal, des chauves-souris échappées de la vieille tour
+commençaient leur chasse nocturne; des vers luisants allumaient leurs
+fanaux dans l'herbe; les trembles frémissaient. Toujours ému par la
+grandeur et l'harmonie solennelle de ces couchers du soleil, le docteur
+s'arrêtait, l'âme rêveuse, l'oreille charmée, l'œil fixé sur le ciel où
+brillaient les étoiles, et secouait sa tête grise en murmurant: «Spinoza
+s'est trompé: il y a un Dieu.»
+
+Peu à peu on pénétrait dans la grande rue où Mademoiselle et son
+compagnon suffisaient à peine à répondre aux bonsoirs qui les
+accueillaient. Bientôt on apercevait Catherine, installée sur le seuil
+de la maison, inquiète, comme toujours, de l'absence de sa maîtresse. Le
+plus souvent, le docteur prenait place à table, et, à l'heure du café,
+Dieu sait si le monde était réformé et l'humanité heureuse!
+
+«Tu verras tout cela, toi, disait-il en caressant la joue de son
+filleul, qui luttait contre le sommeil; le progrès...»
+
+A ce mot, Gaston fermait les yeux, croyant les ouvrir, et se trouvait
+transporté sur la place du marché. L'église, la vieille tour, les deux
+écussons du notaire et l'énorme rasoir qui servait d'enseigne au
+coutelier lui apparaissaient noyés dans une lumière éblouissante. Cinq
+ou six soleils brillaient dans le ciel, et les passants, par la mise et
+les traits, ressemblaient à Mademoiselle, à Catherine ou au docteur.
+C'est ainsi que l'enfant voyait en rêve le monde perfectionné de son
+parrain; aux hommes devenus bons, il ne pouvait prêter une autre forme
+que celle des êtres dévoués qui ne savaient que lui sourire depuis qu'il
+était né.
+
+Un soir de l'automne de 1842, un vent furieux, âpre, glacial, ébranlait
+les maisons de Houdan et présageait le retour de l'hiver. Neuf heures
+sonnaient; Catherine tricotait près de Mademoiselle; Gaston, établi sur
+une chaise, lisait à haute voix un conte de Berquin. Le petit garçon
+interrompait parfois sa lecture pour écouter la bise siffler dans la
+cheminée ou le bruit de la girouette, qui représentait un chasseur
+visant un gibier imaginaire. Catherine levait alors les yeux, mais sa
+maîtresse, perdue dans une rêverie, semblait ne pas s'apercevoir de
+l'interruption. C'est que, l'âme émue, elle prêtait l'oreille aux
+plaintes désespérées de la rafale, qui tantôt murmurait avec une voix
+plaintive et tantôt rugissait comme irritée.
+
+«Catherine, dit Gaston à voix basse en posant son livre sur les genoux
+de la vieille bonne, qui est le plus fort, le vent ou les arbres?
+
+--Le vent, monsieur Gaston, car il déracine jusqu'aux chênes.
+
+--Comment peut-il être aussi fort, puisqu'on ne le voit pas?
+
+--On ne voit pas Dieu qui pourtant est plus fort que le vent, dit
+Catherine en introduisant une de ses longues aiguilles sous sa coiffe.»
+
+L'enfant allait reprendre sa lecture; mais il releva de nouveau la tête:
+
+«Pourquoi le vent fait-il semblant de rire et de pleurer? demanda-t-il;
+écoute...
+
+--Il pleure lorsqu'il passe sur le cimetière, répondit la Normande, qui
+se signa.
+
+--Et pourquoi rit-il?»
+
+En ce moment, le marteau de la porte retentit.
+
+Mademoiselle tressaillit; ses yeux inquiets interrogèrent ceux de
+Catherine, qui restait bouche béante.
+
+«On dirait...», murmura-t-elle sans pouvoir achever.
+
+Le marteau résonna de nouveau; la servante s'élança: il y eut un grand
+bruit de voix, puis Catherine reparut précédant M. Alexis de La Taillade
+et son épouse, la propriétaire du _Cœur-Enflammé_.
+
+
+
+
+III
+
+LA PROPRIÉTAIRE DU CŒUR-ENFLAMMÉ.
+
+
+A la vue de son frère, Mademoiselle se rapprocha de Gaston; ses lèvres
+pâlirent, ses yeux se remplirent de larmes, et son bras droit s'étendit
+vers la tête bouclée de l'enfant, comme pour le protéger. Le soudard
+n'avait guère changé depuis son départ. Sa face niaise, bouffie,
+rugueuse, marbrée de plaques rouges, apparaissait au-dessus d'un col
+noir éraillé. Il était vêtu d'un pantalon de drap clair et d'une de ces
+longues redingotes dites _à la propriétaire_, dont les Allemands
+perpétuent la mode à Paris. D'une main, il tenait gauchement un chapeau
+gris, de l'autre la fameuse pipe noire dans le fourneau de laquelle
+plongeait un de ses doigts. Il salua militairement et demeura immobile,
+tandis que sa femme s'avançait de quelques pas.
+
+«C'est ton môme? s'écria-t-elle en désignant Gaston, il est gentil.»
+
+La nouvelle marquise de La Taillade, qui pouvait avoir une quarantaine
+d'années, en représentait au moins cinquante. C'était une grande femme
+sèche, anguleuse, à la peau jaune, aux yeux de fouine, et dont une dent
+malvenue entr'ouvrait les lèvres minces. Coiffée d'un de ces bonnets de
+laine si fort à la mode vers 1840, elle portait, suspendu au bras
+gauche, l'indispensable cabas d'alors. Drapée dans un châle de laine,
+étranglée dans une robe d'indienne, chaussée de socques qui la
+grandissaient encore, elle n'avait rien d'avenant, en dépit du sourire
+qu'elle ébauchait à l'adresse de sa belle-sœur. En somme, le noble
+couple, dont l'écusson portait une fleur de lis, ressemblait, à s'y
+méprendre, à ces chanteurs ambulants dont le type primitif a disparu
+comme les socques, les bonnets de laine et les cabas.
+
+Tout en continuant la grimace qui lui servait de sourire, Mme de La
+Taillade se pencha vers Gaston. L'enfant recula et se tapit derrière sa
+tante, toujours immobile. Mademoiselle sentait son cœur bondir et ne
+pouvait parler. Elle contemplait son étrange belle-sœur avec une
+surprise douloureuse, et les deux larmes suspendues à ses cils coulèrent
+enfin. Devenue écarlate à cette vue, Catherine retroussa ses manches,
+frotta avec énergie ses bras nus, fit craquer ses doigts, tandis que son
+regard se promenait de M. de La Taillade à sa femme, puis s'arrêtait sur
+une énorme paire de pincettes qui reluisait au coin de la cheminée. La
+brave fille se demandait sans doute si l'heure n'était pas venue de
+sauver à la fois Mademoiselle et Gaston en assommant d'un seul coup les
+deux intrus.
+
+Mme de La Taillade s'était avancée d'un pas, ses prunelles, dures et
+luisantes comme celles des animaux carnassiers, se fixèrent sur la sœur
+de son mari, qui peu à peu reprenait son sang-froid.
+
+«Embrassez votre père, Gaston, dit Mademoiselle, dont la voix tremblante
+trahissait l'émotion intérieure.»
+
+L'enfant leva vers sa tante ses grands yeux limpides et se dirigea avec
+lenteur vers celui qu'on lui ordonnait d'embrasser.
+
+«Bonsoir, monsieur», dit-il en présentant son front.
+
+Le soudard, un moment embarrassé, plaça son chapeau et sa pipe sur le
+marbre de la cheminée, considéra un instant son fils et lui prit la tête
+entre ses deux grosses mains.
+
+«Une, deux..., hope-là, mon luron! s'écria-t-il en le soulevant de
+terre.»
+
+Gaston ainsi suspendu devint pâle.
+
+«Vous me faites mal», murmura-t-il.
+
+M. de La Taillade, interdit du peu de succès de sa gentillesse, le
+laissa retomber.
+
+«Et moi, mon mignon, ne m'embrasses-tu pas? dit Mme de La Taillade, qui
+tenta de saisir l'enfant au passage.»
+
+Comme un oiseau qui fuit la griffe d'un chat, Gaston se jeta dans la
+jupe de Catherine.
+
+«Petit grincheux, ne sais-tu pas que je suis ta maman?
+
+--Ma mère est au ciel, répondit Gaston aussitôt qu'il se vît hors
+d'atteinte.
+
+--Mais c'est moi qui la remplace», reprit la grande femme.
+
+L'enfant secoua sa jolie tête bouclée et se pressa plus fort contre
+Catherine qui, sur un signe de Mademoiselle, disparut avec son favori.
+
+Il y eut un moment de silence. Mme de La Taillade ne cessait de regarder
+sa belle-sœur; Alexis soufflait dans le tuyau de sa pipe qui crépitait;
+Mademoiselle, debout, chiffonnait la collerette qu'elle raccommodait
+quelques minutes auparavant.
+
+«Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, ma chère sœur», dit enfin
+l'horrible femme d'un ton ironique.
+
+Les joues de Mademoiselle s'empourprèrent, elle courba la tête comme
+pour éviter le choc d'un projectile et fit un pas vers son frère.
+
+«Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui me vaut votre visite?»
+
+Le soudard, embarrassé, souffla plus fort dans sa pipe, ferma un œil,
+caressa son épaisse moustache, fit un mouvement d'épaules comme pour
+remonter le sac qu'il avait si longtemps porté, et regarda sa femme d'un
+air piteux.
+
+«Nous venons chercher le petit, dit celle-ci de sa voix aigre; Alexis ne
+peut plus vivre sans lui.
+
+--Cette menace de vos dernières lettres est donc sérieuse? s'écria
+Mademoiselle.
+
+--Une menace! reprit Mme de La Taillade, dont la dent malencontreuse
+saillit comme celle d'un dogue, n'est-il pas naturel qu'un enfant vive
+auprès de son père? Un chérubin, c'est ce qui manque à notre ménage pour
+qu'il soit parfait. Pas vrai, Alexis?»
+
+Mademoiselle ne regarda même pas sa belle-sœur; elle se rapprocha de son
+frère, dont les yeux ternes clignotaient, et qui continuait à remonter
+son sac.
+
+«Sur mon honneur, dit-elle, tout l'argent dont je pouvais disposer vous
+a été remis, y compris la part qui revenait à votre fils sur la dot de
+sa mère. Au nom de la pauvre morte, monsieur, ne me causez pas cette
+affreuse douleur de m'enlever Gaston.
+
+--Là, là, ma chère belle-sœur, s'écria Mme de La Taillade,
+n'attendrissez pas Alexis; il pleure facilement, ce pauvre chéri,
+surtout lorsqu'on lui parle de la défunte. Ordonnez qu'on lui serve une
+goutte de quelque chose, afin qu'il nous laisse en repos, et traitons
+ensemble cette petite affaire. Je suis un agneau, moi; nous nous
+entendrons.»
+
+Le regard de Mademoiselle se détourna d'Alexis, qui balançait sa tête
+comme celle d'un magot chinois, pour se reporter sur l'agneau dont la
+mise, le type, les gestes, le son de voix étaient bien faits pour
+surprendre une provinciale élevée par une chanoinesse. Certes,
+Mademoiselle n'avait jamais soupçonné son frère d'avoir contracté une
+alliance qui ne fût pas une mésalliance, mais elle se demandait à quelle
+branche de la famille humaine pouvait appartenir cette créature roide,
+sèche, vulgaire, et quel charme invisible avait pu amener Alexis à lui
+donner son nom. Bien que Mademoiselle, autant par esprit que par
+religion, fût exempte de préjugés, elle sentait une répugnance profonde
+à débattre avec cette inconnue ce qu'elle considérait comme le but
+capital de sa vie,--l'avenir et le bonheur de Gaston. Elle surmonta
+cependant sa répulsion.
+
+«Je veux croire à votre bonté, dit-elle en regardant bien en face Mme de
+La Taillade; mais, je vous en prie, rassurez-moi d'abord sur les
+intentions de mon frère au sujet de son fils.»
+
+Blanchote, ainsi que la nommait Alexis, était loin d'être timide; une
+flamme intérieure éclaira ses prunelles qui, cependant, ne purent
+soutenir le regard loyal de Mademoiselle. Elle se retourna brusquement
+vers son mari.
+
+«Hein, chéri, l'aime-t-elle! Bourre donc ta pipe, tu nous agaces à
+souffler comme ça dans le tuyau.»
+
+Puis elle entr'ouvrit son cabas, fouilla dans la poche de sa robe et
+finit par se frotter les yeux du revers de sa main.
+
+«Pauvre chérubin, continua-t-elle enfin, n'était son éducation dont il
+faut s'occuper, Alexis n'aurait jamais songé à vous le reprendre. J'ai
+voulu le raisonner; bast! vous devez le connaître, il n'est pas facile
+de le faire démordre d'une idée. «Ça me crève l'âme pour ma sœur,
+répète-t-il; mais la jeunesse doit s'instruire. Il ne sort pas de là!»
+
+Mademoiselle ne put dissimuler un geste de dégoût; elle n'était pas dupe
+de cette feinte bonhomie, et l'hypocrisie lui était odieuse. Elle se
+rapprocha de nouveau de l'ex-sergent, qui, n'osant plus souffler dans sa
+pipe, tassait son mouchoir au fond de son chapeau et remontait son sac.
+
+«Vous voulez de l'argent, lui dit-elle, et je n'en possède plus. J'ai
+élevé votre fils sans songer à me mettre en garde contre vos exigences,
+sans songer qu'un jour vous chercheriez à me l'enlever. Voyons,
+monsieur, tout sentiment humain ne peut être mort en vous. Emmener
+Gaston, c'est le livrer à la misère, c'est le plonger de gaieté de cœur
+dans le bourbier où vos vices vous condamnent à vivre. Ayez pitié de sa
+jeunesse, si vous n'avez pitié de moi. Il partagera mon pain jusqu'à
+l'heure de ma mort, il saura porter le nom de nos ancêtres, et je vous
+jure de lui apprendre à vous respecter.»
+
+Alexis avait reculé de quelques pas; Blanchote vint à son secours.
+
+«Vous y voyez clair, dit-elle, j'aime mieux ça que de chercher midi à
+quatorze heures. Il dépend de vous de le conserver ce mioche, auquel
+vous paraissez tenir comme à vos yeux. Prêtez-nous deux mille francs,
+qui me serviront à m'établir de nouveau, car votre amour de frère a bu
+jusqu'au comptoir du _Cœur-Enflammé_. Mais il est dompté; je vous
+réponds de lui, il ne boira désormais que ce qu'il aura gagné, dût-il
+tirer la langue d'une aune.
+
+--Je n'ai plus d'argent, répondit Mademoiselle d'un ton navré.
+
+--Allons donc, deux mille balles? vous en avez envoyé plus de dix à
+votre frère pour son absinthe? Puis, c'est cossu, chez vous, sans vous
+offenser; ça sent le pain sur la planche. Voilà des meubles et des
+tapisseries qui se vendraient cher à Paris, je m'y connais. D'ailleurs,
+vous pouvez emprunter sur la bicoque, je sais qu'elle est à vous.»
+
+Mademoiselle secoua tristement la tête; depuis plus d'un an, afin de
+satisfaire aux exigences d'Alexis, elle avait hypothéqué la petite
+maison qu'elle tenait de son tuteur.
+
+«Vous réfléchirez, reprit Mme de La Taillade, qui se drapa dans son
+châle et dont les socques résonnèrent sur le parquet; nous ne
+repartirons que demain soir, avec ou sans l'enfant, à votre choix.
+Viens, chéri; ne vous dérangez pas; Alexis doit connaître les êtres.»
+
+En ce moment Catherine parut, rouge comme la crête d'un coq et armée
+d'un balai, bien qu'il ne fût guère l'heure de se servir de cet
+ustensile; Mademoiselle s'était laissé choir sur un fauteuil, elle se
+redressa brusquement.
+
+«Catherine!» s'écria-t-elle d'une voix impérieuse.
+
+Il était temps; deux secondes de plus, et le balai, manié avec une
+énergique maladresse, aurait heurté le dos de Blanchote et aplati le
+chapeau d'Alexis. M. et Mme de La Taillade se retournèrent au cri poussé
+par Mademoiselle, et, frappés sans doute de l'attitude de la robuste
+Normande, jugèrent à propos de sortir à reculons, tout en murmurant
+autre chose que des patenôtres. Catherine suivit pas à pas les deux
+époux, balayant le parquet derrière eux avec une vigueur pleine de
+sentiments contenus.
+
+La visite de M. de La Taillade, inattendue pour Catherine, n'était qu'un
+événement trop prévu par Mademoiselle, qui, depuis six mois, vivait sous
+la menace incessante de se voir enlever Gaston. Pour satisfaire aux
+exigences, sans cesse renouvelées de son frère, elle avait dû vendre peu
+à peu ses bijoux, hypothéquer sa maison et consacrer une partie de son
+revenu à solder l'intérêt de cet emprunt. Insensiblement, la misère
+s'approchait de l'hospitalière demeure autrefois si riante dans sa
+médiocrité. Encore un pas, et le hideux spectre allait s'asseoir au
+foyer glacé et mesurer le pain à ses hôtes. Effrayée, Mademoiselle
+s'était enfin décidée à se confier au docteur Fontaine. Celui-ci se
+plaignit avec amertume de n'avoir pas été consulté plus tôt. Il écrivit
+sur l'heure à M. de La Taillade, lui signifiant qu'il ne devait plus
+compter sur la faiblesse de sa sœur, réduite au strict nécessaire par
+ses libéralités passées. Bien que sachant à qui il s'adressait, le brave
+médecin ne put se défendre, au passage, d'invoquer l'humanité et le
+progrès, ce soleil du monde futur. D'un autre côté, il rassura son amie
+sur les suites possibles de cette brusque rupture, et lui démontra
+qu'Alexis, paresseux et incapable de se suffire à lui-même, se garderait
+bien de s'embarrasser de son fils.
+
+Mademoiselle, les deux mains étendues sur son visage, était retombée sur
+son fauteuil. Elle releva la tête au bruit de la porte extérieure qui se
+refermait avec fracas. Avait-elle rêvé? Non, hélas! elle allait perdre
+Gaston, car ses ressources épuisées ne lui permettaient plus le moindre
+sacrifice. Elle se repentit de n'avoir pas retenu son frère, de n'avoir
+pas cherché à gagner le cœur de cette femme devant laquelle il semblait
+trembler, et fondit soudain en larmes.
+
+«Bonté du ciel, ma chère maîtresse, s'écria Catherine qui venait de
+reparaître, faut-il que je vous voie pleurer! Eux, emmener M. Gaston?
+Ah! bien oui, ils ne sont pas de force, allez! Qu'elle y vienne donc, la
+Parisienne, et je la coiffe de son cabas!
+
+--Ils veulent de l'argent, ma bonne Catherine, et je possède à peine ce
+qui nous est indispensable pour vivre.
+
+--Ah, les voleurs! mais ça n'est pas du monde, ces gens-là! Attendez,
+j'ai cinq cents francs, moi, je vais leur acheter M. Gaston...
+
+--Ils en exigent deux mille, ma pauvre Catherine.»
+
+La brave servante demeura interdite. Pour son esprit naïf, deux mille
+francs représentaient une de ces sommes fabuleuses dont on parle, mais
+qu'un souverain seul peut réunir.
+
+«Il faut prévenir le maire, s'écria-t-elle enfin.
+
+--Le maire est impuissant, répliqua Mademoiselle, mon frère a le code
+pour lui.»
+
+Pour le coup, Catherine cessa de comprendre. Le code, quel était ce
+personnage plus puissant que M. le maire, et assez injuste pour donner
+raison à l'ex-sergent contre Mademoiselle? Mais non, la douleur égarait
+sa maîtresse, et le code, si hardi qu'on le supposât, ne pourrait
+commettre une énormité qui révolterait tous les honnêtes gens. Qui donc,
+depuis sa naissance, soignait, entretenait, nourrissait Gaston, et qui
+donc oserait soutenir qu'il n'était pas la propriété de Mademoiselle?
+Catherine feignit pourtant de se rendre aux explications de sa
+maîtresse, tout en se proposant d'éveiller au jour le docteur Fontaine.
+Par malheur, en ce moment même, le docteur se mettait en selle pour se
+rendre au château de Pontchartrain.
+
+L'heure avançait; il fallut avoir recours à la prière pour obtenir de
+Catherine qu'elle allât se reposer, et pour lui arracher la promesse
+formelle qu'elle accueillerait le lendemain M. et Mme de La Taillade
+autrement qu'avec son balai.
+
+Demeurée seule, Mademoiselle s'établit près du lit de son neveu.
+L'enfant dormait d'un sommeil paisible; ses boucles blondes inondaient
+son oreiller; ses mains croisées soutenaient sa tête. Au dehors, le vent
+continuait à souffler par rafales; la girouette grinçait, et vingt
+autres girouettes, comme entraînées par l'exemple, pivotaient à leur
+tour, changeant sans cesse le point de mire de leurs impassibles
+chasseurs. L'âme pleine de pensées lugubres, Mademoiselle ne relevait le
+front que lorsqu'un tourbillon accourait à l'improviste, secouait les
+fenêtres avec rage, enveloppait la maison, essayait de l'ébranler, et
+fuyait en sifflant comme un malfaiteur qui appelle à son aide des
+compagnons invisibles. A ces furieux efforts succédait un silence
+profond; on entendait alors la respiration de Gaston et le tic-tac de la
+grande horloge qui comptait dans l'ombre les secondes de l'éternité.
+Parfois un meuble craquait et faisait tressaillir Mademoiselle, qui
+prêtait machinalement l'oreille. Ses larmes coulaient encore, et sous
+son front endolori les idées se pressaient amères et confuses. Gaston
+allait partir, être malheureux, et elle ne pouvait rien. Elle regardait
+l'enfant d'un œil voilé, aussi brisée, aussi morne, aussi anéantie que
+si elle l'eût contemplé mort entre les planches d'un cercueil.
+
+La première lueur du jour la surprit encore accoudée sur le lit de son
+neveu. A force de penser, son cerveau ne lui présentait plus qu'une
+image infidèle des choses, et sa raison, fatiguée de chercher une
+solution introuvable, la demandait au monde surnaturel. Elle songeait
+qu'à la dernière heure Dieu pourrait intervenir; puis, retombant dans la
+réalité, elle rêvait de se rendre avec Catherine dans la tour de
+l'ancien manoir, et de creuser la terre pour trouver les trésors que la
+rumeur publique prétendait y avoir été enfouis. Parfois aussi elle
+pressait son front entre ses mains comme pour en faire jaillir un moyen
+de gagner en une semaine, en un jour, en une heure, un peu de cet or
+devenu nécessaire pour assurer son bonheur. Hélas! Gaston avait comblé
+tous les vides de ce cœur créé pour être celui d'une épouse, d'une mère,
+et que l'indifférence des hommes avait meurtri sans le dessécher.
+
+A la vue du premier rayon qui vint s'implanter comme un javelot d'or
+dans les rideaux de Gaston, Mademoiselle se leva, les membres engourdis.
+Elle se rapprocha de la fenêtre et appuya sa tête en feu contre la vitre
+glacée. Son regard erra dans le jardin. Des oiseaux se querellaient; on
+les voyait sautiller entre les branches déjà nues des pommiers, tandis
+que des merles parcouraient magistralement les plates-bandes. Au milieu
+d'une allée, une petite charrette remplie de cailloux barrait le
+passage: c'étaient les matériaux que Gaston transportait depuis deux
+jours, afin d'édifier un château où il devait loger sa tante, Catherine
+et le docteur. Mademoiselle poussa un soupir et ferma les yeux.
+Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour regarder au loin, par-dessus les
+haies, un champ immense qui commençait à jaunir. Le ciel, sans un seul
+nuage, empruntait au soleil levant de splendides teintes orangées; le
+sol jonché de feuilles rousses rappelait seul la tourmente de la nuit.
+Mademoiselle s'enveloppa d'un châle, sortit sans bruit et se rendit au
+cimetière. Un vieux fossoyeur achevait de creuser une tombe et
+disparaissait à demi dans le trou béant. Il se redressa au bruit des pas
+de la visiteuse matinale, qui, si légers qu'ils fussent, faisaient
+crépiter les feuilles. Elle passa sans le voir. Le sourire qui avait
+éclairé un instant la face du vieillard s'effaça.
+
+«Il y a du nouveau,» murmura-t-il en branlant la tête.
+
+Il trancha du revers de sa bêche deux ou trois vers qui se tordaient sur
+la terre brune et reprit sa tâche funèbre, après avoir craché dans ses
+mains calleuses. La cloche de l'église tinta; en cet instant,
+Mademoiselle s'agenouillait sur la pierre qui, depuis dix ans,
+recouvrait la dépouille de la mère de Gaston.
+
+Le soir du même jour, ménageant sa monture fatiguée, le docteur revenait
+de Pontchartrain. Au moment d'abandonner la grand'route pour s'engager
+sur un sentier, il entendit le bruit de la diligence de Brest cachée par
+un taillis, et s'arrêta pour la voir passer. Elle arriva au galop
+furieux de ses chevaux frais. Le docteur releva ses lunettes; sous
+l'ombre de la bâche de cuir qui recouvrait l'impériale, il avait cru
+reconnaître M. de La Taillade et Gaston.
+
+«Je suis fou,» pensa-t-il.
+
+Cependant son cœur battait, et il regardait fuir avec inquiétude le
+lourd véhicule qui rebondissait sur les pavés, vacillant, de droite à
+gauche, au milieu d'une poussière vermeille. Tout à coup le docteur
+tourna bride, et tenta de faire galoper sa jument. Une heure plus tard,
+il mettait pied à terre devant la demeure de sa vieille amie, et
+s'élançait vers le salon. Mademoiselle, comme au lendemain du mariage de
+celui qu'elle avait aimé, se débattait dans le délire de la fièvre entre
+les bras de Catherine éplorée.
+
+
+
+
+IV
+
+OU PEUT CONDUIRE L'AMOUR DU CANON.
+
+
+En dehors de la probité la plus stricte, d'une propreté réglementaire et
+de l'exactitude, l'esprit borné d'Alexis ne comprenait rien aux lois du
+monde. Boire lui semblait le but de la vie, à tel point que le malheur,
+lorsqu'il y songeait, lui apparaissait sous l'aspect d'un verre vide.
+Dressé à l'obéissance passive, le soudard s'inclinait devant les ordres
+de sa femme comme autrefois devant ceux de son lieutenant, heureux qu'on
+voulût bien se charger de penser pour lui. Blanchote, par contre, ne
+manquait ni d'initiative ni d'esprit. Orpheline à cinq ans, recueillie
+par une vieille mendiante qui se fit d'elle un gagne-pain en la plaçant
+dans une fabrique, la misérable créature ne se souvenait guère de son
+enfance que comme d'une époque où on la battait et où elle avait
+toujours faim. À quinze ans, elle s'amouracha d'un hideux vaurien,
+travailla pour lui, et reçut force coups sous prétexte de jalousie. Son
+homme, ainsi qu'elle appelait avec orgueil le bandit dont elle était
+devenue l'esclave, fut un jour convaincu de vol avec effraction dans une
+maison habitée et condamné aux travaux forcés. Blanche, enfermée dans
+une maison de correction, en sortit au bout de deux ans plus corrompue
+qu'elle n'y était entrée; sa laideur seule l'empêcha de vivre de son
+corps. Pour manger maigrement, acquérir les haillons qui la couvraient,
+et trouver chaque soir un abri, elle déploya plus de ruse, plus
+d'énergie, plus d'invention, plus d'habileté qu'il n'en faut pour
+devenir ministre d'État. Dans certaines couches inférieures de la
+société, où manger est un problème qu'il faut résoudre chaque matin
+d'une manière différente, un bon sentiment devient une faiblesse dont on
+se garde mieux que d'un vice. Blanche fut méchante par nécessité autant
+que par nature.--Le lion qui connaît sa force peut épargner une victime;
+l'araignée qui vit de ruses ne pardonne jamais.
+
+A trente-cinq ans, après avoir exercé vingt métiers, Blanche réalisa un
+des rêves de sa vie:--elle put s'établir. Elle se mit à la tête d'un
+café borgne qu'elle acquit au prix de six cents francs, mobilier
+compris. On buvait, on mangeait, on couchait au rabais dans
+l'établissement du _Cœur-Enflammé_, où de complaisantes maritornes
+attiraient les chalands. Alexis fut amené dans ce bouge par un ancien
+soldat de sa compagnie. Sa dépense émerveilla la propriétaire, et le
+soudard, choyé, dorloté, s'établit à demeure dans cet éden où chacun
+obéissait à sa voix, où il trouvait toujours des amis pour trinquer.
+Quatre années s'écoulèrent, et un matin, sans qu'il pût trop s'expliquer
+comment, Alexis se rendit à la mairie de son arrondissement en compagnie
+de son hôtesse, à laquelle il jura protection et fidélité.--Blanchote
+croyait épouser non-seulement un marquis, mais un richard; aussi
+voulut-elle se marier à l'église pour mieux serrer le nœud qui la
+transformait en grande dame.
+
+«M'ame La Taillade,» comme la nommaient ses amies, acheta une commode,
+une robe de soie, une chaîne d'or et quatre tableaux représentant la
+douloureuse histoire d'Imogine et d'Alonzo. Une fois dans ses meubles,
+pour employer son expression, elle donna carrière à ses goûts
+artistiques en fréquentant l'Ambigu, les Funambules et les
+Folies-Dramatiques. Elle se reposa de la direction du _Cœur-Enflammé_
+sur une de ses servantes qui entretenait un commissionnaire et
+souhaitait de succéder à sa maîtresse. Au bout de dix-huit mois, les
+deux époux étaient criblés de dettes, la soif permanente d'Alexis
+croissait, et il ne recevait plus d'argent que de loin en loin. Ce fut
+vers cette époque qu'il commença à se plaindre de sa sœur.
+
+«Elle a brisé ma carrière, disait-il, en m'obligeant à déposer mes
+galons au moment où j'allais passer officier.»
+
+Blanchote, éclairée trop tard sur les ressources de son mari, comprit la
+faute qu'elle avait commise en négligeant le misérable commerce qui, au
+moins, lui donnait du pain. Elle pleura lorsqu'il lui fallut vendre sa
+chaîne d'or, abandonner le _Cœur-Enflammé_ à sa servante et recommencer
+à vivre au jour le jour. Un soir que le dîner faisait défaut, l'ancienne
+maîtresse du forçat insinua doucement à Alexis qu'il serait bon de
+réparer aux dépens du prochain les torts de la fortune. A sa grande
+surprise, le soudard, toujours si impassible, bondit. Il prit un ton si
+résolu pour menacer la mégère de la jeter par la fenêtre si jamais elle
+renouvelait cette proposition, qu'elle se le tint pour dit et cacha
+soigneusement ses propres méfaits.
+
+Durant deux années, le triste ménage vécut en partie des expédients de
+Mme de La Taillade, dont le cabas semblait parfois une corne
+d'abondance. Elle l'emportait vide et reparaissait le soir le front
+plissé ou l'œil étincelant, selon la récolte. Du fond de l'étroit
+panier, Alexis voyait surgir du pain, du bois, de la viande, de la
+ferraille, des vêtements. Blanchote avait une chance miraculeuse: elle
+ne pouvait mettre un pied dehors sans trouver sur sa route un marteau,
+une culotte, une volaille, un chenet, un livre, ou des objets de mince
+valeur qui, revendus plus tard en bloc, aidaient à ne pas mourir de
+faim. Parfois une petite somme envoyée par Mademoiselle ramenait
+momentanément le bien-être dans le galetas. On payait le propriétaire,
+le boulanger, le marchand de vin; puis venait la curée qui suit tout
+long jeûne, et l'on retombait vite dans cette incertitude du lendemain
+qui est la vie d'une moitié du monde.
+
+Dans une de ses alternatives de richesse, M. de La Taillade se lia avec
+un ancien dragon qui recrutait des blancs pour les bureaux de
+remplacement militaire. La première qualité pour exercer ce mandat
+consistait à boire sec, et, sous ce rapport, Alexis ne connaissait pas
+de rival. Bientôt, grâce aux leçons de son nouvel ami, le soudard eut
+une profession. Dès le matin, il parcourait les abords de la place de
+Grève, rendez-vous ordinaire, à cette époque, des Alsaciens et des
+Lorrains venus à Paris pour chercher fortune, et conduisait au cabaret
+ceux que leur mine ou leur mise lui désignait comme à bout de
+ressources. Là, Alexis provoquait leurs confidences, les grisait à demi,
+leur vantait la cuisine des casernes, leur expliquait de quelle façon un
+soldat patient peut devenir général, et appuyait sur les bonnes fortunes
+que l'uniforme attire à ceux qui l'endossent. Une fois ses convives
+ébranlés, il les entraînait chez un agent aux lunettes d'or, à la voix
+magistrale, dont les piles d'écus neufs, rangées avec ostentation sur
+une table chargée de paperasses, achevaient de griser les futurs
+maréchaux. Les pauvres diables aliénaient leur liberté pour cinq cents
+francs qui en rapportaient mille au monsieur en lunettes. Ce mode de
+recrutement, encore en vigueur chez beaucoup de nations européennes, est
+celui dont on se sert en Afrique pour embaucher les nègres destinés à
+cultiver le coton,--tant il y a loin de la barbarie à la civilisation.
+
+M. de La Taillade devint de première force à ce métier de racoleur qui
+convenait si bien à ses goûts simples. Peu à peu il tira même vanité de
+ses succès, car il croyait travailler au bonheur de ses semblables en
+leur ouvrant la carrière des armes. La prime qu'il touchait variait
+entre quinze et trente francs, selon qu'il fournissait un fantassin ou
+un cuirassier. Par malheur, Alexis se laissait souvent emporter par
+l'enthousiasme. L'engagement signé, il ramenait ses victimes au cabaret,
+buvait à leurs futures épaulettes et dépensait jusqu'au dernier sou de
+la somme qu'ils venaient de lui rapporter. Blanchote, furieuse, songeait
+avec amertume que si elle eût pu établir un débit de liqueurs rue
+Jean-Pain-Mollet, théâtre ordinaire des exploits de son mari, la
+consommation de ce dernier eût suffi pour l'enrichir. Ce fut à la suite
+de ces réflexions que Mademoiselle reçut les missives menaçantes
+auxquelles le docteur répondit une fois pour toutes. Mais Mme de La
+Taillade avait de la persévérance et ne se décourageait pas pour une
+rebuffade. Elle mûrit son plan, prépara ses batteries et profita d'une
+bonne aubaine,--trois dragons embauchés d'un seul coup,--pour entraîner
+Alexis à Houdan.
+
+On a vu la douleur, l'appréhension qui se peignirent sur le visage de
+Mademoiselle à l'apparition subite de son frère. Il n'en fallut pas
+davantage pour convaincre Blanchote qu'elle avait agi sagement, et qu'un
+peu de fermeté lui vaudrait l'établissement dont elle rêvait déjà
+l'enseigne. Une fois dans la rue, après avoir exhalé d'une manière aussi
+brève qu'énergique son opinion sur Catherine et son insolent balayage,
+elle saisit le bras d'Alexis, qui la guida vers le _Soleil-d'or_.
+
+«En dépit de cette pécore à qui je garde un chien de ma chienne, lui
+dit-elle, nous aurons les pièces de cent sous, chéri. Pas de bêtises,
+surtout; j'ai étudié le terrain; retiens ta langue pendant vingt-quatre
+heures, et je te promets du kirsch pour le reste de tes jours.
+
+--Mais si ma sœur n'a plus d'argent?
+
+--Serin! Et la cahute, et les meubles, et les tapisseries? Ta sœur
+vendra son bonnet plutôt que de nous donner le mioche; c'est jugé, va.
+
+--Pourtant, si elle refuse, nous ne pouvons nous charger du petit.
+
+--Ne canne pas d'avance, hein! j'ai mes idées sur cet enfant, sans
+compter que la nuit porte conseil.»
+
+Ce soir-là, M. de La Taillade et Gaston s'endormirent seuls tranquilles.
+Tandis que Mademoiselle se désespérait, que le docteur absent veillait
+au chevet d'un malade, que Catherine rêvait pour le lendemain
+l'apparition d'un gendarme terrassant le code, Blanchote achevait de
+composer l'enseigne de son établissement futur.
+
+Jusqu'à trois heures de l'après-midi, Mademoiselle put croire que son
+frère, renonçant au projet d'emmener Gaston, avait repris la route de
+Paris. Mais le timbre de la vieille horloge vibrait encore lorsque le
+pas de l'ex-sergent retentit. Il salua sa sœur, la remercia de ses
+bontés passées, embrassa Gaston et lui glissa dans la main une pièce de
+cinq francs. L'enfant ravi courut de sa tante à Catherine pour leur
+montrer ce royal cadeau. L'arrivée de Mme de La Taillade calma soudain
+sa joyeuse expansion. Avec son regard dur, sa dent saillante, son bonnet
+de laine et son cabas, la mégère lui rappelait ces fées difformes qu'on
+oublie toujours d'inviter au baptême des princes ou des princesses et
+dont l'apparition présage un malheur.
+
+Blanchote fut humble et ne fit aucune allusion à son ultimatum de la
+veille; elle souriait, de ce sourire grimaçant qui lui était
+particulier, aux tapisseries, à Mademoiselle, à Catherine et au parquet.
+Elle parla de son travail, de ses malheurs immérités, des vertus
+d'Alexis, de la douce vie qu'elle menait en compagnie de cet époux de
+son choix. Sa voix rauque prenait des inflexions mielleuses qui
+irritaient sourdement Mademoiselle, trop perspicace pour ne pas voir
+clair dans les mensonges débités par sa belle-sœur. Elle n'osait
+l'interrompre cependant, tant elle redoutait l'orage qui allait décider
+du sort de Gaston. Celui-ci, qui tournait et retournait sa pièce de cinq
+francs, la laissait rouler à chaque instant, et le tintement sonore du
+métal produisait une impression terrible sur les nerfs surexcités de
+Mademoiselle. Ainsi qu'il arrive à tous les enfants, le trésor qu'il
+possédait brûlait les doigts de Gaston, et il implorait tout bas
+l'autorisation d'aller le troquer contre un canon de cuivre récemment
+importé de Paris par l'épicier Hoddé.
+
+«Tout à l'heure, disait Mademoiselle.
+
+--Oh, ma tante! tout à l'heure il sera vendu.»
+
+La fine ouïe de Blanchote saisit au vol la prière du petit garçon.
+
+«Mène donc le gamin acheter le joujou qu'il désire, dit-elle en se
+tournant vers Alexis; il faut au moins qu'il se souvienne de toi.»
+
+M. de La Taillade se leva, Gaston joyeux fit un pas vers lui en
+regardant sa tante, dont le visage devint anxieux.
+
+«Je reste en gage, ma chère sœur, dit ironiquement Blanchote, dont la
+dent parut s'allonger. Rassurez-vous, allez: Alexis n'est pas un ogre,
+il ne mangera pas son fils. Ne reviens que dans une heure, ajouta-t-elle
+en s'adressant à son mari, nous allons causer de choses sérieuses, ta
+sœur et moi.
+
+Gaston, tout entier à son idée, s'empara de la main de son père et
+l'entraîna vers l'antichambre. Là, il fut rejoint par Catherine, qui le
+coiffa d'une petite casquette en drap bleu. La brave servante, ahurie,
+ne savait si elle devait rester avec sa maîtresse ou accompagner Gaston:
+des deux côtés, elle pressentait un danger. Un coup de sonnette mit fin
+à son indécision.--Blanchote réclamait un verre d'eau.
+
+Dès qu'il se vit en possession du canon si ardemment convoité, Gaston
+voulut le mettre à l'épreuve. Pour cela il fallait gagner la campagne;
+le père et le fils débouchèrent donc sur la grande route, où chaque
+soir, vers cinq heures, passait la diligence de Brest à Paris. Là, tout
+en disposant le canon, on s'aperçut qu'on manquait de poudre. Alexis,
+plus inventif que n'aurait osé l'espérer Blanchote, proposa d'aller en
+acheter à Paris. Gaston battit des mains à cette idée. Voyager en
+diligence, voir Paris, rapporter une grosse provision de poudre, cette
+triple perspective était faite pour le séduire. Bientôt les minutes lui
+parurent des siècles, et son regard interrogea, avec autant d'anxiété
+que celui de M. de La Taillade, le détour de la route où devait
+apparaître la diligence. Enfin le fouet du conducteur retentit;
+l'attelage, contenu à grand'peine, s'arrêta au signal des voyageurs, et
+Gaston n'était pas encore assis sur la banquette de l'impériale où son
+père venait de le hisser, que les chevaux repartaient au galop.
+
+Alexis triomphant bourra sa pipe, remonta son sac à deux reprises, et
+tomba dans sa somnolence accoutumée. Gaston, étourdi par le fracas de la
+massive voiture, voyait avec surprise les pommiers qui bordaient le
+chemin fuir en arrière. De la hauteur à laquelle il se trouvait, il
+reconnaissait à peine les champs qui lui étaient le plus familiers. Les
+fermes, les chaumières, les arbres, tout jusqu'à la grosse roche de
+Gargantua dont Catherine racontait si bien l'histoire, lui apparaissait
+comme transformé. En abaissant les yeux, il lui semblait voir les pavés
+courir et se précipiter sous les pas des chevaux. Un vague sentiment de
+crainte s'emparait peu à peu de l'esprit de Gaston, et ce n'était plus
+de joie que son cœur battait. En proie au vertige, il eût voulu
+descendre, fuir, crier; mais il n'osait ni parler ni bouger. Tout à coup
+la vieille tour féodale se montra vers la gauche au-dessus d'un bouquet
+de bois. L'enfant se pencha pour la voir, et des larmes coulèrent sur
+ses joues. Il vainquit pourtant cette émotion, et leva ses beaux yeux
+humides sur son père.
+
+«N'est-ce pas, monsieur, que nous reviendrons tout à l'heure? dit-il.
+
+--Oui, certes; tout à l'heure ou demain, répondit M. de La Taillade.
+As-tu donc peur avec moi, mon luron?
+
+--Non; mais Catherine et ma tante pleureront si elles ne me voient pas
+rentrer bientôt; je ne voudrais pas leur causer de chagrin.
+
+--Bah! elles sont prévenues. Joue avec ton canon.»
+
+La nuit venait rapidement, froide, sombre, sans étoiles. La bise
+malicieuse tourbillonnait autour du pesant véhicule, puis s'engouffrait
+soudain sous la capote et couvrait les voyageurs de poussière. Le cocher
+faisait pétiller la mèche de son fouet au long manche, ou embouchait une
+petite trompette dont les sons criards disaient aux rouliers de se
+garer. Les chevaux, à l'approche du relais, redoublaient d'ardeur, et
+Gaston se croyait emporté dans un de ces chars merveilleux qui, dans les
+contes de sa vieille bonne, surgissent du sol sous la baguette d'une
+fée. Des lumières apparurent dans la plaine, se voilant pour se montrer
+de nouveau agrandies et multipliées.
+
+«Est-ce Paris? demanda Gaston.
+
+--Pas encore, répondit Alexis, qui sourit de la naïveté de son fils.»
+
+La diligence roula entre deux rangées de maisons pour s'arrêter devant
+une immense porte cochère au-dessus de laquelle un cheval blanc se
+cabrait sur un fond jaune. A travers les vitres d'une fenêtre, on
+apercevait des charretiers enveloppés de limousines, pressés autour
+d'une cheminée au centre de laquelle flambait un fagot. On parlait de
+chemin de fer dans cette réunion, mais pour en rire avec ce ton
+gouailleur qui fait de nous le peuple spirituel par excellence... à
+notre dire, du moins.
+
+«Monsieur, dit Gaston à son père qui profitait de ce repos pour bourrer
+sa pipe, je veux retourner à Houdan.
+
+--Sans avoir vu Paris? tu n'y songes pas. Et la poudre, et le canon?
+Veux-tu boire quelque chose?
+
+--J'aime mieux retourner chez ma tante.
+
+--Il faut attendre à demain...
+
+--En finirez-vous! cria le conducteur aux palefreniers; nous sommes en
+retard, sans que ça paraisse.
+
+--Patience, nous y voilà. Lâche tout, l'Enrhumé. En route!»
+
+Les chevaux frais bondirent, et la diligence, dont les lanternes
+brillaient, reprit sa course vers Pontchartrain.
+
+Gaston, stupéfait de ce brusque départ, se rejeta en arrière et se mit à
+sangloter au grand ébahissement d'Alexis.
+
+«Qu'a donc l'enfant, est-il malade? demanda le conducteur.
+
+--Il veut retourner à Houdan.
+
+--Alors passez-moi ce pleurnicheur, que je le fourre dans mon coffre.»
+
+Gaston fut sur le point d'appeler Catherine, mais il réfléchit vite
+qu'elle ne pouvait l'entendre. Il se tapit alors dans son coin et pleura
+sans bruit.
+
+«Prends ton canon, prends donc ton canon!» répétait sans cesse M. de La
+Taillade.
+
+Il ne soupçonnait pas que le jouet, cause première de son chagrin, était
+devenu odieux à l'enfant. Peu à peu la fatigue s'empara de Gaston; ses
+yeux gonflés se fermèrent malgré lui, et, en dépit des rudes cahots qui
+le secouaient, il s'endormit en songeant à sa tante qu'il se promettait
+bien de ne plus quitter désormais.
+
+Il se réveilla transi, surpris de s'entendre appeler; c'était la voix de
+son père qui l'engageait à se bien tenir et à prendre son canon. La
+diligence s'était arrêtée de nouveau, il faisait noir; on ne voyait que
+les chevaux éclairés par les lanternes dont la lueur formait autour
+d'eux une grande tache blanche.
+
+«Dépêchons-nous, l'ancien,» criait le conducteur.
+
+Gaston se sentit suspendu dans le vide, puis il toucha terre, pouvant à
+peine se soutenir sur ses jambes engourdies.
+
+«C'est bien à cinq heures du matin que passe la seconde diligence?
+demanda Alexis.
+
+--Non, à six heures... Gare là! Hue, Polignac!»
+
+Le fouet claqua, les grelots s'agitèrent, et la lourde machine disparut
+dans l'ombre. Gaston se frottait les yeux sans rien voir et pressait
+machinalement le fameux canon contre sa poitrine.
+
+«Où est Paris? demanda-t-il.
+
+--Nous y serons demain.
+
+--Lorsqu'il fera jour, monsieur, vous me reconduirez chez ma tante,
+n'est-ce pas?
+
+--Tu l'aimes donc bien, ta tante?
+
+--Oh oui, et Catherine aussi.
+
+--Et moi, ne m'aimes-tu pas?
+
+--Je vous aimerai si vous me reconduisez à Houdan.»
+
+Le soudard remonta son sac, prit son fils par la main et l'entraîna en
+dehors de la route. Les yeux de Gaston s'accoutumaient à l'obscurité;
+cependant il trébuchait à chaque pas.
+
+«As-tu donc peur, que tu trembles? lui demanda son père.
+
+--Non, monsieur, j'ai froid.»
+
+Alexis grommela quelques mots. Après avoir marché assez longtemps, il
+s'arrêta tout à coup. Gaston se pressa contre lui, il entrevoyait en
+avant un gigantesque fantôme monté sur un cheval blanc, c'était la
+statue de du Guesclin qui borne la pièce d'eau des Suisses à Versailles.
+M. de La Taillade fit asseoir l'enfant sur l'herbe, puis, le voyant
+continuer à grelotter, se dépouilla de sa redingote pour l'en couvrir.
+
+«Couche-toi là et dors, lui dit-il, il n'est qu'une heure du matin.»
+
+Resté lui-même en bras de chemise, il se promena de long en large pour
+combattre le froid. Parfois il s'éloignait assez pour disparaître dans
+l'ombre.
+
+«Monsieur! cria Gaston avec angoisse.
+
+--Que veux-tu, petit?
+
+--Ne me laissez pas tout seul, murmura l'enfant d'une voix navrée, j'ai
+peur maintenant.»
+
+Alexis se sentit ému; il revint s'asseoir près de son fils et lui prit
+la main.
+
+«Voyons, dit-il, calme-toi, je suis là, et nous avons un canon.»
+
+L'enfant sourit tristement, poussa un gros soupir, puis ses yeux se
+fermèrent. La lune s'était levée. M. de La Taillade contemplait ce
+charmant visage pâli par la fatigue et cette petite main nerveuse
+cramponnée à la sienne.
+
+«C'est une fille ce garçon-là, se dit-il.»
+
+Cependant, avec une patience qui l'eût fait bénir de Catherine, il ne
+lâcha la main du petit que lorsqu'il le vit complètement endormi. Alors,
+sans trop s'éloigner, il reprit sa promenade pour combattre la froidure
+dont il souffrait à son tour.
+
+Les oiseaux chantaient lorsque Gaston ouvrit les yeux. Il demeura
+stupéfait; devant lui s'étendait une nappe d'eau telle qu'il n'en avait
+jamais vu, puis l'escalier dit des cent marches, et enfin le palais de
+Versailles. Il se leva, courut vers son père qu'il apercevait au loin,
+et se trouva avec terreur devant Mme de La Taillade, rendue plus hideuse
+par des meurtrissures dont son visage était balafré.
+
+«Ce ne sont que des égratignures dont cette Catherine garde un
+exemplaire, chéri, disait-elle. Tu sais que je ne reçois rien sans
+rendre.
+
+--Tu as l'œil tout noir.
+
+--Bah! avec un peu de vigne vierge, il n'y paraîtra plus dans huit
+jours. La gredine, comme une bête féroce, m'a prise à l'improviste.»
+
+Alexis remontait son sac.
+
+«Et ma sœur? demanda-t-il avec hésitation.
+
+--Dame, elle ne s'attendait guère au dénoûment. Elle s'est trouvée mal
+lorsque je lui ai annoncé ton départ. C'est alors que ce dragon de fille
+m'a sauté au visage.
+
+--Alors rien de fait?
+
+--Rien, je suis partie sans attendre, l'heure pressait. Mais nous tenons
+le mioche; avant huit jours, tu boiras ton absinthe dans mon
+établissement.
+
+Mme de La Taillade s'avança vers Gaston, qui recula.
+
+«N'aie donc pas peur, bijou, s'écria-t-elle, tu vaux deux mille francs
+comme un liard et tu vas être soigné.»
+
+Ce fut à pied que le noble couple résolut de gagner Paris, afin
+d'économiser les cinq francs que réclamait le cocher d'un coucou. A
+moitié route, Blanchote s'étendit sur le revers d'un fossé pour dormir.
+Gaston harassé, boiteux, éploré, couvert de poussière, traînait le canon
+auquel son père en appelait sans cesse pour le consoler. En dépit des
+remontrances de Blanchote qui prétendait en avoir vu bien d'autres, M.
+de La Taillade eut pitié de l'enfant et le porta sur son dos à plusieurs
+reprises. Vers six heures du soir, le trio passait sous l'arc de
+triomphe de l'Étoile, puis franchissait la barrière.
+
+«Réjouis-toi, voici Paris, dit M. de La Taillade à son fils.
+
+Le pauvre petit releva la tête et son regard erra autour de lui. Il
+n'aperçut que des monticules couverts d'un gazon maigre et poussiéreux,
+de grands arbres dépouillés, des amas d'immondices que fouillaient des
+chiens efflanqués.
+
+«Houdan est plus beau,» pensa-t-il.
+
+Et il retomba dans la torpeur douloureuse qui le paralysait de plus en
+plus. C'était par un mouvement machinal qu'il mettait un pied devant
+l'autre; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était anéanti. Dans
+le lointain, sur le ciel gris où les nuages couraient violemment
+chassés, se dressait un géant dont les bras tronqués se levaient comme
+pour implorer: c'était Notre-Dame de Paris, la vieille basilique de
+Maurice de Sully et de Jean de Chelle.
+
+Tout à coup, Gaston se sentit dans un lieu chaud et rempli de clartés.
+Des femmes affairées, chargées d'assiettes, couraient autour de longues
+tables où se pressaient des convives aux voix retentissantes et
+impérieuses. Des lumières suspendues vacillaient; des personnages,
+peints sur les murailles, semblaient tournoyer dans une ronde dont un
+chanteur aviné marquait la mesure. Au milieu de cette confusion,
+l'enfant crut apercevoir un bonnet pareil à ceux que portait Catherine;
+il voulut se lever, appeler,--vains efforts: vaincu par la fatigue, il
+posa la tête sur la table devant laquelle on venait de l'asseoir, et il
+s'endormit.
+
+
+
+
+V
+
+GASTON DÉCOUVRE PARIS.
+
+
+A son grand ébahissement, Gaston se réveilla le lendemain dans une
+chambre obscure, couché sur un matelas posé sur le plancher. Il se
+redressa tout engourdi, frotta ses yeux avec énergie, et ne réussit qu'à
+mieux voir quatre murailles, tapissées d'un papier jaunâtre, où de
+grandes fleurs brunes se détachaient comme des caractères inconnus. Il
+se leva, et put à peine se soutenir, tant ses pieds gonflés étaient
+endoloris. Ce fut en boitant qu'il se dirigea vers la fenêtre aux vitres
+grasses, ternes, poussiéreuses, que la lumière semblait traverser à
+regret. Il trébucha contre un objet qui se trouva sur son passage,
+reconnut le canon, cause de ses malheurs, et pleura en silence.
+
+Tout à coup la peur le prit dans cette pièce aux encoignures sombres, où
+son regard noyé de larmes entrevoyait une cruche de grès, divers
+ustensiles de cuisine et un monceau d'objets indescriptibles. Il songea
+aux cachots dans lesquels, selon les récits de Catherine, les gendarmes
+renfermaient les coupables, et il se crut en prison. Le pauvre petit se
+rapprocha d'une porte qui lui faisait face, l'ouvrit tout tremblant, et
+pénétra dans une chambre un peu moins obscure que celle qu'il venait
+d'abandonner. Il retenait son haleine, inquiet de n'entendre aucun
+bruit. Il se précipita vers une fenêtre ouverte, aperçut un coin du ciel
+et respira longuement. Ce ciel qui, à Houdan, versait la lumière à
+pleine croisée dans la petite maison de Mademoiselle, c'était comme un
+ami qu'il retrouvait.
+
+Après une contemplation qui soulagea son cœur oppressé, Gaston regarda
+au-dessous de lui. Il distingua une sorte de puits carré sur lequel
+s'ouvraient cinq ou six croisées semblables à celle près de laquelle il
+se tenait. Des tuyaux noirs rampaient le long des murs lézardés,
+humides, que des araignées décoraient de toiles immenses. Çà et là, un
+rideau crasseux, du linge étendu, ou un pot de fleurs où s'étiolait un
+rosier. Un châssis glissa dans ses rainures inégales avec un son aigre,
+et Gaston découvrit, assis devant une table basse encombrée d'outils, un
+homme à la chevelure inculte, les manches de chemise retroussées
+jusqu'aux coudes, puis un garçon d'une douzaine d'années. L'homme prit
+un marteau et se mit à frapper à coups pressés sur une sorte d'enclume.
+Il s'arrêta pour examiner l'objet que façonnait son élève,--un gros
+soulier qu'il lui arracha des mains. L'homme parla d'une voix rude; il
+grondait. L'apprenti, debout, écoutait et répondait avec crainte. Tout à
+coup son maître le saisit par les cheveux, le secoua rudement, puis,
+après l'avoir lâché, lui lança le soulier au visage. L'enfant poussa des
+cris affreux, tandis que Gaston, pâle, effaré, se rejetait en arrière et
+s'appuyait contre un grand lit, seul reste des splendeurs écroulées de
+Blanchote.
+
+«Encore un morceau de cuir perdu! criait le cordonnier.
+
+--Assez, disait l'enfant; assez, ce n'est pas ma faute!
+
+--Ni la mienne non plus, propre à rien!»
+
+Gaston recula jusqu'à la chambre obscure pour ne plus entendre. Il ne se
+rapprocha de son poste d'observation qu'au bout de quelques minutes. Le
+marteau recommençait à battre; l'homme fumait une grosse pipe;
+l'apprenti avait repris son travail, mais il passait à chaque instant la
+main sur ses yeux encore pleins de larmes.
+
+«Si ce monsieur qui est mon papa allait me frapper ainsi,» pensa Gaston
+avec terreur.
+
+Il tenta d'ouvrir une nouvelle porte, songeant à fuir, à regagner Houdan
+à tout prix. Le pêne résistait, et l'enfant se déchirait les doigts en
+vains efforts lorsqu'un pas lourd retentit, une clef pénétra dans la
+serrure, et M. de La Taillade entra.
+
+Comme un coupable surpris en flagrant délit, Gaston avait reculé
+jusqu'au mur; sa respiration haletante, ses yeux démesurément ouverts
+révélaient la terreur à laquelle il était en proie.
+
+«Te voilà levé, luron, dit Alexis, incapable de rien remarquer; as-tu
+joué avec ton canon?
+
+--Reconduisez-moi chez ma tante, monsieur, je vous en prie.
+
+--Encore ta chanson! Mais tu n'as pas vu Paris. Sois tranquille, tu y
+retourneras chez ta tante; il est même probable qu'elle viendra te
+chercher plus tôt que tu ne crois. Allons, viens m'embrasser.»
+
+Gaston s'avança en boitant.
+
+«Qu'as-tu donc, petit? tu marchais si droit hier!
+
+--Je suis fatigué, j'ai mal...»
+
+Alexis grommela quelques mots, prit l'enfant sur ses genoux, le
+déchaussa et secoua la tête à la vue des ampoules qui lui couvraient les
+pieds.
+
+«Une vraie peau de femme,» dit-il.
+
+Il se gratta le front, déposa Gaston sur la chaise et fureta dans tous
+les coins. Il découvrit un chiffon qu'il enduisit de suif, l'appliqua
+sur les plaies de son fils et le rechaussa.
+
+«Allons, essaye de marcher, maintenant.»
+
+L'enfant soulagé fit trois ou quatre pas sans trop boiter.
+
+«Qu'en dis-tu, hein?
+
+--Vous êtes bon, répondit Gaston, qui lui entoura le cou de ses petits
+bras; mais je vous en prie, monsieur...
+
+--Halte-là! mon luron; je suis ton père, et tu ne dois pas m'appeler
+monsieur.
+
+--Alors il faut que je vous tutoie.
+
+--Je t'y autorise; joue avec ton canon.»
+
+Alexis s'établit sur une chaise, bourra sa pipe, l'alluma, puis, les
+jambes croisées, se mit à fumer avec béatitude sans plus s'occuper de
+Gaston, qui se tint coi, n'osant troubler les méditations de son père.
+La pipe touchait à sa fin et commençait à crépiter, lorsqu'un bruit de
+voix se fit entendre à l'extérieur.
+
+«Tiens, m'ame La Taillade, déjà de retour! Doux Jésus, qu'est-ce que
+vous avez donc sur l'œil, sans vous commander?
+
+--La diligence a versé, ma chère, et un panier m'a roulé sur la tête.
+
+--Employez la vigne vierge. Tenez, pas plus tard que le mois dernier, ma
+fille en attrapa tout autant dans une explication avec son gueux
+d'homme. On lui conseillait les cataplasmes, l'extrait de saturne, l'eau
+vinaigrée, le plantain. Rien de tout ça, lui ai-je dit, de la vigne
+vierge! Elle m'a écoutée, aussi huit jours après son œil malade était-il
+plus frais que l'autre.
+
+--Je m'en suis déjà appliqué, et je vais continuer. Au revoir, m'ame
+Bardou.
+
+--Au revoir, m'ame La Taillade; tout en vous plaignant, sans vous
+commander.»
+
+Le pêne grinça, et Blanchote, armée de son cabas, apparut dans le sombre
+réduit. Les yeux d'Alexis clignotèrent; il recula sa chaise jusqu'auprès
+du lit et remonta son sac.
+
+«Te voilà rentré; tu n'as donc rien fait, ce matin? lui demanda sa
+femme.
+
+--Rien; mais Pauquet loge deux gaillards qui n'ont plus le sou; je dois
+causer avec eux tantôt.
+
+--Du nerf, hein! il faut manger jusqu'au moment où l'on viendra racheter
+le môme. Tiens! où est-il? est-ce qu'il dort encore?
+
+--Il joue sans doute avec son canon.»
+
+Loin de jouer, Gaston, retiré dans la chambre noire, tremblait; car la
+vue de Blanchote lui causait une terreur secrète. Tout en parlant, la
+mégère s'était débarrassée de son châle, et déposait sur une table
+vermoulue du pain, du jambon et un litre de vin.
+
+«Suis-je sotte, s'écria-t-elle en se frappant le front; j'ai oublié ton
+cognac sur le comptoir de l'épicier.
+
+--Je vais le chercher, dit Alexis qui se souleva de sa chaise.
+
+--Pauvre chéri, ça t'oblige à remonter quatre étages. Mais au fait, ne
+bouge donc pas; j'enverrai le petit. C'est bien Gaston que ta sœur l'a
+nommé? Drôle de nom, pour un homme. Holà, Gaston, viens ici, mon
+mignon.»
+
+L'enfant parut et s'avança timidement jusqu'au milieu de la pièce.
+
+«Il est tout de même gentil, dit Mme de La Taillade; mais il n'a pas
+l'air dégourdi. Écoute, petit, sais-tu faire les commissions?
+
+--Oui, madame, avec Catherine.
+
+--Catherine, répéta Blanchote dont le sourire se fronça et dont la dent
+saillit d'une façon menaçante, je lui tremperai son pain tôt ou tard
+dans une sauce de ma façon, à cette femelle! N'en parlons pas pour le
+quart d'heure, ça me couperait l'appétit. Tu vas descendre et tourner à
+main gauche; tu la connais, ta main gauche?
+
+--Oui, madame.
+
+--Bon, tu entreras chez l'épicier qui demeure au coin de la rue, et tu
+demanderas le carafon de cognac que j'ai oublié. Va, et prends garde de
+le casser.
+
+--Tout seul? demanda Gaston.
+
+--Parbleu, te faut-il un domestique? Il est bon, le môme.
+
+--Ma tante ne veut pas que je sorte seul.»
+
+Blanchote écarquilla ses petits yeux, puis elle se tordit un instant
+dans les convulsions d'un fou rire. Alexis rebourrait sa pipe; l'enfant,
+interdit, mordillait le bas de sa blouse de mérinos. Peu à peu Mme de La
+Taillade retrouva son sang-froid.
+
+«Ta tante avait raison à Houdan, reprit-elle; mais à Paris, vois-tu,
+c'est autre chose. Allons, file, mon bijou.
+
+--Non, répliqua résolument le petit garçon, je ne veux pas désobéir à ma
+tante.»
+
+Blanchote cessa de rire, elle frotta vigoureusement son œil endommagé;
+puis, le bras levé, se rapprocha de l'enfant. Alexis la retint au
+passage.
+
+«Je l'accompagnerai, dit-il.
+
+--Ah! tu crois que c'est comme ça qu'on élève les mioches, toi?
+
+--Que ma sœur le réclame ou non, continua le soudard avec une fermeté
+qui surprit Blanchote, Gaston retournera chez elle avant quinze jours,
+et je ne veux pas qu'il soit maltraité.
+
+--Monsieur ne veut pas!» Monsieur a donc une volonté? s'écria la mégère
+d'un ton ironique; voilà du nouveau, sur ma parole! Tiens, ne sois pas
+bête, reprit-elle; qui parle de le maltraiter, ce morveux! Une taloche,
+ça les forme, voilà tout.»
+
+Alexis secoua la tête et se tourna vers l'enfant.
+
+«Patience, petit, lui dit-il d'une voix qu'il essaya de rendre douce;
+mais je suis ton papa, il faut m'obéir, à moi. Va chercher ce cognac
+pour montrer que tu m'aimes bien.
+
+--Et vous me reconduirez chez ma tante?»
+
+Alexis continuait à secouer la tête comme s'il répondait oui. Gaston,
+satisfait, disparut dans le corridor, tandis que la voix aiguë de
+Blanchote lui indiquait de nouveau l'adresse de l'épicier. Le pauvre
+petit dut descendre avec lenteur et s'arrêter à plusieurs reprises; il
+atteignait le dernier palier, lorsqu'un objet informe, à cheval sur la
+rampe, passa près de lui avec vélocité. Dans ce hardi cavalier il
+reconnut le jeune apprenti qu'il avait vu maltraiter dans la matinée, et
+qui, joyeux maintenant, fredonnait la _Marseillaise_. Tout en marchant,
+l'apprenti examinait avec curiosité le nouveau venu. Il s'arrêta à la
+porte de l'allée, tourna deux fois autour de Gaston en exécutant un pas
+de fantaisie, lui tira la langue et s'éloigna, singeant à s'y méprendre
+le cri des marchandes de quatre saisons lorsqu'elles annoncent le retour
+des pois verts.
+
+La pantomime de l'apprenti avait un peu effarouché Gaston qui, le cœur
+serré, la tête vide à force d'avoir pleuré, se trouva tout à coup dans
+la fangeuse rue des Arcis, dont le mouvement et le bruit achevèrent de
+l'étourdir. Bien des fois, à Houdan, il avait caressé le rêve de sortir
+seul; mais Mademoiselle et Catherine s'étaient toujours montrées
+inflexibles, et, en cet instant, Dieu sait si Gaston se repentait
+d'avoir eu ce désir. Dès les premiers pas,--après s'être bien assuré
+qu'il tournait à main gauche,--il se sentit regarder et se troubla. Ni
+sa mise ni son allure ne rappelaient celles des gamins qui errent en
+liberté dans la grande ville et la sillonnent en maîtres. Il ressemblait
+plutôt à un pauvre oiseau dont une pierre vient de blesser l'aile, qui
+rampe, essaye de courir et se heurte follement à tous les obstacles. Il
+n'osait, en effet, quitter le bord du trottoir, et s'embarrassait
+presque à chaque pas entre les jambes d'ouvriers affairés qui
+l'écartaient en le gratifiant d'une injure. Était-ce donc véritablement
+le Paris tant vanté par le docteur Fontaine que cette rue sombre, sale,
+gluante, qu'un ruisseau infect coupait en deux? Gaston doutait. En tout
+cas, avec une naïveté bien excusable, il cherchait un visage ami dans
+cette foule qui le coudoyait. Soudain son cœur battit avec violence;
+devant lui, à une certaine distance, cheminaient trois femmes coiffées
+du grand bonnet normand qui lui était si familier. Il hâta le pas, ses
+pieds s'échauffèrent, il put avancer plus vite et bientôt courir. Il
+rejoignit enfin celles qu'il poursuivait et s'arrêta découragé; elles
+lui étaient inconnues. Il revint alors en arrière, la poitrine
+oppressée; tourna à gauche, à droite, au hasard, cherchant la rue d'où
+il venait de sortir, dont il ne savait pas le nom, et qu'il ne pouvait
+reconnaître entre ces hautes maisons qui se ressemblaient. Il marcha
+longtemps, n'osant demander sa route, déboucha sur le quai à
+l'improviste; là, Paris lui apparut.
+
+Assis sur un banc de pierre, les cheveux au vent, Gaston, surpris,
+regardait les gigantesques tours de Notre-Dame, dont la noire silhouette
+se découpait sur le ciel chargé de nuages gris. Plus loin un amas de
+verdure, le quai aux Fleurs et son bal célèbre,--le Prado. Plus loin
+encore, le Palais de Justice dont les poivrières, couvertes d'ardoises,
+rappelaient à l'enfant les tableaux qui ornaient la salle à manger de sa
+tante, et dont la plupart représentaient des manoirs féodaux. La coupole
+de l'Institut, à demi perdue dans la brume, étonna beaucoup Gaston par
+sa forme inconnue à Houdan. Du côté de l'eau qu'il occupait, il
+entrevoyait un coin du Louvre et le tertre funéraire des héros de
+Juillet. Venaient ensuite des maisons d'inégale hauteur, mal alignées,
+sordides, bombées, où logeaient des charbonniers, des oiseleurs et des
+quincailliers. Çà et là de gigantesques annonces, d'immenses peintures
+représentant Napoléon décorant un soldat ou un tambour-major plus
+galonné qu'un maréchal, enseignes des bureaux pour lesquels travaillait
+Alexis. Ces enluminures, la Seine coulant entre son lit de pierre et le
+pont d'Arcole, furent les trois choses qui frappèrent le plus Gaston
+dans sa découverte de Paris.
+
+Durant deux heures au moins, avec cette mobilité d'esprit qui sauve les
+enfants de chagrins trop rudes, le jeune La Taillade oublia le monde
+pour repaître ses yeux des choses nouvelles qui l'entouraient. Mais il
+n'avait pas mangé depuis la veille; la faim le rappela à la réalité. Il
+se leva avec effort, s'engagea de nouveau dans les rues, et se remit à
+chercher la maison de son père. Il n'osait demander sa route et marchait
+toujours, tournant dans un cercle, comme l'Indien perdu dans les forêts.
+Enfin il aborda une femme qui depuis un instant paraissait l'observer
+avec intérêt.
+
+«Madame, demanda-t-il, savez-vous où demeure M. de La Taillade?
+
+--Oui, certes, mon ami; viens avec moi.»
+
+Elle le prit par la main, et, en quelques mots, le pauvre enfant raconta
+son histoire; soudain sa conductrice le fit pénétrer dans une allée
+obscure.
+
+«Attends-moi là, lui dit-elle; je vais prévenir ton papa; car il
+pourrait te gronder d'avoir été si longtemps absent. Donne-moi ta blouse
+afin qu'il sache bien que c'est toi qui m'envoie.»
+
+Gaston, qui n'y comprenait rien, se laissa dépouiller sans mot dire, et
+plus d'une heure s'écoula sans qu'il osât bouger. Il s'enfuit, épouvanté
+par la grosse voix d'un homme qui le traita de vagabond et le menaçait
+de lui tirer les oreilles. Le pauvre petit se remit en marche. Il
+faisait sombre, une pluie fine commençait à tomber, et la faim le
+torturait. Ses jambes fléchissaient, il sentait les pavés se dérober
+sous ses pieds meurtris. Les lumières, qui s'allumaient de toutes parts,
+lui semblaient doubles et lui brûlaient les yeux. Il déboucha près de la
+tour Saint-Jacques-la-Boucherie, dans les environs de laquelle s'étalait
+alors un marché de vieux effets, repaire de juifs, aujourd'hui remplacé
+par des arbres et des fleurs.
+
+Une charrette au brancard vide offrait un abri au petit égaré. Que de
+désespoir dans ce pauvre être naïf, si heureux jusqu'alors, et qui ne
+connaissait du monde que la riante demeure de Houdan, où il régnait en
+maître adoré! Il ne pouvait résoudre aucun des problèmes qui se pressait
+dans sa tête. Pourquoi l'avoir emmené de chez sa tante? pourquoi l'avoir
+forcé à marcher jusqu'à ce que ses pieds fussent ensanglantés? pourquoi
+Mme de La Taillade avait-elle voulu le frapper? pourquoi lui avait-on
+pris sa blouse? Et Catherine, et Mademoiselle, et le docteur, pourquoi
+n'accouraient-ils pas à son secours? pourquoi ne venaient-ils pas le
+chercher? A ces questions, Gaston ne trouvait qu'une réponse effrayante,
+c'est qu'il était la victime d'une fée qui le persécutait, tout comme
+s'il eût été un prince.
+
+Une sorte de somnolence s'emparait de lui; il grelottait sous l'humidité
+glacée, et il se rapprocha du brasier d'un rétameur ambulant qui, établi
+au pied de la tour, fondait des cuillers en étain. Tout à coup Gaston
+poussa un cri; un gamin, l'apprenti cordonnier, dansait autour de lui
+comme un gnome.
+
+«Oh! monsieur, dit-il, je suis perdu; vous allez me dire où est la
+maison.
+
+--Monsieur! répéta le gamin, qui fit le salut militaire; merci, plus que
+ça de genre! Eh bien, nous sommes gentil, mon bijou; nous avons donc
+fait l'école buissonnière pour notre début? C'est maman La Taillade qui
+est contente! depuis ce matin sa dent a poussé d'au moins deux lignes,
+et nous allons recevoir une toutouille numéro un.
+
+--Emmenez-moi,» dit Gaston, les mains jointes.
+
+L'apprenti, frappé du ton navré de celui dont il se moquait, devint
+sérieux. Il écouta le récit de Gaston.
+
+«Dame, mon vieux, lui dit-il de son ton naturel, ça sera dur à faire
+avaler à tes parents, cette histoire-là. Moi, j'aime assez la gueuse qui
+t'a volé ta blouse; la bonne farce! C'est moi qui l'aurais collée! Mais
+je n'ai pas de chance; il ne m'en arrive jamais de ces machines-là.
+Allons, viens; je plaiderai pour toi; ça sera inutile, car la cause des
+petits, vois-tu, c'est perdu d'avance. Graisse-toi les reins; il y aura
+de la grêle, aussi vrai que mon père s'appelle Bouchot.»
+
+L'apprenti, suivi de Gaston, traversa les ruelles étroites du marché; au
+moment de franchir la dernière porte, il rapprocha de sa bouche ses
+mains disposées en cornet.
+
+«Ohé! ohé les _ioutres_! cria-t-il de toute la force de ses poumons.»
+
+Puis il entraîna son compagnon, qui ne comprit rien à cette moquerie
+adressée aux marchands juifs. Les deux enfants débouchaient à peine dans
+la rue des Arcis, que Gaston se sentit rudement saisir par le bras; il
+leva les yeux et reconnut Blanchote.
+
+Il allait parler, sa nouvelle connaissance ne lui en laissa pas le
+loisir et se chargea du récit de son odyssée.
+
+«C'est moi qui l'ai retrouvé, votre môme, m'ame La Taillade, dit Bouchot
+en terminant; s'il y a une récompense honnête, vous diminuerez le nombre
+des taloches.»
+
+La mégère ne répondit pas. Les lèvres serrées, l'œil en feu, elle
+portait presque Gaston prêt à défaillir. Elle gravit à la hâte les
+quatre étages, referma la porte, s'empara d'une lanière de cuir et
+frappa le malheureux enfant, auquel la douleur arracha des cris et fit
+retrouver des larmes. Les voisins, qui croyaient à une escapade,
+applaudissaient à la correction du mauvais garnement, et Bouchot reçut
+une semonce de son père sur la nécessité de former la jeunesse. Enfin,
+lasse de frapper, Blanchote éteignit la lumière et sortit. A demi ivre,
+elle se trouvait heureuse de sa méchante action, qu'elle se plut à
+considérer comme un à-compte sur les avances qu'elle devait à Catherine.
+
+Gaston l'écouta s'éloigner en frémissant. Il venait d'être frappé pour
+la première fois, sans être coupable, sans avoir commis de faute, alors
+qu'il méritait au contraire la pitié. L'idée de l'injustice pénétra dans
+ce jeune esprit bon, loyal, sincère, qui ne croyait qu'au bien et qui
+venait d'apprendre que la lâcheté, la méchanceté, l'abus de la force,
+tous les monstres que voulait combattre son parrain existaient en
+réalité. Oh! le bon docteur, que n'était-il pas là pour calmer l'enfant
+qu'il chérissait, apaiser sa colère, le retenir sur la pente où
+l'indignation pouvait l'entraîner, maintenant qu'il savait que le mal
+peut avoir des jours de triomphe! Que n'accourait-il, avant que cette
+jeune intelligence, qui le ravissait par sa pureté, se faussât au
+contact des vices engendrés par l'ignorance et la misère, ces plaies que
+toute société porte au flanc et que notre égoïsme seul nous empêche de
+guérir. Mais à cette même heure, triste, anxieux, comptant les secondes,
+le docteur veillait près de sa vieille amie, se demandant si la maladie
+terrible contre laquelle luttait sa science, n'emporterait pas la raison
+de cette créature d'élite, dont les douleurs imméritées lui démontraient
+l'existence d'un monde meilleur.
+
+Gaston se releva avec peine et tenta d'ouvrir la porte. A la douleur se
+joignait l'épouvante; il avait peur dans cette solitude, dans cette
+obscurité. Il croyait entendre mille bruits dont ses nerfs surexcités
+doublaient l'intensité; il croyait sentir autour de lui des mains
+menaçantes armées de fouets aux lanières ensanglantées. Un bourdonnement
+confus l'assourdissait; il roula sur le sol:--il venait de s'évanouir.
+
+Où va l'âme des enfants dans ces moments de défaillance où le corps,
+vile matière, gît sans force, sans couleur, privé en apparence de
+l'étincelle divine qui le force à obéir? Quel ange protège cette lueur
+immortelle pour la défendre contre le souffle de la nuit éternelle?
+Gaston ne souffrait plus, il avait oublié. Sous la tonnelle où le
+chèvre-feuille mariait ses guirlandes à celles des clématites,
+Mademoiselle brodait, le docteur lisait à haute voix un livre qu'il
+déclarait sublime; Catherine, de la fenêtre de sa cuisine, jetait de
+temps à autre un coup d'œil sur le jardin. Gaston, par un singulier
+phénomène, se voyait marcher, aller, venir; sa charrette--cadeau de son
+parrain--s'emplissait de cailloux, et les murs du beau château qu'il
+avait ébauché s'élevaient à vue d'œil. Ce château, commencé sous une
+touffe d'herbe, se dressait maintenant jusqu'au ciel, et l'architecte en
+parcourait les appartements, mille fois plus beaux qu'il ne les avait
+rêvés. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer partout les rayons du
+soleil, les chansons des oiseaux, le parfum des fleurs. Les papillons
+voltigeaient sans crainte autour de ce palais étrange qui possédait deux
+tours semblables à celles de Notre-Dame et un dôme pareil à celui de
+l'Institut. Au milieu de la pelouse, coulait un fleuve aux flots dorés
+traversé par un pont suspendu. Des buissons, couverts de roses, de
+lilas, de jasmins, cachaient des rossignols et des phénix. Ces oiseaux,
+que Catherine déclarait des mensonges, venaient se poser sur toutes les
+branches. Mademoiselle, ravie, embrassait Gaston, auteur de ces
+merveilles, qu'il avait prédites longtemps à l'avance sans qu'on voulût
+le croire. Le docteur nettoyait le verre de ses lunettes et déclarait le
+progrès accompli. Quant à Catherine, elle pleurait à chaudes larmes,
+ainsi qu'elle avait coutume de faire chaque fois que Gaston prouvait,
+d'une façon quelconque, qu'il l'aimait bien. Mais soudain le radieux
+soleil qui illuminait cette scène pâlit, les pétales perdirent leur
+couleur, les oiseaux s'enfuirent, le beau château s'écroula avec un
+horrible fracas. Gaston fit un mouvement, sortit de sa léthargie et
+prêta l'oreille. Dans le corridor résonnait le pas lourd, mesuré de son
+père. Il le vit entrer avec lenteur, roide, sérieux, suivi par
+Blanchote, dont une lumière vacillante éclairait la face disgracieuse.
+
+A la vue de son fils étendu sur le carreau, la tête d'Alexis se mit en
+branle. Gaston se précipita vers lui.
+
+«On m'a battu!» s'écria-t-il suffoqué.
+
+Le soudard se rapprocha du lit et s'y assit; il semblait regarder sans
+voir; en revanche les yeux de sa femme étincelaient.
+
+«Monsieur, ne me laissez plus battre, reconduisez-moi chez ma tante...
+
+--Va donc... petit, bégaya M. de La Taillade, incapable en ce moment de
+rien comprendre; va donc jouer avec ton canon.»
+
+Puis il se renversa comme une masse et ronfla presque aussitôt.
+
+Gaston recula pas à pas, suivi par le regard narquois de sa belle-mère.
+Arrivé près de la porte qui s'ouvrait sur la pièce où il avait dormi la
+veille, il s'arrêta; Mme de La Taillade, du fond de son cabas, venait de
+sortir un morceau de pain et un cervelas. La faim de Gaston se réveilla
+impérieuse; il contempla ces provisions avec le regard ardent d'un jeune
+chat.
+
+«Voyons, mon bijou, lui dit Blanchote, faisons la paix; tu dois avoir
+faim?
+
+--Oui», murmura l'enfant.
+
+La mégère lui tendit un morceau de pain et une rondelle de cervelas. La
+façon dont le pauvre petit se précipita sur cette pitance et l'avidité
+avec laquelle il la dévora eût donné envie de pleurer à toute autre qu'à
+Blanchote; mais elle avait eu trop souvent faim pour que ce spectacle
+l'attendrît.
+
+«Tu en veux encore? dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Promets-moi alors de ne rien raconter à ton père demain. J'ai tout
+arrangé; il te pardonne.»
+
+Blanchote tendait vers Gaston le pain et le cervelas tout entier, prête
+à les retirer.
+
+«Tu ne diras rien?
+
+--Non.
+
+--Si tu ne tiens pas parole, tu ne reverras jamais ta tante.
+
+--Je la tiendrai.»
+
+Une heure plus tard, enfin rassasié, le pauvre petit dormait sur son
+matelas. Comme une dernière rafale qui vient ébranler de nouveau les
+forêts sur lesquelles un orage a passé, un soupir, presque un sanglot,
+soulevait de temps à autre sa poitrine oppressée.
+
+
+
+
+VI
+
+LA DANSE DE GISELLE.
+
+
+Lorsque Gaston se réveilla, la mansarde, de même que la veille, était
+déjà abandonnée. Tant bien que mal, il procéda à sa toilette. De minute
+en minute il entendait résonner un cri étrange, modulé, un _brrrou...
+out!_ qui l'intriguait et qu'il ignorait être un appel. Il se rapprocha
+enfin de la fenêtre et découvrit Bouchot, qui, debout devant l'établi,
+travaillait avec ardeur à tailler, coller, ajuster des papiers de
+différentes couleurs ornés de grandes lettres noires. Tout à coup
+l'apprenti lança ce _brrrou... out!_ qui surprenait Gaston, leva les
+yeux et aperçut son protégé de la veille. Il abandonna aussitôt son
+occupation, recula de quelques pas, entama cette danse fantastique qui
+lui servait d'entrée en matière, et la termina en exécutant la roue avec
+une agilité de clown.
+
+«Tu es donc sourd?» cria-t-il ensuite.
+
+Puis, craignant sans doute qu'une conversation à haute voix n'attirât
+l'attention des voisins, il fit mine de se frapper et de se frotter le
+bas des reins avec un geste d'interrogation. Cette allusion ramena des
+larmes dans les yeux de Gaston, si cruellement battu la veille, et qui
+ne répondit qu'en baissant la tête avec tristesse. Sur ce, Bouchot, les
+jambes écartées, les bras étendus, les poings tantôt ouverts, tantôt
+fermés, lança dans le vide une série de soufflets et de coups de pied
+qui, s'ils fussent arrivés à leur adresse, auraient évidemment atteint
+Blanchote.
+
+Satisfait de cette vengeance imaginaire, l'apprenti se rapprocha de
+l'établi et livra à l'admiration de son spectateur un immense
+cerf-volant fabriqué à l'aide d'affiches récoltées sur les murs.
+Désignant Gaston du doigt, puis se frappant la poitrine à plusieurs
+reprises, Bouchot essaya d'expliquer à sa nouvelle connaissance qu'il
+comptait sur elle pour l'enlèvement du chef-d'œuvre. Peu au courant de
+la mimique parisienne, Gaston interprétait souvent à rebours les signes
+télégraphiques de son interlocuteur, qui, la tête penchée sur l'épaule,
+les yeux baissés, les bras ballants, dansait alors avec toutes les
+apparences du découragement le plus profond. Le cerf-volant terminé,
+l'apprenti l'étendit sur le sol, l'admira, le redressa, le franchit à
+pieds joints au risque de le crever, puis le fourra précipitamment sous
+une armoire et fit signe à Gaston de se retirer. Deux minutes plus tard,
+la voix du cordonnier résonnait grondeuse et menaçante.
+
+Cette scène avait distrait Gaston. Lorsqu'il se sentit de nouveau seul,
+il redevint triste et ses pensées le reconduisirent à Houdan. Il songea
+qu'à cette heure, sans l'odieux canon rapporté de Paris par l'épicier,
+il serait assis dans la salle à manger, près de Mademoiselle, attentive
+à lui passer ces tartines grillées et beurrées si excellentes à tremper
+dans du lait chaud. Catherine, avec sa jupe aux raies noires et
+blanches, son corsage de cotonnade bleue, son fichu rouge, ses ciseaux
+cliquetant à son côté, s'apprêterait à le conduire à l'école. Le lait
+bu, le sucre resté au fond de la tasse mangé, Mademoiselle
+l'embrasserait en lui recommandant d'être sage; puis il se mettrait en
+route.
+
+La femme du notaire, celle du receveur, la dame qui distribuait les
+lettres à la poste, l'arrêteraient au passage pour lui demander des
+nouvelles de sa tante. Une d'elles au moins lui donnerait une pomme ou
+un bonbon qu'il partagerait avec Denis, le mieux aimé de ses camarades
+de classe. On approchait de l'école, les bancs polis, les mappemondes,
+la grosse bouteille à l'encre allaient apparaître... Gaston était si
+bien perdu dans cette rêverie, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte, et
+tressaillit en voyant entrer son père et Blanchote.
+
+«Eh bien, mon luron, s'écria Alexis, tu ne me dis pas bonjour?
+
+--Bonjour, monsieur.
+
+--Que t'est-il donc arrivé hier?»
+
+Gaston vit les sourcils de Mme La Taillade se froncer.
+
+«Je me suis perdu», répondit-il.
+
+Le soudard se mit à rire, non certes par méchanceté, mais faute de
+l'intelligence suffisante pour comprendre ce que le malheureux enfant
+avait dû souffrir.
+
+«Et on t'a volé ta blouse?
+
+--Oui, murmura Gaston, qui baissa la tête.
+
+--Tu dois avoir froid dans cette tenue?
+
+--Un peu, monsieur.
+
+--Sais-tu l'adresse de la maison, maintenant?
+
+--Non.
+
+--Il faut l'apprendre, tu peux te perdre de nouveau...
+
+--Allez-vous donc m'envoyer encore en commission? s'écria Gaston avec
+effroi.
+
+--Non, bijou, pas pour le quart d'heure, répondit Blanchote. Voyons,
+aide-moi à mettre le couvert.»
+
+L'enfant, sur les indications de sa belle-mère, apporta des verres, des
+couteaux, des assiettes et prit place à table. M. de La Taillade avait
+embauché les deux pauvres diables logés chez Pauquet, et le déjeuner se
+ressentit de cette aubaine. Alexis, sous prétexte de fortifier son fils,
+le força à boire un doigt de vin pur, le caressa et s'aperçut qu'il
+avait les mains glacées.
+
+«Il faut lui acheter un vêtement, dit-il à sa femme.
+
+--Sois tranquille, chéri, j'ai son affaire.»
+
+Tandis que son noble époux bourrait sa pipe, croisait les jambes et
+sirotait un énorme verre de cognac, Blanchote fouillait au fond d'un
+placard, où, parmi des blouses, des serviettes, des camisoles, des robes
+de toutes tailles, fruit de ses rapines, elle trouva une petite
+redingote de drap bleu de ciel.
+
+«Fière idée, dit-elle, le jour où j'ai acheté ça.»
+
+Elle s'approcha de Gaston et l'aida dans l'opération facile d'endosser
+le vêtement. Les bras du petit garçon se perdirent dans la profondeur
+des manches, tandis que les pans venaient lui battre les talons.
+
+«Ça lui va comme un gant», s'écria Blanchote avec aplomb.
+
+Alexis, selon sa coutume, remonta son sac.
+
+«Un peu large, murmura-t-il entre deux bouffées.
+
+--Tu raisonnes en militaire, chéri; les enfants grandissent vite, ils
+ont besoin de mouvement, il leur faut de la place.»
+
+Gaston se regardait d'un air piteux; il comprenait mieux que son père
+combien cette redingote, bonne pour un garçon de quatorze ans, le
+rendait ridicule. Cependant il n'osa pas contredire sa belle-mère, qui,
+après avoir retroussé les manches doublées de soie pour lui dégager les
+mains, s'extasia sur sa bonne mine. Elle lui retira ses brodequins lacés
+et les remplaça par des chaussons de lisière dont elle possédait une
+nombreuse collection. Mécontent de la redingote, Gaston fut satisfait de
+sa nouvelle chaussure, qui lui permit de marcher sans boiter.
+
+Au bruit d'un doigt qui frappait discrètement à la porte, Mme de la
+Taillade et Gaston firent un pas, mus par la même pensée: Houdan. La
+première attendait une lettre; le second, sa tante ou Catherine. Ce fut
+Alexis qui cria machinalement:
+
+«Entrez!»
+
+La clef tourna dans la serrure, et Bouchot montra le bout de son nez.
+
+«Ce n'est que moi, dit-il, peut-on entrer tout de même?
+
+--Oui, et ferme ta porte.
+
+--Salut, excuse, la compagnie, ça y est.»
+
+Henri Bouchot, apprenti cordonnier, élève de son père, ainsi qu'il le
+déclarait lui-même, allait atteindre sa onzième année. Petit pour son
+âge, mais remuant comme un singe, il y avait plus de vigueur et de santé
+qu'on ne le supposait à première vue dans ce corps chétif en apparence.
+Qu'on se représente sur un visage ovale, sous un front large,
+intelligent, bombé, couronné de cheveux blonds en broussaille, deux yeux
+gris pétillant de malice, un nez retroussé, une bouche aux lèvres fines
+et narquoises, et l'on aura le portrait de Bouchot. En toute saison,
+avec une complète insouciance, il marchait vêtu d'une blouse grise
+percée aux coudes, d'un pantalon endommagé aux genoux et d'un tablier
+vert à bavette qui lui descendait à mi-jambe. Sa coiffure se composait
+d'une calotte rouge qui se promenait sans prétention de l'une à l'autre
+de ses oreilles ou reposait au fond de sa poche. Depuis un an et demi
+que sa mère était morte, Bouchot avait cessé de fréquenter l'école
+mutuelle et travaillait avec son père, excellent ouvrier qui, sous le
+prétexte de combattre le chagrin que lui causait le souvenir de sa
+femme, s'enivrait assez régulièrement et battait son fils un peu à tort
+et à travers. L'enfant supportait ces orages avec constance, les
+provoquait souvent par le temps qu'il employait à faire une course, le
+peu de soin avec lequel il garnissait un revers, l'irrégularité des
+rangées de clous dont il émaillait une semelle, et trouvait en somme
+qu'il n'était pas trop mauvais de vivre, surtout les jours où son père
+ne se consolait pas trop.
+
+Vif, curieux, obligeant, spirituel, Bouchot était une nature
+foncièrement honnête, un gamin gouailleur, hardi, flâneur, batailleur,
+un polisson si l'on veut, mais non un «voyou.» En dépit de la brutalité
+de son père, il l'aimait et le secondait de son mieux. Par malheur,
+l'enfant détestait le métier qu'on lui enseignait, et avait l'amour inné
+du dessin. Le cordonnier, qui n'y comprenait goutte, combattait cette
+passion de son fils avec la même énergie que s'il se fût agi d'un vice,
+et lorsqu'il découvrait une feuille de papier blanc ou un crayon entre
+les mains de son héritier, celui-ci recevait une de ces corrections
+qu'il qualifiait de toutouilles. Mais les coups n'amoindrissaient pas le
+moins du monde son amour pour les bonshommes, et plus d'une muraille du
+quartier en portait la preuve. En somme, Bouchot était aimé des voisins
+que sa bonne humeur divertissait, et qui, s'ils pouvaient lui reprocher
+quelques farces un peu risquées, ne connaissaient de lui aucune mauvaise
+action.
+
+Le gamin, aussitôt entré, lança vers Gaston un coup d'œil expressif,
+accompagné d'une légère grimace. Il portait sous le bras un paquet assez
+volumineux.
+
+«Te voilà, gredin, dit amicalement Alexis que l'apprenti déridait par
+ses allures; veux-tu boire un coup?
+
+--Merci, mon capitaine, je suis trop pressé. Je vais rue Saint-Lazare,
+chez un bourgeois qui attend ses escarpins depuis huit jours; papa me
+croit déjà en train de revenir.
+
+--Viens-tu donc m'emprunter ma voiture? demanda Blanchote, qui daigna
+sourire et montrer sa dent.
+
+--Non; je sais qu'elle est en réparation. C'est votre môme que je viens
+vous emprunter. Il ne connaît pas Paris; mes affaires m'appellent
+derrière la Madeleine: c'est une rude occasion pour le former, votre
+petit, et sans payer un sou de plus qu'au bureau.
+
+--Tiens, c'est une idée.
+
+--Deux même, si vous y tenez.
+
+Alexis secoua la tête. Quant à Gaston, il écoutait la bouche ouverte,
+surpris d'apprendre que sa belle-mère possédait une voiture.
+
+«Rouge ou noir? reprit Bouchot, qui fit le geste de tirer des macarons.
+
+--Tu le feras écraser, dit M. de La Taillade.
+
+--Dites donc, mon capitaine, vous me manquez de respect; est-ce que j'ai
+l'air d'un jobard?
+
+--D'ailleurs, il a mal aux pieds.
+
+--Nous grimperons derrière un fiacre, j'ai des billets de faveur.
+
+--Voyons, chéri, dit à son tour Mme de La Taillade; tu ne peux pas
+l'emmener à ton ouvrage, et j'ai à sortir; préfères-tu le laisser seul
+ici?
+
+--Veux-tu accompagner Bouchot, mon luron? demanda Alexis.
+
+--Oui, répondit Gaston, que l'idée de rester enfermé effrayait.
+
+--En route! cria l'apprenti, qui se dirigea vers la porte en dansant.
+
+--Vais-je donc sortir ainsi?» dit Gaston en jetant un regard piteux sur
+son accoutrement.
+
+La surprise se peignit sur le visage de Blanchote et de Bouchot, qui ne
+comprenaient pas le scrupule de l'enfant.
+
+«Nous n'allons pas voir le roi, répliqua le gamin, ce n'est pas son jour
+de réception.
+
+--Mais tu es plus beau qu'avec ta blouse, s'écria Mme de La Taillade.
+
+--Je n'oserai jamais aller ainsi dans la rue.
+
+--Il est bon votre petit, mon capitaine; il a des façons cocasses qui
+m'amusent comme tout. Mais je perds un temps que papa Bouchot rattrapera
+sur mes épaules. Je reviendrai quand tu auras grandi, mon bonhomme.
+Tiens, une idée! ça fait les deux, m'ame La Taillade.
+
+Revenant sur ses pas, l'apprenti se débarrassa de sa blouse et de son
+tablier, enleva la redingote de Gaston, s'en affubla et lui passa les
+effets dont il venait de se dépouiller. Il n'était guère plus grand que
+son nouvel ami, et la redingote ne lui allait pas mieux. Mais pour la
+première fois il endossait autre chose qu'une blouse, et, séduit par la
+couleur du vêtement, il s'inquiétait peu de sa longueur.
+
+«Je dois avoir l'air d'un duc, dit-il en se promenant avec gravité.
+Allons, embrassons papa, maman, et filons, il n'est que l'heure.
+
+--Tu le ramèneras avant la nuit?
+
+--Puisque nous n'allons que jusqu'à la Madeleine.»
+
+Et Bouchot disparut entraînant Gaston.
+
+«Es-tu bête, de me faire poser comme ça, lui dit-il aussitôt qu'ils
+eurent atteint l'escalier. Tu l'aimes donc bien, la mère La Taillade,
+que tu as si peur de la quitter? Elle ne me botte pas, moi, ta
+belle-mère; je la crois cousine de la gueuse qui t'a chipé ta blouse.
+Quant à ton père, c'est un bon zig. Il est drôle, le soir, lorsqu'il
+monte l'escalier. Hier, il a piétiné plus de cinq minutes sur la même
+marche sans s'en apercevoir. Mais, au moins, il ne va pas de travers
+comme papa Bouchot lorsqu'il s'est trop consolé. Tiens! Roméo qui se
+promène, s'écria-t-il en apercevant un gros chat. Quelle chance, je vais
+chauffer la bile à la mère Bardou! Prends le paquet et descends; quand
+tu seras en bas tu siffleras.»
+
+Gaston obéit, et siffla tant bien que mal dès qu'il eut atteint la
+dernière marche.
+
+Aussitôt une tempête d'aboiements et de miaulements éclata; on eût dit
+un matou aux prises avec deux ou trois chiens furieux. Bouchot apparut
+glissant sur la rampe, il riait à gorge déployée. A peine fut-il à
+terre, que les chiens aboyèrent de nouveau et le chat poussa des cris
+désespérés, à la grande stupéfaction de Gaston, qui voyait son camarade
+produire à lui seul ce vacarme étourdissant. Du haut de l'escalier, une
+voix de femme appelait Roméo.
+
+«Kiss, kiss, kiss, mords-le! cria Bouchot.
+
+--Veux-tu bien ne pas les exciter, polisson!»
+
+La concierge, mise en éveil, se tenait sur la porte de sa loge, un balai
+à la main.
+
+«J'aurais dû me douter que c'était toi, galopin, dit-elle en apercevant
+l'apprenti.
+
+--Faut bien se divertir un brin, m'ame Gaucher; ce que j'en ai fait,
+c'est pour vous; Roméo allait s'oublier sur l'escalier, ainsi ne me
+vendez pas.
+
+--Ce gueux d'animal... Mais où diable as-tu pris cette redingote?
+
+--C'est un héritage; je vous conterai ça en revenant. Pas de bêtise, dit
+Bouchot à Gaston; il ne faut pas se montrer dédaigneux des coups de
+trique, mais il ne faut pas non plus les apprivoiser. Sors le premier,
+si tu aperçois mon père à la fenêtre du troisième, tu me cligneras de
+l'œil; sinon, du vent jusqu'au marché Saint-Jacques!»
+
+Cinq minutes plus tard, les deux enfants remontaient la rue
+Saint-Honoré. Bouchot, drapé dans la redingote dont les pans lui
+battaient les talons, attirait un sourire sur les lèvres de chaque
+passant, et s'appuyait avec noblesse sur l'épaule de Gaston, auquel il
+avait confié son paquet.
+
+«Si nous entonnions la _Marseillaise_? s'écria-t-il, ça embête les
+mouchards...
+
+Allons, enfants de la patrie,
+Le jour de gloire...
+
+--Chante donc, dit-il en se tournant vers Gaston devenu cramoisi.
+
+--Je ne connais pas cette chanson-là.
+
+--Tu ne sais pas la _Marseillaise_! tu as donc été élevé à l'étranger?
+
+--Oui, répondit naïvement Gaston, à Houdan. Mais pourquoi dites-vous que
+cette chanson embête les mouchards?
+
+--D'abord, mon vieux, tâche de me tutoyer; c'est l'usage à la cour, et
+je tiens aux usages. Quant aux mouchards, la _Marseillaise_ les embête à
+cause des ordres du gouvernement.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un mouchard?
+
+--Est-il réussi! s'écria Bouchot; il sort de nourrice, ma parole
+d'honneur. Un mouchard, jeune étranger, c'est un homme qui vous empêche
+de crier dans la rue, de grimper derrière les voitures, de jeter des
+pierres, de creuser des trous pour jouer à la bloquette; un homme qui,
+s'il te voyait cracher sur une place publique, pourrait te fourrer au
+poste sous le prétexte que tu salis les pavés. Parlons d'autre chose.
+As-tu de bonnes jambes?
+
+--Oui, dit Gaston, j'ai été souvent de Houdan à Maulette avec Catherine.
+
+--Maulette, Houdan, Catherine, qu'est-ce que c'est que ces machins-là?
+
+--Maulette, c'est un village; Catherine, c'est ma bonne.
+
+--Ta bonne, je connais ça; il y en a beaucoup aux Tuileries, des femmes
+qui causent toujours avec des militaires qui sont leurs cousins.
+
+--Catherine ne cause pas avec les militaires.
+
+--Tu crois? C'est peut-être parce que les militaires n'ont pas
+d'uniformes, à Houdan. Mais revenons à tes jambes; aimes-tu les images?
+
+--Oui.
+
+--Quelle chance! Nous allons marcher vite et traverser la place du
+Carrousel; il y a là des marchands de gravures; je te montrerai celles
+que j'achèterai le jour où j'aurai de l'argent.»
+
+Tout en cheminant, Gaston, qui tournait et retournait le paquet qu'il
+trouvait un peu lourd, raconta ce qu'il savait de son histoire à
+Bouchot. Celui-ci ne comprit bien clairement qu'une chose, c'est que son
+camarade possédait un canon.
+
+«Un canon qui peut partir? répéta-t-il avec incrédulité.
+
+--Oui, répondit Gaston, qui poussa un gros soupir.
+
+--Écoute, nous sommes amis, n'est-ce pas? de véritables amis, à la vie
+et à la mort?
+
+--Je veux bien.
+
+--Tu me prêteras ton canon, alors?
+
+--Oui.
+
+--Ce soir, à notre retour!
+
+--Quand tu voudras.
+
+--Jure que tu es mon ami à la vie et à la mort.
+
+--Je le jure.
+
+--Il me faut une garantie sérieuse, dit Bouchot avec dignité. Pose le
+paquet sur cette borne. Bien. Maintenant crache par terre, marche
+dessus, lève la main vers le ciel, comme ça, et dis: Devant Dieu.
+
+--Devant Dieu! répéta l'enfant.
+
+--Bon, tu sais que c'est sacré, ces serments-là. Reprends le paquet. A
+présent, tu peux compter sur moi, et toutes les fois que ta belle-mère
+te rincera les côtes, je le lui revaudrai.»
+
+Plus d'une heure se passa à regarder les estampes. Bouchot, animé du feu
+sacré, ne pouvait plus s'arracher à ce spectacle. Lui, si loquace
+d'ordinaire, ne parlait que pour expliquer à son ami les beautés des
+Callot, des Audran, des Edelinck que le vent feuilletait sous leurs
+yeux. Enfin les deux enfants, après avoir consacré quelques minutes aux
+singes et aux perroquets dont les oiseleurs du Louvre avaient le
+monopole, gagnèrent la rue de Rivoli.
+
+Gaston, émerveillé, oubliait la fatigue et ne cessait d'interroger son
+guide, qui, tout en se moquant de ses naïvetés, lui répondait avec
+complaisance. Bouchot venait de se hisser derrière une charrette
+lorsqu'un régiment déboucha, musique en tête. L'apprenti entraîna son
+ami près des tambours, et cette marche accélérée fit regagner un peu du
+temps perdu. Près de la Madeleine, on tomba au milieu d'une bande de
+gamins qui jouaient aux billes, et l'on reprit haleine en suivant les
+émouvantes péripéties de la partie. Un grand garçon trichait avec une
+impudence sans pareille; il frappa un des joueurs, beaucoup plus faible
+que lui, qui osait se plaindre d'être volé. Bouchot, indigné de cette
+action, traita le grand de capon, de gouapeur et de filou, jeta sa
+redingote à Gaston et tomba en garde. Les deux ennemis se contemplèrent
+un instant, l'œil en feu, les sourcils froncés, l'injure à la bouche.
+Ils se poussaient vigoureusement de l'épaule.
+
+«Touche-moi donc, crapaud, touche-moi donc!»
+
+Bouchot toucha. La lutte fut courte; les deux adversaires roulèrent à la
+fois sur le sol; mais l'apprenti dominait son rival, qui ne pouvait
+bouger. Gaston, épouvanté, pleurait à chaudes larmes, son paquet sous un
+bras, la redingote sur l'autre.
+
+«En veux-tu encore?» demandait Bouchot au vaincu, qui se relevait.
+
+Celui-ci en voulait si peu qu'il battit en retraite, et le vainqueur
+célébra son triomphe en exécutant son pas favori.
+
+«Pourquoi pleures-tu? s'écria-t-il en courant reprendre la redingote.
+
+--J'ai eu peur pour toi.
+
+--Ai-je donc l'air d'une pomme cuite? Je reçois quelquefois, mais je
+donne toujours. Cependant c'est d'un bon zig d'avoir eu peur pour moi,
+embrassons-nous; tu sais, à la vie à la mort! Quant au serin que j'ai
+rossé, il ne volera plus les petits sans regarder si je suis là.
+
+--Mon parrain serait bien content s'il avait vu ce que tu viens de
+faire.
+
+--Il aime les braves?
+
+--Il aime surtout la justice et le progrès.
+
+--Il doit être bon, ton parrain. Pose-toi là pour m'attendre; je grimpe
+chez le bourgeois, il va m'offrir deux sous de gratification; une fois
+débarrassé du paquet, nous mangerons des frites et nous boirons du
+coco.»
+
+Gaston s'accota contre une muraille, ne perdant pas de vue la porte
+cochère que venait de franchir son ami. Il était étourdi, ahuri,
+content, effrayé, en proie aux impressions les plus contradictoires et
+ne sachant comment les démêler. Honteux des façons d'agir de son guide,
+qui, non satisfait d'attirer l'attention par sa mise, dansait, chantait,
+criait à tue-tête, interpellait les passants, agaçait les chiens,
+employait des mots inconnus, se battait en pleine rue avec une superbe
+indifférence, Gaston, dont ces manières renversaient toutes les
+théories, ne pouvait ni comprendre ni excuser les libres allures de
+Bouchot, et encore moins son oubli complet des lois du monde. Cependant,
+si l'apprenti blessait par plus d'un côté la délicatesse timide de son
+ami, il le séduisait par sa faconde, sa franchise, sa bravoure et son
+bon cœur. Gaston, près de Bouchot, se sentait protégé, et c'était
+sincèrement qu'il commençait à l'aimer. Il l'eût aimé tout à fait si, au
+lieu de se moquer et de chanter tout haut, Bouchot eût consenti à
+marcher tranquillement pour causer de Houdan, de Catherine et de
+Mademoiselle. Hélas! qu'eussent-elles dit, ces âmes si chères, si elles
+avaient aperçu leur favori errant dans les rues de Paris, les cheveux en
+désordre, des chaussons de lisière aux pieds, une blouse trouée sur le
+dos, un tablier poisseux serré à la taille, marchant l'oreille basse sur
+les talons du triomphant Bouchot? L'enfant ne pouvait y songer sans
+qu'un sanglot vînt le suffoquer.
+
+L'apprenti reparut au bout d'un quart d'heure. Les mains perdues au fond
+de ses manches, il marchait d'une façon solennelle, le décime qu'il
+venait de recevoir posé sur l'œil gauche, comme un lorgnon.
+
+Les deux enfants, l'un suivant l'autre, gagnèrent les quais. La vue de
+l'obélisque, du palais Bourbon, des Tuileries, du dôme des Invalides,
+fit confesser à Gaston que Paris valait mieux que Houdan. Bouchot, qui
+trouva sur sa route un morceau de charbon, dessina à grands traits une
+face grimaçante que son compagnon, avant même qu'elle fût terminée,
+reconnut pour celle de Blanchote. Satisfait d'avoir attrapé la
+ressemblance, le jeune artiste préludait à son entrechat accoutumé,
+lorsque son ami l'arrêta pour lui demander l'explication de cette danse.
+
+«Ah! voilà. Il y a plus de trois ans, en compagnie de ma pauvre mère,
+j'ai été aux Folies-Dramatiques voir représenter un opéra qui s'appelait
+_Giselle_. Giselle, c'était une jeunesse qui avait tantôt du bonheur et
+tantôt des malheurs. Chaque fois qu'elle avait envie de rire ou de
+pleurer, elle arrondissait les bras et se mettait à danser. Ça m'a
+semblé si naturel et si clair, que j'ai adopté sa méthode.»
+
+On but du coco que Gaston, faute d'habitude, trouva détestable; puis il
+fallut songer à rentrer au logis. Mais une dispute entre deux cochers,
+un cheval de charrette abattu, les manœuvres d'un bateau à vapeur,
+toutes choses dont Bouchot voulut voir l'issue, retardèrent si bien les
+deux enfants, que le soleil se couchait au moment où ils atteignirent le
+pont Neuf.
+
+La journée, bien que froide, avait été sereine, et le ciel, embrasé
+d'une lueur jaune éblouissante, prêtait un aspect féerique à ce panorama
+de la Seine qu'on admirerait dans une ville d'Allemagne ou d'Italie,
+mais auquel notre indifférence ne prend pas garde. Bouchot s'arrêta
+silencieux et s'appuya sur le parapet. Il étudiait les jeux de la
+lumière sur les eaux légèrement tourmentées, sur les merveilleuses
+sculptures de la galerie de Henri II, puis sur les feuillages desséchés,
+brûlés, rougis des Tuileries et des Champs-Élysées. Çà et là, les vitres
+d'une fenêtre s'embrasaient comme la bouche d'une fournaise, et sur les
+toits d'ardoise, glacés d'argent, les cheminées dessinaient de grandes
+ombres aux formes fantastiques. Les passants qui traversaient le pont
+des Arts semblaient vêtus de brocart d'or tant qu'ils marchaient en
+pleine lumière, et rentraient brusquement dans la vulgarité de leur
+costume aussitôt qu'ils dépassaient l'ombre. La Seine, un moment
+illuminée, devenait noire et lugubre; on eût dit que la nuit sortait de
+ses profondeurs et repoussait pas à pas les rayons vaincus. Gaston
+respecta la contemplation de son ami, qui lui prit tout à coup la main
+et l'entraîna en murmurant:
+
+«J'ai vu des Joseph Vernet qui sont à peu près ça.»
+
+Il faisait presque nuit lorsqu'on déboucha sur la place du Châtelet.
+Bouchot, tout en émaillant sa conversation de réflexions philosophiques
+sur la fuite rapide des heures, acheta pour un sou de pommes de terre
+frites.
+
+«Décidément, dit-il en croquant la dernière, nous avons trop flâné, la
+courroie du père Bouchot va troubler ma digestion.»
+
+Gaston s'attendrit en apprenant que son ami courait grand risque d'être
+battu.
+
+«Veux-tu que je t'accompagne? dit-il, je raconterai à ton père que c'est
+à cause de moi que tu es en retard; je le prierai tant, qu'il te
+pardonnera.»
+
+Bouchot, ému, saisit la main de Gaston et la secoua.
+
+«C'est bon tout de même, s'écria-t-il, d'avoir quelqu'un qui pense à
+vous, qui vous aime et vous plaint. Mais vois-tu, mon bonhomme, le
+tire-pied du père Bouchot n'a plus d'oreille depuis que ma mère est
+morte. Bah! continua-t-il avec insouciance, je crierai afin d'abréger la
+séance. Tu connais la recette, hein? Lorsque ta belle-mère ira de trop
+bon cœur, braille de toute ta force, ça la fera finir plus vite à cause
+des voisins.»
+
+Un frisson passa sur les épaules de Gaston à l'idée que Blanchote
+pouvait le battre de nouveau. Parvenus au fond de l'allée de leur maison
+commune, les deux enfants s'embrassèrent. Bouchot préluda
+mélancoliquement au pas de Giselle et disparut dans un escalier. Gaston
+allait frapper à la porte de son père lorsqu'il fut rejoint par
+l'apprenti.
+
+«J'ai oublié de te rendre ton habit, tant la courroie me trotte par la
+tête, dit-il; d'ailleurs, tandis que j'y suis, je vais voir ton canon.»
+
+Alexis remonta son sac en voyant entrer son fils et l'embrassa.
+
+«Eh bien, petit, es-tu content de ta promenade?
+
+--Oh! oui, répondit Gaston, qui regarda son nouvel ami.
+
+--Tu en auras long à raconter plus tard à ta tante?
+
+--La reverrai-je bientôt?
+
+--Peut-être demain», dit Blanchote.
+
+Cette nouvelle acheva de rendre l'enfant heureux. Bouchot, bien que
+fasciné par le canon, réussit enfin à s'arracher à cette contemplation.
+A peine était-il parti que Blanchote retirait des profondeurs de son
+cabas une petite blouse. Elle en revêtit Gaston, qui redoutait qu'on
+l'affublât de nouveau de la redingote dont son ami était si fier.
+
+«Allons dîner», s'écria Alexis.
+
+Il prit Gaston par la main et précéda Mme de La Taillade sur l'escalier.
+Celle-ci refermait à peine la porte, que des cris perçants retentirent.
+
+--C'est Bouchot», dit la mégère, je m'y attendais; il ne l'a pas volé.
+
+Gaston eût voulu ne pas entendre; il se pressa contre son père, des
+larmes coulaient sur ses joues. On le conduisit rue Jean-Pain-Mollet,
+dans un établissement qu'il reconnut pour le même au fond duquel il
+s'était endormi le jour de son arrivée à Paris.
+
+Il mangea de bon appétit, et le soir, vers neuf heures, il rentra en
+compagnie de M. et Mme de La Taillade. Il jeta au passage un regard
+rapide vers la fenêtre du cordonnier; elle était close et obscure.
+Gaston fit sa prière avant de s'endormir et s'étendit sur son matelas.
+Dans ses rêves de cette nuit-là, il vit des chiens mordre des chats,
+Blanchote danser le pas de Giselle, tandis que Bouchot, perdu dans une
+redingote de drap bleu, crachait sur le sol et levait la main vers le
+ciel en répétant: «A la vie! à la mort!»
+
+
+
+
+VII
+
+UN DRAME A PROPOS D'UNE BOUTEILLE CASSÉE.
+
+
+Sur les plans de Paris âgés de plus de vingt ans--ce qui équivaut à un
+siècle des temps passés--on voit figurer, parmi les petites rues qui
+rayonnaient autour de la place de Grève, la rue Jean-Pain-Mollet. Elle
+n'était ni longue ni large, et les maisons qui la bordaient n'avaient
+rien de monumental; mais comme elle sentait son vieux Paris, cette brave
+rue! le Paris boueux, crasseux, sombre, sordide, malsain, qui passait
+pour une des plus belles villes de l'univers, même avant les rotondes du
+comte de Rambuteau et les trouées sanitaires du baron Haussmann. Ce
+n'était pas une rue aristocratique, que la rue Jean-Pain-Mollet. Un
+ruisseau noir, fangeux, qui prenait sa source à la hauteur de la rue des
+Arcis, cascadait sur ses pavés inégaux avant de se perdre dans une
+espèce de gouffre, situé près de l'Hôtel de ville, et, si l'on n'y
+rencontrait ni belles dames ni dandys, les sergents de ville, en
+revanche, y avaient fort à faire. Dans la plupart de ses maisons,
+transformées en «garnis», on vendait l'hospitalité à la nuit. Du fond de
+vingt débits de liqueurs s'échappait, surtout le samedi soir, une
+tempête de voix roucoulant une romance avec ces inflexions qui font
+aujourd'hui la gloire de Thérésa. Souvent les vitres, blanchies dans le
+but d'économiser les rideaux, volaient en éclats, et la porte,
+brusquement ouverte, livrait passage à deux champions aux formes
+athlétiques. Une lutte sauvage s'engageait, pour un mot, pour une femme,
+ou simplement pour l'honneur. Un cercle de curieux se pressait autour
+des combattants; dans ce duel on tentait, non de faire mordre la
+poussière à son antagoniste,--l'éternelle humidité de la vieille rue s'y
+opposait,--mais de le rouler dans le ruisseau historique qui, sous Louis
+VI, marquait l'enceinte de la bonne ville. La querelle vidée, les
+lutteurs s'embrassaient; le vaincu confessait avoir trouvé son maître;
+plusieurs verres d'eau-de-vie pansaient les blessures, et pour quelques
+heures l'antique rue retrouvait un peu de calme.
+
+Quoi qu'en puissent dire l'esprit de parti et le besoin d'applaudir, si
+impérieux chez les Français, maudite soit la main hardie qui, sans souci
+du passé, éventra ces antres et purifia du même coup le sol et ceux qui
+l'occupaient! Pourquoi a-t-elle forcé les habitants à chercher un gîte
+ailleurs, à quitter les tanières traditionnelles hors desquelles il leur
+semblait impossible de vivre? On mourait si sûrement dans ces cloaques
+immondes où la fièvre régnait en permanence, où toute maladie
+s'aggravait, où les femmes étaient si pâles, les enfants si chétifs, où
+le vice, la vermine, la prostitution, tout ce qui cherche l'ombre
+grouillait comme les reptiles au fond d'un marécage des tropiques. De
+l'air, de la vie, du soleil, de la moralité, à quoi bon? On s'en passe
+si bien! Quel grand homme aura le courage de nous les rendre, ces rues
+étroites, hideuses, humides, fangeuses, que tant de gens regrettent tout
+haut avec une si touchante mauvaise foi? Il nous en reste encore
+quelques-unes; pétitionnons bien vite pour qu'on nous les conserve;
+assez de soleil; de l'ombre, maintenant, à défaut de ténèbres. A bas ces
+docteurs amis du progrès qui, mauvais économistes, raisonnent avec le
+cœur; qui comptent les existences sauvées sans vouloir peser l'or
+dépensé, estimant que la vie d'un homme est sans prix et que la moindre
+bataille coûte encore plus cher que l'assainissement de Paris.
+
+Un soir du mois de décembre 1844, le ruisseau de la rue Jean-Pain-Mollet
+était solidifié par la gelée et la divisait en deux ruelles étroites. La
+neige tombait à gros flocons, tourbillonnait entre les noires demeures,
+puis, comme à regret, jonchait le pavé couvert de verglas. Les passants
+se hâtaient, la tête penchée, s'abritant de leur mieux contre la bise
+qui leur mordait le visage. Le sol craquait sous les pieds et les chutes
+étaient fréquentes. On se relevait avec peine pour reprendre au plus
+vite cette marche incertaine, dangereuse, vacillante, dont on se serait
+moqué en plein jour, mais qui, à cette heure où les estomacs étaient
+vides, semblait une nouvelle cruauté du sort. Les vitres ternes,
+dépolies des débits de liqueurs, ne laissaient passer aucun rayon qui
+vînt en aide aux becs de gaz dont la lumière blafarde éclairait à peine
+le mur qu'elle frappait. De temps à autre, la porte d'un cabaret
+s'ouvrait, et un homme aviné, maugréant à mi-voix ou fredonnant une
+chanson, se mettait en marche pour regagner le taudis où sa ménagère,
+ses enfants affamés l'attendaient peut-être.
+
+Près de l'encoignure de la rue des Arcis, où un commerce plus actif
+multipliait les lumières, un petit garçon, appuyé sur une borne,
+pleurait devant les débris d'une bouteille brisée. Une calotte rouge
+couvrait sa tête aux cheveux coupés ras; il cachait tant bien que mal,
+entre les plis de sa blouse, ses doigts gonflés par des engelures, et
+ses pieds, mal abrités par des bas troués, étaient chaussés de gros
+sabots. Mouillé, grelottant, il levait des yeux navrés vers ceux qui
+passaient et dont la plupart ne l'apercevaient même pas.
+
+«Bien travaillé, dit un maçon qui se retourna.
+
+--Ton affaire est claire, mon bonhomme; tu connais le proverbe, qui
+casse les verres les paye, dit un autre en riant de son à-propos.
+
+C'était là toute la pitié qu'inspirait le petit garçon; ces gens
+connaissaient cependant par expérience la triste perspective qui
+l'attendait. Et aucun d'eux ne se croyait méchant--c'est si drôle un
+gamin qui va «recevoir une raclée!»
+
+Une jeune femme s'arrêta pour interroger l'enfant. Le drame était bien
+simple; il venait de tourner le coin de la rue lorsque le pied lui avait
+manqué, et du flacon, mal étreint par ses doigts transis, qui contenait
+pour dix sous d'eau-de-vie, il ne restait que des débris. La jeune femme
+soupira, dix sous représentaient pour elle une journée de travail; elle
+s'éloigna sans dire un mot.
+
+Cinq ou six enfants des deux sexes, chargés eux aussi de bouteilles et
+de provisions, se groupèrent autour de la borne, graves, silencieux,
+ouvrant de grands yeux apitoyés, car ils comprenaient la terreur du
+petit garçon et n'osaient le consoler. Celui-ci semblait ne pouvoir se
+résoudre à s'éloigner du lieu de son désastre, comme s'il conservait
+l'espoir de voir les tessons se rejoindre et recueillir le liquide dont
+l'action creusait la glace qui recouvrait les pavés. Une fillette d'une
+douzaine d'années paraissait surtout attendrie.
+
+«Viens, disait-elle à l'enfant qu'elle tirait par sa blouse, je
+t'accompagnerai, peut-être ne te battra-t-on pas trop fort.»
+
+En ce moment, un jeune garçon qui sifflait la _Marseillaise_ avec
+entrain, déboucha de la rue des Arcis et s'approcha à son tour.
+
+«Gaston!» s'écria-t-il.
+
+Celui-ci releva la tête et se précipita vers Bouchot. L'apprenti n'eut
+besoin d'aucune explication, il comprit tout d'un simple coup d'œil.
+
+«Mon pauvre vieux, dit-il en passant son bras autour du cou de son ami,
+tu n'as pas de chance! Voyons, ne pleure plus. Que faire? J'emprunterais
+bien une bouteille à la mère Bardou, mais de l'argent? Est-ce bête de
+les fabriquer en verre, les bouteilles! Elles devraient être en
+fer-blanc, l'hiver surtout. Qu'est-ce que tu emportais?
+
+--De l'eau-de-vie, répondit Gaston.
+
+--C'est ça, du sérieux; s'il s'agissait de vin, ce serait la même chose;
+mais c'est égal, j'aurais préféré du vin. Allez-vous filer, tas de
+moutards? Vos mères vous attendent pour vous moucher; on dirait qu'ils
+n'ont jamais vu de verre cassé, ces bêtas-là! Je voudrais bien savoir
+comment nous y prendre?... c'est le nanan qui m'embarrasse. Ton père
+est-il rentré?
+
+--Pas encore.
+
+--Il est chez Pauquet, allons-y; j'entrerai le premier. Tu lui
+raconteras l'histoire; je m'en charge, si tu veux. Il reviendra avec
+toi, tu le laisseras passer devant, et la mère Blanchote en sera pour
+une bouteille rentrée.
+
+--Oui-da, canaille! je t'y prends encore à lui donner de mauvais
+conseils», dit une voix enrouée.
+
+C'était celle de Blanchote qui, grimpée sur ses socques, saisit Gaston
+par le bras de façon à le faire crier et l'entraîna vers la rue des
+Arcis.
+
+«La gueuse! murmura l'apprenti revenu de sa surprise; sans Gaston,
+quelle série de boules de neige je lui collerais dans le dos! Si je
+courais chez Pauquet dire au capitaine que sa femme a mal aux dents, ou
+qu'un monsieur le demande, un monsieur décoré? La vieille sorcière, il a
+beau lui défendre de battre le petit, elle écoute la romance et soigne
+le refrain lorsqu'il n'est pas là! Allons chez Pauquet, il y a là des
+trognes qui valent celle de Téniers.»
+
+Et, en dépit du verglas, Bouchot s'élança à toutes jambes vers l'hôtel
+de ville.
+
+En sortant de chez le marchand de vin, Blanchote se rendit chez
+l'épicier, puis elle regagna la rue Jean-Pain-Mollet. Les doigts crispés
+autour du bras de Gaston, on eût dit un oiseau de proie entraînant sa
+victime palpitante. Tout à coup la mégère glissa, perdit l'équilibre et
+brisa dans sa chute la bouteille qu'elle venait d'acheter. Cet accident,
+qui eût dû la disposer à l'indulgence, l'exaspéra; elle se releva
+furieuse et se précipita sur Gaston, qu'elle battit.
+
+«Assez, la mère, assez!» lui cria un joueur d'orgue qui rentrait.
+
+Blanchote accueillit l'observation par des injures, saisit la petite
+main toute crevassée de l'enfant et reprit sa marche.
+
+«Vous me faites mal», dit-il en essayant de se dégager.
+
+La misérable pressa plus fort; il poussa un gémissement et tomba à
+genoux sur le sol glacé.
+
+En ce moment, sans qu'elle pût deviner d'où le projectile était parti,
+Mme de La Taillade reçut en plein visage une monstrueuse boule de neige.
+Tandis que ses yeux perçants sondaient avec rage les alentours, Gaston
+disparaissait dans une sombre allée.
+
+«Attends-moi», lui cria-t-elle.
+
+L'enfant, accoutumé sans doute à se guider dans l'obscurité, atteignit
+un escalier auquel une corde à puits servait de rampe, et commença à
+gravir les marches inégales.
+
+«C'est Bouchot, grommelait Blanchote, qui s'épongeait encore; je suis
+sûre que c'est lui, le gueux me le payera cher!»
+
+Parvenu au cinquième étage, Gaston parcourut un long corridor et se
+rangea pour laisser passer sa belle-mère.
+
+«Tu n'as reçu qu'un à-compte, mon bijou, lui dit-elle, en lançant un
+soufflet qui, par bonheur, tomba dans le vide. C'est à présent que nous
+allons rire!»
+
+Elle ouvrit une porte, puis, après avoir tâtonné un instant, alluma une
+chandelle dont la lueur vacillante éclaira d'une façon sinistre une
+mansarde aux murs délabrés. Dans un coin un lit, dans un autre un
+réchaud, çà et là des chaises dépareillées, et dans l'angle, à droite de
+la fenêtre unique, un monceau de loques et de chiffons. Les deux
+chambres de la rue des Arcis méritaient le nom d'appartement comparées à
+ce galetas, nu, étroit, glacé, au sol couvert d'immondices.
+
+«Arrive», dit Blanchote.
+
+Gaston, immobile, prêta l'oreille.
+
+«Viendras-tu?» cria la mégère avec mille imprécations.
+
+L'enfant se présenta enfin; mais derrière lui parut Alexis vêtu, en
+dépit de la saison, de son pantalon de drap clair et coiffé de son
+chapeau gris.
+
+«Après qui en as-tu? demanda-t-il à sa femme en entrant, je t'ai entendu
+gronder d'en bas.
+
+--Est-ce que je sais, après ton môme, qui prétend que ses engelures le
+démangent.
+
+--Pauvre petit! tu ne l'as pas frappé, au moins?
+
+--Peut-être une taloche; on ne peut guère s'en empêcher en face d'un
+polisson qui casse par méchanceté ta bouteille de cognac.»
+
+Alexis remua la tête d'un air de doute.
+
+«Je suis tombé, père, interrompit Gaston, qui s'approcha de lui; je ne
+sais pas marcher avec des sabots et le pavé glisse beaucoup.»
+
+M. de La Taillade se baissa, le prit dans ses bras et le pressa contre
+sa poitrine.
+
+«Ah! mon pauvre luron, dit-il, patience, la fortune reviendra.»
+
+Et, sans plus s'occuper de sa femme, il s'assit et se mit à bercer
+l'enfant, l'enveloppant d'un regard attendri.
+
+«C'est ça, donne-lui raison pour le rendre insolent, dit Blanchote avec
+aigreur.
+
+--Lui, insolent! répéta Alexis, qui haussa les épaules. Il avait un nid
+bien chaud d'où nous l'avons arraché, il ne peut nous aimer.
+
+--Je t'aime, père, s'écria Gaston en l'embrassant.
+
+--Pauvre chéri, s'écria Blanchote, on voit bien que tu es à jeun, tu
+parles en vers. Ce maudit crapaud, il nous porte malheur.
+
+--Laisse faire, petit; le jour où j'aurai quarante francs, je te
+reconduis à Houdan.
+
+--Aussi ne les auras-tu jamais, murmura la mégère, qui jeta sur le père
+et le fils un regard haineux. Cette chipie qui vit dans les tapisseries
+et qui nous laisse crever de faim n'aura pas le dernier mot. Allons, mon
+bijou, ajouta-t-elle tout haut, le couvert!»
+
+Gaston se dégagea des bras de son père, retira ses sabots, et, tandis
+que sa belle-mère activait le feu du réchaud, il disposa, sur une
+planche soutenue par deux tabourets, des assiettes, des verres et des
+couteaux.
+
+«A table» cria Blanchote, qui apporta, dans le poêlon même où elle
+l'avait confectionné, un ragoût de pommes de terre.
+
+Les convives mangèrent en silence; vers le milieu du repas, Gaston alla
+près d'une cruche et l'inclina pour remplir son verre; l'eau était
+gelée, ce qui provoqua l'hilarité de Mme de La Taillade. L'enfant refusa
+de partager la ration de vin de son père et s'accroupit auprès du
+réchaud. Le soudard se leva, bourra sa pipe et commença à marcher de
+long en large pour combattre le froid.
+
+«Sors-tu?» dit Blanchote à son mari.
+
+Celui-ci rencontra les yeux suppliants de son fils.
+
+«Non, répondit-il.
+
+--Est-ce que Pauquet te refuse crédit?
+
+--Pauquet est un ancien troupier qui sait ce que l'on se doit entre
+hommes; mais je le ménage.
+
+--Pauvre chéri, voilà plus d'un mois que tu n'as bu à ta soif.»
+
+La tête d'Alexis se balança du haut en bas.
+
+«Je voudrais ne plus boire, murmura-t-il.
+
+--Pour tomber malade? C'est le gamin, avec son air de condamné à mort,
+qui te rend sentimental. Bête, les enfants ne comprennent rien à la
+misère et ne sont jamais malheureux. J'en sais quelque chose, peut-être.
+Je parie que tu songes encore à mettre les pouces, à écrire à ta sœur
+que tu lui rends le môme sans condition.
+
+--Oui.
+
+--Ça me fend le cœur de te voir avec ces idées-là. Nous le rendrons,
+mais pas pour rien; l'heure est passée. Voyons, pas d'attendrissement;
+serons-nous gentil si notre petite femme nous apporte une goutte?»
+
+Le soudard interrompit sa promenade, et sa langue frappant son palais
+produisit un glouglou sonore. Lorsqu'il vit Blanchote ajuster ses
+socques, s'envelopper de son châle et gagner le corridor, un sourire
+illumina sa face niaise. Il s'assit, bourra sa pipe noire et regarda
+Gaston, qui approchait la cruche du réchaud.
+
+«Veux-tu donc boire, petit? lui demanda-t-il au bout d'un instant.
+
+--Non, père, je voudrais un peu d'eau pour laver les assiettes, afin de
+n'être pas grondé demain.
+
+--Est-ce que tu m'aimes un peu?
+
+--Beaucoup, répondit l'enfant, qui vint l'embrasser.
+
+--Et Bouchot, je ne vous vois plus jouer ensemble, êtes-vous donc fâché?
+
+--Non; mais Mme Blanche le déteste, elle lui a défendu d'entrer ici sous
+prétexte qu'il me donne de mauvais conseils.
+
+--Est-ce donc vrai, petit?
+
+--Non, père; Bouchot ne sait ni mentir ni voler, lui.
+
+--Qui donc ment? qui donc vole?»
+
+Gaston garda le silence.
+
+«Tu n'aimes pas Blanchote, reprit M. de La Taillade au bout d'un
+instant.
+
+--Non, pas plus qu'elle ne m'aime.
+
+--Elle ne te bat plus, n'est-ce pas? Une taloche par-ci par-là,
+peut-être; les grandes personnes ont des ennuis, ta tante devait en
+avoir.
+
+--Ma tante ne m'a jamais battu.
+
+--Et je ne veux pas que Blanchote te batte; sur ce point-là, il faut
+toujours me dire la vérité.»
+
+Gaston baissa de nouveau la tête, n'osant répondre que la vérité lui
+avait déjà valu de plus rudes coups que ceux qu'il recevait sans se
+plaindre. Son père n'était pas toujours là, et, le plus souvent, il
+rentrait hébété, inapte à comprendre. L'enfant qui le voyait de
+sang-froid allait peut-être tenter de l'éclairer, lorsque les socques de
+Blanchote résonnèrent dans le corridor.
+
+«Il fait un temps de voleur, dit-elle en secouant son châle qu'elle
+étendit sur le pied du lit, on ne tient pas debout, et la rue ressemble
+à un cimetière, tant elle est déserte.»
+
+Elle reprit haleine et sortit de son cabas un petit fagot de bois blanc,
+puis une bouteille à demi pleine d'un liquide rougeâtre.
+
+«C'est du mêlé, chéri, continua-t-elle; tu ne le détestes pas, hein?
+Tiens, le mioche n'est pas couché; vous avez donc causé?
+
+--Il me racontait que tu n'aimes pas Bouchot.
+
+--Je n'aime pas Bouchot! s'écria Mme de La Taillade, dont la dent
+saillit, et qui se frotta le visage de ses deux mains; en voilà un
+conte! C'est-à-dire que je donnerais quelque chose pour le voir tout de
+suite, cet apprenti gnaf. Si tu le rencontres demain, chéri, et que tu
+puisses le décider à monter, tu me feras plaisir; il redescendra
+content, je t'en réponds.
+
+--Tu entends, petit, dit Alexis, dont l'intelligence ne comprit pas
+l'ironie des paroles de la mégère; tu peux ramener Bouchot.»
+
+Blanchote disposa sur le fourneau le fagotin qu'elle venait de rapporter
+et l'alluma. Une épaisse fumée remplit aussitôt l'étroite mansarde, un
+joyeux pétillement se fit entendre, puis une flamme claire brilla. On se
+garda d'ouvrir la fenêtre; pour les pauvres, la fumée est une partie du
+feu, elle tient chaud. Le soudard, lui, ne voyait que la bouteille. Il
+respira avec force lorsque sa femme emplit deux verres, et ce fut d'une
+main tremblante qu'il porta le sien à ses lèvres. Après avoir bu, il
+ouvrit deux ou trois fois la bouche comme pour mieux déguster, bourra sa
+pipe, se croisa les jambes et, renversé sur sa chaise, les yeux à demi
+clos comme un chat repu, il semblait faire ronron.
+
+Gaston, à force d'industrie, avait réussi à se procurer un peu d'eau; il
+lavait dans un coin les assiettes et les couverts. Sa tâche terminée, il
+se rapprocha du fourneau afin de réchauffer ses mains engourdies. Au
+bout de quelques minutes, il embrassa son père, salua Blanchote, et
+s'enfouit tout habillé dans un monceau de linge qui se trouvait en face
+de la porte. Mme de La Taillade, qui bâillait et se plaignait du froid,
+se coucha à son tour. Alexis resta seul éveillé.
+
+Il fumait, calme, grave, reposé, n'interrompant ses aspirations que pour
+boire de temps à autre une gorgée du mélange qui, sans valoir le cognac
+pur, pouvait se tolérer. La tête appuyée contre le mur, il regardait les
+braises se consumer, passer du rouge vif au rouge pâle, noircir, se
+ranimer à l'improviste, puis mourir pour ne laisser à la place qu'elles
+occupaient qu'une cendre blanche et vaporeuse. Ce spectacle semblait le
+captiver au plus haut degré, car il demeura presque une heure sans
+bouger.
+
+Au dehors, un silence profond; la neige, qui tombait sans relâche,
+assourdissait le fracas ordinaire des roues sur les pavés. Tout à coup
+on entendit un enfant pleurer. Aux sons lointains de cette voix
+plaintive, Alexis releva la tête, se hâta de rebourrer sa pipe, emplit
+de nouveau son verre, et son regard, après avoir contemplé les vitres où
+la froidure dessinait des fleurs étranges, s'arrêta sur la chandelle,
+dont la mèche démesurée donnait à la flamme une lueur sépulcrale.
+L'attention du soudard se concentra tout entière sur les excroissances
+nées de la combustion; on eût dit qu'il s'étonnait de retrouver là le
+phénomène qu'il venait d'observer sur la braise: une étincelle ranimant
+pour une seconde un corps éteint. Ces alternatives d'ombre et de clarté,
+de vie et de mort, paraissaient l'intriguer outre mesure; peut-être en
+cherchait-il le sens philosophique; peut-être, au fond, se contentait-il
+de voir sans chercher à comprendre. L'enfant, qui pleurait, se tut; le
+calme, succédant au bruit, troubla la méditation d'Alexis; il changea de
+position, moucha la chandelle sans daigner s'humecter les doigts, et son
+regard se fixa sur le monceau de linge qui servait de couche à Gaston.
+
+Pour le coup, un sentiment humain se peignit sur la face impassible du
+soudard. Son regard, qui ne brillait d'ordinaire qu'à la vue d'une
+bouteille pleine, s'adoucit; un sourire effleura ses lèvres, une
+expression de tendresse illumina ses traits vulgaires et les rendit
+touchants. Depuis quatre mois qu'il voyait Gaston chaque jour, Alexis,
+sans savoir pourquoi, s'était pris à l'aimer. Il eût voulu le voir
+heureux, gai, souriant, tapageur, comme Bouchot, par exemple; mais
+lorsque l'enfant levait sur lui ses grands yeux bleus si candides, si
+doux, si pleins de loyauté, le père se sentait tout remué et secouait la
+tête sans parvenir à s'expliquer son émotion. Blanchote, clairvoyante et
+jalouse, devinait cette affection qui ne se traduisait guère que par des
+mots accentués d'une certaine façon, et sa haine pour Gaston, dont la
+gentillesse aurait dû la désarmer, n'avait peut-être pas d'autre cause.
+
+Peu à peu M. de La Taillade, dont les yeux demeuraient cloués sur le
+monceau de guenilles qui recouvrait son fils, devint soucieux; il retira
+sa pipe d'entre ses lèvres, posa son front étroit dans sa large main, et
+tenta de réfléchir.
+
+Mal conseillé, il avait plongé Gaston dans cette misère qui convenait si
+peu à ses instincts délicats. Depuis lors, il avait essayé de réparer le
+mal dont il était cause; mais une fatalité, inexplicable pour lui,
+réduisait à néant ses meilleures intentions. Pourquoi sa sœur
+laissait-elle ses lettres sans réponse? Comment une somme de cinquante
+francs qu'il gardait au fond de son gousset avait-elle disparu? Pourquoi
+son patron lui retenait-il une partie de son gain? Pourquoi les recrues
+devenaient-elles rares? Pourquoi Blanchote détestait-elle Gaston?
+Pourquoi, enfin, l'enfant si doux, si docile, si soumis, montrait-il une
+répugnance invincible pour sa belle-mère? Toutes ces idées simples ou
+complexes se débattaient confuses dans la tête d'Alexis. Cette
+intelligence épaisse, encore alourdie par des excès de boisson, ne
+savait ni vouloir, ni comprendre, ni agir, et l'étincelle allumée par
+Gaston dans les profondeurs de cette âme pouvait se comparer à ces
+éclairs de chaleur qui brillent sans éclairer.
+
+Blanchote, qui depuis son expulsion du _Cœur-Enflammé_ se considérait
+comme la victime d'Alexis, aurait pu expliquer à son noble époux la
+cause de plusieurs de ses mécomptes, et répondre à deux ou trois de ses
+questions. C'est elle qui, par suite d'un arrangement avec le commis
+principal de l'agence, empochait la moitié des gains de son mari, et en
+cela on ne pouvait la blâmer. Ne comptant plus guère sur la somme
+qu'elle avait cru obtenir pour la rançon de Gaston, elle tentait de la
+réunir par tous les moyens à sa portée. Quant à l'enfant, elle
+s'obstinait à le garder, par amour-propre d'abord--l'amour-propre joue
+un rôle dans les mauvaises actions aussi bien que dans les bonnes--puis
+pour les services qu'il rendait, car elle le stylait aux détails du
+ménage et le pauvre petit savait maintenant s'acquitter d'une
+commission. Elle espérait bien se servir de lui tôt ou tard pour ses
+opérations clandestines, et le façonner peu à peu à ces larcins minimes,
+plus faciles encore pour les enfants que pour les femmes. Mais jugeant
+un peu trop vite la conscience des autres sur la sienne, son premier
+essai faillit lui coûter cher. Gaston, qui sur l'ordre de sa belle-mère
+avait été ramasser le marteau d'un tailleur de pierre occupé de son
+déjeuner, fut éclairé par Bouchot. Il menaça d'aviser son père, et
+Blanchote se résigna à dresser peu à peu l'enfant à ce qu'elle appelait
+faire son droit, c'est-à-dire voler.
+
+Et le docteur, et Catherine, et Mademoiselle, avaient-ils donc oublié
+leur enfant d'adoption? Ils songeaient à lui chaque jour, au contraire;
+chaque jour les deux femmes pleuraient, ne sachant s'il était mort ou
+vivant. Ce ne fut qu'après un mois et demi de souffrances que
+Mademoiselle, grâce aux soins dévoués de sa servante et à l'expérience
+de son vieil ami, entra en convalescence. On lui remit alors une lettre
+d'Alexis, qui s'excusait et offrait de renvoyer Gaston; mais il était
+sans ressource. Mademoiselle répondit sur l'heure, et l'espoir de revoir
+bientôt son neveu hâta le retour de ses forces. Une semaine s'écoula
+dans une attente fiévreuse; chaque soir, les deux femmes se rendaient au
+bureau de la diligence pour la voir arriver; en vain, hélas! On reçut
+une nouvelle lettre plus pressante encore que la première; Mademoiselle
+porta elle-même sa réponse à la poste; mais, pas plus que les
+précédentes, cette missive ne devait parvenir à son adresse; le sort,
+par ces petits moyens qui lui servent à produire de grands effets,
+conspirait contre le bonheur de Gaston.
+
+Roméo, le sultan entretenu par Mme Bardou devenue concierge de la maison
+habitée par M. de La Taillade, s'avisa de fouiller dans le cabas de
+Blanchote, un matin qu'il contenait des côtelettes. Mme de La Taillade,
+indignée, poursuivit le voleur jusque sur les genoux de sa maîtresse et
+proféra contre lui les menaces les plus terribles. Bouchot, qui eut la
+chance de voir l'aventure, ne songeait pas à mal; mais, deux jours plus
+tard--la semaine était bonne pour lui--il vit le dogue du charcutier
+étrangler Roméo d'un coup de dent. L'apprenti venait d'entendre frapper
+injustement Gaston. Il ne trouva rien de mieux que de transporter le
+cadavre du défunt sur le palier de Blanchote, puis il manœuvra si bien
+que Mme Bardou accusa son ancienne amie du meurtre de son chat. A dater
+de ce jour, toute missive à l'adresse des La Taillade fut
+impitoyablement refusée, et lorsqu'ils déménagèrent, la vindicative
+concierge déclara au facteur qu'ils étaient partis pour l'étranger.
+Quant aux lettres qu'écrivait Alexis, il n'oubliait qu'une chose,
+c'était d'indiquer sa nouvelle adresse. Mais les moyens employés par
+Bouchot pour venger son ami devaient avoir une conséquence plus cruelle
+encore et rompre à jamais le fil qui pouvait ramener Gaston à Houdan.
+
+Le docteur ne savait rien refuser à Mademoiselle, et, sur ses instances,
+il entreprit le voyage de Paris. Désolé des renseignements fournis par
+Mme Bardou, il se rendit à la préfecture de police. Deux mois
+auparavant, Alexis, prêt à entreprendre le voyage d'Alsace en compagnie
+de son patron, avait pris un passe-port, et la préfecture renvoya le
+docteur de la rue des Arcis à Strasbourg. Après avoir interrogé pour la
+dixième fois Mme Bardou, qui commençait à répondre de mauvaise grâce, le
+docteur se retirait désespéré, lorsqu'il rencontra Bouchot à porte de
+l'allée. L'apprenti marchait vite, il venait précisément de flâner en
+compagnie de Gaston et prévoyait une toutouille.
+
+«Habites-tu depuis longtemps cette maison, mon petit ami? lui demanda le
+docteur.
+
+--Oui, mon bourgeois, c'est le pays où j'ai reçu le jour.
+
+--Tu as dû connaître M. de La Taillade?
+
+--M. de La Taillade, répéta malicieusement Bouchot, un petit qui possède
+une grande femme laide et méchante, avec une dent à l'envers?
+
+--Oui, répondit le docteur.
+
+--Déménagés pour l'étranger, mon magistrat, pour les Amériques Vespuce;
+demandez plutôt à la mère Bardou.»
+
+Et Bouchot s'élança vers l'escalier.
+
+«Tiens, se dit-il à moitié route, j'aurais dû lui donner l'adresse à ce
+vieux monsieur; c'est peut-être un mouchard qui vient embêter la
+vieille.»
+
+Il redescendit deux étages; le docteur remontait déjà la rue
+Planche-Mibray, songeant à la façon dont il communiquerait à Houdan le
+triste résultat de son voyage.
+
+Quatre mois s'étaient écoulés, Alexis n'écrivait plus; peut-être eût-il
+hésité maintenant à livrer Gaston; car de même que Bouchot, mais sans
+savoir le dire, il sentait qu'il était bon d'être aimé. A l'heure même
+où il regardait dormir son fils, Mademoiselle et Catherine, assises
+devant la grande cheminée où Gaston se plaçait autrefois entre elles,
+causaient de l'absent qui les avait si longtemps charmées par ses
+gentillesses. Tout à coup elles se taisaient, n'osant se regarder dans
+la crainte de fondre en larmes. On entendait alors la vieille horloge
+compter les heures, si longues, hélas! depuis que l'enfant n'était plus
+là.
+
+
+
+
+VIII
+
+A MINUIT.
+
+
+Un dimanche, environ dix-huit mois après le serment solennel par lequel
+Bouchot et Gaston s'étaient liés «à la vie à la mort», les deux amis
+sortaient bras dessus bras dessous des galeries du Louvre. Ils portaient
+à peu de chose près le même costume: une blouse brune serrée à la taille
+par un ceinturon de cuir vernis, un pantalon de coutil trop court, une
+casquette à visière étroite, un col de chemise rabattu. Leurs
+brodequins, fabriqués par l'apprenti, ne brillaient pas précisément par
+l'élégance; mais, pour la solidité, ils l'emportaient sur les meilleurs
+produits du célèbre Sakoski,--l'auteur du moins l'affirmait. Rien n'eût
+été plus intéressant pour un observateur que d'examiner ces deux têtes
+aux types si distincts, qui se penchaient à toute minute l'une vers
+l'autre pour se communiquer quelque réflexion. Gaston, avec ses traits
+réguliers, son regard profond, son air calme et réfléchi, ressemblait à
+un _monsieur_, comme disait sa belle-mère. Bouchot, au contraire--le nez
+au vent, les yeux vifs, le geste aussi prompt que la parole,--rappelait
+par sa pétulance inquiète le gamin hardi, résolu, narquois, dont
+Toussenel a si bien établi la parenté avec le moineau franc.
+
+Gaston avait beaucoup grandi depuis son départ de Houdan, et, quoique
+moins âgé que Bouchot, il le dépassait de la hauteur du front.
+L'apprenti, malgré ses efforts, ne pouvait s'astreindre à imiter
+l'allure presque grave de son camarade. Il parlait sans discontinuer, à
+tort et à travers. A la vue de ces types étranges qui abondaient alors
+dans les rues de la capitale, il se livrait à une série de commentaires
+qu'il terminait souvent à voix basse ou qu'il interrompait pour obéir à
+la pression du bras de son ami. Parfois il s'arrêtait court, partait en
+avant comme un oiseau qui prend sa volée, ébauchait à la hâte le pas de
+_Giselle_; puis, avec une gravité affectée, revenait se mettre au pas de
+Gaston, surpris de ses escapades.
+
+«Décidément, tu es trop sérieux, disait l'apprenti.
+
+--Et toi pas assez.
+
+--Que veux-tu? Mes moyens ne me permettent pas d'empeser mon col.
+D'ailleurs, nous ne sommes pas des notaires. A propos, tu en as connu
+des notaires? Ils sont donc bien sérieux, qu'on les cite toujours comme
+modèle du genre?... Dieu! la bonne vieille avec son chapeau-cabriolet,
+son écharpe et ses manches à gigot; elle a même des souliers à
+cothurnes. Quelle touche! hein? On a dû la garder dans une botte, cette
+brave dame-là. C'est qu'elle a l'air de se croire à la mode, par-dessus
+le marché... _Veillons au salut de l'empire!_... C'est la chanson du
+vieux qui demeure dans ta maison et qui parle toujours d'Austerlitz.
+J'ai vu chez lui un portrait de sa femme habillée dans ce ton-là. C'est
+peut-être elle qui est descendue de son cadre, veux-tu que je le lui
+demande? N'aie pas peur, je dis ça pour rire... Regarde donc ce gros
+chat qui vient d'entrer en face, chez le marchand de brosses! si Roméo
+n'était pas mort, on jurerait que c'est lui; faut que je le dise à la
+mère Bardou, elle maudira ta belle-mère une fois de plus... _Enfants,
+c'est moi qui suis_... C'est bon, je me tais; on peut bien oublier...
+Tiens, un Polonais qui joue de la clarinette! Il n'a donc pas peur de
+devenir aveugle? Bon! un fort de la halle! quels hommes! On dit qu'ils
+passent leurs examens en soulevant un sac de farine à bras tendu. C'est
+moi qui voudrais bien en faire autant, je m'amuserais à porter un
+cheval... Bravo, il est complet, comme l'_Hirondelle_, le particulier
+qui vient de passer à côté de moi. Quels zigzags! Boum! Il a manqué de
+piquer une tête dans le panier de la marchande d'échaudés. Ils se
+disputent; allons voir...
+
+--Non, dit Gaston qui désigna l'étalage d'un bouquiniste, regardons les
+livres.
+
+--C'est un plaisir que nous n'aurons pas longtemps; ce petit vieux-là,
+je le connais, il est toujours de mauvaise humeur. Je parie qu'avant
+cinq minutes il sortira de sa niche pour nous prier de filer.
+
+--C'est égal, répondit Gaston, nous aurons vu un peu.
+
+--Je dessinerai sa binette pour la coller sur sa devanture, à ce
+papetier. Avec ses grosses dents, ses yeux ronds, sou nez court, j'en
+ferai un dogue qui montrera les crocs devant une boite de livres sur
+lesquels il lèvera la patte,--pas celle de devant, bien entendu.»
+
+Bouchot ne s'était pas trompé; à peine Gaston eut-il feuilleté deux ou
+trois volumes, que le bouquiniste accourut furieux. L'enfant rougit,
+remit dans le casier le livre qu'il tenait à la main et poussa un gros
+soupir.
+
+«Liberté, ordre public! ouah! ouah! répondit Bouchot aux injures du
+marchand de livres; nous sommes membres de l'Institut, monsieur et
+moi... Galopins? Galopin, vous-même, monseigneur.»
+
+Mais, entraîné par Gaston, l'apprenti baissa la voix et fut bientôt
+distrait par d'autres incidents. Vers cinq heures, il remontait la rue
+des Arcis et se séparait de son camarade après l'avoir embrassé.
+
+L'amitié des deux enfants, nés sous de si singuliers auspices, était
+profonde et sincère. Ils souffraient en quelque sorte du même mal dans
+le milieu où la destinée les obligeait à vivre et qui répugnait à leurs
+instincts. Bien qu'ils fussent trop jeunes encore pour analyser leurs
+sentiments, la passion du noble, du beau, du grand les rapprochait pour
+le moins autant que leur commune misère; aussi passaient-ils ensemble
+tous les instants dont ils pouvaient disposer. Chaque dimanche, ils se
+faufilaient dans les musées ou visitaient les églises afin d'entendre
+les orgues dont la grave harmonie ravissait Gaston. Au commencement de
+leur liaison, Bouchot, par ses allures, semblait devoir dominer son
+camarade et le façonner à son image. Mais le jeune La Taillade, grâce à
+son éducation première et à sa distinction native, réagit au contraire
+sur son ami. Il lui apprit à modérer les écarts de son esprit
+gouailleur, à ne plus attirer bruyamment l'attention par ses faits et
+gestes, à ne plus chanter à haute voix dans les rues. Certes, ce ne fut
+pas de prime abord que ce résultat fut atteint. De temps à autre, en
+dépit de ses bonnes résolutions, Bouchot se donnait la joie d'entourer
+la _Marseillaise_ ou de danser en public le pas de _Giselle_; mais
+chaque jour ces démonstrations devenaient de plus en plus rares, et
+Bouchot le hardi obéissait à Gaston le doux; la fermeté tranquille avait
+raison de l'audace emportée.
+
+La situation de M. et Mme de La Taillade, loin de s'améliorer, semblait
+aller de mal en pire. On côtoyait toujours la misère absolue et, plus
+d'une fois, on se coucha sans souper. Gaston s'accoutumait peu à peu à
+cette existence qui lui avait d'abord paru si étrange, et il apprit à
+connaître le prix de l'argent. Il se croyait abandonné par sa tante et
+considérait comme un rêve tout espoir de retourner à Houdan. Cependant
+il l'avait toujours présente à l'esprit, la petite maison où sa vie
+s'écoulait si heureuse. Il comprenait maintenant pourquoi la pauvreté
+avait arraché des pleurs à Mademoiselle. Il songeait avec tristesse que
+là-bas aussi le pain manquait peut-être. Que n'eût-il donné pour revoir
+le bon docteur, pour embrasser Mademoiselle et Catherine! Près d'eux, la
+misère lui eût été moins dure. C'est eux qu'il eût voulu servir et non
+cette femme qui le maltraitait si cruellement. Mais, comme Bouchot, il
+devait demeurer chez son père, souffrir, se résigner, oublier, en
+attendant que le progrès, auquel travaillait sans doute son parrain,
+permît aux enfants de rester près de leurs tantes et d'y vivre heureux
+sans effort.
+
+Ruinée par l'abus des liqueurs fortes, la constitution d'Alexis
+commençait à s'ébranler, et la décrépitude s'annonçait avant l'heure. Le
+dos se courbait, les mouvements devenaient gauches; un tremblement de
+sinistre augure secouait ce corps qui n'éprouvait plus qu'un seul
+besoin,--besoin incessant, impérieux, inextinguible: boire. Depuis un
+an, l'exiguïté de ses ressources obligeait le soudard à se gorger
+d'alcools frelatés. Ainsi que par le passé, son ivresse était calme,
+silencieuse, inerte, et l'âme, sur ce visage à l'œil morne, ne rayonnait
+qu'à la vue de Gaston. Oh! l'enfant, Alexis l'aimait autant qu'il
+pouvait aimer. Il ne parlait plus de s'en séparer, de le reconduire à
+Houdan, et cependant il voulait le voir heureux. Il croyait ce but
+atteint lorsqu'il réussissait à détourner la colère de Blanchote,
+toujours prête à frapper. Le rêve de celle-ci, c'était d'enlever à
+l'enfant cette protection pourtant si dérisoire, et d'amener l'ivrogne à
+châtier lui-même son fils.
+
+De son côté, la mégère, désespérant de reconquérir l'indépendance
+relative qu'elle avait due au _Cœur-Enflammé_, s'abandonnait peu à peu à
+la boisson, vice dont elle s'était préservée jusque-là. Les deux époux,
+après s'être grisés de compagnie, oubliaient souvent de rentrer; alors
+Gaston grignotait tristement les restes qu'il découvrait dans le
+galetas, ou partageait le maigre repas d'un voisin. L'enfant avait
+demandé plus d'une fois qu'on l'envoyât à l'école; mais Blanchote
+comptait sur l'oisiveté pour le façonner au vol. Elle le surveillait
+avec une ardeur fiévreuse, prête à l'encourager à sa première faute, et
+c'était avec intention qu'elle l'abandonnait à lui-même sans ressource
+et sans pain.
+
+«Il faudra bien qu'il y arrive», disait-elle.
+
+Elle laissa même plusieurs fois de l'argent à la portée de celui qu'elle
+affamait; elle espérait que, pressé par un long jeûne, Gaston
+succomberait à la tentation. Vains calculs: la probité de l'enfant n'eut
+pas même à lutter. Lorsque la faim le pressait, il s'adressait à Bouchot
+qui, récoltant de légers profits dans ses courses, ouvrit un compte à
+son ami chez un boulanger.
+
+On ne vit pas impunément dans la misère: elle use le corps, énerve
+l'âme, la déprave ou l'abrutit. Les vertus, dont la pratique est si
+facile pour les riches, deviennent pour les pauvres une cause de luttes
+héroïques, de véritables drames. Combien de gens fortunés se vantant de
+leur probité--on se vante de cela dans le monde--n'auraient été que de
+plats coquins s'ils se fussent trouvés placés au bas de l'échelle! Le
+beau mérite de ne pas voler cent sous lorsqu'on possède cent mille
+livres de rente! Certes, après dix-huit mois de séjour dans la rue
+Jean-Pain-Mollet, Gaston n'était plus l'enfant aux gestes gracieux, aux
+manières distinguées qui ravissaient les commères de Houdan. Peu à peu,
+le milieu dans lequel il vivait agissait sur lui, et il employait des
+tournures de phrase qui eussent bien surpris Catherine. Cependant il
+conservait assez de supériorité pour être remarqué parmi ceux qui
+l'entouraient, et dans la maison, chez les fournisseurs, dans le
+quartier, on le désignait assez communément sous le nom de «petit
+monsieur.» La race qui manquait si complètement chez le père, tant au
+physique qu'au moral, se retrouvait chez le fils, dont le petit pied
+surprenait toujours Bouchot, et dont le caractère devait se ressentir à
+jamais des idées de devoir, de justice et de progrès semées à profusion
+par le docteur Fontaine.
+
+Si l'apprenti avait beaucoup emprunté à son ami, il possédait une
+organisation trop complète, une force intérieure trop réelle pour ne pas
+lui avoir inculqué à son tour, bonnes ou mauvaises, quelques-unes de ses
+façons d'être. A ce contact, Gaston avait perdu sa timidité féminine. Il
+ne cherchait jamais dispute à personne; mais, à l'occasion, on trouvait
+en lui à qui parler. Dans le quartier, les deux amis avaient trop
+souvent fait leurs preuves pour qu'on se permît de les molester; ce
+n'était donc que de loin en loin, lorsqu'ils sortaient de leur
+territoire, que les crocs-en-jambe perfectionnés par Bouchot trouvaient
+une triomphante application.
+
+La passion de Bouchot pour les arts, pour la peinture en particulier,
+était une véritable vocation, et son premier soin fut de tenter de la
+communiquer à son ami. A défaut d'un émule sachant manier le crayon ou
+le charbon, il trouva dans Gaston une intelligence capable de
+s'émerveiller, de s'enthousiasmer, de s'attendrir; pour la première
+fois, le jeune artiste eut cette joie immense de se sentir compris et
+encouragé. Bien qu'à des titres différents, c'était avec une égale
+satisfaction que les deux enfants parcouraient les galeries du Louvre,
+admirant un peu au hasard, mais ne se méprenant pas aux beautés des
+chefs-d'œuvre devant lesquels ils passaient. Le soir, tandis que son
+père se consolait au cabaret, l'apprenti accourait chez Gaston. Là,
+durant des heures entières, avec une patience infatigable, il copiait et
+recopiait les dessins dont le hasard ou ses économies l'avait rendu
+possesseur. L'étude réussie, Bouchot corrigeait les essais de son ami,
+puis entamait le grand pas de _Giselle_. Vers dix heures, il regagnait
+son logis, disposé à plaire au père Bouchot en soignant le lendemain une
+couture ou un raccommodage. Gaston, demeuré seul, cachait les crayons
+dont la vue irritait Mme de La Taillade, s'asseyait près de la fenêtre
+et fermait les yeux pour mieux rêver. D'un seul coup, il revoyait la
+grande plaine qu'il fallait traverser pour se rendre à Maulette, les
+buissons d'épine-vinette qui bordaient le chemin creux, le revers du
+fossé où bourdonnaient des frelons et dont Catherine ne voulait pas
+qu'il s'approchât. Au loin apparaissaient les peupliers groupés autour
+de la mare, puis le champ de blé, le long duquel il glanait des
+coquelicots et des bluets. Quel bon soleil, là-bas, quelles senteurs
+vivifiantes, quel calme, quelle sérénité! Mais le pas de Blanchote
+résonnait; adieu les rayons et les fleurs, l'ombre venait.
+
+Accoutumé aux injustes colères de Mme de La Taillade, Gaston feignait de
+rester indifférent aux coups qu'elle lui prodiguait. Lui, si douillet en
+apparence, il dédaignait de suivre les conseils de Bouchot, de crier
+pour désarmer la mégère. Sa vengeance consistait à recevoir stoïquement
+les injures, les accusations, les horions dont elle l'accablait. Pâle,
+frémissant, indigné, il redressait la tête devant la furie qui se
+lassait à la fin de frapper. Dès que la marâtre s'éloignait, Gaston,
+pleurait à chaudes larmes, et se trouvait si malheureux qu'il souhaitait
+mourir.
+
+Bouchot, qui, jugeant d'après lui-même, croyait que les mauvais
+traitements, «les toutouilles», faisaient nécessairement partie de
+l'éducation, ne réussissait pas toujours à consoler son ami; il ne
+savait pas, par expérience, comme Gaston, que s'il est des enfers il
+existe aussi des paradis. A la suite de ces scènes, la haine, la colère,
+la vengeance se disputaient le cœur de la pauvre victime. Chose étrange!
+la vue de son père, même aviné, suffisait pour rendre à son esprit un
+peu de tranquillité. Il y avait tant de bonté, tant de douceur dans le
+regard dont Alexis enveloppait son fils, que celui-ci l'embrassait
+attendri et se promettait de patienter encore. Spectacle fait pour
+émouvoir; l'enfant, par instinct, avait pitié de l'homme.
+
+Après s'être séparé de son ami, Gaston avait gravi les cinq étages qui
+conduisaient à la mansarde. La misérable chambre, outre le grand lit, le
+fourneau et quatre ou cinq chaises boiteuses, ne contenait guère que les
+objets disparates récoltés par Mme de La Taillade dans ses promenades
+lucratives. L'enfant trouva la porte close, redescendit avec lenteur, et
+s'assit pour attendre sur la première marche de l'escalier. De temps à
+autre, il parcourait la cour étroite, obscure, infecte, qui servait de
+laboratoire à un maître corroyeur. Lorsque la nuit vint, il gagna le
+seuil de l'allée.
+
+«On m'a oublié», pensa-t-il.
+
+Il se sentait incommodé par la faim, et poussa un gros soupir. Après une
+nouvelle heure d'attente, il s'établit de son mieux à l'un des coins de
+la porte afin d'essayer de dormir. Tout à coup il vit paraître sa
+belle-mère... elle titubait.
+
+«Te voilà, bandit! s'écria-t-elle, pourquoi n'es-tu pas rentré dîner?
+
+--Je suis ici depuis cinq heures, répondit Gaston.
+
+--Tu mens; nous avons mangé à six, ton père et moi.
+
+--Pas ici, alors.
+
+--Où donc, s'il vous plaît? chez Deffieux, peut-être? Mais tu n'étais
+pas pressé de revenir, tu avais de quoi te régaler.»
+
+Gaston, qui était presque à jeun, secoua la tête avec tristesse. En ce
+moment, la fillette, qui avait voulu le ramener et le consoler lors de
+l'aventure de la bouteille, descendait l'escalier, tenant à la main une
+chandelle allumée.
+
+Elle s'arrêta craintive, ses grands yeux fixés sur Blanchote.
+
+«Où sont les dix sous que j'avais laissés sur la table? demanda la
+mégère à Gaston.
+
+--Ils sont où vous les avez mis.
+
+--Tu les a chippés, selon ta coutume, voleur!»
+
+Gaston releva la tête; son regard rencontra celui de la petite fille; il
+rougit et répliqua, les dents serrées:
+
+«Vous mentez!»
+
+Blanchote tenait son cabas; elle en souffleta l'enfant, qui fut presque
+renversé. Il se redressait à peine qu'il reçut un second choc. Le cabas
+renfermait un objet pesant, Gaston roula sur le sol.
+
+Aux cris poussés par la petite fille, une voisine ouvrit sa porte.
+
+«Qu'y a-t-il donc, Alice? Es-tu tombée?
+
+--C'est rien, m'ame Poinsot, faites pas attention; je corrige le fils à
+La Taillade qui m'a volé dix sous; comprenez-vous ça! le gueux croit,
+sans doute, que l'argent ne coûte que la peine de le prendre.»
+
+Blanchote s'avançait de nouveau vers l'enfant; mais Alice eut la
+présence d'esprit de souffler la lumière. La mégère traita la petite
+fille de maladroite, l'accabla d'injures, et s'éloigna chancelante pour
+retourner chez Pauquet. A peine Alice l'eut-elle vue disparaître,
+qu'elle chercha Gaston dans l'ombre.
+
+«Relève-toi, lui dit-elle à voix basse, elle est partie.»
+
+L'enfant, toujours étendu sur le sol, ne répondit pas.
+
+«Gaston!» s'écria la petite fille avec crainte.
+
+Elle s'agenouilla, sentit la tête inerte de son petit ami, la souleva et
+l'appuya contre la sienne, tandis que des larmes inondaient son visage.
+
+«Vous mentez!» répéta soudain l'enfant d'une voix faible.
+
+Puis il dit, comme effrayé:
+
+«Où suis-je donc?
+
+--Près de moi, répondit Alice; relève-toi, ta belle-mère est loin.
+
+--Je n'ai pas volé! s'écria-t-il avec énergie.
+
+--Je le sais bien, va. Viens chez nous.»
+
+Gaston se releva, encore étourdi. Alice courut rallumer sa chandelle
+chez le corroyeur.
+
+«Tu saignes», lui dit un ouvrier.
+
+Alice porta la main à sa joue et pâlit en voyant du sang sur ses doigts.
+Elle revint près de Gaston qui, blessé au front, s'était rassis et
+sanglotait. La petite l'entraîna vers la pompe, lui baigna le visage,
+cherchant à le consoler. Bientôt rappelée par la voix de sa mère, elle
+remonta précipitamment l'escalier. Gaston refusa de la suivre et regagna
+le seuil de l'allée, la tête pleine de sombres résolutions.
+
+Tout à coup il vit arriver Bouchot. L'apprenti, sans mot dire, se jeta
+dans les bras de son ami. Lui aussi sanglotait.
+
+«Qu'as-tu donc? répétait Gaston qui sentait ses larmes déborder de
+nouveau; ton père t'a-t-il frappé?»
+
+Bouchot, suffoqué, fut quelque temps sans répondre.
+
+«Mon père s'est remarié, murmura-t-il enfin.
+
+--Avec qui?
+
+--Est-ce que je sais? Avec une femme, une grosse que je n'ai jamais vue.
+Elle a voulu que je l'appelle maman, comme ça, à la minute; je n'ai pas
+pu, moi! Est-ce que je la connais? Le père Bouchot s'est fâché; il m'a
+battu, puis chassé. Ma mine la faisait rire, elle. Ah! tiens, j'en ai
+assez, moi, de trimer; j'aime mieux mourir tout de suite.
+
+--Moi aussi, répondit Gaston, qui raconta à son tour sa triste aventure.
+
+--Ah! toi, ce n'est rien, comparativement, répliqua Bouchot, dont les
+sanglots coupaient à chaque instant la voix; tu es libre une partie de
+la journée, tu pourrais dessiner; tu lis, tu vas où tu veux. Moi, je
+travaille; le pain que je mange, je le gagne. Si on croit que c'est
+amusant de faire des trous dans le cuir pour y passer du fil ou pour y
+planter des clous! Je n'en pouvais déjà plus, des coups, toujours des
+coups! On en rit bien un peu; mais à la longue, on se dégoûte.
+Aujourd'hui, c'est fini. Songe donc, ma pauvre mère, voir sa place prise
+par une autre, une je ne sais quoi, qui voudra me commander, me battre!
+Tout à l'heure, j'aurais voulu que mon père m'atteignît à la tempe, car
+on dit que ça tue.»
+
+Et le pauvre apprenti pleura plus fort.
+
+Un quart d'heure plus tard, les yeux gonflés, la tête lourde, les deux
+enfants débouchaient dans la rue Planche-Mibray. Ils s'arrêtèrent un
+instant devant le cabaret de Pauquet; Blanchote, le père Bouchot, sa
+maîtresse et Alexis fraternisaient joyeusement, le verre en main. Les
+petits abandonnés s'enfuirent jusqu'au quai de la Mégisserie, déjà
+désert. Ils descendirent sur la berge de la Seine, côtoyant d'énormes
+tas de sable dans lesquels leurs pieds enfonçaient. Gaston franchit le
+premier la passerelle d'un bateau; les deux amis se blottirent sur la
+poupe. Au-dessous d'eux l'onde invisible tourbillonnait, clapotait avec
+un petit bruit sec qui se répétait à temps égaux comme celui d'un
+balancier. Trois ou quatre lumières, tombant d'en haut, traçaient des
+sillons lumineux sur la surface obscure du fleuve. Le ciel était gris,
+la nuit sombre, la température douce. Gaston s'assit, le dos appuyé
+contre un rouleau de cordes, Bouchot se plaça près de lui, et la main
+dans la main, mornes, silencieux, ils écoutèrent le murmure des flots,
+dont les ondulations balançaient, comme un immense berceau, la barque
+qui les portait.
+
+«A minuit, n'est-ce pas? dit Bouchot, qui désigna le fleuve.
+
+--A minuit», répondit Gaston.
+
+Ils se turent de nouveau, se pressant plus fort l'un contre l'autre,
+ainsi que des oiseaux frileux au fond d'un nid mal abrité. Ils
+semblaient calmes, tranquilles, résolus. Leur esprit flottait du passé à
+l'avenir, de la terre au ciel, du connu à l'inconnu. L'apprenti, avec
+son imagination d'artiste qui voyait tout en relief, évoqua l'idée de la
+Morgue. Ce lieu sinistre, où sa curiosité l'attirait souvent, lui
+apparut dans sa sombre réalité. Il se vit étendu sur les dalles de
+marbre noir au chevet de cuivre poli, côte à côte avec Gaston, tous deux
+pâles, immobiles, raides, glacés, les yeux clos. On se pressait pour les
+voir, et les femmes répétaient: «Pauvres petits!» Bouchot secoua la tête
+pour chasser ce tableau lugubre et se mit à songer à sa mère. Il se
+rappela l'époque où elle le conduisait à l'église, où elle lui parlait
+de la Vierge, de Dieu, du paradis. Comment avait-il oublié toutes ces
+choses!--le paradis surtout, où les enfants deviennent des anges aux
+ailes d'azur, comme dans les toiles des maîtres espagnols ou italiens!
+Peu à peu, il lui sembla qu'un voile se déchirait, qu'une lumière
+éblouissante l'enveloppait et qu'il volait dans l'espace parmi les
+étoiles enflammées.
+
+Gaston, de son côté, revenait à son rêve habituel: Houdan. Il songeait
+aussi à son père, qui ne comprendrait rien à cette catastrophe et qui
+pleurerait. Las de cette vie d'épreuves sans cesse renouvelées,
+l'enfant, comme un voyageur perdu, promenait autour de lui des regards
+avides, et ne découvrait qu'une seule issue, un seul refuge assuré, la
+mort. A cette heure suprême, il ne formait qu'un vœu, c'est qu'on
+transportât son corps dans le cimetière de la ville où il était né, près
+de la dalle blanche sous laquelle reposait cette mère qu'il n'avait pas
+connue et dont Catherine parlait comme d'une sainte. O Catherine!
+Mademoiselle, le docteur, la vieille tour, la grande cheminée, la
+girouette et le tic-tac de l'horloge que le ressac des flots imitait si
+bien, si bien, que, fermant les yeux, Gaston crut n'avoir jamais quitté
+ni ses amis ni la petite maison de la grand'rue.
+
+L'ombre s'épaississait, les lumières semblaient pâlir, les bruits
+devenaient plus rares, plus retentissants. Bientôt on n'entendit plus
+qu'une vague rumeur, le clapotement de l'eau et le craquement monotone
+des barques.
+
+Soudain l'horloge de l'hôtel de ville tinta. Dès le second coup, comme
+éveillées par un signal, les cloches de Notre-Dame et de Saint-Merri
+retentirent. Puis vinrent celles de Saint-Gervais, de Saint-Eustache, de
+Saint-Germain-l'Auxerrois; puis d'autres plus lointaines, enfin d'autres
+encore. Les sons multipliés vibraient dans toutes les directions, tantôt
+clairs, brefs, allègres, sonores; tantôt sourds, plaintifs,
+mélancoliques ou confus. Douze fois chacun des lourds marteaux retomba
+sur la coque de bronze qui prête sa voix à l'heure, et répéta minuit.
+
+Les deux enfants, pressés l'un contre l'autre, ne tressaillirent même
+pas. Épuisés par leurs larmes et par leurs émotions, ils s'étaient
+endormis sous le regard de Dieu, qui leur montrait son ciel à l'heure où
+devait sonner leur glas.
+
+
+
+
+IX
+
+LA DINETTE.
+
+
+Une des preuves de l'imperfection de notre nature, c'est que nous ne
+pouvons être longtemps ni complètement heureux ni complètement
+malheureux. Il est une mesure à nos peines aussi bien qu'à nos plaisirs;
+mais la Providence se montre si avare de ces derniers, que la divinité
+suprême du sauvage est toujours un Croquemitaine auquel on ne peut
+plaire que par de sanglantes hécatombes. Tout se dévore, tout se combat
+dans la nature, depuis l'infusoire, qui a son tigre, jusqu'à l'homme,
+dont la raison supérieure éclate dans les batailles rangées. Combien de
+siècles a-t-il fallu pour nous amener à la conception d'un Dieu clément,
+pour nous guérir de l'envie de sacrifier et même de manger nos ennemis?
+Et encore, ce dernier progrès n'est peut-être qu'une question de
+cuisine; grâce à la science, nous savons que l'homme n'est ni tendre, ni
+délicat, ni bon; au physique, bien entendu, car au moral, chacun se
+considère comme à peu près parfait et ne voit guère les défauts de
+l'humanité que dans la personne de son voisin.
+
+Au milieu de leur misère, Gaston et Bouchot avaient parfois de ces
+éclaircies qui font croire que le bonheur n'est pas un vain mot. Rien
+n'égalait leur joie lorsqu'ils pouvaient passer une heure ou deux
+ensemble, se communiquer leurs déboires ou leurs chagrins. Ils
+atteignaient cet âge où l'on commence à se tourner vers l'avenir, où
+bientôt on va croire l'univers fait pour soi. Ce n'était pas une
+mélancolie maladive que celle de Gaston. Pour que l'enfant s'épanouît de
+nouveau, il n'avait besoin que de retrouver les soins dont son enfance
+avait été entourée. Cependant, à la longue, les ressorts si bien trempés
+de ces deux jeunes esprits pouvaient fléchir, s'user, se rompre. Dans
+nos sociétés mal équilibrées, combien naissent et meurent à qui
+l'instruction n'a pas révélé qu'ils avaient «quelque chose là!» Nous
+sommes civilisés, disons-nous, et le premier de nos ministres n'est pas
+celui de l'instruction publique; nous donnons à la guerre, à l'art de
+tuer beaucoup d'hommes à la fois, les deux tiers de nos revenus! Mais
+alors pourquoi vanter notre civilisation? Ah! c'est vrai, nous ne
+mangeons plus nos prisonniers!
+
+Bouchot s'éveilla brusquement, au bruit des imprécations d'un batelier;
+puis Gaston ouvrit les yeux à son tour. Les deux amis se regardèrent en
+silence, aussi surpris l'un que l'autre de se retrouver vivants.
+
+«Il fait froid», dit l'apprenti, qui s'élança vers la berge.
+
+Cinq heures sonnaient, les toits bleuâtres se découpaient avec vigueur
+sur le ciel qui se teignait de rose, une rumeur confuse, croissante,
+emplissait déjà la cité. De longues files de charrettes remontaient le
+quai, les maraîchers s'interpellaient, les chiens aboyaient. Une bande
+d'hirondelles, poussant des cris multipliés, tournoyait autour de la
+Renommée qui couronne la fontaine du Châtelet. Soudain les bruyants
+oiseaux se dispersèrent dans vingt directions, semant l'air des gracieux
+arcs dessinés par leurs ailes.
+
+«Ah! s'écria Bouchot qui prit Gaston dans ses bras, que nous est-il donc
+arrivé?
+
+--Nous nous sommes endormis.
+
+--C'est, ma foi, vrai. J'ai même rêvé que j'avais des ailes. Un peu
+plus, je me cognais contre le soleil, faute d'expérience. Attends donc;
+il y avait un chat, dans mon rêve; il faudra que je prie la mère Bardou
+de consulter sa _Clef des songes_... un rude livre, celui-là, pour toi
+qui les aimes.
+
+--J'ai rêvé aussi, dit Gaston; nous nous rendions à Houdan, et je voyais
+Catherine venir au-devant de nous.»
+
+Bouchot avait passé son bras autour du cou de son ami et l'entraînait
+doucement loin du fleuve.
+
+«Pourquoi n'irions-nous pas dans ton pays? reprit-il. Je n'ai plus envie
+de me noyer, moi. Hier au soir, je ne dis pas, c'était convenu. Mais à
+présent, je trouve ça bête, d'aller mettre si peu de viande dans tant de
+bouillon.
+
+--Nous n'aurions plus à souffrir, murmura Gaston.
+
+--Hum! on ne sait pas, vois-tu. Le père Faruc a beau dire, l'enfer,
+c'est peut-être vrai. Se jeter à l'eau pour se réveiller sur un gril, en
+face d'un grand diable qui vous retourne avec une fourche, comme une
+côtelette!... Allons plutôt à Houdan.
+
+--Il nous faudrait de l'argent.»
+
+Bouchot se tira les oreilles avec énergie.
+
+«Je le connais, ce refrain-là, dit-il. Pour boire, de l'argent; pour
+manger, de l'argent; pour aller à Houdan, de l'argent. Pas une seule
+chose qu'on puisse se procurer sans argent!... Si, ma foi, les
+toutouilles.»
+
+Tout en causant, les deux amis s'engageaient dans la rue Planche-Mibray.
+
+«Voyons, quelle somme nous faudrait-il? demanda résolument Bouchot qui
+s'arrêta.
+
+--Pour aller à pied?
+
+--Parbleu!
+
+--Au moins quarante sous.»
+
+L'énormité de la somme donna lieu à de longs débats; on calcula les
+dépenses probables, et, d'économie en économie, on arriva à se contenter
+de trente-cinq sous. La détermination bien arrêtée de se rendre à Houdan
+effaça toute idée de suicide de l'esprit des deux enfants. Ils se
+promirent de supporter avec patience les mauvais traitements, certains
+désormais que leurs souffrances auraient une fin. De longs mois
+s'écouleraient peut-être avant que les pourboires de l'apprenti,
+soigneusement mis en réserve, constituassent le capital jugé nécessaire
+pour l'entreprise. Qu'importe! le ciel n'était plus morne, maintenant;
+l'espoir l'éclairait. Bouchot s'anima si bien, qu'il exécuta le pas de
+_Giselle_. Il se voyait déjà sur la grand'route, chaussé de souliers
+renforcés de clous pour la circonstance.
+
+«Le côté ennuyeux, dit-il en interrompant sa danse, c'est que je vais
+inaugurer ce beau projet par une toutouille. Pas moyen de l'éviter,
+celle-là. Allons, adieu; je préfère me la payer tout de suite; j'aime
+les affaires bâclées.»
+
+Il embrassa Gaston qui, moins résolu, ne gravit l'escalier qu'avec
+lenteur.
+
+«C'est toi, petit, lui dit une voix rude au moment où il atteignait le
+palier du second étage; es-tu bien pressé?
+
+--Non, monsieur Faruc.
+
+--Alors tu vas aller me chercher mon pain et mon lait.»
+
+Heureux de l'occasion que lui fournissait le hasard de retarder
+l'instant où il se trouverait en face de sa belle-mère, Gaston
+s'empressa de redescendre. A peine hors de l'allée, il vit apparaître
+son père et Blanchote. Le soudard se redressa, remonta son sac avec
+mollesse et pressa plus fort le bras de sa compagne qu'il soutenait.
+
+«Où vas-tu, mon luron? demanda-t-il.
+
+--Faire une commission pour M. Faruc.
+
+--Bon; un brave homme, celui-là.
+
+--Une vieille canaille», bégaya Blanchote.
+
+Alexis l'entraîna, et le triste couple disparut dans la sombre allée.
+Gaston comprit qu'on ne s'apercevrait pas qu'il avait découché, ce qui
+le soulagea d'un grand poids. Au coin de la rue des Arcis, il vit le
+père de Bouchot qui, appuyé contre une borne, se parlait à mi-voix avec
+force gestes. Le cordonnier reconnut l'ami de son fils.
+
+«Gaston, cria-t-il, écoute un peu.»
+
+Il se raidit, puis se pencha tout à coup vers l'enfant;
+
+«Sais-tu où je demeure? lui demanda-t-il d'un air confidentiel.
+
+--Oui, répondit Gaston surpris.
+
+--La farce est bonne», continua l'ivrogne, qui se mit à rire aux éclats.
+
+Soudain il reprit son sérieux, considéra Gaston avec fixité, passa
+plusieurs fois sa main sur son front et commença à pleurer.
+
+«Tu sais où je demeure, s'écria-t-il enfin entre deux hoquets, et je ne
+le sais plus, moi! je n'ai plus d'asile!... C'est la faute de ton père,
+reprit-il avec énergie, il a bu ma maison!...»
+
+Bouchot survint.
+
+«La femme ronfle, murmura-t-il à l'oreille de Gaston, la toutouille sera
+pour ce soir.»
+
+Le brave enfant, aidé par son ami, essaya d'entraîner son père. On
+allait à droite, à gauche, en arrière, en avant; parfois le cordonnier
+s'arrêtait court, prêt à choir sur ses guides.
+
+«Voulez-vous marcher droit, mes drôles, et ne pas me tirailler de cette
+façon? Toi, Bouchot, je te rosserai en rentrant pour t'apprendre le
+respect... C'est égal, ce gredin de La Taillade, plus il boit, plus il
+est solide... C'est comme moi, du reste.
+
+--Il prétend, répliqua Bouchot, qui fit une légère grimace à l'adresse
+de Gaston, que vous ne pourrez pas monter l'escalier tout seul.»
+
+Le cordonnier recula pour assurer son équilibre.
+
+«Veux-tu parier un litre à douze et une salade d'œufs durs que je monte
+sur la colonne Vendôme?... Tu n'oses pas, feignant!
+
+--Si; mais...
+
+--Allons-y.»
+
+L'ivrogne fit un demi-tour; ce n'était pas l'affaire de l'apprenti.
+
+«Inutile de nous déranger, dit-il, la colonne Vendôme vient de tomber.»
+
+Le père Bouchot regarda son fils avec stupéfaction. Par bonheur, un
+voisin qui se rendait à son travail prêta main-forte aux deux amis. Un
+quart d'heure plus tard, le cordonnier reposait sur le carreau de la
+pièce qui lui servait à la fois de salle à manger, d'atelier et de
+salon. Dans la chambre contiguë ronflait la nouvelle hôtesse. Bouchot se
+mit à l'ouvrage.
+
+«C'est drôle, pensait-il, on dit que les parents veillent sur leurs
+enfants... Je suis donc mes parents, moi? Bah, ça vaut encore mieux que
+d'être mort.»
+
+Et, sans interrompre son travail, l'apprenti songea, qu'à la fin de
+l'été il serait à Houdan, cette ville que Gaston représentait comme
+peuplée de tantes, de docteurs, de bonnes et de gens heureux.
+
+Rassuré par l'intervention du voisin, Gaston s'était hâté de regagner la
+maison de la rue Jean-Pain-Mollet.
+
+«Ah! ah! s'écria le père Faruc, qui se tenait sur le palier, je
+commençais à te croire envolé avec mes trois sous. Ne rougis pas,
+garçon, je plaisante. Ton père et ta mère ont donc découché, que je
+viens de les voir rentrer? Veux-tu faire bouillir mon lait?»
+
+Gaston s'agenouilla près d'un fourneau portatif, tandis que le vieillard
+se rasait.
+
+Le père Faruc, qui prenait le titre d'homme d'affaires, était un
+huissier sans autre mandat que son astuce. Il se chargeait, moyennant
+soixante-quinze pour cent de bénéfice, de recouvrer ces créances
+véreuses dont les petits boutiquiers ont toujours de pleins tiroirs.
+Doux, rogue, poli, grossier, patient, mielleux ou insolent, selon
+l'occasion, ce Protée gagnait trois ou quatre cents francs par mois,
+tant il savait se servir à propos de la menace, de la douceur, de son
+âge ou de sa mise.
+
+Il passait pour appartenir à la police, et, bien qu'il n'en fût rien, il
+ne combattait qu'à demi cette croyance qui le protégeait à de certaines
+heures. Le père Faruc, lorsqu'il pénétrait chez un créancier, ressortait
+rarement les mains vides. Comment refuser un à-compte à un homme qui
+offrait sa protection pour la recherche d'un emploi plus lucratif que
+celui qu'on possédait; à ce créancier qui, selon l'étage, se disait
+cousin d'un juge, d'un commissaire, ou d'un sergent de ville, et parlait
+à mi-voix des terribles conséquences de l'intervention de ces
+personnages? Comment s'exposer à voir reparaître chaque matin ce
+vieillard dont le verbe haut mettait la maison entière dans la
+confidence d'une de ces dettes dont on rougit le plus, une dette
+contractée pour chasser la faim? Comment congédier cet être devenu
+soudain asthmatique, et qu'une toux opiniâtre semblait prête à étouffer?
+Quelle connaissance du cœur humain chez ce recors à la tenue simple,
+propre, coquette, eu égard au milieu dans lequel il vivait?
+
+Le père Faruc, qui frisait la soixantaine, devait être un ancien beau.
+Il emprisonnait son corps dans un de ces habits bleus sous lesquels nous
+revoyons tous notre aïeul, et ses jambes dans un pantalon à pont
+maintenu par les classiques bretelles en tapisserie. Des souliers
+découverts, à boucles d'argent, montraient un pied menu et des bas bleus
+chinés. Autour de son cou s'enroulait une cravate de foulard nouée avec
+une négligence étudiée. Cet ensemble était surmonté d'une tête ronde, à
+demi chauve, au regard clignotant, aux paupières rouges et sans cils, au
+nez proéminent. La bouche large, sensuelle, était encore bien garnie;
+mais le teint vineux, couperosé, dartreux du vieillard contrastait avec
+sa mise si nette.
+
+«C'est l'homme le mieux chaussé du quartier, disait Bouchot, mais quelle
+tête! Avec des cornes, on en ferait celle d'un satyre.»
+
+En réalité, le satyre existait sans les cornes. La vue d'une jeune femme
+suffisait pour incendier les prunelles fauves de l'homme d'affaires,
+dont les narines se dilataient alors outre mesure, et qui caressait avec
+complaisance son menton toujours frais rasé.
+
+Les vices, pas plus que les qualités, ne passent longtemps inaperçus,
+aux yeux clairvoyants du peuple, et un sobriquet amical, flétrissant ou
+malicieux, vient presque toujours remplacer le nom propre de celui qui,
+à un titre quelconque, mérite qu'on s'occupe de lui. Les dettes que le
+père Faruc se chargeait le plus volontiers de recouvrer étaient celles
+contractées par de jeunes ouvrières, et Dieu sait de quels à-compte le
+vieux loup se contentait. Le sobriquet qu'on lui avait donné n'est pas
+de nature à pouvoir être rapporté; mais, dans un autre ordre d'idées, il
+valait celui de la Chipparde, par lequel on désignait généralement
+Blanchote.
+
+Après avoir dégusté sa tasse de café, sans songer à convier son petit
+commissionnaire, le vieillard bourra son portefeuille de factures,
+brossa son chapeau à larges bords, et sortit pour commencer sa tournée
+ordinaire.
+
+«Lorsque tu seras plus grand, disait-il à Gaston tout en fermant sa
+porte, je t'apprendrai mon métier.
+
+--Vous lui mettrez donc un cœur de bois dans la poitrine, s'écria un
+jeune ouvrier chargé d'une salade, d'un morceau de jambon et d'une
+bouteille de vin.
+
+--Toujours farceur, ce Péruchon!
+
+--Pas assez, par malheur, pour faire rire tous ceux que vous faites
+pleurer.
+
+--Tu t'occupes trop du prochain, mon garçon, ça te rendra malade.
+
+--A ce compte-là, vous devriez être mort, répliqua Péruchon. Je ne suis
+pas méchant, continua l'ouvrier qui disparaissait dans l'escalier,--et
+il disait vrai--mais je donnerais volontiers une heure de travail par
+semaine pour voir flanquer à ce grippe-sou une série de tripotées. Holà,
+Gaston, où vas-tu?
+
+--Voir si mon père a besoin de moi.
+
+--Bon, prends garde que ce ne soit ta belle-mère qui ait besoin de
+tambouriner quelque chose. Est-ce que tu as faim, que tu regardes mon
+jambon de l'air que prend le père Faruc devant un cotillon?
+
+--Oui, répondit Gaston qui rougit.
+
+--Ah! tu as faim et tu attends que je t'invite! c'est mal. Je ne suis
+pas méchant, ajouta Péruchon, mais je voudrais que la belle-mère de ce
+gamin-là reçût un poing fermé sur l'œil de temps à autre; ce serait, je
+crois, la seule chose qu'elle n'aurait pas volé.»
+
+Péruchon, moraliste et ouvrier ébéniste, était un beau garçon de
+vingt-trois ans, assez habile dans son état pour gagner facilement cinq
+ou six francs par jour. Il n'avait qu'un défaut, trop commun chez
+l'ouvrier parisien, celui de se laisser débaucher par ses camarades et
+de perdre quelquefois une semaine entière à bambocher. Péruchon était le
+fils d'une pauvre servante qui, trompée et abandonnée, avait lutté
+contre la misère pour élever son enfant. La vaillante femme, ne reculant
+devant aucun métier pour se créer des ressources, se fit porteuse de
+pain, envoya le petit à l'école aussitôt qu'il fut en âge, le plaça
+ensuite chez un ébéniste, et, durant quinze ans, pourvut à tous ses
+besoins. Doué d'un cœur d'or, le jeune garçon répondit par une
+application soutenue aux rudes sacrifices exigés par son enfance et
+devint un excellent ouvrier. Après avoir tiré à la conscription, il
+exigea que sa mère renonçât à son rude métier. La brave femme, fière de
+son fils, ne formait plus qu'un vœu, celui de le voir se marier,
+lorsqu'une fièvre pernicieuse l'emporta.
+
+Péruchon, fatigué par un mois de veilles et fou de douleur, tomba malade
+à son tour. Il fut soigné avec un dévouement fraternel par une jeune
+ouvrière qui vivait dans les combles et élevait un petit enfant.
+L'ébéniste devint amoureux de sa garde-malade et lui proposa de
+l'épouser. La pauvre fille croyait encore à l'amour de celui qui l'avait
+séduite, elle refusa. A dater de ce jour, l'ouvrier dont la vie avait
+toujours été exemplaire fut moins assidu au travail, et il était à
+craindre que, comme le père de Bouchot, il ne contractât l'habitude de
+boire en cherchant à se consoler.
+
+Péruchon, franc, jovial, un peu simple, était devenu depuis deux mois,
+malgré la différence d'âge le grand ami de Gaston et de l'apprenti.
+
+«Tu as manqué ta vocation, disait-il à ce dernier, qui lui dessinait
+parfois des modèles de meubles, tu es né pour être ébéniste.»
+
+L'ouvrier possédait une petite bibliothèque, et Gaston passait les
+instants dont il pouvait disposer à lire Molière, Racine, Corneille,
+l'_Histoire de Charles XII_ et le _Siècle de Louis XIV_. Lorsque
+Péruchon s'absentait, il déposait sa clef dans un coin connu de son
+jeune ami, et l'enfant lisait et relisait la trentaine de volumes qui,
+sauf un petit nombre, dont la portée par bonheur lui échappait,
+exerçaient sur son esprit une salutaire influence. Cette passion pour la
+lecture contribuait à sauver Gaston des inspirations de l'oisiveté, et
+ses actions devaient se ressentir à jamais des nobles sentiments qu'il
+puisait dans les œuvres des vrais maîtres de l'art d'écrire.
+
+Après un copieux déjeuner auquel les convives firent honneur, Péruchon,
+qui travaillait chez lui, partit pour reporter son ouvrage. Gaston
+remonta chez son père. Le soudard et Blanchote dormaient. L'enfant
+redescendait lorsqu'une femme, vêtue d'une misérable robe, coiffée d'un
+mouchoir, les yeux rouges, les traits pâles et fatigués, apparut sur sa
+porte entre-bâillée.
+
+«Je te guettais, mon petit Gaston, dit-elle à mi-voix, j'ai une longue
+course à faire, veux-tu me rendre le service de rester avec les enfants?
+
+--Oui, madame Hubert.»
+
+Gaston pénétra dans une vaste pièce aussi pauvrement meublée que sa
+propre demeure. Son entrée fut saluée par cinq petites voix dont les
+propriétaires, à peine vêtus, vinrent se cramponner à ses habits. Mme
+Hubert acheva de nouer un paquet de hardes et jeta sur ses épaules un
+châle déteint.
+
+«Vous serez sages, mes petits anges, vous obéirez à Gaston?
+
+--Oui, répondirent à la fois les gamins, dont le plus âgé pouvait avoir
+sept ans; mais tu nous apporteras du pain?»
+
+Mme Hubert essuya une larme avant de se tourner vers Gaston.
+
+«Tu ne les laisseras pas seuls, n'est-ce pas? lui dit-elle d'une voix
+suppliante; je vais me hâter.»
+
+A peine fut-elle dehors, que Gaston s'établit sur une chaise.
+
+«Voyons, allez-vous me faire enrager comme l'autre jour? demanda-t-il en
+souriant.
+
+--Non, répondirent les petits, qui paraissaient soucieux.
+
+--A quoi voulez-vous jouer?
+
+--Raconte l'histoire de Barbe-Bleue.
+
+--Celle du Petit-Poucet.
+
+--Dessine-moi des bonshommes.
+
+--Jouons plutôt à la dînette», dit une petite fille de cinq ans, aux
+cheveux bouclés.
+
+Tous les yeux s'agrandirent à cette proposition.
+
+«Oui, jouons à la dînette, répétèrent les enfants avec timidité.
+
+--Avez-vous gardé quelque chose de votre déjeuner?
+
+--Nous n'avons pas déjeuné, reprit la petite; c'est pour ça que je veux
+jouer à la cuisine, tu mettras du pain, toi.»
+
+Gaston sentit son cœur se gonfler; sans la rencontre de Péruchon, lui
+aussi eût été à jeun.
+
+«Nous avons très-faim depuis hier, continua l'enfant, qui parla à voix
+basse, nous ne le disons pas à maman parce qu'elle se met à pleurer.
+
+--Attendez-moi, dit Gaston, et surtout ne bougez pas.»
+
+Il courut chez son père, fureta dans tous les coins, et ne put découvrir
+le moindre morceau de pain. Sur la table, entre la pipe d'Alexis et le
+cabas de Blanchote, reluisaient quelques pièces de monnaie. Gaston
+compta la somme des yeux et avança la main. Il crut voir remuer sa
+belle-mère et s'éloigna sans bruit.
+
+«Ah! s'écria-t-il, mon parrain a raison, le monde est mal fait.»
+
+Il descendit quatre à quatre chez Péruchon; l'ouvrier n'était pas
+rentré, et, par hasard, il avait emporté sa clef. Gaston remonta
+désespéré; il trouva les enfants assis en rond, la faim les tenait
+tranquilles. D'un coup d'œil ils virent que leur ami revenait les mains
+vides; le plus jeune se mit à pleurer,--il voulait du pain. Gaston
+achevait à peine de le consoler, que la petite fille fondit en larmes.
+On eût dit que ses frères n'attendaient que ce signal: un vacarme
+affreux résonna dans la misérable chambre, et ce fut en pleurant
+lui-même que Gaston supplia les enfants de patienter.
+
+Au moment où les pleurs et les cris redoublaient d'intensité, un coup de
+pied ébranla la porte.
+
+«Voilà Croquemitaine qui passe», dit une voix du dehors.
+
+Les enfants se turent et se pressèrent contre leur gardien.
+
+«Le premier qui chante, je le fourre dans mon sac, continua la voix.
+
+--Bouchot! s'écria Gaston, qui courut vers le palier.
+
+--Comment, c'est toi qui leur donnes des leçons? dit l'apprenti
+stupéfait.
+
+--Les malheureux ont faim, répondit Gaston, qui pressa le bras de son
+ami.
+
+--Ils ont faim! Ah, les pauvres mômes!
+
+--Tu vas nous donner du pain, toi, Bouchot, s'écrièrent les enfants, qui
+saisirent le tablier de l'apprenti.
+
+--Ils vont me faire pleurer, ces moucherons-là, parole d'honneur!
+Lâchez-moi, gredins, ou je cogne.»
+
+Les doigts cramponnés au tablier s'ouvrirent, et les enfants, surpris du
+ton de Bouchot, reculèrent avec effroi. D'un bond l'apprenti gagna
+l'escalier, rappelé en vain par son ami. Ce départ fut pour les petits
+une nouvelle cause de désespoir; ils recommencèrent à pleurer, mais
+cette fois en silence. Tout à coup Bouchot reparut, il tenait son
+tablier relevé par les deux coins. Il s'avança jusqu'au milieu de la
+chambre en exécutant le pas de _Giselle_ et découvrit à l'improviste un
+pain rond et une tranche de fromage d'Italie. En moins d'une minute,
+chaque gamin fut armé d'une tartine que l'apprenti délivrait, après
+s'être fait embrasser sur les deux joues et dire: Merci.
+
+«Comment as-tu fait pour te procurer ces provisions? dit enfin Gaston.
+
+--Ah! voilà! Il y a des choses cocasses dans la vie. Par exemple, si
+nous étions morts hier, ces mioches-là pleureraient encore au lieu de
+lécher le dessus d'une tartine. Figure-toi que mon père s'est éveillé
+avec l'idée que Mme Fritz attendait après ses bottines, et me voilà en
+route. Une brave femme, Mme Fritz! elle s'est souvenue qu'elle me devait
+un arriéré de pourboires. Elle fouille dans sa bourse, je tends la
+patte, v'lan, dix sous! Je n'ai fait qu'un saut pour te les apporter, je
+ne me doutais guère que tu élevais des moutards et que mon pourboire
+décamperait si vite.»
+
+Les enfants se groupaient de nouveau autour des deux amis en montrant le
+reste du pain.
+
+«Ont-ils faim, ces gueux-là! s'écria l'apprenti; j'ai peur qu'ils
+n'attrapent une indigestion. C'est une règle de ne pas trop se bourrer
+lorsqu'on est resté longtemps sans manger; nous le savons par
+expérience, toi et moi. Tiens, une idée... Attention, crapauds, celui
+qui m'imitera le mieux aura la plus grosse part.»
+
+Et Bouchot, grave, sérieux, imperturbable, commença la danse de
+_Giselle_. Les pauvres petits, avec une attention comique,
+reproduisaient les gestes et les gambades qu'ils voyaient exécuter,
+tandis que Gaston riait de tout son cœur en préparant de nouvelles
+tartines. Rassasiés à la fin, les enfants réclamèrent de Gaston
+l'histoire du _Petit Poucet_.
+
+«Allons doucement, dit tout à coup une voix dans le corridor;
+voyez-vous, madame Hubert, je ne suis pas méchant; mais je voudrais que
+votre mari reçût une volée qui l'obligerait à revenir près de vous.»
+
+La porte s'ouvrit, et la malheureuse mère, pâle, défaillante, soutenue
+par Péruchon, s'affaissa sur une chaise et laissa rouler sur le carreau
+le paquet dont elle était chargée.
+
+«Vous êtes là, vous autres? s'écria l'ouvrier; un verre d'eau, mes
+garçons, et vite.»
+
+Les enfants, effrayés de la pâleur de leur mère, lui prenaient les
+mains.
+
+«Pauvres petits!» dit-elle.
+
+Elle aperçut le reste du pain et se redressa.
+
+«Ils ont mangé? s'écria-t-elle en regardant les deux amis.
+
+--Oui, madame Hubert; nous avons fait la dînette,» répondit Gaston.
+
+La pauvre femme se couvrit le visage de ses mains et sanglota. Soudain
+elle se dirigea vers les deux amis, et les pressa contre sa poitrine.
+
+«Soyez bénis, murmura-t-elle dès que l'émotion lui permit de parler,
+soyez bénis, chers enfants sans mères, qui avez eu pitié des miens.»
+
+Gaston et Bouchot, attendris par cette caresse, sentirent leurs larmes
+déborder. Les enfants interdits n'osaient bouger, à l'exception de la
+petite fille qui, après avoir dénoué le paquet rapporté par sa mère,
+étalait en jouant les misérables hardes qu'il contenait. Péruchon
+s'était croisé les bras d'un air farouche.
+
+«Il faut manger aussi, madame Hubert, dit l'apprenti; nous voilà tous à
+pleurer comme si le père Bouchot venait de nous flanquer une toutouille,
+et cependant nous sommes heureux.
+
+--Je ne suis pas méchant, dit enfin Péruchon d'une voix grave, mais je
+voudrais avoir une jambe dans le dos pour m'administrer une série de
+coups de pied quelque part. Comment, canaille, continua l'ouvrier qui se
+prit par les cheveux, tu vas au cabaret, au bastringue, au Petit-Lazari
+payer du flanc à des princesses, tandis que là, au-dessus de ta tête,
+une mère porte ses nippes au mont-de-piété pour nourrir ses petits!...
+Consolez-vous, madame Hubert, ça ne peut pas durer, et c'est moi qui me
+charge d'y mettre ordre.
+
+--Il m'amuse, Péruchon, avec sa jambe dans le dos, murmura Bouchot à
+l'oreille de Gaston, qui l'entraînait.
+
+--Vous êtes deux braves cœurs, dit l'ébéniste qui les rejoignit sur le
+palier, et il faut que je vous embrasse à mon tour. Les hommes,
+ajouta-t-il philosophiquement, se divisent en deux catégories...
+
+--Les petits et les grands, dit Bouchot qui interrompit sans façon.
+
+--Non, les bons et les mauvais, continua l'ouvrier.
+
+--C'est comme le cuir, les pommes de terre frites et le coco, alors.»
+
+En ce moment, le père Faruc rentrait.
+
+«Celui-là est bon, dit à son tour Gaston, il donne souvent de l'argent à
+la mère d'Alice.»
+
+Péruchon fit le geste d'administrer des coups de canne.
+
+«Un vieux drôle qui paye la mère pour... suffit, dit-il en voyant les
+deux amis l'écouter avec attention. Vous me connaissez; je ne suis pas
+méchant, n'est-ce pas? Eh bien, le père Faruc dégringolerait l'escalier
+du haut en bas, suivi par la mère d'Alice, que j'aurais de la peine à
+les relever sans rire.»
+
+Le doux sommeil que goûtèrent cette nuit-là Gaston, Bouchot et Péruchon!
+Quelle salutaire chose pour le corps et l'esprit qu'une bonne action!
+Heureux les riches! c'est par des bienfaits qu'ils comptent les heures,
+et comme ils doivent bénir leur fortune qui les met à même de se répéter
+chaque soir le beau mot de Titus!
+
+
+
+
+X
+
+ALEXIS VOIT CLAIR.
+
+
+C'est un monde en abrégé qu'une maison dans un quartier populeux. Là,
+vingt familles vivent sous le même toit, rapprochées ou séparées par les
+hasards dont se compose l'existence. Que d'énigmes autour de nous, sur
+notre palier, de l'autre côté de ce mur qui est comme la frontière d'un
+pays étranger! Que de sombres passions, de drames terribles, de
+sentiments contraires animent, désespèrent, ravissent ces voisins qui
+pleurent au moment où nous nous égayons, qui s'égayent alors que nous
+pleurons, en vertu de la grande loi des contrastes qui semble régir nos
+destinées. Un des problèmes qui préoccupent le plus l'homme civilisé,
+c'est de cacher sa vie, non pour obéir à la maxime du sage, mais pour
+mieux tremper les armes qui doivent servir son ambition, ses vices ou sa
+vanité. Quel splendide triomphe de l'hypocrisie que nos civilisations
+modernes! Avec une bonhomie charmante nous feignons d'être les dupes les
+uns des autres, bien que nous achetions à la même enseigne le chrysocale
+et les fleurs artificielles dont nous aimons à nous parer. Quant à nos
+sentiments, la politesse nous apprend si bien à les déguiser, qu'il est
+peu d'entre nous qui n'en possèdent d'admirables, surtout pour aller
+dans le monde. Que de Tartufes, bon Dieu, en dehors de la religion, et
+que d'agneaux dévorés autre part que dans les fables! Et pourtant le
+docteur Fontaine avait raison de croire au progrès; les illusions
+consolent, et les hommes, comme les constitutions, sont peut-être
+perfectibles.
+
+A Paris, plus que dans toute autre capitale, il n'est guère de maison
+qui n'abrite une de ces existences mystérieuses dont les allures servent
+à exercer la sagacité des concierges, des petits bourgeois et des
+boutiquiers. Or, il y avait rue Jean-Pain-Mollet, dans une mansarde
+située au-dessus du taudis occupé par M. de La Taillade, un homme qui se
+levait à neuf heures du matin, sortait à onze, et rentrait à huit heures
+du soir avec une régularité chronométrique. Ce pacifique locataire, qui
+n'achetait rien dans le quartier, saluait tout le monde et ne causait
+avec personne; aussi passait-il, comme le père Faruc, pour appartenir à
+la police.
+
+C'est un fait à noter que, dans notre cher pays, il suffit de ne pas
+rendre à ses voisins un compte plus ou moins exact de ses faits et
+gestes pour être accusé d'être aux gages du préfet de police. Et ce
+n'est pas le seul de nos travers; avec l'argousin politique, qui se
+garde bien de porter un uniforme, nous confondons le sergent de ville,
+ce gendarme de nos rues sans lequel Paris serait inhabitable, et nous
+récompensons ces gardiens de nos personnes et de notre liberté par un
+mépris irréfléchi. Aux États-Unis, pays que nous prenons l'habitude de
+placer au-dessus du nôtre avec un louable patriotisme, le policeman ne
+cesse pas d'être un citoyen. On se garde bien, là-bas, d'offenser, de
+dénigrer ces hommes utiles, dévoués à la cause publique, dont la
+politesse est loin d'égaler celle des nôtres. O Parisiens, cessez donc
+de placer au même rang le délateur, le mouchard, l'agent provocateur, et
+ce gardien pacifique, exécuteur de la loi, qui vous protège, quoi que
+vous en disiez; qui vous empêche souvent d'être insulté, écrasé,
+quelquefois battu.
+
+Le mystérieux vieillard de la rue Jean-Pain-Mollet se nommait Lecomte,
+et il était de Champlâtreux. On devait ce renseignement au facteur qui,
+deux fois par an, apportait une lettre chargée au silencieux locataire.
+M. Lecomte pouvait avoir cinquante ans. C'était un homme de haute
+taille, aux manières distinguées, aux vêtements antiques, râpés, usés,
+mais d'une propreté minutieuse. Il avait le front dégarni, des favoris
+blancs, une bouche au sourire dédaigneux, un nez recourbé, à la racine
+duquel brillaient deux yeux scrutateurs dont on ne supportait l'éclat
+qu'avec peine. «Une vraie tête d'aigle,» disait Bouchot, et l'apprenti
+excellait à peindre d'un mot le caractère saillant d'une physionomie.
+Évidemment, M. Lecomte, avec ses mains blanches, ses gestes élégants, sa
+taille droite et sa politesse froide, appartenait à un autre monde que
+celui au milieu duquel il vivait depuis une dizaine d'années, mais dont
+le contact n'avait en rien altéré son grand air.
+
+Un matin, appelé par le grave vieillard, Gaston avait pénétré dans son
+humble logis. M. Lecomte était assis dans un vieux fauteuil sculpté où
+se voyaient des traces de dorures. Il feuilletait un gros volume posé
+sur une petite table qu'un connaisseur eût reconnue pour un meuble de
+l'époque de Louis XIII. Sur les murs s'étalaient des portraits
+représentant des chevaliers aux armures brillantes, ou de belles dames
+aux épaules nues. Au-dessus du lit, des armes et des miniatures; sur le
+carreau, pêle-mêle, des livres, des coffrets, des cahiers et des
+tableaux sans cadres retournés contre la muraille, faute de place pour
+les accrocher.
+
+«Quel est ton véritable nom, petit? demanda M. Lecomte à l'enfant.
+
+--Gaston, monsieur.
+
+--Mais ton nom de famille?
+
+--La Taillade.
+
+--Est-il vrai que ton père soit marquis?
+
+--Oui, car je l'ai entendu dire par ma tante.
+
+--Comment se nomme ta mère, de son nom de famille?
+
+--Elle se nommait Eugénie de Varangues.
+
+--Pourquoi dis-tu qu'elle se nommait?
+
+--Parce qu'elle est morte.
+
+--Alors, cette femme qui te bat si souvent n'est pas ta mère?
+
+--C'est ma belle-mère.
+
+--Tu n'es donc pas sage, que tu l'obliges à te corriger avec tant de
+rudesse?»
+
+Gaston rougit et garda le silence. M. Lecomte feuilleta son livre et
+parut réfléchir.
+
+«Nous serions cousins au troisième degré, murmura-t-il comme se parlant
+à lui-même. Bah! quelque laquais qui aura gardé le nom de son maître. Il
+y a de la race, pourtant, chez ce petit, ajouta-t-il en posant la main
+sur la tête de Gaston. Allons, tâche d'être sage, et adieu.»
+
+A sa première rencontre avec Bouchot, Gaston ne manqua pas de lui
+raconter ce singulier interrogatoire.
+
+«Parbleu! répliqua l'apprenti, un mouchard, tu aurais dû te méfier et ne
+pas répondre. Après tout, il a une bonne figure, il ne te dénoncera
+peut-être pas.
+
+--Pourquoi veux-tu qu'il me dénonce?
+
+--Puisque c'est un mouchard, c'est son devoir.
+
+--Mais je n'ai rien fait.
+
+--Et ta belle-mère, à présent que j'y songe, il doit être dans la maison
+pour la surveiller. C'est moi qui rirai le jour où il la pincera.»
+
+M. Lecomte rappela plusieurs fois Gaston; il introduisit même Bouchot
+dans son intérieur. Il n'interrogeait plus, mais il se plaisait à faire
+causer les deux amis, essayait de redresser leurs idées et, au moment de
+les congédier, leur donnait toujours d'excellents conseils.
+
+Un jour que l'apprenti enthousiasmé parlait peinture, le vieillard
+l'écouta avec attention.
+
+«Que de forces perdues! s'écria-t-il tout à coup. Ah! si j'avais encore
+ma fortune... si j'avais su!»
+
+Il s'arrêta, couvrit son visage de ses mains et demeura pensif. Les deux
+amis s'esquivèrent sans bruit, respectant sa méditation.
+
+Bouchot, peu à peu, revint de ses préventions; s'étonnait sans cesse de
+la douceur, de la gravité, du savoir et de la politesse du bon mouchard,
+que Gaston, moins familier, appelait toujours par son nom.
+
+Au nombre des locataires de la vieille maison qui s'intéressaient à
+Gaston, peut-être eût-il fallu placer au premier rang la jeune ouvrière
+aimée par Péruchon. Elle travaillait pour un fabricant de casquettes, et
+gagnait vingt sous par jour en s'occupant depuis six heures du matin
+jusqu'à huit heures du soir. C'était une belle fille; bien découplée, au
+profil régulier, aux grands yeux noirs, à la chevelure abondante, aux
+façons honnêtes. Elle ne sortait guère que pour reporter son ouvrage,
+et, par des prodiges d'économie, elle parvenait, sans autre aide que son
+salaire dérisoire, à payer son terme, à élever sa petite fille, à se
+vêtir convenablement.
+
+Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, la conduite de la jeune
+ouvrière n'avait jamais donné prise à la médisance. Dix fois peut-être,
+sous de vains prétextes, le père Faruc tenta de s'introduire chez elle,
+circonstance que Péruchon ignorait sans doute; car, bien qu'il ne fût
+pas méchant, il ne se serait fait aucun scrupule de battre l'habit bleu
+de l'homme d'affaires, sans s'inquiéter de son contenu. L'ouvrier
+ébéniste, en dépit de ses efforts, ne pouvait oublier son ancienne
+garde-malade, et chaque fois qu'il avait bu, son premier soin était
+d'envoyer les deux enfants demander, pour leur ami Jean-Baptiste
+Péruchon, la main de Mlle Adélaïde.
+
+«Écoutez, leur disait-il, vous allez monter trois étages...
+
+--Nous frapperons à la porte à gauche, ajoutait Bouchot.
+
+--Bien entendu; on ne doit jamais entrer chez une femme sans frapper.
+Alors...
+
+--Nous entrons et nous saluons.
+
+--C'est de règle; il faut toujours saluer les femmes, surtout les
+vieilles.
+
+--Pourquoi? demandait le malicieux apprenti.
+
+--Pour la politesse; puis parce qu'elles sont les mères des jeunes.
+Alors...
+
+--Nous demandons pour notre ami Péruchon, ébéniste de son état et né
+sans père, la main de Mlle Adélaïde. Mlle Adélaïde secouera la tête,
+embrassera sa petite fille, et nous répondra: «Impossible.» Nous
+reviendrons donner cette réponse à Péruchon, qui la connaît d'avance, et
+le pauvre garçon cassera quelque chose.
+
+--Non, disait l'ouvrier, cette fois-ci, c'est la dernière.»
+
+Les enfants partaient, la scène se passait exactement comme Bouchot
+l'avait annoncé; aussi la locution «demander la main d'Adélaïde»
+devint-elle pour l'apprenti l'équivalent de demander l'impossible.
+
+Le reste des locataires de la maison se composait d'ouvriers travaillant
+le jour, dormant la nuit, se grisant le dimanche, mais sans tapage ni
+scandale. Un vieux soldat du premier Empire, qui occupait deux chambres
+au premier étage et cultivait des capucines sur sa fenêtre, prêtait à la
+maison un certain lustre et racontait à sa manière la vie de Napoléon.
+Le dimanche, il descendait volontiers fumer sa pipe sur le seuil de
+l'allée, et Dieu sait si ses conférences étaient suivies.
+
+Le milieu dans lequel il vivait devait impressionner assez fortement
+Gaston pour qu'il ne pût l'oublier, quel que fût le sort que l'avenir
+lui réservât. Certes, il ne comprenait ni les calculs odieux du père
+Faruc, ni la dignité de M. Lecomte, ni le courage de Mme Hubert; mais
+les passions, les souffrances, les misères qu'il voyait s'agiter autour
+de lui et dont les causes ne lui échappaient pas toujours, c'était de
+l'expérience qu'il amassait pour l'avenir.
+
+Depuis une quinzaine de jours, Blanchote forçait Gaston à l'accompagner
+dans ses promenades de découvertes, l'obligeant à faire le guet
+lorsqu'elle pénétrait dans une cour ou rôdait autour d'un étalage. Le
+vol, chez la mégère, était devenu une sorte de monomanie: elle ne
+pouvait voir le moindre objet à sa portée sans chercher à s'en emparer.
+Surprise deux ou trois fois, elle avait payé d'audace, et sans la mince
+valeur des objets qui la firent prendre en flagrant délit, nul doute
+qu'elle n'eût déjà passé en police correctionnelle. On se contenta de
+l'injurier et de l'envoyer se faire pendre ailleurs, tolérance dont le
+seul résultat fut de l'enhardir. Quant à M. de La Taillade, il
+continuait son racolage sans trop s'étonner de la diminution de ses
+profits. Il trouvait crédit chez Pauquet, qui savait se rattraper sur
+les nouveaux embauchés. Que lui fallait-il de plus?
+
+Dans ses heures de lucidité, chaque jour plus rares, par malheur,
+l'avenir de Gaston préoccupait cependant le soudard, qui songeait sans
+cesse à reconduire son fils à Houdan; mais les mois s'écoulaient sans
+qu'il pût mettre son projet à exécution. Deux ou trois fois, des
+aubaines inespérées lui avaient fourni la somme nécessaire pour les
+frais de voyage; mais Blanchote, devinant ses intentions, s'arrangeait
+toujours de manière à la lui soustraire. La mégère, incapable de
+pardonner, voulait en venir à ses fins.
+
+Un soir, rentrant une heure plus tôt que de coutume, Alexis surprit sa
+femme maltraitant Gaston. Sa fureur fut telle qu'il la battit, et
+l'enfant effrayé demanda grâce pour son bourreau. Le lendemain, M. de La
+Taillade demeura au logis et se passa de boire.
+
+«Sois tranquille, disait-il à son fils, elle ne te touchera plus.»
+
+Le second jour, il emmena Gaston au jardin des Plantes; il était morne
+et silencieux. Après une longue promenade, il le ramena vers l'Hôtel de
+Ville, remonta le long des quais, puis l'entraîna chez Pauquet. Ce
+soir-là, il se grisa affreusement pour compenser son abstinence, et
+l'enfant retomba plus que jamais sous la dépendance de sa belle-mère.
+
+Six semaines s'étaient écoulées depuis que les deux amis avaient voulu
+mourir, et leur situation devenait de plus en plus intolérable. Au
+moral, la belle-mère de Bouchot ne valait guère mieux que Blanchote.
+Mère d'un jeune garçon, tous ses efforts tendaient à exiler l'apprenti
+du logis paternel, afin d'appeler son fils à occuper la place du petit
+malheureux. Du reste, elle ne cachait pas son projet, et le cordonnier,
+en croyant prendre une maîtresse, s'était en réalité donné un maître.
+
+Malgré leur économie scrupuleuse, qui coûtait à Gaston plus d'un jeûne
+héroïque, les deux enfants ne possédaient encore qu'une somme de
+dix-sept sous. Quelle joie lorsque la générosité d'une pratique venait
+augmenter le petit pécule, que, par excès de précaution, on avait enfoui
+dans un coin de la cave! Un jour, à bout de patience, les deux amis
+furent sur le point de se confier à Péruchon, afin de lui emprunter le
+complément de la somme jugée indispensable pour la réalisation du
+voyage. Mais s'enfuir de Paris leur paraissait un crime dont ils ne
+seraient absous qu'après leur arrivée à Houdan, et ils gardèrent leur
+secret.
+
+Un jeudi, dans les galeries du Louvre, Bouchot, parlant à haute voix,
+critiquait un tableau et démontrait à Gaston l'erreur d'un maître. Un
+homme à moustaches épaisses, au front large, au regard triste et doux,
+l'écoutait en souriant. Il s'approcha et posa la main sur la tête de
+l'apprenti.
+
+«Tu es donc peintre? lui demanda-t-il.
+
+--Pas encore, répondit Bouchot, je sors à peine de nourrice.
+
+--Comment peux-tu reconnaître que le bras de cette figure est trop
+court?
+
+--Parce que je sais un peu dessiner.
+
+--Qui t'a enseigné?
+
+--Moi, parbleu.
+
+--Tu as appris sans maître?
+
+--Oui, mon bourgeois, les professeurs n'ont pas voulu se déranger, et je
+n'ai pas le temps d'aller chez eux.»
+
+L'inconnu sortit un album de la poche de sa longue redingote et le
+feuilleta sous les yeux ravis de Bouchot.
+
+«En ferais-tu bien autant, mon gaillard?
+
+--Non, répliqua l'apprenti sans hésiter, c'est plus fort que moi, ça.
+Voilà un grenadier qui me donne l'onglée tant il a froid.
+
+--Prends ce crayon, et montre-moi ton savoir-faire sur cette page
+blanche.»
+
+L'apprenti saisit les objets qu'on lui présentait.
+
+«Il est bon, le monsieur au grand chapeau, murmura-t-il à l'oreille de
+Gaston; il croit m'embarrasser et demander la main d'Adélaïde. Je vais
+lui esquisser le brûle-gueule du père Austerlitz.»
+
+L'homme au grand chapeau regarda l'apprenti manier le crayon; il sourit
+d'abord, devint sérieux, puis secoua la tête d'une façon approbative.
+
+«Peste, dit-il, et sans maître! viens visiter mon atelier, ajouta-t-il
+en pinçant le bout de l'oreille de Bouchot, je te donnerai des conseils.
+Tiens, voici mon adresse, si tu la perds, n'oublie pas mon nom.»
+
+Bouchot regarda le petit carton qu'on venait de lui remettre, pâlit et
+s'appuya contre la cimaise.
+
+«Qu'as-tu donc? demanda Gaston.
+
+--J'ai, répliqua l'apprenti d'une voix tremblante, que, sans la crainte
+d'être mis à la porte par ce gardien dont les favoris ressemblent à ceux
+du roi, je danserais le pas de _Giselle_. Devine à qui nous venons de
+parler?
+
+--Dis-le moi plutôt.
+
+--A M. Charlet,» dit Bouchot.
+
+Ce fut Gaston qui, le premier, s'élança dans la direction suivie par
+l'illustre peintre, afin de le revoir encore. L'apprenti, toujours si
+alerte, semblait paralysé.
+
+«Ah! disait-il, causer avec M. Charlet sans le savoir, sans le
+reconnaître, ces choses-là ne devraient pas arriver! Moi qui vais lui
+parler d'Adélaïde, par-dessus le marché... tu aurais dû me prévenir, me
+pincer... et le bonhomme que j'ai barbouillé sur son album... je ne me
+suis pas même appliqué.»
+
+Les deux amis coururent se poster à la porte de sortie du Louvre, dans
+l'espoir de revoir le peintre alors si populaire. Leur désir ne fut pas
+satisfait, et Gaston eut toutes les peines imaginables à ramener Bouchot
+vers la rue des Arcis. L'apprenti ne retrouva un peu d'entrain qu'après
+avoir formé le projet d'exécuter un dessin avec tout le soin dont il
+était capable, pour le porter au maître qui avait daigné lui offrir ses
+services.
+
+L'automne s'annonçait déjà; les feuilles commençaient à bruire sous
+l'haleine du vent, à prendre ces belles teintes brunes que le soleil
+fait paraître rouges, à s'envoler une à une dans l'espace. Le petit
+trésor que voulaient amasser les deux amis semblait ne devoir jamais se
+compléter. Mme Bouchot, dans le but sans doute d'obtenir une plus grande
+somme de travail de l'apprenti, s'était chargée peu à peu de reporter
+l'ouvrage, et le jeune artiste vit diminuer à la fois ses loisirs et ses
+profits. D'un autre côté, Mme de La Taillade devenait chaque jour plus
+acariâtre et rapinait avec une âpreté sans égale, excitée, sans doute,
+par la venue prochaine de l'hiver. Une après-midi qu'elle rentrait en
+compagnie de Gaston, furieuse de l'indocilité de l'enfant à la seconder,
+elle vit tomber une bourse de la poche d'un passant. Gaston s'élançait
+pour rappeler le promeneur, lorsque sa belle-mère le retint et lui
+imposa silence; mais le passant revenait à la hâte sur ses pas.
+
+«Est-ce toi, petit, qui a ramassé la bourse que je viens de perdre?
+demanda-t-il d'un air incertain.
+
+--Non, répondit Gaston sans hésiter, c'est madame.
+
+--Quoi! qu'y a-t-il? s'écria Blanchote, qui marchait toujours.
+
+--Ma bourse?
+
+--Dites donc, mon bonhomme, est-ce que vous me l'avez donnée à garder,
+par hasard, répondit aigrement la mégère.
+
+--Elle la cache, dit Gaston avec courage.»
+
+Le promeneur saisit le châle de Mme de La Taillade; la foule s'amassa.
+
+«Filou, canaille, voleur! hurlait Blanchote, insulter une malheureuse
+femme! si mon homme venait à passer...
+
+--Je viens de laisser tomber ma bourse, racontait le spolié aux
+spectateurs; je m'en suis aperçu aussitôt; il n'y avait derrière moi que
+cette femme et ce moutard qui l'accuse.»
+
+Il y eut comme du sang dans le regard que Blanchote jeta sur Gaston;
+elle se rapprocha de lui avec vivacité, feignit de lui tâter les poches,
+entrouvrit la blouse dont il était vêtu, plongea rapidement la main dans
+l'ouverture ménagée sur la poitrine et l'en retira munie de l'objet
+réclamé.
+
+«Ah! le gredin, s'écria-t-elle, j'aurais dû m'en douter tout de suite;
+mille pardons, mon bon monsieur, un enfant de mon mari que nous nous
+saignons pour l'élever... mais je vais lui donner une leçon que le
+diable en prendra les armes.»
+
+Elle souffleta Gaston terrifié, interdit, rendu muet par tant d'audace
+et que nul ne songeait à plaindre.
+
+«Ah! gueux, lui dit-elle, aussitôt qu'elle fut hors de la portée de
+l'oreille des curieux, te voilà devenu mouchard; c'est trop à la fin, et
+le tour que tu viens de me jouer, tu vas me le payer cher!»
+
+Arrivé rue Planche-Mibray, Gaston tenta de résister; mais que pouvait sa
+force contre celle de Blanchote? Il fut vite dompté et se résigna.
+Bientôt il se trouva dans le taudis, face à face avec la marâtre qu'une
+rage insensée dominait. Elle se promena d'abord de long en large,
+injuriant sa victime, la frappant au passage, énumérant les supplices
+qu'elle allait lui infliger. Elle se disposait à lier l'enfant au pied
+du lit pour le frapper à l'aise, lorsque le pas lourd d'Alexis résonna
+sur le palier, et le soudard pénétra dans le galetas avec la lenteur
+magistrale qui révélait son ivresse.
+
+«Encore une scène!» murmura-t-il.
+
+Il était rouge, congestionné; on eût dit qu'il respirait avec peine. Il
+ouvrit la fenêtre, s'appuya contre la barre transversale afin de
+maintenir son équilibre, et remonta son sac avec énergie. Il sortait de
+chez Pauquet et venait de soutenir un formidable assaut dont les
+habitués du cabaret gardèrent longtemps la mémoire. Attablé depuis le
+matin avec un gaillard qui sortait du service et semblait vouloir y
+rentrer, Alexis avait proposé un litre à douze, politesse à laquelle
+l'invité avait répondu par un litre à quinze, puis par une tournée de
+cognac parfaitement accueillie, tournée qui se répéta vingt fois. Les
+deux convives, à mesure qu'ils buvaient, se vantaient réciproquement les
+avantages du service, et leur opinion semblait la même au sujet du
+fameux bâton de maréchal caché au fond de toutes les gibernes. Enfin,
+après plusieurs bouteilles vidées, les deux soudards attendris se
+proposèrent à la fois de se conduire au bureau de remplacement pour
+lequel ils travaillaient. Ils étaient confrères, et Pauquet, à qui le
+nouveau recruteur avait été recommandé, s'était amusé à préparer cette
+scène. Alexis rentrait donc un peu penaud de cette aventure; son
+antagoniste ronflait sous la table du cabaret, ce qui consolait un peu
+le soudard.
+
+Établi près de la fenêtre, il clignait de l'œil d'un air entendu,
+remontait son sac, et, d'un mouvement gauche, essayait de bourrer sa
+pipe. Blanchote continuait à grommeler. Tout à coup l'enfant tiré par
+les cheveux poussa un cri; Alexis laissa tomber sa pipe qui se brisa.
+
+«Devant moi! dit-il indigné.
+
+--Parbleu! s'écria la mégère, ne faut-il pas le corriger? Un gueux, un
+menteur, un voleur!»
+
+Le soudard regarda son fils.
+
+«Elle ment, père, je vous jure qu'elle ment; c'est elle qui vole et qui
+veut me faire voler.»
+
+Alexis se redressa avec lenteur, sa main droite passa sur son front à
+plusieurs reprises.
+
+«Répète,» dit-il.
+
+Gaston n'avait guère l'espoir d'être compris; mais il était décidé à en
+finir avec cette vie de torture. Il osa accuser sa belle-mère en face;
+la mégère frémissante semblait chercher une arme pour le frapper; elle
+voulut l'interrompre.
+
+«Tu parleras après,» dit doucement Alexis.
+
+Lorsque Gaston énuméra ses vols, Blanchote se précipita vers lui; elle
+s'arrêta épouvantée. Le soudard s'était complètement redressé, ses yeux
+brillaient d'un éclat étrange: d'une main il continuait à presser son
+front; de l'autre il menaçait.
+
+«Elle a voulu t'apprendre à voler, répéta-t-il par deux fois, comme s'il
+étudiait la phrase; puis il avança d'un pas vers sa femme, qui se mit
+sur la défensive.
+
+--N'approche pas!» cria-t-elle d'un ton farouche.
+
+Le soudard fit encore un pas, le bras levé, les doigts écartés.
+
+«J'étais donc aveugle,» murmura-t-il.
+
+Au moment où sa main s'abaissait sur Blanchote, la mégère se rua sur lui
+de toute sa force. Le soudard, qui ne s'attendait pas à ce choc, recula,
+perdit l'équilibre et son dos vint frapper la barre qui servait d'appui
+à la fenêtre. La barre craqua, Gaston poussa un cri terrible, un bruit
+sourd résonna; Alexis, précipité du quatrième étage, venait de s'abîmer
+sur les pavés de la cour.
+
+
+
+
+XI
+
+PILE.
+
+
+Gaston éperdu s'élançait, lorsque sa belle-mère, l'œil hagard, les
+traits contractés, la bouche crispée le saisit au passage.
+
+«Il était ivre, il est tombé, dit-elle avec rapidité; si tu veux mourir
+comme lui, démens-moi.»
+
+Puis, ouvrant la porte, elle poussa des cris affreux et courut vers
+l'escalier. Gaston terrifié la devança. Arrivée au premier étage, la
+misérable créature, effrayée, sans doute, à l'idée de se trouver en face
+de sa victime, feignit une attaque de nerfs. Toute la maison était en
+émoi. Gaston pénétra dans la cour; son père étendu sur les pavés, avait
+la tête appuyée sur le bras gauche et semblait dormir. L'enfant allait
+se jeter sur le corps. On le retint, on voulut l'éloigner. Il ne
+pleurait pas, il ne criait pas, mais il se débattait furieux.
+
+«Laissez-moi,» disait-il avec énergie.
+
+Péruchon, qui survint, le prit dans ses bras.
+
+«Du courage, murmura l'ébéniste, je suis ton ami, moi.»
+
+L'enfant se pressa contre la poitrine du brave ouvrier et lui dit d'une
+voix suppliante:
+
+«Ne m'emmène pas.»
+
+On souleva la tête d'Alexis avec précaution. Il ouvrit les yeux, promena
+autour de lui des regards surpris; puis il abaissa ces paupières comme
+pour reprendre un rêve interrompu et dit:
+
+«Je suis bien, ne me bougez pas, ne faites pas de bruit.
+
+--Qu'on apporte un matelas, s'écria le maître corroyeur.
+
+--Attendez que le commissaire arrive, dit une femme; c'est la police ou
+le médecin qui doivent toucher le corps avant personne.»
+
+On recula avec crainte, plein de respect pour un préjugé que rien ne
+semble pouvoir effacer de l'esprit crédule du peuple. Deux ou trois
+officieux, pénétrés de l'importance de la mission qu'ils s'étaient
+donnée, prévenaient en ce moment le commissaire. Dans le cercle, qui
+grossissait sans cesse, chacun se livrait à mille commentaires ou
+racontait les accidents identiques dont il avait été témoin. A entendre
+ces dires, un auditeur étranger à la ville eût pu croire que c'est une
+coutume adoptée à Paris d'employer ce moyen expéditif pour gagner la
+rue.
+
+Gaston, agenouillé près de son père, lui tenait la main. Le pauvre petit
+pleurait enfin; sa douleur émut les curieux qui, peu à peu, baissèrent
+la voix. De temps à autre, des cris perçants retentissaient, poussés par
+Blanchote qui, entre une syncope et une attaque de nerfs, racontait de
+quelle façon le pauvre La Taillade, en voulant s'appuyer contre la barre
+vermoulue de la fenêtre, avait disparu dans l'abîme ouvert au-dessous de
+lui.
+
+Un médecin parut amené par le commissaire; on se découvrit et l'on se
+tut.
+
+L'homme de l'art palpa un à un les membres brisés, disloqués du
+malheureux Alexis.
+
+«Il respire encore, dit-il, mais rien à faire.
+
+--Devons-nous le transporter à l'Hôtel-Dieu? demanda Péruchon.
+
+--Il n'arriverait pas vivant; qu'on le couche sur un matelas et qu'on ne
+le bouge plus.»
+
+L'ébéniste franchit d'un bond ses trois étages et reparut chargé de son
+lit de plumes et de ses couvertures. On souleva le soudard avec
+précaution; il poussa un gémissement sourd.
+
+«Vous me torturez,» dit-il.
+
+Ses épaules frémirent comme pour remonter son sac; le médecin lui arrosa
+le visage d'eau fraîche; il parut se rendormir.
+
+«Ne faut-il pas le déshabiller? demanda Péruchon.
+
+--Ce serait lui infliger un supplice inutile; d'ailleurs il vous
+passerait entre les mains.»
+
+La pâleur livide qui couvrait la face d'Alexis se dissipa un peu; on le
+transporta sous un petit hangar dont le corroyeur, principal locataire
+de la maison, prêta la clef. Pas une goutte de sang ne rougissait le
+pavé; tournoyant sur lui-même, le soudard s'était brisé sur le sol sans
+lésions extérieures.
+
+«Il a la vie dure, dit le médecin au commissaire; le cas est curieux.»
+
+Il palpa de nouveau les membres du moribond, et nota ses observations,
+tandis que le commissaire se transportait près de Blanchote, afin de
+dresser un procès-verbal. Gaston, accroupi près de la couche funèbre,
+tenait entre les siennes la pauvre main brisée qui s'était levée pour le
+défendre. On jugea inutile de l'interroger, nul ne soupçonnait un crime.
+Plusieurs voisines, prises de pitié, voulurent de nouveau entraîner
+l'enfant; il refusa de s'éloigner de son père avec plus d'énergie que
+jamais. Tout à coup, les curieux qui encombraient l'entrée du hangar
+s'écartèrent, et Mme de La Taillade parut; Gaston se redressa, il
+étendit les deux bras dans la direction de la mégère comme pour la
+repousser, et fit un pas en avant. Blanchote interdite, ne put soutenir
+l'éclair qui brillait dans les yeux de l'enfant; une nouvelle crise de
+nerfs obligea de l'emporter. L'orphelin revint alors reprendre sa place
+au chevet de la victime.
+
+La nuit venait. Péruchon, secondé par Mme Hubert, dont Adélaïde gardait
+les enfants, avait déclaré se charger de tout. Ce ne fut ni sans peine
+ni sans lutte qu'il parvint à chasser les curieux avides de contempler
+le voisin sur son lit de douleur. Mais, ce qui préoccupait le plus
+l'ébéniste, c'était la prostration de Gaston, qui, morne, immobile, le
+regard fixe, semblait devenu insensible. Il résolut d'aller chercher
+Bouchot, et partit sans rien dire.
+
+L'arrivée inattendue de Péruchon dans la maison de la rue des Arcis
+sauva l'apprenti des suites d'un orage. Au premier mot de l'ébéniste,
+Bouchot, sans attendre l'autorisation de son père, s'élança dehors et
+vint tomber dans les bras de son ami. Gaston, tiré brusquement de sa
+torpeur, eut une crise nerveuse; il fallut toute la tendresse, toute la
+bonté, toute la patience de Mme Hubert pour calmer les deux enfants. Le
+brave ébéniste pleurait à chaudes larmes en les voyant se presser l'un
+contre l'autre, s'embrasser et sangloter.
+
+«Je ne suis pas méchant, répétait-il sans cesse, je ne suis pas méchant,
+mais...» et il ne pouvait achever.
+
+Vers dix heures du soir, Alice vint appeler Gaston. Elle l'embrassa sans
+lui parler, sans essayer de le consoler, et lui offrit une tasse de
+bouillon. L'enfant refusa. La chère petite, avec des caresses de mère et
+une persistance délicate qui révélait toute la bonté de son cœur,
+parvint à décider son petit camarade à boire. Il retourna près du chevet
+de son père, s'appuya sur l'épaule de Bouchot, et tomba dans une sorte
+de somnolence pleine de rêves affreux.
+
+Il se réveilla soudain; un profond silence régnait. Une lampe posée sur
+une petite table éclairait à peine le hangar humide, étroit, aux murs
+noirs semés d'énormes clous. La porte était à demi close; Bouchot,
+accoté contre un baril vide, dormait; Mme Hubert et Péruchon causaient à
+voix basse au dehors. Gaston regarda son père, qui n'avait pas bougé,
+saisit de nouveau sa main inerte et s'agenouilla pour la baiser.
+Longtemps il contempla cette face pâle, à la bouche entr'ouverte, aux
+yeux fermés comme ceux d'un mort. L'enfant se rapprocha encore du
+mutilé, posa doucement ses petites mains sur ce bras qui, quelques
+heures plus tôt, s'était levé pour le protéger, et se mit à réfléchir.
+
+Que d'incertitudes, que de doutes, que d'angoisses dans ce jeune esprit
+troublé par la douleur et par la sombre menace de Blanchote! Que faire,
+que résoudre, à qui se confier? M. de La Taillade était perdu, le
+médecin l'avait dit à haute voix. Faudrait-il donc garder à jamais le
+terrible secret de sa mort? Comment raconter l'épouvantable scène,
+comment prouver la vérité en face du meurtrier qui démentirait
+l'accusateur? La mégère triomphait, maintenant que le défenseur de
+Gaston reposait là, brisé, condamné à mourir. A cette pensée, l'enfant
+ne put retenir un sanglot; l'apprenti s'éveilla et se rapprocha de lui.
+
+La poitrine d'Alexis se soulevait à intervalles inégaux, faiblement,
+sans bruit. Tout à coup il releva ses paupières et regarda sans avoir
+conscience ni de ce qui lui était arrivé, ni de l'état dans lequel il se
+trouvait. Il lui semblait qu'après un sommeil prolongé, invincible, on
+venait de l'appeler, de le réveiller brusquement. Pourquoi le troubler?
+il dormait si bien! Longtemps, très-longtemps, le regard inconscient
+d'Alexis demeura cloué sur la lampe; il faisait moins nuit de ce
+côté-là, et cette lueur semblait plaire au malheureux comme elle semble
+plaire aux enfants nouveau-nés. Seulement, il l'eût voulu plus claire,
+plus brillante, sans ce voile dont on l'avait couverte. Il demanda
+doucement d'abord, puis avec instance qu'on retirât ce voile importun.
+Il croyait parler, gronder, et ses lèvres immobiles ne proféraient aucun
+son. Il ferma les yeux; puis les rouvrit bientôt. Ah! la lumière est
+trop intense maintenant: on dirait un soleil dont les rayons aveuglent;
+voilez, voilez!
+
+Alexis a de nouveau fermé les yeux, l'heure sonne, il est trois heures.
+Bon! la cloche continue son vacarme: trois heures! trois heures! elle le
+répète cent fois, et le soudard croit sentir le marteau de fer battre
+son crâne qui vibre, prêt à se briser. Quel supplice! grand Dieu,
+comment le fuir? Les sons s'éloignent, s'affaiblissent, meurent; le
+silence se rétablit, quel bien-être il apporte! Alexis s'engourdit, il
+va dormir, reprendre ce sommeil interrompu durant lequel il a été si
+heureux. Mais non, plus de sommeil; il se souvient, pousse un cri... ce
+n'est qu'un soupir, hélas! un soupir si faible que Gaston, qui veille,
+ne l'a pas entendu.
+
+Pour la troisième fois les yeux d'Alexis se sont ouverts, le brouillard
+qui l'enveloppait s'est dissipé: il voit. Il voit la lampe dont la lueur
+sépulcrale éclaire les murailles nues, il voit son fils pâle, affaissé,
+qui lui tient la main. Que signifie cette scène, quel rêve sinistre,
+quel épouvantable cauchemar est-ce là? Pourquoi ce matelas, cette lampe,
+ce silence? Pourquoi Gaston a-t-il cet air attristé, pourquoi
+pleure-t-il? Alexis recouvre soudain la mémoire, il va mourir; mais il
+faut d'abord qu'il sauve Gaston. Le soudard essaye de se lever, de
+parler, d'appeler, ses membres brisés n'obéissent plus. Il se raidit,
+retient son haleine, concentre ses efforts, et toute sa volonté ne peut
+mettre en mouvement un seul muscle; il ne peut ni remuer les lèvres, ni
+presser la petite main de son enfant, ni baiser ses paupières que
+brûlent des larmes de feu.
+
+Ah! Gaston! que va-t-il devenir? dans quelle fange va-t-il rouler?
+Comment attirer son attention? comment le sauver de Blanchote? «Houdan,
+retourne à Houdan!» veut crier le malheureux père, qui sent la mort
+approcher. Quelle tempête dans ce corps immobile, sous ce front où perle
+une sueur glacée. Les grands yeux éplorés de l'enfant contemplent ce
+visage et ne devinent rien. Pauvre petit! pauvre petit!
+
+Prête à reprendre son vol vers le Créateur, l'âme du soudard, à demi
+dégagée de ses liens terrestres, recouvre en partie l'intelligence. Elle
+voudrait secouer une dernière fois ce corps, cette matière qui lui
+cachait la lumière et dont la mort glace déjà les extrémités. Plus rien
+de vivant que la tête, où se débat une pensée suprême, plus rien de
+vivant que le cœur qui palpite meurtri avant de s'arrêter à tout jamais;
+plus rien de vivant que les prunelles où se reflète l'image désolée de
+Gaston. Seigneur, maître puissant du monde, grâce pour l'innocent! Une
+minute encore, un dernier geste, un dernier cri qui puisse sauver
+l'enfant; puis viennent la justice, le châtiment, l'expiation! La lampe
+se voile, Gaston se perd au milieu d'un brouillard sombre... encore le
+vide, rouge, béant, infini... Deux larmes, les dernières qu'il versera
+sur la terre, coulent sur les joues pâles d'Alexis, il pousse un soupir,
+un flot de sang monte à sa bouche, il appartient à l'éternité.
+
+Ce ne fut qu'au lever du soleil que Mme Hubert apprit à Gaston
+l'affreuse vérité; l'enfant refusa d'abord de la croire. On avait beau
+répéter autour de lui que son père allait succomber. On se trompe,
+pensait-il; il vivra. Puis, tout à coup on lui annonçait que tout était
+fini. Quoi, cet être qu'il aimait, Gaston ne devait plus le voir ni
+l'entendre? Ces yeux qui le regardaient avec une tendresse si naïve, on
+venait lui dire qu'ils étaient clos pour jamais! L'enfant se cramponna
+de toute sa force à ce misérable corps dont la pensée suprême avait été
+pour lui; il fallut l'en détacher par la violence. Bouchot, à force de
+supplications, put amener son ami chez Péruchon. Là, dans une
+douloureuse confidence, entrecoupée de sanglots et de larmes, l'apprenti
+connut la véritable cause du sinistre accident. Terrifié, redoutant pour
+son ami la vengeance de Blanchote, il lui conseilla le silence.
+
+La journée, pour Gaston, se passa dans des alternatives de pleurs, de
+résignation, de désespoirs amers. Il revoyait sans cesse son père se
+redresser avec lenteur, s'avancer indigné vers Blanchote, puis vaciller
+et disparaître à l'improviste, entraînant le faible obstacle dont la
+résistance eût pu le sauver. Il entendait le choc sourd, mat, lugubre du
+corps s'abîmant sur les pavés. Il revoyait la face terrible de Mme de La
+Taillade, le menaçant du même sort. Bouchot, pour tenter de le
+distraire, eut l'idée de lui amener les enfants de Mme Hubert. Les
+questions indiscrètes des pauvres petits, leurs cris à la vue des larmes
+de leur ami, obligèrent de les remmener au plus vite. De temps à autre,
+Alice venait embrasser l'orphelin et pleurait. Le père Faruc trouvait
+l'événement désagréable; quant au père Austerlitz, il en avait vu bien
+d'autres. La nuit arrivée, Gaston voulut encore veiller; mais, vaincu
+par la fatigue, il s'endormit.
+
+Le lendemain, en dépit des précautions de Péruchon, l'enfant vit
+apporter la bière et l'entendit clouer. Il remonta dans le galetas et se
+vêtit de ses effets les plus propres; il fut rejoint par Bouchot.
+Péruchon vint les appeler. Lorsqu'ils passèrent devant la porte
+d'Adélaïde, la jeune ouvrière parut, et noua, non sans pleurer, un nœud
+de crêpe au bras des deux enfants. Péruchon ému ne put la remercier; il
+prit ses petits amis par la main, et tous trois, tête nue, suivirent
+l'humble corbillard qui emportait vers le Père-Lachaise ce qui restait
+d'Alexis.
+
+Gaston demeura calme jusqu'au moment où le cercueil disparut dans la
+fosse commune. Mais ses sanglots éclatèrent en voyant recouvrir de terre
+cette longue boîte où reposait le seul être qui pût le protéger.
+Péruchon l'emporta, puis revint présider au dernier service rendu, par
+des fossoyeurs indifférents, à René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et
+marquis de La Taillade.
+
+Tout était fini. Péruchon, après avoir déclaré aux deux enfants qu'ils
+dîneraient avec lui, les quitta pour se rendre chez son patron. Gaston
+voulut alors retourner au cimetière; il s'agenouilla sur la terre où le
+corps de son père venait d'être enseveli et répéta une à une toutes les
+prières que sa tante ou Catherine lui avalent enseignées. Ce devoir
+accompli, les deux amis reprirent le chemin de la rue Jean-Pain-Mollet.
+
+Gaston marcha longtemps silencieux; Bouchot respectait sa douleur et se
+gardait de le troubler.
+
+«Que comptes-tu faire, à présent? demanda enfin l'apprenti.
+
+--Partir pour Houdan,» répondit Gaston.
+
+Bouchot le regarda avec surprise.
+
+«Tu oublies que nous n'avons pas assez d'argent, dit-il.
+
+--Je mendierai, s'il le faut; je ne peux plus, je ne veux plus dormir
+sous le même toit que Mme Blanchette.
+
+--Songes-tu donc à te mettre en route aujourd'hui?
+
+--Oui,» répondit Gaston d'un ton résolu.
+
+Bouchot, à son tour, chemina sans rien dire.
+
+«Ça me semble drôle, reprit-il enfin, de planter là le père Bouchot; je
+suis sûr qu'il m'aime au fond.
+
+--Tu peux patienter, toi, tandis que moi, je ne le puis plus.
+
+--Ta belle-mère songe peut-être à te reconduire.
+
+--Je ne la reverrai jamais; elle me fait peur, et je la hais.
+
+--C'est égal, s'écria Bouchot, ce n'est pas que je canne, au moins; mais
+après une toutouille, par exemple, je me serais mis en route sans
+regarder en arrière. Aujourd'hui, cela me gêne. C'est mon père lui-même
+qui m'a envoyé pour te tenir compagnie, et ce n'est pas de cette façon
+que j'aurais voulu l'abandonner.
+
+--Reste; si ton sort ne change pas, tu viendras me rejoindre.
+
+--Non; je t'accompagne, décidément. En route; mais il faut aller
+déterrer le magot.
+
+--Le voici, dit Gaston; ma résolution est prise d'hier au soir et mes
+précautions aussi.»
+
+Changeant aussitôt de direction, les deux enfants se dirigèrent vers la
+place de la Concorde. Ils se parlaient peu; tous deux se sentaient émus
+devant la détermination si grave qu'ils venaient de prendre. La fermeté
+de Gaston surprenait Bouchot.
+
+«C'est singulier, pensait-il, lui qui n'ose ni chanter dans la rue, ni
+grimper derrière un fiacre, il parle de se rendre à Houdan comme s'il
+s'agissait de boire un verre de coco.»
+
+Muets, pensifs, les deux enfants gagnèrent les hauteurs de Passy; ils
+gravirent un talus pour se reposer et reprendre haleine. Un immense
+horizon se déroulait devant eux, et les pensées qui les assaillirent à
+cette vue étaient de nature bien différente. Gaston contemplait avec une
+sorte d'épouvante le panorama de cette ville monstrueuse où il avait été
+si malheureux, dont il ne connaissait que la boue, les misères et les
+crimes. Là, il avait appris la souffrance, son corps meurtri avait subi
+les tortures de la faim et du froid; son esprit, celles de l'injustice,
+de la bassesse et du mensonge. En la voyant presque à ses pieds, cette
+ville qui venait de lui ravir son père, Gaston se sentait pris de
+vertige. Il lui semblait dominer un gouffre qui l'attirait, prêt à
+l'engloutir de nouveau.
+
+Bouchot, au contraire, promenait ses regards sur ces dômes, ces toits,
+ces coupoles, ces aiguilles, ces frontons, et cherchait à découvrir la
+tour Saint-Jacques, au pied de laquelle il était né. Son cœur battait à
+l'idée de s'éloigner de cette Babylone dont tous les recoins lui étaient
+familiers. Pour lui, qui la hantait depuis sa naissance, la misère
+n'avait point cet aspect hideux, décourageant, sous lequel la voyait
+Gaston. Puis, il se l'était fait répéter cent fois, Houdan ne possédait
+ni musée, ni statues, ni marchand d'estampes; que Gaston fût pressé de
+se rapprocher de cette ville déshéritée, cela se comprenait à la
+rigueur: il aimait les livres, et son parrain en possédait un grand
+nombre. Ensuite que dirait Mademoiselle? Elle pourrait accueillir Gaston
+et le repousser, lui. Que deviendrait-il alors, sans argent, dans une
+ville inconnue? Comment reviendrait-il à Paris? comment oserait-il
+rentrer chez son père? D'un autre côté, Gaston comptait sur lui;
+allait-il donc l'abandonner? Pour la seconde fois de sa vie, Bouchot se
+trouvait en face d'une situation assez grave pour oublier jusqu'à la
+danse de _Giselle_.
+
+Gaston s'était levé; l'apprenti ne l'imita qu'avec lenteur.
+
+«Si ton père vivait encore, dit-il en saisissant le bras de son ami,
+partirais-tu?»
+
+Gaston réfléchit durant une minute:
+
+«Maintenant que j'ai compris combien je l'aimais, répondit-il,
+j'hésiterais.
+
+--Le père Bouchot n'est pas mort, lui, dois-je l'abandonner?»
+
+Depuis trois jours, la raison du jeune La Taillade semblait avoir mûri,
+il agissait en homme. Il appuya la tête sur l'épaule de son ami et
+demeura silencieux.
+
+«Reste, dit-il enfin avec effort. Moi, je n'ai plus d'autre asile que ce
+lieu où ma mère est morte. Embrassons-nous et disons-nous au revoir.»
+
+Bouchot se mit à sangloter.
+
+«Non, s'écria-t-il, partons.»
+
+Il s'élança en avant; Gaston ne tarda pas à le rejoindre.
+
+«Reste, répéta-t-il encore; ma tante, Catherine, mon parrain, ils
+étaient vieux lorsque je suis parti; qui sait si la mort...»
+
+L'enfant ne put achever et sanglota à son tour.
+
+«Qu'avons-nous donc fait au bon Dieu?» murmura-t-il.
+
+Mais surmontant bientôt cette faiblesse, il continua:
+
+«Si ceux que je vais implorer sont partis, s'ils me repoussent, s'ils
+m'ont oublié, je reviendrai. Je demanderai alors à ton père de
+m'enseigner son état; nous travaillerons côte à côte: car il ne me
+restera plus que toi à aimer. Retourne donc, et, de toute façon,
+attends-moi.»
+
+Le combat fut long, Bouchot paraissait convaincu; puis, lorsque Gaston
+se mettait en route, il reprenait sa résolution première d'accompagner
+son ami.
+
+«L'heure passe, dit Gaston, et je veux dormir ce soir à Versailles.
+
+--Eh bien, s'écria Bouchot, jette un sou en l'air. Pile ou face! Si
+c'est face, je te suis; si c'est pile, je rentre dans Paris.»
+
+Gaston lança en l'air une pièce de monnaie qui roula au loin.
+
+«Regarde, dit Bouchot, je n'ose pas.
+
+--Pile!
+
+--Pile, répéta l'apprenti avec tristesse; allons, c'est jugé.»
+
+Il voulut que son ami emportât toute la somme si laborieusement amassée,
+et lui recommanda cent fois de n'en dépenser qu'une partie, afin que
+l'autre lui permît de revenir en cas de malheur.
+
+«Je vais préparer le père Bouchot, dit-il; c'est un brave homme
+lorsqu'il est à jeun, tu le connais, et il t'aime.»
+
+Enfin les deux enfants se séparèrent. L'apprenti ne devait rentrer qu'à
+la nuit, au risque de recevoir une correction, afin que Gaston eût le
+temps de prendre une avance assez considérable pour que Blanchote ne pût
+le rejoindre.
+
+Bouchot, immobile sur la route, pleurait en regardant s'éloigner Gaston,
+qui se retournait à chaque minute pour adresser à son ami un dernier
+signe d'adieu. Déjà les deux enfants se perdaient de vue, lorsqu'ils se
+mirent à courir l'un vers l'autre et s'étreignirent en poussant des
+sanglots. L'apprenti tenta de ramener Gaston vers Paris; mais celui-ci
+reprit sa route, sans se retourner. Lorsque Bouchot l'eut vu
+disparaître, il s'élança encore une fois en avant; il courut longtemps,
+jusqu'à perdre haleine.
+
+«Gaston!» cria-t-il épuisé.
+
+Puis, étendu sur le rebord d'un fossé, il pleura avec amertume. Au bout
+d'une heure, la tête vide, le cœur gros, en proie à une lassitude qu'il
+devait à l'émotion, le pauvre apprenti regagna Paris avec lenteur. Pour
+attendre la nuit, il descendit sur la berge de la Seine, et s'assit en
+face de l'endroit où il avait dû mourir avec l'ami dont il venait de se
+séparer et qu'il ne reverrait peut-être jamais plus.
+
+De son côté, Gaston, triste, éploré, mais fiévreux, marchait avec
+courage. Il faisait nuit lorsqu'il pénétra dans Versailles, dont les
+longues avenues lui parurent interminables. Il acheta du pain et mangea;
+puis il se dirigea vers la pièce d'eau des Suisses. Il était las et
+traînait un peu la jambe lorsqu'il atteignit la statue de Duguesclin.
+
+Il s'étendit sur l'herbe à l'endroit où deux ans auparavant, armé du
+trop fameux canon, il avait dormi sous la garde de son père, qui dormait
+lui-même aujourd'hui sous la garde de Dieu.
+
+
+
+
+XII
+
+L'HIRONDELLE RETOURNE A SON NID.
+
+
+Vers trois heures du matin, Gaston se réveilla dans une obscurité
+profonde. Il grelottait et se sentait mal à l'aise sous sa blouse trop
+légère. Le vent mugissait, remuant à grand bruit les feuilles à
+demi-sèches; cette rumeur grave, mélancolique, effrayait l'orphelin et
+l'attristait. Le soir, accablé par la fatigue, vaincu par le sommeil, il
+n'avait pas eu peur. La lune, qui éclairait alors l'horizon, traçait une
+ligne scintillante sur la surface de la pièce d'eau, et Gaston s'était
+endormi les yeux fixés sur des lumières qui brillaient au loin.
+Maintenant, partout la nuit. L'enfant se pelotonna pour mieux se
+défendre contre l'haleine glacée du vent. Les rafales, qui semblaient
+accourir du fond des bois, ramenèrent ses pensées vers ces jours déjà si
+lointains où, assis dans le salon de sa tante, aux pieds de Catherine,
+il lisait à haute voix, s'interrompait pour écouter la bise siffler dans
+la cheminée, tourmenter la flamme, se glisser à travers les fentes avec
+une petite voix grêle, ou faire pivoter le chasseur établi sur la crête
+du toit, comme pour éprouver la justesse de son tir impassible. Ces
+lieux si chers, il allait donc les revoir! Et voilà qu'en songeant à
+Mademoiselle, à Catherine, au docteur, l'enfant se mit à pleurer, mais
+sans colère, sans amertume, sans désespoir,--de bonheur cette fois.
+
+Tout à coup, à travers les arbres, apparurent deux points lumineux, qui
+semblaient courir, danser au son de mille clochettes. Il les voyait
+monter, descendre, disparaître; puis une des lumières restait visible.
+Un grondement sourd résonnait; des détonations, pareilles à celles que
+produisent les fusées qui éclatent dans l'air, se succédaient à de
+courts intervalles. Gaston se leva; les points lumineux grandissaient.
+On eût dit les yeux énormes d'un animal gigantesque dont le corps
+demeurait perdu dans l'ombre. Le fracas redoublait; bientôt, au triple
+galop de ses chevaux excités par le fouet, passa la diligence qui venait
+de Houdan. Gaston, penché en avant, retenait son haleine. Que de
+souvenirs oubliés sa mémoire lui retraça sur l'heure! La voiture était
+déjà loin qu'il croyait l'entendre encore. Il se rappela la nuit où elle
+l'avait emporté... Heureusement le jour naissait.
+
+Gaston regagna la route, avançant avec lenteur: car il se ressentait de
+sa longue marche de la veille. Peu à peu ses membres reprirent leur
+élasticité, son pas devint plus agile. Il vit le soleil se lever
+derrière les grands bois aux feuilles rousses, et monter dans le ciel
+aux cris multipliés des passereaux logés dans les buissons à demi
+dépouillés. Les alouettes, au vol saccadé, s'élevaient dans les airs et
+planaient si haut qu'on les entendait sans les voir. Sur la route se
+croisaient de pesants chariots à la bâche de toile blanche, des
+cabriolets poudreux, des piétons chargés de fardeaux. On suivait des
+yeux le jeune voyageur, mais sans trop s'étonner. Il dépassa Saint-Cyr,
+et, guidé par un poteau indicateur, il se dirigea vers Pontchartrain.
+
+Gaston n'avait aucune idée de la distance qui le séparait du but de son
+voyage, et il n'osait interroger ceux qu'il rencontrait. On le regardait
+avec surprise, maintenant; c'est qu'une fois Saint-Cyr dépassé, son
+accoutrement le signalait comme étranger au pays. Il fut rejoint par un
+jeune garçon d'une quinzaine d'années qui, ses souliers suspendus au
+bout d'un bâton, cheminait pieds nus d'un pas alerte.
+
+«Est-ce que vous allez à Houdan? lui demanda Gaston après l'avoir salué.
+
+--Non, da, répondit le petit paysan, je retourne à Neauphle.
+
+--Savez-vous combien de lieues il y a d'ici à Houdan?»
+
+Le jeune garçon se mit à rire et hocha la tête d'un air entendu.
+
+«Dame, dit-il, il y en a bien sûr plus que vous n'en pouvez faire
+aujourd'hui.
+
+--C'est donc plus loin que Paris?
+
+--Ça se pourrait tout de même bien.
+
+--Mais enfin, reprit Gaston, ne pouvez-vous me renseigner à peu près?»
+
+Le Normand, sans ralentir son pas, qui obligeait Gaston à hâter le sien,
+resta quelques minutes sans répondre.
+
+«Pour ne dire que la vérité du bon Dieu, dit-il en se pinçant la
+mâchoire inférieure, j'ai entendu Claude affirmer qu'il y a douze
+lieues; mais vous le connaissez, le gros Claude, c'est un rude marcheur
+et ses douze lieues doivent en valoir quinze.
+
+--Quelle est la première ville que je dois rencontrer?
+
+--Pontchartrain, pardine, puisque vous suivez la route qui y conduit.»
+
+Gaston, essoufflé, reprit son pas et perdit bientôt de vue son
+interlocuteur. Dans l'après-midi, l'enfant atteignit Pontchartrain. Là,
+comme à Versailles, il se contenta d'acheter du pain et se remit
+courageusement en route. Dans sa hâte d'arriver, il eût voulu marcher
+sans trêve et ne pas s'arrêter une seconde. La fatigue l'y obligea; il
+longeait en ce moment des taillis, il y pénétra, s'étendit sur les
+feuilles sèches et s'endormit.
+
+Le quatrième jour après son départ, vers cinq heures du soir, Gaston,
+pâle, maigre, exténué, couvert de poussière, les pieds ensanglantés,
+traversait péniblement l'immense plaine qui sépare de la petite ville de
+Houdan le village de Laqueue. Deux rangées interminables de pommiers se
+déroulaient à perte de vue devant les yeux attristés de l'enfant, qui
+s'appuyait sur un bâton. Il s'arrêtait de temps à autre pour reprendre
+haleine; son regard avide, après avoir interrogé l'horizon, s'abaissait
+découragé sur ses pieds meurtris.
+
+Soudain, il se coucha dans un fossé et demeura immobile; des piétons
+approchaient. L'avant-veille, interpellé par des passants qui le
+prenaient pour un vagabond, le pauvre petit, peu habile à mentir,
+s'était entendu menacer des gendarmes. La crainte d'être reconduit à
+Paris et livré à sa belle-mère l'effraya si fort, qu'à dater de ce
+moment il décrivit de longues courbes pour éviter les fermes ou les
+voyageurs. Il cheminait la nuit lorsqu'il se croyait certain de ne pas
+s'égarer, ce qui pourtant lui arriva et lui fit perdre vingt-quatre
+heures.
+
+Aussitôt que les paysans l'eurent dépassé, Gaston sortit de son abri.
+Faute d'expérience, il avait épuisé ses forces dès le second jour, et
+depuis lors il cheminait clopin-clopant. Au delà de Pontchartrain, il
+lui semblait à chaque instant qu'il touchait enfin au but de son voyage,
+et que derrière ce bois, au delà de cette plaine, par delà cette colline
+allait apparaître le clocher de Houdan. Mais plaines, bois et collines
+se succédaient, et l'espoir de Gaston était sans cesse déçu. Triste,
+découragé, à bout d'énergie, l'enfant songeait à se livrer aux habitants
+de la première ferme qu'il rencontrerait.
+
+Le soleil commençait à décroître; le petit voyageur se reposa un
+instant, le front appuyé sur ses mains. Il se releva avec peine, pénétra
+dans un bois, et se mit en quête d'un abri. La veille, le ciel inclément
+s'était chargé de nuages, une pluie fine, glacée, persistante avait
+trempé les pauvres habits de l'enfant. Il se dirigea vers une clairière;
+déjà, dans un endroit pareil, il avait découvert une hutte de bûcheron.
+Il tomba à genoux: là-bas, devant lui, au-dessus de la cime des arbres,
+sur le ciel rouge, se dessinait la vieille tour féodale où les
+hirondelles revenaient chaque printemps retrouver leurs nids.
+
+Comme il battit, le cœur du pauvre Gaston; de quelle joie céleste
+s'éclaira cette pauvre âme qui ne croyait plus au bonheur! Les bras
+levés vers les ruines de l'antique manoir, l'enfant riait et sanglotait
+tout à la fois. Longtemps son regard erra sur l'horizon, cherchant les
+points familiers à sa mémoire. Ah! désormais, il n'hésiterait plus sur
+la direction à suivre, il connaissait les sentiers et les obstacles
+qu'il fallait éviter.
+
+«Houdan!» murmurait-il d'une voix affaiblie.
+
+Et jamais matelot, au retour d'un long voyage semé de luttes,
+d'aventures et d'ouragans, ne salua le port avec plus de ferveur.
+
+Au loin, sur un chemin de traverse, un homme coiffé d'un chapeau à large
+bord trottait sur un vieux cheval jaune que Gaston crut reconnaître.
+
+«Mon parrain!» cria-t-il.
+
+Oubliant sa fatigue, il se mit à courir, mais pour trébucher bientôt.
+Qu'importe! Dût-il se traîner, ramper, il était certain d'arriver, et le
+soleil qui venait de disparaître ne le trouverait plus sans asile,
+errant, abandonné.
+
+Gaston ne pouvait détacher son regard de la vieille tour; mais lorsqu'il
+abaissa les yeux, il tressaillit. Il lui semblait qu'autour de lui la
+nature s'était transformée. Ces herbes, ces fleurs tardives qui
+l'entouraient, il savait leur nom, son parrain le lui avait appris
+autrefois. Un roitelet traversa la route, un grillon chanta, et Gaston
+avança, le cœur joyeux. Sur les bords du chemin, les crapauds rampaient,
+ou, se dressant sur leurs pattes, marchaient à la façon des quadrupèdes,
+avec des allures étranges. L'enfant, pris d'une immense pitié pour tout
+ce qui respire, se condamnait, malgré sa fatigue, à décrire une courbe
+pour ne pas effrayer les hideux reptiles. Des pies attardées vinrent
+magistralement se poser à sa droite, elles étaient quatre. «Bonne
+rencontre!» aurait dit Catherine... Catherine, Mademoiselle, le docteur,
+comme il allait les embrasser!
+
+La nuit tomba, profonde d'abord; puis la lune, se dégageant des nuages,
+éclaira la campagne de sa lumière blanche qui prêtait aux arbres, aux
+buissons, aux taillis, des formes fantastiques et menaçantes. Mais
+l'imagination de Gaston était familiarisée avec ce monde de géants, de
+nains aux longs bras, de fantômes accroupis ou debout. Le premier jour,
+il avait eu bien peur; à présent il souriait. Ce qu'il eût voulu, c'eût
+été de pouvoir courir, s'élancer à travers ces obstacles imaginaires on
+emprunter des ailes à l'oiseau.
+
+Il dépassa Maulette, Maulette où demeurait Françoise, où Petit-Pierre, à
+cette heure, devait être étendu dans l'étable, sur la paille qui lui
+servait de lit. Mais le hameau se trouvait sur la gauche, et Gaston ne
+voulait pas perdre une seconde. La route était déserte; il se traînait
+plutôt qu'il ne marchait; chaque pas en avant lui causait une
+souffrance. Il avait déchiré le bas de sa blouse pour en envelopper ses
+pieds, et les linges grossiers, imbibés de sang, puis desséchés,
+adhéraient à sa chair mise à nu. A chaque minute il s'arrêtait, prêt à
+défaillir. Il n'avait pas encore atteint la ville, lorsque la voix grave
+du clocher sonna minuit.
+
+L'enfant abandonna la route et s'engagea sur un sentier qui le conduisit
+au bord de la Vesle. La petite rivière, encaissée et bordée de saules,
+coulait bruyante sur un lit de cailloux. Ce fut avec délices que Gaston
+plongea ses pieds dans l'eau glacée. Il les enveloppa d'un nouveau pan
+de sa blouse; puis, soulagé, il se remit en marche. Une demi-heure plus
+tard, il dépassait enfin la première maison de Houdan.
+
+Gaston, qui comptait arriver plus tôt, était à jeun, et la faim rendait
+son épuisement plus profond. Il dut s'arrêter encore et fut pris d'une
+soudaine frayeur. Si sa tante était morte? si elle le repoussait? Ces
+deux pensées lui tenaillaient le cœur à mesure qu'il pénétrait dans la
+grande rue que la lune inondait de ses pâles rayons.
+
+L'enfant avançait pas à pas, comme s'il eût craint de troubler le
+silence de la ville endormie. Parfois un chien aboyait, un cheval
+hennissait, ou un coq mal éveillé lançait un cri bien vite interrompu.
+Est-ce un rêve que ces deux années écoulées? Voici le banc vert de la
+maison du percepteur, les chandelles de bois qui décorent la devanture
+de la maison du rival de Hoddé, les sacs qui encombrent la porte du
+messager. Voilà le cabaret et sa belle enseigne, des tambours-majors qui
+boivent de la bière de mars, tandis qu'une bouteille au double jet
+emplit deux verres à la fois. Sous le hangar du charron, deux voitures
+et le cabriolet jaune du fermier de la Fosse-Louvière. Encore quelques
+pas, et les yeux de Gaston retrouvent des larmes: cette maison qu'il a
+revue si souvent en rêve, elle est là devant lui. Les volets sont clos,
+nul bruit, nulle rumeur; le petit chasseur lui-même est immobile, il est
+tourné vers Gaston, qui sourit à travers ses larmes en le regardant.
+
+Quel calme dans la ville! L'heure sonne... une... deux... deux heures!
+Gaston n'ose plus respirer; il s'effraye du fracas que ses pieds lui
+semblent produire en se posant sur le sol. Il s'approche du seuil,
+regarde le marteau luisant. Il hésite à le toucher, ce marteau; il
+retentirait comme un tonnerre. Mademoiselle, Catherine, si elles
+savaient... L'enfant s'assied sur le seuil; il attendra le jour. Tout à
+coup des pleurs inondent de nouveau son visage; à travers la porte vient
+d'arriver jusqu'à son oreille le tic-tac de la vieille horloge; ses
+rouages viennent de craquer comme autrefois et elle répète à son tour,
+cette amie d'enfance de Gaston, les deux coups frappés tout à l'heure
+sur le bronze par le marteau du beffroi.
+
+L'enfant s'éloigne, s'engage dans une ruelle, tourne, semble revenir sur
+ses pas, puis tourne encore. Il longe une haie qu'il cherche à franchir.
+Il a réussi; il s'avance, traverse un petit bois de noisetiers; le voilà
+dans un jardin. Gaston suit les nombreuses sinuosités d'une allée dont
+le sable crépite sous ses pas. Il s'arrête. Dans le fond, la petite
+maison avec son perron à l'escalier double. A gauche, le puits au
+couvercle cadenassé; à droite, la tonnelle où le chèvrefeuille et les
+roses marient leurs fleurs durant l'été; puis là, au milieu de la grande
+allée, une brouette chargée de pierres!
+
+Le petit fugitif s'est couché sur un banc de mousse, et toute son
+heureuse enfance défile devant lui. Ses paupières se ferment, sa tête
+lourde lui fait mal, bien mal. Il s'endort et s'éveille en sursaut; le
+ciel est bleu, le soleil rayonne, les oiseaux chantent; on dirait le
+printemps. Dans la grande allée du jardin, une petite fille aux yeux
+bleus, aux lèvres roses, aux cheveux noirs, traîne la brouette chargée
+de pierres et tente de faire claquer un fouet. Gaston se soulève à demi.
+Oh! sa tête! Qu'a-t-il donc sur le front, qu'il voit à peine? Pourquoi
+sa gorge est-elle si sèche? pourquoi n'a-t-il pas la force de se lever
+en apercevant sur le perron, la tête nue, regardant jouer la petite
+fille, une femme aux cheveux blancs, au regard doux, au sourire triste?
+Gaston veut s'élancer, ses forces le trahissent, il tombe. Est-ce
+l'émotion, la joie qui le paralysent ainsi! Il pousse un sanglot. La
+petite fille l'entend, l'aperçoit et fuit en criant.
+
+«Qu'y a-t-il, Aimée? demande Mademoiselle avec surprise.
+
+--Un homme! là, bonne amie!
+
+--Un homme, répète une grosse voix, voyons un peu cette belle histoire;
+quelque voleur de pommes, sans doute.
+
+--Catherine, c'est moi!» murmure Gaston d'une voix défaillante.
+
+La servante s'arrête, la bouche entre ouverte, les yeux indécis, devant
+ce petit mendiant agenouillé, dont les bras sont tendus vers elle.
+
+«Je suis Gaston,» s'écrie-t-il.
+
+Catherine se précipite vers lui, le soulève, et court, vers
+Mademoiselle.
+
+«Gaston, monsieur Gaston!» crie-t-elle d'une voix pleine de sanglots.
+
+Et elle presse contre sa poitrine le pauvre enfant meurtri, fiévreux,
+méconnaissable sous ses haillons, dont les bras se sont noués autour de
+son cou. Gaston voit le visage de sa tante se pencher au-dessus du sien;
+il veut lui sourire, la nommer: sa tête et son cœur se brisent, il
+s'évanouit.
+
+ * * * * *
+
+Quelles ombres épaisses! quel chaos autour de Gaston! Quels bruits
+funèbres, quels cris désespérés, quels sifflements! Il marche, il court
+sur une route semée de pointes de fer, et Blanchote le poursuit armée
+d'une lanière de cuir garnie de plomb. Blanchote, échevelée, livide,
+effrayante, le front marqué d'une tache rouge, les yeux sanglants, et
+dont la dent aiguë déchire la lèvre. Un fleuve barre le passage, un
+fleuve aux flots noirs, profonds, où des monstres hideux nagent entre
+deux eaux... Il faut échapper à la furie... Gaston se précipite, l'onde
+jaillit, bouillonne, se referme; il étouffe, et Bouchot, les yeux fermés
+comme pour ne pas le voir, danse sans trêve parmi les nénuphars et les
+roseaux... Un canon, maintenant, un canon gigantesque dont les roues
+d'acier passent et repassent sur le corps de Gaston, qui ne peut ni
+bouger, ni crier, ni fuir. Puis des corbillards qui défilent, suivis par
+des orphelins; des cierges, des rires, le son de l'orgue, des
+blasphèmes, des malédictions. Les enfants de Mme Hubert, mille autres
+enfants qui pleurent, qui ont faim, qui se lamentent, tandis que de
+grandes femmes sèches aux yeux louches, aux ongles noirs et crochus, les
+dépouillent de leur blouse. Encore la route aux pointes de fer, encore
+Blanchote! Ah! toujours marcher sans réussir à lui échapper! Une
+fenêtre, un abîme, un gouffre! Qui donc rit ainsi? C'est elle qui
+s'avance par bonds; elle approche; le gouffre, tout, plutôt que le
+contact de ce meurtrier... le vide... le vide... toujours tomber...
+enfin!
+
+Lorsque Gaston revint à lui, il regarda longtemps les rideaux du lit sur
+lequel il était couché; puis un faible sourire se dessina sur ses lèvres
+pâles. Il tourna un peu la tête et aperçut le doux visage de
+Mademoiselle, qui le contemplait. Il voulut sortir ses mains de dessous
+le drap et ne put y parvenir.
+
+«Ah! chère tante, dit-il d'une voix basse, essoufflée, à peine
+distincte, quel vilain rêve! on m'avait emmené loin de toi et je me
+sentais mourir.»
+
+Il dut fermer les yeux; la lumière, bien que faible, le forçait à
+clignoter. Il sentit les lèvres de Mademoiselle se poser sur son front.
+
+«Comme je t'aime!» murmura-t-il.
+
+Puis il tomba dans une sorte de somnolence, douce, bienfaisante,
+paisible. Tout à coup, il entendit causer à voix basse dans la chambre;
+on lui prit le bras, une oreille se posa sur sa poitrine, il fit un
+effort et rouvrit les yeux.
+
+«Bonjour, mon parrain,» dit-il.
+
+Le docteur se rapprocha.
+
+«Tu me reconnais donc?»
+
+L'enfant se contenta de sourire.
+
+«Où te sens-tu mal?
+
+--Nulle part, mon parrain; seulement j'ai rêvé...
+
+--Ne parle pas,» dit le bon docteur, qui saisit la main de sa vieille
+amie et murmura: «Nous le sauverons.»
+
+Gaston se rendort, calme et heureux. Plus de rêves, plus de cauchemars
+effrayants, plus de cris désordonnés, plus de cercle de feu autour du
+front. Il ne peut mourir à présent que ses amis l'entourent, et que la
+grande horloge remplit la maison de son tic-tac familier.
+
+Combien de temps dormit l'enfant? il ne le sut que plus tard. Toujours
+est-il qu'il se réveilla peu à peu, ouvrit les yeux et sourit aux
+personnages des tapisseries qui ornaient les murs de la chambre de sa
+tante, et qu'il connaissait si bien. Il tourna doucement la tête vers la
+croisée. Mademoiselle, assise dans son grand fauteuil, cousait;
+Catherine tricotait. Catherine, elle était toujours la même; mais
+Mademoiselle, comme ses cheveux, si noirs autrefois, étaient devenus
+blancs, comme son visage si frais était devenu pâle, comme ses yeux
+jadis si limpides, si brillants, semblaient fatigués! Une larme humecta
+les paupières de Gaston à la vue de ces tristes changements. Il allait
+parler lorsque la petite fille qu'il avait vue dans le jardin apparut à
+l'improviste. Catherine se leva, ouvrit de grands yeux et posa un doigt
+sur ses lèvres. L'enfant s'arrêta interdite, et s'avança sur la pointe
+des pieds, regardant vers le lit du malade.
+
+«Il dort donc toujours, M. Gaston? demanda la petite fille.
+
+--Oui, répondit Mademoiselle, aussi ne faut-il pas faire de bruit.
+
+--Pourquoi est-il revenu si mal habillé? Il m'a fait peur.
+
+--Je te l'ai déjà dit; c'est parce qu'il était pauvre, répondit
+Mademoiselle, dont les yeux devinrent humides.
+
+--Pourquoi ne se lève-t-il pas pour jouer avec moi?
+
+--Parce qu'il est encore trop faible, mademoiselle Aimée, dit Catherine
+à son tour.
+
+--Mais puisque grand-père prétend qu'il est guéri! Se lèvera-t-il
+demain?
+
+--Peut-être, si vous êtes sage et si vous ne troublez pas son sommeil.
+Allez jouer, ma mignonne, et fermez les portes sans bruit.»
+
+Gaston suivit des yeux la petite fille, qui, tout en se retirant,
+regardait de son côté; au moment de disparaître, elle lui fit une belle
+révérence. L'enfant se souleva, ses bras s'étendirent.
+
+«Ma tante, Catherine, s'écria-t-il, je voudrais vous embrasser.
+
+Les deux femmes vinrent tomber à genoux auprès du lit. Comme il les
+enlaça de ses bras faibles, comme ses lèvres pâles prodiguèrent les
+baisers! comme ils pleuraient tous trois avec entrain, de joie bien
+entendu! et Dieu, qu'on bénissait, emplit soudain la petite chambre des
+rayons de son beau soleil.
+
+«Assez, dit une voix forte, pas d'émotion violente! Le progrès doit
+apprendre à l'homme à dompter...»
+
+Le bon docteur ne put achever; attendri comme s'il eût vu la réalisation
+de l'une de ses utopies, il pleura lorsque son filleul lui entoura le
+cou de ses bras amaigris.
+
+Huit jours plus tard, Gaston convalescent descendit dans la salle à
+manger, précédé par Aimée, soutenu par sa tante et suivi par Catherine.
+On l'établit près de l'horloge, selon son désir. Peu à peu, il raconta
+sa lamentable histoire, et Dieu sait les flots de larmes qu'il fit
+couler. De son côté, il apprit que son parrain avait entrepris cinq fois
+le voyage d'Alsace pour le chercher, et que Catherine avait erré durant
+huit jours au milieu des rues de Paris, dans l'espoir de le rencontrer.
+Tout en écoutant, Gaston baisait les beaux cheveux de sa tante, ces
+cheveux que la douleur causée par sa perte avait blanchis.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+LA MARQUISE DE LA TAILLADE.
+
+
+Le 15 janvier 1864, les rues de Paris étaient littéralement ensevelies
+sous la neige qui tombait sans relâche depuis la veille. Vers onze
+heures du soir, la tourmente sembla redoubler d'intensité; de gros
+flocons vinrent encore épaissir l'immense tapis blanc étendu sur le sol,
+et les voitures roulèrent en silence sur la terre glacée. De rares
+piétons pressaient le pas afin d'échapper aux morsures de la bise, et la
+grande avenue des Champs-Élysées, presque déserte, paraissait s'être
+élargie. De temps à autre un cocher de fiacre, perdu jusqu'aux yeux dans
+un de ces manteaux que les antiquaires admirent à l'occasion, passait en
+frappant son épaule de sa main engourdie, tandis que ses chevaux, la
+tête basse, les oreilles rejetées en arrière, lançaient par chaque
+narine une colonne de buée. Par contre, des équipages emportés au grand
+trot de leurs magnifiques attelages, fuyaient rapides. A cette heure,
+sous ce ciel inclément, Paris avait un aspect étrange, fantastique,
+appréciable seulement pour ceux gui sont accoutumés à son éternel
+mouvement.
+
+Onze heures et demie sonnaient, lorsqu'une voiture de remise, dont le
+malheureux cheval patinait sur la neige durcie, déboucha de l'avenue
+Marigny, traversa le Rond-Point, et se dirigea vers un hôtel qui se
+trouve environ à la hauteur de l'habitation de la reine Christine. A
+travers la grille et les branches des arbres dépouillés, on apercevait
+la façade, inondée de lumière, de la charmante demeure, construite dans
+le style Louis XIII, pour le prince Soltikof, et dont les aménagements
+intérieurs étaient vantés pour leur richesse et leur bon goût. Au
+dehors, de chaque côté de la chaussée, des voitures armoriées, aux
+laquais rubiconds, poudrés, emmitouflés, attendaient la sortie de leurs
+maîtres. A la vue de ses gras et majestueux confrères, le cocher de
+remise parut se piquer d'honneur; il cingla sa bête, entra au grand trot
+dans la cour de l'hôtel, et s'arrêta net, le fouet sur la cuisse, devant
+un perron vitré.
+
+Avant qu'un grand laquais vêtu d'une livrée bleu de ciel eût atteint la
+portière, un jeune homme s'élança sur le perron et pénétra dans un
+vestibule où six figures de nègres, disposées en cariatides, soutenaient
+un candélabre à deux branches surmonté de globes lumineux. Le cavalier,
+débarrassé de son par-dessus, gravit avec lenteur un escalier de marbre
+blanc recouvert d'un tapis de Perse aux brillantes couleurs. De chaque
+côté du sommet des dernières marches, deux nymphes inclinées, dont les
+formes sveltes rappelaient le faire élégant de Jean Goujon, semblaient
+jeter des fleurs et des sourires à ceux qui montaient. Le jeune homme
+s'arrêta un instant pour contempler ces deux figures. Scrupuleusement
+ganté et botté, il pouvait avoir de vingt-huit à trente ans. Il avait le
+visage long, le front large, les cheveux châtains. Ses yeux gris, vifs
+et scintillants, pétillaient de malice, et sa lèvre narquoise, un peu
+dédaigneuse, se cachait à demi sous une fine moustache retroussée. Il
+était petit de taille, robuste et bien pris; rien qu'à sa démarche, on
+reconnaissait une nature vive, intelligente, complète, chez ce cavalier
+aux manières dégagées sans être vulgaires, aussi éloignées de la raideur
+anglaise que du laisser-aller de notre jeunesse dorée. Il fit quelques
+pas, lança un coup d'œil familier aux deux huissiers placés devant une
+large porte qui s'ouvrit, et l'un des hommes à chaîne d'argent annonça
+d'une voix retentissante:
+
+«M. Bouchot des Étrivières.»
+
+Bouchot, sans le moindre embarras, pénétra dans un vaste salon encombré
+par une foule élégante. Ceux qui avaient entendu prononcer son nom
+s'étaient retournés avec curiosité, afin de voir le jeune artiste dont
+les toiles, depuis quatre ans, attiraient tout Paris au Salon. Trois ou
+quatre privilégiés vinrent lui serrer la main, et l'ex-apprenti,
+échangeant par-ci par-là des sourires ou des signes de tête, manœuvra
+pour gagner le fond de l'immense salle où la maîtresse de la maison,
+entourée par vingt cavaliers, trônait fière de sa beauté merveilleuse.
+Parvenu devant elle, l'artiste s'inclina. Il allait passer outre lorsque
+la jeune femme, un moment distraite, l'aperçut.
+
+«Ah! bonsoir, monsieur des Étrivières, dit-elle d'une voix fraîche et
+harmonieuse, vous allez vous ennuyer chez moi aujourd'hui, votre ami est
+absent.
+
+--Gaston serait-il indisposé? demanda Bouchot avec vivacité.
+
+--Non pas, répondit la jeune marquise de La Taillade; Catherine, la
+célèbre Catherine, reprit-elle avec une nuance d'ironie, a été prise
+d'un mal de gorge avant-hier. M. de La Taillade s'est aussitôt mis en
+route, me laissant seule pour faire les honneurs de mon jeudi.
+
+--Qui donc osera s'en plaindre? répondit Bouchot, qui s'inclina.
+
+--Mais vous d'abord, puis moi. Ne trouvez-vous pas ce voyage ridicule?
+
+--Certes, madame, répliqua Bouchot, ridicule comme toutes les choses du
+cœur, lorsqu'on les juge avec l'esprit.»
+
+La marquise regarda l'artiste; il souriait avec candeur et ajouta:
+
+«Demandez plutôt à M. de Champlâtreux.»
+
+Le jeune homme pris à témoin par Bouchot s'appuyait sur le dossier du
+fauteuil de la jolie marquise; il se redressa, mit deux doigts de sa
+main droite dans la poche de son gilet, saisit son lorgnon et l'ajusta
+sur son œil gauche en se dandinant, comme pour chercher à distinguer
+celui qui venait de prononcer son nom.
+
+«Ah! c'est monsieur Bouchot, dit-il en laissant retomber son pince-nez.
+
+--Des Étrivières, continua l'artiste d'un ton dégagé. Je suis heureux de
+pouvoir vous donner des nouvelles de votre aïeul avec lequel j'ai dîné
+ce soir, cher monsieur; il va bien.»
+
+M. de Champlâtreux pâlit imperceptiblement, mais ne répondit pas. Tous
+les élégants groupés autour de la marquise penchaient leurs têtes
+pommadées, et vingt lorgnons impertinents se braquèrent sur l'artiste.
+Bouchot, avec un sang-froid comique, fouilla dans sa poche, et, le nez
+au vent, se décora l'œil droit d'un monocle. L'orchestre préludait, la
+marquise se leva pour veiller à la formation des quadrilles, et la foule
+des courtisans se dispersa.
+
+«À moi le champ de bataille, murmura Bouchot. Dieu, que ces petits
+jeunes gens m'agacent! Lorsqu'ils sont bêtes, passe encore,--ils
+exercent leur métier; mais j'enrage de voir des garçons d'esprit parmi
+eux. Peignez donc votre époque, quand ceux qui sont chargés de faire
+l'histoire portent des vestons courts, des cols cassés et des moitiés de
+canne. Ah ça, la marquise a raison; bien que la politesse m'ait empêché
+de le lui avouer, je vais m'ennuyer, moi. Pas une tête qui me plaise
+au-dessus de tous ces faux-cols, et je ne suis pas en train de débiter
+des madrigaux aux dames; le jeudi n'est pas mon jour. Bah! observons; un
+salon, ça vaut le Gymnase au point de vue de la comédie; ça vaut même
+mieux que la cour d'assises, si l'on se donne la peine de tirer les
+conséquences et de prononcer les jugements.»
+
+Tout en devisant de la sorte, Bouchot se dirigea vers l'embrasure d'une
+fenêtre, souleva une portière de velours et regarda au dehors. La neige
+tombait toujours à gros flocons, le ciel était invisible, les becs de
+gaz, entourés d'une auréole jaunâtre, montraient les branches nues des
+arbres dont le sommet se perdait dans l'ombre. L'artiste contempla
+longtemps ce morne spectacle; peut-être songeait-il à la rue des Arcis,
+à la petite chambre qui servait d'atelier, à l'établi devant lequel sa
+rude enfance s'était écoulée, à deux pas de ce monde où il tenait sa
+place aujourd'hui et qu'il ignorait alors. Soudain, il se retourna vers
+le salon: là on eût dit une scène des contes orientaux.
+
+Mille bougies, aux lueurs caressantes, faisaient resplendir les dorures
+de l'immense salle, chatoyer les tentures de soie et de velours, tandis
+que les fleurs naturelles, débordant des jardinières, s'épanouissaient
+comme en plein été. Les rayons amoureux, se croisant à travers l'espace,
+satinaient les épaules, se reflétaient dans les prunelles ou
+étincelaient sur les diamants. Une odeur pénétrante, née de cent
+parfums, montait au cerveau comme un vin capiteux. C'était avec
+convoitise que l'on regardait les femmes causer, sourire, danser au
+milieu de cette atmosphère tiède, énervante, embaumée, au milieu de ce
+luxueux encadrement qui semblait doubler leur grâce. La musique ajoutait
+son charme à toutes ces séductions. Elle captiva peu à peu Bouchot, qui
+perdit en quelque sorte la conscience du réel. C'était comme dans un
+rêve qu'il voyait se balancer avec mollesse ou tourbillonner dans une
+valse rapide ces hommes en gants blancs, en habits noirs, et ces femmes
+demi-nues, palpitantes, l'œil voilé, savourant la volupté secrète du
+tournoiement et du vertige.
+
+La marquise de La Taillade savait choisir son monde, et nulle autre part
+que chez elle peut-être on ne voyait réunie cette élite, de jolies
+femmes qui donnent le ton à l'Europe en fait de grâce, de charme et
+d'esprit. Tous les genres de beauté se coudoyaient dans l'espace
+embrassé par le regard de l'artiste, depuis la Russe impérieuse, à la
+peau plus blanche que les neiges de son pays, jusqu'à la créole aux yeux
+humides, aux cheveux ondés, au visage bruni. Les Parisiennes, et c'est
+là leur supériorité, ne représentent pas un type unique. Elles sont à la
+fois toutes les femmes, tant leur nature mobile, perfectionnée, sait se
+transformer. Ardentes, rêveuses, rieuses, sentimentales, folles,
+dédaigneuses, jalouses, passionnées, elles échappent à l'analyse et
+possèdent à un haut degré toutes les qualités, tous les défauts, osons
+le dire, tous les vices de leur sexe. Parmi celles que la danse ou les
+hasards d'une promenade au bras d'un cavalier ramenaient sous ses yeux,
+Bouchot remarquait deux jeunes femmes qu'on pouvait croire nées sous les
+tropiques, lorsque son regard s'arrêta sur la maîtresse de la maison et
+ne s'en détacha plus.
+
+Hélène Pellegrin, comtesse de Valonne et marquise de La Taillade,
+atteignait à peine sa vingt et unième année. De taille moyenne,
+admirablement faite, elle avait été célèbre par sa beauté, même avant
+son mariage. Bien que fille de bourgeois enrichis, mais enrichis à un
+point qui, de nos jours, vaut mieux qu'un titre de noblesse, Hélène,
+autant par sa distinction naturelle que par sa merveilleuse beauté,
+était une vraie patricienne. Ses mains et ses pieds, comme pour mettre
+en défaut l'axiome vulgaire, semblaient affinés par plusieurs
+générations vouées à l'oisiveté. Brune, avec la peau d'une blancheur
+mate, la jeune marquise avait le visage d'un ovale parfait; son front
+était bas, un peu étroit, mais lisse et couronné d'une chevelure
+épaisse. Les sourcils fins, soyeux, bien dessinés, ombrageaient deux
+longs yeux noirs pleins d'une langueur voluptueuse, auxquels une flamme
+intérieure prêtait par instant une vivacité passionnée. Le nez droit, à
+l'arête vive, aux narines légèrement relevées, était d'une perfection
+qui n'avait d'égale que celle de la bouche, dont les lèvres, d'un rouge
+vif, rendaient plus visible la blancheur nacrée des dents. Avec ses bras
+ronds, sa taille cambrée, sa poitrine d'albâtre, ses mains de créole, sa
+démarche moelleuse, Hélène captivait les regards les plus indifférents.
+Les femmes ne pouvaient guère la voir sans l'envier, et les hommes sans
+l'admirer; pour ces derniers, elle possédait au suprême degré ce charme
+rare et irrésistible: un je ne sais quoi de voluptueux sous un air de
+vierge.
+
+Au moment où les yeux de Bouchot s'arrêtèrent sur elle, la marquise, à
+demi renversée sur un fauteuil, écoutait parler le comte de Champlâtreux
+et mordillait le bout d'un éventail d'ivoire. Elle était belle à ravir,
+ce soir-là, dans sa robe de gaze blanche garnie de rubans ponceau, sous
+sa coiffure de perles qui rendait ses cheveux plus noirs. Elle se leva
+soudain, prit le bras d'un vieillard et se promena un instant de groupe
+en groupe. Au signal de l'orchestre, elle fut rejointe par le comte. À
+cette vue, Bouchot fronça les sourcils, fit volte-face, et regarda de
+nouveau la neige tomber. Tout à coup il sentit un doigt se poser sur son
+bras; il se retourna et se trouva en face de la marquise.
+
+«Je vous avais bien dit, monsieur des Étrivières, que vous vous
+ennuieriez.
+
+--Vous me croyez indigne de vivre, madame; on ne s'ennuie pas là où vous
+êtes, répondit l'artiste.
+
+--Un compliment?
+
+--Tout au plus une vérité, demandez à M. de Champlâtreux.»
+
+Le regard de la marquise croisa celui de Bouchot.
+
+«Laissez M. de Champlâtreux en repos, dit-elle d'un ton bref. Ne
+dansez-vous pas?
+
+--Hélas! non, madame, j'ai encore oublié d'apprendre, cet été.
+
+--M. de La Taillade m'a cependant affirmé que vous dansiez dans votre
+jeunesse.
+
+--Il a dit vrai, j'exécutais assez bien le pas de _Giselle_; mais en
+dehors des salons.
+
+--Alors, jouez; je vous trouverai un partenaire, s'il le faut.
+
+--Vous êtes mille fois gracieuse; je préfère rester ici et vous
+regarder.
+
+--Vous me rendrez cette justice auprès de votre ami, dit Hélène un peu
+hautaine, que je me suis occupée de vous.
+
+--Vos politesses à mon égard sont-elles donc commandées? demanda Bouchot
+avec vivacité.
+
+--Dame, cher monsieur, on doit savoir deviner.»
+
+Bouchot allait peut-être répondre une impertinence, mais la marquise
+avait passé. Il regarda la porte d'un air piteux.
+
+«Ne devinons pas, dit-il, ce serait trop bête. Bah! un moment de
+mauvaise humeur qu'elle saura réparer, je l'espère pour elle. Mon pauvre
+Gaston!... C'est égal, ce René de Champlâtreux me donne sur les nerfs;
+est-ce assez ridicule d'être beau comme ça! S'il avait un peu d'esprit,
+il se débarbouillerait avec du vitriol pour se rendre laid comme tout le
+monde. Ouais, l'isolement me fait tourner à l'aigre; allons prendre un
+verre de punch.»
+
+À peine l'artiste fut-il sorti de l'encoignure ou il se trouvait en
+quelque sorte caché, que cinq ou six jeunes gens l'entraînèrent, à tour
+de rôle, pour le présenter à autant de jolies femmes avides de connaître
+celui qui les peignait si bien. L'attention dont il devint l'objet et
+les compliments qu'il recueillit de plus d'une bouche gracieuse
+dissipèrent un peu l'ombre jetée dans l'esprit de Bouchot par la
+maîtresse de la maison. Il se retirait pour faire place aux danseurs,
+lorsqu'un petit homme aux jambes courtes, au ventre proéminent, aux
+favoris teints, sanglé dans un corset, lui prit familièrement le bras.
+
+«Bonsoir, cher, dit-il; vous allez bien?
+
+--Comment, baron, vous, dans le vrai monde, à cette heure indue? Est-ce
+que vous faites les grandes dames maintenant!
+
+--Chut, la baronne est là, et l'on pourrait vous entendre.
+
+--Vous croyez donc avoir encore quelque chose à perdre? Je puis vous
+rassurer, mon cher Faruc, votre réputation n'a plus rien à redouter de
+la calomnie.
+
+--Encore votre plaisanterie! Quel plaisir trouvez-vous donc à me donner
+ce nom arabe, quand vous savez que je me nomme Beauchesne?
+
+--C'est que nous avons tous besoin d'être rebaptisés et qu'à l'occasion
+je m'en charge pour mes amis, répondit Bouchot. Tenez, voyez M. de
+Champlâtreux, il se nomme René. Vous figurez-vous, dans vingt ans,
+lorsque ce beau jeune homme sera fardé, teint, plâtré, comme vous...
+
+--Vous êtes insupportable; on pourrait vous entendre, mon cher.
+
+--Soyez donc tranquille; tout le monde sait à quoi s'en tenir sur vos
+dents et vos cheveux. Lors donc que ce beau jeune homme sera goutteux et
+cassé, ce petit nom de René ne sera-t-il pas une sorte d'insulte
+lorsqu'on le lui dira en face?»
+
+Le baron haussa les épaules.
+
+«Mais enfin, dit-il, que signifie ce mot de Faruc?
+
+--Je vous l'ai dit cent fois, c'est un nom qui me rappelle un digne
+homme que j'ai connu dans mon enfance; il s'occupait comme vous, cher
+baron, à semer de pierres le sentier déjà si étroit de la vertu; il
+ébauchait votre œuvre. Vous m'écoutez avec impatience... au revoir, je
+vais m'offrir du punch.
+
+--J'en prendrai aussi; voyons, des Étrivières, parlons sans persiflage,
+si vous en êtes capable. Loïsa veut posséder son portrait de votre main:
+que faut-il faire pour vous décider? Car l'or ne peut rien dans votre
+balance.
+
+--Et c'est pour satisfaire Loïsa, jeune Abélard, que vous persécutez la
+peinture dans ma personne?
+
+--Abélard, Abélard, répéta le baron, appelez-moi plutôt Faruc.
+
+--Vous n'êtes pas dégoûté.»
+
+Plusieurs jeunes gens vinrent se grouper autour des deux interlocuteurs,
+alors établis près d'un buffet.
+
+«Est-ce que Beauchesne veut briller au prochain salon? demanda-t-on.
+
+--Non, répondit Bouchot, il prétend avoir une maîtresse et veut la faire
+poser... à titre de revanche, sans doute; il refuse de comprendre que je
+ne travaille que pour les femmes honnêtes.
+
+--Qui vous dit que Loïsa ne le deviendra pas? reprit le baron; y a-t-il
+ici quelqu'un d'assez habile pour nous dire où commence la femme honnête
+et où elle finit? Ensuite, mon cher Bouchot, permettez-moi de vous
+rappeler que vous avez peint la maîtresse de Maxime.
+
+--Vous vous trompez, ce que j'ai peint, c'est une jolie femme.
+
+--Et vous avez créé un chef-d'œuvre. Eh bien, parole sacrée, Loïsa est
+plus belle que Justinia.
+
+--Peste! dit-on à la ronde, où cachez-vous ce trésor, cher?
+
+--Mais partout, continua le baron qui se rengorgea comme un pigeon, mais
+avec moins de grâce: au bois, dans un coupé; aux Italiens, dans une
+loge; au Palais-Royal, dans une baignoire; et enfin, rue de Provence, au
+premier, sur le devant.
+
+--Messieurs, au revoir, dit Bouchot; si M. le baron de Beauchesne avait
+vingt ans, je l'écouterais peut-être; mais il a des cheveux blancs, bien
+qu'il les cache sons un flacon d'eau de Job; son langage me scandalise,
+et je bats en retraite.
+
+--N'oubliez pas que je reviendrai éternellement à la charge, s'écria le
+baron, qui rit le premier de l'air pudibond affecté par Bouchot.»
+
+L'artiste fit un demi-tour.
+
+«Savez-vous pourquoi je me nomme des Étrivières? demanda-t-il à
+Beauchesne.
+
+--Du nom d'une de vos terres, je suppose.
+
+--Vous n'y êtes pas; c'est à cause du rôle qu'elles ont joué dans ma
+vie; lorsque j'étais jeune, je les recevais; aujourd'hui, je les donne.
+
+--Où voulez-vous en venir?
+
+--Si la donzelle est aussi belle que vous l'affirmez, je consens à la
+peindre en Suzanne.
+
+--Avant ou après le bain?
+
+--Non, pendant.
+
+--Accepté.
+
+--Vous poserez pour un des vieillards; je vous donnerai pour compagnon
+ce Faruc qui vous intrigue.
+
+--Soit.
+
+--Vous serez ressemblant, je vous en avertis, et j'aurai le droit de
+mettre le tableau au Salon.
+
+--Écoutez donc...
+
+--Oui ou non? dit Bouchot.
+
+--Oui, murmura le baron un peu ahuri.
+
+--Messieurs, je vous prends à témoin! Ah! vieux satyre, continua-t-il en
+s'éloignant, tu espères que je plaisante, mais tu me serviras à venger
+la morale.»
+
+Rentré dans le salon, Bouchot retourna machinalement se poster dans le
+coin où il s'était établi une première fois. Deux hommes, placés devant
+lui, causaient presque à voix haute, sans trop se préoccuper d'être
+entendus. Le plus âgé semblait initier son compagnon aux mystères du
+monde, et nommait en même temps que chaque jolie femme les hommes qui
+passaient pour être ou avoir été leurs amants. Bouchot écoutait le
+sourire aux lèvres.
+
+«Si ce monsieur ne ment pas, pensait-il, il n'y a plus d'anges, et
+chaque femme âgée de quarante ans devrait s'appeler Madeleine. Est-il
+donc vrai que tous ces beaux fronts cachent de si noires pensées, que
+toutes ces bouches charmantes sachent si bien mentir, et qu'il y ait
+tant d'épines sous ces roses? Quelle aile de papillon que la réputation
+d'une jolie femme! Chacun souffle dessus pour en enlever la poussière
+d'or, et cela finit toujours par réussir.»
+
+Bouchot interrompit soudain son monologue; la marquise de La Taillade,
+placée en face de lui, écoutait distraite les propos d'une vieille dame
+qui lui parlait à l'oreille. La tête inclinée, les yeux avides, Hélène
+regardait avec persistance dans la direction de l'orchestre. L'artiste
+se tourna de ce côté, aperçut le beau Champlâtreux qui causait avec une
+jeune femme, et se mordit la lèvre par un geste involontaire.
+
+«Ah! pensa-t-il, est-ce que, sans m'en douter, je découvre le point où
+ça finit, comme dit le baron? Ouf, il fait trop chaud dans ce salon, et
+j'ai besoin de respirer un autre air.»
+
+René de Champlâtreux, pour se trouver à la tête de la société
+parisienne, n'avait eu que la peine de naître. C'était un homme
+d'environ trente ans, beau, soigné, fat, toujours en avance de
+vingt-quatre heures sur la mode, célèbre à juste titre par le nombre des
+femmes qu'il avait compromises et des filles qu'il avait lancées.
+Possesseur d'une fortune princière, il menait grand train sans avoir
+besoin de recourir ni au jeu ni à l'emprunt, et, même parmi ses amis, il
+passait pour une preuve à l'appui du proverbe qui affirme la faiblesse
+des jolies femmes pour les sots. Cependant, à distance, le manque
+d'esprit du beau jeune homme se dissimulait à l'aide de cet argot
+parisien qui s'est infiltré dans tous les mondes, et dont le mauvais
+goût est l'antipode de celui des précieuses. Raie, lorgnon, barbe,
+équipages, cols, vestons, gilets, chapeaux, actions et bons mots, tout
+était à l'avenant chez M. de Champlâtreux, l'homme-type de la société
+élégante moderne. Blasé, corrompu comme une courtisane, ni croyant ni à
+Dieu ni à diable, il avait déplacé la morale pour la plus grande
+commodité de ses vices; on aurait pu se demander si un cœur palpitait
+sous l'enveloppe de ce gentilhomme qui n'avait jamais aimé que lui-même,
+et dont la nullité n'avait d'égale que son inutilité, en dépit du grand
+rôle qu'il jouait dans les salons parisiens. Il va sans dire que M. de
+Champlâtreux, qui payait comptant, avait la réputation d'un homme
+d'honneur; que beaucoup de mères rêvaient de le donner pour époux aux
+anges qu'elles avaient élevés, et que deux duels avaient prouvé son
+incontestable bravoure.
+
+Au commencement de l'hiver, le comte, qui depuis dix-huit mois ne
+faisait plus parler de lui,--on le disait dominé par une actrice du
+Théâtre-Gaulois,--fut présenté chez la marquise de La Taillade. La
+futile jeune femme, plus séduite par la réputation d'un lovelace que par
+une célébrité comme celle de Bouchot, accueillit le gandin avec
+empressement. Bientôt, soit innocence, soit coquetterie, soit amour du
+danger, Hélène accorda à ce compromettant cavalier plus de place dans sa
+vie qu'il n'en fallait pour satisfaire les mauvaises langues. Jusqu'à
+présent, la réputation d'Hélène n'était qu'effleurée; mais on pouvait
+s'en rapporter à M. de Champlâtreux pour que la marquise, à tort ou à
+raison, passât pour sa maîtresse avant la fin de l'hiver, triomphe dont
+l'éclat couronnerait dignement la rentrée dans le monde d'un César de
+son espèce.
+
+Bouchot, grâce à quelques propos saisis au vol, pressentait le mal
+plutôt qu'il ne le voyait. Il manifestait un profond mépris pour le
+caractère de M. de Champlâtreux, qui, de son côté, faisait à
+l'ex-apprenti l'honneur de le haïr. Ce sentiment de répulsion mutuelle
+n'était pas sans motif; du reste, le jeune gentilhomme ne frayait guère
+avec les artistes, dont le sans-façon et le libre parler répugnaient à
+sa nature correcte.
+
+«Voyons, se disait Bouchot, tout en manœuvrant pour gagner l'extrémité
+du salon, je me suis assez amusé, j'espère. Je vais me reconduire chez
+moi, je bourrerai une pipe que je fumerai avant de me coucher, puis
+aurai le droit de rêver que tous les hommes sont vertueux, toutes les
+femmes honnêtes, et que le monde serait parfait s'il renfermait moins de
+Champlâtreux.»
+
+Un contre-temps interrompit le monologue de l'artiste et l'obligea à
+revenir sur ses pas; on préparait le cotillon, et les portes étaient
+closes. Heureusement il connaissait l'hôtel et résolut de sortir par le
+cabinet de son ami. Soulevant une portière, il gravit un escalier,
+ouvrit une porte et recula surpris: Gaston, accoudé sur une table, le
+front dans ses mains, était si absorbé par la lecture d'une lettre,
+qu'il ne bougea pas.
+
+Gaston, comte de Valonne et marquis de La Taillade, venait d'accomplir
+sa vingt-neuvième année. C'était un gracieux cavalier, à la démarche
+noble, pleine d'aisance, et d'un naturel parfait. Il portait toute sa
+barbe, d'un blond doux à reflets d'or, taillée comme dans les portraits
+de Henri IV. Ses yeux, dont la couleur ne s'était pas foncée, brillaient
+sous un front large, pensif, intelligent. On reconnaissait l'enfant
+d'autrefois sons les traits mâles de l'homme fait. Le visage, malgré les
+années et l'expérience de la vie, avait conservé cette expression de
+douceur, de franchise, de loyauté, qui charmait jusqu'à Péruchon. On
+sentait toujours, dans le préféré de Catherine, cette nature d'élite, si
+droite, si aimante et si digne d'être aimée.
+
+«Gaston!» dit enfin Bouchot.
+
+Le jeune marquis releva brusquement la tête, comme un homme qui se
+réveille en sursaut, et replia la lettre qu'il lisait.
+
+«Que me veut-on?» demanda-t-il.
+
+Il reconnut son ami, lui prit les mains et les serra avec force.
+
+«Je te croyais à Houdan? dit l'artiste intrigué.
+
+--J'en arrive.
+
+--Et Catherine?
+
+--Je l'ai trouvée debout; ma tante s'était effrayée à tort.
+
+--Ta femme ignore ton retour?»
+
+Gaston se rassit, regarda son ami d'une façon singulière; puis il
+détourna la tête et contempla les flammes du foyer, dont les langues
+bleuâtres s'entre-croisaient.
+
+«Qu'as-tu donc? demanda Bouchot, qui s'appuya sur le dossier de la
+chaise; tu es pâle, serais-tu indisposé?
+
+--Non, répondit Gaston avec effort; je suis fatigué et j'ai besoin de
+dormir.
+
+--Bonsoir, alors.»
+
+Au lieu de prendre la main de l'artiste, Gaston se promena de long en
+large; soudain il se rapprocha de son ami.
+
+«Je souffre, lui dit-il les dents serrées.
+
+--Je le sens bien, répondit Bouchot avec tristesse, et j'attends que tu
+me confies la cause de ton chagrin.
+
+--Mon chagrin, répéta Gaston qui sourit d'un air contraint, mais j'ai
+mal à la tête, voilà tout. Bonsoir.»
+
+Ce fut au tour de Bouchot de ne pas tendre la main.
+
+«On ne me trompe pas, dit-il, ce qui t'arrive est sérieux; je te connais
+assez pour le deviner.»
+
+Il y eut un instant de silence; les sons de l'orchestre, doux et
+affaiblis, résonnaient dans le lointain; Gaston tressaillit.
+
+«Champlâtreux est là, n'est-ce pas? demanda-t-il, le regard animé.
+
+--Sans doute, répondit Bouchot, n'est-il plus du nombre de tes amis?»
+
+Gaston reprit sa promenade.
+
+«Seras-tu libre demain? demanda-t-il sans interrompre sa marche
+fiévreuse.
+
+--Demain, ou aujourd'hui? répondit Bouchot, qui du doigt montra la
+pendule.
+
+--Aujourd'hui, à dix heures.
+
+--Dois-je venir ou t'attendre?
+
+--Attends-moi.»
+
+Bouchot sentit frémir la main de son ami; il allait l'interroger
+lorsqu'un froissement d'étoffe lui fit tourner la tête: la marquise se
+tenait immobile à l'entrée du cabinet. L'artiste, un moment indécis,
+comprit, au silence gardé par les deux époux, qu'il était de trop; il
+salua la jeune femme et se trouva bientôt sous le vestibule.
+
+«Avant de sortir, se dit-il, j'ai bien envie d'aller déranger la raie de
+M. de Champlâtreux, qui ne me paraît pas étranger à ce qui se passe; ça
+nous obligerait à nous embrocher demain, et je crois qu'il y a urgence,
+à la manière dont Gaston l'a nommé. Mais, non; je suis fou; de la
+coquetterie, tout au plus; la marquise n'est pas capable... Bah, pas de
+zèle! Il était fort, celui qui a dit ce mot-là.»
+
+Rentré chez lui, Bouchot, selon la promesse qu'il s'était faite, bourra
+sa pipe, s'établit au coin de sa cheminée et oublia de se coucher.
+
+«Décidément, murmura-t-il en s'étirant, tandis qu'une faible lueur
+annonçait le jour, M. de Champlâtreux me gêne; il faudra que j'en
+débarrasse Gaston.»
+
+
+
+
+II
+
+MADEMOISELLE RETROUVE SON HISTOIRE.
+
+
+Quelques mois après son retour à Houdan, Gaston, en dépit des
+répugnances et des pleurs de Mademoiselle, avait été placé au collége,
+puis envoyé à Paris pour y faire son droit.
+
+A Paris, il retrouva Bouchot, devenu, par des circonstances singulières,
+un des élèves de Couture. Les deux amis, que l'exiguïté de leurs
+ressources condamnait à la plus stricte économie, menèrent côte à côte
+la vie d'étudiant dans la bonne acception du mot. Leur mutuelle
+affection, déjà si solide, se resserra par mille services prêtés ou
+rendus, et, malgré l'opposition de leurs caractères, jamais frères ne
+furent plus unis, plus dévoués l'un à l'autre, plus confiants dans le
+résultat final de leurs efforts.
+
+Son droit terminé, Gaston retourna vivre près de sa tante. La mort d'un
+cousin éloigné, dont il ignorait l'existence, lui donna soudain la
+fortune. Tout compte fait, il se vit possesseur d'une quinzaine de mille
+livres de rente. Cet héritage le dispensa de travailler pour vivre,
+grosse question qui le préoccupait surtout depuis que Mademoiselle
+avançait en âge. Le premier soin de Gaston fut d'aider Bouchot, qui
+luttait vaillamment contre les difficultés de la carrière qu'il avait
+embrassée. Le second, d'une exécution plus difficile, consistait à
+décider Catherine à prendre une élève. Il y eut à ce propos de nombreux
+pourparlers. Ce ne fut qu'à force de câlineries, quand l'autorité de
+Mademoiselle eut échoué, que Gaston amena la vieille servante à tolérer
+dans la maison l'ombre d'un autre bonnet que le sien.
+
+Des jours calmes, uniformes, heureux, sans histoire, passèrent de
+nouveau sur la petite maison de la Grand'Rue, et le chasseur qui la
+surmontait eut seul à lutter contre les orages extérieurs. Adoptée en
+quelque sorte par Mademoiselle,--dont la fortune inespérée de son neveu
+avait calmé les dernières craintes,--Aimée occupait l'ancienne chambre
+de Gaston, et semait la gaieté dans cet intérieur un peu sérieux, où son
+grand-père parlait progrès, Catherine ménage, où Gaston, presque
+toujours absorbé par l'étude, songeait à faire triompher dans l'avenir
+les idées de son parrain, à réformer en partie la société. Il était rare
+qu'on fît allusion au passé, car le souvenir de ce temps néfaste amenait
+toujours des larmes dans les yeux de Mademoiselle. Blanchote, dont le
+nom exaspérait la vieille servante, avait disparu de la rue
+Jean-Pain-Mollet, et depuis lors rien ne prouvait qu'elle existât.
+
+Mademoiselle profita du bien-être apporté dans la maison par l'héritage
+de son neveu, pour augmenter celui des pauvres qu'elle avait coutume de
+secourir. Elle s'installait le samedi à la fenêtre du rez-de-chaussée,
+et vieillards, boiteux, aveugles, manchots venaient recevoir son
+offrande, toujours accompagnée d'une bonne parole ou d'un sage conseil.
+Plus que jamais son nom fut béni dans la petite ville qui était son
+univers, et où elle souhaitait mourir. Levée avant le jour, elle
+éveillait Aimée qui se mettait à l'étude; puis on vaquait aux soins du
+ménage. À dix heures, Mademoiselle s'asseyait dans son grand fauteuil,
+corrigeait les devoirs de sa jeune élève, dont la raison émerveillait
+l'institutrice. Vers midi, la voix retentissante de Catherine annonçait
+l'heure du déjeuner. Gaston, roi de cet intérieur, descendait toujours
+un peu en retard, ramené le plus souvent par Aimée, qui carillonnait à
+sa porte, lui arrachait sans façons sa plume ou son livre de la main, le
+plaçait à table, tout près de Mademoiselle, et lui nouait parfois une
+serviette sous le menton, comme à un enfant, Dieu sait avec quels joyeux
+éclats de rire. Cette scène égayait Catherine, qui rappelait l'époque où
+elle accomplissait chaque jour ce devoir envers M. Gaston récalcitrant.
+
+«Il n'était donc pas sage, lorsqu'il était petit? demandait Aimée.
+
+--Lui, Seigneur! un vrai Jésus, mademoiselle; mais il n'aimait pas les
+serviettes sous le menton.
+
+--Était-il plus sage que moi?
+
+--Non; les garçons, c'est toujours plus remuant que les filles.»
+
+Elle remuait pourtant assez pour sa part, cette petite Aimée; gaie,
+vive, alerte, bonne au point de pleurer durant huit jours la mort d'un
+oiseau; mais vaillante à l'œuvre, ne reculant devant aucune tâche, et
+capable de se mettre au ménage si Catherine n'eût montré les dents
+lorsqu'on empiétait sur son domaine. Pour le moment, on ne savait trop
+ce que la nature ferait dans l'avenir de cette fillette mince, longue, à
+la taille flexible, aux gestes un peu anguleux, dont l'excellent naturel
+ravissait Gaston, heureux d'entendre l'aimable enfant bourdonner autour
+de lui.
+
+Chaque soir, à l'heure du dîner, le docteur venait compléter le quatuor.
+De temps à autre, Gaston accompagnait son vieil ami dans sa tournée
+quotidienne, et l'aidait à soulager des misères dont il connaissait les
+côtés douloureux. La vieille jument jaune était morte, et le docteur,
+que l'âge alourdissait, bien qu'il s'en défendît, cheminait maintenant
+dans un cabriolet. Parfois, dans l'été, le jeune homme et le vieillard
+rentraient à pied, herborisant, causant, discutant tantôt sur un point
+d'histoire, tantôt sur une question sociale qu'ils envisageaient d'une
+façon différente. Ils approchaient de la ville et, d'un buisson ou d'une
+haie, surgissait tout à coup Aimée, dont la voix joyeuse forçait les
+deux interlocuteurs à se retourner. Un peu plus loin on rencontrait
+Mademoiselle, qui s'emparait du bras de son neveu. On ralentissait
+encore le pas; le soleil se couchait derrière la vieille tour, les
+corneilles regagnaient leurs nids, tandis qu'Aimée, comme autrefois
+Gaston, courait en avant, poursuivait les papillons, ou franchissait un
+fossé pour aller en plein champ glaner des fleurs.
+
+Chaque année, vers l'automne, Bouchot venait passer un mois à Houdan, et
+sa bonne humeur égayait la maison pour six semaines. L'artiste tutoyait
+parfois Catherine, appelait Mademoiselle sa tante, et qualifiait le
+docteur du titre de parrain, sous prétexte qu'il les avait connus
+lorsqu'il était petit, grâce à Gaston. Dieu sait les éclats de rire
+interminables que ses boutades arrachaient à Aimée, à laquelle il
+faisait danser le pas de _Giselle_.
+
+«Ça sert, dans la vie, disait-il, Gaston peut vous le certifier.»
+
+Mais ces souvenirs répugnaient à Gaston; ils lui rappelaient la mort
+affreuse de son père, et il détournait la conversation.
+
+Dans leurs excursions pédestres, les deux amis emmenaient souvent Aimée,
+qui allongeait bravement le pas. Munie d'un crayon et d'un album, elle
+dessinait les points de vue que peignait Bouchot, car l'artiste ne
+négligeait aucune occasion d'exercer son pinceau. On buvait du cidre au
+cabaret, on déjeunait dans les bois, on gagnait une ferme pour s'abriter
+contre une ondée ou goûter au lait pur. Bouchot, pour se délasser,
+agaçait les dindons, les canards, les oies, imitait l'aboiement du chien
+à l'oreille des chats, le miaulement des chats à l'oreille des chiens,
+ameutait la basse-cour, puis exécutait son fameux pas devant les paysans
+qui, sans la présence de son ami, eussent fait passer un mauvais quart
+d'heure au peintre, qu'ils prenaient pour un fou.
+
+«Ah! grand enfant, disait Gaston, quel rayon de soleil a donc éclairé
+ton berceau pour te donner cette inaltérable bonne humeur?
+
+--Celui de Paris, mon cher; il chauffe la tête de ceux qui naissent
+entre les murs de la bonne ville avec le même soin que le soleil de la
+Champagne chauffe le seul raisin spirituel de l'univers.
+
+--Alors nous sommes des bêtes, nous autres provinciaux? reprenait Aimée.
+
+--Pas les femmes, ma chère élève, elles sont toutes Parisiennes.»
+
+Il arriva une année où Mademoiselle, d'un air sérieux, déclara qu'Aimée,
+devenue grande, ne pouvait plus courir ainsi les champs. Les deux amis
+s'aperçurent alors, avec surprise, que leur petite compagne portait une
+robe longue, que son corsage commençait à se bomber, qu'elle baissait
+les yeux et rougissait lorsqu'on la regardait en face, qu'elle marchait
+au lieu de courir, qu'elle ne riait plus si haut, qu'elle saluait en
+faisant la révérence au lieu de présenter sa joue fraîche. Ils se
+remirent en route un peu désorientés, et la promenade leur parut moins
+gaie, la campagne moins belle que les années précédentes. De son côté,
+Aimée, en les voyant partir sans elle, se sentit prête à pleurer d'être
+si grande. À dater de ce jour, elle fut Mlle Aimée pour Bouchot, et
+Gaston cessa de la tutoyer.
+
+L'année suivante, Bouchot, qui commençait à devenir célèbre ne put venir
+à Houdan, ce fut Gaston qui fit le voyage de Paris.
+
+«Tu t'endors dans ta petite ville, lui dit l'artiste; il est temps de
+t'éveiller. Tu es assez savant et nous avons besoin d'hommes. À Paris,
+les réputations solides ne s'improvisent pas,--j'en sais quelque
+chose,--et il est temps que l'on commence à parler de toi. Accours ici,
+publie un livre; l'heure d'agir est arrivée.
+
+--Je veux me présenter dans l'arène armé de pied en cap, sûr de pouvoir
+parer les coups et de vaincre, répondit Gaston.
+
+--Prends garde de rendre ton armure trop lourde, par ce temps de fusils
+rayés. N'as-tu donc plus la même confiance dans tes idées?
+
+--Si, certes.
+
+--A l'œuvre, alors; la diplomatie, ce vieux reste des temps barbares,
+radote, il faut la rajeunir. À bas les révolutions qui ruinent
+l'industrie et les arts; mais vive la liberté qui les fait vivre!»
+
+Au fond, Gaston comprenait combien les conseils de son ami étaient
+sages, et son ambition s'éveillait au bruit des applaudissements qui
+acclamaient le nom de Bouchot. Mais il hésitait à se séparer de nouveau
+de ses chers amis, de Mademoiselle surtout. D'ailleurs, il se trouvait
+heureux au milieu de ses livres, dans son indépendance, dans son
+obscurité, et l'on s'arrache difficilement au bonheur.
+
+Au commencement de l'été de 1862, une famille parisienne s'installa au
+château de la Mésangerie, dont elle venait de faire l'acquisition. On
+parla bientôt dans le pays de la richesse du nouveau propriétaire, nommé
+M. Pellegrin, et de la beauté merveilleuse de sa fille Hélène. Tous deux
+portaient le grand deuil, la mère de la jeune fille étant morte quelques
+mois auparavant. Ce fut Aimée qui, la première, à l'heure du déjeuner,
+entretint Gaston de la jolie Parisienne qu'elle venait de voir à la
+messe, suivie de deux grands laquais en livrée.
+
+«Elle est donc plus belle que vous? demanda Gaston, en riant de
+l'enthousiasme de sa petite amie pour la figure et la mise de la jeune
+châtelaine.
+
+--Je crois bien! D'abord elle est plus grande.
+
+--Plus grande, c'est possible, interrompit Catherine, qui fit un geste
+de dédain; plus belle, pour ça non. Premièrement, pas l'ombre d'une
+couleur sur les joues, puis des yeux trop grands et une bouche trop
+petite.
+
+«Mais ce ne sont pas des défauts cela,» dit à son tour Mademoiselle.
+
+Catherine osa d'autant moins contredire sa maîtresse, qu'un grésillement
+la rappelait à la cuisine, et la conversation changea d'objet.
+
+Un soir que le docteur et Gaston revenaient de Maulette, où
+Petit-Pierre, déjà père de famille, avait fêté son frère de lait, ils
+rencontrèrent sur la route, près du caillou de Gargantua, M. Pellegrin
+et sa fille qui se promenaient à pied, précédés de leur voiture. Le
+docteur avait été appelé au château à deux ou trois reprises; il
+s'arrêta pour saluer et présenta son compagnon. Tandis qu'il causait
+avec M. Pellegrin, qui souffrait de la goutte, Gaston, ébloui par la
+beauté d'Hélène, se sentait comme intimidé. On marcha côte à côte,
+échangeant quelques paroles banales sur le paysage; la jeune fille
+levait à peine les yeux.
+
+«Monsieur le marquis, dit tout à coup Pellegrin prêt à remonter en
+voiture, ne me ferez-vous pas l'honneur de venir au château? Vous nous
+rendrez heureux, moi et ma fille.»
+
+Gaston, qui pour la première fois peut-être s'entendait donner son titre
+en face, rougit et balbutia. Hélène l'enveloppa d'un regard rapide et le
+salua de son plus doux sourire.
+
+«Qui donc a pu apprendre à. M. Pellegrin que je suis marquis? s'écria
+Gaston aussitôt que la voiture se fut éloignée.
+
+--Mais moi,» répondit le docteur qui se frotta les mains d'un air
+joyeux.
+
+Gaston parla peu ce soir-là; après le dîner, il se retira dans son
+cabinet, et jusqu'à l'heure où le sommeil le surprit, la charmante image
+de Mlle Pellegrin voltigea devant ses yeux ravis.
+
+Le lendemain, sa première pensée fut pour la jeune fille.
+
+«Aimée avait raison, se dit-il, et Catherine ne se connaît pas en beaux
+yeux.»
+
+Il était étonné; jamais la vue d'aucune femme ne lui avait causé une
+impression aussi profonde. Le surlendemain, il revoyait encore la jeune
+fille lui sourire, l'envelopper du chaud rayon de son regard, et la
+persistance de ce souvenir l'inquiéta. Il se plongea dans l'étude avec
+ardeur, et dirigea ses promenades de façon à ne pas se rencontrer avec
+les habitants du château. Au bout de huit jours, il avait reconquis son
+indifférence, lorsque le hasard le remit en présence de celle qu'il
+devait aimer.
+
+Parti un matin pour herboriser, il suivait la grande route de Dreux afin
+de gagner les bois de Combes, lorsqu'il fut rejoint par un tilbury que
+conduisait lui-même le père d'Hélène.
+
+«Je vous surprends sur mes terres, monsieur le marquis, et je vous
+enlève, en ma qualité de propriétaire,» s'écria M. Pellegrin qui mit
+pied à terre; vous déjeunerez avec moi, bon gré mal gré.»
+
+Gaston voulut s'excuser sur son costume, sur un rendez-vous.
+
+«Tant pis, monsieur le marquis, tant pis; après le repas, mes voitures
+et mes chevaux seront à vos ordres et nous vous ferons rattraper le
+temps que vous allez perdre; mais à jeun, je refuse d'écouter aucune
+raison.»
+
+Ce fut rouge de plaisir que M. Pellegrin arrêta son cheval devant la
+grille de sa riche demeure, et Dieu sait combien de fois il prononça le
+mot _marquis_ en s'adressant à Gaston. Hélène ne parut qu'à l'heure de
+se mettre à table, mise avec autant de goût que le permettait sa
+toilette sombre. Elle parla peu d'abord, et sembla étudier le convive de
+son père. De temps à autre, ses grands yeux, à la fois naïfs et
+profonds, tournaient leurs regards vers Gaston ébloui. Lorsque celui-ci
+la contemplait à son tour, elle abaissait ses paupières avec lenteur;
+une teinte rose colorait ses traits chastes; on eût dit une sensitive se
+repliant sur elle-même.
+
+Parfois, au contraire, elle regardait le jeune homme en face, comme pour
+mieux l'écouter parler; les rayons de leurs prunelles se croisaient, et
+Gaston sentait une flamme courir dans ses veines et lui brûler le cœur.
+Il ne quitta le château qu'à dix heures du soir, amoureux fou de Mlle
+Pellegrin.
+
+Si son père conservait les dehors du bourgeois enrichi, Hélène, élevée
+dans un des premiers pensionnats de Paris, possédait toutes les
+distinctions du grand monde. D'ailleurs, on naît grande dame comme on
+naît peintre ou poëte, et les femmes ont sur nous une supériorité de
+tact, une délicatesse d'instinct, une finesse d'allures qui leur permet
+de monter sans effort;--elles arrivent, comme on l'a dit des hommes
+d'esprit, elles ne parviennent pas.--Hélène atteignait sa dix-huitième
+année. Gâtée par des parents émerveillés du bel oiseau sorti de leur
+nid, et dont elle flattait la vanité, elle était depuis longtemps la
+maîtresse au logis, et se faisait conduire où bon lui semblait, un peu
+au détriment de la candeur de son esprit. Instruite de la position de
+fortune de Gaston, de l'authenticité de sa noblesse, et assez satisfaite
+de la tournure du jeune gentilhomme, Hélène se mit en tête de l'épouser.
+Elle avait rêvé d'être duchesse; mais elle résolut de se contenter du
+titre de marquise. Coquette dès l'enfance, la jeune Parisienne
+connaissait l'empire que sa beauté exerçait sur les hommes; elle savait,
+à n'en pas douter, que Gaston reviendrait peut-être dès le lendemain. Il
+n'y manqua pas; il avait la tête bouleversée;--lui qui rêvait autrefois
+l'amour platonique, chevaleresque, «au clair de lune», comme disait
+Bouchot, il se débattait contre le souvenir de la sirène aux airs de
+vierge, dont les regards l'ensorcelaient.
+
+Au bout de quinze jours, la jeune fille découvrit que sa richesse allait
+devenir un obstacle à ses projets. Gaston, assez épris pour sauter à
+pieds joints par-dessus toutes les barrières, avait l'âme trop noble
+pour jamais contracter un mariage qui pût ressembler à une spéculation.
+Il devint sombre; mais pour quarante-huit heures seulement, car Hélène,
+comme si elle eût deviné la cause de sa tristesse, lui confia que la
+fortune de M. Pellegrin se trouvait compromise.
+
+«Pauvre père, dit-elle, il se tourmente en songeant qu'il va falloir
+renoncer à ce luxe qui est devenu pour lui une nécessité.
+
+--Et vous? demanda Gaston ému.
+
+--Oh! moi, je suis riche; je possède quinze mille livres de rente du
+chef de ma mère, c'est plus qu'il ne m'en faut.
+
+Gaston ravi se précipita aux pieds de l'enchanteresse.
+
+«Je vous aime, dit-il d'une voix tremblante, consentiriez-vous à porter
+mon nom?»
+
+La jeune fille couvrit son visage de ses mains, se leva et s'enfuit.
+Mais avant de disparaître, elle avait enveloppé Gaston de cet éclair
+ardent qui le rendait fou.
+
+Mademoiselle, surprise le lendemain par l'aveu de cette passion subite,
+irrésistible, partagée, demanda en vain le temps de réfléchir. Elle dut
+céder aux instances, aux supplications, aux larmes de Gaston, et se
+rendre au château pour demander la main d'Hélène. Elle l'obtint
+d'emblée, aux applaudissements du docteur, qui se vanta d'avoir ébauché
+ce mariage.
+
+Bien que Mademoiselle trouvât Hélène charmante, ce n'était pas là
+l'épouse qu'elle avait rêvée pour Gaston. Quelques jours après sa visite
+à la Mésangerie, elle regardait Aimée qui, souffrante depuis une semaine
+et assise en ce moment près d'une fenêtre, semblait contempler au loin
+un spectacle visible pour elle seule. Le doux profil de la jeune fille
+se dessinait sur un fond lumineux; ses yeux, à demi clos, permettaient
+de voir ses longs cils; une poussière d'or voltigeait au-dessus de ses
+cheveux aux reflets bleuâtres. Tout son corps, fortement éclairé d'un
+côté, se découpait en lignes harmonieuses, sa jeune poitrine se
+soulevait comme oppressée; ses mains blanches, fines, potelées,
+transparentes, étaient croisées sur ses genoux. En songeant au caractère
+aimable, aux qualités sérieuses qu'elle-même avait cultivés, développés
+chez sa petite élève, Mademoiselle poussa un soupir.
+
+«J'ai trop attendu, pensa-t-elle, le bonheur qu'il a cherché là-bas, il
+était sous sa main.»
+
+Le soir du contrat, qui ne devait précéder le mariage que de deux ou
+trois jours, tant les jeunes gens semblaient avoir hâte d'être unis,
+Aimée, qui se trouvait à table à côté de Bouchot, fut prise tout à coup
+d'un rire nerveux qui se termina par des sanglots. M. Pellegrin fit
+atteler, et Mademoiselle partit avec la jeune fille qui, aussitôt
+établie dans la voiture, posa le front sur le sein de sa vieille amie,
+et pleura avec amertume.
+
+«Ah! s'écria soudain Mademoiselle avec angoisse, nous sommes donc tous
+aveugles! la malheureuse enfant aime Gaston!»
+
+Aimée, lasse, brisée, se coucha et s'endormit peu à peu. Mademoiselle
+veillait à son chevet. Elle laissa couler ses larmes alors; hélas! dans
+cette enfant si chère à son cœur, elle retrouvait la douloureuse
+histoire de sa propre jeunesse. Elle aussi, elle avait aimé sans espoir,
+sans qu'on le devinât, jusqu'au jour où le mariage de celui qui avait
+troublé son âme lui avait enfin révélé l'étendue de son malheur.
+
+Le bon docteur ne put apprendre l'affreuse vérité sans pleurer à son
+tour. Rien de plus navrant que le désespoir des deux vieux amis, qui
+s'accusaient chacun de son côté.
+
+«A quoi bon la science et les cheveux gris, murmurait le docteur avec
+amertume, s'ils ne permettent pas de lire dans le cœur d'une jeune
+fille? Et, ajoutait-il avec une expression de douleur, et j'ai été
+l'instigateur de ce mariage qui va peut-être me tuer mon enfant.
+
+--Je suis la plus coupable, reprenait Mademoiselle; j'avais
+l'expérience, moi. Hélas, c'est leur bonheur et le nôtre qui vient de
+s'écrouler.»
+
+Fort heureusement pour la raison des deux vieillards, Aimée put se lever
+le surlendemain, calme, résignée en apparence, surtout devant son
+grand-père. Le soir arrivé, elle se jetait dans les bras de
+Mademoiselle; elle avait au moins cette consolation de pouvoir confier
+sa peine à quelqu'un qui la comprenait.
+
+Le mariage de Gaston fut célébré à Paris; ni le docteur, ni Aimée n'y
+assistèrent, et Mademoiselle repartit le soir même pour Houdan, tandis
+que son neveu prenait la route de l'Italie.
+
+A dater de ce jour, Aimée, jusque alors si vive et si gaie, si
+expansive, devint sérieuse, concentrée, rêveuse, comme si la tristesse
+eût formé le fond de son caractère. Son secret ne fut connu de personne,
+Catherine exceptée. Par instant, c'était la jeune fille qui consolait
+Mademoiselle, navrée de retrouver dans l'adorable enfant qu'elle
+chérissait maintenant à l'égal de Gaston, les souffrances et les
+douleurs qu'elle connaissait si bien et qui avaient failli lui coûter la
+vie.
+
+Le docteur, qui ne pouvait se pardonner d'avoir présenté Gaston à M.
+Pellegrin, était désespéré de la mélancolie résignée de sa petite fille.
+Il cessa de parler du progrès, voulut emmener Aimée à Paris, afin de la
+distraire. Elle le supplia de la laisser vivre à Houdan, entre
+Mademoiselle et lui.
+
+«Il faut laisser agir le temps, disait Mademoiselle.
+
+--Hélas! répondait le vieillard en secouant la tête avec tristesse, le
+temps ne nous appartient plus.
+
+--M'est avis, dit un jour Catherine, que si nous pouvions attirer ici M.
+Bouchot, Mlle Aimée serait bien forcée de rire.»
+
+--M. des Étrivières?» s'écria la jeune fille qui sourit.
+
+Puis elle ajouta, comme se parlant à elle-même:
+
+«Comme il aime Gaston!
+
+--Mon Dieu, pensa Mademoiselle, il est donc impossible d'être heureux.»
+
+Ce fut à Florence, environ deux mois après leur départ de Paris, que les
+jeunes époux furent surpris par la nouvelle de la mort subite de M.
+Pellegrin, emporté par un accès de goutte. Quelques jours plus tard,
+Gaston, stupéfait, apprenait que sa femme héritait de trois cent mille
+livres de rente.
+
+«Tu m'as trompé, dit-il, en la prenant entre ses bras.
+
+--Je voulais être marquise,» répondit-elle.
+
+Et comme il demeurait silencieux, elle ajouta:
+
+«Me pardonnes-tu?»
+
+Il la pressa contre son cœur; mais il lui sembla qu'un nuage venait de
+troubler la sérénité du ciel où planait son bonheur.
+
+
+
+
+III
+
+UNE PARISIENNE.
+
+
+Hélène n'aimait pas Gaston. Il n'était que trop vrai qu'elle l'avait
+épousé pour devenir marquise. Cependant une jeune fille, à moins qu'elle
+n'ait un amour au cœur, ne peut passer entre les bras d'un homme jeune,
+beau, sympathique, sans en garder un souvenir éternel. Aussi quelques
+mariages de convenances aboutissent-ils à un à peu près de passion, mais
+non à la passion elle-même, comme on l'affirme souvent. L'amour vrai
+précède la défaite et ne la suit jamais. Gaston, durant les premiers
+mois de son union avec Hélène, put donc se croire aimé et voir le cœur
+de sa jeune femme à travers l'ivresse du sien; mais la nouvelle marquise
+ne tarda guère à se fatiguer d'un tête-à-tête dont son mari rêvait
+l'éternité.
+
+À défaut des plaisirs du monde d'où son deuil l'éloignait, elle en
+souhaita le semblant, c'est-à-dire les visites, les promenades, les
+courts voyages, les réunions. Dix mois après la mort de son père, au
+moment où l'hiver commençait, elle mit de côté les robes sombres,
+s'installa dans le splendide hôtel des Champs-Élysées, et se transforma
+aux yeux de Gaston, à la fois ravi et attristé.
+
+Comme un enfant qui voit un papillon aux couleurs brillantes s'échapper
+d'une noire chrysalide, le jeune marquis demeura émerveillé de la
+métamorphose subite d'Hélène, devenue du jour au lendemain une élégante
+à la mode. Il crut rêver d'abord, mais son réveil fut prompt. Il n'est
+guère facile d'être avec dignité le mari de la reine, et Gaston
+s'aperçut vite que posséder quinze mille francs de rente--il en
+abandonnait cinq à Mademoiselle--alors qu'on est l'époux d'une femme qui
+en possède trois cent mille, crée pour une âme fière une situation
+presque intolérable. La marquise combattit d'abord avec assez de
+délicatesse les scrupules de son mari. Était-ce sa faute à elle si elle
+avait trouvé la fortune dans son berceau? Devait-elle, pour complaire à
+Gaston, renoncer à un luxe qui était pour elle un besoin, à une richesse
+qui leur permettrait de faire tant d'heureux? Avec son savoir, son nom,
+et la position que lui donnait cette fortune dont il se plaignait,
+Gaston pouvait parvenir à tout. Il était encore trop jeune, il est vrai,
+pour solliciter un de ces hauts emplois qu'on serait heureux de lui
+accorder plus tard, mais sa jeunesse, qui lui valait l'amour d'Hélène,
+la regrettait-il donc aussi? Sa passion était-elle feinte, qu'il
+refusait de rien devoir à celle qui avait accepté son nom? La sirène eut
+des larmes dans les yeux et dans la voix; Gaston, vaincu, la suivit aux
+Champs-Élysées, non sans regretter avec sincérité l'existence simple,
+modeste, intime, où sa raison plaçait le bonheur.
+
+Hélène, douée d'une beauté si achevée, d'une grâce parfaite, et que la
+fascination qu'elle exerçait rendait si dangereuse, était une créature
+de marbre pour les sens. De bonne heure, elle avait eu toutes les
+curiosités malsaines d'une jeune fille élevée trop librement, et le
+mariage fut pour elle une sorte de déception. Sa froideur lui fit croire
+à l'inanité des plaisirs licites, et elle en rêva d'autres. Dès lors, le
+mot _adultère_ éveilla dans son esprit une idée de volupté terrible,
+enivrante, complète, celle-là. Cette ardeur de l'imagination, plus
+commune qu'on ne le suppose chez les femmes aux sens engourdis, explique
+pour le physiologiste bien des phénomènes moraux qui scandalisent le
+monde. Dépravation, dit celui-ci; maladie, répond l'autre; et il a
+raison. Certes, un homme plus expérimenté que Gaston eût pu deviner,
+combattre, guérir peut-être les dérèglements d'esprit d'Hélène, lui
+montrer l'abîme dans lequel elle s'exposait à choir. Mais le jeune
+marquis, grave, sérieux, un peu austère, coupait court aux sujets
+scabreux affectionnés par sa jeune femme. Il les écartait même dans la
+crainte de souiller la pureté de celle qui portait son nom.
+
+D'ailleurs, dans cette union hâtive, que la surprise des sens d'un côté
+et le calcul de l'autre avaient conclue, tout semblait devoir séparer
+les deux époux. Gaston se sentit d'abord un peu dépaysé dans le monde
+avide de plaisirs où sa femme le lança. Il avait passé l'âge où la
+toilette est une des grosses affaires de la vie, et parader au bois,
+écouter vingt fois un même opéra, causer chevaux, scandales, modes,
+actrices, maris trompés, ou débiter des madrigaux aux amies de sa femme
+ne pouvait convenir à son esprit mûr. Le caractère chevaleresque de
+Gaston l'amena bientôt à mépriser la vie mondaine, bruyante, dissipée,
+dont il essaya pendant deux ou trois mois. Comme le premier venu, il
+était obligé de se faire annoncer chez la marquise, et les hommes et les
+femmes dont il la voyait entourée lui déplaisaient pour la plupart. Trop
+raide avec les uns, pas assez insolent avec les autres, il déplaisait à
+son tour. Il voulut expliquer à Hélène la vie telle qu'il la comprenait;
+la jeune femme se récria; quelques escarmouches eurent lieu; elle le
+laissait libre, et ne croyait pas trop exiger en demandant la
+réciprocité. Gaston se parqua chez lui et chercha dans la continuation
+de ses études une diversion à ses chagrins domestiques.
+
+Peu à peu, une séparation tacite s'opéra entre les deux époux, et la
+marquise se rendit seule aux fêtes où Gaston s'excusait de
+l'accompagner. Hélène, sans se l'avouer tout haut, trouvait vulgaire ce
+gentilhomme vêtu sans aucun souci de la mode du jour, à l'esprit doux,
+conciliant, auquel les caquets du monde répugnaient, et qui semblait
+faire bon marché de son titre. Ni par son éducation ni par ses
+instincts, la jeune femme ne pouvait comprendre ce qu'il y avait d'élevé
+dans ce caractère concentré, dont le cœur renfermait des trésors de
+tendresse, et qu'il fallait simplement aimer pour le rendre heureux.
+
+Plus âgé, Gaston eût pris son parti de la façon de vivre à laquelle le
+condamnait Hélène; mais le malheureux l'aimait, il était jaloux. Il fit
+plus d'un effort pour la ramener à lui; la jeune femme ne manquait pas
+d'esprit, il essaya de l'intéresser à ses travaux, à ses rêves de
+gloire, de l'acclimater dans le milieu intellectuel dont il s'était
+entouré; mais ces hommes, un instant empressés auprès de la femme de
+leur ami, revenaient bien vite aux sérieuses préoccupations de leurs
+études. Ils ennuyèrent la marquise, qui tourna en ridicule leur mise,
+leurs idées, leurs petites ignorances des lois du monde. Elle s'amusa à
+incendier une de ces graves cervelles, attacha le savant à son char,
+l'entraîna dans son salon, où, comme disait Bouchot, «l'ours essaya de
+sauter parmi les singes, oubliant qu'il était de force à les étouffer.»
+
+Un enfant, par sa naissance, eût pu rattacher l'un à l'autre le cœur des
+deux époux, en éveillant dans celui d'Hélène le plus grand des
+sentiments--l'amour maternel. Comme si une fatalité se fût opposée à
+leur bonheur, leur union demeura stérile. A défaut de l'enfant, un
+médiateur, assez clairvoyant pour deviner leurs erreurs mutuelles, eût
+pu les éclairer et les empêcher d'élargir l'abîme qui les divisait. Mais
+qui pouvait remplir ce rôle? Ce n'était pas le docteur qui ne
+connaissait rien de la vie du monde; ce n'était pas non plus
+Mademoiselle qui, navrée par les confidences de son neveu, se sentit
+plus triste encore en regardant Aimée, sacrifiée sans que Gaston fût
+heureux. Restait Bouchot, le seul peut-être qui devinât la situation et
+ses conséquences probables. Par malheur, les allures de l'artiste
+irritaient la marquise, et Gaston, qui n'avait d'ailleurs rien de caché
+pour son ami, se faisait un devoir de taire les déceptions de son
+ménage.
+
+Bien que le monde qui la comptait au nombre de ses étoiles s'occupât
+beaucoup d'elle et lui prêtât plus d'une galanterie, Hélène n'avait à se
+reprocher que de légères inconséquences. On nommait, comme ayant pu être
+ses amants, deux ou trois amoureux qui rôdaient au bois autour de sa
+voiture; mais personne, à moins de mensonge, n'eût pu formuler une
+accusation précise. En somme, la marquise subissait les médisances
+auxquelles peu de jolies femmes échappent à Paris, et nous connaissons
+tous le monsieur ou la dame au sourire malicieux, aux demi-mots perfides
+qui ne disent rien et font tout supposer à des auditeurs pleins de foi
+pour les fautes du prochain. A sa rentrée dans le monde, où ses amies de
+pension l'avait introduite alors qu'elle était encore jeune fille, on
+s'étonna bien un peu de l'abandon dans lequel son mari laissait la
+marquise, puis on n'y pensa plus. Les deux époux, en gens qui savent
+vivre, cachaient leurs secrètes mésintelligences aux yeux de ceux qu'ils
+fréquentaient, et gardaient en toute occasion le décorum exigé par les
+convenances.
+
+«Quoi, chère, votre mari ne vous accompagne pas?
+
+--Il doit venir me chercher, répondait la marquise, si toutefois il s'en
+souvient d'assez bonne heure.
+
+--Son couvert est mis.
+
+--Faites-le enlever bien vite; les savants, est-ce qu'ils ont le temps
+de manger?
+
+--Cependant si M. de La Taillade arrive?
+
+--Ce sera au dessert; nous lui dirons qu'il a dîné, et il nous croira.»
+
+On souriait, et durant la soirée nul ne songeait plus à Gaston. Bientôt
+même on cessa de s'informer de lui.
+
+A la longue, la vie oisive, frivole, toute de plaisirs que menait la
+marquise pouvait la fatiguer, et le jour où l'ennui la prendrait, ce
+n'étaient pas les faibles liens qui l'attachaient à son mari qui
+pourraient la défendre d'un entraînement. Parmi la foule d'adorateurs
+qui la poursuivaient de leurs soupirs, il n'en fallait qu'un pour la
+compromettre d'une façon sérieuse.
+
+Gaston pressentait parfois ce danger, mais son caractère loyal écartait
+cette pensée injurieuse pour celle qui portait son nom. Hélène, froide,
+hautaine, légère, avait des défauts sans doute; mais supposer qu'elle
+pût manquer à ses devoirs, c'était franchir un abîme devant lequel
+reculait le noble esprit de Gaston.
+
+Maintenant, les sens apaisés, revenu à la raison, il découvrait avec
+terreur que son amour s'affaiblissait. Dans celle qui devait être à
+jamais sa confidente, un autre lui-même, la compagne de sa vie, il ne
+voyait plus qu'une belle statue que rien ne pourrait animer, puisque sa
+passion fougueuse y avait échoué.
+
+Un jour, il se fit annoncer chez sa femme; Hélène, prête à sortir,
+mettait ses gants devant un miroir; elle était ravissante sous la
+fraîche toilette qu'elle semblait étrenner.
+
+«Ne pouvez-vous m'écouter un instant? lui demanda Gaston d'un ton ému.
+
+--Oui, certes, répondit-elle en approchant son front des lèvres de son
+mari, formalité qu'elle ne manquait jamais d'accomplir.
+
+--Hélène! dit-il en l'entourant de ses bras.
+
+--Êtes-vous fou?» s'écria la jeune femme, qui se dégagea avec vivacité
+pour rajuster les plis de sa robe.
+
+Son air indigné fit sourire Gaston; puis il secoua la tête avec
+tristesse.
+
+«Parlez vite, dit-elle, je me rends au bois; si ce que vous avez à me
+dire est long, accompagnez-moi.
+
+--Pour voir cinquante jeunes fats papillonner autour de votre voiture;
+non, ils me rendent jaloux.
+
+--Vous avez bien tort. Est-ce là tout ce que vous vouliez me dire?
+
+--Je voulais vous parler sérieusement.
+
+--Sérieusement, répéta la jeune femme avec une moue délicieuse; mais
+n'est-ce pas la seule façon dont vous sachiez parler?
+
+--Surtout lorsque je vous affirme que je vous aime, Hélène.
+
+--Je vous aime bien aussi, et je vous aimerais davantage si vous étiez
+plus raisonnable. A propos, avez-vous vu mon nouveau coupé?»
+
+Un timbre résonna.
+
+«Une visite, s'écria la marquise avec dépit, j'arriverai tard et je ne
+verrai pas si Mme de Rochepont ose se montrer dans la nouvelle voiture
+de sir William;--tout un scandale, cher.
+
+--Vous occupez-vous donc de Mme de Rochepont?
+
+--Et de qui voulez-vous que je m'occupe?
+
+--De vous, de moi, et non d'une femme dont vous devriez ignorer le nom.
+
+--Pourquoi? Parce qu'elle a des amants?
+
+--Parce qu'elle a un mari,» reprit Gaston.
+
+Les paupières d'Hélène s'abaissèrent avec lenteur et sa langue humecta
+ses lèvres. Elle avait à chaque instant de ces gestes, de ces regards
+qui faisaient rêver en elle une folle et ardente maîtresse.
+
+Un domestique lui remit une carte.
+
+«J'y vais, dit-elle. Sans vous, continua-t-elle en s'adressant à son
+mari, je serais partie depuis un quart d'heure.
+
+--Il m'arrive si rarement de vous mettre en retard, que je regrette
+votre peu d'indulgence. Pourrai-je vous voir ce soir?
+
+--Sans doute; c'est-à-dire non, je dîne en ville.
+
+--Mais vous rentrerez, je suppose?
+
+--Si je ne suis pas trop fatiguée, je vous ferai prévenir.»
+
+Gaston baisa la main de sa femme, se retira soucieux, et se promena
+longtemps de long en large. Il sentait l'indifférence envahir son cœur,
+et il voulait tenter un effort suprême pour ramener la marquise à lui.
+Le soir même, nonchalamment étendue sur une dormeuse, Hélène dut
+l'écouter. Il se mit à genoux près d'elle, lui prit la main, raconta les
+souffrances qu'il endurait, tenta de lui faire comprendre le néant de
+l'existence à laquelle elle se condamnait, et lui peignit, en traits
+éloquents, la félicité dont ils pourraient jouir en vivant l'un pour
+l'autre, puisque le sort les avait liés pour l'éternité. Il proposa
+d'aller passer à la Mésangerie un mois ou deux, afin de retremper leur
+amour à sa source, puis de renoncer à Paris ou du moins à la vie
+mondaine. Hélène l'interrompit en haussant les épaules avec dédain.
+
+«Savez-vous, dit-elle, que vous devenez ridicule?»
+
+Gaston recula; il regarda longtemps sa femme qui, enveloppée d'un
+peignoir de dentelle, souriait impassible. Il se sentit plein de mépris
+pour cette créature si belle, si parfaite de corps, au visage à la fois
+si calme et si ardent, et dont le caractère lui semblait une énigme
+insoluble. Il se retira à jamais guéri de son amour, mais emportant au
+cœur une blessure inguérissable, la certitude que le bonheur de sa vie
+entière était perdu.
+
+A dater de ce jour, les deux époux vécurent étrangers l'un pour l'autre,
+sans que le monde devinât la profondeur de leurs dissentiments. Gaston
+se plongea plus que jamais dans l'étude, et, pressé par Bouchot, il
+publia un ouvrage politique, qui, deux ans plus tard, devait avoir un
+grand retentissement, mais qui passa d'abord inaperçu. L'auteur
+découragé douta de lui-même, et son humeur s'assombrit. Il est vrai que
+René de Champlâtreux était devenu l'un des familiers de la marquise, et
+que le jeune beau portait ombrage à Gaston.
+
+Bouchot, qui par humeur fréquentait beaucoup plus le monde que son ami,
+s'inquiéta, dès les premiers jours, des assiduités de M. de Champlâtreux
+près de la marquise. Hélène, dont il admirait la beauté, ne séduisait
+guère l'artiste qui, bien que ne sachant rien de positif sur les
+relations des deux époux, connaissait assez Gaston pour comprendre que
+son intérieur n'était pas heureux. Cent fois le trouvant triste,
+absorbé, il prit la résolution de l'interroger, de lui arracher un aveu
+sur la cause de son chagrin; mais à la moindre allusion à ce sujet
+délicat, Gaston devenait sérieux, détournait la conversation et feignait
+la gaieté. Bouchot, pour la première fois de sa vie, voyait souffrir son
+ami sans pouvoir le consoler.
+
+Tout en fumant sa pipe, au retour du bal de la marquise, l'artiste
+s'était mis à songer à l'attention accordée par la femme de son ami à M.
+de Champlâtreux. Cette attention, il ne devait pas avoir été seul à la
+remarquer; l'honneur de Gaston courait donc un danger. D'un autre côté,
+le souvenir de l'agitation fiévreuse de ce dernier, son retour subit de
+Houdan, le nom de René qu'il avait prononcé avec colère, l'entrée de la
+marquise au moment où il allait peut-être enfin soulager son cœur, tous
+ces incidents éloignaient le sommeil des yeux de l'artiste inquiet. Il
+eût voulu hâter la marche des heures pour voir arriver son ami, lui
+arracher enfin son secret. Si Gaston n'était encore que jaloux, Bouchot,
+comme il l'avait dit, essayerait de le débarrasser de M. de
+Champlâtreux.
+
+
+
+
+IV
+
+ENTRE L'ARBRE ET L'ÉCORCE.
+
+
+Bouchot, sorti de sa méditation nocturne, achevait de changer de
+toilette, lorsqu'il entendit marcher dans le couloir sur lequel ouvrait
+la porte de sa chambre à coucher.
+
+«Madame Hubert!» cria-t-il.
+
+La veuve accourut à cet appel; elle portait une robe de mérinos noir;
+ses cheveux commençaient à grisonner.
+
+«Bon Dieu, monsieur Bouchot, vous voilà déjà debout? vous êtes rentré
+tard, cependant.»
+
+La brave femme s'interrompit en s'apercevant que le lit de l'artiste
+n'était pas défait.
+
+«Etes-vous malade? lui demanda-t-elle avec anxiété.
+
+--Non pas, madame Hubert; en rentrant, j'ai trouvé un si bon feu que je
+me suis mis à fumer, au lieu de me coucher. Une pipe en appelle une
+autre; peu à peu, j'ai oublié l'heure, et le sommeil s'est enfui. Mais
+parlons affaires; je vous recommande le déjeuner, ce matin: j'attends un
+marquis.
+
+--M. Gaston! s'écria la brave femme, qui joignit les mains.
+
+--Lui-même. Je regrette que cette nouvelle vous afflige.
+
+--Moi, être affligée, parce que...
+
+--Oui, répondit Bouchot, qui embrassa sans façon sa femme de charge,
+puisque vous avez presque des larmes dans les yeux.
+
+--Il nous néglige, M. Gaston, et son air triste...
+
+--Vous savez bien que c'est sa manière d'être gai, d'avoir l'air triste;
+moi, c'est le contraire, quand je suis content, ça me donne envie de
+pleurer, comme à vous, madame Hubert. M. le comte est-il levé?
+
+--Oui, monsieur; il y a plus d'une heure que je lui ai porté son thé.
+
+--Demandez-lui s'il peut me recevoir, je vous prie.»
+
+Bouchot, dont les dessins n'étaient pas moins recherchés que les toiles,
+gagnait beaucoup d'argent. Depuis environ trois ans, il avait fait «ses
+adieux à dame Misère» et abandonné la rue Saint-Jacques pour la
+Chaussée-d'Antin. Il occupait un pavillon situé au milieu d'un jardin,
+et dont le second étage lui servait d'atelier. Son ménage était tenu par
+Mme Hubert, dont tous les enfants, grâce aux deux amis, possédaient de
+lucratifs emplois. Mme Hubert n'avait jamais revu son mari qu'on croyait
+mort à l'hôpital, et, longtemps aidée par Péruchon, devenu l'époux
+d'Adélaïde, elle vivait maintenant près du jeune artiste à titre de
+femme de charge et le soignait maternellement.
+
+Elle reparut bientôt avec une réponse affirmative. Bouchot s'engagea
+dans le corridor et pénétra dans un vaste cabinet en chêne sculpté d'un
+aspect sévère. Près d'une table placée en face d'une large fenêtre se
+tenait un homme de haute taille, au front couronné de cheveux blancs. Il
+était enveloppé d'une robe de chambre et lisait. Il se leva, prit la
+main de l'artiste entre les deux siennes et la pressa avec effusion.
+C'était M. de Champlâtreux, l'ancien locataire de la rue
+Jean-Pain-Mollet, «le bon mouchard,» comme le nommait alors Bouchot.
+
+«Eh bien, mon enfant, dit le vieillard d'un ton plein de tendresse,
+es-tu satisfait de ta soirée d'hier?
+
+--Comme ci, comme ça, monsieur; mais, vous, comment vous sentez-vous?
+
+--Aussi chaudement que possible, grâce au ciel et à toi.
+
+--Au ciel tout seul, monsieur, répondit Bouchot qui reconduisit le
+vieillard vers son fauteuil. Je viens vous annoncer que votre
+petit-cousin déjeunera fort probablement avec nous.
+
+--Monsieur de La Taillade?
+
+--Gaston, si vous l'aimez mieux.
+
+--Il nous néglige, dit M. de Champlâtreux, qui secoua sa tête blanche.
+
+--Tiens, Mme Hubert a donc raison? pensa Bouchot.
+
+--Je relisais tout à l'heure un passage de son livre, continua le
+vieillard; il y a du génie politique là-dedans.
+
+--Il y a du cœur surtout,» répondit l'artiste.
+
+M. de Champlâtreux reprit le volume déposé sur sa table et le feuilleta,
+sans doute pour chercher la page qui l'avait frappé. Bouchot, resté près
+de la fenêtre, regardait les nuages courir sur le ciel. Le jour, terne,
+sombre, brumeux, éclairait à peine le cabinet de ses lueurs blafardes,
+et le peintre, la tête appuyée sur la boiserie, observait deux pauvres
+moineaux qui, le corps gonflé, les plumes ébouriffées, les pattes
+rouges, n'ayant plus rien de cette vivacité espiègle qu'ont leurs
+pareils au printemps, fouillaient la neige comme pour mettre à découvert
+la terre qu'elle leur cachait. M. de Champlâtreux, surpris du silence et
+de l'immobilité de son jeune ami, se leva sans que Bouchot parut s'en
+apercevoir, et lui posa la main sur l'épaule.
+
+«Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.
+
+--Je rêvais debout, répondit l'artiste, qui secoua la tête.
+
+--Et ton rêve était triste?
+
+--Pas précisément, monsieur; ces deux pauvres moineaux que vous voyez là
+sautiller l'un près de l'autre et qui semblent s'étonner de voir la
+terre si blanche, me rappelaient ces jours déjà lointains où, mal vêtu,
+maudissant l'hiver et ses rigueurs, j'errais dans les rues de Paris en
+compagnie de Gaston.
+
+--Depuis lors, la fortune, qui n'est pas toujours aveugle, vous a pris
+tous deux sur ses ailes.
+
+--C'est vrai; mais cette neige me rappelait encore qu'un matin,--Gaston
+était parti et j'étais bien triste,--j'entrai familièrement chez vous.
+Tous vos beaux tableaux, que je venais admirer une fois de plus, avaient
+disparu, et sur la petite table que je vois là-bas, vous comptiez des
+piles d'argent.
+
+--À quel propos évoques-tu ce passé?
+
+--Vous m'avez souri, monsieur, ainsi que vous le faites en ce moment. La
+neige, de même qu'aujourd'hui, blanchissait la terre et les toits. De
+même qu'aujourd'hui encore, le brouillard assombrissait votre chambre;
+peut-être avez-vous oublié ces circonstances.
+
+--Non, dit le vieillard.
+
+--Tout à coup, vous m'avez ordonné d'approcher. «Jure-moi de travailler
+avec ardeur, d'être honnête homme, et cet argent est à toi.» Je crus à
+une plaisanterie; mais vous disiez la vérité, selon votre habitude. Vous
+aviez confiance dans le petit apprenti cordonnier, qui salissait les
+murs de ses essais informes; vous avez cru à son talent, et l'or produit
+par la vente de vos chers tableaux, vous l'avez généreusement risqué
+pour en faire un peintre.
+
+--Ai-je donc si mal calculé? s'écria le comte d'une voix émue; mon vieil
+ami Charlet m'avait prédit ton avenir. Mais qu'as-tu donc ce matin? Ta
+voix est faite pour le rire, mon brave enfant.
+
+--Je rirai tout à l'heure, monsieur, soyez tranquille. Pourquoi ce jour
+terne, avec son brouillard, sa neige qui couvre le sol et les toits,
+est-il pareil à celui où vous m'avez arraché de mon établi, où vous avez
+comblé mon seul vœu, où vous m'avez fait ce que je suis? Sans vous,
+monsieur, perdu dans la foule, incompris de ceux qui m'entouraient, que
+serais-je devenu?
+
+--Peintre quand même; c'était ta vocation et je n'ai été qu'un
+instrument...
+
+--Vous voulez dire une Providence.»
+
+Le vieillard, attendri, regarda à son tour dans le jardin.
+
+«Vous souvenez-vous encore de ma joie? Je refusais de vous croire, ce
+jour-là, malgré vos assurances. Je pleurai, à la fin, trouvant votre jeu
+cruel. Depuis lors, c'est-à-dire depuis tantôt vingt ans, je marche
+appuyé sur votre main.
+
+--Ajoute donc bien vite, s'écria M. de Champlâtreux, que, grâce à ton
+application, tes progrès émerveillèrent tes maîtres; qu'au bout de cinq
+ans, en dépit de notre économie, l'argent produit par les tableaux avait
+disparu, et que depuis cette époque je te dois le pain que je mange, le
+bien-être qui entoure ma vieillesse, sans compter le bonheur de te
+nommer mon fils.
+
+--Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir, moi, répliqua Bouchot, tandis
+que vous... Tenez, monsieur, c'est une sotte et misérable engeance que
+celle des hommes; au fond, je suis de ceux qui rient des sottises qu'ils
+voient commettre afin de n'en pas pleurer. Mais il y a deux justes qui
+sauveraient le monde si Dieu envoyait encore un de ses anges pour
+l'exterminer;--le parrain de Gaston et vous.»
+
+M. de Champlâtreux pressa longtemps l'artiste sur sa poitrine. Un timbre
+résonna.
+
+«C'est Gaston, s'écria Bouchot. Allons, il faut rire, maintenant; je me
+trompe fort, ou M. le marquis ne nous apporte pas le soleil.
+Pardonnez-moi de vous avoir attristé; mais je n'ai pas dormi cette nuit,
+j'ai les nerfs tendus.
+
+--Ton cœur souffre, dit le vieillard, je le connais, et je n'ai pas
+besoin de te demander pour qui.
+
+--Que voulez-vous, c'est mon enfant gâté, lui. Nous sommes liés à la vie
+à la mort par un formidable serment, ajouta-t-il en souriant. À tout à
+l'heure, monsieur, je vais recevoir votre petit-cousin.»
+
+Bouchot retourna dans sa chambre; il y trouva Gaston qui se promenait de
+long en large. Le jeune marquis se jeta dans les bras de son ami,
+l'étreignit convulsivement et sanglota.
+
+«Ah! pensa l'artiste, j'ai bien fait de prendre les devants pour avoir
+la force de supporter cette épreuve... Tu me désoles, dit-il à Gaston;
+calme-toi, causons.»
+
+Gaston fiévreux, comme indigné du mouvement de faiblesse auquel il
+venait de s'abandonner, ne tenait pas en place. Il en était arrivé à un
+de ces paroxysmes d'énergie qui suivent les longues prostrations; il
+voulait enfin réagir contre la vie impossible que son mariage lui avait
+créée. D'une voix sourde, par phrases courtes, saccadées, éloquentes,
+émues, il raconta la douloureuse histoire de son ménage, ses efforts
+pour ramener à lui Hélène; son désespoir de s'être brusquement réveillé
+au milieu d'un beau rêve, lié à une femme qui ne l'aimait pas et qu'il
+n'aimait plus. Bouchot, terrifié de la profondeur des blessures que lui
+montrait son ami et dont il était loin de supposer la gravité, écoutait
+sans interrompre.
+
+«L'ignoble Blanchote valait mieux que cette coquette, se disait-il; elle
+ne frappait que le corps, au moins.
+
+--À toutes ces douleurs, dont Hélène m'abreuve sans paraître en avoir
+conscience, s'écria Gaston, elle est prête à en joindre une dernière,
+celle du ridicule et du déshonneur.
+
+--Tu vas trop loin, dit l'artiste avec gravité; voyons, si tu es jaloux,
+c'est que tu aimes encore ta femme; l'avenir peut tout réparer.
+
+--Je ne l'aime plus, répondit Gaston; l'incroyable sécheresse de cette
+âme dont l'enveloppe est si charmante, a tué l'amour dans mon cœur.
+
+--Cette indifférence doit te rassurer.
+
+--Lis donc!» s'écria Gaston.
+
+Bouchot prit des mains de son ami un billet d'une écriture fine et
+déliée; c'était une dénonciation en règle contre la marquise, qu'on
+accusait d'être la maîtresse de René de Champlâtreux.
+
+«Pouah! fit Bouchot; et tu connais l'auteur de cette odieuse missive?
+
+--Non, je l'ai reçue hier en rentrant; elle justifie mes soupçons.
+
+--L'as-tu montrée à ta femme?
+
+--J'attends... je...
+
+--Tu as eu tort; à présent, il est trop tard; mais je vais tout
+réparer.»
+
+Et l'artiste jeta le billet au feu.
+
+«Es-tu fou? s'écria Gaston.
+
+--Oui, sire, répliqua Bouchot, et je voudrais l'être seul en France,
+comme disait Sully, le ministre auquel ceux de notre temps ressemblent
+le plus. Raisonnons, s'il te plaît: on ne se sert pas d'un billet
+anonyme contre une femme, surtout quand cette femme est la vôtre. Il
+serait trop bête de mettre son bonheur à la discrétion du premier venu.
+Tu n'es pas dans les conditions où les maris sont aveugles, puisque tu
+affirmes ne plus aimer. D'ailleurs, si tu n'y voyais pas clair, j'y
+verrais, moi. Mme de La Taillade qui, par l'extérieur, est bien la plus
+séduisante des Parisiennes, s'amuse du sieur René comme elle s'est
+amusée du baron de Beauchesne et de notre ami le philosophe, qui n'ose
+plus se montrer devant toi. C'est terrible, l'oisiveté d'une jeune et
+jolie femme pour les malheureux qui se trouvent à sa portée sans être
+revêtus d'une triple cuirasse. Puis, c'est un fait, mon cher, que les
+femmes coquettes allument des incendies qu'elles n'éteignent jamais.
+
+--Je veux tuer Champlâtreux, murmura Gaston.
+
+--Je t'attendais là, dit Bouchot, qui s'empara de la main de son ami.
+Quoi, sur un doute, sur une dénonciation sans signature, sur une
+calomnie, tu veux déshonorer ta femme, te déshonorer toi-même? Si tu
+provoques aujourd'hui ce Champlâtreux, célèbre par ses bonnes fortunes,
+tu prouves aux yeux des gens qui n'y songent pas, que tu es un mari
+malheureux.»
+
+Bouchot, maître enfin du secret de Gaston, parla pendant une heure, et
+réussit à faire tomber la colère de son ami, à endormir sa douleur et à
+l'amener à patienter encore. Trois fois Mme Hubert était venue frapper à
+la porte, lorsque les deux jeunes gens se décidèrent à gagner la salle à
+manger.
+
+«Ne va pas oublier, dit l'artiste, que tu m'as donné ta parole d'honneur
+de continuer à vivre comme si cette maudite lettre n'avait jamais été
+écrite. Pour le reste, nous aviserons. J'ai compris ta réserve et je
+l'ai respectée; cependant, peut-être viens-tu de finir avec moi par où
+tu aurais dû commencer. À table! Je suis sûr que Mme Hubert a commandé
+des frites! Es-tu de mon avis? continua l'artiste, qui passa son bras
+sous celui de Gaston, mais ni à la maison d'Or, ni chez Riche, ni chez
+Brébant, on ne les réussit comme la grosse marchande de la rue des
+Arcis. Te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»
+
+Gaston ne se sépara de son ami qu'à trois heures. Bouchot, pour
+consoler, calmer, obliger à patienter celui qu'il aimait tant, venait de
+dépenser des trésors de verve, de cœur et d'ingéniosité. À peine seul,
+l'artiste s'établit sur un fauteuil.
+
+«Ce n'est que partie remise, dit-il; j'ai réussi aujourd'hui, mais le
+hasard peut tout démolir demain. Que faire? Il faut que cette situation
+ait un terme. Fumons le calumet du conseil, je trouverai mon dénoûment
+dans ses nuages.»
+
+--L'artiste bourra sa pipe, et, nonchalamment étendu, se mit à
+réfléchir. La pendule sonna quatre heures. Bouchot tressaillit et se
+leva comme frappé d'une idée subite.
+
+«Ma foi, oui, dit-il; risquons tout; dans une heure, elle recevra ses
+intimes; en avant la grosse cavalerie!»
+
+Il s'habilla tandis qu'on allait lui chercher une voiture, et à cinq
+heures il pénétrait dans le petit salon de Mme de La Taillade.
+
+La lumière discrète de deux lampes, aux abat-jour roses, éclairait la
+jolie femme qui, les pieds sur un coussin, à demi couchée sur une
+causeuse, examinait une gravure de mode. À sa portée, une petite table à
+ouvrage était couverte de broderies, de rubans, de soie aux couleurs
+vives; un peu plus loin, sur un bureau encombré de boîtes à bonbons et
+d'albums, un énorme bouquet de roses s'épanouissait au-dessus d'un vase
+de la Chine.
+
+«Comment, monsieur des Étrivières, cette nuit à mon bal et ce soir à ma
+petite réception? dit la marquise, qui tourna sa tête fine vers
+l'artiste, vous me gâtez! Mais, j'y songe, vous venez peut-être me faire
+vos adieux? ajouta-t-elle d'un ton légèrement ironique.
+
+--Diable, pensa Bouchot, c'est quelque chose que d'être dans la place;
+j'avais oublié que je suis à l'index. Vous avez deviné, madame,
+reprit-il tout haut, je viens en effet vous dire adieu.
+
+--Et vous serez longtemps absent?
+
+--C'est vous qui avez décrété mon exil, madame; c'est donc à vous de
+répondre pour moi.»
+
+La marquise cessa de sourire, ses yeux se baissèrent devant le regard de
+Bouchot, et sa main joua fébrilement avec les perles d'un collier qui
+retombait jusque sur sa poitrine.
+
+«Je n'ai jamais été assez heureux pour vous plaire, reprit l'artiste,
+rompant le premier le silence qui avait suivi ses dernières paroles; je
+vous jure cependant que je suis de vos amis.
+
+--Vous voulez dire celui de M. de La Taillade?
+
+--N'est-ce pas la même chose, puisque vous portez son nom? répondit
+Bouchot avec bonhomie. Permettez-moi, madame, de vous demander si vous
+avez quelquefois accompagné au chemin de fer, non pas une parente, mais
+une simple connaissance, ce qu'on appelle dans le monde une amie?
+
+--Pourquoi cette étrange question?
+
+--Afin de vous rappeler qu'à l'instant de se séparer, de prononcer ce
+petit mot si triste: adieu! on se sent plein d'indulgence pour ceux qui
+partent et qu'on ne reverra peut-être jamais. On oublie, ne fût-ce
+qu'une minute, leurs travers, leurs défauts, leurs torts, s'ils en ont
+eu, pour ne songer qu'à leurs qualités. Je viens vous dire adieu, cette
+minute d'indulgence, voulez-vous me l'accorder, à moi qui vous suis
+profondément dévoué? Consentez-vous à m'écouter avec patience?
+
+--Je ne comprends pas où vous voulez en venir?
+
+--À causer avec vous de votre bonheur futur.
+
+--De mon bonheur? répéta la marquise avec étonnement.
+
+--Ou de celui de Gaston, ce qui est la même chose, puisque vous portez
+son nom, dit encore l'artiste qui sourit.
+
+--Je vois enfin poindre une lueur; vous êtes ambassadeur?
+
+--Simple chargé d'affaires officieux, madame; sans mandat, sans lettres
+de créance; mais ami de la paix et désireux de rétablir la bonne
+harmonie entre deux gouvernements prêts à en venir aux mains.»
+
+La marquise se redressa sur son fauteuil.
+
+«Vous venez, au nom de M. de La Taillade, dit-elle d'une voix brève.
+
+--Il ignore ma démarche, je vous le jure.
+
+--Vous faites du zèle, alors, et puisque nous parlons politique, je dois
+vous rappeler que c'est dangereux.
+
+--Avec les inférieurs, madame, non avec les souverains.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Et vous me comprendrez?
+
+--Allez-vous donc me parler une langue étrangère? Je dois vous prévenir
+que je n'ai appris que l'anglais et l'italien.
+
+--Pour cause majeure, dit Bouchot, qui s'inclina, je me servirai de la
+langue française. Avez-vous des ennemis, madame?
+
+--Cherchez-vous déjà des alliés? demanda la marquise avec ironie.
+
+--Vous n'êtes pas juste, répondit l'artiste d'un ton sérieux; vous ne
+pouvez douter que je sois votre ami, car le sort de l'être que j'aime le
+plus au monde dépend de vous.
+
+--Votre ami se plaint-il de moi?
+
+--Il souffre, madame; il est jaloux.»
+
+Hélène pâlit et s'abrita derrière un écran.
+
+«C'est un outrage cela, répondit-elle; mais qu'ont à voir mes ennemis
+avec la jalousie de M. de la Taillade?
+
+--Que ce sont eux qui l'ont fait naître en lui adressant une
+dénonciation anonyme.
+
+--Et... de quoi m'accuse-t-on?
+
+--D'être la maîtresse du comte de Champlâtreux.
+
+--Monsieur! s'écria la jeune femme qui se leva brusquement.
+
+--Ce sont vos ennemis, madame, qui parlent ainsi.»
+
+La jeune femme se rassit avec lenteur; son sein agité se soulevait par
+saccades.
+
+«Et que disent mes amis? demanda-t-elle avec une indifférence affectée.
+
+--Ils disent, madame, qu'une personne jeune, séduisante comme vous
+l'êtes, a besoin de s'assurer que son miroir ne ment pas; que, sans
+penser à mal, elle met le feu à quelques cervelles, mais...
+
+--Achevez donc, monsieur des Étrivières, dit froidement la marquise dont
+la main saisit un cordon de sonnette.
+
+--Mais qu'une femme de votre esprit et de votre rang ne peut aimer un
+misérable comme M. de Champlâtreux.»
+
+La sonnette résonna, Bouchot se dirigea vers la porte.
+
+«Du bois, Joseph, dit-il au domestique qui se présenta, madame a froid.
+Ouf! pensa-t-il, ça chauffe, pourvu que la chaudière n'éclate pas trop
+tôt.»
+
+Hélène avait fermé les yeux; le temps employé par le valet de chambre à
+garnir le foyer lui permit de retrouver son calme; le domestique
+disparaissait à peine que Bouchot reprenait la parole.
+
+«Je vous ferai mes adieux tout à l'heure, madame, dit l'artiste d'un ton
+pénétré; mais encore une fois ne voyez en moi qu'un homme dévoué qui, au
+risque de vous déplaire, se jette entre vous et l'abîme où vous allez
+tomber. On vous calomnie, s'empressa d'ajouter l'artiste à un mouvement
+d'épaules de la marquise, je n'en doute pas, et pourtant, demain,
+après-demain, l'esprit prévenu, Gaston peut provoquer M. de Champlâtreux
+en duel, et je ne veux pas qu'on me tue mon ami.
+
+--Avouez donc que vous venez plaider en son nom? dit la jeune femme d'un
+ton dédaigneux.
+
+--Non, je le jure sur mon honneur, s'écria Bouchot, et le
+connaissez-vous donc si peu! C'est à son insu, en mon nom seul, que je
+suis ici, que je vous supplie de m'entendre. Gaston et moi, madame, nous
+sommes unis par des liens que vous ne pouvez ignorer; nous avons
+souffert ensemble du froid et de la faim; les blessures de son cœur font
+saigner le mien. Vous êtes belle, vous ne pouvez qu'être bonne, et c'est
+à genoux, s'il le faut, que je vous demanderai le bonheur de mon ami.»
+
+Emporté par l'émotion, Bouchot, la voix tremblante, parla longtemps. Il
+cherchait à faire vibrer l'âme dans ce beau corps immobile devant lui,
+et il s'étonnait de l'impassibilité de la marquise alors que lui-même ne
+pouvait s'empêcher de pleurer.
+
+«Que voulez-vous donc, s'écria enfin la jeune femme, est-ce ma faute, à
+moi, si votre ami n'est pas heureux? Je lui ai donné la fortune... il
+lui plaît de vivre à l'écart, est-ce que je l'ennuie de mes plaintes?
+Dois-je, pour vous complaire, à vous et à lui, me transformer en
+bourgeoise, vendre mes chevaux, mon hôtel, habiter un cinquième,
+renoncer à mes amis?
+
+--Rien de tout cela, madame, répondit Bouchot avec vivacité; votre luxe
+est un cadre duquel Gaston moins que personne voudrait vous voir
+descendre; mais quelle part donnez-vous à l'âme dans votre vie si vide
+et pourtant si occupée?... Si vous consentiez à m'accepter pour
+conseiller...
+
+--Vous ne croyez donc pas au proverbe qui prétend qu'entre l'arbre et
+l'écorce il ne faut pas mettre le doigt?
+
+--Si, répondit Bouchot; seulement, que m'importe d'être broyé, si je
+réussis à vous rapprocher de Gaston!
+
+--Je veux bien être patiente et vous écouter jusqu'au bout, dit la jeune
+femme, qui se renversa de nouveau sur son fauteuil.
+
+--Comme première mesure, madame, refusez votre porte à M. de
+Champlâtreux.»
+
+Les sourcils de la marquise se froncèrent; son teint se couvrit d'une
+légère rougeur.
+
+«Votre insistance à ramener ce nom m'outrage, dit-elle, êtes-vous donc
+l'ennemi de celui qui le porte?
+
+--Je me contente de le mépriser.
+
+--Vous! dit Hélène, qui sourit avec dédain; sa noblesse ne vaut sans
+doute pas la vôtre, monsieur des Étrivières? ajouta-t-elle avec ironie.
+
+--Non certes, répliqua Bouchot, car aujourd'hui, même dans un salon,
+c'est peu de chose qu'un titre, si vieux qu'il soit, surtout lorsque
+celui qui le porte en est indigne.
+
+--Prétendez-vous insinuer que M. de Champlâtreux n'est pas un homme
+d'honneur?
+
+--Je n'insinue rien, j'affirme, répondit l'artiste; mais entendons-nous
+bien, je vous prie. Si l'honneur consiste à posséder un hôtel
+magnifique, les équipages les mieux attelés de Paris, à être beau, bien
+peigné, bien vêtu, compromettant pour les femmes, à déshonorer par la
+vanterie celles dont on a obtenu les faveurs et celles mêmes qui vous
+ont résisté, M. de Champlâtreux est un homme d'honneur. Si, au
+contraire, l'honneur, indépendant de la richesse ou d'un titre--ces dons
+du hasard--consiste à remplir ses devoirs, à tenir sa parole, à ne pas
+dérober et à ne pas mentir, M. de Champlâtreux est à la fois indigne du
+titre qu'il porte et de celui que vous lui donnez.»
+
+La marquise s'était redressée frémissante.
+
+«Et ce que vous faites en ce moment, monsieur, dit-elle d'une voix
+saccadée, est-ce l'action d'un homme d'honneur?
+
+--Oui, répondit l'artiste, car j'accomplis un devoir.
+
+--La méprise est grossière; cela tient sans doute au milieu dans lequel
+vous avez été élevé, mon pauvre monsieur des Étrivières, et je veux bien
+vous éclairer à mon tour; pour tout le monde, comme pour moi, ce que
+vous faites se nomme une lâcheté.
+
+--Madame! s'écria Bouchot dont le regard étincela.
+
+--Monsieur de Champlâtreux, continua Mme de la Taillade d'une voix
+brève, est un homme de mon monde, je le compte au nombre de mes amis, et
+c'est à ce titre que je le défends. Ce que vous venez de dire ici, vous
+n'oseriez le lui répéter en face, car vous avez menti.
+
+--Ah! pensa Bouchot avec douleur, elle l'aime.»
+
+La marquise s'inclinait pour se retirer lorsque la porte s'ouvrit.
+
+«M. le comte de Champlâtreux,» annonça le domestique.
+
+Hélène jeta un regard rapide sur l'artiste qui mordait sa moustache. Le
+jeune beau s'avançait répandant une fine odeur parfumée.
+
+«Chère madame, dit-il en baisant le bout des doigts d'Hélène, je n'ai
+pas voulu passer devant votre demeure sans prendre de vos nouvelles.
+
+--Je suis à vous à l'instant, dit la jeune femme qui se dirigea vers sa
+chambre. Adieu donc, monsieur des Étrivières.»
+
+Bouchot manœuvra de façon à lui barrer le passage.
+
+«Vous ne sortirez pas assez vite, madame, dit-il à voix basse, pour
+éviter d'entendre ma main tomber sur le visage de votre protégé. Restez
+donc, afin de m'épargner cette cruelle nécessité.»
+
+Le ton résolu de l'artiste fit hésiter la marquise, elle s'arrêta, ses
+doigts saisirent le dossier d'un fauteuil.
+
+«Vous arrivez comme marée en carême, cher monsieur, dit Bouchot du ton
+narquois qui lui était habituel, Mme de la Taillade m'accusait de
+mensonge et de lâcheté à propos de certains faits dont mieux que
+personne vous pouvez lui affirmer la véracité.
+
+--Monsieur, s'écria la marquise, oserez-vous...
+
+--Oh! madame, soyez sans crainte, votre présence rend tout scandale
+impossible.»
+
+Le comte ajustait son lorgnon; Bouchot le salua.
+
+«Moi, dit-il, Bouchot des Étrivières, le bien nommé, je racontais à Mme
+de La Taillade que M. René de Champlâtreux, célèbre sur le turf par ses
+bonnes fortunes, a causé la mort de Mme de Silva en se vantant d'être
+son amant, ce qui était faux...
+
+--Monsieur!
+
+--Attendez, reprit l'artiste d'une voix impérieuse; j'ajoutais encore
+que M. le vicomte de Champlâtreux a volé la fortune et le titre de son
+grand-père paternel, qui serait mort de faim par dignité à l'heure
+présente, sans le pauvre apprenti qu'il a sorti d'une échoppe pour en
+faire le sieur des Étrivières, toujours le bien nommé. Je concluais...
+mais à quoi bon aller plus loin? Vous m'avez accusé de calomnie et de
+lâcheté, madame, je viens de répéter mes accusations en face du
+coupable, regardez-moi, et voyez ce gentilhomme blême que je mets au
+défi de me démentir, et jugez vous-même où est l'homme d'honneur.
+
+--Madame avait raison; monsieur, vous êtes un lâche.
+
+--Vous n'en savez rien encore, reprit Bouchot; mais vous le saurez
+demain, car je veux bien me mettre à vos ordres.»
+
+L'artiste s'inclina devant la marquise, qui semblait prête à défaillir.
+
+«Je vous ai montré l'abîme, madame; pardonnez-moi, et adieu.»
+
+Dans l'antichambre, Bouchot fut suivi par M. de Champlâtreux.
+
+«Vous comprenez, dit le vicomte les dents serrées, qu'il faut que je
+vous tue.
+
+--Moi, monsieur, je ne veux que vous empêcher d'outrager la femme de mon
+ami.
+
+--Ouf, se dit l'artiste une fois qu'il se trouva dehors, en voilà une
+campagne pour un homme qui n'a pas dormi depuis hier! C'est égal, M.
+René aura de la peine à _rarranger_ ses petites affaires, et il a raison
+de ne pas me trouver gentil. Que le diable m'emporte, si la marquise
+n'en tient pas pour ce pot de pommade au patchouli! Sont-elles assez
+bêtes, les jolies femmes! Le jour où je sentirai le besoin de faire une
+déclaration sérieuse, je m'adresserai à la poupée de cire de mon
+coiffeur, une vraie Parisienne, celle-là; pour cervelle, du son; pour
+cœur, de l'étoupe; pour âme, une mécanique; pour... C'est drôle, je vais
+me battre pour Gaston, comme autrefois, quand nous étions petits et
+qu'on lui cherchait dispute. Seulement, c'est plus grave à présent, et
+il s'agit de ne pas se laisser mettre à la broche. Six heures! Si je
+montais chez Beauchesne? Il me faut un témoin, et le choix du baron
+déroutera les mauvaises langues. Pourvu qu'il ne dégèle pas d'ici à
+demain? Je ne regrette rien; mais ça m'ennuie de penser que je ne
+reverrai peut-être jamais Gaston.»
+
+
+
+
+V
+
+À LA VIE, À LA MORT.
+
+
+Bouchot, qui sentait un besoin de mouvement, se dirigea à pied vers la
+rue Caumartin. La journée avait été rude pour l'artiste qui voyait les
+catastrophes redoutées se succéder avec une rapidité imprévue. Son
+entrevue avec la marquise, les suites terribles de la démarche dont il
+avait espéré un tout autre résultat, achevaient d'énerver l'impitoyable
+railleur qui se grisait en quelque sorte de paroles afin de n'avoir pas
+à penser. Il atteignit la demeure de M. de Beauchesne.
+
+«Monsieur dîne en ville, lui dit le valet de chambre du baron.
+
+--Chez qui? Je tiens à lui parler.
+
+--Monsieur ne devine pas? répondit le frontin qui connaissait l'artiste
+pour un des familiers de son maître.
+
+--Hum! j'y suis... Donne-moi l'adresse.
+
+--Monsieur l'ignore? Je ne sais trop alors si je dois...
+
+--Comment, si tu dois? Mais tout de suite.
+
+--Et si mon maître me chasse?
+
+--Il n'osera pas; il n'y a que toi à Paris pour l'habiller»
+
+Dix minutes plus tard, l'artiste remettait sa carte à la femme de
+chambre de Mme Loïsa de Valbrillant. On le fit pénétrer presque aussitôt
+dans un charmant boudoir.
+
+«Vous faites bien les choses, mon cher des Étrivrières, s'écria le
+baron, qui vint au devant de Bouchot; seulement, vous auriez dû me
+prévenir. Mais permettez-moi de vous présenter à votre modèle, à qui
+j'annonçais que vous consentiez enfin à l'immortaliser.»
+
+Une jeune femme d'une grande beauté se leva de la causeuse sur laquelle
+elle reposait et vint tendre à l'artiste une petite main chargée de
+bagues.
+
+«Nous sommes de vieux amis, lui dit-elle; voyons, regardez-moi bien en
+face, ici, près de la lampe; me reconnaissez-vous?»
+
+Bouchot contempla la jeune femme d'un air indécis.
+
+«Madame, dit-il en s'inclinant, vous êtes si belle que s'il m'avait été
+donné de vous voir une seule fois, je m'en souviendrais.
+
+--Votre mémoire est infidèle; malgré vos moustaches, je vous aurais
+reconnu, moi. Aimez-vous autant qu'autrefois votre ami Gaston?
+
+--Certes, dit le peintre intrigué, la véritable amitié grandit avec les
+années, comme les enfants.
+
+--Il y a douze ans, vous vous seriez fait tuer pour lui; et Dieu sait
+les corrections auxquelles vous vous exposiez pour le venger des
+cruautés de Mme de La Taillade.
+
+--Nous allons bien, pensa l'artiste; est-ce que Mme de Valbrillant,
+somnambule lucide, lit dans le passé, explique le présent et devine
+l'avenir?»
+
+Tout à coup il se frappa le front.
+
+«Alice? s'écria-t-il.
+
+--Eh oui, répondit la jeune femme.
+
+--Ma pauvre enfant, la rencontre est singulière et je ne soupçonnais
+guère que j'allais vous retrouver ici.
+
+--Vous comprenez pourquoi je tiens tant à posséder mon portrait de votre
+main?
+
+--Si j'avais su! Que ne m'avez-vous dit tout simplement qu'il s'agissait
+d'Alice? continua-t-il en s'adressant au baron.
+
+--Vous êtes charmant, répondit celui-ci; est-ce que je savais que vous
+connaissiez Loïsa? J'espère même que vous allez m'expliquer...
+
+--Rien du tout; la situation est trop claire, il me semble, à moins que
+vous n'ayez jamais vu des amis d'enfance se retrouver, se serrer la main
+et s'embrasser.
+
+--A votre aise; dit le baron qui fit une grimace en voyant Bouchot
+joindre l'action aux paroles; mais étiez-vous véritablement si jeunes
+lorsque vous vous êtes connus?
+
+--Nous commencions à marcher... Ah! petite Alice, continua le peintre,
+cela m'égaye et m'attriste à la fois de vous revoir si belle.
+
+--Vous ferez mon portrait?
+
+--Oui, c'est-à-dire... Bon, j'oubliais... Je voudrais vous parler,
+Beauchesne, ce n'est pas uniquement pour causer peinture que je vous
+relance jusqu'ici. Ne pouvez-vous sortir un instant?
+
+--Il gèle à pierre fendre, cher, et je n'ai pas de secret pour madame.
+
+--La petite Léonie m'a chargé...
+
+--Hum! hum! fit le baron pris d'une toux subite; et qui entraîna
+l'artiste dans une autre pièce. Décidément, vous êtes insupportable, des
+Étrivières, dit-il en refermant la porte; Loïsa est jalouse, que diable!
+
+--Dame, c'est votre faute; vous déclarez n'avoir pas de secret; moi,
+j'en ai un que je ne voulais confier qu'à vous. Vos murs n'ont pas
+d'oreilles?
+
+--Non; vous m'inquiétez, parlez vite.
+
+--Voulez-vous être mon témoin?
+
+--Vous vous mariez?
+
+--Fichtre non! s'écria Bouchot. Il s'agit d'un duel à mort.»
+
+Le baron recula d'un pas.
+
+«Avec qui, bon Dieu?
+
+--Avec votre émule, M. René de Champlâtreux.
+
+--Fine lame, dit le baron qui devint pensif. Mais pourquoi vous
+battez-vous?
+
+--J'ai rencontré M. de Champlâtreux ce soir, et il trouve que je n'ai
+pas été aimable.
+
+--Quelqu'une de vos plaisanteries qu'il aura entendue. Alors vous êtes
+l'offenseur?
+
+--Je lui ai dit trois vérités et l'on prétend qu'une seule suffit.
+
+--Franchement, cela ne m'amuse guère, ce que vous me proposez-là, mon
+cher; il faut que ce soit vous pour que j'accepte. Quel est votre second
+témoin?
+
+--Je voudrais que vous le choisissiez; il ne serait pas neuf, que je
+m'en contenterais tout de même.
+
+--Ne plaisantez donc pas; c'est sérieux, que diable, de se trouver en
+face de René!
+
+--Je plaisante en dehors, par habitude, dit Bouchot qui soupira; au
+fond, je vous avoue qu'il me passe des frissons dans le dos, lorsque je
+pense que j'aurai peut-être dans quelques heures un trou dans la
+bedaine.
+
+--Y a-t-il eu des voies de fait?
+
+--Fi donc, Beauchesne, entre gentilshommes!
+
+--Nous tâcherons d'arranger l'affaire.
+
+--Non, répondit carrément Bouchot. Je me bats avec M. de Champlâtreux, à
+pied ou à cheval, à son choix. Le lieu, vous le choisirez; pourquoi,
+vous ne chercherez pas à le savoir, et surtout vous garderez le secret.
+
+--Allons; je serai chez moi dans une heure, et demain toute la matinée;
+vous m'adresserez les témoins de René. Voulez-vous dîner avec moi?
+
+--Merci, mon cher Beauchesne, la langue, ça va encore; mais je crois que
+l'appétit laisserait à désirer.
+
+--Au revoir, et bon courage. Dites donc, avait-il une aussi jolie
+maîtresse que moi, votre Faruc?
+
+--Chut! murmura Bouchot, ne prononcez jamais ce nom devant Alice,
+c'était son oncle.»
+
+L'artiste embrassa de nouveau la jeune femme.
+
+«Dans deux ou trois jours, petite Alice, si je mène à bien une grosse
+affaire que j'ai entreprise, je commencerai votre portrait; mais je vous
+avertis d'avance que j'aurai de la peine à vous appeler Loïsa.
+
+--Mon premier nom n'a pour moi que de tristes souvenirs que je cherche à
+oublier; vous avez monté, vous; moi, je suis descendue, et je n'ai plus
+droit qu'au mépris.
+
+--Dites à la compassion, ma chère Alice; j'ai pu choisir ma route,
+tandis qu'on vous a imposé la vôtre. Si vous n'êtes pas heureuse, je
+vous plains.»
+
+Alice serra à son tour la main de l'ex-apprenti.
+
+«Allons, dit-elle, vous avez toujours votre bon cœur d'autrefois.»
+
+Arrivé dans la rue, l'artiste pressa le pas pour regagner sa demeure. Le
+ciel était bleu, étoilé, la gelée durcissait la neige qui craquait sous
+les pieds avec un bruit sec.
+
+«Personne n'est venu me demander ce soir, madame Hubert?
+
+--Non, monsieur, répondit la femme de charge en aidant son maître à se
+débarrasser de son pardessus. Dois-je faire servir?
+
+--Oui, si M. de Champlâtreux est prêt.»
+
+Durant le repas, Bouchot, tantôt parlant avec volubilité, tantôt, au
+contraire, muet et absorbé, surprit le vieillard par l'inégalité de son
+humeur.
+
+«Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda enfin M. de Champlâtreux avec
+intérêt, et d'où vient que ta mélancolie persiste?
+
+--M. Bouchot n'a pas dormi cette nuit, répondit Mme Hubert, qui secoua
+la tête.
+
+--Je me sens fatigué, en effet.
+
+--A demain, alors, dit le vieillard qui se leva.
+
+--Avant de m'endormir, je voudrais causer avec vous, monsieur; nous
+irons dans ma chambre si vous le voulez bien.»
+
+M. de Champlâtreux s'appuya sur l'épaule de l'artiste qui l'installa
+avec sollicitude au coin de la cheminée. Assis en face du comte, Bouchot
+parut oublier sa présence, regarda la flamme danser comme en cadence, le
+bois pétiller et projeter au loin des étincelles aussitôt mortes que
+nées. Soudain, il rapprocha son fauteuil de celui du vieillard:
+
+«J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il; j'ai violé ce soir une
+promesse que je vous avais faite; mais de graves circonstances m'y ont
+obligé.
+
+--Voilà donc la cause de ta tristesse? Voyons, je te pardonne à
+l'avance; confesse-toi sans crainte.
+
+--Je me bats demain.
+
+--Tu te...»
+
+Le vieillard se redressa sans achever, s'empara de la main de Bouchot et
+demeura un instant sans pouvoir parler.
+
+«Avec qui? demanda-t-il enfin d'une voix troublée.
+
+--Je ne veux rien vous cacher, monsieur; nous sommes des hommes, après
+tout, et de force à supporter les douleurs qui nous arrivent, si
+poignantes qu'elles soient. Je me bats avec votre petit-fils.
+
+--A cause de moi? s'écria le comte avec angoisse.
+
+--Non, répliqua Bouchot avec vivacité; à cause de Mme de La Taillade.»
+
+M. de Champlâtreux regarda l'artiste avec stupéfaction; celui-ci dut lui
+raconter les soupçons de Gaston, la démarche tentée près de la marquise
+et la scène imprévue qui s'en était suivie.
+
+«C'est-à-dire que tu vas te battre pour ton ami?
+
+--Oui, répondit simplement Bouchot, afin de l'empêcher de se battre
+lui-même.
+
+--Je n'ose te blâmer, s'écria le vieillard; à ta place, j'en suis sûr,
+Gaston agirait comme toi. Ah! mes braves cœurs, continua-t-il, je ne
+sais rien de plus beau que votre vaillante amitié.»
+
+M. de Champlâtreux, au lieu de se rasseoir, se promena lentement dans la
+chambre; sa taille, un peu courbée d'ordinaire, s'était redressée; son
+œil redevenait brillant et animé; il passait sa main dans sa chevelure,
+dont la blancheur donnait à son visage un aspect vénérable.
+
+Tout à coup il s'arrêta devant Bouchot.
+
+«Les conditions du duel sont-elles réglées? demanda-t-il.
+
+--Pas encore; l'heure passe, et je commence à croire que les témoins de
+mon adversaire ne se présenteront que demain.
+
+--Tant mieux; je serai ton second.
+
+--Y songez-vous, monsieur! s'écria l'artiste.
+
+--Je serai ton second, répéta le vieillard qui se rassit devant le feu;
+je le désire, je le veux.
+
+--J'ai déjà vu M. de Beauchesne.
+
+--Un jeune homme.
+
+--Pas au point de vue de l'âge, répondit Bouchot qui ne put s'empêcher
+de sourire.
+
+--Ce doit être alors celui que j'ai connu. Maintenant repose-toi, je te
+l'ordonne; il ne faut pas que ta main tremble demain.»
+
+M. de Champlâtreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint longtemps
+pressé. Il s'éloigna en détournant la tête; il avait les yeux humides.
+
+«Allons, dit-il, pas de faiblesse: Dieu le protégera!»
+
+Demeuré seul, Bouchot s'établit dans un fauteuil, bourra sa pipe et
+l'alluma. Sa pensée, comme un oiseau aux ailes silencieuses, s'élança
+dans l'ombre des jours écoulés, où brillaient çà et là quelques points
+lumineux. En un instant l'artiste revit la tour Saint-Jacques entourée
+de son vieux marché, Gaston grelottant près du fourneau d'un rétameur,
+puis Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre petit
+et l'entraînant comme une louve affamée. Bouchot se revit traversant la
+place de la Concorde, vêtu de la belle redingote bleue dédaignée par
+Gaston. Oh! les souvenirs! L'ex-apprenti secoua la tête, ils
+s'envolèrent.
+
+«C'est drôle, la vie, pensa-t-il; les romanciers ont beau faire, le
+hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit, quand je me
+pavanais dans la redingote de Gaston, que je me battrais quinze ans plus
+tard avec le roi des pantalons étroits et des petits chapeaux.»
+
+Bouchot s'assit en face d'un bureau, écrivit fiévreusement plusieurs
+lettres et les renferma sous un pli à l'adresse de son ami, qu'il
+chargeait de ses dernières volontés. Il se coucha ensuite tout habillé,
+et s'endormit grâce à la fatigue. Il rêva qu'il entendait siffler autour
+de lui des balles lancées par des armes invisibles; puis il se vit en
+route à pied, en compagnie de Gaston, pour la petite maison de Houdan.
+
+Il faisait jour lorsque l'artiste s'éveilla; il demanda aussitôt M. de
+Champlâtreux et apprit que le vieillard était sorti depuis une heure en
+compagnie de deux visiteurs matinaux. Bouchot se rendit dans son
+atelier, examina ses esquisses, ses ébauches, et contempla longtemps le
+tableau auquel il travaillait.
+
+«Celui-là allait peut-être me donner la gloire,» dit-il avec tristesse.
+
+Il prit ses pinceaux, les rejeta bientôt et murmura:
+
+«Ça ne va pas.»
+
+Il s'approcha d'une panoplie où s'étalaient des armes de tous les pays.
+
+«Quand je pense, dit-il en saisissant un casse-tête, que si j'étais né
+dans l'Océanie, ce serait avec cet instrument que je tenterais
+d'assommer M. de Champlâtreux. Nous serions tatoués de la tête aux
+pieds; Mme de La Taillade nous regarderait de loin et se passerait un
+anneau dans le nez pour aller ce soir au bal. S'il avait de l'esprit, ce
+M. René, il demanderait la lutte au tomahawk. Quelle aubaine pour les
+journaux! Mais il est fort à l'épée, et, grâce au progrès, c'est l'arme
+qu'il choisira.»
+
+La sonnette de la porte extérieure retentit.
+
+«Enfin, s'écria le peintre qui respira avec force; je vais savoir à quoi
+m'en tenir; c'est énervant, l'incertitude.»
+
+M. de Champlâtreux parut.
+
+«Eh bien, monsieur?
+
+--A onze heures, à l'épée, près de la mare d'Auteuil.
+
+--Il est temps de partir alors.
+
+--Apprête-toi; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans un instant.»
+
+Bouchot retourna dans sa chambre; il allait se battre pour la première
+fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de son sang-froid à
+l'heure décisive et, cependant, depuis la veille, il se sentait en proie
+à un malaise étrange.
+
+La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit la main de
+Beauchesne.
+
+«Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passées? lui dit-il.
+
+--Allons donc, cher, vous êtes un grand artiste que j'estime et que
+j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me plaisantiez longtemps
+encore; je n'ai pas plus fait mon siècle que vous ne le réformerez, et
+parce que les jolies filles ne nous aiment plus, ce n'est pas une raison
+pour que nous cessions de les aimer. Dites donc, continua-t-il en se
+penchant vers l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc; Alice
+m'a raconté son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mérite de
+figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-là marquent de
+leurs dents immondes les fruits que nous payons ensuite si cher! Et
+c'est nous qu'on accuse de corrompre le pauvre peuple!»
+
+La voiture s'arrêta près du Parc au Prince; le soleil sans chaleur
+dorait les arbres couverts de neige, tout était désert. On pénétra dans
+une maison en construction; au delà un vaste hangar avait été choisi
+pour servir de champ clos.
+
+René de Champlâtreux, déjà au rendez-vous, fumait en se promenant.
+Mince, d'une élégance irréprochable, il salua son grand-père sans oser
+le regarder en face. Le courageux vieillard, assisté de l'un des témoins
+de son petit-fils, mesura les épées et examina le terrain. Un chirurgien
+disposait sa trousse sur une pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha,
+allait lancer une plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint.
+
+«Non, se dit-il, l'heure de rire est passée; il faut vaincre si je veux
+sauver Gaston.»
+
+Tout était prêt; on arma les deux antagonistes.
+
+«Monsieur le comte de Champlâtreux, dit l'un des témoins de René,
+insiste pour que le combat ne cesse que lorsqu'un des deux adversaires
+ne pourra plus tenir son arme.
+
+--Pardon, monsieur, dit le grand vieillard qui salua, il n'y a au monde
+qu'un seul comte de Champlâtreux, moi; c'est sans doute au nom du
+vicomte que vous parlez?
+
+--Commençons,» dit René qui rougit et mordit sa moustache.
+
+Les fers furent engagés.
+
+L'artiste savait tenir une épée; durant une minute, il rompit, se
+bornant à parer les coups de son adversaire. Soudain Champlâtreux
+abaissa son arme.
+
+«Vous êtes touché, monsieur, dit-il.
+
+--Mais je ne suis pas mort,» répliqua l'artiste devenu pâle et dont la
+manche se teignait de sang.
+
+Le combat recommença; René rompit à son tour, vivement pressé. Tout à
+coup son épée atteignit l'artiste au côté droit, le vicomte abaissa son
+arme pour la seconde fois.
+
+«Continuons,» dit Bouchot, qui fit un pas en avant.
+
+Ses deux bras se raidirent, il chancela comme frappé d'une cécité
+subite.
+
+«Gaston, cria-t-il, à la vie à la mort!»
+
+Et il tomba inanimé entre les bras de son vieil ami.
+
+Aidé par Beauchesne, M. de Champlâtreux coucha l'artiste sur le sol,
+s'agenouilla pour lui soutenir la tête, et deux larmes tombèrent sur le
+front de Bouchot que le chirurgien saignait à la hâte. Les témoins,
+émus, se penchaient vers le blessé qui ne revint à lui qu'avec lenteur;
+son regard, indécis d'abord, rencontra celui du comte.
+
+«Mon fils, mon cher enfant, murmura le vieillard, dont la voix luttait
+contre les sanglots, souffres-tu?
+
+--Non, monsieur, seulement j'ai froid.»
+
+Il fut pris d'une nouvelle syncope. On le transporta dans la voiture de
+Beauchesne désespéré. M. de Champlâtreux, l'œil fixe, les cheveux au
+vent, tenait la main de son fils d'adoption, cette noble main que la
+fortune venait de trahir.
+
+En ce moment, le vicomte s'approcha de lui.
+
+«Ai-je fait loyalement, messieurs?» demanda-t-il.
+
+Le vieillard l'enveloppa d'un regard de mépris.
+
+«Oui, répondit-il en levant le bras comme pour maudire, oui, vous avez
+fait loyalement; mais Dieu n'a pas été juste, aujourd'hui.»
+
+Et le comte, sans daigner saluer son petit-fils, s'installa près de
+Bouchot.
+
+Ce fut pas à pas, afin d'éviter de trop rudes secousses au blessé, que
+les chevaux reprirent la route de Paris. Mme Hubert faillit se trouver
+mal lorsqu'elle vit deux domestiques transporter son jeune maître,
+qu'elle avait vu partir plein de vie, pâle, sanglant, évanoui. On
+étendit l'artiste sur son lit, et le chirurgien put enfin sonder la
+blessure afin de se rendre compte de sa gravité. M. de Champlâtreux ne
+lâcha pas la main de Bouchot qui poussa plusieurs gémissements durant
+l'opération.
+
+«Le sauverez-vous? demanda le vieillard avec angoisse.
+
+--Je ne puis rien affirmer, monsieur; je reviendrai ce soir avec un de
+mes confrères.»
+
+M. de Champlâtreux s'installa au chevet du blessé qui, les yeux fermés,
+paraissait dormir. Vers cinq heures, les chirurgiens jugèrent une
+nouvelle saignée nécessaire. En ce moment, Gaston se présenta. A la vue
+de son ami avec lequel il venait causer, étendu presque sans vie, il
+demeura comme foudroyé, saisit le bras du comte, tandis que son regard
+anxieux l'interrogeait.
+
+«Il s'est battu,» murmura le vieillard.
+
+Gaston ne put répondre; fou de douleur, il se jeta sur le lit du blessé,
+sans réussir à prononcer autre chose que son nom, qu'il répétait avec
+une intonation déchirante.
+
+L'artiste, comme éveillé par les sons de cette voix, ouvrit les yeux
+avec effort, regarda devant lui, aperçut son ami et parut le
+reconnaître.
+
+«Te souviens-tu, dit-il d'une voix faible, haletante, comme voilée, te
+souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»
+
+Sa bouche se contracta, ses paupières s'abaissèrent pour se relever
+aussitôt.
+
+«Ah! c'est toi, murmura-t-il en posant sa main sur celle de Gaston, tu
+ne me laisseras pas mourir, dis?»
+
+Et il perdit de nouveau connaissance.
+
+Gaston, troublé, éperdu, voulait en vain penser. Comment Bouchot
+s'était-il battu sans le prévenir, sans le choisir pour témoin? Un doute
+affreux lui traversa l'esprit.
+
+«Monsieur, dit-il en s'approchant du comte, j'ai besoin de savoir le nom
+de celui qui a tué Bouchot.»
+
+Le vieillard posa un doigt sur ses lèvres; en ce moment, les chirurgiens
+écoutaient la respiration de l'artiste.
+
+«Je veux qu'il vive,» dit Gaston au plus âgé.
+
+Le médecin regarda son collègue; tous deux hochèrent la tête.
+
+Gaston s'agenouilla près du lit, appuya son front sur la main de son ami
+et pleura longtemps. Tout à coup, il se releva et dépêcha sur l'heure un
+message au docteur Fontaine pour le supplier d'accourir. Revenant alors
+s'asseoir en face de M. de Champlâtreux, toujours atterré, il ferma les
+yeux pour réfléchir, soupçonnant la vérité et se jurant à lui-même de
+venger Bouchot.
+
+
+
+
+VI
+
+COMMENT ON VENGE UN AMI.
+
+
+Vers neuf heures du soir, la fièvre s'empara de l'artiste. Gaston et M.
+de Champlâtreux gardaient le silence; mais leurs regards attristés se
+croisaient lorsqu'un gémissement s'échappait de la poitrine du blessé.
+Les années semblaient s'être amoncelées tout à coup sur la tête du
+vieillard si énergique, si vivace le matin même en dépit de ses
+soixante-dix-huit ans. Courbé, maintenant, l'œil éteint, le corps
+tremblant, il ne se dessaisissait pas de la main de Bouchot vers lequel
+il s'inclinait à chaque minute comme pour s'assurer qu'il respirait
+encore. Gaston, sur ses instances, avait expédié trois dépêches
+successives à son parrain. Par malheur, quelle que fût la diligence du
+docteur, il ne pouvait arriver à Paris avant midi.
+
+Depuis quinze ans, toutes les affections de M. de Champlâtreux s'étaient
+concentrées sur la tête de Bouchot. Victime de sa générosité, le comte,
+pour ne pas déshonorer le nom qu'il portait, avait accepté la misère et
+l'oubli. Une trentaine d'années auparavant, afin de faciliter à son fils
+un riche mariage, il s'était désisté de ses biens. Des héritages, sur
+lesquels comptait le jeune homme, devaient le mettre à même de restituer
+à son père la fortune dont il devint en quelque sorte dépositaire. Mais
+le vicomte de Champlâtreux mourut à l'improviste, et sa veuve nia cette
+dette sacrée.
+
+Le vieillard, presque sans ressources, attendit avec patience la
+majorité de son petit-fils. René, digne élève de sa mère et de son
+époque, trouva que cent mille livres de rentes étaient bonnes à garder,
+et offrit à son aïeul une pension alimentaire que celui-ci refusa avec
+indignation. Un procès lui eût donné gain de cause; le noble vieillard
+n'y songea même pas. Véritable philosophe, il reprit sa vie précaire et
+ignorée. Il croyait son cœur mort à toute pensée généreuse, lorsqu'il
+ouvrit sa petite chambre aux deux amis. Il aima bien vite ces deux
+caractères si distincts, si droits, que le triste milieu dans lequel ils
+vivaient semblait impuissant à corrompre. Après le départ de Gaston, la
+douleur de Bouchot toucha le comte et augmenta son amitié pour le petit
+apprenti. Une visite à Charlet qui, émerveillé des dispositions
+naturelles du jeune artiste, lui prédit un grand avenir, décida le
+vieillard à sacrifier ce qui lui restait de son ancienne fortune pour
+faire de Bouchot un peintre. Ruiné par l'ingratitude des siens, il
+n'hésita pas à se montrer généreux de nouveau, tant les âmes nées pour
+le bien restent fidèles à elles-mêmes.
+
+Depuis cette époque, l'artiste et le vieillard vivaient côte à côte, et
+le comte adorait son jeune protégé, devenu pour lui un véritable fils.
+M. de Champlâtreux avait fait de Bouchot un homme capable de se
+présenter partout, et dont l'éducation, dégagée des allures et du
+langage d'atelier, était à la hauteur du talent. De son côté, l'artiste
+vénérait son protecteur.
+
+Moralement, Gaston ne devait pas moins au comte que son ami. C'était
+près de lui qu'il avait passé les longues années exigées par ses études
+de droit. Un des malheurs du jeune marquis fut peut-être de n'avoir pas
+confié au vieillard les dissentiments qui le séparaient d'Hélène. M. de
+Champlâtreux, avec son expérience du monde, eût sans nul doute amené les
+deux époux à de mutuelles concessions qui, à défaut du bonheur, eussent
+assuré leur tranquillité.
+
+Près du chevet de celui qu'ils aimaient plus que tout au monde, mille
+pensées tumultueuses, sombres, désolées, se pressaient dans l'esprit de
+ces deux hommes qui n'osaient se parler de peur de fondre en larmes. M.
+de Champlâtreux implorait Dieu qui, après lui avoir donné ce fils
+adoptif, digne de tout son amour, menaçait de le lui ravir. Le courage
+montré par le vieillard qui avait voulu servir de second à Bouchot pour
+attester au besoin la véracité de l'accusation portée par l'artiste, il
+l'expiait par une cruelle réaction, et il se demandait si, au lieu de
+remplir un devoir, ainsi qu'il le croyait, il n'avait pas commis une
+impiété dont Dieu le châtiait.
+
+«Ma raison a pu me tromper, pensait-il; mais mon cœur ne devait-il pas
+être avec celui dont le bras soutient ma vieillesse, contre l'ingrat qui
+me traite comme un mort?
+
+De temps à autre, Mme Hubert éplorée pénétrait dans la chambre. Elle
+s'approchait du lit, bordait les draps, redressait l'oreiller, posait
+ses lèvres sur le front brûlant de l'artiste, puis se retirait, se
+couvrant la bouche d'un mouchoir pour étouffer un sanglot.
+
+Sombre, défait, Gaston ne quittait guère son ami des yeux. La colère
+bouillonnait dans son cœur, il se sentait animé d'une haine mortelle
+contre celui dont l'épée avait frappé Bouchot. Par deux fois il
+interrogea Mme Hubert; la pauvre femme ignorait le nom de l'adversaire
+de son jeune maître. A n'en pas douter, M. de Champlâtreux avait été
+l'un des témoins de l'artiste, et cette circonstance éloignait l'image
+de René, qui passait avec persistance devant les yeux de Gaston.
+Bouchot, gai, vif, mordant, n'était pas querelleur; on acceptait ses
+vérités un peu rudes, grâce à la forme originale qu'il leur donnait, et
+dont sa bonne humeur enlevait l'amertume. En dehors des médiocrités
+jalouses de son talent, on ne lui connaissait pas d'ennemis. Quelle
+inexplicable fatalité avait donc pu l'amener à se battre, à cacher son
+duel à celui qui aurait dû être le premier à le connaître?
+
+«C'est lui! répétait sans cesse Gaston en songeant au vicomte; Bouchot a
+voulu venger mon honneur!»
+
+N'osant interroger M. de Champlâtreux, il se sentait pris de l'envie
+d'aller s'assurer enfin de la vérité. Trois fois il se leva, mais pour
+se rasseoir aussitôt. Il hésitait à s'éloigner de cette chambre où
+souffrait son ami. Pour tromper son impatience, il calculait alors les
+heures qui devaient s'écouler avant l'arrivée du docteur Fontaine.
+
+«Il ne laissera pas mourir Bouchot, lui, se disait-il.»
+
+Vers onze heures, M. de Champlâtreux, les yeux clos, semblait
+sommeiller; sa tête s'inclinait sur sa poitrine.
+
+«Ne songez-vous pas à vous reposer, monsieur? lui demanda Gaston. Il
+faut ménager nos forces; nous aurons à passer plus d'une nuit pour le
+cher être qui dort là.
+
+--Non, répondit le comte; s'il ouvre les yeux, je veux qu'il me voie. Si
+la fatigue l'emporte sur ma volonté, je sommeillerai dans ce fauteuil.»
+
+Gaston s'inclina sans insister. Insensiblement, la lassitude, jointe aux
+émotions terribles de la journée, vainquit la volonté de l'énergique
+vieillard; il s'endormit.
+
+Gaston, pour la dixième fois peut-être, calcula le nombre des heures qui
+s'écouleraient avant l'arrivée de son parrain. Sa confiance absolue dans
+la science du docteur soutenait son espoir. Il lui avait vu si souvent
+accomplir de véritables miracles, qu'il lui semblait que sa présence
+seule ranimerait Bouchot. Engourdi lui-même par l'immobilité et la
+chaleur, il se leva pour s'appuyer sur le pied du lit; une lampe, posée
+sur un guéridon, éclairait vaguement la chambre. Sur les murs trois
+portraits représentant Gaston, M. de Champlâtreux, et une femme jeune
+encore, coiffée d'un bonnet tuyauté,--c'était sa mère que l'artiste
+avait reproduite de mémoire. Le comte, la tête renversée, reposait
+paisible; Bouchot, le front couvert de sueur, la respiration saccadée,
+frissonnait, bien que ses traits n'exprimassent aucune souffrance. Mme
+Hubert entrouvrit la porte, Gaston fit un geste de silence en lui
+désignant le comte; la brave femme se retira sans bruit.
+
+Tout à coup, les lèvres de l'artiste s'agitèrent.
+
+«Désires-tu quelque chose? lui demanda Gaston, qui se pencha vers lui.
+
+Bouchot, de nouveau immobile, murmura le nom de son ami.
+
+«Où souffres-tu?» dit celui-ci avec émotion.
+
+L'artiste ouvrit les yeux et prononça plusieurs phrases inintelligibles.
+
+«La fièvre,» pensa Gaston.
+
+Dix minutes s'écroulèrent, la respiration de M. de Champlâtreux et le
+tic-tac du mouvement de la pendule troublaient seuls le silence.
+
+«Non, madame,» dit soudain Bouchot d'une voix distincte.
+
+Au bout d'un instant, il ajouta:
+
+«Je ne veux pas que M. René tue mon ami!»
+
+Le cœur de Gaston bondit; ses battements tumultueux dominèrent le bruit
+du balancier; il écouta avec avidité, cherchant à recueillir, à
+coordonner les mots incohérents que prononçait l'artiste. M. de
+Champlâtreux s'éveilla soudain; il se redressa, frappé de l'expression
+de colère qui animait le visage de Gaston.
+
+«Qu'y a-t-il? s'écria le vieillard, dont la main se posa sur le bras de
+son petit cousin.
+
+--Le délire, monsieur. Ah! cette voix qui n'est plus la sienne, cette
+raison si lucide qui divague, ces mots inachevés qui me rappellent à la
+fois de tendres et de cruels souvenirs, énervent mon courage. Je vais
+marcher; j'étouffe, j'ai besoin d'air. Restez, madame Hubert, tout à
+l'heure votre maître vous appelait.»
+
+Gaston se dirigea vers la porte; prêt à franchir le seuil, il revint à
+la hâte sur ses pas, posa ses lèvres sur la main du blessé dont le
+hasard venait de lui révéler le dévouement. Le comte lui saisit le bras.
+
+«Du courage, dit-il, Dieu nous le conservera.»
+
+Gaston se laissa relever par le vieillard et sortit. Il gagna le jardin
+et s'élança dans la rue. Il neigeait.
+
+Il marcha d'abord à l'aventure. Que n'eût-il pas donné pour qu'il fît
+jour, pour rencontrer l'antagoniste de Bouchot. Minuit sonna. Gaston, la
+tête nue, songeait à se rendre au cercle que fréquentait René, à le
+provoquer, à le forcer à se battre sur l'heure. Il croyait Hélène
+coupable, et il se sentait pris de haine pour cette jeune femme qu'il
+avait si follement aimée. Sans chapeau, couvert de neige, il se présenta
+au cercle de la rue Royale, et fit demander le vicomte de Champlâtreux,
+qui n'était pas encore arrivé.
+
+Il erra dans les Champs-Élysées, et se trouva tout à coup devant son
+hôtel. Gaston, un peu calmé, monta chez lui avec l'intention de changer
+de vêtements et de retourner au cercle. Il s'assit devant son bureau;
+mais inquiet, nerveux, l'esprit tourmenté par des idées de vengeance, il
+voulut jeter à la face de la marquise le malheur affreux dont elle était
+cause, lui reprocher sa trahison, et lui annoncer qu'une séparation
+allait leur rendre leur liberté. Il traversa les appartements d'Hélène,
+situés, comme les siens, au-dessus du grand salon de réception, passa
+près d'une femme de chambre à moitié endormie, et souleva une portière.
+Nonchalamment étendue sur une causeuse, la marquise souriait à René de
+Champlâtreux assis à ses pieds.
+
+À la vue de son mari, les vêtements mouillés, les cheveux en désordre,
+le visage terrible, Hélène se redressa à demi, ses yeux s'agrandirent
+d'épouvante; le vicomte se retourna.
+
+Gaston se jeta sur lui, l'étreignit au collet d'une main nerveuse dont
+la colère doublait la force, et le traîna vers la fenêtre qu'il ouvrit.
+René eut à peine le temps de se débattre, il se sentit soulevé et
+balancé au-dessus du vide. La marquise effrayée voulait en vain crier,
+elle ne pouvait bouger. En apercevant le gouffre, Gaston recula, le
+fantôme de son père passa devant ses yeux, ses nerfs crispés se
+détendirent, et le vicomte roula sur le parquet, tandis que son
+adversaire pressait convulsivement son front prêt à éclater.
+
+«Monsieur, s'écria René meurtri, vous êtes un manant.
+
+--Sortez vite! répondit Gaston qui montra la porte.»
+
+Le jeune homme n'était pas de force à lutter; il s'éloigna plein de
+rage.
+
+«À demain! cria-t-il.
+
+--Oui, à demain,» répéta Gaston d'une voix sourde.
+
+La marquise se leva chancelante.
+
+«Restez, madame, dit Gaston avec effort, j'ai à vous parler pour la
+dernière fois.»
+
+Cette scène, rapide comme l'éclair, avait à peine donné le temps aux
+acteurs de réfléchir. La jeune femme s'appuya contre la cheminée. Son
+mari, pour dompter la colère qui l'agitait, se promenait à grands pas,
+repoussant les meubles avec violence. Par la fenêtre, demeurée ouverte,
+pénétraient la bise et la neige. Hélène frissonnait; Gaston, au
+contraire, se sentait soulagé par le souffle glacial qui activait la
+flamme du foyer et faisait vaciller la flamme des lampes.
+
+«Mon honneur outragé, dit-il en s'arrêtant soudain, exigerait un
+châtiment...»
+
+La marquise l'interrompit.
+
+«Me croyez-vous donc coupable? s'écria-t-elle.
+
+--Je vous croyais au moins assez de courage pour ne pas renier votre
+amant, répondit-il avec mépris.
+
+--Je vous jure...
+
+--C'est me supposer par trop crédule; cette main qui touchait presque la
+vôtre quand je suis entré, feindrez-vous d'ignorer qu'elle s'est teinte
+ce matin du sang de mon seul ami? Bouchot se meurt, madame, et c'est
+votre amant qui l'a tué.
+
+--C'est affreux! dit Hélène en tombant sur un canapé, vous me rendez
+folle.»
+
+Gaston, pris d'un rire nerveux, se rapprocha de la jeune femme. Elle
+baissa la tête avec effroi.
+
+«Je vous en prie, dit-elle en joignant les mains, calmez-vous,
+laissez-moi vous expliquer...
+
+--A quoi bon; nous savons à l'avance que nous ne réussirons pas à nous
+entendre.
+
+--Je suis innocente.
+
+--Vous vous trompez; je vois des taches de sang sur votre robe et sur
+vos mains.
+
+--Lorsque vous êtes entré, M. de Champlâtreux...
+
+--Ne prononcez pas ce nom, s'écria Gaston; comprenez donc que j'ai
+besoin de tout mon courage pour ne pas vous broyer sous mes pieds!»
+
+La marquise se redressa avec dignité.
+
+«Monsieur, dit-elle, c'est à tort que vous m'insultez.
+
+--C'est vrai, Bouchot n'est pas tout à fait mort.
+
+--Vous me rendez responsable d'un malheur que je n'ai pu empêcher; M.
+des Étrivières a été le provocateur.
+
+--Oui, s'écria douloureusement Gaston, vous trahissiez mon honneur, et
+il a donné sa vie pour le défendre.
+
+--Je ne puis que vous répéter que je suis innocente.
+
+--Afin de sauver votre amant.
+
+--Vous êtes injuste et cruel, monsieur.
+
+--En vérité! Mais qu'êtes-vous donc, vous dont les coquetteries jettent
+face à face, l'épée à la main, des hommes qui ne peuvent que vous
+mépriser? À cause de vous, M. René de Champlâtreux a blessé Bouchot, et
+dans quelques heures, encore à cause de vous, j'essayerai à mon tour de
+tuer M. René de Champlâtreux.»
+
+Des larmes remplirent les yeux d'Hélène.
+
+«Les succès de Mme de Rochepont vous empêchaient de dormir, continua
+Gaston irrité; qu'avez-vous à lui envier désormais? J'ai pu ne pas aimer
+vos bals, vos fêtes, votre monde faux, méchant, insipide et vain; mais
+quelle idée vous êtes-vous donc faite de mon caractère, pour me croire
+un de ces maris complaisants que les galanteries de leurs femmes
+égayent, qui sont de leur siècle, comme on dit aujourd'hui? Je vous ai
+aimée follement; cet amour, vous avez pris à tâche de l'étouffer sous
+votre indifférence; il gênait vos plaisirs. J'ai consenti, la mort dans
+l'âme, à vous laisser libre, vous supposant l'âme assez haute pour ne
+jamais souiller le nom que je vous avais confié; je vous croyais une
+honnête femme, je vous plaignais quand vous n'aviez droit qu'au mépris.»
+
+Gaston reprit sa marche à travers le salon, soudain il s'aperçut que la
+marquise grelottait. Il ferma aussitôt la fenêtre et revint lentement
+près de la cheminée.
+
+«Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix subitement calmée,
+j'oublie depuis un quart d'heure que vous êtes chez vous.
+
+--Vous me torturez, monsieur, répondit Hélène qui pleurait.
+
+--Vous n'êtes pas juste; vous subissez les résultats de votre conduite.
+Consolez-vous du reste; demain peut-être vous serez veuve...
+
+--Monsieur!
+
+--Je venais vous dire adieu; la colère m'a emporté lorsque j'ai vu là,
+près de vous, à vos pieds, le meurtrier qui m'a volé mon honneur.
+
+--Je me sens malade, monsieur, brisée, anéantie; je voudrais pourtant
+vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir, et que j'aurais
+voulu vous rendre heureux.
+
+--Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tête, si vous ne
+m'aviez pas trompé autrefois sur vos sentiments à mon égard. Vous
+vouliez un titre; vous avez eu tort de vous presser, vous seriez
+aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que vous, ne voit rien
+de plus sérieux au monde que ses habits, sa livrée, ses attelages et sa
+loge à l'Opéra. Vous l'auriez aimé, lui; mais rien n'est perdu, de la
+veuve d'un marquis de La Taillade on peut faire une comtesse de
+Champlâtreux. Ma colère a fui, ajouta-t-il à un mouvement de la jeune
+femme, je ne voudrais pas récriminer, un passé tel que le nôtre ne
+mérite que l'oubli. Notre union n'a pas été heureuse, Hélène, et à cette
+heure suprême pour moi, il me répugne de mettre tous les torts de votre
+côté. Votre richesse nous a été fatale, c'est elle, plus encore que
+votre éducation, qui nous a séparés et empêchés de nous comprendre.
+Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si aimant, avons-nous pu
+marcher vers cet abîme qui va nous engloutir aujourd'hui? Comment votre
+cœur n'a-t-il jamais répondu aux battements du mien? Que de fois, à vos
+pieds, amoureux, jaloux, désespéré, n'ai-je pas imploré votre pitié à
+défaut de votre amour, sans même vous émouvoir. J'ai essayé de votre
+vie; je me suis jeté, pour vous complaire, dans ce tourbillon où la
+raison se perd ou s'égare, et j'en ai rapporté le dégoût. Vous n'avez
+pas voulu tenter l'épreuve contraire, qui nous eût peut-être épargné le
+naufrage où notre honneur et notre dignité vont devenir la risée des
+oisifs et des sots... Mais brisons là; que je succombe demain ou que le
+sort des armes me favorise, je vous dis un adieu éternel... vous êtes
+libre.»
+
+Gaston salua; Hélène essayait en vain de répondre; elle étouffait; elle
+entendit son mari s'éloigner sans pouvoir le rappeler.
+
+«Gaston!» cria-t-elle enfin.
+
+Elle écouta, espérant qu'il allait revenir; au bout d'un instant elle
+tenta d'appeler encore et s'évanouit.
+
+Il était deux heures du matin lorsque Gaston revint s'asseoir au chevet
+de son ami. La fièvre se calmait, et le reste de la nuit s'écoula sans
+accident. Au point du jour, l'artiste semblait dormir; Gaston se pencha
+vers lui pour l'embrasser et s'éloigna après avoir pressé la main de M.
+de Champlâtreux.
+
+Vers onze heures, le docteur Fontaine entra dans la chambre du blessé;
+le comte courut vers lui.
+
+«Gaston est allé au-devant de vous, lui dit-il.
+
+--Je ne l'ai pas rencontré,» répondit le docteur qui se mit aussitôt à
+ausculter le patient.
+
+M. de Champlâtreux suivait tous les mouvements du vieillard, essayant de
+lire sur son visage le pronostic qu'il considérait comme une sentence.
+
+Le parrain de Gaston gagna l'antichambre.
+
+«Eh bien? demanda le comte avec angoisse.
+
+--Il est fort heureux, monsieur, que nous croyions en Dieu, vous et moi;
+nous le prierons, car nous avons besoin qu'il nous aide.»
+
+En ce moment, un grand bruit se fit entendre au bas du perron, et un cri
+poussé par Mme Hubert troubla les deux vieillards, qui se précipitèrent
+vers la fenêtre. Soutenu par la veuve, Gaston, livide, les bras croisés
+sur la poitrine, descendait d'une voiture de place.
+
+Le docteur s'avança vers l'escalier; à sa vue un sourire de joie
+illumina les traits de son filleul.
+
+«Bouchot! s'écria-t-il.
+
+--Il repose.
+
+--Vous le sauverez, mon parrain?
+
+--Je l'espère; mais toi, qu'as-tu donc?
+
+--Moi, répondit Gaston, je vais mourir sans l'avoir vengé.»
+
+Et, blessé à la poitrine, presque au même endroit que son ami, le
+marquis, à bout de forces, s'affaissa sur le parquet.
+
+
+
+
+VII
+
+LA PETITE MAISON DE HOUDAN.
+
+
+La seconde quinzaine de mars 1865, comme pour compenser l'hiver
+rigoureux qu'on venait de traverser, se montra presque printanière. Les
+arbres, bien qu'encore nus, commençaient à perdre l'aspect désolé qu'ils
+prennent après la chute des feuilles, alors que novembre les enveloppe
+de son brouillard glacé. On sentait la vie, si longtemps suspendue,
+ranimer les noires écorces, et la sève, attirée par les tièdes rayons du
+soleil, gonflait peu à peu les bourgeons. Un dimanche, vers midi, au
+fond du jardin de la petite maison de Houdan, Catherine et Aimée
+disposaient deux fauteuils près d'une muraille que les feuilles d'un
+pêcher tapissaient en été. Une bande de passereaux gazouillaient sur un
+vieux pommier, tandis qu'un chat, tapi sous une touffe de buis, suivait
+leurs évolutions et dilatait avec convoitise ses prunelles d'or.
+
+Soudain Mademoiselle apparut sur le perron; elle était un peu courbée,
+mais ses beaux yeux noirs éclairaient toujours son visage.
+
+«Tout est-il prêt, Aimée? demanda-t-elle.
+
+--Oui, bonne amie, et grâce à ce ciel sans nuage, l'air est presque
+chaud.»
+
+En ce moment, le docteur franchit la porte à son tour; il donnait le
+bras à Bouchot.
+
+«Doucement, mon parrain, dit l'artiste, dont un sourire anima les traits
+pâles, vous descendez les marches comme si vous aviez vingt ans.
+
+--Souffres-tu donc?
+
+--Non; votre raccommodage est de première qualité; mais, par suite de
+votre diète, j'ai l'haleine courte.
+
+--Dans huit jours tu mangeras à ton gré.
+
+--Si je commençais tout de suite? ce serait autant de gagné. Je vous
+parie votre portrait contre une de vos boîtes de pilules, mon parrain,
+que je nettoie un gigot jusqu'à l'os.
+
+--C'est fort possible. Pour ce soir, en attendant, tu voudras bien te
+contenter d'une aile de poulet.
+
+--Vous avez peur de perdre, mon parrain. Ouf! nous voilà arrivés.»
+
+L'artiste était à peine assis que M. de Champlâtreux, soutenant Gaston,
+descendit les marches du perron..
+
+«Appuyez-vous sur moi, mon cousin, disait le vieillard; on croirait que
+vous doutez de mes forces.
+
+--C'est-à-dire que j'essaye les miennes, monsieur; je voudrais enfin
+pouvoir marcher seul.»
+
+Bientôt les deux convalescents, entourés de leurs amis, se trouvèrent
+assis côte à côte au soleil.
+
+«Qui veut la chancelière? cria Catherine.
+
+--Elle est pour Gaston, répondit Bouchot. Dorénavant, Catherine, vous
+voudrez bien ne m'offrir que des choses qui puissent se manger.
+
+--M. Fontaine prétend que ça vous ferait du mal.
+
+--Le docteur est payé par mes ennemis. Il serait digne de vous,
+Catherine, et de votre intégrité proverbiale, d'apporter le gigot en
+question. Je ne mangerai pas l'os, je le donnerai à Gaston, qui le
+mettra dans sa chancelière pour dépister les soupçons.
+
+--Crois-tu donc, dit celui-ci en souriant, que je ne sois pas aussi
+capable que toi d'apprécier un bifteck?
+
+--Tu es affamé?
+
+--Autant que toi pour le moins.
+
+--Impossible! je suis la faim en chair et en os, c'est-à-dire en os, pas
+en chair. Vous entendez, ma tante? continua l'artiste, qui se tourna
+vers Mademoiselle, le logement, les lits, le service sont assez
+confortables chez vous; seulement, on y meurt d'inanition.
+
+--Par ordonnance du médecin, mon cher neveu.
+
+--Déchirez l'ordonnance et faites-nous servir une côtelette.
+
+--Vous sortez de table.
+
+--Qu'à cela ne tienne, nous nous y remettrons.
+
+--Ajournons à huitaine, mon neveu, par respect pour la Faculté.
+
+--Mademoiselle Aimée! cria Bouchot.
+
+--Que désirez-vous, monsieur des Étrivières.
+
+--Vous devez avoir l'âme charitable, si les apparences ne sont pas
+trompeuses; n'auriez-vous pas un gigot au fond de votre panier à
+ouvrage?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Je vois pourtant quelque chose de rouge.
+
+--C'est ma tapisserie.
+
+--Te sens-tu l'estomac assez féroce pour manger de la tapisserie?
+demanda l'artiste à son ami.
+
+--Tu es fou!
+
+--Comme on voit bien que tu n'as qu'une fausse faim! Ah! mon parrain, le
+jour où je pourrai marcher, je me rends au Soleil-d'Or et je commande
+une soupe aux choux!... Je vous en donnerai, mademoiselle Aimée; quant à
+Gaston, il sera raisonnable, et continuera à manger l'œuf à la coque
+dont votre père régale ses clients. On ne m'y reprendra plus, mon
+parrain, à vous honorer de ma pratique.
+
+--Je l'espère bien, dit le docteur, qui serra la main de l'artiste. Au
+revoir, messieurs; au moindre symptôme de froid, rentrez. Êtes-vous
+toujours dans l'intention de me tenir compagnie, monsieur de
+Champlâtreux?
+
+--Oui, certes, mon cher docteur.»
+
+Le vieillard, avant de s'éloigner, embrassa Bouchot et salua
+courtoisement les deux dames qui s'établirent près des convalescents...
+
+«C'est bon tout de même le soleil, dit l'artiste, et je comprends la
+béatitude de ce matou qui nous imite là-bas. Mais vois un peu notre
+infériorité, ni toi ni moi ne savons faire ronron.
+
+--Quand pourrons-nous courir dans les grands bois? répondit Gaston qui
+soupira.
+
+--Pour cueillir des châtaignes et récolter des champignons vénéneux?
+Nous avons le temps. Si ce n'était la question des vivres, je me
+trouverais heureux ici, moi. Il y a des instants, ajouta-t-il en
+regardant Mademoiselle, où je suis jaloux de Gaston.
+
+--Jaloux de Gaston? répéta celle-ci avec surprise.
+
+--Vous êtes sa vraie tante, à lui; et je souhaiterais vous appartenir
+par un lien plus étroit encore: être votre fils, par exemple.
+
+--Je ne vous en aimerais pas pour cela davantage, mon cher Bouchot;
+entre vous et Gaston, mon cœur n'établit guère de différence, et je suis
+sûre qu'il n'est pas jaloux, lui.
+
+--Il a bon caractère; moi je suis égoïste et je voudrais tout avoir à
+moi seul.
+
+--Même les coups d'épée, dit Gaston qui lui prit la main.
+
+--Ne parlons pas politique, mon cousin, répliqua l'artiste qui depuis
+quelque temps désignait son ami par le titre que lui donnait M. de
+Champlâtreux.
+
+--Avez-vous froid, messieurs? demanda Aimée.
+
+--Non, mademoiselle, nous avons faim. Pendant que je suis en train de me
+créer une famille, je vous avoue qu'une de mes ambitions serait de
+posséder une sœur qui vous ressemblât.
+
+--Je serai votre sœur le jour où vous voudrez, répondit la jeune fille.
+
+--Ma sœur de charité; vous l'êtes déjà.
+
+--Parce qu'il m'arrive de vous présenter votre tisane?
+
+--Non; par la façon dont vous vous y prenez; ce n'est pas si facile que
+vous semblez le croire, d'être bonne au naturel.»
+
+Aimée rougit légèrement.
+
+«Du reste, continua l'artiste, le hasard m'a toujours servi, sans que ça
+paraisse; il y a des instants où j'en conviens afin de ne pas le
+décourager. La Providence m'a pris ma mère, cependant; c'est le seul
+mauvais tour que je ne puisse lui pardonner.
+
+--Et votre jeunesse a été rude, mon neveu.
+
+--C'est pour cela que j'ai la vie dure. Mon brave homme de père a
+beaucoup employé le tire-pied pour mon éducation; dois-je m'en plaindre?
+Sans cette circonstance, je ne pourrais me faire appeler M. des
+Étrivières. Je grandissais plus mal que bien, lorsque la Providence
+m'envoya un frère sous les traits de l'honorable marquis de La Taillade,
+ici présent. Il est vrai que, peu après, j'héritai d'une belle-mère,
+dont je n'ai pas eu à me louer. Je ne lui en veux pas, elle m'a fait
+mieux comprendre tout le prix de l'amitié de Gaston. Un jour, du côté de
+Passy, je perds mon ami à pile ou face, et je retrouve un second père,
+sans tire-pied, celui-là, qui met du fromage sur mon pain sec, de
+l'orthographe dans mon écriture et une toile sous mon pinceau. Je ne
+sais si vous avez pénétré sous l'écorce de M. de Champlâtreux, ma chère
+tante, continua l'artiste dont la voix s'attendrit soudain; figurez-vous
+un peu de toutes les vertus et de toutes les qualités pétries ensemble
+sons l'aspect vénérable que vous connaissez. Vous en homme, ajouta-t-il
+en baisant la main de Mademoiselle.»
+
+Il y eut un moment de silence; l'artiste continua.
+
+«Je croyais M. de Champlâtreux unique de son espèce lorsque j'ai connu
+votre grand-père, mademoiselle Aimée, c'est-à-dire quand la Providence
+m'a donné un parrain. Me voici donc avec une famille complète; non, il
+me manque une nourrice, le jour où Catherine m'octroiera un gigot, elle
+sera ma nourrice. Ouf! je n'ai plus la force de parler; à ton tour, mon
+cousin.
+
+--Tu rêves garde-manger, je rêve liberté, moi, dit Gaston; je me trouve
+mal à l'aise sur ce fauteuil; il me tarde de pouvoir marcher, courir au
+besoin; de reprendre une vie active, où mon corps obéisse à ma volonté.
+
+--Tu n'es pas difficile; pourquoi ne demandes-tu pas une paire d'ailes,
+tout de suite? tu pourrais même en demander deux afin de m'en céder une.
+Veux-tu que je te fournisse le moyen de réaliser ton rêve?
+
+--Tu vas dire quelque folie.
+
+--Tu me connais bien mal.
+
+--Parle, alors.
+
+--Mange du gigot, mon cher, un peu saignant surtout.
+
+--Voilà le soleil parti, il faut rentrer, dit Mademoiselle.
+
+--Une, deux, en route! s'écria Bouchot en se levant, pas pour les grands
+bois, par exemple.
+
+--Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, monsieur mon frère?
+
+--Oui, certes, ma charmante sœur.
+
+--Pourquoi Gaston n'a-t-il pas votre gaieté? dit la jeune fille qui
+marchait à petits pas.
+
+--Ma gaieté! répéta Bouchot; comment, vous aussi, mademoiselle, vous me
+croyez gai? Il n'en est rien; je suis triste. Vous riez? Je parle
+sérieusement. Lorsqu'on débouche une bouteille de champagne, un liquide
+vif, pétillant, joyeux s'en échappe, n'est-ce pas? Mais le liquide
+parti, que reste-t-il? Une bouteille! Est-ce que vous trouvez cela gai,
+une bouteille vide?
+
+--Pas trop, répondit Aimée.
+
+--Eh bien, je suis la bouteille, gaie en apparence, triste en réalité.
+
+--Que vous raconte donc Bouchot? demanda Gaston.
+
+--Il vient de me convaincre qu'il a le caractère mélancolique, répondit
+en riant la jeune fille.
+
+--Et vous Aimée, quel est le fond de votre caractère?
+
+--La gaieté, répondit le peintre; mets-toi à l'ombre; si mademoiselle
+paraît, tu te croiras en plein soleil.
+
+--Et si tu surviens, il me semblera être en plein midi, un jour d'été.»
+
+L'artiste fit un mouvement d'épaule.
+
+«Voilà comme on juge les gouvernements, dit-il; enfin, n'en parlons
+plus, la justice n'est pas plus de ce monde que le bonheur.
+
+--D'où est tirée cette maxime, monsieur des Étrivières!
+
+--Des œuvres complètes de M. Prudhomme, mademoiselle.»
+
+À dater de ce jour, la convalescence des deux amis marcha avec rapidité.
+Dès la semaine suivante, Bouchot put manger à sa guise, et, bien que sa
+blessure eût inspiré plus de craintes au docteur que celle de Gaston, il
+retrouva ses forces le premier. Bientôt l'artiste entreprit de longues
+courses à pied, alors que le mari d'Hélène ne se hasardait guère au delà
+de la Grande-Rue. Mademoiselle, dont la sensibilité et l'affection
+venaient d'être mises à de si rudes épreuves, commença à respirer.
+
+
+
+
+VIII
+
+BOUCHOT EXÉCUTE POUR LA DERNIÈRE FOIS LE PAS DE GISELLE.
+
+
+Lorsque le docteur avait proposé d'emmener à Houdan les deux blessés,
+Mademoiselle était demeurée silencieuse.
+
+«Je crois notre Aimée guérie, avait-elle dit en prenant la main de son
+vieil ami; depuis le mariage de Gaston, elle a vaillamment combattu son
+amour devenu sans espoir. La flamme s'est éteinte, faute d'aliment. Mais
+si nous nous trompions, si la flamme qui nous semble morte n'était
+qu'endormie, ne serait-il pas à craindre que la vue de Gaston malheureux
+ne la ranimât à l'improviste?
+
+--Vous avez raison comme toujours, avait répondu le docteur; je vous
+devance à Houdan afin de conduire Aimée à Dreux.
+
+--Non; c'est moi qui vais partir, afin de tout préparer pour recevoir
+nos chers malades. Laissez-moi faire, et ne nous effrayons pas avant
+l'heure.»
+
+Aimée, sans en connaître la cause, savait que les deux amis, blessés en
+duel, avaient été en danger de mort. Au premier mot de départ, elle se
+jeta dans les bras de Mademoiselle:
+
+«Gardez-moi près de vous, s'écria-t-elle; vous aurez besoin de moi pour
+vous aider à les soigner. Gaston est marié, heureux, je ne l'aime plus
+d'amour et je puis le revoir sans danger.
+
+--Ne te trompes-tu pas toi-même? chère enfant.
+
+--Je ne le pense pas. D'ailleurs, depuis deux ans, j'ai eu le temps de
+guérir de ma folie.
+
+--Ces folies-là sont indépendantes de la volonté.
+
+--J'ai pu l'aimer lorsqu'il était libre; je ne luttais pas alors, je
+prenais mon amour pour de l'amitié. Il n'en serait plus de même
+aujourd'hui que j'ai l'expérience.
+
+--Promets-moi de me raconter sérieusement tes impressions durant la
+première semaine qu'il passera ici.
+
+--Je vous le promets; s'il y a du danger, je demanderai de moi-même à
+partir: j'ai trop souffert pour vouloir recommencer ces terribles
+épreuves.»
+
+À l'arrivée des deux jeunes gens, pâles, maigres, les yeux agrandis, et
+qu'on dut transporter dans leur chambre, Aimée fondit en larmes. Le soir
+venu, Mademoiselle interrogea sa petite amie.
+
+«Je crois pouvoir rester ici sans danger, répondit-elle.
+
+--Ton émotion m'a inquiétée.
+
+--Me croyez-vous donc plus forte que vous et que Catherine? Vous
+sanglotiez aussi fort que moi lorsqu'on a porté Gaston et M. des
+Étrivières chez eux.
+
+--C'est vrai; mais tu vas le revoir tous les jours, maintenant.
+
+--Dois-je cesser d'aimer Gaston d'une façon absolue?
+
+--Tout ce qui troublerait ta tranquillité serait en trop, mon enfant.
+
+--Eh bien, si mon mal veut me reprendre, j'aurai le courage de vous le
+dire et de m'éloigner.
+
+--Je crois en toi, chère petite; le malheur nous a assez éprouvés pour
+que nous puissions espérer quelques jours paisibles.»
+
+Aimée, sans être d'une beauté remarquable, était cependant jolie. Son
+visage, à la peau fine et rosée, plaisait plus encore par l'expression
+que par la régularité des traits. Elle avait de grands yeux aux regards
+veloutés, de belles dents, des cheveux noirs abondants, la taille bien
+prise, la démarche légère et gracieuse. Petite et mignonne, on la voyait
+partout à la fois, comme un lutin narquois et bienfaisant. On retrouvait
+en elle beaucoup de ce charme indéfinissable que Mademoiselle possédait
+à un si haut degré, et ceux qui approchaient l'aimable jeune fille, quel
+que fût leur âge ou leur sexe, ne pouvaient se défendre de l'aimer.
+
+Un mois environ après l'installation des deux amis dans la petite
+maison, Aimée s'établit un soir près du lit de Mademoiselle.
+
+«Je viens d'examiner mon cœur, dit-elle, et de lui faire passer un
+examen scrupuleux.
+
+--Et quel a été le résultat?
+
+--C'est que Gaston m'intéresse un peu plus que M. des Étrivières.
+
+--Voilà qui est mauvais, répondit Mademoiselle avec vivacité.
+
+--Je ne crois pas, bonne amie.
+
+--Tu l'aimes encore?
+
+--Oui, mais sans passion, comme un ami plus cher et que je connais
+depuis plus longtemps. D'ailleurs, ce n'était pas de moi que j'avais
+peur, c'était de lui.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Que, sans l'indifférence qu'il me témoigne, je me serais peut-être
+remise à l'aimer. Je suis guérie, bien guérie.
+
+--Sérieusement?
+
+--Oui, j'ai pu m'en assurer hier en acquérant la certitude d'un malheur
+que je soupçonnais.
+
+--Lequel?
+
+--C'est que le ménage de Gaston n'est pas heureux. Il y a un an, une
+semblable nouvelle m'eût impressionnée.
+
+--Et aujourd'hui?
+
+--Mon premier mouvement a été de le plaindre et de former le vœu sincère
+de le voir retourner près de la marquise.
+
+--Il y retournera, je l'espère, répondit Mademoiselle; mais comment
+as-tu appris?...
+
+--Dame, sans être curieuse, je me suis demandé, comme tout le monde,
+pourquoi Gaston n'allait pas à la Mésangerie, où mon grand-père eût pu
+le soigner aussi bien qu'ici.
+
+--Il a voulu être transporté chez moi, une idée de malade.
+
+--Alors, pourquoi madame de La Taillade n'est-elle pas venue s'établir
+près de lui? Vous ne lui avez pas défendu votre porte, je suppose.
+
+--Tu sais bien que ma belle nièce dédaigne notre médiocrité; elle ne
+pourrait vivre dans nos chambres étroites; mais laissons ce sujet.
+Demain, peut-être, Gaston se réconciliera avec sa femme, et leurs
+secrets ne nous appartiennent pas.»
+
+Aimée se pencha pour embrasser Mademoiselle, qui demeura pensive.
+
+«Qu'avez-vous donc? Mes paroles vous ont-elles affligée?
+
+--Non, mon enfant, rassurée par ta franchise, je faisais un rêve et je
+songeais à quelqu'un...
+
+--Je devine à qui, dit la jeune fille qui sourit.
+
+--Voyons!
+
+--Vous songiez à M. des Étrivières.
+
+--Je ne connais personne qui soit plus digne de toi.
+
+--Mon grand-père l'aime beaucoup.
+
+--Et moi, et Catherine, car je crois inutile de nommer Gaston.
+
+--C'est-à-dire, s'écria joyeusement Aimée, qu'il ne manque plus que mon
+consentement.
+
+--Et le sien, s'empressa d'ajouter Mademoiselle.
+
+--Bien sûr; cependant... faut-il vous le dire, bonne amie?
+
+--Il faut toujours tout me dire, mon enfant.
+
+--Eh bien, depuis quelques jours, M. des Étrivières me regarde avec une
+éloquence dont il ne paraît pas se douter.
+
+--Tu crois qu'il t'aime?
+
+--Je ne crois rien, bonne amie, je vous dis tout.
+
+--Te déplairait-il?
+
+--Après Gaston, c'est le seul homme au monde qui ne me paraisse pas
+désagréable. Ils ne sont pas beaux, les hommes.
+
+--M. Bouchot est joli garçon.
+
+--Quand je dis que les hommes ne sont pas beaux, je ne veux parler ni de
+Gaston ni de son ami.
+
+--Tu m'inquiètes, c'est toujours le nom de mon neveu que tu mets en
+avant.
+
+--N'est-ce pas vous qui m'avez appris, que, dans une lettre, il faut
+prendre garde surtout au post-scriptum?
+
+--Oh! mais, voilà un symptôme.»
+
+La jeune fille rougit et se cacha les yeux.
+
+«J'aimerai peut-être un jour M. Bouchot, dit-elle en s'enfuyant;
+seulement, je veux que ce soit lui qui commence.
+
+--Prends garde! lui cria Mademoiselle, qui murmura ensuite: Dieu, qui
+nous a prodigué les épreuves, devrait bien nous donner à tous ce
+bonheur-là.»
+
+C'était une joie pour les deux convalescents que de sentir autour d'eux
+la petite Aimée, comme ils la nommaient familièrement. Bouchot surtout
+se plaisait à la voir, à l'entendre chanter, rire ou causer. La présence
+de la vive jeune fille faisait battre son cœur avec force, circuler son
+sang avec plus de vitesse. Le matin, il descendait toujours le premier,
+presque certain de trouver Aimée déjà établie près de la fenêtre du
+salon. Gaston ne tardait guère à le rejoindre; mais il s'installait sur
+un fauteuil, s'absorbait dans la lecture d'un livre ou demeurait pensif.
+A mesure que sa guérison avançait, une tristesse invincible semblait
+s'emparer de lui.
+
+«A qui songes-tu? lui demanda un jour son ami.
+
+--Tu veux dire à quoi?
+
+--Non pas, je parle français et je le répète: A qui songes-tu?
+
+--Au passé, à l'avenir, à la gloire.
+
+--Je te prie de remarquer que je parle chien et que tu réponds chat.
+
+--Je songe à Hélène.
+
+--Depuis notre arrivée elle habite la Mésangerie et fait demander soir
+et matin de nos nouvelles.
+
+--Par son intendant, répondit Gaston; elle n'a pas songé à venir
+elle-même.
+
+--Sa position est difficile, il faut être indulgent.
+
+--Tu la crois donc à la Mésangerie?»
+
+Bouchot regarda son ami d'un air surpris.
+
+«Elle y est restée trois semaines, continua Gaston; aussitôt qu'elle
+nous a su hors de danger, elle est partie pour Paris.
+
+--Ne jugeons pas à la hâte. Elle doit être blessée: car enfin tu l'as
+accusée à tort, et elle attend sans doute...»
+
+Le marquis tendit un journal à son ami; on y parlait d'une fête
+officielle où la marquise avait brillé.
+
+«Décidément, elle n'a pas de cœur, s'écria l'artiste indigné; tu as tort
+de t'occuper d'elle.
+
+--Je dois la mépriser?
+
+--Oublie-la, elle ne mérite rien de plus.
+
+--C'est fait.» dit Gaston, qui secoua la tête et se leva.
+
+Prenant alors le bras de l'artiste, il l'entraîna dans le jardin.
+
+Trois semaines s'écoulèrent encore; de temps à autre, Bouchot parlait de
+retourner à Paris; mais il se laissait convaincre sans peine qu'un
+séjour de quarante-huit heures de plus à Houdan achèverait de le
+fortifier. Il avait commencé le portrait de Mademoiselle et d'Aimée dans
+l'espoir de les terminer assez tôt pour le Salon. Le Salon allait
+ouvrir, et les portraits étaient loin d'être achevés.
+
+Une après-midi que Gaston travaillait dans sa chambre, l'artiste prit
+une canne et gagna la campagne. Il semblait préoccupé et marcha jusqu'à
+l'entrée d'un bois, où il s'assit. L'air était doux, le soleil radieux,
+les arbres commençaient à verdir, un vent léger courbait les moissons
+vertes. Bouchot contempla longtemps le paysage qui se déroulait devant
+lui; puis son regard s'arrêta sur la vieille tour que Gaston lui avait
+si souvent décrite.
+
+«Monsieur Bouchot, dit-il enfin en se parlant à lui-même, ainsi que son
+caractère expansif lui en avait fait contracter l'habitude, vous devez
+supposer que je ne vous ai pas amené ici, seul, loin du monde et de son
+tourbillon, uniquement pour vous divertir. J'ai à vous adresser une
+série de questions auxquelles je vous prie de répondre avec une entière
+franchise. Rassurez-vous, je serai indulgent et je ne vous trahirai pas.
+Donc, mon cher Bouchot, je voudrais savoir pourquoi vous êtes tantôt
+triste, tantôt gai, et tantôt ni l'un ni l'autre; pourquoi votre esprit,
+votre cœur, votre âme débordent de poésie. Autrefois, dans la nature,
+dont vous êtes un admirateur si fervent, vous voyiez avant tout des
+rayons, des ombres, des effets de lumière, du pittoresque, des tons, des
+perspectives, d'inimitables tableaux. Aujourd'hui, vous écoutez
+gazouiller les oiseaux, bruire le feuillage, murmurer les ruisseaux,
+siffler le vent, et, dans l'azur splendide du ciel, vous découvrez, même
+en plein jour, des lunes, des étoiles, jusqu'à des soleils. Vous vous
+intéressez au brin d'herbe que la brise incline, vous protégez les
+hannetons contre les enfants, la mouche contre l'araignée, et la petite
+chanson plaintive du grillon vous rend si joyeux le soir, qu'elle vous
+donne envie de pleurer. Vous êtes distrait, rêveur, sérieux par instant,
+sans avoir pour excuse, comme votre cousin le marquis de La Taillade, le
+grand ouvrage que vous composez sur le bonheur de vos semblables. Je
+voudrais savoir encore, monsieur Bouchot, pourquoi vous trouvez que le
+docteur Fontaine a toujours raison, surtout quand il a tort; pourquoi
+Mademoiselle vous semble non-seulement adorable comme par le passé, mais
+belle à ravir; pourquoi Catherine, qui n'est que bonne, vous paraît
+spirituelle; et, enfin, pourquoi cette vieille tour, au-dessus de
+laquelle planent ces hirondelles dont les cris vous réveillent chaque
+matin, vous semble aussi nécessaire à votre existence qu'elle le
+paraissait autrefois à votre ami Gaston?..»
+
+L'artiste se leva, se rapprocha du bord de la route, et du bout de sa
+canne il écrivit en lettres énormes sur la poussière blanche:
+
+«J'aime Mlle Aimée!»
+
+«Ouf! dit-il, je m'en doutais bien un peu: à présent, j'en suis sûr. Ah!
+j'aime Mlle Aimée! Quel est donc l'animal qui nie l'existence des anges?
+Est-ce assez beau, ce champ aux teintes d'émeraude, dont les ondulations
+s'étendent à perte de vue! et cette chaumière qui, comme une coquette,
+ne se montre qu'à demi à travers les taillis, il y a des heureux
+là-dedans! Comme cette cloche qui tinte tout là-bas est éloquente, et
+que de choses elle dit à ceux dont l'intelligence comprend à demi-mot!
+Je suis si content que, Dieu me pardonne, j'ai des larmes dans les yeux;
+ce n'est pas l'heure des grillons, pourtant. C'est peut-être la voix de
+cette grenouille qui m'émeut. Après tout, ce n'est pas si désagréable
+qu'on veut bien le dire, les coassements.»
+
+Bouchot relut deux ou trois fois avec complaisance ce qu'il avait écrit;
+la brise, en rasant la terre, effaçait peu à peu les caractères tracés
+par l'artiste.
+
+«Ça m'est bien égal, dit-il en posant la main sur son cœur, c'est gravé
+là.»
+
+Tout à coup il fit deux ou trois gambades; puis, au grand ébahissement
+d'un paysan et de sa compagne, il se mit à danser son fameux pas de
+_Giselle_ autour du nom d'Aimée. Encore essoufflé, il exécuta avec sa
+canne une série de moulinets auxquels le paysan répondit en brandissant
+son gourdin.
+
+«Voilà un brave cultivateur qui comprend ma joie, dit Bouchot; est-il
+heureux, cet homme des champs! Ce doit être sa femme, cette grosse
+joufflue qui se cache derrière lui comme si je lui faisais peur. Le
+gredin manie bien sa trique. Allons, en route! Si je rencontre un
+monsieur assez hardi pour me soutenir que le soleil, la lune, les
+étoiles et les vers luisants n'ont pas été faits pour moi, je lui casse
+les reins.
+
+Allons, enfants de la patrie!
+
+Chut, ne soyons désagréable à personne, pas même au gouvernement.»
+
+Bouchot reprit le chemin de la ville. Il salua au passage la paysanne et
+son compagnon qui, toujours méfiant, prit une attitude défensive, qu'il
+n'abandonna que lorsque l'artiste eut disparu, entre deux haies
+d'aubépine en fleur.
+
+
+
+
+IX
+
+AIMÉE.
+
+
+Arrivé dans la Grande-Rue, Bouchot ralentit le pas; un doute affreux
+venait de lui traverser l'esprit. Il aimait la petite-fille du docteur,
+mais réussirait-il à s'en faire aimer? L'artiste eut un moment
+d'angoisse; toutes les chimères qui tourmentent le cerveau des amoureux
+l'assaillirent à la fois: il sentit la jalousie le mordre au cœur, vit
+un rival dans chacun de ceux qui approchaient d'Aimée, un rival qu'il
+faudrait combattre à outrance. Un moulinet énergiquement exécuté changea
+le cours des pensées de l'artiste.
+
+«Consultons Gaston, se dit-il; il m'en voudrait avec justice si je lui
+cachais que j'ai une boîte à musique dans le cœur.»
+
+Au moment d'agiter la sonnette de la porte d'entrée, Bouchot hésita.
+
+«Allons, murmura-t-il, voilà que j'ai peur de me trouver en face de Mlle
+Aimée! Tout n'est pas rose, à ce qu'il paraît, dans le métier
+d'amoureux. Si je lui parle, elle a l'oreille si fine qu'elle est
+capable d'entendre ma musique; que lui répondre, si elle m'interroge?
+car les lois du monde m'obligent, jusqu'à nouvel ordre, à déguiser mes
+sentiments. Je voudrais bien savoir si ça chante aussi dans son cœur?
+Pourvu que ce soit le même air que dans le mien! Allons, du calme et
+surtout de la tenue.
+
+--C'est vous, monsieur Bouchot, s'écria Catherine, vous n'avez donc pas
+rencontré M. Gaston?
+
+--Gaston est donc sorti?
+
+--Il y a plus d'une heure qu'il est parti avec l'intention de vous
+rejoindre.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas deviné, Catherine, que j'allais rentrer et
+que je désirais lui parler?
+
+--Dame, monsieur, je ne l'ai pas fait exprès; je vais appeler
+Mademoiselle.
+
+--Ne la dérangez pas... Ah! ma chère Catherine, il va des moments bien
+solennels dans la vie.
+
+--Est-ce qu'il vous arrive un malheur, monsieur Bouchot?
+
+--Je ne sais pas encore au juste. Voyons, Catherine, vous avez de
+l'expérience; vous ne sauriez donner que de bons conseils. Répondez-moi
+avec franchise; dussiez-vous briser la boîte à musique, je ne vous en
+voudrais pas. Au nom de votre père et de votre mère, Catherine, dois-je
+rire ou dois-je pleurer?
+
+--À propos de quoi?
+
+--Je vous le dirai plus tard; pour le moment, je vous demande un oui ou
+un non; consultez votre expérience et répondez.
+
+--Riez, monsieur Bouchot; je ne vous ai jamais vu triste, et tout le
+monde y perdrait si vous changiez de caractère.
+
+--J'essayerai de rester moi-même pour vous égayer, Catherine; Mlle Aimée
+est-elle au salon?
+
+--Je la crois au jardin avec M. Fontaine, qui est rentré plus tôt que de
+coutume.
+
+--Est-ce que tous ses malades sont morts?
+
+--Vous savez bien qu'il les ressuscite, au contraire, le digne homme.
+
+--Attendez, ma bonne Catherine; j'ai encore besoin de votre expérience.
+Vous n'avez rien sur vos fourneaux qui réclame votre présence immédiate?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Que pensez-vous du mariage en tant qu'institution sociale, Catherine?»
+
+La vieille servante parut réfléchir.
+
+«Se marier, dit-elle, c'est vouloir doubler ses chagrins lorsqu'on a
+bien assez des siens propres.
+
+--Il y a de la profondeur dans cette réflexion. Continuez.
+
+--Le mariage, monsieur Bouchot,--Mme Hoddé me le disait encore l'autre
+jour,--c'est une loterie où les bons numéros sont si rares que l'on
+prétend qu'il n'y en a pas.
+
+--Vous n'êtes pas consolante, Catherine; par bonheur j'ai le moral
+solide; continuez.
+
+--Voyez-vous, monsieur Bouchot,--n'allez pas croire au moins que ce soit
+pour vous que je le dis:--mais le meilleur des hommes ne vaut pas les
+quatre fers d'un chien.
+
+--Je vous trouve sévère pour mon sexe, Catherine; est-ce tout?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Alors concluez.
+
+--La fin des fins, monsieur Bouchot, et, je le répète à qui veut
+m'entendre, c'est que je ne conseillerai jamais à personne de se marier,
+pas même à mon plus cruel ennemi.
+
+--Mais à vos amis, Catherine?
+
+--À ceux-là, je leur conseillerai plutôt de se pendre.
+
+--Merci. Votre maîtresse partage-t-elle votre manière de voir?
+
+--Oui, monsieur; il n'y a que les amoureux qui pensent autrement, parce
+qu'ils sont aveugles, comme autrefois M. Gaston. Mais pourquoi me
+faites-vous toutes ces questions, monsieur Bouchot?
+
+--Je songeais à vous marier, Catherine, et je tenais à connaître votre
+opinion; je suis fixé.
+
+--Me marier, répéta la servante en riant aux éclats; le ferblantier du
+coin de la place me l'a proposé une fois; il n'y est pas revenu, le
+gredin.
+
+--Comment l'avez-vous guéri, Catherine?
+
+--À l'aide d'une raclée dont on reverra la pareille le jour où je
+rencontrerai cette Blanchote qui vous a fait tant de misères, à M.
+Gaston et à vous.
+
+--Je plains le ferblantier, en attendant que je plaigne Mme de La
+Taillade. Oubliez tout ce que je viens de vous dire, Catherine; je ne
+voudrais pas vous rendre rêveuse.»
+
+Bouchot se dirigea vers le jardin; le docteur, assis près d'une
+tonnelle, était plongé dans une lecture qui semblait l'absorber.
+
+«Quand je pense que ce brave homme tient ma destinée dans sa main, se
+dit l'artiste, je suis épouvanta de sa puissance. Que pourrais-je bien
+lui dire pour la flatter? Soyons dissimulé; avant de lui laisser
+entendre ma boîte à musique, sachons d'abord si la chanson est de son
+goût.
+
+«Te voilà, mon filleul, s'écria gaiement le docteur, qu'as-tu donc fait
+de Gaston?
+
+--Nous jouons à cache-cache, mon parrain; il me cherche par monts et par
+vaux, et je vais m'asseoir pour l'attendre. Tout le monde se porte donc
+bien que vous avez le temps de vous dorloter?
+
+--Ne sais-tu pas que le printemps est la morte saison pour les médecins?
+
+--Ils doivent bien le détester, alors. Je viens d'avoir un entretien
+avec Catherine, qui m'a fait une profession de foi dont je suis encore
+ému.
+
+--C'est le bon sens incarné, cette fille-là, répondit le vieux médecin
+qui releva ses lunettes sur son front; elle ne voit jamais qu'un côté de
+la question, mais elle le voit bien.
+
+--Elle me racontait l'histoire d'un ferblantier qui n'est peut-être pas
+de votre avis.»
+
+Le docteur se mit à rire.
+
+«Je le crois bien, répondit-il; dans son indignation, Catherine l'a
+presque assommé.
+
+--Savez-vous comment elle définit le mariage, mon parrain? Une loterie!
+
+--Et elle n'a pas complètement tort; qu'est-ce, en effet, que cette
+alliance de deux êtres réunis par le hasard, et qui, parce qu'ils se
+sont plu durant quinze jours, engagent leur avenir d'une façon
+indissoluble?
+
+--Arrêtez, mon parrain; vous avez été marié, et je ne voudrais connaître
+que vos impressions personnelles.
+
+--Il y a des anges...
+
+--Ah! je le savais bien, s'écria l'artiste.
+
+--Mais il y a aussi des démons.
+
+--Ne parlons que des anges, mon parrain.
+
+--J'ai été heureux, murmura le vieillard; ma pauvre compagne, si nous
+pouvions l'interroger, en dirait-elle autant?
+
+--Vous allez vous calomnier!
+
+--Non, je ne me crois ni meilleur ni pire que je ne suis, et c'est
+froidement que j'envisage la question. On part ensemble; mais deux
+passions marchent rarement d'un pas égal; et ce n'est pas gai, les
+cahots d'un véhicule dont l'un des chevaux tire à droite, tandis que
+l'autre tire à gauche.
+
+--Les cahots ne sont rien tant qu'on ne verse pas, dit Bouchot.
+
+--On finit toujours par verser; regarde autour de toi sans te laisser
+prendre aux apparences, et dis-moi combien de mariages heureux tu
+découvres.
+
+--Ça ne corrige personne, mon parrain; depuis Adam, les hommes aiment
+les femmes, de père en fils.
+
+--L'amour n'a rien à voir avec le mariage.
+
+--Vous êtes léger, mon parrain.
+
+--Je me place au point de vue philosophique; nos lois sont mauvaises et
+notre façon de procéder plus mauvaise encore; il ne me sera pas
+difficile de te le démontrer. Je ne veux pas remonter jusqu'à
+l'antiquité, qui ne voyait dans la femme qu'un être inférieur; je
+prendrai mon exemple dans notre société actuelle, qui se croit en
+progrès parce que le cercle dans lequel elle tourne s'est simplement
+élargi. Tu veux te marier?...
+
+--Oui, mon parrain.
+
+--De deux choses l'une, ou tu aimes ta future, ou tu fais une
+spéculation.
+
+--Fi donc! j'aime ma future, mon parrain.
+
+--Tu l'aimes, soit; nous reprendrons ensuite l'autre hypothèse. Tu
+l'aimes! alors, comme l'a fort bien dit Lucrèce:
+
+L'illusion te berce, et ton œil enchanté
+Prête des traits charmants à la difformité.
+
+Tu rêves, chez celle dont l'aspect t'a séduit, toutes les grâces, toutes
+les qualités, toutes les vertus.
+
+--Ce n'est pas un rêve...
+
+--Tu n'es plus libre, continua le docteur; ta raison, jetée hors des
+voies, ne connaît plus la vérité. Il te semble impossible de vivre hors
+de la présence de celle que tu crois avoir choisie et qu'un hasard t'a
+imposée; le bonheur, tu le places à ses côtés...
+
+--Vous y êtes, mon parrain.
+
+--Tu te maries...
+
+--Le plus vite possible, répondit Bouchot.
+
+--Le temps passe; peu à peu la raison reprend son empire, le bandeau
+tombe, l'amour s'affaiblit, meurt...
+
+--Jamais, il est éternel.
+
+--Tu te réveilles; ta femme est légère, acariâtre...
+
+--Arrêtez, mon parrain. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle soit bonne,
+douce, aimante?
+
+--Alors, c'est toi dont l'humeur se transforme, qui deviens exigeant,
+dominateur, injuste, d'autant plus cruel que ton erreur a été plus
+profonde, et vous êtes liés à jamais! L'enfer chrétien, si riche en
+supplices, n'en compte peut-être pas de plus affreux...
+
+--Aïe! aïe! cria Bouchot.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda le docteur qui s'interrompit avec surprise.
+
+--Une fausse alerte; j'ai cru que vous aviez cassé ma boîte à musique.
+
+--Quelle boîte à musique?»
+
+Catherine vint appeler le docteur qu'un fermier voulait consulter;
+l'artiste, demeuré seul, se perdit dans ses réflexions.
+
+«Elle est jolie, leur expérience, se dit-il; en voilà des
+encouragements. Gaston! ne manquera pas de me citer son exemple, et
+Mademoiselle? Je crois que c'est encore elle qui me comprendra le mieux.
+Moi qui étais si content de ma découverte, je n'ai plus envie de rire.
+Je crains que mon parrain n'ait élevé sa petite-fille dans des idées de
+célibat qui gêneraient singulièrement les miennes.»
+
+Une fenêtre s'ouvrit, Aimée parut. Elle émonda une glycine dont les
+belles grappes de fleurs commençaient à se flétrir; puis, appuyée sur la
+balustrade, elle regarda au loin, pensive, sérieuse, le menton posé sur
+sa main fine et blanche.
+
+«La gracieuse petite fée, murmura Bouchot; allons, la boîte à musique
+est intacte. Quel vacarme là-dedans, ajouta-t-il en se croisant les
+bras; je voudrais savoir fabriquer les vers, je remplirais cent pages
+avec ce seul nom: Aimée! La voilà partie, tous les soleils se couchent
+donc à la fois, maintenant. On ne dîne pas encore, j'ai le temps de
+monter dans ma chambre et de composer un sonnet. Dans la poésie, ce
+n'est ni la rime ni la raison qui m'embarrassent, c'est la longueur du
+vers. Bah! ça doit lui être bien égal à Mlle Aimée que les vers rampent
+sur douze ou sur quatorze pieds.»
+
+Vers sept heures du soir, l'aide de Catherine prévint Bouchot qu'on
+l'attendait pour passer dans la salle à manger; Gaston, en retard,
+venait enfin d'arriver; l'artiste, en habit noir, en cravate blanche, en
+souliers vernis et ganté de frais, pénétra dans le petit salon; une
+exclamation de surprise le salua.
+
+«Est-ce que vous allez au bal, mon neveu? demanda Mademoiselle.
+
+--Non pas, ma chère tante.
+
+--En soirée chez le percepteur? dit Aimée.
+
+--Je ne bougerai pas d'auprès de vous, mademoiselle, si vous le
+permettez.
+
+--Alors tu fais prendre l'air à tes habits? s'écria Gaston.
+
+--Non, mon cousin; mais il est dans la vie des jours graves, solennels,
+où l'homme qui se respecte se doit à lui-même de garder le décorum.
+
+--Je le connais ton décorum, ta vas nous exécuter le pas de _Giselle_.
+
+--C'est fait depuis tantôt, répondit Bouchot sans sourire. Je rêvais
+dans ma chambre à la destinée des empires, lorsque j'ai senti le besoin
+de composer des vers. Comme je ne trouvais que le premier et le
+troisième, je me suis souvenu de M. de Buffon; à défaut de manchettes,
+j'ai endossé mon habit pour attirer l'inspiration.
+
+--Des vers! s'écria Aimée, vous allez nous les dire? monsieur des
+Étrivières.
+
+--J'ai mis mon habit trop tard; au moment où j'allais en fabriquer un
+second, Jeanne est venue m'annoncer prosaïquement que la soupe
+attendait.
+
+--Quel air cérémonieux, monsieur des Étrivières!
+
+--Un air digne, mademoiselle Aimée; l'habit noir, la cravate blanche
+surtout, élèvent la pensée. On comprend, lorsqu'elle vous serre le cou,
+pourquoi les diplomates, les notaires et les journalistes ont une si
+haute idée d'eux-mêmes et peuvent régenter leurs contemporains. Les
+augures romains portaient la cravate blanche.»
+
+Le dîner fut gai; la toilette de Bouchot mit tout le monde en verve, lui
+excepté. Gaston, contre son habitude, se montra d'un entrain qui
+contrastait avec l'air compassé de son ami. Au fond, en dépit de sa
+plaisanterie, l'artiste était trop sérieusement amoureux pour ne pas
+être un peu triste. Il ne doutait ni du consentement du docteur ni de
+celui de Mademoiselle; il se savait aimé d'eux autant qu'il les aimait.
+Ses inquiétudes venaient d'Aimée. Il ne la quittait guère des yeux, et,
+selon les allures de la jeune fille, il se répétait tout bas, comme s'il
+eût effeuillé une marguerite: Elle m'aime, un peu, beaucoup; puis, au
+lieu d'achever, il secouait la tête et se sentait ému.
+
+Gaston, le docteur et Mademoiselle s'établirent devant une table de jeu;
+Bouchot, qui devait remplacer le perdant, s'assit près d'Aimée qui
+brodait. De temps à autre, la jeune fille levait les yeux sur l'artiste,
+comme surprise de le voir si taciturne, lui qui d'ordinaire troublait
+les joueurs, de façon à se faire constamment rappeler à l'ordre par
+Mademoiselle. Parfois le regard des deux jeunes gens se rencontrait;
+Aimée baissait la tête, souriait ou rougissait. Tout à coup on appela
+Bouchot, qui prit la place de son ami.
+
+Gaston, devenu libre, se promena de long en large; il lutinait Aimée au
+passage, dénouant les rubans qui retenaient les cheveux de la jeune
+fille, dont le doigt le menaçait en riant.
+
+«Est-il heureux, lui, avec son titre de grand frère!» pensait Bouchot.
+
+Et l'artiste, distrait, jouait une carte pour une autre, à la grande
+indignation de Mademoiselle.
+
+«Je ne vous veux plus pour partenaire lorsque vous serez en habit noir,
+mon neveu; voilà deux fois que vous oubliez que les as et les rois sont
+tombés.
+
+--C'est ma boîte à musique, ma chère tante; mon habit est innocent.
+
+--Quelle est cette nouvelle folie dont tu nous parles au moins pour la
+dixième fois ce soir? demanda Gaston.
+
+--Une surprise que je ménage à l'aimable société, mais dont tu auras la
+primeur.»
+
+Gaston se pencha vers l'oreille d'Aimée, qui partit d'un éclat de rire.
+
+«Atout, atout, et atout, s'écria triomphalement le docteur; l'avez-vous
+fait exprès, mon filleul?
+
+--Non, mon parrain. Je vous demande humblement pardon, ma chère tante,
+vous avez perdu par ma faute.
+
+--Un peu; mais Gaston va m'aider à prendre ma revanche.»
+
+Bouchot alla s'asseoir au fond du salon, dans un coin obscur. Il demeura
+silencieux, ne répondant même pas aux plaisanteries que lui décochait
+son ami. Aimée se rapprocha de lui.
+
+«Souffrez-vous donc, monsieur Bouchot? lui demanda la jeune fille avec
+hésitation.
+
+--Oui et non, Mademoiselle, ce n'est pas encore décidé.
+
+--Parlez-vous sérieusement?
+
+--Certes, selon mon habitude.»
+
+Aimée regarda l'artiste d'un air indécis.
+
+«Demain, reprit-il, je serai guéri ou très-malade.
+
+--Vous m'effrayez. Vous ne songez pas à vous battre de nouveau, au
+moins?
+
+--Non, rassurez-vous, et merci pour l'intérêt que vous paraissez prendre
+à mon chétif individu.
+
+--Ne me comptez-vous donc pas au nombre de vos amis?
+
+--Je serais trop malheureux si je ne croyais occuper une place dans
+votre cœur, lorsque vous en occupez une si grande dans le mien.
+
+--Eh bien! confiez-moi la cause de votre tristesse.
+
+--Je ne demanderais pas mieux, si je pouvais me l'expliquer à moi-même;
+je suis ému comme le sont les enfants, sans trop savoir pourquoi. Est-ce
+que cela ne vous arrive jamais, mademoiselle Aimée, de n'avoir aucun
+motif de chagrin appréciable, et cependant de vous sentir le cœur si
+gros que vous portez envie à ceux qui peuvent pleurer?
+
+--Mais si; seulement je me donne la satisfaction de pleurer et, le
+lendemain, je ris de mon enfantillage.
+
+--Vous êtes bien heureuse; chez moi, je crois que c'est tout le
+contraire, je ris de ne pouvoir pleurer.
+
+--Voulez-vous que je me mette au piano, afin de tenter de vous
+distraire.
+
+--Je vous en prie même.»
+
+Aimée préluda; elle joua l'ouverture de _Lucie_, puis un morceau de la
+_Norma_ affectionné par l'artiste. Soudain, il se couvrit le visage de
+ses mains comme pour mieux écouter; mais, en réalité, pour cacher une
+larme qui, de son cœur, venait de monter à ses yeux. La jeune fille s'en
+aperçut, ses doigts tremblants laissèrent mourir les notes une à une,
+elle cessa de jouer.
+
+Bouchot releva la tête; Aimée, visiblement émue, le regardait avec ses
+grands yeux bleus si brillants et si purs.
+
+«Je pensais à ma mère,» dit l'artiste qui essaya de sourire.
+
+Puis, secouant la tête, il reprit:
+
+«Décidément, mon habit m'a rendu maussade; on dirait que je vous ai
+attristée. Me pardonnez-vous?»
+
+Sans réfléchir, elle lui tendit une main dont il s'empara; leurs regards
+se croisèrent avec lenteur, tous deux se sentirent trembler et rougir;
+ils venaient, sans échanger une parole, de s'avouer mutuellement qu'ils
+s'aimaient.
+
+Aimée, dégageant sa main, retourna près de Mademoiselle, tandis que
+l'artiste, dont le cœur bondissait, luttait contre l'envie d'embrasser
+tous ceux qui l'entouraient.
+
+Vers onze heures on se sépara; Bouchot pressa les mains du docteur avec
+effusion, baisa celles de Mademoiselle à quatre ou cinq reprises, et dut
+se cramponner au bras de Gaston pour ne pas sauter au cou d'Aimée, qui
+n'osait plus le regarder. Bientôt les deux amis, retirés dans la chambre
+de Gaston, s'assirent face à face. L'artiste se dépouilla de son habit
+et bourra sa pipe. Par un renversement singulier de leur humeur, c'était
+Bouchot qui gardait le silence, tandis que Gaston causait et
+plaisantait.
+
+«Tu as marché sur une mauvaise herbe, aujourd'hui, disait-il à son ami.
+
+--Et toi sur une bonne, mon cousin.
+
+--Oui, répondit Gaston, arrière les préoccupations, les soucis, la
+tristesse, les chagrins! je veux ma part de soleil, à la fin; je veux
+vivre. Je suis jaloux de toi, mon cher Bouchot, tu es célèbre, l'Europe
+sait ton nom, tandis que Paris bégaye à peine le mien. J'ai quelque
+chose là, continua-t-il en se frappant le front, il est temps d'écouter
+la voix de l'ambition. J'étais garrotté; me voilà libre, pauvre,
+indépendant; à moi l'avenir.
+
+--Bravo! s'écria l'artiste; M. de Champlâtreux, qui s'y connaît, est un
+admirateur de ton premier livre, et il se plaint de ton silence.
+Remets-toi à l'œuvre: l'heure de la justice sonne tard quelquefois, mais
+elle sonne.
+
+--Dès demain, je reprends la plume; on ne doit pas se taire tant qu'on a
+des choses utiles à dire, et cette fois je forcerai les indifférents à
+se tourner de mon côté.
+
+--Moi, répondit Bouchot, je suis devenu philosophe, je ne demande plus
+qu'une chaumière pour y cacher un cœur que j'ai trouvé.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--J'ai fait une singulière découverte.
+
+--Confie-la moi bien vite.
+
+--Attends que j'endosse mon habit, il est de rigueur pour la
+circonstance.
+
+Bouchot, se rapprochant alors de Gaston, lui posa la main sur l'épaule.
+
+«Monsieur le marquis de la Taillade, dit-il, j'ai l'honneur de vous
+faire part que j'aime Mlle Aimée.»
+
+Gaston se dressa comme soulevé de son fauteuil par un ressort, il ferma
+à demi les yeux, ses lèvres pâlirent; puis il prit son ami entre ses
+bras et l'y tint longtemps pressé.
+
+«Tu donnes ton consentement? s'écria l'artiste.
+
+--Ton bonheur n'est-il pas une partie du mien?» répondit le jeune
+marquis d'une voix altérée.
+
+Vers deux heures du matin, Bouchot se disposait à énumérer pour la
+vingtième fois les qualités de la petite-fille du docteur, lorsque
+Gaston, qui s'était assis de façon à tourner le dos à la lumière,
+proposa de prendre un peu de repos.
+
+«Il faut garder quelque chose à nous dire pour demain, ajouta-t-il en
+pressant la main de son ami.
+
+--Pour demain? répéta l'artiste. Ne t'inquiète pas, va; il faudrait des
+siècles, rien que pour vider le trop plein de mon cœur. Mais je suis
+généreux et j'ai pitié de ta faiblesse; dors donc, et bonne nuit. Moi,
+je vais rêver à elle, tout en préparant le discours qui doit amener ton
+parrain à m'accorder son vote.»
+
+Gaston, demeuré seul, s'étendit sur son fauteuil et se couvrit le visage
+de ses deux mains. Il se releva tout à coup; l'image d'Aimée venait de
+passer devant ses yeux.
+
+«Ah! malheureux, s'écria-t-il avec angoisse, toi aussi, tu l'aimes!»
+
+
+
+
+X
+
+GASTON PREND SA REVANCHE.
+
+
+Gaston ne dormit pas.
+
+Tantôt résigné, tantôt désespéré, il comptait les heures une à une, se
+promenant de long en large, s'arrêtant parfois pour ne plus entendre que
+l'impassible tic-tac de la vieille horloge. Le cœur meurtri, l'âme
+accablée par une immense douleur, il maudissait le monde et la vie. Mais
+la droiture de son caractère, aussi bien que l'affection qu'il portait à
+Bouchot, lui traçait son devoir, et il n'était pas homme à hésiter. Il
+devait hâter l'union de son ami et d'Aimée, puis s'éloigner au plus vite
+pour étouffer sa passion coupable et la cacher aux yeux perspicaces de
+ceux qui l'entouraient. Cette résolution, il eût voulu l'exécuter sur
+l'heure. Quelle fatalité présidait donc aux événements de sa vie? Quoi,
+après la catastrophe qui l'avait rejeté sanglant, désolé sons le toit de
+Mademoiselle, alors qu'il aspirait au calme, au repos, à l'oubli, voilà
+qu'un orage imprévu venait l'assaillir et livrer de nouveau son âme à la
+douleur!
+
+Rival de Bouchot! cette idée l'irritait. Le secret de son tardif amour,
+aussi bien que de celui de l'artiste, s'expliquait facilement. D'abord,
+dans la jeune fille transformée par l'âge, les deux amis avaient
+continué à voir la petite compagne qu'ils considéraient comme une sœur.
+Mais le temps et la douleur, en mûrissant Aimée, avaient développé ses
+qualités morales. Si la beauté d'Hélène troublait les sens, la petite
+fille du docteur, avec son regard profond, sa grâce et son naturel,
+faisait des conquêtes moins rapides, mais plus durables. Aimée, à son
+insu, sans coquetterie, séduisit à la fois les deux convalescents, dont
+l'âme, en dépit de la diversité de leur humeur, était si propre à
+comprendre la sienne.
+
+Le jour parut; Gaston regardait sans voir, écoutait sans entendre; son
+âme seule veillait et souffrait. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait le
+ramena à la réalité; il secoua la tête à la vue d'un rayon de soleil qui
+dorait les vitres de sa fenêtre et se leva.
+
+«Quels terribles adversaires que l'amour et l'amitié lorsqu'ils se
+mettent à lutter, pensa-t-il. Ma raison a beau faire, il n'y a qu'une
+route à suivre; il faut, dussé-je en mourir, que Bouchot soit heureux.»
+
+Vers sept heures il gagna le jardin, il y trouva Mademoiselle, toujours
+matinale.
+
+«Qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en le voyant pâle, défait, les yeux
+rouges.
+
+--Je n'ai pu dormir, répondit-il avec un peu d'embarras.
+
+--On te croirait malade; remonte chez toi bien vite, je vais recommander
+à Aimée de ne pas s'approcher de son piano de la matinée, et tu
+reposeras jusqu'à l'heure du déjeuner.
+
+--C'est inutile, chère tante, je vais vous dire adieu tout à l'heure, je
+pars.
+
+--Pour Maulette?
+
+--Pour Paris.»
+
+Mademoiselle regarda son neveu comme pour s'assurer qu'il parlait
+sérieusement; puis elle se laissa tomber sur un banc. Gaston s'assit
+près d'elle, silencieux, préoccupé. Il appuya soudain la tête sur
+l'épaule de celle qui lui avait servi de mère et ne put contenir un
+sanglot.
+
+«Tu souffres? que t'arrive-t-il, bon Dieu? confie-moi vite la cause de
+ton chagrin. Réponds, réponds-moi donc, cruel enfant, répéta
+Mademoiselle dont les larmes coulaient à la vue de la douleur de son
+neveu; ne vois-tu pas que tu me fais mourir?»
+
+Gaston se redressa; il essaya de sourire.
+
+«Ce n'est rien, chère tante, dit-il, rien qu'un enfantillage. Au moment
+de vous quitter, je me suis souvenu de cette époque où l'on m'a entraîné
+loin de vous, et toutes les anciennes blessures de mon cœur se sont
+rouvertes.»
+
+Mademoiselle secoua la tête d'un air de doute.
+
+«Il se passe quelque chose que tu veux me cacher. Ce départ, tu n'y
+songeais pas hier.»
+
+Gaston demeura muet.
+
+«Voyons, continua Mademoiselle qui l'attira sur sa poitrine comme
+lorsqu'il était petit, confesse-toi, je réussirai peut-être à te
+consoler. Ce n'est pas pour un enfantillage qu'un homme comme toi
+pleure. Tu aimes encore Hélène, tu souffres de ne plus la voir, et c'est
+elle que tu vas chercher?
+
+--Non, s'écria Gaston, je ne puis plus que maudire celle que vous venez
+de nommer.
+
+--Je le regrette, mon pauvre ami; elle est ta femme, après tout, et ce
+sont les plus belles années de votre existence à tous deux qui vont
+s'écouler dans l'isolement. Voyons, n'est-il aucun moyen de vous
+rapprocher.
+
+--Je ne l'aime plus.
+
+--Reste près de moi, alors; que vas-tu chercher à Paris?
+
+--La gloire, répondit Gaston; il est temps que je vous rende fière de
+votre neveu.
+
+--Je le suis, répondit Mademoiselle qui le baisa au front. Toute mon
+ambition est satisfaite lorsque tu es là près de moi, que je m'appuie
+sur ton bras et que je sens combien tu m'aimes.
+
+--Mais vous avez l'âme trop haute, chère tante, pour vouloir que je me
+condamne à l'oisiveté. Il est un vide dans mon cœur qu'il me faut
+combler, puisque l'amour ne doit plus le remplir. Je veux essayer d'être
+utile.
+
+--Vous autres hommes d'imagination, répondit Mademoiselle, vous placez
+le bonheur si haut que vous réussissez rarement à l'atteindre, et vous
+rendez le sort responsable de vos déceptions. Ce n'est pas un blâme que
+j'exprime, dit-elle à un mouvement de Gaston, c'est un regret. Du reste,
+tout ce qui pourra te distraire, je le trouve bon. Va donc, mon pauvre
+enfant, mais reviens vite; personne n'est heureux ici lorsque tu es
+absent.»
+
+Elle demeura un instant pensive, puis elle ajouta:
+
+«Ta détermination a donc été prise ce matin? hier au soir, tu parlais
+d'accompagner ton parrain à Dreux.
+
+Gaston prononça le nom de son ami.
+
+Mademoiselle sourit tout à coup.
+
+--Ah! dit-elle, me voila soulagée et je suis sûre de te revoir bientôt;
+M. Bouchot te ramènera.
+
+--Il me ramènera, répéta machinalement Gaston.
+
+--Oui, sans doute; tu peux bien me mettre dans la confidence, il aime
+notre petite Aimée, n'est-ce pas?»
+
+Gaston dut faire un effort suprême pour cacher son trouble.
+
+«Oui, répondit-il; mais elle?
+
+--Je puis te confier l'autre moitié du secret; tu ne la trahiras pas:
+elle aussi, l'aime. Quand je songe que, pendant dix années, c'est toi
+que j'ai rêvé comme mari de ma chère Aimée. Dieu, les beaux châteaux en
+Espagne que je construisais, dans ce temps-là! Un jour, tu as soufflé
+dessus, il n'en a pas fallu davantage pour les détruire de fond en
+comble. J'en ai pleuré, car cette union... Mais à quoi bon rappeler un
+passé irrémédiable? Voyons, est-ce que cela ne te fait pas plaisir de
+songer que ton ami se charge du bonheur d'Aimée?
+
+--Allons, pensa Gaston qui fit quelques pas; comme le gladiateur
+antique, sachons sourire avec une blessure mortelle au cœur.
+
+--Où vas-tu? demanda Mademoiselle avec vivacité.
+
+--Appeler Bouchot et lui apprendre que son amour est partagé.
+
+--Reste, s'il te plaît; tu sembles oublier que c'est un secret que je
+t'ai confié. Laisse agir ton ami, c'est à lui qu'il appartient de porter
+le premier la parole, et son habit noir d'hier trahissait des intentions
+qui se révéleront probablement aujourd'hui. Tout ce que je te permets,
+c'est de l'encourager au besoin.»
+
+Gaston se rassit; il parut oublier la présence de sa tante.
+
+«Quoi! dit-elle, la pensée de voir heureux tous les êtres qui te sont
+chers ne suffit pas à te dérider?
+
+--Le mariage m'apparaît sous un jour si sombre, ma chère tante, que je
+suis tenté de plaindre ceux pour lesquels vous croyez devoir vous
+réjouir.
+
+--Je comprends l'amertume de tes souvenirs, répondit Mademoiselle d'une
+voix grave; mais je sais aussi que tu as une grande âme, et que le
+bonheur des antres ne saurait te porter ombrage. Nous savons souffrir,
+toi et moi, car Dieu ne nous a pas épargné les épreuves, et cependant il
+en est d'autres que sa main traite encore plus sévèrement. Te voilà
+veuf, continua-t-elle avec affection, tu as aimé sans être payé de
+retour. Eh bien, tu vivras comme ta vieille tante, qui possédait un cœur
+que l'on a dédaigné comme le tien. Aujourd'hui nous n'avons plus guère
+qu'un malheur à redouter, c'est que Dieu ne nous ravisse l'un à
+l'autre.»
+
+Gaston s'empara de la main de Mademoiselle.
+
+«Je dois te précéder, continua-t-elle un peu émue, dans ce monde où je
+rendrai compte à ta mère de ton bonheur dont je m'étais chargée. Si je
+n'ai pas réussi, c'est que Dieu ne l'a pas voulu, tu me rendras toi-même
+témoignage. Ne te chagrine pas; je le ferai le plus tard possible, ce
+terrible voyage. J'en voulais venir à ceci: je comprends tes idées
+d'ambition, ce n'est pas à Houdan qu'on peut devenir célèbre; pars donc,
+mais reviens souvent, tu ne m'auras pas toujours, et je serai bien aise
+moi-même d'embrasser de temps à autre le petit enfant que j'ai bercé.»
+
+Gaston se précipita aux genoux de sa tante et lui couvrit les mains de
+baisers.
+
+«Allons, dit Mademoiselle en le relevant, la tristesse est contagieuse;
+je voulais te consoler, et c'est moi qui me suis laissé attendrir.
+Heureusement que ton parrain n'est pas là pour nous gronder. Je me
+retire; nous avons besoin l'un et l'autre de reprendre notre
+sang-froid.»
+
+Mademoiselle s'éloigna, gravit avec lenteur les marches du perron, et se
+retourna pour sourire à son neveu, qui la contemplait immobile.
+
+«Je vais t'envoyer Aimée, lui cria-t-elle au moment de disparaître.
+
+--Noble et sainte femme! murmura Gaston; quoi qu'il arrive, ton fils
+adoptif sera digne de toi.»
+
+Longtemps il demeura pensif, préparant, étudiant à l'avance le rôle
+qu'il devait jouer, afin que nul ne pût soupçonner la passion qui le
+torturait. C'était surtout aux yeux de Bouchot qu'il fallait à tout prix
+cacher ce secret. L'artiste, qui déjà avait exposé sa vie pour Gaston,
+était capable de tous les héroïsmes et renoncerait certainement au
+bonheur plutôt que de causer le désespoir de son ami. Peu à peu, comme
+il arrive aux caractères élevés, Gaston trouva un apaisement, une sorte
+de joie amère dans l'abnégation que lui imposait son amitié. Il se
+sentait à la hauteur des épreuves que lui préparait le sort, et ce fut
+avec résolution qu'il entreprit de combattre et de vaincre la plus
+impérieuse des passions humaines: l'amour.
+
+«Ah! pauvre cœur, dit-il, en pressant sa poitrine de ses deux mains, tes
+battements, si douloureux qu'ils soient, ne m'empêcheront pas d'obéir à
+ma conscience.»
+
+A l'heure du déjeuner, Gaston, reprenant le ton enjoué qui, la veille,
+avait si fort égayé ses amis, se plut à embrasser à la fois Aimée et
+Bouchot. A la brusque révélation de leur passion mutuelle, faite à haute
+voix, les deux jeunes gens se levèrent interdits, anxieux, lançant à
+Gaston des regards indignés. Aimée s'enfuit confuse, tandis que
+l'artiste, pris d'une toux subite, saisissait le bras de son ami pour
+lui imposer silence. Mademoiselle et M. de Champlâtreux, tout en
+souriant, avaient peine à ne pas laisser déborder leurs larmes à la
+pensée du bonheur qui attendait leurs enfants d'adoption. Le soir, ce
+fut encore Gaston qui, vêtu de noir à son tour et d'un ton cérémonieux,
+demanda au docteur la main d'Aimée pour Bouchot. Certes, le bon docteur
+s'attendait à cette demande; pourtant il chancela, ses lèvres
+tremblèrent, et, moins vaillant que Mademoiselle et M. de Champlâtreux,
+il se jeta dans les bras de son filleul sans dissimuler son émotion.
+
+«Tu as entendu? dit-il à Aimée accourue près de lui. Réponds toi-même,
+je te laisse libre.
+
+--Elle a déjà répondu ce matin, s'écria Catherine, qui déroulait un
+immense mouchoir à carreaux.
+
+--Et qu'a-t-elle dit?
+
+--La même chose que nous, pardine! elle s'est mise à pleurer.»
+
+Durant trois semaines, Gaston, plus actif, plus gai en apparence qu'on
+ne l'avait jamais vu, s'occupa des démarches nécessaires pour hâter
+l'union des deux fiancés, se montrant aussi pressé qu'eux. Chaque soir,
+alors que le tic-tac de la vieille horloge retentissait seul dans la
+maison, il écoutait les interminables confidences de Bouchot, qui, sans
+le savoir, tournait et retournait un fer rouge dans le cœur de son ami.
+Plus d'une fois, défaillant, prêt à se trahir, Gaston sentit un sanglot
+monter à sa gorge et l'étouffer. La chair, torturée, meurtrie, se
+révoltait; mais l'âme implacable la forçait à souffrir en silence. Les
+plus rudes épreuves qu'eût à subir le jeune marquis lui vinrent d'Aimée.
+Familière, confiante avec celui qu'elle considérait depuis longtemps
+comme un frère, elle l'embrassait dix fois par jour à l'adresse de
+Bouchot, ou l'entraînait au fond du jardin pour parler à son aise de
+celui dont elle allait porter le nom. Gaston, souriant, héroïque,
+appréciait alors l'adorable candeur de cette enfant qui aurait pu être
+sa femme. «Je te la destinais», avait dit Mademoiselle. Quoi, sans le
+soupçonner, sans le deviner, il avait effleuré ce bonheur dont Bouchot
+plus clairvoyant allait s'emparer! Dans ces moments, Gaston ne pouvait
+s'empêcher de songer à Hélène, de déplorer sa froideur et sa frivolité.
+
+Mais si l'âme de Gaston se trouva à la hauteur de la tâche qu'il s'était
+imposée, son corps, plus rebelle, trahit bientôt, par son affaissement,
+les luttes secrètes qui l'épuisaient. Mademoiselle s'inquiétait de temps
+à autre de sa pâleur, de son activité fébrile, de l'éclat de son regard
+à l'expression si calme et si douce d'ordinaire. A plusieurs reprises,
+elle avait remarqué qu'il s'arrêtait au milieu d'un sourire commencé,
+qu'aussitôt qu'il se croyait seul son visage devenait soudain grave et
+morne. Aux questions de sa tante, le jeune homme répondait en
+l'embrassant ou en se plaignant de migraines imaginaires.
+
+Le grand jour arriva. Gaston, épuisé par une nuit d'insomnie, était prêt
+avant l'aube. Absorbé, immobile, il comptait les heures où, se
+retrouvant enfin libre, il pourrait s'enfuir, arracher le masque dont il
+se couvrait, et, loin de tout regard importun, s'abandonner à son
+désespoir. Son énergie, son empire sur lui-même avaient pu lui donner la
+force de dissimuler, mais ses efforts avaient été vains pour arracher de
+son cœur la cruelle passion qui le consumait. Il fut arraché à sa
+rêverie par le bruit d'un joyeux carillon qui, du clocher de la vieille
+église, éparpillait ses notes dans l'air comme une volée d'oiseaux.
+
+«C'est le glas de ma dernière illusion», se dit-il avec tristesse; puis,
+le sourire aux lèvres, il alla baiser la main d'Aimée et embrasser
+Bouchot.
+
+Le ciel, clément pour l'artiste, était sans nuages, et le soleil déjà
+chaud éblouissait les yeux. Une foule de femmes, de vieillards,
+d'enfants endimanchés, se joignit au cortège pour faire honneur à
+Mademoiselle et au docteur, aussi aimés, aussi respectés l'un que
+l'autre. L'église, inondée de rayons, avait sa grande porte de chêne
+ouverte à deux battants, et le maître-autel, blanc et or, scintillait
+sous l'éclat lumineux de cinquante cierges. Sur les dalles grises,
+autour des deux fiancés, se reflétaient les mosaïques multicolores des
+vitraux; on eût dit des fleurs de feu. Le curé parut, leva les bras vers
+le ciel, et l'on s'agenouilla.
+
+Durant la cérémonie, le regard de Gaston s'arrêta d'abord sur un grand
+christ en ivoire dont la tête à l'expression douce, triste, résignée,
+ceinte de sa triomphale couronne d'épines et penchée sur l'épaule
+gauche, semblait contempler les assistants. Gaston souffrait, il courba
+le front devant le divin martyr et pria; l'orgue, s'éveillant tout à
+coup, fit résonner sa voix puissante, dont les sons, d'abord lents,
+graves, solennels, l'attendrirent. Il laissa couler ses larmes sans
+honte et son cœur se dégonfla. Bientôt l'instrument eut des notes plus
+vives, plus tendres, plus émues, auxquelles vinrent s'unir les voix
+fraîches des enfants de chœur, et l'esprit de Gaston, comme il arrive
+dans les moments suprêmes, se retourna vers le passé. Il se revit isolé,
+perdu, grelottant sur la place Saint-Jacques, en face de Bouchot
+exécutant le pas de Giselle. En un instant, il passa en revue sa
+misérable enfance, si cruelle, si éprouvée, mais soutenue, réchauffée,
+consolée par la bonne humeur, la droiture, le dévouement du cher être
+qui, agenouillé en ce moment près d'Aimée, était encore pâle du sang
+qu'il avait répandu pour épargner celui de son ami. L'immensité de sa
+dette envers l'artiste apparut plus clairement que jamais à Gaston.
+
+«Quoi que je fasse, pensa-t-il en regardant Bouchot, je ne pourrai
+jamais que l'égaler.»
+
+Il se leva, fier de la victoire qu'il avait remportée sur lui-même, le
+regard calme et assuré. Ce fut d'un bras ferme qu'il soutint le poêle
+frangé d'or au-dessus de la tête des fiancés; ce fut d'une voix sincère
+qu'il mêla sa prière à celle du prêtre appelant les bénédictions du ciel
+sur les nouveaux époux; et ce fut du fond de l'âme qu'il applaudit aux
+cloches, dont la voix, un instant contenue, porta soudain vers Dieu le
+serment que venaient d'échanger Aimée et Bouchot.
+
+L'artiste, convaincu par les conseils de son ami, s'était décidé à
+partir pour l'Italie, et, le soir même de son mariage, en compagnie
+d'Aimée, du docteur et de M. de Champlâtreux, il regagna Paris. Vers dix
+heures du soir, Gaston, revenant du chemin de fer, rentra dans la petite
+maison redevenue solitaire et silencieuse. Il embrassa Mademoiselle et
+se retira.
+
+Par une contradiction étrange, il était à la fois tranquille et triste,
+satisfait et navré. Il lui semblait sentir un autre lui-même se révolter
+et se désespérer. Il s'agenouilla près de son lit et pleura longuement
+sans en avoir conscience. Tout à coup il sentit une main s'appuyer sur
+son épaule; il se redressa et se trouva en face de sa tante, qui
+l'enveloppait de son beau regard.
+
+«Du courage, lui dit-elle d'une voix émue; tu as noblement agi et tu
+dois être content de toi.»
+
+Gaston, surpris, allait répondre.
+
+«J'ai tout deviné, continua Mademoiselle, qui pressa la tête de son
+neveu contre sa poitrine; ne suis-je pas ta mère, moi? Mais ne parlons
+que de l'avenir. Que comptes-tu faire?
+
+--Retourner à Paris et reprendre mes travaux.»
+
+Mademoiselle parut réfléchir.
+
+«J'aurais voulu te garder près de moi, reprit-elle enfin; mais tu as
+raison, ici tu te souviendrais trop. Songe toujours à moi,
+continua-t-elle, les mains étendues comme pour bénir, et laisse agir ce
+grand auxiliaire de Dieu: le temps.»
+
+
+
+
+XI
+
+FACE.
+
+
+Le surlendemain Gaston se mit en route pour Paris. Bientôt la vapeur
+remporta comme dans un tourbillon, et cette course vertigineuse soulagea
+momentanément son esprit. L'homme, dans les crises qui bouleversent son
+existence, s'insurge par instinct contre les lois inflexibles de la
+matière et cherche follement à les braver. C'est alors qu'il rêve de
+dompter un cheval fougueux, de lutter contre l'ouragan, de défier la
+foudre on les flots soulevés. Les plaines, les collines, les bois
+fuyaient avec trop de lenteur encore au gré de Gaston; peu à peu la
+raison reprit ses droits, il se mit à songer.
+
+Immobile, les yeux fermés, il semblait dormir. En réalité, il luttait
+contre la brûlante image d'Aimée qui passait et repassait devant ses
+yeux. Par instant, il regrettait avec amertume de n'avoir pas été
+mortellement atteint par l'épée du vicomte de Champlâtreux; mais il
+rejetait bien vite cette pensée comme indigne de lui, comme un crime
+envers les cœurs dévoués qui l'aimaient. Le soir même de son arrivée à
+Paris, Gaston, établi dans l'atelier de Bouchot, se plongeait dans
+l'étude avec l'ardeur de ses premières années, demandant à cette
+consolatrice austère l'oubli, que sa volonté impuissante ne pouvait lui
+donner.
+
+Quelques jours plus tard, le public, par un de ces retours si fréquents
+à Paris, se passionna pour le premier livre de Gaston. La question du
+paupérisme, brièvement étudiée dans son œuvre, mais d'une façon neuve,
+originale, touchante, émut soudain les esprits. On s'aperçut vite que le
+livre, si longtemps oublié ou dédaigné, analysait non-seulement le mal,
+mais proposait un moyen pratique de l'atténuer, sinon de le guérir. De
+vives polémiques s'engagèrent; de nombreux disciples vinrent se ranger
+sous la bannière du jeune maître, qui bientôt dut monter lui-même sur la
+brèche pour défendre ses idées. Durant trois mois, il lutta sans
+relâche, ardent, convaincu, passionné; mais avec cette hauteur de vues,
+cette modération, cette dignité que donnent la conscience, l'amour du
+bien et la vérité. Le nom du nouveau champion des vieux abus
+gouvernementaux ne tarda guère à devenir populaire, et la célébrité vint
+s'asseoir à son chevet. Bouchot, de Florence où il préparait une série
+d'œuvres qui devaient le classer définitivement, applaudissait presque
+chaque jour aux triomphes de son ami; quant au docteur, il ravissait
+Mademoiselle par ses enthousiasmes, et se déclarait prêt à mourir,
+l'avènement du véritable progrès étant accompli.
+
+Gaston, enfin, sûr de sa force, quitta l'arène pour travailler en
+silence à l'œuvre nouvelle qu'il préparait. Était-il heureux? hélas!
+non. En dépit du bruit qui venait de se faire autour de lui, son cœur
+tressaillait encore au nom d'Aimée; il se sentait résigné, mais non
+guéri. Grâce à son courage, à son devoir si simplement accompli, il
+possédait ce repos de la conscience et cette sérénité d'âme que donne
+tout grand sacrifice. Peu à peu il réussit à convaincre Mademoiselle que
+la blessure qu'il portait au cœur était cicatrisée, et que le travail,
+l'ambition satisfaite et le bonheur de ceux qu'il aimait avaient suffi
+pour le guérir.
+
+Au fond, malgré sa force de caractère soutenue par la conversation
+stoïque de M. de Champlâtreux, le jeune marquis, souvent en proie à
+d'indicibles tristesses, cherchait un soulagement dans la fatigue
+corporelle, et errait au hasard dans Paris. Un peu contre le gré de son
+vieil ami, qui jugeait le frottement des hommes nécessaire pour
+maintenir l'équilibre de l'esprit, Gaston fuyait le monde où l'on
+cherchait à l'attirer, mais au milieu duquel il se souvenait trop que sa
+gravité, sa droiture et même sa réserve étaient des défauts. De temps à
+autre, le souvenir de sa femme, qu'il n'avait pas revue, le poursuivait;
+mais de leur position équivoque résultait un problème devant la solution
+duquel il reculait.
+
+Un matin, dans une allée du bois de Boulogne, il vit passer la marquise,
+vêtue de noir, distraite, cachée en quelque sorte au fond d'un coupé.
+Cette apparition le troubla. Depuis longtemps il ne voyait plus figurer
+le nom d'Hélène dans le compte rendu des fêtes auxquelles assiste le
+«tout-Paris» conventionnel dont elle faisait partie, et il songea que,
+depuis la terrible scène qui les avait séparés, ils semblaient morts
+l'un pour l'autre.
+
+Deux mois s'écoulèrent encore. Bouchot, dont le séjour en Italie s'était
+prolongé, grâce peut-être à la secrète influence de Mademoiselle,
+annonçait enfin son retour, et Madame Hubert, guidée par M. de
+Champlâtreux, disposait la maison qu'Aimée devait bientôt animer de sa
+présence. Gaston, que l'artiste désirait garder près de lui, examina
+l'état de son cœur et frémit à l'idée de se trouver chaque jour, à toute
+heure, en face de la femme de son ami. Ses travaux, la campagne
+entreprise contre les utopistes et les abus l'obligeaient à ne pas
+s'éloigner de Paris. Aussi, lorsqu'il parla d'aller s'établir à Houdan,
+M. de Champlâtreux dut combattre énergiquement sa résolution. Selon lui,
+Gaston ne s'appartenait plus; il se devait à son pays, à ses idées, à
+l'humanité dont il avait embrassé la cause:--son départ serait une
+désertion.
+
+--Je dois être plus sage que Bouchot, répondit Gaston, il est encore
+trop tôt pour imposer ma présence au tête-à-tête du jeune ménage.
+
+--J'y ai songé pour ma part, répliqua M. de Champlâtreux; eh bien, nous
+irons vivre ensemble, pas trop loin d'ici; à moins que, par une
+résolution digne de vous, ajouta-t-il en appuyant sur les mots, vous ne
+retourniez vivre près de madame de La Taillade.
+
+Gaston garda le silence; mais les paroles de son vieil ami répondaient
+trop bien à ses préoccupations secrètes pour ne pas l'obliger enfin à
+examiner d'une façon sérieuse les chances d'une réconciliation avec
+celle qui portait son nom.
+
+Une après-midi, marchant au hasard, Gaston atteignit l'hôtel de ville et
+en parcourut tous les alentours. Son imagination reconstruisit ce
+quartier sordide, fangeux, malsain, au milieu duquel il avait passé de
+si rudes années, et qui n'existait plus que dans sa mémoire. Il revit la
+rue des Arcis, la rue Planche-Mibray, la rue Jean-Pain-Mollet, la
+boutique du corroyeur; puis la maison et le galetas où il dormait
+l'hiver, enfoui sous un monceau de haillons. Il passa près de
+l'emplacement du cabaret de Pauquet, descendit sur le bord de la Seine
+et reconnut la berge où, en compagnie de Bouchot, il avait songé à se
+réfugier dans la mort.
+
+«Que de peines en moins, se dit-il, si nous avions accompli notre
+projet!»
+
+Voulant écarter les idées dans lesquelles ce souvenir venait de le
+plonger, il regagna le quai et marcha d'un pas rapide pour ne s'arrêter
+qu'à la hauteur de Passy. Il retrouva l'endroit où, seize années
+auparavant, il s'était séparé de Bouchot pour se lancer au hasard sur la
+grande route, l'âme en proie à une de ces douleurs dont l'intensité fait
+croire qu'on ne pourra jamais se consoler.
+
+Gaston, fatigué, s'assit pour réfléchir. D'un côté, Aimée qu'il craint
+de revoir; de l'autre, Hélène, froide, indifférente, glacée. Que
+résoudre? Partir, entreprendre un de ces voyages de découvertes d'où
+l'on rapporte parfois la gloire, où l'on ne succombe qu'avec honneur, et
+qui lui donnera le temps d'oublier? Mais sa tante? N'est-ce pas creuser
+sa tombe que de mettre à exécution un semblable projet? Cette cruelle
+absence, durant laquelle le moindre vent, le moindre orage la tiendront
+éveillée, tremblante pour celui auquel elle a consacré sa vie,
+n'abrègera-t-elle pas ses jours déjà comptés!... Ah! l'indécision, le
+doute! Qu'ils sont heureux ceux que l'herbe recouvre et qui dorment
+insensibles dans la paix de l'Éternité.
+
+Une seule issue pour échapper au remords, à la douleur, à la fatalité,
+pour revoir Aimée sans danger, retourner près d'Hélène! Elle n'était
+coupable que de coquetterie, et peut-être est-il temps encore de
+l'arrêter sur la pente où son imprévoyance l'entraîne, dont sa frivolité
+lui cache l'abîme final. Ne serait-il pas grand, noble, digne de Gaston,
+de retourner vers celle qui porte son nom, qui l'a méconnu, d'offrir la
+réconciliation et l'oubli, de se montrer calme, doux, patient, d'étudier
+avec soin ce caractère incompréhensible, de recommencer avec abnégation,
+sans jalousie, avec l'autorité d'un nom déjà célèbre, et d'une
+expérience chèrement acquise, l'œuvre déjà vainement tentée?
+
+«Pars, crie l'orgueil.
+
+--Reste,» murmure la raison.
+
+Le soleil se couchait; Gaston, indécis, semblait oublier l'heure. Tout à
+coup un sourire effleura ses lèvres; il venait de se souvenir
+qu'autrefois, à cette même place, Bouchot, ne sachant quel parti
+prendre, avait proposé d'en appeler au sort. Le sort, en se prononçant,
+avait donné à l'artiste les moyens de devenir célèbre.
+
+Gaston sortit un louis de sa bourse et le jeta en l'air.
+
+«Si c'est pile, je pars; si c'est face, je reste.»
+
+Il se baissa avec hésitation, curieusement épié par un passant.
+
+«Face, murmura-t-il; soit, obéissons.»
+
+Il se dirigea à la hâte vers les Champs-Élysées, lança dans le chapeau
+d'un pauvre stupéfait la pièce d'or qui lui avait servi à consulter le
+hasard, et s'approcha rapidement de la demeure de la marquise; peu à peu
+son pas se ralentit, il entrevoyait les arbres du jardin et songeait à
+remettre au lendemain sa première visite.
+
+«Pas de lâcheté!» pensa-t-il.
+
+Il passa devant la loge du suisse, qui se disposait à l'interpeller,
+mais qui se découvrit en le reconnaissant. Il traversa le vestibule,
+gravit l'escalier, et s'arrêta soudain à la vue du vicomte de
+Champlâtreux. Celui-ci fit un pas en arrière, comme pour rentrer dans
+l'antichambre. Gaston, affreusement pâle, le regardait frémissant.
+
+Le vicomte voulut parler, Gaston lui montra l'escalier d'un geste
+impérieux.
+
+«Pas un mot ici,» murmura-t-il.
+
+Et, machinalement, il regarda le gandin s'éloigner.
+
+Le jeune marquis avait encore deux degrés à franchir, son cœur battait à
+lui rompre la poitrine, la sueur perlait sur son front. Sa démarche lui
+apparaissait maintenant comme une faiblesse; et, les portes de
+l'espérance, un moment entr'ouvertes, se refermaient à l'improviste pour
+le plonger de nouveau dans le doute et dans la douleur. Il demeurait
+immobile.
+
+L'amertume et le dédain se peignaient tour à tour sur ses traits. Quelle
+résolution allait-il prendre? Tout à coup, il fit volte-face, poussa un
+soupir; et, pas à pas, comme à regret, il redescendit les marches
+au-dessus desquelles les nymphes impassibles continuaient à jeter leurs
+fleurs de marbre.
+
+Au même instant, Hélène, prévenue de la présence de son mari,
+l'attendait pour se jeter dans ses bras. Elle ne se sentait plus
+respectée depuis qu'on la savait séparée de Gaston. Puis la conduite de
+ce dernier, le bruit fait autour de son nom, un retour sur elle-même
+avait peut-être éclairé la frivole jeune femme qui, pour la vingtième
+fois, venait de refuser sa porte au vicomte furieux et dépité.
+
+Gaston atteignait le jardin, lorsque la marquise haletante, suffoquée,
+parut devant lui. D'un mouvement fébrile, elle saisit le bras de son
+mari.
+
+«Je suis innocente, je vous le jure! s'écria-t-elle enfin. Gaston, ayez
+pitié de mon orgueil, écoutez-moi.»
+
+Elle chancela, ses yeux se fermèrent, elle serait tombée si Gaston ne
+l'eût soutenue. Il la prit dans ses bras et l'emporta chez elle; peu à
+peu elle reprit ses forces et se laissa glisser aux genoux de son mari.
+
+«Sauvez-moi de moi-même, lui dit-elle, et rendez-moi digne de vous.»
+
+Il se pencha vers elle et la releva.
+
+Alors, d'une voix émue, souvent coupée par un sanglot, la jeune femme,
+s'accusant avec sincérité, raconta sa vie depuis qu'elle habitait seule
+sa riche demeure et qu'on ne se croyait plus obligé de la respecter. En
+terminant cette douloureuse confidence, elle réclama de nouveau l'aide
+et la protection de son mari.
+
+«Ah! pensa Gaston, le hasard, c'est le doigt de Dieu; le devoir
+m'attendait ici.»
+
+Puis, s'inclinant vers Hélène, il lui baisa la main.
+
+«Ne parlons plus du passé, dit-il; ma vie vous appartient, Hélène;
+tâchons de nous mieux comprendre et nous pourrons encore être heureux.»
+
+
+
+
+XII
+
+APRÈS L'ORAGE.
+
+
+C'est l'hiver, la neige tombe, les portes sont closes, il est quatre
+heures du soir et il fait presque nuit. Dans le salon de la petite
+maison de Houdan, le docteur et M. de Champlâtreux jouent aux échecs.
+Graves, silencieux, ils méditent les coups. Près de la vaste cheminée où
+le bois flambe en pétillant, Mademoiselle tricote, assise dans son grand
+fauteuil. Près d'elle, tout près d'elle, Aimée, un peu pâle, oublie de
+pousser l'aiguille plantée dans sa broderie. Aucun bruit au dehors; le
+petit chasseur, toujours en vedette sur la crête du toit, oscille à
+peine et semble regarder au loin, comme s'il attendait un ami.
+
+Les deux joueurs sortent soudain de leur mutisme; un coup douteux s'est
+présenté. Mademoiselle relève la tête, les regarde et les écoute. Ses
+cheveux sont blancs, blancs comme la neige qui couvre la terre et les
+arbres. Son visage a quelques rides légères, elle sourit de l'animation
+des deux partenaires; toujours son beau sourire mélancolique et doux.
+
+Les joueurs sont retombés dans leurs calculs sur la marche de la reine
+ou du roi. Mademoiselle prend la main d'Aimée qui tressaille et semble
+s'éveiller.
+
+«À qui songes-tu? lui demande-t-elle à mi-voix.
+
+--À Henri, répond la jeune femme en rougissant.
+
+--Il sera ici demain.
+
+--Oui; et je calculais combien il y a de minutes d'ici à demain.
+
+--Mais tu as vu ton mari il y a six jours!
+
+--N'y a-t-il que six jours? J'aurais parié pour un mois.»
+
+Catherine survient, elle s'approche d'Aimée dont elle baise les cheveux.
+
+-«Si M. Bouchot avait le bon esprit d'arriver ce soir, dit-elle, il se
+régalerait joliment; ma crème est réussie.»
+
+Au premier étage, assis devant une table couverte de livres et de
+papiers, Gaston, les deux mains appuyées sur un fauteuil, paraît perdu
+dans une méditation. Une portière se soulève, Hélène, mise avec une
+élégante simplicité, s'avance sur la pointe des pieds, saisit la tête de
+son mari et l'embrasse à l'improviste.
+
+«Monsieur le rêveur ne songe-t-il pas à nous rejoindre au salon? dit la
+jeune femme en pressant sa joue fraîche contre celle de son mari.
+
+--Monsieur le rêveur songeait à toi, ma belle marquise.
+
+--Il m'aime?
+
+--De toute son âme.»
+
+Comme un enfant câlin Hélène s'appuie sur son mari, et tous deux
+oublient si bien l'heure que Catherine doit les prévenir que
+Mademoiselle attend.
+
+On allait se mettre à table lorsque le petit chasseur, comme pris d'une
+folie subite, se mit à pivoter sur sa tige de fer avec un grincement
+joyeux, tandis que la vieille horloge faisait ronfler ses rouages avec
+son entrain accoutumé. Au même instant le marteau de la porte retentit à
+coups pressés.
+
+«C'est lui, crièrent les convives d'une seule voix.»
+
+Aimée, dont une robe de chambre dissimulait mal la taille arrondie,
+s'était précipitée vers l'antichambre. Elle reparut soutenue par
+Bouchot, dont un ruban rouge ornait la boutonnière.
+
+«Nous ne t'attendions que demain, disait la jeune femme sans quitter son
+mari des yeux.
+
+--Chère, je ne sais pas comment s'arrange l'horloger, mais ma montre
+avance toujours de vingt-quatre heures lorsqu'il s'agit de revenir ici.
+Catherine, pourquoi permettez-vous qu'il neige et qu'il fasse si froid?
+
+--Bon Dieu, monsieur Bouchot, ce n'est sûrement pas de ma faute, et si
+j'avais su que vous arriviez...
+
+--Je vous crois, Catherine, et j'accepte vos excuses. Et vous, madame
+Bouchot, n'avez-vous commis aucune imprudence?
+
+--Il n'y a pas moyen, avec Catherine; elle voulait me porter hier afin
+de m'éviter la peine de descendre l'escalier.
+
+--Et c'est moi qui ai fait le voyage en dépit de mes cris, dit Hélène,
+dont les beaux bras entourèrent le cou de la vieille servante.
+
+--Rien de nouveau à Paris? demanda Gaston à son ami.
+
+--Si; le gouvernement est vexé; ton élection paraît certaine.
+
+--Le progrès, commença le docteur...
+
+--M'est avis que si vous ne le gardez pas pour le dessert, monsieur
+Fontaine, Mademoiselle mangera son dîner froid.»
+
+Les rires furent si bruyants à cette sortie de la vieille bonne, que le
+petit chasseur, profitant d'une rafale, pivota trois fois sur lui-même,
+à la grande indignation sans doute de la vieille horloge qui, depuis un
+an, s'était mise à retarder avec persistance, comme pour allonger les
+jours maintenant qu'ils étaient heureux.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pile et face, by Lucien Biart
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PILE ET FACE ***
+
+***** This file should be named 18014-0.txt or 18014-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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