diff options
Diffstat (limited to '18003-h')
| -rw-r--r-- | 18003-h/18003-h.htm | 8036 |
1 files changed, 8036 insertions, 0 deletions
diff --git a/18003-h/18003-h.htm b/18003-h/18003-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7f277cb --- /dev/null +++ b/18003-h/18003-h.htm @@ -0,0 +1,8036 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of La Femme au Collier de Velours, by Alexandre Dumas + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2% + } + p.noindent {text-indent: 0%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La femme au collier de velours, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme au collier de velours + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 16, 2006 [EBook #18003] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Alexandre Dumas</h1> + +<h1>LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS</h1> + +<h3>(1850)</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<b>Table des matières</b><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_I"><b>CHAPITRE I. L'arsenal.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II. La famille d'Hoffmann.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III. Un amoureux et un fou.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV. Maître Gottlieb Murr.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V. Antonia.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI. Le serment.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b>CHAPITRE VII. Une barrière de Paris en 1793.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>CHAPITRE VIII. Comment les musées et les bibliothèques étaient fermés, +mais comment la place de la Révolution était ouverte.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b>CHAPITRE IX. «Le jugement de Pâris».</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b>CHAPITRE X. Arsène.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b>CHAPITRE XI. La deuxième représentation du «Jugement de Paris».</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XII"><b>CHAPITRE XII. L'estaminet.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>CHAPITRE XIII. Le portrait.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>CHAPITRE XIV. Le tentateur.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XV"><b>CHAPITRE XV. Le numéro 113.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>CHAPITRE XVI. Le médaillon.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>CHAPITRE XVII. Un hôtel de la rue Saint-Honoré.</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><a href="#table">CHAPITRE I.</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'arsenal.</a></h3> + + +<p>Le 4 décembre 1846, mon bâtiment étant à l'ancre depuis la veille dans +la baie de Tunis, je me réveillai vers cinq heures du matin avec une de +ces impressions de profonde mélancolie qui font, pour tout un jour, +l'œil humide et la poitrine gonflée.</p> + +<p>Cette impression venait d'un rêve.</p> + +<p>Je sautai en bas de mon cadre, je passai un pantalon à pieds, je montai +sur le pont, et je regardai en face et autour de moi.</p> + +<p>J'espérais que le merveilleux passage qui se déroulait sous mes yeux +allait distraire mon esprit de cette préoccupation, d'autant plus +obstinée qu'elle avait une cause moins réelle.</p> + +<p>J'avais devant moi, à une portée de fusil, la jetée qui s'étendait du +fort de la Goulette au fort de l'Arsenal, laissant un étroit passage aux +bâtiments qui veulent pénétrer du golfe dans le lac. Ce lac, aux eaux +bleues comme l'azur du ciel qu'elles réfléchissaient, était tout agité, +dans certains endroits, par les battements d'ailes d'une troupe de +cygnes, tandis que, sur des pieux plantés de distance en distance pour +indiquer des bas-fonds, se tenait immobile, pareil à ces oiseaux qu'on +sculpte sur les sépulcres, un cormoran qui, tout à coup, se laissait +tomber à la surface de l'eau avec un poisson au travers du bec, avalait +ce poisson, remontait sur son pieu, et reprenait sa taciturne immobilité +jusqu'à ce qu'un nouveau poisson, passant à sa portée, sollicitât son +appétit, et, l'emportant sur sa paresse, le fit disparaître de nouveau +pour reparaître encore.</p> + +<p>Et pendant ce temps, de cinq minutes en cinq minutes, l'air était rayé +par une file de flamants dont les ailes de pourpre se détachaient sur le +blanc mat de leur plumage, et, formant un dessin carré, semblaient un +jeu de cartes composé d'as de carreau seulement, et volant sur une seule +ligne.</p> + +<p>À l'horizon était Tunis, c'est-à-dire un amas de maisons carrées, sans +fenêtres, sans ouvertures, montant en amphithéâtre, blanches comme de la +craie et se détachant sur le ciel avec une netteté singulière. À gauche +s'élevaient, comme une immense muraille à créneaux, les montagnes de +Plomb, dont le nom indique la teinte sombre; à leur pied rampaient le +marabout et le village des Sidi-Fathallah; à droite on distinguait le +tombeau de saint Louis et la place où fut Carthage, deux des plus grands +souvenirs qu'il y ait dans l'histoire du monde. Derrière nous se +balançait à l'ancre le <i>Montézuma</i>, magnifique frégate à vapeur de la +force de quatre cent cinquante chevaux.</p> + +<p>Certes, il y avait bien là de quoi distraire l'imagination la plus +préoccupée. À la vue de toutes ces richesses, on eût oublié la veille, +le jour et le lendemain. Mais mon esprit était, à dix ans de là, fixé +obstinément sur une seule pensée qu'un rêve avait clouée dans mon +cerveau.</p> + +<p>Mon œil devint fixe. Tout ce splendide panorama s'effaça peu à peu dans +la vacuité de mon regard. Bientôt je ne vis plus rien de ce qui +existait. La réalité disparut; puis, au milieu de ce vide nuageux, comme +sous la baguette d'une fée, se dessina un salon aux lambris blancs, dans +l'enfoncement duquel, assise devant un piano où ses doigts erraient +négligemment, se tenait une femme inspirée et pensive à la fois, une +muse et une sainte. Je reconnus cette femme, et je murmurai comme si +elle eût pu m'entendre:</p> + +<p>—Je vous salue, Marie, pleine de grâces, mon esprit est avec vous.</p> + +<p>Puis, n'essayant plus de résister à cet ange aux ailes blanches qui, me +ramenant aux jours de ma jeunesse, et comme une vision charmante, me +montrait cette chaste figure de jeune fille, de jeune femme et de mère, +je me laissai emporter au courant de ce fleuve qu'on appelle la mémoire, +et qui remonte le passé au lieu de descendre vers l'avenir.</p> + +<p>Alors je fus pris de ce sentiment si égoïste, et par conséquent si +naturel à l'homme, qui le pousse à ne point garder sa pensée à lui seul, +à doubler l'étendue de ses sensations en les communiquant, et à verser +enfin dans une autre âme la liqueur douce ou amère qui remplit son âme.</p> + +<p>Je pris une plume et j'écrivis:</p> + +<p>«À bord du <i>Véloce</i>, en vue de Carthage et de Tunis, le 4 décembre 1846.</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«En ouvrant une lettre datée de Carthage et de Tunis, vous vous +demanderez qui peut vous écrire d'un pareil endroit, et vous espérerez +recevoir un autographe de Régulus ou de Louis IX. Hélas! madame, celui +qui met de si loin son humble souvenir à vos pieds n'est ni un héros ni +un saint, et s'il a jamais eu quelque ressemblance avec l'évêque +d'Hippone, dont il y a trois jours il visitait le tombeau, ce n'est qu'à +la première partie de la vie de ce grand homme que cette ressemblance +peut être applicable. Il est vrai que, comme lui, il peut racheter cette +première partie de la vie par la seconde. Mais il est déjà bien tard, +pour faire pénitence, et selon toute probabilité, il mourra comme il a +vécu, n'osant pas même laisser après lui ses confessions, qui, à la +rigueur, peuvent se laisser raconter, mais qui ne peuvent guère se lire.</p> + +<p>«Vous avez déjà couru à la signature, n'est-ce pas, madame, et vous +savez à qui vous avez affaire; de sorte que maintenant vous vous +demandez comment, entre ce magnifique lac qui est le tombeau d'une ville +et le pauvre monument qui est le sépulcre d'un roi, l'auteur des +<i>Mousquetaires</i> et de <i>Monte-Cristo</i> a songé à vous écrire, à vous +justement, quand à Paris, à votre porte, il demeure quelquefois un an +tout entier sans aller vous voir.</p> + +<p>«D'abord, madame, Paris est Paris, c'est-à-dire une espèce de tourbillon +où l'on perd la mémoire de toutes choses, au milieu du bruit que fait le +monde en courant et la terre en tournant. À Paris, voyez-vous, je vais +comme le monde et comme la terre; je cours et je retourne, sans compter +que, lorsque je ne tourne ni ne cours, j'écris. Mais alors, madame, +c'est autre chose, et, quand j'écris, je ne suis déjà plus si séparé de +vous que vous le pensez, car vous êtes une de ces rares personnes pour +lesquelles j'écris, et il est bien extraordinaire que je ne me dise pas +lorsque j'achève un chapitre dont je suis content ou un livre qui est +bien venu: Marie Nodier, cet esprit rare et charmant, lira cela; et je +suis fier, madame, car j'espère qu'après que vous aurez lu ce que je +viens d'écrire, je grandirai peut-être encore de quelques lignes dans +votre pensée.</p> + +<p>«Tant il y a, madame, pour en revenir à ma pensée, que cette nuit j'ai +rêvé, je n'ose pas dire à vous, mais de vous, oubliant la houle qui +balançait un gigantesque bâtiment à vapeur que le gouvernement me prête, +et sur lequel je donne l'hospitalité à un de vos amis et à un de vos +admirateurs, à Boulanger et à mon fils, sans compter Giraud, Maquet, +Chancel et Desbarolles, qui se rangent au nombre de vos connaissances; +tant il y a, disais-je, que je me suis endormi sans songer à rien, et +comme je suis presque dans le pays des Mille et Une Nuits, un génie m'a +visité et m'a fait entrer dans un rêve dont vous avez été la reine. Le +lieu où il m'a conduit, ou plutôt ramené, madame, était bien mieux qu'un +palais, était bien mieux qu'un royaume; c'était cette bonne et +excellente maison de l'Arsenal au temps de sa joie et de son bonheur, +quand notre bien-aimé Charles en faisait les honneurs avec toute la +franchise de l'hospitalité antique, et notre bien respectée Marie avec +toute la grâce de l'hospitalité moderne.</p> + +<p>«Ah! croyez bien, madame, qu'en écrivant ces lignes, je viens de laisser +échapper un bon gros soupir. Ce temps a été un heureux temps pour moi. +Votre esprit charmant en donnait à tout le monde, et quelquefois, j'ose +le dire, à moi plus qu'à tout autre. Vous voyez que c'est un sentiment +égoïste qui me rapproche de vous. J'empruntais quelque chose à votre +adorable gaieté, comme le caillou du poète Saadi empruntait une part du +parfum de la rose.</p> + +<p>«Vous rappelez-vous le costume d'archer de Paul? vous rappelez-vous les +souliers jaunes de Francisque Michel? vous rappelez-vous mon fils en +débardeur? vous rappelez-vous cet enfoncement où était le piano et où +vous chantiez <i>Lazzara</i>, cette merveilleuse mélodie, que vous m'avez +promise et que, soit dit sans reproches, vous ne m'avez jamais donnée?</p> + +<p>«Oh! puisque je fais appel à vos souvenirs, allons plus loin encore: +vous rappelez-vous Fontaney et Alfred Johannot, ces deux figures voilées +qui restaient toujours tristes au milieu de nos rires, car il y a dans +les hommes qui doivent mourir jeunes un vague pressentiment du tombeau? +Vous rappelez-vous Taylor, assis dans un coin, immobile, muet et rêvant +dans quel voyage nouveau il pourra enrichir la France d'un tableau +espagnol, d'un bas-relief grec ou d'un obélisque égyptien? Vous +rappelez-vous de Vigny, qui, à cette époque, doutait peut-être de sa +transfiguration et daignait encore se mêler à la foule des hommes? Vous +rappelez-vous Lamartine, debout devant la cheminée, et laissant rouler +jusqu'à vos pieds l'harmonie de ses beaux vers? Vous rappelez-vous Hugo +le regardant et l'écoutant comme Étéocle devait regarder et écouter +Polynice, seul parmi nous avec le sourire de l'égalité sur les lèvres, +tandis que madame Hugo, jouant avec ses beaux cheveux, se tenait à demi +couchée sur le canapé, comme fatiguée de la part de gloire qu'elle +porte?</p> + +<p>«Puis, au milieu de tout cela, votre mère, si simple, si bonne, si +douce; votre tante, madame de Tercy, si spirituelle et si bienveillante; +Dauzats, si fantasque, si hâbleur, si verbeux; Barye, si isolé au milieu +du bruit, que sa pensée semble toujours envoyée par son corps à la +recherche d'une des sept merveilles du monde; Boulanger, aujourd'hui si +mélancolique, demain si joyeux, toujours si grand peintre, toujours si +grand poète, toujours si bon ami dans sa gaieté comme dans sa tristesse; +puis enfin cette petite fille se glissant entre les poètes, les +peintres, les musiciens, les grands hommes, les gens d'esprit et les +savants, cette petite fille que je prenais dans le creux de ma main et +que je vous offrais comme une statuette de Barre ou de Pradier? Oh! mon +Dieu! qu'est devenu tout cela, madame?</p> + +<p>«Le seigneur a soufflé sur la clef de voûte, et l'édifice magique s'est +écroulé, et ceux qui le peuplaient se sont enfuis, et tout est désert à +cette même place où tout était vivant, épanoui, florissant.</p> + +<p>«Fontaney et Alfred Johannot sont morts, Taylor a renoncé aux voyages, +de Vigny s'est fait invisible, Lamartine est député, Hugo pair de +France, et Boulanger, mon fils et moi sommes à Carthage d'où je vous +vois, madame, en poussant ce bon gros soupir dont je vous parlais tout à +l'heure, et malgré le vent qui emporte comme un nuage la fumée mouvante +de notre bâtiment, ne rattrapera jamais ces chers souvenirs que le temps +aux ailes sombres entraîne silencieusement dans la brume grisâtre du +passé.</p> + +<p>«Ô printemps, jeunesse de l'année! ô jeunesse, printemps de la vie!</p> + +<p>«Eh bien! voilà le monde évanoui qu'un rêve m'a rendu, cette nuit, aussi +brillant, aussi visible, mais en même temps, hélas! aussi impalpable que +ces atomes qui dansent au milieu d'un rayon de soleil infiltré dans une +chambre sombre par l'ouverture d'un contrevent entrebâillé.</p> + +<p>«Et maintenant, madame, vous ne vous étonnez plus de cette lettre, +n'est-ce pas? Le présent chavirerait sans cesse s'il n'était maintenu en +équilibre par le poids de l'espérance et le contrepoids des souvenirs, +et malheureusement ou heureusement peut-être, je suis de ceux chez +lesquels les souvenirs l'emportent sur les espérances.</p> + +<p>«Maintenant parlons d'autre chose; car il est permis d'être triste, mais +à la condition qu'on n'embrunira pas les autres de sa tristesse. Que +fait mon ami Boniface? Ah! j'ai, il y a huit ou dix jours, visité une +ville qui lui vaudra bien des pensums quand il trouvera son nom dans le +livre de ce méchant usurier qu'on nomme Salluste. Cette ville, c'est +Constantine, la vieille Cirta, merveille bâtie en haut d'un rocher, sans +doute par une race d'animaux fantastiques ayant des ailes d'aigle et des +mains d'homme comme Hérodote et Levaillant, ces deux grands voyageurs, +en ont vu.</p> + +<p>«Puis, nous avons passé un peu à Utique et beaucoup à Bizerte. Giraud a +fait dans cette dernière ville le portrait d'un notaire turc, et +Boulanger de son maître clerc. Je vous les envoie, madame, afin que vous +puissiez les comparer aux notaires et aux maîtres clercs de Paris. Je +doute que d'avantage reste à ces derniers.</p> + +<p>«Moi, j'y suis tombé à l'eau en chassant les flamants et les cygnes, +accident qui, dans la Seine, gelée probablement à cette heure, aurait pu +avoir des suites fâcheuses, mais qui, dans le lac de Caton, n'a eu +d'autre inconvénient que de me faire prendre un bain tout habillé, et +cela au grand étonnement d'Alexandre, de Giraud et du gouverneur de la +ville, qui du haut d'une terrasse suivaient notre barque des yeux, et +qui ne pouvaient comprendre un événement qu'ils attribuaient à un acte +de ma fantaisie et qui n'était que la perte de mon centre de gravité.</p> + +<p>«Je m'en suis tiré comme les cormorans dont je vous parlais tout à +l'heure, madame; comme eux j'ai disparu, comme eux je suis revenu sur +l'eau! seulement, je n'avais pas, comme eux, un poisson dans le bec.</p> + +<p>«Cinq minutes après je n'y pensais plus, et j'étais sec comme M. Valéry, +tant le soleil a mis de complaisance à me caresser.</p> + +<p>«Oh! je voudrais, partout où vous êtes, madame, conduire un rayon de ce +beau soleil, ne fût-ce que pour faire éclore sur votre fenêtre une +touffe de myosotis.</p> + +<p>«Adieu, madame; pardonnez-moi cette longue lettre; je ne suis pas +coutumier de la chose, et, comme l'enfant qui se défendait d'avoir fait +le monde, je vous promets que je ne le ferai plus; mais aussi pourquoi +le concierge du ciel a-t-il laissé ouverte cette porte d'ivoire par +laquelle sortent les songes dorés?</p> + +<p>«Veuillez agréer, madame, l'hommage de mes sentiments les plus +respectueux. «ALEXANDRE DUMAS.</p> + +<p>«Je serre bien cordialement la main de Jules.»</p> + +<p>Maintenant, à quel propos cette lettre tout intime? C'est que, pour +raconter à mes lecteurs l'histoire de la femme au collier de velours, il +me fallait leur ouvrir les portes de l'Arsenal, c'est-à-dire de la +demeure de Charles Nodier.</p> + +<p>Et maintenant que cette porte m'est ouverte par la main de sa fille, et +que par conséquent nous sommes sûrs d'être les bienvenus, «Qui m'aime me +suive».</p> + +<p>À l'extrémité de Paris, faisant suite au quai des Célestins, adossé à la +rue Morland, et dominant la rivière, s'élève un grand bâtiment sombre et +triste d'aspect nommé l'Arsenal.</p> + +<p>Une partie du terrain sur lequel s'étend cette lourde bâtisse +s'appelait, avant le creusement des fossés de la ville, le +Champ-au-Plâtre. Paris, un jour qu'il se préparait à la guerre, acheta +le champ et fit construire des granges pour y placer son artillerie.</p> + +<p>Vers 1533, François Ier s'aperçut qu'il manquait de canons et eut l'idée +d'en faire fondre. Il emprunta donc une de ces granges à sa bonne ville, +avec promesse bien entendu de la rendre dès que la fonte serait achevée; +puis, sous prétexte d'accélérer le travail, il en emprunta une seconde, +puis une troisième, toujours avec la même promesse; puis, en vertu du +proverbe qui dit que ce qui est bon à prendre est bon à garder il garda +sans façon les trois granges empruntées.</p> + +<p>Vingt ans après, le feu prit à une vingtaine de milliers de poudre qui +s'y trouvaient enfermés. L'explosion fut terrible; Paris trembla comme +tremble Catane les jours où Encelade se remue. Des pierres furent +lancées jusqu'au bout du faubourg Saint-Marceau; les roulements de ce +terrible tonnerre allèrent ébranler Melun. Les maisons du voisinage +oscillèrent un instant, comme si elles étaient ivres, puis +s'affaissèrent sur elles-mêmes. Les poissons périrent dans la rivière, +tués par cette commotion inattendue; enfin, trente personnes, enlevées +par l'ouragan de flammes, retombèrent en lambeaux: cent cinquante furent +blessées. D'où venait ce sinistre? Quelle était la cause de ce malheur? +On l'ignora toujours: et, en vertu de cette ignorance, on l'attribua aux +protestants.</p> + +<p>Charles IX fit reconstruire sur un plus vaste plan les bâtiments +détruits. C'était un bâtisseur que Charles IX: il faisait sculpter le +Louvre, tailler la fontaine des Innocents par Jean Goujon, qui y fut +tué, comme chacun sait, par une balle perdue. Il eût certainement mis +fin à tout, le grand artiste et le grand poète, si Dieu, qui avait +certains comptes à lui demander à propos du 24 août 1572, ne l'eût +rappelé.</p> + +<p>Ses successeurs reprirent les constructions où il les avait laissées, et +les continuèrent. Henri III fit sculpter, en 1584, la porte qui fait +face au quai des Célestins: elle était accompagnée de colonnes en forme +de canons et sur la table de marbre qui la surmontait, on lisait ce +distique de Nicolas Bourbon, que Santeuil demandait à acheter au prix de +la potence:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Aetna hic Henrico vulcania tela minestrat.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tela giganteos debellatura furores.</i></span><br /> +</p> + +<p>Ce qui veut dire en français:</p> + +<p>«L'Etna prépare ici les traits avec lesquels Henri doit foudroyer la +fureur des géants.»</p> + +<p>Et, en effet, après avoir foudroyé les géants de la Ligue, Henri planta +ce beau jardin qu'on y voit sur les cartes du temps de Louis XIII, +tandis que Sully y établissait son ministère et faisait peindre et dorer +les beaux salons qui font encore aujourd'hui la bibliothèque de +l'Arsenal.</p> + +<p>En 1823, Charles Nodier fut appelé à la direction de cette bibliothèque, +et quitta la rue de Choiseul, où il demeurait, pour s'établir dans son +nouveau logement.</p> + +<p>C'était un homme adorable que Nodier; sans un vice, mais plein de +défauts, de ces défauts charmants qui font l'originalité de l'homme de +génie, prodigue, insouciant, flâneur, flâneur comme Figaro était +paresseux! avec délices.</p> + +<p>Nodier savait à peu près tout ce qu'il était donné à l'homme de savoir; +d'ailleurs, Nodier avait le privilège de l'homme de génie; quand il ne +savait pas il inventait, et ce qu'il inventait était bien autrement +ingénieux, bien autrement coloré, bien autrement probable que la +réalité.</p> + +<p>D'ailleurs, plein de systèmes, paradoxal, avec enthousiasme, mais pas le +moins du monde propagandiste, c'était pour lui-même que Nodier était +paradoxal, c'était pour lui seul que Nodier se défaisait des systèmes; +ses systèmes adoptés, ses paradoxes reconnus, il en eût changé, et s'en +fût immédiatement fait d'autres.</p> + +<p>Nodier était l'homme de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger. Il +aimait pour le bonheur d'aimer: il aimait comme le soleil luit, comme +l'eau murmure, comme la fleur parfume. Tout ce qui était bon, tout ce +qui était beau, tout ce qui était grand lui était sympathique; dans le +mauvais même, il cherchait ce qu'il y avait de bon, comme, dans la +plante vénéneuse, le chimiste, du sein du poison même, tire un remède +salutaire.</p> + +<p>Combien de fois Nodier avait-il aimé? c'est ce qu'il lui eût été +impossible de dire à lui-même; d'ailleurs, le grand poète qu'il était! +il confondait toujours le rêve avec la réalité. Nodier avait caressé +avec tant d'amour les fantaisies de son imagination, qu'il avait fini +par croire à leur existence. Pour lui, <i>Thérèse Aubert</i>, la <i>Fée aux +miettes</i>, <i>Inès de las Sierras,</i> avaient existé. C'étaient ses filles, +comme Marie; c'étaient les sœurs de Marie; seulement, madame Nodier +n'avait été pour rien dans leur création; comme Jupiter, Nodier avait +tiré toutes ces Minerves-là de son cerveau.</p> + +<p>Mais ce n'étaient pas seulement des créatures humaines, ce n'étaient pas +seulement des filles d'Ève et des fils d'Adam que Nodier animait, de son +souffle créateur. Nodier avait inventé un animal, il l'avait baptisé. +Puis, il l'avait de sa propre autorité, sans s'inquiéter de ce que Dieu +en dirait, doté de la vie éternelle.</p> + +<p>Cet animal c'était le taratantaleo.</p> + +<p>Vous ne connaissez pas le taratantaleo, n'est-ce pas? ni moi non plus; +mais Nodier le connaissait, lui; Nodier le savait par cœur. Il vous +racontait les mœurs, les habitudes, les caprices du taratantaleo. Il +vous eût raconté ses amours si, du moment où il s'était aperçu que le +taratantaleo portait en lui le principe de la vie éternelle, il ne l'eût +condamné au célibat, la reproduction étant inutile là où existe la +résurrection.</p> + +<p>Comment Nodier avait-il découvert le taratantaleo?</p> + +<p>Je vais vous le dire.</p> + +<p>À dix-huit ans, Nodier s'occupait d'entomologie. La vie de Nodier s'est +divisée en six phases différentes:</p> + +<p>D'abord, il fit de l'histoire naturelle: la <i>Bibliographie +entomologique</i>;</p> + +<p>Puis de la linguistique: le <i>Dictionnaire des Onomatopées</i>;</p> + +<p>Puis de la politique: la <i>Napoléone</i>;</p> + +<p>Puis de la philosophie religieuse: les <i>Méditations du cloître</i>;</p> + +<p>Puis des poésies: les <i>Essais d'un jeune barde</i>;</p> + +<p>Puis du roman: <i>Jean Sbogar</i>, <i>Smarra</i>, <i>Trilby</i>, le <i>Peintre de +Salzbourg</i>, <i>Mademoiselle de Marsan</i>, <i>Adèle</i>, le <i>Vampire</i>, le <i>Songe +d'or</i>, les <i>Souvenirs de Jeunesse</i>, le <i>Roi de Bohême et ses sept +châteaux</i>, les <i>Fantaisies du docteur Néophobus</i>, et mille choses +charmantes encore que vous connaissez, que je connais, et dont le nom ne +se retrouve pas sous ma plume.</p> + +<p>Nodier en était donc à la première phase de ses travaux; Nodier +s'occupait d'entomologie, Nodier demeurait au sixième,—un étage plus +haut que Béranger ne loge le poète. Il faisait des expériences au +microscope sur les infiniment petits, et, bien avant Raspail, il avait +découvert tout un monde d'animalcules invisibles. Un jour, après avoir +soumis à l'examen l'eau, le vin, le vinaigre, le fromage, le pain, tous +les objets enfin sur lesquels on fait habituellement des expériences, il +prit un peu de sable mouillé dans la gouttière, et le posa dans la cage +de son microscope, puis il appliqua son œil sur la lentille.</p> + +<p>Alors il vit se mouvoir un animal étrange, ayant la forme d'un +vélocipède, armé de deux roues qu'il agitait rapidement. Avait-il une +rivière à traverser? ses roues lui servaient comme celles d'un bateau à +vapeur; avait-il un terrain sec à franchir? ses roues lui servaient +comme celles d'un cabriolet. Nodier le regarda, le détailla, le dessina, +l'analysa si longtemps, qu'il se souvint tout à coup qu'il oubliait un +rendez-vous, et qu'il se sauva, laissant là son microscope, sa pincée de +sable, et le taratantaleo dont elle était le monde.</p> + +<p>Quand Nodier rentra, il était tard; il était fatigué, il se coucha, et +dormit comme on dort à dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement, +en ouvrant les yeux, qu'il pensa à la pincée de sable, au microscope et +au taratantaleo.</p> + +<p>Hélas! pendant la nuit le sable avait séché, et le pauvre taratantaleo, +qui sans doute avait besoin d'humidité pour vivre, était mort, son petit +cadavre était couché sur le côté, ses roues étaient immobiles. Le bateau +à vapeur n'allait plus, le vélocipède était arrêté.</p> + +<p>Mais, tout mort qu'il était, l'animal n'en était pas moins une curieuse +variété des éphémères, et son cadavre méritait d'être conservé aussi +bien que celui d'un mammouth ou d'un mastodonte; seulement, il fallait +prendre, on le comprend, des précautions bien autrement grandes pour +manier un animal cent fois plus petit qu'un citron, qu'il n'en faut +prendre pour changer de place un animal dix fois gros comme un éléphant.</p> + +<p>Ce fut donc avec la barbe d'une plume que Nodier transporta sa pincée de +sable de la cage de son microscope dans une petite boîte de carton, +destinée à devenir le sépulcre du taratantaleo.</p> + +<p>Il se promettait de faire voir ce cadavre au premier savant qui se +hasarderait à monter ses six étages.</p> + +<p>Il y a tant de choses auxquelles on pense à dix-huit ans, qu'il est bien +permis d'oublier le cadavre d'un éphémère. Nodier oublia pendant trois +mois, dix mois, un an peut-être, le cadavre du taratantaleo.</p> + +<p>Puis, un jour, la boîte lui tomba sous la main. Il voulut voir quel +changement un an avait produit sur son animal. Le temps était couvert, +il tombait une grosse pluie d'orage. Pour mieux voir, il approcha le +microscope de la fenêtre, et vida dans la cage le contenu de la petite +boîte.</p> + +<p>Le cadavre était toujours immobile et couché sur le sable; seulement le +temps, qui a tant de prise sur les colosses, semblait avoir oublié +l'infiniment petit.</p> + +<p>Nodier regardait donc son éphémère, quand tout à coup une goutte de +pluie, chassée par le vent, tombe dans la cage du microscope et humecte +la pincée de sable.</p> + +<p>Alors, au contact de cette fraîcheur vivifiante, il semble à Nodier que +son taratantaleo se ranime, qu'il remue une antenne, puis l'autre; qu'il +fait tourner une de ses roues, qu'il fait tourner ses deux roues, qu'il +reprend son centre de gravité, que ses mouvements se régularisent, qu'il +vit enfin.</p> + +<p>Le miracle de la résurrection vient de s'accomplir, non pas au bout de +trois jours, mais au bout d'un an.</p> + +<p>Dix fois Nodier renouvela la même épreuve, dix fois le sable sécha et le +taratantaleo mourut, dix fois le sable fut humecté et dix fois le +taratantaleo ressuscita.</p> + +<p>Ce n'était pas un éphémère que Nodier avait découvert, c'était un +immortel, selon toute probabilité, son taratantaleo avait vu le Déluge +et devait assister au Jugement dernier.</p> + +<p>Malheureusement, un jour que Nodier, pour la vingtième fois peut-être, +s'apprêtait à renouveler son expérience, un coup de vent emporta le +sable séché, et, avec le sable, le cadavre du phénoménal taratantaleo.</p> + +<p>Nodier reprit bien des pincées de sable mouillé sur sa gouttière et +ailleurs, mais ce fut inutilement, jamais il ne retrouva l'équivalent de +ce qu'il avait perdu: le taratantaleo était le seul de son espèce, et, +perdu pour tous les hommes, il ne vivait plus que dans les souvenirs de +Nodier.</p> + +<p>Mais aussi là vivait-il de manière à ne jamais s'en effacer.</p> + +<p>Nous avons parlé des défauts de Nodier; son défaut dominant, aux yeux de +madame Nodier du moins, c'était sa bibliomanie; ce défaut, qui faisait +le bonheur de Nodier, faisait le désespoir de sa femme.</p> + +<p>C'est que tout l'argent que Nodier gagnait passait en livres.</p> + +<p>Combien de fois Nodier, sorti pour aller chercher deux ou trois cents +francs absolument nécessaires à la maison, rentra-t-il avec un volume +rare, avec un exemplaire unique!</p> + +<p>L'argent était resté chez Techener ou Guillemot.</p> + +<p>Madame Nodier voulait gronder; mais Nodier tirait son volume de sa +poche, il l'ouvrait, le fermait, le caressait, montrait à sa femme une +faute d'impression qui faisait l'authenticité du livre, et cela tout en +disant:</p> + +<p>—Songe donc, ma bonne amie, que je retrouverai trois cents francs, +tandis qu'un pareil livre, hum! un pareil livre, hum! un pareil livre +est introuvable; demande plutôt à Pixérécourt.</p> + +<p>Pixérécourt, c'était la grande admiration de Nodier, qui a toujours +adoré le mélodrame. Nodier appelait Pixérécourt le Corneille des +boulevards.</p> + +<p>Presque tous les matins, Pixérécourt venait rendre visite à Nodier.</p> + +<p>Le matin, chez Nodier, était consacré aux visites des bibliophiles. +C'était là que se réunissaient le marquis de Ganay, le marquis de +Château-Giron, le marquis de Chalabre, le comte de Labédoyère, Bérard, +l'homme des Elzévirs, qui, dans ses moments perdus, refit la Charte de +1830; le bibliophile Jacob, le savant Weiss de Besançon, l'universel +Peignot de Dijon; enfin les savants étrangers qui, aussitôt leur arrivée +à Paris, se faisaient présenter ou se présentaient seuls à ce cénacle, +dont la réputation était européenne.</p> + +<p>Là on consultait Nodier, l'oracle de la réunion; là on lui montrait des +livres; là on lui demandait des notes: c'était sa distraction favorite. +Quant aux savants de l'Institut, ils ne venaient guère à ces réunions; +ils voyaient Nodier avec jalousie. Nodier associait l'esprit et la +poésie à l'érudition, et c'était un tort que l'Académie des sciences ne +pardonne pas plus que l'Académie française.</p> + +<p>Puis Nodier raillait souvent, Nodier mordait quelquefois. Un jour il +avait fait <i>le Roi de Bohême et ses sept châteaux</i>; cette fois-là, il +avait emporté la pièce. On crut Nodier à tout jamais brouillé avec +l'Institut. Pas du tout; l'Académie de Tombouctou fit entrer Nodier à +l'Académie française.</p> + +<p>On se doit quelque chose entre sœurs.</p> + +<p>Après deux ou trois heures d'un travail toujours facile; après avoir +couvert dix ou douze pages de papier de six pouces de haut sur quatre de +large, à peu près d'une écriture lisible, régulière, sans rature aucune, +Nodier sortait.</p> + +<p>Une fois sorti, Nodier rôdait à l'aventure, suivant néanmoins presque +toujours la ligne des quais, mais passant et repassant la rivière, selon +la situation topographique des étalagistes; puis des étalagistes, il +entrait dans les boutiques de libraires, et des boutiques de libraires +dans les magasins de relieurs.</p> + +<p>C'est que Nodier se connaissait non seulement en livres, mais en +couvertures. Les chefs-d'œuvre de Gaseon sous Louis XIII, de Desseuil +sous Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV et de Derome sous Louis XV et +Louis XVI, lui étaient si familiers, que, les yeux fermés, au simple +toucher, il les connaissait. C'était Nodier qui avait fait revivre la +reliure, qui, sous la Révolution et l'Empire, cessa d'être un art; c'est +lui qui encouragea, qui dirigea les restaurateurs de cet art, le +Thouvenin, les Bradel, les Niedrée, les Bozonnet et les Legrand. +Thouvenin, mourant de la poitrine, se levait de son lit d'agonie pour +jeter un dernier coup d'œil aux reliures qu'il faisait pour Nodier.</p> + +<p>La course de Nodier aboutissait presque toujours chez Crozet ou +Techener, ces deux beaux-frères réunis par la rivalité, et entre +lesquels son placide génie venait s'interposer. Là, il y avait réunion +de bibliophiles; là, on faisait des échanges; puis, dès que Nodier +paraissait, c'était un cri; mais, dès qu'il ouvrait la bouche, silence +absolu. Alors Nodier narrait, Nodier paradoxait <i>de omni rescibili et +quibusdam aliis.</i></p> + +<p>Le soir, après le dîner de famille, Nodier travaillait d'ordinaire dans +la salle à manger, entre trois bougies posées en triangle, jamais plus, +jamais moins; nous avons dit sur quel papier et de quelle écriture, +toujours avec des plumes d'oie. Nodier avait horreur des plumes de fer, +comme, en général, de toutes les inventions nouvelles; le gaz le mettait +en fureur, la vapeur l'exaspérait; il voyait la fin du monde infaillible +et prochaine dans la destruction des forêts et dans l'épuisement des +mines de houille. C'est dans ces fureurs contre le progrès de la +civilisation que Nodier était resplendissant de verve et foudroyant +d'entrain.</p> + +<p>Vers neuf heures et demie du soir, Nodier sortait; cette fois, ce +n'était plus la ligne des quais qu'il suivait, c'était celle des +boulevards; il entrait à la Porte-Saint-Martin, à l'Ambigu ou aux +Funambules, aux Funambules de préférence. C'est Nodier qui a divinisé +Debureau; pour Nodier, il n'y avait que trois acteurs au monde: +Debureau, Potier et Talma; Potier et Talma étaient morts, mais Debureau +restait et consolait Nodier de la perte des deux autres.</p> + +<p>Tous les dimanches, Nodier déjeunait chez Pixérécourt. Là, il retrouvait +ses visiteurs: le bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n'était pas là, +vice-roi quand Nodier paraissait; le marquis de Ganay, le marquis de +Chalabre.</p> + +<p>Le marquis de Ganay, esprit changeant, amateur capricieux, amoureux d'un +livre comme un roué du temps de la Régence était amoureux d'une femme, +pour l'avoir; puis, quand il l'avait, fidèle un mois, non pas fidèle, +enthousiaste, le portant sur lui, et arrêtant ses amis pour le leur +montrer; le mettant sous son oreiller le soir, et se réveillant la nuit, +rallumant sa bougie pour le regarder, mais ne le lisant jamais; toujours +jaloux des livres de Pixérécourt, que Pixérécourt refusait de lui vendre +à quelque prix que ce fût; se vengeant de son refus en achetant, à la +vente de madame de Castellane, un autographe que Pixérécourt +ambitionnait depuis dix ans.</p> + +<p>—N'importe! disait Pixérécourt furieux, je l'aurai.</p> + +<p>—Quoi? demandait le marquis de Ganay.</p> + +<p>—Votre autographe.</p> + +<p>—Et quand cela?</p> + +<p>—À votre mort, parbleu!</p> + +<p>Et Pixérécourt eût tenu sa parole si le marquis de Ganay n'eût jugé à +propos de survivre à Pixérécourt.</p> + +<p>Quant au marquis de Chalabre, il n'ambitionnait qu'une chose: c'était +une Bible que personne n'eût, mais aussi il l'ambitionnait ardemment. Il +tourmenta tant Nodier pour que Nodier lui indiquât un exemplaire unique, +que Nodier finit par faire mieux encore que ne désirait le marquis de +Chalabre: il lui indiqua un exemplaire qui n'existait pas.</p> + +<p>Aussitôt le marquis de Chalabre se mit à la recherche de cet exemplaire.</p> + +<p>Jamais Christophe Colomb ne mit plus d'acharnement à découvrir +l'Amérique. Jamais Vasco de Gama ne mit plus de persistance à retrouver +l'Inde que le marquis de Chalabre à poursuivre sa Bible. Mais l'Amérique +existait entre le 70<sup>e</sup> degré de latitude nord et les 53<sup>e</sup> et 54<sup>e</sup> de +latitude sud. Mais l'Inde gisait véritablement en deçà et au-delà du +Gange, tandis que la Bible du marquis de Chalabre n'était située sous +aucune latitude, ni ne gisait ni en deçà ni au-delà de la Seine. Il en +résulta que Vasco de Gama retrouva l'Inde, que Christophe Colomb +découvrit l'Amérique, mais que le marquis eut beau chercher, du nord au +sud, de l'orient à l'occident, il ne trouva pas sa Bible.</p> + +<p>Plus la Bible était introuvable, plus le marquis de Chalabre mettait +d'ardeur à la trouver.</p> + +<p>Il en avait offert cinq cents francs; il en avait offert mille francs; +il en avait offert deux mille, quatre mille, dix mille francs. Tous les +bibliographes étaient sens dessus dessous à l'endroit de cette +malheureuse Bible. On écrivit en Allemagne et en Angleterre. Néant. Sur +une note du marquis de Chalabre, on ne se serait pas donné tant de +peine, et on eût simplement répondu: <i>Elle n'existe pas</i>. Mais, sur une +note de Nodier, c'était autre chose. Si Nodier avait dit: «La Bible +existe», incontestablement la Bible existait. Le pape pouvait se +tromper; mais Nodier était infaillible.</p> + +<p>Les recherches durèrent trois ans. Tous les dimanches, le marquis de +Chalabre, en déjeunant avec Nodier chez Pixérécourt, lui disait:</p> + +<p>—Eh bien! cette Bible, mon cher Charles....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Introuvable!</p> + +<p>—<i>Quoere et invenies</i>, répondait Nodier. Et, plein d'une nouvelle +ardeur, le bibliomane se remettait à chercher, mais ne trouvait pas.</p> + +<p>Enfin on apporta au marquis de Chalabre une Bible.</p> + +<p>Ce n'était pas la Bible indiquée par Nodier, mais il n'y avait que la +différence d'un an dans la date; elle n'était pas imprimée à Kehl mais +elle était imprimée à Strasbourg, il n'y avait que la distance d'une +lieue; elle n'était pas unique, il est vrai, mais le second exemplaire, +le seul qui existât, était dans le Liban, au fond d'un monastère druse. +Le marquis de Chalabre porta la Bible à Nodier et lui demanda son avis:</p> + +<p>—Dame! répondit Nodier, qui voyait le marquis prêt à devenir fou s'il +n'avait pas une Bible, prenez celle-là, mon cher ami, puisqu'il est +impossible de trouver l'autre.</p> + +<p>Le marquis de Chalabre acheta la Bible moyennant la somme de deux mille +francs, la fit relier d'une façon splendide et la mit dans une cassette +particulière.</p> + +<p>Quand il mourut, le marquis de Chalabre laissa sa bibliothèque, à +mademoiselle Mars, qui n'était rien moins que bibliomane, pria Merlin de +classer les livres du défunt et d'en faire la vente. Merlin, le plus +honnête homme de la terre, entra un jour chez mademoiselle Mars avec +trente ou quarante mille francs de billets de banque à la main.</p> + +<p>Il les avait trouvés dans une espèce de portefeuille pratiqué dans la +magnifique reliure de cette Bible presque unique.</p> + +<p>—Pourquoi, demandai-je à Nodier, avez-vous fait cette plaisanterie au +pauvre marquis de Chalabre, vous si peu mystificateur?</p> + +<p>—Parce qu'il se ruinait, mon ami, et que, pendant les trois ans qu'il a +cherché sa Bible, il n'a pas pensé à autre chose; au bout de ces trois +ans il a dépensé deux mille francs, pendant ces trois ans là il en eût +dépensé cinquante mille.</p> + +<p>Maintenant que nous avons montré notre bien-aimé Charles pendant la +semaine et le dimanche matin, disons ce qu'il était le dimanche depuis +six heures du soir jusqu'à minuit.</p> + +<p>Comment avais-je connu Nodier?</p> + +<p>Comme on connaissait Nodier. Il m'avait rendu un service. C'était en +1827, je venais d'achever <i>Christine</i>; je ne connaissais personne dans +les ministères, personne au théâtre; mon administration, au lieu de +m'être une aide pour arriver à la Comédie Française, m'était un +empêchement. J'avais écrit, depuis deux ou trois jours, ce dernier vers, +qui a été si fort sifflé et si fort applaudi:</p> + +<p>«Eh bien... j'en ai pitié, mon père: qu'on l'achève!»</p> + +<p>En dessous de ce vers, j'avais écrit le mot FIN: il ne me restait plus +rien à faire que de lire ma pièce à messieurs les comédiens du roi et à +être reçu ou refusé par eux.</p> + +<p>Malheureusement, à cette époque, le gouvernement de la Comédie-Française +était, comme le gouvernement de Venise, républicain, mais +aristocratique, et n'arrivait pas qui voulait près des sérénissimes +seigneurs du Comité.</p> + +<p>Il y avait bien un examinateur chargé de lire les ouvrages des jeunes +gens qui n'avaient encore rien fait, et qui, par conséquent, n'avaient +droit à une lecture qu'après examen; mais il existait dans les +traditions dramatiques de si lugubres histoires de manuscrits attendant +leur tour de lecture pendant un ou deux ans, et même trois ans, que moi, +familier du Dante et de Milton, je n'osais point affronter ces limbes, +tremblant que ma pauvre <i>Christine</i> n'allât augmenter tout simplement le +nombre de:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Questi sciaurati che mai non fur vivi.</i></span><br /> +</p> + +<p>J'avais entendu parler de Nodier comme protecteur-né de tout poète à +naître. Je lui demandai un mot d'introduction près du baron Taylor. Il +me l'envoya. Huit jours après j'avais lecture au Théâtre-Français, et +j'étais à peu près reçu.</p> + +<p>Je dis à peu près, parce qu'il y avait dans <i>Christine</i>, relativement au +temps où nous vivions, c'est-à-dire à l'an de grâce 1827, de telles +énormités littéraires, que messieurs les comédiens ordinaires du roi +n'osèrent me recevoir d'emblée, et subordonnèrent leur opinion à celle +de M. Picard, auteur de <i>la Petite Ville</i>.</p> + +<p>M. Picard était un des oracles du temps.</p> + +<p>Firmin me conduisit chez M. Picard. M. Picard me reçut dans une +bibliothèque garnie de toutes les éditions de ses œuvres et ornée de +son buste. Il prit mon manuscrit, me donna rendez-vous à huit jours, et +nous congédia.</p> + +<p>Au bout de huit jours, heure pour heure, je me présentai à la porte de +M. Picard. M. Picard m'attendait évidemment; il me reçut avec le sourire +de Rigobert dans <i>Maison à vendre</i>.</p> + +<p>—Monsieur, me dit-il en me tendant mon manuscrit proprement roulé, +avez-vous quelque moyen d'existence? Le début n'était pas encourageant.</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondis-je; j'ai une petite place chez monsieur le duc +d'Orléans.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, fit-il en me mettant affectueusement mon rouleau +entre les deux mains et en me prenant les mains du même coup, allez à +votre bureau.</p> + +<p>Et, enchanté d'avoir fait un mot, il se frotta les mains en m'indiquant +du geste que l'audience était terminée.</p> + +<p>Je n'en devais pas moins un remerciement à Nodier. Je me présentai à +l'Arsenal. Nodier me reçut, comme il recevait, avec un sourire aussi.... +Mais il y a sourire et sourire, comme dit Molière.</p> + +<p>Peut-être oublierai-je un jour le sourire de Picard, mais je n'oublierai +jamais celui de Nodier.</p> + +<p>Je voulus prouver à Nodier que je n'étais pas tout à fait aussi indigne +de sa protection qu'il eût pu le croire d'après la réponse que Picard +m'avait faite. Je lui laissai mon manuscrit. Le lendemain, je reçus une +lettre charmante, qui me rendait tout mon courage, et qui m'invitait aux +soirées de l'Arsenal.</p> + +<p>Ces soirées de l'Arsenal, c'était quelque chose de charmant, quelque +chose qu'aucune plume ne rendra jamais.</p> + +<p>Elles avaient lieu le dimanche, et commençaient en réalité à six heures.</p> + +<p>À six heures, la table était mise. Il y avait des dîneurs de la +fondation: Cailleux, Taylor, Francis Wey, que Nodier aimait comme un +fils; puis, par hasard, un ou deux invités; puis qui voulait.</p> + +<p>Une fois admis à cette charmante intimité de la maison, on allait dîner +chez Nodier à son plaisir. Il y avait toujours deux ou trois couverts +attendant les convives de hasard. Si ces trois couverts étaient +insuffisants, on en ajoutait un quatrième, un cinquième, un sixième. +S'il fallait allonger la table, on l'allongeait. Mais malheur à celui +qui arrivait le treizième! Celui-là dînait impitoyablement à une petite +table, à moins qu'un quatorzième ne vînt le relever de sa pénitence.</p> + +<p>Nodier avait ses manies: il préférait le pain bis au pain blanc, l'étain +à l'argenterie, la chandelle à la bougie.</p> + +<p>Personne n'y faisait attention que madame Nodier, qui le servait à sa +guise.</p> + +<p>Au bout d'une année ou deux, j'étais un de ces intimes dont je parlais +tout à l'heure. Je pouvais arriver sans prévenir, à l'heure du dîner; on +me recevait avec des cris qui ne me laissaient pas de doute sur ma +bienvenue, et l'on me mettait à table, ou plutôt je me mettais à table +entre madame Nodier et Marie.</p> + +<p>Au bout d'un certain temps, ce qui n'était qu'un point de fait devint un +point de droit. Arrivais-je trop tard, était-on à table, ma place +était-elle prise: on faisait un signe d'excuse au convive usurpateur, ma +place m'était rendue, et, ma foi! se mettait où il pouvait celui que +j'avais déplacé.</p> + +<p>Nodier alors prétendait que j'étais une bonne fortune pour lui, en ce +que je le dispensais de causer. Mais, si j'étais une bonne fortune pour +lui, j'étais une mauvaise fortune pour les autres. Nodier était le plus +charmant causeur qu'il y eût au monde. On avait beau faire à ma +conversation tout ce qu'on fait à un feu pour qu'il flambe, l'éveiller, +l'attiser, y jeter cette limaille qui fait jaillir les étincelles de +l'esprit comme celles de la forge; c'était de la verve, c'était de +l'entrain, c'était de la jeunesse; mais ce n'était point cette bonhomie, +ce charme inexprimable, cette grâce infinie, où, comme dans un filet +tendu, l'oiseleur prend tout, grands et petits oiseaux. Ce n'était pas +Nodier.</p> + +<p>C'était un pis-aller dont on se contentait, voilà tout.</p> + +<p>Mais parfois je boudais, parfois je ne voulais pas parler, et, à mon +refus de parler, il fallait bien, comme il était chez lui, que Nodier +parlât; alors tout le monde écoutait, petits enfants et grandes +personnes. C'était à la fois Walter Scott et Perrault, c'était le savant +aux prises avec le poète, c'était la mémoire en lutte avec +l'imagination. Non seulement alors Nodier était amusant à entendre, mais +encore Nodier était charmant à voir. Son long corps efflanqué, ses longs +bras maigres, ses longues mains pâles, son long visage plein d'une +mélancolique bonté, tout cela s'harmonisait avec sa parole un peu +traînante, que modulait sur certains tons ramenés périodiquement un +accent franc-comtois que Nodier n'a jamais entièrement perdu. Oh! alors +le récit était chose inépuisable, toujours nouvelle, jamais répétée. Le +temps, l'espace, l'histoire, la nature, étaient pour Nodier cette bourse +de Fortunatus d'où Pierre Schlemihl tirait ses mains toujours pleines. +Il avait connu tout le monde. Danton, Charlotte Corday, Gustave III, +Cagliostro, Pie VI, Catherine II, le grand Frédéric, que sais-je? Comme +le comte de Saint-Germain et le taratantaleo, il avait assisté à la +création du monde et traversé les siècles en se transformant. Il avait +même, sur cette transformation, une théorie des plus ingénieuses, selon +Nodier, les rêves n'étaient qu'un souvenir des jours écoulés dans une +autre planète, une réminiscence de ce qui avait été jadis. Selon Nodier, +les songes les plus fantastiques correspondaient à des faits accomplis +autrefois dans Saturne, dans Vénus ou dans Mercure: les images les plus +étranges n'étaient que l'ombre des formes qui avaient imprimé leurs +souvenirs dans notre âme immortelle. En visitant pour la première fois +le Musée fossile du Jardin des Plantes, il s'est écrié, retrouvant des +animaux qu'il avait vus dans le déluge de Deucalion et de Pyrrha, et +parfois il lui échappait d'avouer que, voyant la tendance des Templiers +à la possession universelle, il avait donné à Jacques de Molay le +conseil de maîtriser son ambition. Ce n'était pas sa faute si +Jésus-Christ avait été crucifié; seul parmi ses auditeurs, il l'avait +prévenu des mauvaises intentions de Pilate à son égard. C'était surtout +le Juif errant que Nodier avait eu l'occasion de rencontrer: la première +fois à Rome du temps de Grégoire VII; la seconde fois à Paris, la veille +de la Saint-Barthélemy, et la dernière fois à Vienne en Dauphiné, et sur +lequel il avait des documents les plus précieux. Et à ce propos il +relevait une erreur dans laquelle étaient tombés les savants et les +poètes, et particulièrement Edgar Quinet: ce n'était pas Ahasvérus, qui +est un nom moitié grec moitié latin, que s'appelait l'homme aux cinq +sous, c'était Isaac Laquedem: de cela il pouvait en répondre, il tenait +le renseignement de sa propre bouche. Puis de la politique, de la +philosophie, de la tradition, il passait à l'histoire naturelle. Oh! +comme dans cette scène Nodier distançait Hérodote, Pline, Marco Polo, +Buffon et Lacépède! Il avait connu des araignées près desquelles +l'araignée de Pélisson n'était qu'une drôlesse; il avait fréquenté des +crapauds près desquels Mathusalem n'était qu'un enfant; enfin il avait +été en relation avec des caïmans près desquels la tarasque n'était qu'un +lézard.</p> + +<p>Aussi il tombait à Nodier de ces hasards comme il n'en tombe qu'aux +hommes de génie. Un jour qu'il cherchait des lépidoptères, c'était +pendant son séjour en Styrie, pays des roches granitiques et des arbres +séculaires, il monta contre un arbre afin d'atteindre une cavité qu'il +apercevait, fourra sa main dans cette cavité, comme il avait l'habitude +de le faire, et cela assez imprudemment, car un jour il retira d'une +cavité pareille son bras enrichi d'un serpent qui s'était enroulé à +l'entour; un jour donc qu'ayant trouvé une cavité il fourrait sa main +dans cette cavité, il sentit quelque chose de flasque, et de gluant qui +cédait à la pression de ses doigts. Il ramena vivement sa main à lui, et +regarda: deux yeux brillaient d'un feu terne au fond de cette cavité. +Nodier croyait au diable; aussi, en voyant ces deux yeux qui ne +ressemblaient pas mal aux yeux de braise de Charon, comme dit Dante, +Nodier commença par s'enfuir, puis il réfléchit, se ravisa, prit une +hachette, et, mesurant la profondeur du trou, il commença de faire une +ouverture à l'endroit où il présumait que devait se trouver cet objet +inconnu. Au cinquième ou sixième coup de hache qu'il frappa, le sang +coula de l'arbre, ni plus ni moins que, sous l'épée de Tancrède, le sang +coula de la forêt enchantée du Tasse. Mais ce ne fut pas une belle +guerrière qui lui apparut, ce fut un énorme crapaud encastré dans +l'arbre où, sans doute, il avait été emporté par le vent quand il était +de la taille d'une abeille. Depuis combien de temps était-il là? Depuis +deux cents ans, trois cents ans, cinq cents ans peut-être. Il avait cinq +pouces de long sur trois de large.</p> + +<p>Une autre fois, c'était en Normandie, du temps où il faisait avec Taylor +le voyage pittoresque de la France: il entra dans une église à la voûte +de cette église étaient suspendus une gigantesque araignée et un énorme +crapaud. Il s'adressa à un paysan pour demander des renseignements sur +ce singulier couple.</p> + +<p>Et voici ce que le vieux paysan lui raconta, après l'avoir mené près +d'une des dalles de l'église sur laquelle était sculpté un chevalier +couché dans son armure.</p> + +<p>Ce chevalier était un ancien baron, lequel avait laissé dans le pays de +si méchants souvenirs, que les plus hardis se détournaient afin de ne +pas mettre le pied sur sa tombe, et cela, non point par respect, mais +par terreur. Au-dessus de cette tombe, à la suite d'un vœu fait par ce +chevalier à son lit de mort, une lampe devait brûler nuit et jour, une +pieuse fondation ayant été faite par le mort qui subvenait à cette +dépense et bien au-delà.</p> + +<p>Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, pendant laquelle, par hasard, le +curé ne dormait pas, il vit de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur +celle de l'église, la lampe pâlir et s'éteindre. Il attribua la chose à +un accident et n'y fit pas cette nuit une grande attention.</p> + +<p>Mais, la nuit suivante, s'étant réveillé vers les deux heures du matin, +l'idée lui vint de s'assurer si la lampe brûlait. Il descendit de son +lit, s'approcha de la fenêtre, et constata <i>de visu</i> que l'église était +plongée dans la plus profonde obscurité.</p> + +<p>Cet événement, reproduit deux fois en quarante-huit heures, prenait une +certaine gravité. Le lendemain, au point du jour, le curé fit venir le +bedeau, et l'accusa tout simplement d'avoir mis l'huile dans sa salade +au lieu de l'avoir mise dans la lampe. Le bedeau jura ses grands dieux +qu'il n'en était rien; que tous les soirs, depuis quinze ans qu'il avait +l'honneur d'être bedeau, il remplissait consciencieusement la lampe, et +qu'il fallait que ce fût un tour de ce méchant chevalier qui, après +avoir tourmenté les vivants pendant sa vie, recommençait à les +tourmenter trois cents ans après sa mort.</p> + +<p>Le curé déclara qu'il se fiait parfaitement à la parole du bedeau, mais +qu'il n'en désirait pas moins assister le soir au remplissage de la +lampe; en conséquence, à la nuit tombante, en présence du curé, l'huile +fut introduite dans le récipient, et la lampe allumée; la lampe allumée, +le curé ferma lui-même la porte de l'église, mit la clef dans sa poche, +et se retira chez lui.</p> + +<p>Puis il prit un bréviaire, s'accommoda près de sa fenêtre dans un grand +fauteuil, et, les yeux alternativement fixés sur le livre et sur +l'église, il attendit.</p> + +<p>Vers minuit, il vit la lumière qui illuminait les vitraux diminuer, +pâlir et s'éteindre.</p> + +<p>Cette fois, il y avait une cause étrangère, mystérieuse, inexplicable, à +laquelle le pauvre bedeau ne pouvait avoir aucune part.</p> + +<p>Un instant, le curé pensa que des voleurs s'introduisaient dans l'église +et volaient l'huile. Mais en supposant le méfait commis par des voleurs, +c'étaient des gaillards bien honnêtes de se borner à voler l'huile, +quand ils épargnaient les vases sacrés.</p> + +<p>Ce n'étaient donc pas des voleurs; c'était donc une autre cause +qu'aucune de celles qu'on pouvait imaginer, une cause surnaturelle +peut-être. Le curé résolut de reconnaître cette cause, quelle qu'elle +fût.</p> + +<p>Le lendemain soir, il versa lui-même l'huile pour bien se convaincre +qu'il n'était pas dupe d'un tour de passe-passe; puis, au lieu de sortir +comme il l'avait fait la veille, il se cacha dans un confessionnal.</p> + +<p>Les heures s'écoulèrent, la lampe éclairait d'une lueur calme et égale: +minuit sonna....</p> + +<p>Le curé crut entendre un léger bruit, pareil à celui d'une pierre qui se +déplace, puis il vit l'ombre d'un animal avec des pattes gigantesques, +laquelle ombre monta contre un pilier, courut le long de la corniche, +apparut un instant à la voûte, descendit le long de la corde, et fit une +station sur la lampe, qui commença de pâlir, vacilla et s'éteignit.</p> + +<p>Le curé se trouva dans l'obscurité la plus complète. Il comprit que +c'était une expérience à renouveler, en se rapprochant du lieu où se +passait la scène.</p> + +<p>Rien de plus facile: au lieu de se mettre dans le confessionnal qui +était dans le côté de l'église opposé à la lampe, il n'avait qu'à se +cacher dans le confessionnal qui était placé à quelques pas d'elle +seulement.</p> + +<p>Tout fut donc fait le lendemain comme la veille; seulement le curé +changea de confessionnal et se munit d'une lanterne sourde.</p> + +<p>Jusqu'à minuit, même calme, même silence, même honnêteté de la lampe à +remplir ses fonctions. Mais aussi, au dernier coup de minuit, même +craquement que la veille. Seulement, comme le craquement se produisait à +quatre pas du confessionnal, les yeux du curé purent immédiatement se +fixer sur l'emplacement d'où venait le bruit. C'était la tombe du +chevalier qui craquait.</p> + +<p>Puis la dalle sculptée qui recouvrait le sépulcre se souleva lentement, +et, par l'entrebâillement du tombeau, le curé vit sortir une araignée de +la taille d'un barbet, avec un poil long de six pouces, des pattes +longues d'une aune, laquelle se mit incontinent, sans hésitation, sans +chercher un chemin qu'on voyait lui être familier, à gravir le pilier, à +courir sur sa corniche, à descendre le long de la corde, et, arrivée là, +à boire l'huile de la lampe, qui s'éteignit.</p> + +<p>Mais alors le curé eut recours à sa lanterne sourde, dont il dirigea les +rayons vers la tombe du chevalier.</p> + +<p>Alors il s'aperçut que l'objet qui la tenait entrouverte était un +crapaud gros comme une tortue de mer, lequel, en s'enflant, soulevait la +pierre et donnait passage à l'araignée, qui allait incontinent pomper +l'huile, qu'elle revenait partager avec son compagnon.</p> + +<p>Tous deux vivaient ainsi depuis des siècles dans cette tombe, où ils +habiteraient probablement encore aujourd'hui si un accident n'eût révélé +au curé la présence d'un voleur quelconque dans son église.</p> + +<p>Le lendemain, le curé avait requis main-forte, on avait soulevé la +pierre du tombeau, et l'on avait mis à mort l'insecte et le reptile, +dont les cadavres étaient suspendus au plafond et faisaient foi de cet +étrange événement.</p> + +<p>D'ailleurs, le paysan qui racontait la chose à Nodier était un de ceux +qui avaient été appelés par le curé pour combattre ces deux commensaux +de la tombe du chevalier, et comme lui s'était acharné particulièrement +au crapaud, une goutte de sang de l'immonde animal, qui avait jailli sur +sa paupière, avait failli le rendre aveugle comme Tobie.</p> + +<p>Il en était quitte pour être borgne.</p> + +<p>Pour Nodier, les histoires de crapauds ne se bornaient pas là; il y +avait quelque chose de mystérieux dans la longévité de cet animal qui +plaisait à l'imagination de Nodier. Aussi toutes les histoires de +crapauds centenaires ou millénaires, les savait-il; tous les crapauds +découverts dans des pierres, ou dans des troncs d'arbres, depuis le +crapaud trouvé en 1756 par le sculpteur Le Prince, à Eretteville, au +milieu d'une pierre dure où il était encastré, jusqu'au crapaud enfermé +par Hérifsant, en 1771, dans une case de plâtre, et qu'il retrouva +parfaitement vivant en 1774, étaient-ils de sa compétence. Quand on +demandait à Nodier de quoi vivaient les malheureux prisonniers: Ils +avaient leur peau, répondait-il. Il avait étudié un crapaud petit-maître +qui avait fait six fois peau neuve dans un hiver, et qui six fois avait +avalé la vieille. Quant à ceux qui étaient dans des pierres de formation +primitive, depuis la création du monde, comme le crapaud que l'on trouva +dans la carrière de Boursick, en Gothie, l'inaction totale dans laquelle +ils avaient été obligés de demeurer, la suspension de la vie dans une +température qui ne permettait aucune dissolution et qui ne rendait +nécessaire la réparation d'aucune perte, l'humidité du lieu, qui +entretenait celle de l'animal et qui empêchait sa destruction par le +dessèchement, tout cela paraissait à Nodier des raisons suffisantes à +une conviction dans laquelle il y avait autant de foi que de science.</p> + +<p>D'ailleurs Nodier avait, nous l'avons dit, une certaine humilité +naturelle, une certaine pente à se faire petit lui-même qui l'entraînait +vers les petits et les humbles. Nodier bibliophile trouvait parmi les +livres des chefs-d'œuvre ignorés, qu'il tirait de la tombe des +bibliothèques; Nodier philanthrope trouvait parmi les vivants des poètes +inconnus, qu'il mettait au jour et qu'il conduisait à la célébrité; +toute injustice, toute oppression le révoltait, et, selon lui, on +opprimait le crapaud, on était injuste envers lui, on ignorait ou l'on +ne voulait pas connaître les vertus du crapaud. Le crapaud était bon +ami; Nodier l'avait déjà prouvé par l'association du crapaud et de +l'araignée, et, à la rigueur, il le prouvait deux fois en racontant une +autre histoire de crapaud et de lézard non moins fantastique que la +première; le crapaud était donc, non seulement bon ami, mais encore bon +père et bon époux. En accouchant lui-même sa femme, le crapaud avait +donné aux maris, les premières leçons d'amour conjugal; en enveloppant +les œufs de sa famille autour de ses pattes de derrière ou en les +portant sur son dos, le crapaud avait donné aux chefs de famille la +première leçon de paternité; quant à cette bave que le crapaud répand ou +lance même quand on le tourmente, Nodier assurait que c'était la plus +innocente substance qu'il y eût au monde, et il la préférait à la salive +de bien des critiques de sa connaissance.</p> + +<p>Ce n'était pas que ces critiques ne fussent reçus chez lui comme les +autres, et ne fussent même bien reçus, mais, peu à peu, ils se +retiraient d'eux-mêmes, ils ne se sentaient point à l'aise au milieu de +cette bienveillance qui était l'atmosphère naturelle de l'Arsenal, et à +travers laquelle ne passait la raillerie que comme passe la luciole au +milieu de ces belles nuits de Nice et de Florence, c'est-à-dire pour +jeter une lueur et s'éteindre aussitôt.</p> + +<p>On arrivait ainsi à la fin d'un dîner charmant, dans lequel tous les +accidents, excepté le renversement du sel, excepté un pain posé à +l'envers, étaient pris du côté philosophique; puis on servait le café à +table. Nodier était sybarite au fond, il appréciait parfaitement ce +sentiment de sensualité parfaite qui ne place aucun mouvement, aucun +déplacement, aucun dérangement entre le dessert et le couronnement du +dessert. Pendant ce moment de délices asiatiques, madame Nodier se +levait et allait faire allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais +point de café, je l'accompagnais. Ma longue taille lui était d'une +grande utilité pour éclairer le lustre sans monter sur les chaises.</p> + +<p>Alors, le salon s'illuminait, car avant le dîner et les jours ordinaires +on n'était jamais reçu que dans la chambre à coucher de madame Nodier; +alors le salon s'illuminait et éclairait des lambris peints en blanc +avec des moulures Louis XV, un ameublement des plus simples, se +composant de douze fauteuils et d'un canapé en Casimir rouge, de rideaux +de croisée de même couleur, d'un buste d'Hugo, d'une statue d'Henri IV, +d'un portrait de Nodier et d'un paysage alpestre de Régnier.</p> + +<p>Dans ce salon, cinq minutes après son éclairage, entraient les convives, +Nodier venant le dernier, appuyé soit au bras de Dauzats, soit au bras +de Bixio, soit au bras de Francis Wey, soit au mien, Nodier toujours +soupirant et se plaignant comme s'il n'eût eu que le souffle; alors il +allait s'étendre dans un grand fauteuil à droite de la cheminée, les +jambes allongées, les bras pendants, ou se mettre debout devant le +chambranle, les mollets au feu, le dos à la glace. S'il s'étendait dans +le fauteuil, tout était dit: Nodier, plongé dans cet instant de +béatitude que donne le café, voulait jouir en égoïste de lui-même, et +suivre silencieusement le rêve de son esprit; s'il s'adossait au +chambranle, c'était autre chose: c'est qu'il allait conter; alors tout +le monde se taisait, alors se déroulait une de ces charmantes histoires +de sa jeunesse qui semblent un roman de Longu, une idylle de Théocrite; +ou quelque sombre drame de la Révolution, dont un champ de bataille de +la Vendée ou la place de la Révolution était toujours le théâtre; ou +enfin quelque mystérieuse conspiration de Cadoudal ou d'Oudet, de Staps +ou de Lahorie; alors ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de +la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil ou s'adosser contre le +lambris; puis l'histoire finissait, comme finit toute chose. On +n'applaudissait pas; pas plus qu'on n'applaudit le murmure d'une +rivière, le chant d'un oiseau; mais, le murmure éteint, mais, le chant +évanoui, on écoutait encore. Alors Marie, sans rien dire, allait se +mettre à son piano, et, tout à coup, une brillante fusée de notes +s'élançait dans les airs comme le prélude d'un feu d'artifice: alors les +joueurs, relégués dans des coins, se mettaient à des tables et jouaient.</p> + +<p>Nodier n'avait longtemps joué qu'à la bataille, c'était son jeu de +prédilection, et il s'y prétendait d'une force supérieure; enfin, il +avait fait une concession au siècle et jouait à l'écarté.</p> + +<p>Alors Marie chantait des paroles d'Hugo, de Lamartine ou de moi, mises +en musique par elle; puis, au milieu de ces charmantes mélodies, +toujours trop courtes, on entendait tout à coup éclore la ritournelle +d'une contredanse, chaque cavalier courait à sa danseuse, et un bal +commençait.</p> + +<p>Bal charmant dont Marie faisait tous les frais, jetant, au milieu de +trilles rapides brodés par ses doigts sur les touches du piano, un mot à +ceux qui s'approchaient d'elle, à chaque traversée, à chaque chaîne des +dames, à chaque chassé-croisé. À partir de ce moment, Nodier +disparaissait, complètement oublié, car lui, ce n'était pas un de ces +maîtres absolus et bougons dont on sent la présence et dont on devine +l'approche; c'était l'hôte de l'Antiquité, qui s'efface pour faire place +à celui qu'il reçoit, et qui se contentait d'être gracieux, faible et +presque féminin.</p> + +<p>D'ailleurs Nodier, après avoir disparu un peu, disparaissait bientôt +tout à fait. Nodier se couchait de bonne heure, ou plutôt on couchait +Nodier de bonne heure. C'était madame Nodier qui était chargée de ce +soin. L'hiver elle sortait la première du salon; puis quelquefois, quand +il n'y avait pas de braise dans la cuisine, on voyait une bassinoire +passer, s'emplir et entrer dans la chambre à coucher. Nodier suivait la +bassinoire, et tout était dit.</p> + +<p>Dix minutes après, madame Nodier rentrait. Nodier était couché, et +s'endormait aux mélodies de sa fille, et au bruit des piétinements et +aux rires des danseurs.</p> + +<p>Un jour nous trouvâmes Nodier bien autrement humble que de coutume. +Cette fois, il était embarrassé, honteux. Nous lui demandâmes avec +inquiétude ce qu'il avait.</p> + +<p>Nodier venait d'être nommé académicien.</p> + +<p>Il nous fit ses excuses bien humbles, à Hugo et à moi.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas de sa faute, l'Académie l'avait nommé au moment où +il s'y attendait le moins.</p> + +<p>C'est que Nodier, aussi savant à lui seul que tous les académiciens +ensemble, démolissait pierre à pierre le dictionnaire de l'Académie. Il +racontait que l'Immortel chargé de faire l'article <i>écrevisse</i> lui avait +un jour montré cet article, en lui demandant ce qu'il en pensait.</p> + +<p>L'article était conçu dans ces termes:</p> + +<p>«Écrevisse, petit poisson rouge qui marche à reculons.»</p> + +<p>—Il n'y a qu'une erreur dans votre définition, répondit Nodier, c'est +que l'écrevisse n'est pas un poisson, c'est que l'écrevisse n'est pas +rouge, c'est que l'écrevisse ne marche pas à reculons... le reste est +parfait.</p> + +<p>J'oublie de dire qu'au milieu de tout cela, Marie Nodier s'était mariée, +était devenue madame Ménessier; mais ce mariage n'avait absolument rien +changé à la vie de l'Arsenal. Jules était un ami à tous: on le voyait +venir depuis longtemps dans la maison; il y demeura au lieu d'y venir, +voilà tout.</p> + +<p>Je me trompe, il y eut un grand sacrifice accompli: Nodier vendit sa +bibliothèque; Nodier aimait ses livres, mais il adorait Marie.</p> + +<p>Il faut dire une chose aussi, c'est que personne ne savait faire la +réputation d'un livre comme Nodier. Voulait-il vendre ou faire vendre un +livre, il le glorifiait par un article: avec ce qu'il découvrait dedans, +il en faisait un exemplaire unique. Je me rappelle l'histoire d'un +volume intitulé <i>le Zombi du grand Pérou</i>, que Nodier prétendit être +imprimé aux colonies, et dont il détruisit l'édition de son autorité +privée; le livre valait cinq francs, il monta à cent écus.</p> + +<p>Quatre fois Nodier vendit ses livres, mais il gardait toujours un +certain fonds, un noyau précieux à l'aide duquel, au bout de deux ou +trois ans, il avait reconstruit sa bibliothèque.</p> + +<p>Un jour, toutes ces charmantes fêtes s'interrompirent. Depuis un mois ou +deux, Nodier était plus souffreteux, plus plaintif. Au reste, l'habitude +qu'on avait d'entendre plaindre Nodier faisait qu'on n'attachait pas une +grande attention à ses plaintes. C'est qu'avec le caractère de Nodier il +était assez difficile de séparer le mal réel d'avec les souffrances +chimériques. Cependant, cette fois, il s'affaiblissait visiblement. Plus +de flâneries sur les quais, plus de promenades sur les boulevards, un +lent acheminement seulement, quand du ciel gris filtrait un dernier +rayon du soleil d'automne, un lent acheminement vers Saint-Mandé.</p> + +<p>Le but de la promenade était un méchant cabaret, où, dans les beaux +jours de sa bonne santé, Nodier se régalait de pain bis. Dans ses +courses, d'ordinaire, toute la famille l'accompagnait, excepté Jules, +retenu à son bureau. C'était madame Nodier, c'était Marie, c'étaient les +deux enfants, Charles et Georgette; tout cela ne voulait plus quitter le +mari, le père et le grand-père. On sentait qu'on n'avait plus que peu de +temps à rester avec lui, et l'on en profitait.</p> + +<p>Jusqu'au dernier moment, Nodier insista pour la conversation du +dimanche; puis, enfin, on s'aperçut que de sa chambre le malade ne +pouvait plus supporter le bruit et le mouvement qui se faisaient dans le +salon. Un jour, Marie nous annonça tristement que, le dimanche suivant, +l'Arsenal serait fermé; puis tout bas elle dit aux intimes:</p> + +<p>—Venez, nous causerons. Nodier s'alita enfin pour ne plus se relever. +J'allai le voir.</p> + +<p>—Oh! mon cher Dumas, me dit-il en me tendant les bras du plus loin +qu'il m'aperçut, du temps où je me portais bien, vous n'aviez en moi +qu'un ami; depuis que je suis malade, vous avez en moi un homme +reconnaissant. Je ne puis plus travailler, mais je puis encore lire, et, +comme vous voyez, je vous lis, et quand je suis fatigué, j'appelle ma +fille, et ma fille vous lit.</p> + +<p>Et Nodier me montra effectivement mes livres épars sur son lit et sur sa +table.</p> + +<p>Ce fut un de mes moments d'orgueil réel. Nodier isolé du monde, Nodier +ne pouvant plus travailler, Nodier, cet esprit immense, qui savait tout, +Nodier me lisait et s'amusait en me lisant.</p> + +<p>Je lui pris les mains, j'eusse voulu les baiser, tant j'étais +reconnaissant.</p> + +<p>À mon tour, j'avais lu la veille une chose de lui, un petit volume qui +venait de paraître en deux livraisons de la <i>Revue des Deux Mondes.</i></p> + +<p>C'était <i>Inès de las Sierras</i>. J'étais émerveillé. Ce roman, une des +dernières publications de Charles, était si frais, si coloré, qu'on eût +dit une œuvre de sa jeunesse que Nodier avait retrouvée et mise au jour +à l'autre horizon de sa vie. Cette histoire d'Inès, c'était une histoire +d'apparition de spectres, de fantômes; seulement, toute fantastique +durant la première partie, elle cessait de l'être dans la seconde; la +fin expliquait le commencement. Oh! de cette explication je me plaignis +amèrement à Nodier.</p> + +<p>—C'est vrai, me dit-il, j'ai eu tort; mais j'en ai une autre; celle-là +je ne la gâterai pas, soyez tranquille.</p> + +<p>—À la bonne heure, et quand vous y mettrez-vous, à cette œuvre-là? +Nodier me prit la main.</p> + +<p>—Celle-là, je ne la gâterai pas, parce que ce n'est pas moi qui +l'écrirai, dit-il.</p> + +<p>—Et qui l'écrira?</p> + +<p>—Vous.</p> + +<p>—Comment! moi, mon bon Charles? mais je ne la sais pas, votre histoire.</p> + +<p>—Je vous la raconterai. Oh! celle-là, je la gardais pour moi, ou plutôt +pour vous.</p> + +<p>—Mon bon Charles, vous me la raconterez, vous l'écrirez, vous +l'imprimerez. Nodier secoua la tête.</p> + +<p>—Je vais vous la dire, fit-il; vous me la rendrez si j'en reviens.</p> + +<p>—Attendez à ma prochaine visite, nous avons le temps.</p> + +<p>—Mon ami, je vous dirai ce que je disais à un créancier quand je lui +donnais un acompte: Prenez toujours. Et il commença. Jamais Nodier +n'avait raconté d'une façon si charmante. Oh! si j'avais eu une plume, +si j'avais eu du papier, si j'avais pu écrire aussi vite que la parole! +L'histoire était longue, je restai à dîner. Après le dîner, Nodier +s'était assoupi. Je sortis de l'Arsenal sans le revoir. Je ne le revis +plus.</p> + +<p>Nodier, que l'on croyait si facile à la plainte, avait au contraire +caché jusqu'au dernier moment ses souffrances à sa famille.</p> + +<p>Lorsqu'il découvrit la blessure, on reconnut que la blessure était +mortelle.</p> + +<p>Nodier était non seulement chrétien, mais bon et vrai catholique. +C'était à Marie qu'il avait fait promettre de lui envoyer chercher un +prêtre lorsque l'heure serait venue. L'heure était venue, Marie envoya +chercher le curé de Saint-Paul.</p> + +<p>Nodier se confessa. Pauvre Nodier! il devait y avoir bien des péchés +dans sa vie, mais il n'y avait certes pas une faute.</p> + +<p>La confession achevée, toute la famille entra.</p> + +<p>Nodier était dans une alcôve sombre, d'où il étendait les bras sur sa +femme, sur sa fille et sur ses petits-enfants.</p> + +<p>Derrière la famille étaient les domestiques.</p> + +<p>Derrière les domestiques, la bibliothèque, c'est-à-dire ces amis qui ne +changent jamais, les livres.</p> + +<p>Le curé dit à haute voix les prières auxquelles Nodier répondit aussi à +haute voix, en homme familier avec la liturgie chrétienne. Puis, les +prières finies, il embrassa tout le monde, rassura chacun sur son état, +affirma qu'il se sentait encore de la vie pour un jour ou deux, surtout +si on le laissait dormir pendant quelques heures.</p> + +<p>On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures.</p> + +<p>Le 26 janvier au soir, c'est-à-dire la veille de sa mort, la fièvre +augmenta et produisit un peu de délire; vers minuit, il ne reconnaissait +personne, sa bouche prononça des paroles sans suite, dans lesquelles on +distingua les noms de Tacite et de Fénelon.</p> + +<p>Vers deux heures, la mort commençait de frapper à la porte: Nodier fut +secoué par une crise violente, sa fille était penchée sur son chevet et +lui tendait une tasse pleine d'une potion calmante; il ouvrit les yeux, +regarda Marie et la reconnut à ses larmes; alors il prit la tasse de ses +mains et but avec avidité le breuvage qu'elle contenait.</p> + +<p>—Tu as trouvé cela bon? demanda Marie.</p> + +<p>—Oh oui! mon enfant, comme tout ce qui vient de toi.</p> + +<p>Et la pauvre Marie laissa tomber sa tête sur le chevet du lit, couvrant +de ses cheveux le front humide du mourant.</p> + +<p>—Oh! si tu restais ainsi, murmura Nodier, je ne mourrais jamais[1]. La +mort frappait toujours.</p> + +<p>[Note 1: Francis Wey a publié, sur les derniers moments de Nodier, une +notice pleine d'intérêt, mais écrite pour les amis, et tirée à +vingt-cinq exemplaires seulement.]</p> + +<p>Les extrémités commençaient à se refroidir; mais, au fur et à mesure que +la vie remontait, elle se concentrait au cerveau et faisait à Nodier un +esprit plus lucide qu'il ne l'avait jamais eu.</p> + +<p>Alors il bénit sa femme et ses enfants, puis il demanda le quantième du +mois.</p> + +<p>—Le 27 janvier, dit madame Nodier.</p> + +<p>—Vous n'oublierez pas cette date, n'est-ce pas, mes amis? dit Nodier. +Puis, se tournant vers la fenêtre:</p> + +<p>—Je voudrais bien voir encore une fois le jour, fit-il avec un soupir. +Puis il s'assoupit. Puis son souffle devint intermittent.</p> + +<p>Puis enfin, au moment où le premier rayon du jour frappa les vitres il +rouvrit les yeux, fit du regard un signe d'adieu et expira.</p> + +<p>Avec Nodier tout mourut à l'Arsenal, joie, vie et lumière; ce fut un +deuil qui nous prit tous; chacun perdait une portion de lui-même en +perdant Nodier.</p> + +<p>Moi, pour mon compte, je ne sais comment dire cela, mais j'ai quelque +chose de mort en moi depuis que Nodier est mort.</p> + +<p>Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle de Nodier.</p> + +<p>Voilà pourquoi j'en parle si souvent.</p> + +<p>Maintenant, l'histoire qu'on a lue, c'est celle que Nodier m'a racontée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#table">CHAPITRE II.</a></h2> + +<h3><a href="#table">La famille d'Hoffmann.</a></h3> + + +<p>Au nombre de ces ravissantes cités qui s'éparpillent au bord du Rhin, +comme les grains d'un chapelet dont le fleuve serait le fil, il faut +compter Mannheim, la seconde capitale du grand-duché de Bade, Mannheim, +la seconde résidence du grand-duc.</p> + +<p>Aujourd'hui que les bateaux à vapeur qui montent et descendent le Rhin +passent à Mannheim, aujourd'hui qu'un chemin de fer conduit à Mannheim, +aujourd'hui que Mannheim, au milieu du pétillement de la fusillade, a +secoué, les cheveux épars et la robe teinte de sang, l'étendard de la +rébellion contre son grand-duc, je ne sais plus ce qu'est Mannheim; +mais, à l'époque où commence cette histoire, c'est-à-dire il y a bientôt +cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle était.</p> + +<p>C'était la ville allemande par excellence, calme et politique à la fois, +un peu triste, ou plutôt un peu rêveuse: c'était la ville des romans +d'Auguste Lafontaine et des poèmes de Goethe, d'Henriette Belmann et de +Werther.</p> + +<p>En effet, il ne s'agit que de jeter un coup d'œil sur Mannheim pour +juger à l'instant, en voyant ses maisons honnêtement alignées, sa +division en quatre quartiers, ses rues larges et belles où pointe +l'herbe, sa fontaine mythologique, sa promenade ombragée d'un double +rang d'acacias qui la traverse d'un bout à l'autre; pour juger, dis-je, +combien la vie serait douce et facile dans un semblable paradis, si +parfois les passions amoureuses ou politiques n'y venaient mettre un +pistolet à la main de Werther[2] ou un poignard à la main de Sand[3].</p> + +<p>[Note 2: Les souffrances du jeune Wether (1774) est un roman sous forme +épistolaire, écrit par Goethe. Ce récit tragique évoque une passion +amoureuse sans espoir qui accule le héros au suicide.]</p> + +<p>[Note 3: Karl Sand, criminel célèbre exécuté à Mannheim en 1820.]</p> + +<p>Il y a surtout une place qui a un caractère tout particulier, c'est +celle où s'élèvent à la fois l'église et le théâtre.</p> + +<p>Église et théâtre ont dû être bâtis en même temps, probablement par le +même architecte; probablement encore vers le milieu de l'autre siècle, +quand les caprices d'une favorite influaient sur l'art à ce point que +tout un côté de l'art prenait son nom, depuis l'église jusqu'à la petite +maison, depuis la statue de bronze de dix coudées jusqu'à la figurine en +porcelaine de Saxe.</p> + +<p>L'église et le théâtre de Mannheim sont donc dans le style Pompadour.</p> + +<p>L'église a deux niches extérieures: dans l'une de ces deux niches est +une Minerve, et dans l'autre est une Hébé.</p> + +<p>La porte du théâtre est surmontée de deux sphinx. Ces deux sphinx +représentent, l'un la Comédie, l'autre la Tragédie.</p> + +<p>Le premier de ces deux sphinx tient sous sa patte un masque, le second +un poignard. Tous deux sont coiffés en racine droite avec un chignon +poudré ce qui ajoute merveilleusement à leur caractère égyptien.</p> + +<p>Au reste, toute la place, maisons contournées, arbres frisés, murailles +festonnées, est dans le même caractère, et forme un ensemble des plus +réjouissants.</p> + +<p>Eh bien! C'est dans une chambre située au premier étage d'une maison +dont les fenêtres donnent de biais sur le portail de l'église des +Jésuites, que nous allons conduire nos lecteurs, en leur faisant +seulement observer que nous les rajeunissons de plus d'un demi-siècle, +et que nous en sommes, comme millésime, à l'an de grâce ou de disgrâce +1793, et comme quantième au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en +train de fleurir: les algues au bord du fleuve, les marguerites dans la +prairie, l'aubépine dans les haies, la rose dans les jardins, l'amour +dans les cœurs.</p> + +<p>Maintenant ajoutons ceci: c'est qu'un des cœurs qui battaient le plus +violemment dans la ville de Mannheim et dans les environs était celui du +jeune homme qui habitait cette petite chambre dont nous venons de +parler, et dont les fenêtres donnaient de biais sur le portail de +l'église des Jésuites.</p> + +<p>Chambre et jeune homme méritent chacun une description particulière.</p> + +<p>La chambre, à coup sûr, était celle d'un esprit capricieux et +pittoresque tout ensemble, car elle avait à la fois l'aspect d'un +atelier, d'un magasin de musique et d'un cabinet de travail.</p> + +<p>Il y avait une palette, des pinceaux et un chevalet, et sur ce chevalet +une esquisse commencée.</p> + +<p>Il y avait une guitare, une viole d'amour et un piano, et sur ce piano +une sonate ouverte.</p> + +<p>Il y avait une plume, de l'encre et du papier, et sur ce papier un +commencement de ballade griffonné.</p> + +<p>Puis, le long des murailles, des arcs, des flèches, des arbalètes du +quinzième, des instruments de musique du dix-septième, des bahuts de +tous les temps, des pots à boire de toutes les formes, des aiguières de +toutes les espèces, enfin des colliers de verre, des éventails de +plumes, des lézards empaillés, des fleurs sèches, tout un monde enfin; +mais tout un monde ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.</p> + +<p>Celui qui habitait cette chambre était-il un peintre, un musicien ou un +poète? Nous l'ignorons.</p> + +<p>Mais, à coup sûr, c'était un fumeur; car, au milieu de toutes ces +collections, la collection la plus complète, la plus en vue, la +collection occupant la place d'honneur et s'épanouissant au soleil +au-dessus d'un vieux canapé, à la portée de la main, était une +collection de pipes.</p> + +<p>Mais, quel qu'il fût, poète, musicien, peintre ou fumeur, pour le +moment, il ne fumait, ni ne peignait, ni ne notait, ni ne composait.</p> + +<p>Non, il regardait.</p> + +<p>Il regardait, immobile, debout, appuyé contre la muraille, retenant son +souffle; il regardait par sa fenêtre ouverte, après s'être fait un +rempart du rideau, pour voir sans être vu; il regardait comme on regarde +quand les yeux ne sont que la lunette du cœur!</p> + +<p>Que regardait-il?</p> + +<p>Un endroit parfaitement solitaire pour le moment, le portail de l'église +des Jésuites.</p> + +<p>Il est vrai que ce portail était solitaire parce que l'église était +pleine.</p> + +<p>Maintenant quel aspect avait celui qui habitait cette chambre, celui qui +regardait derrière ce rideau, celui dont le cœur battait ainsi en +regardant?</p> + +<p>C'était un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, petit de taille, +maigre de corps, sauvage d'aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de +son front jusqu'au-dessous de ses yeux, qu'ils voilaient quand il ne les +écartait pas de la main, et, à travers le voile de ses cheveux, son +regard brillait fixe et fauve, comme le regard d'un homme dont les +facultés mentales ne doivent pas toujours demeurer dans un parfait +équilibre.</p> + +<p>Ce jeune homme, ce n'était ni un poète, ni un peintre, ni un musicien: +c'était un composé de tout cela; c'était la peinture, la musique et la +poésie réunies; c'était un tout bizarre, fantasque, bon et mauvais, +brave et timide, actif et paresseux: ce jeune homme, enfin, c'était +Ernest-Théodore-Guillaume Hoffmann.</p> + +<p>Il était né par une rigoureuse nuit d'hiver, en 1776, tandis que le vent +sifflait, tandis que la neige tombait, tandis que tout ce qui n'est pas +riche souffrait: il était né à Koenigsberg, au fond de la +Vieille-Prusse; né si faible, si grêle, si pauvrement bâti, que +l'exiguïté de sa personne fit croire à tout le monde qu'il était bien +plus pressant de lui commander une tombe que de lui acheter un berceau; +il était né la même année où Schiller, écrivant son drame des +<i>Brigands</i>, signait Schiller, <i>esclave de Klopstock</i>; né au milieu +d'une de ces vieilles familles bourgeoises comme nous en avions en +France du temps de la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, mais +comme il n'y en aura bientôt plus nulle part; né d'une mère au +tempérament maladif, mais d'une résignation profonde, ce qui donnait à +toute sa personne souffrante l'aspect d'une adorable mélancolie; né d'un +père à la démarche et à l'esprit sévères, car ce père était conseiller +criminel et commissaire de justice près le tribunal supérieur +provincial. Autour de cette mère et de ce père, il y avait des oncles +juges, des oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes +encore, belles encore, coquettes encore; oncles et tantes, tous +musiciens, tous artistes, tous pleins de sève, tous allègres. Hoffmann +disait les avoir vus; il se les rappelait exécutant autour de lui, +enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts étranges où chacun +jouait d'un de ces vieux instruments dont on ne sait même plus les noms +aujourd'hui: tympanons, rebecs, cithares, cistres, violes d'amour, +violes de gambe. Il est vrai que personne autre qu'Hoffmann n'avait +jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et qu'oncles et +tantes s'étaient retirés les uns après les autres comme des spectres, +après avoir éteint, en se retirant, la lumière qui brûlait sur leurs +pupitres.</p> + +<p>De tous ces oncles, cependant, il en restait un. De toutes ces tantes, +cependant, il en restait une.</p> + +<p>Cette tante, c'était un des souvenirs charmants d'Hoffmann.</p> + +<p>Dans la maison où Hoffmann avait passé sa jeunesse, vivait une sœur de +sa mère, une jeune femme aux regards suaves et pénétrant au plus profond +de l'âme; une jeune femme douce, spirituelle, pleine de finesse, qui, +dans l'enfant que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, pour un +enragé, voyait un esprit éminent; qui plaidait seule pour lui, avec sa +mère, bien entendu; qui lui prédisait le génie, la gloire; prédiction +qui plus d'une fois fit venir les larmes aux yeux de la mère d'Hoffmann; +car elle savait que le compagnon inséparable du génie et de la gloire, +c'est le malheur.</p> + +<p>Cette tante, c'était la tante Sophie.</p> + +<p>Cette tante était musicienne comme toute la famille, elle jouait du +luth. Quand Hoffmann s'éveillait dans son berceau, il s'éveillait inondé +d'une vibrante harmonie; quand il ouvrait les yeux, il voyait la forme +gracieuse de la jeune femme mariée à son instrument. Elle était +ordinairement vêtue d'une robe vert d'eau avec nœuds roses, elle était +ordinairement accompagnée d'un vieux musicien à jambes torses et à +perruque blanche qui jouait d'une basse plus grande que lui, à laquelle +il se cramponnait, montant et descendant comme fait un lézard le long +d'une courge. C'est à ce torrent d'harmonie tombant comme une cascade de +perles des doigts de la belle Euterpe qu'Hoffmann avait bu le philtre +enchanté qui l'avait lui-même fait musicien.</p> + +<p>Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, était un des charmants souvenirs +d'Hoffmann.</p> + +<p>Il n'en était pas de même de son oncle.</p> + +<p>La mort du père d'Hoffmann, la maladie de sa mère, l'avaient laissé aux +mains de cet oncle.</p> + +<p>C'était un homme aussi exact que le pauvre Hoffmann était décousu, aussi +bien ordonné que le pauvre Hoffmann était bizarrement fantasque, et dont +l'esprit d'ordre et d'exactitude s'était éternellement exercé sur son +neveu, mais toujours aussi inutilement que s'était exercé sur ses +pendules l'esprit de l'empereur Charles Quint: l'oncle avait beau faire, +l'heure sonnait à la fantaisie du neveu, jamais à la sienne.</p> + +<p>Au fond, ce n'était point cependant, malgré son exactitude et sa +régularité, un trop grand ennemi des arts et de l'imagination que cet +oncle d'Hoffmann; il tolérait même la musique, la poésie et la peinture; +mais il prétendait qu'un homme sensé ne devait recourir à de pareils +délassements qu'après son dîner, pour faciliter la digestion. C'était +sur ce thème qu'il avait réglé la vie d'Hoffmann: tant d'heures pour le +sommeil, tant d'heures pour l'étude du barreau, tant d'heures pour le +repas, tant de minutes pour la musique, tant de minutes pour la +peinture, tant de minutes pour la poésie.</p> + +<p>Hoffmann eût voulu retourner tout cela, lui, et dire: tant de minutes +pour le barreau, et tant d'heures pour la poésie, la peinture et la +musique; mais Hoffmann n'était pas le maître; il en était résulté +qu'Hoffmann avait pris en horreur le barreau et son oncle, et qu'un beau +jour il s'était sauvé de Koenigsberg avec quelques thalers en poche, +avait gagné Heidelberg, où il avait fait une halte de quelques instants, +mais où il n'avait pu rester, vu la mauvaise musique que l'on faisait au +théâtre.</p> + +<p>En conséquence, de Heidelberg il avait gagné Mannheim, dont le théâtre, +près duquel, comme on le voit, il s'était logé, passait pour être le +rival des scènes lyriques de France et d'Italie; nous disons de France +et d'Italie, parce qu'on n'oubliera point que c'est cinq ou six ans +seulement avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés qu'avait eu +lieu, à l'Académie royale de musique, la grande lutte contre Gluck et +Piccinni.</p> + +<p>Hoffmann était donc à Mannheim, où il logeait près du théâtre, et où il +vivait du produit de sa peinture, de sa musique et de sa poésie, joint à +quelques frédérics d'or que sa bonne mère lui faisait passer de temps en +temps, au moment où, nous arrogeant le privilège du Diable boiteux, nous +venons de lever le plafond de sa chambre et de le montrer à nos lecteurs +debout, appuyé à la muraille, immobile derrière son rideau, haletant, +les yeux fixés sur le portail de l'église des Jésuites.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#table">CHAPITRE III.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Un amoureux et un fou.</a></h3> + + +<p>Dans l'instant où quelques personnes, sortant de l'église des Jésuites, +quoique la messe fût à peine à moitié de sa célébration, rendaient +l'attention d'Hoffmann plus vive que jamais, on heurta à sa porte. Le +jeune homme secoua la tête et frappa du pied avec un mouvement +d'impatience, mais ne répondit pas.</p> + +<p>On heurta une seconde fois.</p> + +<p>Un regard torve alla foudroyer l'indiscret à travers la porte.</p> + +<p>On frappa une troisième fois.</p> + +<p>Cette fois, le jeune homme demeura tout à fait immobile; il était +visiblement décidé à ne pas ouvrir.</p> + +<p>Mais, au lieu de s'obstiner à frapper, le visiteur se contenta de +prononcer un des prénoms d'Hoffmann.</p> + +<p>—Théodore, dit-il.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, Zacharias Werner, murmura Hoffmann.</p> + +<p>—Oui, c'est moi; tiens-tu à être seul?</p> + +<p>—Non, attends.</p> + +<p>Et Hoffmann alla ouvrir.</p> + +<p>Un grand jeune homme, pâle, maigre et blond, un peu effaré, entra. Il +pouvait avoir trois ou quatre ans de plus qu'Hoffmann. Au moment où la +porte s'ouvrait, il lui posa la main sur l'épaule et les lèvres sur le +front, comme eût pu faire un frère aîné.</p> + +<p>C'était, en effet, un véritable frère pour Hoffmann. Né dans la même +maison que lui, Zacharias Werner, le futur auteur de <i>Martin Luther</i>, de +l'<i>Attila</i>, du <i>24 Février</i>, de <i>La Croix de la Baltique</i>, avait grandi +sous la double protection de sa mère et de la mère d'Hoffmann.</p> + +<p>Les deux femmes, atteintes toutes deux d'une affection nerveuse qui se +termina par la folie, avaient transmis à leurs enfants cette maladie, +qui, atténuée par la transmission, se traduisit en imagination +fantastique chez Hoffmann, et en disposition mélancolique chez +Zacharias. La mère de ce dernier se croyait, à l'instar de la Vierge, +chargée d'une mission divine. Son enfant, son Zacharie, devait être le +nouveau Christ, le futur Siloé promis par les Écritures. Pendant qu'il +dormait, elle lui tressait des couronnes de bleuets, dont elle ceignait +son front; elle s'agenouillait devant lui, chantant, de sa voix douce et +harmonieuse, les plus beaux cantiques de Luther, espérant à chaque +verset, voir la couronne de bleuets se changer en auréole.</p> + +<p>Les deux enfants furent élevés ensemble; c'était surtout parce que +Zacharie habitait Heidelberg, où il étudiait, qu'Hoffmann s'était enfui +de chez son oncle, et à son tour Zacharie, rendant à Hoffmann amitié +pour amitié, avait quitté Heidelberg et était venu rejoindre Hoffmann à +Mannheim, quand Hoffmann était venu chercher à Mannheim une meilleure +musique que celle qu'il trouvait à Heidelberg.</p> + +<p>Mais, une fois réunis, une fois à Mannheim, loin de l'autorité de cette +mère si douce, les deux jeunes gens avaient pris appétit aux voyages, ce +complément indispensable de l'éducation de l'étudiant allemand, et ils +avaient résolu de visiter Paris.</p> + +<p>Werner, à cause du spectacle étrange que devait présenter la capitale de +la France au milieu de la période de Terreur où elle était parvenue.</p> + +<p>Hoffmann, pour comparer la musique française à la musique italienne, et +surtout pour étudier les ressources de l'Opéra français comme mise en +scène et décors, Hoffmann ayant dès cette époque l'idée qu'il caressa +toute sa vie de se faire directeur de théâtre.</p> + +<p>Werner, libertin par tempérament, quoique religieux par éducation, +comptait bien en même temps profiter pour son plaisir de cette étrange +liberté de mœurs à laquelle on était arrivé en 1793, et dont un de ses +amis, revenu depuis peu d'un voyage à Paris, lui avait fait une peinture +si séduisante, que cette peinture avait tourné la tête du voluptueux +étudiant.</p> + +<p>Hoffmann comptait voir les musées dont on lui avait dit force +merveilles, et, flottant encore dans sa manière, comparer la peinture +italienne à la peinture allemande.</p> + +<p>Quels que fussent d'ailleurs les motifs secrets qui poussassent les deux +amis, le désir de visiter la France était égal chez tous deux.</p> + +<p>Pour accomplir ce désir, il ne leur manquait qu'une chose, l'argent. +Mais, par une coïncidence étrange, le hasard avait voulu que Zacharie et +Hoffmann eussent le même jour reçu chacun de sa mère cinq frédérics +d'or.</p> + +<p>Dix frédérics d'or faisaient à peu près deux cents livres, c'était une +jolie somme pour deux étudiants, qui vivaient, logés, chauffés et +nourris, pour cinq thalers par mois. Mais cette somme était bien +insuffisante pour accomplir le fameux voyage projeté.</p> + +<p>Il était venu une idée aux deux jeunes gens, et, comme cette idée leur +était venue à tous deux à la fois, ils l'avaient prise pour une +inspiration du ciel.</p> + +<p>C'était d'aller au jeu et de risquer chacun les cinq frédérics d'or.</p> + +<p>Avec ces dix frédérics il n'y avait pas de voyage possible. En risquant +ces dix frédérics on pouvait gagner une somme à faire le tour du monde.</p> + +<p>Ce qui fut dit fut fait: la saison des eaux approchait, et puis le 1<sup>er</sup> +mai, les maisons de jeu étaient ouvertes; Werner et Hoffmann entrèrent +dans une maison de jeu.</p> + +<p>Werner tenta le premier la fortune, et perdit en cinq coups ses cinq +frédérics d'or.</p> + +<p>Le tour d'Hoffmann était venu.</p> + +<p>Hoffmann hasarda en tremblant son premier frédéric d'or et gagna.</p> + +<p>Encouragé par ce début, il redoubla. Hoffmann était dans un jour de +veine; il gagnait quatre coups sur cinq, et le jeune homme était de ceux +qui ont confiance dans la fortune. Au lieu d'hésiter, il marcha +franchement de parolis en parolis; on eût pu croire qu'un pouvoir +surnaturel le secondait: sans combinaison arrêtée, sans calcul aucun, il +jetait son or sur une carte, et son or se doublait, se triplait, se +quintuplait. Zacharie, plus tremblant qu'un fiévreux, plus pâle qu'un +spectre, Zacharie murmurait: «Assez, Théodore, assez»: mais le joueur +raillait cette timidité puérile. L'or suivait l'or, et l'or engendrait +l'or. Enfin, deux heures du matin sonnèrent, c'était l'heure de la +fermeture de l'établissement, le jeu cessa; les deux jeunes gens, sans +compter, prirent chacun une charge d'or. Zacharie, qui ne pouvait croire +que toute cette fortune était à lui, sortit le premier: Hoffmann allait +le suivre, quand un vieil officier, qui ne l'avait pas perdu de vue +pendant tout le temps qu'il avait joué, l'arrêta comme il allait +franchir le seuil de la porte.</p> + +<p>—Jeune homme, dit-il en lui posant la main sur l'épaule et en le +regardant fixement, si vous y allez de ce train-là, vous ferez sauter la +banque, j'en conviens; mais quand la banque aura sauté, vous n'en serez +qu'une proie plus sûre pour le diable.</p> + +<p>Et, sans attendre la réponse d'Hoffmann, il disparut. Hoffmann sortit à +son tour, mais il n'était plus le même. La prédiction du vieux soldat +l'avait refroidi comme un bain glacé, et cet or, dont ses poches étaient +pleines, lui pesait. Il lui semblait porter son fardeau d'iniquités.</p> + +<p>Werner l'attendait joyeux. Tous deux revinrent ensemble chez Hoffmann, +l'un riant, dansant, chantant; l'autre rêveur, presque sombre.</p> + +<p>Celui qui riait, dansait, chantait, c'était Werner; celui qui était +rêveur et presque sombre, c'était Hoffmann.</p> + +<p>Tous deux, au reste, décidèrent de partir le lendemain soir pour la +France.</p> + +<p>Ils se séparèrent en s'embrassant.</p> + +<p>Hoffmann, resté seul, compta son or.</p> + +<p>Il avait cinq mille thalers, vingt-trois ou vingt-quatre mille francs.</p> + +<p>Il réfléchit longtemps et sembla prendre une résolution difficile.</p> + +<p>Pendant qu'il réfléchissait à la lueur d'une lampe de cuivre éclairant +la chambre, son visage était pâle et son front ruisselait de sueur.</p> + +<p>À chaque bruit qui se faisait autour de lui, ce bruit fût-il aussi +insaisissable que le frémissement de l'aile du moucheron, Hoffmann +tressaillait, se retournait et regardait autour de lui avec terreur.</p> + +<p>La prédiction de l'officier lui revenait à l'esprit, il murmurait tout +bas des vers de <i>Faust</i>, et il lui semblait voir, sur le seuil de la +porte, le rat rongeur; dans l'angle de sa chambre, le barbet noir.</p> + +<p>Enfin son parti fut pris.</p> + +<p>Il mit à part mille thalers, qu'il regardait comme la somme grandement +nécessaire pour son voyage, fit un paquet des quatre mille autres +thalers; puis, sur le paquet, colla une carte avec de la cire, et +écrivit sur cette carte:</p> + +<p><i>À Monsieur le bourgmestre de Koenigsberg, pour être partagé entre les +familles les plus pauvres de la ville.</i></p> + +<p>Puis, content de la victoire qu'il venait de remporter sur lui-même, +rafraîchi par ce qu'il venait de faire, il se déshabilla, se coucha, et +dormit tout d'une pièce jusqu'au lendemain à sept heures du matin.</p> + +<p>À sept heures il se réveilla, et son premier regard fut pour ses mille +thalers visibles et ses quatre mille thalers cachetés. Il croyait avoir +fait un rêve.</p> + +<p>La vue des objets l'assura de la réalité de ce qui lui était arrivé la +veille.</p> + +<p>Mais ce qui était une réalité surtout, pour Hoffmann, quoique aucun +objet matériel ne fût là pour la lui rappeler, c'était la prédiction du +vieil officier.</p> + +<p>Aussi, sans regret aucun, s'habilla-t-il comme de coutume; et, prenant +ses quatre mille thalers sous son bras, alla-t-il les porter lui-même à +la diligence de Koenigsberg, après avoir pris le soin cependant de +serrer les mille thalers restants dans son tiroir.</p> + +<p>Puis, comme il était convenu, on s'en souvient, que les deux amis +partiraient le même soir pour la France, Hoffmann se mit à faire ses +préparatifs de voyage.</p> + +<p>Tout en allant, tout en venant, tout en époussetant un habit, en pliant +une chemise, en assortissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les yeux dans +la rue et demeura dans la pose où il était.</p> + +<p>Une jeune fille de seize à dix-sept ans, charmante, étrangère bien +certainement à la ville de Mannheim, puisque Hoffmann ne la connaissait +pas, venait de l'extrémité opposée de la rue et s'acheminait vers +l'église.</p> + +<p>Hoffmann, dans ses rêves de poète, de peintre et de musicien, n'avait +jamais rien vu de pareil.</p> + +<p>C'était quelque chose qui dépassait non seulement tout ce qu'il avait +vu, mais encore tout ce qu'il espérait voir.</p> + +<p>Et cependant, à la distance où il était, il ne voyait qu'un ravissant +ensemble: les détails lui échappaient.</p> + +<p>La jeune fille était accompagnée d'une vieille servante.</p> + +<p>Toutes deux montèrent lentement les marches de l'église des Jésuites, et +disparurent sous le portail.</p> + +<p>Hoffmann laissa sa malle à moitié faite, un habit lie-de-vin à moitié +battu, sa redingote à brandebourgs à moitié pliée, et resta immobile +derrière son rideau.</p> + +<p>C'est là que nous l'avons trouvé, attendant la sortie de celle qu'il +avait vue entrer.</p> + +<p>Il ne craignait qu'une chose: c'est que ce ne fût un ange, et qu'au lieu +de sortir par la porte, elle ne s'envolât par la fenêtre pour remonter +aux cieux.</p> + +<p>C'est dans cette situation que nous l'avons pris, et que son ami +Zacharias Werner vint le prendre après nous.</p> + +<p>Le nouveau venu appuya du même coup, comme nous l'avons dit, sa main sur +l'épaule et ses lèvres sur le front de son ami.</p> + +<p>Puis il poussa un énorme soupir.</p> + +<p>Quoique Zacharias Werner fût toujours très pâle, il était cependant +encore plus pâle que d'habitude.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? lui demanda Hoffmann avec une inquiétude réelle.</p> + +<p>—Oh! mon ami, s'écria Werner.... Je suis un brigand! je suis un +misérable! je mérite la mort... fends-moi la tête avec une hache... +perce-moi le cœur avec une flèche. Je ne suis plus digne de voir la +lumière du ciel.</p> + +<p>—Bah! demanda Hoffmann avec la placide distraction de l'homme heureux; +qu'est-il donc arrivé, cher ami?</p> + +<p>—Il est arrivé.... Ce qui est arrivé, n'est-ce pas?... tu me demandes ce +qui est arrivé?... Eh bien! mon ami, le diable m'a tenté!</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Que quand j'ai vu tout mon or ce matin, il y en avait tant, qu'il me +semble que c'est un rêve.</p> + +<p>—Comment! un rêve?</p> + +<p>—Il y en avait une pleine table, toute couverte, continua Werner. Eh +bien! quand j'ai vu cela, une véritable fortune, mille frédérics d'or, +mon ami. Eh bien! quand j'ai vu cela, quand de chaque pièce j'ai vu +rejaillir un rayon, la rage m'a repris, je n'ai pas pu y résister, j'ai +pris le tiers de mon or et j'ai été au jeu.</p> + +<p>—Et tu as perdu?</p> + +<p>—Jusqu'à mon dernier kreutzer.</p> + +<p>—Que veux-tu? c'est un petit malheur, puisqu'il te reste les deux +tiers.</p> + +<p>—Ah bien oui, les deux tiers! Je suis revenu chercher le second tiers, +et....</p> + +<p>—Et tu l'as perdu comme le premier?</p> + +<p>—Plus vite, mon ami, plus vite.</p> + +<p>—Et tu es revenu chercher ton troisième tiers?</p> + +<p>—Je ne suis pas revenu, j'ai volé: j'ai pris les quinze cents thalers +restants, et je les ai posés sur la rouge.</p> + +<p>—Alors, dit Hoffmann, la noire est sortie, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ah! mon ami, la noire, l'horrible noire, sans hésitation, sans +remords, comme si en sortant elle ne m'enlevait pas mon dernier espoir! +Sortie, mon ami, sortie!</p> + +<p>—Et tu ne regrettes les mille frédérics qu'à cause du voyage?</p> + +<p>—Pas pour autre chose. Oh! si j'eusse seulement mis de côté de quoi +aller à Paris, cinq cents thalers!</p> + +<p>—Tu te consolerais d'avoir perdu le reste?</p> + +<p>—À l'instant même.</p> + +<p>—Eh bien! qu'à cela ne tienne, mon cher Zacharias, dit Hoffmann en le +conduisant vers son tiroir; tiens, voilà les cinq cents thalers, pars.</p> + +<p>—Comment! que je parte? s'écria Werner, et toi?</p> + +<p>—Oh! moi, je ne pars plus.</p> + +<p>—Comment! tu ne pars plus?</p> + +<p>—Non, pas dans ce moment-ci du moins.</p> + +<p>—Mais pourquoi? pour quelle raison? qui t'empêche de partir? qui te +retient à Mannheim?</p> + +<p>Hoffmann entraîna vivement son ami vers la fenêtre. On commençait à +sortir de l'église, la messe était finie.</p> + +<p>—Tiens, regarde, regarde, dit-il en désignant du doigt quelqu'un à +l'attention de Werner.</p> + +<p>Et, en effet, la jeune fille inconnue apparaissait au haut du portail, +descendant lentement les degrés de l'église, son livre de messe posé +contre sa poitrine, sa tête baissée, modeste et pensive comme la +Marguerite de Goethe.</p> + +<p>—Vois-tu, murmurait Hoffmann, vois-tu?</p> + +<p>—Certainement que je vois.</p> + +<p>—Eh bien! que dis-tu?</p> + +<p>—Je dis qu'il n'y a pas de femme au monde qui vaille qu'on lui sacrifie +le voyage de Paris, fût-ce la belle Antonia, fût-ce la fille du vieux +Gottlieb Murr, le nouveau chef d'orchestre du théâtre de Mannheim.</p> + +<p>—Tu la connais donc?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Tu connais donc son père?</p> + +<p>—Il était chef d'orchestre au théâtre de Francfort.</p> + +<p>—Et tu peux me donner une lettre pour lui?</p> + +<p>—À merveille.</p> + +<p>—Mets-toi là, Zacharias, et écris.</p> + +<p>Zacharias se mit à la table et écrivit.</p> + +<p>Au moment de partir pour la France, il recommandait son jeune ami +Théodore Hoffmann à son vieil ami Gottlieb Murr.</p> + +<p>Hoffmann donna à peine à Zacharias le temps d'achever sa lettre; la +signature apposée, il la lui prit, et, embrassant son ami, il s'élança +hors de la chambre.</p> + +<p>—C'est égal, lui cria une dernière fois Zacharias Werner, tu verras +qu'il n'y a pas de femme, si jolie qu'elle soit, qui puisse te faire +oublier Paris.</p> + +<p>Hoffmann entendit les paroles de son ami, mais il ne jugea pas même à +propos de se retourner pour lui répondre, même par un signe +d'approbation ou d'improbation.</p> + +<p>Quant à Zacharias Werner, il mit ses cinq cents thalers dans sa poche, +et, pour n'être plus tenté par le démon du jeu, il courut aussi vite +vers l'hôtel des Messageries qu'Hoffmann courait vers la maison du vieux +chef d'orchestre.</p> + +<p>Hoffmann frappait à la porte du maître Gottlieb Murr juste au même +moment où Zacharias Werner montait dans la diligence de Strasbourg.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#table">CHAPITRE IV.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Maître Gottlieb Murr.</a></h3> + + +<p>Ce fut le chef d'orchestre qui vint ouvrir en personne à Hoffmann.</p> + +<p>Hoffmann n'avait jamais vu maître Gottlieb, et cependant il le reconnut.</p> + +<p>Cet homme, tout grotesque qu'il était, ne pouvait être qu'un artiste, et +même un grand artiste.</p> + +<p>C'était un petit vieillard de cinquante-cinq à soixante ans, ayant une +jambe tordue, et cependant ne boitant pas trop de cette jambe, qui +ressemblait à un tire-bouchon. Tout en marchant, ou plutôt tout en +sautillant, et son sautillement ressemblait fort à celui d'un +hochequeue, tout en sautillant et en devançant les gens qu'il +introduisait chez lui, il s'arrêtait, faisant une pirouette sur sa jambe +torse, ce qui lui donnait l'air d'enfoncer une vrille dans la terre, et +continuait son chemin.</p> + +<p>Tout en le suivant, Hoffmann l'examinait et gravait dans son esprit un +de ces fantastiques et merveilleux portraits dont il nous a donné, dans +ses œuvres, une si complète galerie.</p> + +<p>Le visage du vieillard était enthousiaste, fin et spirituel à la fois, +recouvert d'une peau parcheminée, mouchetée de rouge et de noir comme +une page de plain-chant. Au milieu de cet étrange faciès brillaient deux +yeux vifs dont on pouvait d'autant mieux apprécier le regard aigu, que +les lunettes qu'il portait et qu'il n'abandonnait jamais, même dans son +sommeil, étaient constamment relevées sur son front ou abaissées sur le +bout de son nez. C'était seulement quand il jouait du violon en +redressant la tête et en regardant à distance, qu'il finissait par +utiliser ce petit meuble qui paraissait être chez lui plutôt un objet de +luxe que de nécessité.</p> + +<p>Sa tête était chauve et constamment abritée sous une calotte noire, qui +était devenue une partie inhérente à sa personne. Jour et nuit maître +Gottlieb apparaissait aux visiteurs avec sa calotte. Seulement, +lorsqu'il sortait, il se contentait de la surmonter d'une petite +perruque à la Jean-Jacques. De sorte que la calotte se trouvait prise +entre le crâne et la perruque. Il va sans dire que jamais maître +Gottlieb ne s'inquiétait le moins du monde de la portion de velours qui +apparaissait sous ses faux cheveux, lesquels ayant plus d'affinité avec +le chapeau qu'avec la tête, accompagnaient le chapeau dans son excursion +aérienne, toutes les fois que maître Gottlieb saluait.</p> + +<p>Hoffmann regarda tout autour de lui, mais ne vit personne.</p> + +<p>Il suivit donc maître Gottlieb où maître Gottlieb, qui, comme nous +l'avons dit, marchait devant lui, voulut le mener.</p> + +<p>Maître Gottlieb s'arrêta dans un grand cabinet plein de partitions +empilées et de feuilles de musique volantes: sur une table étaient dix +ou douze boîtes plus ou moins ornées, ayant toutes cette forme à +laquelle un musicien ne se trompe pas, c'est-à-dire la forme d'un étui +de violon.</p> + +<p>Pour le moment, maître Gottlieb était en train de disposer pour le +théâtre de Mannheim, sur lequel il voulait faire un essai de musique +italienne, le <i>Matrimonio segreto</i> de Cimarosa.</p> + +<p>Un archet, comme la batte d'Arlequin, était passé dans sa ceinture, ou +plutôt maintenu par le gousset boutonné de sa culotte, une plume se +dressait fièrement derrière son oreille, et ses doigts étaient tachés +d'encre.</p> + +<p>De ces doigts tachés d'encre il prit la lettre que lui présentait +Hoffmann, puis, jetant un coup d'œil sur l'adresse, et reconnaissant +l'écriture:</p> + +<p>—Ah! Zacharias Werner, dit-il, poète, poète celui-là, mais joueur. +Puis, comme si la qualité corrigeait un peu le défaut, il ajouta: +Joueur, joueur, mais poète.</p> + +<p>Puis, décachetant la lettre:</p> + +<p>—Parti, n'est-ce pas? parti!</p> + +<p>—Il part, monsieur, en ce moment même.</p> + +<p>—Dieu le conduise! ajouta Gottlieb en levant les yeux au ciel comme +pour recommander son ami à Dieu. Mais il a bien fait de partir. Les +voyages forment la jeunesse, et, si je n'avais pas voyagé, je ne +connaîtrais pas, moi, l'immortel Pasiello, le divin Cimarosa.</p> + +<p>—Mais, dit Hoffmann, vous n'en connaîtriez pas moins bien leurs +œuvres, maître Gottlieb.</p> + +<p>—Oui, leurs œuvres, certainement: mais qu'est-ce que connaître +l'œuvre sans l'artiste? C'est connaître l'âme sans le corps; l'œuvre, +c'est le spectre, c'est l'apparition; l'œuvre, c'est ce qui reste de +nous après notre mort. Mais le corps, voyez-vous, c'est ce qui a vécu: +vous ne comprendrez jamais entièrement l'œuvre d'un homme si vous +n'avez pas connu l'homme lui-même.</p> + +<p>Hoffmann fit un signe de la tête.</p> + +<p>—C'est vrai, dit-il, et je n'ai jamais apprécié complètement Mozart +qu'après avoir vu Mozart.</p> + +<p>—Oui, oui, dit Gottlieb, Mozart a du bon; mais pourquoi a-t-il du bon? +parce qu'il a voyagé en Italie. La musique allemande, jeune homme, c'est +la musique des hommes; mais retenez bien ceci, la musique italienne, +c'est la musique des dieux.</p> + +<p>—Ce n'est pourtant pas, reprit Hoffmann en souriant, ce n'est pourtant +pas en Italie que Mozart a fait <i>le Mariage de Figaro</i> et <i>Don Juan</i>, +puisqu'il a fait l'un à Vienne pour l'empereur, et l'autre à Prague pour +le théâtre italien.</p> + +<p>—C'est vrai, jeune homme, c'est vrai, et j'aime à voir en vous cet +esprit national qui vous fait défendre Mozart. Oui, certainement, si le +pauvre diable eût vécu, et s'il eût fait encore un ou deux voyages en +Italie, c'eût été un maître, un très grand maître. Mais ce <i>Don Juan</i>, +dont vous parlez, ce <i>Mariage de Figaro</i>, dont vous parlez, sur quoi les +a-t-il faits? Sur des libretti italiens, sur des paroles italiennes, +sous un reflet du soleil de Bologne, de Rome ou de Naples. Croyez-moi, +jeune homme, ce soleil, il faut l'avoir vu, l'avoir senti, pour +l'apprécier à sa valeur. Tenez, moi, j'ai quitté l'Italie depuis quatre +ans; depuis quatre ans je grelotte, excepté quand je pense à l'Italie; +la pensée seule me réchauffe; je n'ai plus besoin de manteau quand je +pense à l'Italie; je n'ai plus besoin d'habit, je n'ai plus besoin de +calotte même. Le souvenir me ravive: ô musique de Bologne! ô soleil de +Naples! oh!...</p> + +<p>Et la figure du vieillard exprima un moment une béatitude suprême, et +tout son corps parut frissonner d'une jouissance infinie, comme si les +torrents du soleil méridional, inondant encore sa tête ruisselaient de +son front chauve sur ses épaules, et de ses épaules sur toute sa +personne.</p> + +<p>Hoffmann se garda bien de le tirer de son extase, seulement il en +profita pour regarder tout autour de lui, espérant toujours voir +Antonia. Mais les portes étaient fermées et l'on n'entendait aucun bruit +derrière aucune de ces portes qui y décelât la présence d'un être +vivant.</p> + +<p>Il lui fallut donc revenir à maître Gottlieb, dont l'extase se calmait +peu à peu, et qui finit par en sortir avec une espèce de frissonnement.</p> + +<p>—Brrrou! jeune homme, dit-il, et vous dites donc? Hoffmann tressaillit.</p> + +<p>—Je dis, maître Gottlieb, que je viens de la part de mon ami Zacharias +Werner, lequel m'a parlé de votre bonté pour les jeunes gens, et comme +je suis musicien!</p> + +<p>—Ah! vous êtes musicien!</p> + +<p>Et Gottlieb se redressa, releva la tête, la renversa en arrière, et, à +travers ses lunettes, momentanément posées sur les derniers confins de +son nez, il regarda Hoffmann.</p> + +<p>—Oui, oui, ajouta-t-il, tête de musicien, front de musicien, œil de +musicien; et qu'êtes-vous? compositeur ou instrumentiste?</p> + +<p>—L'un et l'autre, maître Gottlieb.</p> + +<p>—L'un et l'autre! dit maître Gottlieb, l'un et l'autre! cela ne doute +de rien, ces jeunes gens! Il faudrait toute la vie d'un homme, de deux +hommes, de trois hommes pour être seulement l'un ou l'autre! et ils sont +l'un et l'autre!</p> + +<p>Et il fit un tour sur lui-même, levant les bras au ciel et ayant l'air +d'enfoncer dans le parquet le tire-bouchon de sa jambe droite.</p> + +<p>Puis, après la pirouette achevée s'arrêtant devant Hoffmann:</p> + +<p>—Voyons, jeune présomptueux, dit-il, qu'as-tu fait en composition?</p> + +<p>—Mais des sonates, des chants sacrés, des quintetti.</p> + +<p>—Des sonates après Jean-Sébastien Bach! des chants sacrés après +Pergolèse! des quintetti après François-Joseph Haydn! Ah! jeunesse! +jeunesse!</p> + +<p>Puis, avec un sentiment de profonde piété:</p> + +<p>—Et comme instrumentiste, continua-t-il, comme instrumentiste, de quel +instrument jouez-vous?</p> + +<p>—De tous à peu près, depuis le rebec jusqu'au clavecin, depuis la viole +d'amour jusqu'au théorbe; mais l'instrument dont je me suis +particulièrement occupé, c'est le violon.</p> + +<p>—En vérité, dit maître Gottlieb d'un air railleur, en vérité tu lui as +fait cet honneur-là, au violon! C'est, ma foi! bien heureux pour lui, +pauvre violon! Mais, malheureux! ajouta-t-il en revenant vers Hoffmann +en sautillant sur une seule jambe pour aller plus vite, sais-tu ce que +c'est que le violon? Le violon! et maître Gottlieb balança son corps sur +cette seule jambe dont nous avons parlé, l'autre restant en l'air comme +celle d'une grue; le violon! mais c'est le plus difficile de tous les +instruments. Le violon a été inventé par Satan lui-même pour damner +l'homme, quand Satan a perdu plus d'âmes qu'avec les sept péchés +capitaux réunis. Il n'y a que l'immortel Tartini, Tartini, mon maître, +mon héros, mon dieu! il n'y a que lui qui ait jamais atteint la +perfection sur le violon; mais lui seul sait ce qu'il lui a coûté dans +ce monde et dans l'autre pour avoir joué toute une nuit avec le violon +du diable lui-même, et pour avoir gardé son archet. Oh! le violon! +sais-tu, malheureux profanateur! que cet instrument cache sous sa +simplicité presque misérable les plus inépuisables trésors d'harmonie +qu'il soit possible à l'homme de boire à la coupe des dieux? As-tu +étudié ce bois, ces cordes, cet archet, ce crin, ce crin surtout? +espères-tu réunir, assembler, dompter sous tes doigts ce tout +merveilleux, qui depuis deux siècles résiste aux efforts des plus +savants, qui se plaint, qui gémit, qui se lamente sous leurs doigts, et +qui n'a jamais chanté que sous les doigts de l'immortel Tartini, mon +maître? Quand tu as pris un violon pour la première fois, as-tu bien +pensé à ce que tu faisais, jeune homme! Mais tu n'es pas le premier, +ajouta maître Gottlieb avec un soupir tiré du plus profond de ses +entrailles, et tu ne seras pas le dernier que le violon aura perdu; +violon, tentateur éternel! d'autres que toi aussi ont cru à leur +vocation, et ont perdu leur vie à racler le boyau, et tu vas augmenter +le nombre de ces malheureux, si nombreux, si inutiles à la société, si +insupportables à leurs semblables.</p> + +<p>Puis, tout à coup, et sans transition aucune, saisissant un violon et un +archet comme un maître d'escrime prend deux fleurets, et les présentant +à Hoffmann:</p> + +<p>—Eh bien! dit-il d'un air de défi, joue-moi quelque chose: voyons, +joue, et je te dirai où tu en es, et, s'il est encore temps de te +retirer du précipice, je t'en tirerai, comme j'en ai tiré le pauvre +Zacharias Werner. Il en jouait aussi, lui, du violon; il en jouait avec +fureur, avec rage. Il rêvait des miracles, mais je lui ai ouvert +l'intelligence. Il brisa son violon en morceaux, et il en fit un feu. +Puis je lui mis une basse entre les mains, et cela acheva de le calmer. +Là, il y avait de la place pour ses longs doigts maigres. Au +commencement, il leur faisait faire dix heures à l'heure, et maintenant, +maintenant, il joue suffisamment de la basse pour souhaiter la fête à +son oncle, tandis qu'il n'eût jamais joué du violon que pour souhaiter +la fête au diable. Allons, allons, jeune homme, voici un violon, +montre-moi ce que tu sais faire.</p> + +<p>Hoffmann prit le violon et l'examina.</p> + +<p>—Oui, oui, dit maître Gottlieb, tu examines de qui il est, comme le +gourmet flaire le vin qu'il va boire. Pince une corde, une seule, et si +ton oreille ne te dit pas le nom de celui qui a fait le violon, tu n'es +pas digne de le toucher.</p> + +<p>Hoffmann pinça une corde, qui rendit un son vibrant, prolongé, +frémissant.</p> + +<p>—C'est un <i>Antonio Stradivarius</i>.</p> + +<p>—Allons, pas mal; mais de quelle époque de la vie de Stradivarius? +Voyons un peu; il en a fait beaucoup de violons de 1698 à 1728.</p> + +<p>—Ah! quant à cela, dit Hoffmann, j'avoue mon ignorance, et il me semble +impossible....</p> + +<p>—Impossible, blasphémateur! impossible! c'est comme si tu me disais, +malheureux, qu'il est impossible de reconnaître l'âge du vin en le +goûtant. Écoute bien: aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 10 mai +1793, ce violon a été fait pendant le voyage que l'immortel Antonio fit +de Crémone à Mantoue en 1705, et où il laissa son atelier à son premier +élève. Aussi, vois-tu, ce Stradivarius-là, je suis bien aise de te le +dire, n'est que de troisième ordre; mais j'ai bien peur que ce ne soit +encore trop bon pour un pauvre écolier comme toi. Ça va, va!</p> + +<p>Hoffmann épaula le violon, et, non sans un vif battement de cœur, +commença les variations sur le thème de <i>Don Juan</i>:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">«<i>La ci darem' la mano</i>».</span><br /> +</p> + +<p>Maître Gottlieb était debout près d'Hoffmann, battant à la fois la +mesure avec sa tête et avec le bout du pied de sa jambe torse. À mesure +qu'Hoffmann jouait, sa figure s'animait, ses yeux brillaient, sa +mâchoire supérieure mordait la lèvre inférieure, et, aux deux côtés de +cette lèvre aplatie, sortaient deux dents, que dans la position +ordinaire elle était destinée à cacher, mais qui en ce moment se +dressaient comme deux défenses de sanglier. Enfin, un allégro, dont +Hoffmann triompha assez vigoureusement, lui attira de la part de maître +Gottlieb un mouvement de tête qui ressemblait à un signe d'approbation.</p> + +<p>Hoffmann finit par un démanché qu'il croyait des plus brillants, mais +qui, loin de satisfaire le vieux musicien, lui fit faire une affreuse +grimace.</p> + +<p>Cependant sa figure se rasséréna peu à peu, et frappant sur l'épaule du +jeune homme:</p> + +<p>—Allons, allons, dit-il, c'est moins mal que je ne croyais; quand tu +auras oublié tout ce que tu as appris, quand tu ne feras plus de ces +bonds à la mode, quand tu ménageras ces traits sautillants et ces +démanchés criards, on fera quelque chose de toi.</p> + +<p>Cet éloge, de la part d'un homme aussi difficile que le vieux musicien, +ravit Hoffmann, puis il n'oubliait pas, tout noyé qu'il était dans +l'océan musical, que maître Gottlieb était le père de la belle Antonia.</p> + +<p>Aussi, prenant au bond les paroles qui venaient de tomber de la bouche +du vieillard:</p> + +<p>—Et qui se chargera de faire quelque chose de moi? demanda-t-il, est-ce +vous, maître Gottlieb?</p> + +<p>—Pourquoi pas, jeune homme? pourquoi pas, si tu veux écouter le vieux +Murr?</p> + +<p>—Je vous écouterai, maître, et tant que vous voudrez.</p> + +<p>—Oh! murmura le vieillard avec mélancolie, car son regard se rejetait +dans le passé, car sa mémoire remontait les ans révolus, c'est que j'en +ai bien connu des virtuoses! J'ai connu Corelli, par tradition, c'est +vrai; c'est lui qui a ouvert la route, qui a frayé le chemin; il faut +jouer à la manière de Tartini ou y renoncer. Lui, le premier, il a +deviné que le violon était, sinon un dieu, du moins le temple d'où un +dieu pouvait sortir. Après lui vient Pugnani, violon passable, +intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans certains <i>appoggiamenti</i>; +puis Germiniani, vigoureux celui-là, mais vigoureux par boutades, sans +transition; j'ai été à Paris exprès pour le voir, comme tu veux, toi, +aller à Paris pour voir l'Opéra: un maniaque, mon ami, un somnambule, +mon ami, un homme qui gesticulait en rêvant, entendant assez bien le +<i>tempo rubato</i>, fatal <i>tempo rubato</i>, qui tue plus d'instrumentistes que +la petite vérole, que la fièvre jaune, que la peste! Alors je lui jouai +mes sonates à la manière de l'immortel Tartini, mon maître, et alors il +avoua son erreur. Malheureusement l'élève était enfoncé jusqu'au cou +dans sa méthode. Il avait soixante et onze ans, le pauvre enfant! +Quarante ans plus tôt, je l'eusse sauvé, comme Giardini; celui-là je +l'avais pris à temps, mais malheureusement il était incorrigible; le +diable en personne s'était emparé de sa main gauche, et alors il allait, +il allait, il allait un tel train, que sa main droite ne pouvait pas le +suivre. C'étaient des extravagances, des sautillements, des démanchés à +donner la danse de Saint-Guy à un Hollandais. Aussi, un jour qu'en +présence de Jomelli il gâtait un morceau magnifique, le bon Jomelli, qui +était le plus brave homme du monde, lui allongea-t-il un rude soufflet, +que Giardini en eut la joue enflée pendant un mois, Jomelli le poignet +luxé pendant trois semaines. C'est comme Lulli, un fou, un véritable +fou, un danseur de corde, un faiseur de sauts périlleux, un équilibriste +sans balancier et auquel on devrait mettre dans la main un balancier au +lieu d'un archet. Hélas! hélas! hélas! s'écria douloureusement le +vieillard, je le dis avec un profond désespoir, avec Nardini et avec moi +s'éteindra le bel art de jouer du violon: cet art avec lequel notre +maître à tous, Orpheus, attirait les animaux, remuait les pierres et +bâtissait les villes. Au lieu de bâtir comme le violon divin, nous +démolissons comme les trompettes maudites. Si les Français entrent +jamais en Allemagne, ils n'auront pour faire tomber les murailles de +Philippsbourg, qu'ils ont assiégé tant de fois, ils n'auront qu'à faire +exécuter, par quatre violons de ma connaissance, un concert devant ses +portes.</p> + +<p>Le vieillard reprit haleine et ajouta d'un ton plus doux:</p> + +<p>—Je sais bien qu'il y a Viotti, un de mes élèves, un enfant plein de +bonnes dispositions, mais impatient, mais dévergondé, mais sans règle. +Quant à Giarnowicki, c'est un fat et un ignorant, et la première chose +que j'ai dite à ma vieille Lisbeth, c'était, si elle entendait jamais ce +nom-là prononcé à ma porte, de fermer ma porte avec acharnement. Il y a +trente ans que Lisbeth est avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune +homme, je chasse Lisbeth si elle laisse entrer chez moi Giarnowicki; un +Sarmate, un Welche, qui s'est permis de dire du mal du maître des +maîtres, de l'immortel Tartini. Oh! à celui qui m'apportera la tête de +Giarnowicki, je promets des leçons et des conseils tant qu'il en voudra. +Quant à toi, mon garçon, continua le vieillard en revenant à Hoffmann, +quant à toi, tu n'es pas fort; c'est vrai; mais Rode et Kreutzer, mes +élèves, n'étaient pas plus forts que toi; quant à toi je disais donc +qu'en venant chercher maître Gottlieb, qu'en t'adressant à maître +Gottlieb, qu'en te faisant recommander à lui par un homme qui le connaît +et qui l'apprécie, par ce fou de Zacharie Werner, tu prouves qu'il y a +dans cette poitrine là un cœur d'artiste. Aussi maintenant, jeune +homme, voyons, ce n'est plus un <i>Antonio Stradivarius</i> que je veux +mettre entre tes mains; non, ce n'est même plus un <i>Gramulo</i>, ce vieux +maître que l'immortel Tartini estimait si fort qu'il ne jouait jamais +que sur des <i>Gramulo</i>; non, c'est sur un <i>Antonio Amati</i>, c'est sur +l'aïeul, c'est sur l'ancêtre, c'est sur la tige première de tous les +violons qui ont été faits, c'est sur l'instrument qui sera la dot de ma +fille Antonia, que je veux t'entendre. C'est l'arc d'Ulysse, vois-tu, et +qui pourra bander l'arc d'Ulysse est digne de Pénélope.</p> + +<p>Et alors le vieillard ouvrit la boîte de velours toute galonnée d'or, et +en tira un violon comme il semblait qu'il ne dût jamais avoir existé de +violons, et comme Hoffmann seul peut-être se rappelait en avoir vu dans +les concerts fantastiques de ses grands-oncles et de ses grandes-tantes.</p> + +<p>Puis il s'inclina sur l'instrument vénérable, et le présentant à +Hoffmann:</p> + +<p>—Prends, dit-il, et tâche de ne pas être trop indigne de lui.</p> + +<p>Hoffmann s'inclina, prit l'instrument avec respect, et commença une +vieille étude de Jean-Sébastien Bach.</p> + +<p>—Bach, Bach, murmura Gottlieb; passe encore pour l'orgue, mais il +n'entendait rien au violon. N'importe.</p> + +<p>Au premier son qu'Hoffmann avait tiré de l'instrument, il avait +tressailli, car lui, l'éminent musicien, il comprenait quel trésor +d'harmonie on venait de mettre entre ses mains.</p> + +<p>L'archet, semblable à un arc, tant il était courbé, permettait à +l'instrumentiste d'embrasser les quatre cordes à la fois, et la dernière +de ces cordes s'élevait à des tons célestes si merveilleux, que jamais +Hoffmann n'avait pu songer qu'un son si divin s'éveillât sous une main +humaine.</p> + +<p>Pendant ce temps, le vieillard se tenait près de lui, la tête renversée +en arrière, les yeux clignotants, disant pour tout encouragement:</p> + +<p>—Pas mal, pas mal, jeune homme; la main droite, la main droite! la main +gauche n'est que le mouvement, la main droite c'est l'âme. Allons, de +l'âme! de l'âme! de l'âme!!!</p> + +<p>Hoffmann sentait bien que le vieux Gottlieb avait raison, et il +comprenait, comme il lui avait dit à la première épreuve, qu'il fallait +désapprendre tout ce qu'il avait appris; et, par une transition +insensible, mais soutenue, mais croissante, il passait du pianissimo au +fortissimo, de la caresse à la menace, de l'éclair à la foudre, et il se +perdait dans un torrent d'harmonie qu'il soulevait comme un nuage, et +qu'il laissait retomber en cascades murmurantes, en perles liquides, en +poussière humide, et il était sous l'influence d'une situation nouvelle, +d'un état touchant à l'extase, quand tout à coup sa main gauche +s'affaissa sur les cordes, l'archet mourut dans sa main, le violon +glissa de sa poitrine, ses yeux devinrent fixes et ardents.</p> + +<p>La porte venait de s'ouvrir, et dans la glace devant laquelle il jouait, +Hoffmann avait vu apparaître, pareille à une ombre évoquée par une +harmonie céleste, la belle Antonia, la bouche entrouverte, la poitrine +oppressée, les yeux humides.</p> + +<p>Hoffmann jeta un cri de plaisir, et maître Gottlieb n'eut que le temps +de retenir le vénérable <i>Antonio Amati</i>, qui s'échappait de la main du +jeune instrumentiste.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#table">CHAPITRE V.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Antonia.</a></h3> + + +<p>Antonia avait paru mille fois plus belle encore à Hoffmann, au moment où +il lui avait vu ouvrir la porte et en franchir le seuil, qu'au moment où +il lui avait vu descendre les degrés de l'église.</p> + +<p>C'est que, dans la glace où la jeune fille venait de réfléchir son image +et qui était à deux pas seulement d'Hoffmann, Hoffmann avait pu rétablir +d'un seul coup d'œil toutes les beautés qui lui avaient échappé à +distance.</p> + +<p>Antonia avait dix-sept ans à peine; elle était de taille moyenne, plutôt +grande que petite, mais si mince sans maigreur, si flexible sans +faiblesse, que toutes les comparaisons de lis se balançant sur leur +tige, de palmier se courbant au vent, eussent été insuffisantes pour +peindre cette <i>morbidezza</i> italienne, seul mot de la langue exprimant à +peu près l'idée de douce langueur qui s'éveillait à son aspect. Sa mère +était, comme Juliette, une des plus belles fleurs du printemps de +Vérone, et l'on retrouvait dans Antonia, non pas fondues, mais heurtées, +et c'est ce qui faisait le charme de cette jeune fille, les beautés des +deux races qui se disputent la palme de la beauté. Ainsi, avec la +finesse de peau des femmes du Nord, elle avait la matité de peaux des +femmes du Midi; ainsi ses cheveux blonds, épais et légers à la fois, +flottant au moindre vent, comme une vapeur dorée, ombrageaient des yeux +et des sourcils de velours noir. Puis, chose singulière encore, c'était +dans sa voix surtout que le mélange harmonieux des deux langues était +sensible. Aussi, lorsque Antonia parlait allemand, la douceur de la +belle langue où, comme dit Dante, résonne le si, venait adoucir la +rudesse de l'accent germanique, tandis qu'au contraire, quand elle +parlait italien, la langue un peu trop molle de Métastase et de Goldoni +prenait une fermeté qui lui donnait la puissante accentuation de la +langue de Schiller et de Goethe.</p> + +<p>Mais ce n'était pas seulement au physique que se faisait remarquer cette +fusion; Antonia était au moral un type merveilleux et rare de ce que +peuvent réunir de poésie opposée le soleil de l'Italie et les brumes de +l'Allemagne. On eût dit à la fois une muse et une fée, la Lorelei de la +ballade et la Béatrice de <i>La Divine Comédie</i>.</p> + +<p>C'est qu'Antonia, l'artiste par excellence, était fille d'une grande +artiste. Sa mère, habituée à la musique italienne, s'était un jour prise +corps à corps avec la musique allemande. La partition de <i>l'Alceste</i> de +Gluck lui était tombée entre les mains, et elle avait obtenu de son +mari, maître Gottlieb, de lui faire traduire le poème en italien, et, le +poème traduit en italien, elle était venue le chanter à Vienne; mais +elle avait trop présumé de ses forces, ou plutôt, l'admirable +cantatrice, elle ne connaissait pas la mesure de sa sensibilité. À la +troisième représentation de l'opéra qui avait eu le plus grand succès, à +l'admirable solo d'<i>Alceste:</i></p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Divinités du Styx, ministres de la mort,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je n'invoquerai pas votre pitié réelle.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>J'enlève un tendre époux à son funeste sort,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais je vous abandonne une épouse fidèle.</i></span><br /> +</p> + +<p>quand elle atteignit le <i>ré</i>, qu'elle donna à pleine poitrine, elle +pâlit, chancela, s'évanouit; un vaisseau s'était brisé, dans cette +poitrine si généreuse: le sacrifice aux dieux infernaux s'était accompli +en réalité: la mère d'Antonia était morte.</p> + +<p>Le pauvre maître Gottlieb dirigeait l'orchestre; de son fauteuil, il vit +chanceler, pâlir, tomber celle qu'il aimait par-dessus toute chose; bien +plus, il entendit se briser dans sa poitrine cette fibre à laquelle +tenait sa vie, et il jeta un cri terrible qui se mêla au dernier soupir +de la virtuose.</p> + +<p>De là venait peut-être cette haine de maître Gottlieb pour les maîtres +allemands; c'était le chevalier Gluck qui, bien innocemment, avait tué +sa Térésa, mais il n'en voulait pas moins au chevalier Gluck mal de +mort, pour cette douleur profonde qu'il avait ressentie, et qui ne +s'était calmée qu'au fur et à mesure qu'il avait reporté sur Antonia +grandissante tout l'amour qu'il avait pour sa mère.</p> + +<p>Maintenant, à dix-sept ans qu'elle avait, la jeune fille en était +arrivée à tenir lieu de tout au vieillard; il vivait par Antonia, il +respirait par Antonia. Jamais l'idée de la mort d'Antonia ne s'était +présentée à son esprit; mais, si elle se fût présentée, il ne s'en +serait pas fort inquiété, attendu que l'idée ne lui fût pas même venue +qu'il pouvait survivre à Antonia.</p> + +<p>Ce n'était donc pas avec un sentiment moins enthousiaste qu'Hoffmann, +quoique ce sentiment fût bien autrement pur encore, qu'il avait vu +apparaître Antonia sur le seuil de la porte de son cabinet.</p> + +<p>La jeune fille s'avança lentement; deux larmes brillaient à sa paupière; +et, faisant trois pas vers Hoffmann, elle lui tendit la main.</p> + +<p>Puis, avec un accent de chaste familiarité, et comme si elle eût connu +le jeune homme depuis dix ans:</p> + +<p>—Bonjour, frère, dit-elle.</p> + +<p>Maître Gottlieb, du moment où sa fille avait paru, était resté muet et +immobile; son âme, comme toujours, avait quitté son corps, et, +voltigeant autour d'elle, chantait aux oreilles d'Antonia toutes les +mélodies d'amour et de bonheur que chante l'âme d'un père à la vue de sa +fille bien-aimée.</p> + +<p>Il avait donc posé son cher <i>Antonio Amati</i> sur la table, et, joignant +les deux mains comme il eût fait devant la Vierge, il regardait venir +son enfant.</p> + +<p>Quant à Hoffmann, il ne savait s'il veillait ou dormait, s'il était sur +la terre ou au ciel, si c'était une femme qui venait à lui, ou un ange +qui lui apparaissait.</p> + +<p>Aussi fit-il presque un pas en arrière lorsqu'il vit Antonia s'approcher +de lui et lui tendre la main en l'appelant son frère.</p> + +<p>—Vous, ma sœur! dit-il d'une voix étouffée.</p> + +<p>—Oui, dit Antonia: ce n'est pas le sang qui fait la famille, c'est +l'âme. Toutes les fleurs sont sœurs par le parfum, tous les artistes +sont frères par l'art. Je ne vous ai jamais vu, c'est vrai, mais je vous +connais; votre archet vient de me raconter votre vie. Vous êtes poète, +un peu fou, pauvre ami! Hélas, c'est cette étincelle ardente que Dieu +enferme dans notre tête ou dans notre poitrine qui nous brûle le cerveau +ou qui nous consume le cœur.</p> + +<p>Puis, se tournant vers maître Gottlieb:</p> + +<p>—Bonjour, père, dit-elle; pourquoi n'avez-vous pas encore embrassé +votre Antonia? Ah! voilà, je comprends, <i>Il Matrimonio segreto</i>, le +<i>Stabat mater</i>. Cimarosa, Pergolèse? Porpora! qu'est-ce qu'Antonia +auprès de ces grands génies, une pauvre enfant qui vous aime, mais que +vous oubliez pour eux.</p> + +<p>—Moi, t'oublier! s'écria Gottlieb, le vieux Murr oublier Antonia! Le +père oublier sa fille! Pourquoi! pour quelques méchantes notes de +musique, pour un assemblage de rondes et de croches, de noires et de +blanches, de dièses et de bémols! Ah bien oui! regarde comme je +t'oublie!</p> + +<p>En tournant sur sa jambe torse avec une agilité étonnante, de son autre +jambe et de ses deux mains le vieillard fit voler les parties +d'orchestration <i>del Matrimonio segreto</i> toutes prêtes à être +distribuées aux musiciens de l'orchestre.</p> + +<p>—Mon père! mon père! dit Antonia.</p> + +<p>—Du feu! du feu! cria maître Gottlieb, du feu, que je brûle tout cela; +du feu, que je brûle Pergolèse! du feu, que je brûle Cimarosa! du feu, +que je brûle Pasiello! du feu, que je brûle mes <i>Stradivarius</i>! mes +<i>Gramulo</i>! du feu, que je brûle mon <i>Antonio Amati</i>! Ma fille, mon +Antonia n'a-t-elle pas dit que j'aimais mieux des cordes, du bois et du +papier, que ma chair et mon sang! Du feu! du feu! du feu!!!</p> + +<p>Et le vieillard s'agitait comme un fou et sautait sur sa jambe comme le +diable boiteux, faisait aller ses bras comme un moulin à vent.</p> + +<p>Antonia regardait cette folie du vieillard avec ce doux sourire +d'orgueil filial satisfait. Elle savait bien, elle qui n'avait jamais +fait de coquetterie qu'avec son père, elle savait bien qu'elle était +toute-puissante sur le vieillard, que son cœur était un royaume où elle +régnait en souveraine absolue. Aussi arrêta-t-elle le vieillard au +milieu de ses évolutions, et l'attirant à elle, déposa-t-elle un simple +baiser sur son front.</p> + +<p>Le vieillard jeta un cri de joie, prit sa fille dans ses bras, l'enleva +comme il eût fait d'un oiseau, et alla s'abattre, après avoir tourné +trois ou quatre fois sur lui-même, sur un grand canapé où il commença de +la bercer comme une mère fait de son enfant.</p> + +<p>D'abord Hoffmann avait regardé maître Gottlieb avec effroi; en lui +voyant jeter les partitions en l'air, en lui voyant enlever sa fille +entre ses bras, il l'avait cru fou furieux enragé. Mais, au sourire +paisible d'Antonia, il s'était promptement rassuré, et, ramassant +respectueusement les partitions éparses, il les replaçait sur les tables +et sur les pupitres, tout en regardant du coin de l'œil ce groupe +étrange, où le vieillard lui-même avait sa poésie.</p> + +<p>Tout à coup, quelque chose de doux, de suave, d'aérien, passa dans +l'air, c'était une vapeur, c'était une mélodie, c'était quelque chose de +plus divin encore: c'était la voix d'Antonia qui attaquait, avec sa +fantaisie d'artiste, cette merveilleuse composition de Stradella qui +avait sauvé la vie à son auteur, le <i>Pieta, Signore</i>.</p> + +<p>Aux premières vibrations de cette voix d'ange, Hoffmann demeura +immobile, tandis que le vieux Gottlieb, soulevant doucement sa fille de +dessus ses genoux, la déposait, toute couchée comme elle était, sur le +canapé; puis courant à son <i>Antonio Amati</i>, et accordant +l'accompagnement avec les paroles, commença de son côté à faire passer +l'harmonie de son archet sous le chant d'Antonia, et à le soutenir comme +un ange soutient l'âme qu'il porte au ciel.</p> + +<p>La voix d'Antonia était une voix de soprano, possédant toute l'étendue +que la prodigalité divine peut donner, non pas à une voix de femme, mais +à une voix d'ange. Antonia parcourait cinq octaves et demie; elle +donnait avec la même facilité le contre-ut, cette note divine qui semble +n'appartenir qu'aux concerts célestes, et l'ut de la cinquième octave +des notes basses. Jamais Hoffmann n'avait entendu rien de si velouté que +ces quatre premières mesures chantées sans accompagnement, <i>Pieta, +Signore, di me dolente</i>. Cette aspiration de l'âme souffrante vers Dieu, +cette prière ardente au Seigneur d'avoir pitié de cette souffrance qui +se lamente, prenaient dans la bouche d'Antonia un pressentiment de +respect divin qui ressemblait à la terreur. De son côté +l'accompagnement, qui avait reçu la phrase flottant entre le ciel et la +terre, qui l'avait, pour ainsi dire, prise entre ses bras, après le <i>la</i> +expiré, et qui, <i>piano, piano</i>, répétait comme un écho de la plainte, +l'accompagnement était en tout digne de la voix lamentable, et +douloureux comme elle. Il disait, lui, non pas en italien, non pas en +allemand, non pas en français, mais dans cette langue universelle qu'on +appelle la musique:</p> + +<p><i>«Pitié, Seigneur, pitié de moi, malheureuse, pitié, Seigneur, et, si ma +prière arrive à toi, que la rigueur se désarme et que tes regards se +retournent vers moi moins sévères et plus cléments!»</i></p> + +<p>Et cependant, tout en suivant, tout en emboîtant la voix, +l'accompagnement lui laissait toute sa liberté, toute son étendue; +c'était une caresse et non pas une étreinte, un soutien et non une gêne; +et quand, au premier <i>sforzando</i>, c'est-à-dire quand, lassée de +l'effort, la voix retomba comme pour essayer de monter au ciel, +l'accompagnement parut craindre alors de lui peser comme une chose +terrestre, et l'abandonna presque aux ailes de la foi, pour ne la +soutenir qu'au <i>mi</i> bécarre, c'est-à-dire au <i>diminuendo</i>, c'est-à-dire +quand, lassée de l'effort, la voix retomba <i>do</i>, quand, sur le <i>ré</i> et +les deux <i>fa</i>, la voix se souleva comme affaissée sur elle-même, et, +pareille à la madone de Canova, à genoux, assise sur ses genoux, et chez +laquelle tout plie, âme et corps, affaissés sous ce doute terrible que +la miséricorde du Créateur soit assez grande pour oublier la faute de la +créature.</p> + +<p>Puis, quand d'une voix tremblante elle continua: <i>Qu'il n'arrive jamais +que je sois damnée et précipitée dans le feu éternel de ta vigueur, ô +grand Dieu</i>! Alors l'accompagnement se hasarda à mêler sa voix à la voix +frémissante qui, entrevoyant les flammes éternelles, priait le Seigneur +de l'en éloigner. Alors l'accompagnement pria de son côté, supplia, +gémit, monta avec elle jusqu'au <i>fa</i>, descendit avec elle jusqu'à +l'<i>ut</i>, l'accompagnant dans sa faiblesse, la soutenant dans sa terreur; +puis, tandis que haletante et sans force, la voix mourait dans les +profondeurs de la poitrine d'Antonia, l'accompagnement continua seul +après la voix éteinte, comme après l'âme envolée et déjà sur la route du +ciel, continuent murmurantes et plaintives les prières des survivants.</p> + +<p>Alors aux supplications du violon de maître Gottlieb commença de se +mêler une harmonie inattendue, douce et puissante à la fois, presque +céleste. Antonia se souleva sur son coude, maître Gottlieb se tourna à +moitié et demeura l'archet suspendu sur les cordes de son violon. +Hoffmann, d'abord étourdi, enivré, en délire, avait compris qu'aux +élancements de cette âme il fallait un peu d'espoir, et qu'elle se +briserait si un rayon divin ne lui montrait le ciel, et il s'était +élancé vers un orgue, et il avait étendu ses dix doigts sur les touches +frémissantes, et l'orgue, poussant un long soupir, venait de se mêler au +violon de Gottlieb et à la voix d'Antonia.</p> + +<p>Alors ce fut une chose merveilleuse que ce retour du motif <i>Pieta, +Signore</i>, accompagné par cette voix d'espoir, au lieu d'être poursuivi +comme dans la prière partie par la terreur, et quand, pleine de foi dans +son génie comme dans sa prière, Antonia attaqua avec toute la vigueur de +sa voix, le <i>fa</i> du <i>volgi</i>, un frisson passa dans les veines +d'Hoffmann, qui, écrasant l'<i>Antonio Amati</i> sous les torrents d'harmonie +qui s'échappaient de son orgue, continua la voix d'Antonia après qu'elle +eut expiré, et sur les ailes, non plus d'un ange, mais d'un ouragan, +sembla porter le dernier soupir de cette âme aux pieds du Seigneur +tout-puissant et tout miséricordieux.</p> + +<p>Puis il se fit un moment de silence; tous trois se regardèrent, et leurs +mains se joignirent dans une étreinte fraternelle, comme leurs âmes +s'étaient jointes dans une commune harmonie.</p> + +<p>Et, à partir de ce moment, ce fut non seulement Antonia qui appela +Hoffmann son frère, mais le vieux Gottlieb Murr qui appela Hoffmann son +fils!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#table">CHAPITRE VI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le serment.</a></h3> + + +<p>Peut-être le lecteur se demandera-t-il, ou plutôt nous demandera-t-il, +comment, la mère d'Antonia étant morte en chantant, maître Gottlieb Murr +permettait que sa fille, c'est-à-dire que cette âme de son âme, courût +le risque d'un danger semblable à celui auquel avait succombé la mère.</p> + +<p>Et d'abord, quand il avait entendu Antonia essayer son premier chant, le +pauvre père avait tremblé comme la feuille près de laquelle chante un +oiseau. Mais c'était un véritable oiseau qu'Antonia, et le vieux +musicien s'aperçut bientôt que le chant était sa langue naturelle, aussi +Dieu, en lui donnant une voix si étendue qu'elle n'avait peut-être pas +son égale au monde, avait-il indiqué que sous ce rapport maître Gottlieb +n'avait du moins rien à craindre: en effet, quand à ce don naturel du +chant était jointe l'étude de la musique, quand les difficultés les plus +exagérées du solfège avaient été mises sous les yeux de la jeune fille +et vaincues aussitôt avec une merveilleuse facilité, sans grimaces, sans +efforts, sans une seule corde au cou, sans un seul clignotement d'yeux, +il avait compris la perfection de l'instrument, et, comme Antonia, en +chantant les morceaux notés pour les voix les plus hautes, restait +toujours en deçà de ce qu'elle pouvait faire, il s'était convaincu qu'il +n'y avait aucun danger à laisser aller le doux rossignol au penchant de +sa mélodieuse vocation.</p> + +<p>Seulement maître Gottlieb avait oublié que la corde de la musique n'est +pas la seule qui résonne dans le cœur des jeunes filles, et qu'il y a +une autre corde bien autrement frêle, bien autrement vibrante, bien +autrement mortelle: celle de l'amour!</p> + +<p>Celle-là s'était éveillée chez la pauvre enfant au son de l'archet +d'Hoffmann; inclinée sur sa broderie dans la chambre à côté de celle où +se tenaient le jeune homme et le vieillard, elle avait relevé la tête au +premier frémissement qui avait passé dans l'air. Elle avait écouté; puis +peu à peu une sensation étrange avait pénétré dans son âme, avait couru +en frissons inconnus dans ses veines. Elle s'était alors soulevée +lentement, appuyant une main à sa chaise, tandis que l'autre laissait +échapper la broderie de ses doigts entrouverts. Elle était restée un +instant immobile; puis, lentement, elle s'était avancée vers la porte, +et, comme nous l'avons dit, ombre évoquée de la vie matérielle, elle +était apparue, poétique vision, à la porte du cabinet de maître Gottlieb +Murr.</p> + +<p>Nous avons vu comment la musique avait fondu à son ardent creuset ces +trois âmes en une seule, et comment, à la fin du concert, Hoffmann était +devenu commensal de la maison.</p> + +<p>C'était l'heure où le vieux Gottlieb avait l'habitude de se mettre à +table. Il invita Hoffmann à dîner avec lui, invitation qu'Hoffmann +accepta avec la même cordialité qu'elle était faite.</p> + +<p>Alors, pour quelques instants la belle et poétique vierge des cantiques +divins se transforma en une bonne ménagère. Antonia versa le thé comme +Clarisse Harlow, fit des tartines de beurre comme Charlotte, et finit +par se mettre elle-même à table et par manger comme une simple mortelle.</p> + +<p>Les Allemands n'entendent pas la poésie comme nous. Dans nos données de +monde maniéré, la femme qui mange et qui boit se dépoétise. Si une jeune +et jolie femme se met à table, c'est pour y fourrer ses gants, si +toutefois elle ne conserve pas ses gants; si elle a une assiette, c'est +pour y égrainer, à la fin du repas, une grappe de raisin, dont +l'immatérielle créature consent parfois à sucer les grains les plus +dorés, comme fait une abeille d'une fleur.</p> + +<p>On comprend, d'après la façon dont Hoffmann avait été reçu chez maître +Gottlieb, qu'il y revint le lendemain, le surlendemain et les jours +suivants. Quant à maître Gottlieb, cette fréquence des visites +d'Hoffmann ne paraissait aucunement l'inquiéter: Antonia était trop +pure, trop chaste, trop confiante dans son père, pour que le soupçon +vînt au vieillard que sa fille pût commettre une faute. Sa fille, +c'était sainte Cécile, c'était la Vierge Marie, c'était un ange des +cieux; l'essence divine l'emportait tellement en elle sur la matière +terrestre, que le vieillard n'avait jamais jugé à propos de lui dire +qu'il y avait plus de danger dans le contact de deux corps que dans +l'union de deux âmes.</p> + +<p>Hoffmann était donc heureux, c'est-à-dire aussi heureux qu'il est donné +à une créature mortelle de l'être. Le soleil de la joie n'éclaire jamais +entièrement le cœur, une tache sombre qui rappelle à l'homme que le +bonheur complet n'existe pas en ce monde, mais seulement au ciel.</p> + +<p>Mais Hoffmann avait un avantage sur le commun de l'espèce. Souvent +l'homme ne peut pas expliquer la cause de cette douleur qui passe au +milieu de son bien-être, de cette ombre qui se projette, obscure et +noire, sur sa rayonnante félicité.</p> + +<p>Hoffmann, lui, savait ce qui le rendait malheureux.</p> + +<p>C'était cette promesse faite à Zacharias Werner d'aller le rejoindre à +Paris; c'était ce désir étrange de visiter la France, qui s'effaçait dès +qu'Hoffmann se trouvait en présence d'Antonia, mais qui reprenait tout +le dessus aussitôt qu'Hoffmann se retrouvait seul; il y avait même plus: +c'est qu'au fur et à mesure que le temps s'écoulait et que les lettres +de Zacharias, réclamant la parole de son ami, étaient plus pressantes, +Hoffmann s'attristait davantage.</p> + +<p>En effet, la présence de la jeune fille n'était plus suffisante à +chasser le fantôme qui poursuivait maintenant Hoffmann jusqu'aux côtés +d'Antonia. Souvent, près d'Antonia, Hoffmann tombait dans une rêverie +profonde. À quoi rêvait-il? à Zacharias Werner, dont il lui semblait +entendre la voix. Souvent son œil, distrait d'abord, finissait par se +fixer sur un point de l'horizon. Que voyait cet œil, ou plutôt que +croyait-il voir? La route de Paris, puis, à un des tournants de cette +route, Zacharias marchant devant lui et faisant signe de le suivre.</p> + +<p>Peu à peu, le fantôme qui était apparu à Hoffmann à des intervalles +rares et inégaux revint avec plus de régularité et finit par le +poursuivre d'une obsession continuelle.</p> + +<p>Hoffmann aimait Antonia de plus en plus. Hoffmann sentait qu'Antonia +était nécessaire à sa vie, que c'était le bonheur de son avenir; mais +Hoffmann sentait aussi qu'avant de se lancer dans ce bonheur, et pour +que ce bonheur fût durable, il lui fallait accomplir le pèlerinage +projeté, ou, sans cela, le désir renfermé dans son cœur, si étrange +qu'il fût, le rongerait.</p> + +<p>Un jour qu'assis près d'Antonia, pendant que maître Gottlieb notait dans +son cabinet le <i>Stabat</i> de Pergolèse, qu'il voulait exécuter à la +société philharmonique de Francfort, Hoffmann était tombé dans une de +ses rêveries ordinaires, Antonia, après l'avoir regardé longtemps, lui +prit les deux mains.</p> + +<p>—Il faut y aller, mon ami, dit-elle.</p> + +<p>Hoffmann la regarda avec étonnement.</p> + +<p>—Y aller? répéta-t-il, et où cela?</p> + +<p>—En France, à Paris.</p> + +<p>—Et qui vous a dit, Antonia, cette secrète pensée de mon cœur, que je +n'ose m'avouer à moi-même?</p> + +<p>—Je pourrais m'attribuer près de vous le pouvoir d'une fée, Théodore, +et vous dire: J'ai lu dans votre pensée, j'ai lu dans vos yeux, j'ai lu +dans votre cœur; mais je mentirais. Non, je me suis souvenue, voilà +tout.</p> + +<p>—Et de quoi vous êtes-vous souvenue, ma bien-aimée Antonia?</p> + +<p>—Je me suis souvenue que, la veille du jour où vous êtes venu chez mon +père, Zacharias Werner y était venu et nous avait raconté votre projet +de voyage, votre désir ardent de voir Paris; désir nourri depuis près +d'un an, et tout prêt à s'accomplir. Depuis, vous m'avez dit ce qui vous +avait empêché de partir. Vous m'avez dit comment, en me voyant pour la +première fois, vous avez été pris de ce sentiment irrésistible dont j'ai +été prise moi-même en vous écoutant, et maintenant il vous reste à me +dire ceci: que vous m'aimez toujours autant.</p> + +<p>Hoffmann fit un mouvement.</p> + +<p>—Ne vous donnez pas la peine de me le dire, je le sais, continua +Antonia, mais il y a quelque chose de plus puissant que cet amour, c'est +le désir d'aller en France, de rejoindre Zacharias, de voir Paris enfin.</p> + +<p>—Antonia! s'écria Hoffmann, tout est vrai dans ce que vous venez de +dire, hors un point; c'est qu'il y avait quelque chose au monde de plus +fort que mon amour! Non, je vous le jure, Antonia, ce désir-là, désir +étrange auquel je ne comprends rien, je l'eusse enseveli dans mon cœur +si vous ne l'en aviez tiré vous-même. Vous ne vous trompez donc pas. +Antonia! Oui, il y a une voix qui m'appelle à Paris, une voix plus forte +que ma volonté, et cependant, je vous le répète, à laquelle je n'eusse +pas obéi; cette voix est celle de la destinée!</p> + +<p>—Soit, accomplissons notre destinée, mon ami. Vous partirez demain. +Combien voulez-vous de temps?</p> + +<p>—Un mois, Antonia; dans un mois, je serai de retour.</p> + +<p>—Un mois ne vous suffira pas, Théodore; en un mois vous n'aurez rien +vu; je vous en donne deux; je vous en donne trois; je vous donne le +temps que vous voudrez, enfin; mais j'exige une chose, ou plutôt deux +choses de vous.</p> + +<p>—Lesquelles, chère Antonia, lesquelles? dites vite.</p> + +<p>—Demain, c'est dimanche; demain, c'est jour de messe; regardez par +votre fenêtre comme vous avez regardé le jour du départ de Zacharias +Werner, et, comme ce jour-là, mon ami, seulement plus triste, vous me +verrez monter les degrés de l'église; alors venez me rejoindre à ma +place accoutumée, alors asseyez-vous près de moi, et, au moment où le +prêtre consacrera le sang de Notre-Seigneur, vous me ferez deux +serments, celui de me demeurer fidèle, celui de ne plus jouer.</p> + +<p>—Oh! tout ce que vous voudrez, à l'instant même, chère Antonia! je vous +jure....</p> + +<p>—Silence, Théodore, vous jurerez demain.</p> + +<p>—Antonia, Antonia, vous êtes un ange!</p> + +<p>—Au moment de nous séparer, Théodore, n'avez-vous pas quelque chose à +dire à mon père?</p> + +<p>—Oui, vous avez raison. Mais, en vérité, je vous avoue, Antonia, que +j'hésite, que je tremble. Mon Dieu! que suis-je donc pour oser espérer?</p> + +<p>—Vous êtes l'homme que j'aime, Théodore. Allez trouver mon père, allez.</p> + +<p>Et, faisant à Hoffmann un signe de la main, elle ouvrit la porte d'une +petite chambre transformée par elle en oratoire.</p> + +<p>Hoffmann la suivit des yeux jusqu'à ce que la porte fût refermée, et, à +travers la porte, il lui envoya, avec tous les baisers de sa bouche, +tous les élans de son cœur.</p> + +<p>Puis il entra dans le cabinet de maître Gottlieb.</p> + +<p>Maître Gottlieb était si bien habitué au pas d'Hoffmann, qu'il ne +souleva même pas les yeux de dessus le pupitre où il copiait le +<i>Stabat</i>. Le jeune homme entra et se tint debout derrière lui.</p> + +<p>Au bout d'un instant, maître Gottlieb n'entendant plus rien, même la +respiration du jeune homme, maître Gottlieb se retourna.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, garçon, dit-il en renversant sa tête en arrière pour +arriver à regarder Hoffmann à travers ses lunettes. Que viens-tu me +dire?</p> + +<p>Hoffmann ouvrit la bouche, mais il la referma sans avoir articulé un +son.</p> + +<p>—Es-tu devenu muet? demanda le vieillard; peste! ce serait malheureux; +un gaillard qui en découd comme toi lorsque tu t'y mets ne peut pas +perdre la parole comme cela, à moins que ce ne soit par punition d'en +avoir abusé!</p> + +<p>—Non, maître Gottlieb, non je n'ai point perdu la parole, Dieu merci! +Seulement, ce que j'ai à vous dire....</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Eh bien!... me semble chose difficile.</p> + +<p>—Bah! est-ce donc bien difficile que de dire: maître Gottlieb, j'aime +votre fille?</p> + +<p>—Vous savez cela, maître Gottlieb?</p> + +<p>—Ah ça! mais je serais bien fou, ou plutôt bien sot, si je ne m'en +étais pas aperçu, de ton amour.</p> + +<p>—Et cependant, vous avez permis que je continuasse de l'aimer.</p> + +<p>—Pourquoi pas? puisqu'elle t'aime.</p> + +<p>—Mais, maître Gottlieb, vous savez que je n'ai aucune fortune.</p> + +<p>—Bah! les oiseaux du ciel ont-ils une fortune? Ils chantent, ils +s'accouplent, ils bâtissent un nid, et Dieu les nourrit. Nous autres +artistes, nous ressemblons fort aux oiseaux; nous chantons et Dieu vient +à notre aide. Quand le chant ne suffira pas, tu te feras musicien. Je +n'étais pas plus riche que toi quand j'ai épousé ma pauvre Térésa; eh +bien! ni le pain, ni l'abri ne nous ont jamais fait faute. J'ai toujours +eu besoin d'argent, et je n'en ai jamais manqué. Es-tu riche d'amour? +voilà tout ce que je te demande; mérites-tu le trésor que tu convoites? +voilà tout ce que je désire savoir. Aimes-tu Antonia plus que ta vie, +plus que ton âme? alors je suis tranquille, Antonia ne manquera jamais +de rien. Ne l'aimes-tu point? c'est autre chose; eusses-tu cent mille +livres de rentes elle manquera toujours de tout.</p> + +<p>Hoffmann était près de s'agenouiller devant cette adorable philosophie +de l'artiste. Il s'inclina sur la main du vieillard, qui l'attira à lui +et le pressa contre son cœur.</p> + +<p>—Allons, allons, lui dit-il, c'est convenu; fais ton voyage, puisque la +rage d'entendre cette horrible musique de M. Méhul et de M. Dalayrac te +tourmente; c'est une maladie de la jeunesse qui sera vite guérie. Je +suis tranquille; fais ce voyage, mon ami, et reviens ici, tu y +retrouveras Mozart, Beethoven, Cimarosa, Pergolèse, Pasiello, le +Porpora, et, de plus, maître Gottlieb et sa fille, c'est-à-dire un père +et une femme. Va, mon enfant, va.</p> + +<p>Et maître Gottlieb embrassa de nouveau Hoffmann, qui, voyant venir la +nuit, jugea qu'il n'avait pas de temps à perdre, et se retira chez lui +pour faire ses préparatifs de départ.</p> + +<p>Le lendemain, dès le matin, Hoffmann était à sa fenêtre.</p> + +<p>Au fur et à mesure que le moment de quitter Antonia approchait, cette +séparation lui semblait de plus en plus impossible. Toute cette +ravissante période de sa vie qui venait de s'écouler, ces sept mois qui +avaient passé comme un jour et qui se représentaient à sa mémoire, +tantôt comme un vaste horizon qu'il embrassait d'un coup d'œil, tantôt +comme une série de jours joyeux, venaient les uns après les autres, +souriants, couronnés de fleurs; ces doux chants d'Antonia, qui lui +avaient fait un air tout semé de douces mélodies; tout cela était un +trait si puissant, qu'il luttait presque avec l'inconnu, ce merveilleux +enchanteur qui attire à lui les cœurs les plus forts, les âmes les plus +froides.</p> + +<p>À dix heures, Antonia parut au coin de la rue où, à pareille heure, sept +mois auparavant, Hoffmann l'avait vue pour la première fois. La bonne +Lisbeth la suivait comme de coutume, toutes deux montèrent les degrés de +l'église. Arrivée au dernier degré, Antonia se retourna, aperçut +Hoffmann, lui fit de la main un signe d'appel et entra dans l'église.</p> + +<p>Hoffmann s'élança hors de la maison et y entra après elle.</p> + +<p>Antonia était déjà agenouillée et en prière.</p> + +<p>Hoffmann était protestant, et ces chants dans une autre langue lui +avaient toujours paru assez ridicules; mais lorsqu'il entendit Antonia +psalmodier ce chant d'église si doux et si large à la fois, il regretta +de ne pas en savoir les paroles pour mêler sa voix à la voix d'Antonia, +rendue plus suave encore par la profonde mélancolie à laquelle la jeune +fille était en proie.</p> + +<p>Pendant tout le temps que dura le saint sacrifice, elle chanta de la +même voix dont là-haut doivent chanter les anges; puis enfin, quand la +sonnette de l'enfant de chœur annonça la consécration de l'hostie, au +moment où les fidèles se courbaient devant le Dieu qui, aux mains du +prêtre, s'élevait au-dessus de leurs têtes, seule Antonia redressa son +front.</p> + +<p>—Jurez, dit-elle.</p> + +<p>—Je jure, dit Hoffmann d'une voix tremblante, je jure de renoncer au +jeu.</p> + +<p>—Est-ce le seul serment que vous vouliez me faire, mon ami?</p> + +<p>—Oh! non, attendez. Je jure de vous rester fidèle de cœur et d'esprit, +de corps et d'âme.</p> + +<p>—Et sur quoi jurez-vous cela?</p> + +<p>—Oh! s'écria Hoffmann, au comble de l'exaltation, sur ce que j'ai de +plus cher, sur ce que j'ai de plus sacré, sur votre vie!</p> + +<p>—Merci! s'écria à son tour Antonia, car si vous ne tenez pas votre +serment, je mourrai.</p> + +<p>Hoffmann tressaillit, un frisson passa par tout son corps, il ne se +repentit pas, seulement, il eut peur. Le prêtre descendait les degrés de +l'autel, emportant le Saint Sacrement dans la sacristie.</p> + +<p>Au moment où le corps divin de Notre-Seigneur passait, elle saisit la +main d'Hoffmann.</p> + +<p>—Vous avez entendu son serment, n'est-ce pas, mon Dieu? dit Antonia.</p> + +<p>Hoffmann voulut parler.</p> + +<p>—Plus une parole, plus une seule; je veux que celles dont se composait +votre serment, étant les dernières que j'aurai entendues de vous, +bruissent éternellement à mon oreille. Au revoir, mon ami, au revoir.</p> + +<p>Et, s'échappant, légère comme une ombre, la jeune fille laissa un +médaillon dans la main de son amant.</p> + +<p>Hoffmann la regarda s'éloigner comme Orphée dut regarder Eurydice +fugitive; puis lorsque Antonia eut disparu, il ouvrit le médaillon.</p> + +<p>Le médaillon renfermait le portrait d'Antonia, tout resplendissant de +jeunesse et de beauté.</p> + +<p>Deux heures après, Hoffmann prenait sa place dans la même diligence que +Zacharias Werner en répétant:</p> + +<p>—Sois tranquille, Antonia, oh! non, je ne jouerai pas! oh! oui, je te +serai fidèle!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><a href="#table">CHAPITRE VII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Une barrière de Paris en 1793.</a></h3> + + +<p>Le voyage du jeune homme fut assez triste dans cette France qu'il avait +tant désirée. Ce n'était pas qu'en se rapprochant du centre il éprouvât +autant de difficultés qu'il en avait rencontré pour se rendre aux +frontières; non, la République française faisait meilleur accueil aux +arrivants qu'aux partants.</p> + +<p>Toutefois on n'était admis au bonheur de savourer cette précieuse forme +de gouvernement qu'après avoir accompli un certain nombre de formalités +passablement rigoureuses.</p> + +<p>Ce fut le temps où les Français surent le moins écrire, mais ce fut le +temps où ils écrivirent le plus. Il paraissait donc, à tous les +fonctionnaires de fraîche date, convenable d'abandonner leurs +occupations domestiques ou plastiques, pour signer des passeports, +composer des signalements, donner des visas, accorder des +recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui concerne l'état de +patriote.</p> + +<p>Jamais la paperasserie n'eut autant de développement qu'à cette époque. +Cette maladie endémique de l'administration française, se greffant sur +le terrorisme, produisit les plus beaux échantillons de calligraphie +grotesque dont on eût pu parler jusqu'à ce jour.</p> + +<p>Hoffmann avait sa feuille de route d'une exiguïté remarquable. C'était +le temps des exiguïtés: journaux, livres, publications de colportage, +tout se réduisait au simple in-octavo pour les plus grandes mesures. La +feuille de route du voyageur, disons-nous, fut envahie dès l'Alsace par +des signatures de fonctionnaires qui ne ressemblaient pas mal à ces +zigzags d'ivrognes qui toisent diagonalement les rues en battant l'une +et l'autre muraille.</p> + +<p>Force fut donc à Hoffmann de joindre une feuille à son passeport, puis, +une autre en Lorraine, où surtout les écritures prirent des proportions +colossales. Là où le patriotisme était le plus chaud, les écrivains +étaient plus naïfs. Il y eut un maire qui employa deux feuilles, recto +et verso, pour donner à Hoffmann un autographe ainsi conçu:</p> + +<p><i>Auphemann, chune Allemans, ami de la libreté se rendan à Pari ha pié.</i></p> + +<p>«Signé, GOLIER.»</p> + +<p>Muni de ce parfait document sur sa patrie, son âge, ses principes, sa +destination et ses moyens de transport, Hoffmann ne s'occupa plus que du +soin de coudre ensemble tous ces lambeaux civiques, et nous devons dire +qu'en arrivant à Paris, il possédait un assez joli volume, que, +disait-il, il ferait relier en fer-blanc, si jamais il tentait un +nouveau voyage, parce que, forcé d'avoir toujours ces feuilles à la +main, elles risquaient trop dans un simple carton.</p> + +<p>Partout on lui répétait:</p> + +<p>—Mon cher voyageur, la province est encore habitable, mais Paris est +bien remué. Défiez-vous, citoyen, il y a une police bien pointilleuse à +Paris, et, en votre qualité d'Allemand, vous pourriez n'être pas traité +en bon Français.</p> + +<p>À quoi Hoffmann répondait par un sourire fier, réminiscence des fiertés +spartiates quand les espions de Thessalie cherchaient à grossir les +forces de Xerxès, roi des Perses.</p> + +<p>Il arriva devant Paris: c'était le soir, les barrières étaient fermées.</p> + +<p>Hoffmann parlait passablement la langue française, mais on est allemand +ou on ne l'est pas; si on ne l'est pas, on a un accent qui, à la longue, +réussit à passer pour l'accent d'une de nos provinces; si on l'est, on +passe toujours pour un Allemand.</p> + +<p>Il faut expliquer comment se faisait la police aux barrières.</p> + +<p>D'abord, elles étaient fermées; ensuite, sept ou huit sectionnaires, +gens oisifs et pleins d'intelligence, Lavaters amateurs, rôdaient par +escouades, en fumant leurs pipes, autour de deux ou trois agents de +police municipale.</p> + +<p>Ces braves gens, qui, de députation en députation, avaient fini par +hanter toutes les salles de clubs, tous les bureaux de districts, tous +les endroits où la politique s'était glissée par le côté actif ou le +côté passif; ces gens, qui avaient vu à l'Assemblée nationale ou à la +Convention chaque député, dans les tribunes tous les aristocrates mâles +et femelles, dans les promenades tous les élégants signalés, dans les +théâtres toutes les célébrités suspectes, dans les revues tous les +officiers, dans les tribunaux tous les accusés plus ou moins libérés +d'accusation, dans les prisons tous les prêtres épargnés; ces dignes +patriotes savaient si bien leur Paris, que tout visage de connaissance +devait les frapper au passage, et, disons-le, les frappait presque +toujours.</p> + +<p>Ce n'était pas chose aisée que de se déguiser alors: trop de richesse +dans le costume appelait l'œil, trop de simplicité appelait le soupçon. +Comme la malpropreté était un des insignes de civisme les plus répandus, +tout porteur d'eau, tout marmiton pouvait cacher un aristocrate; et puis +la main blanche aux beaux ongles, comment la dissimuler entièrement? +Cette démarche aristocratique qui n'est plus sensible de nos jours, où +les plus humbles portent les plus hauts talons, comment la cacher à +vingt paires d'yeux plus ardents que ceux du limier en quête?</p> + +<p>Un voyageur était donc, dès son arrivée, fouillé, interrogé, dénudé, +quant au moral, avec une facilité que donnait l'usage, et une liberté +que donnait... la liberté.</p> + +<p>Hoffmann parut devant ce tribunal vers six heures du soir, le 7 +décembre. Le temps était gris, rude, mêlé de brume et de verglas; mais +les bonnets d'ours et de loutre emprisonnant les têtes patriotes leur +laissaient assez de sang chaud à la cervelle et aux oreilles pour qu'ils +possédassent toute leur présence d'esprit et leurs précieuses facultés +investigatrices.</p> + +<p>Hoffmann fut arrêté par une main qui se posa doucement sur sa poitrine.</p> + +<p>Le jeune voyageur était vêtu d'un habit gris de fer, d'une grosse +redingote, et ses bottes allemandes lui dessinaient une jambe assez +coquette, car il n'avait pas rencontré de boue depuis la dernière étape, +et le carrosse ne pouvait plus marcher à cause du grésil. Hoffmann avait +fait six lieues à pied, sur une route légèrement saupoudrée de neige +durcie.</p> + +<p>—Où vas-tu comme cela, citoyen, avec tes belles bottes? dit un agent au +jeune homme.</p> + +<p>—Je vais à Paris, citoyen.</p> + +<p>—Tu n'es pas dégoûté, jeune Prussien, répliqua le sectionnaire, en +prononçant cette épithète de Prussien avec une prodigalité d'<i>s</i> qui fit +accourir dix curieux autour du voyageur.</p> + +<p>Les Prussiens n'étaient pas à ce moment de moins grands ennemis pour la +France que les Philistins pour les compatriotes de Samson l'Israélite.</p> + +<p>—Eh bien! oui, je suis pruzien, répondit Hoffmann, en changeant les +cinq s du sectionnaire en un z; après?</p> + +<p>—Alors, si tu es prussien, tu es bien en même temps un petit espion de +Pitt et Cobourg, hein?</p> + +<p>—Lisez mes passeports, répondit Hoffmann en exhibant son volume à l'un +des lettrés de la barrière.</p> + +<p>—Viens, répliqua celui-ci en tournant les talons pour emmener +l'étranger au corps de garde.</p> + +<p>Hoffmann suivit ce guide avec une tranquillité parfaite.</p> + +<p>Quand, à la lueur des chandelles fumeuses, les patriotes virent ce jeune +homme nerveux, l'œil ferme, les cheveux mal ordonnés, hachant son +français avec le plus de conscience possible, l'un d'eux s'écria:</p> + +<p>—Il ne se niera pas aristocrate, celui-là; a-t-il des mains et des +pieds!</p> + +<p>—Vous êtes un bête, citoyen, répondit Hoffmann; je suis patriote autant +que vous, et de plus, je suis <i>une</i> artiste.</p> + +<p>En disant ces mots, il tira de sa poche une de ces pipes effrayantes +dont un plongeur de l'Allemagne peut seul trouver le fond.</p> + +<p>Cette pipe fit un effet prodigieux sur les sectionnaires, qui +savouraient leur tabac dans leurs petits réceptacles.</p> + +<p>Tous se mirent à contempler le petit jeune homme qui entassait dans +cette pipe, avec une habileté fruit d'un grand usage, la provision de +tabac d'une semaine.</p> + +<p>Il s'assit ensuite, alluma le tabac méthodiquement jusqu'à ce que le +fourneau présentât une large croûte de feu à sa surface, puis il aspira +à temps égaux des nuages de fumée qui sortirent gracieusement, en +colonnes bleuâtres, de son nez et de ses lèvres.</p> + +<p>—Il fume bien, dit un des sectionnaires.</p> + +<p>—Et il paraît que c'est un fameux, dit un autre; vois donc ses +certificats.</p> + +<p>—Qu'es-tu venu faire à Paris? demanda un troisième.</p> + +<p>—Étudier la science et la liberté, répliqua Hoffmann.</p> + +<p>—Et quoi encore? ajouta le Français peu ému de l'héroïsme d'une telle +phrase, probablement à cause de sa grande habitude.</p> + +<p>—Et la peinture, ajouta Hoffmann.</p> + +<p>—Ah! tu es peintre, comme le citoyen David?</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Tu sais faire les patriotes romains tout nus comme lui?</p> + +<p>—Je les fais tout habillés, dit Hoffmann.</p> + +<p>—C'est moins beau.</p> + +<p>—C'est selon, répliqua Hoffmann avec un imperturbable sang-froid.</p> + +<p>—Fais-moi donc mon portrait, dit le sectionnaire avec admiration.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Hoffmann prit un tison au poêle, en éteignit à peine l'extrémité +rutilante, et, sur le mur blanchi à la chaux, il dessina un des plus +laids visages qui eussent jamais déshonoré la capitale du monde +civilisé. Le bonnet à poils et la queue de renard, la bouche baveuse, +les favoris épais, la courte pipe, le menton fuyant furent imités avec +un si rare bonheur de vérité dans sa charge, que tout le corps de garde +demanda au jeune homme la faveur d'être <i>portraituré</i> par lui.</p> + +<p>Hoffmann s'exécuta de bonne grâce et croqua sur le mur une série de +patriotes aux visages bien réussis, mais moins nobles, assurément, que +les bourgeois de la <i>Ronde nocturne</i> de Rembrandt.</p> + +<p>Les patriotes une fois en belle humeur, il ne fut plus question de +soupçons: l'Allemand fut naturalisé parisien; on lui offrit la bière +d'honneur, et lui, en garçon bien pensant, il offrit à ses hôtes du vin +de Bourgogne, que ces messieurs acceptèrent de grand cœur.</p> + +<p>Ce fut alors que l'un d'eux, plus rusé que les autres, prit son nez +épais dans le crochet de son index, et dit à Hoffmann en clignant l'œil +gauche:</p> + +<p>—Avoue-nous une chose, citoyen allemand.</p> + +<p>—Laquelle, notre ami?</p> + +<p>—Avoue-nous le but de ta mission.</p> + +<p>—Je te l'ai dit: la politique et la peinture.</p> + +<p>—Non, non, autre chose.</p> + +<p>—Je t'assure, citoyen.</p> + +<p>—Tu comprends bien que nous ne t'accusons pas; tu nous plais, et nous +te protégerons; mais voici deux délégués du club des Cordeliers, deux +des Jacobins; moi, je suis des Frères et Amis; choisis parmi nous celui +de ces clubs auquel tu feras ton hommage.</p> + +<p>—Quel hommage? dit Hoffmann surpris.</p> + +<p>—Oh! ne t'en cache pas, c'est si beau que tu devrais t'en pavaner +partout.</p> + +<p>—Vrai, citoyen, tu me fais rougir, explique-toi.</p> + +<p>—Regarde et juge si je sais deviner, dit le patriote. Et, ouvrant le +livre des passeports, il montra, de son doigt gras, sur une page, sous +la rubrique Strasbourg, les lignes suivantes:</p> + +<p>«Hoffmann, voyageur, venant de Mannheim, a pris à Strasbourg une caisse +étiquetée ainsi qu'il suit: O.B.»</p> + +<p>—C'est vrai, dit Hoffmann.</p> + +<p>—Eh bien! que contient cette caisse?</p> + +<p>—J'ai fait ma déclaration à l'octroi de Strasbourg.</p> + +<p>—Regardez, citoyens, ce que ce petit sournois apporte ici.... Vous +souvenez-vous de l'envoi de nos patriotes d'Auxerre?</p> + +<p>—Oui, dit l'un d'eux, une caisse de lard.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour graisser la guillotine, s'écria un chœur de voix satisfaites.</p> + +<p>—Eh bien! dit Hoffmann, un peu pâle, quel rapport cette caisse que +j'apporte peut-elle avoir avec l'envoi des patriotes d'Auxerre?</p> + +<p>—Lis, dit le Parisien en lui montrant son passeport: lis, jeune homme: +«Voyageant pour la politique et pour l'art.» C'est écrit!</p> + +<p>—Ô République! murmura Hoffmann.</p> + +<p>—Avoue donc, jeune ami de la liberté, lui dit son protecteur.</p> + +<p>—Ce serait me vanter d'une idée que je n'ai pas eue, répliqua Hoffmann. +Je n'aime pas la fausse gloire; non, la caisse que j'ai prise à +Strasbourg, et qui m'arrivera par le roulage, ne contient qu'un violon, +une boîte à couleurs et quelques toiles roulées.</p> + +<p>Ces mots diminuèrent beaucoup l'estime que certains avaient conçue +d'Hoffmann. On lui rendit ses papiers, on fit raison à ses rasades mais +on cessa de le regarder comme un sauveur des peuples esclaves.</p> + +<p>L'un des patriotes ajouta même:</p> + +<p>—Il ressemble à Saint-Just, mais j'aime mieux Saint-Just.</p> + +<p>Hoffmann replongé dans sa rêverie, qu'échauffaient le poêle, le tabac et +le vin de Bourgogne, demeura quelque temps silencieux. Mais soudain +relevant la tête:</p> + +<p>—On guillotine donc beaucoup ici? dit-il.</p> + +<p>—Pas mal, pas mal; cela a baissé un peu depuis les Brissotins, mais +c'est encore satisfaisant.</p> + +<p>—Savez-vous où je trouverais un bon gîte, mes amis?</p> + +<p>—Partout.</p> + +<p>—Mais pour tout voir.</p> + +<p>—Ah! alors loge-toi du côté du quai aux Fleurs.</p> + +<p>—Bien.</p> + +<p>—Sais-tu où cela se trouve, le quai aux Fleurs?</p> + +<p>—Non, mais ce mot de fleurs me plaît. Je m'y vois déjà installé, au +quai aux Fleurs. Par où y va-t-on?</p> + +<p>—Tu vas descendre tout droit la rue d'Enfer, et tu arriveras au quai.</p> + +<p>—Quai, c'est-à-dire que l'on touche à l'eau! dit Hoffmann.</p> + +<p>—Tout juste.</p> + +<p>—Et l'eau, c'est la Seine?</p> + +<p>—C'est la Seine.</p> + +<p>—Le quai aux Fleurs borde la Seine, alors?</p> + +<p>—Tu connais Paris mieux que moi, citoyen allemand.</p> + +<p>—Merci. Adieu; puis-je passer?</p> + +<p>—Tu n'as plus qu'une petite formalité à accomplir.</p> + +<p>—Dis.</p> + +<p>—Tu passeras chez le commissaire de police, et tu te feras délivrer un +permis de séjour.</p> + +<p>—Très bien! Adieu.</p> + +<p>—Attends encore. Avec ce permis du commissaire, tu iras à la police.</p> + +<p>—Ah! ah!</p> + +<p>—Et tu donneras l'adresse de ton logement.</p> + +<p>—Soit! c'est fini?</p> + +<p>—Non, tu te présenteras à la section.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour justifier de tes moyens d'existence.</p> + +<p>—Je ferai tout cela; et ce sera tout?</p> + +<p>—Pas encore; il faudra faire des dons patriotiques.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>—Et ton serment de haine aux tyrans français et étrangers.</p> + +<p>—De tout mon cœur. Merci de ces précieux renseignements.</p> + +<p>—Et puis, tu n'oublieras pas d'écrire lisiblement tes nom et prénoms +sur une pancarte, à ta porte.</p> + +<p>—Cela sera fait.</p> + +<p>—Va-t'en, citoyen, tu nous gênes.</p> + +<p>Les bouteilles étaient vides.</p> + +<p>—Adieu, citoyens; grand merci de votre politesse.</p> + +<p>Et Hoffmann partit, toujours en société de sa pipe, plus allumée que +jamais.</p> + +<p>Voilà comment il fit son entrée dans la capitale de la France +républicaine.</p> + +<p>Ce mot charmant «quai aux Fleurs» l'avait affriandé. Hoffmann se +figurait déjà une petite chambre dont le balcon donnait sur ce +merveilleux quai aux Fleurs.</p> + +<p>Il oubliait décembre et les vents de bise, il oubliait la neige et cette +mort passagère de toute la nature. Les fleurs venaient éclore dans son +imagination sous la fumée de ses lèvres; il ne voyait plus que les +jasmins et la rose, malgré les cloaques du faubourg.</p> + +<p>Il arriva, neuf heures sonnant, au quai aux Fleurs, lequel était +parfaitement sombre et désert, ainsi que le sont les quais du Nord en +hiver. Toutefois, cette solitude était, ce soir, plus noire et plus +sensible qu'autre part.</p> + +<p>Hoffmann avait trop faim, il avait trop froid pour philosopher en +chemin; mais pas d'hôtellerie sur ce quai.</p> + +<p>Levant les yeux, il aperçut enfin, au coin du quai et de la rue de la +Barillerie, une grosse lanterne rouge, dans les vitres de laquelle +tremblait un lumignon crasseux.</p> + +<p>Ce fanal pendait et se balançait au bout d'une potence de fer, fort +propre, en ces temps d'émeute, à suspendre un ennemi politique.</p> + +<p>Hoffmann ne vit que ces mots écrits en lettres vertes sur le verre +rouge:</p> + +<p><i>Logis à pied.—Chambres et cabinets meublés.</i></p> + +<p>Il heurta vivement à la porte d'une allée; la porte s'ouvrit; le +voyageur entra en tâtonnant.</p> + +<p>Une voix rude lui cria:</p> + +<p>—Fermez votre porte.</p> + +<p>Et un gros chien, aboyant, sembla lui dire:</p> + +<p>—Gare à vos jambes!</p> + +<p>Prix fait avec une hôtesse assez avenante, chambre choisie, Hoffmann se +trouva possesseur de quinze pieds de long sur huit de large, formant +ensemble une chambre à coucher et un cabinet, moyennant trente sous par +jour, payables chaque matin, au lever.</p> + +<p>Hoffmann était si joyeux, qu'il paya quinze jours d'avance, de peur +qu'on ne vînt lui contester la possession de ce logement précieux.</p> + +<p>Cela fait, il se coucha dans un lit assez humide; mais tout lit est lit +pour un voyageur de dix-huit ans.</p> + +<p>Et puis, comment se montrer difficile quand on a le bonheur de loger +quai aux Fleurs?</p> + +<p>Hoffmann invoqua d'ailleurs le souvenir d'Antonia, et le paradis +n'est-il pas toujours là où l'on invoque les anges?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><a href="#table">CHAPITRE VIII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Comment les musées et les bibliothèques étaient fermés, mais comment la +place de la Révolution était ouverte.</a></h3> + + +<p>La chambre qui, pendant quinze jours, devait servir de paradis terrestre +à Hoffmann renfermait un lit, nous le connaissons, une table et deux +chaises.</p> + +<p>Elle avait une cheminée ornée de deux vases de verre bleu meublés de +fleurs artificielles. Un génie de la Liberté en sucre s'épanouissait +sous une cloche de cristal, dans laquelle se reflétaient son drapeau +tricolore et son bonnet rouge.</p> + +<p>Un chandelier en cuivre, une encoignure en vieux bois de rose, une +tapisserie du douzième siècle pour rideau, voilà tout l'ameublement tel +qu'il apparut aux premiers rayons du jour.</p> + +<p>Cette tapisserie représentait Orphéus jouant du violon pour reconquérir +Eurydice, et le violon rappela tout naturellement Zacharias Werner à la +mémoire d'Hoffmann.</p> + +<p>«Cher ami, pensa notre voyageur, il est à Paris, moi aussi; nous sommes +ensemble, et je le verrai aujourd'hui ou demain au plus tard. Par où +vais-je commencer? Comment vais-je m'y prendre pour ne pas perdre le +temps du bon Dieu, et pour tout voir en France? Depuis plusieurs jours +je ne vois que des tableaux vivants très laids, allons au salon du +Louvre de l'ex-tyran, je verrai tous les beaux tableaux qu'il avait, les +Rubens, les Poussin. Allons vite.»</p> + +<p>Il se leva pour examiner, en attendant, le tableau panoramique de son +quartier.</p> + +<p>Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des arbres blancs, une +population affairée, avide de courir, et un certain bruit, pareil au +murmure de l'eau qui coule. Voilà tout ce qu'il découvrit.</p> + +<p>C'était peu fleuri. Hoffmann ferma sa fenêtre, déjeuna, et sortit pour +voir d'abord l'ami Zacharias Werner.</p> + +<p>Mais, sur le point de prendre une direction, il se rappela que Werner +n'avait jamais donné son adresse, sans laquelle il était difficile de le +rencontrer.</p> + +<p>Ce ne fut pas un mince désappointement pour Hoffmann.</p> + +<p>Mais bientôt:</p> + +<p>«Fou que je suis! pensa-t-il; ce que j'aime, Zacharias l'aime aussi. +J'ai envie de voir de la peinture, il aura eu envie de voir de la +peinture. Je trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Allons au +Louvre.»</p> + +<p>Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann se dirigea vers le +monument.</p> + +<p>Mais il eut la douleur d'apprendre à la porte que les Français, depuis +qu'ils étaient libres, ne s'amollissaient pas à voir de la peinture +d'esclaves, et que, en admettant, ce qui n'est pas probable, que la +Commune de Paris n'eût pas déjà rôti toutes les croûtes pour allumer les +fonderies d'armes de guerre, on se garderait bien de ne pas nourrir de +toute cette huile des rats destinés à la nourriture des patriotes, du +jour où les Prussiens viendraient assiéger Paris.</p> + +<p>Hoffmann sentit que la sueur lui montait au front; l'homme qui lui +parlait ainsi avait une certaine façon de parler qui sentait son +importance.</p> + +<p>On saluait fort ce beau diseur.</p> + +<p>Hoffmann apprit d'un des assistants qu'il avait eu l'honneur de parler +au citoyen Simon, gouverneur des <i>enfants de France</i> et conservateur des +musées royaux.</p> + +<p>«Je ne verrai point de tableaux, dit-il en soupirant; ah! c'est dommage! +mais je m'en irai à la Bibliothèque du feu roi, et, à défaut de +peinture, j'y verrai des estampes, des médailles et des manuscrits; j'y +verrai le tombeau de Childéric, père de Clovis, et les globes céleste et +terrestre du père Coronelli.»</p> + +<p>Hoffmann eut la douleur, en arrivant, d'apprendre que la nation +française, regardant comme une source de corruption et d'incivisme la +science et la littérature, avait fermé toutes les officines où +conspiraient de prétendus savants et de prétendus littérateurs, le tout +par mesure d'humanité, pour s'épargner la peine de guillotiner ces +pauvres diables. D'ailleurs, même sous le tyran, la Bibliothèque n'était +ouverte que deux fois par semaine.</p> + +<p>Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu; il dut même oublier de +demander des nouvelles de son ami Zacharias.</p> + +<p>Mais, comme il était persévérant, il s'obstina et voulut voir le musée +Saint-Avoye.</p> + +<p>On lui apprit alors que le propriétaire avait été guillotiné +l'avant-veille.</p> + +<p>Il s'en alla jusqu'au Luxembourg; mais ce palais était devenu prison.</p> + +<p>À bout de forces et de courage, il reprit le chemin de son hôtel, pour +reposer un peu ses jambes, rêver à Antonia, à Zacharias, et fumer dans +la solitude une bonne pipe de deux heures.</p> + +<p>Mais, à prodige! ce quai aux Fleurs si calme, si désert, était noir +d'une multitude de gens rassemblés, qui se démenaient et vociféraient +d'une façon inharmonieuse.</p> + +<p>Hoffmann, qui n'était pas grand, ne voyait rien par-dessus les épaules +de tous ces gens-là; il se hâta de percer la foule avec ses coudes +pointus et de rentrer dans sa chambre.</p> + +<p>Il se mit à sa fenêtre.</p> + +<p>Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui, et il en fut +embarrassé un moment, car il remarqua combien peu de fenêtres étaient +ouvertes. Cependant la curiosité des assistants se porta bientôt sur un +autre point que la fenêtre d'Hoffmann, et le jeune homme fit comme les +curieux, il regarda le porche d'un grand bâtiment noir à toits aigus, +dont le clocheton surmontait une grosse tour carrée.</p> + +<p>Hoffmann appela l'hôtesse.</p> + +<p>—Citoyenne, dit-il, qu'est-ce que cet édifice, je vous prie?</p> + +<p>—Le Palais, citoyen.</p> + +<p>—Et que fait-on au Palais?</p> + +<p>—Au palais de justice, citoyen, on y juge.</p> + +<p>—Je croyais qu'il n'y avait plus de tribunaux.</p> + +<p>—Si fait, il y a le tribunal révolutionnaire.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai... et tous ces braves gens?</p> + +<p>—Attendent l'arrivée des charrettes.</p> + +<p>—Comment, des charrettes? je ne comprends pas bien; excusez-moi, je +suis étranger.</p> + +<p>—Citoyen, les charrettes, c'est comme qui dirait des corbillards pour +les gens qui vont mourir.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!</p> + +<p>—Oui, le matin arrivent les prisonniers qui viennent se faire juger au +tribunal révolutionnaire.</p> + +<p>—Bien.</p> + +<p>—À quatre heures, tous les prisonniers sont jugés, on les emballe dans +les charrettes que le citoyen Fouquier a requises à cet effet.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela, le citoyen Fouquier?</p> + +<p>—L'accusateur public.</p> + +<p>—Fort bien, et alors?</p> + +<p>—Et alors les charrettes s'en vont au petit trot à la place de la +Révolution, où la guillotine est en permanence.</p> + +<p>—En vérité!</p> + +<p>—Quoi! vous êtes sorti et vous n'êtes pas allé voir la guillotine! +c'est la première chose que les étrangers visitent en arrivant; il +paraît que nous autres Français nous avons seuls des guillotines.</p> + +<p>—Je vous en fais mon compliment, madame.</p> + +<p>—Dites citoyenne.</p> + +<p>—Pardon.</p> + +<p>—Tenez, voici les charrettes qui arrivent....</p> + +<p>—Vous vous retirez, citoyenne.</p> + +<p>—Oui, je n'aime plus voir cela. Et l'hôtesse se retira. Hoffmann la +prit doucement par le bras.</p> + +<p>—Excusez-moi si je vous fais une question, dit-il.</p> + +<p>—Faites.</p> + +<p>—Pourquoi dites-vous que vous n'aimez plus voir cela? J'aurais dit, +moi, je n'aime <i>pas</i>.</p> + +<p>—Voici l'histoire, citoyen. Dans le commencement, on guillotinait des +aristocrates très méchants, à ce qu'il paraît. Ces gens-là portaient la +tête si droite, ils avaient tous l'air si insolent, si provocateur, que +la pitié ne venait pas facilement mouiller nos yeux. On regardait donc +volontiers. C'était un beau spectacle que cette lutte des courageux +ennemis de la nation contre la mort. Mais voilà qu'un jour j'ai vu +monter sur la charrette un vieillard dont la tête battait les ridelles +de la voiture. C'était douloureux. Le lendemain je vis des religieuses. +Un autre jour je vis un enfant de quatorze ans, et enfin je vis une +jeune fille dans une charrette, sa mère était dans l'autre, et ces deux +pauvres femmes s'envoyaient des baisers sans dire une parole. Elles +étaient si pâles, elles avaient le regard si sombre, un si fatal sourire +aux lèvres, ces doigts qui remuaient seuls pour pétrir le baiser sur +leur bouche étaient si tremblants et si nacrés, que jamais je +n'oublierai cet horrible spectacle, et que j'ai juré de ne plus +m'exposer à le voir jamais.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Hoffmann en s'éloignant de la fenêtre, c'est comme cela?</p> + +<p>—Oui, citoyen. Eh bien! que faites-vous?</p> + +<p>—Je ferme la fenêtre.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour ne pas voir.</p> + +<p>—Vous! un homme.</p> + +<p>—Voyez-vous, citoyenne, je suis venu à Paris pour étudier les arts et +respirer un air libre. Eh bien! si par malheur je voyais un de ces +spectacles, dont vous venez de me parler, si je voyais une jeune fille +ou une femme traînée à la mort en regrettant la vie, citoyenne, je +penserais à ma fiancée, que j'aime, et qui, peut-être.... Non, citoyenne, +je ne resterai pas plus longtemps dans cette chambre; en avez-vous une +sur les derrières de la maison?</p> + +<p>—Chut! malheureux, vous parlez trop haut; si mes officieux vous +entendent....</p> + +<p>—Vos officieux! qu'est-ce que cela, officieux?</p> + +<p>—C'est un synonyme républicain de valet.</p> + +<p>—Eh bien! si vos valets m'entendent, qu'arrivera-t-il?</p> + +<p>—Il arrivera que, dans trois ou quatre jours, je pourrai vous voir de +cette fenêtre sur une des charrettes, à quatre heures de l'après-midi.</p> + +<p>Cela dit avec mystère, la bonne dame descendit précipitamment, et +Hoffmann l'imita.</p> + +<p>Il se glissa hors de la maison, résolu à tout pour échapper au spectacle +populaire.</p> + +<p>Quand il fut au coin du quai, le sabre des gendarmes brilla, un +mouvement se fit dans la foule, les masses hurlèrent et se prirent à +courir.</p> + +<p>Hoffmann à toutes jambes gagna la rue Saint-Denis, dans laquelle il +s'enfonça comme un fou; il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes +dans différentes petites rues, et disparut dans ce dédale de ruelles qui +s'embrouillent entre le quai de la Ferraille et les halles.</p> + +<p>Il respira enfin en se voyant rue de la Ferronnerie, où, avec la +sagacité du poète et du peintre, il devina la place célèbre par +l'assassinat d'Henri IV.</p> + +<p>Puis, toujours marchant, toujours cherchant, il arriva au milieu de la +rue Saint-Honoré. Partout les boutiques se fermaient sur son passage. +Hoffmann admirait la tranquillité de ce quartier; les boutiques ne se +fermaient pas seules, les fenêtres de certaines maisons se calfeutraient +avec mesure, comme si elles eussent reçu un signal.</p> + +<p>Cette manœuvre fut bientôt expliquée à Hoffmann; il vit les fiacres se +détourner et prendre les rues latérales; il entendit un galop de chevaux +et reconnut des gendarmes; puis, derrière eux, dans la première brume du +soir, il entrevit un pêle-mêle affreux de haillons, de bras levés, de +piques brandies et d'yeux flamboyants.</p> + +<p>Au-dessus de tout cela, une charrette.</p> + +<p>De ce tourbillon qui venait à lui sans qu'il pût se cacher ou s'enfuir, +Hoffmann entendit sortir des cris tellement aigus, tellement +lamentables, que rien de si affreux n'avait jusqu'à ce soir-là frappé +ses oreilles.</p> + +<p>Sur la charrette était une femme vêtue de blanc. Ces cris s'exhalaient +des lèvres, de l'âme, de tout le corps soulevé de cette femme.</p> + +<p>Hoffmann sentit ses jambes lui manquer. Ces hurlements avaient rompu les +faisceaux nerveux. Il tomba sur une borne, la tête adossée à des +contrevents de boutique mal joints encore, tant la fermeture de cette +boutique avait été précipitée.</p> + +<p>La charrette arriva au milieu de son escorte de bandits et de femmes +hideuses, ses satellites ordinaires; mais, chose étrange! toute cette +lie ne bouillonnait pas, tous ces reptiles ne coassaient pas, la victime +seule se tordait entre les bras de deux hommes et criait au ciel, à la +terre, aux hommes et aux choses.</p> + +<p>Hoffmann entendit soudain dans son oreille, par la fente du volet, ces +mots prononcés tristement par une voix d'homme jeune:</p> + +<p>—Pauvre Du Barry! te voilà donc!</p> + +<p>—Madame Du Barry! s'écria Hoffmann, c'est elle, c'est elle qui passe là +sur cette charrette.</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit la voix basse et dolente à l'oreille du +voyageur, et de si près qu'à travers les planches il sentait le souffle +chaud de son interlocuteur.</p> + +<p>La pauvre Du Barry se tenait droite et cramponnée au col mouvant de la +charrette; ses cheveux châtains, l'orgueil de sa beauté, avaient été +coupés sur la nuque, mais retombaient sur les tempes en longues mèches +trempées de sueur; belle avec ses grands yeux hagards, avec sa petite +bouche, trop petite pour les cris affreux qu'elle poussait, la +malheureuse femme secouait de temps en temps la tête par un mouvement +convulsif, pour dégager son visage des cheveux qui le masquaient.</p> + +<p>Quand elle passa devant la borne où Hoffmann s'était affaissé, elle +cria: «Au secours! sauvez-moi! je n'ai pas fait de mal! au secours!» et +faillit renverser l'aide du bourreau qui la soutenait.</p> + +<p>Ce cri: Au secours! elle ne cessa de le pousser au milieu du plus +profond silence des assistants. Ces furies, accoutumées à insulter les +braves condamnés, se sentaient remuées par l'irrésistible élan de +l'épouvante d'une femme; elles sentaient que leurs vociférations +n'eussent pas réussi à couvrir les gémissements de cette fièvre qui +touchait à la folie et atteignait le sublime du terrible.</p> + +<p>Hoffmann se leva, ne sentant plus son cœur dans sa poitrine; il se mit +à courir après la charrette comme les autres, ombre nouvelle ajoutée à +cette procession de spectres qui faisaient la dernière escorte d'une +favorite royale.</p> + +<p>Madame Du Barry, le voyant, cria encore:</p> + +<p>—La vie! la vie!... je donne tout mon bien à la nation! Monsieur!... +sauvez-moi!</p> + +<p>«Oh! pensa le jeune homme, elle m'a parlé! Pauvre femme, dont les +regards ont valu si cher, dont les paroles n'avaient pas de prix: elle +m'a parlé.»</p> + +<p>Il s'arrêta. La charrette venait d'atteindre la place de la Révolution. +Dans l'ombre épaissie par une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus +que deux silhouettes: l'une blanche, c'était celle de la victime, +l'autre rouge, c'était l'échafaud.</p> + +<p>Il vit les bourreaux traîner la robe blanche sur l'escalier. Il vit +cette forme tourmentée se cambrer pour la résistance, puis soudain, au +milieu de ses horribles cris, la pauvre femme perdit l'équilibre et +tomba sur la bascule.</p> + +<p>Hoffmann l'entendit crier: «Grâce, monsieur le bourreau, encore une +minute, monsieur le bourreau....» Et ce fut tout, le couteau tomba, +lançant un éclair fauve.</p> + +<p>Hoffmann s'en alla rouler dans le fossé qui borde la place.</p> + +<p>C'était un beau tableau pour un artiste qui venait en France chercher +des impressions et des idées.</p> + +<p>Dieu venait de lui montrer le trop cruel châtiment de celle qui avait +contribué à perdre la monarchie.</p> + +<p>Cette lâche mort de la Du Barry lui parut l'absolution de la pauvre +femme. Elle n'avait donc jamais eu d'orgueil, puisqu'elle ne savait même +pas mourir! Savoir mourir, hélas! en ce temps-là ce fut la vertu suprême +de ceux qui n'avaient jamais connu le vice.</p> + +<p>Hoffmann réfléchit ce jour-là que, s'il était venu en France pour voir +des choses extraordinaires, son voyage n'était pas manqué.</p> + +<p>Alors, un peu consolé par la philosophie de l'histoire:</p> + +<p>«Il reste le théâtre, se dit-il, allons au théâtre. Je sais bien +qu'après l'actrice que je viens de voir, celles de l'Opéra ou de la +tragédie ne me feront pas d'effet, mais je serai indulgent. Il ne faut +pas trop demander à des femmes qui ne meurent que pour rire.</p> + +<p>«Seulement, je vais tâcher de bien reconnaître cette place pour n'y plus +jamais passer de ma vie.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><a href="#table">CHAPITRE IX.</a></h2> + +<h3><a href="#table">«Le jugement de Pâris».</a></h3> + + +<p>Hoffmann était l'homme des transitions brusques. Après la place de la +Révolution et le peuple tumultueux groupé autour d'un échafaud, le ciel +sombre et le sang, il lui fallait l'éclat des lustres, la foule joyeuse, +les fleurs, la vie enfin. Il n'était pas bien sûr que le spectacle +auquel il avait assisté s'effacerait de sa pensée par ce moyen, mais il +voulait au moins donner une distraction à ses yeux, et se prouver qu'il +y avait encore dans le monde des gens qui vivaient et qui riaient.</p> + +<p>Il s'achemina donc vers l'Opéra; mais il y arriva sans savoir comment il +y était arrivé. Sa détermination avait marché devant lui, et il l'avait +suivie comme un aveugle suit son chien, tandis que son esprit voyageait +dans un chemin opposé, à travers des impressions toutes contraires.</p> + +<p>Comme sur la place de la Révolution, il y avait foule sur le boulevard +où se trouvait à cette époque le théâtre de l'Opéra, là où est +aujourd'hui le théâtre de la Porte-Saint-Martin.</p> + +<p>Hoffmann s'arrêta devant cette foule et regarda l'affiche.</p> + +<p>On jouait <i>le Jugement de Pâris</i>, ballet-pantomime en trois actes, de M. +Gardel jeune, fils du maître de danse de Marie-Antoinette, et qui devint +plus tard maître des ballets de l'empereur.</p> + +<p>—<i>Le Jugement de Pâris</i>, murmura le poète en regardant fixement +l'affiche comme pour se graver dans l'esprit, à l'aide des yeux et de +l'ouïe, la signification de ces trois mots, <i>Le Jugement de Pâris</i>!</p> + +<p>Et il avait beau répéter les syllabes qui composaient le titre du +ballet, elles lui paraissaient vides de sens, tant sa pensée avait de +peine à rejeter les souvenirs terribles dont elle était pleine, pour +donner place à l'œuvre empruntée par M. Gardel jeune à l'<i>Iliade</i> +d'Homère.</p> + +<p>Quelle étrange époque que cette époque, où, dans une même journée, on +pouvait voir condamner le matin, voir exécuter à quatre heures, voir +danser le soir, et où l'on courait la chance d'être arrêté soi-même en +revenant de toutes ces émotions!</p> + +<p>Hoffmann comprit que, si un autre que lui ne lui disait pas ce qu'on +jouait, il ne parviendrait pas à le savoir, et que peut-être il +deviendrait fou devant cette affiche.</p> + +<p>Il s'approcha donc d'un gros monsieur qui faisait queue avec sa femme, +car de tout temps les gros hommes ont eu la manie de faire queue avec +leur femme, et il lui dit:</p> + +<p>—Monsieur, que joue-t-on ce soir?</p> + +<p>—Vous le voyez bien sur l'affiche, monsieur, répondit le gros homme; on +joue <i>Le Jugement de Pâris.</i></p> + +<p>—Le Jugement de Pâris... répéta Hoffmann. Ah! oui, le jugement de +Pâris, je sais ce que c'est.</p> + +<p>Le gros monsieur regarda cet étrange questionneur, et leva les épaules +avec l'air du plus profond mépris pour ce jeune homme qui, dans ce temps +tout mythologique, avait pu oublier un instant ce que c'était que le +jugement de Pâris.</p> + +<p>—Voulez-vous l'explication du ballet, citoyen? dit un marchand de +livrets en s'approchant d'Hoffmann.</p> + +<p>—Oui, donnez!</p> + +<p>C'était pour notre héros une preuve de plus qu'il allait au spectacle, +et il en avait besoin.</p> + +<p>Il ouvrit le livret et jeta les yeux dessus.</p> + +<p>Ce livret était coquettement imprimé sur beau papier blanc, et enrichi +d'un avant-propos de l'auteur.</p> + +<p>«Quelle chose merveilleuse que l'homme! pensa Hoffmann en regardant les +quelques lignes de cet avant-propos, lignes qu'il n'avait pas encore +lues, mais qu'il allait lire, et comme, tout en faisant partie de la +masse commune des hommes, il marche seul, égoïste et indifférent, dans +le chemin de ses intérêts et de ses ambitions! Ainsi, voici un homme, M. +Gardel jeune, qui a fait représenter ce ballet le 5 mars 1793, +c'est-à-dire six semaines après un des plus grands événements du monde; +eh bien! le jour où ce ballet a été représenté, il a eu des émotions +particulières dans les émotions générales; le cœur lui a battu quand on +a applaudi; et si, en ce moment, on était venu lui parler de cet +événement qui ébranlait encore le monde, et qu'on lui eût nommé le roi +Louis XVI, il se fût écrié: Louis XVI, de qui voulez-vous parler? Puis, +comme si, à partir du jour où il avait livré son ballet au public, la +terre entière n'eût plus dû être préoccupée que de cet événement +chorégraphique, il a fait un avant-propos à l'explication de sa +pantomime. Eh bien! lisons-le, son avant-propos, et voyons si, en +cachant la date du jour où il a été écrit, j'y retrouverai la trace des +choses au milieu desquelles il venait au jour.»</p> + +<p>Hoffmann s'accouda à la balustrade du théâtre, et voici ce qu'il lut.</p> + +<p>«J'ai toujours remarqué dans les ballets d'action que les effets de +décorations et les divertissements variés et agréables étaient ce qui +attirait le plus la foule et les vifs applaudissements.»</p> + +<p>«Il faut avouer que voilà un homme qui a fait là une remarque curieuse, +pensa Hoffmann, sans pouvoir s'empêcher de sourire à la lecture de cette +première naïveté. Comment! il a remarqué que ce qui attire dans les +ballets, ce sont les effets de décorations et les divertissements variés +et agréables. Comme cela est poli pour MM. Haydn, Pleyel et Méhul, qui +ont fait la musique du <i>Jugement de Pâris</i>! Continuons.»</p> + +<p>«D'après cette remarque, j'ai cherché un sujet qui pût se plier à faire +valoir les grands talents que l'Opéra de Paris seul possède en danse, et +qui me permît d'étendre les idées que le hasard pourrait m'offrir. +L'histoire poétique est le train inépuisable que le maître de ballet +doit cultiver; ce terrain n'est pas sans épines; mais il faut savoir les +écarter pour cueillir la rose.»</p> + +<p>—Ah! par exemple! voilà une phrase à mettre dans un cadre d'or! s'écria +Hoffmann. Il n'y a qu'en France qu'on écrive ces choses-là.</p> + +<p>Et il se mit à regarder le livret, s'apprêtant à continuer cette +intéressante lecture qui commençait à l'égayer; mais son esprit, +détourné de sa véritable préoccupation, y revenait peu à peu; les +caractères se brouillèrent sous les yeux du rêveur, il laissa tomber la +main qui tenait <i>Le Jugement de Pâris</i>, il fixa les yeux sur la terre, +et murmura:</p> + +<p>—Pauvre femme!</p> + +<p>C'était l'ombre de madame Du Barry qui passait encore une fois dans le +souvenir du jeune homme. Alors il secoua la tête comme pour en chasser +violemment les sombres réalités, et, mettant dans sa poche le livret de +M. Gardel jeune, il prit une place et entra dans le théâtre.</p> + +<p>La salle était comble et ruisselante de fleurs, de pierreries, de soie +et d'épaules nues. Un immense bourdonnement, bourdonnement de femmes +parfumées, de propos frivoles, semblable au bruit que feraient un +millier de mouches volant dans une boîte de papier, et plein de ces mots +qui laissent dans l'esprit la même trace que les ailes des papillons aux +doigts des enfants qui les prennent et qui, deux minutes après, ne +sachant plus qu'en faire, lèvent les mains en l'air et leur rendent la +liberté.</p> + +<p>Hoffmann prit une place à l'orchestre et, dominé par l'atmosphère +ardente de la salle, il parvint à croire un instant qu'il y était depuis +le matin, et que ce sombre décès que regardait sans cesse sa pensée +était un cauchemar et non pas une réalité. Alors sa mémoire, qui, comme +la mémoire de tous les hommes, avait deux verres réflecteurs, l'un dans +le cœur, l'autre dans l'esprit, se tourna insensiblement, et par la +gradation naturelle des impressions joyeuses, vers cette douce jeune +fille qu'il avait laissée là-bas et dont il sentait le médaillon battre, +comme un autre cœur, contre les battements du sien. Il regarda toutes +les femmes qui l'entouraient, toutes ces blanches épaules, tous ces +cheveux blonds et bruns, tous ces bras souples, toutes ces mains jouant +avec les branches d'un éventail ou ajustant coquettement les fleurs +d'une coiffure, et il se sourit à lui-même en prononçant le nom +d'Antonia, comme si ce nom eût suffi pour faire disparaître toute +comparaison entre celle qui le portait et les femmes qui se trouvaient +là, et pour le transporter dans un monde de souvenirs mille fois plus +charmants que toutes ces réalités, si belles qu'elles fussent. Puis, +comme si ce n'eût point été assez, comme s'il eût eu à craindre que le +portrait, qu'à travers la distance lui retraçait sa pensée, ne s'effaçât +dans l'idéal par où il lui apparaissait, Hoffmann glissa doucement la +main dans sa poitrine, y saisit le médaillon comme une fille craintive +saisit un oiseau dans un nid, et après s'être assuré que nul ne pouvait +le voir, et ternir d'un regard la douce image qu'il prenait dans sa +main, il amena doucement le portrait de la jeune fille, le monta à la +hauteur de ses yeux, l'adora un instant du regard, puis, après l'avoir +posé pieusement sur ses lèvres, il le cacha de nouveau tout près de son +cœur, sans que personne pût deviner la joie que venait d'avoir, en +faisant le mouvement d'un homme qui met la main dans son gilet, ce jeune +spectateur aux cheveux noirs et au teint pâle.</p> + +<p>En ce moment on donnait le signal, et les premières notes de l'ouverture +commencèrent à courir gaiement dans l'orchestre, comme des pinsons +querelleurs dans un bosquet.</p> + +<p>Hoffmann s'assit, et tâchant de redevenir un homme comme tout le monde, +c'est-à-dire un spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles à la +musique.</p> + +<p>Mais, au bout de cinq minutes, il n'écoutait plus et ne voulait plus +entendre: ce n'était pas avec cette musique-là qu'on fixait l'attention +d'Hoffmann, d'autant plus qu'il l'entendait deux fois, vu qu'un voisin, +habitué sans doute de l'Opéra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et +Méhul, accompagnait d'une petite voix en demi-ton de fausset, et avec +une exactitude parfaite, les différentes mélodies de ces messieurs. Le +dilettante joignait à cet accompagnement de la bouche un autre +accompagnement des doigts, en frappant en mesure avec une charmante +dextérité, ses ongles longs et effilés sur la tabatière qu'il tenait +dans sa main gauche.</p> + +<p>Hoffmann, avec cette habitude de curiosité qui est naturellement la +première qualité de tous les observateurs, se mit à examiner ce +personnage qui se faisait un orchestre particulier greffé sur +l'orchestre général.</p> + +<p>En vérité, le personnage méritait l'examen.</p> + +<p>Figurez-vous un petit homme portant habit, gilet et culotte noirs, +chemise et cravate blanches, mais d'un blanc plus que blanc, presque +aussi fatigant pour les yeux que le reflet argenté de la neige. Mettez +sur la moitié des mains de ce petit homme, mains maigres, transparentes +comme la cire et se détachant sur la culotte noire comme si elles +eussent été intérieurement éclairées, mettez des manchettes de fine +batiste, plissées avec le plus grand soin, et souples comme des feuilles +de lis, et vous aurez l'ensemble du corps. Regardez la tête, maintenant, +et regardez-la comme faisait Hoffmann, c'est-à-dire avec une curiosité +mêlée d'étonnement. Figurez-vous un visage de forme ovale, au front poli +comme l'ivoire, aux cheveux rares et fauves ayant poussé de distance en +distance comme des touffes de buisson dans une plaine. Supprimez les +sourcils, et, au-dessous de la place où ils devraient être, faites deux +trous, dans lesquels vous mettrez un œil froid comme du verre, presque +toujours fixe, et qu'on croirait d'autant plus volontiers inanimé qu'on +chercherait vainement en eux le point lumineux que Dieu a mis dans +l'œil comme une étincelle de foyer de la vie. Ces yeux sont bleus comme +le saphir, sans douceur, sans dureté. Ils voient, cela est certain, mais +ils ne regardent pas. Un nez sec, mince, long et pointu, une bouche +petite, aux lèvres entrouvertes sur des dents non pas blanches, mais de +la même couleur cireuse que la peau, comme si elles eussent reçu une +légère infiltration de sang pâle et s'en fussent colorées, un menton +pointu, rasé avec le plus grand soin, des pommettes saillantes, des +joues creusées chacune par une cavité à y mettre une noix, tels étaient +les traits caractéristiques du spectateur voisin d'Hoffmann.</p> + +<p>Cet homme pouvait aussi bien avoir cinquante ou trente ans. Il en eût eu +quatre-vingts que la chose n'eût pas été extraordinaire; il n'en eût eu +que douze que ce n'eût pas été bien invraisemblable. Il semblait qu'il +eût dû venir au monde tel qu'il était. Il n'avait sans doute jamais été +plus jeune, et il était possible qu'il parût plus vieux.</p> + +<p>Il était probable qu'en touchant sa peau on eût éprouvé la même +sensation de froid qu'en touchant la peau d'un serpent ou d'un mort.</p> + +<p>Mais, par exemple, il aimait bien la musique.</p> + +<p>De temps à autre, sa bouche s'écartait un peu plus sous une pression de +volupté mélophile, et trois petits plis, identiquement les mêmes de +chaque côté, décrivaient un demi-cercle à l'extrémité de ses lèvres, et +y restaient imprimés pendant cinq minutes, puis ils s'effaçaient +graduellement comme les ronds que fait une pierre qui tombe dans l'eau +et qui vont s'élargissant toujours jusqu'à ce qu'ils se confondent tout +à fait avec la surface.</p> + +<p>Hoffmann ne se lassait pas de regarder cet homme, qui se sentait +examiné, mais qui n'en bougeait pas plus pour cela. Cette immobilité +était telle, que notre poète, qui avait déjà, à cette époque, le germe +de l'imagination qui devait enfanter <i>Coppélius</i>, appuya ses deux mains +sur le dossier de la stalle qui était devant lui, pencha son corps en +avant, et, tournant la tête à droite, essaya de voir de face celui qu'il +n'avait encore vu que de profil.</p> + +<p>Le petit homme regarda Hoffmann sans étonnement, lui sourit, lui fit un +petit salut amical, et continua de fixer les yeux sur le même point, +point invisible pour tout autre que pour lui, et d'accompagner +l'orchestre.</p> + +<p>—C'est étrange! fit Hoffmann en se rasseyant, j'aurais parié qu'il ne +vivait pas.</p> + +<p>Et comme si, quoiqu'il eût vu remuer la tête de son voisin, le jeune +homme n'eût pas été bien convaincu que le reste du corps était animé, il +jeta de nouveau les yeux sur les mains de ce personnage. Une chose le +frappa alors, c'est que sur la tabatière sur laquelle jouaient ces +mains, tabatière d'ébène, brillait une petite tête de mort en diamants.</p> + +<p>Tout, ce jour-là, devait prendre des teintes fantastiques aux yeux +d'Hoffmann; mais il était résolu à en venir à ses fins, et, se penchant +en bas comme il s'était penché en avant, il colla ses yeux sur cette +tabatière au point que ses lèvres touchaient presque les mains de celui +qui la tenait.</p> + +<p>L'homme ainsi examiné, voyant que sa tabatière était d'un si grand +intérêt pour son voisin, la lui passa silencieusement, afin qu'il pût la +regarder tout à son aise.</p> + +<p>Hoffmann la prit, la tourna et la retourna vingt fois, puis il l'ouvrit.</p> + +<p>Il y avait du tabac dedans!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><a href="#table">CHAPITRE X.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Arsène.</a></h3> + + +<p>Après avoir examiné la tabatière avec la plus grande attention, Hoffmann +la rendit à son propriétaire en le remerciant, d'un signe silencieux de +la tête, auquel le propriétaire répondit par un signe aussi courtois, +mais, s'il est possible, plus silencieux encore.</p> + +<p>«Voyons maintenant s'il parle», se demanda Hoffmann, et se tournant vers +son voisin, il lui dit:</p> + +<p>—Je vous prie d'excuser mon indiscrétion, monsieur, mais cette petite +tête de mort en diamants qui orne votre tabatière m'avait étonné tout +d'abord, car c'est un ornement rare sur une boîte à tabac.</p> + +<p>—En effet, je crois que c'est la seule qu'on ait faite, répliqua +l'inconnu d'une voix métallique, et dont les sons imitaient assez le +bruit des pièces d'argent qu'on empile les unes sur les autres; elle me +vient d'héritiers reconnaissants dont j'avais soigné le père.</p> + +<p>—Vous êtes médecin?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Et vous aviez guéri le père de ces jeunes gens?</p> + +<p>—Au contraire, monsieur, nous avons eu le malheur de le perdre.</p> + +<p>—Je m'explique le mot reconnaissance.</p> + +<p>Le médecin se mit à rire.</p> + +<p>Ses réponses ne l'empêchaient pas de fredonner toujours, et, tout en +fredonnant:</p> + +<p>—Oui, reprit-il, je crois bien que j'ai tué ce vieillard.</p> + +<p>—Comment tué?</p> + +<p>—J'ai fait sur lui l'essai d'un remède nouveau. Oh! mon Dieu! au bout +d'une heure il était mort. C'est vraiment fort drôle.</p> + +<p>Et il se remit à chantonner.</p> + +<p>—Vous paraissez aimer la musique, monsieur? demanda Hoffmann.</p> + +<p>—Celle-ci surtout; oui, monsieur.</p> + +<p>«Diable! pensa Hoffmann, voilà un homme qui se trompe en musique comme +en médecine.</p> + +<p>En ce moment on leva la toile.</p> + +<p>L'étrange docteur huma une prise de tabac, et s'adossa le plus +commodément possible dans sa stalle, comme un homme qui ne veut rien +perdre du spectacle auquel il va assister.</p> + +<p>Cependant, il dit à Hoffmann, comme par réflexion:</p> + +<p>—Vous êtes allemand, monsieur?</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—J'ai reconnu votre pays à votre accent. Beau pays, vilain accent.</p> + +<p>Hoffmann s'inclina devant cette phrase faite d'une moitié de compliment +et d'une moitié de critique.</p> + +<p>—Et vous êtes venu en France, pourquoi?</p> + +<p>—Pour voir.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que vous avez déjà vu?</p> + +<p>—J'ai vu guillotiner, monsieur.</p> + +<p>—Étiez-vous aujourd'hui à la place de la Révolution?</p> + +<p>—J'y étais.</p> + +<p>—Alors vous avez assisté à la mort de madame Du Barry?</p> + +<p>—Oui, fit Hoffmann avec un soupir.</p> + +<p>—Je l'ai beaucoup connue, continua le docteur avec un regard +confidentiel, et qui poussait le mot <i>connue</i> jusqu'au bout de sa +signification. C'était une belle fille, ma foi!</p> + +<p>—Est-ce que vous l'avez soignée aussi?</p> + +<p>—Non, mais j'ai soigné son Noir, Zamore.</p> + +<p>—Le misérable! on m'a dit que c'est lui qui a dénoncé sa maîtresse.</p> + +<p>—En effet, il était fort patriote, ce petit négrillon.</p> + +<p>—Vous auriez bien dû faire de lui ce que vous avez fait du vieillard, +vous savez, du vieillard à la tabatière.</p> + +<p>—À quoi bon? il n'avait point d'héritiers, lui.</p> + +<p>Et le rire du docteur tinta de nouveau.</p> + +<p>—Et vous, monsieur, vous n'assistiez pas à cette exécution tantôt? +reprit Hoffmann, qui se sentait pris d'un irrésistible besoin de parler +de la pauvre créature dont l'image sanglante ne le quittait pas.</p> + +<p>—Non. Était-elle maigrie?</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—La comtesse.</p> + +<p>—Je ne puis vous le dire, monsieur.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que je l'ai vue pour la première fois sur la charrette.</p> + +<p>—Tant pis. J'aurais voulu le savoir, car, moi, je l'avais connue très +grasse; mais demain j'irai voir son corps. Ah! tenez, regardez cela.</p> + +<p>Et en même temps le médecin montrait la scène où, en ce moment, M. +Vestris, qui jouait le rôle de Pâris, apparaissait sur le mont Ida, et +faisait toutes sortes de marivaudages avec la nymphe Œnone.</p> + +<p>Hoffmann regarda ce que lui montrait son voisin mais après s'être assuré +que ce sombre médecin était réellement attentif à la scène, et que ce +qu'il venait d'entendre et de dire n'avait laissé aucune trace dans son +esprit:</p> + +<p>«Cela serait curieux de voir pleurer cet homme-là, se dit Hoffmann.</p> + +<p>—Connaissez-vous le sujet de la pièce? reprit le docteur, après un +silence de quelques minutes.</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Oh! c'est très intéressant. Il y a même des situations touchantes. Un +de mes amis et moi, nous avions l'autre fois les larmes aux yeux.</p> + +<p>—Un de mes amis, murmura le poète; qu'est-ce que cela peut être que +l'ami de cet homme-là? Cela doit être un fossoyeur.</p> + +<p>—Ah! bravo! bravo! Vestris, criota le petit homme en tapotant dans ses +mains.</p> + +<p>Le médecin avait choisi pour manifester son admiration le moment où +Pâris, comme le disait le livre qu'Hoffmann avait acheté à la porte, +saisit son javelot et vole au secours des pasteurs qui fuient épouvantés +devant un lion terrible.</p> + +<p>—Je ne suis pas curieux, mais j'aurais voulu voir le lion.</p> + +<p>Ainsi se terminait le premier acte.</p> + +<p>Alors le docteur se leva, se retourna, s'adossa à la stalle placée +devant la sienne, et substituant une petite lorgnette à sa tabatière, il +commença à lorgner les femmes qui composaient la salle.</p> + +<p>Hoffmann suivait machinalement la direction de la lorgnette, et il +remarquait avec étonnement que la personne sur qui elle se fixait +tressaillait instantanément et tournait aussitôt les yeux vers celui qui +la lorgnait, et cela comme si elle y eût été contrainte par une force +invisible. Elle gardait cette position jusqu'à ce que le docteur cessât +de la lorgner.</p> + +<p>—Est-ce que cette lorgnette vous vient encore d'un héritier, monsieur? +demanda Hoffmann.</p> + +<p>—Non, elle me vient de M. de Voltaire.</p> + +<p>—Vous l'avez donc connu aussi?</p> + +<p>—Beaucoup, nous étions très liés.</p> + +<p>—Vous étiez son médecin?</p> + +<p>—Il ne croyait pas à la médecine. Il est vrai qu'il ne croyait pas à +grand-chose.</p> + +<p>—Est-il vrai qu'il soit mort en se confessant?</p> + +<p>—Lui, monsieur, lui! Arouet! allons donc! non seulement il ne s'est pas +confessé, mais encore il a joliment reçu le prêtre qui était venu +l'assister. Je puis vous en parler savamment, j'étais là.</p> + +<p>—Que s'est-il donc passé?</p> + +<p>—Arouet allait mourir; Tersac, son curé, arrive et lui dit tout +d'abord, comme un homme qui n'a pas de temps à perdre: Monsieur, +reconnaissez-vous la trinité de Jésus-Christ?</p> + +<p>—Monsieur, laissez-moi mourir tranquille, je vous prie, lui répond +Voltaire.</p> + +<p>—Cependant, monsieur, continue Tersac, il importe que je sache si vous +reconnaissez Jésus-Christ comme fils de Dieu.</p> + +<p>—Au nom du diable! s'écrie Voltaire, ne me parlez plus de cet homme-là. +Et, réunissant le peu de force qui lui restait, il flanque un coup de +poing sur la tête du curé, et il meurt. Ai-je ri, mon Dieu! ai-je ri!</p> + +<p>—En effet, c'était risible, fit Hoffmann d'une voix dédaigneuse, et +c'est bien ainsi que devait mourir l'auteur de <i>La Pucelle</i>.</p> + +<p>—Ah oui, <i>La Pucelle</i>! s'écria l'homme noir, quel chef d'œuvre! +monsieur, quelle admirable chose! Je ne connais qu'un livre qui puisse +rivaliser avec celui-là.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—<i>Justine</i>, de M. de Sade; connaissez-vous <i>Justine</i>?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Et le marquis de Sade?</p> + +<p>—Pas davantage.</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur, reprit le docteur avec enthousiasme, <i>Justine</i>, +c'est tout ce qu'on peut lire de plus immoral, c'est du Crébillon fils +tout nu, c'est merveilleux. J'ai soigné une jeune fille qui l'avait lu.</p> + +<p>—Et elle est morte comme votre vieillard?</p> + +<p>—Oui, monsieur, mais elle est morte bien heureuse.</p> + +<p>Et l'œil du médecin pétilla d'aise au souvenir des causes de cette +mort.</p> + +<p>On donna le signal du second acte. Hoffmann n'en fut pas fâché, son +voisin l'effrayait.</p> + +<p>—Ah! fit le docteur en s'asseyant, et avec un sourire de satisfaction, +nous allons voir Arsène.</p> + +<p>—Qui est-ce, Arsène?</p> + +<p>—Vous ne la connaissez pas?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Ah ça! vous ne connaissez donc rien, jeune homme? Arsène, c'est +Arsène, c'est tout dire; d'ailleurs, vous allez voir.</p> + +<p>Et, avant que l'orchestre eût donné une note, le médecin avait +recommencé à fredonner l'introduction du second acte.</p> + +<p>La toile se leva.</p> + +<p>Le théâtre représentait un berceau de fleurs et de verdure, que +traversait un ruisseau qui prenait sa source au pied d'un rocher.</p> + +<p>Hoffmann laissa tomber sa tête dans sa main.</p> + +<p>Décidément, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait ne pouvait parvenir à le +distraire de la douloureuse pensée et du lugubre souvenir qui l'avaient +amené là où il était.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela eût changé? pensa-t-il en rentrant brusquement dans +les impressions de la journée, qu'est-ce que cela eût changé dans le +monde, si l'on eût laissé vivre cette malheureuse femme? Quel mal cela +aurait-il fait si ce cœur eût continué de battre, cette bouche de +respirer? Quel malheur en fût-il advenu? Pourquoi interrompre +brusquement tout cela? De quel droit arrêter la vie au milieu de son +élan? Elle serait bien au milieu de toutes ces femmes, tandis qu'à cette +heure son pauvre corps, le corps qui fut aimé d'un roi, gît dans la boue +d'un cimetière, sans fleurs, sans croix, sans tête. Comme elle criait, +mon Dieu! comme elle criait! Puis tout à coup....»</p> + +<p>Hoffmann cacha son front dans ses mains.</p> + +<p>«Qu'est-ce que je fais ici, moi? se dit-il; oh! je vais m'en aller.»</p> + +<p>Et il allait peut-être s'en aller en effet, quand, en relevant la tête, +il vit sur la scène une danseuse qui n'avait pas paru au premier acte, +et que la salle entière regardait danser sans faire un mouvement, sans +exhaler un souffle.</p> + +<p>—Oh! que cette femme est belle! s'écria Hoffmann assez haut pour que +ses voisins et la danseuse même l'entendissent.</p> + +<p>Celle qui avait éveillé cette admiration subite regarda le jeune homme +qui avait, malgré lui, poussé cette exclamation, et Hoffmann crut +qu'elle le remerciait du regard.</p> + +<p>Il rougit et tressaillit comme s'il eût été touché par de l'étincelle +électrique.</p> + +<p>Arsène, car c'était elle, c'est-à-dire cette danseuse dont le petit +vieillard avait prononcé le nom, Arsène était réellement une bien +admirable créature, et d'une beauté qui n'avait rien de la beauté +traditionnelle.</p> + +<p>Elle était grande, admirablement faite, et d'une pâleur transparente +sous le rouge qui couvrait ses joues. Ses pieds étaient tout petits, et +quand elle retombait sur le parquet du théâtre, on eût dit que la pointe +de son pied reposait sur un nuage car on n'entendait pas le plus petit +bruit. Sa taille était si mince, si souple, qu'une couleuvre ne se fût +pas retournée sur elle-même comme cette femme le faisait. Chaque fois +que, se cambrant, elle se penchait en arrière, on pouvait croire que son +corset allait éclater, et l'on devinait, dans l'énergie de sa danse et +dans l'assurance de son corps, et la certitude d'une beauté complète et +cette ardente nature qui, comme celle de la Messaline antique, peut être +quelquefois lassée, mais jamais assouvie. Elle ne souriait pas comme +sourient ordinairement les danseuses, ses lèvres de pourpre ne +s'entrouvraient presque jamais, non pas qu'elles eussent de vilaines +dents à cacher, non, car, dans le sourire qu'elle avait adressé à +Hoffmann quand il l'avait si naïvement admirée tout haut, notre poète +avait pu voir une double rangée de perles si blanches, si pures, qu'elle +les cachait sans doute derrière ses lèvres pour que l'air ne les ternît +point. Dans ses cheveux noirs et luisants, avec des reflets bleus, +s'enroulaient de larges feuilles d'acanthe, et se suspendaient des +grappes de raisin dont l'ombre courait sur ses épaules nues. Quant aux +yeux, ils étaient grands, limpides, noirs, brillants, à ce point qu'ils +éclairaient tout autour d'eux, et qu'eût-elle dansé dans la nuit, Arsène +eût illuminé la place où elle eût dansé. Ce qui ajoutait encore à +l'originalité de cette fille, c'est que, sans raison aucune, elle +portait dans ce rôle de nymphe, car elle jouait ou plutôt elle dansait +une nymphe, elle portait, disons-nous, un petit collier de velours noir, +fermé par une boucle, ou, du moins, par un objet qui paraissait avoir la +forme d'une boucle, et qui, fait en diamants, jetait des feux +éblouissants.</p> + +<p>Le médecin regardait cette femme de tous ses yeux, et son âme, l'âme +qu'il pouvait avoir, semblait suspendue au vol de la jeune femme. Il est +bien évident que, tant qu'elle dansait, il ne respirait pas.</p> + +<p>Alors Hoffmann put remarquer une chose curieuse: qu'elle allât à droite, +à gauche, en arrière ou en avant, jamais les yeux d'Arsène ne quittaient +la ligne des yeux du docteur et une visible corrélation était établie +entre les deux regards. Bien plus, Hoffmann voyait très distinctement +les rayons que jetait la boucle du collier d'Arsène et ceux que jetait +la tête de mort du docteur se rencontrer à moitié chemin dans une ligne +droite, se heurter, se repousser et rejaillir en une même gerbe faite de +milliers d'étincelles blanches, rouges et or.</p> + +<p>—Voulez-vous me prêter votre lorgnette, monsieur? dit Hoffmann, +haletant et sans détourner la tête, car il lui était impossible à lui +aussi de cesser de regarder Arsène.</p> + +<p>Le docteur étendit la main vers Hoffmann sans faire le moindre mouvement +de la tête, si bien que les mains des deux spectateurs se cherchèrent +quelques instants dans le vide avant de se rencontrer.</p> + +<p>Hoffmann saisit enfin la lorgnette et y colla ses yeux.</p> + +<p>—C'est étrange, murmura-t-il.</p> + +<p>—Quoi donc? demanda le docteur.</p> + +<p>—Rien, rien, reprit Hoffmann qui voulait donner toute son attention à +ce qu'il voyait; en réalité ce qu'il voyait était étrange.</p> + +<p>La lorgnette rapprochait tellement les objets à ses yeux, que deux ou +trois fois Hoffmann étendit la main, croyant saisir Arsène qui ne +paraissait plus être au bout du verre qui la reflétait, mais bien entre +les deux verres de la lorgnette. Notre Allemand ne perdait donc aucun +détail de la beauté de la danseuse, et ses regards, déjà si brillants de +loin, entouraient son front d'un cercle de feu, et faisaient bouillir le +sang dans les veines de ses tempes.</p> + +<p>L'âme du jeune homme faisait un effroyable bruit dans son corps.</p> + +<p>—Quelle est cette femme? dit-il d'une voix faible sans quitter la +lorgnette et sans remuer.</p> + +<p>—C'est Arsène, je vous l'ai déjà dit, répliqua le docteur, dont les +lèvres seules semblaient vivantes et dont le regard immobile était rivé +à la danseuse.</p> + +<p>—Cette femme a un amant, sans doute?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Qu'elle aime?</p> + +<p>—On le dit.</p> + +<p>—Et il est riche?</p> + +<p>—Très riche.</p> + +<p>—Qui est-ce?</p> + +<p>—Regardez à gauche dans l'avant-scène du rez-de-chaussée.</p> + +<p>—Je ne puis pas tourner la tête.</p> + +<p>—Faites un effort.</p> + +<p>Hoffmann fit un effort si douloureux, qu'il poussa un cri, comme si les +nerfs de son cou étaient devenus de marbre et se fussent brisés dans ce +moment.</p> + +<p>Il regarda dans l'avant-scène indiquée.</p> + +<p>Dans cette avant-scène il n'y avait qu'un homme, mais, cet homme, +accroupi comme un lion sur la balustrade de velours, semblait à lui seul +remplir cette avant-scène.</p> + +<p>C'était un homme de trente-deux ou trente-trois ans, au visage labouré +par les passions; on eût dit que, non pas la petite vérole, mais +l'éruption d'un volcan avait creusé les vallées dont les profondeurs +s'entrecroisaient sur cette chair toute bouleversée; ses yeux avaient dû +être petits, mais ils s'étaient ouverts par une espèce de déchirement de +l'âme; tantôt ils étaient atones et vides comme un cratère éteint, +tantôt ils versaient des flammes comme un cratère rayonnant. Il +n'applaudissait pas en rapprochant ses mains l'une de l'autre, il +applaudissait en frappant sur la balustrade, et, à chaque +applaudissement, il semblait ébranler la salle.</p> + +<p>—Oh! fit Hoffmann, est-ce un homme que je vois là?</p> + +<p>—Oui, oui, c'est un homme, répondit le petit homme noir; oui, c'est un +homme, et un fier homme même.</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Vous ne le connaissez pas?</p> + +<p>—Mais non, je suis arrivé hier seulement.</p> + +<p>—Eh bien! c'est Danton.</p> + +<p>—Danton! fit Hoffmann en tressaillant. Oh! oh! Et c'est l'amant +d'Arsène?</p> + +<p>—C'est son amant.</p> + +<p>—Et sans doute il l'aime?</p> + +<p>—À la folie. Il est d'une jalousie féroce.</p> + +<p>Mais si intéressant que fût Danton, Hoffmann avait déjà reporté les yeux +sur Arsène, dont la danse silencieuse avait une apparence fantastique.</p> + +<p>—Encore un renseignement, monsieur.</p> + +<p>—Parlez.</p> + +<p>—Quelle forme a l'agrafe qui ferme son collier?</p> + +<p>—C'est une guillotine.</p> + +<p>—Une guillotine!</p> + +<p>—Oui. On en fait de charmantes, et toutes nos élégantes en portent au +moins une. Celle que porte Arsène, c'est Danton qui la lui a donnée.</p> + +<p>—Une guillotine, une guillotine au cou d'une danseuse! répéta Hoffmann, +qui sentait son cerveau se gonfler; une guillotine, pourquoi?...</p> + +<p>Et notre Allemand, qu'on eût pu prendre pour un fou, allongeait les bras +devant lui, comme pour saisir un corps, car, par un effet étrange +d'optique, la distance qui le séparait d'Arsène disparaissait par +moments, et il lui semblait sentir l'haleine de la danseuse sur son +front, et entendre la brûlante respiration de cette poitrine, dont les +seins, à moitié nus, se soulevaient comme sous une étreinte de plaisir. +Hoffmann en était à cet état d'exaltation où l'on croit respirer du feu, +et où l'on craint que les sens ne fassent éclater le corps.</p> + +<p>—Assez! assez! disait-il.</p> + +<p>Mais la danse continuait, et l'hallucination était telle, que, +confondant ses deux impressions les plus fortes de la journée, l'esprit +d'Hoffmann mêlait à cette scène le souvenir de la place de la +Révolution, et que tantôt il croyait voir madame Du Barry, pâle et la +tête tranchée, danser à la place d'Arsène, et tantôt Arsène arriver en +dansant jusqu'au pied de la guillotine et jusqu'aux mains du bourreau.</p> + +<p>Il se faisait dans l'imagination exaltée du jeune homme un mélange de +fleurs et de sang, de danse et d'agonie, de vie et de mort.</p> + +<p>Mais ce qui dominait tout cela, c'était l'attraction électrique qui le +poussait vers cette femme. Chaque fois que ces deux jambes fines +passaient devant ses yeux, chaque fois que cette jupe transparente se +soulevait un peu plus, un frémissement parcourait tout son être, sa +lèvre devenait sèche, son haleine brûlante, et le désir entrait en lui +comme il entre dans un homme de vingt ans.</p> + +<p>Dans cet état, Hoffmann n'avait plus qu'un refuge, c'était le portrait +d'Antonia, c'était le médaillon qu'il portait sur sa poitrine, c'était +l'amour pur à opposer à l'amour sensuel; c'était la force du chaste +souvenir à mettre en face de l'exigeante réalité.</p> + +<p>Il saisit ce portrait et le porta à ses lèvres; mais, à peine avait-il +fait ce mouvement, qu'il entendit le ricanement aigu de son voisin qui +le regardait d'un air railleur.</p> + +<p>—Laissez-moi sortir, s'écria-t-il, laissez-moi sortir; je ne saurais +rester plus longtemps ici!</p> + +<p>Et, semblable à un fou, il quitta l'orchestre, marchant sur les pieds, +heurtant les jambes des tranquilles spectateurs, qui maugréaient contre +cet original à qui il prenait ainsi fantaisie de sortir au milieu d'un +ballet.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a><a href="#table">CHAPITRE XI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">La deuxième représentation du «Jugement de Paris».</a></h3> + + +<p>Mais l'élan d'Hoffmann ne le poussa pas bien loin. Au coin de la rue +Saint-Martin il s'arrêta.</p> + +<p>Sa poitrine était haletante, son front ruisselant de sueur.</p> + +<p>Il passa la main gauche sur son front, appuya sa main droite sur sa +poitrine et respira.</p> + +<p>En ce moment on lui toucha sur l'épaule.</p> + +<p>Il tressaillit.</p> + +<p>—Ah! pardieu, c'est lui! dit une voix.</p> + +<p>Il se retourna et laissa échapper un cri.</p> + +<p>C'était son ami Zacharias Werner. Les deux jeunes gens se jetèrent dans +les bras l'un de l'autre.</p> + +<p>Puis ces deux questions se croisèrent:</p> + +<p>—Que faisais-tu là?</p> + +<p>—Où vas-tu?</p> + +<p>—Je suis arrivé d'hier, dit Hoffmann, j'ai vu guillotiner Mme Du Barry, +et, pour me distraire, je suis venu à l'Opéra.</p> + +<p>—Moi, je suis arrivé depuis six mois, depuis cinq je vois guillotiner +tous les jours vingt ou vingt-cinq personnes, et, pour me distraire, je +vais au jeu.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Viens-tu avec moi?</p> + +<p>—Non, merci.</p> + +<p>—Tu as tort, je suis en veine; avec ton bonheur habituel, tu ferais +fortune. Tu dois t'ennuyer horriblement à l'Opéra, toi qui es habitué à +de la vraie musique; viens avec moi, je t'en ferai entendre.</p> + +<p>—De la musique?</p> + +<p>—Oui, celle de l'or; sans compter que là où je vais tous les plaisirs +sont réunis: des femmes charmantes, des soupers délicieux, un jeu +féroce!</p> + +<p>—Merci, mon ami, impossible! j'ai promis, mieux que cela, j'ai juré.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À Antonia.</p> + +<p>—Tu l'as donc vue?</p> + +<p>—Je l'aime, mon ami, je l'adore.</p> + +<p>—Ah! je comprends, c'est cela qui t'a retardé, et tu lui as juré?...</p> + +<p>—Je lui ai juré de ne pas jouer, et....</p> + +<p>Hoffmann hésita.</p> + +<p>—Et puis quoi encore?</p> + +<p>—Et de lui rester fidèle, balbutia-t-il.</p> + +<p>—Alors il ne faut pas venir au 113.</p> + +<p>—Qu'est-ce que le 113?</p> + +<p>—C'est la maison dont je te parlais tout à l'heure; moi, comme je n'ai +rien juré, j'y vais. Adieu, Théodore.</p> + +<p>—Adieu, Zacharias.</p> + +<p>Et Werner s'éloigna, tandis qu'Hoffmann demeurait cloué à sa place.</p> + +<p>Quand Werner fut à cent pas, Hoffmann se rappela qu'il avait oublié de +demander à Zacharias son adresse, et que la seule adresse que Zacharias +lui eût donnée, c'était celle de la maison de jeu.</p> + +<p>Mais cette adresse était écrite dans le cerveau d'Hoffmann comme sur la +porte de la maison fatale, en chiffres de feu!</p> + +<p>Cependant ce qui venait de se passer avait un peu calmé les remords +d'Hoffmann. La nature humaine est ainsi faite, toujours indulgente pour +soi, attendu que son indulgence c'est de l'égoïsme.</p> + +<p>Il venait de sacrifier le jeu à Antonia, et il se croyait quitte de son +serment: oubliant que c'était parce qu'il était tout prêt à manquer à la +moitié la plus importante de ce serment, qu'il était là cloué au coin du +boulevard et de la rue Saint-Martin.</p> + +<p>Mais, je l'ai dit, sa résistance à l'endroit de Werner lui avait donné +de l'indulgence à l'endroit d'Arsène. Il résolut donc de prendre un +terme moyen, et, au lieu de rentrer dans la salle de l'Opéra, action à +laquelle le poussait de toutes ses forces son démon tentateur, +d'attendre à la porte des acteurs pour la voir sortir.</p> + +<p>Cette porte des acteurs, Hoffmann connaissait trop la topographie des +théâtres pour ne pas la trouver bientôt. Il vit, rue de Bondy, un long +couloir éclairé à peine, sale et humide, dans lequel passaient, comme +des ombres, des hommes aux vêtements sordides, et il comprit que c'était +par cette porte qu'entraient et sortaient les pauvres mortels que le +rouge, le blanc, le bleu, la gaze, la soie et les paillettes +transformaient en dieux et déesses.</p> + +<p>Le temps s'écoulait, la neige tombait, mais Hoffmann était si agité par +cette étrange apparition, qui avait quelque chose de surnaturel, qu'il +n'éprouvait pas cette sensation de froid qui semblait poursuivre les +passants. Vainement condensait-il en vapeurs presque palpables le +souffle qui sortait de sa bouche, ses mains n'en restaient pas moins +brûlantes et son front humide. Il y a plus: arrêté contre la muraille, +il y était resté immobile, les yeux fixés sur le corridor; de sorte que +la neige, qui allait toujours tombant en flocons plus épais, couvrait +lentement le jeune homme comme d'un linceul; et du jeune étudiant coiffé +de sa casquette et vêtu de la redingote allemande, faisait peu à peu une +statue de marbre. Enfin commencèrent à sortir, par ce vomitoire, les +premiers libérés par le spectacle, c'est-à-dire la garde de la soirée, +puis les machinistes, puis tout ce monde sans nom qui vit du théâtre, +puis les artistes mâles, moins longs à s'habiller que les femmes, puis +enfin les femmes, puis enfin là belle danseuse, qu'Hoffmann reconnut non +seulement à son charmant visage, mais à ce souple mouvement de hanches +qui n'appartenait qu'à elle, mais encore à ce petit collier de velours +qui serrait son col, et sur lequel étincelait l'étrange bijou que la +Terreur venait de mettre à la mode.</p> + +<p>À peine Arsène apparut-elle sur le seuil de la porte, qu'avant même +qu'Hoffmann eût le temps de faire un mouvement, une voiture s'avança +rapidement, la portière s'ouvrit, la jeune fille s'y élança aussi légère +que si elle bondissait encore sur le théâtre. Une ombre apparut à +travers les vitres, qu'Hoffmann crut reconnaître pour celle de l'homme +de l'avant-scène, laquelle ombre reçut la belle nymphe dans ses bras; +puis, sans qu'aucune voix eût eu besoin de désigner un but au cocher, la +voiture s'éloigna au galop.</p> + +<p>Tout ce que nous venons de raconter en quinze ou vingt lignes s'était +passé aussi rapidement que l'éclair.</p> + +<p>Hoffmann jeta une espèce de cri en voyant fuir la voiture, se détacha de +la muraille, pareil à une statue qui s'élance de sa niche, et, secouant +par le mouvement la neige dont il était couvert, se mit à la poursuite +de la voiture.</p> + +<p>Mais elle était emportée par deux trop puissants chevaux, pour que le +jeune homme, si rapide que fût sa course irréfléchie, pût les rejoindre.</p> + +<p>Tant qu'elle suivit le boulevard, tout alla bien; tant qu'elle suivit +même la rue de Bourbon-Villeneuve, qui venait d'être débaptisée pour +prendre le nom de rue <i>Neuve-Égalité</i>, tout alla bien encore; mais, +arrivée à la place des Victoires, devenue la place de la <i>Victoire +Nationale</i>, elle prit à droite, et disparut aux yeux d'Hoffmann.</p> + +<p>N'étant plus soutenue ni par le bruit ni par la vue, la course du jeune +homme faiblit un instant. Il s'arrêta au coin de la rue Neuve-Eustache, +s'appuya à la muraille pour reprendre haleine, puis, ne voyant plus +rien, n'entendant plus rien, il s'orienta, jugeant qu'il était temps de +rentrer chez lui.</p> + +<p>Ce ne fut pas chose facile pour Hoffmann que de se tirer de ce dédale de +rues, qui forment un réseau presque inextricable de la pointe +Saint-Eustache au quai de la Ferraille. Enfin, grâce aux nombreuses +patrouilles qui circulaient dans les rues, grâce à son passeport bien en +règle, grâce à la preuve qu'il n'était arrivé que la veille, preuve que +le visa de la barrière lui donnait la facilité de fournir, il obtint de +la milice citoyenne des renseignements si précis, qu'il parvint à +regagner son hôtel et à retrouver sa petite chambre, où il s'enferma +seul en apparence, mais, en réalité, avec le souvenir ardent de ce qui +s'était passé.</p> + +<p>À partir de ce moment, Hoffmann fut éminemment en proie à deux visions: +dont l'une s'effaçait peu à peu, dont l'autre prenait peu à peu plus de +consistance.</p> + +<p>La vision qui s'effaçait, c'était la figure pâle et échevelée de la Du +Barry, traînée de la Conciergerie à la charrette et de la charrette à +l'échafaud.</p> + +<p>La vision qui prenait de la réalité, c'était la figure animée et +souriante de la belle danseuse, bondissant du fond du théâtre à la +rampe, et tourbillonnant de la rampe à l'une et à l'autre avant-scène.</p> + +<p>Hoffmann fit tous ses efforts pour se débarrasser de cette vision. Il +tira ses pinceaux de sa malle et peignit; il tira son violon de sa boîte +et joua du violon; il demanda une plume et de l'encre et fit des vers. +Mais ces vers qu'il composait, c'étaient des vers à la louange d'Arsène; +cet air qu'il jouait, c'était l'air sur lequel elle lui était apparue, +et dont les notes bondissantes la soulevaient, comme si elles eussent eu +des ailes; enfin, les esquisses qu'il faisait, c'était son portrait avec +ce même collier de velours, étrange ornement fixé au cou d'Arsène par +une si étrange agrafe.</p> + +<p>Pendant toute la nuit, pendant toute la journée du lendemain, pendant +toute la nuit et toute la journée du surlendemain, Hoffmann ne vit +qu'une chose ou plutôt que deux choses: c'était, d'un côté, la +fantastique danseuse, et, de l'autre côté, le non moins fantastique +docteur. Il y avait entre ces deux êtres une telle corrélation, +qu'Hoffmann ne comprenait pas l'un sans l'autre. Aussi n'était-ce pas, +pendant cette hallucination qui lui offrait Arsène toujours bondissant +sur le théâtre, l'orchestre qui bruissait à ses oreilles; non, c'était +le petit chantonnement du docteur, c'était le petit tambourinement de +ses doigts sur la tabatière d'ébène; puis, de temps en temps, un éclair +passait devant ses yeux, l'aveuglant d'étincelles jaillissantes; c'était +le double rayon qui s'élançait de la tabatière du docteur et du collier +de la danseuse; c'était l'attraction sympathique de cette guillotine de +diamants avec cette tête de mort en diamants; c'était enfin la fixité +des yeux du médecin qui semblaient à sa volonté attirer et repousser la +charmante danseuse, comme l'œil du serpent attire et repousse l'oiseau +qu'il fascine.</p> + +<p>Vingt fois, cent fois, mille fois, l'idée s'était présentée à Hoffmann +de retourner à l'Opéra; mais, tant que l'heure n'était pas venue, +Hoffmann s'était bien promis de ne pas céder à la tentation; d'ailleurs, +cette tentation, il l'avait combattue de toutes manières, en ayant +recours à son médaillon d'abord, puis ensuite en essayant d'écrire à +Antonia; mais le portrait d'Antonia semblait avoir pris un visage si +triste, qu'Hoffmann refermait le médaillon presque aussitôt qu'il +l'avait ouvert; mais les premières lignes de chaque lettre qu'il +commençait étaient si embarrassées, qu'il avait déchiré dix lettres +avant d'être au tiers de la première page.</p> + +<p>Enfin, ce fameux surlendemain s'écoula; enfin l'ouverture du théâtre +s'approcha; enfin sept heures sonnèrent, et, à ce dernier appel, +Hoffmann, enlevé comme malgré lui, descendit tout courant son escalier, +et s'élança dans la direction de la rue Saint-Martin.</p> + +<p>Cette fois, en moins d'un quart d'heure, cette fois, sans avoir besoin +de demander son chemin à personne, cette fois, comme si un guide +invisible lui eût montré sa route, en moins de dix minutes il arriva à +la porte de l'Opéra.</p> + +<p>Mais, chose singulière! cette porte, comme deux jours auparavant, +n'était pas encombrée de spectateurs, soit qu'un incident inconnu +d'Hoffmann eût rendu le spectacle moins attrayant, soit que les +spectateurs fussent déjà dans l'intérieur du théâtre.</p> + +<p>Hoffmann jeta son écu de six livres à la buraliste, reçut son carton et +s'élança dans la salle.</p> + +<p>Mais l'aspect de la salle était bien changé. D'abord elle n'était qu'à +moitié pleine; puis, à la place de ces femmes charmantes, de ces hommes +élégants qu'il avait cru revoir, il ne vit que des femmes en casaquin et +des hommes en carmagnole; pas de bijoux, pas de fleurs, pas de seins nus +s'enflant et se désenflant sous cette atmosphère voluptueuse des +théâtres aristocratiques; des bonnets ronds et des bonnets rouges, le +tout orné d'énormes cocardes nationales; des couleurs sombres dans les +vêtements, un nuage triste sur les figures; puis, des deux côtés de la +salle, deux bustes hideux, deux têtes grimaçant, l'une le rire, l'autre +la douleur, les bustes de Voltaire et de Marat enfin.</p> + +<p>Enfin, à l'avant-scène, un trou à peine éclairé, une ouverture sombre et +vide. La caverne toujours, mais plus de lion.</p> + +<p>Il y avait à l'orchestre deux places vacantes à côté l'une de l'autre. +Hoffmann gagna l'une de ces deux places, c'était celle qu'il avait +occupée. L'autre était celle qu'avait occupée le docteur, mais, comme +nous l'avons dit, cette place était vacante.</p> + +<p>Le premier acte fut joué sans qu'Hoffmann fit attention à l'orchestre ou +s'occupât des acteurs.</p> + +<p>Cet orchestre, il le connaissait et l'avait apprécié à une première +audition.</p> + +<p>Ces acteurs lui importaient peu, il n'était pas venu pour les voir, il +était venu pour voir Arsène.</p> + +<p>La toile se leva sur le second acte, et le ballet commença.</p> + +<p>Toute l'intelligence, toute l'âme, tout le cœur du jeune homme étaient +suspendus.</p> + +<p>Il attendait l'entrée d'Arsène.</p> + +<p>Tout à coup Hoffmann jeta un cri.</p> + +<p>Ce n'était plus Arsène qui remplissait le rôle de Flore.</p> + +<p>La femme qui apparaissait était une femme étrangère, une femme comme +toutes les femmes.</p> + +<p>Toutes les fibres de ce corps haletant se détendirent; Hoffmann +s'affaissa sur lui-même en poussant un long soupir, et regarda autour de +lui.</p> + +<p>Le petit homme noir était à sa place; seulement il n'avait plus ses +boucles en diamants, ses bagues en diamants, sa tabatière à tête de mort +en diamants.</p> + +<p>Ses boucles étaient en cuivre, ses bagues en argent doré, sa tabatière +en argent mat. Il ne chantonnait plus, il ne battait plus la mesure. +Comment était-il venu là? Hoffmann n'en savait rien: il ne l'avait ni vu +venir, ni senti passer.</p> + +<p>—Oh! monsieur! s'écria Hoffmann.</p> + +<p>—Dites citoyen, mon jeune ami, et même tutoyez-moi... si c'est +possible, répondit le petit homme noir, ou vous me ferez couper la tête +et à vous aussi.</p> + +<p>—Mais où est-elle donc? demanda Hoffmann.</p> + +<p>—Ah! voilà.... Où est-elle? Il paraît que son tigre, qui ne la quitte +pas des yeux, s'est aperçu qu'avant-hier elle a correspondu par signes +avec un jeune homme de l'orchestre. Il paraît que ce jeune homme a couru +après la voiture; de sorte que depuis hier il a rompu l'engagement +d'Arsène, et qu'Arsène n'est plus au théâtre.</p> + +<p>—Et comment le directeur a-t-il souffert?...</p> + +<p>—Mon jeune ami, le directeur tient à conserver sa tête sur ses épaules, +quoique ce soit une assez vilaine tête; mais il prétend qu'il a +l'habitude de cette tête-là et qu'une autre plus belle ne reprendrait +peut-être pas bouture.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! voilà donc pourquoi cette salle est si triste! s'écria +Hoffmann. Voilà pourquoi il n'y a plus de fleurs, plus de diamants, plus +de bijoux! voilà pourquoi vous n'avez plus vos boucles en diamants! +Voilà pourquoi il y a, enfin, aux deux côtés de la scène, au lieu des +bustes d'Apollon et de Terpsichore, ces deux affreux bustes! Pouah!</p> + +<p>—Ah çà! mais, que me dites-vous donc là, demanda le docteur, et où +avez-vous vu une salle telle que vous dites? Où m'avez-vous vu des +bagues en diamants, des tabatières en diamants? où avez-vous vu enfin +les bustes d'Apollon et de Terpsichore? Mais il y a deux ans que les +fleurs ne fleurissent plus, que les diamants sont tournés en assignats, +et que les bijoux sont fondus sur l'autel de la patrie. Quant à moi, +Dieu merci! je n'ai jamais eu d'autres boucles que ces boucles de +cuivre, d'autres bagues que cette méchante bague de vermeil, et d'autre +tabatière que cette pauvre tabatière d'argent; pour les bustes d'Apollon +et de Terpsichore, ils y ont été autrefois, mais les amis de l'humanité +sont venus casser le buste d'Apollon et l'ont remplacé par celui de +l'apôtre Voltaire; mais les amis du peuple sont venus briser le buste de +Terpsichore et l'ont remplacé par celui du dieu Marat.</p> + +<p>—Oh! s'écria Hoffmann, c'est impossible. Je vous dis qu'avant-hier j'ai +vu une salle parfumée de fleurs, resplendissante de riches costumes, +ruisselante de diamants, et des hommes élégants à la place de ces +harengères en casaquin et de ces goujats en carmagnole. Je vous dis que +vous aviez des boucles de diamants à vos souliers, des bagues en +diamants à vos doigts, une tête de mort en diamants sur votre tabatière; +je vous dis....</p> + +<p>—Et moi, jeune homme, à mon tour, je vous dis, reprit le petit homme +noir, je vous dis qu'avant-hier elle était là, je vous dis que sa +présence illuminait tout, je vous dis que son souffle faisait naître les +roses, faisait reluire les bijoux, faisait étinceler les diamants de +votre imagination; je vous dis que vous l'aimez, jeune homme, et que +vous avez vu la salle à travers le prisme de votre amour. Arsène n'est +plus là, votre cœur est mort, vos yeux sont désenchantés, et vous voyez +du molleton, de l'indienne, du gros drap, des bonnets rouges, des mains +sales et des cheveux crasseux. Vous voyez enfin le monde tel qu'il est, +les choses telles qu'elles sont.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! s'écria Hoffmann, en laissant tomber sa tête dans ses +mains, tout cela est-il vrai, et suis-je donc si près de devenir fou?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a><a href="#table">CHAPITRE XII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'estaminet.</a></h3> + + +<p>Hoffmann ne sortit de cette léthargie qu'en sentant une main se poser +sur son épaule.</p> + +<p>Il leva la tête. Tout était noir et éteint autour de lui: le théâtre, +sans lumière, lui apparaissait comme le cadavre du théâtre qu'il avait +vu vivant. Le soldat de garde s'y promenait seul et silencieux comme le +gardien de la mort; plus de lustres, plus d'orchestre, plus de rayon, +plus de bruit.</p> + +<p>Une voix seulement qui marmottait à son oreille:</p> + +<p>—Mais, citoyen, mais, citoyen, que faites-vous donc? vous êtes à +l'Opéra, citoyen; on dort ici, c'est vrai, mais on n'y couche pas.</p> + +<p>Hoffmann regarda enfin du côté d'où venait la voix, et il vit une petite +vieille qui le tirait par le collet de sa redingote.</p> + +<p>C'était l'ouvreuse de l'orchestre, qui, ne connaissant pas les +intentions de ce spectateur obstiné, ne voulait pas se retirer sans +l'avoir vu sortir devant elle.</p> + +<p>Au reste, une fois tiré de son sommeil, Hoffmann ne fit aucune +résistance; il poussa un soupir et se leva en murmurant le mot:</p> + +<p>—Arsène!</p> + +<p>—Ah oui! Arsène, dit la petite vieille. Arsène! vous aussi, jeune +homme, vous en êtes amoureux comme tout le monde. C'est une grande perte +pour l'Opéra, surtout pour nous autres ouvreuses.</p> + +<p>—Pour vous autres ouvreuses, demanda Hoffmann, heureux de se rattacher +à quelqu'un qui lui parlât de la danseuse, et comment donc est-ce une +perte pour vous qu'Arsène soit ou ne soit plus au théâtre?</p> + +<p>—Ah dame! c'est bien facile à comprendre cela: d'abord, toutes les fois +qu'elle dansait, elle faisait salle comble; alors c'était un commerce de +tabourets, de chaises et de petits bancs; à l'Opéra, tout se paye. On +payait les petits bancs, les chaises et les tabourets de supplément, +c'étaient nos petits profits. Je dis petits profits, ajouta la vieille +d'un air malin, parce qu'à côté de ceux-là, citoyen, vous comprenez, il +y avait les grands.</p> + +<p>—Les grands profits?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Et la vieille cligna de l'œil.</p> + +<p>—Et quels étaient les grands profits? voyons, ma bonne femme.</p> + +<p>—Les grands profits venaient de ceux qui demandaient des renseignements +sur elle, qui voulaient savoir son adresse, qui lui faisaient passer des +billets. Il y avait prix pour tout, vous comprenez; tant pour les +renseignements, tant pour l'adresse, tant pour le poulet; on faisait son +petit commerce, enfin, et l'on vivait honnêtement.</p> + +<p>Et la vieille poussa un soupir qui, sans désavantage, pouvait être +comparé au soupir poussé par Hoffmann au commencement du dialogue que +nous venons de rapporter.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Hoffmann, vous vous chargiez de donner des renseignements, +d'indiquer l'adresse, de remettre les billets; vous en chargez-vous +toujours?</p> + +<p>—Hélas, monsieur, les renseignements que je vous donnerais vous +seraient inutiles maintenant; personne ne sait plus l'adresse d'Arsène, +et le billet que vous me donneriez pour elle serait perdu. Si vous +voulez pour une autre? Mme Vestris, mlle Bigottini, mlle....</p> + +<p>—Merci, ma bonne femme, merci; je ne désirais rien savoir que sur +mademoiselle Arsène.</p> + +<p>Puis, tirant un petit écu de sa poche:</p> + +<p>—Tenez, dit Hoffmann, voilà pour la peine que vous avez prise de +m'éveiller.</p> + +<p>Et, prenant congé de la vieille, il reprit d'un pas lent le boulevard, +avec l'intention de suivre le même chemin qu'il avait suivi la +surveille, l'instinct qui l'avait guidé pour venir n'existait plus.</p> + +<p>Seulement, ses impressions étaient bien différentes, et sa marche se +ressentait de la différence de ces impressions.</p> + +<p>L'autre soir, sa marche était celle d'un homme qui a vu passer +l'Espérance et qui court après elle, sans réfléchir que Dieu lui a donné +ses longues ailes d'azur pour que les hommes ne l'atteignent jamais. Il +avait la bouche ouverte et haletante, le front haut, les bras étendus; +cette fois, au contraire, il marchait lentement, comme l'homme qui, +après l'avoir poursuivie inutilement, vient de la perdre de vue; sa +bouche était serrée, son front abattu, ses bras tombants. L'autre fois +il avait mis cinq minutes à peine pour aller de la porte Saint-Martin à +la rue Montmartre; cette fois il mit plus d'une heure, et plus d'une +heure encore pour aller de la rue Montmartre à son hôtel; car, dans +l'espèce d'abattement où il était tombé, peu lui importait de rentrer +tôt ou tard, peu lui importait même de ne pas rentrer du tout.</p> + +<p>On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes et les amoureux; ce Dieu-là, +sans doute, veillait sur Hoffmann. Il lui fit éviter les patrouilles; il +lui fit trouver les quais, puis les ponts, puis son hôtel, où il rentra, +au grand scandale de son hôtesse, à une heure et demie du matin.</p> + +<p>Cependant, au milieu de tout cela, une petite lueur dorée dansait au +fond de l'imagination d'Hoffmann, comme un feu follet dans la nuit. Le +médecin lui avait dit, si toutefois ce médecin existait, si ce n'était +pas son imagination, une hallucination de son esprit; le médecin lui +avait dit qu'Arsène avait été enlevée au théâtre par son amant, attendu +que cet amant avait été jaloux d'un jeune homme placé à l'orchestre, +avec lequel Arsène avait échangé de trop tendres regards.</p> + +<p>Ce médecin avait ajouté, en outre, que ce qui avait porté la jalousie du +tyran à son comble, c'est que ce même jeune homme avait été vu embusqué +en face de la porte de sortie des artistes; c'est que ce même jeune +homme avait couru en désespéré derrière la voiture; or, ce jeune homme +qui avait échangé de l'orchestre des regards passionnés avec Arsène, +c'était lui, Hoffmann; or, ce jeune homme qui s'était embusqué à la +porte de sortie des artistes, c'était toujours lui, Hoffmann. Donc +Arsène l'avait remarqué, puisqu'elle payait la peine de sa distraction; +donc Arsène souffrait pour lui; il était entré dans la vie de la belle +danseuse par la porte de la douleur, mais il y était entré, c'était le +principal; à lui de s'y maintenir. Mais comment? par quel moyen? par +quelle voie correspondre avec Arsène, lui donner de ses nouvelles, lui +dire qu'il l'aimait? C'eût été déjà une grande tâche pour un Parisien +pur sang, que de retrouver cette belle Arsène perdue dans cette immense +ville. C'était une tâche impossible pour Hoffmann, arrivé depuis trois +jours et ayant grand-peine à se retrouver lui-même.</p> + +<p>Hoffmann ne se donna donc même pas la peine de chercher; il comprenait +que le hasard seul pouvait venir à son aide. Tous les deux jours, il +regardait l'affiche de l'Opéra, et tous les deux jours il avait la +douleur de voir que Paris rendait son jugement en l'absence de celle qui +méritait la pomme bien autrement que Vénus.</p> + +<p>Dès lors il ne songea pas à aller à l'Opéra.</p> + +<p>Un instant il eut bien l'idée d'aller soit à la Convention, soit aux +Cordeliers, de s'attacher aux pas de Danton et, en l'épiant jour et +nuit, de deviner où il avait caché la belle danseuse. Il alla même à la +Convention, il alla même aux Cordeliers; mais Danton n'y était plus; las +de la lutte qu'il soutenait depuis deux ans, vaincu par l'ennui bien +plus que par la supériorité, Danton paraissait s'être retiré de l'arène +politique.</p> + +<p>Danton, disait-on, était à sa maison de campagne. Où était cette maison +de campagne? on n'en savait rien; les uns disaient à Rueil, les autres à +Auteuil.</p> + +<p>Danton était aussi introuvable qu'Arsène.</p> + +<p>On eût cru peut-être que cette absence d'Arsène eût dû ramener Hoffmann +à Antonia; mais, chose étrange! il n'en était rien. Hoffmann avait beau +faire tous ses efforts pour ramener son esprit à la pauvre fille du chef +d'orchestre de Mannheim: un instant, par la puissance de sa volonté, +tous ses souvenirs se concentraient sur le cabinet de maître Gottlieb +Murr; mais, au bout d'un moment, partitions entassées sur les tables et +sur les pianos, maître Gottlieb trépignant devant son pupitre, Antonia +couchée sur son canapé, tout cela disparaissait pour faire place à un +grand cadre éclairé, dans lequel se mouvaient d'abord des ombres; puis +ces ombres prenaient du corps, puis ces corps affectaient des formes +mythologiques, puis enfin toutes ces formes mythologiques, tous ces +héros, toutes ces nymphes, tous ces dieux, tous ces demi-dieux +disparaissaient pour faire place à une seule déesse, à la déesse des +jardins, à la belle Flore, c'est-à-dire à la divine Arsène, à la femme +au collier de velours et à l'agrafe de diamants; alors Hoffmann tombait +non plus dans une rêverie, mais dans une extase dont il ne venait à +sortir qu'en se rejetant dans la vie réelle, qu'en coudoyant les paysans +dans la rue, qu'en se roulant enfin dans la foule et dans le bruit.</p> + +<p>Lorsque cette hallucination, à laquelle Hoffmann était en proie, +devenait trop forte, il sortait donc, se laissait aller à la pente du +quai, prenait le Pont-Neuf, et ne s'arrêtait presque jamais qu'au coin +de la rue de la Monnaie. Là, Hoffmann avait trouvé un estaminet, +rendez-vous des plus rudes fumeurs de la capitale. Là, Hoffmann pouvait +se croire dans quelque taverne anglaise, dans quelque musico hollandais +ou dans quelque table d'hôte allemande, tant la fumée de la pipe y +faisait une atmosphère impossible à respirer pour tout autre que pour un +fumeur de première classe.</p> + +<p>Une fois entré dans l'estaminet de la Fraternité, Hoffmann gagnait une +petite table sise à l'angle le plus enfoncé, demandait une bouteille de +bière de la brasserie de M. Santerre, qui venait de se démettre, en +faveur de M. Henriot, de son grade de général de la garde nationale de +Paris, chargeait jusqu'à la gueule cette immense pipe que nous +connaissons déjà, et s'enveloppait en quelques instants d'un nuage de +fumée aussi épais que celui dont la belle Vénus enveloppait son fils +Énée, chaque fois que la tendre mère jugeait urgent d'arracher son fils +bien-aimé à la colère de ses ennemis.</p> + +<p>Huit ou dix jours étaient écoulés depuis l'aventure d'Hoffmann à +l'Opéra, et, par conséquent, depuis la disparition de la belle danseuse; +il était une heure de l'après-midi; Hoffmann, depuis une demi-heure, à +peu près, se trouvait dans son estaminet, s'occupant, de toute la force +de ses poumons, à établir autour de lui cette enceinte de fumée qui le +séparait de ses voisins, quand il lui sembla, dans la vapeur, distinguer +comme une forme humaine, puis, dominant tous les bruits, entendre le +double bruit du chantonnement et du tambourinement habituel au petit +homme noir; de plus, au milieu de cette vapeur, il lui semblait qu'un +point lumineux dégageait des étincelles; il rouvrit ses yeux à demi +fermés par une douce somnolence, écarta ses paupières avec peine, et, en +face de lui, assis sur un tabouret, il reconnut son voisin de l'Opéra, +et cela d'autant mieux que le fantastique docteur avait, ou plutôt +semblait avoir, ses boucles en diamants à ses souliers, ses bagues en +diamants à ses doigts et sa tête de mort sur sa tabatière.</p> + +<p>—Bon, dit Hoffmann, voilà que je redeviens fou.</p> + +<p>Et il ferma rapidement les yeux.</p> + +<p>Mais, les yeux une fois fermés, plus ils le furent hermétiquement, plus +Hoffmann entendit, et le petit accompagnement de chant, et le petit +tambourinement des doigts; le tout de la façon la plus distincte, si +distincte qu'Hoffmann comprit qu'il y avait un fond de réalité dans tout +cela, et que la différence était du plus au moins. Voilà tout.</p> + +<p>Il rouvrit donc un œil, puis l'autre; le petit homme noir était +toujours à sa place.</p> + +<p>—Bonjour, jeune homme, dit-il à Hoffmann; vous dormez, je crois; prenez +une prise, cela vous réveillera.</p> + +<p>Et, ouvrant sa tabatière, il offrit du tabac au jeune homme.</p> + +<p>Celui-ci, machinalement, étendit la main, prit une prise et l'aspira.</p> + +<p>À l'instant même, il lui sembla que les parois de son esprit +s'éclairaient.</p> + +<p>—Ah! s'écria Hoffmann! c'est vous, cher docteur? que je suis aise de +vous revoir!</p> + +<p>—Si vous êtes aise de me revoir, demanda le docteur, pourquoi ne +m'avez-vous pas cherché?</p> + +<p>—Est-ce que je savais votre adresse?</p> + +<p>—Oh! la belle affaire! au premier cimetière venu on vous l'eût donnée.</p> + +<p>—Est-ce que je savais votre nom?</p> + +<p>—Le docteur à la tête de mort, tout le monde me connaît sous ce nom-là. +Puis il y avait un endroit où vous étiez toujours sûr de me trouver.</p> + +<p>—Où cela? À l'Opéra, dit Hoffmann en secouant la tête et en poussant un +soupir.</p> + +<p>—Oui, vous n'y retournez plus?</p> + +<p>—Je n'y retourne plus, non.</p> + +<p>—Depuis que ce n'est plus Arsène qui remplit le rôle de Flore?</p> + +<p>—Vous l'avez dit, et tant que ce ne sera pas elle, je n'y retournerai +pas.</p> + +<p>—Vous l'aimez, jeune homme, vous l'aimez.</p> + +<p>—Je ne sais pas si la maladie que j'éprouve s'appelle de l'amour, mais +je sais que si je ne la revois pas, ou je mourrai de son absence, ou je +deviendrai fou.</p> + +<p>—Peste! il ne faut pas devenir fou! peste! il ne faut pas mourir! À la +folie il y a peu de remède, à la mort il n'y en a pas du tout.</p> + +<p>—Que faut-il faire alors?</p> + +<p>—Dame! il faut la revoir.</p> + +<p>—Comment cela, la revoir?</p> + +<p>—Sans doute!</p> + +<p>—Avez-vous un moyen?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Attendez.</p> + +<p>Et le docteur se mit à rêver en clignotant des yeux et en tambourinant +sur sa tabatière.</p> + +<p>Puis, après un instant, rouvrant les yeux et laissant ses doigts +suspendus sur l'ébène:</p> + +<p>—Vous êtes peintre, m'avez-vous dit?</p> + +<p>—Oui, peintre, musicien, poète.</p> + +<p>—Nous n'avons besoin que de la peinture pour le moment.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Eh bien! Arsène m'a chargé de lui chercher un peintre.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Pourquoi cherche-t-on un peintre, pardieu! pour lui faire son +portrait.</p> + +<p>—Le portrait d'Arsène! s'écria Hoffmann en se levant, oh! me voilà! me +voilà!</p> + +<p>—Chut! pensez donc que je suis un homme grave.</p> + +<p>—Vous êtes mon sauveur! s'écria Hoffmann en jetant ses bras autour du +cou du petit homme noir.</p> + +<p>—Jeunesse, jeunesse! murmura celui-ci en accompagnant ces deux mots du +même rire dont eût ricané sa tête de mort si elle eût été de grandeur +naturelle.</p> + +<p>—Allons! allons! répétait Hoffmann.</p> + +<p>—Mais il vous faut une boîte à couleurs, des pinceaux, une toile.</p> + +<p>—J'ai tout cela chez moi, allons!</p> + +<p>—Allons! dit le docteur. Et tous deux sortirent de l'estaminet.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a><a href="#table">CHAPITRE XIII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le portrait.</a></h3> + + +<p>En sortant de l'estaminet, Hoffmann fit un mouvement pour appeler un +fiacre; mais le docteur frappa ses mains sèches l'une contre l'autre, et +à ce bruit, pareil à celui qu'eussent fait deux mains de squelette, une +voiture tendue de noir, attelée de deux chevaux noirs, et conduite par +un cocher tout vêtu de noir, accourut. Où stationnait-elle? d'où +était-elle sortie? C'eût été aussi difficile à Hoffmann de le dire qu'il +eût été difficile à Cendrillon de dire d'où venait le char dans lequel +elle se rendait au bal du prince Mirliflore.</p> + +<p>Un petit groom, non seulement noir d'habits, mais de peau, ouvrit la +portière. Hoffmann et le docteur y montèrent, s'assirent l'un à côté de +l'autre, et tout aussitôt la voiture se mit à rouler sans bruit vers +l'hôtellerie d'Hoffmann.</p> + +<p>Arrivé à la porte, Hoffmann hésita pour savoir s'il monterait chez lui; +il lui semblait qu'aussitôt qu'il allait avoir le dos tourné, la +voiture, les chevaux, le docteur et ses deux domestiques allaient +disparaître comme ils étaient apparus. Mais à quoi bon, docteur, +chevaux, voiture et domestiques se fussent-ils dérangés pour conduire +Hoffmann de l'estaminet de la rue de la Monnaie au quai aux Fleurs? Ce +dérangement n'avait pas de but.</p> + +<p>Hoffmann, rassuré par le simple sentiment de la logique, descendit donc +de la voiture, entra dans l'hôtellerie, monta vivement l'escalier, se +précipita dans sa chambre, y prit palette, pinceaux, boîte à couleurs, +choisit la plus grande de ses toiles, et redescendit du même pas qu'il +était monté.</p> + +<p>La voiture était toujours à la porte.</p> + +<p>Pinceaux, palette et boîte à couleurs furent mis dans l'intérieur du +carrosse: le groom fut chargé de porter la toile.</p> + +<p>Puis la voiture se mit à rouler avec la même rapidité et le même +silence.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, elle s'arrêta en face d'un charmant petit hôtel +situé rue de Hanovre, 15.</p> + +<p>Hoffmann remarqua la rue et le numéro, afin, le cas échéant, de pouvoir +revenir sans l'aide du docteur.</p> + +<p>La porte s'ouvrit: le docteur était connu sans doute, car le concierge +ne lui demanda pas même où il allait; Hoffmann suivit le docteur avec +ses pinceaux, sa boîte à couleurs, sa palette, sa toile, et passa +par-dessus le marché.</p> + +<p>On monta au premier, et l'on entra dans une antichambre qu'on eût pu +croire le vestibule de la maison du poète à Pompéia.</p> + +<p>On s'en souvient, à cette époque la mode était grecque; l'antichambre +d'Arsène était peinte à fresque, ornée de candélabres et de statues de +bronze.</p> + +<p>De l'antichambre, le docteur et Hoffmann passèrent dans le salon.</p> + +<p>Le salon était grec comme l'antichambre, tendu avec du drap de Sedan à +soixante-dix francs l'aune; le tapis seul coûtait six mille livres; le +docteur fit remarquer ce tapis à Hoffmann; il représentait la bataille +d'Arbelles copiée sur la fameuse mosaïque de Pompéia.</p> + +<p>Hoffmann, ébloui de ce luxe inouï, ne comprenait pas que l'on fit de +pareils tapis pour marcher dessus.</p> + +<p>Du salon, on passa dans le boudoir; le boudoir était tendu de cachemire. +Au fond, dans un encadrement, était un lit bas faisant canapé, pareil à +celui sur lequel M. Guérin coucha depuis Didon écoutant les aventures +d'Énéas. C'était là qu'Arsène avait donné l'ordre de faire attendre.</p> + +<p>—Maintenant, jeune homme, dit le docteur, vous voilà introduit, c'est à +vous de vous conduire d'une façon convenable. Il va sans dire que si +l'amant en titre vous surprenait ici, vous seriez un homme perdu.</p> + +<p>—Oh! s'écria Hoffmann, que je la revoie, que je la revoie seulement, +et....</p> + +<p>La parole s'éteignit sur les lèvres d'Hoffmann; il resta les yeux fixés, +les bras étendus, la poitrine haletante.</p> + +<p>Une porte cachée dans la boiserie venait de s'ouvrir, et, derrière une +glace tournante, apparaissait Arsène, véritable divinité du temple dans +lequel elle daignait se faire visible à son adorateur.</p> + +<p>C'était le costume d'Aspasie dans tout son luxe antique, avec ses perles +dans les cheveux, son manteau de pourpre brodé d'or, sa longue robe +blanche maintenue à la taille par une simple ceinture de perles, des +bagues aux pieds et aux mains, et, au milieu de tout cela, cet étrange +ornement qui semblait inséparable de sa personne, ce collier de velours, +large de quatre lignes à peine, et retenu par la lugubre agrafe de +diamants.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, citoyen, qui vous chargez de me faire mon portrait? +dit Arsène.</p> + +<p>—Oui, balbutia Hoffmann; oui, madame, et le docteur a bien voulu se +charger de répondre de moi.</p> + +<p>Hoffmann chercha autour de lui comme pour demander un appui au docteur, +mais le docteur avait disparu.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria Hoffmann tout troublé; eh bien!</p> + +<p>—Que cherchez-vous, que demandez-vous, citoyen?</p> + +<p>—Mais, madame, je cherche, je demande... je demande le docteur, la +personne enfin qui m'a introduit ici.</p> + +<p>—Qu'avez-vous besoin de votre interlocuteur, dit Arsène, puisque vous +voilà introduit?</p> + +<p>—Mais, cependant, le docteur, le docteur? fit Hoffmann.</p> + +<p>—Allons! dit avec impatience Arsène, n'allez-vous pas perdre le temps à +le chercher? Le docteur est à ses affaires, occupons-nous des nôtres.</p> + +<p>—Madame, je suis à vos ordres, dit Hoffmann tout tremblant.</p> + +<p>—Voyons, vous consentez donc à faire mon portrait?</p> + +<p>—C'est-à-dire que je suis l'homme le plus heureux du monde d'avoir été +choisi pour une telle faveur; seulement je n'ai qu'une crainte.</p> + +<p>—Bon! vous allez faire de la modestie. Eh bien! si vous ne réussissez +pas, j'essayerai un autre. Il veut avoir un portrait de moi. J'ai vu que +vous me regardiez en homme qui devait garder ma ressemblance dans votre +mémoire, et je vous ai donné la préférence.</p> + +<p>—Merci, merci cent fois! s'écria Hoffmann dévorant Arsène des yeux. Oh! +oui, oui, j'ai gardé votre ressemblance dans ma mémoire: là, là, là.</p> + +<p>Et il appuya sa main sur son cœur.</p> + +<p>Tout à coup il chancela et pâlit.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? demanda Arsène d'un petit air tout dégagé.</p> + +<p>—Rien, répondit Hoffmann, rien; commençons.</p> + +<p>En mettant sa main sur son cœur, il avait senti entre sa poitrine et sa +chemise le médaillon d'Antonia.</p> + +<p>—Commençons, poursuivit Arsène. C'est bien aisé à dire. D'abord, ce +n'est point sous ce costume qu'il veut que je me fasse peindre.</p> + +<p>Ce mot <i>il</i>, qui était déjà revenu deux fois, passait à travers le cœur +d'Hoffmann comme eût fait une de ces aiguilles d'or qui soutenaient la +coiffure de la moderne Aspasie.</p> + +<p>—Et comment donc alors veut-il que vous vous fassiez peindre? demanda +Hoffmann avec une amertume sensible.</p> + +<p>—En Érigone.</p> + +<p>—À merveille! La coiffure de pampre vous ira à merveille.</p> + +<p>—Vous croyez? fit Arsène en minaudant. Mais je crois que la peau de +panthère ne m'enlaidira pas non plus.</p> + +<p>Et elle frappa sur un timbre.</p> + +<p>Une femme de chambre entra.</p> + +<p>—Eucharis, dit Arsène, apportez le thyrse, les pampres et la peau de +tigre.</p> + +<p>Puis, tirant les deux ou trois épingles qui soutenaient sa coiffure, et, +secouant la tête, Arsène s'enveloppa d'un flot de cheveux noirs qui +tomba en cascade sur son épaule, rebondit sur ses hanches, et s'épandit, +épais et onduleux, jusque sur le tapis.</p> + +<p>Hoffmann jeta un cri d'admiration.</p> + +<p>—Hein! qu'y a-t-il? demanda Arsène.</p> + +<p>—Il y a, s'écria Hoffmann, il y a que je n'ai jamais vu pareils +cheveux.</p> + +<p>—Aussi veut-<i>il</i> que j'en tire parti, c'est pour cela que nous avons +choisi le costume d'Érigone, qui me permet de poser les cheveux épars.</p> + +<p>Cette fois le <i>il</i> et le <i>nous</i> avaient frappé le cœur d'Hoffmann de +deux coups au lieu d'un.</p> + +<p>Pendant ce temps, Melle Eucharis avait apporté les raisins, le thyrse et +la peau de tigre.</p> + +<p>—Est-ce tout ce dont nous avons besoin? demanda Arsène.</p> + +<p>—Oui, oui, je crois, balbutia Hoffmann.</p> + +<p>—C'est bien, laissez-nous seuls, et ne rentrez que si je vous sonne.</p> + +<p>Mlle Eucharis sortit et referma la porte derrière elle.</p> + +<p>—Maintenant, citoyen, dit Arsène, aidez-moi un peu à poser cette +coiffure; cela vous regarde. Je me fie beaucoup, pour m'embellir, à la +fantaisie du peintre.</p> + +<p>—Et vous avez raison! s'écria Hoffmann. Mon Dieu! mon Dieu! que vous +allez être belle!</p> + +<p>Et, saisissant la branche de pampre, il la tordit autour de la tête +d'Arsène avec cet art du peintre qui donne à chaque chose une valeur et +un reflet; puis il prit, tout frissonnant d'abord, et du bout des +doigts, ces longs cheveux parfumés, en fit jouer le mobile ébène, parmi +les grains de topaze, parmi les feuilles d'émeraudes et de rubis de la +vigne d'automne; et, comme il l'avait promis, sous sa main, main de +poète, de peintre et d'amant, la danseuse s'embellit de telle façon, +qu'en se regardant dans la glace elle jeta un cri de joie et d'orgueil.</p> + +<p>—Oh! vous avez raison, dit Arsène, oui, je suis belle, bien belle. +Maintenant, continuons.</p> + +<p>—Quoi? que continuons-nous? demanda Hoffmann.</p> + +<p>—Eh bien! mais ma toilette de bacchante?</p> + +<p>Hoffmann commençait à comprendre.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura-t-il, mon Dieu!</p> + +<p>Arsène détacha en souriant son manteau de pourpre, qui demeura retenu +par une seule épingle, à laquelle elle essaya vainement d'atteindre.</p> + +<p>—Mais aidez-moi donc! dit-elle avec impatience, ou faut-il que je +rappelle Eucharis?</p> + +<p>—Non, non! s'écria Hoffmann.</p> + +<p>Et s'élançant vers Arsène, il enleva l'épingle rebelle: le manteau tomba +aux pieds de la belle Grecque.</p> + +<p>—Là! dit le jeune homme en respirant.</p> + +<p>—Oh! dit Arsène, croyez-vous donc que cette peau de tigre fasse bien +sur cette longue robe de mousseline? moi je ne crois pas; d'ailleurs il +veut une vraie bacchante, non pas comme on les voit au théâtre, mais +comme elles sont dans les tableaux des Carrache et de l'Albane.</p> + +<p>—Mais, dans les tableaux des Carrache et de l'Albane, s'écria Hoffmann, +les bacchantes sont nues!</p> + +<p>—Eh bien, <i>il</i> me veut ainsi, à part la peau de tigre que vous draperez +comme vous voudrez, cela vous regarde.</p> + +<p>La demande avait été faite d'un ton si calme et si froid, qu'Hoffmann se +renversa en arrière, en appuyant les deux mains sur son front.</p> + +<p>—Rien, rien, balbutia-t-il; pardonnez-moi, je deviens fou.</p> + +<p>—Oui, en effet, dit-elle.</p> + +<p>—Voyons, s'écria Hoffmann, pourquoi m'avez-vous fait venir? dites, +dites!</p> + +<p>—Mais pour que vous fassiez mon portrait, pas pour autre chose.</p> + +<p>—Oh! c'est bien, dit Hoffmann, oui, vous avez raison; pour faire votre +portrait, pas pour autre chose.</p> + +<p>Et, imprimant une profonde secousse à sa volonté, Hoffmann posa sa toile +sur le chevalet, prit sa palette, ses pinceaux, et commença d'esquisser +l'enivrant tableau qu'il avait sous les yeux.</p> + +<p>Mais l'artiste avait trop présumé de ses forces: lorsqu'il vit le +voluptueux modèle posant, non seulement dans son ardente réalité, mais +encore reproduit par les mille glaces du boudoir; quand, au lieu d'une +Érigone, il se trouva au milieu de dix bacchantes; lorsqu'il vit chaque +miroir répéter ce sourire enivrant, reproduire les ondulations de cette +poitrine que l'ongle d'or de la panthère ne couvrait qu'à moitié, il +sentit qu'on demandait de lui au-delà des forces humaines, et, jetant +palette et pinceaux, il s'élança vers la belle bacchante, et appuya sur +son épaule un baiser où il y avait autant de rage que d'amour.</p> + +<p>Mais, au même instant, la porte s'ouvrit, et la nymphe Eucharis se +précipita dans le boudoir en criant:</p> + +<p>—Lui! lui! lui!</p> + +<p>Et, en disant ces mots, elle avait dénoué le ruban de sa taille et +ouvert l'agrafe de son col, de sorte que la robe glissait le long de son +beau corps, qu'elle laissait nu, au fur et à mesure qu'elle descendait +des épaules aux pieds.</p> + +<p>—Oh! dit Hoffmann, tombant à genoux, ce n'est pas une mortelle, c'est +une déesse.</p> + +<p>Arsène poussa du pied le manteau de la robe.</p> + +<p>Puis, prenant la peau de tigre:</p> + +<p>—Voyons, dit-elle, que faisons-nous de cela? Mais aidez-moi donc, +citoyen peintre, je n'ai pas l'habitude de m'habiller seule.</p> + +<p>La naïve danseuse appelait cela s'habiller.</p> + +<p>Hoffmann approcha chancelant, ivre, ébloui, prit la peau de tigre, +agrafa ses ongles d'or sur l'épaule de la bacchante, la fit asseoir ou +plutôt coucher sur le lit de cachemire rouge, où elle eût semblé une +statue de marbre de Paros si sa respiration n'eût soulevé son sein, si +le sourire n'eût entrouvert ses lèvres.</p> + +<p>—Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle en arrondissant son bras au-dessous +de sa tête et en prenant une grappe de raisins qu'elle parut presser sur +ses lèvres.</p> + +<p>—Oh! oui, belle, belle, belle! murmura Hoffmann.</p> + +<p>Et l'amant l'emportant sur le peintre il tomba à genoux, et, d'un +mouvement rapide comme la pensée, il prit la main d'Arsène et la couvrit +de baisers.</p> + +<p>Arsène retira sa main avec plus d'étonnement que de colère.</p> + +<p>—Eh bien! que faites-vous donc? demanda-t-elle au jeune homme.</p> + +<p>Au même instant, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, +Hoffmann, poussé par les deux femmes, se trouva lancé hors du boudoir, +dont la porte se referma derrière lui, et cette fois, véritablement fou +d'amour, de rage et de jalousie, il traversa le salon tout chancelant, +glissa le long de la rampe plutôt qu'il ne descendit l'escalier, et, +sans savoir comment il était arrivé là, il se trouva dans la rue, ayant +laissé dans le boudoir d'Arsène ses pinceaux, sa boîte à couleurs et sa +palette, ce qui n'était rien, mais aussi son chapeau, ce qui pouvait +être beaucoup.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a><a href="#table">CHAPITRE XIV.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le tentateur.</a></h3> + + +<p>Ce qui rendait la situation d'Hoffmann plus terrible encore, en ce +qu'elle ajoutait l'humiliation à la douleur, c'est qu'il n'avait pas, la +chose était évidente pour lui, été appelé chez Arsène comme un homme +qu'elle avait remarqué à l'orchestre de l'Opéra, mais purement et +simplement comme un peintre, comme une machine à portrait, comme un +miroir qui réfléchit les corps qu'on lui présente. De là cette +insouciance d'Arsène à laisser tomber l'un après l'autre tous ses +vêtements devant lui; de là cet étonnement quand il lui avait baisé la +main; de là cette colère quand, au milieu de l'âcre baiser dont il lui +avait rougi l'épaule, il lui avait dit qu'il l'aimait.</p> + +<p>Et, en effet, n'était-ce pas folie à lui, simple étudiant allemand, venu +à Paris avec trois ou quatre cents thalers, c'est-à-dire avec une somme +insuffisante à payer le tapis de son antichambre, n'était-ce pas une +folie à lui d'aspirer à la danseuse à la mode, à la fille entretenue par +le prodigue et voluptueux Danton! Cette femme, ce n'était point le son +des paroles qui la touchait, c'était le son de l'or; son amant, ce +n'était pas celui qui l'aimait le plus, c'était celui qui la payait +davantage. Qu'Hoffmann ait plus d'argent que Danton, et ce serait Danton +que l'on mettrait à la porte lorsque Hoffmann arriverait.</p> + +<p>En attendant, ce qu'il y avait de plus clair, c'est que celui qu'on +avait mis à la porte, ce n'était pas Danton, mais Hoffmann.</p> + +<p>Hoffmann reprit le chemin de la petite chambre, plus humble et plus +attristé qu'il ne l'avait jamais été.</p> + +<p>Tant qu'il ne s'était pas trouvé en face d'Arsène, il avait espéré; mais +ce qu'il venait de voir, cette insouciance vis-à-vis de lui comme homme, +ce luxe au milieu duquel il avait trouvé la belle danseuse, et qui était +non seulement sa vie physique, mais sa vie morale, tout cela, à moins +d'une somme folle inouïe, qui tombât entre les mains d'Hoffmann, +c'est-à-dire à moins d'un miracle, rendait impossible au jeune homme, +même l'espérance de la possession.</p> + +<p>Aussi rentra-t-il accablé; le singulier sentiment qu'il éprouvait pour +Arsène, sentiment tout physique, tout attractif, et dans lequel le cœur +n'était pour rien, s'était traduit jusque-là par les désirs, par +l'irritation, par la fièvre.</p> + +<p>À cette heure, désirs, irritation et fièvre s'étaient changés en un +profond accablement.</p> + +<p>Un seul espoir restait à Hoffmann, c'était de retrouver le docteur noir +et de lui demander avis sur ce qu'il devait faire, quoiqu'il y eût dans +cet homme quelque chose d'étrange, de fantastique, de surhumain, qui lui +fit croire qu'aussitôt qu'il le côtoyait il sortait de la vie réelle +pour entrer dans une espèce de rêve où ne le suivait ni sa volonté ni +son libre arbitre, et où il devenait le jouet d'un monde qui existait +pour lui sans exister pour les autres.</p> + +<p>Aussi, à l'heure accoutumée, retourna-t-il le lendemain à son estaminet +de la rue de la Monnaie; mais il eut beau s'envelopper d'un nuage de +fumée nul visage ressemblant à celui du docteur n'apparut au milieu de +cette fumée; mais il eut beau fermer les yeux, nul, lorsqu'il les +rouvrit, n'était assis sur le tabouret qu'il avait placé de l'autre côté +de la table.</p> + +<p>Huit jours s'écoulèrent ainsi.</p> + +<p>Le huitième jour, Hoffmann, impatient, quitta l'estaminet de la rue de +la Monnaie une heure plus tôt que de coutume, c'est-à-dire vers quatre +heures de l'après-midi, et par Saint-Germain-l'Auxerrois et le Louvre +gagna machinalement la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>À peine y fut-il, qu'il s'aperçut qu'un grand mouvement se faisait du +côté du cimetière des Innocents, et allait s'approchant vers la place du +Palais-Royal. Il se rappela ce qui lui était arrivé le lendemain du jour +de son entrée à Paris, et reconnut le même bruit, la même rumeur qui +l'avait déjà frappé lors de l'exécution de madame Du Barry. En effet, +c'étaient les charrettes de la Conciergerie, qui, chargées de condamnés, +se rendaient à la place de la Révolution.</p> + +<p>On sait l'horreur qu'Hoffmann avait pour ce spectacle; aussi, comme les +charrettes avançaient rapidement, s'élança-t-il dans un café placé au +coin de la rue de la Loi, tournant le dos à la rue, fermant les yeux et +se bouchant les oreilles, car les cris de madame Du Barry retentissaient +encore au fond de son cœur; puis, quand il supposa que les charrettes +étaient passées, il se retourna et vit, à son grand étonnement, +descendant d'une chaise où il était monté pour mieux voir, son ami +Zacharias Werner.</p> + +<p>—Werner! s'écria Hoffmann en s'élançant vers le jeune homme, Werner!</p> + +<p>—Tiens, c'est toi, fit le poète, où étais-tu donc?</p> + +<p>—Là, là, mais les mains sur mes oreilles pour ne pas entendre les cris +de ces malheureux, mais les yeux fermés pour ne pas les voir.</p> + +<p>—En vérité, cher ami, tu as tort, dit Werner, tu es peintre! Et ce que +tu eusses vu t'eût fourni le sujet d'un merveilleux tableau. Il y avait +dans la troisième charrette, vois-tu, il y avait une femme, une +merveille, un cou, des épaules et des cheveux! coupés par-derrière, +c'est vrai, mais de chaque côté tombant jusqu'à terre.</p> + +<p>—Écoute, dit Hoffmann, j'ai vu sous ce rapport tout ce que l'on peut +voir de mieux; j'ai vu madame Du Barry, et je n'ai pas besoin d'en voir +d'autres. Si jamais je veux faire un tableau, crois-moi, cet original-là +me suffira; d'ailleurs, je ne veux plus faire de tableaux.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? demanda Werner.</p> + +<p>—J'ai pris la peinture en horreur.</p> + +<p>—Encore quelque désappointement.</p> + +<p>—Mon cher Werner, si je reste à Paris, je deviendrai fou.</p> + +<p>—Tu deviendras fou partout où tu seras, mon cher Hoffmann; ainsi autant +vaut à Paris qu'ailleurs; en attendant, dis-moi quelle chose te rend +fou.</p> + +<p>—Oh! mon cher Werner, je suis amoureux.</p> + +<p>—D'Antonia, je sais cela, tu me l'as dit.</p> + +<p>—Non; Antonia, fit Hoffmann en tressaillant, Antonia, c'est autre +chose, je l'aime!</p> + +<p>—Diable! la distinction est subtile; conte-moi cela. Citoyen officieux, +de la bière et des verres!</p> + +<p>Les deux jeunes gens bourrèrent leurs pipes, et s'assirent aux deux +côtés de la table la plus enfoncée dans l'angle du café.</p> + +<p>Là, Hoffmann raconta à Werner tout ce qui lui était arrivé depuis le +jour où il avait été à l'Opéra et où il avait vu danser Arsène, jusqu'au +moment où il avait été poussé par les deux femmes hors du boudoir.</p> + +<p>—Eh bien! fit Werner quand Hoffmann eut fini.</p> + +<p>—Eh bien! répéta celui-ci, tout étonné que son ami ne fût pas aussi +abattu que lui.</p> + +<p>—Je demande, reprit Werner, ce qu'il y a de désespérant dans tout cela.</p> + +<p>—Il y a, mon cher, que maintenant que je sais qu'on ne peut avoir cette +femme qu'à prix d'argent, il y a que j'ai perdu tout espoir.</p> + +<p>—Et pourquoi as-tu perdu tout espoir?</p> + +<p>—Parce que je n'aurai jamais cinq cents louis à jeter à ses pieds.</p> + +<p>—Et pourquoi ne les aurais-tu pas? je les ai bien eus, moi, cinq cents +louis, mille louis, deux mille louis.</p> + +<p>—Et où veux-tu que je les prenne? bon Dieu! s'écria Hoffmann.</p> + +<p>—Mais dans l'Eldorado dont je t'ai parlé, à la source du Pactole, mon +cher, au jeu.</p> + +<p>—Au jeu! fit Hoffmann en tressaillant. Mais tu sais bien que j'ai juré +à Antonia de ne plus jouer.</p> + +<p>—Bah! dit Werner en riant, tu avais bien juré de lui être fidèle!</p> + +<p>Hoffmann poussa un long soupir, et pressa le médaillon contre son cœur.</p> + +<p>—Au jeu, mon ami! continua Werner. Ah! voilà une banque! Ce n'est pas +comme celle de Mannheim ou de Hambourg, qui menace de sauter pour +quelques pauvres mille livres. Un million! mon ami, un million! des +meules d'or! C'est là que s'est réfugié, je crois, tout le numéraire de +la France: pas de ces mauvais papiers, pas de ces pauvres assignats +démonétisés, qui perdent les trois quarts de leur valeur... de beaux +louis, de beaux doubles louis, de beaux quadruples! Tiens, en veux-tu +voir?</p> + +<p>Et Werner tira de sa poche une poignée de louis qu'il montra à Hoffmann, +et dont les rayons rejaillirent à travers le miroir de ses yeux jusqu'au +fond de son cerveau.</p> + +<p>—Oh, non! non! jamais! s'écria Hoffmann, se rappelant à la fois la +prédiction du vieil officier et la prière d'Antonia, jamais je ne +jouerai!</p> + +<p>—Tu as tort; avec le bonheur que tu as au jeu, tu ferais sauter la +banque.</p> + +<p>—Et Antonia! Antonia!</p> + +<p>—Bah! mon cher ami, qui le lui dira, à Antonia, que tu as joué, que tu +as gagné un million? qui le lui dira qu'avec vingt cinq mille livres tu +t'es passé la fantaisie de ta belle danseuse? Crois-moi, retourne à +Mannheim avec neuf cent soixante quinze mille livres, et Antonia ne te +demandera ni où tu as eu tes quarante-huit mille cinq cents livres de +rentes, ni ce que tu as fait des vingt-cinq mille livres manquantes.</p> + +<p>Et en disant ces mots Werner se leva.</p> + +<p>—Où vas-tu? lui demanda Hoffmann.</p> + +<p>—Je vais voir une maîtresse à moi, une dame de la Comédie-Française qui +m'honore de ses bontés, et que je gratifie de la moitié de mes +bénéfices. Dame! je suis poète, moi, je m'adresse à un théâtre +littéraire; tu es musicien, toi, tu fais ton choix dans un théâtre +chantant et dansant. Bonne chance au jeu, cher ami, tous mes compliments +à Mlle Arsène. N'oublie pas le numéro de la banque, c'est le 113. Adieu.</p> + +<p>—Oh! murmura Hoffmann, tu me l'avais dit et je ne l'avais pas oublié.</p> + +<p>Et il laissa s'éloigner son ami Werner, sans plus songer à lui demander +son adresse qu'il ne l'avait fait la première fois qu'il l'avait +rencontré.</p> + +<p>Mais, malgré l'éloignement de Werner, Hoffmann ne resta point seul. +Chaque parole de son ami s'était faite pour ainsi dire visible et +palpable: elle était là brillante à ses yeux, murmurant à ses oreilles.</p> + +<p>En effet, où Hoffmann pouvait-il aller puiser de l'or, si ce n'était à +la source de l'or! La seule réussite possible à un désir impossible +n'était-elle pas trouvée? Eh! mon Dieu! Werner l'avait dit. Hoffmann +n'était-il pas déjà infidèle à une partie de son serment? qu'importait +donc qu'il le devînt à l'autre?</p> + +<p>Puis, Werner l'avait dit, ce n'étaient pas vingt-cinq mille livres, +cinquante mille livres, cent mille livres, qu'il pouvait gagner. Les +horizons matériels des champs, des bois, de la mer elle-même, ont une +limite: l'horizon du tapis vert n'en a pas.</p> + +<p>Le démon du jeu est comme Satan: il a le pouvoir d'emporter le joueur +sur la plus haute montagne de la terre, et de lui montrer de là tous les +royaumes du monde.</p> + +<p>Puis, quel bonheur, quelle joie, quel orgueil, quand Hoffmann rentrerait +chez Arsène, dans ce même boudoir dont on l'avait chassé! de quel +suprême dédain il écraserait cette femme et son terrible amant, quand, +pour toute réponse à ces mots: Que venez-vous faire ici? il laisserait, +nouveau Jupiter, tomber une pluie d'or sur la nouvelle Danaé!</p> + +<p>Et tout cela n'était plus une hallucination de son esprit, un rêve de +son imagination, tout cela, c'était la réalité, c'était le possible. Les +chances étaient égales pour le gain comme pour la perte; plus grandes +pour le gain; car, on le sait, Hoffmann était heureux au jeu.</p> + +<p>Oh! ce numéro 113, ce numéro 113, avec son chiffre ardent, comme il +appelait Hoffmann, comme il le guidait, phare infernal, vers cet abîme +au fond duquel hurle le Vertige en se roulant sur une couche d'or!</p> + +<p>Hoffmann lutta pendant plus d'une heure contre la plus ardente de toutes +les passions. Puis, au bout d'une heure, sentant qu'il lui était +impossible de résister plus longtemps, il jeta une pièce de quinze sous +sur la table, en faisant don à l'officieux de la différence, et tout +courant, sans s'arrêter gagna le quai aux Fleurs, monta dans sa chambre, +prit les trois cents thalers qui lui restaient, et, sans se donner le +temps de réfléchir, sauta dans une voiture en criant:</p> + +<p>—Au Palais-Égalité!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a><a href="#table">CHAPITRE XV.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le numéro 113.</a></h3> + + +<p>Le Palais-Royal, qu'on appelait à cette époque le Palais-Égalité, et +qu'on a nommé aussi le Palais-National, car, chez nous, la première +chose que font les révolutionnaires, c'est de changer les noms des rues +et des places, quitte à leur rendre aux restaurations; le Palais-Royal, +disons-nous, c'est sous ce nom qu'il nous est le plus familier, n'était +pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui; mais comme pittoresque, +comme étrangeté même, il n'y perdait rien, surtout le soir, surtout à +l'heure où Hoffmann y arrivait.</p> + +<p>Sa disposition différait peu de celle que nous voyons maintenant, à +cette exception que ce qui s'appelle aujourd'hui la galerie d'Orléans +était occupé par une double galerie de charpente, galerie qui devait +faire place plus tard à un promenoir de six rangs de colonnes doriques; +qu'au lieu de tilleuls, il y avait des marronniers dans le jardin, et +que là où est le bassin, se trouvait un cirque, vaste édifice tapissé de +treillages, bordé de carreaux, et dont le comble était couronné +d'arbustes et de fleurs.</p> + +<p>N'allez pas croire que ce cirque fût ce qu'est le spectacle auquel nous +avons donné ce nom. Non, les acrobates et les faiseurs de tours qui +s'escrimaient dans celui du Palais-Égalité, étaient d'un autre genre que +cet acrobate anglais, M. Price, qui, quelques années auparavant, avait +tant émerveillé la France, et qui a enfanté les Mazurier et les Auriol.</p> + +<p>Le cirque était occupé dans ce temps-là par les <i>Amis de la Vérité</i>, qui +y donnaient des représentations, et que l'on pouvait voir fonctionner +pourvu qu'on fût abonné au journal <i>la Bouche de fer</i>. Avec son numéro +du matin, on était admis le soir dans ce lieu de délices, et l'on +entendait les discours de tous les fédérés, réunis, disaient-ils, dans +le louable but de protéger les gouvernants et les gouvernés, +d'<i>impartialiser</i> les lois, et d'aller chercher dans tous les coins du +monde un ami de la vérité, de quelque pays, de quelque couleur, de +quelque opinion qu'il fût, puis, la vérité découverte, on l'enseignait +aux hommes.</p> + +<p>Comme vous le voyez, il y a toujours eu en France des gens convaincus +que c'était à eux qu'il appartenait d'éclairer les masses, et que le +reste de l'humanité n'était qu'une peuplade absurde.</p> + +<p>Qu'a fait le vent, qui a passé, du nom, des idées et des vanités de ces +gens-là?</p> + +<p>Cependant le Cirque faisait son bruit dans le Palais-Égalité, au milieu +du bruit général, et mêlait sa partie criarde au grand concert qui +s'éveillait chaque soir dans ce jardin.</p> + +<p>Car, il faut le dire, en ces temps de misère, d'exil, de terreurs et de +proscriptions, le Palais-Royal était devenu le centre où la vie, +comprimée tout le jour dans les passions et dans les luttes, venait, la +nuit, chercher le rêve et s'efforcer d'oublier cette vérité à la +recherche de laquelle s'étaient mis les membres du Cercle Social et les +actionnaires du Cirque. Tandis que tous les quartiers de Paris étaient +sombres et déserts, tandis que les sinistres patrouilles, faites des +geôliers du jour et des bourreaux du lendemain, rôdaient comme des bêtes +fauves cherchant une proie quelconque, tandis qu'autour du foyer privé +d'un ami ou d'un parent mort ou émigré, ceux qui étaient restés +chuchotaient tristement leurs craintes ou leurs douleurs, le +Palais-Royal rayonnait, lui, comme le dieu du mal; il allumait ses cent +quatre-vingts arcades, il étalait ses bijoux aux vitraux des joailliers. +Il jetait enfin au milieu des carmagnoles populaires et à travers la +misère générale ses filles perdues, ruisselantes de diamants, couvertes +de blanc et de rouge, vêtues juste ce qu'il fallait pour l'être, de +velours ou de soie, et promenant sous les arbres et dans les galeries +leur splendide impudeur. Il y avait dans ce luxe de la prostitution une +dernière ironie contre le passé, une dernière insulte faite à la +monarchie.</p> + +<p>Exhiber ces créatures avec ces costumes royaux, c'était jeter la boue +après le sang au visage de cette charmante cour de femmes si luxueuses, +dont Marie-Antoinette avait été la reine et que l'ouragan +révolutionnaire avait emportées de Trianon à la place de la guillotine, +comme un homme ivre qui s'en irait traînant dans la boue la robe blanche +de sa fiancée.</p> + +<p>Le luxe était abandonné aux filles les plus viles; la vertu devait +marcher couverte de haillons.</p> + +<p>C'était là une des vérités trouvées par le Cercle Social.</p> + +<p>Et cependant ce peuple, qui venait de donner au monde une impulsion si +violente, ce peuple parisien, chez lequel, malheureusement, le +raisonnement ne vient qu'après l'enthousiasme, ce qui fait qu'il n'a +jamais assez de sang-froid que pour se souvenir des sottises qu'il a +faites, le peuple, disons-nous, pauvre, dévêtu, ne se rendait pas +parfaitement compte de la philosophie de cette antithèse, et ce n'était +pas avec mépris, mais avec envie, qu'il coudoyait ces reines de bouges, +ces hideuses majestés du vice. Puis quand, les sens animés par ce qu'il +voyait, quand, l'œil en feu, il voulait porter la main sur ces corps +qui appartenaient à tout le monde, on lui demandait de l'or, et, s'il +n'en avait pas, on le repoussait ignominieusement. Ainsi se heurtait +partout ce grand principe d'égalité proclamé par la hache, écrit avec le +sang, et sur lequel avaient le droit de cracher en riant ces prostituées +du Palais-Royal.</p> + +<p>Dans des jours comme ceux-là, la surexcitation morale était arrivée à un +tel degré, qu'il fallait à la réalité ces étranges oppositions. Ce +n'était plus sur le volcan, c'était dans le volcan même que l'on +dansait, et les poumons, habitués à un air de soufre et de lave, ne se +fussent plus contentés des tièdes parfums d'autrefois.</p> + +<p>Ainsi le Palais-Royal se dressait tous les soirs, éclairant tout avec sa +couronne de feu. Entremetteur de pierre, il hurlait au-dessus de la +grande cité morne:</p> + +<p>—Voici la nuit, venez! J'ai tout en moi, la fortune et l'amour, le jeu +et les femmes! Je vends de tout, même le suicide et l'assassinat. Vous +qui n'avez pas mangé depuis hier, vous qui souffrez, vous qui pleurez, +venez chez moi; vous verrez comme nous sommes riches, vous verrez comme +nous rions. Avez-vous une conscience ou une fille à vendre? venez! vous +aurez de l'or plein les yeux, des obscénités plein les oreilles; vous +marcherez à pleins pieds dans le vice, dans la corruption et dans +l'oubli. Venez ici ce soir, vous serez peut-être morts demain.</p> + +<p>C'était là, la grande raison. Il fallait vivre comme on mourait, vite!</p> + +<p>Et l'on venait.</p> + +<p>Au milieu de tout cela, le lieu le plus fréquenté était naturellement +celui où se tenait le jeu. C'était là qu'on trouvait de quoi avoir le +reste.</p> + +<p>De tous ces ardents soupiraux, c'était donc le n° 113 qui jetait le plus +de lumière avec sa lanterne rouge, œil immense de ce cyclope ivre qu'on +appelait le Palais-Égalité.</p> + +<p>Si l'enfer a un numéro, ce doit être le n° 113.</p> + +<p>Oh! tout y était prévu.</p> + +<p>Au rez-de-chaussée, il y avait un restaurant; au premier étage, il y +avait le jeu: la poitrine du bâtiment renfermait le cœur, c'était tout +naturel; au second, il y avait de quoi dépenser la force que le corps +avait prise au rez-de-chaussée, l'argent que la poche avait gagné +au-dessus.</p> + +<p>Tout était prévu, nous le répétons, pour que l'argent ne sortît pas de +la maison.</p> + +<p>Et c'était vers cette maison que courait Hoffmann, le poétique amant +d'Antonia.</p> + +<p>Le 113 était où il est aujourd'hui, à quelques boutiques de la maison +Corcelet.</p> + +<p>À peine Hoffmann eut-il sauté à bas de sa voiture et mis le pied dans la +galerie du palais, qu'il fut accosté par les divinités du lieu, grâce à +son costume d'étranger, qui, en ce temps comme de nos jours, inspirait +plus de confiance que le costume national.</p> + +<p>Un pays n'est jamais tant méprisé que par lui-même.</p> + +<p>—Où est le n° 113? demanda Hoffmann à la fille qui lui avait pris le +bras.</p> + +<p>—Ah! c'est là que tu vas, fit l'Aspasie avec dédain. Eh bien! mon +petit, c'est là où est cette lanterne rouge. Mais tâche de garder deux +louis, et souviens-toi du 115.</p> + +<p>Hoffmann se plongea dans l'allée indiquée comme Curtius dans le gouffre, +et, une minute après, il était dans le salon de jeu.</p> + +<p>Il s'y faisait le même bruit que dans une vente publique.</p> + +<p>Il est vrai qu'on y vendait beaucoup de choses.</p> + +<p>Les salons rayonnaient de dorures, de lustres, de fleurs et de femmes +plus belles, plus somptueuses, plus décolletées que celles d'en bas.</p> + +<p>Le bruit qui dominait tous les autres était le bruit de l'or. C'était là +le battement de ce cœur immonde.</p> + +<p>Hoffmann laissa à sa droite la salle où l'on taillait le trente et +quarante, et passa dans le salon de la roulette.</p> + +<p>Autour d'une grande table verte étaient rangés les joueurs, tous gens +réunis pour le même but et dont pas un n'avait la même physionomie.</p> + +<p>Il y en avait de jeunes, il y en avait de vieux, il y en avait dont les +coudes s'étaient usés sur cette table. Parmi ces hommes, il y en avait +qui avaient perdu leur père la veille, ou le matin, ou le soir même, et +dont toutes les pensées étaient tendues vers la bille qui tournait. Chez +le joueur, un seul sentiment continue à vivre, c'est le désir, et ce +sentiment se nourrit et s'augmente au détriment de tous les autres. M. +de Bassompierre, à qui l'on venait dire, au moment où il commençait à +danser avec Marie de Médicis: «Votre mère est morte», et qui répondait: +«Ma mère ne sera morte que quand j'aurai dansé», M. de Bassompierre +était un fils pieux à côté d'un joueur. Un joueur en état de jeu, à qui +l'on viendrait dire pareille chose, ne répondrait même pas le mot du +marquis: d'abord parce que ce serait du temps perdu, et ensuite parce +qu'un joueur, s'il n'a jamais de cœur, n'a jamais non plus d'esprit +quand il joue.</p> + +<p>Quand il ne joue pas, c'est la même chose, il pense à jouer.</p> + +<p>Le joueur a toutes les vertus de son vice. Il est sobre, il est patient, +il est infatigable. Un joueur qui pourrait tout à coup détourner au +profit d'une passion honnête, d'un grand sentiment, l'énergie incroyable +qu'il met au service du jeu, deviendrait instantanément un des plus +grands hommes du monde. Jamais César, Annibal ou Napoléon n'ont eu, au +milieu même de l'exécution de leurs plus grandes choses, une force égale +à la force du joueur le plus obscur. L'ambition, l'amour, les sens, le +cœur, l'esprit, l'ouïe, l'odorat, le toucher, tous les ressorts vitaux +de l'homme enfin, se réunissent sur un seul mot et sur un seul but: +jouer. Et n'allez pas croire que le joueur joue pour gagner; il commence +par là d'abord, mais il finit par jouer pour jouer, pour voir des +cartes, pour manipuler de l'or, pour éprouver ces émotions étranges qui +n'ont leur comparaison dans aucune des autres passions de la vie, qui +font que, devant le gain ou la perte, ces deux pôles de l'un à l'autre +desquels le joueur va avec la rapidité du vent, dont l'un brûle comme le +feu, dont l'autre gèle comme la glace, qui font, disons-nous, que son +cœur bondit dans sa poitrine sous le désir ou la réalité, comme un +cheval sous l'éperon, absorbe comme une éponge toutes les facultés de +l'âme, les comprime, les retient, et, le coup joué, les rejette +brusquement autour de lui pour les ressaisir avec plus de force.</p> + +<p>Ce qui fait la passion du jeu plus forte que toutes les autres, c'est +que ne pouvant jamais être assouvie, elle ne peut jamais être lassée. +C'est une maîtresse qui se promet toujours et qui ne se donne jamais. +Elle tue, mais ne fatigue pas.</p> + +<p>La passion du jeu c'est l'hystérie de l'homme.</p> + +<p>Pour le joueur tout est mort: famille, amis, patrie. Son horizon, c'est +la carte et la bille. Sa patrie, c'est la chaise où il s'assied, c'est +le tapis vert où il s'appuie. Qu'on le condamne au gril comme saint +Laurent, et qu'on l'y laisse jouer, je parie qu'il ne sent pas le feu! +et qu'il ne se retourne même pas.</p> + +<p>Le joueur est silencieux. La parole ne peut lui servir à rien. Il joue, +il gagne, il perd; ce n'est plus un homme: c'est une machine. Pourquoi +parlerait-il?</p> + +<p>Le bruit qui se faisait dans les salons ne provenait donc pas des +joueurs, mais des croupiers qui ramassaient l'or et qui criaient d'une +voix nasillarde:</p> + +<p>—Faites vos jeux.</p> + +<p>En ce moment, Hoffmann n'était plus un observateur, la passion le +dominait trop, sans quoi il eût eu là une série d'études curieuses à +faire.</p> + +<p>Il se glissa rapidement au milieu des joueurs et arriva à la lisière du +tapis. Il se trouva là entre un homme debout, vêtu d'une carmagnole, et +un vieillard assis et faisant des calculs avec un crayon sur du papier.</p> + +<p>Ce vieillard qui avait usé sa vie à chercher une martingale, usait ses +derniers jours à la mettre en œuvre, et ses dernières pièces à la voir +échouer.</p> + +<p>La martingale est introuvable comme l'âme.</p> + +<p>Entre les têtes de tous ces hommes, assis et debout, apparaissaient des +têtes de femmes qui s'appuyaient sur leurs épaules, qui pataugeaient +dans leur or, et qui, avec une habileté sans pareille et ne jouant pas, +trouvaient moyen de gagner sur le gain des uns et sur la perte des +autres.</p> + +<p>À voir ces gobelets pleins d'or et ces pyramides d'argent, on eût eu +bien de la peine à croire que la misère publique était si grande, et que +l'or coûtait si cher.</p> + +<p>L'homme en carmagnole jeta un paquet de papiers sur un numéro.</p> + +<p>—Cinquante livres, dit-il pour annoncer son jeu.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le croupier en amenant ces +papiers avec son râteau et en les prenant avec le bout des doigts.</p> + +<p>—Ce sont des assignats, répondit l'homme.</p> + +<p>—Vous n'avez pas d'autre argent que celui-là? fit le croupier.</p> + +<p>—Non, citoyen.</p> + +<p>—Alors vous pouvez faire place à un autre.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que nous ne prenons pas ça.</p> + +<p>—C'est la monnaie du gouvernement.</p> + +<p>—Tant mieux pour le gouvernement s'il s'en sert! Nous, nous n'en +voulons pas.</p> + +<p>—Ah! bien! dit l'homme en reprenant ses assignats, en voilà un drôle +d'argent, on ne peut même pas le perdre.</p> + +<p>Et il s'éloigna en tortillant ses assignats dans ses mains.</p> + +<p>—Faites vos jeux! cria le croupier.</p> + +<p>Hoffmann était joueur, nous le savons; mais cette fois ce n'était pas +pour le jeu, c'était pour l'argent qu'il venait.</p> + +<p>La fièvre qui le brûlait faisait bouillir son âme dans son corps comme +de l'eau dans un vase.</p> + +<p>—Cent thalers au 26! cria-t-il.</p> + +<p>Le croupier examina la monnaie allemande comme il avait examiné les +assignats.</p> + +<p>—Allez changer, dit-il à Hoffmann; nous ne prenons que l'argent +français.</p> + +<p>Hoffmann descendit comme un fou, entra chez un changeur qui se trouvait +justement être un Allemand, et changea ses trois cents thalers contre de +l'or, c'est-à-dire contre quarante louis environ.</p> + +<p>La roulette avait tourné trois fois pendant ce temps.</p> + +<p>—Quinze louis au 26! cria-t-il en se précipitant vers la table, et en +s'en tenant, avec cette incroyable superstition des joueurs, au numéro +qu'il avait d'abord choisi par hasard, et parce que c'était celui sur +lequel l'homme aux assignats avait voulu jouer.</p> + +<p>—Rien ne va plus! cria le croupier.</p> + +<p>La boule tourna.</p> + +<p>Le voisin d'Hoffmann ramassa deux poignées d'or et les jeta dans son +chapeau qu'il tenait entre ses jambes, mais le croupier ratissa les +quinze louis d'Hoffmann et bien d'autres.</p> + +<p>C'était le numéro 16 qui avait passé.</p> + +<p>Hoffmann sentit une sueur froide lui couvrir le front comme un filet aux +mailles d'acier.</p> + +<p>—Quinze louis au 26! répéta-t-il.</p> + +<p>D'autres voix dirent d'autres numéros, et la bille tourna encore une +fois.</p> + +<p>Cette fois, tout était à la banque. La bille avait roulé dans le zéro.</p> + +<p>—Dix louis au 26! murmura Hoffmann d'une voix étranglée; puis, se +reprenant, il dit: Non, neuf seulement; et il ressaisit une pièce d'or +pour se laisser un dernier coup à jouer, une dernière espérance à avoir.</p> + +<p>Ce fut le 30 qui sortit.</p> + +<p>L'or se retira du tapis, comme la marée sauvage pendant le reflux.</p> + +<p>Hoffmann, dont le cœur haletait, et qui, à travers les battements de +son cerveau, entrevoyait la tête railleuse d'Arsène et le visage triste +d'Antonia; Hoffmann, disons-nous, posa d'une main crispée son dernier +louis sur le 26.</p> + +<p>Le jeu fut fait en une minute:</p> + +<p>—Rien ne va plus! cria le croupier.</p> + +<p>Hoffmann suivit d'un œil ardent la bille qui tournait, comme si c'eût +été sa propre vie qui eût tourné devant lui.</p> + +<p>Tout à coup il se rejeta en arrière, cachant sa tête dans ses deux +mains.</p> + +<p>Non seulement il avait perdu, mais il n'avait plus un denier, ni sur +lui, ni chez lui.</p> + +<p>Une femme qui était là, et qu'on eût pu avoir pour vingt francs une +minute auparavant, poussa un cri de joie sauvage et ramassa une poignée +d'or qu'elle venait de gagner.</p> + +<p>Hoffmann eût donné dix ans de sa vie pour un des louis de cette femme.</p> + +<p>Par un mouvement plus rapide que la réflexion, il tâta et fouilla ses +poches, comme pour n'avoir aucun doute sur la réalité.</p> + +<p>Les poches étaient bien vides, mais il sentit quelque chose de rond +comme un écu sur sa poitrine, et le saisit brusquement.</p> + +<p>C'était le médaillon d'Antonia qu'il avait oublié.</p> + +<p>—Je suis sauvé! cria-t-il; et il jeta le médaillon d'or comme enjeu sur +le numéro 26.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a><a href="#table">CHAPITRE XVI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le médaillon.</a></h3> + + +<p>Le croupier prit le médaillon d'or et l'examina:</p> + +<p>—Monsieur, dit-il à Hoffmann, car au n° 113 on s'appelait encore +monsieur; monsieur, allez vendre cela si vous voulez, et jouez-en +l'argent; mais, je vous le répète, nous ne prenons que l'or ou l'argent +monnayé.</p> + +<p>Hoffmann saisit son médaillon, et, sans dire une syllabe, il quitta la +salle de jeu.</p> + +<p>Pendant le temps qu'il lui fallut pour descendre l'escalier, bien des +pensées, bien des conseils, bien des pressentiments bourdonnaient autour +de lui; mais il se fit sourd à toutes ces rumeurs vagues, et entra +brusquement chez le changeur qui venait, un instant auparavant, de lui +donner des louis pour ses thalers.</p> + +<p>Le brave homme lisait, appuyé nonchalamment sur son large fauteuil de +cuir, ses lunettes posées sur le bout de son nez éclairé par une lampe +basse aux rayons ternes, auxquels venait se joindre le fauve reflet des +pièces d'or couchées dans leurs cuvettes de cuivre, et encadrées par un +fin treillage de fil de fer, garni de petits rideaux de soie verte, et +orné d'une petite porte à hauteur de la table, laquelle porte ne +laissait passer que la main.</p> + +<p>Jamais Hoffmann n'avait tant admiré l'or.</p> + +<p>Il ouvrait des yeux émerveillés, comme s'il fût entré dans un rayon de +soleil, et cependant il venait de voir au jeu plus d'or qu'il n'en +voyait là; mais ce n'était pas le même or, philosophiquement parlant. Il +y avait entre l'or bruyant, rapide, agité du 113, et l'or tranquille, +grave, muet du changeur, la différence qu'il y a entre les bavards creux +et sans esprit, et les penseurs pleins de méditation. On ne peut rien +faire de bon avec l'or de la roulette ou des cartes, il n'appartient pas +à celui qui le possède; mais celui qui le possède lui appartient. Venu +d'une source corrompue, il doit aller à un but impur. Il a la vie en +lui, mais la mauvaise vie, et il a hâte de s'en aller comme il est venu. +Il ne conseille que le vice et ne fait le bien, quand il le fait, que +malgré lui; il inspire des désirs quatre fois, vingt fois plus grands +que ce qu'il vaut, et, une fois possédé, il semble qu'il diminue de +valeur; bref, l'argent du jeu, selon qu'on le gagne ou qu'on l'envie, +selon qu'on le perd ou qu'on le ramasse, a une valeur toujours fictive. +Tantôt une poignée d'or ne représente rien, tantôt une seule pièce +renferme la vie d'un homme; tandis que l'or commercial, l'or du +changeur, l'or comme celui que venait chercher Hoffmann chez son +compatriote, vaut réellement le prix qu'il porte sur sa face, il ne sort +de son nid de cuivre que contre une valeur égale et même supérieure à la +sienne; il ne se prostitue pas en passant, comme une courtisane sans +pudeur, sans préférence, sans amour, de la main de l'un à la main de +l'autre; il a l'estime de lui-même; une fois sorti de chez le changeur, +il peut se corrompre, il peut fréquenter la mauvaise société, ce qu'il +faisait peut-être avant d'y venir, mais tant qu'il y est, il est +respectable et doit être considéré. Il est l'image du besoin et non du +caprice. On l'acquiert, on ne le gagne pas; il n'est pas jeté +brusquement comme de simples jetons par la main du croupier. Il est +méthodiquement compté pièce à pièce, lentement par le changeur, et avec +tout le respect qui lui est dû. Il est silencieux, et c'est là sa grande +éloquence; aussi Hoffmann, dans l'imagination duquel une comparaison de +ce genre ne mettait qu'une minute à passer, se mit-il à trembler que le +changeur ne voulût jamais lui donner de l'or si réel contre son +médaillon. Il se crut donc forcé, quoique ce fût une perte de temps, de +prendre des périphrases et des circonlocutions pour en arriver à ce +qu'il voulait, d'autant plus que ce n'était pas une affaire qu'il venait +proposer, mais un service qu'il venait demander à ce changeur.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il, c'est moi qui, tout à l'heure, suis venu changer +des thalers pour de l'or.</p> + +<p>—Oui, monsieur, je vous reconnais, fit le changeur.</p> + +<p>—Vous êtes allemand, monsieur?</p> + +<p>—Je suis d'Heidelberg.</p> + +<p>—C'est là que j'ai fait mes études.</p> + +<p>—Quelle charmante ville!</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>Pendant ce temps, le sang d'Hoffmann bouillait. Il lui semblait que +chaque minute qu'il donnait à cette conversation banale était une année +de sa vie qu'il perdait.</p> + +<p>Il reprit donc en souriant:</p> + +<p>—J'ai pensé qu'à titre de compatriote vous voudriez bien me rendre un +service.</p> + +<p>—Lequel? demanda le changeur, dont la figure se rembrunit à ce mot.</p> + +<p>Le changeur n'est pas plus prêteur que la fourmi.</p> + +<p>—C'est de me prêter trois louis sur ce médaillon d'or.</p> + +<p>En même temps, Hoffmann passait le médaillon au commerçant, qui, le +mettant dans une balance, le pesa:</p> + +<p>—N'aimeriez-vous pas mieux le vendre? demanda le changeur.</p> + +<p>—Oh! non, s'écria Hoffmann; non, c'est déjà bien assez de l'engager; je +vous prierai même, monsieur, si vous me rendez ce service, de vouloir +bien me garder ce médaillon avec le plus grand soin, car j'y tiens plus +qu'à ma vie, et je viendrai le reprendre dès demain: il faut une +circonstance comme celle où je me trouve pour que je l'engage.</p> + +<p>—Alors, je vais vous prêter trois louis, monsieur. Et le changeur, avec +toute la gravité qu'il croyait devoir à une pareille action, prit trois +louis et les aligna devant Hoffmann.</p> + +<p>—Oh! merci, monsieur, mille fois merci! s'écria le poète, et, +s'emparant des trois pièces d'or, il disparut.</p> + +<p>Le changeur reprit silencieusement sa lecture après avoir déposé le +médaillon dans un coin de son tiroir.</p> + +<p>Ce n'est pas à cet homme que fût venue l'idée d'aller risquer son or +contre l'or du 113.</p> + +<p>Le joueur est si près d'être sacrilège, qu'Hoffmann, en jetant sa +première pièce d'or sur le n° 26, car il ne voulait les risquer qu'une à +une, qu'Hoffmann, disons-nous, prononça le nom d'Antonia.</p> + +<p>Tant que la bille tourna Hoffmann n'eut pas d'émotions; quelque chose +lui disait qu'il allait gagner.</p> + +<p>Le 26 sortit.</p> + +<p>Hoffmann, rayonnant, ramassa trente-six louis.</p> + +<p>La première chose qu'il fit fut d'en mettre trois à part dans le gousset +de sa montre pour être sûr de pouvoir reprendre le médaillon de sa +fiancée, au nom de laquelle il devait évidemment ce premier gain. Il +laissa trente-trois louis sur le même numéro, et le même numéro sortit.</p> + +<p>C'étaient donc trente-six fois trente-trois louis qu'il gagnait, +c'est-à-dire onze cent quatre-vingt-huit louis, c'est-à-dire plus de +vingt-cinq mille francs.</p> + +<p>Alors Hoffmann, puisant à pleines mains dans le Pactole solide, et le +prenant par poignées, joua au hasard, à travers un éblouissement sans +fin. À chaque coup qu'il jouait, le monceau de son gain grossissait, +semblable à une montagne sortant tout à coup de l'eau.</p> + +<p>Il en avait dans ses poches, dans son habit, dans son gilet, dans son +chapeau, dans ses mains, sur la table, partout enfin. L'or coulait +devant lui de la main des croupiers comme le sang d'une large blessure. +Il était devenu le Jupiter de toutes les Danaés présentes, et le +caissier de tous les joueurs malheureux.</p> + +<p>Il perdit bien ainsi une vingtaine de mille francs.</p> + +<p>Enfin, ramassant tout l'or qu'il avait devant lui, quand il crut en +avoir assez, il s'enfuit, laissant pleins d'admiration et d'envie tous +ceux qui se trouvaient là, et courut dans la direction de la maison +d'Arsène.</p> + +<p>Il était une heure du matin, mais peu lui importait.</p> + +<p>Venant avec une pareille somme, il lui semblait qu'il pouvait venir à +toute heure de la nuit, et qu'il serait toujours le bienvenu.</p> + +<p>Il se faisait une joie de couvrir de tout cet or ce beau corps qui +s'était dévoilé devant lui, et qui, resté de marbre devant son amour, +s'animerait devant sa richesse, comme la statue de Prométhée quand il +eut trouvé son âme véritable.</p> + +<p>Il allait entrer chez Arsène, vider ses poches jusqu'à la dernière +pièce, et lui dire: «Maintenant, aimez-moi.» Puis le lendemain, il +repartirait, pour échapper, si cela était possible, au souvenir de ce +rêve fiévreux et intense.</p> + +<p>Il frappa à la porte d'Arsène comme un maître qui rentre chez lui.</p> + +<p>La porte s'ouvrit.</p> + +<p>Hoffmann courut vers le perron de l'escalier.</p> + +<p>—Qui est là? cria la voix du portier.</p> + +<p>Hoffmann ne répondit pas.</p> + +<p>—Où allez-vous, citoyen? répéta la même voix, et une ombre, vêtue comme +les ombres le sont la nuit, sortit de la loge et courut après Hoffmann.</p> + +<p>En ce temps on aimait fort à savoir qui sortait et surtout qui entrait.</p> + +<p>—Je vais chez Mlle Arsène, répondit Hoffmann en jetant au portier trois +ou quatre louis pour lesquels une heure plus tôt il eût donné son âme.</p> + +<p>Cette façon de s'exprimer plut à l'officieux.</p> + +<p>—Mademoiselle Arsène n'est plus ici, monsieur, répondit-il, pensant +avec raison qu'on devait substituer le mot citoyen quand on avait +affaire à un homme qui avait la main si facile.</p> + +<p>Un homme qui demande peut dire: Citoyen, mais un homme qui reçoit ne +peut dire que: Monsieur.</p> + +<p>—Comment! s'écria Hoffmann, Arsène n'est plus ici.</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Vous voulez dire qu'elle n'est pas rentrée ce soir?</p> + +<p>—Je veux dire qu'elle ne rentrera plus.</p> + +<p>—Où est-elle, alors?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! fit Hoffmann; et il prit sa tête dans ses deux +mains comme pour contenir sa raison près de lui échapper.</p> + +<p>Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps était si étrange qu'à +chaque instant il disait: «Allons, voilà le moment où je vais devenir +fou!»</p> + +<p>—Vous ne savez donc pas la nouvelle? reprit le portier.</p> + +<p>—Quelle nouvelle?</p> + +<p>—M. Danton a été arrêté.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Hier. C'est M. Robespierre qui a fait cela. Quel grand homme que le +citoyen Robespierre!</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Eh bien! Melle Arsène a été forcée de se sauver; car, comme maîtresse +de Danton, elle aurait pu être compromise dans toute cette affaire.</p> + +<p>—C'est juste. Mais comment s'est-elle sauvée?</p> + +<p>—Comme on se sauve quand on a peur d'avoir le cou coupé: tout droit +devant soi.</p> + +<p>—Merci, mon ami, merci, fit Hoffmann, et il disparut après avoir encore +laissé quelques pièces dans la main du portier.</p> + +<p>Quand il fut dans la rue, Hoffmann se demanda ce qu'il allait devenir, +et à quoi allait maintenant lui servir tout son or; car, comme on le +pense bien, l'idée qu'il pourrait retrouver Arsène ne lui vint pas à +l'esprit, pas plus que l'idée de rentrer chez lui et de prendre du +repos.</p> + +<p>Il se mit donc, lui aussi, à marcher tout droit devant lui, faisant +résonner le pavé des rues mornes sous le talon de ses bottes, et +marchant tout éveillé dans son rêve douloureux.</p> + +<p>La nuit était froide, les arbres étaient décharnés et tremblaient au +vent de la nuit, comme des malades en délire qui ont quitté leur lit et +dont la fièvre agite les membres amaigris.</p> + +<p>Le givre fouettait le visage des promeneurs nocturnes, et à peine si, de +temps en temps, dans les maisons qui confondaient leur masse avec le +ciel sombre, une fenêtre éclairée trouait l'ombre.</p> + +<p>Cependant cet air froid lui faisait du bien. Son âme se dépensait peu à +peu dans cette course rapide, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, son +effervescence morale se volatilisait. Dans une chambre il eût étouffé; +puis, à force d'aller en avant, il rencontrerait peut-être Arsène; qui +sait? En se sauvant, elle avait peut-être pris le même chemin que lui en +sortant de chez elle.</p> + +<p>Il longea ainsi le boulevard désert, traversa la rue Royale comme si, à +défaut de ses yeux qui ne regardaient pas, ses pieds eussent reconnu +d'eux-mêmes le lieu où il était; il leva la tête, et il s'arrêta en +s'apercevant qu'il marchait droit vers la place de la Révolution, vers +cette place où il avait juré de ne jamais revenir.</p> + +<p>Tout sombre qu'était le ciel, une silhouette plus sombre encore se +détachait sur l'horizon noir comme de l'encre. C'était la silhouette de +la hideuse machine, dont le vent de la nuit séchait la bouche humide de +sang, et qui dormait en attendant sa file quotidienne.</p> + +<p>C'était pendant le jour qu'Hoffmann ne voulait plus revoir cette place; +c'était à cause du sang qui y coulait qu'il ne voulait plus s'y trouver; +mais, la nuit, ce n'était plus la même chose; il y avait pour le poète, +chez qui, malgré tout, l'instinct poétique veillait sans cesse, il y +avait de l'intérêt à voir, à toucher du doigt, dans le silence et dans +l'ombre, le sinistre échafaudage dont l'image sanglante devait, à +l'heure qu'il était, se présenter à bien des esprits.</p> + +<p>Quel plus beau contraste, en sortant de la salle bruyante du jeu, que +cette place déserte, et dont l'échafaud était l'hôte éternel, après le +spectacle de la mort, de l'abandon, de l'insensibilité?</p> + +<p>Hoffmann marchait donc vers la guillotine comme attiré par une force +magnétique.</p> + +<p>Tout à coup, et sans presque savoir comment cela s'était fait, il se +trouva face à face avec elle.</p> + +<p>Le vent sifflait dans les planches.</p> + +<p>Hoffmann croisa ses mains sur sa poitrine et regarda.</p> + +<p>Que de choses durent naître dans l'esprit de cet homme, qui, les poches +pleines d'or, et comptant sur une nuit de volupté, passait solitairement +cette nuit en face d'un échafaud!</p> + +<p>Il lui sembla, au milieu de ses pensées, qu'une plainte humaine se +mêlait aux plaintes du vent.</p> + +<p>Il pencha la tête en avant et prêta l'oreille.</p> + +<p>La plainte se renouvela, venant non pas de loin, mais de bas.</p> + +<p>Hoffmann regarda autour de lui, et ne vit personne.</p> + +<p>Cependant un troisième gémissement arriva jusqu'à lui.</p> + +<p>—On dirait une voix de femme, murmura-t-il, et l'on dirait que cette +voix sort de dessous cet échafaud.</p> + +<p>Alors se baissant pour mieux voir, il commença à faire le tour de la +guillotine. Comme il passait devant le terrible escalier, son pied +heurta quelque chose; il étendit les mains et toucha un être accroupi +sur les premières marches de cet escalier et tout vêtu de noir.</p> + +<p>—Qui êtes-vous, demanda Hoffmann, vous qui dormez la nuit auprès d'un +échafaud?</p> + +<p>Et en même temps il s'agenouillait pour voir le visage de celle à qui il +parlait.</p> + +<p>Mais elle ne bougeait pas, et, les coudes appuyés sur les genoux, elle +reposait sa tête sur ses mains.</p> + +<p>Malgré le froid de la nuit, elle avait les épaules presque entièrement +nues, et Hoffmann put voir une ligne noire qui cerclait son cou blanc.</p> + +<p>Cette ligne, c'était un collier de velours.</p> + +<p>—Arsène, cria-t-il.</p> + +<p>—Eh bien! oui! Arsène! murmura d'une voix étrange la femme accroupie, +en relevant la tête et regardant Hoffmann.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a><a href="#table">CHAPITRE XVII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">Un hôtel de la rue Saint-Honoré.</a></h3> + + +<p>Hoffmann recula épouvanté; malgré la voix, malgré le visage, il doutait +encore. Mais, en relevant la tête, Arsène laissa tomber ses mains sur +ses genoux, et dégageant son col, ses mains laissèrent voir l'étrange +agrafe de diamants qui réunissait les deux bouts du collier de velours +et qui étincelait dans la nuit.</p> + +<p>—Arsène! Arsène! répéta Hoffmann.</p> + +<p>Arsène se leva.</p> + +<p>—Que faites-vous ici, à cette heure? demanda le jeune homme. Comment! +vêtue de cette robe grise! Comment! les épaules nues!</p> + +<p>—Il a été arrêté hier, dit Arsène; on est venu pour m'arrêter moi-même, +je me suis sauvée comme j'étais et cette nuit, à onze heures, trouvant +ma chambre trop petite et mon lit trop froid, j'en suis sortie, et suis +venue ici.</p> + +<p>Ces paroles étaient dites avec un singulier accent, sans gestes, sans +inflexions; elles sortaient d'une bouche pâlie qui s'ouvrait et se +refermait comme par un ressort: on eût dit un automate qui parlait.</p> + +<p>—Mais, s'écria Hoffmann, vous ne pouvez rester ici!</p> + +<p>—Où irais-je? Je ne veux rentrer d'où je sors que le plus tard +possible; j'ai eu trop froid.</p> + +<p>—Alors, venez avec moi, s'écria Hoffmann.</p> + +<p>—Avec vous! fit Arsène.</p> + +<p>Et il sembla au jeune homme que de cet œil morne tombait sur lui, à la +lueur des étoiles, un regard dédaigneux, pareil à celui dont il avait +déjà été écrasé dans le charmant boudoir de la rue de Hanovre.</p> + +<p>—Je suis riche, j'ai de l'or, s'écria Hoffmann.</p> + +<p>L'œil de la danseuse jeta un éclair.</p> + +<p>—Allons, dit-elle, mais où?</p> + +<p>—Où!</p> + +<p>En effet, où Hoffmann allait-il conduire cette femme de luxe et de +sensualité qui, une fois sortie des palais magiques et des jardins +enchantés de l'Opéra, était habituée à fouler les tapis de Perse et à se +rouler dans les cachemires de l'Inde?</p> + +<p>Certes, ce n'était pas dans sa petite chambre d'étudiant qu'il pouvait +la conduire; elle eût été là aussi à l'étroit et aussi froidement que +dans cette demeure inconnue dont elle parlait tout à l'heure, et où elle +paraissait craindre si fort de rentrer.</p> + +<p>—Où, en effet? demanda Hoffmann, je ne connais point Paris.</p> + +<p>—Je vais vous conduire, dit Arsène.</p> + +<p>—Oh! oui, oui, s'écria Hoffmann.</p> + +<p>—Suivez-moi, dit la jeune femme.</p> + +<p>Et de cette même démarche raide et automatique qui n'avait rien de +commun avec cette souplesse ravissante qu'Hoffmann avait admirée dans la +danseuse, elle se mit à marcher devant lui.</p> + +<p>Il ne vint pas l'idée au jeune homme de lui offrir le bras; il la +suivit.</p> + +<p>Arsène prit la rue Royale, que l'on appelait à cette époque la rue de la +Révolution, tourna à droite, dans la rue Saint-Honoré, que l'on appelait +rue Honoré tout court, et s'arrêtant devant la façade d'un magnifique +hôtel, elle frappa.</p> + +<p>La porte s'ouvrit aussitôt.</p> + +<p>Le concierge regarda avec étonnement Arsène.</p> + +<p>—Parlez, dit-elle au jeune homme, ou ils ne me laisseront pas entrer, +et je serai obligée de retourner m'asseoir au pied de la guillotine.</p> + +<p>—Mon ami, dit vivement Hoffmann en passant entre la jeune femme et le +concierge, comme je traversais les Champs-Élysées, j'ai entendu crier au +secours; je suis accouru à temps pour empêcher Madame d'être assassinée, +mais trop tard pour l'empêcher d'être dépouillée. Donnez-moi vite votre +meilleure chambre; faites-y allumer un grand feu, servir un bon souper. +Voici un louis pour vous.</p> + +<p>Et il jeta un louis d'or sur la table où était posée la lampe, dont tous +les rayons semblèrent se concentrer sur la face étincelante de Louis XV.</p> + +<p>Un louis était une grosse somme à cette époque; il représentait neuf +cent vingt-cinq francs en assignats.</p> + +<p>Le concierge ôta son bonnet crasseux et sonna. Un garçon accourut à +cette sonnette du concierge.</p> + +<p>—Vite! vite! une chambre! la plus belle de l'hôtel, pour Monsieur et +Madame.</p> + +<p>—Pour Monsieur et Madame, reprit le garçon, étonné, en portant +alternativement son regard du costume plus que simple d'Hoffmann, au +costume plus que léger d'Arsène.</p> + +<p>—Oui, dit Hoffmann, la meilleure, la plus belle; surtout qu'elle soit +bien chauffée et bien éclairée: voici un louis pour vous.</p> + +<p>Le garçon parut subir la même influence que le concierge, se courba +devant le louis, et montrant un grand escalier, à moitié éclairé +seulement à cause de l'heure avancée de la nuit, mais sur les marches +duquel, par un luxe bien extraordinaire à cette époque, était étendu un +tapis.</p> + +<p>—Montez, dit-il, et attendez à la porte du n° 3.</p> + +<p>Puis il disparut tout courant.</p> + +<p>À la première marche de l'escalier, Arsène s'arrêta.</p> + +<p>Elle semblait, la légère sylphide, éprouver une difficulté invincible à +lever le pied.</p> + +<p>On eût dit que sa légère chaussure de satin avait des semelles de plomb.</p> + +<p>Hoffmann lui offrit le bras.</p> + +<p>Arsène appuya sa main sur le bras que lui présentait le jeune homme, et +quoiqu'il ne sentît pas la pression du poignet de la danseuse, il sentit +le froid qui se communiquait de ce corps au sien.</p> + +<p>Puis, avec un effort violent, Arsène monta la première marche et +successivement les autres; mais chaque degré lui arrachait un soupir.</p> + +<p>—Oh! pauvre femme, murmura Hoffmann, comme vous avez dû souffrir!</p> + +<p>—Oui, oui, répondit Arsène, beaucoup.... J'ai beaucoup souffert.</p> + +<p>Ils arrivèrent à la porte du n° 3.</p> + +<p>Mais, presque aussitôt qu'eux arriva le garçon porteur d'un véritable +brasier; il ouvrit la porte de la chambre, et en un instant la cheminée +s'enflamma et les bougies s'allumèrent.</p> + +<p>—Vous devez avoir faim? demanda Hoffmann.</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondit Arsène.</p> + +<p>—Le meilleur souper que l'on pourra nous donner, garçon, dit Hoffmann.</p> + +<p>—Monsieur, fit observer le garçon, on ne dit plus garçon, mais +officieux. Après cela, Monsieur paye si bien qu'il peut dire comme il +voudra.</p> + +<p>Puis, enchanté de la facétie, il sortit en disant:</p> + +<p>—Dans cinq minutes le souper!</p> + +<p>La porte refermée derrière l'officieux, Hoffmann jeta avidement les yeux +sur Arsène.</p> + +<p>Elle était si pressée de se rapprocher du feu, qu'elle n'avait pas pris +le temps de tirer un fauteuil près de la cheminée; elle s'était +seulement accroupie au coin de l'âtre, dans la même position où Hoffmann +l'avait trouvée devant la guillotine, et là, les coudes sur ses genoux, +elle semblait occupée à maintenir de ses deux mains sa tête droite sur +ses épaules.</p> + +<p>—Arsène! Arsène! dit le jeune homme, je t'ai dit que j'étais riche, +n'est-ce pas? Regarde, et tu verras que je ne t'ai pas menti.</p> + +<p>Hoffmann commença par retourner son chapeau au-dessus de la table; le +chapeau était plein de louis et de doubles louis, et ils ruisselèrent du +chapeau sur le marbre, avec ce bruit d'or si remarquable et si facile à +distinguer entre tous les bruits.</p> + +<p>Puis, après le chapeau, il vida ses poches, et l'une après l'autre ses +poches dégorgèrent l'immense butin qu'il venait de faire au jeu.</p> + +<p>Un monceau d'or mobile et resplendissant s'entassa sur la table.</p> + +<p>À ce bruit, Arsène sembla se ranimer; elle tourna la tête, et la vue +parut achever la résurrection commencée par l'ouïe.</p> + +<p>Elle se leva, toujours raide et immobile; mais sa lèvre pâle souriait, +mais ses yeux vitreux, s'éclaircissant, lançaient des rayons qui se +croisaient avec ceux de l'or.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, c'est à toi tout cela?</p> + +<p>—Non, pas à moi, mais à toi, Arsène.</p> + +<p>—À moi! fit la danseuse.</p> + +<p>Et elle plongea dans le monceau de métal ses mains pâles.</p> + +<p>Les bras de la jeune fille disparurent jusqu'au coude.</p> + +<p>Alors cette femme, dont l'or avait été la vie, sembla reprendre vie au +contact de l'or.</p> + +<p>—À moi! disait-elle, à moi! et elle prononçait ces paroles d'un accent +vibrant et métallique qui se mariait d'une incroyable façon avec le +cliquetis des louis.</p> + +<p>Deux garçons entrèrent, portant une table toute servie, qu'ils +faillirent laisser tomber en apercevant cet amas de richesses que +pétrissaient les mains crispées de la jeune fille.</p> + +<p>—C'est bien, dit Hoffmann, du vin de Champagne, et laissez-nous.</p> + +<p>Les garçons apportèrent plusieurs bouteilles de vin de Champagne, et se +retirèrent.</p> + +<p>Derrière eux, Hoffmann alla pousser la porte, qu'il ferma au verrou.</p> + +<p>Puis, les yeux ardents de désir, il revint vers Arsène, qu'il retrouva +près de la table, continuant de puiser la vie, non pas à cette fontaine +de Jouvence, mais à cette source du Pactole.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est beau, l'or! dit-elle; il y avait longtemps que je n'en avais +touché.</p> + +<p>—Allons, viens souper, fit Hoffmann, et puis après, tout à ton aise, +Danaé, tu te baigneras dans l'or si tu veux.</p> + +<p>Et il l'entraîna vers la table.</p> + +<p>—J'ai froid! dit-elle.</p> + +<p>Hoffmann regarda autour de lui; les fenêtres et le lit étaient tendus en +damas rouge: il arracha un rideau de la fenêtre et le donna à Arsène.</p> + +<p>Arsène s'enveloppa dans le rideau, qui sembla se draper de lui-même +comme les plis d'un manteau antique, et sous cette draperie rouge sa +tête pâle redoubla de caractère.</p> + +<p>Hoffmann avait presque peur.</p> + +<p>Il se mit à table, se versa et but deux ou trois verres de vin de +Champagne coup sur coup. Alors il lui sembla qu'une légère coloration +montait aux yeux d'Arsène.</p> + +<p>Il lui versa à son tour, et à son tour elle but.</p> + +<p>Puis il voulut la faire manger; mais elle refusa.</p> + +<p>Et comme Hoffmann insistait:</p> + +<p>—Je ne pourrais avaler, dit-elle.</p> + +<p>—Buvons, alors.</p> + +<p>Elle tendit son verre.</p> + +<p>—Oui, buvons.</p> + +<p>Hoffmann avait à la fois faim et soif; il but et mangea.</p> + +<p>Il but surtout; il sentait qu'il avait besoin de hardiesse; non pas +qu'Arsène, comme chez elle, parût disposée à lui résister, soit par la +force, soit par le dédain, mais parce que quelque chose de glacé émanait +du corps de la belle convive.</p> + +<p>À mesure qu'il buvait, à ses yeux du moins, Arsène s'animait; seulement, +quand, à son tour, Arsène vidait son verre, quelques gouttes rosées +roulaient de la partie inférieure du collier de velours sur la poitrine +de la danseuse. Hoffmann regardait sans comprendre puis, sentant quelque +chose de terrible et de mystérieux là-dessous, il combattit ses frissons +intérieurs en multipliant les toasts qu'il portait aux beaux yeux, à la +belle bouche, aux belles mains de la danseuse.</p> + +<p>Elle lui faisait raison, buvant autant que lui, et paraissant s'animer, +non pas du vin qu'elle buvait, mais du vin que buvait Hoffmann.</p> + +<p>Tout à coup un tison roula du feu.</p> + +<p>Hoffmann suivit des yeux la direction du brandon de flamme, qui ne +s'arrêta qu'en rencontrant le pied nu d'Arsène.</p> + +<p>Sans doute, pour se réchauffer, Arsène avait tiré ses bas et ses +souliers; son petit pied, blanc comme le marbre, était posé sur le +marbre de l'âtre, blanc aussi comme le pied avec lequel il semblait ne +faire qu'un.</p> + +<p>Hoffmann jeta un cri.</p> + +<p>—Arsène! Arsène! dit-il, prenez garde!</p> + +<p>—À quoi? demanda la danseuse.</p> + +<p>—Ce tison... ce tison qui touche votre pied....</p> + +<p>Et en effet, il couvrait à moitié le pied d'Arsène.</p> + +<p>—Ôtez-le, dit-elle tranquillement.</p> + +<p>Hoffmann se baissa, enleva le tison, et s'aperçut avec effroi que ce +n'était pas la braise qui avait brûlé le pied de la jeune fille, mais le +pied de la jeune fille qui avait éteint la braise.</p> + +<p>—Buvons! dit-il.</p> + +<p>—Buvons! dit Arsène.</p> + +<p>Et elle tendit son verre.</p> + +<p>La seconde bouteille fut vidée.</p> + +<p>Cependant Hoffmann sentait que l'ivresse du vin ne lui suffisait pas.</p> + +<p>Il aperçut un piano.</p> + +<p>—Bon!... s'écria-t-il.</p> + +<p>Il avait compris la ressource que lui offrait l'ivresse de la musique.</p> + +<p>Il s'élança vers le piano.</p> + +<p>Puis sous ses doigts naquit tout naturellement l'air sur lequel Arsène +dansait ce pas de trois dans l'opéra de <i>Pâris</i>, lorsqu'il l'avait vue +pour la première fois.</p> + +<p>Seulement, il semblait à Hoffmann que les cordes du piano étaient +d'acier. L'instrument à lui seul rendait un bruit pareil à celui de tout +un orchestre.</p> + +<p>—Ah! fit Hoffmann, à la bonne heure!</p> + +<p>Il venait de trouver dans ce bruit l'enivrement qu'il cherchait; de son +côté, Arsène se leva aux premiers accords.</p> + +<p>Ces accords, comme un réseau de feu, avaient semblé envelopper toute sa +personne.</p> + +<p>Elle rejeta loin d'elle le rideau de damas rouge, et, chose étrange, +comme un changement magique s'opère au théâtre, sans que l'on sache par +quel moyen, un changement s'était opéré en elle, et au lieu de sa robe +grise, au lieu de ses épaules veuves d'ornements, elle reparut avec le +costume de Flore, tout ruisselant de fleurs, tout vaporeux de gaze, tout +frissonnant de volupté.</p> + +<p>Hoffmann jeta un cri, puis, redoublant d'énergie, il sembla faire +jaillir une vigueur infernale de cette poitrine du clavecin, toute +résonnante sous ses fibres d'acier.</p> + +<p>Alors le même mirage revint troubler l'esprit d'Hoffmann. Cette femme +bondissante, qui s'était animée par degrés, opérait sur lui avec une +attraction irrésistible. Elle avait pris pour théâtre tout l'espace qui +séparait le piano de l'alcôve, et, sur le fond rouge du rideau, elle se +détachait comme une apparition de l'enfer. Chaque fois qu'elle revenait +du fond vers Hoffmann, Hoffmann se soulevait sur sa chaise; chaque fois +qu'elle s'éloignait vers le fond, Hoffmann se sentait entraîné sur ses +pas. Enfin, sans qu'Hoffmann comprît comment la chose se faisait, le +mouvement changea sous ses doigts; ce ne fut plus l'air qu'il avait +entendu qu'il joua, ce fut une valse; cette valse c'était le <i>Désir</i> de +Beethoven; elle était venue, comme une expression de sa pensée, se +placer sous ses doigts. De son côté, Arsène avait changé de mesure; elle +tourna sur elle-même d'abord, puis, peu à peu élargissant le rond +qu'elle traçait, elle se rapprocha d'Hoffmann. Hoffmann, haletant, la +sentait venir, la sentait se rapprocher; il comprenait qu'au dernier +cercle elle allait le toucher, et qu'alors force lui serait de se lever +à son tour, et de prendre part à cette valse brûlante. C'était à la fois +chez lui du désir et de l'effroi. Enfin Arsène, en passant, étendit la +main, et du bout des doigts l'effleura. Hoffmann poussa un cri, bondit +comme si l'étincelle électrique l'eût touché, s'élança sur la trace de +la danseuse, la joignit, l'enlaça dans ses bras, continuant dans sa +pensée l'air interrompu en réalité, pressant contre son cœur ce corps +qui avait repris son élasticité, aspirant les regards de ses yeux, le +souffle de sa bouche, dévorant de ses aspirations à lui ce cou, ces +épaules, ces bras; tournant non plus dans un air respirable, mais dans +une atmosphère de flamme qui, pénétrant jusqu'au fond de la poitrine des +deux valseurs, finit par les jeter, haletants et dans l'évanouissement +du délire, sur le lit qui les attendait.</p> + +<p>Quand Hoffmann se réveilla le lendemain, un de ces jours blafards des +hivers de Paris venait de se lever, et pénétrait jusqu'au lit par le +rideau arraché de la fenêtre. Il regarda autour de lui, ignorant où il +était, et sentit qu'une masse inerte pesait à son bras gauche. Il se +pencha du côté où l'engourdissement gagnait son cœur, et reconnut, +couchée près de lui, non plus la belle danseuse de l'Opéra, mais la pâle +jeune fille de la place de la Révolution.</p> + +<p>Alors il se rappela tout, tira de dessous ce corps raidi son bras glacé, +et voyant que ce corps demeurait immobile, il saisit un candélabre où +brûlaient encore cinq bougies, et, à la double lueur du jour et des +bougies, il s'aperçut qu'Arsène était sans mouvement, pâle et les yeux +fermés.</p> + +<p>Sa première idée fut que la fatigue avait été plus forte que l'amour, +que le désir, que la volonté, et que la jeune fille s'était évanouie. Il +prit sa main, sa main était glacée; il chercha les battements de son +cœur, son cœur ne battait plus.</p> + +<p>Alors une idée horrible lui traversa l'esprit; il se pendit au cordon +d'une sonnette, qui se rompit entre ses mains, puis s'élança vers la +porte, il ouvrit, et se précipita par les degrés en criant:</p> + +<p>—À l'aide! au secours!</p> + +<p>Un petit homme noir montait justement à la même minute l'escalier que +descendait Hoffmann. Il leva la tête; Hoffmann jeta un cri. Il venait de +reconnaître le médecin de l'Opéra.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, mon cher monsieur, dit le docteur en reconnaissant +Hoffmann à son tour; qu'y a-t-il donc, et pourquoi tout ce bruit?</p> + +<p>—Oh! venez, venez, dit Hoffmann ne prenant pas la peine d'expliquer au +médecin ce qu'il attendait de lui, et espérant que la vue d'Arsène +inanimée ferait plus sur le docteur que toutes ses paroles. Venez!</p> + +<p>Et il l'entraîna dans la chambre.</p> + +<p>Puis, le poussant vers le lit, tandis que de l'autre main, il saisissait +le candélabre qu'il approcha du visage d'Arsène:</p> + +<p>—Tenez, dit-il, voyez.</p> + +<p>Mais, loin que le médecin parût effrayé:</p> + +<p>—Ah! c'est bien à vous, jeune homme, dit-il, c'est bien à vous d'avoir +racheté ce corps afin qu'il ne pourrît pas dans une fosse commune.... +Très bien! jeune homme, très bien!</p> + +<p>—Ce corps... murmura Hoffmann, racheté... la fosse commune.... Que +dites-vous là? mon Dieu!</p> + +<p>—Je dis que notre pauvre Arsène, arrêtée hier à huit heures du matin, a +été jugée hier à deux heures de l'après-midi, et a été exécutée hier à +quatre heures du soir.</p> + +<p>Hoffmann crut qu'il allait devenir fou; il saisit le docteur à la gorge.</p> + +<p>—Exécutée hier à quatre heures! cria-t-il en s'étranglant lui-même; +Arsène exécutée!</p> + +<p>Et il éclata de rire, mais d'un rire si étrange, si strident, si en +dehors de toutes les modulations du rire humain, que le docteur fixa sur +lui des yeux presque effarés.</p> + +<p>—En doutez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Comment! s'écria Hoffmann, si j'en doute! Je le crois bien. J'ai +soupé, j'ai valsé, j'ai couché cette nuit avec elle.</p> + +<p>—Alors, c'est un cas étrange et que je consignerai dans les annales de +la médecine, dit le docteur, et vous signerez au procès-verbal, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Mais je ne puis signer, puisque je vous démens, puisque je dis que +cela est impossible, puisque je dis que cela n'est pas.</p> + +<p>—Ah! vous dites que cela n'est pas, reprit le docteur; vous dites cela +à moi, le médecin des prisons; à moi, qui ai fait tout ce que j'ai pu +pour la sauver, et qui n'ai pu y parvenir; à moi qui lui ai dit adieu au +pied de la charrette! Vous dites que cela n'est pas! Attendez!</p> + +<p>Alors le médecin étendit le bras, pressa le petit ressort en diamant qui +servait d'agrafe au collier de velours, et tira le velours à lui.</p> + +<p>Hoffmann poussa un cri terrible. Cessant d'être maintenue par le seul +lien qui la rattachait aux épaules, la tête de la suppliciée roula du +lit à terre, et ne s'arrêta qu'au soulier d'Hoffmann, comme le tison ne +s'était arrêté qu'au pied d'Arsène.</p> + +<p>Le jeune homme fit un bond en arrière, et se précipita par les escaliers +en hurlant:</p> + +<p>—Je suis fou!</p> + +<p>L'exclamation d'Hoffmann n'avait rien d'exagéré: cette faible cloison +qui, chez le poète exerçant outre mesure ses facultés cérébrales, cette +faible cloison, disons-nous, qui, séparant l'imagination de la folie, +semble parfois prête à se rompre, craquait dans sa tête avec le bruit +d'une muraille qui se lézarde.</p> + +<p>Mais, à cette époque, on ne courait pas longtemps dans les rues de Paris +sans dire pourquoi l'on courait; les Parisiens étaient devenus très +curieux en l'an de grâce 1793; et, toutes les fois qu'un homme passait +en courant, on arrêtait cet homme pour savoir après qui il courait ou +qui courait après lui. On arrêta donc Hoffmann en face de l'église de +l'Assomption, dont on avait fait un corps de garde, et on le conduisit +devant le chef du poste.</p> + +<p>Là, Hoffmann comprit le danger réel qu'il courait: les uns le tenaient +pour un aristocrate prenant sa course afin de gagner plus vite la +frontière; les autres criaient: <i>À l'agent de Pitt et Cobourg</i>! +Quelques-uns criaient: <i>À la lanterne</i>! ce qui n'était pas gai; d'autres +criaient: <i>Au tribunal révolutionnaire</i>! ce qui était moins gai encore. +On revenait quelquefois de la lanterne, témoin l'abbé Maury; du tribunal +révolutionnaire, jamais.</p> + +<p>Alors Hoffmann essaya d'expliquer ce qui lui était arrivé depuis la +veille au soir. Il raconta le jeu, le gain. Comment, de l'or plein ses +poches, il avait couru rue de Hanovre; comment la femme qu'il cherchait +n'y était plus; comment, sous l'empire de la passion qui le brûlait, il +avait couru les rues de Paris; comment, en passant sur la place de la +Révolution, il avait trouvé cette femme assise au pied de la guillotine; +comment elle l'avait conduit dans un hôtel de la rue Saint-Honoré, et +comment là, après une nuit pendant laquelle tous les enivrements +s'étaient succédé, il avait trouvé non seulement reposant entre ses bras +une femme morte, mais encore une femme décapitée.</p> + +<p>Tout cela était bien improbable; aussi le récit d'Hoffmann obtint-il peu +de croyance: les plus fanatiques de vérité crièrent au mensonge, les +plus modérés crièrent à la folie.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un des assistants ouvrit cet avis lumineux:</p> + +<p>—Vous avez passé, dites-vous, la nuit dans un hôtel de la rue +Saint-Honoré?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous y avez vidé vos poches pleines d'or sur une table?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous y avez couché et soupé avec la femme dont la tête, roulant à vos +pieds, vous a causé ce grand effroi dont vous étiez atteint quand nous +vous avons arrêté?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! cherchons l'hôtel; on ne trouvera peut-être plus l'or, mais +on trouvera la femme.</p> + +<p>—Oui, cria tout le monde, cherchons, cherchons!</p> + +<p>Hoffmann eût bien voulu ne pas chercher; mais force lui fut d'obéir à +l'immense volonté résumée autour de lui par ce mot <i>cherchons.</i></p> + +<p>Il sortit donc de l'église, et continua de descendre la rue Saint-Honoré +en cherchant.</p> + +<p>La distance n'était pas longue de l'église de l'Assomption à la rue +Royale. Et cependant Hoffmann eut beau chercher, négligemment d'abord, +puis avec plus d'attention, puis enfin avec volonté de trouver, il ne +trouva rien qui lui rappelât l'hôtel où il était entré la veille, où il +avait passé la nuit, d'où il venait de sortir. Comme ces palais +féeriques qui s'évanouissent quand le machiniste n'a plus besoin d'eux, +l'hôtel de la rue Saint-Honoré avait disparu après que la scène +infernale que nous avons essayé de décrire avait été jouée.</p> + +<p>Tout cela ne faisait pas l'affaire des badauds qui avaient accompagné +Hoffmann et qui voulaient absolument une solution quelconque à leur +dérangement; or, cette solution ne pouvait être que la découverte du +cadavre d'Arsène ou l'arrestation d'Hoffmann comme suspect.</p> + +<p>Mais, comme on ne retrouvait pas le corps d'Arsène, il était fortement +question d'arrêter Hoffmann, quand tout à coup celui-ci aperçut dans la +rue le petit homme noir et l'appela à son secours, invoquant son +témoignage sur la vérité du récit qu'il venait de faire.</p> + +<p>La voix du médecin a toujours une grande autorité sur la foule. Celui-ci +déclina sa profession, et on le laissa s'approcher d'Hoffmann.</p> + +<p>—Ah! pauvre jeune homme! dit-il en lui prenant la main sous prétexte de +lui tâter le pouls, mais en réalité, pour lui conseiller, par une +pression particulière, de ne pas le démentir; pauvre jeune homme, il +s'est donc échappé!</p> + +<p>—Échappé d'où? échappé de quoi? s'écrièrent vingt voix toutes ensemble.</p> + +<p>—Oui, échappé d'où? demanda Hoffmann, qui ne voulait pas accepter la +voie de salut que lui offrait le docteur et qu'il regardait comme +humiliante.</p> + +<p>—Parbleu! dit le médecin, échappé de l'hospice.</p> + +<p>—De l'hospice! s'écrièrent les mêmes voix, et quel hospice?</p> + +<p>—De l'hospice des fous!</p> + +<p>—Ah! docteur, docteur, s'écria Hoffmann, pas de plaisanterie!</p> + +<p>—Le pauvre diable! s'écria le docteur sans paraître écouter Hoffmann, +le pauvre diable aura perdu sur l'échafaud quelque femme qu'il aimait.</p> + +<p>—Oh! oui, oui, dit Hoffmann, je l'aimais bien, mais pas comme Antonia +cependant.</p> + +<p>—Pauvre garçon! dirent plusieurs femmes qui se trouvaient là et qui +commençaient à plaindre Hoffmann.</p> + +<p>—Oui, depuis ce temps, continua le docteur, il est en proie à une +hallucination terrible; il croit jouer... il croit gagner.... Quand il a +joué et qu'il a gagné, il croit pouvoir posséder celle qu'il aime; puis, +avec son or, il court les rues; puis il rencontre une femme au pied de +la guillotine, puis il l'emmène dans quelque magnifique palais, dans +quelque splendide hôtellerie, où il passe la nuit à boire, à chanter, à +faire de la musique avec elle; après quoi il la trouve morte. N'est-ce +pas cela qu'il vous a raconté?</p> + +<p>—Oui, oui, cria la foule, mot pour mot.</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! dit Hoffmann, le regard étincelant, direz-vous que +ce n'est pas vrai, vous, docteur? vous qui avez ouvert l'agrafe de +diamants qui fermait le collier de velours. Oh! j'aurais dû me douter de +quelque chose quand j'ai vu le vin de Champagne suinter sous le collier, +quand j'ai vu le tison enflammé rouler sur son pied nu, et son pied nu, +son pied de morte, au lieu d'être brûlé par le tison, l'éteindre.</p> + +<p>—Vous voyez, vous voyez, dit le docteur avec des yeux pleins de pitié +et avec une voix lamentable, voilà sa folie qui le reprend.</p> + +<p>—Comment, ma folie! s'écria Hoffmann; comment, vous osez dire que ce +n'est pas vrai! vous osez dire que ce n'est pas vrai! vous osez dire que +je n'ai pas passé la nuit avec Arsène qui a été guillotinée hier! Vous +osez dire que son collier de velours n'était pas la seule chose qui +maintînt sa tête sur ses épaules! Vous osez dire que, lorsque vous avez +ouvert l'agrafe et enlevé le collier, la tête n'a pas roulé sur le +tapis! Allons donc, docteur, allons donc, vous savez bien que ce que je +dis est vrai, vous.</p> + +<p>—Mes amis, dit le docteur, vous êtes bien convaincus maintenant, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, oui, crièrent les cent voix de la foule.</p> + +<p>Ceux des assistants qui ne criaient pas remuaient mélancoliquement la +tête en signe d'adhésion.</p> + +<p>—Eh bien! alors, dit le docteur, faites avancer un fiacre, afin que je +le reconduise.</p> + +<p>—Où cela? cria Hoffmann; où voulez-vous me reconduire?</p> + +<p>—Où? dit le docteur, à la maison des fous, dont vous vous êtes échappé, +mon bon ami.</p> + +<p>Puis, tout bas:</p> + +<p>—Laissez-vous faire, morbleu! dit le docteur, ou je ne réponds pas de +vous. Ces gens-là croiront que vous vous êtes moqué d'eux, et ils vous +mettront en pièces.</p> + +<p>Hoffmann poussa un soupir et laissa tomber ses bras.</p> + +<p>—Tenez, vous voyez bien, dit le docteur, maintenant le voilà doux comme +un agneau. La crise est passée.... Là! mon ami, là!...</p> + +<p>Et le docteur parut calmer Hoffmann de la main, comme on calme un cheval +emporté ou un chien rageur.</p> + +<p>Pendant ce temps, on avait arrêté un fiacre et on l'avait amené.</p> + +<p>—Montez vite, dit le médecin à Hoffmann.</p> + +<p>Hoffmann obéit; toutes ses forces s'étaient usées dans cette lutte.</p> + +<p>—À Bicêtre! dit tout haut le docteur en montant derrière Hoffmann.</p> + +<p>Puis, tout bas au jeune homme:</p> + +<p>—Où voulez-vous qu'on vous descende? demanda-t-il.</p> + +<p>—Au Palais-Égalité, articula péniblement Hoffmann.</p> + +<p>—En route, cocher, cria le docteur.</p> + +<p>Puis il salua la foule.</p> + +<p>—Vive le docteur! cria la foule.</p> + +<p>Il faut toujours que la foule, lorsqu'elle est sous l'empire d'une +passion, crie vive quelqu'un ou meure quelqu'un.</p> + +<p>Au Palais-Égalité le docteur fit arrêter le fiacre.</p> + +<p>—Adieu, jeune homme, dit le docteur à Hoffmann, et si vous m'en croyez, +partez pour l'Allemagne le plus vite possible; il ne fait pas bon en +France pour les hommes qui ont une imagination comme la vôtre.</p> + +<p>Et il poussa hors du fiacre Hoffmann, qui, tout abasourdi encore de ce +qui venait de lui arriver, s'en allait tout droit sous une charrette qui +faisait chemin en sens inverse du fiacre, si un jeune homme qui passait +ne se fût précipité et n'eût retenu Hoffmann dans ses bras au moment où, +de son côté, le charretier faisait un effort pour arrêter ses chevaux.</p> + +<p>Le fiacre continua son chemin.</p> + +<p>Les deux jeunes gens, celui qui avait failli tomber et celui qui l'avait +retenu, poussèrent ensemble un seul et même cri:</p> + +<p>—Hoffmann!</p> + +<p>—Werner!</p> + +<p>Puis, voyant l'état d'atonie dans lequel se trouvait son ami, Werner +l'entraîna dans le jardin du Palais-Royal.</p> + +<p>Alors la pensée de tout ce qui s'était passé revint plus vive au +souvenir d'Hoffmann, et il se rappela le médaillon d'Antonia mis en gage +chez le changeur allemand.</p> + +<p>Aussitôt il poussa un cri en songeant qu'il avait vidé toutes ses poches +sur la table de marbre de l'hôtel. Mais en même temps il se souvint +qu'il avait mis, pour le dégager, trois louis à part dans le gousset de +sa montre.</p> + +<p>Le gousset avait fidèlement gardé son dépôt; les trois louis y étaient +toujours.</p> + +<p>Hoffmann s'échappa des bras de Werner en lui criant: Attends-moi! et +s'élança dans la direction de la boutique du changeur.</p> + +<p>À chaque pas qu'il faisait, il lui semblait, sortant d'une vapeur +épaisse, s'avancer, à travers un nuage toujours s'éclaircissant, vers +une atmosphère pure et resplendissante.</p> + +<p>À la porte du changeur, il s'arrêta pour respirer; l'ancienne vision, la +vision de la nuit avait presque disparu.</p> + +<p>Il reprit haleine un instant et entra.</p> + +<p>Le changeur était à sa place, les sébiles en cuivre étaient à leur +place.</p> + +<p>Au bruit que fit Hoffmann en entrant, le changeur leva la tête.</p> + +<p>—Ah! ah! dit-il, c'est vous, mon jeune compatriote; ma foi! je vous +l'avoue, je ne comptais pas vous revoir.</p> + +<p>—Je présume que vous ne me dites pas cela parce que vous avez disposé +du médaillon! s'écria Hoffmann.</p> + +<p>—Non, je vous avais promis de vous le garder, et, m'en eût on donné +vingt-cinq louis, au lieu des trois que vous me devez, le médaillon ne +serait pas sorti de ma boutique.</p> + +<p>—Voici les trois louis, dit timidement Hoffmann; mais je vous avoue que +je n'ai rien à vous offrir pour les intérêts.</p> + +<p>—Pour les intérêts d'une nuit, dit le changeur, allons donc, vous +voulez rire; les intérêts de trois louis pour une nuit, et à un +compatriote! jamais.</p> + +<p>Et il lui rendit le médaillon.</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit Hoffmann; et maintenant, continua-t-il avec un +soupir, je vais chercher de l'argent pour retourner à Mannheim.</p> + +<p>—À Mannheim, dit le changeur, tiens, vous êtes de Mannheim?</p> + +<p>—Non, monsieur, je ne suis pas de Mannheim, mais j'habite Mannheim: ma +fiancée est à Mannheim; elle m'attend, et je retourne à Mannheim pour +l'épouser.</p> + +<p>—Ah! fit le changeur.</p> + +<p>Puis, comme le jeune homme avait déjà la main sur le bouton de la porte:</p> + +<p>—Connaissez-vous, dit le changeur, à Mannheim, un ancien ami à moi, un +vieux musicien?</p> + +<p>—Nommé Gottlieb Murr? s'écria Hoffmann.</p> + +<p>—Justement! Vous le connaissez?</p> + +<p>—Si je le connais! je le crois bien, puisque c'est sa fille qui est ma +fiancée.</p> + +<p>—Antonia! s'écria à son tour le changeur.</p> + +<p>—Oui, Antonia, répondit Hoffmann.</p> + +<p>—Comment, jeune homme! c'est pour épouser Antonia que vous retourniez à +Mannheim?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Restez à Paris, alors, car vous feriez un voyage inutile.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que voilà une lettre de son père qui m'annonce qu'il y a huit +jours, à trois heures de l'après-midi, Antonia est morte subitement en +jouant de la harpe.</p> + +<p>C'était juste le jour où Hoffmann était allé chez Arsène pour faire son +portrait; c'était juste l'heure où il avait pressé de ses lèvres son +épaule nue.</p> + +<p>Hoffmann, pâle, tremblant, anéanti, ouvrit le médaillon pour porter +l'image d'Antonia à ses lèvres, mais l'ivoire en était redevenu aussi +blanc et aussi pur que s'il était vierge encore du pinceau de l'artiste.</p> + +<p>Il ne restait rien d'Antonia à Hoffmann deux fois infidèle à son +serment, pas même l'image de celle à qui il avait juré un amour éternel.</p> + +<p>Deux heures après, Hoffmann, accompagné de Werner et du bon changeur, +montait dans la voiture de Mannheim, où il arriva juste pour accompagner +au cimetière le corps de Gottlieb Murr, qui avait recommandé en mourant +qu'on l'enterrât côte à côte de sa chère Antonia.</p> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La femme au collier de velours, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS *** + +***** This file should be named 18003-h.htm or 18003-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/0/18003/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + |
